Georges Lebas

L’HEURE PERDUE

1929

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Table des matières

 

I 4

II 12

III 17

IV.. 21

V.. 26

VI 32

VII 43

VIII 51

IX.. 62

X.. 72

XI 78

XII 86

XIII 93

XIV.. 102

XV.. 111

XVI 115

XVII 126

XVIII 142

XIX.. 149

XX.. 158

XXI 168

XXII 175

Ce livre numérique. 184

 

I

La lune toute ronde faisait bonne garde autour de la terre.

— Belle nuit de mars pour lorgner les étoiles, dit majestueusement Me Bouvard en se carrant à la fenêtre que l’on venait d’ouvrir afin d’aérer le salon surchauffé. Quelle magnificence là-haut ! Si je n’étais notaire, j’aimerais me consacrer à l’astronomie.

— Vous perdriez au change, dit la maîtresse de maison, Mme Vidal.

Jean Laroche, selon son habitude, fit de l’ironie :

— Vos « minutes » sont plus lucratives… N’est-ce pas, Monsieur Vidal ?

Il appuya sur « minutes » pour souligner la finesse de son jeu de mots.

Le vieux professeur, directement interpellé, tressaillit et parut s’arracher avec peine à ses pensées.

— En effet dit-il.

Il retomba dans son mutisme.

— N’importe, Phébé mérite nos hommages, quand elle se montre si belle…, poursuivit Me Bouvard.

— Poète ! railla un autre personnage. Je parie que vous adressez à la lune des déclarations en vers…

— Évidemment, c’est étrange…

On se regarda. Cette phrase jetée soudain par le professeur ne répondait à personne et trahissait des préoccupations secrètes.

— Toujours absorbé, murmura sa femme.

— Et quand je chanterais la gloire de Séléné, où serait le péché. Monsieur Habert ? reprit Me Bouvard, désireux de rompre le silence gêné qui venait de s’établir.

Notaire de Barville et conseiller municipal, cet excellent homme fabriquait, par passe-temps, entre deux contrats, des petits vers soigneusement dépourvus d’originalité.

— Vos rimes sont très bonnes, dit gentiment Odette.

— Merci, Mademoiselle.

Se tournant vers le savant, il voulut le tirer de sa torpeur.

— Que d’astres à étudier par un ciel si clair ! s’exclama-t-il.

M. Vidal ne parut pas entendre.

— Cette illumination lunaire absorbe la lueur des étoiles et les instruments d’amateur de notre cher astronome deviennent impuissants, insinua Laroche à mi-voix.

Cette fois M. Vidal se réveilla.

— Instruments d’amateur ! s’écria-t-il indigné. Pas tant que cela, jeune homme ! Vous faites bon marché d’un télescope de douze pouces et demi et d’une lunette de six pouces !...

La vivacité de cette réponse surprit, quoiqu’on sût la passion du brave homme pour l’astronomie et son orgueil d’être le seul, à quinze lieues à la ronde, qui possédât une manière d’observatoire.

Un dîner réunissait ce soir-là, chez lui, ses meilleurs amis. Dîner de contrat. On était passé au salon pour prendre le café. La fenêtre, refermée brusquement, interrompit de son tapage le petit débat entre M. Vidal et son futur gendre. Le poétique notaire s’installa dans un fauteuil, une jambe par-dessus l’autre, le ventre à l’aise. D’ailleurs ; point de cérémonie ni de pose chez ces braves gens. La conservation reprit entre eux, piquée de plaisanteries anodines.

Mais les facéties de l’horloger Habert, les répliques tranchantes du fiancé Laroche, le rire sonore de M. Martot, maire de Barville et pharmacien, ne tiraient pas de sa distraction singulière le digne astronome. Il aurait pu ce soir là, semble-t-il, oublier le charme lointain des étoiles et faire grâce à son entourage de ses doctes méditations. Cette attitude, si peu en rapport avec son aménité et sa bonne éducation, était vraiment étonnante. On l’attribuait surtout au regret de se séparer de sa fille, modèle du parfait secrétaire, sachant écrire en caractères lisibles ses communiqués aux sociétés savantes, et le délivrant même du soin de nouer sa cravate. Mais, en des circonstances aussi graves, les papas se font une raison. Quoi donc troublait ainsi le savant barvillais ?

Avec un sourire railleur étirant sa bouche rentrée, le fiancé d’Odette le disait bouleversé par les prophéties terrifiantes d’un collègue argentin.

Selon Martot, plus bienveillant, il luttait contre de redoutables énigmes d’astronomie.

Il est exact, comme le disait sa femme, que depuis trois jours M. Vidal n’avait pas cessé d’inspecter le ciel.

— Tu parais bouder, lui dit sa fille. Jupiter t’a-t-il fait la nique ?

Il embrassa tendrement Odette sans répondre. Mais, en se fixant sur elle, ses yeux retenaient une vague inquiétude. Pourtant ce mariage semblait lui plaire. Son futur gendre, garçon instruit, d’avenir, possédait des connaissances astronomiques. Oui, la vieille Uranie semblait l’intéresser. Or parler de la lune et autres planètes enchantait le savant. Laroche, qui s’en était tout de suite aperçu, y vit le bon moyen de lui faire sa cour et se drapa de son léger savoir, prudemment rafraîchi avant chaque rencontre par un regard sur les livres. Assez fat, son ton bref, une assurance presque impertinente indisposaient les gens moins absorbés que M. Vidal par les problèmes du ciel. Qu’il aimât Odette, on en doutait d’autant moins qu’elle lui apporterait une dot bien ronde, établie sur de bons immeubles ruraux.

Si, au cours du dîner, Habert s’était montré moins spirituel et plus observateur, si le notaire-poète n’avait pas tracassé sa mémoire du madrigal qu’il comptait dédier aux futurs époux, si Martot n’avait pas concentré toutes ses facultés intellectuelles sur l’improvisation de compliments à la famille, ces hommes éminents auraient constaté que Mme Vidal et sa fille, tout en s’acquittant de leur devoirs mondains, n’avaient pas cette effusion, cette vivacité, cette exultation constante qui dénoncent la joie véritable. Les yeux bleus de la petite fiancée révélaient plus d’émoi que de bonheur, et sa mère, en y lisant la confirmation de craintes demeurées secrètes, se reprochait d’avoir trop vite accepté ce mariage.

Tout le monde installé, Odette s’approcha de Me Bouvard, le sucrier en main, la pince d’argent en arrêt :

— Combien de morceaux ? questionna-t-elle.

— Trois…

Et il se mit à boire son sirop à petites gorgées. Vidal restait muré dans ses pensées.

Alors Martot prit soudain un ton officiel pour rappeler la digne carrière de son ami, lequel connaissait aujourd’hui la Lune et le Soleil comme sa poche.

— Mieux que sa poche, rectifia la malicieuse Odette.

Son père ne remarqua point qu’on parlait de lui.

Cette attitude gelait Habert lui-même. Brave homme, déjà mûr, moustache courte, apparence jeune grâce à sa maigreur et à ses cheveux roux. Toujours réélu au conseil, on s’accordait sur son esprit, mais son verbe ironique et ses boutades, dont amis et adversaires étaient également victimes, le faisaient craindre. Affaire de métier sans doute, son exactitude et sa minutie étaient prodigieuses. Il aurait pu donner des leçons de régularité à Kant lui-même, le dieu de la ponctualité. Ses voisins réglaient leur montre sur ses allées et venues. « Il est huit heures », se disait-on en le voyant apparaître, sitôt levé, sur le seuil de sa porte. « Voilà M. Habert, voyons si l’horloge de l’Hôtel de ville indique bien onze heures », pensaient les habitants de ce quartier, où l’homme exact allait faire un tour tous les matins. En somme, il remplaçait le soleil, coupable de fréquentes éclipses dans l’Ouest.

Le maire du pays. M. Martot, différait de son ami au physique comme au moral. Barbe agressive en W, coulant d’une face ronde et rose, sourcils farouches, façons brusques, verbe sonore. Malgré ce rude aspect, il était doux comme sa guimauve et toujours indécis.

Son service accompli auprès des hôtes de la maison, Odette avait regagné sa place sur un canapé où son fiancé et sa mère encadraient son exquise beauté blonde. Le notaire lampait un verre d’eau-de-vie.

Mme Vidal, glissant de temps à autre ses regards sur ses deux voisins, songeait : « Quel sort ce Laroche blafard réserve-t-il à ma fille ? » Celui-ci suivait, non sans une certaine impatience, les gestes tranquilles du notaire, qui prenait son temps et répondait à une invite de la fiancée en acceptant un verre de chartreuse. Enfin il alla chercher sur un petit meuble le dossier du contrat et le posa sur la table.

Voyant cela, le sourire de la jeune Odette disparut. On allait entrer dans le cycle des choses graves, et peut être appréhendées…

En effet, jusqu’alors, elle avait naïvement pensé qu’un obstacle providentiel surgirait pour entraver les projets formés par son père. Aimante et faible comme Mme Vidal, elle n’avait jamais osé les combattre et s’était laissée circonvenir et fiancer par timidité et pour faire plaisir au vieil astronome qu’elle adorait, en qui elle avait pleine confiance et dont le savoir prenait à ses yeux, à tort évidemment, figure d’expérience de la vie. La science ne rend point psychologue. La connaissance du cœur humain ne s’apprend guère en lorgnant les étoiles. Celles-ci consentaient jadis à révéler l’avenir aux astrologues, et c’était bien beau. Elles sont plus discrètes aujourd’hui.

Aussi Vidal ignorait-il que, si, certains soirs, le cœur d’Odette avait battu plus vite que de coutume, s’il avait ressenti ce léger choc par quoi s’éveille l’amour, le trop malin Jean Laroche n’y était pour rien. Sans doute, l’habitude de le voir familiarisa la jeune fille avec son physique ingrat, mais un visage plus sympathique avait un jour passé dans ses rêves d’enfant grandissante…

Pourquoi René Varin, celui-là même dont la pensée, au bord du péril conjugal, venait de la saisir, pourquoi ce timide architecte n’a-t-il rien dit ? Car aujourd’hui, sous la pesée des choses définies, réglées, la vérité se délivre. Elle ne s’y trompe plus, c’est bien lui qu’elle voudrait épouser. Elle a déjà deviné qu’il l’aimait. Il est si facile, dans un bal, aux jeunes filles blondes, de lire un aveu dans les regards troublés d’un danseur sincèrement épris. Maintenant, comment faire ? Le cigare de Me Bouvard s’évapore rapidement et la lecture du contrat, ce premier lien, va être faite… Il faut se résigner.

Moins astronome et plus clairvoyante que son mari, Mme Vidal avait bien remarqué la mélancolie de sa fille, mais, puisque celle-ci ne protestait pas, c’est qu’elle consentait, sans enthousiasme, par raison, à épouser cet ingénieur prétentieux. « Les mariages de cette sorte sont souvent les meilleurs, se disait-elle, l’amour viendra ensuite… »

Mais quel homme était ce père dont l’indifférence apparente, en un tel moment, étonnait tout le monde ?

Professeur de physique et chimie au collège de la petite ville pendant trente années, l’esplanade céleste où se pavanent de somptueuses comètes le passionnait.

Vers la fin de sa carrière, un sérieux héritage lui permit de surmonter le toit-terrasse de sa petite maison d’une légère coupole en fer agencée comme il convenait. Il la meubla de divers télescopes de gros calibre et de longueur suffisante. C’était de bons instruments dont son futur gendre n’aurait pas dû se moquer. Cette installation prit dans le pays les proportions d’un événement et le journal de Barville la baptisa : « l’Observatoire de M. Vidal ».

Alerte malgré ses soixante-quatre ans, l’ancien professeur portait droite sa tête fine aux joues rasées. Sa fille, inspectrice habituelle de sa toilette, car il était classiquement distrait, tolérait que ses cheveux longs, aux boucles grisonnantes, chevauchassent le col de ses vêtements. N’est-ce pas ainsi que les savants célèbres sont représentés sur les images ?

Ce vieillard se plaisait donc à sonder le firmament, photographier la lune et dépouiller, à l’aide de verres noirs, le soleil de sa couronne de rayons. Puis il adressait ses observations à la Société astronomique de France. Était-il pieux ? Son commerce suivi avec le ciel, le miracle incompréhensible de la T.S.F. en avaient fait, comme il arrive, une manière de croyant. La science le rapprochait de Dieu. En tout cas il était vertueux et bon, et, dans la certitude de n’habiter qu’un gravier au regard des soleils superbes pullulant dans l’univers, sa philosophie le rendait modeste.

II

— Par devant Me Bouvard…

— Attendons papa, fit Odette. Il est sorti depuis cinq minutes.

— C’est juste, répondit le notaire en laissant tomber son lorgnon. Le père de la future doit être présent.

Un temps s’écoula. Mme Vidal tisonnait ses bûches, l’oreille aux écoutes. Les autres causaient à bâtons rompus. Laroche impatienté s’agitait sur sa chaise. Enfin la maîtresse de maison, sur un léger coup d’œil de sa fille, sortit. Puis on entendit la domestique crier de la cuisine :

— J’ai vu Monsieur prendre l’escalier. Il doit être sur sa terrasse.

— Pauvre père, il avait sans doute un rendez-vous là-haut avec une étoile, dit Odette en souriant.

— Les astres vous jalousent, observa Habert.

— Les charmes d’Astarté ne peuvent pas lutter contre les vôtres, renchérit galamment Me Bouvard, redevenu poète pendant cet intermède.

Jean Laroche allait peut-être lui aussi tourner un madrigal, quand un cri retentit à l’étage supérieur. En un clin d’œil tout le monde fut sur le palier.

— Montez lança Mme Vidal… Il est malade !

On grimpa quatre à quatre. Sur le parquet, à côté de l’équatorial, le savant gisait, évanoui ; sa femme s’efforçait de le ranimer.

Le pharmacien Martot s’en mêla. Quelques lotions d’eau fraîche aux tempes, et le malade reprit ses sens. Il avait l’air égaré, prononçait des phrases incohérentes : « Astre noir… Serais-je le premier à l’avoir vu ?… »

— Un peu de fièvre, prononça Martot. Ce ne sera rien. Notre ami a sans doute éprouvé une vive émotion, peut-être aussi l’air vif a-t-il troublé sa digestion. Tranquillisez-vous, il sera demain sur pied.

Sur la chaise où l’on venait de l’asseoir, Vidal, la mine pâle, écoutait sans rien dire.

Au même instant survint une panne d’électricité qui le fit tressaillir. Mais l’obscurité fut loin d’être complète. La nuit versait une lumière bizarre et, facilement, on put allumer une lampe à pétrole.

— Ça commence ! avait dit tout haut le savant. Tous se regardèrent. Sans doute était-il encore sous le coup de la syncope.

— Le temps est drôle, remarqua l’horloger Habert. Ce ciel jaune, cette lune presque rougeâtre ne me disent rien qui vaille.

— Mars nous réserve des surprises, dit Me Bouvard.

— Oui, de grosses surprises, murmura l’astronome.

Aidé de sa femme et de Laroche, il descendit lentement l’étroit escalier qui accédait à l’observatoire. Au premier étage, léger arrêt. Laroche se pencha vers le notaire et, à mi-voix :

— Vous pourrez lire le contrat quand même ?… Notre malade va mieux ?

— Je l’espère, répondit Me Bouvard.

Une fois en bas, après quelques minutes de repos dans son fauteuil, le savant, fatigué, parla d’aller se coucher. Sa femme et sa fille l’approuvèrent.

— C’est prudent, prononça Martot.

Il n’y avait plus qu’à remettre la cérémonie. Les convives, y compris le fiancé visiblement désappointé, prirent congé de la famille Vidal.

Dehors, Martot s’écria en montrant le ciel :

— Ne lambinons pas en route, car il va pleuvoir.

La lune, maintenant voilée de nuages opaques, et le vent d’une force de bourrasque justifiaient cette prédiction. Cependant, vers l’horizon sud, un point rouge, vif comme une flamme d’incendie, se développait.

— Décidément, depuis la T.S.F., la nature n’est plus la même, avança Me Bouvard.

— La T.S.F. n’est pour rien dans ce qui se passe. Nous sommes en mars, le mois des ouragans, ne l’oubliez pas, trancha Laroche.

— Le baromètre de M. Vidal indiquait « Beau fixe », observa Habert, et il va pleuvoir. Ce n’est pas ordinaire…

— L’instrument est sans doute détraqué, railla Laroche, toujours prêt à dénigrer.

À quoi Me Bouvard, bonne âme, répondit :

— Ça m’étonnerait.

De grosses gouttes de pluie mirent fin au colloque et les quatre hommes, arrivés devant la maison Habert, située Grande-Rue, se séparèrent hâtivement.

Me Bouvard, son contrat sous le bras, rebroussa chemin jusqu’à la vieille rue Jambe-de-Chou que l’or neuf des panonceaux de l’étude seul éclairait ; Laroche, l’air de mauvaise humeur, regagna son petit appartement, place des Trois Ormes ; Martot se dirigea vers son officine située Grande-Rue, à trois cents mètres du magasin Habert.

En route, il croisa des groupes qui parlaient assez haut sur un ton mécontent. Étonné de cette animation inusitée à pareille heure, il interrogea ses administrés.

— Une panne au cinéma, Monsieur le Maire, lui fut-il répondu.

— C’est juste, pensa-t-il.

— Une panne sérieuse, ajouta un autre, car l’usine n’a pas pu rétablir le courant.

Plus de pluie. L’air vif de cette nuit-là devenait presque tiède. M. Martot, les yeux clignotants, la barbe emprisonnée dans sa main gauche, inspecta le ciel et fut surpris de voir la tache rouge du Sud s’étendre comme si toute la forêt brûlait. Sur un fond devenu rose, les nuages noirs lançaient de longues étincelles au-dessus de sa tête. Quelque dieu, artilleur d’une batterie céleste, s’amusait à bombarder le monde.

— L’orage est joli, mais assez alarmant, pensa le maire.

Pressé de rentrer pour rassurer sa femme qu’une migraine avait retenue au logis, il approcha le passe-partout de la serrure. Une courte étincelle jaillit de la clef sans lui infliger de secousse. Quand, le pêne ayant joué, il voulut la retirer, elle résista comme retenue par un aimant. Il dut déployer une certaine force pour la décoller de la serrure.

— Atmosphère électrique, se dit M. Martot. Et il regagna sa chambre.

III

Quand l’horloger Habert s’éveilla le lendemain matin, il tendit l’oreille pour entendre sonner sept heures. Son sommeil, en effet, se conformait toujours à ses habitudes d’excessive ponctualité. Jetant un coup d’œil sur la pendule de sa cheminée pour vérifier à la fois sa propre régularité et celle de l’appareil, il sursauta. Les aiguilles marquaient deux heures !

— Arrêtée, s’exclama-t-il.

Il avait cependant remonté cette pendule deux jours avant. Il consulta sa montre dont le cadran lui répondit : deux heures !

Stupéfait de cette coïncidence, il s’approcha de la fenêtre dont il tira d’un geste vif les doubles rideaux. La lumière éclatante d’un soleil déjà haut tomba dans la pièce. De plus en plus surpris, cet homme exact s’écria :

— Ah ! ça, quelle heure est-il ?

Il maugréa contre les dîners trop copieux qui rompent les habitudes. Jamais il ne s’était vu en retard, et quelle étrangeté de trouver sa montre et sa pendule arrêtées en même temps ! C’était inconcevable…

Vite vêtu, Habert descendit dans son magasin où les contrevents emprisonnaient la nuit. Il ouvrit la porte donnant sur la rue. Les rayons du jour entrèrent d’un bond, enflammant l’émail des cadrans, arrachant des étincelles aux bijoux et posant des couleurs d’arc-en-ciel sur le biseau des glaces.

— Il est au moins dix heures, s’exclama l’horloger ébloui.

Son regard interrogea le visage rond et pâle d’une horloge normande, contemporaine de Louis XV : deux heures !

Sur les tables, comptoirs et consoles, les pendules de tous styles, les réveille-matin, les montres en or, en nickel, les montres dites à savonnette dont la face est voilée, les vulgaires oignons comme les riches chronomètres, que leur échappement fût à ancre, à recul, à repos, à cylindre ou à roue de rencontre, avaient tous rendu le dernier soupir à deux heures du matin. L’air ne frémissait point de la vitale pulsation des tic-tacs. Plus de sonneries chantantes ! Toutes les voix puériles des pendules se taisaient. La plus jolie boutique de la Grande-Rue était morte…

Sur son établi, Habert, au comble de la surprise, vit les outils d’acier, leviers, mandrins, resingles, alésoirs, crucelles, crapones, estrapades, s’amonceler en désordre. Les plus légers jonchaient le sol. Devant ce tableau, une idée lui vint : « Des cambrioleurs ! »…

Idée folle. Il avait trouvé la porte bien close et verrouillée à l’intérieur. Aucun trou dans les volets de fer. La vitrine des bijoux était intacte ; les bagues, les boucles d’oreille, les broches occupaient leurs écrins de velours. Rien ne manquait. L’énigme de l’heure surtout le navrait.

— Serait-il onze heures ? cria-t-il.

La vieille servante entra, la mine stupéfaite.

— Je ne sais pas, Monsieur. Mon réveil s’est arrêté. Mais venez voir la cuisine !

Il la suivit dans son domaine et trouva le tisonnier sur une chaise, les casseroles de fer blanc à terre, les ronds du fourneau en déroute. Que signifiait ce chaos ? Quel en était l’auteur ? Pourquoi n’avait-on rien entendu ?

Toutes ces questions se posaient ensemble, sans qu’il lui fût possible d’y répondre.

— Ne serait-ce pas une mauvaise farce d’Adolphe ? suggéra la servante, parlant ainsi du fils de la maison.

M. Habert est veuf. Préoccupé de ses horloges, il surveille peu ce jeune homme, âgé de douze ans, et qui a pour camarade Nicolas Vatain, un franc polisson, se plaisant à des tours pendables. Mais comment son fils aurait-il pu arrêter, exactement à la même heure, tous les appareils d’horlogerie, y compris ceux de la chambre paternelle ?

M. Habert alla quand même trouver l’enfant, qui dormait encore à poings fermés. Secoué par son père, il s’éveilla, se frotta les yeux et bâilla.

— Y en a eu un raffut cette nuit ! dit-il.

— Tu as entendu quelque chose ?

— Je crois bien. On aurait cru que le vent chambardait tout dans la maison.

— Moi, je n’ai rien entendu, dit la servante, j’dors comme une souche…

M. Habert pensa que, pour s’être couché plus tard que de coutume, il avait eu, lui aussi, un sommeil de plomb.

— Alors, ce n’est pas toi qui as bouleversé ma cuisine ? demanda la domestique.

— Ni qui t’es amusé à arrêter les pendules et à détraquer les montres ? ajouta l’horloger.

— Jamais de la vie ! Tu sais bien que je me suis couché à neuf heures et demie.

Chez les enfants, la vérité a des accents qui ne trompent pas. Sûrement, Adolphe était innocent.

M. Habert se rappelait bien l’orage de la veille au soir, mais on n’avait pas entendu le tonnerre ; et le vent n’arrête pas les horloges dans l’intérieur des maisons.

— Enfin, quelle heure est-il ? demanda la domestique.

Pour la première fois de sa vie, son maître ne sut point répondre à cette question si souvent posée chaque jour par tout le monde. Il regarda d’un air vexé la vieille bonne et répondit sèchement :

— Je ne sais pas.

L’incertitude chronométrique le déconcertait plus que le reste.

IV

Dehors, une rumeur insolite s’élevait. M. Habert franchit vivement le seuil de son magasin et vit des gens attroupés devant la porte du boulanger Bernot qui lui faisait vis-à-vis. Dans la chaleur singulière de cette matinée de mars, les langues claquaient ferme. Par les fenêtres entrebâillées sortaient des têtes aussi ébahies que décoiffées. La petite cité normande avait sûrement commis la même erreur que l’horloger Habert. Elle venait de s’éveiller dans le grand jour et se révélait ahurie.

Bientôt les rues furent pleines de monde. Les gens, intrigués, nerveux, allaient et venaient, se questionnant, de la place du Marché où se dresse l’hôtel de ville, à la gare située à l’extrémité est du pays. Puis, stupéfaits, peut-être alarmés déjà, ils se rabattaient sur l’église Saint-Paul, située à l’Ouest, dans l’axe de la Grande-Rue. Ils recherchaient ainsi l’heure officielle qui n’aurait pas dû leur manquer. Mais là, comme au fronton de la gare, sur la façade de la mairie ou chez eux, les aiguilles s’étaient figées avec un bel ensemble sur le chiffre II.

Tous déclaraient avoir été victimes dans leur demeure d’un inconcevable bouleversement des objets en fer ou acier.

D’ailleurs, en levant les yeux, on voyait tous les fils aériens de la poste et ceux de l’usine d’électricité distendus. Les poteaux qui les portaient penchaient tous du même côté comme si quelque géant fantastique, embusqué à l’Est de Barville, derrière la gare, les eût malicieusement tirés à lui pour jouer un mauvais tour au progrès.

Un agent de police, de l’air important exigé par sa fonction, vint prendre des notes auprès des citoyens les plus connus. Il interrogea d’abord le quincaillier de la place.

— Alors, que chez vous, Monsieur Vaulard, ça doit être tout sens dessus dessous ?

L’autre leva les deux bras au ciel :

— Venez voir, mon brave !

Derrière eux une dizaine de personnes s’engouffraient dans le magasin. Là, en effet, les tiroirs, boîtes, casiers, remplis des objets tranchants, piquants et contondants de ce commerce innombrable, avaient été ouverts et vidés par des mains aussi puissantes qu’invisibles. Le parquet et les comptoirs en étaient couverts.

— J’en ai au moins pour une semaine de travail avec ma femme et mon commis, dit le quincaillier.

L’agent répondit froidement par sa locution favorite :

— Ça me paraît être.

L’émoi grandissait dans la rue de minute en minute. Personne au travail.

Surpris par l’averse de cette lumière impétueuse, un certain nombre de Barvillais s’étaient habillés très vite, l’esprit ailleurs. La température élevée n’avait pas avisé de leur distraction ceux ou celles qui circulaient vêtus sommairement. On n’y prenait point garde.

Le banneau matinal des boueux municipaux et les bonnes qui l’accueillent armées du balai manquaient à leur rôle ; on n’avait pas vu les facteurs postiers ; les laitières ne se montraient pas encore ; les dévotes oubliaient l’heure de la prière à Saint-Paul, et les jeunes écoliers, déambulant sans livres et sans cartable, s’apprêtaient à manquer la classe avec ardeur.

Que s’était-il donc passé en cette nuit étrange ?

Nul ne pouvait le dire parmi ceux qui se questionnaient. Cependant, sans assurance, les opinions les plus abracadabrantes peu à peu se faisaient jour. Une demi-heure s’écoula en propos sans suite, coupés d’exclamations stupéfaites. On aurait pu croire que, par une chaude matinée de juin, des meetings animés se tenaient dans toutes les rues de la modeste cité pour protester contre quelque scandaleux impôt.

Bientôt une hypothèse plus sérieuse commença de prévaloir dans les groupes. C’était celle de Buneau, mécanicien du chemin de fer de l’État. Selon lui, tous ces phénomènes provenaient d’une éruption volcanique avec tremblement de terre.

Quelques-uns acceptèrent d’emblée cette hypothèse, mais Habert la discuta :

— Où serait le cratère ? dit-il.

— Peut-être par là, fit Buneau en désignant un point de l’horizon que des vapeurs épaisses embrumaient.

— Ce n’est pas cela qui aurait arrêté les montres et chaviré les objets de fer et d’acier. D’ailleurs pas un meuble n’a été déplacé, personne n’a chancelé, pas une tuile n’est tombée des toits, et les grandes cheminées des usines sont toujours debout.

Et il les montra enlevant leur fût rougeâtre dans le ciel.

— C’est vrai, dirent les gens.

— Alors ?

— Alors, quelle heure est-il, Monsieur Habert ? demanda le boulanger Bernot. J’ai besoin de le savoir pour mon travail.

L’arrivée du maire, tourmentant d’une main nerveuse les deux pointes de sa barbe blonde, dispensa Habert de répondre. Il s’avança vers M. Martot qu’un jeune homme brun, de haute taille, aux yeux francs, large d’épaules et simple d’allure, accompagnait. Ce propriétaire d’un visage sympathique était architecte et s’appelait René Varin. Son talent aurait pu lui faire une place enviable en de plus grands centres. Sans doute aimait-il beaucoup Barville, à moins que des raisons intimes ne l’y eussent retenu jusqu’ici… Il parlait d’ailleurs, depuis peu, de passer la main à un confrère.

Le maire ignorait l’heure tout comme ses administrés et s’en trouvait d’autant plus fâché qu’il devait célébrer deux mariages ce matin-là.

— Ah voilà notre sauveur, dit-il en accostant Habert. Rassurez-vous, cher ami, je ne vous demande pas l’explication du phénomène. Il ne vous faut que régler ma montre.

L’horloger baissa la tête. C’était à s’arracher les cheveux. Lui, l’homme de l’exactitude et du progrès, se voyait contraint de déplorer l’abandon des antiques clepsydres à eau et des modestes sabliers de nos pères.

— Pour savoir l’heure, interrogeons le soleil, fit René Varin.

Le malheureux Habert sursauta :

— Le soleil, dites-vous ? Avez-vous bien regardé celui d’aujourd’hui ? Non, sans doute. Il vous eût aveuglé de son éclat. Eh bien, moi, je viens de l’observer, avec un verre fumé, il y a cinq minutes, et savez-vous ce que j’ai constaté ?…

La voix de l’horloger, enflée par l’émotion de sa découverte, éteignit toutes les conversations du groupe, dont l’importance s’était accrue.

— Quoi ? fit René Varin, étonné, en dépit de son habituel sang-froid.

— J’ai vu, à n’en pas douter, que le soleil marchait plus vite que de coutume et…

Habert s’arrêta comme s’il hésitait à livrer sa deuxième constatation au public, qu’il enveloppa d’un coup d’œil circulaire.

— Et… ? fit l’assistance suspendue à ses lèvres.

— … Et qu’il n’allait plus vers l’Ouest !…

V

Le soleil n’allant plus vers l’Ouest, ou plutôt la terre, mobile et tournoyante comme une toupie, n’effectuant plus, autour de l’astre qui fut si cher aux Babyloniens, son voyage habituel ! Était-ce possible ?

Habert plaisantait, sans doute… On le savait blagueur à froid… Toutefois en des circonstances aussi graves se serait-il permis un tel accès de sotte gaieté ?… D’autre part pouvait-on admettre que le globe se fût trompé de direction ?

