Maurice Leblanc

VOICI DES AILES

1898

édité par les Bourlapapey,

bibliothèque numérique romande

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Table des matières

 

I  LA RELIGION NOUVELLE. 3

II  LES DIEUX ENNEMIS. 13

III  LES CATHÉDRALES OUVERTES. 19

IV  PAROLES D’UN CROYANT. 26

V  HYMNES ET HARMONIES. 31

VI  L’EXTASE. 38

VII  LA QUIÉTUDE. 43

VIII  NE FAITES PAS À AUTRUI….. 48

IX  DERNIÈRES ENTRAVES. 54

X  LES AILES S’OUVRENT. 61

XI  L’ESPACE LIBRE. 69

Ce livre numérique. 77

 

I

LA RELIGION NOUVELLE

Ils firent tous quatre, les uns derrière les autres, un large et prudent virage, ralentirent sur le gravier du jardin et, tendant la jambe, se laissèrent tomber de côté. Accourus en hâte, des grooms et des valets de pied, couleur mastic, saisirent les machines.

— Ne perdons pas de temps ! s’écria Guillaume d’Arjols, je meurs de faim.

Les deux dames gagnèrent le pavillon réservé aux membres féminins du cercle. Guillaume, après avoir commandé le déjeuner, emmena Pascal Fauvières jusqu’au garage où l’on remisait les bicyclettes.

Il y avait là, rangées symétriquement comme des chevaux à l’écurie, une trentaine de ces petites bêtes nerveuses, toutes semblables en apparence, et toutes cependant si différentes les unes des autres, chacune ayant sa vie propre, sa personnalité, sa vertu invisible et son invisible tare. Campés devant elles, ils les examinaient aussi avec les regards et les gestes d’amateurs qui, en arrêt devant un cheval, l’étudient solennellement, dessinent dans l’air, avec le doigt, l’élégante croupe et palpent le boulet comme s’ils lui tâtaient le pouls. Eux, ils exaltaient l’étroitesse des pédaliers, la rigidité des cadres, l’aspect à la fois lourd et léger des gros tubes. Les mots techniques abondaient.

Ils arrivèrent à leurs machines. Guillaume souleva la sienne comme on soulève un petit paquet de plumes.

— Combien pèse-t-elle ? s’enquit Pascal.

— Neuf trois cents, répondit orgueilleusement Guillaume.

Reposant à terre la roue directrice et se tenant sur une jambe, il actionna la pédale. Après un mouvement de rotation précipité, la vitesse s’atténua peu à peu, les mailles de la chaîne se distinguèrent ; l’élan s’en allait en mourant, agonisait, expira ; soudain la roue revint sur elle-même, fit quelques tours, s’arrêta de nouveau, et cela se reproduisit, en décroissant, une troisième et une quatrième fois. Alors Guillaume assiégea Pascal d’un regard si interrogateur que l’autre dut s’exécuter.

— C’est admirable comme roulement !

— Merveilleux ! renchérit Guillaume.

Fauvières éprouva sur-le-champ le besoin de formuler une critique :

— Vous savez, ça n’est pas séduisant votre nouvelle position : l’année dernière vous étiez plié en deux, la tête entre les genoux, comme l’homme-caoutchouc ; maintenant vous marchez avec un guidon à l’américaine, le buste tout droit, en arrière même, les mains à hauteur des yeux. On a l’air de conduire un trotteur, ou bien de se tenir gravement aux cornes d’une vache.

— Mon cher, s’expliqua d’Arjols, j’ai reconnu cette vérité : il faut avoir la position rationnelle. Or, sur la grand-route, en excursion, la position rationnelle c’est d’être courbé : ici, au Bois, c’est d’être assis confortablement. Et puis, il faut réagir contre les scorchers[1].

Par protestation aussi contre les tenues lâchées, il portait un pantalon simplement relevé sur les bottines, une chemise de toile blanche et un col impitoyable. Cette correction lui permettait en outre de masquer des mollets trop grêles et une poitrine un peu exiguë, défauts qui le navraient dans son amour-propre de sportsman bien entraîné. La culotte au contraire, les bas de laine, l’absence de gilet et la chemise de batiste qui se colle au torse accusaient davantage la musculature puissante de Pascal.

Ils continuèrent leur inspection.

— Comme c’est joli, tout de même, cet instrument ! s’exclama Pascal.

— Tiens, tiens, fit Guillaume, vous qui trouviez cela si laid il y a quelques années.

— Oui, je trouvais cela très laid et je crois que j’avais raison à cette époque-là. Les proportions manquaient de justesse sans doute. L’instrument n’était pas strictement conforme à son usage, il obligeait à une position vilaine, le guidon était immense, la tige de selle démesurée ; on sentait l’hésitation, l’ébauche, le monstre. Tout cela s’est amélioré : la place des pédales indique l’effort vertical des jambes, les proportions sont exactes, et vraiment il y a de la beauté dans ces lignes droites, une beauté simple, sobre, précise.

— De la beauté ? objecta Guillaume, un peu sceptique.

— Pourquoi pas ? La beauté d’une chose ne s’établit pas immédiatement. Elle naît d’abord de l’idée que cette chose s’adapte aussi parfaitement que possible à son but, puis de comparaisons, de souvenirs, jusqu’au jour où il apparaît une sorte de type idéal qui réunit toutes les conditions reconnues indispensables. Je crois qu’ici ce jour approche. Une esthétique commence à se dégager. C’est un plaisir d’art réel, une émotion neuve que de contempler ces jolies bêtes de course dont tous les détails indiquent la double destinée. Y a-t-il rien qui évoque plus l’idée de vitesse que ces deux roues égales, aux rayons ténus et vibrants comme des nerfs, deux jambes sans commencement ni fin ? Y a-t-il rien qui soit plus stable, plus solide d’aspect que ces reins d’acier, que cette échine rigoureuse, que tout cet appareil de muscles logiques et nécessaires ? De cette double réalisation émanent une harmonie extrême, une grâce faite de force et de légèreté et, je l’affirme, une beauté spéciale, indiscutable, dont les lois pourraient s’exprimer déjà.

Guillaume n’écoutait plus. Son ami s’oubliait ainsi parfois en des dissertations qui avaient le don de l’ennuyer profondément. Il avait pris le parti de n’y jamais répondre.

Leurs femmes les rejoignirent. Elles portaient toutes deux des jupes de drap noir, courtes et sans ampleur. Le veston droit, en piqué blanc, de Régine Fauvières convenait à ses allures de jeune garçon ; un boléro souple, ouvert sur un devant de mousseline, mettait en valeur le buste plus mûr de Madeleine d’Arjols.

L’autre façade de la villa donne sur un jardin ombreux et discret où l’on déjeune à l’abri des regards. Sept ou huit tables étaient occupées. Après quelques poignées de main, ils s’assirent.

Il faisait un temps charmant. Au-dessus des têtes la brise remuait les feuilles comme des éventails, avec un frissonnement de soie froissée. Le soleil ne perçait le voile des branches que pour jeter sur la pelouse de la lumière joyeuse et changeante. Une gaieté se dégageait de tous ces gens réunis au bon air, arrivés là par leur propre énergie, et qui gardaient cette sorte d’orgueil vague de ceux qui viennent d’accomplir une prouesse, si mince soit-elle. Les femmes surtout étaient fort satisfaites d’elles-mêmes. Et l’on mangeait comme si l’on recevait une récompense, bien méritée après tant d’efforts : le lever matinal, la traversée de Paris en fiacre, les trois kilomètres de Bois dévorés en quelques minutes.

Guillaume formula ce bonheur de vivre :

— Assouvir la faim que l’on a gagnée par la force de ses jarrets, je ne connais rien d’aussi délicieux !

Pascal approuva de la tête. Il parlait peu en général. Sa femme disait de lui que c’était un rêveur, ce dont il se défendait comme d’une injure. Qu’était-il en réalité ? Les notions contradictoires que l’on eût acquises à le fréquenter n’auraient abouti qu’à un jugement assez confus. Lui-même, s’il avait dû se définir, eût été fort embarrassé tant il sentait, par instants, d’opposition entre sa manière de vivre et certaines tendances obscures qu’il ne comprenait pas et refoulait implacablement. Ainsi cette humeur taciturne cédait-elle à des explosions de paroles qui, à la grande surprise de Régine, éclataient subitement, sans qu’ils pussent jamais en discerner la raison. Il s’enfermait souvent des journées à ne rien faire, ou encore il se jetait sur des livres dont il se lassait au bout de quelques pages. De tout cela il était gêné, aussi s’appliquait-il à agir comme tout le monde, à s’amuser comme les autres, à se désintéresser comme eux.

Il n’y parvenait guère. Il donnait à ses amis une impression déconcertante, heurtée, l’impression d’un être qui n’est jamais à sa place. En compagnie d’artistes, il se taisait ; parmi des mondains au contraire, il lui échappait de ces théories d’art, de ces considérations dont Guillaume avait horreur mais qui parfois portaient la marque d’un esprit attentif et curieux.

Sa femme, elle, était tout en dehors, alerte, bavarde, étourdie. Sur son joli visage mobile, à cheveux noirs et rebelles, se jouait un rire frais qui courait des yeux bleus aux lèvres rouges, éclairait les dents, secouait les narines et, aux rares minutes de repos, se cachait dans le refuge d’innombrables fossettes d’où il semblait guetter la première occasion favorable pour jaillir. Ses yeux avaient l’air de regarder vingt choses à la fois tant ils regardaient vite. Cependant ils s’attachaient aux hommes avec complaisance, souvent avec coquetterie. En ce moment même elle s’inquiétait fort d’un monsieur placé non loin d’elle et dont le monocle la fascinait.

Pascal s’impatienta :

— Allons, Régine, as-tu bientôt fini de te retourner ?

— Ah, Madeleine, soupira-t-elle, as-tu de la chance d’avoir un mari pas jaloux !

Mme d’Arjols sourit :

— Il a bien autre chose à faire, ce pauvre Guillaume.

De fait c’était un fidèle des coulisses de théâtre et des boudoirs d’accès facile. Après une année de mariage où l’intimité des deux époux avait abouti à un désaccord physique irrémédiable, il s’était abandonné à sa nature de viveur, fréquentant les filles et ne se gênant pas pour afficher certaines de ses maîtresses. Dès lors les hommes assiégèrent Madeleine. Par revanche d’abord, par désœuvrement ensuite et par habitude, elle accueillit leurs hommages. Et, bien que nul ne pût encore se vanter de la moindre faveur, il y avait constamment autour d’elle une demi-douzaine de prétendants, attirés par sa beauté claire et douce, par la grâce de sa taille, par le plaisir manifeste qu’elle prenait à être courtisée.

Guillaume affectait à cet égard la plus grande indépendance d’esprit. Il en tenait toujours prête une nouvelle preuve. Cette fois il dit :

— Figurez-vous qu’au bal, hier, je me suis fait présenter à ma femme par un monsieur que je ne connaissais pas. Dame ! il me parlait d’elle dans des termes si élogieux et d’une façon si intime ! Je lui ai donné un nom quelconque. Ah ! sa tête quand il nous a vus partir ensemble, Madeleine et moi !

En réalité ils formaient deux bons ménages, l’un plus agité à cause des gamineries de Régine et du penchant de Pascal à la jalousie, l’autre que rendaient plus paisible l’indifférence de Guillaume et la nature équilibrée de Madeleine. On se connaissait par les femmes. Amies de pension, elles s’étaient mariées à la même époque, cinq ans auparavant. Depuis on se voyait beaucoup, moins chez soi pourtant qu’en parties communes dans le monde, ainsi qu’au théâtre et au cabaret.

Le repas touchait à sa fin. Les hommes parlèrent bicyclette. Pascal reprit sa théorie d’esthétique :

— Ce qui fait la beauté de la bicyclette, c’est sa sincérité. Elle ne cache rien, ses mouvements sont apparents, l’effort chez elle se voit et se comprend ; elle proclame son but, elle dit qu’elle veut aller vite, silencieusement et légèrement. Pourquoi la voiture automobile est-elle si vilaine et nous inspire-t-elle un sentiment de malaise ? Parce qu’elle dissimule ses organes comme une honte. On ne sait pas ce qu’elle veut. Elle semble inachevée. On attend quelque chose. Elle a l’air d’être faite pour porter, non pour avancer. Regardez une locomotive, au contraire : comme c’est beau ! ces muscles de fer qui se tendent et se détendent, et ces bras qui agissent, et ces jambes qui s’efforcent, tout cet organisme puissant et noble, cette poitrine large, cette respiration ardente, ce souffle visible…

Mais Guillaume engagea une discussion sur la position du pied. Fauvières n’y attachait aucune importance. D’Arjols, plus compétent, s’écria :

— C’est une erreur, mon cher ! Le pied a son rôle, son devoir. Il faut qu’il devienne une sorte de main qui ramène la pédale et l’excite à remonter. Il y a là un principe actif que l’on doit utiliser.

Sa main, courbée en cou de cygne, décomposait le mécanisme du mouvement. Il conclut :

— D’ailleurs, c’est ce que les Anglais, nos maîtres en la matière de sport, appellent l’ankle play.

Madeleine déplora le costume féminin. Elle trouvait sur la machine l’effet de la jupe disgracieux.

— Ainsi, interrogea son amie, pas de jupe parce que c’est laid, pas de culotte parce que c’est mal porté, pas de jupe-culotte parce que c’est incommode ? Alors quoi ? Pascal, que dirais-tu du maillot ?

Mais d’Arjols tenait Pascal avec la question du frein :

— Le frein, inutile ? Oui, on s’en est moqué, et puis on est forcé d’y revenir. Demandez à tous les gens sérieux… Tenez, Dupont, le coureur sur route, Dupont se sert du frein.

L’autorité de ce nom dompta Fauvières. Il acquiesça dès lors à toutes les idées de Guillaume sur la position en selle, sur la multiplication, sur la longueur des manivelles. Leur sympathie s’en fortifia, stimulée par le café et les cigares.

— Voyons, est-ce à toi ou à moi qu’il en a, ce monsieur ? demanda Régine, penchée à l’oreille de Madeleine.

Elles causèrent à voix basse.

Les repas se terminaient généralement ainsi, en apartés, en bavardages nonchalants. Réunis, ils se sentaient toujours à l’aise, bien qu’au fond et malgré leur intimité ils se connussent peu, jamais d’Arjols ne s’étant soucié de Régine Fauvières, pas plus que celle-ci ne s’occupait de lui et que les deux autres ne s’intéressaient l’un à l’autre. Mais ils étaient du même monde, ils avaient les mêmes distractions et les mêmes habitudes ; ils ne doutaient pas qu’ils eussent les mêmes goûts et les mêmes pensées.

Ils les avaient d’ailleurs, ayant ceux que le monde impose. Il y a des opinions nécessaires, des plaisirs indispensables, des spectacles obligatoires, et ils obéissaient à tout cela en bons enfants soumis, en êtres anonymes, élégants, frivoles, qui ont l’âme oisive et le cœur endormi ; inféodés à la mode, ils faisaient de l’exercice par mode, aussi bien qu’ils fussent demeurés au lit jusqu’au soir si la mode l’eût exigé. Peut-être ce joug convenait-il à leur nature. Peut-être l’un d’eux devait-il réfréner d’obscurs appétits et des tendances contraires fort violentes. Ils n’en savaient rien. Ils ne se singularisaient que par de petites manies ou de menues originalités ; les différences essentielles et fatales qui séparent les individus demeuraient invisibles.

