Maurice Leblanc
André de Maricourt

LA
FORÊT
DES
AVENTURES

ou Peau d'âne et Don Quichotte

1932

édité par la

bibliothèque numérique romande

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Table des matières

 

CHAPITRE PREMIER  Le petit Pierre. 4

CHAPITRE II  Victor, Jeannot lapin et le Chat botté. 18

CHAPITRE III  Sésame, ouvre-toi 34

CHAPITRE IV  Folette au bord de l’eau. 47

CHAPITRE V  Où il est montré comment Peau d’Âne et Don Quichotte portèrent secours à Cendrillon. 61

CHAPITRE VI  Grand-mère le loup. 75

CHAPITRE VII  Le tournoi des aliborons. 85

CHAPITRE VIII  La caverne d’Ali Baba. 100

CHAPITRE IX  La déroute devant les nains. 112

CHAPITRE X  Barbe-Bleue. 118

CHAPITRE XI  La femme de Barbe-Bleue. 125

CHAPITRE XII  Du rêve à la réalité. 136

CHAPITRE XIII  Graine d’Oignon. 147

CHAPITRE XIV  Où Folette a vingt ans. 162

CHAPITRE XV  Le royaume de l’Oiseau Bleu. 169

CHAPITRE XVI  Dans l’ombre mystérieuse. 182

CHAPITRE XVII  Le Prince Charmant 193

CHAPITRE XVIII  Les grandes leçons de la vie. 206

ÉPILOGUE. 217

Ce livre numérique. 228

 

CHAPITRE PREMIER

Le petit Pierre

Contre la fenêtre, à l’extrémité du grand salon, il y avait une table ; sur cette table un fauteuil, sur ce fauteuil un tabouret, et sur ce tabouret un petit garçon qui, à l’aide d’un caillou serti dans une bague de plomb, faisait mine de couper l’une des vitres supérieures.

Tout cela formait une pyramide miraculeuse, mais un peu branlante. Si branlante même que, par suite de la défaillance du tabouret, le petit garçon n’eut que le temps de s’accrocher à l’un des rideaux de damas cerise, tandis que s’écroulait avec fracas l’édifice péniblement construit.

À l’autre extrémité du salon, dans une partie lointaine qui formait boudoir, une jeune femme laissa échapper un cri d’effroi :

Mme Boisgarnier souleva son corps émacié qui disparaissait sur un sofa, au milieu d’un amoncellement de coussins et de cachemires :

— Qu’y a-t-il donc, Pierre ? dit-elle à l’enfant, qui glissait le long du rideau. Que fais-tu là ?

— Rien… rien… maman… Ne vous inquiétez pas, je joue…

— À quoi ? À te casser une jambe ?

— Mais non, maman, aux évasions de Latude, le prisonnier de la Bastille. Je m’enfuyais par le carreau quand cette maudite chaise…

— Reste tranquille, Pierre, tu me fatigues. Tu entends ? Je te prie de ne plus bouger.

Latude ne bougea plus. D’ailleurs, ayant « manqué » son évasion, il était tout naturel que Latude se reposât et réfléchît. Paisiblement, l’enfant assis réfléchit donc. Comment se sauver, et se sauver sans faire de bruit ?

Devant lui s’étendait un large espace de parquet, luisant comme de l’eau, dont les lames entrecroisées semblaient à l’imaginatif petit garçon des vagues immobiles. Et là, tout à côté, un autre tabouret appuyait sur le sol ses quatre pieds de bois munis de roulettes.

Quelle tentation !

Bien entendu, Pierre y succomba tout de suite. Se couchant à plat ventre sur le tabouret, il se mit à nager dans la mer immense. À ses propres yeux, il n’était plus Latude, mais il jouait un autre personnage : un naufragé qui se cramponnait à son épave et subissait l’assaut des océans déchaînés dans une terrible lutte.

— Oh ! quelle vague ! disait-il entre ses dents. Une montagne d’eau ! Je suis perdu… Non, sauvé, mon Dieu !… Mais combien de périls encore !… Les requins !… Et cette pieuvre là-bas, cette pieuvre monstrueuse !… Elle vient vers moi… Ses tentacules m’enveloppent… Elle s’abreuve de mon sang… Ah ! mourir à mon âge !… Non, mille fois non… Un suprême effort… Hourra ! j’ai mon couteau suisse à quatre lames ! Tiens, bête ignoble… Tu ne m’empêcheras plus d’aborder. Voici une île déserte…

L’épave qu’était devenu pour lui l’infortuné tabouret échoua sur une plage de sable fin. Le naufragé grimpa le long des roches qui soutenaient le plateau central. C’était le salut. Il brandit un drapeau multicolore et s’écria :

— Vive la France !

Ce cri retentissant, dans le silence ouaté de la pièce, perdit l’enfant. Mme Boisgarnier tourna la tête et, soulevée d’inquiétude, elle apostropha le « navigateur ».

— Pierre ! Mais c’est abominable ! Voilà que tu montes sur le sofa avec tes bottines !

— Oh ! maman, pas du tout, je suis pieds nus.

— Qu’est-ce que tu chantes ?

— Oui, maman, je joue à Robinson Crusoé. Alors, n’est-ce pas ? J’ai ôté mes bottines pour mieux nager.

— Mais ce coussin que tu agites ?

— C’est pas un coussin, maman ; vous n’y voyez donc pas ? C’est un drapeau tricolore.

La pauvre mère se lamenta :

— Que de balivernes, mon petit Pierre ! Tu sais cependant bien qu’il n’y a pas là de drapeau, ni rien qui rappelle une île déserte !

— Non, mais je fais comme si…

Mme Boisgarnier ne put s’empêcher de sourire.

— Eh bien, mon chéri, puisque tu aimes ta maman, fais donc comme si tu jouais au silence et au calme.

Pourquoi pas, après tout ? Accroupi au bord de son île déserte, Pierre n’ignorait pas que la vie est pleine de belles aventures. Une est perdue, dix sont retrouvées. Et même, quand on ferme à moitié les yeux, mille rêves se croisent, dansent, voltigent, et tournoient dans le mirage d’un décor merveilleux.

Justement le soleil, avec l’autorité d’un seigneur tout-puissant, venait d’entrer par la fenêtre et de prendre possession des lieux. En ce jour allègre de juillet, il réchauffait sur les tableaux les teintes mortes des visages de toile peinte, il allumait les cristaux des lustres, il accrochait complaisamment ses rayons aux angles des meubles sans âge. En ses rais d’or, il menait royalement la sarabande des atomes poussiéreux. Et, dans cette féerie qui jetait comme une jeunesse sur un lourd passé de très vieilles choses, le petit Pierre, éperdu d’émotion, reprenait le voyage de découvertes qu’il avait commencé depuis une semaine dans le salon du château.

Mais un voyage nécessite impérieusement de se mouvoir. Il repartit donc tout doucement, fureta de droite et de gauche d’un œil aigu, explora sans succès pour ses visées une vitrine de bois de violette où dansait tout un petit monde frivole en porcelaine de Saxe… Puis, tout à coup, ayant trouvé sa voie, il s’engouffra à demi au fond d’un vieux bahut dans lequel dormaient ces reliques hétéroclites et touchantes que les générations trépassées ont amoncelées en des coins de mystère…

En vérité, il y avait là des proies rares et précieuses. Pierre s’affubla donc d’un gilet de velours couleur prune de monsieur qui semblait avoir été taillé cent ans plus tôt pour sa taille trop grêle : il se ceignit d’une antique ceinture de cuir fauve qu’il estima très belle et se coiffa d’un feutre mou que l’attaque des vers avait outragé quelque peu depuis le règne des Bourbons.

À droite et à gauche d’un trumeau sur lequel une bergère s’était condamnée à garder des moutons immobiles jusqu’à la fin des siècles, deux panoplies se hérissaient d’armes redoutables et démodées.

Pierre en détacha une petite rapière, dont en connaisseur il plia la lame. Puis il se fendit et, furieusement, il attaqua l’innocente image d’un seigneur de la Renaissance, dont la silhouette ambiguë se détachait au milieu du vol des flamants et des hérons d’une tapisserie de Pergame.

Ce fut un tintamarre.

— Pan ! Pan ! Une ! Deux !… Tirez droit… Contre de quarte : parez…

— Seigneur ! mon petit Pierre, s’écria Mme Boisgarnier en regardant son fils du plus profond de ses yeux de biche traquée, comme tu fais du bruit à toi tout seul. Tu sais bien que tu me rends malade !

Une sorte de tristesse passa sur le regard clair et mobile de l’enfant. Il inclina vers le sol son beau front de penseur trop précoce sous la broussaille de ses cheveux noirs.

— Je vous demande pardon, maman… Alors, vous aimez mieux encore que je sorte ? Voulez-vous que j’aille jouer avec Peau d’Âne ?

— Peau d’Âne ? interrogea Mme Boisgarnier, dont la stupeur souleva les sourcils bien arqués… Mais voyons, mon enfant, qu’est-ce que c’est donc que cette invention nouvelle ?

Pierre s’approcha, consterné.

— Maman, vous ne comprenez donc pas ? Peau d’Âne, c’est la fille du châtelain, du monsieur à qui vous avez loué une si belle maison !…

— M. des Aubiers ? Ah ! ça, vraiment, je ne vois pas bien…

— Mais si, maman, mais si ! Cette petite fille, je l’ai déjà vue deux ou trois fois depuis notre arrivée… Oh ! de loin… Elle est habillée comme une paysanne. Elle fait semblant de s’occuper des poules et des vaches.

Mme Boisgarnier sourit avec un peu de tristesse.

— Ah ! si, mon pauvre Pierre, je comprends maintenant… Hélas ! tu es bien toujours le même. Tu crois déjà que c’est une princesse déguisée ? et te voilà parti dans les rêves ! Tu veux aller briser le cercle magique et rendre à Peau d’Âne sa robe couleur du temps, n’est-ce pas ? Enfant, va !

Pierre rougit et se troubla comme un jeune incompris. Sa mère laissa échapper un soupir de lassitude. Dans un geste résigné, sa main pâle retomba sur les coussins. Ses bagues heurtèrent son face-à-main en un cliquetis délicat : le soleil, qui continuait son inspection, vint un moment se mirer dans les mille facettes du diamant de son annulaire ; et les cachemires reprirent leur implacable droit sur les poignets frileux.

Cependant, Pierre reprenait d’un air timide :

— Mais, maman, je ne dis pas tout à fait que c’est une princesse… Mais, tout de même, c’est drôle qu’elle soit avec les bêtes. Peut-être bien qu’elle a été enchantée ? On ne sait pas… Mais, sûrement, elle est riche et elle doit être heureuse, puisque son papa habite un château…

— Riche et heureuse puisque son père habite un château ? Mon pauvre petit, si tu savais combien tu m’irrites ! Quand donc apprendras-tu la vie autrement que dans les livres ? Quand donc cesseras-tu de te croire le héros de tous les contes que tu embrouilles dans ta mémoire ? À peine as-tu dix ans et tu veux jouer tous les rôles au lieu de… jouer tout simplement. Le Petit Poucet, le Prince Charmant… Don Quichotte… Ah ! Don Quichotte surtout, que tu imites tour à tour. Mais tout ça, voyons, ce sont des histoires, cela !…

Cependant, comme Pierre poussait un gros soupir fort triste, Mme Boisgarnier, mère un peu faible, n’insista point. Embrassant son fils, elle lui dit, pour le consoler, cette imprudente parole :

— Allez, allez donc, mon petit Don Quichotte, délivrer la fille du roi… Et vous me donnerez ensuite des nouvelles de votre voyage dans la vie réelle. Je crois que vous y perdrez bien des illusions !

« Des illusions, qu’est-ce que c’est que ça ? » songea Pierre, que ce mot nouveau avait beaucoup frappé.

Mais il se tut, enfermant la question prête à naître dans la cassette de ses pensées.

Il est certain, comme le disait Mme Boisgarnier, que cet art très difficile qu’est l’art de vivre, Pierre, isolé de la vie extérieure, ne l’avait guère appris que dans les livres.

Issu d’une lignée trop vieille de magistrats parisiens, il avait vécu ses premiers ans solitaires au fond d’un hôtel de la rue Férou, proche l’église Saint-Sulpice. L’austère façade du logis dominait une cour aux pavés verdis et au vieux puits magique dont l’aspect, assurément, n’avait guère changé depuis le temps que filait la reine Berthe.

Là, dans le domaine du travail, les fantaisies de professeurs de hasard avaient guidé en zigzag les premiers pas de ce fils unique et délicat. Quand sonnait l’heure des récréations, au lieu de se griser d’air au Luxembourg, l’enfant montait à la bibliothèque, où la lumière caressait les maroquins rouges et les vieux ors des reliures endormies dans la pièce close. Grimpant sur une escabelle, il avisait derrière les graves in-folio le merveilleux trésor qu’une aïeule romantique avait, en ses quinze ans, accumulé pour le malheur de son petit-fils. Il y avait là les contes de Perrault, Le Cabinet des fées, les livres de Mme d’Aulnoy, les Mille et Une Nuits, le terrible et merveilleux chef-d’œuvre qu’est Don Quichotte de la Manche… tous ces livres, enfin, qui charment l’imagination, mais dont il ne convient point de se repaître à l’excès.

Les heures passaient. Pierre lisait… lisait éperdument. Puis une vague exaltation montait jusqu’au cerveau de notre jeune héros, qui, sans s’en douter, avait pris trop vite en main la clef enchanteresse et dangereuse qui ouvre la porte des rêves…

Les heures passaient encore… À cheval sur la chimère qui l’entraînait au royaume de la fantaisie, Pierre demeurait, lisant toujours… la tête un peu à l’évent, tandis que, lentement, mourait le jour.

Dans la cour, d’opulents pigeons pattus se saluaient sous le mauve abri des glycines. Sur leurs poitrines, les plumes s’étalaient luisantes comme des ardoises. Et, devant les révérences innombrables et fastueuses de ces oiseaux riches, Pierre croyait ou voulait croire à la présence de princes d’ancien régime transformés et empigeonnés par la baguette d’un magicien dont il devinait là-bas, dans les coins d’ombre, la présence occulte et redoutable.

Ding, ding, dong, ding, ding, dong… le bourdon de Saint-Sulpice qui, de sa voix impérieuse, clame à ce quartier lointain la nécessité de demeurer la plus province des provinces, rappelait tout à coup l’enfant au sens du réel…

Tandis que les petites vitres des fenêtres aux teintes verdies ou mordorées frissonnaient sous l’appel des cloches, il descendait quatre à quatre, et toujours il arrivait en retard dans la haute salle à manger à lambris noirs, où ses parents se dévisageaient d’un regard un peu distant.

Puis successivement la mort de son père, savant jurisconsulte, la méningite qui avait incliné tout près de la tombe sa jeune tête trop lourde de pensées, la maladie de sa mère, épuisée par des secousses successives… et depuis peu, Mme Boisgarnier et son fils goûtaient la vie des champs.

À louer, cinq heures de Paris, petit manoir Renaissance meublé à l’antique. Bois et eaux vives. Conditions exceptionnelles, telle était l’annonce d’un journal qui, depuis quelques jours, avait décidé la mère à quitter Paris pour traîner au loin son désarroi et à s’installer pendant les vacances au château de Vimpelles.

Pour Pierre, que ses parents n’avaient jamais amené à la vraie campagne, ç’avait été la découverte de la nature et le ravissement d’une sensibilité toujours en éveil.

Le petit manoir de Vimpelles, réédifié sous Henri IV, n’était jadis qu’un logis dépendant du château féodal des Aubiers, qui s’y reliait par un savant appareil de courtines et de remparts auxquels les ans avaient fait subir de multiples dommages.

Le château féodal lui-même, quelque peu déchu de sa splendeur, devenu moitié ferme et mi-gentilhommière, abritait depuis des siècles la famille des Aubiers, dont le déclin avait suivi celui de sa demeure.

Voilà comment Pierre était devenu depuis peu le voisin de Mlle des Aubiers. Par les fenêtres à meneaux de Vimpelles, il avait aperçu plusieurs fois la silhouette fuyante de cette jeune fée domestique, de cette Peau d’Âne ignorée dont les destinées l’intriguaient fort.

Fort de la permission de sa mère, il allait donc pouvoir lui rendre visite !

Cette aventure prenait à ses yeux des proportions considérables. Il s’agissait d’être digne, de saluer cette fille des anciens preux, de la délivrer au besoin de quelque ensorcellement.

Une rapière et un costume honorable n’étaient certes pas superflus pour s’imposer à son estime, et – qui sait ? – peut-être même pour combattre des ennemis.

Ainsi équipé, Pierre quitta sa mère. Sur la pointe des pieds, il monta au premier étage et, gravement, il se regarda dans un vieux miroir qui lui renvoya son image apeurée par le silence de ces lieux morts. Sous le chapeau mou qu’une plume de héron décorait d’une grâce un peu ridicule, il se jugea très beau.

Et, maintenant, allait-il visiter la petite fille mystérieuse par un chemin banal ? Fi donc ! Le romanesque Pierre ne se chauffe point de ce bois ! Pour surprendre une princesse, ne faut-il pas soigner son entrée ?

Il ouvre une haute et vieille fenêtre, qui crie et qui grince, comme pour protester contre l’intrus. Le rempart qui relie les deux châteaux est devant lui, avec son chemin de ronde abandonné. Il faut sauter sur la muraille car toute trace d’escalier a disparu… Hélas ! plus d’un mètre cinquante de hauteur… Le cœur de l’enfant bat la chamade. Il a peur…

Peur ? Oh ! le vilain mot que Pierre entend bourdonner à ses oreilles. Est-ce que les héros des contes de fées ont peur ?

— Une, deux, trois !

Il ferme les yeux et il saute.

Mais, qu’est-ce donc ? Pierre, un moment, se croit perdu, environné d’ennemis invisibles et piquants. Enfoui jusqu’à mi-corps dans la végétation hostile et gourmande des vieilles murailles, il vient de faire connaissance avec les forces de la nature. Il ignorait, rue Férou, que les vipérines aux jolies fleurs bleues, que les orties aux jolies fleurs blanches, que les houx aux jolies baies rouges se plaisaient à piquer astucieusement les jambes nues des petits garçons.

Il souffre un peu, il a presque envie de pleurer. Mais il se raidit et il chemine, tout embroussaillé au milieu de l’éboulis des cailloux que les pariétaires aux âcres senteurs et les bouillons blancs cotonneux couvrent de leur poudreux manteau.

Les plantes poussent si dru qu’il ne sait plus où son pied se pose sur le sol qui tremble et sur le faîte qui branle.

Soudain il a l’impression que tout se dérobe au-dessous de lui. Le ciel disparaît. Des ténèbres l’engloutissent. Ses jambes sont meurtries. Il lui semble qu’une chute effroyable l’a jeté tout pantelant au fond d’un gouffre… Il murmure avec épouvante :

— Les oubliettes !

L’épouvante est de rigueur et la voix de Pierre l’exprime à merveille, mais en réalité il a gardé son sang-froid. Il sait bien qu’il est victime d’un de ces incidents où se retrempe l’âme d’un paladin. Il se redresse intrépide. Des oubliettes ? Fi donc !

Ce n’est là qu’une embûche vulgaire qui s’ouvre sous ses pas. Des oubliettes, des chauves-souris, des salamandres, des ossements de prisonniers, des trésors enfouis, ce sont là choses connues – les livres le disent – auxquelles on doit s’attendre au cours des grandes expéditions ! Une bonne rapière à la main, un regard qui perce l’ombre, l’habitude de tâter les murs qui suintent, et l’on finit toujours par repousser les attaques sournoises et par découvrir la fissure où l’on se glisse pour retrouver la lumière.

Il la découvrit. À plat ventre, il se glissa courageusement dans un boyau humide et gluant, qui le conduisit à l’entrée d’un souterrain plus élevé. Loin, très loin, comme au bout d’un tunnel, un filet de jour annonçait la délivrance.

Pierre avança pas à pas, sans hâte fébrile. De temps à autre – n’est-ce pas ? – il faudrait donner un bon coup d’épée bien placé, qui met en fuite ou qui transperce, et après lequel on essuie à son mouchoir la lame rougie de sang… Et il continuait, courbé en deux, les épaules froissées par les parois rugueuses. Il ne doutait pas que le combat définitif ne fût proche. Encore quelques minutes, et il faudrait en découdre. Mais oui !… Déjà, il lui semblait entendre…

Il prêta l’oreille. Oui ! oui ! là-bas, à l’issue du souterrain, des cris retentissent… des cris éplorés que pousse une voix suraiguë, que dénaturent un peu les échos. Une voix féminine ? Horreur ! C’est assurément Peau d’Âne qui appelle au secours. On l’attaque ? On l’égorge ?

Pierre s’élança. Le souterrain s’ouvrait sur une gorge sombre et mystérieuse, inconnue du soleil, tapissée de plantes qu’il vit gigantesques. Mais, cette fois, orties et vipérines, Pierre les dédaigna, stimulé par les cris qui redoublent…

Ciel ! Tout à coup, il perçoit le tumulte d’un galop furieux qui se rue de son côté. Quelque chose d’énorme jaillit en face de lui dans l’ombre louche. Perdant un peu la tête, mais non le courage devant l’ennemi, il pointe sa rapière et s’exclame, d’une voix qui retentit dans les demi-ténèbres :

— Halte ! ou je fais feu !

La menace dut terrifier la « chose énorme », bête apocalyptique, – une licorne peut-être ? – qui pivota sur elle-même et fonça vers des proies plus complaisantes. Aussitôt, Pierre se mit à courir. Il vociférait, flamberge au poing :

— Attention, Peau d’Âne ! me voici ! N’ayez pas peur !

Des lianes s’entortillaient à ses jambes. Des ronces l’égratignaient et déchiraient son justaucorps prune de monsieur. Ah ! combien ces menus détails lui importaient peu ! Irrésistible, il déboucha de la jungle obscure et infernale, mais fut arrêté net par un obstacle qui l’étreignait au cou comme un gibier pris au collet.

Les deux dents d’une fourche en bois l’avaient happé et le ferraient impitoyablement. À l’autre bout de cette fourche, en pleine lumière cette fois, une petite créature, d’aplomb sur ses jambes comme un soldat qui croise la baïonnette, poussait Pierre, cet intrus, contre le tronc d’un arbre auquel on eût dit qu’elle le clouait.

— Arrière, bandit !

Dans la jeune créature, vêtue d’une simple robe d’indienne, que couvrait sans grâce un tablier à carreaux, Pierre, ébloui et stupéfait, reconnut tout à coup Mlle des Aubiers. Elle avait un air implacable.

La voix un peu blanche, elle cria :

— Arrière ! arrière !… Lâchez votre épée… Qui êtes-vous ?

Comme dégrisé, Pierre sentit avec honte qu’il sombrait dans le ridicule, puisque, n’ayant pourfendu personne, il échouait sans gloire entre les crocs d’une fourche.

À tout prix il fallait sortir de la situation par quelque geste digne d’un chevalier. Il ôta son feutre à plume, en balaya le sol et se présenta gravement :

— Mademoiselle, je suis votre locataire, M. Pierre Boisgarnier.

La petite, toute blonde, toute fraîche, le dévisagea longuement, la poitrine légèrement haletante, l’œil inquisiteur et rond. Puis son visage, à l’accoutumée fort malicieux, se détendit tout à fait, elle abattit sa fourche, et franchement elle éclata de rire :

— Ah ! c’est toi, le petit voisin ? Dieu ! que tu m’as fais peur, dit-elle avec une simplicité charmante. C’est toi qui criais du côté du souterrain ? D’où venais-tu donc ?

— Des oubliettes, fit Pierre, choqué par ce tutoiement.

— Des oubliettes ? Qu’est-ce que c’est que ça ?

— Le trou noir… là-bas… au milieu du chemin de ronde…

Un nouvel éclat de rire aussi frais qu’un gazouillis de moineaux accueillit ces explications.

— Ah ! oui, je comprends, tu n’as pas vu que la grille n’y était pas, et tu es tombé dans l’ancienne citerne. De là tu es venu par le canal du trop plein… Tu aurais pu te faire très mal, tu as dû avoir une fameuse peur ! C’est pour ça que tu criais ?

— Comment ! Mais je criais pour vous défendre, mademoiselle ! reprit Pierre avec hauteur :

— Me défendre ? Mais je n’étais pas attaquée ?

— Et la licorne ?

— La licorne ?

— Oui, cette bête sauvage qui bondissait et qui s’est sauvée devant moi ?

Du coup, la gaieté de l’enfant ne connut plus de limites. Elle se tenait les hanches et frappait le sol de ses deux pieds.

— Ah ! C’est trop drôle ! Mon Dieu, que c’est drôle ! Une licorne ! Une bête sauvage ! Mais c’était Victor !

— Victor ? prononça Pierre de plus en plus décontenancé.

— Mais oui, Victor…

— Qui cela, Victor ?

Violette écarquilla ses yeux frais où rayonnait une joie d’enfant :

— Tu ne sais pas qui est Victor ? Ah ça, par exemple !

La petite fille hésita un moment. Puis riant à nouveau :

— Tu le sauras tout à l’heure, dit-elle.

CHAPITRE II

Victor, Jeannot lapin et le Chat botté.

Pierre, extrêmement froissé, attendait la fin de cette hilarité de mauvais goût qui fut suivie d’un mutisme un peu insolent.

C’était donc là les manières de la campagne ? Fi ! un Parisien comme lui avait, en vérité, le droit de répondre par le dédain à de telles impertinences.

La petite fille, il dut en convenir vis-à-vis de lui-même, lui paraissait sympathique avec son visage ouvert, ses yeux gris et ses cheveux blonds ébouriffés. Tacitement, il lui accorda son pardon, en estimant que les enfants de la campagne ignorent les règles sévères de l’étiquette.

Durant quelques secondes, ils s’observèrent comme de jeunes chats qui n’osent jouer et qui, à la première rencontre, minaudent en se coulant des regards obliques.

Pierre interrogea bientôt :

— Comment vous appelez-vous ?

— Violette des Aubiers.

— Oh ! quel joli nom !

— Mais oui, c’était celui de maman…

— Pourquoi « c’était »… Vous n’avez donc plus de maman ?

— Elle est morte… j’avais six ans, murmura Violette, la voix un peu triste.

Morte. Oh ! le vilain mot qu’on trouve rarement dans les beaux contes de fées… Pierre eut un petit frisson en l’entendant prononcer. C’est d’une voix douce qu’il ajouta :

— Alors, vous n’êtes pas très heureuse ?

Violette hésita, puis, dans un soupir :

— Je ne sais pas très bien, fit-elle, je ne crois pas.

— Peut-être que vous êtes ensorcelée ? Victime d’un enchantement ? C’est vraiment votre nom, Violette des Aubiers ?

Le visage de la petite fille marqua un tel étonnement que Pierre n’osa insister. Il demanda simplement :

— Vous avez un papa ?

— Oh oui, il est très bon.

— Qu’est-ce qu’il fait ?

— J’sais pas bien. Mais souvent il chasse avec un grand fusil et deux petits chiens bas sur pattes ; quand il revient, le soir, sa moustache sent très fort le tabac. Elle me pique quand il m’embrasse, ajouta Violette d’un air fier. Je donnerais toutes mes poupées pour ce moment-là… Oh oui, je les donnerais toutes, sauf peut-être la grande.

— Pas possible ! Alors, il va arriver ce soir ?

— Mais non, il est absent. Il a été régler des affaires très loin, qu’il dit. Il est content de vous avoir loué Vimpelles.

Pierre se rengorgeait déjà d’un petit air avantageux.

— Oh ! ce n’est pas à cause de vous qu’il est content, dit-elle. Il ne vous connaît pas. Mais il trouve que c’est une maison qui était trop lourde.

— Trop lourde. Ce n’est pas très malin, ce que vous dites là ! Il ne la porte pas sur ses épaules…

— C’est toi qui n’es pas malin, reprit Violette vexée. Ça veut dire trop lourde pour sa bourse.

— Comment ?

— Mais oui, papa est ennuyé, je crois. Quand il fait ses comptes, il a un vilain pli sur le front qui me fait peur. Tu comprends, je crois qu’il tire le diable par la queue.

Cette détestable image frappa incontinent le petit Pierre, qui n’avait guère pris contact avec le commun des mortels.

— Oh ! ton père a vu le diable ? le vrai ? pas celui de Mme Mac-Mich dans le livre de la bibliothèque rose ? Il a dû avoir une peur terrible ! Comment a-t-il osé le tirer par la queue ?

Violette écarquilla les yeux.

— Non, mais… tu es décidément trop niais. Tirer le diable par la queue, tu ne sais donc pas que ça veut dire qu’on est un peu des pauvres ? des nouveaux pauvres, comme dit papa.

Pierre réfléchit assez longuement, comme s’il cherchait à résoudre un problème. Puis, d’un air grave et satisfait, comme quelqu’un qui vient de trouver un bon expédient :

— C’est triste, dit-il enfin. Mais vous avez bien un chat dans la maison ou dans la ferme ?

— Oui, répondit Violette stupéfaite. Il a même la queue roussie par le fourneau. Il s’appelle Razibus. Pourquoi me demandes-tu ça ?

— Une idée que j’ai pour que vous soyez riche. Oh ! j’en ai bien des idées en tête ! Si vous saviez comme elle me brûle le soir, ma tête…

— T’es donc malade ?

— Un peu. Et puis, vous savez, à mon âge, on a déjà eu bien des soucis. Tenez, après la mort de papa, on m’a couché pendant longtemps avec de la glace sur la tête… J’espérais tant que j’allais le rejoindre… Maman disait qu’il était un peu sévère parce qu’il était toujours dans ses livres, mais avec moi il était si bon !

Violette – tout enfant qu’elle était – comprit avec sa délicatesse de petite fille qu’il valait mieux ne pas remuer le fer dans une plaie chaude. Ne sachant trop que dire, elle trouva ces simples mots :

— Écoute, Pierre. On t’appelle Pierre, n’est-ce pas ? Veux-tu qu’on soit tout à fait des amis, et qu’on se tutoie ?

— Oui, je veux bien. Et on fera de belles promenades tous les deux, n’est-ce pas ?

— De belles promenades, oui, Pierre, là où il y a du soleil, des fleurs, des oiseaux…

— C’est ça ! C’est ça !

Une perspective nouvelle déroulait rapidement le panorama successif de ses tableaux gracieux devant le petit orphelin. Déjà il éprouvait le besoin de communion qui, chez les sensibles et les tendres, rend si doux le partage des premiers émois quand la nature ouvre son livre aux yeux émerveillés de l’enfance. Il ajouta :

— On rencontrera peut-être le Petit Poucet, l’Ogre, Riquet à la Houppe.

— Tu rêves… tout ça c’est des contes, dit Violette, petite campagnarde assez prosaïque.

— Non, je le jure, reprit Pierre avec autorité, c’est des histoires vraies qu’on lit dans les livres. Du haut du grenier de Vimpelles, j’ai même vu une forêt enchantée, celle de la Belle au Bois Dormant, je crois… On y trouve peut-être des fées, des dragons…

— Je la connais mieux que toi, ta forêt, déclare Violette, qui ne veut pas être en reste, et je pourrais te la montrer mieux que du grenier de chez toi.

— D’où alors ?

— Du haut du donjon des Aubiers.

Pierre ne cacha ni son émotion ni sa joie.

— De là-haut, fit-il la voix altérée, de votre grande tour où j’ai si envie d’aller ?

— Justement.

— Mais maman m’a dit que c’était fermé, que la tour n’avait pas d’escalier, qu’on avait même perdu la clef.

— Si, si… il y a un escalier, et je sais où est la clef.

— Oh ! va la chercher !

Un peu fière de se faire prier, Violette changea subitement d’attitude.

— Non, fit-elle avec une douce énergie.

— Pourquoi ? supplia Pierre. Tu as peur. Il y a des fantômes ? Peut-être que pour ouvrir la porte il faut dire des mots ?

La malicieuse Violette saisit l’idée de Pierre comme une balle au bond :

— C’est ça, fit-elle en souriant à demi, il faut dire des mots.

— Bien entendu ! Ça doit être : « Sésame, ouvre-toi ! »

— Oui, oui, je crois.

— Alors viens vite ! Montons.

— Non, reprit Violette, un peu capricieuse.

— Mais pourquoi ?

— Ça ne m’amuse pas.

— Alors, qu’est-ce qui t’amuse ?

— Tout ça.

Et Violette, d’un large geste circulaire, désigna son domaine, la ferme, le champ voisin au-dessus duquel une alouette piquée dans le ciel bleu semblait chanter, les ailes frémissantes de joie : « Tire, tire, tire-et-lire. Tu as raison, ma petite. Nature prime richesse. Tire, tire, tire-et-lire. »

— Veux-tu que je te mène voir la cour ? dit alors Violette.

— La cour ? Non, vraiment ! Tu plaisantes ! Nous allons voir un roi et une reine assis sur des trônes tout en or ?

— Mais non, petit nigaud, ce qu’on appelle la cour, c’est la basse-cour, le poulailler.

— Ça va bien, dit Pierre d’un air digne. Je te suis.

— Oui, mais enlève d’abord ton gilet de velours et laisse ton épée où elle est. Tu es un peu ridicule.

Pierre, cette fois, ne fut point froissé.

Ils s’en allèrent, la main dans la main, sur les gros pavés de la basse-cour. Ça et là, Pierre enjambait avec quelque dégoût des petites mares irisées et brunes dont l’odeur n’avait point d’agrément, mais où riait le soleil en joie.

— Vrai, ce que ton père doit fumer ! C’est du jus de tabac, ces laides flaques noires ?

— Petit nigaud !… Oh ! pardon… Non, mon petit Pierre, c’est du purin.

Pierre prit un air d’autant plus capable qu’il ignorait totalement la valeur de ce vocable.

— En effet, dit-il…

Puis il se tut. Avec le respect très jaloux des connaissances d’autrui qui caractérise l’enfant, il était momentanément dompté par la superbe érudition de Violette.

Sur le fumier, dont les buées chaudes montaient au ciel, les pintades, vêtues de robes à petits pois, échangeaient comme dans un salon des caquetages inutiles et discordants.

Des coqs appelaient de leur voix pointue et vaniteuse, très fiers de la framboise dont est couronnée leur tête coléreuse. L’air goguenard, et « pas si bête que ça », des oies marchaient comme des mariées de village dans leur toilette blanche, dardant avec ironie le regard de leurs petits yeux en grain de cassis. Puis un sifflement sans utilité sortait de leur bec jaune tel une carotte enfouie dans la neige des plumes.

« Cot, cot, cot, cot… codinc… Voici les enfants, il y a peut-être quelque chose de bon à ramasser, » criaient les poules luisantes courant comme des commères qui vont aux nouvelles. Et telles des commères encore toutes parlaient à la fois avec un total mépris des discours de la voisine.

— Là, c’est les moutons, annonça comme un maître de cérémonie Violette très fière.

Elle ouvrit une porte, et dans le clair-obscur apparut un bélier à la tête satanique, dont le corps laineux se soutenait mal sur les jambes maigres en fuseau.

— Ferme vite, dit Pierre, dont l’âme parisienne s’enveloppait de terreurs imprécises. Ça sent mauvais.

— Ça sent mauvais ? répondit Violette humiliée. Eh bien, on va dire bonjour à Victor, ajouta-t-elle en manière de vengeance.

Une autre porte était ouverte sur un logis empesté. Confiant et béat comme un vieux monsieur après un dîner appréciable, Victor dormait sur un lit de paille. Ses oreilles roses aux soies blondes s’agitaient par instants comme des chasse-mouches. Dans sa bonne figure poupine les petits yeux mi-clos disaient seuls toute la malice qu’on peut rencontrer sur le visage d’un mandarin averti des choses de ce monde.

— C’est Victor, annonce Violette en éclatant de rire. Il est bien sage. Tu vois, elle est rentrée toute seule, ta licorne.

— Mais… c’est… un porc… fait Pierre confondu.

— Oui, c’est le cochon. Il était venu gambader autour de moi pendant que je triais de l’herbe pour les lapins – et puis il s’est sauvé du côté de la citerne, où il faisait un bruit d’enfer.

Pierre est mortifié à l’extrême. Il demande seulement :

— Pourquoi s’appelle-t-il Victor ?

— À la campagne, tous les cochons s’appellent Victor, fait Violette péremptoire. Allons ! viens vite.

Comment se fâcher ? Violette riait de si bon cœur…

Et puis, malgré son idée fixe qui était de monter à la tour, Pierre peu à peu délaissait le domaine des rêves pour goûter les charmes du réel. Cette cour de ferme, ces cris d’animaux, cette arche de Noé, plus vivante certes que celles qui, sentant le bois blanc, la résine et la peinture, descendaient, frigides, au jour de Noël dans les cheminées de la rue Férou… tout cela c’était bien intéressant.

Voilà qu’on approchait de MM. Jeannots les lapins quand une scène détestable vint, hélas ! lui enseigner la cruauté de la grande tourmenteuse qu’est la vie.

Dans l’instant que Violette en joie lui faisait admirer les doux rongeurs au poil lustré, une rumeur fatale emplit la cour.

Les sabots d’une vieille édentée, femme de basse-cour de son état, heurtaient le pavé avec la majestueuse assurance de celle qui vient, au nom du Destin, accomplir un rite sanglant et sacré.

— C’est Caroline, soupira Violette à voix basse.

Caroline passa. Elle passa comme une Parque, de futaine vêtue, sans honorer les enfants d’un regard.

Caroline avait l’âme ménagère. Elle songeait à assurer le souper du lendemain. Sans hésiter, elle fut quérir dans une cage pleine de crottes de réglisse un jeune lapin qui, battant du tambour avec ses oreilles de petit âne, lui faisait des grimaces comiques en remuant du nez. D’un geste assassin, elle le prit comme un linge sale et, de sa vieille main noire, elle assena un mauvais coup derrière le crâne innocent du candide lapereau. Et celui-ci retomba inerte, l’œil révulsé, les baguettes de tambour à l’envers, le nez rose frémissant du dernier spasme.

Spectacle abominable. Il remplit Pierre et même Violette d’horreur. Tous deux demeurèrent un moment figés sur place comme deux statuettes de sel, sur le modèle de la femme de Loth, prenant déjà conscience du drame mystérieux de la souffrance et de la mort…

Ce moment fut bref, mais un tel assassinat devait brouiller encore l’enfant des villes avec la vie des champs qui avait, un moment, conquis son âme neuve.

Les petites filles ont de féminines et précoces impressions. Devinant l’émoi intérieur de Pierre qui voyait toujours, dans son triste rêve intérieur, les petites baguettes de tambour du lapin mort, Violette, prenant d’autorité par la main son compagnon, lui dit impérative :

— Viens-t’en à la cuisine.

— J’aimerais mieux aller à la tour !

— Non. On va s’amuser avec Razibus.

— Le chat ? Crois-tu vraiment que je pourrai causer avec lui comme dans les livres ?

— Oh ! un chat ! t’es bête !

Pierre se laisse conduire par la main. C’est le soir. Les grandes ombres tombent. Sur les pavés luisants et les mares brunes les silhouettes allongées des deux enfants se détachent presque grandioses.

Bientôt ils sont dans la grande salle voûtée où, pendant bien des siècles, on avait préparé bombance pour les sires des Aubiers. Il est d’ailleurs bien déchu maintenant de sa gloire lointaine, ce domaine des casseroles où trône une bonne fille dont la tête rougeaude de pomme d’api sort assurément du verger.

Assise sur une escabelle, elle tourne d’un geste rythmé la manivelle d’un instrument sans voix.

— C’est Maria, présente Violette, ma bonne Maria qui fait tout ici. Papa m’a confiée à elle pendant son absence.

— Bonjour, mademoiselle, dit Pierre avec cérémonie.

Comme Maria, toute à sa besogne, s’inclinait sans répondre, Pierre, se penchant à l’oreille de Violette, l’interroge à voix basse :

— Pourquoi joue-t-elle de l’orgue de Barbarie, qui est cassé ?

Violette pouffa de rire.

— Mais c’est du café qu’elle grille ! Tu ne connais rien à rien, mon pauvre Pierre.

De nouveau vexé, Pierre jette un regard circulaire sur la pièce. Les âges successifs l’ont patinée avec soin. Tout est noir, sauf çà et là quelques taches lumineuses. Sur le dressoir – comme si elle s’apprêtait pour une procession – s’aligne toute une famille de pichets d’étain dont les personnages se suivent par rang de taille jusqu’au dernier. Ce benjamin des pichets est si mince dans sa robe métallique qu’on dirait le Petit Poucet. Et voilà aussi, tout là-haut, sous les solives noires, le régiment serré des daubières, des tourtières, des poissonnières et des bassines. Ces sortes de boucliers domestiques, qui donnent quelque aspect belliqueux à l’atmosphère très nouvelle pour le petit Pierre, réveillent son imagination, l’inclinent à nouveau vers la féerie.

— Où est Razibus ?

— Viens voir.

Au fond de la pièce, deux colonnes romanes aux chapiteaux rustiques supportent la hotte d’une cheminée gigantesque. Nécessairement ici défila jadis tout un monde comestible qui mourut à la broche, succomba dans le coquemar, connut les tourments de la lèchefrite ou trépassa dans la cocotte…

Seul maintenant brûle un tout petit feu qui a l’air de bien s’ennuyer sous la marmite. Tout près, à peine visible, dans la pénombre, long, maigre, souple, de peluche noire habillé, mais d’une de ces peluches que les ans ont roussie, s’étire Razibus.

En entendant du bruit, sa petite main de lion de cuisine se crispe lentement devant l’amas léger des cendres blanches. Un moment, il regarde Violette, son amie. Puis la pastille noire de ses yeux se fait toute petite et, circonspect, prudent, il les referme comme un vieux paysan madré qui cacherait deux pièces d’or dans un sac de suie.

C’est maître Razibus.

— Il est bien vieux, murmure Pierre déçu, et plutôt un peu laid. Peut-il encore courir ?

— Tu vas voir. Razibus ! Razibus !

Razibus, en effet, se lève avec une certaine diligence. Ses pattes de vieillard chat s’arc-boutent sur les dalles, son dos essaye de monter vers le plafond. Et, tandis qu’il ronronne avec condescendance, ce seigneur matou, comme s’il accomplissait un geste protecteur, va toucher le genou de Violette de ce cierge noir que l’on appelle sa queue, dont le bout, un moment, frissonne en ondes amicales.

Puis, il se rassied avec dignité en interrogeant les flammes de son regard mystérieux.

— Oui, dit Pierre gravement, il est encore assez leste. Eh bien ! Violette, je crois que je pourrais bien être ton marquis de Carabas. Seulement, il faut faire de Razibus le Chat botté lui-même.

— Tu ris ! Le Chat botté ?

— Parfaitement. On va faire le Chat botté, mais, tu comprends, c’est pas pour jouer ! Faut faire ça pour de vrai. Tu te rappelles, n’est-ce pas ? Le Chat botté, c’est l’histoire d’un chat qui était très intelligent et qui a mis des bottes pour courir devant la voiture de son maître, et puis il a fait croire que son maître, qui était pauvre, était très riche, et puis, comme son maître était beau, il a épousé la fille du roi. Alors, tu comprends, on va mettre des bottes à Razibus, et peut-être que, si c’est un vrai chat de féerie, il te rendra riche, comme je te l’ai promis…

Pierre s’arrête, à bout de souffle.

— Tu es fou ! objecte Violette. Tu ne crois pas ce que tu dis.

— Mais si, mais si… On peut toujours voir…

Le maladif enfant s’exalte. Violette est légèrement ébranlée.