Jamais, depuis que les premiers hommes constatèrent les phases du jour et de la nuit, depuis que les premiers astrologues étudièrent la marche rotative des étoiles, depuis que les Hipparque, Ptolémée, Copernic, Tycho-Brahé, Galilée, Newton, Laplace, etc. établirent, après s’être mutuellement rectifiés, le système du monde, le soleil n’avait semblé se livrer, par rapport à nous, à un pareil écart.

La sphère incandescente régla, sur l’ordre de Jules César, notre temps de la façon la plus satisfaisante, sans erreur appréciable, et nous perdrions ainsi cet avantage… Nous faudrait-il donc recourir au calendrier lunaire de Méton d’Athènes ? Non, non, Habert avait eu la berlue !

C’est ce que pensèrent tout d’abord ceux à qui l’horloger adressait cette phrase étonnante. Puis, comme il répétait sa déclaration fantastique avec assurance, et sa renommée d’homme intelligent et ponctuel aidant, on n’osa pas le contredire.

Ceux qui acceptèrent l’idée d’Habert, ignorants comme presque tous des lois cosmiques, ne se rendirent pas tout de suite compte des conséquences de cette découverte extraordinaire. Mais le désarroi unanime et simultané des appareils d’horlogerie, la fugue des objets susceptibles d’être aimantés, et surtout les trente degrés à l’ombre qui faisaient bouillir les cervelles barvillaises en plein mois de mars laissaient la foule interloquée, presque apeurée.

Ne sachant que penser, Martot, Habert et René Varin décidèrent de se rendre chez l’astronome Vidal.

En somme, l’affaire paraissait être de sa compétence. Il doit savoir, dit Habert à ses compagnons. Martot se frappa le front comme un homme à qui subitement un peu de vérité se révèle.

— Vous avez raison. Il s’est aperçu de quelque chose hier… Son évanouissement…

— Ses mots sans suite…

— … Astre noir…

— Les surprises dont il parlait…

— M. Vidal s’est évanoui hier soir ? interrogea Varin, très surpris du dialogue de ses compagnons.

— Oui, vers dix heures, juste avant la lecture du contrat, fit Martot.

— Et le contrat ?

— Ajourné, mon jeune ami, répondit Habert en regardant l’architecte d’une certaine façon. Quel ennui, n’est-ce pas ?…

René Varin, qui avait gardé pour lui la terrible déception éprouvée le jour où il avait appris les fiançailles de celle qu’il aimait, ne releva pas l’ironique réflexion du pince-sans-rire, qui s’était aperçu de quelque chose. Tout de suite, comme un naufragé se saisit de la plus petite planche, son espoir se raccrocha à cette nouvelle du mariage d’Odette en panne : les caprices du soleil étaient loin de sa pensée !…

Le trio trouva Vidal en bonne santé sous sa coupole chauffée à blanc. Juché sur un escabeau spécial, l’œil vissé à l’oculaire du fameux télescope de douze pouces et demi, il inspectait le ciel. À côté de lui, Laroche, les sourcils froncés, les lèvres minces, attendait qu’il parlât.

— Excusez-nous, cher ami, dit Martot en entrant, nous sommes obligés de mettre votre science à contribution. Que se passe-t-il donc là-haut ?

— Il se passe au-dessus de nos têtes des choses effrayantes, répondit le savant sur un ton dont le sérieux frappa son auditoire. Je m’attends à des événements d’une exceptionnelle gravité. Ma syncope d’hier n’avait pas d’autre cause qu’une surprise excessive mêlée d’épouvante…

— Diable ! fit Martot, les yeux tout ronds d’émotion.

— Impossible encore de vous donner des précisions. Que mes craintes restent entre nous…

— Alors il faut craindre ? s’enquit Habert.

— Il faut s’attendre au pire.

— Le pire, à mes yeux, c’est de ne pas savoir l’heure, de perdre, pour la mesure du travail et des gestes quotidiens, la notion du temps…

— Le travail quotidien…, la politique, les projets d’avenir, la recherche du bonheur, vétilles ! reprit Vidal avec force. Que nous importent les ennuis actuels, le conflit économique des nations, la remise en état de cette vieille machine faussée qu’est la civilisation, si la terre tombe sur le soleil ?…

— Serait-ce cela, vraiment ? s’écria Varin.

— Ce n’est pas possible, affirma Laroche, le système des attractions astrales nous maintiendra en équilibre… Nous avons subi des courants telluriques très violents… De plus, nous sommes dans l’année des taches du soleil…

— Oui, oui, le système des attractions… les taches du soleil, les courants magnétiques, balbutia Martot terrorisé.

Vidal haussa les épaules. Un tel geste chez cet homme correct révélait son émoi.

— Oui, que nous importent, reprit-il, nos pauvres soucis et nos humbles visées, si notre globe, enlevé par un astre vagabond, doit errer en des espaces glacés auprès desquels les froids polaires sembleraient tièdes et bienfaisants comme la chaleur de nos foyers ?…

— Vous exagérez, fit Laroche. Sans doute voulez-vous nous effrayer…

— Non, mon ami, répondit l’astronome avec tristesse. Je dis exactement ce que je pense. J’ajouterai même ceci à ce tableau des redoutables éventualités de l’heure, c’est que nous risquons de voir les mers jaillir de leur lit et nous envahir par suite d’un renversement de notre axe, à moins que, traversant des couches de gaz toxiques, nous ne soyons asphyxiés…

Habert fit la grimace.

— Vilaine perspective ! Rôti, gelé, noyé ou empoisonné…

— N’y a-t-il pas une possibilité d’échapper à ces fins ? demanda René Varin.

— Qui sait ? Un astre nous emporte. Tel autre peut nous être secourable. Nous sommes dans la main du Grand Maître. De lui seul aujourd’hui dépend notre sort !

— Tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir, dit Habert.

— Ce que vous avez vu autorise-t-il vraiment tant de pessimisme ? observa Laroche, d’un ton qui trahissait son incrédulité.

— Oui, mon ami.

— N’avez-vous pas été plutôt victime d’une illusion d’optique, de simples effets de réfraction ?…

— Et l’arrêt des montres ? Serait-il dû aux déformations de la lumière ? riposta vivement l’astronome.

— Courants telluriques, comme je le disais tout à l’heure, ou secousse sismique…

— C’est l’opinion de Buneau. Vous vous rencontrez avec Buneau, dit Habert, épongeant son front couvert de sueur.

— Qui est-ce, Buneau ?

— Un mécanicien des chemins de fer…

Les contradictions de son futur gendre agaçaient visiblement Vidal, dont l’amour-propre de savant était fort susceptible.

— J’ai vu Follis comme je vous vois, Monsieur, dit-il sèchement.

— Follis ?

— Oui, Monsieur, c’est ainsi que j’ai baptisé l’astre noir coupable du rapt de la terre.

— Moi, j’étouffe ici, dit Martot, dont le visage était comme tuméfié par la chaleur. Sortons !

— Nous commençons à cuire, voulut railler Laroche, toujours blême, quoique le thermomètre marquât 37° à l’ombre.

Le savant montra le soleil.

— Son diamètre a grandi d’un tiers, dit-il.

Émus par les nouvelles, accablés par l’atroce chaleur, les quatre hommes se retirèrent silencieux.

VI

Bientôt le savant dut abandonner son poste, chauffé à blanc, pour le salon aux fenêtres obturées d’épais rideaux et de persiennes.

Dans les rues, véritables étuves, les gens rentraient chez eux, les jambes en coton, transpirant, un mouchoir cachant le visage, pendant que le soleil, férocement altéré, pompait l’eau courante des fontaines. Les chiens, tirant la langue, se brûlaient les pattes au contact du pavé et se réfugiaient, éperdus, en des coins sombres.

Une fois dans leurs logis, les Barvillais s’y calfeutrèrent. Puis, la chaleur augmentant, ils s’engloutirent dans les caves comme aux temps guerriers des alertes de 1916. Tous s’attendaient à périr dans un embrasement final du monde terrestre. Après une heure d’angoisse, aucun bruit suspect ne se produisant au dehors, ils ôtèrent avec prudence les objets dont ils avaient aveuglé les soupiraux des sous-sols et respirèrent plus à l’aise. L’offensive du soleil faiblissait.

Alors ils regagnèrent leurs appartements et, peu à peu plus rassurés, se risquèrent une nouvelle fois dans la rue.

Le grand thermomètre exposé contre la façade du magasin Habert ne marquait plus que vingt degrés à l’ombre…

Maintenant la voûte céleste prenait une teinte verdâtre, sombre comme au début d’une éclipse ; les ombres s’allongeaient sur le pavé et les édifices s’accusaient d’un noir d’encre.

Réunis de nouveau par groupes, les habitants se virent avec effroi un teint blafard. Ce decrescendo de la lumière sur la grande scène terrestre semblait préparer un dénouement dramatique.

Tous, comme sur un mot d’ordre propagé d’oreille à oreille, gagnèrent la place du Marché où le Moniteur de Barville affichait d’ordinaire la dépêche quotidienne de l’Havas.

Bientôt cette vaste place rectangulaire regorgea de monde.

Pour mieux voir, des jeunes gens escaladaient le piédestal chargé de couronnes du monument aux Morts. Aux fenêtres, des têtes effarées s’agitaient ; des voix s’interrogeaient à tous les étages.

Servis par l’instinct les animaux éprouvaient d’obscures angoisses. Les chiens, aboyant à la mort, frissonnaient entre les jambes de leurs maîtres ; on entendait hennir les chevaux d’une écurie voisine ; les chats s’étaient cachés sous les meubles et n’en bougeaient plus. Pas un oiseau ne volait…

Sur les quatre chaussées pavées encadrant le terre-plein de la place, se présentèrent enfin plusieurs voitures de cultivateurs. Tout de suite on les entoura pour savoir si le phénomène s’était manifesté dans les campagnes avec la même intensité qu’à Barville.

— Oui. Tout est grillé, les mares sont vides et j’ons vu des toitures de chaume en feu, répondit un paysan.

— Toutes nos récoltes sont flambées pour cette année, pleura un autre.

En somme, il résultait de leurs dires entremêlés de plaintes que les mêmes effets d’aimantation et de chaleur anormale s’étaient produits aussi chez eux. Dans les étables, les bestiaux refusaient de manger et se couchaient inertes et mornes.

Une terreur semblable avait saisi tous les êtres.

Sur la place, M. Martot, ses adjoints et quelques notabilités locales, parmi lesquelles Habert et Me Bouvard, causaient ensemble.

— Que faire ? murmurait le maire, l’œil perplexe, et triturant d’un geste familier les pointes jumelles de sa barbe roussâtre.

— Attendre répondit philosophiquement Me Bouvard.

— En temps ordinaire, il serait à peu près neuf heures, observa Habert.

Et il régla sa montre en conséquence.

L’absence de nouvelles extérieures augmentait l’inquiétude. Les télégraphies et téléphonies avec ou sans fil jusqu’alors semblaient paralysées. Les trains avaient dû stopper sur les voies par suite du détraquement simultané des signaux et des aiguillages. Les avions se seraient égarés dans cet air plein de tourbillons suspects et de nuages louches. D’ailleurs leur armature n’aurait point supporté sans se disjoindre la terrible ardeur du soleil et les réservoirs de carburant eussent éclaté comme de simples grenades.

Pour la même raison, les autos restaient dans leurs remises au contact des routes brûlantes les pneus n’auraient pas plus résisté que les bidons d’essence.

L’anarchie solaire avait décrété la grève générale des transports. Situation rare à une époque où l’atmosphère est, jour et nuit, toute vibrante de nouvelles mondiales, les agglomérations, des capitales aux plus petits hameaux, allaient être sans doute livrées à elles-mêmes…

Fidèle à sa promesse, l’astronome Vidal arriva sur ces entrefaites au bras de sa fille dont le joli visage reflétait une émotion bien compréhensible. Soucieux, il se laissait guider par elle. C’était un enfant que ce vieillard, quand, d’aventure, ses yeux s’ouvraient sur les contingences de la vie ordinaire. Privé de sa femme et de sa fille, il n’aurait pas fait dix pas sans trébucher. Comme l’astronome de la fable, sans doute un puits le guettait-il. Cependant tout Barville comptait sur lui comme sur une puissance tutélaire pour remettre un peu d’ordre dans le chaos. Les plus malins discutailleurs du pays, les forts en politique restaient cois, les choses du ciel leur étant absolument étrangères.

M. Vidal, assailli de questions en route, expliquait brièvement que l’altération de la lumière était due à l’interposition de vapeur d’eau entre le globe solaire et la surface de la terre. Le comprenait-on ?

— Laissez donc avancer M. Vidal intervint le maire, qui fendit les rangs des curieux pour le délivrer.

— Nous allions à la mairie, dit Odette.

— Oui, il est nécessaire que vous apostilliez ma communication à la Société Astronomique de France, dit M. Vidal.

— Cela ne presse pas, fit Habert, rien ne va plus, y compris la poste où notre utile servante, l’électricité, s’est endormie…

— Enfin que se passe-t-il au juste là-haut ? s’enquit M. Martot.

— Absolument rien.

— Ah ! firent, étonnées, les personnes de son entourage.

— Je le disais bien ! s’exclama triomphalement Laroche, qui venait d’arriver.

— Rien n’est changé là-haut, reprit le savant, mais tout est changé ici-bas. Comme je le disais, le globe a déraillé…

Penaud, l’ingénieur murmura :

— Cela, non. Je ne puis le croire…

Le maire et ses amis n’étaient pas éloignés de partager les doutes du contradicteur. La Terre désorbitée ?… L’idée leur paraissait extravagante et moins probable en tout cas qu’un simple détraquement cérébral de l’astronome. Toutefois ce soleil si vite descendu sur l’horizon et noyé dans les brumes, les teintes étranges du ciel, la foule d’aspect sinistre sous cet éclairage verdâtre, et déjà houleuse, ne les rassuraient pas.

À la population locale, aux braves gens des environs accourus aux nouvelles se mêlaient ces individus équivoques que le moindre événement fait surgir du pavé. En temps normal, on ne les rencontre guère ou l’on n’y prend pas garde ; ils s’effacent en des coins où le regard ne va pas les chercher. Mais ils vivent cependant, n’ignorant rien des petits faits de l’existence publique et privée, et toujours à l’affût d’une chance ou d’une proie.

Cette tourbe obscure est une menace permanente qui grandit quand l’ombre descend ; avec la nuit formidable que l’on redoutait, elle pouvait devenir un grave danger. Toutefois la présence de la force publique (douze hommes, un commissaire de police et un adjudant de gendarmerie) tranquillisait un peu l’administration municipale.

M. Vidal continua d’expliquer :

— Notre axe s’est-il renversé ? Alors nous venons de passer par les tropiques et l’équateur. Si nous n’avions à redouter que ce mouvement de bascule, nous irions prendre la place de notre antipode, la Nouvelle-Zélande. Climat tempéré, pluies fréquentes, nos cultures ne souffriraient pas du changement, mais…

— Mais ?…

— Je le répète, l’astre noir Follis, cinquante fois plus volumineux que notre terre, l’a arrachée de son orbe. Nous ne gravitons plus autour du soleil…

Une profonde, stupeur accueillit cette assertion réitérée du savant.

— Votre père m’inquiète, murmura Laroche à l’oreille d’Odette…

— Pourquoi donc. Monsieur ? demanda la jeune fille, blessée par cette remarque.

— Je renonce à le contredire. Mais vraiment cette histoire incroyable de Follis dans laquelle il s’enfonce peut alarmer inutilement notre population… Le renversement de l’axe, chose possible après tout, suffisait d’autant mieux à satisfaire les curiosités que personne ici n’y a rien compris…

— Je ne suis pas de votre avis, répondit vivement Odette. L’exposé de mon père est très net, très simple. Il me fait comprendre la situation... Je ne me l’expliquerais pas aussi bien avec vos réfractions solaires…

Juste en ce moment, elle aperçut René Varin et se sentit rougir. Par bonheur, la décomposition de la lumière, favorisait, en les dissimulant sous des teintes livides, ces manifestations d’un cœur sensible.

L’architecte l’avait saluée discrètement, sans oser s’approcher d’elle. Intérieurement, il bénissait ce phénomène opportun qui retardait le rapt, par Laroche, d’un petit astre blond bien plus intéressant que le sombre Follis.

Ce Laroche s’aperçut-il de quelque chose ? Peut-être. Il s’avança vers René Varin, la main tendue, dans le secret dessein de le tenir à l’écart du groupe Vidal. Soudain, un remous des curieux le refoula.

Une dépêche cria quelqu’un.

C’était vrai. Un petit rectangle bleu venait d’être collé sur la porte du Moniteur, gazette bi-hebdomadaire de Barville. Les autorités suivies de la foule s’avancèrent de ce côté et parvinrent, non sans peine, à lire ce qui suit :

« Extraordinaire perturbation météorologique constatée cette nuit dans le monde entier. N’a causé que des dégâts insignifiants, mais influence magnétique a détraqué tous appareils de précision. Télégraphie sans fil ne fonctionne plus ».

Ces premiers renseignements colportés de bouche en bouche n’apprenaient rien d’inédit. Laroche voulut y voir la confirmation de son hypothèse et se rapprocha, l’air triomphant, de Vidal, qui, doucement, lui tourna le dos.

Le bonhomme devait être vraiment courroucé pour agir ainsi. Odette sourit et reporta son attention sur René Varin qui n’était pas loin. En effet, chaque mouvement de foule, par un hasard singulier, le rapprochait de la jeune fille. Il se laissait manœuvrer sans opposer la moindre résistance à ces déplacements, et peut-être même y aidait-il…

La physionomie spectrale des Barvillais, sans changer de couleur, se ranimait. De l’espoir renaissait en leur âme et brillait dans leurs yeux grâce à la reprise des communications télégraphiques. Du moment que la planète tout entière subissait les mêmes épreuves, plus rien à craindre ! Il se trouverait bien quelqu’un pour remettre les choses en état… Vidal les avait alarmés à tort. Et, avec cette versatilité si souvent observée dans les foules, quelques-uns mettaient en doute son savoir.

Quelle blague que la fin du monde ! disaient certains esprits forts de la localité. Si l’on en croyait les prétendus savants, on devrait mourir une dizaine de fois par jour !…

Çà et là on recommençait de plaisanter. Le fils Habert et son espiègle camarade, Nicolas Vatain, se demandaient tout bas quels tours ils pourraient bien jouer parmi cette foule qu’une pensée unique absorbait.

Chacun allait donc retrouver son équilibre mental, quand une autre dépêche fut affichée :

« Perturbation serait due à un monstrueux bolide qui aurait magnétisé notre atmosphère. On ne signale aucun sinistre ».

M. Vidal poussa un soupir de soulagement comme si tout eût été sauvé parce que son inquiétante supposition recevait un commencement de preuve ! Belle affaire, vraiment !

Du coup, Laroche regretta d’avoir pris parti contre son ancien professeur et futur beau-père. N’allait-il pas perdre son estime astronomique, si l’hypothèse de Follis prévalait chez les savants ?…

— Elle ne dit pas grand chose, cette dépêche, remarqua-t-il.

— Drôle d’histoire ! fit Martot. Ce bolide aurait bien pu passer plus loin.

Les autres se regardaient dans le blanc des yeux sans mot dire, à cause des gens qui les entouraient, l’oreille tendue. M. Vidal, en reconquérant son autorité, attirait de nouveau tous les regards. N’avait-il pas découvert l’apparition fâcheuse de cet astre égaré ? René Varin, insensible à la frayeur qui tombait du ciel, obéissait toujours aux bousculades qui le rapprochaient d’Odette.

Dix minutes s’écoulèrent pendant lesquelles la foule s’accrut encore. Les maisons de Barville s’étaient vidées de leurs derniers habitants. La lumière diminuait de plus en plus. On circulait à grand peine.

Alors vint la troisième dépêche :

« La Terre, d’après les observatoires de Paris et de Bourges, a failli être heurtée par un astre inconnu. Marche singulière du Soleil émeut monde savant. Troubles en Espagne et Italie où foules croient fin du monde. Tout tranquille en France ».

Ce télégramme, en confirmant tout à fait les dires de M. Vidal, détruisit l’effet optimiste des deux autres. N’apportait-il pas le microbe de cette peur dont les populations méridionales avaient été saisies les premières ? De courts frissons faisaient houler les têtes. Même la réflexion d’un vieux chiffonnier, toujours ivre et gai, criant : « Encore un coup des Boches ! » ne déridait personne.

M. Martot, maire et pharmacien, ne voyait aucun remède à la situation. Ni le Bulletin Municipal, ni le Dalloz, qui emplissaient, à l’hôtel de ville, la bibliothèque de son cabinet, n’indiquaient la conduite à tenir en présence des écarts du soleil. Or le sous-préfet, jeune homme de vingt-huit ans, était parti pour Caen la veille. Il s’y rendait toutes les semaines pour se distraire des labeurs administratifs. En son absence, devant l’interruption des communications téléphoniques, le maire décida de réunir le Conseil municipal.

— La première chose à faire, lui suggéra Habert, c’est de maintenir l’ordre.

Martot le regarda tout en torturant sa barbe :

— Parfaitement, évidemment, dit-il.

Au même instant, un typo sortit de l’imprimerie avec une quatrième dépêche, qu’il fixa dans son cadre à côté des trois autres.

Vaste mouvement de foule vers la porte. On lut :

« Astre mystérieux a enlevé la Terre au Soleil. Impossible dire où nous tombons. Paniques Naples, Moscou, Lisbonne, Madrid. Parlements du monde entier sont convoqués d’urgence. Président République française et Président du Conseil ont vu directeur Observatoire et ses collaborateurs. Ils paraissent rassurés sur issue de cette aventure cosmographique. Président République a réuni ministère. Un manifeste va être adressé au pays. Du calme, encore du calme, toujours du calme ».

VII

En dépit de l’optimisme de commande des astronomes officiels, aucune illusion n’était permise sur la gravité de la situation. M. Vidal, qui, seul à Barville, avait vu clair, ne le dissimulait pas.

— Je ne m’étonne qu’à demi de ce qui nous arrive, dit-il. Notre globe, depuis sa naissance, se trouvait toujours sous la menace d’une rencontre. Si bien réglés que soient les mouvements des astres apparents, il en est une foule d’autres dont les allures semblent dépendre, à nos faibles yeux, du caprice de la Nature. Le malheur, ici-bas, c’est que dix personnes au plus sur peut-être cent mille se préoccupent de la voûte céleste et de ce qu’elle voile dans l’étendue incommensurable de l’univers. On vit en regardant à ses pieds… L’astronomie, qui devrait être la première de toutes les sciences, est quasiment ignorée de la multitude. Un vague et rapide coup d’œil là-haut, pour savoir si le ciel n’est pas nuageux, si les étoiles brillent ou non, si la lune est claire, suffit aux humains gîtés sur le sol terrestre.

Chaque cité un peu importante, c’est-à-dire de plusieurs milliers d’âmes, devrait posséder un observatoire, si petit fût-il, où, à tour de rôle, le jour et quelquefois la nuit, les écoliers, dirigés par leurs maîtres, viendraient repérer, examiner, étudier les astres. Quelle bonne leçon de saine philosophie, de modestie, de paix ils puiseraient dans cette contemplation raisonnée du firmament silencieux ! Les mentalités si combatives du siècle actuel y acquerraient un peu plus de résignation, de renoncement et de sagesse…

— Sans doute, répondit Habert, mais aujourd’hui cela ne changerait pas notre sort.

— Un peu de savoir permettrait de discuter et peut-être de ne pas désespérer de l’avenir… Et j’ai peur qu’il en soit ainsi sous peu, murmura M. Vidal, en hochant la tête.

— Qu’on n’affiche plus de télégrammes sans me les soumettre ordonna le maire au commissaire de police, sur le conseil de l’astronome.

Trop tard. Il suffisait de lever les yeux pour voir s’afficher le sort du monde sur le tableau noir du ciel. La police n’en pouvait effacer les nuées chargées d’épouvante…

Le soleil, anémié, s’effaçant peu à peu dans les hauteurs de l’Est, laissait les ombres adverses envahir le ciel. Attentat cosmogonique plein de cynisme. Les puissances ténébreuses, comme toujours, s’attaquaient résolument à la lumière. L’astre, glorieux et redoutable le matin, fuyait environné de lueurs pâlissantes. Des cirrus opaques, rassemblés par une brise ennemie, se précipitaient sur lui comme de noirs escadrons pour étouffer ses derniers éclairs.

La foule, dans son ignorance des lois astronomiques, le blâmait de nous abandonner. Elle croyait voir en lui une sorte de déserteur qu’elle insultait et raillait grossièrement, sans égard pour ses longs états de service. Certaines gens, en le contemplant d’un regard hypnotique, le cou raidi, la bouche ouverte, s’imaginaient sentir le sol se dérober sous leurs pieds. Ils éprouvaient la sensation de choir dans un abîme sans fond. Cette sorte de vertige leur imposait par instants quelques minutes de silence. D’autres menaçaient le soleil de leurs poings brandis. Tous comprenaient le tragique de la situation et, selon leur nature et leur culture, exprimaient plus ou moins haut des sentiments très divers.

Les jeunes gens juchés sur le socle du monument n’étaient plus que de noires silhouettes figées en des attitudes stupéfaites, qui symbolisaient à merveille la pensée commune des multitudes ramassées à leurs pieds.

En effet, comment se figurer aisément cette chose inouïe : la terre déjetée tout à coup de son rail millénaire et lancée sans guide, à l’aventure, parmi l’infini des espaces célestes ?…

— Notre globe n’est-il plus qu’un caillou rond soumis vulgairement, comme n’importe quel galet, aux lois de la pesanteur ? demanda l’horloger Habert à M. Vidal.

— Je n’en suis pas sûr, répondit le savant. Follis nous retient peut-être encore du bout de ses doigts aimantés… En tout cas, notre marche d’autrefois vers la constellation d’Hercule, où nous devions aborder dans quelques millions d’années, est compromise… C’est bien ennuyeux.

— En effet, opina de confiance M. Martot avec un air consterné.

— Après tout, reprit M. Vidal, après une minute de réflexion, cette dégringolade inattendue nous y conduit peut-être tout droit…

Et les yeux profonds du vieux professeur s’efforçaient de suivre les péripéties futures de la tragédie dont le premier acte se déroulait.

— Si seulement on pouvait s’emparer en route d’un bon petit soleil d’occasion qui nous restituerait l’heure, murmura Habert en tirant sa montre d’un geste machinal.

— Et qui ferait mûrir le blé, ajouta Martot.

Le professeur ne répondit pas. Il regrettait d’avoir obéi à l’absurde attirance des foules et de s’être ainsi frustré des constatations uniques qu’il aurait pu recueillir dans la paix de son observatoire. Maintenant il se voyait emprisonné par cette masse inconsciente, submergé dans le raz de marée des terreurs humaines. Comment s’évader de là ?

Loin, de plus en plus loin, le soleil, père de la vie, ressemblait à quelque ballonnet échappé de la main frêle d’un enfant. Sur terre, des ombres floues s’estompaient dans l’étrange crépuscule.

Un murmure s’éleva :

— Il pleut !

Un gros nuage rasant le sol criblait la cité de pluie et de grêlons.

D’habitude une forte ondée disperse en un clin d’œil tout rassemblement. Personne ne bougea. La menace d’être trempé ou foudroyé, car il tonnait, ne comptait plus.

Laroche, les bras croisés, le regard fixe, et d’ailleurs très vexé de son échec scientifique, se taisait.

Depuis cinq minutes René Varin, tout naturellement, avait rejoint le groupe officiel et, subissant l’influence d’un pôle magnétique fort gracieux, il se rapprochait d’Odette. Habert, les poings serrés, les lèvres crispées, regardait le soleil décliner. Hélas ! il emportait avec l’heure l’unique intérêt de ses jours.

— Maintenant, comment repérer le temps ? gémissait le pauvre horloger.

— L’heure, on s’en passera, s’écria Me Bouvard. C’est une maîtresse indiscrète, gênante et bavarde, qui nous précipite sans pitié dans le devoir. Mais quel soleil nous ramènera les printemps et les étés qui exaltent les cœurs tendres et inspirent les poètes ?…

— Se passer de l’heure, gronda l’autre subitement indigné. Impossible. Vous raisonnez en aligneur de rimes. Comment régler les actes utiles à l’existence, les rapports entre les individus, si la mesure précise du temps nous manque ? L’heure, babillant au fond de notre gousset, sonnant gaiement sur nos meubles, veillant sur notre travail, ordonnant nos gestes, s’arrondissant au fronton des édifices publics, c’est la vie même, la vie comptée, intelligente, perceptible. Autrement on ne se voit pas exister. Le soleil, voyez-vous, n’est pas autre chose pour moi qu’une magnifique horloge.

— Une horloge, railla Me Bouvard. Eh ! bien, mon vieil ami, vous l’avez fort mal remontée ce matin… Regardez-la, votre horloge… Je donnerais gros pour l’entendre tinter les douze coups de midi.

M. Vidal avait suivi le dialogue amer des deux amis. Il rassura Habert sur le point qui lui tenait le plus à cœur.

— On déterminera une heure-étalon au Bureau des Longitudes, dit-il.

René ne prêtait qu’une oreille distraite à ces propos. Il ramenait ses regards inquiets de la foule tumultueuse à Odette pensive.

— Si nous filions, murmura-t-il à l’oreille du savant, en coulant un regard expressif vers la jeune fille.

Cette réflexion révélait des craintes aussitôt partagées par le père.

Des éléments nouveaux venus sur la place en avaient modifié la physionomie. Dans le péril, l’homme recherche l’homme. Il en attend du secours et, s’il faut disparaître, la pensée de ne pas finir seul lui est un réconfort.

La multitude allait, venait, se ramassait en îlots, ou créait de brusques remous ballottant Vidal et ses amis.

Habert, comprenant quel péril s’amassait autour d’eux, s’escrima des coudes, qu’il avait pointus, et réussit à s’avancer de trois pas, mais sa force de pénétration se brisa contre un mur de corps agglomérés.

Des femmes criaient, pleuraient, se signaient, priaient à voix haute, fébrilement, avec les intonations apprises aux leçons de catéchisme ; quelques-unes, risquant d’être bousculées et piétinées, s’agenouillaient et se frappaient la poitrine en de haletants mea culpa.

Les jeunes gens, sur le piédestal du monument, s’étaient assis, jambes pendantes, et leurs visages d’ombre se tournaient vers l’Est, tombeau du soleil.

