Pierre Louÿs

LES AVENTURES
DU ROI PAUSOLE

1901

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Table des matières

 

LIVRE PREMIER.. 7

CHAPITRE PREMIER  COMMENT LE ROI PAUSOLE CONNUT POUR LA PREMIÈRE FOIS LES VICISSITUDES DE L’EXISTENCE. 7

CHAPITRE II  OÙ L’ON PRÉSENTE LE ROI PAUSOLE, SON HAREM, SON GRAND-EUNUQUE ET LE PALAIS DU GOUVERNEMENT. 21

CHAPITRE III  OÙ L’ON DÉCRIT LA BLANCHE ALINE DE LA TÊTE AUX PIEDS POUR QUE LE LECTEUR DÉPLORE SA FUITE ET LA PARDONNE EN MÊME TEMPS. 27

CHAPITRE IV  COMMENT LE ROI PAUSOLE RENTRA DANS SON PALAIS ET CE QU’IL JUGEA BON D’Y FAIRE. 32

CHAPITRE V  DU CONSEIL QUE TINT LE ROI CHEZ LES FEMMES DE SON HAREM ET DU CHOIX QU’IL SUT FAIRE ENTRE PLUSIEURS AVIS. 39

CHAPITRE VI  COMMENT DIANE À LA HOUPPE ET LE ROI PAUSOLE VIRENT ENTRER QUELQU’UN QU’ILS N’ATTENDAIENT POINT.. 53

CHAPITRE VII  QUI EST CONSIDÉRABLEMENT ÉCOURTÉ EU ÉGARD AUX LOIS EN VIGUEUR. 63

CHAPITRE VIII   OÙ PAUSOLE EXAMINE DES RÉVÉLATIONS SUR UNE LETTRE DONT L’IMPORTANCE N’ÉCHAPPERA POINT AU LECTEUR. 66

CHAPITRE IX  OÙ PAUSOLE SE DÉTERMINE. 80

LIVRE DEUXIÈME. 89

CHAPITRE PREMIER  COMMENT LA BLANCHE ALINE VIT DANSER UN BALLET, ET CE QUI S’ENSUIVIT. 89

CHAPITRE II  OÙ PAUSOLE, NON CONTENT D’AVOIR PRIS UNE RÉSOLUTION, VA JUSQU’À L’EXÉCUTER. 98

CHAPITRE III  COMMENT LE MIROIR DES NYMPHES DEVINT CELUI DES JEUNES FILLES. 105

CHAPITRE IV  OÙ PAUSOLE ET SES CONSEILLERS MANIFESTENT LEURS CONTRASTES. 114

CHAPITRE V  OÙ MIRABELLE DÉVOILE SA PETITE ÂME MALICIEUSE ET SENTIMENTALE. 122

CHAPITRE VI  OÙ PAUSOLE ET SES COMPAGNONS CAUSENT À BÂTONS ROMPUS ET S’ARRÊTENT SUR UNE POINTE D’ÉPINGLE. 134

CHAPITRE VII  COMMENT GIGUELILLOT, APRÈS PLUSIEURS AVENTURES PENDABLES, INVENTA UN STRATAGÈME ET RETROUVA LA BLANCHE ALINE. 146

CHAPITRE VIII  OÙ LA BLANCHE ALINE PREND SON TUB VERS QUATRE HEURES DE L’APRÈS-MIDI. 165

CHAPITRE IX  OÙ PAUSOLE, AYANT SECOUÉ LA MÉLANCOLIE DE LA RÈGLE, ÉPROUVE LES DÉBOIRES DE LA FANTAISIE.. 172

CHAPITRE IX  COMMENT GIGUELILLOT PARVINT JUSQU’AU CHEVET DE LA BLANCHE ALINE ET CE QUI S’ENSUIVIT.. 178

LIVRE TROISIÈME. 193

CHAPITRE PREMIER  COMMENT LE HAREM ABANDONNÉ LEVA L’ÉTENDARD DE LA RÉVOLTE.. 193

CHAPITRE II  OÙ M. LEBIRBE ENTRE EN SCÈNE ET OÙ PIHILIS POUSSE UN PETIT CRI  201

CHAPITRE III  OÙ L’ON DÉCOUVRE UN CRIME HORRIBLE   206

CHAPITRE IV  COMMENT GIGUELILLOT SE PRÉSENTA CHEZ LE ROI, ET QUELLES PAROLES FURENT PRONONCÉES POUR ET CONTRE SA BONNE CAUSE   213

CHAPITRE V  OÙ CHACUN EST TRAITÉ SELON SES VERTUS  220

CHAPITRE VI  OÙ M. LEBIRBE ET LE ROI PAUSOLE S’APERÇOIVENT AVEC SURPRISE QU’ILS NE S’ENTENDENT PAS SUR TOUS LES POINTS. 224

CHAPITRE VII  OÙ L’ON FAIT DES RÉCITS DE VOYAGE SUR UN PAYS BIEN SINGULIER   237

CHAPITRE VIII  COMMENT TAXIS PRÉTENDIT SUIVRE L’EXEMPLE DE LA BELLE THIERRETTE.. 248

CHAPITRE IX  COMMENT GIGUELILLOT COMPRENAIT LES DEVOIRS DE L’HOSPITALITÉ ANTIQUE.. 256

CHAPITRE X  OÙ GIGUELILLOT REÇOIT DE Mlle LEBIRBE UNE PROPOSITION QUI LUI SOURIT TOUT DE SUITE.. 266

CHAPITRE XI  COMMENT LES PROJETS DE PAUSOLE ET LES RÊVES DE DIANE À LA HOUPPE S’ACCORDAIENT EXACTEMENT.. 282

LIVRE QUATRIÈME. 290

CHAPITRE PREMIER  COMMENT DIANE À LA HOUPPE EXPLIQUA SON RÊVE ET THIERRETTE SES AMBITIONS. 290

CHAPITRE II  COMMENT PHILIS TROUVA UN MARI. 302

CHAPITRE III  OÙ PHILIS BABILLE, ÉCOUTE ET S’INSTRUIT   304

CHAPITRE IV  COMMENT TAXIS APPRIT ENFIN LA VÉRITÉ SUR TOUTE L’AFFAIRE   316

CHAPITRE V  COMMENT LE ROI PAUSOLE FUT REÇU PAR LE PEUPLE DE TRYPHÊME   321

CHAPITRE VI  DE LA PROMENADE QUE FIT PAUSOLE À TRAVERS SA CAPITALE   338

CHAPITRE VII  OÙ LE LECTEUR RETROUVE HEUREUSEMENT LES HÉROÏNES DE CETTE HISTOIRE.. 346

CHAPITRE VIII  OÙ LES ÉVÉNEMENTS SE PRÉCIPITENT   355

CHAPITRE IX  OÙ GIGUELILLOT, LUI AUSSI, DEVIENT AMOUREUX   370

CHAPITRE X  OÙ L’ON PRESSENT LA FIN.. 380

ÉPILOGUE.. 389

Ce livre numérique. 394

 

 

JEAN DE TINAN

qui a emporté la promesse

de cette simple dédicace

 

P. L.

Septembre 1898.

 

LIVRE PREMIER

CHAPITRE PREMIER

COMMENT LE ROI PAUSOLE CONNUT POUR LA PREMIÈRE FOIS LES VICISSITUDES DE L’EXISTENCE.

Il se voit qu’ès nations où les loix de la bienséance sont plus rares et lasches, les lois primitives de la raison commune sont mieux observées.

Montaigne, III, 5.

Le Roi Pausole rendait la justice sous un cerisier, parce que, disait-il, cet arbre-là donne de l’ombre autant qu’un autre et garde sur le chêne séculaire l’avantage de porter des fruits fort agréables en été.

Bien qu’il conservât pour lui-même le grand costume historique dont l’ampleur et la draperie lui semblaient composer au mieux la majesté de la personne royale, il n’était pas toutefois l’ennemi d’un perfectionnement raisonnable. On doit vivre avec son temps. Le Roi Pausole portait une couronne de style qui dissimulait sous une mince, mais éclatante pellicule d’or sa monture en aluminium. Il aimait à faire remarquer discrètement combien cette coiffure était plus légère que le chapeau haut de forme de son cousin le roi de Grèce. Certains passants ne se trompaient point sur le métal de l’objet. Mais, disait encore le Roi, quand on est assez malin pour discerner à distance une qualité d’orfèvrerie, on ne saurait ressentir à la vue de la couronne, fût-elle d’or massif et pesant, aucune impression sérieuse. Il est donc inutile de se charger la tête.

Le Roi Pausole était souverain absolu de Tryphême, terre admirable dont je pourrais, au besoin, expliquer l’omission sur les atlas politiques en hasardant cette hypothèse que, les peuples heureux n’ayant point d’histoire, les pays prospères n’ont pas de géographie. On laisse encore en blanc, sur les cartes récentes, bien des contrées inconnues : on a laissé Tryphême en bleu, dans la Méditerranée. Cela paraît tout naturel.

Eh bien, non. Telle n’est pas la raison d’une si fâcheuse lacune.

Si Tryphême est un nom biffé de toutes les encyclopédies, si l’on falsifie la carte d’Europe, si l’on ampute cette presqu’île verte aux côtes de notre pays, c’est qu’on a organisé contre elle la « conspiration du silence ».

Chacun sait qu’on appelle ainsi l’entente immédiate et clandestine qui s’établit entre les critiques littéraires à la naissance des œuvres fortes et qui étouffe le jeune talent au milieu de son premier sourire. Explorateurs et géographes, montrant une âme non moins basse, se servent du même procédé pour éloigner les touristes d’une contrée qu’ils savent délicieuse.

À leur aise ; je ne m’occuperai pas de ces misérables combinaisons. Tryphême est une péninsule qui prolonge les Pyrénées vers les eaux des Baléares. Elle touche à la Catalogne et au Roussillon français. J’en parle pour y être allé. Il est important que le lecteur ne regarde pas comme une fiction le récit véritable et contemporain que j’écris pour lui depuis cinq minutes.

Ces préliminaires éclaircis, entrons dans le vif des événements.

 

*    *    *

 

Ce fut pendant la vingtième année de son règne, qu’un jour, après tant de jours paisibles, le Roi Pausole ressentit les difficultés de la vie et le poids d’une âme perplexe.

Il s’était levé, ce matin de juin, très longtemps après le soleil, et, doucement bercé par sa mule Macarie, il se laissait aller à sa chaire de justice.

De nombreux serviteurs accompagnaient sa promenade, l’un portant ses cigarettes et l’autre son parasol, la plupart ne faisant rien.

Aucun d’eux n’était en armes. Le Roi sortait toujours sans gardes, par ostentation du soin qu’il prenait d’être aimé plutôt que craint. – Crainte ne peut toujours durer, disait-il, ni endurer ; – au lieu que l’amour populaire est un sentiment perpétuel qui vit de souvenirs, accueille les moindres gestes comme des bienfaits nouveaux et ne demande guère autre chose que d’être vivement estimé par celui qui en est l’objet.

La cour de justice que le Roi tenait chaque jour sous un cerisier de ses jardins avait su faire accepter de tous son arbitrage sans appel, mais librement consenti. Aucun autre tribunal n’avait connaissance des affaires qui échappent au ressort des justices de paix. À force de simplifier le Livre des Coutumes laissé par ses ancêtres, Pausole était arrivé à édicter un code qui tenait en deux articles et qui avait au moins le privilège de parler aux oreilles du peuple. Le voici dans son entier :

 

CODE DE TRYPHÊME

 I. – Ne nuis pas à ton voisin.

II. – Ceci bien compris, fais ce qu’il te plaît.

 

Il est superflu de rappeler au lecteur que le deuxième de ces articles n’est admis par les lois d’aucun pays civilisé. Précisément c’était celui auquel ce peuple tenait le plus. Je ne me dissimule pas qu’il choque le caractère de mes concitoyens. Pausole se réservait le plaisir quotidien de sauver par ses arrêts quelques libertés individuelles. Ce n’était pas un travail fatigant ; et d’ailleurs, l’excellent homme n’en eût point accepté d’autre, car sa liberté particulière présentait à n’en pas douter un intérêt de premier ordre et il respectait sa fantaisie qui lui conseillait d’être paresseux.

Ce jour-là, une douzaine de plaignants et une foule immobile attendaient, sur la pelouse ombreuse, quand le Roi parut sous les branches, au milieu d’un murmure de vénération, de sympathie et de curiosité. Il répondit aux voix en agitant devant son visage, comme un mouchoir d’accueil, une main molle et amicale. Puis il monta les trois marches de la chaire, qui le mirent tout de suite bien au-dessus du niveau des hommes.

Un premier plaideur s’avança.

C’était un étranger, un marin catalan. Il tendait des bras presque noirs hors d’une chemise aux manches troussées.

— Sire, s’écria-t-il, justice contre ma femme ! Elle est partie avec un autre !

— Ouais ! fit le Roi. – Que veux-tu que j’y fasse ?

Il cueillit une cerise au cerisier, en déchira la peau du bout des dents et suça la pulpe juteuse avec un visible rafraîchissement.

— Mais, sire, nous étions mariés devant l’alcade et devant le prêtre. Elle a juré sur l’Évangile…

— Et si elle t’avait juré de ne pas mourir avant trente ans, l’enverrais-tu à la prison le jour où elle aurait la peste ? Elle a juré, dis-tu ? C’est le seul tort que je lui reconnaisse. Encore, avec les lois de ton singulier pays, était-ce le plus vain des serments forcés. Tu viens justement d’en avoir la preuve. Si encore elle t’abusait ! si elle feignait de se plaire à toi pour ne pas être chassée ! tu pourrais… Mais elle ne te trompe pas, puisqu’elle est partie. Sa franchise est irréprochable. Et pourquoi est-elle partie ? Sans doute parce qu’elle a trouvé quelqu’un de supérieur à ta personne, par la jeunesse, par la beauté, par le caractère, ou, qui sait ? peut-être même par la fortune. Tu admets qu’une jeune fille puisse peser tous ces arguments le jour où elle prend époux. À plus forte raison quand elle est devenue femme et que l’expérience la conseille.

— Il est pourtant écrit dans le code : « Tu ne nuiras pas à ton voisin. »

— C’est bien pour cela que je t’interdis de poursuivre ton successeur. Passons à la seconde affaire.

— Majesté ! fit une voix de basse, un gueux, un pasteur de chèvres, a violé mon unique enfant.

— Oh ! oh ! protesta le Roi. Ne nous pressons jamais d’attester la résistance. Je serais curieux de voir la victime.

On la lui présenta.

Elle portait le costume favori des jeunes filles tryphémoises : sur les cheveux, un mouchoir jaune soleil ; aux pieds, des mules clair de lune ; et le reste du corps tout nu. – Pausole considérait, en effet, que la vue d’une personne laide ou vieille ou infirme est une souffrance pour certains, et il avait interdit, non seulement aux académies défectueuses, mais encore aux visages grotesques, de paraître à découvert. Mais comme le spectacle d’une fille jeune ou d’un homme dans sa force ne peut éveiller que les idées les plus saines et les plus conformes à la vertu véritable, Pausole avait fait comprendre à son peuple qu’en dehors des quelques semaines où la Méditerranée elle-même connaît l’hiver, il fallait se hâter de révéler à tous un don aussi précieux, et aussi fugitif, que la beauté humaine.

— Ami, dit le Roi, penché vers l’oreille d’un serviteur, les cerises qui restent sont trop hautes pour que je puisse les cueillir sans peine. Et je ne changerai pas mon arbre. Je suis habitué à celui-ci. Demain, suspends aux branches basses une douzaine de cerises choisies.

Puis il se retourna vers la jeune fille, qui attendait sa parole avec plus d’espoir encore que de confusion :

— Eh bien ? fit-il. Vous plaignez-vous aussi ? Car je n’entendrai votre père que s’il réclame en votre nom.

— Oh ! sire, parlez-lui vous-même afin que je ne sois point battue. Je suis trop émue cette semaine pour me taire deux jours de suite et je ne serai honteuse de rien devant vous qui êtes si juste. Hier soir j’étais allée dans la montagne chez ma sœur, avec un broc de lait pour son petit enfant. Elle m’avait beaucoup parlé des choses qui lui font la vie douce et qui me manquent tristement pendant mes longues nuits. Je revenais donc par les bois, les joues peut-être un peu rouges et le cœur bien éprouvé, quand j’ai rencontré sous les saules un chevrier de mon âge qui paraissait tout triste, lui aussi, d’être seul. Sire, il sortait du bain, il était si joli, si propre, si doux de toute sa personne… il a dû voir dans mes yeux que vraiment je le trouvais gentil. Les hommes s’imaginent toujours qu’ils nous attaquent ; et pourtant ils ne s’approchent guère de celles qui oublient de les regarder : si l’on nous prend, même par violence, c’est après avoir lu en nous que cela ne nous serait pas désagréable… Oh ! pour moi, je vous le jure, je ne l’ai pas fait exprès ! Je ne voulais pas qu’il me touchât. Ou, du moins… je croyais ne pas vouloir. Mais enfin, j’ai regardé ce jeune homme, à l’instant où je l’admirais le plus, et aussitôt il m’a saisi la main… Alors mon père vous a dit vrai, Sire, j’ai résisté de toutes mes forces. Pas un cri ! car je n’aurais pour rien au monde appelé quelqu’un à mon secours dans la position où j’étais – et d’ailleurs, j’espérais bien me tirer de là toute seule. – J’ai lutté de mes quatre membres comme si je défendais ma vie, depuis le coucher du soleil jusqu’à la nuit noire. Puis, j’ai vu qu’il était trop tard pour rentrer à la maison, et je me suis découragée ; mais jusqu’au lendemain matin j’ai perdu courage plusieurs fois ainsi et je suis déterminée à ne plus mettre aucune énergie dans ces rencontres inégales. On demandait tout à l’heure à Votre Majesté de protéger ma faiblesse contre de nouvelles violences : celles de mon père sont les seules que je redoute. Je n’ai besoin de personne pour calmer les autres.

Pausole avait écouté cette petite plaidoirie sans l’interrompre d’un seul mot. Quand elle fut dite jusqu’au bout, il se hâta de prononcer :

— Voici une enfant très supérieure à son père par la maturité d’esprit, l’initiative et le sens de la vie. Allons ! émancipons-la. Je ne sais pas de quel droit je maintiendrais une autorité quelconque sur une petite tête qui raisonne si bien. Va, jeune cervelle, tu es libre. Ne fais pas le mal, mais vis à ta guise, selon le code de Tryphême. Appelons la troisième affaire.

Or il arriva que la troisième affaire ne fut pas précisément celle que le Roi eût prévue.

Pendant le discours de la jeune fille, on distinguait dans l’allée de magnolias qui menait au palais royal la course trébuchante et falote d’une petite vieille qui portait ses jupes et voletait comme une sauterelle.

Elle approchait par bonds alternés d’une patte sur l’autre. Bientôt on entendit gémir l’essoufflement de son désespoir. Elle se précipita vers la chaire du Roi, pendit son bras débile à une branche afin de ne tomber que le plus tard possible et exhala : « Sire… », mais d’une voix si diaphane qu’on la crut déjà trépassée.

— C’est une vieille du palais, fit l’un des serviteurs.

— Duègne des appartements privés, expliqua un autre.

Et comme l’étiquette de la Cour subissait des variations devant la bonhomie du Roi, la livrée tout entière laissa deviner sa joie par ce cri d’une âme qui s’ennuie :

— Il s’est passé des événements.

Le Roi s’était levé :

— Qu’y a-t-il ?

— Sire… la blanche Aline… Ah ! Sire… la Princesse votre fille…

— Eh bien ?

— Ah !…

Et la vieillarde s’affaissa dans un évanouissement lamentable.

Au même instant arrivait, plus calme et portant un petit billet, une seconde dame d’honneur qui plia son ombrelle jaune avant de s’exprimer en ces termes choisis :

— J’ai le regret d’annoncer à Votre Majesté que Son Altesse Royale la Princesse Aline a quitté le palais dans des circonstances mystérieuses qui toutefois ne laissent place à aucune inquiétude sur sa très précieuse santé. La dame d’honneur chargée d’éveiller Son Altesse et de lui expliquer ses rêves s’est présentée respectueusement derrière la porte de Son Altesse et a frappé durant quatre heures sans obtenir aucune réponse. Justement inquiète d’un silence qu’elle ne s’expliquait point, elle a pris sur elle d’entrer, malgré la hardiesse de la démarche : Son Altesse n’était plus dans ses appartements. La Princesse Aline avait quitté sa chambre sans prévenir personne de son projet et sans emporter de bagage, à part sa petite boîte à poudre, son étui de rouge, son porte-monnaie et un objet de la toilette féminine dont la désignation n’intéresse pas, sans doute, Votre Majesté. Nul ne sait l’heure de son départ ni le chemin qui lui a plu. On pense seulement qu’elle a dû sortir par la fenêtre. Au cours des recherches faites par nos soins, nous avons découvert sur la table à coiffer un billet avec ces mots : « Pour Papa ». Je le remets en les mains de Votre Majesté.

Pausole ne voulait pas comprendre. En vain la dame d’honneur avait-elle construit son récit au plein midi de la clarté, Pausole demeurait aveugle.

— Ma chère, lui dit-il, vous extravaguez. J’entends de votre bouche des paroles sans suite… Vous êtes en démence, cela saute aux yeux. Eh ! voyons ! pourquoi ma fille m’aurait-elle quitté ? Où peut-elle être mieux qu’au palais, avec son père ? Et comment croire qu’elle soit partie sans même m’avoir dit adieu ? Ce sont des rêveries, vous dis-je. Si elle n’a pas dormi dans sa chambre, c’est qu’il y faisait trop chaud. Elle doit être sur les terrasses, dans son hamac à pompons. Je suis sûr qu’on n’y a point songé. Allez donc à sa recherche au lieu d’apporter un trouble déplorable à mes réflexions.

Comme il achevait, son regard tomba sur le billet qu’il tenait encore à la main.

Au milieu d’une enveloppe teintée, les mots :

 

Pour Papa

 

se détachaient irréguliers, fantasques et nets. Et, en dessous, une ligne qui aurait bien voulu être horizontale, mais qui délirait en hauteur, s’enlevait comme une gambade.

Le roi déchira l’enveloppe avec une hésitation silencieuse. Il en tira une lettre qui lui parla ainsi :

 

« Mon petit papa, si je croyais que tu en souffres, je n’aurais jamais le courage de m’en aller dans deux minutes ; mais tu ne peux pas être triste, puisque je suis contente, et tu m’as toujours dit que tu voulais mon bonheur.

« Je reviendrai dans sept mois, pour ma majorité, le jour de mes quinze ans. Attends-moi sans inquiétude ; je m’en vais avec… »

… Non, il n’avait pas mal lu.

« … je m’en vais avec quelqu’un de tout à fait gentil, qui veillera sur moi comme toi-même. Je t’embrasse, si tu n’es pas fâché.

« LINE. »

 

La foule s’était approchée peu à peu et, sans savoir ce qui se passait, mais curieuse et presque bruyante, elle observait l’agitation du roi, phénomène exceptionnel. Des plaideurs s’impatientaient. La jeune émancipée de la dernière affaire, craignant de voir sa bonne cause naufragée dans les conjonctures, osa demander une certitude :

— Alors, je suis libre, Sire ? Votre Majesté daignerait-elle le répéter à mon père ?

Le Roi fit un geste violent.

— Au diable les affaires pendantes ! Valets ! amenez ma monture ! Ah ! cela ne se passera pas ainsi ! Cette petite est folle à lier. Il faut la reprendre au plus tôt. On n’a jamais vu pareille catastrophe. Valets ! stupide canaille, courez donc en avant !

Et sur la mule Macarie, qui galopait pour la première fois d’une longue et paisible existence, on vit s’enfuir le Roi Pausole dans une vague de poudre blanche, tandis que le vent de la course enlevait la couronne légère et, facétieux, la suspendait à une souple baguette de myrte.

CHAPITRE II

OÙ L’ON PRÉSENTE LE ROI PAUSOLE, SON HAREM, SON GRAND-EUNUQUE ET LE PALAIS DU GOUVERNEMENT.

 

… Mais dans mon inconstance extresme

Qui va comme flus et reflus,

Je n’ay pas si tost dit que j’ayme

Que je sens que je n’ayme plus.

Saint-Amant.

Le jour où Pausole se connut (ce fut longtemps avant l’année où naquit la blanche Aline), il constata qu’il possédait trois habitudes et un défaut de caractère.

Ses habitudes étaient, par ordre décroissant, la paresse, le plaisir et la bienfaisance.

Il recherchait, en premier lieu, l’inactivité.

Puis, la satisfaction.

Enfin la philanthropie.

Son défaut de caractère, qui jouera dans ce conte un rôle prépondérant, était une irrésolution exemplaire et générale dont il ne se plaignait jamais, car elle seule donnait par contraste une sensualité supérieure à la paix de ses fainéantises.

Il avait le sentiment de l’irréparable quand il fermait une fenêtre. Choisir un fruit, une femme ou une cravate le frappait d’une perplexité qui ressemblait à une angoisse. Jamais il ne déchirait un papier, même une enveloppe, de peur de regretter plus tard une détermination si inconsidérée. À peine avait-il exprimé un désir ou dicté un ordre, il arrêtait aussitôt ceux qui se pressaient d’obéir et il avait des « Attendez. Ce n’est pas le moment », des « Nous verrons plus tard » et des « Laissons cela » qui maintenaient son existence dans le circonspect et le provisoire, tant il redoutait le définitif.

Il le redoutait ; mais pour lui seul. Par une sorte de revanche sur son hésitation intime, il discernait le devoir des autres dans une clairvoyance tout à coup péremptoire et rendait ses arrêts publics avec une décision remarquable. Un singulier résultat de cette assurance devant la chicane était la réputation d’infaillibilité qui exaltait sa justice. – La confiance personnelle se fait aisément partager ; et rien n’est plus dangereux pour un supérieur que de méditer avant de répondre. – Pausole ne méditait jamais sous l’arbre de ses audiences, sinon avant d’y faire choix entre deux cerises rouges comme des vierges.

Dès que Pausole se fut renseigné de la sorte sur ses habitudes et sur son défaut, il s’occupa non de se corriger par l’irréalisable, mais de satisfaire à ses faiblesses et d’en tirer le meilleur parti possible pour ses commodités personnelles et celles de ses familiers.

C’est ainsi qu’averti par une longue expérience, il trouva plus sage de renoncer à choisir chaque soir une compagne parmi celles qu’il avait réunies dans le harem du palais. Il apportait des lenteurs pitoyables à cette élection quotidienne et se laissait presque toujours circonvenir par la plus hardie, au lieu de suivre tranquillement ses mystérieuses préférences. Et aussitôt il regrettait d’avoir oublié la plus belle.

Un jour, établissant une règle permanente qui lui épargnait le souci des décisions particulières, il réduisit le nombre de ses femmes à trois cent soixante-cinq, exactement. L’une de celles que cet arrêté renvoyait dans leurs foyers laissa éclater sa douleur avec tant d’amour que le Roi, toujours paternel, consentit à la garder à titre supplémentaire, pour les années bissextiles.

Par ce moyen, l’emploi de ses nuits était réglé d’une façon qu’il ne lui appartenait plus d’intervertir. Chaque soir, un visage nouveau, et pourtant connu, approuvé, peut-être même regretté depuis un an, venait poser sur les coussins des joues qu’un long désir faisait très précieuses. Et Pausole, délivré du soin de préparer la nuit suivante, goûtait plus volontiers encore une joie sans élaboration.

Les appartements des Reines occupaient, cela va sans dire, le palais royal presque entier. Ils étaient répartis selon les quatre saisons, dans un long bâtiment polychrome, où les mille stores de la façade flottaient au soleil comme un pavois de fête.

Deux pavillons, plus élevés d’un étage, flanquaient l’énorme édifice.

Dans l’un habitait le Roi lui-même. Dans l’autre délibérait le conseil de ses ministres. Pausole était obligé de passer par le harem pour présider le gouvernement.

Mieux vaut avouer sans détours que, parti du pavillon sud, il n’arrivait jamais jusqu’au pavillon nord.

Lui-même avait conçu cette architecture et prévu ce résultat. Puisque, disait-il, les meilleurs monarques ont été des reines luxurieuses qui laissaient les bureaux tranquilles, j’écarterai de mon esprit par un artifice salutaire toute inspiration éventuelle de gérer les affaires publiques.

Et, de fait, tout allait pour le mieux du monde. Personne ne se plaignait, ni le peuple, ni le souverain ; – ou, du moins, les rares mécontents accusaient « les ministères » qui, narquois derrière leur collectivité anonyme, et d’ailleurs très satisfaits de travailler sans direction, rendaient grâces à la destinée.

Pausole avait poussé si loin le génie abdicateur qu’il ne gouvernait même pas ses femmes.

À la tête du harem, et cumulant la fonction de Grand-Eunuque avec celle de Maréchal du palais, un personnage singulier administrait au nom du Roi.

C’était le huguenot Taxis.

Étriqué, méticuleux, de profil concave et d’œil fourbe, âme intraitable et présomptueuse, Taxis jouera dans la suite du récit (disons-le pour plus de clarté) le rôle toujours nécessaire du personnage antipathique. Pausole l’avait cependant choisi, et personne ne pouvait douter que le Roi n’accordât à son fonctionnaire une part d’estime, de confiance et presque d’admiration.

Cet ancien répétiteur d’algèbre, ancien professeur de théologie protestante, employé depuis avec succès à diverses missions policières, et enfin promu Grand-Eunuque, possédait un sens de l’ordre et un respect du principe qui dépassaient de beaucoup la simple manie. On avait vu là des aptitudes universelles aux charges que distribue l’État, et Taxis avait su se montrer indispensable, sinon à ses administrés, au moins à ses supérieurs. Un seul exemple s’imposera : le harem était pacifié huit jours après la nomination de son chef, sans que jusque-là, Pausole eût jamais, dans les prestiges de ses rêves bleus, compté cette chimère lointaine.

Il serait délicat d’insister sur les titres que Taxis avait fait valoir pour poser sa candidature à l’eunuchat général : délicat, et d’ailleurs peu intéressant, – Taxis bénéficiait d’une vocation toute naturelle pour ce poste de privilège. Le Ciel lui avait épargné les concupiscences de la chair et les épargnait également, par un surcroît de miséricorde, à toutes les femmes qui l’approchaient. La Providence ne voulait point qu’inaccessible au désir il eût néanmoins la douleur de l’inspirer autour de lui. Il n’était ni la victime, ni l’occasion du péché.

Toutefois, il devait se résigner à ne pas faire de prosélytes parmi ses jeunes pensionnaires. C’eût été excéder les devoirs de sa charge. Il se limitait avec rigueur. Le Roi, ennemi de toutes les guerres, détestait les guerres de religion ; ami de toutes les libertés, il laissait les consciences libres, fussent-elles jésuites ou francs-maçonnes. Dans l’intérieur du harem, comme sur tout son territoire, Pausole tolérait mille cultes et en pratiquait lui-même plusieurs, afin de connaître tour à tour les consolations de divers paradis.

L’autel préféré du Roi était, sur un terrain du parc, un petit temple dédié à Déméter et Perséphone. Les deux déesses n’ayant plus d’adorateurs sur la terre écoutaient avec bienveillance celui-ci, qui se souvenait d’elles. À l’une il demandait surtout de bonnes moissons pour son peuple ; à l’autre la faveur de ne lui être présenté que le plus tard qu’il se pourrait.

Tels étaient donc Pausole, ses femmes, son Grand-Eunuque et son palais. Quand nous aurons expliqué, plus loin, qui était la blanche Aline, nous pourrons interrompre ici les chapitres descriptifs, c’est-à-dire permettre aux lectrices de ne plus sauter tant de pages à la fois.

CHAPITRE III

OÙ L’ON DÉCRIT LA BLANCHE ALINE DE LA TÊTE AUX PIEDS POUR QUE LE LECTEUR DÉPLORE SA FUITE ET LA PARDONNE EN MÊME TEMPS.

 

Si les peintres ont fait des nuditez, le péché est très grand, parce qu’ils n’y peuvent bien réussir sans voir le naturel.

Examen général des conditions, etc. – 1676.

La blanche Aline était fille d’une Hollandaise et probablement aussi du Roi Pausole.

Du moins, personne n’en douta jamais.

Ses cheveux étaient blonds, son teint clair mais sujet à des rougeurs extrêmes, ses narines ouvertes et ses lèvres gaies.

Je sais qu’on n’a pas coutume de tracer le portrait des jeunes filles au delà de leur décolletage. Il n’importe : dans quelques années, nous en sommes tous avertis, cette mode tombera en désuétude et, ne fût-ce que pour engager les peintres dans une voie si recommandable, je ne tiendrai aucun compte des règles établies.

La blanche Aline, quatorze ans et cinq mois après sa naissance, prenait le plus vif intérêt à suivre le développement de sa gracieuse personne. Il est tout naturel que nous l’accompagnions devant sa glace, où elle se considérait le matin avec tant d’affectueuse curiosité.

Elle y courait dès son réveil, laissant au lit sa longue chemise et ne gardant de sa toilette nocturne que la natte dansante de ses cheveux. L’entrevue avec son image était une scène bien touchante.

Cela commençait par un sourire d’accueil. Et puis éclataient des baisers bruyants, avec les deux mains, avec les dix doigts. Pendant la première minute, sa tendresse pour elle-même dominait. Son regard se disait des choses inoubliables ; c’était une communion d’âmes où sa beauté n’ajoutait rien à une sympathie déjà toute dévouée. Mais, peu à peu, ce sentiment cédait le pas devant un autre, qui se précisait en admiration.

Elle était jeune fille depuis quelques semaines seulement. Source de découvertes sans nombre. Ses seins, formés en si peu de temps, conservaient entre ses mains toute leur fraîcheur de jouets nouveaux. Familière (et imprudente), l’enfant qu’elle était demeurée attrapait ces roses fragiles comme des ballons en caoutchouc ; elle essayait de les rapprocher ; elle en chatouillait les pointes pâles ; elle leur faisait mille taquineries. Puis, changeant tout à coup de divertissement, la jambe gauche tendue, le genou droit plié, elle mesurait des yeux le galbe d’une hanche très jeune et qui, chaque jour, s’arrondissait. – Au fait, que n’admirait-elle point ? Par une singularité qui lui plaisait comme le reste, elle ne portait pas encore tous les signes extérieurs de son adolescence ; mais, tout bien examiné, elle trouvait à cela quelque chose de grec qui n’était pas messéant.

Et qui donc aurait-elle aimé si ce n’eût été sa chère image ? Son père ne lui avait pas donné d’autre amie.

On a pu le deviner déjà : Pausole, si tolérant pour les mœurs de son peuple, l’était moins pour celles de sa fille.

Autant la chance lui était douce de rencontrer par les chemins de jeunes vierges sans vêtements, autant il se souciait peu de présenter dans le même costume la Princesse héritière à ses fidèles sujets. – Non certes, qu’il fût retenu par je ne sais quel esprit de routine ; mais le soleil du Midi est brûlant ; le hâle ne va bien qu’aux brunes ; il donne à la peau des blondes certains tons de langouste cuite, et la blanche Aline aurait perdu bientôt l’épithète homérique qui la distinguait entre toutes les petites filles si l’on avait laissé courir son académie en plein air sans lui donner protection. – Aussi la forçait-on de se vêtir et même de porter ombrelle.

Des raisonnements analogues – je veux dire inspirés aussi par une tendresse paternelle – avaient détourné Pausole d’appliquer à sa propre fille ses théories familières sur l’éducation des enfants.

Les moralistes ne redoutent jamais de se montrer contradictoires. Ils pensent à bon droit qu’ils ont assez fait en prêchant la bonne parole et que l’exemple personnel n’est pas un adjuvant nécessaire à l’influence de leurs idées. Sans doute, se disait le Roi, j’entends qu’on élève les marmots avec une liberté extrême et qu’on les laisse à leurs instincts, c’est-à-dire aux premières joies de leur pauvre petite existence. Mais ma fille est née dans des conditions très particulières. Son intérêt commande un traitement spécial. Nulle règle n’est faite pour tout le monde. Bref, il emprisonnait la malheureuse enfant.

Elle avait bien entendu dire que le sort lui accordait trois cent soixante-six belles-mères dont la plupart excellaient en esprit ou en beauté ; mais le harem lui demeurait fermé jour et nuit. Sa mère était depuis longtemps morte. Elle n’avait pas de sœurs, pas de compagnes. Les dames d’honneur elles-mêmes avaient ordre de ne parler à la Princesse qu’en vue de son instruction littéraire. Toutefois, n’imaginant qu’à peine une vie meilleure autre part, la blanche Aline restait gaie.

Le matin, tout le parc lui appartenait. C’était l’heure où dormaient les Reines et le Roi. Elle jouait seule, mais avec le même entrain et la même activité que si une foule d’enfants l’eût mêlée à sa joie. Des arbres étaient ses amis ; de petits coins ses confidents. Elle revenait parfois haletante d’une partie de cache-cache avec un lézard vert ou d’une lutte de vitesse avec un lapin rose.

Et puis, brusquement, un matin, elle trouva plus intéressant de jouer au volant avec sa rêverie et de danser le menuet avec son image.

Environ six semaines plus tard, Pausole apprenait par sa lettre qu’elle avait quitté le palais avec « quelqu’un de très gentil » qui prétendait veiller sur elle.

Ainsi, dans la solitude même où son père la tenait enfermée, la blanche Aline avait su trouver sans conseils et tout à fait sans exemples, mais secourue heureusement par sa jeune imagination, les camarades qu’il lui fallait à l’âge de ses métamorphoses.

CHAPITRE IV

COMMENT LE ROI PAUSOLE RENTRA DANS SON PALAIS ET CE QU’IL JUGEA BON D’Y FAIRE.

Assis sur un fagot, une pipe à la main,

Tristement accoudé contre une cheminée

Les yeux fixés vers terre et l’âme mutinée,

Je songe aux cruautés de mon sort inhumain.

Saint-Amant.

Devant les marches du portique, la mule Macarie s’arrêta sur ses quatre pattes frémissantes, profondément offensée d’avoir été contrainte à une course folle qui ne convenait ni à son âge, ni à ses habitudes, ni à son caractère.

Et l’on vit entrer sous les voûtes le Roi Pausole sans couronne, les cheveux en broussaille, la robe poudreuse, les deux mains ouvertes en haut.

Il éternuait. Il pleurait presque. Il était soulevé piteux, suant, poussif et cramoisi.

Personne ne se souciait de lui donner les premières explications. Les couloirs, plus déserts que des galeries de musée, conduisaient à des chambres vides.

Les suisses avaient laissé leurs hallebardes et les dames d’honneur leurs petits ouvrages harponnés d’un crochet hâtif. Pausole donna du pied dans un phonographe resté seul, qui lui bêlait aux oreilles la sérénade de Méphisto.

Il crut que tout le monde était parti à la suite de la Princesse et que la Cour s’était fait enlever pour lui plaire en imitant son gracieux précédent.

Pourtant, dans l’angle d’une fenêtre une blanchisseuse se trouva prise.

Le roi voulut lui demander :

— Est-ce vrai ?

Sa gorge n’articula rien. D’ailleurs, l’attitude effarée de la domestique lui montrait la candeur d’une question si vaine.

Pausole reprit sa marche à travers les appartements.

Il traversa quinze salons où les fauteuils gardaient partout des positions familières. Aucun d’eux n’était occupé.

Il passa dans la salle des portraits et s’arrêta devant celui qui rappelait encore un peu à sa mémoire confuse la très souple Reine Christiane, mère de la Princesse Aline.

Il l’interrogea :

— Malheureuse ! Est-ce donc là ton sang ? ta race ?

Mais la Reine Christiane que le peintre avait représentée sous la figure de Danaé, continua de sourire et d’ouvrir les genoux sans que la moindre honte émût son front si blanc.

Alors le Roi pénétra dans le harem silencieux.

C’était l’heure de la sieste.

La grande salle respirait avec l’haleine de trois cents rêves.

 

Toutes les femmes gisaient encore où le sommeil les avait prises. Elles couvraient les nattes de jonc froid, elles brochaient sur les étoffes, elles emplissaient de leur croupe des hamacs aux mailles larges. Pausole ne pouvait ni marcher, ni s’asseoir, ni lever la tête sans toucher une dormeuse nue. Un divan seul en portait quinze. Un filet suspendu en réunissait deux et les pressait l’une contre l’autre. Celles qui souffraient de la chaleur s’étaient couchées dans le bassin plat, et, la tête sur le bord de marbre, elles allongeaient leurs jambes sous l’eau jusqu’à la sirène centrale, pistil de la tulipe ouverte que formaient leurs corps rayonnants.

Au milieu de ce vaste silence, Pausole s’apaisa peu à peu. La paix, comme le trouble, est contagieuse. Le calme et l’ombre du harem s’étendirent sur ses pensées.

Jetant les yeux sur sa toilette, il vit qu’elle était déplorable, et déjà son esprit se retrouvait assez libre pour lui conseiller de changer de vêtement.

Ce qu’il fit. Et non sans peine.

Car la blanchisseuse avait eu le temps de répandre par tout le palais le bruit que le Roi était revenu sans couronne, sans voix, sans raison ; qu’il avait failli l’étrangler ; qu’elle en était tombée malade deux jours plus tôt qu’à l’ordinaire. Aussi, le premier valet qui parut dans la fente d’une portière plissée, pour répondre à l’appel du Roi, y vint certes par curiosité au moins autant que par mépris de la mort ; mais il défaillit de surprise quand il entendit Pausole, avec sa bonne voix si connue, demander « sa robe de chambre turque et son coffret à cigarettes ».

Le souverain de Tryphême, pour s’être sitôt ressaisi, avait fait ses réflexions.

Il ne suffisait pas de déclarer qu’on poursuivrait la blanche Aline. Et cela même était une décision qu’on ne pouvait prendre à la légère. En admettant qu’on arrivât jusqu’à cette extrémité, comment régler le programme d’une recherche si délicate ?

Qui charger de son exécution ?

Et – toujours en supposant ces difficultés résolues – quelles instructions donner au parlementaire dans le cas, facile à prévoir, où la Princesse refuserait de se rendre aux instances, aux pressants appels, voire aux sommations respectueuses qu’il faudrait sans doute lui adresser ?

Évidemment, tous ces problèmes ne pouvaient se traiter en cinq minutes.

Et, d’ailleurs, rien ne pressait.

Dans quel dessein brusquer les choses ?

Tout faisait croire que, pour protéger la blanche Aline contre le péril le plus fâcheux, il était déjà trop tard.

Mais pour la ramener au palais il serait toujours assez tôt.

Puisqu’on ne pouvait rien changer au fait accompli, puisqu’il était patent, scandaleux, connu de tous, mieux valait ne s’occuper que des suites et en chercher le remède à tête reposée.

Ayant ainsi décidé de ne décider rien sur l’heure, Pausole prit un bain, fuma deux cigarettes et mangea quelques biscuits imbibés de vieux porto.

Une image cependant l’obsédait. Il se disait qu’à l’instant précis où il prenait dans sa chambre ce temps de repos et de réflexion, sa fille accomplissait sans doute l’acte le plus important de sa première adolescence. Il la voyait malgré lui dans une attitude, hélas ! trop facile à imaginer, et toutes les phases de la scène connue se reproduisaient dans sa pensée avec la vraisemblance la plus désagréable.

D’une façon particulière, il était choqué de n’avoir aucun renseignement sur le second des deux personnages qui jouaient un rôle dans l’aventure. On troublait sa vie ; on causait un préjudice capital à sa tranquillité d’esprit, et il ne savait même pas sur qui pester ! Un tel événement n’aurait pas dû se produire sans qu’il y prît au moins une part de conseil. À toute branche d’éducation convient un professeur spécial dont l’aptitude et la compétence ne peuvent guère être appréciées par l’élève lui-même. Pausole ne comprenait pas comment, le jour où sa fille abordait pour la première fois une matière aussi classique, elle avait pris un initiateur de son choix en négligeant toute enquête sur la question de savoir s’il était qualifié pour lui donner des leçons. Oui. C’était bien une faute.

Mais elle ne pouvait plus être réparée.

Il fallait donc l’accepter de bonne grâce.

À critiquer l’irrémédiable, on perd son temps.

Le Roi se remit en mémoire cette maxime et plusieurs autres également fécondes en consolations.

Perdre son temps… – se « pausoler », comme il aimait à dire lui-même, – un autre jour il y aurait consenti sans peine. Ce soir-là, ses rêveries lui parurent déplaisantes.

Il retourna dans le harem.

CHAPITRE V

DU CONSEIL QUE TINT LE ROI CHEZ LES FEMMES DE SON HAREM ET DU CHOIX QU’IL SUT FAIRE ENTRE PLUSIEURS AVIS.

 

Pourquoy sont si contentes les dames quand on leur dit que les autres dames font l’amour comme elles ? – Pour ce que leur faute s’amoindrit.

Questions diverses et responces d’icelles. – 1617.

Tandis que Pausole méditait ainsi, quatre heures avaient sonné à toutes les horloges, et avant que le dernier coup n’eût fait vibrer le dernier timbre, Taxis, une petite sonnette en main, arpentait déjà la grande salle, à pas méthodiques et déterminés.

Toutes les femmes s’éveillèrent à regret. La plupart, se retournant avec un soupir maussade, essayaient de reprendre le rêve interrompu, mais sans espoir qu’on le leur permît.

— Mesdames, dit le Grand-Eunuque, voici l’heure du réveil. Le droit de dormir ne vous appartient plus. Debout ! debout !

— Non… zut !… firent des voix suppliantes.

— Rien ne sert de lutter contre le règlement, dit Taxis. L’Écriture nous enseigne : « Il y a temps pour tout sous les cieux : un temps pour naître et un temps pour mourir ; un temps pour tuer et un temps pour guérir ; un temps pour abattre et un temps pour bâtir[1]. » Il y a un temps pour rêver et un temps pour vivre : debout !

S’arrêtant, il examina un coin tout encombré de corps longs et las.

— Ah fit-il impatienté, il règne ici un désordre scandaleux. Dès ce soir, je veux assigner à chacune de Vos Majestés une place rigoureuse et invariable dont il ne lui appartiendra pas de s’écarter à l’heure de la sieste.

Un murmure bruyant s’éleva, aussitôt dompté par un regard plein de menaces :

— Silence ! cria Taxis. Mes paroles sont inspirées d’abord par des considérations d’hygiène, de police et de décence ; mais ne le fussent-elles point qu’elles seraient encore selon la sagesse, car il est écrit : « Tu vivras par les lois et par les ordonnances[2]. » Ce qui est élu par la fantaisie est exécrable ; ce qui est conçu par l’autorité est judicieux. Ainsi doit s’exprimer une voix saine, stricte et droite.

— Pardon, monsieur, dit une jeune fille, pourquoi ne pas nous laisser choisir ? Moi, j’aime mieux dormir sur une natte et ma sœur sur un tapis. Si vous nous ordonnez le contraire, cela ne fera plaisir à personne et nous en serons désolées.

— Il n’importe. Vous ne savez pas quel est votre bien. L’autorité le sait pour vous et vous le donne à votre insu, malgré vous, c’est là son rôle.

— Quand personne ne la réclame ?

— L’autorité s’exerce. Elle ne défère point. Elle seule discute son droit, limite son domaine et décide son action.

— Au nom de qui ?

— Au nom des principes.

Puis, coupant court à la dispute, il se dirigea rapidement vers le hamac où restaient couchées les deux amies languissantes :

— Je vois, dit-il, par cet exemple, qu’il est urgent de légiférer, puisque mes conseils ne servent de rien. Ne vous avais-je pas signalé tout ce qu’une telle attitude offre d’incorrect et de pernicieux ? Vous ne tenez nul compte de mes opinions. C’est bien. J’établirai la règle jusque-là.

Mais l’une des apostrophées laissa tomber, un bras faible hors du hamac qui pencha, et comme elle était juive, elle sut lui répondre :

— Il est écrit, monsieur : « Si deux couchent ensemble, ils auront chaud. Mais une personne seule, comment se chauffera-t-elle[3] ? » Ce que la Bible nous enseigne, vous le démentiriez ici ?

— Madame, dit Taxis offusqué, puisque vous connaissez si bien l’Ancien Testament, vous feriez mieux d’y choisir des textes d’un sens plus clair et…

— Oh ! c’est très clair.

— … Et moins sujets à controverses. Où vous ne voyez qu’une phrase concrète et brutale, l’exégète voit un sens mystique dont la hauteur échappe à votre entendement. Mais laissons cela. Je vous avais recommandé de ne jamais dormir deux à deux afin d’éviter les occasions de vous égarer en certaines démences que je ne suis pas autorisé par le Roi lui-même à vous interdire, mais que je déclare néanmoins, de mon chef, abominables.

— Cela n’est pas interdit par le Pentateuque.

— Parce qu’on n’a pas osé prévoir une aberration si profonde.

— Oh ! on en a prévu de bien plus singulières… On les a prévues toutes, excepté celle-là. Laissez-nous penser qu’on la permettait.

— Elle n’existait point.

— Comment dites-vous ? Elle n’existait point ?… Ah ! cher monsieur !… vous êtes inimitable !

Au milieu des éclats de rire, Taxis allait répliquer, quand une autre infraction le fit bondir ailleurs.

— Des bonbons ? dit-il. Vous mangez des bonbons, maintenant ? Des bonbons à quatre heures dix ! Le goûter ne commence qu’à cinq heures. Cela est imprimé dans l’Emploi du Temps. Défense absolue de prendre aucune espèce de nourriture en dehors des repas. J’ai le regret d’informer Votre Majesté qu’elle sera privée de promenade au parc durant quatre jours à dater de demain.

Il s’élança de nouveau plus loin.

— Même châtiment pour vous, madame, qui avez pris un livre. La lecture n’est permise qu’à cinq heures et demie. De quatre à cinq, réveil, toilette et entretiens, vous devriez le savoir.

La jeune Reine ainsi punie ne supporta pas sa peine en silence. Usant de la licence que le Roi entendait laisser à ses femmes en matière de tenue et de discours, elle s’approcha en souriant :

— N’appréhendez ; rien, dit-elle, je ne vous dirai pas ce que je pense de votre personne, car je me mettrais dans le cas d’être punie de nouveau ; mais je sais à quel point la pudeur vous est chère ; aussi vais-je l’enfreindre sous vos propres yeux impunément, monsieur le Grand-Eunuque, avec les ressources toujours nouvelles de ma petite imagination.

— Madame…

— Préparez-vous. J’ai daigné vous avertir.

Et, faisant comme elle avait dit, elle accentua sa pantomime avec des paroles si lyriquement sensuelles, que Taxis, hagard, hérissé, recula d’horreur vers le mur…

— Madame… par pitié…

— Tout ce que je viens de dire est fort joli. Pourquoi le prenez-vous ainsi ?

— Vous ne sentez donc pas, malheureuse enfant, dans quel gouffre d’enfer et de damnation vous jetez votre âme éternelle !

— Hélas, non ! dit la jeune femme.

Elle ajouta même :

— Je continue.

Mais Taxis, désarmé contre cette intrépide et sereine luxure dont la flamme léchait à chaque mot toutes les âmes de la multitude, n’en put souffrir davantage. Il s’enfuit dans le vent du scandale.

Une acclamation salua son éclipse : au même instant Pausole se montrait, et se croyant la cause d’une si touchante allégresse, le bon Roi s’inclina, comblé.

 

*    *    *

 

La même ombre chaude emplissait encore la grande salle maintenant bruyante ; mais la lumière basse du soleil couchant y soufflait des nuages de pourpre transparente et de longs rayons de cuivre où montaient des poussières. Les femmes apparaissaient vêtues de gaze d’or. Il y en avait qui, debout, plongeaient du front dans la nuit. D’autres, couchées sur les nattes, semblaient peintes des pieds à la tête comme des émaux sous les flammes.

Pausole ne s’arrêta guère à des contemplations que les circonstances ne comportaient point.

Il s’étendit sur un divan, et les sept Reines désignées à ses tendresses de la semaine l’entourèrent aussitôt d’une sympathie agitée qui n’allait pas sans bavardage.

— Eh bien ?

— Comment donc !

— Quelle nouvelle !

— Qui l’eût dit ?

— Ce n’est pas possible !

— Et que s’est-il passé ?

— Nous ne savons rien.

— En est-on bien sûr ?

— Dit-on avec qui ?

— Êtes-vous sur leur piste ?

— Où sont-ils cachés ?

Le Roi haussa les épaules.

— Je n’en sais pas plus que vous.

— Mais qu’a-t-on décidé ?

— On ne peut rien décider aujourd’hui ; ce serait absurde.

— Pourquoi ?

— Parce que les plans irréfléchis déterminent les pires catastrophes.

— Mais le temps passe et la Princesse fuit.

— Fadaises. Elle ne quittera pas Tryphême, soyez-en sûres. Si je me résous à la faire traquer (et cette perspective m’est odieuse), cela sera possible demain ; encore possible le jour suivant. C’est une vérité qui saute aux yeux.

— Et alors ?

— Alors, je viens prendre vos conseils. Je ne sais pas si je les suivrai. Peut-être l’une de vous pourra-t-elle découvrir l’artifice dont j’ai besoin.

Les femmes s’empressèrent.

— Oh ! moi… dit l’une.

— Moi… interrompit la seconde.

Mais, avant qu’elles eussent parlé, la Reine Denyse avait glissé, de sa petite voix persuasive :

— Sire, vous devriez écrire à saint Antoine. Voyez-vous, quand on a perdu quelqu’un ou quelque chose, c’est le seul moyen de le retrouver.

Autour d’elle on parut douter.

Elle rougit, s’entêta :

— Mais si !

Et elle développa le récit complet d’une anecdote personnelle qui, on doit l’avouer, était péremptoire.

Pausole, pendant ce témoignage, regardait avec insistance une Reine très jeune, encore toute pure, qui jusque-là n’avait rien dit.

Il l’interrogea finement.

— Où serais-tu, à l’heure qu’il est, si pareille aventure t’avait enlevée à moi ? Quel moyen aurais-tu pris pour t’enfuir, et quel chemin ? Courrais-tu loin d’ici pour gagner de vitesse, ou resterais-tu près, pour tromperies soupçons ? Dis-moi tout cela, Gisèle ; et réfléchis bien : c’est intéressant.