— En attendant, il faudrait trouver des bottes, dit-elle, et des bottes de chat… Dam ! c’est vraiment pas commode.

Tout de même, en matière de toilette, les petites filles les moins imaginatives sont ingénieuses. D’un bond, Violette s’échappe avec prestesse, disparaît comme un souffle et revient bientôt comme le vent.

Elle brandit deux petites choses.

— C’est pas de vraies bottes. Mais c’est tout de même un peu des bottes pour chat. Tu n’aimes pas ? C’est les chaussures de ma poupée. J’ai même apporté sa robe.

— Voyons voir que je voie !

L’examen est suffisant. Pierre a de nouveau enfourché la chimère… Il voit déjà Violette dans le carrosse du marquis de Carabas. Allons, en route pour le bonheur ! Et, bravement il s’empare de Razibus.

Ce maître chat n’est point d’humeur malfaisante. Il a suffisamment rôti son petit derrière de philosophe pour goûter les joies du bonheur domestique. Seulement, il s’étonne qu’on le dérange dans l’instant qu’il allait chasser à courre les trop confiants cafards qui trottinent et font leur ménage près des landiers hauts. Sans amertume toutefois, mais en jouant les poids lourds, il se laisse prendre comme une simple fourrure très souple.

— Comme il est sage ! s’écrie Pierre.

— Mais oui, reprend Violette… Chausse-lui donc le pied droit.

« Oh ! ça, vraiment, c’est excessif ! » pense Razibus outré.

Pffft ! Pffft ! Pffft ! Indigné de cet habillement nouveau, conscient de l’atteinte faite à sa dignité, à lui, le maître de ces lieux, il change de manière. Il commence à se gonfler de colère. Il jure, il crache, sa queue s’agite comme une anguille en démence, battant sur la poitrine de Pierre en émoi.

— Tiens bon, crie Violette, ça y est…

Eh oui ! ça y est, le pied est bien chaussé. Très vite, malgré les soubresauts de la queue en colère, on a même glissé une petite robe rouge sur le corps de peluche noire.

Mais, pffft ! pffft ! pffft ! L’œil diabolique, la patte à demi bottée, son torse de chat ridiculement emprisonné de brocart écarlate, Razibus s’esquive en renversant la marmite devant les cafards affolés et la petite flamme tout émue du foyer. Et pffft ! pffft ! pffft ! Chattemitte ensorcelée, vision d’enfer, le voilà qui disparaît par la fenêtre ouverte sur l’indigo du ciel.

Consterné, Pierre regarde sa main. Il a combattu le bon combat, mais il a été vaincu. De petites gouttelettes rouges commencent à jaillir d’une estafilade que Razibus vient de signer de sa griffe, et d’autres petites gouttelettes sont bien près de jaillir de ses pauvres yeux de « gosse ».

Le plus fâcheux de l’aventure, c’est que Maria, la servante, a vu la scène. Elle quitte l’orgue de Barbarie silencieux. D’un geste prompt, elle saisit son torchon comme un étendard de bataille et – la voix volontairement farouche – elle crie aux petits, éperdus :

— Sortez, les batailleurs, sortez bien vite, ou je vais vous attacher mon torchon quelque part.

… Voilà comment Pierre, dans la première lutte de la vie, connut l’adaptation aux dures réalités de ce monde et l’envol de ses rêves ; voilà comment, au lieu de monter dans le carrosse de M. de Carabas, Violette et lui furent chassés de ce paradis culinaire qu’était la cuisine des Aubiers.

____________

 

Violette en fut marrie. Entendant le gros soupir qui gonflait la poitrine de son ami, elle sentit elle-même qu’elle était bien près de pleurer.

Pleurer ? Fi donc ! Il valait mieux chanter pour consoler son petit ami.

Elle entonna d’une voix mal assurée :

Madame à sa tour monte…

Mironton, mironton, mirontaine.

Madame à sa tour monte…

— Tu chantes, Violette ?

— Tu vois bien que oui. Tu ne comprends donc pas :

Madame à sa tour monte…

— Oh si ! je comprends. Mais puisque la clef est perdue !

— Ah ! c’est vrai, fait la malicieuse Violette qui avait oublié sa plaisanterie de tout à l’heure. Elle est même cachée, qu’on dit, tout au fond du vieux puits qui est près du donjon.

— Je vais y descendre, répond bravement Pierre un peu ému.

— Mais non, mais non, mon petit Pierre. Tu sais bien que je te taquine. C’est pas vrai !

Au fond, Violette commençait à se laisser prendre à demi aux fantasmagories de Pierre. Sa malice se mêlait à l’attendrissement et à la curiosité féminine. Elle grillait d’envie de monter à la tour.

— Oui, ajouta-t-elle, on va pouvoir entrer. Pas besoin de clef. Les mots magiques que tu sais suffiront.

— Hein ! Quoi ! les mots…

— Chut ! Chut ! Tais-toi. Faut pas dire ça ici. On va monter.

Le soleil de l’espoir dissipe bien vite les larmes d’une déception première. Comme le chat qui, là-bas, s’agitait avec fureur et s’empêtrait dans sa petite robe de demoiselle, les enfants s’enfuirent par la fenêtre basse. Même ils narguèrent d’une grimace Maria qui recommençait à l’orgue de Barbarie ses gestes automatiques et sans grâce.

Au loin, l’orbe rouge du soleil tombait sur les collines, et tout près, dans la gloire du couchant, le mystérieux donjon démesurément haut semblait appeler les enfants du chant rouillé de ses girouettes.

CHAPITRE III

Sésame, ouvre-toi

Pierre et Violette marchent sur la pointe des pieds.

Saisi par l’attrait de la nouveauté, voguant sur la mer inconnue des aventures, Pierre craint un peu les sorcelleries et les enchantements qui le pourraient clouer à jamais dans le cercle magique où il vient de pénétrer.

Violette, en effet, poussant du pied une barrière vermoulue que ronge lentement le lichen, l’a entraîné à quelques pas du château, dans l’enceinte du donjon farouche.

Cette fois c’est le grand mystère. Peu de bruit dans la chaleur lourde du jour. À peine çà et là quelques grillons, cachés on ne sait où, trompent-ils le silence de leur honnête petit cri comme s’ils étaient les chanteurs des lieux salariés par la Providence.

Débarrassé à coups de griffes de sa robe somptueuse et ridicule, Razibus encore furieux, fait ses griffes dans les plantes grasses, juché sur un pot à feu branlant au-dessus des buis fleuris de lumière. Le soleil mourant qui se vient jouer dans ses prunelles a mué ses yeux de chat en billes d’agate jaunes.

« Ah çà, mes bourreaux, semble-t-il marmonner (un peu sorcier dans ses miaous vengeurs et menaçants), vous allez voir ce qui va vous arriver, vous allez voir ça ! »

Circonspects, les enfants avancent sur les grandes dalles vieilles comme le monde, qui, raboteuses et disjointes, s’ennuient depuis des siècles dans la somnolence et l’abandon des choses.

Tout à coup, malgré sa bravoure, Pierre pousse un cri d’horreur.

— Qu’est-ce que c’est que ça ?…

N’est-ce pas le petit génie malfaisant de ces lieux de torpeur ?

Dans l’ombre est accroupi un être monstrueux. Ses pattes visqueuses sont collées au sol avec lequel elles semblent faire corps. Des pustules déshonorent la peau de ce vilain personnage assurément pétri de limon. À coups précipités, sa gorge blanchâtre palpite sous une bouche démesurée et un front bas.

Mais oui ! Mais oui ! Pierre a vu « ça » quelque part dans les livres. Il rassemble ses souvenirs. Ça y est ! Il a trouvé :

— C’est la fée Crapaudine !

— C’t’idée, reprend Violette avec indignation. Ça, c’est un crapaud, tout simplement, c’est pas une fée ni une crapaudine… Une crapaudine ! C’est des choses qu’on fait avec des pigeons cuits.

— Faut le tuer, dit tout de suite Pierre en saisissant un caillou.

— Pourquoi ?

— Mais parce qu’il est méchant, donc ! Regarde comme il est laid.

Violette devient grave :

— Pas une raison, objecte-t-elle. Papa m’a dit que c’était pas vrai qu’on était méchant parce qu’on était laid. Même un jour que j’avais peur d’un crapaud comme ça, il me l’a fait regarder de tout près. Tiens, Pierrot, vois donc ses yeux !

Pierre se baissa.

Sans doute parce qu’il savait qu’il ne faisait pas le mal, le petit monstre ne bougea point.

Alors Pierre stupéfait vit dans cette masse hideuse deux yeux de topaze, admirables de pureté. Confusément son âme d’enfant comprit alors que la laideur a ses beautés.

— Ce n’est pas beau, mais tout de même c’est peut-être une brave bête, dit-il rêveur.

Il lâcha le caillou. Le crapaud au cœur innocent se remuait avec une lourdeur molle. Il traîna ses chairs visqueuses vers un trou d’où ce soir, humble mangeur de limaces et vigilant gardien des fraises du potager voisin, il entonnerait sa mélopée douce et triste d’animal déshérité, mais utile.

Maintenant une vingtaine de mètres sont franchis. Voici Pierre et Violette au pied du donjon. Celui-ci est si haut, si haut, qu’en levant la tête Pierre aperçoit à peine ses créneaux ; il est si vieux, si vieux, qu’il fait peur. À peine est-il ajouré de quelques meurtrières et de fenêtres à meneaux qui sont comme autant de petits yeux éclairant son hostile visage de pierres grises.

Violette est reprise par « son idée ».

— Tu vois, dit-elle en désignant une porte ronde hérissée de clous comme un gros soulier, tu vois, ça c’est la porte qu’on n’ouvre pas, que personne ne peut ouvrir.

Pierre a les mains glacées. Il ne dit mot.

— La porte qu’on n’ouvre pas, mais qui s’ouvre toute seule, ajoute Violette. Monte avec moi sur le vieux perron. Là, c’est bien ça. Mais laisse-moi donc un peu de place… Là ! Ça va bien. Moi, je reste sur cette dalle. Toi, mets-toi bien au milieu. Tu vas parler. Personne ne nous regarde ? Non. Allons ! une, deux, trois, prononce les mots.

D’une voix forte, mais un peu blanche, Pierre s’écrie, comme dans le conte d’Ali Baba et des quarante voleurs :

— Sésame, ouvre-toi !

Une minute s’écoule… très longue… et voici que quelque chose d’inouï se produit peu à peu. De singuliers grincements sortent assurément des entrailles de la terre. La porte hésite, puis, avec mauvaise grâce, elle s’ouvre lentement, telle la bouche d’un monstre géant, dans un formidable bruit de gonds rouillés, de chaînes, de poulies. Ah ça, vraiment, c’est extraordinaire ! Les jambes de Pierre flageolent. Il n’en revient pas, comme on dit vulgairement. Jamais il n’aurait cru entrer si vite dans le royaume des fantasmagories. Un effroi qui n’est pas sans douceur se dispute en lui avec la joie.

— Vite ! Vite ! crie Violette toute rieuse.

Et les voilà tous deux qui montent un obscur escalier en limaçon, sous le regard malveillant des araignées dérangées de leur obscure besogne de petites fileuses.

— Ça, c’est la grande salle, proclame Violette essoufflée. Tout ça c’est à papa. Y en a des choses ! Mais on ne peut pas monter plus haut. Viens donc voir par les meurtrières. Tiens, grimpe avec moi sur cet escabeau. Prends la lunette d’approche qui est là dans le coin. En nous serrant bien, nous pourrons regarder tous les deux par cette fenêtre-là.

Comme un guetteur du Moyen Âge, Pierre domine maintenant l’agreste panorama d’où montent en ondes harmonieuses et légères les mille bruits de la campagne. Pour ce petit sensitif, c’est un éblouissement.

— Dieu ! Violette, que c’est beau !

— Ah ! tu trouves ?

— Mais oui ! Oh ! raconte-moi tout ce qu’on voit là. Y a trop de choses, trop de belles choses !

En effet. Le donjon des Aubiers surplombait un de ces paysages mesurés et doux qui sont comme les plus jolis sourires de notre vieux sol.

Tiens, dit Violette en tendant vers le ciel son doigt rose. Là, à gauche, c’est le bourg. Regarde donc la gare. Écoute ! Écoute ! Le train va passer. On l’entend déjà qui fait hou-hou. Et puis… Mais tu ne regardes pas par là, Pierrot !

— Si, si, répond mollement Pierre.

— Et puis près des belles maisons toutes neuves, c’est la raffinerie de sucre, puis l’usine de… enfin l’usine de je ne sais pas quoi, mais papa dit que c’est la richesse du pays. Même on y a un cousin qui y est ingénieur. Il a un fils qui est très gentil. C’est François. Tu verras. Mais, Pierre, où es-tu donc ? Tu ne regardes rien.

— Oh ! si. Moi je regarde à droite. C’est beaucoup plus beau que tes grandes cheminées et tes maisons toutes rouges.

Les enfants sont souvent des poètes qui meurent en devenant hommes. Artiste sans le savoir, Pierre rêvait en admirant la nature qui, de ce côté, lui prodiguait ses sourires un peu rudes et lui envoyait par bouffées des caresses sauvages.

« Par là » le ciel se regardait dans le miroir d’une large rivière, qui s’étirait mollement au milieu de l’émeraude des prairies, de l’or des blés et de la pourpre des sainfoins. Les eaux rieuses formaient comme une boucle dont les deux rubans, en s’éloignant, fluides et lactés sous les premières vapeurs du soir proche, enserraient tout un petit monde dans une sorte de presqu’île enchanteresse.

« Par là » montaient du sol, comme pour mieux causer la nuit avec les étoiles, les cierges dorés des pins couronnés de vert, les troncs chenus des chênes torves, les fûts enfarinés des bouleaux, les mâts des peupliers frileux et tremblants sous la caresse des brises. C’était toute une forêt dont les senteurs embaumées devaient être grisantes… C’était toute une forêt, mais dans laquelle des mains invisibles s’étaient assurément taillé des domaines, car çà et là dans la plaie béante des verdures échancrées apparaissaient des toits mystérieux, des silhouettes de manoirs, de moulins et de chaumières…

Pierre ne se tenait pas d’aise. La Folle du logis dansait à nouveau la sarabande en son cerveau fragile. Qui sait ! Ces demeures inconnues, c’étaient peut-être celles des héros qui avaient enchanté ses premiers rêves. Si par là, d’aventure, la Belle au Bois Dormant, l’Oiseau Bleu, l’Ogre, le Petit Poucet ?…

— Mais, Violette, fit-il, regarde donc la forêt ! Tu vas souvent par là, n’est-ce pas ?

— Non.

— Pas possible ! Pourquoi ?

— J’sais pas. Oh ! je la trouve belle aussi, tu sais ! Mais on n’y va pas. Papa ne chasse pas par là. Il va dans la plaine du côté du bourg. Quand j’étais petite, j’ai voulu y aller avec Maria. Elle n’a pas voulu. Y a un loup, qu’elle m’a dit.

— Parbleu ! Le loup du Petit Chaperon rouge, murmure Pierre entre ses dents.

— Mais non, elle n’a pas dit ça. Elle a dit un loup.

— Elle n’a pas voulu te faire peur. Mais c’était bien ça. Souviens-toi. Y avait une fois une petite fille qui était le Petit Chaperon rouge, qui s’est perdue dans le bois, qui a été voir sa grand-mère, qui a trouvé un loup qui avait mis un bonnet et qui l’a mangée.

— La grand-mère a mangé le bonnet ?

— Mais non. La petite fille, tu sais bien, a été mangée par le loup.

— Ah oui ! J’ai lu ça. J’y crois pas beaucoup. Alors, tout de même, tu voudrais aller dans la forêt ?

— Est-ce que tu penses que j’ai peur ?

— Le loup te mangera, dit Violette en riant.

— Et mon couteau ? Qu’est-ce que tu en fais ?

— Mais y a pas de barque pour traverser la rivière. Faut faire un grand, grand tour ! Une lieue, je crois.

— Pas de barque ? Regarde donc.

Tout en bas, proche la forêt du mystère, Pierre désigna une très petite chose. C’était comme une coquille de noix posée sur une glace.

— Oh ! reprit Violette, très grave, je vois bien. Mais si tu crois qu’on a le droit de se servir de cette barque-là qui est attachée dans la rivière, tu te trompes ! Elle est à Folette.

— Comment, Folette ! Qu’est-ce que c’est ça, Folette ?

— Je sais pas bien. C’est la vieille dame qui habite le moulin. Là, tu vois bien. Regarde cette tour avec du lierre, et puis des jardins autour. Tout ça, c’est à Folette.

— C’est une fée ?

— Mais non, crie Violette avec impatience, tu m’ennuies avec tes fées ! Une vieille dame, je te dis. Folette, c’est peut-être pas son vrai nom, mais on l’appelle comme ça dans le pays, parce qu’elle est hurluberlu, qu’a dit papa.

— Hurluberlu ? fit Pierre impressionné, je ne connais pas ce mot-là. Ça a l’air un peu méchant.

— Non, pas trop. Les ouvriers de l’usine disent aussi qu’elle est, qu’elle est piquée… je crois, – ou un mot comme ça.

— Piquée ? Y a des vers dedans ?

— Mais non. Piquée, ça veut dire piquée. Elle n’a pas de vers, elle a des oiseaux qui sont très beaux. Regarde. On voit d’ici son poulailler où y en a de toutes les couleurs. On l’appelle sa Faisanderie, parce qu’elle y a des paons, je crois.

— Oh ! s’écria Pierre enthousiasmé. Allons-y, allons-y, Violette.

Violette fit une petite moue.

— Je n’ose pas trop. Et puis je suis mal habillée.

« Que faire ? » se demanda Pierre…

Ah ! Il avait trouvé. Une idée admirable, à son avis, venait de surgir dans son cerveau. On a vu qu’il avait la manie du déguisement. Ne convenait-il pas d’être vêtu de la meilleure manière du monde pour évoluer dans le singulier domaine qu’il venait de découvrir, pour se montrer dignement aux yeux de Mme Folette, pour pénétrer dans la forêt enchantée ? Mais si. Bien sûr !

— Violette, tu n’aurais pas des beaux habits ?

Violette se rengorgea.

— Oh ! beaucoup plus beaux que ceux que tu avais mis tout à l’heure. Chez nous, c’est mieux que ceux des armoires de Vimpelles. C’est des vraiment vrais, des beaucoup plus anciens…

Le donjon des Aubiers était en effet le royaume du bric-à-brac. Dans cette salle du guet, où s’étaient aventurés les enfants, les vestiges des siècles morts, qui sont autant de souvenirs des générations abolies, autant de parasites attachés héréditairement aux vieilles demeures, dormaient sous une couche veloutée de poussière.

Dans des malles couvertes de cuir encore velu, dans des armoires normandes aux frontons dégradés, Violette chercha fortune au milieu des défroques les plus étranges qui se puissent concevoir.

Hélas ! de petits cris stridents lui marquèrent alors qu’elle dérangeait bien du monde. Dans la pénombre, Pierre vit avec quelque étonnement s’effaroucher en un vol cotonneux et mou des chiffons noirs que couronnaient des petites têtes de vampire…

Sans bruit, ces petites choses laides se replièrent et s’agrippèrent au plafond, où elles s’apaisèrent, immobiles comme des pruneaux ridés, roulés dans la poussière.

L’enfant frissonna un peu.

— T’étonne pas, fit Violette. C’est des chauves-souris. Mais regarde donc les beaux habits !

Tudieu ! Dans les bas-fonds des meubles ancestraux, Pierre aperçut des merveilles, de véritables hardes de choix, laissant bien loin derrière eux ses oripeaux de la veille.

Ah ! croyez-le bien… le déguisement fut rapide. Un casque de voltigeur, un justaucorps de garde du roi, une hache qui se reposait dans un coin du donjon de ses prouesses guerrières lui permirent de se muer incontinent en héros.

— Me voici en Don Quichotte ! s’écria-t-il.

— Eh bien ? et moi ?

— Oh ! comme tu es belle !

De fait, Violette avait exhumé d’une armoire une bien belle robe Empire, avec manches à gigot, de zinzolin bleu céleste, que les ans, il est vrai, avaient quelque peu délavée.

— Tu trouves ? Mais je ne peux pas sortir comme ça !

— Écoute, fit gravement Pierre, tu ressembles à la princesse qui avait une robe couleur du jour et qui la cachait sous une peau d’âne. Même, tu le sais bien, c’est Peau d’Âne qu’on l’appelait. Avant de venir, je croyais un peu que tu étais Peau d’Âne ! Tu vas devenir comme elle, et peut-être bien qu’il nous arrivera de très belles choses. Tiens, mets donc ça sur toi. Je serai Don Quichotte, et toi tu seras Peau d’Âne.

Avisant une descente de lit miteuse et mitée, qui n’était d’ailleurs qu’une modeste peau de mouton teinte de couleur flamme, Pierre la jeta sur les épaules de Violette.

— Tu n’es pas très belle… mais quand on te verra avec ta robe de dessous !

… Peau d’Âne et Don Quichotte dégringolèrent l’escalier. La lance de Don Quichotte se prenait dans ses jambes ou se plaçait méchamment en travers des degrés pour barrer la route. En des instants, Peau d’Âne perdait sa descente de lit. Mais qu’importe ! Les deux enfants étaient joyeux, car ils marchaient vers l’inconnu sur la route qui, assurément, menait au bonheur.

Dehors, cependant, Peau d’Âne s’arrêta un moment.

— Pourquoi ne pousses-tu pas la porte ? dit-elle.

Don Quichotte essaye vainement de remuer les battants.

— Bouge pas, reprend Violette, debout sur une dalle, et crie : « Sésame, ferme-toi. »

Pierre obéit. La porte docile se ferme avec fracas alors, et il triomphe !

— Tu vois bien, dit-il, qu’il y a des sorciers et des fées !

Un moment Violette hésite à parler, puis elle éclate de rire.

— Mon pauvre Pierrot, c’est des farces que je te fais. Les sorciers, c’est les hommes, et les fées, c’est les mécaniques. Oh ! papa me l’a appris ! Ça, m’a-t-il dit, c’est une porte secrète avec des machines qu’on a arrangées pour défendre le donjon du temps des guerres d’il y a longtemps… longtemps. En posant le pied sur cette dalle-là, ça fait remuer des bascules dessous. Écoute.

Violette, en appuyant de nouveau d’une certaine manière, rouvrit la porte. Aussitôt les bruits inquiétants de ferraille qui avaient déjà impressionné Pierre sortirent de terre comme des rumeurs diaboliques. Le mécanisme s’expliquait le plus naturellement du monde. L’enfant était saisi… Déçu ? Oui, un peu ; mais tout de même ces choses étaient si amusantes, si curieuses qu’il commençait à se demander si, ma foi, le génie des hommes ne valait pas celui des fées.

Et, la joie le reprenant, il avait déjà sa lance en arrêt pour mettre à mal une bête extraordinaire dont l’éblouissant soleil s’amusait à démesurément exagérer les proportions à ses yeux aveuglés.

— Un crocodile !

Non ! Ce n’était qu’un gros lézard vert qui les regardait de côté d’un œil inquisiteur et malin. Après avoir tiré la langue pour souper d’une mouche, il enfouit prestement dans un trou de mur son petit corps frétillant d’inoffensif saurien.

Hors de l’enceinte, les enfants firent quelques pas sur la route avec une belle assurance.

« Comme Violette est belle ! » songeait Pierre.

« Comme Pierre est beau ! » songeait Violette.

— Que de belles choses on va voir ! disait Pierre.

— Que de belles choses on va voir ! reprenait Violette.

Or ce jour était un jeudi. Et leur cœur était en liesse, quand une rumeur se fit entendre derrière un rideau de vieux saules.

Des enfants du bourg musaient là en bande joyeuse. Lorsqu’ils se trouvèrent au coin de la route, face à face avec Pierre en justaucorps, et Violette qui, sous sa peau de mouton orange, semblait voleter comme une flamme au vent, ils demeurèrent un moment interdits. Puis ils lancèrent peu à peu leurs quolibets.

— Hé là ! c’est-y ? fit le chef de la bande, le grand Julien, fils d’un contremaître de la raffinerie. En v’là des masques !

— C’est pas le mardi gras, reprend un autre.

— Holà, les gosses ! Allez-vous courir les foires ?

— Pour sûr, c’est des moricauds ou des bohèmes qui vont à la parade !

— Regarder donc la petite fille ! Prenez garde… elle va prendre feu ! La v’là qui roussit.

— On va leur ficher une chasse.

— Non, non… danser une ronde autour d’eux !

Les apostrophes s’entrecroisent, les cris s’élèvent et les rires fusent.

— À bas les masques ! À bas les masques !

Personne n’a reconnu la « petite châtelaine » qui, sans se troubler, rit sous cape… ou plutôt sous peau de mouton. Violette est, en effet, d’humeur joyeuse. Elle voit toujours les choses sous leur jour aimable. Au contraire Pierre, saisi de colère, serre les dents, s’apprête à brandir sa lance.

— Veux-tu bien t’arrêter ! chuchote Violette. C’est pas des gars méchants… Tout de même, ajoute-t-elle un peu honteuse, faut peut-être mieux rentrer. Ils ne comprennent pas.

Pierre murmure, mais Violette l’entraîne.

En voyant les deux enfants qui tournent les talons, la bande se concerte, puis, gravement, les suit en procession burlesque.

Quelle fête pour les gamins du village ! En tête, le grand Julien joue de l’accordéon. Dans les fermes voisines, les chiens hurlent avec fureur. Tricotant des pattes, les poules, effarouchées, trottent tout droit sur la route devant Peau d’Âne et Don Quichotte déconfits comme des soldats d’avant-garde.

Plus sages, des canards dandinant font coinc, coinc, d’un air narquois, et, plouf ! plouf ! dans les fossés qui bordent la route.

Enfin, c’est un charivari invraisemblable jusqu’au moment où Violette devant la troupe ébahie ouvre avec dignité la porte du château de ses pères.

____________

 

Pierre ! mon cher petit Pierre ! Cette journée a été en vérité cruelle. En l’évoquant, le soir, la tête un peu chaude sur l’oreiller propice aux songes, vous avez eu le cœur gros… Vous pensiez entrer tout droit dans le royaume du bonheur promis par les fées, et vous avez rencontré la malice et l’ironie de vos semblables. Pierre ! Mon cher petit Pierre ! Je crois bien que vous avez un peu pleuré ?… Séchez vos larmes. Vous apprendrez peu à peu que la vie réserve des sourires aux enfants qui apprennent avec courage le métier d’homme.

CHAPITRE IV

Folette au bord de l’eau

L’horloge de l’église voisine vient de laisser nonchalamment tomber dans l’air frissonnant les quatre coups sonores qui marquent l’heure du goûter.

Sans s’être donné le mot, les deux enfants se retrouvent comme la veille dans la cour du château des Aubiers. Point n’était nécessaire d’ailleurs de prendre rendez-vous. La solitude est l’austère ennemie de l’enfant comme de l’homme, et Pierre et Violette sont si contents de se réunir depuis deux jours qu’ils vont instinctivement l’un vers l’autre pour marier leurs joies et leurs chagrins.

— Bonjour, Violette, fait Pierre, les yeux encore rouges.

Il tient à la main une tartine de confiture.

— Bonjour, Pierre, répondit Violette, l’œil malicieux.

Elle tient à la main une tartine de pain sec.

— Quelle drôle de figure tu fais, ajoute-t-elle. Moi, je me suis bien amusée hier quand les gamins m’ont enfin reconnue. Il est drôle, le grand Julien – tu sais, celui qui tenait l’accordéon – avec ses cheveux de filasse et ses yeux de furet.

Pierre ne répond pas tout de suite. Il affecte de regarder une petite personne active, rapace et bourdonnante, dont le visage féroce émerge d’un beau corsage bien sanglé et d’une robe d’or et de jais. C’est une guêpe qui, de toutes ses pattes harponnées, vient de s’engluer dans le lac en reines-claudes de la tartine.

Il chasse la bête et, voyant que Violette d’un œil plein de convoitise regarde cette tartine dont il jette la partie souillée :

— Je n’ai pas faim, dit-il…, ou plutôt si… Tu aimes les confitures ? Alors donne-moi donc ta tartine de beau pain bis. On changera. J’aime tant ça, le beau pain bis !… Et puis, Violette, j’ai encore des choses à te dire. Moi je trouve que ce n’est pas amusant du tout des histoires comme hier. On était ridicules, et puis on n’a pas vu la forêt. Faut y retourner !

— Jamais de la vie !

— Si !

— Non !

— Si ! je te dis.

— Non ! je te dis.

— Mais pourquoi, ma petite Violette ?

— Ça ne m’amuse plus du tout.

— Donne ta parole d’honneur.

Violette se tait. Elle sait qu’une parole d’honneur est sacrée.

Que répondre ? Au fond elle est taquine, mais elle a presque aussi envie que Pierre de partir à l’aventure.

— Tu vois ! tu vois ! dit Pierre.

— Mon Dieu ! peut-être bien que pour te faire plaisir !… Mais, tout de même, non, je ne crois pas.

— Y a pas de « pour me faire plaisir ». Y a que de ne pas faire la promenade parce que des gamins se sont moqués de nous, c’est lâche.

Violette est cinglée dans son amour-propre… Elle dresse la tête.

— Papa dit que chez nous on n’a jamais été des lâches. Alors, on ira.

Pierre claqua des mains.

— Bravo ! Bravo !

— Seulement, affirme Violette, faut prendre des précautions. Faut être pratique.

— Pratique ? Qu’est-ce que ça veut dire ?

Mais, sans attendre la réponse, tant il est joyeux, Pierre ajoute :

— Oui, il faut prendre des précautions, et puis il faut avoir de l’argent, et puis il faut avoir des armes, et puis il ne faut pas se faire remarquer comme hier, et puis…

— Et puis, faut pas être bavard comme ça, dit Violette en riant. Mais pour de l’argent, j’en ai…

Prenant Pierre par la main, elle bondit, légère comme une petite biche, sur l’escalier du château.

Les deux enfants traversent des salles solennelles, mais en délabre, dont les voûtes et les murs salpêtrés sentent un peu le moisi. Ils entrent dans un vaste fumoir. Sous les massacres de cerfs, les pieds de chevreuil et les hures de sanglier menaçantes, le bureau, les papiers et les pipes de M. des Aubiers sont tapis dans la somnolence poussiéreuse et le relent froid du tabac.

Il y a là un petit coin réservé à Violette, où des poupées tout à fait dénuées de jeunesse et de beauté montrent leur petit nez camard de carton rose retourné au gris. Mais il y a mieux… Il y a… une tirelire !

Oui, une tirelire qui fait figure de petit tonneau en faïence jaune.

D’un geste solennel, sans regrets, assez fière d’elle-même, Violette la brise contre le carreau. Tout de suite, tout de suite, voici messieurs les gros sous ravis de leur liberté qui roulent avec diligence et vont se cacher sous les tables et sous les chaises. D’autres sont plus philosophes. Sachant sans doute ce qui les attend, à savoir que l’argent est toujours ramassé, ils ne fuient pas leur destin et ils demeurent cois, tout ronds… un peu bêtes, sur les dalles.

— Compte, fait Violette majestueuse à Pierre qui se démène à quatre pattes, petit berger fou du troupeau de Mercure, lequel fut, on le sait, le dieu de l’argent.

— Quarante sous.

— C’est beau, dit Violette.

— Oui, mais moi…

Pierre s’arrête tout court… Il avait un louis dans sa poche, son trésor du mois, qu’il avait apporté pour courir dans le grand mystère ombreux des bois. Seulement, il vient de se souvenir que sa mère lui a dit, un jour :

— Mon petit Pierre, on n’est pas un homme supérieur parce qu’on a de l’argent. Et puis, il ne faut jamais parler de cet argent, surtout à ceux qui n’en ont pas.

Alors, il dit simplement :

— Oui, je crois que c’est assez beau.

— Seulement, voilà, fait Violette. On ne sait pas jusqu’où on ira. Faut manger ! As-tu apporté ce qu’il faut ?

— Non. Reprend Pierre consterné.

— Ça va, ça va, dit Violette. Papa ne me grondera pas. Viens avec moi.

Psst ! Le temps d’une pirouette, et voici Violette et Pierre dans la buanderie proche la cuisine. Dans une cheminée dont le gouffre inquiétant ouvre sa gueule noire sur le ciel, pend une crémaillère qui ressemble à un instrument de torture inventé par quelque diable. Un bien vilain objet tout informe y pend comme une victime suppliciée.

— Avec ça, on ira loin ! dit Violette en dépendant le martyr.

— C’te horreur ? jette Pierre dans un cri scandalisé.

— C’te horreur ? Ah bien oui ! Tu verras quand il sera dépioté. C’est un jambon qu’on fume.

Pierre est un peu saisi.

Un jambon, ça ? Décidément, dans la vie il ne convient pas de se fier à l’apparence des choses.

Il se laisse entraîner à nouveau dans le cabinet de M. des Aubiers. Là, les enfants prennent des allumettes, deux couvertures de chasse pour « si on couchait la nuit », et même une lampe de poche.

— Nous oublions le plus important, ajoute Pierre.

Et il décroche une cravache de la panoplie.

— Pour quoi faire, grand Dieu !

— Dam ! ma petite, on sera probablement attaqué par des vipères.

— Je n’aurais jamais pensé à ça ! répond Violette, dont le zèle se rafraîchit un peu…

Rêveuse, elle ajoute :

— Mais dis donc, Pierre, tu as bien la permission de ta maman ?

Au tour de Pierre de sentir fondre son beau zèle ! C’est vrai ! Le petit étourdi, tout à son rêve, a oublié… Il l’avoue à Violette.

— Pierre, lui dit gravement celle-ci, il ne faut jamais rien faire sans permission. Tu dois bien savoir ça ?

— Mais toi ?

— Moi ! mon papa n’est pas là.

— Maman non plus.

— Oh ! elle est à cent mètres d’ici. Cours vite, et si on a la permission, on se retrouvera tout à l’heure près de Folette sans que personne nous remarque. Que ce sera amusant ! Mais comment faire ? Ah ! une idée… Toi, reste habillé comme tu es. Moi aussi. Je suis une petite paysanne, comme tu disais hier. On ne me regardera pas. On partira comme si on se promenait, et puis, à cinq heures, on se retrouvera près de la rivière. As-tu un sifflet ?

— Oui, le voilà.

— Bon ; tu siffleras trois fois et moi quatre. Cours près de ta maman ! Allons, cours vite, Pierrot !

____________

 

— On frappe ? Qui est là ?

— Moi, maman.

— Entre, mon chéri.

C’était le petit Pierre qui, deux minutes plus tard, pénétrait dans la chambre de Mme Boisgarnier.

Les stores baissés laissaient entrer un jour maladif dans la pièce fraîche. Toujours languissante, Mme Boisgarnier était assise dans sa bergère. Son regard vague semblait très loin de son livre ouvert… Elle rêvait… D’une voix blanche et triste, elle interrogea :

— Pourquoi me déranger à l’heure de ma sieste, mon petit Pierrot, pourquoi faire tant de bruit ?

— Maman, c’est que je voulais te demander d’aller dîner avec la petite fille.

— Peau d’Âne ? interrogea la mère en souriant.

— Oh ! Peau d’Âne… Peut-être. Enfin, je ne suis plus si sûr que ça que ce soit Peau d’Âne. Mais c’est… enfin, c’est la petite fille.

— Quelle drôle d’idée ! Comme tu voudras.

Pierre allait partir radieux quand sa mère se ravisa après l’avoir embrassé.

— Pierrot, c’est bien chez elle que tu veux dîner ?

De ses grands yeux clairs, elle dévisagea l’enfant.

Pierre était bien tenté de dire « oui ». Mais c’était un enfant loyal. Il sentit en lui-même la présence d’un génie mystérieux et invisible qui mène par la main les hommes honnêtes. Ce génie, dit-on, se nomme la conscience…

— Non, maman, fit-il. Nous allons dîner dehors… quelque part, sur l’herbe.

Un moment, Mme Boisgarnier hésita :

— Oh ! après tout, dit-elle d’un ton las, j’aime mieux pour toi le grand air que tes contes de fées. Va, mon petit, et sois sage.

Hou-hou-hou ! Trois coups de sifflet.

Hou-hou-hou-hou ! Quatre coups de sifflet.

C’était Pierre et Violette qui se retrouvaient, ravis et émus, aux abords de la rivière.

Tout de suite, Pierre, pénétré de la grandeur de sa mission, chuchota à l’oreille de Violette :

— Regarde ce que je viens de découvrir. C’est inouï. Je la ramasse à l’instant.

De sa poche, il tira une petite pantoufle fourrée.

— Je crois qu’elle est en vair, fit-il.

— En verre ? interrogea Violette. Mais tu es fou. Elle se casserait.

— Mais non, petite sotte. En vair. Le vair, c’est une fourrure comme y en a dans les contes de la Mère l’Oye. Sûrement, c’est la pantoufle de Cendrillon, la plus petite des trois sœurs, celle qu’on laissait près du feu quand les grandes personnes allaient au bal avec ses aînées et qui a voulu aller au bal tout de même.

— Enfin, Pierrot, tu ne vas tout de même pas croire ?…

Pierre était embarrassé. Il confondait un peu le réel et l’irréel sans que ses convictions soient absolues.

— Non, ce n’est probablement pas la même pantoufle, ni la même Cendrillon… Mais ça doit être une autre. Ces histoires-là, ça recommence, et quand on trouve une pantoufle si petite… Enfin ! fait Pierre qui s’embrouillait un peu, elle est si petite que tu ne pourrais pas la mettre.

— Oh ! moi, reprit Violette narquoise, je ne suis qu’une paysanne, tu le sais bien.

Les enfants atteignaient maintenant les bords de la rivière.

— Ah ! que c’est beau !

Pierre, qui ne connaissait pas la vraie nature sauvage, est envahi par une singulière impression… Pour lui c’est comme s’il allait entrer dans un tableau du musée du Luxembourg, où son père le menait autrefois, et qui se serait animé pour le recevoir : mais oui, en vérité, c’est pour lui, petit homme, que furent créées toutes ces belles choses !…

C’est pour lui, comme pour toute l’humanité, que la rivière qui coule paresseuse et traîtresse, sillonnée parfois du vol de rubis et de saphir d’un martin-pêcheur, chante sa chanson des eaux. C’est pour lui que dans la chanson des airs les paulownias et les catalpas se penchent odorants et coquets, caressés par la brise sur le tain métallique des ondes ; et c’est pour lui aussi que, dans le royal concert de la nature, les piverts moqueurs en robe grise, les pies en demi-deuil, les geais coléreux, couronnés de turquoises, chantent la chanson des bois.

Oui, c’est beau… Mais aux côtés de Violette, moins émue encore que bien silencieuse, Pierrot, en tournant la première page de son roman d’aventures, a un peu peur… Il ressemble à quelque petit animal civilisé qui, après s’être échappé de sa cage, calcule la grandeur et les dangers de l’infini.

Voyons ! Du courage !… Allons-y !… D’ailleurs, derrière l’autre rive, le très vieux moulin où l’on moulut, il y a longtemps, de la blanche farine, semble les appeler du sourire énigmatique de sa porte close, qui cache tant d’inconnu.

Dans la verte pénombre des bois, ce très vieux moulin est vraiment bien bizarre :

Ce n’est qu’une haute tour à peine percée de rares fenêtres qui s’est habillée du haut en bas d’une robe de lierre. Lui aussi se fait très grand, au-dessus des petits sabres verts que sont les roseaux, pour se regarder complaisamment dans l’eau fuyante…

Ouf ! Risquons le plongeon dans l’inconnu. Encore plus près est amarrée, là, sur le bord, la barque merveilleuse qui conduit sans doute vers les lieux les plus enchanteurs du monde.

Une ! deux ! trois ! Les enfants sautent dedans.

Dreling ! dreling ! dreling ! dreling !

Mon Dieu ! qu’est-ce que c’est que ça ?

« Ça », c’est une sonnette qui tinte à la façon d’un signal à la porte du moulin. Elle est attachée à la chaîne du bateau sur laquelle les enfants tirent avec force.

Et voici bien maintenant la plus étrange apparition qui se puisse concevoir :

Sur le sentier de mousse proche de la rive, une manière de petit fantôme accourt, en sautillant, du moulin, dont il a fait sa demeure.

Est-ce une petite fille ? Est-ce une centenaire ? On ne le saurait dire, mais il semble tout de même qu’elle ait subi l’assaut des ans, car sur son visage mobile au sourire d’enfant s’accusent mille rides. Elle paraît bondir au travers des âges sans s’arrêter sur aucun. Son petit nez en croc de bon hibou descend sur une bouche mince aux plis douloureux ; et, sous un bonnet à coques comme en portaient nos mères-grand, de longs yeux verts égarés lancent des flammes dont la douceur n’est point absente. L’étrange petite magote est vêtue de très singulière façon :

Sur ses maigres épaules descend une mantille bariolée de popeline blanche qui fut à la mode du temps du roi Louis-Philippe. Une jupe de basin soufré laisse à découvert ses pieds mignons chaussés de mules à falbalas. Ses petites mains sont à demi couvertes de mitons en filoselle jaune canari… Et quand la petite dame sera près d’eux, les enfants, intrigués, percevront à merveille que son corsage s’orne de deux portraits en miniature accolés en manière de broche à l’antique celui d’une jeune fille qui lui ressemble à s’y méprendre et celui d’un jeune homme des temps passés qui fut beau comme le jour. C’est Folette.

— Bonjour, les mignons, susurre-t-elle d’une voix grêle. Je ne laisse pas passer tout le monde. Mais vous, vous me plaisez. Allons, venez, mes cœurs !

D’une main preste, elle tire sur la barque, qui maintenant atteint l’autre rive.

Un peu saisi, Pierre soulève cependant son chapeau.

— Bien salué, beau page ! dit Folette.

Violette fait une révérence.

— Ça va, ça va… Mais tu friponnes un peu, petite souris. Tu as esquivé le plongeon à la royale. Ton salut est un tantinet trop court.

Pierre se remet un peu. Rompu aux belles manières et déjà « petit homme du monde », il allait se présenter lui-même.

— Inutile, inutile… Mon fi, interrompit la petite magote, je vis comme une vieille sauvage, mais je connais le monde, tout le monde. Toi, mon prince, tu es le petit monsieur de Paris ; toi, ma bellotte, tu es la dernière des Aubiers. Allons, mes choux, où voulez-vous aller ?…

Les enfants s’apprêtaient à répondre quand un étonnant spectacle les retint, éperdus.

Subitement, le visage de Folette venait de changer d’expression. Elle riait, elle riait au-delà de toute mesure, avec l’entrain fol d’une enfant émancipée. Relevant sa jupe de ses petites mains à mitaines, elle se lançait en des entrechats tout à fait inattendus. Même, prenant les enfants par la main, elle les forçait tout à coup à entrer dans la danse en une ronde effarante. De sa voix drôlette, elle chantait :

Dansons la capucine,

Y a plus de pain cheux nous,

Y en a chez la voisine,

Mais ce n’est pas pour nous.

Quiou !

Ce quiou était lancé avec allégresse, tandis que la singulière petite vieille s’effondrait dans ses falbalas en esquissant le plongeon à la royale recommandé à Violette.

Cette démence ne dura qu’un instant. Folette reprenait ses esprits quand elle vit Pierre, les larmes aux yeux, rempli d’émotion, et Violette qui étouffait une envie de rire.

