Jack London

FILLE DES NEIGES

A Daughter of the Snows
traduction : Louis Postif

1933 (1902)

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Table des matières

 

CHAPITRE PREMIER  LE RETOUR AU PAYS. 4

CHAPITRE II  LE CAMPEMENT SIWASH.. 19

CHAPITRE III  LA PISTE DU CHICOOT. 24

CHAPITRE IV  UN HOMME HOSPITALIER.. 32

CHAPITRE V  JACOB WELSE. 43

CHAPITRE VI  L’ARRIVÉE DE FRONA.. 49

CHAPITRE VII  VANCE CORLISS. 62

CHAPITRE VIII  LES DEUX AMIS. 68

CHAPITRE IX  UNE FEMME SUR LA PISTE. 71

CHAPITRE X  EXPLICATIONS. 78

CHAPITRE XI  LE CASINO DE DAWSON.. 86

CHAPITRE XII  GREGORY SAINT-VINCENT. 93

CHAPITRE XIII  LES DEUX RIVAUX.. 100

CHAPITRE XIV  UNE DÉCLARATION.. 107

CHAPITRE XV  LA « BOSSE » DE DEL BISHOP. 116

CHAPITRE XVI  LA RUÉE À LA MONTAGNE FRANÇAISE  124

CHAPITRE XVII  PÈRE ET FILLE. 137

CHAPITRE XVIII  L’AMOUR NAISSANT. 146

CHAPITRE XIX  UN LÂCHE. 149

CHAPITRE XX  UNE SURPRISE DU COLONEL TREATHAWAY  157

CHAPITRE XXI  JOHN BORG.. 164

CHAPITRE XXII  AVANT LA DÉBÂCLE DU FLEUVE. 169

CHAPITRE XXIII  L’ÉQUIPAGE DU « BIJOU ». 177

CHAPITRE XXIV  LE SAUVETAGE. 191

CHAPITRE XXV  UN TRIBUNAL AU KLONDIKE. 210

CHAPITRE XXVI  POUR LA DÉFENSE DE SAINT-VINCENT  224

CHAPITRE XXVII  LE COMPLOT. 230

CHAPITRE XXVIII  L’INDIEN GOW... 245

CHAPITRE XXIX  LE FIANCÉ INDIGNE. 257

Ce livre numérique. 261

 

CHAPITRE PREMIER

LE RETOUR AU PAYS

« Tout est prêt, Miss Welse, malheureusement nous n’avons aucune chaloupe disponible. »

Frona Welse se leva et s’approcha du commandant.

« Nous sommes débordés, expliqua-t-il, et les chercheurs d’or montrent une telle impatience…

— Je comprends, interrompit la jeune fille ; moi aussi, je suis pressée. Excusez-moi de vous causer tant de tracas, mais… »

Elle se détourna brusquement :

« Voyez-vous cette grande maison construite en rondins, entre le bouquet de sapins et le fleuve ? C’est là que je suis née.

— Je ne tiendrais plus en place, si j’étais vous », murmura l’officier avec sympathie en la guidant sur le pont encombré.

Les passagers se poussaient et s’injuriaient. Un millier de chercheurs d’or réclamaient à tue-tête le débarquement immédiat de leurs équipements. Par les écoutilles grandes ouvertes montait le grincement des grues soulevant les chargements les plus hétéroclites. Des allèges, rangées de chaque côté du vapeur, recevaient à la volée ballots et caisses, et sur chaque allège des hommes ruisselants de sueur se précipitaient vers l’élingue et se jetaient fébrilement les paquets de l’un à l’autre. D’autres hommes, penchés sur le bastingage, lançaient vers eux des cris désespérés en agitant leurs bulletins de bagages. Parfois, deux ou trois passagers demandaient ensemble le même article et des disputes s’ensuivaient.

« Le commissaire prétend qu’il perd la tête, dit l’officier en accompagnant Frona jusqu’à la passerelle. Les employés chargés du fret ont quitté le travail et abandonné le cargo aux passagers. Nous avons tout de même plus de chance que l’Étoile de Bethléem, assura-t-il, lui montrant un vapeur à l’ancre à quelque distance. La moitié de ses passagers ont embarqué des chevaux de portage pour Skagway et la Passe Blanche, et les autres se dirigent vers le Chilcoot. L’équipage s’est mutiné et le bateau reste en panne.

« Cet individu est un voleur, continua l’officier, désignant un rameur qui venait ranger son canot le long du navire. Il a accepté de vous conduire à terre pour vingt dollars parce que vous êtes une femme, et déclaré qu’il en aurait exigé vingt-cinq s’il se fût agi d’un homme. Croyez-moi, c’est un pirate : il sera certainement pendu quelque jour. Vingt dollars pour une demi-heure de travail !

— Dites donc, là-haut ! » s’écria l’homme en question, laissant maladroitement tomber un de ses avirons par-dessus bord. « De quel droit insultez-vous les gens ? » fit-il d’un air provocateur.

Puis il tordit sa manche qu’il venait de tremper dans l’eau en rattrapant sa rame.

« Vous avez l’oreille fine, observa l’officier.

— Et le poing prêt à la riposte répliqua l’autre.

— Et aussi la langue bien pendue !

— Qualités appréciables dans mon métier. Sans quoi je ne réussirais à rien avec des requins comme vous. Vous osez me traiter de pirate, vous qui entassez vos passagers comme des sardines en leur faisant payer le double du tarif de première classe. Vous leur donnez à manger l’ordinaire de l’équipage et vous les logez plus mal que des pourceaux. Un pirate, moi ? »

Un homme à la trogne rouge passa la tête au-dessus du bastingage et se mit à hurler :

« Monsieur Thurston ! Montez un peu ! Je veux débarquer mon stock immédiatement. Entendez-vous ? Mes cinquante chiens sont en train de s’entre-dévorer dans votre sale chenil et cela ira mal si vous ne les enlevez pas de là aussi vite que possible. Vous me faites perdre mille dollars par jour. Ma patience est à bout. »

M. Thurston, d’un geste de la main, apaisa les vociférations de l’homme à la face rouge, puis il se tourna vers la jeune fille.

« J’aurais voulu vous accompagner à terre, mais vous voyez comme nous sommes débordés. Au revoir, et bon voyage ! Je chargerai deux hommes de rechercher vos bagages. Demain matin, sans faute, on vous les enverra au magasin. »

Elle lui serra la main et descendit dans le canot ; elle s’installa sur le siège arrière et cacha ses pieds sous le banc.

« Attendez ! cria l’officier. Vous ne partirez pas ainsi Miss Welse. Revenez et dès que je le pourrai, je vous ferai conduire à terre par une de nos chaloupes.

— Auparavant, je vous enverrai au paradis ! » s’exclama le batelier.

Il voulait s’éloigner, mais M. Thurston s’agrippait des mains au plat-bord de l’embarcation.

« Lâchez-moi ! » hurla le rameur d’un ton de menace.

En récompense de son geste galant, M. Thurston reçut sur les jointures un coup assené brutalement avec le plat de la rame. Alors l’officier, oubliant la présence de Miss Welse, jura et pesta avec fureur.

« Notre adieu eût pu être plus solennel ! » lui cria-t-elle et son rire s’égrena sur l’eau.

« Sacrebleu ! grogna-t-il en soulevant courtoisement sa casquette. Voilà une femme ! »

Un coup de rame maladroit fit rejaillir l’eau en plein sur la figure de la jeune fille.

« Ne m’en veuillez pas, s’écria le batelier en manière d’excuse. Je fais de mon mieux, ce qui ne veut pas beaucoup dire.

— On le voit, répondit-elle avec bonne humeur.

— Oh ! ne croyez pas que la mer m’attire, dit-il d’un ton amer. Je me débrouille pour gagner honnêtement quelques dollars et, ma foi, ce moyen m’a semblé le meilleur. Sans la déveine qui me poursuit, je devrais être en ce moment au Klondike. Mais voilà, j’ai perdu mon équipement sur le Bras-du-Vent, à mi-chemin, après avoir franchi la Passe… »

Souck ! Plouf !

Elle secoua la tête pour chasser l’embrun de ses yeux et contracta les épaules, glacée soudain par des gouttes qui ruisselaient dans la tiédeur de son dos.

« À la bonne heure ! Vous avez assez de cran pour réussir ici, dit-il d’un ton encourageant. Allez-vous jusqu’au cœur du pays ? »

Elle répondit d’un signe de tête affirmatif.

« Voulez-vous me dire votre nom ? Peut-être nous arrivera-t-il de nous rencontrer dans l’intérieur du pays.

— Qui ? Moi ? Oh ! je me nomme Del Bishop, je suis chercheur d’or. Si jamais nous nous retrouvons plus tard, rappelez-vous que je vous donnerai ma dernière chemise… pardon, je veux dire ma dernière bouchée de nourriture.

— Merci », répondit-elle avec un doux sourire.

Frona Welse était femme et savait apprécier les paroles qui partent du cœur.

Il s’arrêta de ramer et ramassa dans l’eau, où baignaient ses pieds, une vieille boîte de conserve.

« Vous devriez écoper, lui dit-il en lui lançant la boîte de fer-blanc. Le bateau prend encore plus l’eau depuis cette secousse. »

Frona sourit, ramassa ses jupes et se mit à l’œuvre. Chaque fois qu’elle baissait la tête, les montagnes couronnées de glaciers montaient et descendaient à l’horizon, semblables à d’énormes vagues. De temps à autre, la jeune fille s’arrêtait pour se reposer. Elle regardait alors le rivage grouillant de monde vers lequel elle se dirigeait, le bras de mer, prisonnier entre les rives escarpées où mouillaient une vingtaine de grands vapeurs. Entre ces navires et les berges du fleuve, des allèges, des remorqueurs, des pirogues et toutes sortes de petites embarcations allaient et venaient sans cesse.

« L’homme, cet ouvrier géant, défie la nature hostile », songeait Frona. En imagination, elle se reportait aux salles de conférences et aux cours du soir, où lui avaient été révélées la sagesse et la science des grands maîtres. Elle comprenait le monde physique et éprouvait un profond respect pour tout effort humain.

Pendant quelque temps Del Bishop ne ponctua le silence que du bruit de ses avirons. Bientôt une idée lui effleura l’esprit.

« Pourrais-je savoir votre nom, mademoiselle ? demanda-t-il.

— Je m’appelle Frona Welse. »

Une confusion croissante se peignait sur les traits du batelier.

« Vous… vous êtes Frona Welse ? prononça-t-il lentement. Jacob Welse est votre père ?

— Oui, je suis la fille de Jacob Welse, pour vous servir. »

Il poussa un long sifflement et posa les rames.

« Retournez vous asseoir à l’arrière et enlevez vos pieds de cette eau, lui ordonna-t-il. Rendez-moi cette boîte, et tout de suite !

— Est-ce que je n’écope pas assez vite ? demanda-t-elle indignée.

— Si, si, vous écopez très bien, mais vous êtes… vous êtes…

— … ce que j’étais avant que vous le sachiez. Allons, ramez… C’est votre part de la besogne, laissez-moi m’occuper de la mienne. »

L’homme la regarda avec admiration et de nouveau se pencha sur les rames.

« Ainsi, vous êtes la fille de Jacob Welse ! j’aurais dû m’en douter. »

Quand ils atteignirent la jetée de sable encombrée de piles de marchandises et bourdonnante de voix d’hommes, Frona tendit la main à son batelier. Bien que peu accoutumé à ces gestes aimables de la part de ses clientes, Del Bishop accepta avec bonhomie cette poignée de main venant de la fille de Jacob Welse.

« Rappelez-vous que ma dernière portion de nourriture vous appartient, répéta-t-il.

— … et aussi votre dernière chemise, ne l’oubliez pas !

— Ne vous moquez pas de moi ! Au revoir, Miss Welse !

— Au revoir ! »

Sa robe courte n’entravait point la liberté de sa marche. Avec surprise, elle découvrit qu’elle venait d’abandonner instinctivement le pas pressé de la femme habituée au pavé des villes, pour adopter les longues enjambées et le balancement du corps naturels à ceux qui parcourent les pistes. Maints chercheurs d’or observant à la dérobée ses chevilles et ses jambes guêtrées de gris se rangèrent à l’avis de Del Bishop. Cette petite femme irait loin !

Les sujets d’amusement ne lui manquaient pas, tandis qu’elle fendait la foule pour se rendre à la construction en rondins qu’elle avait désignée tout à l’heure à l’attention de M. Thurston. On se trouvait reporté de plusieurs années en arrière, tant les moyens de transport étaient primitifs. Des hommes qui, de leur vie, n’avaient soulevé que de légers colis devenaient des portefaix. Ils ne regardaient plus le ciel, mais courbaient le dos comme des bêtes de somme et saluaient la terre. La blessure des courroies commençait déjà à se faire sentir, la fatigue les faisait tituber tels des hommes ivres et, jusqu’au coucher du soleil, ils trébuchèrent sous l’effort. La journée finie, le porteur et son fardeau, s’écrouleraient au bord de la piste.

D’autres hommes, exultant d’une joie secrète, empilaient leurs provisions sur de petites voitures à deux roues auxquelles ils s’attelaient, pleins d’entrain. Dès que les grosses pierres envahissaient la piste, ils se voyaient obligés de faire halte et de recourir au moyen de transport ordinaire des voyageurs de l’Alaska. Ils abandonnaient la voiture à bras, ou la ramenaient au rivage et la vendaient pour un prix fabuleux au dernier débarqué. Les « pieds-tendres », ou nouveaux venus, chargés d’un attirail pesant plus de dix livres, en revolvers, cartouches, couteaux de chasse arrimés à leur ceinture, prenaient vaillamment la piste… À bout de forces, ils revenaient bientôt, se traînant lamentablement et abandonnant leurs armes le long du chemin.

Le paysage demeurait toujours le même, mais il paraissait différent à ses yeux. Ici, sur cette petite plaine herbeuse où elle avait joué tout enfant, et frémi au son de sa propre voix renvoyée par l’écho de glacier en glacier, dix mille hommes circulaient sans cesse, écrasant l’herbe tendre et troublant le silence des rochers. Là-haut, sur la piste, dix mille hommes avançaient, et sur le Chilcoot on en comptait encore dix mille, venus des quatre coins du monde.

Comme autrefois, la rivière de Dyea roulait ses eaux tumultueuses vers la mer, mais de nombreux pionniers suivaient ses rives, tirant sur les câbles de halage dégouttants d’eau, et des bateaux chargés jusqu’au plat-bord remontaient le courant.

La porte du magasin par où, autrefois, Frona entrait et sortait en courant et d’où elle assistait avec effroi à l’arrivée d’un trappeur égaré ou d’un marchand de fourrures, se trouvait aujourd’hui obstruée par une foule bruyante. Alors que jadis une lettre en souffrance était chose exceptionnelle, Frona, en regardant par la fenêtre, aperçut un monceau de correspondances qui atteignait presque le plafond. Et ce courrier, les hommes le réclamaient à cor et à cri.

Devant le magasin, une autre foule se pressait autour de la bascule. Un Indien jeta son paquet sur le plateau et le propriétaire blanc inscrivit le poids sur son calepin. Un autre ballot fut posé sur la bascule. Chaque paquet était entouré de courroies et prêt pour le voyage périlleux du Chilcoot. Frona s’approcha ; le portage l’intéressait. Elle se rappelait l’époque où le prospecteur solitaire faisait transporter tout son attirail pour six cents… cent vingt dollars la tonne !

Soudain la foule qui se trouvait devant le magasin s’agita ; tous les regards se concentrèrent vers trois hommes qui débouchaient de la piste. Le trio, mal vêtu et passablement en guenilles, semblait composé d’individus très vulgaires. En pays civilisé, le policier du village les eût immédiatement arrêtés pour vagabondage.

« C’est Louis le Français », murmura le pied-tendre.

Le mot passa de bouche en bouche.

« Il possède trois concessions dans l’Eldorado, confia à Frona son voisin. Il vaut dix millions de dollars au bas mot. »

Louis le Français, qui marchait à longues enjambées un peu en avant de ses compagnons, ne faisait point l’effet d’un homme riche. Son chapeau lui ayant faussé compagnie, il s’était couvert la tête d’un vieux foulard de soie rouge négligemment enroulé. Malgré ses dix millions de dollars, il portait lui-même son équipement sur son dos.

« Le type à la barbe s’appelle Swiftwater Bill, un autre roi du Klondike.

— Comment le savez-vous ? demanda Frona, incrédule.

— Parbleu ! Voilà six semaines qu’on voit son portrait dans tous les journaux. Tenez. » Il déplia un journal. « Il est, ma foi, assez ressemblant. Je l’ai tellement regardé que je le reconnaîtrais entre mille.

— Et le troisième ? » interrogea Frona, acceptant tacitement ses dires comme paroles d’Évangile.

L’homme se leva sur la pointe des pieds pour mieux voir.

« Je ne sais pas », avoua-t-il avec regret. Il frappa sur l’épaule de son voisin. « Qui est ce grand maigre, à la figure rasée ?… celui qui porte une chemise bleue et qui a une pièce sur le genou. »

À cet instant Frona poussa un cri de joie et s’élança en avant :

« Matt ! s’écria-t-elle, Matt MacCarthy. »

Le prospecteur au pantalon rapiécé secoua cordialement la main de la jeune fille, mais ses yeux disaient clairement qu’il ne la connaissait point.

« Comment ? Vous ne vous souvenez pas de moi ! fit-elle. N’allez pas maintenant protester du contraire : ça ne prendrait pas. Mais moi je ne vous ai pas oublié. Et s’il n’y avait pas tant de monde à nous regarder, je vous sauterais au cou, espèce de vieil ours !

« Il y avait autrefois un gros ours qui retournait voir ses petits, raconta-t-elle d’un ton solennel. Les oursons mouraient de faim et le gros ours leur demanda : « Mes enfants, devinez ce que je vous apporte. » Un petit ours dit : « Des cerises ! » Un autre : « Du saumon ! » Un troisième : « Du porc-épic ! » Alors, le gros ours éclata de rire : « Ah ! ah ! ah ! je vous apporte un « bel homme gros et gras ! »

Tandis que MacCarthy l’écoutait, des souvenirs revenaient à sa mémoire et, lorsqu’elle eut terminé, il souriait de toutes les rides de son visage.

« Bien sûr que je vous remets à présent. Mais, que le tonnerre m’écrase à l’instant même si je puis dire qui vous êtes ! »

Du doigt elle désigna le magasin.

« Ah ! j’y suis. »

Il recula et observa la jeune fille des pieds à la tête. Il parut désappointé.

« Je dois me tromper… Jamais vous n’auriez pu vivre dans cette cabane. »

Frona, d’un vigoureux coup de tête, l’assura du contraire.

« Ainsi c’est bien vous la chère mignonne privée de maman… aux si beaux cheveux… que j’ai démêlés plus d’une fois ?… le petit lutin qui courait toujours pieds nus ?

— Oui ! oui ! c’est moi, affirmait-elle joyeusement.

— Le bon petit diable qui, au plein cœur de l’hiver, vola un attelage de chiens et s’en alla de l’autre côté de la Passe pour voir comment finissait le monde, tout cela parce que le vieux Matt MacCarthy lui racontait des histoires de fées ?

— Oh ! Matt ! Cher vieux Matt. Vous souvenez-vous du temps où je nageais avec les petites filles Siwash du campement indien ?

— Oui, et je me rappelle qu’une fois je dus vous repêcher par les cheveux.

— Et vous aviez perdu dans l’eau une de vos bottes de caoutchouc.

— Un vrai désastre ! Elles coûtaient dix dollars au comptoir de votre père.

— Ensuite vous avez franchi la Passe pour vous rendre à l’intérieur du pays et on n’a jamais plus entendu parler de vous. Tout le monde vous croyait mort.

— Je me souviens même qu’au moment du départ vous pleuriez dans mes bras et vous ne vouliez point embrasser votre vieux Matt pour lui dire adieu. À la fin, lorsque vous avez compris que je partais pour de bon, vous avez tout de même consenti à m’embrasser. Quel sacré petit bout de femme vous étiez en ce temps-là !

— Je n’avais que huit ans.

— Et voilà douze ans de cela ! J’ai passé douze ans dans l’intérieur du pays sans jamais revenir. Vous devez avoir vingt ans maintenant ?

— Et je suis presque aussi grande que vous.

— Vous êtes devenue une belle femme, élancée, bien bâtie. »

Il l’observait d’un œil critique.

« Sauf, ma foi, que vous devriez un peu grossir.

— Non, non, Matt ! Pas à vingt ans, voyons ! Tâtez-moi un peu le bras. »

Elle plia le coude pour faire gonfler les biceps.

« En effet, c’est du muscle, approuva-t-il, en passant sa main sur le haut du bras, tout comme si vous aviez travaillé manuellement pour gagner votre vie.

— Oh ! je fais de la gymnastique, de la boxe et de l’escrime ! s’exclama-t-elle. Je nage, je plonge, je marche sur les mains…

— C’est tout ce que vous êtes allée apprendre là-bas ? Je croyais que vous étiez partie pour étudier dans les livres, commenta-t-il sèchement.

— Oh ! Maintenant on applique de nouvelles méthodes d’enseignement, Matt. On ne nous renvoie pas la cervelle bourrée…

— … et les jambes maigres comme des fuseaux incapables de vous porter ! Bien, dans ce cas, je vous pardonne vos muscles.

— Et vous, Matt ? Comment avez-vous vécu pendant ces douze années ? »

Il écarta les jambes, rejeta la tête en arrière et bomba la poitrine.

« Contemplez M. Matthew MacCarthy, roi de la noble dynastie de l’Eldorado, qui a conquis son trône à la force du poignet. Ma fortune est immense. Je gagne maintenant en une minute plus de poussière d’or que je n’en avais jamais palpé avant mon coup de veine. Mon intention est de faire un voyage aux États-Unis pour revoir mes vieux parents, si toutefois ils vivent encore. On trouve des lingots d’or au Klondike, mais pas de bon whisky et je veux en boire du véritable avant ma mort. Je me suis juré de revenir ensuite gérer moi-même mes propriétés du Klondike. Vrai, Frona, je suis devenu un roi de l’or et, s’il vous arrivait d’avoir besoin d’un petit prêt, n’oubliez pas que je suis là.

— Toujours ce brave cœur de Matt ! Il ne vieillira jamais ! déclara-t-elle en riant.

— Oh ! vous êtes bien une Welse avec vos muscles de championne et votre cerveau de philosophe. Mais suivons Louis le Français et Swiftwater. Andy s’occupe toujours du magasin à ce qu’il paraît. Nous verrons s’il se souvient encore de moi. »

Frona lui saisit la main. Elle avait cette manie de prendre par la main ceux qu’elle aimait.

« Et aussi de moi, fit-elle. Voilà dix ans que j’ai quitté le pays. »

L’Irlandais se fraya un chemin dans la foule et Frona marcha dans son sillage. Les pieds-tendres observaient avec respect ces divinités du Northland.

Le murmure des conversations s’éleva de nouveau.

« Quelle est cette jeune fille ? » demanda quelqu’un.

Au moment où elle passait la porte, elle surprit un bout de conversation. « C’est la fille de Jacob Welse.

— Hein ?

— Tu n’as jamais entendu parler de Jacob Welse ? D’où sors-tu donc ? »

CHAPITRE II

LE CAMPEMENT SIWASH

Frona sortit du bois de bouleaux à l’écorce luisante et, les rayons de soleil se jouant dans sa chevelure dénouée, elle courut à travers la prairie humide de rosée. La terre mouillée paraissait douce à ses pieds ; les hautes herbes lui frappaient les genoux et éparpillaient devant elle une poussière de diamants liquides. Les joues éclatantes et les yeux enflammés, elle respirait la jeunesse et l’amour. Privée de l’affection d’une mère, elle avait vécu en pleine nature ; elle aimait passionnément les vieux arbres et toutes les plantes. Le murmure confus de la vie enchantait ses oreilles, et ses narines palpitaient aux parfums de la terre humide.

Aux confins de la prairie, à l’endroit où commence la sombre forêt, parmi les pissenlits aux hautes tiges et les boutons d’or aux brillantes corolles, elle découvrit une touffe de grosses violettes d’Alaska. Elle s’allongea sur l’herbe et enfouit sa tête dans cette fraîcheur parfumée ; ses mains réunirent les fleurs pourpres en une ravissante couronne autour de sa tête. Tout heureuse, elle songeait au temps passé, alors que, pour elle, l’univers se bornait à l’horizon, à cette époque où elle franchissait la Passe pour aller contempler l’Infini.

L’éducation primitive qu’elle avait reçue durant sa jeunesse s’embarrassait peu de conventions. Quelques austères principes en formaient la base ; ils auraient pu se ramener au respect des lois de l’hospitalité, à la camaraderie de la piste et du campement de chasse, à la loyauté des hommes honnêtes et forts qui affrontaient sans peur le danger sur terre et sur mer, à l’honneur de Jacob Welse, de MacCarthy et des jeunes Indiens avec qui elle avait joué jadis… à la foi des jeunes Indiennes qu’elle conduisait à la guerre des Amazones… à la fidélité des chiens-loups eux-mêmes, trimant dans les harnais et courant avec elle à travers la neige. Voilà la vie saine et bonne, songeait-elle, pleine d’enthousiasme.

Du bois de bouleaux, le chant joyeux d’un rouge-gorge lui souhaita la bienvenue ; un écureuil, au-dessus de sa tête, sautait de branche en branche, d’un arbre à l’autre. Du fleuve, dissimulé à ses yeux, lui parvenaient les cris des aventuriers avides, réveillés de bonne heure et déjà en route vers le pôle.

Frona se leva, secoua sa chevelure et, instinctivement, comme autrefois, elle prit le sentier de la forêt, vers le campement du chef Georges, de la tribu de Dyea. Chemin faisant, elle rencontra un jeune garçon qui, à part un pantalon en loques, était nu comme un dieu de bronze. Il ramassait du bois mort et, par-dessus son épaule, il dévisagea la promeneuse avec insistance. Aimablement, elle le salua dans la langue du pays de Dyea. Il secoua la tête et éclata de rire de façon insolente, puis, interrompant son occupation, il lui adressa des paroles grossières. C’était à n’y rien comprendre ; de son temps, les choses se passaient différemment.

Au sortir de la forêt, elle se trouva en face du campement. Avec stupéfaction, elle constata qu’il s’était considérablement développé. Autrefois, il se composait tout au plus d’une vingtaine de huttes groupées au centre de la plaine comme pour se tenir mutuellement compagnie. À présent, il descendait jusqu’au fleuve où de longues pirogues s’alignaient sur une dizaine de rangs. Ce n’était plus une tribu, mais un rassemblement d’indiens venus de toutes parts avec leurs femmes et leurs chiens.

Une vieille squaw, assise au soleil sur le pas de sa porte, enlevait l’écorce d’une branche de saule. Elle redressa la tête et poussa un cri :

« Hi-hi ! Tenas Hi-hi ! » marmotta la vieille, aussi distinctement que le lui permettait sa bouche édentée.

À ce cri, Frona tressaillit. Tenas Hi-hi ! Petit Rire ! Son nom d’autrefois, du vieux temps passé chez les Indiens ! Elle alla vers la squaw.

« Tu ne me reconnais donc plus, Tenas Hi-hi ! Pourtant tes yeux sont jeunes et vifs. Nipousa n’a pas oublié, elle !

— Comment ! c’est toi, Nipousa ? s’écria Frona, hésitant un peu plus, depuis tant d’années qu’elle n’avait parlé la langue indienne.

— Oui, c’est moi Nipousa », répondit la vieille.

Elle fit entrer Frona sous la tente et chargea d’une commission un jeune garçon. Toutes deux s’assirent sur le sol et Nipousa caressa affectueusement la main de Frona, tout en la regardant de ses yeux humides et chassieux.

« Hé oui, je suis Nipousa, vieillie de bonne heure, comme toutes les squaws. Quand tu étais toute petite, je t’appelais Tenas Hi-hi ! Je te berçais dans mes bras. Lorsque tu fus malade, je t’arrachai à la mort ; d’herbes et de plantes cueillies dans les bois, je préparais une infusion que je te faisais boire. Tu n’as guère changé, car je t’ai tout de suite reconnue. En apercevant ton ombre sur la terre, j’ai levé les yeux. Tu es grande à présent et tu possèdes la taille élancée du roseau, tes joues sont moins brunies par la caresse du soleil que lorsque tu étais enfant, mais je vois toujours ta même chevelure indocile, couleur de l’algue brune flottant vers le rivage, ta bouche prête au sourire, et tes yeux sont aussi clairs et francs qu’à l’époque où Nipousa te grondait pour les sottises que tu avais commises et que tu lui avouais sans détour. Aïe ! Aïe ! les autres femmes qui viennent dans ce pays ne te ressemblent point ! »

Les rideaux de la tente se séparèrent et un vieillard entra. Il grogna un salut à Frona et s’assit. Seul un certain empressement témoignait de la joie que lui causait la présence de la jeune fille.

« Ainsi, Tenas Hi-hi, te voilà revenue en ces jours de malheur, dit-il d’une voix chevrotante.

— Qu’entends-tu par des jours de malheur, Muskine ? demanda Frona. Les femmes ne portent-elles pas des robes aux couleurs plus gaies ? Les ventres ne sont-ils pas mieux nourris par la farine et le lard qu’apportent les hommes blancs ? Vos jeunes gens ne gagnent-ils pas des sommes fabuleuses à transporter les équipements sur leur dos ou à bord de leurs pirogues ? Oublie-t-on les offrandes de viande, de poisson et de couvertures ? Pourquoi parles-tu de jours néfastes, Muskine ?

— Tu as raison, acquiesça le vieillard de sa noble voix sacerdotale, ses yeux recouvrant un peu de leur ancien éclat. Les femmes sont vêtues de couleurs chatoyantes, mais elles ont trouvé grâce aux yeux des Blancs et dédaignent les jeunes de leur race ; la tribu ne s’accroît point et les petits enfants ne remplissent plus les huttes de leurs cris joyeux. Les ventres sont mieux garnis par la nourriture des Blancs, mais ils sont empoisonnés par leur immonde whisky. Si les jeunes gagnent de gros salaires, ils jouent aux cartes toute la nuit et l’argent leur glisse des mains ; ils se disputent et s’injurient dans le feu de la colère ; ils échangent des coups et versent le sang de leurs semblables. Quant au vieux Muskine, on le néglige : les offrandes de viande, de poisson et de couvertures deviennent rares, car les femmes s’écartent des anciennes traditions et les jeunes gens n’honorent plus leurs vieux totems et leurs dieux. Je te le répète, Tenas Hi-hi, ce sont des jours de malheur et le vieux Muskine, abreuvé de chagrin, descend vers la tombe. »

Les rideaux de la tente s’écartèrent et Matt MacCarthy avança la tête pour jeter un coup d’œil à l’intérieur.

« Vous êtes là, Frona ? Le déjeuner vous attend depuis une demi-heure et le pauvre Andy se démène et bougonne comme une vieille femme. Bonjour, Nipousa, et toi aussi, Muskine, dit-il en s’adressant aux compagnons de Frona ; je crois bien que vous ne vous souvenez pas de mon visage. »

Le vieux couple marmotta un salut, puis demeura silencieux.

« Allons, dépêchez-vous, Frona. Mon vapeur part à midi et il ne me reste guère de temps à passer avec vous. De plus, le déjeuner refroidit et Andy bout de colère. »

CHAPITRE III

LA PISTE DU CHICOOT

Frona fit un adieu de la main à Andy et s’engagea sur la piste. Elle ne portait que son appareil photographique et un petit sac de voyage solidement fixés sur son dos. Comme alpenstock, elle se servait d’une forte branche de saule offerte par Nipousa. Elle était vêtue d’un costume gris très pratique, dont la jupe courte, appropriée au sport des montagnes, lui laissait une grande liberté de mouvements.

Son équipement, porté par une douzaine d’indiens sous les ordres de Del Bishop, était en route depuis plusieurs heures. La veille, à son retour du campement siwash en compagnie de MacCarthy, Del Bishop l’attendait au magasin. Le marché fut rapidement conclu, car la proposition qu’il lui soumit était nette et précise : elle allait à l’intérieur du pays, lui aussi. Il lui faudrait quelqu’un pour l’accompagner ; si elle n’avait pas encore fixé son choix, il se mettait à sa disposition. Il avait oublié de lui dire, le jour de son débarquement, qu’il connaissait parfaitement la contrée pour y avoir séjourné plusieurs années auparavant.

Il est vrai qu’il haïssait l’eau et une grande partie du voyage s’effectuerait en bateau. Peu importe, il ne craignait rien au monde et il était prêt à défendre Frona au péril de sa vie.

Quant au paiement, dès leur arrivée à Dawson, il lui demanderait une chaude recommandation auprès de Jacob Welse afin qu’il lui fournît un équipement et des provisions pour une année d’avance. Non, non ! il n’était point question de salaire. Il rembourserait même le tout plus tard, une fois son sac rempli de poussière d’or. À elle de décider. Frona réfléchit, en effet, et avant qu’elle eût terminé son déjeuner, il partait à la recherche de porteurs.

Elle constata qu’elle avançait plus vite que la plupart de ses compagnons de piste : lourdement chargés, ils devaient faire de fréquentes haltes. Cependant, elle éprouva quelque fatigue à suivre le pas d’un groupe de Scandinaves qui marchaient devant elle. Forts et robustes, ces géants aux cheveux blonds portaient sur leurs épaules un fardeau d’une centaine de livres et tous étaient attelés à une charrette à bras qui contenait une charge d’au moins six cents livres.

Leurs visages rayonnaient comme des soleils et exprimaient toute la joie de vivre. Pour eux, ce portage était jeu d’enfants et ils l’accomplissaient allègrement. Les autres se rangeaient pour les laisser passer et les observaient d’un regard plein d’envie : ils montaient les côtes au pas de course et dégringolaient les pentes avec fracas, les roues cerclées de fer grinçant sur les rochers.

Ils plongèrent dans un petit bois sombre et débouchèrent au gué de la rivière. Un noyé, étendu sur le sable, les yeux grands ouverts, semblait fixer le soleil. Un homme, d’une voix irritée, ne cessait de crier : « Où est son associé ? N’avait-il pas d’associé ? » Deux autres avaient déposé leur équipement et inventoriaient les possessions du mort ; l’un d’eux énumérait à haute voix les différents articles, que son compagnon inscrivait sur un morceau de papier d’emballage. Des lettres et des reçus, mouillés et poisseux, gisaient à terre à côté de quelques pièces d’or entassées sur un mouchoir blanc. Les voyageurs qui montaient ou descendaient la rivière en pirogues ou en barques n’y prêtaient aucune attention.

Les Scandinaves regardèrent ce spectacle, et leurs visages s’assombrirent un moment : « Savez-vous s’il a un associé ? » leur demanda l’homme, infatigable. Ils secouèrent la tête ; ils ne connaissaient point l’anglais. Résolument ils entrèrent dans l’eau qu’ils éclaboussaient de tous côtés.

De la rive opposée, quelqu’un lança un avertissement ; ils s’arrêtèrent pour se consulter, puis continuèrent d’avancer. Les deux hommes occupés à l’inventaire tournèrent leurs regards vers eux. L’eau leur montait presque jusqu’aux hanches et ils chancelaient sous la pression du courant. De temps à autre, la voiture glissait de côté.

Enfin, le danger semblait écarté et Frona poussa un soupir de soulagement. L’eau n’arrivait plus qu’aux genoux des deux premiers hommes, quand, tout à coup, une courroie se rompit sur le dos d’un de ceux qui se trouvaient le plus près de la charrette. Son équipement, projeté de côté, l’entraîna ; son voisin glissa et tous deux s’enfoncèrent en essayant de se retenir l’un à l’autre. Les deux camarades qui les précédaient perdirent pied et la voiture coula au fond du gué ; aussitôt les deux hommes qui venaient d’émerger tirèrent de toutes leurs forces sur les courroies pour sauver la carriole. Leur héroïque effort demeura inutile ; ils furent emportés et disparurent sous l’eau.

Leurs équipements retinrent tous les hommes au fond de la rivière, sauf celui dont la courroie s’était rompue. Lorsqu’il reparut à la surface, il ne songea point à gagner la berge, mais descendit la rivière au secours de ses camarades. À cent pas plus bas, le rapide se brisait contre un rocher. La charrette toujours chargée reparut la première et alla fracasser une de ses roues contre l’écueil, puis culbuta et fut enlevée par le rapide, entraînant avec elle, dans une confusion inexprimable, les malheureux Scandinaves qui furent projetés contre le roc. Tous furent repris par le courant, sauf un.

Frona, dans une pirogue (une douzaine de pirogues essayaient d’opérer le sauvetage), le vit s’agripper au rocher de ses doigts sanglants ; son visage crispé par l’effort était blême. Son camarade, libéré de son paquetage et excellent nageur, l’empoigna au moment où il lâchait prise. Emportés par le courant, ils disparurent tous deux, puis on les entrevit une seconde à la surface luttant avec la dernière énergie.

Une pirogue recueillit le nageur, mais les autres sombrèrent dans le tourbillon liquide. Pendant un quart d’heure, les pirogues essayèrent en vain de retrouver les corps des naufragés. Enfin, un remous de la rivière déposa doucement les victimes dans une petite anse entourée de hautes falaises. On réquisitionna une corde de halage d’un bateau qui remontait le cours d’eau, et deux chevaux, empruntés à un attelage de la rive, hissèrent le sinistre fardeau.

Frona regarda les cinq jeunes géants étendus dans la boue, les os brisés. Ils étaient encore attelés à la charrette et leurs paquetages demeuraient fixés à leurs dos. Le sixième, les yeux secs, observait avec stupeur les cadavres de ses camarades.

À quatre pas de là, le flot des vivants continuait de couler comme si rien ne s’était passé. Frona s’y mêla et continua sa route.

La piste glissante descendait à pic vers la rivière. Un pin au tronc effilé était jeté en guise de pont sur le torrent mugissant. Vers le milieu, il fléchissait et touchait l’eau, si bien que le courant lui imprimait un léger balancement ; les pieds des porteurs avaient fini par polir sa surface sans cesse mouillée. Ce pont, projeté sur une vingtaine de mètres, n’offrait qu’une sécurité précaire. Frona y posa le pied, sentit le pin osciller sous elle, entendit le rugissement du torrent et vit la masse d’eau qui se précipitait avec une vitesse folle… Elle recula, défit un lacet de ses chaussures et feignit de le renouer, tandis qu’un groupe d’indiens sortait du bois par le sentier boueux.

Un par un, jamais plus d’un à la fois, les indigènes franchirent ce passage dangereux. Quand le dernier eut atterri, le chef se tourna vers Frona :

« Vous prendre piste à chevaux, conseilla-t-il, en désignant le flanc de la montagne. Beaucoup plus facile pour vous. Plus long, mais meilleur chemin. »

Frona hocha la tête et attendit qu’il eût atteint la rive opposée. Piquée d’orgueil, elle voulut défendre, devant ces Indiens, l’honneur de sa race. Elle posa donc le pied sur le tronc et, sous le regard de ces étrangers, elle traversa la rivière aux remous blancs d’écume, et se dirigea vers le camp des Moutons. Quelque part dans la montagne, un immense glacier, sous la pression intérieure d’une nappe souterraine, avait éclaté et précipité le long de la gorge rocheuse cent mille tonnes de glace et d’eau. Le limon laissé par l’inondation rendait la piste glissante.

Des hommes fouillaient désespérément dans le pêle-mêle des tentes et des caches démolies. Mais çà et là ils s’acharnaient au sauvetage de leurs amis et le nombre des cadavres alignés au bord de la piste attestait l’étendue de la catastrophe. Quelques centaines de mètres plus loin, la course à l’or continuait sans interruption. D’autres mineurs appuyaient leurs paquetages contre des saillies de rocher, reprenaient haleine, puis se remettaient en route.

Elle s’engouffra enfin dans l’ouverture de la Passe et, s’aidant des pieds et des mains, descendit la gorge volcanique du puissant Chilcoot. Elle s’arrêta sur la berge lugubre du lac qui remplissait le cratère du volcan. L’eau en fureur se couvrait d’une brume blanche et, malgré le grand nombre d’amateurs qui désiraient traverser, aucun bateau n’assurait le service. Une toile goudronnée, tendue sur une mince charpente de bois, était abritée derrière un rocher. Frona parlementa avec le propriétaire de ce frêle esquif, un jeune gaillard à la mine éveillée, aux yeux noirs et perçants et à la mâchoire saillante. C’était bien lui le passeur, mais il se croisait les bras pour le reste de la journée. L’eau était trop mauvaise, déclara-t-il. Il demandait vingt-cinq dollars par passager. Aujourd’hui, inutile d’insister, il ne prendrait personne.

« Vous me transporterez tout de même ? » dit-elle.

Il secoua la tête et regarda le lac.

« À l’autre bout c’est encore bien pis. Même les plus grandes barques n’oseraient s’y risquer. Le dernier canot, qui emmenait un groupe de porteurs, est allé échouer sur la rive ouest du lac. D’ici nous avons assisté à la scène. Aucune piste ne partant de ce point du rivage, ils devront y attendre la fin de la tempête.

— En tout cas, ils sont plus heureux que moi. Mon attirail de campement se trouve au Camp-Heureux. Je ne puis moisir ici. »

Frona esquissa un sourire de bonne humeur, mais il ne recelait aucune supplication, ni aucun appel à la galanterie masculine.

« Voyons, revenez sur votre décision et faites-moi traverser.

— Non !

— Je vous donnerai cinquante dollars.

— Je vous dis que non !

— Mais je vous assure que je n’ai pas peur ! »

D’un geste rageur, le jeune homme lança son bateau à l’eau et y jeta les rames.

« Sautez là-dedans ! Je consens à vous faire traverser. Mais je n’accepte pas vos cinquante dollars. Payez-moi le prix fixé. »

Une rafale souleva la légère embarcation et la coucha sur le côté. L’embrun s’y précipita en ondée et Frona commença aussitôt à écoper.

« Je voudrais que le vent nous rejette au rivage, cria-t-il, en se ployant sur les rames. Vous seriez bien avancée, hein ? »

Il lui décocha un coup d’œil furieux.

« Ce serait désagréable pour nous deux, rectifia-t-elle, de passer la nuit sans tentes ni couvertures… et sans feu. J’espère que votre souhait ne se réalisera pas. »

Frona sauta sur les rochers glissants et aida l’homme à tirer sur la berge son petit bateau de toile goudronnée. À droite et à gauche s’élevaient des falaises humides. Un épais grésil tombait sans relâche et le ciel s’obscurcissait de plus en plus.

« Vous feriez mieux de vous presser », lui conseilla-t-il après l’avoir remerciée de son aide et en remettant son embarcation à l’eau. « Il y a trois kilomètres de piste d’ici au Camp-Heureux. Pas de forêt avant d’y arriver. Dépêchez-vous ! Et bon voyage ! »

Frona lui tendit la main.

« Vous êtes un chic type !

— Peuh ! Je ne sais pas. »

Il lui serra la main avec vigueur et son regard exprimait une sincère admiration.

Sur l’extrême limite de la forêt du Camp-Heureux, une douzaine de tentes résistaient tant bien que mal à la tempête. Frona, harassée de fatigue, allait de l’une à l’autre. Sa jupe mouillée pendait lourdement autour d’elle et le vent la poussait avec violence.

Derrière une toile, elle entendit une voix tonitruante et crut reconnaître l’organe de Del Bishop. Un coup d’œil à l’intérieur lui démontra qu’elle s’était trompée. Elle erra en vain jusqu’à la dernière tente du campement. Elle entrouvrit le rideau et passa la tête pour regarder. Une bougie grésillante éclairait le seul occupant du logis : un homme agenouillé qui soufflait de tous ses poumons sur le foyer d’un petit poêle du Yukon.

CHAPITRE IV

UN HOMME HOSPITALIER

Frona écarta la portière de la tente et entra. L’homme ignorant la présence de la jeune fille, soufflait toujours sur le feu. Elle toussota et il leva vers elle des yeux rougis par la fumée.

« Entrez donc, dit-il. Refermez le rideau et mettez-vous à l’aise. »

La voix et le visage étaient ceux d’un jeune homme. Il se retourna vers son feu.

« Voilà de l’hospitalité, ou je ne m’y connais point », pensa Frona en s’approchant du poêle.

Un tas de sapins nains, noueux et mouillés, coupés à la longueur voulue pour alimenter le poêle, se trouvait dans un coin. Frona jeta un coup d’œil dans le four du poêle et s’aperçut qu’il était vide. Elle le remplit de bois mouillé. L’homme se mit sur pied, toussa pour rejeter la fumée qui avait rempli ses poumons et adressa à Frona un signe d’approbation.

« Asseyez-vous, dit-il quand il eut recouvré son souffle. Je vais préparer le dîner. »

Il posa une bouilloire sur le feu, y vida le contenu de son seau et sortit pour renouveler sa provision d’eau. Sans perdre une seconde, Frona courut à son sac. Lorsque l’homme revint, elle avait revêtu une jupe sèche et tordait celle qu’elle venait de quitter.

Tandis qu’il cherchait les assiettes et les ustensiles de cuisine dans sa caisse à provisions, elle tendit un bout de corde entre les piquets de la tente et y suspendit sa jupe pour la faire sécher. Les assiettes étaient sales ; pendant que l’homme se baissait pour les laver, elle lui tourna le dos et prestement changea de bas. Dès son enfance elle avait appris tous les soins que réclament les pieds quand on voyage sur la piste. Elle posa donc ses souliers humides sur une pile de bois derrière le poêle et chaussa de jolis mocassins en cuir souple fabriqués par les Indiens.

Aucun d’eux ne parlait. Non seulement l’homme demeurait silencieux, mais il paraissait tellement absorbé par ses occupations culinaires, songea Frona, qu’il ne prêterait même pas l’oreille aux explications qu’elle désirait lui fournir.