Gisèle se tut, très étonnée.

— Oui, sourit le Roi. Je comprends. Tu ne veux pas vendre tes ruses…

— Oh ! fit-elle, piquée du reproche. Je n’en aurai jamais à prendre ! Si j’hésitais, c’est qu’on ne peut guère répondre à une question pareille. Nous menons les hommes jusqu’à nos bras, mais ensuite, ce sont eux qui nous mènent. J’ai vu cela dans les romans, Sire, car je n’en ai pas d’autre expérience. Pourtant, même ignorante, je trouve que cela va de soi. J’ai quitté mon père et ma mère pour venir où vous me voyez, et je vous suivrais ailleurs, s’il vous plaisait ainsi. Soyez sûr que la Princesse a plus de confiance que de présomption. Vous qui connaissez les hommes mieux que moi, cherchez ce qu’a pu faire son amant : c’est le meilleur moyen de savoir où elle est.

— Plus tard, dit le Roi. Il est inutile que je me donne moi-même une peine qui peut être prise très dignement autour de moi. Lorsqu’il se présente un cas difficile et sujet à méditations, on ne fait le tour des banalités nécessaires qu’après un travail considérable. C’est un premier effort dont je ne me mêle jamais. Dans quelques jours, la question sera déblayée sans qu’il m’en ait coûté même un froncement de sourcil. Je verrai alors s’il est urgent que je réfléchisse à mon tour ; mais plus probablement je me contenterai de faire un choix entre les avis les plus sages, à moins que cette tâche elle-même ne me semble trop délicate.

— Alors qu’arriverait-il ?

— Nous verrons cela. Aujourd’hui, c’est à vous de penser pour moi. Je suis impatient de vous entendre.

— Puis-je parler ? demanda la Reine Françoise.

— Je le demande, répéta Pausole.

— Eh bien, dans un enlèvement, le premier jour est celui des imprudences, et le second celui des malices. La Princesse est à deux pas d’ici ; je le sais comme si je la voyais. Le jeune imbécile qui l’accompagne se croit caché par un buisson ou par les rideaux de son lit. Il l’a conduite au plus près, c’est évident, cela ne laisse pas un doute. Demain il s’apercevra qu’il a fait une bêtise. Et après-demain il aura pris tant de précautions que toute la police du royaume ne pourra plus trouver sa trace. C’est aujourd’hui qu’il faut agir, et tout de suite, sans perdre une heure. Est-ce que vous ne le sentez pas ?

— Bien, remercia le Roi. Voici une première banalité. Je suis ravi qu’elle soit dite : je n’aurai plus à m’occuper d’elle. D’ailleurs, le conseil ne me plaît en aucune façon ; mais vous avez, Françoise, la peau si nuancée autour de la ceinture et si fine entre les seins que je veux vous donner raison au moins pendant cinq minutes.

— Vous vous moquez de moi.

— Vous êtes seule à le penser.

— Sire, fit la Reine Diane, je voudrais parler aussi.

Diane, qu’on nommait au harem Diane à la Houppe, afin de la désigner par ses attributs entre plusieurs belles homonymes, Diane à la Houppe tremblait un peu. C’était elle qui devait, ce soir-là, enviée par trois cent soixante-cinq rivales, partager le lit du Roi. On disait, on savait, il était clair, enfin, que l’année d’espoirs et de souvenirs dont elle voyait le terme si proche avait duré plus de jours que sa résignation. Elle était donc émue, et balbutia non sans rougeur :

— Sire, on vous abuse. Le premier jour d’un enlèvement est celui de tous les mystères, et le second celui des oublis. L’inconnu qui conseille la Princesse Aline a pu lui faire quitter le palais au milieu de cinq cents personnes, sans éveiller une attention. Il avait un plan fort habile et fort bien exécuté. Soyez sûr qu’il le suit encore. Ce soir il doit penser que tout le monde est à ses trousses : il n’aura garde de se laisser prendre ; et s’il se terre sous un buisson, c’est que ce buisson est bien le dernier où l’on imagine sa retraite… Mais il faudra qu’il en sorte… Attendez-le au passage. Mieux vous lui démontrerez d’ici là qu’il a pris trop de précautions, puis il sera imprudent par la suite. Sa capture ne dépend que de votre réserve. Si personne ne le chasse, dans huit jours vous le trouverez sur les grandes routes ou dans une loge à l’Opéra. Ainsi, non seulement vous pouvez l’attendre, mais il est très important que vous restiez tranquille ce soir.

— Je suis comblé, fit le Roi. Cet avis est aussi banal, aussi sage, aussi nécessaire que le premier. En outre, comme il le contredit exactement, il le balance avec justesse et je ne me sens l’esprit chargé par aucun de leurs deux poids égaux.

Après un court silence, il conclut de la sorte :

— C’est donc avec une liberté exquise et déliée même d’inquiétude que j’adopterai pour le mien, Diane à la Houppe, ton sentiment. Redis-le-moi, car il me plaît. Ainsi, cher visage, tu m’affirmes…

— Que le meilleur est de ne rien faire et que vous pouvez aller au lit.

Pausole approuva de la main.

La belle Diane eut un soupir, et, achevant, son conseil, sa phrase, sa pensée :

— Avec moi fit-elle en souriant.

CHAPITRE VI

COMMENT DIANE À LA HOUPPE ET LE ROI PAUSOLE VIRENT ENTRER QUELQU’UN QU’ILS N’ATTENDAIENT POINT

 

Sa seule nudité descouvre sa richesse ;

Plus on voit de son corps, plus on voit de beauté ;

Sa pompe est toute en elle, et comme une déesse

Elle doit son éclat à sa propre clarté.

Malleville. – 1634.

Diane à la Houppe, gardée par une servante, copiait un Bacchus de Velasquez dans le salon carré du musée Pausole, quand le Roi, estimant la perfection de son goût, et pressentant celle de ses formes, lui demanda, non sans égards, toutes les grâces qu’elle pouvait donner.

La jeune fille accepta sur l’heure. Sa bonne elle-même, consultée, n’y vit aucun inconvénient. Seuls, les parents eussent volontiers retenu leur enfant chez eux, mais ils savaient au nom de quel principe sacré Pausole entendait protéger les libertés individuelles, et ils ne tentèrent point d’exprimer en public leur égoïsme inexcusable.

Introduite dans une des chambres qui précédaient le harem, Diane jeta sur la chaise longue, avec un soulagement très vif, les vêtements qu’on lui avait imposés pendant ses années de servitude familiale.

Et Pausole observait debout les révélations successives d’un corps teinté, ferme et vivace, tandis qu’elle ouvrait tour à tour la chemisette bossue, la jupe monastique, le difforme pantalon blanc.

Elle était plus belle encore que jolie ; son adolescence valait une maturité. Un torse rond, des épaules droites, des seins gorgés comme des pastèques, des jambes longues et bien en chair se délivrèrent agilement d’un multiple linge importun. Toute sa peau apparut, très brune, pleine et fertile, duveteuse même au creux des reins et sur la rondeur des cuisses, tandis que la chevelure noire, démordue de ses écailles dentées, recourbait sur le dos les plumes de son aile.

Les autres femmes du harem, quand on leur présenta cette beauté… ombreuse, trouvèrent qu’elle prêtait à rire et ne surent que lui imposer un surnom volontiers narquois. Les femmes ont des théories très particulières sur l’esthétique de leurs rivales. Diane à la Houppe ne se fâcha point. Elle avait bon caractère. Et puis sa première conversation avec le Roi l’avait mise du soir au matin en humeur de trouver tout le palais charmant.

Hélas ! il n’en fut pas ainsi des douze mois qui suivirent cette unique entrevue. Pausole en vain lui exposa que s’il ne la revoyait plus, s’il fallait qu’elle entrât dans la règle commune, c’était parce qu’il avait grand’peur de devenir amoureux d’elle, catastrophe qui aurait compromis à la fois sa tranquillité d’âme et les intérêts de l’État. Diane ne comprenait pas du tout ce raisonnement. Elle ne partageait pas non plus l’indifférence de ses compagnes, lesquelles considéraient la cérémonie annuelle comme une occasion excellente d’obtenir des soies de Manille ou des pantoufles de Paris. Diane à la Houppe, tel saint Augustin au temps de sa jeunesse dispose, aimait à aimer et ne cherchait rien d’autre. Privée du roi, elle ne voulut même pas apprendre les jeux variés et traditionnels dont les autres Reines lui donnaient l’exemple à toute heure et qu’elles vantaient en sa présence ou comme suffisants ou comme incomparables, selon la tournure de leur esprit.

La pauvre fille vécut un an dans l’attente. Année de larmes et de pensées. Le dernier jour en faillit être, on le devine, le plus déchirant. La Princesse royale disparue ce matin-là, Diane épouvantée vit pendant plusieurs heures, avec l’imagination du désespoir, le Roi lui-même partir à sa recherche…

— Ah ! Sire, s’écria-t-elle dès que la portière de la chambre à coucher fut retombée sur elle et lui, ne regardez pas trop mes yeux. J’ai tant pleuré depuis ce matin !

— Houppe, tu es charmante, répondit Pausole. En effet, tes paupières se gonflent et tes yeux sont encore humides ; mais cela donne à leurs regards l’expression de la Volupté même. Tu serais épuisée des suites du plaisir et à la limite de l’évanouissement, tes yeux, ma Houppe, luiraient du même éclat. Ne me détrompe pas : dans un instant, je pourrai croire qu’ils me le doivent.

Diane pencha la tête et sourit malgré elle.

La nuit pleine de clartés entrait dans la chambre obscure par une très large baie ouverte sur une terrasse. Sous le store levé au linteau, entre les portes ramenées au mur, Tryphême bleue et blanche apparaissait mollement. – C’était une campagne onduleuse semée de bois et de maisons plates, avec une grande route plantée d’arbres, chemin qu’aurait pris le Roi pour aller à sa capitale s’il n’avait pas eu cent raisons (et même trois cent soixante-six) de ne pas quitter son palais. Un énorme figuier faisait retomber comme un tapis par-dessus la balustrade ses branches cachées par les feuilles plates et ses fruits poudrés de lilas. Vers la gauche, le parc se massait, avec ses magnolias déjà défleuris, ses eucalyptus frissonnants, ses palmiers trapus du Japon, ses magnifiques sagoutiers lunaires. Une défense d’aloès ourlait le jardin sombre et la plaine s’étendait au delà jusqu’aux étoiles.

— Comme cette nuit ressemble à celle de mes noces ! murmura Diane. Il n’y a pas eu d’autre belle nuit depuis un an. Celle-ci est tout à fait la sœur de la première. N’est-ce pas qu’il y a des nuits étranges où le paysage qui nous regarde a l’air de contenir tout le bonheur que nous voudrions enfermer en nous ?

Pausole ne répondit rien.

— On a frappé, reprit la Reine.

— Ce doit être pour le dîner, dit Pausole. Il fait grand’faim.

Et il cria :

— Entrez ! Entrez !

Mais, au lieu du Grand-Échanson, ce fut le Grand-Eunuque qui montra, tout à coup, entre les portières, sa vilaine physionomie de personnage antipathique.

— Ah ! qu’est-ce encore ? fit le Roi, du ton le plus maussade. Je n’ai aucun besoin de vous, Taxis, j’ai affaire.

— Allez-vous-en, dit la belle Diane, vous n’avez rien à voir ici.

— C’est l’heure de mon repas, continua Pausole. Je n’ai pas d’autres papiers à lire que le menu.

— Avez-vous le menu ? répéta Diane à la Houppe. Non ? Alors, allez-vous-en !

— Mon ami, reprit le Roi, si vous empiétez sur les attributions des autres officiers de la Cour, nous courons à l’anarchie. Allez dire au Grand-Échanson que pour ce soir encore je le prie de bien vouloir choisir en mon nom le vin que je dois préférer. J’ai trop de tracas pour rien décider sur ce point, et à plus forte raison pour vous entendre. Allez !

— Mais allez-vous-en donc ! cria Diane, au comble de l’agacement.

Et comme Taxis, respectueux mais entêté, ne faisait aucun geste d’obéissance, Diane le prit par les deux épaules et lui dit en face, du ton le plus sérieux :

— Vilain parpaillot ! Si vous obtenez de la bonté du Roi la permission de parler ici, je vous forcerai de partir avant que vous ayez prononcé un mot ; si ce n’est pas par la violence, ce sera par un moyen que vous connaissez bien !

Le Roi leva les bras :

— Allons ! fit-il. Un conflit ! Houppe, tiens-toi tranquille. Taxis va s’en aller. Il est homme de sens. Il doit avoir déjà compris que nous ne souhaitons pas en ce moment son entretien.

Taxis eut un sourire mielleux, qui s’acheva en importance.

— En effet, dit-il. Et si la voix inflexible de ma conscience, si l’unique souci d’un devoir souvent ingrat, si la passion de la vérité ne m’appelaient où je suis, croyez, Sire, que j’aurais déjà déféré au désir que m’exprime Votre Majesté. Mais ma tâche est plus haute que mon intérêt personnel, et dussé-je en souffrir, je ferai mon devoir jusqu’au bout. Je n’empiète pas, quoique Votre Majesté m’en fît tout à l’heure le cruel reproche, sur les attributions de mes collègues. Je suis maréchal du palais, et comme tel, je devais m’occuper du grave incident qui s’est produit ce matin au rez-de-chaussée du pavillon sud. Mon initiative ne s’est pas trouvée en défaut. J’ai fait rechercher la Princesse Aline.

— Hélas ! gémit la Reine Diane.

Mais, ressaisie aussitôt, et debout, elle interpella :

— Qui vous en a donné l’ordre ?

— Le Roi m’a confié la mission sacrée de prévenir, de suspendre, de réprimer au besoin la turbulence et les excès dans l’enceinte de la demeure royale.

— Ah ! de prévenir !… Eh bien, il paraît que vous n’avez pas « prévenu », puisqu’un étranger a pu s’introduire ici comme chez lui… Vous n’avez pas non plus « suspendu », puisque la Princesse est partie à votre barbe et que personne n’en a rien su pendant six heures. Maintenant vous voulez « réprimer » ? Le Roi vous le défend, seigneur Grand-Eunuque.

— Sa Majesté…

— Le Roi désapprouve. C’est tout. Cela suffit. Tournez les talons. Le Roi vient de prendre une décision qui est admirable et sur laquelle il ne reviendra certainement pas pour écouter vos lubies. Il vaut mieux ne rien faire pendant un jour au moins ; on ne vous expliquera pas pourquoi, mais tel est l’ordre : suivez-le. Allez-vous-en ! Rappelez vos hommes. Gardez le silence sur l’événement et disparaissez jusqu’à demain soir. M’entendez-vous ?

Taxis tendit en frémissant les trois papiers qu’il avait en main.

— Mais, Sire, voici les rapports. Le suborneur est découvert. La Princesse ne l’a pas quitté. Leur asile est gardé à vue sans qu’ils le sachent. Je n’attends qu’un mot de vous pour agir.

— Monsieur, répondit Pausole, je n’ai pas l’habitude de me jeter à l’étourdie au milieu des faits divers. Je n’aime pas les aventures ; et j’entends n’en pas avoir. Vous parlez et vous décidez avec une précipitation funeste. Il n’y a ni sagesse ni méthode dans une telle pétulance, et je ne sais où j’avais pris l’estime que je vous portais. Taxis, vous êtes hurluberlu. Faites cesser la surveillance que vous avez organisée si légèrement devant la retraite où dort ma fille. Et tenons-nous-en là pour ce soir. J’ai dit. Veuillez vous retirer.

Taxis recula de trois pas, montra le plafond d’un doigt osseux :

— L’Éternel appréciera ! dit-il.

Sur ces mots, il salua d’un front sec et disparut.

Diane, restée seule avec le Roi, saisit l’occasion par le nez.

— Ah ! Sire, quand nous délivrerez-vous de cet odieux personnage ? Il est notre bourreau, vous ne pouvez savoir ce qu’il invente pour nous exaspérer. Il règle tout, il distribue tout, il administre jusqu’à nos pensées. Nous ne pouvons ni dormir, ni danser ni courir au parc, ni lire de romans, ni manger de bonbons qu’aux heures fixées par sa manie. Le moindre oubli est puni de cellule. Un simple retard suffit. Il nous tue !… Pour le faire fuir nous n’avons qu’un moyen, c’est celui que je voulais employer tout à l’heure ; et encore, si vous ne lui aviez pas interdit de nous parler décence, il nous châtierait terriblement de ceci, car rien ne le met en plus grande fureur que les spectacles dont parfois il faut bien qu’on le rende témoin. Mais ce moyen-là me répugne et je n’ai même pas toujours plaisir à le voir employer par les autres. Aussi quelle idée singulière que de mettre un pasteur protestant à la tête d’un harem si nu ! Vous l’avez voulu, c’est donc parfait ainsi, et je vous pose des questions, Sire, sans les résoudre. Pourquoi ne pas nous donner de véritables eunuques, comme cela se fait en Orient ? Mes compagnes les regrettent quelquefois en disant que ces pauvres êtres peuvent, eux aussi, donner aux femmes un plaisir complet qu’ils ne partagent point et qui ne doit éveiller la jalousie de personne. Moi, je ne pense guère à de pareilles choses ; je n’ai de joie qu’en votre souvenir, mais je voudrais qu’on ne m’empêchât plus d’y rêver tout à mon aise et qu’une haïssable face ne se dressât pas tout le jour entre lui et moi.

— Eh ! eh ! dit Pausole, Taxis a du bon.

CHAPITRE VII

QUI EST CONSIDÉRABLEMENT ÉCOURTÉ EU ÉGARD AUX LOIS EN VIGUEUR.

 

Si l’on peut recouvrer la virginité après n’avoir pas pendant dix-neuf ans couché avec son mari, pour sûr je suis redevenue vierge.

Duchesse d’Orléans. – Lettre
à la Duchesse de Hanovre
,
2 septembre 1696.

Je ne décrirai point le repas qui suivit.

On m’a dit, en effet, que les lois de notre pays permettent aux romanciers de proposer en exemple tous les crimes de leurs personnages, mais non point le détail de leurs voluptés, tant le massacre est aux yeux du législateur un moindre péché que le plaisir.

Et comme je ne sais plus exactement si l’on bannit de nos œuvres les voluptés du lit ou celles de la table ; comme d’ailleurs, en consultant toute ma conscience et toute ma sincérité, il m’est impossible d’augurer lequel est le plus pendable de manger une tartine ou de créer un enfant, j’aime mieux prendre mes précautions et ne parler ici ni de seins ni de grenades.

On saura donc en peu de mots que le dîner du Roi Pausole et de la belle Diane à la Houppe comprenait :

 

Des hors-d’œuvre.

Une première entrée.

Un relevé.

Une deuxième entrée.

Un rôti.

Une salade.

Un légume.

Un entremets.

Des fruits et des confiseries.

Les vins X… Y… Z…

 

C’était un petit dîner. N’en disons pas plus.

Voilons de la même manière ce qui s’ensuivit.

Diane, privée du Roi depuis une année et cloîtrée dans le harem après un seul matin d’amour, était redevenue jeune fille. – Comprenne qui peut. Je n’explique rien. – Bref le Roi trouva lui aussi que cette seconde entrevue intime ressemblait beaucoup à la première.

Un peu avant le lever du soleil, tous deux allèrent prendre le frais sur la terrasse semée de tapis ; et pour cueillir les plus hautes figues, Diane à la Houppe levant les bras s’étirait douloureusement, lisse comme une fleur et trois fois tachée de noir.

CHAPITRE VIII
 
OÙ PAUSOLE EXAMINE DES RÉVÉLATIONS SUR UNE LETTRE DONT L’IMPORTANCE N’ÉCHAPPERA POINT AU LECTEUR.

 

On devine ce qu’un jeune homme assez fat et habitué aux succès faciles peut dire à une jeune fille lorsqu’il a monté sept étages pour arriver jusqu’à elle et qu’il se croit attendu.

Mme Ancelot. – 1839.

Vers midi, Pausole s’éveilla, simplement, comme de coutume. Il n’avait pas de petit lever. Les cérémonies inutiles n’embarrassaient point sa vie.

Son coup de sonnette fit accourir une camérière qui débutait, ce matin-là, dans le service de la chambre. La jeune personne, en tremblant des deux mains, trébucha, heurta des chaises et rougit avec violence lorsqu’elle aperçut près du Roi Diane immodeste et endormie.

— Chut ! fit Pausole. Parlez bas. Quelle heure est-il ?

— Oui, Sire… Non, non… Je ne sais pas, balbutia la pauvre enfant.

— Donnez-moi ma robe de chambre et faites préparer mon bain. Prévenez aussi ma lectrice et l’écuyer des cuisines. Et maintenant fermez les rideaux pour que la Reine dorme le plus longtemps possible.

Puis, avec mille précautions, il mit ses pieds l’un après l’autre, et silencieusement, sur le sol. La perspective de dire adieu pour une seconde année à la redoutable Diane ne le retenait en aucune façon.

Il s’esquiva.

 

Peu après, couché dans une eau parfumée, il admit à six pas de sa baignoire la lectrice ordinaire qui venait chaque matin lui donner un aperçu des nouvelles télégraphiques et le résumé des principaux feuilletons. En vertu de l’article premier du code en usage à Tryphême (Tu ne nuiras pas à ton voisin) il était interdit aux journaux d’insérer les nouvelles scandaleuses ou diffamatoires. Aussi pas une feuille ne publiait-elle la fuite de la blanche Aline ; et si quelques-unes, çà et là, s’étaient permis des allusions, la lectrice eut le tact de ne pas les comprendre.

Cependant Pausole demeurait distrait. Quand sa toilette fut achevée, quand l’écuyer des cuisines eut fait servir dans un cabinet de repos le premier déjeuner fumant et quand Pausole s’en fut nourri, – enfin, quand il eut fumé deux cigarettes de tabac frais, il sortit et pénétra seul dans la chambre où avait grandi sa fille.

Rien n’y était rangé. La pièce conservait l’aspect mouvementé d’une fin de toilette et d’un départ rapide. À sa suite, la salle d’étude, le cabinet de coiffure, le boudoir et les bains offraient un mélange singulier de tire-boutons, de géographies, de bas noirs et de raquettes. Un exemplaire de Télémaque flottait sur l’eau calme du tub.

Pausole erra mélancoliquement de chambre en chambre pendant un quart d’heure. Il ouvrit les cahiers de style, souleva les petits corsages, déroula une ceinture de cuir et remit dans leur boîte trois épingles à cheveux.

Puis il appuya le médius de la main droite sur le bouton d’une sonnette et dit au valet survenant :

— Faites prévenir M. le maréchal du palais que je l’attends ici et désire lui parler.

Taxis entra.

— Monsieur, dit Pausole, j’estime votre zèle et votre méthode, en ce qu’ils me délivrent chaque jour de vingt soucis dont je n’ai que faire. Mais votre enquête d’hier marchait dans le domaine de l’intempestif, surtout si l’on considère l’heure et le lieu où vous avez cru pouvoir m’en offrir le compte rendu. Je vous avais pourtant signifié qu’entre cinq heures du soir et deux heures de l’après-midi, je ne voulais méditer nulle entreprise. Vous avez outrepassé vos instructions en prenant une initiative dans un cas où votre compétence était plus que douteuse et en me demandant mes ordres sans que j’eusse manifesté le dessein de vous en donner aucun.

Ici, fort posément, il alluma une cigarette, s’assit, plaça le coude droit sur le bras large du fauteuil, inclina la tête du même côté, croisa les jambes, fit un geste et dit :

— Maintenant, lisez votre rapport.

Taxis n’avait pas bronché. Les conseils que porte la nuit ayant eu sur son empressement une influence pacifiante, il avait cessé de crier que l’intérêt de sa carrière cédait le pas à celui de sa tâche. En outre, consultant sa Bible, il s’était arrêté à ce passage catégorique :

« Vous clamerez contre le roi que vous vous serez choisi, mais l’Éternel ne vous exaucera point[4]. »

Ceci levait tous les scrupules. Il redevint courtisan.

— Sire, voici l’affaire en deux mots. La minute et l’expédition de mes rapports sont dans ce portefeuille, mais je crois préférable de les résumer.

Il s’approcha de la fenêtre ouverte.

— Hier matin, vraisemblablement vers quatre heures, Son Altesse Royale la Princesse Aline s’est assise tout habillée sur le marbre de cette fenêtre. Ayant levé les jambes et opéré de droite à gauche un mouvement de rotation qui a laissé trace dans la poussière, elle a sauté d’une hauteur d’environ soixante-quinze centimètres au milieu de la plate-bande. Ses deux pieds ont marqué là leurs empreintes parallèles, puis alternées – et il n’y a pas d’autres vestiges. Son Altesse est donc partie seule.

Sur cette révélation, Taxis croisa les mains devant son maigre ventre, et prit un temps.

— Hier soir, continua-t-il, la Princesse se préparait à passer la nuit dans une auberge appelée « Hôtel du Coq » et située à 3 kil. 2, sur la route de la capitale. Elle y était arrivée à 3 h. 40, venant d’un petit bois voisin et accompagnée d’un jeune homme dont je possède le signalement, mais qui est inconnu dans la région.

— Quel âge a-t-il ? dit Pausole.

— Très jeune. Dix-sept ans au plus.

— Allons, c’est gentil, fit le Roi.

— Si Votre Majesté l’avait voulu, le suborneur était arrêté dès hier et la Princesse ramenée au Palais.

— Par des policiers, n’est-ce pas ?

— Ou par des envoyés spéciaux.

— Et lesquels ? Vous ne voyez jamais, Taxis, le point délicat d’une situation, ni la complexité qui résulte des devoirs imposés par le scrupule affectueux.

— Je n’insiste pas. Votre Majesté a raison contre moi. J’ai déféré à ses ordres et la surveillance a été levée hier soir, à huit heures. Depuis lors, je me suis maintenu strictement dans l’expectative.

— Il serait pourtant essentiel de savoir à qui nous avons affaire, et d’abord afin de décider s’il convient de poursuivre ou de s’abstenir. Qu’est-ce que c’est que ce galopin dont nul n’a jamais vu la tête, qui n’appartient pas au palais, qui n’habite point aux environs et qui prend tout à coup assez d’ascendant sur l’esprit de ma fille pour l’enlever à notre barbe, sans même avoir la peine de venir la chercher ? Il se fait rejoindre par elle ! Il l’attend et elle vient à lui ! Elle qui n’avait jamais quitté les pelouses du parc, la voici sur les grandes routes, dans une auberge de bicyclistes, avec un écolier de seize ans qu’elle n’a pu rencontrer nulle part avant de se jeter dans ses bras ! Avouez-le, Taxis, c’est extravagant ! Je désespère d’y rien comprendre… Mais n’avez-vous aucun indice ?

Après un sourire bref, Taxis répondit de sa voix exacte :

— Avant-hier et le jour précédent, une troupe de danseuses françaises a donné deux représentations à la Cour, devant Leurs Majestés du Harem. La Princesse Aline était présente au fond de sa baignoire, autorisée pour la première fois à pénétrer sur le théâtre. Elle a manifesté, pendant tout le ballet le plaisir le plus vif, et l’on a pu remarquer que son émotion grandissait chaque fois qu’elle voyait danser une… pécore nommée Mirabelle.

Taxis prit un nouveau temps, puis articula :

— Après le spectacle, la Princesse a fait remettre à cette personne un don en argent – sous la forme d’un billet de banque – contenu dans une enveloppe cachetée. – Je prie Votre Majesté de peser tous les mots de ma phrase. À mon sens, il y a corrélation entre ce petit fait et le malheur public qui l’a suivi de si près.

Il y eut un silence gênant.

Le Roi continuait de fumer.

Taxis crut nécessaire de préciser davantage.

— J’accuse, en un mot, reprit-il, j’accuse la ballerine nommée Mirabelle d’avoir machiné une intrigue diabolique dans le but d’entraîner à l’abîme une âme que tant de soins et de piété paternelle avaient conservée à l’état de candeur. J’accuse cette coquine d’avoir été l’entremetteuse du crime qui s’est perpétré ! Le nom du suborneur, nous le saurons plus tard ; il n’importe ; mais qu’il ait connu Mirabelle et qu’elle lui ait permis d’arriver à ses fins, c’est ce que je me fais fort de démontrer par la suite de l’instruction si Votre Majesté n’y met pas d’obstacle.

Pausole leva les deux mains.

— Nous n’en sortirons pas ! dit-il découragé. Cela se complique de plus en plus. Et que sont devenues ces danseuses ?

— Parties le même jour pour Narbonne.

— Vous le voyez bien ! nous n’en sortirons pas ! C’est une affaire inextricable.

— Pardon. Deux coupables : deux informations. L’un est en France, nous allons télégraphier à la Place Vendôme et après les formalités nécessaires nous obtiendrons de le faire extrader. Le détournement de mineure est un chef d’inculpation prévu par les traités internationaux. De ce côté, rien d’embarrassant. Quant à l’autre coupable, nous le tenons, il est là. Dites un mot, et je l’arrête.

Le Roi dirigea son regard vers Taxis toujours debout.

— Vous êtes un homme dangereux, seigneur Grand-Eunuque. Utile, mais dangereux. Si les destinées vous avaient mis à ma place, je ne donnerais pas un rouge liard du bonheur de mon pauvre peuple. Vous êtes un caïman, Taxis. Vous avez l’œil féroce d’un sénateur français. Et puis vous ne me comprenez pas.

Il secoua la cendre de sa cigarette avec un geste de lassitude.

— Je vais réfléchir à tout ceci. Votre rapport est instructif, et s’il conclut du possible au certain, cela ne me dispense pas de méditer les hypothèses qu’il suggère. J’y songerai tout à loisir ; dès demain je prendrai une résolution. Attendez. Calmez-vous.

Il se leva, et, plus franchement :

— D’ici là, soupira-t-il, j’aurais bien besoin de penser à autre chose. Cette préoccupation m’accable. Pour peu qu’elle persiste, j’en ferai une maladie. Parlez-moi, mon ami. Changez l’ordre de mes idées.

Taxis enfla sa poitrine en baissant les yeux et poussa un soupir ému. Le ton bienveillant du Roi l’enhardissait. Il crut le moment opportun pour aborder un sujet qui lui tenait fort à cœur.

— Oserais-je donc, fit-il, attirer l’attention de Votre Majesté sur ma modeste personne ? Et si mes services, ou du moins mes efforts, recueillent l’auguste approbation de celui qui peut seul en juger l’importance, me sera-t-il permis d’exprimer ici l’espoir dont je me plais parfois à bercer mes solitudes ?

— Que signifie ce galimatias ? dit Pausole. Exprimez donc. Ne préambulez point.

— Je ne suis que commandeur de l’ordre des Colombes. Certes, et je me hâte de le dire, mes humbles ambitions personnelles sont comblées ; mais ma vieille mère, du fond de son hameau jurassien, aurait une joie bien touchante et peut-être un regain de vie à me savoir grand-officier… J’ajoute qu’à mon sens, la haute charge dont Votre Majesté a daigné me donner l’investiture mérite une distinction honorifique à laquelle je n’eusse point songé si le bon plaisir du Roi ne m’avait pas élevé au sommet de la hiérarchie palatiale. Je parle ici, non pour Taxis, mais pour le chef de la maison civile, et pour la cause de l’autorité !… Ma demande est entièrement désintéressée.

Pausole temporisa :

— Nous verrons. Un peu plus tard. Vous avez aujourd’hui une affaire délicate à mener dans la bonne voie. Si vous vous en tirez, je vous donnerai la plaque ; c’est faveur promise. Continuez vos rapports.

— La Princesse…

— Encore elle ? Ne s’est-il rien passé depuis hier soir que vous me fatiguiez ainsi la tête avec un événement vieux déjà de trente-six heures ?

— Si fait. Je n’osais pas…

— Ah ! mais parlez ! je vous y invite.

— Sire, il s’agit d’un attentat injurieux et exécrable, mais dont le caractère est grotesque. Un souffle de démence traverse le palais. Il ne convient pas que Votre Majesté s’arrête à de telles fredaines, sujet indigne de ses réflexions dans les circonstances actuelles. Je veillais. J’ai puni. L’auteur de cette escapade peut attendre d’être jugé.

— Que de peines pour obtenir l’exposé d’un fait ! Je vous écoute, Taxis. Qui est le délinquant ?

— C’est un page, le dernier nommé de la compagnie, celui-là même dont je me suis plaint tant de fois à Votre Majesté. Il a mis le comble à ses friponneries par un acte inqualifiable. J’ai plus de honte à le rapporter qu’il n’en a eu à l’accomplir.

— Enfin, qu’a-t-il fait ?

— Voici… L’honorable M. Palestre, ministre des Jeux publics, conserve encore malgré son âge un penchant déterminé vers les amours ancillaires. Votre Majesté l’ignore peut-être. Quant à moi, je ne l’excuse point. Toujours est-il que cette faiblesse d’un vieillard si respectable par ailleurs défrayait les conversations des pages. Le plus malfaisant d’entre ces jeunes chenapans résolut de surprendre M. Palestre à l’instant où il convenait le moins que M. Palestre fût surpris. Il se posta sous le lit de la camérière avec qui le ministre faisait ses déportements – votre propre camérière, Sire – et quand, à de certains signes que je ne pourrais ni ne voudrais décrire, il estima que ses deux victimes devaient être dans l’état de distraction favorable à ses desseins, il sortit de sa retraite et jeta sur le couple un filet de tennis…

— Ha ! ha ! ha ! fit le roi.

— … Il le noua au pied du lit, forçant ainsi M. Palestre et la femme de chambre à garder, quoi qu’ils en eussent, la plus licencieuse des attitudes.

— Ha ! ha !

— Et non content d’avoir été l’acteur et le témoin de cette triste scène, il appela tout le corps des pages dans la chambre du scandale, le multipliant ainsi par le nombre des spectateurs. Les incidents qui suivirent furent d’un tel caractère que la malheureuse servante en garde le lit pour huit jours, de fatigue et d’émotion. Voilà pourquoi ce matin, à votre réveil, vous avez entrevu un visage nouveau… Sire, je suis confondu que vous accueilliez avec cette gaieté sympathique une scélératesse que j’aurais jugée digne de toutes les flétrissures, en attendant les châtiments.

Pausole protesta :

— Non pas ! Vous avez, Taxis, une méthode de généralisation qui vous pousse à l’erreur facile. Vous classifiez les gestes et les actes selon je ne sais quelle table de mathématiques morales où ils ne reconnaissent pas leur ordonnance naturelle. Plus que vous encore je hais le grivois. La volupté qui rit n’existe point. Le plaisir touche de plus près à la douleur qu’à la gaieté. Ceci proclamé en principe, l’anecdote que vous me révélez n’en est pas moins excellente.

— Votre Majesté raille.

— Je n’en fais rien. L’histoire est admirable et presque divine, en ce qu’elle est d’abord renouvelée des Grecs. Ainsi fut surprise et enclose dans un filet à mailles de fer la coupable Aphrodite chez le dieu des batailles. Ce souvenir classique inspirant l’un de mes pages est bien pour me satisfaire.

— Classique ? Sire, dites païen.

— Ensuite, observez que ce jeune homme, au lieu d’imiter au hasard la tradition olympienne, a pris un filet de tennis pour en envelopper justement le ministre des Jeux publics. Ceci dénote un esprit personnel et des idées indépendantes…

— Soit. Deux tares, il me semble.

— Enfin, je loue au plus haut point l’intention moralisatrice qui plane sur toute la scène. Il est ridicule et odieux qu’un vieillard de soixante-dix-huit ans aille partager le lit d’une servante qui est peut-être son arrière-petite-fille. On ne sait jamais. Si M. Palestre se plaint, il ne peut s’en prendre qu’à lui-même de la posture piteuse en laquelle ces jeunes gens l’ont vu. Quant à ma camérière, elle n’a eu que ce qu’elle méritait ; la honte résulte de son acte et non pas de son châtiment.

— Alors que dois-je faire du coupable ?

— Le mettre en liberté sur l’heure et l’inviter à venir me voir ici même, où je l’attends. C’est à lui que je demanderai conseil dans ma perplexité présente.

CHAPITRE IX

OÙ PAUSOLE SE DÉTERMINE.

 

Je pense qu’Épicure étoit un philosophe fort sage, qui selon les temps et les occasions, aimait la volupté en repos ou la volupté en mouvement.

Saint-Évremond.

Le costume des pages à la cour de Tryphême datait de la Renaissance. Il comprenait un maillot de soie jaune avec un petit pont relevé par deux aiguillettes, une toque à plume de pintade et un pourpoint bleu de roi.

Ce fut sous ce léger uniforme que l’oiseleur de M. Palestre se présenta, saluant de la toque et les deux jambes réunies.

— Comment t’appelles-tu, jeune drôle ? demanda Pausole.

— Comme il vous plaira, Sire.

— Voilà qui est déjà fort bien, dit le Roi. Je ne sais rien de plus impertinent que la prétention d’obliger les gens à répéter un nom qui peut ne point leur plaire. Tu m’as conquis dès le premier mot. Dis-moi cependant le nom que tu portes, quitte à le changer si je t’y invite.

— Sire, mon nom s’écrit G, i, g, l, i, o. Prononcez-le comme vous voudrez, à l’italienne ou à la française. Djilio ou Giguelillot.

— Djilio, fit Pausole, c’est un poète ; et Giguelillot, c’est un fou. Je voudrais que tu fusses l’un et l’autre.

— Je le voudrais aussi, dit le page très sérieux. Et je le désire si ardemment que je finirai peut-être par y arriver.

— Pourquoi veux-tu être poète ?

— Pour ne rien voir, fût-ce une mouche, avec l’œil de mon voisin.

— Tu n’aimes pas ton voisin ?

— Je ne lui veux pas de mal. J’aime mieux ne pas être lui, voilà tout.

— Et pourquoi veux-tu être un fou ?

— Si mon voisin m’appelle un fou, je comprendrai tout de suite que je ne lui ressemble pas.

— Mais si tu deviens pire ?

— C’est bien difficile.

— Comment le sauras-tu ?

— À son attitude. S’il me laisse en repos, c’est que j’aurai perdu. S’il m’attaque, c’est que je serai heureux.

Pausole eut un geste impulsif :

— Prends une cigarette ! dit-il.

Et il la lui tendait d’une main familière.

— Jugeras-tu de la même manière si ton voisin est une voisine ?

— Oh ! du tout.

— Pourquoi ?

— Les femmes ne sont pas de l’espèce humaine.

— J’espère que tu ne le leur dis pas ?

— Je ne leur dis que du bien d’elles et je le pense toujours.

— Comment les regardes-tu ?

— Comme les meilleures créatures qui soient ; les seules qui sachent rendre le bien pour le bien, ou même pour le mal, au besoin. Je ne leur ai que de la reconnaissance et pourtant je n’ai rien fait pour elles, que d’en flatter beaucoup et d’en aimer une.

Pausole le considérait :

— Es-tu heureux ? continua-t-il.

— Non. Ni vous non plus, Sire, cela s’entend.

— Alors, pourquoi es-tu gai ?

— Pour me faire croire que je suis heureux.

— Et que te manque-t-il ?

— Comme à vous, Sire, il me manque une existence imprévue, le merveilleux, les événements.

— Les événements… J’en ai trop.

— Mais vous n’en profitez pas.

— Du quel me parles-tu ?

— De celui que vous pensez.

— Je ne vois pas du tout comment celui-là pourrait me rendre heureux si je ne le suis point, fit Pausole d’un ton surpris.

Le page allait répondre, mais ne sachant pas exactement si le Roi le consultait ou le priait de s’expliquer, il attendit d’être éclairé sur cette nuance intéressante.

— Allons, assieds-toi, reprit Pausole. Tu m’as parlé d’un sujet scabreux qui m’absorbe, et tu ne t’es pas dit qu’il valait mieux pour toi paraître l’ignorer. En cela tu as montré que tu mettais les lois de la conversation avant celles de l’étiquette et je t’approuve, mon petit bonhomme. Écoute-moi : je ne suis pas d’avis que les vieillards soient de bon conseil. L’expérience ne sert de rien ; un même fait ne se reproduit jamais dans les mêmes circonstances. Au contraire, il faut bien admettre que la spontanéité sert à quelque chose, puisque à vingt ans on fait sa vie et qu’on n’a rien de plus important à fabriquer de par la suite. C’est pourquoi, malgré la coutume, j’aime mieux prendre ton sentiment que de consulter, par exemple, le vénérable M. Palestre.

Giglio resta impassible.

Pausole, toujours plus expansif, continua comme s’il s’adressait à un confident familier :

— Jamais, disait-il, je ne me résoudrai à faire poursuivre cette enfant par la police de mon royaume. Il n’est pas convenable non plus que je la fasse ramener au palais par un envoyé spécial ; car, si je la sépare de l’inconnu qu’elle a gentiment suivi, ce n’est point certes pour la confier à un légat tout aussi compromettant et moins sympathique à ses yeux. Quant à lui dépêcher une femme, ce serait une pitoyable idée. Je n’y songerai pas un instant.

— Pourquoi ne pas aller la chercher vous-même ?

— Moi ?

— Vous !

— Moi-même ?

— Sans doute !

— Moi, m’en aller aux aventures à la recherche d’une petite fille qui s’est sauvée à travers champs avec un jeune premier que personne ne connaît ?

— Oui.

— Mon ami, tu abuses de ta vocation de fou.

— Pardon, Sire, ai-je le droit de vous poser une question ?

— Laquelle ?

— Désirez-vous réellement que Son Altesse rentre au palais ?

Pausole encastra son menton dans l’angle de sa main droite.

— C’est une question que je n’avais pas encore agitée, fit-il.

Mais après une réflexion brève :

— Oui. J’en ai le désir sincère. Cette escapade ne lui vaut rien.

— Vous en êtes certain ?

— Certain.

— Eh bien, comme d’une part vous venez de découvrir que vous ne pouviez envoyer à la poursuite de la Princesse ni un homme, ni une femme, ni une bête de la police (c’est-à-dire, en un mot, personne), et comme d’autre part vous êtes résolu à la prier de revenir ici, je ne vois qu’un moyen de le lui faire savoir, c’est d’aller le lui dire vous-même.

— Tu as l’esprit logique !

— C’est le propre des fous.

Le Roi se leva, parcourut la chambre d’un pas large et balancé, puis ouvrant les bras en signe d’acquiescement :

— C’est indiscutable, dit-il. Et je serais arrivé aux mêmes conclusions si j’avais eu le temps de songer à tout cela.

— Alors…

— Alors, interrompit le Roi qui s’animait visiblement dans l’influence de son page, tout se simplifie aussitôt, et je n’ai plus qu’une résolution à prendre ! – Ou bien je laisserai cette petite faire le voyage de sept mois dont sa lettre m’annonce le projet, – ou bien j’irai lui parler en personne et je la ramènerai au palais qu’elle n’aurait jamais dû quitter !

Le page comprit d’un coup d’œil que s’il laissait Pausole réfléchir en silence, toute cette belle ardeur s’éteindrait dans une cendre d’inertie.

— Sire, il faut partir, affirma-t-il. Cela est bon, non seulement pour Son Altesse, mais davantage encore pour vous. Si, comme vous le laissez voir, vous n’êtes plus heureux, c’est qu’un homme a détruit l’avenir nonchalant que vous vous réserviez avec tant de sagesse. Pour vous délivrer du soin de vouloir chacun de vos actes, vous avez remis votre existence aux mains d’un monsieur qui n’y comprend rien et qui la guide tout de travers. C’est lui qui vous désappointe. C’est lui qui écarte de vous un bonheur toujours possible et toujours nouveau chaque matin. Vous périssez dans sa routine ; vous mourez de monotonie. Demain, son calendrier vous impose la Reine Denyse. L’aimez-vous ? Non. Vous ne l’aimez point. Et pourtant vous la subirez. Vous continuerez d’habiter les mêmes chambres, le même fauteuil, de voir le même horizon dans le cadre de la même fenêtre. Échappez donc à tout cela ! Il y a si peu de jours dans la vie : faites que pas un d’eux ne ressemble au suivant.

— Mais alors qui me conseillera, si je me lance dans cette équipée ?

— Qui ? le hasard, la fantaisie. Laissez-vous tenter par la fortune de chaque jour et promener par la bonne étoile. Son conseil est facile à suivre.

— Puissé-je ne pas arriver, dit Pausole en secouant la tête, comme Melchior ou Balthazar, devant une crèche blonde et un petit enfant…

— Quand cela serait ? vous l’aimeriez.

— Tu as raison. Et d’ailleurs nous y serons plus tôt. Les fugitifs dorment à deux pas. Il ne s’agit pas d’un voyage. Demain nous les rejoindrons sans doute.

— Vous partez ? Vous partez vraiment ?

— Je pars. Viens avec moi, petit. J’ai plaisir à te regarder vivre.

Ils sortirent côte à côte. Pausole avait mis la main sur l’épaule de son page et marchait d’un pas énergique.

Au tournant d’un corridor ils rencontrèrent Taxis.

Le Roi s’arrêta, la tête droite :

— Monsieur le Grand-Eunuque, dit-il, j’ai pris une détermination. J’irai moi-même à la recherche de la Princesse Aline. Annoncez mon départ pour demain matin et faites seller ma mule à dix heures et demie. Ce jeune homme m’accompagnera.

Taxis eut l’habileté de se taire.

Pausole l’examina quelque temps, comme s’il pesait sa propre audace, puis d’un ton soudain radouci :

— Au fait, conclut-il, vous viendrez avec nous.

 

FIN DU LIVRE PREMIER

LIVRE DEUXIÈME

CHAPITRE PREMIER

COMMENT LA BLANCHE ALINE VIT DANSER UN BALLET, ET CE QUI S’ENSUIVIT.

 

Elle sourit et me dit : « Sache, ô capitaine Moïn, que je suis une femme éperdument éprise d’une jouvencelle. Et entre elle et moi est arrivé ce qui est arrivé. Et c’est là un mystère d’amour. »

Mille et une Nuits, trad. Mardrus, XV. 198.

L’enquête menée par le Grand-Eunuque valait par ses résultats, mais péchait par ses conclusions.

La blanche Aline en s’échappant, n’avait pas eu besoin des deux complices imaginés par Taxis.

Un seul avait suffi.

Une seule, pour tout dire.

Voici comment elle avait fui :

On sait déjà que l’avant-veille du jour où la Princesse quitta le palais, une troupe de danseuses françaises était venue donner au harem le spectacle de ses jambes roses et de ses perruques fleuries.

Pour la première fois depuis sa naissance, la blanche Aline était admise à suivre une représentation. Pausole entendait commencer l’éducation théâtrale de sa fille par une soirée de ballet, jugeant qu’un sujet de pantomime est moins aisé à découvrir et par conséquent moins dangereux à méditer qu’une action de comédie. Au reste, les danses se déroulent toujours dans un décor invraisemblable ; on ne rencontre point dans la vie les personnages qu’elles présentent, et l’on ne saurait imiter sans tomber dans le ridicule les gestes gracieux sur lesquels elles rythment de mauvaises passions.

Tout cela était fort bien conçu ; malheureusement la blanche Aline n’avait pas besoin de comprendre pour admirer.

Au milieu des jetés-battus, des battements, des branles et des entretailles, la petite fille ne vit qu’une chose, c’est qu’un très joli jeune homme (qui était peut-être bien une dame habillée en Prince Charmant) recevait à chaque tableau les hommages enflammés de quarante autres dames et que vraiment il les méritait.

Elle le trouva bien pris, élégant, prestigieux. Elle compara ses gestes avec ceux des fonctionnaires qu’elle rencontrait au palais et elle lui donna le prix de la grâce. Il eut aussi le prix de la beauté, celui de l’esprit, celui du cœur. Elle le regardait la bouche ouverte et la tête penchée sur l’épaule avec une expression de tendresse si profonde que les dames d’honneur autour d’elle en eussent été bien inquiètes si elles-mêmes n’avaient suivi les péripéties du ballet avec tant d’absorbante passion.

Après le spectacle, elle demanda le nom de ce personnage éblouissant. On lui dit que le rôle était joué par la danseuse Mirabelle.

Où demeurait cette belle personne ? Au fond du parc, lui répondit-on, dans les bâtiments des communs et pour deux nuits encore jusqu’à son départ.

Comment lui exprimer qu’on était content d’elle ? — Par un présent, suggéra une dame d’honneur mal inspirée.

La blanche Aline réfléchit.

Rentrée dans ses appartements et avant même de commencer sa minutieuse toilette du soir, elle demanda un billet de banque afin de le mettre sous enveloppe.

Un peu plus tard elle s’enferma dans son cabinet tendu de zinzolin, comme pour se livrer à une toilette intime que la dame d’honneur ne pouvait surveiller ; puis, assise devant sa table et sûre de n’être point surprise, elle écrivit ces simples mots :

 

« Mademoiselle,

« Vous êtes bien jolie. Voulez-vous me parler ? Cette nuit, à deux heures, je serai dans le parc, sous le grand amandier, près de la source.

« Ne dites à personne que je vous écris. Pour tout le monde, ce message ne contient qu’une estampe bleue. Acceptez-la aussi pour ne pas me trahir.

« Princesse ALINE. »

 

Et puis elle glissa son estampe entre les feuilles de la lettre, écrivit en guise d’adresse :

 

« À Mademoiselle Mirabelle »

 

et cacheta l’enveloppe à la cire afin qu’elle ne fût point ouverte.

La même dame d’honneur qui avait donné, dans la naïveté de sa vieillesse, le conseil de ce présent, voulut bien se charger par surcroît de porter le billet à la destinataire. Disons qu’elle était inspirée d’abord par le louable désir de faire un acte charitable ; ensuite, par la tentation peut-être non moins vive de pénétrer à l’heure des toilettes nocturnes parmi les filles de ballet. Car, pour une vieille demoiselle, veiller au salut de son âme en s’instruisant des dessous galants, c’est le programme du bonheur parfait.

Restée seule et bordée dans son petit lit frais, la blanche Aline se sentit prise d’une émotion insoutenable. Elle essaya de se calmer d’abord sur le côté droit, puis sur le côté gauche, sur le dos, sur la poitrine, assise, accroupie, étendue, épanouie ou recroquevillée ; mais elle avait la fièvre dans toutes les positions et instinctivement elle reculait jusqu’au bord de son matelas comme pour laisser place auprès d’elle à un visiteur mystérieux.

Bien avant l’heure, elle se leva, chaussa des mules, ouvrit les rideaux et regarda la lune entrer jusqu’au fond de la longue chambre.

La nuit brillait, tiède et légère. Par la fenêtre ouverte Aline distinguait dans le lointain, au delà des pelouses brumeuses et des bois immobiles, la terrasse blanche des communs où Mirabelle lisait sa lettre.

— Que va-t-elle penser de moi ? se dit la petite en rêverie. Viendra-t-elle ? Peut-être que non… Peut-être qu’elle est fatiguée… Peut-être qu’elle a peur la nuit…

Pour occuper son attente, elle dessina sur son buvard une quantité de petites figures sensiblement géométriques, des ronds, des barres et des losanges, des grecques qui s’achevaient en spirales. Elle les ombrait avec une conscience et une distraction parfaites. Et puis elle commença, toujours au clair de lune, le portrait d’un bel inconnu qui avait trois cheveux, quarante cils et l’œil beaucoup plus grand que la bouche.

Mais l’art ne suffisait pas à calmer son impatience.

Elle retourna devant sa psyché, laissa choir sa longue chemise blanche et reprit son examen au point où elle l’avait laissé avant de rouvrir à la dame d’honneur la porte de son cabinet. Toute jeune et ignorante qu’elle fût, elle avait lu des contes de fées, et comme il n’est question que d’amour dans les récits du bon Perrault, elle avait compris très vite à quel moment du rendez-vous l’amour devient ce qu’il doit être. Elle savait que la Belle au bois dormant reçut le Prince dans son lit, qu’on « leur tira le rideau » et qu’« ils dormirent peu », sans que l’auteur les plaigne. Aussi, Line ayant l’instinct des caresses en même temps que le désir d’en être l’heureux objet, elle ne doutait pas un instant que les faveurs de son amant ne dussent aborder peu à peu à toutes les parties de son corps où il serait doux de les attendre, et délicieux de les retenir.

C’est pourquoi elle voulut être digne des égards qu’elle espérait bien, sans les connaître exactement. Elle se poudra la peau. Elle se contempla. Sur son étagère à parfums elle choisit de la verveine, du cédrat et du foin coupé, parce que les essences végétales convenaient particulièrement à un rendez-vous sous les arbres, et elle en mouilla peut-être à l’excès le petit corps nu qu’elle aimait tant.

Deux bas à cordons furent vite mis, ainsi qu’une chemise de jour ; le corset, plus vite encore flanqué au fond d’une armoire à linge. Là-dessus elle revêtit une robe Empire très légère, en serra la ceinture haute avec une épingle double qui se dissimulait sous un petit nœud, et constata que ce stratagème isolait en les soulignant les deux fruits chaque jour plus précieux de sa poitrine adolescente.

Enfin les trois quarts sonnèrent avant l’heure tant espérée.

La blanche Aline mit un chapeau qui, lui aussi, était Empire, elle enfila de longs gants sombres qui laissaient nu le haut de ses bras.

Elle était prête.

Alors, comme l’avait fort bien deviné le Grand-Eunuque, elle s’assit dans la fenêtre ouverte, leva les deux jambes à la fois, tourna sur elle-même et sauta.

Le saut n’avait rien de périlleux, la fenêtre étant au rez-de-chaussée.

Les pieds joints, elle tomba dans une plate-bande encore fraîche. Les gardes veillaient le long du parc, mais non pas à l’intérieur. Personne ne la vit passer.

Pour ne faire aucun bruit et pour rester dans l’ombre, elle suivit, le long des allées, la lisière gazonneuse des bois.

Toute pressée qu’elle fût d’atteindre où elle allait, elle marchait avec lenteur, comme si une petite fierté lui conseillait de ne pas arriver la première.

Mais on avait fait sans doute, d’autre part, le même calcul, car sous le grand amandier elle ne trouva personne.

Piquée, elle reprit sa promenade, erra, fit un long détour ; et puis, vaguement inquiète et commençant à douter si l’on viendrait à une heure quelconque, elle se cacha tout près de l’arbre et regarda obstinément dans la direction du bâtiment blanc.