Alors, il se passa ceci : en la fixant d’un regard appuyé, sur un ton de gravité étonnante, Folette dit posément à la petite fille :

— Quoi qu’il arrive, mademoiselle, ne riez jamais des vieillards, vous entendez bien ? Jamais ! Regardez mes pauvres yeux. Ils sont un peu rouges ; ils sont un peu hagards ? dit-on. C’est parce qu’ils ont beaucoup pleuré.

Toute cette scène était en vérité fort extraordinaire. Pierre ne savait plus du tout où il en était… Mais c’est sur un ton toujours grave que Folette reprit sérieusement :

— Eh bien ! où voulez-vous aller ?

— Dans la forêt, madame, répondit Pierre, très poli.

— Pourquoi ?

— Parce qu’on va à l’aventure… On va chercher…

— Quoi ?

La voix était si impérieuse que Pierre, intimidé, balbutia :

— Je ne sais pas très bien… des fées, des trésors, enfin des choses merveilleuses, pour que Violette soit heureuse.

Demi-bizarre à nouveau, Folette éclata d’un petit rire strident :

— Des trésors ! Ho ! ho ! ho ! Contentement passe richesse, m’amis, hi ! hi ! hi ! et, croyez-moi bien, bonne renommée vaut mieux que ceinture dorée, hé ! hé ! hé !

Les échos dociles de la forêt répétaient partout : « Ho ! ho ! ho ! hi ! hi ! hi ! hé ! hé ! hé ! » Les innocents piverts eux-mêmes, dont on semblait narguer le cri, n’en revenaient pas et s’enfuyaient derrière les arbres pour y cogner du bec : « Toc ! toc ! toc ! » Seules les palombes semblaient plaindre la pauvre vieille, car c’est avec tristesse qu’elles chantaient : « Crou, crou, crou », en saluant poliment de la tête.

Les enfants demeuraient immobiles.

Folette les fit monter à nouveau dans la barque, qui descendit sans bruit au fil de l’onde.

L’âcre senteur de la vase montait chaude, le soleil jetait des paillettes sur le sillage. Des nénuphars effleurés cachaient sous le glissement insensible de l’eau leur précieuse tête d’or pour ne pas être décapités par les rames. De grosses libellules curieuses planaient dans leurs cuirasses aux ailes de sylphes au-dessus de la barque légère, où l’Enfance était conduite par la Folie.

Des minutes passèrent. Puis la vieille petite dame amarra la barque sous la voûte d’une futaie très sombre.

Elle ne disait mot. D’un signe, elle indiqua à Pierre et à Violette qu’il fallait descendre. Les enfants obéirent et, remontant le courant à coups de rames perlées d’eau comme des pleurs, Folette s’en fut toute seule.

Violette et Pierre, debout sur la berge, au milieu des marguerites des prés et des iris, l’allaient remercier quand ils l’entendirent à nouveau chanter, l’œil vague, le regard lointain, cette étrange variante de sa chanson :

Dansons pour Boisgarnier,

Dansons pour des Aubiers,

Leurs noms seront mêlés,

En justes noces alliés.

Quié !

Doucement, la vision étrange disparut à un tournant de la rivière. Les petits osaient à peine se regarder, quand ils crurent entendre un bruit de sanglots… Puis, inattendu, cruel, un cri déchirant fendit l’air, cri d’angoisse, cri de désespoir :

— Marie-Claire ! Marie-Claire !

— C’est Mme Folette, murmura Violette impressionnée. Des fois, elle crie comme ça. On ne sait pas du tout ce que ça veut dire, on ne sait rien de sa vie…

« Toc ! toc ! toc ! » faisaient encore les piverts malins derrière le barrage de peupliers alignés sur le sol humide. Et, sans doute, ils conviaient les petits à venir goûter les joies sauvages de la forêt profonde.

CHAPITRE V

Où il est montré comment Peau d’Âne et Don Quichotte portèrent secours à Cendrillon

Encore émus de leur étrange aventure, Pierre et Violette marchaient sans rien dire sur le velours des mousses où s’enfonçaient leurs jeunes pas. Vraiment, la forêt semblait bien accueillante : les ancolies baissaient leurs têtes roses pour saluer les enfants, tandis qu’au contraire se redressaient les iris aux visages parfumés comme pour leur dire : « Arrêtez-vous, petits, arrêtez-vous et dites-nous si les senteurs de l’eau, de la forêt et des prés ne valent pas tout l’or du monde que vous allez quérir ? »

Mais Pierre ne s’arrêta pas. Il venait d’atteindre avec Violette une belle route pavée qui fuyait très loin dans les bois, entre les anciennes bornes royales qui marquaient de leurs fleurs de lis les majestés disparues.

À droite, à gauche, c’était l’inquiétant fourré, le taillis si méchant qu’il ne laisse même pas au soleil le droit de lui faire ses petites visites chaudes.

Holà ! Un bruit suspect… des branches qui remuent, des herbes froissées.

Qu’est-ce donc ? Un loup, peut-être ? Pierre est brave. Incontinent, il tire de sa poche un pistolet qu’il avait caché à Violette.

— Ho ! dit en riant Violette, qui aurait bien voulu être un peu effrayée… Ce n’est qu’un pistolet à bouchon. Vrai ! Si c’était une bête sauvage, tu ne l’aurais pas tuée, mon petit !

Pierre fut très humilié.

— Non, mais je lui aurais fait peur.

Sur ces mots, la bête sauvage traversa le « pavé du roi ». Elle n’était pas très imposante. C’était un lapereau qui cavalcadait en remuant drôlement la houppette de sa queue mi-blanche.

Violette fut assez déçue.

— C’est ennuyeux, la grand-route, fit-elle. Si on prenait ce petit chemin sous bois !

— Oui, c’est ça…

Les enfants s’engagèrent dans un layon. Le ciel, cette nuit, avait versé son grand arrosoir sur la forêt. Ça sentait bon. Il y avait des gouttelettes de diamant sur le métal des feuilles de chêne. Les bouleaux en robe blanche secouaient leur vert manteau, les peupliers frileux tremblaient après la pluie. Les champignons étaient heureux de pousser dans le cristal des herbes humides qu’une brise légère courbait en d’innombrables révérences.

Tout à coup, Pierre s’arrêta pétrifié comme s’il avait été changé en statue de sel :

— Oh ! fit-il. Oh ! regarde, Violette. Mais regarde donc !

Les yeux de Violette s’écarquillaient.

— Oui, ça c’est très curieux !

— Sûrement, c’est Cendrillon qui aura passé par là !

— Ma foi, peut-être, répondit Violette, que tout doucement gagnait l’amour du merveilleux.

… Mais que viennent donc de découvrir les enfants ?

Sur le sol mouillé du chemin, c’est l’empreinte très visible d’un tout petit pas !…

Un peu tremblant, Pierre applique la pantoufle « de vair » sur une des empreintes.

— C’est ça, c’est tout à fait ça. C’est la même taille, Violette. Oui c’est une Cendrillon.

— Seulement, c’est triste, fait Violette, parce que ta Cendrillon elle n’a qu’une seule jambe. Regarde, on ne voit les empreintes que d’un pied.

— Dieu ! que tu es étourdie ! Elle n’avait qu’une seule pantoufle. C’est les traces qu’on en voit. Son autre – de pied – il était tout nu, puisque j’ai la pantoufle. Alors, tu comprends, la pluie a effacé la marque du pied nu.

— Tu es bien intelligent !

Cette fois, c’est Violette qui, au fond, est un peu mortifiée.

Mais… Oui, vraiment, cette forêt est enchantée ! Tous les personnages des contes de Perrault s’y sont-ils donné rendez-vous ? En vérité, c’est bien probable, car dans l’instant que discutent les enfants, un homme – mais oui, un vrai – traverse le layon à la croisée de deux chemins. Ce n’est là qu’une vision rapide, à dix mètres à peine… mais cette vision est terrifiante.

L’homme est vêtu d’un habit de drap vert bouteille, comme Pierre jamais n’en vit en la rue Férou ou la rue Garancière. Ce qu’il y a de plus effrayant sous son chapeau mou rabattu comme celui d’un brigand, c’est une terrible barbe.

Est-elle noire ? Est-elle aile de corbeau ? Est-elle bleue ? Dans la pénombre on ne distingue guère.

— Elle est bleue ! a dit Pierre en résolvant le problème. Violette, c’est Barbe-Bleue…

Mais si la barbe est bleue, la voix de Pierrot est un peu blanche.

— Ce monsieur-là ? demande Violette assez incrédule.

— Ce n’est pas un monsieur ! c’est un grand criminel. Il a été marié sept fois et a tué ses sept femmes. Violette, ne fais pas de bruit. Il accourrait tout de suite pour t’épouser.

— Mais je ne veux pas du tout ! C’est vraiment Barbe-Bleue ? Tu crois ?

— Je crois, je crois, je peux rien affirmer, bien sûr, je ne l’ai jamais vu. Mais Barbe-Bleue avait tout à fait cette tête-là… tout à fait.

Violette commence d’être très impressionnée. Elle veut se rassurer.

— Tu t’imagines des choses…

— Mais non, Violette. C’est peut-être pas un Barbe-Bleue tout à fait pour de vrai, mais c’est une manière de Barbe-Bleue.

— Je comprends pas.

— Mais si, voyons ! Ainsi tu as des poupées ?

— Oui, Blandine et Catherine. C’est papa qui les a baptisées.

— Eh bien, quand tu couches Blandine et que tu dis qu’elle dort, tu crois bien que c’est une petite fille qui s’appelle Blandine ?

— Oui, je le crois sans le croire.

— Mais non ! tu y crois en y croyant. C’est comme moi. Alors ça devient vrai. Et puis tu as bien vu qu’il avait une barbe toute bleue ?

— Oh ! ça oui ! Pour sûr !

— Y a pas tant d’hommes qui aient la barbe si bleue. Alors ?

— Je comprends pas.

Violette n’aime pas beaucoup les raisonnements. Elle est butée. Et puis qu’est-ce que c’est que « ça » maintenant qui arrive tout à coup pour couper le fil de ses pensées ?

Encore du mystère ? Du même carrefour, mais en sens contraire, vient de déboucher une apparition sans grâce.

Une jeune dame, habillée tout comme si c’était une personne d’aujourd’hui nullement sortie d’un conte de fée, s’avançait vers les enfants.

Aucune épithète ne serait suffisante pour exprimer combien elle était laide. Avait-elle reçu comme châtiment ce mauvais présent du destin qu’on appelle la petite vérole ? On ne le saurait dire. Mais son visage était gâté de la plus fâcheuse façon du monde. Son œil droit regardait sur Caen et l’autre sur Bayeux, comme dit la chanson du bon Cadet Rousselle, sa bouche avait toute la grâce de celle d’une grenouille malade, et son nez descendait par terre comme pour chercher les champignons que la pluie avait fait éclore.

Encore une fois Pierre songea à la fée Crapaudine, quand « la laide » interrogea dans un sourire qui découvrait des dents de cavale :

— Mes petits chéris, vous n’auriez pas trouvé une pantoufle ?

Pierre saisit brusquement la main de Violette et l’empêcha de répondre.

— C’est qu’hier soir ma sœur a perdu la sienne.

— Ça y est, murmura Pierre, c’est une des sœurs de Cendrillon. La plus méchante pour sûr.

Devant le mutisme des enfants, « la laide » haussa légèrement les épaules et elle tourna les talons pour s’en aller comme une vilaine oie qui rentre au poulailler. Devant elle, une grande sauterelle s’enfuit aussi gauche qu’une verte girafe des bois. Un grillon écœuré remua ses antennes et rentra dans son trou, en montrant sans politesse son petit dos noir : « Cri, cri, cri, cri », jura-t-il même avec dédain.

« Ho ! ho ! ho ! ho ! » fit dans un arbre le pivert moqueur qui claqua du bec et – en regardant la laide – dodelina de sa tête coiffée d’une petite calotte rouge, comme s’il était l’enfant de chœur de la forêt.

« Hou ! hou ! hou ! hou ! » répondit une chouette mal réveillée qui montra, dans le trou d’un arbre, sa mine ébouriffée de vieux chat sagace.

Sagace ? On ne sait trop, car les bêtes sont vraiment bêtes quand elles insultent à la laideur.

De loin, Pierre et Violette suivaient comme hypnotisés la « sœur de Cendrillon ».

Ils marchaient, ils marchaient… et voici que le grand jour vient à nouveau rire sur leur tête, voici que les grands chênes deviennent petits, voici que les clairières deviennent grandes, car nous sommes à l’orée de la forêt du mystère.

Et voilà que nous allons rentrer… peut-être… dans le domaine des humains.

— Oh ! quel drôle de palais ! s’écrie Pierre en regardant Violette. Crois-tu qu’il est en sucre ?

Évidemment non. Mais tout de même le lieu de plaisance vers lequel leurs pas hasardeux avaient attiré les enfants ne ressemblait pas aux maisons qu’on a coutume de voir.

C’était, en lisière de forêt, l’un de ces petits palazzios à la manière italienne que le premier Empire mit à la mode en France. On pouvait s’étonner de voir en ces lieux sauvages cette fantaisie de quelque aïeul endormi dans la mort.

Sous le toit en terrasse, une colonnade de faux marbre éblouissant soutenait un portique corinthien. Entre les fûts des colonnes, des statues depuis plus de cent ans souriaient sans se lasser, dans des attitudes ridicules et compassées.

C’étaient les déesses de l’Olympe.

— Oh ! les pauvres dames ! murmura Pierre… Mais non, elles ne sont pas en sucre. Seulement peut-être bien qu’elles ont été pétrifiées par un enchanteur.

Sans répondre, Violette haussait les épaules.

Et, mue par la curiosité que nous avons tous héritée de notre grand-mère Ève, elle suivait toujours « la laide ».

Celle-ci ouvrit une grille, elle pénétra dans un beau jardin où des massifs de géraniums saignaient sur les pelouses, tandis que d’immenses tournesols jouaient à imiter le soleil.

Un peu hésitants tout de même, les deux enfants, tout à la fois honteux et ravis de leur indiscrétion, accompagnèrent de loin l’inconnue. N’avaient-ils pas, pour justifier leur entrée dans ce château de rêve, le talisman qu’était la chaussure perdue ?

Patapouf ! « La laide » monte sur le péristyle, ouvre la porte du château et elle la ferme sans se retourner, laissant les enfants cois sur le perron.

Une minute plus tard, Pierre stupéfait disait à Violette :

— Tu entends comme on se dispute là-haut ?

— Mais oui, dit Violette, ça crie comme des perruches.

— Qu’est-ce que c’est des perruches ?

— C’est des oiseaux verts. Du moins on dit. Je n’en ai jamais vu.

— Mais c’est pas des oiseaux verts qu’on entend. C’est la sœur de Cendrillon et puis des autres voix. Peut-être qu’on assassine quelqu’un. Veux-tu monter, Violette ?

— Ah bien, je te remercie !

— N’aies pas peur. On n’assassine pas encore tout à fait. Ça crierait plus fort. Et puis j’ai mon couteau, s’il faut défendre Cendrillon. Allons viens, Violette. C’est l’heure du combat.

Violette n’était pas excessivement épouvantée, car elle se défiait encore de l’imagination de Don Quichotte. Elle se fit assez doucement violence. Quelques instants plus tard elle montait donc un grand escalier tout blanc et elle se faufilait avec Pierre dans la pièce d’où partaient les rumeurs.

En vérité, ces deux enfants n’étaient pas timides !

— Petite niquedouille, vilaine petite chouette de malheur, affreuse petite maritorne, où as-tu été ? Qu’as-tu fait de ton soulier ?

Ces paroles désobligeantes étaient prononcées par un vieillard de haute mine qui n’avait point l’air aimable, avec sa petite tête aux traits déformés, d’une pâleur bouillie entre des favoris maigres et quelques touffes de cheveux à l’oiseau.

Écroulée devant lui, une merveilleuse jeune fille au visage fait à peindre sanglotait éperdument.

« C’est cendrillon ! Cendrillon qui va être battue devant sa vilaine sœur », songea tout de suite le vaillant petit Don Quichotte. Et son cœur se fit gros, gros, si gros qu’il pensa éclater… « Mais nous allons tout arranger, se dit-il. Il était temps que j’arrive. »

Prenant un air important, il avança avec résolution.

— Monsieur, le voici, le soulier que vous cherchez. Ce n’est pas la faute à mademoiselle si elle l’a perdu.

— Où l’as-tu trouvé, petit ?

Mais… Mais… Mais… Est-ce que dans la vie les choses se passeraient beaucoup plus mal que dans les contes de Perrault ? Ma foi, c’est bien possible, car Don Quichotte obtient un résultat tout contraire à celui qu’il attendait.

Le grand vieux monsieur – un méchant prince ? – prend la pantoufle sans mot dire. Sans doute est-il très myope, car il l’approche tout près de son grand nez d’épervier. Même ses sourcils en bataille se confondent avec les poils de la pauvre petite pantoufle, et, il renifle la boue dont elle est souillée tout comme un vieux qui hume la poudre de sa tabatière à queue de rat.

Sa figure se décompose.

— Coquefredouille ! crie-t-il aigrement en regardant Cendrillon. Ah ! je vous y prendrai, mademoiselle ! C’est du joli ! Vous avez encore mis vos pantoufles hier pour ne pas faire de bruit et, malgré ma défense, vous avez été jusqu’au bourg, voir le rapin que vous voulez épouser ! Un rapin ! fi donc ! Ah ! j’ai été bien malavisé de vouloir votre portrait ! Ce grand dadais n’est pas le fiancé qui vous convient. Vous resterez aux arrêts pendant huit jours pleins, bousillonne ! Oui, oui, c’est comme ça, petite coquebine de malheur !

« Un rapin ? Qu’est-ce que c’est encore que ça ? » se demande Pierre un peu inquiet tandis que la jeune fille pleure, pleure éperdument.

Mais tout à coup le regard du grand vieux colérique devient doux comme un rayon de miel. Il se tourne vers les enfants.

— Mes chers petits, vous m’avez rendu un fier service. Je suis pressé de vous quitter, car on m’attend dans mes bois, mais passez donc dans la salle à manger… Tenez, par ici… c’est ça… Entrez donc. C’est l’heure de la collation. Vous aurez un goûter qui ne sera pas trop mauvais, je l’espère. Au revoir, mes enfants, au revoir.

Tudieu, quel spectacle !

Dans la salle à manger Empire dont la lourde table est soutenue par des sphynx de cuivre, les mets les plus succulents du monde s’écroulent sur une nappe damassée. Il y a là des gâteaux qui valent la rançon d’un roi, des blancs-mangers, des reines de Saba, des pets de nonne, des crèmes d’amour, des zéphyrs à la praline, des riquiquis à la vanille… que sais-je ?… Il y a aussi des pommes de toutes sortes dont les visages rouges ont joui tout l’été des baisers de la brise chaude, il y a des poires de bergamote, de beurré d’Aremberg, de doyenné d’hiver ; il y a des abricots aux joues roses et des brugnons duvetés, dont les chaudes couleurs se marient à celles des raisins juteux et des savoureuses pêches aussi douces que des lèvres d’enfant. C’est magnifique.

L’eau vient déjà à la bouche des deux petits qu’embarrasse fort la difficulté du choix. Et puis ce qu’il y a vraiment d’inouï, c’est que la méchante sœur de Cendrillon les a suivis tout à fait affable.

Avec la meilleure grâce du monde et un sourire qui rend son visage presque acceptable, elle se multiplie maintenant en des offres aimables, saupoudrant les présents du ciel d’un sucre abondant, remuant avec célérité les cuillers de vermeil qu’elle trempe dans le lac blanc des crèmes savoureuses.

En eux-mêmes, Pierre et Violette murmurent :

« Comme on va être heureux ! Comme on va être récompensés ! »

Eh bien, pas du tout !

L’aimable jeune fille qui pleurait – est-ce vraiment bien Cendrillon – entre en coup de vent, claque la porte et trépigne avec fureur. Ses jolis yeux sont devenus durs comme du métal.

Si elle le pouvait, elle transpercerait les enfants du regard comme de deux couteaux bien pointus. Elle crie comme une possédée, elle frappe du pied avec frénésie, elle leur montre le poing ; et voilà même que cette mauvaise leur tire la langue dans un mouvement de fille malapprise.

Pierre est furieux. Violette est scandalisée. Tous deux ne comprennent rien à rien de cette scène tragi-comique.

— Mais, Hortense, contiens-toi, dit avec douceur la sœur laide, (qui vraiment ne paraît plus si laide que ça).

— Me contenir ! Ah ! tu me la bailles belle, vilaine chafouine, glapit la jolie fille… (qui vraiment ne paraît plus si jolie que ça). C’est sûrement toi, hirondelle de malheur, qui m’auras trahie ! C’est toi qui auras dit à papa que j’avais été voir mon fiancé ! Est-ce que ça te regarde si je veux l’épouser ?… Oui… Je sais, tu es jalouse parce que tu es laide comme une couvée de singes verts… tu veux m’empêcher de me marier. C’est toi, vilaine papelarde, qui auras fait venir ces deux petits cafards. Ah ! ça, tu crois qu’ils vont manger nos bons fruits !

— Voyons, Hortense !

— Tais-toi, Paméla, tais-toi, et mets-moi à la porte ces deux affreux marmots. Hou ! Hou ! sortez vite, petits misérables !

Comme devant Maria, qui, dans la cuisine des Aubiers, s’emparait d’une serviette pour leur donner la chasse, Pierre et Violette voulurent sauver leur dignité.

Ils n’attendirent point un outrageux traitement ; ils sortirent effarés, sans joie, ayant mangé le pain de l’amertume au lieu du savoureux goûter.

Et c’est ainsi que le régiment bien aligné des pommes, des poires et des raisins, dont les chairs succulentes attendaient leur dernière heure, demeurèrent à l’abri des petits crocs enfantins…

Mais en dégringolant l’escalier, Violette et Pierre étaient aussi dépités que furibonds.

Ils ne disaient mot. Ils ne comprenaient pas les injustices du sort…

Quand ils eurent franchi la grille, Violette se hasarda cependant à questionner une très vieille femme courbée sous un fagot.

— Qui donc habite ce château, ma bonne dame ?

— C’est M. le vicomte de Croquoison.

— Ah ! oui, j’ai entendu dire ce nom-là à papa.

— Il a du bien. C’est un grand fusil et une bonne fourchette.

— Comment une fourchette ? demanda Pierre ahuri. Mais c’est un monsieur !

Violette le poussa du coude.

— T’es bête ! Ça veut dire qu’il mange bien. Tu as bien vu son goûter, soupira-t-elle. Est-ce qu’il est méchant ? demanda-t-elle à la vieille.

— Mais non, mon enfant. C’est un peu un drôle d’homme, un homme comme qui dirait des temps anciens. Il vit dans ses grimoires et se croit au temps du grand empereur. Des fois, il est colère rapport à ce que sa fille veut faire – qu’on dit – un mariage qui lui déplaît.

— Sa fille qui est jolie ?

— Oui, mais méchante comme un âne rouge. L’autre, celle qui est laide, à cause qu’elle a eu une maladie, c’est un vrai ange du bon Dieu.

La vieille ne demandait qu’à causer. Mais elle semblait si lasse, si lasse que Pierre ne la voulut point retenir. Même, enlevant poliment son chapeau et rougissant un peu, il lui mit furtivement une petite pièce dans la main, car elle avait l’air d’être très pauvre.

Puis dans l’inconnu, les enfants silencieux continuèrent leur voyage… voyage un peu triste sur cette route des désabusements qui ouvrait les yeux de Pierre sur les mécomptes de la vie réelle… si différente des belles aventures de contes de fée.

La nouvelle surprise qui les attendait n’était pas loin !

En quittant le château de Cendrillon, les enfants ne rentrèrent pas tout de suite dans la forêt.

Tant de jolies choses étaient là pour distraire leurs natures, mobiles comme le vol des oiseaux, des scènes détestables dont ils venaient d’être les victimes !

Au bord du chemin, un beau champ de blé déployait pour eux ses grâces d’or. Ça et là montaient dans la mer des blonds épis les blanches marguerites, les bluets à la tige qui ne veut pas se casser et les coquelicots aux corolles délicates qui, comme sur le drapeau tricolore, mariaient leurs harmonieuses couleurs.

C’est en voulant enjamber un fossé pour aller cueillir les fleurs que Violette fit une découverte nouvelle :

— Pierre ! Pierre ! viens voir.

Pierre vit dans le fossé un amour de petite, de toute petite fille qui dormait. Son corps frêle était enveloppé d’une capeline à capuchon en mérinos d’un rouge douteux. Sa figure maigre exprimait la souffrance. Des larmes séchaient sur ses joues. Et sa menotte repliée avait laissé échapper des vivres sur lesquels accourait déjà la horde des fourmis. En remuant leurs antennes avec diligence, ces humbles travailleuses du sol faisaient âprement le compte du sucre, du pain et de quelques autres provisions sorties sans doute d’une épicerie de village. Elles avaient l’air ravi. Et Pierre aussi.

— Enfin ! s’écria-t-il.

Il exultait. Cette fois c’était la belle aventure :

— C’est le Petit Chaperon rouge ! décréta-t-il d’une voix triomphante.

Il était si sûr de son fait que Violette demeura bouche bée.

CHAPITRE VI

Grand-mère le loup

Évidemment, il convenait de réveiller le Petit Chaperon rouge et de lui arracher le secret de son âme.

Violette s’apprêtait à lui secouer le bras.

— Finis donc ! s’écria Pierre. Tu vas lui faire mal ! Un Petit Chaperon rouge, c’est plus délicat qu’un enfant de chez nous.

Doucement, très doucement, il caressa sous la capeline la broussaille des cheveux blonds.

L’enfant, doucement, tout doucement aussi, ouvrit ses yeux clairs et mouillés dans lesquels le ciel descendait se mirer comme sur des eaux limpides.

Elle s’assit au milieu des herbes folles. Sa main s’appuya sur un champignon blanc, rosé dans sa conque, qui avait eu le tort de pousser là d’aventure sans se douter qu’il mourrait écrasé par une innocente fillette.

Et de nouveau reprenant peu à peu conscience de la vie, elle pleura, elle pleura éperdument. Ses larmes chaudes descendaient comme un chapelet de perles sur la robe délavée. C’était bien là comme une parure de pauvre…

— Pourquoi pleures-tu ? demanda Violette.

— Parce que je vais être grondée rapport à ce que je suis en retard. J’ai été chercher des provisions au bourg et puis j’étais si fatiguée que je me suis endormie.

« Oh ! dormir à cette heure-ci ! » songeait Violette… avec stupeur.

Et cette heure était si douce, une si grande beauté estivale pâlissait le ciel sans nuages qu’un martinet, au zénith, battait des ailes et semblait crier sa joie de vivre. Mais Violette pas plus que Pierre, pas plus que le martinet, ne savait encore assez ce que sont les méchantes gens que le diable sans doute a déposées sur la terre.

— Voyons ! dit Pierre, on ne te grondera pas parce que tu es en retard. Un papa et une maman, c’est toujours bon !

— Mon papa et ma maman sont morts, reprit simplement la petite fille.

Un silence triste…

À tire-d’aile, le martinet s’était enfui plus haut, comme s’il avait voulu piquer du bec le soleil qui flambait.

— C’est grand-mère qui me grondera, ajouta l’enfant.

Et avec une hésitation légère, la pudeur du respect, elle murmura doucement :

— Parce qu’elle est… un peu méchante.

— Alors vite, dépêche-toi, cria Pierre. C’est loin, ta maison ?

— Pas très loin, seulement je peux plus marcher ! J’ai trop faim !

— Mais ta galette ? car sûrement tu as une galette ! tes provisions ? La petite fille leva un nez un peu rouge en écarquillant ses yeux mouillés.

— Oh ! on me battrait si je touchais, dit-elle, aux provisions.

Pierre et Violette se regardèrent… Eux aussi ils commençaient d’avoir faim. Ils étaient extrêmement tentés de mordre au beau morceau qu’ils avaient enlevé du noir jambon découvert par Violette. Friand et rose il s’offrait à leur appétit aussi large qu’une langue d’éléphant.

Mais le Petit Chaperon rouge a si faim… si faim !… Alors en soupirant un peu, ils lui donnent tout entière la tranche succulente. Un peu de convoitise allume leurs regards. Peut-être bien – espèrent-ils – que la toute petite fille ne mangera pas en entier tout le grand morceau.

Hélas ! elle n’en fait qu’une bouchée. On croirait vraiment qu’elle est la petite fille du loup.

Violette et Pierre demeurent l’estomac léger, mais qu’importe ; puisque le cœur aussi est léger après l’accomplissement d’une bonne action.

Le Petit Chaperon rouge se lève.

— Nous allons t’accompagner, disent les enfants. Comme ça tu seras moins grondée.

— Oh ! je veux bien, parce que vraiment grand-mère elle n’est pas commode quand elle a faim.

— Comment est-elle, ta grand-mère ? demande Pierre tandis qu’on chemine vers une toute petite maison dont le toit de chaume là-bas se profile sous un couronnement de feuilles d’iris.

— Pour dire vrai, c’est pas une grand-mère comme les vraies grand-mères. C’est la seconde femme à bon-papa qui est dans le cimetière. Elle vit toute seule, sauvage comme un loup, qu’on dit dans le pays.

La petite fille hésite un moment.

— Et puis elle n’est pas très, très belle, ajoute-t-elle à voix basse, avec son grand bonnet et ses grandes dents.

— De grandes dents jaunes ? interroge Pierre.

— Oui, oui ! C’est tout à fait ça, reprend la petite en confiance. Pierre et Violette se regardent non sans un peu d’effroi… Pierre fait appel à tout son courage. Cette grand-mère, est-ce bien une vraie personne ?… Est-ce le loup du conte de Perrault lui-même ? Tout cela est confus dans son esprit. Il y a de si drôles de choses au fond de cette forêt, à l’orée de cette plaine…

— Tu t’appelles bien, n’est-ce pas le Petit Chaperon rouge ? demanda-t-il avec le ferme espoir d’une réponse affirmative.

— Mais non, je m’appelle Véronique !

Pierre est un peu déçu, mais il tient à son idée.

« Après tout, songe-t-il, on peut bien s’appeler Véronique et être tout de même le Petit Chaperon rouge. »

On marche… On marche encore un peu… Violette, moins impressionnée, cueille des marguerites, dont elle arrache les pétales pour ne laisser sur les tiges que de petites pastilles d’or… Voici la porte de la chaumière aux iris.

Pierre, glacé, domine son émotion.

Véronique demeure très effrayée, un doigt sur la bouche. À son bras gauche le panier d’osier, sans doute plein de choses succulentes auxquelles il ne faut point toucher, tremble un peu.

— Écoute, lui dit Pierre, tu vas tirer la bobinette, et la chevillette cherra.

— Plaît-il ?

— Tu vas, je te dis, tirer la bobinette et…

Mais il s’arrête devant le masque d’effroi qui couvre le visage de Véronique.

Ces mots tragiques ont, en vérité, achevé de jeter le désarroi dans l’âme de cette enfant. Croit-elle que Pierre devient fou ? C’est bien possible.

Violette rit, mais elle a un peu peur, elle aussi.

Cependant elle se domine.

— Pierrot, dit-elle, y a qu’une chose à faire. Véronique n’ose pas entrer. On va la laisser à la porte et tous les deux nous allons expliquer à sa grand-mère pourquoi elle est en retard.

— Bien sûr, d’autant qu’elle n’est pas si méchante que ça, fait Pierre, qui d’ailleurs n’est pas du tout convaincu de ce qu’il dit.

Courageusement, les enfants frappent à la porte de la maison peut-être ensorcelée.

— Entrrrrrez ! répond une voix formidable.

Ah ! que cette pièce est sombre ! Il faut un moment aux deux petits pour donner à leurs yeux la vision exacte de ces lieux rustiques où le lit qui monte jusqu’au plafond, le bahut chargé de vieux ustensiles, le rouet qui dort dans un coin, demeurent cois et un peu inquiétants sous l’abri velouté de la poussière.

Et, voici bien une vision peu rassurante :

En face d’une petite fenêtre, privée de rideaux, une très vieille femme est assise dans un fauteuil d’osier. Véronique n’a point noirci le tableau : un grand bonnet à coques, qui depuis des temps lointains dédaigna le blanchissage, coiffe un visage cireux, dont toute expression de bonté est absente. Le nez est si camard que si la bourrasque se déchaînait pour ouvrir malicieusement la fenêtre, on peut certifier qu’il pleuvrait dans ses narines. Et de la bouche, qui avance comme pour mieux mordre, une armée de dents formidables, rangées comme des soldats en bataille, sont disposées à l’assaut. C’est terrible !

— Qui va là ? demande la vieille femme sur un ton rauque. C’est-t’y mon manger qu’on apporte ?

Par-dessus ses lunettes elle roule des yeux furibonds. Elle ne cesse en parlant de tricoter. Ses aiguilles d’acier qui font diligence semblent toutes prêtes, elles aussi, à se muer en instruments de torture, à sauter, vite et droit, sans manquer leur coup, dans les yeux des petits enfants.

— C’est-t’y mon manger ? répète la voix encore plus grondeuse.

— Oui, c’est-à-dire non, ou plutôt oui… madame, dit Pierre sur le pas de la porte.

Il salue gracieusement.

La vieille semble s’apaiser. Pierre reprend courage.

— C’est des choses qu’il faut que je vous raconte, madame. Nous avons rencontré en route, pleurant dans un fossé, une petite fille qui est gentille, oh ! bien gentille. Elle portait un pot de beurre et une galette.

La vieille hausse les sourcils d’un air étonné. Sa colère s’apaise-t-elle ? On ne sait, car elle demeure maintenant immobile, sans murmurer un mot.

Seulement au mot de « galette » elle tire un peu une langue noire longue de vieux perroquet pour se pourlécher les babines légèrement moustachues.

Alors Violette interrompt Pierre :

— Un pot de beurre et de la galette, je suis pas bien certaine, mais sûrement qu’elle portait de bonnes choses tout plein son gros panier. Elle n’a pas voulu y toucher, madame, avant que vous mangiez vous-même. Oh ! c’est une bonne petite fille, je vous assure ! Peut-être qu’elle est un peu en retard, mais c’est parce qu’elle était fatiguée, bien fatiguée. Nous lui avons donné de quoi goûter pour qu’elle arrive assez vite pour votre souper. Sûr, madame, que vous ne la gronderez pas, n’est-ce pas ? Elle est là, à la porte. Elle va bien gentiment vous préparer à dîner…

Le visage de la vieille était toujours impassible. Ses aiguilles elles-mêmes semblaient avoir désarmé et demeuraient en pleine quiétude sur les genoux maigres et le tablier bleu. Tout cela devenait bien rassurant, car c’est d’une voix presque douce que la « mère-grand » reprit enfin, en s’adressant à Pierre :

— Mon petit bonhomme, je ne peux pas me lever sans toi. Donne-moi donc ma béquille qui est là… là, tu vois, dans l’embrasure de la fenêtre.

Ah ! comme Pierre reprenait confiance ! Assurément, la « mère-grand » allait se lever pour faire bon accueil à sa petite-fille. Heureux petit Don Quichotte ! Il se félicitait d’avoir remporté la victoire, et c’est avec son plus joli sourire qu’il remit à l’aïeule du Petit Chaperon rouge une grande et solide béquille bien rembourrée.

Horreur ! Quel spectacle ! À peine avait-elle repris possession de ses forces que la mégère se leva – grande et longue comme un jour sans pain – l’air aussi diabolique qu’une sorcière revenant du sabbat. Un affreux rictus plissa ses lèvres incolores et moustachues. Un moment, les enfants crurent que les grandes dents branlantes allaient se jeter sur eux pour les mordre, et, brandissant sa béquille, comme Roland aurait manié Durandal, elle les menaça de son arme de vieillard coléreux en criant d’une voix de girouette rouillée :

— Sortez d’ici, mauvais garnements, ou Satan va vous manger à la croque au sel !

Satan ? Mais oui !…

Satan, jusque-là silencieux et invisible dans l’ombre, était une bête terrible enchaînée – heureusement ! – au fond de la pièce. C’était un grand chien-loup aux yeux pers et flamboyants. Il hérissa, comme une hyène, les poils de sa maigre échine, sa gueule ouverte découvrit des crocs un peu semblables à ceux de sa maîtresse, et un formidable aboiement mit les enfants en déroute…

Mais à peine avaient-ils franchi le seuil dans leur premier mouvement d’épouvante, qu’ils virent la pauvre Véronique sur le pas de la porte ; elle leur jetait un regard suppliant.

Pierre eut des remords. Tandis que Violette prenait par la main le pauvre Petit Chaperon rouge, il risqua une énergique rentrée :

— Madame, dit-il à la « mère-grand », en grossissant sa voix et en se dressant bien haut, madame, ce n’est pas bien, ce que vous faites là, vous…

— Attends, attends un peu, clama la vieille furieuse ; tu veux me faire la leçon, mon garçon, je vas lâcher Satan.

Comme Pierre ne bronchait pas sous la béquille levée, la détestable « mère-grand » usa du meilleur subterfuge :

— Plus vous resterez ici, les marmousets, cria-t-elle encore en roulant des yeux de braise, plus c’est Véronique qui écopera. Je vas cogner fort si vous ne partez pas. Et toi, mon bijou, je te vas détacher.

Les brides de son grand bonnet au vent, elle s’avança vers Satan, qui hérissait son échine de hyène.

Que faire ?… La lutte était impossible. Ce terrible chien était peut-être bien encore plus diabolique que la grand-mère elle-même !

Et une seule voie sans grand honneur demeurait aux enfants : la retraite.

Ils partirent, le cœur bien gros… sans oser se parler, sans pouvoir dire un mot à Véronique qui demeurait tapie dans l’herbe comme une petite botte de coquelicots fanés.

Violette demanda seulement à Pierre :

— Reconnaîtras-tu le chemin ?

— Mais oui ! Tu n’as pas vu que, comme le Petit Poucet, j’ai jeté des cailloux sur la route ?

— Dieu ! que tu es intelligent ! fit Violette pénétrée.

Une demi-heure plus tard, les deux enfants arrivaient aux bords de la rivière. Folette folâtrait le long de la rive. Elle semblait les attendre. Doucement, elle leur sourit, puis elle les prit par la main sans mot dire pour les conduire sur la barque.

Alors, quand elle eut passé Pierre et Violette de l’autre côté de l’eau, elle leur fit longuement conter leurs aventures. Elle avait, cette fois, une mine sagace, avertie, un peu douloureuse…

— Pauvres petits, dit-elle aux enfants harassés de fatigue et pleurant d’émotion… Pauvres petits… Vous faites en ce moment l’apprentissage de la vie. Vous cherchiez des fées et vous avez trouvé des femmes ; vous cherchiez des génies et vous avez trouvé des hommes… Vous aurez encore de rudes épreuves. Mais console-toi, mon petit Pierre, tu cherchais aussi un trésor et je crois que tu l’as trouvé.

« Il n’est facile ni de redresser les torts, ni de corriger tout de suite le prochain ; il n’est pas facile de trouver de l’or pour faire de Violette une princesse ; mais il y a un autre trésor, celui qu’on rencontre dans son cœur en servant le prochain. Ce trésor, vous l’avez trouvé en essayant au moins de faire de bonnes actions dans la forêt.

Puis, tout à coup reprise de ses lubies, l’œil un peu hagard, Folette fredonna de nouveau sa chanson, et un Quiou retentissant fut répété par tous les échos de la forêt…

Les enfants n’avaient pas très bien saisi l’apologue. Mais ils comprenaient, cependant, que la folie avait un moment emprunté la voix de l’expérience et de la sagesse. Ils n’avaient plus envie de rire comme le matin.

Et même au plus profond des halliers, les piverts moqueurs – qui, eux, n’avaient probablement rien compris du tout – cessèrent, eux aussi, d’éclater de rire derrière les troncs noueux des grands chênes coiffés d’une ombre douce que le soir faisait doucement descendre sur les cimes.

CHAPITRE VII

Le tournoi des aliborons

Le lendemain des tristes aventures dans la forêt, que Violette surnommait la forêt maudite, Pierre accourait de nouveau au château… Personne dans la cour, personne dans le vestibule. Il appela :

— Violette ! Violette !

L’écho du donjon répéta : « Violette ! Violette !… » Mais ce fut tout Violette ne parut point. Aurait-elle été enlevée par un enchanteur, ou simplement par des bohémiens ? C’était bien possible.

Mais non ! Voilà la grosse servante – celle qui grille du café dans un orgue de Barbarie et dont les joues semblent avoir été volées au pommier le plus proche – qui se plante sur le seuil de la cuisine. Razibus frôle ses jupes. Les oreilles aplaties, il darde sur Don Quichotte un regard chargé de rancune et de méfiance. Ses yeux dilatés ressemblent à des groseilles à maquereaux.

— Mlle Violette est dans la basse-cour, fait la servante aux joues en pommes. Elle prépare du remoulage pour le cochon.

Pierre soupire.

Encore le cochon ! Et puis, qu’est-ce que ça veut dire, ce « remoulage » ? Encore un nom abracadabrant. Vraiment, Violette demeure bien paysanne. Comme c’est triste !

Quelques instants plus tard, Pierre rejoignit Violette. Sur le pavé reposaient fraternellement plusieurs baquets d’égale grandeur. Les manches relevées, Violette allait de l’un à l’autre, triturant avec un art consommé l’orge, la farine et le son.

Dans l’auge du « tuais » à porc, qui s’ajourait d’une petite fenêtre, un grand nez rose aux longues narines frémissait d’aise au-dessus d’une large bouche souriante.

C’était celui de Victor, qui poussait des petits grognements pleins de convoitise et d’affabilité. Près du dernier baquet, un grand diable de coq, cuirassé d’or et de cuivre, se haussait sur ses échasses. La crainte aplatissait ses plumes, en sorte qu’il apparaissait long, haut, mince et ridicule.

Plouck ! Un coup de tête de côté… Le bec, comme une pioche, plonge dans le remoulage, et l’oiseau, voleur et triomphant, s’enfuit maintenant à grandes enjambées, la bouche pleine et la crête narquoise.

Nullement honteuse des fonctions qu’elle remplit, Violette accueille Pierre avec un bon sourire dans le visage épanoui :

— Je me dépêche pour que tout soit bien ! Figure-toi que papa va revenir. Je suis bien contente !

— Moi aussi, puisque tu l’es. Alors, tu lui raconteras tout ce que nous avons vu dans la forêt enchantée ?

— Oh ! enchantée ! enchantée !… pas tant que ça. Des méchantes gens, des vieilles femmes, des filles laides… Voilà tout ce qu’on y voit. T’es pas difficile si ça t’enchante !

— Mais non, ça ne m’enchante pas. Tu ne comprends rien. C’est les enchanteurs qui ont enchanté la forêt.

— Tu chantes ? répond Violette en riant.

Mais comme Pierre s’impatientait et se contenait mal, elle se résigna à l’écouter :

— Violette, je t’assure que nous avons vécu dans un conte pour de vrai. Toute la nuit, j’y ai pensé.

— Moi aussi un peu, mais…

— Tu vois ! Rappelle-toi. Tu trouves ça naturel, toi, cette pantoufle de vair, cette demoiselle en pleine forêt, ce prince qui voulait nous donner un goûter comme il n’y en a que chez les rois ? Ce n’est ni la vraie Cendrillon, ni le vrai Barbe-Bleue que nous avons vus, mais c’est des espèces de recommencements ! Je t’ai déjà expliqué, tu sais bien…

Pierre parlait sur un tel ton de conviction que Violette ne dit plus rien. Seigneur ! où donc est la vérité en ce monde ? Et combien son accès est difficile même aux petits enfants !