Des tourbillons de vent glacial passaient sur la foule. Qu’importait ! L’idée de la mort, précédée de tortures, avait saisi les gens à la gorge et les étranglait. Tous les yeux, avides de jouir des ultimes lumières du ciel, s’attachaient au fantôme solaire. Toutes les volontés s’unissaient pour le retenir et l’attirer vers cette terre qui ne pouvait vivre sans lui.

Malgré la force magnétique de ces désirs convergents, l’astre continuait de s’éloigner.

— C’est la fin ! cria quelqu’un.

Ces cinq mots résumaient le sentiment général.

Certains, de peu de sang-froid, regrettaient d’être venus au monde et regardaient presque avec envie un vieillard évanoui de peur sur le sol.

— Je voudrais être à sa place, dit une femme échevelée, comme ça on ne se voit pas mourir.

— Relevons-le pour qu’on ne l’écrase pas, proposa une âme restée pitoyable.

— Mourir comme ça ou autrement, ça n’a pas d’importance, répondit quelqu’un dans le groupe.

Peut-être eût-on réussi à mettre cet infortuné à l’abri, les foules étant aussi facilement menées par la compassion que par la fureur, quand cette multitude soudain poussa un long cri d’émoi. Des brumes plus épaisses, accourant du Sud, venaient de s’abattre sur le soleil vaincu. Il semblait qu’un géant à l’affût derrière la nuit l’eût, d’un geste sûr, capturé dans son capuchon noir.

— Parti ! hurlèrent des milliers de bouches.

Le monde, agonisant depuis le matin, venait-il de rendre l’âme ?

En commettant le rapt, les nuages s’étaient teintés de jaune d’or sous la suprême illumination de l’astre du jour. Maintenant ils rentraient dans l’ombre comme des voleurs qui vont mettre à l’abri leur butin.

L’obscurité subite causa une telle stupeur que le silence s’établit sur la place pendant une minute. Court répit. Bientôt des appels affolés retentirent, des voix coléreuses grondèrent contre la destinée et de grossiers jurons éclatèrent çà et là.

Dix mille personnes, réunies dans le même espace, se croyaient à brève échéance, condamnées à mort. Pour un certain nombre, plus de ménagements dans les pensées. Le mince vernis de l’éducation s’écaillait. La panique éclata…

VIII

Des cris d’épouvante s’élevaient. Des sifflements aigus jetés de partout déchiraient les oreilles, empêchaient d’entendre les gémissements. Beaucoup priaient.

Noyé dans la multitude, le magistrat municipal, la barbe dépourvue de sa belle ordonnance ordinaire, se laissait cahoter avec résignation.

— Que faire ? demandait-il sans cesse ?

Autour de lui, des bandes brutales surgissaient du pavé comme un produit perfide des ténèbres.

Quelques étoiles, difficiles à identifier, même pour l’astronome Vidal, indiquaient seules la présence du plafond céleste.

Le savant avait, lui aussi, perdu sa sérénité. Il ne songeait qu’à rentrer avec sa fille après avoir desserré l’étreinte de ces dangereuses multitudes.

— De la lumière ! cria quelqu’un.

— Qui qu’a des allumettes ? reprit le fausset de Vatain.

René lui fit passer sa boîte. Quelques secondes après, le gamin grimpait autour d’un réverbère et réussissait à l’allumer.

— Pi ouitt ! lança-t-il de son poste élevé. Puis il fit une grimace et se laissa glisser de la colonne comme d’un mât de cocagne.

Ailleurs, d’autres l’imitèrent et dans le clair-obscur ainsi créé la foule put se voir, hagarde, frémissante. Elle se fit peur…

— L’obscurité valait mieux, observa René Varin.

— Y a bon hurla un loustic.

— T’en fais pas reprit un autre.

Quelques voix rauques amorcèrent un chant populaire, mais des sifflets et des jurons tuèrent le rythme. Tout à coup, sans cause, sur de simples chut ! se propageant jusqu’aux extrémités de la place, une minute de calme régna de nouveau. Puis le brouhaha reprit, dominé par des cris féminins.

Sur la chaussée qui bordait la place, une charrette pleine de paysans stationnait. Le cheval tremblait de tous ses membres depuis la disparition du soleil. Subitement énervé par le tapage, les oreilles droites, il fonça tout à coup dans la mêlée, renversant ceux qui ne pouvaient se garer. Les gémissements des blessés, les hurlements de la foule formaient un concert digne de l’enfer dantesque.

Le flot humain fuyant devant l’attelage avait arraché Martot et Bouvard du groupe des autorités. Habert et Laroche, cramponnés au réverbère allumé, Vidal, sa fille et René Varin avaient pu éviter la voiture.

Non loin d’eux, des individus se battaient comme des chiens.

— Ne poussez pas clamait-on.

— Assez !

Les injures volaient de toutes parts et l’instinct animal des brutalités primitives renaissait en face du péril.

— Au secours gémissaient ceux que les remous emportaient.

— À la revoyure leur répondait-on en ricanant.

Soudain une voix puissante cria :

— Saint-Paul est éclairé !

En effet une clarté rose, piquée de points plus vifs de lumière, se montrait à l’extrémité de la Grande-Rue, dans l’axe du portail ouvert de l’église. On eut l’espoir de survivre si l’on se débarrassait de la nuit.

— À Saint-Paul clama la foule.

Tous obéirent au mot d’ordre.

Sur la place un mouvement spontané unifia les courants, tira les indécis. Vidal et sa fille se virent le jouet d’une vague humaine. Laroche réussit à se maintenir où il était grâce au réverbère qu’il empoigna. René Varin se précipita derrière le savant et parvint à le rejoindre.

— Permettez-moi de vous aider, Mademoiselle, dit-il à Odette.

— C’est cela. Soutenez-là de votre côté, fit Vidal, oppressé.

Uni, le groupe respira mieux et se soumit à la poussée irrésistible d’un flot houleux de dix mille personnes coulant dans le canal étroit que formait la rue.

Toutes les chutes étaient mortelles. Habert buta contre un objet mou :

— Arrêtez ! cria-t-il en s’aidant des coudes et en s’arcboutant.

Émues de son ton impérieux, quelques personnes s’immobilisèrent le temps d’une ou deux secondes.

On releva une pauvre femme hébétée, loque lamentable que la masse refermée charria debout, comme un torrent enlève une épave.

La marche de cette armée que des cahots incessants retardaient était désespérément lente.

— Nous n’en sortirons pas, murmurait Vidal.

Cependant les cloches de Saint-Paul sonnaient à toute volée d’harmonieux appels, et la foule, encouragée, avançait peu à peu vers le grand refuge, comme les êtres vont d’instinct vers la lumière. La foi, qu’une apparente sécurité assoupit en temps ordinaire, se réveillait chez beaucoup qui se croyaient sur le point de périr. D’ailleurs, cette chute finale dans les plaines célestes évoquait impérieusement l’idée de la divinité dont les mains puissantes projettent les mondes dans l’espace, comme de simples balles.

Épuisée, les pieds meurtris, Odette trébucha. Le bras de René la retint et cette mâle pression signifiait : Ne craignez rien. Je suis là !

— Merci, Monsieur, murmura-t-elle.

Leurs regards s’appuyèrent une seconde l’un sur l’autre. Dans ce chaos fantastique, la mutuelle sympathie de ces jeunes gens se développait quand même et se fortifiait d’espoirs inconscients... Malgré tout, la vie indestructible triomphait du cataclysme.

Au bras de celui qu’elle aimait, Odette essayait d’écarter de son esprit des pensées trop douces, des rêves irréalisables. Elle sentait même comme une honte l’envahir. Pourquoi cédait-elle, si peu soit-il, aux secrètes et coupables impulsions de son cœur ?… N’était-elle pas toujours fiancée à Laroche ?

Elle se reconquit un peu, mais la pauvrette acceptait le soutien du bras vigoureux de René et le sang se ruait plus vite dans ses artères…

— Je vous fatigue, risqua-t-elle à voix basse.

— Non, Mademoiselle. Ne craignez point…

Il se sentait capable de soulever une maison pourvu qu’elle fût dedans.

On marchait côte à côte avec des alternatives d’arrêt, des ballottements et parfois des reculs qui faisaient hurler les gens.

Au bout de cinq minutes, temps suffisant d’habitude pour effectuer tout le trajet, on était seulement arrivé à la hauteur de la petite rue du Cœur Épanoui, débouchant sur la gauche, à trente mètres de la place d’où l’on venait de partir.

Le quincaillier du coin de cette rue, ayant abaissé les volets de son magasin, s’était réfugié au premier étage. Sa femme et lui se silhouettaient derrière les fenêtres éclairées de leur chambre, ce qui fit pousser des clameurs. Pourquoi ces commerçants s’offraient-ils confortablement le spectacle du défilé de la peur, comme s’il s’agissait d’un cortège de fête ?

Des bras d’hommes s’élevèrent avec violence au-dessus des têtes, et des objets de toute sorte vinrent briser les vitres. Surpris par cette attaque, les quincailliers reculèrent vivement et firent l’obscurité chez eux. Mais ces gestes de violence avaient créé une diversion. La foule s’amusait. Partout où des lampes brillaient, où quelque lumière s’offrait comme cible, des clefs, des pierres, même des sous, partis du défilé, criblèrent les fenêtres. Le bruit du verre tombant en éclats sur les balcons excitait des rires sauvages et des bravos.

Et cependant, contradiction fréquente dont les foules exaltées par un sentiment commun donnent le spectacle, ces furibonds marchaient vers la lumière qui paraissait leur offrir le salut…

Cinq autres minutes s’écoulèrent, et l’on atteignit la rue transversale des Minimes. Puis, à la même allure, on parvint, trente mètres plus loin, en face de la sombre ruelle de l’Arbre d’Or.

La foule s’agglutinait, ne formant qu’une masse compacte animée du même rythme de marche, et s’écrasant. On se portait mutuellement. Les nuques recevaient les haleines poussives de ceux qui suivaient.

— Une, deux, une, deux, commandaient quelques-uns. Mais les pas ne mordaient que dix centimètres de terrain chaque fois.

À califourchon sur les épaules du mécanicien Buneau, qui était fort comme un lion, son fils était juché. À sa gauche, un paysan noyé dans ce raz de marée humain, agrafait solidement sa femme par le bras, grosse commère en serre-tête. Celle-ci se retournait, indignée, sur ceux qui la poussaient, les cinglait de reproches dont ils ne tenaient aucun compte, et leur infligeait de violentes ruades qu’on lui rendait.

— C’est toi qu’as voulu venir à Barville, grognait son mari.

— Ah ben, si j’avais su… Et elle tenta un léger recul pour respirer.

— On va dresser vot’femme, si elle ne marche pas tranquille, cria une voix derrière.

— Tiens-toi tranquille, ou tu nous f’ras avoir des histoires ! conseilla le paysan à sa moitié.

Tous, haletants comme après une course rapide, se dirigeaient de gré ou de force vers la vieille église où, déjà, la tête de colonne s’engouffrait.

Au coin d’une rue, s’offrait l’étalage du boucher Delamare dont le personnel avait pu fermer à temps les portes grillées encageant la boutique. Un quartier de bœuf et une tête de mouton fraîchement écorchée restaient encore exposés à l’extérieur. Ceux qui passaient à portée frappaient du poing cette viande et aspergeaient leurs voisins de gouttelettes de sang.

Un débitant avait entrebâillé sa porte. Comme une lampe à pétrole éclairait la salle qui était de modestes dimensions, elle fut subitement envahie par des consommateurs impérieux et de gestes peu rassurants.

— À boire ! hurla-t-on dès le seuil.

Il s’ensuivit un tourbillonnement et des à-coups dans la foule. Emportés par ce fleuve de folie, le vieux savant et sa fille tournaient le dos à leur petite maison de la rue d’Arlette où Mme Vidal, inquiète, les attendait.

— Il faudrait sortir de cette foule, murmura-t-il. Une fois dans l’église, nous risquons de n’en pouvoir sortir facilement.

— Échappons-nous par la tangente, souffla René.

— C’est cela, essayons de couper le courant, dit Odette.

Or, à quinze mètres environ devant eux, allait se présenter l’angle formé par une modeste boutique en saillie sur l’alignement. Le jeune architecte, le désignant à voix basse, dit à ses compagnons :

— Tâchons de nous blottir tous les trois. Une fois là, nous laisserons passer le torrent.

Ils avancèrent encore pendant deux minutes.

— Attention, voici le moment, suivez-moi ! fit René.

Il fonça de biais vers le refuge dont trois mètres au plus les séparaient ; Vidal le suivit, tenant sa fille par le bras. En dépit de la résistance et des cris furieux des gens bousculés, ils atteignaient le but, quand le vieux savant reçut un coup d’épaule sous lequel il chancela. René le maintint d’une poigne solide et le tira vivement dans l’angle. Il se tourna vers la jeune fille. Disparue ! La masse la cernait et l’emportait comme un fétu de paille.

— Odette ! Odette ! cria son père.

Une voix claire, bien connue d’eux, perça le vacarme, mais l’obscurité interdisait de voir de quel point rapproché elle venait. Peut-être se trouvait-elle à quelques mètres seulement de ses deux protecteurs…

— Dieu merci, elle n’est pas tombée, murmura Vidal. Replongeons dans la foule pour l’en tirer un peu plus loin.

Il allait exécuter son dessein. René Varin le retint par le bras.

— Impossible de la rejoindre, dit-il. Elle est entraînée vers l’église. Restons libres de nos mouvements et nous l’y retrouverons dans dix minutes.

— Pourvu qu’elle y arrive ! Elle n’en peut plus !

— Elle est si courageuse.

— Oui. Mais cette pression écrasante de la foule... Les gens ne respirent plus là-dedans…

— Sur la place le flot s’élargira. Elle rentrera seule chez vous par la rue aux Fleurs.

— Seule ! C’est bien là ce qui m’inquiète, murmura Vidal.

René comprit et s’alarma. Derrière le défilé compact de la population terrorisée, s’abattaient, plus clairsemées, libres de leurs mouvements et par conséquent dangereuses, des bandes d’individus dont les rares lueurs des débits décelaient au passage les traits convulsés, inquiétants.

Cinq minutes encore s’écoulèrent.

La rue déblayée à peu près, les deux hommes coururent à l’église bondée. Ceux qui étaient restés dehors se poussaient pour entrer, en houles frémissantes, tels des moutons apeurés que les chiens gouvernent.

Il ne fallait pas penser à pénétrer dans le sanctuaire. Dressé sur la pointe des pieds, René scrutait, fouillait la multitude environnante de ses regards.

— Je ne la vois pas, dit-il. Mais il est bien difficile de reconnaître quelqu’un dans cette foule. Peut-être se trouve-t-elle derrière une des colonnes…

— Avez-vous vu ma fille ? demanda autour de lui le vieux savant.

Tous le connaissaient, aucun ne répondit.

— Rien à faire ici, pour l’instant, dit René. Allons tout de suite voir chez vous si Mlle Odette n’y est pas de retour. Nous reviendrons l’attendre à la porte de l’église dans le cas contraire.

— Allons !

Tous deux repartirent en jetant des appels dans les venelles adjacentes à la Grande-Rue. L’ombre était plus épaisse, des malandrins ayant brisé la lanterne des réverbères. Des clientèles démentes remplissaient les cabarets.

L’espoir de retrouver Odette à la maison précipitait leurs pas. En cinq minutes, ils arrivèrent rue d’Arlette. Sur le seuil, Mme Vidal aux aguets surgit devant eux.

— Odette, où est Odette ? demanda-t-elle angoissée.

— Sans doute à Saint-Paul, répondit le père.

René Varin raconta les événements, insistant sur ce point que la jeune fille devait être en sécurité dans l’église…

— Alors je vais l’y chercher, dit Mme Vidal.

— Ne bouge pas d’ici fit son mari. Les rues sont trop noires. M. Varin et moi, nous allons te la ramener. On ne se perd pas dans Barville…

— Et Laroche ? demanda Mme Vidal.

— Il enlace tendrement un bec de gaz répondit le vieux savant, non sans aigreur.

Les deux hommes se munirent, René d’un phare d’auto et d’une manière de gourdin, l’astronome d’un revolver. Tous deux repartirent ensuite le cœur serré.

IX

Sur la longue rue qui coupe Barville de bout en bout, en deux parties à peu près égales, débouchent, à droite et à gauche, des voies étroites. Les vieux immeubles se rapprochent dès le premier étage comme s’ils voulaient s’embrasser avec leurs gouttières, lèvres des toits. Ces rues moyenâgeuses, ramifiées elles-mêmes en passages tortueux, forment un réseau parfois inaccessible aux voitures, si modestes soient-elles, et une sorte de labyrinthe dont le pittoresque intéresse les nombreux visiteurs du pays.

Naturellement, chaque ruelle possède un ou deux débits de boissons où l’on vend d’autres produits alimentaires, épicerie, légumes, petits pains, etc. … Ce soir-là, ces comptoirs s’éclairèrent avec des moyens de fortune, pétrole et bougies. Des cris et des appels frappés à coups de poing sur les tables en jaillissaient. Paisibles d’habitude, d’aspect bon enfant, ils avaient pris l’air de vrais coupe-gorges. Les alcools de tous noms et couleurs s’y consommaient à pleins verres malgré leur prix élevé, les clients ne se souciant plus de leur bourse. D’ailleurs les débitants ne paraissaient pas sensibles à l’importance des recettes et souvent oubliaient de réclamer leur dû. Le « Frères, il faut mourir », dont chacun s’était pénétré depuis la disparition du soleil, avait détruit le faible sentiment d’économie qui résiste le temps des deux ou trois premiers verres chez les buveurs. Le charivari formidable de l’ivresse abolissait toutes les pensées.

Des groupes, sans doute détachés du défilé, ou qui le suivaient, hébétés par la peur de l’obscurité et de l’inconnu, entraient en se heurtant aux bandes titubantes qui en sortaient. De ces rencontres sur le seuil naissaient des exclamations, des injures et des horions.

Maintenu dans la vie réelle par ses alarmes et ce tapage monstrueux, l’astronome oubliait le ciel. Redescendu sur la terre, triste planète prosaïque de coutume et lamentable sur l’heure, son amour paternel dominait l’attrait scientifique du terrible phénomène.

Il marchait d’un pas ferme aux côtés de son compagnon ; ce dernier, résolu, une grosse canne dans la main droite, portait le phare allumé de l’autre main.

Le jet de lumière qu’il lança dans une petite rue démasqua soudain des gens qui se rejetèrent tout de suite dans l’ombre. Chose facile, car presque partout la nuit s’était embusquée, une nuit tellement compacte que les deux hommes avaient, en avançant, l’impression de la refouler avec leur poitrine comme une chose solide, de la fendre, telle une eau noire, de leurs mains balancées.

Or, les rayons du fanal, en crevant cette obscurité, peut-être criminelle, évoquaient l’ordre, gênaient, exaspéraient. Autour d’eux retentissaient des coups rageurs contre les volets clos et le bruit de vitres s’éparpillant en éclats sous le choc des bâtons. La tourbe du pays et les inconscients s’en donnaient à cœur joie.

Les deux hommes s’arrêtèrent en face d’une épicerie dont la porte avait été enfoncée et l’examinèrent un instant. Personne dans l’intérieur en désordre : meubles bouleversés, tiroirs jetés pêle-mêle, bouteilles brisées gisant sur le sol. Le commerçant et sa femme, revenant de l’église, survinrent et se lamentèrent devant ce spectacle. Interrogés, ils n’avaient pas rencontré Mlle Vidal.

— Les bandits ont tout mis à sac chez nous, gémissaient-ils. De la fenêtre d’en face, un voisin, invisible dans l’ombre, essaya de les consoler. Il raconta le méfait dont, plein d’effroi, il avait été le témoin prudemment silencieux, et ajouta :

— Ça n’a pas d’importance, père Grelu, puisque nous serons tous morts demain.

— Morts pour une éclipse ! J’suis ruiné, vous dis-je. Tas de brigands !

— Il est temps de retrouver Odette, dit Vidal, effrayé par l’audace des malfaiteurs.

— Cherchons répondit René, très ému.

Des particuliers attirés par les rayons lumineux s’arrêtèrent. L’un d’eux voulut, de son bâton, briser cette lanterne fâcheuse. René le désarma d’un violent coup de canne pendant que Vidal braquait son revolver sur les autres. Tous se sauvèrent en jurant.

Le froid devenait aussi vif qu’en pleine nuit d’hiver.

Près de l’église aux orgues vibrantes, les deux hommes entendirent le bruit d’une lutte. Des femmes houspillées par quatre individus se débattaient courageusement.

Vidal et René y coururent.

— Au large ! cria l’un des bandits.

En les visant de son revolver, le savant jeta d’une voix terrible :

— Laissez ces femmes ou je tire !

Cette menace, l’air décidé de René qui s’avançait canne haute, effrayèrent les assaillants. L’un d’eux, cependant, la face haineuse, hurla :

— On te retrouvera, architecte de malheur !

René reconnut en cet individu dépenaillé, coiffé d’un grand chapeau, un maçon auquel il avait dû reprocher un jour son intempérance. C’était un mauvais gars.

Ainsi délivrées, les femmes, deux ouvrières d’usine, marchèrent en silence auprès de leurs sauveurs, muets eux-mêmes. En face d’une ruelle, celle de leur demeure sans doute, elles chuchotèrent quelques mots, puis, ayant dit « Merci, Messieurs ! » elles partirent à toutes jambes et s’effacèrent aussitôt dans les ténèbres.

Cette scène pénible avait évoqué chez les deux hommes l’accablante pensée d’Odette aux prises avec de pareils fauves. La crainte serrait la gorge de René Varin comme le nœud coulant d’un étrangleur. Il n’osait parler de peur que le son de sa voix ne trahît son émotion.

Ils ne cherchèrent point à pénétrer dans l’église, inaccessible encore.

L’obéissante clarté du phare bousculait l’ombre des chaussées, traversait les fenêtres sans doubles rideaux des étages, dissipait de sa traînée mobile la noire épouvante des impasses. Il s’ensuivait des appels, des plaintes, des galopades mystérieuses, des portes fermées avec fracas.

Quoique le froid augmentât rapidement et que les mains des deux hommes fussent glacées, la sueur ruisselait sur leur visage.

— Ne se serait-elle pas réfugiée chez Habert ? demanda tout à coup René.

— Vite, courons-y dit Vidal, repris d’espoir.

Retournant sur leurs pas, en trois minutes ils furent devant le magasin de l’horloger. Tout était clos. Pas une lueur aux fenêtres. Les lettres dorées de l’enseigne étincelèrent sous la projection du phare. Ils frappèrent contre la porte, tirèrent la sonnette. Rien ne révéla que la maison fût habitée.

— Ils sont tous à l’église, murmura Vidal.

— Voyons chez Bouvard, dit son compagnon.

Traversant la chaussée, ils se risquèrent dans la rue Jambe-de-Chou. Même spectacle et même déception chez le notaire. Sans doute s’était-il réfugié avec sa famille dans le fond du logis et se gardait-on de répondre aux coups de sonnette.

Soudain, dans cette rue silencieuse, des pas feutrés glissent derrière eux, un bras sort brusquement de l’obscurité et saisit le fanal déposé sur le sol, en face de l’étude. Heureusement René veillait. D’un magistral coup de poing il renverse le voleur, sorte d’ivrogne grimaçant, et reconquiert l’appareil. Alors des ricanements s’élèvent à peu de distance. Une demi-douzaine d’individus accotés à la muraille essaient de se rapprocher. Armés de bâtons et de bouteilles, ils eussent été dangereux sans l’imprécision de leurs gestes, mais, dédaignant l’attaque débile de ces malheureux, les deux compagnons les écartèrent aisément et revinrent sur leurs pas pour prendre la rue des Ursulines.

Là, point de débits. En face du long mur délabré de l’ancien couvent se succèdent des magasins, des entrepôts et de pauvres boutiques obscures. Pas de recoin, d’impasse ou d’allée pouvant servir de refuge…

Ils pénétrèrent ensuite dans une voie parallèle à la Grande-Rue.

— C’est calme, ici, dit René.

— Un tel silence ne me rassure pas, murmura Vidal.

Ils avançaient avec une lenteur précautionneuse, perforant d’un rais brutal les ténèbres des couloirs.

Des chuchotements, des bruits vagues de choses remuées, de respirations oppressées, de pas glissés, les escortaient. Sur la table d’une échoppe, une chandelle déformée expirait parmi des verres sales flanquant une bouteille de rhum à moitié vide. À terre, le savetier et sa femme cuvaient leur ivresse. Ces pauvres gens, habituellement sobres, avaient bu pour ne pas se voir mourir.

Des êtres fantomatiques franchirent d’un bond le fleuve lumineux qui jaillissait de la lanterne comme d’une source, et s’effacèrent au fond d’une allée.

— Elle ne peut être là-dedans, soupira Vidal.

Ils repartirent après avoir prêté l’oreille à l’entrée du couloir. Des formes plus agiles, familières de ces lieux sans doute, et moins avinées que les ombres entrevues, les frôlaient, muettes, étranges, redoutables peut-être… Des enfants, des fous ou des oiseaux nocturnes fascinés par la flamme ?…

Les deux hommes, agacés de se sentir ainsi suivis et surveillés par des êtres anonymes, se retournaient parfois, d’un mouvement rapide, afin de prévenir une attaque sournoise.

De plus en plus inquiets, le savant et l’architecte se dirigeaient vers la rue Helluin quand une voix chevrotante chassa le silence :

— C’est la nuit des morts ! Reviens, Marcel, j’ai peur !

Vidal et René s’étaient arrêtés, frissonnants. Le premier projeta sa lumière sur une croisée du deuxième étage où s’agrippait à la barre d’appui une vieille dame spectrale, les cheveux défaits, l’air égaré. Éblouie, elle détourna la tête et lança son lugubre appel dans une autre direction.

Les deux hommes, vivement émus, se disposaient à rejoindre la ruelle du Cœur Épanoui pour explorer le côté gauche de la cité quand, devant eux, d’une impasse qu’ils allaient sûrement éclairer, une ombre féminine s’échappa, suivie de plusieurs autres.

— C’est Odette ! hurla le père. Je l’ai reconnue…

D’un même élan, ils s’étaient rués en silence sur les traces de la bande.

Le phare, rudement secoué, balayait les façades d’éclairs fulgurants qui déchiquetaient la nuit. Des inconnus, ivres ou déments, se décollaient des murs pour se joindre aux poursuivants, des portes claquaient, de lourds objets tombaient des fenêtres et se brisaient sur le pavé.

— Tirez en l’air, souffla René au vieillard exténué d’émoi et de fatigue, et prenez l’appareil pour m’éclairer.

Celui-ci s’arrêta pour viser le ciel privé d’étoiles. Aurait-il pu tirer sur elles ? La détonation fit hésiter deux secondes les malfaiteurs qui se retournèrent. Arrêt suffisant pour que René Varin tombât sur eux. Du poing gauche, lourd marteau, et de la canne, massue dans sa main sous l’aiguillon de la colère, il dispersa la bande.

Une jeune fille, la main sur la poitrine pour retenir son souffle trop rapide, s’aplatissait contre la muraille pendant le combat. C’était bien Odette. Son père s’élança vers elle et l’étreignit. Puis, rageusement, il déchargea deux fois encore son revolver sur les fuyards. L’un deux hurla. Le vieillard si doux d’ordinaire, les aurait tués tous sans remords, comme des chiens enragés.

Sa fille lui dit :

— Prends garde à M. Varin.

Alors il abaissa son arme. René avait bien travaillé. La rue libre, il revint vers Vidal, le cœur bondissant, lui aussi. L’effort de la lutte, la joie d’avoir sauvé des mains infâmes des malandrins celle qu’il aimait, expliquaient cette joie.

Un regard reconnaissant, accompagné d’une franche poignée de main, le récompensèrent.

En quelques phrases émues et rapides, Odette narra son odyssée. Libérée de la foule devant le portail de l’église où elle ne put pénétrer, elle cherchait à rentrer le plus vite possible par le plus court quand un homme voulut l’accompagner. Son air et ses propos lui déplurent. Sans répondre, elle se mit à courir et, comme il la poursuivait assez vivement, elle alla se cacher au fond de l’impasse des Trois Marteaux. La jeune fille s’y croyait en sûreté. Elle attendait le moment propice pour reprendre sa course vers son domicile, mais d’autres individus vinrent s’embusquer à leur tour dans ce cul-de-sac. Elle voulut se sauver. Alors elle se dirigea sans bruit, en se faisant toute mince, vers la sortie de l’impasse. Elle se croyait hors de danger quand l’un d’eux fit craquer une allumette. L’ayant aperçue, tous s’élancèrent derrière elle…

— Merci, Monsieur Varin, fit-elle, pour conclure.

— Jeune homme, c’est grâce à vous que j’ai retrouvé ma fille, je ne l’oublierai jamais ! dit d’une voix profonde le vieux savant en serrant dans ses deux mains celles de l’architecte, dont le cœur s’affolait de plus en plus.

Le soleil enfui, la nuit sans fin, le froid mortel, la chute du globe dans des gouffres insondables, qu’était-ce tout cela auprès de cette minute ? Peut-être les deux jeunes gens osèrent-ils se sourire encore… Personne n’en sut rien, le phare d’automobile complice ne dirigeant pas sur eux ses rayons.

Tous trois, le visage cinglé par une bise glacée, reprirent le chemin de la maison. Devant la porte, Vidal serra de nouveau les mains du jeune homme :

— Mon cher ami, rentrez chez vous au plus vite. Gardez la lumière pour votre route. Peut-être nous reverrons-nous demain…

Il hésita pour dire autre chose, et répéta :

— Peut-être !…

— À demain, certainement, Monsieur, fit Odette avec assurance.

— Couvrez-vous bien. Cette nuit sera glaciale et sans doute longue… très longue… reprit le savant, toujours hésitant comme s’il n’osait pas livrer toute sa pensée.

— À demain, répondit René Varin. Je me rappellerai vos conseils…

— Allons, adieu s’écria Vidal en ouvrant sa porte.

Ils se séparèrent.

Dans les rues, où mordait cruellement une bise paraissant souffler du Nord, les habitants, transis, regagnaient en courant leur domicile. Le phare de René, plus pesant à son bras, éclairait sur le sol des corps de blessés ou d’ivrognes. C’était l’image effrayante d’une armée en déroute, semant derrière elle des cadavres. Le froid terrible qui s’annonçait allait sûrement tuer tous ces malheureux. Le souci de la conservation personnelle, l’égoïsme, père de la vie humaine, empêchaient qu’on songeât à les sauver.

