André Laurie

SPIRIDON LE MUET

1906

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Table des matières

 

UNE CRÉMAILLÈRE. 4

II  LE CAS DE M. BONNELLI 19

III  L’ANATOMISTE. 31

IV  NÉGOCIATIONS. 60

LE DÉPART. 73

VI  À PARIS. 86

VII  VISITE IMPRÉVUE. 111

VIII  LE JOURNAL ILLUSTRÉ. 127

IX  L’ENFANT PRODIGUE. 144

L’INCENDIE. 169

XI  LA JOURNÉE D’ARISTIDE. 183

XII  COMMENTAIRES FRATERNELS. 197

XIII  COMPLICATIONS. 211

XIV  BRANLE-BAS DE COMBAT. 227

XV  L’ÉPREUVE DÉCISIVE. 251

CONCLUSION.. 264

Ce livre numérique. 272

 

I

UNE CRÉMAILLÈRE

LA crémaillère du docteur Aristide Cordat est restée célèbre dans les fastes du Paris artiste et savant. De mémoire de mondain, on n’avait rien vu de pareil comme entrée de jeu d’un débutant, frais émoulu des bancs de l’école. Jamais chirurgien illustre, arrivant au terme d’une fructueuse carrière ; jamais peintre à la mode ; jamais héritier soudain d’une fortune princière, décidé à la croquer à belles dents en sept ou huit semestres, n’avaient déployé un luxe aussi effréné, une entente aussi complète des raffinements de l’art, une observation aussi rigoureuse de toutes les conditions imposées au médecin pour assurer le bien-être et la sécurité de ses patients.

C’était dans un merveilleux hôtel de l’avenue du Bois-de-Boulogne, naguère occupé par un dramaturge fastueux, et que les architectes avaient remanié, rebâti, décoré de fond en comble, au milieu d’un parc immense, en gens qui ont reçu le mandat positif de ne pas regarder aux frais et qui réalisent sans compter le mandat le plus large et plus exigeant, pour ne pas dire le plus extravagant.

Les salons du rez-de-chaussée, ouverts d’une part sur des serres admirables, et de l’autre sur les parterres bordés de l’avenue, encadraient de tapisseries royales et de meubles de style les tableaux les plus rares et les pièces les plus admirées de la statuaire contemporaine. On accédait aux étages supérieurs par un escalier monumental que tous les gens de goût étaient allés voir, comme jadis celui de l’Opéra. Le cabinet de travail, la bibliothèque, les laboratoires étaient des merveilles de recherche et de confort. La salle de chirurgie pratique, pavée, lambrissée et couverte de cristal, étincelait comme un joyau dans la lumière adoucie des lustres électriques, en développant autour du lit central, à frêles draperies blanches, abrité sous son énorme cloche isolante, des récipients mystérieux, des tubulures et serpentins qui recelaient visiblement sous les teintes opalines, vertes, rouges, jaunes, bleues de leur contenu, tout un arsenal liquide et gazeux de poisons, d’atmosphères artificielles, de stupéfiants, d’anesthésiques…

Ce qu’on voyait et ce qu’on devinait sous cet outillage ultra-moderne était si nouveau, si impressionnant, que les convives, à mesure qu’ils laissaient leur voiture sous la voûte du vestibule, entre deux rangées de valets en livrée claire, pour pénétrer dans le palais enchanté, se sentaient envahis par un étonnement qui tournait au respect et, bon gré mal gré, les réduisait au silence.

Bientôt pourtant, à mesure que les salons se remplissaient et que les impressions s’échangeaient à demi-voix, le sentiment général qui s’était peu à peu formé dans les esprits se traduisait par un brouhaha d’exclamations admiratives.

— Avez-vous vu les serres ? demandait l’un.

— Et l’escalier ? disait l’autre.

— Et les tapisseries de Bruges ?…

— Et les merveilleux Hobbémas !…

— Et le grand Watteau du boudoir !…

— Et les extraordinaires figurines de Tanagra !...

— Et le laboratoire de chimie !…

— Et la salle de cristal !…

— Tout est parfait, étourdissant… Comment ce diable de Cordat a-t-il pu réunir tant de choses introuvables ?…

— Et la bibliothèque !… C’est la bibliothèque, qu’il faut voir !… des premières éditions, des gravures merveilleuses, des reliures comme on n’en fait plus…

— Bah ! quand on y met le prix…

— Encore faut-il savoir l’y mettre, et surtout pouvoir.

— Cordat a donc tué le mandarin ?

— Quel mandarin ?

— Celui de Voltaire ou de Rousseau, je ne sais plus…

— Pour ses débuts, ce ne serait déjà point si mal ! car enfin, il n’y a pas six mois que nous lui avons attribué la médaille d’or de l’internat.

— Ah ! nous vivons dans un temps où la valeur n’attend pas le nombre des années… Parlez-moi des gens pressés !…

— Sérieusement, il a donc une énorme fortune ?

— Aristide Cordat ?… Pas cent sous vaillants qu’on lui connaisse. Son brave homme de père, un cultivateur du Perche, lui avait laissé une soixantaine de mille francs, qu’il a noblement mangés, comme de juste, à terminer ses études.

— On m’a même conté une chose assez curieuse. C’est qu’après avoir acquitté, l’été dernier, les frais d’impression de sa thèse, il lui restait tout juste trois ou quatre billets de mille francs. Un autre les aurait employés à se meubler, n’importe où, un logis de débutant. Mon Cordat n’y a même pas songé. Il a acheté d’occasion un petit yacht de cinq tonneaux et s’en est allé tout seul se balader en pleine mer, personne ne sait où !…

— Tout s’explique. Il aura fait naufrage sur une mine d’or !…

— Vous riez, cher maître. Mais convenez que c’est bien possible, et même que cela en a tout l’air…

— Peuh !... Je ne crois pas beaucoup aux mines d’or… En tout cas, je n’en ai jamais rencontré de payante !… Il est vrai que c’est à la place de la Bourse qu’il m’est arrivé d’en acheter, comme un autre…

— Justement, les mines d’or, « cela ne paye » que lorsqu’on les vend.

— Tiens, voilà Morlet !… Enfin, mon cher Morlet, dites-moi un peu, vous qui êtes architecte, et non des moindres, à quel prix vous mettriez un palais comme celui-ci, clefs en mains ?…

— Clefs en mains ?… Hum !… Dix à douze millions, au bas mot, et je ne serais pas sûr d’y trouver un bénéfice. Comptez donc : deux ou trois millions pour le terrain… autant pour la construction, qui est impeccable, et pour le mobilier qui ne laisse rien à désirer ; ajoutez le double pour les objets d’art, tous de premier ordre.

— Peste, comme vous allez !… on voit que les millions ne vous coûtent que des coups de tire-ligne !…

— Oh ! le tire-ligne ne vaut pas encore le bistouri, cher maître, croyez-le bien, d’autant qu’il ne peut pas se faire régler d’avance et ne connaît pas encore la dichotomie.

— La Dichotomie ?... Qu’est-ce que cet animal grec ? demande un peintre.

— Le nom que ces messieurs de la Faculté donnent a l’art de se procurer un client sérieux, simplement en partageant sa dépouille avec l’humble confrère qui le présente.

— Cela se fait ?

— Beaucoup plus qu’il ne faudrait ! C’est le meilleur des métiers, pour les rabatteurs de la profession. Le limier qui découvre la perdrix souhaitée n’a qu’à lui faire digérer d’avance l’amère pilule de la carte à payer, pour l’opération déclarée nécessaire, et que « son glorieux maître ne manque jamais ». La pauvre perdrix se tâte, s’incline et le tour est joué. Au lieu de cent sous pour la visite, le bon apôtre palpe cinq ou six mille francs, sans coup férir et sans responsabilité…

— Très ingénieux. Dommage que nous ne connaissions pas cela dans la peinture.

— En êtes-vous bien sûr, cher ami ? D’affreux sceptiques assurent pourtant que peu ou point de portraits et de bustes trouveraient l’occasion de naître, sans un intermédiaire obligeant !…

— Possible ; mais, par bonheur, la commission est moins onéreuse qu’en matière de charcuterie humaine !

— Oh ! oh ! ce n’est pas ce qu’on raconte !… S’il faut en croire les méchantes langues, le mètre courant de peinture à l’huile ne serait pas, sans les courtiers, plus facile à coter que le vin de champagne…

Ainsi jasaient les gens, quand un quatuor de violoncelles et de violons se fit entendre au premier étage et tout le monde se tut. La musique était exquise ; elle fut chaudement, appréciée. Des danses s’organisèrent, aux sons de doux orchestres masqués par les massifs fleuris de la grande serre.

Puis, le bruit se répandit qu’on soupait par petites tables dans les sous-sols aménagés en grill-rooms, et le cotillon qui termina la fête, conduit par le maître du logis avec la charmante fille de son illustre maître, le professeur Falcimaigne, eut un succès d’autant plus éclatant qu’il inaugurait une mode ruineuse : celle des accessoires et bouquets tenant en suspension soit une perle de la plus belle eau, soit un diamant authentique.

Aussi, l’aimable amphitryon recueillait-il de toutes parts, en promenant sa danseuse, les remerciements enthousiastes de la partie féminine de la compagnie. C’était un superbe garçon de vingt-huit à trente ans, souple et fort en son habit du bon faiseur, parfaitement à l’aise dans ce luxe flambant neuf, et qui promenait sur toutes choses les yeux tranquilles et fiers d’un homme sûr de lui-même.

On se montrait dans son sillage un personnage énigmatique, qu’Aristide avait présenté à quelques amis :

— Le baron Tasimoura, mon collaborateur, et mon maître à beaucoup d’égards !… ne vous étonnez pas de son mutisme, il ne parle encore que le tongouse, ajoutait-il du plus grand sérieux ; mais je ne lui donne pas six mois pour devenir un Parisien fini !…

Et le « baron » de répondre par un salut quelque peu étriqué aux curiosités qui se pressaient autour de lui. Parisien, certes, il ne paraissait pas l’être encore, même de très loin. Court de taille, avec une tête énorme et des jambes qui semblaient flotter dans l’ampleur correcte de ses vêtements noirs, il étonnait d’abord par un teint de cire bistrée qui paraissait immobile comme un masque, sous des cheveux raides comme des crins, et par des yeux bridés qu’on aurait pu croire sans regard, si tout à coup on ne s’était senti transpercé jusqu’aux moelles par deux prunelles pâles qu’il fixait sur vous avec une ténacité de vrille. Mais presque aussitôt, il s’inclinait, serrait sur sa poitrine étroite le claque qu’il tenait à la main finement gantée, et suivait Aristide.

On remarquait alors qu’il semblait boîter dans ses très petits souliers, ou du moins dissimulait mal une démarche hésitante et saccadée comme celle d’une dame chinoise.

— Sans doute, chez les Tongouses, on comprime les pieds des deux sexes, fit observer quelqu’un à demi-voix.

— Chez les Tongouses !… Je trouve que le monsieur a plutôt l’air d’un automate de Vaucanson !… riposta vivement le professeur Méruis qui le regardait s’éloigner. N’avez-vous pas noté ce faciès impassible et ces mouvements tout d’une pièce ?

— Pardon, mon cher maître, répliqua le docteur Cordat, qui revenait sur ses pas et avait deviné plutôt que saisi la réflexion : le baron Tasimoura n’est pas un automate et je vous en donnerai prochainement la preuve par quelques opérations chirurgicales inédites, que je me propose d’effectuer avec son concours, si vous me faites l’honneur d’accepter notre invitation.

— Ce sera de grand cœur, mon cher Aristide ; à quelle date ?…

— Probablement dans quatre jours. Je suis en train de visiter les hôpitaux, pour retenir un certain nombre de cas rares ou difficiles, que je compte décider à venir se faire traiter chez nous ; et je crois pouvoir vous promettre des surprises.

— Nous les suivrons avec le plus vif intérêt !…

Peu de temps, en effet, après la mémorable crémaillère, qui avait fait événement dans Paris et ailleurs, car les principaux journaux de l’univers, avertis par dépêches, en avaient conté les émerveillements – une fête d’un caractère bien différent se préparait dans l’hôtel de l’avenue du Bois-de-Boulogne. Trois « sujets » de choix, amenés en voiture de leurs hôpitaux respectifs, attendaient dans autant de chambres, voisines de la « salle de cristal ». L’un était atteint d’anévrisme de l’aorte ; l’autre de paralysie du nerf optique ; le troisième de tuberculose confirmée des deux sommets. C’étaient, chacun dans son genre, des cas sans espoir. Le billet d’invitation, adressé à six illustrations médicales et à deux représentants attitrés de la presse savante, fixait le rendez-vous à midi précis et assignait à l’ensemble des trois opérations une durée globale de quarante-cinq minutes.

Ce programme fut ponctuellement suivi. À midi précis, six automobiles doctorales, arrivant coup sur coup des quartiers les plus excentriques de Paris, s’arrêtaient devant le perron, ponctuées par l’humilité de deux fiacres. Aussitôt des hommes très décorés mettaient pied à terre, montaient vivement l’escalier monumental et venaient prendre place sur les fauteuils cannés de la salle chirurgicale.

Vêtus, de pied en cap, de longues blouses aseptiques, casqués de blanc et pourvues de bésicles spéciales, le docteur Cordat et son collaborateur attendaient leurs invités devant le lit volant. Aussitôt que le dernier venu eut pris sa place, un déclic fit jouer la cloche de verre qui descendit sur les deux opérateurs et les isola ; une cloison mobile s’effaça dans le mur ; le premier patient, endormi sur un brancard, fut roulé par les aides au-dessus du lit. Deux tubulures souples qui descendaient du plafond furent successivement appuyées aux lèvres du dormeur.

Cependant sa poitrine était mise à nu et des piqûres d’épingle appliquées à l’épiderme en attestaient la parfaite insensibilité. Aussitôt, s’armant d’un robuste ciseau, le silencieux collaborateur du docteur Cordat attaqua le thorax du patient, le tranchant vivement d’un trait circulaire et l’enlevant d’un coup, comme un couvercle de pâté. Pas une goutte de sang ne jaillit. Le poumon parut, rose et sain, soulevant d’un souffle égal ses deux lobes gauche et droit.

Séparant ces deux lobes et les écartant. Cordat montra alors la crosse de l’aorte s’enchâssant dans le cœur, qui palpitait sous son enveloppe, d’un rythme égal et saccadé. Au point même où la boucle artérielle pénétrait sous le sac, une poche anévrismale étalait son ampleur violacée. Informe, amincie, distendue, cette poche semblait prête à se rompre à chaque battement. D’une poigne rapide, Aristide Cordat serra vivement l’artère, en deux pinces robustes, au-dessus et au-dessous de la tumeur, qu’il trancha aussitôt pour la jeter dans un bassin d’eau parfumée. Réunissant alors les deux calibres béants de l’aorte, il les assujettit bout à bout par quatre crochets qu’il enveloppa d’un manchon de colle visqueuse, maintenu par un carré de taffetas aseptique ; il retira les pinces, aspergea le tout d’un liquide bleuâtre ; puis il replaça le couvercle thoracique sous un plastron d’ouate et dit :

— C’est fait… Amenez le suivant !…

L’opération n’avait pas duré dix minutes. Le jeune chirurgien fit remonter la cloche de verre et présenta le bassin à ses maîtres qui se le passèrent de main en main et purent vérifier la réalité de l’anévrisme, non sans formuler quelques doutes sur les suites d’une intervention aussi hasardeuse.

Cependant, le second patient remplaçait déjà le premier sur le lit volant, cette fois relevé comme un dossier. Les deux opérateurs reprirent leur place à ses côtés et soulevèrent les paupières endormies, puis, tandis qu’Aristide faisait successivement rouler l’un et l’autre globe de l’œil dans l’orbite, à l’aide d’une petite pelle d’argent, son collaborateur plongeait la pointe d’un crayon électrique dans la muqueuse sous-jacente et touchait les nerfs optiques. Un grésillement, un léger nuage de fumée. Puis, aussitôt, deux compresses d’eau rose fixées sous un bandeau, et le brancard s’en allait…

— À l’autre…

Celui-ci était tuberculeux. Il semblait n’avoir plus un souffle à exhaler et dormir son dernier sommeil. Sous les clavicules desséchées, deux opercules avaient été préalablement découpées à l’emporte-pièce. Aristide Cordat les enleva et montra les « sommets » à nu. Deux masses grises, traversées de traînées blanchâtres.

— Tout est prêt, et la consolidation caséeuse, commencée ce malin même, est complète, dit le chirurgien. Nous n’aurons pas une goutte de sang !…

Armé d’un large couteau, il entama de part et d’autre la séparation, qui s’opéra comme s’il s’agissait d’un quartier de beurre. En quelques secondes, les deux « sommets » du poumon, successivement isolés des parties saines, étaient venus se rejoindre dans l’eau parfumée, et, déjà remplacés par des tampons aseptiques, les vides disparaissaient sous les opercules refermés.

— Enlevez, et complétez le pansement au repos ! prononça Aristide en faisant remonter la cloche de verre et consultant son chronomètre… dix-sept minutes, tout compris !… Messieurs, je vous prie de constater que les trois interventions ont duré dix-sept minutes ! ajouta-t-il, en s’adressant aux témoins.

— C’est éblouissant, dit l’un d’eux en se levant le premier. Le tout est maintenant de savoir comment elles tourneront !…

— Vous pourrez le vérifier à loisir, mon cher maître, répliqua le jeune chirurgien, car je n’ai pas besoin de vous dire que désormais les trois opérés sont à votre entière disposition, pour les examiner chaque fois que vous le jugerez à propos… Mais il faut leur donner le temps de se réveiller… Si vous le voulez bien, ces messieurs et vous, nous allons, en attendant, commencer par déjeuner…

Quelques-uns des témoins de la mémorable séance durent s’excuser, – ils avaient des engagements urgents, – et partirent en se retrouvant au rez-de-chaussée. Cinq autres restèrent, parmi lesquels les professeurs Falcimaigne et Méruis, les deux reporters et Joël Le Berquin, prosecteur des hôpitaux, ami personnel d’Aristide Cordat. Tous ils étaient sincèrement enthousiasmés de ce qu’ils venaient de voir et ne cachaient pas leur désir de connaître le détail des procédés mis en œuvre.

— C’est merveilleux, absolument, disait le docteur Falcimaigne… Le malheur est que les opérations les plus graves vont devenir trop faciles… Vous êtes ce qu’on appelle un gâte-métier, mon cher ami !…

— Hélas, non !… Je ne suis pas le maître des procédés d’insensibilisation. Je ne les connais même que très partiellement… Ils sont la propriété personnelle de mon collaborateur, le baron Tasimoura.

— Tiens, au fait, où est-il donc, le baron ?

— Il s’occupe présentement de ses malades, par des procédés à lui connus et que je n’ai pas le droit de connaître jusqu’à nouvel ordre.

— Mais, sapristi, il déjeune, pourtant ?

— Pas en public. Il est même très particulier sur ce chapitre. Ayant l’habitude de vivre de riz en s’aidant de deux baguettes, suivant l’usage de son pays, il n’aime pas à se donner en spectacle au cours de ces agapes ; du moins je le présume !…

— Vous ne connaissez pas sa langue ?

— Pas trop. Quelques mots à peine.

— Voilà ce qui rend les indiscrétions difficiles !… Mais il serait aisé sans doute d’arriver à une opinion au moins approximative par des analyses chimiques de ses liquides et de ses gaz !

— J’ai donné ma parole de n’y point procéder et je n’ai eu qu’à cette condition le droit de vous montrer quelques résultats.

— Peste ! quel gaillard discret !… Il aurait dû songer que sans les procédés d’anesthésie, toute l’affaire s’écroule. Comment pourrions-nous même parler de ces opérations à l’Académie de médecine ou autre Société de chirurgie ? Cela semblerait de la magie !

— Peu importe, si l’effet est positif et irréfutable !…

Le café venait d’être servi, quand la silhouette du baron Tasimoura se montra à la porte de la salle à manger, Aristide se leva, passa dans le salon voisin et prit la main de son associé, comme pour lui tâter le pouls ; après un instant il revint vers ses convives :

— Les opérés ont repris connaissance et sont à votre disposition, messieurs, mais, si vous le voulez bien, nous prendrons d’abord le temps de fumer un cigare…

Vingt minutes plus tard, tous les invités étaient montés aux étages supérieurs et procédaient à l’examen approfondi des trois patients, qui avaient chacun sa chambre distincte. Non seulement ces trois patients se trouvaient maintenant en possession de toutes leurs facultés, mais ils paraissaient être en excellente santé et dévoraient à belles dents la collation qui leur avait été servie. Chez aucun d’eux, il n’y avait ni fièvre ni agitation. Ils laissaient examiner avec la plus grande complaisance leurs plaies chirurgicales, qui se montraient déjà en pleine réparation, et quasi cicatrisées.

Les deux professeurs n’en revenaient pas et les reporters recueillaient dévotement leurs exclamations admiratives.

Quant à Joël Le Berquin, il ne disait mot, mais palpait, flairait, goûtait, examinait toutes choses en homme décidé à découvrir le secret de ces miracles. Après que les autres furent partis dans leurs coupés respectifs, il resta le dernier et s’attarda, pour fumer une pipe, dans le cabinet d’Aristide. Son espoir était évidemment d’extorquer quelques renseignements privés à son camarade.

Mais celui-ci resta impénétrable dans sa belle humeur.

— N’insiste pas, cher ami, je ne puis rien dire pour le présent, pour la raison que je n’en sais guère plus que toi sur la composition des précieux anesthésiques que tu nous a vus mettre en œuvre. Peut-être, un jour, serai-je mieux informé ; je l’espère, en tout cas, et alors tu peux être certain d’être au premier rang de ceux qu’il me sera permis d’initier. Pour le présent, tu as constaté et apprécié tout ce qu’il m’est possible de mettre dans le domaine public…

Force fut bien à Joël Le Berquin de se contenter de cette déclaration. Il finit par prendre congé de son ami, et, par l’avenue, s’en alla pédestrement vers le quartier Latin.

II

LE CAS DE M. BONNELLI

L’AUTEUR de ce véridique récit n’étant pas tenu à la même discrétion rigoureuse qu’Aristide Cordat, peut indiquer sommairement, par un succinct retour en arrière, les circonstances qui avaient précédé ce triomphant début du jeune chirurgien dans la bonne ville de Paris.

Au lendemain de son dernier examen de doctorat et de son règlement de comptes définitif avec son tuteur, Aristide s’était, comme on l’a vu, trouvé à la tête de quelques milliers de francs et d’un petit yacht de cinq tonneaux, la Mouette, acheté à Gennevilliers. La saison était belle à souhait pour un voyage nautique. Originaire de Nice par sa mère, Aristide s’était toujours promis de visiter les îles occidentales de la Méditerranée, Baléares, Corse, Sardaigne et Sicile. Il jugea qu’il n’en aurait jamais une plus belle occasion, fit transporter son yacht à la gare de Lyon et l’envoya à Toulon par voie ferrée, pour des réparations indispensables. Lui-même, il prit quelques jours plus tard le rapide de Marseille et rejoignit bientôt son bateau pour commencer la croisière projetée. Son ami Le Berquin devait la partager, mais se trouva empêché au dernier moment. Aristide partit donc avec un petit mousse pour tout équipage.

Il venait de visiter Calvi, Ajaccio, le détroit de Bonifacio et la station navale de la Maddalena, où les autorités italiennes s’étaient montrées beaucoup trop soupçonneuses à son gré, quand il se trouva pris, sur la côte occidentale de la Sardaigne, par un coup de vent qui rendit le yacht presque ingouvernable, après lui avoir enlevé son petit mousse, emporté comme une plume par une lame de fond.

Depuis six heures, le jeune docteur luttait désespérément contre les éléments sans pouvoir entrer dans le golfe de Terranova, quand il découvrit sur sa droite une crique profonde où il parvint, à force de patience et d’efforts, par pénétrer contre vent debout. Non seulement la mer y était relativement calme, à l’abri de quelques falaises très élevées du côté sud, mais cette crique semblait formée par l’embouchure d’une rivière souterraine, abritée, au pied de la falaise, par une grotte profonde.

Des traces marquées sur la roche indiquaient qu’à certaines époques cette rivière devait être un furieux torrent, venu des montagnes voisines et subitement grossi, par les pluies, de cent ruisseaux tumultueux. Dans le présent, elle était presque à sec, et tout ce que le yachtsman put faire fut de loger son bateau en morte eau, presque à l’entrée de la grotte. Aussitôt, il prit terre, dans l’espoir d’explorer les abords de la baie et d’y trouver un village, ou tout au moins un hameau, qui pût lui fournir les moyens de se ravitailler et de réparer ses avaries. Mais la crique se trouva déserte et les débris laissés sur la côte par le torrent montraient assez qu’elle n’était pas habitée parce qu’elle n’était pas habitable.

Examen fait de la situation, Aristide prit le parti de gravir les rochers qui dominaient la crique à l’est, pour reconnaître les environs et rechercher le moyen d’obtenir les secours qui lui étaient nécessaires. Il alla donc prendre à bord son fusil de chasse, avec des munitions et des vivres, et se mit en route.

Il n’avait pas monté cent mètres qu’il put s’assurer d’un fait : c’est que la côte était absolument inhabitée à deux ou trois lieues à la ronde et difficilement accessible par toute autre voie que celle de la mer. Par contre, il aperçut au flanc des montagnes prochaines, des cultures qui lui parurent des vignes, et, çà et là, quelques points noirs qui devaient être des maisonnettes, sinon des maisons.

S’orientant avec soin, il choisit la direction qui lui sembla accessible et se remit en route. Longtemps, il monta à travers des landes rocailleuses où le cytise et l’arbousier avaient seuls trouvé, par places, des lambeaux de terre végétale. Le soleil avait disparu derrière les hauteurs de l’ouest, et la nuit montait lentement, quand le touriste, un peu las, aperçut sur la gauche, au fond d’une petite vallée sombre, un feu qui devait indiquer une habitation. En quelques minutes, il parvint au point où la lueur annonçait des êtres humains. C’était un pauvre hameau de cinq ou six cabanes de terre, parmi lesquelles il choisit naturellement celle qui se montrait éclairée. La porte en était ouverte. Il entra.

Une jeune fille assez belle vaquait aux soins du ménage, tandis qu’un homme, barbu jusqu’aux yeux, réparait un filet de pêche accroché aux noires solives du plafond. Le feu que le voyageur avait aperçu de loin brûlait dans un foyer de pierres brutes, au milieu de la chambre, et la fumée montait librement vers le toit, à demi formé de lattes en claire-voie à travers lesquelles brillaient les étoiles du ciel.

Quoique la visite d’un étranger fût un événement peut-être sans précédent, dans ce lieu perdu aux confins orientaux de l’île, ni le père ni la fille n’exprimèrent aucune surprise. Ils semblaient tristes et absorbés par quelque amer souci.

— Salute, dit le docteur en se présentant sur le seuil.

— Salute a Vossignoria ! répondirent l’homme et sa fille, sans s’arrêter dans leur besogne.

Aristide expliqua sa venue, dit qu’il avait laissé son bateau sur la côte dans une grotte, au bas de la montagne, exposa, en bon italien de Nice, qu’il lui fallait deux ou trois ouvriers expérimentés pour réparer quelques avaries.

— Des ouvriers ! Vous n’en trouverez pas ici et force sera d’aller les chercher à Gonargientu, expliqua le pêcheur.

— C’est loin d’ici ?

— À une trentaine de milles…

L’homme ajouta :

« … Si seulement nous avions notre Orso, lui et moi nous aurions peut-être fait l’affaire… » Il parlait sous l’empire d’une pensée douloureuse et qui semblait l’obséder. « Mais depuis trois semaines il a disparu. »

— Votre fils, sans doute ? demanda le docteur avec sympathie.

— Oui, signor. Le plus beau et le plus brave enfant de la côte, reprit le pauvre homme. Il a voulu poursuivre une chèvre dans la vallée de Nurri, et n’est plus revenu !…

Ce souvenir fut si douloureux à la fille, qu’elle éclata en sanglots, la tête dans ses mains.

— Et qu’est-ce que cette vallée ? interrogea le voyageur dans la pensée bienveillante de distraire un si amer chagrin.

— C’est une vallée maudite qui descend vers la mer, de l’autre côté de la montagne. Quiconque y met le pied n’en revient plus !… Orso n’a pas voulu le croire, il y est allé, et maintenant nous le pleurons.

Ici le chagrin de la jeune fille devint si violent, qu’elle se leva brusquement et sortit pour l’étouffer.

— Je suis confus d’avoir involontairement réveillé une si cruelle douleur, reprit le visiteur. Mais quel est le danger si grand de cette vallée ? le mauvais air (aria cattiva), les fièvres ?…

— Nul ne peut le dire ; aucune herbe n’y pousse, aucun être vivant ne l’habite ; tout le monde l’évite. Mais le fait certain, indéniable, c’est celui-ci : quiconque y met le pied, disparaît et ne revient plus… nous l’avions toujours entendu dire… Orso n’a pas voulu l’admettre et nous ne l’avons plus…

— Cela vaut la peine d’être tiré au clair ! Peut-être le mal n’est-il pas sans ressource, dit le docteur… Si vous voulez vous charger d’aller demain à Gonargientu chercher de bons ouvriers, je pourrai pendant votre absence m’occuper d’étudier ce problème. Nous trouverons sans doute qu’il est très simple et que la disparition de votre fils a une explication naturelle.

— J’irai volontiers à Gonargientu embaucher les ouvriers qui vous sont nécessaires ; mais croyez-moi, signor, renoncez au projet dont vous parlez et qui vous coûterait la vie…

— Bah ! ce n’est pas la première aventure que j’aurai élucidée ! dit l’autre avec insouciance. Dans les affaires mystérieuses, mon digne homme, il faut toujours aller au fond… Et l’on trouve habituellement la plus élémentaire des explications… En attendant, ajouta Aristide en tirant de sa ceinture de chasse des pièces d’or qu’il déposa sur la table, voici de quoi vous rendre à la ville et ramener les meilleurs ouvriers que vous trouverez à engager… Si vous pouvez, en attendant, me donner n’importe quoi pour dîner, je vous en serai reconnaissant, car je suis affamé…

— Hélas ! nous n’avons pas grand’chose dans notre humble maison !… du lard, des œufs frais, un peu de bruccio peut-être… Pia ! cria le pêcheur, émoustillé par la vue de l’or, qui lui parut une somme énorme et sans précédent : mets la table pour le monsieur !… Il faut lui offrir le pauvre dîner que nous pourrons composer…

La jeune fille rentra et se mit silencieusement en devoir d’exécuter les ordres de son père. Bientôt la nappe fut mise, un morceau de lard grésilla dans la poêle ; des œufs se transformaient en omelette ; une bouteille de vin de lambrusca, probablement unique, fut exhumée du fond de l’armoire. C’est un nectar que les paysans sardes tirent, des maigres treilles de muscat sauvage qui s’accrochent de-ci de-là à leurs rochers. Enfin, un bruccio (ou fromage de chèvre), encore tiède en son panier de joncs, parut sur une assiette de terre brune. Le pain absent fut remplacé par une large tranche de polenta.

Le voyageur se mit à table avec le père et la fille. Il attaqua ces provisions rustiques d’un appétit aiguisé par l’air de la montagne et par les fatigues de la journée. Tout lui paraissait exquis. Sa belle humeur finit par faire oublier leur peine à ses hôtes. Tant et si bien qu’en le voyant allumer sa pipe aux braises du foyer, le père Baselli déclara, qu’il trouverait chez son voisin et compère Susinu un flacon de vieille grappa qu’on ne lui refuserait pas, et sortit pour négocier cette importante affaire.

Il rentra bientôt avec le dit compère et la bouteille de marc et tous deux ils se mirent alors à conter leurs campagnes. Ils avaient navigué ensemble, vu la mer Rouge, l’Abyssinie et même la bataille d’Adoua.

Ensemble aussi, ils avaient travaillé à l’arsenal de la Maddalena, le temps nécessaire pour amasser la valeur d’un bateau de pêche, qu’ils avalent en commun et qui, pour l’instant, était affermé sur la côte de Tunisie.

Leurs impressions de voyage finirent par endormir le docteur, qui fut bien aise d’aller se jeter sur un lit d’herbes sèches, que Pia, active et silencieuse, lui avait dressé dans un coin.

Quand il s’éveilla, le lendemain matin, il trouva sur la table une terrine d’eau fraîche, des serviettes blanches et une jatte de lait. Il fit sa toilette comme il put, avala son lait et sortit.

Sur la porte, Pia causait déjà, assise à l’ombre d’un vieux figuier, dans une toilette si inattendue, que le docteur en resta stupéfait. C’était un corsage de velours bleu, ouvert sur une guimpe, avec des manches collantes, fermées du poignet au coude par des grelots d’argent ; une jupe de drap rouge à petits plis, bordée de satin bleu, brochée d’argent ; des bas à coins, des souliers à boucle et les cheveux enfermés dans une bourse amaranthe.

— Ma chère Pia, comme vous voilà belle de bon matin, dans votre habit de cour ! dit-il en riant.

— C’est la robe de noces de la famille, que je ne mets que dans les grandes occasions, répliqua gravement la jeune fille ; et quelle occasion plus rare qu’un visiteur comme Votre Seigneurie, qui veut bien aller à la recherche de mon frère !…

— Votre père est parti ?

— Ce matin au point du jour. Il pense être à Gonargientu avant midi et ramener ce soir les ouvriers qui vous sont nécessaires.

— C’est parfait. De mon côté, je vais aller reconnaître la vallée de Nurri, comme il est convenu ; est-ce loin d’ici ?

— Vers la mer, par delà cette montagne, dit-elle en montrant de la main le sud-est.

— C’est la direction même d’où je suis venu en quittant mon bateau.

— J’irais bien avec vous, reprit très simplement la jeune fille, mais mon père me l’a formellement défendu en partant.

— Il a bien fait. Votre place est ici et non ailleurs… Pensez-vous qu’il soit à propos d’emporter quelques vivres ?

— Assurément, et je m’en suis occupée. J’ai pour vous des œufs durs, des figues sèches, un morceau de polenta et une gourde de vin vieux.

— Tout est pour le mieux… Je prends mon fusil et je pars !…

Aristide Cordat entra dans la maison, vérifia l’état de sa carabine de chasse, boucla ses guêtres et reparut. Pia lui tendit la gourde et le sac de toile qu’elle avait préparés.

— Adieu et merci, chère amie, dit-il en lui tendant la main.

— C’est moi qui vous remercie et vous bénis du fond du cœur ! répondit-elle en portant cette main à ses lèvres. Adieu, Signor, et puissiez-vous découvrir d’heureux indices !… C’est par ici, ajouta-t-elle en désignant un sentier sur la droite… Sa bouche frémissait et ses yeux étaient voilés par les larmes.

— À ce soir !…

Il s’éloigna, suivi par le regard de la jeune fille, qui l’accompagna jusqu’au sommet de la montagne.

Huit heures sonnaient à une cloche invisible, quand le docteur ayant franchi la crête qui le séparait de la vallée prochaine, en redescendit la pente, d’un pas élastique et vigoureux. Des ondulations de terrain analogues à celles qu’il avait rencontrées la veille succédaient à la montagne et le contraste s’accentuait de plus en plus entre la région verdoyante qu’il venait de quitter et celle qu’il abordait sur la direction du sud-est, indiquée par le cours du soleil. La végétation, déjà rare, devenait de plus en plus maigre et les plis du terrain se développaient à l’infini, en formant des cirques bas, sur lesquels jouait librement le vent du large, qu’on devinait derrière l’horizon. Aristide marcha longtemps, trois ou quatre heures, sans rien observer qui attirât particulièrement l’attention ou motivât l’intérêt. Les cirques rocailleux s’échelonnaient au delà des cirques ; les landes désertes suivaient les landes, et pas un être vivant n’animait ces solitudes. Il allait peut-être renoncer à cette marche vaine vers la mer, quand soudain, en franchissant une barrière de rochers qui lui fermait la route, il aperçut au loin, tout au bord du ciel, la ligne nette et grise d’une vieille tour. Cette vue lui rendit quelque ardeur ; il pressa le pas et franchit allègrement la distance qui le séparait de ce but.

Il ne fut pas surpris de constater, en arrivant au pied de la four, qu’elle était en ruines et paraissait abandonnée. Les murs montaient tout droit vers le ciel, sans fenêtres ni ouvertures quelconques, sauf des sortes de meurtrières percées entre les énormes blocs de granit dont se composaient les quatre faces de l’édifice. Au sommet de ces murs cyclopéens, les créneaux avaient résisté à l’effort des vents, des pluies et des siècles ; mais on devinait, en arrière de ces créneaux, qui sans doute bordaient un véritable gouffre de soixante ou quatre-vingts mètres carrés formé par l’effondrement des étages, l’inébranlable roc des murailles. Cette impression résultait de la poussée de quelques arbres centenaires qui, sans doute, avaient germé dans les fentes des blocs de granit, et dont le faîte, brûlé par les coups de foudre, reverdissait au sommet de la tour.

Aristide parcourut d’un bout à l’autre la dépression du sol qui répondait vraisemblablement à d’anciens fossés, sans apercevoir aucune trace d’une porte ou d’un pont-levis. Des chevrons de fer, restés en place à une faible distance du sol, semblaient indiquer que des constructions secondaires s’étaient jadis appuyées au donjon, qui sans doute avait communiqué avec l’extérieur par des voies souterraines, et qui restait à cette heure la seule indication de ce qui pouvait avoir été une puissante forteresse.

Du côté de la mer, la tour se dressait sur le rocher même, à une faible distance de la falaise à pic qui bordait le précipice. Le profil de cette falaise fit penser au docteur qu’il se trouvait précisément au-dessus de la rivière souterraine où il avait la veille abrité son bateau. Il se promit de vérifier à loisir cette hypothèse, en se disant que, sans y songer, il avait probablement découvert une de ces tours préhistoriques, dites phéniciennes, qui ne sont pas rares sur la côte de Sardaigne, et qu’on désigne sous le nom gaélique de nurraghs : vieux phares des navigateurs de jadis, qui étaient sans doute aussi des refuges et des forts ménagés à leur prudence. Toutes choses qui valaient bien à l’occasion une étude de quelques heures.

Mais, pour le présent, il se sentait las et affamé. Il résolut de s’arrêter à l’ombre pour déjeuner en prenant quelque repos, et, à cet effet, regagna le côté nord de la tour où se montraient de maigres arbustes. Ayant choisi un fond de fossé bien abrité du soleil, il s’assit sur l’herbe, tira de son bissac le frugal repas que la fille de son hôte lui avait préparé, et se mit à le dévorer de bel appétit, en l’arrosant du vieux vin de la gourde.

Tandis qu’il était ainsi occupé, il sentit tomber sur sa face et sur ses mains des gouttelettes qu’il prit pour des embruns apportés par la brise, quoique la pureté du ciel ne s’accordât guère avec cette opinion. Les gouttelettes avaient, d’ailleurs, une odeur musquée qui le frappa, et dont il se proposa de rechercher la cause.

Mais ces réflexions n’allèrent pas beaucoup plus loin. En même temps qu’il avait reçu cette espèce de rosée parfumée, il se sentit engourdi et comme ensommeillé. Sa tête se renversa ; son corps suivit le mouvement auquel il s’abandonna sans résistance en se laissant aller sur l’herbe…

Sa dernière impression fut qu’il aspirait en s’endormant une senteur aromatique et singulière qui se confondait, près de sa face, avec celle des plantes sauvages où elle avait roulé.

III

L’ANATOMISTE

QUAND Aristide ouvrit les yeux et reprit conscience de lui-même, il se trouva dans une grande salle voûtée, qu’il n’avait jamais vue et que des ampoules électriques inondaient de lumière.

Il fut quelque temps sans se rendre compte de ce qui lui était arrivé, le regard fixé au-dessus de sa tête sur une de ces ampoules, dont l’éclat était éblouissant. Tout d’abord, il se crut allongé sur un lit qui lui paraissait bien dur. Cette circonstance l’étonna ; voulant la vérifier, il tenta de se soulever sur un coude, sans y réussir.

L’idée lui vint alors qu’il était attaché à plat contre une table de marbre : et cette impression se corrobora par la sensation du froid que percevaient ses mains, à l’endroit où elles reposaient.

Son col, d’ailleurs, était libre et pouvait tourner à droite et à gauche, encore que ce fût avec difficulté. Sa tête lui paraissait très lourde. Il fit un effort désespéré pour comprendre et pour voir et finit par constater que sa nuque reposait contre une sorte de billot de bois.

Presque en même temps, ses yeux tombèrent non loin de lui, sur un objet qu’il prit d’abord pour un homme endormi. C’était pourtant tout autre chose, comme il le vérifia en maintenant son regard dans la même direction… Un cadavre, dans le décubitus dorsal, largement ouvert par une incision abdominale !… Les poumons, le cœur, le foie, la masse des intestins de ce cadavre avaient été extraits et se trouvaient déposés sous la table de marbre qui le portait, en des bocaux remplis d’eau ou d’alcool…

Si accoutumé qu’il fût à de tels spectacles, le docteur en resta frappé d’horreur et de stupéfaction. La table où s’étalait cette boucherie était parallèle à la sienne et distante d’environ deux mètres… Était-il réservé au même usage ?… Sans doute on l’avait cru mort, pour le déposer dans ce laboratoire d’anatomie, et un tel lieu disait assez à quel emploi sa dépouille pouvait être destinée !…

Mort, il ne l’était pas, certes. Il sentait son cœur palpiter dans sa poitrine, ses artères battre dans ses membres et dans son cerveau, ses poumons se dilater durant l’inspiration et se contracter pour l’expiration corrélative ; il sentait même ses cheveux se hérisser sur sa tête à la pensée du péril terrible qu’il venait de courir… Et ce péril n’était pas conjuré, sans doute. Ne se trouvait-il pas encore aux trois quarts paralysé, et hors d’état de se soulever sur sa dalle ?… S’il allait retomber dans l’inconscience et la léthargie d’où il sortait à peine !… Si les anatomistes qui avaient déchiqueté son voisin, le retrouvant lui-même insensible et inerte, allaient se mettre à l’ouvrage, lui ouvrir le ventre et le thorax, en extraire le contenu pour le transférer à des bocaux ?…

Cette idée était si épouvantable, qu’elle produisit précisément l’effet redouté : Aristide exhala un cri inarticulé, appela à l’aide sans obtenir de réponse et, pour la seconde fois, perdit connaissance…

Combien de temps s’écoula dans cette seconde phase d’inconscience ? Il n’aurait pu le dire. Toujours est-il qu’il revint à lui-même sous le coup d’une cuisante douleur au bras gauche, pour s’apercevoir que son atroce cauchemar venait de prendre corps.

Un homme, un personnage inconnu était là, assis sur un escabeau auprès de la table, et procédait à la dissection de son bras, à lui Aristide !… La peau, largement incisée sur la ligne médiane, de l’épaule au poignet, était écartée par des crochets ou érignes à chaînettes, fins comme des hameçons, qui prenaient d’autre part leur point d’attache sur le torse encore intact. Le sang qui s’échappait de la longue plaie humectait de fines éponges. Les muscles, séparés et écartés les uns des autres, apparaissaient nettement, et les troncs artériels ou veineux, soutenus par des tiges métalliques, se distinguaient des rubans nerveux, étroits et blancs, qui les longeaient…

Cet horrible spectacle, à peine entrevu, arracha au docteur Cordat un hurlement de protestation. Il cria qu’il n’était pas mort, qu’il y avait erreur tragique, et qu’il fallait s’arrêter à l’instant.

Mais l’anatomiste, comme s’il n’eût même pas perçu cette plainte, poursuivit son œuvre sans s’émouvoir, ici soulevant un muscle du bout de sa pince, là détachant avec soin un filet conjonctif ou un tampon adipeux qu’il rejetait délicatement sur le marbre, et par instants se reportant, pour comparer, à une figure gravée dans le livre italien qu’il tenait ouvert sur l’abdomen du patient.

À ce moment, Aristide s’aperçut qu’il éprouvait en réalité peu de douleur physique et sentait à peine les caresses du scalpel dans l’épaisseur de sa chair. Il s’expliqua, par l’incision de la peau, la douleur aiguë qui l’avait éveillé, et, suivant le cours de sa pensée toute professionnelle, en vint à suivre avec un intérêt véritablement critique l’opération qui se poursuivait sur sa personne.

— J’aurais cru mon biceps plus développé ! se disait-il avec une sorte d’amertume. Voilà ce que c’est, de faire trop exclusivement de l’escrime et d’avoir renoncé, pour le moteur électrique, au bon canot à coulisses d’antan !… Je me plais à croire qu’au bras droit je suis un peu mieux musclé que cela !… Pourquoi ce crétin a-t-il choisi de préférence le bras gauche ?…

De la préparation anatomique qu’il considérait déjà d’un œil plus philosophe, il reporta naturellement son regard vers le tortionnaire qui le disséquait.

C’était un individu de stature moyenne, vêtu de toile blanche, et qui paraissait remarquablement souple et bien pris sous ce grossier sarrau. Sa tête volumineuse s’enfermait dans une sorte de cagoule, en toile blanche aussi, où la place des yeux se marquait par des fenêtres derrière lesquelles luisaient des lunettes, ou, pour parler plus exactement, des verres de vitre enchâssés dans le tissu. Mais ce qui attira plus spécialement l’attention du patient, ce furent les deux mains qui sortaient des larges manches de l’opérateur, et qui, à vrai dire, ressemblaient beaucoup plus à des pattes de crabe qu’à des mains proprement dites. Qu’on s’imagine des espèces de griffes, cornées et dentées, de couleur noire, formant une sorte de pouce et de partie préhensiles, mais sans doigts secondaires, sur lesquelles l’attention du disséqué vivant se fixa dès lors avec une persistance exclusive.

Il ne tarda pas à constater que l’anatomiste s’en servait avec une adresse rare et put même reconnaître que le pouce de cette patte, intérieurement revêtu d’une peau très lisse, se promenait par instants sur les détails qu’il étudiait, comme pour compléter par le tact les indications générales fournies à la vue.

Cette remarque parut si intéressante au jeune savant, qu’il en oublia tout le reste, et en quelque sorte machinalement tenta soudain un mouvement de son bras libre pour saisir la patte qui le charcutait. Le mouvement réussit, soit que l’anesthésie de ce bras libre fut à son terme, soit que la volonté du sujet eût triomphé de sa paralysie.

L’instant d’après, la main droite d’Aristide s’était portée sur celle de l’opérateur et lui prenait le pouce, en même temps qu’elle faisait tomber le scalpel.

Du coup, l’anatomiste s’arrêta net dans son œuvre. Il abaissa ses besicles sur le « sujet » et parut profondément surpris de s’apercevoir qu’il vivait encore.

Chose curieuse, cette surprise se traduisit littéralement pour Aristide, qui tenait toujours dans ses doigts le pouce du carabin, par une série continue de petites décharges électriques, formant des longues et des brèves, qui passa de la pulpe de ce pouce à celle de la main qui l’enserrait et se traduisit, en italien parfaitement reconnaissable, comme formant une dépêche mentale de l’alphabet Morse :

— Tiens ! tiens !… Le macchabée n’est pas mort !… Bonne affaire pour suivre mon étude sur le vif !… Je vais en profiter pour le maintenir par les moyens appropriés dans une disposition si favorable et vérifier chez cet idiot les mouvements péristaltiques de l’estomac, la circulation interélémentaire, ed oltre cose bellissime !…

Sur quoi, le monstre dégagea d’un coup sur la patte que tenait sa victime, alla prendre dans une armoire une courroie qu’il lia sur le bras droit d’Aristide, de manière à le maintenir fortement contre la table de dissection ; puis, après avoir prestement enlevé les érignes et outils divers qui retenaient les muscles et vaisseaux du membre disséqué, il replaça très adroitement chaque organe dans sa position normale, baigna le tout d’un liquide bleu, à l’aide d’une fine éponge, referma la peau qu’il fixa sans façon avec des épingles, arrosa le tout du même liquide et enfin roula autour du membre blessé une bande de toile. Cela fait, il reporta méthodiquement le flacon à sa place et, revenant vers son sujet immobilisé, il lui planta inopinément dans la bouche une pipette de verre, remplie d’une potion incolore, qui s’écoula aussitôt dans le pharynx et que le patient avala sans résistance, car il mourait de soif.

Les choses ainsi réglées, il partit, referma la porte et laissa sa victime à ses réflexions. Elles ne furent pas longues, le docteur se rendormant déjà.

Lorsqu’il eut fini son somme et se réveilla spontanément, Aristide put constater d’abord qu’il était en bonne santé et qu’il n’éprouvait plus qu’une certaine raideur dans son bras disséqué ; ensuite que sa paralysie avait définitivement pris fin et qu’il possédait le libre usage de ses membres, – sauf sous la courroie de cuir qui immobilisait son bras droit et son torse en les appliquant à la table de marbre. Comment arriver à se défaire de cette courroie ?

Le jeune docteur parcourut du regard la cave tragique où se déroulait son supplice, sans apercevoir aucun moyen de se délivrer.

À sa droite, c’était toujours la table parallèle à la sienne et sur laquelle gisait le cadavre béant de l’inconnu, au-dessus des bocaux renfermant ses entrailles.

À sa gauche, deux autres tables inoccupées et qui attendaient des « sujets ».

Devant lui, les armoires entr’ouvertes laissaient voir leur collection de flacons multicolores, de bassins, de boîtes à outils chirurgicaux ; à un clou pendaient des vêtements qu’Aristide reconnut : sa veste de chasse, sa ceinture de cuir, son chapeau de feutre, et, tout auprès, sa carabine…

Le besoin impérieux de remettre la main sur cette arme lui arracha un soubresaut sur son lit de douleur. Oh ! s’il pouvait seulement se retrouver sur ses pieds, le fusil au poing !… Comme il aurait bientôt fait de tout balayer devant lui, de briser toutes les résistances, et de revoir le ciel bleu !… Mais c’était chose impossible, sous l’étreinte écrasante de cette courroie maudite…

Et soudain, comme cette pensée flamboyait dans son cerveau enfiévré, son bras gauche, son bras disséqué, qui venait de se déplacer au bord de la dalle de marbre, rencontra sous sa main un obstacle léger et s’en saisit avec emportement.

Le scalpel !… c’était le scalpel, tombé de la griffe de l’anatomiste, au moment où il s’était trouvé interrompu dans sa macabre besogne !…

Il n’en fallait pas plus pour le rendre libre, et ce fut l’affaire de quelques minutes… Rassemblant toute son énergie dans son bras blessé, Aristide parvint à approcher le tranchant du scalpel de la courroie qui l’immobilisait. Il la scia, l’usa, pour mieux dire, sur ce tranchant et, après un effort héroïque, réussit à la couper… Il était libéré !…

Sauter sur ses pieds, revêtir sa défroque, reprendre sa carabine et sa ceinture, tout cela fut l’affaire d’une minute. La porte était simplement fermée au loquet et s’ouvrit aisément. L’instant d’après, Aristide l’avait franchie et refermée. Il se trouvait dans un long couloir, éclairé à perte de vue par des globes électriques.

Une lueur plus vive l’attira sur sa droite. Il se laissa diriger par cette indication et arriva à une immense galerie, qui était un champ de blé en pleine maturité, croissant à couvert sous les feux croisés de plusieurs milliers de lampes.

D’abord stupéfait du spectacle qui se développait devant lui, le docteur Cordat dût bientôt se rendre à l’évidence. Non seulement ce blé magnifique avait poussé dans le sol même de la cave, mais il était prêt pour la moisson, à laquelle procédaient des millions et des millions de fourmis vaillamment attelées à la besogne ! Grain à grain, elles décortiquaient le blé sur sa tige même ; puis, aussitôt chargées de leur butin, elles dégringolaient au pied de la tige et prenaient rang dans la file indienne de leurs compagnes, pour emporter au plus vite, ce qu’elles avaient conquis.

