Albert Laporte

EN SUISSE,
LE SAC AU DOS
(troisième partie)

1875

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Table des matières

 

TROISIÈME PARTIE. 3

CHAPITRE PREMIER.. 4

CHAPITRE II. 22

CHAPITRE III. 45

CHAPITRE IV.. 60

CHAPITRE V.. 87

CHAPITRE VI. 112

CHAPITRE VII. 128

Ce livre numérique. 138

 

TROISIÈME PARTIE

CHAPITRE PREMIER

Lucerne. – Hôtel du Cygne. – Jean et la malle. – Hector et le guide. – Le tour de la ville. – Édouard et Raoul en tenue de salon. – Le lion de Lucerne. – Les Suisses à Paris en 1792. – Discussion à propos d’histoire. – Déjeuner de famille. – Jean en touriste. – Saint Léger et les ponts de Lucerne. – Les quais, la Reuss, le lac. – Promenade à Stanstaad. – Histoire et statue d’Arnold de Winkelried. – Les Français à Alpnach. – Les bottines de Raoul. – Retour à Lucerne. – Cette fois, adieu à la malle !

Ce fut à l’hôtel du Cygne que le lendemain les jeunes gens se retrouvèrent comme incrustés dans leurs lits, où la fatigue et le sommeil les avaient moulés.

Un homme, assis au chevet de Raoul et d’Édouard, attendait depuis cinq heures, sans faire un mouvement, désireux de les voir se réveiller eux-mêmes, mais n’osant pas s’en charger, crainte de leur faire de la peine. Pourtant, il n’y put pas tenir, et à un moment il se leva pour aller les embrasser le plus discrètement possible, puis se retira dans son coin, heureux, confus, mais un peu plus tranquille.

Cet homme, c’était Jean.

Hector le premier l’aperçut de son lit.

— Eh ! bonjour, Jean, dit-il assez fort pour être entendu du veilleur, mais assez doucement pour ne pas troubler les dormeurs.

Jean se retourna et courut embrasser l’officier qui se laissa faire et rendit l’accolade avec plaisir.

— Et comment vont les enfants ? Le docteur Simon va bien, merci. Moi aussi… beaucoup de malades, vous savez, ces grandes chaleurs à Paris, ça abat beaucoup… et Raoul s’est-il amusé ?… A-t-il dû traîner la jambe !… Pas trop ?… Allons donc, c’est pas à moi qu’il faut en conter. Trop fin le vieux Jean. Quant à Édouard, la bête au bon Dieu, et solide !… Comment, pas toujours ? Est-ce qu’il aurait été malade ? Il a eu tous les premiers prix de gymnastique, il est vrai qu’il ne se gênait pas pour avoir les autres. Raoul, lui, a bien eu quelques prix, par ci par là, de santé surtout. Vraiment, vous m’étonnez ! que Monsieur va être content ! Et vous, vos blessures, votre douleur ? pardon !… Eh ! mon enfant, le temps cicatrise les blessures comme les douleurs, il n’y a que les rhumatismes et la vieillesse qu’il ne guérit pas, sapristi !

Le vieux bavard s’arrêta pour s’étirer la jambe engourdie par trente-deux heures de chemins de fer.

— Bonjour, papa Jean… Et le père ?

— Bonjour, papa Jean… Et ma malle ?

— Les enfants sont réveillés, dit Hector.

Mais Jean était déjà dans leurs bras. Hector s’habilla, et, pour mieux les laisser bavarder, se retira discrètement. Il avait, du reste, besoin de voir le guide avec lequel il voulait se consulter pour les excursions à faire autour de Lucerne.

Il trouva Wilhem sur le bas de la porte causant avec des garçons de l’hôtel, et il le pria de l’accompagner dans sa promenade matinale.

— Qu’allez-vous faire de nous, mon bon Wilhem ? demanda Hector.

— Monsieur, nous avons à voir le Rigi, les éboulements du Rossberg, Goldau, Schwyz et Glaris. Pour le reste nous en reparlerons à Zurich.

— Oh ! encore une ville ? J’aimerais mieux les montagnes.

— Nous en retrouverons. Et puis, pour quoi prenez-vous le Rigi ?

— C’est trop visité. Le monde entier le connaît, votre Rigi.

— Préférez-vous le Pilate ? Tournez-vous, là-bas au fond. Choisissez.

— Kif-kif, dit Hector.

— Croyez-moi, montons au Rigi, vous n’en aurez pas de regrets.

— Demain, alors. À propos, pourquoi m’avoir laissé votre carabine ?

— Chut ! vous verrez.

— Ah ! ah !…

Hector fit à peu près le tour de la ville qui se trouve dans une situation délicieuse. Placée entre deux géants qui semblent la protéger, le Pilate et le Rigi, sur le seuil d’un lac immense aux méandres capricieux, aux caps pittoresques, aux golfes encaissés dans des milliers de villages, de forêts, de chapelles et de rochers, à la sortie de la Reuss qui semble avoir conservé dans son torrent le bruit des guerres qu’elle a entendues, elle enchante le regard et arrête, malgré lui le voyageur. Ni grande, ni belle, ni importante, elle n’est pas moins le joujou des touristes qui en font volontiers leur séjour d’été pour aller au delà, au Brüning, au Gothard ou au Rigi.

Comme ils redescendaient tous deux le quai, Hector laissant flotter sa pensée sur les brumes du lac, le guide parlant toujours sur les excursions à entreprendre, ils furent salués par deux jeunes gens mis à la dernière mode parisienne, mais sans forfanterie ni excentricité, une mode de bon goût. Hector rendit le salut d’une manière distraite ; le guide resta ébahi, les jeunes gens éclatèrent de rire.

C’était Raoul et Édouard.

— Ah bah ! dit Hector, Raoul a gagné son procès et sa malle.

— Oui, mais Jean la remporte ; il ne nous laissera que le nécessaire, dit Raoul.

— Eh bien ! qu’en ferions-nous en route ? C’est bon pour aujourd’hui…

— Et demain ? cria Raoul.

— Je vous donne trois jours, allons déjeuner.

— Nous avons une heure, dit Édouard, si nous en profitions ?

— Ma foi, dit le guide, c’est la meilleure heure pour voir le lion de Lucerne ; les visiteurs y sont rares. Voulez-vous y venir ?

Ce fut accepté. En route, Hector demanda ce qu’on avait fait de Jean.

— Il fait un petit somme, dit Raoul, mais il m’a bien promis de nous accompagner où nous irions. Il faut lui faire une niche.

— Oh ! Raoul, il se plaindra au père.

— Papa lui rit au nez quand il se plaint.

— Ce n’est pas étonnant, il sait qu’il vous gâte, dit Hector.

— Il faut, reprit Raoul, le faire trotter un peu. Voyons, Wilhem, une petite excursion, vite, quelque chose d’agréable et d’utile pour nous, et d’intéressant pour Jean.

— J’ai votre affaire.

— Où ça ?

— Vous verrez, il y aura un peu de bateau d’abord et quelques heures de marche ensuite.

— Quelques heures, c’est vague.

— Non, deux lieues en tout, y compris le retour. Tenez, voici le musée des animaux des Alpes. Il est très curieux. Entrons-nous ?

— Ce sera pour une autre fois. Le lion nous réclame.

— À propos, dit Raoul, qu’est-ce que c’est que le lion de Lucerne ? Est-il vivant ou empaillé ?

Édouard éclata de rire au nez de son frère. Hector se contenta de sourire. Le guide répondit imperturbablement :

— C’est un lion sculpté dans une roche en souvenir des Suisses morts le 10 août 1792, en défendant Louis XVI et sa famille.

— Oh ! grogna Raoul, si je me l’étais rappelé plus tôt, nous serions au musée des animaux.

— Ce monument mérite pourtant une visite, dit Hector très sérieux, quand ce ne serait que pour son souvenir.

— Ne discutons pas, nous ne serions pas du même avis. Je ne comprends pas plus une armée suisse aux gages de la France, qu’une armée française aux gages de la Suisse. Ils se sont bien battus, ils sont bien morts, en vrais Français et en vrais Suisses. Mais que diable allaient-ils faire dans cette galère ?

On était arrivé. La discussion cessa, comme un tison qu’on recouvre de cendres.

Le monument n’a rien de remarquable. C’est une grotte taillée dans le mur d’un rocher à pic. Un lion colossal y est couché. Une lance brisée perce son flanc, il étend la patte droite sur l’écu fleurdelisé comme pour le défendre encore. Au-dessus, cette inscription : Helvetiorum fidei ac virtuti. Au-dessous les noms des officiers tombés dans cette journée.

C’est un invalide suisse qui en fait les honneurs, son bavardage déplut aux jeunes gens qui aimaient mieux leurs souvenirs.

On visita la chapelle, dont l’inscription Invictis Pax, est tout un poème. Défi orgueilleux jeté au Væ victis des empereurs romains !

— Voyons, Raoul, dit Hector en sortant, reprenons un peu notre discussion. D’abord les faits. Vous les rappeliez-vous bien ?

— Si je me les rappelle ? dit Raoul vexé.

Le tison sortait plus brûlant que jamais de sa couche de cendres.

— Le famille royale s’était réfugiée dans la salle du manège, où l’Assemblée nationale discutait le sort de la nation. Le château était seul avec sept cents Suisses pour garnison. Mandat, commandant de la garde nationale et qui tenait pour le roi contre le rusé Pétion, venait d’être assassiné sur les marches de l’Hôtel de Ville et remplacé par Santerre. Un jeune général, Westermann, commandait toutes les troupes armées du peuple, des faubourgs, auxquelles s’étaient joints les Marseillais au son de leur hymne, chant immortel soufflé à Rouget de l’Isle par la muse de la liberté.

— Bravo, Raoul.

— Est-ce bien la position, Hector ?

— Continuez. N’oubliez pas surtout que les Suisses, gardant le château, avaient ordre de ne pas tirer sur le peuple.

— C’est vrai, dit Édouard.

— Le combat commença par un jeu, reprit Hector. Le rire préluda à la mort. Des hommes du peuple, furieux de voir que les gardiens ne répondaient ni à leurs attaques ni à leurs insultes, s’approchèrent du factionnaire ; à l’aide de leurs longues piques recourbées, ils l’attirèrent à eux, le désarmèrent et le firent prisonnier. Cinq fois de suite ce manège se renouvela, et ces cinq malheureuses victimes furent assommées à coups de massue.

— Alors les Suisses firent feu, riposta. Raoul qui perdait du terrain.

— Ce fut un coup de pistolet tiré en l’air par un Marseillais.

— Soit. Mais quelques heures après, les Suisses étaient vainqueurs, les cours vides, les canons repris, le peuple en fuite. Le silence régnait autour des Tuileries.

— Il est éloquent, mon frère, quand il s’y met, dit Édouard.

— Alors arriva l’ordre du roi de cesser le feu et d’enjoindre aux Suisses de venir le retrouver à l’Assemblée. La faible garnison qui y reste est bientôt égorgée par le peuple qui se rallie et revient à la charge. Ce fut un massacre général, dans les rues de Paris, de tout ce qui portait un habit rouge. Et pendant que les Suisses tombaient victimes de la fureur du peuple, leur pays buvait à la liberté française et à la prospérité des armes républicaines.

— Vous appuyez sur ce reproche. Il n’est pas généreux. Le sang que la république helvétique a versé pour la monarchie française lui avait été acheté. La Suisse payait sa dette et la payait noblement. Valait-il mieux qu’il laissât, par la lâcheté ou la défection, protester sa signature ? Non, n’est-ce pas ? Soyons francs avant d’être cruels. Du reste, rien ne résiste à la nature. Les révolutions humaines sont parfois comprimées, et l’histoire maudit sous le nom flétrissant de sédition, ce que le succès eût inscrit victorieusement dans les annales du monde. Le bûcher de Jean Hus ne vaut-il pas la réforme de Luther ? Si le serment du Grütli avait été puni sur un échafaud, serait-il une des pages les plus glorieuses de l’histoire suisse ? Ces Suisses, morts le 10 août pour la royauté, sont des héros, de grands héros, ne vous en déplaise, et si je ne craignais d’offenser votre libéralisme, je dirais même des martyrs.

— Vous allez trop loin, dit Édouard à son tour. À ce compte tout soldat mourant sur un champ de bataille serait un martyr.

— Qu’était-ce donc que Léonidas ?

— Un républicain, riposta Raoul. D’ailleurs, si vos Suisses étaient des martyrs, comment appellerez-vous les Marseillais et les fédérés qui sont tombés sous leurs coups ? Sur les pierres funéraires de la liberté, que de noms inconnus on pourrait inscrire ! Quel long martyrologe ? Si on élevait une pierre funéraire à la royauté, quels noms pourrait-on y inscrire ? Aucun, si ce n’est les noms des étrangers qu’elle payait.

— Faute d’histoire. Faute de raisonnement, monsieur Raoul, dit Hector en le prenant par le bras. Sur la tombe de la royauté pas un nom de noble ne pourrait être inscrit, parce que, comme dit Chateaubriand, les morts ne se font pas tuer. La noblesse est le vrai bouclier de la royauté. Tant qu’elle l’a porté au bras, elle a repoussé la guerre étrangère et étouffé la guerre civile ; mais du jour où dans sa colère, elle l’a brisée, elle s’est trouvée sans défense. Louis XI tue les grands vassaux, Louis XIII les grands seigneurs, Louis XIV les aristocrates. En 1830, Charles X appelle à son secours les d’Armagnac, les Montmorency, les Lauzun. Sa voix n’évoque que des fantômes. Peut-être est-elle parvenue jusqu’à ce coin de Lucerne que nous venons de visiter, et où dorment de l’éternel sommeil ceux à qui vous reprochez de n’avoir pas mordu la main qui les payait… Sur ce, mon cher Raoul, allons déjeuner, car nous voici arrivés.

Jean attendait avec impatience. Le déjeuner était servi dans la chambre des jeunes gens. Comme on le comprend, il fut très gai, et le docteur Simon servit de thème.

Au dessert on appela Wilhem.

— Eh bien ! cria Raoul en faisant un signe d’intelligence au guide qui entrait, nous allons faire une petite promenade. Papa Jean viendra.

— Sans doute que j’irai. Ça me fait un drôle d’effet d’être en Suisse, mais je n’ai pas encore vu de chalets.

— Nous en verrons. Apprête tes jambes.

— Comment, à pied ! vous voulez me faire aller à pied.

— Pourquoi ne t’es-tu pas fait suivre par tes équipages ?

— C’est que je suis vieux, et…

— Ta ta ta, tu marches mieux que nous. Et puis on te portera.

— Me porter ? dit Jean en se redressant. Moutards !…

— Il faut une canne pour monsieur Jean, dit Hector. Nous autres, prenons nos parapluies.

— Un parapluie avec ma toilette ? Jamais ! dit Raoul.

— Donne-le à Jean, dit Édouard.

— Ça concilie tout, en avant, dit Hector. Seulement Wilhem, en passant, montrez-nous ce qu’il y a à voir dans la ville.

— Ce ne sera pas long, dit le guide.

Et la petite troupe se mit gaiement en marche.

Comme ville catholique, Lucerne possède une cathédrale plus remarquable que celles des autres villes protestantes. Saint Léger ou plutôt saint Léodegar est le patron de cette vieille métropole, à laquelle on rendit la première visite. L’un de ses clochers porte la date de 1406, mais on fait remonter sa construction à 1633. Dans l’intérieur, on admire un tableau d’un élève du Guide, Le Christ au mont des Oliviers, les stalles du chœur richement sculptées et d’un style sévère, de vieilles peintures sur verre et enfin l’orgue, un des plus grands de la Suisse. L’Église est entourée d’un cimetière dont les longues arcades rappellent le Campo Santo italien. Du côté du lac la vue est ravissante.

— Allons au quai voir les ponts, dit le guide, nous n’avons pas le temps d’aller plus loin, si vous voulez dîner avant la nuit.

En redescendant, Wilhem leur fit remarquer beaucoup de fontaines gothiques très anciennes, qui, sans être plus belles, sont plus originales à Lucerne qu’ailleurs. Quant à Jean, ce qui l’étonnait surtout, c’était la coiffure singulière de certaines femmes du peuple. Les ponts sur la Reuss sont à peu près démolis : ils étaient ornés de tableaux. L’un de ces ponts est célèbre (pour nous seulement) par la visite qu’y faisait chaque matin un grand poète exilé, Chateaubriand. Il venait à heure fixe, donner à manger à des poules d’eau qui nichaient entre les roseaux. Un jour, les poules attendirent en vain leur déjeuner. Le poète ne revint pas. La duchesse de Berry était en Vendée, et Chateaubriand était accouru pour la défendre ou mourir avec elle sur les ruines du Trône.

La Reuss se précipite à cet endroit avec l’impétuosité d’un torrent. Tout auprès est une vieille tour formant un des anneaux des fortifications féodales de la ville ; elle servait jadis de phare (Lucerna) aux barques qui entraient dans la Reuss, et de son ancien nom on a fait celui de Lucerne.

— Qu’en dis-tu, Jean ? demanda Raoul.

— Je dis que tout cela a bien de la chance de ne pas être à Paris.

— Pourquoi ?

— Parce que ce serait bientôt démoli, donc !

— Le bateau nous attend, dit Wilhem.

En effet, au bord du quai se balançait coquettement un bateau à deux rameurs : on y prit place, et bientôt la barque sillonna l’azur du lac, laissant derrière elle un panorama qui arracha un cri d’admiration aux voyageurs. La vue en est délicieuse. À la richesse du paysage, à la beauté des montagnes, se joint l’aspect gothique et original de ces clochers bizarres aux pointes acérées qui dominent la ville, puis de ces tourelles et de ces créneaux qui l’entourent du côté de la campagne et portent sur leurs murs noircis la date de 1835. Sa situation en amphithéâtre sur le lac des Quatre-Cantons, entre le Rigi aux pieds verdoyants et le Pilate à la tête brumeuse, en face des glaciers d’Uri et d’Engelberg, lui donne un attrait tout particulier.

La barque franchit vite la distance au milieu de ce rêve enchanteur, qui saisit dès les premiers moments du voyage dans ce pays si séduisant. On débarqua à Stanstad.

— Enfin, où allons-nous, dit Édouard.

— Voyez-vous, dit le guide, ce clocher au-dessus de cette forêt de noyers ? C’est là.

— C’est là, quoi ?

— Stans.

— Ah ! Stans, connais pas, dit Raoul.

— C’est pour vous le faire connaître.

La route est charmante ; c’est une vraie forêt d’arbres fruitiers. Jean était émerveillé. La chaleur était insupportable, ce qui ôtait beaucoup d’agrément à cette petite excursion pédestre.

On arriva, sans fatigue mais avec beaucoup de sueur, à Stans et tous quatre, sur un signe du guide, s’arrêtèrent devant un monument représentant un jeune Suisse brandissant le morgenstern et s’élançant pendant qu’un homme vigoureux serre contre sa poitrine les piques des ennemis pour lui ouvrir un passage.

— Est-ce encore une légende ? demanda Raoul.

— Non, c’est de l’histoire et la voici, dit le guide : l’homme que vous voyez là, tenant contre sa poitrine un faisceau de lances, s’appelait Arnold de Winkelried. Vous vous rappelez Guillaume Tell, Gessler et Albert à Morgarten. Voici venir une autre page qui complétera l’histoire de ce canton. Léopold d’Autriche, fils de celui qui avait été battu à Morgarten, avait juré de venger la défaite paternelle et, pour cette croisade du despotisme, avait appelé à lui toute la noblesse. Son avant-garde conduisait un chariot chargé de cordes pour pendre les rebelles. Il arriva, avec une armée de chevaliers bardés de fers, à Sempach où il prit son ordre de bataille. Les Suisses, c’est-à-dire treize cents paysans, sans cuirasse, presque sans armes, se trouvaient sur une hauteur. Le duc ne se souvint pas que les attaques de cavalerie se font avec avantage en montant ; il jugea convenable de faire mettre pied à terre à ses cavaliers qui eurent de la peine à se mouvoir sous leur pesante armure. Il fit serrer les rangs et croiser les lances. C’était une forêt impénétrable. Les Suisses voyant la cavalerie mettre pied à terre, sortirent de leurs retranchements et se mirent à genoux, selon le vieil usage, pour invoquer Dieu. Pendant ce temps, Léopold armait des chevaliers. Le soleil était déjà fort élevé, la journée était chaude et le ciel orageux.

S’étant relevés après leur prière, les Suisses coururent contre cette muraille de boucliers hérissés de lances. La bannière de Lucerne l’attaqua sans hésiter, mais en vain. Les rangs restaient immuables et fermes. C’est alors qu’un homme, Arnold de Winkelried, s’élança à la tête des confédérés : « Compagnons, leur dit-il, je vais vous frayer un passage. Prenez soin de ma femme et de mes enfants. » Aussitôt il embrasse quelques lances, les réunit en un faisceau qu’il presse contre sa poitrine et en tombant entraîne les ennemis dans sa chute. Les confédérés, franchissant son cadavre, entrent dans la brèche. L’ennemi étonné cherche à remplir le vide ; on se foule, on s’écrase, c’est une lutte corps à corps où l’avantage reste aux armes petites. La bannière d’Autriche tombe, c’est Léopold lui-même qui la ramasse et, la brandissant, se précipite dans les rangs suisses où il trouve une mort glorieuse. Ce fut la fin de l’épopée. Nouvelle victoire à écrire dans nos annales !

— J’aurais eu honte de passer aussi près sans saluer ce héros, dit Hector.

— Et toi, Jean ? dit Raoul qui depuis un instant faisait des grimaces et des contorsions.

— Moi, j’en ai la chair de poule. Quels hommes !…

— Ces guerres d’Unterwald ont-elles enfin un dernier épisode ?

— Hélas ! oui, mais il est triste et je n’oserai pas le dire devant des Français.

— Je me rappelle en effet, dit Hector, qu’Unterwald, jaloux d’une indépendance que lui avait léguée ses pères depuis cinq siècles et qu’avaient consolidée d’immortelles victoires, rejeta la constitution de la république helvétique. Le Directoire français envoya des troupes pour appuyer les partisans de l’unité. Pendant dix jours, nos hommes brisèrent leurs efforts contre l’héroïsme de ce petit peuple de pasteurs. Ne pouvant débarquer à Stanstad, ils pénétrèrent dans la vallée par une marche rapide sur Alpnach, n’est-ce pas, Wilhem ?

— Oui, dit tristement le guide. Et dans cette vallée eut lieu une suite de combats désespérés où les Suisses déployèrent un héroïsme digne des beaux temps de l’antiquité. Des femmes et des jeunes filles, des enfants et des vieillards défendirent les foyers et moururent en combattant. Ils succombèrent enfin. Le pays fut ruiné par le massacre et le pillage. Tenez, cette église fut le théâtre d’un horrible carnage. La population qui s’y était réfugiée fut toute égorgée. Un ossuaire rappelle ce fatal souvenir.

— Oh ! la guerre !… dit Édouard.

— Je me mouche, fit Jean qui avait envie de pleurer.

— Si nous partions, grogna Raoul.

— Déjà ! As-tu mal ?

— Mal ? non, mais je m’ennuie.

Comme il s’était assis, il se releva, mais une fois debout, il fit une grimace si laide que tous éclatèrent de rire.