Soudain, elle eut une vision.

Mirabelle, comprenant qu’elle perdrait tout prestige si elle se montrait en robe de ville à cette enfant qui adorait en sa personne le Prince Charmant, avait gardé son travesti pour aller à ce rendez-vous qui lui plaisait à plus d’un titre.

Et la blanche Aline, extasiée, vit venir à elle du fond de la pelouse le même jeune homme tant aimé par les quarante dames du ballet, mais beaucoup plus bel encore, remuant son costume à paillettes dans l’aube d’une lune enchantée, et fixant les yeux sur elle.

CHAPITRE II

OÙ PAUSOLE, NON CONTENT D’AVOIR PRIS UNE RÉSOLUTION, VA JUSQU’À L’EXÉCUTER.

 

Vous aurez des envieuses et des ennemies ; et votre beauté ne donnera pas plus tôt de l’amour à Soliman qu’elle donnera de la haine à toutes les sultanes.

Scudéry, Ibrahim ou l’illustre Bassa. – 1641.

Laissant Taxis et Giglio en présence, le Roi Pausole se rendit dans ses appartements privés où l’attendait la Reine Denyse, la même qui lui avait conseillé d’écrire une lettre à saint Antoine pour retrouver la blanche Aline.

La pauvre Reine, malgré tous ses soins, n’avait pu dissimuler que bien mal sous la crème et la poudre de riz quatre estafilades parallèles qui lui déchiraient le sein gauche.

Elle fit le récit de ses infortunes.

Diane à la Houppe, ramenée au harem après son réveil solitaire, avait été prise d’un accès de désespoir et de sanglots sur un divan. Entourée de mauvaises amies, exaspérée par les ricanements, plaisantée à la fois sur son curieux physique et sa passion de mauvais ton, elle s’était redressée toute pleurante encore, la bouche amère, les mains en griffes. Et au lieu de s’en prendre à celles qui dansaient une farandole autour de ses larmoyades, elle avait cherché par toute la grande salle la douce et innocente Denyse pour lui balafrer la poitrine et se venger de lui céder sa place.

Pausole écouta cette histoire d’une oreille souvent distraite. Il avait pris la Reine Denyse dans un lot de douze adolescentes offertes par une cité loyale, et s’il ne l’avait pas renvoyée à sa mère, c’était qu’un sentiment de pitié l’avait retenu de faire affront à une jeune fille devant ses concitoyennes ; mais il ne l’aimait point ; il la trouvait insignifiante et prude, avec quelque gaucherie. Pour concilier sur sa personne les règlements du harem et les principes de la bienséance, Denyse avait accoutumé de porter devant elle un petit pagne de dentelles qui la faisait ressembler à une sauvagesse élégante et qui, d’ailleurs, instable, voletant et mal fixé, produisait le résultat justement opposé à sa destination réelle. Pausole, qui avait, lui aussi, des principes, favorisait le nu, mais blâmait le transparent. Le costume de la Reine Denyse le choquait jusqu’à l’offusquer.

Il dîna fort tard, s’en alla sur la terrasse méditer l’événement grave auquel il s’était résolu ; puis, quand minuit sonna, il fit observer à sa pieuse compagne qu’on était arrivé au samedi de la Pentecôte et qu’il croyait lui être agréable en ne l’égarant point au sein des voluptés un jour de vigile et de jeûne.

Ceci dit, il l’envoya coucher au harem afin que Diane à la Houppe en fût consolée.

 

*    *    *

 

Le lendemain se leva l’aurore d’une journée trois fois solennelle. Pausole regarda les murs de sa chambre, ses tapis, ses bibelots, ses cadres familiers ; il songea en frissonnant qu’il ne les reverrait pas le soir… Sous l’émotion du premier réveil, qui est voisin du cauchemar, il eut le pressentiment de toutes les calamités qui attendent au coin des routes les chercheurs d’aventures.

Sa demeure était celle de la paix, du repos, du bonheur tranquille et de l’égalité des heures. Quelle aberration le poussait à quitter de si douces richesses ? – Dans un souvenir pastoral, les vers d’une triste idylle écrite par La Fontaine flottèrent devant sa mémoire rêveuse, et, sous la forme symbolique d’un petit pigeon déplumé, le Roi Pausole se vit périr dans un lamentable destin.

Cette impression ne dura guère.

Un matin radieux emplissait la chambre. La nouvelle camérière, devenue plus hardie, parlait d’une voix fraîche et zélée, donnait des renseignements qu’on ne lui demandait point, osait même poser des questions. Sa Majesté aurait beau temps. Le vent venait du nord. Il avait plu un peu. L’autre camérière était bien souffrante ; les médecins parlaient d’une métrite. Il y avait eu dans la soirée une retentissante dispute entre M. le Grand-Eunuque et le jeune page Giglio. Sa Majesté le savait-elle ?

Pausole, excédé, faillit la menacer de lui faire subir par toute la compagnie des pages le même traitement qu’à son amie, mais ne sachant s’il la frapperait de terreur ou de convoitise, il la pria tout uniment d’aller chercher M. le Grand-Eunuque, en suivant la voie hiérarchique.

Sur ce, il mit pied à terre et endossa une robe de chambre.

Eh bien, Giguelillot avait eu raison, Pausole n’en doutait plus. La paix touchait à l’ennui, le repos à l’accablement, l’égalité des heures à la mélancolie. Cette chambre, à la bien examiner, était simplement fastidieuse. Cet horizon, dont il croyait suivre avec intérêt les métamorphoses nuancées, avait épuisé pour lui, depuis longtemps, la gamme restreinte de ses lumières. Un petit esprit pouvait seul borner ses curiosités aux quinze figures de la terrasse, aux trente aloès de la haie. Il y avait d’autres figuiers, d’autres hampes jaunes en Tryphême. L’excursion serait féconde en agréments inattendus.

Ainsi Pausole connaissait l’art d’échapper à tous les regrets en changeant la définition du bonheur sous la dictée des circonstances.

L’entrée dramatique de Taxis interrompit ses réflexions.

Le huguenot se plaça devant la porte comme s’il était prêt à sortir au cas où sa requête eût reçu échec, et il réunit par le bout l’index et le pouce de sa main droite, non point avec la signification que donnaient à ce petit geste les courtisanes athéniennes, mais pour marquer qu’il s’exprimait en termes d’ultimatum :

— Sire, déclara-t-il, une question, une seule : Suis-je encore Maréchal du Palais ?

— Je ne comprends pas, répondit Pausole.

— Je précise d’un mot. Suis-je le chef, le collègue ou le subordonné du page nommé Giglio ?

Pausole haussa les épaules.

— Quelle diantre de mouche vous pique à toute heure, Taxis ? La question ne se pose point. Nous allons partir dans quelques instants. Je n’emmène que lui et vous. Je ne vois pas dans quel but j’établirais la suprématie d’un de mes conseillers sur l’autre, alors que tous deux sont à mes côtés et ne relèvent chacun que de mon commandement.

— Sire, nous allons partir, mais nous ne sommes point partis. Quelle que soit l’aversion de Votre Majesté pour la pompe et le cérémonial, son départ exige des préparatifs, et son absence des précautions. Or, le jeune page dont il s’agit, animé d’un zèle inutile, prétend s’inspirer de vos secrètes préférences pour blâmer toutes mes mesures et en proposer d’autres. Je demande s’il est autorisé à prendre cette attitude qui paralyse mes actes et blesse ma dignité.

— Allons ! encore un conflit ! s’écria Pausole. Je ne m’en mêlerai pas ! Ce jeune homme m’a parlé. Il est plein de sens. C’est un esprit juste et sagace. Je ne me priverai point de ses conseils. Vous, Taxis, vous avez aussi vos qualités dont personne ne songe à faire fi. Vous êtes déplaisant, mais indispensable, et je n’entends pas qu’on vous paralyse. Réglez donc à l’amiable votre différend et tâchez de vous mettre d’accord sans que j’aie à prendre parti.

— C’est impossible.

— Et pourquoi donc ?

— Entre les principes de ce jouvenceau et les miens propres, que Votre Majesté semble estimer à titre égal, il y a incompatibilité absolue. Il faut que l’un de nous deux cède, ou casse. J’attends de votre bouche, Sire, le nom du sacrifié.

Le Roi frotta d’un geste impatient une allumette qui éclata comme l’expression même de sa mauvaise humeur. Il fuma en silence pendant quelques minutes, puis :

— Alors, c’est fort simple, dit-il. Vous commanderez à tour de rôle.

— Ah ! fit sèchement Taxis.

— Vous vous partagerez la journée. De minuit à midi, vous, Taxis, vous aurez la haute main. Ce sont précisément les heures où je ne vous verrai pas, mon ami. Vous veillerez sur mon sommeil et au besoin sur mes plaisirs. Plus tard, de midi à minuit, votre successeur dirigera ma route et inspirera mes volontés. Je crois avoir trouvé ainsi une solution qui éloigne toute chance de froissements.

L’œil amer, Taxis conclut en ces mots :

— Il est écrit : « J’aurai le même sort que l’insensé ; pourquoi donc ai-je été plus sage ? »

Et, s’inclinant, il sortit.

Trois heures après, le Roi Pausole, entre son page et son huguenot, précédé par quarante lances et suivi de nombreux bagages, chevauchait pour la première fois sur la route de sa capitale.

CHAPITRE III

COMMENT LE MIROIR DES NYMPHES DEVINT CELUI DES JEUNES FILLES.

 

Salvete æternum, miseræ moderamina flammæ
Humida de gelidis basia nata rosis.

Joannes Secundus.

La source et le grand amandier étaient situés dans le canton le plus reculé du parc. Seule, la blanche Aline aimait assez les longues, promenades pour aller quelquefois visiter le silence de ce refuge perdu.

L’eau, d’une gueule de satyre aux oreilles foliesques, tombait dans une cuve naturelle de terre rouge et d’herbes vertes où s’enracinaient des lauriers roses en touffes compactes. Ce n’était point la vasque moisie et lépreuse de nos jardins où la source inutile vient inonder une terre déjà molle de pluie. C’était une naissance de fleurs dans le sol pourpré du Midi, une fontaine de sève, une urne génitrice d’où la vie ruisselait en verdures mouvantes, et le vieux satyre, fils de Pan, regardait la jeunesse des bois descendre éternellement de ses lèvres.

Au-dessus du mascaron cornu, que la blanche Aline prenait pour le diable, deux nymphes de marbre s’enlaçaient, debout et penchées sur le bassin obscur. À la fin de chaque hiver l’amandier les couvrait de ses petites églantines. L’été, elles prenaient sous le soleil toutes les couleurs de la chair. La nuit elles redevenaient déesses.

Près de cette eau fertile et sombre qu’on nommait le Miroir des Nymphes, la petite Princesse en robe Empire vit venir à elle son Prince Charmant qui remuait sa veste à paillettes dans l’aube d’une lune enchantée.

Elle l’aperçut du plus loin qu’il se montra sous les arbres, semblable à une fine étoile blanche. Puis elle le vit grandir et se préciser. Il marchait d’un pas tranquille, cueillait parfois des feuilles aux rameaux et les respirait comme des corolles. Il paraissait et s’éclipsait selon les zones d’ombre et de clarté. Line ne s’était jamais sentie aussi émue. Si jalouse qu’elle fût de l’embrasser tout de suite, elle recula jusqu’à la fontaine et, la main devant la bouche, n’osa pas lui dire un mot.

— Vous m’avez appelée ; me voici, fit Mirabelle, tendrement.

Line ouvrait des yeux énormes. Elle regardait son Prince des pieds à la face, mais surtout dans les prunelles.

Il était nu-tête, les cheveux foncés et coupés court et flottants autour des oreilles. Son regard était profond et fixe avec une expression très douce qui n’allait pas jusqu’au sourire. Elle vit le cher visage se pencher vers le sien, et, comme elle fermait les yeux, deux lèvres chaudes s’y posèrent.

L’ombre noire des nymphes enlacées cachait les jeunes filles debout. Line tremblait. Les deux lèvres avec lenteur traînèrent leur caresse autour de sa joue et ne s’arrêtèrent que sur sa bouche.

— Ah !… fit-elle enfin.

Mirabelle se sépara. Cette fois un sourire léger mais toujours tendre effilait ses yeux margés de noir…

Elle leva les sourcils et regarda autour d’elle.

— Non. Nous sommes seules, répondit Line. Restez.

Puis, se reprenant :

— Venez avec moi.

À quelques pas derrière la source, il y avait un petit temple grec, cinq colonnes corinthiennes soutenant une coupole ronde. Les colonnes étaient murées jusqu’à mi-hauteur. Un large banc circulaire au cœur du monument plein d’ombre portait des coussins de varech, et le lieu était si confidentiel qu’à peine assise près de la danseuse, Line s’enhardit jusqu’à lui parler.

— On vous a remis ma lettre ?

— Vous le voyez.

— Savez-vous pourquoi je vous ai demandé de venir ?

Mirabelle fut très prudente.

— Pour causer avec moi, dit-elle.

— Mais oui… Et vous êtes là, et je n’ai plus rien à vous dire…

Mirabelle lui prit la main. Line crut sentir qu’elle tremblait à son tour.

— Je voulais aussi vous voir de tout près, continua-t-elle. Vous êtes si jolie !… jolie comme un jeune homme… Pendant tout le ballet je n’ai regardé que vos yeux… Et je vous envie, si vous saviez ! Je suis bien triste d’être blonde ; j’aurais voulu être brune comme vous ; mais vraiment tout à fait comme vous ; être votre sœur…

Mirabelle jugea inutile de protester.

Line tendit elle-même ses lèvres.

— Embrassez-moi comme tout à l’heure, voulez-vous ?

Et quand leurs bouches se désunirent :

— Comme c’est délicieux ! reprit-elle. Qui a pu vous apprendre cela ?

— Je l’ai inventé, dit la danseuse.

— Oh ! que c’est bien ! Quel âge avez-vous ?

— Dix-huit ans. Et vous ?

— Quatorze… Voulez-vous recommencer ?

Le jeu était dangereux pour la jeune Mirabelle. Si maîtresse qu’elle fût de son attitude, si décidée à ne rien brusquer, à préparer ses voies par le ménagement, la lenteur et l’insinuation, il y eut dans sa pensée un moment de trouble où elle ne put se contenir. Elle tâtonna d’abord la robe à l’endroit où les petits seins en gonflaient l’étoffe mince et chaude ; puis, profitant des facilités exceptionnelles que l’habillement de la blanche Aline offrait aux gestes sympathiques, elle risqua certaines recherches qui témoignaient, sinon encore de ses complaisances, au moins de ses curiosités.

Line, docile et instinctive, se prêtait volontiers à tout. Mirabelle en perdit l’esprit. Encouragée par les ténèbres, certaine qu’on ne verrait point le sang des voluptés affluer à son visage, elle s’abandonna mystérieuse au frisson qu’elle sentait proche et ne sut en modérer ni l’ondulation, ni le soupir, ni les soubresauts. Déjà elle reprenait conscience quand Line, inquiète, mais rassurante, lui demanda :

— Vous avez froid, mon amie ? Vous grelottez…

— Une petite faiblesse… dit Mirabelle. Ce n’est rien… J’y suis habituée…

— Voulez-vous marcher un peu ?

— Oui…

— Venez. Le parc est désert. Nous irons où il vous plaira.

Line laissa retomber sa jupe et se leva pour sortir.

Toutes deux reparurent sous le clair de lune.

La robe verte et la veste à paillettes errèrent ainsi quelque temps autour de la source gloussante. – L’une était d’émeraude et l’autre d’argent, mais, quand elles voulurent mirer dans le bassin leurs formes enlacées d’après les nymphes de marbre, elles virent que la nuit assemblait leurs couleurs à la teinte de l’eau et des bois.

Mirabelle ne parlait point. Son trouble et son désir, à peine suspendus, renaissaient. Elle connut qu’elle était éprise.

Dès lors elle ne songea plus qu’aux moyens de l’être avec succès. Assurément, quelques heures lui appartenaient encore, mais c’eût été les perdre que de les employer selon ses tentations présentes. Une idée romanesque lui traversa l’esprit ; elle l’examina en silence, la trouva réalisable et avant de l’exprimer voulut la suggérer, tant elle avait d’artifice.

— Adieu, dit-elle soudain. Je ne vous reverrai plus.

La blanche Aline devint toute pâle.

— Oh ! pas encore… supplia-t-elle.

— Il le faut.

— Mais je ne vous ai pas vue, je ne vous ai rien dit… Vous venez, et puis tout de suite vous voulez partir… Je vous ennuie peut-être ; vous ne comprenez pas pourquoi je vous ai appelée ? Moi-même je ne le sais qu’à peine, mais je suis bien heureuse quand je vous prends la main.

Mirabelle la serra dans ses bras.

— Restez là, je vous en prie, continua la jeune fille. Restez, ou alors revenez demain à la même heure… Je vous attendrai…

— Demain ? Mais nous partons à l’aube.

Line devint encore plus pâle et peu à peu se mit à pleurer.

— C’est vrai ?… C’est vrai, vous partez ? Et quand reviendrez-vous ?

— Jamais…

— Mais je n’ai que vous à aimer ; ne le savez-vous pas ? Hier au théâtre j’ai bien compris qu’il y avait quelque chose entre vous et moi et qu’il fallait nous réunir et que vous seriez mon amie. Je vous appelle, je vous attends, nous mêlons nos bouches, et puis c’est fini pour toujours ? Si vous vous en allez, je m’en vais avec vous.

L’étreinte de Mirabelle se dénoua.

— Eh bien, partons ! Je vous emmène.

— Vraiment ? Vous voulez bien ?

— Venez.

— Avec vous seule ?

— Oui. Je quitterai mes camarades. Nous serons l’une à l’autre, et seules toujours.

— Oh !… Et pour où partons-nous ?

— Pour mon pays.

— Non ! non ! Restons à Tryphême.

— Ce n’est pas possible. Demain vous seriez découverte.

— Comment ?

— Par les ordres du Roi.

— Papa ? Vous ne le connaissez guère ! C’est une grave décision que de m’envoyer chercher. Quand il la prendra, nous serons loin !

CHAPITRE IV

OÙ PAUSOLE ET SES CONSEILLERS MANIFESTENT LEURS CONTRASTES.

 

Tu dis que j’ay vescu maintenant escolier

Maintenant courtisan et maintenant guerrier

Et que plusieurs mestiers ont esbattu ma vie ?

Tu dis vray, prédicant ; mais je n’euz oncqu’envie

De me faire ministre, ou comme toi, cafard.

Ronsard.

Pausole, son page et son huguenot chevauchant de compagnie entre l’escorte et les bagages, montaient trois animaux qui symbolisaient assez bien les différences de leurs caractères.

Le Roi, qui avait mis sous sa couronne légère un voile de batiste blanche en guise de couvre-nuque, était assis dans une selle qui ressemblait à un fauteuil, car elle avait dossier, oreillères, coussins frais, bras moelleux et parasol. Deux tiges de métal filiforme, invisibles à distance, soutenaient à hauteur de ses mains le sceptre et le globe du monde ; mais le globe enfermait une gourde à porto, et le sceptre un éventail.

La mule Macarie, personne nonchalante, portait ce faible édifice d’un air distrait et résigné, le même air que prenait Pausole sous le poids des charges de l’État. Elle était blanche de robe avec le bout de la queue et le toupet gris souris. Son pas était relevé, mais lent. Jamais elle ne dormait moins de seize heures par jour.

Taxis montait le noir Kosmon, cheval hongre, sans vices, sans vertus et d’ailleurs aussi stupide que seul un cheval peut être. Kosmon n’avait ni race ni forme. Son maître l’estimait toutefois, car il partait toujours du même pied, méprisait la senteur déshonnête que répand la queue des pouliches et connaissait si bien le sentiment de son devoir qu’il serait allé tout droit dans les fossés, si l’on avait oublié de lui tourner la bride à temps.

Giglio avait choisi dans les écuries du Roi un jeune zèbre couleur de feu, avec quatre balzanes, le dos tigré de noir et le chanfrein étoilé. L’animal avait nom Himère ; il était pétulant et capricieux. Sa robe allait de pair avec le costume du page et depuis la plume antenne jusqu’aux petits sabots de la troisième paire de pattes, ils avaient l’air de composer un centaure coléoptère aux élytres de flamme et au corselet bleu.

— Voyez, Sire, dit Taxis, en montrant les porteurs de lances, voyez comme cette avant-garde est exacte et bien ordonnée. Les chevaux et les cavaliers sont tous de la même taille ; les lances ont passé à la toise et les casques au gabarit. Je connais la vie de ces quarante hommes. Ce ne sont pas là des soudards ni des coureurs de cotillons. Chacun d’eux porte en sa besace la Bible d’Osterwald, édition expurgée. Je les ai stylés de telle manière que si je leur demandais tout à l’heure de me citer un verset qui les réconforte au milieu de leur tâche actuelle et qui s’applique aux circonstances, tous ensemble citeraient le même passage : Fais-moi vaincre mes adversaires, mais garde-moi de l’homme violent, comme il est dit au psaume XVIII.

Giglio se haussa sur la barre de ses étriers :

— Cette escorte carrée avec ses lances en l’air est bête comme une herse renversée sur une route. Elle n’est ni forte ni martiale. Ces gens ne savent pas se tenir en selle ; ils sont droits, mais à la façon du valet de pied sur un siège ou de la dame de comptoir dans une salle de restaurant. Ils tiennent leurs lances comme des chandelles et leurs brides comme des serviettes. Il suffit de les voir de dos pour comprendre ce qu’ils sont et qu’au premier coup de carabine, ils fileraient avec mon zèbre. Moins légèrement peut-être.

— Les pauvres gens ! dit le roi Pausole. Que leur casque doit être chaud et leur pique pesante à porter ! Pourquoi n’ôtent-ils pas leur veste par le temps accablant qu’il fait aujourd’hui ? Ont-ils au moins leur gourde à rhum et des pêches dans leur musette ? Taxis, vous êtes impardonnable si vous n’y avez pas songé.

Taxis étendit sa main sèche :

— Je leur donne, déclara-t-il, le plaisir de la privation. C’est là une joie supérieure. Ils savent qu’il y a, dans les prés, des ruisseaux où l’on peut boire, et, sur les bords de la route, des cabarets gorgés de tonneaux, tandis qu’ils ont la gorge aride, la langue sèche et le ventre creux. Ils savourent la jouissance amère de la soif. Moi qui viens, hélas ! de me désaltérer, j’envie leur bonheur dont je me prive par une mortification double.

À demi-retourné sur sa selle, le Roi regarda son ministre. Il l’examina en détail depuis ses souliers plats et ternes jusqu’à son chapeau de feutre crasseux et brossé. Il observa la redingote étroite, le ruban de la boutonnière et l’usure des huit boutons. Il remarqua les ongles carrés, les narines plates, les cheveux longs et gras, les lèvres verticales.

Puis, arrêtant sa mule pour la faire pisser, et reprenant en arrière une attitude confortable, il prononça négligemment :

— Taxis, il fait bon pour vous que vous soyez indispensable, car vous êtes un vilain merle.

La matinée s’achevait dans une éblouissante lumière. L’ombre des vieux platanes qui bordaient la route s’accourcissait de plus en plus. La poudre de la voie blanche gagnait les talus de gazon. Devant le pas des trois montures, quelques lézards traçaient avec prestesse des zigzags de foudre verte.

Au delà des fossés, à droite et à gauche, les Jardins des Fleurs Royales offraient leurs massifs bombés et leurs serres mouillées d’eau fraîche. On cultivait là des milliers d’espèces rares et des variétés inédites que créait au jour le jour l’esprit ingénieux des horticulteurs. Chaque matin on apportait au harem des brassées de corolles humides, des feuillages légers, des palmes. Les jardiniers avaient inscrit sur des registres noirs de ratures les caprices variables de toutes les Reines, et chacune d’elles recevait au réveil dans un petit vase à long col sa fleur de prédilection.

Pausole et ses deux conseillers passaient devant la dernière serre quand l’horloge encastrée à son fronton de mosaïque sonna les quatre quarts et les douze coups de midi.

Aussitôt le page, d’un talon vif, amena son zèbre nez à nez avec le cheval de Taxis :

— Monsieur le Grand-Eunuque, dit-il, vous connaissez le désir de Sa Majesté. Voici l’heure où je vous succède. Veuillez me remettre le commandement.

— Recevez-le du Roi ! répondit Taxis revêche.

— Je te le donne, petit, fit Pausole.

Giglio salua, ramena sa bête et cria du côté de l’escorte :

— Demi-tour ! Rassemblement !

Les quarante gardes accoururent.

Alors, facilement campé sur la selle, les jambes longues et la plume haute, le page leur parla en ces termes :

— Compagnons, monsieur, que voici, et qui commandait ce matin, vous a mis en main des instruments dont vous n’aurez rien à faire. Les routes sont sûres, Tryphême est en paix, le Roi est aimé de son peuple ; vous n’aurez jamais à plonger vos piques, depuis l’omoplate jusqu’à l’épigastre, dans le large dos d’un barbare. C’est clair. Or, en art, il faut que tout ait sa destination. Ce qui ne sert à rien est idiot. Vous allez donc engager le fer par la fente de cette muraille et peser jusqu’à ce que le bois en soit rompu dans la douille. Exécutez le mouvement.

— Sire ! Mais Sire… supplia Taxis.

— Laissez, dit Pausole. Cela est fort bien conçu.

Les quarante gardes brisèrent tout ce qu’on voulut.

— Gardez les hampes dit Giglio. Et maintenant suivez-moi.

Ils entrèrent aux Jardins des Fleurs.

Le page parcourut les allées, inspecta les massifs, pénétra dans les serres. Il se fit présenter par les botanistes les fleurs à longue tige, iris, anthuriums, lis à bandes, lis tigrés, lis de Pomponne, et finit par s’arrêter devant des tulipes gigantesques.

— Voilà ce qu’il nous faut, dit-il. Que chacun de vous attache avec des joncs une de ces tulipes au sommet de la hampe et la porte par les chemins avec le même respect que si c’était le drapeau.

Puis il offrit au Roi une rose, à Taxis une araignée. Il prit pour lui-même un arum.

Toute la troupe reprit sa marche le long de la route éclatante.

— C’est admirable ! dit Pausole. Mais ces gens avaient soif et je crois qu’ils n’ont pas bu.

CHAPITRE V

OÙ MIRABELLE DÉVOILE SA PETITE ÂME MALICIEUSE ET SENTIMENTALE.

 

Sur la Sallé, la critique est perplexe :

L’un se dit sûr qu’elle a fait maint heureux,

L’autre prétend qu’elle aime mieux son sexe,

Un tiers répond qu’elle éprouve les deux…

……

Chanson sur Mlle Sallé, danseuse à l’Opéra.
– Recueil de Maurepas. – 1735.

Décidées à fuir la nuit même, les deux jeunes filles rentrèrent chacune dans leur chambre pour y faire les préparatifs de leur petit voyage à pied.

La robe Empire courut sur les pelouses noires, monta l’escalier du perron, suivit la terrasse à galerie, se releva pour enjamber la fenêtre ouverte d’un salon et disparut dans le palais dormant.

Le costume à paillettes s’éloigna le long du ruisseau, puis à travers la clairière, et les deux nymphes de marbre du haut de leur piédestal le virent s’éteindre sous une maison lointaine, comme une petite étoile qui se couche.

Il se coucha en effet, et fort rudement, sur une chaise longue. On jeta sur lui les petits souliers à boucle, les bas blancs, la chemise elle-même. Puis la jeune Mirabelle, éclairée par une bougie et nue comme une jeune fille seule, plongea des deux mains dans une malle à robes où il y avait d’ailleurs plus de vestons que de corsages.

Elle y prit une chemise à col plat, de celles qu’on laisse encore porter à certains fils de jolies femmes quand ils feraient beaucoup mieux de n’avoir pas seize ans. Elle se mit un caleçon rayé, un pantalon bleu sombre, une large cravate blanche à coques, un gilet blanc, un veston court et un canotier pour dames.

Ainsi vêtue, les mains dans les poches et le regard derrière l’épaule, elle se jeta devant la glace un coup d’œil qui devint un clin d’œil et vite une petite œillade. Mirabelle avait l’œil gai.

Elle murmura même une phrase à la fois métaphorique et familière dans la langue sibylline dénommée « argot », phrase où elle exprimait que son travesti la réconciliait un instant avec un sexe naïf et laid qui n’était pas tout à fait le sien[5].

Car dissimuler serait vain. Mirabelle ne se sentait pas d’inclination vers les messieurs. La force du mâle, le cou de taureau, les biceps comme des bouteilles et les pectoraux comme des tables… non, évidemment ce n’était pas pour elle que les dieux avaient créé leur chef-d’œuvre. Elle n’aimait ni la moustache, ni la barbe, ni le menton bleu. Oh ! cela ne l’empêchait pas d’accepter un ami, et même un ami inconnu, quand on l’on priait poliment. Elle passait pour se livrer en dehors de tout spectacle aux exercices les plus recherchés, et, là comme en scène, sa conscience d’artiste l’obligeait à feindre une exaltation qui ne l’agitait pas à cet instant même. Ces petits ballets particuliers où elle mimait un rôle si tendre ne faisaient point qu’elle ne détestât de jour en jour davantage ceux qui lui en demandaient l’effort. Elle s’y résignait, la pauvre enfant, parce que les visites des spectateurs chez les danseuses sont précédées et suivies de formalités invariables auxquelles on s’accorde à trouver une grande force de persuasion. Mais sa conception de l’amour supposait des façons encore plus délicates, et sa conception de l’art se fondait sur la symétrie. Or, l’homme tel qu’elle l’avait connu jusque-là s’était montré le plus souvent sentimental comme un bilboquet (on ne saurait mieux dire que ne dit Gavarni) et, d’autre part, il est regrettable mais nécessaire de constater qu’une dame et son cavalier, à l’instant où ils se composent, forment un couple hétéroclite, ou, pour mieux dire, dépareillé.

Ces considérations soutenues par l’entrain d’un penchant naturel avaient amené la petite danseuse à blottir ses voluptés dans un cercle d’amies intimes. Prudente, elle avait commencé par ses jeunes camarades, d’abord de l’école primaire et puis du corps de ballet. On lui répondait toujours oui, de la voix, du geste ou du regard, selon les pudeurs particulières. Certaines acceptaient sans dessein de cultiver là une passion d’âme, mais aucune ne savait résister à l’attrait d’une expérience inoffensive et clandestine.

Six mois après ses débuts de travesti, sa réputation était grande, et aussi celle de son théâtre. Elle invitait. Même elle avait un « jour » où elle réunissait chez elle, dans une intimité très nue, dix ou douze de ses familières qui jugeaient inutile de se dissimuler leurs goûts partagés. Et cela devint assez scandaleux pour tenter les femmes honnêtes.

Celles-ci se déclarèrent elles-mêmes, par émissaire, par lettre ou par abordage. Elles offraient d’estimables, de solides cadeaux, et demandaient seulement deux promesses : la volupté, qu’elles appelaient le vice, et le mensonge, qu’elles appelaient le mystère.

Mirabelle, extrêmement flattée, se jeta dans les aventures. Bientôt lasse de ses anciennes et modestes partenaires qui eussent mérité pourtant un traitement moins cavalier, elle sauta de la scène dans la salle avec des ailes de papillon. D’innombrables révélations l’attendaient encore, et elle les voulait toutes. Elle les eut. Elle connut les joies de l’adultère, l’étroitesse du fiacre, l’odeur du meublé, l’heure trop courte, le faux nom et la poste restante. Il n’y eut pas jusqu’à l’émotion suprême du flagrant délit que le ciel ne lui fît apprendre, peut-être bien pour l’avertir. Un mari pénétra un jour dans un cabinet particulier où, bien qu’il n’y eût pas d’homme – et pas de lit, – il se déclara supplanté. Mirabelle ne se tenait pas de joie ; si grande est l’inconscience du crime.

Mais voilà déjà trop de généralités sur ce personnage ambigu. Nous n’irons point jusqu’aux détails ; aussi bien ne seraient-ils point décents.

Ici nous nous bornons à expliquer pourquoi Mirabelle en scène avait distingué d’un œil infaillible la blanche Aline émue par le charme de sa danse ; pourquoi son regard, de perspicace, était devenu attirant ; pourquoi elle n’avait pas été surprise de recevoir, deux heures après, un billet de rendez-vous ; et enfin comment elle-même se laissant pincer la patte dans le piège d’une tentation plus forte que sa prudence, elle abandonnait sa troupe comme le Prince charmant du ballet, pour enlever la fille du Roi.

Pendant ce temps, la jeune Aline était rentrée dans sa chambre. Elle avait pris sur sa coiffeuse un étui de rouge, une boîte à poudre, un porte-monnaie qui se trouva plein, et quelques petits objets de toilette ; bref, tout ce que la dame d’honneur énuméra devant le Roi Pausole en remplissant le triste devoir de lui remettre le billet trouvé.

Ce billet, Line l’écrivit en deux minutes. Elle n’espérait guère se faire pardonner, mais elle ne voulait pas que personne fût inquiet d’une santé aussi précieuse que la petite sienne.

Ses sentiments intérieurs disparaissaient autour de sa joie comme les étoiles devant la lune. Et sa joie était d’un éclat à peine retenu par le silence.

Si les dames d’honneur ne l’entendirent pas sauter, courir, battre des mains et jeter son Télémaque dans le tub en signe d’émancipation, ce fut peut-être (et j’ose à peine en exprimer l’hypothèse) parce que les coupables gardiennes avaient abandonné leurs chambres voisines pour quémander ailleurs les douces lassitudes qui guérissent de l’insomnie.

Quoi qu’il en soit, la blanche Aline s’enfuit dans une hâte presque bruyante, encouragée par le mystère où son premier départ était demeuré caché.

Elle courut par les bois au Miroir des Nymphes, et d’abord n’y vit personne.

L’eau ruisselait et gloussait toujours. Le mascaron diabolique et les deux nymphes très pâles sur le fond obscur des arbres étaient les seuls habitants de ce coin redevenu désert.

Line remonta vers le petit temple, fit du bruit, appela doucement.

Lente et lasse, Mirabelle sortit de l’ombre entre les colonnes.

Elle avait changé pour un autre son costume à basques d’argent ; il y eut une brève déception ; mais tout de suite on reconnut qu’elle était encore plus jolie ainsi vêtue à la moderne, et qu’au-dessus du grand col blanc ses cheveux plus sombres semblaient plus noirs.

Elle ne souriait pas. Elle soupirait fort. Travestie en amoureux de quinze ans, elle avait pris devant son amie l’air plaintif et désolé qui convient à cet âge viril. Ce n’était point pourtant qu’elle voulût jouer un rôle. Le seul poids de son émotion avait altéré son front sous une lourde mèche de deuil. Un sentiment profond de la gravité des circonstances et du souvenir qu’elle aurait toujours de cette heure très juvénile arrêta son petit cœur battant. Elle se vit plus tard, miséreuse sans doute, vendant des oranges rue Saint-Denis, ou des crayons dans la Canebière, à l’âge où l’un et l’autre sexe, après s’être entendus longtemps pour la trouver digne de désir, continueraient à s’accorder pour la laisser mourir de faim. Elle devinait déjà que les femmes résument en quelques instants lumineux un immense passé plein d’ombres, et elle savait qu’au delà de la jeunesse elle reverrait jusqu’à la fin, par-dessus tous les oublis, le décor lunaire et ténébreux de cette nuit exaltatrice.

Alors, elle prit par la main la petite Princesse Aline et la fit entrer à sa suite dans le cercle d’obscurité qu’enfermaient les cinq colonnes grecques.

Elle revécut un peu plus tristement l’heure déjà morte pour toujours où elle avait senti avec tant de frisson qu’elle engageait sa liberté.

En souvenir, elle prit au coussin un petit nœud d’étoffe blanche et verte.

Plus près de la source elle cueillit une feuille odorante et une fleur sans parfum qu’elle unit dans son mouchoir.

Enfin, sous la bénédiction des jeunes nymphes semblables et nues qui étendaient deux mains au-dessus de l’eau et s’unissaient par les deux autres, Mirabelle posa lentement sur les yeux de la blanche Aline un baiser qui lui parut délicieusement fraternel.

— Tu veux bien me suivre ?

— Oh ! oui !

Les lèvres se pressèrent. Line ferma les yeux. Mirabelle se raidit et murmura :

— Tu m’aimes ?

— Oh ! oui ! oh ! oui !

— Répète… Dis-le toute seule… Dis-moi : « Je t’aime, Mirabelle ».

— Je t’aime, Mirabelle.

— Tu ne regretteras rien ?

— Je n’ai rien.

— Tu me suivras partout ?

— Pas trop loin, si tu veux… Mais j’irai où tu seras… Tu es mon amie…

Mirabelle eut un grave regard et lui serra les deux bras.

— Sais-tu ce que c’est qu’une « amie » ? Non. N’importe… Tu le sauras bientôt. Ne me quitte pas… Jure-moi que tu resteras… huit jours… huit jours tout entiers avec Mirabelle…

— Huit jours ? Mais bien plus ! Que dis-tu ?

— Jure-moi huit jours. Je n’en demande pas davantage. Si tu restes huit jours, je te garderai bien huit ans.

— Pourquoi as-tu l’air si triste ?

— Embrasse-moi…

— Tiens…

— Tu as juré ?

— Tout ce que tu voudras.

Tendrement, Mirabelle secoua pourtant la tête.

Elle cessa de parler, leva encore une fois les yeux vers les quatre seins blancs et jeunes que penchaient les nymphes de marbre, et enfin :

— Partons vite, dit-elle. Où est le chemin ? la porte ?

— Oh ! la porte, elle est gardée. Viens par ici, je sais par quel passage on doit pouvoir sortir du parc.

Elles s’en allèrent d’un pas rapide. Plus grande de toute la tête, Mirabelle tenait son amie un peu au-dessus de la ceinture. Sa main prit le petit sein gonflé, l’enveloppa des cinq phalanges, le pressa de la paume caressante et le parcourut du bout du doigt jusqu’à ce qu’elle eût trouvé la pointe. – Line sourit en levant les yeux.

Elles sortirent du parc entre deux aloès, mais à travers champs, loin de la route. En cet endroit, le remblai de terre sèche et dure portait des empreintes de pas. Mirabelle n’y voyait plus, car la lune s’était couchée ; Line, lentement, la guida de la main et bientôt elles furent dans le fossé.

Où aller ? Elles n’en savaient rien.

Elles suivirent un champ de maïs, puis des enclos maraîchers où croissaient des piments rouges, des pastèques et des patates.

Le jour s’élevait peu à peu.

Sous les haies de cactus en raquettes séjournaient des brumes courbes comme des montées de neige.

— J’ai sommeil, dit Line en posant la joue sur l’épaule de son amie. Qu’il est tard ! Où nous reposerons-nous ? Je n’ai pas dormi depuis tant d’heures !

Elles discutèrent tout en marchant. Il y avait bien, sur la route, un hameau avec une auberge ; mais comment demander une chambre avant le lever du soleil ? Elles n’avaient ni voiture, ni manteaux, ni bagages. Si la directrice de l’hôtel allait leur poser des questions ? Comment expliquer en deux mots qu’à une heure si tardive et si fraîche de la nuit, elles ne fussent pas encore couchées ?

— Suivons la route, dit Mirabelle. Là-bas, j’aperçois un bois d’oliviers où nous pourrons dormir à l’ombre en attendant le milieu du jour.

Après une marche qui parut longue à la petite Line presque endormie, et qui cependant ne dura pas beaucoup plus de vingt-cinq minutes, elles arrivèrent à l’entrée du bois. Quelques oliviers élevaient en effet leur masse plate et foncée devant les autres arbres, mais derrière eux se pressaient des pins rouges et des cyprès reliés par des broussailles sauvages et des pentes mollement herbues.

Line jeta ses deux bras autour de Mirabelle, lui mit un baiser de sommeil dans le coin de la narine gauche et s’étendit les bras en rond sans même choisir la meilleure place. Aussitôt le petit homme au sable sema le repos sur ses paupières.

CHAPITRE VI

OÙ PAUSOLE ET SES COMPAGNONS CAUSENT À BÂTONS ROMPUS ET S’ARRÊTENT SUR UNE POINTE D’ÉPINGLE.

 

Βάλλει κα μάλοισι τν απόλον Κλεαρίστα
Théocrite, V, 88.

Il me plaît, dit Pausole, radieux, il me plaît délibérément d’être précédé par quarante tulipes sur la route de ma capitale ! Cette escorte de gens armés allait contre tous mes vœux, et vous aviez été, Taxis, mal inspiré en abusant de mes distractions pour me l’imposer aujourd’hui. N’eût-on pas dit, en me découvrant derrière cet appareil guerrier, que je m’en allais livrer bataille à mon voisin M. Loubet ? Je ne suis point un chef belliqueux, certes non. L’extermination n’est pas mon fait. Et je n’entends pas que dans mon royaume on verse d’autre sang que celui des vierges, ou celui des petits poulets.

— Pauvres petits poulets, dit Giglio. J’aimerais mieux mettre à mal cinquante jeunes filles, que d’égorger un poussin blanc. Et pourtant, les cris des jeunes filles sont beaucoup plus épouvantables.

— Oui, dit Pausole, mais on s’y habitue.

Comme la chaleur devenait très forte, il ouvrit son sceptre en deux et en tira son éventail, lequel était japonais.

Le peintre oriental y avait tracé d’un roseau exact et sobre, avec un réalisme qui n’oubliait rien, une jeune demoiselle nue, accroupie de face, les cheveux très coiffés et les seins très pointus, tenant à la main un écran dont elle voilait son épaule gauche.

— Le privilège des courtisanes, reprit le Roi, a quelque chose de choquant. Leur type moyen est devenu, dans l’art de presque tous les peuples, le type de la beauté féminine, et il faut bien qu’il en soit ainsi, puisque toutes les autres femmes s’abstiennent de concourir. Depuis un siècle et davantage, on ne cite pas plus de quatre ou cinq Européennes de qualité qui aient enlevé leur chemise devant un sculpteur ou un peintre, en lui permettant de révéler à d’autres les jolies choses qu’elles y cachent, on n’a jamais su pourquoi. Partout, excepté à Tryphême – et au Japon, disent les gazettes, – une femme nue, c’est une prostituée. Or, je veux bien que les courtisanes aient parfois plus de génie et plus de talent que leurs peintres, qu’elles atteignent à des raffinements d’une délicatesse admirable, et qu’au moment suprême où l’on en ressent l’effet, on serait parfois aussi tenté de les applaudir que de les embrasser : toujours est-il que ce sont des ouvrières, puisque leur tâche est mécanique, et il n’y a pas de travail manuel qui ne soit bientôt funeste à l’harmonie du corps. Ce sont même des ouvrières servantes puisqu’elles se règlent sur nos caprices ; et il n’y a pas d’obéissance qui ne soit désastreuse pour la beauté de l’esprit. Leur monopole esthétique en Europe est donc le fait d’une usurpation, et je me félicite d’avoir élevé le niveau mental de mes sujets en leur permettant de constater en paix la beauté des vierges, quand nos voisins fondent tout leur art sur la bedaine de quelques drôlesses.

— Vous êtes un artiste, sire, fit Giglio.

— Non, répondit Pausole. J’aime la nature telle que les dieux l’ont faite, et j’aime tant à la voir que je ne trouve pas le temps de la regarder par les yeux des autres, comme font les collectionneurs de tableaux. Je ne suis pas artiste du tout.

Sur ce, il regarda son page, comme s’il attendait de lui une approbation nouvelle.

— Ami, lui dit-il… mais, au fait, comment t’appellerai-je ? Tu m’as dit qu’on pouvait prononcer ton nom à l’italienne ou à la française, Djilio ou Giguelillot. Or, je sens qu’en disant « Djilio », je ne mets point l’accent tonique avec la force qui lui convient. Un Milanais rirait de moi s’il m’entendait à l’instant. D’autre part, « Giguelillot » est une prononciation aussi ridicule que « Chakesspéarre » ou « Lohangrain » ; je ne peux pas m’y habituer. Puisque le français est la langue de mon peuple, laisse-moi franciser ton nom et t’appeler « Gilles » tout simplement.

— Sire, je m’appelle Gilles, déclara le page. Puisque vous le voulez ainsi, je me suis toujours appelé Gilles ; je n’ai jamais porté d’autre nom. Gilles ! Gilles tout court ; ou Gilles ; ou Gilles, ce qu’il vous plaira.

— Gilles tout court est plus vif, plus fou, plus semblable à ton apparence.

— Mais vous, Sire, quel nom porterez-vous ?

— Moi ?

— Je veux dire… devant l’histoire ?

— Comment ?

— Sire, on appelle Histoire une espèce de paysanne en robe rouge mal drapée, assise dans un trône grec et coiffée de lauriers comme une petite fille qui a eu des prix. Elle a des seins de femme en couches, des épaules de portefaix et le nez de Pallas elle-même. On lui connaît aussi la curieuse manie d’écrire le nom des hommes célèbres sur une table d’airain que porte son genou gauche ; c’est même à cela qu’elle doit d’être appelée Histoire (demandez plutôt à vos artistes), car la même paysanne en robe mal drapée, avec les mêmes doubles tétons et le même nasal chevalin peut aussi bien être la Science, ou la République Argentine, ou la Compagnie des Omnibus ; cela dépend des petits meubles qu’elle installe en équilibre sur l’extrémité de sa cuisse. – Eh bien, quand on est un grand roi, « on comparaît devant l’Histoire » suivie de plusieurs fœtus mâles qui portent des écussons et symbolisent les Finances non moins bien que les Arts et les Lettres. Jamais vous ne persuaderez le contraire à un graveur en médailles. Pour cette séance solennelle le nom du roi ne suffit point. On lui accole un surnom fameux qu’on attribue ensuite le plus généralement à l’invention populaire. Quel surnom désirez-vous ?

— J’y réfléchirai, dit Pausole.

— Quand j’habitais Paris, j’ai connu là-bas une grand poète et dramaturge qui s’amusait à donner des épithètes historiques aux présidents de son pays. Il avait trouvé Thiers le Bref, Grévy le Gaigneur, Carnot le Juste, Faure le Bel ; d’autres encore…

— Saint Pausole me suffirait, dit modestement le Roi. Saint Pausole l’Aréopagite, ou Saint Pausole de Tryphême. Après ma fin, si le Trésor n’est pas en trop mauvais état, je voudrais que mes successeurs fissent les dépenses nécessaires à ma canonisation. Il en coûte gros, dit-on, pour être saint. On est comte à meilleur marché. Mais je pense qu’on fait des remises en faveur des têtes couronnées et qu’on leur épargne bien des lenteurs. J’espère que la Sacrée Congrégation des Rites ne verra pas trop d’empêchements à mon entrée au septième ciel. Sans doute j’ai suivi plusieurs cultes, et je me refuse absolument à traiter comme de vaines idoles les innombrables divinités dont le néant ne m’est pas prouvé. Mais j’ai suivi aussi le culte catholique ; j’ai même pratiqué ses vertus ; je suis doux et humble de cœur. J’aurai cherché toute ma vie à faire que les gens soient heureux, à pacifier les folles querelles, à réunir les mains hostiles, à répandre la paix et l’amour. Ce sont des titres estimables ; et sans avoir l’esprit hanté d’une ambition paradisiaque, il me semble que je ferais un saint du plus pertinent exemple.

Taxis bondit ; mais ce ne fut point en signe d’opposition, comme on pourrait le penser. Il n’avait pas écouté les dernières paroles du Roi. Son regard était retenu depuis une minute par un petit objet brillant, allongé au milieu de la route.

— Sire, cria-t-il. Un indice !

Et, ayant mis pied à terre, il ramassa l’objet doublement précieux par sa nature et sa provenance. Il l’examina et dit gravement :

— Voici un petit bijou d’or qui est une épingle double. Cette épingle porte gravé sur le cache-pointe l’A majuscule avec la couronne de bluets, c’est-à-dire le chiffre de la Princesse Aline. J’observe en outre que l’épingle est ouverte : donc elle est tombée directement du vêtement qu’elle attachait, et non pas d’un nécessaire. Je conclus…

— Taxis, vous êtes fastidieux, interrompit le bon Pausole. Nous n’allons à la recherche ni du capitaine Grant, ni de la Longue-Carabine, et vous ne nous ferez pas flairer dans la poussière les traces de cette petite fille ou compter les cassures des branches comme un chasseur de chevelures. Pour ma part, je ne me livrerai certainement pas à des contorsions de chef apache sur la grand’route de mes États.

— Il est néanmoins important…

— De savoir que ma fille a passé par ici ? Eh ! vous ne vous en doutiez pas ? Nous connaissons le point de départ et la première étape de son petit voyage. Entre les deux il n’y a qu’un chemin. Il faut bien qu’elle y soit passée. Quand même elle aurait pris l’itinéraire le plus extravagant pour aller de chez elle à l’auberge, cela ne nous empêcherait pas de la trouver au gîte si elle y est encore et cela ne nous éclairerait pas davantage sur la direction qu’elle suit aujourd’hui si elle continue sa promenade.

Le ton que prit Pausole pour donner cette réponse était plein d’enseignements. Giglio ne s’y méprit point : le Roi n’était pas pressé d’arriver si vite au but. Et, si l’on n’y prenait garde, on allait le désappointer en terminant trop tôt une excursion dont le principe lui avait coûté mille efforts.

Giguelillot (le lecteur ne voit pas d’inconvénient à ce que nous appelions tour à tour ce personnage Giglio, Giguelillot, Djilio ou Gilles ?), Giguelillot donc, eut une idée rapide : il fallait éloigner Taxis.

— Pardon, dit-il sérieusement, l’épingle est tombée ouverte, dites-vous ? De quel côté se tournait la pointe ?

Il n’insista pas davantage. Taxis garda l’orgueil de découvrir tout seul les conséquences d’une telle question. Elles ne lui en parurent que plus graves.

— Un instant ! grogna-t-il. J’en arrivais là. C’est un point capital que je vais établir.

Pausole regarda Gilles, qui ne sourcilla point.

À genoux sur le macadam, Taxis chercha l’endroit exact où il avait saisi l’épingle.

— Voici ! j’ai trouvé, dit-il. L’empreinte est fort nette. La branche que termine le fermoir est perpendiculaire à l’axe de la route ; mais la pointe s’ouvre dans la direction du palais, opposée à celle de l’auberge.

Il se releva.

— Ceci, déclara-t-il, l’œil toujours froncé, détermine des conclusions inattendues. L’épingle d’or que je tiens en main est de celles que les femmes (je le crois) ont coutume de fixer en haut du bas (si je puis ainsi dire) de leur dos. Elle a pour mission de fermer le bâillement impudique de la jupe et de suspendre à la ceinture un vêtement qui ne doit point tomber. On la plante toujours (je le suppose, cela est logique) la pointe en dedans. Donc, si une telle épingle se détache lentement et finit par glisser à terre, comme il n’y a pas d’apparence qu’elle exécute des pirouettes en obéissant à la pesanteur, comme, au contraire, il y a présomption pour qu’elle se projette sans se retourner, sa pointe indique vraisemblablement sur le sol la direction suivie par la dame qui a perdu le bijou. Or, dans le cas présent, la pointe se tourne vers le palais ; donc la Princesse Aline a dû revenir sur ses pas en quittant l’hôtel du Coq et elle se dirige actuellement dans le sens justement opposé à celui que nous suivons nous-mêmes.

Il leva deux doigts et reprit :

— Mais… cela n’est pas certain.

— Ah ! mais si ! protesta Gilles. Vous y êtes…

— Je le crois volontiers ; toutefois une présomption n’est pas une preuve. Et comme voici l’hôtel du Coq (c’est la sixième maison à droite dans le hameau que vous voyez), le plus simple est de commencer là notre enquête et de décider, immédiatement après, dans quel sens nous devons marcher.

— Pas du tout ! fit Giguelillot. Il faut courir au plus pressé. Nous allons nous quitter ici. Le Roi et moi-même nous mènerons l’enquête à l’intérieur du village. Vous, seigneur, veuillez retourner en arrière, sonder les chemins et les bois, humer le vent, scruter l’horizon, gratter le sable ; ça ne nous regarde plus. Souvenez-vous seulement que le Roi dîne à huit heures. Huit heures pour le quart, monsieur le Grand-Eunuque.

— Je n’ai d’ordres à recevoir que de mon souverain.

— Qui suis-je, dit le page humblement, sinon sa volonté, sa walküre, seigneur Taxis ? C’est lui qui vous parle par mes lèvres.

— Je ne m’en mêle pas, fit Pausole. J’approuve en principe. Allez-vous-en, Taxis, puisque c’est l’avis donné par mon conseiller de jour. Il vous sera loisible d’exprimer votre sentiment dès que minuit aura sonné. D’ici là, point de discussions. Le système n’a pas d’autre but que d’éviter les froissements. Prouvez-moi qu’il est bien conçu.

Taxis jeta un regard furibond sur le zèbre et son cavalier. Puis il empoigna d’une main trépidante les rênes du chaste Kosmon, conduisit la bête jusqu’au talus, grimpa sur la plus haute motte, exécuta non sans effort ce que Mirabelle eût appelé dans son jargon chorégraphique des « battements de quatrième ouverte » et enfin retomba en selle.

Il trottait déjà vers le Jardin des Fleurs quand Pausole, priant la bonne Macarie de bien vouloir se remettre en marche, demanda mélancoliquement :

— Alors, petit, voici l’auberge ?

Il allait rentrer de plain-pied dans les événements tragiques, questionner des inconnus ; apprendre ce qu’au fond il voulait ignorer ; conduire les recherches les plus scandaleuses, et au terme de tout cela demeurer face à face avec une décision nécessaire. Sa voix manifestait un vif déplaisir à l’approche du seuil fatal. Giguelillot détourna d’un mot cette pénible appréhension.

— L’auberge ? dit-il. C’est un peu loin. La première maison du village est une ferme, et si vous vouliez, Sire, nous pourrions y boire du lait avant de commencer nos travaux.

— Ah ! que voilà une brave idée ! fit le Roi. Entrons ! Je le veux bien. Nous avons sur cette route un soleil de Sicile ; je me sens tout à fait pastoral, et soufflant comme un taureau. Allons voir les brebis laineuses ! les beaux yeux des vaches ! les agneaux dont la laine est douce comme le sommeil, dit le Sicilien. Allons voir le chevrier qui paît ses chèvres barbues…

— Et Kléarista qui lui jette des pommes !