Après avoir ouvert avec sa hache une boîte de bœuf en conserve, il mit à frire une demi-douzaine d’épaisses tranches de lard, posa la poêle de côté et fit bouillir l’eau pour le café. Il vida ensuite sur un morceau de toile le contenu d’un sac de biscuits de mer. Émiettés et généreusement détrempés par la pluie, ils étaient gluants et d’un blanc sale.

« C’est tout ce qui me reste en fait de pain, murmura-t-il. Asseyez-vous. On en tirera le meilleur parti possible.

— Un instant… »

Sans lui donner le temps de protester, Frona versa les fragments de biscuits dans la poêle à frire sur la graisse et le lard. Elle y ajouta deux verres d’eau et remua vivement le tout au-dessus du feu. Quand le mélange fut bien chaud, elle coupa le bœuf de conserve en tranches, l’ajouta au reste et assaisonna le tout de sel et de poivre gris. Bientôt un fumet délicieux remplit la tente.

« Oh ! c’est rudement bon ! » s’exclama le jeune homme un instant après, équilibrant son assiette sur son genou et mangeant avidement.

Frona l’observait avec attention. Non seulement son visage n’avait rien de déplaisant, mais il respirait une certaine dose d’énergie, plutôt potentielle qu’effective. « C’est sûrement un étudiant », conclut Frona, car elle remarquait dans ses yeux les traces de veillées studieuses sous la clarté de la lampe. De beaux yeux d’homme, des yeux couleur noisette ; toutefois, elle aurait juré qu’à la lumière du jour ils devaient être gris, presque bleus… Les cheveux châtains du jeune homme prenaient des reflets dorés à la lueur de la bougie et leur légère ondulation expliquait la courbe de la moustache fauve. Le reste du visage, bien rasé, offrait un profil d’une mâle netteté. Tout d’abord, elle lui trouva des joues un peu creuses, mais quand elle eut observé son corps musclé, ses larges épaules, sa poitrine bombée, elle comprit que cette maigreur ne dénotait nullement un manque de nutrition : elle prouvait simplement que ce gaillard bien bâti ne se laisserait pas envahir par la graisse. Elle lui donnait de vingt-cinq à trente ans.

« Je n’ai guère de couvertures ce soir », dit-il soudain, s’interrompant pour vider sa tasse et la poser sur la caisse à provisions. « Mes Indiens ont passé par le lac Linderman et je ne les attends pas avant demain matin. Ces imbéciles ont tout emballé, sauf quelques sacs de farine et la tente. Cependant, j’ai là deux épais ulsters qui feront peut-être votre affaire. »

Il se détourna comme s’il n’attendait pas de réponse et défit le ballot de couvertures enroulées. D’un sac à vêtement il retira les deux manteaux et les jeta sur le sac de couchage.

« Vous êtes sans doute actrice ? »

Il posa la question sans paraître y attacher grande importance, comme s’il voulait tout bonnement alimenter la conversation ; en réalité, il croyait connaître d’avance la réplique de sa visiteuse. Frona comprit soudain la fausseté de sa situation et crut lire dans les yeux de son hôte la piètre opinion qu’il professait envers elle.

Sans lui laisser le temps de s’expliquer, il reprit :

« J’ai hébergé deux étoiles de music-hall hier soir et trois la nuit précédente. Par bonheur, je ne manquais pas de couvertures comme aujourd’hui. Ne trouvez-vous pas déplorable cette manie qu’elles ont de toujours égarer leur équipement ? Quant à moi, pareille mésaventure ne m’est pas encore arrivée. À les entendre, toutes sont des étoiles, pas moins. Vous êtes sans doute une étoile, vous aussi ? »

Le sang afflua aux joues de Frona, ce qui la rendait furieuse contre elle-même, car la rougeur de son visage témoignait d’une confusion qu’elle n’éprouvait nullement.

« Non, répondit-elle d’un ton bref. Je ne suis pas étoile de music-hall. »

Il lâcha des mains la couverture qu’il pliait et se redressa. Jusqu’ici il avait à peine regardé la jeune fille ; à présent, il la détaillait des pieds à la tête, étudiait à loisir la coupe de son costume et la manière dont elle arrangeait ses cheveux.

« Oh ! je vous demande pardon », fit-il. Puis, l’ayant examinée une seconde fois, il ajouta : « En ce cas, vous êtes une de ces sottes qui, insouciantes du danger, rêvent de faire fortune ici ? Deux genres de femmes se hasardent dans ce pays : celles qui, pour l’amour d’un mari ou d’un père, affrontent les souffrances de la piste ; celles-là sont dignes de respect ; les autres se disent actrices, étoiles ou reines de music-hall. Oui, oui, je sais à quoi m’en tenir. Mais souvenez-vous que toute femme qui prend la piste doit se ranger dans l’une de ces deux catégories ; il n’y a pas de milieu.

« Croyez-moi, vous êtes une pauvre écervelée et vous feriez mieux de retourner chez vous maintenant qu’il en est encore temps. Si vous voulez accepter un prêt de la part d’un étranger, je vous avancerai l’argent du voyage aux États-Unis et je mettrai un Indien à votre disposition pour vous accompagner demain sur la piste de Dyea. »

Une ou deux fois, Frona voulut l’interrompre, mais il lui imposa silence d’un geste impérieux de la main.

« Je vous remercie, commença-t-elle, mais… »

Il l’interrompit encore.

« Pas du tout. Il n’y a pas de quoi.

— Oh ! si, je vous remercie. Vous vous fourvoyez complètement. Je viens de Dyea et j’espérais trouver mon équipement au Camp-Heureux. Mes hommes sont partis plusieurs heures avant moi et je n’arrive pas à comprendre comment il se fait que je les aie dépassés. Ah ! j’y suis ! Cet après-midi le vent a poussé un bateau à la côte sur le lac Cratère. Sans doute se trouvaient-ils dedans. J’apprécie votre généreuse proposition au sujet de mon retour, mais mon père habite Dawson et voilà trois ans que je ne l’ai vu. De plus, j’ai quitté Dyea ce matin et je ne sens plus mes jambes. Si vous êtes toujours disposé à m’accorder l’hospitalité pour cette nuit, je vais me coucher.

— Impossible ! »

D’un coup de pied, il lança les couvertures de côté, puis s’assit sur les sacs de farine et, décontenancé, il dévisagea la jeune fille.

« Y a-t-il des femmes dans les autres tentes ? Je n’en ai vu aucune. Peut-être ai-je mal regardé.

— Un homme et sa femme ont levé le camp ce matin. Il y a bien deux ou trois femmes dans une tente, mais… leur société ne vous conviendrait pas.

— Croyez-vous que je refuserais leur hospitalité ? comme vous dites… ce sont des femmes…

— Mais j’ai ajouté que leur société ne vous conviendrait pas. » D’un air distrait, il regardait la toile tiraillée par la tempête et écoutait le rugissement du vent : « Personne ne supporterait de rester dehors par une nuit semblable. Et les autres tentes sont pleines à craquer. »

La situation devenait de plus en plus critique.

« Pourrais-je aller jusqu’au lac Profond ce soir ? » demanda Frona. Puis, mesurant l’énormité de ce qu’elle venait de dire, elle éclata de rire.

Il fronça le sourcil devant pareille insouciance.

« Vous ne pourriez pas traverser le gué dans l’obscurité, ni rencontrer le moindre campement sur la piste.

— Auriez-vous peur ?… demanda-t-elle avec un soupçon de moquerie dans la voix.

— Pas pour moi.

— En ce cas, je vais me coucher.

— Moi, je surveillerai le feu, dit-il après une pause.

— Et vous trouvez ça malin ? Croyez-vous ainsi satisfaire à votre morale étroite et ridicule ? Nous ne sommes plus en pays civilisé, mais sur la piste du Pôle. Allez vous coucher ! »

Il haussa les épaules.

« J’accepte. Que dois-je faire ?

— Aidez-moi à préparer mon lit. Vous mettez les sacs en travers ? Songez que j’ai des os et des muscles sensibles. Tenez, voici comment il faut s’y prendre. »

Sous sa direction, il étala les sacs sur deux rangs dans le sens de la longueur, ce qui laissait au milieu un creux peu confortable. Alors elle plia une couverture en triple et l’étendit le long de la dépression.

« Hum ! Maintenant je vois pourquoi je dors si mal d’habitude », observa-t-il en se parlant à lui-même.

Vivement, il disposa ses propres sacs suivant cette méthode.

« On voit bien que vous êtes nouveau sur la piste, dit Frona, étendant la couverture du dessus.

— Peut-être. Et vous ? Que connaissez-vous de cette vie sauvage ?

— Suffisamment pour m’y conformer », répliqua-t-elle.

Frona retira du four le bois séché et le remplaça par un fagot humide.

« Écoutez ce vent ! dit l’homme. La tempête redouble de force. Alors, vous venez de Dyea aujourd’hui ? Vous devez être rompue ?

— Un peu, avoua-t-elle, et j’ai sommeil. »

« Bonne nuit ! » lui dit-elle quelques minutes plus tard, tandis qu’elle se glissait avec délices entre les chaudes couvertures.

Un quart d’heure après, elle s’écria :

« Hé là ! Êtes-vous éveillé ?

— Oui. Qu’y a-t-il ?

— Avez-vous préparé le petit bois ?

— Le petit bois ? Quel petit bois ? demanda-t-il, à moitié endormi.

— Pour allumer le feu demain matin. Allons, levez-vous et coupez-en un fagot. »

Il obéit sans mot dire. Avant qu’il eût terminé la besogne, Frona était plongée dans le sommeil.

Lorsqu’elle ouvrit les yeux le lendemain matin, une bonne odeur de lard grillé se répandait dans l’atmosphère.

La tempête s’était calmée au lever de l’aurore, le soleil brillait joyeusement sur le paysage détrempé et pénétrait à l’intérieur des tentes aux toiles bien tendues. Le travail reprenait dans le campement et déjà plusieurs hommes chargés de leur paquetage avançaient sur la piste. Frona se tourna vers le côté. Le déjeuner était prêt. Son hôte venait de mettre le lard et les pommes de terre frites dans le four du poêle et essayait de tenir entrouvert le rideau de la porte au moyen de deux morceaux de bois.

« Bonjour, lui dit-elle.

— Bonjour. »

Il se releva et prit le seau d’eau.

« Je ne vous demande pas si vous avez bien dormi, car j’en suis certain. »

Frona sourit.

« Je vais chercher un peu d’eau, annonça-t-il. À mon retour j’espère vous trouver prête pour le déjeuner. »

Après le repas, tandis qu’elle se chauffait au soleil, Frona aperçut un groupe d’hommes le long de la piste contournant le glacier du lac Cratère.

« Voici mes porteurs ! s’écria-t-elle en claquant des mains. Del Bishop doit rougir de honte de s’être ainsi laissé dépasser. »

Elle se tourna vers son hôte et lui dit, tout en mettant en bandoulière son appareil photographique et son havresac :

« Au revoir, monsieur. Je vous remercie infiniment de votre hospitalité.

— Oh ! il n’y a pas de quoi. J’en aurais fait tout autant pour n’importe quelle…

— … quelle comédienne ! »

Il lui lança un regard chargé de reproche et ajouta :

« Je ne sais pas votre nom et je ne désire nullement le connaître.

— Je ne me montrerai pas si sévère, car je sais le vôtre, monsieur Vance Corliss ! Je l’ai lu sur les étiquettes de vos bagages, expliqua-t-elle. Quand vous arriverez à Dawson, je vous prie de venir me voir. Je m’appelle Frona Welse. À bientôt !

— La fille de Jacob Welse ? » lui cria-t-il, tandis que, légère, elle s’élançait sur la piste.

Elle se retourna et fit signe de tête affirmatif.

Del Bishop ne paraissait ni honteux, ni inquiet.

« Une Welse retombe toujours sur ses pieds », se disait-il la veille, en manière de consolation.

« Bonjour, lui dit-il. À voir votre figure reposée, on devine que vous avez passé une bonne nuit, mais je n’y suis pour rien.

— Vous ne vous êtes pas tracassé à mon sujet ?

— Me tracasser pour vous ? Jamais de la vie ! J’étais trop furieux contre le lac Cratère. Je déteste l’eau, et toujours elle me joue de vilains tours…

Je n’en ai pourtant pas peur ! »

« Frona Welse… », se répétait à lui-même Vance Corliss.

Il croyait rêver. Pour s’assurer de la réalité de l’aventure, il regardait la jeune fille s’éloigner sur la piste. Del Bishop et ses Indiens étaient déjà hors de vue. Frona contournait la base du rocher, et sa silhouette, éclairée par le soleil, se détachait radieuse sur le fond noir de la montagne.

Elle agita son alpenstock en signe d’adieu et, au moment où Vance ôtait sa casquette pour la saluer une dernière fois, elle disparut derrière la muraille rocheuse.

CHAPITRE V

JACOB WELSE

Jacob Welse occupait au Klondike une situation pour le moins bizarre. Négociant de grande envergure dans un pays sans commerce, ce superbe produit du XIXe siècle florissait dans une société des plus primitives. Magnat d’industrie et accapareur impitoyable, il étendait sa domination sur la plus indépendante collectivité d’individus qui puisse exister. Sorte de missionnaire économiste, ce saint Paul moderne prêchait une doctrine fondée sur la force et l’opportunisme. Enfant de la démocratie, il croyait aux droits naturels de l’homme ; cependant, tout le monde devait s’incliner devant son autorité absolue.

« Le gouvernement de Jacob Welse, par Jacob Welse, pour Jacob Welse et ses sujets », tel était son évangile non formulé. Tout seul, il avait instauré sa puissance sur un territoire aussi vaste qu’une douzaine de provinces romaines. À son commandement, la population avançait ou reculait, des villes s’élevaient ou disparaissaient.

C’était pourtant un homme de simple origine, ce Jacob Welse !

Venu au monde dans la prairie, au bord de la rivière Platte, sous le ciel bleu, l’herbe verte avait reçu sa tendre nudité. Dès que ses yeux s’ouvrirent à la clarté du jour, ils se portèrent sur les chevaux harnachés, surpris du miracle qui venait de s’opérer devant eux : car Welse, le trappeur, avait simplement fait halte sur la piste pour permettre à son épouse de donner tranquillement naissance à son enfant.

Une heure après, la famille, qui maintenant se composait de trois personnes, se remettait en selle et filait à bride abattue pour rattraper les autres membres de cette tribu nomade. Le lendemain matin, la mère du bébé préparait le déjeuner sur le feu du campement et, avant le coucher du soleil, elle parcourait à cheval soixante-quinze kilomètres.

Le père de Jacob Welse descendait de la souche robuste des Gallois qui, de bonne heure, quittèrent l’Est congestionné pour s’établir dans l’Ohio, et sa mère, fille d’émigrants irlandais, naquit dans les campements nomades d’Ontario. Des deux côtés lui venaient en héritage l’amour de la vie aventureuse, la passion du mouvement, le goût du risque. La première année de son existence, avant même d’apprendre à marcher, Jacob Welse avait parcouru à cheval des lieues et des lieues d’étendue sauvage et passé l’hiver dans une cabane de chasseurs près de la source de la rivière Rouge, en plein cœur du Nord. Ses premières chaussures furent des mocassins et sa première friandise de la graisse d’élan.

Plus tard, ses conceptions du monde se modifièrent, mais ses découvertes furent pour lui une source continuelle de naïf étonnement. Son regard ne perdit cette expression de ravissement enfantin que longtemps après, lorsque, devenu homme, il eut visité la moitié des villes des États-Unis : cependant il conservait toujours l’œil vif et éveillé. Tout gamin, à son premier contact avec les cités, il réforma son jugement, mais n’en généralisait pas moins comme par le passé. Les citadins étaient des gens efféminés et totalement dépourvus du sens de l’orientation ; ils s’égaraient avec la plus grande facilité : voilà pourquoi ils préféraient demeurer dans les villes. Ces hommes craignaient le froid et l’obscurité : pour cette raison, ils se claquemuraient dans des maisons et s’enfermaient à clef, la nuit venue. Certes, les femmes étaient douces et jolies, mais incapables de couvrir de longues distances avec des raquettes aux pieds. De plus, ces individus, bavards à l’excès, mentaient souvent et savaient certes mieux se servir de leur langue que de leurs mains. Enfin, une force nouvelle, particulière aux civilisés, se révéla à lui : le bluff. Celui qui voulait esbroufer ses semblables devait le faire avec une assurance à toute épreuve, ou être prêt à confondre son adversaire par des arguments péremptoires. Le bluff, excellent en soi, exigeait une grande habileté de la part de celui qui s’en servait.

Bien qu’habitant ordinairement les bois et les montagnes, Jacob Welse finit par comprendre que la vie dans les villes présentait son bon côté. On pouvait être citadin tout en restant un homme. Accoutumé à se débattre contre les éléments naturels, il se sentait attiré par la lutte commerciale. Les magnats de l’industrie et de la finance l’éblouirent, sans jamais l’aveugler. Il les étudia pour essayer de surprendre le secret de leur force.

Le long du fleuve, il établit de nouveaux postes de commerce.

Il alla plus loin encore : convaincu que « quelque chose de bon pouvait sortir de Nazareth », il n’hésita pas à choisir pour épouse une femme de la ville. Mais bientôt le couple se décida à quitter la cité.

Sur la piste de Dyea, au bord de la forêt, Jacob Welse construisit avec des rondins un grand magasin, un poste commercial. Là, il acquit, avec le temps, des notions exactes sur les phénomènes de la vie sociale et il les compara à ceux de la nature. Les mêmes principes se trouvent à leur base. La sélection est le secret de la création ; le progrès ne s’acquiert qu’au prix d’une lutte incessante. Le monde appartient aux forts, et seuls les forts triomphent. En tout règne une parfaite équité : l’honnêteté constitue une force et la malhonnêteté une faiblesse. Il est déloyal de tromper un homme intègre, mais tout à fait légitime de duper un fripon. La force primitive réside dans le bras ; la force moderne dans le cerveau ; la partie se joue sur un autre terrain, voilà tout.

Jacob Welse ne possédait guère d’instruction au sens habituel du mot. Aux rudiments que lui avait enseignés sa mère près des feux de campements, à la lueur de la bougie, étaient venues s’ajouter les notions acquises au hasard de ses lectures ; certes, ce bagage de connaissances ne constituait point un fardeau. Cependant, il lisait avec intelligence les leçons de la vie et il possédait la pondération et la sagacité de ceux qui ont toujours vécu au sein de la nature.

Un beau matin Jacob Welse traversa le Chilcoot et disparut dans le vaste inconnu. Un an plus tard, il débarquait à l’embouchure du Yukon, au bord de la mer de Béring, où se trouvaient groupées plusieurs missions russes. Au cours de son long voyage, d’environ cinq mille kilomètres le long du fleuve, il avait échafaudé un rêve grandiose et, un jour, le sifflet arrogant d’un stupide bateau à roues salua le soleil de minuit, sur le fleuve, près de Fort Yukon. Comment Jacob Welse réussit-il ce prodigieux exploit ? Seul, il aurait pu le dire. Réalisant l’impossible, il se trouva bientôt propriétaire de plusieurs steamers et à la tête de nombreuses entreprises.

Le long du fleuve et de ses affluents, il établit de nouveaux postes de commerce et des magasins d’approvisionnement. Il contraignit l’indigène à se servir de la hache de l’homme blanc, et partout sur la rive, entre les villages, se dressaient les cordes de bois de chauffage pour l’alimentation des foyers de ses machines. Sur une île de la mer de Béring, à l’embouchure du Yukon, il installa un immense dépôt de marchandises ; ses bateaux à vapeur sillonnaient l’océan Pacifique, tandis que dans ses bureaux de Seattle et de San Francisco des vingtaines d’employés assuraient avec ordre et méthode la bonne marche de ses affaires.

À présent, les hommes, jusque-là chassés par la famine, affluaient sur la terre du Nord. Grâce aux magasins de Jacob Welse, ils pouvaient hiverner malgré le froid et fouiller la boue glacée pour en extraire de l’or. Cet homme les encourageait, leur avançait de la nourriture et inscrivait leurs dettes sur son livre. Ses steamers les transportèrent jusqu’aux sources du Koyokuk au temps d’Arctic City. Partout où l’on percevait des salaires, il bâtissait un magasin et un dépôt de marchandises. La ville naissait ensuite. Il explorait, spéculait, créait. Infatigable, invincible, un éclair d’acier dans ses yeux sombres, il animait tout de sa présence. Au-dehors, il menait une lutte acharnée contre les combinaisons commerciales, s’alliait avec certaines sociétés et contraignait les grandes compagnies de transport à appliquer des tarifs raisonnables. À l’intérieur du pays, il vendait de la farine, des couvertures et du tabac, construisait des scieries, délimitait l’emplacement des villes, cherchait des mines de cuivre, de fer et de charbon. Pour mieux équiper les mineurs, il parcourait les terres de l’Arctique jusqu’en Sibérie, en quête de muclucs, de parkas et de raquettes, confectionnés par les indigènes.

Il assurait à lui seul le bien-être de la population de ce vaste pays, pourvoyait à ses besoins et régentait le travail. Chaque once de poussière d’or, la moindre carte postale et toute lettre de crédit lui passaient par les mains. Il dirigeait la banque et la bourse, le courrier et la poste. Il considérait la concurrence d’un mauvais œil, pourchassait les capitalistes avides, intimidait les syndicats militants, et lorsque ses menaces demeuraient sans effet, brisait les reins de ses adversaires. Il trouvait encore le temps de s’occuper de sa petite fille sans mère, de l’aimer et de la préparer à la situation qu’il lui avait acquise.

CHAPITRE VI

L’ARRIVÉE DE FRONA

« À mon avis, capitaine, nous nous exagérons la portée de la situation, dit Jacob Welse en aidant son visiteur à remettre son long manteau de fourrure. Il s’agit surtout de veiller à ce qu’elle ne devienne plus grave. Vous et moi, nous avons affronté plusieurs famines. Avant qu’il soit trop tard, il faut semer la panique parmi la population. Évacuons cinq mille hommes de Dawson et il restera suffisamment de nourriture pour les autres. Que ces cinq mille fuyards colportent à Dyea et à Skagway la nouvelle que la faim sévit dans Dawson et ils en empêcheront cinq mille autres de venir ici.

— Parfait ! Comptez sur le concours de la police, monsieur Welse. »

Le visiteur, un homme grisonnant, aux traits énergiques et à l’allure martiale, releva le col de son manteau et posa sa main sur le loquet de la porte.

« Grâce à vous, continua-t-il, les nouveaux venus bazardent leur équipement pour se procurer des chiens. Nom de nom ! Quelle course sur la glace dès que le fleuve sera gelé ! Tout homme qui déguerpit après avoir vendu mille livres de nourriture contribue à résoudre la question : c’est un estomac de moins à remplir. Quel jour part le Laura ?

— Ce matin même, avec à bord trois cents passagers sans provisions. Je voudrais qu’il y en eût trois mille.

— Moi aussi. À propos, quand arrive votre fille ?

— Je l’attends d’un moment à l’autre, répondit Jacob Welse, les yeux brillants. Le jour même de son arrivée, je veux que vous veniez dîner avec nous. Vous amènerez quelques jeunes gens de la caserne. Je ne les connais pas tous par leurs noms, mais invitez chacun d’eux personnellement de ma part. Je n’ai guère fréquenté le monde,… le temps m’a fait défaut… Je vous en prie, capitaine, veillez à ce que la petite se divertisse. De retour des États-Unis et de Londres, elle va peut-être connaître l’ennui. Je compte sur vous, capitaine ! »

Jacob ferma la porte, pencha sa chaise en arrière et posa ses pieds sur le garde-fou du poêle. Pendant un instant flotta devant ses yeux la vision d’une jeune fille qui se mua bientôt en une femme blonde du type anglo-saxon. La porte se rouvrit.

« Monsieur Welse, M. Forster m’envoie vous demander s’il doit continuer à donner des marchandises à ceux qui présentent des bons de commande signés.

— Certainement. Toutefois, dites à M. Forster de les réduire de moitié. Si un homme présente un bon pour mille livres de nourriture, qu’on ne lui en remette que cinq cents. »

Allumant un cigare, il remit sa chaise d’aplomb.

« Le capitaine MacGregor désire vous voir, monsieur. »

Le capitaine pénétra à grandes enjambées et demeura debout près de la porte. La main rude du Nouveau Monde avait marqué son empreinte sur l’Écossais depuis sa tendre jeunesse, mais une loyauté à toute épreuve se lisait sur chaque trait de son visage ; sa mâchoire proéminente, son nez cassé et une cicatrice au front avertissaient ceux qui avaient affaire à lui que la meilleure tactique à employer était l’honnêteté.

« Nous partons dans une heure, monsieur Welse, et je viens prendre vos derniers ordres.

— Bon ! »

Jacob Welse se tourna vers MacGregor :

« Je comptais vous confier un autre genre de travail cet hiver, mais j’ai changé d’avis. Savez-vous pour quelle raison je vous donne le commandement du Laura ? »

Le capitaine s’appuya d’une jambe sur l’autre et un sourire avisé plissa le coin de ses yeux.

« Il y aura du grabuge, grogna-t-il.

— Et je n’aurais pu choisir un homme plus qualifié que vous pour maintenir la discipline. M. Bailly vous donnera des instructions détaillées à bord. En attendant, permettez-moi de vous dire ceci : si nous ne parvenons pas à éloigner suffisamment d’hommes de ce pays, ménageons au moins les vivres. Nous n’en aurons pas une livre de trop à Fort Yukon. Compris ?

— Compris.

— Donc, pas de gaspillage. Vous emmènerez trois cents hommes à bord. Dès que la surface du fleuve sera couverte d’une couche de glace suffisamment épaisse, il y a de fortes chances pour qu’il en parte deux fois autant ; vous aurez ainsi un millier d’hommes à nourrir pendant l’hiver. Rationnez-les et faites-les travailler. Employez-les à couper du bois qu’ils empileront sur le rivage aux endroits où les vapeurs pourront accoster. Payez-les six dollars la corde. Pas de travail, pas de ration. Est-ce bien entendu ?

— Oui.

— Mille hommes oisifs peuvent devenir dangereux. Surveillez les caches à provisions. Si on essaie de les dévaliser… faites votre devoir. »

L’autre approuva d’un signe de tête. Ses mains se crispèrent inconsciemment et la cicatrice qui lui barrait le front prit une teinte livide.

« Cinq vapeurs se trouvent déjà bloqués dans les glaces. Garantissez-les contre la débâcle du printemps. Tout d’abord transportez leurs cargaisons dans une grande cache que vous ferez garder. Envoyez un messager à Fort Burr pour demander à M. Carter trois de ses hommes. Il n’en a pas besoin ; la situation est à peu près normale à Circle City. Demandez également à M. Burdwell la moitié de son contingent. Vous aurez sans doute affaire à un grand nombre de types armés de fusils. Montrez-vous intraitable dès le début. Souvenez-vous que celui qui tire le premier sauve souvent sa peau. Ouvrez l’œil sur les provisions.

— Et sur les fusils », grommela le capitaine MacGregor en repassant la porte.

« Monsieur, John Melton peut-il vous voir ?

— Voyons, Welse, que se passe-t-il ? »

Le dénommé John Melton entra furieux sur les talons de l’employé et faillit le renverser en brandissant un papier au nez du chef de la Compagnie.

Jacob Welse y jeta un coup d’œil et répondit avec calme :

« Mille livres de nourriture.

— C’est bien ce que je dis, et votre employé prétend que non. Il ne veut m’en donner que cinq cents livres.

— Il a raison.

— Cependant…

— Ce bon représente mille livres, mais au magasin il n’en vaut que cinq cents.

— N’est-ce pas votre signature ? fit John Melton.

— En effet.

— Eh bien, que comptez-vous faire ?

— Donner cinq cents livres.

— Je les refuse.

— Très bien. Ne discutons plus.

— Ah ! pardon ! Désormais je ne veux plus traiter la moindre affaire avec vous. Je suis assez riche pour transporter mon fret par les Passes et c’est à quoi je me déciderai l’année prochaine.

— Je n’y vois aucun inconvénient. Vous avez trois cent mille dollars de poussière d’or en dépôt chez moi. Allez trouver M. Atscheler et retirez-les séance tenante. »

L’homme, exaspéré, arpentait la pièce.

« Ne pourrais-je avoir ces cinq cents livres de nourriture ? Voyons ! Je les ai payées. Vous ne voudriez tout de même pas que je crève de faim ?

— Écoutez, Melton. » Jacob Welse fit une pause pour secouer la cendre de son cigare. « En ce moment, où voulez-vous en venir ? Que voulez-vous ?

— Mille livres de nourriture.

— Pour vous tout seul ? »

Le roi du Bonanza fit un signe de tête affirmatif.

Les rides s’accentuèrent sur le front de Jacob Welse.

« Actuellement, vous luttez pour votre estomac et moi je défends celui de vingt mille hommes.

— Pourtant, vous avez hier fait livrer entièrement la commande de Tim MacReady. Il avait comme moi un bon pour mille livres.

— Cette restriction entre en vigueur à partir d’aujourd’hui.

— Pourquoi en serais-je la victime ?

— Pourquoi n’êtes-vous pas venu hier et Tim MacReady aujourd’hui ? »

Le visage de Melton devint blême et Jacob Welse répondit à sa propre question par un haussement d’épaules.

« C’est ainsi, Melton. Pas de favoritisme. Si vous me reprochez d’avoir servi MacReady, je vous demande pourquoi vous n’êtes pas venu hier au magasin. Si vous le voulez bien, mettons cela sur le compte de la Providence. Vous avez vu la famine de Fory Mile. Vous êtes un homme, et vous savez que tout l’or du Bonanza ne vous donne pas plus de droit à la nourriture que n’en possède le plus pauvre des « Pâtes aigres » ou l’enfant qui vient de naître. Ayez confiance en moi… Tant que j’aurai une once de nourriture, vous ne mourrez pas de faim. Allons, serrez-moi la main. Souriez et prenez votre parti de cette déconvenue. »

Toujours bourru, mais recouvrant rapidement son calme, le roi de l’or serra la main tendue de Welse et sortit précipitamment. Avant que la porte se fût refermée, un Yankee, à l’allure déhanchée, entra. Il écarta ses pieds chaussés de mocassins, fourra une chaise sous lui et s’assit.

« Eh ! fit-il d’un ton confidentiel, les gars commencent à trouver votre combinaison mauvaise.

— Tiens, c’est vous, Dave ?

— Il paraît. Comme je vous le disais, tout le monde va partir dès que le fleuve sera gelé.

— Vous croyez ?

— Hum hum !…

— Tant mieux. Je le souhaite pour le bonheur du pays. Vous allez partir vous aussi ?

— Moi ? Pas avant mille ans ! »

Dave Harney redressa son dos avec fierté.

« J’ai envoyé mes porteurs hier à la mine. Mais dites… Il m’arrive une drôle d’aventure. Toute ma provision de sucre se trouvait sur le dernier traîneau et, juste à l’endroit où la piste tourne pour aller du Klondike au Bonanza, ce traîneau a brisé la glace ! Jamais je n’ai vu pareille chose : le dernier traîneau coulé avec tout mon sucre !… Alors, j’ai pensé à venir faire un petit tour ici pour en prendre une centaine de livres. Du blanc, ou du roux… je n’y regarde pas de si près. »

Jacob Welse secoua la tête en souriant. Harney, d’un croc-en-jambe, approcha sa chaise.

« Votre employé ne veut rien entendre et refuse de me servir, alors je lui ai dit que je m’en référerai à vous. Peu importe le prix. Donnez-m’en cent livres, cela fera mon affaire. »

Devant le signe de tête négatif du commerçant, Dave essaya de l’amadouer.

« Oh ! je ne veux pas me montrer gourmand. Pour rien au monde ! Si vous vous trouvez à court, je me contenterai de soixante-quinze livres… (il étudiait le visage de l’autre), ou même de cinquante. Je comprends votre situation et je ne cherche point à abuser de vos instants.

— À quoi bon perdre notre temps en discussions inutiles, Dave ? Nous n’avons pas une livre de sucre disponible.

— Je vous le répète, je ne suis pas gourmand. Et puisque c’est vous, Welse, je ferai en sorte de m’arranger avec vingt-cinq livres…

— Pas une once !

— Vrai ? Bon, bon, ne vous emportez pas. Oublions simplement ma demande. Je reviendrai vous voir à un moment plus propice. À bientôt. » Il avança sa mâchoire d’un côté et sembla tendre l’oreille pour mieux entendre. « Tiens ! C’est le sifflet du Laura. Il s’en va bientôt. Vous allez le voir partir ? Venez avec moi. »

Jacob Welse revêtit son manteau de peau d’ours et enfila ses moufles. Ils traversèrent les bureaux et passèrent dans le magasin principal. Les deux cents acheteurs debout devant les comptoirs ne l’encombraient point, tant il était vaste. La plupart des clients montraient des visages graves et plus d’un jeta un regard sombre vers le chef de la Compagnie. Les employés vendaient de tout, sauf de la nourriture… et c’est ce que chacun réclamait.

« Ils font de la resserre pour amener la hausse. Des prix de famine ! » dit un mineur aux moustaches rouges.

Jacob Welse l’entendit mais n’en fit aucun cas. Il s’attendait à pis avant la fin de la panique.

Dehors sur le trottoir, il aperçut Melton en grande conversation avec un nouveau venu au visage inquiet. L’air triomphant du roi du Bonanza lui fit comprendre que Melton avait réussi à compléter ses provisions d’hiver.

« Ne flairez-vous pas le sucre là-dessous, Dave ? demanda Jacob Welse à son compagnon.

— Vous croyez donc que je ne l’ai pas assez reniflé ? J’ai déjà crevé mes chiens à la chasse au sucre. De Klondike City à l’hôpital, on ne peut en trouver ni pour or ni pour argent. » Ils suivirent le trottoir, passèrent devant les longues files de chiens huskies qui, accroupis dans la neige à la façon des loups, attendaient leurs maîtres. C’était la chute de cette neige, la première importante de l’automne, que les prospecteurs attendaient pour faire leurs achats et les transporter en traîneaux.

« C’est curieux, hein ? fit Dave d’un ton suggestif, tandis qu’ils longeaient la rue principale. Moi qui possède deux riches concessions dans l’Eldorado et qui vaux cinq millions de dollars comme un sou, je n’ai pas un morceau de sucre pour mettre dans mon café ou ma bouillie de maïs ! Le diable m’emporte et la peste soit de ce maudit pays. Je vais tout bazarder et m’en retourner aux États-Unis !

— Non, vous ne ferez pas cela ! Ce n’est pas la première fois que vous le dites. Si je me souviens bien, vous avez vécu sur les rives du Stewart pendant un an, sans autre nourriture que de la viande ; vous avez mangé des déchets de saumon et du chien sur le Tanana, sans parler des deux famines auxquelles vous avez résisté,… et vous n’avez pas encore tourné le dos au pays ! Vous resterez ici jusqu’à votre mort, aussi vrai qu’en ce moment on hisse l’amarre à bord du Laura. J’espère bien être encore là pour expédier votre carcasse dans une boîte plombée et pour demander au bureau de San Francisco de s’occuper de la liquidation de votre fortune. Vous appartenez à ce pays et vous ne le quitterez pas vivant, Dave ! »

Tout en parlant, il ne cessait de répondre aux saluts des passants, pour la plupart des anciens, mais son visage était familier à presque tous les nouveaux venus.

La sirène retentit, tandis que le capitaine, debout sur le pont, adressait des signes d’adieu à Jacob Welse. Très doucement le Laura s’éloignait.

Soudain, il aperçut un point noir sur le fleuve.

« Regardez donc ! cria-t-il. Une pirogue Peterborough qui arrive ! »

Tantôt avançant à force de rames, tantôt filant droit entre les blocs de glace flottants, l’embarcation était manœuvrée par deux hommes. Ils l’amenèrent au bord de la glace et cherchèrent un passage libre. À l’autre bout du chenal où avait passé le vapeur, ils enfoncèrent leurs rames et abordèrent dans l’eau calme.

Les spectateurs les reçurent à bras ouverts et les aidèrent à sortir leur pirogue de l’eau. Au fond du bateau se trouvaient deux sacs de cuir renfermant le courrier, deux couvertures, une cafetière, une poêle à frire et un sac de provisions bien délesté. Quant aux occupants, engourdis par le froid, ils tenaient à peine en équilibre sur leurs jambes. Dave Harney voulut les emmener immédiatement prendre un whisky, mais l’un d’eux s’attarda à serrer de sa main gourde la main de Jacob Welse.

« Votre fille arrive ! annonça-t-il. Nous avons dépassé son bateau voilà une heure. Il va bientôt contourner la falaise. Je vous remettrai les dépêches tout à l’heure. »

Il se détourna pour suivre Harney ; soudain, il s’arrêta et montra du doigt le fleuve.

« Tenez ! les voilà ! Ils viennent de franchir la pointe !

— Allons, les gars, courez boire votre whisky ! recommanda Harney aux deux compagnons. Commandez une double ration que vous ferez inscrire sur mon compte. Excusez-moi de ne pas aller trinquer avec vous, mais, vous comprenez, je dois rester ici. »

Le Klondike roulait une masse épaisse de glace, moitié liquide, moitié solide, et renvoyait l’embarcation vers le milieu du Yukon. De la rive, les spectateurs suivaient anxieusement les péripéties de la lutte… Quatre hommes debout se frayaient un chemin à coups de pieu parmi les énormes blocs emportés à la dérive.

À bord, un poêle du Yukon lançait au ciel une mince colonne de fumée bleue et, quand le bateau approcha, on aperçut à l’arrière une femme qui manœuvrait la longue barre du gouvernail.

À cette vue, un éclair brilla dans les yeux de Jacob Welse ; sa fille était bien de la race des Welse, une lutteuse et une combative. Ses années d’étude dans les villes ne l’avaient point amollie. Elle avait sans doute apprécié les douceurs de l’existence citadine, mais elle revenait au pays pleine de courage, prête à affronter avec joie une vie beaucoup plus rude.

Telles étaient les pensées de Jacob Welse en regardant la barque qui approchait et bientôt toucha le bord glacé du fleuve. Le seul homme blanc qui se trouvait à bord sauta sur la glace, l’amarre en main, pour diriger l’embarcation dans le chenal. Mais la couche solide, formée seulement de la veille, se brisa et l’homme s’enfonça dans l’eau. Sous la pression d’un bloc, l’avant du bateau s’esquiva et l’homme reparut à l’arrière. La jeune fille avança rapidement son bras vers l’homme et le rattrapa par le col ; au même instant sa voix aiguë et impérieuse commanda aux Indiens de ramer.

Retenant toujours la tête de l’homme au-dessus de l’eau, la jeune fille se pencha contre la barre et guida le bateau au milieu du passage. Bientôt il atteignit le rivage. Elle confia le col de l’homme, qui claquait des dents, à Dave Harney ; celui-ci sortit l’individu de l’eau et l’envoya rejoindre les porteurs du courrier.

Frona se tenait debout, les joues rougies par l’effort qu’elle venait de fournir. Jacob Welse hésitait. Bien qu’il fût à portée du plat-bord, un gouffre de trois années le séparait de sa fille. Quelle différence entre la gamine de dix-sept ans et la jeune fille de vingt ans qu’il revoyait à présent ! Il ne savait s’il devait serrer sur son cœur cette radieuse beauté ou lui prendre la main pour l’aider à sauter au rivage.

Mais il fut tiré d’embarras. Frona s’élança vers lui et se jeta dans ses bras. Des mineurs qui se trouvaient sur le quai détournèrent les yeux comme un seul homme. Les deux Welse, se tenant par la main, allèrent les rejoindre.

« Messieurs, je vous présente ma fille ! » s’écria Jacob Welse, le visage épanoui d’un immense orgueil.

Frona sourit et les salua tous amicalement. Chaque homme sentit dans le regard de Frona la franchise et la bonté.

CHAPITRE VII

VANCE CORLISS

Vance Corliss désirait lier plus ample connaissance avec la jeune fille à qui il avait offert l’hospitalité. Son cerveau gardait une image ensoleillée de la voyageuse se détachant sur un fond sombre : svelte forme grise, visage radieux, sourire frais et jeune comme l’aurore à son lever.

Plus il s’attardait à cette vision mentale, plus il désirait revoir Frona Welse. La perspective de cette deuxième rencontre faisait naître en lui un délicieux frisson. Cette jeune personne représentait un élément nouveau dans son existence, un type de femme qu’il n’avait pas encore découvert. Deux yeux couleur noisette lui souriaient, une main douce mais ferme lui adressait un signe d’amitié.

Cependant, Vance Corliss n’était point un niais, mais son éducation laissait en lui une teinte de puritanisme, dont il ne parvenait pas à se libérer entièrement. L’éveil de l’intelligence et un savoir étendu avaient quelque peu affaibli l’influence d’une mère austère, sans toutefois réussir à l’effacer.

Cette tournure de son esprit déformait un tant soit peu sa conception du monde, faisait dévier ses perceptions et, quand il s’agissait du sexe faible, le poussait à des généralisations stupides. Plus généreux que sa mère, qui n’admettait que deux catégories de femmes, il les répartissait, lui, en trois groupes : les bonnes, les mauvaises et celles qui n’étaient ni très bonnes ni particulièrement mauvaises. Il croyait dur comme fer que ces dernières finissaient par se dévoyer. En effet, il considérait cet état comme provisoire, une sorte de stade intermédiaire entre le meilleur et le pire.

Il ne classa point Frona selon la méthode habituelle ; il se refusa même à la ranger dans l’un des trois groupes précités. Il attendait de la connaître mieux pour préciser son jugement.

Vance Corliss était une véritable plante de serre. Jusque-là, élevé selon une stricte hygiène, il avait respiré un air tout à fait salubre. Par temps chaud, il prenait des bains de soleil, et dès qu’il pleuvait on le rappelait à la maison. Parvenu à l’âge de discernement, ses études et ses jeux l’absorbèrent à tel point qu’il ne songea pas à s’écarter de la voie droite tracée par la main maternelle. Tête levée, il la suivait sans détourner les yeux.

L’exaltation de la jeunesse une fois perdue ne se retrouve plus. Vance Corliss avait consumé en longues veillées studieuses et en exercices corporels la vitalité que lui procuraient une digestion normale et une nourriture saine et variée. Lorsqu’il se découvrait un surplus d’énergie, il le dépensait dans le salon de sa mère, au milieu de gens à l’esprit conventionnel et aux manières guindées qui y venaient à l’heure du thé. Le produit de cette éducation était un charmant jeune homme, à qui une mère pouvait sans crainte confier sa fille, un être plein de santé dont les forces physiques n’étaient point gaspillées, un lettré pourvu d’un parchemin de l’université Yale et d’un diplôme d’ingénieur des mines ; enfin, un personnage égotiste, très sûr de lui-même.

Cependant, en dépit des efforts maternels, Vance Corliss ne s’était point endurci dans le moule façonné par ses aïeux. Un atavisme secret laissait en lui son empreinte et dirigeait à présent les aspirations du jeune homme. Jusque-là il s’était adapté sans heurts à la société raffinée dans laquelle il vivait, mais, de toute évidence, il saurait se plier aux nouvelles conditions de l’existence qui s’offrait à lui.

Vance Corliss aspirait donc à revoir Frona Welse et consultait souvent l’image qu’il conservait d’elle en son esprit. Bien qu’il franchît sans retard la Passe, les lacs et le fleuve, grâce à l’argent qu’il possédait, Frona atteignit Dawson quinze jours avant le jeune homme. Tandis que pour lui la fortune aplanissait les obstacles, le seul nom de Welse, talisman plus efficace que tous les trésors, opérait des miracles en faveur de Frona.

Arrivé à Dawson, Corliss procéda à son installation ; il ne lui fallut pas moins de deux semaines pour l’achat de sa cabane, son aménagement et la présentation de ses lettres de recommandation. Un soir, il dirigea ses pas vers la maison de Jacob Welse. Mme Schoville, la femme du commissaire de l’Or, lui fit l’honneur de l’accompagner.

Corliss n’en croyait pas ses yeux. Des appareils de chauffage central au Klondike ! Quand il eut traversé le vestibule et franchi d’épaisses portières, il se trouva dans un salon, un vrai salon ! Ses mocassins en peau d’élan s’enfonçaient dans les moelleux tapis et ses yeux aperçurent sur le mur en face de lui un Lever de soleil de Turner. D’autres peintures et des objets d’art ornaient cette pièce. Dans les deux cheminées hollandaises crépitaient d’énormes bûches de sapin.

Frona, assise au piano, chantait. À son entrée, elle quitta vivement le tabouret et vint vers lui, les mains tendues. Cette ravissante jeune fille, vue dans son intérieur, les joues empourprées par la chaleur du feu, éclipsait en beauté le portrait qu’en gardait son souvenir. En proie à un trouble indéfinissable, il lui prit les deux mains ; son cœur battit plus vite et il demeura muet d’émotion. Mme Schoville le tira d’embarras :

« Oh ! s’écria-t-elle, vous connaissez M. Corliss ?

— Oui, répondit Frona, nous nous sommes rencontrés sur la piste de Dyea, et deux personnes qui lient ainsi connaissance ne l’oublient jamais.

— Quelle aventure romanesque ! »

La femme du commissaire de l’Or applaudit. Cette personne de quarante ans, grasse et de tempérament lymphatique, poussait à tout bout de champ des exclamations et claquait des mains, lorsqu’elle ne somnolait pas. Son mari déclarait tout bas que, si Dieu lui-même daignait apparaître à sa femme, elle frapperait l’une contre l’autre ses mains grassouillettes en s’exclamant : « Que c’est romanesque ! »

« Racontez-moi comment cela s’est passé, continua-t-elle. Il vous a sauvé d’un naufrage, avouez-le !

— M. Corliss m’a donné l’hospitalité, voilà tout. Je vous recommande ses pommes de terre frites ; quant à son café, il est excellent… lorsqu’on a froid.

— Ingrate ! » parvint-il à dire.

Elle le gratifia d’un sourire et le présenta à un superbe lieutenant de la Police montée qui, debout près de la cheminée, discutait la question du ravitaillement avec un petit homme pétulant dont la chemise blanche empesée et le faux col raide paraissaient légèrement ridicules en ce pays.