Raoul se mordit les lèvres et se remit en route.

— Il boite, dit Hector tout bas.

— Jean, dit Édouard de même, tu vas être obligé de le porter. Va lui offrir ton bras.

Raoul avait en effet des bottines qui meurtrissaient son pied déjà habitué à une chaussure commode : sans rien dire, il prit le bras de Jean et on regagna silencieusement la rive du lac.

Une fois sur le bateau, je vous laisse à penser de combien de plaisanteries on assaillit le pauvre Raoul qui voulait porter Jean et avait failli être porté par lui.

Le dîner n’en fut que plus gai, Raoul ayant, pour la première fois de sa vie, pris du bon côté la plaisanterie. Jean devant partir le lendemain, on le chargea des emplettes de Raoul, des cadeaux d’Hector, du contenu de l’herbier d’Édouard avec des lettres et des notes de voyage pour le docteur Simon. Leur retour à Paris fut fixé à quinze jours. La malle fut bouclée avec un gros soupir d’un côté et de bons éclats de rire de l’autre, et leur petite garde-robe étant renouvelée par les soins de Jean, on ne s’occupa plus que de se remettre en route le lendemain de bonne heure.

CHAPITRE II

Excursion au Pilate. – Origine du mont Pilate. – Explications du guide. – Le Juif-Errant et Ponce Pilate. – Le diable et son pacte. – Gare au vendredi ! – Descente par Hergiswil. – Sur le lac à Weggis. – De Weggis au Rigi. – Le Rigi-Kulm. – La nuit dans une grange. – Le lever du soleil. – Goldau. – L’éboulement du Rossberg raconté par le guide. – Souvenir de famille. – Sauvetage des victimes. – Le vieillard et l’enfant. – Arth et Zug. – Zurich.

Jean parti, rien ne les retenait à Lucerne : aussi, dès la première heure du lendemain, les voyageurs furent sur pied. À sept heures du matin, ils arrivaient à Hergiswil par le bateau à vapeur et commençaient l’ascension du Pilate.

Cette ardeur d’excursion demande à être expliquée. Raoul avait parié à Hector qu’il marcherait toute la journée sans se plaindre et sans boiter. Hector avait parié que non. Alors le guide leur avait fait une proposition, celle de monter au Pilate et de coucher au Rigi-Kulm. C’était insensé ; mais tout compte fait, on pouvait y être une heure avant le coucher du soleil, c’est-à-dire à huit heures.

— Et c’est bien simple, dit le guide : à onze heures nous aurons vu le Pilate ; à trois heures nous en serons redescendus. Je connais un batelier que j’ai prévenu pour cette heure-là, et qui nous conduira à Weggis en moins d’une heure. À quatre heures, à Weggis, et à huit au Kulm. Est-ce vrai ?

— Oui, sauf les accidents.

— J’ai mis une grosse heure de plus pour chaque ascension.

— Enfin, nous verrons bien.

— Allons, traînards, cria Raoul qui était déjà en avant.

— Pas si vite, dit le guide ; ne pas se fatiguer pour commencer et garder toujours son même pas.

— Je me demande, dit Hector, pourquoi ce mont qui s’appelait Fracmont (mons fractus, ce qui se comprend) s’appelle mont Pilate, ce que je ne comprends plus.

— Mons Pilatus, dit Raoul. Mont chauve.

— Mons Pileatus, dit Édouard. Mont coiffé.

— Mes bons messieurs, vous n’y êtes pas dit le guide, ce mont s’appelle Pilate parce que Pilate y a été jeté dans un lac.

— Ah bah !…

— Oh ! dit Raoul, je flaire une légende.

— Tout juste.

— Voilà du pain sur la planche pour notre route.

— Mangeons en marchant.

— Ponce Pilate n’est pas en odeur de sainteté ; il a eu beau se laver les mains, elles n’en sont pas moins teintes du sang du Christ. Aussi la colère céleste a-t-elle toujours suivi ce réprouvé.

L’empereur Tibère le fit appeler pour le punir de sa mauvaise administration en Judée : mais au grand étonnement de Rome Pilate fut accueilli avec beaucoup d’égards et renvoyé très gracieusement à son proconsulat. À peine fut-il sorti que Tibère se repentit de sa douceur et le manda de nouveau. Pilate sortit encore une fois sain et sauf des griffes du tigre impérial, mais Tibère, furieux de voir que la présence du proconsul suffisait pour faire tomber sa colère, ordonna qu’on le mît à mort. On arrêta Pilate, on le fouilla et on trouva sur lui la chemise du Christ. Privé de cette amulette sacrée, le proconsul tomba en disgrâce et fut mis en prison, où il se tua de ses propres mains.

— À Rome ?

— À Rome.

— Comment se fait-il qu’il soit enterré là-haut ?

— Voici. Pilate mort, on lui mit une pierre au cou et on le jeta dans le Tibre. Mais à peine y fut-il, que le Tibre remonta vers sa source, couvrit les campagnes et inonda Rome, avec accompagnement de tempête, de pluie, de grêle, de tonnerre, que c’était une malédiction. L’oracle, consulté, répondit que cela durerait ainsi tant que le corps de Ponce-Pilate serait dans le Tibre. Mais personne n’osait aller le repêcher. On promit la vie à un condamné à mort, qui s’en chargea. Au moyen d’une corde, on le plongea dans le fleuve. Au bout d’un moment, la corde subit les oscillations les plus fantastiques, on tira, mais va-t’en voir s’ils viennent. La corde allait, allait, qu’il fallait vingt hommes pour la tenir. Enfin, on ne sentit plus rien, on tira la corde, qui cette fois vint, amenant le cadavre du plongeur qui tenait celui de Ponce-Pilate par la barbe et par le cou. Il paraît que la lutte avait été terrible ! Le condamné à mort eut les honneurs de magnifiques funérailles, et Pilate fut transféré dans le Vésuve, où on espérait le voir rôtir en attendant le jugement dernier.

— Oui, mais le Pilate n’est pas le Vésuve.

— Attendez donc. Vous croyez qu’il cessa son tapage quand il fut là dedans. Ah ! bien oui ! La montagne faillit en craquer. La terre trembla. La lave coula. Naples fut renversée. Herculanum et Pompéi ensevelies. L’oracle consulté répondit : Ponce-Pilate. Le gredin ! cria-t-on à Rome, comment nous en débarrasser ? Il y avait, dans les prisons des hommes destinés aux bêtes, un chrétien condamné à être mangé ; on le chargea d’aller demander le réprouvé au cratère du Vésuve. Il accepta, à la condition qu’il serait fait grâce à tous les chrétiens. Marché conclu. Le saint homme partit, et, arrivé au bord du Vésuve, il trouva le diable qui l’attendait.

— Tu vas descendre là dedans ? demanda-t-il.

— Oui, dit le saint.

— Tu ne remonteras pas.

— Dieu est avec moi.

— Si tu y descends, tu m’appartiens.

— Place ! mon corps est à toi, mon âme à Dieu.

Et il descendit. Mais vous savez que le Vésuve est une entrée de l’enfer. Il paraît que le diable s’est réservé le droit de n’en laisser sortir aucun de ceux qui y entreraient. Il laissa le chrétien aller chercher Pilate, le remonter à la surface ; puis, quand le diable eut vu qu’il était volé, il résolut au moins, à défaut de Pilate, d’avoir son sauveur. Aussi, le prenant par derrière, il l’entraîna dans le gouffre. Le chrétien eut le temps de se signer, et le diable vit avec désespoir qu’une masse inerte lui restait, l’âme s’étant envolée au ciel.

Le lendemain, Pilate fut trouvé à la même place, et, cette fois, on résolut de le porter en Gaule. Petite vengeance des fils de César ! Il fut jeté dans le Rhône. Là, mêmes cérémonies que pour le Tibre. Mais comme on n’avait pas d’oracle, on était très embarrassé, et ce manège infernal durait déjà depuis cent ans, quand le Juif-Errant vint à passer. Vous savez la légende :

 

En passant par la ville,

En Vienne en Dauphiné,

Des bourgeois fort dociles

Voulurent lui parler.

 

— C’était pour ça ? dit Hector.

— Juste. Le Juif-Errant consentit à les débarrasser de cette peste, il descendit dans le Rhône, alla trouver son vieux complice Ponce-Pilate, et tous deux, l’un portant l’autre, s’en allèrent à travers le monde, Pilate bien content, le Juif-Errant bien ennuyé de ne savoir où loger ce misérable.

— Si encore il était vivant ? disait-il, nous partagerions mes cinq sous, et il ferait comme moi. Il voyagerait.

Enfin, il arriva sur la montagne de Fracmont, où il trouva son affaire : dans un désert horrible et sur un lit de rochers, s’étend un petit lac, vraie mer morte, sans fleurs ni arbres. Le Juif-Errant y précipita Ponce-Pilate.

— Ouf !… dit Hector.

— C’est pas fini, dit Raoul.

— Non. C’est là que pendant mille ans il joua le rôle de revenant, fit du mal aux bergers et aux troupeaux, surtout quand on lui jetait des pierres dans le lac. Alors éclataient de terribles orages avec grêle et tempête, si bien que le conseil de Lucerne défendit, sous des peines très sévères, d’aller sur la montagne.

Ça ne pouvait pas durer.

— Oh ! non ! ! ! fit-on en chœur.

— Et ça ne dura pas. Ennuyé de voir que, malgré ses ordres, beaucoup de gens s’entêtaient à aller au Pilate, surtout sans être en état de grâce, Lucerne chercha un homme assez fort pour monter faire taire le damné. Un Anglais, qui avait le spleen, vint s’offrir pour y aller, mais il était de la religion réformée, on n’en voulut pas. Il y alla tout seul et en revint trois jours après, riant comme un bossu. Il n’avait rien vu, mais il était guéri, disait-il. Je crois bien, un suppôt de l’enfer ! Enfin il fallut que le diable s’en mêlât.

— Ah ! Je savais bien que Satan jouerait encore un rôle.

— C’est une grande utilité, dit Hector, jouant au besoin tous les rôles dans la comédie de la vie. Continuez, Wilhem.

— Un jour, un frère rose-croix, de retour de Palestine où il avait accompli des miracles, vint trouver l’avoyer de Lucerne pour lui proposer de défaire le canton des fureurs de Pilate. L’avoyer accepta. Le frère rose-croix lui soumit alors des conditions si dures, que l’avoyer ne put y souscrire.

— Quand vous seriez le diable, dit l’avoyer, je ne puis faire l’affaire.

— Mettez donc des gants pour parler à ces gens-là ! dit le diable en reprenant sa forme première.

C’était Satan.

— Voyons, je déchire ce traité. En voici un autre. Pilate gardera un seul jour par semaine pour se promener sur la montagne.

— Soit. Le vendredi.

— Le vendredi : mais ce jour-là, défense expresse d’y laisser monter qui que ce soit.

— Soit encore.

— Signez.

— Signer quoi ?

— Ce papier.

— Mais il y a que tous ceux qui y monteront le vendredi, Pilate s’en chargera et vous les livrera.

— Eh bien ! Puisque vous défendrez qu’on y monte ce jour-là.

L’avoyer se gratta l’oreille.

— Je suis sûr qu’on choisira précisément ce jour pour voir Pilate.

— Mille chaudières, dit le diable furieux, si je ne comptais pas là-dessus, je ne ferais pas l’affaire.

— Bah ! tant pis, je signe, dit l’avoyer. Ceux qui y monteront le vendredi, mourront la même année sans être en état de grâce.

— Allons, je vous accorde une année. Je suis bon diable.

C’est depuis ce temps que Pilate est tranquille. Le diable doit être content. Les Anglais choisissent tous le vendredi pour aller voir Sa Majesté Ponce-Pilate se promenant en robe de juge autour du lac, et prenant sur son carnet les noms des imprudents qui s’aventurent dans son domaine, pour les expédier à Satan. Malheur à ceux-là, car ils mourront dans l’année.

La route qu’ils suivaient est parfaitement entretenue et très commode. Après avoir traversé des prairies plantées d’arbres fruitiers, elle monte en zigzag à travers les bois. Les voyageurs arrivèrent à un banc entouré de hauts sapins, avec une éclaircie sur le lac. La vue en est superbe. C’est là qu’ils s’arrêtèrent un instant et se rafraîchirent. C’est là aussi que le guide commença son histoire du Pilate, qu’il fit durer tout le temps qu’ils montèrent les flancs arides de la montagne.

À onze heures sonnantes, ils s’attablaient à l’hôtel Klimsenhorn, où un excellent déjeuner leur rendit des forces pour monter voir le magnifique panorama qui embrasse la contrée depuis les montagnes d’Uri et le lac des Quatre-Cantons jusque vers Fribourg et le lac de Neuchâtel. Tableau pittoresque encadré par les pointes sauvages et déchiquetées du Pilate, qui vont se terminer en bas par des tapis de verdure. N’eût été le plan du voyage et le pari de Raoul, on fût monté plus haut.

Mais Raoul, le premier, demanda à redescendre.

Le guide les fit revenir par un autre chemin assez escarpé, mais il avait son idée, celle de leur montrer les petits chevriers dont il avait parlé à propos des faucheurs. En effet, au détour d’un sentier très ombragé et dont les hautes bruyères cachaient l’ouverture des abîmes, il les fit arrêter et leur dit :

— Vous rappelez-vous les faucheurs ?

— Où sont-ils ?

— Tenez, regardez ces petits chevriers : ceux-là font le même métier que les faucheurs, mais ils le font avec insouciance du danger.

— Charmant tableau ! dit Édouard. Ils ont le sérieux d’un homme et la grâce d’un enfant, leur figure brunie respire l’énergie. À les voir debout sur leur rocher, ils ont quelque chose d’imposant, malgré leurs habits déchirés et leur vieux feutre.

— Vous vous faites difficilement une juste idée de leur courage, de leur adresse et de leur sang-froid. Dès leur enfance, ils bravent les éléments et les dangers de toute espèce ; aussi, rien ne les effraye, et ils ne sont jamais pris au dépourvu. Qu’un aigle vienne à fondre sur leur troupeau, avec leur bâton ferré ils entameront la lutte avec l’oiseau et lui arracheront sa proie.

— Ils sont bien misérables, dit Raoul.

— Misérable n’est pas le mot. Cette vie leur plaît. Les uns rentrent tous les soirs à leur village, les autres demeurent pendant trois ou quatre mois dans la montagne, et on leur porte chaque semaine leur provision de pain et de fromage. Beaucoup d’entre eux ayant perdu leurs parents, c’est la commune qui les emploie, d’autres appartiennent aux meilleures familles. Et ils se rappellent toujours avec délices le temps qu’ils ont passé dans la solitude. On trouve en Suisse nombre d’employés, d’échevins, de bourgmestres, qui ont jadis gardé les chèvres. Non seulement ils n’en font pas mystère, mais ils décrivent, sans y être provoqués, les scènes de leur rustique adolescence, les phénomènes qu’ils ont admirés, les dangers perpétuels qu’ils couraient.

— C’est un grand livre, que la nature !

— Mais que fait donc celui-là ? Il va se tuer ! cria Hector en pâlissant.

Un des petits chevriers poursuivait une chèvre qui s’était égarée le long des buissons et continuait sa route capricieuse sans écouter les appels de son gardien, qui voyait le danger pour elle. Plus le chevrier s’approchait, plus la chèvre fuyait en bondissant. Et cette course avait lieu le long des bandes de gazons et de parois rocheuses qui ne lui offraient que quelques anfractuosités pour s’y cramponner. Enfin, il atteignit l’animal qu’il chargea sur ses épaules, et revint ne s’aidant plus que d’une main pour grimper.

Les jeunes gens poussèrent un soupir de soulagement. La vue de ces petits chevriers, dispersés sur les pentes du sommet, les intéressait au dernier des points.

— Sont-ils causeurs, ces petits sauvages-là ?

— Pas trop. D’ailleurs, on ne peut les approcher que rarement.

En route, le guide acheva ses explications concernant la vie des gardeurs de chèvres.

Un peu avant deux heures, ils étaient de retour à Hergiswil, où le batelier, prévenu par Wilhem, les attendait.

Raoul s’étendit dans le fond, la tête sur son sac, et s’endormit. Hector et Édouard se mirent dans une position commode pour bien se reposer. Le guide prit le gouvernail, et, le batelier donnant de la voile, la barque partit mollement d’abord, puis fila comme une hirondelle.

Guide et batelier causaient dans leur langue maternelle. Hector songeait. Édouard veillait son frère. Le soleil était chaud, mais une brise fraîche soufflait dans l’air et atténuait la chaleur. Le voyage était ravissant de calme, de recueillement et de poésie. Cette large nature, aux tons nacrés, ajoutait à ce charme tous les enchantements de son paysage aussi élégant que pittoresque.

À quatre heures, ils débarquaient à Weggis.

— Quelle exactitude militaire ! dit Hector en récompensant le batelier d’une manière toute princière.

— Et Raoul ? comme il dort ! quel dommage de le réveiller !

— Attendons un peu, dit le guide, l’immobilité de la barque suffira.

En effet, l’enfant n’étant plus bercé, ouvrit les yeux et demanda où on était.

— Au pied du Rigi.

— Ah !… J’aimerais mieux le voir aux miens, ce serait une preuve que je serais sur sa tête.

Les trois jeunes gens, bien dispos quoique les jambes raides, ne firent que traverser Weggis, le jardin potager de Lucerne, pour commencer une des plus agréables ascensions qu’ils eussent encore faites.

Le Rigi, proprement dit, est un groupe de montagnes de huit à dix lieues de tour, entouré de trois lacs et composé de couches de brèche et de grès. Très escarpé au nord, il offre au sud de grandes terrasses en pentes douces, couvertes de figuiers, de châtaigniers, d’amandiers et de verts pâturages, où plus de quatre mille bêtes de gros bétail trouvent une nourriture saine et abondante. La cime nord, appelée elle seule le Rigi, serait à peine mentionnée à côté des géants des Alpes, si sa situation particulière ne lui donnait le privilège d’offrir à l’œil un horizon de cent lieues.

La montée par Weggis serpente au milieu de vergers fertiles recouvrant aujourd’hui les traces de l’éboulement de 1795.

Curieux épisode, que cet accident qui faillit anéantir la ville, et fut comme le prologue du drame de Goldau !… Dans la nuit du 15 juillet, un grondement souterrain se fit entendre. La croyance populaire dit qu’il semblait provenir des caves. Le jour, la terreur s’augmenta. On apercevait un torrent de boue brunâtre qui précipitait ses flots sur un espace d’un quart de lieue de largeur, dans la direction du village. Heureusement sa marche était assez lente pour qu’on pût sauver tout ce qu’il était possible de transporter. Il s’écoula quinze jours jusqu’à ce que cette lave d’un nouveau genre atteignît le bord du lac. Elle engloutit un grand nombre de maisons et de belles moissons, et ne laissa que des ruines sur son trajet.

C’est en ayant le lac sous leurs pieds, et sous leurs regards les masses neigeuses de l’Oberland bernois, qu’ils montèrent cette rampe facile du Rigi, si fréquentée de nos jours, que cela lui enlève tous les charmes d’une excursion alpestre. Vraiment leurs jambes refusaient le service ; mais après avoir escaladé le Faulhorn et la Gemmi, ne pas grimper « ce monticule » eût été honteux. On se rafraîchit à la chapelle de la Croix, on se reposa un instant à la porte de Hochstein, formée par trois blocs colossaux de brèche à la suite d’un éboulement, sur lequel le guide entama une histoire, où Satan jouait son éternel rôle de mystifié, mais que personne n’écouta, tant la fatigue faisait bourdonner leurs oreilles.

Enfin on arriva au Kulm, un peu plus tard que l’heure prescrite. Le soleil allait se coucher, et sur la cime du mont une foule immense armée de lorgnettes contemplait ce sublime spectacle, au son de la trompe des Alpes qu’un artiste embouchait au loin. L’ombre montait comme la marée. La nuit s’amassait dans les profondeurs, pendant que les sommités des montagnes semblaient former des îles de lumière sur cette mer de ténèbres.

Les jeunes gens ne virent rien, n’entendirent rien que la voix du garçon d’hôtel leur déclarant qu’il n’avait plus de chambre. Heureusement que le guide vint à leur secours, et, après maintes recherches, découvrit pour eux deux lits dans une espèce de grange servant d’étable. Ils s’y couchèrent sans mot dire, sans dîner, réservant leurs forces pour voir le lendemain le lever du soleil, n’ayant pas eu le courage d’en voir le coucher.

Le lendemain, avant le jour, le guide sortit du foin, dans lequel il s’était blotti près des jeunes gens, et les réveilla, leur recommandant de bien se couvrir.

Ah ! l’étrange spectacle d’abord !… Des ombres enveloppées de draps, de manteaux, de couvertures, s’échappent des hôtels pour venir saluer avec des yeux endormis les premiers rayons du soleil !

La nuit, d’une pureté merveilleuse, promettait un lever du soleil splendide. En effet, une ligne pourprée s’étendit à l’orient, découpant la grande chaîne des Alpes sur le ciel étoilé, tandis qu’au couchant l’œil se noyait dans les brouillards s’élevant des prairies. Pas de soleil encore, mais déjà plus de ténèbres. La nature silencieuse semblait attendre l’arrivée du dieu. Enfin, la ligne pourprée devint couleur de feu, les neiges étincelèrent et le brouillard s’évapora ne laissant trace de son passage que sur les lacs et les rivières. C’était l’aurore, cette lutte de la nuit et du jour, où l’orient semble se rouler dans des flots d’or. Enfin, l’horizon s’éclaircit, forêts, lacs, collines, villages, commencèrent à se dessiner, tout en conservant une teinte froide ; le soleil apparut subitement de derrière les montagnes et inonda tout le superbe paysage de lumière et de chaleur.

Quelle plume pourrait traduire les impressions que cause cette vue ! Quel pinceau pourrait rendre ce panorama qui embrasse trois chaînes de montagnes, quatorze lacs, dix-sept villes, quarante villages et soixante-dix glaciers parsemés sur cent lieues de circonférence ?

— Raoul, j’ai perdu mon pari, dit Hector.

— Et moi, je n’ai pas perdu ma journée, dit Raoul.

— Tu as raison, dit Édouard. Quel beau spectacle !…

— Oh ? oui, et puis, je pourrai dormir encore, dit l’enfant gâté en bâillant.

— Se recoucher, dit Hector, dans cette étable, jamais. Il vaut mieux aller coucher à Arth, où nous nous reposerons un jour !

— Un jour ! oh ! alors partons tout de suite… ou je tombe.

Ils firent une collation, et, une heure après, prirent la route qui descend sur Goldau par Notre-Dame des Neiges.

À mi-chemin, ils se trouvèrent enchevêtrés dans des troupeaux de vaches que des pâtres menaient paître. Ce n’est pas une des moindres curiosités du Rigi.

En approchant de Goldau, on aperçoit les traces de l’effroyable éboulement du Rossberg qui ensevelit, le 2 septembre 1806, tout ce grand et riche village sous ses débris. Deux tables de marbre noir rappellent cette catastrophe. Hector pressa le déjeuner qu’on leur servit au Rœssli, et tous trois, précédés de Wilhem, s’engagèrent dans ce dédale de rocs et de débris qui s’étend du sommet du Rossberg au sommet du Rigi.