Reprenant le chemin parcouru avec Vidal, René entendit de nouveau la voix dont l’accent funèbre l’impressionnait :

— C’est la nuit des morts qui commence… Marcel, reviens ! J’ai peur !

Comment rassurer cette folle ?

Le jeune homme ne s’arrêta point. En cinq minutes il atteignit la rue Guibray et grimpa chez lui. Pas de feu. Sa femme de ménage n’était pas venue. Son lit défait fut vivement retapé. Il se couvrit de tricots, baissa complètement le tablier de la cheminée, prit les précautions du plus frileux des mortels contre un grand froid, comme l’astronome le lui avait recommandé, et se coucha……

X

— Quelle heure est-il ?

Obsédante question que se posait à son tour René Varin, enfoui sous trois épaisses couvertures surmontées d’un édredon, le visage enveloppé de cache-nez. Aucun appareil d’horlogerie ne pouvait répondre. Un silence sépulcral régnait partout. La vieille cité dormait encore.

Peu à peu, le souvenir du soir terrible et de son aventure si heureusement terminée avec Odette Vidal se précisa. Ce « demain » problématique dont doutait le vieux savant, il le tenait… Ouvrir les yeux, c’était déjà quelque chose. Combien d’autres ne se réveilleraient pas comme lui ! Il ressentait délicieusement en son être toutes les perceptions dénonçant la vie normale sur la terre. Tel il s’était couché, à une heure inconnue, tel il se retrouvait. Rien n’avait été dérangé à la chaude ordonnance de son lit, ni dans sa chambre. Par conséquent, il dut dormir toute une nuit de sommeil profond et réparateur.

Maintenant, accoudé sur l’oreiller, il cherchait à se redresser, mais ses couvertures lui paraissaient lourdes comme du plomb. Était-il victime d’un malaise précurseur de quelque grave maladie ? Cependant, il ne souffrait pas. Ses artères battaient comme de coutume… un peu plus lentement peut-être… Sa respiration égale, la fraîcheur de son front, n’accusaient point de fièvre… Il est vrai qu’il se sentait la langue sèche… Il avait soif… Des bourdonnements d’oreille l’incommodaient.

Un effort violent le délivra de sa prison de laine. « Dieu qu’il fait froid », remarqua-t-il aussitôt. Il sauta sur le tapis et voulut marcher ; une sorte de défaillance l’en empêcha.

« Ça ne va pas ! » pensa-t-il. Auscultant son estomac, il le jugea creux. Alors, il se souvint n’avoir presque rien mangé la veille. C’était donc cela : il mourait de faim !

— Comme une journée de jeûne nous abat ! monologua-t-il tout haut.

Ayant réussi à prendre, dans une armoire à sa portée, un flacon de cognac, il en but une bonne gorgée. Ce cordial effaça l’amertume de son palais et l’âcreté de sa langue. Du coup, pendant qu’une chaleur aimable l’envahissait, il blâma les tempérants d’oser combattre la sainte eau-de-vie. Les deux croissants de la veille, qu’il n’avait pas mangés, attendaient dans un plateau, sur sa table. Bonne aubaine. Il les saisit avec joie et les trouva durs comme du bois. De plus, ils étaient moisis.

— Qu’est-ce que cela signifie ? s’exclama-t-il. Ils sont pourtant bien d’hier…

D’hier ? Un doute le prit. Nouvel Épiménide, aurait-il dormi des semaines, des mois, des années peut-être, sur cette terre vagabonde, dans un air modifié ?… Quelle figure allait-il se trouver ? Avait-il des cheveux blancs ? Ses rideaux mal clos laissaient filtrer une lueur blafarde ; il les tira d’un geste nerveux. Un peu de lumière entra. Plus de nuit… Décidément la vie continuait !

Il ouvrit la fenêtre :

— Oh ! s’écria-t-il.

Les toitures étaient couvertes de neige et le froid semblait celui d’un hiver sibérien.

Ayant refermé la croisée, René Varin se vêtit très chaudement, reprit une lampée d’alcool édulcoré de sucre, décrocha un miroir et, tout tremblant, se considéra. Une barbe brune encore, mais longue d’une semaine au moins, couvrait ses joues si nettes d’habitude. Sa défaillance s’expliquait donc par un long jeûne. Il reprit ses croissants, les trempa longuement dans de l’eau teintée de cognac, se réconforta un peu et réfléchit. Alors une pensée pleine de doutes affreux vint le consterner. Si lui, qui jouissait d’une vigueur et d’une santé peu communes, avait résisté au sommeil léthargique de cette longue nuit polaire, en était-il de même de ses amis ?

L’astronome, épuisé par sa course et ses émois, la fragile Mme Vidal, leur fille déjà déprimée par son aventure, vivaient-ils encore ?

Question poignante. Il résolut de s’en assurer sur-le-champ. À tout hasard, il mit dans sa poche le flacon d’eau-de-vie afin de s’en réconforter en route si la température ou quelque faiblesse l’exigeaient. Puis, le visage abrité par un passe-montagne que sa mère lui avait envoyé, trois journaux dépliés sur la poitrine, sous son gilet de chasse, une lourde pelisse au col de fourrure relevé par-dessus le tout, il se risqua dehors. Dans sa hâte, il oublia de penser à sa propriétaire, logeant au rez-de-chaussée, où nul bruit ne se faisait entendre…

Sur le seuil extérieur, il dut franchir un talus neigeux de cinquante centimètres de hauteur. Le froid de la rue était si vif que son haleine retombait en petits glaçons.

Mais quel étrange tableau devant ses yeux !

Un ciel éclairé comme par une veilleuse… La neige donnait à la petite cité barvillaise l’aspect du plus désolé paysage boréal. Sous cette déplorable illumination, la nature avait pris des teintes glauques d’aquarium. Toutefois, la terre, égarée dans l’infini et séparée de son dieu solaire, recevait encore un peu de clarté qui suspendait la nuit, l’horrible nuit. On distinguait la nature et le contour des choses. La blancheur des chaussées et des toits, la couleur sombre des murailles impressionnaient la rétine. On pouvait se diriger en ville sans le secours des réverbères. Rien n’était perdu.

Seul, un astre vaguement doré luisait sous la coupole grise. Varin ne le connaissait pas. Son disque lui parut plus petit, plus écrasé aux pôles que la lune. Il n’avait point ces taches dont la disposition prête à notre vieux satellite un visage ironiquement débonnaire. À leur place, deux bandes nuageuses et rougeâtres, assez semblables à de molles écharpes, le ceinturaient horizontalement. La vieille lune avait-elle pivoté pour nous montrer enfin son autre face, ou bien la terre indiscrète se décidait-elle à en faire le tour ?

Si cela était, de belles heures venaient pour les astronomes, à la condition toutefois que ces doctes personnages, heureusement habitués à la sobriété, aient surmonté les dangers mortels d’une diète de dix ou quinze jours. Sans doute, s’ils respiraient, s’adaptaient-ils à l’oculaire de leurs télescopes pour examiner cette lune vraiment nouvelle.

Flagellé par un vent coupant, cinglé par des grains de glace, tout en faisant ces réflexions, René cheminait avec peine dans la haute couche neigeuse qui ouatait les chaussées. Pas un être ne se montrait. Le silence morne des régions désertiques planait sur la petite ville. Nulle fumée ne panachait le chapeau cylindrique et rougeâtre des cheminées. Rien, absolument rien, ne permettait de croire que la vie subsistât derrière ces façades ternes, dans cette immobilité lugubre. Barville présentait l’aspect d’une nécropole en plein hiver.

Cette comparaison se justifia dans l’esprit songeur du jeune homme quand il vit çà et là sur le sol de sinistres renflements. Il devina sous ces bosses neigeuses les morts de l’épouvantable nuit.

Des fulgurations d’une intensité considérable et semblables aux éclairs dits « de chaleur » rayèrent soudain l’espace. Plus de nuages, le ciel zébré de lueurs recommençait de vivre. Les façades grisâtres des immeubles s’animaient et riaient sous les lumières que se renvoyaient les vitres : l’espérance existait encore.

Cette belle mise en scène arracha René à ses pensées mélancoliques. Empoigné par la nouveauté du paysage où des aurores bizarres voulaient poindre, il regardait attentivement l’astre clair quand un phénomène imprévu le cloua sur place devant la maison de l’astronome. D’autres planètes plus petites, et qu’il n’avait pas aperçues tout d’abord, contournaient le disque, le caressaient de leur ombre mobile et paraissaient monter une garde attentive autour de lui.

Que la lune, par coquetterie, eût fait demi-tour pour nous permettre d’admirer sa chevelure, c’était chose possible au milieu de ce désarroi cosmographique : dans l’ordre planétaire, des transpositions se produisent peut-être tous les deux ou trois milliards d’années par permutation ou par avancement… Mais ces globes de taille différente flanquant tout à coup la Phébé chère à la muse de Me Bouvard, d’où sortaient-ils ?

Un instant désorienté, René fut ressaisi par des préoccupations plus pressantes : il sonna chez les Vidal. Pas de réponse.

Au bout d’une minute d’attente anxieuse, il appuya derechef sur le bouton électrique, prêtant l’oreille. Pas de doute, l’appareil fonctionnait, le timbre avait crissé, mais la porte de la maison ne s’ouvrit pas.

XI

Il n’y avait plus à hésiter. Rassemblant ses forces revenues comme par magie, René Varin ébranla la porte à coups de pieds, puis il finit par l’enfoncer en pesant dessus de toute sa vigueur.

Ce bruit formidable n’attira l’attention de personne.

Il pénétra dans la première salle où se tenait d’habitude Mme Vidal.

Elle était vide. Dans la cuisine, pas de domestique. Un certain désordre y régnait. Très ému, il gagna le premier étage, frappa contre une porte. Silence !

Alors il tourna la poignée et vit dans la chambre où il pénétrait, étendus en groupe sur le parquet, à peu de distance de la cheminée sans feu, M. Vidal, sa femme et sa fille. Tous trois, enroulés dans des couvertures, ne donnaient plus signe de vie. Sous la table, gisait la domestique.

Cependant René, s’approchant, perçut les souffles légers et ralentis des haleines. Il versa aussitôt quelques gouttes du cordial dont il s’était muni, sur les lèvres du vieux professeur qui reprit peu à peu connaissance.

Traités de la même manière, les autres personnages sortirent de leur engourdissement et se regardèrent effarés. René les installa dans des fauteuils en attendant qu’un peu de force leur revînt. Riant tableau pour notre jeune homme que celui de ces rescapés se remettant à vivre, recouvrant, grâce à lui, la mémoire et la parole. Vidal expliqua. Pour combattre le froid prévu, ils s’étaient réunis auprès du foyer en se promettant de l’entretenir à tour de rôle avec des bûches, mais un mystérieux sommeil, dû à des gaz soporifiques introduits dans l’atmosphère, s’empara d’eux. Ils allaient mourir gelés sans la prompte intervention du jeune architecte.

Pendant cette explication, on rallumait le feu.

— Mon cher ami, vous avez été pour nous une providence, dit Vidal.

— Voilà deux fois que vous me sauvez la vie. Il me sera difficile de m’acquitter, dit à son tour Odette.

L’aveu fit trembler les lèvres de René. Il se contint.

— J’ai dû briser votre porte, observa-t-il en souriant.

Mme Vidal, des réserves de la maison, préparait un déjeuner substantiel et très nécessaire. René Varin prit naturellement part à ce repas. Mme Vidal ne cessait pas de remercier leur sauveur. Odette était presque gaie, mais l’astronome paraissait nerveux. Ces choses matérielles et par conséquent terrestres ne pouvaient longtemps le préoccuper.

René, devinant ses pensées, lui révéla l’aspect du ciel, le visage anormal de la lune et, surtout, la gaminerie de ces grosses étoiles qui dansaient une ronde autour d’elle avec la légèreté d’éphémères bulles de savon.

Vidal buvait les paroles du jeune homme.

— Ce n’est pas la lune, dit-il.

— Serait-ce donc Follis ?

— Pas davantage.

— Alors ?

— Je le saurai quand j’aurai été voir moi-même avec l’équatorial ce qui se passe…

Et le savant fit un pas vers la porte.

Sa femme se plaça devant lui et sa fille le retint par le bras.

— L’air est glacial là-haut, dit Mme Vidal. Tu ne monteras pas avant d’être complètement rétabli et réchauffé.

— Cependant, ma chère amie, la science…

— Elle attendra, trancha vivement Odette.

Le pauvre astronome se rassit sans mot dire, les yeux tristes, rongeant son frein. René en eut pitié.

— Je vais ouvrir très vite la fenêtre du salon, dit-il. Couvrez-vous bien.

— Soit. Vous jetterez les yeux sur le thermomètre extérieur, dit Vidal qui venait de s’armer d’une longue-vue de gros calibre.

La croisée ouverte, l’astronome braqua son instrument sur le ciel pendant que René consultait d’un coup d’œil le thermomètre.

— Vingt-huit degrés au-dessous de zéro s’écria-t-il.

— Beau temps pour les pingouins ! plaisanta Odette, tout en enveloppant les épaules de son père d’une couverture.

— Les pingouins ! Peut-être viendront-ils jusqu’à nous, répondit l’astronome, qui inventoriait l’espace.

Cinq minutes s’écoulèrent. Le savant dirigeait son objectif sur plusieurs points différents, qu’il saluait d’exclamations variées : « Curieux, très curieux ! – Où sommes-nous ? – Extraordinaire !… » Ses mains tremblaient d’émoi.

Il saisit un papier et voulut prendre des notes tout en contemplant le ciel. Mal installé pour accomplir ces deux actes ensemble, il dut y renoncer.

— Je me souviendrai, murmura-t-il, et compléterai là-haut mes observations.

— On gèle s’exclama sa femme.

Il fallut arracher Vidal de son poste. René Varin referma la fenêtre, car, malgré le feu rallumé, tout le monde grelottait.

L’astre bandé de fines écharpes roses avait disparu du firmament.

— Où la lune nouvelle s’est-elle cachée ? demanda Varin.

Essuyant de sa paume une vitre glacée, le savant indiqua, vers le sud, des zébrures rougeâtres qui faisaient penser à un coucher de soleil raté.

— Là-bas, dit-il.

— La reverra-t-on ?

— Je l’espère.

— Comment cela finira-t-il ? soupira Mme Vidal.

Le savant hocha pensivement la tête en signe d’ignorance.

— C’est ce que la fourmilière humaine se demande, dit-il, et nul ne peut répondre. Bornons-nous à cueillir chaque minute et savourons-la comme un fruit qu’on dérobe à l’avenir. Une minute ! Pour d’infimes bestioles, c’est la durée normale de la vie, et de cette vie si brève elles jouissent aussi pleinement et diversement que nous, si longue soit notre existence.

Vidal prit ensuite des notes d’une écriture informe que lui, et surtout sa fille, seuls pouvaient lire.

Au loin, les couleurs se dégradaient. Bientôt des ténèbres s’abaissèrent ainsi que des volets sur l’immense vitrine du ciel. Cette obscurité ne dura point. Soudain, comme si quelque employé avait reçu l’ordre d’éclairer l’étalage de la nuit, d’innombrables étoiles s’allumèrent ensemble.

Et tout à coup, la lune, la vraie, celle qui se fait illuminer par le soleil, la lune dont les joues rebondies se tendaient, avant la catastrophe, aux baisers des poètes à 96 000 lieues seulement de leurs lèvres, la lune célébrée par les mythologies sous des noms variés que Me Bouvard connaît, se dessina dans son plein. Surgie à l’ouest, presque éteinte, pas une étoile n’osait voltiger autour d’elle.

Le thermomètre subitement calmé n’enregistrait plus que 20 degrés au-dessous de zéro.

Jean Laroche s’était-il décroché vivant de son bec de gaz ? Martot, Habert et leurs familles respiraient-ils encore ? Me Bouvard reviendrait-il quelque jour faste lire le contrat interrompu ? La population de Barville avait-elle résisté tout entière à l’asphyxie ? Autant de questions que Vidal n’osait résoudre par l’affirmative.

Le jeune architecte résolut de connaître la situation du pays. Le silence persistant de la rue l’inquiétait.

— Croyez-vous au retour des gaz toxiques ? demanda-t-il.

— Peut-être tout de suite, peut-être demain, peut-être jamais, répondit l’astronome. Nous avons sans doute traversé une couche de protoxyde d’azote. Simple détail, péripétie toute naturelle dans ce voyage dangereux de la terre par les espaces.

La marche émouvante du globe dévoyé intéressait beaucoup plus Vidal que le sort de ses habitants.

René prit congé de ses nouveaux amis et promit de les renseigner sur ce qui se passerait en ville. Vivant, bien portant, il songeait à se mettre à la disposition des autorités, si celles-ci existaient encore.

D’un geste de tête, M. Vidal l’approuva.

— Allez, mon ami, dit-il, en lui serrant la main.

Blotti dans un coin du salon, comme un écolier puni, ce vieillard méditait sournoisement d’échapper à la surveillance de sa famille. La nostalgie de son laboratoire lui inspirait des idées de fugue et de rébellion. Cinq minutes après le départ de René, profitant d’un moment d’inattention, il se leva sans bruit, ouvrit avec précaution la porte qu’il referma sur lui sans faire jouer la serrure, et grimpa quatre à quatre les étages qui le séparaient méchamment de sa chère terrasse.

Mais la domestique l’aperçut et signala sa fuite.

Mme Vidal et Odette accoururent aussitôt. Si, en ne quittant pas de l’œil leur astronome enragé, elles avaient su le garder quelques heures au salon, elles n’avaient pas le pouvoir de l’y faire revenir.

Là-haut, les instruments d’optique, ses complices, s’étaient vite emparés de lui et le défendaient. L’équatorial surtout ne voulait pas le lâcher. Devant ces résistances tenaces, la mère et la fille se reconnurent impuissantes. Elles s’ingénièrent simplement à protéger le savant contre les morsures du froid. Pendant que l’une disposait une chaufferette sous ses pieds, l’autre allumait un appareil à pétrole où un grog chauffa qu’il dut boire devant elles. Enfin, enveloppé, emmailloté, matelassé de laine, il resta seul, face à face avec le nouveau ciel et poussa un soupir de soulagement. Ingratitude inconsciente.

La magnificence du spectacle valait d’ailleurs le risque d’un gros rhume. Jamais pareille nuit n’avait enchanté la terre, autrement le nombre déjà considérable des poètes se serait multiplié. Des routes d’étoiles éclatantes, rejetant la voie lactée au rang de simples verroteries, s’enfonçaient dans les profondeurs de l’éther. Des globes de couleur laiteuse, traversaient lentement ces chemins splendides, où des phosphorescences s’allumaient soudain et se résolvaient en pluie d’étincelles. C’était un incomparable feu d’artifice d’astéroïdes criblant l’espace dans le grand silence atmosphérique. Dieu fait bien les choses.

L’astronome barvillais, troublé, confondu, ne reconnaissait, parmi ce plafond éblouissant, que la lune spectrale qui continuait sa tranquille promenade autour de la terre, comme si rien d’anormal ne se fût passé. Ce fidèle satellite tournait toutefois dans un autre sens. Pourquoi ? L’excellent homme l’ignorait. À quoi bon, pensait-il, avoir tant étudié les mouvements des astres sur la carte immense du ciel pour ne savoir aujourd’hui saluer là-haut, en les dénommant avec politesse, ou Jupiter ou Vénus ?

XII

Au tableau zodiacal du Nord ne s’inscrivaient plus les lignes familières du trapèze de Persée, du losange du Cocher, des zigzags de la belle Cassiopée et des longs attelages à la Daumont des Ourses, petite et grande. L’Étoile Polaire s’était évanouie, la constellation du Dragon avait fui devant celle d’Hercule, elle-même hors de vue. Au Sud, une main formidable avait escamoté le parfait rectangle des Gémeaux, capturé le Lion, balayé Orion et refoulé sur d’autres cieux le Grand et le Petit Chien. À leur place s’exposaient des figures géométriques inconnues du savant. C’étaient, orientés différemment, de majestueux losanges, des carrés et des cônes. Il distinguait d’autres voies lactées pareilles à des colliers de perles, des aigrettes de diamants et des hachures de rubis.

Le mouvement ordinaire des mondes n’était pas plus celui de mars que de tout autre mois. Devant ce décor sidéral tout neuf, absolument inédit, la pensée de M. Vidal se perdait dans un tourbillon de perplexités.

« Sans doute, se dit-il, les images lumineuses que j’ai sous les yeux sont-elles formées avec les mêmes astres que ceux du monde solaire, mais elles s’offrent sous un autre angle. De là des combinaisons nouvelles de lignes ».

Fiévreusement, en quête de points de repère, il explorait cette carte surprenante. Hélas, ces planètes malicieuses dissimulaient avec soin leur identité.

Un instant, Vidal pensa discerner en de faibles lumignons le groupe du Centaure, mais il n’admit pas que ces astres de première grandeur eussent ainsi perdu de leur éclat. Pour cela il eût fallu que la terre tombât dans l’abîme de l’infini à la même effrayante vitesse que la lumière…

Tout à coup, le savant fit un pas en arrière.

— Holà ! s’écria-t-il.

Puis, domptant son émoi, il regarda de nouveau et vit distinctement un astre enflammé s’avancer vers le globe terrestre avec la rapidité d’une étoile filante. Qu’allait-il se passer ?

Décrivant une courbe qui l’éloigna de nous, le bolide tournait sur lui-même, tels ces pauvres petits soleils des feux d’artifice du 14 juillet.

Une nébuleuse spirale, s’était exclamé l’astronome.

Médusé par ce tableau féerique, il ne bougeait plus. Une main légère toucha son épaule. Il se retourna.

Sa femme et sa fille étaient derrière lui. En les voyant, l’étonnement du professeur redoubla.

— Que vous est-il donc arrive ? s’écria-t-il.

Avant qu’elles aient ouvert la bouche, il comprit.

Si les deux femmes se montraient avec le visage, les mains et les habits uniformément jaune citron, l’intérieur de la coupole resplendissait richement de la même nuance, et lui-même, après un coup d’œil dans une glace, se vit transformé en bloc de safran. Autour d’eux, les toits et les maisons de la cité se teignaient pareillement.

— Le jaune était à la mode l’année dernière, dit Odette. La nature est en retard.

Penchés sur la balustrade, ils admiraient les chaussées pavées d’or ; le square se parait des couleurs de l’automne ; la rivière étincelait comme une gigantesque coulée de cuivre et tout l’arrière-plan de cette perspective baignait dans une atmosphère vermeille. On eût dit que le roi Midas venait de passer par là.

Sa courbe, presque tangente à la terre, accomplie, la nébuleuse s’enfuit dans les hauteurs du ciel et son ardent reflet s’effaça peu à peu du séjour des humains.

— C’est assez. Le phénomène a disparu. Nous avons repris notre teint ordinaire, reviens ! dit Mme Vidal, réellement émerveillée par la beauté du spectacle.

En dépit du réchaud, la température était fort basse.

— Allons papa, il faut rentrer, ou gare le rhume, ajouta sa fille.

Comme il ne répondait pas, elle le prit par le bras, mais il protesta :

— Je n’ai pas froid, vous entendez, pas froid. Ce qui se passe là-haut est extraordinaire, incompréhensible, incomparable…

Il rêva quelques secondes et continua :

— Laissez-moi encore un peu ici. Je vous rejoindrai tout à l’heure…

Il avait pris un ton suppliant. La mère et la fille échangèrent un regard plein d’indulgence, signifiant qu’il fallait céder encore. Elles réajustèrent sur ses épaules la couverture de laine, fixèrent autour de son cou une grosse écharpe plucheuse, l’enfermèrent en un mot dans ses habits les plus chauds, le tiraillant et l’épinglant avec soin. Il se laissait faire en souriant. Mais cette bonne volonté ne désarma pas tout à fait sa femme.

— Tu n’es pas raisonnable, dit-elle. Nous reviendrons te chercher dans un quart d’heure.

— Et surtout, ne te découvre pas ! commanda Odette.

— Oui, oui, dit-il, pendant que ses gardiennes se retiraient, mal résignées à l’abandonner.

Parmi ses appareils braqués sur le ciel, il prenait un peu l’allure d’un capitaine pilotant le vaisseau terrien dans une mer aérienne toute semée d’écueils. Il consulta la table des astres et voulut tenter de revoir sa planète favorite.

— Si je pouvais remettre la main sur Jupiter, pensait-il.

Ayant placé comme il convenait le vernier du cercle horaire sur l’ascension droite, il découvrit l’objectif et s’installa devant l’oculaire. Après une minute d’examen, il secoua la tête, désappointé.

— Toujours en pays inconnu, se dit-il.

Une demi-heure s’écoula. Ses femmes le laissaient tranquille. Changeant de lunette, il allait de « chercheur » en « chercheur » sans pouvoir se reconnaître. Fatigué, gelé, il s’apprêtait à rejoindre de lui-même sa famille quand une lueur nouvelle brilla au nord, en face d’une briqueterie dont la haute cheminée, lentement, sortait de l’ombre.

D’abord il crut à un incendie ou au retour de la spirale. Cependant la clarté s’élargissant envahissait peu à peu l’espace. Bientôt la silhouette de l’usine se profila nettement. À gauche, une hêtraie précisait en noir ses branches où les dernières feuilles mortes tremblotaient. Enfin, la lumière éclata, telle une aube blonde. Puis le foyer qui la produisait, soleil nouveau d’un blanc doré, jaillit derrière les toits de tuiles. Il ressemblait à quelque globe de lampe voilé de gazes transparentes, animées et multicolores.

Ce disque étrange, pour l’instant plus petit que la lune, montait lentement, entouré d’astres légers qui paraissaient l’encenser.

Si René Varin n’avait pas su le nommer, Vidal l’identifia sur-le-champ :

— C’est Jupiter s’écria-t-il. Déjà !

Tirant sa montre, il en plaça les aiguilles sur huit heures.

Pour être arrivée aussi près du monde jovien, la terre avait dû parcourir un trajet immense à une vitesse inimaginable. L’influence restreinte de Jupiter n’ayant pu seule l’arracher à la puissante attraction du soleil, Follis, comme le pronostiquait Vidal, l’avait donc bien raflée en passant. Où ce brigand astral courait-il avec notre sphère en croupe ?

Ces réflexions, l’astronome les fit en une minute. Son cerveau travaillait intensément et ses mains palpitaient de continuels émois.

Une autre énigme se posait devant lui : celle du soleil. Pour quelle raison ne le voyait-on plus, puisqu’il gratifiait Jupiter, à la distance de 192 millions de lieues, du reflet de sa lumière ? L’astre jovien, évidemment, possédait une chaleur et un rayonnement propres dus à son état de combustion, – de vingt degrés de froid, le thermomètre venait de remonter à seize, – mais il empruntait en partie son éclat à la grande source lumineuse du système solaire. D’ailleurs, dans cette masse ignée, des taches d’un rouge plus foncé révélaient le déclin du brasier et la formation lente des continents futurs.

Pour s’expliquer la disparition définitive du soleil, Vidal en revint à sa théorie : Follis avait modifié l’axe de rotation du globe, de là cette chaleur excessive au moment où nous passions au point occupé par la ligne équatoriale.

Où ce balancement intempestif de notre sphère allait-il nous conduire ? Si le bolide ravisseur ne conservait pas le globe terrestre pour lui-même, à quelle planète amie l’offrirait-il ?

À Jupiter peut-être…

Quel rôle subalterne que le nôtre ! Allions-nous devenir, humiliation imméritée, satellite d’un satellite du soleil. La terre s’ajouterait-elle, lune obéissante, au sérail jovien ? Ce sultan, douze cents fois plus gros qu’elle, lui dispenserait-il en échange assez de chaleur et de lumière pour que la vie s’y maintienne ?

Graves questions auxquelles il n’était pas encore possible de répondre.

Jupiter montait toujours et brillait davantage. Il n’était pas assez ardent pour que l’on ne pût le fixer quelques secondes. On ne risquait pas à le contempler un décollement de la rétine. Sa marche, plus rapide que celle du soleil, allait bientôt le jucher au zénith…

— Nous n’en avons pas fini avec les prodiges. La terre doit tourner plus vite sur elle-même, se dit le savant.

Se rappelant avoir pris l’heure quand Jupiter apparut, il tira sa montre. Elle marquait encore huit heures… Il la porta à son oreille. Nul tic-tac. Il avait oublié de la remonter !

Furieux d’une distraction dont Habert ne fut jamais coupable, il s’infligea de cruels reproches. Puis, entendant des pas rapides dans l’escalier, il ouvrit la porte et cria :

— Me voilà !

— Enfin ! lui fut-il répondu.

L’astronome prit ses papiers couverts de notes indéchiffrables et descendit retrouver sa famille.

XIII

Dans son magasin, dont il avait replié les volets, Habert, bien vivant lui aussi, actionnait ses horloges et fixait leurs aiguilles sur le chiffre XII : l’astre qui pastichait le soleil venait d’atteindre au zénith.

— Quel drôle de midi ! Mais c’est midi tout de même disait-il à son fils, qui assistait à l’opération.

De sa main experte, il déclenchait les sonneries et se réjouissait de cette musique. Il n’en connaissait pas de plus mélodieuse au monde.

Adolphe soufflait dans ses doigts pour les réchauffer et battait la semelle avec un magnifique entrain.

— C’est étonnant ce que je me sens léger, disait-il.

— C’est la diète qui veut ça, répondit Habert. Je me trouve d’aplomb aussi.

Dans la rue, des boutiques s’animaient. Des balais se glissaient par l’interstice des portes entr’ouvertes et rejetaient la neige amoncelée sur les seuils. Le claquement des persiennes repoussées sur les murs et le cliquetis des fenêtres annonçaient un réveil général.

Une lumière pâle baignait la cité. Quelques oiseaux secouaient leurs plumes et voletaient d’un toit à l’autre, des bandes croassantes de corbeaux décrivaient des spirales au-dessus des proéminences neigeuses.

Eux aussi voulaient vivre !

Bientôt, plusieurs personnes risquèrent quelques pas dehors, sur le sol glacé. Elles s’observaient, hochaient la tête devant leurs mines anémiées, avaient l’air de gens ahuris, mais tout de même contents, et singulièrement alertes après un aussi long jeûne.

— Bonjour ! — Ça va ! — Quelle aventure ! — C’est ça le soleil ?…

Telles étaient les premières exclamations.

— Eh ! bien, nous sommes encore vivants ! cria Habert à son voisin le boulanger.

— Il paraît ! répondit celui-ci, de sa porte.