Cependant les convives s’agitaient. On formait des groupes dans l’allée touffue qui termine le jardin. Deux dames jouaient au tonneau. Des jeunes gens disputaient un match de lenteur autour de la pelouse.

— J’ai une idée ! s’écria soudain Guillaume.

— Ah, fit-on, laquelle ?

— Voici. Nous nous retrouvons la semaine prochaine à Dieppe, n’est-ce pas ? Eh bien, pourquoi n’irions-nous pas à bicyclette ?

Ils se récrièrent : c’était tout un voyage, très fatigant. Il insista :

— Nous prendrions le train jusqu’à Rouen, et de là à Dieppe ce n’est rien… Et puis quoi, on mettrait deux jours, trois jours, s’il le faut…

Régine objecta la question des toilettes, du linge… Madeleine murmura :

— Tous les quatre, comme ça… sans personne d’autre ?

— Invite qui tu veux, répondit d’Arjols, tous tes flirts si ça te plaît, on n’est jamais trop. Quant aux valises, vous les trouverez le soir à l’étape, je m’en charge. Qu’en pensez-vous, Fauvières ?

Pascal ne demandait pas mieux. Mais les deux femmes se regardaient, hésitantes, troublées par la perspective d’actes aussi téméraires. On eût dit qu’on leur proposait quelque aventure extraordinaire, hors des conditions possibles de la vie, une de ces expéditions lointaines et périlleuses dont il n’est pas sûr que l’on revienne jamais.

Ce vague projet, cependant, mûrit dans leurs esprits. Régine et Madeleine s’y accoutumaient, glorieuses tout au moins qu’on les eût jugées dignes de l’accomplir. D’un ton dégagé elles annonçaient à leurs amies : « Vous savez, nous partons pour Dieppe à bicyclette. »

Les hommes, de leur côté, compulsaient les cartes et les guides. Peu à peu on allongea l’itinéraire, jusqu’à décider, pour le premier jour, la visite des ruines de Jumièges et le coucher à Caudebec, pour le second le trajet de Caudebec à Veulettes, et, de là, pour le troisième jour, à Saint-Valery, Veules et Varengeville, le long de la mer. Mais à quoi n’eussent-elles pas consenti dans leur ardeur croissante ?

Des jeunes gens furent racolés. On serait une dizaine. La caravane se formerait à la station de Jumièges. Et alors, en route !…

II

LES DIEUX ENNEMIS

Affalés sur le talus d’un fossé, ils échangeaient des propos amers. Les machines gisaient pêle-mêle, de droite et de gauche, comme des objets encombrants dont on s’est débarrassé le plus vite possible et non sans quelque rancune. Une chaleur de fournaise rendait presque douloureux le contact de l’air ; le soleil implacable se moquait du mal que prenait un maigre peuplier pour leur fournir à tous quatre un peu d’ombre apaisante.

Pâles et défaits, les yeux caves, la peau mouillée de sueur, ils n’avaient plus de force que pour s’accuser mutuellement de leur déconvenue. Les deux femmes surtout montraient une humeur féroce. Leurs figures luisaient, leurs cheveux pendaient en mèches mélancoliques ; on eût dit qu’elles avaient marché jusqu’aux chevilles dans du plâtre en poudre ; une couche de poussière se tassait sur leurs jupes noires et des traces de doigts sales flétrissaient le piqué blanc de leurs vestons.

— Tu peux te vanter d’avoir eu une fameuse idée avec ton voyage ! jeta Mme d’Arjols à son mari.

— Mon voyage ? Je crois qu’il ne te déplaisait pas tant que ça ! Non, tu ne dérages pas depuis le départ parce que tous tes flirts t’ont lâchée ; tu en as fait une tête, au train ! Personne !

Vexée, elle riposta :

— Parbleu ! vous aviez doublé l’itinéraire ; je ne peux pas leur imposer, moi, vingt ou trente lieues par jour.

— Vingt ou trente lieues ? Pas seulement quatre hier, et il s’agissait des ruines de Jumièges ! Elles vous ont plu cependant !

Là-dessus on tomba mollement d’accord, nul ne voulant paraître insensible aux beautés de l’art. L’église de Caudebec et l’abbaye de Saint-Wandrille furent elles aussi mises hors de cause.

— Mais ce qui m’exaspère, reprit Régine, c’est l’entêtement de Pascal, après le déjeuner, à continuer la route de Saint-Wandrille au lieu de revenir par Caudebec. Ah ! elle était propre, ta route, des côtes et encore des côtes, en plein soleil, à pied, et une poussière !

— C’est un pays très montagneux par ici, affirma Madeleine avec conviction.

— Et puis, repartit Régine, pourquoi n’avoir pas pris le train à Yvetot, comme nous le demandions ? Nous arrivions ce soir à Dieppe…

— Mais puisqu’il n’y avait pas de train ! répliqua Guillaume nerveusement. Il aurait fallu l’attendre deux heures, et puis deux heures encore à Motteville ! Autant aller le prendre à Cany, ça va descendre tout le temps, nous n’avons qu’à patienter jusqu’à ce que le soleil soit moins dur.

Il flambait, le soleil, il flambait de toutes ses forces, méchamment, comme s’il le faisait exprès. Il chauffait l’ombre, il déterrait les cailloux, il couvrait le sol d’une vapeur brûlante que l’on sentait lourde, épaisse comme de la matière en fusion.

— Ce n’est plus tenable ! se lamenta Pascal. Marchons, nous trouverons bien une auberge où l’on sera plus à l’aise qu’ici.

Péniblement ils se hissèrent sur leurs machines. Ce fut un douloureux calvaire. En vérité le soleil leur parut un ennemi personnel qui flagellait leur dos et dévorait leur nuque. Ils avaient les tempes prises dans un étau de feu. Vainement courbaient-ils la tête : le soleil était dans la poussière du chemin et dans l’herbe calcinée ; la réverbération de la route blanche de surcroît leur torturait les yeux.

Enfin, au sommet d’une côte où ils se traînèrent à pied, les hommes poussant les montures, les femmes exténuées et hargneuses, ils avisèrent une auberge d’aspect convenable. Quelques minutes plus tard, Madeleine et Régine, épongées, frictionnées, la taille libre, reposaient sur un lit, tandis qu’au fond d’une salle fraîche leurs maris buvaient une bouteille de cidre.

Vers six heures le soleil désarma et l’espace délivré s’emplit d’un doux apaisement. Les dames alors apparurent.

— Nous voilà prêtes.

Elles avaient des visages presque souriants, se sachant propres, les cheveux en ordre, la peau ornée de poudre de riz et la mine correcte. Les machines étaient nettoyées. Tout le monde se sentait dispos et l’on partit allègrement. Cependant, comme le souvenir des mots échangés laissait dans chaque ménage un peu de rancune, les deux couples se disloquèrent : tandis que d’Arjols et Régine Fauvières filaient en avant, Pascal et Madeleine, plus placides, cheminaient côte à côte.

Il y eut une longue descente au milieu d’un bois gracieux d’où l’on apercevait, par des échappées soudaines, un large vallon qui s’étalait entre les collines comme un lac de verdure. Ils y parvinrent et, de fait, ils eurent la sensation d’un bain qui les délassa plus que le repos. Légère et indéfinie, la pente continuait au creux de la vallée luxuriante. Une source coulait, chargée de roseaux, sous la caresse des saules qui se penchent et parmi l’ordonnance symétrique des peupliers pensifs.

C’était délicieux de rouler ainsi, d’un mouvement égal et ininterrompu, selon la fantaisie des hauteurs dont on suit les contours. Ils n’avaient plus ni fatigue ni regret. Le temps fuyait comme un songe, ils fuyaient avec lui, et chacun de leurs efforts s’effectuait aussi aisément que s’égrènent les secondes dans la fuite du temps. Ils regardaient à peine, les yeux et l’esprit fermés au charme des spectacles. Ils ne savaient pas percevoir la musique du silence, le chant des feuilles et l’harmonie des eaux, mais tout cela pénétrait en eux par des voies nouvelles et les imprégnait d’un bien-être inconnu.

« Est-ce assez bon ? », « Comme c’est exquis ! » répétaient d’Arjols et Mme Fauvières, se soulageant en épithètes d’admiration. Pascal et Madeleine ne laissaient tomber que de rares paroles. Et chaque mot, tous les quatre le prononçaient d’une voix discrète, comme on dit des choses quelconques derrière lesquelles il y a des pensées et des sensations que l’on devine bien plus profondes et bien plus importantes.

À Cany l’on se retrouva.

— Voici la station, annonça Guillaume, nous arrêtons-nous ?

— Non, non ! s’écrièrent les deux femmes, allons toujours. Jusqu’à la mer !

— Vous savez que Veulettes est à près de dix kilomètres ?

— Tant mieux, tant mieux !

On se remit en route.

Des nuages roses voguaient au ciel. Les collines bleues s’enfonçaient dans l’horizon. La nuit se mêlait au jour et l’ombre envahissante imprégnait l’espace de mystère et de mélancolie.

— Oh, ces bouffées d’air vif qui viennent au-devant de nous, murmura Pascal, on dirait des messagers que la mer envoie pour nous souhaiter la bienvenue.

La silhouette des choses s’effaçait. Ils allaient parmi les fantômes des arbres et les haies confuses. Plus ils avançaient, plus il leur semblait recevoir des trésors d’énergie et de souplesse ; ils avaient l’impression qu’ils pourraient aller, aller toujours, comme l’eau qui coulait auprès d’eux sans lassitude, toujours alerte, toujours joyeuse, toujours renouvelée.

La nuit les enveloppa. Les deux couples se perdirent de vue.

Le souper les réunit dans une salle d’hôtel. Ils furent tour à tour exubérants et silencieux, enthousiastes et graves. Ils badinaient, disaient des choses qu’ils n’avaient jamais dites. Ils étaient pleins de cordialité et de bonhomie, confiants en eux-mêmes, dispos et jeunes. Enfin ils se turent. Les heures écoulées leur laissaient de la béatitude et de l’étonnement ; elles leur paraissaient étranges, ces heures, rien dans leur passé ne s’y pouvait comparer. C’était comme si, en cette journée de contrastes violents, leur vie avait subi le même phénomène qu’eux-mêmes et que, lasse, harassée, brûlante, morose, elle fût devenue soudain fraîche, facile et harmonieuse. Par quel miracle ? ils ne se le demandaient point, mais ils avaient bien la perception vague d’un miracle. Dans le trouble grisant de leurs rêves, ils se faisaient l’effet d’êtres fabuleux qu’eût touchés la baguette d’une fée. Et l’impression persistante de la vitesse aidait encore à leur imposer le souvenir de quelque chose qui s’était accompli en une seconde, comme un prodige inexplicable.

Ils ne songeaient à rien de tout cela d’une façon précise. Seulement ils tiraient de leur promenade, de leur enthousiasme, de leur langueur actuelle, une telle satisfaction qu’ils n’étaient point sans quelque regret à l’idée d’en avoir fini. C’est pour cette raison assurément, pour d’autres aussi, plus indistinctes, qu’il n’y eut pas d’exclamation quand l’un d’eux lança d’un ton négligent :

— Si l’on s’en allait comme ça, très loin, au hasard, du côté de la Bretagne ?

Non, cette proposition ne les bouleversa point, ils l’acceptèrent tout naturellement. Pourtant ils se regardèrent avec une certaine surprise, chacun en proie à l’incompréhension, se demandant pourquoi il acquiesçait à un tel projet et, bien plus, pourquoi les trois autres ne jetaient pas les hauts cris. Que s’était-il donc passé de si anormal ?

Les moindres détails furent vite réglés : les dames se procureraient des costumes plus pratiques, culotte et veston de laine grise ou beige ; une malle abondamment pourvue précéderait les voyageurs de ville en ville. Et ils s’en iraient tout doucement, par petites étapes, se reposant aux heures trop chaudes et flânant sur les grand-routes, selon l’ordre de leur caprice.

III

LES CATHÉDRALES OUVERTES

— Guillaume ! s’écria Régine en lâchant son guidon d’une main.

Elle s’interrompit, hésitante : c’était la première fois qu’elle l’appelait par son nom de baptême. Ils furent alors tous quatre très étonnés de constater qu’ils adoptaient encore des manières cérémonieuses malgré leurs relations anciennes. Madeleine approuva son amie :

— Tu as absolument raison, nous sommes stupides avec nos « monsieur » et nos « madame ». Moi, cela ne me gênera pas du tout d’appeler ton mari Pascal.

Régine reprit, le doigt tendu :

— Vous voyez, Guillaume, le village qui est tout là-bas, tout là-bas ?

— Oui, c’est là que nous devons déjeuner.

— Eh bien, parions que j’y serai avant vous !

Elle jeta son mouchoir à terre, d’Arjols dut faire demi-tour et descendre. Quand il dépassa l’autre couple, Régine était déjà loin, forme fuyante dont les mouvements devenaient indistincts. Madeleine et Pascal restèrent seuls. Ainsi s’effectuaient toutes les étapes depuis cinq jours qu’on s’était mis en route vers la Bretagne.

Ils avaient traversé la Seine au Havre, puis, délaissant les plages, ils erraient sur la foi des guides et de vagues renseignements, en quête de ruines, de forêts et de sites pittoresques. Ils ne se surmenaient point. Le matin, deux ou trois heures, de même à la fin de la journée, sans hâte, sans programme. Le plus léger symptôme de fatigue motivait une halte, le moindre prétexte des stations interminables.

Tout de suite l’habitude fut définitive. Chacune des dames eut le mari de son amie comme cavalier servant, comme mécanicien pour le réglage et le nettoyage, comme manœuvre pour conduire la machine dans les montées, comme domestique pour porter le manteau et le nécessaire de toilette. Cela s’établit tout naturellement. On partait toujours ensemble, mais on n’arrivait jamais que deux par deux, Guillaume et Régine filant en général comme des fous, Mme d’Arjols et Fauvières se contentant d’une allure modérée.

Ils les apercevaient pour l’heure tels deux points de plus en plus petits et de plus en plus rapprochés l’un de l’autre. Puis un repli de terrain les leur cacha.

— Madeleine… balbutia Pascal, cela me paraît étrange de vous appeler Madeleine.

— Pourquoi donc, Pascal ?

— Je ne sais pas… les noms semblent toujours nouveaux la première fois que l’on s’en sert à l’égard d’une personne… Madeleine… quel nom de douceur et de tendresse !

Ils se turent. C’était d’ailleurs un plaisir dont ils commençaient à sentir le charme que ce silence profond où ronfle le bruit sourd des pneumatiques et où la chaîne déroule indéfiniment son murmure monotone ; il s’en dégage une griserie singulière qui clôt les bouches et engourdit le cerveau. Pascal ralentissait alors pour admirer la grâce de sa compagne : un peu inclinée sur le guidon de manière à utiliser ses bras, la taille indécise dans son veston droit, elle avait une silhouette mâle qu’atténuait l’harmonie de ses gestes ; des culottes bouffantes laissaient libre le bas de sa jambe, qui s’effilait jusqu’à la pointe des pieds pour suivre le jeu de la pédale.