Où allaient-elles ?… Dans quel grenier mystérieux emportaient-elles leur récolte ?… Aristide ne songea pas d’abord à se le demander. Tout entier à la surprise du spectacle qui se déroulait devant lui, il n’en sortit que pour constater que des ruisseaux d’eau courante fort bien aménagés arrosaient partout le champ de blé. Ces ruisseaux prenaient naissance de citernes bâties en larges pierres, aux angles de la galerie, et paraissaient s’écouler vers d’autres réservoirs établis au-dessous du sol, manifestement composé de sable et d’engrais chimiques. Le tout, très régulier et très soigné, pour ne pas dire très élégant.

Ces eaux éveillaient, par leur murmure, leur limpidité et leur fraîcheur, deux sensations qu’Aristide s’empressa de satisfaire, la faim et la soif. Après avoir largement étanché l’une, au courant le plus voisin, il cueillit une poignée d’épis, la frotta dans sa main pour dégager le grain, et la dévora.

Ce grain était superbe, gonflé d’une farine savoureuse, si tendre et si appétissante que la cuisson la plus savante n’aurait pas pu le rendre plus agréable au palais. Aristide en dégusta successivement sept ou huit poignées, sans s’inquiéter de ce que les fourmis pouvaient penser de sa voracité. En fait, elles ne paraissaient s’en occuper en aucune façon, tout entières au travail qu’elles poursuivaient avec ardeur. Quant au dégustateur, il se sentait déjà animé d’un courage et d’une vigueur nouvelles, comme si ces grains de blé, cultivés scientifiquement dans un milieu tout artificiel, lui avaient déjà incorporé des principes assimilables de force et de santé.

Il eut la curiosité de suivre les fourmis, pour voir où étaient leurs greniers, et bientôt il arriva derrière elles à une suite de magasins voûtés où le blé s’entassait en piles énormes et parfaitement régulières.

Cependant, un certain nombre de travailleuses, au lieu d’apporter leur grain frais à un tas en formation, paraissaient avoir un objectif spécial et abandonnaient la procession pour se rendre à une galerie plus éloignée. Aristide les suivit et trouva qu’il s’agissait en ce cas d’un dortoir de jeunes larves à peine écloses à la vie et que des fourmis nourricières approvisionnaient de grains frais, le leur entonnant directement dans la bouche, après l’avoir préalablement écrasé sous leurs mandibules. Tandis que les nourrissons mangeaient goulûment leur pâtée, les bonnes nourrices complétaient leur œuvre maternelle en léchant les larves avec le plus grand soin, pour les débarrasser des impuretés qui avaient pu s’accumuler sur leur personne, pendant la période d’insensibilité. Les larves paraissaient apprécier à sa valeur cette toilette minutieuse, car elles se laissaient faire avec une entière docilité, sans perdre d’ailleurs un coup de dent. Aristide Cordat était vivement frappé de voir que sa présence ne paraissait gêner en rien les nourrices, ou pour mieux dire qu’elles n’y prêtaient aucune attention.

Il prit bientôt le parti de s’en aller poursuivre son exploration des galeries, et visiter successivement plusieurs champs de blé à des phases différentes de maturité. Les uns étaient encore en herbe, les autres plus avancés, ou même livrés aux moissonneuses, d’autres à peine ensemencés ; mais partout régnaient l’ordre, la régularité, l’activité d’un phalanstère exclusivement occupé du bien commun.

Le visiteur aurait bien voulu pénétrer dans les régions obscures de cette organisation sociale, qui s’enfonçaient manifestement sous terre, comme l’indiquaient, sur certains points, les ouvertures minuscules des galeries secondaires, où disparaissaient à la file des théories d’ouvrières. Mais il n’y avait pas à y songer, sans des appareils spéciaux, sans vitres mobiles, tels qu’on en voit parfois dans les expositions agricoles. Aussi le docteur Cordat, après avoir donné une heure à ces observations sommaires, reprit-il le cours de son voyage de découvertes, avec le secret espoir d’arriver à la demeure de l’anatomiste qu’il avait vu à l’œuvre sur sa propre personne.

En quoi son espoir fut déçu. Après une minutieuse exploration des cultures électriques qui bordaient le couloir souterrain, il dut reconnaître que sa recherche était vaine, et sans doute il allait l’abandonner, quand un plan incliné à pente très douce, aperçu au fond d’une galerie déserte, attira son attention.

Au premier coup d’œil, ce plan incliné lui rappela invinciblement celui qu’il avait observé naguère dans la fameuse tour moresque de Séville, la Giralda, et qui sert à atteindre, de palier en palier, le sommet de cette tour. Supposant que l’ascenseur primitif pouvait aboutir à un étage où il rencontrerait peut-être un représentant de l’espèce supérieure, qui sans doute régnait sur le peuple myrmidonesque des fourmis, il s’engagea résolument sur cette pente dallée.

À dire vrai, ce n’était pas sans quelque émotion, le cœur battant et la carabine sous le doigt, qu’il risquait une démarche peut-être décisive. Mais ici encore, son attente fut trompée. Le plan incliné aboutissait à une galerie sombre et manifestement abandonnée, depuis des siècles peut-être, mal éclairée par deux ou trois meurtrières percées sur le jour extérieur. Cette galerie ne contenait que de longues rangées de briques crues et des tas de balles de glaise, sur lesquelles une épaisse poussière s’était uniformément déposée.

Quel pouvait être l’usage de ces briques et de ces balles ? Aristide eut la curiosité de le vérifier. Il en dégagea deux ou trois pour les emporter et les examiner à la lumière du couloir extérieur.

Et tout d’abord, en les soulevant, il fut surpris du poids considérable de ces objets, qui semblait, tout à fait disproportionné avec leur apparence et leurs dimensions. Les briques et les balles auraient été formées de lingots de plomb, qu’elles n’auraient pas été plus malaisées à manier.

Chargé de sa carabine et d’un bras gauche à peu près inutile, tout ce que l’explorateur put faire fut d’enlever un spécimen de chaque sorte, pour redescendu au jour avec sa trouvaille.

Quand il se retrouva dans le couloir, il la laissa tomber sur la dalle, plutôt pour se débarrasser d’un poids incommode que dans une intention bien arrêtée. Et aussitôt la brique se rompit…

Elle était constituée par un lingot d’or fin, qui apparut, sous la lumière crue des globes électriques, aussi brillant qu’à l’heure, sans doute bien reculée, où il était sorti de la fonte pour entrer dans le moule de glaise qui l’enveloppait…

D’un mouvement instinctif, Aristide ramassa la balle de glaise qui avait roulé à terre et la rejeta sur le dallage du couloir.

Elle se brisa comme une légère écorce, et laissa voir, sous cette pelure, un diamant aussi gros qu’un œuf de poule, taillé à facettes étincelantes !…

Devant ce spectacle imprévu, Aristide ne se posséda plus. Laissant à terre les précieux débris, il remonta à grandes enjambées le plan incliné, prit au hasard dans la galerie déserte une autre brique et une autre boule de glaise et les cassa contre la muraille de granit. Dans les deux cas, le résultat fut analogue : un lingot d’or pur et un énorme saphir apparurent à ses yeux, illuminant de leur éclat vainqueur la demi-obscurité de la salle.

Il n’y avait pas à conserver le moindre doute ! Un trésor inestimable dormait dans la poussière de cette galerie, qui n’était peut-être pas seule en son genre, dans les ruines cyclopéennes où la fortune l’avait conduit. Les particularités qui avaient frappé l’esprit du jeune docteur, au moment où il était arrivé sous les murailles de la vieille tour, lui revinrent en mémoire. Il se dit que cette construction préhistorique était bien sans doute un ancien établissement des Phéniciens de jadis, où ces hardis navigateurs venaient, peut-être par des voies souterraines, déposer les résultats de leurs explorations africaines et asiatiques. De lointaines générations de pirates avaient accumulé sur cette lande sauvage de Sardaigne, au bord de la mer qui était leur grande route, tout un trésor en barres de métal fin et pierres précieuses. Puis, ils avaient disparu ou fait naufrage, emportant leur secret dans la tombe, et ce trésor était resté sans maître. Des révolutions et des cataclysmes avaient passé sur ces drames. Les vents, les tempêtes et les siècles s’étaient acharnés sur la forteresse phénicienne et l’avaient lentement ruinée, ensevelissant son histoire dans les brumes du passé. Les Carthaginois, les Romains, les Vandales, s’étaient succédé dans la Méditerranée sans soupçonner le secret de cette lande perdue sur une côte déserte… Les Francs, les Croisés, les Maures, les soldats de la Révolution l’avaient tour à tour côtoyée et pillée sans le deviner davantage… Et maintenant c’était à lui, Aristide Cordat, docteur en médecine de la Faculté de Paris, que cet héritage trente ou quarante fois séculaire devait échoir par un hasard inouï – peut-être avec un autre trésor de secrets physiologiques, – afin de les mettre l’un et l’autre au service de la civilisation moderne, s’il savait seulement s’en assurer la possession !…

Que faire ? à quel parti se résoudre ?… Avant tout, il fallait reconnaître les lieux et s’assurer le bénéfice de sa découverte !… Il fallait sortir de la crypte phénicienne, puis y revenir, pour mettre la main sur cette réserve inestimable de richesses, probablement ignorée de ceux-là même qui en étaient les gardiens occasionnels… Mais d’abord sortir !… sortir de cette geôle sanglante, où l’on avait commencé par le disséquer vivant et où, sans nul doute, on finirait par le disséquer mort… Aux armes !… à coups de fusil, et, s’il le fallait, à coups de lingots d’or, à coups de diamants et de rubis, il s’évaderait de cette prison d’assassins !… Et malheur à ceux qu’il y retrouverait devant lui, quand il y reviendrait en force !…

Possédé de cette idée, Aristide reprit son voyage d’exploration. L’une après l’autre, il arpenta de nouveau les galeries de culture qu’il avait déjà parcourues ; et, frappé tout à coup de ce fait que les eaux d’irrigation de ces cultures devaient forcément aboutir à un canal commun, et que ce canal s’écoulait nécessairement vers la mer, il se laissa conduire par cette indication.

Cette fois, il était sur la bonne piste !… Au-dessous du plan incliné qui lui avait déjà donné accès à l’étage supérieur, il découvrit un autre plan incliné descendant en sens inverse et qui servait de lit à une véritable rivière souterraine, formée par la réunion de toutes les rigoles d’irrigation. Cette rivière, il la suivit en longeant le trottoir de pierre qui la bordait… Il la vit aboutir à une chute en nappe de dix à douze mètres, et tomber sur une turbine en bois qu’elle animait d’un mouvement horizontal… Auprès de la turbine étaient les dynamos qu’elle mettait en action et qui développaient la lumière électrique, conduite par un câble à l’étape supérieur… Un peu plus loin, la cascade reprenait son cours, au milieu d’un escalier formé de larges dalles, pour s’échapper finalement sur le lit de sable que lui offrait, au-dessous d’une voute naturelle, une grotte toute semblable à celle où le docteur avait poussé son bateau…

Des voix !… Il s’arrête pour écouter… Ces voix parlent italien :

— … L’hélice n’est pas de notre compétence !… Elle n’est que faussée, mais il faudrait une forge pour la redresser. Contentons-nous des réparations que nous pouvons effectuer…

Sur quoi, bruit de scies, de clous et de marteaux, au milieu d’une chanson napolitaine, Marinarella, qu’un des ouvriers chante à tue-tête…

Aristide ne saurait en douter : il est à quelques pas de son bateau, abrité un peu plus bas à l’entrée de la caverne. Il presse le pas, tourne un pan de roche… Plus de doute ! il ne s’est pas trompé. Baselli et ses deux compagnons sont là, occupés à radouber son yacht… Soudain, il surgit hors de l’ombre et se montre, disant :

— Eh bien, les amis, comment va l’ouvrage ?… Est-ce que nous avançons ?…

Grande joie de Baselli et grand accueil des deux autres, qui le croient naturellement arrivé par la plage, au milieu des coups de marteau. Et tout de suite, le brave pêcheur entame son histoire :

— Ah ! signore, caro signore !… que je suis aise de vous voir !… J’ai été terriblement inquiet de vous, en ne vous retrouvant pas à la maison, et plus inquiet encore quand j’ai appris votre départ par ma fille !… Cette damnée plaine de Nurri a si méchante réputation !… Nous vous avons attendu tout le lendemain, ne sachant trop à quoi nous résoudre… puis je me suis dit qu’à tout prendre, notre premier devoir était de rechercher le bateau à l’endroit que vous m’aviez indiqué, et d’exécuter vos instructions… Vous m’aviez remis de l’argent et chargé d’amener de bons ouvriers, avec le bois nécessaire pour les réparations ; vous m’aviez dit que le bateau était en eau morte à l’entrée de la grotte, dans cette baie. Avant tout, il fallait procéder à ce radoub, c’était la première chose à faire !… si vous reveniez, tout serait pour le mieux ! sinon, nous irions à Cagliari demander conseil sur le meilleur parti à prendre… Nous avons donc commencé par transporter les planches au-dessus de la baie. Puis nous sommes descendus et nous avons recherché le bateau, qui s’est bientôt montré à nos yeux. Les réparations étaient peu importantes, celles tout au moins qui sont de notre métier. Nous nous sommes mis à l’ouvrage, les compagnons et moi, et c’est maintenant chose faite… En deux jours, nous avons terminé les réparations essentielles ; avec l’étoupe et le goudron déposés au poste de l’avant, nous effectuerons le calfatage nécessaire. Votre bateau sera donc en état de reprendre la mer, et si vous vous rendez à Cagliari ou ailleurs, il vous sera facile d’achever le redressement de votre hélice, qui n’est pas grand’chose, mais qui sera mieux effectué par les ouvriers mécaniciens d’un port, avec les moyens nécessaires, qui nous feraient défaut ici… Avons-nous bien pensé ?…

— Le mieux du monde, mon cher Baselli, et je ne puis trop vous remercier, car je n’aurais pas adopté un autre plan. En fait, il n’y en avait pas d’autre possible…

Sur cette déclaration, Baselli présenta ses compagnons au docteur comme les meilleurs charpentiers de Gonargientu. Aristide leur serra cordialement la main, et après avoir inspecté le travail, leur adressa des remerciements qui leur firent manifestement le plus grand plaisir. L’ouvrage était presque achevé.

— Encore deux ou trois heures après déjeuner, et nous aurons fini, pour la charpente s’entend !… Il ne restera plus que le calfatage et la peinture, et ce sera l’affaire de quelques heures !… mais Pia se fait bien attendre… c’est elle qui doit nous apporter les vivres… Espérons qu’il ne lui est rien arrivé… Je vais toujours au-devant d’elle.

— Allons ensemble, proposa Aristide.

Les deux hommes étaient à peine sortis de la grotte qu’ils aperçurent la jeune fille, venant vers eux du fond de la plage. Elle portait sur sa tête un lourd panier, avec la grâce et la force des canéphores antiques, et fut si contente à la vue du docteur, qu’elle manqua laisser tomber sa charge. Pourtant elle avait repris ses forces, quand les deux hommes la rejoignirent.

— Ah ! signor dottore, dit-elle, je suis si contente de vous revoir !… Je ne vivais plus, depuis quatre jours que vous nous avez quittés… J’aurais voulu aller à votre recherche, mais mon père ne l’a pas permis. Le signor dottore n’a pas besoin de nous ! disait-il. Il en sait plus long que de pauvres pêcheurs et saura bien où nous trouver, quand il lui plaira… Notre seul devoir est d’exécuter ses ordres… Dieu soit loué puisqu’il avait raison et que vous voici revenu ! Mais qu’est-il arrivé ! reprit-elle soudain, en remarquant qu’il avait le bras gauche en écharpe. Vous êtes blessé ?

— Presque rien. Un simple accident de chasse qui sera bientôt guéri… Ma carabine est partie comme je franchissais un buisson, ajouta-t-il pour donner le change à ses inquiétudes ; j’ai trouvé asile chez de braves gens qui m’ont fort bien soigné… Et comme je leur avais déjà donné beaucoup d’ouvrage pour aller me chercher les médicaments nécessaires, j’ai jugé inutile de les déranger encore en les envoyant chez vous, bien sûr que je ne pouvais manquer de vous retrouver ici, aussitôt que j’y viendrais.

— Et à part votre accident, rien de nouveau ?… reprit la jeune fille, ne pouvant résister au désir de savoir ce qui lui tenait tant au cœur.

— Rien encore, ma chère Pia : j’ai été immobilisé par ce contretemps. Mais peut-être serai-je plus heureux dans mes recherches, maintenant que me voici en état de les reprendre.

Ainsi causant, on arriva à la grotte, et les travailleurs, heureux de voir arriver leur dîner, firent grand accueil à la jeune fille, qui déballait ses provisions sur un coin du rocher : lonzo magnifique (longe de porc fumé), énorme polenta, des fruits, deux bouteilles de vin, sortirent de sa serviette et s’étalèrent sur la table improvisée, chacun s’installa de son mieux autour de la table et se mit en devoir de faire honneur au menu. Aristide comme les autres.

— Au fond, qu’avez-vous pensé de moi, en ne me trouvant pas au rendez-vous ? demanda le docteur, tout en mangeant.

— Ma foi, pour dire la vérité, je n’étais rassuré qu’à demi, dit Baselli. Cette maudite vallée de Nurri, que vous avez voulu visiter, est si périlleuse et si fatale !… Vous voyez que vous n’avez pas pu y mettre les pieds sans vous blesser !… Mais je me disais que vous étiez armé, que rien ne vous obligeait à vous presser, et que vous nous reviendriez après une excursion dans le pays…

— Et vous, Pia ?

— Moi ? Je craignais le pire (u peju) ! dit la fille. Mais j’avais décidé, s’il se produisait, que je vous vengerais !…

— Que vous me vengeriez ?… Et comment, chère amie ?

— N’importe comment ! Je m’étais promis d’attendre jusqu’à demain midi, et si vous n’aviez pas reparu, de me rendre à mon tour dans la vallée de Nurri et de poignarder le premier être vivant qui me tomberait sous la main ! reprît-elle d’un air sombre et farouche.

— Peste, comme vous y allez !… Mais comment auriez-vous fait ?…

— Avec ce stylet ! fit-elle en tirant de son corset une lame forte et courte, effilée comme un rasoir.

— Sur le premier venu !… Cela vous aurait vraiment bien avancée !…

— Cela m’aurait vengée (vindicata) ; c’est bien simple !… après mon frère Orso, voir disparaître celui qui était allé à sa recherche par bonté pure, c’eût été trop, et j’étais résolue à ne pas le souffrir !…

Cette idée parut si juste et si simple aux auditeurs, qu’il n’y en eut pas un seul pour y contredire. Quant au docteur, il se dit naturellement qu’il avait bien fait de reparaître, car l’intervention soudaine de la chère Pia dans les affaires de la Tour n’aurait pas été de nature à arranger les choses délicates qu’il avait à régler. Pour changer le cours des idées, il demanda si, parmi les planches apportées de Gonargientu, il en restait quelques-unes qui pussent servir à assembler des caisses de cinquante à soixante centimètres de long, sur quinze à vingt de haut et de large. Les ouvriers expliquèrent qu’ils avaient employé presque tout le bois dont ils disposaient ; mais ils avaient remarqué dans la cale des caisses vides qui pourraient être utilisées.

Sur quoi, Aristide se détermina à y descendre, car il ne savait où ni comment mettre en sûreté le contenu de ses poches, et, ayant reconnu l’exactitude du renseignement, il en profita pour faire monter sur le pont toutes les boîtes disponibles, avec des bouteilles de vin de Champagne, dont il régala ses convives.

Les ayant ainsi mis en belle humour, et s’étant débarrassé dans sa cabine des richesses qui lui pesaient, il donna ses instructions pour l’établissement des caisses qui lui étaient nécessaires et annonça qu’il passerait la nuit à bord pour se tenir en mesure de partir aussitôt que l’achèvement du radoub le permettrait. En attendant, il allait consacrer le reste de la journée à une reconnaissance sommaire du pays.

Le plus naturellement du monde, Pia demanda s’il n’aimerait pas, pour souper, un bon rôti de chevreau avec un gâteau de bruccio. Il répondit qu’il serait enchanté d’un tel menu ; mais où en trouverait-elle les éléments ?

Elle en faisait son affaire. Sur quoi, il lui remit une pièce d’or, tirée de sa ceinture de cuir, et partit en longeant la plage pour escalader bientôt, sur la droite, les hauteurs qui la bordaient. Tout en explorant la contrée, dans une direction qu’il ne connaissait pas encore, il réfléchissait mûrement à la ligne de conduite qu’il convenait d’adopter.

Que le trésor, découvert par lui dans la galerie haute de la Tour phénicienne, fût sans maître, il ne pouvait guère en douter. La nature même de ce trésor, et son abandon dans une sorte de galetas poussiéreux, ouvert à tout venant, sous la crasse des siècles, ne permettaient guère de douter qu’il fût res nullius, en tout cas parfaitement indifférent ou inconnu aux occupants actuels de la Tour… D’autre part, ces occupants qui se réduisaient jusqu’à nouvel ordre aux fourmis moissonneuses qu’il avait vues à l’œuvre et à l’anatomiste inconnu qui avait entrepris d’un cœur si léger de le disséquer vivant, – ces possesseurs ne s’inquiétaient pas des briques d’or fin et des énormes pierres précieuses que recélait leur demeure.

Lui qui les avait découvertes, sous leur gangue artificielle et vénérable, il avait bien le droit de s’en emparer, comme s’il les avait rencontrées en quelque île déserte, au fond d’un caveau ignoré. Le péril mortel où il s’était trouvé jeté, et qui avait à proprement parler déterminé et légitimé sa trouvaille, lui créait un droit imprescriptible à s’en emparer manu militari, pour en faire profiter l’humanité vivante. Quel titre de propriété pouvait être plus sacré ?… Il n’avait pas désiré, ambitionné, recherché ce trésor, dont l’existence même lui était absolument inconnue ; il s’était trouvé, à proprement parler, condamné à le découvrir par l’agression la plus sauvage et la plus inattendue, par l’attentat le plus caractérisé à sa liberté et à sa vie, au cours de l’excursion la plus écrasante !… Et maintenant que le hasard, ou pour mieux dire un péril mortel, l’avait contre sa volonté rendu maître de cette énorme richesse, qui n’appartenait à personne et que personne ne connaissait, il hésiterait à se l’approprier pour le service et l’usage de la civilisation ?… Non. Ce serait trop niais, ce serait trop imbécile, pour ne pas dire trop criminel !… Il n’en avait pas le droit !… Son devoir étroit, positif, absolu, était, au contraire, de mettre la main sur cette incalculable puissance latente de progrès !… Pas un homme sensé n’hésiterait, à sa place, à remplir ce devoir…

Voilà ce qu’Aristide se disait et se répétait à haute voix, tout en arpentant à grandes enjambées la plaine et les monts qui dominaient la baie.

Soudain, il s’arrêta court, dans le sentier qu’il suivait sans le voir. Un homme et une femme venaient vers lui, se dirigeant vers la crique qu’il avait quittée depuis plusieurs heures, sans se douter de la fuite du temps.

L’homme portait sur ses épaules une moitié de chevreau tout dépouillé et paré, prêt à la cuisson. La femme était Pia, dans sa parure de gala, tenant en équilibre sur sa tête une énorme tarte au bruccio, enveloppée de feuilles vertes. Et tout aussitôt elle dit :

— Eh bien, signor dottore, avez-vous trouvé quelque indice de mon frère ?… J’ai bien peur que non, car vous tournez le dos à la vallée de Nurri ! !... Hélas !… Il est six heures bientôt. Ne vous attardez pas, signor dottore, si vous voulez être de retour pour le dîner !…

Elle passa, svelte et droite sous son fardeau, avec son acolyte. Et le jeune savant, se remémorant soudain ce qu’il avait vu dans la salle de dissection de la Torre, fut frappé d’une ressemblance fugitive entre le « sujet » éventré qu’il avait eu pour voisin sur sa table de supplice et la jeune fille qu’il venait de saluer.

— Serait-il possible que ce fût le frère de Pia ? se dit-il, le frère qu’elle pleure et recherche, d’un cœur inconsolé ?…

Et plus il y songeait, plus il se disait que c’était chose certaine… Les « sujets » anatomiques ne devaient pas être chose commune, sur cette lande déserte qui s’étendait au voisinage de la Tour. Orso Baselli s’y était porté, on en était sûr, à la poursuite d’une chèvre égarée. Il n’avait pas reparu... Nul doute qu’il n’eût succombé à quelque exécrable guet-apens de l’anatomiste masqué !… C’était lui, c’était l’innocent frère de Pia que, victime à son tour d’un crime identique, il avait eu personnellement pour voisin dans cet antre de torture !… C’étaient les entrailles du malheureux Orso qu’il avait pu voir déposées sous la table dans leur bain antiseptique !… Et il hésiterait à la venger, à se venger lui-même de l’attentat perpétré sur sa personne ?… Non, avant tout, il fallait retrouver l’assassin et le supprimer… puis, s’emparer de sa dépouille, ne fût-ce que pour en faire part au père et à la sœur de l’infortuné jeune homme aussi froidement sacrifié.

Ainsi disait Aristide, en parcourant à grands pas la crête d’une colline dominée par les sommets voisins.

La disparition du soleil, qui s’abaissait lentement derrière un de ces sommets, l’avertit que l’heure venait de redescendre à la baie. Il fit volte-face et reprit le chemin de la mer.

Comme il la revoyait, après une heure de marche, il aperçut une colonne de fumée qui montait d’un brasier en plein air établi, non loin de la grotte, dans un creux de rocher. Il hâta le pas, et bientôt il reparut aux yeux de Pia, qui lui cria :

— Arrivez, signor dottore, tout est prêt et le souper n’attend que vous !…

La table était dressée au pied de la falaise sur une large pierre plate ; le quartier de chevreau, doré et cuit à point dans le four de campagne et servi sur la vaisselle du bord, était à souhait pour les convives. Un à un, ils sortirent de la grotte et vinrent prendre place autour de la pierre. Le travail de radoub était achevé, la dernière planche en place et le dernier clou planté. Au matin, dès la première heure, le calfatage serait rapidement effectué. Les caisses, réparées, s’alignaient dans l’entrepont de la Mouette. Dès le lendemain après-midi, le yacht pouvait quitter son bassin de refuge et s’envoler vers tel point du voisinage qu’il plairait au patron de lui assigner. Aristide remercia sincèrement les vaillants ouvriers qui avaient réalisé ce miracle et les invita à faire honneur au souper.

Lui-même, il avait été mis en appétit par sa randonnée et il se préparait de grand cœur à attaquer le rôti. Un seul regret lui restait : celui de n’avoir pas de pain pour en relever la saveur locale. Mais Pia, avec un rire clair, enleva une serviette blanche qu’elle avait étalée sur le rocher et montra sa « surprise », – une grosse miche fraîche, apportée du village prochain avec sa tarte au bruccio. Pendant que l’une et l’autre cuisaient, elle était allée faire toilette. Le vin, mis à l’eau dans la grotte, avait eu le temps de se rafraîchir, et celui qu’Aristide fit apporter de la cale n’avait pas besoin de ce secours emprunté.

Chacun s’attela donc de bon cœur aux tranches fumantes de cabretto, que le docteur avait prestement découpées et qu’il fit circuler à la ronde. Tant et si bien, qu’au bout de quelques minutes, il ne resta du chevreau que le souvenir avec les os. La tarte au bruccio et les fruits eurent un pareil succès ; les verres de vin furent dégustés avec un égal plaisir, et l’enthousiasme ne connut plus de bornes quand Pia servit le café qu’elle avait découvert à l’office et préparé sans en rien dire.

La gaîté du festin était à son comble et déjà les ombres du soir s’allongeaient du rocher vers la plage, quand soudain Pia poussa un cri et montra de la main un convive inattendu qui sortait de la grotte et surgissait en plein jour, nimbé d’or par les derniers rayons du soleil couchant.

C’était un individu de taille moyenne, vêtu de toile blanche, coiffé d’une sorte de cagoule et qui s’avançait avec quelque indécision vers le groupe des dîneurs.

Au premier coup d’œil, Aristide reconnut l’« anatomiste », et, d’un mouvement instinctif il saisit sa carabine qu’il avait déposée près de lui contre le rocher. De son côté, Pia s’était levée et se portait rapidement vers l’intrus, comme pour lui demander ce qu’il désirait.

Celui-ci ne répondit pas un mot. Il leva son bras dans la direction de la jeune fille qui accourait vers lui, et de ce bras partit aussitôt un jet de vapeur légère qui l’enveloppa, – tel un nuage…

Elle fléchit sur ses jambes et s’abattit lentement sur le sable…

Aussitôt l’inconnu se tourna vers les dîneurs et fit deux ou trois pas pour se rapprocher d’eux, sans doute avec l’intention de soumettre simultanément les quatre hommes au même procédé sommaire. Il n’en eut pas le temps…

Aristide Cordat s’était dressé sur ses pieds, il avait épaulé sa carabine, et, d’un coup double, bien visé à la tête, il venait de foudroyer l’ennemi, qui tomba comme une masse à deux mètres de sa victime.

Un instant stupéfaits de ce drame rapide, Baselli et ses ouvriers s’étaient promptement ressaisis. Ils coururent à la jeune fille, la relevèrent, tentèrent de lui faire reprendre ses sens en lui frappant dans les mains et l’éventant avec des serviettes. Mais elle restait inerte et comme endormie.

— Rassurez-vous, son pouls est normal et son insensibilité ne sera que temporaire ! dit Aristide qui s’était joint à eux. Transportez-la sur le sopha du salon et laissez-la paisiblement revenir à elle… Ce ne sera rien, j’en réponds !…

— Signor dottore, ne vaudrait-il pas mieux la garder ici, au grand air, sur le sable ? suggéra le brave Baselli, qui se rassurait, lui aussi, en voyant sa fille respirer doucement comme un enfant assoupi.

— Vous avez raison… Laissez-la dans cette bonne brise et allez seulement prendre des coussins au salon, pour mieux l’installer.

Tandis que Baselli et ses aides s’empressaient d’exécuter ces ordres, le docteur se penchait sur l’inconnu et lui prenait le bras, qu’il dépouillait vivement de sa manche, en la déchirant de bas en haut.

Il découvrit ainsi une sorte d’énorme antenne à trois articulations, dont la première, faisant fonction de main, battait déjà violemment, sous l’action d’une fièvre intense, tandis que la seconde, en avant de ce qui faisait fonction de coude, laissait apercevoir un tube de verre à demi rempli d’un liquide verdâtre et parée d’un orifice qui servait, sans doute, par la contraction d’un muscle sous-jacent, à « vaporiser » ce liquide.

Aristide Cordat commença par arracher cette arme redoutable, qu’il mit dans sa poche. Puis, il souleva la cagoule de toile qui servait de masque au blessé et resta stupéfait en apercevant, au lieu du visage peut-être monstrueux, mais humain, qu’il s’attendait à trouver sous ce voile, le faciès grotesque et difforme d’une colossale tête d’insecte, pourvue de puissantes mandibules, surmontée d’une boîte crânienne démesurée qui devait avoir reçu en plein une décharge de plomb de chasse, car elle était criblée et percée comme une écumoire… De gros yeux latéraux à facettes et un énorme œil frontal à trois pupilles complétaient, sous l’extravasation du sang et la boursouflure des tissus, la physionomie la plus imprévue et la plus répugnante de fourmi gigantesque qu’il fût possible d’imaginer.

Tout cela à peine entrevu d’un coup d’œil rapide, Aristide rabattit précipitamment la cagoule, car il entendait revenir ses convives, portant chacun leur coussin, et, jugeant qu’il valait mieux rester seul maître du secret entrevu, il releva le blessé inconscient, le jeta sur son épaule, et l’emporta vers sa cabine, où il le déposa sur la couchette et l’enferma.

Puis, il revint vers les trois ouvriers qu’il trouva en train d’accommoder Pia sur les coussins, conformément à ses instructions.

Préoccupés de leur mandat médical, ils avaient à peine pris garde à celui que venait de réaliser le docteur, sinon pour constater qu’il avait emporté sa victime, ce qui leur paraissait tout naturel. En les aidant à installer la jeune fille, Aristide s’assura qu’elle dormait sans fièvre. Il ordonna de la laisser là pendant deux ou trois heures, bien enveloppée d’une épaisse couverture, et de la transporter ensuite à l’abri de la grotte, pour lui épargner l’air trop vif de la nuit.

Puis, laissant les trois hommes veiller sur elle, il s’éloigna pour fumer sur la plage, en réfléchissant à la conduite qu’il convenait de tenir à l’égard de son prisonnier blessé.

IV

NÉGOCIATIONS

LE résultat de la longue méditation d’Aristide fut qu’il convenait de garder son prisonnier vivant, puisqu’il le tenait désormais en son pouvoir, et même de hâter sa guérison, puisqu’il en possédait le moyen.

En conséquence, il revint vers les trois compagnons, qui s’étaient assoupis dans la fraîcheur de la nuit, autour de la couche improvisée de Pia, et leur déclara qu’elle était restée suffisamment exposée à l’influence vivifiante du grand air ; il convenait maintenant de la mettre à l’abri dans la grotte, en attendant son réveil, qui n’était plus qu’une question d’heures. Et aussitôt, il procéda avec eux à ce transfert, installa la dormeuse sur le matelas du salon, sous la protection d’une roche convenablement choisie, et quand elle fut confortablement établie sur sa couche, déclara qu’il n’y avait plus maintenant pour chacun qu’à l’imiter. Les trois hommes choisirent d’un commun accord de rester autour d’elle en s’allongeant sur le sable fin. Quant à lui, il les quitta pour regagner sa cabine, alluma un grand falot de ronde et entra chez son prisonnier.

Il le retrouva où il l’avait laissé, sur la couchette inférieure de la cabine, mais non pas dans la même attitude. La fièvre était devenue plus ardente, – la température du blessé s’élevait maintenant à 41 degrés, – et le pouls battait violemment dans ses artères. Il s’agitait sous le coup d’un cauchemar muet et qui ne se trahissait à la paume de ses griffes par aucune dépêche mentale appréciable, mais qui n’en parut pas moins au docteur Cordat l’effet d’une périlleuse excitation cérébrale. C’était, en l’espèce, chose toute normale, puisque le patient devait nécessairement receler une charge de menu plomb dans son encéphale.

Médecin avant tout, Aristide se dit que son premier devoir était de donner au malade tous les soins possibles. Il trempa son mouchoir dans l’eau d’une carafe et en fit une compresse qu’il arrosa d’ammoniaque pour l’appliquer sur le crâne du blessé. Puis, en quelques coups de ciseaux, il le dépouilla du sarrau de toile blanche qui l’habillait de la tête aux pieds, et put alors constater que l’ennemi était bien un insecte colossal, – probablement une fourmi géante, – constitué par un énorme thorax surmontant un abdomen non moins énorme, pourvu de deux énormes antennes qui lui servaient de bras et de deux pattes articulées qui lui servaient de jambes.

Les antennes et pattes secondaires, au nombre de six, paraissaient atrophiées, mais existaient encore à l’état rudimentaire. Une carapace noire enveloppait comme une cuirasse de crabe le corps et les membres, ainsi que la tête ; mais, en dépit des modifications profondes qu’une hérédité exceptionnelle, ou peut-être un art raffiné, avaient déterminées dans l’ensemble de l’effrayant insecte, – ses formes générales avaient persisté et il n’y avait pas de doute possible sur leur caractère : c’étaient celles d’une fourmi monstrueuse, du genre atta barbara, aussi haute qu’un homme ordinaire, réduite aux quatre membres habituels d’un mammifère, – mais fourmi toujours, fourmi raisonnante et malfaisante et même fourmi savante, – avec une tête aussi vaste que l’abdomen, nantie de mandibules puissantes, flanquée de deux yeux à facette et d’un œil frontal de trois ocelles en triangle, qui paraissaient d’ailleurs avoir particulièrement souffert des deux coups de fusil qu’elles venaient d’empocher…

Si préparé que fût Aristide à quelque découverte de ce genre, il n’en resta pas moins stupéfait au premier abord, allant prendre dans son bureau une forte loupe qu’il promena à loisir sur tous les détails d’un organisme aussi anormal et ne se lassant pas de les vérifier.

Et soudain, oubliant ses griefs personnels pour ne plus songer qu’aux intérêts de la science, il se dit qu’avant tout, il fallait conserver pour elle un phénomène aussi extraordinaire, afin d’en tirer tous les enseignements qu’il pouvait fournir ; or, le meilleur moyen d’obtenir un tel résultat serait peut-être de recourir à ce médicament inconnu, dont il avait personnellement éprouvé la puissance et qui se trouvait encore dans un flacon spécial, facile à reconnaître parmi les autres, sur la troisième planche de l’armoire aux outils de dissection… Oui, c’était la première chose à faire ! remonter aux cryptes de la Tour phénicienne, retrouver le laboratoire d’anatomie et en rapporter le flacon !

Il regarda l’heure au cartel du salon et vit qu’il était onze heures et demie. Sûrement, tout le monde dormait autour du yacht ! Jamais il ne trouverait un moment aussi propice à son projet.

D’un geste rapide, il prit son falot, referma avec soin la porte de la cabine et redescendit dans la grotte. Comme il s’en assura sans bruit, les trois ouvriers dormaient sur le sable auprès de Pia, qui n’avait même pas changé d’attitude sur son lit volant.

Il se dirigea vers le pli de rocher qui masquait l’amorce de l’escalier cyclopéen, et, l’ayant reconnu sans peine, l’escalada à grandes enjambées. En montant, il se demandait si tout cela était bien vrai, s’il ne rêvait pas, s’il était bien, en quelques heures, passé parmi tant d’aventures surprenantes… Mais oui ! voici bien le lit du torrent, de débit intermittent… Voici son point d’émergence souterraine, sous les puissantes assises de la forteresse préhistorique... Voici le ruisseau qui alimente la turbine, la cascade qui s’élance de l’étage supérieur, après avoir arrosé les champs de blé de la crypte ; voici les derniers degrés et la crypte elle-même et ses ampoules électriques, s’éloignant à perte de vue dans le couloir ; voici le plan incliné conduisant au trésor… Voici l’interminable procession des fourmis travailleuses, emportant leur butin aux greniers de réserve ou aux larves voraces… Tout cela n’est pas un rêve, mais une réalité tangible !… Les bonnes ouvrières ne chôment ni nuit ni jour ; elles sont toujours à l’ouvrage et ne se détournent même pas au passage de l’intrus qui passe avec son falot…

Voici enfin la porte du laboratoire ! Il la reconnaît, la pousse dans l’antre où il a été le sujet d’une si terrible expérience… rien n’y est changé. Sur la table de marbre, sa place est vide ; le billot attend son retour, prêt à soutenir sa tête condamnée. À deux mètres de distance, le « voisin » éventré présente toujours son thorax et son abdomen ouverts ; sous la table, ses viscères baignent paisiblement dans l’alcool.

Préoccupé de l’idée qui l’avait hanté dans la journée, Aristide approcha son falot de la tête du mort, pour le considérer un instant : sa ressemblance avec Pia était évidente. Aucun doute n’est possible : c’est bien son malheureux frère, tombé aux mains de la fourmi géante, qui lui a servi de « sujet ». Et combien peu il s’en est fallu qu’il ne subit personnellement le même sort !… Enfin, tout cela est fini maintenant, en ce qui le concerne. Il s’agit de mener à bien une aventure d’abord si mal entamée, mais désormais si simple et qui promet des résultats si éclatants !… À l’œuvre !… À l’œuvre !… Salut à celui qui a succombé, sans le savoir, au service de la science !… Et par-dessus tout que sa malheureuse sœur l’ignore toujours !…

Aristide se détourna vers l’armoire, et du premier coup, reconnut le flacon qui avait servi à le panser. L’odeur subtile qui s’en dégageait ne pouvait lui laisser aucun doute. Il la sentait encore sous les bandes qui enfermaient son bras disséqué.

S’emparer du flacon et de quelques objets qui lui parurent de bonne prise, bandes roulées, compresses, courroies de cuir, blouses et bonnets de toile, ce fut l’affaire de deux minutes.

L’instant d’après, il avait refermé sur lui la porte tragique, il arpentait à grands pas le couloir des fourmis, il montait le plan incliné du galetas, pour remplir de lingots d’or et de gemmes précieuses une serviette nouée par les angles ; enfin il regagnait l’escalier cyclopéen et se retrouvait bientôt à bord de son yacht.

Personne n’avait bougé. La cabine se rouvrit devant lui, et, sans perdre de temps il se mit à l’œuvre.

Après avoir roulé sur le blessé une couverture qu’il assujettit fortement aux quatre membres, à l’aide d’une double courroie, il procéda au pansement de la tête en l’inondant d’élixir bleu sur lequel il empila des compresses imbibées du même liquide ; sur le tout, il appliqua une bande de toile, et, ayant ainsi emballé sa momie, il put enfin songer au repos pour lui-même.

Où allait-il s’établir pour la nuit ? Une seconde couchette, habituellement utilisée pour y déposer le linge et les habits, s’ouvrait au-dessus du blessé. Il s’y jeta tout vêtu, et quelques instants plus tard dormait du sommeil du juste.

Aux premières lueurs du jour, Aristide entendit au-dessus de sa tête, sur le pont du yacht, des pas lourds qui le réveillèrent. Il se jeta à bas de son cadre et tout d’abord vérifia l’état du blessé.

Il était plus calme et sa fièvre paraissait à demi tombée. Donc l’élixir bleu faisait son effet. C’était un point essentiel, et l’occasion naturelle de renouveler les compresses placées sur la boîte crânienne de la fourmi géante. Le jeune chirurgien procéda tout d’abord à ce pansement. Puis il sortit de la cabine, en fermant la porte à double tour, et, la clef dans sa poche, se rendit auprès des ouvriers. Ainsi qu’il l’avait pensé, ils étaient déjà en train de calfater le bordage et n’avaient que de bonnes nouvelles à donner de la jeune fille laissée à leur garde. Elle dormait toujours, d’un sommeil calme et rassurant.

Aristide alla vérifier le fait, et, l’ayant trouvé exact, il se jeta à l’eau, en plein soleil levant, pour achever sa toilette. Puis il revint aux travailleurs pour les interroger sur la question des vivres.

Ils furent d’avis d’envoyer Baselli au village voisin, pour en rapporter tout ce qu’il serait possible de se procurer, tandis qu’ils achèveraient le calfatage. C’était l’affaire de deux ou trois heures au plus.

Aristide approuva ce plan, tira de sa ceinture de cuir l’or nécessaire et chargea le brave pêcheur de lui rapporter, avec un aide au besoin, tout ce qu’il pourrait trouver en produits alimentaires, notamment en œufs et en laitage, et aussi deux ou trois sacs ou de la toile pour les confectionner.

Baselli partit devant lui, en recommandant sa fille à ses bons soins, et promit d’être de retour avant midi.

De son côté, le docteur, voyant les deux charpentiers occupés à leur besogne, et ses malades bien assoupis, résolut de remonter sans bruit aux sous-sols de la Tour et d’en rapporter un nouveau chargement d’objets choisis, briques d’or et pierres précieuses, médicaments et grains de blés. Il se munit à cet effet de trois ou quatre serviettes, pour faciliter ce transport, prit sa carabine qu’il avait rechargée, et annonça qu’il allait voir aux environs s’il rencontrait quelque gibier ; non sans avoir remis aux deux travailleurs une bouteille de bon vin pour amuser leur matinée.

Après quoi, il partit sans bruit, puis rentra comme pour vérifier à nouveau la condition de la dormeuse, et profitant d’un instant où les ouvriers étaient à l’intérieur du yacht, il se glissa au fond de la grotte et retrouva l’escalier.

Une demi-heure plus tard il était de retour, avec ses serviettes pleines du butin qu’il avait recueilli, et qu’il déposa au pied des degrés, pour revenir les prendre à loisir. Ce fut l’affaire de quelques allées et venues entre le yacht et la cachette. Bientôt les trésors divers qu’il rapportait se trouvèrent en sûreté à bord du bateau, les uns dans les caisses réparées par les ouvriers, les autres dans la cabine, où il avait à cœur d’instituer au plus tôt une expérience décisive.

Se souvenant, de l’effet que quelques bouchées de blé formique avaient produit sur sa propre personne, quand il s’était pour la première fois trouvé dans les cultures de la Tour, il voulait essayer le même traitement sur le blessé et rechercher aussi s’il ne pourrait pas hâter le réveil de Pia.

À cet effet, il commença à insuffler avec une pipette, entre les mandibules du monstre, un certain nombre de grains de blé et constata avec plaisir que, par une sorte de mouvement réflexe, ou du moins inconscient, ces mandibules écrasaient lentement la proie qui leur était livrée.

C’était, une sorte d’invitation tacite à poursuivre la tentative. Le docteur s’empressa de réitérer son opération et ne s’arrêta qu’après avoir ainsi fait absorber à la fourmi géante la valeur d’une demi-livre environ de blé frais. Il laissa alors le patient digérer ce qu’il venait d’absorber, et se rendit auprès de la jeune dormeuse avec un flacon d’ammoniaque et un verre plein du même blé que le blessé avait savouré avec un appétit si manifeste.

L’ammoniaque fut placée d’abord sous les narines de Pia. Elle éternua aussitôt, à trois reprises différentes, et bientôt ouvrit les yeux ; mais elle restait encore engourdie et comme stupéfiée.

Le docteur n’en plaça pas moins sur ses lèvres quelques grains de blé formique et aussitôt elle se mit à les grignoter, sans trop avoir l’air de le savoir.

Mais à mesure que l’ammoniaque agissait sur ses méninges, la blessée reprenait conscience d’elle-même. Bientôt elle montra visiblement que les grains de blé étaient à son goût et qu’elle était disposée à en recevoir d’autres. Aristide suivit cette indication. Il eut le plaisir de voir que cette fois le blé paraissait normalement savouré comme une friandise. Après avoir recommencé l’expérience aussi souvent que le permit la quantité de grains contenue dans le verre à boire, il s’assura que ce blé véritablement magique joignait aux propriétés les plus nettement toniques et excitantes des forces nerveuses, une action élective et rapide sur les fonctions musculaires. Lui-même il en avait éprouvé les effets dans la matinée de la veille, alors que, soumis depuis plusieurs jours déjà à une privation absolue de nourriture, son bras encore endolori de la dissection la plus minutieuse et la plus cruelle, il avait eu la force de procéder à un voyage de découvertes à travers les cryptes de la Tour, d’emporter les produits tangibles de ses trouvailles et de rejoindre dans la grotte inférieure les ouvriers occupés à réparer son yacht.

Il y avait là tout un ensemble de circonstances véritablement frappant et que le jeune savant ne pouvait pas ne pas rapprocher les unes des autres pour en tirer des conclusions et des espérances positive.

Tandis qu’il réfléchissait à ces choses, la dormeuse, décidément réveillée, fixa les yeux sur lui et demanda tout à coup :

— La bête, qu’en avez-vous fait ?

— La bête ? répéta Aristide, pris à l’improviste et n’ayant pas encore songé à préparer une fable plausible.

— Oui, la bête qui m’a attaquée avec son venin !… je n’ai pas eu le temps de voir sa figure ; mais j’ai bien vu ses pieds crochus, au moment où je lui demandais, ce qu’il y avait pour son service… Des pieds de démon, tout noirs, avec des griffes énormes… Vous l’avez tuée, j’espère, car j’ai encore dans l’oreille vos deux coups de fusil.

— Ma foi, non : je me suis contenté de la mettre à la raison, et maintenant je la soigne, tout simplement, dans ma cabine.

— Vous la soignez !… s’il y a du bon sens !… Une bête si méchante ; avec des ongles de diable !… autant vaudrait soigner Belzébuth !… C’est lui, sans doute, et peut-être est-il impossible de le tuer… Mais on pourrait toujours essayer, en lui tranchant la tête !… Est-ce qu’elle parle, cette horrible bête ?… Vous a-t-elle répondu, en attendant qu’elle vous étrangle, en guise de remerciements de vos soins ?

— Non, pas encore, répondit Aristide, amusé de cette fureur vengeresse. Je lui ai mis trop de plomb dans la cervelle, vous comprenez, et cela lui a coupé le sifflet !

— Elle doit être vraiment, vilaine, pour cacher ainsi son museau, comme un pénitent de Saint-François !… Vous me la montrerez, pas vrai, quand je pourrai me lever ?…

— Vous n’en avez pas encore la force ? questionna le docteur, pour rompre les chiens devant ce flot de questions.

— Non. Pas tout de suite, mais cela va venir… Je sens encore mes jambes comme engourdies, – quand on a eu trop froid, vous savez, – mais avec des fourmillements qui semblent annoncer la fin de tout cela… que m’avez-vous donc donné de si bon que j’ai mangé ? Je pensais tout à l’heure que c’était de la manne, comme les Hébreux en avaient dans le désert, à ce que dit l’Histoire Sainte. On aurait dit de la neige sur ma langue, et cela me donnait des forces… J’en voudrais bien encore ! ajouta-t-elle avec la naïveté d’un enfant.

— Eh bien, dans une heure ou deux, je vous en apporterai d’autre, dit Aristide en lui mettant la main sur les yeux pour se soustraire à cet interrogatoire. Maintenant il faut vous rendormir et ne penser à rien.

Elle se tut un instant. Et, comme il s’éloignait sans bruit :

— D’où venait-elle, cette bête ? demanda-t-elle, curieuse. Sans doute du fond de cette grotte, puisqu’elle n’était pas passée devant nous… Savoir si c’est là qu’elle habite ?

— Nous le saurons une autre fois. Maintenant, dormez ! commanda le docteur, en s’esquivant vers son yacht.

Là aussi, il trouva du changement.

Sur la couchette de la cabine, la « Bête » se tenait assise, ayant rompu comme un fil la courroie passée sur ses bras. Elle avait arraché le bandage et les compresses qui lui couvraient la face, et regardant devant elle de toutes les facettes de ses yeux immobiles.

Aristide se jeta vers elle et lui saisit les deux pinces, qu’elle tenait à nu sur sa couverture. Peut-être s’attendait-il à une résistance. Mais il ne rencontra qu’une résignation passive, littéralement traduite par des dépêches nerveuses qui se précipitaient sous ses doigts. Ces dépêches disaient, en longues et brèves de l’alphabet Morse :

— Il va me tuer, évidemment !… Et comme il aura raison, puisque je le tuerais, si j’étais à sa place !… Une belle idée que j’ai eue, de le réserver pour la vivisection !… Sans lui, je serais vaillant et libre, avec quatre « sujets » de choix, tout frais pour mes études ; au lieu que me voici sous sa coupe, avec la tête cassée et pas même la force de me mettre debout… Sans compter que je n’ai plus ma pipette anesthésique… Il va me régler son compte, et je ne l’aurai pas volé !… On n’est pas plus bête que moi !…

Il s’arrêta un instant, comme épuisé par cet effort psychique, puis reprit avec une sorte de résignation, comme s’il s’agissait d’un autre :

— C’est dommage tout de même !… Si je sais des choses qu’il ne sait pas, lui aussi sans doute en aurait long à m’apprendre sur ce monde extérieur que je ne connais pas et que je voudrais tant connaître !…

Or, il arriva que, sans y prendre garde, le docteur Cordat s’était déjà habitué, par une double expérience, à cette manière élémentaire de percevoir les réflexions de son patient. Inconsciemment, sa pensée propre répondit à celle du monstre, qui la perçut aussitôt par la paume de ses antennes. Et cette pensée disait :

— Cette bête a raison !… Elle sait des tas de choses dont je n’ai pas la moindre idée, non plus que le reste de l’espèce humaine, et nous pourrions sans doute en apprendre long, l’un et l’autre, si nous faisions échange de nos connaissances !… Mais comment y arriver ?… Il faudrait une bonne foi mutuelle, un pacte qui abolirait toute pensée d’hostilité…

Réponse immédiate du monstre :

— C’est chose facile. Sans ma pipette de venin, je suis hors d’état de nuire à une mouche, et à plus forte raison à un homme. Vous m’avez désarmé… Prenez ma parole et donnez-moi la vôtre. De ma part, elle sera sans réserve, et je me fierai à vous…

— Quelle sera ma garantie ?