Laissons la parole au guide :

— Les années 1804 et 1805 avaient été pluvieuses. La suivante le fut davantage. C’était un vrai déluge. Les vallons et les forêts avaient l’air lugubre. Les torrents roulaient des flots boueux dans tous les sens. L’eau, en enlevant des couches de terrain, laissait à nu les racines des arbres et des plantes que le flot emportait ou qui gisaient dans la vase. Plus de murmures dans les forêts, plus de lumières dans les branchages. Rien qu’un voile sombre. Les prairies sont mornes ; les fougères, les épilobes, les pulmonaires, enfin toutes les fleurs des Alpes sont ternes et languissantes. La grasse fétuque, l’agrostis brun, le calamagroste touffu, la pamie aux épaisses feuilles, la canche et le vigoureux poa n’ont plus de vie. On dirait qu’un mauvais génie plane sur la contrée, ou que l’hiver se hâte d’étendre son linceul sur la nature.

Tel était l’aspect du vallon de Goldau, lorsque tout à coup, dans l’après-midi du 2 septembre, la pluie redoubla d’intensité. Alors on remarqua sur le flanc du Rossberg de larges crevasses, des fragments de brèche se détachèrent des flancs de la montagne, des bruits souterrains se firent entendre, l’air fut violemment agité, et le sol trembla sur un immense espace.

Enfin, vers cinq heures, les oscillations devinrent plus fortes, les sapins furent ébranlés par une main invisible, le gazon se retourna sur lui-même comme sous le choc de la charrue, on vit s’enfuir dans l’air tous les oiseaux effrayés, et en quelques secondes le haut du terrain de la montagne commença à glisser lentement d’abord, puis avec une rapidité toujours croissante. Alors avec un bruit effroyable, toute la montagne s’affaissa sur elle-même entraînant pâturages, vergers, champs, maisons et tous les êtres animés qui les habitaient. Forêts, rocs, terre, gazon, arbres et buissons bondirent en tourbillonnant du côté de Goldau. Des blocs de grandeur colossale, des groupes entiers de sapins traversaient l’air comme une pierre lancée par une fronde infernale, d’autres ricochaient sur la terre pour rebondir plus loin, d’autres encore, se heurtant dans leur chute, volaient en éclats comme une bombe. En quelques minutes, Goldau, Busingen et Lowertz, centre d’une population active et laborieuse, furent détruits de fond en comble. Plus de cinq cents personnes furent ensevelies sous les ruines.

Au milieu de ces scènes de désolation, quelles merveilleuses délivrances !

— En connaîtriez-vous une, par hasard ? demanda Hector.

— Tenez, asseyons-nous là, reprit le guide avec émotion.

— Vous êtes fatigué, voulez-vous mon bras ? demanda Raoul en riant.

Le guide eut un pâle sourire. Chacun se tut, glacé par son regard qui semblait demander pitié.

— Il y a des souvenirs qui en ravivent d’autres. Celui-ci est du nombre. Un riche paysan, Joseph Wiget, habitait avec sa femme et cinq enfants, une belle et grande maison du village de Busingen. Voyant la montagne s’ébranler, il prend ses deux aînés par la main et court à toutes jambes vers une colline située en face de sa demeure. En même temps, il crie en désespéré à sa femme de le suivre avec les plus jeunes. La mère prend son cadet endormi, la servante Francisca sa petite Marianne. En cet instant, l’obscurité enveloppe tout, la maison vole en éclats et les malheureux sont ensevelis. Francisca est jetée dans un abîme de vase où son visage heureusement à découvert, lui permet de respirer. Mais elle ne peut faire un mouvement, et, à côté d’elle, elle entend la voix plaintive de sa petite Marianne. L’enfant est étendue entre des broussailles et des poutres, d’où elle aperçoit le jour par une étroite fente. Elles s’épuisent en cris, en gémissements. Tout est vain. Le silence de la tombe leur répond.

Une longue nuit s’écoule dans cette terrible lutte entre la vie et la mort. La cloche du réveil se fait entendre. La douleur fait encore place à l’espoir, mais la faim avec ses aiguillons vient les rappeler à la terrible réalité.

Pendant ce temps, que faisait le malheureux père ? N’ayant pu sauver sa femme et ses enfants, il voulait, du moins, retrouver leurs dépouilles. Quelle nuit d’angoisse après ces vaines recherches ! Au point du jour, il recommence avec quelques amis à sonder le terrain. Des heures s’écoulent dans ces pénibles travaux. Enfin, on aperçoit des vêtements, puis un pied. Les efforts redoublent, mais, hélas ! ce n’est que pour déterrer le cadavre de la pauvre mère, défigurée par d’horribles blessures et serrant sur son sein ses deux enfants privés de vie. À cette vue, Wiget ne peut contenir sa douleur. Elle éclate en cris déchirants auxquels répond un faible cri. On se tait, on écoute. D’où vient ce cri ? On l’entend encore, c’est la voix d’un enfant. Ô Providence ! ce seront les accents du désespoir qui sauveront les deux jeunes filles ensevelies près de là, car ils ont pénétré jusqu’à elles. Un nouveau zèle anime les travailleurs, on creuse, on déblaye et bientôt reviennent à la vie la petite Marianne et Francisca qui ont passé quatorze heures dans leur tombeau de pierre et de boue.

Qui sait le nombre des victimes qui ont vécu les membres brisés et ont en vain attendu leur délivrance dans les tourments de la faim ? Ô ruines maudites ! si vous pouviez parler ?

— Mais cette petite Marianne ?

— Elle ne fut pas heureuse : il n’y a pas bien longtemps qu’elle est morte de douleur en voyant mourir sa fille dans la folie.

— Et sa fille ?

— C’était ma femme.

On respecta les souvenirs du guide et les voyageurs descendirent lentement la route qui les menait à Lowertz. Le guide les rejoignit bientôt après.

— Eh bien ! dit-il avec un soupir qui précède toujours une gaieté forcée, est-ce assez terrible ce que je vous ai conté, aussi terrible que ce que vous voyez ?

— Il y a peu de voyageurs pour visiter ces ruines.

— C’était bon lorsque la contrée ne présentait qu’une image de désolation d’un lieu atteint par la colère céleste.

— Voyez donc, Édouard, ces fragments de roc, dit Hector, ne dirait-on pas des monuments funéraires placés là pour rappeler cette affreuse journée ?

Le temps a cependant effacé bien des traces de ce lugubre spectacle, et la végétation commence à se montrer sur ce théâtre de ruines. La mousse, les saxifrages recouvrent les rochers ; les fraîches campanules, l’odorant mélilot, les graminées et les chardons tapissent le sol entre les galets ; quelques buissons et de petits sapins apparaissent çà et là, et les générations futures ne reconnaîtront plus qu’à des signes peu marqués les débris de cette immense catastrophe.

Il tardait aux jeunes gens autant qu’au guide de quitter Lowertz, où ils étaient arrivés, pour retourner à Arth.

Comme ils rentraient à Goldau, le guide salua un robuste vieillard assis au soleil devant sa porte et jouant avec ses petits-enfants.

— Voyez-vous ce vieillard, dit Wilhem quand ils furent passés, c’est Mettler Sébastien Meinrad.

— Ah, ah ! et qu’est-ce que c’est que Mettler Sébastien Meinrad ?

— Il a vu l’éboulement de Goldau.

— Diable ! il était bien jeune ?

— Il avait deux mois ? Son père, Bastien, lors de l’éboulement, était sur le Rigi avec son bétail. À son retour, il ne trouva sur l’emplacement de sa maison qu’un vaste champ de débris et, à quelques pas de l’emplacement du chalet, une paillasse prise dans la vase, sur laquelle dormait le plus jeune de ses enfants, le seul qui survécut. Comment s’expliquer que l’enfant n’ait pas été atteint par les décombres, que la maison se soit effondrée sans le toucher, et que la paillasse ait été lancée à une certaine distance sans interrompre son sommeil ? Nul ne le sait. Il fut sauvé, voilà tout, et, nouveau Moïse, il habite aujourd’hui le village construit sur celui qu’habite ses pères.

Arrivés à Arth, ils prirent une barque et volèrent vers le joli port de Zug. Le lac est lui-même un des plus beaux de la Suisse ; le paysage y est très pittoresque, ses rives boisées sont très hautes, et on voit sortir de ses flots azurés la superbe pyramide de rochers, taillé à pic dans les lianes du Rigi qui, de ce côté, se laisse voir de la base au sommet.

Quant à Zug, c’est une petite ville d’un aspect riant et paisible. Si l’herbe n’y croît pas dans les rues, c’est la faute du pavé plus que du concours des passants. Il n’y a point de passants à Zug, il n’y a que des habitants qui tiennent boutique ou sont aux fourrages et dans les bois. Comme ils entraient dans le port, les jeunes gens purent assister à un coucher de soleil d’une magnificence sans pareille. Le ciel, l’eau et la grève sont empourprés, tandis que les coteaux de la rive opposée, déjà plongés dans la nuit, forment comme une bande de ténèbres qui sépare en deux les domaines de la lumière.

— Oh ! pas de poésie ! cria Raoul. Je meurs de faim et de sommeil.

On fit droit à sa requête, que tout le monde trouva très juste. Le dîner fut plus copieux qu’exquis ; les lits plus grands que moelleux, mais quand on s’est couché sans souper dans une étable !…

Le lendemain on devait arriver à Zurich. Six heures de marche leur suffirent en passant par l’Albis, une petite montagne aux plateaux monotones et aux vues agréables. Le regard embrasse le lac de Zug et les hauteurs volcaniques de la Souabe, le lac de Zurich et le Rigi, le Pilate et la Jungfrau avec tout leur cortège. La Sihl baigne le pied de la montagne. C’est là que les Français et les Russes restèrent en présence durant trois mois, les premiers sur la croupe de l’Albis, les Russes sur la rive droite de la Sihl. Ceux-ci furent enfin forcés à la retraite par l’habile passage de la Limmat qu’effectua Masséna.

Puis, la route est bordée de blanches bourgades. Ce n’est ni grandiose ni très champêtre, mais c’est plein de vie. On dirait le pays par excellence de l’industrie et de la richesse : des paysans trop affairés pour saluer le passant ; des usines partout, des villas qui servent de filatures, des filatures qui servent de villas ; enfin, Zurich elle-même, animée, jolie et bien située.

— C’est très beau, dit Raoul, mais allons déjeuner.

— Il ne se rassasiera donc jamais, dit Hector.

— Dame ! quand on a faim.

— Ne vous fâchez pas, vous ne voulez pas me manger.

— Si je n’avais pas autre chose ?

CHAPITRE III

Zwingli à Zurich. – Histoire de la réforme. – Pont de Zurich. – Animation des quais. – Fraumünster. – Helmhaus. – Wasserkirche. – La sonnette de Charlemagne. – Le crapaud et le serpent. – Vue de Zurich à table. – Les Zurichois à Strasbourg. – La chaudière et la bouillie. – Lavater. – Bataille de Zurich, gagnée par Masséna. – Encore la pluie. – Départ pour Glaris. – Énigme posée par Hector.

Zurich est la ville la plus importante de la Suisse. Le canton est un des plus puissants et des plus influents de la Confédération. C’est une histoire très tourmentée que la sienne. Toujours en guerre avec les autres cantons de la Suisse, toujours insoumise aux ducs d’Autriche, Zurich entra, en 1450, dans la Confédération et se distingua dans les guerres contre la Bourgogne. Le seul fait important qui lui assigne une place dans l’histoire, c’est la réformation tentée par Zwingli.

Zwingli apparut dans un temps où la philologie, le droit, l’histoire naturelle, la médecine étaient florissants. Tant d’études approfondies ne délivraient pas les classes les plus élevées de la croyance à la magie, et il ne pouvait manquer de naître de grandes révolutions intellectuelles de ces vives lumières et de cette superstition, de cette austérité d’une part, de ces mœurs dissolues de l’autre. Les arts eux-mêmes préparaient cette subversion ; il y avait dans la musique quelque chose de négligé, et le pinceau de l’artiste ne représentait le clergé que sous les formes les plus ridicules. Telles étaient les admirables peintures du célèbre Holbein, telles les représentations de Nicolas Manuel qui faisait jouer dans les rues, sur les places publiques, des pièces où Jésus chevauchait humblement sur son âne, suivi du pape entouré de gardes et resplendissant du luxe de ses cardinaux. Tout disposait les esprits à la réforme, et bientôt les prédications de Zwingli, curé de Notre-Dame des Ermites, puis de Zurich, firent éclater cet incendie. Éloquent, érudit, convaincu, impitoyable pour le vice, bienfaisant pour le pauvre, Zwingli soutenait qu’une vie pure, un entier abandon à Dieu, nous identifiaient avec cette source de lumière. Il n’est pas besoin, disait-il, de l’intervention des saints, ni de présents, ni de prières prononcées dans une langue inintelligible pour se faire bien venir de Dieu. À quoi bon les images, les jeûnes, les pèlerinages, les confréries, les indulgences ? La dévotion n’a de mérite que si elle est volontaire.

Les doctrines et les idées de ce complice de Luther firent bientôt des progrès.

Mais quelles luttes !… La réforme était bannie de Soleure et Fribourg. Les cantons primitifs, les bergers des Alpes, ne consentaient point à détruire les images vénérées à la vue desquelles s’étaient inspirés les libérateurs de la Suisse. En présence des merveilles de la création, leur religion était toute contemplative, leur foi simple et sublime ; d’ailleurs, ils n’étaient point frappés de la vue des désordres du clergé. Simples et pieux comme les montagnards eux-mêmes, leurs prêtres ne donnaient que le bon exemple.

Lucerne fut la première à repousser, les armes à la main, les doctrines de Zwingli. De leur côté, les cantons catholiques se liguèrent avec le Valais et entamèrent des négociations avec l’Autriche. Leur plan était l’anéantissement de la réforme dans les Grisons, le rétablissement de l’ancien culte et la guerre contre tous ceux qui s’en écarteraient. Zurich comprit qu’il était temps de recourir aux armes. Les catholiques étaient déjà à Kappel au nombre de huit mille. Zwingli en personne était à la tête des troupes zurichoises. Cependant les dispositions de la multitude n’étaient pas hostiles ; on se parlait amicalement aux avant-postes, et il fut convenu que l’on ne s’attaquerait mutuellement que dans les cas d’absolue nécessité. L’année était pluvieuse, la culture négligée ; ça importait plus aux soldats que les idées religieuses. Un jour, les catholiques apportèrent une grande marmite pleine de lait, les protestants accoururent avec du pain et on mangea gaiement ensemble.

Tout aurait pu s’arranger sans la violence de Zwingli. La bataille fut décidée et, toute la journée, dura le combat qui se termina par une victoire douteuse ; mais la retraite des Zurichois, la perte de leur bannière en firent un désastre. Le plus grand événement de cette journée fut la mort de Zwingli. On le trouva vivant encore, blessé à la tête, la cuisse perforée, appuyé contre un poirier. Les catholiques l’interpellent pour lui demander s’il veut se confesser. Il ne répondit rien. « Meurs donc, hérétique endurci, » dit un soldat, et il lui porte le coup mortel. Le tambour annonça aussitôt le jugement d’un hérétique et le cadavre fut à l’instant écartelé et brûlé par le bourreau de Lucerne.

Cette défaite fut connue dès le soir même à Zurich. La douleur était à son comble, les cris du désespoir se mêlaient aux glas du tocsin.

La revanche prise à Blickenstorf par les protestants décida d’une paix générale. Zurich alors devint cette cité prospère qui aujourd’hui règne sur l’industrie et le commerce, et mérite le surnom d’Athènes de la Suisse, par les grands hommes qu’elle a vus naître, les institutions qu’elle crée, les arts qu’elle protège, les sciences qu’elle honore, et son université où elle reçoit, à bras ouverts, toute la jeunesse intellectuelle de l’avenir.

C’est cette ville neuve et embellie, comme Genève, que les jeunes gens visitèrent après déjeuner. Toujours guidés par l’éternel Wilhem, qui cherchait dans ses souvenirs une légende demandée par Raoul, ils se rendirent au pont qui, jeté sur la Limmat, est le premier près du lac, et d’où la vue sur la ville est la plus étendue. On l’aperçoit partagée en deux parties égales par la Limmat qui sort en bouillonnant de sa prison d’azur. Sur les quais règne une animation qui ferait honte à Genève. Les rives sont fort belles et très bien entretenues. Cette série de ponts fait rêver à Venise.

— Quelle est cette vieille église à la tour haute et pointue ? demanda Hector.

— Le Fraumünster, répondit le guide.

— Offre-t-elle quelque chose de remarquable ?

— Rien. C’est là qu’est enseveli Waldmann, le héros de Morat.

— Et de l’autre côté du pont ?

— Le Helmhaus ou halle aux blés ; attenante à la halle est la bibliothèque de la ville.

— Oh ! une bibliothèque, merci, dit Raoul.

— Allons-y, dit Édouard, ça donnera peut-être appétit à Raoul.

— Et puis, je la tiens, dit le guide.

— Quoi ?

— La légende.

— Ah ! avec un diable bon enfant ?

— Sans diable. Voyez-vous le vieux bâtiment dans lequel est établie la bibliothèque ! cela s’appelle le Wasserkirche ou église d’eau. Il a eu une destinée bizarre. Mais, pardon.

Wilhem entra dans un petit magasin à droite de la porte d’entrée de la bibliothèque ; il en sortit avec un vieux bonhomme.

— Montons, dit-il aux jeunes gens.

La visite fut courte. L’heure pressait. On fit voir aux jeunes gens un psautier du septième siècle, écrit en or sur parchemin de pourpre, le livre des lois de l’empire du Birman sur feuilles de palmier, une lettre de Zwingli, un manuscrit de Quintilien, l’herbier de Rousseau fait par lui, à l’île Saint-Pierre, et enfin trois lettres autographes latines de Jane Grey à son précepteur. Le buste de Lavater, le portrait de Zwingli et le plan en relief de la Suisse fixèrent aussi leur attention.

En sortant, ils remarquèrent au-dessus de l’Helmhaus une colline que gravit la rue de la Kirchgasse. Cette colline n’est autre que le reste d’une ancienne moraine. Il paraît que le grand glacier, qui descendait des Alpes de Glaris et occupait la vallée de la Limmat, s’est terminé, pendant un temps assez long, juste à l’extrémité du bassin occupé aujourd’hui par le lac, sur l’emplacement même de Zurich. Malgré les remaniements de toute nature qu’a entraînés cette construction de la ville, on peut encore suivre la ligne circulaire de sa moraine frontale.

Sur la première terrasse de cette colline, soutenue du côté de la Limmat par un mur et des maisons, apparaît la cathédrale, basilique simple, dans le style roman du douzième siècle et dont les sculptures du portail ne manquent pas d’intérêt.

On la dit fondée par Charlemagne, dont la statue orne une des tours. La nef en est fort élevée, et les piliers qui la séparent des bas côtés sont carrés et très massifs. Le chœur repose sur une église souterraine haute de douze pieds ; il est décoré de trois grands vitraux peints à Zurich, et représentant le Christ, saint Pierre et saint Paul.

— Vous savez, dit Raoul au guide, que vous nous devez une légende.

— C’est vrai. Allons aux promenades, et, chemin faisant, je m’exécuterai.

En effet, on se rendit à l’École polytechnique en remontant par la haute promenade, allée étroite, qui aurait une bien plus belle vue si elle n’était pas si près du cimetière. Le bâtiment de l’école est d’une architecture moderne. C’est un véritable palais dont la terrasse offre une des plus belles vues des environs. On se reposa sans faire beaucoup d’attention à ce que Raoul appelait injustement les Magasins réunis, et le guide leur conta la légende suivante :

— Quand Charlemagne était à Zurich, il voulait rendre la justice à tous, aussi avait-il fait ériger une colonne en l’honneur des trois saints décapités sur le lieu même, et à cette colonne fait accrocher une sonnette. Quiconque avait à se plaindre agitait cette sonnette, et Charlemagne accourait en personne à l’appel du plaignant :

Mais, chose étrange, la sonnette ne fut pas agitée une seule fois.

— C’est une bonne ville, disait Charlemagne, où les habitants sont tous d’accord. J’ai presque envie d’arracher cette sonnette, qui doit être une insulte pour eux.

— Ne le faites point, lui conseilla-t-on, attendez.

Une nuit, en effet, Charlemagne dormait les poings fermés, ce qui, chez lui, était signe de bonne digestion ; la sonnette retentit à réveiller toute la ville. L’Empereur seul dormait trop bien pour se réveiller. Aussi, respectant son sommeil, on accourut près de la colonne pour voir quel était le malheureux qui avait à se plaindre. Personne. On crut à une plaisanterie et on se cacha pour voir l’importun qui osait réveiller l’Empereur, lequel ne se réveillait pas du tout ; mais on ne vit rien. Seulement la sonnette sembla s’agiter toute seule et recommencer son carillon infernal.

— C’est le vent, fit-on.

Et chacun alla se recoucher en tremblant, car on croyait à quelque niche du diable.

Raoul se leva subitement.

— Ah ! je vous y prends, il y a encore du diable là-dessous.

— Mais non, mais non. Vous allez voir. La sonnette reprit son carillon. Les Zurichois ne bougèrent pas, mais cette fois Charlemagne se réveilla pour tout de bon.

— On dirait ma sonnette, dit-il.

Alors le bon Empereur se leva, et, quoique étonné de voir tout le monde dormir en dépit du sabbat que faisait la sonnette, il prit son épée et se dirigea tout seul vers la colonne.

D’abord il ne vit rien, mais, en examinant de plus près, il vit un long serpent suspendu au cordon.

— Eh ! messire serpent, que faites-vous là ? dit Charlemagne, avez-vous quelque Ève à tromper, et, prenez-vous cette sonnette pour une pomme ?

Le serpent ne répondit pas, mais il leva vers l’Empereur des yeux si suppliants, que Charlemagne voulut en avoir le cœur net.

— Que voulez-vous ainsi ?

— Venez, dit le serpent.

Charlemagne surpris de voir un serpent parler au lieu de siffler, bien que ses questions eussent provoqué une réponse, – mais vous savez, on parle aux bêtes non pas pour qu’elles vous répondent, mais pour qu’elles vous comprennent, – Charlemagne, dis-je, suivit le serpent qui descendit le cours de la Limmat et s’arrêta à un trou. C’était sa demeure.

— Vous demeurez là ? dit l’Empereur.

— Oui, dit le serpent.

— Après ?

— Regardez.

— Le trou est bouché.

— Par un énorme crapaud.

— Que voulez-vous que j’y fasse ?

— Que vous prouviez à cette bête hideuse qu’on n’a pas le droit de s’emparer de la propriété des autres.

— C’est juste, dit Charlemagne, et il tua le crapaud, ce qui permit au serpent de rentrer chez lui.

Le lendemain, à son lever, l’Empereur fut très étonné de retrouver le serpent au pied de son lit.

— Tiens ! vous n’êtes donc pas rentré chez vous ? lui demanda-t-il.

— Si. Mais je suis plus matinal que vous, répondit le serpent.

— Que voulez-vous ? Les crapauds vous font-ils encore la guerre ?

