Albert Laporte

EN SUISSE
LE SAC AU DOS
(deuxième partie)

1875

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Table des matières

 

DEUXIÈME PARTIE. 3

CHAPITRE PREMIER.. 4

CHAPITRE II. 19

CHAPITRE III. 36

CHAPITRE IV.. 49

CHAPITRE V.. 69

CHAPITRE VI. 97

CHAPITRE VII. 122

CHAPITRE VIII. 135

CHAPITRE IX.. 152

TROISIÈME PARTIE. 166

CHAPITRE PREMIER.. 167

Ce livre numérique. 168

 

DEUXIÈME PARTIE

Sans titre 36

CHAPITRE PREMIER

Sans titre 37

Genève. – Voyage autour d’une table d’hôte. – Réflexions sur le mont Blanc. – Un professeur d’histoire. – Le siège de Genève. – Son rôle dans le monde littéraire et politique. – La ville moderne et la ville ancienne. – L’île de Jean-Jacques Rousseau. – L’hôtel de ville. – Encore le professeur. – L’horlogerie et la contrebande. – Dernière promenade. – La perte du Rhône.

Plus on marche, moins on est fatigué. Quand on s’est reposé avec l’intention de ne pas se remettre en route, on est tout étonné, au réveil, de sentir dans les jambes des démangeaisons caractéristiques. Si Hector avait écouté Raoul, ils se seraient remis en marche ; mais Édouard, à son tour, réclamait un peu de repos. Aussi, après une grasse matinée, nos voyageurs se dirigèrent-ils vers la table d’hôte où les attendait une surprise de leur voyage.

Toutes les tables d’hôte se ressemblent : il arrive pourtant qu’on y rencontre quelquefois des gens dont les causeries sortent de l’ordinaire. C’est ce qui arriva à Hector que le hasard plaça à côté d’un homme d’un certain âge qui, après avoir entendu, sans l’écouter, la conversation des jeunes gens, s’y intéressa peu à peu et finit par s’en mêler d’une manière discrète et polie.

Hector répondit d’abord avec une certaine défiance, mais Raoul, plus jeune et moins circonspect, se lia de suite avec l’étranger, obéissant à cette sympathie qui jaillit comme une étincelle au contact de deux personnes qui se voient pour la première fois.

La conversation banale des autres voyageurs occupait très peu Édouard et Hector qui, à peine à table, s’étaient mis à se rappeler les péripéties de leur visite au mont Blanc.

Leurs racontars, épicés par les malices de Raoul, avaient fait dresser l’oreille à l’étranger qui, tout le premier et en dépit d’une grande réserve, s’était laissé aller au charme de leurs paroles. De là cette liaison qui fut pour les jeunes gens une source d’anecdotes instructives.

— Oui, disait Édouard, nous n’avons encore rien vu de la Suisse, et je doute que les paysages de l’Oberland et les sites de l’Engadine me procurent autant d’émotions que le mont Blanc. Ce n’est même pas devant le spectacle, dont il éblouit nos yeux, que nous sentons déborder toute notre émotion. Il effraye quand on le voit. On l’admire quand on s’en souvient. J’emporte de ces quelques jours passés dans les neiges et sur les glaciers, plus qu’un souvenir, une religion. Si je connaissais un homme qui ait oublié Dieu, je lui conseillerais d’aller dans ces montagnes. Le spectacle des stérilités immenses, des mornes déserts, des régions sans vie où des êtres divins se condamnent à porter leurs bienfaits, ramènerait sa pensée aux grands mystères de la création et, en captivant son âme, l’élèverait vers le ciel !

— Bien, jeune homme, fit l’étranger.

— Monsieur, fit Édouard en rougissant, je ne croyais pas que mes paroles allassent jusqu’à vous.

— N’est-ce pas que mon frère parle bien ? dit Raoul.

— Ces enfants sont charmants, dit tout bas l’étranger.