— Notre intérêt réciproque.

Aristide se tut. Il réfléchissait.

V

LE DÉPART

CETTE bête a raison, se disait Aristide. Notre hostilité n’a plus de sens, du moment où nous pouvons nous comprendre et nous associer. Elle a obéi à sa nature et à son instinct normal en voulant me disséquer. Mais c’était, à tout prendre, dans un but louable, puisqu’il était scientifique… De mon côté, je lui ai administré un maître coup de fusil, et je l’aurais tuée net si je n’étais intervenu à temps pour la remettre sur pied avec son propre médicament. Nous sommes quittes et il ne s’agit plus que d’observer de part et d’autre le pacte logique résultant de ce conflit…

Aussitôt, il joua franchement l’atout qu’il avait en main.

— Ayant un si vif désir de compléter vos études médicales, reprit-il mentalement en signes Morse, pourquoi n’êtes-vous pas allé les poursuivre dans une des grandes écoles du continent ?…

La fourmi géante parut hésiter et chercher dans sa propre pensée la réponse à faire.

— Je suis trop différent des autres élèves ! finit-elle par articuler télégraphiquement.

— Vous voulez parler de votre constitution physique et de votre langage spécial ? riposta Aristide. Sans doute, vous avez craint le ridicule, ou même les hostilités et les mauvais traitements, inhérents à ces conditions particulières… Mais il n’y a rien de plus aisé à prévenir !… En ce qui touche à votre forme extérieure, il serait assurément possible et même facile de la ramener artificiellement aux apparences de la forme humaine, par exemple par l’emploi d’un masque de cire sur la face, sur les jambes et sur les bras… Des vêtements bien établis compléteraient, l’illusion…

— Vraiment ? Ce serait possible ?…

— Non seulement possible, mais très réalisable et très applicable à votre cas particulier, avec une perfection qui rendrait la ressemblance quasi parfaite.

— Oh ! combien j’aimerais cela ! clama, en quelque sorte, le monstre infortuné, au moyen de son langage muet, en longues et brèves entrecoupées par l’émotion et la surprise.

— Il n’y a rien de plus facile à combiner, je le répète, et j’en fais mon affaire par une dépêche expédiée d’ici même au spécialiste parisien le plus qualifié dans ce genre.

— Oh ! faites cela ! faites cela, docteur, et je vous en aurai une reconnaissance éternelle, qui pourra se manifester par les témoignages les plus précieux !…

— Nous reparlerons de ceci. Mais laissez-moi achever… Quant au langage que vous pratiquez, et qui n’est pas, à vrai dire, très répandu dans les corps savants, encore qu’il ait sa valeur propre, il serait aisé d’y suppléer par deux moyens : en premier lieu, l’emploi du langage des gestes, appliqué chez nous par les sourds-muets, et que beaucoup de médecins et d’inventeurs entendent en Europe ; en second lieu, le langage articulé et sonore d’un appareil portatif de phonographie, que vous apprendriez à mettre en œuvre et à gouverner.

— Non !… ce n’est pas possible et je ne puis pas le croire !… s’écria en longues et brèves mentales la malheureuse fourmi. Vous feriez cela ? Vous arriveriez à me donner la parole humaine ?…

— Je ne doute pas que nous y parvenions, si vous vous prêtez à nos efforts et si vous les secondez… Mais, avant tout, j’ai de mon côté une demande à vous faire !

— Parlez !… Je suis à votre disposition, et, quelle que soit la demande, si vous me donnez la parole, je serai toujours votre obligé.

— Connaissez-vous le trésor que recèle votre Tour ?

— Quel trésor ?

— Une réserve, probablement phénicienne, d’or et de pierres précieuses.

— Ma foi, non ! Et peu m’importe. Nous avons plus de blé que nous n’en pouvons consommer, et quand il me faut de la toile, des produits chimiques, ou de la verrerie, je fais vendre le grain nécessaire, au marché de Cagliari, par un agent habitué de longue date à ces transactions…

— Dès lors, vous ne revendiquez pas la propriété du trésor dont je parle ?

— En aucune façon, et je ne saurais qu’en faire. Il est vôtre, si vous le désirez.

— Il peut nous être nécessaire pour l’objet que nous poursuivons.

— En ce cas, il est à vous et vous pouvez en disposer.

— J’en ai déjà apporté ici quelques échantillons, reprit Aristide, ouvrant, pour en montrer le contenu à son patient, un des tiroirs de sa toilette, qu’il avait garni de briques et de balles de glaise.

— Ah ! vous avez trouvé cela dans le vieux galetas, en haut du plan incliné ?… Si vous pouvez nous en débarrasser et en tirer parti, tout sera pour le mieux.

— J’en tirerai des millions qui nous serviront à renouveler la science, et, en ce qui vous concerne, à renouveler d’abord votre apparence extérieure.

— Fort bien. Tout sera pour le mieux. Usez à votre gré de ces vieilleries.

— Vous n’avez aucune idée de l’origine première de ces briques ?

— Ma foi, non. Je ne m’en soucie guère et ne m’en suis jamais inquiété.

— J’ai lieu de penser qu’elles ont été entassées ici par un peuple de l’antiquité qu’on appelait les Phéniciens.

— C’est bien possible. Mon grand-père, que j’ai parfaitement connu, et qui m’a transmis les traditions de notre race, m’a souvent parlé de ces Phéniciens comme l’ayant probablement introduite ici, dans un de leurs navires, au retour d’une expédition lointaine.

— Monsieur votre grand-père ne les avait pas connus ?

— Oh ! non. Il n’était pas assez vieux pour cela !… comme la plupart des membres de notre famille, il n’a guère vécu qu’une centaine d’années, j’entends par là une centaine de révolutions complètes du Soleil autour de la Terre, car c’est ainsi que nous mesurons le temps… Il disait que les Phéniciens remontaient à cinq ou six mille ans avant le temps présent.

— Monsieur votre grand-père était bien informé. C’est lui qui vous a appris l’anatomie ?

— Et tout ce que je sais. J’avais perdu mon père au cours de ma première enfance.

— Quant à Mme votre mère ?…

— Je ne l’ai pas connue. Il faut vous dire que, chez nous, la mère meurt à la naissance de son enfant, et même s’il n’en était pas ainsi, nous ne pourrions pas la distinguer, tous nos petits étant élevés ensemble et en commun dans nos nourriceries.

— Vous n’avez pas de fils, vous-même ?

— Vous voulez dire de successeur au gouvernement suprême de notre peuple ? Pas encore… quand le moment sera venu, je choisirai la larve la mieux portante et la mieux douée parmi celles que nos nourrices élèvent ; je la traiterai par les moyens appropriés pour développer son cerveau et ses autres organes aux proportions normales dans le rôle directeur qui lui sera assigné, et je commencerai son éducation…

— Ainsi, votre taille et vos facultés propres sont le résultat d’un traitement spécial en vue d’une fonction déterminée, celle de chef de la race ?

— Assurément, n’en est-il pas ainsi chez vous ?

— Hélas ! non. Et c’est bien sans doute pourquoi nous sommes si mal gouvernés.

— C’est forcé ! répliqua la fourmi géante avec conviction. Il est même surprenant qu’avec une si mauvaise méthode vous puissiez arriver à vous maintenir dans le monde et à découvrir de temps à autre quelque fait nouveau. Car il n’y a pas à dire, vous savez un certain nombre de choses que nous ignorons !…

— Vous de même, si j’en juge par quelques-uns de vos exploits ! Par exemple, je serais extrêmement curieux de savoir comment vous pourrez arriver à développer la taille de votre fils et le volume de son encéphale au point que vous avez atteint ?

— Le plus simplement du monde. En le gavant de blé formique et le léchant assidûment après avoir chargé ma langue d’élixir concentré… Quant à l’atrophie des membres que nous désirons laisser à leur dimension originelle, elle s’obtient par la procédure contraire, c’est-à-dire par des ligatures propres à prévenir la suralimentation locale.

— Et ces élixirs, quelle en est la composition ? Je ne me lasse pas d’admirer que vous puissiez déterminer à volonté la réparation presque immédiate des tissus vivants, leur croissance au-delà de la normale, la vigueur de vos muscles et autres résultats véritablement surprenants.

— Nous en recauserons et je n’aurai rien de caché pour vous, quand vous m’aurez initié aux miracles de votre civilisation propre. Présentement, il suffira de vous dire que la base commune de tous mes élixirs provient de notre propre corps, traité par les moyens convenables… Nous appliquons à ces préparations le surplus de notre population, qui deviendrait rapidement excessive, si nous ne la mettions pas en coupe réglée ; et d’autre part, quand nos fourmis en excès ont livré par distillation tout l’acide formique nécessaire aux besoins, nous achevons d’utiliser ce qui en reste en les consommant elles-mêmes, et nous trouvons encore dans cette habitude des ressources importantes.

— Si je vous comprends bien, vous dévorez vos mortes ?… Vous êtes, à proprement parler, formicophages ?

— C’est cela même. Il paraît d’ailleurs qu’en Afrique et autres lieux vous faites de même, en mangeant vos semblables, à ce qu’assurait mon grand’père ; mais c’est par gourmandise pure, et sans retirer de cette judicieuse habitude les effets toniques et reconstituants qu’elle comporte chez nous ?… Sans doute, votre but est principalement en ce cas de vous débarrasser des cadavres, car si je ne me trompe, vous ne connaissez qu’imparfaitement, et encore depuis très peu de temps, l’art de les embaumer ?

— Il est de fait que la question ne reçoit pas toujours, chez nous, l’attention qu’elle mérite, répondit le docteur, avec quelque embarras. Mais, pour arriver à une question plus urgente, puis-je faire, pour achever de vous êtes agréable, quelque chose qui vous soit utile ?

— Puisque vous me le demandez, je vous répondrai en toute sincérité… J’aimerais d’aspirer un flacon de mon élixir violet, qui me remettrait immédiatement au point… Mais ce serait vous donner la peine d’aller le prendre là-haut, dans l’armoire à médicaments.

— Peut-être n’aurais-je pas besoin de quitter cette cabine répliqua le docteur, en cherchant, parmi les flacons qu’il avait descendus, celui que lui désignait son patient… Précisément, voici un liquide violet…

— Parfait. C’est justement l’affaire… Je vois que vous avez déjà pensé à tout, dit le blessé, en s’emparant sans façon de la fiole et en versant quelques gouttes sur une de ses compresses, qu’il replaça contre son crâne. Dans quelques heures, je serai sur pied…

— Avec quarante ou cinquante grains de plomb dans la cervelle ? Ce serait merveilleux !…

— Vous pouvez y compter absolument !… Et quels sont vos projets à vous-même ?… Devez-vous séjourner longtemps ici ?…

— Je voudrais, au contraire, repartir aujourd’hui ou demain !… Et si la chose vous convient, je vous emmène avec moi… Une dépêche transmise de Cagliari donnera mes ordres à Paris, pour que nous trouvions, en arrivant à Marseille, les moulages nécessaires à votre transformation. Je vous les appliquerai dans cette cabine même et nous prendrons aussitôt un train rapide. En arrivant, à Paris, nous descendrons en un logis tranquille et je mettrai la dernière main à votre apparence extérieure. Puis, nous déciderons ce qu’il convient de faire pour seconder vos désirs d’instruction ou de perfectionnement et tirer parti de vos connaissances propres… Le plan est-il à votre goût ?

— Absolument. Et je ne puis que vous remercier… Je vous demanderai seulement la permission de remonter un instant à la tour pour prendre des objets indispensables et laisser mes instructions à la régente.

— Nous parlerons de cela dès que vous serez sur pied !… Il est bien entendu que tout ceci est sérieux et que j’ai votre parole ?…

— Foi de Spiridon !…

— C’est votre nom ?

— Le nom de ma famille, à ce que m’a dit mon grand’père. Nous n’en faisons pas souvent usage, comme vous pouvez le comprendre ; mais il paraît qu’il est très ancien et remonte précisément à ces Phéniciens dont nous parlions tout à l’heure.

— Cinq à six mille ans de date ! Peste ! Peu de familles existantes peuvent en dire autant !… Si cela vous est égal, nous garderons ce nom pour nous et nous vous en donnerons un qui dépiste les curiosités !… Nous pourrions dire, par exemple, que vous êtes Mandchou ou Japonais, que vous vous appelez le baron Tasimoura et que vous ne parlez pas encore les langues européennes. Cela aura l’air tout naturel et expliquera les singularités de votre allure.

— C’est entendu !

— Eh bien, je vais vous laisser prendre un peu de repos et redescendre auprès de votre victime.

— La jeune fille que j’ai endormie ?

— Précisément. Il est essentiel qu’elle ne vous voie pas, car je ne la crois pas exempte de rancune.

— Bah ! Il ne serait pas long de la supprimer !…

— Ne parlez pas ainsi : c’est du Spiridon tout pur… Il faut, au contraire, prendre des sentiments humains et pratiquer le pardon des injures…

— Vous le voulez ?… Alors ce sera une transformation complète. Car, à vrai dire, le pardon des injures n’a guère cours chez nous. On n’y connaît que ce qui est utile… Quand un être quelconque nous gêne ou nous offense, vlan ! nous le supprimons…

— Il faudra perdre ces mœurs trop frustes, si vous voulez prendre l’air d’un vrai Parisien… Je dis l’air, car beaucoup de Parisiens pensent comme vous, à l’occasion ; mais habituellement, ils ne s’en vantent pas… Allons ! à tout à l’heure. Je vous quitte, car il est temps de m’informer si nos affaires avancent.

Le docteur Cordat quitta sa cabine en ayant soin de la fermer et descendit dans la grotte, où il trouva les trois ouvriers paisiblement assis autour du lit de Pia, parfaitement éveillée et visiblement convalescente. Son père était ravi de la trouver si bien portante. Il avait fort bien rempli sa mission et revenait chargé de victuailles.

Quant aux deux charpentiers, ils avaient achevé leur tâche et déclaraient la Mouette en état de prendre le large. Il fut convenu qu’on s’occuperait de la remettre à flot dans la baie aussitôt après avoir pris un déjeuner substantiel ; et, sans tarder, on se mit à l’expédier, car il était une heure après midi.

Aussitôt après, les compagnons s’attelèrent à l’ouvrage. Ils eurent bientôt fait de pousser le petit yacht jusqu’à la mer, où ils le fixèrent par un grappin. Pendant cette opération, Aristide était allé écrire dans sa cabine une dépêche qu’il se proposait de remettre à Baselli pour l’apporter à Cagliari. Il fut assez longtemps à la rédiger, parce qu’elle était précise et détaillée. C’était un ordre pour la maison Ozoud, à Paris, de lui expédier par retour, en grande vitesse, gare de Marseille, divers appareils « clastiques » en cire et cuir qu’il désirait y trouver en arrivant.

Comme il sortait de sa cabine en la refermant, sa dépêche à la main, il fut surpris de trouver, sur le pont, Pia qui cherchait à distinguer, par le ciel ouvert à vitres dépolies, ce qui se passait en bas.

Elle se montra confuse d’être prise sur le fait, en flagrant délit de curiosité dévorante, et prétendit qu’elle était venue aider son père à rapporter les coussins et la couchette du salon, pouvant désormais très bien marcher.

— Cela se trouve à merveille, ma chère enfant, dit le docteur de son plus grand sérieux, car je compte partir sans délai et prier votre père d’aller pour moi remettre une dépêche urgente au télégraphe de Cagliari… Ses deux amis et lui vous ramèneront au logis, et vous aurez l’obligeance, puisque vous savez écrire, d’ajouter deux mots à mon papier pour m’annoncer que vous êtes arrivée à bon port… Je le saurai ainsi en arrivant à Toulon, à l’adresse que j’indique…

Pia parut quelque peu déconcertée par cette décision : mais elle n’osa pas protester.

Sa curiosité était pourtant excitée au dernier point par la présence de « la Bête » à bord, et aussi par ce qu’elle venait de découvrir dans la grotte.

À peine debout, aussitôt que le yacht en était sorti, elle avait profité de l’instant favorable, couru au fond de l’excavation et constaté de ses yeux l’existence de l’escalier cyclopéen… Où menait-il et qu’y avait-il en haut ?… Elle l’ignorait. Mais « la Bête » n’avait pu venir que par là et il fallait à tout prix se renseigner sur sa demeure, puisqu’on en faisait un mystère… Quant à présent, silence !… Et sans rien dire à personne de sa trouvaille, elle s’était hâtée de rejoindre le yacht à son nouveau mouillage.

Cependant, le docteur Cordat, abordant Baselli, lui avait donné ses instructions et remis deux billets de cent francs pour les partager avec ses camarades, en le priant de faire diligence pour apporter sa dépêche à Cagliari. Et comme le brave pêcheur se confondait en remerciements, disant que la rémunération était très supérieure à la valeur de l’ouvrage, Aristide lui déclara qu’il ne pourrait jamais assez le rémunérer de son dévouement, et, qu’il se proposait, aussitôt rentré à Paris, de lui adresser une somme beaucoup plus importante, pour doter sa fille, en souvenir du danger qu’elle avait couru à son service.

L’excellent homme, ému jusqu’aux larmes, ne savait comment exprimer sa surprise et sa reconnaissance d’une générosité qu’il ne pouvait même pas s’expliquer. Le docteur l’embrassa cordialement, embrassa sa fille, en les priant de le regarder toujours comme un ami dévoué... Puis il donna une poignée de main à chacun des deux compagnons, et les invita à se mettre en route, annonçant qu’il tirerait un coup de fusil d’adieu, aussitôt qu’il les verrait au pied d’une hauteur qui dominait la baie et qu’il leur désigna. Sur quoi, ils se mirent en chemin et bientôt disparurent dans le sentier.

Le docteur, rentrant dans la cabine, y trouvait Spiridon sur pied, prêt à monter avec lui aux cryptes de la Tour.

Cinq minutes plus tard, ils y étaient arrivés. Aristide avait rempli un sac de briques et balles de glaise. Le roi des fourmis leur avait signifié ses ordres à grand renfort de messages tactiles, au cours d’un colloque animé avec la Régente, et il était allé prendre au fond de la galerie les menus objets qu’il avait à cœur d’emporter. Puis ils redescendaient l’escalier cyclopéen et couraient s’embarquer.

Comme ils arrivaient à bord, ils virent flotter les mouchoirs d’adieu au pied de la hauteur convenue et aussitôt, ayant levé l’ancre pour prendre le large, ils saluaient leurs amis de deux coups de carabine.

Il était trois heures après-midi ; la brise fraîchissait et toutes choses avaient marché à souhait.

VI

À PARIS

LA Mouette fit une heureuse traversée. Le surlendemain du jour où elle avait quitté la côte orientale de Sardaigne, elle arrivait à Toulon, au point même de la rade où elle avait levé l’ancre, dix jours plus tôt.

Son rôle d’équipage ne comprenait que deux personnes, le docteur Aristide Cordat et le petit mousse qu’il avait perdu en mer. Il suffit de mettre Spiridon au lit et de le porter malade, pour le substituer à l’absent et faire viser les papiers du bord par l’officier même qui avait signé l’exeat. Afin d’accélérer les choses et d’éviter toute difficulté, en empêchant une visite minutieuse, Aristide dit négligemment, au moment où il se présenta à bord, que le malade était atteint de variole confluente et qu’on éviterait de l’envoyer à l’hôpital, de peur de contaminer toute la garnison. Sur quoi, le digne officier d’administration ne demandait qu’à quitter le yacht au plus vite. Aristide le retint malicieusement quelques minutes encore, sous prétexte de connaître l’adresse de la famille, à laquelle il comptait écrire sous peu de jours, pour lui annoncer la triste nouvelle et lui envoyer, avec un souvenir, les menus objets que le mort laissait après lui…

— Ce soir même, je vous enverrai cette adresse, dit l’autre en s’esquivant au plus vite pour sauter dans sa baleinière.

Le docteur passa la journée à se procurer des vivres supplémentaires, après avoir rempli diverses formalités, et, dès le lendemain matin, ayant reçu le renseignement attendu, il reprit la mer, se dirigeant vers Marseille.

La Mouette y arriva en douze heures de navigation, par une soirée splendide, et alla s’amarrer dans le vieux port, devant la Cannebière, au quai réservé pour les yachts.

Ici encore. Aristide fit prendre le lit à son passager, et, le matin, aussitôt après la visite de la douane, – simple formalité, étant donné qu’il venait de Nice avec des papiers en règle et n’avait pas de marchandises à déclarer, – il partit dans un fiacre pour la succursale de la Banque de France, où il négocia très rapidement la location d’un coffre-fort particulier, pour y déposer trois caisses de matières précieuses.

Par la même occasion, il s’assura que la Banque se chargerait de lui acheter, au poids et au comptant, ses barres d’or, et de négocier la veille des pierres précieuses qu’il lui conviendrait de confier à découvert au caissier principal.

Cette affaire engagée, il se rendit à la gare, où il apprit avec plaisir que l’envoi de la maison Ozoud était arrivé la veille. Il se le fit livrer et l’emporta. Tout cela occupa environ deux heures, au bout desquelles il était de retour au quai et rentrait à bord de la Mouette.

Spiridon lui témoigna beaucoup de joie de le revoir, et lui apprit que, pendant son absence, des curieux avaient tenté plusieurs fois d’accoster le yacht, en demandant à le visiter ou à parler au propriétaire. Il avait aussitôt arboré l’écriteau préparé à cet effet : Entrée provisoirement interdite, pour réparation, et, comme il était convenu, avait agité à l’un des sabords, sans se montrer, un pinceau préalablement trempé dans le pot au noir. Sur quoi, les curieux n’en avaient pas demandé plus long, et s’étaient retirés.

Aristide déballa alors la caisse de la maison Ozoud, et constata que ses instructions avaient été ponctuellement exécutées. Le masque de cire et de cuir, pourvu de deux œillères vitrées, s’adaptait aisément au mufle formique du pauvre monstre ; une perruque noire couvrait normalement son crâne et les trois ocelles frontales ; les jambières recouvraient ses pattes, des gants rembourrés ses bras et ses mains difformes. Complété par une paire de bottines à talons et par des vêtements convenables, par une casquette navale et une canne de jonc, – l’ensemble pouvait faire une illusion provisoire et suffisante.

Le docteur se promit de le compléter ou de le corriger à Paris par des artifices plus raffinés, et se contenta d’en essayer l’effet, le soir même, en faisant monter Spiridon en voiture découverte, pour l’emmener dîner au fameux restaurant de la Corniche.

Leur entrée passa à peu près inaperçue, par la raison que le jardin, où ils allèrent s’établir, était presque désert. Seul, le garçon qui arriva aux ordres manifesta quelque surprise, quand le docteur ne commanda pour son hôte que du riz au lait et des bananes. Mais il avait trop l’habitude de servir des Chinois et des Malais, pour s’étonner outre mesure du voyageur singulier que le « capitaine » avait avec lui ; et la minute d’après, il n’y pensait plus.

Quant à Spiridon, tout ce qu’il voyait l’amusait et l’intéressait au dernier point. Il imitait de son mieux les gestes de son amphitryon en portant les grains de riz à sa bouche artificielle, les savourait avec délices, et, au dessert, ne craignait pas de s’attaquer à une tasse de café, qu’il dégusta avec délices, et même à une glace au citron qui lui parut délicieuse, – encore qu’un peu froide, ainsi qu’il le déclara gravement en langage tactile.

Après dîner, les deux amis remontèrent en voiture, firent le tour de quelques avenues ornées de platanes et se rendirent au théâtre des Variétés, dans une loge du rez-de-chaussée.

Spiridon, d’abord quelque peu intéressé par la nouveauté du spectacle et amusé du jeu des acteurs, s’en fatigua vite, par la raison qu’il n’entendait pas un mot de ce qui se disait sur la scène. Ce que voyant, Aristide le conduisit au cirque Loyal, où le pauvre monstre prit un plaisir infini à voir les clowns faire leurs tours, et les écuyères sauter dans leurs cerceaux de papier. Les chevaux surtout l’étonnèrent comme des êtres surnaturels.

Il s’en fatigua pourtant assez vite et partit sans regret pour rejoindre son bord, où il dormit comme un sourd qu’il était, après avoir ôté ses mollets et ses gants, ainsi qu’un humain aurait ôté ses bottes.

Dès le lendemain, à la première heure, Aristide prépara une sacoche de briques décortiquées et de pierres fines, qu’il alla en voiture présenter à la direction de la Banque de France. Pour les barres d’or, l’opération ne fut pas longue. Après les avoir pesées et évaluées, on lui on donna reçu, en lui ouvrant un compte de chèques qu’il pouvait transformer partout en monnaie courante. Quant aux pierres, – diamants, rubis, émeraudes et saphirs de toute beauté, – qui furent très admirés et qui valaient à première vue une trentaine de millions, on ne put que lui en remettre provisoirement l’état détaillé, avec description sommaire, poids exact et estimation approximative, en acceptant le mandat de les offrir sur les divers marchés de l’Europe, pour en faire compte à mesure qu’elles seraient vendues.

Cette importante affaire ainsi engagée, le docteur Cordat revint à son bord, constitua comme gardien du yacht un brave matelot du quai, que ses camarades appelaient « Bonaparte », parce qu’il était originaire d’Ajaccio, et repartit en voiture avec Spiridon, pour lui montrer Marseille.

Tout le jour, il le promena de la Joliette à Notre-Dame-de-la-Garde, et des Chartrons aux divers parcs et musées de la ville, sans que l’apparence exotique de son compagnon éveillât plus qu’une curiosité passagère.

Vers cinq heures, il le ramena au quai, prit sur « Bonaparte » des renseignements qui lui donnèrent toute satisfaction, et le constitua gardien du yacht, avec mandat spécial de faire exécuter les réparations nécessaires à l’hélice. Quant aux gemmes qui restaient, dans leur gangue de glaise, il les fit placer dans une valise, qu’il emporta pour s’en aller dîner avec Spiridon, au buffet de la gare.

Là, il donna l’ordre de retenir pour lui deux couchettes dans le rapide de Paris, et, à huit heures sonnantes, s’établit avec son compagnon dans la cabine qui leur fut assignée.

C’est ainsi que le 28 août au matin, par un soleil radieux, le docteur Cordat et son acolyte, masqué, firent leur entrée sans tambours ni trompettes, dans la bonne ville de Paris, un sac de cuir à la main pour tout bagage.

— Rien à déclarer ?

— Absolument rien.

— Passez, messieurs !…

Ils prirent, dans la cour de la gare, un fiacre découvert à taximètre, dont la mode venait de s’établir et se firent transporter place de l’Étoile, à une maison meublée voisine de l’Arc de Triomphe, maison qu’Aristide connaissait de longue date, et qui se trouva pour l’instant à peu près inoccupée. Il arrêta le premier étage pour « le baron Tasimoura, venant de Hong-Kong », régla toutes choses pour prendre pension chez lui, avec son compagnon de voyage, lui assigna une chambre, en choisit une autre, des deux côtés du salon, et, sans plus tarder s’occupa d’une installation définitive.

Le soir même, il avait choisi dans l’Avenue du Bois un magnifique hôtel à vendre, avec grand jardin, convoqué deux architectes notables qui reçurent carte blanche pour l’achat et la transformation immédiate du terrain ; il s’était rendu à la maison Ozoud pour commander les appareils « clastiques » en cire, toile et gutta-percha, qu’une première expérience lui avait suggérés ; il avait donné des ordres précis au tailleur, au bottier et au chapelier pour les vêtements nécessaires à son élève, et s’était mis à le civiliser de son mieux par un cours régulier d’études générales, combinées avec des visites assidues aux musées de tout ordre.

À ce contact permanent de la fourmi géante, Aristide avait rapidement acquis un certain nombre de connaissances inédites, qui étaient probablement le fruit d’une tradition immémoriale, remontant sans nul doute aux Pharaons et aux Phéniciens, et qui pouvaient apporter un secours précieux à la science contemporaine. Mais il avait, en même temps, acquis la conviction que Spiridon était personnellement peu perfectible, soit au point de vue moral, soit au point de vue physique. Il y avait véritablement un gouffre entre la nature formique et celle de l’homme moderne. Non seulement leurs organes essentiels et leur nature propre étaient profondément différents, mais leurs manières de penser et leurs motifs d’agir n’avaient rien de commun, ou même d’analogue. Ce phénomène a été fréquemment constaté entre hommes de race et d’éducation diverses ; il donne lieu à de véritables hiatus de conscience entre un Européen et un Asiatique, entre un jaune et un blanc, entre un noir et un peau-rouge. Ici, la divergence s’exagérait, provenant d’une différence fondamentale dans la physiologie elle-même, dans la nature des organes premiers et dans les habitudes millénaires de la pensée.

Spiridon, fourmi géante, restait en tout et nécessairement une fourmi. Son vêtement extérieur ne pouvait pas transformer son essence propre. Toujours et partout, il pensait et agissait en fourmi. Par exemple, il était attiré vers les sciences positives par une curiosité inlassable ; il avait soif de les approfondir et d’en constater les résultats. Mais, cet objet atteint, il ne se souciait nullement d’en appliquer les leçons à son espèce.

Et par contre, il n’avait nul désir de révéler à son maître aucune des conclusions auxquelles le hasard ou la tradition avaient amené ses ancêtres. Non qu’il fut particulièrement dévoué à la nation des fourmis et qu’il éprouvât le besoin de lui réserver les secrets dont il était détenteur. Son sentiment, à cet égard, était plus complexe et plus singulier, – comme fait d’égoïsme élargi à la masse de son peuple, de prudence intraitable et de dédain pour tout ce qui n’était pas traditionnel.

Ainsi qu’il le révéla au docteur Cordat, dans un des entretiens télégraphiques qu’ils avaient quotidiennement, l’habitude de ses congénères était de tuer impitoyablement tout être vivant qui s’introduisait chez eux, sans qu’il lui fut possible de donner une raison valable de cette coutume. Les fourmis, en particulier, quand elles n’étaient pas de leur nation, étaient toujours immolées sommairement. Pourquoi ? Il l’ignorait. C’était l’usage, rien de plus. Les membres de son peuple procédaient d’emblée, sans ordre et sans motif connu, à ces exécutions. Ce n’est pas qu’elles eussent à craindre de manquer de vivres, puisqu’elles en avaient en excès, à ne savoir qu’en faire. Tradition, voilà tout. De même, quand le besoin se manifestait de supprimer trois ou quatre cent mille de leurs congénères, pour les ronger après en avoir extrait quelques flacons d’acide formique, – aucune considération, morale ou affective, ne les arrêtait. On tuait, on mangeait ses frères et sœurs avec une indifférence parfaite, le lendemain du jour où on avait sacrifié et massacré des milliers d’êtres d’une autre race, pour défendre une seule fourmi.

Ces particularités, malaisées à comprendre et encore plus à expliquer, paraissaient résulter d’une mentalité spéciale, tout à fait étrangère à l’affectation de bonté et de bienveillance, au moins extérieure, qui est devenue de mise dans l’espèce humaine. Spiridon ne connaissait pas ce genre d’hypocrisie, même avec son maître. Il disait et faisait toujours ce qui lui plaisait à lui-même, agissait en toutes choses à sa guise, conduit spécialement par une sorte de curiosité d’artiste, – mais parfaitement incapable de se croire lié à aucune règle de bienséance, de morale ou de gratitude admises dans les sociétés civilisées.

Le docteur Cordat avait beau entrer en communication fréquente et directe avec la pensée de son élève, il ne pouvait pas s’habituer à cet extraordinaire détachement de toutes les notions reçues et acceptées parmi les hommes. Aussi avait-il pris le parti de s’en amuser, comme d’une singularité psychique dont il avait seul la clef, par la grâce d’une aventure inouïe et d’une connaissance parfaite de l’alphabet Morse.

Parfois, pourtant, il lui arrivait d’essayer à acheminer Spiridon, par des raisonnements et des exemples, vers des idées plus conformes aux conclusions moyennes de l’humanité. Il n’y réussissait guère, et finit un jour par lui arracher cet aveu que, très sincèrement, il croyait l’espèce formique supérieure à l’espèce humaine.

Aristide voulut savoir en quoi et pourquoi. Spiridon lui répondit que les fourmis, se plaçant toujours, dans leur conduite sociale, au point de vue de la race, – et non pas au point de vue peu intéressant de l’individu, – étaient évidemment parvenues à un degré supérieur de moralité sociale, que les hommes n’atteindraient sans doute qu’après une longue suite de siècles.

Et comme le docteur, pris de court par cette remarque, ne savait trop quel argument lui opposer, Spiridon ajouta qu’à son sens, une des erreurs fondamentales des philosophes contemporains avait été d’attribuer une supériorité intellectuelle et morale dans leur espèce, aux individus dolichocéphales, c’est-à-dire pourvus d’un crâne étroit et long, – alors que la supériorité des brachycéphales, ou têtes rondes, ne pouvait même pas être contestée dans la série entière des mammifères, des poissons et des insectes. Et tout de suite, il en énuméra un grand nombre de preuves positives (à l’encontre des systèmes de Gobineau, d’Ammon et de Francis Gallon), ajoutant qu’une erreur aussi grave était de nature à faire douter de l’avenir réservé à l’humanité – laquelle, d’ailleurs, en était encore à se faire de peuple à peuple, et d’individu à individu, des guerres stupides : guerres qui n’avaient même pas l’excuse d’une sélection régulière pour améliorer l’espèce, et qui aboutissaient au contraire à l’abâtardir, en supprimant par millions, dans chaque génération, les individus les plus forts et les mieux doués, pour mettre en réserve les plus faibles… ce qui était précisément l’opposé d’une méthode intelligente et raisonnable.

Ici encore, Aristide Cordat fut obligé de se dire qu’au point de vue social, Spiridon était dans le vrai, ainsi que le démontrait surabondamment l’affaiblissement graduel des peuples belliqueux, dans les trois ou quatre derniers siècles.

— Au fond, prononça Spiridon, comme conclusion de sa thèse, vous allez, par vos mœurs générales, à l’encontre des enseignements de votre propre science, et vous ne pourriez agir autrement, si votre but était de ruiner et d’abâtardir votre espèce, bien loin de la perfectionner et de la rendre vraiment digne de la domination à laquelle elle prétend… Quant à moi, ajouta-t-il audacieusement, je ne vois guère qu’un élément de civilisation et de progrès dans vos habitudes sociales, – c’est l’alcoolisme, qui se répand de plus en plus, et qui a du moins le mérite d’accélérer la disparition des faibles et des inutiles !… À cet égard, le seul législateur clairvoyant et sérieux qu’ait eu votre race est Lycurgue, qui mettait impitoyablement à mort les gens que vous laissez décimer par le vice, au risque d’empoisonner l’espèce avant qu’ils disparaissent.

Aristide n’avait pas grand’chose à opposer à ces théories. Il les écartait pour recommander à son élève de s’occuper moins de sa race et un peu plus de lui-même, en remédiant de son mieux aux lacunes trop évidentes de son éducation. Par exemple, il était parvenu à lui faire admettre l’utilité de l’écriture, où Spiridon faisait des progrès rapides et celle des langues les plus répandues, du français et de l’anglais en particulier, parce qu’elles lui permettraient l’accès des livres non traduits en italien.

Par contre, il montrait peu de goût pour le langage des sourds-muets, qui lui aurait permis d’entrer en communication directe avec un grand nombre d’hommes de science, ou pour le phonographe, qui aurait rempli le même objet, par des procédés différents. Tout cela lui était de peu de prix, parce qu’il n’y voyait qu’une occasion de divulguer les découvertes propres à son peuple, – de quoi il devenait de plus en plus avare.

Quant à la musique, à la peinture, à la sculpture, – elles ne présentaient à ses yeux aucun intérêt et ne valaient pas un instant d’attention, non plus que les monuments architecturaux ou les œuvres d’édilité, auxquels son maître cherchait à l’intéresser.

Les grandes industries mécaniques, les chemins de fer, les transports fluviaux et maritimes excitaient davantage sa curiosité. Mais il ne pouvait pas comprendre que l’homme n’attachât pas un intérêt plus exclusif à la culture intensive des produits alimentaires et qu’il en fût encore, à cet égard, aux procédés primitifs, – subissant les intempéries des saisons et s’exposant, à la famine par sa négligence et son incurie.

Par contre, la physique et la chimie lui inspiraient un respect sans réserves ; il ne pouvait pas s’expliquer qu’ayant à sa disposition des ressources aussi variées et aussi vastes, l’Europe n’en profitât pas mieux pour associer les médicaments véritablement magistraux, et surtout les agents d’énergie et de réparation à des aliments bien choisis et bien dosés, répondant à des besoins positifs, – au lieu de rechercher toujours et sans relâche des explosifs foudroyants, des teintures inutiles et des poisons mortels.

L’ambition de donner quelques preuves de son savoir-faire le détermina aisément à compléter par des composés de sa fabrication la petite collection de produits chimiques apportés de la Tour phénicienne. Mais il s’entoura des précautions les plus minutieuses pour en garder le secret, et déçut impitoyablement, à cet égard, les espérances du docteur Cordat qui, d’ailleurs, ne s’en inquiéta guère, comptant sur le hasard, sur le voisinage et sur les réflexions involontaires de la pratique, pour saisir peu à peu les données essentielles de ce qui l’intéressait. Il favorisa donc autant qu’il le put le mystère dont s’entourait Spiridon, lui suggéra même l’idée de l’enfermer dans son laboratoire et d’aller chercher en personne, en des boutiques variées, les éléments de ses préparations, – toujours préalablement indiquées par écrit sur des circulaires d’ordonnances.

Ainsi coulèrent avec rapidité les deux ou trois mois nécessaires pour les travaux de l’avenue du Bois-de-Boulogne et pour l’aménagement de l’hôtel. Aristide avait écrit à Baselli, et l’avait, remercié avec effusion de son concours dévoué, en lui faisant tenir le petit capital destiné à la dot de Pia. À Marseille, il était en relations directes avec le batelier « Bonaparte », qui avait dirigé les réparations de machine à bord de la Mouette. Il recevait graduellement de la banque les produits très importants des ventes de pierres fines qu’il lui avait confiées et qu’elle poursuivait, sur les marchés appropriés, en Europe et en Amérique ; ces versements échelonnés arrivaient toujours à point pour alimenter les frais de construction, de transformation et de décoration de la nouvelle demeure. Peu à peu, les murs s’étaient, élevés ; les jardins et les serres avaient été replantés par des hommes compétents ; les objets d’art s’étaient accumulés et mis en place. Tout, en un mot, avançait de front, jusqu’au jour de la retentissante crémaillère qui allait mettre Paris en rumeur.

En attendant, Aristide évitait avec soin ce qui pouvait le faire prévoir. Il vivait simplement et sans faste, gardait les habitudes de sa studieuse jeunesse, visitant le matin les cliniques des hôpitaux, consacrant ses journées au travail personnel ; puis, quand le moment arriva de démasquer ses batteries, annonçant, directement à ses maîtres et à ses camarades de prédilection la fête où il allait les convier.

Cette fête princière, et les opérations retentissantes qui en furent la suite, éclatèrent donc sur Paris comme un coup de tonnerre. Le mot n’est pas trop vif, puisqu’il répond à la fois aux bruits mondains et aux discussions académiques qu’il alimenta pendant plusieurs semaines.

Les témoins convoqués à la foudroyante séance de chirurgie ne se faisaient pas faute d’en conter les détails. Ils attestaient unanimement l’extraordinaire anesthésie des patients, la simplicité du manuel opératoire et la reconstitution des tissus, constatée une première fois à une heure d’intervalle, et en second lieu pendant les jours suivants.

Les faits en eux-mêmes n’étaient pas contestables. Comment pouvait-on les expliquer et quels produits inconnus avaient été mis en œuvre pour les obtenir, c’était, une autre affaire. Les journaux s’en étaient bientôt emparés, sous la dictée de deux reporters spécialistes qui avaient été admis à les constater. En vingt-quatre heures, le nom d’Aristide Cordat passa de l’obscurité à l’illustration mondiale, car les unes après les autres, les feuilles de tout format et de toute couleur contèrent ce qu’on savait de l’événement, publièrent le portrait du jeune chirurgien et répétèrent les détails biographiques qu’on connaissait sur lui. L’attrait du mystère s’ajoutait à celui de la nouveauté, car personne ne pouvait dire d’où le lion du jour avait tiré son immense fortune, attestée par une installation splendide, et personne ne pouvait donner l’explication des moyens qu’il mettait en œuvre dans ses extraordinaires opérations. Les renseignements recueillis sur l’auxiliaire « Tongouse » de ces miracles, le « baron Tasimoura », sur son mutisme, sur ses lunettes, sur son aspect étrange et ses jambes ankylosées, jouaient aussi leur rôle dans le tapage infernal que faisait l’affaire.

La presse médicale s’en mêla pour sommer, en quelque sorte, le docteur Aristide Cordat de s’expliquer sur ses méthodes opératoires. Un membre illustre de l’Académie de Médecine, le professeur Bordier, qui n’avait pas été convié au spectacle-gala, par la raison très naturelle que, dans un concours déjà ancien, il avait, sans motif, attribué une note injustement faible au candidat Aristide Cordat, qui avait le tort impardonnable de n’être pas son élève, le professeur Bordier monta à la tribune, et, à propos d’une opération relatée par un rival notoire, chargea à fond sur les « nouvelles méthodes » dont on faisait tant de fracas sans les expliquer, les stigmatisant comme purement charlatanesques, et contraires à la règle morale imposée à tous les chirurgiens dignes de ce nom, qui était de « ne rien avancer sans être en mesure de le prouver, et sans mettre dans le domaine public tous les éléments et tout le détail de leurs faits et gestes. »

Les témoins oculaires des opérations de l’avenue du Bois, se sentant visés, ripostèrent aussitôt qu’ils n’avaient pas saisi l’Académie des circonstances auxquelles il était fait allusion, par la raison que l’auteur des opérations visées avait seul qualité pour en saisir l’opinion savante, où et quand il le jugerait à propos. Mais, puisqu’il en était prématurément parlé dans cette enceinte, hors de toute convenance et de toute justice, ayant été par faveur spéciale convoqués à voir ces interventions chirurgicales et à en vérifier les résultats, ils avaient le devoir d’attester franchement la haute valeur des méthodes si légèrement attaquées…

— Nous avons vu de nos yeux, poursuivit le professeur Méruis, et aucun de mes éminents collègues, convoqués à cette occasion, ne pourra me le contester – nous avons vu une énorme tumeur anévrismale de la crosse de l’aorte, une paralysie double du nerf optique et deux lobes de poumon atteints de tuberculose aiguë, successivement opérés en moins de vingt minutes, sous nos yeux mêmes ; nous avons vu les trois opérés mangeant leur dîner de bel appétit, une heure après la séance ; et nous avons pu nous convaincre par des examens réitérés, qu’après deux jours, les lésions constatées et opérées étaient définitivement abolies… Nous ne pouvons pas dire autre chose, parce qu’il ne nous appartient pas d’empiéter sur les droits personnels de l’auteur de ces mémorables expériences… Peut-être conviendrait-il qu’on s’abstint d’en parler ici sans les avoir vues… En tout cas, nous serons heureux de constater des résultats pareils, s’il arrive jamais à un de nos collègues de nous convoquer à en être les témoins.

Sur quoi, l’Assemblée passa à l’ordre du jour ; et le professeur Bordier quitta la salle des séances, dans un accès de rage indescriptible.

 

***   ***

 

Il n’était pas le seul à éprouver cette colère jalouse, et parmi les témoins avérés des fameuses opérations, il en était un au moins, qui ne s’en consolait pas : c’était le docteur Joël Le Berquin, prosecteur de l’École Pratique.

Usant et abusant du privilège que lui conférait ses relations de camaraderie avec le héros du jour, et de l’autorisation, qu’il lui avait personnellement accordée, de suivre les progrès du traitement, il ne passait pas un après-midi sans se présenter à l’hôtel de l’avenue du Bois, sous prétexte d’examiner les opérés. En réalité, ce n’était pas eux qu’il étudiait assidûment, c’était le prétendu « baron Tasimoura ».

Il l’observait dans ses moindres démarches et attitudes, cherchait à se lier avec lui, mais se heurtait toujours à l’obstacle infranchissable que le mutisme du « Tongouse » et sans doute aussi les recommandations formelles d’Aristide, opposaient à ses tentatives. Toutefois, il n’avait pas été sans reconnaître aisément le caractère artificiel de la face, chez le monstre qu’il étudiait sans relâche. Il soupçonnait ses membres de ne pas être moins empruntés, et il se disait qu’un examen anatomique de ces particularités physiques pourrait peut-être le conduire à des découvertes plus importantes sur les moyens mis en œuvre par son trop discret camarade d’internat, pour devenir en quelques jours le héros de Paris et de l’univers.

En attendant l’occasion favorable de soumettre « le baron » à cet examen, il commençait par le soumettre à une surveillance de tous tes instants, dans ses sorties, qui étaient presque quotidiennes.

Un ancien agent secret de la sûreté, Étienne Camparol, congédié pour quelque peccadille professionnelle, et que Joël Le Berquin avait eu l’occasion de soigner dans une maladie grave, le seconda pour cette entreprise, il commença par soumettre le baron à une observation assidue, constata qu’il sortait habituellement dans l’après-midi, prenait un fiacre à l’Étoile et remettait au cocher un papier préparé d’avance pour indiquer sa destination et l’adresse où il fallait le ramener. Cette destination était ou une pharmacie lointaine, ou une boutique de produits chimiques et de verrerie, ainsi que des filatures successives le démontrèrent.

Après quelques tâtonnements, Camparol reconnut que ces boutiques étaient peu nombreuses et se réduisaient à quatre ou cinq, généralement situées au quartier latin et dans le voisinage des Halles. Il s’arrangea par les moyens habituels, presque toujours assez simples, pour entrer en rapports directs avec les hommes de service de ces maisons, les questionna en buvant un verre dans les débits de vins voisins ; il n’eut pas de peine à constater que, chez tous, les visites régulières du « Tongouse » et ses allures mystérieuses avaient rapidement éveillé les curiosités. Bref, sans obtenir partout un succès égal, Camparol finit par assembler un corps de renseignements sérieux, et notamment des copies d’ordonnances qu’il remit probablement à Joël Le Berquin.

Celui-ci put ainsi collectionner un certain nombre de faits certains sur les substances mises en œuvre par Aristide Cordat ou par son auxiliaire pour obtenir les résultats connus. Ces renseignements généraux ne donnaient, bien entendu, ni les proportions, ni les combinaisons qui résultaient de ces mélanges ; mais ils mettaient déjà le prosecteur sur la voie de certains effets physiologiques et de certaines recherches chimiques qu’il poursuivit dès lors avec ardeur, et dont l’effet mental fut de surexciter au dernier point sa curiosité personnelle.

À force de rechercher l’objet exclusif qui s’était peu à peu formé dans son cerveau, – celui de reconstituer les procédés de « son ami Cordat » et de les révéler au public comme son invention personnelle, – il finit, selon l’usage, par se croire tout permis pour arriver à ses fins, et se mit à suivre assidûment « le baron », soit en compagnie de Camparol, soit seul, jusqu’à ce qu’il se fût mis en pleine possession de ses habitudes.

Et alors, un après-midi, au moment où Spiridon sortait d’une verrerie bien connue de la rue Racine, près de l’Odéon, il se présenta brusquement devant lui, comme étonné de la rencontre au quartier latin, et lui exprima vivement par sa mimique le plaisir qu’il avait à le voir.

Puis, tirant un calepin, il y écrivit rapidement quelques mots et les passa à sa victime :

— Sans doute, vous venez visiter la Faculté de médecine ?… Avez-vous déjà vu l’École pratique et le musée Dupuytren ?

Spiridon esquissa un signe négatif, et l’autre, se remettant à griffonner :

— Vous savez que c’est mon domaine propre, en ma qualité de prosecteur ? Si vous en êtes d’avis, je vous emmène avec moi et je vous ferai voir tout ce qu’il y a d’intéressant dans nos collections… C’est à deux pas d’ici… Renvoyez votre cocher pour être libre de vos mouvements !

Spiridon se laissa tenter et paya le cocher. Il suivit son guide jusqu’à l’escalier de la rue Antoine-Dubois, tourna avec lui dans la rue de l’École-de-Médecine et bientôt arriva à la grille de l’École pratique.

Le concierge et plusieurs élèves, qui se trouvaient dans la cour, saluèrent profondément le prosecteur, ce qui ne fut pas sans le rehausser fortement aux yeux de la fourmi géante. L’instant d’après, Spiridon était introduit dans la nef de l’ancienne église des Cordeliers, qui forme, au côté gauche de la cour, l’aile principale du musée, et il en suivait les galeries avec un intérêt grandissant. Son guide ne manquait pas de lui désigner du geste ou de lui signaler par écrit les pièces les plus rares de la collection. Aussi la visite fut-elle assez longue. Il était près de cinq heures, quand la fourmi géante et son guide montèrent l’escalier étroit de l’École d’anthropologie et en visitèrent la belle collection des cerveaux et des crânes. Il en était six, quand ils redescendirent dans la cour et se dirigèrent vers le cabinet du prosecteur.

La nuit était tombée depuis longtemps déjà, et les élèves avaient quitté les pavillons de dissection ; aussi Joël Le Berquin dut-il se servir de sa clef personnelle pour pénétrer dans ce bâtiment réservé, où il se trouva seul avec son invité. Et c’est bien ainsi qu’il avait escompté la situation.

À peine entré, il alluma le gaz et fit deux tours de clé sur la porte. Il était seul avec sa victime en expectative.

Spiridon, jetant les yeux autour de lui, aperçut une table de zinc, sur laquelle s’étalait un cadavre injecté de cire rouge ; une autre table inoccupée, près de la fenêtre à barreaux de fer ; un tableau noir ; dans un angle obscur, les fioles et cuvettes d’un petit laboratoire de chimie ; autour du poêle étaient deux ou trois chaises… Un peu las de sa longue visite au musée, il s’installa sur une de ces chaises et suivit avec curiosité les mouvements de Joël Le Berquin, qui avait pris un crayon blanc et traçait les mots suivants sur l’ardoise :

« Mon cher baron, vous ne trouverez jamais une meilleure occasion de me laisser, en confrère, vérifier les particularités de votre anatomie. »

Et tandis que, surpris de cette proposition inattendue, il paraissait peu disposé à la satisfaire, il vit soudain s’abattre sur sa tête et sur ses épaules un suaire dans lequel son adversaire l’enveloppa avant qu’il eût esquissé une résistance, le renversant à terre et l’immobilisant sous son genou. Presque aussitôt, Spiridon s’aperçut que la toile s’inondait, au niveau de ses voies respiratoires, d’un mélange d’éther et de chloroforme. Il fit un effort suprême pour résister, aspira involontairement les gaz qui s’offraient à lui, et retomba, déjà endormi.

Le chloroforme et l’éther achevaient leur œuvre.

Quand il reprit ses sens, après un temps indéterminé, il faisait nuit noire. Le gaz était éteint. Aucune lueur du dehors ne perçait les vitres dépolies de l’unique fenêtre à barreaux de fer, bordée, sur une cour obscure, par les bâtiments voisins. Encore stupéfié par les anesthésiques, Spiridon comprit pourtant, dans une sorte de rêve, qu’il était immobilisé par des cordes, sur une table métallique. Une vague sensation de froid l’avertit qu’il était dépouillé à la fois de ses vêtements et de ses masques de cire et cuir. Un courant d’air assez vif, qui venait du poêle sans feu, l’avertissait de sa nudité, en le faisant violemment frissonner. Il essaya de réagir, mais n’y réussit pas. Et pendant des heures, il fut la proie de ce malaise inexprimable, qui finit à la longue, et grâce à un changement de la température extérieure, par se traduire en engourdissement.