Grâce au rang social de sa famille et au monde qu’il avait fréquenté, Corliss évoluait à l’aise d’un groupe à l’autre. Il fit l’admiration et suscita l’envie de Del Bishop qui, assis sur le bord de la première chaise qu’il avait trouvée, attendait patiemment qu’une des personnes présentes prît congé, afin de voir comment s’effectuait cette manœuvre.

Dave Harney évita de s’asseoir sur la première chaise venue. Roi de l’Eldorado, il jugeait bienséant d’assumer dans le monde le rang social que lui conféraient ses nombreux millions, et, bien que toute sa vie il n’eût pratiqué qu’une courtoisie très rudimentaire, il réussit fort bien, à sa très grande satisfaction, à prendre des airs de « chevalier du tapis ». Il avait la réplique facile et circulait avec une dignité que rehaussaient encore son costume élégant et sa démarche lente. Il débitait à tout venant des phrases hachées, sans aucun lien entre elles. Mlle Mortimer, qui parlait le français de Paris, le déconcerta quelque peu avec son symbolisme. En bon argot des aventuriers canadiens, il lui demanda de lui céder vingt-cinq livres de sucre, blanc ou roux, mais elle n’était guère plus favorisée que les autres. Adroitement, Dave adressa la même requête à tous ses interlocuteurs.

Il mit le comble à ses succès mondains en priant Frona de jouer : J’ai quitté ma patrie pour toi. Elle ne connaissait point cette romance, mais il lui fredonna les premières notes et elle l’accompagna au piano. Dave chantait d’une voix forte et Del Bishop, qui se découvrit quelque talent, se joignit à lui au refrain. Du coup, il se sentit si bien à son aise qu’il se décolla enfin de sa chaise. De retour chez lui, il réveilla d’un coup de pied son compagnon de tente pour lui raconter la bonne soirée qu’il venait de passer chez les Welse.

« Ne venez plus à ces soirées, murmura Frona à Corliss qui prenait congé. Nous n’avons pas échangé trois mots et je sens que nous deviendrons tous deux une paire d’amis. Dave Harney a-t-il réussi à vous extorquer un peu de sucre ? » Ils mêlèrent leurs rires et Corliss regagna sa demeure sous la clarté de l’aurore boréale, en essayant d’analyser ses impressions.

CHAPITRE VIII

LES DEUX AMIS

Le Northland, cette contrée glacée, fouette le sang et développe chez l’individu une vitalité et une énergie inconnues sous les autres climats. L’amitié entre Corliss et Frona allait grandissant. Ils se rencontraient souvent sous le toit du père de la jeune fille et sortaient ensemble. Ils goûtaient dans la société l’un de l’autre un vif plaisir, une satisfaction mutuelle que ne pouvaient gâter leurs désaccords.

Frona estimait Vance pour sa force. Dans les envolées les plus folles de son imagination, elle n’eût songé à lier son existence à celle d’un avorton, eût-il été un génie. Elle regardait avec fierté les hommes de sa race aux corps droits et robustes, capables d’un grand effort musculaire. À ses yeux, l’homme devait être avant tout un lutteur. Elle croyait à la sélection naturelle des êtres, à la supériorité de l’individu doué à la fois de qualités physiques et morales.

Entre Frona et Vance Corliss existait une grande affinité physiologique. Corliss possédait l’énergie physique du héros, sans la grossièreté de la brute. Au point de vue intellectuel, il n’était ni un esprit borné ni un décadent. Élevé au-dessus du terre à terre, il ne témoignait néanmoins aucun dédain pour le côté pratique de l’existence. Frona n’analysait point le penchant qui la poussait vers Corliss : elle se laissait guider par son instinct.

Malgré leurs légers dissentiments, ils partageaient les mêmes opinions sur les graves problèmes de la vie. Elle aimait sa pondération et son sens de l’humour ; le sérieux et la plaisanterie ne sont pas incompatibles. Elle l’estimait pour son courage, sa ténacité au travail, sa prévoyance et la générosité qu’elle devinait en lui à l’état latent. Capable de dissocier le sentiment et l’émotion d’avec le raisonnement, son esprit, quelque peu teinté de scolastique, était imbu d’idées étroites que démentait sa noblesse d’âme. Frona savait que la vie nouvelle qu’il allait mener viendrait vite à bout de ce léger travers. Ce jeune homme cultivé avait besoin de se frotter à la vie réelle.

Tout d’abord, et par-dessus tout, Vance se sentait attiré vers Frona. Jusqu’ici les femmes rencontrées par lui étaient des aventurières et aucune n’avait fait battre son cœur. L’apparition de Frona Welse dans son existence y avait fait jaillir l’amour. Il ne s’en rendit pas compte tout de suite et crut à un simple attrait de la nouveauté.

En Frona se trouvaient réunis l’amour de la vie simple et la culture intellectuelle dont Vance ne pouvait se passer. Certaines femmes de sa connaissance étalaient un savoir scientifique, mais on s’apercevait rapidement que ce n’était là qu’un vernis, tandis que Frona possédait un savoir bien assis et discutait de tout avec originalité et logique. Parfois Corliss s’offusquait des raisonnements un peu hardis de Frona, mais il ne demeurait jamais insensible au charme de sa conversation.

Elle le séduisait par ses élans et ses passions toujours élevés. À respirer l’air du pays du Nord, il arrivait à considérer d’un œil plus indulgent cette camaraderie un peu familière qui le scandalisait au début et cette franchise absolue qu’un jour il avait prise pour un manque de réserve chez la jeune fille.

Il aimait l’éclat de ses cheveux sous les rayons du soleil et le reflet doré qu’ils prenaient à la lueur du feu. La joie de vivre courait dans les veines de Frona et animait tous ses gestes d’une grâce innée. Comme il arrive habituellement chez tout homme normal, Corliss ne pouvait dissocier la beauté physique de la beauté spirituelle. Chez Frona il goûtait les deux et, sans qu’il s’en doutât encore, c’était bien l’amour qui le guidait vers elle.

CHAPITRE IX

UNE FEMME SUR LA PISTE

Vance Corliss s’habitua assez rapidement aux coutumes du Northland.

Dans la cité de Dawson, la vie sociale comprenait deux côtés bien distincts. À la caserne, chez les Welse, et dans quelques autres endroits, tous les hommes d’un certain rang étaient reçus aimablement par les femmes du même monde ; on y donnait des thés, des dîners, des bals, des fêtes de charité, et toutes autres réjouissances mondaines. Cependant, ces réunions ne satisfaisaient pas entièrement les hommes. Dans ce pays, encore trop jeune pour assurer le bon fonctionnement d’un club, le contingent mâle de la population affirmait sa virilité en se rassemblant dans les salles de bar ; seuls les ministres protestants et les missionnaires faisaient exception à cette mode. Dans le saloon on traitait les affaires commerciales, on projetait des entreprises, on commentait les dernières nouvelles. Une bonne camaraderie y régnait : là, les rois de l’or et les conducteurs de chiens, les vieux de la vieille et les nouveaux arrivés se rencontraient sur un pied d’égalité. On y trouvait des tables de jeux et des parquets cirés pour la danse. Corliss, soucieux de se conformer aux usages locaux, finit par prendre goût à ce nouveau genre de vie.

Si la transformation de Corliss s’opérait sans heurts, il n’en allait pas de même pour Frona. Imbue d’idées d’indépendance qui cadraient mal avec les conceptions étroites de la petite société de Dawson, elle commit des actes d’une telle audace qu’elle scandalisa les habitués des bars eux-mêmes. Ce fut la cause du premier désaccord entre elle et Vance Corliss.

Elle adorait courir sur la piste à côté des chiens, dans le froid qui lui brûlait les joues. Un jour de novembre, où le thermomètre marquait 18° C au-dessous de zéro, elle sortit le traîneau, harnacha son attelage de chiens huskies et s’élança sur la glace du fleuve. Une fois hors de la ville, elle sauta du traîneau et se mit à courir. Tour à tour, montant dans le véhicule et suivant l’attelage à toutes jambes, elle traversa le village indien jusqu’à la rivière de la Peau-d’Élan et repassa le fleuve sur la glace. Plusieurs heures après son départ, elle atteignit la rive occidentale du Yukon à l’autre bout de la ville. Elle désirait reprendre la piste des traîneaux, mais à quinze cents mètres de là, elle s’enfonça dans la neige molle et dut ralentir la marche de ses chiens essoufflés.

Sous la sombre menace des rochers surplombant la berge, elle avançait à la tête de ses chiens. Sur son chemin, elle vit une femme qui, assise dans la neige, semblait contempler la ville de Dawson. Cette inconnue avait pleuré : une larme, muée en un globule de glace, brillait sur sa joue, et ses yeux humides et voilés trahissaient un profond désespoir.

« Oh ! s’écria Frona, arrêtant ses bêtes et s’approchant de la femme. Êtes-vous blessée ? Puis-je vous venir en aide ? Ne restez pas là, assise, par un froid pareil ; vous allez geler : vos joues sont déjà glacées. »

Elle frotta la peau violacée avec une poignée de neige et observa l’éclat du visage ranimé par la chaleur.

La femme se leva sur ses jambes engourdies.

« Excusez-moi, fit-elle. Je vous remercie, mais je suis bien couverte et je venais de m’asseoir. »

D’un geste gracieux elle s’enveloppa plus étroitement dans sa cape de fourrure.

Frona remarqua la beauté de cette inconnue, et son regard appréciateur s’arrêta sur les fourrures magnifiques et les broderies de perles qui ornaient les mocassins. Elle éprouva un secret désir de fuir.

« Je ne me suis fait aucun mal, continua l’autre. Je me suis arrêtée ici par simple caprice… Je regardais l’immensité blanche et désolée.

— Je comprends, répondit Frona en se dominant avec effort. Ce paysage peut vous sembler morne ; quant à moi, je me plais à admirer ses lignes sobres et austères et sa tristesse ne m’affecte nullement.

— Cela devient sans doute de ce que nos vies suivent des voies différentes, observa l’inconnue. Le paysage importe peu ; chacun de nous le considère sous un angle différent. Si nous n’existions pas, le paysage demeurerait toujours là, mais dépourvu de toute interprétation humaine. »

La voix de la femme se transforma en un rire argentin, où perçait une note d’amertume qui mit Frona mal à l’aise. Elle retournait vers ses chiens, lorsque la main de l’autre se tendit vers elle dans un geste spontané qui alla droit au cœur de Frona.

« Voulez-vous rester près de moi un moment ? supplia l’inconnue. Vous êtes la fille de Jacob Welse, Frona Welse, n’est-ce pas ? »

Frona acquiesça de la tête et considéra la femme avec une secrète curiosité, un désir bien pardonnable de connaître davantage cette créature étrange. En quoi différaient-elles donc l’une de l’autre ?

Elle éprouva un léger frisson et dit d’une voix qu’elle s’efforçait de rendre naturelle :

« Si vous le voulez bien, marchons un peu pour nous réchauffer. Avant de m’arrêter, j’ignorais qu’il fit si froid. Je suis toute glacée et vous devez être…

— Tout à fait à l’aise, merci. Après cette course, vos vêtements sont trempés de sueur, et moi je conserve au contraire une douce température sous mon manteau… juste ce qu’il faut pour éloigner le froid. Je vous ai vue descendre de traîneau devant l’hôpital et vous élancer sur le fleuve, telle une Diane des neiges. Vous semblez prendre un vif plaisir à ce sport. Comme je vous envie !

— Oh ! oui. J’aime courir sur la glace, et toute ma vie j’ai vécu avec les chiens. »

Les deux femmes continuèrent à marcher, cette fois en silence. Frona, malgré tout son désir d’en connaître plus long sur cette étrangère, n’osait lui adresser des questions. Envahie d’une vague pitié, elle ne savait comment exprimer les sentiments qui l’oppressaient ; aussi éprouva-t-elle un grand soulagement lorsque l’autre lui dit d’un ton presque autoritaire :

« Parlez-moi de vous. Vous êtes arrivée depuis peu dans ce pays. Où étiez-vous auparavant ? »

Ainsi la difficulté se trouvait en quelque sorte aplanie. Frona parla d’elle-même en simulant une parfaite ingénuité d’adolescente, feignant de ne point deviner le caractère de son interlocutrice.

« Voici la piste que vous vouliez rejoindre. Je vais vous quitter ici, annonça la femme.

— Vous ne rentrez donc pas à Dawson ? demanda Frona. Il se fait tard…

— Non… je… je préfère continuer ma promenade solitaire un peu plus loin. Tenez ! Voici quelqu’un ! »

Elles étaient arrivées à la piste. Le visage de Frona s’empourpra : un léger traîneau sortant de la gorge se dirigeait vers elle. Un homme courait à côté de l’attelage ; il les salua de la main.

« Vance ! s’exclama Frona. Que faites-vous par ici ? Votre syndicat songe-t-il maintenant à accaparer le bois ?

— Non, nous ne sommes pas gourmands à ce point. »

Le visage de Corliss rayonnait de plaisir à cette rencontre inattendue. Il serra vigoureusement la main de Frona et ajouta :

« Je viens de demander à Del Bishop d’entrer à mon service. »

Il tourna la tête pour jeter un coup d’œil sur la compagne de Frona : la jeune fille vit ses traits se durcir sous la violence de la colère. En son for intérieur, elle se révoltait contre l’injustice des hommes, mais, incapable de maîtriser la situation, elle attendit l’orage prêt à éclater.

Comme sous la menace d’un soufflet, la femme recula et son visage semblait implorer la pitié. Vance posa sur elle un regard glacial, puis délibérément, lui tourna le dos. La bouche de l’étrangère se tordit en une grimace de dégoût et dans ses yeux brilla une lueur maligne. On devinait que la langue lui démangeait ; mais au moment où elle se disposait à lancer son venin, elle arrêta son regard sur Frona et aussitôt ses traits se détendirent en une infinie lassitude. Elle jeta vers la jeune fille un sourire plein de tristesse, et, silencieusement, elle descendit la piste.

Sans proférer une parole, Frona sauta dans son traîneau et s’éloigna. Elle fut bientôt rattrapée par les chiens de Corliss. La sourde révolte qui grondait en elle éclata soudain avec une brutalité qu’elle semblait avoir empruntée à l’inconnue.

« Espèce de brute ! »

Ces mots déchirèrent le silence comme le cinglement d’un coup de fouet. L’inattendu de l’insulte prit Corliss au dépourvu ; pendant un moment, il ne sut ni que faire ni que dire.

« Lâche ! Lâche que vous êtes !

— Frona ! Écoutez-moi !

— Non ! Ne cherchez pas à vous excuser. Vous vous êtes comporté de façon abominable. Je ne m’attendais pas à pareille conduite de votre part. C’est odieux !

— L’odieux c’est qu’elle ait osé marcher à votre côté, vous parler et s’afficher en votre compagnie.

— Le soleil luit pour tout le monde ! répliqua-t-elle.

— Vous oubliez les convenances !

— Les convenances ! »

Elle se tourna vers lui et laissa libre cours à sa colère :

« Si la société exclut cette femme de son sein, pourquoi vous accepte-t-on, vous ? De quel droit lui jetez-vous la pierre, avec vos airs de tartufe ?

— Je ne supporterai pas que vous me parliez sur ce ton ! »

Il s’agrippa au traîneau de Frona. Malgré sa colère, elle éprouva un petit frisson de plaisir devant la réaction de Vance.

« Nous verrons bien ! Espèce de lâche ! » répéta-t-elle.

Il tendit la main comme pour la toucher ; elle leva son fouet d’un air menaçant. Il ne broncha pas. Alors Frona fit dévier le coup et la longue lanière siffla et cingla le dos des chiens. Relevant vivement le fouet, elle excita ses bêtes, et le magnifique attelage dépassa bientôt celui de Corliss.

Elle désirait fuir, non pas tant le jeune homme qu’elle-même. En pleine vitesse elle grimpa sur la rive et, comme un tourbillon, traversa la ville et ne s’arrêta qu’une fois arrivée devant sa maison.

Jamais elle ne s’était encore trouvée en pareil état de colère. Non seulement elle commençait à déplorer son manque de sang-froid, mais elle était effrayée et honteuse d’elle-même.

CHAPITRE X

EXPLICATIONS

Le lendemain matin, Corliss, qui faisait la grasse matinée, fut tiré du lit par Bash, un des serviteurs indiens de Jacob Welse. Il lui remit un petit billet de la part de Frona : la jeune fille priait l’ingénieur des mines de venir la voir à la première occasion. Corliss chercha longuement la signification de ce laconique message. Frona devenait pour lui une vraie énigme, surtout depuis la scène de la veille. Désirait-elle rompre avec lui, une fois pour toutes et sans équivoque ? Ou bien regrettait-elle son emportement et voulait-elle s’excuser pour le traitement injuste qu’elle lui avait infligé ?

À la fin de la matinée, curieux et inquiet, Vance Corliss se dirigea donc vers la demeure des Welse. Frona le reçut avec sa franchise et sa cordialité habituelles. Avant même qu’elle eût prononcé une parole, au seul contact de sa main, il comprit que tout s’annonçait bien.

« Je suis heureuse de vous voir, lui dit-elle. Impossible de vivre en paix avec moi-même tant que je ne vous aurai pas exprimé mes regrets pour mon abominable conduite d’hier. J’en suis toute honteuse.

— Tranquillisez-vous. Il ne s’est rien passé de grave. »

Il avança d’un pas vers elle.

« Croyez-moi, je comprends fort bien votre manière de voir, ajouta-t-il, et j’apprécie la générosité de votre attitude. En théorie, elle mérite les plus hauts éloges, mais j’avoue qu’elle laisse fort à désirer au point de vue social. Hélas ! dans nos jugements, nous ne saurions passer outre ces conventions. Cependant, vous n’avez commis aucune faute de nature à vous faire éprouver du regret ou le moindre remords.

— Je reconnais là votre bonté, lui dit-elle gentiment, mais vous savez que c’est faux : je vous ai insulté et je mérite tout votre mépris…

— Mais non ! mais non ! »

Il leva la main comme pour prévenir les coups qu’elle s’infligeait à elle-même.

« Si, si, j’ai toutes les raisons du monde de m’en vouloir. Ma seule excuse, la voici : cette femme m’a profondément émue, au point que je me sentais prête à pleurer au moment où vous êtes entré en scène. Vous vous rappelez ce que vous avez fait. Tout en éprouvant une grande pitié pour cette pauvre créature, je ressentis contre vous une violente indignation et… ma colère prit le dessus. Jamais je ne me suis vue aussi nerveuse. Je n’étais plus moi-même.

— Moi non plus du reste.

— Oh ! si. Vous restiez aussi maître de vous qu’à présent, avouez-le. Veuillez vous asseoir. »

Adroitement, il écarta sa chaise, de manière que le visage de Frona fût en pleine lumière.

« J’ai osé vous accuser de lâcheté. J’ai dû vous sembler odieuse, n’est-ce pas ? N’ai-je pas été sur le point de vous frapper ? Et vous n’avez même pas levé la main pour vous protéger lorsque je tenais le fouet levé sur vous. J’appelle cela du courage.

— J’ai remarqué que vos chiens, après avoir reçu vos coups de fouet, viennent vous lécher la main et mendier vos caresses.

— Et c’est pour cette raison… fit-elle d’un ton ironique.

— Peut-être.

— Alors… vous me pardonnez ?

— À condition que vous ne m’en vouliez plus.

— Vous m’en voyez ravie… seulement vous n’avez rien à vous faire pardonner. Vous avez agi selon votre conscience et moi selon la mienne. Concevons toutefois que ma façon de voir était plus généreuse que la vôtre. Ah ! j’y suis ! s’exclama-t-elle, en claquant des mains. Je ne vous visais pas personnellement, hier ; j’attaquais la société, que vous représentiez à mes yeux. Voilà pourquoi vous avez subi le contrecoup de mon indignation. Comprenez-vous ?

— Oui, je comprends très bien. Vous me prenez pour un esprit étroit et mesquin, ce qui me paraît fort injuste. Voilà quelques minutes à peine, je vous disais que votre point de vue, considéré dans la théorie, était irréprochable, mais non pas lorsque nous l’appliquons à la vie sociale.

— Vous ne me saisissez pas, Vance. Écoutez-moi. »

Elle lui prit la main et il prêta une oreille attentive.

« Je ne prétends pas réformer le monde et j’admets la sagesse du jugement des hommes en cette affaire. Sans l’approuver, je m’y soumets, mais, en tant qu’individu, je me crois permis d’envisager le problème sous un angle différent. Hier, vous avez fait preuve d’idées aussi étroites que celles de la société que vous représentiez.

— Ainsi… vous prêchez deux doctrines : une pour les élus et une autre pour le reste du troupeau ? En somme, vous seriez une démocrate en théorie et une aristocrate dans la pratique ?

— Je vous en prie, ne perdons pas davantage notre temps en discussions oiseuses. Parlez-moi plutôt de cette femme.

— Voilà un sujet de conversation pas très agréable, objecta Corliss.

— Je veux me renseigner sur son compte.

— À quoi cela vous avancera-t-il ? »

Frona, impatiente, tapa du pied et observa le jeune homme.

« Elle est belle, très belle. Qu’en pensez-vous, Vance ?

— Oui, elle possède la beauté du diable.

— Elle n’en demeure pas moins belle, insista-t-elle.

— Si vous voulez. Mais elle est aussi cruelle et perfide que belle.

— Cependant, lorsque je l’ai vue seule sur la piste, son visage s’est adouci et des larmes coulaient de ses yeux. Peut-être ai-je découvert, avec mon instinct, un des côtés de sa nature, qui, pour vous, restera toujours mystérieux. Sa rencontre m’a tellement troublée qu’en vous apercevant sur la piste, je ne songeais qu’à la détresse de cette femme, qui, sur beaucoup de points, doit me ressembler… »

Il l’interrompit soudain :

« La semaine dernière, en une seule soirée, elle a perdu au jeu trente mille dollars de poussière d’or appartenant à Jack Dorsey… Dorsey, déjà criblé de dettes. Le lendemain matin, on le trouva dans la neige, avec une balle dans la tête. »

Frona se dirigeait vers la bougie et, délibérément, mit son doigt dans la flamme ; puis elle le plaça sous les yeux de Corliss, afin qu’il pût voir la peau rougie par la brûlure.

« Voilà une parabole en action. Le feu est un bienfait inappréciable, seulement j’en ai usé et je suis punie.

— Vous oubliez que le feu obéit aveuglément aux lois naturelles, tandis que Lucile jouit d’un libre arbitre. Elle a agi en toute connaissance de cause.

— Pardon, vous oubliez également que Dorsey avait lui aussi la liberté de déterminer ses actes. Cette personne s’appelle Lucile, n’est-ce pas ? Je désirerais la mieux connaître. »

Corliss sursauta.

« Frona, vous ne sauriez croire combien vos paroles me font souffrir.

— Et pourquoi cela ?

— Parce que… Parce que… »

Il s’arrêta brusquement. Quelqu’un pénétrait dans le vestibule et un pied lourd, chaussé de mocassins, approchait.

« Je ne vous dérange pas ? »

Dave Harney grimaça un sourire chargé d’insinuations et regarda gauchement autour de lui, avant de venir serrer la main aux deux jeunes gens.

« Pas du tout, répondit Corliss. Nous soupirions après la venue d’un tiers, car nous étions sur le point de nous quereller, n’est-ce pas, Miss Welse ?

— En réalité, dit-elle, nous avions déjà commencé.

— Vous me semblez, en effet, un peu agitée », remarqua Dave d’un air critique, en étalant son grand corps sur les coussins du divan.

« Où en est la famine ? demanda Corliss. La charité publique songe-t-elle à organiser les secours ?

— Grâce à la prévoyance du père de Miss Frona, il sera inutile de faire appel à la charité publique. Il a si bien effrayé les gens par la menace des privations que trois mille hommes sont descendus sur la glace et trois mille autres partis aux caches, de sorte que la crise se détend considérablement. Croyez-moi, une bonne spéculation en ce moment, c’est le trust des chiens. Au printemps, quand le fret reprendra, ils atteindront des prix fabuleux. J’en ai déjà acheté une centaine et chacun d’eux doit me rapporter cent dollars.

— Vous croyez ?

— Et comment ! Je vais vous faire une confidence. La semaine prochaine j’enverrai deux jeunes gens au Bas-Pays pour acheter cent des meilleurs huskies qu’ils pourront trouver. Je sais ce que je fais. Voilà trop longtemps que je traîne mes guêtres dans cette contrée pour me laisser prendre au dépourvu. »

Frona éclata de rire.

« Vous avez cependant été refait avec le sucre, Dave.

— Oh ! que non ! répondit-il avec un sourire. À propos, cela me rappelle à la réalité. Je suis en possession d’un journal, vieux seulement de quatre semaines : Le Courrier de Seattle. Ce journal me coûte cinquante dollars… J’ai attrapé le courrier à Klondike City et le lui ai acheté. L’imbécile aurait pu en tirer cent dollars s’il l’avait gardé jusqu’à son arrivée en ville. C’est le seul qui soit arrivé et chacun meurt d’envie de connaître les nouvelles. J’ai donc invité un certain nombre de personnes, des gens choisis, à venir ici ce soir, Miss Frona ; c’est l’unique endroit convenable. Ils liront le journal tout haut, en se relayant par équipes aussi longtemps que cela leur plaira, à condition que vous me permettiez de les recevoir chez vous.

— Naturellement, Dave, ils seront les bienvenus, et c’est gentil à vous… »

D’un geste, il repoussa ses compliments.

« Je savais bien que vous accepteriez ! Comme vous le disiez, je me suis trouvé pincé pour le sucre ; aussi, tous ceux qui, ce soir, viendront jeter un coup d’œil sur mon canard s’en acquitteront par cinq tasses de sucre. Cinq tasses, de grandes tasses, du blanc, du roux, ou du sucre en morceaux. Je leur demanderai de me signer un petit papier et j’enverrai un de mes hommes demain ramasser le sucre à leur domicile. »

Le visage de Frona pâlit, puis le rire reparut sur ses traits.

« Ce sera amusant. Tant pis s’il y a du scandale. Alors, à ce soir, Dave ? C’est entendu.

— Je vous le promets. Et on vous votera des félicitations pour avoir bien voulu mettre votre salon à notre disposition.

— Papa paiera ses cinq tasses. J’insiste là-dessus, Dave. »

Les yeux de Dave clignotèrent de malice.

« Vous pensez si je vais le posséder ! »

Il se leva et fit craquer ses énormes jointures.

« Je n’ai pas perdu mon temps. Si nos invités restent debout toute la nuit, il faudra qu’ils se lèvent de bonne heure demain matin pour devancer Dave Harney. »

CHAPITRE XI

LE CASINO DE DAWSON

Dans un coin du bar, Vance Corliss, appuyé contre le piano, bavardait avec le colonel Treathaway. Celui-ci, vif, alerte et nerveux, en dépit de ses cheveux blancs et de ses soixante ans bien sonnés, paraissait aussi jeune qu’un homme de trente ans. Vieil ingénieur des mines, envoyé du gouvernement américain, il occupait au Klondike une situation aussi importante que celle de Corliss qui, lui, défendait les intérêts britanniques.

Non seulement une franche cordialité unissait ces deux hommes, mais dans les affaires ils se rendaient de précieux services. On ne pouvait que se féliciter de voir une si bonne entente régner entre deux chefs qui tenaient en main les immenses capitaux consacrés par deux nations au développement de la région arctique.

L’atmosphère de la salle s’alourdissait de la fumée du tabac. Une centaine d’hommes, habillés de fourrures et de chauds lainages aux couleurs vives, étaient alignés le long des murs. Le brouhaha des conversations donnait à la scène l’aspect d’une réunion empreinte de bonne camaraderie. On eût dit la grande salle commune où tous les membres de la famille se retrouvent la journée finie. Des lampes à pétrole et des bougies répandaient une faible lueur dans cette pièce enfumée où ronflaient de gros poêles chauffés à blanc.

Une vingtaine de couples tournoyaient au rythme d’une valse. Les hommes, coiffés de bonnets en peau de loup ou de castor ornés de glands, étaient chaussés de mocassins en peau d’élan ou de muclucs en peau de morse. Quelques femmes portaient également des mocassins souples, mais la majorité des danseuses avaient aux pieds de fragiles escarpins de satin.

Au fond de la salle de bal, une grande porte s’ouvrait sur une autre pièce où la foule était encore plus dense : d’ici, quand la musique cessait, parvenait le bruit des bouchons et des verres, avec, comme accompagnement, le cliquetis des jetons et le ronflement des billes de la roulette.

La petite porte d’entrée, à l’autre bout de la salle de bal, s’ouvrit soudain et une femme couverte de fourrures et emmitouflée apparut sur le seuil.

« Bonsoir, ma chère Lucile. Ma parole ! On vous prendrait pour la reine des frimas », dit le colonel Treathaway, s’adressant à la jeune femme.

Elle secoua la tête, se mit à rire et lui parla gaiement, tout en enlevant son manteau et ses mocassins. Bien que Corliss se tînt seulement à un mètre d’elle, Lucile ne daigna pas faire attention à lui. Une demi-douzaine de danseurs attendaient patiemment, à quelques pas de là, qu’elle eût fini de causer avec le colonel. Le piano et le violon jouaient les premières mesures d’une scottish et elle se disposait à s’éloigner, quand Vance Corliss se trouva poussé vers elle, d’un élan tout à fait spontané dont lui-même fut le premier surpris.

« Je vous présente mes excuses les plus sincères », commença-t-il.

Elle leva sur lui des yeux flamboyants de colère.

« Je parle très sérieusement, continua-t-il, en lui tendant la main. Je me suis conduit envers vous comme une brute et un lâche. Voulez-vous m’accorder votre pardon ? »

Elle hésita, puis avec la sagesse qui lui venait de l’expérience, elle lui prit la main ; son visage se radoucit et ses yeux s’embuèrent.

« Merci », dit-elle simplement.

Mais ceux qui attendaient perdaient patience, et elle fut enlevée dans les bras d’un jeune homme remarquable par sa casquette jaune en peau de loup de Sibérie. Corliss, la conscience soulagée, émerveillé de l’acte qu’il venait d’accomplir, revint vers son compagnon.

« C’est scandaleux ! » s’écria le colonel, qui suivait Lucile des yeux…, et Vance comprit sa pensée. « Tenez ! Regarde-les ! Des papillons, des éclats de lumière, de chant et de rire, qui dansent et tourbillonnent jusqu’aux portes de l’enfer. Je ne parle pas seulement de Lucile, mais de toute la bande. Regardez May avec son front de madone et sa langue de vipère, et Myrtle, cette vieille beauté anglaise descendue d’une toile de Gainsborough pour égayer les salles de bal de Dawson. Laura, là-bas, quelle adorable mère de famille elle aurait fait ! Je vois le nourrisson dans le creux de son bras et appuyé contre son sein. À franchement parler, nous avons ici le dessus du panier : un pays neuf recueille toujours ce qu’il y a de mieux. Je saluerais avec ferveur l’apparition d’un nouveau Christ, qui prêcherait un nouvel évangile économique et social. Le monde en a tant besoin ! »

La salle se vidait, surtout entre les danses, alors que les joyeux fêtards se précipitaient par la grande porte d’où provenaient les bruits de bouchons et de verres. Le colonel Treathaway et Corliss suivirent la seconde vague vers le bar, déjà assiégé par une cinquantaine d’hommes et de femmes. Ils furent refoulés à côté de Lucile et du danseur à casquette de peau de loup. On ne pouvait nier la beauté de cet homme ; un sang généreux colorait ses joues et une flamme attendrie brillait dans ses prunelles.

Il levait son verre, lorsque son voisin le bouscula par mégarde et le vin se répandit sur son bras. Il secoua sa manche et proféra à l’adresse du maladroit un de ces jurons qui exigent une réplique. Le poing de l’autre s’abattit aussitôt sur le visage du danseur de Lucile, avec une telle violence qu’il fut projeté contre Corliss. L’insulté continua à frapper de plus belle. Le danseur à la casquette jaune, au lieu de faire front, jugea préférable d’étendre ses mains devant sa figure et de battre en retraite. Les spectateurs le rappelèrent pour l’obliger à soutenir la lutte. Il revint sur ses pas, mais se replia sur lui-même aussitôt que l’autre s’approcha de lui et de nouveau il voulut prendre la fuite.

« Laissez-le ! dit le colonel à Vance qui s’apprêtait à intervenir. Ce poltron ne se battra pas. Si seulement il se défendait, je lui pardonnerais presque sa couardise.

— Je ne puis le voir rosser ainsi, observa Vance. S’il rendait les coups, la lutte me semblerait un peu moins brutale. »

L’homme à la casquette jaune saignait du nez et d’une légère blessure au front. Corliss bondit entre les adversaires pour les séparer. Il donna une si forte poussée au terrible bravache que celui-ci perdit l’équilibre et tomba les quatre fers en l’air. Mais on trouve toujours des partisans dans une rixe d’auberge et Corliss, sans savoir ce qui lui advenait, chancela sous le coup que venait de lui décocher un camarade de l’homme renversé. Del Bishop, témoin de l’affaire, fondit brusquement sur l’individu qui avait attaqué son patron. La foule prit parti et la bagarre devint générale.

Le colonel Treathaway lui-même oublia que les passions de la jeunesse étaient passées pour lui et, brandissant un tabouret à trois pieds, il entra dans la mêlée. Deux policiers en congé se joignirent à lui et, aidés d’une demi-douzaine d’autres personnes, ils protégèrent l’homme à la casquette jaune.

Corliss répondit à l’attaque d’un robuste conducteur de chien par un coup de poing et tous deux roulèrent sur le plancher. Corliss sentit les dents de l’individu qui lui mordaient l’oreille. En un éclair, il se vit dans l’existence avec une oreille en moins et aussitôt ses pouces appuyèrent lourdement sur les prunelles de son adversaire. La foule se tourna contre lui et il reçut des coups de pied dans les côtes… Toute cette scène lui semblait lointaine et confuse. Une seule préoccupation comptait pour lui : sauver son oreille ; plus il enfonçait ses pouces, moins les dents serraient. Alors il accentua la pression (encore une fraction de seconde et l’homme était aveugle)… enfin, les dents lâchèrent leur proie.

Corliss parvint à sortir de la bagarre en rampant et se retrouva près du bar.

Tandis qu’il se relevait péniblement en se soutenant à la barre de cuivre du comptoir, il vit un homme vêtu d’une parka en peau d’écureuil qui soulevait un pot de bière pour le lancer sur Treathaway, à deux pas plus loin.

Bien qu’habitués à manier les éprouvettes et le crayon, les doigts de Corliss se refermèrent instinctivement et d’un solide coup de poing il frappa en pleine mâchoire l’individu à la parka. Celui-ci lâcha le pot de bière et s’affaissa sur le sol. Vance demeura un instant abasourdi, puis il frissonna de joie à la pensée qu’il venait, pour la première fois de sa vie, de jeter un homme à terre.

Le colonel Treathaway le remercia du regard et lui cria :

« Sortez, Corliss ! Poussez vers la porte. »

Cette échauffourée se termina comme toutes les bagarres de ce genre, tandis que Corliss et le colonel, suivis de Del Bishop et de l’homme à la casquette de peau de loup, remontaient la rue.

« De la sueur et du sang ! De la sueur et du sang ! s’exclamait le colonel. Voilà qui s’appelle vivre ! Aujourd’hui, je me sens rajeuni de vingt ans. Corliss, prenez ma main ! Je vous félicite de tout cœur. À franchement parler, je ne m’attendais pas à pareil entrain de votre part. Vous m’estomaquez, monsieur !

— Je dois dire, colonel, que vous m’avez également surpris par votre façon de manier ce tabouret.

— N’est-ce pas ? Et je me flatte d’avoir accompli du beau travail. »

Il leva le bras, brandit l’arme en question qu’il tenait encore et se mit à rire avec les autres.

Ils firent une pause au coin de la rue et l’homme qu’ils avaient secouru en profita pour leur demander :

« Lequel d’entre vous, messieurs, dois-je remercier ? Je m’appelle Saint-Vincent, et…

— Vous vous appelez comment ? interrogea Del Bishop, soudain intéressé.

— Saint-Vincent, Gregory Saint-Vincent… »

Le point de Bishop se détendit comme un ressort et Gregory Saint-Vincent alla rouler sur la neige. D’un geste spontané, le colonel leva le tabouret et aida Corliss à contenir l’irascible mineur.

« Voyons, Del Bishop, vous perdez la tête ! s’écria Corliss.

— Le dégoûtant ! Il n’a pas reçu son compte ! riposta Del Bishop. Je vous en prie, lâchez-moi. Je vous promets de ne plus le toucher. Lâchez-moi. Je rentre à la cabane. Bonne nuit ! »

Tandis qu’ils aidaient Saint-Vincent à se remettre debout, Vance crut entendre le colonel rire dans sa barbe.

« C’était si drôle et si inattendu », expliqua-t-il plus tard.

Comme pénitence, Treathaway se chargea de reconduire Saint-Vincent jusqu’à sa demeure.

« Pourquoi l’avez-vous frappé ? demandait pour la quatrième fois Corliss depuis son arrivée à la cabane.

— L’ignoble personnage ! grogna le mineur, enfoui dans ses couvertures. Pourquoi m’avez-vous empêché d’aller jusqu’au bout ? Je lui ai donné seulement la moitié de ce qu’il méritait. »

CHAPITRE XII

GREGORY SAINT-VINCENT

Monsieur Harney, enchanté de vous rencontrer. Vous êtes bien Dave, il me semble, Dave Harney ? »

Dave Harney acquiesça de la tête et Gregory Saint-Vincent se tourna vers Frona.

« Si vous saviez, Miss Welse, combien le monde est petit ! M. Harney et moi sommes d’anciennes connaissances. »

Le roi de l’Eldorado scruta le visage de l’autre et bientôt s’écria :

« Attendez ! J’y suis ! Autrefois, vous étiez entièrement rasé. Voyons… en 86… à l’automne de 87… l’été de 88… C’est cela ! Pendant l’été de 88, je faisais flotter sur le fleuve Stewart un radeau chargé de quartiers d’élan et je m’efforçais de gagner le Bas-Pays avant que la viande ne se gâtât. Vous descendiez le Yukon sur un bateau Linderman. Je soutenais que nous étions un vendredi. Nous allâmes vous chercher pour nous mettre d’accord… C’était un dimanche, je m’en souviens bien. Et dire que voilà neuf ans de cela ! Nous troquâmes avec vous des tranches de viande contre de la farine, de la levure et… du sucre. Par les cornes du diable ! Vous me voyez ravi de cette nouvelle rencontre. »

Il tendit la main et Saint-Vincent la lui serra.

« Venez me voir, insista Dave Harney en s’éloignant. J’habite une petite cabane confortablement installée au sommet de la colline. Excusez-moi de vous quitter aussi brusquement, mais je vais faire un tour au casino pour recueillir mon dû… des tasses de sucre. Miss Frona vous apprendra l’histoire.

— Vous êtes un véritable pionnier, monsieur Saint-Vincent, dit Frona, revenant au sujet qui l’intéressait, après avoir brièvement mis son hôte au courant des difficultés de Harney à la recherche de sucre. Le pays devait être entièrement sauvage il y a neuf ans… et dire que vous l’avez parcouru dès cette époque ! Racontez-moi cela. »

Gregory Saint-Vincent haussa les épaules.

« J’ai si peu de chose à dire ! Cette période de ma vie fut un misérable échec et n’offre rien dont je puisse me glorifier.

— Allez-y tout de même. Un échec, comme vous vous plaisez à qualifier vos débuts dans ce pays, implique une tentative quelconque. Qu’avez-vous donc essayé de faire ? »

Il remarqua avec satisfaction l’intérêt qu’il éveillait chez la jeune fille.

« Puisque vous le désirez, je vais vous résumer en quelques phrases mes aventures. Je conçus la folle idée de découvrir une nouvelle route autour du monde et, par amour de la science et du journalisme, je résolus de traverser l’Alaska, puis le détroit de Béring sur la glace et de me rendre en Europe par la Sibérie septentrionale. Entreprise merveilleuse, la plupart des pays à parcourir étant encore vierges. Hélas ! j’échouai après avoir franchi le détroit… Tout cela par la faute de Tamerlan : voilà l’excuse que j’ai trouvée pour me dispenser de raconter le reste.

— Vous êtes un véritable Ulysse ! s’exclama Mme Schoville en frappant des mains. Un Ulysse moderne !

— Mais il est loin de ressembler à Othello, répliqua Frona. Il a la langue indolente et vous laisse en suspens au point le plus captivant du récit, avec son allusion énigmatique à un héros des anciens temps. Vous mettez notre curiosité à une terrible épreuve, monsieur Saint-Vincent, et nous languissons de savoir comment Tamerlan apporta une fin prématurée à votre voyage. »

Saint-Vincent sourit et s’efforça de dominer la répugnance qu’il éprouvait à parler ainsi de lui-même.

« Lorsque Tamerlan mit l’Asie orientale à feu et à sang, des États furent renversés, des cités démolies et des tribus dispersées comme des poussières d’étoiles. De fait, des peuples entiers s’éparpillèrent sur la surface du globe. Fuyant la convoitise effrénée des conquérants, une partie de cette population errante se réfugia au fond de la Sibérie et aux environs du cercle polaire… Est-ce que je ne vous ennuie pas ?

— Non ! non ! s’écria Mme Schoville. Votre récit est fascinant et vous possédez l’art de captiver votre auditoire. Continuez, je vous en prie…

— Je vous promets d’être bref. N’eût été en Sibérie la présence des descendants de ces fuyards mongols, je n’aurais pas été arrêté dans mes voyages. Au lieu d’épouser, par contrainte, une princesse à la peau huileuse et de m’exercer dans l’art de la guerre entre clans, j’eusse poursuivi ma route jusqu’à Saint-Pétersbourg.

« Les habitants de la côte étaient des Esquimaux, peuple heureux et inoffensif, qui se baptisaient « Oukilions », ou Hommes-de-la-Mer. Je leur achetai des chiens et de la nourriture, et ils m’accueillirent avec bienveillance. Mais ils étaient sous le joug des « Chow-Chuen » ou gens de l’intérieur, connus sous le nom de Hommes-Rennes. Les Chow-Chuen, avec toute la fierté sauvage et indomptable de la race mongole, étaient d’une férocité sans bornes. Dès que je m’éloignai de la côte, ils s’emparèrent de ma personne, me confisquèrent mon équipement et mes bagages et me réduisirent à l’esclavage.

— Ne se trouvait-il pas de Russes parmi eux ? demanda Mme Schoville.

— Des Russes ? Parmi les Chow-Chuen ? » Il éclata de rire, amusé par cette question. « Géographiquement, ils faisaient partie du domaine du tsar, mais non politiquement ; sans doute n’avaient-ils jamais entendu parler de ce souverain. N’oubliez pas que le Nord-Est de la Sibérie se trouve plongé dans l’obscurité polaire : c’est une terre inconnue, où peu d’hommes sont allés et d’où aucun n’est jamais revenu…

— Mais, vous ?…

— Je fais exception à la règle. Pourquoi ai-je été épargné ? Mystère. Tout d’abord, je fus honteusement maltraité par les femmes et les enfants, vêtu de fourrures infestées de vermine et nourri de rebuts. Ces gens se montrèrent impitoyables. À moitié mort de faim et de froid, battu au point d’en perdre connaissance, je devins un vrai animal sans volonté.

« Quand j’y songe, il me semble revivre un cauchemar. Il y a des lacunes que ma mémoire ne peut combler. Je me souviens pourtant qu’après m’avoir ficelé sur un traîneau, ils me transportèrent de tribu en tribu, sans doute pour m’exhiber comme une bête curieuse. Jusqu’où ai-je ainsi voyagé dans cette morne région, je l’ignore. Toujours est-il que, lorsque je repris conscience de ma personnalité et redevins moi-même, je me trouvais à plus de mille kilomètres de l’endroit où je fus capturé.

« On était au printemps. Sortant de la nuit sombre, il me sembla ouvrir soudain les yeux à une vie nouvelle. Par ruse, je pris le parti de me montrer servile et agréable. Ce soir-là, je me mis à danser, à chanter et j’amusai ces gens de mon mieux, afin de ne plus encourir leurs sévices qui m’obscurcissaient le cerveau. À cette époque, les Hommes-Rennes trafiquaient avec les Hommes-de-la-Mer et ceux-ci vendaient leurs marchandises aux Blancs, en particulier aux pêcheurs de baleines. C’est ainsi qu’une des femmes de la tribu était entrée en possession d’un jeu de cartes et je mystifiai les Chow-Chuen par quelques tours des plus ordinaires. Avec toute la loquacité requise, j’exécutai devant eux le peu que je savais de prestidigitation et de trucs d’escamotage. Aussitôt, on me témoigna une grande considération ; je fus mieux nourri et mieux vêtu.

« Je me révélai bientôt comme un personnage important. Les vieillards, les femmes et, plus tard, les chefs, vinrent me demander conseil. Mes quelques connaissances de médecine et de chirurgie me gagnèrent leur estime et, grâce à mon habileté, je m’imposai à mes anciens tyrans. D’esclave que j’étais, je pris place parmi les chefs et, dans la paix comme dans la guerre, on m’obéissait sans discuter.

« Le renne constituant pour ces sauvages un moyen d’échange, une valeur commerciale, nous opérions fréquemment des raids dans les clans voisins pour rafler des animaux ou protéger nos propres troupeaux contre les rapines de ces gens-là. Petit à petit, j’améliorai leurs méthodes, je leur enseignai des ruses de guerre et leur fis acquérir une souplesse et un entrain auxquels ne pouvaient résister aucun de leurs ennemis.

« Je devenais un homme puissant de la tribu, mais je n’avançais guère sur la route de la liberté. Situation grotesque entre toutes : j’avais outrepassé mon but en me rendant indispensable. Les Chow-Chuen me comblaient de prévenances, mais ils me surveillaient avec un soin jaloux. J’étais libre d’aller et venir ; toutefois, lorsque les hommes descendaient vers la côte pour les besoins de leur commerce, on ne me permettait point de les accompagner. C’était la seule restriction dont j’eusse à souffrir.