— Non. Je viens vous payer de votre peine.

Et avec sa gueule il mit dans la main de l’Empereur une petite pierre de la grosseur d’une noisette.

— Qu’est-ce que c’est que ça ?

— Un talisman.

— À quoi servira-t-il ?

— Il confère à son possesseur l’art de plaire.

Le serpent disparut et Charlemagne donna le même jour à l’impératrice le cadeau du serpent, en lui en indiquant les propriétés. Puis il n’en fut plus question à la cour.

Plusieurs années après, Charlemagne, très contrarié des invasions des Normands, cherchait l’emplacement d’une grande cité où il pût transporter le siège de l’Empire. Il se promenait avec l’impératrice, à qui il confiait ses projets, quand celle-ci se rappela la pierre et le talisman.

— Sire, dit-elle, je suis une ingrate, j’ai en mains l’art de vous plaire et je n’en profite pas.

Et elle prit dans sa couronne la pierre précieuse quelle y avait enchâssée, puis la lança dans une source d’eau minérale qui était près de là.

— Sire, je veux vous plaire, dit-elle.

De cette pierre tombée dans une source d’eau minérale, surgit Aix-la-Chapelle. Charlemagne, enchanté de ce prodige, fit élever une église, là où on avait tué le crapaud qui gênait le serpent. Cette église s’appela Wasserkirche. C’est là qu’est la bibliothèque actuelle.

— Très originale la légende, dit Hector.

— Oui, dit Raoul en bâillant, si nous en mangions.

— Oh ! encore faim !

— Ou sommeil à votre choix !

Je prends les deux, dit Édouard.

Ils rentrèrent à l’hôtel et se firent servir à dîner dans leur chambre, Wilhem leur tint compagnie, mais malgré tout ce qu’on put lui dire, il ne consentit à se mettre à table qu’au dessert.

Édouard tenait à compléter ses notes sur Zurich, le soir même, Hector lui ayant manifesté le désir de reprendre le chemin des montagnes.

— Mon Dieu, leur dit le guide, à part la tour où a été enfermé Waldmann, le tombeau de Lavater, la statue de Gessner, et l’institution des sourds et muets et aveugles, vous avez tout vu. À moins de visiter les filatures et les usines et de faire une promenade sur le lac.

— Vous ne connaîtriez pas, demanda Édouard, quelques particularités sur les mœurs et les habitudes des Zurichois ?

— Non, ma foi. Ils sont un peu loups : s’ils se réunissent, c’est pour fumer et se regarder en fumant. Très curieux des affaires des autres, ils disent rarement les leurs. C’est du reste au défaut même de cet esprit de société et du genre de culture qu’il procure, qu’il faut attribuer bon nombre de leurs qualités : une application plus infatigable à différents objets d’arts et d’industrie, des goûts plus domestiques et plus constants, une manière de voir plus sentie et plus variée, plus singulière, plus franche et plus vraie. Ce qu’il y a de plus étrange, c’est qu’ils ont le goût de la musique, faculté qui contraste avec leur langage le moins mélodieux de tous ceux que je connaisse.

— Et sont-ils braves ? Peuvent-ils rivaliser de courage et d’honneur avec les Bernois ?

— Oui. Tenez, un exemple de leur esprit militaire.

— Raoul, une légende.

— Voilà ! cria l’enfant à moitié endormi.

— En 1576, Strasbourg était alliée de Zurich, mais regrettait qu’en cas de danger Zurich ne pût leur porter secours. Les Zurichois s’écrièrent que la distance n’était pas telle qu’on ne pût y porter une bouillie encore chaude. Le 15 juin, des tireurs zurichois étant à Strasbourg, un original eut l’idée d’aller les rejoindre avec une marmite pleine de bouillie. Une quarantaine de jeunes gens se mirent du complot et l’on partit avec une marmite pesant cent vingt livres, posée sur la cendre chaude. La Limmat, l’Aar, le Rhin, reçurent cette audacieuse caravane qui arriva à Strasbourg aux acclamations des habitants. La bouillie fut distribuée aux principaux habitants. « Amis, dirent les Suisses, vous le voyez, nos secours peuvent vous arriver en moins de temps, qu’il n’en faut pour refroidir une bouillie ! » voilà le caractère des Zurichois.

— Vous parliez tout à l’heure de la tombe de Lavater, comment est-il mort ?

— Je ne saurais vous le dire. C’est une balle française qui l’a frappé pendant la bataille de Zurich.

Les trois jeunes gens se regardèrent. La bataille de Zurich ! Et ils n’y avaient pas encore songé !…

Eh quoi ! s’écria Hector, après avoir suivi pas à pas les armées russes et françaises sur les bords de la Reuss, dans les défilés, dans les gorges, sur les montagnes, dans les plaines, nous arrivons au but où tendaient les efforts de Masséna, et nous n’en parlerions pas ? Cette histoire vaut bien une légende, n’est-ce pas, Raoul ?

— Parlez, je vous écoute.

— Nous avons vu Souvarow, honneur aux braves ! c’est le tour de Korsakoff. Mortier avait enfermé les Russes dans Zurich qui, encombrée d’artillerie, d’équipages, de blessés, attaquée de tous les côtés, était comme enveloppée de feu. Mortier, Klein et Oudinot fermaient les portes. La route de Winterthur, théâtre d’un combat sanglant, avait été prise et reprise plusieurs fois. Korsakoff, songeant enfin à se retirer, avait mis son infanterie en tête, sa cavalerie au centre, son artillerie et ses équipages en queue : il s’avançait ainsi, formant une immense colonne. Sa brave infanterie chargeant avec furie, renverse tout devant elle et s’ouvre un passage ; mais quand elle a passé avec une partie de la cavalerie, les Français reviennent à la charge, attaquent le reste de la cavalerie et les bagages, et les refoulent jusqu’aux portes de Zurich. Au même instant, Klein et Mortier y entraient de leur côté. On se bat dans les rues. Tout ce qui était resté dans Zurich est obligé de mettre bas les armes ; cent pièces de canon, tous les bagages, le trésor de l’armée et cinq mille prisonniers deviennent la proie des Français. Korsakoff avait en outre huit mille hommes hors de combat. Plus de la moitié de son armée était perdue. Avec l’autre moitié il s’enfuit vers le Rhin. « Gloire à Masséna, s’écrie Thiers, il nous avait sauvés dans un moment plus périlleux que celui de Valmy et de Fleurus !… »

La conversation languissant, on remit au lendemain une dernière visite à Zurich : mais le lendemain fut une déception. Il pleuvait. Les rues étaient désertes ; les croisées fermées n’avaient pas un seul profil aux vitres. Pas de passants dans la rue. Les petits cailloux ronds et noirs luisaient comme des châtaignes cuites. On se décida à descendre pour aller à la gare. Quand il fallut payer, les figures s’allongèrent d’une aune. La vie est chère à Zurich. On y est savamment écorché. Cela influa beaucoup sur la dernière impression que la ville fit sur eux.

— Décidément, dit Édouard, à part le portail romain de la cathédrale, quelques vieilles maisons, deux aiguilles d’église, les manuscrits de la bibliothèque, je ne vois rien qu’on puisse admirer à Zurich.

— Et le lac ? demanda le guide.

— Ô Genève ! riposta Édouard.

— Et son industrie ?

— Lyon est mort, vive Zurich !…

On éclata de rire à cet élan d’amour-propre national. Il est de fait que Zurich a acquis en grandeur industrielle tout ce que les diverses crises financières du coton et de la soie ont fait perdre à Lyon. C’est ce que le guide voulut leur expliquer, mais Hector l’arrêta par ces mots :

— Et ma chasse de chamois ?

— Comment ? firent Édouard et Raoul qui n’étaient pas dans le complot.

— Partons, dit simplement le guide.

CHAPITRE IV

Pèlerinage à Einsiedeln. – Voyage en silence dans la vallée de Glaris. – Une tourmente de neige. – Chasse au chamois. – Le lac de Wallenstadt. – Les chutes du Beyerbach. – Naufrage de 1851 sur le lac. – Betlis. – Retour à Weesen. – Départ en chemin de fer. Les tunnels. – Excursion au Churfirsten. – Impressions d’un homme frappé par la foudre. – Les Schesbenstal. – La flore et le gibier. – Le génie de la montagne. – Son histoire. – Ragaz. – Pfäfers et ses bains. – La Tamina et ses gorges. – Wättis. – Vie des montagnards étudiée de près. – Tamiser et sa bataille.

Avant de s’enfoncer dans les Grisons, Wilhem voulait faire visiter à nos touristes le pèlerinage d’Einsiedeln. Un bateau à vapeur les conduisit à Richterschwil et, deux heures après ils étaient sur la place du monastère. Cent cinquante mille pèlerins environ viennent chaque année s’agenouiller aux pieds de l’image miraculeuse dont l’histoire est assez singulière.

Pendant les guerres de la Révolution, le couvent fut pillé par les troupes républicaines, et la statue, dit-on, transportée à Paris. Les moines revinrent en 1802 et rapportèrent une image semblable, prétendant l’avoir sauvée du pillage. De quel côté se trouve la vérité ? that is the question ; malgré cela la vierge noire n’a rien perdu de sa réputation. Quelques heures passées, à visiter l’église, la fontaine et le couvent, suffirent pour tout voir ; le soir ils étaient de retour à Zurich et, de grand matin, ils repartirent pour Glaris, où ils ne restèrent que le temps de déjeuner. Puis la voiture reprit le chemin de la vallée, dont les frais paysages détournèrent l’attention d’Édouard et de Raoul.

— Ce n’est pas ici qu’il y a des avalanches, dit Raoul.

— Non, mais là-haut, dit le guide, en montrant un groupe de superbes montagnes recouvertes de neige, il y a des tempêtes qui valent bien des avalanches.

— Des tempêtes ?

— Ou plutôt des tourmentes de neige.

— Ce doit être effrayant, dit Hector.

— C’est un des phénomènes les plus redoutables de la haute région. C’est le simoun du désert avec des effets plus terribles ; ce n’est plus du sable brûlant que le vent entraîne, ce sont des nuages épais et sombres de petits cristaux qui pénètrent les vêtements et la chair. Malheur au pauvre voyageur perdu dans la neige quand le vent la soulève ; sauf un miracle, c’est un homme mort. Le montagnard connaît très bien les signes qui annoncent cet hôte redoutable. L’horizon est gris pâle ; les montagnes s’obscurcissent d’un voile dense et foncé. Le froid est sec et piquant. Le morne repos s’ajoute à la tristesse de la nature. Puis l’obscurité augmente. Le vent chargé de bouffées de neige s’agite par intervalles, et alors commence un bruit étrange et effrayant, qui ressemble, dans l’éloignement, à des cris de détresse. Je connais un accident de ce genre qui est arrivé non loin du Rœdi, dont vous voyez là-haut le pic, escaladé par Bernard Vageli. Un homme redescendait la montagne avec une provision de foin qu’il avait été chercher dans une de ces huttes dont je vous ai parlé à propos des faucheurs. La neige étant trop molle pour porter le traîneau, il y avait attelé un cheval et recouvert le traîneau d’une grande et forte toile. Bien que l’orage fût très violent et que les giboulées obscurcissent l’air, le hardi montagnard se mit en route : mais il avait à peine fait le tiers du chemin, qu’une bourrasque de neige fondit sur lui et l’enveloppa. L’ouragan le fouettait au visage et l’aveuglait : il lui tourna le dos et, s’enveloppant de son manteau, il tenta de laisser passer la tourmente ; mais la neige l’ensevelit lui et sa voiture, et le lendemain, quand on le retrouva, il était complètement gelé.

— Comme c’est gai, dit Raoul en bâillant, mais où allons-nous ?

Personne ne répondit : la voiture filait toujours, croisant des groupes de jeunes filles et de garçons aux costumes pittoresques, traversant des hameaux, côtoyant des chalets ; elle s’arrêta enfin dans un endroit très accidenté, auprès d’une petite hutte, sur le seuil de laquelle des montagnards fumaient leur pipe en causant.

— Nous voici ! cria Wilhem.

— Ah ! enfin, répondirent les montagnards en se levant et en saluant.

— Je vous présente des amis et des parents, dit le guide aux jeunes gens, de vrais chasseurs de chamois !

— Je comprends ! s’écria Raoul. Sournois d’Hector !

C’était la surprise que le guide leur réservait ; il était là en plein pays de connaissance, et il avait prévenu par lettre son oncle qui, en vrai montagnard, avait promis l’hospitalité à tous ceux que son neveu amènerait. Le couvert était mis. On dîna frugalement, et, comme la nuit s’approchait, les chasseurs se levèrent, prirent leurs fusils et dirent :

— En route !

Raoul les regarda très effrayé, mais sans rien dire ; son frère et lui refusèrent le fusil qu’on leur offrait. Hector avait apporté sa carabine. Le guide en prit une autre, et la petite caravane composée de six personnes se mit en route pour la montagne.

— Eh bien ! dit Wilhem, êtes-vous content, monsieur Raoul ?

— Ah ça ! on marche la nuit dans ce pays !

— Nous avons découvert un gîte, répondit un montagnard, et il faut y arriver de bon matin.

On montait toujours : au sommet d’un sentier escarpé, les montagnards firent rouler une pierre énorme dans un précipice, et on put poursuivre la route sans faire un détour, d’où les jeunes gens peu habitués n’auraient pu se retirer. La nuit était noire, mais le chemin n’était pas dangereux. Quand il y avait un mauvais pas, chaque montagnard prenait un jeune homme sous le bras et le transportait comme un enfant.

Enfin on arriva : les trois chasseurs se rendirent à leur poste. Hector et Wilhem restèrent ensemble. Raoul et Édouard se couchèrent sur une brassée de fougères, où ils s’endormirent à l’abri d’une bonne couverture.

Un coup de feu les réveilla ; il faisait jour, et alors ils purent voir deux chamois bondir sur deux pics de glace, et de l’autre côté de la vallée, sur un rocher surplombant l’abîme, deux des montagnards à l’affût.

Il paraît que ces chamois étaient les sentinelles du troupeau, car à peine eurent-ils passé, qu’une troupe de chamois s’élança dans la même direction et les suivit.

Hector et le guide étaient redescendus : Édouard et Raoul les virent cachés derrière un tronc d’arbre. Mais les chamois étaient dans la montagne, et il était probable qu’ils ne repasseraient pas de ce côté. On comptait sans le traqueur, c’est-à-dire le premier montagnard qui s’était placé sur le chemin des chamois. Deux coups de feu annoncèrent qu’il était sur la piste, et en effet, aussitôt après, on vit le chasseur apparaître le long d’une étroite bande de gazon et montrer aux autres un chamois qui accourait vers eux. Par malheur le chamois sentit l’ennemi et rebroussa en droite ligne sur le premier chasseur, qui n’eut que le temps de se jeter par terre. Le chamois passa en bondissant sur lui, pas assez vite pour que le chasseur ait eu le temps de se relever et de lui envoyer son coup de fusil.

— Blessé ! s’écria Hector.

Les deux chasseurs, qui étaient au-dessus de lui, entendirent ce mot, et les voilà, emportés par une sorte de délire, l’œil fixé sur leur proie, qui descendent la montagne avec une vitesse qui touche au vertige.

Les jeunes gens, Hector surtout, n’avaient pas assez d’yeux pour ce spectacle étrange : leurs cœurs battaient à rompre leurs poitrines, s’associant aux dangers de ces hardis montagnards.

Mais quelle ne fut pas leur épouvante, quand ils virent au dessous d’eux se passer un drame très fréquent dans la vie des chasseurs de chamois !

Le chamois blessé s’était réfugié dans un passage formé de deux blocs de rochers, dont l’un lui masquait la vue des deux chasseurs qui venaient à lui. L’un d’eux met en joue : le coup rate. L’autre jette aussitôt son fusil, s’élance sur le chamois qui ne pouvait ni avancer ni reculer, et parvient à le saisir d’une main, puis de l’autre.

Une lutte terrible s’engage alors : le chasseur est entraîné, sans que son ami puisse lui porter secours, jusqu’au bord de l’abîme, où l’animal s’arrête épuisé. Au bout de quelques secondes, la lutte recommence au milieu d’une mare de sang, le chamois fait une suprême mais inutile tentative, car le chasseur, ayant réussi à se cramponner à la branche d’un pin rabougri, presse avec ses genoux le cou de l’animal. Son compagnon arrive enfin et, armé d’un long couteau, met un terme à une vie si vaillamment défendue.

Wilhem et Hector remontèrent chercher les jeunes gens pour les conduire auprès des chasseurs.

— Est-il heureux, cet Hector d’avoir tué un chamois ! dit Raoul.

— J’ai failli le tuer dit Hector, prenant bien la plaisanterie.

— Et nous, nous l’avons vu tuer.

On rejoignit bientôt les chasseurs qui se reposaient auprès de leur gibier, sur le bord d’un petit lac, où l’un d’eux se désaltérait, couché à plat ventre et la tête dans l’eau. L’oncle bourrait sa pipe, et le dernier, debout, se faisant un abat-jour de sa main, regardait au loin s’il voyait revenir ses invités.

Les jeunes gens ne quittèrent que le soir ces braves montagnards et reprirent la route de Glaris, où ils couchèrent.

Le lendemain, ils firent une rapide promenade dans la ville, admirèrent la nouvelle église, puis, vers midi, partirent pour Weesen.

Les lacs sont comme des cascades, dit Raoul en descendant à Weesen, ils se succèdent à qui mieux mieux. Quel est donc celui-là ?

— Le lac de Wallenstadt, dit le guide.

— Situation ravissante, dit Édouard.

— Quel dommage qu’il pleuve, dit Hector en regardant le ciel nuageux.

— Moi qui voulais justement vous montrer de belles cascades, dit Wilhem.

— Tant mieux ! ça nous changera, dit Raoul. Nous irons.

— Tu n’as donc pas faim ?

— Tiens, je n’y pensais plus. Je suis si content d’être en plein air ! Je m’ennuyais à Zurich comme dans une prison, et la course d’hier m’a tant amusé !

On déjeuna sobrement à l’hôtel de l’Épée, en dégustant du bon vin de Valteline qui délia les jambes et surtout la langue de Raoul, et on monta jusqu’au village d’Ammon par un sentier romantique dominant le lac.

La pluie avait détrempé les chemins, car, au dire des habitants, il avait plu beaucoup et depuis longtemps.

— Bon, dit Raoul, c’est bon signe ; la pluie sera fatiguée et restera chez elle.

En effet le temps resta sombre et menaçant sans se décider à pleuvoir, on put descendre aux chutes du Beyerbach, une des cascades les plus pittoresques de la Suisse quand elle a de l’eau. Heureusement, le ciel s’était chargé de lui en fournir. Les deux chutes ont près de huit cents mètres ; des sources magnifiques jaillissent au pied du rocher à côté du ruisseau, et entourent la grande cascade de petites cascatelles du plus singulier effet.

Ce qui donna surtout sujet à l’admiration, c’est le lac de Wallenstadt. Là, plus de blancs villages, plus de coquettes villas, plus de vieux châteaux, plus de chapelles, plus de souvenirs, rien que la nature dans ses effets les plus nus et les plus pittoresques. La montagne de Churfirsten qui le domine de ses deux mille mètres, semble une muraille taillée à pic. Au dessus apparaissent encore les cimes déchirées du Mürtschenstock et, dans le lointain, vers le sud s’étendent les montagnes de Glaris parsemées de verts pâturages.

Les rives sont sèches, tourmentées, boisées, et çà et là on aperçoit, contraste avec ce lieu sauvage, quelque touriste amateur qui pêche à la ligne.

— Ce lac, dit le guide, est le plus dangereux de la Suisse.

— Ah ! une histoire.

— Non. Un fait malheureusement trop vrai ! Un des bateaux à vapeur qui faisaient le service avant l’exploitation du chemin de fer qui suit les bords du lac, a été perdu là, à cette même place, dans une nuit de septembre 1851. La tourmente l’a englouti avec tous ses passagers.

En arrivant au village solitaire de Betlis, le guide avait sifflé un petit garçon qui était allé chercher une barque.

— Ce n’est pas rassurant, lui dit Hector ; si le lac est si dangereux que vous le dites, mieux vaudrait nous en retourner à pied.

— Oh ! il n’y a aucun danger, reprit le batelier.

— En ce cas nous nous fions à vous.

Sur le lac la vue devint encore plus belle pour ceux qui aiment la nature dans toute sa franche nudité. Aussi Édouard était heureux.

— Voilà une montagne, dit-il en montrant le Churfirsten, que je voudrais bien escalader.

— Quel Atlas ? dit Raoul.

— De géographie ? riposta Hector.

La montagne est dans notre programme, dit le guide, nous irons.

Il était temps d’arriver à Weesen. Les nues éclataient en une ondée torrentielle, et le train pour Wallenstadt était en gare.

En wagon leur guide leur fit remarquer la lumière bleue que le lac projetait sur les voyageurs, en passant sous les tunnels d’Amden ouvert par trois fenêtres rondes. C’est du plus singulier effet.

Mais cette vue ne les dédommagea pas du temps horrible qui les attendait à Wallenstadt. Ils se hâtèrent d’aller se loger à l’Aigle-D’or, où ils restèrent prisonniers toute la soirée. Pour comble de malheur, ils n’étaient pas fatigués et le sommeil était rebelle à leur appel.

Vers le soir, la pluie ayant cessé, ils purent descendre vers le lac où ils virent débarquer des saumons et des truites que rapportaient des pêcheurs. C’est une des industries et des richesses du pays.

Puis ils se couchèrent, mais ne tardèrent pas à être réveillés par un bruit insolite. En ouvrant la fenêtre, ils virent passer des hommes avec des pieux, des cordes, des lanternes, des femmes pleurant et criant, et enfin leur guide lui-même qui s’était enroulé une corde autour du corps et suivait cette procession funèbre.

— Hé ! Wilhem, cria Hector.

Le guide leva la tête.

— À demain matin, mes amis… une avalanche au Churfirsten… beaucoup de victimes… nous allons au sauvetage.

Hector eût été seul qu’il l’aurait suivi : il ferma la fenêtre et tous trois, inquiets, alarmés, ne purent dormir de la nuit. Quand le guide rentra, il faisait jour depuis longtemps, et les jeunes gens étaient prêts à partir.

— Eh bien ? lui dirent-ils tous trois.

— Nous n’en avons pu tirer qu’un de l’abîme.

— Ah ! tant mieux pour sa famille !

— Et il était mort.