Il aimait sa marche souple et forte, appréciable surtout le long des côtes, qu’elle gravissait d’un mouvement égal, la tête courbée, avec l’air d’une personne qui s’applique. À la regarder il lui venait des comparaisons qu’il n’osait formuler tant il redoutait qu’elles ne parussent exagérées et niaises. Pour cela et pour d’autres ferments d’enthousiasme qui le travaillaient, il devait se contraindre, par peur du ridicule, à une surveillance pénible sur lui-même. Quand parfois il était sur le point de s’abandonner, une sorte de timidité, qui croissait avec ses nouveaux besoins d’expansion, lui défendait toute parole. Alors il la quittait des yeux et, comme un voile merveilleux, restait en lui un souvenir de grâce et d’allégresse à travers lequel il voyait les choses du dehors.

Le soleil se faisait assez âpre quand des maisons éparses annoncèrent le village. Mais à l’entrée, un spectacle bizarre les arrêta. Des groupes de gamins et de paysans se tenaient ébahis et immobiles devant Guillaume, qui face à eux, les haranguant d’un ton de bateleur, tendait derrière son dos, au bout de ses bras écartés, une vaste couverture de cheval. Ce rempart improvisé dissimulait une fontaine publique que l’on devinait collée au mur, à l’angle de deux maisons. De là jaillissaient des exclamations et des éclats de rire.

— Encore quelque bêtise de Régine, marmotta Fauvières avec inquiétude.

Guillaume les appelait :

— Vite, vite ! elle a besoin de vous !

Ils accoururent, mais Régine protesta :

— On n’entre pas, on n’entre pas, je ne suis pas visible.

Chacun de son côté, ils soulevèrent un coin du voile et la virent alors, sa veste enlevée, qui se lavait à grande eau dans la cuve de pierre. Les épaules émergeaient de la chemise échancrée ; sur les bras nus, sur le cou, un cygne de bronze versait de l’eau claire et fraîche ; des gouttes se jouaient sur la peau blanche, se croisaient comme de petites bêtes à traînée luisante et, curieuses, se perdaient dans les profondeurs confuses.

— Ah ça ! tu es folle ! s’écria Pascal, furieux.

Elle se releva toute souriante à travers ses cheveux mouillés.

— Pourquoi folle ? J’étais en nage et j’étouffais, et rien n’est sain comme l’eau froide. Après tout, cet endroit vaut n’importe quel cabinet de toilette… Merci, Guillaume, vous êtes un amour !

— Allons, Pascal, implora Madeleine en frictionnant vigoureusement son amie, ne la grondez pas, c’est une petite fille qui ne sait pas ce qu’elle fait, mais qui fait toujours de jolies choses… Regardez-la.

Il y avait à l’auberge une charmille touffue. Ils y déjeunèrent. Comme les autres fois, ils s’entretinrent des mêmes sujets, les hommes parlant sport et questions de cercle, les femmes chiffons et potins du monde. Cependant ils n’en causaient plus avec la même gravité, avec cette sorte de conviction qui prouve l’importance unique que l’on attache aux phrases énoncées ; non, ils bavardaient plutôt pour se soulager en paroles de tout ce qui débordait en eux. Une gaieté jeune les stimulait, ils retrouvaient leur rire d’enfant, ce rire qui n’a d’autre raison que lui-même.

Pascal perçut ce changement.

— On croirait qu’il y a des mois que nous avons quitté Paris, nous avons perdu contact… nous ne sommes plus du tout parisiens.

— Moi, je ne me reconnais pas, avoua Madeleine, je n’aurais jamais pensé que je consentirais à porter ces horribles culottes et que je m’y trouverais très bien.

— Et moi, fit Régine, moi qui me plonge la tête dans des fontaines publiques et qui me montre, après, sans m’arranger… Et dire que ça ne me gêne pas et que je suis tout à fait à l’aise !

— Et se lever à sept heures et être prête à huit ! Hein, Régine, une heure pour sa toilette !

— Et se coucher à neuf heures surtout !

— Et transpirer, être sale, avoir la peau cuite par le soleil… jamais d’ombrelle… des gants pas toujours…

— Et pas de corset, renchérit Régine. N’est-ce pas, Madeleine, que je n’ai pas de corset ? Ton mari prétend que j’en ai un… tenez, je vais vous…

Elle se serait dévêtue si on ne l’en avait empêchée. Il fallut cependant que Guillaume lui palpât les hanches et confessât son erreur.

— Moi non plus je n’en ai pas, avoua simplement Madeleine.

Aussitôt elle rougit, car elle vit que les yeux de Pascal se dirigeaient vers son buste.

 

Autour d’eux un verger paisible les conviait. Quand ils s’y furent reposés, ils se remirent en marche. Un tissu de voiles légers tamisait les rayons du soleil. Après une heure de silence, comme d’Arjols et Régine disparaissaient dans le lointain, Pascal s’écria tout à coup :

— Oh ! la bonne vie de hasard et d’imprévu ! la bonne vie si pure et si nouvelle ! Cela devient passionnant de vivre. Oh ! comme c’est bon d’être heureux pour la seule raison que l’on vit ! C’est un bonheur toujours à portée de notre main. Il n’y a qu’à stimuler en soi le sens de la vie et l’on est heureux, heureux noblement, largement, en toute justice et en toute certitude. Et c’est à elle que nous devons cela, à cette petite chose d’acier. Ayons-lui de la reconnaissance. Il y a en elle des trésors de joies et de bienfaits que je commence à soupçonner. Elle nous donne l’illusion des grandes époques aventureuses où l’on errait à travers le monde, maître de soi, sans autres ressources que soi. On est libre, on est fort. On se sent l’âme d’un conquérant solitaire, d’un paladin intrépide. On voudrait trouver des torts à redresser, des monstres à combattre.

Ce flux de paroles avait jailli de lui comme une source qui crève la terre et qui s’échappe. Il y avait des jours, des années, qu’il la refoulait et qu’il l’étouffait, cette source généreuse. Mais elle venait de rompre les obstacles enfin, et il avait parlé d’un élan impétueux et irrésistible.

Madeleine l’observait, stupéfaite qu’il prononçât de tels mots, et d’une voix si ardente ! Il continua, un peu interdit lui-même :

— Nous sommes changés, nous le sommes plus que vous ne le croyez, et je ne dis pas cela parce que nous nous levons et nous couchons plus tôt, mais, en vérité, croyez-vous que nous sommes les mêmes êtres qu’autrefois, à Paris ?

— Expliquez-vous, Pascal.

— Je ne sais pas… je ne sais pas m’expliquer, je ne sais pas même ce que je ressens ; et cependant, pourquoi est-ce que je parle ainsi ? Pourquoi ce besoin de parler comme je n’ai jamais parlé ? Pourquoi des phrases se forment-elles en moi avec une sorte d’éloquence intérieure qui peut à peine s’exprimer et qui me fait mal ?

Ils s’assirent au bord d’un fossé où de l’eau fidèle reflétait l’image d’un saule.

— Il me semble, reprit-il, que j’étais jusqu’ici emprisonné dans une enveloppe de verre et que c’était au travers de cette enveloppe que me venaient les spectacles du dehors, les bruits, les parfums, tous affaiblis, refroidis pour ainsi dire ; et on dirait maintenant que ce verre se casse, morceau par morceau, et que les sensations m’arrivent directes, chaudes, douloureuses presque. Des parcelles de ma peau sont plus sensibles, d’autres vont le devenir, j’en suis certain, d’autres encore restent durs et impénétrables.

Elle ne comprenait pas. Il se montrait sous un jour si différent qu’elle ne pouvait reconnaître cet homme d’ordinaire réservé, taciturne et, somme toute, à peu près pareil à tous ceux de son monde. Elle le trouvait bizarre et l’écoutait, à la fois curieuse et gênée. Lui non plus ne comprenait point. Il eût voulu se taire, il se jugeait ridicule, pourtant il continua :

— Je pensais à cela tantôt, dans le verger ; je ne sais trop si je rêvais, à moitié assoupi… oui, je crois que je rêvais ; dans mon rêve, des choses, des êtres venaient frapper à l’enveloppe de verre dont je vous parle, et, parmi ces êtres, je vous ai reconnue, Madeleine.

— Moi ?

— Vous, Madeleine, vous, comme c’est drôle, n’est-ce pas ?

— Oui, comme c’est drôle ! répondit-elle, toute troublée.

IV

PAROLES D’UN CROYANT

Ils virent Laigle et Mortagne, ils virent Alençon, Séez et Argentan, toutes ces vieilles petites villes de France, mi-urbaines, mi-campagnardes, si charmantes et d’un caractère si particulier. Ils les aimèrent. Elles se reposent des agitations d’un long passé glorieux, elles ont quelque chose de las et d’apaisé qui délasse et apaise. L’atmosphère en est si accueillante que l’on consentirait presque à s’installer en ces asiles, où vivre après tout ne serait pas si mauvais.

Et ils virent des châteaux : Fervacques, Mailloc, Broglie. Ils virent des ruines. Ils virent Ronceray, berceau de Charlotte Corday. C’était une existence ineffablement bonne, ils en jouissaient avec délices, Pascal surtout, dont les goûts secrets se révélaient soudain conformes à ce genre de vie. Un enthousiasme croissant surgissait des profondeurs de cette nature jusqu’alors assoupie et, en apparence, indifférente. Il parlait, il discourait, toujours d’un ton convaincu, d’un ton de néophyte qui défend sa foi nouvelle. Ses hymnes à la bicyclette, ses dissertations sur son rôle présent et futur faisaient l’amusement de Régine et de Guillaume, qui l’excitaient à des conférences à ce propos.

— Moquez-vous, cela n’empêche pas que c’est un événement considérable.

— Bah ! disait d’Arjols, que voyez-vous là de si extraordinaire ?

— Eh bien, et cette mobilité qu’elle nous donne ? Certes l’homme n’a pas à se plaindre de sa taille, ni de sa force, ni de la largeur de sa poitrine, ni du développement de ses poumons, mais comparez son appareil de locomotion à celui des animaux, depuis le lion et le cerf jusqu’au chien et au lièvre : quelle infériorité ! Il n’avance pas, il se traîne. S’il veut courir, quelques centaines de mètres lui coupent les jambes ; c’est un mal originel dont l’imagination des peuples a toujours été frappée et dont elle supposait affranchis les êtres surnaturels, les dieux qui traversent l’espace d’un bond, l’ogre qui chausse des bottes de sept lieues. Le cheval, le chameau, le renne, les chars, la vapeur, l’électricité, autant de palliatifs qui n’en accusent que davantage la disgrâce de l’homme réduit à l’état de paquet, de colis, enfermé comme un paralytique dans la petite boîte des voitures ou dans le cercueil des compartiments.

Il concluait avec chaleur :

— Or la bicyclette a résolu le problème, qui remédie à notre lenteur et supprime notre fatigue. L’homme maintenant est pourvu de tous ses moyens. La vapeur, l’électricité n’étaient que des progrès servant à son bien-être ; la bicyclette est un perfectionnement de son corps même, un achèvement, pourrait-on dire. C’est une paire de jambes plus rapides qu’on lui offre. Lui et sa machine ne font qu’un, ce ne sont pas deux êtres différents comme l’homme et le cheval, deux instincts en opposition ; non, c’est un seul être, un automate d’un seul morceau. Il n’y a pas un homme et une machine, il y a un homme plus vite.

Régine et d’Arjols se divertissaient beaucoup. Madeleine souriait sans ironie. Déconcertée d’abord, elle s’accoutumait à ce compagnon et à ses allures insolites. Il lui semblait que son voyage avait débuté avec Pascal Fauvières et qu’elle le continuait avec un autre, un inconnu rencontré en route et qui l’entraînait à sa suite, captivant et mystérieux. Ils causaient peu, une entente instinctive leur permettant de se taire. Mais parfois c’étaient des mots graves, toute une émotion sincère qui jaillissait comme de l’eau impatiente et fougueuse.

Les deux couples allaient toujours de même, se mêlant de moins en moins et s’abstenant de réfléchir à leur conduite bizarre. Peut-être cependant une gêne imperceptible commençait-elle à atténuer l’harmonie de leurs rapports quand ils se retrouvaient tous ensemble, gêne produite sans doute par le ménage Fauvières qui s’oubliait en discussions assez vives. En réalité Régine s’émancipait de plus en plus, lâchée à ses élans, ivre de cette vie en plein air, comme si le soleil et le mouvement lui eussent tourné la tête. Elle regimbait à la moindre réprimande, et Pascal, plus aisément irritable, s’emportait.

Un jour, au sortir d’une ville, elle apparut le buste dans un maillot de laine blanche qui moulait sa jeune poitrine et obéissait au frémissement de la chair. Il fallut une scène pour qu’elle y renonçât.

Un autre jour, au détour d’une route, Madeleine et Fauvières, effarés, l’aperçurent à cheval sur les épaules de Guillaume. Derrière eux, deux gamins traînaient les bicyclettes qu’une chute malencontreuse, survenue au cours d’une course, avait endommagées et faussées. L’inconvenance de cette position mit Pascal hors de lui. Il la lui reprocha durement.

— Flûte ! je fais ce qui me plaît, riposta-t-elle. Toi, tu fais des discours ennuyeux, moi, je m’amuse à ma façon. N’est-ce pas, Guillaume, que l’on s’amuse bien ? Ce qu’on est bons camarades maintenant !

Une charrette passait. Ils s’y installèrent avec leurs machines. Les deux autres s’assirent au pied d’une meule de foin.

Des nuages lourds pesaient sur les campagnes. Un temps d’orage crispait les nerfs. Pascal, très pâle, se contenait à peine. Madeleine lui prit les mains doucement :

— Pourquoi vous mettez-vous en colère, Pascal ? Que vous importent les petites inconséquences de Régine ? Surtout avec Guillaume !

Il se détendit :

— Je n’y comprends rien ! Moi qui étais si patient autrefois, tout m’exaspère aujourd’hui.

— Vous n’êtes pas juste, Pascal, c’est une enfant, et il faut la traiter comme telle.

— Oui, c’est une enfant, et cela m’a toujours été facile d’user avec elle ainsi… Pourquoi est-ce que je ne peux plus, pourquoi n’ai-je plus d’indulgence ni de bonté pour elle ? Ah ! je vous l’ai dit, je ne suis plus le même, cette vie nouvelle me bouleverse, elle éveille en moi des choses endormies et en anéantit d’autres qui m’étaient précieuses, indispensables ; de ces dernières est mon affection pour Régine, une affection qui s’effondre avec mon passé. Je regarde ma femme comme une étrangère, je la juge, je remarque ses défauts, et ils me paraissent démesurés, intolérables.

— Voyons, dit Madeleine, c’est une jolie petite nature honnête.

— Est-ce que je le sais ! Je n’ai jamais pensé à cela… je m’aperçois tout à coup que je ne la connais pas et qu’elle est pour moi un problème insondable, un problème d’ailleurs qui ne m’intéresse nullement et que je n’essaie pas même de déchiffrer.

— Vous ne l’aimez donc plus ?

— Est-ce que je l’ai jamais aimée ? Je ne le sais pas, sa nature est si opposée à la mienne ! Comment ai-je pu rester si longtemps sans m’en douter ! Combien nous sommes loin l’un de l’autre ! Alors je suis malheureux parce qu’il me semble que je suis tout seul… et pourtant… pourtant, je n’ai jamais été si heureux !

Il avait dit ces derniers mots avec un élan de tout son être.

— Il faut que vous soyez heureux, Pascal… D’abord vous n’êtes pas seul, j’ai beaucoup d’affection pour vous.

— Oui, vous avez de l’affection pour moi, j’en suis sûr, et j’en ai pour vous, sincèrement. Avons-nous mis du temps à nous rapprocher et à deviner que nous pouvions nous entendre !