« Il m’arriva aussi de changer leur forme de gouvernement. Je réunis entre elles une vingtaine de tribus voisines afin d’apaiser les querelles entre clans rivaux, et l’on me nomma chef suprême de la Fédération. Je ne tardai point à m’en repentir, car le vieux Pi-Une, chef d’une des plus puissantes tribus, n’abandonna qu’à regret son pouvoir et surtout les honneurs de son rang. Pour l’apaiser je dus épouser sa fille Ilswunga, comme il l’exigeait avec insistance. Je lui offris de me retirer de la Fédération, mais il ne voulut rien entendre et…

— Et après, murmura Mme Schoville qui buvait les paroles de Saint-Vincent.

— J’épousai donc Ilswunga, nom qui, en langage Chow-Chuen, signifie « Renne sauvage ». Pauvre Ilswunga ! Je la vis pour la dernière fois à la mission d’Irkutsky, où elle refusait obstinément de prendre un bain.

— Oh ! mon Dieu ! Il est déjà dix heures ! » s’exclama soudain Mme Schoville, dont le mari, de l’autre bout de la salle, venait enfin de surprendre le regard. « Je suis navrée de ne pouvoir écouter le reste ce soir, monsieur Saint-Vincent. Ne manquez pas de venir me voir ; je meurs d’envie de connaître la fin de votre aventure.

— Et moi qui vous prenais pour un pied-tendre, un chéchaou », dit Frona, tandis que Saint-Vincent nouait sous son menton les rabats de sa casquette et relevait son col pour se préparer à sortir. « Monsieur Saint-Vincent, voulez-vous me faire le plaisir de revenir demain soir ? Nous préparerons une pièce de théâtre pour Noël. Votre concours nous sera précieux et j’espère que vous-même ne vous ennuierez pas. Tous les jeunes gens s’intéressent à la fête, les fonctionnaires, les officiers de police, les ingénieurs des mines, sans compter les jolies femmes. Elles ne manqueront certainement pas de vous plaire.

— Je n’en doute point. C’est entendu, je viendrai, dit-il en lui serrant la main.

— À demain soir. Bonne nuit ! »

« Voilà un homme courageux, se dit-elle en refermant la porte, un digne spécimen de notre race. »

CHAPITRE XIII

LES DEUX RIVAUX

Grégory Saint-Vincent devint rapidement un des hommes les plus en vue de la société de Dawson. Représentant de l’Association de la presse, il apportait avec lui les plus chaudes lettres d’introduction auprès des hauts fonctionnaires et des gens influents du pays. Petit à petit, il acquit la réputation d’un explorateur de grande envergure, d’un homme qui avait vécu et lutté dans toutes les parties du globe. Avec cela, il se montrait si modeste et si discret que ses succès ne portaient ombrage à personne.

Comme par hasard, il retrouva d’anciennes connaissances. Il avait autrefois rencontré Jacob Welse à Saint-Michel durant l’automne 88, quelque temps avant sa traversée du détroit de Béring sur la glace. Un mois plus tard environ, le père Barnum, qui remontait le fleuve pour rejoindre son poste de directeur de l’hôpital, l’avait croisé à deux cents kilomètres au nord de Saint-Michel. Le capitaine britannique de Pékin, et Bettles, un autre vieux de la vieille, l’avaient vu à Fort Yukon, neuf ans auparavant.

Aussi, la population de Dawson, ordinairement méfiante envers les nouveaux venus, le reçut-elle à bras ouverts. Les femmes surtout lui réservèrent un accueil chaleureux. Il s’entendait à merveille pour organiser des jeux, diriger un théâtre d’amateurs, et bientôt aucune fête ne fut complète s’il n’y était présent.

Frona qui, selon l’expression de ses amis, souffrait d’un engouement pour Ibsen, voulut jouer Maison de Poupée et choisit pour elle-même le rôle de Nora. Corliss devait prendre celui de Torvald ; mais il semblait ne plus s’intéresser au théâtre, sous prétexte d’un travail urgent, et il demanda de céder son rôle. Sans se froisser le moins du monde, Saint-Vincent accepta de le remplacer. Corliss assista tout de même à une répétition. Peut-être se sentait-il fatigué au retour d’une course de soixante kilomètres avec ses chiens, ou jugea-t-il que Torvald serrait trop souvent la taille de Nora pour lui murmurer à l’oreille de tendres propos ; toujours est-il qu’on ne le revit plus aux répétitions de la pièce.

À vrai dire, les affaires absorbaient tout son temps ; quand il ne courait pas sur les pistes, il demeurait enfermé avec Jacob Welse et le colonel Treathaway. On se rendra compte de l’importance de sa mission, du seul fait que Jacob Welse, cet homme avisé, plaça plusieurs millions de dollars dans la concession minière qu’il dirigeait. Corliss était avant tout un travailleur et un réalisateur. Lorsqu’il découvrit qu’avec tout son savoir livresque il manquait d’expérience pratique, piqué d’honneur, il s’acharna à la besogne. Il s’étonna même de l’imprudence des hommes qui lui avaient confié pareille responsabilité et en fit l’observation au colonel. Celui-ci, tout en reconnaissant l’insuffisance du jeune homme en certaines matières, apprécia sa modestie et son aptitude à assimiler rapidement les différentes notions indispensables pour se tirer d’affaire dans cette contrée vierge.

Del Bishop accepta d’entrer au service de Corliss, parce que cette situation lui fournissait l’occasion de parcourir le pays en tous sens. Bien équipé et conduisant un attelage de chiens magnifiques, il ouvrait l’œil et tendait l’oreille, sans cesse en quête d’une poche d’or.

Welse sut estimer le jeune ingénieur des mines, dont il chantait partout les louanges. Frona s’en réjouissait la première, mais Corliss était si occupé qu’elle le voyait de moins en moins, tandis que Saint-Vincent passait auprès d’elle une grande partie de ses loisirs. Son tempérament sain et optimiste plaisait à Frona et il répondait entièrement à son idéal de l’homme naturel.

En l’absence de Corliss, ils se trouvaient souvent ensemble et finirent par se bien connaître. Cette camaraderie entre Frona et Saint-Vincent déplaisait fort à Corliss. Dans les brefs instants qu’il pouvait consacrer à la jeune fille, la présence de cet intrus lui devenait insupportable. Corliss et les autres témoins de la bagarre du casino ne se sentaient guère attirés vers Saint-Vincent et toléraient tout juste sa compagnie.

Une fois ou deux, Treathaway se permit de parler de Saint-Vincent sur un ton légèrement sarcastique ; il fut si bien défendu par ses admiratrices, que le colonel eut le bon goût de garder ensuite sa langue dans sa poche.

À une autre occasion, Corliss écoutant un panégyrique enthousiaste du héros, prononcé par les lèvres de Mme Schoville, risqua un sourire incrédule : la rougeur qui afflua aux joues de Frona et le froncement de ses sourcils l’avertirent de se tenir sur ses gardes.

Un autre jour il commit la sottise de faire allusion à l’affaire du casino. Ce qu’il rapporta de cette soirée ne rehaussa ni son crédit ni celui de Saint-Vincent auprès de Frona, qui l’interrompit dès le début.

« Je connais l’histoire, dit-elle. M. Saint-Vincent m’en a parlé. C’est ce soir qu’il fit votre connaissance, il me semble. Vous vous êtes tous battus loyalement pour lui, surtout vous et le colonel Treathaway. Il vous admire sans réserve. »

Corliss esquissa un geste de protestation.

« Si ! si ! je vous l’assure ! Il paraît que vous vous êtes montré magnifique. Quelle joie l’on doit éprouver à lâcher pour une fois la brute cachée en soi et donner libre cours à sa colère, tandis que le mentor de notre conscience contemple la lutte avec sérénité et proclame : c’est mon autre moi qui frappe aveuglément, mais je suis l’arbitre qui dirige le combat ; selon que j’apprécie la justesse de la cause, j’ordonne à mon moi primitif de cogner ou de s’abstenir. Oh ! je voudrais être un homme ! Et M. Saint-Vincent, comment s’est-il comporté ?

— Lui ?… oh !… sans doute à son honneur. J’étais trop occupé à surveiller mon autre moi pour m’intéresser à M. Saint-Vincent.

— Pourtant, il vous a vu à l’œuvre ?

— Probablement. Excusez ma légèreté. Si j’avais prévu que cette affaire vous eût passionnée à ce point, j’aurais pris la peine de remarquer la tactique de mes voisins. La vérité, c’est que, trop novice, j’avais fort à faire pour mon propre compte. »

Et Corliss s’éloigna, heureux de n’avoir point trop parlé. Il apprécia, comme il convient, la discrétion de Saint-Vincent qui, pour prévenir tout jugement malveillant à son égard, avait raconté l’histoire avec sa modestie habituelle, c’est-à-dire en gardant, comme toujours, un rôle effacé.

La scène suivante se passait dans un campement sur la piste de Miller Creek, où Corliss désirait acquérir un certain nombre de concessions de terrains aurifères pour les exploiter sur une grande échelle. Del Bishop, agressif comme de coutume, se chargea d’aider le destin.

« Je vous jure que je ne brûlerai pas beaucoup de bougies dans ce fichu pays quand la chance m’amènera sur un bon filon ! déclara le mineur tout en faisant fondre un morceau de glace pour la préparation du café.

— Alors, vous emploierez du pétrole ? demanda Corliss, occupé à frire du lard dans la poêle.

— Au diable le pétrole ! Vous ne verrez que de la fumée sur ma piste quand je me déciderai à filer vers le pays de Dieu, ma galette dans ma poche et du soleil plein le cœur. Dites donc, que penseriez-vous d’un excellent rosbif avec de la ciboule et des pommes de terre frites autour ? Voilà quel sera mon premier régal. Ensuite, pendant une semaine, je ferai une bombe à tout casser… à Seattle ou à San Francisco, peu importe, et puis…

— Vous vous trouverez sans le sou, à la recherche d’une occupation.

— Non, par vos aïeux ! rugit Del Bishop. Je mettrai mon argent en sûreté et, hop ! en avant pour la Californie du Sud. Il y a belle lurette que je rêve d’acheter un joli petit ranch de ce côté-là… Je le paierai quarante mille dollars. Je ne veux plus turbiner pour gagner ma nourriture. J’y songe depuis pas mal de temps. J’embaucherai des hommes pour exploiter ma propriété.

— Il n’y aura pas de maison dans votre ranch ?

— Si, bien sûr ! Avec des pois de senteur grimpant le long des murs et, sur le derrière, un jardin potager où pousseront des haricots, des épinards, des choux et tout ce qui s’ensuit. Une femme agrémentera aussi ma demeure. Le mariage est le seul remède contre l’esprit d’aventures. Voilà longtemps que j’aurais dû prendre cette décision. Croyez-moi, Corliss, vous aussi vous devriez vous marier… et sans tarder. Suivez mon conseil et abandonnez dès maintenant le célibat. »

Corliss éclata de rire.

« Je ne plaisante pas. Je suis votre aîné et sûr de ce que j’avance. Je connais actuellement à Dawson un beau brin de fille que j’aimerais vous voir épouser. Vous êtes sûrement faits l’un pour l’autre. »

Corliss avait passé l’époque où il aurait traité Del Bishop d’impertinent pour se mêler de ses affaires privées. Les soirées de campement sur la piste, la promiscuité des hommes sous une même tente nivellent bien vite les distinctions sociales.

« Pourquoi n’essayez-vous pas de remporter la timbale ? demanda Bishop avec insistance. Cette jeune fille ne vous plaît-elle pas ? Il me semble bien que si, autrement vous ne reviendriez pas rêveur à la maison lorsque vous l’avez vue. Vous devriez tenter votre chance pendant qu’il en est temps encore. Tenez, écoutez bien ce qui m’est arrivé. Je connaissais Emmy, un autre petit bout de femme. Mais continuellement harcelé par la soif de l’or, je ne pouvais tenir en place. C’est alors qu’un gros bûcheron kamuk, noir comme le diable, s’avisa de plastronner devant elle. Au moment où j’allais enfin me décider à lui déclarer ma flamme, je dus la quitter pour aller visiter une poche d’or… la toute dernière… À mon retour, elle s’appelait « Mme Quelqu’un d’Autre ».

« Prenez garde ! Attention au type qui écrit dans les journaux, cet imbécile que j’ai calotté à la sortie du casino. Il ne la lâche pas, lui, tandis que, tout comme moi, vous parcourez la terre et laissez passer l’unique occasion. Croyez-moi, Corliss ! Par un beau matin glacé, vous arriverez au camp et vous les trouverez déjà mariés. Aussi sûr que me voici ! Alors, il ne vous restera d’autre ressource que de recommencer la chasse à l’or.

— Eh bien, que feriez-vous à ma place ?

— Moi ? Je vais vous le dire dans votre propre intérêt. Dès notre retour à Dawson, allez la voir. Donnez-lui des rendez-vous si nombreux qu’il vous faille les noter par crainte de les oublier vous-même. Occupez tous ses loisirs afin d’écarter l’autre. Ne vous prosternez pas à ses pieds pour lui faire votre déclaration, cela ne mordrait pas ; ne prenez pas non plus des airs trop fiers ni trop dédaigneux ; restez juste entre les deux. Vous comprenez ? Puis, quand vous la verrez sourire de bonheur, demandez-lui sa main. Bien sûr, je ne puis prévoir comment se déroulera la scène. À vous de prendre les devants ! Surtout, ne lanternez pas. Une proposition de mariage, pour réussir, doit être menée rondement. Si l’autre idiot s’avise de fourrer le nez dans vos affaires, rentrez-lui dedans, et ferme ! Cela lui apprendra à vivre. »

Bishop se leva, s’étira et sortit pour donner à manger aux chiens.

CHAPITRE XIV

UNE DÉCLARATION

« C’est comme je vous le dis, Miss Welse, l’océan, immense étendue d’eau salée, les vagues, les lourds bateaux dans le calme de la tempête, tout cela me connaît. Mais parlez-moi de l’eau douce, des petites pirogues, des coques de noix ! Un souffle, un soupir, un battement de cœur de trop, et, pouf ! vous chavirez. Hélas ! Je n’ai pas encore goûté à ces délicieuses sensations. »

Le baron de Coubertin eut un sourire de commisération pour lui-même et continua :

« Je trouve cela magnifique, superbe. J’ai toujours désiré me livrer à ce genre de sport et quelque jour je m’y adonnerai, moi aussi.

— Ce n’est guère difficile, observa Saint-Vincent. N’est-ce pas, Miss Welse ? Il suffit d’un peu de sang-froid, d’équilibre mental et physique…

— Oui… comme au danseur sur la corde raide.

— Oh ! baron, vous êtes incorrigible, dit Frona en riant. Je suis certaine que vous en savez aussi long que nous sur le maniement des pirogues.

— Comment, vous vous y connaissez, vous aussi ?… Une femme ! »

Si cosmopolite que fût Coubertin, l’indépendance et la hardiesse sportive de la femme américaine l’étonnaient toujours.

« Où donc avez-vous appris à manœuvrer une pirogue ?

— À Dyea, chez les Indiens, quand j’étais toute gamine. Au printemps prochain, après la débâcle du fleuve, M. Saint-Vincent et moi nous vous donnerons vos premières leçons. Ainsi, vous retournerez en pays civilisé avec quelques nouveaux talents. Je suis sûre que cela vous plaira.

— Certes, avec un professeur aussi charmant, murmura galamment le baron de Coubertin. Saint-Vincent, dites-moi, croyez-vous que j’y réussisse au point de me passionner pour ce sport ? L’aimez-vous, monsieur, vous, l’homme modeste, silencieux, énigmatique et qui refusez de livrer aux profanes une parcelle de votre sagesse, fruit d’une longue expérience ? »

Le baron se tourna vers Frona.

« Saint-Vincent et moi sommes de vieilles connaissances. N’est-ce pas, monsieur Saint-Vincent ? »

Gregory approuva de la tête et Frona lui demanda en riant :

« Il vous a sûrement rencontré quelque part, à l’autre bout du monde ?

— À Yokohama, répondit Saint-Vincent d’un ton bref. Voilà onze ans, à la saison des cerisiers en fleur. Mais le baron de Coubertin commet à mon égard une grave erreur : au contraire, lorsque je commence à parler de moi-même, je n’en finis plus.

— Pauvre martyr de l’amitié ! dit Frona. Vous avez vécu des aventures si captivantes qu’on ne saurait résister au désir de vous mettre au supplice.

— Racontez-nous une histoire de pirogues, implora le baron. Une bonne !… à faire dresser les cheveux sur la tête. »

Ils rapprochèrent leurs sièges de l’énorme poêle de Mme Schoville et Saint-Vincent parla du gouffre de Box Canyon, du terrible remous tire-bouchonnant la crinière des rapides du Cheval-Blanc, de la lâcheté de son camarade qui, faisant le tour à pied, le laissa franchir seul le passage dangereux. Cela se passait il y a neuf ans, à l’époque où le Yukon demeurait encore inexploré.

Une demi-heure plus tard, Mme Schoville arriva chez elle, tout essoufflée, traînant Corliss dans son sillage.

« Ah ! cette colline ! je suis à bout de souffle », murmura-t-elle en retirant ses moufles.

L’instant d’après, elle parvint tout de même à dire :

« La malchance nous poursuit. Nous ne viendrons jamais à bout de jouer cette pièce de théâtre. Il sera dit que je ne serai pas Mme Lindon : Krogstad a suivi la ruée sur la rivière Indienne et Dieu seul sait quand il sera de retour. »

Se tournant vers Corliss, elle lui expliqua :

« Krogstad, c’est-à-dire M. Maybrick. D’autre part, Mme Alexandre a sa migraine et ne peut sortir. Il n’y a donc pas de répétition possible aujourd’hui. Quelle morne existence !

« Excusez-moi de vous avoir fait attendre. Vous me pardonnerez certainement puisque je vous ramène ce fugitif. » Elle poussa Corliss en avant : « Oh pardon, je ne vous ai pas présentés l’un à l’autre. Le baron de Coubertin, M. Corliss. Baron, dès que vous découvrirez un riche filon d’or, je vous conseille de le vendre à M. Corliss. Il possède la fortune de Crésus et achète n’importe quoi. Si vous ne trouvez rien, réalisez quand même : M. Corliss est philanthrope de profession.

« Le croiriez-vous ? ajouta-t-elle, en s’adressant à tout le groupe. Ce jeune homme raconte qu’il vient de Miller Creek. Entre nous, qui pourrait dire les sombres forfaits…

— En voici la preuve ! » interrompit Frona, indiquant du doigt le bout d’un tuyau de pipe qui sortait de la poche de Vance. « Une pipe ! Toutes mes félicitations ! »

Elle lui tendit la main ; il la serra avec bonne humeur.

« Tout cela c’est la faute de Del, dit-il en riant. Quand je paraîtrai devant le trône du Tout-Puissant, il répondra de ce péché.

— Quant à moi, j’approuve cette amélioration », déclara Frona.

Saint-Vincent et le baron restèrent déjeuner avec la femme du commissaire, laissant Frona et Corliss descendre la colline. D’un commun accord, pour allonger la route, ils s’écartèrent sur la droite, coupant à travers les sentiers et les pistes à traîneaux qui conduisaient en ville. Par cette claire et froide journée de décembre, le soleil hésitant de midi, ayant traîné laborieusement son orbe pâle derrière le rebord méridional de la terre, échoua dans son ascension vers le zénith et, comme pour cacher sa honte, commença à disparaître derrière la terre. Ses rayons obliques, réfractés par les parcelles de grésil flottant dans l’air, remplissaient l’atmosphère d’une poussière de diamants étincelants.

Ils marchaient dans cette splendeur magique, leurs mocassins écrasant d’un pas rythmé la neige et leurs respirations s’échappant de leurs lèvres en une mince vapeur. Tous deux demeuraient silencieux devant ce spectacle grandiose.

Des appels et des cris indistincts montaient vers eux ; ils s’arrêtèrent, prêtèrent l’oreille et perçurent un aboiement et un bruit de pieds grattant la croûte de neige durcie. Bientôt un attelage de chiens-loups couverts de glaçons, aux langues pendantes et aux mâchoires baveuses, grimpa la côte et tourna dans le sentier. Sur le traîneau, une étroite et longue boîte de sapin brut indiquait la nature du fardeau. Deux conducteurs de chiens, une femme à la démarche chancelante et un prêtre en soutane noire, formaient le funèbre cortège.

Les chiens gravirent une pente escarpée et, au milieu des vociférations et des glapissements, le cadavre fut hissé et déposé dans son sépulcre de glace au flanc de la colline.

« Un autre conquérant », soupira Frona.

La pensée de Corliss suivait le même cours et il murmura :

« Oui, un de ces hardis aventuriers, pleins de foi et d’endurance… un de ces hommes en lutte perpétuelle contre le froid et la faim. Je comprends maintenant pourquoi les races dominatrices sont venues du Nord pour gouverner le monde. »

Le soleil, bas à l’horizon, nimbait Frona de sa lueur rouge. Corliss contemplait cette superbe fille dont la silhouette élancée se dressait dans l’air étincelant ; une poussière d’or se jouait dans sa chevelure et la gelée blanchissait ses cils. Les traditions séculaires s’emparaient de Corliss ; le passé revivait devant lui et dans les profondeurs de son être résonnait le choc des anciennes batailles. Le tumulte des tempêtes et le fracas des vagues écumantes rugissaient à son oreille, ainsi que les rumeurs de vingt siècles de combats. Il se sentait redevenir l’être primitif, le géant à la peau blanche et aux cheveux blonds.

Passionnément, il saisit les mains de sa compagne.

« Frona, voulez-vous être ma femme ? »

Surprise, elle le regarda d’un œil interrogateur. Comprenant la portée de ses paroles, elle recula. Le soleil jeta sur le monde un dernier regard pâlissant et le jour s’assombrit.

Au-dessus d’eux, sur la colline, les chiens du convoi funèbre déchiraient l’air de leurs hurlements lugubres.

« Inutile de parler, dit-il, arrêtant les mots prêts à sortir des lèvres de Frona. Je connais votre réponse. J’ai agi comme un insensé… Allons, descendons. »

Lorsqu’ils se retrouvèrent au bord du fleuve, au milieu de l’agitation et du bruit de la vie humaine, ils éprouvèrent le besoin de parler. Jusque-là, Corliss avait marché les yeux tristement rivés au sol, et Frona, la tête droite, regardait de tous côtés, essayant de surprendre une expression sur le visage de son compagnon. Quand ils atteignirent le chemin de bois glissant qui menait à la scierie, Corliss lui prit le bras pour l’empêcher de tomber, et leurs regards se rencontrèrent.

« Excusez-moi », dit-elle hésitante. Puis se défendant inconsciemment : « Je ne m’attendais nullement à votre demande, du moins à cet instant-là.

— Autrement, vous m’auriez empêché de parler, n’est-ce pas ? dit-il d’un ton amer.

— Oui, pour vous épargnez du chagrin. Vance, je ne suis pas venue au Klondike pour me marier. Dès le début, vous m’avez plu et vous me plaisez toujours, mais…

— Mais vous ne m’avez jamais considéré comme un mari possible. Voilà ce que vous essayez de me faire comprendre, n’est-ce pas ? »

Tout en parlant, il lui lançait de temps à autre un regard chargé de reproche. Un moment, ses yeux croisèrent ceux de Frona, débordant de franchise et de sympathie ; alors, la pensée de la perdre à jamais l’affola.

« Oh ! si, j’ai bien songé au mariage, mais sans grande conviction. Pourquoi ? Je serais fort embarrassée de l’expliquer. Je trouve en vous tant de qualités aimables… »

Il voulut l’interrompre du geste, mais elle poursuivit :

« Vous m’inspirez une vive amitié, une sincère camaraderie, rien d’autre. Je n’en désirais pas d’avantage ; toutefois, si mes sentiments s’étaient révélés plus profonds… mon Dieu, je vous aurais accueilli…

— Comme on accueille un hôte indésirable.

— Pourquoi rendre notre conversation plus pénible au lieu de m’aider, Vance ? Si mes paroles vous sont désagréables à entendre, croyez-vous que je me délecte à vous faire souffrir ? Je sens combien je vous chagrine et, de plus, je n’ignore pas qu’en refusant de vous accepter pour époux je perds un excellent ami. Or, ce n’est pas de gaieté de cœur que je me sépare de mes amis.

— Je comprends. Vous craignez de perdre à la fois l’ami et l’amoureux. Cependant, tous deux se remplacent aisément. Mon sort est déjà fixé et, si je m’étais abstenu, la situation n’eût guère changé pour moi. Le temps atténue la douleur. On a de nouvelles fréquentations, on voit de nouveaux visages, on rencontre d’autres héros d’aventures merveilleuses… »

D’un geste elle le réduisit au silence.

« Vance, dites ce qu’il vous plaira. Je ne me querellerai point avec vous. Je comprends votre ressentiment…

— Alors, mieux vaut m’éloigner. »

Il s’arrêta brusquement.

« Tiens, voici Dave Harney. Il vous reconduira chez vous. »

Elle jeta un coup d’œil rapide au roi de l’Eldorado qui approchait, puis répondit :

« Vance, je tiens à conserver votre amitié. Je vous en prie, revenez me voir ; ne gâtons pas nos bonnes relations. »

Dave Harney porta la main à sa casquette et ralentit son pas déhanché.

« Salut ! Je rentre chez moi. Suivez-vous le même chemin ?

— Miss Welse, oui, mais pas moi, fit Corliss en touchant le bord de son bonnet et en faisant demi-tour.

— Où allez-vous donc ? demanda Dave.

— J’ai un rendez-vous. »

Il mentait.

« Surtout, lui dit Frona, ne manquez pas de venir me voir.

— Je crains que mes occupations ne m’en laissent point le loisir. Au revoir. À bientôt, Dave ! »

CHAPITRE XV

LA « BOSSE » DE DEL BISHOP

Cependant, avant la fin de la journée, Corliss rendit visite à Frona. Un examen de conscience un peu sévère lui fit comprendre la sottise de sa conduite. Maintenant qu’ils ne devaient plus être rien l’un pour l’autre, Corliss souffrait autant à l’idée qu’elle pût conserver de lui une impression défavorable, que de la perte de Frona elle-même. Il s’était cru capable d’accepter le refus de la jeune fille avec plus de dignité.

Il vint donc la voir, et elle s’efforça d’atténuer la gêne créée entre eux par la conversation du matin. Il s’exprima avec bon sens et douceur et, si elle ne l’en eût empêché, il lui aurait fait carrément des excuses.

« Comment oserais-je vous en vouloir ? À votre place j’en aurais fait tout autant. Peut-être même aurais-je montré plus de rancœur.

— Si vous aviez été à ma place et moi à la vôtre, répliqua-t-il, en simulant quelque bonne humeur, je vous en aurais sans doute dispensée. »

Elle sourit, heureuse de le voir moins affecté de sa déception.

« Hélas ! les convenances ne permettent pas un tel renversement des rôles, ajouta-t-il, histoire de dire quelque chose.

— Oh ! Vous croyez ? Pour la circonstance, j’aurais envoyé promener les préjugés sociaux.

— Non ? Vous auriez osé…

— Vous voilà scandalisé comme d’habitude. Certes, je m’y serais prise adroitement, j’aurais usé de toute ma ruse féminine pour arriver à mes fins. Je ne suis point femme à abandonner sans lutte ma part de bonheur en ce bas monde. De tels renoncements ne se voient que dans les livres et chez les gens sentimentaux. Comme le dit mon père, j’appartiens à la race des lutteurs et des combatifs, et je défendrais tout ce qui en vaut la peine à mes yeux, dussé-je bouleverser ciel et terre ! »

Quand Corliss la quitta, Frona lui serra la main et lui dit avec un sourire amical :

« Vous m’avez bien fait plaisir, Vance. Notre amitié ne doit pas souffrir en quoi que ce soit et j’insiste pour que vous veniez me voir plus souvent que par le passé. C’est entendu, n’est-ce pas ? »

Corliss, après quelques visites insignifiantes, oublia le chemin de la demeure de Jacob Welse et se remit furieusement au travail.

Cependant, il ne pouvait se dégager de son chagrin que le jour. Pendant la nuit, Del Bishop remarquait l’agitation de son patron, écoutait les paroles qu’il marmottait dans son sommeil. Le mineur tira de ces menus détails une conclusion exacte. Sans grande perspicacité, il devina que la demande de Corliss avait été repoussée. Le simple fait que le jeune homme ne voyait plus Frona corroborait amplement ses déductions. Del en imputa la faute à Saint-Vincent ; il l’avait plusieurs fois rencontré en compagnie de Frona et sa haine contre le journaliste ne connut plus de bornes.

« Je lui ferai son affaire ! grogna-t-il un soir au campement de la Frosse-d’Or.

— À qui ? demanda Corliss.

— À qui ? À ce journaliste de malheur !

— Et pourquoi donc ?

— Hum… pour le principe. Pourquoi ne m’avez-vous pas laissé le mettre en marmelade l’autre soir, au casino ? »

À ce souvenir, Corliss éclata de rire.

« Pour quelle raison tapiez-vous dessus, Del ?

— Par principe, je vous le répète », puis il se renferma dans son mutisme.

Sans perdre de vue la correction qu’il réservait à Saint-Vincent, Del Bishop ne négligeait point ses affaires personnelles et, en arrivant au confluent de l’Eldorado et du Bonanza, il demanda que l’on fit halte.

« Corliss, savez-vous ce que c’est qu’une « bosse » ? Oui. Eh bien, j’en sens une fameuse. Je n’ai encore sollicité de vous aucune faveur, mais cette fois je désire que nous campions ici jusqu’à demain. J’aperçois déjà ma ferme de Californie. Tenez, il me semble flairer en ce moment les oranges en train de mûrir.

— Accordé ! acquiesça Corliss. Je vais faire mieux encore : je partirai pour Dawson et vous resterez ici jusqu’à ce que vous ayez découvert votre filon.

— Écoutez, Corliss, je vous dis que c’est une bosse et je veux vous en faire profiter aussi. Inutile de le nier : vous avez appris une foule de choses dans les livres, vous êtes un as de laboratoire, mais pour bien étudier le sol sans lunettes, votre serviteur pourrait vous en remontrer. J’ai ma théorie à moi… »

Corliss, l’air excédé, leva les bras au ciel, ce qui fit sortir le mineur de ses gonds.

« Ça va, moquez-vous de moi. Pourtant mes recherches sont fondées sur votre théorie favorite de l’érosion et les transformations du lit des cours d’eau. Ce n’est pas pour des prunes que j’ai travaillé pendant deux ans parmi les mineurs mexicains. D’où vient l’or de l’Eldorado ? Cet or brut, sans aucune trace de lavage ? Hein, répondez ? Voilà où vous devriez chausser vos lunettes. Les bouquins vous ont rendu myope. Je vous en apprendrai plus long en une minute sur les gisements d’or de l’Eldorado que vous n’en découvrirez pendant deux ans, livré à vos propres moyens. Cela dit sans vous offenser ; restez seulement avec moi jusqu’à demain et vous pourrez vous acheter un ranch à côté du mien.

— Eh bien, j’accepte. Je me reposerai en revoyant mes notes pendant que vous irez à la recherche de votre ancien lit de rivière.

— Ne vous ai-je pas dit que c’était une bosse ? demanda Del d’un ton de reproche.

— N’ai-je pas consenti à rester ici ? Que voulez-vous de plus ?

— Vous donner un ranch d’arbres fruitiers. Suivez-moi. Vous humerez l’air autour de vous, voilà tout !

— Au diable votre ranch imaginaire ! Vous me voyez las et irrité, vous pourriez tout au moins me ficher la paix. N’est-ce point suffisant de m’attarder dans ces parages dans le seul dessein de satisfaire votre caprice ? Si cela vous plaît de perdre votre temps à étudier le paysage, libre à vous ; quant à moi, je reste au campement. Compris ?

— En voilà un ingrat ! Par la barbe de Mathusalem ! Je vous rends mon tablier dans deux minutes si vous ne me congédiez vous-même. Pendant des nuits entières je calcule dans ma tête, je ressasse des projets, je vous associé à ma fortune, et monsieur ne cesse de ronfler et de murmurer le nom de Frona, Frona par-ci, Frona par-là !

— Taisez-vous ! Cela suffit !

— Non ! Je ne me tairais pas ! Si je n’ m’y entendais pas mieux à prospecter de l’eau que vous à faire la cour… »

Corliss sauta sur lui, mais Del esquiva le coup en se jetant de côté et brandit les deux poings. Il donna un coup violent du droit, puis du gauche, et reprit son équilibre.

« Un moment ! cria-t-il, tandis que Corliss allait de nouveau fondre sur lui. Une petite seconde : si je vous flanque une peignée, m’accompagnerez-vous au haut de la colline ?

— Oui ?

— Si je suis battu, vous pourrez me balancer. Voilà qui est équitable, n’est-ce pas ? Allons-y ! »

Vance n’avait aucune expérience en matière de lutte. Del le savait fort bien et s’en amusait. Il faisait des feintes, simulait des attaques, frappait son adversaire par surprise et disparaissait de façon déconcertante. Vance ne tarda pas à constater qu’il existait peu de corrélation entre son corps et sa volonté. Au bout d’une minute, il se trouvait étendu dans la neige.

« Comment… comment vous y prenez-vous ? » demanda-t-il au mineur qui, appuyant la tête de Corliss sur ses genoux, lui frottait le front avec de la neige.

« Je vous montrerai le truc plus tard, lui promit Del en l’aidant à se remettre sur pied. Il vous reste beaucoup à apprendre de ce que vous ne trouverez jamais dans les livres. En attendant, pressons-nous de dresser le campement, puisque vous venez avec moi au haut de la colline. »

« Hi ! hi ! ricanait Del Bishop quelques instants après, tandis qu’il ajustait le tuyau sur le poêle du Yukon. Vous avez la vue trop courte et le geste trop lent pour me suivre, hein ? Mais je vous ferai voir comment on procède. »

« Attrapez une hache et venez avec moi », ordonna-t-il quand la tente fut dressée.

Ils remontèrent à l’embouchure de l’Eldorado jusqu’aux bancs de sable du ruisseau Français. En cours de route, Del Bishop entra dans une cabane et emprunta une pioche, une bêche et une battée. Son compagnon, légèrement irrité au début, accepta en riant la situation. Par manière de plaisanterie, Corliss simulait une humilité obséquieuse, au grand amusement de Bishop, le gagnant du match.

« Ça ira, vous avez du cran », déclara Del.

Il jeta les outils à terre et scruta avec soin le sol couvert de neige.

« Prenez la hache, dit-il, montez vivement sur la colline et ramenez-moi un peu de bois sec. »

Au moment où Corliss apportait la dernière brassée de bois, le mineur venait d’enlever la neige et la mousse en divers endroits, sur un tracé qui affectait grossièrement la forme d’une croix.

« Si mon instinct ne me trompe pas, voici le coin en question. Nous nous trouvons ici aux confins du banc de sable. Plus haut, le placer est sans doute plus riche, nous verrons cela par la suite. Pour l’instant, je veux simplement me renseigner. »

Tout en parlant, il allumait des feux de place en place, sur les endroits mis à nu.

Quelques instants après, il donna un coup de pied dans un des brasiers. Il leva sa pioche et abaissa la pointe d’acier. Elle s’enfonça dans le sol, mais s’arrêta brusquement avec un bruit métallique comme si elle venait de frapper un bloc de ciment.

« Cela n’a pas dégelé à plus de dix centimètres », murmura-t-il.

Il se baissa et fouilla la boue avec ses doigts. Les herbes de l’année précédente étaient consumées et il arracha une poignée de racines.

« Nom de nom !

— Qu’y a-t-il ? demanda Corliss.

— Nom de nom ! » répéta le mineur, d’un air indifférent, en secouant les racines boueuses contre la battée.

Corliss s’approcha et se baissa pour examiner de plus près le résultat.

« Attendez ! » cria-t-il en ramassant deux ou trois parcelles de boue et les frottant entre ses doigts.

Un beau reflet jaune étincela.

« Nom de nom ! fit une troisième fois le mineur sans s’émouvoir. L’or se trouve sous la racine de l’herbe. »

La tête tournée de côté, les yeux clos, les narines dilatées et frémissantes, il se leva et huma l’air.

Corliss le regardait avec étonnement.

« Hum ! grogna le mineur, puis il respira à pleins poumons. Ne sentez-vous pas les orangers ? »

CHAPITRE XVI

LA RUÉE À LA MONTAGNE FRANÇAISE

La ruée à l’or vers la montagne française battait son plein au commencement de la semaine de Noël, Corliss et Bishop ne s’étaient nullement pressés d’aller faire enregistrer leurs lots ; ils voulaient étudier soigneusement le sol avant de démarquer leurs propriétés respectives. Ensuite, ils mirent dans leur secret quelques amis : Harney, Welse, Treathaway, un chéchaquo hollandais qui avait eu les deux pieds gelés, la blanchisseuse du confluent et, enfin, Lucile. Corliss avait lui-même jalonné le claim de la jeune femme, mais il chargea le colonel de lui transmettre l’invitation à prendre sa part de fortune.

Suivant la coutume du pays, ceux qui furent ainsi favorisés offrirent la moitié du rendement de leurs lots aux deux auteurs de la découverte du placer. Corliss refusa net cette proposition. Quant à Del Bishop, il se montra dans les mêmes dispositions, mais pour des raisons où l’éthique n’entrait pas en ligne de compte. Son appétit était amplement satisfait, voilà tout.

« Mon ranch est payé au double de sa valeur, expliqua-t-il. Si je possédais davantage, je ne saurais que faire de mes dollars. »

Après la ruée, Corliss trouva tout naturel de s’enquérir d’un nouveau domestique ; il amena donc au campement un Californien à l’œil vif.

Del fit la grimace.

« Jamais de la vie ! vociféra-t-il.

— Vous voilà riche, Del. Vous n’avez plus besoin de travailler pour moi, observa Vance.

— Riche ! Il s’agit bien de richesse, répliqua le mineur furieux. D’après nos conventions, vous ne pouvez me renvoyer et je resterai à votre service aussi longtemps que cela me plaira. Entendez-vous ? »

Un vendredi matin, de bonne heure, tous les intéressés se présentèrent devant le commissaire de l’Or pour faire enregistrer leurs lots. La nouvelle se répandit comme une traînée de poudre. Cinq minutes après, des hommes s’engageaient sur la piste et, au bout d’une demi-heure, toute la ville de Dawson était sur pied.

Afin de prévenir les erreurs, les empiétements sur leurs lots, le déplacement des jalons ou la mutilation de leurs inscriptions, Vance et Del s’empressèrent de déposer leurs déclarations au bureau du commissaire et de retourner au placer. Toutefois, leurs titres de propriété étant légalisés par le sceau du gouvernement, ils se rendaient à loisir à leurs claims et se laissaient dépasser par le flot continu des concurrents.

À mi-chemin, Del jeta par hasard un coup d’œil en arrière. Saint-Vincent arrivait d’un pas rapide, les épaules chargées du paquetage habituel de la course à l’or. À cet endroit, le sentier tournait brusquement, et, à part deux ou trois hommes, il n’y avait personne en vue.

« Chut ! Pas un mot ! N’ayez pas l’air de me connaître, recommanda Del à son compagnon, tout en relevant son cache-nez sur son visage pour dissimuler son identité. Vous vous coucherez à plat ventre et vous ferez semblant de boire un coup dans cette flaque d’eau que vous apercevez là-bas. Ensuite, vous vous rendrez seul à la cabane. J’ai une petite affaire personnelle à régler. Pour l’amour de Dieu, ne parlez pas à cet individu, ni à moi-même. Qu’il ne voie pas votre figure, surtout ! »

Corliss, intrigué, obéit. Il quitta la piste battue, alla s’étendre dans la neige et puisa de l’eau au moyen d’une boîte de conserve vide. Bishop, un genou à terre, s’affairait à nouer un de ses mocassins. Au moment où Saint-Vincent passa près de lui, il se releva et se précipita comme s’il voulait rattraper le temps perdu.

« Eh ! mon brave, pas si vite ! » lui cria le journaliste.

Bishop, se détournant, lui lança un coup d’œil et pressa le pas. Saint-Vincent se mit à courir et ils se retrouvèrent l’un près de l’autre.

« Est-ce bien le chemin qui conduit…

— À la montagne française ? Je crois bien ! Moi aussi, j’y vais. Au revoir ! »

Il fonça en avant à toute allure, et le journaliste le suivit avec l’intention évidente de le rattraper. Corliss leva la tête et observa les deux hommes. Lorsqu’il vit le mineur tourner brusquement à droite et prendre la piste de la rivière d’Adam, la lumière se fit en son esprit et il éclata de rire tout seul.

Ce soir-là, Del arriva très tard à leur campement sur l’Eldorado. Il jubilait malgré sa fatigue.

« Oh ! je ne l’ai pas rossé comme je me le proposais, mais je l’ai eu tout de même, s’écria-t-il, à peine entré sous la tente. Donnez-moi quelque chose à me fourrer sous la dent : de la graisse, des vieux mocassins, des bouts de bougie, n’importe quoi ! »

Il empoigna la théière et en fit couler le liquide chaud dans son gosier. Puis il se laissa choir sur les couvertures et frotta les muscles de ses jambes raidies par la course. Corliss fit frire le lard et réchauffer les haricots.

« Ce que je lui ai fait, racontait Del, en s’esclaffant entre deux bouchées… Je parie ce que vous voudrez qu’il n’est jamais arrivé à la montagne française pour jalonner un lot. Savez-vous où je l’ai laissé ? De l’autre côté de la rivière Indienne, sur une hauteur battue par tous les vents. Il était épuisé, tout juste capable de se traîner jusqu’au campement le plus proche. Quant à moi, je viens de parcourir soixante-quinze kilomètres et je meurs de sommeil. Bonne nuit ! Ne me réveillez pas demain matin. »

Corliss éprouva quelque désappointement au sujet de Lucile.

« J’avoue que je ne puis la comprendre, déclara-t-il au colonel Treathaway. Je croyais que son claim la dispenserait de venir au casino.

— On ne peut changer sa façon de vivre du jour au lendemain, répliqua le colonel.

— Mais on peut hypothéquer un lot qui rapporte comme le sien. En prévision de ce cas-là, je me suis offert à lui avancer quelques milliers de dollars, sans intérêt, naturellement. Elle a refusé, alléguant qu’elle ne manquait pas d’argent ; elle s’est même montrée très touchée et m’a dit que si un jour je me trouvais gêné, je pouvais sans hésitation m’adresser à elle. »

Treathaway sourit, en jouant avec sa chaîne de montre.

« Que voulez-vous, mon cher ? Même dans ce pays perdu, pour vous et moi la vie signifie autre chose qu’un peu de nourriture, une couverture et un poêle du Yukon, n’est-ce pas ? Tout comme nous, et probablement davantage. Lucile aime la société. Si vous lui interdisez l’accès du casino, où irait-elle ? À la caserne, voir Mme la Capitaine ? Faire des visites à Mme Schoville et à Frona ? Voyez cela d’ici… L’accompagneriez-vous en plein jour dans la rue ?

— Moi, avec plaisir, répondit spontanément le colonel.

— Moi de même, seulement… »

Il s’arrêta et jeta un regard sombre vers le feu.

« Avez-vous remarqué comme elle se comporte avec Saint-Vincent ? Ils s’entendent comme larrons en foire : on les voit toujours ensemble.

— Cela m’intrigue aussi, déclara Treathaway. Je comprends aisément le point de vue de Saint-Vincent. Lucile possède un claim important sur la montagne française. Retenez bien ceci, Corliss : nous pouvons prévoir infailliblement le jour où Frona se mariera avec cet homme… si jamais elle y consent. »

Corliss réfléchit quelques secondes et le colonel continua :

« Cependant, l’engouement de Lucile me surprend. Que peut-elle admirer en Saint-Vincent ?

— Son goût n’est pas plus mauvais que celui de… des autres femmes, observa Vance. Je suis certain, par exemple, que…

— Frona ne saurait avoir un goût médiocre, n’est-ce pas ? »

Corliss tourna les talons et sortit, laissant le colonel Treathaway un sourire sarcastique aux lèvres.

Corliss ne se doutait guère du nombre de gens qui, de cette façon directe ou indirecte, s’intéressèrent à son bonheur en cette semaine de Noël. Deux hommes, en particulier : l’un en faveur de Vance et l’autre pour l’amour de Frona.

Un ancien mineur du pays, nommé Pete Whipple, possédait une concession dans l’Eldorado, juste au-dessous de la montagne française. Il avait pour épouse une métisse au teint basané, pas très jolie et dont la mère indienne avait vécu, quelque trente ans auparavant, avec un Russe, un marchand de fourrures, à Kutlik.

Un dimanche matin, Del Bishop, descendu pour faire la causette avec son ami Whipple, ne le rencontra pas chez lui ; la squaw lui parla en un anglais bâtard et inarticulé, assez pénible à entendre ; aussi, après avoir fumé une pipe, le mineur allant se retirer, mais il lui délia si bien la langue qu’il s’attarda, intéressé par son caquetage, et la pressa de continuer. En l’écoutant, il grognait, gloussait, ponctuait le récit de la femme de jurons qui reflétaient toutes les nuances de l’intérêt qu’il prenait à la conversation.

À un moment donné, la métisse tira du fond d’une vieille armoire un ancien volume relié de cuir, tout sale et déchiré, qu’elle posa sur la table. Sans l’ouvrir, elle ne cessait de le montrer du geste et du regard, allumant une flamme de convoitise dans les yeux de Bishop. Quand la femme, à bout de souffle, eut répété une demi-douzaine de fois le même jeu, Del produisit son sac de poussière d’or. Mme Whipple disposa les balances et Del fit le poids avec de la poussière jaune pour une valeur de cent dollars. Son acquisition étroitement serrée contre sa poitrine, il remonta la colline. Sous la tente, il trouva Corliss qui, assis sur un tas de couvertures, s’occupait à raccommoder ses mocassins.