— Mort !…

— Voici ce qui s’était passé : Quelques touristes, ayant désiré passer la montagne, avaient pris pour les guider trois habitants de Wallenstadt qui revinrent par le chemin le plus difficile mais le plus court. La pluie de la veille avait défoncé les sentiers, grossi les torrents, et la chaleur avait amolli la neige qui avait apporté son tribut aux cascades roulant du haut de la montagne, coupée de ce côté par un rocher vertical de cent dix mètres de haut et disposé en gradins comme un vaste escalier. Au moment où ils traversaient un sentier très étroit, qu’ils avaient passé souvent sans aucun danger, une masse de neige et d’eau se détacha et balayant le sentier, les emporta broyés et brisés. Deux furent entraînés dans le précipice, mais le troisième suivit le torrent qui le déposa meurtri, quoique encore vivant, au dernier gradin de cet escalier de rochers dont je vous ai parlé. Ne le voyant pas revenir et craignant un malheur, sa femme envoya son fils aîné à sa rencontre : le jeune homme, à mesure qu’il approchait du rocher, entendait des cris plaintifs qui le glaçaient de terreur. Enfin il s’approche et reconnaît son père, qui, couché sur le dos, les deux jambes cassées, avait encore la force d’appeler. L’enfant revient au village, raconte ce qu’il a vu à sa mère qui, folle de douleur, ameute tout le village. Les familles des deux autres victimes se joignent à elles. Et nous voilà tous partis – car je les ai suivis non par curiosité, mais pour les aider – au sauvetage du malheureux. Il faisait nuit noire ; mais le jour commençait à naître quand nous sommes arrivés. On déroula les cordes et huit d’entre nous, moi le premier, avec un grand drap sur le dos pour envelopper la victime, solidement attachés, nous sommes descendus par nos camarades disposés en échelles sur les saillies du rocher. On entendait les cris du malheureux qui s’affaiblissaient. Enfin je parviens jusqu’à lui, je vais pour lui approcher un cordial du bout des lèvres, mais en lui soulevant la tête, il expira. Chargé de mon triste fardeau que je pliai dans son linceul, je remontai jusqu’à la première saillie où je le déposai. Puis le cadavre fut tiré successivement par les hommes de la plate-forme et poussé par ceux qui étaient échelonnés. Mais une fois en haut, ah ! je renonce à vous décrire la douleur de cette pauvre femme et de ses enfants !…

Les jeunes gens très émus laissèrent reposer le guide, mais, eux, ne purent se rendormir. Raoul était furieux ; il ne voulut pas se recoucher.

Ce n’est pas étonnant, cria-t-il, qu’on ne dorme pas, on ne marche plus ? tantôt en wagon, tantôt en bateau ! Je veux qu’on se serve de mes jambes. Je ne suis pas venu sac au dos pour aller en voiture.

L’excursion qu’ils entreprirent sur le Churfirsten, quand le guide fut réveillé, est une partie charmante et sans danger. On la fait rarement. Du reste, nos voyageurs entraient dans une contrée que la mode n’a pas encore déflorée et qui n’en est pas moins belle pour ça, au contraire.

Aussi la partie dura-t-elle toute la journée. Raoul devenait un touriste enragé ; Édouard, se retrouvant dans une flore des plus riches, s’arrêtait à chaque pas pour herboriser. Hector regrettait son fusil dont il ne pouvait plus se servir depuis Glaris.

— Ça viendra, lui dit le guide.

Après avoir traversé une vaste forêt aux sapins frappés par la foudre, on descendit au chalet pittoresque de Büler. En chemin, le guide leur raconta une histoire bien connue de toute la Suisse, celle d’un homme qui, monté sur ces hauteurs pour juger des effets de l’électricité, fut frappé de la foudre et vécut encore assez longtemps pour permettre à la science de connaître les sensations d’un homme foudroyé.

— Je l’ai connu, dit Wilhem, aux bains de Ragaz : il aimait à nous raconter cette lugubre histoire. Un nuage épais et noir comme une fumée commença à les envelopper lui et ses compagnons, puis tout à coup le vent siffla, la pluie et la grêle tombèrent par torrents, la nue s’illumina comme un incendie. L’écho de la montagne répercutait les coups de la foudre. C’était un chaos infernal. Ils se blottirent sous une tente qu’ils avaient dressée entredeux sapins. Tout à coup un bruit plus terrible que les autres se fit entendre. Son compagnon poussa un cri de terreur ; un globe de feux lui courait de la tête aux pieds ; il tomba sans articuler une plainte, les yeux démesurément ouverts. Notre homme voulut se précipiter vers son ami pour lui porter secours, mais il se sentit cloué au sol. La commotion électrique lui avait paralysé le côté gauche. Enfin, à force d’efforts, il put se traîner vers son malheureux compagnon. Sa figure était marquée de taches brunes et rougeâtres, ses cheveux, ses cils et ses sourcils étaient brûlés, ses lèvres d’un bleu violet. Ses yeux seuls restaient ouverts, mais il était mort, bien mort, et ses yeux brillant encore d’intelligence prouvaient qu’il avait emporté jusque dans la tombe l’horreur de sa position. Quant à lui, qu’allait-il devenir, avec une jambe insensible, les muscles frémissants, le cœur battant d’une manière insensée, les membres tremblant d’un mouvement désordonné ? Condamné à mourir lentement près d’un mort, enchaîné à sa place, il craignait surtout qu’après l’orage les oiseaux de proie ne vinssent lui livrer bataille. Enfin le sang reprit sa circulation interrompue et ranima la sensibilité engourdie des muscles, et il put se traîner jusqu’au chalet où nous sommes arrivés. Mais dans quel état ? Les yeux brûlés, la cuisse labourée par une large et profonde blessure, il ne pouvait ni se coucher, ni dormir, ni marcher, ni manger. C’était un cadavre vivant.

— S’en est-il guéri ?

— Jamais. Il en est devenu fou.

Après un repos de quelques minutes, pris entre deux tasses de lait, on se dirigea vers le Schesbenstal, le pic le plus élevé du Churfirsten. Ce qui charma les voyageurs, après la richesse de la flore du pays, ce fut l’abondance du gibier qu’ils rencontrèrent. Les chamois ne s’enfuyaient que mollement, avec cette insouciance d’un chien fuyant les caresses d’un étranger. Les gélinottes partaient sous les pieds. Dans les roches une foule d’hirondelles et dans les airs des aigles, des vautours et des choucas volaient en regardant les voyageurs d’un œil plus curieux que craintif.

— Ce sont des forêts franches, dit le guide. Il est défendu d’y chasser.

— Pourquoi ? demanda Raoul.

— Le génie de la montagne ne le veut pas.

— Ah ! le génie de la montagne ne veut pas ? Et depuis quand ?

— Oh ! depuis bien longtemps. Vous riez ? mais il ne faut pas en rire. Si vous tiriez sur un chamois…

— Vingt-cinq francs d’amende et les frais…

— Ça vous coûterait plus, d’abord, et puis vous n’iriez pas jusqu’au juge, le génie se chargerait bien de vous.

— Mais c’est un conte des Mille et une nuit que ce guide ! Voyons, avouez que ça vous démange de raconter l’histoire du génie.

— Non. J’aime mieux me taire. Il est difficile de convaincre les incrédules.

— Ah ! c’est mal, dit Raoul ; nous avons toujours ajouté foi à vos légendes.

— Grâce à leur moralité, ajouta Édouard.

— Voyons, dit Hector, un bon mouvement, Wilhem. Nous ne demandons qu’à nous instruire, et depuis que vous nous accompagnez, vous vous en acquittez assez bien, pour que nous ne renoncions, ni les uns ni les autres, vous, à parler, nous, à écouter.

— Il y a longtemps de cela, dit Wilhem ex abrupto ; les habitants de la vallée étaient si pauvres, qu’ils ne pouvaient trouver que dans la chasse leurs moyens d’existence. La montagne se dépeuplait. Les chamois devenaient rares, et ce n’était qu’au prix des plus dures fatigues qu’ils parvenaient à tuer de temps en temps un chamois. Un matin, un des plus habiles chasseurs partit avec son arbalète pour tuer du gibier, dont la vente devait donner du pain à sa famille. C’était en hiver. Le froid était rude et la misère grande. Arrivé au bord d’un précipice, il vit une chamelle pleine, qui s’était couchée près de l’abîme qu’elle n’avait pu franchir, et pleurait comme un cerf aux abois. La chamelle sentit le chasseur, elle tourna vers lui sa tête suppliante, mais les angoisses de la pauvre mère ne purent attendrir le chasseur, qui s’apprêta à la tuer. Au moment où il visait, il aperçut un vieillard assis, dont la chamelle haletante léchait la main. C’était le génie de la montagne.

— Homme de la vallée, pourquoi venir tourmenter les habitants de la montagne ? lui dit-il.

— Je ne puis trouver ma nourriture dans la vallée, répondit le chasseur, je viens la chercher dans la montagne.

Le vieillard prit une écuelle, se mit à traire la chamelle, et tendit la coupe pleine d’un lait chaud à l’homme de la vallée.

— Voilà de quoi apaiser ta faim, dit-il, ce lait se changera en fromage. Dorénavant la vallée pourra s’en nourrir, car ce fromage se retrouvera toujours intact pourvu qu’on ne le consomme pas entièrement.

— Va et laisse mes chamois et mes aigles vivre en paix dans la montagne.

— C’est historique et moral, s’écria Hector.

— Mais ce n’est pas fini, j’espère, gémit Raoul.

— Oh ! non.

— Tant mieux, n’est-ce pas, Édouard ?

Édouard qui avait interrompu sa moisson de fleurs pour écouter le guide la recommençait précisément parce qu’on avait interrompu le guide.

— Quand vous y serez, j’y serai, dit-il.

— Le chasseur, continua Wilhem, renonça à son état, redescendit dans la vallée, où il vécut de fruits et du fromage miraculeux que lui avait donné le génie.

Alors les chamois joyeux reprirent confiance et la montagne se peupla de gibier.

Mais recommander à un chasseur de ne plus chasser, autant défendre à un ivrogne de ne plus boire.

Aussi, un jour que notre homme était à la fenêtre, il vit passer si près de lui un chamois, qui, confiant dans sa parole, venait fraterniser avec les chiens et les vaches de la vallée, qu’il ne put y tenir et que, saisissant son arbalète, il tua le pauvre animal.

Mais le lendemain, plus de fromage : et alors, la misère aidant, le chasseur fut obligé de reprendre son ancien métier. Cela lui fut facile, le gibier venant jusqu’à la vallée, mais la méfiance s’en empara, et force fut au chasseur d’aller le chercher dans la montagne.

Un beau jour, il se retrouva près de l’endroit où le génie lui était apparu. Le remords le prit et il allait s’en retourner quand un chamois bondit à ses pieds. Il l’ajusta et l’animal blessé alla tomber sur le bord du précipice, où les convulsions de l’agonie finirent par le faire tomber avant que le chasseur arrivât jusqu’à lui.

Ce n’était pas la première fois qu’il descendait au fond d’un abîme pour retrouver son gibier blessé ; aussi s’approcha-t-il du précipice pour en juger la profondeur. Au fond du gouffre était le génie de la montagne.

— Je t’attendais, lui cria-t-il.

Le chasseur voulut fuir, mais un incroyable vertige s’empara de lui et il roula dans le fond de l’abîme, en poussant un cri qui fut entendu de toute la vallée.

Depuis ce temps, quand un chasseur était assez hardi pour s’aventurer dans la montagne, ce même cri se faisait entendre, et l’audacieux qui ne l’écoutait pas ne rentrait jamais chez lui. Le génie de la montagne, ne pouvant compter sur la mauvaise foi des hommes, exploita leur terreur ; et les autorités du pays, pour l’apaiser, finirent par défendre la chasse dans les montagnes qui sont ses propriétés.

Ils étaient arrivés au point le plus culminant de cette montagne que, du lac, ils avaient pris pour une muraille.

La vue est ravissante. Sans avoir l’étendue de celle du Rigi, elle offre à l’œil le contraste des neiges et des prairies, des sombres forêts et des verts pâturages, de la nature inculte et de la nature cultivée.

Le soir ils étaient revenus à Wallenstadt, et, bien que fatigués par cette petite journée de marche, ils allèrent coucher à Ragaz, d’où le guide devait les emmener dans des endroits non compris dans le programme.

— Monsieur Raoul veut marcher, nous le ferons marcher, disait-il en lui-même ; mais il fut obligé de demander la permission à Hector qui la donna, se réservant le droit de prendre, sur le temps qui leur restait, le temps nécessaire à une excursion nouvelle.

À Ragaz ils ne restèrent pas longtemps. Il y avait trop de monde.

D’ailleurs ce n’était pas à Ragaz qu’ils allaient, c’était à Pfäfers, et ils se mirent en route immédiatement après leur lever. Le temps n’était pas éclairci, et le guide fronça le sourcil en voyant les nuages s’amonceler sur le Churfirsten.

Édouard, en vrai poète, était charmé de cette teinte sombre que le ciel donnait au paysage qu’ils allaient traverser. En effet, à quelques pas de Ragaz, la Tamina sort furieuse de la gorge profonde qui l’encaisse jusqu’au Rhin où elle s’engouffre à quatre lieues de là : puis on se trouve en face de hautes montagnes presque verticales, de forêts immenses qui abritent les habitations, de vieux châteaux qui mêlent aux teintes sévères de la nature la gravité et le vague des souvenirs, Fraudenberg, Nydberg et Wartenstein. On s’engagea sur la route de Valens qui s’attache aux flancs de la montagne par une route bordée de précipices : l’autre partie de la route se fit au milieu de charmantes prairies, mais deux heures après la terre sembla manquer tout à coup sous leurs pieds, et, à neuf cents pieds au-dessous d’eux dans une crevasse étroite et profonde, ils aperçurent le toit couvert d’ardoise de l’établissement des bains. Il ressemble plutôt-à un couvent qu’à un hôtel. Un petit sentier taillé dans la montagne et coquettement sablé leur offrit un chemin facile à la descente, et dix minutes après ils étaient arrivés aux bains de Pfäfers.

L’établissement date de 1665 ; il est revêtu de marbre en plusieurs endroits et l’on voit à l’église d’assez beaux tableaux. C’était une abbaye dont l’abbé jouissait de l’immédiateté et était prince de l’Empire. Au XIIIe siècle un chasseur vit sortir un peu de fumée d’un gouffre profond, il y descendit et découvrit la source ; elle est dans une crevasse entre deux rochers qui ont l’air de retomber l’un sur l’autre, au fond d’une déchirure qui pénètre à sept cents pieds sous le sol dans un lieu où le soleil ne pénètre jamais, si ce n’est en juillet et en août, de dix heures du matin à trois heures du soir.

C’est le paysage le plus imposant de la Suisse. Aussi nos jeunes gens, qui ne s’attendaient pas à un pittoresque si plein d’horreur, étaient muets d’admiration. Ils visitèrent l’établissement par acquit de conscience ; mais où ils reprirent le cours de leur admiration, ce fut quand le guide de la maison les conduisit sur le bord de l’abîme où roule la Tamina entraînant avec elle des rochers qu’elle polit sur son lit de marbre noir. En face s’ouvrait le souterrain conduisant aux sources sur la rive opposée. Pour y arriver, on a établi un sentier de planches qui s’étend en travers du précipice, va chercher un appui sur la rive droite et offre sa surface étroite et glissante à ceux qui s’enfoncent dans cet antre saturé d’une vapeur tiède.

C’est sur ce chemin, à l’air plus dangereux qu’il ne l’est réellement, que les voyageurs s’engagèrent sous cette gorge infernale entendant gronder sous eux le torrent qu’ils n’osaient regarder, de peur du vertige.

Il y avait quelques étrangers dans la grotte ; le soleil, déjà obscurci par les nuages, avait peine à percer les soupiraux de ce corridor étrange. Chaque fois que des ombres passaient sous ce jour blafard qui n’avait rien de vivant, on songeait malgré soi à l’enfer du Dante, et on croyait voir passer sous un aspect fantastique des groupes de damnés dont le bruit de la Tamina, assourdissant les pas, faisait croire qu’ils glissaient sans toucher terre.

— Nous avons sept lieues à faire, dit le guide aux jeunes gens quand ceux-ci eurent puisé dans un excellent déjeuner le repos de leurs diverses impressions. Partons-nous de suite ?

— Oh ! oh ! fit Raoul, c’est dur.

— Vous l’avez demandé.

— Demandé ? Demandé ? Alors faisons tout de suite un voyage dans la lune.

— Le chemin est assez difficile, nous le couperons en deux, si vous voulez.

— Après ça, dit Raoul, prenant un air très sérieux, nous sommes quatre. Huit lieues ? ça n’en fait que deux chacun.

— C’est juste, s’écria Hector en riant ; et on dira que le diplôme de bachelier ès sciences n’est pas utile. Quel mathématicien !…

On quitta les bains de Pfäffers par un chemin serpentant sur la rive gauche de la Tamina, ce qui leur permit d’admirer une dernière fois le magnifique paysage qu’ils quittaient. Ils traversèrent la gorge sur un pont naturel situé juste au-dessus des sources, et atteignirent un chemin très escarpé, très glissant, qui les conduisit jusqu’à Vättis.

— Wilhem, dit Hector, nous n’irons pas loin, si cela continue. Nous sommes tous trois fatigués.

— Un peu de courage. J’ai un de mes parents au village de Kunkels, où nous serons reçus à bras ouverts.

— Est-ce loin ?

— Non.

Mais on marcha longtemps dans un terrain difficile et marécageux.

— Nous ne sommes plus en Suisse, s’écria Raoul, c’est la Sologne.

— Nous arrivons, nous arrivons, disait le guide.

Et on n’arrivait pas du tout. Enfin on aperçut les premières maisons du village. L’hospitalité qu’ils y reçurent les dédommagea amplement de leurs fatigues. Ils purent aussi étudier la vie primitive du montagnard. Là, il dépend beaucoup moins des produits étrangers et du secours de ses semblables que l’habitant de la plaine. En général il mène une vie frugale. Ses bestiaux lui fournissent la viande, le lait, le fromage et le beurre ; il fabrique son pain avec le grain qu’il a semé, ses champs lui donnent les légumes, et il tisse lui-même ses habillements avec la laine de ses brebis ou avec le lin qu’il a cultivé et que sa femme a filé. Le bois, il va le ramasser dans les forêts communales. Certaines familles ignorent l’usage du vin et des denrées coloniales, et passent des mois entiers sans dépenser une seule pièce de monnaie pour l’entretien du ménage. Pas d’auberges ni de cabarets, rien que des réunions de bonne amitié et de voisinage.

— L’âge d’or, dit Édouard.

Raoul n’osait rien dire, par politesse ; mais il trouva la cuisine maigre, les draps grossiers, le lit très dur, aussi dur que le pain, et il eut assez d’avoir coudoyé un instant cette vie simple, modeste et patriarcale que vantait son frère Édouard. Aussi de quel air de bonne humeur se remit-il en route le lendemain, en remerciant de grand cœur ses hôtes qui ne voulurent rien accepter pour leur hospitalité !

— Ma foi, dit Raoul rougissant en lui-même de ses pensées de la veille, ce sont de braves gens.

— Wilhem, dit Hector fâché, si j’avais su, nous ne nous serions pas arrêtés.

— Oh ! Messieurs, dit le guide, c’est mal de reprocher ce qu’on donne de bon cœur.

— Oui, dit Édouard, laissons cette misérable question d’argent qui sera toujours et partout un brandon de discorde. Wilhem, merci.

Et ils lui tendirent la main, ce que firent Hector et Raoul avec le même empressement. Après quelques heures de marche :

— Voici Tamins, dit fièrement le guide.

— Eh bien ? demanda Raoul.

— C’est là que le général Dumont a culbuté les Autrichiens qui voulaient porter secours à Korsakov dans Zurich.

— Nous n’avons pas fait huit lieues hier et aujourd’hui pour venir chercher ce souvenir ?

— Non. Tenez, voici là-bas Reichenau, c’est là que nous allons.

— Enfin !…

CHAPITRE V

Reichenau. – Souvenirs du roi Louis-Philippe. – Le Rhin. – Vallis domestica. – Les châteaux du Rhin. – Révolte de Raoul. – Arrivée à la Nolla. – La Via Mala. – Val d’Enfer. – Thusis. – Départ en diligence pour Coire. – Description de la ville. – L’allée des Roses. – Visite à Saint-Gall. – Les champs de percale. – Voyage la nuit à Gais. – La trompe des Alpes et le ranz des vaches. – Le lait de Gais et ses fermes. – Indisposition de Raoul. – Sa guérison et son serment. – Appenzell. – La Säntis et la Botte. – Weissbad. – Grotte de Wildkirchli. – Légende de l’ermite. – Saint Michel et Satan. – Rossbach. – En bateau à vapeur pour Constance.

Il était de trop bonne heure pour déjeuner. Le guide leur conseilla une petite excursion dans la ville, les prévenant qu’ils n’aient pas à se fatiguer pour pouvoir aller coucher à Thusis.

— Où nous mène-t-il, en Italie ? demanda Édouard.

— Non, répondit le guide en riant, à la chute du Rhin. Seulement, comme les écoliers, nous prenons le plus long, voilà tout.

— À votre aise, dit Raoul, je ne suis plus fatigué.

Le guide toussa pour dissimuler un sourire gros de menaces.

— Que sommes-nous venus chercher ici ? demanda Hector.

— Un peu d’histoire, d’abord, et ensuite des vues qui vous feront oublier les gorges de la Tamina.

— Et cette histoire ?

— Elle est simple et courte. À la fin du siècle dernier, le bourgmestre de Coire, Tschaner, établit à Reichenau un pensionnat ; le célèbre Zschokke, l’historien de notre pays, y donnait des leçons. Un jour, un jeune inconnu s’y présente et demande à être reçu comme professeur ; il portait un petit paquet au bout d’un bâton. La fatigue dont il paraissait accablé, l’intérêt qu’inspirait un extérieur simple mais distingué, le firent accueillir, et M. Chabaud, – tel était le nom que se donnait l’étranger, – devint maître de littérature française et de mathématiques, à quatorze cents francs par an.

Ce jeune professeur, ce M. Chabaud, n’était autre que le duc de Chartres, Louis-Philippe d’Orléans, qui, après avoir été officier à Valmy, devait monter sur le trône de France et mourir dans l’exil. Il demeura longtemps dans cette maison, toujours ignoré sous son nom d’emprunt. Les élèves, qui étaient si fort attachés à lui, étaient loin de penser qu’un jour le maître aurait l’honneur de présider aux destinées de la grande nation, pour laquelle il avait déjà combattu, et dont les armes jetaient alors la terreur dans nos vallées. Je suis sûr que cette famille royale qui, aujourd’hui, n’a plus que la couronne du malheur et vit dans l’exil, doit soigneusement conserver dans ses archives le certificat délivré au professeur Chabaud, dont la bienveillance s’est attachée à un nom qui couvrit un roi futur.

On entrait précisément dans un joli jardin, aux larges allées et aux serres magnifiques. En face se dressait le château du docteur Planta, dont le propriétaire conserve encore des souvenirs du monarque professeur. De la terrasse du jardin, ils purent saluer le Rhin, dont les deux confluents se réunissent au pied du château pour couler lentement dans la vallée.

La ville, quoique petite, est très jolie à cause de sa position.

— La charmante promenade, dit Hector.

— C’est un écrin de souvenirs historiques, dit Édouard.

— Et comme on y gagne de l’appétit, s’écria Raoul.

Le guide les emmena déjeuner dans un hôtel, ancien couvent dont les étages sont voûtés et où ils mangèrent avec un appétit à la Raoul.

— Plus de grâce, dit Wilhem, nous avons une rude étape à faire, je vous en préviens, mais vous n’en serez pas fâchés.