Pierre se fit plus pressant :

— Avoue que nous avons revécu l’aventure du Petit Chaperon rouge !

— Ça, en effet, c’est un peu drôle, répondit Violette, condescendante.

— Tu vois bien.

L’amour du rêve et de l’irréel est impérieux pour les jeunes imaginations avides de sortir des brutalités de la vie. Violette se prenait au jeu…

— Le fait est, dit-elle, que la grand-mère avait l’air un peu loup.

— Oh ! oui. Et même, reprend Pierre, c’était mieux que dans le conte, car je me demande s’il n’y avait pas deux loups.

— Je me le demandais aussi… Le loup à bonnet qui tricotait et qui faisait semblant d’être la mère-grand, et le loup dont les yeux étaient tout rouges au fond de la pièce. Oh ! Pierre, ce serait trop beau… C’est pas possible !

— C’est au contraire certain. Ah ! j’en aurai de la besogne pour secourir toutes les malheureuses de cette forêt dont tu seras la reine !… Mais, avant tout, il faut délivrer le Petit Chaperon rouge !

Un franc éclat de rire, plus joyeux d’ailleurs qu’ironique, interrompit le dialogue des enfants.

Un visiteur venait d’arriver. Le diapason croissant de la conversation avait étouffé le bruit de ses pas.

— Ah ! quel bonheur ! s’écria Violette, c’est le cousin François ! Bonjour, François ! fait-elle en l’embrassant. Comment vas-tu ?

— Très bien. Je suis venu du bourg en me promenant. Je m’ennuyais de toi.

Pierre demeurait un peu gêné devant cet inconnu, avec l’impression, d’ailleurs fausse, que sa petite personne était devenue tout à fait désobligeante et même inutile.

— Comme je suis étourdie ! ajouta Violette, qui saisit tout en un clin d’œil. Vous ne vous connaissez pas, c’est vrai. Pierre, c’est mon grand cousin François, tu sais, celui dont le père est ingénieur à l’usine qu’on voit du donjon. Et toi, François, tu n’as jamais vu mon ami de Paris, Pierre Boisgarnier ?

Très fière, cette fois, de présenter l’une à l’autre ces personnalités importantes, Violette a baissé ses manches et abandonné la mise au point du remoulage. Encadré dans sa petite fenêtre, Victor le cochon, lésé dans son espoir, paraît consterné.

Pierre a toisé le nouveau venu sans bienveillance. Il n’est pas antipathique, cependant, ce beau gars de douze à quatorze ans, à l’allure énergique, au regard droit, au front éclairé sous les cheveux rejetés en arrière.

Mais dans ses habits de « petit monsieur de la ville », dans son allure décidée, Pierre trouva qu’il avait l’air trop sûr de lui, un peu suffisant.

Non, décidément, ce n’est pas un ami. Et puis, pourquoi cet éclat de rire ?

Pierre est ombrageux, susceptible. Il n’a aucune confiance en lui-même, parce qu’il n’a pas assez vécu dans le réel et s’est trop replié sur lui-même.

La conversation s’engage sur des banalités.

— Comme il fait beau ! dit François.

— Je ne trouve pas, répond Pierre ; il fait trop chaud !

— Vous n’aimez pas la chaleur ?

— Si. Mais pas aujourd’hui. J’étouffe ici…

Le ton est agressif.

À son tour, François, dont les intentions étaient aussi pures que l’azur du ciel, sent monter en lui un peu d’irritation. Il y a de l’orage dans l’air.

— Eh bien ! monsieur, dit-il, si vous avez trop chaud, allez donc à l’ombre de votre forêt enchantée.

— Vous me renvoyez ?

— Oh ! non. Mais je pense que vous serez mieux avec les génies et les fées qu’avec ma chère petite cousine Violette.

Violette ne dit rien. Je crois qu’elle s’amuse un peu. Le silence n’est rompu que par Victor, qui grogne avec fureur. Quelle pitié ! Personne ne semble comprendre que, dans le langage porcin, il crie à tue-tête : « Je veux mon remoulage ! »

Pierre devient très rouge.

— Que voulez-vous dire, monsieur, avec vos fées et vos génies ? Vous avez l’air de vous moquer.

— Mais oui !

— Et c’est pour ça que vous avez éclaté de rire ?

— Mais oui !

— Vous n’y croyez donc pas, aux belles fées qui protègent mon amie Violette ?

— Mais non !

— Alors, vous croyez que je mens ?

Devant l’agression, « la moutarde est montée » au nez de François. C’est un garçon calme, mais pourquoi le petit Parisien le provoque-t-il ? Ses narines frémissent, il serre les dents et ne se contient plus. À son tour, il s’écrie avec colère :

— Oui, vous contez des sottises à ma cousine ; vous lui bourrez le crâne, comme disent les ouvriers de papa.

— Vous êtes un malhonnête !

— Vous êtres un malappris !

Violette est très intéressée. Elle a un peu peur que ses deux amis ne se battent, mais cette peur ne lui est pas très désagréable. Bien vite, d’ailleurs, elle se reproche ce sentiment. C’est une bonne fille.

— Allons ! allons ! fait-elle. Demandez-vous pardon. Vous avez tous les deux tort.

— Jamais ! répondent en même temps les deux garçonnets, dressés l’un contre l’autre comme deux petits coqs, les ergots tout prêts, les crêtes en bataille…

« Ils vont en venir aux mains, pense Violette, qui, cette fois, perd un peu contenance… Or, jeux de mains, jeux de vilains… »

Comment trouver une diversion ? Ah ! la voici à point nommé.

— Un « hi-han-hi-han » sonore qui lui déchire les oreilles fait surgir immédiatement dans son cerveau prompt une idée fantaisiste et amusante.

— Voyons, mes amis, que penseriez-vous d’un combat qui déciderait et vous mettrait d’accord ? Pierre, tu m’as expliqué ce que c’était qu’un tournoi. Je vous en propose un.

François est très intrigué, une émotion rare envahit Pierre.

— Oui, reprend Violette, un beau tournoi comme au temps des chevaliers.

— Avec les fleurets qui sont dans le cabinet de ton père ?

— Ah ! mais tu vas bien, toi ! Tu ne voudrais pas ! Non ! avec des gaules. C’est déjà très bien. À la campagne c’est toujours comme ça, les tournois. Sans ça, je me fâche.

François ne sait pas trop quelle attitude il doit prendre. Tout ce langage est nouveau pour lui ; mais comme il est encore un peu en colère contre Pierre, il demande, gouailleur :

— Et les palefrois ?

— Les… qu’est-ce que c’est que ça ? interroge Violette, l’œil tout rond.

— Les chevaux, répond Pierre sans regarder François.

— Je m’en charge, dit Violette. C’est pas tout à fait des vrais chevaux, mais enfin ça pourra aller comme ça.

Elle ouvre la porte de la basse-cour qui donne sur un enclos.

Oh ! quel admirable cadre de verdure ! Sur le velours des gazons, les arbres fruitiers poussent drus. Plus loin, un petit ruisseau coule en chantant son gazouillis des eaux. Sur le bord, une lavandière tord d’un air furieux son linge qui n’en peut mais. Puis sans pitié elle le frappe de son battoir implacable, qui fait jaillir de l’onde mille larmes de cristal humide… Au-dessus d’elles se penchent les saules aux moignons de torves et très vieux sorciers.

Là, les maîtres de l’heure sont deux animaux gourmands et malins dont les larges mâchoires broient en cadence l’herbe succulente qui verdit leurs mufles débonnaires. Leurs longues oreilles chassent les mouches en savantes évolutions, leurs gros ventres au poil lustré s’agitent sur leurs cuisses fauves en petits mouvements joyeux. Ils sont heureux.

Ce sont deux ânes.

Ainsi s’explique le hi-han qui vient de sonner avec fracas.

— Pancrace et Tiburce ! appelle Violette.

Pancrace et Tiburce, de leurs longs yeux bien fendus, regardent sans bouger, d’un air malin, si Violette n’apporte point quelques-unes de ces friandises dénommées pain ou morceau de sucre.

Les deux garçons ont suivi. Tous deux se sont armés de gaules. Comme leurs mines sont encore coléreuses, Violette a une jolie inspiration.

— S’ils allaient se faire du mal, marmonne-t-elle… Ah ! une idée. Pierre, dit-elle, va donc chercher les masques d’escrime de papa.

— Jamais de la vie.

— Tu plaisantes, ajoute François. On se battra, visage découvert.

— Non, non, à la campagne on fait comme ça. Dans nos tournois, ajoute la petite fille qui vient de broder toute la trame d’une histoire, ça remplace les casques du Moyen Âge. Vous ne voudriez pas vous battre sans casques, voyons ! On vous prendrait pour des manants.

Pierre est vaincu. Voici que peu à peu Violette prend sur lui un ascendant singulier. Il court au château, rapporte deux masques, et les deux garçons partent en guerre.

Masque sur le visage, gaule en main, ils s’approchent de Pancrace et de Tiburce. Ils sont très ridicules.

Ils sont très ridicules et bien inopportuns, pensent sans doute Tiburce et Pancrace. Car, dérangeant les deux aliborons au cours de leur repas, tous deux montent en croupe et talonnent de leurs souliers les nobles palefrois.

Ceux-ci sont véritablement outrés. Ils font la grève de l’immobilité totale. Plus François et Pierre tirent sur leurs belles oreilles en velours, plus ils talonnent de leurs coups les flancs dodus et luisants, et plus Tiburce et Pancrace affirment leur amour de la paix en appuyant sur le sol leurs petits sabots énergiques.

Comment les faire marcher l’un contre l’autre pour commencer le combat ?

Violette s’y essaye et, d’une aiguille traîtreusement enlevée de son tablier, elle pique les parties les plus charnues et les moins nobles de Pancrace que Pierre chevauche dignement.

Mais ! Qu’est-ce donc ?

Patapouf ! Patapouf ! Patapouf ! Au lieu de faire face à l’ennemi, Pancrace en fureur, monté par Pierrot, se sauve au diable vauvert, en prenant le triple galop.

Patapouf ! il bondit par-dessus le ruisseau. Patapouf ! il bouscule les lavandières. Patapouf ! il file à toute allure, aussi fier cette fois que le cheval d’un croisé qui va guerroyer en Terre sainte.

Et pouf ! pouf ! pouf !… La fantaisie se jouant à elle-même une petite comédie dans sa tête d’âne, il s’arrête à cent mètres, gambade, rue, brait, remue les oreilles et dépose à terre sa victime, qu’il regarde d’un petit air narquois en lui flairant les cheveux.

« Aïe ! aïe ! aïe ! fait Pierre tout étourdi. Qu’est-ce qui me pique donc partout ?… Des chausse-trapes peut-être ? du verre pilé, quelque embûche comme au temps de la chevalerie ? »

Dans sa tête enfiévrée, l’idée de ces dangers nobles le console un peu. Il « barbote », si l’on ose ainsi parler, en plein Moyen Âge. Mais peu à peu il reprend ses esprits.

Il regarde.

Quelle déchéance !

Il est simplement tombé dans un champ d’artichauts ! Il est assis malencontreusement sur l’une de ces plantes aussi piquantes que comestibles.

Il subit la loi du talion, car il ressent exactement les mêmes blessures peu nobles que Violette tout à l’heure infligeait aux parties les plus dodues de l’âne affolé. Pancrace s’est vengé.

— Pourvu qu’on ne me voie pas ! murmure l’enfant en se relevant.

Or, Violette vient précisément d’accourir ! Et voici maintenant l’ennemi François qui, laissant sa monture immobile, arrive triomphant, sa gaule d’une main et son masque de l’autre. Quelle humiliation ! Pierre, tout rouge, a bien envie de pleurer.

— Tu n’as pas mal, mon Pierrot ? interroge Violette.

— Pas du tout ! au contraire, répond Pierre en crânant.

— Veux-tu me donner la main ? La paix sera faite ? reprend François avec condescendance.

— Non !

C’est un « non » qui semble tout à fait définitif.

Pierre ne veut pas composer avec l’ennemi.

Mais qu’est-ce donc ? Tandis qu’il cherchait une diversion propre à consoler son orgueil un peu meurtri, celle-ci arrivait précisément à souhait :

Une bête apocalyptique de taille peu commune, que la course aux ânes a dérangée dans ses occupations, quittait le pacage où elle s’abreuvait, non loin des lavandières en émoi et des saules ensorcelés. Gonflant les veines de son cou puissant, levant au ciel son mufle de caoutchouc rose hérissé de poils drus, elle jetait dans l’air chaud l’appel de sa voix terrible et caverneuse, tandis que de ses lèvres humides de larges gouttes d’eau tombaient sur le sol… Puis, mue par on ne sait quel instinct de brute, elle courut sur Pierrot, le regarda de ses gros yeux blancs inexpressifs, le menaça un moment des armes puissantes qui couronnaient sa tête et s’arrêta court comme pour foncer.

Cette bête apocalyptique, cette majesté cornue, souveraine de la basse-cour, c’était Jeannette, une vache bretonne aimée de Violette.

Aussitôt, Pierre se redressa. Il n’était plus question, cette fois, de licorne ni de crocodile… La réalité était là… et, vraiment, cette attitude du monstre était redoutable.

Mais Pierre connaissait sa littérature étrangère. Tandis que Violette cherchait vainement à faire fuir la vache, arc-boutée sur le sol vert, il s’apprêta bravement à jouer le rôle de toréador.

En un clin d’œil, il jeta bas son veston, s’en voila à demi comme d’une cape et fonça sur Jeannette la gaule en main, tout comme dans une arène de Séville.

Stupéfaite, la vache ne bougea pas.

Pierre, au fond de lui-même, n’était pas sans appréhension. Ces cornes pointues, cette tête formidable à presque deux pas de lui, c’était tout de même là quelque chose d’un peu terrifiant.

Mais, maître de lui, surexcité par l’élan même de son improvisation, il avança toujours d’un pas menaçant et frappa droit Jeannette au défaut de l’épaule.

De plus en plus saisie, Jeannette, après un moment d’hésitation, pivota sur elle-même. Puis elle reprit vers l’étable sa marche stupide et majestueuse, appuyant son corps trop lourd, gros marron épluché aux tavelures brune et blanche, sur ses jambes grêles et ses pieds fourchus, qui s’écrasaient contre le sol dans un drôle de bruit sourd.

— Bravo ! bravo ! s’écria spontanément François en face de son « ennemi », dont il admirait le courage. Bravo, torero !

— Bravo ! répéta Violette, qui, après avoir eu un peu peur, riait maintenant à gorge déployée. Toi, François, tu rentreras les ânes et tu nous rejoindras tout à l’heure. Moi, je vais avec Pierre jusqu’à l’étable. Il a bien mérité un bon bol de lait mousseux !

— C’est bien, c’est bien, me voici ânier ! répondit flegmatiquement François.

Comme c’était un petit monsieur très soigné, il rajusta le désordre de sa toilette avant de prendre par l’oreille le joyeux Pancrace, qui s’ébroua, en découvrant le grand clavier jaune de ses dents d’un malin sourire d’âne triomphateur.

Pierre et Violette regagnèrent la basse-cour, où celle-ci discernait un bruit coutumier. Ce bruit, elle le respectait, car il marquait pour elle une heure solennelle et royale, puisque c’était l’heure du goûter.

— Nous allons boire quelque chose de bon ! dit-elle d’une voix fervente, avec le respect des choses de l’estomac qui rarement fait défaut chez l’enfance.

En effet, elle a entendu les sabots de Caroline – la femme de basse-cour – qui heurtent les pavés.

Reine de la basse-cour en robe de futaine, Caroline passe digne et affairée.

— Elle vient traire, murmure Violette avec respect.

Devant la porte fermée de l’étable, Jeannette attend, placide.

Caroline saisit le loquet qui se relève en un petit bruit rapide comme celui d’un oiseau qui claque du bec. C’est bien un profit d’oiseau d’ailleurs qu’il figure avec le petit clou brillant comme un œil par lequel il est fixé sur la porte délavée par les ans.

Les deux petits entrent dans le sanctuaire de Jeannette, dont la queue vient de disparaître tel un cordon de sonnette dans l’embrasure de la porte. La vache se dirige avec complaisance vers le râtelier où, dans l’odorante botte de sainfoin, les fleurs montrent leur petit nez rose comme des fraises parfumées.

— Allons, Jeannette ! crie Caroline avec éclat, allons, en place !

Lentement, comme pour marquer la valeur du temps qui ne revient plus, Jeannette se remue maladroitement dans l’atmosphère chaude de l’étable.

Et la cérémonie commence, sous l’œil attentif des deux enfants.

C’est toute une affaire. Caroline prend à côté du redoutable coupe-betterave – ce vilain instrument qui tranche les mains des enfants touche-à-tout – un trépied dont la forme bizarre cause au petit Pierre un rien d’appréhension. Puis, lorsqu’elle s’est assise dessus, sa marmotte menaçant le plafond de deux cornes diaboliques, d’une main agile elle s’empare des deux pis, lourds comme des outres pleines, qu’elle trait avec ferveur.

Et tsin, et tsin, et tsin, le lait chaud gicle en mince filet dans un seau de fer-blanc dont la résonance bizarre amuse les deux petits de sa musique champêtre.

Curieux, un bélier vagabond apparaît sur le pas de la porte. Sa tête, sournoise comme celle d’un Belzébuth domestique en quête de sainfoin, s’agite avec convoitise.

Et tsin ! et tsin ! et tsin ! le lait chaud, moussu, baveux, monte toujours. Puis, par suite d’une opération appréciable, il s’épand dans les tasses ébréchées.

— En voulez-vous, Mam’selle Violette ? et vous, le petit Parisien ? interroge Caroline de sa bonne voix rude.

— Oh oui ! firent les deux petits.

Alors Pierre en cet instant goûta avec volupté les joies très réalistes de la gourmandise. Tandis que, tête baissée, il levait en dessous vers Caroline des yeux pleins d’admiration, il lapa avec délices les gorgées chaudes qui mettaient un trait blanc et savoureux sur ses lèvres d’enfant.

Il était pleinement heureux.

À la joie de sa revanche de tout à l’heure, qui l’avait réhabilité aux yeux de François, s’ajoutait l’apaisement de la « vraie vie », de la vie rurale, dont il goûtait les charmes sains sans qu’il fût nécessaire d’y appeler la Folle du logis.

Aussi est-ce spontanément, avec la générosité d’une âme satisfaite, qu’il dit à François, quand celui-ci vint à son tour prendre sa part de ce festin de lait chaud :

— Monsieur François, je crois que c’est moi qui ai eu tort tout à l’heure.

François sourit.

— À la bonne heure ! fit Violette tout heureuse. Pierre, tu mérites encore une autre récompense, une récompense qui compte, tu sais !

— Laquelle ?

— Eh bien ! puisque tu aimes les aventures, nous irons voir la caverne où je n’ai jamais osé entrer.

— La caverne ?

— Oui, une caverne toute noire, toute profonde, toute humide, où il y a des bruits dedans et des gens à faire peur, que dit Maria. Moi, je ne sais pas ce que c’est, mais toi tu me diras.

— Oh ! murmura Pierre en extase et repris par ses rêveries. C’est sûrement la caverne d’Ali Baba et des quarante voleurs !

Ce petit Pierre était incorrigible…

CHAPITRE VIII

La caverne d’Ali Baba

Le lendemain fut jour de repos. Mais, dès le surlendemain, Violette était en grande conversation avec Razibus, rasséréné, qui chauffait au soleil ses rhumatismes de vieux chat, quand elle vit arriver Pierre.

Celui-ci avait revêtu au complet son accoutrement de moderne Don Quichotte.

Entendons par là qu’il était en grande tenue d’explorateur guerrier pour retourner dans la forêt. Il voulait chasser les voleurs qui – comme le sait tout lecteur des Mille et Une Nuits – se cachent dans la caverne d’Ali Baba.

— Tu es prête, Violette ?

— Oui, cette fois-ci, j’ai même attaché un poignard à ma jarretière.

— Très bonne idée. Et ce laid petit sac en papier gris que tu tiens là, qu’est-ce que c’est ?

— C’est du poivre.

— Du poivre ! Mon Dieu, qu’est-ce que tu en feras ?

— Si nous sommes attaqués par des voleurs, je leur jetterai mon poivre dans les yeux, et ils pousseront des hurlements comme des chiens qu’on écorche.

— Tu es sûre ? Tu écorches souvent de pauvres chiens ?

— Absolument sûre ! C’est très connu.

— Ça va bien. Alors en route.

— Oui, mais j’ai oublié de faire signe à François. Crois-tu pas qu’il nous aurait été utile ?

La figure de Pierre s’est rembrunie.

— Utile ? Oh ! nous n’avons besoin de personne, et puis, vois-tu, ça le fatiguerait. C’est si loin, d’ici le bourg ! Il y est retourné avant-hier, n’est-ce pas ?

— Oui. Il m’a même posé un tas de questions sur toi, sur nos projets… Il est très gentil, mais il est curieux comme trois chouettes.

— Pourquoi trois ?

— Est-ce que je sais ! On dit ça chez nous. Mais ne nous attardons pas, mon petit Pierrot. Il faut revenir avant que Maria s’inquiète.

— Si je reviens ! répond Pierre un peu bravache et tragique.

Dix minutes plus tard, les enfants arrivaient aux bords de la rivière.

Ils appelaient :

— Madame Folette ! Madame Folette !

Aucune réponse. Mais dans l’encadrement d’une fenêtre que le lierre dérobait presque à mi-hauteur du vieux moulin, on vit apparaître un moment le blanc visage de la vieille dame égarée. Prestement d’ailleurs elle disparut et de la sombre demeure partit un cri étouffé :

— Marie-Claire ! Marie-Claire !

— Faut pas la déranger quand elle crie comme ça, s’écria Violette. Elle a ses lubies.

— Qu’est-ce que c’est que ça, des lubies ? C’est des bêtes, des oiseaux ?

— Mais non, c’est des folies !

— Enfin pourquoi crie-t-elle « Marie-Claire » ?

— Je t’ai déjà dit que je savais pas ! reprit Violette, dont l’esprit était un peu paresseux. Marie-Claire, on croit que c’est quelqu’un qu’elle a perdu, avec le jeune homme qu’elle a en médaillon, peut-être ? À moins que celui-ci ait été son mari ? Enfin, on ne sait rien de rien. Et puis voilà. En attendant, nous passerons bien l’eau tout seuls !

Effectivement, les enfants mettent le bateau en marche, pour le plus grand effroi d’une bande de goujons qui va se cacher dans les profondeurs de la vase. Des ablettes, moins poltronnes, font leurs cabrioles sur le glacis des eaux. Elles montrent sans honte, en l’espace d’un clin d’œil, les petites cuillers d’argent qui, affirme-t-on, leur servent de ventres. Une énorme carpe ne daigne bouger. Elle dort, abaissant ses gros yeux de matrone sur les filaments blanchâtres qui sont comme la barbe de MM. les carpes, lorsque ceux-ci sont sur l’âge.

Et pfft ! voici les enfants qui, sautant sur la rive, entrent dans la forêt mouillée.

En effet, c’est le matin. La rosée a patiemment ourlé les feuilles de ses chapelets de cristal. Sous les arbres, les premières vapeurs du jour se délassent en longues traînées, comme autant de robes de fées blanches dans lesquelles la lumière perce déjà quelques trous d’or.

Tout cela est si nouveau, si mystérieux pour Violette, ignorante de la torpeur inquiétante des bois, que – au contact de Pierre – son imagination s’est enfiévrée. Elle voulait convertir son ami. Ne voilà-t-il pas que c’est Pierre qui va la convertir ?

C’est étrange. Mais, aussi bien, il faut en convenir, il est si délicatement attentionné, ce petit Pierre, si ensorceleur en ses paroles !

Depuis qu’avant-hier il s’est disputé avec François, on ne sait pourquoi il se montre avec Violette tout à la fois plus protecteur et plus doux. Elle est vraiment bien maintenant « sa dame », celle pour laquelle on va à la conquête du monde !

Alors, tous deux marchent vers les enchantements proches.

— Regarde ces grands arbres, fait Pierre. On dirait que leurs troncs sont des corps d’homme et qu’ils sont enterrés par la tête, les jambes en l’air !

— Des géants pétrifiés ? Mais non, Pierre, tu plaisantes !

— Oh ! je plaisante… sans plaisanter ; depuis les histoires de l’autre jour, tu ne peux pas nier que la forêt soit ensorcelée ?

— Puisque tu le crois… je le crois un peu, soupire Violette, vaincue.

— Tu n’as pas peur ?

— Oh ! pourquoi me demandes-tu ça ? Ça donne peur de penser qu’on peut avoir peur… Mais regarde donc ! regarde donc ! Pierre, qu’est-ce que c’est que ça ? cet oiseau qui vole là ?

— L’Oiseau Bleu, affirme Pierre, sans aucun doute.

— Je suis bête. Un moment j’ai cru que c’était un geai…

— Un geai ? C’est dix fois moins gros que ça, les geais, reprit Pierre avec dédain. Et sa conviction était d’autant plus affirmée qu’il n’a jamais vu de geai.

Sous les arbres qui se penchaient, comme pour mieux regarder les petits curieux, les enfants s’avançaient de plus en plus. Leurs nerfs se surexcitaient. La fée de l’Imagination s’amusait à multiplier devant eux les visions les plus étranges… À la croisée d’un chemin, cassée, courbée, caduque et loqueteuse, une très vieille personne passa avec un fagot sur les épaules.

— Carabosse, chuchota Pierre.

— Mais non ! c’est la mère Triffouillon ! Je la connais.

— Pas du tout. Elle ressemble peut-être à cette dame Triffouillon, mais c’est la vraie fée Carabosse. La preuve, c’est que son bâton a encore des feuilles de chêne au bout !

Un argument aussi péremptoire et aussi inattendu réduit au silence Violette qui, doutant d’elle-même, abdiqua, avec délices, d’ailleurs, sa personnalité.

Mais dans l’instant que Pierre s’apprêtait à saluer – avec des signes cabalistiques peut-être – la fée Carabosse, les deux enfants demeurèrent cloués par l’étonnement.

Un instrument inconnu de Pierre jetait dans toute la forêt des notes mélancoliques et profondes qui remuaient jusqu’au tréfonds du cœur.

— Je… je… crois que c’est un cor de chasse, murmura Violette. Comment ça se fait-il qu’ici, le matin… ?

— Chut ! c’est l’olifant d’un chevalier perdu ! Allons voir…

— Pierre ! soyons prudents. La caverne dont je t’ai parlé et que je n’ai jamais vue de près est tout à côté d’ici. En nous avançant un peu, on arrivera dans une clairière au fond de laquelle on voit le rocher avec le grand trou dedans. C’est de par là que vient le son de l’éléphant.

— L’olifant !

— C’est bon. Mais rendons-nous compte tout doucement, veux-tu ? Depuis que tu m’as fait peur en me demandant si j’avais peur, eh bien, oui, j’ai un peu peur.

Affectueusement, Pierre prend le bras de Violette. Ils s’avancent.

À deux cents mètres d’eux, une clairière s’ajoure dans la forêt, tout imprégnée de balsamiques parfums. Les pins aux longs fûts roses semblent en rond monter le guet tout autour comme d’immobiles sentinelles. Au fond de la clairière un grand rocher ouvre la gueule comme un monstre. C’est la caverne.

Mais qu’y a-t-il donc ? Les enfants regardent avec stupeur. Ils ne comprennent pas quelle est cette vision d’un autre monde, terrible comme un cauchemar.

Devant la caverne, au milieu de la clairière, sur le tapis cuivré des aiguilles de pin, une troupe de petits êtres fantastiques dansent la sarabande dans la brume qui flotte. On les distingue assez bien pour que Violette terrifiée murmure, la voix blanche :

— C’est des nains !

Des nains ? Est-ce possible ? Des nains, est-ce que cela existe ? Cependant, comment douter ? Ces petits êtres ont à peine la taille d’adolescents, et de longues barbes descendent en tire-bouchons jusque sur leurs poitrines. Le spectacle est épouvantable.

— Ils sont six, compte Pierre, qui affecte une certaine assurance.

— Regarde donc leurs costumes, reprend Violette. Ils sont tous en blanc ! On dirait qu’ils ont leurs chemises de nuit par-dessus leurs vêtements.

— Pas du tout. Ce sont des robes comme en avaient les druides.

— Oui, c’est vrai. Comme ils doivent être vieux ! Leurs barbes aussi sont toutes blanches. Regarde ! Regarde ! Les voilà qui dansent.

En effet, les horribles petits monstres se sont pris par la main. Sans doute ont-ils éventé la présence de Pierre et de Violette, car ils regardent de leur côté avant de commencer leur diabolique sarabande. Frénétiquement ils hochent leur affreuse petite tête à demi cachée dans des capuchons, et les voilà qui tournent éperdument en chantant d’une voix aiguë :

Pic pac pan-pan,

Pic pic pan-pan,

On va rôtir des chats blancs !

Pac pic pan-pan,

Pic pac pan-pan,

Puis on croquera des enfants !

Au milieu d’eux flambe maintenant un feu de joie qui tout à l’heure courait sous les fagots. Ils lancent dedans des pastilles, magiques sans doute, car la flamme s’élève haute et claire dans un crépitement terrible. Verts, rouges ou jaunes, les feux sataniques éclairent tour à tour de lueurs étranges les odieux visages de ces petits monstres vomis de l’enfer. Au-dessus de la barbe blanche leurs figures sont affreusement rouges. On les discerne mieux.

— Ils ont tous des molletières, fait Violette, la voix tremblante.

— Non, ce sont des bandelettes comme en avaient les Gaulois, réplique Pierre.

— C’est juste.

Le refrain reprend de plus belle :

Pic pac pan-pan,

Pic pic pan-pan,

On va rôtir des chats blancs !

Pac pic pan-pan,

Pic pac pan-pan,

Puis on croquera des enfants !

Horreur ! Est-ce une hallucination de Pierre et de Violette ? Le plus grand des nains, un maigre vieillard à la barbe en éventail, celui qui a l’épaule chargée d’un olifant dont il sonnait tout à l’heure, arrête la ronde d’un geste impérieux. De sa gibecière, il sort une pauvre loque, de blanc poilue, dont la queue pend inerte. C’est le cadavre d’un chat infortuné qu’il jette sur les cendres chaudes.

Pic pac pan-pan,

Pac pic pan-pan,

On va croquer des chats blancs !

— Puis on croquera des enfants, ajoute Violette moitié curieuse, moitié terrorisée. Ils sont armés, Pierre ! Deux d’entre eux ont des pioches qui brillent à la flamme. Eh, bien, merci ! Je n’ai pas du tout envie d’être croquée.

— Ce ne sont pas des pioches, ce sont des massues antiques. D’ailleurs, ajoute Pierre, domptant ses pauvres nerfs à vif, on va bien voir. Approchons, ma petite Violette.

— Tu es fou ! On va être grillé comme le chat. Ah ! bien non !

Violette tremble de tous ses membres.

Alors Pierre a pitié.

— Écoute, ma chère petite, tu vas rester en arrière. Moi je vais droit sur le nain. Tu comprends, j’ai le cœur pur, comme dit maman quand j’ai été sage. Je suis certain que ces petits diables ne peuvent rien contre moi. Alors… je n’ai pas peur… pas très peur du moins.

— Pierre, tu es un homme ! reprend simplement Violette.

Aucun compliment ne pouvait donner plus de courage à Don Quichotte.

Vraiment sa petite Peau d’Âne n’était plus une paysanne mal dégrossie. Elle trouvait les mots qui vont droit à l’âme.

Serrant le gourdin qu’il avait emporté, Pierre avance délibérément dans la zone ensorcelée avec le courage d’un jeune terre-neuve qui se jette pour la première fois à l’eau. Il marche tout droit dans la direction des nains.

Le petit Pierre au cœur pur avait raison. Les monstres le regardent un moment, délibèrent et, tout à coup, ils décampent, se sauvent comme un troupeau de lapins derrière les fourrés. En un clin d’œil, la blanche envolée de ces suppôts de l’enfer disparaît dans la pénombre des bois. C’est à croire que Pierre et Violette ont rêvé…

Mais… non ! Le brasier est là… et dans les cendres chaudes le pauvre chat à la robe immaculée n’est plus qu’une très vilaine chose carbonisée et fumante dont les dents se découvrent dans un rictus de mort.

Violette a rejoint Pierre. Tout près, la gueule de la caverne s’ouvre comme pour bien happer les enfants. Ceux-ci hésitent… Mais ils subissent cette sorte d’attraction de l’horreur que chacun de nous possède au fond de soi-même. Ils sont attirés aussi par quelque chose de mieux : le désir inconscient de vaincre le vieil instinct héréditaire de la peur et de faire preuve de courage. Devant le gouffre noir sur lequel s’ouvre béante une porte de fer, c’est Violette, un peu honteuse de ses craintes de tout à l’heure, qui maintenant parle :

— Entrons, Pierre ! On ne nous mangera pas. Les quarante voleurs sont restés dans tes contes des Mille et Une Nuits. Y en a plus.

— À savoir ! dit Pierre en hochant la tête.

… Les deux petits arrivaient sur le roc. Une pente humide semblait devoir descendre jusqu’aux entrailles de la terre. Comme dans le donjon, les chauves-souris effleuraient de leur vol mou les parois obscures sur lesquelles s’accrochaient les scolopendres et les digitales… Il faisait presque noir. Tout cela devenait très inquiétant. Grâce à Dieu, Pierre et Violette avaient des lanternes de poche, qu’ils allumèrent. La lueur douteuse, éclaira des coins mystérieux, des éboulis de sable entre lesquels s’alignaient de grands coffres aux contours incertains.

— Mon Dieu, qu’est-ce que c’est ? interrogea Violette. Des cercueils, peut-être.

— Non ! non ! Ce sont plutôt des coffres pleins d’or, répondit Pierre qui voulait la rassurer.

La pente descend toujours… Courageusement, les enfants continuent d’avancer. Un bruit formidable retentit que répercutent les échos de l’antre sinistre. Le noir devient plus noir derrière eux… Plus de salut ! plus d’issue ! Toute seule, comme par enchantement, là derrière, la porte de fer a roulé sur ses gonds et s’est refermée d’elle-même comme la gueule d’un monstre qui vient de bâiller.

Se souvenant de la scène du donjon, Pierre murmure d’une voix chargée tout à la fois d’angoisse et d’espoir :

— Sésame, ouvre-toi !

Rien.

— Sésame, ouvre-toi ! reprend Violette avec des larmes dans la voix.

Rien.

— Nous sommes prisonniers des nains, murmure la pauvre petite.

Cette fois, Pierre n’ose plus la rassurer.

Que dirait-il d’ailleurs, dans ce décor tragique où tout s’unit pour jeter l’effroi dans leurs âmes, pour leur parler peut-être d’un éternel adieu au jour, à leurs parents, à la vie ?… La scène atteint le paroxysme de l’horreur. Du fond de la caverne, des rumeurs sinistres maintenant viennent glacer le cœur des pauvres petits.

Ce sont des bruits confus, inouïs, multipliés par les échos… Ce sont, dans cet antre de la mort, des roulements de tonnerre qui ébranlent leur prison visqueuse, des cliquetis d’armes, des ricanements diaboliques… Et tout cela vient des profondeurs obscures, des torves couloirs, taillés dans le roc qui va peut-être devenir leur sépulcre.

Violette sanglote.

— Essayons tout de même d’ouvrir la porte ! implore-t-elle.

Les enfants rebroussent chemin. Mais à peine ont-ils fait quelques pas en arrière qu’une autre scène d’épouvante les laisse sans couleur et sans voix.

À la porte de fer, d’autres coups assourdissants retentissent qui ébranlent les murs noirs et font trembler le sol où les enfants éperdus promènent leurs pas incertains. Les lanternes se sont éteintes. Dans cette obscurité profonde, ils entendent des voix furieuses. On cogne, on cogne à coups redoublés, on cherche à ébranler la porte massive. On crie, on jure, on tempête. Quels sont les êtres fantastiques qui hurlent leur colère de ne pouvoir entrer ?

Les nains ? Non !

On sent bien que cette fois des mains puissantes agitent frénétiquement de longs doigts crochus… On sent bien que des gosiers puissants vocifèrent des cris de damnation.

— Ce sont les quarante voleurs, gémit Violette en claquant des dents.

— Je crois plutôt que ce sont des géants, répond Pierre la prunelle dilatée d’effroi dans le noir… Mais sois tranquille, ils n’entreront pas… du moins je ne crois pas…

Boum ! Un coup terrible ébranle à nouveau la porte de fer. Évidemment on essaye de la soulever à l’aide d’un levier puissant. Résistera-t-elle ? L’ennemi est là, tout près. La vie des enfants est à la merci de l’invisible.

La porte remue. On entend un rugissement de rage.

— C’est Cro-que-mi-tai-ne !… halète la pauvre Violette, au cerveau de qui remonte la bouffée malsaine des contes de nourrice dont on empoisonne l’enfance…

« Ou l’Ogre ! » songe Pierre qui ne dit mot.

À nouveau la porte s’ébranle.

— Passe-moi ton poignard, Violette. S’ils entrent, je leur ferai leur affaire un par un. Cache-toi derrière moi.

— Mais il fait noir. Je ne sais pas où tu es, Pierre ! Pierre ! j’ai peur… Jamais tu ne pourras les tuer tous ! Je t’en supplie, sauvons-nous dans le fond de la grotte !

— Violette, on ne se sauve jamais devant l’ennemi !

— Mais des ennemis y en a aussi dans le fond ! Écoute ! Tu entends ? Ça ricane et ça tremble aussi là-bas. Ça ricane même plus fort que tout à l’heure ! Et puis y a des choses qui éclatent. Ah ! Pierre, c’est la fin du monde…

— Allons voir !

CHAPITRE IX

La déroute devant les nains

Serrant l’une dans l’autre leurs petites mains glacées, Pierre et Violette regagnèrent à tâtons le milieu de la caverne. Ce n’était plus que de pauvres petites épaves enfantines contre lesquelles se déchaînaient d’invisibles forces.

Trébuchant, glissant, ils cheminèrent… Ils avaient l’illusion qu’ils échappaient à l’imminence du danger en s’écartant de la porte qu’allait soulever peut-être la catapulte de monstres gigantesques ; mais les ricanements, les chants, les bruits mystérieux qui croissaient à l’autre bout de l’antre maudit étaient presque aussi terribles.

— Oh ! quelle joie ! s’écria Violette dans un soupir de soulagement immense. On voit comme des lueurs. C’est le jour, bien sûr ! On va enfin pouvoir sortir. Ah ! mon Pierrot !

— Tu crois ? Oui, c’est vrai. Mais regarde quel drôle de jour. La caverne est comme rose. Le soleil n’est pas tombé dedans tout de même ? Allons ! marchons ! Dieu nous protégera.

— Ça sent la fumée, fit Violette, dont l’inquiétude renaissait après un si bel espoir.

— Oui. Mais ça vient peut-être du dehors, et puis les cris, les ricanements, tout ça a cessé. Nous allons sortir.

— Oh ! Pierre, mon Pierre, si tu pouvais dire vrai ! Marchons vite.

Mais tout à coup, déchirant le silence, formidablement grossi sous la voûte de roc, les enfants pétrifiés entendirent chanter :

Pic pac pan-pan,

Pac pic pan-pan,

On va rôtir des chats blancs !

Pac pic pan-pan,

Pic pac pan-pan,

Puis on croquera des enfants !

Le refrain satanique martelait de nouveau, comme tout à l’heure dans la clairière, les oreilles de Pierre et de Violette, qui s’arrêtèrent éperdus. Tout au loin, à l’arrière-partie de la caverne, le souterrain s’éclairait de feux rouges, verts, jaunes. Une flamme immense embrasait la voûte de pierres mal dégrossies et les blocs informes qui çà et là obstruaient le passage du repaire maudit.

Pic pac pan-pan,

Pac pic pan-pan,

On rôtira des chats blancs !

Justes Cieux ! Ce sont bien les nains. Malgré la fumée, on distingue là-bas leurs détestables petites silhouettes qui dansent, qui dansent éperdument autour du brasier allumé sans doute par le diable. Ils trépignent, ils hurlent, ils se tirent la barbe en faisant des grimaces et des contorsions épouvantables. Jamais, non jamais, depuis les temps lointains de la sorcellerie, on n’a vu sur terre et sous terre pareils diablotins à face aussi méchante.

Pac pic pan-pan,

Puis on croquera des enfants !…

Pierre et Violette se regardent. Dans cette vision d’enfer, ils ont presque peur l’un de l’autre. En effet, sous un nouveau jeu de la flamme, ils ont tous deux le visage entièrement vert. Que faire ? Retourner sur leurs pas ? Implorer les géants, les ogres ?

Oui. Tout plutôt que d’être croqués par les nains à face vermeille et, sans doute, barbouillés de sang. Les enfants se traînent donc plus morts que vifs, s’en retournent, s’accrochent aux parois gluantes.

Tout à coup, une bête saute et glisse entre les jambes de Violette. C’est une couleuvre dont elle sent un moment le froid visqueux au long de son mollet.

Oh ! oui ! plutôt succomber sous la massue des géants, s’ils sont impitoyables, que de vivre ce long cauchemar.

D’ailleurs l’heure grave est proche. Des cris sauvages couvrent de leurs éclats l’aigre chanson lointaine des lutins fous. On ne les entend presque plus, ces petits anthropophages, crier « qu’ils vont croquer les enfants », tant la rumeur du dehors devient assourdissante à mesure qu’on approche de la porte d’entrée.

Violette murmure une dernière prière au Ciel. Elle sait bien que cette porte va enfin céder aux poussées continuelles.

Mais qu’est-ce donc ? Rose ou verte, la lumière s’est éteinte. Seule une fumée plus âcre saisit les enfants à la gorge, et ils se demandent s’ils sont le jouet d’une illusion. Car, à leur droite ils aperçoivent un étroit souterrain faiblement, très faiblement éclairé, qui s’ouvre sur la voie principale de la caverne. Ils ne l’avaient pas remarqué tout à l’heure, dans l’éblouissement des feux.

— Cette fois, c’est le jour. Le vrai jour du bon Dieu qu’on aperçoit là-bas, s’écrie Pierre, délirant d’espoir, et dont la voix est presque couverte par le bruit des géants.

— Oui, regarde, c’est un couloir. On voit le sable, et des pierres sont éboulées… Mais au fond, il y a comme une fente lumineuse. Pierre, est-ce qu’on se sauve par là ? Est-ce le salut ?

— C’est bien étroit. Peut-être qu’on sera enterrés vifs ?

— Mourir pour mourir, j’aime mieux ça que les géants ou les nains qui nous mangeraient.

Pierre, qui a déjà fait ses preuves en affrontant les oubliettes de Vimpelles, ne craint pas cette nouvelle aventure. Il embrasse Violette sur le front, comme dans un geste fervent de suprême espoir ou de suprême adieu, et murmure une prière.

— Courage, dit-il. Baissons-nous. Entrons. Je passe le premier.

Les deux petits, tout frissonnants, rampent dans le tunnel. Le couloir est, en effet, si étroit que, à chaque moment, ils se demandent si cette prison de pierre sera leur tombeau…

Mais au bout, il y a le jour ! Le bienheureux jour ! Ils se glissent sur le sable, s’accrochent aux pierres… Allons ! courage… le sauvetage peut-être ? Mais oui… Oui !… ça y est !

Enfin Pierre et Violette sortirent en s’accrochant aux mousses des gouffres de l’Enfer. Dehors, ils oublièrent leurs meurtrissures. Ils se réjouirent, baignés de lumière.