« Il ne perdra pas pour attendre ! » dit-il d’un ton détaché, en caressant le livre qu’il lança sur le lit.

Corliss jeta vers Del un regard interrogateur et ouvrit le vieux bouquin aux feuillets jaunis par l’âge et moisis par les intempéries. Le texte était imprimé en russe.

« Tiens, vous connaissez le russe ? Première nouvelle ! fit Corliss, moqueur. Pour moi, je ne puis déchiffrer un traître mot de ce livre.

— Ni moi non plus. La femme de Whipple, pas davantage. C’est elle qui me l’a vendu. Mais son père, un vrai Russe, lui en lisait des passages tout haut. Elle sait ce qu’elle sait, ce que savait son père avant elle et elle me l’a appris.

— Eh bien ? Que savez-vous donc tous les trois ?

— Ah ! voilà ! répondit Bishop se tenant sur la réserve. Patience ! Surveillez mon petit manège. Alors, au moment voulu, vous aussi vous comprendrez. »

Matt MacCarthy arriva sur la glace pendant la semaine de Noël et vit d’un mauvais œil les assiduités de Saint-Vincent auprès de Frona. Dave Harney lui fournit d’amples détails, ainsi que Lucile, avec qui il était en excellents termes. Il se renseigna par ailleurs. En somme, le journaliste avait mauvaise presse parmi les hommes, sans doute parce qu’il les éclipsait tous par ses succès auprès des femmes. Au demeurant, il n’y avait rien à lui reprocher dans sa conduite envers ses semblables : il leur montrait une camaraderie égale à celle qu’ils lui témoignaient.

Cependant, MacCarthy attendit, avant de se prononcer, de passer une soirée chez les Welse en compagnie de Saint-Vincent. L’opinion de Lucile lui parut sujette à caution du fait qu’elle-même était entichée du jeune homme. D’une amitié à toute épreuve, prompt de corps et d’esprit, Matt ne laissa point croître l’herbe sous ses pieds : il s’agissait avant tout du bonheur de la petite Frona.

« J’en profiterai pour me lancer dans le monde, comme il sied à un noble de la dynastie de l’Eldorado », expliquait-il à Dave Harney qui l’accompagnait.

Plus d’une fois dans la soirée, Matt resta fort perplexe sur le compte de Saint-Vincent. Le journaliste paraissait sincère, simple et enjoué ; il supportait la plaisanterie avec une telle bonne humeur que Matt ne trouvait, en réalité, aucun reproche à lui faire.

Mais bientôt il ajouta en lui-même :

« Ne te presse pas trop, pourtant, Matt. Ouvre l’œil et attends d’avoir découvert le défaut de la cuirasse. »

L’occasion se présenta bientôt. À la fin d’une partie de whist chez Mme Schoville, Saint-Vincent se fit interpeller par le vieux Matt.

« Vous trichez, Vincent, mon garçon. Attention à vous. »

Au moment où chacun s’emmitouflait dans ses couvertures, Saint-Vincent offrit le bras à la jeune fille pour l’accompagner au bas de la colline.

« Permettez, jeune homme ! lui lança Matt. Ce soir, c’est son père adoptif qui la reconduit chez elle. »

MacCarthy, riant sous cape, escorta Frona.

Saint-Vincent, dépité, mais feignant d’accepter avec bonne humeur la facétie du vieil Écossais, reprit sa place à l’arrière en compagnie de Miss Mortimer et du baron de Coubertin.

« Quels sont ces bruits qui courent sur votre compte et celui de Saint-Vincent ? » demanda Matt à brûle-pourpoint, dès qu’ils furent à l’écart des autres.

Il la considéra bien en face et elle soutint le regard pénétrant de ses yeux gris.

« Comment pourrais-je le savoir ?

— Quand on bavarde sur les fréquentations d’une jeune fille et d’un jeune homme, tous deux célibataires, il ne saurait être question que d’une chose.

— Ah bah !

— La chose la plus sérieuse du monde.

— Eh bien ? »

Sans se démonter, Frona le laissa poursuivre.

« Du mariage, bien sûr ! lança Matt. On en parle fort en ce qui vous concerne tous les deux.

— On en parle, mais on se trompe peut-être.

— N’est-ce point suffisant qu’on le croie ?

— Pas du tout. À votre âge, Matt, vous ne devriez plus prêter l’oreille aux racontars. Saint-Vincent et moi, nous nous aimons comme de bons camarades, voilà tout. En admettant que nous en soyons au point où vous le dites, qu’y a-t-il de si drôle à cela ?

— On prétend aussi que Saint-Vincent est au mieux avec… une certaine Lucile…

— Et après ? »

Elle attendit la suite. Matt l’observait sans rien ajouter.

« Je connais Lucile et j’éprouve une grande sympathie pour elle, reprit Frona. Et vous ? La connaissez-vous ? Ne vous plaît-elle point ? »

Matt s’éclaircit la gorge pour parler et hésita quelques secondes. Enfin, en désespoir de cause, il s’exclama :

« Pour un peu, je vous prendrais sous mon bras et vous administrerais une bonne correction comme celles que je vous donnais autrefois. »

Frona éclata de rire.

« Vous n’oseriez pas, Matt ! Je ne suis plus la fillette qui courait pieds nus à Dyea.

— Voyons, ce n’est pas l’heure de plaisanter.

— Je suis on ne peut plus sérieuse. D’abord, répondez franchement à cette question : aimez-vous Lucile ?

— Et si je l’aimais ? Qu’y trouveriez-vous à redire ? fit-il d’un air de défi.

— Voilà ce que je vous demande pour moi-même. Qu’y trouvez-vous à redire ?

— Frona, écoutez-moi. Je suis assez âgé pour vous parler comme un père et je trouve ignoble qu’on fréquente une jeune fille honnête et…

— Merci du compliment », dit Frona en lui tirant une révérence. Puis elle ajouta avec une légère amertume :

« Moi, j’en connais d’autres qui…

— Leurs noms !

— Du calme, Matt. Vous disiez donc ?

— Je disais qu’il est ignoble de la part de Saint-Vincent de s’afficher en même temps avec une créature de cette espèce. »

Frona se mordit la lèvre.

« Quand avez-vous vu Lucile pour la dernière fois ?

— En quoi cela vous regarde ? demanda-t-il soupçonneux.

— Peu importe. Au fait !

— Ma foi, hier soir, si cela peut vous faire plaisir.

— Vous avez dansé avec elle ?

— Oui, une ou deux danses de Virginie, sans parler d’un quadrille. »

Frona, l’air préoccupé, marchait sans mot dire. De leur groupe ne montait d’autre bruit que le crissement de la neige sous leurs mocassins.

MacCarthy, prudent, préféra changer de tactique.

« Allez-vous maintenant reprocher au vieux Matt, qui cherche avant tout votre bonheur, de se tourner lui-même en ridicule ?

— Mais non !

— Mais si, je dois vous paraître stupide en ce moment !

— Tenez ! (Se penchant vers lui, elle l’embrassa.) Comment pourrais-je me fâcher en songeant au bon vieux temps de Dyea ?

— Ah ! ma petite Frona, vous avez mille fois raison ! Je suis la poussière de vos pieds et vous pouvez tout vous permettre avec moi… tout sauf vous fâcher. Je tuerais l’homme qui vous ferait le moindre mal et je descendrais en enfer le sourire aux lèvres et la joie au cœur, si cela pouvait vous rendre heureuse ! »

Ils s’arrêtèrent devant la maison de Frona. Elle lui serra le bras dans un geste de tendresse.

« Je ne vous tiens nulle rigueur, Matt. Mais à part mon père, vous êtes le seul être à qui je permettrais de me parler ainsi de… de cette affaire personnelle. Je vous aime bien, Matt, mais promettez-moi de ne vous mêler en rien de mon bonheur.

— Je ne peux rien vous promettre.

— Voyons, soyez gentil.

— Je refuse. En outre, il fait froid et vous allez geler vos jolis pieds. Rentrez, petite Frona, et bonne nuit ! »

Il la poussa à l’intérieur et s’éloigna.

Arrivé au coin de la rue, il s’arrêta et regarda son ombre sur la neige.

« Matt MacCarthy, tu es un idiot ! Est-ce qu’une Welse a besoin de conseils ? As-tu donc oublié les ressources extraordinaires de cette famille orgueilleuse ? »

Puis il continua son chemin, avec de temps à autre un grognement au fond de sa gorge.

CHAPITRE XVII

PÈRE ET FILLE

« Es-tu fatiguée, mon enfant ? »

Jacob Welse posa ses deux mains sur les épaules de Frona et ses yeux exprimèrent toute la tendresse que sa langue malhabile ne savait formuler. L’arbre de Noël venait de s’éteindre et, la fête terminée, une vingtaine d’enfants, heureux malgré le froid, regagnaient en ce moment leurs cabanes dans la neige. Le dernier invité venait de partir et l’aube de Noël allait poindre. Frona tourna vers son père des yeux pleins d’affection et de joie. Ils s’enfoncèrent dans de confortables fauteuils devant la cheminée où une bûche finissait de se consumer.

« Où serons-nous l’an prochain, à pareille époque ? »

Jacob Welse semblait interroger la bûche. Comme un sinistre présage, elle projeta une grande flamme et s’effrita en un millier d’étincelles.

« C’est merveilleux, continua-t-il, s’efforçant d’oublier l’avenir pour retrouver un état d’esprit plus serein. Ces derniers mois ont passé avec une rapidité étonnante. Nous avons toujours vécu loin l’un de l’autre depuis ton enfance et quand j’y songe parfois, j’ai peine à croire que tu es ma fille, la chair de ma chair. Je connaissais bien la fillette sauvage de Dyea, aux cheveux ébouriffés, mais lorsque je te regarde à présent, il m’est difficile, presque impossible… » Sa voix faiblit et il leva les mains en geste de désespoir. « Je regrette presque de ne t’avoir point gardée près de moi. Je t’aurais emmenée dans mes voyages, tu aurais partagé mes triomphes et mes défaites. Alors, assis là au coin du feu, nous nous serions compris. À la petite sauvageonne de jadis est venu s’ajouter quelque chose (comment m’exprimer ?), une subtilité, une complexité, pour employer les mots savants que tu aimes, qui me dépassent. »

Brusquement, il repoussa d’un geste les paroles qu’elle allait prononcer. Frona vint alors s’agenouiller à ses pieds, appuya sa tête sur les genoux de son père et lui serra affectueusement la main.

« Non, ce n’est pas encore cela. Je ne trouve pas les termes qu’il faudrait pour exprimer toute ma pensée. Laisse-moi essayer encore. Au fond de tous tes actes, je revois l’empreinte de notre race. Au moment de ton départ, je me suis pris à douter et à craindre… J’ai attendu et prié en silence. Enfin, le jour béni de ton retour est arrivé ! À l’approche du bateau, j’ai ressenti à la fois une immense joie et un profond désespoir : allais-je revoir une Welse tout à fait accomplie ou dénaturée par l’atmosphère des villes ? Cette idée hanta mon esprit jusqu’à me rendre fou.

« Je me réjouissais de te serrer de nouveau dans mes bras, mais quelle angoisse mortelle m’étreignait le cœur durant ces heures d’attente ! Quand ton bateau apparut, j’osai à peine lever les yeux. Jamais personne ne m’a traité de poltron ; cependant, à ce moment-là, je connus la peur. J’aurais plus hardiment affronté la mort. Sentiment ridicule, absurde, je l’admets… Bientôt je distinguai un point noir sur le fleuve et mon cœur tressaillit. Tu tenais la barre ! Tu étais une Welse ! Ce geste, insignifiant en soi-même, me rassura. Une simple femme n’en eût pas été capable, mais une Welse ! Et lorsque Bishop tomba dans le fleuve et que, maîtresse de la situation, d’une voix ferme, tu commandas les Siwashes, tout en manœuvrant le gouvernail et en maintenant l’homme hors de l’eau, alors ma joie ne connut plus de bornes.

— Je me suis toujours efforcée de ne point oublier mon enfance », murmura Frona.

Lentement, elle se releva, passa un bras autour du cou de son père et appuya la tête sur sa poitrine. Il posa légèrement un bras sur elle et sa main caressa la chevelure dorée de Frona.

« Comme je le disais, l’empreinte de notre race demeure en tous tes actes ; cependant, il y a quelque chose de changé en toi. J’essaie en vain de le définir. Dès que tu quittes les sujets ordinaires de l’existence pour te lancer dans des dissertations d’un ordre plus élevé, je cesse de te comprendre. Que sais-je moi, de l’art, de la poésie, de la musique ? Voilà pourtant les choses sublimes qui, pour toi, offrent beaucoup plus d’attrait que tout le reste. En mon aveuglement, j’espérais que nous serions unis par l’esprit comme nous le sommes par le sang. Ma déception fut cruelle. Je t’ai vue t’éloigner de moi, monter à des hauteurs inaccessibles. Je t’ai entendue citer Browning !…

— Père !

— Non, non ! Laisse-moi poursuivre. J’étudiais l’expression de ton visage, le ravissement qu’il traduisait, alors que les mots ne faisaient que bourdonner à mon oreille comme une musique affolante et dénuée de sens.

« Une nuit, le croirais-tu, j’ai enlevé ton livre de poèmes et me suis enfermé comme un voleur avec mon butin. Le texte demeurait insaisissable pour moi. Je me frappai la tête comme un dément pour essayer d’y faire pénétrer un peu de savoir. J’ai toujours suivi le même sillon étroit et profond, accomplissant la tâche qui s’offrait à moi. Les années ont passé et je ne saurais recommencer ma vie. Moi, un homme fort et puissant, qui ai joué grand jeu avec la destinée, capable d’acheter corps et âme un millier de peintres et de poètes, je reste confondu par quelques feuillets imprimés. »

De nouveau, il effleura de sa main la tête de sa fille, puis il reprit :

« L’empreinte de la race demeure toujours en toi, mais tu sembles parler une langue étrangère à laquelle je n’entends rien, et pourtant j’en sens toute la beauté ! Pourquoi te dire ces choses, t’avouer ma faiblesse…

— Oh ! mon père, toi, le plus grand des hommes ! »

Elle leva vers lui un regard souriant et passa la main dans les mèches grises et touffues qui couvraient le sommet du front paternel.

« Toute ta vie tu as lutté et accompli des œuvres plus sublimes que ces peintres et ces versificateurs. Si ton propre père pouvait admirer ton travail, n’entendrais-tu pas les mêmes regrets sortir de ses lèvres en ce qui te concerne ?

— Oh ! si, je le sais, mais… oublions ce moment de défaillance. Mon père était un grand homme.

— Le mien en est un aussi.

— Jusqu’à son dernier souffle, il est demeuré sur la brèche…

— Le mien y demeurera également.

— Il mourut en combattant.

— Ainsi mourra mon père et mourront tous les Welse. »

Il la secoua joyeusement dans ses bras ; sa bonne humeur reprenait le dessus.

« Pourquoi n’es-tu pas un garçon ? s’écria-t-il soudain. Je te vois d’ici, tu aurais été magnifique. Mais la destinée veut qu’une femme fasse le bonheur d’un homme. Tu me quitteras, Frona, demain, après demain, l’année prochaine, qui sait ? Ah ! je comprends maintenant pourquoi mes pensées ont pris cette voie : tout comme toi, je reconnais la fatale nécessité de cette séparation. Mais quel sera l’élu, Frona ?

— N’en parlons pas. Raconte-moi plutôt la dernière bataille de ton père à Treasure City, lorsque seul il tint tête à dix hommes.

— Non, Frona. Rends-toi compte que, pour la première fois de notre vie, nous nous épanchons à cœur ouvert, comme père et fille doivent le faire. Tu as manqué de mère pour te guider et, comptant sur la voix du sang… je t’ai laissée partir. Mais pour une jeune fille, un moment vient où les conseils maternels sont indispensables et toi, toi qui n’as jamais connu ta mère… »

Émue, Frona se pelotonna davantage contre la poitrine de son père et attendit la suite.

« Cet homme… Ce Saint-Vincent… Qu’y a-t-il entre vous ?

— Je… je ne comprends pas ce que tu veux dire, père.

— Rappelle-toi ceci, Frona : tu es libre de ton choix et seule juge de ton bonheur. Cependant, j’aimerais connaître tes intentions, simplement pour te donner un conseil, en cas de besoin… rien de plus. »

Ce respect de sa liberté la touchait au plus haut point, mais elle ne trouvait rien de bien défini à répondre. Son père la comprendrait-il ? Puisait-il dans sa philosophie primitive des principes identiques à ceux qui dirigeaient sa vie morale à elle ? Elle repoussa ces doutes qui lui semblaient injustes et les considéra comme une trahison envers son père.

« Je t’assure qu’il n’y a rien entre Saint-Vincent et moi, père. Nous sommes bons amis, nous nous estimons l’un l’autre, voilà tout !

— Oui, vous vous aimez, n’est-ce pas ? L’aimes-tu comme une femme doit aimer un homme avant d’unir honnêtement son existence à la sienne ? Pourrais-tu dire comme Ruth à Booz : « Ton peuple sera mon peuple, et ton Dieu sera mon Dieu ? »

— N… on. Pour le moment je n’ose affronter cette question. Si le miracle se produit, il viendra sans qu’on sache comment ni pourquoi. Une aveuglante clarté illuminera mon âme, n’y laissant subsister aucun doute. Voilà, du moins, ce que j’imagine. »

Jacob Welse inclina la tête, comme quelqu’un qui comprend mais demande à réfléchir.

« Père, pourquoi cette question ? Pourquoi me parles-tu de Saint-Vincent ? J’ai fréquenté d’autres jeunes gens avant lui.

— Les autres m’ont causé une impression différente. Soyons francs l’un envers l’autre ; si mes paroles te blessent, tu voudras bien me pardonner, n’est-ce pas ? Nous sommes tous faillibles ; ne te laisse donc pas influencer par mon opinion. Je ne saurais te définir le sentiment que j’éprouve envers Saint-Vincent… En un mot, je ne l’aime pas.

— Tous les hommes se montrent aussi sévères envers lui, répliqua Frona, se mettant d’instinct sur la défensive.

— Une telle unanimité ne donne que plus de poids à mon jugement. Je l’observe sans doute avec mes yeux d’homme. Son succès parmi les femmes s’explique en ce que les femmes diffèrent des hommes dans leurs appréciations, tout comme elles diffèrent d’eux au physique et au moral. Tout cela est trop subtil pour moi ; je me contente de suivre mon instinct en m’efforçant d’être juste.

— As-tu des griefs contre lui ? Explique-moi pour quelles raisons ce garçon te déplaît.

— J’hésite. Une intuition se traduit difficilement en paroles. Laisse-moi tout de même essayer de t’exprimer ma pensée. Dans la famille des Welse on n’a jamais connu de lâches. Accorder sa confiance à un individu de cette espèce ? Autant vaudrait bâtir sur le sable !

— À mon avis, M. Saint-Vincent est le dernier homme qu’on puisse traiter de lâche. »

Le visage bouleversé de Frona faisait peine à voir.

« Oh ! je ne sais rien de précis contre Saint-Vincent. Mais rien ne prouve que mes déductions soient fausses et je maintiens mon point de vue jusqu’à preuve du contraire. J’ai entendu parler d’une certaine rixe survenue au casino. Remarque bien, Frona, que je ne m’insurge nullement contre cette bagarre de cabaret ; les hommes sont les hommes, après tout. Mais il paraît que ce soir-là Saint-Vincent ne s’est pas comporté en homme.

— Comme tu le dis toi-même, père, les hommes sont des hommes. Si nous parvenions à transformer la nature humaine, le monde s’en porterait mieux. En attendant, prenons les hommes comme ils sont. Lucile…

— Non, non, tu ne saisis pas ma pensée. Je ne fais pas allusion à cette jeune femme, mais à la bagarre… Saint-Vincent n’a pas… Il s’est conduit en poltron…

— Racontars que tout cela ! Il s’est confié à moi peu après et s’en serait bien gardé s’il avait la moindre chose à se reprocher.

— Je ne l’incrimine pas, se hâta d’ajouter Jacob Welse. Les papotages et les préjugés suffisent parfois à démolir la réputation d’un homme. D’ailleurs, cet incident n’a aucune importance. N’en parlons donc plus. Je tenais simplement à te donner mon opinion et je constate que j’ai commis une erreur. Comprends bien ceci, Frona : en dépit de tous et quoi qu’il arrive, maintenant et dans l’avenir, tu restes ma fille et ta vie t’appartient en propre : à toi de l’embellir ou de la gâcher. Si j’influençais tes actes, tu ne vivrais pas ta vie, tu cesserais d’être une Welse, car jamais une Welse ne s’est laissé dominer. Je considérerais comme une faute le fait d’entraver ta volonté. En toutes circonstances, dans la bonne ou mauvaise fortune, les Welse savent se soutenir dans la vie, épaule contre épaule. Qu’importe l’opinion du monde !

— Tu es plus magnanime que moi », murmura-t-elle, en embrassant le front paternel. La caresse de ses lèvres semblait à Jacob Welse le doux frôlement d’une feuille tombant dans l’air calme d’automne.

Pendant que le feu s’éteignait et que la chaleur décroissait dans la pièce, il lui parla de son aïeule et du Welse hardi qui soutint seul un long combat et mourut sur la brèche à Treasure City.

CHAPITRE XVIII

L’AMOUR NAISSANT

La représentation de Maison de Poupée fut un grand succès. Mme Schoville, extasiée, exprima son admiration en des termes dithyrambiques. Dave Harney loua avec enthousiasme la beauté de la pièce, mais il critiqua la philosophie de Nora et, par tous ses dieux puritains, jura que Torvald était l’âne aux plus longues oreilles qui broutât dans les deux hémisphères. Quant à MacCarthy, il ne blâmait nullement Nora, la chère enfant ; cependant il avoua tout bas au commissaire de l’Or qu’une petite romance ou un ballet eussent mieux fait son affaire.

MacCarthy et Harney dirent adieu à Frona et sortirent sous la clarté des étoiles pour se rendre au casino.

Gregory Saint-Vincent poussa un soupir de soulagement.

« Enfin !

— Enfin, quoi ? demanda Frona, intriguée.

— Enfin, je trouve l’occasion de vous exprimer toute mon admiration pour votre talent. Vous avez si bien rendu la dernière scène que je me figurais vous voir disparaître pour de bon de mon existence. Je m’imaginais dans la vie réelle. Au lieu de Nora, vous étiez Frona, et moi je cessais d’être Torvald pour redevenir Gregory. Quand vous êtes sortie de scène avec votre chapeau sur la tête et votre sac de voyage à la main, je craignais de ne pouvoir aller jusqu’au bout de ma tirade. Et lorsque la porte eut claqué derrière vous, seule la chute du rideau me tira d’embarras et me rappela à la réalité : j’allais courir après vous sous les yeux du public.

— C’est étonnant comme un acteur peut parfois prendre son rôle au sérieux ! observa Frona.

— N’est-ce pas ?… »

Tous deux marchèrent en silence. Frona, encore sous le charme de la soirée, subissait une sorte d’exaltation suscitée par le personnage qu’elle venait d’incarner. De plus, elle devinait les pensées de son compagnon et se sentait en proie à cette timidité de la femme en présence de l’homme au moment qui précède une plus tendre intimité.

La nuit froide et sereine était inondée d’une clarté douce et diffuse qui ne provenait ni des étoiles ni de la lune, mais du sud-est au nord-ouest une lueur vert pâle frangeant l’horizon exhalait cette aube naissante. Semblable au rayon lumineux d’un phare, une bande blanche déchira soudain le ciel. La nuit se mua en un jour blafard, qui retomba aussitôt dans les ténèbres. Au sud-est, on vit d’abord la lueur verdâtre fermenter, bouillonner, se projeter dans le ciel et retomber, à l’autre bord de l’horizon ; puis elle éclata de toutes parts, lançant vers l’éther d’énormes mains fantomatiques.

Une fois encore une fusée gigantesque traversa le ciel en zigzag, et la lumière, plus forte et plus généreuse, lança de toutes parts ses banderoles flamboyantes, atteignit le zénith et descendit jusqu’à l’autre bord de l’horizon. Enfin l’aurore boréale resplendit dans le firmament.

À cette minute triomphale, le silence de la terre fut brisé par le hurlement prolongé de dix mille chiens-loups. La jeune fille tressaillit et Saint-Vincent lui passa un bras autour de la taille. Les chiens-loups continuaient leur concert et l’aurore boréale lançait toujours au ciel ses orgies de couleurs.

« Est-il nécessaire de parler ? » murmura-t-il.

Elle appuya sa tête contre l’épaule de Saint-Vincent et ensemble ils contemplèrent la voûte embrasée où les étoiles pâlissantes bientôt s’effacèrent. Reculant, avançant, palpitant dans un rythme formidable, toutes les nuances prismatiques se précipitaient en un lumineux déluge à travers l’espace. Puis le ciel se drapa dans son manteau de pourpre. Ensuite, les mains invisibles d’un mystérieux tisserand semblèrent entrecroiser la trame et la chaîne d’un voile de tulle délicat qui déploya ses teintes fluorescentes à la face de la nuit étonnée.

Soudain un bras ténébreux vint détruire cette harmonie. Des nuages noirs montèrent de l’abîme et se rencontrèrent sous le firmament, la féerie de couleurs disparut lentement vers l’horizon. Le dôme de la nuit couronna de nouveau la terre ; une à une, les étoiles se rallumèrent et les chiens-loups se remirent à hurler.

« J’ai si peu de chose à vous offrir, ma chérie, disait le jeune homme avec une légère amertume… rien que la fortune précaire d’un nomade. » Frona lui prit la main et la pressa contre son cœur.

« Une tente et une croûte de pain me suffiront… avec vous, Gregory ! »

CHAPITRE XIX

UN LÂCHE

Hao-Ha, issue d’une longue lignée d’indiens mangeurs de poisson et de viande crue, possédait une morale aussi rude et aussi primitive que son origine. Cependant un long séjour parmi les Blancs lui avait appris à les connaître et si parfois elle les réprouvait en son for intérieur, elle n’en comprenait pas moins leur manière d’envisager l’existence. Dix ans auparavant elle était entrée chez Jacob Welse en qualité de cuisinière et depuis elle le servait avec dévouement.

Par un froid matin de janvier, elle courut répondre au coup de heurtoir à la porte d’entrée et demeura stupéfaite devant la visiteuse. Elle l’examina de la tête aux pieds. À travers le voile épais qui dissimulait les traits de la femme, l’Indienne distingua le regard flamboyant des prunelles. Emmitouflée dans une chaude parka dont le capuchon relevé cachait sa chevelure, la visiteuse ne laissait rien voir qui pût l’identifier.

Hao-Ha l’observa une seconde fois. Quelque chose dans l’allure générale de cette inconnue éveilla sa méfiance. Elle consulta sa mémoire ; en un instant le voile du passé se déchira chez elle : Hao-Ha savait l’histoire de la jeune femme.

« Mieux vous partir vite, vite ! lui conseilla-t-elle.

— Je désire voir Miss Welse. »

L’étrangère parlait d’une voix ferme et calme qui dénotait une grande volonté, mais qui n’intimida nullement Hao-Ha.

« Beaucoup mieux vous partir, répéta l’Indienne.

— Remettez ceci à Mlle Frona Welse et… (elle introduisit son genou dans l’entrebâillement de la porte) laissez donc la porte ouverte. »

Hao-Ha prit le billet d’un air renfrogné : elle ne pouvait secouer l’empreinte de dix années de soumission aux caprices des Blancs.

« Puis-je vous voir ? – Lucile », disait le message.

Frona interrogea l’Indienne du regard.

« Moi lui dire partir vite, hein ? Vous penser oui ?

— Non, fais-la entrer ici », répondit Frona.

Hao-Ha proféra un grognement, mais obéit.

Lucile vit Frona s’avancer vers elle la main tendue et aperçut la jolie table de toilette garnie avec simplicité et mille autres détails qui révélaient la présence d’une jeune fille. Un doux parfum de santé pénétrant ses narines réveilla chez elle le souvenir de sa lamentable adolescence. À partir de ce moment elle ne prêta plus qu’une oreille distraite aux propos de Frona.

« Je suis contente de vous voir, disait la fille de Jacob Welse. Je désirais tellement vous connaître davantage. Ôtez donc cette lourde parka. Quelle splendide fourrure et quel travail soigné !

— Oui, elle vient de Sibérie. » Elle eût voulu ajouter : « C’est un présent de Saint-Vincent », mais elle s’abstint. « Les Sibériens n’ont pas encore appris à saboter leur travail », déclara-t-elle.

Avec une grâce naturelle qui n’échappa point aux yeux de la jeune fille éprise de beauté, Lucile s’enfonça dans un fauteuil bas. La tête fièrement relevée, elle écouta en silence le babillage de Frona. Elle prenait un malin plaisir à voir la peine que se donnait la jeune fille pour alimenter la conversation.

« Quel est le but de sa visite ? » se demandait Frona tout en parlant de fourrures, du temps et d’autres sujets indifférents.

« Lucile, vous ne dites rien, hasarda enfin Frona. Qu’est-ce qui me vaut le plaisir de votre visite ?

— Vous allez épouser Gregory Saint-Vincent ? »

Frona demeura stupéfaite. Il y avait à peine quinze jours, Saint-Vincent lui déclarait ses intentions et elle n’en avait parlé à personne.

« Comment le savez-vous ?

— Vous venez de répondre. » Lucile observait le visage ouvert de Frona. « Écoutez, Miss Welse, Saint-Vincent est indigne de vous. Il n’a rien qui puisse vous séduire ; son amour ne saurait égaler le vôtre. De la passion, un feu de paille, voilà tout juste ce à quoi il peut prétendre et tout ce qu’il peut offrir de mieux à une femme. Et vous lui feriez le don entier de vous-même… Quel gaspillage insensé ! Tout l’or de votre père…

— Taisez-vous ! Je refuse d’en entendre davantage. »

Frona se rejeta en arrière dans son fauteuil et observa sa visiteuse.

« Eh bien ? demanda enfin Lucile, d’une voix étrange.

— Rien, j’attends simplement la fin de votre discours.

— Je n’ai plus rien à dire.

— Alors, je ne vous comprends plus, déclara Frona d’un ton glacé. Je ne puis deviner le motif de votre démarche. Aujourd’hui vos paroles sonnent faux. Vous n’êtes point la vraie Lucile que j’ai rencontrée l’autre jour sur la piste, au bord du fleuve. Cette nouvelle Lucile est pour moi une étrangère. Elle me ment en ce qui la concerne, comment ajouterais-je foi aux révélations qu’elle me fait au sujet de cet homme ? N’est-ce pas encore un mensonge.

— Frona, vous êtes une femme très fine. Cependant, si sur certains points vous voyez plus clair que vous ne le pensez, sur d’autres, au contraire, vous demeurez tout à fait aveugle.

— Il y a chez vous certaines qualités que j’aime, mais aujourd’hui vous les tenez cachées et je ne puis les discerner. »

Lucile eût voulu parler, mais ses lèvres tremblaient. Elle s’enveloppa dans sa parka et sortit.

« Entrez ! »

Matt MacCarthy souleva le loquet, poussa la porte et la referma lentement derrière lui.

« Tiens ! C’est vous ! » Saint-Vincent regarda distraitement son visiteur, puis, se ravisant, il lui tendit la main. « Bonjour, mon vieux Matt. Ma pensée voyageait à cent lieues d’ici au moment où vous êtes entré. Prenez un tabouret et mettez-vous à l’aise. Voici le tabac. Dites-moi si vous le trouvez bon. »

« Son esprit peut bien être à cent lieues d’ici », se dit Matt en lui-même : dans l’obscurité, sur la piste, il venait de croiser une femme qui lui avait semblé être Lucile.

« Vous rêvez tout éveillé, quoi d’étonnant ? lui dit-il tout haut.

— Comment cela ? interrogea gaiement le journaliste.

— Ma foi, je viens de rencontrer Lucile. Cette fille a une langue de vipère, ricana Matt.

— Voilà l’ennui ! déclara Saint-Vincent, recevant l’assaut sans faiblir.

— On se débarrasse difficilement d’une vieille passion, hein ?

— Je vous crois ! » Riant aux éclats, Saint-Vincent tapa dans le dos de son visiteur.

« Je ne vous arrive pas à la cheville, Saint-Vincent. Vous êtes cruel comme un don Juan.

— Je ne m’en rends pas bien compte.

— Eh bien, moi, je vais vous l’expliquer. Cette fillette est maintenant devenue une femme et, s’il est possible, je la chéris plus que ne pourrait le faire son propre père. Je n’ai aimé qu’une autre femme dans ma vie. La malchance voulut qu’elle fût déjà mariée et je ne lui révélai jamais la nature de mes sentiments. Elle est morte à présent… Dieu la garde en son paradis ! »

Il laissa tomber son menton sur sa poitrine, et dans son souvenir apparut l’image d’une jeune femme blonde, égarée comme un rayon de soleil dans le magasin en rondins près du fleuve de Dyea. Soudain il releva la tête et surprit le regard de Saint-Vincent fixé au plancher, comme s’il rêvait d’autres choses.

« J’arrive au fait, Saint-Vincent ! »

Le journaliste revint à lui-même péniblement et vit les petits yeux bleus de l’Irlandais qui l’observaient.

« Saint-Vincent, avez-vous quelque chose là ? »

Pendant une seconde les deux hommes s’entre-regardèrent et Matt perçut dans la prunelle de l’autre un léger tremblement.

Il donna un coup de poing sur la table.

« Par Dieu ! Non ! Vous n’avez rien dans le ventre ! »

Le journaliste attira vers lui le pot à tabac et roula une cigarette. Lentement il froissait le délicat papier de riz entre ses doigts ; sa main demeurait ferme, mais un flux de sang rouge montait de dessous le col de sa chemise, gagnait le creux des joues, couvrait les pommettes et enflammait bientôt le visage.

« C’est bon. Vous m’épargnez une sale besogne, Saint-Vincent. La jeune fille à qui j’ai servi de mère dort maintenant à Dawson et jamais votre sommeil ni le mien n’ont été aussi purs que celui de cette enfant. Saint-Vincent, un petit conseil : vous ferez bien de la laisser en paix désormais. »

Le démon auquel Lucile avait fait allusion s’animait sous l’effet de la colère.

« Vous m’êtes antipathique, Saint-Vincent. Je ne juge pas inutile de vous en donner mes raisons. Mais prenez bien garde : si vous poussez l’audace jusqu’à épouser cette jeune fille, le jour de vos noces sera le dernier de votre vie. S’il le fallait je vous tuerais sous les coups, mais j’espère trouver un autre moment pour me débarrasser de vous.

— Pourceau d’irlandais ! »

À cet instant, le démon surgit avec une telle violence que MacCarthy se trouva brusquement devant la gueule d’un Colt.

« Est-il chargé ? demanda-t-il. Eh bien, tirez ! Qu’attendez-vous ? Tirez, vous dis-je ! Comme si vous en étiez capable avec cette prunelle qui tremblote !… »

Saint-Vincent tourna la tête.

« Regardez-moi en face ! commanda MacCarthy. Feu ! Allons, tirez ! Tirez donc ! »

Leurs yeux se rencontrèrent.

Saint-Vincent grinça des dents et pressa la détente… tout au moins il crut tirer, comme on le fait ordinairement dans un rêve. Mais la lâcheté de son âme lui enleva le courage d’exécuter l’ordre que lui dictait sa volonté.

« Eh ! ce petit doigt tremblant est donc paralysé ? railla Matt au nez de l’homme en proie à la torture. Détournez le canon de votre arme et abaissez-le doucement… tout doucement. »

Saint-Vincent lâcha le revolver et, avec un léger soupir, se laissa choir sur un tabouret. Il essaya de se redresser, mais son corps s’affaissa en avant et il se cacha le visage dans ses mains.

Matt remit ses moufles, jeta un regard de pitié vers cette longue loque humaine et sortit en fermant sans bruit la porte derrière lui.

CHAPITRE XX

UNE SURPRISE DU COLONEL TREATHAWAY

« Voyons, Treathaway, où voulez-vous en venir ? »

Corliss se détendit paresseusement et posa ses pieds sur la table. Toute la journée il avait couru le long de la piste et il aspirait à la joie de se glisser sous les couvertures. Mais le colonel, continuant de parler, ne l’entendait pas ainsi.

« Voici : moi, colonel Treathaway, j’ose dire sans me flatter que, malgré les années, je fais encore bonne figure dans la société, je jouis d’une situation enviable et je possède un compte en banque assez coquet. Pourquoi ne pas partager avec quelqu’un d’autre ? »

Corliss laissa retomber ses pieds et se redressa sur sa chaise.

« Parlez plus clairement, je vous en prie.

— Je vais me marier. La nouvelle vous étonne, hein ?

— Je ne vois qu’une seule femme…

— C’est elle », acquiesça Treathaway.

Il serra la main que lui tendait Corliss.

Brusquement l’inquiétude assombrit les traits de Vance Corliss et il lança au colonel :

« Et Saint-Vincent ?

— C’est votre affaire, pas la mienne.

— Alors, Lucile ?

— Elle ne l’aime point. Elle jouait une petite farce à sa façon et… ma foi, elle a bien embrouillé les cartes.

— Je… Je ne saisis pas. »

Corliss se passait la main sur le front.

Le colonel sourit d’un air hautain.

« Peuh ! Cela n’a aucune importance. L’essentiel pour moi est de savoir si vous acceptez de me servir de témoin ?

— Bien sûr ! Que de circonlocutions avant d’arriver au but ! Je ne reconnais plus là votre précision habituelle. »

En vertu de sa fonction officielle, un capitaine de la Police montée du Nord-Ouest peut, en cas d’urgence, remplacer l’officier de l’état civil et célébrer les mariages. Le colonel Treathaway alla donc voir le capitaine Alexandre et un rendez-vous fut fixé pour le lendemain matin.

Le fiancé se rendit ensuite chez Frona, non point sur la requête de Lucile, s’empressa-t-il de dire. Toutefois, Lucile ne connaissant d’autre femme dans Dawson, il devinait que si elle eût osé, elle serait venue personnellement inviter Frona Welse. Il agissait donc de son propre chef et espérait que la nouvelle de leur mariage procurerait à Frona une immense surprise en même temps qu’une grande joie.

Le lendemain, tous quatre se retrouvèrent dans le bureau du capitaine Alexandre. Une certaine gêne régnait entre eux. En proie à une forte émotion, Lucile semblait prête à pleurer et Frona ne parvenait point à dissiper le malaise qui planait sur le groupe. Vance lui-même montra quelque froideur envers le colonel.

Treathaway paraissait rajeuni de vingt ans et la différence d’âge des conjoints qui, tout d’abord, avait offusqué Frona, n’offrait plus rien d’anormal à ses yeux.

Avec une vague appréhension, elle se tourna vers Corliss. Si le nouveau marié retrouvait sa jeunesse, Vance respirait la force et la santé. Depuis leur dernière rencontre, il avait sacrifié sa moustache brune, et son visage entièrement rasé lui donnait un air d’adolescent. Malgré tout, sa lèvre supérieure, jusqu’alors dissimulée, indiquait une volonté énergique, et une certaine dureté d’expression était venue s’ajouter à la fermeté de son regard : l’opiniâtreté née de la lutte incessante contre les éléments, l’estampille de l’homme d’action, soit qu’il conduise des chiens, nargue l’océan ou impose sa loi aux empires.

La courte cérémonie terminée, Frona embrassa la nouvelle mariée. Lucile ne sentit que de l’indifférence dans ce baiser conventionnel et ses yeux se gonflèrent de larmes. Le colonel qui, dès le début, avait remarqué l’attitude glaciale de Frona, profita d’un moment où le capitaine et Corliss s’entretenaient avec Lucile pour lui parler en tête-à-tête.

« Que se passe-t-il, Frona ? demanda brusquement le colonel. Vous n’êtes pas ici à contrecœur, j’espère ? J’en serais navré, non pour vous, car je n’excuserais pas ce manque de franchise, mais pour Lucile… Elle ne mérite pas une telle sévérité.

— Dans cette histoire, tout sonne faux. (Sa voix tremblait.) Je me croyais la force de dissimuler mes sentiments jusqu’au bout, eh bien, je m’en sens incapable. J’avoue que je suis déçue et ne puis, à vous surtout, en donner les raisons.

— Frona, jouons cartes sur table. S’agit-il de Saint-Vincent ? »

Elle fit un signe de tête affirmatif.

« Je l’avais deviné. » Il regarda de côté et aperçut Lucile qui lançait vers lui des coups d’œil inquiets. « Primo : Lucile est venue vous faire une scène à propos de Saint-Vincent ; secundo : vous en déduisez qu’elle ne m’aime pas du tout et m’épouse pour mon argent, n’est-ce pas ?

— Ne jugez-vous pas ce calcul indigne ? Oh ! quelle déception !

— Ne faites pas la sotte. Je vous estime trop, Frona, pour vous croire ainsi dénuée de bon sens. La partie a été si précipitée que votre œil n’a eu le temps de rien voir. Vous allez comprendre la situation. Jusqu’ici nous n’en avons touché mot à personne, mais sachez que Lucile figure parmi les premiers bénéficiaires de la ruée de la montagne Française. Tous les papiers sont établis à son nom ; rien ne l’empêchait de vendre son claim et, avec cette fortune, de recommencer sa vie dans la partie du monde de son choix. Maintenant vous pourriez tout aussi bien supposer que je l’épouse par intérêt. Elle m’aime, Frona, et j’espère la rendre heureuse.

« Vous devez penser en votre for intérieur que ses sentiments envers moi sont bien soudains, n’est-ce pas ? Laissez-moi vous répondre que, depuis mon arrivée dans ce pays, notre affection mutuelle n’a fait que croître. Saint-Vincent ?… Pouah ! Nous étions de connivence, Lucile et moi. Elle s’était fourré dans la tête que cet individu était indigne de l’intérêt que vous lui portiez et elle a tout fait pour que vous rompiez avec lui. Vous ne devinerez jamais à quel point elle s’est jouée de lui. Je lui disais qu’elle ne connaissait pas l’entêtement des Welse. Elle l’a reconnu par la suite. Voilà ce que j’avais à vous dire.

— Vous-même, colonel, que pensez-vous de Saint-Vincent ?

— En toute franchise, je partage l’avis de Lucile. Mais là n’est pas la question. Maintenant que vous êtes au courant des faits, quelle attitude adopterez-vous désormais à l’égard de ma femme ? »

Sans répondre au colonel, Frona retourna vers le groupe qui attendait. Lucile observa le visage de la jeune fille.

« Il vous a dit…

— Que je suis une sotte, et il a raison.

— Oh ! Frona, c’est mon premier amour véritable. Le mariage prend plus d’importance dans ma vie que pour la plupart des femmes. Approuverez-vous ma décision, Frona ? N’est-ce point trop de bonheur pour moi ? Je l’aime tant ! »

Jacob Welse, emmitouflé dans ses fourrures, entra sans frapper. Le moment ne pouvait être mieux choisi.

« Voici l’hôte qui n’est pas invité, annonça-t-il. Tiens ! La cérémonie est terminée ? »

Il étreignit Lucile et la souleva de terre.

« Colonel, serrez-moi la main et pardonnez mon intrusion. En même temps, présentez-moi vos excuses pour ne m’avoir pas fait signe. Allons, exécutez-vous ! Salut, capitaine Alexandre ! Bonjour, Corliss ! Colonel, j’ignore quels sont vos plans pour la journée. D’ailleurs, peu importe ! J’ai préparé une petite fête à la maison et ouvert la seule caisse de champagne authentique qui existe de ce côté-ci de l’Arctique. Je vous invite, ainsi que Corliss et… »

De l’œil il interrogea le capitaine Alexandre.

La réponse arriva, rapide comme l’éclair :

« Bien sûr ! Les voitures seront ici dans une minute. Trois traîneaux et des clochettes à profusion ! »

Ainsi, tout Dawson put contempler, descendant la rue principale, trois traîneaux conduits par trois policemen armés de fouets. Les badauds écarquillèrent les yeux en reconnaissant les occupants de ces véhicules.

« Tant que nous habiterons le Klondike, nous mènerons une existence retirée », disait Lucile à Frona.

Mais Jacob Welse ne l’entendait pas ainsi.

« Il vous appartient de mettre toutes ces choses au point », fit-il en s’adressant au capitaine Alexandre.

Celui-ci répondit qu’il n’avait pas pour habitude de lâcher ses amis.

Mme Schoville fut la première à lancer ses foudres ; elle rangea les autres femmes sous son drapeau et devint tout à fait arrogante.

Lucile ne fréquentait personne, sauf Frona. Mais Jacob Welse qui, d’habitude, ne sortait guère, passait souvent la soirée chez le colonel Treathaway. Et il ne s’y rendait pas seul. Rencontrait-il quelqu’un en route, il disait comme par hasard, une lueur de défi couvant sous ses sourcils broussailleux : « Rien de prévu pour ce soir ? Non ! Eh bien, venez avec moi », et, avec l’innocence de l’agneau, il amenait son invité. Ces hommes avaient des épouses, à qui ils racontaient l’emploi de leur soirée et ainsi, peu à peu, les germes de dissolution fermentèrent dans les rangs de la cabale.

Chez le colonel Treathaway on ne buvait pas de la tisane en guise de thé et la conversation conservait un tour animé ; aussi les ingénieurs, les journalistes et les gentlemen aventuriers ainsi que les rois du Klondike battaient-ils la piste dans la direction de sa demeure.

Le seul résultat déplorable de ce succès mondain des Treathaway fut de rendre encore plus monotone la vie de Mme Schoville et de quelques autres dames de la société de Dawson. Mais elles ne tardèrent pas à perdre confiance en certaines maximes fausses et désuètes. De plus, le capitaine Alexandre, premier fonctionnaire de la ville, était une autorité officielle dans le pays et Jacob Welse représentait la Compagnie. Était-il prudent de se mettre à dos toutes ces puissances ? Le temps approchait où une demi-douzaine de pimbêches formeraient à elles seules le clan de l’opposition.