— Et Kléarista qui lui jette des pommes ! répéta Pausole avec ivresse.

CHAPITRE VII

COMMENT GIGUELILLOT, APRÈS PLUSIEURS AVENTURES PENDABLES, INVENTA UN STRATAGÈME ET RETROUVA LA BLANCHE ALINE.

 

Les chutes des honnêtes femmes sont souvent d’une rapidité qui stupéfie.

Octave Feuillet.

La ferme où pénétrèrent Pausole et son page, pendant que les quarante tulipes montaient la garde sous le porche, avait été bâtie par un architecte qui savait peut-être Théocrite par cœur, mais ne s’en laissait point absorber.

Les bâtiments et le sol de la cour, recouverts et dallés de céramique, s’unissaient au pied des murs par des encoignures arrondies où le moindre bacille, le dernier des thallophytes, le microcoque le plus micro, la bactérie humble entre toutes ne pouvaient mener une vie paisible, aimer et faire leurs petits, comme au temps où Kléarista osait glisser le long de ses lèvres une syrinx infectée de germes pathogènes.

L’odeur champêtre du phénol et le parfum du sulfate de cuivre s’échappaient des étables avec la senteur du foin coupé. Au fond de la cour, sous un auvent métallique, une trentaine d’abreuvoirs particuliers recevaient chacun l’eau d’un filtre et attendaient le mufle d’un bœuf qui avait aussi sa baignoire à lui, prophylactique envers et contre tout.

— Ah ! Sire ! où sommes-nous entrés ? fit Djilio avec désespoir.

— Dans une fabrique de lait, de beurre et de poulets gras, répondit Pausole. Je la trouve de fort bon aspect et me voici rassuré dès l’abord sur le repas que nous allons y faire. Cette ferme est exactement celle que les Grecs auraient construite s’ils avaient su ce que nous savons. Elle est propre et géométrique.

Le zèbre se cabra au soleil.

— D’ailleurs, continua Pausole, les Grecs prenaient mille précautions que nous inventons depuis dix-huit mois. J’ai lu dans les traités d’un médecin d’Éphèse qu’ils faisaient bouillir, refroidir et rebouillir l’eau qu’ils buvaient. Ils savaient que l’eau des fleuves est la pire de toutes, que les puits sont dangereux dans le voisinage des thermes, et que les accoucheurs doivent se laver les mains immédiatement avant de puiser. Petit, ce qu’on appelle « progrès » n’est jamais qu’un retour aux Hellènes ou un développement de leurs principes. La métairie où nous entrons est plus près d’eux qu’elle n’en a l’air. Holà ! voici le métayer.

Un vieil homme accourait, le chapeau de paille à la main, tremblant, ému, orgueilleux, réjoui… Laissons au lecteur le soin de trouver toutes les épithètes qui décrivent un vieillard rural recevant le Roi et son page.

Himère et Macarie, en bêtes de la couronne, furent conduites duites à des stalles de choix. Pausole s’appuya familièrement sur l’épaule de son sujet, car il ne savait jamais garder les distances, et Giguelillot, très éveillé, s’intéressa aux filles de ferme.

Il en vint une, deux, sept, dix, douze, les laides portant cotte et fichu, mais les jolies sans vêtement, à la mode de Tryphême.

 

*    *    *

 

Giguelillot remarqua l’une d’elles qui, nue entre ses petits sabots et le foulard de son chignon, semblait fort propre à occuper les loisirs d’une journée de repos.

Et, tandis que le Roi Pausole demandait bonnement au fermier ses prévisions sur la récolte et les cours du marché aux grains, le page s’approcha de la laitière qui le considérait d’ailleurs avec le plus gentil sourire.

— Tu sais traire les vaches, lui dit-il.

— Je ne sais même que cela, répondit la jeune fille.

Le timbre de sa voix était vif et chaud.

— Eh bien ! fit Gilles, conduis-moi. Nous allons emplir un bol de lait pour Sa Majesté qui a soif et un pour moi qui l’imite par esprit de courtisanerie.

Elle courut en avant, les seins dans les mains.

Il la rejoignit dans une étable reluisante qui semblait une écurie de cirque.

— Comment t’appelles-tu ?

— Thierrette, seigneur.

— Thierrette, tu as les seins dorés comme deux mottes de beurre frais. Porte au Roi le lait que tu voudras ; mes lèvres ne veulent que du tien.

— Je n’en ai pas, dit la brune en riant, et je ne fais rien pour qu’il m’en vienne.

— Tu n’en as pas ? Je saurai si c’est vrai.

— Essayez.

Il en fit l’épreuve, à droite et à gauche, avec une insistance qui ne paraissait pas déplaire. Il tétait en creusant les joues, comme un petit enfant goulu et les seins augmentaient de la pointe entre ses lèvres aspirantes ; mais il n’amena que de longs frissons et des rougissements satisfaits.

— Rien encore, fit-il enfin. Tu me fais attendre. Approche-toi ; tu m’en donneras dans un an.

— C’est bien tard si vous avez soif. Buvez d’abord celui-là.

Elle s’assit auprès d’une vache blanche, soupesa la peau douce et tremblante du pis, et, tirant l’épaisse tétine molle entre le pouce et les deux doigts, elle darda obliquement le rayon blanc du lait.

Giglio restait à distance, attendant qu’elle revînt à lui ; mais elle sortit d’un pas droit et lent, tenant à la main devant sa poitrine la coupe de porcelaine où tremblait la crème lourde.

— Je vais porter cela au Roi, dit-elle. Attendez, votre tour viendra.

On ne l’attendit pas un instant.

À peine était-elle entrée du fond de l’obscure étable dans la grande lumière de la porte où ses cheveux noirs prirent des valeurs bleues, le page était déjà parti par l’autre issue de la grande salle.

Il traversa des couloirs clairs, des vestibules aérés, des magasins qui ressemblaient à des expositions agricoles et qui lui parurent disposés par le plus mauvais esprit.

Giguelillot qui ne ressentait pas d’admiration particulière pour le patient labeur de l’homme, et traitait les choses les plus graves avec une déplorable légèreté, demeurait intransigeant sur la décoration des pièces où l’on travaille, comme de celles où l’on ne travaille point. Là-dessus, ses principes étaient d’autant plus fixes qu’ils étaient plus récents et s’il trouvait à certains désordres une certaine grâce dans l’imprévu, rien ne l’exaspérait davantage que le « rangement », c’est-à-dire la succession régulière.

Avec un zèle très actif, il dérangea tout ce qu’il put remuer.

Il jeta les rouleaux dans les moissonneuses, les lochets et les hourres d’acier dans les machines aratoires ; il fit entrer les fourches fines, les pelles minces, les binettes robustes dans la chaudière et la cheminée d’une malheureuse locomobile. Traitant le carrelage comme une simple terre de labour, il l’effondra d’un coup de pioche…

Et le sol rouge apparut.

— Ah ! s’écria-t-il. Voilà un joli ton.

Il recula, ferma les yeux à demi, regarda comment la salle s’éclairait, d’où venait le jour, où se massait l’ombre ; puis, choisissant, non sans intention, un autre point de l’allée centrale, il y fit, d’un second coup de pioche, un « rappel de vermillon ».

Il continua ainsi, très intéressé par son petit travail, et pendant plus d’un quart d’heure s’efforça de modifier la décoration de la salle, sans se préoccuper des règles d’Owen Jones. Certaines faux enlevées de leur manche et disposées à plat sur le sol avec sobriété, justesse, équilibre ornemental, répandirent leurs longues feuilles bleues qui rejetèrent le vermillon dans la gamme des tons orangés. Des lignes arborescentes de bâtons bout à bout donnèrent à la composition une sorte de solidité. Deux faucilles, réunies par les pointes et les douilles autour d’une fondrière de couleur, imposèrent à l’ensemble un centre artificiel, un foyer de rousse argile, que balançait à l’autre coin un second foyer plus petit, mais également indispensable.

— Ah ! ah ! fit-il encore, ça n’est pas vilain. Maintenant, on peut entrer ici. Les objets sont à leur place. Puis, animé par ce labeur de vingt minutes, il continua sa promenade à travers la métairie.

Un fruitier tout rouge de fraises et de framboises s’ouvrait un peu plus loin.

Il y entra.

— Bonjour, seigneur, dit une petite voix.

Et Giglio aperçut, derrière des claies de pourpres la ligne blanche d’un corps de femme que relevaient des touches de blond.

Celle-ci peut-être allait se montrer plus tendre ou moins artificieuse que la jeune Thierrette.

Il ne s’attarda pas à lui demander son nom, ni même à faire avec les figues, les bananes et les mandarines des fantaisies décoratives.

S’approchant, il déclara :

— Rose, ou Liliane, ou Marguerite, ou quel que soit le nom floral que vous portiez entre vos sœurs, si j’étais le maître du lieu, je ne voudrais pas d’autres fruits que ceux de votre corps velouté comme une prune. Donnez-moi vos oranges, vos fraises et vos prunelles, et ce cœur de grenade qui est si bien fermé.

À genoux devant l’une de ses lectrices, le jeune poète eût, sans doute, cherché des comparaisons plus rares, si tant est qu’il en soit d’inédites entre les fruits de la femme et ceux de la terre ; mais la Tryphémoise à laquelle s’adressaient de telles galanteries n’avait jamais rien entendu qui lui parût de meilleur ton.

Elle rougit en baissant la tête avec un sourire d’enfant, et, comme son premier mouvement fut d’aller fermer la porte, Giglio comprit qu’il pouvait continuer sa ballade jusques et y compris l’envoi.

 

Il prit la jeune fille debout entre son bras gauche et son pourpoint bleu. D’une main qui semblait indiquer à des spectateurs invisibles une collection d’horticulture, il toucha d’abord la bouche qui devint une fleur de pêcher, puis les seins qui, suivant l’image, furent deux pêches portant leurs noyaux ; puis il osa des métaphores qui venaient peut-être de Chénier, mais certainement pas de Lamartine.

La gardienne des framboises écoutait avec sensualité cette poésie tout orientale. Incapable d’imposer son humble et faible retenue au désir d’un jeune homme qu’elle trouvait plein de génie, elle se laissa conduire sans aucune résistance vers un canapé de jardin, le débarrassa d’une centaine de fruits, et mit un point d’honneur à donner généreusement ce qu’on voulait bien attendre d’elle.

— Quand reviendrez-vous ? soupira-t-elle après beaucoup d’autres soupirs.

Giglio répondit imperturbable :

— Demain. Ce soir. Après-demain. Toujours.

— Mais vous avez des amies ?

— Aucune.

— Vous en aurez ?

— Jamais !

— Jurez-le moi.

— Je vous le jure.

Rassurée, elle s’abandonna de nouveau à cœur ouvert, et ensuite plus confiante, le laissa partir.

Le page traversa la cour.

Par les fenêtres de la salle où l’on avait conduit le Roi, il vit Pausole endormi près du métayer, dans un large fauteuil de cuir. Comme il se tournait d’un autre côté, il retrouva debout, à l’entrée du vestibule, Thierrette qui, d’un doigt menaçant, lui défendait d’approcher, mais oubliait de ne pas rire.

— Ne me suivez pas ! cria-t-elle en fuyant.

Il accourut.

 

*    *    *

 

À la course, il monta un escalier, suivit un corridor blanc, pénétra dans une petite pièce éclatante et lisse comme les autres.

Elle se barricada derrière un porte-serviettes :

— Sacripant ! vous voilà dans ma chambre, maintenant ! Voulez-vous sortir, ou j’appelle !

Giglio, comédien, prenant la voix d’une dame qui visite une garçonnière, prononça :

— C’est gentil chez vous ! Oh ! les jolies fleurs !

Il touchait du doigt le papier peint où d’invraisemblables pensées jaunâtres inclinaient leurs mentons fendus.

Elle fit mine de se vêtir. Il l’arrêta de la main, et tenant sa toque à plume sous l’autre main abaissée, il lui dit avec mille grâces :

— Belle Thierrette, je vous adore.

— Est-ce vrai ?

— Trop. J’en suis fou. Ne le voyez-vous pas à mes yeux ?

Elle vit tout ce qu’elle voulait voir et cependant elle demanda :

— M’aimerez-vous encore demain ?

— Toujours.

— Toujours, c’est bien longtemps. Dites-moi un peu moins pour que je vous croie…

— Quatre-vingts ans.

— Moins encore.

— Soixante-dix-neuf ans et demi… Je vous parle du fond de mon cœur, Thierrette ; si je vous offre un amour très long, c’est que j’espère vivre très vieux et que je vous aime pour toute une vie.

Thierrette se laissa persuader. Son indigne et délicieux amant comprit dès le début pourquoi elle avait refusé pendant près d’une heure la grâce de s’étendre et d’ouvrir les bras. C’était parce qu’auparavant elle n’avait pas jugé décent de l’accorder à personne.

Avait-elle raison de laisser Giguelillot prendre ainsi le premier la place vide auprès d’elle ? Le lecteur ne peut en douter. Thierrette en fut cependant soucieuse, et, cet après-midi de juin, si elle se sentit tout à coup accessible aux caresses de l’homme, la taille molle et les seins durs, ce fut que dans le secret de sa chambre les sens vainquirent sans combat tout ce qu’elle avait d’énergie.

À défaut de force morale, Thierrette montra successivement du courage ; puis de la passion ; puis du zèle. L’ensemble de ses qualités dépassait et de beaucoup le niveau modeste où se maintenait la jeune fille de la salle aux fruits.

Elle accepta d’abord sans plainte les épreuves du premier début, allant même au-devant d’elles avec une vigueur qui fut auxiliatrice à propos ; et, peu à peu, se prenant d’enthousiasme pour la révélation qui venait de pénétrer brusquement en elle, Thierrette manifesta qu’on ne l’en frustrerait plus sous aucun prétexte et qu’elle ne permettrait pas même un simple recueillement passager. Giguelillot, prisonnier courtois, fit preuve de solidarité.

Toutefois, au moment même où elle cherchait dans ses prunelles et se croyait certaine d’y voir la flamme d’un amour aussi violent que le sien, le petit page déjà distrait pensait à bien autre chose.

Il se disait, non sans égards mais aussi non sans franchise, qu’il perdait son temps avec une regrettable désinvolture ; qu’il était devenu non seulement le page favori, mais le conseiller du Roi Pausole ; qu’en cette posture il devait avant tout balancer l’influence de Taxis le néfaste ; que pour cela il ne suffisait pas d’envoyer cet homme grave à six kilomètres en arrière en faisant la nique à son ombre, mais qu’il fallait agir pendant qu’il s’égarait, faire sans lui l’enquête, mener les événements et lui présenter à son retour, d’un geste affligé, l’irréparable.

Ses réflexions eurent tout le temps d’arriver à leur terme et même de porter fruit sous la forme d’une heureuse idée, car les jeunes ardeurs de Thierrette ne mesuraient ni les minutes ni la chute du crépuscule.

L’heureuse idée qui lui vint était une façon de stratagème, lequel lui parut d’abord un peu complexe, un peu fragile et tiré de loin, mais non pas trop pour réussir.

Ce fut ainsi qu’il l’amorça :

— Mon amour, dit-il tout à coup. Je t’ai aimée dès le premier regard, mais maintenant je ne pourrais même plus souffrir de te quitter pour un matin.

— Oh ! non ! ne me quittez pas !

— Tu sais que je suis page du Roi. Mon costume me fait reconnaître partout. Comment sortir et comment me cacher ?… Écoute-moi. Tu t’habilles, l’hiver ; où sont tes vêtements ?

— Pourquoi ?

— Donne-moi une jupe et un fichu, un foulard de chignon pour couvrir mes cheveux courts et le chapeau de paille à larges bords que tu mets pour aller aux champs. Donne-moi encore deux seaux de lait à la main et laisse-moi sortir ainsi. J’attendrai au dehors qu’on ait fait des recherches dans toute la ferme et que le Roi soit parti sans moi ; puis je reviendrai où tu voudras et nous ne nous quitterons plus de la nuit.

— C’est vrai, dit Thierrette. Nous ne pouvons pas nous voir ici. Dans la journée l’étage est vide et aujourd’hui je n’ai rien à faire puisque le Roi est à la métairie ; ce soir, si l’on vous trouvait là !

Elle se leva.

— Habillez-vous ! vite ! Le soleil est déjà couché.

Elle l’aida, lui passa la jupe, serra des manches de toile fine sur celles du pourpoint bleu, noua le fichu, le gonfla par devant, enroula le foulard de soie au sommet de la tête, fixa le grand chapeau de moissonneuse et dit :

— Allez, maintenant ! les seaux à lait sont dans la première chambre au rez-de-chaussée. Prenez-en deux. Il fait presque nuit. Je suis sûre que personne ne vous reconnaîtra. Ce soir je me sauverai toute seule dans le petit bois d’oliviers, à droite en allant au palais. Et vous ?

— J’y serai.

— Tous les soirs ?

— Tous les soirs.

— Ah ! je vous trouve si beau !

Elle le reprit dans ses bras, et Giglio eut beaucoup de peine à prendre un air assez obtus pour ne pas deviner que ce baiser d’adieu voulait avoir des conséquences.

 

*    *    *

 

Il sortit, descendit mollement un escalier qui ne lui parut pas solide et trouva la petite laiterie où la traite du soir attendait, fumante encore et toute mousseuse.

Se baissant, il souleva l’anse du premier seau, tira, fit effort, tendit l’épaule, mais ne put jamais réussir à soulever le seau tout entier avec sa charge de lait et de crème.

Un syllogisme de l’espèce la plus simple et la seule qui fût accessible à son esprit fatigué lui démontra que, « un » étant contenu dans « deux », s’il ne pouvait soulever un seau, il serait encore moins capable de déambuler avec la paire.

Très calme, et toujours résolu aux expédients décisifs, il pencha le bec de fer-blanc du côté de la porte ouverte, et sur le carrelage bleu sombre il répandit une voie lactée.

Il vida de la même manière le seau qui se trouva le plus voisin, puis adapta les couvercles en ayant soin de laisser la mousse blanchir le bord et couler en bave sur les flancs. Ensuite il souleva les cylindres vides avec l’aisance d’un acrobate.

— Pour ce que je veux en faire, dit-il, la couronne de mousse suffit bien.

Impudemment il s’en alla jusqu’à la fenêtre sans rideaux par laquelle il avait surpris le sommeil du Roi Pausole. Le Roi continuait de dormir, le nez un peu plus bas et la barbe en volute.

Il faisait nuit. Dans le Midi, quoi qu’en dise Voltaire, les jours d’été sont moins longs que derrière les arbres d’Auteuil. Il n’était pas encore huit heures quand Giglio en paysanne et portant ses seaux à la main passa entre les quarante gardes qui dressaient toujours sous le porche leurs tulipes un peu flétries.

Au moment où il atteignait la route, Taxis poussiéreux et rogue le croisa.

— Hé ! fit Giglio, monsieur ! hé ! monsieur !

Taxis ne le reconnut point, car la voix était contrefaite ainsi que le vêtement et l’allure.

— Quoi ? Que me voulez-vous ? cria-t-il.

— C’est-il que vous cherchez le Roi ?

— Cela ne vous regarde pas.

— Sûr que non. Je disais ça… c’est parce que si vous le cherchiez… comme il est rentré au palais…

— Lui ?

— Même qu’il était coléreux à cause que vous n’étiez pas là. Mais ça ne me regarde pas non plus. Bonne nuit, monsieur. Il fait bon, ce soir. Faut prier qu’il repleuve un peu.

Taxis eut un geste qui signifiait :

« Voilà qui est fâcheux ! fâcheux ! »

Il fit tourner bride au docile Kosmon et pour la seconde fois repartit sur la route.

Cependant Giglio, d’un pas égal et balancé, suivait la rue du petit village. Ses bras étaient aussi rigides que s’il avait porté vingt litres de lait pesant à chacun de ses poings fermés. Il longeait les maisons obscures, il évitait les passants et, pour ajouter un signe décisif à ceux de son nouveau costume, il se tenait très en arrière comme une fille qui porte sa faute.

L’hôtel du Coq, où il pénétra, n’était qu’une petite auberge, entourée d’un vieux jardin. On y entrait par la cuisine et, comme l’heure du rôti sonnait, ni la patronne ni les servantes n’eurent le temps de l’examiner.

Après ses premiers saluts auxquels on ne répondit qu’à peine, il expliqua d’une voix stupide :

— Je suis nouvelle à la ferme. Je porte du lait pour la petite dame et le monsieur qui dînent dans leur chambre.

— Montez. C’est au premier. La porte à deux battants, dit une servante affairée.

— C’est bien la petite dame en vert ? répéta-t-il avec calme.

— Oui, qu’on vous dit. Débarrassez !

Giguelillot poussa un soupir de contentement. Ses méditations dans les bras de Thierrette n’avaient pas été mal conduites.

Entre les hypothèses diverses qu’on pouvait indiquer au milieu du doute, il avait mis le doigt sur la vraie : la blanche Aline, confiante dans l’apathie du Roi, n’avait pas quitté l’hôtel de sa première nuit amoureuse. Ceci posé, il ne fallait pas être grand clerc pour deviner qu’elle se cachait néanmoins dans l’intimité de sa chambre, qu’elle y prenait ses repas en secret et que, dans une auberge de route, cette particularité suffirait à la désigner.

Il s’en allait vers l’escalier quand la cuisinière l’arrêta et, faisant signe du doigt vers les deux seaux :

— Vous n’allez pas monter tout ça ? dit-elle. Il y en a pour vingt-cinq personnes.

— Laissez donc. Ce n’est pas pesant. La dame prendra ce qu’elle voudra.

— Et puis vous arrivez tard. Ils ont fini de dîner il y a dix minutes. On a enlevé le couvert.

— Tant mieux. Ça sera pour eux la nuit.

Sans s’émouvoir en aucune façon, il monta l’escalier du même pas oscillant et lourd, trouva la porte à deux battants, heurta comme par mégarde ses deux seaux vides l’un contre l’autre et cria en frappant du doigt :

— Madame ! on vient pour faire la chambre !

CHAPITRE VIII

OÙ LA BLANCHE ALINE PREND SON TUB VERS QUATRE HEURES DE L’APRÈS-MIDI.

 

Les femmes de chambre de feue ma mère, et quelques demoiselles qu’on me permettait de voir, telles furent les maîtresses d’iniquité qui m’apprenoient le mal dans un âge où j’étais incapable de le faire.

Le Triomphe du Célibat, par une
demoiselle de condition. – 1744.

Dans le bois d’oliviers et de pins rouges où le sommeil l’avait couchée, la blanche Aline dormit environ dix heures, depuis l’aurore jusqu’à vêpres.

En s’éveillant, si elle ne murmura pas : « Où suis-je ? » comme une ingénue de féerie, ce fut parce que, le long d’elle, silencieuse et accoudée, Mirabelle la considérait avec une tendresse vigilante et déjà presque, conjugale.

— C’est toi ? dit-elle. Et nous sommes seules ? Personne ne nous a trouvées ?… Bonjour, Mirabelle. Tu as bien dormi ?

Non, la danseuse n’avait pas fermé les yeux. Habituée aux nuits sans sommeil, elle avait passé celle-là dans l’attente et les désirs. Pendant la première heure du jour, elle s’était mise à genoux devant le visage de Line pour jeter son ombre sur elle. Mais plus tard, avec le changement de lumière, un long cyprès opaque et noir ayant bien voulu se charger du même soin, elle s’était levée de là pour voler des figues, et lorsque enfin la blanche Aline abandonna son dernier rêve, toutes deux se mirent à goûter.

Le repas était maigre et l’ombre chaude. Par-dessus les buissons de myrte on apercevait des moissonneurs bleus dans les céréales de cuivre et des passantes sur la route.

— Tu vois, dit Mirabelle. Nous ne sommes pas seules du tout. Nous ne pouvons pas rester ici. Veux-tu marcher jusqu’à Tryphême ? La ville est à deux lieues de nous, ce n’est pas long. Nous nous cacherons là bien mieux que dans les bois.

Line se pendit à son épaule et elles s’en allèrent par les prés. Un peu plus loin, il leur fallait traverser le premier village. La rue était déserte et blanche. Une auberge s’offrit à droite.

Sa façade fraîchement peinte et couleur de paille, ses tonnelles ombreuses, son jardin, ses vieux arbres tentèrent Mirabelle tout à coup.

À cette heure de la journée les paysans travaillaient aux champs. Il n’y avait personne autour de la porte ouverte ; si elles s’y glissaient rapidement, aucun témoin ne pourrait les trahir. Telle fut du moins la raison, ou plutôt le faible prétexte qui lui fit obéir si vite à la hâte extrême de ses sens.

— Entrons là, dit-elle.

— Où tu veux.

On leur donna la plus belle chambre. Aussitôt, Line voulut un grand tub, et une éponge neuve, et un panier de cerises, et du chocolat, et un éventail, et du sirop de citron, et de la glace, beaucoup de glace, et de l’eau chaude, beaucoup d’eau chaude.

Elle obtint ces choses très précieuses, puis ferma les deux verrous. Mirabelle la suivait pour l’étreindre ; mais Line joignit les deux mains, fit un sourire derrière une moue et prit une voix de petite mendiante en expliquant qu’il faisait chaud, qu’elles étaient seules, que personne ne les gronderait, enfin qu’elles pouvaient bien faire leur toilette ensemble et se mettre « un peu toutes nues ».

Mirabelle eut un frisson.

La simplicité de Line la déconcertait. Habituée à tous les expédients de la débauche urbaine, aux résistances qui se font vaincre, aux corsages qui cèdent d’une agrafe, aux jupons multiples et chauds, aux pantalons hospitaliers, la danseuse ne comprenait plus l’état d’esprit de cette petite qui demandait la nudité comme une tenue de jeu sans aucune des transitions en usage sur les divans.

Les personnes qui, successivement, dans les coulisses, les fiacres ou les rez-de-chaussée avaient pris sur elles de former par des conversations intimes sa jeune âme soumise à leurs seules influences s’y étaient prises de telle façon que Mirabelle imaginait ses semblables sous deux aspects toujours contraires : les femmes chastes et les femmes sataniques. De l’extrême décence à la perversité, il n’y avait rien dans ses conceptions du caractère féminin. Et, comme de très bonne heure une tante nécessiteuse lui avait demandé de faire choix entre les vertus et les vices, sans insister autrement pour qu’elle embrassât les vertus, elle avait appris tous les vices afin de se distinguer le plus tôt possible dans l’une des deux voies parallèles qui représentaient à ses yeux l’avenir moral d’une jolie enfant. Qu’il y en eût une troisième et qu’on pût être nue sans avoir dans les yeux la flamme des ancestrales luxures (comme s’expriment nos écrivains), Mirabelle, en bonne Française et lectrice de romans-feuilletons, ne s’en doutait pas encore, à l’aube de ses dix-huit ans. Pour elle, le geste de la femme était uniformément la mimique à double entente de la Statue Pudique ou Indicatrice : qui ne masquait pas, désignait ; qui ne se défendait pas, voulait provoquer.

En écoutant la blanche Aline et en voyant ses yeux si purs, Mirabelle se dit simplement :

— Ce sont les mœurs de Tryphême : mais quel singulier pays !

La première, elle retira ses vêtements avec des gestes, qui, tour à tour, hésitaient ou se pressaient devant les boutons. Elle n’osa pas une fois sourire, et même, surprise de son trouble, elle ne sut que faire de ses bras lorsqu’elle n’eut plus rien à enlever.

Debout, nerveuse, les deux mains sous la nuque, une jambe frémissante et le corps souple, elle se mordait la lèvre, elle pliait son cou mobile et changeait constamment de regard.

Cependant, assise devant elle et le menton sur les doigts, Line achevait de se renseigner avec un prodigieux intérêt.

Mirabelle, impatiente, lança :

— Je te plais ?

— Tu ressembles… veux-tu que je te dise à qui ? À une statue de Narcisse qui est au fond du parc. Mais Narcisse est un monsieur… Tu es la première fille que je regarde ainsi ; je n’ai jamais eu d’amie, tu sais, et je ne vois que de loin les femmes de papa… Je te trouve beaucoup plus jolie qu’elles.

En effet, et à part un simple détail qu’il n’était pas nécessaire d’examiner à tout moment, on pouvait à la rigueur prendre Mirabelle pour un jeune homme. Ce n’était pas sans de bonnes raisons qu’elle jouait les rôles travestis. Telle était l’ambiguïté de ses formes et de son maintien, que, pour mimer les jeunes premiers avec leur vraisemblance physique, elle n’avait besoin de vêtir ni le pourpoint ni le haut-de-chausses. Le tutu suffisait bien.

Elle était grande, mais légère, les flancs droits et le ventre plat. Ses jambes de danseuse alerte prouvaient leur robustesse par une musculature complexe et fine qui se dessinait à la surface lorsqu’elle tendait les jarrets. Le haut du corps était plus grêle.

Dans la peau délicate et pâle de la poitrine, deux sombres petites chevilles marquaient seules la place des seins. Ses cheveux bruns, bouclés et courts, se fendaient d’une raie à droite et se gonflaient en mèche sur le front.

Ce genre de beauté n’est pas exactement celui qui inspire le lyrisme des poètes hindous ; mais Mirabelle, qui lisait peu les stances de Bhartrihari, se trouvait assez volontiers singulière et même « piquante », selon le style des compliments qu’elle recevait passé minuit. Elle ne fut donc pas offusquée d’entendre sa nouvelle amie déclarer après beaucoup d’autres, qu’elle ressemblait à un garçon. Ramenée par cette petite phrase dans l’ordre de ses habitudes, elle vint lestement s’asseoir sur les genoux de la blanche Aline.

Celle-ci n’avait pas quitté sa robe verte. Mirabelle voulut la défaire elle-même, et ce lent déshabillage fut entrecoupé de tendresses que Line trouva du dernier galant, sans pourtant oser les rendre.

Très gaie, elle jeta ses deux bras en l’air comme une autre eût jeté son bonnet par-dessus des ailes de moulin, s’accroupit à la tailleur dans l’eau flottante et claire du tub et frissonna de plaisir, les reins en mouvement.

Mais brusquement, reprise d’un doute et s’appuyant d’une main sur son éponge deux fois pressée, elle demanda en levant la tête :

— C’est bien vrai, Mirabelle, tu n’es pas un monsieur ?

CHAPITRE IX

OÙ PAUSOLE, AYANT SECOUÉ LA MÉLANCOLIE DE LA RÈGLE, ÉPROUVE LES DÉBOIRES DE LA FANTAISIE

 

Elle est semblable à ces eaux débordées

Qui, s’éloignant du fil de la raison,

Durant la nuict, et par sourdes ondées,

Lors que tu dors entrent dans ta maison.

Louys Dorléans. – 1631.

Voyant que la nuit tombait et que le Roi Pausole prolongeait toujours sa sieste réparatrice, le métayer dit à sa fille de guetter le réveil du Roi, et lui-même monta dans sa chambre afin de passer l’habit noir de sa jeunesse lointaine, en réglant l’ordre du festin qu’il lui fallait improviser.

La petite Nicole, fille cadette du fermier, était une jeune personne dévorée d’espérances. Ses quatre sœurs s’étaient choisi, à vingt années d’intervalle, des maris de classe différente à mesure que la richesse de leur père devenait plus solide et plus vaste. La première avait obtenu, disons même séduit, un jeune montreur de singes savants qui, après avoir eu la bonté de lui accorder un enfant, était allé plus loin encore dans la voie des concessions en se donnant lui-même pour toujours. La seconde avait épousé un huissier. La troisième, plus difficile, un entremetteur de la bonne société. La quatrième était préfète. Après cette montée continue vers les honneurs et les divers salons, Nicole ne voulait pas déchoir.

Lorsqu’elle vit entrer le Roi dans la métairie de ses aïeux, Nicole ne douta pas que son destin en personne ne vînt à elle, pourpre au flanc et couronne en tête.

Pausole à peine endormi, elle intrigua pour rester seule. On ne voulut pas d’abord y consentir ; puis, les heures passant et le nez royal penchant de plus en plus vers la barbe, le sommeil de l’insigne visiteur prit un aspect d’éternité qui suspendit les précautions. Le métayer s’esquiva, laissant Nicole en sentinelle.

La petite sentit sa poitrine battre : c’était l’heure de sa destinée.

Ah ! que faire, et comment jouer le rôle que lui proposait la fortune ?

Elle ne connaissait l’étiquette des cours que par les poèmes et les drames dont sa sœur la préfète lui faisait largesse chaque année à l’occasion des étrennes. C’était déjà quelque chose ; et bien qu’on ne parle peut-être pas toujours au prince de Galles la langue de S.A. la princesse Maleine, celle de Blanche Triboulet ou celle d’Hérodiade, on n’est pas complètement ignorant du trône quand on a de la littérature, pensait Nicole.

Et elle le prouva.

 

Saisissant dans un vase de porcelaine peinte une rose en papier doré, elle approcha du Roi, le baisa au front, étendit la main droite et récita de sa voix la plus sage :

— Ô Roi ! sors de tes songes : éveille-toi ! Regarde !

— Hun ! éternua Pausole. Qu’est-ce que c’est ? Que me veut-on ?

— Je suis venue, ânonna la petite, je suis venue, moi l’Inconnue, moi l’Ingénue, la Biscornue, menue et nue, je suis venue !

— Mon enfant, dit Pausole, encore mal éveillé, on ne fait jamais rimer deux adjectifs ensemble et encore moins quatre ou cinq. À part cela, c’est fort joli ce que tu me racontes. Mais qui es-tu ?

Elle se troubla légèrement, puis reprit un peu plus vite :

— Je suis l’astre qui vient d’abord. Je suis celle qu’on croit dans la tombe et qui sort ! Mon sein est inquiet, la volupté l’oppresse, et jamais je ne pleure et jamais je ne ris !

Le Roi, se renversant dans son fauteuil, ouvrit la bouche avec terreur.

Nicole, de plus en plus vite, continua :

— J’ai cueilli cette fleur pour toi sur la colline. Oh ! je sens que je touche à quelque instant suprême… Ô rêve de mes nuits, cher désir de mes jours, que je n’attendais plus, que j’espérais toujours, j’ai besoin de te voir et de te voir encore, et puis voici mon cœur qui ne bat que…

— Ah çà !…

— … pour vous. Seigneur, je n’ai jamais contemplé qu’avec crainte l’auguste majesté sur votre front empreinte, car le jeune homme est beau, mais le vieillard est grand. Puisque j’ai mis ma lèvre à ta coupe encore pleine des baisers du zéphyr qui me relèvera, Pausole, prends ton luth, regarde. Je suis belle : l’aube exaltée ainsi qu’un peuple de colombes marche à travers les champs, une fleur à la main.

— Comment dis-tu ! hurla le Roi, d’une voix qui la fit enfin taire.

Mais au même instant, et comme la jeune fille terrifiée restait bouche béante, Pausole aperçut derrière la fenêtre des lueurs multipliées qui voletaient çà et là ; il vit des torches s’approcher, des gens courir, des bras s’étendre, une sorte de gigantesque mouton baisser du niveau des hautes vitres sa tête branlante jusqu’à terre… Brusquement, la porte s’ouvrit et Diane à la Houppe entra.

— Ah ! cria-t-elle. J’en étais sûre !

La pauvre petite Nicole se cacha derrière le Roi.

Pausole, frappant de sa large main une table retentissante, proféra :

— Mais, par le tonnerre des dieux ! qu’est-ce que tout cela signifie ? Il faut que je dorme encore ou que je sois devenu fou !… Taxis ! où est Taxis ?… Gilles, Gilles ! Djilio ! Giguelillot !… Où est mon ministre ? Où est mon page ? Où suis-je moi-même ? et dans quelle caverne de bandits a-t-on fomenté ce guet-apens ?

— Ah ! Sire, vous, êtes dans mes bras ! expliqua Diane à la Houppe.

— Tu seras à mon ombre et moi dans ta lumière, rectifia la petite Nicole.

— Le diantre soit des femmes et des courtisans ! jura le Roi hors de lui. Taxis ! mais pourquoi ne vient-il pas ? Taxis ! Taxis ! Giguelillot ! Jamais je ne m’en tirerai tout seul ! Où sont mes gardes, mes soldats ? Pourquoi ont-ils brisé leurs lances ? C’était bien le jour, en vérité ! Ce Giguelillot est un chenapan ! Taxis avait cent fois raison de le flanquer à la fourrière !… Taxis !… Mais où se cache-t-il donc ? Ils m’ont tous abandonné ! livré aux folles ! livré aux folles !…

En effet, au milieu d’un tapage qui allait toujours grandissant, Diane, tirant Nicole par le bras, lui appliquait une paire de gifles qui sonna comme une belle rime… Des mains voulurent les séparer…

— Taxis ! Taxis ! répétait Pausole.

Et il luttait à son tour, mal reconnu par les filles de ferme qui s’étaient précipitées au bruit de la dispute. Dans la porte, des gens se massaient, lançaient des conseils, des exclamations. Des cris aigus partaient de la cour, mêlés aux pleurnicheries de la petite Nicole, aux abois de tous les chiens lâchés et au bêlement sépulcral de l’énorme monture amenée par la sultane en fuite, lorsque, au-dessus de toutes les clameurs, on entendit la voix plaintive du métayer qui vagissait :

— Un chameau ! Un chameau ! Un dromadaire dans ma maison !

CHAPITRE IX

COMMENT GIGUELILLOT PARVINT JUSQU’AU CHEVET DE LA BLANCHE ALINE ET CE QUI S’ENSUIVIT

 

Mulier quænam pudibunda ?

— Quæ tegit faciem cum indusio suo.

Nugæ Venales. – 1644.

Avant d’exposer par qui se dénoua la scène précédente, il nous faut bien retrouver Gilles au point où nous l’avons laissé, selon les règles fondamentales de la tradition romantique.

Il se présentait alors sous le vêtement d’une paysanne à la porte de la blanche Aline, en invoquant une fallacieuse raison empruntée aux habitudes de la domesticité.

— Entrez ! Entrez ! dit une voix.

Il entra, fort posément, regarda autour de lui…

Ni dans le lit ni dans la chambre, il n’y avait plus personne.

Cependant, le long du mur, une robe verte, un pantalon d’homme et plusieurs dessous que nous ne détaillerons point, indiquaient au moins deux présences.

Très calme et haussant toutes ses voyelles jusqu’au médium des soprani :

— Monsieur n’est pas là ? fit-il.

— Pourquoi ? répondit la voix.

— J’ai deux mots à dire à monsieur.

Un fou rire partit du cabinet de toilette ; la petite porte s’entre-bâilla.

— Eh bien, dites ! qu’y a-t-il ?

— Monsieur ne peut pas venir une minute ?

Le fou rire redoubla.

Puis, il y eut un silence, une sorte d’inquiétude, et, après quelques chuchotements :

— Vous êtes seule ? reprit la voix.

— Oui, madame.

— Fermez la porte à clef. Je viens.

Giguelillot ferma la serrure et, pour plus de précautions, mit la clef dans sa poche.

Alors, tranquillement, ne se cachant pas d’une femme de chambre, la blanche Aline s’avança. Elle tenait une grappe de muscat entre la main et les dents, et c’était là tout son costume.

— Monsieur ne peut pas venir, sourit-elle. Parlez-moi.

Bien qu’il se fût dit comblé par les faveurs de Thierrette, le page sentit renaître en lui, devant cette apparition, tous les feux dont Pyrrhus se voyait allumé ; mais, faisant preuve ce soir-là d’une réserve exceptionnelle, il jugea dangereux de prolonger un examen qui eût nui à d’autres projets.

Il reprit sa voix masculine :

— Madame, je regrette profondément d’avoir aperçu Votre Altesse…

— Un homme ! Un homme ! cria Mirabelle en se jetant dans la pièce, de l’air le plus agressif.

— Ah ! nous sommes découvertes ! pleura la petite Line.

Et elle perdit le sentiment dans les bras de sa grande amie.

Gilles, très étonné sans doute, mais préparé néanmoins par son expérience de la vie intime à ces sortes de surprises, ouvrit la porte du cabinet de toilette, constata que dans la chambre et dans la petite pièce il ne voyait pas d’autre amant que cette jeune fille aux cheveux coupés : tout s’expliquait aussitôt.

Il fit deux gestes à part lui.

L’un disait :

— Voilà qui est clair.

Et le second :

— C’est assez gentil.

Puis, tandis que Mirabelle, à force de soins et de caresses, ranimait sa petite complice dont la pâleur était navrante, Giglio, dans le cabinet fermé, quitta la jupe et le fichu, ainsi que le foulard et le chapeau de paille. Il se coiffa, campa sa toque, brossa longuement son pourpoint bleu, tira les jambes du maillot jaune, mit en ordre son petit pont et se lava les mains à l’eau tiède.

Désormais présentable, il sortit et salua.

Line poussa un nouveau cri d’angoisse :

— Ah ! mon Dieu ! un page de papa !

Mirabelle s’était levée, un éclair dans l’œil. Visiblement elle se retenait de lancer à l’intrus tout le carquois d’injures (elle aurait même dit « pelletée ») que la langue somptueuse des coulisses fournit sans peine aux danseuses pendant les instants de bataille.

Mais elle se retenait très bien, car au lieu d’éclater elle saisit d’une main tressaillante Giguelillot par le poignet, et, l’attirant de force dans le cabinet de toilette, elle l’étreignit avec une passion dont il vit aussitôt le dessein étranger.

Elle le serra dans ses bras, elle moula son corps nu et chaud sur le maillot de mince étoffe et mit sur les lèvres du page un baiser du genre pénétrant. Puis elle lui représenta en termes concis qu’il pourrait disposer d’elle bien au delà des bornes honnêtes et toutes les fois qu’il le souhaiterait, s’il voulait, en revanche, se montrer charitable envers deux malheureuses amies, ne pas dénoncer leur asile, ne pas assister à leurs jeux et goûter l’exercice de l’une assez pour en oublier l’autre.

— Eh bien, fit Giguelillot, vous avez une jolie opinion de moi ! Il ne vous manque plus que de m’offrir vos bagues avec un objet d’art en bronze peinturluré. Allons, calmez-vous. Et maintenant, demandez-moi pardon. Mieux que cela. Les mains jointes. Les yeux baissés. Dites : « Pardon, monsieur, je ne le ferai plus. »

Mirabelle l’embrassa encore, mais cette fois sur les deux joues.

— Vous ne parlerez pas ?

— Je n’y ai jamais songé.

— Mais vous êtes page du Roi ? Vous venez de sa part ?

— On ne costume pas les pages en filles de ferme pour leur confier des missions officielles. Je vous assure que ce n’est pas dans le protocole. Non, vraiment.

— Alors, pourquoi venez-vous ici ?

— Parce que dans une demi-heure, si vous n’êtes pas en fuite, vous serez en prison.

— Ah ! je le disais bien ! on n’a pas voulu me croire… Mais pour qui faites-vous cela ? Qui de nous deux sauvez-vous ? Ce n’est pas moi, vous ne me connaissez pas… C’est elle ?…

— C’est évidemment vous deux. Sans cela, je me serais arrangé de façon à vous séparer. Ayez confiance en moi. Faites ce que je vais vous dire, et dépêchez-vous. Le temps presse pour nous tous : je vous préviens à la dernière minute et je risque à tout moment d’être surpris dans cette chambre. Ça nuirait à ma carrière.

Trois petits coups derrière la porte suspendirent la conversation.

— Qu’est-ce que vous pouvez faire là-dedans ? demandait Line avec inquiétude.

Mirabelle ouvrit et rentra.

— Il vient nous avertir, ma chérie, nous sauver. Penses-tu ? On nous poursuit déjà.

— Qui donc ?

— Le Roi, dit Giguelillot. Il est parti ce matin avec le maréchal du palais et moi-même. J’ai expédié le seigneur Taxis dans une direction fantastique et j’ai laissé le Roi dormant chez un métayer du village. Mais Taxis va revenir, le Roi va s’éveiller, et vous serez prise comme dans une cage, Altesse, dans moins d’un quart d’heure.

— Vite ! Mirabelle, habillons-nous ! Ma robe ! Mes bas ! Où sont mes bas ?

Le page l’arrêta du geste.

— Ah ! mais non ! vous êtes signalées : on connaît vos deux costumes ; il faut en changer, c’est élémentaire.

— C’est que nous n’en avons pas d’autre !

— Pardon ! j’en ai apporté un. Dans le pays où nous vivons, une robe suffit pour deux personnes.

Il pénétra vivement dans le cabinet de toilette, en sortit avec les vêtements de la laitière, et sans plus de façons, passa la longue jupe autour de Line ahurie.

— Nous sommes pressés, dit-il. C’est moi qui vous habille.

La jupe traînait sur le plancher ; il releva la ceinture jusqu’au-dessus des seins et croisa les cordons à la taille. Tout ceci fut bientôt caché par le petit châle rose espagnol qu’il serra d’un nœud brusque au milieu du dos.

Le chapeau de paille à larges bords compléta le déguisement.

— À votre tour, maintenant, mademoiselle…

— Mirabelle.

— Ah ! vraiment !…

— Pourquoi souriez-vous ?

Mais Giglio n’avait pas le temps d’expliquer ses impertinences.

Il fit asseoir Mirabelle, releva les cheveux coupés, y mit quatre épingles, fixa au sommet de la tête une petite boîte ronde et vide qui portait une marque de parfumeur et traînait sur une table en désordre ; puis il enroula tout autour le foulard de soie orangée.

— Voilà ! dit-il. Je vous ai fait un chignon : vous êtes prête.

— C’est tout ?

Giguelillot prit une voix d’essayeuse batignollaise :

— Vous n’allez pas vous habiller pour sortir, madame, vous vous feriez remarquer.

— Ah ! pardon, protesta Mirabelle, je ne suis pas Tryphémoise, moi ! Je suis née à Montpellier, rue du Petit-Saint-Jean… Je mettrai mon veston ou une robe, si vous en avez à me donner, mais je ne sortirai pas comme ça, mon petit ami.

— Cela n’a pourtant pas l’air de vous gêner depuis un quart d’heure !

— Tiens ! un homme dans une chambre, c’est tout naturel… Quand vous seriez quinze, je n’irais pas me cacher… Mais dehors, sur la route, devant n’importe qui…

Elle s’adossa au mur et se cacha le visage dans les mains :

— Oh ! que j’ai honte.

Line s’approcha.

— Veux-tu mon costume ? Je sortirai bien toute nue, moi, qu’est-ce que cela me fait ?

— Non ! non ! dit Giglio. On peut reconnaître la Princesse. C’est elle qu’il faut cacher, et le chapeau de paysanne avec cette jupe courte ne sont pas de trop : qu’elle les garde. Vous, au contraire, personne ne sait qui vous êtes. Les gens de la police vous prennent pour un jeune homme. Déroutez-les encore s’ils recommencent leur chasse. Ils l’ont abandonnée par ordre, mais tout peut changer demain matin : je ne réponds de rien entre minuit et midi. Sauvez-vous, il n’est que temps ! Vous allez prendre à la main chacune un des deux seaux que je viens d’apporter. Vous sortirez sans faire de bruit, mais franchement et avec calme. Ceux qui vous rencontreront peuvent redire aux policiers qu’ils ont vu passer, à neuf heures, deux laitières portant leur lait : l’une dont ils n’ont pas distingué le visage ; l’autre qui était brune, grande et nue. Je défie qui que ce soit de deviner là-dessous la blonde petite Princesse Aline avec l’inconnue qu’on poursuit.

— Que c’est bien imaginé ! fit Line en battant des mains. Et comme vous êtes bon, monsieur ! Je vais vous embrasser, si mon amie le permet.

— Non ! dit vivement Mirabelle. Nous n’avons pas le temps. Partons vite, puisqu’il le faut.

— Un instant ! dit Giglio. Où irez-vous, à Tryphême ? Où coucherez-vous ce soir ?

— À l’hôtel.

— C’est cela ! Pour que vous soyez signalées dans les six heures par le service des garnis.

— Nous ne pouvons pourtant pas entrer dans les maisons particulières ni coucher sur un banc du Jardin-Royal.

— Il n’en est pas question. Vous allez prendre dans l’avenue du Palais la deuxième rue à droite, puis la première à gauche, traverser une petite place… Vous retiendrez cela ?

— Oui, oui.

— … Et suivre toujours tout droit jusqu’à la rue des Amandines. Sonnez au numéro 22. C’est l’immeuble de l’Union tryphémoise pour le Sauvetage de l’Enfance, excellente institution qui recueille les mineurs des deux sexes lorsqu’ils déclarent être élevés avec trop de sévérité.

— Et nous serons tranquilles, là-bas ?

— Évidemment. C’est le but de la Société.

— Est-ce qu’il y a des garçons ? demanda Mirabelle.

— Trois sections : une pour les filles, une pour les garçons et une section mixte. Vous choisirez… On vous demandera encore si vous voulez le dortoir ou une chambre particulière. Ils sont très gentils dans cette maison-là.

— Mais s’ils veulent savoir nos noms, notre adresse ?

— Vous les refuserez. Ils sont habitués à ce que les enfants n’osent pas dire d’où ils viennent de peur d’être rendus à leur famille. Je connais ces bons vieillards : ils feront tout ce qu’ils pourront pour vous protéger, même s’ils découvrent qui vous êtes. Retenez bien le numéro : 22, rue des Amandines. Et maintenant, vite ! vite ! partez !

Elles sortirent en hâte, Mirabelle serrant la main du page, et Line lui jetant par derrière un long regard d’adieu, où il n’y avait pas que de la reconnaissance.

 

*    *    *

 

Giguelillot resta seul. La pendule de marbre carré sonnait huit heures et demie.

— Je suis en retard, se dit-il. Donc ce n’est plus la peine de me presser.

Et il examina la chambre.

Elle était en grand désordre.

Un large divan qui avait sans doute paru suspect était encore recouvert d’un drap propre mais chiffonné portant deux oreillers en pile vers le milieu. Bien qu’on eût desservi la table, une banane gisait à portée dans un compotier de faïence. En travers sur la glace de l’armoire, une petite phrase tracée à la pointe d’une bague témoignait d’un bonheur extrême et répété. Dans un coin, Giguelillot retrouva le sujet de la pendule, un groupe de « Paul et Virginie » éloigné probablement par Mirabelle comme étant de mauvais exemple.

En soulevant cet objet d’art, il vit l’enveloppe blanche d’une lettre. « À Sa Majesté le Roi Pausole », disait l’adresse.

— Comment, murmura-t-il, elle lui écrivait !

L’enveloppe n’était pas fermée. Giglio, devenu confident et complice des fugitives, déplia la lettre sans hésitation, lut, cacheta et serra le papier dans son escarcelle.

Au moment où il cherchait le meilleur moyen de s’enfuir lui-même, ses yeux tombèrent sur les vêtements suspendus à trois patères.

On ne pouvait les abandonner.

En cas d’enquête, c’était indiquer trop clairement que la blanche Aline et l’inconnu avaient changé de costume.

D’autre part, les détruire ?

Comment ?

Les dissimuler ?

Où ?

Les faire porter par d’autres, voilà qui valait mieux. On était au samedi de la Pentecôte. Le lendemain, jour de grande fête, deux petits paysans seraient sans doute ravis de promener aux environs ce veston bleu et cette robe verte. De là une fausse piste, une précieuse fausse piste.

Giglio enleva le drap qui recouvrait le divan large, il y empaqueta les vêtements, sortit sur le balcon, et d’un poing vigoureux envoya tout le ballot par-dessus le mur de la cour voisine.

Puis il se laissa descendre le long d’un pilier dans le jardin, se glissa dans l’ombre jusqu’à la haie du fond, chercha une issue, n’en trouva pas, en fit une et fut dehors.

Assurément, Thierrette l’attendait déjà dans le petit bois d’oliviers, le même bois où Mirabelle avait conduit la blanche Aline quelques jours auparavant.

Giguelillot, assez distrait par le souvenir récent de ses deux protégées, ne se sentait aucun désir de retrouver la pauvre Thierrette, mais il se serait repenti de l’obliger à une attente vaine pendant les longues heures de la nuit, comme aussi de la priver des satisfactions dont elle manifestait si chaudement l’appétence.

Il méditait sur cette question, lorsqu’il se trouva revenu à la porte de la métairie. Et là, découvrant sous le porche les quarante gardes toujours debout :

— Ah ! ah ! se dit-il. Taxis s’en fait garant ! « Ce ne sont pas là des soudards ni des coureurs de cotillons ! » Eh bien, c’est facile à prouver ! Holà !

Les gardes se massèrent devant lui.

— Holà ! répéta Giguelillot. Qui de vous veut passer la nuit avec la plus jolie fille du village ?

— Moi ! Moi ! Moi ! crièrent-ils en foule.

— Tout le monde accepte ?

— Oui ! Oui !

— Bon. Allez au bois d’oliviers qui est à droite de la route. Vous y trouverez une laitière qui a nom Thierrette, si je me rappelle bien. Dites-lui que mon service me réclame ce soir, mais que je lui envoie quarante lanciers avec un bouquet de tulipes. Allez ! et si elle résiste, faites-lui honneur malgré elle.

Comme ils galopaient déjà, Giguelillot cria dans la nuit :

— Mais respectueusement, et l’un après l’autre.

 

FIN DU LIVRE DEUXIÈME

LIVRE TROISIÈME

CHAPITRE PREMIER

COMMENT LE HAREM ABANDONNÉ LEVA L’ÉTENDARD DE LA RÉVOLTE

Pourquoi l’homme rougirait-il d’exposer une partie du corps plutôt qu’une autre ?

Westermarck.

Le harem ne poussa qu’un cri, mais un cri charivarique, lorsque Mme Perchuque, première dame d’honneur, vint annoncer, au coup de midi, que le Roi était en voyage.

— En voyage ? Il est malade ! dit une voix irrévérencieuse.

— La santé de Sa Majesté est heureusement florissante, répondit la vieille dame en inclinant son bonnet noir. Et Dieu fasse qu’elle le soit longtemps.

— Mais pourquoi s’en va-t-il ? On nous l’a changé.

— Ah ! cria Diane à la Houppe. Il est parti avec une femme !

Mme Perchuque, les coudes au corps, leva les mains et les yeux.