L’issue du couloir souterrain donnait sur un coin ignoré de la forêt… Mais qu’importait de savoir où l’on était ? Les oiseaux chantaient, les fleurs embaumaient, les écureuils riaient dans les arbres. C’était l’évasion totale et bienheureuse au sein de la nature en joie !

Que le Seigneur soit loué et béni !

Ils s’aventurèrent timides, éblouis, se tâtant eux-mêmes pour bien savoir s’ils étaient vivants… Fraternellement ils s’embrassèrent encore, puis, rompus, brisés par la réaction trop forte des nerfs tendus, ils se laissèrent tomber sur l’herbe, et… ils pleurèrent.

Violette se reprit la première.

— Pierrot, l’heure s’avance. Il faut rentrer.

— Oui. Mais où sommes-nous ?

— Je ne sais pas. Mais on le verra en montant sur la colline qui est là.

— C’est ça. Montons.

Ils montent. Ils montent. Leurs jeunes corps ont repris toute leur agilité et toutes leurs forces…

Ils montent, ils montent… Ils gravissent le plateau qui surplombe la caverne.

À quelque distance une pierre immense levée vers le ciel comme le doigt menaçant d’un géant se dresse sur le sol.

— Ah ! Je la reconnais, s’exclame Violette. C’est la Pierre aux Fées.

— La Pierre aux Fées ! Tu vois bien que le pays est plein de fées.

— Oh ! oui, je le sais depuis tout à l’heure, mais papa dit aussi que c’est un dolman.

— Oh ! Violette, un dolman c’est une tunique de hussard. Tu veux dire un dolmen ?

— Ça n’a pas d’importance, fit Violette un peu pincée. C’est une pierre du temps des druides.

— Oui, je sais. Même on dit que les lutins et les farfadets dansaient autour… Peut-être vont-ils revenir ?

La peur est parfois « à retardement » ; jusqu’ici Violette avait conservé son courage, mais la perspective d’un nouveau danger fait exploser l’émotion qu’elle avait refoulée jusque-là.

— Ah ! J’en ai assez ! s’écria-t-elle avec violence.

Et instinctivement, sans raisonner, elle se sauve, elle se sauve à toute allure. Elle acquiert la prestesse d’un caillou lancé dans le vide. Au bout de quelques moments, Pierre ne voit plus au loin dans les bruyères qu’une toute petite chose qui dévale vite et vite. Deux semelles de souliers se lèvent alternativement dans une course folle derrière un tournoiement de jupes. C’est Violette qui descend la côte avec des ailes au talon.

Que faire, sinon la rejoindre ? Aussi bien, quelques minutes plus tard, les deux petits, tout essoufflés et tout rouges, se retrouvaient-ils assis dans la mousse, sous l’abri paternel d’un vieux chêne.

CHAPITRE X

Barbe-Bleue

À cet âge, les émotions sont fortes, mais brèves. Les caresses de la brise, l’éloignement de la caverne maudite, l’apaisement de la forêt… tout cela, c’était bien fait pour mettre en déroute leur légitime angoisse de tout à l’heure. Très fiers de leurs aventures, Violette et Pierre causaient :

— Je croyais bien, disait Pierre, qu’il y avait des farfadets et des lutins, mais, tout de même, jusqu’à ce matin, je n’aurais pas osé l’affirmer.

— Tandis que maintenant, répondit Violette, c’est aussi sûr que deux et deux font quatre.

— Penses-tu qu’ils auraient pu nous manger ?

— C’est ce que je me demande. Ils sont bien petits.

— Oui. Mais moi je pense qu’ils étaient de mèche.

— De quoi ?

— De mèche ! Ça veut dire d’accord… Je crois donc qu’ils étaient d’accord avec les ogres ou les géants qui cognaient à la porte. Ils nous attiraient pour eux, tu comprends ?

— Mais oui, je comprends. Et alors, c’est les ogres qui nous auraient mangés.

— Certainement. Mais les nains auraient eu leur part de nos morceaux.

— Ah ! laquelle ?

Pierre réfléchit un moment.

— Nos yeux, affirma-t-il. J’ai lu dans les contes d’Andersen que les lutins en étaient très friands.

— C’est gai, fait Violette en regardant à droite et à gauche. Pierre ! Crois-tu qu’il soit bien utile de rester longtemps dans la forêt ? Maria doit nous attendre pour le déjeuner.

Pierre est grisé. Il ne se connaît plus. Joyeux d’avoir réalisé ses rêves, puis d’avoir échappé à d’aussi terribles ennemis, il brandit son gourdin et ne songe déjà qu’à de nouvelles aventures.

— Ça n’a aucune importance, fait-il dédaigneusement. Je n’ai pas peur. Ces nains, ces monstres, il faudra les vaincre. Et alors… alors, si c’est de l’or qui est dans les coffres de la caverne, tu seras la reine du pays, et ce sera beau, car tu es bonne, tu donneras beaucoup d’argent aux pauvres.

— Sûrement. J’aime bien mieux ça que d’avoir les yeux cuits dans les feux verts et rouges, et mangés par les farfadets. En attendant, si on s’en allait ?…

— Chut ! Chut ! fait Pierre. Écoute donc…

— On entend des froissements de branches cassées. Dans un chemin surgissent deux énormes dogues qui de leurs pattes massives s’arc-boutent sur le sable. Leurs oreilles toutes droites menacent le ciel, ils enflent leurs lourdes bajoues pour grogner un peu en face des enfants. Mais on voit bien qu’ils font cela « pour le plaisir » et qu’ils veulent seulement manifester leur importance de molosses gras et riches, car Violette et Pierre sont à leurs yeux de très petit gibier. Dédaigneux, ils passent derrière les talons d’un grand vieillard sec – leur maître – qui suit son chemin sans même regarder les enfants un peu vexés.

C’est un drôle d’homme. Il marche, tête basse, les mains dans les poches, le dos voûté, marmonnant tout seul on ne sait quelles paroles.

Comme il a l’air triste !

— J’ai vu cette tête-là quelque part, murmure Pierre.

— Mais, Pierrot, fait Violette, tu ne le reconnais donc pas ? C’est Barbe-Bleue ! Tu sais bien celui que nous avons rencontré l’autre jour dans l’allée.

— Ma parole ! C’est vrai !… Mais pourquoi répète-t-il des formules magiques ? Je suis sûr qu’il va faire quelque mauvais coup ! Ah ! cette fois on ne le ratera pas ! Faut le suivre.

— Mais, Pierre ! le déjeuner !

— Tu ne penses qu’à manger.

— Mais non, je ne pense qu’à ne pas être mangée. C’est pas la même chose.

Pierre s’exalte.

— Ma petite Violette, tu ne voudrais tout de même pas que je laisse tuer encore une ou deux femmes…

— Si ce n’est pas le vrai Barbe-Bleue ?

— On verra, on verra… Mais il faut le suivre.

Violette a pris le goût des émotions comme certains malades prennent celui des toxiques. Elle accompagnerait maintenant Pierre au bout du monde.

Et les voilà de nouveau qui partent vers des aventures fabuleuses. Ils emboîtent le pas derrière l’homme à la barbe aile de corbeau. Les molosses les regardent avec un peu de mépris. Barbe-Bleue ne les regarde pas du tout. On ne voit d’ailleurs que son gros dos voûté et ses larges épaules. Même vu de dos, il est étrange.

On marche… on marche…

— Oh ! comme c’est joli ! dit Pierre au bout de quelques minutes.

L’homme et les molosses viennent de quitter la forêt par une voie inconnue des deux enfants. Devant eux, un petit château Renaissance, qui a tout à fait l’air de sortir d’un conte de fée, mire avec complaisance ses quatre pavillons pointus sur le tain verdi de ses douves. Un jardin à l’antique le sépare du chemin, et Barbe-Bleue traverse celui-ci avec le pas assuré que peut seul avoir le seigneur du lieu. D’ailleurs, il n’est pas grand, le jardin, car Pierre et Violette sur le seuil de la porte entendent très bien Barbe-Bleue qui s’arrête sous une fenêtre à meneaux et qui, levant son nez en bec d’aigle, crie avec de gros soupirs :

— Solange ! Solange ! ne descendras-tu pas ?

Les enfants se regardent avec stupeur… C’est tout à fait le cri du vrai Barbe-Bleue quand il voulait tuer sa dernière femme !

Décidément on vit en plein drame. Il faut être à hauteur des circonstances, se forger un cœur d’airain.

— Solange ! Solange ! ne descendras-tu pas ? Je suis ici, je t’attends ! dois-je monter à la recherche ?

Un instant plus tard Barbe-Bleue montait par un escalier extérieur dont la délicieuse rampe de pierre ouvragée s’accrochait au manoir comme une fine dentelle au bras d’une coquette. Même, sans se gêner le moins du monde, les deux molosses montaient aussi, peut-être pour étrangler Mme Barbe-Bleue ?

Bizarre !… On ne criait pas. Sans doute la pauvre femme n’était-elle pas encore assassinée ! Peut-être même s’était-elle cachée derrière quelque bahut.

À tout prix, même au risque de sa vie, il fallait se rendre compte des choses, porter secours à une victime s’il y en avait une… Mais après tout ? Ce n’était peut-être pas un Barbe-Bleue vraiment si méchant que ça, se dit Pierre qui voulait se donner du cœur au ventre.

— Rends-moi encore le poignard, chuchota-t-il à Violette, et reste là. Je veux être seul au danger.

— Non, dit Violette, je ne suis pas une poltronne. Papa dit que la lâcheté c’est le plus vilain des défauts.

— Je ne te demande pas d’être poltronne. J’exige que tu sois prudente, dit Pierre impératif.

Alors, mais à regret, Violette céda. Et lui il alla droit au danger, le courageux enfant. Il traversa un boulingrin, il traversa aussi le délicieux vieux jardin où fleurissaient les fleurs vieillottes que dédaignent nos modernes parterres.

Devant la rigide muraille des buis taillés aux métalliques éclats, les pensées tapies dans les gazons ressemblaient aux sages visages de vieillies dames de l’ancien temps, les campanules s’agitaient sous la brise comme si leurs clochettes mauves voulaient sonner le carillon de midi, les pivoines éclataient de santé comme de bonnes villageoises bien repues, les narcisses un peu prétentieux penchaient leur tête parfumée vers le proche miroir des eaux, les roses trémières avaient bien envie qu’on les prît pour des houlettes de bergers de roman de chevalerie.

Mais Pierre n’avait pas le temps de se laisser retenir par le sourire des fleurs. Il allait… il allait…

Tout de même en pleine lumière, en face de ce petit château peut-être maudit, il n’ose entrer de front. Il évite le pont solide qui s’arc-boute au-dessus des fossés et, pour demeurer inaperçu, il avise de côté une petite passerelle de bois qui conduit à l’un des pavillons du manoir.

Il y pose le pied : ça craque. Il avance encore : ça craque. Que de dangers il aura courus ce matin ! Quel courage il faut dans cette marche vers l’idéal pour le salut des malheureux !

La passerelle est en bois bien vermoulu, et les araignées d’eau qui, sur la surface des douves, font leur petite course de Pénélope, souffriront peut-être bientôt de la désobligeante chute du jeune corps qui troublera leur exercice. Mais non…

Voici Pierre sur la terre ferme. Il écoute.

Aucun bruit. Il pénètre par une porte fleuronnée dans un vestibule voûté où seul résonne le bruit intimidant de ses pas sur les dalles de marbre blanc et noir. Il écoute encore. Il regarde. Personne. Ce calme est impressionnant. Que faire ? Monter ? Fuir ?

Fuir ? Jamais… Mais qu’est-ce donc que cette autre porte toute rouge, aux mille ferronneries, qui s’entrebâille sur le vestibule comme pour attirer les visiteurs ?…

Tremblant, mais curieux, Pierre hésite. Puis, pris d’un beau courage, il s’avance à pas feutrés. Très doucement, il ouvre tout à fait la porte mystérieuse. Elle donne accès dans un louche sanctuaire à peine éclairé par le jour douteux et blafard d’un poussiéreux judas.

Il faut un moment pour que ses yeux s’habituent à l’ombre. Maintenant, il voit, il devine plutôt… Alors, ses jambes flageolent, ses pupilles sont dilatées par la terreur. Ses dents claquent.

Accrochées le long du mur, sept robes pendent, tragiques et lamentables. Au-dessus de chacune d’elles, des chapeaux à l’ancienne mode, penchent de côté, cachant, sans aucun doute possible, des têtes de squelettes.

Là-bas, tout là-bas, sous le septième chapeau, il devine une robe blanche maculée de rouge… de taches de sang, bien sûr !… Pierre croit même distinguer les yeux creux d’un crâne au sourire macabre.

Non. Le doute n’est plus permis. Il est en face des femmes mortes de Barbe-Bleue.

Alors le jeune Pierre demeure immobile dans cette maison sombre où l’odeur de poussière se mêle aux écœurantes senteurs de moisi. Jamais d’air sans doute dans cet antre du crime où peut-être les flaques de sang se sont coagulées dans l’obscurité traîtresse. Un seul bruit rompt le silence de mort… rythmé… régulier, et que Pierre perçoit confusément. C’est celui de son cœur qui bat la chamade et bondit dans sa poitrine oppressée.

Il a peur de lui-même. Il ne bouge pas. Il attend l’assassin…

Ça y est… Pierre devine son horrible présence. Il n’ose se retourner, sentant confusément que « quelque chose » le guette par derrière, va l’étrangler peut-être.

Oui, ça y est… Une main s’abat sur l’épaule du pauvre petit qui va défaillir.

Mais, est-ce possible ? On murmure à son oreille le mot « courage ».

Eh ! mon Dieu ! Ce n’est pas l’assassin. C’est Violette, l’œil hagard, qui est montée doucement derrière lui, ne voulant pas le laisser seul en face du danger et de la mort.

CHAPITRE XI

La femme de Barbe-Bleue

Une terreur sans nom courbe cette fois les enfants sous sa griffe. Comme de pauvres petits oiseaux devant un serpent fascinateur, ils regardent de leurs yeux tout ronds les sept femmes mortes. Et là-bas, en face de la fenêtre au jour louche, dont un carreau brisé laisse entrer le vent, ne voilà-t-il pas qu’une d’elles se prend à remuer doucement…

Telle une vieille femme qui dodeline du menton sous le poids des ans, elle agite son chapeau à plumes démodé comme si elle saluait gracieusement les visiteurs d’un petit hochement de tête de cadavre bien élevé.

Cette minute est épouvantable et décide du sort de Pierre et de Violette. Dans un vol éperdu, ils s’enfuient dans l’escalier, remuant avec fracas des chaises, et, sans rien voir, fous, ils s’affaissent sur le sol dans le vestibule solennel et silencieux.

Silencieux ? Pas pour longtemps… car maintenant, au-dessus d’eux, le rythme lourd de pas cadencés annonce la présence immédiate de l’assassin.

On l’entend, là, au-dessus des petites têtes innocentes, qui va et qui vient comme un ours en cage, escomptant sans doute « l’heure du sang » qui va couler.

Il parle. On distingue confusément des lambeaux de phrases où il est question de drame, de poignard, de mort.

Un silence. Puis la voix se fait plus rauque :

— Solange ! Solange !

Sans se le dire, les enfants tapis dans un coin savent bien ce qui se passe. Là-haut la pauvre Solange attend l’heure suprême où le couteau fatal brisera le fil de ses jours. Sûrement aussi, elle est jeune, elle est belle, elle aime la vie et, réfugiée derrière une porte, privée de sa sœur Anne, elle surveille anxieusement la route qui poudroie. Elle n’a plus d’espoir que dans la visite de ses frères.

Peut-on la sauver encore ? Qui sait ?

Très doucement, avec des précautions d’apaches, Pierre et Violette se glissent dehors. Ils jettent un dernier regard terrifié sur la porte rouge dont les petits clous brillent méchamment ; ils traversent les douves glauques et malodorantes du château maudit, ils se précipitent vers la route qui relie la forêt enchantée aux ondulations des plaines.

D’un regard anxieux ils scrutent les lointains chargés de chaudes vapeurs qui papillotent dans l’embrasement de midi.

Rien. C’est le grand recueillement des heures trop chaudes de la campagne accablée. Aucun cavalier sur la route blanche. Pierre colle son oreille contre terre avec l’espoir de discerner le galop des coursiers. Que ne donnerait-il point pour entendre les frères de Solange !

Tout ce qu’il vient de voir évoque tellement la vraie scène de Barbe-Bleue qu’il croit revivre exactement la redoutable histoire.

Il fait quelques pas, puis il écoute encore… Seules des rumeurs légères et harmonieuses jettent maintenant un peu de joie ironique dans la tragique atmosphère.

Au loin sonne l’angélus qui évoque l’heure tranquille où sont réunis les vivants, ignorants de la mort qui là, tout près, menace.

Des chants de coqs crient l’allégresse. Le crissement insupportable d’une sauterelle ivre de joie énerve Pierre. Dans l’herbe elle hoche gravement sa petite tête de scaphandrier, puis, lancée comme par une fronde, elle s’élance d’un vol rouge et bleu.

— Courons chercher du secours, s’écrie Violette.

— Oui, fait Pierre.

Dominant l’émotion qui leur fauche les jambes, les deux petits prennent leur course.

Ah ! merci, mon Dieu ! Au tournant de la route un homme apparaît enfin. Il est vêtu de velours vert. Ses boutons de cuivre brillent au soleil. Il marche d’un pas lassé.

Pierre ne connaît pas cet uniforme. Un archer peut-être ? Un soldat de la garde des frères de Mme Barbe-Bleue ? Il porte un fusil en bandoulière. C’est le salut…

L’enfant n’hésite pas. Balbutiant, essoufflé, il crie d’une voix entrecoupée :

— Monsieur, monsieur ! Venez vite. On assassine par ici.

L’homme a une bonne figure rouge. Une certaine sottise se lit dans ses gros yeux de faïence bleu clair.

— T’es pas fou, mon petit ? dit-il lourdement, sans qu’aucune émotion se peigne sur ses traits honnêtes.

— Mais non, mais non, monsieur le soldat ! C’est horrible. Faut vous dépêcher… Là… vous voyez bien d’ici les tourelles du château ; où on a tué… on a tué…

Pierre, haletant, reprend son souffle.

— Quoi qu’on a tué ?

— On a tué sept femmes. L’une d’elles est peut-être encore vivante. Elle fait « oui, oui » avec la tête et… et… et… tout… tout à l’heure, on va en tuer… en tuer… une… une encore…

Pierre n’en peut plus.

— Oui, on va en tuer une huitième ! assure Violette.

— Non, mais ! des fois ? C’est-y que vous seriez fous tous les deux ? réplique l’homme à l’uniforme vert qui s’apprête à continuer tranquillement son chemin.

Pierre et Violette se jettent à genoux.

— Monsieur, monsieur le soldat ! de grâce, venez avec nous, accourez, je vous donnerai tout ce que j’ai, crie Pierre avec des larmes dans la voix, si vous sauvez la vie de Mme Barbe-Bleue.

— Mme Barbe-Bleue ? En v’là des histoires, répond l’homme un peu troublé tout de même par cette aventure qui dépasse tout à fait la modestie de ses capacités intellectuelles.

— Oui, dit Violette, la pauvre dame du château…

— Mais le château, mes p’tiots, je le connais bien. J’suis pas du pays, mais v’là justement huit jours que je suis garde du patron, M. de Vauderland.

Pierre et Violette sont consternés. M. de Vauderland ? C’est sans aucun doute le surnom de Barbe-Bleue !

Cet homme dont ils s’expliquent maintenant la livrée verte serait-il son complice ? Oh ! non… ça n’est pas possible : il a une figure trop bonasse.

Alors Violette d’insister, mais avec une prudence féminine.

« Toute de même, se dit-elle, il vaut mieux ne pas nommer l’assassin. »

Et à haute voix elle ajoute :

— Monsieur le garde, je vous jure qu’on va assassiner une femme. C’est des chiens qui vont l’étrangler. Des chiens grands comme des vaches ! Nous les avons vus, de nos yeux vus ! Je vous en supplie, suivez-nous ! Vous allez sauver une vie humaine. Et puis d’abord avec votre beau fusil vous ne courrez aucun danger. C’est des chiens, que je vous dis…

Le garde est complètement ahuri. Mais tout de même le petit démon de la curiosité grimpe jusqu’à son cerveau. Il se demande ce qu’ont pu rêver ces deux petits qui ont l’air si troublé.

Après tout ? Pourquoi ne pas voir ?

— Des fois, fait-il, on pourrait faire un tour. Ma maison forestière est tout près du château. Ces chiens, je les connais, ils sont pas toujours bons.

— Pas bons du tout, ajoute Violette avec une conviction profonde. Faut même pas qu’ils vous mordent… Leurs dents sont comme des défenses d’oliphants.

— D’éléphants, reprend presque machinalement Pierre.

— Oh ! c’est rien de ça, dit le garde. Allons, en route.

Pierre et Violette sentent leur cœur s’alléger. Mais, que cet homme a le pas lourd ! Il marche comme une tortue qui serait transformée en garde. Rien ne le trouble. Il paraît surtout occupé de sa pipe qui, elle, s’amuse à envoyer vers le ciel des petits cerceaux de fumée bleue.

Sans mot dire, le trio arrive enfin au manoir. Sera-t-il temps encore de conjurer le drame proche ? Elle est vraiment lente, cette traversée du boulingrin, du jardin, des douves… Enfin, précédés du garde, les petits entrent à pas de loup dans le vestibule mystérieux. Le silence pèse sur l’immobilité dramatique des choses.

Est-il trop tard ? La huitième femme est-elle dépecée en morceaux ? Les molosses ont-il déjà la gueule ensanglantée de chair humaine ?

On perçoit du bruit. Les enfants frissonnent. Le garde lui-même paraît un peu troublé, et longuement il écoute.

Ce bruit, là, tout près, derrière l’horrible porte rouge maintenant refermée, il semble bien que ce soit un long sanglot.

Le garde ne bouge pas. Ses gros souliers ferrés sont cloués sur le dallage noir et blanc qui tout à l’heure peut-être sera maculé de traînées sanglantes. Le bruit s’arrête, puis reprend. Maintenant, c’est une plainte ininterrompue, déchirante… quelque chose d’infiniment douloureux coupé par des hoquets de désespoir. Le râle de la mort ?

Le garde a pris son fusil en main. De rouge, sa figure est devenue un peu terreuse. Sans mot dire, il marche droit vers la porte, dont il soulève le loquet.

Derrière lui, les enfants immobiles regardent avec un mélange de curiosité et d’effroi.

La porte a tourné sur ses gonds et, dans la pénombre, on distingue un homme à genoux. Il sanglote, il soupire, il embrasse avec une ferveur un peu folle le bas d’une robe.

Pierre et Violette frissonnent. Ils ont reconnu dans l’ombre poussiéreuse le bec d’aigle, les épaules voûtées, la barbe aile de corbeau.

« Le remords ! songent-ils, bouleversés. Trop tard ! trop tard ! Barbe-Bleue a assassiné sa dernière femme et déjà il la pleure. »

Un bruit derrière eux. L’effroi comme un manteau de glace tombe sur leurs épaules. Sont-ce les molosses qui viennent les dévorer dans la maison du crime ? Non. C’est une cuisinière.

C’est une cuisinière, comme il paraît à son tablier blanc, au bonnet qui couronne sa tête de vieille pie maigre, à la cuiller à pot qu’elle tient encore de sa bonne main calleuse.

— Eh là ! eh là ! C’est-y ! marmonne-t-elle entre ses dents. C’est-y possible de se mettre dans des états pareils !

En entendant cette voix criarde mais sympathique, qui s’accorde si peu avec l’atmosphère d’un crime tout frais, le garde fait quelques pas en arrière.

Tout doucement il a refermé la porte sur Barbe-Bleue qui, abîmé dans son désespoir, n’a rien vu de toute cette scène. Puis il écoute. Et les deux enfants tendent l’oreille.

— Mais oui, fait la cuisinière qui, ravie de son importance, ne demande qu’à parler. Vous n’avez donc pas encore vu notre pauvre monsieur dans ses crises de désespoir ? Quand ça le prend comme ça, il ne se connaît plus. Vous savez bien qu’il a perdu sa dame il y a deux mois ? On vous a bien dit ça avant que vous entriez en place, monsieur Malisson ?

— Pt’être ben, fait le garde ahuri, mais qu’est-ce qu’il a en ce moment, M. de Vauderland, à embrasser des volants de robe ?

— Pour ça, le pauvre cher homme, je vais vous expliquer l’histoire. Il a eu tant de chagrin que ça lui a tapé sur les nerfs. Sa dame, elle s’appelait Solange, et elle était bonne comme le pain blanc, vrai comme vous me voyez là. Depuis qu’elle est défunte, y a des jours où le chagrin monte à la tête du patron. Avec ça pas d’enfants dans cette maison qui est comme morte. Quelle pitié ! Alors comme madame, elle brodait souvent dans la chambre du haut pendant qu’elle attendait monsieur qui était à la chasse avec ses gros chiens, des fois, quand il rentre, il veut se faire accroire pt’être ben qu’elle est vivante. « Solange ! Solange ! » qu’il crie comme ça ! Vous pensez si elle descend, sa pauvre Solange !… Rapport à ce qu’elle est bien morte et enterrée dans le cimetière…

— Mais là, dans le cabinet, demande M. Malisson dont les yeux de faïence deviennent comme des boules de loto, qu’est-ce qu’il fait ?

— Attendez donc ! Vous ne me laissez pas vous causer. Là c’est la garde-robe de feu madame. Ah ! misère ! Y en a des défroques de robes et de chapeaux ! Il n’a pas voulu qu’on y touche. Et pourtant y en a qui sont bien vieilles ! Si c’est pas dommage, par le temps qui court, de laisser se perdre de belles robes comme ça qui feraient des heureuses ! Moi, ça me tourne les sangs quand j’entre là-dedans. J’ai comme qui dirait peur… Surtout quand y a des courants d’air et qu’on voit remuer près de la fenêtre la belle robe blanche où y a des coquelicots rouges dessus…

Doucement, très doucement, Barbe-Bleue, derrière la porte, exhalait toujours l’immense détresse de son cœur oppressé. On n’entendait plus maintenant qu’une plainte vague et discrète comme le vagissement d’un enfant. C’était quelque chose d’infiniment poignant et misérable.

Seul, absolument seul dans son musée du souvenir, en face du deuil de sa vie, le pauvre homme feuilletait avec désespoir les feuilles du livre qui ne se ferme jamais : celui des joies défuntes et des affections envolées.

Les enfants sentirent l’inutilité de leur présence. Imposante, la cuisinière jetait des regards étonnés et un peu défiants sur ces petits inconnus.

Ils partirent. Tout cela était si grand pour leurs jeunes cerveaux et leurs cœurs enfantins qu’ils traversèrent la forêt et regagnèrent la rivière sans presque mot dire.

Ah ! ils étaient contents ! bien contents que personne n’ait été assassiné.

Mais tout de même ils ne comprenaient pas comment le vilain homme à barbe bleuâtre et à nez d’épervier avait tant de cœur. Pierre ne savait-il pas que, dans tous les contes de fée, les méchants sont laids et que la beauté y est le masque nécessaire de la bonté ? Un doute montait en lui, car déjà la jolie sœur de Cendrillon s’était montrée si méchante !

Ils arrivaient donc songeurs sur la rive, quand un cri joyeux les fit tressaillir :

— Quiou !

Folette était là. Toute vêtue de linon blanc, elle semblait joyeuse comme une petite fille qui sort de son école. Elle esquissa son meilleur « plongeon », puis elle fredonna le refrain de sa chanson bien-aimée :

Dansons la capucine,

Y a plus de pain cheux nous,

Y en a chez la voisine.

Mais ce n’est pas pour nous.

Quiou !

Cependant elle scrutait les enfants d’un œil clair et malin. Et, peu à peu, calmée, elle les interrogea et leur fit conter par le menu leurs aventures.

Un sourire énigmatique se dessina sur ses lèvres minces tandis qu’elle écoutait le récit « de la caverne et des nains ». Mais elle demeura très grave quand lui fut contée l’aventure de Barbe-Bleue.

Elle n’avait plus du tout l’air follet en entendant la merveilleuse histoire du cabinet maudit et des sept femmes.

Des yeux plus expérimentés que ceux de l’enfance auraient certainement discerné que cette bizarre petite créature, déséquilibrée par quelque affreux chagrin, passait rapidement de la folie à la lucidité, ce qui la rendait étrangement déconcertante.

— M. de Vauderland… disait-elle… oui… oui… je sais qui c’est, il est très bon. Il donne la moitié de ses biens aux pauvres…

Alors, très en confiance, Pierre interrogea :

— Mais, alors, madame, pourquoi est-il si laid, pourquoi a-t-il de si vieux vêtements ?

— Mon enfant, reprit gravement Folette, il a de vieux vêtements parce qu’il se prive, je vous l’ai dit, pour les malheureux. Il vous paraît laid, soupira-t-elle, parce qu’il a beaucoup souffert et vieilli.

Comme elle parlait volontiers par aphorisme elle ajouta en levant vers le ciel son petit index desséché :

— Oyez, oyez-moi bien, mon fiston, l’habit ne fait pas le moine ; il ne faut jamais se fier aux apparences, il ne faut jamais juger les gens sur leur mine…

Pierre, un peu déconcerté, ne disait mot.

— Beau prince, ajouta-t-elle, il faut revenir dans la forêt, vous y apprendrez beaucoup de choses. Vous la croyez enchantée ? Peut-être… Son véritable enchantement, c’est celui de la nature… créée par Dieu.

Puis, l’œil plus vague, elle ajouta :

— Regardez donc cette belle libellule qui vole sur la rivière. N’est-ce pas une enchanteresse ? Le frisson de l’air pur passe dans ses ailes, le ciel a coloré sa tête, il y a sur son corps métallique toutes les couleurs du prisme, toutes les caresses des étoiles, du soleil et de la lune. N’est-ce pas un enchantement, un véritable enchantement que tous les présents de la nature ; et ne vaut-il pas mieux que celui des fées ?

« Quiée !

Après une révérence, Folette rentra dans son moulin. Les enfants ne comprirent pas…

CHAPITRE XII

Du rêve à la réalité

— Allons, allons, mon petit Pierrot, comme tu es paresseux ce matin ! Déjeune donc vite.

Mme Boisgarnier ouvrit elle-même les persiennes ; et la lumière du matin prit tout de suite possession de la chambre.

À côté du lit, le chocolat fumant envoyait consciencieusement vers le plafond, comme une usine domestique, ses petites spirales odorantes. À côté, gisaient dans la soucoupe deux longues tartines de pain grillé posées là comme deux semelles de ramoneur. Pierre s’étira, les membres endoloris, les yeux lourds.

Il était très fatigué, les nerfs ébranlés par les événements de la veille :

Mme Boisgarnier ne remarqua point sa pâleur. Elle-même avait meilleure mine qu’au premier jour. Des couleurs animaient ses joues. Ses gestes étaient moins las, sa voix se faisait moins dolente. C’était à croire qu’elle puisait maintenant à quelque source vive des forces inconnues…

— Où avez-vous été hier avec Violette ? demanda-t-elle. Tu ne m’as rien dit.

— Dans la forêt.

— Qu’est-ce que vous avez fait ?

— Rien. On a vu des choses.

Pierre se rendormit… Le chocolat, tout refroidi, se lassa d’envoyer ses fumées au plafond, et Mme Boisgarnier quitta la pièce en souriant. Ce fut au cours de l’après-midi seulement qu’elle déclara :

— Tu ferais bien d’aller jouer avec ta petite amie Peau d’Âne, parce que, ces jours-ci, elle sera moins libre.

— Pourquoi ?

— Son père arrive ce soir. Il m’a écrit une lettre d’affaires qui est très bien. On sent le vrai gentleman.

Pierre ne se le fit pas dire deux fois. Quand il s’agissait de retrouver Violette, il eût pris volontiers ses jambes à son cou.

En arrivant dans la cour des Aubiers, il s’aperçut que Violette n’était pas seule. François était là, la casquette en arrière, les mains dans les poches, l’air un peu narquois…

Pierre ne fut point satisfait. Pourquoi ? Il ne le savait pas trop lui-même.

— Bonjour, Violette ! bonjour, François ! fit-il.

— Bonjour, Pierre, répondit François. Je vous attendais. Je savais par votre mère…

— Comment ! vous connaissez donc maman ? Elle ne m’a rien dit.

— Oui, reprit François, un peu embarrassé. Je l’ai vue une ou deux fois… Des affaires dont mon père m’avait chargé.

— Pierrot, tu nous interromps, intervint Violette. Mais je suis bien contente. Figure-toi que François me rit au nez parce que je lui parle des nains.

— Je ne comprends rien du tout au récit de Violette, dit en effet François. Racontez-moi donc cette histoire-là, mon petit Pierre.

Il convenait de soutenir Violette. Pierre ne se fit pas prier. Avec force détails et un peu d’exaltation, il conta au « grand jeune homme » l’horrible aventure des nains, des feux de couleur, des ogres, de la caverne enchantée. Il était tour à tour enthousiaste, véhément, persuasif.

Le sourire ironique de François devenait agaçant. Ne voilà-t-il pas même que, d’un air supérieur, ce détestable sceptique répondait flegmatiquement :

— Mon pauvre petit, j’aime autant vous dire que vous avez été le jouet d’une hallucination.

Pierre était suffoqué.

— Une quoi ?

— Une hal-lu-ci-na-tion ! Cela signifie que vous avez cru voir ce que vous n’avez pas vu. Les nains n’existent que dans votre tête !

— Ah ! ça, c’est trop fort ! fit Pierre qui devenait rouge comme une écrevisse cuite à point.

— Eh oui ! C’est ainsi, insista François, toujours aussi calme. C’est un phénomène d’autosuggestion.

Violette à son tour était furieuse devant cet étalage de pédantisme.

— Y a pas la moindre auto là-dedans, dit-elle. C’est pas une voiture ni une trompe qu’on a entendu, c’est (elle hésita un peu) un olifant et des ricanements de nains. D’abord moi, je les ai vus aussi, les nains !

— Aucune importance, reprit dogmatiquement le petit érudit. Phénomène de suggestion collective. Hallucination ! Mirage ! Tenez, vous étiez et vous êtes dans un tel état d’esprit que je me charge, moi, de vous donner de nouveau les mêmes visions… exactement les mêmes visions. C’est un phénomène scientifique.

— Allons donc, dit Pierre qui n’y comprenait rien.

— C’est absurde, ajouta Violette qui comprenait encore moins.

— Pas du tout. Je répète le mot : hallucination collective ! comme dans les Indes où l’on croit, à plusieurs, voir un fakir jeter une corde en l’air et monter à cette corde. Voulez-vous que je vous en donne une, « d’hallucination » ?

Les enfants demeuraient ébahis. Violette, la tête penchée, son chapeau de paille sur le bras, gentille comme une petite bergère Louis XV, restait aussi immobile que si elle avait été cuite en porcelaine de Saxe.

— Eh bien, je me charge, moi qui suis là, moi qui n’avale pas toutes crues vos histoires de nains, de géants, de bonshommes à la barbe bleue, je me charge de vous en faire voir de toutes les couleurs, des bleues, comme des rouges et comme des jaunes. Voulez-vous une apparition de nains ? J’en ai dans mon sac à surprises. Pour deux sous, pour moins que ça, pour rien du tout, je vous oblige – vous m’entendez –, je vous oblige à voir des nains là où il n’y en a pas… là où il ne peut pas y en avoir. Désignez-moi un endroit quelconque… Quoi ? la porte de la remise, dites-vous ? Eh bien, quand je sifflerai, vous verrez, vous entendez bien ? Vous verrez un nain sortir de là… et un autre se montrera à la fenêtre de cette grange… et un troisième au faîte du pigeonnier. Vous êtes prêts ?

— Oui, firent avec conviction les deux enfants, cette fois très alléchés.

— Allons, ouvrez les yeux tout grands. J’exige que vous voyiez les trois nains, avec leurs longues barbes, je l’exige.

François tira alors un sifflet de sa poche et donna un coup strident. Les enfants regardaient aux fenêtres, sans grande conviction.

Alors quelque chose d’extraordinaire se produisit :

Un temps d’arrêt…

Rien… puis… mais ce n’est pas possible ?… Si ! Tout à coup aux trois fenêtres apparaissaient immobiles, trois affreuses figures rouges dont les longues barbes tirebouchonnent dans l’encadrement des lucarnes. Et puis, aussi prestement qu’elles sont apparues, les visions diaboliques s’effacent dans la pénombre. C’est comme un horrible rêve…

— Vous voyez ! fait François triomphant.

Violette et Pierre sont atterrés.

Mais qu’est-ce donc ? Dans la remise Pierre entend quelque chose… On dirait un rire étouffé, un rire de petit garçon qui s’amuse. Ce rire est si frais, si humain, que Pierre est surpris. Sans rien dire il s’avance. Il écoute avidement : on chuchote ; il croit même entendre prononcer son nom.

Le soupçon est un véritable supplice. Il descend en nous comme un poison, il s’infiltre rapidement dans nos veines, il nous serre le cœur et il remonte au cerveau qui – le malin – se charge bien vite de le muer en certitude.

Pierre en un clin d’œil a passé par ces émotions successives. Il se sent joué, mystifié ; il devine qu’on a machiné les scènes des nains ; quelque chose en lui s’écroule qui serait comme la chute d’un château patiemment édifié en Espagne… le pays de Don Quichotte de la Manche.

Inconscient de ses actes, furieux, il saute à la gorge de François, qui, ne s’attendant point à cette attaque brusquée, tombe sur le sol et jette l’effroi parmi les pigeons qui picoraient là, tranquilles.

— Misérable ! fourbe ! menteur ! Est-il permis de se moquer comme ça de Violette ! Ainsi, c’était une farce ?

Pierre est prêt à cogner.

Bien vite, François réussit à maintenir son jeune ennemi. Il se relève, lui tient les mains, le regarde très profondément dans les yeux :

— Mon petit Pierre, dit-il avec une douceur grave, mon Pierre – car je te tutoierai maintenant si tu veux bien –, faut pas m’en vouloir. Tout cela a été machiné pour ton bien…

— Pour mon bien ! Quel est ce nouveau mensonge ?

— Pour ton bien, Pierre, puisque c’était d’accord avec ta maman.

— Oh !

— Mais oui ! mais oui ! Elle s’occupe de toi, même sans te le dire. Elle a peur de ton imagination. Voyons, les ogres, les géants, les nains, ça n’existe pas. Ce sont des contes de nourrice qui t’ont fait mal à la tête, mon pauvre vieux. Nous avons voulu te montrer que tu faisais fausse route.

Pierre a les dents serrées.

— Mais les nains de la caverne ! les vrais ?

— Les vrais ? C’était des faux. J’ai demandé à papa la permission. On a déguisé cinq petits garçons de ses ouvriers…

— Ah ! les misérables…

— Oh ! Pierre, peux-tu dire, des misérables ? Non, Pierre, de braves enfants du peuple, de ce peuple où sont nos bons amis quand on les traite bien. Si tu savais comme ils se sont amusés ! On leur a acheté des masques rouges au bazar, et puis de fausses barbes. À la répétition ils dansaient comme des fous. Le sixième, celui qui jouait du cor, c’est Julien, celui que vous avez déjà rencontré sur la route quand vous étiez déguisés.

— Mais les feux ?

— Des feux de Bengale.

— Mais le chat rôti ?

— Un malheureux « lapin de gouttière » trouvé mort la veille près de l’usine.

— Mais les coffres avec de l’or dedans ?

— Les coffres dans lesquels les ouvriers mettent leurs outils.

— Mais les géants qui cognaient à la porte ?

— Ces mêmes ouvriers qui viennent travailler à la caverne. Car la caverne, c’est tout simplement une carrière en exploitation. J’ai fait fermer la porte par un des « nains » demeuré en arrière. Furieux de ne pas entrer à l’heure de leur travail, les ouvriers ont cogné à coups de pioche, et votre imagination a grossi démesurément le bruit qu’ils causaient et que répercutait l’écho.

Pierre poussa un gros soupir. Pour le consoler, François ajouta :

— Oui, je sais, la mystification a été trop rude. Je me la reproche, car j’ai été beaucoup plus loin que ta maman n’aurait voulu. C’était si amusant ! Elle n’a pas connu les détails. Je t’en demande pardon de tout cœur. Seulement je savais que Violette et toi êtes très courageux et que cette épreuve ne serait pas au-dessus de vos forces.

François parlait avec l’autorité d’un vrai petit homme.

Voyant la mine déconfite de Pierre et celle, moitié chagrine, moitié drôle, de Violette, il ajouta gravement, en tendant la main vers le bourg où l’on voyait les cheminées d’usines lancer dans le ciel leurs affreux flocons noirs :

— Vois-tu, mon Pierrot, avant tout dans la vie, il faut savoir « coller au réel », comme dit papa. Il ne faut pas vivre dans les nuages, le nez au vent, en attendant que mesdames les fées vous envoient la fortune et le bonheur. Quand j’étais petit (François, qui n’était pas encore bien grand, se dressa sur ses talons), papa me disait toujours : « Les vraies fées d’aujourd’hui, c’est la fée électricité, la fée mécanique, la fée vapeur, et la reine des fées, c’est la fée travail. » Eh ! oui, je sais, c’est moins amusant, mais c’est beau tout de même, plus beau même, car c’est nous qui les conduisons, ces fées-là. Un jour, plus tard, tu verras ça à notre usine et tu seras consolé.

Consolé, Pierre ne l’était pas du tout. Il descendait de très haut, il descendait du dos de la Chimère. Et c’est toujours un art bien difficile que celui de quitter les folles rêveries et les songeries douces qui, dès l’enfance, trompent les douleurs de la vie, pour accepter, avec celle-ci, la lutte corps à corps qui doit durer jusqu’à l’heure dernière…

Il serra tout de même la main de François, car il devinait bien que celui-ci était un fort et un sage, mais il ne lui dit ni « merci », ni « à demain », car il n’éprouvait pas une envie considérable de le revoir.

— Violette, dit-il, si on allait faire un tour ?

— Oui, fit Violette qui n’avait dit mot.

Après avoir jeté sur François des regards qui n’étaient pas tout à fait ceux de deux vaincus, les enfants, la main dans la main, allèrent – d’instinct – jusqu’aux bords apaisants de la rivière, là où, dans l’herbe humide et caressante, on n’entendait pas siffler les sirènes des usines. L’endroit les attirait. C’était comme la limite entre deux royaumes qui ne pouvaient se confondre en leur esprit, entre la forêt des fées et le monde des vivants, entre le rêve et la réalité… Ils s’y plaisaient. Folette en était la gardienne. Et Folette les aimait bien…

Elle était là, Folette. Assise sur un fagot, au bord de la rivière, elle semblait, par une sorte de prescience, attendre les deux petits « naufragés de l’Illusion ». Même elle se fit conter par le menu leurs aventures. Pierre et Violette, d’ailleurs, ne demandaient qu’à voir clair dans toutes ces leçons très compliquées que venait de leur donner la vie.

Il était bien étrange que cette explication, ils vinssent la demander à une si déconcertante créature. Mais peut-être avaient-ils saisi que, parfois, la raison emprunte, pour s’exprimer, la voix de ceux-là mêmes qui semblent l’avoir perdue…

Folette soupira. Penchée sur l’eau, elle agitait dans l’onde une longue baguette qui dessinait de grands ronds dociles et réguliers.