En bras de chemise, selon son habitude, Touzard, l’ivrogne du pays, crieur du Moniteur de Barville, gambadait avec de vieux journaux dans les mains. Un de ses pareils, Dubuisson, habitué de la halle où, pour quelques sous, il se chargeait du panier alourdi des ménagères, cabriolait comme un clown dans la neige, apostrophait chacun ou chantait à tue-tête.

La vue familière de ces ivrognes pittoresques rétablissait l’équilibre mental des habitants. Le contrôleur des contributions directes, M. Tillot, et M. Blum, marchand de nouveautés, riaient de toute leur âme, qu’ils avaient bonne, en voyant défiler ces deux alcooliques l’un après l’autre. Ils signifiaient une grande vérité, acquéraient la force bienfaisante d’un témoignage. Le Barville d’avant la catastrophe était toujours debout !

Les maisons, en effet, paraissaient intactes et, sous leur housse de neige, elles se profilaient dans les rues comme précédemment.

Donc la ville, et sans doute la terre, avaient triomphé du cataclysme. La majorité des humains venait de rouvrir les yeux. On existait encore !

Vivre ! Savoureuse pensée qu’exprimaient avec joie les habitants. On les voyait se poser des questions, raconter leur réveil endolori de tiraillements d’estomac.

Vivre ! que ce soit sous Jupiter, sous Saturne ou sous Neptune, peu leur importait ! L’essentiel était de respirer.

— Pi ouitt !

Nicolas Vatain, les mains dans les poches, accourait lestement au-devant d’Adolphe Habert, qui bombardait les corbeaux avec des boules de neige. Ceux-ci s’écartaient à peine et revenaient piocher de leur bec cette croûte sous laquelle ils subodoraient une proie.

Les chiens, que le sommeil avait immobilisés auprès de leurs maîtres, sortirent tout d’un trait des maisons, affamés, le nez en quête, et s’efforcèrent à leur tour de déterrer les cadavres enfouis.

Cette voracité des bêtes menaçait la cité de scènes épouvantables. Des habitants les chassèrent à coup de bâton. Parmi eux on reconnut les pompiers au ceinturon, d’uniforme bouclé par-dessus la veste. Ces braves gens, sous n’importe quel astre, restent fidèles à leur rôle de dévouement.

Des Barvillais, se souvenant du brigandage de la terrible nuit, s’étaient munis de fusils de chasse. Ainsi armés, le boulanger et Buneau marchaient gaillardement ensemble.

Buneau mit soudain en joue quelques corbeaux et tira. L’un d’eux resta sur place ; deux carreaux d’une devanture volèrent en éclats.

— Que faites-vous ? demanda le commissaire de police, attiré par la détonation.

— J’éloigne tous ces oiseaux de malheur.

— C’est dangereux. Derrière les corbeaux, il y a des fenêtres et derrière les fenêtres, des citoyens. La chasse est interdite en ville.

Pendant ce colloque, M. Martot, très digne, quoique maigre comme un carême prenant, sortit de chez lui ceint de son écharpe de magistrat. René Varin l’ayant rejoint, tous deux causèrent une minute en tête à tête. Puis le maire s’avança vers le groupe des chasseurs et du commissaire. S’adressant au boulanger :

— Mon ami, remettez-vous au travail, dit-il. Votre labeur professionnel nous est tout de suite indispensable. De mon côté, je vais prendre des dispositions pour que l’ordre de la rue soit sauvegardé.

Et de son geste familier, M. Martot étira nerveusement sa barbe.

Le boulanger, les deux mains dans les poches d’un gros paletot endossé sur son torse nu, écoutait avec gravité.

— Oui, Monsieur le Maire, mais faudra penser à la farine…

— C’est entendu, M. Bernot. Nous ferons le nécessaire, n’est-ce pas, Monsieur Colombel ? dit-il en s’adressant à son premier adjoint qui répondit par un signe d’assentiment.

— Quant à vous, Buneau, continua-t-il, puisque vous avez du temps et de la bonne volonté, aidez-nous à former des équipes pour déblayer les rues. Il faut que tout le monde s’y mette. Nous ne sommes plus qu’une grande famille, n’est-ce pas, Habert ?

— Oui, fit la tête de ce dernier.

S’adressant au chef de la police, M. Martot ajouta :

— Vous répondez de la sécurité publique, Monsieur le Commissaire ?…

— J’en réponds, si l’on y voit clair.

Tout le monde regarda le ciel avec des yeux inquiets. Un vieil agent à la mine restée fleurie, malgré quelques jours d’une sobriété dont il n’était pas responsable, avait bombé sa poitrine à ces paroles du chef. On eut l’impression qu’une seconde panique, fût-elle plus nocturne que l’autre, ne l’effraierait pas.

Bientôt des gens de tous âges et de toutes catégories, munis de pelles et de pioches, escortés de voitures à bras, tombereaux et brancards, se répandirent d’un pas souple par les rues et se mirent à l’ouvrage.

On releva ainsi une trentaine de corps appartenant, soit à des gens de la campagne, soit à des Barvillais, étouffés pendant le terrible défilé, ou blessés et tués au cours de rixes. Sept commerçants et deux conseillers municipaux étaient parmi les victimes. En général, la jeunesse, cependant nombreuse sur la place, avait pu se mettre à l’abri.

Le maire, assisté de ses adjoints, plus Habert et René Varin, présidait à cette macabre besogne. La population, consternée, identifiait aisément les morts dont le froid retardait la décomposition. Le secrétaire de mairie prenait aussitôt leurs noms pour que les écritures de l’état civil fussent en règle.

— Parfaitement, évidemment, dit M. Martot à René Varin qui lui suggérait une idée. Rejoignant le commissaire de police, le magistrat municipal donna des ordres :

— Avec MM. Habert et Varin, faites des visites domiciliaires !

— Oui, Monsieur le Maire.

— Prenez à l’officine, en passant, ce qu’il faut pour secourir les habitants qui seraient encore sous l’influence des gaz. Mon préparateur est au courant et vous remettra le nécessaire.

La petite troupe, à laquelle se joignit le docteur Ripault, se mit vivement en route.

Aucune nouvelle de Jean Laroche. Personne ne l’avait vu, et. René Varin se défendait intérieurement contre de confuses espérances… « Pourvu qu’il ne lui soit rien arrivé ! », se répétait-il sans cesse afin de bien pénétrer sa pensée de ce vœu contraire à ses intérêts. Il voulait être loyal et humain malgré tout : sentiments complexes…

Sur la face agrandie de Jupiter les ombres rondes de ses satellites couraient comme de grosses mouches. La lumière du jour jovien prenait peu à peu l’apparence d’une belle clarté de pleine lune.

— Pour en terminer rapidement avec les visites à domicile, dit le maire, multiplions les équipes de recherches. Me Bouvard, voulez-vous en former une autre ?

— Je suis à votre disposition, répondit le notaire qui venait d’arriver, et s’agitait, plein d’ardeur.

Aussitôt plusieurs groupes se constituèrent. Renforcés de gendarmes, ils explorèrent promptement tous les quartiers, hélant les habitants, grimpant dans les étages. Cela fut vite fait, presque tous les Barvillais étant dehors. Le vieux cordonnier et sa femme vivaient, mais la folle dont l’appel avait terrifié René était morte de froid, presque ensevelie sous la neige que le vent avait chassée dans sa chambre.

Un mouvement de foule se dessinait au loin. Bientôt on reconnut, escortés de personnes qui les interrogeaient, des cultivateurs des environs, tenant en laisse leurs chevaux, poussant des vaches et des bœufs ; d’autres conduisaient des moutons. Ils racontaient que leur bétail s’était en partie échappé, fou de terreur. Peu de poules avaient survécu, mais on entendit les coqs saluer Jupiter. Ces pauvres gens venaient vendre leurs bêtes, devenues encombrantes depuis que les champs glacés refusaient de les nourrir. Chose notable, pas un de ces paysans n’apporta de blé à la halle. D’instinct, ils se le réservaient.

René Varin apprit de Buneau rentrant d’une tournée en ville, que son rival, Laroche, se tenait chez lui auprès d’un grand feu, et se souciait fort peu de l’intérêt commun. Le mécanicien de l’État ne se gênait pas pour qualifier vertement une telle conduite.

— C’est un vilain moineau s’écria le boulanger Bernot. Les désobligeants commentaires provoqués par cette attitude égoïste parvinrent aux oreilles de l’astronome, grâce à cette bonne langue de Habert.

M. Vidal écouta, baissa le nez, et ne dit point ce qu’il en pensait.

La population se rassurait en travaillant avec une activité fébrile. Sans le caractère lugubre de cette besogne, de la gaieté se serait fait jour. Un labeur indispensable qu’on accomplit en commun devient léger et joyeux. D’ailleurs la terre n’était pas encore naufragée dans les abîmes de l’espace. Jupiter, bon enfant semblait-il, et paisible sous la libration de ses lunes, faisait de son mieux pour l’éclairer et la réchauffer. Ses rayons étaient en zinc, mais on les trouvait bons quand même.

— Faudra le faire rétamer hurlait ce garnement de Vatain, peu respectueux pour les astres.

— Il jongle avec huit assiettes, ce soleil-là, reprit Vatain, éberlué devant la danse des satellites.

Ces plaisanteries faciles faisaient sourire. Les gens s’habituaient à leur teint vert, à la rigueur de la température et aux cadavres. Le fil de la sensibilité s’émoussait chez eux. Ils pouvaient agir avec plus d’aisance qu’on n’aurait cru après tant de jours déprimants. Leur musculature n’avait point souffert. Une étrange vivacité de mouvements se remarquait, même chez les plus paresseux. Sans doute faut-il des événements de cette gravité pour secouer les nerfs des hommes trop enclins à l’indolence.

Comme la veille, le crépuscule tomba presque d’un seul coup, aiguisant le froid. De courageux employés du gaz, prenant sans effort le pas gymnastique, allumèrent les réverbères dont on n’avait pas cassé la lanterne. De la manchette rouge des cheminées, les fumées bleues des foyers montaient en se diluant dans l’air gris.

La police, la gendarmerie, les pouvoirs municipaux, grâce à Jupiter, avaient reconquis leur importance et leur prestige. L’ordre reparaissait sur la terre, à Barville tout au moins, et peut-être, avec de l’énergie, pensait la foule, parviendra-t-on à mettre le ciel à la raison.

René dîna vivement à l’hôtel où il prenait pension. La table d’hôte était pleine de pensionnaires bavards. Laroche n’y parut pas. Le jeune architecte n’en fut pas fâché…

XIV

Après sept heures d’éclipse Jupiter reparut avec son cortège. Le thermomètre marquait un degré de plus que la veille. Les rayons joviens n’éclairant pas assez la grande salle de la mairie, il fallut allumer le gaz.

L’Hôtel de Ville est un bâtiment rectangulaire dépourvu de beauté extérieure et de confort interne. Sur les murs lépreux de la salle des séances, des gravures encadrées d’une baguette noire offrent les traits régulièrement barbus des anciens présidents de la République. Un plan de Barville s’étale sous un œil-de-bœuf sans tic-tac. C’est pauvre, en dépit d’une République en plâtre au nez toujours grec, flanquée de deux lampes style Empire.

Vingt et un conseillers municipaux entouraient l’ovale de la grande table, au tapis vert étoilé d’encre. À l’un des bouts siégeait le maire, étayé de ses deux adjoints. Auprès du premier adjoint Colombel, un peu en retrait, M. Vidal. Parmi les physionomies mornes des élus, la figure fine de l’horloger Habert. À côté de lui, les yeux vagues, le directeur de la filature. Vers le milieu de la table, méditait Me Bouvard. Les deux médecins du pays, un avocat, trois avoués, quatre commerçants et quelques rentiers sexagénaires complétaient l’assemblée communale.

De nombreux habitants, parmi lesquels René Varin, débordaient de l’étroit espace réservé au public. La gravité des temps expliquait cette affluence.

Parmi les édiles ayant omis de répondre à l’appel nominal, il en était deux dont le zèle ne pouvait être mis en cause : ils étaient morts dans la panique.

Assistance silencieuse. Elle semblait lasse du travail de la veille qu’elle avait accompli si diligemment. Trop peu de sommeil sans doute. Les traits tirés de tous ces citoyens, le cerne de leurs yeux dilatés faisaient croire à une assemblée de pierrots tragiques.

Le maire rappela les événements et conclut ainsi :

— Maintenant je donne la parole à l’honorable et savant Monsieur Vidal, qui a bien voulu répondre à ma convocation.

Tous les regards se portèrent sur l’astronome. Tenant des papiers couverts de notes et de graphiques, il exposa de sa place ce que ses conversations particulières avaient appris à ses amis : la terre ravie à l’attraction du soleil par un astre errant, sombre planète que personne n’avait vu venir…

— Aucun de vos collègues ne l’avait donc signalée ? interrompit M. Martot, la barbe en arrêt.

— Aucun. Et cependant, des observatoires de Paris, des Pics du Midi et du Puy-de-Dôme, de Nice, du mont Ventoux, de Bourges, etc., des yeux puissamment armés fouillent sans cesse les profondeurs du ciel. Il en est de même à l’étranger. Partout des savants examinent, mesurent, pèsent les étoiles ; aucun d’eux, que je sache, n’a relevé de symptômes dénonçant l’approche de Follis, si l’on veut bien admettre ce nom. Le mauvais temps, d’ailleurs, contrariait depuis plusieurs jours leurs observations, mais, eût-on appris sa venue, personne n’aurait pu éviter au monde les désordres cosmiques dont il est cause…

Le silence de la salle était saisissant.

— Grâce à son volume, continua le savant, Follis a donc enlevé la terre et sa fidèle suivante, la lune, qui, comme vous le savez tous, se promène au-dessus de nos têtes à quatre-vingt-seize mille lieues de distance…

Ce « comme vous le savez tous » était une phrase adroite et polie que les édiles saluèrent d’un geste affirmatif. Tout en discourant, l’astronome faisait circuler un dessin à la plume indiquant le trajet suivi par l’astre de proie.

— Et aujourd’hui où en sommes-nous ? s’enquit l’avocat.

— Aujourd’hui nous poursuivons une course parallèle à celle du bolide qui nous tient, et, comme sa vitesse dépasse celle des plus vertigineuses étoiles, la terre fuit le soleil à plusieurs millions de lieues par jour…

Conseillers et public prirent des mines stupéfaites où l’on démêlait chez beaucoup de l’incrédulité.

— Diable ! diable ! diable ! fit M. le Maire.

— Où allons-nous ainsi ? demanda Me Bouvard.

— Je crois pouvoir vous le dire.

Un bruit de chaises remuées interrompit le savant. Jean Laroche entrait dans la salle où il eut quelque peine à trouver place. Une seconde passa, puis Vidal reprit, en regardant froidement son futur gendre :

— Follis, astre noir, nous entraîne vers Jupiter…

L’ingénieur ne broncha pas.

— Cette planète géante, continua Vidal, a toujours exercé sur le globe terrestre une légère attraction elle le convoite et, sans la forte aimantation du soleil, elle l’eût depuis longtemps capturé. Autre point grave : notre sphère tournant plus vite sur elle-même, les jours et les nuits sont réduits à dix heures. Ce temps diminuera encore, si la révolution de la terre s’accentue aux approches du système jovien…

— Quel sera notre sort ? interrogea Habert.

Le vieux professeur esquissa un geste d’incertitude.

— Deux éventualités sont possibles. La terre, entraînée par son élan, peut aller se briser contre Jupiter…

Une rumeur d’effroi interrompit cette démonstration. Puis, l’un des assistants ayant toussé, de divers points des toux s’élevèrent et des gens se mouchèrent pour mettre à profit le court silence du savant et dompter leur émoi. Il faut le dire, beaucoup d’auditeurs, un peu désorientés par quelques termes scientifiques indispensables, avaient peine à comprendre.

— … L’autre éventualité, c’est d’être captés par l’astre jovien. Nous deviendrons pour lui une neuvième lune et, si nous l’approchons assez, comme Ganymède par exemple, qui n’en est qu’à deux-cent-soixante-dix mille lieues, peut-être pourra-t-on vivre sous sa domination...

— Logés, chauffés, éclairés, dit ironiquement Habert.

— Si vous voulez, consentit l’astronome. Mais, dans ce cas, notre année, c’est-à-dire notre totale révolution autour de Jupiter, ne serait plus que de sept jours et quatre heures…

— Nous vivrons vieux reprit Habert.

Les conseillers sourirent et l’assistance versatile pouffa brusquement, passant ainsi de l’extrême terreur à une joie irraisonnée. Inévitable détente.

Laroche, très attentif, ne manifesta point.

— Il vaudrait mieux, continua le savant, si la terre devient vassale de Jupiter, s’intercaler entre lui et ses huit satellites à une certaine distance de ceux-ci pour éviter des rencontres et des mélanges atmosphériques, d’où s’ensuivraient ou des combustions, ou des asphyxies… (les visages des auditeurs se renfrognèrent)… dont seraient victimes les habitants de l’astre abordé, et peut-être aussi ceux de notre globe.

— Si, questionna Martot, les lunes de Jupiter sont habitées, pourquoi la vie ne continuerait-elle pas chez nous ?

Jean Laroche haussa les épaules, mais cette réflexion du maire plut au public anxieux.

M. Vidal souffla sur cet optimisme avec une férocité de savant :

— La vie dépend de la température, dit-il. Si elle existe sur ces globes pourvus d’une atmosphère, quelles sont ses conditions zoonomiques et ses formes ?

Personne, – et pour cause, – ne répondit. Il continua :

— L’être se perfectionne quand sa planète se refroidit. Le froid, c’est la sagesse, voisine de la mort. Or la différence d’atmosphère exige des différences d’organes. Si quelque animal vit sur Ganymède ou Callisto, l’homme, dont les organes sont adaptés à la nature terrestre, s’y trouverait sans doute fort mal… Ne nous leurrons pas. Notre grain de sable va devenir inconfortable…

Un silence gros de frayeur pesait sur toute l’assistance. La voix du savant se fit plus grave :

— Il faut, poursuivit-il, tourné vers le maire, approvisionner Barville en vivres et en combustible. Une sévère économie des farines, des pâtes et des charbons s’impose. Peut-être des procédés artificiels permettront-ils de féconder le sol, mais quels rayons chargés de calories feront mûrir les produits de la terre ? D’autre part, si le jour et la nuit se succèdent plus rapidement, les divisions du temps, les conditions de l’existence, la réglementation du travail devront être modifiées. L’ère des dangers n’est pas close et celle des difficultés commence.

M. Vidal se tut et reçut des remerciements officiels pour son « intéressante communications ».

— La séance est suspendue, déclara M. Martot.

— Ce qu’il faut faire d’abord, disait Habert au milieu d’un groupe, c’est diviser la journée nouvelle par tranches égales.

Il faisait le geste de découper quelque chose tout en fixant les yeux sur l’horloge municipale toujours muette.

— Sans doute, dit M. Martot, mais, en l’absence du sous-préfet, il faut l’avis de la préfecture. Nous devons marcher d’accord avec l’administration supérieure…

— Le télégraphe fonctionne de nouveau, dit René Varin.

— Et le téléphone ?

— Pas encore.

Vidal expliquait un peu plus loin l’incandescence de Jupiter et s’étonnait de la plus rapide rotation du globe terrestre sur lui-même.

— C’est comme si l’on venait de redonner un coup de fouet à notre toupie, disait-il.

Avec ses collègues les savants, il avait cru jusqu’ici que le mouvement tournant d’où naissent les jours et les nuits dépendait surtout de la densité des planètes. Les faits infirmaient ces données.

— C’est pas ça, murmura un rentier à son voisin commerçant, qui fera monter le trois pour cent.

— Nous avons beau tourner plus vite dans l’air, ça ne diminuera pas le prix du transport des marchandises, répondit l’autre.

— On en a assez de l’éclipse ! s’exclama un troisième, gros débitant de la place du marché, pour qui toutes ces explications étaient lettre morte.

— J’accuse Follis, continuait Vidal dans son groupe, de cette accélération qui peut modifier les lois de la pesanteur. Déjà, il me semble être moins lourd, agir avec plus d’aisance…

En disant cela, il fit quelques gestes très vifs.

Aussitôt les Barvillais présents se livrèrent avec une facilité d’athlètes à des exercices d’agilité. Ainsi s’expliquait l’étonnante souplesse que l’on constatait chez tous depuis le grand réveil.

Dans l’entourage de Vidal, Laroche approuvait toutes ses idées. Quoiqu’on sût cet ingénieur fort instruit, personne ne lui posait de questions. Certains le regardaient sévèrement. René, au contraire, causait avec des amis nombreux. Une heure ainsi passa.

Soudain, tenant un télégramme que venait de lui remettre le concierge, M. Martot reprit sa place et rouvrit la séance :

— M. le Préfet me fait savoir, dit-il, qu’il attend des instructions ministérielles et compte sur l’initiative des municipalités pour prendre les mesures que la situation comporte. D’ailleurs, la terre entière subit notre sort. Les scènes déplorables dont notre cité a été le théâtre se sont reproduites partout. Dans son télégramme, M. le Préfet écrit cette phrase :

« Courons sur Jupiter autour duquel tous observatoires assurent allons graviter ».

— Ainsi, Messieurs, se trouvent confirmées les hypothèses de notre illustre concitoyen, le savant astronome Vidal.

En d’autres temps, on eût applaudi. Mais le texte un peu vague de cette dépêche ne rassurait personne.

— Il faut réfléchir, hasarda un avoué.

— C’est cela, ne nous pressons pas, dit Me Bouvard.

— Attendons, risqua l’avocat Dubec, deuxième adjoint.

— Ajournons à demain, proposa Colombel, le premier adjoint.

— C’est cela même, dit le maire. À demain… D’ici là, nous verrons… La séance est levée !

XV

— Certes, l’événement est énorme, disait M. Vidal en sortant, mais depuis la naissance du monde il nous menaçait.

— Oh ! fit Me Bouvard.

— Oui, nous avons déjà failli nous heurter contre des comètes errantes dont le noyau, parfois solide, nous eût brisés comme verre.

— Est-ce possible ? fit un des rentiers.

— Songez donc aux astres nombreux qui circulent, se perdent, éclatent, s’enflamment dans l’infini ! Les chutes d’uranolithes, les pluies d’étoiles en proviennent…

— Tout cela n’est pas gai, fit Martot, les mains fourrageant sa barbe un peu négligée.

— Aujourd’hui, c’en est fait de l’Hymne au Soleil, soupira Bouvard.

— Les poètes se rattraperont avec Jupiter, répliqua Habert.

Tout en causant, les conseillers sortaient de la mairie, l’air mélancolique. Rendez-vous leur avait été donné pour le lendemain, en vertu de la décision prise de siéger en permanence.

Jean Laroche, voyant Vidal seul un moment, s’approcha de lui, la mine confuse.

— J’ai suivi votre démonstration, fit-il, permettez-moi de vous en féliciter.

Et, comme le savant ne répondait rien, il ajouta :

— C’était très bien, très bien.

Le silence de M. Vidal embarrassait l’ingénieur.

Il continua du même ton :

— Vous seul avez vu clair…

— Ah ! se contenta de dire le vieux professeur.

— Vos hypothèses se sont réalisées jusqu’à présent.

— Jusqu’à présent… c’est vrai…

— … Grâce à vos instruments…

— … D’amateur…

— Non. Ne m’en veuillez pas pour cette expression qui m’a échappé… Je ne voulais pas vous blesser…

— Soit, mon jeune ami.

— Cher Monsieur Vidal, je crois que la vie va reprendre son cours normal…

— Hum ! Je n’en suis pas si sûr que vous…

— Supposons-le. Dans ce cas, ne serait-ce pas d’un grand exemple de confiance que de relier les actes de la vie sous Jupiter à ceux qui ont été conçus sous le soleil ? Redonner à l’existence, dans la mesure du possible, son aspect habituel, réaliser les intentions, remplir aujourd’hui les promesses d’il y a huit jours, tout cela ferait voir à cette population déséquilibrée par la peur que rien n’est changé dans l’ordre des choses, à la forme d’un astre près, et contribuerait à la rassurer.

— Évidemment, murmura l’astronome.

— Or ce Follis a bien méchamment retardé mon bonheur… Sans cet astre imbécile, Mlle Odette ne serait pas loin d’être Mme Laroche… Elle va bien, Mlle Odette ?…

— Sans doute, sans doute…

Vidal était gêné. Les contradictions systématiques de son futur gendre l’avaient d’abord blessé. Peut-être, après ses explications, les lui pardonnait-il ; mais combien plus sérieuse était son hérésie scientifique ! Le vieux professeur avait encore une autre dent contre lui. Ce jeune homme par trop égoïste ne s’était point préoccupé de sa fiancée pendant la panique, ni après. De plus, il s’était éclipsé pendant les travaux des rues et le sauvetage des Barvillais. Oui, de ses yeux pensifs, Vidal avait vu cela et autre chose encore. Quand ces astronomes brisent avec leurs calculs célestes, ils sont parfois d’une perspicacité surprenante. Or, à certains regards, à des intonations tremblées, il avait deviné l’amour de René Varin pour Odette. Mais elle qui, lui devant la vie, avait témoigné d’une gentillesse si tendre en le remerciant, ne l’aimait-elle pas aussi ? Le cœur des fillettes est plus insondable qu’un cratère de la lune. D’autre part, songeait encore le vieux professeur, le mariage avec ce garçon est bien avancé… Comment rompre, et que dirait-on à Barville ?

Il résolut de gagner du temps.

— Patientez, dit-il. Les circonstances actuelles ne me permettent pas de m’occuper de ces détails en ce moment… L’état civil ne fonctionne pas, ni les chemins de fer…

— Oh ! les chemins de fer…

Laroche pensait sans doute que la marche des trains n’était pas indispensable à la célébration de son mariage.

— Le bonheur en ménage, Monsieur, exige confiance dans l’avenir. Or nous sommes dans une cruelle incertitude sur ce que sera demain… Croyez-moi, ce n’est pas l’heure de fonder un foyer…

— Cependant…

— Non, Monsieur. Il faut attendre, interrompit sèchement le vieillard.

Laroche, décontenancé, s’inclina et les deux hommes se séparèrent assez froidement.

XVI

Devant l’extravagante fugue de notre sphère, les Barvillais restaient ahuris et passablement effrayés. Comment s’imaginer qu’ils voyageaient, en compagnie de toute l’humanité, pour un terme inconnu et de brève échéance ? Certains pronostics circulaient. Des philosophes prétendaient que l’influence jovienne conduirait l’homme à la perfection, les astrologues ayant prédit d’heureuses destinées à ceux qui naissent sous Jupiter. Cela quand on en était à cent-vingt millions de lieues. À plus forte raison dans son voisinage ! Des pessimistes s’attendaient aux pires destins. Entre ces opinions, des billevesées rencontraient créance : il faudrait bientôt marcher, disait-on, comme les quadrupèdes ; des monstres gigantesques échappés des satellites allaient s’abattre sur le globe…

Le Moniteur de Barville, fiévreusement rédigé avec des télégrammes de Caen, publia plusieurs notes de l’Observatoire confirmant les dires de Vidal. Dans le pays, celui-ci devenait un demi-dieu capable de servir d’intermédiaire entre les mondes épars et la terre. Des gens s’assemblaient devant sa maison, les yeux fixés sur la coupole magique.

Le Conseil Municipal se divisa en commissions chargées de régler l’existence nouvelle.

Plus de doute d’ailleurs sur le rôle dévolu à notre sphère. Jupiter grandissait quasiment à vue d’œil. Tout le monde constatait que nous en approchions comme un boulet d’une cible.

— À quelle vitesse ? Peut-être à celle de la comète de 1882, soit quatre cent quatre-vingt kilomètres par seconde, disait Vidal à ses amis, c’est-à-dire neuf millions de lieues par jour. Or nous n’abattions dans le même temps que six cent trente-cinq mille lieues quand nous contournions le vieux Phébus…

— De quelle dimension sera pour nos yeux le nouvel astre du jour ? demanda Habert.

— Jupiter, soleil languissant, où la vie va prendre pied quelque siècle, se montrera plus ou moins grand, selon la distance de notre orbite à sa surface. Aux yeux d’Io, sa lune très voisine, il apparaît comme un disque de vingt degrés de diamètre, c’est-à-dire quatorze cents fois plus gros que la lune… De cette distance, cent sept mille lieues, peut-être nous enverrait-il assez de chaleur, mais il encombrerait étrangement le ciel…

— J’aimerais mieux pas de ciel du tout, et qu’il fasse chaud, fit M. Martot.

— Oui, mettons l’enfer jovien en face de nous et l’on se passera gaiement de charbon, dit Habert.

Le thermomètre d’ailleurs rassurait : douze degrés seulement au-dessous de zéro à l’heure du zénith ! Au mois de mars, cela pouvait paraître un hiver très rigoureux, voilà tout. Mais la succession de plus en plus précipitée des jours et des nuits bouleversait les habitudes.

— Il faut maintenant régler les montres et la vie sur six heures de jour et six heures de nuit, avait annoncé Vidal.

La pesanteur diminuée ajoutait à l’effarement des terrestres devenus plus souples et plus robustes. Courir, soulever des fardeaux les amusait. Cette humanité charpentée et musclée pour agir sous une pesante atmosphère allait ne plus se composer que d’hercules. Toutefois la respiration devenait moins facile dans l’air plus rare ; le jeu irrégulier des poumons n’allait-il pas atténuer la vigueur du sang ?…

À lui tout seul, M. Vidal constituait la commission astronomique de Barville. Encastré dans son observatoire, il se chargeait de signaler les astres que la terre rangerait dans son voyage. Au moment d’aborder le système jovien, il crierait, tel un matelot sur son mât de vigie : Jupiter !

René Varin faisait partie des commissions de l’ordre et des vivres. L’horloger Habert appartenait corps et âme à la Division du temps. Me Bouvard s’occupait du chauffage. L’ingénieur Laroche n’avait pas répondu à l’appel du maire. Justement Habert le rencontra et voulut l’incorporer dans une commission où ses connaissances et son intelligence seraient utiles, celle du Travail.

— Nous avons besoin de gens éclairés pour traverser cette crise, dit-il en terminant.

— Merci de me compter parmi les lumières de la cité, répondit l’autre, ironique et incisif, mais je ne serai pas des vôtres.

— Pourquoi cela ?