— Ce qui m’étonne le plus, ce n’est pas d’avoir de l’affection pour vous, c’est de vous le dire comme cela en face, sans gêne presque.

Ils se regardèrent longuement, puis Pascal détourna la tête et ils portèrent les yeux alentour, vers le ciel, vers l’horizon, vers les petites fleurs humbles qui riaient dans l’herbe environnante. Le ciel leur parut un spectacle adorable et tragique avec ses nuages énormes et les abîmes d’un bleu délicat qui s’ouvraient entre eux. L’horizon aux grandes plaines calmes vêtues de blé, d’arbres et de prairies, les charma par sa grâce onduleuse et par sa simplicité. Ils s’attendrirent devant les petites fleurs fragiles, les herbes frissonnantes, les feuilles et les insectes. Pour la première fois les choses du dehors les pénétraient autrement que par ces vagues impressions d’odeur et de couleur qui s’évanouissent aussitôt sans parvenir au fond de nous. Ce furent des caresses qu’ils reçurent, des caresses auxquelles ils répondaient en ardeur et en émotion.

— Madeleine… Madeleine… murmura Pascal.

— Quoi, Pascal ?

— Rien… rien… je ne sais pas… je ne sais pas…

V

HYMNES ET HARMONIES

Alors qu’ils allaient tous deux par les plaines, Pascal soudain s’écria :

— Oui, nos rapports avec la nature sont bouleversés ! Imaginez deux hommes sur un grand chemin : l’un marche, l’autre roule ; leur situation à l’égard de la nature sera-t-elle la même ? Oh ! non. L’un recevra d’elle de menues sensations de détail, l’autre une vaste impression d’ensemble. À pied, vous respirez le parfum de cette plante, vous admirez la nuance de cette fleur, vous entendez le chant de cet oiseau ; à bicyclette, vous respirez, vous admirez, vous entendez la nature elle-même. C’est que le mouvement produit tend nos nerfs jusqu’à leur maximum d’intensité et nous dote d’une sensibilité inconnue jusqu’alors.

— J’aime, dit-elle, quand vous parlez de tout cela ; ce n’est pas, je l’avoue, que je m’attache au sens des paroles, mais bien plutôt que j’éprouve peu à peu tout ce que vous éprouvez, tant votre conviction me gagne.

— Et puis, il n’est rien où le résultat obtenu corresponde plus exactement à l’effort donné. On a la joie de créer en vitesse et en impressions l’équivalent de ce qu’on a dépensé en énergie et en espoirs. On avance parce qu’on est fort et souple, et l’on voit de belles choses parce qu’on est capable d’aller les voir. N’y a-t-il pas là de quoi être fier et satisfait ? Oui, satisfait, car chaque coup de pédale reçoit sa récompense immédiate et magnifique. On se réjouit d’être l’objet d’une perpétuelle justice. C’est cela, oui c’est cela, on se réjouit d’être l’objet d’une perpétuelle justice.

Changeant d’idée, il prononça d’une voix sincère :

— Enfin, surtout, je lui dois, à elle, de vous voir ainsi, et c’est un spectacle qui vaut tous les autres, une récompense inappréciable.

De cela en effet il ne se lassait pas, restant derrière elle indéfiniment pour jouir de sa silhouette et de son geste.

— Faut-il être aveugle et de mauvaise foi pour refuser à ce sport toute prétention artistique ! poursuivit-il. Pourquoi l’accorder à un cavalier et pas à nous ? En quoi nous est-il supérieur ? Lui aussi, si on supprime le cheval en imagination, sera ridicule avec ses jambes écartées, ses genoux ployés et ses pieds rentrés. Mais on le juge, et à bon droit, sans le séparer de sa monture. Pourquoi ne nous apprécie-t-on pas ainsi, nous, selon les lois de notre exercice, selon notre but, qui est d’avancer plus rapidement, sans fatigue, sans secousses, d’utiliser tous les muscles dont nous disposons, de répartir notre énergie comme il convient ? Cela admis, ne pourrait-on dégager, par comparaison et par habitude, l’esthétique d’une silhouette et affirmer que tel d’entre nous monte bien et tel autre mal, comme on le dit d’un cavalier ?

» En vérité, l’être harmonieux ne l’est jamais autant que quand il roule de la sorte, de ce mouvement monotone et simple. Ainsi, pour moi, vous êtes l’harmonie même, l’harmonie dans la grâce et dans la force et dans la persévérance. Vos jambes me font penser à tout ce qui est agile et léger, votre buste à tout ce qui est stable, ferme, inébranlable. Je vous regarde comme on écoute un rythme grave et doux. Vous êtes un beau vers sans fin, toujours le même et toujours renouvelé.

Elle lui sourit ingénument.

— Ne craignez pas de me gêner, Pascal, j’adore les compliments.

Alors il l’interrogea sur elle et sur ce goût des hommages qu’il avait souvent remarqué.

— Est-ce instinct ou habitude ? je ne sais trop, répondit-elle. Toute femme a besoin d’être admirée selon les mérites qu’elle s’attribue. Or ce pauvre Guillaume se soucie fort peu de ce besoin chez moi. J’ignore même s’il me trouve à son gré. C’est pour cela sans doute que je cherche l’approbation des autres. Car, je l’avoue, je la cherche ; leurs flatteries me sont devenues nécessaires, les jours où je n’en suis pas abreuvée sont plus vides. Et puis… et puis… je n’ai guère d’autres plaisirs…

Elle avait parlé tristement. Était-ce seulement les louanges qu’elle souhaitait ? Ne lui manquait-il pas, plus que l’admiration à laquelle avait droit sa beauté, des joies moins superficielles et moins banales ? Et n’espérait-elle pas, dans la frivolité des flirts, assouvir des appétits inconscients d’affection, de tendresse et d’amour ?

Il la soupçonna prête aux confidences mais ne l’y voulut point inciter. Sachant les habitudes dissipées de Guillaume, il comprit nettement la vie de cette femme. Que de mélancolie et de révolte devait cacher sa belle humeur ! Il la devina grave et sentimentale.

— Je suis votre ami, Madeleine, déclara-t-il.

Elle fut émue, lui aussi ; le son de sa voix le troubla.

— Non, pas votre ami, plus que cela, mieux que cela, murmura-t-il.

Ils s’arrêtèrent à la vue de deux bicyclettes couchées sur le bord de la route et qu’ils reconnurent pour celles de Régine et d’Arjols. On devinait une petite rivière au creux d’une gorge boisée. À travers les arbres ils descendirent, attirés par un bruit de voix où dominait le rire de Régine. Et soudain, parmi le désordre de grosses roches moussues et de pins farouches, ils l’aperçurent qui pataugeait dans l’eau, les jambes nues. Assis près d’elle sur une pierre, Guillaume la regardait.

— Viens voir, Madeleine ! s’écria-t-elle, c’est plein d’écrevisses ! Ça me passionne… Tenez… tenez… en voilà une !

Elle se releva triomphante, la bête entre ses doigts attentifs. Elle avait relevé sa culotte aussi haut que possible, roulant l’étoffe autour des cuisses, comme font les petites filles qui jouent au bord de la mer ; de l’évasement accru des hanches, les jambes coulaient comme des sources de lait, s’effilaient comme des stalactites de chair, pures et délicates, toutes blanches et toutes rondes.

Madeleine observa Pascal... Il avait un air dur et mécontent. Mais il rencontra les yeux de son amie et parvint à lui sourire.

Régine cependant continuait sa pêche. Avec de petits cris haletants, elle entrait dans des trous plus profonds où l’eau voluptueuse posait sur ses cuisses un baiser frais et chuchoteur. Elle marchait ainsi de pierre en pierre, toute hors de l’eau, tâtant avec son pied comme avec une main défiante les cailloux les plus solides. C’était un délicieux spectacle : les jambes semblaient de longues tiges flexibles terminées par des fleurs épanouies ; elles avaient une vie frémissante et nerveuse, elles avaient des attitudes nobles, elles ployaient comme des bras agiles, émergeaient comme des colonnes orgueilleuses, se croisaient comme de jeunes bouleaux à l’écorce d’argent. Elles étaient aussi liées que deux sœurs jumelles et aussi libres l’une de l’autre que deux étrangères.

Immobiles autour d’elle, ils suivaient ses gestes. Elle éclata de rire :

— Eh ! dites donc, vous avez l’air de trois statues : vous, Guillaume, celle de la convoitise bien élevée, toi, Pascal, celle du courroux maintenu, et toi, Madeleine, toi…

— Moi, je t’admire ! s’exclama Madeleine. Tu es toujours si naturelle, si à ton aise !

Régine s’assit sur un tronc d’arbre, se frotta la peau avec des feuilles sèches, renfila ses bas et se rajusta.

— Voilà, je suis prête, venez-vous, Guillaume ?

Elle lui prit la main et ils disparurent. On aperçut leurs silhouettes glissant sur le vieux pont qui traverse le ravin.

Madeleine dit à Pascal :

— Répondez-moi franchement : vous avez été jaloux, là, tout à l’heure ?

— De d’Arjols ?

— Non, pas de lui, mais de ce que quelqu’un vît les jambes de votre femme ?

Il hésitait. Elle ne le laissa pas répondre et continua, d’un ton singulier, à la fois impérieux et suppliant :

— Pascal, je ne veux pas que vous soyez jaloux de Régine !

Ils repartirent. La route était monotone, le paysage ordinaire. Ils allaient doucement, songeurs.

— Je ne sais trop ce que j’ai ressenti, dit enfin Pascal. En tout cas, quelle différence avec ce que j’aurais éprouvé autrefois ! J’ai été gêné surtout, comme en face d’une femme qui se conduirait publiquement d’une façon inconvenante. Mais cette femme n’était pas la mienne, non, elle n’était pas celle que j’appelle ma femme, ainsi qu’on parle d’une chose à soi.

Il ajouta lentement :

— Elle n’est plus ma femme… Je ne sais pourquoi, je m’imagine qu’elle est très différente de ce que je la croyais. Vous la félicitiez de son naturel… Oui, elle est naturelle, mais est-ce un bien si sa nature est inférieure, comme j’en ai l’intuition subite, si elle n’a que des instincts frivoles et douteux ?

Ils avançaient à peine. L’effort de leur pensée nuisait à leur effort physique. Madeleine en vain cherchait à rompre un silence qui l’inquiétait.

— En vérité, non, je n’ai plus sur elle ce sentiment de propriété que l’on garde sur ceux que l’on affectionne, reprit Pascal à voix basse. Je ne l’ai plus… Et comme c’est drôle ! je me surprends parfois à éprouver ce sentiment à votre égard.

Elle s’efforça de rire.

— À mon égard ? Vous plaisantez !

— C’est le soir, c’est le soir surtout, quand on se quitte… Il me semble qu’il y a là quelque chose d’anormal… Cela m’irrite de me retirer avec Régine… Et puis vous… vous… avec un autre… pourquoi ?

Il n’acheva pas.

— Ah, les voilà ! s’écriait Madeleine.

Ils s’attendaient en effet à l’entrée des villes pour le choix d’un hôtel.

Devant eux se dessinait Falaise, étrange cité bâtie sur des escarpements sauvages que domine le roc où jaillit un château aux douze tours et au donjon colossal.

Par des rues âpres ils parvinrent à l’hôtel. Mais comme le patron leur montrait des chambres, Régine protesta :

— Écoute, Pascal, en voyage nous devrions bien renoncer à nos habitudes ; les lits sont tout petits, on y dort très mal, alors qu’on aurait besoin de bonnes nuits pour se reposer.

Il approuva tout de suite et ils prirent deux chambres.

— Elle a raison, observa Guillaume. Si nous en faisions autant, Madeleine ?

— J’avoue, dit-elle, que je suis horriblement fatiguée.

Ils prirent deux chambres eux aussi.

VI

L’EXTASE

— Comme la vie est belle !

— Oui, répondit-elle, la vie est belle et bonne.

Du regard et du sourire, ils se remercièrent de tout ce que l’un devait à l’autre dans la conquête de telles joies.

— J’ai pour la première fois l’impression de vivre une vie neuve, déclara Pascal, une vie que je n’ai pas encore vécue et qui n’a jamais servi. Ma vie est forte comme celle d’un enfant et j’en jouis comme il jouirait de la sienne s’il en savait le prix inestimable.

Ils roulaient parmi l’escorte immobile des peupliers symétriques, à travers des plaines coupées de molles vallées où s’alanguissaient des rivières paresseuses. Le soleil se baignait dans l’eau, avec les martins-pêcheurs et les bergeronnettes. Du foin, du trèfle, du chèvrefeuille, du sureau étaient chargés de parfumer l’air.

— Ah ! Madeleine, il ne reste plus rien de l’enveloppe de verre dont je vous parlais un soir. C’est ma peau elle-même que frappe la vie du dehors, ce sont mes sens qui reçoivent les chocs, c’est mon cerveau qui vibre et qui s’émeut. J’ignore tout de la nature, et je ne suis pas digne de la comprendre puisque je l’ai si longtemps dédaignée, mais je devine cependant qu’elle m’envoie des cadeaux ininterrompus et que nul obstacle ne s’oppose à ses bienfaits. Il n’est pas un parfum, pas un bruit, même de ceux que je ne sens pas et que je n’entends pas, il n’est rien autour de moi, j’en suis sûr, qui ne vienne s’engouffrer en moi comme autant de petites sources qui filtrent vers un abîme.

— Pascal, murmura-t-elle, Pascal, il me semble que vous parlez pour moi tant vos paroles disent tout ce que je sens.

Oui, chacun d’eux n’était plus qu’une masse sensible, délicate, frémissante, où palpitait la foule des sensations. Et quelles sensations particulières que celles-là, pressées, et puissantes, et innombrables ! On est comme augmenté, comme gonflé de tout ce que l’on voit et de tout ce que l’on admire, fièvre d’éternelle jeunesse où la jeunesse se hausse à un degré d’acuité extraordinaire, où l’on est imprégné d’émotion et de bonté, où l’on voudrait embrasser les êtres et les choses. La mémoire, l’intelligence se suspendent ? Tant mieux ! car c’est la vie qui surgit des réservoirs de notre être comme une eau limpide qui chasserait les vases malsaines. C’est la vie qui prend connaissance d’elle-même, de sa force, de son étendue, de sa profondeur. C’est la notion de la vie qui nous apparaît seulement ici, vis-à-vis de la nature, comme parfois, moins haute et moins noble, elle nous apparaît vis-à-vis de l’esprit dans l’extase de l’art, vis-à-vis de l’humanité dans la communion des sexes.

L’espace les grisait, leurs bouches balbutiaient des phrases au hasard :

— Il n’y a plus de chagrin, Madeleine, ni tristesse ni rancunes. Il y a du bonheur ! Je suis heureux, vous êtes heureuse, Madeleine…

— Heureuse, oui, beaucoup, au-delà du bonheur.

Ils le criaient, ce bonheur. Ils en prenaient le ciel à témoin, levant la tête comme s’il leur eût fallu l’immensité pour contenir ce qu’ils avaient en eux.

Et ils allaient, ils allaient, le long des rivières, à travers les collines. De temps en temps ils se regardaient et c’était infiniment adorable. Dans ce vol mystérieux, ils ne se figuraient pas l’univers l’un sans l’autre. Chacun s’imaginait n’avancer qu’en vertu d’un pouvoir anormal qui était la force de l’autre, ou bien par la seule crainte de perdre le charme de sa présence et la douceur de ses yeux. Si bien que chacun glissait sans efforts, aussi aisément que s’il avait été l’ombre de l’autre.