— Un adultère, Seigneur ! Y pensez-vous, mesdames ? Le Roi est incapable d’agir à l’égard de Vos Majestés avec cette dépravation. Il a quitté ce palais dans le dessein de rechercher Son Altesse la Princesse Aline qui a mystérieusement disparu avant-hier. Quarante gardes le précèdent. Un page le suit. M. Taxis l’accompagne.

À ces mots, le tintamarre devient général.

— Taxis est parti ! Taxis ! Plus de Taxis ! répétaient trois cents voix délirantes.

— Mais alors nous sommes en vacances ? dit la Reine Gisèle qui sortait du couvent.

— Aux Jardins ! Aux Jardins ! criait-on.

— Non ! au Théâtre ! Nous jouerons des charades.

— À la Salle des Fêtes !

— Au Quartier des Pages !

Épouvantée, Mme Perchuque se précipita vers la porte et la barra de son maigre corps.

— Mesdames ! mesdames ! quelle pétulance, en vérité, quel égarement !

— Laissez-nous passer, bonne Perchuque…

— Je ne le puis !

— Et pourquoi, s’il vous plaît ?

— Parce que le seigneur Taxis a daigné me transmettre les devoirs de sa charge en même temps que sa responsabilité… Je vous adjure, mesdames, de comprendre mon émotion. Si je me montre indigne de la confiance qu’on me témoigne, c’en est fait pour moi de la place que j’occupe à vos pieds. Je serai chassée du palais, dégradée, exilée peut-être…

— Tant mieux ! lui répondit-on. Perchuque, nous ne vous connaissons plus. Puisque vous remplacez Taxis, vous êtes la dernière des coquines et vous allez payer pour lui.

Du milieu de la salle on cria :

— Écoutez !

— Je demande la parole, disait une joyeuse petite voix.

Et au-dessus du tapis noir et jaune et roux que formaient les têtes pressées des femmes, on distingua les formes enfantines de la future Reine Fannette, que ses compagnes traitaient comme une petite sœur et que le Roi ne voulait point connaître à l’âge où elle-même l’eût permis.

Juchée à cheval sur la nuque tiède de sa grande amie Alberte et croisant ses deux flûtes sur des seins qu’elle enviait, elle dressait en l’air sa main droite qui claquait d’un doigt contre l’autre.

— La parole ! Je demande la parole !

— La parole à Fannette ! acquiesça l’assemblée.

On l’entoura.

— Mes amies, cria-t-elle, on nous traite comme des enfants…

— C’est honteux !

— Quand on nous a prises, pauvres innocentes, dans nos internats de jeunes filles, nous avons cru qu’on nous délivrait ; mais nous n’avons fait que changer de bagne.

— C’est vrai !

— Prison pour prison, j’aime mieux la première. Là-bas on nous donnait des devoirs, je sais bien ; mais comme nous ne les faisions pas… ça n’en était que plus agréable. Là-bas on nous défendait de jouer au mari dans les dortoirs… mais comme nous le faisions quand même…

— Oui ! oui ! c’était plus gentil.

— Là-bas, surtout, nous avions des jours de sortie, des semaines de congé, des mois de vacances, au lieu qu’ici nous passons toute notre vie à pleurer en retenue sans avoir rien fait !

— C’est injuste ! elle a raison.

— Eh bien, ça ne peut pas durer. Quand l’une de nous demande par hasard vingt-quatre heures de liberté, on lui offre toujours le même choix : la répudiation ou la chaîne. Mettons-nous en grève et nous verrons bien si le Roi répudie trois cent soixante-six femmes comme nous !

D’une seule acclamation la grève fut votée ; mais Fannette n’avait pas fini. Toujours droite sur la Reine Alberte qui prenait sa part des bravos, elle reprit avec un beau geste :

— Perchuque, voulez-vous nous laisser passer ?

— Je ne puis pas… je ne puis pas… répéta la vieille dame, hérissée d’appréhensions.

— Alors nous allons passer de force, mais vous aurez d’abord une punition sévère, vieille cigogne que vous êtes ! Nous allons vous suspendre par une patte à la statue du bassin, les jupes retournées sur la face pour cacher votre confusion, et nous nous emparerons de votre pantalon blanc comme étendard de la révolte !

Mme Perchuque fut héroïque.

— Victime de mon devoir ? Soit ! dit-elle. Me voici ! J’en mourrai de honte, mais M. Taxis n’aura pas en vain reposé sa confiance sur ma vieille tête.

Quelques jeunes femmes eussent voulu qu’on épargnât à la pauvre aïeule un traitement aussi dénué du respect que l’on doit aux personnes âgées ; mais les foules et les enfants sont implacables.

Au milieu d’un croissant vacarme on suspendit en effet Mme Perchuque par le pied gauche à la petite statue centrale ; sa robe noire eut vite fait de voiler son visage apoplectique ; et son vénérable pantalon descendit le grand escalier, piqué aux pointes d’une hallebarde, tandis qu’à sa suite une foule toute rose frappait du talon des pantoufles les cent marches retentissantes.

 

Mais quand cette foule, toujours criant, parvint à la porte d’honneur, Taxis était, sur le seuil et un brusque silence émana de son regard sur la multitude arrêtée.

— Qu’est-ce à dire ? glapit-il.

Et ce fut assez. Aussitôt, dispersée à travers les salles, en fuite dans les corridors, en ribambelle jusqu’en haut de l’escalier, l’armée se laissa balayer par la tempête de la déroute. À peine sept ou huit jeunes femmes, celles qui dans les graves circonstances tenaient tête au Grand-Eunuque, demeurèrent-elles crânement à leur place ; et mal leur en prit, comme elles s’y attendaient du reste.

Taxis, tirant un carnet sale :

— J’inscris, dit-il, quelques noms. Vous, madame. Et vous. Et vous. Celles-là seront punies pour les autres. Je me flatte de présenter au Roi un rapport impitoyable et qui sera suivi d’effet.

Pendant ce temps, Diane à la Houppe, au lieu de perdre sa peine à discuter avec cet homme, avait profité du trouble général pour gagner une pièce voisine, interroger une servante, apprendre que Taxis était revenu seul, que le Roi n’avait pas quitté la première maison du hameau, et aussitôt, courant aux écuries qui n’avaient plus de gardes, elle s’en était remise, pour s’enfuir, à la monture de ses promenades.

Taxis commençait à peine son enquête dans le harem, et déjà la jeune Reine parcourait la route, au pas allongé de son méhari.

CHAPITRE II

OÙ M. LEBIRBE ENTRE EN SCÈNE ET OÙ PIHILIS POUSSE UN PETIT CRI

 

L’une avecques ses beaux yeux vers,

Sourit, se hausse et me regarde.

Saint-Amant.

Giguelillot suivait d’un œil fin la charge des quarante gardes vers le petit bois d’oliviers, lorsqu’un vieillard svelte et poli se découvrit à l’ancienne mode devant la toque et le pourpoint bleu.

— Seigneur, demanda-t-il, vous êtes page du Roi ?

— Monsieur, j’ai cet insigne honneur.

— Fort bien. Je suis M. Lebirbe, président de la Ligue contre la licence des intérieurs, reconnue d’utilité publique par une ordonnance royale en date du 1er juillet 1899. J’habite une maison voisine qu’on appelle volontiers le château du village, moins à cause de son importance que par comparaison avec l’humilité des édicules environnants. Cette demeure n’est certes pas digne de donner asile à mon souverain ; mais j’ai appris que Sa Majesté en route pour la capitale faisait halte non loin d’ici ; je vois qu’il se fait tard, je doute que le Roi veuille se remettre en marche à cette heure avancée du soir, et, sans avoir la témérité de lui adresser une invitation, je voudrais néanmoins porter à sa connaissance que tout est prêt sous mon toit pour recevoir lui et sa suite, au cas où il daignerait passer la nuit chez moi. Les appartements que j’oserais lui offrir attendent depuis l’origine, sous le nom de « Chambres du Roi », la visite éventuelle que je me complaisais à prévoir, sachant que le Roi Pausole redoute les longues étapes et que ma demeure est à mi-chemin entre son palais et Tryphême…

— Avez-vous des filles, monsieur ? interrompit Giguelillot.

— Oui, seigneur… Puis-je vous demander comment cette question…

— C’est la marque, c’est la garantie d’une maison hautement respectable et décente, monsieur Lebirbe. Je ne l’entends pas autrement.

Puis, avec une familiarité qu’on tint pour de la bienveillance, il prit le bras gauche du vieillard et l’entraîna en avant.

— Conduisez-moi, dit-il. Vous arrivez à l’heure exacte où je suis chargé par le Roi de lui préparer un lieu de repos. Assuré que vous avez tout disposé pour le mieux du monde, je vais cependant vous accompagner afin de présenter personnellement au retour le rapport qu’on attend de ma vigilance.

Ils passèrent la grille de la cour au moment où Giguelillot achevait d’articuler sa phrase qui fit excellente impression sur l’esprit de M. Lebirbe.

Sur l’escalier du perron, Mme Lebirbe et ses deux filles attendaient, anxieuses, les nouvelles.

— Eh bien ?

— J’ai bon espoir ! Ce jeune seigneur est page du Roi et vient reconnaître nos efforts.

Ayant ainsi présenté son jeune compagnon, le vieillard nomma tour à tour sa femme, puis sa fille aînée Galatée et sa fille cadette Philis, qui détournaient la tête avec modestie, mais regardaient du coin de l’œil avec curiosité.

Galatée était grande et de corps allongé. Elle paraissait avoir un peu plus de vingt ans. Ses cheveux, d’un blond isabelle, étaient coiffés serrés mais non sans goût, et elle se tenait toute droite dans une robe de toile grise qui s’ouvrait en large col blanc.

Timidement pressée à son bras, Philis offrait avec sa sœur le contraste d’être nue – à moins qu’on ne voulût regarder comme des éléments de costume son grand chapeau de jardin, sa chevelure flottante sur le dos, et sa ceinture de moire écarlate qui se fermait sur le côté par un énorme nœud à coques. Ses grands yeux ne pouvaient pas avoir plus de quinze ans. Sa poitrine récemment fleurie portait deux jeunes seins divergents, tout roses de trouble et de plaisir. Elle ne quittait pas Giglio du regard.

— Voulez-vous me permettre de vous précéder ? dit M. Lebirbe en s’inclinant de nouveau.

— Oui, monsieur ! dit Giguelillot.

Au tournant d’un étroit couloir, le page, qui marchait le dernier, passa les deux mains sous les bras de Mlle Philis et l’attirant par la poitrine lui mit un baiser silencieux, mais exquis, derrière l’oreille.

— Ah ! cria-t-elle.

— Tu t’es fait mal ? demanda son père.

— Je me suis piquée. Ce n’est rien. Ne t’arrête pas.

Giguelillot, en cet instant, conçut l’opinion la plus favorable de tout ce qui avait été préparé pour recevoir le Roi Pausole. Il décida que la chambre était somptueuse, le lit vraiment royal, le cartel du meilleur style et les tableaux dignes du musée.

Pour témoigner sans doute encore une sympathie plus directe à la famille de ses hôtes, il étendit sa petite enquête jusqu’aux appartements privés et parvint à constater que les chambres des deux jeunes filles étaient éloignées l’une de l’autre et pourvues de doubles portes, ce qu’il n’osait pas espérer.

Dès lors son jugement fut inébranlable.

— Je vais dire au Roi, exprima-t-il, qu’il ne saurait trouver nulle part de réception plus digne qu’à votre foyer, monsieur Lebirbe.

Et ce disant, il se retira, poursuivi par un rayonnement de sourires.

CHAPITRE III

OÙ L’ON DÉCOUVRE UN CRIME HORRIBLE

 

Je restai couchée sur l’herbe, privée de toutes mes facultés et brûlante de mille désirs.

Ctesse de Choiseul-Meuse. – 1807.

Le petit sein gauche de Philis était si pétri de poésie que Giglio, seul sur la route, se sentit harmonieux comme un alexandrin.

— J’ai cinq minutes, se dit-il. Juste le temps de faire un sonnet.

Et ne perdant pas un instant à chercher un sujet de poème – soin qu’il n’avait pas l’habitude de prendre – il leva rapidement les yeux vers ses amies les étoiles.

À l’ouest, Vénus, perle marine, brillante comme un fragment de la lune et telle qu’on la contemple dans les pures nuits du Sud, resplendissait. Devant elle, sur un arc de cercle dont elle formait le centre lointain, Sirius, Pollux, Castor, la double Chèvre et le triple Persée semblaient graviter autour de sa flamme. Et Giglio, imaginant des lignes mystérieuses de la planète aux étoiles, décida qu’il ferait d’abord, avec cette girandole céleste, un éventail gemmé de neuf pierres (ceci pour le premier tercet), puis les huit colombes qui entraînent le char d’Aphrodite Ouranie (cela pour le quatorzième vers).

— Maintenant, pensa-t-il, les rimes des quatrains… lux, Pollux, Nux… non ; si j’ajoutais dux, cela aurait l’air d’un thème latin. Amenons Capella dans la seconde strophe ; c’est un mot tout à fait bien ; – par delà… suivi d’un rejet ; un passé défini ; – ça y est. Pour les rimes féminines…

 

Pollux, la double Chèvre et le triple Persée.

 

Avec cette rime-là, ce sera vite bâti.

Mais tout à coup :

— Ah ! quoi ? que voulez-vous ? fit-il.

Deux petits bras nus se dressaient devant lui.

— C’est moi… Rosine… N’entrez pas… Je crois qu’ils veulent vous tuer à la ferme.

Il reconnut la jeune personne dont il avait chanté les fleurs et les fruits sur un canapé de jardin dans une salle toute rouge de fraises.

— Ils veulent me tuer ? Et qui cela ? fit Giglio avec une paisible curiosité.

— Tout le monde ! répondit Rosine. Il est arrivé des choses épouvantables et on vous met tout sur le dos. Venez là, derrière les palmiers ; je vous raconterai. Asseyez-vous près de moi.

Le page prenait soin de son maillot jaune et le talus qu’on lui offrait ne le tenta pas. Il attendit que Rosine s’y fût placée d’abord, puis il s’assit très confortablement sur les bonnes cuisses de la jardinière et lui passa le bras autour du cou sous le prétexte le plus tendre, mais aussi le plus mensonger.

— Eh bien, raconte-moi. Que s’est-il passé ?

Elle lui fit tout connaître, mais tout à la fois, et sans se préoccuper outre mesure de la belle clarté française qui tenait sans doute peu de place dans ses théories littéraires.

On avait amené un chameau, saccagé la remise des machines, brisé les moissonneuses, faussé les fourches, crevé le carrelage, c’en était une catastrophe… La laiterie aussi était dans l’état le plus lamentable : le lait répandu, les seaux dérobés. Sur le chameau, il y avait une belle dame, une très belle dame dans une grande corbeille comme une tonnelle avec des tapis…

— Elle a trouvé Nicole sur les genoux du Roi. Nicole jure qu’elle était sage, mais la dame dit qu’elle a vu… Enfin, ça n’est pas clair, voilà ! La petite en est bien capable. Elle en sait long, cette gamine-là, elle est toujours dans les livres, et elle vous raconte des histoires d’amour comme si ça lui était arrivé… Sitôt que la dame est entrée, elle s’est mise dans une colère de tous les diables, et le Roi aussi et tout le monde criait, fallait voir ! On n’a jamais entendu chose pareille… Et le pire, c’est qu’il y a une victime : la laitière est assassinée !

— Assassinée ? répéta Gilles, qui pâlit un peu.

— Assassinée.

Puis, en paysanne de banlieue qui lit son petit journal tous les matins, elle ajouta :

— Le vol a été le mobile du crime.

— Qu’est-ce que c’est que cette histoire ?

— Ah monsieur ! Faut-il qu’il y ait des gens mauvais, tout de même ! C’est pour lui prendre ses quatre nippes qu’on a égorgé cette pauvre fille-là : juste un foulard, un fichu, une jupe d’hiver et un chapeau. On l’avait bien entendue se plaindre à la fin de l’après-midi, mais personne n’a osé monter. C’est le monsieur du palais qui est entré le premier, le même qui a enfermé la dame…

— Oh ! ma tête ! gémit Giguelillot. Quelle dame ? Quel monsieur du palais ?

— Un monsieur tout en noir avec un chapeau plat.

— Quand est-il arrivé ?

— Au milieu de la bataille. Il a tout calmé en cinq minutes. C’est un ministre, il paraît, un homme qui a l’air très sérieux. Sans lui, on n’en serait jamais venu à bout.

— À bout de quoi ?

— De la dame. Il l’a enfermée dans une chambre à pain, avec une bougie et un gros livre comme un bréviaire, pour la consoler, qu’il a dit. Alors, quand tout a été fini, on est venu lui raconter comme la laiterie était sens dessus dessous. Il a demandé la laitière. On ne la trouvait nulle part et on n’osait pas aller la voir dans sa chambre, à cause des geignements qu’on avait entendus. Mais lui, ça ne lui a pas fait peur. Il y est monté tout droit. Et qu’est-ce qu’il a vu ? Paraît qu’on l’a tuée sur son lit. La moitié des draps est par terre et le reste plein de sang. Le crime est flagrant, qu’il a dit. Et on ne peut pas retrouver le corps. Probable que l’assassin l’aura jeté quelque part. Le monsieur du palais va faire curer les puits.

— Et c’est moi qu’on accuse de ce beau crime ? interrompit Giglio, qui comprenait enfin.

— Oui, de l’assassinat et de tout le reste. Le Roi vous attend pour vous envoyer en prison. Le monsieur du palais disait même que, pour vous, on devrait rétablir les supplices et vous brûler tout vif sur un bûcher.

— Un petit Servet pour passer le temps…

Giguelillot se leva et prit une attitude dramatique :

— Eh bien, Rosine, tu ne sais pas ce que c’est que le courage ? Le héros antique, le preux chevalier, l’indomptable paladin, le belliqueux pandour, le lion ! le lion ! tu ne sais pas ce que c’est que le lion ?

Il secoua ses cheveux, se frappa la poitrine et poussa un rugissement qui lui fit mal à la gorge.

— Qu’est-ce que vous allez faire ? dit Rosine affolée.

— Me défendre en personne. Je vais à la métairie !

— Mais ils vous écharperont ! Mais je ne vous laisserai pas partir !…

Giguelillot l’étreignit avec des frémissements artificiels, puis, se dégageant d’un seul bond en arrière :

— Souviens-toi, lui dit-il d’une voix palpitante, souviens-toi toujours que tu as serré dans tes bras un homme pour qui le trépas n’est qu’un mot !… Adieu !

Comme elle s’évanouissait dans l’herbe, Giguelillot s’en alla d’un pas léger, alluma une cigarette et se remit à composer un deuxième sonnet sur le secteur céleste qui l’intéressait.

Il ne s’agissait plus ni de char ni d’éventail : l’astre central devint un œil de paon et les huit autres le sommet de l’aigrette ; puis l’aigrette se posa sur le front d’une femme ; la chevelure s’agrandit, devint le ciel même, et des millions de perles y nageaient.

CHAPITRE IV

COMMENT GIGUELILLOT SE PRÉSENTA CHEZ LE ROI, ET QUELLES PAROLES FURENT PRONONCÉES POUR ET CONTRE SA BONNE CAUSE

 

Ipsa tulit camisia ;

Die Beyn die waren weiss.

Fecerunt mirabilia

Da niemand nicht umb weiss ;

Und da das Spiel gespielet war

Ambo surrexerunt :

Dit ging ein jeglichs seinen Weg

Et nunquam revenerunt.

Chanson populaire allemande.
– XVIe siècle.

Giguelillot ne se rendit pas directement chez le Roi.

Il se glissa dans les écuries par une fenêtre, de peur que son entrée ne fût guettée à la grand’porte, et en passant il vint flatter de la main les naseaux du petit zèbre Himère, qui s’en ébroua de satisfaction.

Comme le pauvre animal s’agitait devant une mangeoire vide, Giguelillot retira toute la paille fraîche et bonne dont on venait d’emplir le râtelier de Kosmon et il la fit passer très simplement de gauche à droite.

Ce Kosmon l’exaspérait ; il paya cher ce soir-là l’honneur d’appartenir à un cavalier huguenot. Le petit page ne se contenta pas de lui enlever sa nourriture ; il prit sous une cheville les grands ciseaux à tondre et coupa tous les poils de la queue, qui dressa un misérable moignon priapique et mal rasé ; il tondit presque toute la crinière en laissant pendre çà et là quelques misérables crins, puis, avec les ustensiles dont on se servait à la ferme pour marquer le dos des bestiaux, il composa et imprima sur la robe terne du vieux cheval le chiffre 1572, où il pensait que le parpaillot verrait à la fois nargue, affront et menace.

Satisfait par les stigmates dont il avait orné le piédestal vivant du seigneur Taxis, Giglio suivit le long couloir qui menait à la chambre à pain.

Comme le lui avait dit Rosine, l’infortunée Diane à la Houppe, dans cette prison farineuse, gémissait presque sur la pâte humide. Il ne la connaissait point, car les pages, pour des raisons qu’il est inutile d’exposer, n’étaient pas admis d’ordinaire à prendre le thé chez les Reines. Mais sitôt qu’il l’aperçut à la lueur de la bougie posée sur une petite table, il déplora de ne lui avoir pas été présenté avant qu’elle entrât au harem. Diane, ignorant qu’elle fût épiée par deux yeux fixes derrière les vitres, avait adopté une attitude d’intérieur qui déployait nonchalamment ses beautés si particulières. Elle reposait à l’orientale, les mains mêlées derrière la nuque, le dos couché sur des coussins et, sans doute pour prendre, le frais après une journée torride, elle avait disposé ses jambes en losange, les plantes des pieds l’une contre l’autre. C’était son habitude de dormir ainsi. Giglio, bien que toujours comblé par des souvenirs encore récents, éprouva tout à coup que son esprit s’égarait vers des présomptions nouvelles, et il se retira, moins pour les abaisser momentanément que pour en méditer au contraire les chances de réussite immédiate et secrète.

Gracieux et le front aussi calme que si toutes les bombardes de la puissance royale ne l’eussent point visé depuis une heure, il entra sans frapper dans la salle du trône où Pausole encore frémissant achevait un mauvais dîner.

— Comment, te voilà ? fit le Roi. Tu oses revenir ?

Taxis, qui grignotait au bas bout de la table, se précipita vers la porte pour en barricader l’issue ; mais Giguelillot vit l’intention ; il ferma lui-même la serrure et remit la clef au ministre en lui disant :

— Voici, monsieur.

Pausole, debout, s’appuyait du poing sur la nappe et levait une main accusatrice :

— Te voilà ! répéta-t-il. Vraiment, ton aplomb passe encore tes crimes ! Ah ! tu me fais entreprendre un voyage insensé, tu m’arraches à mon palais pour me jeter dans cette cour de ferme et tu m’abandonnes six heures durant, sans gardes, sans appuis, sans conseils, au milieu d’une révolution !… Tu postes une folle à mon chevet, tu égorges une paysanne, tu saccages la métairie et tu licencies mes soldats pour me laisser en butte à la fureur de la foule, aux démences de je ne sais quelle femme échappée du harem par ta faute encore !… Et à la fin de cette journée abominable, de pillage, de meurtre et de lèse-majesté, tu te présentes la toque en main avec un sinistre sourire !… Tu ne croyais donc pas me rencontrer vivant ?

— Sire, répondit Giguelillot, je ne veux pas d’abord me hâter de prouver mon innocence, car ce n’est pas de moi qu’il s’agit, mais de vous et de votre bien-être, plus sacré cent fois à moi-même que ne l’est mon propre salut.

Pausole retomba sur sa chaise.

D’une voix respectueuse et tranquille, le page continua par ces paroles ailées :

— Le désir le plus vif de Votre Majesté est en ce moment le repos du lit. Monsieur que voici ne paraît pas s’être occupé de cette question capitale. J’ai eu, à sa place, l’honneur de faire préparer aujourd’hui, dans le château voisin, de vastes appartements pourvus d’épais rideaux et de lits spacieux qui sont dignes en tous points de recevoir le Roi.

Pausole simplifia d’une ride, puis de deux, le froncement de ses sourcils.

— Secondement, Votre Majesté ne peut oublier qu’Elle a entrepris cette promenade dans le but de retrouver et de ramener au palais S.A. la Princesse Aline. Nous ne possédions sur cette auguste affaire que deux renseignements assez vagues. Son Altesse « venant d’un petit bois d’oliviers » avait été reconnue à l’« hôtel du Coq ». J’ai envoyé les quarante gardes au petit bois d’oliviers pour y recueillir, s’il se peut, d’autres preuves. Et j’ai mené moi-même l’enquête, dans un secret absolu, à l’intérieur de l’hôtel. La Princesse l’a déjà quitté, mais je rapporte de là les renseignements les plus précieux : jusqu’à une lettre autographe. La voici.

Ouvrant son escarcelle, il en tira une lettre et la déposa devant le Roi, dont l’attitude se transformait de plus en plus.

— J’avais cru pouvoir éloigner les gardes, poursuivit-il. Votre Majesté n’en demande jamais et elle n’en eut jamais besoin, tant Elle est aimée de son peuple. S’il y a eu scandale et trouble aujourd’hui, c’est que Monsieur le Grand-Eunuque, dont le seul devoir était d’assurer le bon ordre au harem, avait sans doute mal pris ses dispositions puisqu’une des Reines a pu s’enfuir dans l’appareil le moins dissimulé, pour venir soulever ici non seulement la foule, mais les commentaires.

— Monsieur ! cria Taxis, je vous somme de prouver…

— Allons ! Allons ! Laissez parler, dit Pausole. Ce petit page se défend d’une accusation grave. Il ne s’explique pas mal du tout. Je veux l’entendre. Vous répliquerez : c’est le droit du ministère public ; mais notre devoir est d’écouter les arguments de la défense, surtout quand elle s’exprime avec modération et avec franchise comme c’est le cas.

— Je n’ai plus rien à dire, reprit Giguelillot, à moins que Votre Majesté ne m’interroge sur le détail de mon enquête.

— Non, dit Pausole ; nous verrons cela demain.

— Et le meurtre ! insista violemment Taxis. Il se garde bien d’en parler. Une laitière nommée Thierrette a été égorgée dans son lit, au coucher du soleil, et de la main de ce page !

— C’est peu probable, dit Giguelillot, car elle se portait fort bien à neuf heures du soir. Elle est en ce moment dans le bois d’oliviers, et les gardes (vos gardes, Taxis) font calmer par elle leurs concupiscences pendant les intervalles de recherches.

— Mes gardes ! Quelle imposture !

— Allez-y : vous serez édifié.

— Cela ne peut être !

— Cela est.

— Mes gardes sont mariés.

— Doublement ce soir.

— Ils surmontent la chair.

— Je n’osais pas le dire.

— Cette plaisanterie est basse.

— Comme leur attitude.

— Mais le sang ? le sang répandu ? le sang qui souille encore la couche de la victime ?

— Le Roi vous a dit ce matin, monsieur, que sur la terre de Tryphême on ne répandait pas d’autre sang que le sang voluptueux des vierges ou celui des petits poulets.

Et comme le Roi se désarmait par un rire brusque et sonore, Giguelillot, les yeux baissés, articula cette conclusion :

— Ne sommes-nous pas à la ferme ? Ce doit être un petit poulet.

CHAPITRE V

OÙ CHACUN EST TRAITÉ SELON SES VERTUS

 

Hélène. – Fata-lité ! Fata-lité ! Fata…

Pâris. –… li-ité !

Meilhac et Halévy.

— Je retiens de ta plaidoirie, dit Pausole, le premier point. Tu m’as fait préparer un gîte confortable et tu veilles sur mon bien-être : c’est d’un homme de gouvernement. Pendant cette terrible journée, je commence à entrevoir que toi seul as fait effort dans tous les sens où il convenait d’agir et que le mal m’est venu d’un autre… Taisez-vous, Taxis, taisez-vous ! vous êtes hideux et impolitique. Algébriste, vous avez l’esprit faux ; protestant, vous l’avez étroit ; eunuque, vous l’avez envieux. Je vous tiens pour une niguedouille. Allez indemniser le pauvre métayer de tous les dégâts qui se sont faits ici, et dont, somme toute, rien ne me dit que ce petit Gilles soit l’auteur. C’est une question qui sera réglée en temps et lieu, demain ou après, et qui ne m’intéresse en aucune façon, je le déclare. Occupez-vous des frais que je laisse derrière moi ; reconduisez au harem la Reine qui s’en est échappée…

— Oh ! sire, dit Guiguelillot, serez-vous si cruel ?

— Eh ! que veux-tu que je fasse d’une femme pendant un voyage secret ?

— Ne l’humiliez pas. Elle vous aime. Laissez-la vous suivre en silence.

— À l’instant, tu déplorais encore qu’elle m’eût rejoint !

— Je regrette qu’elle ait pu s’enfuir et bouleverser ainsi vos heures de repos : mais la chose est faite. Il faut l’accepter, ne fût-ce que pour imposer le silence aux gorges chaudes.

— Ce n’est pas le jour de la Reine Diane, interrompit Taxis. Je m’oppose à toute faveur qui dérogerait au règlement.

— Que décide Votre Majesté ? demanda Giguelillot sans trop d’ironie.

— Je ne sais plus, répondit Pausole. Perds donc l’habitude de me proposer à toute minute des résolutions qui me fatiguent. Qui est mon conseiller à dix heures du soir ? C’est toi, Gilles. Fais donc à ta guise et sois sûr que je t’approuverai, mon ami, car il y a peut-être d’aussi bonnes raisons pour pardonner que pour punir. J’aime mieux m’en remettre à ton jugement que de tirer à la courte paille. Va, et parle en mon nom ; j’ai confiance en toi.

Le page s’inclina, obtint la clef, sortit et s’en fut délivrer la malheureuse Diane, non sans lui laisser entendre à demi-mot qu’il avait eu l’honneur de plaider pour elle.

Ses projets étaient fort simples : deux heures plus tard, selon toute apparence, Taxis reprenant le pouvoir sur le coup de minuit casserait la décision de son prédécesseur ; mais la Reine aurait eu le temps de s’installer au château. Giglio s’introduirait chez elle et Diane s’imaginerait peut-être donner par reconnaissance tout ce qu’elle offrirait par désir et par soif de se venger sur l’heure.

En revenant auprès du Roi, elle garda un maintien silencieux et blessé. Comme elle semblait attendre une parole de regret, le Roi lui tendit la main, mais il y mit une affection qui redoutait visiblement d’être accueillie avec transports.

— Houppe, vous ne rentrerez pas au harem ce soir, comme je vous en avais d’abord menacée. Je passe la nuit dans ce village et vous aussi ; mais il n’en est pas moins vrai que je reste mécontent de votre équipée, ainsi que de tous les tracas dont elle fut pour moi la cause. Venez ; nous sortirons à pied. Taxis s’occupera de nos montures et mon page vous prendra la main. En attendant, petit, donne-moi ma couronne.

Giglio prit à la patère le manteau de pourpre et la couronne légère ; Pausole se vêtit, se coiffa et jeta l’ordre du départ.

Quatre jeunes filles portant des torches et marchant devant le Roi, sans autres voiles que ceux de la nuit, firent lentement les vingt-cinq pas qui séparaient la ferme du château voisin.

Derrière, suivait Diane à la Houppe, que le page menait la main haute et à respectueuse distance.

Elle regarda longtemps le Roi ; puis, comme il ne se retournait point, elle jeta les yeux sur le page. Après un examen pensif qui dura plusieurs minutes et qui enveloppa le jeune homme de la tête jusqu’aux talons :

— Comment vous appelez-vous ? dit-elle.

— Djilio, madame, répondit-il.

Et il crut devoir pousser un soupir mélancolique.

— Djilio ? fit la Reine, c’est un joli nom.

CHAPITRE VI

OÙ M. LEBIRBE ET LE ROI PAUSOLE S’APERÇOIVENT AVEC SURPRISE QU’ILS NE S’ENTENDENT PAS SUR TOUS LES POINTS

La conjonction de Vénus

Sera cause, comme il me semble,

Que aux estuves yront tous nudz

Femmes et hommes tous ensemble.

Prognostication de Maistre Albert.
– 1527.

Pausole fut reçu à la grille par le courtois M. Lebirbe.

Au même instant, à la fenêtre, Philis en colère se retournait :

— Tu vois bien, maman, c’est une gaffe ! Tu nous as fait mettre des robes et le Roi vient avec une dame qui n’en a pas ; nous allons être ridicules !

— Je l’avais demandé à ton père, mon enfant ! c’est lui qui m’a dit de vous habiller.

— Tu es jeune, Philis, que tu es donc jeune ! dit simplement Galatée.

— Qu’est-ce que j’ai encore dit de si enfantin ?

— Il vaut mieux d’abord avoir une robe, expliqua la sœur aînée.

Mais Philis ne comprenait point, et, comme le Roi s’introduisait, toutes trois, la jupe entre les doigts, glissèrent leurs révérences devant la porte.

Après les premières paroles, qui furent empreintes de respect, la maîtresse de la maison se laissa entraîner par Diane à la Houppe. Elles avaient des relations communes, et d’un fauteuil à l’autre elles renouèrent des souvenirs.

Giguelillot, dans un autre coin, sur un canapé à l’écart, causait avec les deux jeunes filles. Sa voix, haute d’abord, devint plus discrète, puis baissa jusqu’au chuchotement, et bientôt personne n’entendit plus rien, sinon, par instants, un rire étouffé.

Dans le cadre d’une fenêtre, M. Lebirbe pérorait :

— Sire, la Ligue contre la licence des intérieurs, ligue récente dont j’ai l’honneur d’être président, est une œuvre de moralisation et de salubrité publique. Je sais qu’elle a votre agrément…

— Oui certes, dit Pausole. Oui certes ; cependant, rappelez-moi son but. Je ne l’ai pas présent à l’esprit.

— Son but, son ambition unique est de mériter sa haute devise, laquelle s’exprime en trois mots : « Exemple – Franchise – Solidarité ».

— Ce sont de beaux mots, dit Pausole. Mais comment les entendez-vous ?

— Votre Majesté n’ignore point qu’à Tryphême le parti de l’opposition affecte de s’en tenir aux anciens principes, spécialement en ce qui touche la vie intime et le costume. Dans cette société, toutes les femmes, même les plus jolies, s’habillent jusqu’au menton pour sortir dans la rue et ne consentent à justifier une admiration masculine que dans le secret d’une chambre close et devant l’amant de leur choix. C’est là le fait d’une âme égoïste, avaricieuse et dépravée.

— D’accord, dit Pausole.

— Les hommes de cette même société luttent avec acharnement contre la propagation de notre influence et pour ce qu’ils appellent la décence des rues ; mais comme l’instinct de la chair ne se tait pas plus en eux qu’en leurs adversaires, ils s’en vont cacher leur vie dans des demeures infâmes où l’amour se flétrit, se métamorphose et devient une forme de l’ordure.

— Ils ont tort, dit Pausole. Mais qu’est-ce que cela vous fait ?

— Sire, nous estimons qu’en agissant de la sorte, ils ne sont pas seulement hypocrites et faux ; mais, si je puis dire, accapareurs. En notre siècle on n’admet plus qu’un amateur puisse acquérir une galerie de tableaux et en garder la jouissance pour lui seul ; tout homme qui possède trois Rembrandt doit faire entrer la rue chez lui ou subir des attaques dont le bien fondé ne fait de doute pour personne. Eh bien, le même raisonnement d’où cette coutume a pris naissance devrait engendrer chez les hommes de sens droit une conscience supérieure et bienfaisante qui les retienne d’enfermer derrière les murs de leurs maisons tout ce que l’oisiveté ancestrale ajoute à la beauté de la femme et tout ce dont l’art, le luxe, l’espace, ornent l’amour entre ses bras.

— C’est assez mon sentiment.

— Cette société, qui se nomme elle-même la bonne et qui parvient à se faire passer pour telle dans beaucoup d’autres milieux, donne là un néfaste exemple dont je voudrais que Votre Majesté pénétrât le libertinage. Mettre une robe sur le corps d’une jeune fille, c’est proprement éveiller, chez les jeunes gens qui l’approchent, des curiosités malsaines qu’on leur défend par ailleurs de satisfaire : c’est de l’excitation au vice. Je reconnais que ce genre de perversité devient, à Tryphême, de plus en plus rare. Dans presque toutes les familles, les femmes commandent leur première robe au début de leur première grossesse. Mais il est, je le répète, de certaines maisons où l’on habille même les petites filles, ce qui est vraiment le comble de la malice. L’exemple donné porte ses fruits ; souvent il est discuté ; parfois il est suivi ; une hésitation déplorable laisse flotter les mœurs nationales entre deux extrémités ; on ne sait plus ce que la mode exige, et moi-même, l’avouerais-je ici ? je n’ose pas toujours présenter mes enfants dans la tenue rigoureusement pure que j’ai mission de préconiser. Le but de notre société est de mettre un terme à cette incertitude en unifiant les mœurs en même temps que les consciences.

— Et comment en viendrez-vous là ?

— Par deux moyens. D’abord par la propagande. Les ressources de la Ligue sont considérables. Nous avons obtenu pour vingt années la location d’un vaste terrain qui fait partie du Jardin Royal à Tryphême ; nous y avons édifié en plein air une scène théâtrale sous les arbres et nous donnons là des ballets ainsi que des pièces inédites qui attirent une foule énorme et sont faites selon nos doctrines.

— C’est-à-dire ?

— C’est-à-dire conformes à la vie elle-même, à sa réalité comme à sa beauté. Quand la scène représente une discussion d’intérêt dans le cabinet d’un notaire, les acteurs y sont vêtus de noir selon les modes de l’endroit ; mais quand, au milieu d’un duo d’amour, la chanteuse crie : « Ô Voluptés ! Extase ! Ivresse ! » elle est nue, selon la logique des choses, car le contraire serait inepte. Et lorsque le ballet présente aux spectateurs une Vénus, trois Grâces, douze Captives ou soixante Bacchantes, c’est évidemment sans plus de mystère que n’en chercheraient les mêmes personnages dans le cadre d’un tableau, car il est incohérent d’avoir deux esthétiques sur un même sujet : l’une pour la peinture et l’autre pour le théâtre.

— Jusqu’ici nous nous entendons.

— En outre, par le livre à bon marché, par le journal et par l’image, nous répandons sans relâche dans le peuple le goût de la nudité humaine avec le double sentiment qu’elle inspire, à l’esprit, d’une part, à la chair de l’autre, si tant est qu’on puisse séparer en deux éléments libres et distincts l’être unique soulevé par l’amour. Ces livres s’abstiennent d’enseigner ce que décrivent la plupart des romans populaires, c’est-à-dire le meilleur moyen de fracturer une serrure ou d’assommer une blanche aïeule, et s’il faut aller jusqu’aux détails, nous aimons mieux suggérer à l’ouvrière une volupté peu connue que de lui apprendre en six colonnes comment on fait la fausse monnaie.

— Et si cette volupté est stérile ? dit Pausole.

— Si une joie passagère est stérile, qu’importe ? Le corps de la femme renferme quatre-vingt mille ovules et ne peut guère concevoir plus de dix-huit fois sans danger. Donc (en prenant ce chiffre de quatre-vingt mille dans sa précision rigoureuse), il appert que l’ordre de la nature elle-même et le dessein du créateur confèrent à la jeune fille vers le milieu de sa douzième année une réserve de soixante-dix-neuf mille neuf cent quatre-vingt-deux plaisirs à la fois stériles et licites dont ils ne seront frustrés en rien, puisqu’ils ne pourraient pas leur faire porter fruit. L’important est de maintenir la femme dans l’inclination naturelle qui la penche vers la volupté. Qu’elle ait le désir simple ou multiple, elle concevra un jour ou l’autre et léguera des existences qui justifieront la sienne. Mais il est clair qu’il en sera tout autrement si l’on propose aux vierges qui ne trouvent point de mari je ne sais quel idéal de vie solitaire et de négation qui, lui, est fatalement stérile, exécrable et contre nature.

— Continuez, dit Pausole, je suis curieux de savoir où vous vous arrêterez !

— Je me hâte d’ajouter que si nous proposons la recherche habituelle mais sagement pondérée de toutes les délectations qui récompensent les amants, celles qui ont la conception pour résultat sinon pour but sont de beaucoup les plus fréquemment décrites dans nos brochures populaires. Ce sont aussi, quoi qu’en disent les médecins, celles qui conservent encore la faveur générale. La preuve en est aisée à fournir : à la fondation de notre Ligue, l’excédent des naissances sur les décès à Tryphême-Ville ne dépassait pas 4 pour 100. Il est aujourd’hui de 9 pour 100, à la troisième année de notre apostolat. Afin d’exciter et de subventionner, si l’on peut s’exprimer ainsi, une émulation féconde dans les basses classes de la société, nous avons institué des concours d’où les courtisanes sont exclues comme professionnelles, et où chaque année au printemps nous couronnons les jeunes filles qui, par leurs soins particuliers, ont porté leur beauté physique au plus haut point de perfection et qui par leurs talents intimes ainsi que par la chaleur de leurs embrassements sont désignées à l’acclamation du suffrage universel comme ayant donné chaque nuit dans leur quartier le plus recommandable exemple.

— Tout cela, dit Pausole, c’est de la propagande. Mais vous disposez de deux moyens différents, si j’ai bien compris vos paroles. Quel est le second des deux ?

— J’y arrive, répondit M. Lebirbe. Notre propagande par les représentations publiques, par le livre, le journal, l’image et les prix du concours annuel, s’adresse principalement, ai-je besoin de le dire ? à la jeune fille. Elle joue gros jeu à nous suivre ; les peines de la grossesse et de l’enfantement l’épouvantent et il ne faut pas chercher ailleurs la cause profonde de sa réserve à l’égard de l’autre sexe. À quinze ans, une fille du peuple est apprentie et fait les courses ; enceinte, elle perd sa place, elle perd même son amant dans la plupart des cas, et, si elle est attachée à l’un ou à l’autre, il ne lui reste au septième mois que misère, désespoir et douleur physique. Eh bien, nous voulons qu’elle affronte tout cela, s’y expose et en triomphe ! Le pays l’exige ; il lui faut des fils. Bien entendu, ce n’est pas ainsi que nous parlons à notre élève ; elle aurait le droit de nous répondre que le pays n’en sera pas plus riche si elle lui donne un enfant, mais qu’elle en sera beaucoup plus pauvre ; et nous ne pourrons jamais lui faire comprendre ce qu’il y a de faux dans son raisonnement. Aussi la flattons-nous d’une espérance tout autre. Ce que nous lui disons et ce qu’elle comprend tout de suite, c’est que le plaisir suprême des riches appartient aux plus misérables : l’amour pour lequel on entasse les fortunes et qui les fait écrouler ne se perfectionne pas en montant. Dès qu’une ouvrière sait être une amante, elle peut se dire qu’elle ignore toutes les joies de la vie, excepté la plus intense – car celle-là, elle l’embrasse, et la tient !

— Certes oui.

— C’est pourquoi notre ambition est satisfaite quand nous savons qu’après avoir lu telle de nos brochures, le soir, en quittant l’atelier, la modiste ou la ravaudeuse passe dans la chambre voisine et entre dans la vie grâce à nous. Car désormais nous savons que ses heures de travail seront pleines d’un souvenir et allégées par un espoir. Nous savons que sa journée ne sera pas tout entière sous le poids d’une tâche sans récompense ; que son lit paraîtra moins rude et sa chambre moins froide en hiver si elle referme ses jambes nues sur un être qu’elle chérit. Puisse-t-elle en venir à ce dernier point dès que la nature l’y invite ; mais quelle que soit la volupté qui la tente et qu’elle choisisse, nous nous estimons heureux si elle l’apprend à notre école, car il faut que les classes aisées partagent avec les plus pauvres non seulement leur trop grande fortune, mais le secret trop bien gardé de leurs mystérieux plaisirs où la foule réclame sa part.

— Je voudrais bien savoir, répéta Pausole, quel est votre second moyen…

— Je me résume, dit M. Lebirbe. En combattant la licence des intérieurs, en répandant le discrédit sur les pavillons clandestins et sur les vieillards abjects qui ne dénigrent la nudité que pour la retrouver moins fade entre le corset et les bas noirs, nous faisons effort passionnément dans le sens du nu antique et pur, nous favorisons la vie au grand jour, la franchise des mœurs, l’exemple et l’enseignement direct de l’étreinte, en un mot l’expansion de la volupté publique sur le territoire de Tryphême.

— Rien ne saurait m’être plus agréable, dit Pausole, mais vos moyens ?

— Nos moyens ? Nous en connaissons deux. Le premier, je vous l’ai dit, Sire, c’est la propagande. Le second, ce serait une sanction.

— Une sanction ! s’exclama Pausole.

— Une sanction pénale. Notre énergie se heurte contre des opposants irréductibles. Nous avons pour nous la jeunesse et le peuple ; mais nous ne pouvons rien, ou presque rien, contre une certaine caste qui exerce une autorité morale incontestable et nous résiste pied à pied. C’est contre elle que je vous demande des armes, Sire, contre elle et pour vous, pour la victoire immédiate de vos plus chères idées. Et d’abord, laissez-moi vous parler d’une loi que nous attendons avec fièvre et que vous pourriez signer ce soir : la loi de la nudité obligatoire pour la jeunesse.

— Ah ! mais non ! déclara Pausole. Mon cher monsieur, Tryphême n’est pas le monde renversé ; c’est un monde meilleur, je l’espère du moins, mais je n’ai pas épargné tant de liens à mon peuple pour le faire souffrir avec d’autres chaînes. Imposer le nu sur la voie publique ! Mais voyons, monsieur Lebirbe, ce serait aussi ridicule que de l’interdire !

Puis, scandant ses premiers mots avec des coups de poing abaissés dans le vide, Pausole articula lentement :

— Monsieur, l’homme demande qu’on lui fiche la paix ! Chacun est maître de soi-même, de ses opinions, de sa tenue et de ses actes, dans la limite de l’inoffensif. Les citoyens de l’Europe sont las de sentir à toute heure sur leur épaule la main d’une autorité qui se rend insupportable à force d’être toujours présente. Ils tolèrent encore que la loi leur parle au nom de l’intérêt public, mais lorsqu’elle entend prendre la défense de l’individu malgré lui et contre lui, lorsqu’elle régente sa vie intime, son mariage, son divorce, ses volontés dernières, ses lectures, ses spectacles, ses jeux et son costume, l’individu a le droit de demander à la loi pourquoi elle entre chez lui sans que personne l’ait invitée.

— Sire…

— Jamais je ne mettrai mes sujets dans le cas de me faire un tel reproche. Je leur donne des conseils, c’est mon devoir. Certains ne les suivent pas, c’est leur droit. Et tant que l’un d’eux n’avance pas la main pour dérober une bourse ou donner une nasarde, je n’ai pas à intervenir dans la vie d’un citoyen libre. Votre œuvre est bonne, monsieur Lebirbe faites qu’elle se répande et s’impose, mais n’attendez pas de moi que je vous prête des gendarmes pour jeter dans les fers ceux qui ne pensent pas comme nous.

CHAPITRE VII

OÙ L’ON FAIT DES RÉCITS DE VOYAGE SUR UN PAYS BIEN SINGULIER

 

« Ie vous diray quelques Sonnets et croy que vous ne doutez du sujet.

— Non, respondirent ces Bergeres, ils seront de l’Amour. »

Remy Bellleau.

À cet instant, une petite voix joyeuse et presque émue osa crier du fond de la pièce :

— Maman ! Maman ! quel bonheur ! monsieur est un poète !

— Un poète, Philis, est-il vrai ?

— Un poète ! répéta Diane à la Houppe. Oh ! dites-nous des vers, voulez-vous ?

Giglio s’approcha, s’inclina, et répondit avec déférence :

— Madame, il suffit que vous m’en ayez exprimé le désir pour que je manque à tous mes serments, car je m’étais bien juré de ne jamais dire mes vers moi-même ; mais je sais que vous n’ordonnez rien qui ne soit agréable au Roi et je voudrais être sûr de ne pas lui déplaire en troublant son entretien…

— Vous ne troublerez rien du tout, monsieur Djilio ; regardez le Roi : il vous écoute.

— Dis-nous tes vers, mon petit, fit Pausole. Cela vient fort à propos rompre ma conférence de politique intérieure, car M. Lebirbe et moi nous commencions à ne plus nous entendre, bien que courtois l’un envers l’autre. Mais choisis un poème court et dont tu te souviennes bien, car les lacunes de la mémoire me font une pénible impression.

— Sire, dit Giglio modestement, j’ai mes œuvres complètes sur moi.

Il porta la main à sa ceinture, y fit sauter le bouton d’une courte poche de cuir qui ressemblait à une cartouchière, et il en tira trois petits volumes du format in-trente-deux jésus.

L’un était édité au Mercure de France, tiré à cent quatre-vingt-trois exemplaires, dont quatre sur satin flamme de punch, huit sur chine gris poussière, neuf sur papier d’emballage tirant vers le caca d’oie, sept sur vieux buvard écrevisse, et le reste sur vergé des Indes. Cela s’appelait le Mannequin d’opale.

L’autre avait été déposé à la librairie Fischbacher. Le portrait de l’auteur, reproduit par le curieux procédé de la photogravure, ornait la page du titre, et le titre était celui-ci : Larmes d’une âme.

Le troisième était publié par un éditeur israélite. Sur la couverture, une jeune veuve très gaie, le voile sur l’oreille, levait sa jupe noire jusqu’à la ceinture, probablement pour montrer qu’elle n’avait pas de pantalon, et le titre était si scabreux que je ferais peut-être bien de le taire.

(Car, après tout, ce roman n’est pas lu que par des dames.)

Giguelillot sembla hésiter, il regarda ses hôtes, le Roi, Philis, Galatée et Diane à la Houppe… Puis il remit à leur place les deux premières plaquettes et ouvrit la troisième à la page 59.

— Quel joli volume ! fit Diane à la Houppe. Il s’intitule ?…

— Oui.

— Charmant.

— Oui tout court ? demanda Philis.

— Que veux-tu donc de plus ? s’écria Galatée.

— Oh ! cela dit tout ! soupira Diane.

Et, lançant un regard voilé, elle ajouta :

— C’est un mot que vous avez entendu, monsieur ?

— Jamais, madame. Il ne s’emploie qu’en poésie.

— Comment dit-on en prose ?

— On dit « Non. »

— Cela revient au même ?

— Heureusement.

— Alors, c’est une convention ?

— Une délicatesse.

— Pourquoi ?

— En effet, madame, vous ne pouvez pas savoir… Une très vieille coutume, chez les peuples chrétiens, veut qu’un homme ne puisse rencontrer une dame sans être obligé de lui offrir un appartement meublé, avec des fleurs, de la poudre, des épingles à cheveux et des émotions. La dame répond toujours : « Non. » Si le monsieur se retire, elle comprend qu’il a été très poli. S’il insiste, elle réprime son trouble. Et s’il déclare qu’il en va mourir, elle fait tout ce qu’il faut pour lui sauver la vie. Voilà, madame, ce que veut dire un « non ».

— Je ne dirai jamais ce mot-là, sourit malicieusement Philis.

Mais Pausole battait de la main le bras de son fauteuil évasé.

— Lis donc tes vers, mon petit. Il ne faut jamais répondre aux dames. Un homme pose des questions d’élève ; il interroge sur ce qu’il ignore. Mais une femme pose des questions de maître et seulement sur les pages qu’elle connaît à fond.

— Alors, monsieur, fit Galatée, qu’est-ce que la pudeur, dites-moi ?

— À propos de quoi cette… question d’élève ? dit en riant la petite Philis.

— M. Djilio semble croire que les femmes disent : « Non » par discrétion d’abord, puis par miséricorde, si ce n’est par entraînement. Je lui demande ce qu’il sait de notre pudeur et j’espère qu’il me répondra.

— « Pudeur », mademoiselle (nous sommes en classe, n’est-ce pas ?), « pudeur » est un mot latin qui signifie « honte ». C’est le sentiment particulier qu’éprouve une dame lorsque, ayant reconnu par un impartial examen la valeur exacte de ses formes, il lui faut révéler à d’autres ce qu’elle aimerait mieux déplorer toute seule. Et rien n’est plus naturel.

Philis et Galatée se consultèrent du regard ; mais tandis que l’aînée restait immobile, la cadette sortit en silence, piquée d’honneur, et sensible au défi.

Pausole tendait la main du côté de son page.

— Gilles, montre-moi ton livre, dit-il. Qu’est-ce que je vois donc sur la couverture ?

Et comme le page lui remettait le volume :

— Oh ! que c’est vilain ! fit le Roi. Peux-tu publier des vers sous une pareille estampille ? M. Lebirbe me disait à l’instant que ces sortes d’excitations s’adressaient à quelques vieillards dont nous haïssons tous deux l’hypocrisie et la sottise.

— À Tryphême, répondit Giglio, il en est peut-être ainsi. Mais en France, où les vieillards dirigent les mœurs et font les lois, elles s’adressent au peuple entier. Le retroussé est le costume national des Françaises. On le produit partout, dans les bals publics, au café-concert, au théâtre, à l’Élysée et même dans le monde. Au milieu des caricatures étrangères, le retroussé désigne la France entre le lion anglais et l’aigle d’Allemagne. Si j’ai fait graver sur mon livre une dame entièrement vêtue de noir excepté vers le haut des jambes, c’était pour qu’on vît tout de suite que je parlais des Parisiennes.

— Quelle singulière mode ! fit Diane rêveuse. Pourquoi plaire aux vieillards et non aux jeunes gens ?

— Les Parisiennes veulent plaire à tout le monde et elles ont un respect très particulier pour les vieux messieurs… Il s’exprime différemment selon la femme et selon l’heure du jour…

— Oh ! dites-nous ! C’est si curieux, ces mœurs des pays sauvages…

— Dans les classes inférieures, la femme exprime sa déférence envers l’homme âgé en levant le pied à la hauteur de son œil. Ce geste est généralement accompagné d’une exclamation ironique ou injurieuse ; mais le septuagénaire est enchanté. Si la scène se passe dans un bal public, la police et la tradition veulent que la femme montre en même temps des dessous multiples, beaucoup de fausses dentelles et de madapolams sales. L’habitué du Moulin-Rouge ou du Casino de Paris n’aime que l’élégance de la cuisse, et il distingue assez mal le linon de la cotonnade : plus il y a de linge, plus il est content. Si, au contraire, nous sommes au cabaret ou dans la rue le soir, ou dans les familles simples, il ne faut porter de linge nulle part pour ravir le septuagénaire par ce salut de bas en haut. Les ethnologues constatent, sans les expliquer, ces contradictions du goût français.