Oui, elle soupira profondément, et elle dit :

— Votre François n’a pas tout à fait tort, mes chers petits. Les fées comme il y en a dans les contes n’existent pas. Seulement à côté des fées utiles dont il vous a parlé, il a oublié de vous mentionner toutes les bonnes fées qui sortent d’un vrai royaume où il faut souvent voyager pour ne pas devenir trop terre à terre. Ce royaume, c’est le royaume de l’Idéal.

Sur l’onde verte, les grands ronds s’agrandissaient encore. Puis, doucement, tremblaient, au fil de l’eau, les guirlandes de renoncules, qui reprenaient, après un léger frémissement, leur immobilité de fleurs captives, aux racines emprisonnées dans la vase. Une grande paix régnait décidément en ces lieux calmes où descendait la fraîcheur. Les enfants se taisaient. Alors, Folette reprit :

— Oui, mes chers petits, ne l’oubliez jamais. Dans ce royaume qui… tout de même est déjà un peu sur terre… il y a la fée de la Bonté, la fée de la Pitié, la fée de la Miséricorde, et bien d’autres encore… toutes les fées auxquelles il faut faire appel quand on veut donner du bonheur à autrui, ce qui est le meilleur moyen de s’en donner à soi-même. Oh ! soyez tranquilles, avec ces fées-là on peut mener une vie très pleine et très belle… et même, mes chers petits, il y a celle que l’on croit mauvaise, que l’on n’invite jamais aux baptêmes et qui vient tout de même… la fée de la Douleur. Hélas ! elle a sa place dans la vie, car des coups de sa baguette elle ennoblit les âmes…

La voix de Folette baissait… Son regard devenait vague, elle murmura :

— Tout de même, il ne faut pas qu’elle frappe trop fort, si nous n’appelons pas à ses côtés la fée Courage… car alors… on tombe comme moi, brisée sous ses coups…

Elle soupira très fort…

Fatigués, les enfants n’écoutaient plus. Ils regardaient une petite grenouille verte aux yeux d’or qui, détendue par un ressort brusque, venait de faire plouck dans la rivière… Ils n’écoutaient plus, et Pierre était tout fiévreux. Trop d’émotions avaient agité son grand cœur chaud et sa jeune tête folle.

Il dut, en rentrant à Vimpelles, se mettre au lit ; et pendant quelques jours la fièvre battit sous ses tempes.

Sa mère qu’il aimait tendrement ne le quittait pas et lui servait de bonnes tisanes chaudes dont l’odeur apaisante transformait la chambre en forêt de tilleuls. De sa main douce elle lui caressait le front.

Cette main était moins pâle à mesure que l’enfant guérissait. Même il remarquait que les couleurs revenaient sur les joues de sa maman, que sa voix si douce se faisait plus douce, que des lueurs de pâle gaieté animaient un instant ses yeux clairs naguère si tristes.

Pierre était heureux.

Un jour, Mme Boisgarnier entra en souriant.

— Pierre, dit-elle, je t’amène une visite.

Le talon sonnant fort sur le sol, un monsieur s’avança, tenant Violette par la main. C’était vraiment un beau monsieur. Jeune encore, il avait une barbe en éventail qui caressait soyeusement sa cravate Lavallière à petits pois. Ses yeux clairs et francs animaient un sain visage coloré de gentilhomme campagnard.

Pierre, le regardant de la tête aux pieds, nota que les guêtres blanches impeccables chaussaient des souliers un peu gros sous le pantalon à petits carreaux qui tombait bien.

« Comme il s’est fait beau ! pensa l’enfant. Pourquoi donc ? »

— Monsieur des Aubiers ? interrogea-t-il.

— Lui-même, répondit le père de Violette, dont la grande bouche découvrit de belles dents dans un sourire large.

Le verbe un peu haut, il ajouta :

— Eh bien, mon gaillard, vous ne vous ennuyez pas dans votre joli petit lit blanc ! J’espère que vous vous faites bien soigner par Mme votre mère ! Elle est si bonne… C’est une vraie sœur de charité ! Allons ! Allons ! mon petit, guérissez-vous bien vite ; sans ça, ma petite Violette vous en voudrait. Et puis, comme vous êtes maintenant un grand garçon, on ira chasser tous les deux.

À son tour, il caressa le front de l’enfant d’une main rugueuse aux fines attaches.

« Ça pique un peu », pensa Pierre.

Il était très intimidé.

CHAPITRE XIII

Graine d’Oignon

Ce fut un bien triste jour.

Violette était accourue le matin jusqu’à Vimpelles. À peine avait-elle entrevu Pierrot convalescent, et ç’avait été pour lui dire :

— Pierre, Pierre, ne viens pas tantôt, y aura de la tristesse à la maison.

Le visage de la petite fille était si douloureux que, dans la journée, Pierre n’eut rien de plus pressé que de lui désobéir. N’était-il pas le chevalier servant de Violette ? Ne devait-il pas l’assister dans les pires malheurs ?

Après le déjeuner, il arrivait aux Aubiers, où Violette, debout au milieu de la cour, le regarda avec des yeux tout tristes. Ses paupières étaient rouges. Des larmes brillaient sur ses joues pâles.

— Tu as pleuré ? demanda Pierre.

— Non ! répondit fièrement la petite. J’ai le rhume des foins.

Elle toussa très fort comme si elle voulait empêcher Pierre d’entendre un bruit de voix qui s’élevaient.

Au seuil du château, M. des Aubiers discutait avec deux hommes. La tête haute, fièrement campé sur le perron, il avait belle mine avec sa barbe en éventail et son œil impérieux. Tout de même on devinait à l’air de son visage qu’une grande détresse était en lui. On aurait dit d’un sanglier qui tient tête aux chiens.

Ses interlocuteurs étaient dénués de beauté. L’un, tout rabougri, avait le visage en noix sèche, l’œil de travers sous des lunettes rondes, le geste furtif et faux. Il cachait son maigre corps de bête malade dans une redingote de ratine noire extrêmement ridicule qui battait la mesure sur ses mollets de vieux coq.

L’autre, corpulent, joufflu, apoplectique, soufflait comme une baleine hors de l’eau. Sa respiration courte agitait de petits frémissements la longue blouse bleue que ballonnait son abdomen omnipotent. Sa main forte, tavelée de son, hérissée de poils roux – comme ceux de Victor –, s’appuyait avec arrogance sur une canne de « toucheux de bœufs » aussi hostile qu’une arme meurtrière. Il parlait très fort. Parfois, il est vrai, d’un geste un peu hautain, mais bref, M. des Aubiers lui imposait silence.

— Qui c’est ce gros laid ? demanda Pierre.

— C’est M. Blandot, dit Graine d’Oignon, répondit Violette, sans ajouter un mot.

Peste ! son laconisme n’était pas encourageant.

— Et l’autre, le petit rat noir ? Qui c’est-il ? demanda tout de même Pierre.

— C’est M. Palenfroy.

— Ah ! qu’est-ce qu’il fait ?

— Graine d’Oignon est usurier et Palenfroy est huissier, reprit Violette, les dents serrées.

Maussade, elle tourna les talons, et elle rejoignit le groupe pour écouter la conversation.

Usurier ? Huissier ? Pierre ne connaissait pas du tout ces termes-là, mais ils ne lui disaient rien qui vaille.

Que pouvaient donc faire ces hommes ? Pourquoi prenaient-ils des notes sur des carnets, jetaient-ils des regards curieux et indiscrets sur les bâtiments, aunaient-ils d’un œil rapace jusqu’aux meules de foin qui sentaient bon, là, devant la grange ?

Décidément Pierre n’y comprenait rien !… Maintenant les deux intrus s’étaient arrêtés devant le donjon. Ils le regardaient, se penchaient en arrière pour regarder son toit hautain de vieux seigneur féodal.

Puis ils s’engouffrèrent dedans comme deux furets – un gros et un petit – qui vont au terrier ; ils en ressortirent et ils se dirigèrent sur M. des Aubiers qui fumait sa pipe en affectant l’indifférence.

M. Blandot frottait avec satisfaction l’une contre l’autre ses pattes roussies comme pour en faire jaillir des étincelles. M. Palenfroy agitait ses doigts crochus d’araignée comme pour attraper des mouches invisibles.

M. des Aubiers cachait ses mains dans les poches de sa culotte de chasse.

Assez longtemps, ils discoururent tous trois. Pierre n’entendait pas leurs paroles, mais il vit M. des Aubiers qui, d’un signe de tête impatienté, semblait acquiescer aux propos des deux visiteurs.

Violette revenait à lui. Oh ! cette fois, la pauvre fille ne dissimulait plus son chagrin sous une attitude de commande ! De gros sanglots secouaient sa poitrine. Elle étouffait sous le poids d’un souci trop lourd pour le porter seule et, instinctivement, trouvant un protecteur, elle tomba dans les bras de Pierre.

— Pierrot ! mon Pierrot ! c’est affreux, je ne peux pas y croire. C’est fait !

— Mais qu’est-ce qui est fait, mon Dieu ?

— Pierre, il faut que je te conte tout. J’avais pas osé te dire. C’est trop compliqué…

Violette parlait d’une voix haletante… Peu à peu, cependant, elle reprit un peu de son calme pour faire à Pierre ce douloureux récit :

— Pierrot, nous sommes presque ruinés. L’autre jour, je t’ai dit que papa était parti pour affaires, mais je ne savais pas tout. À son retour, je l’ai entendu qui causait avec son notaire ; et puis Maria m’en a conté de toutes les couleurs. Enfin, voilà ce que je crois bien avoir compris : Papa était parti à la suite de la mort d’un grand-oncle que je n’ai pas connu.

— C’est vrai, tu ne m’en as jamais parlé.

— Non, il habitait loin. C’était un vieux garçon qu’on surnommait l’oncle Mange-Tout, parce qu’il avait lustufré sa fortune.

— Lustu… ?

— Lustufré ! c’est un mot de chez nous. Ça veut dire mangé. Enfin, il est mort, et il a laissé des dettes que papa a voulu payer.

— Mais ce n’était pas lui qui les avait faites, ton papa ?

— Non, mais il disait : « L’oncle Mange-Tout est le chef de la famille. Faut faire ça pour l’honneur du nom. » Enfin des choses que je ne comprends pas bien. Alors il a emprunté cent mille francs à M. Blandot. Alors… alors… (Violette était haletante), alors, M. Blandot, voyant que papa ne pourrait pas payer, a voulu saisir le château. Il est venu pour ça avec l’huissier – un homme qui fait les saisies – et, après avoir discuté, ils sont tombés d’accord pour prendre seulement le donjon et tout ce qu’il y a dedans. C’est encore un gros morceau, tu sais, et j’ai beaucoup… oh ! beaucoup de chagrin !

Pierre était confondu.

— Mais, Violette, disait-il, tu perds la tête ; comment veux-tu qu’il saisisse le donjon ? Ça ne se saisit pas, un donjon. Il a les bras trop courts, M. Blandot. Et puis, tout gros qu’il est, cet affreux rouquin, il ne peut pas l’emporter sur ses épaules.

— Mon pauvre Pierrot, j’sais pas bien, moi. Tout ce qui est sûr, c’est qu’il a raconté qu’il allait le saisir. Maria affirme que c’est un terme de loi. Papa, lui, ne me dit rien.

— Rassure-toi, ma Violette, fit Pierrot perplexe. Regarde, les deux hommes s’en vont. Ils n’ont rien saisi du tout.

— Mais je te dis que si. Ils vont revenir faire l’inventaire !

Pierre demeurait inquiet devant ces terribles expressions de la loi.

Il sentait qu’un gros péril menaçait Violette et son père. Il était outré.

— Voyons ! voyons ! fit-il, il n’est peut-être pas si méchant que ça, M. Blandot. Si on pouvait l’empêcher…

— Oh ! non. Un usurier, c’est très mauvais. Celui-là prête aux pauvres paysans des gros prêts à la petite semaine.

— Petite semelle ? Je ne comprends pas.

— Non ! petite semaine. Je ne comprends pas non plus, mais c’est une chose affreuse. Et puis, tu sais…

Violette, apeurée, baissa la voix en regardant de tous côtés.

Les hommes partaient. Ne voyant plus personne, elle ajouta d’un ton grave :

— Et puis, tu sais, on le surnomme Graine d’Oignon à la suite d’une drôle d’histoire d’il y a longtemps. Autrefois, il faisait les affaires d’une vieille paysanne riche, riche à avoir partout des bas de laine remplis d’or. On l’appelait la mère Graffinois. Un beau jour… non, c’était la nuit… elle est morte subitement, on ne sait pas trop de quoi… et on a vu M. Blandot qui déménageait de gros sacs, des sacs énormes, aussi énormes que son ventre.

— Mon Dieu ! qu’est-ce que c’était ? Des petits enfants cousus dedans ?

— Ah ! voilà, on ne sait pas bien. Des voisins l’on interrogé au petit jour. « C’est des sacs de graines d’oignon », qu’il leur a dit. Mais tout le monde croit que c’était des sacs d’écus. Il est devenu riche tout d’un coup. Alors il y en a qui assurent que, quand on parle de la mère Graffinois, il devient pâle comme la mort. C’est louche, cette histoire, comme dit Maria.

Décidément, Pierre découvrait qu’à la campagne, le roman de la vie quotidienne est presque aussi invraisemblable que les contes… Tout cela l’agitait fort. Mais, comprenant enfin que Blandot – un assassin peut-être ? – serait sans pitié, il prit son parti. L’occasion le venait servir à souhait d’être cette fois sur le terrain des réalités.

Un peu solennel, il dit :

— Violette, j’y laisserai peut-être ma vie, mais ces affreux hommes n’emporteront pas…

— Ne saisiront pas…

— Ne saisiront pas, c’est la même chose, ne saisiront pas le donjon ! C’est la lutte à mort. Je l’accepte…

— Oh ! Pierre, tu ferais ça ?

— Je ferai ça. Et d’abord je ne veux pas qu’ils reviennent.

— Tu ne veux pas qu’ils reviennent ? Mais tiens, mon pauvre Pierre, les voilà déjà !

C’était vrai. Le « gros roux » et le « petit noir » arrivaient de nouveau. Sans doute avaient-ils été chercher quelque papier. On les voyait, on les entendait marcher dans l’avenue qui conduisait à la cour d’enceinte du château.

— Bonne affaire ! Bonne affaire ! criait sans vergogne l’affreux Blandot, la casquette de soie sur l’oreille, arrogant, frottant toujours l’un contre l’autre les battoirs de lavandière que la nature généreuse lui avait offerts en guise de mains.

Il était là… à deux pas !… Dans son ombre se glissait la silhouette furtive du vilain Palenfroy…

En cas d’attaque brusquée, il faut le coup d’œil du chef, la promptitude du grand guerrier.

Pierre se révéla. Il bondit vers la porte d’entrée de la cour, la ferma soigneusement et jeta la clef dans le fossé. Puis il se cacha derrière une colonne, guettant l’ennemi maintenant invisible.

— Va me chercher un arc et des flèches, dit-il tout bas à Violette.

Sa voix frémissait de colère contenue.

— Holà ! holà ! la porte ! criait Blandot avec violence.

— La porte, holà ! holà ! répétait d’une voix de crécelle le maigre Palenfroy.

Ce fut vraiment l’assaut d’un château-fort. Les hommes cognaient. La porte remuait, comme agitée de mouvements convulsifs.

— Tiens, voici ton arc et tes flèches, murmura tout bas Violette, qui avait, d’un bond, couru jusqu’au château.

Pierre y avait laissé les armes, inoffensives jusqu’ici, dont il se servait vainement contre les pierrots et les merles. Mais comment tirer ? La porte est en bois plein… Les hommes sont derrière… Mais non ! sous la poussée formidable d’une épaule robuste, elle cède. C’est Blandot qui a franchi la première enceinte. Avec Palenfroy il entre en maître, faisant sonner sur le sol son gros bâton.

— Ah ! Ah ! s’écrie-t-il dans un gros rire malsonnant. On ne voulait pas de nous, mais…

— On ne voulait pas de nous, mais…, répète comme un écho docile l’obséquieux Palenfroy.

— Mais qu’est-ce ?

— Aïe ! aïe ! aïe ! les branches d’arbre sont mauvaises ici et on n’y voit goutte sous cette avenue, hurle Blandot. Y en a une qui m’a sauté toute seule près de l’œil. J’en pleure…

C’est Pierre qui, comme un archer du Moyen Âge, a bien ajusté l’homme. Une flèche vient d’atteindre l’usurier.

— Aie ! aïe ! aie ! reprend Palenfroy en geignant. Est-ce parce que les allées sont bordées de houx ? Je viens d’être piqué sur la joue droite.

C’est une seconde flèche. Caché derrière un arbre, Pierre tire, tire éperdument. Il manque ses autres coups. Sa provision s’épuise. Que faire ? Les hommes s’avancent… Ils approchent du donjon. Alors son imagination fertile lui suggère un autre moyen de défense.

Rusé comme un renard, courageux comme un lionceau, rapide comme un lièvre, il court sans être vu derrière une haie.

Là, au milieu de l’avenue, il connaît un certain gros pommier dont on réserve les fruits pour la récolte d’automne. Qu’importe ! Il faut user de toutes les armes. Il se cache au pied de l’arbre. Il a de l’avance sur les deux intrus. Le cœur battant, il attend son heure.

Elle vient. Palenfroy et Blandot arrivent, sans se douter de rien.

Horreur ! Quelle avalanche ! Comme si l’orage déferlait, l’arbre paraît se secouer tout seul. Un grand frisson le dépouille. Sur la tête, les épaules, le dos des deux hommes, les grosses pommes pleuvent d’abondance, dures comme des cailloux.

En même temps, l’on entend fuser des rires. Violette rit cachée dans la verdure, Pierre rit caché derrière sa haie, M. des Aubiers rit caché derrière la persienne d’une fenêtre. Dans la cuisine, Maria rit. Et peut-être bien que Razibus rit aussi, en regardant les deux hommes avec les grains d’or de ses yeux de sage, car on voit remuer ses longues moustaches de crin.

Un peu contusionnés, ces deux hommes sont furieux.

Palenfroy, qui est superstitieux, secoue sa maigre échine.

— C’est curieux, dit-il, méfiant… On entend, on sent, mais on ne voit rien de rien…

— Des bêtises, des bêtises…, murmure Blandot.

… Mais ils s’avançaient toujours. Rien ne les arrêtait. Pierre était furieux. L’énergie du désespoir lui donna des ailes. À tout prix, il fallait empêcher que le donjon fût saisi. Mais comment faire ? Que ne vivait-on au temps des preux ! Où donc étaient l’huile bouillante, le feu grégeois, le plomb fondu qui pourraient mettre en fuite ces voleurs, ces assassins ? Quel enchanteur lui prêterait secours, en cette minute suprême, pour sauver Violette et son père de la ruine, de l’infamie peut-être ?

De l’huile bouillante ?… En quérir sur l’heure est impossible, mais… mais… ah ! quelle trouvaille !

Là, dans la cour, au pied du donjon, Pierre avise ce baquet d’eau savonneuse où Maria lessivait tout à l’heure et où le prisme étale ses royales couleurs sur la surface laiteuse et irisée. N’est-ce pas une arme de combat ? Faute de mâchicoulis, n’est-il point quelque fenêtre d’où il pourra déverser sur l’ennemi cette eau ménagère ennoblie pour la bataille ? Il file en avant, saute la haie, loin des regards de l’ennemi.

— Vite ! vite ! viens vite, Violette ! pas une minute à perdre. Ils ne nous voient pas encore… Monte avec moi dans le donjon.

Dans un suprême effort, qui lui met le feu aux joues et lui gonfle les veines du cou, l’ardent petit chevalier, muni de son arme lessiveuse, armé de son baquet guerrier, monte péniblement jusqu’au premier étage du donjon.

Violette le suit quatre à quatre.

— Prends garde ! prends garde, Pierrot ! fait-elle, avant d’atteindre le seuil de la grande salle, tu as failli mettre le pied dans le trou de l’écho.

— Le trou de l’écho ! Qu’est-ce que c’est que ça ? Dis vite…

— Je ne t’ai pas dit ? Je n’ai pas eu le temps l’autre jour. Je t’expliquerai quand nous aurons fini la guerre. C’est là ce trou dans la muraille par où qu’on parle et qu’on écoute. C’est drôle, mais de dehors on ne sait pas d’où vient la voix. Figure-toi que…

— Violette ! Violette ! ce n’est pas le moment d’allonger tes histoires. Faut mettre l’ennemi en fuite, répond Pierre essoufflé et tout en sueur. Regarde, mais regarde donc ! Nous allons être assaillis. Penche-toi sur le bord de la fenêtre. Voici Blandot et Palenfroy. Il était temps ! On va les arroser. Pose le baquet là… Mais non, là, je te dis… c’est ça… Maintenant, il n’y a qu’à attendre leur arrivée pour le faire basculer. On va les aveugler, ces deux maudits.

Blandot et Palenfroy se méfient un peu. Ils se demandent ce que signifient cet accueil mystérieux, ces ennemis invisibles et bizarres. Auprès de ce vieux château sombre, sous cet inquiétant donjon de sinistre aspect, un vague malaise leur « tombe sur les épaules ». Ils s’arrêtent, cherchant la serrure… Le crépuscule prématuré d’une journée grise enveloppe tout d’une ombre mystérieuse.

— On dirait que ça gargouille là-haut, maugrée Palenfroy. Faut croire qu’il aura plu dans les gouttières de ce vieux nid de choucas.

Et voilà bien autre chose qui leur tombe sur les épaules et sur le nez ! À peine sont-ils sur le seuil du bâtiment, dont la porte a été fermée à clef par Violette, que les deux hommes, ahuris, éberlués, les yeux noyés, s’épongent et dégouttent sous une floconneuse averse.

Le coup a réussi ! Dans une avalanche mousseuse, le baquet a déversé son contenu sur les têtes des vieux grippe-sous.

Vont-ils s’en aller ? Pas du tout !

Ils s’ébrouent, ils maugréent, crachent, se mouchent, pleurent, s’interrogent, ne comprennent goutte, ne voient goutte, ne sentent goutte. Mais ils demeurent maîtres de la situation, avec la ténacité de deux chercheurs d’or que n’arrêteraient pas les chutes d’eau du Niagara.

Devant le baquet vide, qui bouche à demi l’encadrement de la haute fenêtre à meneaux, Pierre regarde Violette avec consternation. C’est la défaite. L’ennemi est dans la place. Le donjon va être saisi. Que faire ? Seigneur, que faire ?

C’est dans ces conjonctures douloureuses qu’un grand acte fut commis. L’inspiration fit jaillir la lumière du cerveau de Pierrot. Il tira, si on peut ainsi parler, sa dernière cartouche. Tout à coup Violette le vit se sauver en coup de vent, sortir de la salle, se précipiter dans l’escalier…

— Violette, dit-il avant de partir, ce que tu m’as appris tout à l’heure va peut-être sauver ta fortune.

À plat ventre sur une marche, Pierre, le cou tendu, se penchait en face de l’écho où il avait failli tout à l’heure se laisser choir.

Alors, dans le silence auguste et solennel, une voix caverneuse, terrifiante, grossie par tous les échos de la sombre tour, cria ces mots qui descendaient jusqu’au sol :

— Blandot ! Blandot ! recommande ton âme à Dieu ! Blandot ! Blandot ! c’est le fantôme de ta victime qui se venge. Blandot ! Blandot ! c’est la défunte mère Graffinois qui t’envoie des graines d’oignon sur la tête. Repens-toi et va-t’en !

Ainsi parla Pierre dans un moment de génie…

En bas, Blandot, plus mort que vif, tressaillait, regardait, écoutait… ne voyait rien. Sa figure était ravagée, son teint devint gris comme du pain moisi… dans la huche de feu Mme Graffinois.

— Allons-nous-en ! Allons-nous-en ! dit-il en claquant des dents à Palenfroy, qui, d’un œil à la fois ironique et terrifié, dévisageait son compagnon, dont il connaissait les anciennes aventures.

— Vous avez entendu parler ? interrogea-t-il.

— Oui, oui ! Non, non ! fit Blandot, mais allons-nous-en. Il me semble qu’une chouette a chanté. Ça porte malheur…

____________

 

Quelques minutes plus tard, les enfants, haletants et victorieux, jubilaient en silence quand ils virent, avec quelque surprise, entrer M. des Aubiers.

Celui-ci ne leur conta point ses affaires. Mais bien certainement, il se fit le silencieux complice du petit drame dans lequel Pierrot, impassible, avait joué un rôle héroïque que taisait sa modestie.

En effet, il n’interrogea ni Pierre ni Violette. Mais il avait l’air riant, et il les regardait avec malice.

— C’est curieux, dit-il, je viens de rencontrer Blandot et Palenfroy, deux hommes qui venaient ici pour affaire. Ils détalaient, mouillés comme des barbets, et blancs de savon, comme s’ils sortaient accommodés de chez le perruquier. Je leur ai demandé si on les reverrait bientôt.

— Ah ! qu’est-ce qu’ils ont dit ? interrogea Pierre anxieux.

— Oh ! « pas avant huit jours », et je ne sais pourquoi la voix du gros Blandot hésitait et tremblait. On aurait dit qu’il ne voulait pas revenir du tout. Mais Palenfroy le poussait de l’avant.

À part lui, M. des Aubiers ajouta entre ses dents ces paroles, que Pierre ne devait pas oublier de sitôt :

— En huit jours, on peut se retourner.

Les enfants allaient peut-être poser d’autres questions, mais il était visible que M. des Aubiers désirait ne pas continuer l’entretien sur ce sujet.

Il rompit les chiens.

— Regardez donc, dit-il, regardez par la fenêtre : Le temps est si clair qu’on voit chez Folette comme si on y était. Ah ! quelle drôle d’idée ! La voilà au bord de la rivière, qui fait peindre son portrait.

En effet, se juchant sur leurs petits pieds, les enfants virent Folette, « sage comme une image », qui posait devant un artiste.

— Ah ! s’écria Pierre, surpris. Le Prince Charmant ! C’est bien lui… je le reconnais… Il a son béret de velours vert…

— Le Prince Charmant ? Tu ne m’as jamais parlé de ça ! dit Violette.

— Ma foi, je n’y ai pas pensé. C’est un beau jeune homme avec lequel j’ai causé… Il est très aimable.

M. des Aubiers rit d’un bon rire qui découvrit ses larges dents blanches.

— Le Prince Charmant ? dit-il. Mais c’est tout simplement un jeune élève de l’École des beaux-arts, un brave rapin qui est venu prendre ses vacances ici. Il s’appelle Bucaille, il loge dans une auberge du bourg et fait des portraits dans la région.

— Un rapin ? Mais c’est ça qui veut épouser la sœur de Cendrillon ! murmura Violette.

Le Prince Charmant lui seyait davantage.

Pierre ne fut pas convaincu. Il détourna la conversation.

— Et Folette, monsieur, qui est-ce ?

Le visage de M. des Aubiers se rembrunit un peu, et c’est après un moment d’hésitation qu’il répondit :

— Mes chers petits, tout est mystère dans la vie de…

Il hésita encore.

— De celle que nous appelons Folette. C’est une très grande dame. Je l’ai connue dans mon enfance. Elle était encore jolie. Un drame a traversé sa vie. Elle est devenue hurluberlu, lunatique…

« Quels drôles de mots ! pensa Pierre. Qu’est-ce que ça veut dire ? »

— Oui, reprit M. des Aubiers, elle est devenue lunatique. Puis elle a quitté le pays et elle est revenue il y a quelques années se cacher dans un moulin. Mais tout se brouille un peu dans ma mémoire. Certains jours, je la reconnais, je la retrouve comme jadis, fraîche et jeune, comme réveillée d’un long sommeil. Par ailleurs, dans ses jours de chagrin, elle a l’air d’avoir cent ans !

Pierre murmurait à l’oreille de Violette : « C’est la Belle au Bois Dormant », quand M. des Aubiers ajouta :

— On la dit très riche. Elle a, paraît-il, un coffret d’argent plein de pièces d’or…

Et, sur ces mots, il poussa un soupir.

CHAPITRE XIV

Où Folette a vingt ans

Ce jour-là, Violette et Pierre causaient dans le salon de Vimpelles des récents événements. Ils étaient très surexcités et ils élevaient sans difficulté le diapason de leurs voix.

— Vois-tu, disait Pierre, je n’ai peut-être pas très bien compris tout ce que disait ton cousin François, mais j’ai bien de la peine à croire qu’il n’y ait pas le moindre petit brin de fées ni de génies…

— C’est vrai, rétorquait Violette, que l’histoire de Folette elle-même est toute drôle. On dirait un vrai conte.

— Eh bien, on retournera encore dans la forêt pour être sûrs que…

— Ah ! mais non ! interrompit une voix qui, cette fois, se fit énergique.

Les enfants tressaillirent. Ils n’avaient pas entendu Mme Boisgarnier, qui venait d’entrer sans bruit.

Celle-ci, bien jeune et bien jolie ce jour-là – car, sans doute, l’air de la campagne lui réussissait en perfection –, reprit d’autorité :

— Non, non, merci, mon petit Pierre. Je te défends de retourner dans la forêt. Tu t’y es déjà fait trop de mal.

Les enfants se regardèrent consternés. Au soir de Waterloo, Napoléon n’avait certainement pas le regard plus voilé de tristesse que celui de Pierre.

— Tout ce que je vous permets, ajouta Mme Boisgarnier, mère un peu faible, c’est d’aller à la rivière, même au moulin ; mais vous n’entrerez plus sous bois, vous entendez bien ?

Ah ! les enfants ne se firent pas prier ! Incontinent, ils prirent la poudre d’escampette pour aller faire une visite à Folette, « la Vieille au Bois Dormant ».

En cheminant, ils causèrent :

— Alors, ce rapin qui fait le portrait de Folette, tu le connais ? demanda Violette à son ami.

— Oh ! un peu. Je l’ai rencontré deux fois sur la route du bourg. Il m’a posé quelques questions. Il m’a beaucoup plu, tu sais. Il dit qu’il a peint la demoiselle, que je crois la sœur de Cendrillon ; qu’il a fait la connaissance de Folette pour la peindre aussi.

— Comment a-t-il pu entrer chez Folette ?

Violette était un peu jalouse.

— Il l’a voulu, parce qu’il dit que c’est un type. Folette (dit-il encore) avait « des raisons pour se faire peindre »… Mais, tu sais, au fond, il est si beau que je me demande si ce n’est pas le Prince Charmant. D’abord, pour avoir pu entrer comme ça au moulin !

Violette se tut. Elle souriait un peu.

… Les enfants arrivèrent au bord de l’eau. Folette et le peintre avaient-ils bougé depuis deux jours qu’ils les avaient vus par la fenêtre ? C’était à croire que non.

De l’autre côté de la rive, ils étaient tous deux dans la même attitude. Vêtu d’un costume de velours noir ajusté, qui moulait sa taille bien prise ; un béret orné d’une plume sur la tête, le Prince Charmant était assis sur un pliant devant un chevalet. Il était très jeune. Son profil fin et sa soyeuse moustache se détachaient sur le fond de verdure. Lorsque, sous les noirs sourcils bien arqués, il levait les yeux sur son modèle, on voyait son doux regard bleu pervenche éclairant la plus jolie carnation du monde. Il était beau comme le jour.

À quelques mètres de lui, Folette posait comme un modèle parfait.

Sans bouger, de sa voix frêle, elle appela :

— Petits ! petits ! petits !

Les enfants furetèrent partout du regard. Folette appelait-elle quelque nichée de canetons ou de poussins ? Sans doute.

— Petits ! petits ! petits !

Tout étonnés, les enfants continuèrent de ne rien voir.

Alors, mi-narquoise, mi-gracieuse, la voix reprit :

— Mais non ! mais non ! Ce n’est pas des bêtes que j’appelle. C’est vous, mes chérubins. Allons ! allons ! Déberlucoquez-vous bien vite. Allons, mes cœurs ! Oust ! Traversez la rivière et venez voir la belle dame qu’on peint. On vous attend.

Comme on le pense bien, les enfants obéirent.

Ils demeurèrent un peu saisis, car le spectacle n’était point ordinaire.

Folette avait revêtu une robe d’organdi rose, d’un âge imprécis et lointain. Un chapeau de bergère couvrait sa tête, et les roses qui l’ornaient à profusion projetaient de l’ombre sur son visage.

À la saignée de son bras, un gros oiseau bleu, vert et rouge, comme Pierre n’en avait jamais vu, était perché suivant la mode du dix-huitième siècle.

Cet animal singulier, dont les plumes s’étaient apparemment roulées dans un arc-en-ciel, roulait voluptueusement des yeux goulus. Il regardait, avec tendresse, une noix que Folette tenait de la main gauche en un geste un peu maniéré.

Parfois, il dodelinait de la tête en poussant de gros soupirs enfantins ; parfois, il fermait un œil, dont la taie blanche semblait un gros œuf de fourmi noyé dans la verdure.

— Drôle de spectacle, marmonna Pierre. Je n’ai jamais vu ça. Cette fois, c’est bien l’Oiseau Bleu.

Folette paraissait ravie jusqu’à l’extase. Sa jupe à paniers sortait de l’herbe comme une grosse cloche… Mais, tout à coup, cette cloche s’effondra pour rentrer dans le gazon.

En effet, de sa manière la plus suave, Folette, fatiguée de demeurer immobile, esquissait un de ces « plongeons à la royale » auxquels elle excellait. Et même il arriva ceci :

Cette étrange petite créature, prise à son jeu, exécuta quelques pas de menuet, s’entraîna, dansa toute seule, en agitant, suivant le vieux rite d’autrefois, un mouchoir de soie fine qui faisait des grâces au-dessus de sa tête. Elle chantait doucement, délicieusement, un air de lointaine romance, et, de ridicule qu’il était tout à l’heure, le spectacle devenait presque attendrissant, joliment désuet.

Au bout de quelques minutes, le peintre l’interrompit, d’une voix chaude et bien timbrée :

— Allons, madame… allons… le jour s’avance. Un peu d’immobilité, s’il vous plaît, pour la pose !

Folette sourit et devint bien sage.

— Elle sourit comme un enfant, remarqua la perspicace Violette. Regarde comme elle a l’air jeune.

— Tu sais, moi, sous le chapeau, je ne vois pas très bien…

— Mais si ! Mais si ! Regarde donc mieux.

— C’est vrai. Est-ce qu’elle se peint ? demanda Pierre.

— Comment ? se peindre… Mais ce n’est pas elle-même qui fait le tableau, c’est le rapin.

— Oh ! mais y a des dames qui se peignent la figure de toutes les couleurs. À Paris, maman en voit quelques-unes comme ça.

Non, Folette ne se peignait pas. Par quelle métamorphose un tel auréolement de jeunesse éclairait-il son fin visage ? Était-ce le simple sourire d’une âme pure qui se décelait sur ses lèvres et rayonnait autour d’elle ? Était-ce le lointain souvenir de joies abolies et de bonheurs envolés dont la fugitive vision opérait ce miracle ?… On ne sait… Mais le prodige semblait tel aux enfants qu’ils crurent presque à un enchantement nouveau.

____________

 

D’un air triomphant, le peintre, après les avoir salués, leur tendit à bout de bras la toile luisante, qui sentait bon l’huile fraîche.

— Est-ce ressemblant ? demanda-t-il.

Les enfants poussèrent un cri de saisissement. Oui, c’était bien Folette, mais – flatterie de peintre – elle paraissait avoir vingt ans. Le sourire de son visage découvrait des dents menues et nettes comme des grains de riz. Ses cheveux étaient blancs, mais peut-être étaient-ils poudrés comme au temps des marquises ! Ses grands yeux candides éclairaient un front si pur, si pur qu’on l’aurait cru frôlé par le battement d’aile d’un ange…

Il semblait que Folette, ce fût la Belle au Bois Dormant, dans l’instant qu’elle s’était piqué le doigt de son fuseau.

C’était si curieux que Pierre et Violette ne comprenaient rien à rien.

— C’est bien la Belle au Bois Dormant, disait Pierre… La vue du Prince Charmant l’a rajeunie… Elle l’attendait pour sûr !

— Hier, tu disais « la Vieille au Bois Dormant » ! objecta Violette en face du grand mystère troublant. Moi, je ne sais plus… Ma tête se brouille.

Sur ces entrefaites, des petits pas, trottinant menu comme ceux d’un alerte souriceau, attirèrent l’attention des enfants.

C’était Folette qui, relevant ses falbalas d’organdi, arrivait pour voir son portrait.

Longuement, avidement, elle le regarda. Puis, sous les roses de son chapeau, elle parut extrêmement pâle, ses traits se contractèrent, un crispement douloureux abaissa les commissures de ses lèvres. Des pieds à la tête elle tremblait comme une pauvre petite feuille morte balayée par les tempêtes.

Courbée, caduque, vieillaque, Folette, en un moment, venait de bondir à travers les âges comme si elle atteignait ses cent ans. D’une voix déchirante, elle cria :

— Marie-Claire ! Marie-Claire ! Oh ! Ma pauvre Marie-Claire !…

Mais qu’est-ce donc ? Sans aucun sens du respect, quelqu’un éclatait de rire auprès de Folette.

D’une voix discordante et suraiguë, on reprenait :

— Marie-Claire ! Marie-Claire ! Ma pauvre Marie-Claire !

Les termes manquent qui pourraient clairement ici exprimer l’effroi de Pierre et de Violette. Décidément, ils vivent en pleine fantasmagorie.

Savez-vous qui parle ? Eh bien, c’est l’oiseau couleur d’arc-en-ciel lui-même. Il a vilainement profité du désarroi de l’infortunée Folette. Abusant de la situation, il lui a dérobé la noix qu’il guettait. Il la tourne et retourne amoureusement dans sa patte crochue, couverte d’écailles comme une coquille d’huître.

Gloussant, toussant et ricanant, il glapit toujours comme pour ajouter à l’impudence du larcin :

— Marie-Claire ! Marie-Claire ! Ma pauvre Marie-Claire !

C’est affreux.

— Cet oiseau est certainement un enchanteur, balbutie Pierrot.

— Peut-être bien tout de même, reprend Violette, très intéressée.

CHAPITRE XV

Le royaume de l’Oiseau Bleu

… Ah ! mon Dieu ! Qu’est-ce qui se passe, là… à côté de Folette ?

Voilà que l’oiseau qui parle s’enfuit d’un vol maladroit et lourd en abandonnant sa noix. Tandis qu’il sautille sans grâce, la patte en l’air, un monstre s’avance à pas de velours, sorte de panthère noire qui surgit d’un massif de verdure. Il rase le sol. Petite bête de rapine et de proie, il se coule sur le sable, les épaules hautes, tendues pour le bond suprême, avançant avec une rare prudence son mufle avide sous les yeux d’or.

Tout à coup, il saute. Il saute sur l’oiseau voleur. En un clin d’œil, il le saisit et, la tête relevée maintenant, noble comme un lion qui enlève sa proie, au milieu du désert, il s’apprête à partir.

Miséricorde ! C’est Razibus qui fait son tour de chasse. Mais l’oiseau lutte. Il se débat. D’une voix enrouée et suppliante, il appelle : « Folette, Folette », comme si cette mystérieuse personne le pouvait sauver des affres de l’agonie.

Totalement figée, Folette ne bouge pas. Elle a jeté un cri perçant. Alors Pierre n’écoute que ses instincts héroïques. Il ne se demande pas si l’oiseau enchanté peut lui rendre le mal pour le bien. Il court, il court… tandis que Razibus, tout à la fois triomphant et apeuré, court lui-même, alourdi par son trophée vivant de plumes multicolores qui se débattent.

Il court… il court… Et voilà le Prince Charmant, levé en sursaut, qui court, qui court aussi. Ils coupent la retraite à Razibus, l’affreux meurtrier. Mais c’est à Pierre, plus leste, que revient la gloire d’arracher l’oiseau à la gueule tenace du matou, qui bat la mesure avec sa queue en colère.

Grâce au Ciel, l’oiseau n’est même pas blessé. Pierre, non sans frissonner, le pose sur son doigt en craignant un peu que cette bête magique ne l’enlève dans les airs. Mais non, ce seigneur multicolore reprend doucement ses aplombs, il secoue sa belle robe chatoyante, il s’ébroue, se tâte, se regarde même avec complaisance.

Très satisfait de son sort, il avise du coin de l’œil le pouce de Pierrot, le considère avec intérêt et – toc ! – il lui assène un grand coup de bec. Puis, tout à fait glorieux, il s’envole sur l’épaule de sa maîtresse.

Cette fois encore, Pierre, décontenancé, comprit vaguement qu’en ce monde les bonnes actions ne reçoivent pas toujours leur récompense directe et immédiate. Il fut content tout de même parce que Folette avait l’air ravie. Elle s’emparait de l’oiseau et couvrait de baisers ce vilain petit ingrat qui frissonnait d’aise en gloussant des choses tout à fait incohérentes. Elle murmurait en extase :

— Ah ! mon oiseau bleu, mon oiseau bleu, couleur des deux ! Ah ! mon oiseau bleu, mon oiseau… mon oiseau.

Enfin, se tournant vers le peintre et vers les enfants, elle leur dit :

— Maintenant vous allez entrer chez moi pour vous reposer.

Ces paroles mémorables étaient à peu près inouïes dans la bouche de Folette. Nul n’ignorait que personne, absolument personne, ne pénétrait en son logis. Même le boulanger, la laitière et le boucher du village avaient accoutumé, trois fois par semaine, de déposer leurs provisions dans un petit panier qu’un système de cordes et de poulies faisait monter jusque dans la pièce où Folette se tenait d’habitude.

Quant au facteur, jamais depuis plusieurs années il n’avait eu l’occasion de déposer son courrier dans le petit panier.

Il ignorait jusqu’au véritable nom de Folette, que les curieux lui avaient demandé souventes fois.

Étrange détail : quand Folette était malade, le petit panier montait tout seul sitôt qu’on avait hélé la maîtresse de céans par la fenêtre. D’aucuns assuraient qu’elle avait dressé quelqu’un de ses oiseaux pour lui tenir lieu de concierge et de monte-plat.

« L’Oiseau Bleu ? se demandait Pierrot… Qui sait ? Peut-être. »

Car assurément les rapports étaient cordiaux entre ce détestable animal et sa très douce maîtresse.

Le Prince Charmant, Violette et Pierre suivirent donc Mme Folette qui, par un escalier de meunier extérieur au logis, accéda jusqu’au premier étage du vieux moulin vêtu de lierre. Elle ouvrit une petite porte vétuste, s’engouffra dans la maison, et ses visiteurs eurent quelque peine à la suivre, tant elle avait la marche preste.

— Fait pas bien clair chez vous, madame, fit le Prince Charmant d’un air moitié badin, moitié goguenard.

Pierre, en l’entendant parler plus à son aise, connut avec étonnement que ce prince aux yeux de velours avait un peu l’accent des faubourgs de Paris.

Effectivement la grande pièce ronde dans laquelle on venait d’entrer n’était éclairée que par deux petits œils-de-bœuf, et sur les vitres débordait le revêtement des lierres, des jasmins et des glycines, dont la parure glauque donnait à la pièce des teintes d’aquarium.

Tout de même, quand leurs yeux furent accoutumés à la pénombre, les visiteurs demeurèrent saisis d’étonnement.

Il y avait quelque chose de féerique ou de princier dans l’intérieur de ce vieux moulin sordide.

Le carrelage rouge disparaissait presque sous le tapis d’Orient aux couleurs caressantes et sous les peaux de tigre, de panthère et de lion dont les yeux de verre, à jamais immobiles, luisaient dans l’ombre. Des tapisseries des Gobelins dissimulaient les murs blanchis à la chaux, laissant place, çà et là, pour des panoplies d’armes exotiques, des casques japonais aux grimaçants sourires, des paravents en laque de Coromandel, des armures hindoues ou persanes d’une admirable facture.