— Ah, le beau chèvrefeuille ! s’écria Madeleine.

Elle n’y put résister, ils descendirent. Des guirlandes s’entremêlaient parmi les ronces sur le tronc d’un vieux chêne mort. Pascal se mit à les dégager, tandis que Madeleine prenait une à une les tiges sinueuses où s’ouvrent les petites fleurs dorées et roses ; elle les embrassait, les pressait contre ses paupières et contre ses joues. Elle s’en fit une couronne, elle s’en fit un collier, elle s’en fit une ceinture et des bracelets. Elle était d’une gaieté exubérante, elle chantait, elle riait. Quand il n’y eut plus de chèvrefeuille, elle réunit toutes les branches cueillies en une longue gerbe.

— Quelle jolie chevelure ! dit-elle en l’élevant au-dessus de sa tête, une chevelure de faunesse, n’est-ce pas ?

Leurs yeux se rencontrèrent.

— Je vous aime, souffla Pascal.

Elle fut pareille à une bête qui, blessée soudain, trébuche dans sa course ardente ; son bras retomba, les fleurs jonchèrent le sol ; ses jambes fléchirent, elle s’assit sur le talus.

Ils restèrent l’un en face de l’autre, troublés jusqu’au plus profond d’eux-mêmes, n’osant remuer ni se regarder. L’aveu était si brusque et si imprévu qu’ils ne savaient trop s’ils en ressentaient de la joie ou de la tristesse.

C’était de la tristesse, un adieu mélancolique à ces jours de délices et de mystère qui les voyaient aller au hasard des chemins et de la vie, confiants en l’aventure qui les entraînait par des voies heureuses vers quelque but dont ils ne cherchaient pas même à connaître le secret. C’était de la joie aussi, un espoir immense, un geste de leurs mains tendues vers l’avenir resplendissant de promesses.

Ils ne se décidaient point à s’éloigner. Il leur semblait qu’un événement considérable venait de se produire, une angoisse les étreignait à l’idée de quitter ce petit coin du monde, témoin d’un tel prodige. Ils ne le reverraient plus, assurément. Quelle certitude désolante ! Comme on emporte une poignée de terre sainte pour la semer sur une tombe, ils en auraient bien emporté quelques parcelles pour envelopper le souvenir d’une minute. Du moins leurs yeux avides s’ouvrirent, et tous leurs sens, ainsi que des espaces où se reconstitua le décor sacré avec tous ses détails de couleurs, de parfums et d’atmosphère.

Enfin, au déclin du jour, Pascal ramassa les fleurs éparses, en orna le guidon de Madeleine, puis ils partirent.

On devait se retrouver à Saint-Lô. Mais à cause de l’heure tardive, ils jugèrent plus sage de s’arrêter dans une auberge et de s’y restaurer. Quand ils se remirent en route, la nuit était venue, une nuit vaste et sonore, éclairée d’étoiles lointaines, frissonnante de bruits indistincts. Elle les emplit de respect et tint closes leurs lèvres. Mais le long d’une montée, comme il supposait sa compagne un peu lasse, il posa la main sur son épaule et elle se soumit à ce geste d’assistance. Alors ils glissèrent, pareils à des fantômes, leurs ombres mêlées comme des oiseaux de nuit qui vogueraient côte à côte. Ils étaient infiniment heureux, et ils ne doutaient point que la même béatitude les envahît, tant l’harmonie de la nuit leur semblait appeler l’harmonie des impressions. Ils n’avaient qu’une pensée, ils n’avaient qu’une force. Rien ne les distrayant, ni le bruit des pieds qui heurtent le sol, ni l’effort des jambes, ni les spectacles invisibles, ils se croyaient emportés dans les bras d’un génie. La route montait et descendait par pentes moelleuses, et dans la sorte de délire où les jetait la vitesse, ils eussent dit plutôt que c’était la terre qui s’enflait et qui s’abaissait, comme une poitrine que fait palpiter le rythme de la respiration.

Ils étaient ivres. Un élément de puissance et de grandeur croissait en eux, émotion étrange, bonté débordante. Leurs bras s’ouvraient comme pour un embrassement. La résistance que l’air oppose leur donnait l’illusion de quelque chose qui venait à leur rencontre et se blottissait tendrement contre leur poitrine. Le souffle de la brise sur leurs lèvres, c’était un ineffable baiser d’amour. Les suaves effluves du chèvrefeuille les troublaient comme des caresses secrètes.

Ils allaient, ils allaient, la folie du mouvement les exaltait. Ils se sentaient des êtres surnaturels, doués de moyens nouveaux et de pouvoirs inconnus, des espèces d’oiseaux dont les ailes rasaient la terre et dont la tête ardente planait jusqu’au ciel… Leur conscience s’évanouit, dissoute dans les choses. Ils devinrent des parcelles de la nature, des forces instinctives, comme des nuages qui glissent, comme des vagues qui roulent, comme des parfums qui flottent, comme des bruits qui se répercutent…

VII

LA QUIÉTUDE

Ils eurent tous quatre, le lendemain, d’assez mystérieuses façons. Tandis que les deux maris visitaient Saint-Lô, ses vieilles maisons, sa jolie cathédrale à chaire extérieure, les deux femmes se confinèrent dans leurs chambres, y déjeunèrent et n’en sortirent qu’au moment du départ.

— Je vous avertis que je suis fatiguée, déclara Régine.

— Eh bien, répondit d’Arjols, demain repos à Coutances. En attendant, dépêchez-vous, il faut y arriver pour dîner.

— Non, non, je ne me dépêche pas ! J’en ai assez de votre train d’enfer, aujourd’hui je marche avec les deux paisibles !

— Tous quatre, comme ça, en bande, ah non ! bougonna-t-il, mécontent.

— Allons, viens, lui dit Madeleine, je me dévoue.

Visiblement, elle évitait Pascal. Lui, d’ailleurs, ne paraissait point la rechercher. Et l’étape s’effectua de cette étrange manière, les deux ménages se suivant à trois ou quatre cents mètres d’intervalle.

Ils eurent l’air de s’ennuyer beaucoup. Un instant Régine se montra fort aimable avec son mari. Elle le complimentait sur sa position, sur son allure aisée, sur sa bonne mine, d’un ton affectueux, comme si elle eût voulu se faire bien voir de lui. Il fut inquiet. Se doutait-elle de quelque chose ? Par prudence, il se mit en frais. Dès lors elle se tut, et lui aussi. Devant eux ils voyaient les silhouettes de l’autre couple, divisées par toute la largeur du chemin, l’aspect rébarbatif.

Le soir, à Coutances, on se sépara de même. Le lendemain cependant, Régine et Guillaume se promenèrent ensemble à travers la ville charmante aux églises incomparables, et, au déjeuner, Pascal sut que Madeleine avait erré de son côté. Elle le fuyait toujours, sans qu’il tâchât davantage à se rapprocher d’elle. Mais, l’après-midi, ils se trouvèrent tous deux dans le jardin public et elle courut à sa rencontre. Un regard doux et profond les unit. Ils se sourirent. Puis Madeleine prit Pascal par le bras, l’entraîna vers un banc et lui dit :

— Vous savez, Pascal, je vous aime, je vous aime.

Elle prononça ces mots avec une joie infinie, avec un accent qui révélait combien elle était heureuse de l’aimer et heureuse de lui annoncer cette bonne nouvelle.

Il fut profondément touché. Il vit jusqu’au plus profond d’elle-même en cet élan de franchise. Il la devina simple, loyale, ardente à vivre et d’âme grave. Il ne put que lui dire :

— Ah ! Madeleine… ah ! Madeleine…

Ils se tenaient les mains, il la contemplait éperdument des pieds à la tête, comme s’il remarquait pour la première fois sa beauté merveilleuse et diverse. Il aima ses larges yeux calmes, la noblesse de son front, toute la pureté de ce visage où s’épanouissait cependant une bouche sensuelle, aux lèvres tendues, une bouche en offrande. Il admira l’harmonie de ses épaules et de ses hanches, ses attitudes, ses gestes.

— J’ignorais que vous fussiez si belle, Madeleine !

— Alors, pourquoi m’avez-vous aimée ?

— Pourquoi ? Je ne sais pas… Il y a tant d’autres raisons de vous aimer que j’avais oublié celle-là qui est la plus apparente, et j’en suis content, il me semble que vous n’êtes belle que depuis que vous m’aimez…

Un adorable jardin les entourait, clos de vieux murs moisis et s’étageant en terrasses au-dessus d’un frais vallon de verdure. Des cèdres et des tilleuls, des magnolias, des massifs épais augmentaient l’intimité de sa solitude. Des lauriers-roses et des camélias l’égayaient.

— Pardonnez-moi de vous avoir fui, Pascal, dit-elle, j’étais si bouleversée que je ne savais ce qui se passait en moi, et je voulais voir clair. Oh ! quel bonheur quand j’ai su que j’aimais enfin, que je vous aimais.

— Moi aussi, j’ai voulu me reprendre, des scrupules me tourmentaient, car je sentais bien que j’avais parlé sous l’influence de l’exaltation, quand le mouvement, la nature, la griserie de l’air nous emportaient tous deux. Mais, du moins, ces paroles exprimaient-elles la vérité de mon âme ? Et, comme elles, mes sentiments n’avaient-ils pas été provoqués par cette sorte d’ivresse si spéciale et si troublante ?

Elle fut anxieuse. Il sourit.

— Soyez en paix, Madeleine, j’ai certes parlé malgré moi, inconsciemment, beaucoup plus tôt que je ne l’eusse fait, mais, je le sais, j’ai parlé selon moi… Je vous aime.

Ils se regardèrent encore, très longtemps et très affectueusement. Ils étaient tout étonnés de s’aimer après cinq ans d’indifférence.

— Il est à supposer, dit Pascal, que nous ne pouvions nous voir que sous notre forme actuelle, qui est si dissemblable de notre forme passée… Nous étions comme des objets neutres, vagues, sans contours, et qui soudain acquerraient des couleurs vives, des lignes précises, une existence personnelle. On les voit seulement alors. Ainsi, dès que nous nous sommes aperçus, nous nous sommes aimés. Notre première rencontre date de cette fin de jour où nous avons fait route ensemble, dans la vallée de Cany, vous rappelez-vous ?

— Oui, je me rappelle, ma vie date de là.

— Notre vie date de là ! s’écria Pascal. Tout est changé, nos habitudes et nos plaisirs, nos aspirations, notre âme même. Ou plutôt, tout est remis à sa place. Je le sens aujourd’hui, j’ai vécu jusqu’ici en dehors de moi, dans un milieu qui n’est pas le mien, parmi des gens avec qui je n’ai rien de commun. Et ce qu’il y a de plus incompréhensible, c’est que je ne le savais pas ; j’étais honteux de ne pas m’y plaire, persuadé de mes torts ; j’imitais les autres pour leur ressembler, je me moquais de mes rêveries, de mon caractère taciturne et maussade. Eh, parbleu ! mes rêveries n’étaient que des pensées qui s’essayaient, et si je me taisais, c’est que j’aurais voulu parler d’autre chose.

Il répéta d’une voix assurée :

— Oui, ce voyage a remis les choses en leur place. L’existence indépendante que nous menons nous a rendus à la vérité. Vivant librement, en dehors des règles et des convenances, nous avons été conduits à notre insu à sentir librement, à penser librement, à aimer librement. Jetés soudain en plein contact avec la nature, nous sommes régénérés. Nos instincts se dégagent de tout cet encombrement d’obstacles qui les contrariait, et nous y obéissons, nous trouvons tout simple d’y obéir. Ce n’est donc pas étonnant que nous nous aimions, Madeleine, le premier instinct libéré ne devait-il pas être l’instinct de l’amour ?

— Oh ! dit-elle, c’est lui qui m’agitait confusément jadis, quand j’attirais les hommes autour de moi et que j’épiais le tressaillement de leur cœur. Depuis le premier jour de ce voyage, Pascal, je sens que toute ma tendresse et toute ma vie se concentrent, grossissent et vont vers vous, telles des sources perdues qui trouveraient enfin leur chemin.

Ils se promenèrent dans une allée de tilleuls d’où la vue s’étend sur des collines ornées de prairies et de vergers. Au fond du vallon, les ruines d’un aqueduc s’enveloppent de lierre. Le charme du paysage imprégna leur amour de douceur et de confiance. Ils s’appuyaient au bras l’un de l’autre.

— Je vous aime, Pascal, dit-elle.

Elle s’arrêta. Il vit ses yeux mouillés de larmes et il dut la soutenir, car elle défaillait d’émotion.

— C’est la première fois que je dis ces mots-là, Pascal, murmura-t-elle, alors… alors… cela me bouleverse… la première fois, vous me croyez, n’est-ce pas ?

— Je vous crois, Madeleine.

Il lui prit les mains et les yeux.

— Regardez-moi bien, Madeleine. Nous savons ce que nous faisons et où nous allons ; eh bien, qu’il n’y ait pas entre nous de prière ni de coquetterie. Madeleine, vous serez à moi, n’est-ce pas ?

Elle ne baissa pas les yeux, nul embarras ne la fit rougir. Pourtant il la sentit qui palpitait à cette idée qu’elle n’avait pas encore envisagée. Elle répondit gravement :

— Je serai vôtre, Pascal, quand vous jugerez que l’heure sera venue.

VIII

NE FAITES PAS À AUTRUI…

Les flammes du soleil brûlaient l’espace. Sous la voûte des frondaisons lourdes, sous des branches de sapin tendues comme des palmes vigilantes, jouait une source. Cette oasis les retint.

— Comme l’eau est tentante ! s’exclama Madeleine. On voudrait, quand il fait chaud, que l’air fût cela : de l’eau à travers laquelle on marcherait. Si seulement on en avait jusqu’aux pieds !

Une berge dévalait, veinée de racines. Ils y prirent place.

— Madeleine, trempez vos pieds dans cette eau, cela vous délassera, et c’est un spectacle que j’aimerais.

Elle l’examina un peu tristement.

— Pascal, Pascal, ce n’est pas bien, vous cherchez à effacer un autre souvenir et à me forcer à faire une chose parce que Régine l’a faite.

— Pourquoi non ? Soyez indulgente à ma faiblesse. Peut-être aussi voudrais-je qu’il y eût entre nous moins de réserve. Nos âmes se rapprochent chaque jour, et cependant des obstacles s’opposent à nos mains qui aimeraient s’étreindre, à notre désir secret d’un peu plus d’abandon.

Elle enleva ses souliers, défit ses bas, offrit ses jambes à l’eau.

— C’est ma faute, dit-elle, je deviens d’une pudeur ridicule ! Comment ai-je pu montrer mes épaules à tant de gens et avec tant d’insouciance ? Je ne le pourrais plus aujourd’hui. Auprès de vous, j’ai des frissons de honte ! Je voudrais me cacher parfois, vos regards me touchent ainsi que des mains.

Elle était toute rougissante. Elle le supplia, en riant d’elle-même :

— C’est assez, n’est-ce pas ?

— Chère Madeleine, je vous aime ainsi, et néanmoins je serais si content de vous voir libre avec moi, tout à fait à l’aise.

Elle n’osa pas résister quand, au sortir de l’eau, il lui fit allonger les jambes sous un ardent rayon de soleil qui traversait les arbres.

— Oh ! Pascal, murmura-t-elle, confuse comme une vierge.