CHAPITRE XXI

JOHN BORG

La nouvelle de la découverte d’un fameux filon d’or sur l’Henderson amena Saint-Vincent au bord de la rivière Stewart vers le milieu d’avril. Un peu plus tard, Jacob Welse, attiré par les mines de cuivre de la rivière Blanche, se trouvait dans les mêmes parages. Frona, considérant ce voyage comme une distraction, accompagnait son père.

À la même époque, Corliss et Bishop qui, depuis plus d’un mois, parcouraient les pistes de la région de Mayo et de MacQuestion, visitèrent plusieurs de leurs concessions situées à proximité de l’Henderson.

Au début de mai, le printemps, très précoce cette année-là, rendait dangereuses les explorations sur la glace des cours d’eau. En attendant le dégel, les mineurs prenaient leurs quartiers temporaires sur les îles du Yukon, à l’embouchure de la Stewart, et demandaient l’hospitalité dans les cabanes.

Corliss et Bishop se logèrent confortablement chez Tommy MacPherson, dans l’île de la Séparation. Deux jours plus tard, après une expédition hasardeuse sur la rivière Blanche, Jacob Welse et Frona dressèrent leur tente sur la partie la plus élevée de cette même île. Quelques chéchaquos exténués, premier contingent attiré par le printemps, vinrent y camper en attendant la débâcle des glaces sur le Yukon. D’autres, surpris en cours de route par le début du dégel, accouraient au rivage pour y construire des bateaux à gaffe ou acheter des pirogues aux indigènes. Parmi eux se trouvait le baron de Coubertin.

« Ah ! C’est inouï ! Magnifique ! »

Il salua Frona en ces termes enthousiastes le jour de leur rencontre sur l’île.

« Quoi ? lui demanda-t-elle en lui tendant la main.

— Vous ! Vous ici ! Ce m’est une joie…

— Je n’en doute point…

— Non ! non ! (Il secoua sa tête bouclée.) Il ne s’agit point de vous ! Regardez plutôt. »

Du doigt il désignait une barque Peterborough que MacPherson lui avait vendue trois fois sa valeur.

« Cette pirogue ! Vous souvenez-vous de votre promesse chez Mme Schoville ? Je vous avouais mon ignorance en fait de pirogue et vous m’avez promis…

— De vous donner votre première leçon.

— Oui. Ce sera charmant. Écoutez. Entendez-vous le bruit de l’eau, le clapotis au sein du fleuve ? Bientôt le flot coulera librement. Si vous le voulez bien, nous nous rencontrerons ici pour la première leçon. Dieu, que c’est ravissant ! »

Un peu plus bas que l’île de la Séparation, se trouvait l’île Roubeau, isolée seulement de la première par un étroit chenal. Saint-Vincent, dernier voyageur sur la piste d’hiver, y débarqua au moment où ses chiens n’avançaient plus qu’en nageant. Il frappa à la cabane de John Borg, individu sombre et taciturne. C’était bien la malchance de Saint-Vincent : de toutes les cabanes de l’île, il choisissait celle de John Borg pour y attendre la débâcle des glaces.

« Bon ! dit l’homme répondant aux questions de Saint-Vincent, jetez vos couvertures dans ce coin. Bella va débarrasser la couchette inoccupée. »

Il ne desserra pas les dents avant le soir.

« Vous êtes assez grand pour faire votre cuisine, dit-il à son hôte. Quand la femme n’aura plus besoin du feu, vous pourrez vous servir du poêle pour cuire vos aliments. » La femme, Bella, était une Indienne, jeune et jolie. Saint-Vincent n’en avait jamais vu d’aussi belle. Au lieu de la peau brune et grasse des squaws, son visage légèrement cuivré présentait un ovale gracieux.

Après le dîner, Borg, les deux coudes sur la table et soutenant de ses énormes mains son menton et ses joues, empestait l’air de la fumée de son tabac siwash ; il regardait fixement devant lui comme un halluciné.

Pendant une demi-heure, Saint-Vincent, fasciné, observa cette physionomie insondable. La tête massive anormale, soutenue par un cou de taureau, paraissait avoir été pétrie dans un moule de dimensions extraordinaires, d’un dessin asymétrique. Sa tignasse épaisse et mal soignée montrait par endroits de bizarres plaques grises, tandis que, défiant l’âge, elle se tordait ailleurs en de grosses boucles d’un beau noir lustré. Sa barbe hirsute était parsemée de fils gris ; elle tombait en désordre sur sa poitrine et envahissait son visage de façon monstrueuse, sans parvenir à dissimuler les joues creuses ni les lèvres minces et cruelles. Un front magnifique dominait cette face primitive : haut et large, s’élevant majestueusement en forme de dôme, ce front annonçait une vaste intelligence.

Bella lavait la vaisselle et la rangeait sur une étagère placée derrière Borg. Par maladresse, elle laissa tomber un lourd gobelet d’étain. La cabane silencieuse retentit de ce bruit métallique. À l’instant même, Borg, avec un cri de bête féroce, renversa sa chaise et, le visage convulsé, les yeux flamboyants, se retourna vers Bella qui poussa un cri de frayeur inarticulé et se jeta à ses pieds. Saint-Vincent sentit ses cheveux se dresser sur sa tête et un frisson d’horreur lui glaça le dos. Borg redressa sa chaise, reprit sa première posture et se replongea dans ses méditations. Pas un mot ne fut prononcé et Bella continua de laver la vaisselle comme si rien ne s’était passé. Saint-Vincent, d’une main tremblante, roula une nouvelle cigarette, se demandant s’il n’était pas le jouet d’un rêve.

Lorsque le journaliste raconta cette histoire à Jacob Welse, celui-ci éclata de rire.

« Voilà bien de ses façons ! Il est aussi sauvage qu’il en a l’air. Cette brute habite le pays depuis de nombreuses années et je ne lui connais pas un ami, même parmi les Indiens. Violent et emporté, il possède une main lourde. À la suite d’un léger malentendu entre lui et le gérant du magasin d’Arctic City, il tourna le dos à la Compagnie et pendant une année vécut simplement de viande. »

« … Il a pris cette fille aux sources de la rivière Blanche, raconta un jour Bill Brown à Saint-Vincent. Welse croit faire des découvertes sur ce territoire, mais Borg connaît le pays mieux que lui. Quel drôle d’individu, tout de même ! Je ne tiendrais nullement à vivre et à coucher dans sa cabane. »

Saint-Vincent ne se souciait guère des excentricités de Borg ; il passait la plus grande partie de son temps dans l’île de la Séparation, en compagnie de Frona et du baron de Coubertin. Une fois, cependant, et bien innocemment, il lui arriva une drôle d’histoire. Deux Suédois, occupés à chasser l’écureuil, s’arrêtèrent pour demander des allumettes et bavarder un brin dans la clairière ensoleillée. Saint-Vincent et Borg leur répondirent par monosyllabes. Un peu plus loin, près de la porte de la cabane, Bella lavait du linge dans un baquet très encombrant, beaucoup trop lourd pour une femme de force moyenne. Le journaliste, apercevant Bella aux prises avec un pareil fardeau, courut lui donner un coup de main.

Portant le baquet entre eux, ils se dirigèrent du côté où le terrain allait en pente, afin que l’eau s’écoulât loin de la cabane. Saint-Vincent fit un faux pas dans la neige fondante et renversa l’eau savonneuse. Bella glissa à son tour et tous deux éclatèrent de rire. Bella glissa une seconde fois, essaya de retrouver son équilibre et s’assit brusquement sur le sol. Riant de l’aventure, le journaliste attrapa la femme avec les deux mains et voulut la remettre sur pied. Avec un rugissement de colère, Borg bondit vers eux. Il leur détacha vivement les mains. Saint-Vincent se trouva projeté en arrière et faillit tomber à la renverse.

La vie recommença comme si rien ne s’était passé. Saint-Vincent ne s’occupa plus de Bella dont il semblait avoir oublié l’existence. Mais les deux Suédois, de retour à l’autre bout de l’île, racontèrent en pouffant de rire l’aventure qui devait être lourde de conséquences.

CHAPITRE XXII

AVANT LA DÉBÂCLE DU FLEUVE

Le printemps, doux et tiède, avait surgi comme par miracle et maintenant il s’attardait avant de céder la place à l’été vainqueur. La neige avait quitté les vallées et ne subsistait plus que sur les pentes septentrionales des montagnes. Les ruisseaux, gonflés par la fonte des neiges, se transformaient en torrents mugissants. La nature, bien éveillée maintenant, se remettait à l’ouvrage.

Seul le Yukon ne partageait pas cette activité fébrile. Sur plusieurs milliers de kilomètres, il s’étendait morne et glacé. Des grands triangles d’oiseaux sauvages venus du sud scrutaient en vain la surface du fleuve et continuaient leurs recherches plus au nord. D’une rive à l’autre, la glace impitoyable emprisonnait l’eau.

Le vieux Yukon attendit les premiers jours de l’été pour se débarrasser de sa couche de glace. Elle craquait de partout à la fois : ici un trou d’air, là une fissure apparaissaient, grandissaient ; la surface durcie se craquelait au bord de la rive et le niveau de l’eau montait ; mais le fleuve ne lâchait sa carapace qu’avec une lenteur désespérante. L’homme, ce pygmée de génie qui souvent aide la nature, capte les chutes et fait jaillir l’eau du sein de la terre, regardait, impuissant, ces milliards de tonnes de glace qui refusaient de descendre vers la mer de Béring.

Les rivières ont toujours été les premières grand-routes des pays neufs et le Yukon constituait la seule voie praticable de toute cette contrée de l’Alaska. Dans l’île de la Séparation, tous attendaient impatiemment le dégel pour continuer leur voyage.

Jacob Welse jouissait de ce repos forcé et Frona partageait ses loisirs. Mais le baron de Coubertin, dont le sang ardent bouillonnait dans ses veines après le long hivernage, pestait contre ce délai. Le riant soleil éblouissait son imagination.

« Oh ! oh ! la glace ne se brisera donc jamais ! »

Il contemplait le fleuve et déversait ses anathèmes en des termes choisis :

« Mais c’est une conspiration, mon pauvre Bijou ! une vraie conspiration ! »

Il avait baptisé sa pirogue du nom de Bijou et la caressait comme il eût fait d’un cheval.

Frona et Saint-Vincent riaient et lui prêchaient l’évangile de la patience ; il vouait cette sublime vertu à tous les diables lorsque Jacob Welse l’interrompit :

« Dites donc, Coubertin, n’apercevez-vous pas quelque chose là-bas, au sud de la pointe ?

— Si, un chien.

— Ce ne peut être un chien : cela remue trop lentement. Frona, apporte-moi les jumelles. »

Coubertin et Saint-Vincent s’élancèrent pour les prendre. Celui-ci connaissait leur cachette et les rapporta tout triomphant. Jacob Welse regarda longuement de l’autre côté du fleuve. L’île se trouvait à plus d’un kilomètre de la rive du Yukon et la réverbération du soleil sur la glace gênait la vue.

« C’est un homme », déclara au bout d’un instant Jacob Welse.

Il passa les jumelles au baron, qui s’écria :

« Oui, et il se traîne à quatre pattes. Regardez ! »

D’une main tremblante, il passa l’instrument à Frona.

La jeune fille distinguait l’homme avec assez de netteté et bientôt ses yeux, habitués à scruter la blanche étendue, discernèrent chacun des mouvements de l’individu qui rampait vers un tronc de pin abattu. Par deux fois, il essaya de s’y cramponner ; la troisième fois, il faillit l’atteindre et tomba en avant, le visage dans les broussailles.

« C’est bien un homme, dit-elle en tendant les jumelles à Saint-Vincent. Il rampe avec peine et vient de tomber de ce côté du tronc d’arbre.

— Bouge-t-il encore ? » demanda Welse.

Sur un signe de tête affirmatif de Saint-Vincent, il alla chercher son fusil sous la tente.

Par six fois, il tira en l’air.

« Il remue, annonça le journaliste. Il se dirige vers la rive. Ah !… un instant ! Il s’allonge par terre et lève sa coiffure au bout d’un bâton. »

Jacob Welse tira six autres coups de fusil.

« Il continue à faire des signes. Maintenant il lâche le bâton et demeure immobile. »

Tous trois lancèrent à Jacob Welse un regard interrogateur. Celui-ci haussa les épaules.

« Je ne saurais vous renseigner exactement. Est-ce un Blanc ou un Indien… affamé ou blessé ?

— Ou peut-être mourant ?

— Ah ! C’est affreux ! s’écriait le baron en se tordant les mains. Voir un homme mourir sous nos yeux, sans rien faire pour le sauver ! Non ! Je vais moi-même traverser le fleuve sur la glace ! »

Il allait mettre sa parole à exécution, lorsque Jacob Welse lui saisit le bras.

« Pas si vite, baron ! L’homme a peut-être besoin de nourriture, ou de médicaments. Essayons plutôt de le sauver ensemble.

— J’en suis ! » déclara Saint-Vincent.

Les yeux de Frona brillèrent d’un vif éclat.

Elle courut vers la tente, prépara un paquet de nourriture et les hommes se munirent d’une corde d’une vingtaine de mètres de long ; Jacob Welse et Saint-Vincent s’attachèrent aux deux bouts et le baron au milieu. Celui-ci réclama l’honneur de porter le ballot de nourriture sur ses larges épaules.

Du rivage, Frona suivait la scène. Les cent premiers mètres furent aisément franchis ; il n’en fut pas de même dès qu’ils eurent dépassé la limite de la glace solide du bord. Jacob Welse ouvrait la marche, tâtonnant devant lui et sur les côtés à l’aide de son bâton et changeant continuellement de direction.

Saint-Vincent, le dernier de la file, enfonça dans la couche de glace, mais son bâton, placé adroitement au travers de l’ouverture, lui permit de se tenir la tête hors de l’eau malgré la violence du courant. Les deux hommes le dégagèrent en tirant sur la corde de toutes leurs forces.

Frona les vit ensuite se concerter pendant une minute, puis Saint-Vincent se détacha de la corde et regagna le rivage au pas de course.

« Br… r… r !

— Vous feriez peut-être bien, dit-elle, de vous changer. Vous trouverez des vêtements dans la cabane.

— Oh ! ce n’est pas la peine. Je vais me sécher au soleil. »

Il s’assit par terre auprès d’elle et pendant une heure ils observèrent les progrès des deux hommes qui se réduisaient maintenant à deux points noirs à l’horizon ; tout en gagnant le milieu du fleuve, ils avaient parcouru près d’un kilomètre en amont. Frona les suivait à travers les jumelles.

Elle entendit Saint-Vincent murmurer :

« Ce n’est pas chic de leur part ! Ils m’ont promis de tenter encore une fois la chance. Si j’avais su qu’ils continuaient, je ne les aurais pas lâchés. Mais ils n’y parviendront pas !

— Si… non… si… Les voilà qui reviennent, annonça-t-elle. Entendez-vous ? Que se passe-t-il ? »

Un grondement semblable au roulement du tonnerre s’éleva de la masse glacée.

« Gregory, c’est peut-être la débâcle du fleuve ?

— Non, non. Rassurez-vous. Voyez, c’est fini. »

En effet, le bruit s’éloignait.

« Encore ! Cela recommence ! Oh ! Pourquoi ne reviennent-ils pas ? »

Les deux hommes s’étaient arrêtés et, de toute évidence, se concertaient pour prendre une décision. Fiévreusement, Frona promenait ses jumelles du haut en bas du fleuve. Un nouveau rugissement se fit entendre, mais la glace demeurait immobile ; aucune commotion ne se produisit à la surface. Les rouges-gorges se remirent à chanter et les écureuils à jaser avec entrain.

« Ne craignez rien, Frona, disait Saint-Vincent lui entourant les épaules d’un bras protecteur. Votre père sait prévoir le danger et ils prennent leur temps. »

Bientôt les deux hommes, après de fréquents plongeons, regagnèrent le rivage ; l’eau dégouttait de leurs vêtements et ils tremblaient de tous leurs membres.

« Te voilà enfin ! s’écria Frona serrant les mains de son père dans les siennes. Je croyais que tu n’allais plus revenir.

— Calme-toi, calme-toi, petite fille. Allons vite manger, ajouta Jacob Welse en riant. Il n’y avait aucun danger.

— Que s’est-il donc passé ?

— La rivière Stewart est en pleine débâcle et envoie ses glaçons rouler au fond du Yukon. Là-bas, nous entendions distinctement le vacarme.

— Ah ! oui. C’était épouvantable !… épouvantable, répéta le baron. Et ce pauvre type, là-bas… Dire que nous n’avons pu le sauver.

— Tout n’est pas encore perdu. Après le déjeuner, nous enverrons les chiens. Pressons-nous, Frona ! »

Les chiens ne réussirent pas davantage. Jacob Welse avait choisi cependant les chiens de flèche comme étant les plus intelligents ; il les avait chargés de paquets de vivres et conduits loin du rivage. Ils ne saisissaient pas ce qu’on attendait d’eux. Quand ils revenaient sur leurs pas, on les chassait à coups de bâton et avec force jurons. Déroutés, ils repartaient, levaient leurs pattes glacées et gémissaient piteusement, la tête tournée vers le rivage.

« Si seulement l’un d’eux parvenait là-bas, les autres suivraient et ensuite cela marcherait tout seul. Allons, Chouck ! Miriam ! L’essentiel est de décider le premier à traverser le fleuve ! »

Enfin, Jacob Welse réussit à faire suivre la piste que le baron et lui avaient laissée à Miriam, la chienne de flèche du traîneau de Frona. La bête avançait bravement, crevant la couche de glace par endroits et par moments, continuant à la nage ; mais dès qu’elle eut atteint le point extrême où ils avaient fait demi-tour, elle hésita, s’accroupit et ne bougea plus. Peu après, elle fit un détour et atterrit sur une petite île déserte, en amont de celle où se trouvaient ses maîtres. Une heure après, elle arriva au campement sans le paquet de vivres. Jacob Welse lança ensuite deux autres chiens sur la piste, mais ils refusèrent d’avancer et dévorèrent le fardeau l’un de l’autre ; on dut les rappeler et renoncer à une nouvelle tentative.

Durant l’après-midi, le bruit se renouvela plus souvent ; le soir il devint continuel, et vers le matin il avait entièrement cessé. Le niveau de l’eau était monté de deux mètres et à certains endroits la couche de glace commençait à se briser.

« L’inondation est provoquée par l’amoncellement des blocs de glace entre les îles et à l’embouchure de la Stewart, expliqua Jacob Welse. Quand la débâcle se produira, tous ces glaçons seront entraînés et l’eau baissera.

— Et alors ? demanda le baron tout joyeux.

— Alors, votre Bijou naviguera de nouveau. »

À la clarté croissante du jour, ils scrutèrent la rive opposée pour découvrir l’homme : il se trouvait au même endroit que la veille et, en réponse à leurs coups de fusil, il adressa un signe de sa main levée.

« Rien à faire avant la débâcle. À ce moment-là, baron, nous monterons dans le Bijou et nous procéderons au sauvetage de ce pauvre diable. Saint-Vincent, vous feriez bien d’aller chercher vos couvertures et de dormir ici cette nuit. Nous ne serons pas de trop de trois rameurs ; MacPherson nous donnera sans doute un coup de main. »

CHAPITRE XXIII

L’ÉQUIPAGE DU « BIJOU »

« Debout, les dormeurs ! debout ! »

Au premier appel de Del Bishop, Frona sauta hors de ses fourrures ; mais avant qu’elle eût enfilé sa jupe et fourré ses pieds dans ses mocassins, son père était déjà dehors.

Dans la froide grisaille de l’aube, elle aperçut le fleuve gonflé, léchant les bords de la rive ; en certains endroits, il montait par-dessus la berge et d’énormes glaçons venaient échouer sur le rivage. À cent mètres de la cabane, la surface blanche et glacée se confondait avec le ciel gris. Des craquements sourds s’élevaient dans l’obscurité, semblables aux grincements d’une gigantesque meule.

« Quand le fleuve se décidera-t-il à bouger ? demanda Frona à Del.

— Le plus tôt sera le mieux ! Regardez ! »

Du pied il montra l’eau qui soulevait la glace et avançait vers eux, menaçante.

« Elle monte de cinquante centimètres en un quart d’heure…

— Y a-t-il du danger ?

— Du danger ? Jamais de la vie ! ricana Bishop. Cela ne peut durer longtemps ainsi. Voyez ces petites îles plus bas sur le fleuve ; elles ne supporteront qu’une certaine pression. Si la glace demeurait longtemps bloquée, son poids entraînerait les îles au fond du Yukon et le fleuve se remettrait à couler librement. Mais il faut que je me sauve. Notre cabane se trouve dans un terrain bas et le plancher est sûrement inondé. Je vais aider Corliss et MacPherson à mettre les vivres en sûreté.

— Dites à MacPherson de se tenir prêt au premier appel ! lui cria Jacob Welse. Saint-Vincent ne tardera pas à arriver », dit-il à sa fille.

Le baron, grelottant et les pieds nus, tira sa montre.

« Trois heures moins dix ! annonça-t-il.

— Courez mettre vos mocassins, lui conseilla Frona. Vous avez encore le temps.

— Et risquer de ne pas voir ce spectacle grandiose ? Je le regretterais toute ma vie ! »

Un craquement soudain se fit entendre. La glace entrait en mouvement. Lentement, très lentement, elle se déplaçait, semblable à une coulée blanche ; les glaçons demeuraient si rapprochés que pas une goutte d’eau n’apparaissait à la surface. On entendait un bourdonnement confus, un grincement assourdi, à peine perceptible.

« Je m’attendais à quelque chose de plus imposant. C’est une vraie fumisterie. »

Rageur, le baron brandissait le poing vers le fleuve.

Jacob Welse détournait la tête pour cacher un sourire ironique.

« C’est tout ce que vous avez à me montrer ? Eh bien, il ne me fait pas peur, votre Yukon ! »

En proférant ce défi, Coubertin sauta sur un bloc de glace qui lui effleurait le pied. Lorsque Jacob Welse voulut le rattraper, il était hors d’atteinte.

La glace avançait et le roulement devenait plus fort et plus menaçant. Le Français, avec les gestes gracieux d’une écuyère de cirque, se balançait sur sa monture instable. Il parcourut ainsi trois ou quatre mètres, puis bondit sur la rive. Tout souriant, il revint vers Jacob Welse qui lui décocha quelques épithètes de son mâle vocabulaire.

« Eh bien, qu’ai-je donc fait ? demanda Coubertin, piqué au vif.

— Qu’ai-je donc fait ? répéta Welse en imitant la voix du baron. Regardez et vous allez comprendre. »

De la main, il lui désignait un énorme bloc de glace qui bascula dans le fleuve à dix mètres au-dessous d’eux, puis reparut en tournant sur lui-même ; la couche de glace qui arrivait derrière se craquela et se froissa comme du papier. Puis le glaçon se redressa d’un seul coup et montra sa face boueuse. D’autres blocs se heurtèrent contre lui avec une telle violence qu’il fut projeté en l’air et retomba en s’écrasant en mille morceaux dont les éclats volèrent jusqu’aux pieds des spectateurs.

« Ouah ! » s’exclama le baron, d’une voix pleine de terreur mêlée de respect.

Frona lui prit la main d’un côté et de l’autre elle saisit celle de son père. À présent, la glace bondissait dans une course folle. Un énorme glaçon buta contra la rive et ébranla le sol sous leurs pieds. Un deuxième suivit et les fit reculer ; il se souleva d’un bond formidable et entraîna après lui une tonne de terre dans le fleuve. Un troisième roula sur le rivage et déracina trois arbres qu’il emporta dans son élan.

Le jour s’était levé et, d’une rive à l’autre, le Yukon resplendissait. Sous la pression du courant, la glace descendait à une vitesse vertigineuse, démolissant les rives et ébranlant l’île dans ses fondations.

« Oh ! Quel spectacle magnifique ! Merveilleux ! s’exclamait Frona. Eh bien, baron, que pensez-vous donc du Yukon ? »

Coubertin hocha la tête.

« Traitez-moi de misérable ! Tout cela est grandiose ! Tenez, regardez de ce côté ! »

Il désignait le groupe d’îlots qui obstruaient le coude du fleuve. À cet endroit, le cours d’eau, large d’un kilomètre, se partageait en plusieurs bras. Cette subdivision n’allait pas sans encombre pour le fleuve charriant de la glace. Les îles avançaient en pointes dans l’eau, et les blocs de glace venaient se fracasser sur ces obstacles et bondissaient en l’air. Les glaçons retombaient l’un sur l’autre et s’amoncelaient si bien que des montagnes de glace se dressaient puis dégringolaient parmi les arbres avec un vacarme effroyable.

« Un barrage va se former à la hauteur de ces petites îles, observa Jacob Welse. Frona, passe-moi les jumelles. »

Longuement, il regarda cette partie du fleuve.

« Les blocs s’amoncellent de plus en plus, ils viennent d’eux-mêmes se placer aux endroits voulus.

— Pourtant le fleuve baisse ! » s’exclama Frona.

En effet, la glace était descendue à deux mètres au-dessous de la rive et le baron de Coubertin mesura le niveau à l’aide d’un bâton.

« Notre homme est toujours là-bas, mais il ne remue plus », dit Jacob Welse.

Le temps était clair et le soleil se levait au nord-est. Chacun à son tour regarda à travers les jumelles.

« Étonnant, fit Coubertin en montrant la marque tracée sur son bâton. L’eau descend toujours. Nous ne verrons pas le barrage. Quel dommage ! »

Jacob Welse le dévisagea d’un air grave.

« Dites, monsieur Welse, vous croyez que la glace va endiguer l’eau ? demanda Coubertin qui reprenait espoir, tandis que Frona tournait vers son père des yeux inquiets.

— Un barrage ne constitue pas toujours un spectacle curieux. Il ne faut pas s’y fier. Tout dépend de l’endroit où l’on se tient pour le regarder.

— Monsieur Welse, il n’y a aucun danger : le fleuve baisse à vue d’œil.

— On ne peut encore rien affirmer. »

De la main Jacob Welse désigna la courbe où les glaçons se précipitaient entre les îles et bloquaient le cours du fleuve.

« Coubertin, courez à la tente et prenez une paire de mocassins que vous trouverez près du poêle. Vous ne manquerez rien du spectacle. Quant à toi, Frona, va allumer le feu et préparer le café. »

Une demi-heure plus tard, bien que le niveau du fleuve eût descendu de trois mètres le long de l’île de la Séparation, la glace continuait à s’amasser plus bas avec un bruit étourdissant.

« Le divertissement va commencer. Ouvrez l’œil, mon brave Coubertin, et observer le bras gauche du fleuve. »

Coubertin vit le bras gauche du fleuve s’obstruer puis une grande barrière blanche se souleva et se déroula d’une île à l’autre. Devant eux, la glace ralentissait sa course. Puis le fleuve enfla et monta avec une telle rapidité que rien ne semblait pouvoir l’arrêter. Tout comme au moment de leur réveil, ils virent les glaçons effleurer la berge et glisser sur le rivage, entraînant une eau boueuse qui s’étalait sur le sol.

« Mon Dieu, voilà qui n’est pas drôle du tout.

— Mais c’est splendide, baron ! disait Frona pour le taquiner. En attendant vous vous mouillez les pieds. »

Il recula juste à temps. Une petite avalanche de glaçons se produisit à l’endroit qu’il venait de quitter. L’eau avait soulevé la glace qui se dressait au bord de l’île comme un mur atteignant en hauteur la poitrine d’un homme.

« Cette muraille va bientôt s’écrouler. Tenez, elle ralentit. Le barrage a dû céder.

— Erreur ! Il résiste, annonça Frona qui regardait à travers les jumelles.

— En tout cas, l’eau ne monte plus avec la vitesse d’un cheval au galop.

— Mais elle ne cesse de monter ! »

Cette affirmation le rendit perplexe. Son visage s’éclaira soudain.

« Ah ! j’y suis ! Quelque part là-haut existe une autre digue. Dites-moi que cette explication est excellente, Frona ! »

Frona prit la main du baron.

« Oui, mais supposez que le barrage du haut crève et que celui du bas tienne bon. »

Il la regarda fixement et finit par saisir l’importance de cette conjecture.

Sa face s’empourpra, il respira profondément et rejeta la tête en arrière. D’un geste large, il montra l’île tout entière.

« En ce cas, vous et moi, la tente, les bateaux, les cabanes, les arbres et mon Bijou… Tout ira au diable ! »

Frona hocha la tête.

« Quel dommage…

— Pourquoi donc ? Au contraire, magnifique !

— Non, non, baron. Je voulais dire : quel dommage que vous ne soyez pas un Anglo-Saxon. Nous serions si fiers de vous !

— Et vous, Frona, vous feriez honneur à la race française !

— Vous choisissez bien le moment pour vous lancer des fleurs », leur dit Del Bishop en ricanant. Il s’éloigna aussi vite qu’il était venu. « Grouillez-vous ! leur cria-t-il. Venez plutôt nous aider à sortir les malades de cette cabane, là-bas. On a besoin de vous. Et que ça ne traîne pas », ajouta-t-il en disparaissant parmi les arbres.

Le fleuve montait toujours et dès qu’ils eurent quitté les hauteurs, ils enfoncèrent dans l’eau jusqu’aux chevilles. Après plusieurs détours entre les arbres, ils arrivèrent dans une clairière tout près de la rive où se dressait une cabane. Sur son toit plat deux malades étaient étendus dans des couvertures : Del Bishop, Corliss et Jacob Welse, à l’intérieur, cherchaient des vêtements et des sacs de provisions.

Sur l’île, le niveau de l’inondation dépassait soixante centimètres, mais le sol de la cabane ayant été creusé pour conserver la chaleur, l’eau atteignait la taille d’un homme.

« Mettez le tabac au sec ! demanda d’une voix faible un des deux malades.

— Au diable le tabac ! répliqua son compagnon. Sauvez plutôt la farine et le sucre.

— Bille ne fume pas : voilà pourquoi il s’en moque. Mademoiselle, je vous en supplie, veillez au tabac.

— Tiens, le voici ton tabac. Cesse de geindre. »

Del lui lança la précieuse boîte et l’homme la serra contre lui comme s’il s’agissait d’un sac de pépites d’or.

« Puis-je faire quelque chose pour les soulager ? demanda Frona.

— Il n’existe aucun remède contre le scorbut, déclara Del. Quelques bonnes pommes de terre crues, voilà tout ce qu’on peut leur donner. Dites, Miss Frona, que fabriquez-vous ici ? Montez vous sécher les pieds sur cette petite colline, là-bas. »

Avec un craquement étourdissant, le barrage creva, éclaboussant tout le voisinage d’eau fangeuse. Un bloc de glace de cinquante tonnes vint échouer devant la porte et un fragment plus petit heurta le coin de la cabane, qui fut ébranlée par le coup. Coubertin et Jacob Welse se dirigèrent vers l’ouverture et Frona entendit le baron dire à son père, qui riait amusé malgré lui :

« Après vous, monsieur Welse ! »

Le Français s’insinua tant bien que mal entre l’obstacle et le mur de rondins.

« Dis donc, Bill, si le barrage du bas tient encore longtemps, nous sommes fichus, déclara à son partenaire l’homme à la boîte de tabac.

— Et il tiendra, tu peux m’en croire. À Nulato, j’ai vu, dans les mêmes circonstances, l’île de Bixie balayée comme le carrelage de la cuisine de ma vieille mère. »

Les hommes coururent vers l’endroit où s’était réfugiée Frona.

« Nous ne pouvons laisser périr ces deux pauvres diables. Transportons-les dans votre cabane, Corliss », dit Jacob Welse.

Tout en parlant, celui-ci grimpa sur le toit où reposaient les malades et examina le grand barrage situé en aval. Puis il fit un geste du bras.

« La glace se rompt ; voilà le fleuve qui marche !

— Alors, vieux Bille, pas de coup de balai dans la cuisine pour cette fois », dit l’homme au tabac.

Le fleuve entier semblait se ramasser pour bondir. Sous la pression de l’eau en mouvement, la muraille de glace s’affaissa en une centaine d’endroits et tout le long du rivage on entendit le craquement des arbres déracinés.

Corliss et Del Bishop transportèrent Bill jusqu’à la cabane de MacPherson. Jacob Welse et le baron faisaient glisser l’autre malade quand un énorme bloc de glace fut projeté sur la cabane, qui s’écroula comme un château de cartes. Frona, témoin de l’accident, vit Coubertin et le malade sortir sains et saufs des décombres, tandis que son père était entraîné par l’eau boueuse.

Elle se précipita vers l’endroit du sinistre et essaya de maintenir le naufragé la bouche hors de l’eau, mais en vain. Alors elle le lâcha, fouilla dans la vase : elle ne tarda pas à découvrir qu’il avait le bras droit pris entre les rondins. Incapable de le soulever de ses propres mains, elle s’arma d’un des pieux de la toiture démolie, le passa entre les troncs d’arbres et appuya de toutes ses forces sur ce levier de fortune. Bientôt un des rondins céda et Jacob Welse émergea de l’eau, la tête couverte de boue. Il respira longuement et s’écria :

« Ah ! que l’air pur est bon ! » Puis, jetant un regard autour de lui : « Frona, Del Bishop ne se fourrait pas le doigt dans l’œil !

— À quel sujet ? demanda Frona perplexe.

— Quand il prédisait que tu serais une femme à la hauteur dans ce pays. Te rappelles-tu ? »

Il l’embrassa et tous deux, en riant, crachèrent la boue. De son côté, Coubertin se démenait auprès du malade.

« Je n’ai jamais vu pareil type ! déclarait-il. Il est fou à lier, ma parole ! Dans sa chute, il s’est fêlé le crâne et a perdu son tabac, qu’il ne cesse de réclamer. »

La blessure de l’homme ne présentait aucune gravité : une simple égratignure du cuir chevelu.

« Attendez le retour des autres, je ne puis vous porter seul, dit Jacob Welse en montrant son bras droit qui pendait, inerte. Une petite foulure, expliqua-t-il. Pas d’os cassé. »

Le fleuve reprenait son niveau de l’hiver, abandonnant au bord de ses rives un amoncellement de glace échouée d’une vingtaine de mètres de haut. De gros blocs détachés de cette muraille avaient roulé parmi les arbres déracinés, les fleurs et les herbes recouvertes d’une couche de limon, et ressemblaient aux vomissements titanesques de quelque monstre du Northland.

Le soleil ne demeurait pas inactif et la vapeur d’eau qui s’élevait de la glace fondante nettoyait les icebergs qui bientôt étincelèrent comme un tas de diamants avec, çà et là, des reflets d’un bleu opalescent. Par moments, un de ces brillants minarets aux couleurs d’arc-en-ciel s’écroulait dans le fleuve avec un fracas de tonnerre. Dans une de ces brèches, les habitants de l’île de la Séparation, à part les malades, se trouvèrent réunis autour de la pirogue de Coubertin.

« Non ! non ! mon vieux ! Deux hommes suffiront amplement, déclarait Tommy MacPherson, cherchant autour de lui des regards approbateurs.

— Et tu seras l’un de ces deux, Tommy, répliqua Corliss.

— Non ; il y en a beaucoup d’autres avant moi.

— Tu te trompes. Coubertin ne connaît pas un traître mot à la manœuvre de son Bijou, Saint-Vincent ne peut probablement pas franchir le marécage ; quant à Jacob Welse, son bras le met hors de question. Il ne reste donc que toi et moi, Tommy.

— Je ne voudrais pas être indiscret, mais celui-là ferait bigrement l’affaire » dit l’Écossais en désignant Del Bishop.

Tommy n’éprouvait guère d’amitié envers le truculent mineur, mais il le savait courageux et il saisit cette occasion de sauver sa peau en poussant l’autre dans la brèche. Del Bishop s’avança au milieu du groupe et, avant de parler, fixa chaque homme droit dans les yeux.

« Quelqu’un d’entre vous va-t-il me traiter de lâche ? » demanda-t-il sans autre préambule. De nouveau, il dévisagea chacun des assistants : « Eh bien, écoutez ! Je hais l’eau, mais je n’en ai point peur. Je ne sais pas nager, pourtant j’ai chaviré maintes et maintes fois. Quoi qu’il en soit, messieurs, je prendrai ma place dans le Bijou et le conduirai, s’il le faut, jusqu’en enfer, à moins qu’il ne chavire en route. »

Le baron de Coubertin l’entoura de ses bras en s’écriant :

« Aussi sûr que Dieu existe, voilà un homme ! »

Tommy, pâle de colère, partagé entre l’amour-propre et la crainte, déclara dans le silence qui suivit :

« Nul doute que je manie la rame avec une certaine adresse et que le vent est favorable aujourd’hui ; toutefois, nous ne pouvons partir… attendons que le fleuve soit un peu déblayé.

— Voyons, Tommy, gourmanda Jacob Welse, ne cherche pas d’excuse.

— Mais…

— Ça va, dit Corliss. Tu viens…

— Pas du tout. Je…

— Tais-toi ! » cria Del Bishop de toute la force de ses poumons.

L’Écossais, terrassé par cette voix, rentra dans sa coquille.

« Regardez ! s’exclama Frona. L’eau est libre ! Le fleuve est débarrassé. Attendez une minute et je pars avec vous ! »

Cinq kilomètres en amont, à l’endroit où le Yukon arrive à l’ouest et change de direction en décrivant une superbe courbe, l’eau libre apparaissait. Ce phénomène semblait trop merveilleux pour être réel. Cependant, MacPherson, cet homme dénué d’imagination, songea à battre en retraite sous un fallacieux prétexte.

« Une minute, j’ai oublié ma pipe.

— Reste ici, ricana Del, le retenant par ses vêtements. Je te laisserais bien tirer un peu sur ma bouffarde, si la tienne ne sortait de ta poche.

— Je voulais parler de mon tabac.

— Tiens, tape là-dedans ! » Del Bishop fourra sa blague dans les mains tremblantes de Tommy. « Tu ferais mieux d’enlever ton manteau. Je vais t’aider. Écoute, Tommy, si tu ne te conduis pas en homme, tu auras affaire à moi. Tiens-le-toi pour dit. »

Corliss, pour être plus à l’aise dans ses mouvements, avait retiré son épaisse chemise de flanelle. Quand Frona les rejoignit, il remarqua qu’elle venait d’ôter sa jaquette et sa jupe pour revêtir un jupon d’étoffe sombre qui lui descendait juste au-dessous du genou.

Jacob Welse tourna vers sa fille un regard plein d’inquiétude et s’approcha d’elle. Frona essayait les rames.

« Tu ne vas pas… », hasarda-t-il.

Elle fit un signe de tête affirmatif.

« Pare à mouiller ! »

Corliss souleva la proue du Bijou et jeta un coup d’œil en arrière.

Coubertin saisit la poupe dans la descente rapide et Del réprimanda Tommy MacPherson qui n’allait pas assez vite. Un glaçon plat, légèrement incliné, fut choisi comme embarcadère.

« À l’avant, Tommy ! »

L’Écossais se mit à grogner, mais il entendait derrière lui la respiration saccadée de Bishop et il finit par obéir. Pour contrebalancer le poids de celui-ci, Frona se glissa à l’arrière.

« Je sais gouverner », affirma-t-elle à Corliss qui, pour la première fois, s’apercevait qu’elle prenait réellement part à cette dangereuse expédition.

Il interrogea Jacob Welse du regard pour lui demander son consentement. Le père acquiesça.

« Filez vite, cria Del, perdant patience. Vous brûlez la lumière du jour ! »

CHAPITRE XXIV

LE SAUVETAGE

Le Bijou, cette élégante pirogue, légère et fragile comme une coque de noix, n’offrait que peu de sécurité sur le fleuve parsemé de glaçons. Heureusement, l’adresse de Frona à manœuvrer l’embarcation rassura Corliss. Le fleuve roulait ses eaux noires entre les murailles cristallines ; au loin, les immenses forêts vertes profilaient leurs cimes vers le ciel d’été tacheté de quelques nuages, et le soleil, telle une fournaise, dardait ses rayons sur ce spectacle grandiose.

L’esprit de Corliss se reporta vers sa mère et son thé perpétuel, ses tapis moelleux, ses servantes bien stylées et ses canaris chantant dans la large baie du salon ; il se demanda si elle pourrait comprendre la femme qui, en ce moment, ramait derrière lui. Il passa en revue les amies de sa mère, l’une après l’autre : pâles fantômes, caricatures de celles qui avaient peuplé la terre et continuaient à lui fournir de véritables hommes !

Le Bijou frôla une banquise à la dérive, se fraya un chemin dans un étroit chenal et s’engagea dans l’eau libre.

Derrière eux les murailles de glace s’entrechoquaient. Tommy grognait :

« Quelle folie ! Ne pouvait-elle pas attendre un instant ? »

Frona entendit ses paroles et éclata d’un rire de défi. Vance jeta un coup d’œil par-dessus son épaule vers Frona, qui lui répondit par un sourire.

Sa toque, posée de façon instable, glissait en arrière et ses cheveux dorés par le soleil lui encadraient le visage comme naguère sur la piste de Dyea.

« Je chanterais volontiers, si je ne craignais de gaspiller mon souffle, dit-elle. Entonnez donc Le Chant de l’Épée ou La Chanson de l’Ancre.

— Ou la Première Chanson », ajouta Corliss, et il se mit à fredonner le refrain de cette romance sentimentale.

Elle lança sa rame du côté opposé pour éviter un bloc de glace et sembla ne point l’entendre.

« Je continuerais ainsi toute ma vie, s’écria-t-elle.

— Et moi aussi ! » affirma Corliss.

Mais elle refusa de prêter attention au sens de ses paroles et ajouta :

« Savez-vous, Vance, combien je suis heureuse que nous soyons restés bons camarades ?

— Ce n’est pas ma faute si nous ne sommes pas quelque chose de plus !

— Vous oubliez de ramer, monsieur », le gourmanda-t-elle, et il se courba davantage sur ses avirons.

Ils naviguaient entre le courant, à un angle de quarante-cinq degrés, pour rejoindre la rive orientale, en face du point de départ. De là, ils remonteraient le fleuve en eau calme, le long de la côte ; un kilomètre de falaises abruptes les séparait encore de l’homme qu’ils voulaient sauver.

« Ralentissons un peu, conseilla Vance.

— Dirait-on que nous sommes déjà en plein mois de mai ? observa Frona en regardant les blocs de glace légèrement ballottés sur le flot. Vance, tout ceci vous paraît-il bien réel ? »

Il hocha négativement la tête.

« Eh bien, à moi non plus ! Tout ce que je sais c’est que moi, Frona Welse, en chair et en os, je suis en train de ramer dans cette pirogue, en compagnie de deux hommes, pour sauver une vie humaine sur le Yukon, en Alaska. Voici de l’eau et de la glace ; mes bras sont fatigués, mon cœur bat à coups précipités, et je transpire… cependant, il me semble que je rêve. Pensez donc : l’année dernière, à pareille époque, je me trouvais à Paris ! »

Elle poussa un soupir et tourna les yeux en arrière vers l’île, où la tente de Jacob Welse apparaissait comme un mouchoir blanc déployé sur la verdure sombre de la forêt.

« Je ne puis m’imaginer que cette ville existe, ajouta-t-elle. Il n’y a point de Paris !

— L’année passée, je séjournais à Londres, dit Corliss d’un air pensif. Depuis, je me suis réincarné. Londres ? Londres n’est qu’un mythe. Comment un espace si restreint pourrait-il contenir tant de monde ? Voici le véritable univers : très peu d’hommes l’habitent, autrement il n’y aurait pas tant de place, d’eau et de ciel autour de nous. Tommy se souvient avec tendresse d’un endroit qu’il appelle Toronto. Il se fourre le doigt dans l’œil. Cette ville ne rayonne que dans son imagination… réminiscence d’une vie antérieure. Évidemment, il ne pense pas ainsi, car Tommy n’est pas un philosophe ; il ne s’inquiète de rien…

— Avez-vous fini ? marmonna Tommy d’une voix farouche. Vos sornettes vont nous porter la guigne ! »

La vie est brève sur la terre du Nord et les prophètes de malheur voient trop souvent se réaliser leurs prédictions. Un frisson passa dans l’air et la muraille aux reflets d’arc-en-ciel s’ébranla au-dessus d’eux. D’un commun accord, tous trois enfoncèrent leurs rames dans l’eau et le Bijou se souleva d’un bond. Le mur s’écroula et mille tonnes de glace s’effondrèrent avec fracas derrière eux. L’eau déplacée produisit un énorme remous, le Bijou plongea à travers les crêtes écumantes et retomba au creux des lames.

« Ne vous ai-je pas avertis, sacrés radoteurs !

— Tais-toi et mets-toi à écoper si tu tiens à ta peau », répliqua vivement Corliss.

Il fit un signe de tête à Frona qui lui répondit par un coup d’œil approbateur. Puis tous deux étouffèrent des rires, comme des enfants évoquant une escapade qui, malgré de sinistres présages, s’est terminée à la joie de tous.

Timidement, le Bijou se frayait un chemin à l’ombre de la montagne de glace. Il contournait un coin de la falaise : masse monstrueuse de rochers nus ravagés par les siècles et qui semblaient haïr le fleuve rongeant sa base, la pluie qui striait sa surface de fissures disgracieuses et le soleil brûlant la végétation qui aurait pu masquer sa laideur. De toute sa force, le Yukon se précipitait en hurlant dans ses cavernes et ses crevasses, y produisant un travail de sape sournois et invisible.

« Attention ! Aux avirons ! Mettons-en un coup ! »

La voix de Corliss se perdit dans le tumulte. Le Bijou s’élança en avant et les rames s’abaissèrent et se relevèrent avec un rythme régulier. La coque fragile, ballottée et tiraillée en tous sens, tremblait et virait brusquement à droite et à gauche, mais Frona la maintenait avec une poigne d’acier. À un mètre, une fente de rocher semblait les narguer. Le Bijou bondit en avant et l’eau, glissant par-dessous, contrecarra les efforts des rameurs et, de nouveau, le bateau se trouva happé par la crevasse.