On aurait cru l’immense cabine d’un grand voyageur, si d’autres beautés mobilières n’avaient décelé par surcroît tout un glorieux passé français.

Partout où s’accrochait la faible lumière, l’œil s’arrêtait complaisamment sur les cabinets en marqueterie Renaissance, les consoles Louis XIV merveilleusement ouvragées, les piédouches de marbre griotte, les vases d’albâtre, les brûle-parfums de porphyre et d’onyx.

— Ah ! mince ! cria le Prince Charmant ébahi, ce que c’est peu moche chez vous, madame !

L’admiration était sincère, le ton enjoué… Malgré tout, Pierre et Violette se regardaient indignés… De telles expressions étaient peu communes à leurs oreilles.

« Il n’est certainement pas prince », pensa Violette un peu déçue.

Folette n’avait pas écouté. Elle suivait ses pensées.

— Monsieur le peintre, commanda-t-elle sur un ton d’impératrice, ayez la bonne grâce de monter sur ce meuble et de pendre votre tableau à côté de celui qui est couvert d’une toile grise.

— Oh ! madame, je n’oserai jamais, répondit le peintre, cette fois confus.

De fait, le meuble était un piédestal en argent ciselé qui sans doute avait servi jadis de socle dans quelque palais.

— Mon cher monsieur, souffrez que je vous l’ordonne, ajouta Folette avec une rare majesté, et n’ayez cure de mes guenilles ni de mes vieux meubles.

Le peintre obéit. D’un geste hésitant il attacha la toile à un clou que Folette avait sans doute enfoncé pour cette destination.

Un grand silence pesait sur les merveilles du moulin. Folette demeurait immobile. Elle contemplait son portrait. Soudain après avoir un moment hésité, elle se dirigea vers le tableau voilé et d’un geste brusque elle arracha la toile qui le dérobait aux regards.

Les enfants eurent peine à retenir un cri de surprise. Malgré la lueur douteuse du jour, ils reconnurent l’image à demi effacée d’un beau jeune homme vêtu à la mode d’il y a quelque cinquante ans.

— Oh ! murmura Violette à l’oreille de Pierre, c’est le même que celui dont Folette portait le médaillon sur le corsage quand nous l’avons vue pour la première fois.

— Mais oui, fit Pierre, qui ça peut-il être ?

L’heure était solennelle. Folette poussait un gros soupir en regardant les deux portraits. Sans doute elle allait parler. On n’était pas entré pour rien dans cet antre du souvenir. Le voile du mystère allait enfin se déchirer… Elle remuait déjà les lèvres.

Une voix rompit le silence.

— Qu’il est beau, coco, qu’il est beau, coco, qu’il est beau !

C’était le seigneur oiseau bleu qui rompait le charme en clamant son admiration importune.

Folette, comme si elle retombait d’un songe, se réfugia dans un mutisme total… Le charme était, hélas ! rompu.

À nouveau quelque chose d’un peu hagard voilait son œil d’enfant. Longtemps elle demeura prostrée. Dans la pièce calfeutrée, on n’entendait que les pas assourdis du Prince Charmant qui promenait ses admirations au milieu des fourrures étalées sur le sol.

Tout à coup, il s’arrêta, un peu intimidé, devant une vitrine dans laquelle brillaient les gemmes, les émaux, les miniatures centenaires aux douces couleurs, les camées antiques et les colliers d’ordres des temps anciens. Au milieu de ces merveilles, une cassette byzantine aux images hiératiques resplendissait d’or et d’argent.

— Oh, madame, que c’est beau ! fit le jeune artiste enthousiasmé.

— Le trésor, le trésor, le trésor ! glapit une voix rauque.

C’était l’oiseau bleu qui bavardait.

Cette fois Folette lui parla avec moins d’aménité que de coutume.

— Tais-toi donc, bavard, fit-elle impérieusement.

— Le trésor ! le trésor ! le trésor ! répétait le désobéissant habillé de plumes. Puis il éclata de rire.

— Mes enfants, vous me voyez marrie, interrompit brusquement Folette, je n’ai rien de bon à vous offrir pour la collation. Mais si vous le voulez bien, nous allons faire un tour à ma volière.

Les enfants remarquèrent alors qu’au milieu des objets de prix luisait, sur un fourneau de poupée, un tout petit brouet au lait et aux pois chiches : le dîner de Mme Folette. À côté de la casserole mijotait aussi une tisane aux senteurs exquises.

Folette, voyant les enfants humer l’air, apaisa leur curiosité.

— C’est ma tisane, dit-elle, avec les simples que je cueille, je puis faire tous les élixirs, même celui de longue vie. Mes recettes sont dans un gros volume vieux de trois siècles que personne ne connaît.

Après avoir ainsi parlé, elle entraîna ses hôtes sur l’escalier. De sa poche elle tira une clef grande comme une hache d’armes, elle ferma diligemment la porte et, l’oiseau bleu sur l’épaule, elle descendit les degrés. En trottinant elle se dirigea derrière le moulin, vers le petit parc que ne connaissaient point les enfants.

Quel admirable spectacle ! Quelle nouvelle féerie !

On y voyait en vastes cercles des arbres plusieurs fois séculaires, dont les cimes enchevêtrées formaient une voûte légère. Sur les troncs fendillés de lézardes de grosses lianes grimpaient en rampant. Au milieu des eaux somnolentes d’un bassin, sur un socle, îlot de pierres visqueuses, une Diane souriait de son énigmatique sourire de marbre, en tendant un arc immobile sur lequel venaient sauter les troglodytes et les roitelets.

Les enfants croyaient marcher dans un rêve. La chaleur d’une fin de beau jour pesait sur la nature maintenant alanguie. L’odeur âcre des buis et des mousses emplissait les abords du bassin. Les moustiques en joie se promenaient dans une ronde effrénée au-dessus des eaux métalliques…

— Maintenant, fit Folette, venez voir mes fleurs.

On s’avança dans les halliers vers une pergola dressée dans une verte clairière. Folette y courut.

Autour de celle-ci qui – le nez au vent – semblait humer les parfums de la nature, comme une belle du vieux temps qui aurait prisé du bon tabac, les roses formaient un luxuriant décor.

Grimpant au treillage vert, descendant sur les mousses d’un vieux banc et jusque sur le sable fin du sol, elles semblaient avides de jeter partout leur note éclatante et fraîche. Roses Pompadour, roses mousseuses, roses épanouies du matin ou roses effeuillées sous la froide caresse des nuits, elles embaumaient l’air léger de leur parfum subtil.

— Que c’est beau, madame ! que c’est beau ! répétait toujours le Prince Charmant, qui regardait de tous ses yeux et prenait en hâte de rapides croquis pour son album.

— Qui donc entretient tout ça, madame ? interrogea Violette toujours pratique.

Pour une fois, Mme Folette manqua d’aménité. Sa figure se ferma, son regard se fit glacial, et elle se tut. Violette ne savait plus où se cacher.

— Maintenant, fit Folette en reprenant sa belle humeur, venez voir mes oiseaux.

Ce fut le couronnement de la journée.

Toute une partie du parc entourée d’un fin grillage formait comme une immense volière où caquetait un monde multicolore.

Des paons, fiers de leurs traînes luisantes et ruisselantes comme des cascades, se promenaient majestueusement sur le sol tels des duchesses qui vont prendre leur tabouret à la cour. Ils regardaient les visiteurs de l’œil bête et satisfait qui éclaire leur petite tête de couleuvre.

Çà et là piaillaient les capucins au froc austère, jaloux des canaris, des colibris, des oiseaux-mouches et des perruches qui semblaient s’être costumés pour un bal de mi-carême après avoir dévalisé les marchandes à la toilette.

Là-bas, au bord d’un autre bassin, à demi caché dans les buis taillés, naviguaient des cygnes au regard courroucé. Leur bec en feuille d’acanthe couronnait harmonieusement la petite gondole vivante que leur corps de neige figurait sur le miroir des eaux.

L’œil morne et le bec triste, un cormoran attendait vainement l’heure de la marée prometteuse de poisson. Des mouettes captives voletaient, cotonneuses. Un héron dormait sur ses échasses comme un berger des Landes. Et des canards de Barbarie lissaient du bec leurs magnifiques robes de plumes huileuses sur lesquelles les gouttes d’eau glissaient en colliers de perles.

— Que c’est beau ! que c’est beau ! s’écrièrent cette fois les enfants.

L’oiseau bleu, flatté, dominant le pépiement des volières, reprit comme dans un chœur antique :

— Qu’il est beau, coco, qu’il est beau, qu’il est beau, coco !

Après avoir laissé ses visiteurs contempler ce spectacle pendant un quart d’heure puis les avoir priés de revenir, Folette donna le signal du départ. Elle était lasse. Son esprit vagabondait. Désireuse d’être aimable jusqu’à la fin, elle tira sa révérence et elle chanta à peu près comme au premier jour :

Dansons pour les mariés,

Boisgarnier, des Aubiers,

Seront en noces alliés,

Avant le mois de janvier.

Quié !

Puis elle rentra dans le moulin des merveilles.

____________

 

Le Prince Charmant salua les enfants sans mot dire et reprit la route du bourg, tandis que Violette et Pierre regagnaient leurs demeures.

Ils bavardaient sans trêve sur les événements de cette journée incohérente, qui ne leur avait pas donné la clef de l’énigme du passé de Folette. Le dernier couplet chanté par celle-ci les intriguait également beaucoup.

Aussi, dès le lendemain, revinrent-ils. Mais Folette ne se montra pas. Le surlendemain, ils revinrent encore et… Folette ne se montra toujours point.

Seulement, puisqu’elle leur avait permis de venir voir les oiseaux tant qu’ils voudraient, ils profitèrent de cette heureuse fortune. Combien elle était nécessaire pour faire diversion à leurs soucis ! Il fallait bien le spectacle chatoyant de tous ces beaux emplumés pour déverser sur eux – comme l’arôme du pavot, cette fleur de l’oubli – un peu de quiétude et d’apaisement.

Ils n’osaient pas se le dire, mais tous deux chaque soir se débattaient avec le même cauchemar. Ils avaient conté à M. des Aubiers leur visite, toute leur visite à Folette. Celui-ci les avait écoutés un peu distraitement. Il ne leur avait expliqué ni le mystère du Prince Charmant, ni celui de l’oiseau parleur, et il s’était contenté de rire.

Mais son rire était celui d’un homme accablé de soucis.

Pierre et Violette savaient bien pourquoi. Le terme approchait, la semaine s’écoulait… Blandot et Palenfroy allaient revenir, et le malheureux Pierrot était à court d’expédients pour les chasser.

— C’est drôle, dit un jour Pierre à Violette, que ton papa ne dise rien de rien ni pour Folette ni pour la saisie du donjon. As-tu osé lui parler de Blandot ?

— Oui. Mais papa, tu sais, il ne dit que ce qu’il veut dire. Il a toujours l’air d’être avec moi comme si j’étais une enfant. Je ne sais pas pourquoi, il m’a fait une drôle de phrase comme s’il plaisantait : « Bah ! bah ! qu’il m’a dit, votre oiseau bleu m’apportera bien les beaux billets libérateurs. » On aurait cru qu’il se moquait de moi. Vois-tu ça, toi, un oiseau qui apporte des billets ?

____________

 

Au soir du septième jour, les enfants réfléchissaient donc tristement à ces choses dans la cour du château des Aubiers.

Le matin, Pierre, toujours romanesque, avait eu une idée bien à lui.

— Je voudrais tant voir le clair de lune sur le donjon, avait-il dit à Violette.

— C’est facile, avait répondu celle-ci. Viens ce soir. Ta maman te laisse libre quand tu veux. Maintenant, elle à l’air « tout chose ».

— C’est vrai, avait répondu Pierre.

C’est pourquoi, ce soir-là, les deux petits attardés, après que tout le monde s’en était allé au lit, demeuraient assis entre le château, l’orangerie et le donjon.

Comme pour leur jouer un mauvais tour, la lune s’était cachée dans un nuage d’argent. Mais c’était bien beau tout de même, ce voile de gaze aux tons laiteux qui enveloppait les choses dans une atmosphère d’irréalité ! Le donjon avait grandi, le château aussi, les arbres montaient jusqu’au ciel blanc, et, sur leur banc de pierre, les enfants, silencieux, demeuraient impressionnés par la majesté nocturne, quand un léger bruit fit tressaillir leurs nerfs un peu surexcités.

— Écoute, dit Violette en se serrant contre Pierre… On dirait qu’on entend remuer dans l’orangerie.

— Mais oui, fait Pierre. C’est la chouette. Tu sais bien qu’on l’entend tous les soirs.

Il a un peu honte de son mensonge, car lui-même distingue très nettement un bruit insolite. Mais oui ! ça vient là, à gauche de l’orangerie située à l’angle de la cour. À droite, du côté du château, tout est tranquille, les lumières sont éteintes. Plus loin, le donjon semble dormir.

— Ça se tait, fait Violette soulagée.

— Oui.

— Mais non, Pierrot, voilà que ça recommence.

— Tu crois ?

— Pierre ! Pierre ! ça bouge.

— Quoi ?

— Pierrot ! Pierrot ! j’ai peur. Regarde.

Pierre est brave, on le sait ; mais tout de même il sent son cœur qui a froid et ses tempes qui battent. Il est vrai qu’une chose se passe, et celle-là plus extraordinaire que tout ce qu’il a vu jusqu’ici.

— Pierre ! Pierre ! Elle sort toute seule.

Pierre a le regard fixé sur l’orangerie. Le bâtiment se profile dans une zone de pâle lumière. Sur un chemin qui mène de l’orangerie à la remise, par une porte cochère demeurée ouverte, que voit-il ?

Très nettement, une échelle qui sort en effet toute seule de cette orangerie et qui, de biais, semble prendre, comme une personne, la route du moulin. A-t-il la berlue ?

Non. Inutile de se frotter les yeux. On distingue les premiers degrés de l’échelle qui bouge avec prudence. Machinalement, malgré sa terreur, il les compte : un, deux, trois, quatre, cinq… Les degrés avancent toujours. Violette claque des dents.

— Pierre ! Pierre ! Un homme.

C’est vrai. Maintenant, l’affreux mystère s’explique, mais il n’en demeure pas moins dramatique. L’échelle a été sortie la première, car elle s’appuie par le milieu sur l’épaule d’un « être » qui, maintenant, sort lui aussi.

Sous la clarté lunaire, il paraît immense. À vingt mètres, on ne peut distinguer ses traits, mais on voit qu’il marche avec des précautions de Sioux. D’un pas souple et félin, lentement, il s’avance. L’échelle est complètement sortie. L’homme… ou le fantôme ? s’arrête un moment indécis.

Va-t-il changer de route et fondre sur les enfants pétrifiés ?

— Non ! murmure Pierre qui a deviné la pensée de Violette. Il prend le chemin. Regarde, regarde, il descend vers la rivière.

— Rentrons, mon Pierrot. Tu coucheras au château.

— Tu es folle ! C’est un voleur. J’y vais, répond Pierre faisant appel à tout son courage. Toi, rentre vite.

Pierrot se lève. Il marche. Qui donc le suit ? L’intrépide Violette. Que faire pour l’arrêter ? Rien, car il sait bien que jamais elle ne lui cédera à l’heure du danger. Tous deux dans l’ombre vont suivre la destinée qui s’annonce redoutable.

CHAPITRE XVI

Dans l’ombre mystérieuse

À vingt mètres de distance, les braves enfants suivirent l’homme jusqu’à la rivière. Une indicible horreur les envahissait peu à peu comme une marée qui monte. Car, dans la clarté bleuâtre qui projetait partout les ombres déformées des choses, la silhouette étrange de cet homme et de son échelle s’allongeait démesurée, inquiétante… Dans la nuit on sentait planer le drame.

Le silence n’était rompu que par les aboiements rares et lointains des chiens de ferme, le ululement sinistre des grands rapaces nocturnes.

Les enfants se savaient infiniment seuls.

Arrivé devant le bac, l’homme s’arrêta. De sa poche il tira un objet qui brilla un moment sous la lumière brouillée de la lune. Caché derrière un saule, Pierre regardait avidement.

On entendit un petit bruit sec, tandis que l’être mystérieux fourrageait au-dessus du bac… on ne savait où… dans les branches.

— Je devine, se dit Pierre, qui ne voulait pas trop inquiéter Violette. Il coupe le fil de la sonnette qui relie le bac au moulin… Il va faire un mauvais coup.

Sans bruit, l’homme déposa son échelle dans le bateau, regarda de tous côtés, afin de s’assurer qu’il ne pouvait être vu. Puis il descendit lui-même, passa la rivière, silencieux comme un spectre errant sur les eaux froides.

Un moment encore il hésita sur l’autre rive.

— Si je pouvais m’être trompé ! se disait Pierre. C’est peut-être simplement un braconnier qui va chercher je ne sais quoi dans la forêt.

La lune, un moment, sortit dégagée des nuages. On distinguait nettement le bandit qui appuyait l’échelle sur le mur du moulin… Le haut de l’échelle toucha la fenêtre de la salle ronde où Folette renfermait ses trésors.

Les enfants se regardaient sans rien dire… Ils s’étaient compris… Lentement, le malfaiteur grimpa. Il atteignit le haut de l’échelle. Ah ! s’il pouvait tomber ! Pierre l’espère, car un moment celle-ci vacille dans le lierre… Il va perdre l’équilibre ? Non, il se reprend. Il s’agrippe à l’appui de la fenêtre en œil-de-bœuf… Un nuage passe, la lune se cache. On ne distingue plus qu’à demi la scène tragique. Tout se brouille.

— Appelons ! appelons au secours ! dit Violette à Pierre. Il va tuer la pauvre femme.

— Pourquoi la tuer ? murmure Pierre qui, se raccrochant à l’espoir, ne veut plus croire à ces possibilités terrifiantes.

— Pour la voler. C’est un bandit qui veut de l’argent.

— Taisons-nous, reprend Pierre en lui serrant la main très fort. Taisons-nous. Je te défends d’appeler. La pauvre vieille dort. Il veut voler le coffret. Je le lui reprendrai plus tard, car je suis fort. C’est en faisant du bruit qu’on pourrait réveiller Folette… Alors… peut-être qu’il serait capable de donner un coup de couteau. Et dire que je ne peux pas y aller, puisqu’il a gardé la barque !… Chut ! chut ! écoute…

On entend un petit grincement… puis un bruit de verre… On distingue mal les mouvements du voleur.

— Je comprends, dit Pierre que la surexcitation nerveuse rend extrêmement lucide. Il coupe un carreau. Oui, c’est cela… Il passe la main à l’intérieur… Ça y est.

— Pierre, interroge Violette troublée et claquant des dents, je ne vois plus rien. Où est l’homme ?

— Il est entré, répond Pierre. Maintenant pas un mot, pas un bruit. La vie de Folette en dépend. Nous sommes loin, je n’ai pas d’armes… Mon Dieu ! pourvu qu’elle dorme ! J’ai confiance.

— Peut-être… Elle doit coucher dans une pièce à côté. Y a pas de lit dans la salle ronde.

Des minutes très longues s’écoulent. Sont-ce des heures ? Les enfants ne sauraient dire. Aucun bruit. Une atmosphère de mort, l’impression toujours croissante d’un abandon total dans la nuit.

— Ah !

Les deux enfants poussent le même soupir immense de soulagement. Deux jambes apparaissent sur l’appui de la fenêtre… puis un corps… puis une tête aux mouvements inquiets… Le voleur est sur l’échelle.

Aucun cri de détresse ou d’agonie n’est sorti du moulin maudit. Le vol – s’il y a vol – s’est effectué sans crime.

Pierre a tout son sang-froid. Il commande :

— Violette il y a deux chemins là près de nous, de ce côté-ci de la rivière, celui qui conduit à l’orangerie où le bandit a pris l’échelle et celui qui mène au bourg. L’homme, il faut que je le suive. Je ne peux pas l’attaquer maintenant. Mais il faut le reconnaître, savoir où il va.

— Moi aussi, je veux savoir…

— Justement. Alors tu vas aller te poster là-bas, derrière cet arbre, bien cachée, sur le chemin du bourg. Moi j’attends. Il y a plus de chance qu’il repasse par ici, à cause de son échelle. Fais vite. Je te protège. Vite, vite, je te dis ! Il descend, il va passer le bac.

Violette hésitait un peu. Pierre s’aperçut qu’elle tremblait.

— Courage, ma petite ! fit-il. C’est nécessaire. Nous sommes deux policiers, et puis il ne peut rien voir. Tu ne seras pas à plus de dix mètres de moi. Et tu ne bougeras pas ! Il ne faut pas qu’il te voie !

Violette partit. Pierre resta immobile derrière son arbre. L’homme, venant de traverser la rivière, rechargeait l’échelle sur son épaule. C’est du côté de Pierre qu’il se dirigeait, retournant à l’orangerie comme s’il rentrait chez lui…

Il allait passer à quelques mètres – là – dans le chemin… Les nuages continuaient de jouer à cache-cache avec la lune… On voyait mal… Pierre était atrocement crispé dans une tension anxieuse. De ses yeux agrandis et fixes il dévisage l’homme qui ne se doute pas, certes, que derrière cet arbre la justice s’est cachée sous la figure d’un honnête petit garçon.

Reconnaître les traits du voleur dans cette pénombre, il n’y fallait pas songer, mais on pouvait distinguer sa tournure, ses vêtements…

Le voici. Ses pas font crisser le sable. Il arrive, il est là, il passe à portée de la main. Pierre a peur qu’il n’entende les battements précipités de son cœur, car un instant le bandit regarde du côté de l’arbre. L’enfant croit deviner l’éclat métallique d’un regard qui scrute les ténèbres… Avant tout il faut repérer le bandit. Entre les feuilles, Pierre regarde attentivement en domptant son émotion.

Oh !… voyons… Cette casquette à oreillettes sur laquelle la lune, un moment, rayonne, cette grande houppelande à carreaux dont le long corps du bandit est vêtu ?… Où donc a-t-il vu ce vêtement à nul autre pareil dont il reçoit l’image rapide comme un rêve ?

Mais… mais… Oh ! non… Mais… si !

Si. Le doute n’est pas possible. Ce sont la casquette et la houppelande que M. des Aubiers met pour aller à la chasse les jours de pluie. Cette taille, c’est bien celle du père de Violette.

____________

 

L’homme s’avance… Sa haute silhouette diminue dans la clarté livide du chemin. Pierre ne le suit pas.

Alors Violette, d’elle-même, se décide la première à quitter sa cachette voisine. Elle arrive.

— Pierre, dit-elle, c’est près de toi qu’il a passé. Pourquoi ne le suis-tu pas ?

Et Pierre de simplement répondre :

— Toi, Violette, l’as-tu bien vu ?

— Oh oui !

— L’as-tu reconnu ?

— Mais non ! Il était à dix mètres de moi, tandis que toi ?… Mais Pierre ! remue donc ! tu es là comme une statue !

— C’est vrai. Violette, je te demande pardon. J’ai eu peur.

— Peur ! toi ?… Oh !…

— Oui, peur… tu comprends, l’émotion, la nuit, cet homme qui pouvait nous tuer. Alors le courage m’a manqué pour le suivre.

Violette ne répondit rien. Une grande désillusion l’accablait. Pierre ayant peur ! Évidemment… elle comprenait… elle excusait. Tout de même, son héros venait de descendre de quelques degrés d’un piédestal ; et c’était triste.

— Rentrons, dit-elle après un long silence.

— Oui. Mais attendons que l’homme soit loin.

— Oh ! Pierre, mais… est-ce que tu deviens poltron ?

— Non ! Ah ! ça, non !… cria Pierre avec violence. Mais pardonne-moi encore une fois, je ne me sens pas très bien…

Les enfants regagnèrent les Aubiers en n’échangeant que quelques paroles contraintes. Après s’être assuré qu’ils étaient seuls, Pierre laissa Violette sur le perron du château. Elle lui dit bonsoir un peu froidement et, la tête basse, les épaules voûtées, il rentra lui-même au manoir de Vimpelles, sans que Violette ait deviné son subterfuge.

Jamais il ne passa une nuit aussi atroce. Lentement, sûrement, il réalisait la froide cruauté de la scène dont il venait d’être le témoin. Dans son lit, il s’agitait, baigné de sueur. Ses tempes battaient, les tableaux qui se déroulaient dans son pauvre cerveau en feu acquéraient la vitesse d’un film. Il voyait. Il voyait, dans une obsession affreusement douloureuse, l’homme à la casquette et à la houppelande dont le visage emplissait d’épouvantements sa chambre d’innocent. En lui s’infiltrait, comme un virus corrosif qui lui brûlait le cœur, l’affreuse maladie du doute. Non ! c’était trop douloureux. Le père de Violette ! Ce gentilhomme, cet ami, c’était donc un voleur ?

Comme des démons, s’agitait dans l’âme pure de Pierrot la succession extraordinaire des oui et des non, des certitudes infamantes ou des rassurantes hypothèses. En des instants, il était sûr, absolument sûr de l’innocence de M. des Aubiers… Il était sauvé par le miracle de la foi… Puis, tout à coup, lancinante, torturante, la réalité s’imposait à lui dans l’horreur de ce cauchemar vécu : la vision certaine… la casquette et la houppelande sous la lune que, vivrait-il cent ans, il n’oublierait jamais.

Un moment il crut qu’il devenait fou. Il souffrait au-delà des possibilités humaines, il aurait voulu s’évader de son propre corps, se fondre dans je ne sais quel néant… Son désespoir atteignait le paroxysme, quand une crise de larmes, comme une pluie salutaire après l’orage, apaisa un peu la tempête de sa jeune âme en détresse qui, dans la solitude, étouffait sous le poids trop lourd.

« Non ! non ! mille fois non, se dit-il. C’est impossible ! J’ai eu un cauchemar, une vision d’enfer, une hallucination ; le père de Violette ne peut pas être coupable… Il faut, il faut absolument que je sache la suite. »

Sur son pauvre front moite, il lui sembla alors que descendait une lumière bienfaisante. C’était vrai. Après cette nuit d’angoisse, l’aurore se levait. Un peu de jour entrait en son logis comme en son âme.

Dès le matin, évitant Violette, il courut au moulin après avoir embrassé sa mère.

— Qu’as-tu donc, mon pauvre petit ? lui dit celle-ci en le grondant un peu. Tu es tout pâle. Ah ! voilà ce que c’est que de trop jouer le soir. Tu es puni par où tu as péché, car j’ai appris que tu avais veillé. La leçon est rude, mon cher enfant, mais tu ne recommenceras plus.

Elle embrassa en signe de pardon l’enfant qui mordait ses lèvres pour garder le secret offensant.

Pierre fut bientôt au moulin. Dans une pose de douleur résignée, Folette était assise sur la rive comme si elle eût attendu ses petits amis. Elle semblait avoir encore vieilli. Sa pauvre tête cireuse et ridée s’appuyait sur ses deux mains croisées et diaphanes posées sur ses maigres genoux.

— Pierre, dit-elle simplement d’une voix sans timbre ni couleur, on a volé mon trésor.

Pierre dut jouer la surprise et se faire conter la scène.

— Oui, ce matin, dit-elle, j’ai trouvé une vitrine ouverte et la cassette antique que tu as vue avait disparu. La fenêtre était béante, on avait brisé un carreau.

— Mon petit Pierre, ajouta la pauvre vieille Folette toute cassée, j’ai beaucoup de chagrin. Ce coffre était pour moi le plus précieux des souvenirs. Il me servait de…

Elle s’arrêta net et soupira.

— Et puis, madame, il y avait beaucoup d’argent dedans ?…

— Oui, fit assez négligemment Folette, les restes d’une fortune avec lesquels j’aurais voulu faire du bien après moi, et surtout…

Elle s’arrêta encore, et reprit :

— Mais j’ai encore des bois, des terres. Ce vol me fait donc beaucoup moins de peine par lui-même que par sa cause.

— Laquelle ?

— La méchanceté de certains hommes, mon enfant. Je ne puis m’habituer à voir le mal… Oh ! et puis cette cassette ! Enfin, dit-elle avec tristesse, peut-être que les gendarmes la retrouveront.

Pierre bondit.

— Les gendarmes ! Vous avez prévenu les gendarmes, madame ?

— Pas encore. Mais je vais le faire. Il le faut bien. Pourquoi cet émoi, mon petit ?

Pierre parlait fébrilement.

— Oh ! madame, je vous en supplie, je vous en supplie, ne le faites pas !

— Mais pourquoi ?

— Je ne peux pas vous dire. Mais je suis sûr, vous entendez, madame, sûr qu’à moi tout seul, je vous la retrouverai, votre cassette, avant… avant… disons deux jours. Oui, c’est ça, madame, deux jours. Donnez-moi deux jours seulement, je vous en conjure !

La véhémence de cet enfant précoce étonna un peu Folette. Mais elle semblait si lasse de la vie, si lasse de tout, si caduque et lointaine qu’elle se contenta d’esquisser un geste vague, que Pierre interpréta comme un signe d’acquiescement.

Il la remercia bien vite et partit en vitesse.

« Comme Mme Folette paraît raisonnable ce matin ! » se disait-il en lui-même.

Il était trop jeune pour savoir que sur un cerveau ébranlé une commotion violente est parfois salutaire et presque curative et peut ranimer le sens commun.

D’ailleurs, il avait bien d’autres choses à penser. Quels écrasants fardeaux pour ses petites épaules ! Non seulement il convenait d’éclaircir le noir mystère du vol, mais encore de gagner du temps pour la saisie du donjon.

L’heure fatidique, il le savait, allait sonner pour le père de Violette. Les huit jours étaient écoulés. Aussi bien, malgré la gêne qu’il éprouvait à rencontrer sa petite amie, se rendit-il incontinent aux Aubiers. Il arrivait juste à point !

Dans la cour, Violette était assise sur une borne. Razibus avait beau tourner et retourner autour d’elle en cognant sa tête triangulaire de petit diable noir contre les genoux de sa maîtresse pour solliciter ses caresses, elle n’en avait point cure. Le visage dans son tablier, elle pleurait, elle pleurait éperdument et cachait ses larmes sous l’indigente cotonnade de ce vêtement domestique, image de sa pauvreté imminente.

Sur le seuil du perron, deux hommes attendaient. Palenfroy, toujours obséquieux et narquois, et Blandot, dont les bajoues flasques tombaient mollement sur un col graisseux. Il avait perdu quelque chose de sa belle assurance depuis la scène du trou de l’écho. Tout de même, l’âpreté le ramenait à l’heure dite.

M. des Aubiers ouvrit lui-même la porte. Sous son tablier, Violette pleura plus fort… N’était-ce pas l’instant où allait s’exécuter le pacte fatal ?

— Monsieur, susurra Palenfroy d’un air mielleux, nous venons saisir…

— Apparemment ceci, coupa avec une politesse raffinée M. des Aubiers, l’œil frais et le sourire aux lèvres.

Du bout de ses doigts, il remit une enveloppe à Palenfroy, qui tendait sa patte d’araignée.

L’huissier la palpa et la flaira d’un air méfiant, tandis que Blandot roulait sur elle ses gros yeux bleus en porcelaine.

Palenfroy décacheta et compta avec stupeur.

— Vingt mille francs ! Nous sommes d’accord. Cette somme suffit pour le moment…

— C’est bien, messieurs, répondit le châtelain avec un peu de hauteur. Nous sommes quittes et rien ne vous retient.

C’était sans doute l’avis de Razibus. Indigné de n’être point caressé par sa maîtresse, il s’était glissé derrière Blandot avec la dernière des sournoiseries. Dressé sur ses petites quilles noiraudes, avisant la lourde main de l’usurier, il la signait, comme d’une griffe d’adieu, d’une belle estafilade de chat courroucé.

— Allons ! allons, Violette ! cria M. des Aubiers à sa fille, tandis que détalaient les deux grippeminauds. Ce n’est pas une tenue de vous cacher ainsi la tête sous votre tablier ! Regardez ce qui se passe… Je vous avais bien dit, ajouta-t-il avec un sourire énigmatique, que l’oiseau bleu, couleur des cieux, me viendrait en aide !

Très pâle, Pierre demeurait sans mot dire.

CHAPITRE XVII

Le Prince Charmant

Violette, au contraire, ne se tenait pas de joie. Elle était avide de détails.

Courant si fort vers son père que Razibus, scandalisé de ce désordre, coucha les oreilles et sauta sur un mur en protestant et jurant, elle demanda, haletante :

— Mais papa, d’où vient donc ce bel argent qui va arrêter la saisie ?

— De l’Oiseau Bleu, je te dis.

— Non, papa, vous plaisantez. Je vous en prie, racontez-moi.

— Tu es bien curieuse, ma petite ! Enfin, puisqu’il faut tout te dire, voilà : ce matin, un paysan que je ne connaissais pas est arrivé dans le vestibule. Je l’ai à peine vu – et de loin. Il était déjà parti quand Maria m’a prévenu. Il avait laissé sur la console l’enveloppe que j’ai donnée à Blandot. Dedans, il y avait un petit billet avec ces simples mots :

De la part d’un débiteur inconnu.

— Qu’est-ce que c’est un débiteur ?

— C’est un homme qui doit de l’argent.

— On vous en devait donc ?

— Mais non. C’est pourquoi je me creuse la tête. Oh ! j’aurai bien le fin mot de l’histoire.

— C’est drôle tout ça…

— Oui. Mais j’ai pensé à l’oncle Mange-Tout. Tu sais… ou plutôt non, tu ne sais pas… Ses affaires étaient si embrouillées ! Il était très généreux et il prêtait à tout venant. En un mot, il n’avait pas la notion des chiffres. Il est possible que ce soit là la restitution tardive d’un débiteur anonyme. Je chercherai. Bah ! pour le moment, n’y pensons plus.

M. des Aubiers, que ces questions semblaient ennuyer, rentra chez lui en emmenant Violette.

Un peu plus loin, Pierre demeurait seul, tout seul. Il avait conscience que depuis le moment où il avait, au bord de la rivière, si délicatement laissé croire à Violette qu’il avait eu peur, elle le considérait d’un autre œil. Pour un peu, le pauvre petit chevalier, si discret dans sa bravoure et sa délicatesse, se serait cru « Monsieur de trop ».

Il s’en alla pensif et bien soucieux.

« Tout venant », « notion des chiffres », « débiteur anonyme » ! Ces mots si réalistes qu’il n’avait jamais rencontrés dans les contes ou les romans de chevalerie lui paraissaient cabalistiques ou vides de sens. Machinalement, il les répétait tout seul.

Qu’était-ce donc que ces explications embrouillées du père de sa chère Violette ? De nouveau, brusquement, rapide comme un coup de griffe, l’angoisse, l’effroyable angoisse reprit possession de son âme troublée… l’obsession se fit lancinante, insoutenable.

« Non, mille fois non, se disait-il, M. des Aubiers ne peut pas être un voleur. Mon doute même est affreux. »

Alors, l’obsession lui répondait, diabolique :

« Que dis-tu de cette coïncidence ? de ces vingt mille francs qui arrivent à point nommé ?… Comment tombent-ils dans les mains de M. des Aubiers, qui connaît si bien la cassette pleine d’or de Folette ? »

Le pauvre enfant sentait presque la folie le gagner. Il avait besoin d’un confident, d’un conseiller…

Qui ? Sa mère ? Non, une pudeur mal définie l’arrêtait. François, le petit homme si pratique ? Il ne l’aimait qu’à demi, et ne disait-on pas qu’il venait de partir pour un voyage d’étude en Angleterre ?

Tout à coup, une idée lumineuse tomba dans son cerveau comme une étoile filante.

Le Prince Charmant.

Mais oui. À mesure que les rudes leçons de la vie le dégageaient des fantasmes et lui donnaient conscience des réalités humaines, Pierre sentait s’évanouir ses rêves. Il comprenait bien maintenant que le Prince Charmant n’était, comme l’avait dit M. des Aubiers, qu’un peintre qui, pendant les vacances, gagnait sa vie comme il pouvait.

Pourquoi ne pas consulter ce sympathique jeune homme dont on lui avait naguère indiqué la demeure ? Il connaissait si bien Folette ! Il chercherait avec lui.

Toute idée est un commencement d’acte. Résolument, Pierre prit la route du bourg dans le flamboiement de midi qui, à l’heure de la sortie des usines, faisait là-bas crier les sirènes comme de grands monstres.

Ce contact avec la vie active des hommes intimidait un peu Pierrot. Tant mieux ! Il faut savoir se vaincre tout le premier quand on combat le bon combat… Après avoir marché un quart d’heure sur la route blanche, il entra résolument dans une petite auberge affreuse et banale, dont les murs trop légers de brique rouge s’élevaient non loin des fabriques fumeuses.

Affairé au milieu des casseroles aux douteuses senteurs, l’hôtelier lui dit que le peintre était chez lui. Pierre monta sans hésiter. Son cœur s’allégeait. Il sentait proche l’heure du salut, du réconfort… l’heure à laquelle, dans le désarroi de la nuit sombre, on attend le secours de « l’ami ».

L’ami ? Pierre le connaissait bien peu cependant, ce jeune peintre, mais il semblait si fin, si doux, et l’enfant savait si bien que dans les livres la beauté est la livrée nécessaire à la bonté.

Il trouva le Prince Charmant – Victor Bucaille de son vrai nom, avait dit l’hôtelier – dans une petite chambre en désordre où celui-ci bouclait sa valise.

— Bonjour, mon petit Pierre, lui dit le peintre sans chaleur.

Il était très affairé dans ses préparatifs.

Devant cet accueil, Pierre sentit tomber son enthousiasme. Il fut gauche tout à coup, il chercha ses phrases.

— Bonjour, je suis venu… je suis venu…

— Me dire adieu. C’est gentil.

— Comment ! Vous partez ! Vous deviez rester toutes les vacances ?

— Oui, fit le peintre. J’ai reçu un télégramme… Ma mère malade. Je suis pressé.

Le silence tomba entre eux. Pierre colla son front à la vitre, regarda la route, se retourna, inspecta machinalement la chambre. Il s’arrêta devant une glace de cheminée au tain verdi devant laquelle des fleurs artificielles séchaient sous des globes poussiéreux. Et nettement, très nettement dans le miroir, il vit ceci :

Albert Bucaille, qui ne se croyait pas observé, avait vivement pris sous son oreiller un paquet mal enveloppé d’un journal dont les déchirures laissaient miroiter un métal argenté. D’un geste furtif, il l’enveloppait dans un vêtement et le glissait dans sa valise. Il avait le sourcil froncé, l’œil mauvais.

Alors, tout à coup, un doute à la fois affreux et consolant s’impose à Pierre et le glace. Malgré le choc émotif qui le laisse un moment sans voix, dépassé par les événements, il croit comprendre. Son instinct le trompe-t-il ?

Jamais… jamais il n’aurait soupçonné ce qu’il découvre peu à peu dans le grand émoi de son âme juvénile.

Est-ce que cet objet que le peintre, si mal à l’aise, a dissimulé bien vite, serait… on devine quoi ?

Alors ? M. des Aubiers serait innocent ? Son intuition première ne le trompait donc pas. Mais en ce cas ? le vrai bandit… oh ! quelle horreur ! Le Prince Charmant ?

Une heure tragique suffit parfois pour mûrir un individu. Pierrot n’était qu’un enfant maladif et très précoce. Quelque inouï que cela paraisse, les événements allaient en faire un petit homme que la droiture et la conscience devaient conduire par la main.

Plus tard, en revivant cette scène, il s’étonne lui-même de son sang-froid et de sa lucidité. Fut-il bien lui-même en ce moment ? L’âme de ses aïeux, les austères justiciers de la robe, parla-t-elle par le miroir de ses yeux et le son de sa voix ? Mystère. Mais il sentit que quelque chose de plus fort que lui dictait sa conduite.

— Voulez-vous, dit-il au peintre en se retournant, que je vous aide à faire votre valise ?

— Non ! non ! merci… C’est tout à fait inutile.

De nouveau le silence creusa un abîme entre Pierre et le Prince Charmant.

Pierre reprend enfin :

— Elle est jolie, votre valise, elle est toute neuve. Mais regardez donc, elle est trop bourrée. Elle ne ferme pas.

Pierre veut l’ouvrir.

— Laisse, laisse donc ! s’écrie brusquement le peintre.

Ils se regardent un moment sans mot dire.

Puis Pierre prononce lentement, presque bas :

— J’ai vu Folette.

— Ah ! j’aurais bien voulu lui dire adieu. Mais le temps me manque. Tu lui diras mes regrets.

Pierre ne répond pas. Il réfléchit, cherche une tactique. À la fin :

— On lui a volé une cassette.

— Quelle cassette ? fait l’autre d’un air surpris.

— Sa cassette d’argent. Vous savez bien, celle que vous avez remarquée comme nous dans une vitrine… pleine d’or et de billets, paraît-il.

— Ce n’est pas possible ?

— Si. La vitrine a été ouverte de force.

— Mais par où a-t-on pénétré ?

— Par la fenêtre. Un carreau a été brisé.

— Mais pour arriver là ?

— Un homme est monté sur une échelle.

— C’est-à-dire que tu le supposes !

— Non, j’étais là.

— Tu… tu… étais là ?

Le peintre a pâli. Ses lèvres minces se sont légèrement crispées.

— Oui, j’étais là. L’échelle a été prise chez M. des Aubiers et elle y a été rapportée. L’homme qui a volé a passé près de moi. Il y avait un peu de lune.

— Alors tu l’as vu ?

Pierre n’hésita pas. Avec un courage au-dessus de son âge, d’une voix dure, il répondit nettement :

— Oui.

Ce simple mot tomba très lourd, comme un arrêt, dans le silence froid.

— Ah… tu sais qui c’est… tu es sûr, balbutia le peintre de plus en plus pâle.

Mais, comme une bête traquée qui cherche les issues, il réfléchit, il insinua :

— Écoute, Pierre, je ne voudrais accuser personne, mais j’ai entendu raconter que M. des Aubiers avait besoin d’argent, qu’il était à la merci des usuriers. Il connaissait bien les habitudes de Folette, tu sais. As-tu vu comment le voleur était vêtu ?

— Oui. On a pris les habits de M. des Aubiers, mais je sais que ce n’était pas lui, je le sais, vous m’entendez bien ? Ce qu’il y a de plus abominable, c’est que le voleur a profité de la situation pour faire retomber l’accusation sur un innocent.

Bucaille réfléchit encore, puis il haussa les épaules, et d’un air détaché :

— Ça se peut, après tout. Ce n’est pas mes affaires.

Et il boucla sa valise en affectant un air d’indifférence. Pierre se dirigea vers un lourd cordon de sonnette de laine effilochée qui pendait à côté des rideaux d’andrinople rouge entourant le pauvre lit d’auberge.

— Mais que fais-tu ? que fais-tu donc ? s’écria Bucaille en bondissant.

— Je sonne pour que l’aubergiste fasse porter votre valise à la gare.

— Pas la peine, petit imbécile ! Je suis fort, tu sais, très fort. Je n’ai besoin de personne. J’ai payé la note, et la gare est à côté.

— Non, dit Pierre, la valise est trop lourde. Elle est très, très lourde, je le sais.

— Que veux-tu dire ?

La voix de l’homme est menaçante. Pierre tremble un peu. Il craint de défaillir dans cette lutte inégale. Il s’assied, brisé. Mais non ! Cette attitude est lâche. D’obscures forces héréditaires et des principes rigides d’éducation le soutiennent. Il sent confusément – sans s’en rendre compte, car il est trop jeune – que l’intégrité de sa conscience et la clarté de son esprit sont des armes. Il se lève et va de nouveau à la sonnette.