Il en sortit vers le matin, reprit connaissance de lui-même et finit par analyser la situation, telle qu’elle résultait des faits. Clairement, il était tombé dans un piège élaboré par Joël Le Berquin et se trouvait désormais à sa disposition, dans son domaine propre, pieds et poings liés, sur une table d’anatomie. Quel pouvait être l’objet de cet attentat ? C’était évidemment, pour le tortionnaire, le moyen décisif et certain d’élucider ses soupçons sur l’organisation physique et l’origine propre de la victime. Le Berquin avait pressenti, deviné que le prétendu « Tongouse » n’appartenait pas à l’espèce humaine. À sa démarche, au caractère emprunté de sa face et notamment de ses yeux, il avait entrevu la réalité et pris les mesures nécessaires pour la vérifier.

Ces mesures étaient un peu vives, sans doute ! Mais, après tout, Spiridon lui-même n’avait jamais éprouvé de scrupules, en son donjon phénicien, à se procurer des humains pour étudier sur leur personne, quand ils tombaient sous sa coupe.

Moins qu’un autre, il pouvait s’étonner qu’un prosecteur parisien agit avec un égal sans gêne, en ce qui le concernait…

Toute la question était de savoir jusqu’où il pousserait ses entreprises. – Qu’elles allassent jusqu’à le disséquer, – vivant ou mort, – cela semblait plus difficile qu’en Sardaigne. Il y avait ici à compter avec les usages locaux, avec la surveillance ambiante, avec des difficultés pratiques de tout ordre. Néanmoins, il était impossible de se dissimuler que Le Berquin n’était pas gêné par les scrupules et n’avait pas hésité devant un véritable guet-apens. Tout cela pouvait aisément tourner au tragique.

Si seulement Spiridon avait pu appeler à l’aide, invoquer le secours de ce portier galonné qui se trouvait dans la cour au moment où il avait franchi le seuil de cette maudite École !… Mais, dépourvu de larynx, comme il était, il n’avait pas la ressource de crier au secours, – en admettant même qu’on eût pu l’entendre. Et quant à tenter de provoquer l’attention en cassant les vitres de la fenêtre, ou par tout autre moyen violent, il n’était pas possible d’y songer, puisqu’il était immobilisé par des cordes sur la table d’anatomie… Attendre, voir les événements suivre leur cours logique, était donc le seul parti à prendre.

Spiridon en resta si convaincu, au terme de son analyse mentale, qu’il prit le parti de se rendormir, en dépit de ses inquiétudes. Pour mieux dire, il céda à la fatigue, à la torpeur qui l’accablaient et retomba une fois de plus dans l’inconscience.

Le bruit d’une clef tournant dans la serrure le rappela à lui-même. Cette fois, il faisait jour, un jour d’hiver, triste et gris.

Le Berquin entra, referma la porte et s’avança vers la table de dissection. Après s’être assuré que rien n’était changé dans la situation du captif, il alla vers le tableau noir, effaça ce qui était écrit et traça les mots suivants :

— Eh bien ! vous voilà revenu à vous-même ?… Vous êtes, je pense, en état de répondre à mes questions ?…

Spiridon resta immobile et ne donna pas signe de vie.

Et Le Berquin, se retournant vers lui :

— Il pourrait peut-être exprimer par un geste si nous sommes d’accord ! dit-il entre ses dents. Mais j’oublie qu’il est sourd comme un pot, et supposé ne pas m’entendre… quoique ce soit, selon toute apparence, une mauvaise plaisanterie. Essayons de lui rendre une patte libre, pour essayer s’il est disposé à écrire…

Il revint vers la table, dénoua la corde qui enserrait les antennes de sa victime et plaça dans ce qui lui servait de main droite un crayon et un bout de papier. Puis, il revint vers le tableau noir :

— Je vous demande si vous êtes disposé à répondre par écrit ?

Et comme Spiridon ne bougeait pas.

… « Il faut vous avertir que vous jouez un jeu dangereux ! reprit le prosecteur. Non seulement je suis maître de votre carcasse, – qui n’est après tout qu’une carcasse de fourmi, formica flava, – mais il m’importe de me débarrasser de vous, pour éviter toute indiscrétion et toute complication… Il est neuf heures du matin. Je vous donne jusqu’à midi pour réfléchir, pendant que je vais faire un tour à la clinique de l’Hôtel-Dieu… Tâchez que vos méditations vous amènent à comprendre qu’il faut répondre à mes demandes ou disparaître… À bon entendeur, salut !… »

Joël Le Berquin replaça la craie sur la planchette du tableau noir, appuya d’un geste significatif ce qu’il venait d’écrire et partit en fermant à double tour la porte du laboratoire.

Spiridon restait fort indécis sur la conduite qu’il avait à tenir. Non qu’il eût un doute sur ce qu’attendait Le Berquin.

Évidemment, le prosecteur entendait lui extorquer le secret des opérations qu’il avait vu exécuter à l’avenue du Bois-de-Boulogne.

La constatation de ce qu’était réellement la fourmi géante, dans la série animale, ne lui suffisait pas. Il voulait le secret tout entier, qu’Aristide Cordat n’avait pas dit parce qu’il ne le savait d’ailleurs qu’imparfaitement.

Ce secret, Spiridon ne se refusait pas en principe à le révéler, si c’était indispensable pour sauver sa tête. Mais la redoutable question qui se posait devant lui était, précisément celle-ci :

S’il faisait connaître les formules réclamées par son bourreau, n’était-ce pas le moyen certain de se condamner à mort ? Joël Le Berquin le tenait à sa discrétion.

Révéler le secret que tant de gens cherchaient à découvrir, n’était-ce pas supprimer du coup ce qui était sa sauvegarde, à lui Spiridon ? Tant qu’il ne disait rien, Le Berquin restait intéressé à le garder à ses ordres. Au contraire, en se désarmant, il se mettait à la merci de celui qui le tenait captif et qui avait tout intérêt à le faire disparaître, du moment où il n’aurait plus rien à tirer de lui…

La conclusion de ces réflexions tragiques, c’est qu’il fallait user de ruse, tromper son tortionnaire, lui faire croire qu’il entrait dans ses vues et ne céder, si c’était inévitable, qu’à la dernière extrémité.

En attendant, Spiridon n’oubliait pas qu’il n’avait pas eu, depuis son déjeuner de la veille, le moindre grain de riz à se mettre sous les mandibules. Un appétit féroce, intransigeant, commençait à tortiller ses entrailles de fourmi géante.

— Si cette brute de prosecteur avait seulement l’idée de m’apporter une poignée de blé, songeait-il in petto, et de me l’offrir en échange de ce qu’il veut savoir, je crois bien que je n’aurais pas la force de me refuser à satisfaire sa curiosité.

… D’autant, ajouta-t-il de même, comme pour donner une excuse à sa faiblesse, que je n’ai pas le droit de quitter ce monde, n’ayant pas encore pourvu à ma succession !…

VII

VISITE IMPRÉVUE

À MESURE que l’absence du « Baron Tasimoura » se prolongeait, Aristide Cordat se sentait envahi par une inquiétude grandissante.

Quelle pouvait être la cause obscure de cette absence volontaire ou involontaire ? Voilà ce qu’il n’était pas aisé de déterminer. Les habitudes de la Fourmi Géante avaient quelque chose de si précis et de si mécanique, le cadre de ses journées variait si peu, dans son immuable tracé, qu’il n’y restait guère de place pour l’imprévu. Elle ne sortait guère à pied que pour faire deux ou trois cents pas sur le large trottoir de l’avenue, ou, en voiture, que pour se rendre soit à un dépôt de verrerie, soit chez un marchand de produits chimiques. Elle n’avait d’ailleurs pas de voix et ne savait pas parler ; ses communications avec le monde extérieur ne pouvaient donc s’opérer que par écrit et elles étaient naturellement de l’ordre le plus sommaire. Au surplus, Spiridon se trouvait séparé de l’espèce humaine non seulement par la différence fondamentale de son organisme, mais par un manque total de sympathie. En dehors des choses médicales, dont il avait quelque teinture, rien à vrai dire ne l’intéressait dans l’univers civilisé. Ni les ambitions, ni les passions ambiantes n’avaient de valeur à ses yeux. Il était donc peu vraisemblable qu’il se fût laissé entraîner à quelque aventure banale. Un accident, un désastre peut-être étaient les hypothèses les plus probables.

En ne le voyant pas rentrer à l’heure du dîner, Aristide avait donc commencé par envoyer aux renseignements toute sa domesticité. Le valet de chambre revint vers huit heures annoncer que le cocher habituel de M. le baron, – une Urbaine, numéro 3207 – était parti un peu avant deux heures du rond-point de l’Étoile et n’avait pas reparu. Il reçut l’ordre de retourner à la station des fiacres et de ne revenir qu’avec le cocher, s’il reparaissait.

Vers dix heures, il ramena cet homme, qui venait de retourner à son poste et qui raconta son odyssée…

Il avait « chargé » à l’Étoile « le monsieur qui donnait ses ordres par écrit ». Par la place de la Concorde et le boulevard Saint-Germain, il l’avait conduit, conformément à son papier, au coin de la rue Racine et de la rue Monsieur-le-Prince. Là, M. le baron Tasimoura était entré dans une boutique de verrerie. En sortant de cette boutique, il avait rencontré un ami qui lui avait fait sans doute modifier ses plans, car, au lieu de remonter en voiture pour revenir à l’Étoile, comme le portait son bulletin écrit à l’avance, il avait fait signe au cocher de reprendre sa liberté, en lui remettant une pièce de cent sous. Les deux messieurs avaient alors descendu à pied la rue Monsieur-le-Prince, tandis qu’il s’en allait lui-même vers le boulevard Saint-Germain. Il n’en savait pas davantage.

— Ce monsieur que vous avez vu, et qui a abordé le baron au coin de la rue Racine, demanda Aristide, était-ce un jeune homme ou un vieillard ?

— Plutôt un jeune homme.

— De quel âge, à peu près ?…

— J’imaginerais qu’il pouvait avoir une trentaine d’années.

— Décoré ?…

— Non, je ne crois pas…

— Il portait sa barbe, ou bien était-il rasé ?

— Ma foi, je ne saurais trop dire… Je crois bien qu’il avait des favoris, mais sans pouvoir l’affirmer pour certain.

— Comment était-il vêtu ?

— Comme tout le monde. Un pardessus de drap sombre, je crois, et un chapeau à bords plats.

— À bords plats !… Vous êtes sur ?

— Ma foi, monsieur le docteur, il me semble, mais je n’en jurerais pas…

— Vous le reconnaîtriez, pourtant ?

— Peut-être bien, si je le voyais…

Aristide sonna aussitôt.

— Jean, dit-il au valet de chambre, vous allez prendre le fiacre du cocher que voici et vous irez avec lui chez M. le docteur Le Berquin, que vous connaissez, 83, rue Hautefeuille… Vous demanderez à lui parler de ma part. Vous lui direz que je suis très inquiet de la disparition singulière du baron Tasimoura, qui était parti d’ici aujourd’hui un peu avant deux heures. Vous saurez de lui s’il ne l’a pas rencontré dans la journée rue Racine, et, dans le cas de l’affirmative, vous le prierez de ma part de vous dire où et à quel moment il l’a quitté… S’il est possible d’arranger discrètement les choses pour que le cocher voie M. le docteur Le Berquin et le reconnaisse pour la personne qui a rencontré le baron au coin de la rue Racine, cette circonstance pourrait nous aider dans nos recherches… Mais je n’ai pas besoin de vous recommander de procéder avec la plus entière courtoisie… Si M. le docteur Le Berquin est bien, comme il y a lieu de le croire, l’ami qui a emmené le baron avec lui, et s’il faisait connaître où et à quel moment il l’a quitté, il y aurait lieu de l’inviter à venir causer avec moi en venant me rejoindre dans le fiacre même qui va vous emmener ; et en tout cas de le prier de me donner un rendez-vous ferme… le plus tôt possible… Allez et revenez promptement m’apporter le résultat de cette démarche… Voici un louis que vous remettrez au cocher en le quittant…

À onze heures du soir, le valet de chambre était de retour. Il n’avait pas rencontré le docteur Le Berquin chez lui, et, l’ayant attendu deux heures, s’était décidé à consulter la concierge, qui avait pris charge de la commission, promettant d’inviter M. le docteur Le Berquin à venir chez le docteur Cordat dès qu’il rentrerait. Mais il y avait beaucoup de chances, avait-elle ajouté, pour que M. le prosecteur ne fût pas informé de cette invitation avant le lendemain midi… C’était l’heure où il passait à son cabinet, en quittant l’Hôtel-Dieu… Des fois, il passait deux ou trois jours sans y reparaître…

La conclusion de ce rapport était qu’il ne fallait pas s’attendre à des renseignements positifs avant le lendemain. Aristide prit donc le parti de se coucher en attendant la suite des événements.

Il dormit mal et se leva au dernier degré de l’inquiétude, en constatant, à l’heure du courrier matinal, que la poste ne lui apportait ni lettre ni dépêche, ni renseignement d’aucun genre sur ce qu’il avait à cœur. Après avoir commencé par se rendre à la place de l’Étoile, où il trouva le cocher n° 3207 sur son siège, et lui avoir fait répéter les circonstances de l’affaire, il se décida à se rendre avec lui au magasin de verrerie de la rue Racine, où les détails donnés par l’automédon furent confirmés en sa présence par le commis et le caissier de la boutique. Celui-ci montra la mention de son livre-brouillard correspondant aux achats de Spiridon et qui était ainsi libellé :

Pipettes verre, conformes à l’ordonnance de M. le docteur Cordat, deux longues et deux moyennes, 1 fr. 80.

Le docteur se rendit alors au 83 de la rue Hautefeuille, où la concierge lui confirma ce qu’elle avait dit la veille à Jean, le valet de chambre. Quant au prosecteur, il était toujours absent…

Cette circonstance porta au comble l’anxiété du jeune savant. Aussi donna-t-il l’ordre au cocher de se rendre à la Préfecture de police et, sans hésiter plus longtemps, fit passer sa carte au chef de la Sûreté. Ce dignitaire, bien connu de la population parisienne et des reporters de la presse, était alors le commissaire Brideau, un petit homme blond et maigre, à la moustache hérissée sur une face de Kalmouk.

Introduit, après une assez longue attente, dans le cabinet du magistrat, Aristide lui fit part des inquiétudes qui l’agitaient au sujet de son collaborateur et ami « le baron Tasimoura », et des circonstances suspectes de sa disparition. Le chef de la Sûreté n’était pas sans avoir entendu parler, comme tout Paris, des opérations fameuses du docteur Cordat et de son auxiliaire. Il prit le nom et le signalement du « baron », s’informa des circonstances de son exode, mais ne parut pas attacher une importance exagérée à une absence qui n’atteignait même pas encore la durée de vingt-quatre heures.

— À Paris, ces sortes d’accidents arrivant fréquemment aux étrangers, dit-il, surtout quand ils sont, comme votre ami, absolument ignorants des mœurs du pays et, par surcroît, affligés de mutisme… Vous verrez que l’enfant prodigue vous reviendra à bref délai, après avoir fait l’école buissonnière et entrepris quelque excursion soudaine à Versailles ou à Saint-Germain.

Je ne serais pas surpris si vous le retrouviez chez vous en rentrant. Néanmoins, je ne vais pas manquer, selon votre désir, d’ordonner des recherches immédiates à quelques-uns de mes agents les plus déliés. Les pistes que vous m’avez données seront suivies… Je vous informerai du résultat. De votre côté, s’il y avait du nouveau, ou quelque indice utilisable, je vous serais reconnaissant de m’en aviser sans délai. Le téléphone est là pour un coup et vous trouverez toujours une oreille attentive à mon cabinet.

Sur quoi, Aristide Cordat prit congé du commissaire et s’aperçut, en descendant l’escalier de son bureau, qu’il avait absolument négligé de déjeuner. Il se rendit donc dans un café voisin, pour procéder à cette opération nécessaire, parcourut les journaux du matin, dans l’espoir secret d’y découvrir quelque indice de ce qui l’occupait, et aussitôt après avoir avalé son café, reprit le chemin de l’Étoile. Il était près de trois heures quand il arriva à sa porte. Comme son fiacre s’y arrêtait, il perçut une voix éclatante qui s’écriait : — Eccolo, in fine !…, Padre mio, che cosa abbiamo da fare ?

Frappé de ces paroles, et du ton qui semblait familier à son oreille, il mit la tête à la portière et constata, non sans une vive surprise, qu’une jeune femme vêtue, d’un costume à l’italienne, et un homme barbu l’attendaient dans la rue même, assis l’un et l’autre, au bord du trottoir, sur une de ces malles en peau de porc comme on n’en voit plus guère que dans les pays d’outre-mer.

La jeune femme n’était autre que Pia, escortée de son digne père, le signor Baselli, – Pia dans son grand habit de cérémonie, quelque peu fripé par le voyage, les cheveux poudrés de la poussière du Midi, sous son madras négligemment noué, les mains occupées de deux ou trois sacs plus ou moins brodés au petit point, et toujours belle, à sa manière, en dépit des circonstances hostiles de ce déballé peu élégant.

Aristide ne les eut pas plutôt reconnus, elle et son brave homme de père, et leurs paquets, qu’il fit arrêter sa voiture et sauta sur le trottoir. De son côté, Pia se précipita, lui saisit la main et la baisa vivement, dans un élan emporté de joie et de larmes. Et le bon Baselli, quoique moins bruyant, était à peine moins démonstratif dans les manifestations de son délire. L’un et l’autre avaient l’air de deux naufragés voyant soudain poindre à l’horizon le bateau sauveur. Les passants s’attroupaient déjà pour assister à ces embrassades.

— Pourquoi donc m’attendez-vous ainsi dans la rue ? demanda Aristide ; sans doute vous venez d’arriver ?

— D’arriver, caro dottore !… Il y a bien deux heures que nous vous attendons, si ce n’est trois !… riposta Pia avec sa franchise habituelle.

— Il fallait m’attendre chez moi et commencer par vous rafraîchir ! dit le docteur, pour la gouverne du concierge majestueux, qui venait d’ouvrir la porte au coup de sonnette.

— Nous n’aurions pas mieux demandé, avoua Pia, mais on ne nous l’a pas offert, ou, pour mieux dire, on nous l’a refusé, ajouta-t-elle en jetant un coup d’œil triomphant sur l’homme à tranches dorées, naguère si rogue et maintenant tout déconfit.

— On va vous conduire dans vos chambres, avec votre malle, dit Aristide, pour couper court à ces explications délicates. Sans doute, vous ne serez pas fâchés de vous rafraîchir un peu en vous baignant les tempes ?… Quand ce sera fait, descendez à la salle à manger… vous devez être affamés ?…

Quelques minutes plus tard, le père et la fille, ayant procédé à des ablutions sommaires, étaient installés au rez-de-chaussée, devant un lunch de viandes froides et de fruits.

— Monsieur vous prie de ne pas l’attendre : il va vous rejoindre dès qu’il sera libre, dit le valet de chambre.

Et, sans se faire prier davantage, Baselli et Pia se mirent à l’œuvre. Ils étaient visiblement impressionnés par la splendeur des choses, mais l’appétit qui les animait ne leur laissait pas de temps à perdre en vains propos. Aussi n’échangèrent-ils pas deux paroles, tout entiers à l’œuvre qui les occupait, et sans doute aussi quelque peu intimidés par la présence du beau valet qui les servait. Quelques verres de vieux vin avaient achevé de les mettre à la hauteur des circonstances, quand le docteur, averti de l’état des choses, les rejoignit en quittant son cabinet.

— Vous m’excuserez de ne pas vous avoir tenu compagnie, mais je sortais à peine de table et j’avais des dépêches urgentes à faire partir, dit-il en venant s’asseoir auprès d’eux. La bonne idée que vous avez eue de prendre le train et de m’apporter de vos nouvelles !… Vous avez été si charmants pour moi, à mon passage en Sardaigne, que vous ne pouviez me faire un plaisir plus vif que celui-ci !…

— Tu vois, père, je te l’avais bien dit ! s’écria Pia, les yeux brillants… Il ne voulait pas me suivre à Paris, mais j’ai tant fait qu’il s’est décidé, pour ne pas me laisser partir seule… Nous avons tant de choses à vous conter… Il faut que vous sachiez tout ! reprit-elle avec force… Et d’abord, je dois vous dire que, bientôt après votre départ, j’ai découvert et exploré le repaire de la Bestia

— Quelle bestia ? demanda Aristide, qui croyait bien comprendre de qui il était question, mais, jugeant le terrain dangereux, ne voulait pas s’y aventurer.

— La Bête maudite !… La Bête malfaisante qui a égorgé mon frère et qui voulait en faire autant de nous ! clama la jeune fille avec la chaleur d’accent et d’expression que les insulaires de la Méditerranée apportent à toutes leurs paroles, et qui empruntait ici une valeur particulière aux graves incidents dont elle était l’héroïne… Mais à ce propos, où est-elle, cette bête scélérate ?… dit-elle en s’arrêtant soudain pour fixer un regard noir sur Aristide. Je croyais bien la trouver ici et c’est surtout dans cet espoir que je suis venue !…

— Elle n’est pas à Paris. Elle est partie subitement, sans que je puisse dire où elle est allée, car je n’en sais rien ! répliqua le docteur profondément satisfait, pour la première fois, depuis vingt-quatre heures, de la disparition de son aide incommode.

— N’ayez crainte : on la retrouvera, fallût-il pour cela faire le tour du monde, comme les émigrants d’Italie qui voyageaient avec nous dans le train de Gênes… Il y a des compagnies qui vous prennent gratis !… expliqua-t-elle en écartant la question d’un geste décisif. Et, revenant à son sujet : — Oui, j’avais soif d’être édifiée sur les choses que je soupçonnais et que la soudaineté de votre départ, signor dottore, ne m’avait pas laissé le temps d’approfondir… Tandis que j’étais sur le sofa de votre bateau, dans la grotte, j’avais mûrement réfléchi aux circonstances de l’agression de la veille et aux particularités de l’apparition de la Bête qui s’était mise sur nous comme nous achevions de dîner… Elle sortait visiblement de la grotte. Y demeurait-elle ? ou bien sortait-elle d’un repaire plus profond ?… voici ce que je voulais savoir et ce que je me suis promis d’élucider… Profitant d’un moment où vous étiez occupés, avec mon père et nos amis, à pousser le bateau sur la grève, – ce qui me laissait seule, – je courus au fond de la grotte et je découvris aisément, derrière un pli de rocher, les premières marches d’un escalier de pierre, qui descendait sans doute des régions supérieures de la falaise. Il n’en fallait pas davantage pour me mettre désormais sur la voie. Vous insistiez pour partir sans délai, et pour nous voir en route vers notre village, avant de reprendre la mer ; je n’avais ni le droit ni le désir de m’opposer à votre volonté : je m’inclinai et je partis avec les autres. Mais je m’étais promis de revenir aussitôt que je le pourrais et de procéder à la vérification minutieuse des soupçons qui m’obsédaient. – Précisément, vous emmeniez avec vous la Bête blessée, – je ne pouvais en douter, puisque mon père et ses amis l’avaient, sur vos ordres, transportée dans la cabine. Vous aviez vos raisons pour la soustraire ainsi à notre vengeance : il ne m’appartenait pas de contester votre décision, mais je pensais et je pense toujours que j’avais le droit de vérifier mes idées sur la mort de mon malheureux frère et les faits ou gestes de celui qui avait voulu nous massacrer tous… J’attendis donc une occasion favorable ; et mon père ayant été obligé de se rendre aux pêcheries de thon de Porto-Botte, pour une vieille affaire à régler, je profitai de son absence pour retourner seule à la baie où vous aviez abrité votre bateau…

« Je connaissais bien la route. Il me fut aisé de retrouver la grotte, et, dans la grotte, l’escalier que j’avais découvert. Je m’étais munie d’un sac de vivres et d’un paquet de chandelles de résine ; j’avais emporté, avec mon stylet, un vieux pistolet trouvé sur la cheminée de mon père et que j’avais chargé avec soin. Une fois dans la grotte, j’allumai un de mes petits cierges et je commençai l’ascension de l’escalier…

« Que vous dirai-je, caro signore, que vous ne sachiez sans doute ? Car, je me permets de penser que, vous aussi, vous aviez découvert l’escalier – avant moi, selon toute apparence – et que vous aussi vous en aviez exploré les dépendances… Est-ce que je me trompe ?… dit-elle en l’interrompant.

— C’est exact, confessa Aristide ; qui ne crut pas pouvoir persister à nier une circonstance désormais si probable.

— Ah !… vous le voyez, padre mio ! s’écria la jeune fille, en se tournant vers son père avec un rire de triomphe. J’en étais sûre !… Et c’est sans doute à quoi nous avons tous dû la vie !… Car, en voyant paraître la Bête, vous n’avez pas hésité un instant, et vous étiez déjà fixé sur son compte. Vous avez fait un saut sur votre carabine, vous avez tiré coup sur coup, et il ne fallait rien de moins pour nous sauver des griffes de ce vampire !… Sans quoi, nous aurions tous subi le sort de mon pauvre Orso…

— Quoi !… vous savez ?… s’écria douloureusement Aristide.

— Je sais !… j’ai vu !… répliqua la jeune fille avec un accent qui ne pouvait laisser aucun doute. Moins d’une heure après avoir gravi l’escalier de la vieille forteresse, et après en avoir parcouru le couloir sans que l’interminable procession des fourmis chargées de grains prit seulement garde à ma présence, – j’avais visité les greniers, ouvert une à une toutes les portes, et je me trouvais en présence de l’horrible spectacle !… Mon malheureux frère, éventré, ouvert comme un porc sur une table de supplice, son poumon, son cœur, ses entrailles entassés sous lui dans des jarres de verre… oh ! celui qui a fait cela doit mourir !… Il ne mourra que de ma main !… Et c’est pourquoi vous me voyez avec mon père, caro signore dottore !… Ne pensez-vous pas que notre devoir le plus sacré est de venger un crime aussi noir ?…

À cette question précise, Aristide Cordat ne répondit pas. Il s’inclina sans proférer un mot, en se disant, pour la seconde fois depuis une heure, que le « baron » avait échappé juste à point à la vindicte de Pia, et qu’il fallait décidément se féliciter de son absence, quelle qu’en fût d’ailleurs la raison.

— Vous ne dites rien !… N’êtes-vous pas d’avis qu’il est indispensable de punir un forfait aussi abominable ? demanda Pia, inquiète de ce silence.

— Certes… assurément… en principe !… balbutia le docteur ; mais il importe aussi de tenir compte des circonstances, que nous connaissons sans doute imparfaitement, et aussi du fait que nous ne sommes pas en Sardaigne, mais à Paris !… Ici, c’est l’usage de laisser les tribunaux juges de ces sortes d’affaires, plaida-t-il. Nous pouvons assurément en saisir la justice, si vous le désirez…

— La justice ! clama Pia avec un rire méprisant. La justice !… Et qui me répond qu’elle y verra clair ?… Pourtant, la chose est positive et certaine !… Mon frère mort, assassiné, dépecé… voilà ce que j’ai vu, et mon père, et tout le pays avec nous !… Que voulez-vous qu’y fassent les juges de Paris ?… Cela ne les regarde pas. Mais cela me regarde, moi, Pia Baselli !… Et je me charge de régler l’affaire sans débats, avec le stylet que voici…

Elle avait tiré son arme du fourreau, et la faisait briller aux yeux d’Aristide.

— Cachez cela, chère amie, dit-il avec douceur. Je vous assure que ces joujoux ne sont pas de mise ici : nous ne sommes pas en Sardaigne !… Mais contez-moi ce qui s’est passé après votre visite au castello.

— Ce qui s’est passé est très simple et très naturel. Je ne sais pas si c’est l’usage, à Paris, d’honorer les morts et de les venger, quand ils ont été lâchement assassinés par une brute sans foi et sans honneur. Dans mon pays, dans notre humble Sardaigne, on ne les laisse pas disparaître sans leur rendre ce qui leur est dû. Pauvre Orso ! cher et bon frère, qui ne voulait de mal à personne et qui avait simplement commis le crime de poursuivre notre chèvre sur les domaines d’une abominable bestia !… nous n’avons pas voulu te laisser partir sans te faire des funérailles dignes de toi !… Avant même que mon père ne fût revenu de son voyage, j’avais averti tous nos amis dans les villages d’alentour. Ils sont venus par centaines, dès qu’ils ont su ma funèbre découverte. Ils m’ont aidé à ensevelir mon frère chéri ; ils l’ont transporté sur leurs épaules jusqu’à notre humble demeure ; ils l’ont entouré de fleurs et de feuillage sur son lit funéraire ; et jusqu’au moment où mon père, enfin revenu, a connu la triste vérité, toutes les femmes du voisinage, s’associant à ma douleur, se sont relayées nuit et jour autour du lit funéraire, pour chanter les louanges du mort, et la douleur des siens, et les tristesses de sa destinée. Vous savez peut-être que c’est l’usage, dans nos îles, après les morts tragiques, et que les chants s’appellent, des voceri… Puis, quand mon père est rentré, chacun, à dix lieues à la ronde, a voulu s’associer à notre deuil… C’est par centaines que nos voisins, et beaucoup de gens que nous ne connaissions même pas de vue, sont descendus de leurs villages pour se relayer en portant le corps sur leurs épaules, jusqu’à la fosse où il repose pour toujours… Les femmes étaient là, avec les enfants, comme les hommes… Et tout le monde pleurait, tout le monde partageait nos regrets. C’est qu’on a du cœur, chez nous, signore dottore ; tout le monde comprend qu’un être chéri ne peut pas tomber sous le couteau d’un assassin sans que tous les honnêtes gens soient lésés en sa personne…

« Pauvre Orso !… cher frère de mon cœur ! Nous aurons au moins honoré ta dépouille !… »

La pauvre fille était si profondément secouée par le souvenir des honneurs rendus à son Orso, et de la sympathie publique associée à son deuil, qu’elle avait peine à parler, tandis que de grosses larmes coulaient sur sa joue brune.

Mais soudain, reprenant son récit :

— Si vous aviez vu tous ces amis connus et inconnus, comme ils avaient à cœur l’outrage qui nous avait frappés !… Ils voulaient le montrer par des actes et non pas seulement par des mots. « Ce n’est pas assez d’honorer celui que nous avons perdu, disaient-ils : il faut montrer ce que nous sommes en détruisant jusqu’à la trace et au dernier vestige du repaire où il a été massacré. » Et ils voulaient détruire pierre à pierre le castello de la bestia, pour qu’il n’en restât pas même le souvenir sur notre sol…

— Vraiment ? s’écria Aristide, inquiet en dépit de lui-même, en songeant aux richesses incalculables que recélaient ces antiques murailles.

— Oui, signore dottore, voilà comment ils parlaient. Mais c’était chose plus facile à dire qu’à faire, comme en ont bientôt convenu tous ceux qui avaient examiné de près les matériaux du castello. Des pierres énormes, de véritables rochers entassés dans ces murs en épaisseurs formidables. Certains disaient qu’ils devaient avoir été bâtis par des géants, depuis mille ans peut-être, et qu’aucune force humaine ne pourrait en venir à bout… Bref, cette idée fut abandonnée comme impraticable, jusqu’au moment, signor, où vous eûtes la bonté de m’envoyer cette grosse somme pour ma dot, comme vous disiez…

VIII

LE JOURNAL ILLUSTRÉ

À vrai dire, reprit Pia Baselli, poursuivant son récit, nous n’avions même pas idée d’une somme pareille, – dix mille lires, – et quand nous allâmes la recevoir, chez le banquier de Cagliari, mon père et moi, nous restâmes d’abord stupéfaits d’une fortune pareille et de l’extrême bonté qui vous avait dicté une si grande générosité.

— C’était chose bien naturelle, après le dévouement que vous m’aviez témoigné, votre père et vous ! dit modestement Aristide.

— Eh bien, signor dottore, voulez-vous me permettre de vous dire franchement ce que nous avons pensé ? répliqua la jeune fille. Nous nous sommes dit que sans doute vous aviez pénétré avant moi dans le castello ; que vous y aviez découvert les restes de mon pauvre frère, et que, redoutant, d’abord par humanité, de nous communiquer une si affreuse nouvelle, – puis, peut-être, regrettant après coup, de ne l’avoir pas fait, – vous aviez voulu nous offrir une compensation, sous la forme de ce magnifique présent…

Et tandis que le docteur, confus d’une théorie si gracieuse, et, au total, si vraisemblable, de sa libéralité, se demandait encore s’il devait l’accepter sans protestation, Pia continuait :

— Oh ! ne nous en veuillez pas, signor, d’avoir eu cette pensée ! Elle était bien naturelle de notre part, comme tant de bonté était vraiment digne de vous… C’est ainsi, en tout cas, que nous nous sommes expliqué un bienfait aussi extraordinaire et qui dépassait de si loin nos besoins et nos rêves les plus hardis… À vrai dire, nous n’aurions même pas su l’employer utilement, si le hasard ne nous en avait fourni le moyen… Comme nous revenions de la banque, j’ai remarqué à la vitrine d’une librairie un journal illustré Roma pittoresca, où se trouvait en première page, à ma grande surprise et à ma grande joie, votre portrait, caro dottore, d’une ressemblance frappante, avec votre nom au-dessous : Egregio dottore Aristide Cordat di Parigi… J’ai tout de suite acheté le journal, qui m’apportait ce que je désirais depuis des semaines et ce que je n’avais jamais osé vous demander, votre portrait, celui de notre bienfaiteur !… Je l’ai mis dans ma poche et bientôt nous sommes partis avec le vetturino, pour rentrer chez nous. Mon père avait sur lui, en billets dans sa ceinture, la grosse somme que venait de lui payer le banquier. Il la serrait sous son coude, pour être bien sûr qu’on ne la lui enlèverait pas. Et tout d’un coup il me dit, pendant la route : Figliola mia, cet argent me pèse et je voudrais savoir à quoi l’employer… Si tu es de mon avis, voici ce que nous pourrions faire, pour célébrer et honorer le souvenir de notre Orso… Tu sais que mon compère et moi nous avons été employés à l’arsenal de la Maddalena, en revenant d’Abyssinie.

On fabrique là un explosif d’une puissance énorme, inventé je crois, en Angleterre, qui s’appelle la cordite et qui sert dans les sièges pour détruire les ouvrages de fonte et de granit… Je pense qu’en payant ce qu’il faut à un mien ami qui est là, gardien d’une poudrière, nous pourrions nous procurer une quantité de cette cordite et faire sauter le castello de la bestia. Qu’en dis-tu ? — Je dis que c’est une idée admirable et le meilleur placement que nous puissions trouver pour cette poignée de billets que vous avez en poche ! — Eh bien, je vais en causer avec mon compère, et s’il est de mon avis, nous tâcherons d’arranger cela… Voilà comment la chose a pris naissance, et vous voyez, cher docteur, que le placement de votre argent a été bientôt trouvé !… Quelques jours plus tard, mon père, nanti de sa précieuse ceinture, est parti avec son camarade pour l’île de la Maddalena, sur leur bateau ponté qu’ils ont fait venir tout exprès de Tunisie, et comme ils étaient connus et bien vus de tout le monde, en qualité de retraités de la flotte, anciens ouvriers de l’arsenal, ils n’ont pas eu de peine à arriver à leurs fins. Du reste, je dois le dire, ils ont procédé avec beaucoup d’adresse et d’habileté, non seulement ils ont payé au gardien le prix convenu pour les soixante sacs de cordite qui leur furent cédés, mais en outre, ils ont remplacé ces sacs pour une forte somme en billets, – cinq mille lire – qu’ils eurent soin d’enterrer dans le sol de la poudrière, à l’endroit même des sacs de cordite, en se réservant d’avertir de ce payement le trésorier de l’arsenal, aussitôt qu’il n’y aurait plus de danger d’établir un lien quelconque entre leur visite à la Maddalena et le marché conclu avec le garde… Grâce à leurs efforts combinés, les sacs ont été d’abord transportés nuitamment dans une anse de la côte, où le bateau est venu toucher en quittant à vide son premier mouillage comme pour rentrer chez nous ; de cette anse, les sacs ont été ensuite embarqués sans encombre et transportés très vite à notre rivage, dans la grotte même que vous connaissez, – nous l’appelons, depuis vous, la grotte du docteur… Tout s’est passé le mieux du monde ; personne n’a su ni soupçonné ce qui se préparait, et dès lors il n’y a plus eu qu’à conduire à maturité complète le grand projet que nous poursuivions… En leur double qualité d’anciens canonniers de la flotte et ouvriers de l’arsenal, mon père et mon parrain savaient manier la cordite. Ils ont pris le temps de monter les sacs, par l’escalier souterrain, jusqu’aux salles voûtées qui pouvaient le mieux être employées à leur dessein ; ils ont disposé, entre ces sacs et le bord de la mer, de longues mèches soufrées, aboutissant, d’une part, sous les falaises, à des foyers convenablement aménagés, et de l’autre, dans les souterrains, aux points d’explosion mûrement choisis… Ces préparatifs terminés à leur entière satisfaction, nous sommes allés inviter tous les amis des alentours à venir assister le soir même à un grand feu d’artifice dédié à la mémoire du cher Orso…

« Le lieu du rendez-vous était précisément le rocher placé au pied de la montagne sur la hauteur qui domine la baie et d’où nous avions nous-mêmes assisté à votre départ… Vous vous souvenez peut-être que nous vous disions adieu de nos mouchoirs ? À l’heure dite, tout le monde était au rendez-vous, deux ou trois mille personnes au moins… vous pensez bien que je n’y manquais pas. Quant à mon père et mon parrain, ils étaient invisibles au pied de la falaise, dans la crevasse bien abritée qu’ils s’étaient ménagée. À l’heure précise fixée par nous, six heures du soir, un grondement favorable a secoué le sol sous nos pieds… L’instant d’après, une trombe de feu, un véritable volcan a surgi sous le Castello, lançant vers le ciel dans le tonnerre et les éclairs, comme des milliers de projectiles, toutes ces pierres maudites, que nos amis avaient jugé impossible de démolir. Projetées avec une force inouïe à deux ou trois kilomètres de hauteur, elles sont allées, les unes après les autres, retomber dans la mer, aussi loin que nos yeux pouvaient se porter, dans un vacarme de rochers brillants, éclatant en grésillements sonores, à mesure qu’ils touchaient les eaux, aux acclamations répétées des spectateurs… Deux minutes plus tard, le silence s’établit, et à la place du Castello on ne voyait plus, sous le soleil près de disparaître, qu’un trou noir et béant, une sorte de cratère vide, substitué à la masse de la vieille forteresse…

Ici, Pia Baselli, qui allait sans doute s’étendre avec complaisance sur son exploit, fut arrêtée par un cri d’angoisse :

— Quoi, vous avez osé ?… hurlait le docteur : vous avez pu anéantir le château !… Malheureux que vous êtes !… c’est… trois cents millions, peut-être, que vous avez détruits et jetés à la mer !…

— Trois cents millions, cette bicoque ?… riposta Pia, sans s’émouvoir. Eh bien, quand elle en aurait valu mille de ces millions, ou cent mille, ce n’était pas trop pour honorer la mémoire de notre cher Orso, si traîtreusement égorgé !… Mais écoutez, docteur, que je vous dise la suite. À la fête de vendetta, une de mes amies, qui était parmi les invités, m’a apporté un petit cadre que je l’avais chargé d’acheter à Cagliari, pour votre portrait. En rentrant à la maison, j’ai pris le journal pour le découper et j’ai vu qu’il y avait, au verso de la page, non seulement un article vous concernant, mais une autre image, celle de votre collaborateur, le baron Tasimoura. On disait dans cet article que vous avez fait une des plus grandes découvertes du siècle, et réalisé sous les yeux de vos plus illustres collègues des opérations réputées impossibles ; on ajoutait que vous êtes présentement, du fait de cette découverte, le plus illustre chirurgien des deux mondes, et que vous avez pour aide et collaborateur assidu, en vos opérations, un personnage muet, le baron Tasimoura, d’origine tongouse… Tongouse, je ne sais pas trop ce que c’est !… Mais l’idée m’est venue, en présence du portrait, que votre collaborateur est celui-là même que vous avez enlevé du Castello et emmené avec vous dans le bateau réparé, après l’avoir empêché de nuire, à coups de carabine… C’est pour en avoir le cœur net que j’ai voulu venir ici et que j’ai pris avec mon père le courrier de Cagliari à Gênes, d’abord, puis le chemin de fer… Répondez-moi, caro dottore : me suis-je trompée ? Le baron Tasimoura et la bestia sont-ils, comme je le pense, une seule et même personne ?… Si cela est, il faut que je la tue, elle m’appartient. Et ce n’est pas vous qui me la disputerez, car vous êtes juste et vous savez qu’elle a massacré mon frère Orso… C’est d’ailleurs pourquoi vous me voyez ici. Je ne rentrerai pas en Sardaigne sans avoir accompli ma mission !… »

Devant l’ultimatum de Pia, le docteur Cordat restait fort embarrassé, sachant mieux que personne combien elle disait vrai, et que l’égorgeur d’Orso était sans contestation possible l’apprenti anatomiste du castello, – la Fourmi Géante. Mais la colère qui le secouait le tira d’affaire, dans l’embarras cruel où l’aurait, en toute autre circonstance, placé une telle sommation, aussi bien fondée, aussi pressante : il éluda inconsciemment une réponse précise en se trouvant hors d’état de parler d’autre chose que d’explosion.

— Je ne comprends rien à votre thèse sur le prétendu meurtrier de votre frère, qui serait, pensez-vous, le baron Tasimoura, finit-il par dire d’une voix étranglée par la fureur. Le baron Tasimoura ne peut pas avoir fait de mal à Orso, par la raison qu’il n’est jamais allé en Sardaigne, et d’ailleurs, je vous le répète, il a disparu sans qu’il soit possible de savoir pourquoi ou comment… Mais il y a une chose certaine, c’est que votre folle idée de faire sauter le castello détermine pour nous tous une perte irréparable !… La forteresse que vous avez détruite, et dont les débris gisent présentement au fond de la Méditerranée, recelait un prodigieux trésor phénicien en briques d’or et pierres précieuses, trésor dont il n’est même plus possible de fixer la valeur approximative, quoiqu’on puisse hardiment l’évaluer à des centaines de millions… Tout cela est maintenant détruit, perdu, dispersé en fumée et noyé dans la mer, ma pauvre Pia !… Comprenez-vous le tort prodigieux que vous avez fait par votre coup de mine, je ne dis pas seulement à moi, mais à la Science qui avait déjà bénéficié de cet énorme trésor, à votre père et à vous-même, car vous ne pouvez pas douter du bonheur que j’aurais eu à vous en faire part ?…

Il proférait maintenant ce regret sans amertume et pour ainsi dire passivement, par un besoin impérieux de dire la vérité.

Et soudain un gémissement sauvage éclata dans le crépuscule qui tombait, Pia s’était jetée sur le tapis, la face contre terre, en proie au désespoir le plus amer et le plus soudain. Elle s’arrachait les cheveux, elle se lacérait le visage avec ses ongles.

— Maladetta ch’io sono !… Disgraziata !… (maudite que je suis), hurlait-elle d’une voix rauque. J’ai ruiné ce que j’aime, et mon père et moi-même, en croyant bien faire !… J’ai jeté des millions dans la mer, quand nous sommes des mendiants !… Pouvais-je deviner une chose pareille et que le mauvais œil de cette bestia me poursuivrait toujours, même en son absence ?… Mais je la retrouverai, la bête maudite, dussé-je aller pour cela chercher son pays, que je ne connais que de nom, et qui est sans doute au fin fond de l’enfer !… Je la retrouverai, où qu’elle se cache, et je l’égorgerai, je lui arracherai les entrailles, je les jetterai aux chiens, pour venger mon frère, et nous et le bon dottore que j’ai ruiné… Je le ferai, je le jure, dussé-je aller nu-pieds, sur des tessons de bouteille, jusqu’aux confins du monde !… Et alors je mourrai vengée, sinon satisfaite !… Dût la malédiction des hommes m’accabler, je ne serai pas passée inutile sur cette terre de misère et d’injustice !… maudite, maudite que je suis !…

Baselli et Aristide s’étaient penchés sur elle, ils l’avaient relevée et la calmèrent de leur mieux, sans y réussir, quand le docteur eut l’idée de détourner son attention, comme on fait aux enfants, en portant la causerie sur la cause même de ce désespoir.

— Ne pensez-vous pas, demanda-t-il au vieux marin, que des pêcheurs de corail, des plongeurs comme on en trouve aux Baléares et en Sicile, pourraient aller chercher et ramener à la surface de la mer quelques-uns des débris noyés par l’explosion ?

— Bien certainement, signor dottore ! répondit Baselli, s’accrochant avec ardeur à cette idée, moi qui sais où la masse des décombres a été projetée, je me charge d’en repêcher une bonne partie avec des hommes du métier… Si vous le désirez, signor, j’irai les embaucher moi-même, avec mon bateau, sur les points de la côte où ils résident ; je les dirigerai dans leurs recherches et ce sera bien le diable si nous ne retrouvons pas quelques-unes de ces épaves si précieuses !…

Aristide Cordat savait mieux que personne combien cet espoir était chimérique. À supposer, en effet, que les pêcheurs d’éponges ou de corail retrouvassent jamais quelques-unes des gemmes ou des briques d’or projetées dans la mer, la difficulté resterait toujours de se les faire rendre, étant donnée l’impossibilité d’en justifier la propriété ou d’en dissimuler la valeur. Sa thèse serait visiblement trop mal fondée ; elle ne pourrait conduire qu’à de graves mécomptes.

Dans le présent, elle eut du moins pour effet de rasséréner presque instantanément Pia, en la détournant sur une nouvelle piste.

— C’est cela ! cria-t-elle sans transition, en battant des mains et sautant sur ses pieds. Nous irons nous établir au bord de la mer, dans la grotte même… Je préparerai la ration des pêcheurs et je recevrai tout ce qu’ils rapporteront… on leur fera une part légitime dans leurs trouvailles, et de cette manière, même si nous n’arrivons pas à tout repêcher, – ce serait trop espérer, – du moins le désastre sera réparé en quelque mesure…

Cela lui paraissait tout simple et déjà quasi réalisé. Elle riait, elle s’agitait. Son désespoir était soudainement effacé, comme un mauvais rêve peut l’être par le réveil.

À ce moment, le valet de chambre entra, portant deux lampes qu’il posa sur la cheminée.

— Monsieur, dit-il en s’adressant au docteur, le baron Tasimoura…

Il n’eut même pas le temps d’achever sa phrase. Un être sordide, dépenaillé, en haillons, hideux, – la face couverte d’un linge percé de deux trous à la hauteur du front, – l’avait suivi, était entré derrière lui et se dressait devant Aristide Cordat.

Spiridon !... C’était Spiridon en personne !… Dans quel état, grands dieux, sans parler de sa lugubre cagoule !… À demi vêtu d’un vieux pantalon de toile trop long, d’une blouse de travail déchirée et d’un chapeau troué, calfaté pour mieux dire, de la tête aux pieds de loques sans nom, telles qu’avait pu les rassembler à la hâte un garçon d’amphithéâtre, en les attachant avec des bouts de ficelle, il apparaissait soudain comme un spectre à peine sorti du pays des ombres et clignotant ainsi qu’un hibou dans ce boudoir étincelant, sous la lumière des lampes apportées par le valet.

— Spiridon !… Enfin le voilà !… D’où diable sort-il en ce lamentable équipage ? s’écria le docteur, pris de court par cette entrée soudaine.

— La bestial… Eccola !… articula presque au même temps Pia, comme un écho, en se dressant devant le spectre…

Elle n’eut pas le temps de laisser cours à ses émotions, quelles qu’elles pussent être. Averti par ce cri, le docteur se jeta d’un mouvement rapide vers le nouveau venu, l’entraîna vers son cabinet, l’y poussa et ferma la porte à double tour. Puis il sonna et donna l’ordre de reconduire Baselli et sa fille dans leur appartement, pour y attendre ses instructions. Enfin, se retournant vers Spiridon et lui prenant le pouls, il lui demanda, par le procédé de communication mentale qui leur était familier :

— D’où venez-vous enfin ? Comme vous voilà accommodé !…

— Je vais vous conter tout… Mais d’abord faites-moi manger !… Je meurs de faim et suis près de tomber en faiblesse, répondit la fourmi géante dans le même langage, en tombant accablée sur le fauteuil qui lui tendait les bras.

Le docteur s’empressa de sonner à nouveau, pour donner l’ordre de servir le baron sur son bureau même, et chargea le valet de l’excuser auprès de ses hôtes, qu’il irait retrouver le plus tôt possible. Pour l’instant, il était occupé d’affaires urgentes et ne devait être dérangé sous aucun prétexte.

Cependant, Spiridon s’était jeté comme un loup sur son large gâteau de riz, en l’arrosant coup sur coup de grands verres de vin généreux. Il semblait littéralement affamé et ne prenait même pas le temps de se servir de ses mandibules, avalant à même ce qu’on avait placé devant lui. À cette allure, il fut bientôt rassasié et, après avoir repris quelques forces, il se déclara en état de fournir les explications que le docteur attendait avec impatience.

Aux premiers détails donnés par son aide, Aristide était fixé.

— Je m’en doutais ! s’écria-t-il en se parlant tout haut à lui-même : et pour mieux dire, j’en étais sûr !… C’est Joël qui a fait le coup !… La curiosité le dévorait ! Il a voulu en avoir le cœur net !…

Spiridon poursuivait son récit mental, sans passion et sans colère. Il conta comment il avait visité le musée Dupuytren, où le secrétaire lui avait demandé et fait signer un engagement à la Société d’autopsie mutuelle, exécutoire pour ses héritiers, ce qui n’avait pas été sans l’amuser, car il ne se connaissait pas encore d’héritiers, au moins à Paris ; puis il s’était rendu avec Le Berquin au cabinet personnel du prosecteur de l’École. Il expliqua alors comment le tortionnaire s’était subitement jeté sur lui, presque sans préliminaires, l’avait chloroformé, dépouillé de son armure, et comment, en revenant à lui-même, après un temps indéterminé, mais sans doute assez long, il s’était retrouvé seul, grelottant et transi, dans les ténèbres, sur la table de zinc… Il narra la visite matinale de Joël et la menace laissée par lui, à la craie, sur le tableau noir. Enfin, il arriva à la conclusion de son récit télégraphique :

« Un peu avant midi, comme l’heure approchait où Joël Le Berquin devait reparaître, la clef tourna dans la serrure et un homme se montra. (En deux phrases, Spiridon le décrivait : un géant osseux, vêtu de toile grise par-dessus des habits de drap, avec une casquette de cuir sur des yeux avinés, surmontant une épaisse barbe grise).

— Alcide ! Le garçon d’amphithéâtre, chef du Dépôt des morts à l’École pratique ! se disait Cordat aux premiers mots.

« … Cet homme, poursuivit Spiridon, paraissait préoccupé. Il chercha sans mot dire dans un trou à rats, au bas du mur, sur la gauche de ma table, et finit par en extraire une poche de cuir, d’où il tira deux pièces d’argent… Il ne m’avait pas encore aperçu, et n’était occupé que de la recherche… Sur un mouvement violent que je fis dans mes courroies, en essayant une fois de plus de les rompre, il leva la tête et vit que ce qu’il avait pris sans doute pour un cadavre s’agitait en vains efforts sur sa couche funèbre. — Qu’est ceci ? parut-il dire en se relevant pour s’approcher de moi… Ne pouvant le lui expliquer, je continuai à m’agiter en soubresauts désespérés. L’étranger était évidemment stupéfait de ce qu’il voyait, ses « sujets » habituels ne lui donnant jamais le spectacle d’une telle persistance de vitalité… Un instant, il resta immobile auprès de la table, comme s’il cherchait à s’expliquer un phénomène, aussi anormal. Puis, voyant que je ne répondais rien à ses paroles et que je ne paraissais pas même les entendre, sans arrêter les efforts manifestes que je faisais pour me dégager de mes liens, il alla, d’un mouvement lent et quasi automatique, vers la tablette où étaient déposés deux ou trois couteaux à dissection, revint vers moi et trancha mes courroies… À peine délivré, d’un bond je m’élançai à terre et, sautant sur la craie, effaçant au tableau noir les deux lignes qui y étaient restées, j’écrivis d’un trait :

Je suis prisonnier ici par suite d’une infâme trahison. Mille francs pour vous, qui que vous soyez, pour m’avoir délivré !