Tommy se crut perdu ; il se voyait déjà se débattant des pieds et des mains dans le gouffre. L’œil hagard, il regardait droit devant lui, incapable de manœuvrer sa rame. À l’instant même, le courant entraîna la barque qui tourbillonna dans le remous du rocher à pic.

Frona, la tête rejetée en arrière, poussa un cri de détresse. Corliss, haletant, s’étendit au fond du bateau, à l’avant, et l’Écossais, à bout de forces, laissa tomber sa tête sur ses genoux.

Le Bijou, après quelques frottements contre le bord glacé, se tint immobile. De ses myriades de facettes, la muraille de glace renvoyait les rayons du soleil et se revêtait d’une splendeur de joyaux. Le long de ses pentes cristallines coulaient des ruisseaux d’argent, et les claires profondeurs de son cœur glacé semblaient renfermer, avec les secrets de la vie ou de la mort, les promesses d’un repos infini.

Oh ! rester là, allongé au bord du mystère, humer l’air à pleine poitrine, sans remuer ! Mais peu à peu son cœur cessa de battre la chamade, l’air perdit de sa saveur enivrante et Corliss reprit contact avec la réalité.

« Il nous faut sortir d’ici ! s’écria-t-il.

— Oui, remettons-nous en route », dit Frona d’une voix faible.

De nouveau ils reprirent la lutte et tout disparut à leurs yeux, sauf la crevasse grimaçante du rocher et la bande d’écume. Pouce par pouce, ils avançaient et seul un dernier contrefort rocheux gardait la sortie de ce passage dangereux. Une fois de plus le Bijou fut secoué de mouvements désordonnés ; le courant fila sous sa coque et il demeura sur place.

Levant et abaissant leurs rames d’un geste régulier, ils s’abandonnaient corps et âme à cet effort rythmique. Pareils à de grands pendules, ils oscillaient en avant et en arrière, sans se rendre compte que la direction du courant les ramenait vers leur point de départ.

Ils demeuraient insensibles au choc des lames et à l’embrun qui glaçait leurs visages…

Ils reprirent leurs sens en apercevant l’île de la Séparation qui s’offrait à leurs regards comme le rivage d’un monde nouveau. Ensuite ils ramèrent sans hâte et leur respiration redevint normale.

« Inutile d’essayer une troisième fois, murmura Corliss.

— Nous n’en avons plus la force, répondit Frona.

— Je partage votre avis ! » s’écria Tommy.

Il s’imaginait déjà assis dans sa cabane, reprenant goût à l’existence. Il leva la tête et aperçut Jacob Welse et les deux hommes debout sur la rive. Frona fit accoster le bateau parallèlement au rivage et Tommy vit s’allonger devant lui le long chemin à parcourir. Il lâcha la rame qui roula au fond de l’embarcation.

« Vas-tu la ramasser ! ordonna Corliss.

— Je n’en ferai rien. »

L’Écossais tourna vers son tortionnaire un visage coléreux et plein de rage, puis il grinça des dents.

Frona éprouvait mille peines à retenir la pirogue, ramenée en arrière par le courant. Corliss, à genoux, se traîna vers l’avant.

« Je ne veux te faire aucun mal, Tommy, dit-il d’une voix basse et ferme… Ramasse vite ta rame et conduis-toi comme un homme !

— Non ! Je ne la ramasserai pas !

— Eh bien, je vais te régler ton compte ! déclara Corliss de la même voix calme, en tirant son couteau de chasse de son étui.

— Depuis quand n’est-on plus libres de ses actes ! » grogna l’Écossais entêté, en reculant légèrement.

Lentement, Corliss appuya la lame contre le dos de Tommy, du côté du cœur. La pointe d’acier traversa la chemise et entailla la peau. Mais elle ne s’arrêta pas là. Du même mouvement lent et sûr, elle s’enfonçait dans la chair. Tommy se mit à trembler.

« Là ! là ! Enlève ça, hurla-t-il. Je vais ramer. »

Frona pâlit, mais ses yeux brillèrent d’une résolution énergique et elle lança à Corliss un regard approbateur.

« Nous allons essayer de ce côté du fleuve et nous traverserons une fois arrivés là-haut ! cria-t-elle à son père. Tommy ? Oh ! il manque un peu de cran, mais nous ne prenons pas cela au sérieux. »

De sa rame, elle adressa un salut aux hommes debout sur l’île :

« Nous serons de retour en un rien de temps. Au revoir, père chéri ! »

La rivière Stewart s’ouvrait devant eux et ils la remontèrent sur trois cents mètres avant de se dégager de son embouchure et de continuer dans le Yukon. Mais lorsqu’ils arrivèrent à la hauteur de l’homme, un nouvel obstacle se dressa devant eux. Un débris d’île se cramponnait désespérément au lit du fleuve et se terminait par un banc de sable sur lequel étaient venues s’échouer des milliers de tonnes de glace formant une chaîne de collines étincelantes qui barraient le cours d’eau jusqu’aux falaises impassibles.

« Il nous faudra porter le canot par-dessus », dit Corliss à Frona.

Le Bijou suivit le banc de sable et accosta sur un bloc de glace qui surplombait l’eau à une hauteur d’environ dix mètres. Ils grimpèrent tant bien que mal au sommet, tirant le bateau après eux, et contemplèrent l’éblouissant spectacle.

Des blocs énormes de glace s’empilaient les uns sur les autres en une confusion cosmique, et servaient de base à d’autres masses gigantesques qui brillaient et scintillaient au soleil comme autant de monstrueux joyaux.

« Voici un joli endroit pour se promener ! ricana Tommy. Ces blocs vont nous écraser d’un moment à l’autre. » Il s’assit résolument. « Ah ! non ! Très peu pour moi, merci ! »

Frona et Corliss, portant le canot entre eux, continuèrent l’ascension.

« Les Perses conduisaient leurs esclaves au combat à coups de fouet, observa Frona. Jusqu’ici, je n’en comprenais pas la raison. Ne feriez-vous pas mieux de forcer ce lâche à nous suivre ? »

Corliss releva Tommy à coups de pied et l’obligea à marcher. La pirogue était légère mais encombrante et difficile à soulever, sur les pentes glissantes. Le soleil dardait ses rayons sur les porteurs et la réverbération de sa blanche lumière leur blessait les yeux.

Corliss poussa un grognement et s’épongea le front du revers de sa main. Ils venaient d’atteindre le sommet de la crête et apercevaient de l’autre côté les bras du fleuve, où l’eau coulait librement, et l’homme qui faisait des signes de détresse.

Derrière eux, pastorale et verdoyante, s’étendait l’île de la Séparation. Insouciants, ils admiraient la courbe de Yukon, sans se douter qu’à tout moment le fleuve menaçait de déclencher la débâcle des glaçons et de les engloutir. À leurs pieds déclivait une pente douce terminée par une petite gorge où le soleil projetait une ombre épaisse.

« Du courage, Tommy ! dit Frona. Nous sommes maintenant à mi-chemin et il y a de l’eau en bas.

— C’est l’eau que vous cherchez, hein ? Vous voulez donc me conduire à la mort ?

— Tommy, vous avez dû commettre quelques gros péchés pour craindre ainsi la mort. » Elle souleva l’extrémité de la pirogue et soupira : « Après tout, c’est peut-être un peu naturel : vous ne savez pas comment mourir.

— Pas plus que je n’en ai envie…

— Chacun de nous a son heure marquée… Nous n’y pouvons rien. Voici venu probablement pour nous le moment de dire adieu à la vie. »

Tommy glissa avec précaution et se laissa choir sur un bloc plat.

« Votre morale est parfaite : cependant, ne croyez-vous pas que je puisse juger par moi-même ce qui me convient le mieux ? Pourquoi ne saurai-je pas choisir tout seul ?

— Parce que vous n’en êtes pas capable. Il appartient aux forts d’apprendre aux lâches de votre espèce quand et comment mourir, de les conduire au besoin à la mort à coups de fouet.

— Vous parlez bien et vous agissez mieux encore. J’aurais tort de me plaindre, puisque vous ne ménagez pas votre peine.

— Quelle ignoble brute ! s’exclama Corliss en voyant Tommy descendre dans la gorge.

— Où avez-vous appris à ramer, Vance ? demanda Frona.

— Au collège. Mais regardez-moi cela. N’est-ce point magnifique ? »

La glace en fondant laissait une mare au fond de la gorge. Frona s’étendit tout de son long et trempa ses lèvres brûlantes dans cette fraîcheur. Les semelles de ses mocassins, ou plutôt le dessous de ses pieds, car ses mocassins et ses bas étaient en lambeaux, demeuraient visibles ; meurtris au contact de la glace, ils laissaient par endroits jaillir le sang.

« Si menus et pourtant si jolis ! balbutia Tommy. Croirait-on que ces petits pieds-là soient capables de conduire un homme tout droit en enfer ?

— À la façon dont tu grognes, ils t’y conduiront assez vite, répondit Corliss furieux.

— À la vitesse de soixante à l’heure ! rétorqua Tommy en s’éloignant, fier d’avoir le dernier mot.

— Un instant ! Tu as deux chemises. Prête-m’en une. »

La surprise de l’Écossais se trahit sur son visage. Ayant deviné l’intention de Corliss, il hocha la tête et continua son chemin. Frona se releva.

« Que se passe-t-il ?

— Rien. Asseyez-vous.

— Mais, voyons… »

Corliss appuya ses mains sur les épaules de Frona et l’obligea à s’asseoir.

« Vos pieds… Vous ne pouvez marcher ainsi ; ils sont dans un état lamentable. Tenez ! »

Il passa sa main sous un des pieds de la jeune fille et lui montra sa paume couverte de sang.

« Pourquoi ne pas me l’avoir dit plus tôt ?

— Oh !… cela ne me gênait nullement.

— Donnez-moi une de vos jupes. »

Corliss regarda autour de lui. Tommy se dissimulait parmi les blocs de glace.

« Continuons », dit Frona essayant de se lever.

Il la retint assise.

« Pas avant que j’aie soigné vos pieds ! Attendez. Fermez les yeux. »

Elle obéit. Quand elle les rouvrit, Corliss était nu jusqu’à la taille. De sa chemise, taillée en bandes, il pansa les pieds de la jeune fille.

« Vous marchiez derrière moi et je ne me doutais pas…

— Ne vous excusez point. J’aurais pu vous le dire.

— Je ne m’excuse point. Au contraire. Je vous reproche votre silence. Levez l’autre pied, maintenant. »

Il serra le dernier nœud du pansement et posa à terre le pied de la jeune fille.

« Peste soit de ce Saint-Vincent ! Allons ! continuons !

— À votre place, je tiendrais le même langage, dit Frona en soulevant le bout du bateau. Comme vous avez changé, Vance, depuis la piste de Dyea ! Alors vous ne saviez pas jurer.

— En effet, je ne suis plus le même homme, grâces en soient rendues à Dieu et à vous, Frona. Seulement, je m’estime plus honnête que vous, car je vis toujours selon mes principes.

— Avouez que vous êtes injuste et que vous en exigez trop.

— Seulement le petit orteil.

— À moins que vous n’ayez pour moi l’affection d’un grand frère… En ce cas, si réellement vous le désirez…

— Taisez-vous ! s’écria-t-il, ou je vais me conduire comme un fieffé imbécile. »

Les difficultés de la marche leur coupèrent la respiration et ils descendirent en silence jusqu’à l’endroit où MacPherson les attendait, assis au bord de l’eau libre.

« Del déteste Saint-Vincent, déclara Frona. Pourquoi ?

— Je l’ignore. Partout où il va, Del emporte un vieux livre russe qu’il ne sait pas lire, mais qu’il considère en quelque sorte comme la condamnation de Saint-Vincent. Il a fini par m’insuffler un peu de sa confiance en ce bouquin. Je ne sais si c’est vous qui viendrez vers moi, ou si mon cœur… »

Elle lâcha la pirogue et éclata de rire. Il en fut vexé et un flot rouge colora son visage.

« Ne prenez pas cet air offensé. Cela ne vous va pas du tout pour l’instant. Vous ressemblez à un pirate prêt à monter à l’abordage, avec vos cheveux en broussaille, votre couteau à la ceinture. Pestez, jurez, mettez-vous en colère, tout ce que vous voudrez, mais quittez cette mine de dignité outragée. Que n’ai-je pas ici mon appareil photographique ! Plus tard, je dirais à mes amis : voici Corliss, le célèbre explorateur, tel qu’il se présentait au terme de son fameux voyage « À travers le sombre Alaska. »

Il pointa vers elle un doigt menaçant et demanda :

« Où est votre jupe ? »

Involontairement, elle baissa les yeux. Elle fut indignée en voyant la guenille qui la recouvrait et elle leva vers son compagnon un visage empourpré.

« Vous devriez avoir honte ! lui dit-elle.

— Voyons, ne prenez pas cet air offensé. Cela ne vous va pas du tout pour l’instant. Si seulement j’avais mon kodak !

— Taisez-vous ! Continuons notre chemin… Tommy nous attend. Je souhaite que le soleil vous cuise la peau du dos ! » murmura-t-elle avec un simulacre de rancune.

Ils firent glisser la pirogue dans l’eau du fleuve et dix minutes après ils escaladaient la muraille de glace pour atteindre la rive d’où était venu le signal de détresse. L’homme, étendu par terre, ne bougeait plus. La crainte d’arriver trop tard s’empara d’eux et ils se mirent à courir. L’homme remua faiblement la tête et poussa un gémissement. Ses vêtements grossiers étaient en lambeaux et on apercevait à travers les trous de ses mocassins la peau noire et meurtrie de ses pieds. Sur son corps décharné, les os semblaient prêts à traverser la peau. Corliss lui tâta le pouls ; l’homme ouvrit les paupières et le regarda de ses yeux vitreux. Frona frémit devant ce spectacle.

« C’est affreux ! marmotta MacPherson, palpant de sa main un bras sans muscles.

— Retournez au bateau, Frona, dit Corliss. Tommy et moi nous le porterons jusque-là. »

Mais elle serra les lèvres avec fermeté. Bien que son aide rendît la descente moins pénible au malade, il fut tout de même secoué, de sorte qu’avant d’être allongé dans la barque il ouvrit de nouveau les yeux et murmura d’une voix rauque : « Jacob Welse, dépêches… de l’extérieur… » Il fouilla dans sa chemise ouverte et sur la poitrine émaciée apparut la courroie de cuir à laquelle pendait sans doute le portefeuille aux dépêches.

À chaque bout de la pirogue la place ne manquait pas, mais Corliss, qui se tenait au milieu, dut ramer en soutenant l’homme entre ses genoux. Le Bijou s’éloignait doucement de la rive et descendait enfin le courant sans grande fatigue pour les rameurs. Le rouge cramoisi des bras, du dos et des épaules de Vance attira l’attention de Frona.

« Mon vœu se réalise, dit-elle joyeuse, en lui touchant légèrement son bras brûlant. Il faudra vous mettre du cold-cream lorsque nous arriverons à la cabane.

— Continuez, je vous en prie. Cela me fait un bien immense. »

Elle éclaboussa son dos écarlate d’une main pleine d’eau glacée. Il poussa un cri. Tommy se retourna pour le regarder.

« Aujourd’hui nous avons accompli une bonne action, remarqua-t-il complaisamment. Sauver un homme de la mort est un acte méritoire aux yeux de Dieu.

— Vous n’avez plus peur ? lui demanda Frona d’un ton moqueur.

— Oh ! je feignais d’avoir peur pour vous faire enrager, mais… »

Il s’interrompit soudain et demeura comme pétrifié. Ses yeux regardaient fixement par-dessus l’épaule de Frona. Puis, lentement, avec toute la ferveur qui doit accompagner une invocation à la divinité, il murmura :

« Dieu tout-puissant ! »

Frona et Vance détournèrent la tête. Une banquise s’avançait à la courbe du fleuve. Au moment précis où ils observaient ce spectacle, le flanc droit de cette montagne mouvante alla frapper le rivage et se fracassa contre la falaise.

« Grand Dieu ! Grand Dieu ! Nous voilà pris comme des rats dans une trappe ! bredouilla Tommy.

— Vite ! Un bon coup de rame ! » lui siffla Corliss dans l’oreille.

Et le Bijou bondit en avant.

Frona dirigeait l’embarcation au travers du courant pour regagner l’île de la Séparation. Lorsque le banc de sable sur lequel ils avaient dû porter la pirogue s’écroula à son tour sous la pression formidable d’un million de tonnes, Corliss lança vers Frona un regard interrogateur.

Elle sourit et secoua la tête, tout en réduisant la vitesse du bateau.

« Inutile d’essayer, murmura-t-elle. Notre seule chance de salut est de courir devant cette muraille de glace et d’obliquer vers la rive. »

Tout en se rapprochant de l’île autant qu’elle osait le faire, elle maintenait constamment l’embarcation à distance de l’iceberg.

« Je ne puis plus suivre cette vitesse… », pleurnicha Tommy.

Le silence de Corliss et de Frona semblait si lourd de menaces qu’il continua de manœuvrer sa rame. En avant de la muraille de glace flottait une énorme masse qui fendait l’eau en produisant une sorte de raz de marée. Tommy l’aperçut et allait s’effondrer de peur si Corliss ne lui eût appliqué quelques bons coups de rame dans le dos.

« Nous pouvons conserver notre avance, observa Frona, mais comment faire pour débarquer ?

— Quand nous nous trouverons tout près de l’île, dirigez la proue vers le rivage, conseilla Corliss. Lorsque le bateau touchera, sautez et mettez-vous à courir.

— Grimpez plutôt ; par bonheur, ma pipe est éteinte. »

Repoussée par les falaises de la rive gauche du fleuve, la masse flottante filait à la dérive vers la droite et l’autre glaçon arrivait directement sur l’île de la Séparation.

« Si tu regardes encore à l’arrière, je te fends la tête ! menaça Corliss.

— Aïe ! » grogna Tommy.

Mais Corliss, lui, regarda en arrière, ainsi que Frona. L’iceberg alla heurter la berge, qui fut démolie sur une dizaine de mètres.

Del Bishop accourut au rivage et, au milieu du vacarme, ils l’entendirent crier :

« Débarquez ! Vite ! Débarquez !

— Plus bas », dit Corliss.

Frona ouvrit la bouche ; incapable de prononcer une parole, elle lui fit signe de la tête qu’elle avait compris. En vain, ils descendirent le long de l’île ; la côte s’effondrait derrière eux dès qu’ils avaient passé.

Comme ils traversaient le détroit entre l’île Roubeau et l’île de la Séparation, ils se trouvèrent entraînés sur une petite échancrure dans le rivage. Le Bijou s’y engagea à toute allure, et la moitié du bateau s’arrêta net sur un bloc de glace incliné.

Tous trois sautèrent ensemble, mais tandis que Frona et Corliss se saisissaient de la pirogue pour la sortir du fleuve, Tommy, qui se tenait à l’avant, ne songea qu’à sauver sa peau. Il y aurait réussi, si son pied droit n’avait glissé sur la pente. Il se releva à demi, glissa et tomba de nouveau. Corliss, qui tirait sur la proue, lui décocha des coups de pied. Tommy se redressa et empoigna le plat-bord.

Ce poids immobilisa Corliss et Frona, déjà à bout de forces. Corliss le somma de lâcher, mais Tommy se cramponna davantage et tourna vers lui un visage pitoyable de naufragé. Le mur de glace rugissait et les menaçait toujours. En désespoir de cause, les deux jeunes gens essayèrent de traîner la pirogue : le poids supplémentaire de Tommy paralysant leurs efforts, ils tombèrent à genoux.

Soudain le malade s’assit au fond de la pirogue et lança un rire sauvage. « Palsambleu ! » s’écria-t-il et il continua de rire.

Le premier choc de l’iceberg contre l’île Roubeau ébranla la glace sous leurs pieds. Frona saisit une rame et en frappa les jointures de l’Écossais, qui dut lâcher prise. Corliss, dans un fol élan, tira sur la barque et Frona poussa par-derrière. Le mur aux couleurs d’arc-en-ciel s’écroula comme une immense volute au milieu de laquelle Tommy disparut, telle une abeille au sein d’une orchidée.

Hors d’haleine, ils s’allongèrent sur le sol, lorsqu’un bloc monstrueux, détaché de la muraille, vint s’abattre au-dessus d’eux. Frona voulut se lever, mais s’affaissa sur les genoux. Corliss la prit par le bras et la dégagea, ainsi que la pirogue.

Ils tombèrent encore, mais cette fois sous les arbres, où les rayons solaires pénétraient à travers les aiguilles de pins ; les rouges-gorges gazouillaient au-dessus de leurs têtes et une colonne de sauterelles lançaient leurs cris aigus dans l’air tiède.

CHAPITRE XXV

UN TRIBUNAL AU KLONDIKE

Frona reprit lentement conscience. Étendue à l’endroit où elle était tombée, il lui semblait sortir d’un long rêve. Corliss, allongé sur le dos, avait le visage tourné vers le soleil. Elle se traîna jusqu’à lui et vit qu’il respirait régulièrement. Ses yeux clos s’ouvrirent pour la regarder. Il sourit. Frona se glissa à côté de lui.

« Vance ?

— Eh bien ? »

Elle tendit la main ; celle de Corliss se referma sur elle. Leurs paupières papillotèrent un instant, puis s’abaissèrent. Le grondement du fleuve ne leur parvenait plus maintenant que comme un murmure confus. Une douce langueur s’emparait d’eux, sous la lumière dorée du soleil tamisée par la verdure, bercés par la chanson de la vie, ils somnolèrent pendant un quart d’heure, puis se réveillèrent. Frona s’assit sur son séant…

« J’ai eu peur ! dit-elle.

— Comment, vous ?

— Oui, je craignais d’avoir peur, rectifia-t-elle en portant la main à sa chevelure.

— Laissez donc vos cheveux ainsi. Ils sont si beaux dans cette clarté ! » Se pliant au désir de Corliss, elle secoua la tête et ses boucles d’or nimbèrent son visage.

« Tommy a disparu, murmura Corliss, rêveur, évoquant dans son esprit la course devant le mur de glace.

— Oui, je lui ai écrasé les jointures. C’est affreux ! Mais que pouvais-je faire ? L’homme étendu dans la pirogue vaut cent fois mieux que ce lâche, et nous devions le sauver. Vite, occupons-nous de lui. Oh ! regardez, Vance ! » À travers les arbres, à dix mètres d’eux environ, on apercevait le mur d’une haute cabane. « Personne en vue. Elle est sans doute inoccupée, ou bien les gens sont absents en ce moment. Vance, prenez soin de notre malade. Maintenant, je suis plus présentable : je vais voir ce qui se passe. »

Elle fit le tour de la cabane et la jugea très grande pour le pays du Yukon. La porte était ouverte, et comme Frona se disposait à entrer, elle embrassa d’un coup d’œil la scène qui se déroulait à l’intérieur. Une foule d’hommes s’y trouvaient réunis, absorbés, semblait-il, dans une importante discussion.

Elle frappa à la porte. Instinctivement les assistants se séparèrent, laissant entre eux un chemin libre. Au fond de la pièce, des hommes graves se tenaient assis de chaque côté d’une table qui paraissait être le point de mire de l’assemblée.

Aveuglée par l’éblouissante clarté du dehors, Frona écarquilla d’abord les yeux. Bientôt elle distingua un Américain barbu, à un bout de la table sur laquelle il frappait avec un lourd maillet de calfat. En face de ce personnage elle aperçut Saint-Vincent, le visage pâle et l’œil hagard.

Un homme de nationalité Scandinave se pencha vers la table. Le Yankee au maillet leva la main droite et prononça d’une voix rapide :

« Jure solennellement que ce que tu vas dire devant le tribunal… »

Il s’arrêta brusquement et considéra l’homme debout devant lui.

« … Enlève ta casquette ! » rugit-il.

Un rire moqueur parcourut la foule, et le Scandinave obéit. Alors l’homme au maillet reprit :

« Jure solennellement de dire la vérité, toute la vérité, et rien que la vérité ! »

Le Scandinave fit un signe de tête affirmatif et leva la main.

« Un moment, messieurs ! » s’écria Frona en s’avançant dans l’allée qui se referma derrière elle.

Saint-Vincent se mit debout et tendit les bras vers elle.

« Frona ! Oh ! Frona ! Je suis innocent ! »

L’inattendu de la situation lui donna un choc et, dans la lumière confuse de la pièce, elle ne distinguait que le cercle de figures fantomatiques où brûlaient les yeux.

« Innocent de quoi ? se demanda Frona en regardant Saint-Vincent, les bras toujours tendus. Innocent de quoi ? N’aurait-il pas dû attendre qu’on l’accusât avant de se disculper ?

— Voici une amie du prisonnier ! annonça d’une voix impérieuse l’homme au maillet. Apportez un tabouret.

— Un instant, messieurs ! » Chancelante, Frona appuya une main sur la table. « Je ne comprends pas ce qui se passe ici. Tout ceci est nouveau… »

Ses yeux s’abaissèrent par hasard sur ses pieds enveloppés de chiffons sales. Elle se souvint de sa jupe en lambeaux, de son bras sortant à travers la déchirure de sa manche et de ses cheveux dénoués sur son dos. D’un côté, sa joue et son cou lui semblaient recouverts d’une croûte épaisse : elle la brossa de sa main et la boue séchée tomba sur le sol.

« Fort bien, dit l’homme d’un ton amène. Asseyez-vous. Nous sommes tous logés à la même enseigne. Nous ne connaissons rien de l’affaire. Mais, sachez-le, nous sommes ici pour découvrir la vérité. Asseyez-vous donc. »

Elle leva la main.

« Un moment… Monsieur le président, je suppose que je me trouve ici dans une assemblée de mineurs. (L’homme fit oui de la tête.) Possédant moi-même une voix dans la direction des affaires publiques, je demande la permission de prendre la parole. Ce que j’ai à dire ne souffre aucun délai.

— Attendez votre tour, Miss… euh…

— Welse ! crièrent en chœur une douzaine de voix.

— Miss Welse, reprit-il avec une nuance de respect dans la voix, je regrette de vous informer que votre tour n’est pas encore venu. Asseyez-vous, je vous en prie.

— Pardon. J’ai sollicité la faveur d’être entendue tout de suite : si on ne me l’accorde pas, j’en appelle à l’assemblée. » Des yeux elle parcourut la foule et des cris véhéments réclamèrent la parole pour Frona. Le président finit par acquiescer et fit signe à la jeune fille de continuer. « Monsieur le président, messieurs. Je ne connais point l’objet de cette réunion, mais je viens vous apprendre un fait beaucoup plus important. À la porte de cette cabane gît un moribond. Nous l’avons transporté depuis l’autre côté du fleuve et nous ne vous eussions pas dérangés si nous avions pu regagner notre île. Ce malade a besoin de soins immédiats.

— Que deux camarades les plus près de la porte aillent s’occuper de lui, ordonna le président. Et vous, docteur Holiday, accompagnez-les et voyez ce que vous pourrez faire. »

Frona s’assit sur un tabouret près de l’inculpé.

« Voyons, Gregory, que se passe-t-il ? »

Il lui serra étroitement la main.

« Ne les croyez pas. Ils veulent… me pendre.

— Vous pendre ? Pourquoi ?

— Voici. La nuit dernière… »

Il s’arrêta pour écouter le Scandinave qui parlait avec une lenteur mesurée.

« Je me réveille en sursaut, disait le témoin, et me dirige vers la porte. Là, j’entends un autre coup de feu. »

Un homme au teint rouge, vêtu d’un mackintosh, l’interrompit.

« Et alors, qu’as-tu pensé ?

— Quoi ? demanda le témoin, dont le visage s’assombrit et devint perplexe.

— Lorsque tu es venu à la porte, quelle fut ta première impression ?

— Ma foi, soupira l’homme, heureux d’avoir enfin compris, n’ayant pas de mocassins aux pieds, j’ai pensé qu’il faisait bigrement froid. »

L’expression satisfaite de sa figure se transforma en un naïf étonnement devant l’éclat de rire qui accueillit sa déposition. Il continua, l’air hébété :

« J’entendis un nouveau coup de feu. Alors je descendis la piste en courant. »

À ce moment, Corliss pénétra dans la salle et traversa la foule pour rejoindre Frona qui n’entendit pas le reste de la déclaration du Scandinave.

« Qu’arrive-t-il ? demanda l’ingénieur. Rien de grave, j’espère ? Puis-je vous être utile ?

— Vous tombez à pic. » Elle lui prit la main d’un geste de gratitude. « Traversez le détroit comme vous pourrez et courez chercher mon père. Prévenez-le que Gregory passe devant le tribunal sous l’inculpation de… Au fait, Gregory, de quoi vous accuse-t-on ?

— D’assassinat.

— Dites à mon père de venir sans aucun retard et de m’apporter quelques vêtements. »

Elle pressa la main de Vance et ajouta, en le regardant bien en face :

« Je vous en prie, Vance, ne tentez pas l’impossible… essayez simplement de faire cela pour moi.

— Ne vous tourmentez pas. Je réussirai à passer. »

Il releva la tête avec assurance et regagna la porte en jouant des coudes.

« Qui avez-vous pris comme avocat ? » demanda Frona à Saint-Vincent.

Il secoua la tête.

« Personne. Ils voulaient m’en imposer un de leur choix, un avocat parjure, chassé des États-Unis, un nommé Bill Brown, mais j’ai refusé. C’est lui qui défend l’autre partie, à présent. La loi de Lynch aura beau jeu et leur décision est déjà prise. Je n’y échapperai point.

— J’espère qu’on vous donnera le temps d’exposer votre défense.

— Frona, je suis innocent. Je…

— Chut ! »

Elle lui posa la main sur le bras pour le faire taire et écouta la déposition du témoin.

« Alors, le journaliste se défend avec rage, mais Pierre et moi nous le poussons dans la cabane. Il reste là, debout, et se met à pleurer.

— Qui ça ? demanda l’avocat de l’accusation.

— Lui. Ce type-là. » Du doigt, le Scandinave indiquait Saint-Vincent. « Alors, moi, j’allume. La lampe à huile était renversée, mais je porte toujours une bougie dans ma poche ; une bonne précaution, en passant, ajouta-t-il d’une voix grave. Que vois-je ? Borg, étendu raide mort, et sa squaw, prête à expirer, me déclare que c’est lui l’assassin de Borg.

— L’assassin de Borg ?

— Oui, cet homme-là ! »

De nouveau il tendit son doigt accusateur vers Saint-Vincent.

« Vraiment ? Elle vous a accusé ? murmura Frona.

— Oui, répondit tout bas Saint-Vincent. Je ne comprends pas ce qui l’a poussée à mentir. Sans doute avait-elle perdu la tête. »

L’homme à la trogne rouge soumit alors le témoin à un interrogatoire très serré que Frona suivit avec intérêt, mais qui ne lui apprit pas grand-chose de nouveau.

« Vous avez le droit de poser au témoin toute question que vous jugerez utile », annonça le président à Saint-Vincent.

Le journaliste hocha la tête.

« Eh bien, voyons ! Qu’attendez-vous donc ? pressa Frona.

— À quoi bon ? soupira l’accusé. Mon sort est fixé d’avance. Le verdict était arrêté avant l’ouverture des débats.

— Une minute, s’il vous plaît. »

Frona, de sa voix autoritaire, fit revenir le témoin :

« Vous n’avez pas assisté personnellement au meurtre ? »

Le Scandinave fixa sur elle un regard bovin, comme s’il attendait que cette question pénétrât jusqu’à son cerveau.

« En d’autres termes, vous n’avez pas vu celui qui a commis le meurtre ?

— Oh ! si ! C’est cet homme-là. La squaw a dit que c’était lui. »

Cette réponse provoqua une hilarité générale dans l’assemblée.

« Mais vous n’étiez pas là ?

— J’ai entendu les coups de feu.

— Mais vous n’avez pas vu qui a tiré ces coups de feu ?

— Ah ! non ! mais elle a dit…

— Cela suffit. Merci. »

Le témoin se rassit.

L’avocat consulta ses notes et on appela :

« Pierre La Flitche ! »

Un jeune homme svelte, au teint basané, à la démarche souple et gracieuse, s’avança vers l’espace libre devant la table. Il regarda franchement autour de lui et ses yeux se posèrent un instant sur Frona avec une admiration sincère. Elle sourit, car du premier coup d’œil ce personnage lui avait plu. Il répondit à son sourire en découvrant une superbe rangée de dents d’une éclatante blancheur.

À l’interrogatoire préliminaire, il déclara qu’il portait le nom de son père, un descendant de coureurs des bois. Sa mère, annonça-t-il avec un haussement d’épaules, était une métisse.

Quand on le pria de continuer et de dire tout ce qu’il savait de l’affaire en litige, il réfléchit comme s’il se demandait par où commencer.

« Au printemps, on dort mieux la porte ouverte, commença-t-il d’une voix claire et mélodieuse. Je laissai donc la mienne ouverte hier soir. Mais je dors comme un chat : la chute d’une feuille, le souffle du vent, un rien suffit pour me tirer du sommeil. Donc, au premier coup de feu, je m’éveille et cours à la porte. »

Saint-Vincent se pencha vers Frona.

« Ce n’était pas le premier coup », dit-il.

D’un geste de la tête, elle lui fit comprendre qu’elle avait entendu. Elle regardait toujours La Flitche qui, galamment, suspendit un moment sa déposition.

« Deux autres détonations se succédèrent avec rapidité. Aussitôt, je me dis : « Cela vient de la cabane de « Borg », et je courus sur la piste, craignant que Borg n’eût tué Bella. Je volai à son secours et rencontrai John qui se hâtait aussi, soufflant comme un bœuf. « Qu’y a-t-il ? » me demanda John. « Je n’en sais rien », répondis-je. À ce moment, une forme sombre se précipite dans notre direction, nous renverse, John et moi. Nous l’arrêtons : c’est un homme à demi vêtu qui lutte puis se met à sangloter. Nous ne le lâchons pas.

— Qui était cet homme ? »

La Flitche tourna les yeux vers Saint-Vincent.

« Il ne veut pas revenir à la cabane, mais John et moi nous l’y forçons.

— Qu’a-t-il dit ?

— Je lui demandai ce qui s’était passé… Au lieu de répondre, il pleurnichait.

— Avez-vous remarqué quelque signe particulier sur sa personne ?… » Les sourcils de La Flitche se relevèrent interrogativement.

« Quelque chose de bizarre, qui vous parût extraordinaire ?

— Ah ! oui ! du sang sur ses mains. » Sans s’inquiéter des murmures de l’assemblée, il poursuivit son récit, auquel son jeu de physionomie et ses gestes ajoutaient une allure dramatique. « John fit la lumière et Bella poussa un grognement. J’examinai Borg, étendu dans un coin : il ne bougeait plus. Au moment où Bella ouvre les yeux, je la regarde ; elle me reconnaît. « Bella, qui a tué Borg ? » Elle roule sa tête par terre et murmure tout bas : « Lui mort ? » Je devine qu’elle veut parler de Borg et je lui réponds :

« Oui ! » Elle se redresse sur le coude, jette un regard autour de la cabane ; quand elle aperçoit Saint-Vincent, ses prunelles ne le quittent plus ; elle le montre du doigt. » Joignant le geste à la parole, La Flitche se tourna vers Saint-Vincent et tendit vers lui un doigt tremblant : « Lui ! lui ! lui ! » Je lui demande : « Bella, qui a tué Borg ? — Lui ! lui ! lui ! répète-t-elle. Saint-Vincent a tué Borg. » Alors… La tête de La Flitche s’affaissa sur sa poitrine, puis il la releva pour achever sa phrase : « Bella expira aussitôt. »

Bill Brown, l’homme à la face rouge, fit subir au témoin un interrogatoire d’où il apparut clairement qu’une terrible rixe devait avoir eu lieu avant le meurtre de Borg. La lourde table était brisée, le tabouret en morceaux et le poêle renversé.

« De ma vie je n’avais vu pareil désastre », ajouta La Flitche en manière de conclusion.

Brown le renvoya ensuite vers Frona, qu’il salua poliment d’un signe de tête.

« Monsieur La Flitche, dit-elle, vous parliez tout à l’heure du premier coup de feu. Les murs de rondins d’une cabane sont assez épais, n’est-ce pas ? Croyez-vous que, votre porte étant ouverte, vous ayez entendu cette première détonation ? »

Il secoua la tête négativement, mais ses yeux noirs disaient nettement qu’il savait où elle voulait en venir.

« Et si la porte de Borg avait été fermée, auriez-vous entendu ce coup de revolver ? »

De nouveau il branla la tête.

« Alors, monsieur La Flitche, lorsque vous parliez du premier coup, cela n’indique pas le « premier » coup de feu tiré, mais plutôt le premier que vous ayez perçu ! »

Il approuva de la tête. Ce point éclairci, Frona ne se trouva guère avancée. Elle chercha ensuite à sonder adroitement le témoin sur un autre sujet : comme tout à l’heure, elle comprit que La Flitche devinait ses intentions.

« Vous disiez qu’il faisait très sombre, monsieur La Flitche ?

— Oui. Tout à fait noir.

— Alors, comment avez-vous pu identifier John ?

— En courant, John fait beaucoup de bruit et à cela je reconnais toujours son pas.

— Y voyiez-vous assez clair pour distinguer son visage ?

— Non.

— En ce cas, monsieur La Flitche, demanda-t-elle, triomphante, expliquez-moi, s’il vous plaît, comment M. Saint-Vincent avait du sang sur les mains ? »

Il releva la lèvre supérieure, sourit de toutes ses dents étincelantes.

« Comment ? N’en ai-je pas senti l’odeur âcre ? Mon odorat ne décèle-t-il pas la fumée du campement, le repaire du lièvre, la piste de l’élan ? »

Il renversa la tête en arrière et, les traits tendus, les yeux clos, les narines frémissantes et dilatées, il sembla concentrer toutes les facultés de son être sur un seul de ses sens. Puis il entrouvrit les paupières et regarda Frona d’un air rêveur.

« Je le répète, j’ai flairé le sang sur ses mains, du sang encore tout chaud.

— Parfaitement ! Il en est capable ! » confirma un des assistants.

Frona elle-même en demeura si convaincue qu’elle porta inconsciemment le regard vers les mains de Saint-Vincent et remarqua des taches brunes sur les poignets de sa chemise de flanelle.

Quand La Flitche reprit sa place, Bill Brown vint serrer la main de Frona.

« Je suis heureux de féliciter l’avocat de la défense », dit-il d’un ton jovial.

Puis il parcourut ses notes avant de faire appeler un nouveau témoin.

« Ne croyez-vous pas, monsieur Brown, qu’il y ait une injustice flagrante à mon égard ? demanda Frona. N’ayant pas eu le temps d’étudier l’affaire, je ne sais rien, sauf ce que m’ont appris les témoins. Ne serait-il pas préférable de remettre les débats à demain ?

— Ma foi, déclara-t-il en consultant sa montre, voilà une excellente idée. Il est cinq heures et les hommes devraient être en train de cuire leur dîner en ce moment. »

Elle le remercia, ainsi que savent le faire certaines femmes, sans proférer un mot ; cependant, il en ressentit une satisfaction plus grande que si elle avait parlé.

Bill Brown s’adressa ensuite à l’assemblée.

« Après accord favorable entre la défense et l’accusation, étant donné l’heure tardive et l’impossibilité de rendre le jugement dans un temps raisonnable, je… hum… demande qu’on reprenne la séance à huit heures, demain matin.

— Que ceux qui partagent cet avis lèvent la main ! » s’écria le président. Le tribunal se disloqua.

CHAPITRE XXVI

POUR LA DÉFENSE DE SAINT-VINCENT

Tandis que la foule se dispersait, Frona se tourna vers Saint-Vincent. Il lui serra la main à la lui briser, comme un homme sur le point de se noyer.

« Je vous en supplie, Frona, croyez-moi ! Promettez-moi d’ajouter foi à mes paroles. »

Le visage de Frona s’empourpra.

« Il faut que vous soyez bien troublé pour me parler de la sorte, Gregory. Je ne vous reproche rien. Je comprends l’angoisse où vous plonge pareille situation…

— Hélas ! Et le pis est que je me conduis comme un sot. Je n’y puis rien. Tout s’acharne contre moi. N’était-ce pas suffisant d’avoir assisté à la mort de ce pauvre Borg ? Me voilà accusé de ce crime et jugé par la foule. Excusez-moi, Frona, je suis hors de moi-même, mais je veux que vous me croyiez.

— Reprenez l’affaire dès le début : souvenez-vous que je ne suis au courant de rien. »

Il s’installa plus confortablement sur le tabouret, roula une cigarette et commença le récit du drame survenu la veille.

« Il devait être une heure du matin quand je fus soudain tiré de mon sommeil par la lumière de la lampe. Tout de suite je pensai que c’était Borg qui l’allumait, me demandant ce qu’il pouvait bien chercher, et j’ouvris les yeux. Je vis dans la cabane deux étrangers masqués. Les rabats de leurs bonnets de fourrure noués sous le menton cachaient leurs visages, ne laissant voir que l’éclat de leurs yeux. Conscient du danger qui me menaçait, je demeurai immobile une seconde et me mis à réfléchir. Borg m’avait emprunté mon revolver et je me trouvais désarmé. Mon fusil était appuyé contre la porte ; je résolus d’aller le saisir, mais à peine venais-je de poser pied sur le sol qu’un des visiteurs se tourna vers moi et fit feu. Ce fut le premier coup, et celui-là La Flitche ne l’a pas entendu. La porte ne s’ouvrit qu’après, au cours de la rixe, ce qui permit au métis de percevoir les trois derniers coups. L’homme me manqua. Je me jetai sur lui et nous tombâmes tous deux à terre. Borg en fut réveillé et le second homme se précipita vers lui et Bella. C’est cet inconnu qui a tué Borg et sa squaw ; l’autre avait déjà fort à faire pour se défendre contre moi. Vous avez entendu mon témoignage, Frona. La lutte fut acharnée, je vous prie de croire. Nous roulâmes de tous côtés, renversant et brisant table, tabouret, étagères…

« Oh ! Frona ! Quelle épouvantable nuit ! Borg se démenant pour sauver sa vie, Bella blessée, essayant de le secourir, et moi incapable de lui être utile. Au bout d’un moment, je terrassai enfin mon adversaire, allongé sous moi : de mes genoux je lui maintenais les bras et lentement je l’étouffais. À cet instant, l’autre, après avoir abattu Borg, s’attaqua à moi. Que pouvais-je faire contre deux ? Ils me lancèrent dans un coin de la cabane et se sauvèrent dans la nuit. Je dus devenir fou car dès que je repris mon souffle, je courus après eux, sans arme. C’est alors que je heurtai La Flitche et John… Vous savez le reste. Seulement… – il fronça le sourcil d’un air perplexe – je ne puis comprendre l’accusation de Bella contre moi. »

Il lança vers Frona un regard suppliant. Bien qu’elle lui serrât la main avec sympathie, elle demeurait silencieuse, pesant le pour et le contre, de ce récit. Puis elle hocha lentement la tête.

« Vous êtes engagé dans une affaire très compliquée. L’essentiel est de chercher à convaincre ces hommes… Comment faire triompher votre cause ? Vous n’avez aucun témoin : au reste, les dernières paroles d’une moribonde paraissent plus sacrées à ces hommes que tous les serments d’un homme vivant. Expliquez-moi pourquoi cette femme est morte le mensonge sur les lèvres ? Avait-elle quelque raison de vous haïr ? Leur aviez-vous causé du tort à elle ou à son mari ? »

Il secoua la tête négativement.

« À nos yeux ce mensonge est inexplicable, continua Frona. Les mineurs ne s’embarrassent point de ces subtilités. Pour eux, votre culpabilité demeure évidente. À nous d’ébranler leur conviction. Comment y parvenir ? »

Le journaliste s’affaissa sur lui-même, la poitrine rentrée et les épaules en avant.

« Je suis perdu ! gémissait-il.

— Mais non ! Il est encore possible de vous sauver. Ne vous abandonnez pas ainsi au désespoir ! Vous ne serez pas pendu. Sachez que la glace est brisée sur le fleuve ; ce qui veut dire beaucoup pour vous. Le gouverneur et les juges arriveront peut-être d’un moment à l’autre, escortés d’un détachement de police ; ils s’arrêteront certainement ici. Entre-temps, agissons et, supposé qu’on vous condamne, il vous restera tout de même la ressource de fuir.

— Votre proposition est insensée. Comment échapper à une telle foule ?

— Vous oubliez mon père et le baron de Coubertin. Quatre personnes résolues peuvent accomplir des miracles, mon cher Gregory. Croyez-moi, avec un peu d’habileté de votre part, tout finira bien ! »

Elle l’embrassa et caressa affectueusement sa chevelure, mais le jeune homme demeurait inquiet.

Bien avant la nuit, Jacob Welse, accompagné de Del, de Corliss et du baron français, traversa le détroit. Pendant que Frona changeait de vêtements dans une cabane mise amicalement à sa disposition par son propriétaire, Welse prit connaissance des dépêches que lui remit l’homme sauvé grâce au dévouement de Corliss et de Frona.

À la lecture des nouvelles, Jacob Welse fronça le sourcil : on lui demandait de repartir au plus tôt pour les États-Unis. Quand sa fille reparut, il reprit un visage serein et se rendit avec elle et Corliss dans la cabane où l’on avait enfermé Saint-Vincent. Ils obtinrent aisément la permission de s’entretenir avec le prisonnier.

« Votre cause paraît diantrement mauvaise, dit Jacob Welse au moment de sortir. Toutefois, comptez sur moi, Saint-Vincent. Tant que j’aurai un mot à dire dans cette affaire, vous ne vous balancerez pas au bout d’une corde. Je suis certain que vous n’avez pas tué Borg : j’en donnerais ma main à couper.

— Quelle journée pénible ! remarqua Corliss en accompagnant Frona chez elle.

— Celle de demain sera encore plus harassante, répondit-elle. J’éprouve un tel besoin de dormir !