— Le patron de l’auberge va entrer. Quand il sera là, je lui dirai qu’il y a dans votre valise une cassette d’argent que vous avez volée.

— Tu es fou, tu es fou ! lui crie Bucaille, les poings serrés, les yeux dans les yeux.

Un moment Pierre sent bien le souffle de la mort. Une lueur qui ne trompe pas, même les enfants, a passé sur le visage décomposé et livide du voleur. Les plus bas instincts de l’animalité que nous portons en nous ont remonté à la surface. Pour sauver son honneur, cet homme est capable de tuer.

La vision infernale ne dura qu’un moment. Pierre supporta le regard affolé. Et ceci se passa qui n’est point nouveau dans l’histoire de l’humanité : l’ange l’emporta sur le démon. Devant ces clairs yeux d’enfant accusateur, Bucaille vaincu s’effondra.

Il chancelait, cherchait un siège, il s’assit et il fondit en larmes.

— Oui, Pierre, c’est moi. Je suis un voleur ! Oh ! Pierre, si tu savais ce que j’ai souffert depuis mon crime ! J’en avais à peine conscience pourtant… et – tu me promets de comprendre ? – Pierre, je te le jure sur ce que j’ai de plus sacré, je ne parle pas ainsi pour t’apitoyer. Fais de moi ce que tu voudras. Je suis un misérable. J’ai été tenté et j’ai succombé. Ah ! Pierre ! Pierre ! tu ne sais pas ce que c’est… – et ici la voix du malheureux, qui avait repris son habituelle douceur, devint âpre – tu ne sais pas ce que c’est, toi, enfant de riche, de peiner toujours, de souffrir sa vie, d’habiter les quartiers lépreux et de souper souvent d’un croissant de trois sous parce qu’on veut réussir dans sa carrière, parce qu’on aime une belle jeune fille de ce pays-ci et qu’on voudrait l’épouser, parce qu’on a une vieille maman dans la misère qui a fait tous les sacrifices…

— Oui, dit Pierre avec ce tutoiement qui s’impose de soi aux heures suprêmes, mais non seulement tu as volé, tu as fait pis encore, tu faisais accuser un innocent…

Bucaille avait la poitrine secouée de sanglots. Chez lui, le repentir s’exhalait d’une nature nativement honnête que n’avait pas encore gangrené le vice.

— Oui… et c’est affreux. Mais, Pierre, songe à la tentation, songe aux jours où l’on a faim à la maison, songe que de mon avenir dépend le sort des miens ! Alors ? J’ai perdu la tête. Cet argent qui dormait, cette vieille femme qui ne s’en servait même pas. Ah ! Pierre, oui, je suis un misérable. Mais je t’assure qu’il ne faut jamais tenter les malheureux. Je te le jure bien, c’est ma première, mais c’est ma dernière faute !

Dans l’âme de Pierre se livrait un terrible combat. Il savait qu’on doit être juste, mais il savait aussi que la miséricorde est nécessaire aux premières fautes. Tout enfant, il avait entendu dire par son père que si on ne doit pas laisser un être malfaisant dans la société, on ne doit point non plus vouer à la honte et au crime un malfaiteur à ses débuts quand il se repent. Soudain, une très vieille histoire que, précisément, lui avait contée son père, revient à sa mémoire. Il n’hésite pas. Il va l’appliquer à la vie réelle, cette morale. Ayant barre, malgré son jeune âge, sur l’homme qui est à sa merci, il dit gravement :

— Bucaille, tu peux devenir un honnête homme, mais il me faut des garanties. Signe-moi un papier.

— Qu’est-ce que tu veux dire ?

— Ceci. Tu vas écrire… je ne peux pas dire comment ça doit s’écrire… Enfin, tu vas me faire un papier où tu diras que tu as fait du mal, mais que c’est la dernière fois. Plus tard, je déchirerai ça si tu marches droit. Seulement, écris ça bien… Moi je ne sais pas, tu comprends.

— Mais tu es fou ! reprend le peintre dans un haut-le-corps. Ma parole d’honneur suffit…

— D’honneur ? répète simplement Pierre en levant ses yeux clairs et interrogateurs… ton honneur ?…

Le peintre baisse la tête.

— C’est vrai, dit-il. Il faut le retrouver, cet honneur.

Il s’était levé. Il arpentait la pièce à grands pas, murmurant des mots sans suite.

Pierre, le regardant, se dirigeait vers la sonnette…

— J’appelle ! dit-il.

— Inutile ! dit Bucaille d’un ton las.

Puis, affaissé à nouveau, comme une loque, devant la table boiteuse à tapis de serge où l’encrier ébréché trônait à côté d’un buvard de moleskine, il hésita, prit la plume, la rejeta, la prit encore.

Enfin, il écrivit d’un trait :

 

Je reconnais avoir, dans un moment d’égarement, commis une faute grave contre la probité. Ma vie consacrée au devoir et au travail la réparera.

Albert Bucaille

 

La plume s’écrasa dans la signature.

Il tendit le papier à Pierrot, qui le lut.

— C’est bien, dit-il. Achève ta valise, mais donne-moi… ce que tu sais.

Bucaille semblait agir et parler comme un halluciné ; il prit la cassette et la tendit à Pierre.

— Au revoir, dit l’enfant. Car nous nous reverrons, j’en suis sûr.

— Au revoir, Pierre ! Mon avenir est entre tes mains. Tu as beau être un petit homme, j’ai peur que tu n’abuses du secret…

— Oh ! fit simplement Pierre.

— Merci. Tu m’as sauvé de moi-même.

Bucaille avançait timidement la main pour serrer celle de Pierre.

— Plus tard ! dit Pierre. Ça viendra, j’en suis sûr…

Et il sortit.

____________

 

En quelques minutes, Pierre avait grandi et vieilli. En allant du bourg au moulin avec la précieuse cassette sous le bras, mille pensées s’entrechoquaient dans son cerveau bouillant. Mais ce qu’il sentait bien sans pouvoir le préciser, c’est qu’il était entré de plain-pied dans le drame de la vie.

Les fées, les génies, les ogres, les lutins, les farfadets, tous ces hôtes de la forêt profonde, il comprenait maintenant combien ils étaient irréels et puérils à côté des vrais acteurs de l’humaine tragédie.

Pressé de rassurer Folette, il courut, encore qu’il fût exténué, jusqu’au moulin. Il était assez fier de lui. Et comme Folette l’allait remercier ! Comme elle allait être heureuse !

Mais… au fait… non ! À quoi pensait-il donc ? Il ne fallait pas voir Folette. Elle le presserait de questions… Il ne saurait que dire. Et puis, Mme Boisgarnier ne lui avait-elle pas appris qu’on ne devait jamais se vanter d’une bonne action ?

Un peu triste de savourer tout seul son triomphe, l’enfant, quand il fut au moulin, déposa la cassette en soupirant dans le petit panier aux provisions que la bise s’amusait à bercer sous la fenêtre. Il repassa le bac et, comme s’il avait été le voleur lui-même, il se sauva à toutes jambes pour que Folette ne le vît point. Celle-ci, d’ailleurs, demeura également invisible.

— Ah ! te voilà, enfin ! D’où viens-tu donc ? Tu as l’air éreinté !

C’était Violette qui – un peu oublieuse de ses rancunes – s’exprimait ainsi quand Pierre manqua de se cogner contre elle dans le chemin où elle se promenait toute seule.

— Un peu fatigué, c’est vrai, mais bien heureux, fit Pierrot. J’ai rapporté à Folette la cassette qu’on m’a remise.

— Est-ce possible ! est-ce possible ? On t’a remis la cassette ? Où, ça ? Comment ? Quand ? Pourquoi ? Qui ? Raconte, mais raconte donc vite, vite !

— Non, ma petite Violette, fit gravement Pierre. Fais-moi un grand plaisir. Ne me demande rien là-dessus… Ne me demande rien, jamais !

— T’es bête ! Mais pourquoi donc ?

— Pourquoi ? Parce que je n’ai pas le droit de te répondre. Je n’ai le droit de dire ça à personne.

— À personne ? Tu veux rire.

— Oh ! non, à personne !

— Pas même à ta mère ?

— Non ! Pas même à maman !

… Quand Pierre rentra avec une heure de retard pour le déjeuner, Mme Boisgarnier le gourmanda quelque peu :

— Jamais, mon Pierrot, jamais tu ne seras raisonnable ! Regarde, dit-elle, dans quel état tu t’es mis en allant jouer dans les champs ! Si tu recommences, tu seras privé de dessert. Pour aujourd’hui, je te pardonne.

CHAPITRE XVIII

Les grandes leçons de la vie

Pierre fut un peu long à se remettre de ces émotions successives. Les fatigues et les chocs avaient meurtri ses membres comme d’une avalanche de coups appliqués par un régiment de lutins. Aussi, pendant les jours qui suivirent, demeura-t-il tantôt seul, tantôt avec sa mère, tantôt avec Violette, dans un repos presque absolu, humant l’air, respirant l’odeur des herbes fraîches. En regardant courir les nuages roses dans le ciel du soir après l’incendie du jour, il demeurait pensif, examinant en lui-même les multiples pensées qui, comme un battant de cloche désordonné, s’agitaient dans son cerveau en fièvre.

— Comme tu as l’air sérieux ! comme tu grandis ! lui disait souvent sa mère avec tendresse.

Pierrot était fier, car il se sentait devenir un homme. La première fois qu’il retourna avec sa petite amie chez Folette, il fut un peu déconcerté de voir que celle-ci ne manifestait pas une joie sans mesure. Évidemment, elle avait été contente de retrouver la cassette, mais son bonheur ne tenait nullement du délire. C’était la joie très pâle de celles qui dans la vie ont souffert à l’excès. Elle ne posait même pas de questions.

— Tout de même, interrogeait Pierrot, vous êtes contente ?

— Oui, oui, mon petit, répondait Folette, mais quand on est très vieille, on a perdu un peu le don de la joie.

Pierre était trop jeune pour admettre cette indifférence presque totale. Un peu intimidé, il regardait les beaux yeux de Folette, demeurés frais comme des fleurs tardives dans un jardin d’arrière-saison.

— Madame, demandait-il encore… J’ose à peine vous dire. Figurez-vous que j’avais cru que vous étiez un peu fée, parce que… – je vous demande pardon – les premières fois, vous chantiez des choses qui étaient drôles, si drôles que vous n’aviez pas l’air d’une vraie personne. N’est-ce pas, Violette ?

Violette acquiesça d’un geste restreint et prudent.

Un faible sourire éclaira la face exsangue de la vieille dame.

— Ah ! fit-elle. C’est bien possible. Je ne me souviens pas toujours de ce temps. Je crois que j’ai été un peu malade. Mais vous m’avez guérie.

— Comment ? demanda Violette, plus curieuse encore que Pierre.

— Par le miracle de la tendresse, mes enfants. Le Seigneur a dit : « Aimez-vous les uns les autres. » Alors, moi, voyez-vous, je n’avais plus personne, absolument personne pour m’aimer. Dans l’instant que je recevais un gros choc, vous m’avez réchauffé le cœur. Une des meilleures fées, la fée de l’amour, dont je ne vous ai pas encore parlé, m’a touché de sa baguette. C’est vous qui avez été les petits magiciens. Je ne l’oublierai pas.

— Madame, demanda encore Pierre, y a aussi une chose qui m’avait fait croire… je n’ose pas dire…

— Parle, mon enfant, reprit doucement Folette encourageante.

— Eh bien, j’avais un peu cru aussi, le jour où le peintre a fait votre portrait, que vous étiez la Belle au Bois Dormant. Je suis bête, n’est-ce pas ? Mais vous aviez l’air presque jeune !

Violette pinça le bras de Pierrot d’un ongle solide. Il comprit.

— Oh ! je vous demande pardon. Ce n’est pas que je vous trouve très vieille – un peu seulement…

Le visage de Folette se ferma comme un battant de porte qu’on tire… Elle semblait regarder en elle-même. Circonspecte, elle leur dit :

— Ai-je eu l’air si jeune, moi qui suis plus vieille que la plus vieille des vieilles ? C’est possible. En des instants, mes amis, le passé tout entier me jaillit à la face. Alors, c’est le reflet des bonheurs abolis. Dans mes yeux peut-être avez-vous vu la lueur un instant rallumée des joies mortes. Et je vous ai paru jeune, vous comprenez ?

Pierre n’osa dire « non ». D’autres questions, d’ailleurs, se pressaient sur ses lèvres.

— Madame, demanda encore l’infatigable interrogateur, il y a aussi quelque chose de curieux chez vous. J’ose le dire pendant qu’il n’est pas là. Pourquoi avez-vous un oiseau bleu ?

— Mais il n’est pas bleu ! Je l’appelle comme ça pour m’amuser. Il est de toutes les couleurs.

— Moi, je l’avais vu tout bleu, dit Pierre.

— Moi, dit Violette, fière de sa science, j’avais bien remarqué qu’il avait du rouge et du vert.

— Mais pourquoi parle-t-il ? interrogea Pierre derechef. Ce n’est pas très naturel.

Cette fois, Folette rit franchement avec un petit rire grêle de violon centenaire.

— Il parle parce que je le lui ai appris ! Mon cher Jacquot est tout simplement un perroquet. Il va avoir cent ans. Je le connais depuis presque toujours…

Des perroquets qui parlent ! Mais c’est vrai ! Jadis Pierre avait lu cela quelque part, et il l’avait oublié. Jamais, pas plus que Violette, il n’avait jusqu’ici contemplé un de ces bavards enfants des îles lointaines habillé de plumes merveilleuses.

Décidément, le livre des illusions se fermait à jamais. De plus en plus, Pierre sentait qu’un grand souffle humain avait passé sur la forêt, la rivière et ses entours pour en dissiper les fantasmagories. Il était un peu triste, car, au lieu des beaux contes de la Mère l’Oye, il voyait tout à coup, par la loi de l’association des idées, la terrible scène de l’auberge se dérouler à nouveau devant ses yeux.

Folette, qu’on aurait pu maintenant appeler la sage Folette, eut l’intuition qu’il souffrait.

— Mes petits, dit-elle, il faudra venir souvent, souvent ; n’abandonnez ni le moulin ni la forêt. Plus vous grandirez et plus vous goûterez les joies de la campagne. Celle-là est aussi l’une des plus belles entre les vraies fées. Plus vous avancerez dans la vie, plus vous vous consolerez de voir la vie moderne couper les ailes à vos rêves en venant chercher ici les consolations les plus harmonieuses. Vous endormirez vos chagrins au bercement des arbres qui soupirent sous la brise ; vous trouverez la paix sur les rives enchantées de ma rivière, vous apprendrez aussi bientôt – par un exemple tout proche – comment sous le mirage d’azur du ciel on sait aimer.

« “Aimer”, mes petits, c’est, aux côtés du verbe “travailler”, celui qu’il faut savoir décliner au mieux dans le bel équilibre des vies pures…

« On dirait qu’elle chante », se dit Pierre à lui-même.

« Je m’ennuie un peu », songea Violette.

Bientôt ils prirent congé de la charmante vieille. Vieille, oh ! oui, elle l’était cette fois ! Presque immobile sur son fauteuil d’osier, on devinait que son corps exsangue retenait à peine le dernier souffle qui vacille.

Pendant bien des jours, les enfants allèrent souvent voir Folette, qui leur contait toujours des histoires tendres, dont le mariage était le dénouement. Au vrai, ils étaient un peu désorientés.

Chez eux, sans doute, Mme Boisgarnier et M. des Aubiers avaient-ils à régler bien des comptes de propriétaire à locataire, car ils ne se quittaient guère. Une fois même il arriva ceci :

Pierre et Violette regardaient des images dans un coin du salon de Vimpelles. Dehors, une pluie tenace tombait, dont le grignotement sur les graviers était triste, infiniment triste.

Mme Boisgarnier lisait, quand M. des Aubiers entra en coup de vent, sans même voir les deux petits. Il était extrêmement agité.

— Madame, dit-il sans préambule, après avoir baisé la main de la maîtresse du logis, madame, vous me voyez tout surpris ! Pardonnez-moi de venir au fait. Je suis un homme des champs. Moi, je ne saurais agir en cérémonie. Vous avez voulu m’obliger. Je vous en suis reconnaissant, très reconnaissant. Mais je vous le dis tout de suite, jamais, au grand jamais un des Aubiers n’acceptera pareil cadeau !

— Comment ? que voulez-vous dire ? demanda Mme Boisgarnier en jouant la surprise.

— Ceci, madame, que vous n’ignorez point : certain jour, un paysan m’a apporté vingt mille francs qui sauvaient ma situation…

« Ah ! voici donc la clef du mystère », se dit Pierrot…

Mme Boisgarnier appuya sur son interlocuteur le beau regard de ses longs yeux.

— Mais, monsieur, fit-elle, ces histoires ne me regardent pas.

— Si, madame, si ! J’ai retrouvé cet homme, je l’ai interrogé. Pressé de questions, il a fini par m’avouer que vous lui aviez remis cette somme sous le sceau du secret le plus absolu.

Une rougeur couvrit le pâle visage de Mme Boisgarnier. Un léger frémissement fit battre ses paupières, abaissant ses longs cils comme pour voiler l’ombre de ses yeux troublés.

— Alors, cher monsieur, dit-elle franchement, je ne puis plus nier, car j’ai horreur du mensonge. Que voulez-vous ! Je suis impulsive, spontanée… J’ai su que vous éprouviez quelques difficultés passagères. Ce petit compte pouvait se régler plus tard… un simple prêt de voisine et d’amie qui voulait pour l’instant demeurer anonyme. Ai-je été incorrecte, importune ?

Sa voix se faisait si douce que M. des Aubiers ne put se fâcher tout à fait.

— J’ai bien envie, madame, de vous dire que oui, fit-il, car, dans ma famille, on n’accepte guère d’aumône ; mais s’il y a des nuances que vous n’avez pas voulu saisir, je ne puis en faire le procès qu’à votre bon cœur… Tout de même !… je vous le dis franchement, vous m’avez touché, mais bien un peu froissé.

— Mais, monsieur…

— Oh ! madame, coupa M. des Aubiers, j’apprécie certainement la pensée qui a dicté votre geste, mais il m’est impossible d’accepter. Je ne crois même pas que les convenances me permettent de revenir ici.

— Comment, monsieur ?

— Vous concevez bien, madame, que cette histoire va s’ébruiter. Quelle attitude ridicule j’aurais ! Moi-même je suis gêné à mes propres yeux tant que je serai votre débiteur ! D’ailleurs, j’ai réfléchi… Mes charges deviennent écrasantes. Il faut que je vende les Aubiers. Dès que j’aurai en mains la somme que je vous dois, je vous la rapporterai. C’est pour moi le seul moyen…

Alors Mme Boisgarnier reprit avec véhémence :

— Mais, monsieur, c’est impossible ! Comment ? pour une bagatelle, une simple question d’argent, vous allez me priver de vos visites ?

— Malheureusement, madame, c’est précisément parce qu’il y a maintenant une question d’argent entre nous que je dois m’imposer ce sacrifice. Oh ! il m’en coûte beaucoup… Dans huit jours, d’ailleurs, j’aurai déjà réalisé une somme que je vous apporterai. Puis je ne reviendrai plus avant la vente du château.

M. des Aubiers parlait avec une telle douceur qu’on le devinait bien ému…

À ses pieds Razibus, très poli, ronronnait avec ferveur.

Les enfants n’en écoutèrent pas davantage.

Un sentiment obscur leur disait que si leurs parents s’apercevaient de leur présence, ils en seraient désagréablement affectés.

Ils partirent. Ils allèrent la main dans la main au fond du jardin et ils s’assirent un peu tristes sous une tonnelle.

— Pierre, fit Violette après une longue hésitation, c’est drôle. As-tu remarqué que tout en disant qu’il ne voulait plus la voir, papa regardait ta mère avec un air… un air, je ne peux pas bien dire… enfin un air qu’il avait seulement jusqu’ici pour me regarder moi ?…

— Oui, fit brièvement Pierre d’une voix sourde.

Le soir tombait. Les arbres s’enveloppaient avec mélancolie de leur manteau nocturne de brouillards. Dans une atmosphère lourde et triste les enfants rentrèrent chez eux…

… Huit jours s’écoulèrent très mornes, car il y avait quelque chose de changé. Violette et Pierre fuyaient leurs demeures. M. des Aubiers, l’air sombre, restait souvent chez lui, assis dans son bureau, la tête entre les mains, sous l’œil réprobateur de son chien de chasse qui, s’indignant en silence de ne pas aller courir le lièvre, coulait un regard vers les fusils en repos.

Pierre et Violette s’ennuyaient. Vainement, ils allaient aux champs pour se distraire et voir travailler à la moisson.

Mais les soucis ont souvent cela de bon qu’ils rapprochent encore les cœurs qui souffrent. Dans leur peine mutuelle et inavouée, leur intimité s’accentua.

Un soir, ils étaient dehors à lire ensemble dans le livre de la nature. Sur la ligne bleue de l’horizon se détachait la silhouette des moissonneurs, dont les contours se poudraient d’or fin sous les derniers rayons du soleil qui baissait.

Les chevaux s’avançaient en cadence à pas menus… On entendait dans l’air cristallin la rumeur métallique et puissante des grandes faucheuses de blé dont les lames scintillaient comme des rasoirs. Sous leurs à-coups meurtriers tombaient les jaunes javelles, comme si les moissonneurs et leurs machines enlevaient à chaque pas l’opulente chevelure blonde de la terre dans un bruissement de hannetons gigantesques.

Moins rêveur, Pierre devenait plus réfléchi et plus grave. Il saisissait mieux maintenant la majestueuse grandeur des travailleurs de la campagne, qui sont les nourriciers des hommes…

Ceux-ci se transposaient peu à peu dans son esprit sur l’image des lutins et des génies.

Il revenait avec Violette, tandis que la campagne s’apaisait dans l’ombre mauve.

Les travaux s’arrêtaient. On voyait rentrer sagement au bercail le troupeau laineux des moutons. Leurs clochettes sonnaient le rappel des agnelets maladroits qui trottinaient derrière leurs mères en bêlant d’un petit air délicieusement sot. Une molle langueur enveloppait les choses.

— On va rentrer par le jardin de Vimpelles, fit Violette.

— C’est cela, répondit doucement Pierrot.

Ils avancèrent, ouvrirent une porte et se trouvèrent en face d’une tonnelle de verdure qui abritait un banc rustique.

Le simple spectacle qui s’imposa brutalement ne devait plus s’effacer du clair regard de leurs yeux.

Mme Boisgarnier était assise, la tête penchée, très rose, toute tremblante. Près d’elle, M. des Aubiers, qui semblait vraiment ému, lui baisait tendrement la main…

Comme des mouches, des mots volaient dans l’air du soir. On entendait confusément M. des Aubiers qui parlait avec instance. De ces mots, les enfants saisirent quelques-uns :

« Amour éternel… Ma dette sera bientôt acquittée… Solitude impossible sans vous… Mariage !… »

C’était comme les grains d’un chapelet détaché dont Pierre et Violette ne cherchèrent point à rassembler les perles éparses.

Ce qu’ils avaient vu, ce qu’ils avaient entendu leur suffisait. Tandis que leurs parents, surpris dans un tendre et innocent aveu, se relevaient en hâte, les petits s’enfuirent à toutes jambes dans la campagne.

Quand ils se regardèrent tous deux, à bout de souffle, assis au bord d’un grand chemin, ils s’aperçurent qu’ils pleuraient.

Pourquoi ? Assurément, ils n’auraient pas su le dire d’une manière très précise, mais ils avaient l’impression confuse et jalouse qu’on venait de leur voler un peu de ce quelque chose de très délicat, très profond et très nuancé, dont ils croyaient posséder le monopole : la tendresse de leurs parents.

Ils n’eurent plus qu’un désir : fuir, fuir éperdument, retourner dans la forêt pleine de rêves qui trompent, dispensatrice des joies imaginatives qui consolent, comme dans un paradis artificiel, des cruelles réalités de la vie.

— Allons-nous ?… fit Pierre.

— Oui, chez Folette, interrompit l’intuitive petite Violette, qui avait lu dans le cœur de son grand ami.

____________

 

Folette ne les attendait pas sur la rive. Ce fut une déception. Mais les deux enfants pénétrèrent d’eux-mêmes dans le moulin, dont la porte sembla s’ouvrir toute seule pour eux avec une bienveillance toute spéciale.

Dans la salle du haut, Folette était à demi étendue dans une bergère près de son petit foyer éteint. Elle semblait prodigieusement lasse. Mais – comme si elle s’attendait à cette visite – avec une infinie douceur elle écouta les sanglots des deux petits solitaires, puis le récit de toute la scène, qu’ils lui contèrent avec une naïve véhémence.

D’une petite voix presque morte, elle leur tint ce discours :

— Il y avait naguère une pauvre vieille à demi folle que vous avez guérie, vous le savez, mes enfants, avant qu’elle meure. Je crois bien me souvenir qu’elle vous chantait au fil de l’eau :

Des Aubiers et Boisgarnier seront

En justes noces alliés.

« C’est vrai ! pensèrent Pierre et Violette, saisis, c’est vrai ! Elle avait tout prévu. »

— Mais oui, mais oui, reprit Folette dans un petit sourire de moribonde, comme si elle avait entendu leur voix intérieure.

« Mais oui, Folette sait tout ou devine tout, je vous l’avais dit un jour…

« Voyez-vous, mes chers petits, vos parents sont seuls, infiniment seuls… Qui donc n’est pas seul dans la vie et ne cherche pas à sortir de sa solitude intérieure ? Oh ! ils vous aiment tendrement, mais vous n’avez pas encore l’âge voulu pour les aider et les soutenir sur la route de la vie. Ils sont encore assez jeunes pour avoir droit à un peu de bonheur. Ce bonheur, vous pouvez le leur donner en aidant à leur mariage… Oui ! oui ! Pour le moment, cela vous peine, en attendant que ce soit votre joie, je le sais. Mais je vous attendais un jour ou l’autre, mes petits, pour vous apprendre la loi suprême de la vie de ce monde.

« Le vrai bonheur, c’est celui qu’on crée par l’amour infini pour les autres, c’est le reflet du bonheur de ceux qu’on aime et qu’on regarde comme dans un miroir. Si vous voulez être vraiment heureux, mes chers, mes très chers petits, oubliez-vous un peu vous-mêmes et appelez à votre secours la reine des fées, celle dont volontairement je ne vous ai pas encore parlé : la fée des sacrifices. Allons, petits, du courage ; réfléchissez à ce que je vous ai dit et donnez-moi le bonsoir, car…

… Folette n’acheva point. Comme une lampe qui va s’éteindre, elle avait atteint l’extrême limite de ses forces. Les enfants la comprirent et, sans rien dire, ils embrassèrent tous deux son front de cire et ils partirent, songeurs.

La nuit tombait tout à fait. À l’horizon, on ne voyait plus qu’un long fil ensanglanté par la mort du jour. Dans la nature impavide, une chouette, inconsciente du petit drame intime qui se jouait, jetait ses premiers appels à la lune qui se levait sur la vapeur lactée d’une nuit heureuse…

ÉPILOGUE

Des jours et des jours s’écoulèrent encore. L’été s’avançait. Dans le ciel plus pâle commençait la lente procession des « fils de la Vierge » : les feuilles s’empourpraient peu à peu sur les arbres ; dans les herbes, les colchiques baissaient leurs petites têtes délicates coiffées de mauve tendre. Pierre et Violette n’avaient parlé qu’une fois ensemble de la scène de la tonnelle et de la visite à Folette ; puis, comme d’un accord tacite, le silence était tombé sur ces souvenirs trop lourds.

Ils continuaient de se promener et de jouer ensemble, mais, malgré la mobilité de leur âge, un peu de mélancolie voilait souvent leurs regards, qui venaient d’apprendre à voir la vie. D’ailleurs, ils n’avaient plus Folette pour les égayer ou les encourager. Un jour qu’ils étaient retournés au moulin, ils avaient été reçus sur le pas de la porte par une bonne femme du bourg :

— Qu’est-ce vous venez faire ici ? leur avait-elle demandé, les poings sur les hanches, un peu bourrue.

— Voir Folette.

— Vous ne la verrez plus, mes petits, elle est trop malade. Et la bonne femme avait fermé l’huis.

D’autorité, elle s’était instituée la garde de leur vieille amie, qui devenait trop faible pour se servir elle-même et pour les recevoir.

Pierre et Violette avaient eu un immense chagrin.

Dans leur tristesse et leur désabusement, ils avaient donc désappris peu à peu le chemin du moulin triste.

De son côté, Mme Boisgarnier était soucieuse. Elle semblait gênée vis-à-vis de son fils. On ne voyait plus à Vimpelles M. des Aubiers, qui, de nouveau, demeurait des journées entières à chasser. Tous deux, sans doute, avait consenti leur sacrifice.

Ayant compris le chagrin de leurs enfants, il est probable qu’ils avaient renoncé au projet de mariage à peine ébauché dont Pierre et Violette avaient saisi le secret.

Une fois, cependant, tandis que Mme Boisgarnier brodait en silence devant la cheminée du salon de Vimpelles, où pétillait le premier feu de l’automne, les enfants, qui s’étaient assis près d’elle, tendirent l’oreille avec curiosité.

On frappait à la porte.

— Entrez ! fit Mme Boisgarnier en tressaillant.

C’était M. des Aubiers, qui s’avançait un peu contraint et l’air embarrassé. Sa main taquinait avec obstination les breloques de sa chaîne de montre. Pierre remarqua que sa tenue était négligée. On voyait, cette fois, qu’il ne s’était pas mis en frais de toilette pour chercher à plaire. Ses souliers poudreux indiquaient une longue marche. Un mauvais pli au genou enlevait à son pantalon de chasse usagé toute son élégance première.

— Madame, dit-il d’une voix un peu terne, vous excuserez mon invasion chez vous. Je viens pour affaires. J’arrive de chez le notaire du bourg, qui m’a trouvé un acquéreur pour le château des Aubiers.

Sans pouvoir retenir un gros soupir, il ajouta, avec un enjouement qui sonnait faux :

— Je me débarrasse de cette vieille bicoque de famille. L’offre est sérieuse et me permettra de régler certaine dette que vous connaissez. Je voudrais seulement, madame, implorer de vous une faveur. Le séjour ici semble vous faire du bien, votre cher petit s’y porte à merveille… Vous êtes ma locataire jusqu’au 1er octobre… Je vous demande de prolonger un peu votre séjour… Oh ! soyez tranquille : je ne vous importunerai pas de mes visites, mais… je vous en prie… madame, ne dites pas non. Violette jouirait de la présence de son petit ami… et puis… mon Dieu, oui ! même moi, sans vous voir – car j’aurai bien des questions d’affaires à régler avant mon déménagement –, je me croirai un peu moins seul en sentant vivre auprès de moi… Ce ne sera qu’une illusion, mais les illusions sont parfois douces… C’est comme un reflet de bonheur…

Pierre avait regardé Violette. Sans doute, les enfants s’étaient-ils confié bien des choses au retour de chez Folette, car, à un geste interrogateur de Pierre, Violette baissa la tête pour marquer son acquiescement à ce que son ami allait dire.

— Maman, pourquoi ne resterions-nous pas ici tout l’hiver ? interrogea l’enfant, qui laissa tomber ces mots dans un grand silence plein de gêne.

— Qu’est-ce que cela veut dire ? Et tes études, Pierre ? demanda Mme Boisgarnier, tout émue.

— Mes études ! mes études ! Je travaillerai aussi bien ici. Un précepteur, si vous y tenez, maman. Mais, pour moi, j’aime autant l’école du village, tout comme Violette.

— Toi, passer l’hiver ici ?

— Pourquoi pas ? Je m’y porte bien. Vous aussi, maman. Nous achèverons de rétablir notre santé en vivant ici… Un ou deux ans passent vite… Et, en outre, maman…

— En outre, mon chéri ?

— Il m’a semblé… il m’a semblé, ajouta-t-il avec un peu d’effort, que vous seriez très heureuse de rester ici…

Elle rougit. Pierre avait le cœur gros et les yeux mouillés. Mais il se força à sourire et continua :

— La campagne vous fait du bien, tant de bien, maman ! Avant la dernière visite de M. des Aubiers, vous n’étiez plus la même ! Parfois, vous chantiez… Il y avait des fleurs dans le salon… C’est une telle joie pour moi quand vous allez bien qu’il faudrait bien que ses visites recommencent. Oui, maman je ne vous avais jamais vue ainsi… jamais… même au temps où j’étais tout petit et que vous me preniez sur vos genoux…

Il ne put achever…

Sa mère observait M. des Aubiers. Tous étaient un peu contraints et très émus.

Elle dit, enfin :

— Je ne voudrais pas cependant que notre ami perde cette occasion de vendre…

— Oh ! simple projet, reprit M. des Aubiers avec un empressement inconscient et sincère. Je trouverai bien d’une manière la somme qu’il me faut… Non, l’essentiel, madame, c’est votre séjour ici. Partir ! Mais non, ce serait absurde. Vous voyez bien, chère madame, ce que dit votre petit Pierre…

La conversation… un peu difficile… ne s’acheva point.

Elle fut interrompue par une sonnerie grave dont les échos venaient mourir au long des murailles du château. Lentes, mesurées, les cloches de l’église du bourg envoyaient au ciel leurs notes cristallines, qui faisaient doucement frissonner les vitres embuées par les premiers souffles frais d’un soir automnal.

— Comment ! s’écria M. des Aubiers, on dirait le glas des morts !

— Oui, monsieur, fit une servante qui entrait. On vient d’apprendre la mort de la pauvre Mme Folette. Elle a rendu son âme à Dieu sans même souffrir. On a eu à peine le temps de prévenir M. le curé et M. le docteur. Un souffle qui passe, comme a dit sa garde. Y en a, monsieur, qui assurent qu’elle avait plus de cent ans…

Folette morte !…

Pierre et Violette, dont les nerfs étaient déjà exacerbés, tombèrent d’instinct dans les bras l’un de l’autre en versant les larmes amères et chaudes de l’enfance qui souffre.

____________

 

Le surlendemain matin, ce fut l’inhumation de Folette.

Une heure avant la cérémonie, Mme Boisgarnier dit à son fils, qui, depuis deux jours, demeurait fiévreux et dolent :

— Mon petit Pierre, je ne connaissais pas ta vieille amie, mais j’irai pour toi prier à son enterrement. Toi, mon pauvre enfant, il faut que tu restes ici, tu es vraiment trop malade, il faut éviter les émotions, tu…

— Oh ! maman ! coupa Pierre avec indignation. Moi, ne pas aller à l’enterrement de Folette ? C’est impossible ! Je ne vous désobéis jamais, mais, cette fois, je suis sûr que vous n’insisterez pas…

— Mais, mon petit…

— Maman, je vous en prie ! Vous me feriez trop de peine. Jamais, non, jamais vous ne saurez ce que Folette a été pour moi et… même pour vous.

Mme Boisgarnier ne dit mot. Elle embrassa son fils et l’emmena jusqu’au moulin.

C’était par une très douce matinée d’arrière-saison, au cours de laquelle les oiseaux et les insectes, les arbres et les fleurs se hâtent de donner leurs derniers parfums et leurs derniers cris avant la morsure du prochain gel… Folette s’en allait par un beau jour… Mais elle s’en allait bien seule… Aucun parent, aucun ami…

Sur le seuil de la porte tendue de noir, M. des Aubiers, Violette et la garde infirmière de la pauvre vieille demeuraient seuls en face du prêtre et des enfants de chœur rustiques, dont les grosses bottines apparaissaient sous les robes rouges un peu déteintes.

Autour de la bière, les fossoyeurs attendaient les dernières prières qui volent autour de l’âme délivrée de ses liens terrestres. Ils avaient l’air gauche dans leurs habits noirs fripés, et le soleil se mirait dans leurs affreux chapeaux de cuir bouilli.

Pierre et Violette avaient bien du chagrin, mais ils s’intéressaient aux menus détails de cette cérémonie qui leur parut terrible et laide. Au petit poète qu’était Pierre, la mort… dont parlent si peu les contes… apparaissait dans tout son réalisme. La mort de Folette, c’était comme l’envol brutal des derniers rêves de la forêt.

Puis, quand le prêtre psalmodia, quand le lugubre cortège se mit en route au son auguste et grave des phrases latines qui jetaient dans l’air leur note archaïque et pieuse, son cœur s’émut… Il comprit qu’il y avait de la beauté jusque dans la mort.

Il fallut passer le cercueil sur la barque dont la pauvre Folette avait été la vigilante gardienne. Malaisément, les fossoyeurs déposèrent la bière dans le bateau, dont la proue alourdie fit clapoter l’eau jusqu’aux rives.

Le spectacle était très pénible. Les hommes noirs manœuvraient maladroitement pour cet étrange convoi funèbre sur l’eau.

Même il fallut que Pierre leur donnât un coup de main en tirant sur le câble. Personne mieux que lui ne connaissait le maniement de cette barque fantastique, devenue la barque de Caron…

Puis une fois à terre, et jusqu’au cimetière du bourg, les deux petits, en tête, suivirent le prêtre, dont les paroles sacrées montaient toujours sous la cime des arbres comme sous le vaisseau d’une cathédrale.

Dies iræ, dies illa,

Solvet sæclum in favilla.

« Dies iræ… dies illa », reprenait gravement le petit Pierre. Mais quand, au cimetière, la bière de Folette descendit dans la terre, sa voix, comme celle de Violette, s’étouffa dans les larmes.

… Le lendemain de l’enterrement, un autre homme noir vint au château de Vimpelles, où M. des Aubiers déjeunait avec sa fille.

C’était le notaire du bourg, un vieillard solennel et compassé.

— Monsieur, dit-il, je vous ai cherché aux Aubiers. Mon embarras est grand. On ne connaît pas d’héritiers naturels à la défunte, et je crois que c’est à vous, comme vous l’allez voir, que je dois communication immédiate du testament.

— Vous permettez, madame, demanda M. des Aubiers à sa voisine, que je fasse passer monsieur au salon ? Je suis chez vous… Mais, vraiment, je n’ose demander à maître Lampotte de m’emmener avec lui à l’étude sans qu’il se repose…

— Je vous en prie, monsieur, dit Mme Boisgarnier en se retirant discrètement.

Moins discrètement, il faut le dire, mais instinctivement, Pierre et Violette, auxquels personne ne faisait plus attention, suivirent M. des Aubiers. Leur chagrin, nous l’avons dit, était grand, mais le chagrin, à cet âge, n’exclut pas la curiosité.

— Violette, murmura Pierre à l’oreille de son amie, on va lire le testament de la pauvre Folette. On va donc enfin savoir qui c’était… et qui c’était aussi le beau jeune homme en portrait ! Marie-Claire ! Enfin, on saura tout !

— Pas possible ! Tu crois ?

— Je ne crois pas, je suis sûr.

Violette écarquilla les yeux et tendit l’oreille. Les enfants demeuraient cois dans l’embrasure de la porte du salon tandis que maître Lampotte, assis en face de M. des Aubiers, sortait de sa serviette de cuir une toute petite enveloppe.

Il en tira une menue feuille, toussa, déplia la feuille, retoussa et commença de parler.

D’une voix onctueuse et basse, il dit posément :

— Ce que je vais vous lire, monsieur, est le testament de la défunte.

— Mais, bien entendu ! reprit M. des Aubiers. Je m’en doute.

— Oui, monsieur, et ce testament vous concerne.

— Je m’en doute encore davantage, puisque vous me le lisez, fit M. des Aubiers, un peu impatienté par ces précautions oratoires.

Les oreilles de Violette et de Pierre étaient si attentives qu’elles eussent suivi le vol du plus petit des moucherons.

— Je commence, fit le notaire, encore plus solennel, tirant sur ses manchettes.

— C’est ça, monsieur, commencez donc, répondit M. des Aubiers en caressant sa barbe.

— Ceci est mon testament, lut maître Lampotte. Je soussignée, Marie…

— Ah ! enfin, voici le nom de la pauvre chère Folette qui vient, murmura Violette.

Ces mots la perdirent.

L’oreille fine du notaire perçut un chuchotement. Par-dessus ses besicles d’écaille, il coula vers la porte un regard sans clémence et il aperçut les enfants.

— Ne siérait-il pas, monsieur, dit-il, de tirer le battant ? Ce garçonnet et cette fillette ne me paraissent point d’âge à nous ouïr…

— Certainement, fit M. des Aubiers en fermant la porte au nez des deux petits, qui, vexés et confus, enfouirent leur curiosité dans leur poche et rejoignirent Mme Boisgarnier dans une pièce voisine. Le mystère demeurait inviolé !

Ils n’attendirent pas longtemps. Un quart d’heure plus tard. M. des Aubiers les rejoignit pour dire avec quelque agitation à sa voisine et aux petits :

— Celle que… que… nous appelons Mme Folette a fait ces jours-ci un testament un peu bizarre, mais parfaitement valable et bien touchant. Elle laisse la moitié de ses biens encore considérables au curé et au maire du bourg pour leurs pauvres. L’autre moitié revient à Violette, mais elle m’a abandonné l’usufruit, à charge d’entretenir ses oiseaux. Pour toi, mon petit Pierrot, elle te laisse… une cassette sur le compte de laquelle il ne m’est pas permis de m’expliquer… sous condition que tu aies accompagné ses dépouilles jusqu’au cimetière, car, dit-elle, « il faut aimer jusque dans la mort ». Tu es donc récompensé d’avoir écouté ton bon cœur.

— L’excellente femme ! s’écria Mme Boisgarnier.

Et, rougissant un peu, elle ajouta :

— Vous voyez, monsieur, que les questions d’argent n’existent plus entre nous. Vous êtes sans doute maintenant plus riche que nous…

Pierrot regarda encore une fois Violette. Presque souriante, cette fois, celle-ci lui fit le même signe d’acquiescement qu’au dernier entretien. Alors, un peu intimidé, charmant dans sa jeune gaucherie, Pierre prit la main de sa mère et la mit dans celle de M. des Aubiers :

— La bonne Folette nous avait assurés, dit-il, qu’avant janvier « des Aubiers et Boisgarnier seraient en justes noces alliés ». Il faut, ma petite maman, que sa prédiction s’accomplisse, et nous habiterons tous le château !

Puis, cachant son émotion, laissant sa mère et son futur beau-père un peu interdits, il entraîna Violette dans le jardin.

Celle-ci sentit bien vite que son petit ami avait besoin d’une diversion. Elle-même était bien émue.

Un automne froid et calme pâlissait le ciel sans nuages, sur lequel montait la grise fumée des usines du bourg.

— Pierrot, fit-elle en les désignant du doigt, il faudra suivre le conseil de François, il faudra aller souvent à la ville visiter ces belles choses utiles, y être bons pour les ouvriers de l’usine que papa aime bien, y apprendre à travailler pour l’avenir, oublier tes vieux contes.

— Les oublier ? répondit Pierrot. Ah ! mais, non ! jamais… Mais seulement savoir que des contes… c’est des jolis contes… et puis c’est tout. On retournera tout de même aussi dans la forêt – je suis un homme, maintenant –, mais – simplement pour m’en amuser – j’aimerai toujours les belles histoires que nous nous sommes racontées tous deux. Et puis, on y pensera à Folette !

— Tu as raison, fit Violette, songeuse.

Et, avec la maturité précoce que donnent souvent les petits drames de la vie, elle ajouta :

— D’autant que cette chère Folette nous a appris à connaître la meilleure des fées.

— Encore des fées ! Laquelle ?…

— La fée de la Sagesse, mon petit Pierrot…


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