« L’homme parut encore plus étonné, s’il est possible, qu’il ne l’était déjà. Il agita ses lèvres, comme s’il me parlait. Mais voyant que je ne l’entendais pas, il parut rassuré, comme si cette circonstance lui donnait la clef d’une erreur, d’une confusion possible entre un cadavre et moi. Et à son tour, il eut recours à la craie.

Qui vous a amené ici et d’où sortez-vous ? écrivit-il, après avoir effacé mon écriture. Je suis sûr de ne pas vous avoir amené dans mon fourgon…

« Il ne fallait pas commettre d’imprudence. Sans doute cette brute animée était le séide de Joël, chef d’emploi et maître absolu de l’École pratique. Je me contentai de répondre sur le tableau :

Je demeure avenue du Bois de Boulogne, chez le docteur Cordat. Deux mille francs si vous me procurez des vêtements et un fiacre pour me reconduire à domicile.

« Réponse à la craie :

Je le ferai volontiers, mais après mon service, à cinq heures du soir. Pour le moment, impossible quitter l’École.

« Je me dis qu’après tout la solution proposée par l’étranger était sans doute la plus sage, car je ne pouvais guère me montrer sans scandale, dans l’état où je me trouvais, et son concours était indispensable pour mener à bien l’opération. Aussi écrivis-je :

Soit. Soyez ici à cinq heures avec des habits ou des linges pour m’envelopper, et amenez un fiacre. Je répète : DEUX MILLE FRANCS.

« Il sortit, m’enferma et je restai seul. Mon premier soin fut d’examiner les flacons laissés sur la tablette par mon agresseur. Un de ces flacons était à demi rempli de chloroforme. Le drap dont Le Berquin avait fait usage, la veille au soir, pour me surprendre et m’immobiliser était encore sur le dossier de la chaise, devant sa table.

« Je m’emparai du tout, et, me plaçant auprès de la porte de manière à être masqué par elle au moment où elle s’ouvrirait, j’attendis…

« Cette attente ne fut pas longue. Un quart d’heure à peine s’était écoulé depuis le départ du garçon d’amphithéâtre, quand je reconnus le grincement caractéristique de la clef dans la serrure contre laquelle je me tenais debout. Joël entra et s’avança dans la chambre…

« Avant même d’avoir pu constater que je n’étais plus à la place qu’il m’avait ménagée, et où j’avais passé une nuit si douloureuse, il recevait sur la tête l’alèze chloroformée que je tenais toute prête ; je le terrassais en le roulant dans le drap ; je l’inondais du liquide anesthésique, et, d’une poigne décuplée par la rage, je tenais l’ennemi en respect sous mon genou, en lui poussant son linge dans la bouche… Il tenta vainement de résister. Mes forces étaient exaspérées par la colère, et les siennes paralysées par la surprise… Au bout d’un instant, je sentis ses muscles s’abandonner à mon étreinte victorieuse… Il respirait bruyamment sous la toile, déjà endormi. Je pris le temps de refermer la porte à double tour. Puis, je soulevai le corps inerte qui restait immobile à mes pieds, je le hissai sur la table de dissection, comme il m’y avait placé la veille, et j’achevai de vider sur sa face, au travers du linge, ce qui restait dans le flacon… Et dès lors j’étais hors d’affaire… La journée me parut longue, je l’avoue. Mais enfin la nuit finit par tomber… À cinq heures, Alcide, – il s’appelle Alcide, à ce qu’il m’a appris en m’aidant tant bien que mal à m’affubler de ces haillons, – Alcide était ponctuellement au rendez-vous… Un fiacre m’attendait devant la grille de la rue, encore grande ouverte. Il y monta avec moi et donna l’adresse au cocher qui vient de nous ramener… Et j’y pense, ce fiacre attend toujours à la porte. Voulez-vous voir Alcide ?

— C’est inutile… mais sans doute vous désirez le faire payer ?

— Assurément. Je n’ai eu qu’à me louer de ses services et de sa ponctualité…

— Vous avez eu de la chance de vous tirer de ses griffes !… Savez-vous de quoi l’on accusait encore l’illustre Alcide, quand je fréquentais l’École ? On prétendait qu’au temps du siège de Paris, alors apprenti subalterne aux pavillons d’anatomie, il mettait chaque nuit bouillir les déchets dans la marmite à ossements, pour en extraire la graisse et la vendait à une vieille marchande de pommes de terre frites que j’ai parfaitement connue, au coin de la rue Antoine-Dubois… Il y eut même un commencement d’instruction judiciaire à cet égard, mais on l’abandonna faute de preuves, ou pour ne pas indigner la population. J’avoue que l’anecdote m’a toujours paru vraisemblable. Les survivants de cette époque content qu’ils avaient pour régal des saucisses au rat d’égout. Il serait étonnant qu’un homme aussi dénué de préjugés que le fameux Alcide n’eût pas songé à utiliser la graisse humaine, l’ayant en abondance à sa disposition… Après tout, c’était peut-être du patriotisme, puisqu’il prolongeait ainsi la résistance !…

Aristide s’était levé et avait ouvert un des tiroirs de son bureau. Il y prit deux billets de banque et les envoya par le valet de pied au gigantesque garçon d’amphithéâtre, qui s’était endormi dans le fiacre, en attendant des nouvelles de son protégé. Le domestique avait ordre de lui dire que M. le docteur Cordat le remerciait de ses bons soins pour M. le baron Tasimoura, qu’il était heureux de revoir sain et sauf… Sur quoi, le fiacre s’éloigna en trottinant et la porte cochère se referma.

Cependant, Aristide ayant payé la dette de son auxiliaire et collaborateur, alluma un cigare et, reprenant le poignet de Spiridon, lui dit négligemment :

— Vous ne m’avez pas expliqué ce qui est advenu de Joël Le Berquin, et comment vous avez arrangé avec Alcide la difficulté que causait nécessairement sa présence sur la table de dissection ?…

IX

L’ENFANT PRODIGUE

SPIRIDON parut légèrement surpris par l’abrupte question d’Aristide, mais, comme si elle n’avait, à son estime, qu’une importance absolument secondaire :

— Le Berquin ? fit-il, en sortant du rêve où les souvenirs historiques de son associé semblaient l’avoir plongé. Je l’avais lié sur la table et couvert du drap de toile, si bien qu’Alcide ne s’est même pas douté que mon agresseur m’eût remplacé sur le zinc !…

— Vous l’avez donc gardé endormi tout le temps ? Environ cinq heures, à mon estime !

— Endormi !… Pas le moins du monde !… à quoi bon ?… Je ne serais jamais sorti de l’affaire. JE L’AI ÉVENTRÉ ET DISSÉQUÉ AVEC SES PROPRES OUTILS, POUR ÊTRE BIEN SÛR QU’IL NE ME GÊNERAIT PLUS.

— Éventré, vidé, disséqué ? répéta le docteur d’une voix rauque, en oubliant pour un instant que son compagnon ne pouvait pas l’entendre. Quoi ! vous avez osé perpétrer un pareil attentat !… ajouta-t-il inconsciemment.

Et, revenant presque aussitôt au sentiment de la réalité :

… C’est abominable !… Vous me faites horreur ! J’ai peine à admettre que vous ayez accompli un forfait aussi atroce !… épela-t-il en reprenant par un effort véritablement surhumain, – car il était comme annihilé par le dégoût, – le poignet de la Fourmi Géante.

— Vous avez tort de ne pas l’admettre ! répliqua froidement le prétendu Tongouse. C’est l’exacte vérité, et je n’ai pas à en faire mystère !… Ce serait à recommencer, que je n’y mettrais aucune hésitation. Est-ce que ce gaillard-là avait hésité à m’attirer dans son repaire, sous un prétexte amical, à m’anesthésier, à m’attacher sur le zinc, à me dépouiller de mes vêtements d’abord, puis de mes pièces artificielles ?… Ne m’avait-il pas laissé nu, grelottant et affamé dans l’atelier où il me séquestrait ?… Ne prétendait-il pas s’emparer de mes secrets et des vôtres, sous menace de mort ?… Et pouvez-vous douter que si je lui en avais laissé le temps et la force, il n’eût exécuté cette menace, plutôt que de se voir pris en flagrant délit de vol et de brigandage ? Quant à moi, je suis absolument édifié sur ce point : si je n’avais pas réussi à supprimer Le Berquin, sans lui laisser l’occasion de réaliser son ingénieux projet, – il aurait commencé par m’extorquer, par la faim et la torture, les renseignements précis qu’il avait à cœur de posséder, – et que vous-même n’avez pas encore... – Et il aurait fini par m’égorger pour garder seul le mot de l’énigme… Dites que ce n’est pas vrai, si vous en avez le courage !… Et maintenant, à cette heure même, au lieu d’être ici, dans ce cabinet, en train de vous conter mes aventures, je serais en morceaux dans la cave à cadavres de l’École pratique, – à moins que je ne fusse dans la marmite à ossements de l’illustre Alcide, le brave homme à qui je dois la vie moyennant finances, et qui a pour mission ici-bas d’approvisionner de squelettes les boutiques du quartier des Écoles, – depuis qu’il ne garnit plus de graisse humaine les pots des marchandes de frites, dans la rue Antoine-Dubois !…

— Si cela ne vous fait rien, j’aime encore mieux être ici, ajouta Spiridon qui eut dans les mandibules, en exprimant cette pensée par les moyens qui lui étaient propres, quelque chose comme un ricanement.

— Malheureux ! fulmina Aristide, qui était d’abord resté comme assommé de la terrible révélation, vous n’avez même pas conscience de l’atrocité que vous avez perpétrée et de l’affreuse situation qu’elle me crée !… Ô jeune homme, mon camarade d’études, mon ami, mon collègue d’internat, – froidement égorgé, vidé et disséqué dans son propre cabinet d’études, à l’École qu’il gouverne par droit de concours, – sur son champ d’honneur, peut-on dire, – parce qu’il vous a plu de lui prêter je ne sais quels projets sinistres, alors qu’il n’était mû sans doute que par une curiosité toute scientifique et bien excusable !… C’est affreux, c’est horrible !… Vous n’avez donc aucune idée du juste et de l’injuste ? Vous ne savez donc pas que dans une société civilisée, il n’est pas permis d’attenter à la vie des gens, même si l’on croit, à tort ou à raison, en avoir cause ?… Vous ne vous rendez même pas compte des responsabilités que vous impose votre situation privilégiée sous mon toit ?… Car il n’est pas possible de se le dissimuler, c’est moi, c’est moi seul, qu’on accusera, non sans raison, hélas !… de vous avoir laissé libre à travers la ville, vous qui n’avez ni les dehors, ni l’éducation, ni les principes généraux de l’humanité, et qui êtes peut-être irresponsable, – je le veux bien, – à la manière d’un chien enragé, – mais que je n’aurais jamais dû abandonner dans nos rues à vos instinct sanguinaires, sans devenir au premier chef responsable de vos abominations !…

Sous cette avalanche de reproches muets, Spiridon restait impassible.

— Je n’ai qu’une chose à vous répondre, répliqua-t-il à sa manière : c’est que, véritablement, Joël Le Berquin aurait bien dû s’adresser à vous, plutôt qu’à moi, pour surprendre le secret de vos travaux !… Il pouvait si bien vous attirer en personne à l’École d’anatomie, vous endormir et vous lier sur sa table, vous torturer et vous faire parler, avant de vous éventrer… Vous n’êtes pas mort, vous, et Joël avait la partie belle ! Et alors, peut-être, si vous aviez su vous tirer d’affaire, vous auriez le droit de raisonner comme vous faites… N’ayant pas subi cette épreuve, qui vous revenait en propre, vous ne le devez pas !… Et encore, que dis-je, quand je rappelle la situation qui m’était faite et de laquelle un bonheur inouï m’a fait sortir !… Savez-vous quelle en aurait été la conséquence pour vous-même, si Joël avait réussi dans son entreprise ?…

Il m’eût fait disparaître avec la plus grande aisance, c’est entendu !... La cave mortuaire était prête : il suffisait de faire signe à Alcide, pour m’y faire placer avec les autres, en pièces et morceaux méconnaissables.

Personne n’en aurait rien su, vous-même auriez été le premier à penser qu’une lubie quelconque m’avait fait partir pour un pays chimérique… Mais Joël ne s’en serait pas tenu là !… Avide, aujourd’hui, de connaître nos secrets, il aurait été demain, ou ce soir même, impérieusement obligé de vous supprimer, vous aussi, pour les garder seul et les exploiter seul, et aussi pour échapper aux soupçons, pour se dérober à jamais à toute recherche !… Votre disparition devenait une nécessité… Il l’aurait vu clairement. Il aurait été écrasé par le poids de cette évidence. Et ce soir, ou demain, ou plus tard, il serait venu ici, librement, à son heure, comme il en avait le droit et l’habitude, – et, soyez-en sûr, il vous aurait tué après moi, – parce que c’était logique et nécessaire, et parce que le premier acte n’avait ni sens ni portée sans le second !… Voilà ce que vous devez vous dire, si vous avez la notion la plus élémentaire de l’enchaînement des choses !…

— Et que m’importent vos hypothèses !… Ce sont les faits, misérable insecte, qui m’accablent et me révoltent !… Nous n’en sommes plus à raisonner sur ce que Le Berquin aurait pu faire ou ne pas faire !… Il s’agit de ce que vous avez fait, et dont vous n’êtes même pas capable, hélas ! de mesurer l’horreur…

— J’étais dans le cas de légitime défense et je n’avais pas d’autre moyen d’échapper au supplice le plus atroce !

— C’est à moi que vous contez une pareille histoire ? À moi que vous avez voulu traiter naguère comme vous venez de traiter Joël Le Berquin ?

— Je ne vous connaissais pas !… Il s’agissait de mes études anatomiques. Vous étiez à mes yeux un sujet quelconque…

— Comme celui que j’ai vu ouvert dans votre laboratoire souterrain, sur la table voisine de la mienne ? Merci de l’argument. Il achève de m’éclairer sur mon devoir, en me renseignant sur votre sens moral… Vous n’êtes et ne serez jamais qu’une bête brute, hors d’état de distinguer le bien du mal, et suivant irrésistiblement son instinct automatique. C’est votre excuse, sans doute. Mais c’est aussi ce qui me rendrait impardonnable si je vous laissais la faculté de poursuivre vos exploits !… Vous ne pouvez pas rester libre et livré aux suggestions de votre cerveau rudimentaire. Vous êtes un péril public, spécialement pour mon honneur et ma sûreté. Je ne puis désormais partager la responsabilité de vos actes !

— Vous vous contentez de partager les avantages de mon trésor héréditaire et de mes travaux !… C’est bien. Je sais ce qui me reste à faire !…

— Je vous en dis autant. Mais avant tout, je dois vous empêcher de poursuivre vos sinistres exploits, en vous enfermant jusqu’à nouvel ordre, comme une brute dangereuse que vous êtes…

Le docteur sonna et fit appeler en sa présence tous les hommes de la maison. Quand ils furent accourus, en ligne devant la porte de son cabinet :

— Le baron Tasimoura est sous le coup d’une inculpation criminelle, leur dit-il. Vous allez le reconduire dans son appartement, l’y enfermer et l’y tenir étroitement en garde jusqu’à nouvel avis !…

Resté seul, Aristide Cordat se replongea dans son fauteuil pour considérer face à face le terrible problème qui se posait devant lui. Que faire ? à quoi se résoudre, en présence du drame sanglant auquel il se trouvait mêlé, de par la misérable créature qu’il avait arrachée à sa studieuse solitude pour la jeter en pleine civilisation, et qui y semait à la volée de pareils ravages ?… Hier, le frère de Pia égorgé, et lui-même soumis à un commencement de dissection ; Pia frappée de paralysie à l’entrée de la grotte ; Baselli et ses aides menacés du même sort : maintenant Joël Le Berquin, éventré et vidé, en pleine École pratique de la Faculté de médecine !… Hélas ! c’était là le point délicat qu’il fallait régler d’urgence. Ce meurtre atroce, encore ignoré de tous, allait être, dans quelques heures, l’événement de Paris et du monde. Il faudrait l’expliquer, en faire la psychologie publique… Et ce n’était pas seulement la vie de son auteur qui allait être en jeu, c’était l’honneur de celui qui avait amené le meurtrier en France, qui avait fait de lui son collaborateur et son auxiliaire, et que chacun allait infailliblement accuser de complicité directe ou indirecte dans ce crime inouï… Mais, en écartant une telle éventualité, la nécessité seule de se disculper et l’impossibilité de le faire pleinement sans tout dire sur la Fourmi Géante, ses origines, ses secrets héréditaires, restaient le plus angoissant des problèmes, pour un homme jeune et ardent comme Aristide, lancé subitement en plein essor vers la gloire et que de telles révélations menaçaient d’arrêter net, et à jamais, dans son ascension.

Un instant, la pensée s’offrit à lui de trancher le mal à sa racine, en s’assurant la complicité d’Alcide, le vieux croque-mort de l’École pratique, pour supprimer le corps du délit. Alcide le pouvait aisément. Ce n’était pas un homme incorruptible. Lui seul avait la clef du pavillon de Joël, pouvait y entrer à toute heure sans éveiller les soupçons. Rien de plus facile et de plus normal, pour un homme de son emploi, que d’entasser des débris humains dans son fourgon et de les emporter au four crématoire : c’était sa besogne de tous les jours. Même sans faire appel à sa collaboration consciente, il n’était peut-être pas impossible de la déterminer à son insu, soit en l’y préparant par des libations opportunes, soit en distribuant séparément ces débris défigurés dans les bailles provisoires de plusieurs salles de dissection. Tout cela était faisable, assurément, et même relativement aisé pour qui connaissait les habitudes locales de l’École d’anatomie ; et cela arrangeait tout, à jamais !… Joël avait disparu, c’était un fait. Aristide lui-même venait de faire, pour retrouver sa trace, des démarches en quelque sorte officielles et qui n’avaient pas eu de résultat. Les agents de la Sûreté étaient lancés à la poursuite de l’absent sur les indications qu’il avait fournies. Jamais ils n’auraient la pensée d’aller le chercher au dépôt mortuaire d’Alcide, ou dans son fourgon, ou sur le gril du Père-Lachaise !… Eussent-ils d’ailleurs une telle idée, les restes du mort seraient ou méconnaissables d’abord, ou partis en fumée au bout d’une heure…

Ce plan de campagne s’imposa pendant quelques inimités à l’imagination du docteur Cordat avec une telle force, qu’il lui fallut une énergie farouche pour l’écarter. Il était simple : il était d’une exécution facile et certaine. Il supprimait d’un seul coup les conséquences néfastes qu’il fallait attendre d’une divulgation du meurtre. Il paraissait enfin d’autant plus séduisant qu’Aristide n’avait réellement aucune responsabilité personnelle dans le crime, et ne songeait qu’à effacer mécaniquement, si l’on peut dire, les conséquences désastreuses qui pouvaient en résulter pour Spiridon et pour lui-même.

Il eut le courage moral de résister à cette tentation et de la chasser comme un mauvais rêve, en se dressant brusquement sur ses pieds. Non ! advienne que pourra, il ne sera pas dit que j’ai reculé devant le devoir élémentaire !… Et ce devoir est d’aviser de la réalité, sans délai, les autorités judiciaires déjà saisies par moi-même des préliminaires du drame !…

Il fit appeler son auto et partit à la recherche du chef de la Sûreté. Huit heures venaient de sonner.

Comme il fallait s’y attendre, Aristide Cordat ne trouva pas le magistrat à son cabinet. Mais quand il eut expliqué à l’agent de permanence que l’affaire était grave, urgente, et qu’il importait d’avertir sans retard le haut fonctionnaire par un coup de téléphone de la nécessité qui réclamait sa présence, M. Brideau ne se fit pas trop attendre. Il était pourtant près de neuf heures quand il arriva, dissimulant mal sa méchante humeur involontaire sous l’animation de son teint et les poils roux de sa moustache de chat.

— Je dînais chez des amis, dit-il en manière de préambule, mais on n’a pas le droit de dîner, dans notre sacré métier ! Il a fallu votre voix pour m’arracher aux douceurs du dessert… J’espère au moins que ce n’est pas sans motif !… Vous avez retrouvé votre ami en posture délicate ?… demanda-t-il en entrant, sans avoir la force d’abandonner son cigare.

— Hélas ! je vous apporte une lugubre nouvelle…

— Vous l’avez retrouvé blessé ?… Mort, peut-être ?…

— Non, monsieur le chef de la Sûreté. Il est rentré tout seul, à demi nu, en haillons, après avoir couru les plus grands dangers… Mais ce qui me fait accourir auprès de vous, c’est la révélation sinistre que je vous apporte concernant le docteur Le Berquin !… Je vous avais demandé cet après-midi de le faire rechercher…

— On s’en est occupé sans retard. Deux de nos inspecteurs les plus déliés ont suivi les pistes données. Ils se sont rendus partout où le docteur Le Berquin a des habitudes son cabinet de la rue Hautefeuille, on ne l’a pas vu depuis deux jours. À l’Hôtel-Dieu, on a, ce matin même, constaté sa présence à la Clinique… À l’École Pratique, le concierge lui a parlé vers midi… Ces circonstances semblaient plutôt rassurantes, au rapport de mes agents.

— Monsieur le chef de la Sûreté, le docteur Le Berquin gît, mort, éventré et décervelé sur la table de dissection de son atelier, à l’École Pratique.

— Est-ce possible ?… Vous l’avez vu, de vos yeux ?…

— Je n’ai malheureusement pas le droit d’en douter et je viens vous demander de procéder sans délai aux constatations nécessaires.

— Nous allons nous rendre de ce pas à l’amphithéâtre d’anatomie.

Le chef de la Sûreté toucha un timbre. Son secrétaire se présenta.

— Quatre hommes de la brigade des recherches, avec un brigadier et deux fiacres ! Vous en prendrez un troisième pour M. le docteur et moi !

— J’ai mon auto et je vous offre bien volontiers une place, ainsi qu’à monsieur, s’il vous accompagne…

— J’accepte sans façon. Cela nous permettra de causer en route… Si vous le voulez bien, nous allons partir sans attendre les hommes… Ils nous suivront… (Au secrétaire) : Vous leur donnerez l’ordre de venir avec nous à l’École pratique de la Faculté, rue de l’École-de-Médecine, au bout de la rue Hautefeuille, et de m’attendre dans la cour du musée… (Au docteur :) Je suis à votre disposition…

Ils descendirent l’escalier, trouvèrent sur le quai l’automobile qui attendait au ras du trottoir, et se mirent en roule.

À peine partis :

— Je ne vous demande pas si vous avez une théorie au sujet du décès que nous allons constater, dit le chef de la Sûreté. Si pourtant vous en avez une, j’ai à peine besoin de vous déclarer que je serais bien aise de la connaître.

— J’ai à cet égard non pas une théorie, mais une certitude, répliqua Aristide. Je vous la donnerai telle quelle, après la constatation du fait… mais vous comprendrez ma réserve, étant donné l’extrême gravité des circonstances. Je n’ai pas vu de mes yeux le cadavre du docteur Le Berquin, et je veux encore espérer, en dépit de tout… Peut-être arriverai-je à temps pour lui donner mes soins…

La voiture avait déjà franchi le pont Saint-Michel, suivi le boulevard du même nom. Elle tourna dans la rue de l’École-de-Médecine et s’arrêta devant la grille de l’École Pratique. Le docteur se disposait à sonner pour le concierge ; mais l’homme de police lui retint le bras :

— Un instant, s’il vous plaît !… Ceci me regarde.

Il donna un coup de sonnette si net et si bruyant que toute la cour des Cordeliers en retentit. Le concierge parut, visiblement furieux.

— Qui sonne de la sorte ?… A-t-on jamais vu un pareil vacarme ?… cria-t-il, pensant apparemment parler à des étudiants en bordée.

Une grosse voix lui répondit :

— Au nom de la loi !… Le chef de la Sûreté…

Le gardien vit à travers la grille l’écharpe que lui tendait le magistrat. Il se hâta d’ouvrir et se confondit en excuses.

— Vous avez ici le docteur Le Berquin, prosecteur de la Faculté ?

— M. le prosecteur a son laboratoire dans le pavillon de gauche, mais il est bien rare qu’il vienne à cette heure… On est déjà venu le demander ce soir, après la sortie. J’ai répondu que je ne l’avais pas vu depuis midi…

— Je sais cela. Les inspecteurs venaient de ma part… Conduisez-nous au laboratoire… Vous avez la clef ?…

— Oui, monsieur le commissaire… ou du moins je devrais l’avoir. Mais je crois bien l’avoir laissée à Alcide, le garçon d’amphithéâtre, et il n’est pas ici…

— Cela n’a pas d’importance… Vous avez bien un levier, une barre quelconque pour forcer la porte ?…

— Oh ! cela ne manque pas… La barre de la plaque d’égout fera-t-elle l’affaire ?

— Fort bien… Allumez une lanterne, un falot quelconque, prenez la barre et montrez-moi le chemin.

L’homme galonné s’empressa d’obtempérer. Il n’avait pas de lanterne, mais alluma un bougeoir de cuivre, prit au fond de la cuisine la barre dont il avait parlé et se dirigea, suivi des deux visiteurs, vers la porte des pavillons qui s’ouvre sur une arrière-cour. Comme il y arrivait, il fut surpris par un nouveau coup de sonnette, aussi autoritaire que le premier.

— Ce sont les agents de la brigade qui me rejoignent, dit le commissaire… Faites entrer les voitures dans la cour et dites-leur de m’attendre, puis vous reviendrez me guider.

Cette opération prit quelques minutes. Elle avait éveillé l’attention des passants de la rue. Un groupe de curieux se forma devant la grille, que le concierge repoussa sur eux et referma à clef avant de rejoindre le chef de la Sûreté.

— Maintenant en route ! dit celui-ci.

— On soupçonne quelque malheur ou quelque crime ? demanda le gardien tout en marchant, car sa curiosité était violemment excitée par ces incidents.

— Il y a lieu de penser que le docteur Le Berquin a été assassiné dans son laboratoire, répondit le magistrat.

— Le docteur Le Berquin ?… Pas possible ?… Je suis sûr de l’avoir vu vers midi.

— Vous l’avez vu entrer ?… ou sortir ?…

— Entrer, pour sûr !… J’étais précisément en train de déjeuner avec ma femme.

— Eh bien, nous allons en avoir le cœur net… C’est la porte du laboratoire ?

— Oui, monsieur le commissaire…

— Elle n’a pas l’air bien solide et ce ne sera pas la peine de recourir à votre barre…

En disant ces mots, le chef de la Sûreté recula d’un pas, prit son élan et d’un coup de pied tout professionnel fit sauter la porte, qui s’ouvrit en dedans, comme il l’avait prévu.

— Allons, la bougie, maintenant !… Vous n’avez donc pas le gaz, dans votre boîte ?

— Je vous demande pardon, monsieur le commissaire. Il suffira de l’allumer, près du poêle…

— Eh bien, allumez sans tarder et procédons à l’examen de cette pièce !…

Rien d’anormal n’apparaissait à première vue dans le cabinet du prosecteur. Du moins rien d’anormal à ce qu’on peut attendre en tel lieu.

Sur la table de droite, un drap de toile dessinait vaguement les contours d’un cadavre. Cela n’avait rien de choquant en soi : la précaution pouvait plutôt passer comme plus décente qu’il n’est ordinaire dans les écoles d’anatomie. Le magistrat s’avança vers la table, leva le drap et le rejeta à terre. Un corps éventré, ouvert du haut en bas sur la ligue médiane du thorax et de l’abdomen, apparut aussitôt…

Non seulement les organes internes de ce corps avaient été extraits, – le poumon, le cœur, le foie, l’estomac, le tube intestinal et ses annexes, – mais les globes oculaires manquaient aux orbites, et le crâne, scié en calotte au-dessus des arcades sourcilières, avait été débarrassé du cerveau… Tous ces éléments, disposés en tas sur la table, formaient une masse molle, sanguinolente et vague entre les jambes du mort… Un des yeux, placé sur le foie, semblait regarder…

Tandis que les témoins de cette vérification macabre se penchaient sur la face, pour en reconnaître les traits, le concierge qu’on aurait pu supposer mieux aguerri à ce genre de spectacle, s’affaissa soudain sur ses jambes et tomba de son long sur le carreau…

— Voilà le principal témoin qui nous lâche !… remarqua le commissaire, sans autrement s’émouvoir. Mais, sans doute, vous connaissiez le de cujus, monsieur le docteur ? Pensez-vous que ce soit lui que nous avons là ?

— Il n’y a pas l’ombre d’un doute ! affirma Aristide Cordat. Les lignes du visage, du front, du nez, du menton. – sans parler des lignes du corps que je connais bien aussi, ayant fait avec lui plus d’une pleine eau. – les cheveux, les mains, la coupe de la barbe, – tout me crie que nous sommes devant les restes de Joël Le Berquin… et j’ajoute que la manière même d’accommoder le cadavre de cet infortuné est comme la signature du meurtrier…

— Justement ce que je pensais !… C’est un homme de la profession médicale, n’est-ce pas ?… Un docteur, un anatomiste ?

— Hélas !… un quasi anatomiste tout au moins, avec assez de pratique pour se livrer au dépeçage détaillé dont nous voyons ici le résultat…

À ce moment, l’infortuné concierge, toujours gisant sur le sol, poussa un soupir et fit un mouvement qui attirèrent sur lui l’attention des deux causeurs.

— Nous ne pouvons pourtant pas laisser ce pauvre homme où il est ! dit Aristide, qui s’était penché pour lui tâter le pouls. Si vous le voulez bien, monsieur le commissaire, nous allons le transporter chez lui…

— Ne vous donnez pas la peine ! Je vais appeler les agents que j’ai dans la cour, répondit le chef du la Sûreté.

Il prit le temps de replacer sur la table de dissection le drap qu’il avait écarté, puis il se dirigea vers la porte de la cour et appela deux de ses hommes, qui vinrent aussitôt enlever le concierge pour l’emporter à sa loge.

— Dites à sa femme de ne pas s’effrayer, leur dit le docteur. Ce n’est qu’une syncope momentanée. Il va revenir à lui, probablement en route ; qu’on lui donne du thé, avec un peu de rhum ou de cognac… Je vais d’ailleurs, tout à l’heure, passer prendre de ses nouvelles… Le docteur Cordat !… ajouta-t-il à titre de renseignement.

Et se tournant vers le chef de la Sûreté :

… Restons-nous ici, ou allons-nous causer ailleurs ?

— Ce sera comme vous voudrez. L’essentiel, pour moi, est maintenant de dresser mon procès-verbal et de vous demander de l’attester comme témoin, pour transmettre immédiatement l’affaire au Parquet… Si d’autre part, vous voulez bien me fournir les renseignements généraux qui sont en votre possession, je pourrai mieux poursuivre mon enquête.

— Eh bien, rendons-nous chez le concierge. Nous y serons mieux, en tous cas, pour ces diverses opérations.

Les deux interlocuteurs regagnèrent la cour extérieure, où le chef de la Sûreté donna l’ordre à un de ses agents d’aller chercher un serrurier pour refermer la porte du laboratoire, qui devait d’ailleurs être gardée à vue jusqu’à nouvel avis, puis il rejoignit le docteur auprès du concierge, que sa femme avait déjà mis au lit, et qui avait repris ses sens.

— Comprenez-vous que je me sois effondré de la sorte en reconnaissant ce pauvre M. Berquin ? disait-il entre deux gorgées de thé au rhum. Un vieux soldat comme moi !… J’en ai pourtant vu de toutes les couleurs en Algérie et en Chine… mais retrouver sur cette table le prosecteur de l’École, que j’ai vu frais et dispos sur cette porte même, aujourd’hui à midi !… Je m’y attendais si peu que mon sang n’a fait qu’un tour !…

— Vous le reconnaîtrez bien, vous aussi !… Et vous êtes bien sûr de son identité ?… demanda le chef de la Sûreté qui entrait sur ces paroles.

— Oh ! monsieur le commissaire, il n’y a pas l’ombre d’un doute !… C’est la figure, la barbe, les cheveux, tous les traits de M. Le Berquin.

— Eh bien, nous allons toujours dresser procès-verbal de nos opérations, dit le magistrat, sans plus de façons, en s’installant devant le bureau et tirant de sa serviette les feuilles dûment timbrées qu’il portait en tous lieux où sa présence était requise.

Ce fut l’affaire de quelques minutes. Le procès-verbal constatait la requête verbale du docteur Aristide Cordat, le « Transport » effectué par le chef de la Sûreté, la découverte, dans un pavillon de l’École pratique, sur une table de dissection, du cadavre entièrement nu, éventré et décervelé d’un homme âgé d’environ trente ans, que le docteur Aristide Cordat, présent à la visite domiciliaire, déclarait reconnaître comme étant le docteur Joël Le Berquin, prosecteur à la Faculté de Médecine, demeurant à Paris, rue Hautefeuille, 81, où la concierge de l’immeuble déclarait ne pas l’avoir vu depuis l’avant-veille, et que de son côté le gardien-chef de l’École pratique affirmait y avoir vu entrer le matin vers midi… Ce même gardien déclarant, d’autre part, que personne, à sa connaissance, n’avait l’habitude de pénétrer dans le pavillon du prosecteur, sauf les élèves particuliers du dit prosecteur, ou par fortune, un élève des autres pavillons, et, pour raison de service, le garçon de peine Alcide Janiaux, chef du dépôt mortuaire et du fourgon de transport de l’École d’anatomie… Suivait la description sommaire de l’état du cadavre, des mutilations qu’il avait subies et du temps probable que ces mutilations avaient pu exiger. En foi de quoi le chef de la Sûreté signait de ses noms et qualités et fournissait les signatures des deux témoins présents à sa descente sur les lieux, le docteur Aristide Cordat, ex-interne des hôpitaux de Paris, demeurant à Paris, en son hôtel, avenue du Bois-de-Boulogne, 187, et le sieur Jean-Louis Castiras, ex-sous-officier du génie, décoré de la Médaille militaire, gardien-concierge à l’École pratique de la Faculté de Médecine.

Cette écriture dûment close et paraphée, le docteur Cordat et le chef de la Sûreté prirent congé du concierge et de sa femme et se dirigèrent vers l’automobile qui les attendait.

— Où désirez-vous que je vous reconduise ? demanda le docteur au magistrat.

— Si vous le voulez bien, au Palais de Justice, répondit celui-ci. Je tiens à aviser sans retard le procureur général de cette grave affaire.

— Vous le trouverez à son cabinet ?

— Assurément non, à l’heure qu’il est : c’est, tout au moins, peu probable. Mais il y aura quelqu’un à sa permanence pour lui envoyer un coup de téléphone et l’avertir que je suis à sa disposition pour la suite de l’affaire.

— Pensez-vous que je puisse le voir en votre présence ? J’ai une communication délicate à lui faire et j’aimerais en être débarrassé, pour n’avoir pas à recommencer les pas et démarches que ce misérable drame va comporter pour moi… D’autre part, je dois vous avouer que je ne serais pas fâché de dîner, n’importe où, ayant, comme on dit, l’estomac dans les talons.

— Eh bien, voici comment nous pouvons arranger les choses. Je vais transmettre votre désir au procureur général par voie téléphonique. De votre côté, vous irez dîner, en me laissant l’adresse : je vous répondrai avec la réponse du procureur général au lieu que vous m’aurez indiqué.

— Simplement chez Foyot… Je vais m’y rendre en vous quittant, et vous renvoyer la voiture pour vous donner toute facilité de me retrouver sans délai dès que vous aurez la réponse.

Les choses ainsi convenues, le docteur Cordat laissa le chef de la Sûreté à la Porte du Parquet général, se rendit comme il était dit au restaurant qu’il avait choisi et renvoya son automobile se mettre aux ordres du magistrat.

L’absence de celui-ci fut assez longue. Il était près de onze heures quand il vint rejoindre le docteur Cordat, qui achevait de dîner dans un petit salon.

— Le Procureur général nous attend chez lui, rue de la Boétie, dit-il en entrant. J’aurais pu vous rejoindre plus vite, mais j’ai pensé que vous ne seriez pas fâché de souper à l’aise, et, d’autre part, j’ai dû aller rendre compte à mon Préfet de ce qui se passe. Il a pleinement approuvé mes mesures et m’a chargé de vous dire qu’il sera heureux de vous voir demain à son cabinet ou ailleurs, si vous pouvez disposer de quelques minutes.

— C’est entendu. Demain matin, je me présenterai à son cabinet… Maintenant, si vous le voulez bien, nous allons nous rendre rue de la Boétie.

Le Procureur général, M. Jordan, attendait ses visiteurs dans un cabinet très simple, au second étage. C’était un homme d’une cinquantaine d’années, sec et maigre, avec des cheveux grisonnants et des lunettes d’or, en tenue de soirée. Il reçut le docteur Cordat avec une déférence qui était visiblement un hommage à ses travaux tout récents, et le chef de la Sûreté avec une sorte de familiarité professionnelle. Et tout de suite il mit le jeune médecin à l’aise.

— Vous avez désiré me parler au sujet du drame de l’École Pratique, que M. le chef de la Sûreté m’a fait connaître dans les grandes lignes, par téléphone. Vos moments sont précieux, je le sais. J’ai pensé qu’il convenait de vous entendre dès ce soir, car je ne doute pas des graves motifs qui doivent dicter votre requête. C’est pourquoi j’ai quitté le salon du Garde des Sceaux, pour venir vous entendre…

Aristide Cordat s’inclina.

— La communication que j’ai à vous faire est, en effet, des plus délicates, et c’est pourquoi j’ai cru devoir demander à la faire sans délai, et à vous-même, monsieur le procureur général… Elle n’est pas seulement délicate, au surplus, elle est douloureuse… Je connais le meurtrier du docteur Joël Le Berquin… Je sais dans quelles circonstances extraordinaires il a été frappé, et je tiens à m’expliquer sans tarder sur ces circonstances… D’autre part, j’ai à cœur de prévenir, s’il est possible, ce qui pourrait égarer la justice et la conduire sur une fausse piste, ou même la mettre en posture périlleuse, – je veux dire en posture ridicule… Excusez l’expression, peut-être trop vive, que je suis obligé d’employer pour exprimer ma pensée… La démarche que j’ai cru nécessaire et urgente vous montre assez, par son caractère préventif, qu’elle n’implique rien d’offensant pour personne…

Le Procureur général fit un geste d’assentiment et le docteur Cordat entra dans son exposé.

Il expliqua les circonstances toutes particulières qui l’avaient mis en possession de la vérité au sujet du meurtre, compliqué de détails révoltants, dont le prosecteur de la Faculté de médecine venait d’être la victime. Le docteur Joël Le Berquin était son camarade d’internat et son ami personnel, le seul qu’il eut cru nécessaire de convier à assister aux opérations récemment faites par le témoin lui-même, en présence d’un nombre très limité de ses maîtres, – opérations dont le Procureur général avait sans doute ouï parler, car les journaux en étaient remplis depuis deux semaines… Il avait cru devoir cette marque exceptionnelle d’estime à l’amitié déjà ancienne qui l’unissait au défunt, et aussi au désappointement éprouvé par cet ami, dans une circonstance récente, en se trouvant hors d’état d’accompagner le témoin, comme il était convenu, dans une croisière maritime qu’ils devaient entreprendre ensemble… Malheureusement, le défunt était d’un caractère ambitieux et jaloux… Au lieu de se tenir pour satisfait d’avoir pu voir ces expériences capitales, – seul de sa génération, – il avait été profondément froissé du secret que l’auteur de ces expériences croyait devoir garder provisoirement sur le détail de son manuel opératoire et la nature des produits chimiques mis en action pour réaliser ce qui semblait un véritable miracle chirurgical… Il avait donc malheureusement cherché à surprendre les secrets qu’on ne pouvait pas lui révéler tout de suite, et à cet effet il s’était livré, dans l’hôtel même de l’avenue du Bois, à une surveillance souvent indiscrète, et qui frisait l’espionnage… Deux ou trois fois, le témoin avait eu le regret de prendre son camarade en flagrant délit de manœuvres déloyales, dans son intimité… Il ne s’en était pas autrement inquiété, parce qu’il savait que ces tentatives seraient impuissantes. Il s’en était même amusé. Et certes il le regrettait amèrement, car elles avaient fini par entraîner le docteur Le Berquin à des actes positivement criminels, devenus la cause directe de sa fin déplorable…

Ici, comme il arrivait au point essentiel de son exposé, la voix du docteur Cordat s’altéra sensiblement ; il poursuivit en phrases entrecoupées par l’émotion :

… Vous comprenez aisément, monsieur le Procureur général, combien il m’est douloureux de porter une accusation positive, – une accusation des plus graves, – contre un homme, un ami, un compagnon de ma jeunesse, à l’heure où il vient de trouver, dans les conséquences mêmes de ses actes, une fin si atroce et si prématurée… Mais je ne puis pas me soustraire à cet affreux devoir ! je suis obligé de dire la vérité, la vérité tout entière, à la fois pour empêcher la justice d’aiguiller sur une fausse piste, – celle du garçon d’amphithéâtre, Alcide Janiaux, par exemple, – ou de se compromettre elle-même dans une affaire sans issue… J’ai pour coopérateur et pour aide, en mes travaux, un jeune étranger qui m’a accompagné à Paris, – qui ne parle pas notre langue, ni aucune autre langue civilisée, – et qui est en possession des éléments principaux de mes travaux… Pour mieux dire, il se trouve lui-même au point de départ et à l’origine de ces travaux… Joël Le Berquin, après avoir vainement essayé d’obtenir de cet auxiliaire confidentiel des éclaircissements sur les points qui l’intriguaient jusqu’à la manie, – Joël résolut sans doute de s’emparer par la ruse ou la force des détails qu’il avait soif de connaître… Je ne puis naturellement procéder ici que par la voie d’hypothèse !… Toujours est-il qu’il attira mon collaborateur dans un piège, sous prétexte de lui faire visiter le musée Dupuytren, à l’École même de la Faculté où il remplissait les fonctions officielles, – et finit par le séquestrer dans son cabinet personnel… Ceci se passait hier mercredi, entre trois et cinq heures de l’après-midi… Je puis en fournir la preuve, ayant retrouvé le cocher de place qui avait conduit mon aide chez un marchand de verrerie, et qui l’a laissé en compagnie de Le Berquin, dans la rue Monsieur-le-Prince, vers l’heure que j’indique… De cette rue bien connue du quartier latin, Joël l’a amené au musée Dupuytren, attenant à l’École pratique d’anatomie, puis à son laboratoire, que les élèves venaient de quitter à la nuit tombante… Et là, j’ai la douleur de l’attester, – en tête à tête avec mon auxiliaire, dans la solitude profonde où reste chaque soir un pareil lieu, Joël Le Berquin a soumis son prisonnier à un questionnaire serré, pour arriver à connaître mes secrets… Puis, voyant qu’il ne pouvait rien obtenir par la douceur, il a subitement jeté sur la tête de son adversaire un drap qui l’a immobilisé et réduit à l’impuissance… Il a versé sur ce drap, au niveau des voies respiratoires, un demi-flacon de chloroforme qui a naturellement déterminé un effet anesthésique… Et alors, il a jeté mon aide sur sa table de dissection, il l’y a étroitement ligoté avec des courroies de cuir… Puis il a écrit à la craie, sur le tableau noir, l’injonction d’avoir à révéler ce qu’il voulait savoir, sous peine de mort, et il a quitté l’École pratique pour toute la nuit, laissant le malheureux séquestré revenir comme il le pourrait à l’état conscient, pour méditer seul sur ce qui l’attendait…

Ici, le Procureur général crut devoir placer un mot :

— Vous tenez naturellement ces détails du prisonnier lui-même ?

— Du prisonnier lui-même, qui me les a contés par le menu, aussitôt qu’il l’a pu !… Au jour, – ce matin même, – Joël est revenu pour accentuer sa menace, déclarant à sa victime qu’il était obligé de se rendre à la clinique de l’Hôtel-Dieu, mais qu’il le laissait à ses réflexions et qu’il reviendrait à midi pour la réponse : lui laissant, une fois de plus, le choix entre des aveux positifs et la mort sans phrases… Puis, derechef, l’enfermait à clé…

Vous pouvez aisément imaginer, monsieur le Procureur général, quelle était la situation lamentable de ce malheureux, étroitement attaché sur sa table de supplice : seul, affamé, séparé du monde, en ce lieu macabre et solitaire, non seulement par l’impossibilité d’agir et de parler, mais encore par celle de crier, d’appeler au secours, – car il n’a même pas de voix… Il est certain pour moi que si son tortionnaire était revenu à temps, l’infortuné n’aurait pu que céder à la pression si cruellement machinée contre lui… Après quoi, pour s’assurer un silence inviolable, son bourreau n’aurait pas manqué de le tuer, comme il en avait tous les moyens à sa disposition… Par un bonheur inespéré, Tasimoura put échapper à cette abominable menace… Un peu avant midi, juste au moment où Le Berquin allait revenir et sans doute perpétrer son forfait, – car il n’avait pas de temps à perdre et les élèves allaient, avant une heure, arriver en foule aux pavillons d’anatomie, le garçon de salle Alcide Janiaux, bien connu à l’École, y vint pour prendre une petite somme qu’il avait déposée dans un trou, au mur de ce laboratoire… Averti par un mouvement désespéré de la présence d’un être vivant, qu’il avait d’abord pris pour un cadavre, sur la table de dissection, il coupa les courroies qui liaient la victime, il s’engagea, sous promesse de récompense, à lui apporter après son service quotidien des vêtements pour remplacer ceux que Le Berquin avait déchirés ; il convint, enfin, de compléter le sauvetage en amenant dans la cour de l’École, à la tombée de la nuit, un fiacre qui pût ramener le misérable à son domicile, qui est le mien… Cette négociation s’était effectuée à la craie sur le tableau noir…

Le retour de Le Berquin étant imminent, le garçon d’amphithéâtre se retira, en refermant la porte à clé. J’arrive, monsieur le Procureur général, à la conclusion de ce drame sinistre… À midi, Le Berquin revient, comme il l’avait annoncé. On vous dira que le concierge de l’École l’a vu passer devant sa loge, et lui a même parlé, sans se douter qu’il allait à la mort. Elle allait l’atteindre et le frapper sous sa forme la plus inattendue. À peine avait-il ouvert la porte de son laboratoire, qu’un drap s’abattait sur sa tête, – le drap qu’il avait employé la veille au même usage ; un assaillant imprévu se jetait sur lui, le roulait à terre, l’immobilisait, l’inondait au niveau des voies respiratoires de tout le chloroforme qu’il n’avait pas utilisé, et, après l’avoir ainsi endormi, réduit à l’inconscience, le jetait sur la table de chêne, – comme il l’avait fait de sa victime ; et dans l’emportement d’une colère trop légitime, hélas ! le tuait avec son propre couteau, l’éventrait, le vidait de tous les organes vitaux, – en un mot perpétrait une vengeance atroce, sans nul doute, mais qui n’était en somme que la conclusion logique et la contre-partie du crime qu’il avait lui-même prémédité, commencé et à demi réalisé…

X

L’INCENDIE

PENDANT cet émouvant récit, le Procureur général était resté immobile et comme frappé de stupeur. Il sortit de son silence quand le docteur Cordat s’arrêta et aussitôt il lui dit :

— Vous tenez ces détails du meurtrier lui-même, votre auxiliaire et collaborateur ?

— De lui-même. À sept heures, ce soir, il est rentré dans un état lamentable, sous la conduite de son sauveur, le garçon d’amphithéâtre Alcide ; avant tout, il a voulu lui payer la rémunération promise et manger, – car il était affamé. Puis il m’a conté par le menu, dans le langage de convention dont nous avons l’habitude, l’histoire des trente heures qu’il venait de passer hors de ma demeure. Et j’ai pensé aussitôt que mon premier devoir était de saisir la justice de ce drame inouï, après m’être assuré de la réalité des faits… C’est pourquoi j’ai couru à la Préfecture de police, et je suis allé avec monsieur le chef de la Sûreté reconnaître l’état des choses à l’École Pratique… C’est pourquoi aussi j’ai voulu vous apporter sans délai le précis de cette affreuse aventure…

— Je vous remercie sincèrement, monsieur, du soin que vous avez pris… De notre côté, nous allons faire notre devoir… L’assassin est sans doute au Dépôt ? demanda le magistrat en se tournant vers le chef de la Sûreté.

— Pas encore, monsieur le Procureur général. Sur l’assurance formelle qu’il est gardé à vue en son hôtel, j’ai cru devoir souscrire au vœu formulé par M. le docteur Cordat, de vous apporter d’abord ses renseignements sur les dessous de cette lugubre affaire.

— Il y a donc des dessous ?… Je vois bien les motifs d’agir de l’infortuné docteur Le Berquin… Je m’explique les appétits de vengeance de son adversaire… que vous appelez ?

— Le baron Tasimoura.

— Oui, c’est bien le nom que j’ai vu dans les journaux, à propos de ces belles opérations… Il est étranger, avez-vous dit ?… Quelle est sa nationalité ?… Pouvez-vous me renseigner à cet égard ? J’ai à peine besoin de vous dire que nous allons prendre mandat d’arrêt contre sa personne et commencer par l’écrouer à la Conciergerie…

— Monsieur le Procureur général, c’est précisément ce qui paraît impossible… Le baron Tasimoura, – Spiridon pour vous donner son véritable nom, – est absolument irresponsable… Non seulement il ne pourra pas être traduit en justice, car il ne saurait ni répondre à un interrogatoire, ni prendre une part quelconque à des débats judiciaires, n’ayant pas d’ouïe, pas de voix, pas de langage articulé… mais il y aurait dans une telle procédure, – si l’on admettait qu’elle put être ouverte, – quelque chose de révoltant et de positivement indigne d’une nation civilisée comme la nôtre, par la raison que Tasimoura, ou Spiridon, comme vous voudrez bien l’appeler, est absolument incapable de comprendre qu’il a commis un crime, et pour mieux dire, n’a rien fait de tel, – étant, je le répète, inconscient de tout droit humain, – aussi irresponsable, aussi innocent, j’ose le dire, qu’un chien enragé ou un cheval emballé !…

— Monsieur le docteur, comment pouvez-vous vous porter garant d’une telle assertion, et comment voulez-vous qu’on l’admette ? Un homme qui a si froidement, si intelligemment, si cruellement aussi, perpétré une action pareille ?… Votre coopérateur dans les œuvres de science qui viennent de vous illustrer ?… Je puis dire, sur vos propres paroles, l’instigateur même et le véritable père de ces œuvres !… Le jury appréciera, j’en suis convaincu, les circonstances atténuantes de son crime, et je ne serai pas le dernier à les mettre en lumière… mais il est, a priori, impossible d’admettre que ce forfait, il l’ait commis sans discernement et sans responsabilité !…

— C’est pourtant la vérité, monsieur le Procureur général !… Vous le reconnaîtrez avec moi, quand je vous aurai dit le motif suprême qui m’oblige à parler comme je le fais et qui ne permettrait ni à vous ni à personne de traduire cet inconscient devant la justice humaine. Ce motif est péremptoire… Spiridon, monsieur le Procureur général, n’est pas un être humain… C’est une bête, – un insecte perfectionné, une fourmi géante parvenue à développer son instinct jusqu’au niveau d’une intelligence imparfaite, – mais qui reste, malgré tout, une bête, – une bête inconsciente, irresponsable, et de tout point innocente !…

Sous le coup de cette révélation, le magistrat resta d’abord muet et comme assommé de ce qu’il entendait.