— J’ai mes raisons… Du reste, vous ne manquez pas d’hommes supérieurs pour régler à la satisfaction de tous la chute du globe : M. Martot, Me Bouvard, les médecins, vos adjoints, M. Varin, etc…

— Ces Messieurs se rendent fort utiles, en effet, dit aigrement Habert, et M. Varin se dépense dans l’intérêt général sans compter…

Dans l’intérêt général !… – Et Laroche ricana. — Je ne me joins pas aux commissions, ajouta-t-il, parce que leurs efforts sont vains. La terre va mourir, la famine nous guette…

— Vous exagérez.

— Point. L’attraction solaire est trop affaiblie pour retenir notre élan. Nous allons flamber sur le brasier de ce Jupiter ridicule.

— Si c’est votre pensée, gardez-la pour vous !

— Précautions superflues, s’exclama Laroche. Nous sommes fichus !…

Habert, voyant qu’il élevait la voix sous le souffle d’une rage intérieure, lui tourna le dos et partit. Il entendit Laroche hurler encore : « Nous sommes fichus ! »

Ces mots furent ramassés.

Depuis la panique, la sous-préfecture chômait en l’absence de son chef. À la mairie, même désarroi, à cause de l’instabilité de l’heure. Les écoles restaient fermées. Le télégraphe fonctionnait pour les officiels, les journaux et les syndicats.

Beaucoup de commerçants n’avaient pas encore osé rouvrir leur magasin, mais les débits reprenaient de la force.

L’argent semblait avoir perdu de sa valeur. Tout ce qui existait avant la venue du phénomène diminuait singulièrement d’importance aux yeux de la masse. À quoi bon les économies, si l’on n’a plus rien à acheter, si les eaux poissonneuses sont gelées, les dancings muets et les cinémas éteints ? Si les trains, les autos et les troupes de tournée ne circulent plus ? Si les bêtes comestibles ne peuvent plus vivre pour être tuées proprement et mangées ensuite ?

Le nombre croissait des personnes qui jugeaient absurde tout effort en présence d’un péril cosmique inévitable.

Cependant les autorités locales, ranimées, soutenues par des gens d’énergie, parmi lesquels René Varin, prenaient conscience de la noblesse de leur rôle et se piquaient de courage. Il fallait, disaient-elles, arriver sous Jupiter en beauté. Derrière M. Martot et ses adjoints, le jeune architecte dirigeait la besogne avec une activité prodigieuse, un esprit plein de ressources. On eût dit qu’une ardeur secrète l’inspirait, le soutenait. L’administration municipale avait l’esprit de suivre ses avis qui traduisaient souvent les idées de l’astronome Vidal qu’il allait souvent voir. Ainsi fit-il convoquer la commission technique chargée de diviser la journée en parties égales. Un projet d’heure barvillaise s’ensuivit qui fut soumis au Conseil.

— Le temps paraîtra d’autant plus précieux, dit Habert en cette séance, que la durée du jour sera brève. Adoptons une heure commune qui sera sonnée à Saint-Paul, en attendant de nouveaux cadrans. Consultant sa montre, il ajouta :

— D’après la position de Jupiter, il est dix heures et demie. Réglons-nous donc sur cette heure-là.

À l’unanimité, le Conseil opina du bonnet et chacun actionna le remontoir de sa montre. Minute solennelle que celle de tous ces petits cra-cra ! Habert ; grimpé sur une chaise, donnait le la grâce à la grosse clef de l’horloge municipale qu’il mit en marche.

Cependant un avoué qualifia d’illégale la sonnerie des cloches, leur emploi ne figurant pas dans les usages locaux.

— Sous Jupiter, les vieux règlements et les codes seront abolis, dit un petit rentier devenu bolcheviste.

Après que l’adjoint Dubec, avocat, eut rappelé le cas de « péril commun », décret du 16 mars 1906, le Conseil vota la création d’un poste de carillonneur aux appointements de quatre cents francs par mois.

Chose incroyable, personne, sauf un malheureux homme de lettres à bout de forces, ne sollicita cet emploi modeste, facile et musical. Habert, désireux d’aboutir vite, se mit en quête d’un désœuvré valide. Ce n’était pas ce qui manquait, mais tous ces gens préféraient leur inaction dans les salles de café à toute besogne, si aisée fût-elle…

— Où serons-nous à l’heure de la paie ? disaient-ils.

— On vous réglera chaque semaine, répondait Habert.

— L’argent ne nous empêchera pas de crever de faim…

L’horloger s’avisa de proposer une rétribution quotidienne en nature. Le désillusionné accepta. Ainsi la question des vivres se réglait comme aux temps primitifs par le troc direct. Avec l’abandon et le mépris de l’argent, l’âge d’or n’allait-il pas renaître ?…

Les paysans, n’ayant pu rejoindre leur foyer, logeaient on ne sait où et vivaient on ne sait de quoi. On leur donna pour abris les écoles, le théâtre et la gare. Leur nombre augmentait la population de deux mille bouches et la halle n’avait pas reçu un sac de grain… Les agriculteurs restés chez eux conservaient toujours leur blé, car l’aspect du nouveau soleil chargé de mûrir les récoltes ne les rassurait point à cet égard.

Quand, au début du XVe siècle, Henri V d’Angleterre, après avoir pris Caen, Bayeux, Alençon, assiégea Barville, il apprit avec rage que cette cité résisterait, ayant pu assembler les troupeaux et les récoltes des environs. Mais, cette fois, personne n’avait prévu l’arrivée de Follis, ennemi plus redoutable que ceux d’autrefois.

Barville risquait donc d’être bientôt dépourvue de vivres.

Afin de revenir au régime des restrictions, on emmagasina, salle du Tribunal, la farine des boulangeries dont un vieil agent au nez rouge eut la garde. Tout ce que possédaient les divers marchands de victuailles fut également mis de côté. Enfin, avec l’appoint d’une quarantaine de chevaux réquisitionnés chez les camionneurs et cochers, ainsi que du bétail acheté aux cultivateurs accourus en ville, on eut devant soi des stocks assez importants, mais qui, ne pouvant se renouveler faute de transports, constituaient peu de chose devant l’appétit de dix mille personnes.

Comme il devait en être de même ailleurs, le vaisseau désemparé de la terre risquait fort de ressembler sous peu de jours au radeau de la Méduse.

Autre souci. Une fois de plus dans l’existence de la nation, le charbon allait manquer ; la vie menaçait d’entrer dans un long et rude hiver. Plus d’éclairage. Les provisions de l’usine à gaz et du chemin de fer sont mises sous clef. Des feux assez maigres, allumés dans les salles publiques, diminuent le nombre des petits foyers. La consommation est réduite, mais on souffre.

La journée brève s’enfuyait si vite qu’on avait à peine le temps de causer entre la soupe du matin et le morceau de pain du soir. René Varin, par la grâce de sa situation aux vivres, corsait les menus de la famille Vidal. Geste contraire à l’égalité, mais les sourires d’Odette annulaient ses scrupules. Quant à Laroche, redevenu invisible, il jeûnait et boudait chez lui, sans doute, emmailloté dans ses couvertures.

Les dernières dépêches racontaient la séance du Parlement. Motions et discours. Appels au calme. Magnifique message du Président de la République. On modifie en cinq minutes le mécanisme social. Après un débat sur les « trois huit », » on vote les « trois quatre », soit quatre heures de sommeil, quatre heures de repos, quatre heures de travail. Quelques députés avaient demandé, à titre transactionnel, les « trois six ».

Ce même jour, il fut décidé que tous les bureaux administratifs ne seraient ouverts au public que de une heure à deux, ce qui réduisit des neuf dixièmes le nombre des registres, rapports, états, en ronde ou en bâtarde, et copies dactylographiées.

Pour combattre le froid, dit-on, seule l’activité musculaire s’impose. Les jeunes gens devront abandonner les carrières intellectuelles, aussi peu réchauffantes que nourrissantes. Foin des livres ! Finie la science, puisqu’elle n’a su ni prévoir ni guérir ! Toutefois le gouvernement obtient des crédits pour la fondation d’écoles spéciales d’où sortiront terrassiers, dockers et balayeurs diplômés.

Un socialiste retentissant se félicita de l’aventure inouïe de la terre :

« L’humanité, s’écria-t-il, s’étiolait sur de fades besognes dites civilisatrices ; son esprit, alambiqué par des combinaisons byzantines, déprimé par le capitalisme d’où découlent l’impérialisme et la guerre, ne lui permettait plus de pensées droites et d’actes logiques. La maladie bureaucratique endormait l’Initiative et tuait l’Idée. Depuis un siècle, l’homme se muait en un être voûté, renfrogné, replet… Grâce à Jupiter, la race humaine se redresse et le muscle reconquiert sa suprématie primitive. Bénie soit-elle, cette planète qui nous vaudra le surhomme de la démocratie ouvrière ! »

Un ancien instituteur voulut assimiler les années nouvelles, longues d’une vingtaine de jours, aux anciennes de trois cent soixante-cinq, en vue du calcul des retraites, mais le ministre des Finances crut y voir des inconvénients pour le Trésor. Alors un ancien professeur de lycée vint au secours de son collègue : « Que nous tournions autour du soleil ou de Jupiter, tonna-t-il, l’année est échue quand le calendrier finit… Acceptons, mes chers collègues, la leçon du ciel. Le monde n’a jamais été qu’un bilboquet dans les mains omnipotentes du hasard. C’en est donc fait de peiner, comme l’esclave de l’ancienne Rome, sur des travaux éreintants et désormais superflus. La dignité de la race humaine la condamne au repos forcé, d’où naîtra la noblesse des consciences et la pérennité du bonheur ».

Malgré son éloquence incohérente, et par là très susceptible d’influencer une assemblée législative, ce député échoua.

Un centriste parla de quitter ces régions refroidies pour se porter en masse vers l’autre hémisphère que le soleil dorait encore. Mais comment partir ? Plus de navires sur les mers glacées, ni de véhicules sur les voies ferrées et les routes neigeuses.

L’homme était prisonnier d’un geôlier incorruptible : le froid.

En fin de compte, la Chambre, affolée, décida de confier aux municipalités le soin de maintenir l’ordre d’abord, et, autant que possible, la vie, sur l’étendue du territoire national. De leur côté, dans leurs églises toujours pleines, les prêtres se chargèrent de maintenir le plus haut possible le moral de la nation.

À Barville, stimulés par René Varin, plusieurs fonctionnaires voulurent reprendre ostensiblement leurs travaux des temps solaires. Excellente tactique en somme que de paraître administrer. La persistance automatique des gestes illusionne. On se sentit revivre, quand le percepteur exigea les impôts et que le receveur municipal décocha le porteur de contraintes contre les retardataires. Ces tracasseries dénonçaient la force de la civilisation actuelle.

Cette attitude louable des serviteurs du pays eût tout à fait raffermi le moral de cette petite cité bas-normande sans un grave souci. À la crainte d’être écrasé, gelé ou rôti s’ajoutait maintenant celle de mourir de faim…

Qu’est-ce que la journée du lendemain réservait au monde ? Qu’apporterait-elle d’inédit dans l’ordre cosmique et social ? Telles étaient les pensées de beaucoup, en se couchant pour dormir la courte nuit de repos que Jupiter leur accordait.

XVII

Ce matin-là, en sortant du lit comme au bon temps du règne solaire, les Barvillais eurent l’extrême surprise de ne pouvoir poser facilement les pieds sur leur tapis. Ils avaient perdu leur poids spécifique en dormant et, par conséquent, tout point d’appui. Par la faute d’un phénomène astral encore inconnu, les êtres ne pesaient plus que quelques onces dans l’atmosphère actuelle, et les objets, si lourds fussent-ils, paraissaient de liège. Les Barvillais qui déambulaient dehors titubaient, mal équilibrés, au-dessus du sol.

Dès son lever, Mme Martot s’était sentie légère comme un duvet. Elle tira les doubles rideaux de sa fenêtre et vit un individu qui se cramponnait indiscrètement à son balcon. Elle prévint son mari et d’un bond se renfonça dans la pièce en exprimant sa surprise par des exclamations variées. M. Martot, avec précaution, s’avança en s’accrochant aux meubles et réussit à tourner l’espagnolette de la croisée. L’homme avait disparu. Un autre quidam, qui s’escrimait des pieds et des mains à deux mètres du sol, s’écria :

— Monsieur le Maire, je voudrais bien regagner le pavé. Si la chose qui m’enlève se retire tout à coup, je me casse les reins.

— Ne remuez pas autant, répondit le magistrat municipal, cela vous empêchera d’aller plus haut.

— C’est cela, dit un nouvel arrivant, René Varin. Pour monter, frappez l’air de haut en bas du plat des mains ; pour descendre, exécutez la même manœuvre en sens inverse…

Il s’arrêta de parler, très essoufflé.

— Attendez-moi, Varin, dit le maire.

Le jeune architecte s’agrafa au balcon. Deux minutes après, le maire, sortant par la fenêtre, le rejoignait, et tous deux flottèrent ensemble.

— C’est encore un tour de Jupiter, dit M. Martot.

— M. Vidal nous le dira.

Ils reprenaient pied de temps à autre et décrivaient des zigzags dont Bacchus ne pouvait se glorifier. Ils causaient peu, à cause d’une certaine gêne respiratoire. Beaucoup de Barvillais se risquaient dehors. Les dames ajustaient hermétiquement leurs vêtements sur tous les plans de leur personne et finissaient par s’aventurer aussi, les chutes ne présentant aucun péril.

Les deux amis aperçurent Habert. Il se déplaçait, les bras étendus, la tête droite, en parfait équilibre vertical, un peu comme ces cardiaques auxquels tout geste inutile est interdit.

— Quelque chose annule la pesanteur, dit-il en serrant la main du maire et de René.

— Nuage suspect, répondit ce dernier en désignant le voile de brume.

— Très, confirma M. Martot.

— J’ai lu, sans y croire, dit René, qu’un fluide nouveau capable d’accroître la force atomique des corps existait. Plongés dans ce rayonnement, les objets, si lourds soient-ils, flotteraient dans l’air… Aurions-nous rencontré ce gaz miraculeux ?

— M. Vidal nous renseignera, conclut à son tour Habert.

— Hep ! cria soudain Martot, le bras droit levé comme un fanion.

Il venait d’apercevoir Me Bouvard, qui sautait à un mètre pour chaque pas et n’avançait point.

René Varin le rejoignit rapidement et lui apprit à voleter.

— Nos bras deviennent ailerons, dit Me Bouvard.

— Vous étiez coulé comme un caillou, plaisanta l’horloger. Maintenant, grâce à Varin, vous pouvez atteindre l’Empyrée.

— Le Parnasse me suffirait, répondit modestement le notaire.

Le tableau de cette circulation nouvelle amusait les uns et suggérait aux autres de sérieuses réflexions. Qu’était-ce, en effet, que la conquête du ciel par l’avion auprès de cette faculté, voltiger dans l’atmosphère sans l’aide d’une pesante mécanique à essence ? Seul un léger refoulement de l’air par les mains provoquait le transfert des individus. Plus tard, on aurait d’autres moyens propulseurs. Mais tout de suite, à l’aurore de ce progrès inouï, quelle jouissance féerique, en quelque sorte divine, que de ne plus se sentir retenu ici-bas par le boulet de sa carcasse !

Tout en cheminant à la vitesse de quatre cents mètres à l’heure, nos quatre amis se demandaient s’ils ne rêvaient pas. Me Bouvard qui, par coutume poétique, habitait souvent les nues, disait, en phrases entrecoupées, se souvenir de songes lui ayant procuré cette sensation du dédoublement de l’esprit et de la matière.

— Nous voyageons comme des séraphins ! s’écria-t-il.

Son geste trop large le porta sur le petit toit d’une maison sans étage. Là, il s’assit, les pieds dans la gouttière, et s’essuya le front, car ses mouvements l’avaient mis en sueur malgré la couche de neige restée intacte.

Tout à coup des cris perçants retentirent.

En batifolant sur les toits avec des gamins de son espèce, le polisson Vatain s’était pris le pied dans un tuyau de cheminée. René Varin adroitement le délivra.

— Les enfants aux mouvements rapides et mal calculés escaladent l’espace beaucoup mieux que nous, dit-il.

Habert cherchait des yeux la grande planète. Il ne vit qu’un velum de brume qui couvrait depuis le matin Barville et les campagnes environnantes. Malgré cet écran, une clarté d’aube tombait, donnant à croire que la planète jovienne se tenait derrière.

Les trois voyageurs repartirent vers la demeure de l’astronome. En route, ils croisèrent des citoyens dont l’ahurissement se traduisait en exclamations variées. Ils leur donnèrent des conseils sur la meilleure manière de naviguer dans l’espace aérien.

Buneau guidait gaiement l’essor maladroit de l’énorme Mme Grindel, que ses rondeurs imposantes équilibraient assez bien. Le vénérable doyen de Saint-Paul, le suisse et le bedeau visitaient l’extérieur de l’église en sautillant d’une gargouille à l’autre. Ici et là des gens de connaissance évoluaient avec plus ou moins d’adresse. Tirant leur chapeau, ils adressaient au maire d’imprudents saluts qui les faisaient reculer de plusieurs mètres. Tout Barville était risible.

Il s’agissait d’atteindre l’observatoire, situé à une trentaine de mètres de là, soit cinq minutes de manœuvre aérienne sur le plan horizontal.

— Il nous faudrait des pagaies, remarqua M. Martot.

— On inventera quelque objet pratique de ce genre, si le phénomène persiste, répondit Varin. En attendant, ne pensez-vous pas, Monsieur le Maire, que des chemins de cordes seraient utiles ?

Indispensables. Vous avez raison, mon ami, dit Martot. Je vais donner à la voirie des ordres en conséquence.

— Très bien, approuva Me Bouvard. Ainsi nous voyagerons comme des araignées sur leur fil.

Ils arrivaient à la maison de l’astronome. Ayant gravi l’escalier en se servant à peine des marches, ils pénétrèrent sans façon dans l’observatoire.

— Je vous attendais, leur dit M. Vidal. Que d’aventures !

Et le savant se frotta joyeusement les mains.

— Ces dames vont bien ? s’enquit Martot.

— Sans doute. Peut-être sont-elles au plafond, comme des mouches.

Et M. Vidal, à cette pensée folichonne, se frictionna de nouveau les paumes.

— D’où vient donc ce nouveau prodige ? questionna René Varin.

— Je n’en sais rien encore… Quelque chose d’extraordinaire doit se préparer à l’abri de cet étrange rideau de nuées… J’attends que le vent se dissipe pour savoir.

— Encore un changement à vue, dit Habert.

— C’est probable… Quelle scène bien machinée que le ciel !

Et le vieillard, enthousiaste, leva les bras, au risque de s’envoler. Mais il n’avait rien à craindre, s’étant lié par une forte courroie au bâtis de son équatorial.

Il reprit soudain, l’index vertical comme pour une démonstration :

— Avez-vous noté que l’air, plus chargé de principes nourrissants, suffit presque à nous sustenter ?

— C’est vrai, je n’ai pas eu faim depuis hier, avoua Bouvard.

— Moi non plus, dit Varin.

Martot regarda ses amis comme un homme à qui une chose de première importance avait échappé.

— Je suis comme vous s’écria-t-il. Peut-être y a-t-il des planètes où les êtres sont nourris par l’air qu’ils respirent !... Si cela pouvait exister ici…

Et sa mine s’assombrit.

Un court silence suivit ses paroles, grosses de préoccupations que tous partageaient. Ensuite la conversation se reporta sur la situation présente, ses agréments imprévus et ses dangers…

M. Vidal exprima, lui aussi, le désir que des réseaux de cordes fussent établis pour faciliter la marche des citoyens et surtout limiter leur essor en hauteur.

— Redoutez-vous des chutes sur le sol ? interrogea René Varin.

— Non. Elles n’offriraient d’ailleurs aucun danger. Ce qui m’inquiète, c’est ce qui se passe derrière cette nue…

Il désigna du doigt l’écran brumeux.

Or, comme si son geste eût possédé une vertu magique, la nuée ondula et s’effrita, dévoilant une planète immense qui tournait lentement sur elle-même. Jupiter planait au-dessus d’eux.

Tous poussèrent un cri d’émoi.

— Pourvu que cet astre si proche de nous n’enlève pas nos toits et nous avec, s’exclama Habert, effrayé.

— Je comprends, je comprends… dit Vidal. Cette planète accélère tellement la vitesse de rotation de la terre que son attraction sur tous les corps en est neutralisée.

— Alors cette maudite sphère peut aspirer notre population ? haleta M. Martot.

— Non. Elle enlèverait tout d’un bloc la terre, répondit l’astronome… Du moins, je le suppose, ajouta-t-il, les yeux pensifs. Je connaîtrai bientôt l’état civil de cette intruse. Que tout le monde soit prudent et se tienne chez soi… Prévenez vos administrés…

Il s’arrêta, fatigué, oppressé, mais l’esprit tranquille.

— Nous vous obéissons… En des jours pareils, la science commande…

— Elle devrait commander en tout temps, murmura Varin.

Le professeur serra la main de ses visiteurs, manière polie de les congédier, et se remit à son équatorial. Revenez demain, leur dit-il.

Le lendemain, l’astre perturbateur planait encore au-dessus du globe terrestre dont il précipitait l’allure. On percevait à l’œil nu, sous la gaze argentée de son enveloppe atmosphérique, des parties plus claires, des traits luisants aux courbes gracieuses et des masses sombres, c’est-à-dire des étendues d’eau, des fleuves et des forêts. Un Barvillais, muni d’une lorgnette, prétendait voir aussi de grandes surfaces vertes et d’autres grises, révélatrices de prés et de champs.

— Bien sûr que M. Vidal, avec son télescope, saura comment est fait le nez des hommes de là-haut, disait le boulanger à ses clients.

En dépit des recommandations de l’astronome, beaucoup d’habitants sortaient de chez eux, par curiosité et par plaisir de voleter. Le maire considéra comme de son devoir d’effectuer une tournée en compagnie de Habert, Varin et des adjoints Colombel et Dubec. Leur présence autour de lui le rassurait. Le groupe, franchissant une petite rue adjacente, vit un homme qui, prudence excessive, restait collé au sol et n’avançait vers la Grande-Rue qu’en se tenant aux aspérités des murs, aux volets, aux boutons des portes. Ce personnage rampant ressemblait à Laroche.

— Notre architecte n’est pas très hardi, observa Martot en se rengorgeant.

— Il est encore moins obligeant, dit Habert.

Les adjoints, par un signe de tête, se rangèrent à cette opinion. Varin ne dit rien. Il jugeait indélicat, et sans doute inutile, d’accabler un rival, puisque les autres s’en chargeaient.

Buneau, toute la journée dehors, s’approcha du groupe. Il était assez ému.

— Figurez-vous, Monsieur le Maire, que les deux sœurs Dérenty, qui habitent au premier étage de ma maison, prétendent aller au ciel tout de suite. Le ciel, c’est la planète. Elles veulent s’attifer de manière à se faire enlever…

Le dessein de ces vieilles demoiselles amusa le groupe. Toutefois Martot, pour prévenir des accidents, délégua l’adjoint Dubec et Buneau avec mission de dire aux sœurs Dérenty que l’astre en vue devait posséder non point le ciel, mais le purgatoire.

Le nouvel astre apportait un dérivatif aux soucis de l’heure. Il s’offrait comme une immense carte cosmographique. Le nez en l’air, posture devenue familière, tout le monde l’observait. Des contes extravagants commençaient de courir sur les habitudes et le degré de civilisation des bipèdes qui devaient l’habiter, sur sa faune et sa flore.

Précédé de René Varin qui se servait adroitement d’éventails en guise d’avirons, le groupe parvint devant la demeure du savant barvillais. Des hommes et des gamins les escortaient. M. Vidal accueillit ses trois amis et les deux adjoints. C’était là tout ce que son local exigu pouvait contenir sans qu’il en résultât rien de fâcheux pour ses instruments.

Il était agité, fiévreux, soucieux peut-être. Sa mine le montrait en possession du secret de l’énigme. On le devinait pressé de reprendre son travail de recherches et d’identifications.

— Excusez nos fréquentes visites, mon cher ami, mais, dans ma situation, vous comprenez…

D’un geste amical le professeur interrompit cette explication du maire et dit, après s’être arrêté plusieurs fois pour reprendre haleine :

— Je puis vous renseigner, Messieurs. La terre ravie au soleil par Follis, ainsi que j’ai eu l’honneur de vous le démontrer, arrachée à Follis par Jupiter, se venge de ce dernier en lui dérobant un de ses plus chers satellites. Notre globe aurait pu s’emparer d’une des dernières et moindres lunes découvertes, il y a quinze ans, par Perrine, dans l’entourage du pacha de l’Olympe. Non point. Avec audace, nous avons conquis dans le cortège jovien la grosse Callisto. Oui, Messieurs, cette sphère plus volumineuse que notre lune, cette planète dont le regard attirant nous allège du poids de notre guenille en augmentant la vitesse de rotation du globe, c’est la belle Callisto elle-même… Mes calculs la montrent plus proche de nous vingt fois que Phébé, et c’est pourquoi elle nous apparaît près de trente fois plus grande. Est-elle habitée ? Je le crois. Se rapproche-t-elle encore de nous ? Je n’en sais rien et ne le désire pas. Ou son baiser embraserait la terre et la disloquerait, ou sa force attractive jetterait les mers sur les continents… Je suis étonné que les dépêches ne signalent pas de raz-de-marée… D’ailleurs, si Callisto se rapprochait encore de nous, rien ne retiendrait notre élan vers elle… Son mouvement circulaire autour du globe, contrarié par les efforts de Jupiter qui ne veut pas la perdre, est lent. Peut-être ne conserverons-nous pas cette capture dangereuse… Je continue de l’étudier…

Le savant serra nerveusement les mains qui se tendaient, rajusta ses couvertures, reposa ses pieds sur la chaufferette que sa famille entretenait avec soin et s’évada mentalement dans le ciel. Inutile de lui poser d’autres questions en ce moment. Toutefois, saisi d’une idée, subitement, il se retourna vers Varin qui allait refermer la porte de la coupole et lui dit :

— Voyez mes femmes ! Elles ont un service à vous demander…

Et le vieillard se rejeta sur Callisto.

Sans plus attendre, le jeune architecte descendit l’escalier où retentissaient les éclats de rire de la domestique, heureuse de son instabilité. Se tenant à la rampe, elle réussit à introduire le visiteur, armé de ses éventails, dans la pièce où Mme Vidal et sa fille étaient assises, ayant chacune un vieux Bottin sur les genoux.

Accueil aimable de la maman, sourire quelque peu malicieux d’Odette en voyant s’avancer René à vingt-cinq centimètres du parquet.

— Vous ressemblez au dieu Mercure, fils de Jupiter, dit-elle, avec cette différence que vous portez vos petites ailes aux mains au lieu de les avoir aux talons.

Il partit d’un franc éclat de rire, hilarité que tout le monde partagea, et ce fut très jeune, très reposant, que cette gaieté courageuse dans l’oubli complet des menaces de Cosmos. La jeunesse, que l’échafaud attendait, riait et s’amusait ainsi de peu dans les prisons de la Terreur…

— Vous avez raison, riposta René, je suis prêt à vous servir de messager selon le rôle divin que vous m’attribuez.

— Nous avons besoin de vous pour quelque chose d’autre, dit Mme Vidal.

René se sentait disposé à surmonter tous les obstacles, si terribles fussent-ils, mais ce qu’on voulait de lui n’exigeait pas d’aussi grands sacrifices. Les deux dames désiraient sortir et craignaient ne pas savoir se tirer d’affaire toutes seules.

Sur les conseils de René, elles abandonnèrent leur gros bouquin, inopérant en l’espèce, se couvrirent de manteaux sérieux, prirent chacune un éventail et, dociles aux leçons du guide, évoluèrent avec la grâce de légers oiseaux.

Tous trois se voyaient ainsi physiquement et moralement détachés des choses vulgaires de ce bas monde. Sensation délicieuse. Leurs rires sonnaient dès qu’un mouvement trop vif désaccordait leur marche, et c’était pour eux un jeu que de se réunir. Mme Vidal retrouvait sa jeunesse grâce à Callisto.

Tout à coup, Odette poussa une exclamation vite étouffée en désignant de la tête, à une cinquantaine de mètres, un promeneur qui longeait le mur. Justement, pour assurer son équilibre sur le sol où ses pieds se posaient, il venait d’agripper un tuyau vertical de gouttière.

— Ton fiancé murmura Mme Vidal.

— M. Laroche… reprit Odette. Il ne paraît pas à son aise dans cette atmosphère…

— C’est bien lui, répondit René.

Mme Vidal s’était arrêtée.

— Nous sommes un peu fatiguées, dit-elle. Retournons à la maison.

— Oui, rentrons pour surveiller papa, expliqua gentiment Odette à René.

Ce dernier orienta tout de suite les promeneuses vers la coupole. Un quart d’heure après, Mme Vidal et sa fille arrivaient chez elles, et René regagnait sa chambre, non sans avoir constaté que Callisto s’était avancée de quelques degrés vers l’Ouest. Jupiter s’effaçant, le jour diminuait à vue d’œil. Il était vraiment l’heure de se renfermer chez soi. Chose notable, on respirait plus aisément.

Le lendemain matin, quand les Barvillais regardèrent le ciel, sorte de boîte à surprises, ils se sentirent retenus par le poids de leur corps…

Adieu les envols dans l’éther, l’immatérialité divine, les jouissances extatiques d’un libre essor vers les nues !

Callisto s’était enfuie !

D’abord, on la crut en visite sur l’autre moitié de la terre. Mais la vérité se fit jour : Jupiter l’avait reconquise. Le spectacle de notre globe désemparé n’avait pas séduit Callisto. Esclavage pour esclavage, elle préférait celui du grand astre jovien et la compagnie de ses sœurs.

La fin de ce gracieux intermède découragea les Barvillais, et sans doute l’humanité. Tous avaient, pendant deux jours, en voletant, oublié l’âpreté des besognes, les morsures du froid, la disette, l’appréhension de la mort. Retombés aux bas-fonds terrestres, ils les y retrouvèrent.

Trois journées joviennes s’écoulèrent sans autres phénomènes cosmiques, ni incidents locaux. M. Vidal, fort déçu de la défaite de Callisto, croyait être au 21 mars, ce dont Habert prit note aussitôt.

Le quatrième jour, le conseil en séance entendit un bruit singulier retentir dehors. Cela ressemblait aux explosions régulières d’un moteur. Puis un mugissement déchira l’air. Une seconde après, le garçon de bureau se rua dans la pièce comme un fou.

— Monsieur le Maire, un taxi vient d’arriver de Caen, il est au pied du perron !

En un clin d’œil, dans un tapage de chaises vivement abandonnées, la salle fut vide.