— Vous avez vécu dans ce pays-là ?

— J’y suis né, madame.

— Oh ! pardon. Je vous croyais Italien. Vous disiez ?… continuez donc… cela me passionne.

— Dans les milieux bourgeois, le geste est différent. Sur un trottoir, par exemple, une dame se sent suivie par un membre de la Chambre Haute pour qui elle ne peut avoir qu’une vénération toute filiale ; elle la lui témoigne par une manœuvre assez difficile à réussir et qui consiste à tirer la jupe et à la relever de façon à mouler les formes en arrière, tout en dévoilant le mollet gauche. Ce n’est pas intéressant du tout, mais le septuagénaire est enchanté.

— Je ne comprends pas…

— Moi non plus… Dans les classes dites supérieures, le retroussé est plus en faveur du côté du décolletage. Voici comment on l’obtient : le vieillard étant debout et la jeune femme assise, celle-ci se penche en serrant les bras et en bombant les épaules ; la posture est disgracieuse, mais le corsage flotte, s’élargit ; l’œil du vieux monsieur s’y darde, et quand le sein de la dame est assez complaisant pour laisser voir la forme, la nuance et les curiosités de sa pointe, le septuagénaire ne se sent pas de joie.

— Mais que pensent les jeunes gens de tout cela ?

— Les jeunes gens ? la plupart pensent comme leurs grands-pères… Ils obtiennent des retroussés plus complets, voilà tout… Les autres n’osent pas protester…

— Oh !… les dames en ont tellement l’habitude ! Et puis c’est la mode : on ne peut rien contre elle… Tout à l’heure, j’entendais M. Lebirbe dire au Roi que, sur son théâtre, les amoureuses se mettaient nues avant de chanter « Extase ! Ivresse ! » Mais à Paris, monsieur Lebirbe, personne n’y comprendrait rien. L’uniforme des courtisanes, c’est le corset noir et les bas noirs avec ou sans pantalon ; autrefois, cela se gardait même au lit, disent les bons auteurs ; maintenant cela ne se porte plus qu’à la chambre, et voilà un point de gagné, mais le public des petits théâtres le sait-il ? Pour lui, toutes les femmes nues représentent la même personne, la seule qu’il ait jamais vue dans les journaux illustrés : c’est la Vérité sur M. Dreyfus. Si on la faisait venir en scène, il y aurait des manifestations.

— Ha ! ha ! dit Pausole, tu exagères un peu.

— Je crois même qu’il invente, fit Diane inquiète. Des mœurs pareilles ne peuvent exister nulle part.

— Plût à Dieu ! soupira M. Lebirbe. Mais elles ont pénétré jusqu’ici, madame, et cachent leur insanité dans le secret de nos intérieurs.

— À Tryphême ?

— À Tryphême !

— Pas chez vous, du moins, fit Diane avec un sourire.

Philis rentrait sans autres voiles que ceux dont la nature elle-même commençait à la fournir. Derrière elle, un domestique en livrée noisette apportait des citronnades avec des sorbets à la mandarine.

Elle s’assit auprès de sa sœur dans une causeuse à deux places, et Giglio eut des distractions.

Galatée vérifiait de la main l’ordonnance de sa coiffure.

Philis du bout du doigt estompait sur sa hanche un peu de poudre superflue.

— Eh bien ! s’écria Pausole, voyons, finissons-en, mon petit ! Lis-nous tes vers ; tout le monde t’écoute. Mais choisis-les plus convenables que la couverture de tes œuvres. Tu parles devant deux jeunes filles.

— Oh ! Sire, nous pouvons tout entendre, maman le permet, dit Philis.

Et Mme Lebirbe sortit de son silence pour émettre cet aphorisme qu’elle avait lu certainement quelque part :

« Quand les jeunes filles comprennent… on ne leur apprend pas grand’chose… Et quand elles ne comprennent pas… on ne leur apprend rien du tout. »

Mais, comme Giglio rouvrait son livre, le dernier coup de minuit sonna…

Taxis, toujours ponctuel, se fit annoncer.

CHAPITRE VIII

COMMENT TAXIS PRÉTENDIT SUIVRE L’EXEMPLE DE LA BELLE THIERRETTE

 

Tout ce qui met les hommes dans une dépendance les uns des autres par rapport à leurs plaisirs contribue infiniment à donner à leurs mœurs une impression de tendresse et d’humanité, si nécessaire au bonheur de la société en général ; aussi a-t-on remarqué que les hommes disgraciés de la nature sont de tous les mortels les plus insociables.

Fréron. – 1776.

Le huguenot, d’un air à la fois obséquieux et vain, les yeux fermés et la bouche ouverte, salua.

Aussitôt, Diane à la Houppe s’assit de côté sur sa chaise en affectant de lui tourner le dos. Le bras droit sur le dossier, elle éleva mollement sa main, gauche vers le page et lui dit :

— Pourquoi ne lisez-vous pas ?

— Madame, répondit Giglio, tous mes vers peuvent être mis entre les mains des jeunes filles, car ils parlent précisément de ce qui les intéresse le plus. Mais ils ne sont pas écrits pour M. Taxis, et, tant que M. Taxis sera là, je vous demande la permission de ne pas lui donner prétexte à scandale.

— Malheur à celui par qui le scandale arrive ! dit Taxis lugubrement. Mais il faut que le scandale arrive ! Mais il faut que le scandale arrive !

— Qui est ce monsieur ? murmura Philis.

— Il est mal tenu, dit Galatée.

— Tu as vu ses mains ?

— Ah ! et son cou !

— Ses dents !

— Sa barbe !

— Et sa cravate ! Oh ! sa cravate !

— Comme il serait vilain tout nu ! Il fait très bien de s’habiller.

En même temps, Taxis s’approchait du Roi :

— Sire, dit-il à voix haute, j’ai l’honneur de vous demander un entretien particulier. Il y va des intérêts les plus graves. J’ose vous rappeler qu’à partir de minuit Votre Majesté daigne m’honorer de sa confiance et j’insiste pour être entendu.

— Nous nous retirons, fit M. Lebirbe.

— Non, fit Pausole. Restez…

— Dès lors, je dois me taire, dit Taxis.

— Ah ! quel ennui ! répéta le Roi, quel ennui ! Ne pouvez-vous prendre vos résolutions tout seul sans venir me troubler à pareille heure ?

— Votre Majesté me donne carte blanche ?

— Bien entendu.

— Il suffit.

Et, se dirigeant vers le page :

— Je vous arrête, monsieur !

— Ciel s’écria Mme Lebirbe.

— Un instant ! dit Pausole. Vous êtes fou, mon ami ; je serai obligé de vous destituer si vous vous comportez de cette façon grossière vis-à-vis de mon meilleur page, chez le plus digne de mes sujets. Madame, je vous prie d’oublier une scène déplorable et dont j’ai l’esprit soulevé ! Taxis est un fonctionnaire laborieux, parfois utile, mais d’un zèle excessif et d’un jugement troublé par je ne sais quel moralisme extravagant et chinois. Il s’excuse auprès de vous des paroles qu’il vient de prononcer ici.

Toutefois M. et Mme Lebirbe, affolés par cet esclandre, insistèrent pour que le Roi terminât le conflit hors de leur présence et ils se retirèrent en emmenant leurs filles.

Dès qu’ils eurent fermé la porte :

— Mes amis, dit Pausole, je suis las de vous séparer et de donner raison à l’un ou à l’autre. Arrangez votre querelle entre vous et faites surtout qu’elle soit brève.

Puis il traversa le salon et vint affectueusement s’asseoir auprès de Diane à la Houppe.

Giglio, les bras croisés derrière le dos, se réservait.

Taxis, demeurant à distance, décocha cette vibrante apostrophe :

— Ah çà ! monsieur, c’est donc un principe ? Vous vous êtes donné pour tâche de désigner chaque jour une malheureuse fille, servante ou paysanne, et de la faire outrager par une cohue, ivre de stupre et de luxure ?

— Outrager ? dit doucement Giguelillot.

— Hier, vous ligotiez sur sa couche une camérière du Roi pour la livrer aux atteintes de douze polissons coup sur coup ! Et ce soir c’est une fille de ferme que vous jetez dans les bois avec quarante satyres ?

— Quarante hommes choisis par vous, monsieur Taxis ! Quarante anachorètes triés sur le volet ! Et voilà ce qu’ils deviennent dès qu’on leur confie une femme ? Ah que la chair est faible ! que la chair est donc faible !

— Le spectacle qu’il m’a fallu contempler ne sortira pas de ma mémoire. Jamais, peut-être, pareille orgie ne s’était déroulée à la face du ciel depuis les tristes âges du paganisme, et, si je n’avais été prévenu, je me serais cru transporté par un songe diabolique dans les sentines de Suburre, dans les lupanars de Capoue ! La misérable fille était écarquillée des quatre membres dans la position la plus critique, au milieu de cinq ou six reîtres qui la souillaient, je ne sais comment, mais tous à la fois, et le reste de la bande chantait une chanson de l’enfer en dansant une ronde autour de la victime.

— Et la victime faisait des difficultés ?

— Non, elle était stoïque ! Ulcérée, je n’en doute pas, ulcérée intérieurement des violences qu’elle subissait, et plus encore du scandale dont ses regards étaient témoins, elle n’en laissait rien paraître. Sa vaillance était bien d’une martyre.

Sous l’outrage, elle tendait l’autre joue, elle demandait sans cesse de nouvelles tortures. Avait-elle des péchés à expier ? Je l’ignore ; mais dans les convulsions de l’agonie, la sublime enfant se réjouissait. Elle-même me l’a fièrement crié !

— Vous le voyez, dit Giguelillot, les dames ne trouvent jamais qu’elles sont trop entourées.

Ici Diane à la Houppe soupira longuement.

Mais Taxis trépignait de colère et agitait des doigts frénétiques.

— Riez ! dit-il. Divertissez-vous ! Votre rire est sinistre, jeune homme ! Vous êtes malfaisant et lascif. Vous avez l’âme d’un Borgia ! d’un Richelieu ! d’un Héliogabale !…

Giguelillot fit un pas et interrompit :

— Monsieur, j’ai pour Héliogabale une admiration sans bornes et je suis ravi de lui ressembler à vos yeux…

— Ah !…

— … Mais vous faites vos comparaisons historiques sur un ton qui ne me plaît en aucune façon…

— Monsieur…

— Et puisque le Roi nous autorise à régler notre querelle entre nous…

— Toutefois…

— … J’exige que vous m’articuliez des excuses…

— Jamais !

— … Ou que vous fixiez avec moi, sans intermédiaire ni délai, les conditions d’une…

— Jamais non plus !

Taxis, d’un naturel bouillonnant mais craintif, reculait d’un pas à chaque mot. Il se buta contre la porte, l’ouvrit, voulut disparaître…

Giguelillot le suivait et le retint par le bras.

Dans la pièce où ils pénétrèrent ensemble, Philis et Galatée, près de leurs dignes parents, attendaient l’issue d’une conférence dont les éclats singuliers les frappaient douloureusement.

— Madame, dit le page avec calme et respect, je ne devrais certainement pas terminer en votre présence une discussion particulière, mais vous l’avez vu naître bien malgré moi et, si vous daigniez y consentir, je vous présenterais mon accusateur, M. le Grand-Eunuque, à qui je demande réparation.

Puis, se tournant vers Taxis qui était devenu livide :

— Monsieur, poursuivit-il, je vous méprise bien sincèrement ; vous êtes sot, ambitieux, servile, vous n’avez ni tact ni courage…

— M’insulteriez-vous ?

— Je ne crois pas.

— Je prends acte de cette déclaration.

— Nous disions donc, reprit Giglio en souriant, que vous manquiez à la fois de courage et de dignité. Néanmoins, je suis prêt à vous accorder l’honneur d’une rencontre…

— Mais je ne le demande pas !

— Je vous l’offre.

— Je le décline.

— Vous refusez de vous battre ?

— Monsieur, l’Éternel a écrit en lettres de flamme, sur le sommet du Sinaï, ce commandement : « Tu ne tueras point ». Christ l’a répété. Paul l’a enseigné aux Gentils. Et vous attendez de moi que je touche une arme de meurtre ! Non, monsieur ! c’est mal me connaître. Je veux suivre le noble exemple qui m’a été donné ce soir dans le petit bois d’oliviers. Moi aussi, sous l’outrage, je tends l’autre joue ! Moi aussi je veux boire l’opprobre jusqu’à la lie ! Moi aussi je m’écarquille sur la claie des afflictions ! Je vous fais des excuses, monsieur ! Je vous fais des excuses publiques ! Je sortirai victorieux de la lutte avec mon orgueil. Voyez : je courbe la tête, et je sens mon cœur réconforté.

CHAPITRE IX

COMMENT GIGUELILLOT COMPRENAIT LES DEVOIRS DE L’HOSPITALITÉ ANTIQUE

 

Il est d’usage que les jeunes filles permettent les attouchements jusqu’à un certain point ; mais la décence des mœurs actuelles ne me permet pas de vous dire lequel.

Fischer. Ueber die Probe
nachte… etc. – 1780.

Diane à la Houppe et le Roi, guidés par leurs hôtes, gagnèrent les appartements qui attendaient depuis tant d’années l’honneur d’une visite souveraine.

Taxis avait peut-être l’intention de séparer les deux époux ; mais le trouble qu’il ressentit à la suite de sa dispute fit qu’il en oublia jusqu’aux règles fondamentales de sa politique courante.

Le sort déjouait ainsi les calculs du petit page qui en resta tout surpris. Ce fut pis encore lorsque, en entrant avec Pausole dans la chambre où elle allait vivre sa troisième nuit conjugale, Diane jeta vers son mari des regards de pardon et de renaissant amour.

Alors Giguelillot se sentit mordu par le petit serpent d’une petite jalousie. Cette femme qu’on lui enlevait (car on la lui enlevait) acquit à ses yeux aussitôt des séductions fascinatrices. Inquiet de lui-même, soucieux d’enterrer son souvenir sous une bonne réalité, il se résolut à faire diversion.

En jeune homme pratique et déterminé, il avait ses armes sur lui.

L’étui où il enfermait ses plaquettes était un nécessaire complet pour aventures et habitudes, une triple trousse indispensable divisée en trois poches d’inégale importance.

La première contenait :

 

Un tire-bouton ;

Six lacets de corset ;

Des sels ;

Un poison inoffensif ;

De la poudre blanche, de la poudre Rachel, de la poudre rose (en petites boîtes de poche) ;

Trois bâtons de rouge tout neufs ;

Des épingles noires, blanches et à tête ronde ;

Des épingles à cheveux de différentes formes ;

Des épingles doubles ;

Un petit peigne à fermoir ;

Une glace à main ;

Plusieurs produits pharmaceutiques ;

Enfin divers objets curieux, sinon véritablement usuels.

 

La deuxième renfermait les trois volumes de vers où Giguelillot avait fait entrer sous forme de dédicaces, de titres ou d’acrostiches quatre cents prénoms féminins ou noms d’animaux diminutifs rangés par ordre alphabétique afin que la recherche en fût plus facile au milieu des émotions.

— Lisez ! lisez !… cette élégie… à Miquette***… c’était vous, Miquette ! Je vous aimais comme un fou ! Et vous ne le saviez pas !

Le dernier compartiment était le plus précieux des trois.

Giguelillot y conservait une collection de trente billets, déclarations simples ou déclarations demandant rendez-vous. Ces billets répondaient par leur variété à tous les caractères, et par leur provision à toutes les urgences : on n’a jamais ce qu’il faut pour écrire dans ces cas-là. Il y en avait de tendres, de respectueux, d’enflammés, de littéraires, de timides, de fort inconvenants, de désespérés et de pratiques. Certains disaient : « Ne m’abandonnez pas ! » D’autres : « Eh bien ! oui, je vous aime ! » D’autres encore : « Faites trois courses avant de venir pour avoir un emploi du temps ». Certains étaient presque illisibles tant l’encre y nageait dans les gouttes de larmes.

Sitôt que l’un d’eux avait passé de sa case dans une main, toujours curieuse et tremblante même en cas de refus arrêté, Giguelillot le recopiait de mémoire pour une occasion future et la collection n’y perdait rien. Des enveloppes de couleurs diverses, rangées dans un ordre connu, rappelaient aisément le sujet de la lettre sans qu’il fût besoin de l’ouvrir pour en vérifier le choix ni les termes soigneusement vagues.

Dans ce précieux nécessaire, Giguelillot prit à l’écart le troisième et le quatrième billet bleu, qui, avec des nuances, développaient ce thème : « Je vous adore. J’aurai la folie de venir cette nuit jusqu’à votre chambre. Ouvrez-moi, ne fût-ce que pour me renvoyer ! »

Et, avant de quitter ses hôtes, il put glisser aux mains de leurs filles, secrètement, l’un et l’autre pli, afin d’avoir deux chances contre une d’oublier Diane à la Houppe.

Il monta dans sa chambre, défit ses bagages, en tira des objets de toilette et s’occupa longuement de son joli physique par un sentiment de politesse bien plutôt que de suffisance, car il n’était à vrai dire ni vaniteux ni modeste lorsqu’il parlait avec lui-même et prenait aussi peu de plaisir à s’adresser des compliments qu’à se dire des choses désagréables.

Si les dames avaient eu quelques bontés pour lui, ce n’était point, pensait-il, par l’effet d’un charme, mais parce qu’il les avait beaucoup entreprises, et, pour peu que l’on ait su rendre les circonstances favorables, deux sexes faits pour s’unir oublient vite les mauvaises raisons qu’ils croyaient avoir trouvées de ne pas se rendre leurs devoirs.

En une heure, les derniers bruits s’éteignirent aux derniers étages ; Giguelillot, ouvrant avec précaution la serrure de sa porte épaisse, se glissa dans le long corridor, monta silencieusement un escalier de marbre…

Philis vraiment n’avait pas assez d’expérience pour jouer les rôles d’amoureuse : elle l’attendait sur la dernière marche.

— Chut ! dit-elle. Oh ! que je suis contente ! Venez vite !

Ils entrèrent. Elle se retourna vers lui :

— Vous êtes amoureux de moi ? Comment cela se fait-il ?

Giguelillot n’eut pas le courage de jouer son rôle ordinaire, d’ailleurs parfaitement inutile cette fois. Il prit sous les bras la petite Philis, rouge et riante de plaisir, il lui mit un baiser dans l’œil et un autre au coin de la bouche, mais vivement et en camarade.

— Vous êtes très gentille, lui dit-il.

— C’est vrai ?

— Mais oui.

— Qu’est-ce que j’ai de gentil ?

— Vous ne le savez pas ?

— On ne m’a jamais dit…

— Eh bien, ceci, et ceci encore ; et cela, ceci, tout vous !

Elle se remit à rire, puis pensivement :

— Mais les autres jeunes filles sont mieux que moi.

— Vous vous trompez bien.

— Malheureusement non. J’ai une cousine qui vient déjeuner ici tous les dimanches et, quand elle ôte sa robe dans ma chambre pour aller à table, j’ai envie de la battre tant elle est plus belle que moi. C’est vilain, ce sentiment-là, n’est-ce pas ?

— Oui, vous êtes d’une modestie ridicule, fit Giglio avec tendresse. Comment vous croyez-vous donc faite ?

— Moi ? comme une allumette-bougie…

— Parce que vous avez la tête rose et le corps blanc ?

— Surtout parce que je suis maigre. Vous ne direz pas non.

— Je dirai non tout de suite ! Vous, une maigre ? Vous êtes mince comme il faut être. Les jeunes filles de quinze ans qui ressemblent à des poussahs trouvent quelquefois des maris parce que leur double surface donne l’illusion de la bigamie ; mais des amants, c’est une autre affaire : elles sont trop difficiles à enlever.

Philis, qui avait le rire facile, fit une vocalise, puis demanda très sérieusement :

— Vous avez enlevé des jeunes filles, déjà ?

— Tout un pensionnat.

La petite le regardait avec admiration :

— Racontez-moi, dites ?

— Impossible, c’est un grand secret.

— Alors, sans les noms ?… Où cela se passait-il ?

— En France. Je ne peux pas en dire plus…

— C’étaient des grandes ou des petites, dans cette pension-là ?

— Des deux.

— Combien en tout ?

Giguelillot chercha un chiffre extraordinaire et admissible :

— Trente et une, répondit-il.

— Aucune ne vous a boudé ?… Oh ! je comprends ça, par exemple ! Vous êtes si joli garçon… Je vous ai dit oui comme elles, vous voyez… Et encore, elles savaient peut-être ce qu’elles faisaient en vous suivant, tandis que moi je ne sais pas du tout. Ou presque pas.

— Vraiment ?

— Ma sœur ne veut jamais me répondre quand je lui demande des renseignements. Tout ce que j’ai appris, c’est par ma cousine. Mais elle ne m’a pas dit ce qu’il y a de plus important, j’en suis sûre.

— Qu’est-ce qu’elle vous a dit ?

Philis hésita en souriant.

— Vous allez vous moquer de moi si je vous le répète.

— Certainement non.

— J’ai retenu tout de travers, je m’en doute. Et puis je ne sais pas tous les mots… Enfin, tant pis, vous me reprendrez ; voilà.

Et, comptant sur ses doigts pour ne rien oublier, Philis énuméra ses petites connaissances, d’une voix basse, lente et circonspecte, levant parfois un œil alarmé, comme une élève incertaine qui redoute le fatal zéro.

Giguelillot l’écoutait avec une estime croissante. Dès qu’elle eut achevé de parler, il lui dit en joignant les mains :

— Mais pardon, mademoiselle Philis, qu’est-ce que vous croyez ignorer ?

— Ce qui est mal, dit-elle simplement.

Elle s’expliqua :

Il paraît que c’est très honteux de recevoir un jeune homme dans sa chambre… On fait donc le mal avec lui ?

— Mais non, mais non, fit Giguelillot.

— Si. Papa nous le défend. Il ne reçoit jamais de jeunes gens, et quand on lui demande pourquoi, il répond qu’il a des filles. Tout ce que je viens de vous dire, évidemment, ce sont des façons de jouer qui ne font de mal à personne ; alors ce n’est pas cela qu’on défend.

— Bien entendu… Et je suis sûr que M. Lebirbe vous protège contre « certains » jeunes gens ; ceux qui ne savent pas jouer, vous me comprenez bien. Mais s’il apprenait que vous jouez avec moi…

— Vous ? Mais vous surtout, grand Dieu ! Ce soir je ne sais pas ce que vous lui avez dit, il vous craignait comme le diable, et il avait fait coucher une bonne sur un matelas dans le corridor, entre la porte de ma sœur et la mienne. Vous savez que ma sœur dort là-bas tout au fond ? Elle a horreur des domestiques, Galatée, et elle n’aime pas être surveillée. Elle a donné de l’argent à la bonne en la priant d’aller coucher dans les communs comme d’habitude. Quelle chance, dites ? sans cela je n’aurais pas pu vous voir.

Cette confidence intéressa vivement Giglio. On avait dit oui des deux côtés. Il regarda la petite Philis et sentit un scrupule devant elle. Il pensa qu’attendu par l’aînée, résolu à la connaître, il n’avait guère le droit de conduire la plus jeune à d’irréparables imprudences, et qu’il valait mieux aborder la plus responsable des deux.

Discret, il se borna donc à donner les éclaircissements que lui demanda la petite Philis sur un certain sujet dont elle était curieuse. Il lui donna aussi des conseils, des méthodes de rêverie et des leçons faciles, mais il ne lui suggéra rien dont elle ne sût les éléments.

Il fut même si réservé qu’au moment où elle le pria de tenter avec elle une fatale expérience, il répondit qu’au sein d’une maladie grave il avait formé le vœu de ne jamais accomplir quoi que ce fût d’approchant, et que d’ailleurs, selon l’avis général, ces violences n’amenaient que déception.

Deux heures après il se retira, feignit de descendre l’escalier, mais revint bientôt à pas sourds et frappa deux légers coups sur la porte de Galatée.

La jeune fille ouvrit elle-même en robe de chambre très boutonnée. Elle referma soigneusement la porte, s’y appuya des épaules et dit du ton le plus froid :

— Monsieur, je sais tout ce que vous avez fait ce soir dans une chambre de l’hôtel du Coq…

— Comment ? s’écria Giguelillot stupéfait.

— Et je suis décidée à ne pas le taire si vous m’approchez sans ma permission. Maintenant, écoutez bien. J’ai à vous parler.

CHAPITRE X

OÙ GIGUELILLOT REÇOIT DE Mlle LEBIRBE UNE PROPOSITION QUI LUI SOURIT TOUT DE SUITE

 

Έγὡ δἑ μόνα χαθεύδω.

ΣΑΠΦ.     

— Vous me menacez ? dit Giguelillot.

— Je vous avertis.

— Et que s’est-il passé, selon vos renseignements, dans cette pièce de l’hôtel du Coq où l’on prétend que je suis entré ?

Galatée prit dans un tiroir une jumelle d’officier à long tube.

— Je m’ennuie, dit-elle. Je passe toutes mes journées dans ma chambre et, ne sachant à quoi penser, je rêve. En payant ma maîtresse d’anglais, j’ai réussi à me procurer quelques romans défendus ; je les aime beaucoup ; mais je les sais par cœur, je les ai vécus vingt fois toute seule. Je sais tout ce qu’André Sperelli dit sur la bouche d’Hélène, tout ce qu’Henri de Marsay répond à Mme de Maufrigneuse, et M. de Maupassant m’a tant de fois étreinte que j’ai envie de le renvoyer. Alors, je me mets à ma fenêtre et par la fente des jalousies je regarde avec cette jumelle ce qu’on fait à l’hôtel du Coq.

— Ah ! ah !

— Oui. On y fait beaucoup de choses et personne ne croit être vu, mais cela aussi est monotone. J’avais quinze ans quand j’ai commencé à regarder chaque soir ce spectacle changeant. Aujourd’hui, j’en ai vingt-trois. Pendant les deux premières nuits, je me suis rapidement instruite. Pendant les huit années suivantes, je n’ai rien découvert que je n’eusse déjà vu, ou facilement imaginé. Pourtant, ces gens paraissent heureux ; plus heureux que je ne suis, croyez-moi.

— Ah ! dit Giguelillot sur un autre ton.

— Depuis des mois je n’avais rien vu d’aussi intéressant que ce qui s’est passé dans les trois derniers jours derrière les fenêtres de la grande chambre. Ces petites étaient délicieuses. J’ai prétexté une migraine et je suis restée sans cesse accoudée ici, à suivre leurs moindres mouvements. Je me relevais la nuit pour voir si elles n’avaient pas rallumé leurs flambeaux, et une fois ainsi, de trois à quatre heures du matin, j’ai surpris un de leurs réveils. Quand je me suis recouchée moi-même, je ne me suis pas rendormie…

Elle se passa la main sur le front.

— Je vous en ai beaucoup voulu de troubler leurs secrets et de les faire partir. Mais votre déguisement, le leur, et le soin que vous avez pris de jeter leurs vêtements par la fenêtre prouvent qu’elles étaient en faute et que vous êtes leur complice.

— C’est exact.

— Vous l’avouez ?

— Tout de suite ; je n’hésite pas.

— Vous ne me craignez donc guère ?

— En effet.

— Et pourquoi ?

— D’abord, parce que vous avez l’âme beaucoup moins vilaine que vous ne le croyez. Ensuite, parce que, moi aussi, je suis armé. Ah ! ah ! Brrr !… J’ai la foudre à la main !

— Voulez-vous me la montrer ?

— Voici : M. Lebirbe, votre vénérable père, mademoiselle, avait étendu en travers de votre seuil une jeune esclave sans défense, afin, sans doute, que s’il se présentait un féroce séducteur, la pauvre fille lui servît de proie et s’offrît en sacrifice pour vous conserver l’Honneur.

— Ce n’était pas précisément son but, mais comment le savez-vous ?

— Mystère et roman-feuilleton.

— Continuez.

— Vous avez mis de l’or dans la main de cette enfant…

— Cela, c’est raide ! Elle vous l’a dit ?

— … Et vous l’avez priée d’aller retrouver dans les communs le valet de chambre ou l’aide-cuisinier qu’elle préfère, au lieu de passer une triste nuit sans autre raison que d’obéir à son maître.

— Et après ?

— Après ? Mais comme une jeune fille ne renvoie d’ordinaire son gardien qu’au moment où elle aurait le plus de motifs d’être sévèrement observée, comme ma présence chez vous, à la suite de cette manœuvre, prouve immédiatement notre entente, vous pouvez vous débattre, crier, m’accuser de tous les crimes, personne ne croira que je ne sois pas ici d’accord avec vous, mademoiselle, si ce n’est sur votre invitation.

— Et vous comptez en abuser ?

— De point en point.

— Vous n’êtes point galant.

— Quelle funeste erreur !

— Ah !… Expliquez-moi, je vous en prie. Vous m’avez donné, ce soir déjà, une définition de la pudeur qui n’est pas dans les dictionnaires. Continuez mon éducation. Dites-moi, maintenant, ce que c’est que la galanterie. Je vous écoute.

— Dans le sens où vous prenez le mot, mademoiselle, la galanterie est un jeu de scène très connu, mais assez fin, qui permet d’insulter impunément les dames en leur témoignant un respect qu’elles ont l’étourderie de demander elles-mêmes. C’est encore un excellent moyen de déguiser sous les dehors les plus aimables le repentir qui saisit la plupart des hommes au moment où ils se trouvent seuls avec l’objet de leurs longs désirs. Comme je suis fort loin d’éprouver ces sentiments indignes de vous, et comme votre beauté ne me laisse pas le loisir de modérer ceux qui m’agitent, je serai très « galant » tout à l’heure, mais dans le sens justement opposé à celui que vous regardez comme bon ; car ce mot-là, lui aussi, peut signifier le contraire de ce qu’il semble dire.

— Et si je vous criais que je vous déteste ?

— Alors, raison de plus.

— Vraiment !

— Oui. Vous obéir, ce serait m’en aller, c’est-à-dire renoncer à vous, et je perdrais ainsi tout espoir de vous faire changer d’avis. Si je vous force, peut-être me reste-t-il une chance…

— En attendant, vous n’en faites rien !

— Non. Non. Ce que je vous dis là, c’est de la littérature. Je n’ai pas le moindre désir de vous être désagréable.

Il s’assit, prit la jumelle noire et en fit jouer la vis avec une certaine application.

Galatée inquiète et un peu haletante le regardait de loin, cherchait à le pénétrer.

Ne pouvant y réussir, elle prit le volant de sa robe de chambre, l’examina, le tendit, le retourna, regarda la lumière à travers la dentelle…

Le froid aurait duré très longtemps encore si Giguelillot n’avait eu au milieu du silence un accès de gaieté affectueuse et très communicative :

— Nous jouons bien, dit-il.

— Nous ?

— Beaucoup de talent !

— Quel enfant vous êtes !

— Passons à la scène suivante, dites, elle est si jolie !

— Qu’en savez-vous ?

— Je soupçonne le dénouement.

— Ce n’est pas une comédie.

— C’est une charade ! J’ai trouvé ! Je vous ai remis un « poulet ». Il s’en est suivi un « froid ». Et mon tout est la strophe célèbre de Paul Robert :

 

Si tu veux, faisons un rêve :

Montons sur un poulet froid !

Tu m’emmènes, je t’enlève…

 

« Voulez-vous jouer le troisième vers ? Je suis précisément en costume. »

Et il fit pirouetter sa toque à l’extrémité de son doigt.

Puis, se levant tout à coup :

— Au fait, pourquoi m’avez-vous laissé entrer ?

— Je n’ose plus vous le dire…

— C’était donc bien criminel ?

— Non.

— Alors… bien inconvenant ?

— Oui.

— Dites-moi cela tout bas ?

— Je n’ose.

— Faites-moi les gestes.

— C’est trop compliqué.

— Je vous aiderai.

— Jusqu’au bout ?

— Oui.

— Vous le promettez ?

— Je vous le promets.

— C’est bien. J’ai confiance en vous.

— Maintenant, laissez-moi deviner.

— Oh ! vous ne pourrez jamais. N’essayez même pas.

— C’est au-dessus de mon imagination ? vous en êtes sûre ?

— Oui.

— Miséricorde ! qu’est-ce que cela peut être ?

Galatée ne répondit pas.

Pour adopter une contenance sous le regard curieux et souriant de Giguelillot, elle saisit la jumelle à son tour et en caressa les tubes familiers.

Puis, debout dans la fenêtre ouverte, elle mit au point l’instrument sur un petit pavillon qui dépendait de l’hôtel.

— Fi ! que c’est laid dit Giguelillot. Voulez-vous bien ne pas regarder ces choses-là, mademoiselle ?

— Serait-ce que… vous voulez ma place ? Je vous l’offre.

— Merci, non.

— Vous avez tort. Je m’amuse comme une folle. Pourquoi refusez-vous ?

— Ce n’est pas encore de mon âge.

— C’est cependant déjà du mien !

— Je ne dis pas non. Ce genre de distractions a été mis au monde pour la calvitie et la virginité qui ont chacune la même raison de le trouver intéressant. Quant à moi, je vous jure qu’il m’est profondément désagréable.

Galatée reprit son poste d’observation. Puis, avec des impatiences dans la main :

— Mais j’aurais besoin de vous ! Venez vite : C’est de la fantasmagorie, ce qui se passe là-bas. Tout à l’heure il y avait un monsieur et deux dames ; maintenant je trouve une dame et deux messieurs… Personne n’est entré ni sorti… Expliquez-moi, je vous en conjure.

Au bout d’une demi-minute, Giglio donna cette consultation :

— Un monsieur… avec une dame très bien… qui est laide… suivie d’une seconde dame moins bien… qui est jolie…

— Ah ! par exemple !… mais enfin…

Elle allait discuter, quand une rougeur subite lui monta aux joues et elle dit simplement en secouant la tête :

— Oui. Je vois bien que je ne sais pas tout.

Et comme si cette constatation lui donnait l’ardeur nécessaire pour exprimer ce qu’elle voulait dire :

— Eh bien, cela ne peut pas durer ! fit-elle. Il faut que je vous parle, et vous allez apprendre pourquoi j’ai besoin de vous. C’est fort inconvenant : ne me regardez donc pas. Et ce sera long peut-être : ne soyez pas distrait.

— Je suis vivement intéressé, au contraire.

— J’ai vingt-trois ans, monsieur. Je ne suis pas mariée. Je mène une vie stupide, comme toutes les jeunes filles.

— Oui… Oui…

— Vous me comprenez. Je vois cela. Mon père a les idées les plus larges sur la vie intime et sur l’éducation…

— Mais, naturellement, il ne les applique pas à ses filles ?

— Naturellement ?

— C’est on ne peut plus humain.

— Vous trouvez, vous ? Pour moi, c’est de l’incohérence…

— C’est humain et incohérent ; deux fois humain. Nous sommes d’accord.

— Ne m’interrompez plus : sans cela j’oublierai tout ce que j’ai à vous dire avant de…

— Avant de parler franchement ?

— Vous êtes insupportable ! Je suis sûre que vous allez me condamner et vous ne saurez pas pourquoi j’ai raison.

— Je sais déjà très bien pourquoi vous avez tort…

— Quand je le disais ! Vous ne m’entendez pas !

— Je vous entends d’avance, et je veux vous épargner la peine d’achever une conversation qui vous embarrasse beaucoup… Un monsieur que je connais et qui passe pour un esprit fin ne dit jamais que la moitié des phrases parce qu’un interlocuteur avisé en devine le dessein dès les premiers mots et que pendant la conclusion, l’adversaire, n’ayant pas besoin d’écouter, préparerait trop à loisir ses arguments à brûle-pourpoint.

— Alors terminez mon rôle vous-même. Il faut que je sache au moins si vous m’avez comprise.

— Si je vous ai… Mais à votre place je ne penserais pas autrement que vous. Et j’aurais tort. Et c’est ce que je voudrais vous dire en deux mots, qui, bien entendu, ne serviront à rien. Je m’y attends.

— Dites.

— Voici. Vous avez vingt-trois ans, vous êtes belle, vous êtes jeune fille depuis une dizaine d’années, vous avez beaucoup pleuré quand vous avez eu quinze ans, seize, dix-sept et ainsi de suite ; vous lisiez des romans très chauds où des personnes de votre âge, parfois même un peu plus jeunes, passaient des nuits échevelées avec des amants plus que parfaits ; votre jumelle vous a prouvé que ces romans-là n’étaient pas des fables, et quand vous vous êtes comparée aux personnes qui vous font envie, vous avez reconnu à des signes certains que vous pourriez faire comme elles le bonheur de plusieurs messieurs qui pourraient aussi faire le vôtre.

— Ouf ! dit Galatée. J’aime mieux ne pas avoir dit tout cela. Ne me regardez pas ainsi. Vous me gênez beaucoup.

— En lisant ma lettre, continua Giglio, vous n’avez pas cru un instant que je vous aimais, ou plutôt vous avez espéré que je ne vous aimais pas…

— « Espéré » est très bien. C’est tout à fait cela.

— … Et comme vous m’aviez vu à l’œuvre dans mon rôle de costumier, vous avez compté sur moi pour vous aider à sortir en travesti, avec toutes les ressources de mon beau talent. Car si aucun gendarme ne vous retient prisonnière vous ne voudriez pas cependant vous en aller avec éclat. Vous aimez mieux disparaître, faire en sorte que personne ne puisse vous suivre à la piste…

— Et, sans savoir ce que je vous demanderais, vous m’avez promis tout à l’heure que vous m’aideriez jusqu’au bout. Ne l’oubliez pas, mon ami !

Giglio lui prit la main et lui dit très affectueusement :

— Vous avez tort.

— Non, non.

— Vous ne connaissez pas la vie où vous courez. Là tout se passe comme ailleurs et comme dans les familles : c’est-à-dire que le bonheur est divisé en deux parties : presque tout pour les hommes, presque rien pour les femmes. Cela tient, dit-on, à des événements qui se sont passés autrefois entre une pomme et un serpent. Les femmes sont sur la terre pour être très malheureuses ; souvent sans raison aucune ; mais quand une cocotte se met à pleurer, je vous réponds qu’elle sait pourquoi.

— Voulez-vous me le dire ?

— Parce qu’elle joue avec un amour qui ne cesse de lui échapper. Parce qu’entre vingt hommes qu’elle déteste elle en choisit un qu’elle chérit et que celui-là n’a qu’un désir, c’est de la quitter le plus vite possible. Parce qu’il n’y a pas de comédie plus triste ni plus laborieuse à jouer que celle des sentiments tendres. Parce que…

— Mais au moins elle connaît la vie, cette femme ! elle n’est pas une chose inutile, une solitaire malgré elle, une existence sans but, sans joies, sans liberté !

— Pouvez-vous obtenir de monsieur votre père qu’il vous serve une pension et vous permette de vivre sans contrainte aucune comme il le ferait tout de suite si le ciel avait voulu que vous fussiez un fils ?

— Il ne voudra jamais.

— La loi de l’homme ! toujours la loi de l’homme !

— Ce serait pourtant juste, en effet.

— Devenez un garçon, comme la dame que vous regardiez tout à l’heure, et M. Lebirbe trouvera tout simple que vous rentriez en habit vers dix ou onze heures du matin avec des yeux couleur d’orage et des jambes de convalescent. Même si vous étiez un peu grise, je crois qu’il aurait des indulgences.

— Ah ! vous n’êtes pas sérieux.

Et la jeune fille sourit tristement.

Giglio reprit :

— Rien de ce que je vous ai dit sur la vie de plaisir ne vous a convaincue, n’est-ce pas ?

— Rien.

— Je le pensais bien. À quel âge avez-vous désiré partir pour la première fois ?

— Je ne sais pas… Toujours…

— Alors ce n’est pas une boutade ? Vous avez réfléchi, vous savez ce que vous voulez et vous êtes sûre de le vouloir ?

— Ah ! Dieu, oui !

— Ces femmes que vous observiez dans le joli voisinage que votre père vous donne, vous les enviez ? Regardez-les encore.

Et pendant qu’elle prenait sa jumelle et la dirigeait vers le lointain, Giguelillot considérait combien il était heureux qu’il n’aimât point cette jeune fille, pour avoir la liberté de lui parler comme il allait le faire.

— Je les envie, dit Galatée.

— Toutes les deux ?

— Toutes les deux également. Je voudrais être la bonne de l’hôtel. Je voudrais être la petite mendiante qui dort en ce moment dans les fossés de la route et qu’on étranglera tout à l’heure, mais pas avant de l’avoir saisie.

Giglio s’inclina.

— Je n’ai plus rien à dire, mademoiselle. Et si vous voulez que je vous aide à partir d’ici, je suis tout prêt.

— Comment ? Vous voulez bien ?

— C’est peut-être absurde ; je n’en sais rien. En tout cas, cela ne me regarde pas. Vous avez bien le droit d’exprimer une volonté après dix ans de réflexion. J’ai dit ce que j’avais à vous dire. Maintenant, si vous êtes déterminée, je n’insiste plus. D’ailleurs, je suis dans mon rôle de jeune homme en jetant le désordre au milieu des familles et en bouleversant les projets d’un père. Et puis je crois même que je vous avais promis de vous obéir ? Cela tombe admirablement bien.

Galatée lui serra les deux mains :

— Oh ! vous êtes bon ; et moi qui vous ai mal accueilli ! Pardonnez-moi si vous le pouvez. Je vous aime de tout mon cœur. Écoutez… Quelle heure est-il ?… Quatre heures dix… Les domestiques ne sont jamais levés avant six heures et demie. Nous avons plus de deux heures à nous… Je vous permets de ne pas m’habiller tout de suite.

CHAPITRE XI

COMMENT LES PROJETS DE PAUSOLE ET LES RÊVES DE DIANE À LA HOUPPE S’ACCORDAIENT EXACTEMENT

 

On dit qu’il vaut mieux, sur des feuilles de bananier,

Coucher avec deux hommes à la fois

Que de dormir seule.

Chanson populaire annamite.
(Trad. Dumoutier. – 1890.)

Pausole, debout dans sa chambre, se croisa les bras et secoua la tête :

— Que suis-je venu faire si loin ? dit-il tout haut. Dans quelle escapade me suis-je lancé ? Me voilà sur les grandes routes, moi aussi, à plus de trois kilomètres de mon palais, prêt à dormir dans un lit de hasard, sans aucune de mes aises ni de mes habitudes familières. Quelle folie que cette aventure !

Mais Diane, qui avait bien des raisons de souhaiter que l’aventure parût bonne et durât le plus longtemps possible, conduisit le Roi vers un vaste fauteuil et s’accroupit à ses pieds.

Elle opposait un esprit simple aux complexités de la vie, et c’eût été la méconnaître que voir en elle une cérébrale ; mais elle était, par intuition, experte à régler sa politique sur la psychologie de l’amour, seule partie de la sagesse où elle eût acquis des lumières. Nul autre conseil que le sien n’avait amené le Roi à retarder son départ au moment où elle désirait qu’il ne quittât point le palais. Il lui fallait maintenant prolonger l’excursion, mais surtout y prendre part, c’est-à-dire se faire pardonner sa poursuite importune et contraire aux règlements.

Sur ce dernier point, elle pensa que le silence lui serait d’un meilleur secours que la contrition, car les excuses rappellent la faute plus certainement qu’elles ne l’atténuent, et elles provoquent le ressentiment même lorsqu’elles obtiennent les mots du pardon.

Diane ne s’excusa donc en aucune manière. Elle compta sur la seule influence de son bonheur personnel pour apaiser l’esprit du Roi, et elle leva vers lui un visage dont le calme n’était troublé que par l’éclat d’un noir regard.

— Que je me sens bien ici, dit-elle, et quel souvenir adorable je rappellerai en moi plus tard en songeant à cette chambre étrangère ! Voyez : notre hôte a disposé toutes choses selon vos goûts particuliers. Il fait confortable et frais entre ces murs. Voici un divan bas ; un autre plus haut et moins ferme ; et celui-ci qui est si large, et celui-là qui est si bien placé dans l’air libre de la grande fenêtre. Voici des citrons et du sucre. Et voici de votre porto sec. J’en avais pris avec moi de peur qu’on ne l’eût oublié.

— Est-il vrai ? fit Pausole.

— En voulez-vous maintenant ?

— Non. Il suffit que je le sache à ma portée. Mais cela m’aurait fort contrarié de ne pas le voir avant de m’endormir.

— Demain matin vous aurez votre chocolat espagnol, que j’ai recommandé que l’on fît noir et d’une épaisseur très égale, car l’Écuyer des cuisines ne l’avait pas dit avec autorité.

— Cela est bien.

— J’ai demandé surtout que le château gardât un silence de cathédrale tant que vous n’auriez pas daigné annoncer votre réveil.

— C’est, en effet, très important.

— Votre camérière est ici. Demain, à l’heure où je sonnerai pour vous, c’est elle qui se présentera, et je lui ai fait dire de se taire ; elle vous a ennuyé ce matin, m’a-t-on dit. Enfin, j’ai demandé pour vous à Mme Lebirbe deux oreillers de crin, parce que je sais que la plume vous est désagréable.

— Ah ! ceci est parfait. Je veux t’embrasser, ma Houppe. Viens sur ce divan bas. Les sièges sont, en effet, très confortables ici, et cela me réconcilie avec ma nouvelle chambre. Dis-moi : tu as donc beaucoup parlé avec Mme Lebirbe ?

— Beaucoup. Nous sommes un peu parentes. Sa sœur, qui a épousé un médecin, a été la maîtresse de papa pendant trois ans. Mme Lebirbe m’a rappelé cela tout de suite.

— Elle est veuve, cette sœur ?

— Non. Elle a eu d’abord un enfant de son mari et puis deux fils de mon père.

— Je n’aime pas cela, dit Pausole. Pourquoi n’a-t-elle pas franchement divorcé ?

— Parce que mon père était marié aussi ; et maman avait le caractère très difficile. La polygamie, avec elle, il ne pouvait pas en être question. Je me souviens que quand papa ramenait des maîtresses chez lui, c’étaient des scènes interminables. Il n’a jamais pu en garder une plus de huit jours.

— Tu tiens de ta mère, dit Pausole, car tu avais bien cruellement griffé cette pauvre Denyse que j’ai vue ce matin…

— Et que vous avez renvoyée, Sire ! Oh ! que j’ai été contente quand je l’ai vue revenir au harem ! Je me souviendrai aussi de cette joie-là… mais celle que j’ai ce soir est plus douce.

Pausole lui mit la main sur l’épaule.

— Tu mènes donc au harem une vie bien triste, ma Houppe ? Je vois cela derrière toutes tes paroles.

— Oh ! oui, bien triste l’an dernier. Bien heureuse depuis deux jours.

— C’est désolant… Que faire ? Je ne veux pas te contraindre, petite, ni toi ni aucune de mes femmes… Si je fais garder le harem avec tant de rigueur, c’est parce qu’il me serait personnellement très désagréable d’être trompé. Mais je ne retiens personne par la force…

— Pouvez-vous me parler ainsi ? Vous m’aimez donc bien peu ? fit Diane très pâle.

— Houppe, je t’aime bien, et c’est pour cela que je te donnerai la liberté le jour où tu me la demanderas.

— Je ne vous la demanderai jamais.

— Et tu prévois que tu resteras malheureuse ?

— Oui. Mais moins malheureuse d’un jour chaque année.

— C’est désolant, reprit Pausole. C’est désolant.

Diane, mécontente du point où elle avait conduit la conversation, se demandait déjà comment elle allait persuader au Roi de consentir à voir en elle seule trois cent soixante-cinq femmes diverses ; mais le bon Pausole remuait dans son esprit des scrupules de tout autre sorte :

— Je devrais peut-être, fit-il, aller plus loin… J’y ai déjà songé… Eh ! qu’il est parfois délicat d’accorder son propre bonheur et sa propre liberté avec la liberté et le bonheur des autres ! C’est un idéal impossible : il faut toujours aller jusqu’au sacrifice. Et alors la question se pose de savoir qui doit se sacrifier… Je veux bien la résoudre contre moi, cette question, si elle se rapproche ainsi de l’équité…

— Contre vous ?

— Eh ! oui ! Je me rends compte qu’en obligeant ces jeunes femmes à une continence absolue pendant presque toute leur adolescence, je leur fais acheter trop cher les satisfactions que le titre de Reine peut donner à leur tendresse ou plus souvent à leur vanité. Elles s’en accommodent. Je le sais bien. Cela est pourtant contre la nature, et je me suis demandé parfois si je ne devrais pas lâcher le corps des pages nuit et jour dans le harem en fermant les yeux sur ce qui se passerait très probablement… Je ne m’y suis pas résolu ; mais je n’en repousse pas non plus l’idée… Ce sont des enfants sans barbe dont on ne saurait être sainement jaloux… Et si je prévois que leurs jeux m’apporteraient quelques soucis, du moins m’y résignerais-je comme à la solution la moins choquante de toutes et avec le contentement d’avoir donné un peu de joie aux petites captives volontaires qui battent de l’aile autour de moi… Houppe, il se fait très tard. J’ai beaucoup marché à dos de mule, et je suis las. Prenons du repos.

 

*    *    *

 

Vers six heures du matin, un rayon de soleil déjà chaud réveilla Diane à la Houppe.

Pausole dormait sur les épaules, le nez haut et la bouche en volcan.

Elle se retourna, ouvrit les jambes, s’étira en serrant les poings et en tendant la poitrine, puis retomba, les sourcils froncés.

Rêvait-elle encore ? c’est presque certain, car l’esprit hanté sans doute par les dernières paroles du Roi, elle eut la vision suivante :

La porte, restée entre-bâillée pour maintenir un courant d’air au milieu de cette nuit trop chaude, tournait lentement sur elle-même… Un page entrait, d’abord timide, puis rassuré, puis entreprenant… Deux mains légères passaient délicieusement sur toute sa peau chaude et moite… Une douce joue câline lui frôlait le sein gauche… Puis un sourire licencieux vint effleurer le sien et se mêler à lui… Elle murmura (de la voix des songes) : « Prenez garde… » Et elle crut qu’on lui répondait : « Rien n’éveille le Roi, madame… » Alors, comme elle se retournait sur le côté gauche, pour mieux surveiller le sommeil qu’elle appréhendait d’interrompre, il lui sembla que le page se comportait envers elle beaucoup plus en mari qu’en fidèle servant… Elle tressaillit trois fois, perdit toute conscience et tomba du haut de son rêve dans l’anéantissement noir.

 

FIN DU LIVRE TROISIÈME

LIVRE QUATRIÈME

CHAPITRE PREMIER

COMMENT DIANE À LA HOUPPE EXPLIQUA SON RÊVE ET THIERRETTE SES AMBITIONS

 

En général, vous verrez les femmes préférer un fat à un honnête homme, un libertin à un amant qui a des mœurs… Cette préférence, de la part des femmes, tient dans la nature aux convenances sexuelles qu’elles imaginent sous un rapport plus intéressant, et dans le moral à ce sentiment inné par lequel chacun recherche ce qui a le plus d’identité avec lui.

La Femme dans l’ordre social et dans
l’ordre de la nature. – 1787.

 

Les cloches de la Pentecôte sonnèrent à grande volée dès neuf heures et demie du matin, et Diane, qui avait oublié de faire prévenir le carillonneur, s’éveilla pour la seconde fois.

Avait-elle vraiment rêvé ?

D’abord elle n’en douta point. Les rêves de Diane à la Houppe entraient facilement dans le voluptueux et même dans l’imaginatif. Ils lui avaient suggéré bien des fantaisies qui, parfois, la laissaient pensive pendant une journée entière et qu’elle ne méditait point sans une sorte de respect, car elle eût été incapable de les construire à l’état de veille. Leur souvenir posait des jalons dans son existence monotone. Elle s’entendait clairement lorsqu’elle se disait que tel petit fait s’était passé avant le rêve du tambour-major ou après celui du petit nègre entre les deux institutrices. Aussi allait-elle se résoudre à classer le songe du page à la suite de beaucoup d’autres lorsque, ayant découvert des raisons d’incertitude qui ne lui étaient pas venues par la seule réflexion, et ne pouvant, d’autre part, accepter comme vraisemblable un événement aussi fantasque, elle plongea jusqu’au fond dans la perplexité.

Pausole, que les éclats du bronze avaient fini par distraire de son pesant et doux sommeil, se mit alors sur son séant, et, peu après, fut en bas du lit.

C’était l’heure où il s’occupait de ses affaires.

Il lui fallait un conseiller.

Il demanda Giguelillot.

Le petit page se fit attendre, car il avait peu dormi après une journée fort rude. Rosine d’abord, puis Thierrette, puis Philis, puis Galatée, et enfin Diane à la Houppe avaient éprouvé tour à tour ce qu’il pouvait leur offrir d’énergie, de persévérance et de bons procédés, mais cela n’allait point pour lui sans un peu de vertige et même d’abattement. Aussi, lorsqu’il se présenta pour répondre à l’appel du Roi sans avoir reposé plus de deux heures et demie, il était de vingt minutes en retard. Pausole avait quitté sa chambre pour son cabinet de toilette.

Gilles entra et, comme il était fort mal élevé Diane vit tout de suite à son sourire qu’il avait manifestement partagé au moins son rêve.

Après un instant de confusion, elle prit son parti d’une aventure où elle avait si peu de responsabilité et qui tenait du cambriolage beaucoup plus que de l’adultère. De son lit elle fit signe au page d’approcher, lui entoura la jambe droite d’un bras languissant et nu, et lui dit lentement, tout bas.

— Brigand ! scélérat ! canaille ! petite infection ! gibier de guillotine !

Il répondit d’une voix sage qui pouvait bien avoir cinq ans :

— Pardon, madame.

— Je te déteste.

— Oui, madame.

— Qui t’a appris cela ?

— C’est ma petite sœur.

— Ne recommence jamais…

— Je ne le ferai plus.

— Au moins… si imprudemment.

— Ah ! bien !

— Et avec personne.

— Personne. Personne. Personne. Jamais. Jamais. Jamais.

Diane, en riant, le battit de la main et reprit presque aussitôt, mais avec plus de sérieux :

— J’espère que nous n’allons pas la retrouver ce soir, cette blanche Aline ?