Puis s’adressant à Hector :

— Pardon, monsieur, de vous avoir écouté, c’est malgré moi. Vos impressions de voyage me rappelaient le temps où, sac au dos comme vous, j’allais dans la montagne…

— Seriez-vous de Genève, monsieur ? interrompit Raoul.

— À peu près, je suis des environs, mais je demeure à Lausanne.

— Qu’est-ce qu’il y a de curieux à Genève ?

— C’est vous qui êtes curieux, dit Édouard.

— Oh ! monsieur nous pardonnera, dit Hector.

— Enfants, chers enfants, répliqua le vieillard un peu ému, mettez-moi à contribution, vous me ferez plaisir. Je suis un vieux professeur d’histoire. – Ne faites pas la moue ! – Je n’ai conservé du professorat que le désir de causer avec la jeunesse.

On était au dessert. La table se vidait peu à peu. On put causer à voix haute.

— Que voulez-vous voir à Genève ?

— Tout !

— Ce n’est pas assez, fit malicieusement le vieillard. Est-ce la maison de campagne des Délices, où Voltaire, si prodigue d’esprit, mais si économe d’argent, vécut en grand seigneur, et où il fit construire un théâtre pour jouer ses pièces, au grand scandale des Genevois ? Est-ce le château de Coppet où a vécu le fameux Bayle ? où est mort Necker, où dort du dernier sommeil madame de Staël ? Est-ce la maison où est né Jean-Jacques Rousseau, qui autrefois était une ruine et qui aujourd’hui, remise à neuf, est à peine un souvenir ? Ne préféreriez-vous pas voir cette humble boutique où le grand philosophe venait causer avec sa vieille nourrice ? Voulez-vous le voir revivre sous le ciseau de Pradier dans son île charmante et ombragée, au murmure des flots du lac où se baignent les cygnes ? Irez-vous au cimetière de Plains-Palais chercher la tombe de Calvin que Genève n’a pu marquer de la moindre pierre ? Saint-Pierre possède les tombeaux du duc de Rohan et d’Agrippa d’Aubigné ; la bibliothèque, un manuscrit de saint Augustin sur papyrus, des objets précieux provenant du butin de la bataille de Grandson, les comptes de la maison de Philippe le Bel sur ses tablettes de cire, ne tenez-vous pas à les voir ?

— Pas si vite, monsieur, dit Hector, nous ne pouvons pas vous suivre.

— C’est que Genève, cette Rome protestante, a laissé dans l’histoire d’impérissables souvenirs, dont vous retrouverez les traces à chaque pas.

— Peuh ! son histoire, fit Raoul dédaigneusement.

— Son histoire, monsieur, mais peu de villes en possèdent une aussi brillante. Oh ! vous traitez bien légèrement la patrie de Rousseau et de Calvin. Tenez, parlons du passé, rien que par les vestiges du présent, que vous retrouverez en vous promenant dans la ville. D’abord la tour de César atteste la domination du dominateur des Gaules. Du reste, ses Commentaires sont le premier livre historique qui parle de la ville qui, appelée Genabum par Antonin, Janoba par Grégoire de Tours, Gebenna par d’autres écrivains, ne devait s’appeler Genève qu’en 1536.

— C’est un puits de science, dit Édouard tout bas.

— Puisons, riposta Hector.

— Ce rocher, qui s’élève à l’entrée du port et qu’on nomme pierre de Niton, aux pieds duquel on a trouvé deux petites haches et un couteau de cuivre…

— Oh ! murmura Raoul, ma paire de mouchettes.