Elle se couvrit le visage de ses bras croisés. Pascal s’étendit auprès d’elle et, l’un après l’autre, il lui prit les pieds dans ses mains réconfortantes. Il les frotta rudement, car ils étaient tout froids. Puis, les frôlant de sa bouche tendue, il promena son haleine chaude autour des orteils, autour des talons, autour des chevilles. Il les sentait tiédir et revivre, comme de petits oiseaux engourdis que des soins ranimeraient. Une goutte d’eau passa, il la but. Dès lors ses lèvres se posèrent en baisers lents, à peine appuyés, suivant les courbes et tressant sur la peau un voile de caresse et de douceur.

— Pascal, soupira Madeleine, laissez-moi, je vous en prie.

À genoux, il la regarda un moment, les sens exaspérés. Elle ne bougeait pas. Il s’éloigna.

Ainsi, depuis Coutances, cette vie durait, et elle dura quelques jours sans autre incident que les petits faits énormes et insignifiants par où s’affirmait leur amour. Ils avaient parcouru les merveilleux pays qui bordent la baie de Saint-Michel ; Granville, vieux nid de mouettes perché sur un roc, les étonna ; ils chérirent Avranches, cité féerique, reine de l’espace ; ils entrèrent dans la région convulsée où se cachent les étranges villes de Mortain et de Domfront.

C’était une vie incomparable, une vie d’allégresse et d’enthousiasme où s’épanouissait leur amour telle une fleur ivre de sève, une vie libre, sans restrictions ni bornes. On a l’impression d’une liberté physique absolue, comme si les sens étaient délivrés d’entraves ignorées, comme si les yeux se mouvaient plus librement dans les orbites et que les oreilles entendissent des sons qui demeurent d’ordinaire imperceptibles. C’est une vie d’êtres surhumains. La merveilleuse sensation ! Voler comme des oiseaux, en silence, dans l’air soumis ; voir, comme des dieux, le changement ininterrompu des décors ; descendre des plaines dans les vallées, grimper le long des collines, rouler de ville en ville, suivre les fleuves, franchir les forêts, et tout cela par la toute-puissance de ses muscles, le fonctionnement normal de ses poumons, la ténacité de son vouloir. Des inconvénients, il n’y en a pas. Le soleil qui vous cuit la nuque, on l’aime, et on ne déteste point la pluie qui vous cingle ni le vent qui vous heurte, car on se sent formidable, vainqueur des éléments, maître du monde.

Pascal, soulevé par des élans d’exaltation, s’abandonnait à la joie des mots :

— Nous avons des ailes, Madeleine ! N’est-ce pas que vous avez comme moi cette vision affolante que l’homme a des ailes maintenant ? Qu’il les ouvre donc toutes grandes, qu’il vole enfin puisqu’il lui est permis de ne plus ramper. Voici des ailes qui nous poussent, encore inhabiles et imparfaites, mais des ailes tout de même. C’est l’ébauche qui s’améliorera jusqu’au jour où nous planerons dans les airs comme de grands oiseaux tranquilles. Voici des ailes que le destin nous offre ! Voici des ailes pour nous éloigner de la terre, pour nous moquer du monde et de ses méchancetés et de ses bêtises, voici des ailes pour nos âmes affranchies ! Oh, vous tous qui languissez après l’espace régénérateur, vous qui voulez être sains, généreux, enthousiastes, vous qui voudriez êtres bons et nobles, voici des ailes ! Vous qui enviez les oiseaux libres, vous qui cherchez des dieux derrière les nuages, vous qui jetez vos rêves et vos prières aux étoiles lointaines, voici, à portée de votre main, voici des ailes pour assouvir votre idéal.

» Les bornes étouffantes de l’horizon sont détruites et la nature est conquise. Nous sommes plus hauts qu’elle aujourd’hui. Elle nous écrasait par son immensité lourde, nous la dominons par notre vol. Nous n’éprouvons plus ce sentiment d’impuissance et de petitesse qui nous désespère quand on chemine au ras des routes, ainsi qu’une fourmi laborieuse. La nature est nue devant nous. Elle s’offre, qui veut la prend. C’est l’amoureuse livrée, heureuse de la caresse saine et complète.

» Comment aurions-nous pu ne point nous montrer selon la vérité même de notre être, en toute simplicité, en toute naïveté ! Les choses ne mentent pas et l’on ne ment pas non plus quand on est fondu dans ces choses elles-mêmes. On est ce que l’on est, sans hypocrisie, sans apparat. On croirait qu’une formidable poussée de sève et de joie a fait craquer l’enveloppe factice que le monde nous impose et qu’enfin jaillissent de nous les vrais trésors de notre âme.

Chaque minute les révélait d’essence analogue, doués des mêmes espoirs et des mêmes besoins. Et ils ne le savaient pas seulement par des raisonnements et des constatations, mais par quelque chose de plus mystérieux et de plus puéril, par le rythme égal de leurs jambes, par l’inclinaison pareille de leurs bustes, par la similitude de leur énergie physique et de leur jeunesse. Chaque jour ils s’aimaient davantage.

Un après-midi qu’ils allaient à l’aventure, en une contrée onduleuse qui les berçait parmi les magnificences de ses horizons, ils parvinrent à la lisière d’une forêt dont la calme fraîcheur débordait sur le chemin. L’ombre les tenta. Ils mirent pied à terre.

Du haut des hêtres droits comme des colonnes descendait une paix religieuse. Ils n’osaient parler, envahis de respect et d’angoisse. La mousse des sentiers enveloppait leurs pas. Soudain, comme ils apercevaient la lueur d’une clairière, un bruit de voix les arrêta. Cela leur parut anormal, aussi étrange en ce lieu qu’une clameur en la nef d’une église. À pas furtifs ils s’approchèrent, dissimulés par des taillis de jeunes arbustes. Chacun d’eux à travers les branches avança la tête. Pascal étouffa un cri et fit un mouvement pour s’élancer, mais aussitôt Madeleine lui saisit le bras de ses doigts crispés. Il la regarda machinalement, les yeux fous, interdit sous l’ordre de cette volonté supérieure.

— Venez, venez, murmura-t-elle.

Il voulut se dégager, elle déclara d’une voix impérieuse :

— C’est mon amour que vous sacrifiez, Pascal !

Il se laissa conduire à quelques pas, comme un aveugle obéissant. Elle l’assit à ses genoux et lui prit la tête entre ses mains. Alors il se mit à pleurer.

Dans le temple clos de la clairière dont les arbres se rejoignaient en coupole, Guillaume caressait Régine. Immobile, elle s’étalait sur l’herbe luxuriante, les bras et la poitrine nus. Couché près d’elle, il lui baisait la chair.

Sa bouche se complaisait à chacun des doigts écartés, les absorbant comme des friandises et leur laissant de chatoyantes bagues ; sa bouche buvait à la paume offerte comme à une coupe frémissante, sa bouche s’attachait longuement au poignet délicat, comme si elle lui eût forgé, à petits coups de lèvres, un bracelet invisible ; lentement, en des avancées précises, elle s’enroulait autour du bras étendu, ciselant des gourmettes et des anneaux où parfois, en une pause choisie, elle rivait comme des pierres précieuses et des médaillons d’un art délicat. L’aisselle la retint pour de plus mystérieuses joies, puis elle en vint aux épaules rondes : elle ne fit qu’y suspendre un collier de perles espacées, car la gorge impatiente attendait comme si sa double cime eût été le but et la raison de cette promenade voluptueuse. La bouche enfin orna de baisers l’adorable trésor des seins. Elle les entoura l’un après l’autre de cercles rigoureux qui allaient en s’étrécissant, puis, à mailles serrées, elle leur tressa des chaînes qui, toutes, rayonnaient vers les pointes fines. Et chaque fois, pour les y nouer, c’était une halte savante et un travail infiniment subtil.

IX

DERNIÈRES ENTRAVES

Régine et d’Arjols avaient passé non loin d’eux, enlacés. Madeleine se pencha sur Pascal. Ses larmes ne coulaient plus.

— Vous ne vous doutiez donc de rien ? lui demanda-t-elle doucement.

— Non, de rien.

— Et cela vous fait souffrir ?

— Oui, je souffre…

Il reprit aussitôt :

— Je vous demande pardon, Madeleine, je ne devrais pas souffrir puisque je vous aime et que je n’aime plus Régine, et cependant je suis tout meurtri.

— Oh ! je ne vous en veux pas, il est tout naturel que vous pleuriez, c’est votre confiance qui s’en va, votre illusion…

— Voilà pourquoi je souffre, Madeleine. J’avais foi en elle malgré sa légèreté, je la croyais une honnête petite créature, et puis… et puis la voir se livrer… là… comme une bête… quelle infamie !

Elle sourit avec indulgence :

— Pascal, quand vous embrassiez l’autre jour mes pieds nus, était-ce une infamie ?

— Comment pouvez-vous comparer, Madeleine, notre jolie joie si pure et la leur si malsaine ?

— La nôtre était-elle si pure ? Qui sait si la leur ne l’est pas davantage ?

Il se souleva sur les poignets, les traits en désordre, et balbutia :

— Madeleine, croyez-vous… croyez-vous qu’elle soit sa maîtresse ?

Après une légère hésitation elle répondit :

— Non, je ne le crois pas.

— Oh ! si je le croyais… proféra-t-il en serrant les poings, tout son amour-propre de mâle s’exhalant en rage violente.

Elle lui berça la tête, flatta ses cheveux et son visage, se montra infiniment tendre.

— Mon Pascal, mon Pascal chéri, n’ayez pas d’amertume. Ce qu’ils font tous deux, nous le faisons aussi, mais ils le font selon leurs instincts… Pourquoi ne s’aimeraient-ils pas puisque nous nous aimons ?

— Ce n’est pas la même chose. Il est son amant peut-être, ou il le sera.

Elle lui dit d’une voix grave, le tutoyant pour la première fois :

— Ne seras-tu pas le mien, Pascal ? Ne me suis-je pas promise à toi ?

Ces mots l’apaisèrent et d’autres mots encore, affectueux et sages, et des câlineries charmantes, dont elle enveloppait sa douleur comme un chagrin d’enfant.

Des heures s’écoulèrent. Il fallut partir. Devant les machines elle s’écria :

— Tenez, Pascal, les voilà, les vraies coupables.

Plus tard, comme la bonne et maternelle nature les emportait, elle compléta sa pensée :

— Eux aussi, voyez-vous, cette vie les a changés. Comme nous, ils sont affranchis, rendus à leurs véritables instincts. Ce qu’ils n’auraient pas fait à Paris, ils le font ici où les obstacles qui les séparaient leur semblent tout à coup supprimés, où ils ne voient pas trop pourquoi ils n’agiraient pas à leur guise. Peut-être Guillaume n’a-t-il pas attendu, car il est permis davantage à l’homme d’être lui-même, mais Régine… Régine avait sans doute des besoins d’amour…

— D’intrigue, plutôt, ricana Pascal.

— Ne soyez pas injuste ! Leur amour ne se manifeste pas de la même façon, voilà tout. Qui de nous a raison ?

Après un silence il prononça :

— Ce que je sentais en elle avec une sorte d’inquiétude, ce que j’ignorais d’elle, c’était donc cela, le désir de l’homme !

— C’était cela, et d’autres choses encore, qui sait ? Nous étions tous quatre comme une terre encombrée de cailloux. On la débarrasse, et il y germe alors toutes les fleurs dont elle est capable. Si nous admirons celles qui poussent en nous, pourquoi nous déconcerter devant celles qui poussent en eux ?

— Oh ! je m’étonne de moi tout autant. Comment ne l’ai-je pas tuée ? Comment n’ai-je pas même eu l’idée de la tuer ? Comment suis-je ici, auprès de vous, presque calme, raisonnant, maître de moi ?

Maître de lui, il le fut encore quand on se retrouva pour le dîner. Bien qu’évitant d’adresser la parole à sa femme et à son ami, voire de les regarder, il se montra plus exubérant qu’à l’ordinaire. Madeleine cependant devina son affectation. Le soir, défiante, elle le surprit à l’affût dans le jardin de l’hôtel. Un peu plus loin, Régine et Guillaume causaient.

— Je veux savoir, je veux savoir ! gronda-t-il d’un ton mauvais.

— Et puis après, quand vous saurez, mon pauvre Pascal, que ferez-vous ?

Sans lui répondre, il continuait :

— Tenez, comme leurs têtes sont proches ! Ils s’embrassent, je suis sûr qu’ils s’embrassent ! Que je suis bête ! Parbleu ! oui, elle est sa maîtresse.

Elle réussit à l’entraîner.

La pluie les retint deux jours. Pascal fut sombre et les autres subirent l’influence de son humeur. Madeleine surtout s’attristait :

— Vous vous en allez de moi, Pascal.

— Oh ! non, ne le croyez pas, mais je lutte contre un tas de choses qui me font du mal. Et puis… j’ai honte, ma souffrance est si vilaine !

— Écartez-la.

Il ne pouvait pas. Visiblement il ne cessait d’y penser, et il s’oubliait à lui en parler dès qu’ils se trouvaient ensemble. Il reprenait les faits, tirait des preuves. Une fois il lui dit :

— C’est elle qui la première a exigé deux chambres. S’ils ont succombé, c’est peu de temps après, le soir de notre arrivée à Saint-Lô, vous souvenez-vous ? Le lendemain elle était toute drôle, elle évitait Guillaume ; elle a tenu à faire la route de Coutances avec moi, et elle m’accablait d’amabilités… Assurément je ne me trompe pas.

Madeleine fut peinée que cette époque si douce ne lui rappelât pas plutôt leur aveu d’amour. Elle commençait aussi à s’affecter de sa conduite ; il lui fallait, pour ne l’en point punir, des efforts continuels et toute l’aide de sa bonté. Mais un matin, de sa fenêtre elle l’aperçut qui marchait aux côtés de Régine dans les allées du jardin. Ils s’assirent tous deux. Il avait l’air attentif, empressé. Régine riait comme une folle.

Madeleine souffrit cruellement. Elle descendit et se dirigea droit vers eux, d’un pas heurté, le visage dur, comme si elle avait décidé, à son insu, quelque révolte irréparable. Quand elle approcha, Pascal s’efforçait de prendre la main de Régine. Il ne la vit point venir. Mais Régine se sauva en simulant l’effroi.

— Nous sommes perdus, mon pauvre ami, c’est le flagrant délit.

Madeleine s’arrêta brusquement. Elle parut s’éveiller d’une sorte d’inconscience, regarda Pascal ainsi qu’un étranger et s’en retourna, sans un reproche. Bouleversé, il la suivait en suppliant :

— Ne m’en veuillez pas, je ne sais plus ce que je fais ! Je la déteste, et pourtant… pourtant je ne veux pas qu’elle soit à un autre ; tout mon amour-propre saigne à cette idée. Il n’y a guère de quoi souffrir pour vous, Madeleine, c’est de l’amour-propre, je vous le jure, rien qu’un vilain amour-propre d’homme dont je ne peux pas me défaire. Oh, Madeleine, soyez indulgente !

Elle lui tint rigueur cependant ; l’après-midi, quand on se remit en route, elle resta froide et silencieuse.

Un clair soleil brillait, la pluie avait lavé les feuilles et aboli toute poussière. Ils avançaient rapidement, avides d’user en énergie physique l’effervescence de colère et de rancune qui les tourmentait. Le chemin s’élevait parmi de hautes collines, vers un pays plus âpre et plus mort où l’on ne découvrait d’autres vestiges d’habitation que des huttes éparses de bergers. De rudes côtes se dressaient, qu’ils grimpèrent d’un élan tenace. Malgré l’habitude prise, ils ne s’arrêtèrent même pas en voyant les deux bicyclettes de Régine et de Guillaume appuyées au talus. Madeleine fit seulement observer :

— Ils ne sauront pas que nous sommes devant eux.