Cuirassée de boue, une auto finissait de haleter au milieu de la foule. Du siège, aidé par des mains complaisantes, descendait péniblement le chauffeur, jambes ankylosées, nez bleuâtre, oreilles violacées.

— C’est Blot ! cria-t-on, quand il eut retiré son gros cache-nez.

On le fit entrer salle des séances où la chaleur du poêle, les frictions expertes des médecins et un verre d’eau-de-vie le ranimèrent.

Ce brave homme, propriétaire du taxi, son gagne-pain à Caen, avait voulu rejoindre sa famille.

— Vingt fois, dit-il, j’ai cru rester en route.

Or une panne en pleine campagne, il s’en était bien rendu compte, c’était la mort.

Les yeux papillotants dans leur cadre de paupières sanguinolentes, tout bredouillant d’émoi, Blot raconta le désespoir de la population caennaise, convaincue, elle aussi, de la fin inéluctable du monde. Il montra les églises et les établissements publics envahis. Il vanta aussi l’énergie des autorités locales, prenant des mesures à peu près semblables à celles de Barville.

Des pillages avaient eu lieu, rue Saint-Jean, et l’on s’était battu furieusement, la nuit de la catastrophe, rue de Geôle. Le sous-préfet, coupable d’avoir quitté son poste sans raison valable, alors qu’un événement de cette importance allait se produire, avait été admonesté. Vexé, il avait sur-le-champ remis sa démission au préfet.

Là-bas aussi la famine et l’émeute menaçaient.

Dans les campagnes par lui traversées, le chauffeur avait vu tous les bâtiments fermés et les cours désertes. Pas de réponse à ses coups de poings vigoureux sur le volet des auberges. Cependant, çà et là, des cheminées épandaient une maigre fumée et, par certaines fenêtres aux rideaux mal clos, il avait aperçu des femmes qui vannaient du grain…

Le chauffeur tira d’une poche de sa houppelande un paquet de journaux et les remit au maire. Celui-ci lui laissa clairement entendre que sa situation serait aussi précaire à Barville que dans la cité caennaise.

— Peut-être bien, mais j’aime mieux finir en famille.

Puis il se retira, escorté de nombreuses personnes qui le harcelaient de questions.

À lire les journaux apportés par Blot, il ne paraissait pas que la politique eût jamais existé en Normandie. Aucune autre ambition ne s’y révélait que celle de vivre. Tous rapportaient, en termes d’une saisissante brièveté, des scènes de panique.

Dans les capitales, centres intellectuels, foyers de lumineuse raison, comme parmi les bourgades arriérées de la province, une même peur avait dépouillé l’homme de cette politesse hypocrite qui permettait assez bien jusqu’alors de le distinguer des fauves. Partout ruées furibondes, écrasements anonymes, faibles rejetés, éliminés, détruits. Les peuples nordiques eux-mêmes, si pondérés d’ordinaire, perdirent l’esprit. Leur désespoir, moins harmonieusement expansif qu’à Toulouse, se traduisit par un grand usage des stupéfiants et de nombreux suicides.

Il fut toutefois possible de constater, en maintes petites communes aux collectivités bien agrégées, cette union morale, ce magnifique sang-froid, qui permirent en 1913 aux naufragés du Titanic de mourir en beauté.

À Paris eurent lieu des scènes terribles. Tout un peuple mal civilisé d’étrangers orientaux, soulevés par la peur superstitieuse et les convoitises débridées, se rua dans plusieurs quartiers riches. Les assassinats, les incendies ne se comptaient plus. Le mot d’ordre était : « Chauffons Paris » !

Des cours martiales vite instituées, la police et la garde, secondées par les ouvriers et les bourgeois, pour une fois unis par amour de l’ordre, mirent les malfaiteurs à la raison.

En tous pays il y eut des gens maîtres de soi. Les dirigeants, les savants, les prêtres, les marins, les soldats créèrent des îlots de raison dans l’océan de la démence.

XVIII

Nuit complète. Les horloges Habert sonnaient quatre heures. Les Barvillais rêvassaient sous les couvertures amoncelées, quand des bruits secs comme des explosions de fulminate les réveillèrent. Ils coururent aux fenêtres et, tout de suite, se mirent à trembler une fois de plus. Décidément le destin cruel ne ferait pas d’eux des êtres congelés et transmis intacts aux âges futurs, tels les mammouths sibériens. Le ciel perfide, où, si sottement, errait la terre, les voulait brûler vifs.

De toutes parts des averses enflammées jaillissaient des nues, tombaient sur le sol et sur les toits. Tous les dieux de l’Olympe, prenant Barville et ses environs pour cible, les criblaient de fusées. Cependant aucune maison ne flambait encore.

L’atmosphère était chargée d’électricité et la neige fondait.

René Varin croyait deviner que la terre traversait un tourbillon d’aérolithes provenant sans doute de la mort d’une étoile. Son étonnement redoubla quand il vit les choses : maisons, poteaux, arbres, fils télégraphiques, édicules en bois ou en métal, s’illuminer doucement et, peu à peu, paraître s’embraser. De tous les objets, quelle que fût leur substance, émanait un rayonnement violacé, sorte de feu Saint-Elme.

René ayant ouvert la fenêtre, sa chambre s’emplit de flammes violettes sans que la chaleur dégagée fût insupportable. Prodige incompréhensible, la population, vêtue de lumière mauve, ouvrait ses fenêtres, puis ses portes, et se portait en tous endroits sans autre gêne qu’une légère oppression.

Il faisait doux…

Ces aérolithes de petit calibre attirés par la terre, sorte de grêle magique, éclataient comme des pois fulminants et se résolvaient en étincelles. Au bout d’un quart d’heure, la pluie de feu, qui rappelait irrésistiblement celle de la Bible sur les cités dépravées, diminua d’intensité.

Soudain un bruit de charroi se fit entendre.

Six pompiers arrivaient en courant avec leurs appareils un peu désuets. Zèle louable, mais inutile. La nature et les choses continuaient de brûler, mais il n’y avait d’incendie nulle part. Les pompiers casqués phosphoraient eux-mêmes comme tout ce qui les entourait.

— Température d’été ! dit un voisin ébahi au jeune architecte qui était descendu sur la chaussée lumineuse.

— En effet. Mais je crains que l’influence adoucissante du phénomène ne soit de courte durée. Méfions-nous de ces réchauffements subits, et peut-être bien partiels !

— Très juste, intervint alors l’ivrogne Touzard. Dans cette atmosphère où les prodiges se suivent, si dissemblables, la sagesse conseille de ne s’étonner de rien et de se tenir toujours sur ses gardes.

Varin considéra non sans surprise l’individu, d’habitude peu phraseur et fort mal embouché, qui venait de parler si posément.

« Sobre, ce bonhomme s’exprime bien, se dit-il ; c’est sans doute un déclassé ».

— Monsieur, croyez-vous qu’on risque d’être mis à mal en restant dehors par une aussi belle nuit ? claironna derrière lui une voix enfantine.

C’était le polisson Vatain qui, chose ahurissante, demandait conseil…

— Non, mon ami. Toutefois ne vous écartez pas trop de votre domicile, car le manteau de glace dont nos épaules sont momentanément délivrées pourrait y retomber tout à coup. Notre globe traverse des espaces extrêmement froids.

— Il vient de passer sur les bouches de chaleur d’un chauffage central bien installé. Cela nous paraît bon, remarqua avec un gentil sourire la crémière du coin, d’ordinaire éplorée.

— Profitons de ce qui nous arrive d’heureux. Dans notre situation précaire, nous n’avons pas le droit d’être difficiles, n’est-il pas vrai, Messieurs ?

Celui qui posait cette question grosse d’une pensée morale n’était autre que le poivrot imbécile Dubuisson.

Tant de correction et de syntaxe surprirent Varin et Martot, lequel venait d’arriver tout phosphorescent. Ils s’en étonnèrent entre eux, afin de ne pas blesser ceux qui donnaient ces preuves imprévues de claire raison.

Eux-mêmes, majestueusement calmes, comme situés hors de l’espace et du temps, se mirent à discuter sur la destinée du monde. De belles pensées de résignation philosophique, de soumission aux forces mystérieuses sur lesquelles nous n’avons pas su prendre d’action, tombèrent naturellement de leurs lèvres.

Les Barvillais réunis autour d’eux comprenaient sans effort intellectuel leurs réflexions les plus abstraites et les commentaient avec une élégance que Lucrèce eût enviée. Habert, qui venait de se joindre à ces péripatéticiens nocturnes, montra pareille élévation spirituelle. Même son fils Adolphe, parlant avec à propos, sous une forme poliment interrogative, révéla un esprit au-dessus de son âge et surtout une sagesse qu’on était loin d’attendre de lui.

Mais voici mieux. Laroche l’introuvable, Laroche le timoré s’était risqué hors de chez lui. Il s’approcha sans hésiter et d’un geste franc tendit sa main à droite et à gauche. Tous la serrèrent chaleureusement.

— Ne m’en veuillez pas, Monsieur le Maire, ni vous, Messieurs, dit-il, sans embarras, si j’ai différé d’associer mes efforts aux vôtres jusqu’à présent. J’étais aberré, je le confesse. Aujourd’hui, je comprends mieux les choses. Notre devoir de solidarité prime tout intérêt personnel, efface toute orgueilleuse déception, exige l’union afin de contribuer en notre modeste petit coin au sauvetage de la race humaine.

Personne n’eut le mauvais goût d’afficher sa surprise en écoutant ce langage pour le moins singulier dans la bouche de l’ingénieur, et cette mansuétude générale n’était pas moins étrange que ses aveux.

— Messieurs, l’averse lumineuse a cessé, fit observer l’agent au nez resté vermeil ; le froid reprend son empire. Il est donc prudent de regagner ses dieux lares et je me permets respectueusement de vous y inviter.

Les Barvillais obéirent à cet avis de l’autorité ; les rues furent bientôt désertes. Jamais cette population paisible, mais frondeuse à l’occasion, n’avait agi, avant la catastrophe mondiale, avec un ensemble aussi discipliné.

Le lendemain matin, Martot, Habert, René passèrent prendre Me Bouvard afin d’aller voir tous ensemble M. Vidal.

Ils trouvèrent le notaire dans son étude dépourvue de clercs. Sa figure était celle d’un homme consterné. Aux questions inquiètes de ses amis, il répondit que c’était lui, lui seul, qui souffrait, et d’une affection des plus sérieuses, d’un poème rentré…

Au début de la nuit, il avait reçu de la Muse, expliqua-t-il, des inspirations merveilleuses pour lesquelles des vers sonores et profonds, tout armés de rimes étincelantes, étaient nés spontanément dans sa cervelle. Il se proposait de les jeter sur le papier, le matin venu. Hélas ! il avait beau racler sa mémoire, elle était vide. Plus rien que des bribes informes de pensées banales ! Pourquoi chez lui cet affaissement intellectuel après une telle explosion cérébrale ?

Ses amis lui racontèrent l’événement cosmique de la nuit et s’extasièrent sur le langage subitement châtié des plus ignorants Barvillais. Eux-mêmes, qui se souvenaient d’avoir philosophé avec une certaine ampleur, ne se trouvaient plus ce matin dans l’état de puissance intellectuelle de la veille et subissaient la même dépression que leur ami.

— Allons, je vous accompagne, dit Me Bouvard un peu consolé. L’astrologie et la sorcellerie sont de la compétence de Vidal.

Une fois de plus ils allèrent frapper à la porte de la science.

Le savant se tenait au rez-de-chaussée, dans son bureau. Quoique fatigué de ses observations nocturnes, son visage resplendissait d’une joie intérieure.

— Vous venez me demander des explications. Je vous attendais. Ce qui vient de se produire dans une forme aussi splendide, c’est la chose la plus extraordinaire que nous ait offerte cette atmosphère miraculeuse. Pendant vingt-sept minutes et seize secondes, savez-vous ce qui s’abattait sur notre pauvre vieux sol barvillais, là seulement, car je doute que le phénomène ait eu plus d’extension ?… Vous ne pouvez le deviner… Qu’importent les millions de milliards dont notre enveloppe aérienne a été riche cette nuit ! La valeur vénale des choses compte à mes yeux autant qu’une poussière en cet instant. Ce qui est tombé, mes amis, – et la voix du professeur se fit plus grave, – a tout le prix d’une pluie de sagesse, d’une admirable source de vie… C’était l’immortelle découverte des deux Curie, du radium !…

— Du radium ! Mais alors le sol doit en être saturé… Quelle fortune pour Barville s’exclama le pharmacien Martot.

— Les grêlons éclataient, projetant des particules infimes, sorte d’émanation de ce radium. Les retrouvera-t-on ? Pas plus qu’on ne capte le parfum qui s’envole des fleurs. Mais la vision incomparable que vous avez eue, c’est la vie lumineuse jaillissant de toutes les substances, c’est la transmission sublime de l’activité à tous les corps, c’est le spectre de l’hélium resplendissant sur toute la nature qui nous entoure, et surtout c’est l’influence produite sur nos esprits par cette force occulte et mystérieuse.

L’heure était trop matinale pour que René Varin tentât de présenter ses hommages à la maîtresse de maison. Et puis la nouvelle attitude de Laroche le gênait. Allait-il persister dans la sagesse et reconquérir tous ses avantages ?

Le jeune homme sortit le dernier. En débouchant de l’allée, il leva la tête et vit Odette à la fenêtre. Le sourire qu’il reçut lui parut plus éclatant et plus précieux que le magique rayonnement du radium.

Dehors, le petit groupe des quatre amis rencontra Vatain pétrissant, avec la neige réapparue, des boules qu’il jetait sur Touzard. Celui-ci, furieux, le menaçait grossièrement de lui arracher les oreilles. Non loin de là, Dubuisson et le vieux chiffonnier, bras dessus, bras dessous, titubaient en sortant d’un débit.

— Ça n’a pas duré longtemps, la raison ! leur dit Martot en passant.

— M’sieu le Maire, quand on-z-a faim, il faut boire ! répondit tranquillement Dubuisson.

En rentrant chez lui, René vit la crémière triste parmi son étalage de récipients vides, et les voisins avaient de ces mines renfrognées qui ne sont point l’enseigne d’une sereine philosophie.

« M. Vidal l’avait prévu, se dit l’architecte. Nul ne s’est réellement amendé ici-bas. Laroche pas plus que les autres. » Et cette pensée amère le réjouit.

XIX

On ne distribuait plus que des ombres de rations. Quelques-uns, s’inspirant de souvenirs historiques, réclamaient des réquisitions chez les cultivateurs, sous peine de leur infliger des garnisaires. Le peuple, l’œil fiévreux, les sourcils froncés, convoitait les derniers chevaux et s’attroupait des heures entières devant le magasin municipal des vivres. Sous l’autre soleil, dispensateur de folie, cette foule au ventre creux eût été violemment rebelle.

Heureusement, les merveilles du ciel, où Jupiter s’étalait comme une tache d’huile, distrayaient encore les habitants. On voyait avec curiosité l’astre jovien, parmi son harem de lunes, se grimer selon l’heure comme un comédien. Il se fardait de rose le matin, de rouge le midi et de jaune le soir, sans se soucier des peuplades de l’univers qui assistaient à sa toilette carnavalesque.

Habert, que la question de l’heure préoccupait toujours, prévoyait le moment où les jours et les nuits ne compteraient plus que quatre heures.

M. Vidal, taciturne, continuait de vivre près de son télescope, plastronné de couvertures, sa chaufferette sous les pieds. Un feu très mince, très réduit, brûlait dans la salle à manger où tous les autres habitants de la maison se tenaient en permanence. Le manque prochain de combustible inquiétait moins le savant que la pénurie des vivres.

— Avant de mourir gelés, disait-il, nous abattrons les forêts voisines, nous creuserons le sol afin de nous rapprocher du foyer central… Que de belles choses à découvrir encore !

Après le ciel, le centre de la terre. Ce diable d’homme voulait contrôler tout le Jules Verne.

Tout à ses pensées, Odette sortait peu.

Ce jour-là, 27 mars d’après le calendrier problématique de Habert, René vint chez M. Vidal et parut soucieux.

— M. Varin se fatigue, dit Odette à sa mère.

— Sa tâche est lourde. C’est un dévoué…

— Et M. Laroche, que fait-il ? On n’en parle pas…

— J’ignore son rôle. Il nous a un peu abandonnés, ton fiancé… Cela te peine, ma chérie ?

— Pas autant qu’il le faudrait, Maman, répondit avec franchise la jeune fille, toute rougissante.

La mère sourit, non sans quelque malice.

Dans son observatoire, pendant ce temps-là, Vidal causait affectueusement avec le jeune architecte :

— Nous avons des chances, disait-il, de graviter autour de Jupiter, à cinq ou six cent mille lieues peut-être. Quelle chaleur en recevrons-nous ? Faible sans doute.

— Si nous en approchions davantage ?

— C’est possible. Aujourd’hui, huit degrés de froid. Nous nous réchauffons donc peu à peu. Mais avec les cinq ou six jours de voyage qui restent à accomplir obtiendrons-nous plus de douze degrés de chaleur ?

— Ce que je redoute pour l’instant, dit René, c’est l’émeute. Ils ont faim. Demain les dix chevaux qui restent seront tués, dépecés, répartis. Les conserves sont mangées nous allons distribuer cent grammes de riz par tête d’habitant et cela seulement un jour sur deux. C’est peu.

— Il faut moins d’aliments pour se nourrir, car nous supportons une pression atmosphérique très diminuée.

— Ce qui me préoccupe surtout, c’est l’alcool, reprit René. On le boit à pleins verres, sous prétexte de se réchauffer. Ils l’appellent la houille jaune.

— Faites comme à Caen… Enlevez l’eau-de-vie des débits et mettez-la sous clef, avec bonne garde.

— Vous avez raison.

René courut à la mairie.

— Excellente, l’idée de Vidal, fit Martot. Mais comment l’exécuter ?

— Armons tous les citoyens sur lesquels on peut compter. Mobilisons la police, la gendarmerie…

Réuni en comité secret, le conseil décida l’expédition. En sa qualité d’officier de réserve, René se vit chargé d’organiser une milice bourgeoise et de l’armer.

— L’affaire sera chaude, avait dit Habert.

Avec deux conseillers, René alla de porte en porte recruter des gens de bonne volonté. Il en rencontra dans tous les milieux ; le mécanicien Buneau fut un des premiers. Les deux armuriers et les pompiers fournirent des fusils. Des collectionneurs sacrifièrent les vieux sabres de leurs panoplies. On revit le coupe-choux de 1831, l’épée du Premier Empire, la latte, le bancal, l’antique sabre d’abordage.

Le lendemain matin, une revue pittoresque avait lieu dans la cour de l’Hôtel de Ville. Jupiter riait sur cette assemblée de deux cent cinquante hommes et teignait de rose les aciers astiqués. Les cadres étaient fournis par les gendarmes, les pompiers gradés et les citoyens qui avaient été soldats.

Jean Laroche s’était abstenu. Il feignait ironiquement de croire qu’on mobilisait pour reconquérir Callisto.

Cette force se divisa en deux groupes. René commanda l’un, le lieutenant de gendarmerie l’autre. Pour enlever l’alcool en deux jours, vingt pelotons de dix hommes devaient marcher sur les débits. Une réserve de cinquante miliciens se tenait prête à courir là où il serait besoin.

Le secret avait été bien gardé. Le premier jour, grâce à la surprise, tout se passa en bon ordre. Mais le lendemain, furieux de voir les estaminets se vider de leurs liquides, les nombreux habitués de ces établissements, où la terreur et la faim s’oubliaient, résolurent de s’y opposer. Dans les rues, par-dessus les tas neigeux, des groupes d’hommes et de femmes bondissaient, s’agglutinaient, complotaient. Ces foules redevenaient méchantes. Le maire fut injurié. René se vit escorté et insulté par quatre individus. Comme ils marchaient sur ses talons, il se retourna soudain, tout prêt à la lutte. Les malandrins s’arrêtèrent, marmottant des menaces confuses. Deux d’entre eux, chapeaux à larges bords, visages couverts d’un cache-nez, ne lui parurent pas inconnus.

Ailleurs on cherchait à corrompre le vieil agent au nez rouge, gardien de l’ordre et de l’alcool déjà emmagasiné.

— Vois-tu, Dunet, lui disait un gros bonhomme en casquette et tablier bleu, c’est mal ce que fait le conseil. M’sieu Laroche dit même que c’est illégal. Pourquoi priver le pauv’monde d’une consolation ? Une tasse de café avec rincettes, quand on n’a rien dans l’fusil, ça vous remonte !

Devant l’effervescence ouvrière, on diminua le nombre des pelotons afin de les composer de vingt hommes au lieu de dix.

Sage précaution.

René Varin se dirigea sur le « Pot d’Étain », dont les deux salles fourmillaient de clients excités. Les sarcasmes du cafetier et les cris des buveurs n’empêchèrent pas l’opération. Deux voitures à bras et un haquet reçurent les récipients. Chaque baril fut salué les clameurs d’une centaine d’individus massés dans la rue.

— Tout ça, c’est pour le conseil, hurla l’un d’eux. Mince de noce !

Au départ, des gens s’élancèrent pour tenter d’enlever le convoi. René fit coucher en joue les assaillants qui s’écartèrent. L’un d’eux cria :

— Sale architecte, on aura ta peau !

Cette voix haineuse, René l’avait entendue la nuit de la panique. C’était celle du maçon Grenet.

Ailleurs, les pelotons surmontèrent la même hostilité. Au café Biron, des paniers de liqueurs disparurent dans la foule et un fût se brisa au cours de la bagarre en tombant sur le sol.

Alors on vit de tristes êtres se pencher sur les ruisseaux et laper le liquide jaunâtre sous lequel fondait la neige boueuse.

Les propos de Laroche, pernicieuse semence, germaient en pessimisme.

À quoi bon se donner tant de mal ? Ça ne pourra pas durer comme ça disait parfois Buneau, un zélé cependant.

— C’est pas une vie ! murmurait à son tour le boulanger Bernot.

On mit des postes partout. Les grains ne voyageaient que sous escorte. Des femmes turbulentes excitaient leurs maris à conquérir par la force ce qu’on leur mesurait au compte-gouttes. La distribution d’un mauvais pain, fait d’orge et d’avoine, exaspéra, fouetta les idées de révolte.

En présence de cette déroute de la raison, René se sentait parfois pris de découragement. Il ne fallait rien de moins que la pensée d’Odette pour le réconforter. Elle ne se plaignait pas, non plus que ses parents. Autour d’eux, gagnée par l’exemple, une élite résistait. Ces édiles étaient dignes d’administrer une cité. L’indécision du bon Martot, maire, ne l’empêchait pas d’être brave. Me Bouvard, le doux poète, tenait de fermes propos. Dans ses instants de répit, il s’installait à son atelier de rimes. Là, en de nombreux vers, il substituait au mot Soleil, celui de : Jupiter. Travail difficile à cause du nombre inégal des pieds et de la rime différente. Déjà il avait modifié les Orientales de Hugo et les Poèmes Barbares de Leconte de l’Isle. Un pareil exercice témoignait d’une grande sérénité intellectuelle. Habert, tout à sa manie chronométrique, obsédé par la formule : Quelle heure est-il ? n’en montrait pas moins.

Deux jours après l’enlèvement de l’alcool chez les débitants, Jupiter effectuait sa course d’un horizon à l’autre un peu plus vite. Quand il passa au zénith, le thermomètre s’éleva de cinq degrés au-dessus du zéro. Allait-on se rapprocher davantage de cette source lumineuse et calorique qui brûlait, d’après Vidal, à un million de lieues seulement de la terre ?

— J’aimerais contempler l’astre admirable de plus près, au risque de voir un autre satellite, tel que Ganymède par exemple, s’approprier notre vieille et brave lune, ajoutait l’astronome. Nous bouleversons l’ordre stellaire. Follis est un agent d’indiscipline. Notre situation présente est exceptionnelle, miraculeuse... Tout le monde apprend un peu d’astronomie. L’humanité peut s’emplir les yeux des merveilles que le destin lui dévoile… Au lieu de cela, certains se chamaillent dans la boue pour d’insipides petits intérêts matériels : Boire ! Manger ! Quelle misère !…

Le savant regrettait la perte de Callisto. Il habitait en quelque sorte Jupiter. Des yeux, il le visitait en détail avec une infatigable curiosité. Il assistait à la formation des continents, note plus sombre sur les rutilances du brasier jovien. Facilement, il put vérifier les dimensions de la fameuse tache rouge à laquelle l’astronome américain E.-E. Barnard donnait quarante-huit mille kilomètres de longueur ! Il n’en trouva que quarante-sept mille neuf-cent quatre-vingt-dix !

— Je viens de faire une très importante découverte, dit-il le même jour à sa fille.

— ?

— Jupiter doit être habité déjà par d’immenses serpents ailés…

— Alors, n’abordons pas la planète. J’ai trop peur de ces animaux-là, dit Odette en souriant.

Il était convenu, en effet, que Vidal, pilotant à son gré la Terre, la ferait stopper à l’endroit le plus favorable à l’existence humaine. Aimable plaisanterie, joies légères dont la puérilité divertissait un peu son entourage.

Six heures de jour maintenant, avec exactitude.

— Enfin, l’heure sera précise, s’était écrié Habert. On va vivre correctement.

Sur son conseil les cadrans des horloges avaient été peints, dans le sens vertical, moitié en gris, moitié en rose. La moitié grise pour les six heures de nuit, l’autre pour les heures de jour. Quel plaisir pour notre horloger que de consulter l’angle d’incidence des aiguilles à tout instant ! Les victuailles, les récoltes futures, la course a tombe ouverte du globe, les gaz délétères, les phénomènes d’attraction, qu’était-ce auprès de cette chose capitale : l’heure palpitant au fond du gousset !

Absorbés chacun par leurs pensées, Vidal et Habert vivaient heureux au bord du gouffre.

— Aurons-nous des saisons où, selon l’inclinaison de l’axe, nous recevrons plus perpendiculairement les rayons de Jupiter ? demanda René à Vidal.

— Les étés seront bien courts…

— Oui, mais ils reviendront plus vite.

Le soir où cette conversation avait lieu, l’astre, comme autrefois le soleil, se coucha à l’ouest.

Le vieux savant abandonna sa coupole et se hâta de rejoindre sa famille.

— Notre voyage est terminé s’écria-t-il. Nous gravitons autour de Jupiter. Reste à savoir à quelle distance et pour combien de temps…

Et l’astronome se replongea dans son journal de bord.

XX

Le lendemain, M. Vidal accueillit étrangement ses amis.

— Dieu, que je suis fatigué ! leur dit-il. Et il se frotta les mains d’un air ravi.

— Quel air satisfait pour un homme fourbu remarqua Martot.

— C’est que j’ai passé la nuit ici. Et le savant montrait sa terrasse.

— Nous autres, nous avons passé nos six heures de nuit à la mairie, dit René, et nous n’avons pas de raison d’être enchantés. L’émeute couve. Peut-être éclatera-t-elle aujourd’hui !

— Nous résisterons, prononça le maire.

— Votre garde civique existe-t-elle toujours ? demanda le savant.

— Oui… mais elle est moins zélée… Un mauvais esprit la travaille… Les femmes s’en mêlent. Sous Jupiter elles sont comme enragées, dit Habert.

Avec une force singulière, M. Vidal reprit :

— Tenez bon encore deux ou trois jours.

— Ce sera difficile, dit Martot, lissant sa barbe un peu négligée depuis quelque temps.

— Il le faut ! insista l’astronome en regardant René Varin auquel il semblait particulièrement faire appel.

Puis, avec une certaine hésitation, il ajouta :

— Ne croyez pas que tout soit sauvé… L’astre peut nous rater… passer trop loin… ou nous précipiter dans une situation moins bonne… Et puis Jupiter nous tient maintenant… Voudra-t-il lâcher cette proie qu’il désire depuis des milliards d’années ?…

Le vieillard avait prononcé ces phrases un peu décousues avec émotion. Ses amis ouvraient des yeux étonnés, mais se gardaient de l’interrompre, pressentant du nouveau. Il reprit :

— L’astre noir nous brise, si son geste est maladroit. Nous dépendons de lui comme l’homme de sa destinée, l’esclave du maître…

— Enfin, qu’avez-vous vu ? demanda Martot intrigué par ces phrases sibyllines.

— Mes amis, quelque chose de mystérieux, de tellement imprévu, d’extravagant même peut nous arriver… Dites-vous bien que tout n’est peut-être pas perdu… Tenez bon, mon cher maire ! Cramponnez-vous, Habert ! Soyez ferme, Varin ! Et pas un mot de mes folles espérances… Une désillusion serait si terrible pour nos concitoyens…

Les amis de l’astronome essayèrent d’obtenir des précisions. Inutile. Le vieillard enseveli dans un silence farouche s’était tourné de nouveau vers le ciel.

En se retirant, vivement émus de la forme inusitée de ces confidences, les trois hommes échangèrent des réflexions et conclurent ainsi :

— Impossible de tenir encore plusieurs jours, dit Martot.

— Qui sait ! fit René.

Et cependant la situation déjà si grave venait subitement d’empirer. Le jour de malheur où le pain manquerait tout à fait était arrivé plus tôt qu’on ne pensait. Une petite porte de côté du magasin aménagé dans l’ancienne chapelle du cloître avait été fracturée et toute la farine mise en réserve, suprême ressource de Barville, enlevée, cachée et sans doute partagée ou gaspillée. Il ne restait plus que six cents kilogrammes d’avoine.

— Les bandits ! s’exclama Habert, furieux.

— C’est la fin de tout, murmura Martot. Plus rien là, ni ailleurs…

Habert et René s’interrogèrent du regard.

— Ni ailleurs… ce n’est pas exact, avoua le jeune architecte en souriant.

— Comment cela ? questionna Martot surpris.

— Nous possédons des ressources secrètes. Avec nos amis Habert et Bouvard, sans en rien dire à personne, nous avons mis en réserve dans une salle de la maison d’arrêt, parfaitement sous clefs, quarante sacs de riz, six d’orge, six de seigle et des conserves. Il y a là deux jours de vivres environ.

La physionomie de Martot s’éclairait à mesure que René énumérait ses richesses.

— Pourquoi ne pas me l’avoir dit ? demanda-t-il.

— Vous êtes trop bon, cher ami. Déjà tout eût été distribué…

— Bien pensé. Nous allons, n’est-ce pas, en disposer tout de suite ?…

Les deux complices se regardèrent.

— Pas encore, répondit enfin Habert. Laissons jeûner nos administrés tout un jour… six heures sont bien vite passées…

— Diable murmura Martot.