— Vous êtes une brave petite femme et je suis fier de vous ! »

Il était dix heures. À travers le sombre crépuscule on apercevait les blocs de glace fantomatiques emportés sur le fleuve.

« Frona ! Demandez-moi ce que vous voudrez, vous me trouverez toujours prêt à me dévouer corps et âme pour vous.

— Merci, mon cher Corliss.

— Si j’étais un héros de mélodrame, j’ajouterais : jusqu’à la mort ! Mais je vous dirai simplement : quoi qu’il advienne, comptez sur moi !

— Que vous êtes bon ! Comment reconnaître…

— Ta ! ta ! ta ! Je ne mets point mes services aux enchères. Aimer, c’est se sacrifier un peu, ce me semble. »

Elle l’observa longuement. Si son visage trahissait un léger étonnement, au fond du cœur elle se sentait envahie d’une émotion irraisonnée. Les événements de la journée et ceux qui s’étaient passés depuis leur première rencontre se présentaient en foule à sa mémoire.

Lorsque Frona eut exposé brièvement le plan d’action qu’elle avait élaboré et assigné à chacun son rôle, Jacob Welse s’exclama :

« Magnifique, ton idée ! Notre intervention sera tellement inattendue que nous arriverons sûrement à nos fins.

— Un vrai coup de théâtre ! déclara le baron. Ah ! je me sens tout rajeuni à cette pensée. Je crierai d’une voix tonitruante : Haut les mains ! Et s’ils refusent de lever mains ? demanda-t-il en se tournant vers Jacob Welse.

— Alors, tirez sans hésiter, Coubertin. On ne doit jamais plaisanter quand on tient une arme chargée à la main. Des gens compétents vous apprendront que c’est très dangereux.

— Vous vous occuperez du Bijou, Vance, lui recommanda Frona. Père croit qu’il y aura peu de glace demain sur le fleuve. Vous tiendrez le bateau au bord du rivage, en face de la porte. Bien entendu, vous ignorez ce qui se passe avant le moment où Saint-Vincent arrive vers vous en courant. Vous sautez avec lui dans la goélette et vous filez jusqu’à… Dawson ! Allons, bonne nuit, et au revoir ! Je ne sais si je vous reverrai demain matin.

— Bonne nuit ! dit Jacob Welse. Allez vous glisser dans vos couvertures. N’oubliez pas qu’il y a près de cent kilomètres d’ici à Dawson ! »

CHAPITRE XXVII

LE COMPLOT

On écouta respectueusement Jacob Welse quand il prit la parole devant l’assemblée des mineurs. De telles réunions, dit-il, avaient rendu de signalés services dans le passé, alors que le pays vivait en dehors de toute loi ; mais à présent, la justice fonctionnait avec équité sur tout le territoire et le gouvernement était capable d’imposer ses règlements : usurper son pouvoir, c’était vouloir retomber dans les ténèbres d’où les avait tirés la civilisation. Il taxerait cette rébellion de « crime » contre l’État, et si un acte regrettable devait en résulter, il contribuerait pour sa part au châtiment de tous les hommes présents. En terminant son discours, il proposa d’ajourner le jugement jusqu’à l’arrivée des membres du tribunal, mais cet amendement fut repoussé à l’unanimité.

« Vous voyez bien, disait Saint-Vincent à Frona. Il ne nous reste aucun espoir.

— Mais si ! Écoutez-moi. »

En quelques mots, elle le mit au courant du plan qu’ils avaient échafaudé la veille.

Il se contenta de prêter l’oreille, trop abattu pour partager l’enthousiasme de la jeune fille.

« C’est de la pure folie ! objecta-t-il quand elle eut terminé.

— Préférez-vous être pendu ? Ne tenez-vous donc pas à votre vie ?

— Certes oui ! » répondit-il évasivement.

Les deux Suédois se présentèrent les premiers en qualité de témoins. Ils racontèrent l’incident du baquet de lessive qui avait suscité chez Borg un accès de fureur. Vu à la lumière du drame qui suivit, cet épisode prit des proportions insoupçonnées et laissa le champ libre à toutes sortes de conjectures et de sous-entendus. Si grossiers que fussent les hommes réunis dans la cabane, ils croyaient connaître suffisamment la vie pour donner à ce geste de Saint-Vincent la seule interprétation possible, et ils chuchotèrent entre eux en branlant la tête.

Une demi-douzaine de témoins se succédèrent rapidement dans la salle : tous avaient examiné le théâtre du crime et soigneusement fouillé l’île sans apercevoir aucune trace des deux hommes cités par Saint-Vincent.

À la surprise de Frona, Del Bishop vint témoigner à son tour. Elle savait qu’il détestait Saint-Vincent et se demandait quelle preuve il allait fournir contre lui. Après avoir prêté serment, décliné son nom, son âge et sa profession, Del s’épanouit en un large sourire.

« Monsieur Bishop, lui dit Bill Brown, il paraît que vous connaissez très bien le prisonnier. Voulez-vous nous déclarer devant le tribunal ce que vous savez de son caractère ?

— Tout d’abord, cet homme est de tempérament très querelleur…

— Pardon ! Je n’admets pas que cet individu vienne déposer contre moi ! s’écria l’accusé, tremblant de colère. Peuh ! Une espèce de fou qui ne m’a vu qu’une fois… »

Le mineur se tourna vers lui.

« Tiens ! vous ne me reconnaissez donc plus, Gregory Saint-Vincent ?

— Non, répondit l’autre avec dédain. Je ne vous ai rencontré qu’une fois, et encore quelques brefs instants, à Dawson.

— Avant que j’aie terminé, permettez-moi de vous rafraîchir la mémoire, ricana Del. Laissez-moi vous dire que je vis dans ce pays depuis 1884. »

Saint-Vincent le regarda soudain avec intérêt.

« Parfaitement, monsieur Gregory Saint-Vincent. Je me plais à constater que vos souvenirs vous reviennent à l’esprit. En ce temps-là, je portais la moustache et je m’appelais Brown, pour préciser. »

Il grimaça un sourire, heureux de sa vengeance, et le journaliste affecta d’ignorer sa présence.

« Del Bishop dit-il la vérité, Gregory ? lui murmura Frona.

— Ma foi… je commence à le reconnaître… je ne sais plus. Mais non… c’est impossible ! Joe Brown… Voyons… Joe Brown est mort depuis longtemps !

— Vous disiez en 1884, monsieur Bishop ? interrogea Bill Brown.

— Oui, c’est cela : en 1884. Envoyé par un journal, cet homme faisait le tour du monde en passant par l’Alaska et la Sibérie. Quant à moi, je venais de m’évader d’une baleinière et, pour cette raison, j’entrai à son service sous le nom de Brown, à raison de quarante dollars par mois. Eh bien, il se querella avec moi… Il chercha noise également au vieil Andy, à Dyea, puis au chef George des Chilcoots, au facteur de Pelly, et à bien d’autres encore. Il nous suscita un tas d’histoires…

— Monsieur le président, je proteste énergiquement ! dit Frona en se levant avec calme. Il est inutile de rappeler toutes ces histoires. Elles ne sauraient éclairer le procès. Je demande que le témoin se borne à parler du crime qui nous occupe. »

Mais le président refusa d’acquiescer au désir de Frona, Bill Brown fit signe à Del de poursuivre.

« Comme je viens de le dire, Saint-Vincent nous attira toutes sortes d’ennuis. Maintenant, je dois vous apprendre ce détail personnel : l’eau et moi n’avons jamais fait bon ménage ensemble ; plus je la fréquente, moins je m’y habitue. Saint-Vincent le savait et bien qu’il fût très habile rameur, il me laissa seul traverser le Box Canyon pendant qu’il en faisait tranquillement le tour à pied. Résultat : le bateau chavira, la moitié des provisions et le tabac furent perdus et Saint-Vincent m’accabla de reproches. Peu de temps après, il se brouilla avec les Indiens Sticks du lac Le Barge et nous faillîmes mourir de faim.

— Pour quelle raison ? demanda Bill Brown.

— À cause d’une jolie squaw qui le regardait d’un œil tendre. Une fois délivrés, je le sermonnai sur les femmes en général et les Indiennes en particulier : il jura de s’améliorer, mais ses bonnes intentions ne durèrent pas longtemps. Il nous advint une autre histoire avec les Petits Saumons. Cette fois-là, il employa la ruse, mais j’avais le nez creux et je devinai sa tactique. Je crus bon de lui adresser des remontrances paternelles : monsieur se mit en colère et je dus le débarquer sur la rive pour lui administrer une raclée. Ensuite il me bouda et ne retrouva sa gaieté que lorsque nous pénétrâmes dans l’embouchure de la rivière du Renne, où une bande de Siwashes péchaient le saumon. Parmi les riverains du Renne se trouvait la plus jolie squaw que j’eusse vue de ma vie. Il s’attarda au campement plus longtemps qu’il n’était nécessaire…

— Cela suffit, Bishop », interrompit le président qui, après avoir en vain scruté le visage de Frona, remarqua ses mains crispées et nerveuses. « Nous en avons assez entendu.

— Je vous en prie, laissez le témoin s’expliquer, insista Frona. Sa déposition paraît extrêmement intéressante. »

Del reprit :

« Pour se débarrasser de moi, un beau jour Saint-Vincent m’assomma d’un coup de crosse sur la tête, attacha la jeune femme au fond de notre pirogue et s’en alla sur le fleuve, en m’abandonnant seul et sans équipement à mille kilomètres du moindre village. Vous savez tous ce qu’était le pays du Yukon à cette époque-là. Quoi qu’il en fût, je parvins à me tirer d’affaire ; lui aussi, du reste. Vous l’avez entendu raconter ses aventures en Sibérie. Bien. » Del fit une pause impressionnante. « Là-dessus, je connais certaines choses. »

Il plongea la main dans une des grandes poches de sa veste et en tira un petit livre relié de cuir et d’apparence vénérable.

« Ce livre m’a été donné par la femme de Pete Whipple ; il lui vient de son grand-oncle, ou de son arrière-grand-oncle, je ne me souviens pas lequel des deux. Bref, s’il se trouve ici quelqu’un capable de déchiffrer le russe, nous apprendrons des détails sur ce voyage en Sibérie. Malheureusement, personne…

— Coubertin ! Coubertin lit couramment le russe », dit quelqu’un dans la foule.

Un passage s’ouvrit devant le Français, qui fut poussé au premier rang, malgré ses protestations.

« Vous connaissez ce jargon ? s’enquit Del.

— Si peu… Il y a si longtemps que je ne le pratique plus.

— Allez-y. Personne ne vous critiquera ici. Voilà des mois et des mois que je cherche un savant de votre genre ! s’écria Del, tout réjoui. Vous comprenez que je ne vous lâche plus. Allez-y ! Nous sommes tout oreilles. »

Coubertin traduisit d’une voix hésitante :

« Journal du Père Yakoutsk, comprenant un court récit de sa vie au monastère des bénédictins d’Obidorsky et le détail de ses merveilleuses aventures en Sibérie orientale, parmi les Hommes-Daims. »

Le baron leva les yeux du livre.

« À quelle date ce livre a-t-il été imprimé ? lui demanda Del.

— En 1807, à Varsovie. »

Le mineur parcourut l’auditoire d’un regard triomphant.

« Vous venez d’entendre, n’est-ce pas ? Retenez bien cette date : 1807. »

Le baron lut le premier paragraphe :

« C’est la faute de Tamerlan », poursuivit-il, donnant inconsciemment à la traduction un tour de phrase qui lui était familier.

Dès les premiers mots, Frona pâlit, et pendant toute la lecture son visage demeura blême. À un certain moment, elle jeta un coup d’œil vers son père et constata avec soulagement qu’il regardait droit devant lui, car elle se sentait incapable de soutenir l’éclair de ses prunelles. D’autre part, bien qu’elle sentît que Saint-Vincent ne la quittait pas des yeux, elle feignit de ne pas s’en apercevoir.

« … Quand Tamerlan mit l’Asie orientale à feu et à sang, continua Coubertin, des États furent renversés, des cités démolies et des tribus dispersées comme des poussières d’étoiles. De fait, des peuples entiers s’éparpillèrent sur la surface du globe. Fuyant la convoitise effrénée des conquérants, une partie de cette population errante se réfugia au fond de la Sibérie et aux environs du cercle Polaire.

— Sautez quelques pages, conseilla Bill Brown, et abrégez un peu le reste, nous n’avons nulle envie de rester ici toute la nuit. »

Coubertin continua sa lecture jusqu’au moment où le héros, devenu puissant dans la tribu des Chow-Chuen, se voit offrir en mariage la fille du vieux chef, Ilswunga.

« Puis-je m’arrêter ici ? demanda Coubertin.

— Oui. Cela suffit, répondit Bill Brown. Veuillez me répéter la date de publication de ce volume.

— En 1807, à Varsovie.

— Une minute, baron. Je voudrais vous poser une ou deux questions. » Del Bishop se tourna vers le jury. « Messieurs, vous avez entendu le prisonnier raconter ses aventures en Sibérie, et leur similitude avec le récit du Père Yakoutsk, publié voilà cent ans, n’a pas manqué de vous frapper. Je me propose de vous démontrer jusqu’où va la duplicité de l’inculpé. Ce personnage m’a quitté sur la rivière du Renne à l’automne de 1888, à Saint-Michel, alors qu’il se rendait en Sibérie ; il y séjourna, d’après ses racontars, en 1889 et 1890, et revint en Amérique en 1891, s’attribuant à San Francisco le rôle du fameux explorateur. Voyons si le Français peut compléter mes renseignements. Vous avez été au Japon, monsieur de Coubertin ?

— Oui », répondit le baron, qui avait suivi le discours de Del et, après un bref calcul mental, ne parvenait pas à dissimuler son étonnement.

« Et vous y avez connu le prisonnier ?

— Parfaitement.

— Et en quelle année ? »

Les cous se tendirent en avant.

« En 1889.

— Voyons, baron, c’est matériellement impossible, puisque Saint-Vincent parcourait la Sibérie cette même année », observa Del, d’un ton mielleux.

Coubertin haussa les épaules, laissant comprendre que tout cela ne le regardait pas, et il se mêla de nouveau à la foule. Pendant quelques minutes, les hommes chuchotèrent entre eux en hochant la tête.

« Tout cela est faux ! » s’exclama Saint-Vincent à l’oreille de Frona.

Elle sembla ne pas l’avoir entendu.

« Les apparences sont contre moi, mais je puis m’expliquer. »

Frona demeurait immobile. Le président appela Saint-Vincent. Alors, la jeune fille se tourna vers son père et les larmes lui montèrent aux yeux quand il lui saisit la main.

« Veux-tu sortir ? » demanda-t-il.

Elle secoua la tête et Saint-Vincent prit la parole. Il répéta l’histoire qu’il avait racontée à Frona, mais avec un peu plus de détails, sans toutefois contredire en rien le témoignage de John et de La Flitche. Il rappela l’incident du baquet de lessive : un simple geste de galanterie de sa part qui avait soulevé la colère insensée de John Borg. Bella avait été tuée par son revolver, il ne le niait pas ; mais Borg lui avait emprunté cette arme plusieurs jours auparavant et ne la lui avait pas rendue. Il ne comprenait rien à l’accusation de Bella. Pourquoi avait-elle menti à son dernier soupir ? Mystère. Quant à la déposition de Del Bishop, il dédaignait de réfuter ce tissu de mensonges habilement dosé de vérité. L’homme l’avait, en effet, suivi en Alaska vers 1888, mais il déformait à souhait, par pure méchanceté, les faits survenus à cette époque. En ce qui concernait l’histoire du baron, il s’agissait d’une légère erreur de date, voilà tout. Au cours de l’interrogatoire, Bill Brown suscita un petit mouvement de surprise. D’après le récit du prisonnier, la lutte entre lui et les deux individus mystérieux avait été des plus chaudes.

« Dites-nous, demanda Brown, comment vous avez pu sortir indemne de la bataille alors que le cadavre de Borg portait de nombreuses contusions ? Il semble inadmissible que vous vous soyez battu avec tant d’acharnement sans porter la moindre blessure ? »

Saint-Vincent n’arrivait pas lui-même à se l’expliquer ; cependant il se sentait tout courbatu et les membres ankylosés. Ces détails du reste importaient peu : il n’avait pas tué Borg et sa femme, voilà tout ce qu’il pouvait affirmer.

Quand Frona prit la parole pour défendre Saint-Vincent, elle commença par démontrer le caractère sacré de la vie humaine : ensuite elle fit ressortir les dangers auxquels on s’expose en condamnant un homme sans preuves suffisantes, puis les droits de l’accusé en cas de doute. Écartant systématiquement toute discussion superflue, elle s’en tint aux faits et déclara qu’on avait été incapable d’établir jusqu’ici le mobile du crime ; quant à l’incident du baquet de lessive, le seul argument sérieux fourni par le témoin, il illustrait simplement la stupidité d’un mari jaloux prenant ombrage d’un geste de courtoisie de la part d’un homme bien élevé. Elle laissait à leur soin d’apprécier et de juger.

On s’était efforcé de dépeindre le prisonnier sous les traits d’un être corrompu et violent. Point ne lui était nécessaire à elle de décrire le caractère exécrable de Borg : tout le monde connaissait ses terribles accès de colère, qui lui avaient aliéné ses rares amis et suscité quantité d’ennemis, au nombre desquels il fallait probablement compter les deux individus masqués. Quel motif les avait poussés à tuer ? Elle n’en savait rien. Il appartenait aux juges de découvrir si Borg n’avait pas donné à ces deux hommes des raisons suffisantes d’attenter à sa vie.

Selon les dépositions des témoins, nulle trace de ces inconnus n’avait été relevée. Avait-on découvert davantage les empreintes de Saint-Vincent, de John le Suédois ou de Pierre La Flitche ? Non, n’est-ce pas ? Chacun sait que la piste était si dure cette nuit-là qu’un mocassin n’y laissait aucune marque ; en outre, les meurtriers pouvaient fort bien être venus et repartis sur la glace du fleuve, avant la débâcle.

La Flitche acquiesça de la tête.

« On attache une importance capitale au fait que les mains de Saint-Vincent étaient tachées de sang. Si l’on regardait de près les mocassins que portait à ce moment-là M. La Flitche, on y verrait également des traces rouges, ce qui ne prouverait nullement que M. La Flitche fût l’assassin. »

De plus, M. Brown avait rappelé au tribunal que le corps du prisonnier était indemne de meurtrissures. Elle lui savait gré de cette déclaration. John Borg, bien que plus corpulent et plus robuste que Saint-Vincent, avait reçu de rudes coups. Si, comme on l’en accusait, Saint-Vincent était le ne meurtrier, il avait dû livrer à Borg un assaut terrible, à en juger par les épouvantables blessures constatées sur les corps des victimes ; dès lors, comment concevoir que lui-même, Saint-Vincent, n’avait aucun mal ? Ce point demandait quelques éclaircissements. Autre chose : pourquoi Saint-Vincent dévalait-il sur la piste ? Croyez-vous que, sans se vêtir, ni même préparer sa fuite, un assassin se serait réfugié vers les autres cabanes ? Non : Saint-Vincent courait dans l’espoir de rattraper les véritables coupables.

Quand Frona eut terminé son discours, un tonnerre d’applaudissements ébranla la cabane.

Par amour de la contradiction et pour se tailler un succès, Bill Brown ne manqua pas de démolir l’argumentation de Frona. Il possédait l’esprit d’à-propos et une verve naturelle dont il usait avec habileté au moment propice. Bientôt les deux mystérieux visiteurs masqués furent réduits à l’état de mythes. Faisant appel aux préjugés de son auditoire, Bill Brown provoqua dans l’esprit de ces hommes simples de fortes présomptions quant à la nature des sentiments de Saint-Vincent pour Bella et, à défaut de preuves matérielles, l’évidence ne suffisait-elle pas ?

« Enfin, messieurs, poursuivit-il, on ne saurait discuter les dernières paroles de Bella. Seule Bella connaissait la vérité et, au moment de mourir, les yeux dilatés par l’effroi, comment aurait-elle pu mentir ? Avant de sombrer dans la nuit éternelle, sa poitrine oppressée par le râle, elle s’est soulevée faiblement et d’un doigt tremblant a désigné cet homme en disant : « Lui ! lui ! lui ! Saint-Vincent, c’est lui le coupable ! »

Poursuivi par le doigt accusateur de Bill Brown toujours dirigé vers lui, Saint-Vincent essaya de se lever. Son visage parut soudain vieilli et il regarda autour de lui, incapable de proférer une parole.

À plusieurs reprises, il se passa la langue sur les lèvres et parvint à articuler quelques mots :

« Je vous le répète : je n’ai tué personne. Je le jure devant Dieu, je suis innocent… » Il tourna vers John le Suédois des yeux hagards, tout en proclamant : « Ce n’est pas moi ! Ce n’est pas moi ! »

Il semblait perdu dans quelque suprême méditation où John le Suédois occupait une large part. Frona le prit par la main et doucement le fit asseoir. Quelqu’un cria dans la foule :

« Au vote secret ! »

Immédiatement Bill Brown bondit.

« Non, non et non ! Je réclame le vote public ! Nous sommes des hommes, que diable ! Redoutons-nous de faire connaître notre opinion ? »

Une salve de bravos accueillit cette harangue et le vote commença. À l’appel de son nom, chacun déclara : Coupable ! Sauf le baron de Coubertin, Frona et Jacob Welse.

Lorsque le président se leva, le baron de Coubertin vint près de la porte et monta sur un petit baril de conserves qui se trouvait à côté du mur. Jacob Welse, comme par hasard, se plaça à proximité de la table, le dos tourné au poêle. Le président s’éclaircit la gorge et imposa silence.

« Messieurs, commença-t-il, le prisonnier…

— Haut les mains ! » ordonna Jacob Welse d’un ton péremptoire.

Une fraction de seconde après, on entendit la voix aiguë de Coubertin :

« Haut les mains, messieurs ! »

Armés de leurs revolvers, ils commandaient la foule à l’avant et à l’arrière. Toutes les mains étaient en l’air, sauf celle du président tenant encore le maillet.

Saint-Vincent, immobile, restait abasourdi. Frona lui glissa un revolver dans la main, mais les doigts de l’homme refusèrent de se refermer.

« Voyons, Gregory ! l’encourageait-elle. Vite ! Corliss vous attend dans la pirogue. Ne perdons pas une seconde ! Venez ! »

Elle le secoua et réussit à lui faire prendre l’arme. Elle le tira violemment et il se mit enfin debout. Saint-Vincent, le visage livide, semblait sortir d’un profond sommeil. Alors Frona se dirigea vers la porte, l’entraînant à sa suite. Les genoux tremblants, il marchait comme un somnambule ; ses doigts lâchèrent le revolver qui tomba bruyamment sur le sol. Il n’essaya même pas de le ramasser. Frona se baissa aussitôt, mais La Flitche avait déjà posé le pied sur l’arme. Elle leva les yeux et vit l’homme, les bras toujours en l’air et le regard tourné vers Jacob Welse. Elle essaya de repousser la jambe de La Flitche, sans y parvenir. Saint-Vincent regardait à terre, d’un air hébété, l’esprit à cent lieues de ce qui se passait.

Cette scène détourna l’attention de Jacob Welse. Le président en profita pour abaisser son maillet de calfat qui alla frapper Jacob Welse sous l’oreille. Celui-ci tomba et, dans sa chute, lâcha son revolver dont John le Suédois s’empara.

Au même instant, le baron roula à terre. Del Bishop, les mains toujours levées et les yeux fixés innocemment devant lui, avait lancé un coup de pied dans le baril et renversé le Français. L’arme de Coubertin partit et la balle traversa le toit de la cabane. La Flitche saisit Frona dans ses bras. Saint-Vincent, soudain réveillé, se précipita vers la porte, mais un croc-en-jambe de La Flitche arrêta son élan. Le président frappa du poing sur la table et acheva sa sentence :

« Messieurs, je déclare le prisonnier coupable du double meurtre dont il est accusé. Il mérite d’être pendu ! »

CHAPITRE XXVIII

L’INDIEN GOW

Frona accourut auprès de son père qui déjà se remettait du coup de maillet. On releva Coubertin le poignet foulé, la figure égratignée. Pour éviter toute perte de temps en discussions, Bill Brown annonça :

« Monsieur le président, tout en blâmant Jacob Welse, Frona Welse et Coubertin d’avoir tenté de sauver le prisonnier en narguant la justice, nous comprenons leur geste généreux et nous ne leur refusons pas notre sympathie. Aussi, pour en finir au plus vite, je demande qu’on fouille les trois prisonniers et qu’on les remette en liberté. »

Cette proposition acceptée, on fouilla effectivement les deux hommes. Frona échappa à cette formalité en donnant sa parole qu’elle ne portait point d’arme sur elle. La cabane se vida peu à peu et l’on songea à exécuter la sentence du tribunal.

« Que voulez-vous ? Je n’avais pas le choix, dit en manière d’excuse le président à Jacob Welse.

— Vous avez profité du moment propice, et je ne vous le reproche point », répondit Welse en riant.

Des voix s’élevaient de l’autre côté de la cabane.

« Voilà pour toi, espèce de lâche ! Tim, marche-lui sur les doigts ! Veux-tu lâcher ça ! Oh ! le dégoûtant ! Il me mord. Ouvre-lui la bouche. »

Apercevant un groupe d’hommes autour de Saint-Vincent, Frona s’approcha. Le prisonnier s’était jeté à terre et se débattait comme un fou. Tim Dugan, un géant celte, essayait de le maîtriser, mais les dents de Saint-Vincent s’enfoncèrent dans son bras.

« Écrase-le, Tim ! Écrase-le !

— Comment le pourrais-je, imbécile ! Fourre-lui un levier dans la bouche !

— Laissez-moi lui dire un mot. »

Les hommes se rangèrent pour permettre à Frona d’avancer près du condamné. Elle s’agenouilla à côté de lui.

« Gregory ! Lâchez le bras de cet homme ! »

Il leva vers elle un regard qui n’avait rien d’humain ; à bout de forces, il respirait à peine.

« C’est moi, Gregory, dit-elle en lui caressant doucement le front. N’entendez-vous pas ? Je suis Frona. Lâchez donc le bras de cet homme ! »

Lentement, son corps entier se détendit et ses traits redevinrent calmes. Ses mâchoires se desserrèrent et le bras de l’homme se trouva libéré.

« À présent, écoutez-moi, Gregory. »

« Ce type-là me fait pitié ! » dit l’un des hommes en regardant Frona, qui caressait les cheveux de Saint-Vincent et lui murmurait à l’oreille.

Au bout d’un instant, Saint-Vincent se leva et se laissa conduire par la jeune fille. Il marcha comme un automate jusqu’à la berge du fleuve et, arrivé là, il regarda les flots boueux du Yukon. Les mineurs s’étaient massés sur le rivage autour d’un pin. Corliss apparut sur la rive et se dirigea vers Frona.

« Que se passe-t-il ? lui demanda-t-il tout bas. Notre plan a échoué ?

— Par ici, Gregory. »

Prenant l’homme par le bras, elle le conduisit vers une caisse placée sous la corde.

Corliss marchait près d’eux. D’un regard il évalua la foule, puis fouilla dans sa poche.

« Frona, puis-je vous être utile ? Parlez, et je disperserai ces gens-là. »

Elle leva vers lui des yeux pleins de gratitude. Elle savait qu’il n’hésiterait point à affronter ces hommes, mais elle se rendait compte du danger auquel il s’exposait. Saint-Vincent aurait pu fuir tout à l’heure : il était injuste d’exiger un nouveau sacrifice en sa faveur.

« Non, Vance. Il est trop tard ; nous n’y pouvons rien.

— Alors, permettez-moi de vous emmener d’ici. Vous ne pouvez assister à ce spectacle.

— Je resterai jusqu’au bout », répondit-elle simplement, et elle regarda Saint-Vincent qui semblait rêver.

Blackey, un des mineurs, préparait le nœud coulant avant de le passer au cou de Saint-Vincent.

« Embrassez-moi, Gregory », dit Frona, lui posant la main sur son bras.

À ce contact, il sursauta, vit tous les yeux braqués sur lui et remarqua le bourreau qui tenait la corde dans sa main. Il leva les bras comme pour éloigner cet homme et s’écria :

« Non ! Non ! Je vais tout vous avouer ! Laissez-moi vous dire la vérité et vous me croirez.

— Parlez ! dit le président, mais ne nous tenez pas ici jusqu’au soir.

— Qu’il monte sur la caisse pour se faire entendre !

— Sur la caisse ! Sur la caisse ! » cria la foule.

On le fit monter et il lâcha d’un trait ces paroles :

« Ce n’est pas moi qui ai commis le crime, mais j’en ai été témoin. Il n’y avait pas deux hommes… un seulement. Il a tué Borg, et Bella l’y a aidé. »

Des ricanements accueillirent cette explication.

« Tout doux, conseilla Bill Brown. Veuillez nous dire comment Bella a aidé cet homme à la tuer elle-même ? Commencez par le commencement.

— Cette nuit-là, avant de se glisser dans ses couvertures, Borg avait disposé son signal d’alarme.

— Son signal d’alarme ?

— Oui, c’est le nom que j’avais donné à une casserole de fer-blanc qu’il attachait au loquet de façon que la porte ne pût s’ouvrit sans que cet ustensile tombât. Chaque soir, il fixait la casserole comme s’il craignait un cambrioleur… La nuit du meurtre, je m’éveillai avec l’impression que quelqu’un remuait dans la cabane. La lampe était baissée et je vis Bella près de la porte. Borg ronflait. Bella enleva la casserole avec précaution et ouvrit la porte. Un Indien entra sur la pointe des pieds. Il n’avait pas de masque et je le reconnaîtrais entre mille, car son front était marqué d’une cicatrice qui lui descendait sur un œil.

— Naturellement, vous avez sauté à bas de votre lit pour appeler au secours ?

— Non, répondit Saint-Vincent secouant la tête d’un air de défi. J’attendais les événements, sans broncher.

— À quoi songiez-vous donc ?

— Je songeais que Bella était de connivence avec l’Indien et qu’ils allaient tuer Borg.

— Et vous n’avez averti personne ?

— Non. »

Il baissa la tête et regarda Frona qui appuyée contre la caisse afin de la maintenir d’aplomb, semblait ne s’intéresser à rien.

« Bella vint vers moi. Alors je fermai les yeux et respirai de façon régulière. Elle approcha la lampe et crut que je dormais. Ensuite j’entendis un grognement et un cri, puis je levai les yeux. L’Indien essayait de frapper Borg de son couteau, mais l’autre le repoussait et tentait de le prendre dans un corps à corps. Quand ils furent aux prises, Bella se glissa par-derrière et, passant son bras autour du cou de son mari, elle le serra presque à l’étouffer, tandis qu’elle enfonçait son genou dans le creux de son dos et le retenait penché en arrière. Elle aida l’Indien à le jeter à terre.

— Que faisiez-vous pendant ce temps-là ?

— Je regardais.

— Aviez-vous un revolver ?

— Oui.

— Celui que vous prétendiez avoir prêté à Borg ?

— Oui, mais je me contentais de regarder.

— John Borg appela-t-il au secours ?

— Oui.

— Pourriez-vous répéter ses paroles ?

— Il a appelé : « Saint-Vincent ! Oh ! Saint-Vincent ! Mon Dieu ! « Saint-Vincent à mon secours ! »

Le prisonnier frémit à ce souvenir et ajouta :

« C’était affreux !

— Je crois bien ! grogna Brown. Alors, que fîtes-vous ensuite ?

— Je regardais », répondit-il avec obstination.

Un murmure d’indignation monta de la foule.

« ... Borg réussit à se dégager et se remit sur pied. Du revers de la main, il envoya Bella à un coin de la cabane puis il se jeta sur l’Indien. Celui-ci avait laissé tomber son couteau et je crus qu’il allait mourir la poitrine défoncée sous les coups violents que lui assenait Borg. Ils luttaient comme des bêtes sauvages, roulaient à terre et grognaient, renversant et brisant les meubles. Bella, à ce moment, s’empara du couteau et en frappa son mari de coups répétés. Borg, pris dans un corps à corps avec l’Indien, n’avait pas les bras libres, aussi repoussa-t-il Bella à coups de pied. Il dut lui briser les jambes, car elle s’affaissa en hurlant et, malgré tous ses efforts, elle ne se releva pas. Les deux hommes tombèrent du côté du poêle.

— N’a-t-il pas de nouveau imploré du secours ?

— Il m’a demandé de venir l’aider.

— Et alors ?

— J’observais la scène. Borg parvint à se dégager de l’Indien et se dirigea vers moi d’un pas chancelant. Le sang ruisselait sur sa figure et je vis qu’il était à bout de forces. « Passe-moi ton revolver, dit-il, et vite ! Donne-moi ! » Il tâtonnait comme un aveugle. Puis il parut se souvenir : il détacha l’étui accroché au mur et en tira l’arme. De nouveau l’Indien se jeta sur lui, brandissant son couteau ; il n’essaya pas de se défendre, mais alla droit vers Bella. Borg repoussa l’Indien, s’agenouilla près de la squaw et tourna vers la lumière le visage de Bella ; mais le sang qui coulait sur ses yeux l’empêchait de la voir. Il s’essuya le visage et la regarda longuement. Ensuite il appuya le revolver sur la poitrine de la femme et pressa sur la détente. L’Indien, furieux, se précipita sur lui et lui arracha le revolver des mains. À ce moment précis fut renversée l’étagère où se trouvait la lampe. Les deux hommes continuèrent à se battre dans l’obscurité, et d’autres coups de feu furent tirés, je ne saurais dire par qui. Je quittai mon lit ; dans la lutte ils me bousculèrent et je tombai sur Bella. Voilà comment j’ai eu les mains souillées de sang. Tandis que je sortais, de nouvelles détonations retentirent. Une fois dehors, je rencontrai La Flitche et John. Vous savez le reste. Je viens de vous dire la vérité, je vous le jure ! »

Il baissa les yeux vers Frona. L’air impassible, elle s’appuyait toujours contre la caisse. Il regarda la foule et vit l’incrédulité peinte sur les visages. Plusieurs hommes ricanèrent.

« Pourquoi ne pas nous avoir raconté cela tout à l’heure ? demanda Bill Brown.

— Parce que… Parce que…

— Eh bien ?

— Parce que j’aurais pu porter secours à Borg… »

Les rires redoublèrent et Bill Brown se tourna vers l’assistance.

« Messieurs, dit-il, vous venez d’entendre une nouvelle histoire de brigands, plus extravagante encore que la première. Au début de la séance, j’ai essayé de vous démontrer la fausseté de cet individu. Votre verdict m’a surabondamment prouvé que j’y avais réussi. Ajouterez-vous foi à cet autre mensonge ? Messieurs, je vous demande de ratifier votre opinion. Pour ceux qui doutent encore – ils sont certainement peu nombreux – je dirai que cette deuxième version est la vraie : si Saint-Vincent a partagé le pain et le sel avec Borg et s’il est demeuré couché pendant qu’on assassinait son hôte, s’il a assisté à cette boucherie sans qu’un sentiment d’humanité le poussât au secours de la victime qui implorait son aide, eh bien, l’homme que vous avez devant vous n’en mérite pas moins la pendaison. Que décidez-vous ?

— La mort ! Qu’on le pende ! »

Soudain, l’attention des mineurs fut détournée par l’arrivée d’un grand radeau qui, après avoir contourné l’île de la Séparation, s’approchait du rivage. Arrivé à leurs pieds, un des deux hommes qui manœuvraient l’embarcation lança une corde et l’enroula autour de l’arbre sous lequel se tenait Saint-Vincent. Une cargaison de viande d’élan, découpée en quartiers et protégée du soleil par une couche de branches de sapin, apparaissait par endroits, rouge et saignante, et les hommes du radeau dévisageaient avec orgueil ceux qui se trouvaient sur la berge.

« Nous voudrions transporter ce chargement jusqu’à Dawson, expliqua l’un d’eux, mais il fait vraiment trop chaud.

— Y songes-tu ? dit l’autre en réponse au coup d’œil interrogateur de son camarade. Je ne tiens nullement à m’arrêter ici pour vendre cette marchandise. Nous en tirerons un dollar et demi la livre à Dawson. Hâtons-nous d’y arriver. En attendant nous allons vous abandonner la carcasse d’un homme à moitié mort. »

Du doigt il désigna un tas de couvertures sous lequel on devinait une forme humaine.

« Nous l’avons recueilli ce matin à trente kilomètres environ de l’embouchure de la Stewart, ajouta-t-il. Il a besoin d’être soigné. Le pauvre diable n’a pu nous faire comprendre ce qui lui était advenu. Pressons-nous, car la viande va se gâter. Où faut-il mettre le blessé ? »

Frona, debout près de Saint-Vincent, aperçut l’homme sur la berge, parmi la foule. Un visage bronzé émergeait des couvertures. Les porteurs s’arrêtèrent en face d’eux, attendant des ordres pour déposer leur fardeau. À ce moment, Saint-Vincent serra violemment le bras de la jeune fille.

« Regardez ! Regardez ! s’écria-t-il en se penchant vers le visage du blessé. Regardez la cicatrice ! »

L’Indien ouvrit les yeux et une grimace tordit sa bouche. « C’est lui ! C’est lui ! » Tremblant d’émotion, Saint-Vincent se tourna vers la foule : « Je vous prends tous à témoin : voici l’homme qui a tué John Borg ! »

Cette déclaration était empreinte d’une telle sincérité qu’elle ne suscita aucun rire dans l’assistance. Bill Brown et le président essayèrent en vain de faire parler le blessé. Un mineur de la Colombie britannique s’offrit à l’interroger en chinook et n’obtint pas plus de succès.

Alors on appela La Flitche. Le beau métis se pencha sur l’homme et lui débita des phrases en plusieurs langues d’une prononciation très difficile, et s’arrêta, découragé. Puis, comme si un souvenir s’éveillait subitement en sa mémoire, il tenta un nouvel essai. À l’instant même le visage de l’Indien s’éclaira et son larynx émit des sons semblables à ceux que proférait La Flitche.

« Il parle le langage des Sticks du haut de la rivière Blanche », expliqua le métis.

Fronçant le sourcil et cherchant ses mots, La Flitche pressa l’homme de questions.

« Je vais vous répéter ses paroles, dit La Flitche lorsque l’Indien retomba dans le silence. Cet homme a dit la vérité. Il vient des sources de la rivière Blanche. Il n’a jamais vu tant d’hommes blancs de sa vie. Il s’appelle Gow et il va rendre le dernier soupir. Il y a trois ans, John Borg vint dans le pays de Gow. Excellent chasseur, il rapportait beaucoup de viande au campement et pour cette raison les Indiens Sticks de la rivière Blanche l’estimaient beaucoup. Gow avait une squaw, Pi-kou. John Borg, avant de quitter le pays, lui dit : « Gow, donne-moi ta squaw et je te remettrai beaucoup d’objets en échange. » Gow refusa. Il aimait Pi-kou. En outre, elle n’avait pas sa pareille pour coudre les mocassins et tanner la peau d’élan. John Borg insista. Les deux hommes se battirent et Borg enleva la femme. Il l’appela « Bella » et la combla de cadeaux, mais elle continua d’aimer Gow. »

La Flitche montra la cicatrice qui barrait le front de l’Indien et descendait vers l’œil.

« C’est Borg qui lui a fait cette blessure. Gow faillit en mourir et sa tête resta longtemps malade. Il ne reconnaissait plus son père, ni sa mère, ni personne ; il ressemblait à un tout petit bébé. Puis, un jour, clic ! un déclenchement se produisit dans son cerveau ; il reprit son ancienne personnalité, sa mémoire lui revint, et il se souvint de Pi-kou. Son père lui apprit que John Borg avait descendu la rivière. Au printemps, Gow se mit à sa poursuite sur la glace. Ce qui l’effrayait surtout, c’était la vue de tant d’hommes blancs. En arrivant dans ce pays, il ne voyageait que la nuit. Comme un chat, il se dirigeait dans l’obscurité, et le hasard le conduisit à la cabane de John Borg. »

Saint-Vincent pressa la main de Frona, mais la jeune fille retira ses doigts et recula d’un pas.

« Gow vit Pi-kou donner la nourriture aux chiens-loups et lui adressa la parole. Cette nuit-là, il vint et elle lui ouvrit la porte. Vous savez ce qui arriva ensuite. Saint-Vincent n’est pas coupable : Borg a tué Bella et l’Indien Gow succombera bientôt à la suite des coups que lui a infligés Borg, mais Pi-kou étant morte, il ne tient plus à la vie.

« Après le drame, il a gagné l’autre rive du fleuve sur la glace. Je lui ai dit que vous doutiez de la possibilité d’une telle hardiesse. Il se mit à rire et répondit que la chose est faisable puisque, malgré son extrême faiblesse, il a pu se traîner jusqu’à la rivière Stewart. Là deux hommes blancs le ramassèrent et l’amenèrent ici. Peu lui importe, puisqu’il sent sa dernière heure venue. »

La Flitche cessa brusquement de parler et personne ne dit mot. Alors il ajouta :

« Croyez-moi, Gow est un type très brave ! »

Frona s’approcha de Jacob Welse.

« Père, ramène-moi à la cabane. Je tombe de fatigue. »

CHAPITRE XXIX

LE FIANCÉ INDIGNE

Le lendemain matin, Jacob Welse, tout millionnaire qu’il était, coupa la provision de bois pour la journée. Ce travail terminé, il alluma un cigare et parcourut l’île à la recherche du baron de Coubertin. Frona lava la vaisselle du déjeuner, étendit les couvertures à l’air et distribua la pâtée aux chiens. Ensuite, elle tira de son sac un livre de Wordsworth et s’installa au bord de la rive sur un siège formé de troncs de sapins. Elle ne fit qu’ouvrir le recueil de poèmes ; ses yeux erraient au-delà du Yukon, vers le remous au pied des falaises et le banc de sable au milieu du fleuve. Elle évoquait le sauvetage du porteur des dépêches et la course sur le fleuve, mais certains détails échappaient à sa mémoire.

Son imagination l’entraîna à la suite de Corliss pendant ces trois derniers jours ; elle chassa de sa pensée un autre homme dont le seul nom lui rappelait d’horribles souvenirs. Tôt ou tard, elle devrait affronter la réalité et prendre une décision ; aujourd’hui, elle souffrait physiquement et moralement, et répugnait à tout effort de volonté.

Elle songea à Tommy, cet être à la langue fielleuse et au cœur de poltron ; elle se promit de ne point oublier sa veuve et ses enfants, qui vivaient à Toronto. Le craquement d’une branche sèche lui fit lever les yeux, et son regard rencontra celui de Saint-Vincent.

« Vous ne m’avez pas encore félicité d’avoir échappé à la pendaison, lui dit-il d’un ton léger. Il est vrai que vous étiez très lasse, hier soir. Moi aussi, du reste. Vous aviez, en plus, la fatigue de cette course sur le fleuve. »

Il l’observait à la dérobée, essayant de découvrir le sens de son attitude.

« Je suis heureuse d’avoir pu vous être utile à quelque chose, dit Frona, se demandant ce qu’elle pouvait ajouter.

— Vous pourriez tout au moins me féliciter…

— Votre conduite ne mérite guère de compliments, prononça-t-elle en le regardant bien en face. Je me réjouis de voir l’affaire terminée ainsi, mais n’attendez pas davantage de ma part.

— Oh ! oh ! Je devine ce qui vous chiffonne. »

Un sourire de bonne humeur sur les lèvres, il avança d’un pas pour s’asseoir à côté d’elle ; elle ne lui fit pas de place et il dut rester debout.

« Après la façon dont vous m’avez défendu, il me semblait…

— Oh ! Vous ne me comprenez pas, dit-elle enfin. Regardez-moi bien : ne sentez-vous pas à quel point votre présence m’est pénible ? Voulez-vous savoir la vraie raison ? »

Des voix d’hommes et des bruits de rames arrivaient jusqu’à eux. Frona regarda le fleuve et aperçut Del Bishop dans un canot qui se démenait contre le courant, Corliss, sur la berge, le corps penché en avant, tirait sur la corde de halage.

« Gregory, ajouta Frona, vous avez trahi notre bonne foi ; après avoir partagé le pain et le sel avec un homme, vous l’avez vu engagé dans une lutte inégale sans lui prêter main forte. Il eût mieux valu que vous perdiez la vie en le défendant ; j’aurais préféré que vous l’eussiez tué : un assassin m’eût inspiré plus d’indulgence qu’un lâche.

— Vous appelez cela de l’amour ? remarqua-t-il d’un air sarcastique. Un amour qui ne supporte pas l’adversité. Dieu ! comme vous démolissez nos illusions, vous autres femmes !

— Je croyais votre éducation achevée sur ce point !

— Quelles sont vos intentions, maintenant ? demanda-t-il. Sachez qu’on ne repousse pas impunément un homme comme moi. Je ne le permettrai pas, je vous en préviens. Votre conduite dans le passé a donné lieu à des soupçons : j’ai des yeux et des oreilles ! »

Elle le regarda avec un sourire empreint de pitié, qui excita la colère de l’homme.

« Ah ! vous me considérez comme un objet de moquerie ? Si je tombe, je vous entraînerai dans ma chute. »

À ce moment, Corliss arriva de leur côté, courbé sous la corde de halage. Frona le salua et dit :

« Corliss, mon père a reçu des dépêches d’une telle importance qu’il doit repartir tout de suite pour les États-Unis. Il emmène avec lui le baron de Coubertin dans le Bijou. Voulez-vous m’accompagner à Dawson ? Je voudrais m’en aller immédiatement, aujourd’hui même. Le jugement du tribunal m’a enfin dessillé les yeux et montré le mensonge et l’infamie de cet homme, ajouta-t-elle en désignant Saint-Vincent. Je le hais. C’est vous… oui, c’est vous que j’aimais en lui, Corliss. »

Corliss serra dans ses bras la jeune fille qui se laissa conduire vers la barque.

Le visage de Del Bishop s’épanouit en un large sourire.


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