— Eh bien, ils nous croiront derrière, qu’importe !

Ils franchirent un plateau brûlé par le soleil, d’où l’on apercevait au loin une côte blanche qui montait jusqu’au col. La chaleur était intolérable. Madeleine demanda grâce.

La rencontre d’un petit sentier adjacent les détermina à gravir le flanc de la montagne. Il y avait là quelques sapins. Ils se reposèrent à leur ombre.

Autour d’eux, c’était une lande sauvage, aride, d’une végétation mélancolique. Nul vol d’oiseau ne l’égayait, nulle silhouette humaine n’en rompait la solitude. Ils se sentirent horriblement tristes et très loin l’un de l’autre. Ils cherchèrent à se rapprocher, mais soudain Madeleine dit :

— Ah, tenez, les voilà.

— Ne nous montrons pas, exigea Pascal vivement.

Ils regardèrent. Quand les autres furent à portée de leur regard, ils virent cet étrange spectacle : Régine, les bras nus, le buste nu, nu jusqu’à la ceinture. Elle passa ainsi sous leurs yeux. La tête se redressait en une attitude provocante. La poitrine se cambrait fièrement et, de cette gorge aux pointes aiguës, elle fendait les flots de l’air, pareille aux sirènes antiques dont les seins coupaient l’assaut des vagues.

— La gueuse, la gueuse, grinça Pascal, hors de lui.

Il se leva, prêt à crier, prêt à courir. Elle s’accrocha de toutes ses forces à son bras.

— Je vous en prie, qu’allez-vous faire ?

— La gueuse, la gueuse, répéta-t-il, ne trouvant pas d’autre injure, les yeux obstinément fixés sur sa femme.

On voyait le dos maintenant, le creux profond qui le divisait et la cambrure des reins. Guillaume se mit à la caresser du bout de ses doigts frôleurs.

Brusquement Pascal se dégagea. Il s’élançait, quand une plainte navrée le retint : Madeleine lui tendait les bras comme une suppliante. Son visage trahissait l’effort douloureux de tout son être vers un acte suprême qui les sauvât. Soudain, avec vivacité, en quelques gestes précis, elle enleva son corsage, fit glisser les bretelles de sa chemise et apparut à son tour, ainsi que Régine, le buste nu, nu jusqu’à la ceinture. C’était infiniment beau. Il chancela comme sous un choc trop violent.

— Oh ! Madeleine, balbutia-t-il, d’un ton presque désespéré, ainsi qu’on se désole en face d’un but qu’on sent inaccessible… Oh ! Madeleine… Madeleine…

Puis un grand désir le poussa vers l’admirable vision, un grand désir de toucher et de baiser la chair de cette femme. Mais son immobilité orgueilleuse l’intimidait, et il la devinait si triste en sa pudeur violée, si triste d’être contrainte à se servir de sa beauté comme d’un moyen de salut qu’il n’osait avancer et qu’il avait honte aussi d’accepter l’offrande d’un tel spectacle.

Alors, une dernière fois, éperdument, il regarda, pour n’en jamais oublier la splendeur, les seins épanouis et merveilleux, puis, se bouchant les yeux de ses poings crispés, il tomba à genoux :

— Je vous demande pardon, Madeleine, je vous demande pardon.

X

LES AILES S’OUVRENT

Le lendemain et le surlendemain ils ne parlèrent point de tout cela. Ils s’abandonnaient, comme des convalescents, aux soins de la nature et aux bienfaits des heures qui passent. Leurs paroles et leurs gestes étaient imprégnés de douceur. Les émotions les plus simples les troublaient jusqu’au plus profond de l’âme.

Ils avaient pénétré dans une région moins âpre et moins fatigante, où jaillissent, comme des volcans figés en pleine éruption, Fougères et Vitré, cités de rêve et de cauchemar, chaos informes et splendides de murailles séculaires, de donjons farouches, de tourelles, d’églises, de falaises, de jardins en terrasses. C’est en allant de l’une à l’autre que Pascal rompit enfin le silence dont ils entouraient leur blessure ; ils furent tout étonnés de la voir guérie.

— Madeleine, vous ne m’en voulez pas ?

— Je ne me souviens même pas de vous en avoir voulu, Pascal.

— Moi aussi j’oublie mes torts en même temps que j’oublie la cause de ma souffrance. Est-ce bien moi d’ailleurs qui souffrais ? Non, c’est le vieil homme qui restait en moi. On le torturait dans sa vanité de mâle, on lui prenait sa femme, c’est-à-dire sa chose, son bien, et il criait, le malheureux. J’avais honte de ma bêtise, de mon injustice, de mon crime envers vous, mais lui, il perdait la tête et se tordait de rage. Oh ! mon amie aimée, c’est vous qui l’avez tué, l’autre jour, d’un simple geste. Il me semble que j’étais aveugle et que votre beauté m’a ouvert les yeux. Oui, j’ai ouvert les yeux très grand pour voir la beauté de votre chair, et c’est comme si j’avais vu à la fois tout ce qui est beau et noble dans le monde. Dès lors j’étais sauvé.

— Il me faut donc vous aimer plus encore, puisque je vous ai fait du bien, dit-elle en souriant.

Ils s’aimèrent davantage, ils s’aimèrent avec reconnaissance, avec l’attendrissement de ceux qui ont pleuré l’un auprès de l’autre. Ils allaient à travers le pays comme deux compagnons que rien ne pourrait plus séparer. Et à chaque métamorphose du décor environnant, ils s’imaginaient que quelque chose s’ajoutait à eux. Pascal s’écriait :

— Comme je comprends le bienfait de cette vie, et le progrès de son action sur nous ! Elle a d’abord brisé une à une toutes les chaînes qui nous embarrassaient, puis réduit en poussière les mensonges de notre passé. À chaque tournant de route nous laissions un peu de nous. Cela se détachait à moitié, traînait un instant dans notre sillage, et puis tombait comme une loque inutile. Le dernier lambeau, celui qui tenait le plus à mon sang et à ma chair, vous m’en avez délivré l’autre jour, Madeleine. Et maintenant, dans le grand espace vide et purifié qui s’ouvre en nous, affluent des choses nouvelles et claires, de la bonté, de la grâce, de l’indulgence, de la sérénité, et de l’amour, Madeleine, de l’amour surtout.

Ils marchaient sous les arceaux d’une vieille église en ruines. Les mains posées sur ses épaules, il lui dit lentement :

— Je vous promets que je ne souffre plus, je vous promets que je suis parfaitement heureux. Cela m’est égal que Régine soit la maîtresse de Guillaume. J’ai débord été pris au dépourvu et j’ai souffert dans ma vanité d’homme, dans mes préjugés, dans ce que j’ai de plus étroit et de plus mesquin. Et cependant il fallait que déjà je fusse bien meilleur et bien régénéré puisque ma souffrance ne m’a conduit à aucun acte. Je n’ai pas cessé de savoir que je traversais une crise d’où je sortirais maître de moi. J’en suis sorti… je n’ai plus de rancune, à peine un peu de tristesse à lui découvrir des instincts équivoques et des allures trop légères. Oh, et puis, après tout, elle a raison ! Si son instinct d’amour est de se livrer complaisamment aux caresses de celui qui la désire, elle a raison de s’y livrer ; si son instinct de femme ne se contente pas des hommages d’un seul homme, elle a raison de se montrer à moitié nue aux vagabonds des chemins. Qu’elle soit ce qu’elle est, comme je suis, moi, ce que je suis. C’est notre droit à tous deux.

Ils eurent de ces heures où l’on aime la vie comme un bien inappréciable. La joie de leurs muscles invincibles les exaltait, la volupté de conquérir indéfiniment la nature leur dormait la sensation d’une royauté sans bornes. La nature s’abandonnait à eux comme une maîtresse. À l’ombre des forêts, à la lumière des plaines, à l’aurore, au crépuscule, à la nuit, c’étaient d’ardentes et continuelles noces. Ils l’absorbaient comme un breuvage délicieux, ils se l’assimilaient comme une substance salutaire. Par leur ouïe, par leurs narines, par leurs yeux, par leur peau, par tous leurs sens exaspérés, ils jouissaient de la défaillante amoureuse. Les champs paisibles, les senteurs des herbes mouillées, les rouges couchers du soleil, les blancs clairs de lune, tout cela ne s’aspire-t-il pas en une gorgée d’air ? Oh, l’incomparable jouissance !

Et le flot du désir aussi jaillit en eux, dans la délivrance de tous leurs instincts et dans l’invasion des forces naturelles. Ils désirèrent parce qu’ils étaient jeunes et vrais, et parce que la vie des choses, des bêtes et des plantes est un épanouissement perpétuel du désir. Pascal se souvenait de la splendeur de Madeleine, ses yeux évoquaient la vision blanche et harmonieuse, ses mains se courbaient avidement selon les formes adorables. Et il semblait à Madeleine que nul vêtement ne pouvait plus s’opposer aux mains et aux yeux de Pascal. Elle était nue, il la regardait, il la caressait.

Ils aimaient le péril des doigts enlacés, des bouches proches, des haleines qui se confondent, des corps qui se cherchent et qui s’aguichent sous la garde éperdue des volontés. Ils aimaient la douleur âcre de la jalousie. Pascal murmurait en tremblant :

— Non, je n’ai pas oublié les baisers de Guillaume sur les bras et les épaules de Régine, non, je n’ai pas pardonné le jeu de ses mains sur son dos. J’en souffre, vous entendez, Madeleine, j’en souffre parce que je me représente le passé, les heures d’intimité où il vous câlinait de la sorte, lui, avec les mêmes mains, avec les mêmes lèvres, cependant que vous vous abandonniez comme Régine, heureuse comme elle, j’en suis sûr, frissonnante comme elle !…

En vain Madeleine protestait, il ne la laissait pas achever :

— Taisez-vous, taisez-vous… ne pensez pas à cela.

Comment y aurait-elle pensé ? Dans l’éveil de ses sens et dans l’élan de toute sa chair vers les fortes caresses, comment se fût-elle même rappelé ses malentendus avec Guillaume ? La présence de Pascal la troublait sans qu’elle pût s’en cacher. S’étant promise à lui, elle tressaillait au moindre de ses gestes, anxieuse à la fois et prête à l’accueillir. Pascal dut s’enfuir souvent, tellement il devinait son attente, sa prière éplorée et silencieuse.

L’heure approchait, ils en avaient l’intuition affolante, qui les verrait s’appartenir. Où ? quand ? ils ne savaient pas, mais en vérité ils ne doutaient point que l’heure fût imminente.

Ils allaient en toute hâte, comme s’ils eussent espéré que cette allure les conduirait plus vite au bonheur. Le désir multipliait leur énergie, ils étaient indomptables ; le désir aussi accroissait leur puissance d’émotion jusqu’à l’extase, jusqu’à les rendre incapables de séparer les unes des autres leurs sensations.

— Il n’y a plus rien en moi que de la vie ! s’écriait Pascal, de la vie qui fermente, de la vie qui bouillonne comme de l’eau. Je me sens dans la vie qui m’entoure comme un bloc de vie qui passe, plus intense et plus vibrant. Tout se rapporte à cela. Le cliquetis égal de la chaîne, c’est la palpitation d’un cœur, le bruit discret des roues sur le sol, c’est le battement du sang dans les veines.

Pour mieux s’unir, ils se plaisaient à rouler côte à côte, le bras de chacun appuyé à l’épaule de l’autre et la main presque autour de son cou. Ils croyaient alors respirer de la même poitrine et vivre d’une seule vie, il leur semblait aussi porter leur grand amour comme sur un socle triomphal.

Une fin d’après-midi, ils traversèrent tous quatre les rues de Rennes. Jugeant la ville d’un intérêt médiocre, ils choisirent, au-delà, une auberge que recommandait son jardin spacieux. Le repas s’effectua suivant une sorte de règle qui tendait à s’accentuer depuis quelques jours. On y mangea rapidement et on ne parla guère. Ils agissaient comme deux couples étrangers. Et cela s’était établi de façon si progressive qu’ils n’en apercevaient point la bizarrerie.

Le soir on se coucha tôt. Or, au bout d’une heure, dans le silence de l’hôtel endormi, Guillaume se glissa le long des murs du corridor, où vacillait la lueur d’une lanterne. Par sa porte entrebâillée, Pascal le vit s’arrêter à l’extrémité, devant une porte qui aussitôt s’ouvrit : celle de Régine. Il se rua comme un fou, mais une main le saisit au passage. Des mots haletants furent échangés. Tout à coup, à son insu, il se trouva dans la chambre de Madeleine.

Elle lui dit sévèrement :

— Voilà bien des soirées que je veille ainsi ; j’étais si sûre que vous les espionniez !

— Il est auprès d’elle, balbutia-t-il, elle est sa maîtresse.

— Eh bien quoi ?

Il hésita un moment. L’incohérence de ses gestes et de ses regards trahissait un combat suprême. Elle vit ses poings crispés, les veines gonflées de ses tempes, les fibres de sang qui rayaient ses yeux. Qu’allait-il dire ? qu’allait-il faire ?

Elle s’assit, épuisée par son effort. D’ailleurs elle était lasse de lutter. Plutôt que de le devoir encore à des prières, à des larmes ou à des menaces, elle préférait le perdre. Il fallait qu’il triomphât seul, par la toute-puissance de son amour et l’affranchissement de ses bons instincts.

Ils restèrent longtemps immobiles. Plus les minutes s’accumulaient, plus Madeleine se rassurait sur le dénouement. Elle les compta, ces minutes, seconde par seconde, avec la volonté tenace qu’il s’en ajoutât d’autres, beaucoup d’autres, où Pascal demeurerait de la sorte, impassible, de plus en plus indifférent à ce qui se passait en dehors d’elle et de lui. Toute son énergie d’amoureuse se réduisait à ce vœu d’immobilité et d’attente. Mais soudain elle fut prise, emportée vers le lit comme une proie ; Pascal la serrait contre sa poitrine, l’étreignait à la briser et murmurait ardemment :

— Madeleine, Madeleine, sois à moi, pourquoi tarder davantage ? C’est de la folie, puisque je t’aime et que tu m’aimes.

Elle se débattait. Sous l’assaut furieux des baisers qui heurtaient ses joues et son menton, elle ne songeait qu’à dérober ses lèvres aux lèvres avides. Il se désespéra :

— Madeleine, tu t’es promise ! Rappelle-toi : « Je serai vôtre quand vous jugerez que l’heure sera venue. » L’heure est venue, Madeleine.

Son souffle, son désir la brûlaient. Elle se sentit sans force contre lui. Vaincue, elle lui dit simplement :

— Fais de moi ce que tu veux, Pascal. Mais j’avais rêvé autre chose ; ça n’est pas digne de nous.

Il la rejeta brusquement, fit quelques pas au hasard, puis courut à la fenêtre et l’ouvrit toute grande. La nuit entra. Assis au rebord et ployé en deux, il ne bougeait pas, la tête entre ses mains. Elle vint auprès de lui.

— Ne m’en veux pas, Pascal. Toi-même tu aurais regretté cela mortellement ; c’eût été de la vengeance plutôt que de l’amour. Et puis ici… comme eux… furtivement, non, ce n’est pas ainsi que nous devons être l’un à l’autre.