— Ah ! vous ne voulez pas ?

— Je ne suis pas pressée.

— Très bien.

Puis, pour plaire à la jeune femme par une confidence qui ne lui coûtait d’ailleurs en aucune façon :

— Il y a une seconde fugitive, dit-il.

— Qui cela ?

— Mlle Lebirbe, l’aînée.

— Depuis quand ?

— Cette nuit. Elle m’a exposé que la vie de famille ne se prêtait pas à l’inconduite, qu’elle sentait en elle toutes les frénésies, et que des voix mystérieuses l’appelaient à la basse prostitution. Alors je l’ai envoyée…

— Oh ! que c’est mal !

— Je l’ai envoyée à une dame respectable qui tient un hôtel particulier de Tryphême où un grand nombre de femmes mariées rencontrent des messieurs – souvent mariés aussi, mais généralement pas avec elles…

— Quel petit bandit ! C’est abominable…

— Pas tant que cela ! M. Lebirbe est président de la Ligue contre la licence des intérieurs, admirable société dont l’action mollit un peu, je crois. Quand il saura que sa fille aînée, dans un intérieur fameux, admet toutes les licences et les prend tour à tour, voilà qui lui rendra du zèle et de l’entrain pour la bonne cause.

L’éclat de rire de Diane fut entendu par Pausole, qui, fraîchement baigné, se montra dans un costume du matin :

— Ah ! c’est toi, petit ? Je n’ai que deux mots à te dire. Tu as fait, hier, une enquête qui dut être clairvoyante et dont je ne te demande pas le récit. Je viens de lire la petite lettre que tu as trouvée. Elle est fort affectueuse, mais ne donne pas de renseignements. Sais-tu ce qu’est devenue ma fille ? Où peut-elle être aujourd’hui ? Je n’en désire pas plus.

Giguelillot consentait de grand cœur à sauver la blanche Aline ; mais pour diverses raisons, il voulait en même temps se rapprocher d’elle. Aussi, faisant à Diane un signe léger qui lui épargnait l’inquiétude, il répondit :

— À Tryphême.

— Cela me suffit. Es-tu d’avis que nous partions aujourd’hui même vers une nouvelle étape ?… Je consulterai Taxis pour la forme, puisqu’il est mon conseiller du matin, mais j’ai plus de confiance en toi.

— Il vaut mieux partir, en effet.

— Tu as raison. Et quelle heure te paraît la bonne ?

— Le milieu de l’après-midi.

— Quelle distance parcourrons-nous ?

— Tryphême est à quatre kilomètres. On y va en trois quarts d’heure.

— C’est beaucoup ; mais nous ferons cela. Je me sens fort dispos, ce matin. Va, et dis à Taxis de venir me parler à son tour.

Taxis parut, fort agité.

— Sire, dit-il, un nouveau crime a été commis ce matin. Une vierge a été enlevée à l’affection de ses parents…

— Quoi ?

— Par un suborneur inconnu. La fille aînée de nos hôtes n’est plus dans ses appartements.

— Ha ! ha ! ha ! fit Pausole. Ce pauvre Lebirbe ! Cela devait lui arriver !

— Je ne puis m’empêcher d’établir une corrélation entre les événements extraordinaires qui se produisent depuis quelques jours et qui, tous, tiennent du rapt ou de la séduction clandestine.

— Le rapprochement est insoutenable, dit le Roi d’un ton bourru. Outre que j’ai mes raisons de le trouver fort déplacé, il ressort du simple bon sens qu’un même individu ne saurait séduire et enlever plus d’une jeune fille à la fois. Vous êtes vraiment trop ignorant des choses de la galanterie, monsieur. Les confesseurs eux-mêmes croient devoir s’en instruire. Mais brisons-là. Vous n’avez point d’autre rapport à me présenter ?

— L’inconnu que je persiste à tenir pour l’unique auteur de tous les attentats commis ces jours derniers est arrêté, Sire, ou sur le point de l’être. Cette fois encore, je n’attends qu’un signe de vous…

— Ah ! s’il en est ainsi, je le donne, dit Pausole. Puisse-t-il interrompre un voyage dont je commençais à sentir lourdement l’importunité. Qu’on en finisse ! Où est l’inculpé ?

— Sur la route de Tryphême.

— Et qui l’accompagne ?

— La princesse Aline.

— Comment le savez-vous ?

— En opérant des recherches dans les appartements de Mlle Lebirbe, j’ai trouvé une puissante jumelle dont la studieuse enfant se servait sans doute dans un but astronomique et afin de contempler chaque nuit l’œuvre insondable du Créateur que le firmament nous…

— Abrégez, Taxis. Vous êtes prolixe.

— J’ai donc saisi cette jumelle et j’en ai fait usage pour observer les environs. La Providence a voulu que cet objet fût dans mes mains l’instrument d’une découverte. À deux cents mètres, sur la route de Tryphême, j’ai aperçu un jeune homme dont le costume répond exactement à celui qui m’a été signalé par mes sbires comme revêtant le mystérieux inculpé. Auprès de lui, dans la robe verte que tout le monde connaît au palais depuis une quinzaine de jours, s’avançait la Princesse Aline. Tel est le résultat de mes efforts. Je crois devoir prévenir Votre Majesté que la hâte dans la décision et dans l’action est absolument nécessaire à la réussite de ses projets, quels qu’ils soient.

— Mon opinion, dit Pausole, est formelle sur un premier point. Personne autre que moi-même n’aura mission d’arrêter ma fille. Je ne reviendrai pas là-dessus ; j’ai eu trop de peine à m’y résoudre.

— En ce cas, il faut partir immédiatement.

— Partons donc. Les bagages sont-ils prêts ?

— Pour la plupart. Et les autres suivront. J’ai fait seller les montures, y compris mon fidèle Kosmon à qui un stupide malfaiteur a fait subir le plus scandaleux des outrages.

— Comment, à lui aussi ?

— Pardon… Ma pensée…

— C’est de l’aberration ! dit Pausole. En pleine campagne, dans un pays facile et simple, où chacun peut fléchir sans peine de jolies filles dans les champs, aller prendre pour amoureuse un bidet cagneux et poussif comme celui que vous enfourchez ! Voilà une dépravation dont je n’avais jamais eu l’idée !

— Je n’ai rien dit de semblable, et…

— Votre malfaiteur est un homme plus à plaindre qu’à blâmer. Je m’oppose à toutes poursuites… Faisons le silence autour de cela.

— Je m’explique…

— Vous vous expliquerez en chemin. Cela ne présente aucun intérêt. Faites diligence, Taxis, et prenez congé de moi.

Le rassemblement s’accomplit dans la cour, où les gardes formèrent la haie, de la grand’grille à l’escalier.

Giglio, déjà en selle, se montrait au peuple curieux quand d’un groupe de paysans se détacha la belle Thierrette.

Souriante, avec un peu de fatigue dans le pli des sourcils, elle s’avançait péniblement mais encore non sans vaillance.

Bien qu’elle fût fille à combattre avec toute une escorte en armes, elle se laissa intimider par le silence et l’espace qui entouraient les cavaliers, et ce fut en rougissant qu’elle s’approcha de Giguelillot :

— Je vous remercie bien, monsieur… Merci… Vous avez été bon pour moi… ainsi que ces messieurs… Merci à tous… Merci bien de votre générosité… Merci encore… Merci… Merci…

Puis, avec un soupir qui venait du fond de sa franchise, elle dit en hochant la tête ces simples mots :

— Je n’oublierai pas.

Mais Giguelillot se penchait du haut de son zèbre :

— Qu’est-ce que tu tiens donc à la main ?

— C’est la quarantième tulipe, monsieur… Je l’ai gardée pour vous… pour qu’elle vous porte bonheur…

— Gentille attention. Je la conserverai, ta quarantième tulipe. Que puis-je te donner à mon tour ? Dis-le moi.

— Monsieur… on a été bien mauvais pour moi à la métairie… Le patron a dit comme ça que je me dérangeais… que j’avais des fréquentations… et que je n’avais pas fait la traite du soir… et qu’il lui manquait deux seaux… Enfin, quoi ?… je suis à la porte avec six francs dans mon foulard, et pas d’emploi pour le moment.

— Mais, ma pauvre Thierrette, je n’en ai pas à t’offrir.

— Oh ! si !… Moi, j’en vois bien un… Ces messieurs n’ont pas de cantinière… Le service est dur, je ne dis pas… mais je serais bien dévouée, bien complaisante… Je ferais ce que je pourrais, vous savez…

— Comment ? tu voudrais…

— Oui… Mais pour les premiers jours je suivrais dans les bagages… Je monterais à cheval un peu plus tard… si ça ne vous fait rien.

— Accepté. Va dans les bagages, c’est une excellente précaution. Et cache-toi bien jusqu’à midi. Ne te montre pas plus tôt, tu m’entends ?

— Oh ! non… dans ce moment-ci, j’ai plus envie de dormir que de faire la belle, monsieur… Et merci encore… Merci… Vous avez bon cœur avec les femmes.

CHAPITRE II

COMMENT PHILIS TROUVA UN MARI

 

Mon père, mariez-moy

Ou je suis une fille perdue

Se vous ne me mariez,

Il me faudra courir la rue

Soit en chemise ou toute nue

Faisant du pis que je pourrai.

S’ensuyt plusieurs belles
chansons nouvelles. – 1542.

Trois vases des manufactures royales, un portrait avec autographe et des libéralités aux serviteurs marquèrent le passage de Pausole chez le malheureux M. Lebirbe.

Mais le vieillard en perdit ses deux filles du même coup.

Le Roi, ne sachant comment consoler son hôte après la fuite de Galatée, et pensant avoir appris par son expérience du cœur humain que chez la plupart des individus la vanité personnelle l’emportait bien sur l’affection, crut alléger tous ses chagrins en l’informant de but en blanc qu’épris par les jeunes grâces de la petite Philis, il la mettait au rang des Reines et l’emmenait avec le convoi.

Puis tout le cortège se mit en marche, Philis en bleu sur son poney à droite de Pausole sur sa mule ; Giguelillot à gauche sur son zèbre ; Taxis en éclaireur sur le minable Kosmon, toujours moignonneux et stigmatisé, tandis que plus loin, mollement bercée au pas nautique de son chameau, Diane à la Houppe, les yeux dormants, étendue sur le côté gauche, renouait les fils de son rêve…

CHAPITRE III

OÙ PHILIS BABILLE, ÉCOUTE ET S’INSTRUIT

 

Elle ressemble, dans les bandes

De son petit vertugadin,

Aux damoiselles de lavandes

Dans les bordures d’un jardin.

 

Elle bravoit, faisant la roüe

Devant le galant qui la sert

Comme une mouche qui se joüe

Dessus la nappe d’un dessert.

Sygognes. – 1609.

Philis ne pouvait y croire :

— Sire, dit-elle, je serai une Reine comme tout le monde, bien vrai ?

— Mais oui.

— Comme les trois cent soixante-six ? Et je vivrai dans le harem ? Et j’aurai tant d’amies que cela ? Oh ! que je vais m’amuser !

— À la bonne heure, dit Pausole. Voilà de bonnes dispositions.

— Est-ce qu’il y a des Reines de mon âge ?

— Une trentaine.

— Tant que cela ? Et elles sont gentilles ?

— Très gentilles.

— Est-ce qu’elles s’aiment bien entre elles ou est-ce qu’elles se battent ?

— Oh ! je crois qu’elles s’aiment plutôt à l’excès.

— On ne s’aime jamais trop, d’abord. Est-ce qu’elles sont sérieuses ?

— Pas sérieuses du tout.

Philis, avec un petit cri de gaieté, se souleva sur ses fourches et retomba plusieurs fois assise, ce qui était sa manière d’exprimer une joie frétillante lorsqu’elle faisait de l’équitation.

— Enfin ! dit le page. Vous aurez donc, Sire, une femme superflue, une de plus que l’an ne compte de jours ! Je suis sûr qu’à partir d’aujourd’hui, vous avez le sentiment de la richesse en amour.

— Non pas ! Non pas ! dit Pausole. Je congédie la Reine Denyse. Le harem est pacifié. Chaque Reine a des droits égaux qui s’affirment une fois l’an. Je n’aurais pas l’extravagance de compromettre par boutade un ordre de succession qui doit être l’ordre parfait, puisqu’il se modèle sur les révolutions de notre planète elle-même.

— Qu’est-ce que cela veut dire ? demanda Philis.

Puis elle se reprit :

— Pardon, Sire. On m’a dit bien des fois qu’il ne fallait pas poser de questions. Ce n’est pas ma faute. Je ne sais rien.

— J’en suis ravi, dit Pausole. Mais qu’appelles-tu rien, réponds-moi ?

— La liste des Rois de Tryphême avec les sous-préfectures et la règle des participes.

— Tu sais tout cela ? C’est admirable.

— Je le sais, je le sais… pas très bien.

— Et que voudrais-tu savoir de plus ?

À cette question Philis répondit si franchement que Pausole en eut un sursaut.

Toute confuse et l’œil bas, elle se reprit encore :

— Pardon, Sire, j’ai dit une bêtise ! Je n’aurais pas dû… surtout devant vous… Mais c’est toujours la même chose… Papa le disait bien… Quand je monte à cheval depuis cinq minutes, je ne suis plus tenable, il paraît… Une autre fois, je ferai attention.

Pausole la rassura du geste :

— C’est moi qui ai eu tort, ma petite, si je t’ai laissé croire que je te désapprouvais, car tu as fort bien répondu.

— Vraiment ?

— Je le crois. D’abord tu as parlé du fond du cœur.

— Oh ! oui !

— … Et il faut toujours dire la vérité.

— Même cette vérité-là ?

— Elle est la grande vérité des femmes et la plus belle ambition qu’elles puissent décemment exprimer. Si tu m’avais répondu que tu regrettais de savoir peu de chose sur la mécanique céleste ou le calcul différentiel, j’aurais été moins satisfait ; non pas qu’il n’y ait de par le monde des mathématiciennes et des astronomes qui tiennent convenablement leurs petits emplois ; mais simplement parce que celles-là deviennent semblables à des hommes, et prennent à plaisir les défauts d’une moitié du genre humain qui m’inspire de l’antipathie.

— Oh ! pas à moi ! dit Philis.

Cette fois, le mot parut léger.

Giguelillot, toujours complaisant, se hâta de combler le silence :

— Avez-vous remarqué, Sire, dit-il brusquement, combien les Tryphémois ressemblent aux Français ?

— Quelle question baroque ! Comment voudrais-tu qu’il en fût autrement ? Ce sont des Catalans et des Languedociens mêlés ; ils sont de race gallo-romaine.

— Oui ; mais ce n’est pas ce que je voulais dire. Je suis venu de Paris, croyant trouver ici un milieu tout nouveau. Vous aviez fait une révolution complète, proclamé la liberté morale…

— Oh ! dit Pausole. Ce n’est rien, mon petit. L’importance des révolutions se mesure à l’intérêt que peut avoir le gouvernement à retarder leur réussite. Il n’y a jamais eu qu’une révolution improbable avant le succès et inconcevable dans le souvenir, c’est celle qui vous a donné la liberté religieuse, parce qu’en renonçant au droit divin, le pouvoir s’est privé d’un soutien fondamental qui lui avait assuré jusque-là une stabilité plusieurs fois séculaire. Mais la liberté morale ? Vous l’aurez quand vous la demanderez.

— Qu’est-ce que c’est ? hasarda Philis.

— Tu penses bien, mon petit Gilles, dit Pausole sans répondre, que le jour où, à Paris, le public prendra la peine de réclamer une danseuse nue à l’Opéra, on la lui donnera tout de suite, car le ministère n’en sera pas renversé, surtout si les abonnés savent que la danseuse est bonne pour lui.

— C’est possible ; mais je croyais trouver ici un monde plus différent du mien, quelque chose de bouleversé, d’inouï, un contraste absolu. Et tout se passe pourtant comme dans le pays voisin… Les routes sont calmes, les moissons poussent, les métayers chassent de chez eux les filles de ferme qui se conduisent mal ; les soirées sont d’une tenue grave, et les jeunes filles paraissent élevées avec une certaine rigueur.

— Bien entendu. Rien ne change rien à l’homme, mon petit. On peut seulement lui rendre la vie un peu plus facile et douce en le laissant libre d’accomplir tout ce qui ne fait de mal à personne. Et voilà ce que j’ai voulu faire. Je crois même que depuis bien des siècles, je suis le premier législateur qui se soit donné pour principe de ne pas ennuyer les gens.

Philis s’agitait sur sa selle.

— Alors, Sire, on fait tout ce qu’on veut dans le harem ?… J’ai encore posé une question… Si je suis insupportable, il faut me le dire… Je suis habituée… On me gronde tout le temps.

— Non, tu n’es pas insupportable, dit Pausole. Et je t’aime ainsi. J’espère qu’au harem tu ne voudras rien faire qui n’y soit permis. En tout cas, ce n’est pas une prison. Tant que tu seras heureuse, je t’y garderai. Le jour où tu voudras partir, tu me diras simplement : Adieu.

— Et vous ne me retiendrez pas ? C’est bien méchant.

Pausole se retourna vers Giguelillot.

— Tu vois, dit-il. On ne perd jamais l’habitude de se plaindre, et sitôt qu’on a obtenu la liberté…

 

Mais Taxis revenait au grand trot.

— Ah ! ah ! nous allons apprendre des nouvelles, dit Giguelillot perfide et gouailleur. Voici le seigneur Grand-Eunuque qui revient après une fructueuse battue. Il a retrouvé la Princesse. Louées soient sur terre et dans les cieux sa clairvoyance comme sa tactique.

— Quelle Princesse ? demanda Philis.

— Les coupables sont arrêtés ! cria Taxis du plus loin qu’il put.

— Quoi ? ma fille ? Vous avez osé arrêter ma fille ?

— Oh ! mais comme c’est intéressant ! dit Philis tout bas.

— Je n’ai pas eu cette témérité, répondit Taxis. Je ne tiens que les complices, qui sont là-bas sous bonne garde. Ce sont deux petits paysans du hameau ; sans doute ils se sont entremis pour aider à l’enlèvement, car ils portent la robe et le costume de la Princesse et de l’inconnu.

— Ils avouent ?

— Ils nient ; c’est précisément ce qui les condamne. Le vrai coupable se reconnaît à un signe frappant : il commence toujours par déclarer qu’il est innocent. Sitôt cette déclaration reçue, la police donne l’ordre d’écrou. Il y a là plus qu’une présomption, à mon sens : presque une certitude. J’ajouterai même qu’à défaut d’autres preuves, je me contenterais de celle-là pour condamner.

— Faites comparaître, dit Pausole.

Et l’on vit arriver, se tenant par la main, une jeune campagnarde et son frère, larmoyants et livides de peur.

Ils expliquèrent en bégayant qu’ils avaient trouvé cette belle robe et ces beaux habits dans la cour de leur cabane ; que, comme c’était le jour de la Pentecôte, ils avaient pensé que la Sainte Vierge leur envoyait ces atours de fête pour les récompenser d’avoir beaucoup peiné pendant l’année précédente ; qu’ils avaient vu là un miracle, c’est-à-dire quelque chose de bien naturel, et que s’ils s’étaient doutés de ce qui les attendait au milieu de la route, ils auraient plutôt jeté les vêtements au feu que de s’en parer un seul instant. Enfin, leur maintien fut si humble et si candide et si niais, que Pausole, levant les épaules, s’écria :

— Vous êtes fou, Taxis. Ces enfants sont parfaitement idiots, et par conséquent incapables de mal faire. Le crime est un des privilèges réservés à l’intelligence – j’entends du moins le crime complexe et clandestin comme celui que nous poursuivons. J’espère pour l’honneur de ma fille qu’elle a été enlevée par quelqu’un d’assez fin pour ne demander aucune aide aux bélîtres que vous avez pris.

— Je demande néanmoins qu’ils soient fouillés, dit le Grand-Eunuque.

— Soit. Mais vous ne trouverez rien. Je m’en porte garant.

Taxis déshabilla de sa propre main le frère et la sœur tout honteux, qui se serrèrent l’un contre l’autre en mettant chacun leurs doigts dans leur nez.

Sur le talus poudreux de la route il étala leurs habits, fouilla les poches, les goussets, les doublures.

— Rien ? dit Pausole. Je le pensais bien !

— Quatre lettres, répondit Taxis.

Et, avec une déférence qui ne laissait pas d’être orgueilleuse, il les tendit d’un geste vif.

— Où se trouvaient ces lettres ? dit Pausole.

— Dans la poche gauche intérieure du veston.

— Lisez-m’en une ; celle que vous voudrez.

Et tandis que Philis, prodigieusement intriguée, amenait son petit cheval par derrière pour suivre par-dessus l’épaule, Taxis donna lecture du premier billet :

 

« Mon petit Mimi,

« Réveille-toi. Je casserai ta sonnette à dix heures et demie. Mon singe fait une adjudication à la campagne. Je suis libre comme une hirondelle et je me sens si tendre que mes yeux se ferment ! Renvoie n’importe qui si tu n’es pas seule ! On m’habille et j’accours.

« Ta bouche.

« CAMILLE. »

 

— La lettre est bien cocasse, déclara Pausole. Qui peut être ce M. Camille qui se compare sottement à une hirondelle et possède un singe, lequel fait des adjudications ? Chez quels peuples les vieux notaires vendent-ils leurs études à des ouistitis ? Voilà qui ne se comprend guère.

— Dites donc, souffla Philis à l’oreille du page. C’est une écriture de femme, vous savez. Pour moi, il y a des choses là-dessous…

— Ah ! ah !

— Faut-il que je le dise ?

— Non. Cela ferait mauvais effet.

Et, suggérant à son zèbre le désir de faire volte-face, il se tourna vers le Roi :

— On perd un temps précieux, fit-il, à lire cette correspondance. Elle ne peut rien nous apprendre : je sais depuis hier soir qui accompagne la princesse…

— Je le sais aussi, monsieur ! cria Taxis. Ma découverte corrobore toutes mes présomptions. Ces quatre lettres sont adressées à « Mlle Mirabelle ». J’affirme donc une fois de plus que cette précoce entremetteuse a servi de truchement dans la circonstance, et que le coupable est son ami, qu’il l’a commise et soudoyée.

— Je prétends, dit Giguelillot, que la vérité est bien différente.

Et, certain de la réponse qu’il allait recevoir, il ajouta :

— C’est ce que je vais avoir l’honneur d’exposer au Roi s’il m’accorde ici même trois heures d’entretien pendant lesquelles je lui rendrai compte de toutes les recherches que j’ai faites pendant la journée d’hier.

— Eh ! Pourquoi ? dit Pausole. C’est bien inutile. Je ne suis point un chef de police, et je n’ai nullement l’intention de me mêler à vos travaux. Entendez-vous, je vous le répète. Votre explication d’hier, quoique vive, a pu vous rapprocher. Menez l’enquête de concert ou chacun de votre côté. Cela m’est parfaitement égal. Je n’interviendrai qu’à la fin pour reprendre moi-même ma fille dans la retraite où j’espère que vous la retrouverez…

— Votre fille est donc partie, Sire, comme Galatée ? demanda Philis.

— Ce n’est pas du tout la même chose, dit Pausole.

CHAPITRE IV

COMMENT TAXIS APPRIT ENFIN LA VÉRITÉ SUR TOUTE L’AFFAIRE

 

J’ai dans mon répertoire plusieurs remèdes, Pulsatilla, Natrum muriaticum, Belladona, efficaces chez les gens qui se croient damnés.

Dr Gallavardin (de Lyon). – 1896.

Les deux petits paysans mis en liberté, tout le cortège s’ébranla de nouveau dans la direction de Tryphême.

Giguelillot n’aurait point voulu mystifier le Roi Pausole, car il l’aimait très sincèrement, malgré qu’il l’eût fait cocu. Mais ses scrupules étaient moins vifs à l’égard du seigneur Taxis ; et comme il lui fallait pallier le fâcheux épisode des lettres, il rejoignit le Grand-Eunuque et lui dit en confidence :

— Monsieur, pour ma part je mènerai l’enquête d’une façon impitoyable ; mais je crois devoir vous annoncer que l’inculpé est par malheur un de vos coreligionnaires.

— Que dites-vous ? Quel scandale !

— Ne vous effrayez pas. Sa voie est droite et ne l’égare qu’en apparence. Voici la vérité sur toute cette affaire : un jeune homme, choisi parmi les plus chastes d’une société qui en compte beaucoup, a été chargé d’une mission morale à Tryphême par un groupe de protestants qui habite Alais.

— Alais est une ville sans tache, dit Taxis.

— Vous le savez, monsieur, je ne partage pas vos idées, reprit Giguelillot imperturbable ; mais je trouve malgré moi une certaine grandeur, un généreux désintéressement aux visites que font vos amis chez les courtisanes de nos grandes villes, à l’effet, sans doute, de les purifier.

— N’en doutez point.

— Tel était précisément le but du jeune homme que nous recherchons. Depuis cinq mois, si j’en crois ses propres paroles, il a passé toutes ses nuits et souvent même ses journées dans les lits des filles perdues, allant sans cesse de couche en couche, de répulsion en répulsion.

— Le noble enfant !

— Sa méthode particulière consistait à montrer sa propre personne, qui est en effet sans charmes, déplaisante et mal tenue. Il quittait ses vêtements, s’approchait de la pécheresse et articulait d’une voix lamentable : « Voilà ce que c’est que la chair ; comment n’es-tu pas écœurée ? »

— Il en a converti beaucoup ?

— Aucune. La plupart protestaient aussitôt qu’elles n’avaient jamais rien touché de plus tentateur que son corps, et qu’elles aimaient beaucoup les blonds (car il est blond). D’autres lui expliquaient avec un sourire qu’elles n’étaient pas moins aimables envers les beautés de second rang et qu’en échange d’un double prix elles donnaient double tendresse. Celles même qui restaient assez franches pour dire de lui ce qu’elles en pensaient se refusaient à injurier dans le sursaut d’un égal mépris le reste de leurs amants. Celles-là étaient les plus jeunes. Bref, il allait partir très découragé lorsque, ayant appris que la Princesse Aline habitait non loin du harem, il jugea que nulle âme n’était plus en péril que la sienne, et eut la gloire de la sauver.

— Comment s’y est-il pris ?

— C’est un secret. Concurremment, monsieur, il extirpait encore du sein du péché une pauvre danseuse nommée Mirabelle.

— Ah ! nous y voilà donc !

— Mais cette danseuse manquait d’argent pour retourner dans son pays et oublier là sa jeunesse d’orgies. Son conseiller ne se souciait point de lui en remettre, car il avait en horreur toutes les prodigalités. La Princesse Aline s’en chargea. Et c’est ainsi qu’elle put le même jour non seulement se préserver elle-même, mais tirer du gouffre une autre brebis. Voilà pourquoi elle écrivit et fit porter où vous savez, par la main d’une dame d’honneur, la lettre qui vous alarmait.

— Tout s’explique, en effet ! Et ces billets trouvés…

— Ce sont les derniers témoins d’une folle existence. Mirabelle voulait les détruire tout d’abord ; puis elle en a fait don à son bon pasteur pour prouver un repentir sincère.

— Et ces vêtements eux-mêmes… ce veston bleu… cette robe verte…

— Une libéralité à de pauvres paysans. La Princesse Aline et son compagnon ne veulent plus s’habiller que de noir.

Taxis regarda fixement le petit page.

— Monsieur, dit-il (et je m’excuse à l’avance de ce que je vais présumer), j’ai des raisons de penser que vous vous moqueriez de moi si je vous en donnais l’occasion. Mais aujourd’hui je vous crois, oh ! je vous crois ! La Vérité illumine ce que vous venez de m’apprendre. Je le sens ! Je le sais ! Je le crie !… On n’invente pas cela !… Désormais une lutte effrayante va se livrer en mon cœur entre mon devoir moral et mon devoir public… Si je protège la Princesse, je trahis le Roi… Si je la livre, j’arrache une âme à la vertu… D’un côté, c’est le forfait ; de l’autre, c’est la coulpe… Dans les deux cas, l’enfer me guette… Que faire ? Où aller ? Que devenir ?… Sentinelle ! Sentinelle ! Que dis-tu de la nuit ?

Le poney de Philis se rua au milieu de ce désespoir. Pourpre et haletante, la petite criait :

— Mais vous ne voyez donc rien ! Regardez devant vous… Tenez ! Tenez !… Là-bas, sur la route…

CHAPITRE V

COMMENT LE ROI PAUSOLE FUT REÇU PAR LE PEUPLE DE TRYPHÊME

 

Le 30 janvier 1589, il se fit en la ville plusieurs processions auxquelles il y a grande quantité d’enfants, tant fils que filles, hommes et femmes, plus de cinq ou six cents personnes toutes nues, tellement qu’on ne vit jamais si belle chose, – Dieu merci !

Journal des choses advenües à Paris,
depuis le 23 décembre 1588.

Sur la route, au grand soleil de juin, tout un cortège s’avançait lentement, annoncé par un brouhaha de voix, de chants et de musiques…

Le page et Taxis s’arrêtèrent.

— Qu’est-ce que c’est encore que cette multitude ? dit Pausole qui les avait rejoints.

— Je crois, dit Giguelillot, que Tryphême prépare à son bon monarque une réception triomphale.

— Comment ? une réception ? Mais je fais un voyage secret !… Peut-être n’ai-je pas gardé en fait un rigoureux incognito, puisque j’ai la couronne en tête ; cependant, je n’avais prévenu personne et je suis stupéfait de ce que j’aperçois.

— Tryphême est à sept kilomètres du palais. À bicyclette, cela se fait en un quart d’heure. La ville entière a su votre départ hier matin avant midi. Elle a eu tout le temps de préparer un accueil cordial et pompeux, et je crois bien que nous le subirons, Sire, quel qu’en soit notre sentiment.

— Tant pis, dit Pausole. Je m’y résigne. Acceptons d’un visage aimable ce qu’on voudra nous imposer. La popularité est une lourde charge ; mais fou qui rechignerait contre elle.

 

*    *    *

 

Dans le centre d’un rond-point ombreux qui élargissait la route, la tête de la procession fit halte à six pas du Roi.

Elle était formée par deux jeunes filles à califourchon sur des juments arabes de robe blanche et à longue queue. Leurs cheveux noirs étaient couronnés de pivoines. Leurs jambes très brunes se fonçaient sur le poil éclatant des bêtes, et leurs pieds petits tombaient droit, n’ayant ni selle ni étriers.

D’une seule main, chacune d’elles tenait les brides de moire et, de l’autre, portait la hampe de bambou d’une bannière légère qui, tendue entre elles deux, élevait sur le ciel ces mots de soie et d’argent :

 

VIVE NOTRE BON ROI

PAUSOLE !

 

Plus loin, deux autres jeunes filles élevaient une seconde bannière sur laquelle on pouvait lire :

 

TRYPHÊME

EST HEUREUSE.

 

Un troisième couple suivait avec cette dernière inscription :

 

TRYPHÊME

EST RECONNAISSANTE.

 

Au delà, de longues files de femmes qui portaient sur leur tête des corbeilles de fleurs, encadraient d’abord la musique, puis les autorités de la ville, hommes à barbe ou vieillards rasés, tous vêtus de coutil blanc.

Derrière, marchait une foule énorme.

— Oh ! que c’est joli ! que c’est joli ! dit Philis, la main au menton. C’est pour nous, tout cela ? pour nous deux ? C’est une fête pour mon mariage ?

— Oui, dit Pausole. Tu l’as deviné.

Alors, Philis cria :

— Vivent les Tryphémoises !

Sa voix perçante traversa l’air même au-dessus de toutes les fanfares, et la foule répondit :

— Vive le Roi Pausole !

Puis les ophicléides ayant fini leur marche sur douze cadences parfaites, répétées selon toutes les coutumes, entonnèrent l’Hymne Pausolien dont cent voix chantaient les paroles.

 

Pausole ne l’écouta pas debout. Un monsieur fort affairé, la main fébrile et l’œil inquiet, ayant fait former le cercle à toute la procession, conduisit le Roi jusqu’à une estrade, hâtivement échafaudée dans l’ombre verte du rond-point.

Philis, n’y trouvant pas de siège pour elle, s’assit en riant sur un petit coussin. Diane à la Houppe, moins jalouse que la veille et pour de bonnes raisons, se contenta d’un coussin semblable. Ainsi flanqué de ses deux femmes comme une statue de marbre qu’entourent des figures allégoriques, Pausole ouvrit les bras en inclinant la tête pour exprimer à tous qu’il se disait comblé d’honneurs, et prit doucement place dans son trône.

Hélas ! il prévoyait bien que l’éloquence officielle devrait être, ce jour-là, reçue comme un fléau divin.

Mais la Ville entendait flatter ses préférences, et le premier de tous les discours fut fait par un homme du peuple.

— Sire, dit cet orateur, nous vous aimons bien, nous, les gueux, les gens sans cabane. Quand on nous trouve étendus au pied d’un mur ou sur la planche verte d’un banc, en train de dormir ou d’aimer, on ne nous envoie pas en prison pour nous punir de n’être pas riches. Quand nous n’avons que deux sous pour nous acheter du pain, la loi ne nous force pas d’aller voler six francs pour nous acheter un pantalon. Quand nous n’avons ni sou ni maille, nous savons que nous pouvons entrer dans les boulangeries royales où vous faites donner de quoi vivre aux loqueteux que la faim travaille. Enfin, tant que nous ne faisons rien contre ceux qui nous laissent passer, nous avons le droit d’être gueux et de ne pas mourir tout de même… On ne voit cela que dans notre pays. Le Roi Pausole est un brave homme.

Pausole étendit la main.

— Ce discours me plaît beaucoup. Qu’on donne à ce pauvre claquedent une maisonnette et une pension avec du tabac, du bon vin et deux ou trois fortes filles pour chauffer ses draps en décembre. Qu’on en donne autant aux douze gueux qu’il désignera de son plein gré. Je prends les frais de leur entretien sur ma cassette particulière, et s’ils font des enfants, je leur donnerai double rente. Enfin, qu’on réunisse tous les autres errants et qu’on remette à chacun une petite pièce d’or ; c’est mon don de joyeuse entrée dans ma bonne ville de Tryphême.

La foule poussa des acclamations.

Un autre orateur s’avança.

— Sire, dit-il, nous vous bénissons, nous, les gens du petit commerce, car vous nous laissez tranquilles, et nous vendons ce qu’il nous plaît, sans patentes ni privilèges. Personne n’a le droit d’entrer chez nous de la part du gouvernement : nos allumettes, nos cigares et même nos cartes à jouer ne portent aucune estampille. Si l’acheteur méprise nos cravates, mais se sent du goût pour la vendeuse et le lui exprime sur-le-champ, nous pouvons fermer les yeux sur ce qui se passe dans l’arrière-boutique sans que l’État ouvre les siens dans un cas où personne ne réclame son appui. Si, pour mieux joindre les deux bouts, nous déclarons teindre et blanchir les mouchoirs que nous vendons, on ne vient pas tripler nos impôts pour nous pousser à la faillite et ruiner du même coup vingt-cinq pauvres gens. C’est à vous seul que nous devons, Sire, un sort que l’Europe nous envie. Au nom de tout le petit commerce, je remercie Votre Majesté.

— Mon ami, dit Pausole, vous n’accepteriez pas que je vous fisse une largesse dont vous n’avez aucun besoin, mais je donne dix hectares des terres de la couronne avec l’argent nécessaire pour construire une maison de retraite aux petits commerçants malchanceux. Si je pouvais ajouter la moindre liberté à celles que vous avez déjà, je le ferais avec allégresse, mais le code de Tryphême ne me laissant pas le droit de vous imposer une entrave (et je l’ai bien voulu ainsi) me retire en même temps le plaisir de vous apporter une liberté de plus. Pénétrez-vous de vos satisfactions, puisque vous affirmez qu’elles sont véritables, et renversez mon successeur sans pitié comme sans scrupule s’il prétend restreindre d’une ligne l’infini que je livre à vos initiatives.

— Vous vivrez toujours ! cria le peuple.

— Je n’aime pas à en douter, répondit Pausole.

Un troisième personnage se présenta.

 

Le sens de son discours se lisait dans ses yeux, et plus encore dans le long geste par lequel il annonça le mouvement de sa première période. Au nom des classes dirigeantes, il allait remercier le Roi des bénéfices que ses amis savaient tirer, eux aussi, de la grande loi tryphémoise.

Mais le Roi l’arrêta d’un mot.

— Monsieur, ce n’est pas d’abord pour vous que j’ai changé toutes les coutumes. Si ma loi vous plaît, voilà qui m’enchante, mais vous conviendrez avec moi que vous pouviez atteindre au bonheur, dans la limite des joies humaines, sans que je m’occupasse de vous taper les joues pour vous empêcher de pleurer. La stupide charge des lois n’était pas moindre sur vos têtes que sur les derniers de mes sujets. Leur intérêt, cependant, passait avant le vôtre et je ne m’occupe de vous que par-dessus le marché. Cela n’empêche point que je ne sois sensible à votre hommage et touché de vos remerciements. Vous êtes homme, et comme tous les hommes, vous aviez le droit strict de régler votre vie avec indépendance. J’ai le plaisir de vous saluer.

Les acclamations redoublèrent.

— Bien… bien… dit Pausole, cela suffit. Je déclare la séance levée. Le chef de la Sûreté générale est-il parmi les assistants ? J’ai deux mots à lui dire en particulier.

 

*    *    *

 

Pausole et tous ses compagnons reprirent leurs diverses montures. Le cortège, les porte-bannière, la foule, les bagages et les quarante lanciers se suivirent dans un désordre voulu par Giguelillot, qui venait de prendre le commandement.

Entre temps, le chef de la Sûreté, tenu à l’écart par le Roi, entendit les paroles suivantes :

— J’aurais préféré, monsieur, passer les portes de Tryphême sans être reconnu ni connu, car je voyage dans un dessein que le mystère et le silence ne sauraient trop favoriser. Mais, puisque aussi bien mon déplacement n’est plus un secret pour personne, il ne me reste pas de motifs raisonnables pour vous en cacher le but en me privant de vos services dévoués. Soyez donc mon auxiliaire.

— Ce sera mon devoir et mon honneur, répondit le fidèle agent.

— Ma fille, la Princesse Aline, a quitté le palais jeudi. Elle a eu pour cela ses raisons et je ne permettrai à personne de les mettre en discussion. Un jeune homme la conseille, l’accompagne et la protège. J’ignore où il l’a conduite et je désirerais être fixé sur ce premier point. J’ignore également qui il est, et il serait bon que je fusse tiré de cette seconde incertitude.

— Votre Majesté peut-elle me donner un signalement ?

— Taxis ! appela le Roi.

Taxis, très pâle, comparut. Pausole lui dit à voix basse :

— Le chef de la Sûreté demande le signalement de l’inconnu que nous poursuivons…

— Ah !

— Eh bien ?… répondez… l’avez-vous ?

Déchiré par l’obligation d’obéir, Taxis plongea une main tremblotante dans sa poche et en tira un papier qu’il tendit.

« Le signalement ! se disait-il, le signalement !… Ah ! malheureux jeune homme !… Admirable martyr !… Ils vont le reconnaître tout de suite et c’est moi qui l’aurai livré ! »

La pièce était ainsi conçue :

— Voilà qui est parfait, dit le chef de la Sûreté. Avec ce signalement caractéristique, nous pouvons entrer en campagne. Mais quel âge ?

— Environ seize ans, dit Pausole.

— Oh ! fit Taxis… Seize… ou dix-huit… Moins de trente ans… Probablement moins de trente ans… Il n’a pas été vu de près…

— Alors comment connaît-on la couleur de ses yeux ? demanda le policier.

— Heu !… on la connaît… il serait plus exact de dire qu’on la suppose…

— A-t-il de la barbe, enfin ? Le signalement prétend que non.

— Peu de barbe… Peu… Mais un peu…

— Cela n’importe guère, d’ailleurs. Tel qu’il est, le document suffit, et au delà.

Taxis se retira très en hâte.

— Monsieur le chef, reprit Pausole, veuillez ne m’importuner ni de questions ni de comptes rendus. Retenez, en outre, que vous avez mission de découvrir, mais non pas d’arrêter. Je ne vous donne qu’un mandat de recherches. Dès que vous l’aurez su remplir, vous rédigerez un rapport et le remettrez à mon page : vous le voyez là-bas monté sur un zèbre, aux côtés de la Reine Philis qui lui parle et rit en ce moment. Si pourtant vos efforts aboutissaient entre l’heure de minuit et celle de midi, vous auriez pour supérieur mon conseiller Taxis, qui nous quitte à l’instant. Car mon page n’a d’autorité que pendant la moitié du jour. Allez. Je vous ai dit tout ce que vous deviez entendre.

Pendant cette conversation, Giguelillot s’était rapproché de Philis.

— Allez-vous-en, lui dit la petite avec une moue qui voulait être sévère.

— Pourquoi ?

— Parce que je vous trouve de plus en plus gentil. Et il paraît que je n’ai pas le droit de vous le dire.

— Alors ne le dites pas…

— Mais c’est que je le pense !… Allez-vous-en !… j’ai envie de vous embrasser.

— Mais non, mais non…

— Si… là, dans le cou, derrière l’oreille où vous m’avez mis hier un baiser si bien fait, si bon… Je vais m’en donner un sur la main… Faites attention !… Il est pour vous.

— Je l’ai senti.

— Moi aussi, allez !…

Elle rougit beaucoup, sentant que Giglio la regardait.

Ils se turent.

— Mais partez donc, reprit-elle. Vous me faites dire des horreurs.

— Ce n’est pas mon avis.

— Vraiment ?… Oh ! si, tout de même… Il ne faut pas m’écouter, voyez-vous… Je ne sais jamais ce qui est inconvenant…

— Moi non plus.

— Ainsi… j’ai pensé à vous tout le temps la nuit dernière, quand vous avez été parti… Est-ce que je peux dire ça, ou non ?

— Si c’est la vérité…

— Oh ! je vous ai fait plaisir ! vous vous êtes troublé. Vous êtes très content. Ah ! ah !… Restez là, maintenant, je vous défends de me suivre.

Devinant avec un instinct très sûr qu’il fallait s’en aller sur ce petit effet, elle talonna son petit poney noir qui vint en quelques bonds se ranger aux côtés du Roi Pausole.

On entrait dans les faubourgs.

De toutes parts, aux fenêtres, aux portes, sur les toits et sur les arbres, une populace exultante se pressait, mêlait des rires, levait des bras frémissants, lançait des bouquets de cris joyeux.

Ouvriers en chemise de couleur et en pantalon de toile bleue, bourgeois en vêtements de soleil, petites filles nues, trottins en bas rouges, femmes en cotillons rayés se penchaient au bord des trottoirs avec des fleurs et des branches vertes.

On entendait des cris, des voix soudaines :

— Je le vois !… c’est lui !… le voilà !… maman ! maman !… le voilà !… oh ! je l’ai bien vu ! je l’ai vraiment bien vu !

Et d’autres qui pleuraient :

— Papa ! porte-moi !… je suis trop petite !… où est-il ?… prends-moi sous les bras !… plus haut !… plus haut !… encore plus haut !…

Une enfant de trois ans cria en brandissant par la patte une poupée rose :

— Ive le Roi !… le Roi Paupaul !

Et Pausole la prit à bout de bras pour l’embrasser sur les deux joues.

Partout des arcs de triomphe échafaudés en une nuit se dressaient au coin des rues, à l’entrée des places et des carrefours. Toutes les fenêtres étaient pavoisées. Des étoffes de couleur, des feuillages, des rameaux frissonnants, des roses, couvraient les maisons, les trottoirs, les pavés et le ciel lui-même. Depuis les portes de la cité jusqu’à la Grand’Place, dix-huit cents jeunes filles nues formaient une haie brune et versaient un fleuve de roses rouges sur les pas du Roi et des Reines. Les innombrables fleurs de juin tombaient des fenêtres dans les rues comme des cascades au torrent.

Pausole saluait, saluait, ouvrait les bras, penchait la tête, levait parfois une main qui semblait dire : « C’est trop ! » Et sa bonne barbe et ses bons yeux rendaient par leur expression douce à l’enthousiasme de la foule une affection toute paternelle qui enchantait les assistants.

Philis, auprès de lui, se tenait très raide, consciente de ses nouveaux droits et de la part qu’elle pouvait prendre aux acclamations publiques. Son regard était sévère et digne ; mais pour se mettre dans le ton des modes qu’elle voyait générales elle avait enlevé l’épingle qui arrêtait à mi-buste l’ouverture de son corsage, et elle montrait au peuple ses seins élevés à l’ombre, étant fière de leurs pointes pâles et de leur peau transparente.

Taxis cherchait dans sa Bible de saines distractions à un tel spectacle ; mais le hasard l’ayant fait tomber sur le second livre des Chroniques, il ne trouvait dans la biographie de Salomon que des exemples encore plus scandaleux des turpitudes où peut sombrer le dévergondage royal.

Diane à la Houppe regardait la foule en soulevant le rideau de son palanquin.

Giguelillot, à rebours sur sa selle, tenait par les mains deux jeunes filles dont chacune tirait en avant une farandole mouvementée de sœurs, d’amies ou d’inconnues. Ce qu’il leur disait devait être d’un intérêt particulier, car, sitôt qu’il avait prononcé le moindre mot, on le répétait d’un bout à l’autre de la file avec d’assourdissants éclats, et le cortège avançait toujours, traînant derrière son étambot, où Giguelillot était sirène, un double sillage de rires.

CHAPITRE VI

DE LA PROMENADE QUE FIT PAUSOLE À TRAVERS SA CAPITALE

 

Deux besoins qui réuniront toujours les hommes en sociétés, le besoin de l’ordre et celui de se perpétuer, déterminèrent ces nouveaux habitants à demander un chef et des femmes.

Bon De Wimpfen, Voyage à
Saint-Domingue. – 1789.

La préfecture et l’Hôtel de Ville s’étant, par hasard, entendus pour se partager l’honneur de l’insigne présence royale, Pausole accepta le festin des conseillers municipaux et fit porter ses bagages dans les appartements préparés chez le préfet.

Il y avait bien quelque part un palais de la couronne, mais comme Pausole ne venait jamais dans sa capitale, il avait consenti à ce qu’on transformât la vieille résidence en un jeune musée populaire.

Aussitôt après le repas, Pausole ragaillardi et non pas fatigué par ses deux jours de promenade, déclara qu’il ferait sur le dos de sa mule le tour des bas quartiers de la ville.

Macarie, d’un air placide, le reprit sur son échine et abaissa les deux oreilles avec beaucoup de résignation.

Le Roi, Taxis et Giguelillot s’en allèrent sans autre escorte.

Autour d’eux, le peuple, toujours empressé, mais un peu moins bruyant que la veille, emplissait les rues et les fenêtres. On criait toujours : « Vive le Roi ! », et même certaines voix disaient « Bonjour Sire ! » à quoi Pausole répondait : « Bonjour ! Bonjour, mes amis ! »

Des camelots parcouraient les trottoirs en annonçant leurs feuilles encore fraîches :

— Demander la Paix ! l’Indépendant !

— La Nudité ! son édition de cinq heures !

Un petit bonhomme, se méprenant, hurla aux oreilles de Taxis :

— Le Moniteur général des jeunes filles à louer, vingt-cinq centimes avec sa prime !

— Qu’est-ce que c’est que la prime ? demanda Giguelillot.

— Bon pour un baiser d’une minute à toucher dimanche prochain !

Mais le gamin se rangea lestement pour laisser passer une voiture-réclame où deux Tryphémoises de vingt ans allongeaient les lignes pures de leurs corps veloutés sur une large bande d’annonce qui portait en lettres énormes une adresse de parfumeuse.

— Voilà de jolies personnes, dit Giguelillot fort éveillé.

— Erreur ! grommela Taxis.

— Quelle femme saurait vous plaire ?

— Il en fut une, monsieur.

— Oh ! racontez-nous cela, rien n’est plus singulier.

— Comment ? fit le Roi presque sérieux. Mais vous m’étonnez, monsieur le Grand-Eunuque. Vous avez aimé ? Qu’est-ce que cela veut dire ?

— Aimé, non ! Je n’ai jamais aimé que l’Éternel, Votre Majesté ne l’ignore point ; mais j’ai un jour vivement senti la perfection de l’œuvre divine, devant une créature du sexe. En un mot, j’ai connu une dame qui réalisait parfaitement mon idéal de la beauté. Je précise en disant : mon idéal physique de la beauté morale. Vous me comprenez ?

— Pas du tout ; mais cela ne fait rien… Continuez.

— Soit. Cette femme était l’unique locataire de mon père. Elle dirigeait une petite maison toujours close et extérieurement décente, un de ces pavillons que M. Lebirbe combat, mais que j’estime, pour ma part, excellents en ce qu’ils concentrent sur un point les impuretés de la ville entière, et surtout en ce qu’ils sont ennemis du scandale. Sur cette question, les protestants, vous le savez, sont unanimes. La bonne et digne femme me recevait souvent ; mon père savait que mes principes et ma chasteté native permettaient que j’entrasse chez elle sans y courir aucun danger ; le dimanche, en sortant du prêche, j’allais jouer avec ses enfants… Un jour donc, comme je puisais là une salutaire horreur du vice par sa contemplation même, nous vîmes entrer cette digne personne que mon père estimait fort, car elle lui rapportait cinq mille francs par an. Elle n’avait aucune chemise, et je fus frappé intérieurement. Sa majestueuse obésité commandait avant tout le respect. On eût dit qu’elle était enceinte de six enfants et qu’elle aurait su les nourrir tant elle avait de vastes seins. On ne pouvait les voir sans comprendre que la maternité est la mission première et la suprême gloire de la femme, monsieur. Enfin, pour comble de beauté… (de beauté morale, veux-je dire), son ventre retombait devant elle avec une pudeur charmante jusque vers le milieu de ses jambes. Sa poitrine était un fichu ; son abdomen était une jupe : ses enfants pouvaient donc la regarder sans crime : même nue, elle avait des voiles.

Giguelillot lui serra les mains :

— Ah ! monsieur, j’ai le violent désir de vous prendre pour ami intime, car nous ne nous battrons jamais à propos d’une femme qui passe. Et les autres querelles ne comptent pas.

 

*    *    *

 

Pausole, qui n’écoutait plus, montra devant une boutique un écriteau orné d’une palme : « Société Lebirbe, Grand Prix d’honneur. »

— C’est ici, demanda-t-il, que demeure la lauréate ?

— Oui, Sire, dit un voisin.

— Où est cette enfant ? reprit le Roi. Je la veux féliciter. En effet, si M. Lebirbe exprime parfois des vœux dont la réalisation serait funeste pour les libertés publiques, il est plein de sens et il voit juste sur le chapitre des principes qu’il faut répandre autour de soi. Je suis sûr qu’il a fait un choix éclairé entre toutes les jouvencelles qui pouvaient aspirer à la couronne de roses. Où est l’heureuse rosière ? Dites-lui que je lui fais une visite.

La jeune fille descendit en hâte, et, dès qu’elle aperçut le Roi, elle enleva prestement sa cotte et son fichu comme on retire un tablier pour s’endimancher à l’office.

Elle était jolie de la tête aux pieds.

— On t’a couronnée ? dit le Roi.

— Oui, Sire, on a été bien bon.

— Tu le méritais ?

— Comme beaucoup d’autres. J’ai eu de la chance voilà tout.

— Mais qu’avais-tu fait pour être rosière ?

— Sire, mes parents sont pâtissiers. Les quatre marmitons ont demandé ma main et chacun d’eux a dit qu’il se tuerait si je ne la lui donnais pas.

— C’était un cas difficile. Comment l’as-tu résolu ?

— Oh ! je n’ai pas voulu de suicides dans ma petite vie. Je les ai épousés tous les quatre. Il faut être bonne fille, n’est-ce pas, Sire ? Les hommes sont si malheureux quand on les laisse à la porte ! Ils veulent bien peu de chose ! Pourquoi leur refuser ?

— Eh ! si un cinquième se présente, il faudra bien que tu dises non…

— Je n’ai jamais dit non à personne, Sire, ce n’est pas dans mon caractère. Mes maris ont compris tout de suite que j’étais gentille avec eux et que je n’avais pas de raisons pour être mauvaise avec les autres. Tout le monde me trouve jolie dans le quartier. Je ne dis pas que tout le monde me plaît, mais que voulez-vous ? chacun pratique la charité comme il l’entend. On n’est pas riche à la maison, je donne ce que j’ai, j’aime faire plaisir, et le soir je m’endors contente quand je me dis que j’ai eu bon cœur pour tous ceux qui me tendaient la main. C’est ma petite vertu, à moi.

Pausole demeurait rêveur.

— Je n’aurais rien à dire, fit-il, si tu ne t’étais pas mariée. Le mariage est une abdication volontaire de la liberté. On peut la révoquer, cette abdication ; mais alors il faut se séparer…

— Oh ! nous n’en voyons pas si long ! Je me suis mariée avec les marmitons de mes parents. Ils tiennent la maison. Moi, je fais le ménage. C’est notre intérêt de rester ensemble, et, comme nous nous aimons bien, tout s’arrange. Quand la nuit est passée, quand le ménage est fini, je reste seule et je n’ai rien à faire. Mes maris sont à leur travail. Alors, comme tant d’autres, je pourrais aller de porte en porte causer avec les commères et dire du mal des voisins. Moi, je trouve que quand on a vingt ans, on peut s’occuper mieux que cela. Aussitôt que j’ai posé ma jupe, je me laisse emmener par l’un ou l’autre : au moins, ce n’est pas du temps perdu.

— Allons, dit Pausole, je vieillis. Je vois que je suis réactionnaire et que les mœurs marchent en avant. Je ne te condamnerai pas, ma fille. Au fond, tu appliques mieux mes lois que je n’ai su le faire en personne. Jusqu’ici, j’avais pour jurisprudence de frapper toutes les femmes adultères qui ne fuyaient pas de chez elles. Un dieu s’est montré jadis plus indulgent que je ne le fus. Il faut que la liberté ne puisse pas être abdiquée, même par consentement mutuel. Ton exemple me frappe, mon enfant, car tu te passes de mes principes et tu as, comme tu dis, ta petite vertu à toi, qui est peut-être bien la grande. Donne-moi la main, je te félicite. »

 

Pausole continua ses visites, il entra dans les ateliers, dans les boutiques, dans les hangars ; il questionna les vagabonds qui dormaient le long des murs, il serra beaucoup de mains noires et vit beaucoup de visages souriants. Personne ne se plaignait de la vie au point d’attaquer le gouvernement.