Mais presque aussitôt il se ressaisit et, se dressant devant le jeune médecin :

— Si ce que vous affirmez est bien vrai, dit-il, et je ne vous fais pas, croyez-le bien, l’injure d’en douter, votre premier devoir, monsieur le docteur, et en tout cas le mien, est de l’établir publiquement, à la face des hommes !… Je puis comprendre le scrupule qui vous anime et qui vous fait souhaiter de garder dans l’ombre une créature aussi singulière… Mais c’est désormais chose impossible !… ni vous ni moi, n’avons le droit d’assumer une telle responsabilité. Nous ne pouvons que soumettre le cas à des experts compétents, pour qu’ils en fassent leur rapport… Et, à supposer que ce rapport soit de tout point favorable à l’accusé, à supposer même qu’il soit plus tard ratifié par le verdict d’un jury conscient et libre, – il nous restera le devoir impérieux de mettre hors d’état de nuire cette bête irresponsable et malfaisante !… Mon premier acte sera donc de la faire arrêter. Monsieur le chef de la Sûreté, je vous confie ce mandat, que je vais signer séance tenante…

Ce disant, le Procureur général revint à son bureau, prit dans un tiroir une formule de mandat d’arrêt qu’il remplit en quelques lignes et signa.

— Allez, messieurs, ajouta-t-il en remettant le papier au commissaire ; je suis aux regrets, monsieur le docteur, reprit-il, d’avoir à prescrire une mesure qui vous afflige si visiblement, mais, si vous voulez bien pour un instant vous mettre à ma place, vous reconnaîtrez que je ne puis faire autrement… Je vous demanderai, d’ailleurs, de vous tenir à la disposition du juge d’instruction que je vais désigner poursuivre cette affaire et qui vous assignera très probablement dès demain en son cabinet, au Palais de justice, afin d’entendre et de recueillir votre déposition…

Sur ces mots, le docteur Cordat se retira avec le commissaire et rejoignit sa voiture, qui reçut l’ordre de rentrer directement à l’avenue du Bois.

Il était minuit. Pendant les quelques minutes nécessaires pour la course rapide que l’automobile effectuait dans l’allée des Champs-Élysées, le docteur garda le silence, absorbé dans ses pensées. Il était le premier à reconnaître que le Procureur général ne pouvait pas ne point agir comme il venait de le décider. Et, à tout prendre, étant donné le point où en étaient les choses, la colère qui animait visiblement Spiridon, la nécessité de mettre un terme à ses violences aveugles et celle de le garantir lui-même contre les fureurs vengeresses de Pia Baselli, – la solution d’une arrestation immédiate et d’une expertise déférée à des hommes compétents était peut-être la meilleure, la plus sage en tout cas. Il fallait savoir se plier aux circonstances, quand elles étaient aussi impérieuses. Un examen public et contradictoire de l’état mental de Spiridon pouvait avoir ses avantages, soit dans le présent, soit pour l’avenir. Une fois le fait bien établi que la Fourmi Géante était un insecte, et rien qu’un insecte, véritablement inconscient et irresponsable, – il pourrait être possible d’en obtenir la garde et la tutelle positive, dans une réclusion aussi dorée et aussi douce que possible, et de mettre le malheureux être à l’abri de ses propres imprudences, ou des fureurs du prochain…

Ainsi songeait Aristide, enfoncé au coin de son auto, quand il fut tiré de sa rêverie par la voix du chef de la Sûreté.

— Voyez donc cette illumination du ciel au delà de l’Étoile, dit-il, en s’appuyant à la portière de gauche, et tous ces gens qui s’y portent en foule… Il doit y avoir quelque grand incendie soit à Suresnes, soit à Puteaux !…

Il avait baissé la glace et, s’adressant au chauffeur :

— Arrêtez un instant ; si vous apercevez un agent, reprit-il, nous lui demanderons s’il sait ce qui se passe…

Presque aussitôt la voiture ralentit son allure et s’arrêta devant un gardien de la paix qui réglait le défilé des piétons, subitement devenu compact.

— Sait-on où est le feu ? demanda le chef de la Sûreté.

— Oui, monsieur le commissaire, répliqua aussitôt l’agent en saluant militairement son chef, qu’il venait de reconnaître. C’est à l’Avenue du Bois, chez un grand docteur, dit-on. Il y a plus d’une heure que l’incendie a été signalé. Toutes les pompes de l’arrondissement sont à l’œuvre et M. le préfet vient de passer, se rendant sur le lieu du sinistre…

L’automobile repartit en pressant son allure et fut arrêtée à l’Étoile par un cordon d’agents.

— Où est le feu ? demanda derechef le magistrat.

— Chez le docteur Cordat, au bout de l’avenue à gauche, répondit le brigadier.

— J’en étais sûr !… s’écria Aristide. Il y a deux minutes que j’en étais sûr… On va nous laisser passer, n’est-ce pas ?…

Le chef de la Sûreté se fit reconnaître, et la voiture passa, après avoir embarqué le brigadier auprès du chauffeur, pour simplifier les choses.

Sur l’avenue, la foule était innombrable, aux deux côtés du trottoir, sur les pelouses, aux balcons, aux fenêtres, aux toits des maisons. Mais la chaussée était libre, derrière un cordon d’agents, pour le service des pompes. Le feu semblait presque éteint, mais des tourbillons de fumée noire chargeaient le ciel d’un énorme nuage au-dessus des becs de gaz qui ressemblaient, dans ce décor subitement devenu lugubre, à des lampadaires de funérailles.

En mettant pied à terre devant le brasier à peine étouffé, Aristide vit qu’une longue brèche avait été pratiquée dans le mur de la terrasse, pour donner passage aux tuyaux de secours, amorcés à toutes les bouches des environs, et qui convergeaient vers le jardin, comme autant de prodigieux serpents. Autour des pompes, les servants, casqués de cuivre, achevaient leur besogne en dirigeant des trombes d’eau sur les façades et les toits les plus voisins.

Le chef de la Sûreté avisa le préfet devant la brèche et, lui présentant le docteur Cordat.

— Voici un grand malheur qui vous arrive ! lui dit le préfet. Un si bel hôtel, tout plein de merveilles qui ne seront pas entièrement perdues, il faut l’espérer… Vous êtes assuré, bien entendu ?…

— Je ne le sais même pas… mon architecte en avait la charge et je pense qu’il aura fait le nécessaire... Y a-t-il des accidents de personnes ?

— Deux ou trois dans notre personnel, un sapeur a reçu une poutre en fer sur la tôle, un autre a le bras cassé… mais j’ai lieu de croire que tous les habitants de l’hôtel ont pu fuir à temps… Nos hommes sont précisément en train de visiter la maison, où ils sont entrés aussitôt après s’être rendus maîtres du feu…

Aristide s’élança dans le jardin et vit toute sa domesticité réunie sur une sorte de rond-point sous les arbres de la terrasse. Au même instant, il aperçut Pia auprès de son père, qui pleurait, assis sur le gazon.

Elle avait l’air d’une ménade et s’agitait en pleurant, elle aussi, pâle, échevelée, noire de fumée, les cheveux et les cils brûlés, les vêtements en lambeaux.

— Birbante ! Canaglia !… criait-elle en brandissant un stylet rouge de sang… C’est lui qui a mis le feu, mais je lui ai fait son affaire !… Il n’assassinera plus personne !… ajouta-t-elle en voyant arriver Aristide et se jetant au-devant de lui.

— Malheureuse ! que dites-vous et qui avez-vous frappé ?… lui demanda le docteur, au comble de l’épouvante et de l’horreur.

— Et qui donc, sinon cette infernale bestia ?... répliqua-t-elle avec sa farouche franchise. Celui qui a massacré mon Orso et qui a voulu nous tuer tous et qui a couronné ses exploits en mettant le feu à votre maison !…

— Que dites-vous là, Pia ?… Et quelle apparence…

— Quelle apparence ?... Mais demandez à tous ceux qui sont là, si ce n’est pas vrai, – à mon père qui pleure toutes les larmes de son corps, et aux autres… Vous aviez donné l’ordre qu’on gardât la bestia à vue et elle était enfermée dans son appartement depuis deux ou trois heures, quand tout à coup nous entendons de la chambre voisine où nous nous tenions en silence, mon père et moi, attendant votre retour, – nous entendons un vacarme diabolique… c’était la bestia, qui brisait à grands coups de marteau tous les flacons et les bocaux du laboratoire… on distinguait mal ce qu’elle faisait ; mais elle devait être dans une colère démoniaque et frapper aveuglément à tort et à travers… c’était un vacarme infernal et continu, des vitres qui volaient en éclats, des cascades de verre sur le plancher, – à croire que cent mille damnés s’étaient donné rendez-vous à cet étage !… Nous étions sortis sur le palier, mon père et moi, nous demandant ce que signifiait ce sabbat, et tous vos gens, terrifiés, étaient déjà dans l’escalier, – quand une inondation de liquides fumants, qui brûlait tout, a commencé de se faire jour sous la porte du scélérat et bientôt a débordé sur le palier, s’est précipitée en cascade sur l’escalier, dévorant les tapis, s’enflammant toute seule et menaçant de tout incendier… les domestiques épouvantés se sont enfuis en criant au feu. Ils ont couru vers la rue, demandant du secours… Moi, j’entendais toujours la bestia qui poursuivait son œuvre scélérate, cassant et brisant toujours… Alors, empoignant une hache que j’ai trouvée sous ma main, dans une salle tout en verre ouverte auprès de nous, – j’ai attaqué la porte à grands coups avec une force que je ne me connaissais pas, et j’ai fait sauter la serrure… J’ai vu alors, au milieu d’un désordre sans nom, sur un amas de verre et de bois, les pieds couverts par une mare fumante, – la bestia hideuse, poursuivant sa besogne… D’un coup de hache sur la tête, à toute volée, je l’ai jetée à terre… Elle a roulé sur les décombres et le flot des acides s’est précipité vers l’escalier. Je n’ai pris que le temps de larder les yeux de la bestia à coup de stylet et je me suis enfuie, car tout prenait feu sous le courant d’air de l’escalier… J’avais déjà les cils et les cheveux à demi brûlés… Mais c’est fini, allez, caro signore !… Et la bestia ne fera plus de mal à personne !… Elle est morte et bien morte, – comme je le voulais, comme je l’avais juré !…

Ce disant, Pia se redressait dans ses gros souliers rougis d’acide et paraissait justement fière de son exploit.

L’amer désespoir d’Aristide la ramena soudain aux réalités.

— Malheureuse, qu’avez-vous fait ? disait-il en se tordant les mains. Faut-il qu’après avoir détruit le castello et son trésor, vous soyez encore venue ici pour immoler le dépositaire des secrets les plus précieux ?…

C’était donc une fatalité inéluctable !

Et votre arrivée devait se signaler par un désastre où tout va sombrer, même mon honneur, – car c’est moi qu’on accusera d’avoir supprimé le témoin et le véritable auteur de mes travaux !… Ah ! maudite vendetta, maudit jour, maudite votre intervention en des choses que vous ne connaissez pas, que vous ne pouvez même pas soupçonner !… Mais tout n’est peut-être pas perdu encore et peut-être l’infortuné n’est-il pas mort !… Il faut s’en assurer sans délai… C’est mon premier et le plus urgent de mes devoirs…

Se détournant du groupe impuissant des serviteurs, il se porta en courant vers le préfet de police, pour l’informer du nouveau désastre.

— Je viens d’apprendre une circonstance affreuse et dont je ne puis même pas mesurer toute la portée ! lui dit-il haletant. Mon collaborateur et mon aide, Tasimoura… Spiridon… celui qui s’accuse lui-même d’avoir égorgé le prosecteur de l’École Pratique, sous le coup du péril impérieux où il s’était jeté… Tasimoura serait resté là-haut dans son laboratoire, – et selon toute apparence il y a péri, après avoir déterminé l’incendie par la conflagration des acides et flacons divers qu’il a volontairement brisés à coups de marteau… ! Il serait nécessaire de vérifier sur l’heure s’il ne lui reste pas une lueur de vie qu’on puisse ranimer !… au plus vite !… au plus vite !…

Le préfet se retourna vers les sapeurs et donna brièvement ses ordres. En vingt secondes, les échelles de fer roulèrent, toutes dressées, vers les fenêtres indiquées par Aristide. À peine la première de ces échelles s’était-elle abattue sur le balcon, que le jeune médecin s’y élança, suivi de près par les sapeurs, par le préfet et par le chef de la Sûreté.

Les uns après les autres, ils eurent tôt fait d’escalader la série des barreaux d’acier et d’enjamber le balcon du troisième étage. Courant droit au laboratoire, parmi les décombres fumants, Aristide y arriva le premier. Il le croyait, du moins…

Mais ce fut pour se trouver en présence d’un drame plus douloureux encore qu’il ne l’attendait.

Terrifiée par ses reproches. Pia s’était jetée dans l’escalier à demi-effondré, au moment même où l’on roulait-les échelles. Elle avait devancé tout le monde et s’était poignardée en plein cœur sur le cadavre de Spiridon…

Son père, la suivant de près dans cette ascension tragique, l’avait vue s’abattre à ses pieds… Et alors, fou de désespoir, au moment même où la meute des sauveteurs débouchait par la fenêtre, il se jeta à corps perdu dans la cage béante de l’escalier de marbre et vint se briser le crâne au rez-de-chaussée…

Les autres s’empressaient dans le laboratoire auprès des deux victimes, l’une morte déjà et l’autre expirante, car Pia respirait encore.

Un des sapeurs la prit dans ses bras, un autre enleva les restes légers de Spiridon et toute la file redescendit l’échelle de fer aussi vite qu’elle l’avait escaladée.

Pia, un instant ranimée par le grand air, sur la pelouse où elle fut déposée, ouvrit les yeux et les fixa sur le docteur qui lui baignait les tempes d’eau-de-vie, à genoux auprès d’elle. Et à sa vue, quelque chose comme un sourire de paix passa sur ses traits déjà décolorés.

— Addio, caro dottore… disgraziata io… mori per l’amor di Vostra signoria… e del fratello !… mori vindicata !

Et l’on n’aurait pu dire ce qu’il y avait de plus douloureux dans l’expression géminée des deux amours qui avaient germé au fond de ce cœur simple, pour s’y confondre, – l’amour de son frère et l’amour du héros lointain, subitement apparu dans sa vie pour l’illuminer d’un rayon de gloire et de tendresse…

Sa tête se renversa soudain sur le gazon.

Elle était morte.

Aristide, profondément ému du sacrifice suprême qui lui révélait un dévouement insoupçonné, s’inclina sur ce front douloureux et lui donna un baiser d’adieu pour lui-même et pour Orso… Puis il se releva, comme les sapeurs apportaient le cadavre du père, relevé au pied des degrés de marbre, le crâne fracassé…

Il fallait faire face à tous et expliquer ces épilogues successifs du drame. Déjà le préfet et le chef de la Sûreté s’étaient rapprochés, au milieu des sapeurs groupés autour des morts, pour procéder à leur enquête en recueillant les dires des serviteurs.

Les uns après les autres, ils contaient ce qu’ils avaient vu, comment le feu avait éclaté, comment, dans la journée même, le vieux pêcheur sarde et sa fille étaient arrivés de Gênes ; puis le retour du « baron » et ses arrêts dans son appartement, tandis que le docteur courait au boulevard du Palais ; et la fureur muette du baron, et tous les flacons du laboratoire fracassés par lui à coups de marteau, et l’inondation soudaine et l’incendie se déchaînant.

De l’ensemble des faits, des détails parfois puérils donnés dans le premier coup d’émotion par tous les témoins de la catastrophe, se dégageait une vérité encore informe, mais éclatante : l’innocence entière et la bonne foi du docteur Cordat, ses efforts désespérés pour retrouver Le Berquin et Spiridon et pour éclairer la justice ; au total l’effondrement subit de ses espoirs et la ruine de son œuvre, au lendemain de ses glorieux débuts, par un concours inouï de fatalités, de haines, de jalousies et d’ambitions…

— Mon cher docteur, il faut aller vous reposer, dit le préfet en terminant cette enquête sommaire. Les morts vont être conduits à la Morgue, où ils retrouveront les restes de Joël Le Berquin. Il sera temps de reprendre demain cette triste conversation… Mais savez-vous au moins où aller chercher le repos qui vous est nécessaire ? Voulez-vous que je vous offre l’hospitalité ?…

— Merci. J’ai tout près d’ici l’appartement provisoire que j’ai quitté il y a trois semaines et où mes gens trouveront un asile. Inutile de vous dire que je reste à toute heure à votre disposition…

Le préfet se retira, tandis que les fourgons s’avançaient pour recueillir les victimes.

Et alors, Aristide Cordat, songeant à ces êtres infortunés qui l’avaient servi, qui l’avaient aimé et dont la rencontre soudaine venait d’amener des événements tragiques, ne voulut pas qu’ils partissent tout seuls pour le refuge suprême des misères parisiennes, où ils étaient venus de si loin chercher une dalle commune. Il fit, avancer son auto et suivit le convoi jusqu’au bout, avec ceux qui l’avaient formé.

XI

LA JOURNÉE D’ARISTIDE

HARASSÉ de fatigue par les émotions de la soirée tragique, Aristide s’endormit en rentrant à l’hôtel meublé où ses gens l’avaient précédé. Il ne se réveilla qu’au jour, quand le valet de chambre lui apporta son courrier, avec les journaux du matin. Le papier bleu d’une dépêche téléphonique attira tout d’abord son attention. Elle était datée du Havre et signée de son architecte :

« Mon cher maître, je trouve la nouvelle du désastre dans tous les journaux locaux. Hélas ! trois fois hélas !… Le contrat d’assurances que vous m’aviez autorisé à négocier n’est pas encore signé, ce qui laisse peu d’espoir de le voir ratifié par la Compagnie. Je la verrai néanmoins à ce sujet dès mon retour à Paris. Profonde condoléance, dans un malheur qui m’atteint comme vous. M. S. »

Plus encore que l’incendie, cette nouvelle contenait, après la destruction du castello phénicien, la ruine du jeune médecin. Elle le laissa pourtant relativement indifférent, sinon tout à fait froid. Il ouvrit les journaux, les parcourut sans tarder. La plupart annonçaient le désastre. Mais c’était en « dernière heure » et sans détails ; ils se bornaient à exprimer l’espoir que les objets d’art de l’hôtel Cordat, systématiquement placés au rez-de-chaussée, auraient échappé au feu ; mais l’heure était trop tardive pour rentrer dans le détail de l’événement.

Aristide ne s’étonna pas outre mesure d’une sobriété naturelle en pareille circonstance. Au surplus, il n’eut guère le loisir de s’attarder aux réflexions, car à peine venait-il d’achever la revue sommaire de ces premières nouvelles, quand plusieurs coups de sonnette successifs l’avertirent qu’il était déjà la proie des nouvellistes.

Il en reçut deux qui arrivaient nantis d’une édition extraordinaire de la Matinée, qualifiée 3e édition, avec ce titre en capitales sur toute la largeur de la première page, l’INCENDIE DE L’ÉTOILE, et parcourut le récit qu’ils lui présentaient, sans y trouver rien de particulier, sinon la nouvelle des morts résultant du désastre, et l’indication du domicile provisoire où le docteur Cordat, avec sa domesticité, avait trouvé un asile. Sur quoi, il s’empressa de congédier les deux nouvellistes, en leur déclarant qu’il était trop las pour pouvoir utilement les renseigner, et fit consigner rigoureusement sa porte pour le même motif.

Bien lui prit, d’ailleurs, de cette précaution. Pendant une heure ou deux, ce fut une sonnerie continue de messagers et d’ardents jeunes hommes, accourus aux informations et qui se rabattaient sur le personnel de la maison pour recueillir des détails inédits au sujet de l’événement du jour. Sous le coup de la lassitude qu’il éprouvait de ses démarches de la veille, et des narrations réitérées qu’il avait dû faire des circonstances essentielles du drame, Aristide obéissait, en déclinant de nouvelles interviews, au besoin instinctif de ne plus parler de ses déboires, plutôt qu’à une hostilité réelle et systématique contre les agents d’information de la presse. « Après tout, ils font leur métier, et il faut les louer de le faire en conscience », aurait-il dit s’il avait été sommé d’exprimer à cet égard son sentiment personnel. Mais c’était, pour le présent, le dernier de ses soucis, et il ne songeait guère qu’à esquiver toute corvée supplémentaire ou inutile.

Il devait bientôt apprendre à ses dépens combien une telle attitude était imprudente et dangereuse. Par le retentissement même de ses débuts, il avait déjà habitué les représentants du « troisième pouvoir » à le considérer comme un homme public et un tributaire naturel des informateurs de ce troisième pouvoir, qu’est la presse périodique. Surpris et désappointés de se voir sommairement rebutés, quand ils s’offraient à devenir les chroniqueurs bénévoles d’un événement « éminemment parisien » et même à en offrir, par une sorte d’accord tacite, précisément la version que pouvait souhaiter le principal intéressé, MM. les nouvellistes ressentirent de cette résistance un désappointement qui se traduisit aussitôt en hostilité non déguisée : hostilité naturelle, en somme, contre celui qui, connaissant les dessous de l’affaire, se refusait à leur faciliter la besogne en leur dictant des articles tout faits ; et par une pente logique ils se retournèrent aussitôt vers ceux qui pouvaient les renseigner bien ou mal. Les gazettes professionnelles retentissaient encore de l’orageux débat de l’Académie de médecine sur les opérations de l’hôtel Cordat. Les reporters qui savaient leur métier ne furent pas longtemps à retrouver cette piste. Repoussés à neuf heures du matin chez le docteur Cordat, ils étaient à onze heures à l’hôpital Velpeau, dans les salles du professeur Bordier et n’avaient qu’à tirer leur calepin pour sténographier ce qui s’y disait : car le service tout entier, depuis le grand chef et ses internes jusqu’au dernier stagiaire, ne parlaient que de l’incendie de l’Avenue du Bois, de ses causes supposées, de ses préliminaires suspects et de ses suites probables. Le professeur Bordier, encore tout chaud de son algarade récente au sujet des opérations merveilleuses attribuées au docteur Cordat, n’hésitait pas à assigner aux événements de la veille tels qu’il les connaissait sommairement, les motifs les plus vils et les plus criminels. À son avis, l’incendie avait été déterminé par l’impossibilité où devait se trouver le principal intéressé de liquider ses extravagances de tout ordre et ses dépenses absurdes, en masquant sous un désastre ce qui devait nécessairement aboutir à une banqueroute financière et chirurgicale. Les prétendues « expériences » du jeune Cordat n’étaient qu’un mythe, un attrape-nigauds, un piège tendu à la crédulité publique, un coup de réclame éhontée que son auteur s’était vu dans l’impossibilité de soutenir. Il se sentait écrasé sous les responsabilités de tout ordre. Se voyant hors d’état de maintenir et de justifier des prétentions insensées, il avait pris le parti de tout noyer sous une trombe d’eau lustrale, – celle des pompes… Quant au massacre de l’infortuné prosecteur de l’École Pratique, suivi de si près de l’exécution simultanée du baron « Tasimoura » et de deux inconnus présentement déposés à la Morgue, – tout cela était au moins profondément suspect et devait être élucidé sans retard… Il serait prématuré de devancer l’œuvre de la justice, en exprimant une opinion définie avant de connaître par le menu les circonstances de l’affaire et les conclusions de l’expertise médico-légale. Mais, à première vue, on pouvait bien estimer que tout cela flairait étrangement mauvais et ne pouvait rien présager de bon.

— Qui vivra verra ! ajoutait d’un ton d’augure le professeur Bordier, tout en sciant le fémur d’un malheureux charretier qui avait eu la cuisse écrasée sous la masse d’une pierre de deux mille kilogrammes… En attendant, messieurs, cultivons notre jardin, comme disait l’autre ; répétons qu’il vaut mieux s’en tenir à la bonne vieille chirurgie classique et faire tout bêtement les amputations normales, quand elles sont indiquées, que courir des aventures aussi tragiques, aussi suspectes, aussi périlleuses…

Ces mémorables paroles étaient articulées à onze heures trois quarts. Elles furent aussitôt recueillies par le jeune Blaisot, reporter occasionnel du Télégraphe, – le même qui se targuait de ne jamais être en peine pour sortir d’une phrase, quand une fois il l’avait commencée, (par le bon ou par le mauvais bout), – car « l’essentiel n’était pas d’éblouir le lecteur de la pureté d’un style impeccable, mais de le renseigner jusqu’à la satiété, par l’abondance du détail ». Que ledit détail fût imprimé en auvergnat ou en français, c’était le dernier souci de ce lecteur légendaire et de Blaisot. Aussi ne perdait-il pas son temps en vaines corrections. Il prenait des fiacres et doublait les pourboires… À midi quinze, son article roulait rue du Croissant, sur le papier sans fin offert aux humides baisers de la rotative, et vingt minutes plus tard il s’envolait, boulevard Montmartre, des lèvres retentissantes de deux ou trois douzaines de camelots :

— Demandez le Télégraphe !… Les dernières nouvelles !… L’opinion du professeur Bordier sur le mystère de l’Avenue du Bois !…

C’était déjà un « mystère » qui s’enlevait comme du pain frais.

Vers deux heures, Aristide Cordat, arrivant au Palais de Justice pour répondre à l’appel télégraphique du juge d’instruction Collineau, put acheter devant la grille un exemplaire de l’opinion mémorable interprétée par le jeune Blaisot et le parcourut en montant l’escalier de la cour de Mai. Ce rapide coup d’œil suffit à lui donner un avant-goût de ce qui l’attendait. C’était peut-être l’échafaud !… Sait-on jamais ?… C’était, en tout cas, le sifflement vipérin et le grouillement immonde de la calomnie… Il ne s’agissait plus seulement d’élucider la situation tragique ouverte par la mort successive de Joël Le Berquin, de Spiridon, de Pia Baselli et de son père : il s’agissait de mettre hors de cause la bonne foi et la loyauté de celui qui avait présenté à l’univers, dans une expérience restreinte, mais terriblement retentissante, le paradoxe des opérations formiques…

— Il ne peut plus être question de rien réserver de ce qui se rapporte à ces nouveautés !… se disait-il en arrivant au faite de l’escalier. Tout placer devant le juge et devant le public, jusqu’au moindre détail, voilà l’essentiel… Le reste est si peu de chose !…

Mais élucider une affaire aussi complexe n’était pas un programme aussi facile qu’Aristide l’aurait voulu. Et d’abord le juge Collineau n’en savait pas le premier mot. Récemment débarqué d’un tribunal de sous-préfecture, étranger à toutes les choses de science, c’était un homme laborieux et droit, qui cherchait de bonne foi la vérité dans les dossiers déférés à son examen, mais qui la cherchait avec d’autant plus d’âpreté, que tout était problème à ses yeux en matière de physiologie normale ou pathologique. Aristide, qui lui expliquait très clairement les choses, comme il avait fait avec le procureur général, s’aperçut sans peine que c’était temps perdu. Il parlait une langue étrangère à un homme uniquement préoccupé des côtés juridiques de son enquête. Affreusement las de l’effort qu’il venait d’accomplir à recommencer pour la troisième ou quatrième fois, en vingt-quatre heures, l’analyse du drame touffu où il se trouvait jeté, le jeune médecin n’éprouvait plus, en quittant le cabinet du juge, vers six heures, que le besoin impérieux de s’isoler, pour ne plus entendre parler de cette fastidieuse enquête. Il était loin de compte.

L’armée des informateurs, avertie de sa présence au Palais, l’attendait dans le vestibule du juge et sur l’escalier. Son apparition fut le signal d’une véritable émeute de reporters qui se bousculaient et se gourmaient pour obtenir des détails sur l’entrevue. Il les écarta sans rudesse, avec une fermeté modeste, affirmant qu’il avait dit au juge tout ce qui était à sa connaissance sur le drame soumis à l’enquête, que ses déclarations n’étaient plus désormais sa propriété et qu’il était d’ailleurs trop las pour en recommencer le récit. Sur quoi, il se dégagea, redescendit l’escalier et se jeta dans un fiacre en donnant au cocher l’ordre de le conduire au bois de Boulogne.

Ce ne fut pas, d’ailleurs, sans constater qu’il était aussitôt suivi, gardé à vue par deux ou trois de ses tortionnaires, qui prirent eux aussi des coupés numérotés pour l’escorter.

Excédé de cette insistance, Aristide, en arrivant à l’Étoile, renonça à son projet de promenade et rentra à pied chez lui, en donnant l’ordre de consigner sa porte.

Il ne pouvait pas consigner la poste, qui avait déjà déposé à son adresse un flot de lettres et de dépêches. Un de ces télégrammes venait du professeur Falcimaigne : Dînez avec nous, sans cérémonie, si vous en avez le temps. Choses essentielles à vous dire.

Aristide pensa qu’il pourrait plus mal faire que de se rendre à cet appel. Il s’habilla après avoir donné un coup d’œil aux journaux du soir, littéralement bondés de détails, plutôt fantaisistes, sur l’événement du jour, et partit en automobile.

Le professeur n’était pas encore rentré. Sa fille Gertrude, seule avec sa mère, déclara qu’il n’allait pas se faire attendre et qu’il serait particulièrement heureux de causer avec le docteur Cordat, ayant à plusieurs reprises dans la journée exprimé le désir de le voir et envoyé un domestique de confiance s’informer de lui…

Comme elle disait ces mots, le professeur entra :

— Enfin, vous voici, mon cher ami ! s’écria-t-il en serrant avec effusion la main de son ancien élève. Depuis ce matin, je vous cherche, et je viens encore de passer chez vous, prendre de vos nouvelles. J’avais hâte de vous rencontrer et de vous apprendre ce qui se passe… On ne parle que de vous dans Paris… Avez-vous des détails sur l’École pratique ?

— Non, ma foi. J’arrive du Palais, où j’ai passé une journée peu récréative, en tête-à-tête avec un juge d’instruction et son greffier… J’ai dit tout ce que je sais, et j’espère en avoir fini de ce côté… Quant à l’École Pratique, je ne sais rien en ce qui la concerne.

— Eh bien ! voici ce qui est arrivé. Les experts désignés par le Parquet, sont allés procéder eux-mêmes, avec le chef de la Sûreté, à l’enlèvement des restes de Le Berquin. Ils ont saisi, pour les transporter à la Morgue, tous les flacons restés au laboratoire, sous la garde d’un agent, – et avec ces flacons plusieurs pièces d’anatomie « clastique », du système Odoux, qui paraissent avoir servi à déguiser ou à masquer la personnalité réelle de Tasimoura. C’est, du moins, l’opinion des experts, à ce qui m’est revenu par une indiscrétion… Savez-vous quelque chose à cet égard ?…

— L’opinion des experts est parfaitement fondée ! répondit aussitôt le docteur Cordat en riant pour la première fois depuis quarante-huit heures. Pensent-ils avoir fait une découverte importante ?

— C’est, en effet, leur idée, répliqua le professeur, sans partager cette insouciance. Ils se demandent dans quel but Tasimoura, s’il avait réellement été attiré dans un guet-apens et séquestré à l’École pratique, s’y était rendu sous un pareil déguisement et empêtré de ces pièces postiches.

— Vraiment ?… Les experts se butent contre ce problème ?… Eh bien, voilà qui est rassurant, et fait pour donner une haute idée de leur compétence !… s’écria Aristide, en laissant un libre cours à son hilarité. Mon cher maître, je ne doute pas un instant que vous n’ayez dans un moment d’hésitation, mis le doigt sur l’explication si simple de cet angoissant problème… Tasimoura était systématiquement pourvu de ces pièces postiches, destinées à masquer la misère de son anatomie. Il les portait en tout temps. Il en était pourvu au cours des opérations que vous avez pu exécuter chez moi. Pour rien au monde, il ne se serait montré sans l’éclat emprunté de cette armature, fournie, comme vous le dites, par la maison Odoux, qui en témoignera au besoin, et c’est précisément parce qu’il ne s’en séparait jamais, qu’il les portail sur lui quand il a été détourné de sa route, rue Monsieur-le-Prince, par ce malheureux Le Berquin… J’ajoute que, dans mon opinion personnelle, c’est surtout pour vérifier la nature de cet accoutrement que le prosecteur avait eu l’idée de séquestrer Tasimoura et de le chloroformer… Le cours des événements l’a vraisemblablement conduit alors à décider la suppression de celui qu’il n’avait voulu d’abord que dépouiller de ses secrets !…

— C’est, en effet, assez vraisemblable ! murmura le professeur, qui restait songeur et visiblement préoccupé. N’empêche que cette révélation apparaît présentement comme le nœud de l’affaire. Les experts lui donnent une interprétation tout autre !…

— Quelle interprétation ? demanda Aristide au comble de l’étonnement.

— Je serais assez en peine de le dire. Mais leurs airs mystérieux me semblent gros de menaces !… Je ne serais pas surpris s’ils aboutissaient à quelque chose d’énorme, un complot machiné contre Le Berquin, avec circonstance aggravante de personnalité postiche et d’anatomie artificielle en guise de fausse barbe !…

— Vous les supposez vraiment plus bêtes que nature, mon cher maître !… Si médiocre opinion que j’aie des experts patentés, en général, je n’oserais pas aller aussi loin dans mes hypothèses.

— Vous avez tort, mon cher ami !… La bêtise et la méchanceté humaines vont toujours plus loin qu’on ne le suppose… Et je crains sérieusement qu’on ne nous en donne avant peu un exemple éclatant. Vous ne semblez pas vous faire une idée juste de la rage et de la jalousie que vos opérations ont soulevées parmi les professionnels… Cette rage ne connaît pas de mesure. Elle s’exerce déjà sur ceux-là mêmes que vous avez choisis comme témoins de votre fameuse expérience… Je ne serais nullement surpris qu’elle aboutit à quelque monstrueuse accusation…

— Mais encore, quelle accusation ?

— Le sais-je ?… On dira que tout a été machiné dans cette affaire !… que tout était artificiel et faux, comme l’apparence de votre aide… que Le Berquin, votre camarade d’internat et votre ami personnel était sur la piste du complot… qu’il se croyait en conscience obligé de le révéler… qu’il a fallu à tout prix faire disparaître ce témoin dangereux… que Tasimoura s’est chargé de l’exécution… que ne dira-t-on pas, mon cher enfant ?… On insinue déjà – j’en suis certain, quoique personne n’ait osé me le dire en propres termes, – que vous avez fait disparaître Tasimoura après avoir supprimé Le Berquin et que l’incendie de votre hôtel a été la solution nécessaire, le couronnement d’une débâcle scientifique et financière inévitable…

— Est-il possible ? En serions-nous déjà là ? s’écria Aristide… Je ne veux pas encore le croire, mon cher maître… En tout cas, reprit-il en serrant les poings, on trouverait à qui parler, je le jure !… Il ne suffit pas d’insinuer des infamies pareilles, – il faut les prouver !… Et je les en défie bien, tous tant qu’ils sont, les prétendus experts et les coquins imbéciles qui s’abritent derrière eux !… J’ai déjà pensé qu’il convenait de tout dire franchement sur Tasimoura, sur Le Berquin et sur moi, et je l’ai fait, dès hier, avant l’incendie, en présence du Procureur général et du chef de la Sûreté !… Je l’ai fait aujourd’hui encore chez le juge d’instruction, devant son greffier !… Je le ferai encore, s’il est nécessaire, soit en Cour d’assises, soit ailleurs !

— Mon cher enfant, croyez-en mon instinct et mon affection : il faut aller plus loin, pour réduire à néant toutes ces vilenies !… il ne suffit plus de tout expliquer, de tout mettre en lumière, dans les événements d’hier… Il faut surtout refaire publiquement à ma clinique ou ailleurs, ce que vous avez fait devant nous dans votre laboratoire : deux ou trois opérations si décisives, si éclatantes, que personne ne puisse plus exprimer un doute ou un soupçon sur la réalité des expériences !…

Le professeur Falcimaigne avait à peine articulé ces paroles, qu’il vit la physionomie d’Aristide se décomposer, pour ainsi dire, et devenir d’une pâleur mortelle.

— Mon cher maître, voilà précisément l’impossible !… je ne puis pas renouveler l’expérience exécutée devant vous, par la raison que Tasimoura s’était réservé le secret des liquides mis en œuvre, – et que l’incendie a tout détruit… Pour le dire en passant, s’il fallait une preuve de mon innocence absolue dans cette catastrophe, j’estime que celle-là doit être décisive, sans compter que l’incendie me ruine de toute façon, car le contrat d’assurance n’était pas encore signé !…

— C’est toujours cela de gagné dans un grand malheur, et peut-être devez-vous en être félicité ! riposta philosophiquement le professeur. Mais enfin, vous pourrez peut-être reconstituer les formules de Tasimoura, et vous n’êtes pas sans doute sans quelques indices de nature à vous aider ?…

— J’ai des indices, assurément. En particulier, les ordonnances que j’ai signées sur les indications de Tasimoura, pour le mettre à même de se procurer les produits chimiques indispensables… Ces ordonnances se retrouveront aisément chez les spécialistes que je lui avais indiqués. Mais, en les retrouvant, je n’aurai que des pistes pour me mettre à la recherche d’un secret que j’ignore et d’un tour de main sans doute indispensable, que Tasimoura s’est toujours refusé à me faire connaître.

— Diable !… diable !… quelle raison pouvait-il avoir de faire tant de mystères ?

— J’ai toujours pensé qu’il y avait dans son cas un motif traditionnel, peut-être hiératique… Dépositaire d’un secret qui faisait probablement sa force, car il était, de père en fils, le chef incontesté de son espèce, comme il en était le représentant le plus élevé par la force, par la taille et par l’intelligence, il se considérait sans doute comme investi d’une fonction à la fois sacerdotale et souveraine, en vertu du droit imprescriptible qu’il tenait de ces traditions mêmes, par une transmission continue depuis les Phéniciens ou les Chaldéens… J’imagine qu’il avait été initié dès le premier âge au respect de ces traditions secrètes… c’est du moins la théorie que je m’en suis faite, d’après des indices nombreux, précisément parce qu’il m’a toujours été impossible de lui arracher à cet égard la moindre révélation… Le malheureux Le Berquin s’est probablement heurté à la même réserve farouche ; et c’est sans doute ce qui lui avait dicté sa tentative sans nom !… Il l’a payée de sa vie !… Quant à moi, j’attendais du temps, du hasard, de l’occasion, la solution graduelle du problème, et c’est tout simplement, pourquoi je n’ai pas mis dans le domaine public un secret que je ne possède pas encore…

— Tout cela est parfaitement logique et s’enchaîne sans peine pour quiconque est de bonne foi ! Mais nous n’avons pas affaire à des gens de bonne foi, mon cher ami !… Et c’est pourquoi il faut renouer la chaîne de vos expériences, ou nous sombrerons corps et biens dans cette aventure !…

— Je le sens !… Et c’est pourquoi je ne vais rien négliger pour aboutir… Mais arriverai-je à renouer le fil si subitement tranché dans mes doigts ?… Je le souhaite de tout mon cœur, mon cher maître, sans trop oser l’espérer.

L’heure du dîner, qui sonnait, interrompit cet entretien confidentiel, mais ce ne fut qu’une trêve. Le professeur Falcimaigne avait l’habitude de parler librement de ses recherches devant sa femme et sa fille. Il ne crut pas nécessaire de leur dissimuler ce qui le préoccupait à si juste titre et reprit à table sa conversation avec Aristide.

— Il faut hâter votre enquête chez les chimistes, dit-il tout à coup, et retrouver dès demain vos ordonnances ; puis vous mettre au travail d’arrache-pied et reconstituer tant bien que mal vos élixirs… n’obtiendriez-vous qu’un résultat partiel ou insignifiant, ce serait toujours quelque chose de gagné… Croyez-moi, hâtez-vous, il n’y a pas de temps à perdre !… Donnez un os à ronger à ces chacals !…

XII

COMMENTAIRES FRATERNELS

LES journaux du lendemain apportèrent au public un précis des conclusions de l’expertise qui venait de s’achever à la Morgue, précis manifestement communiqué par le parquet de la Seine aux agences d’information. Ce papier, très étendu, se résumait comme suit :

 

« Il résulte de ces vérifications qu’il n’apparaît pas de connexité immédiate entre les circonstances qui ont amené la mort de M. Joël Le Berquin, prosecteur de la Faculté de médecine, d’une part, et celle des nommés Spiridon Tasimoura, Antonio Baselli et Pia Baselli, d’autre part.

« 1° En ce qui concerne Joël Le Berquin, le décès a visiblement été précédé d’une application anesthésique, faite à l’aide d’un agent puissant dont les traces et l’odeur caractéristique ont été retrouvées dans un flacon placé sur la tablette à produits chimiques du laboratoire – flacon vide qui porte l’adresse de Janiot, pharmacien de première classe, au Pilon d’Or, Paris, rue Saint-Denis, n° 51 bis. La mort paraît avoir été déterminée par l’extraction méthodique des organes essentiels du tronc et de l’abdomen, préalablement découverts par une incision de quarante-cinq centimètres sur la ligne médiane – poumons, cœur, foie, masse intestinale et ses annexes, – qui reposaient, au moment de la levée du corps, sur la table de dissection, avec les yeux et le cerveau. L’enlèvement très net de ces divers organes témoigne d’une certaine dextérité professionnelle chez l’auteur des mutilations.

« 2° En ce qui concerne Spiridon Tasimoura, ainsi dénommé, les réserves les plus expresses sont consignées ici par les experts, qui n’ont pu déterminer, ni son âge, même approximatif, ni l’espèce animale à laquelle il convient de le rattacher. À cet égard, un examen complémentaire pourrait être utilement déféré aux entomologistes autorisés du Muséum d’histoire naturelle. Les soussignés, s’en tenant provisoirement aux indications fournies par l’apparence extérieure du sujet, estiment qu’il doit être classé parmi les spécimens les plus singuliers et les plus extraordinaires d’êtres anormaux qu’il leur ait jamais été donné d’examiner, ou même de voir mentionnés dans les annales de la médecine légale. C’est une sorte de monstre répondant par ses caractères essentiels à la description d’un insecte colossal – en particulier d’une énorme fourmi – avec sa tête caractéristique, pourvue de deux paires d’yeux à facettes, ses mandibules puissantes, son thorax étriqué et son abdomen volumineux, logés dans une carapace cornée, ses jambes articulées et ses membres antérieurs, réduits au nombre de deux, qui lui servaient de bras, au-dessus de deux autres pattes atrophiées, dont les moignons et les attaches, aux côtés de la cage thoracique, sont nettement reconnaissables. En présence d’un cas aussi évident de déviation animale, les experts soussignés ne se sont pas jugés spécialement qualifiés pour cette dissection qui pourra être plus utilement déférée à des entomologistes de carrière. Ils se sont volontairement, limités à l’examen des circonstances qui ont déterminé la mort du sujet, et ont noté :

« a. Sur les membres inférieurs la trace manifeste de véritables brûlures, déterminées par un liquide corrosif, qui a laissé ses rouges stigmates sur le tégument corné de ces membres ;

« b. Au niveau de l’une des ocelles latérales de gauche, la plaie laissée par un instrument perforant, vraisemblablement, un stylet à lame triangulaire, qui a défoncé la cornée à facettes et pénétré jusqu’au cerveau, comme l’atteste la hernie partielle de cet organe dans l’orbite. À titre de circonstance accessoire, mais pourtant notable, de l’examen auquel les experts se sont livrés, il convient de noter la saisie effectuée par eux dans le laboratoire du défunt prosecteur de la Faculté, de deux appareils artificiels, dits clastiques, portant la marque de la maison Odoux, et qui leur ont, à première vue, parus construits pour s’appliquer aux membres inférieurs du nommé Spiridon Tasimoura. Le chef de la maison précitée, immédiatement assigné par devant nous, a aussitôt reconnu ces étuis postiches comme sortis de ses ateliers à la requête et sur les indications de M. le docteur Cordat, pour l’usage du nommé Spiridon Tasimoura. Il a ajouté qu’il avait fourni sur commande des appareils du même genre et les avait expédiés le 3 octobre dernier, aux soins de M. le docteur Cordat, en gare de Marseille.

« 3° En ce qui concerne Antonio Baselli, pêcheur de thon, quartier-maître retraité de la flotte italienne, originaire de l’île de Sardaigne, âgé de cinquante-cinq ans environ, trouvé mort au pied de l’escalier principal de l’hôtel Cordat, peu après l’incendie du dit hôtel, et relevé par les sapeurs-pompiers de service, la mort paraît avoir été déterminée par une chute de trente-cinq mètres sur le pavé de marbre, la tête en avant, cette chute ayant déterminé l’écrasement de la boîte osseuse, avec fractures de la base du crâne et perte de matière cérébrale.

« 4° En ce qui concerne Pia Baselli, fille du précédent, originaire comme lui de l’île de Sardaigne, âgée de vingt-deux ans environ, la mort a été déterminée par un coup de stylet à lame triangulaire, qu’elle s’est donné dans la région précordiale, en présence de M. le préfet de police et de plusieurs sapeurs-pompiers, au moment de la découverte du corps inanimé de Spiridon Tasimoura dans les décombres de l’hôtel incendié. Pia Baselli avait l’habitude de porter ledit stylet sur sa personne. Elle l’a poussé de la main droite. L’arme a traversé la pointe du cœur de part en part, sans déchirer les cavités de l’organe, ce qui explique que le décès se soit produit seulement après un délai de dix à douze minutes, qui avait suffi pour descendre la blessée sur une des pelouses du jardin.

« Conclusion :

« 1° M. Joël Le Berquin, prosecteur de la Faculté de médecine, est mort dans l’état d’inconscience anesthésique, par extraction des organes essentiels contenus dans son thorax, son abdomen et sa boîte crânienne, à l’aide d’un scalpel et d’une scie à main lui appartenant en propre et qui ont été retrouvés sur la table de dissection où gisaient ses restes, au moment de la descente judiciaire.

« 2° Spiridon Tasimoura, ainsi dénommé, est mort d’une blessure d’arme triangulaire et perforante (probablement le stylet de Pia Baselli), qui a atteint l’encéphale à travers l’ocelle latérale de gauche, en déterminant une plaie profonde, avec hernie de l’organe dans l’orbite. Des violences préalables avaient été exercées sur son crâne avec un outil contondant (probablement un marteau ou une barre de fer)…

« 3° Antonio Baselli a succombé aux suites d’une chute verticale de trente-deux mètres, la tête en avant, sur un pavé de marbre, chute ayant déterminé l’écrasement de la boîte crânienne avec fractures et perte de matière cérébrale.

« 4° Pia Baselli s’est tuée volontairement, en présence de plusieurs témoins sus-dénommés, par perforation du cœur à l’aide d’un stylet de fabrication sarde, qu’elle portait habituellement sur elle. En ce qui la concerne, le siège et la direction de la blessure concordent avec l’hypothèse d’un suicide, attestée par les témoins.

Signé :

« Docteur VERET.     Docteur ANTRAX. »

 

S’il eût fallu un commentaire décisif à cette publication officielle, qui concordait de façon si menaçante avec l’avertissement préalable du professeur Falcimaigne, la Gazette chirurgicale aurait apporté dès le lendemain cette glose sinistre à Aristide Cordat, sous la forme d’un article sans signature, où il reconnut au premier coup d’œil le style et la manière du professeur Bordier. Cet article ne se contentait plus de reproduire à mots couverts les bruits malveillants qui couraient la ville, il en faisait état en les traitant déjà comme faits acquis, sous ce titre sensationnel : La tragédie du Bois de Boulogne :

« Le rapport des experts commis à l’examen des victimes, à la suite de la tuerie engagée à l’École pratique, et arrivée à sa conclusion sur l’avenue du Bois, a été communiqué à la presse aussitôt qu’il est parvenu au parquet de la Seine. Comme il convenait à un document qui va devenir la base de l’instruction criminelle ouverte sur ce drame, ce rapport se limite à la constatation des résultats, considérés au point de vue médico-légal. Il ne vise pas les responsabilités qui incombent nécessairement, dans la préparation et le développement de la tragédie, à ses auteurs directs ou indirects ; il n’émet, à leur sujet aucune opinion ; il dit simplement : voici ce que nous avons vu sur les dalles funéraires de la Morgue ; voici les faits matériels, tels que nous les relevons sur les quatre cadavres présentés à notre examen ; voici la base positive que nous livrons au jugement et aux discussions de l’opinion savante, en attendant qu’elle soit déférée au verdict de douze citoyens, chargés de se prononcer sans haine et sans crainte sur les conséquences pénales à dégager de l’épouvantable drame.

« Cette base se caractérise comme suit. Un jeune chirurgien de la plus haute distinction, deux fois lauréat des hôpitaux de Paris, désigné au concours au poste le plus élevé dont dispose la Faculté, pour ses agrégés et professeurs de demain, est trouvé mort sur son champ de bataille à lui, qui est sa table de dissection, dans le laboratoire qu’il dirige à l’École Pratique. Non pas mort purement et simplement, comme il est arrivé si souvent à ses devanciers, comme il arrivera sans doute à plus d’un de ses successeurs, à la suite de cette piqûre mortelle qu’est la piqûre anatomique, – mais éventré, vidé, décervelé, privé successivement de ses globes oculaires, de son foie, de son cœur, de ses poumons, enfin de ses centres nerveux, par une main criminelle autant qu’experte, dont on peut dire qu’elle a signé authentiquement son œuvre abominable par l’habileté toute professionnelle de son dispositif.

« Pour que rien ne manque au tableau, ce héros du devoir, cette pure victime du dévouement à la science avait été chloroformé avant d’être dépecé, par une application sacrilège de la plus noble conquête de la chirurgie moderne. Il avait été lié sur sa table avec une courroie qui lui appartenait en propre. Il avait été recouvert d’une alèse empruntée au matériel des hôpitaux. Et par une imprudence qui serait inepte, si elle n’était avant tout étrangement suspecte – et destinée vraisemblablement à détourner sur une fausse piste la vindicte publique, – l’auteur de cette monstrueuse boucherie a voulu laisser auprès du cadavre deux pièces postiches, spécialement fabriquées pour un de ses aides par un spécialiste notoire, et qui ne pouvait manquer au premier abord de faire peser sur cet auxiliaire une terrible responsabilité…

« Bien entendu, il convenait que cet endosseur disparût avant de pouvoir expliquer son rôle, et cela n’a pas manqué !… quelques heures à peine après que la police avait été conduite, comme par la main, au lieu du massacre, au moment même où le dénonciateur apparent était en conférence directe avec le Procureur Général, pour lui apporter sa version savamment élaborée à l’avance, à ce moment même, l’homme aux pièces postiches disparaissait dans un incendie qu’on l’accuse à présent d’avoir allumé, comme on l’accuse de tout…

« Nous disons l’homme. Il paraît que ce n’en est même pas un ! Le rapport des experts l’affirme en propres termes et le classe nettement dans la catégorie des insectes… C’est peut-être aller un peu loin. Nous verrons à cet égard la version des entomologistes autorisés dont l’opinion est sollicitée… Toujours est-il que cet insecte ou soi-disant tel, aujourd’hui chargé de crimes, hier présenté sous un titre de fantaisie et sous une apparence truquée de pied en cap, ne peut plus s’expliquer ni devant la justice ni ailleurs, par la raison décisive qu’il est mort, juste à point !… Trop à point, dira-t-on à coup sûr !… Il est vrai qu’il était muet, ou supposé tel. N’empêche que son témoignage pouvait être dangereux en plus d’un sens, puisqu’on l’a fait disparaître !…

« Il aurait été appelé à donner – fût-ce par écrit ou par gestes – des explications malaisées sur certaines opérations chirurgicales qui ont fait récemment beaucoup plus de bruit qu’elles ne valaient, sans doute…

« Et c’est vraisemblablement, dans cette direction qu’il faut chercher la clef du mystère, – si tant est que ce soit encore un mystère !…

« Les opérations avaient été truquées, comme l’anatomie du fameux « baron » si subitement redevenu fourmi !… Elles produiront sans doute quelques pièces artificielles de plus, – poumons en carton-pâte et anévrismes pour rire… Ce sera le cas, ou jamais, de répéter, avec le fabuliste de la Montagne en travail : du bruit, et à la fin un misérable rat ! Nascitur ridiculus mus… moins qu’un rat, un insecte !… À quels misérables expédients la passion de la réclame ne peut-elle pas conduire nos contemporains les plus pressés !… Elle les amène d’abord à des collaborations insolites, et plus tard à des crimes révoltants… Nous allons suivre pas à pas, dans les développements de ce drame, les effets lamentables d’une maladie propre à la jeunesse du siècle et qui, dans le cas présent, a déjà fait quatre victimes, l’une a jamais regrettable, les trois autres obscures, mais pourtant dignes de pitié… Leur rôle s’expliquera peu à peu. Nous saurons d’où sortait le « baron » et ce que sont venus faire dans la tragédie ce pêcheur sarde, qui a répandu sur le marbre ce qui lui servait de cervelle, avec sa fille, qui maniait le poignard avec tant de maîtrise. Le reste sera à la charge du misérable artisan d’une monstrueuse farce chirurgicale, évidemment destinée à couvrir une simple escroquerie, et dans laquelle sombreront justement ceux qui n’ont pas craint de servir au mystificateur de parrains et de garants devant l’opinion. »

À la lecture de cette prose venimeuse, Aristide ne fit qu’un bond chez le professeur Falcimaigne, à qui il avait hâte de demander conseil. Fallait-il traduire le journal en Cour d’assises et le sommer de justifier ses calomnies ? Ne convenait-il pas plutôt d’ouvrir les opérations en administrant au diffamateur masqué, soit dans son service d’hôpital, soit à son cours de la Faculté, une correction publique qui l’obligeât à se laver d’une action aussi noire ?… Bouillant de colère et de rage, introduit aussitôt chez Mme et Mlle Falcimaigne, il apprit, à son amer désappointement, qu’au sortir de sa visite matinale à l’hôpital, le professeur avait dû prendre le train pour se rendre d’urgence à Limoges, où l’appelait une grave opération.