On se remit donc en route gaiement : après avoir traversé un pont couvert sur le Rhin on entra dans la fertile vallée de Domleschg – vallis domestica – que la route suit sur la rive gauche du Rhin jusqu’à Thusis. C’est un ravissant contraste avec la vallée de la Tamina vue la veille, que cette vallée, l’une des plus vertes et des plus jolies des Grisons. Les paysages sont sévères et fortement caractérisés ; ils sont paisibles plutôt que riants, encaissés dans de hautes montagnes vertes et boisées. De toutes parts les couleurs sont d’une crudité harmonieuse, d’un éclat austère dont les gravures coloriées des marchands de vue ne donnent que l’indigne caricature. Le Rhin, comme fatigué d’avoir été lancé de roc en roc, semble s’y reposer. Il promène ses ondes avec lenteur. Vingt-deux villages garnissent ses bords et le pied des montagnes, ou se disposent en amphithéâtre. Ce site romantique est animé encore par les vieux châteaux aux ruines imposantes. Les manoirs de la plaine n’ont pas été détruits et les plus beaux sont ceux que baigne le Rhin.

C’est cette route magique que nos jeunes gens franchirent en quatre heures.

— Ah ! si vous n’étiez pas trop fatigués, dit le guide en arrivant à Thusis.

— Eh bien ?

— Au lieu de coucher ici, nous irions jusqu’à Andeer.

— Andeer ? dit Raoul, encore une bataille, un souvenir, une légende.

— Non. Nous verrions simplement la Via Mala.

— Est-ce la route ? demanda Édouard.

— Oui, messieurs.

— Partons.

— Un instant, grogna Raoul.

— As-tu faim ?

— J’ai soif.

Il fallut satisfaire au nouveau caprice de l’affamé ; mais après avoir étanché sa soif, il voulut se reposer.

— Nous ne sommes pas à la journée, dit-il.

— Vous vouliez tant marcher.

— Oui, mais à force d’aller, vous finirez par me faire marcher sur les genoux.

— Soit, dit le guide en souriant avec malice, mais allons du moins jusqu’au pont de la Nolla.

Hector comprit le sourire du guide, et, feignant une petite promenade, on se remit en route.

La Nolla se jette dans le Rhin au sud de Thusis ; c’est une rivière aux eaux sombres qu’un aqueduc conduit sur les rives où elles déposent leur limon et transforment des grèves arides en terrains fertiles. Le Rhin conserve longtemps la teinte sombre qui lui communique la Nolla.

La vue du pont est splendide. Au fond s’élèvent les pentes nues du Piz Beverin, entre deux montagnes au sommet desquelles s’élèvent le château de Realt, le plus vieux de la Suisse, bâti, dit-on, par Rœher, chef des Étrusques qui s’enfuirent à l’approche de l’invasion gauloise, et la chapelle Saint-Jean, la seule église chrétienne de la vallée. Ce sont comme les portes de la terrible solitude, où vagit le Rhin dans son berceau et qu’on nomme la Via Mala.

Les jeunes gens s’avancèrent à travers des bois jusqu’à l’entrée de cette gorge célèbre, et peu à peu, poussés par cette curiosité qui empêche le voyageur de sentir la fatigue, ils s’engagèrent dans la gorge par une longue galerie percée dans le roc.

La Via Mala se compose de deux gorges étroites ou plutôt de deux profondes fissures au fond desquelles mugit le Rhin. La route serpente tantôt serrée entre deux parois de rochers, tantôt jetée au-dessus d’un abîme ténébreux dont le fond échappe au regard et d’où, en quelques endroits, le bruit du fleuve qui s’y tourmente et s’y brise n’arrive pas jusqu’à l’oreille, en beaucoup d’endroits l’ouverture qui permet de le deviner plutôt que de l’apercevoir semble n’avoir que deux ou trois pieds de large ; des troncs d’arbres renversés se prennent entre les rochers, couvrent le fleuve et font obstacle à la vue qui ne le retrouve qu’à quelque distance de là. Les ponts sont effrayants d’audace, mais il faut avouer que les travaux qu’on a fait pour élargir la route n’ont pas été favorables à ce que la Via mala avait de grandiose et de pittoresque.

En s’avançant encore, on voit de magnifiques arbres s’élancer de tous les points où il y a un peu de terre. La gorge est si resserrée qu’ils forment de leurs cimes qui se rejoignent, de leurs branches qui s’entre-croisent, des dômes transparents qui ne laissent passer qu’un pâle reflet de lumière. Un peu plus loin, tout est pierre noire, lueur souterraine, et au silence succède un fracas infernal d’eaux invisibles qui bondissent, déchirent et opposent fureurs à fureurs. C’est le Rhin, ce fleuve majestueux dont la source s’entoure de mystère comme celle du Nil. Il semble que sa destinée soit de n’avoir ni origine ni embouchure bien connue ; il se perd à sa fin, et ne se trouve pas quand on recherche le lieu d’où il sort ; produit du tribut de ruisseaux et de glaciers, il part divisé en torrents et, quand il se sent assez fort, réunit dans un seul lit ses ondes éparses, à la différence du Rhône qui jaillit de son glacier et court à travers le Valais sans déguiser ni son origine ni son nom.

— Comme on est loin du monde et des hommes, dit Édouard.

— Horribile visu, cria Raoul tout pâle ; si nous nous en retournions.

— Déjà ? dit le guide.

— Je m’avoue vaincu, dit l’enfant. Hâtons-nous de rentrer, si vous ne voulez pas me faire coucher dans cet horrible corridor.

Sous l’impression de cette scène tumultueuse et sublime on rebroussa chemin.

— Partie manquée, dit le guide, nous n’avons pas vu le plus beau.

— C’est convenu, dit Raoul, mais j’avoue que je regrette de ne pas être resté sous l’impression que m’avait faite la gorge de la Tamina.

— C’est une merveille, dit Édouard que la Via Mala.

— Mauvais chemin, c’est son nom, qu’il le garde !…

— C’est pourtant la route d’Italie, dit Hector.

— Bah ! fit Raoul en s’arrêtant.

— Y allons-nous ?

— Papa se fâcherait.

Comme le cheval qui sent l’écurie, Raoul hâtait le pas à mesure qu’on s’approchait de Thusis, c’est-à-dire, de la table et du lit. Il était presque nuit, et en vérité ils avaient assez fait de chemin pour une journée : on mangea peu et on dormit beaucoup. La diligence acheva le lendemain ce repos en les déposant à Coire, d’où ils devaient repartir sur-le-champ pour Saint-Gall, quartier de nouvelles excursions.

Ils ne purent s’empêcher de visiter la ville qui occupe une place assez importante dans l’histoire du canton des Grisons. Le guide leur fit remarquer aussi que le canton dans lequel ils se trouvaient était un des plus grands de la Suisse, et se distinguait par la variété infinie de ses localités et de son climat, de ses produits et des langues qu’on y parle. Cette contrée se compose d’un réseau infiniment varié de montagnes, de vallées, de cimes aux neiges éternelles, de campagnes luxuriantes entourées de rochers arides, de déserts sauvages où l’hiver dure presque toute l’année, non loin de forêts de châtaigniers, qu’égaie le ciel bleu de l’Italie. Les habitants présentent la même variété de race, de langue, de religion, de mœurs et de coutumes. Jusqu’en 1848, ce canton se composait de vingt-six petites républiques toutes indépendantes l’une de l’autre. La nouvelle constitution les a privées de leur indépendance.

La ville appelée Chur en allemand et Quera en langue romane est assez mal bâtie ; les rues sont étroites et les maisons irrégulières.

Son nom lui fut donné par Constantin le Grand, lors de son séjour, si toutefois on peut admettre cette étymologie Curia Rhetorum. Le palais épiscopal fait à lui seul la haute ville ; il a son enceinte particulière dans l’enceinte générale, et les tours du moyen âge dont elles sont flanquées produisent un bel effet au milieu des hautes montagnes, dont la ville est dominée. L’église est le monument le plus curieux. Ce fut le seul qu’on eut du reste le temps de visiter.

La cathédrale de Saint-Lucien date du huitième siècle, et son portail, dont les colonnes reposent sur des lions, est comme le certificat de son antiquité. L’intérieur en est surtout remarquable, à cause de ses tombeaux, dont l’un est en marbre de Vérone, et de ses tableaux signés de noms de grands maîtres. C’est d’abord l’Hérodiade de Rubens, puis une madone de Holbein, et enfin, comme complément de ses chefs-d’œuvre, une descente de croix de Dürer. Un tabernacle du quatorzième siècle, une châsse du huitième un crucifix d’or du douzième une crypte remarquable par sa voussure élancée et hardie, un trésor d’une richesse immense, voilà les ornements de ce sanctuaire épiscopal.

Les jeunes gens allèrent déjeuner à un restaurant situé sur les promenades de la colline aux roses, d’où ils jouirent d’une vue magnifique sur la vallée du Rhin.

— Allons, dit Hector, la journée ne sera pas perdue.

Le soir, grâce au chemin de fer, ils étaient à Saint-Gall.

Le canton de Saint-Gall renferme dans le centre de son territoire et entoure de tous côtés l’Appenzell, qui appartenait à ses abbés, et qui présente avec ses hautes montagnes comme une citadelle de la nature. L’aspect en est, en général, fort gracieux. Son sol est fertile, et ses cultures très variées. La vigne prospère dans le Rheintal, conquête autrefois de l’Appenzell sur les archiducs. Les collines du Toggenbourg sont aussi très riches, mais au sud du canton sont les glaciers, les chamois, les ours, le lammergeyer.

Saint-Gall est située au milieu des montagnes, entre la Sitter et la Steinach ; de nombreuses maisons de campagnes et de beaux jardins en ornent les environs, les rues sont larges, propres et animées, et les maisons bien bâties.

Ce qui frappa surtout les jeunes gens dans leur visite à la capitale du canton, fut la division de la ville en deux parties de deux époques bien distinctes. Les bicoques étroites et irrégulières, qui s’entassent toutes noircies par le temps dans l’enceinte resserrée des anciens murs, vous reportent au temps de la petite ville municipale ayant sans cesse à lutter contre ses voisins. Les habitations nouvelles qui forment le faubourg, marquent l’époque industrielle ; élégantes, propres, confortables, elles sont un frappant contraste avec leurs voisines et ne font pas pencher la balance en faveur du bon vieux temps.

L’effet le plus étrange est celui que produit au premier coup d’œil cette contrée, qui est à la lettre tapissée de percale et de mousseline qu’on étend sur le gazon pour les faire blanchir. Aussi loin que la vue peut s’étendre, tout paraît blanc, et l’on dirait qu’il a neigé ou que ce sont les eaux d’un lac miroitant au soleil.

Ce furent les seules impressions des voyageurs, car la ville par elle-même n’offre pas de monument remarquable.

L’ancienne abbaye fondée au septième siècle par Saint-Gall, moine écossais, et qui fut une des plus célèbres écoles scientifiques de l’Europe, n’existe plus ; elle a été sécularisée en 1805. La cathédrale a été rebâtie le siècle dernier, dans le style italien et les fresques qui la badigeonnent, bien qu’elles soient de Morato, sont d’un effet moins qu’imposant. Les églises de Saint-Laurent et de Saint-Mangen sont les seules dignes d’attention ; elles servent au culte réformé.

— Où allons-nous ? dit Raoul très maussade.

— Il faut avouer, dit Hector, que vous êtes difficile à contenter. Si vous aviez voulu, nous serions maintenant dans le Splügen à admirer les beautés de la nature la plus sauvage, tandis que vos caprices nous ont ramenés dans les villes.

— C’est vrai, dit Raoul un peu penaud, mais n’avons-nous pas des excursions ?

— Oui, Gais et Appenzell. Si vous voulez, par ce beau temps, nous pouvons nous mettre en route et aller coucher à Gais.

— Mais la nuit approche.

— Et la lune ? Vous y verrez aussi clair que dans une chambre éclairée par une lampe au verre opale.

— Ce sera charmant, dit Édouard, et si Raoul n’est pas fatigué ?

— Moi ? j’irais à Paris !…

— Dans son lit ou à table, murmura Hector.

La nuit approchait en effet, mais le crépuscule ressemblait à l’aurore.

La route qu’ils prirent monte par le Riethaüsli et gagne des hauteurs, d’où ils purent admirer les Alpes appenzelloises baignées dans les vapeurs du soleil couchant.

Ils avaient environ trois lieues à faire, deux villages et une forêt à traverser.

— Une promenade, dit Hector.

Et dans cette promenade, ils purent être les témoins d’une des curiosités les plus frappantes de la Suisse.

Au canton d’Appenzell appartient le fameux ranz des vaches ; chaque vallée, chaque canton a le sien, car tous les airs nationaux sont compris dans cette dénomination, mais le véritable air primitif est celui d’Appenzell. Ce nom singulier de ranz de vaches, que Rossini a immortalisé dans son Guillaume Tell, vient de l’ordre avec lequel marchent les vaches quand elles répondent à l’appel du vacher à l’heure où on les trait. Les chants de la Suisse sont tous rudes et sauvages et pourtant pleins de mélodie. C’est quelque chose de poétique de les entendre au milieu des montagnes, quand la nuit étend ses premiers voiles sur la nature, répétés par tous les échos. Le son du cor lui prête un charme fantastique. Dans quelques villages éloignés, ce cor rappelle l’heure de la prière du matin et du soir. On voit alors toutes ces bonnes gens se découvrir, s’agenouiller n’importe où ils se trouvent, dans la hutte, sur le chemin, au milieu des pâturages et des rochers, joindre les mains et prier à voix haute. C’est que dans ces solitudes le sentiment religieux est bien plus vif que dans les villes. Il y a tout un abîme entre l’office de l’église et la prière faite avec recueillement au haut de la montagne.

Ce fut un rêve plutôt encore qu’une promenade, et les jeunes gens ne s’en réveillèrent que le lendemain à Gais, au son d’une cloche qui semblait être l’écho prolongé des cors entendus la veille.

Gais est célèbre par les cures qu’on vient demander à son séjour monotone ; situé au pied de l’escarpement du Gäbris, dont les masses décharnées contrastent avec la verdure de ses pâturages, elle attire beaucoup d’étrangers qui viennent se baigner dans le petit-lait et avaler force verres de lait de chèvre. Ce qu’il y a surtout de remarquable ce sont ses métairies. Édouard en était charmé, Hector égayé et Raoul attristé de n’avoir pas un estomac assez grand pour absorber tout le lait.

Les vaches viennent matin et soir au chalet se faire traire, attirées par un peu de sel. Leur poil est lustré comme celui d’un cheval de luxe. Elles portent au cou un collier de cuir large et ornementé où se suspend une cloche de forme ovale. Pendant que le berger trait la vache, il entonne l’air appenzellois.

— Nous l’entendrons de plus près, dit Édouard en écoutant.

Il y a dans ces simples accents monotones et un peu mélodieux en eux-mêmes, un mélange d’expression plaintive et douloureuse et d’âpreté sauvage dont l’effet est extraordinaire, et le cri aigu du refrain ressemble à celui dont les naturels de l’Amérique septentrionale marquent leurs chants de guerre. Est-il étonnant que le ranz des vaches, lié au souvenir du jeune âge, affecte si puissamment les Suisses éloignés du pays ?

— C’est ravissant, dit Édouard, n’est-ce pas, Raoul ?

— Peuh !… du Tannhäuser, riposta d’un air grognon Raoul très ennuyé de sentir qu’il avait trop bu de lait.

Le guide leur expliqua ensuite dans tous ses détails la construction des chalets en bois de mélèze, élevés sur un soubassement de pierre, chalets qui ne sont habités que par les bestiaux, et quelquefois servent de magasin ou de cave.

— Nous irions bien au Stoss, ajouta-t-il au retour de cette visite aux pâturages, mais je crains de perdre du temps.

— Qu’est-ce qu’il y a au Stoss ?

— Une chapelle rappelant la victoire de Sempach.

— Oh ! il vaut mieux aller déjeuner, dit Hector, Raoul à faim.

— Moi ? s’écria Raoul, au contraire, j’ai comme une indigestion.

— Tu es malade ?

— Non. Mais je préfère me promener. Déjeunez sans moi.

— Ce ne sera rien, dit Hector.

— Je vous réponds, dit le guide, qu’avant une heure on aura faim.

Mais après déjeuner, Raoul un peu pâle rentra et ne put rien manger.

— Si j’avais su, dit-il mélancoliquement en regardant la table.

Édouard, voyant son frère indisposé, voulait ne pas partir, mais Raoul fut le premier à exiger qu’on se remît en route.

Une lieue sépare Gais d’Appenzell. Pourtant on mit deux heures à la faire.

— Décidément Raoul est malade, dit Édouard un peu alarmé.

En arrivant à Appenzell, on demanda une chambre et on coucha Raoul très fatigué. Cet accident jeta un peu de froid dans la gaieté des voyageurs. Hector et Édouard restèrent auprès de l’enfant dont la pâleur augmentait, et qui se tordait comme un poisson sortant de l’eau. Mais Wilhem monta quelque temps après avec une tasse remplie d’un breuvage très chaud. Raoul le but et, plus calme, s’endormit.

Il était deux heures du soir. Le guide engagea Hector et Édouard à aller se promener dans la ville, égayée par beaucoup d’étrangers, pendant qu’il veillerait le malade, ce qu’ils firent avec un peu d’ennui. Aussi leur promenade ne dura pas longtemps.

Le village d’Appenzell, sauf le singulier costume de ses habitants, n’a du reste par lui-même rien de remarquable. Placé au pied du Säntis, une des montagnes les plus accessibles aux touristes, il offre au regard ses maisons d’un brun noir répandues sur la rive gauche de la Sitter, au milieu de prairies et de vergers. L’Église très ancienne a eu le malheur d’être rebâtie dans le genre moderne. Quand donc les maçons du XXIXe siècle respecteront-ils les œuvres des architectes des siècles passés ? Quand donc laisserons-nous le temps appliquer son dernier cachet aux monuments de nos pères ? L’église d’Appenzell n’a plus de son passé qu’une tour, honteux contraste avec les malencontreux embellissements qui substituent partout des temples grecs ou même des granges aux édifices du style religieux : elle possède pour tout ornement un tableau formé de tous les drapeaux conquis.

L’hôtel de ville est d’une simplicité antique. Là sont encore conservés dans les archives les drapeaux pris sur l’ennemi, la bannière de Constance, deux étendards enlevés aux Vénitiens à la bataille d’Agnadel, et un drapeau du Tyrol portant cette inscription : Hundert Teufel, c’est-à-dire cent diables, ce qui ne l’empêcha pas d’être pris à Landeck en 1407 par des gens plus diables que ceux qui le portaient.

L’inquiétude s’emparant d’Édouard, Hector ne voulut pas le contrarier en prolongeant leur visite à l’histoire d’Appenzell, et, tous les deux reprirent le chemin de l’auberge, où ils trouvèrent Raoul dormant encore du sommeil le plus calme.

— Ce ne sera rien, dit le guide ; à son réveil il n’y paraîtra plus.

On commanda le dîner, qui se composa principalement d’un plat de truites, et on le fit servir auprès du lit de Raoul.

— Nous avions gagné une journée, dit Hector, nous allons la reperdre.

— Si Raoul est malade demain, je préviens mon père, dit Édouard.

— Enfant que vous êtes ! Alarmer votre père pour si peu de chose ? Y songez-vous ? Il vaut mieux, si Raoul est sérieusement indisposé, retourner nous-mêmes à Paris. Ce serait plus tôt fait.

— Partir pour Paris ? qui a dit cela ?

Et sur cette phrase bâillée plutôt que dite, Raoul se retourna à demi éveillé vers ses amis.

— Lazare qui ressuscite !

— Et la camomille a été mon Jésus-Christ.

— Tu es mieux, frère ?

— Mieux, oui. Mais, gredin de lait, il m’a creusé, creusé, au point que mon estomac ressemble à un puits séché.

— Peux-tu te lever ?

— Ma foi ! j’aime autant manger au lit.

Quelle gaieté ! quel entrain ! Comme tout ce qu’on mangea fut trouvé délicieux !… Et les truites ? Chacun mangea la sienne. Raoul qui voulait ménager son estomac endommagé par sa purge laiteuse ne put résister à la sauce raffinée qui escortait ce poisson si raffiné lui-même.

La conversation qui suivit fut très intéressante aussi. On fit parler le guide, qui, joyeux de la joie des jeunes gens, délia sa langue et fit parler ses plus lointains souvenirs.

— Une légende pour notre dessert, dit Raoul.

— Je n’en sais plus.

— Oh ! Wilhem, ça me guérira !

— Voyez-vous le bébé, qu’il faut endormir avec des contes.

— Ne parlez pas de comptes, Hector, c’est vous qui allez en rendre à petit père.

— Des jeux de mots ?

— Puisque mes maux ne sont plus en jeu.

— Oh ! Raoul !…

— Demain, dit le guide, avant de repartir, nous irons à l’ermitage, et là, je vous raconterai la légende qui s’y rapporte. Ici elle n’aurait pas de charme.

— Nous partirons de bonne heure, alors.

— Le temps de boire un verre de lait, dit Raoul.

— Qu’est-ce donc que cette montagne qui domine Appenzell, dit Édouard, quand le rire provoqué par la boutade de Raoul fut dissipé.

— C’est le Säntis. Pour y aller, il faut être bon marcheur. Moi-même, je ne me chargerais pas de vous y conduire. La vue y est grandiose, mais gare aux vertiges. Si le Säntis était exploré comme le mont Blanc, il y aurait bien plus d’accidents à signaler. C’est là que les troupeaux de l’Appenzell vont passer l’été. La paroi de roc qui est sur le flanc s’appelle der Stiefel ou la Botte.

— La Botte ?

— La superstition lui a donné ce nom.

— Il y a donc quelque chose, demanda Raoul.

— Peut-être, mais j’ignore. Ce que je sais, c’est qu’un amman du Rheintal, revers oriental du Säntis, et qu’on nommait Jean de la Botte, y revint pour expier ses méfaits. D’où le nom appliqué au rocher.

— Mais en sortant d’Appenzell, qu’allez-vous faire de nous ?

Mes bons messieurs, je vous quitterai au lac de Constance. Je vous serais de peu d’utilité, ne connaissant plus cette partie de mon pays.

— Nous quitter, déjà ?

Cette pensée refroidit un peu la gaieté des jeunes gens.

— Voyons, dit Hector, venez avec nous jusqu’à Bâle ; vous serez du moins notre interprète, car nous ne savons pas un mot d’allemand.

— À ces conditions j’accepte.

Il fallut bien se résigner à se coucher, mais on dormit très peu, et le lendemain au petit jour on fut sur pied. Raoul, complètement guéri, fut le premier à donner le signal du départ.

— Une heure après on était à Weissbad, où Raoul fit la grimace.

— Encore des cures de petit-lait, dit-il. Passons.

Par un chemin grimpant le long de roches verticales, ils atteignirent une jolie petite auberge, qui semble un nid d’hirondelles collé au rocher. Puis, sur un sentier large à peine d’un pied, ils atteignirent le Wildkirchli, dédié à l’archange saint Michel, en 1648, par Paul Uhlmann. On y dit la messe une fois par an. Quelques pas plus loin, ils trouvèrent l’ermitage taillé dans le roc vif, dont le bruit de la clochette, sonnée par l’ermite, fait au dix-septième siècle mettre à genoux tous les bergers des Alpes.