Un sanglot le secoua.

— Pourquoi pleures-tu, mon Pascal ?

— Je pleure parce que tu es bonne et que tu n’as pas de colère. Me pardonneras-tu cette fois ?

— Il n’y a pas de pardon entre nous, Pascal, nous marchons à travers tant d’obstacles ! Il est naturel que nous fassions des faux pas.

— C’est le dernier, Madeleine.

— Oui, j’en suis sûre, c’est la dernière révolte du vieil homme. Tu le croyais mort, il agonisait seulement.

Ils se turent. La lune baignait l’espace, les arbres trempaient dans sa lumière bleue. Leurs rêves montèrent vers elle, source de toute poésie et de toute pureté. Elle les rafraîchit, elle les bénit.

— Notre vie va se dénouer, Pascal, et selon notre désir, j’en ai le pressentiment délicieux ; je vais être à vous bientôt. Comment nous viendra cette joie, je ne sais pas, mais nul mensonge ne la flétrira, nulle lâcheté ne l’amoindrira. Oh, je suis heureuse !

— Vous êtes ma fiancée, n’est-ce pas ? murmura-t-il, tout ému.

— Oui, je suis votre fiancée, Pascal, votre fiancée de cœur et de chair… voici ma main, mon aimé… voici ma bouche…

XI

L’ESPACE LIBRE

Rennes marquait leur entrée en Bretagne. Ils suivirent d’abord la route de Brest, sans trop savoir les villes et les chemins que choisirait leur caprice. Peu soucieux des conciliabules qui servaient jusqu’ici à l’élaboration de leurs plans, ils s’en remettaient au hasard. Tout au plus Guillaume et Régine avaient-ils parlé des côtes bretonnes, ce qui ne plaisait pas beaucoup aux deux autres.

La longue avenue de peupliers où se retrouvèrent Pascal et Madeleine après les belles heures de la nuit leur parut l’issue merveilleuse par où ils sortaient d’un rêve magnifique pour atteindre à une réalité plus belle encore. Ils pénétraient dans un pays auquel leur imagination voulut attribuer un aspect différent. Les prairies avaient des airs de parc anglais. Des arbres les encadraient et, pour peu qu’on s’élevât, tous ces ramages dominés formaient une grande forêt, un vêtement de verdure aux verts innombrables qui couvrait la terre à l’infini.

La nature les accueillit comme une amie charmante, sous ses ornements de rosée et de soleil. Ils s’adressaient de temps à autre un sourire qui les imprégnait si profondément qu’ils voyaient les arbres et les plaines et regardaient leurs pensées à travers la grâce du sourire. Quelle paix descendait sur eux ! quelle certitude ! quelle espérance grave et durable !

— Madeleine, murmura-t-il.

— Que voulez-vous, Pascal ?

— Je ne sais pas, je prononce votre nom comme aux premiers jours, pour la joie de le prononcer.

Elle dit, après un silence :

— Il y a des fois, Pascal, comme en ce moment, où j’ai conscience de votre amour autant que du mien.

— Comme c’est bon, Madeleine, que vous me disiez de telles choses, et au bout de si peu de temps ! Oh, comme cela est arrivé vite ! Quelques semaines à peine…

Ils se reposèrent sur le tronc d’un vieil arbre. Pascal tenait sa bicyclette entre ses jambes. Madeleine s’amusa de le voir. Il n’y touchait plus comme naguère avec des gestes de sportsman, il ne la regardait plus avec des regards d’amateur qui apprécie la résistance, qui juge la conception, les formes, les détails. C’étaient d’autres gestes et d’autres regards, doux, affectueux, imprégnés de respect et de gratitude. Il devina la pensée de Madeleine et lui dit en confidence :

— Ce n’est plus une chose, Madeleine, ce n’est plus une petite bête d’acier ; non, écoutez… c’est une amie.

Il parlait en toute gravité.

— C’est la nouvelle amie que le destin vient d’accorder à l’homme. Elle est faite de ses fers brisés, c’est une alliée fidèle et puissante dont il peut user contre ses pires ennemis ; elle est plus forte que la tristesse, plus forte que l’ennui, elle est forte comme l’espérance. Elle réduit les soucis à leur valeur, elle nous éloigne du passé, elle nous apprend à vivre dans le présent et à marcher vers l’avenir. C’est la grande libératrice.

Il la caressa tendrement, en murmurant :

— Petite amie, chère petite amie… Quand je songe à mes années perdues, à mes années de sommeil, de torpeur, de gêne, d’hypocrisie ! Elle m’a sorti de ces ténèbres pour me conduire à la vérité, elle a descellé les portes de ma prison. Elle a ouvert mes yeux et mes oreilles. Je ne savais pas et je sais, je ne sentais pas et je sens. Peut-être cela se fût-il produit sans elle, peut-être n’a-t-elle été qu’une cause fortuite, elle n’en est pas moins l’amie à qui je dois la vie et la conscience.

— Nous lui devons surtout de nous aimer, prononça Madeleine.

Ils repartirent, et Pascal ajouta :

— Oui, nous lui devons l’amour ; elle nous l’a donné d’un coup, foudroyant et définitif. Oui, les choses se sont déroulées en toute hâte, mais c’est qu’elle nous a emportés dans sa course vertigineuse, c’est que nos âmes, comme nos corps, ont volé sur les grandes routes blanches, dans la pureté de l’espace. Nous n’avons fait que la suivre. Nos sentiments, nos émotions ont pris sa spontanéité. On dirait même que les événements se sont rués sur nous comme elle se précipite, elle, à travers les paysages et les horizons. Je vous aime déjà, Madeleine, avec tout un passé d’amour en moi.

Ils continuèrent à rouler dans un silence ineffable. Ils conservaient le goût des paroles échangées comme on se souvient d’un fruit savoureux. Chacun regardait en soi l’image de l’autre, l’interrogeait sur sa tendresse et lui offrait des paroles passionnées.

— Oh ! le silence, murmura Pascal, jamais elle ne le rompt, elle reste toujours silencieuse, et, par là, elle nous permet le silence. D’ordinaire tout mouvement s’accompagne de bruit, toute vitesse est un fracas ; que ce soit le grondement du train, le galop du cheval, la cadence de la marche, c’est du bruit, du bruit qui agace et qui distrait. Elle est muette, elle, elle va dans le silence, elle est l’amie du silence ; ainsi garde-t-elle quelque chose de mystérieux dont nous nous sentons à notre tour imprégnés. Avancer, avec elle, c’est entrer perpétuellement dans du mystère…

À l’angle d’un carrefour, ils aperçurent Guillaume et Régine qui les attendaient. Ils descendirent. Deux routes se détachent, une à droite, l’autre à gauche. Sur celle de droite un poteau indique, avec les chiffres des distances, Dinan, Saint-Malo, tandis que celle de gauche conduit vers le centre de la Bretagne, vers Plœrmel, vers Josselin.

— Eh bien, il est entendu que nous allons du côté de la mer, n’est-ce pas ? demanda Guillaume.

— Entendu, entendu, répondit Pascal, mais pour mon compte je préférerais de beaucoup m’enfoncer dans les terres. C’est par là qu’on trouve la forêt de Brocéliande, le manoir de Comper, le fameux château de Josselin, et puis un tas de villes curieuses : Rochefort, Malestroit… Enfin, toute la Bretagne inconnue des landes et des ruines.

— Moi, c’est absolument mon avis, déclara Madeleine.

— Ah, vrai, ce n’est pas le mien ! s’emporta Régine. Je commence à en avoir assez de votre pittoresque et de votre solitude ! J’ai envie de voir un peu de monde ! Il y a par là des plages amusantes : Dinard, Paramé… c’est plus drôle ! Après, on suivrait la côte tout du long, n’est-ce pas, Guillaume ? Vous m’avez parlé d’un tas de bains de mer : Binic, Portrieux, Trégastel, Brignogan, que sais-je !

— Dans ce costume, ricana Pascal, nous aurons du succès !

— Quoi, on fera venir ses malles ! D’ailleurs nous pouvons bien nous installer quelque part une semaine ou deux. J’avoue que je suis un peu lasse d’avaler de la poussière et de rôtir au soleil.

L’intonation des voix devenait assez aigre. Ils s’observaient tous quatre avec une certaine irritation.

— Oh ! soupira Madeleine, revoir des gens, faire de la toilette, non, c’est trop ennuyeux. Quel plaisir peux-tu bien éprouver à cela, Régine ?

— Bah ! c’est aussi drôle que les grands discours de Pascal et vos pâmoisons devant le moindre coucher de soleil. Ce que vous me faites rire, tous les deux !

— Tu n’es capable que de rire, toi, Régine, lança Madeleine.

Guillaume, qui se tenait à l’écart, s’approcha de Madeleine et lui dit d’un ton impérieux :

— Il ne s’agit pas de tout cela. Je m’en vais. Viens.

Elle se révolta :

— Tu es fou ! Des ordres maintenant ? Tu t’imagines…

Il eut un geste de colère et fit un pas vers elle, mais il se trouva face à face avec Pascal. Une seconde, les deux hommes se défièrent du regard, dressés l’un devant l’autre comme deux ennemis. Ils étaient très pâles. Les femmes se taisaient, anxieuses. Puis Guillaume éclata de rire :

— En vérité, c’est trop bête de se quereller ! Nous sommes libres d’aller où nous voulons. Moi, je préfère aller par là, j’y vais ! Venez-vous, Régine ? Ils se décideront bien tout seuls.

Sans un mot de plus, il aida Régine à se remettre en selle. Un instant après, ils s’éloignaient.

— Guillaume, Guillaume ! cria Madeleine d’une voix suppliante.

Elle s’efforçait de courir, les mains tendues en un élan de détresse et d’effroi. Il ne se retourna point. Alors elle tomba sur le talus.

Un long silence s’ensuivit. Les autres étaient loin déjà. Immobiles, ils les voyaient diminuer, diminuer comme des choses qui vont s’évanouir, se confondre avec l’horizon. Cela ressemblait à des oiseaux dont on suit le vol dans le ciel, des oiseaux qui fuient vers des asiles qu’ils n’ont pas l’air de connaître.

Quand ils eurent disparu, Pascal vint s’agenouiller auprès de Madeleine ; ils se regardèrent en tremblant, il devina que son cœur battait à tout rompre et qu’elle redoutait les paroles imminentes. Ils étaient craintifs tous deux, intimidés comme s’ils se trouvaient ensemble pour la première fois en quelque solitude insondable.

Il lui dit d’un ton si bas qu’elle entendit à peine :

— Allons-nous-en, allons-nous-en…

Elle frémit, ses yeux palpitèrent.

Il répéta plus haut, le doigt pointé vers la route de Bretagne :

— Allons-nous-en, Madeleine, allons-nous-en par là.

Elle se jeta dans ses bras, avide de protection. Elle avait peur de ce qu’il venait de dire, peur de lui et d’elle-même.

— Tais-toi, mon chéri, murmura-t-elle.

Il continua, la voix berceuse :

— Allons-nous-en, Madeleine, nous sommes libres de partir, ce sont eux qui l’ont voulu ainsi, ce sont eux ; et c’est la vie clairvoyante qui nous a révélé l’un à l’autre, elle nous a dit que nous étions tout pareils, pétris de la même matière et doués de la même âme. Allons-nous-en ; le destin remet les choses à leur place, puisqu’ils sont partis, eux qui se sont reconnus, et qu’ils nous ont laissés, toi et moi. Serons-nous moins braves qu’ils ne le sont ?

— Oh, fit-elle, ils croient que nous allons les rejoindre.

— Qu’en sais-tu ? Et puis, qu’importe ? Je ne le pourrais plus, il est impossible que cette existence d’hypocrisie se prolonge ; cela nous avilirait maintenant que nous savons… Voyons, Madeleine, ce voyage finira, et tu admets qu’ensuite je me retrouve avec Régine et toi avec Guillaume ?

— Oh, non, non, balbutia-t-elle.

— Alors allons-nous-en, ma chérie, tel est notre devoir. Je ne l’aurais pas demandé avant d’être sûr de moi, et j’en suis sûr depuis cette nuit. En vérité, Madeleine, je n’ai pas souffert et je ne souffre pas, je suis heureux même qu’elle soit à lui. Oh ! mon aimée, je me donne à toi parce que je suis libre et je t’implore parce que tu es libre. Tous les liens sont brisés. Nous ne sommes pas seulement affranchis dans notre corps plus rapide, dans nos sens plus délicats, dans nos oreilles qui savent entendre et dans nos yeux qui savent voir, nous le sommes aussi dans nos âmes, qui sont délivrées des souvenirs, des vanités, des habitudes, des préjugés, des mensonges, de tout l’appareil d’entraves dont le monde les embarrassait. Il me semble que mon âme était étouffée et qu’aujourd’hui elle respire, regarde, écoute. Quelle ivresse, mon Dieu !

Et il poursuivait, plus ardemment :

— Allons-nous-en, Madeleine, tel est notre bonheur, nous devons obéir à l’ordre de notre bonheur ; nous n’étions pas heureux autrefois, nous n’étions pas nous. Allons-nous-en vivre selon nous, selon la vie de solitude et de simplicité qui nous convient. Enfonçons-nous davantage dans la nature. Je t’aime tant de t’aimer dans ce qui est beau ! Toute la beauté des choses s’ajoute à ta beauté. Je t’aime parce que les fleurs ont de jolies couleurs et de bons parfums, parce que le soleil est radieux, parce que les collines sont pleines de grâce. Allons-nous-en, Madeleine.

Elle lui sourit affectueusement. Il défaillit de joie, prêt à pleurer.

— Oh ! tu veux bien, tu veux bien, je le devine. Tu m’as souri moins en amante qu’en compagne fidèle, avec attendrissement, avec douceur, avec un peu de tristesse et beaucoup de foi. Toute notre vie, Madeleine, ne sera que la suite de ce sourire.

Elle lui passa les bras autour du cou.

— Tu n’avais pas besoin de prier, mon Pascal. Quand ils sont partis, j’ai bien senti que nous ne les reverrions plus, c’est pourquoi j’ai eu ce mouvement d’angoisse. Mais je le savais, et je te l’ai dit hier, devant la nuit : nous serons l’un à l’autre bientôt. Allons-nous-en, mon Pascal, nous n’avons plus le droit de faire attendre le bonheur.


Ce livre numérique

a été édité par

l’Association Les Bourlapapey,

bibliothèque numérique romande

 

http://www.ebooks-bnr.com/

en février 2015.

 

— Élaboration :

Les membres de l’association qui ont participé à l’édition, aux corrections, aux conversions et à la publication de ce livre numérique sont : Sylvie, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Leblanc, Maurice, Voici des Ailes, Paris, P. Ollendorf, 1898. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte, en particulier l’édition Phébus (Paris, 1999). La photo de première page est tirée de http://femmes-en-1900.over-blog.com/.

— Dispositions :

Ce livre numérique – basé sur un texte libre de droit – est à votre disposition. Vous pouvez l’utiliser librement, sans le modifier, mais vous ne pouvez en utiliser la partie d’édition spécifique (mise en page, notes de la BNR, présentation éditeur, photos et maquettes, etc.) à des fins commerciales et professionnelles sans l’autorisation des Bourlapapey. Merci d’en indiquer la source en cas de reproduction. Tout lien vers notre site est bienvenu…

— Qualité :

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— Autres sites de livres numériques :

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[1] Les « échauffés », les chauffards à vélo pourrait-on dire. (NBNR.)