Trop plein de sa colère pour pouvoir la dissimuler, Aristide ne put en contenir les éclats devant les deux femmes qu’il savait tout acquises à sa cause. Il leur dit en deux mots son indignation et son inquiétude. Ce qu’il venait chercher auprès de son maître vénéré, c’était une parole d’encouragement et de réconfort. Vraiment, devant des accusations si atroces, il avait besoin d’un avis sincère et désintéressé. Il fallait répondre à ses calomniateurs, leur répondre sur l’heure et de façon péremptoire, fût-ce au prix d’un scandale… C’est sur quoi il venait consulter le professeur. Il irait au besoin prendre le premier train pour le joindre en route et sollicitait de ces dames l’adresse où il pouvait envoyer une dépêche afin de fixer le rendez-vous à une gare intermédiaire.

Madame Falcimaigne et sa fille prirent sur elles d’expédier la dépêche que le docteur Cordat jugeait indispensable ; mais ne vaudrait-il pas mieux attendre le professeur le soir même, ou aux premières heures du lendemain matin, à la gare du quai d’Orsay ? Il suffirait pour arranger ce rendez-vous, d’en aviser le maître et de savoir par lui l’heure précise de son retour…

Aristide se rendit sans peine à une proposition si judicieuse. Le message fut libellé sur l’heure et envoyé.

Cela fait, Aristide se trouva plus calme et put entrer dans le détail de ses tribulations. Il avait fouillé les officines, retrouvé quelques-unes de ses ordonnances, telles qu’il les avait rédigées sous la dictée de Spiridon, et d’autres que « le baron » avait écrites en personne. Mais en lui rappelant quelques données spécifiques, elles ne lui apportaient malheureusement aucun renseignement sur la préparation des élixirs mis en œuvre par son collaborateur… Et il n’en restait plus trace !… L’incendie avait tout dévoré… Des essais approximatifs, des tâtonnements restaient possibles, et c’est ce qu’Aristide allait tenter aussitôt qu’il aurait arrêté un laboratoire… Mais cela ne pouvait manquer de prendre du temps !…

Et c’est tout de suite, c’est sur l’heure qu’il fallait pouvoir agir pour répondre à l’ignoble cabale organisée contre lui et son cher maître…

Comme il venait d’articuler ce vœu, Gertrude qui suivait, les yeux fixes et les lèvres tremblantes, cette explosion de douleur virile, dit tout à coup :

— Un laboratoire ?… mais n’avez-vous pas, dans votre asile même, celui qui avait été installé pour le baron Tasimoura ?… Une famille russe, que nous adressions à cet hôtel, la semaine dernière, pour demander à louer votre ancien appartement, n’a pu l’obtenir, parce que vous l’aviez encore pour deux mois, payés d’avance… les gens de l’hôtel proposaient de vous faire solliciter d’en disposer en faveur des locataires russes… Mais sur ces entrefaites, ceux-ci ont changé d’idée et trouvé ce qu’ils cherchaient dans les Champs-Élysées…

— C’est pourtant vrai !… s’écria Aristide en sautant à pieds joints sur l’espoir qui s’ouvrait subitement à ses yeux… J’avais retenu l’appartement jusqu’au mois d’avril, et je n’ai jamais songé, depuis que j’y suis revenu, à me faire ouvrir les trois pièces assignées à Tasimoura, au-dessus de mon cabinet… Si, par bonheur, elles étaient restées intactes, vous ne pouvez pas savoir, chère amie, quel inappréciable service vous m’auriez rendu par cette indication fortuite… Mais je me sauve pour en avoir le cœur net !… Excusez-moi, mesdames !… à ce soir !… à tout à l’heure !…

Il partit en coup de vent, et, sans même s’apercevoir qu’il était nu-tête, courut droit à l’avenue Hoche…

— Mon laboratoire ?… L’appartement du baron ?… dit-il en faisant irruption dans le bureau de l’hôtel, où il n’avait guère l’habite de pénétrer… que sont devenues les trois pièces qui servaient au baron quand nous habitions ensemble ici ?…

— Monsieur le docteur, je pense qu’elles ne se sont pas envolées, répondit, en souriant du plus beau calme, la jeune femme très élégante qui présidait sous ses blonds cheveux aux destinées de la caisse… Elles sont toujours au deuxième étage et à votre disposition… Je vais d’ailleurs sonner le valet de chambre…

Elle posa le doigt sur un timbre, qui retentit aux étages supérieurs de l’escalier. Mais, avant que le valet eut donné signe de vie, Aristide s’était précipité vers le tableau numéroté, où pendaient, accrochées une douzaine de clefs.

— C’était le 9, si je ne me trompe ? dit-il nerveusement en s’emparant de la clef pourvue de ce numéro.

— C’était et c’est toujours le 9, répondit la jeune femme.

— Il est inoccupé, n’est-ce pas ?

— Assurément, monsieur le docteur… Ce n’est pas que nous n’ayons eu l’occasion de le louer !… Nous avions même songé récemment à vous demander si nous ne pouvions pas en disposer pour une dame russe qui nous était adressée par M. le professeur Falcimaigne… Mais vous aviez retenu tout l’appartement jusqu’au mois d’avril et nous n’avons pas donné suite à cette idée…

La jeune femme pouvait suivre sa petite explication diplomatique : Aristide ne l’entendait plus. La bienheureuse clef à la main, il s’était jeté dans l’escalier, il l’escaladait quatre à quatre, il arrivait au second étage, il ouvrait d’une main fébrile la porte du numéro 9 ; il traversait sans s’arrêter le petit salon et la chambre qui lui faisait suite, poussait plutôt qu’il n’ouvrait l’entrée d’une salle attenante – une ancienne cuisine prenant jour sur la cour – et se trouvait enfin… dans le laboratoire de Spiridon, tel qu’il était resté depuis le jour mémorable où la fourmi géante l’avait quitté pour s’installer à l’Avenue du Bois !…

Rien n’y manquait. Tout était resté en place… La cuve à mercure installée dans une ancienne fontaine de grès, les fourneaux à réverbère, encore garnis de charbon de bois à demi consumé, les ballons de verre, les éprouvettes, les coupelles, les verres à réactifs… Et par-dessus tout, ô joie !… ô ivresse sans seconde !… sur deux longues étagères en bois blanc, un tas de flacons bouchés à l’émeri et rangés en bon ordre où le docteur reconnut au premier coup d’œil, puis par la vue, par l’odorat, par le goût, les élixirs mystérieusement préparés par Spiridon et qu’il désespérait de pouvoir jamais reconstituer !...

Avec quelles précautions infinies, et aussi avec quelle allégresse aigüe le jeune savant procéda à cet inventaire, osant à peine croire au bonheur inespéré qui lui tombait des nues par une simple suggestion de Gertrude, devant l’horizon radieux que cette trouvaille rouvrait devant lui !… Ah ! combien ces flacons déjà poussiéreux, ces flacons entamés, d’apparence vulgaire, changeaient subitement la face des choses !… quelle victoire éclatante, quelle revanche complète ils apportaient à celui qu’on vilipendait si cruellement !… C’était le triomphe immédiat et assuré ; c’était l’honneur d’Aristide que ces fioles légères contenaient dans leurs flancs !… Il les touchait d’une main tremblante d’émotion, il osait à peine les ouvrir, et pourtant il voyait nettement, comme une évidence palpable, quel abîme insondable avait représenté pour lui, pendant quelques heures d’inoubliable angoisse, l’absence du ces poches de verre, et quelle puissance latente s’enfermait en leurs flancs précieux…

Il les tenait désormais sans ses doigts, ces preuves irréfutables d’un passé sans tache, ces gages certains d’un lendemain glorieux !… avant tout il fallait les mettre hors d’atteinte !…

Aristide quitta sans bruit l’appartement de l’infortunée Fourmi Géante ; il en ferma la porte à clef ; il alla prendre dans sa chambre des serviettes et un grand panier à bois, qu’il emporta pour y entasser avec des soins infinis les précieux flacons… Puis il revint à bon port de son expédition, plaça le panier dans une grande armoire à la tête de son lit, et, rassuré désormais, sur l’avenir, voulut avant tout apporter à Gertrude les remerciements qui lui étaient dus.

En route, il passa devant une boutique de fleurs, acheta un bouquet de violettes et l’emporta.

XIII

COMPLICATIONS

LORSQUE Aristide sonna chez le professeur Falcimaigne, ce n’était plus le même homme qui, trois heures plus tôt, était entré dans cette maison, au comble du désespoir et de l’amertume. Gertrude et sa mère furent ravies d’apprendre que sa suggestion eut donné un résultat si prompt et si décisif. Elles accueillirent avec une joie profonde les remerciements que leur apportait le jeune médecin et voulurent sans tarder communiquer la grande nouvelle au professeur, par un second télégramme : « Inutile de contrarier vos arrangements. Flacons nécessaires retrouvés, sur suggestion de Gertrude, au premier laboratoire de Tasimoura. Tout le monde content. Georges vous attendra gare, sauf avis contraire. » La dépêche partie, ce furent encore des effusions et des félicitations sans fin jusqu’au moment où Aristide se décida à se retirer, pour rentrer chez lui, avec les journaux du soir.

Il vit, en les ouvrant, que le venimeux article de la Gazette chirurgicale était reproduit, avec un empressement qui supposait à la fois une communication spéciale de sa teneur et une entente tacite, chez les informateurs, de souligner ce qui pouvait créer une impression fâcheuse contre celui qui avait trop négligé de les renseigner ; quelques-uns allaient jusqu’à déclarer en propres termes qu’en présence de l’émotion soulevée par le rapport des experts, et du tollé général des hommes les plus compétents, le Parquet ne pouvait manquer de déférer cette sinistre affaire à la Cour d’assises, pour qu’elle fût publiquement discutée et liquidée.

Dans quel esprit différent Aristide Cordat eut accueilli, quelques heures plus tôt, une pareille conclusion !… Désormais, il la prenait gaiement, comme le triomphateur des armées romaines recevait jadis les outrages conventionnels des comparses, qui figuraient à son cortège le chœur des vaincus enchaînés…

Il trouva sur son bureau, en rentrant, une lettre du secrétaire de la Société d’anthropologie.

« Monsieur le docteur et honoré confrère, lui écrivait ce passionné collectionneur de crânes et de cerveaux, je ne sais si vous avez connaissance de l’acte testamentaire que M. le baron Tasimoura, lors de sa mémorable visite au musée Dupuytren, a signé devant moi, en présence du regretté prosecteur de la Faculté de médecine, feu M. le docteur Le Berquin, et qu’il a laissé en mes mains. Conformément à un usage déjà vénérable, qui a rendu des services signalés à la science et qui lui en promet tant d’autres, M. le baron Tasimoura lègue par cet acte : à la Société d’autopsie mutuelle, annexe de la Société d’anthropologie, le droit de réclamer ses restes mortels, spécialement son cerveau, pour les soumettre à l’examen direct de ceux de nos collègues qui se consacrent plus spécialement aux études de cet ordre et, s’il y a lieu, les conserver dans nos collections déjà si riches. Dans les instants trop rapides où il m’a été donné de me trouver en rapports avec M. le baron Tasimoura, j’avais été vivement frappé du caractère extraordinaire de sa physionomie. Ce que j’ai pu lire dans le rapport des deux experts commis par la justice à la nécropsie rendue nécessaire par la mort soudaine et prématurée de M. le baron Tasimoura n’a pu que me confirmer dans l’opinion qu’une étude approfondie serait, dans son cas, d’un intérêt exceptionnel et fournirait des renseignements de tout premier ordre sur la physiologie du cerveau ! J’avais, d’ailleurs, dès la première heure, fait des démarches hâtives pour obtenir que l’examen légal fut réduit au strict nécessaire, en m’appuyant à cet effet sur les droits de la science. Vous avez certainement noté, dans le rapport des experts, monsieur le docteur et honoré confrère, qu’ils se sont déclarés incompétents ou peu s’en faut et se sont sagement contentés de noter l’apparence extérieure de la blessure, en proposant de se référer pour un examen plus approfondi, aux lumières des entomologistes de profession, notamment des professeurs du Muséum d’histoire naturelle. J’ai certainement lieu de penser que cette attitude a été dictée par ma démarche auprès d’eux, mais rien ne saurait m’empêcher de déclarer qu’une telle situation serait aussi contraire aux droits de la Société d’autopsie mutuelle qu’elle pourrait l’être aux intérêts de la science biologique. Les délégués du parquet disposaient, en effet, du sujet livré à leur expertise, pour l’étudier au point de vue judiciaire. Du moment où ils ont rempli leur office sans toucher au cerveau et l’ont laissé intact, en quoi ils ont été, certes, sagement inspirés, puisqu’ils se reconnaissaient incompétents, ce n’est pas à eux qu’il appartient de disposer de ce qui est incontestablement, par testament authentique, la propriété positive de la Société susnommée… C’est donc à vous que j’ai recours, monsieur le docteur et honoré confrère, pour savoir si, en votre qualité d’ami personnel, d’hôte et d’exécuteur testamentaire du regretté baron Tasimoura, vous voudrez bien vous joindre à nous pour revendiquer ce qui nous appartient en propre, réclamer notre bien et nous faire commettre, à l’exclusion de tous autres, à l’examen pour lequel le de cujus nous a librement désignés par acte formel…

« Dans l’attente d’une prompte réponse, je vous prie d’agréer, monsieur le docteur et honoré confrère, l’expression de mes sentiments de haute considération. Signé : Docteur Pierre Micromégas. »

La teneur de cette épître laissait Aristide assez perplexe, à la fois parce qu’elle soulevait un point de droit fort épineux, et parce qu’elle venait lui rappeler inopinément que, depuis trois jours déjà, tout entier aux incidents de la terrible affaire, il avait négligé de s’inquiéter de ce que devenaient les victimes de l’incendie.

Le résultat de ses cogitations fut qu’il convenait avant tout d’aller à la Morgue et il y arriva précisément quelques minutes avant l’heure où elle allait fermer ses portes.

Le préposé de ce sinistre asile n’en réserva pas moins un accueil empressé au notable visiteur qui lui envoyait sa carte. Il vint le recevoir au perron, l’introduisit aussitôt dans la glacière et lui montra les morts, étendus côte à côte sur des marbres inclinés vers les vitres sans tain devant lesquelles, tout le long du jour, le public est admis à défiler.

Aristide revit avec un profond sentiment de pitié Pia gisant auprès de son père, et sur une autre dalle, Spiridon couvert d’une alèze, le front serré dans une bande de toile. Il apprit que les restes de Joël Le Berquin, réclamés par la famille immédiatement après l’expertise, étaient déjà partis pour son pays natal, aux environs de Chartres. Un froid intense, produit par les blocs de glace qui se dissimulent sous les tables d’exposition, sévissait dans la funèbre salle. Le jeune docteur en subit l’influence au point de ne pas pouvoir réprimer un frisson. Aussi ne se fit-il pas renouveler l’invitation que lui adressait le préposé, de venir se réchauffer au poêle de son bureau.

— Quelles sont les formalités à observer pour obtenir l’autorisation de faire inhumer les victimes ? demanda-t-il alors.

— En règle générale, cette autorisation n’est accordée qu’aux familles intéressées, répondit le fonctionnaire municipal. Elle doit être, en tout cas, demandée au Préfet de police, qui seul a qualité pour la délivrer.

— Pensez-vous que je pourrais le voir maintenant, en me présentant au boulevard du Palais ?

— C’est peu probable, l’heure habituelle des audiences est dans la matinée… mais vous trouverez certainement au cabinet du préfet un secrétaire ou attaché pour vous donner une réponse précise, ou en tout cas recevoir la requête, si vous avez l’intention de faire procéder aux obsèques... La Préfecture a sûrement reçu ce matin les conclusions de l’expertise, autorisant l’enlèvement des deux Italiens, le père et la fille… Quant à l’autre, qu’on dit être un monstre, une sorte d’insecte colossal, vous savez sans doute, monsieur le docteur, que les experts ont conclu à une contre-expertise, qui serait confiée à des professeurs du Muséum d’histoire naturelle. Mais il n’est pas dit qu’ils s’en soucient… Et, d’autre part, j’ai reçu aujourd’hui même, par ministère d’huissier, une opposition émanée de la Société d’anthropologie, tendant à obtenir que les restes du « baron Tasimoura » lui soient octroyés, de préférence à tous autres et même pour une expertise, en vertu d’un testament dont cette Société se prétend bénéficiaire…

— Et qui prendra une décision à cet égard ?…

— C’est selon !… M. le Préfet de police peut se trouver qualifié pour le faire, s’il s’agit réellement d’une bête, comme il peut laisser l’affaire au Parquet, s’il estime qu’il y a doute à cet égard.

— Au total, n’est-ce pas, c’est lui, le Préfet, qui est le maître, en cette affaire.

— Comme en tout ce qui touche aux locataires passagers de la maison où nous sommes, dit, avec une sorte de ricanement macabre, le préposé de la Morgue.

— Je vous remercie, monsieur, et je vais sans plus tarder voir si je puis être reçu par le Préfet, en dépit de l’heure…

Aristide se leva sur ces mots et prit congé du fonctionnaire, qui ne perdit pas un instant pour fermer derrière lui les serrures et verrous de l’établissement…

En trois minutes, l’automobile avait gagné l’hôtel de la Préfecture de police. Sur les indications obligeantes d’un gardien de la paix, de service au pied de l’escalier, le docteur Cordat monta au cabinet préfectoral et présenta sa carte. Un attaché vint bientôt lui dire que le Préfet allait le recevoir, malgré l’heure insolite, « par la raison qu’il venait précisément de lui faire téléphoner d’urgence, pour le prier de se présenter chez lui… »

Tout s’expliqua d’un mot, dès que le visiteur eut été introduit.

— Je viens de vous faire demander de venir me voir, lui dit le Préfet, parce que les choses ne semblent pas aller, au Parquet, aussi bien qu’on pourrait le désirer !… Il paraît qu’il y a contre vous une cabale inouïe et qui déborde toutes les volontés. Les lettres anonymes pleuvent !… on vous accuse d’avoir mis le feu à votre hôtel, après avoir fait égorger le Prosecteur, d’abord, puis votre auxiliaire, le baron Tasimoura, et enfin les visiteurs italiens que vous avez reçus le jour même… On prétend que vos opérations chirurgicales sont de simples tours de prestidigitation ; que vous étiez acculé par les frais démesurés d’une installation princière ; que vous ne saviez comment sortir de l’impasse et que ces forfaits vous ont fourni la solution… Je n’ai pas besoin de vous dire que ces clameurs ne sont écoutées que sous bénéfice d’inventaire. Le bonheur a voulu que vous ayez inspiré au chef de la sûreté, au Procureur général et à moi-même un sentiment de confiance absolue, par la loyauté des démarches que vous poursuiviez avec une persévérance si rare, à l’heure même où l’incendie éclatait et où les tragiques événements qui en ont été la conséquence ne s’étaient pas encore produits… Mais il paraît que ni l’impression du juge commis à l’instruction, ni celle des experts, ne concordent avec la mienne et avec celle du Procureur général… Ils estiment que l’affaire n’est pas limpide et que des charges, sinon tout à fait graves, du moins non négligeables, pèsent sur vous… D’autre part, vous ne sauriez vous dissimuler que vous avez ce qu’on appelle une « mauvaise presse ». Non seulement les journaux politiques vous sont hostiles et présentent les choses, matin et soir, sous un jour qui ne vous est point favorable, mais la presse médicale tire sur vous à boulets rouges… On m’a encore apporté cet après-midi un article attribué à un professeur de la Faculté de médecine et qui vous met en cause, sans vous nommer, de la manière la plus dangereuse… Bref, de tous côtés vous êtes attaqué et vous devez comprendre qu’une telle unanimité dans la suspicion ou dans la médisance ne saurait être sans influence sur l’autorité judiciaire. Le Procureur général, qui a désiré me voir à ce sujet, ne m’a pas dissimulé que, dans votre intérêt même et dans l’intérêt de la justice, il peut se trouver à bref délai dans l’obligation de vous fournir l’occasion de vous justifier publiquement, comme vous l’avez fait dans son propre cabinet…

Le préfet s’arrêta sur ces mots.

Il semblait hésiter à poursuivre, et cette hésitation même fut pour Aristide un trait de lumière.

— Est-ce à dire qu’on songerait à me mettre en accusation ? s’écria-t-il tout à coup, en se dressant sur ses pieds. Monsieur le préfet, je ne le conseille à personne, car le magistrat qui assumerait une telle responsabilité s’exposerait à commettre une lourde injustice, en se préparant à lui-même une amère déception !… Ma justification sera éclatante, je le jure, et retombera à pic sur ceux qui m’accusent !…

— Vous en êtes bien sûr ?… vous avez mis la main sur des preuves irréfutables ? demanda le préfet de police, avec le scepticisme de son état.

— J’ai mis main sur des preuves telles, que j’en serais à souhaiter de pouvoir les établir publiquement, tant je suis certain qu’elles tourneront à l’irrémédiable confusion de ceux qui me calomnient.

— Si vous avez de telles preuves, mon cher docteur, laissez-moi vous conseiller de les montrer, et le plus tôt possible !… Il n’est que temps !… Je ne vous dis pas une chose banale, en vous affirmant que personne n’en sera plus heureux que moi.

— Comment faire ?… Faut-il demander à être arrêté et confronté avec mes accusateurs ?…

— Ce n’est guère pratique, puisqu’ils sont anonymes. Ils ne manqueraient pas de se dérober, et les choses n’en iraient pas beaucoup mieux… À vrai dire, je ne sais trop quel avis vous donner, reprit le préfet tout songeur… Voyons, êtes-vous homme d’action ? Capable de brûler vos vaisseaux et de vous jeter en pleine eau ?…

— Assurément oui, si cela me mène droit au but.

— Eh bien, si vous êtes sûr de votre affaire, – je veux dire si vous avez réellement en mains des preuves irréfutables de votre parfaite innocence – pourquoi ne demanderiez-vous pas au Parquet de vous traduire en Cour d’assises, en vous engageant à faire la preuve qu’on réclame ?

— C’est une idée !... Et vous n’en aurez pas le désaveu, monsieur le préfet ! dit Aristide Cordat, en s’avançant à sa table de travail… Je vais écrire devant vous la lettre que vous dites et vous demander de la transmettre vous-même au Parquet !…

Ce disant, Aristide prit une chaise volante, s’assit en face de son interlocuteur et d’une main rapide, sans un instant d’hésitation, écrivit ce qui suit sur une feuille de papier officiel qu’il rencontra sous sa main :

 

« Monsieur le Procureur général,

« Des accusations inqualifiables, et dont personne n’osera prendre la responsabilité, sont dirigées contre mon honneur, à l’occasion du désastre qui s’est abattu sur moi. On insinue que je suis un imposteur, un assassin et un incendiaire. Pour mettre les colporteurs de cette infamie en posture de signer leurs dires, et me mettre moi-même en position d’en établir l’inanité, j’ai l’honneur de vous demander de me traduire en Cour d’assises, à la première date pratique, sous l’inculpation d’assassinat et d’incendie.

« Je mets au défi ceux qui répandent contre moi leurs abjectes insinuations d’oser les apporter en justice ; et, de mon côté, je m’engage à placer devant le jury la preuve irréfutable de mes affirmations.

« Si vous le jugez utile, monsieur le Procureur général, j’irai me constituer prisonnier en attendant l’épreuve. En tout cas, je me place volontairement, dès cette minute même, sous la surveillance directe de monsieur le Préfet de police, qui me voit de ses yeux écrire la présente lettre devant lui, dans son cabinet, sur son bureau et qui veut bien se charger de vous la transmettre, après l’avoir fait copier et communiquer à la presse.

« Agréez, monsieur le Procureur général, l’assurance de ma haute considération.

« ARISTIDE CORDAT. »

 

— Très bien, dit le préfet, après avoir parcouru le document. Mais qu’entendez-vous par vous placer sous ma surveillance directe ?

— Je vais renvoyer mon auto et prendre un fiacre ou m’en aller à pied. Vous me ferez suivre par deux agents qui ne me perdront de vue ni jour ni nuit. Je les invite, au besoin, à coucher sous mon toit… Si vous le préférez, d’ailleurs, faites décerner contre moi un mandat de dépôt et envoyez-moi à la Conciergerie !

— Inutile, mon cher docteur. Personnellement, je crois à votre innocence entière. Si le Parquet veut commettre une gaffe, c’est son affaire ! Mais j’entends m’en laver les mains !…

En quittant la Préfecture, le docteur Cordat donna l’ordre à son auto de s’en retourner à vide, et, après être resté quelques minutes sur le trottoir du boulevard du Palais, pour vérifier s’il était soumis à une surveillance quelconque, il constata que personne ne semblait occupé de le suivre.

Il en fut d’abord étonné, puis ravi. Évidemment, le préfet avait été sincère en lui disant que, pour son compte, il croyait à sa pleine innocence. Et cela lui rappela que, sous le coup de l’émotion, il n’avait plus songé à énoncer l’objet propre de sa visite, qui était de demander l’autorisation de faire donner une sépulture décente à ses amis. Répugnant à l’idée d’aller à nouveau importuner le préfet pour l’entretenir de cette affaire désormais secondaire, il crut préférable d’exprimer son vœu par dépêche et entra dans ce but au bureau de poste voisin, établi dans les dépendances du Tribunal de commerce.

Il prit à la table de droite quelques-unes des feuilles mises à la disposition du public et écrivit :

 

« Monsieur le Préfet. L’objet spécial de ma visite de ce soir, que l’importance de votre communication m’a fait perdre de vue, était de demander l’autorisation de faire enlever à la Morgue les restes de Pia Baselli et de son père, pour les inhumer, et ceux de Spiridon Tasimoura pour les remettre à la Société d’Autopsie Mutuelle, aux termes d’un testament signé de lui, que le secrétaire de cette Société m’a communiqué aujourd’hui même. La fin de cette requête étant de procéder à l’examen du cerveau du défunt, en présence des membres de la Société et des personnes compétentes – spécialement des professeurs d’histoire naturelle – qui jugeront utile de suivre ces opérations, j’ai l’honneur de vous demander (comme exécuteur testamentaire et seul ami présent à Paris, des trois victimes que vous avez vues périr sous vos yeux), l’autorisation nécessaire pour répondre à leur volonté, et en même temps au vœu formulé par les experts, en ce qui concerne Tasimoura, qui est bien, comme ils l’ont vu, une fourmi de proportions colossales.

« Agréez, monsieur le Préfet, l’assurance de mon respect.

« Dr CORDAT, 225, avenue Hoche. »

 

Cette dépêche remise au guichet, Aristide suivit pédestrement le quai, dans la direction des Tuileries, pour revenir à son domicile provisoire, en réfléchissant à la conduite qu’il devait tenir, quelle que fût, en ce qui le concernait, la décision de la justice.

De toute façon, il fallait procéder à une expérience publique et contradictoire des propriétés inhérentes aux élixirs préparés par Spiridon et si heureusement retrouvés à son premier logis parisien.

L’expérience aurait lieu en Cour d’assises, si le Procureur général et la Chambre des mises en accusation y consentaient. Elle aurait lieu publiquement, à portes ouvertes, en pleine lumière, quelle que fût la décision du Parquet.

Cette résolution bien arrêtée, Aristide songea d’abord à en esquisser le dispositif. Il fallait, avant tout, établir les propriétés incontestables des médicaments reconquis. Aristide n’hésiterait pas à réitérer son affirmation première, qu’il n’en connaissait ni la composition exacte, ni la préparation ; il en avait seulement constaté personnellement la merveilleuse efficacité : 1° sur lui-même, à l’occasion de sa captivité dans le castello de Sardaigne et de la dissection récente dont il pouvait montrer les traces sur son propre bras ; 2° sur Spiridon, qu’il avait foudroyé de deux coups de feu, presque à bout portant, puis recueilli à bord de son bateau, sans connaissance et la tête criblée de chevrotines n° 2 ; 3° enfin, sur les trois malades qu’il avait opérés à Paris avec la collaboration de Spiridon, en présence d’un nombre limité de juges compétents…

En conséquence de ces faits, et des appréciations erronées auxquelles ils avaient donné lieu, deux parts allaient être faites, publiquement, des liquides laissés par Spiridon en son logis personnel de l’avenue Hoche. L’une de ces parts serait livrée à trois chimistes, désignés parmi les plus illustres. Ces experts établiraient par des analyses minutieuses la composition des liquides soumis à leur examen, et feraient connaître à tous, par le Bulletin de l’Académie des Sciences, le résultat de ces analyses, qui entreraient désormais dans le domaine public, pour servir à l’humanité tout entière.

De son côté, le docteur Cordat se réservait le droit de montrer directement les propriétés de la part qu’il se réservait dans les liquides en question : 1° en les mettant publiquement à l’épreuve sur tel être vivant qui serait jugé propre à l’expérience et sur tel malade dont l’affection serait avérée sans espoir, et qui se prêterait à l’opération nécessaire ; 2° en effectuant sur des organes frais, spécialement sur un crâne de mouton ou de veau, telle vérification qui paraîtrait de nature à déterminer l’action physiologique des liquides soumis à l’observation.

Ce programme mentalement formulé, Aristide ne songea plus qu’à en régler l’exécution de la manière la plus rapide. Il se préoccupa de choisir des malades dont l’état désespéré ne pût laisser place à aucun doute ; il détermina la boucherie qu’il chargerait de lui livrer des cœurs normaux et frais ; il arrêta les grandes lignes de l’exposé général par lequel il ouvrirait sa conférence.

Ce faisant, il allait à grands pas le long de la Seine, sans y prendre garde, montait les Champs-Élysées, puis les redescendait, passait le pont des Invalides et longeait les quais de la rive gauche.

Soudain, il s’aperçut qu’il mourait de faim et se trouvait au niveau de la nouvelle gare d’Orléans. Il entra au buffet. Tout en soupant, il eut l’idée d’ouvrir un indicateur et s’aperçut, en se reportant à l’heure, que l’express de Limoges allait arriver. Il songea naturellement à vérifier si d’aventure le professeur Falcimaigne ne s’y trouvait pas.

Il s’y trouvait. Aristide n’était pas depuis trois minutes à la tête du quai d’arrivée qu’il vit le professeur en personne descendre et se diriger vers la sortie, où son coupé l’attendait.

Le joindre, lui conter en deux mots les événements de la journée et s’asseoir à côté de lui pour remonter vers l’Étoile était tout indiqué. Le professeur se montrait littéralement enchanté des nouvelles. Il avait dûment reçu les dépêches de sa femme, et revenait déjà rassuré, mais impatient de connaître les détails que lui apportait Aristide.

— J’étais véritablement inquiet de la tournure que prenaient les choses, avoua-t-il, quand il sut la trouvaille suggérée par sa fille. Certes, je pensais bien que de manière ou d’autre nous parviendrions à établir votre bonne foi ; mais nous avons affaire, avec Bordier, à un gaillard d’une insigne cautèle, et, sans la démonstration positive que vous allez lui opposer, je crois bien que nous ne serions pas sortis blancs de cette affaire. Je vous le dis, maintenant qu’on peut la considérer comme réglée !… Mon cher enfant, c’est le cap le plus dangereux que j’aie vu dans ma vie devant ma chaloupe – et devant la vôtre !… ajouta-t-il en riant. Quant à votre plan de bataille, il est bien conçu et j’espère qu’il sera décisif. Mais n’oublions pas de mettre tous les atouts dans notre jeu et ne nous endormons pas !…

Le coupé s’arrêtait devant la porte cochère, Aristide ne voulut pas se présenter aussi tard chez Mme Falcimaigne. Il pria son maître de présenter une fois de plus ses remerciements les plus sincères, à elle et à sa fille et se retira, non sans avoir vu, debout au balcon du second étage, Gertrude qui attendait l’arrivée du coupé paternel.

XIV

BRANLE-BAS DE COMBAT

LE docteur Cordat aperçut, à la porte de son hôtel, un brigadier de la Sûreté qui l’attendait.

— Ne vous ayant pas trouvé chez vous, lui dit l’agent en le voyant, j’avais ordre de vous attendre pour vous remettre en mains propres ce pli de M. le préfet…

Par un sentiment de discrétion facile à démêler dans son attitude, il voulait se retirer aussitôt après avoir rempli sa mission. Mais Aristide insista pour qu’il l’accompagnât chez lui, pressentant la nécessité possible d’une réponse immédiate à donner. Il fit servir des liqueurs et n’ouvrit le pli officiel qu’après avoir installé le brigadier au coin du feu.

« Monsieur le docteur, écrivait le préfet, j’ai vu le procureur général, qui se refuse à vous mettre en accusation, malgré votre demande. Il estime que l’affaire doit être élucidée par vous-même, comme vous l’entendrez, et s’en remet à vous des dispositions à prendre. De mon côté, j’ai fait connaître aux agences de presse la lettre que vous m’avez remise pour le Parquet et je donne l’ordre à l’administration du pont Notre-Dame de mettre les restes des trois victimes à la disposition des Pompes Funèbres, pour être transportés au lieu que vous désignerez. Vous trouverez ci-joint copie de mes instructions à cet effet. Agréez, monsieur le docteur, l’assurance de mes sentiments très distingués…

Aristide communiqua aussitôt les deux pièces au brigadier, pour rassurer sa conscience professionnelle sur le mandat qu’il allait lui donner ; il traça sur une carte un mot de remerciement pour le préfet et sur une lettre ouverte au secrétaire de la Société d’autopsie mutuelle, cette transmission de ses droits personnels sur les restes de Spiridon Tasimoura :

Le docteur Cordat prie monsieur le préposé au dépôt du Pont Notre-Dame de vouloir bien, sur l’autorisation de M. le préfet de police, mettre à la disposition du porteur, secrétaire de la Société d’anthropologie, les restes de M. Spiridon Tasimoura, qui lui avaient été confiés aux fins d’expertises.

— Voici, monsieur le brigadier, ce que je vous demande, reprit-il en lui remettant ces deux pièces, après lui avoir repris celles qu’il venait de recevoir. C’est, d’abord, de vouloir bien faire viser cette lettre au cabinet du préfet, demain à la première heure, avant d’aller la porter à la Société d’anthropologie, bâtiment du Musée Dupuytren, cours de l’École pratique, au bout de la rue Hautefeuille… C’est aussi enfin d’avertir le secrétaire que je me rendrai dans son cabinet avant midi, pour arrêter, de concert avec lui, la liste des savants que nous convoquerons à la séance d’autopsie…

Lesté de ces instructions et d’un bon verre de rhum, le brigadier partit d’un pied léger. Aristide resta seul pour rêver au détail de la grande bataille. Il avait hâte de la livrer, mais il voulait surtout ne rien laisser au hasard, et garder les atouts dans son jeu, selon le judicieux conseil du professeur Falcimaigne. Il prit la peine de relever sur l’Annuaire les noms et adresses des invités qu’il estimait les plus qualifiés pour assister à la grande épreuve ; il nota sur son calepin non seulement la liste des appareils et accessoires qui pouvaient lui être utiles pour sa démonstration, mais le plan raisonné de sa conférence ; il ne voulut même pas songer au repos avant d’avoir tout préparé par le menu. Et par contre, à peine allongé dans son lit, il s’endormit comme un enfant, si bien qu’en lui apportant les journaux, le valet dut, selon le mot classique, éveiller d’un profond sommeil cet autre Alexandre.

D’un coup d’œil, Aristide s’assura que le préfet lui avait tenu parole. Sa lettre au Procureur général était partout, avec la décision du Parquet et l’annonce d’une expérience publique où tout serait dit et expliqué sur l’affaire pendante.

Aristide n’avait plus qu’à marcher. Il fit sa toilette et partit.

D’abord pour se rendre au Pont Notre-Dame, où il fit procéder aux préparatifs nécessaires ; puis au Père-Lachaise, où il accompagna les deux cercueils de Pia et d’Antonio Baselli pour les faire inhumer dans un caveau provisoire ; enfin à la Société d’anthropologie.

Le secrétaire avait déjà reçu la visite du brigadier, lui apportant la lettre visée par le Préfet. Il se mit avec empressement à la disposition d’Aristide, convint avec lui que la démonstration projetée pouvait avoir lieu le soir même, à l’amphithéâtre de la Société, et se chargea de tous les préparatifs matériels de l’affaire. Il approuva la liste des invités et se rendit chez un lithographe voisin, qui promit de livrer en deux heures les cartes d’admission, qu’on expédierait sous enveloppe pneumatique.

À midi tout était réglé, Aristide put s’en aller déjeuner chez le professeur Falcimaigne, à qui il avait naturellement réservé la présidence de sa conférence, et le mettre au courant de ses préparatifs. Il fut reçu avec enthousiasme par toute la maisonnée et décrivit en détail les mesures prises, qui furent approuvées de tous points. Le maître estimait bien qu’on aurait pu se donner plus de temps et s’accorder deux ou trois jours de répit ; mais il comprenait mieux que personne qu’Aristide eût hâte de s’expliquer publiquement et lui en savait gré ; au surplus, il avait déjà pu se convaincre à sa clinique, du revirement amené dans l’opinion par la lettre de son ex-interne au Procureur général. Dès la veille au soir, le bruit du coup de théâtre imminent s’était répandu dans Paris, il courait le lendemain matin dans tous les services hospitaliers, et, vers midi, la presse le recueillait déjà. Si bien, qu’en rentrant à son hôtel, Aristide y trouva un flot de demandes de cartes.

Il lui était matériellement impossible de satisfaire à ces requêtes, par la raison que la salle dont il disposait ne contenait que trois cents places. Il aurait pu assurément adopter un autre local, choisir par exemple, pour l’après-midi, une salle de spectacle. Mais peu lui importait que les badauds arrivassent à satisfaire une curiosité banale. L’essentiel, à ses yeux, était de s’adresser à un public d’élite, à un auditoire véritablement compétent, qui pût recueillir directement ses explications et les juger en connaissance de cause. Il annonça donc par un avis général, communiqué aux agences télégraphiques et inséré dans les journaux du soir, qu’il lui était, à son regret, impossible de répondre aux demandes de cartes qui lui parvenaient ; qu’il aurait désiré s’expliquer en cour d’assises ; que, n’ayant pu en obtenir l’autorisation, il voulait du moins tout dire devant un auditoire véritablement représentatif de la science française ; et qu’on conséquence : 1° nul ne serait admis sans une invitation personnelle, préalablement soumise au contrôle du secrétariat ; 2° que ces cartes, expédiées sous pli télégraphique étaient exclusivement réservées à un nombre limité de professeurs de la Faculté de médecine et de la Faculté des sciences, du Collège de France et du Muséum, à un nombre également limité de médecins et chirurgiens des hôpitaux de Paris, aux membres de la Société qui voulait bien lui donner l’hospitalité, à un petit nombre de magistrats et à une douzaine de représentants de la presse, choisis parmi ceux qui suivaient habituellement les travaux des Compagnies savantes.

Au lieu de calmer les impatiences, cet avis ne fit que les exaspérer, si bien, qu’aux premières heures de la soirée, tout le quartier des écoles, et beaucoup d’autres personnes moins qualifiées pour s’associer aux grandes manifestations scientifiques, se portèrent en masse vers le Musée Dupuytren. À huit heures, les abords de la salle, y compris l’escalier et les couloirs adjacents, étaient envahis par deux ou trois mille curieux sollicitant une admission qu’il était impossible de leur accorder. Le passage y était devenu impraticable, et les invités porteurs de cartes n’auraient même pas pu gagner leur place, si le « dévoué » secrétaire n’avait résolu la difficulté, en les faisant d’abord détourner vers le Musée, où ils étaient admis un à un sur présentation de leur laissez-passer et conduits ensuite vers les combles par un escalier dérobé qui finissait par leur donner accès à la salle réservée.

Grâce à ces mesures stratégiques, tous les porteurs de cartes finirent par s’installer en trente ou quarante minutes à la place qui leur était assignée, et quand le conférencier vint s’asseoir, devant son verre d’eau sucrée, à la petite table qui l’attendait, il se trouva en présence de l’assemblée la plus compétente qu’il fût possible de réunir en pareille circonstance. À ses pieds, sur une longue planche portée par deux pieds mobiles, reposait, le corps de Spiridon, couvert d’une serpillière qui lui donnait l’aspect d’une momie égyptienne. À droite, à gauche, au fond de la salle, Aristide reconnaissait les physionomies familières de ses maîtres et de ses condisciples ; à l’un des premiers rangs de face, il aperçut le professeur Bordier, qu’il avait cru devoir convier un des premiers. En arrière, au fauteuil, le professeur Falcimaigne ouvrait la séance et lui donnait la parole…

Tout de suite, Aristide entra en matière. D’une langue sobre et claire, il posa la question dans sa réalité. L’assemblée savait au milieu de quelles circonstances douloureuses et tragiques il se voyait obligé d’en appeler des jugements hâtifs de la foule ignorante à l’opinion éclairée des hommes les mieux qualifiés pour se prononcer en connaissance de cause sur une affaire purement scientifique…

Un concours de petits événements sans intérêt professionnel avait amené l’orateur, au cours d’une croisière maritime entreprise sur les côtes de Sardaigne pendant les vacances universitaires, à pénétrer tout à fait à l’improviste et sans aucune préméditation, dans une antique forteresse phénicienne, probablement abandonnée depuis des siècles, qui s’élevait sur la côte occidentale de l’île. Cette visite inopinée ne s’était pas faite de son gré et par sa volonté. Frappé, tandis qu’il déjeunait à l’ombre des remparts, d’une anesthésie complète et soudaine, il s’était réveillé, après un temps indéterminé, sur la table souterraine d’un laboratoire d’anatomie où il était allongé sous une courroie de cuir, à la lumière d’une ampoule électrique, pour être dûment disséqué, – ainsi que le démontrait la préparation déjà exécutée sur son bras gauche, pour l’étude des muscles superficiels, et qui avait mis ces muscles à nu sur la longueur de trente centimètres, sous deux lambeaux de peau écartés par les érignes réglementaires ; ainsi que le démontrait, par surcroît, la présence sur une table voisine, d’un sujet entièrement vidé de ses organes essentiels et qui se trouva être (il l’apprit plus tard) le propre fils de son hôte sarde, pleuré et recherché depuis dix jours par sa famille.

À l’appui de cette déclaration, Aristide avait prestement relevé la manche de son bras gauche, qu’il présentait découvert à l’assemblée, pour lui montrer la trace encore fraîche de l’incision qu’il avait subie, du deltoïde au poignet.

Cette exhibition nécessaire, faite très simplement, soulignait avec tant de force la déclaration qu’il venait d’articuler, que l’auditoire tout entier, quelles que fussent ses préventions initiales, – et elles s’étaient marquées par un silence glacial, – se trouva dès cet instant conquis à sa parole et invinciblement convaincu de sa sincérité.

L’orateur ne s’attarda pas à l’incident. Il conta à la volée ce qui avait suivi : comment un personnage muet et masqué de toile était venu poursuivre sur sa personne le travail commencé ; comment il l’avait vu ensuite suspendre sa besogne pour le panser avec un baume inconnu et replonger son patient dans le sommeil anesthésique ; comment il était, pour la seconde fois, sorti de ce sommeil, et profitant d’un hasard propice, avait pu trancher avec un scalpel oublié sur sa table de torture, la courroie qui le maintenait ; comment il avait pu se lever, sortir du laboratoire et en visiter les environs… Tout cela fut rapidement narré. Il conta les processions de fourmis qu’il avait vues à l’œuvre dans les cryptes voisines, le froment, cultivé dans ces cryptes, à la lumière électrique, les greniers ou il avait trouvé de quoi assouvir sa faim en constatant les propriétés puissamment toniques et stimulantes de ce blé. Puis il décrivit l’escalier cyclopéen qui l’avait ramené à la grotte où son bateau l’attendait et où trois ouvriers travaillaient activement aux réparations… Il résuma ce qui s’était passé à l’heure du dîner sur la plage, l’apparition soudaine de l’anatomiste qui l’avait si longtemps tenu sous son scalpel, le double coup de fusil, la chute du tortionnaire sur le sable de la grève. Il l’avait emporté aussitôt à bord de son yacht, puis soumis à l’aide des réactifs trouvés dans le laboratoire de dissection au même traitement qui avait produit sur lui-même des effets si rapides et si décisifs. En deux jours, sous l’influence de ce traitement, Spiridon Tasimoura, – car c’était lui, – promptement sorti de sa torpeur, avait pu dévorer de bel appétit le blé formique apporté de ses champs souterrains ; il s’était laissé persuader d’accompagner en France celui qui, d’abord victime de sa curiosité scientifique et de son absence totale de sens moral, – au sens humain, – car il suppléait exclusivement à cette faculté par l’amour de la race, ou pour mieux dire du clan de fourmis, dont il était le représentant le plus élevé, le chef et le maître absolu, Spiridon Tasimoura s’était décidé à suivre celui qui était devenu, par cette rencontre deux fois tragique, son médecin et son ami…

Son histoire et sa filiation n’étaient pas moins extraordinaires que son organisation physique. L’auditoire allait pouvoir le vérifier directement, car le sujet apporté sur cette table et qui allait être soumis à son examen d’abord, et ensuite, si l’assemblée voulait bien désigner ses délégués, à une étude anatomique approfondie dont les conclusions seraient enfin résumées dans un rapport public, – ce sujet présentement livré à la Société d’autopsie mutuelle, aux tenues d’un testament, signé de sa main, n’était autre que l’anatomiste de la tour phénicienne, l’empereur des fourmis, Spiridon Tasimoura, une des victimes à jamais regrettables de l’incendie récent de l’avenue du Bois…

En disant ces mots, dans le profond silence qui s’était établi, Aristide Cordat s’avança vers la table et, d’un geste large, découvrit l’alèze qui recouvrait le sujet.

L’auditoire pantelant put alors apercevoir les restes inanimés de ce qui avait été Spiridon Tasimoura, et qui se profilaient nettement sur la blancheur de la toile, avec son crâne caractéristique, ses oreilles prismatiques, ses mandibules formidables, son thorax étriqué, son abdomen corné, ses antennes et ses pattes de crabe, – comme une fourmi colossale, parvenue à un degré extraordinaire de développement, – mais fourmi toujours, fourmi monstrueuse autant qu’incontestable…

La chaleur qui se dégageait des becs de gaz, et de l’auditoire lui-même, dans cette salle étroite, avait mis fin à la congélation du sujet, qui apparaissait avec ses lignes naturelles, son attitude d’hyménoptère foudroyé, sa carapace en vernis noir et fauve, diaprée par la buée, sous la lumière crue des lampes, de reflets chatoyants qui soulignaient sa personnalité anormale.

« Vous vous demandez sans doute et vous me demanderez, messieurs, reprit Aristide, comment j’ai pu arriver à échanger des idées et des renseignements avec celui qui se montre à vos yeux comme un insecte géant, comme un insecte gisant sous le verre grossissant d’un microscope, – mais pourvu de tous les attributs de son espèce, et aussi de ses infirmités… Je vous dirai tout de suite que le hasard, – ou pour mieux dire, la logique des circonstances, au moment même où, relevant le sujet blessé par mes deux coups de carabine, et vérifiant sa condition pathologique, je cherchais les battements de son pouls, – annoncé sous mes doigts non par des pulsations artérielles, mais de véritables dépêches nerveuses de l’alphabet Morse, constituées par des points et des tirets inconsciemment détachés à la pulpe de mes doigts et formant, en langue italienne, un message parfaitement clair.

(Exclamations diverses, parmi lesquelles se font jour des cris d’incrédulité)… « Je sais, messieurs, qu’une telle affirmation peut étonner à bon droit quelques-uns de ceux qui me font l’honneur de m’écouter !… Il suffira de leur demander pour le présent, de vouloir bien me faire crédit de quelque patience et ajourner l’expression d’une opinion peut-être imprudente, jusqu’au moment où l’examen anatomique des antennes que voici, – examen qui sera confié aux savants les plus compétents, si vous voulez bien les désigner vous-mêmes tout à l’heure, soit dans cet auditoire, soit au dehors, – l’examen dont je parle mettra hors de doute l’existence à fleur d’épiderme, à la face palmaire desdites antennes, des organes propres de la transmission de pensée que je signale, sous la forme de dépêches Morse en langue italienne… Ces organes spéciaux peuvent ne pas être familiers aux médecins et chirurgiens des hôpitaux, – ils le sont certainement aux entomologistes, surtout depuis les travaux si consciencieux de Gryllus, de Graher et de Lubbock, qui ont nettement signalé et décrit, sur le tibia de plusieurs espèces de fourmis, et en particulier de la phridole, – ces sacs vibratoires et nerveux qui ne sont et ne peuvent être que des organes de relation, – perceptions et transmissions mentales...

— Assurément !… plaça ici tout haut un des maîtres les plus illustres du Muséum d’histoire naturelle, qu’Aristide Cordat regardait en émettant cette opinion…

« … Ces organes, reprit-il, seront retrouvés sur les antennes que voici, comme ils l’ont été sur des antennes de fourmis normales, par tous les spécialistes qui ont approfondi le sujet depuis un demi-siècle… Et cela étant, messieurs, – les organes en question existant à la face palmaire des antennes, chez cette fourmi géante, comme aux antennes minuscules de ses congénères, – pourquoi admettre ? – de quel droit admettre ? – qu’elles soient chez elles restées inutiles et inactives, alors qu’elles ne le sont pas chez les fourmis de nos champs et de nos jardins ?… Ce serait injuste et ce serait absurde, permettez-moi de le dire !… car les proportions de la stature, chez un être vivant, sont un détail négligeable… Peu importe, philosophiquement, qu’une fourmi soit de taille microscopique ou colossale !… la loi reste constante et l’organe suppose la fonction, comme il l’a créé. Il serait paradoxal, il serait absurde qu’il en fût autrement ! Quand vous découvrez des papilles sur la langue d’un sujet, vous savez, à n’en pas douter, que ce sujet pouvait, de son vivant, discerner le goût de ses aliments habituels… Du moment où Spiridon était pourvu de sacs nerveux et vibratoires à la face palmaire de ses antennes, il fallait logiquement et nécessairement qu’il s’en servît pour transmettre à ses congénères ou à d’autres êtres vivants les concepts de son cerveau : il le fallait ! et j’ajoute que cette communication s’effectuait et devait s’effectuer en italien, par la raison que Spiridon n’a jamais connu d’autre langue, et que tous ses livres, y compris son alphabet primaire et les manuels d’anatomie qu’il suivait en disséquant les sujets qui lui tombaient sous la main, – que tous ces livres, dis-je, étaient italiens, – comme il était naturel dans une île italienne !… »

Une salve d’applaudissements coupa ici la parole au conférencier. Mais il était visible que ces applaudissements s’adressaient plutôt à la logique du raisonnement qu’à la force de l’argumentation de fait… La masse de l’auditoire restait silencieuse et attentive, réservant encore son approbation.