À la lueur d’une torche, ils traversèrent la caverne, dont l’issue s’ouvre sur l’Ebenalp, pâturage qui s’étend sur des rochers, et d’où la vue domine Appenzell, Saint-Gall, et les rives du lac de Constance.

Ce ne fut pas tant cette vue qui charma Édouard, que l’abondance des roses et la flore très riche de cet endroit délicieux.

On revint par l’ermitage pour reprendre le sentier pierreux et le pont suspendu sur un précipice, qui devaient les remettre sur le chemin de Weissbad.

En route le guide raconta la légende qu’il avait promise et dont il ne garantit pas l’authenticité.

La voici dans sa naïveté :

L’archange saint Michel avait terrassé, une bonne fois le démon, mais celui-ci, comme tous les vaincus qui ne veulent pas avouer leur défaite, ou tout au moins désirent s’en venger, s’était juré d’avoir sa revanche. Mais où ? comment ? c’était difficile. Ce furent les moines qui se chargèrent de l’aider dans sa vengeance, et, qui plus est, les moines de Saint-Gall. Vous savez ou vous ne savez pas, qu’un saint Irlandais, d’autres disent Écossais, nommé Gall, avait quitté son couvent de l’île d’Iona, l’une des Hébrides, pour porter l’évangile aux pauvres païens. Il traversa une grande partie de l’Europe, et, accablé de fatigue, s’arrêta au fond d’une forêt sur les bords de la Steinach. Il y bâtit une hutte et y vécut de longs jours, instruisant les peuples sauvages qui l’entouraient des mystères de la foi, et leur enseignant en même temps l’agriculture. Après sa mort, les bons habitants de l’Helvétie vinrent à l’ermitage prier sur son tombeau, et obtinrent bientôt de nombreux et éclatants miracles par l’intercession du bienheureux Gall. On vint à la cellule du torrent de Steinach de toutes les parties de l’Europe, et Pépin d’Héristal fit élever à sa place une abbaye, qui fut, dans les siècles de désordre et d’ignorance des règnes des successeurs de Charlemagne, l’asile et le refuge de la science et de la vertu. Au treizième siècle, le relâchement s’introduisit parmi les moines, ils préférèrent la richesse à la simplicité, l’orgueil à l’humilité, le plaisir à l’étude, la table à la prière, c’est là que le diable les attendait. Parmi tous les moines de l’abbaye de Saint-Gall, il choisit le seul qui fut resté vertueux. Satan est raffiné dans sa colère. Ce fut ce pauvre moine qui devint le bouc émissaire de ses vengeances. Déguisé en humble pèlerin, Satan arriva un soir à l’abbaye ; mais prenant un air navré de voir ce saint lieu transformé en lieu de débauche, il se cacha la figure dans les mains et voulut s’enfuir. Le moine vertueux qui s’appelait Archibald, en religion frère Pacôme, le retint :

— Restez, mon frère, lui dit-il, la gangrène n’a pas encore envahi la plaie. Venez, nous prierons ensemble pour ces pécheurs endurcis.

Le diable eut un de ces sourires…

— Laissez-moi, dit-il en feignant une grande colère, ceux qui restent parmi les loups sont dignes de hurler avec eux.

— Mon frère, ayez pitié de moi… Si j’étais le maître !…

Le sourire du diable se changea en un petit ricanement qu’il dissimula bien vite sous un soupir.

— Quittez cette abbaye, dit-il, je connais un endroit perdu dans la montagne, un roc creusé par la main de Dieu pour en faire le nid d’un aigle ou le lit d’un saint. C’est là que vous pourrez prier pour ces pauvres pécheurs. C’est là que, simple ermite, vous pourrez encore appeler à la prière tous les bergers d’alentour qui commencent à fuir les services pompeux des serviteurs d’un Dieu d’humilité !…

Bref, Satan fut si éloquent qu’il entraîna le frère Pacôme dans la montagne, et qu’il en fit l’ermite de Wildkirchli. Mais tous les jours à chaque heure, Satan venait de souffler à sa proie des idées d’ambition et d’orgueil qui germaient bien plus fortement dans le cœur d’un solitaire. Aussi qu’arriva-t-il ? C’est que l’ermite seul sur son rocher et dans sa caverne finit par se croire l’égal d’un Dieu, et qu’ayant écrit au pape pour lui ordonner de lancer l’anathème sur l’abbaye de Saint-Gall dont il réclamait le prieuré, et le pape lui ayant répondu par une bulle d’excommunication, il excommunia le pape !… Forfait inouï qui rendit saint Pierre malade pendant huit jours, et qui força le bon Dieu à jeter un regard moitié sévère, moitié compatissant sur ce fou d’ermite. Le bon Dieu vit tout de suite qu’il retournait de Satan, et il voulut tirer cette âme encore pure des griffes du démon. Trop tard !… L’ermite qui recevait tous les jours la visite de celui qu’il prenait pour un pèlerin, avait fini par quitter son ermitage pour aller prêcher dans l’Helvétie les doctrines d’un nouvel antéchrist. Il était gorgé d’or et d’idées malsaines. C’était assez pour réussir. Il partit donc laissant sa robe et son chapelet au diable ; mais à peine arrivé sur le pont qui domine le précipice, il roula dans l’abîme. Satan avait scié le pont.

— En voilà un, dit-il en riant, que saint Michel ne m’enlèvera pas.

Puis il endossa la robe, ceignit le chapelet, et le diable devint ermite. Vous connaissiez le proverbe. En voilà la source.

Les jeunes gens éclatèrent de rire, mais n’en prêtèrent pas moins d’attention à la fin de la légende.

Le guide poursuivit :

— Devenu ermite, le diable fit des siennes. Vieillards, jeunes gens, jeunes filles qui venaient le consulter étaient sûrs de recevoir des conseils qui les conduisaient tout droit en enfer. De plus, aussitôt qu’il voyait les habitants de la vallée en train de rire, de chanter, de danser, de manger, enfin de jouir des plaisirs de la vie, il sonnait la cloche de la prière, et, sur cent personnes, il était à peu près sûr qu’il n’y en avait pas dix qui s’agenouillaient. Bah ! disait-on, après la fête, ce n’est pas l’heure. Autant de péchés. Et Dieu sait tous ceux que le diable fit commettre.

Cela dura encore assez longtemps. Un jour l’archange saint Michel fut prié par saint Pierre d’aller faire une tournée dans le canton de Saint-Gall pour savoir ce qui les empêchait d’aller en paradis, car on ne voyait plus arriver aucun habitant de l’Helvétie du nord. Voilà saint Michel parti. Arrivé à Saint-Gall, on lui parle d’un saint ermite qui faisait beaucoup de bien dans la contrée et qui, à lui seul, devait plus envoyer d’âmes au paradis que tous les ermites réunis.

— Oh ! oh ! dit saint Michel, et saint Pierre qui se plaint du contraire. Est-ce que Satan ferait des siennes ?

Saint Michel se déguise en berger, seulement il a soin de mettre sous sa chemise son épée flamboyante, puis il prend le chemin de l’ermitage. À peine arrivé, rien qu’à l’odeur, il reconnaît la présence du démon. Il aperçoit le soi-disant ermite qui venait à lui en côtoyant le précipice.

— Bonjour, messire Satanas, lui cria-t-il.

Et en même temps il tira son épée.

Le diable eut tellement peur qu’il trébucha et disparut dans l’abîme ; Saint Michel l’y suivit, et lui mettant le pied sur la gorge lui fit rendre toutes les âmes qu’il avait dévorées depuis qu’il était ermite. Mais, hélas ! le bon Dieu ne voulut pas entendre raison, et quand saint Michel se présenta avec toutes ces âmes en paradis, la porte resta fermée et les pauvresses allèrent se consoler au purgatoire.

Depuis ce temps, on voit bien l’ermitage, mais on n’a jamais revu d’ermite.

Cette légende un peu apocryphe les conduisit presque jusqu’à Weissbad, et une voiture de louage jusqu’à Rossbach. Rien de curieux à voir ne les retenant dans ce petit port d’eau douce, qui ressemble trop à un décor d’opéra-comique, ils prirent le bateau à vapeur qui les conduisit à Constance, où ils devaient mettre leur repos à contribution d’histoire et de souvenirs.

CHAPITRE VI

Constance ancienne et Constance moderne. – Réflexions historiques. – Cathédrale et salle du Concile. – Jean Huss. – Son supplice. – Un pape et un empereur en faillite. – Souvenir de la Juive, opéra d’Halévy. – Gottlieben. – Arenenberg. – La Reine Hortense et le prince Louis. – Eugène de Beauharnais. – Île de Reichenau. – L’émeraude de Charles le Gros. – Un ami de collège. – Son voyage comparé à celui des jeunes gens. – Brugg. – Kœnigsfelden. – Agnès de Hongrie et l’empereur Albert. – Habsbourg. – Schaffhouse. – Son pont et son château. – Jean de Muller. – Laufen et la chute du Rhin. – Gœthe et Victor Hugo. – Passage sous le Rhin. – Waldshut.

Eh quoi ! c’est là Constance ? C’est là cette ville impériale qui avait quarante mille habitants, et au quinzième siècle était arrivée au plus haut degré de prospérité ? la ville du concile, du pape Martin, de l’Empereur Sigismond, la ville où a été brûlé Jean Huss ? Hélas ! elle est en pleine décadence, et le port seul qui est construit sur le lac embellit la vieille cité ! Le voilà bien encore, son beau lac calme et transparent où la ville se mire ; voilà bien ses plantureuses montagnes parsemées de châteaux et ses riches plaines émaillées de villages ; l’œuvre de la nature est restée, mais l’œuvre des hommes s’est écroulée. Constance est morte. Depuis la paix de Presbourg, qui l’a donnée au duché de Bade, ce n’est plus qu’une pauvre petite ville qui puise dans le commerce et l’industrie quelques parcelles du trésor de son antique prospérité, ville moderne, pauvre, solitaire et triste, qui ressemble à une tombe dans laquelle le souvenir fouillerait pour y chercher des ossements.

Voilà les réflexions des jeunes gens pendant leur promenade matinale à travers les rues de Constance.

Ils avaient deux choses à voir, la cathédrale et la salle du concile. La cathédrale date de 1052. La nef est supportée par seize colonnes d’un bloc chacune ; c’est admirable, mais ce qui est plus admirable encore, ce sont les sculptures en bois des portes principales qui offrent toutes les scènes de la passion. Quelques peintures d’Holbein et quelques tombeaux en complètent l’ornementation. On montre au milieu la pierre sur laquelle Jean Huss se tint debout quand on lui lut l’arrêt du concile qui le condamnait à être brûlé vif. Cette place reste toujours sèche, même lorsque le reste de la dalle est humide. C’est le seul souvenir qui soit resté du grand martyr. Quant à la salle du concile, elle est aujourd’hui dans les bâtiments de la douane. Voilà, empereur Sigismond, ce que le duché badois a fait de ton palais. Dans une petite baraque ont été relégués les trônes du pape Martin et de l’empereur Sigismond. En face, sur une estrade ; des espèces de figures de cire représentant Jean Huss, deux de ses disciples et leur accusateur. C’est mesquin et bête, surtout quand on se reporte à ces grandes époques, où les papes et les empereurs rivalisaient de richesse et de luxe pour éblouir le peuple qui toujours payait le spectacle !…

Les jeunes gens un peu écœurés et désillusionnés descendirent jusqu’au Brull , où périt Jean Huss sur son bûcher.

Le concile de Constance avait pour but, et ce fut du reste son résultat, de mettre fin au grand schisme d’Occident, en déposant les papes Jean XXIII et Benoît XIII, et en nommant Martin V. Mais son œuvre la plus importante fût le jugement de Jean Huss.

C’était le recteur de l’Université et le prédicateur de la cour de Prague. Le grand nombre de disciples qui se rallièrent à sa nouvelle doctrine inquiéta les chefs de la religion chrétienne ; ils semblaient pressentir la séparation qui devait bientôt, grâce à Luther, briser l’unité de l’Église. Jean Huss reçut donc l’ordre de se rendre à Constance pour justifier de son hérésie : il ne refusa point d’obéir, mais il demanda un sauf-conduit, que l’empereur lui octroya comme gage de sûreté, et muni de ce sauf-conduit se rendit devant le concile. Il ne devait sortir un an après du couvent des Dominicains, où il fut retenu prisonnier en dépit de la parole donnée par l’empereur, que pour marcher à la mort. Le bûcher s’éleva sur l’emplacement dont les jeunes gens venaient remuer la cendre. Jean Huss monta tranquillement et se mit à genoux dessus. Sommé une dernière fois de renier sa doctrine, il s’écria :

— Plutôt mille morts que d’être traître envers mon Dieu, comme l’empereur Sigismond a été traître envers moi.

Les flammes et la fumée le dérobaient déjà aux regards du peuple, qu’on entendait sa voix calme et grave :

— « Mon Dieu, disait-elle sans aucun tressaillement, recevez mon âme. Je la remets entre les mains de mon Sauveur ! »

Jérôme de Prague, son ami et son défenseur, devait le suivre deux ans après sur le même bûcher et avec le même courage. Le bourreau voulait allumer le feu par derrière. « Viens çà, maître, dit le martyr, allume le feu en face de moi ; si je l’avais craint je ne serais pas ici. »

Après le drame, la comédie. Quand le concile fut terminé, ni le pape, ni l’empereur Sigismond ne purent payer les frais, dont les bourgeois de la ville leur apportèrent la carte ; ce que voyant, les susdits bourgeois s’emparèrent de la vaisselle d’argent de l’Empereur, des vases sacrés du pape, des armures des chevaliers, et ne les rendirent que sur caution. Malheureusement la caution ne valut rien, et Constance en fut pour ses frais. Ce fut le commencement de sa ruine.

— C’est égal, dit Raoul, j’aime mieux le premier acte de la Juive. Au moins l’empereur, le pape et Constance y sont traités à leur valeur.

C’est en effet à Constance que se passe le premier acte du chef-d’œuvre d’Halévy. C’est l’impression la plus forte qu’emportèrent les jeunes gens, de leur séjour dans la ville impériale.

Après déjeuner, ils songèrent à leurs excursions aux environs de Constance, dont les habitants et surtout les habitantes, ont encore conservé le costume traditionnel. Hector ménageait une surprise historique à ses amis. Le bateau qu’ils prirent les conduisit d’abord au château de Gottlieben, dont les bâtiments carrés, accusent un style espagnol. Dans la tour de l’est, sous le toit, on leur montra la prison de Jean Huss, et de Félix Hämmerlin. Ce château n’offre aux voyageurs qu’un intérêt, celui d’avoir été restauré par le prince Louis Napoléon quand il était réfugié en Suisse.

— Nous avons oublié Arenenberg, dit Édouard.

— Nous y allons, répondit Hector.

Ce n’est pas une résidence royale que ce château ; c’est une jolie maison de campagne qui ne peut arrêter le touriste habitué aux beautés les plus diverses de l’art antique ou moderne et aux sites pittoresques des montagnes helvétiques. Hortense de Beauharnais y a vécu sous le nom modeste de comtesse de Saint-Leu. C’est là qu’est morte cette reine, fille d’impératrice et mère d’empereur, qui toujours gracieuse et bonne a su dans l’exil faire respecter la reine et adorer la femme.

La Providence a des secrets auxquels nous ne pouvons toucher. En face de cette petite maison blanche d’Arenenberg, l’historien rêve, et dans ce nid de verdure où il y a place à peine pour une famille, son imagination évoque des fantômes !… Inclinons-nous et passons. Dans le pays on se souvient surtout de cette jeune mère, affable pour tous les malheureux, et dont les bienfaits ne sont contestés par personne dans ces discussions politiques qui surgissent au seuil des demeures royales. On ne voit plus une reine, on ne voit qu’une mère ; et Hortense, ce nom poétisé par celle qui l’a porté, sera toujours prononcé avec respect où la reine a régné, où la femme a souffert, où la mère repose aujourd’hui !...

Un peu plus loin s’élève un château qui a appartenu autrefois au frère d’Hortense, Eugène de Beauharnais, un des rares serviteurs fidèles de Napoléon Ier.

En une heure le bateau conduisit les jeunes gens à l’île de Reichenau où ils visitèrent le tombeau de Charles le Gros ; l’église où il repose dépendait d’une ancienne et riche abbaye de bénédictins fondée en 724 par Charles-Martel. C’est dans cette humble retraite, dit l’épitaphe du tombeau, que le neveu de Karl le Grand, après avoir vaincu l’Italie, obtenu l’Empire et la couronne de César à Rome, conquis par droit d’hérédité la Germanie et la Gaule, vint finir ses jours, abandonné de la fortune qui lui ravit sa puissance, et de sa famille qui lui refusa un asile.

On leur montra aussi entre autres curiosités une émeraude pesant vingt-huit livres, qui fut donnée par Charles le Gros. C’est du reste sa seule valeur, car ce n’est qu’un simple morceau de verre. Ils rentrèrent à Constance et firent leurs préparatifs pour se diriger vers Schaffhouse, le soir même ; mais ils ne purent partir que le lendemain. Voici pourquoi.

À table d’hôte, Raoul et Édouard se trouvèrent placés en face d’un de leurs camarades de collège qui faisait avec son père, mais currente pede, le voyage qu’ils faisaient seuls et à tête reposée. Seulement il était parti plus tard et faisait le même voyage en sens inverse. Il arrivait par Bâle et devait rentrer par Genève.

— Tiens ! les frères Siamois, s’écria le jeune homme en reconnaissant Raoul et Édouard et en leur donnant le surnom de collège qui par corruption avait fait Siamois de Simon.

Tout le monde leva la tête.

— Charles Lalande dirent les jeunes gens.

Poignées de mains, cris d’étonnement, babillage de collégiens, rien n’y manqua à la grande colère des voyageurs de la table d’hôte troublés dans leur travail de mastication. Aussi le père Lalande les engagea-t-il à se modérer et à attendre au moins d’être seuls, ce qui arrive presque toujours au dessert.

Inutile de dire que la conversation se prolongeant fort tard, nos trois jeunes gens manquèrent le train de Schaffhouse.

— Mais toi, d’où viens-tu ? où vas-tu ? qu’as-tu vu ? demanda Raoul quand il eut avec Édouard et Hector décrit les marches et contremarches exécutées par eux depuis cinq semaines.

— Oh ! moi je vais à Bâle.

— Nous y allons.

— À Schaffhouse.

— Nous y allons.

— Alors je n’ai rien à vous dire, je ne veux pas gâter le paysage.

— Mais, dit Hector quel détour avez-vous donc fait ?

— Nous nous sommes arrêtés à Frick d’où l’on jouit d’une vue majestueuse : l’Aar, la jolie petite ville de Brugg, les belles ruines d’Habsbourg, et la chaîne majestueuse des Alpes bernoises.

— Peuh ! fit Raoul, nous les avons vues de si près !…

— En sortant de Frick que l’histoire romaine appelle Vocetius…

— Peste ! comme te voilà érudit !

— Nous sommes descendus par le Bolzberg à un pont de bois immensément long qui nous a conduits, à Brugg, une vieille petite ville aux murs crénelés et aux tours coniques.

— Il parle comme notre professeur d’histoire, n’est-ce pas, Édouard ?

— Je vois sourire ton père, Charles, et je crois que c’est à lui que tu dois cette érudition.

— Eh bien ! oui, mes amis. Mon père m’a fait comprendre qu’un voyage n’était agréable que par l’étude des faits historiques.

— Nous l’avons compris aussi, et nous n’avons rien laissé échapper.

— Et pourtant vous allez tout droit à Schaffhouse, laissant sur votre gauche le pays que je viens de traverser, où vous auriez trouvé des parties aussi intéressantes au point de vue historique que sous le rapport géographique.

— Eh bien ! fais-toi notre cicérone. Transporte-nous par la pensée dans la ville de Brugg, où tu nous as laissés.

— Mes amis, dit M. Lalande, interrompant sa conversation avec Hector, votre père vous attend, et vous ne pouvez retarder votre retour pour une excursion qui perdrait son importance après celles que vous avez faites. Seulement ne quittez pas la Suisse sans emporter du moins le souvenir du lieu où fut le berceau de la maison d’Autriche.

Vous avez admiré les vainqueurs, un peu de pitié pour les vaincus. Dans l’abbaye de Kœnigsfelden, il y a un martyre et un dévouement qui ne sont pas déplacés à côté des grandes pages de l’histoire suisse. Ainsi le couvent de Kœnigsfelden s’élève sur l’emplacement où expira l’empereur Albert. C’est sa fille, Agnès de Hongrie, qui l’a fait construire. À l’endroit où pose l’autel était le chêne contre lequel l’Empereur assis s’adossait, lorsque Jean de Souabe, son neveu, lui perça la gorge d’un coup de lance. Agnès fit déraciner l’arbre teint du sang de son père, et elle en fit faire un coffre dans lequel elle enferma les habits de deuil qu’elle jura de porter toute sa vie. Et elle tint parole. Agnès entra au couvent à l’âge de vingt-sept ans, le cœur plein de jeunesse et de vengeance, resta plus d’un demi-siècle à prier et n’en sortit purgée de toute souillure qu’à l’âge de quatre-vingt-quatre ans.

— Père, dit Charles, tu ne nous parles pas de Habsbourg.

— Que dire de ce berceau des Césars modernes ? Il n’en reste plus qu’une tour, et la salle d’armes du grand Rodolphe est devenue une écurie. Deux faits curieux s’y rattachent pourtant. Faut-il vous les dire ?

— Oui, oui.

— Rodolphe n’était alors que comte de Habsbourg. Un jour, voyageant à cheval, il rencontre un prêtre qui portait à pied le Saint-Sacrement à un malade d’un village éloigné. Le prince sauta à bas de son cheval, y fit monter l’homme de Dieu et conduisit le cheval par la bride. Arrivé à destination, le prêtre voulut rendre le cheval à son propriétaire : « Dieu me garde, répondit celui-ci, de me servir d’une monture qui a porté mon Seigneur ! » Cette conduite lui valut la couronne de l’Empire, car le prêtre devint dix ans plus tard chapelain de l’archevêque de Mayence, et il usa de son crédit pour faire élever Rodolphe empereur de Rome. Autre histoire, celle-ci plus vieille. Les Suisses confédérés assiégeaient le château de Habsbourg, défendu par un gouverneur autrichien qui se défendit jusqu’à la dernière extrémité. Pressés par la famine, les assiégés durent se rendre à discrétion. La femme du gouverneur, prévoyant le sort qui serait réservé à son mari, demanda à emporter ce qu’elle avait de plus précieux. Cette permission lui fut accordée et elle sortit du château emportant son mari sur ses épaules. Les Suisses la laissèrent passer. Mais à peine eut-elle déposé à terre son mari que celui-ci la poignarda, pour qu’il ne fût pas dit qu’un chevalier avait dû la vie à une femme.

On devisa longtemps encore, mais force fut de céder au sommeil. Après des adieux amicaux, on se sépara pour repartir le lendemain, Charles pour Zurich, les jeunes gens pour Schaffhouse où le train les emporta à toute vapeur.