Rentré à la préfecture, il subit un second festin, écouta de nouveaux discours et serra de nouvelles mains avec une croissante fatigue.

Comme les invités se formaient par groupes dans les salons préfectoraux ornés des portraits de Pausole et de ses Reines favorites, le chef de la Sûreté surgit au moment où le Roi venait d’emmener dans un coin écarté Giguelillot par le coude gauche, afin de lui parler poésie.

S’inclinant avec une déférence qu’altérait la fierté de la tâche réussie, le chef prononça lentement ces paroles :

— J’ai l’honneur d’annoncer à Votre Majesté que son auguste fille, la Princesse Aline, est retrouvée saine et sauve.

— Déjà ? s’écria Pausole.

— Oui, Sire. Vous êtes obéi.

CHAPITRE VII

OÙ LE LECTEUR RETROUVE HEUREUSEMENT LES HÉROÏNES DE CETTE HISTOIRE

 

Dès que je fus couchée, je lui dis : « – Approchez-vous, mon petit cœur. » Elle ne se fit pas prier et nous nous baisâmes d’une manière fort tendre…

Histoire de Mme la comtesse
des Barres. – 1742.

Aline et Mirabelle, sortant de l’hôtel du Coq, arrivèrent à la ville vers dix heures du soir.

Tryphême, endormie aux heures du soleil, s’anime au crépuscule et reste éveillée tard. Toutes les boutiques étaient ouvertes le long des rues pleines de passants quand les deux amies se mêlèrent à la foule, et Mirabelle en profita pour s’habiller sans plus attendre. Le sentiment de sa nudité était le plus désagréable qu’elle eût encore éprouvé. Bien qu’elle coudoyât beaucoup d’autres jeunes filles aussi découvertes qu’elle-même, ses yeux croyaient voir tous les yeux fixés sur un point de sa personne, et cela ne pouvait pas se supporter, – au moins de la part d’une multitude.

Elle entra donc dans une boutique et expliqua ce qu’elle désirait.

— Oh ! madame, fit la marchande, en la considérant des pieds à la tête, ce n’est pas mon intérêt de parler comme je le fais, mais quel dommage d’habiller madame ! Quand on a la poitrine si jeune, le ventre si fin, les jambes si bien faites, peut-on cacher des choses pareilles ?

— C’est mon caprice, dit Mirabelle.

— Alors, mettez des transparents… Je peux faire à madame une petite robe Empire en linon blanc sans doublure, très collante autour des hanches… De loin, cela fait robe, et de près, c’est comme si l’on n’avait rien… J’ai là du linon tout ce qu’il y a de léger. On lirait le journal à travers. Madame veut-elle essayer ?… Ou bien est-ce que madame préfère le tulle noir ? mais c’est plutôt robe de bal.

— Non, rien de tout cela. De la batiste, des bas de fil, une jupe de toile toute faite et une chemisette bleue, voilà ce qu’il me faut. Donnez-en autant à ma sœur qui désire s’habiller exactement comme moi.

— Enfin… je veux bien, dit la brave femme. Vrai, c’est péché de vous obéir.

Habillées, elles achetèrent des canotiers quelconques, mais de paille et de ruban semblables. Mirabelle y tenait beaucoup.

Puis elles sortirent.

— Grande sœur, dit Line en souriant, où irons-nous passer la nuit ?

Malgré le conseil de Giguelillot, Mirabelle répondit vivement :

— À l’hôtel.

— Pourquoi pas dans cette maison dont le page nous a donné l’adresse ?

— Cela m’effraye, tous ces garçons et toutes ces petites filles ensemble…

Ils doivent tant s’amuser ! Tu ne veux pas aller voir ?

— On nous retiendrait peut-être… Je ne suis pas tranquille. L’hôtel est plus sûr.

— Le page disait bien le contraire. Et il est si intelligent !… N’est-ce pas qu’il est gentil, ce petit page, Mirabelle ?

— Ah !… tu trouves ?

— Oui… J’aime beaucoup ses yeux.

— Moi pas !

— Oh ! je t’ai fait de la peine. Tu es devenue blanche…

— Pas le moins du monde. Je ne suis pas de ton avis, voilà tout.

— Mais comme tu es nerveuse ! Pourquoi t’ai-je dit cela ?… Pardon, Mirabelle, je ne le dirai plus… Viens dans un petit coin noir, tout de suite…

— Pourquoi ?

— Pour que je t’embrasse… Si tu me le permets.

Elles prirent une rue obscure et trouvèrent l’abri souhaité : derrière un tombereau de sable qu’on avait laissé là sur cales, les deux jeunes filles, bouche à bouche, se prouvèrent une fidèle tendresse.

— Viens, soupira Mirabelle. Dépêchons-nous, il est tard. Il nous faut une chambre, tu sais.

— Oui, dit Line, j’ai bien sommeil encore. Depuis trois jours j’ai si peu dormi… Je me sens faible, faible, ce soir. Et j’ai mal aux jambes… Comment cela se fait-il ? Nous n’avons guère marché pourtant ?

— C’est parce que tu grandis. Je suis contente de cela. Bon signe, ma chérie.

Line croyait tout ce qu’on lui disait et ne s’inquiéta pas davantage.

Dans une avenue silencieuse, elles s’arrêtèrent devant un hôtel qui paraissait très convenable et qui avait pour enseigne : Hôtel du Sein-Blanc et de Westphalie.

Elles y pénétrèrent. Mirabelle choisit une chambre à grand lit, très vaste, avec des miradores qui lui assuraient une précieuse fraîcheur.

Au moment où elles gagnaient l’ascenseur, la directrice prit à part Mirabelle et s’excusa profondément : l’hôtel avait six attachés chargés du service de nuit près des dames qui voyageaient seules ; mais il était venu dans l’après-midi une famille de sept Anglaises qui avaient retenu par télégramme toute cette partie du personnel, et la maison se trouvait ainsi démunie pour quarante-huit heures. La directrice offrit de les remplacer, au moins dans la mesure du possible, en réveillant les deux petits grooms, qui étaient sans doute un peu jeunes, mais passaient pour très gentils. Elle demandait, en outre, si ces dames resteraient plusieurs jours afin de les inscrire sur-le-champ pour les premiers attachés disponibles.

Mirabelle la laissa parler ; puis elle répondit simplement :

— Ma petite sœur et moi, madame, nous n’avons besoin de personne.

À peine enfermées dans leur chambre, elles se déshabillèrent avec lassitude. Line dormait en faisant sa toilette et restait les doigts dans ses cheveux sans pouvoir terminer sa natte.

Mirabelle, mélancolique, mais patiente et résignée, la coucha comme une enfant.

— Bonsoir, Mirabelle… Dors bien… murmura Line en tendant la bouche, mais sans pouvoir rouvrir les yeux.

— Bonsoir, ma chérie… je ne t’éveillerai pas.

— Bien gentille… bonne nuit.

Mirabelle se glissa le long de son amie, prit tendrement le petit corps entre ses belles jambes jalouses, posa la tête blonde sur sa poitrine et ne put s’endormir que longtemps, longtemps après.

……

Elle s’éveilla cependant la première, sonna, sauta du lit et sortit dans le couloir afin de donner ses ordres silencieusement.

Il lui fallait des fleurs, des gerbes, des brassées, des bottes de fleurs. Elle en mit partout, sur les tables, la cheminée, les divans, les chaises, les consoles. Elle en mit derrière les cadres, dans les marges de toutes les glaces, et jusque dans les gonds des hautes portes-fenêtres ouvertes. Elle en joncha le tapis, elle en couvrit la couche. Autour du cher profil de Line endormie elle en rougit l’oreiller blanc, et Line fut éveillée par leur immense parfum.

Les deux mains jointes sous la joue, souriante des yeux et de la bouche, la natte ramenée sur la poitrine et un sein dans le pli du coude, elle appela Mirabelle qui mit un genou en terre comme si elle mimait un ballet d’amour.

Line avait l’âme reconnaissante. Elle réunit ses bras nus derrière le cou de son amie, ébaucha quelques baisers plus sonores que voluptueux, puis tourna doucement la tête de Mirabelle de façon à poser l’oreille sur sa bouche et lui offrit sans détours ce que la jeune fille pouvait désirer de plus agréable à ses tentations.

Mirabelle ne se fit pas prier. Ayant prouvé douze heures durant toute la discrétion dont elle était susceptible, elle jugea qu’elle avait atteint l’extrême limite de la réserve et qu’il lui devenait permis de se montrer enfin telle que les dieux l’avaient faite.

Sa franchise, durant quatre heures, se montra sous tous les aspects. Après plusieurs attendrissements qui l’ébranlèrent jusqu’au fond de sa jeune et prompte émotion, Line avoua qu’elle était décidément souffrante et qu’elle n’aurait pas même la force de se lever pour déjeuner sur une chaise.

Elle prit son repas au bord du lit.

Cependant la journée s’avançait. Mirabelle rangea la chambre, reçut les vêtements, les plia, en ancienne apprentie soigneuse, et, comme il fallait bien méditer aussi les exigences de la vie pratique, elle visita les porte-monnaie et fit le compte des richesses communes.

Deux journées d’auberge au village, les achats de vêtements, les fleurs, avaient absorbé les trois quarts de ce que contenaient les petites bourses…

Mirabelle, toute soucieuse, ébaucha des combinaisons…

— À quoi penses-tu ? demanda Line.

— À toi, chérie… Il faut que je sorte…

— Tu penses à moi et tu me quittes ?

— Pas pour longtemps… Deux heures peut-être… Si je n’étais pas rentrée à l’heure du dîner, tu ne t’inquiéterais pas, le promets-tu ?

— Oh ! mais comme je vais m’ennuyer ! Pourquoi faut-il que tu sortes ?

— Ne me demande pas… C’est pour nous deux…

Dès que je serai sortie, ferme bien la porte, n’est-ce pas ? et ne laisse entrer personne… Puisque tu es fatiguée, tu devrais faire une longue sieste en m’attendant…

Elle prit des ciseaux, se coupa une boucle brune et la fixa au second oreiller avec une épingle à cheveux.

— Tiens, mon amour, voici un peu de moi pour que tu ne te sentes pas seule…

CHAPITRE VIII

OÙ LES ÉVÉNEMENTS SE PRÉCIPITENT

 

Ich lieb’ eine Blume, doch weiss ich nicht welche. Das macht mir Schmerz.

H. Heine.

Ma fille est retrouvée ? dit Pausole. C’est fort heureux pour elle. Mais quelle heure singulière vous avez choisie, monsieur, pour une pareille découverte !

— Sire… je suis confondu… Nous ne choisissons guère les…

— Comment voulez-vous que j’aille courir les rues quelques instants avant minuit, un soir de fête, en pleine foule, au milieu des plaisirs et sans doute des excès que toute fête conseille et même facilite, pour une démarche aussi intime, aussi délicate, aussi scabreuse que de pénétrer en personne dans l’appartement clandestin d’une Altesse royale avec le dessein paternel de ressaisir son affection ? La Princesse Aline se couche à neuf heures, monsieur le chef de la Sûreté. Elle est certainement en repos en ce moment. J’arriverais comme un personnage de vaudeville au milieu d’un flagrant délit et cette seule idée m’est odieuse. Vous m’en voyez tout révolté. Allez, monsieur, vous êtes un maladroit !

— Mais, Sire, c’est votre ministre, l’honorable seigneur Taxis, qui m’a conseillé de…

— Encore lui ! Toujours cet homme ! Je n’apprends donc rien de malencontreux, de brouillon, d’impolitique sans qu’il n’y ait sa part de responsabilité ! Il se rendra intolérable, et je ne sais pas vraiment si je ne finirai point par me priver de tels services où je ne recueille que trouble et vicissitude… Allez ! vous dis-je ; je suis très mécontent… Réglez la suite avec mon page. Je ne veux plus m’occuper de rien.

Giguelillot emmena le malheureux.

— Pourquoi venir parler de cela au Roi ? lui dit-il. Si vous m’aviez pris à part, je vous aurais prévenu d’un mot… Voyons, dites-moi ce que vous savez. J’essayerai d’arranger les choses.

Le chef de la Sûreté expliqua que la Princesse Aline avait été retrouvée, non avec un jeune homme, comme on croyait le savoir, mais avec une jeune fille un peu plus âgée qu’elle, hôtel du Sein-Blanc et de Westphalie. Il ajouta que, deux agents restés pendant trois heures aux écoutes derrière la porte avaient fait le rapport le plus singulier de tout ce qu’ils avaient su entendre. Il insista pour obtenir que l’arrestation fût prompte, disant que, à plusieurs reprises, Son Altesse s’était plainte d’une lassitude extrême et que le souci de l’auguste santé devait primer, semblait-il, toute autre considération.

— Ne savez-vous rien de plus ? demanda Giguelillot.

— L’inconnue parlait d’une absence qu’elle avait faite dans le courant de l’après-midi et qui a été confirmée par le portier de l’hôtel.

— Où pouvait-elle aller ?

— Elle refusait de le dire ; mais elle rapportait deux cents francs d’une mystérieuse origine, et une bague qu’elle voulait revendre sans la garder un seul jour.

— C’est tout ce qu’on sait ?

— Demain lundi, de quatre à huit, elle sortira une seconde fois.

— Ah ! ah ! c’est très intéressant.

Giglio remercia le policier, lui ordonna de faire cesser la surveillance le lendemain à quatre heures précises, et surtout de renoncer à toute communication avec Taxis, d’une part, avec Pausole, de l’autre.

Il achevait à peine, lorsqu’un grand mouvement se fit autour de lui.

Le Roi venait de manifester au préfet qu’il lui était agréable de se retirer dans ses appartements avec la jeune femme qu’il avait épousée le matin même.

Giguelillot traversa vivement le salon, s’approcha de Diane à la Houppe et prit en penchant la tête sur l’épaule un air suppliant et doux…

Diane fronça les sourcils sans pouvoir en même temps s’empêcher de sourire, et, le visage tendu en avant, elle articula nettement :

— Oui.

Puis, dans un rire silencieux, elle murmura non sans bravade :

— Tu ne diras plus, petite horreur, que tu n’as jamais entendu ce mot-là.

Il la rejoignit une heure plus tard. Elle l’attendait sur une chaise longue ; ses cheveux noirs ondulaient largement sur chacune de ses joues et la recouvraient jusqu’à la hanche. Il ne vit de son expression que deux yeux très brillants et une bouche humide…

— Ah bien, madame, dit-il, je vous ai obéi. La Princesse Aline n’est pas arrêtée.

— Oh ! tu es gentil ! tu es si gentil !

— Quelle récompense aurai-je ?

— Toutes celles que tu aimes.

Elle ferma doucement le verrou, tandis qu’il éteignait toutes les lampes électriques, sauf une qu’il posa sur le sol, afin de laisser le sommet du lit dans une demi-obscurité. Il retira son costume jaune et bleu dans le cabinet de toilette. Un flacon de parfum s’offrait : il le reconnut aussitôt et s’en versa par attention.

Mais lorsqu’il frissonna enfin dans les bras de la jeune femme, il se sentit presque humilié, ou, si l’on peut le dire, inutile. Son gracieux talent ne lui servait à rien. Diane obéissait aux caresses avec un tel empressement que toute subtilité devenait ruse perdue. Déjà elle avait ressenti ce qu’il s’occupait de lui suggérer avec plus de méthode qu’elle n’avait de patience. Ainsi plusieurs fois de suite elle le déconcerta.

Au milieu de la nuit, comme pour le dominer et le maintenir au moment où elle attendait de lui des réponses presque solennelles, Diane à la Houppe s’étendit avec un soupir sur celui qu’elle chérissait tant, s’accouda de chaque côté, le frôla régulièrement de ses seins gonflés et souples dont la caresse passait tiède et lui dit avec effort :

— Tu m’aimes ?

— Oui.

— Combien de temps m’aimeras-tu ?

— Toujours.

— Alors… je peux te confier… un secret ?

— Tu peux.

— Le Roi m’a dit qu’il songeait à permettre aux pages… d’entrer dans le harem… et qu’il fermerait les yeux sur… ce qui se passerait… très probablement.

— Admirable inspiration !

— Oh ! ne ris pas !… Je suis si contente !… Nous pourrons nous revoir… Maintenant cela m’est bien égal que la blanche Aline soit prise… puisque cela ne nous sépare plus…

— Amour !…

— Mais tu vas me jurer quelque chose.

— Tout ce que tu voudras.

— Il y a tant de femmes au harem… Sais-je seulement si quelqu’une ne te fera pas la cour ? Souviens-toi, Djilio, souviens-toi que je me suis soumise la première… et jure-moi que les autres n’obtiendront rien de ta bouche… Jure-moi que personne ne t’étreindra comme je t’étreins… avec mon corps et mon âme !… Jure, Djilio ! Donne-toi comme je me donne !

Giguelillot ne fit aucune difficulté. Il jura selon les traditions et prit le ton qui convenait à la circonstance. Puis il quitta la belle Diane « afin de ne pas la compromettre », ainsi qu’il le lui fit comprendre, – et aussi pour dormir tranquille, mais il ne dit rien de cette raison-là.

 

*    *    *

 

Le lendemain, comme il passait dans le corridor préfectoral, un appel murmuré mais pressant lui fit retourner la tête.

Le petit visage de Philis se hasardait, timidement, derrière une porte entre-bâillée.

La porte s’ouvrit tout à fait, puis se referma sur eux deux.

— Le Roi dort, dit Philis. Restons là… Nous ne serons pas surpris.

— Comment ! à midi et demi, le Roi dort encore ?

— Pas depuis longtemps ! expliqua la petite avec une certaine fierté.

— Et vous ?

— Moi ! je n’ai pas sommeil quand je pense à vous. Il y a une heure que je vous attends derrière cette porte.

— Que vouliez-vous de moi ?

Elle prit un air penché :

— Une petite leçon, monsieur… Vous ne m’en avez donné qu’une et je l’ai vite apprise par cœur, mais je ne ferai jamais de progrès si vous ne m’enseignez qu’une règle sur quatre…

Giguelillot la félicita de ses dispositions studieuses. Toutefois, comme il ne trouvait ni agréable ni décent le rôle qu’on voulait lui faire jouer, il décida que dans l’intérêt même de l’élève, la seconde leçon devait être plus expérimentale que théorique, et, consultant ses fantaisies plutôt que les devoirs de sa tâche, il abusa diversement de l’acceptation préalable que Philis exprimait toujours à l’étourdie, avec un jeune élan de confiance et parfois de curiosité.

Philis apprit les quatre règles. Son esprit s’ouvrait peu à peu à toutes les lumières nouvelles d’une science qui la ravissait, et qui n’était jamais trop difficile, prétendait-elle, pour ses jeunes compréhensions. Cependant, après une heure et quart, Giguelillot lui dit en ami que son petit cerveau délicat avait assez travaillé.

Elle le retint :

— Vous vous en allez ?

— Jusqu’à ce soir.

— Vous sortez en ville ?

— Oui.

— Puis-je vous donner une commission ?

— Laquelle ?

— Écoutez… Ma sœur n’a pas toujours été gentille pour moi… mais je l’aime bien tout de même… et je suis triste qu’elle soit partie… Vous êtes si adroit, petit ami… Vous pourrez peut-être découvrir son adresse… et la voir un instant… et lui parler de moi… Cherchez-la, vous me ferez plaisir… Gardez son secret, je n’en veux pas… mais dites-moi si elle va bien… Je ne vous demande pas autre chose…

— Vous le saurez ce soir, dit Giguelillot.

— C’est gentil… Encore un petit mot… Vous lui parlerez… vous lui parlerez de tout près… Ne l’embrassez pas…

— Je vous le promets.

— Même si elle a l’air d’en avoir envie ?

— Les jeunes filles n’ont jamais cet air-là, mademoiselle.

— Oh !… alors on voit bien que vous ne les connaissez pas !

 

*    *    *

 

Giguelillot déjeuna fort tranquillement, fit à plusieurs amis l’aveu confidentiel de son départ pour une enquête, afin que cela fût immédiatement répété au Roi. Puis il sortit, seul, et sans canne.

Devant l’hôtel de la préfecture, sur la planche d’un banc public, il aperçut la belle Thierrette, qui, les deux mains croisées en poing et le corps courbé en cerceau, posait, sans en avoir conscience, pour la statue monumentale du Découragement silencieux.

Il la releva par le menton.

— Eh bien, pauvre Thierrette, cela ne va pas ? dit-il.

— Ah ! monsieur ! je ne peux pas suffire… Ce n’est pourtant pas faute de bonne volonté… J’y mets tout mon cœur, vous savez… je me mets en quatre pour contenter… mais il y a trop d’ouvrage… Je vais demander mon compte.

— Déjà ? Déjà ? Comment, toi, une forte fille, avec tes muscles et ta santé, tu ne peux pas crier : « Vive l’armée ! » pendant deux jours de suite ? Qui est-ce qui m’a flanqué une mauviette pareille, sacré nom d’un chien ?

— Mauviette ? Je voudrais bien en voir une autre à ma place !… Monsieur, ils amènent leurs amis, maintenant !… Un régiment, passe encore, mais toute la ville, je ne peux pas… Alors je viens vous prier… pour, si vous connaissiez une maison plus tranquille… même avec plusieurs maîtres… pourvu qu’ils ne soient pas plus de cinquante…

— Allons, console-toi. Je sais ce qu’il te faut. De ma propre autorité je te nomme ribaude ordinaire à la suite du corps des pages. Nous sommes quinze à peine…

— Oh ! si ce n’est que cela !

— … Et nous avons tous beaucoup d’amies ; mais il nous manquait… comment dirai-je… quelqu’un qui fût à portée… Les soubrettes du Roi ne sont jamais seules à l’heure où on leur rend visite… On ne peut compter sur elles… Toi, tu seras notre petit harem particulier. C’est entendu. Sèche tes larmes.

La paysanne se confondit en remerciements et resta clouée sur la place.

La quittant avec un geste d’encouragement et d’entrain, Giguelillot fut d’abord s’acheter des cigarettes, puis il se rendit vers les lieux où il savait pouvoir rencontrer Galatée.

C’était un petit hôtel blanc, fort convenable d’aspect, et dont rien ne décelait la vie intérieure.

Le page sonna. On l’introduisit auprès d’une grande dame âgée qui avait de parfaites façons et qui s’enquit tout de suite de ses préférences, c’est-à-dire qu’elle lui demanda s’il fallait faire prévenir en ville Mme X…, femme d’un magistrat, personne blonde très effarouchée, ou plutôt Mme Y…, dont la photographie était sur la cheminée.

Mais Giglio, sans y toucher, fit en quelques mots précis le portrait d’une jeune fille idéale qui ressemblait à Galatée comme Galatée à son miroir.

On le laissa seul dans une chambre, et, après vingt minutes d’attente pendant lesquelles on fit semblant d’aller quérir l’ingénue chez elle, il vit entrer Mlle Lebirbe qui venait simplement de la chambre voisine.

Dès qu’elle l’aperçut, elle poussa un cri et, détournant la tête, se mit à pleurer.

Au lieu de triompher par un « Je vous l’avais bien dit ! » qui ne lui eût pas apporté les consolations indiquées, Giglio s’approcha d’elle et lui prit la main :

— Qu’avez-vous ?

— Ah ! vous êtes gentil d’être venu !

Ses larmes redoublèrent. Elle reprit :

— Vous aviez raison… vous m’avez parlé comme un ami… J’ai eu tort de ne pas vous croire… On a été si grossier pour moi, si vous saviez !… Je ne suis pas plus heureuse que dans ma famille…

— Vous retourneriez chez votre père ?

— Oh ! non ! mais je veux sortir d’ici.

— Personne n’a le droit de vous retenir. Où irez-vous quand vous serez sortie ?

— Je ne sais pas…

Puis, de plus en plus désespérée, elle sanglota :

— Je suis amoureuse.

Giglio ne comprenait plus.

— Vous dites ?

Elle ne répondit rien.

— Amoureuse de qui ?

Elle hésita encore, sourit légèrement, soupira, et dit enfin :

— De votre amie.

Très sérieux, le page hasarda :

— Est-ce que vous ne pourriez pas désigner plus clairement…

— Votre amie de l’hôtel du Coq… L’aînée des deux… Elle est venue ici… Elle avait besoin d’argent, paraît-il… Ah ! si vous aviez vu ma joie quand je l’ai aperçue… N’est-ce pas qu’il y a des hasards providentiels et que nous étions prédestinées à nous retrouver un jour, peut-être pour longtemps ?

— Ce n’est pas douteux, dit Giguelillot qui entrevit des machiavélismes.

— Vous savez que j’en suis folle ? reprit Galatée. Je comprends maintenant tout ce que j’ai vu par ma fenêtre, au bout de ma lorgnette qui tremblait… Nous sommes restées seules une demi-heure dans un salon d’attente… Je crois bien qu’elle en aime une autre et néanmoins elle m’a aimée… pour se purifier, disait-elle, de ce qu’elle allait faire dans l’horrible endroit où je suis encore. Quand je pense qu’elle va revenir dans une demi-heure et que peut-être nous ne nous reverrons pas…

— Vous vous reverrez, dit Giguelillot, ce soir même, et pour longtemps.

— Je le lui ai demandé. Elle ne veut pas.

— Elle voudra… Croyez-moi aujourd’hui puisque vous regrettez de ne m’avoir pas cru avant-hier… Venez ici écrire une lettre. Demandez ce qu’il faut pour cela.

Un esclave en bonnet apporta un buvard.

— Vous allez, dit Giguelillot, écrire à la jeune fille que vous espérez, que vous attendez ici même.

— Pourquoi ?

— Pour lui dire d’abord ce que vous pensez d’elle…

— Elle le sait.

— Elle ne le sait pas. Rien ne vaut une déclaration écrite… Dites-lui par lettre tout ce que vous lui avez dit en pensée depuis que vous l’avez quittée… Et enfin…

— Mais puisqu’elle va venir ?

— Oh ! il ne faut pas lui en parler. C’est très important. Vous gâteriez tout.

— Soit…

— Dites-lui donc ce que vous pensez d’elle, et donnez-lui rendez-vous pour ce soir au Jardin-Royal, sous le monument de Félicien Rops.

— Elle y sera ?

— Elle y sera. Je m’y engage. Mais dépêchez-vous. Le temps presse.

Galatée écrivit sa lettre, puis, la tendant :

— À quelle adresse ?

— Je me charge de la faire parvenir.

— Et le résultat ?

— Ce soir vous serez toute seule avec cette jeune personne et vous l’emmènerez où il vous plaira… Je vous conseille d’aller en France.

— Vous ne vous moquez pas de moi ?

— Voulez-vous me dire pourquoi je me moquerais de vous ?… et si jusqu’à présent je vous ai laissé croire que je faisais de fines mystifications autour de votre personne ?

— Pardonnez-moi, mon ami. Merci… Merci de tout cœur… Vous reverrai-je ?

— Non… ou du moins… pas cette semaine… On se revoit toujours : le monde est si petit. Mais je vous chasse d’où vous êtes, et ne vous donne aucun rendez-vous. C’est la meilleure preuve que je puisse vous offrir de ma respectueuse amitié.

CHAPITRE IX

OÙ GIGUELILLOT, LUI AUSSI, DEVIENT AMOUREUX

 

Le garçon est pour la fille,

La fille est pour le garçon ;

Quoi qu’on fasse et qu’on babille,

Ce n’est, ma foi, que vétille,

Que mystère et que façon.

Le filet est pour l’anguille

Et le trou pour la cheville,

La limace à la coquille,

La coquille au limaçon.

Le garçon est pour la fille,

La fille pour le garçon.

 

Le manche pour la faucille

Et la balle pour la grille,

Le fil pour la canetille

Et la pomme pour l’arçon.

L’appât est pour l’hameçon,

Le bout pour le nourrisson,

Et l’oiseau pour le buisson,

Et le garçon pour la fille.

Le cheval est pour l’étrille

Et pour le caparasson,

Le tillac est pour la quille.

La cage pour le pinson,

Et l’étang pour le poisson,

Et l’ente pour l’écusson,

Et l’épy pour la moisson.

Le rocher est pour l’anguille,

La fille pour le garçon.

……

Virelai de Claude Le Petit. – 1660.

Lorsque Giguelillot se rendit enfin hôtel du Sein-Blanc et de Westphalie, – car vous pensez bien qu’il y courut – Mirabelle venait de sortir.

Il frappa trois coups discrets, et attendit :

— Qui est là ?

— Moi.

— Vous ?… le page de papa ? dit Line tout bas, dans la serrure.

— Puis-je entrer ?

— On m’a bien défendu d’ouvrir… Mais puisque c’est vous, il n’y a pas de danger.

Elle lui ouvrit, et, se haussant sur la pointe des pieds, elle lui tendit la joue.

— Embrassez-moi, dit-elle, je vous le permets… Sur l’autre joue aussi… La vôtre maintenant…

Elle soupira.

— J’ai bien des choses à vous dire… Asseyons-nous tout près, sur le canapé… Comment vous appelez-vous ?

— Djilio.

— Oh quel joli nom ! dit Line.

Et Giglio pensa une fois de plus que si chaque femme trouve à dire des banalités diverses, selon les amants qu’elle rencontre, chaque homme n’entend pas plus de six phrases de la part de toutes les maîtresses, comme si elles répétaient en secret pour lui réciter le même rôle.

— Quel hasard ! s’écria Line. Je pensais justement à vous… Laissez-moi vous regarder… Je me suis presque disputée avec mon amie à propos de vos yeux… Je les trouvais très jolis. On a prétendu que non. Mais j’ai raison contre elle, Djilio. Ils sont bien jolis, vos yeux.

— Tout à fait quelconques, dit Giglio ; s’ils s’animent quand ils vous regardent, Altesse, c’est à vous qu’ils le doivent.

— Ne m’appelez pas Altesse, vous m’intimidez. Dites-moi Line, c’est plus gentil.

Mais il ne la nomma d’aucune façon, car, avec un trouble apparent qui n’était pas, cette fois, volontaire, il ne trouva plus rien qui lui semblât digne d’être dit à la blanche Aline.

Le premier jour où il l’avait vue, dans cette autre chambre d’hôtel où s’étaient précipités des événements si rapides, les circonstances ne se prêtaient guère à une contemplation tendre. Mirabelle, présente et jalouse, ne se laissait pas oublier. Aline inquiète montrait un visage altéré. Scène étourdissante et brève, ce quart d’heure singulier s’en était allé en folie dans le tourbillon de son souvenir.

Là, au contraire, dans le silence de ses yeux et si près de son visage charmant, il la vit semblable à elle seule.

Diane à la Houppe lui parut trop sensuelle ; Philis trop exempte de tendresse. L’une dévorait et l’autre jouait, mais aucune des deux n’avait dans le regard cette petite flamme continue qui appelle et retient l’amour au moment où elle le révèle.

Il tenait les deux mains de Line, qui ne baissait pas les paupières et qui laissait entr’ouverte, comme pour un baiser toujours prêt, sa petite bouche plus haute que large de jeune fille encore enfant.

Il ne lui parlait point. Il n’aurait su que lui dire. Vaguement, et une à une, les phrases qu’il avait répétées cent fois se présentèrent à son esprit. D’abord il les rejeta, puis avec un sourire presque triste, il pensa que, sur un autre ton, ces phrases-là ne seraient plus les mêmes. Il se dit que ses hyperboles, et les plus invraisemblables, se trouveraient mieux que jamais en situation ; que les petits mensonges de la galanterie, excusables dans une aventure, deviendraient tout à fait touchants au début d’une passion réelle ; enfin qu’il pouvait sans faute abuser sa nouvelle amie selon ses méthodes, ordinaires, sachant qu’il lui ferait plaisir et sentant combien cela lui était dû.

— Qu’avez-vous ? disait Line.

— Je vous aime, fit-il.

— Je vous aime aussi, Djilio ; je vous aime de tout mon cœur. Je suis bien heureuse en vous le disant.

— Mais moi, je vous aime depuis si longtemps. Vous n’en saviez rien, n’est-ce pas ?

— Depuis longtemps ? répéta Line. Vous m’aimez depuis longtemps ? Mais hier matin je ne vous connaissais pas…

— Je vous aime depuis trois ans, dit Giguelillot en soupirant.

— Et vous ne me l’avez jamais dit ?

— Je n’osais pas… Je pensais à vous, mais vous étiez si haut, si loin de moi !… Comment croire que jamais vous consentiriez à m’entendre ?… Je vous aimais d’en bas… Je pensais à vous sans cesse, mais je n’espérais pas que j’arriverais un jour, par un hasard extraordinaire, à vous parler enfin seul à seule, la main dans la main, les yeux dans les yeux…

Line le regardait avec tendresse.

Il poursuivit :

— Vous ne me croyez pas ?

— Oh ! si !

— Tenez… J’écrivais des vers sur vous…

— Des vers ? Vous faites des vers ? Oh ! j’aime tant les vers ! Et vous en avez fait sur moi ? C’est vrai ?

— Voulez-vous les lire ?

— Si je veux les lire ?… mais oui !

— Les voici.

Giguelillot sortit de sa poche son premier volume de vers, feuilleta… Agnès… Alberte… Alexandrine… Alfrède… Alice… Alix… Aline !

— Lisez ! dit-il simplement.

Line s’empara du petit volume et lut avec avidité :

 

Ah ! quand vous paraissez dans le ciel du loisir,

Lumière de mes nuits si tristes et si brèves,

Idéal renaissant de mon premier désir,

Ne sentez-vous jamais mon âme vous saisir

Et fermer sur vos seins les ailes de ses rêves ?

 

La petite Line leva de grands yeux.

— Mais qui me dit que ces vers sont pour moi ?

— C’est un acrostiche… Vous savez bien ce que c’est qu’un acrostiche ? Vous êtes abonnée au Journal de la jeunesse ? Lisez les premières lettres de chaque vers.

— A, L, I… Aline ! s’écria-t-elle avec un sourire de joie. Oh ! c’est vrai ! Et comme ils sont jolis ! Je n’en ai jamais lu d’aussi jolis que ceux-là… Mais vous avez beaucoup de talent !

— Quand je parle de vous, Line… C’est vous seule qui m’inspirez… Vous m’avez bien compris ?… Je n’osais pas écrire votre nom dans un volume que tout le monde pouvait lire… Je l’ai caché dans un acrostiche… secrètement… pour vous et pour moi… Personne ne le sait, hors nous deux !

Line se jeta dans ses bras. Il la prit avec passion, et sans rien tenter de plus direct envers son petit corps plié, il unit sa bouche à celle qui se tendait, très tendrement, presque avec précaution.

— Comment ! dit Line, vous connaissez cela aussi ?… Mirabelle me disait qu’elle l’avait inventé…

— On le lui avait appris, dit Giguelillot.

— Comme à vous ?

— Oh ! je l’aurais deviné d’instinct, le premier jour où je vous ai vue.

— Mais alors… elle m’a trompée ?

— Elle vous a trompée gentiment.

— C’est égal… Elle m’a dit un mensonge… Je ne le lui pardonnerai de ma vie. C’est si vilain, les mensonges, n’est-ce pas ?

— Rien n’est plus laid, dit Giguelillot.

Line réfléchissait, les lèvres serrées.

— Je vous aime encore plus que mon amie, dit-elle.

Ici, Giglio cessa de se contenir. Il prit la petite Line dans ses bras, la porta sur le lit sans quitter ses lèvres, d’autant plus facilement qu’elle lui disait :

— Oh ! oui ! mettez-vous là… tout près… tout près…

Et une heure plus tard, la blanche Aline avouait dans ses bras, très émue :

— Mirabelle est une menteuse. Je vous aime plus qu’elle, beaucoup plus qu’elle… Je vous aime… comme je n’ai jamais aimé personne au monde… Oh ! ne vous en allez pas ! ne vous en allez pas !

— Il le faut…

— Mais pourquoi ?

— Le Roi m’attend… Mirabelle va rentrer…

— Je ne veux plus la voir : Je n’aime que vous ! que vous !… Restez là… je voudrais vous toucher depuis les pieds jusqu’à la tête et rester ainsi toujours, les doigts dans vos doigts, la bouche sous la vôtre… Je ne veux pas que vous vous en alliez… Obéissez-moi, enfin !

Giglio brusqua les choses :

— Tout est perdu, dit-il, si nous restons ici. Mirabelle vous reprendra dans une heure. Elle-même sera prise une heure après et nous ne pourrons plus jamais, jamais nous revoir, car le Roi vous emprisonnera de nouveau dans vos appartements du palais.

— Alors, emmenez-moi, partons… Est-ce qu’il n’y a pas d’autres pays où nous pourrions vivre tranquilles, sans que personne puisse nous tourmenter ?

Giglio eut pitié de Pausole :

— Vous aimez votre père, ma petite Line. Vous l’aimez beaucoup. Si vous allez où il n’est pas, vous le regretterez bientôt.

— Oui, j’aime papa, mais pourquoi m’enferme-t-il ? Si je reviens au palais, je ne pourrai pas vous revoir et je serai malheureuse comme avant… Car je le sens bien maintenant… J’étais très malheureuse… Je ne m’en doutais guère…

— Il y a un moyen qui arrangera tout. Vous vous rappelez la maison dont je vous avais parlé hier ? la maison de ces bons vieillards qui recueillent les enfants maltraités et les soignent ?

— Oui, 22, rue des Amandines. Je crois que je me rappelle encore l’adresse.

— Parfaitement. Allez-y. Allez-y tout de suite. Et quand on vous aura donné la chambre qui vous convient (demandez la section des filles), je me charge de vous en faire sortir avec toute votre liberté.

— Pour toujours ?

— Pour toujours.

CHAPITRE X

OÙ L’ON PRESSENT LA FIN

 

Διδεῖ ἥχθαι πς εθς ἐϰ νέων, ᾡςΠλάτων φησν, ᾥστε χαίρειν τε ϰαλυπεσθαι ος δεῖ ᾑ γρρθπαιδεα ατη ἑστῐν.

Aristote, Éthique, II, 2.

Il était quatre heures, le lendemain, quand Pausole et ses deux ministres furent reçus rue des Amandines, où le bon Roi, si bon qu’il fût, ne croyait pas entrer en père.

Giguelillot, depuis le matin, avait mis zèle et patience, d’abord à persuader au Roi que cette visite serait pleine d’attraits ; ensuite à instruire secrètement ses hôtes, afin qu’ils lui parlassent comme il convenait de le faire.

Le directeur de la Société mena Pausole jusqu’à un fauteuil, s’inclina trois fois devant lui et lut enfin, d’une voix satisfaite et ponctuée, l’allocution que voici :

« Sire,

« L’Union tryphérnoise pour le Sauvetage de l’Enfance ne saurait être comparée aux œuvres similaires des pays limitrophes, pas plus que les lois de Votre Majesté ne souffrent de rapprochement avec celles des nations rivales. Ici, nous recueillons les enfants maltraités, physiquement ou moralement, mais le danger moral que nous prétendons combattre n’est pas du tout celui que redoutent nos meilleurs confrères étrangers, lesquels n’entendent pas comme nous le bonheur des petits enfants. »

— Je le crois sans peine, dit Pausole.

— « Nous estimons, avec vous-même, Sire, que le jeune être acquiert très tôt quelque droit à la liberté. Nous estimons qu’en soumettant la jeunesse à l’autorité paternelle pendant vingt et une années d’existence, les vieilles lois européennes prolongent dans leur sein l’une des nombreuses racines que l’esclavage antique y laisse encore vivantes. Le droit du père sur le fils, comme celui du mari sur la femme, c’est, au fond, sous un nom quelconque, la mainmise du plus fort sur l’épaule du plus faible, et il emprunte à la tyrannie son arbitraire sans limites, en même temps que son prétexte et son drapeau : la protection. Le mobile qui entraîne un citoyen libre à enfermer son enfant dans les horribles geôles qu’on nomme les internats n’est pas différent de celui qui le pousse, pendant les vacances, à martyriser le pauvre petit du revers de la main ou du bout de la règle. L’homme, qui n’a plus de droits sur les libertés de l’homme et qui ne peut plus impunément séquestrer ou frapper un esclave humain, conserve partout son pouvoir sur la personne de l’enfant, et, comme il faut bien qu’il abuse de tous les pouvoirs qu’on lui donne, il abuse de celui-là, pour se dédommager d’avoir perdu les autres. »

— Très bien pensé, dit Giguelillot. N’est-ce pas, Sire ?

— Très bien, dit Pausole.

— « Nous considérons comme abus de pouvoir paternel toute atteinte portée à la libre expression comme au libre exercice des volontés de l’enfant, si ces volontés n’engagent que lui seul. Nous offrons chez nous un asile à tous les enfants malheureux sans leur demander pourquoi ils souffraient dans leur famille, mais en constatant avec une légitime fierté qu’ils sont heureux dans notre sein. Nous entretenons chez eux le goût spontané de l’étude au lieu de leur faire haïr toute espèce de travail en les emprisonnant dans la salle de classe. Leur émulation n’est pas moindre, et nous avons constaté bien des fois que, près d’un maître aimé, l’espoir des récompenses vaut la crainte des punitions. Les deux sexes élevés ensemble apprennent à se connaître l’un l’autre et sont ainsi moins exposés à se tromper cruellement plus tard. Lorsqu’il leur plaît d’aller au jeu, ils sont libres là comme ailleurs. Rien ne leur est défendu, hormis de se disputer. Ils se groupent comme ils le veulent, dans la cour comme au dortoir. Respectant les lois naturelles plutôt que les principes des hommes, nous n’enfermons pas les sens de nos élèves dans une contrainte artificielle où ils dévieraient fatalement, pour le plus grand dommage de leur santé fragile. Nous favorisons au contraire l’expansion des jeunesses précoces, convaincus qu’à retarder l’amour on ne fait que le rendre plus redoutable, et qu’à suppléer le plaisir par le rêve on accomplit de mauvaise besogne. Ce n’est pas là de l’éducation, au sens vraiment élevé du mot… »

Pausole interrompit le discours :

— Et quand ces enfants vous demandent conseil ?

— Sire, nous leur déconseillons les amitiés particulières, mais c’est pour leur présenter les amitiés multiples comme un meilleur emploi de leurs jeunes tendances. L’amour, l’amour exclusif d’une personne individuelle, l’amour enfin tel qu’on l’enseigne dans les classes de littérature des lycées français ou allemands, est en effet une tragédie qui aboutit le plus souvent à la folie furieuse d’Oreste, à la triste fin de Marguerite ou au suicide lamentable de Roméo et de Juliette. Les faits divers de tous les grands quotidiens sont remplis de pareilles catastrophes. Pénétrés du devoir qui nous incombe et de l’influence salutaire que nous pouvons exercer, nous enseignons à nos élèves les dangers d’un amour unique ; certes, nous apportons ici le tact et la discrétion que de pareils sujets comportent, mais nous ne saurions oublier devant nos petits orphelins qu’il y va de leur santé morale et de leur avenir tout entier.

— Je vous approuve des deux mains, dit Pausole. Débauchez ! monsieur, débauchez ! On voit assez par ce qui se passe au dehors de nos frontières les effets parallèles des deux grands systèmes. D’une part, dans les classes supérieures, la claustration à la chambre et la continence obligatoire de la jeunesse, contre la nature et le bon sens, ont fait croître la race efflanquée, débile, phtisique et frappée d’anémie en qui s’étiole aujourd’hui l’aristocratie européenne. Au contraire, d’où viennent les ouvriers forts, les manieurs de marteaux, les porteuses de pain ? De Charonne et de l’East End, de Whitechapel et de Ménilmontant, des longs faubourgs de Hambourg et des cloaques de Marseille, de tous les milieux enfin où l’enfance pousse en liberté, se mêle et s’unit selon ses instincts, sans retenue et sans contrôle…

Pausole, fatigué d’avoir tant parlé, se reposa en interrogeant :

— Aboutissez-vous ? dit-il.

— Pas toujours, répondit le vieillard. Nous sommes cependant satisfaits, au moins par comparaison. Une Société d’un pays voisin (œuvre dont je parlerai d’ailleurs avec tout le respect que mérite a priori une institution charitable) s’est donné pour mission de ne libérer ses filles que vierges ou mariées. On ne sait pas bien pourquoi. Mais voici des chiffres : en treize ans, cette Société a recueilli près de deux mille cent cinquante enfants…

Giguelillot glapit :

— « C’est beaucoup, dit Candide. »

Le président continua :

— Et sur ce nombre énorme de jeunes nubilités, savez-vous combien elle a marié de filles ?… Deux.

Giguelillot grommela :

— « C’est beaucoup, dit Martin. »

Mais le président restait grave :

— Nous, au contraire, depuis sept années, sur huit cent quarante-six filles, nous en avons débauché huit cent douze. J’ose dire qu’étant donné le but respectif des deux Sociétés…

— Oh ! la vôtre l’emporte, affirma Pausole. Cela n’est pas douteux.

— Votre Majesté daigne reconnaître nos efforts ?

— Non seulement je vous approuve, mais je vous subventionne, dit Pausole. J’inscris soixante mille francs pour vous à mon budget de l’intérieur. Si cette somme ne suffit pas aux bonnes œuvres que vous pourriez faire, dites-le à mes ministres : elle sera augmentée.

Le vieillard s’inclina profondément, puis d’une voix subitement altérée, il balbutia :

— L’accueil si bienveillant… que Votre Majesté… l’approbation, veux-je dire… si flatteuse… que reçoivent ici nos idées… nos tentatives… nos essais de réalisation… m’encourage à…

— Mais parlez donc !

— Sire, la communication que j’ai à faire ici… est d’ordre si confidentiel… que je ne me crois pas le droit de l’exposer en ce moment…

— Retirez-vous, mes amis, dit Pausole à ses conseillers… Et maintenant parlez, monsieur : nous sommes seuls.

— Hier soir, à sept heures… nous avons vu entrer ici… une auguste visiteuse, Sire… Son Altesse la Princesse Aline.

Pausole bondit :

— Ici ?… Ma fille est ici ?… dans ce lieu de perdition et de proxénétisme ?

— Elle demande secours… murmura le vieillard presque défaillant.

— Et contre qui ?

— Contre son destin, Sire, contre son destin… elle n’accuse personne.

— Elle est seule ?

— Toute seule.

— Dites-lui donc que je l’attends ! elle se jettera dans mes bras !

— Oui… mais auparavant… elle demande que nous lui assurions… les libertés que vous trouviez à l’instant si équitables, Sire, et que vous déclariez justement offertes à la jeunesse des deux sexes…

— Allons ! qu’est-ce que cela signifie ?… Où est ma fille ?… J’entends la voir à l’instant même.

On la pria d’entrer.

 

*    *    *

 

Comme pour affirmer par un signe extérieur toutes les libertés qu’elle avait déjà prises, Line avait revêtu le costume national des Tryphémoises : le mouchoir de couleur aux cheveux et les mules.

Elle fit quelques pas, très fière de sa nudité symbolique, mais un peu timide aussi.

Pausole la prit dans ses bras.

— Ma petite fille ! mon petit enfant ! pourquoi es-tu partie ?

— Parce que j’avais rencontré une très bonne amie, papa, et parce que dans ton palais tu me défendais d’aimer personne.

— Avec qui donc es-tu partie ?

— Avec une danseuse d’opéra.

— Une danseuse ? mais cela n’a aucune importance, alors ?

— Ah ! dit Line.

Pausole l’embrassa de nouveau.

— Tu veux bien revenir avec moi, maintenant ? Tu m’embrasses ?

— Oui, papa. Je te dis : « Oui » tout de suite. Je sens que je vais te suivre partout ; mais je sens aussi que tu vas me dire, et tout de suite comme moi, dans l’oreille, quelque chose de très gentil.

— Que je t’aime bien ?

— Et que tu me laisses libre.

— Mais enfin pourquoi ?

— Parce que tu m’aimes bien.

Pausole, très ému, regarda sa fille. Longtemps il resta silencieux, comme si une lutte profonde et presque pénible se livrait sous sa poitrine entre les divers conseils de son affection paternelle. Puis il dit un peu tristement :

— Eh bien, nous verrons, mon enfant. Je t’aime assez pour te rendre plus heureuse que moi.

ÉPILOGUE

 

Sat prata biberunt, comme dit le vieil Horace.

Le Temps, 20 novembre 1900.

Revenu au palais le soir même par une marche très fatigante qui dura près d’une heure et quart, le Roi Pausole passa trois jours en silencieuses méditations.

Tryphême après son départ reprit sa vie accoutumée. La jeune fille primée par M. Lebirbe continua de donner chaque soir le recommandable exemple qui lui avait valu les palmes. Mirabelle, déchirée par le désespoir en apprenant que Pausole avait repris sa fille, se rendit pourtant à la nuit sous le monument de Félicien Rops où elle savait pouvoir rencontrer Galatée. Toutes deux s’unirent ce soir-là jusqu’aux derniers vertiges de la sensation et elles ne savaient pas encore de quel amour fidèle et tendre cette longue étreinte en larmes nouait le premier souvenir.

Giguelillot avait parcouru le chemin du retour en quatre bonds de son petit zèbre, car il se devinait également incapable de cacher à la blanche Aline les sentiments nouveaux qu’elle lui inspirait, et d’exprimer à la belle Diane ceux qu’elle ne lui inspirait plus.

Pendant les trois jours où le Roi, seul avec sa bonne conscience, agita en lui des questions de morale, Line et son ami le page se retrouvèrent toutes les nuits devant le Miroir des Nymphes, toujours plein d’eau lunaire et de feuillages obscurs.

— C’est très mal, disait Line, songeant à Mirabelle.

— Non, disait Giguelillot, puisqu’elle n’en sait rien.

Et il savait se faire pardonner tout ce que cette parole avait d’abominable par tout ce qu’elle avait d’absolutoire et de consolant.

Enfin Pausole, un matin de soleil où la Reine Alberte venait de recevoir ses faveurs courtoises mais un peu distraites, sortit du palais en couronne et demanda sa mule Macarie.

En même temps il fit annoncer que tous les habitants de la demeure royale, Reines, écuyers et dames d’honneur, ministres, pages et palefreniers, eussent à se réunir en grande assemblée devant le cerisier de sa justice afin d’y entendre les discours qu’il jugerait bon d’y prononcer.

Lorsqu’il fut assis là dans sa robe rouge flottante avec le sceptre et le globe d’or :

— Mesdames, dit-il, et vous, Messieurs, il est dur d’appliquer à sa propre personne les principes que le sage répand comme des bienfaits. J’ai cru longtemps qu’il me serait permis de maintenir la liberté sur mon peuple bien-aimé sans éprouver moi-même dans certains cas ardus, ce que cette liberté a parfois de pénible ; du moins pour celui qui la donne. Il me semblait que sur un territoire où l’on compte cinq cent mille foyers, je pourrais sans grand dommage, en excepter un, un seul, où une certaine autorité serait encore vivante. Il était tout naturel que ce foyer fût le mien et que le dispensateur des indépendances ne souffrît pas le premier de leurs excès possibles.

Ici le Roi prit un temps, cueillit une cerise délicieuse ou plutôt en cassa le fil qui l’attachait à portée de ses doigts, et tout en aspirant doucement le suc du fruit juteux et tiède, il suivit d’un œil un peu mélancolique l’agitation passionnée de la multitude qui l’écoutait.

— Mais, reprit-il, le Roi lui-même s’instruit. Je viens de faire un voyage secret pendant lequel j’ai beaucoup appris, tant sur le genre humain que sur mes devoirs envers lui. J’ai vu des foules heureuses et libres dont le bonheur tenait à la liberté par des racines déjà si profondes que je ne puis plus douter d’avoir semé cette graine dans son terrain d’élection. Il m’a paru qu’autour de moi, on était moins heureux parce qu’on était moins libre et cela suffit pour me dicter une sorte d’abdication…

De grands cris l’empêchèrent d’achever :

— Non ! Vive le Roi ! disaient les voix. Abdiquer ? Nous ne le voulons pas !

Pausole étendit la main.

— Je resterai votre chef, ou du moins, l’arbitre choisi par votre consentement général pour assurer le maintien des droits qui sont l’apanage de tous et je ne changerai rien, pour ma part, à mes habitudes d’existence que j’ai reconnues nécessaires à ma tranquillité d’esprit. Mais je lève désormais la contrainte relative qui pesait sur mes familiers. Taxis, mon ami, retournez en France d’où vous êtes venu à nous comme le corbeau dans le vent d’hiver. À l’avenir mes femmes et ma fille se régleront selon leurs inclinations. J’émancipe leurs têtes charmantes que la vôtre rendait plus charmantes encore par le contraste de sa hideur.

À ces mots il y eut dans la foule moins de joie peut-être que d’attendrissement et, comme des enfants qui reçoivent des cadeaux prestigieux sans oser y toucher encore, les femmes se pressèrent autour de celui qui était si bon pour elles, et vinrent avec la blanche Aline, fidèlement, lui baiser les mains.

 

*    *    *

 

Ci finit l’aventure extraordinaire du Roi Pausole, qui, pour retrouver sa fille, alla jusqu’à parcourir sept kilomètres à dos de mule, de son palais à sa grand’ville.

On aura lu cette histoire ainsi qu’il convenait de la lire, si l’on a su, de page en page, ne jamais prendre exactement la Fantaisie pour le Rêve, ni Tryphême pour Utopie, ni le Roi Pausole pour l’Être parfait.

FIN

 


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnr.com/

en septembre 2021.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Isabelle, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Louÿs, Pierre, Les Aventures du roi Pausole, Paris, Fasquelle, s.d. [1906]. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. L’illustration de première page ainsi que les illustrations dans le texte sont de Lucien Métivet et proviennent de l’édition de référence.

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Plusieurs sites partagent un catalogue commun qui répertorie un ensemble d’ebooks et en donne le lien d’accès. Vous pouvez consulter ce catalogue à l’adresse : www.noslivres.net.



[1] Ecclésiaste, III, 1-3.

[2] Lévitique, XVIII, 5.

[3] Ecclésiaste, IV, 11.

[4] Samuel, VIII, 22.

[5] C’que c’est bath, un gonze, quand c’est une gonzesse !