« Je ne vous demande pas, messieurs, poursuivit Aristide, d’accepter aveuglément les explications que je suis obligé de donner pour base à mes éclaircissements. Je vous demande seulement de les accepter sous bénéfice d’inventaire, – comme une hypothèse indispensable au développement de la thèse que j’ai l’honneur de vous soumettre…

« Les experts que vous désignerez vous-mêmes diront si les antennes du sujet possèdent les organes spéciaux que je signale. Ils diront si, physiologiquement, ils ont pu être destinés à une autre fonction…

« Quant à moi j’affirme simplement que Spiridon Tasimoura, la Fourmi Géante que vous avez sous les yeux, ne possédait pas d’autre moyen de formuler et de communiquer sa pensée ; que ce procédé a été suffisant pour me la transmettre inconsciemment dès le premier contact, par la raison que les signes de la transmission mentale étaient italiens, que je suis personnellement, par ma mère, d’origine italienne, et que ces lignes ne présentaient pour moi nulle difficulté.

« Ceci dit, et vous voudrez bien convenir, en tout cas, que ces préludes n’étaient pas inutiles, – je passe sommairement sur la suite des événements. Spiridon, rassuré par mes soins et par mon attitude générale sur les intentions que je pouvais avoir à son endroit, promptement ranimé par les produits de sa propre fabrication, que j’étais allé tout naturellement chercher dans son laboratoire, en homme qui en a éprouvé l’efficacité sur sa propre personne, Spiridon me conta peu à peu, par le procédé que j’ai dit, ses origines et son histoire. Sa race avait été importée dans l’île par une colonie phénicienne, elle-même initiée par ses voyages et ses études aux traditions chaldéennes et à celles de l’Égypte antique. Elle était depuis des milliers d’années restée en possession de la forteresse écartée où le hasard m’avait conduit, et sur laquelle avait passé à travers les âges le flot des invasions, des guerres et des révolutions, – sans troubler et même sans connaître le peuple infime des fourmis qui y vivaient en paix ; de temps immémorial, ces hyménoptères poursuivent la tâche alimentaire qu’ils se sont assignée, en utilisant les procédés de culture intensive que leur ont révélés les civilisations du passé, – défendus qu’ils sont contre le monde extérieur par leur isolement et par leur petitesse.

« La puissance publique est confiée chez eux au dépositaire des secrets sociaux qui les a, dans une transmission ininterrompue, reçus par les ancêtres des pontifes de l’Inde et de la Chaldée. Le caractère souverain de ce chef ne s’affirme pas seulement par la possession exclusive de ces secrets, il se traduit au dehors par une taille gigantesque et par une intelligence supérieure, résultat des soins persistants et continus, assidûment poursuivis depuis l’état larvique, et d’une éducation spéciale invariablement réservée au titulaire de la tradition…

« Vous excuserez ces détails indispensables pour expliquer, d’abord que je n’aie pas pu mettre dans le domaine public, du vivant de Spiridon, les confidences d’ailleurs incomplètes qu’il m’a été possible de lui arracher graduellement ; ensuite, que je n’aie pas pu davantage faire connaître les moyens qu’il mettait en œuvre pour opérer des reconstitutions organiques véritablement prodigieuses… Ces moyens, j’espérais toujours arriver à les surprendre ou à les découvrir. J’y serais parvenu, sans doute, à la longue, si Spiridon avait vécu, – car sa confiance en moi et sa largeur de vues allaient croissant, au contact du monde moderne, dont il avait toujours été séparé. Sa mort soudaine, au milieu des circonstances tragiques qu’il serait trop long de développer dans ce premier entretien, est venue arrêter court le progrès logique et les espoirs de cette collaboration assidue avec celui que je ne crains pas d’appeler ici le dernier représentant, au siècle où nous sommes, de la science hiératique… Cette science, barbare à certains égards, mais prodigieusement féconde en résultats que la nôtre n’a pas encore atteints, – elle doit désormais nous rester impitoyablement fermée, puisque celui qui en avait le dépôt suprême s’est éteint et n’est plus, devant vous, qu’un petit tas de cendres périssables !… Il me reste, messieurs, pour compléter ces explications nécessairement sommaires, à vous dire dans quelles conditions j’ai pu réaliser avec Spiridon Tasimoura une expérience semi-publique de ses prodigieux secrets ; et aussi à vous impartir quelques-uns de ces secrets, avec le concours de toute la science moderne, dans la personne de ses représentants les plus éminents…

« Sur le premier point, j’ai eu l’honneur de vous dire que Spiridon possédait un certain nombre de formules chimiques dont il n’avait pas encore voulu me livrer le détail, – d’élixirs à la fois anesthésiques et reconstituants, qu’il élaborait dans le mystère le plus complet. J’en avais fait l’épreuve sur moi, au sortir de ses mains, après avoir été ouvert et fouillé par son scalpel, – puis sur lui, quand je l’avais fusillé presque à bout portant, dans les conditions que je vous ai dites… L’une et l’autre épreuve ne pouvaient me laisser de doute sur la puissance et l’efficacité du moyen mis en œuvre, encore que la composition m’en restât inconnue…

« Plus tard, à Paris même, sans avoir réussi à pénétrer les réserves de Spiridon, je lui avais fourni sur sa demande, et par ordonnance signée, les éléments chimiques de certaines préparations, et j’avais pu le décider à les expérimenter, en présence d’un petit nombre de témoins choisis, sur des malades absolument désespérés.

« Vous savez dans quelle tragédie Spiridon a trouvé la mort et comment tout son cabinet de chimie a péri avec lui. Mais j’ai hâte de vous dire qu’un laboratoire temporaire, où il travaillait seul pendant qu’on bâtissait et aménageait notre demeure définitive, a heureusement échappé à la destruction. Je l’ai retrouvé avant-hier, tel que Spiridon l’avait laissé, avec plusieurs flacons de produits de sa fabrication. Ces produits seront mis à la disposition des chimistes que vous voudrez bien désigner vous-mêmes, pour les analyser, les décrire, en vérifier et en déclarer publiquement, les propriétés !… (Vif mouvement d’approbation, se traduisant presque aussitôt par des applaudissements unanimes et répétés). Voilà, messieurs, quelle sera tout à l’heure notre tâche… Avant d’y procéder, je voudrais vous montrer sur quoi reposaient mes espérances, et les résultats atteints dans une première épreuve, devant quelques-uns de nos maîtres les plus chers et les plus respectés… J’ai à cœur de vous présenter un des produits laissés par Spiridon dans son premier laboratoire et de vous faire toucher du doigt le fait positif qui m’avait donné, – après mon premier pansement, au sortir d’une dissection minutieuse – après la guérison presque instantanée de Spiridon lui-même, au lendemain de ses deux coups de fusil en plein cerveau, – le fait positif qui m’avait donné l’espoir et le courage de tenter une nouvelle épreuve, sur des malades condamnés d’avance, aujourd’hui bien portants.

« Voici, messieurs, le produit en question. Je n’en connais ni la composition ni la préparation… Je l’ai simplement reconnu, à son odeur caractéristique, comme un de ceux qui m’ont servi dans mon propre pansement… Voici, d’autre part, un cœur de mouton parfaitement sain, sacrifié la nuit dernière et qui m’a été remis par M. Sauffray, boucher, rue Saint-Honoré… Je lie ce reste d’aorte sur le tube extérieur d’un sphygmographe où je vais faire arriver, à l’aide de cette vessie de caoutchouc, du sang de mouton physiologiquement pur et maintenu par le moyen que vous connaissez, en état de fluidité normale… Ceux de mes auditeurs qui ne sont pas physiologistes me pardonneront de ne pas m’attarder à des détails superflus et voudront bien se rappeler que le sphygmographe, usité dans nos laboratoires depuis un demi-siècle au moins, note par un tracé, au tambour mobile de ce cylindre, le graphique des pulsations relevées sur un être vivant… Vous voyez, messieurs, que j’envoie, par pression de la vessie, du sang normal, dans les cavités de ce cœur, et que ce sang ne détermine aucune contraction, ne réveille aucune trace de vie, en un mot ne produit pas plus d’effet que ne pourrait faire un courant d’eau pure s’il était possible, à Paris, de s’en procurer de telle aux robinets municipaux…

« Eh bien, messieurs, vous avez constaté l’inertie de ce cœur, sous l’afflux de sang normal que je lui ai envoyé !… Je vais maintenant instiller dans le même sang quelques gouttes de la préparation de Spiridon Tasimoura, vous en noterez vous-mêmes l’effet immédiat !... »

Faisant alors ce qu’il venait d’annoncer, Aristide déboucha le petit flacon qu’il avait extrait de sa poche, et, à l’aide d’un compte-gouttes de verre, en laissa tomber quelques-unes dans le courant sanguin, dirigé par un gros tube de verre jusqu’au ventricule droit du cœur de mouton.

Presque aussitôt, le viscère immobile et mort qui laissait passer inerte le flot amené par l’aorte, le cœur se contracta violemment, en relevant sa pointe vers le conférencier.

Puis il retomba, pour se contracter à nouveau… puis il retomba et se contracta encore, suivant un rythme si marqué, si normal, si précis, que les spectateurs ravis et stupéfaits eurent positivement l’impression d’un cœur humain battant devant eux, sous les yeux, ses pulsations puissantes…

Un tonnerre d’applaudissements éclata, remplit la salle, se répéta jusqu’à trois fois sur tous les bancs.

Quand le silence se fut à peu près rétabli, un homme se leva, au premier rang de l’hémicycle. C’était le professeur Bordier. Il fit signe de la main qu’il désirait parler et prononça ces mots, d’une voix claire et vibrante :

— Je demande que l’expérience soit répétée devant nous, sur le sujet que nous avons sous les yeux !…

Ces paroles tombèrent comme une douche glacée sur l’effervescence et l’enthousiasme de l’assemblée. Tout le monde se tut, pour attendre ce qui allait suivre. Même en dehors des professions médicales, le retentissement des attaques de la Gazette chirurgicale avait été prodigieux. Elles constituaient, à vrai dire, un réquisitoire formidable contre les expériences de l’avenue du Bois. Chacun sentait qu’en intervenant personnellement dans la question soumise à l’auditoire, au moment même où la puissance effective de l’élixir sans nom venait d’être triomphalement établie, le professeur de l’hôpital Velpeau jouait son va-tout. Sa situation était telle, en effet, comme théoricien et comme opérateur, qu’il devait nécessairement, en se jetant à visage découvert dans la mêlée, ou réduire son adversaire à néant, ou s’abîmer lui-même, par un naufrage irréparable… La réplique du docteur Cordat était donc attendue avec une impatience assez naturelle, quand le professeur Falcimaigne se leva pour formuler, comme président, une observation tout indiquée.

— Il est de règle, dans une conférence comme celle-ci, dit-il froidement, que l’orateur seul ait la parole pour développer sa thèse… Quand ce ne serait pas d’ailleurs une loi universellement observée dans tous les pays civilisés, de ne pas demander à un orateur de procéder ex abrupto, au cours même de son exposé, à une expérience qu’il n’a pu ni prévoir, ni préparer à l’avance, ce serait en tout cas une règle indispensable, dans le cas qui nous occupe, où des intérêts moraux et même judiciaires de la plus haute gravité se trouvent, engagés…

« En réalité, M. le docteur Cordat s’est placé ici sous la sauvegarde de l’assemblée, en la faisant spontanément son juge d’une affaire très délicate au point de vue moral et professionnel. Il doit rester maître absolu de sa thèse… Et je pense qu’à cet égard, j’aurai l’assentiment unanime de tous… (Oui !... Oui !… assurément !… applaudissements répétés.) J’ajoute que s’il est toujours courtois et juste de laisser un conférencier déterminer lui-même les limites de son exposé, il est à plus forte raison nécessaire, dans le cas présent, de ne pas lui proposer inopinément un problème non seulement excessif, mais en opposition formelle avec les lois de la nature, soit dans l’humanité, soit dans les autres espèces animales… Nous nous trouvons ici, M. le docteur Cordat vous l’a déclaré et chacun peut le constater directement, en présence d’un être anormal et en quelque sorte monstrueux… Cet être anormal, frappé en plein encéphale de coups de poignard qui ont transpercé un de ses yeux et fait jaillir hors de son orbite gauche une portion de sa matière cérébrale, est mort depuis cinq jours déjà. Il a été placé dans une chambre de congélation et soumis à l’examen de deux experts assermentés. La cessation de la vie ne fait doute pour personne. S’il a été, par sa propre volonté et conformément aux dispositions précises de son testament, transporté ici pour être étudié au point de vue anatomique, il est simple, naturel et légitime de procéder à cette étude. Ce qui ne le serait pas, ce serait de faire servir ses restes à une expérience, vaine autant que chimérique, puisqu’elle consisterait – disons les choses comme elles sont – à tenter de le ressusciter après cinq jours et cinq nuits d’état cadavérique compliqué de congélation systématique… Messieurs, nous ne sommes pas ici pour opérer des miracles, et encore moins pour prêter les mains à une mystification !… Il s’agit exclusivement, d’entendre M. le docteur Cordat en des explications d’un intérêt si poignant, et de désigner des experts pour procéder : 1° à l’examen analytique des produits anonymes qui nous sont soumis ; 2° à l’examen anatomique du sujet mis à la disposition de la Société d’autopsie mutuelle… Je propose à l’assemblée de réserver les droits des deux jurys projetés et de procéder à leur nomination !… (Mouvements divers, applaudissements). »

Le professeur Bordier se leva et demanda la parole pour justifier sa motion.

« Vous admettrez j’en suis sûr, messieurs, que je n’accepte pas sans protestations les paroles que vous venez d’entendre… Et d’abord, je tiens à repousser bien nettement l’imputation d’avoir songé à organiser ici une mystification… c’est un mot injuste que je repousse et que je renvoie à son auteur !… Non seulement je ne songe à rien de tel, mais je déclare franchement que je suis très vivement frappé de l’expérience à laquelle nous venons d’assister, – ce cœur détaché depuis la nuit dernière de l’organisme vivant dont il dépendait et que nous avons vu sous nos yeux se ranimer et palpiter !… Ceci n’est point un phénomène banal et négligeable !… c’est un fait nouveau d’importance capitale ! Je dis qu’il peut justifier tous les espoirs et toutes les tentatives… Et c’est précisément parce que j’en reste frappé plus vivement que je ne saurais le dire, que l’idée toute naturelle m’est venue, – elle est venue sans doute à plus d’un parmi vous, – de vérifier si d’aventure le même effet ne pourrait pas se produire sous nos yeux sur le sujet même qui gît sur cette table !… (Mouvement… applaudissements continus… Cris : c’est vrai !… c’est vrai !… Pourquoi pas ?…) On vous a dit, messieurs, et je suis, pour ma part, tout disposé à l’admettre, après ce que je viens de voir, que le tonique ou l’élixir soumis à notre examen a déjà déterminé des effets prodigieux… Une première fois, il a rendu l’usage de son bras au conférencier lui-même, et ce bras avait subi deux dissections successives, – on vous en a montré la trace… Une seconde fois, ce vulnéraire sans égal à rendu l’usage de son cerveau au sujet que nous avons sous les yeux, alors que ledit cerveau avait reçu en plein, et presque à bout portant, tout le plomb n° 2 d’un fusil de chasse chargé pour le gros gibier… Une troisième fois, ce liquide anonyme est entré en jeu dans une série d’opérations que je n’ai pas vues, – n’ayant pas eu l’honneur d’y être convié, – mais qui étaient graves assurément, puisqu’il s’agissait d’enlever à un malade une tumeur anévrismale de l’aorte, – au second patient, une partie du poumon tuberculeux, – au troisième, un nerf optique paralysé… Je ne discute pas ces faits et je veux les tenir pour avérés… Je dis simplement, messieurs, une parole simple : nous sommes ici, sur invitation spéciale et personnelle, pour constater les propriétés d’un tonique nouveau, qui sera soumis à l’analyse. Nous avons pu reconnaître, de nos yeux, que ce tonique possède la propriété énorme de faire palpiter un cœur de mouton extrait depuis vingt heures de son habitat normal… Or, il se trouve que nous avons précisément sous la main les restes inanimés de l’inventeur ou du répondant de ce tonique, et que cet inventeur, dans une circonstance antérieure, s’est montré sensible à l’action propre de ce liquide, au point de digérer sans peine deux charges de plomb n° 2 reçues en plein cerveau… Et par un concours de circonstances qu’il m’est impossible de ne pas considérer comme éminemment heureux, – ce même inventeur, frappé à coups de stylet dans le cerveau susdit, se trouve aujourd’hui devant nous, – mort il est vrai, incontestablement mort, mais dans un état de conservation parfaite dont l’honneur revient tout entier aux savantes dispositions de la Morgue de Paris !… Et par un dernier bonheur, véritablement unique, il arrive que nous avons devant nous, sur la table du conférencier, le liquide même, le liquide sans nom qui a produit ces effets merveilleux et qui tout à l’heure faisait palpiter ce cœur, attaché au sphygmographe !

« Messieurs, nous sommes ici, j’ose le dire sans vanité, les juges les plus compétents du monde pour procéder à une constatation qui serait décisive et qui consisterait à essayer si, ce que ce tonique vient d’opérer sur un viscère de mouton, il ne pourra pas le faire sur l’appareil circulatoire d’une fourmi géante, congelée depuis cinq jours et cinq nuits, mais certainement dégelée à cette heure, si j’en juge par la température ambiante !… (Rires et applaudissements…) Eh bien ! messieurs, voici ma proposition : elle est simple et naturelle, nous pouvons la réaliser en quelques minutes, – il y a ici les premiers chirurgiens, les premiers chimistes et les premiers naturalistes de l’univers… Elle est sans péril, puisque le sujet est, de toute façon, réservé à l’autopsie… Elle ne risque pas de mettre en danger les vertus de l’élixir en question, qui sont sûres désormais d’être jugées à leur valeur… Elle ne préjuge même pas du résultat, car nous pouvons bien l’admettre d’avance, parce que le liquide qui nous est soumis ne suffirait pas à ressusciter un mort, il ne s’en suivrait pas nécessairement qu’il ne pût pas servir à raccommoder un vivant… Messieurs, j’ai dit pourquoi l’expérience me semble facile à pratiquer. J’ai dit pourquoi elle peut être décisive… Permettez-moi de déclarer, pour finir, que du moment où elle est possible, il serait inhumain et presque criminel de ne pas la tenter !… »

Cette réplique du professeur Bordier s’acheva au milieu d’un tonnerre d’applaudissement et d’acclamations.

Tout le monde était debout ; tout le monde approuvait avec enthousiasme la motion qui venait d’être formulée ; tout le monde était prêt à la voter.

Aristide Cordat n’hésita pas un instant à se ranger à un avis désormais unanime.

— Messieurs, dit-il franchement, je ne vois pour mon compte aucun inconvénient à l’expérience qui vous est proposée… Je dois seulement prendre acte de ce fait qu’elle est demandée par M. le professeur Bordier sous la déclaration formelle et positive qu’on ne cherchera pas, si elle échoue, à en tirer argument contre les expériences antérieures… Et je demande à l’assemblée, si elle l’a pour agréable, de vouloir bien désigner préalablement les experts anatomistes et chimistes qui seront mis en possession du sujet, pour en prendre désormais la responsabilité entière… Enfin, pour donner une sanction effective à ce qui va se passer, je propose que M. le professeur Bordier soit personnellement chargé de l’opération qu’il préconise…

— J’accepte ! clama le virulent chirurgien de l’hôpital Velpeau.

Et la motion du conférencier, répétée par le président, fut immédiatement votée par l’assemblée, qui, sans désemparer, désigna par acclamation, parmi ses membres, les noms de tous les experts qui lui furent proposés.

XV

L’ÉPREUVE DÉCISIVE

CES préliminaires à peine réglés, le professeur Bordier mit habit bas, ceignit un tablier blanc et s’avança vers la table où gisait Spiridon.

Des trousses avaient surgi de tous côtés ; les aides bénévoles ne manquaient pas non plus ; mais une question se posa aussitôt. Convenait-il d’ouvrir le thorax du sujet et d’opérer directement sur un des gros troncs artériels aboutissant au cœur ? Le professeur hésita, et il en dit carrément le motif : c’est qu’il n’avait jamais étudié l’anatomie des fourmis, et qu’en matière chirurgicale il n’aimait guère à s’aventurer dans les régions inconnues. À son sens, il devait suffire, en l’espèce, d’isoler une des petites artères du « bras » gauche, c’est-à-dire de la patte ou antenne supérieure qu’il avait sous la main, et de s’en servir pour injecter directement dans le système circulatoire, à l’aide d’un petit appareil Pravaz, une certaine quantité de liquide expérimental. On éviterait ainsi tout mécompte et toute dépréciation inutile du sujet pour l’autopsie future ; tandis que d’autre part si le liquide avait les propriétés excitantes et reconstituantes que semblaient affirmer les expériences antérieures, il pouvait être superflu de procéder à des délabrements internes d’une grande étendue.

Notons ici que le professeur Bordier, tout entier à sa besogne, et entraîné par la mise en scène, se croyait déjà dans son amphithéâtre en train de procéder à une opération difficile ; et selon son habitude, car il parlait bien, et par conséquent parlait volontiers, il ne demandait qu’à disserter devant son auditoire d’élite, avant d’engager le fer.

De son côté, Aristide ne pouvait s’empêcher de constater avec plaisir qu’il n’était plus question, désormais, de révoquer en doute ses opérations antérieures. On les admettait, on les prenait tacitement pour base de celle qu’on allait tenter et qui désormais prenait rang définitif parmi les opérations classiques. Ce qui paraissait détestable et criminel deux jours plus tôt, était maintenant hautement légal, en tout cas légitime et régulier, on en parlait comme de faits acquis, sur lesquels il n’y avait pas de contestation possible. On en arrivait à souhaiter un succès absolu et même à l’espérer secrètement, car on plaisantait sans barguigner sur le cas de l’infortuné sujet.

— Ce qu’il y a de bon dans cette affaire, c’est que nous n’avons pas à prendre la peine d’endormir le patient ! disait le maître avec un gros rire. Est-il assez raide et inconscient !… on le prendrait pour un morceau de bois bardé de fer… De corne, plutôt !… Voyez-moi ces griffes recroquevillées !… C’est là-dedans qu’il faut aller chercher la radiale !… J’avoue sans ambages que je ne sais pas du tout où elle est… Les fourmis en ont-elles une seulement ?… Ah ! mon père, que je vous veux du mal de ne m’avoir pas fait apprendre en mon temps l’anatomie des hyménoptères ! dirait Molière, s’il était encore de ce monde pour se gausser de nous… Sérieusement, s’il y avait ici un naturaliste, pour nous renseigner sur ces particularités formiques, il serait le bienvenu autour de cette table !…

À cet appel, un homme de calvitie vénérable, pourvu de lunettes d’or, sortit des rangs et s’avança vers l’opérateur. On lui aurait, à première vue, donné soixante-dix ou quatre-vingt ans.

— M. Gervaise, préparateur au Muséum d’histoire naturelle, dit-il à demi voix, en se présentant lui-même.

— M. Gervaise ! s’écria le professeur stupéfait. C’est vous, monsieur, dont j’ai pioché les bouquins, il y a quelque quarante ans, alors que je préparais mon baccalauréat « restreint » ?… On appelait ainsi, de mon temps, le bachot sans latin ni grec, adjoint au bachot ès-lettres pour conférer l’aptitude aux études médicales… Et comment avez-vous fait, monsieur, pour être encore simple préparateur, car vos livres étaient de premier ordre ?…

— Rester préparateur est plus facile qu’on ne croit, répondit en souriant le digne savant. Il suffit de ne pas se mettre en avant, quand les autres se hâtent…

— Vous devriez être au moins professeur titulaire !

— J’en remplis les fonctions, mon chef d’emploi étant un ancien, très ancien élève de Flourens, qui a pris sa doctrine au sérieux et qui se refuse à vieillir… Il se croit un tout jeune homme, sous prétexte qu’il n’a pas encore cent trois ans révolus…

Les élèves voisins de la table se mirent à rire. Quant à l’opérateur, il profita de l’occasion pour se renseigner définitivement sur l’état civil du sujet.

— Personne n’est mieux qualifié que l’éminent auteur de la Vie des fourmis, reprit-il, pour formuler une opinion sur l’espèce animale à laquelle se rattache l’individu que nous avons sous les yeux… Est-ce bien une fourmi, à votre avis ?…

— Incontestablement. Il en présente, en tout cas, les caractères extérieurs, extraordinairement développés en général, visiblement atrophiés en certains cas… c’est, à mon avis, une œcodoma cephalotès major, très major et de la plus belle venue, avec deux antennes et deux membres inférieurs systématiquement atrophiés, une paire de membres antérieurs et une paire de pattes anormalement développées, au contraire, au point d’avoir pu être pris pour des bras et des jambes humains, à l’aide d’une garniture postiche… Les lignes de la tête, des mâchoires, du thorax et de l’abdomen, au contraire, sont demeurées parfaitement caractéristiques, et le cerveau, enfermé dans cette forte boîte crânienne, sous ces deux renflements latéraux, doit avoir été anormalement développé…

— Vous considérez comme certain que nous avons devant nous les restes d’une fourmi colossale ?

— D’une fourmi appartenant à la classe dite formica fusca et à la variété œcodoma ; oui, monsieur le Professeur.

— Cet insecte ne possède, je crois, ni larynx, ni organe de l’ouïe ?

— Pour le larynx, c’est certain ; il ne possède aucun organe analogue, pouvant servir à l’émission d’un son. Quant à l’ouïe, c’est infiniment plus douteux, quoique la fourmi soit insensible à la plupart des sons perçus par l’oreille humaine ; mais elle peut et doit en percevoir d’autres que nous ne connaissons pas. Les renflements nerveux qui s’épanouissent à l’extrémité des membres antérieurs, où ils forment des sortes de chambres résonnantes, sont vraisemblablement de véritables tympans. Ces organes spéciaux, qui doivent être anormalement développés sur le sujet, et qu’il sera très intéressant d’isoler, peuvent fort bien être impropres à transmettre le bruit d’un coup de canon, par exemple, et servir au contraire à percevoir des indications souterraines qui nous sont absolument inconnues, ou que nous laissons passer sans en être impressionnés…

— Quant à la circulation du sang, à l’action du liquide nourricier sur la nutrition générale et spécialement sur les organes respiratoires, elle est analogue à ce qui a lieu chez l’homme.

— Analogue est le mot ! mais non pas identique !… Il y a lieu de penser qu’elle est beaucoup moins active, et, dans une mesure, stagnante… Le liquide nourricier doit agir, dans la profondeur des tissus, à la manière d’un bain où ces tissus baigneraient pour s’y pénétrer des actions chimiques inhérentes au milieu… C’est ainsi, en tout cas, que je m’expliquerais la reconstitution rapide au point d’être presque immédiate que M. le docteur Cordat a signalée dans la circonstance dont il nous a entretenus tout à l’heure, – celle de deux coups de carabine reçus par le sujet en plein encéphale, et qui n’avaient plus laissé de traces après un traitement de deux jours.

— Si je vous comprends bien, mon cher maître, vous êtes d’avis qu’un traitement analogue, appliqué au sujet dans son état actuel avec le même baume qui a déjà causé sa prompte guérison, pourrait, dans les circonstances actuelles, amener le même résultat ?

— Je n’en serais nullement surpris, quoiqu’il ne m’appartienne assurément pas de formuler à cet égard une conclusion positive. Bien souvent, il m’a été donné d’observer chez les fourmis, chez les guêpes et chez d’autres insectes, des cas de traumatismes effroyables suivis de mort apparente et qui, sous l’influence d’un traitement approprié, et parfois même sans traitement, sous l’influence d’une modification accidentelle des conditions générales de la vie, – telle que le retour du beau temps succédant à la pluie, du soleil se levant après une nuit glaciale, – ont déterminé une véritable résurrection, j’entends par là un retour plus ou moins décisif à la vie partielle succédant, à la mort apparente… Cette particularité n’est d’ailleurs pas spéciale aux insectes terrestres ; elle se retrouve chez une multitude d’organismes maritimes, auxquels il suffit parfois d’être jetés à sec sur le rivage, pour sembler morts, et de baigner à nouveau dans l’eau natale, pour reprendre vie.

— Pour conclure, monsieur, vous estimez que nous pouvons, avec quelques chances de succès, tenter de rappeler à la lumière le sujet que nous avons ici ?

— Je le crois. Mais je ne serais pas autrement surpris si la tentative n’avait pas d’effet.

— Et quelle est, à votre sens, la marche à suivre dans cette expérience ?... Seriez-vous d’avis d’ouvrir le thorax et de viser au centre circulatoire ?

— Cela me paraît inutile et pourrait être périlleux… Très probablement il suffirait, au moins à titre de vérification préalable, d’isoler une artère secondaire, la brachiale ou la fémorale, par exemple, et d’y injecter une proportion minime du liquide excitatoire… Selon l’effet produit, – ou l’absence de tout effet, – on réglerait alors la marche ultérieure !…

— Messieurs, vous avez entendu l’opinion de M. Gervaise ? reprit le professeur en s’adressant à l’auditoire, silencieux pendant ce colloque. Il n’en est pas assurément de plus autorisée en tout ce qui concerne la vie et la mort des fourmis… Êtes-vous d’avis que nous l’adoptions et que nous commencions par isoler l’artère brachiale, pour y lancer quelques grammes de ce liquide anonyme ?… Au cas où un effet appréciable serait constaté, il suffirait de procéder au pansement habituel… Au cas contraire, nous pourrions hardiment recourir à une intervention plus directe, intéressant, par exemple, les centres circulatoire et nerveux !…

— Oui… oui !... c’est cela !… commencez par la brachiale ! dirent des voix nombreuses, témoignant de l’ardent intérêt que chacun prenait à cette expérience dramatique.

— Eh bien ! Messieurs, je procède, comme vous le décidez, en commençant par rechercher la brachiale, afin de l’isoler avant de l’ouvrir !…

Sur les indications parfaitement précises du naturaliste, le professeur incisa largement l’avant-bras gauche, à sa face palmaire, d’un coup de couteau. On vit apparaître dans l’incision des chairs pâles et grêles qui n’avaient aucune analogie avec la musculature écarlate d’un sujet humain. Mais, d’autre part, l’opérateur isola sans peine de larges vésicules blanches placées sous le derme sur le prolongement des cordons nerveux, et que M. Gervaise désigna aussitôt comme les épanouissements sensoriels dont il avait parlé… organes auditifs ?… vésicules de transmission des dépêches nerveuses venues du centre ?…

Personne n’aurait pu le dire. L’opérateur fouillait toujours de la pince la masse musculaire. Il finit par découvrir ce qu’il cherchait, et sur une tige d’acier souleva ce qui était sans doute un tube artériel… Tous les témoins compétents s’accordaient à le penser avec lui.

Alors, à l’aide du petit appareil Pravaz qu’Aristide Cordat tenait tout prêt, et qu’il lui présenta, l’opérateur perça ce qui était bien un tronc artériel, y poussa la fine canule d’argent et commença de tourner la vis qui allait instiller le tonique anonyme dans l’artère béante…

Dès que le piston se trouva au bas de la course, l’appareil fut rempli de nouveau… Trois fois de suite l’opération se répéta sans produire le moindre effet visible.

Un désappointement général commençait à se manifester dans l’auditoire, en présence de l’inutilité de ces manœuvres, quand soudain un mouvement se dessina dans le groupe attentif de l’opérateur et de ses aides…

Quelque chose comme un frisson semblait avoir passé sur le corps inerte et froid qu’ils entouraient de leurs fronts penchés. Des mains se portèrent ardemment aux points d’élection des impressions pulsatiles… Et tout à coup, M. Gervaise, qui palpait le bras droit, dit nettement, dans le silence :

— Le pouls bat, sans aucun doute possible !…

Le professeur Bordier appliquant aussitôt sa main libre au point que le préparateur indiquait, répéta après lui :

— Le pouls bat, c’est incontestable !…

Quelques secondes passèrent dans une attente silencieuse.

Et alors, subitement, le corps tout entier de la Fourmi Géante, comme frappé d’une secousse électrique, se contracta, se souleva sur la table funèbre, exécuta un mouvement en arceau si brusque et si violent, que les spectateurs les plus éloignés, au fond de la salle, le virent comme ceux qui entouraient le sujet…

Un brouhaha confus, fait d’exclamations et de remarques à demi-voix, se produisit dans l’auditoire. Quant aux auxiliaires de l’opérateur, ils avaient déjà assez à faire pour contenir les soubresauts désespérés du patient, qui s’était subitement redressé et comme assis, agitant ses membres avec violence, exhalant des souffles rauques… et finalement, éternuant, de la manière la plus bruyante et la plus positive…

En même temps, il ouvrait et fermait ses mandibules, comme pour mastiquer, serrait ses griffes comme pour saisir, soulevait ses jambes comme pour courir…

Enfin il retomba sur sa table et se tint immobile, soit qu’il fut las, soit qu’il éprouvât un sentiment indéfinissable d’humiliation et de colère, à se trouver ainsi le point de mire de tant de regards. Il ne fermait pas les yeux, n’ayant pas de paupières pour cet usage, mais il avait empoigné un bout de linge trouvé sous ses doigts, et s’en couvrait la face comme pour la masquer…

Cependant le professeur Bordier, profitant de l’accalmie, appliquait un tampon d’ouate et une bande antiseptique sur l’artère ouverte ; il s’assurait que le pouls du patient battait normalement ; et aussitôt, donnant l’ordre à ses aides de contenir l’opéré, il releva le chiffon de toile qui le masquait et se mit à réduire, en se servant de ses doigts, la hernie formée hors de l’orbite droite par la matière cérébrale qui l’obstruait…

Sous cette main experte mais tyrannique, Spiridon se tordait éperdument, exhalait des souffles haletants et faisait des efforts incessants pour se dégager… mais quand tout fut terminé, et surtout quand il sentit ses ocelles couvertes d’une compresse qu’Aristide Cordat venait de mouiller du restant de son flacon, il s’apaisa, et se tint immobile.

— Où l’emporter ? demanda alors le Secrétaire de la Société d’autopsie mutuelle, qui venait d’assister avec un profond intérêt, mêlé sans doute à quelques soupirs professionnels, à cette résurrection incontestée du sujet qu’il avait lui-même rapporté de la Morgue, sept ou huit heures plus tôt.

— Je le ramènerais bien chez moi, dit Aristide ; mais s’il est possible de lui installer ici même un lit provisoire, je pense que ce sera plus prudent et aussi plus commode pour les soins immédiats qui peuvent lui être nécessaires… N’est-ce pas votre avis ? ajouta-t-il en se tournant vers les professeurs Falcimaigne et Bordier, qui, dans un élan spontané de surprise et d’allégresse, venaient de se serrer cordialement la main, aux applaudissements unanimes des témoins de cette inoubliable opération…

Deux jours plus tard, Spiridon était hors de danger, et ressuscité sans conteste, à la barbe de la Faculté et des Académies, ainsi que le reconnaissaient hautement les journaux médicaux et les feuilles quotidiennes, les amis d’Aristide Cordat et ses détracteurs les plus acharnés.

Mais si tous les hommes désintéressés s’accordaient, dans un couvert d’approbation et d’éloges sans réserves, tant à Paris qu’à l’étranger, où le retentissement de la conférence décisive avait été prodigieux, – un homme sortait profondément désappointé de l’épreuve qui l’avait pourtant mis personnellement hors de cause : c’était Aristide Cordat.

En premier lieu, il se consolait malaisément de la dextérité étourdissante avec laquelle le professeur Bordier, brûlant tout à coup ce qu’il avait adoré, et affichant bruyamment sa conversion soudaine, se taillait dans la victoire un rôle prépondérant.

Et d’autre part, il n’avait lieu de se féliciter ni des conclusions formulées par les experts qui s’étaient chargés d’analyser le nouveau sérum formique, – ainsi qu’on l’appelait d’un commun accord – ni de la convalescence de l’infortunée Fourmi Géante, rendue désormais à sa garde.

Au sujet du sérum, le verdict unanimement signé par les experts, – après des analyses contradictoires et des discussions secrètes qui n’avaient pas duré moins de cinq jours – n’était pas de ceux qui peuvent répondre à la formidable poussée de curiosité et d’espérance qui avait un instant galvanisé l’univers.

Les experts, qui étaient tous sans exception des chimistes illustres, appartenant à l’Académie des Sciences, au Muséum, au Collège de France, à la Sorbonne, s’étaient bien mis d’accord sur la composition matérielle du sérum, et la rigueur de leurs méthodes ne pouvait pas être mise en doute. Mais il résultait de leur accord théorique un désaccord manifeste sur le fond même de la question.

Le rapport qu’ils avaient tous signé, parce qu’il était vague et indécis, commençait par relater minutieusement les divers procédés techniques qu’ils avaient, chacun de son côté, mis en œuvre pour analyser la part de liquide mise à sa disposition. À ces renseignements, détaillés hors de toute mesure, était jointe une conclusion si maigre et si réservée, pour servir de jugement d’ensemble, qu’on ne pouvait s’empêcher d’en noter le vide :

« En résumé, disait ce document, le liquide soumis à notre expertise doit être considéré comme étant d’origine nettement organique, à base d’acide formique associé à un élément végétal qui paraît être une sorte de camphre, odorant, volatil et aromatique, qui aurait reçu une modification spéciale soit de son mélange avec les mucus animaux dont toutes les analyses ci-dessus relatées ont indiqué la trace, sous forme de cellules caractéristiques, soit d’un traitement électrique, probablement d’origine physiologique, et qui fait de ce plasma une sorte d’ozone liquide, éminemment plastique et reconstituant. »

— Un point, c’est tout !… Et voilà pourquoi votre fille est muette !… s’écria le professeur Bordier, en riant bruyamment, quand il eut dégusté ce chef-d’œuvre diplomatique dans le journal du soir qui en avait la primeur. Eh bien ! ils ne sont pas difficiles à satisfaire, messieurs les chimistes, s’ils s’imaginent nous apporter un os à moelle, avec leur rapport !… J’en sais juste autant, après l’avoir lu, qu’au moment de procéder à la résurrection de Spiridon Tasimoura !… Le travail est à refaire, messieurs, car celui qui pourra tirer de votre papier le véritable sérum formique aura le droit de se vanter d’être un malin !…

N’empêche qu’il se mit à l’œuvre sans plus tarder, pour essayer de reconstituer secrètement le fameux sérum, qu’on lui demandait déjà de tous côtés.

Et il n’était pas le seul à poursuivre ce rêve !… Industriels, chimistes et amateurs, tous s’étaient mis à l’œuvre et criaient déjà à la quatrième page de vingt journaux qu’ils avaient déterminé la formule souveraine et pouvaient désormais rendre le souffle aux morts, – à plus forte raison aux simples malades.

Seul, parmi ces chercheurs de pierre philosophale, un homme s’avouait qu’il n’était guère plus avancé qu’avant de retrouver dans le laboratoire de son logis d’occasion, la précieuse réserve de Spiridon. Et cet homme était Aristide Cordat. Au lendemain de l’épreuve mémorable, il s’était mis comme tout le monde médical, et sans doute avec plus de compétence que la plupart de ses émules, – à étudier expérimentalement la question. Il semblait avoir en mains un atout qui manquerait aux autres : c’était, Spiridon lui-même, revenu de la Morgue comme pour lui apporter la solution du problème.

Malheureusement, ou Spiridon n’était pas d’humeur à s’expliquer, ou il en était désormais incapable.

CONCLUSION

SPIRIDON semblait positivement guéri de son effroyable blessure : il n’en souffrait pas et ne manifestait aucune peine morale ; mais n’en était pas moins, à cette heure, véritablement muet, par le motif que ni sa raison ni sa mémoire n’avaient survécu au terrible coup de stylet de l’infortunée Pia Baselli. Son centre nerveux en restait profondément, altéré. Non seulement, il était devenu impropre à lui fournir le nom des choses usuelles, ou à utiliser les notions techniques dont, le trésor, lentement accumulé par ses ancêtres, était venu nouer sa fleur en sa mémoire, pour y constituer à proprement parler, et les archives de sa race et l’héritage suprême des humanités disparues, dont elle avait la survivance : mais tous ses actes, sans être positivement incohérents, marquaient désormais une atrophie complète du souvenir et un affaiblissement profond de la volonté.

Son laboratoire n’excitait plus chez lui aucun intérêt. Les livres et les journaux de langue italienne lui étaient indifférents. Soit à la fenêtre où il passait des heures, pour ne pas dire des journées, soit dans le jardin de l’Avenue du Bois, où Aristide le conduisait souvent pour prendre le soleil et tenter de raviver ses souvenirs, il restait morne et immobile comme étranger au monde extérieur. Les organes d’expression, – les poches aériennes et nerveuses de son avant-bras, – où son ami avait naguère l’habitude d’aller chercher, comme en lui tâtant le pouls, la traduction fidèle de ses pensées et de ses impressions, – ces organes singuliers que Tyndall a comparés à des stéthoscopes, – ne disaient plus rien à celui qui les interrogeait, ou, s’ils laissaient encore passer quelque dépêche inconsciente, – quelque reflet lointain d’une sensation interne ou externe, – les images que ces impressions invoquaient restaient incertaines et vagues.

Vainement Aristide essaya par tous les moyens de rallumer cette lampe éteinte. Applications électriques, pansements persistants au sérum formique, bains excitants, eaux minérales, toniques variés, tout fut successivement essuyé sans produire aucun effet appréciable. Les impressions actuelles étaient aussi impuissantes à réveiller cette apathie irréductible que pouvaient l’être les allusions mentales au passé.

Un seul objet paraissait, par instant, exciter une ombre d’intérêt chez le malheureux monstre, réduit désormais à la vie végétative : c’était une compagnie de fourmis communes, qui travaillaient avec ardeur, au pied d’un banc de pierre, dans le parc de l’hôtel Cordat, depuis que le printemps les avait tirées de leur sommeil hivernal.

Spiridon les contemplait, sans se lasser de ce spectacle, les yeux fixés sur leurs allées et venues, avec l’air d’un vieux savant pour qui ces mouvements divers n’avaient pas de mystère.

Cette attention manifeste finit par suggérer au docteur Cordat une inspiration qu’il se reprocha bientôt de n’avoir pas eue tout de suite. Un avis de la succursale de la Banque à Marseille l’avait informé que ses dernières pierres précieuses étaient enfin vendues, et que, tous comptes faits, un reliquat de sept cent mille soixante-trois francs vingt-cinq centimes était désormais à sa disposition.

Il en avait profité sur l’heure pour entreprendre la reconstruction de son hôtel, – cette fois en matériaux incombustibles autant que spécialement appropriés à leur destination hygiénique et chirurgicale, – brique vernie, verre et acier trempé. Les débris du petit musée d’art retrouvé dans les décombres donnaient déjà à cette construction neuve un air d’antiquité vénérable, comme à quelque évocation de Pompéi. L’architecte – le même qui avait si galamment omis naguère de faire activer la signature des contrats d’assurance – estimait que deux mois de travaux complémentaires étaient indispensables pour le mettre en état, de livrer son nouveau chef-d’œuvre.

L’intérêt que Spiridon prenait manifestement aux fourmis du parc fit naître dans l’esprit du jeune chirurgien l’idée de le ramener en Sardaigne pour vérifier si les ruines du castello ne réveilleraient pas en lui une lueur d’intelligence et de mémoire. De son côté le professeur Falcimaigne, qui avait assidûment travaillé avec son élève à essayer de réveiller l’esprit de Spiridon, approuva fort une idée qui lui parut lumineuse. Gertrude seule, qui s’était habituée à voir un grand frère dans l’ami de la maison, semblait très opposée à ce voyage, qui lui semblait inutile et même dangereux, étant donné l’immense retentissement qu’avait eu dans le monde l’aventure sarde.

Aristide la convertit d’un mot, en lui demandant tout net de devenir sa femme et de transformer en voyage de noce, la croisière projetée : « Vous avez été dans une circonstance décisive, ajouta-t-il, la plus ingénieuse et la meilleure de mes auxiliaires, dans la lutte que j’entreprenais contre l’erreur et la méchanceté professionnelle. Pourquoi ne soutiendriez-vous pas ce rôle jusqu’au bout en devenant pour toujours mon conseil de famille ? »

— Et pourquoi pas, en effet ? se demandait Gertrude en souriant, car la proposition n’avait rien pour lui déplaire.

Ni le professeur, ni la mère de Gertrude n’opposèrent d’objection à un arrangement qui couronnait leur vœu secret ; et les choses ainsi réglées, il n’y avait pas de motif de les faire traîner en longueur… Si bien, que trois semaines plus tard, le mariage s’était accompli. Aristide avait écrit à Napoléoni, le vieux marin marseillais, préposé à la garde de la Mouette, au quai du Vieux-Port, de tout préparer pour une excursion en Sardaigne, où il l’emmènerait volontiers, s’il en était d’humeur. Le soir même des noces, il prit le rapide à la gare de Lyon, avec la nouvelle madame Cordat, Spiridon et une femme de chambre, et le lendemain matin tout le monde s’embarquait au pied de la Cannebière. Grâce à l’activité de Napoléoni, tout était prêt à bord.

Les nouveaux époux et leur suite n’eurent qu’à faire transborder leurs malles et à donner le signal du départ.

L’installation n’était pas somptueuse, mais un soleil admirable dorait, sur une « mer d’huile », les modestes rayons de cette lune de miel, et quand le petit yacht doubla le môle de la Juliette pour piquer droit au sud-est, tout le monde à bord était ravi, y compris Spiridon, qui semblait avoir vaguement conscience de ce départ impromptu vers son île embaumée, y compris Gertrude, qui battait joyeusement des mains, comme un oiseau bat des ailes.

Seule, la femme de chambre était sombre et attristée sous les premiers vertiges du mal de mer.

Quant à Napoléoni, il se disait in-petto qu’il fallait être enragé, lorsqu’on avait un si bon bateau sous les pieds et le droit de choisir son itinéraire, pour s’en aller en Sardaigne, alors qu’on pouvait mettre le cap sur les orangers d’Ajaccio.

Tout alla, d’ailleurs, le mieux du monde. La brise était bonne et appuyait le petit yacht sur sa hanche de tribord ; il faisait un temps doux et frais ; le mal de mer resta une simple menace, bientôt oubliée, pendant les vingt heures de la traversée. À minuit on doublait le cap Corse. Au matin on se trouvait en vue de la Maddalena. Et avant le coucher du soleil, la Mouette avait retrouvé son ancien mouillage dans la crique si fièrement dominée naguère par la tour du castello.

Le yacht fut hâlé dans la grotte, où tout le monde dormit en paix ; et le lendemain matin, les voyageurs laissant le bateau aux soins de Napoléoni, procédèrent à l’ascension de l’escalier cyclopéen.

Rien n’y était changé, au premier aspect. L’explosion du volcan que la cordite italienne avait ouvert sous le castello semblait n’en avoir pas ébranlé les degrés titanesques, mais au faîte il n’en était plus de même.

De toutes parts, les décombres obstruaient la salle souterraine où tournait jadis la turbine de l’usine électrique, présentement démantelée, immobile et silencieuse. Le torrent coulait toujours vers l’abîme, laissant à nu et toujours nettes parmi les ruines, les marches supérieures de l’escalier. Les visiteurs purent donc sans difficulté gravir la dernière rampe et déboucher dans le trou béant où se développaient jadis les cryptes et les champs de culture du palais phénicien, il n’en restait plus trace, non plus que du laboratoire où Aristide avait été disséqué vivant, non plus que dit plan incliné conduisant au trésor abandonné. Les murs mêmes, en sautant sous l’effet de l’explosion pour aller s’abîmer dans la mer voisine, s’étaient en quelque sorte arrachés du sol comme des dents usées et n’avaient laissé derrière eux que le vague dessin de leurs fondations.

Sur une crête isolée, qui restait tout en haut et au bord du gouffre noir dernier vestige de la tour carthaginoise, un arbuste vert, rejeton du tronc disparu, laissait poindre les premiers bourgeons de l’année. Au fond du cratère, l’herbe avait poussé drue, couvrant de son manteau l’horreur de l’abîme. Nul moyen de sortir du cirque dessiné par l’explosion. Aucune trace de ce qui avait été une puissante forteresse, rien que le vide et le néant.

Sous l’oppression de ce tableau de mort, les visiteurs s’étaient l’un après l’autre assis côte à côte sur le gazon. Ils restaient silencieux dans l’émotion accablante du gouffre béant qui les enserrait.

Soudain, en levant la tête, Aristide vit Spiridon qui semblait considérer avec une curiosité intense quelque chose qui se passait à ses pieds, parmi les brins d’herbe. À son tour, il se pencha et vit cinq ou six fourmis – pas plus – qui travaillaient éperdument à traîner autant de grains de blé vers une cave minuscule. Il s’inclina pour mieux voir et comprit ce qui éveillait si vivement l’intérêt de Spiridon.

Ces fourmis étaient les survivantes du cataclysme, les derniers Abencérages de la famille exterminée qui avait porté dans ses flancs microscopiques la tradition suprême des Chaldéens et des Mèdes, dont leur chef et leur ci-devant maître n’avait plus même le souvenir…

La pensée que ces créatures infimes détenaient peut-être, sans le savoir, le pouvoir magique de distiller ce sérum formique, devant la science moderne impuissante à le reconstituer, cette pensée prit possession d’Aristide au point de ne pas lui permettre un instant d’hésitation.

Il chercha dans ses poches s’il n’avait pas une boîte, un récipient quelconque où il pût loger ces fourmis précieuses… Et ne trouvant sous ses doigts qu’une boîte d’allumettes, – une misérable boîte de la régie avec ses lumignons incombustibles et ininflammables, – il la vida, pour saisir une à une les bestioles inconscientes et les enfermer dans cette prison inattendue…

Sortie de sa rêverie, Gertrude le regardait faire.

— Que ramassez-vous donc avec tant de soin, cher ami ? demanda-t-elle non sans surprise.

— Ce que je ramasse ?… Un germe du passé qui sera peut-être celui de l’avenir !… dit-il d’une voix émue, en lui montrant Spiridon, qui déjà ne songeait plus à ses petites sœurs jumelles et retombait dans les ténèbres de son rêve incertain… Chérie, les briques d’or et les gemmes qui gisaient ici depuis quatre ou cinq siècles ont disparu sans retour, emportées par la tourmente… mais notre croisière n’aura pas été vaine, puisque nous emportons ce qui peut être en puissance, le sérum formique de demain… Je vous conterai cela… Pour le présent, tenons-nous pour satisfaits !… Notre journée ne sera pas perdue !

Quelques mois plus tard, les « derniers Abencérages » installés dans le jardin de l’avenue du Bois, au pied de la maison modèle, prospéraient à merveille et cultivaient leur froment héroïque, sous l’œil attendri de Spiridon.

Aristide attend patiemment qu’ils soient en nombre suffisant pour lui fournir le sérum définitif et compte bien ouvrir avant dix ou douze ans une laiterie formique. Aux dernières nouvelles, il est devenu le père d’un bébé superbe qu’il a nommé Spiridon, en l’honneur de son malheureux ami, et qui a des chances de lui succéder comme prince des fourmis, pour peu que les espérances de son père se réalisent même à demi.


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a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

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en décembre 2019.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Jean Michel T., Lise-Marie, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Laurie, André, Spiridon le Muet, Paris, Jean Rouff et Cie, s.d. [1907]. Merci à Jean Michel T. pour la mise à disposition de son exemplaire personnel et pour en avoir réalisé la photographie. L’illustration de première page, couverture de Le Globe Trotter, n° 253, Paris, 6 décembre 1906 est d’Eugène Damblans. Les illustrations dans le texte, provenant de notre édition de référence, sont également réalisées par Eugène Damblans.

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