Leur dernière nuit à passer en Suisse devant être aux chutes du Rhin, ils commencèrent à visiter Schaffhouse, qui par elle-même n’a rien de bien important. Elle a néanmoins un cachet particulier qui mérite l’attention du touriste. Presque toutes les maisons sont décorées de fenêtres saillantes couvertes de sculptures et d’ornements de stuc. Anciennement toutes les façades étaient peintes à fresques. Il reste encore quelques vieilles maisons qui offrent les traces des peintures qu’elles portaient autrefois. Les murs et les portes de la ville sont bien conservés et d’une architecture pleine de beauté. La cathédrale qui date de 1052 est du plus pur style roman.

« Il y a deux siècles, dit Victor Hugo, Schaffhouse était plus pittoresque encore. L’Hôtel de ville, le couvent de la Toussaint, l’église Saint-Jean étaient dans toute leur beauté, l’enceinte des tours était intacte et complète. Il y en avait treize sans compter le château et les deux hautes tours sur lesquelles s’appuyait cet étrange et magnifique pont suspendu sur le Rhin, que notre Oudinot fit sauter le 13 avril 1799 avec cette ignorance et cette insouciance des chefs-d’œuvre qui n’est pardonnable qu’aux héros. Enfin, hors de la cité, au delà de la porte-donjon qui va vers la Forêt-Noire, dans la montagne, sur une éminence, à côté d’une chapelle, on distinguait au loin, dans la brume de l’horizon un hideux petit édifice de charpente et de pierre, – le gibet. »

Cette citation du grand poète complète le coup d’œil rétrospectif que tout voyageur est tenté de jeter sur une ville.

Il y a une lieue de Schaffhouse à Laufen. Elle fut gaiement franchie. À mesure qu’ils avançaient, le bruit de la chute du Rhin grandissait. Ils se trouvèrent enfin devant ce spectacle merveilleux, effroyable tumulte, tempête éternelle, neige vivante et furieuse ! Le château, malgré son aspect pittoresque, n’arrêta même pas leurs regards. Ils prirent un chemin qui les conduisit au Fishevy, pavillon situé immédiatement au-dessus de la chute. De là, le spectacle se déploie dans toute sa magnificence. Les masses d’eau écumante se précipitent avec une vitesse vertigineuse et un bruit qui empêche de s’entendre. Les nuages de vapeur vous montent au visage, poussière d’eau, tout à la fois fumée et pluie. Ce n’est pourtant qu’une partie de la chute, et l’effet en est puissant.

Deux poètes, Gœthe et Victor Hugo, ont passé par là et nous ont laissé leurs impressions.

Écoutez le poète français :

« Là, tout vous remue à la fois. On est ébloui, étourdi, bouleversé, terrifié, charmé. On est enveloppé d’une effroyable averse tonnante… L’aspect devient encore plus terrible. C’est un écroulement effrayant. Le gouffre hideux et splendide jette avec rage une pluie de perles au visage de ceux qui osent le regarder de trop près. Les quatre grands gonflements de la cataracte tombent, remontent et redescendent sans cesse. On croit voir tourner devant soi les quatre roues fulgurantes du char de la tempête… On ne sait que dire, on est écrasé comme par tous les grands poèmes ! »

Le poète allemand est plus méthodique ; il note ses impressions comme un commerçant chiffre ses affaires ; c’est le grand livre de la poésie.

« Rochers perpendiculaires du milieu : ils sont usés par le frottement ; l’eau les heurte et se précipite avec violence contre cet obstacle. – Leur résistance ; l’un en haut, l’autre en bas, ils sont complètement submergés. Vagues rapides, tourbillons dans la chute, tournoiements dans le bassin. Dans sa course l’eau apparaît verdâtre ; quand elle se brise, elle prend une légère teinte de pourpre. Ses flots écumants se jettent sur les rives à droite et à gauche, le mouvement retentit au loin, mais l’eau reprend sa course et sa couleur verte. – Idées que fait naître la violence de la chute ; inépuisable et continuelle puissance de la nature, destruction, immobilité, durée, mouvement, retour immédiat au repos !… »

Que dire après ces deux grands poètes ? Rien. Se taire et admirer.

Les jeunes gens descendirent à l’hôtel Weber, construit en face de la chute, et passèrent toute la soirée sur la terrasse, contemplant sans s’en lasser cet imposant spectacle. La nuit était belle, pas un nuage, pas un souffle de vent ; un majestueux silence enveloppait la nature ; on n’entendait que le sourd mugissement du torrent, et leurs yeux captivés comme attachés ne voyaient que cette masse d’eau tombant et retombant toujours. Après la chute, le cours du fleuve incline fortement vers le sud, coupant pour ainsi dire le cours primitif à angle droit : la chute occupe le sommet de l’angle et la vallée est dans cet endroit très étroite.

Le mugissement du fleuve, après les avoir tenus éveillés pendant plus de deux heures, les endormit soudain et les berça de songes charmants. Au petit jour, ils sautèrent à bas du lit et purent contempler la chute aux rayons du soleil naissant.

Ils descendirent la colline sur laquelle s’élève l’hôtel, passèrent le fleuve sur un bac et montèrent au petit village construit dans l’angle que forme le Rhin. On les introduisit dans deux galeries, l’une intérieure, l’autre extérieure. De la galerie intérieure, on domine toute la chute, et la vue en est magnifique, bien qu’au premier abord, la hauteur et l’étendue des chutes ne répondent point à l’idée qu’on s’en est formée. Mais bientôt une émotion indicible succède à ce désappointement : la vue semble s’étendre et l’on sent que la scène est plus grande qu’on ne le pense.

De la basse galerie construite environ à mi-hauteur de la chute, le spectacle a quelque chose d’effrayant. L’énorme masse d’eau semble se précipiter au-dessus de votre tête ; on croirait qu’elle va vous engloutir. Le vent produit par la force et la puissance du torrent, fait tout trembler sous vos pieds et autour de vous, vous êtes couvert d’écume, étourdi par le bruit de la chute. Les yeux, les oreilles, les sens sont soudain si positivement captivés, qu’à la terreur succède la prostration. On a comme la conscience d’un danger sans avoir la force de s’en éloigner.

— Depuis Loèche, dit Édouard, en sortant du gouffre, je n’avais pas eu si peur.

— Ma foi, dit Raoul, c’est clore dignement notre voyage.

— À Bâle ! dit Hector, notre dernière étape et peut-être la plus curieuse.

Quatre heures après, ils déjeunaient à Waldshut, où le chemin de fer badois les prit pour les transporter à Bâle. Ils y arrivèrent assez à temps pour voir la ville, mais malheureusement il pleuvait, ce qui fit faire la moue à Raoul, déjà peu content de visiter une ville après avoir admiré les chefs-d’œuvre de la nature. Il fallut bien se résigner. Hector proposa de coucher à Bâle, ce qui fut accepté, et un télégramme en avertit le docteur Simon.

CHAPITRE VII

Bâle. – Pauvre Wilhem ! Fatigue et besoin de repos. – Hôtel des Trois-Rois. – Causerie. – Sérénade des étudiants. – Histoire de Bâle. – Souvenirs du guide. – Héroïsme des Suisses au siège de Bâle. – Le chant du cygne. – Retard des horloges. – Triste lendemain. – La cathédrale, l’arsenal et l’hôtel de ville. – Adieu de Wilhem. – Retour à Paris. – Dernières pensées sur la Suisse.

Mais Wilhem ? qu’était-il devenu ? disparu ? oublié ? non. Il est toujours là, attentif aux moindres ordres des jeunes gens, prévenant, empressé et surtout utile au moment de payer les dépenses. S’il a fait voyager les jeunes gens dans des pays qu’il connaissait, ceux-ci, à leur tour, le font voyager dans des pays qu’il ne connaît pas et qu’il est bien aise de connaître. Il voit tout et ne dit rien, mais sa mémoire est comme une plaque de cire qui reçoit toutes les impressions et en garde une empreinte ineffaçable. Qui sait si cette étude ne lui sera pas nécessaire pour guider d’autres voyageurs ? Et puis il est charmé de voir les beautés inconnues pour lui que renferme son beau pays. Il en est fier, et n’est pas étonné qu’on puisse marcher de surprise en surprise. Quand il voit un beau site : « Je m’y attendais, dit-il. » Il n’est pas comme ces voyageurs qui ne trouvent beau que ce qu’ils ont vu. Au contraire, tout ce qu’il voit lui semble surpasser ce qu’il a vu. C’est l’effet de cet orgueil patriotique qui a mis les enfants de la Suisse au premier rang.

Depuis qu’on est à Bâle, Wilhem est soucieux, il sent qu’il va quitter ses jeunes hôtes. Ceux-là au contraire qui se rapprochent de la France sont joyeux, et leur joie, égoïste comme toutes les joies, n’aperçoit pas les tristes pensées qui obscurcissent le front de leur guide.

D’ailleurs, faut-il l’avouer ? ils sont fatigués autant d’esprit que de corps. Ils ont besoin de repos. Certes ils reverront la Suisse avec plaisir même dans les contrées qu’ils ont explorées, mais tout de suite, non. C’est un peu le caractère français qui en est la cause. On aime le changement, et la variété elle-même ne suffit pas dans le paysage, quand cette variété est continue et successive. On est lassé et écœuré à force de voir du beau. Je ne peux mieux comparer la situation d’esprit des jeunes gens qu’à celle des spectateurs, qui, assis dans leur stalle à l’Opéra, font bisser avec rage un morceau de chant qu’ils n’entendront jamais avec autant de plaisir la deuxième fois que la première. Bis repetita placent. D’accord, mais à condition qu’il y ait entre les bis un assez long intervalle.

C’est donc avec une espèce de nonchalance, voisine de la morgue aristocratique des Anglais en voyage, qu’ils achevèrent leur excursion dans Bâle.

Ce n’en est pas moins une ville très curieuse, et il fallait ses beautés pour réveiller l’appétit intellectuel des jeunes gens. Ils étaient descendus à l’hôtel des Trois-Rois, où ils dînèrent dans le grand Speisesaal, salle à manger qui occupe le devant de la maison et donne sur une galerie ouverte que baignent les eaux du Rhin. C’est de là qu’ils entendirent les joyeuses sérénades dont les étudiants en vacances régalent souvent les oreilles de la vieille ville bâloise. C’était jour de fête, et les étudiants s’en donnaient en dépit de la pluie qui tombait, avec acharnement.

Le silence se fit pourtant, et les gens assis sur la galerie causèrent pour charmer l’ennui de leur séquestration.

— Et bien ! poète, dit Hector à Édouard qui regardait le Rhin avec mélancolie, à quoi pensez-vous ?

— Je suis dans les nuages.

— Tu es bien heureux, dit Raoul, moi je suis dessous. Quel temps !

— Combien de générations, reprit Édouard sans faire attention à la boutade de son frère, se sont succédé depuis que coule cette onde rapide ! Que de peuples ont vécu et se sont évanouis dans la mort sur les rives du Rhin !

— Oh ! tu ne vas pas nous faire un cours d’histoire, j’espère.

— Non. Je rêve. Il me semble revoir ces antiques tribus sauvages des rives de la mer Noire, hordes barbares qui ont foulé pour la première fois le sol de l’Allemagne, descendre dans la vieille Europe, traînant après eux leurs femmes, leurs enfants, leurs vieillards, leurs troupeaux, et formant çà et là des campements, où s’élevèrent plus tard des huttes, des villages, et des villes !…

— Est-ce fini ?

— Descendez des nuages, Édouard, nous sommes à Bâle.

— Bâle, bâtie par Valentinien, fut au moyen âge la cité la plus riche et la plus florissante après Zurich.

— C’est entendu, fit Raoul en bâillant ; toutes les villes de la Suisse ont été plus riches les unes que les autres.

— C’est devant Bâle, dit Hector, que Rodolphe de Habsbourg apprit qu’il était élevé au trône impérial. Il faisait le siège de la ville et allait l’abandonner quand les habitants ouvrirent leurs portes pour rendre hommage à l’Empereur.

— Ah ! fit Raoul prêtant l’oreille.

— Un des descendants de Rodolphe, Albert d’Autriche, marcha contre Bâle qui refusait de reconnaître sa juridiction. En route il apprit qu’un tremblement de terre l’avait à demi détruite. C’est le bon moment, lui dit-on. Non, répliqua Albert, Dieu me garde de faire un pas de plus contre ce malheureux peuple. Qu’il relève ses murailles en paix ! il sera temps alors de régler notre dispute. Et il envoya quatre cents paysans pour aider à déblayer les ruines.

— Bien, s’écria Raoul. Et puis ?

— Et puis ? ma foi, dit Hector, je ne sais plus rien, moi, et vous, Édouard ?

— Moi, non plus.

— Ah ! si Wilhem était là ?

— J’y suis, fit Wilhem timidement.

Il écoutait sans oser s’avancer, bien que la langue lui démangeât de parler.

— Approchez, Wilhem.

— Point ne ferai, monsieur, je suis même de trop ici.

— Cela ne fait rien, dit Hector. En voyage on se débarrasse de tout ce qui est gênant. Au diable les convenances !

— Où il y a du plaisir il y a pas de gêne, dit Raoul.

Cette transposition fit rire, et Wilhem en profita pour s’asseoir sur le bord de la chaise qu’on lui offrait.

— Est-ce que mon bon Wilhem aurait une légende à mon service ? demanda Raoul. Hein ? pour la dernière ?

— Mieux que ça, une histoire vraie. Si toutefois cela ne vous fatigue pas de m’entendre raconter les exploits de mon pays.

Raoul fit la moue.

— Au contraire, dit Hector.

Édouard s’apprêta à écouter.

— C’était au temps de votre roi Charles VII. Il y avait alors rude guerre en Helvétie. Zurich, en guerre avec les cantons forestiers, avait imploré l’assistance de l’empereur Frédéric d’Autriche. Celui-ci occupé en Bohême, où avaient éclaté de terribles guerres religieuses, et dans la Hongrie qu’avaient envahie les Turcs, ne put réunir toutes ses forces contre les montagnards de la Suisse, mais il écrivit au roi de France une lettre pressante dans laquelle il lui démontrait qu’il importait aux princes de ne pas laisser les sujets s’élever contre les maîtres, ni les vilains contre les nobles ; il lui demandait donc un certain nombre de ces compagnies d’Armagnacs et de ces hardis capitaines, qui foisonnaient en France pour les employer contre les Suisses. La France, après cent ans de guerre, venait de faire la paix avec les Anglais. Charles VII ne demanda pas mieux que de délivrer son royaume de ces Armagnacs et de leurs trop hardis capitaines. Il les envoya en Suisse sous la conduite du Dauphin, plus tard Louis XI. Le Dauphin marcha sur Bâle qui soutenait les montagnards. Les Suisses détachèrent un corps d’élite pour reconnaître l’ennemi et l’empêcher de passer la Birse, rivière qui se jette dans le Rhin au-dessus de Bâle. L’avant-garde du Dauphin l’avait déjà franchie. Les Suisses la chargèrent, la culbutèrent, lui enlevèrent son artillerie et ses bagages et la rejetèrent au-delà de la rivière. Aussi indisciplinés qu’intrépides, ils assommèrent un ménage bâlois qui voulait les empêcher de passer outre, franchirent la rivière et se ruèrent sur l’avant-garde française ralliée par de puissants renforts. Enveloppés par des masses, les montagnards furent bientôt séparés en deux troupes, dont l’une fut exterminée après une résistance désespérée, et dont l’autre se renferma dans une ladrerie que les Français assaillirent. L’incendie et les boulets ne purent en faire déloger les Suisses, qui repoussèrent assaut sur assaut. Leurs longues piques et leurs hallebardes abattaient les gens d’armes par centaines. Leurs morgenstern broyaient comme verre hommes et cuirasses. Comme les Gaulois et les Francs des âges héroïques, on voyait les Suisses, hachés de vingt blessures, lutter et frapper tant qu’il leur restait un soufflé de vie : quand ils ne pouvaient plus se tenir debout, ils combattaient à genoux. Les plus vieux capitaines de France n’avaient jamais vu gens de si grande défense ni si téméraires à abandonner leur vie. Émus d’admiration, ils eussent volontiers offert quartier à ces héros, mais ceux-ci n’eussent pas consenti à se rendre. Enfin, après dix heures de combat, accablés par le nombre, ils moururent tous, moins vaincus que las de vaincre. L’historien de ce fait d’armes, Piccolomini, qui plus tard fut pape sous le nom de Pie II, raconte que, pendant le combat, les Suisses, ayant vidé leurs carquois, arrachaient de leurs blessures les flèches de leurs ennemis et les tiraient contre eux. Le Dauphin accorda, après la bataille, un sauf-conduit aux Bâlois pour relever leurs blessés et enterrer leurs morts et s’enfuit vainqueur mais effrayé d’une pareille victoire.

Jamais Wilhem n’avait été aussi éloquent.

— C’est le chant du cygne, dit Édouard en souriant.

— Ça vaut mieux qu’une légende, dit Raoul.

— Allons, fit Hector avec une pointe d’amertume, on ne verra plus de ces combats héroïques. Le canon rayé et le chassepot ont détrôné l’héroïsme.

Pendant que Wilhem parlait, les jeunes gens suspendus à ses lèvres n’avaient pas remarqué qu’ils n’étaient plus seuls. Deux messieurs s’étaient approchés, et avec cette politesse qui distingue tous les gens bien nés, ils demandèrent pardon de leur indiscrétion. Hector les invita à s’asseoir, mais ceux-ci refusèrent et prièrent Hector de vouloir bien les écouter un instant. L’officier se leva.

— Monsieur, lui dit un des étrangers, rentrez-vous en France ou bien en venez-vous ?

— Nous rentrons.

— Alors votre guide ne vous est plus utile. Voulez-nous nous le céder ?

— Wilhem, avez-vous entendu ?

— Oui, dit le guide avec un soupir. Demain je serai à la disposition de ces messieurs.

Une larme jaillit malgré lui de ses yeux. Cette larme rappela aux jeunes gens qu’ils n’avaient plus que vingt-quatre heures à passer auprès de Wilhem et assombrit un peu leur conversation. Les étrangers s’étaient discrètement retirés après avoir donné leur carte à Hector.

Comme le lendemain fut triste !… Il fallut bien voir la ville puisqu’on y était. Le Rhin la partage entre deux parties inégales, réunies par deux ponts. Celui de bois est fort large et l’on y jouit d’une vue admirable. Le petit Bâle est en plaines, tandis que la ville proprement dite s’élève par des rues inégales jusqu’à la belle cathédrale, dont l’esplanade offre un point de vue ravissant. Le Rhin se déploie à ses pieds ; fortement encaissé, il jette avec rapidité ses ondes bleuâtres vers les îles qui feront bientôt languir son impétuosité au milieu de mille détours. La ville est fort grande, mais il n’y a de mouvement que sur le pont ; partout, solitude et silence. Les plus belles rues sont celles où ne pénètrent jamais les voitures. Les gens sont graves et monotones, poussant l’observation des dimanches et des fêtes jusqu’à une extrême rigueur. Les étudiants égayent seuls la ville, qui au moyen âge était, dit-on, beaucoup plus gaie.

Le cathédrale, construite en pierre rouges et surmontée de de deux jolis clochers, est un édifice intéressant, bien que d’une architecture peu remarquable.

Les cloîtres servent de cimetière depuis des siècles. Ce qu’il y a à admirer, c’est le monument d’Érasme et celui de l’impératrice Anne.

L’arsenal est riche en armes modernes, il possède la cuirasse de Charles le Téméraire, et celle des Armagnacs tués à Saint-Jacques.

L’hôtel de ville est très bizarre, il est chargé de peintures de l’époque de la réforme : quant à la bibliothèque, elle n’est pleine que de souvenirs d’Holbein, enfant d’Augsbourg, mais qui, comme Érasme, avait adopté Bâle pour patrie. À l’âge de quatorze ans il peignait des enseignes. Il vivait dans une telle misère, Bâle ignorant son talent, qu’il se fit peintre en bâtiments pour nourrir sa famille. On peut encore admirer le portrait de sa femme et de ses deux enfants, celui d’Érasme, de Thomas Morus et le sien, son chef-d’œuvre, huit scènes de la passion et une magnifique descente de croix, quatre-vingt-trois caricatures peintes sur un manuscrit d’Érasme, qui firent tant rire le savant qu’il en tomba malade, et enfin les fragments de la fameuse danse des morts.

L’heure du train approchait. On se dirigea vers la gare française, et les jeunes gens firent leurs adieux au guide, qu’ils rémunérèrent largement. Celui-ci demanda à les embrasser, ce qu’on eut garde de lui refuser, et on se sépara, les larmes aux yeux et le cœur serré. Que celui qui ne s’est pas fait un ami dans un long voyage lui jette la première pierre !…

Le reste de la route fut insignifiant ; Mulhouse, Colmar, Strasbourg défilèrent devant leurs yeux comme un panorama fantastique, entouré de la chaîne imposante des Vosges, découpée au sommet et sur les flancs en mille et mille cônes gracieux et arrondis, les uns couronnés de sapins, les autres de ruines, débris majestueux de vieux manoirs du moyen âge.

Ils arrivèrent à Paris, dans cette demi-somnolence de l’esprit que précède toujours le travail ou la joie. Ils ne se réveillèrent qu’à la gare de l’Est, dans les bras de leur père.

La joie et la tristesse s’analysent mais ne se racontent pas. Laissons la famille se réunir le soir pour parler du voyage en Suisse. Laissons Édouard vouloir être historien et Raoul avocat, laissons Hector retourner en Afrique où l’appelle son devoir. Pendant longtemps, dans la maison du docteur Simon, on reparlera encore de cette nation, qui, lorsque toute idée de grandeur et de liberté semblait évanouie dans les brouillards de la féodalité, a su élever une république au milieu de peuples asservis, et qui, non contente de s’être maintenue forte et libre à travers les orages de l’Europe, a été dotée de toutes les beautés de la nature, et restera aux yeux de l’humanité comme une merveille de la création, preuve immuable de la grandeur et de la puissance de Dieu !


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnr.com/

en janvier 2020.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Sylvie, Anne C., Lise-Marie, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Laporte, Albert, En Suisse, le sac au dos, Paris, Théodore Lefèvre, s.d. (troisième édition). D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Churfirsten, a été prise par Sylvie Savary.

— Dispositions :

Ce livre numérique – basé sur un texte libre de droit – est à votre disposition. Vous pouvez l’utiliser librement, sans le modifier, mais vous ne pouvez en utiliser la partie d’édition spécifique (notes de la BNR, présentation éditeur, photos et maquettes, etc.) à des fins commerciales et professionnelles sans l’autorisation de la Bibliothèque numérique romande. Merci d’en indiquer la source en cas de reproduction. Tout lien vers notre site est bienvenu…

— Qualité :

Nous sommes des bénévoles, passionnés de littérature. Nous faisons de notre mieux mais cette édition peut toutefois être entachée d’erreurs et l’intégrité parfaite du texte par rapport à l’original n’est pas garantie. Nos moyens sont limités et votre aide nous est indispensable ! Aidez-nous à réaliser ces livres et à les faire connaître…

— Autres sites de livres numériques :

Plusieurs sites partagent un catalogue commun qui répertorie un ensemble d’ebooks et en donne le lien d’accès. Vous pouvez consulter ce catalogue à l’adresse : www.noslivres.net.