— C’est mon avis aussi, appuya René.

— Vidal nous a suppliés de gagner du temps…

— Soit, dit Martot avec un soupir.

Comme ils pénétraient dans la mairie, un gendarme s’approcha et, à voix basse :

— Monsieur le maire, tenez-vous sur vos gardes : on manigance du vilain en ville.

— Priez votre chef de venir me parler.

Dix minutes après, le lieutenant de gendarmerie s’entretenait avec le maire et les conseillers présents. Ses gestes découragés témoignaient d’une certaine défiance dans l’efficacité de ses moyens coercitifs.

En dépit de l’agitation des âmes terrestres, Jupiter touchait au zénith et remplissait un tiers du firmament. La lune tenait compagnie à ses camarades joviennes, dont deux, aussi grandes qu’elle, évoluaient plus vite. Jusqu’alors ces mondes tourbillonnants faisaient ensemble bon ménage. Mais il fallait attendre que la révolution du globe autour de Jupiter fût complète pour se rassurer. Un accident est si vite arrivé.

D’ailleurs, à l’égard du ciel, nulle mesure à prendre. Il n’en était pas de même ici.

— Assemblons la garde civique, finit par dire le maire.

— C’est cela. Allez faire sonner à Saint-Paul, commanda René au concierge de la mairie, brave homme plein de zèle.

Celui-ci se précipita vers l’église autour de laquelle des groupes se réunissaient.

Il chercha le carillonneur municipal sans le trouver et entra. Dans les bas-côtés, des gens erraient en chuchotant. D’autres paraissaient tenir conseil autour du pilier où était accrochée la corde de la cloche.

Ces entretiens, dans l’ombre, avaient un air louche qui le frappa. Il résolut de s’acquitter lui-même, sans tarder, de la mission dont le maire l’avait chargé et saisit la corde pendante.

Aussitôt un individu s’avança vers lui et, consultant sa montre :

— Il n’est pas l’heure, dit-il.

— Je dois sonner le rassemblement, c’est l’ordre, assura le concierge.

Et, tout de suite, il mit la cloche en branle.

Dans la salle des séances de l’Hôtel de Ville, une dizaine de conseillers étaient réunis autour du maire. Deux autres entrèrent, la mine inquiète.

— Une foule gesticulante se dirige de ce côté comme si elle obéissait à un signal, dirent-ils.

Puis ils allèrent regarder par la fenêtre close, derrière les rideaux.

Au bout de trois minutes la cloche se tut. Une vingtaine de miliciens étaient venus un à un, mal armés. Ils avaient remarqué dans les rues une animation anormale, comme réglée, dès les premiers tintements. Enfin le brigadier de gendarmerie apporta des nouvelles graves.

La révolte devait éclater une heure plus tard, au son du tocsin. Le plan des mutins consistait à s’emparer de la mairie et à faire main basse sur l’alcool et les grains. La sonnerie qu’on venait d’entendre avait précipité le mouvement.

Ceci dit, le brigadier se retira d’un pas leste pour rejoindre ses gendarmes.

À l’idée que lui-même, en donnant l’ordre de sonner à Saint-Paul, avait déchaîné l’émeute, Martot tiraillait méchamment sa barbe. Déjà la foule hostile se montrait, vomie par les rues adjacentes. La petite troupe de l’ordre, une trentaine de citoyens, se massa devant la porte d’accès de la mairie, au bas du perron.

Autour de la table verte les conseillers occupaient leurs places habituelles avec la légendaire majesté des sénateurs romains devant les Barbares. Martot, assisté d’un adjoint, semblait présider. Tous prêtaient cependant l’oreille aux bruits du dehors et fixaient les yeux sur la porte encore intacte.

Pour la première fois, ces courageux édiles oubliaient les périls de l’espace. Ils devaient en combattre de plus imminents dus à leurs semblables…

Devant le perron, les révoltés invectivaient contre la faible milice municipale. Soudain, la porte s’ouvrit d’une poussée et un citoyen se précipita, hors d’haleine. Il annonça que le commissaire de police, ses agents et les gendarmes, en tout une douzaine d’hommes, étaient assiégés dans le tribunal par un millier d’énergumènes.

Un conseiller tira froidement un revolver de sa poche et le posa près de lui, sur la table. Les autres, bien décidés à se défendre, en firent autant et se regardèrent, satisfaits d’eux.

Le tapage de la cour escaladait le perron, ébranlait le vestibule, galopait dans les couloirs. Soudain la porte à deux battants du Conseil se rompit sous une pression terrible et la milice se vit rejetée dans la salle par des masses furibondes. En même temps, sous une averse de pierres, les vitres des fenêtres volèrent en éclats.

Debout, maintenant, et le revolver au poing, les édiles barvillais tenaient en respect les assaillants.

— Donnez les clefs des magasins hurlèrent ces derniers.

Au premier rang, des femmes, défigurées par la colère, vociféraient.

— À mort, les affameurs ! À bas, l’architecte ! cria l’un des forcenés, visage grimaçant, barbe rare, chapeau à larges bords.

René reconnut Grenet.

— Des grains, nous n’en n’avons plus ! cria Martot.

— Et ceux de la prison, pour qui sont-ils ? Et l’eau-de-vie, qui la boira ?

La foule violente esquissa un mouvement d’attaque. Devant cette nouvelle, poussée la petite garde civique allait sans doute faire usage de ses armes, quand soudain, sans préparation ni crépuscule, avec la brusque interruption d’éclairage d’une lampe qu’on éteint, Jupiter déjà déclinant s’effaça, sombra plutôt dans les ténèbres. Ombre si imprévue que les clameurs de l’émeute devinrent un murmure qui se fondit en un silence absolu.

La nuit avait englouti la fureur populaire.

Or, dans ce calme émouvant, une voix s’éleva, se rapprocha :

— Laissez-moi passer, mes amis, il faut que je voie Monsieur le maire à l’instant même.

— C’est Monsieur Vidal ! Place ! s’écria-t-on.

Et cette cohue ignorante, prête cinq minutes plus tôt aux pires violences, se tassait pour permettre au savant de passer. Peut-être y avait-il chez ces gens, momentanément apaisés, moins de terreur que de curiosité.

D’une extrémité de la cour à l’autre, le nom de Vidal sonnait sur toutes les lèvres ; on eût pu croire à l’arrivée solennelle de quelque magicien capable de remettre en place les astres dévoyés.

Au moment où le savant pénétrait dans la salle que des bougies éclairaient à peine, une clameur terrible mit toutes les bouches en O. De l’extrémité du ciel noir, une sphère en feu, sorte de ballon dont le volume augmentait à vue d’œil, se précipitait sur la terre.

Toute la nature prit peu à peu une teinte rouge sombre qui se refléta sur les visages. L’horizon n’était plus qu’un immense four embrasé.

— J’ai cru que j’étais morte et que l’enfer m’attendait, disait une dame quelques secondes après le phénomène.

Ce foyer intense où crépitaient des explosions roulait, semblait-il, à peu de distance du sol. Déjà beaucoup d’habitants se ruaient dans les maisons, en quête des caves ; d’autres s’étendaient à terre, le visage enfoui dans la neige que Jupiter n’avait pu fondre.

Le sol ! comme on l’étreignait, comme on en reconnaissait l’utilité bienfaisante ! Et quelles bénédictions muettes tombaient sur les souterrains dont l’ombre fraîche accorderait quelques minutes supplémentaires d’existence !

Heureusement, l’astre torche ne fit que passer et disparaître. Comme il avait subitement réchauffé l’air, la neige coula dans les ruisseaux attiédis. Une fois de plus sauvés de la cuisson, les gens se relevaient ou quittaient leur refuge.

Une odeur pénétrante dénonçait la décomposition de l’oxygène en ozone. On se mit à tousser.

Alors M. Martot, dans l’encadrement d’une fenêtre, lança vers la cour où s’agitait la foule un « hem » sonore. Silence.

D’une voix claironnante qui emplit l’espace, il dit :

— Mes amis, notre savant astronome, M. Vidal, est accouru pour nous informer qu’un grand danger menace tous ceux qui ne rentreraient pas à l’instant chez eux. L’astre que vous venez de voir a laissé derrière lui des gaz délétères. D’autres troubles atmosphériques sont probables. Oubliez vos divisions et vos souffrances ! Si nous savons éviter ce péril, l’espoir d’une existence meilleure peut luire encore. Vite, allez vous enfermer très hermétiquement dans vos demeures ou dans les abris municipaux. Ne perdez pas une minute. Rentrez ! L’émeute était terminée.

Écrasés par les mystères de Cosmos, les gens se retirèrent en silence, osant à peine respirer et s’obturant les narines de leur mouchoir.

L’influence des gaz étrangers communiquait à chacun un irrésistible besoin de s’étendre et de dormir.

Vidal, Martot, René Varin, Habert, Me Bouvard, les autres conseillers, la milice, en hâte, suivirent la foule. Deux heures après, par l’effet narcotique ou toxique d’effluves inconnus, Barville s’assoupissait pour un temps ou pour toujours… Et la terre continuait sa course absurde dans l’éther peuplé d’astres vagabonds.

XXI

Des jours, des semaines peut-être, semaines terrestres, s’entend, se sont passés. Dans les maisons fermées et mornes, caveaux d’un mondial cimetière, des bruits légers se font entendre. Ce sommeil de château magique est achevé.

Combien de temps Barville a-t-il dormi ? Les appareils d’horlogerie appelés « quinzaines » sont aussi bien arrêtés que les montres… Habert vient de perdre l’heure de Jupiter !

Le froid a certainement été formidable, supérieur à toute évaluation possible à l’aide d’instruments humains, car la terre a dû franchir des espaces où la température s’abaisse jusqu’à deux cent soixante-dix degrés. En traversant d’autres atmosphères à une vitesse foudroyante s’est-elle échauffée comme un boulet qui arrive brûlant au bout de sa trajectoire ?

Peut-être…

En tout cas, il est heureux qu’une sphère embrasée soit venue auparavant bassiner tous les lits du monde.

Jusqu’alors chaque phénomène cosmique a eu pour notre globe le caractère d’une providence : la nébuleuse spirale s’est offerte comme une heureuse diversion aux préoccupations du moment ; l’amour éphémère de Callisto a donné aux humains des joies nouvelles et papillonnantes ; son infidélité les a sauvés d’une cuisson dans l’azur jovien ; le passage du dernier bolide les a empêchés d’être gelés.

Ce bonheur durera-t-il ?

Les bruits indéfinis qui s’élèvent, les murmures du sol, si différents des souffles de l’air, prouvent que la vie invincible recommence. Blottis chez eux, les habitants de la petite ville normande ouvrent les yeux, se débarrassent de leur torpeur comme d’un manteau de plomb. La neige a reparu sur les toits. Une clarté se lève à l’horizon et pourchasse les ombres…

Entre-bâillant sa fenêtre, René Varin respire un air glacé et, tout étonné, se demande d’où vient la lumière. Ce jour pâlot est-il emprunté à Jupiter ou à Neptune ? À peine éveillé, Habert saisit d’une main tremblante la montre qui lui tient toujours compagnie et la porte à son oreille. Plus de tic-tac. Il sursaute :

— Zut ! s’exclame-t-il avec force.

Vidal, de son côté, ranime sa famille avec une boisson alcoolisée qu’il avait préparée avant d’être endormi. Rassuré, il prend ses dispositions pour gagner sa terrasse.

— Pas avant d’avoir mangé cela, dit alors sa femme en lui tendant une tablette de chocolat.

Me Bouvard, revenu à lui, ne se pressait pas de fuir ses couvertures. Il cherchait sur l’oreiller une rime originale à Jupiter, éther lui ayant déjà trop servi. Il trouva pater et se leva.

En ville les volets claquent et les portes s’entr’ouvrent timidement, laissant voir en de pauvres visages maigres les yeux ronds de l’inquiétude.

Au ciel, sur l’horizon sud, paraît une étoile de grande dimension d’où la clarté mystérieuse de ce matin-là paraît descendre.

Peu à peu des gens moins accablés, grâce aux précautions qu’ils ont prises, sortent et font crisser la neige sous leurs pas plus lourds. L’élasticité musculaire des jours précédents s’est évanouie et tous ont l’air las. Sans doute les restrictions précédant le jeûne léthargique en sont-elles cause. La faim se réveille à son tour, vigoureuse tout à coup, et les garde-mangers sont à peu près dégarnis.

D’un même geste familier, et tout en se tâtant l’estomac vide, les Barvillais interrogent le ciel.

— Où est Jupiter ?

La planète secourable s’est effacée. Le plafond céleste est presque nu et cependant l’on y voit clair grâce à une simple étoile.

Martot, en bon état, la barbe embroussaillée, ne sait s’il doit attendre le commissaire de police pour son rapport, ou rejoindre son ami Habert. Il prend ce dernier parti. Puis, dans la rue, voici René Varin, les adjoints, des conseillers, des fonctionnaires, la foule. Ce n’est pas une émeute. On n’aurait peut-être pas la force de se révolter. Seule la curiosité provoque ce mouvement. Soudain d’éclatantes sonorités s’abattent sur la ville.

— Dig ! ding ! dong !

L’église Saint-Paul a reconquis sa voix, mais quelle heure inspire le geste du carillonneur municipal ? Personne n’en sait rien, pas même lui. La vieille cloche sonne tout bonnement la joie de vivre. Elle réjouit l’âme universelle des hommes et des choses et salue la douce clarté qui palpite dans l’air.

— Allons chez Vidal, dit l’horloger.

— Allons chez Vidal, répète Martot sortant de son indécision.

L’astronome, ayant satisfait aux exigences affectueuses de sa femme, avait escaladé les deux étages de l’observatoire. D’un regard, il embrassa l’espace et, subitement grave, contempla l’étoile inconnue qui montait vers le zénith.

Quel nom portait cet astre étincelant dans les atlas célestes ?

Intriguée, elle aussi, la population avait suivi son maire. Une cinquantaine de notables locaux envahirent la maison Vidal. Mais la coupole ne reçut qu’une demi-douzaine d’intimes.

Habert prit la parole, mais non pas pour les banalités du salut et de la santé. Ces chinoiseries du régime solaire étaient oubliées à cette époque de continuelles préoccupations.

— Ne serait-ce pas Sirius ? demanda-t-il.

Vidal continuait d’observer le ciel sans paraître avoir entendu. Enfin il descendit de l’échelle, l’air animé, les mains fiévreuses. Était-ce de joie ou de crainte ? Il parlait d’une voix bizarre, sur un ton élevé qui ne lui était pas habituel, et dont il s’efforçait par instants de modérer l’éclat.

— Non, ce n’est pas Sirius le Géant, ni Cassiopée, ni Arcturus… Je ne sais rien de précis encore. Patience, patience, patience !

— Et Jupiter ? s’enquit Martot.

L’astronome appuya sur chaque mot :

— Abandonné, lâché, semé !

— Allons, l’heure est encore perdue ! grogna Habert.

— Sortirons-nous de là ? fit un des adjoints.

Le vieux savant posa une main sur l’épaule du maire, l’autre sur l’épaule de Varin et, les regardant bien en face :

— Faites-nous subsister, mes amis. Gagnons du temps. Distribuez vos dernières provisions. Trouvez-en d’autres à l’extérieur, si les routes sont devenues plus praticables… Agissez vite !

— La circulation sur les chemins est devenue possible, dit quelqu’un.

— Alors, ne perdez pas une minute, reprit Vidal.

On tint l’avis pour bon. Quelques poignées de main données en hâte, et tout le monde sortit. Peu de temps après, des escouades se formaient avec mission d’aller à la campagne acheter les grains amassés par les cultivateurs et de ramener des bestiaux, s’il en restait dans les étables.

— Camarades ne devrions-nous pas recevoir chacun une gourde de cognac pour la route ? dit alors un citoyen.

— C’est ça, bonne idée ! s’écria-t-on autour de lui.

— Que celui qui réclame à boire sorte du rang ! commanda René Varin.

L’homme se dégagea de la masse et s’avança d’un pas, l’air effronté. C’était l’inévitable Grenet. Avec son impudence habituelle, il regarda le jeune architecte et s’écria :

— Ben quoi ! c’est pas seulement pour les officiers la cicasse !…

— La corvée sera dure, appuya un autre.

D’un coup d’œil, René constata que cette opinion était partagée par la majorité des présents. Ne point faire une concession eût été maladroit en ces heures de tension nerveuse.

— Mes amis, dit-il, très calme, on va vous délivrer un peu d’eau-de-vie. Quant à cet homme-là, il n’est pas digne d’une mission de confiance. C’est un malfaiteur qui restera ici.

Ainsi éconduit, le maçon jeta un mauvais regard sur l’énergique jeune homme et s’éloigna. À peu de distance, il rencontra Laroche et lui raconta sa mésaventure.

— Il faut s’incliner devant M. Varin, dit l’ingénieur avec acrimonie. C’est notre maître à tous.

— Pas pour longtemps, c’est moi qui vous le dis !…

Et l’individu au chapeau rabattu sur ses yeux torves s’en alla plein de fureur.

Laroche, s’étant senti observé durant son entretien avec Grenet, fila dans une autre direction, de l’allure un peu raide d’un homme gêné.

Le soir, alors que le froid reprenait vigueur et que des étoiles lointaines s’allumaient en girandoles bizarres, une glorieuse cavalcade, douze chevaux et quinze bœufs, suivie d’un aimable défilé de sacs de blé, d’orge et de seigle, entrait en ville.

L’escouade, commandée par René Varin, rayonnait d’orgueil.

Certes la corvée avait été rude. Les cultivateurs n’avaient cédé que grâce aux prix excessifs qui leur avaient été offerts, et surtout devant la perspective de voir ces gens armés, de mine résolue, s’offrir pour rien, « à la foire d’empoigne », comme on dit, ce qu’ils voulaient bien tout d’abord payer. Sagesse normande que les Danois ou les Suédois de Rollon ont implantée profondément dans le sol de la vieille Neustrie.

XXII

Pendant que l’amour, la haine, la jalousie, la cupidité et l’espoir continuaient d’inspirer fortement les pensées et les actions humaines, l’étoile sans nom grandissait de surface et d’éclat.

L’ayant contemplée, Martot, l’air inquiet, s’adressa à son ami Vidal :

— La terre serait-elle condamnée à voler d’astre en astre ?

— Ce serait le vrai paradis s’exclama l’astronome.

— J’aimerais mieux revenir à l’ancien état de choses, déclara le maire, moins enthousiaste.

La perspective de manger avait séduit les Barvillais, mais ils tremblaient toujours pour les lendemains. Cependant la journée s’écoula paisiblement et, le soir, on eut la grande joie de revoir la lune. N’appartenait-elle pas à la famille terrestre ? Son retour allait dérider quelque peu la nuit, réjouir les foyers et sans doute les poètes de l’espèce Bouvard.

La veille, René Varin croyait avoir deviné chez M. Vidal comme un sentiment d’espoir. Ses conseils paraissaient avoir été dictés par une pensée de confiance. De son côté, sa fille avait eu des élans brusques de juvénile gaîté, peut-être inspirés par une confidence de son père ou par une sorte de prescience d’un meilleur destin. Cela le rendait heureux et perplexe à la fois. Certes, il était agréable de croire en l’avenir. Mais, avec une situation planétaire plus assise, reparaîtrait à coup sûr l’ingénieur Laroche, fort de son titre de fiancé d’Odette sous le soleil, et alors…

Habert, qui n’avait pas de ces inquiétudes sentimentales, examinait avec une bonne lorgnette la remplaçante de Jupiter. Il la trouvait brillante, mais bien petite comparativement à l’astre jovien, et notait le temps de sa présence au firmament. Elle y resta huit heures consécutives. Si la durée du jour augmente, c’est que la terre tourne moins vite sur elle-même, se dit-il. Notre vieux toton n’est plus aiguillonné par Jupiter.

Les changements si fréquents de la voûte céleste laissaient assez indifférente une partie de la population. Ballottés entre tant de phénomènes incompréhensibles, à bout de raison, ces pauvres gens devenaient fatalistes. L’idée maîtresse du plus grand nombre était de manger et boire. Voguons vers Saturne ou Neptune, si c’est là qu’il faut périr, pensaient-ils, mais qu’on exhale son dernier soupir le ventre plein !

C’était la thèse déprimante de l’ingénieur Laroche. Il semait le découragement et fortifiait la peur. Sa jalousie contre René Varin en avait fait un vulgaire défaitiste.

Le troisième jour de l’étoile, les autorités barvillaises revinrent chez Vidal, c’est-à-dire au centre des renseignements. Les rares dépêches qui parvenaient les satisfaisaient moins que les dires toujours vérifiés de leur astronome.

— Avez-vous du nouveau ? demanda Martot sur le seuil de l’observatoire.

Odette, souriante, avait précédé les visiteurs.

— Peut-être, Messieurs.

— Sous Jupiter, fit Habert, montre en main, il serait huit heures… Quelle heure est-il sous ça ?

Il montrait dédaigneusement l’étoile.

Le savant regarda l’horloger d’une étrange façon.

— Mes amis, je ne suis pas mécontent de mes observations… non, pas mécontent du tout… Nous avons vraiment quitté Jupiter et ses lunes… Quant à ça, comme dit Habert (et Vidal désigna l’étoile énigmatique), je vous donnerai son nom ce soir. Il me faut encore quelques heures d’étude pour repérer la nouvelle position du globe dans l’infini. Ne désespérez personne… Soyez prudents et laissez-moi…

— Toujours attendre, quel supplice disait Habert à Martot en descendant.

— Nous sommes dans une salle d’attente qui s’ouvre sur les voies de l’espérance, philosopha René.

Le soir, les mêmes autorités, accompagnées d’une cinquantaine de personnes, se retrouvèrent au rendez-vous du savant. Sa maison était devenue une sorte de permanence.

— Je me crois en mesure de vous renseigner, dit-il d’une voix tellement vibrante que tout le monde se regarda surpris.

Dans l’escalier bondé de curieux un grand silence s’établit. Vidal continua :

— Cette étoile si belle, encore si lointaine, vers quoi nous entraîne Follis…

Un mouvement d’émoi se produisant, l’astronome ouvrit une parenthèse :

— … Oui, mes amis, l’astre noir nous a ressaisis. Peut-être ne nous avait-il pas tout à fait lâché… Et nous le suivons dans sa promenade fantaisiste. Or il nous ramène à notre point de départ. Le voyage qu’il nous impose peut être graphiquement indiqué par le dessin d’une épingle à cheveux. Follis nous reconduit au Soleil, car cette étoile si lumineuse, saluons-la, c’est le Soleil !

Spontanément tous crièrent : Vive le Soleil ! clameur enthousiaste qui fit résonner la coupole métallique comme une cloche.

La nouvelle gagna la rue, se répandit en un clin d’œil. La flamme magique de l’astre exaltait les cerveaux humains, filtrait dans les chairs comme un élixir de vie.

Soudain un pépiement de moineau retentit auprès de la fenêtre et Me Bouvard, la voix tremblante de joie, prétendit avoir entendu le bourdonnement d’une mouche.

Habert affichait autant de gloire que si, tirant le Soleil de sa poche, il l’avait fixé lui-même sur la draperie bleutée du firmament.

Abandonnant l’astronome à ses contemplations, chacun se précipita pour propager et confirmer la nouvelle. Mais, avant de se retirer, René prit le temps d’échanger quelques mots avec Mme Vidal et sans doute aussi avec Odette… Ensuite il se dirigea vers son domicile, rue Guibray.

Il allait en atteindre l’entrée, quand, juste en face, dans l’ombre d’une porte cochère à moitié fermée, une flamme jaillit, accompagnant une forte explosion. Presque aussitôt des plaintes et des jurons s’élevaient à l’endroit d’où le coup était parti.

René s’avança, tout en se tenant sur ses gardes, et vit le maçon Grenet appuyé contre le mur, les traits contractés par la douleur. Au bout de sa main droite ensanglantée, trois doigts noircis par la poudre pendaient déchiquetés, les deux autres manquaient. Un ancien pistolet d’arçon dont le canon avait éclaté sous une charge trop forte gisait à terre.

L’architecte comprit. Le misérable s’était embusqué pour le tuer quand il rentrerait.

Jugeant suffisante la punition, René laissa les personnes accourues au bruit conduire le blessé à l’hôpital où on lui coupa le poignet. Il disparut ensuite de la circulation, mais la réputation de Laroche souffrit de ses accointances avec lui.

L’astronome barvillais eut raison jusqu’au bout. Follis avait bien fait demi-tour. Une seconde fois, l’innocente Terre avait été emportée par cet astre obstinément ravisseur. Allait-il ramener, comme on l’espérait, sa conquête dans le voisinage du Soleil ?

On se le demanda pendant dix jours de huit, puis de neuf heures.

Certain soir, une irradiation semblable à un gigantesque feu d’artifice embrasa l’atmosphère en même temps qu’une mitraille d’étoiles tombait à grand fracas. Le lendemain on compta par milliers les aérolithes dont toute la terre avait été bombardée, et les astronomes, dont la vigilance ne faiblissait point, annoncèrent avec ensemble que Follis avait éclaté comme un obus. Sa prisonnière, la Terre, recouvrait du coup sa liberté.

Peu à peu, la durée des jours augmenta. Bientôt, attiré par le seigneur Soleil, le globe terrestre reprit exactement sa place dans l’univers sidéral.

René, anxieux, se demandait si la réapparition de Phébus n’entraînerait pas celle de Jean Laroche chez les Vidal. Il alla voir l’astronome, résolu à tirer les choses au net.

Après quelques phrases embrouillées, il se décida :

— Voulez-vous me permettre de vous poser une question indiscrète ?

— Indiscrète ?… Enfin, voyons !

Et le vieillard regardait le jeune homme avec un sourire encourageant.

— Voilà… C’est assez difficile… Votre, projet d’unir Mlle Odette à M. Laroche tient toujours… sans doute…

— Laroche ! C’est vrai. Je n’y pensais plus…

Il ajouta :

— C’est à ma fille qu’il faut demander cela… Allons la trouver.

— Ne ferais-je pas mieux de rester ici ? dit vivement René.

— Non point ! Venez. Je vous considère un peu comme de la famille… oui, oui, de la famille…

À mi-chemin, dans l’escalier, Vidal dit à son compagnon d’un ton dont le sérieux soudain n’était pas exempt de malice :

— À propos, mon jeune ami, pourquoi me demandez-vous cela ?

Et comme, fort embarrassé, René hésitait à répondre, le savant reprit :

— Bon, bon, vous me le direz tout à l’heure.

Ils trouvèrent Odette dans la salle à manger.

— Mon enfant, j’ai une question à te poser, dit sans autre préparation cet astronome brutal.

— Je t’écoute, papa, fit la jeune fille en s’asseyant.

— À quand ton mariage avec Laroche ?

Odette regarda son père sans répondre, puis René, qui contemplait avec une attention extraordinaire la gravure représentant Americ Vespuce observant la Croix du Sud. Une telle détresse mouillait les yeux de sa fille que le taquin vieillard eut pitié :

— Allons, petite malheureuse, je rectifie ma phrase : À quand ton mariage avec René Varin, notre sauveur ?

Sans hésiter, Odette se précipita dans les bras de son père. Puis, souriante, elle tendit franchement sa main à René, qui s’en saisit et la couvrit de baisers.

Mise au courant de ce coup de théâtre, Mme Vidal accourut et embrassa les trois acteurs de cette aimable scène.

— Il y a longtemps que je m’étais aperçu de l’inclination mutuelle de ces deux enfants, dit Vidal à sa femme.

— Oui, oui. Je sais que tu es parfois un aveugle clairvoyant, même pour ce qui se passe sous tes yeux, dit-elle, souriante.

— Maintenant, à moi la corvée finale : celle d’informer Laroche de ma détermination…

Et le vieillard s’achemina dans le salon vers son secrétaire-bureau, en chantonnant : « À moi la corvée ! » sur l’air de : « À moi les plaisirs » de Faust.

Il allait congédier joyeusement le premier fiancé de sa fille.

Barville et le monde entier ont oublié dans le travail ce voyage transplanétaire, et l’avril a vu pointer dans les champs de Normandie la tête verte des seigles.

Le 15 mai de cette même année, le clocher de Saint-Paul jetait par les airs des appels dont le rythme vigoureux ébranlait sa charpente. Ce n’était pas le carillonneur municipal qui sonnait ainsi, mais le bedeau.

Depuis huit jours le contrat de mariage, dressé pour Laroche, avait subi de légères modifications portant sur les nom, prénoms et titres du futur conjoint, et Follis, méchante fée non invitée, n’en put venir cette fois interrompre la lecture pour se venger.

Le mariage de René et d’Odette eut lieu dans l’allégresse générale.

Le matin, comme le cortège, selon l’usage, n’en finissait pas de partir pour la mairie, Habert fronça le sourcil et tira sa montre :

Trois minutes et douze secondes de retard, dit-il. Enfin les voitures démarrèrent, pendant que Buneau tirait des coups de fusil en l’air et Nicolas Vatain des pétards. Au dîner, Me Bouvard récita un madrigal où le mot « soleil », dont il pouvait user de nouveau, rima comme par hasard avec « vermeil ».

 

Georges LEBAS


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en juin 2019.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Jean Michel T. (merci pour cette mise à disposition !), Isabelle, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après Georges Lebas, L’Heure perdue, in Le Correspondant, juillet et août 1929. D’autres éditions pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Ciel d’orage au-dessus d’oliviers occitans a été prise par Laura Barr-Wells le 28.04.2014.

— Dispositions :

Ce livre numérique – basé sur un texte libre de droit – est à votre disposition. Vous pouvez l’utiliser librement, sans le modifier, mais vous ne pouvez en utiliser la partie d’édition spécifique (notes de la BNR, présentation éditeur, photos et maquettes, etc.) à des fins commerciales et professionnelles sans l’autorisation de la Bibliothèque numérique romande. Merci d’en indiquer la source en cas de reproduction. Tout lien vers notre site est bienvenu…

— Qualité :

Nous sommes des bénévoles, passionnés de littérature. Nous faisons de notre mieux mais cette édition peut toutefois être entachée d’erreurs et l’intégrité parfaite du texte par rapport à l’original n’est pas garantie. Nos moyens sont limités et votre aide nous est indispensable ! Aidez-nous à réaliser ces livres et à les faire connaître…

— Autres sites de livres numériques :

Plusieurs sites partagent un catalogue commun qui répertorie un ensemble d’ebooks et en donne le lien d’accès. Vous pouvez consulter ce catalogue à l’adresse : www.noslivres.net.