— … N’était autre, continua le vieillard, qu’un autel où les pêcheurs sacrifiaient à Neptune, pendant que la population sacrifiait aux dieux du Capitole, dans le temple d’Apollon, notre cathédrale actuelle. Dans la cité vous retrouverez le souvenir de Clotilde, la première reine de France, car c’est là qu’ont habité les rois de Bourgogne de la première race. De leur palais il ne reste qu’une porte, aujourd’hui l’arcade du bourg du Four, où est né Necker, le ministre de Louis XVI. Voici la maison de Calvin, un homme qui a fait époque malgré ses crimes, et fait de Genève la capitale d’un nouveau monde religieux. Et quels hommes apparaissent alors quand l’affranchissement des communes de France souffle le feu de la liberté au visage de l’Europe ! Quels apôtres que Bonivard qui reste six ans attaché à un pilier dans un cachot ; que Pécolat, qui se coupe la langue avec les dents, au milieu des tortures, pour ne pas dénoncer ses complices ; que Berthelier qui, sur l’échafaud, pressé de demander pardon au duc de Savoie, pose sa tête sur le billot en s’écriant : « C’est aux criminels à demander pardon. Que le duc le demande, car il m’assassine ! » Terrible histoire, mes amis, que celle de Genève aux prises avec le protestantisme et la maison de Savoie ! Si nous allions à l’arsenal, vous trouveriez là les échelles en bois dont les Savoyards se servirent pour escalader les murs de la ville et le pétard chargé tel qu’il l’était au moment où on le trouva pointé contre la porte du bastion de Hollande.

Récit curieux que celui de ce siège, mais un peu long.

— Racontez, racontez, dirent les jeunes gens.

— Voici l’histoire pure et simple de ce siège mémorable. Les ducs de Savoie aspiraient depuis longtemps à la possession de Genève qui, devenue boulevard de la réforme pour le reste de la Suisse, était aussi un dangereux voisinage pour leurs États. En 1602, ils voulurent s’en rendre maîtres par surprise. Le 11 décembre, le général d’Albigny, commandant des troupes savoyardes, marcha sur Genève et parvint sans obstacle jusqu’à ses portes, vers le milieu de la nuit. Trois cents hommes bien déterminés descendirent dans les fossés de la Corraterie, coupèrent les chaînes des ponts-levis et avec des pétards firent sauter les portes. L’alarme qu’ils donnent à une volée de canards les effraye, mais la ville dormait profondément en dépit des avis qui lui étaient parvenus et que ses magistrats n’avaient pas écoutés. Des oies ont sauvé le Capitole, des canards faillirent sauver Genève !

— J’y pensais, dit Raoul.

— Après avoir jeté des claies dans les fossés, les assiégeants dressent contre les murs leurs échelles, teintes en noir pour qu’on ne pût les apercevoir dans l’obscurité, montent à l’assaut, s’élancent sur les remparts.

— Voilà une ville bien défendue, dit Hector en réprimant une violente envie de rire au récit de ce siège mémorable.

— Une sentinelle entend du bruit et crie : Qui vive ? on ne lui répond pas. Elle fait feu, et bientôt l’alarme se répand dans la ville. Les citoyens s’éveillent, courent aux armes, et alors un combat affreux s’engage dans les rues, où la nuit empêchait de se voir les combattants. Heureusement qu’à toutes les fenêtres les femmes, les enfants, les vieillards, tout ce qui ne pouvait pas combattre, éclairaient la scène au moyen de chandelles.

Cette fois Hector éclata.

— Pardon, dit-il, mais ce combat aux chandelles…

— Très véridique, poursuivit le vieillard qui ne comprit pas l’ironie de l’officier. Les Genevois firent des prodiges de valeur. Les Savoyards furent précipités du haut des murs, et tous ceux qui restèrent dans la ville furent massacrés sans pitié. Je vous engage à aller voir ce quartier où une fontaine monumentale en granit a été élevée en mémoire de cette escalade, et où sont inscrits les noms des dix-sept victimes de ce siège.

— Dix-sept ! ! !…

— Comme Voltaire avait raison, dit tout bas Hector, de dire en parlant de Genève : Quand je secoue ma perruque, je poudre toute la république.

Le vieillard entendit, et, sans se fâcher, il répliqua en souriant :

— L’empereur Paul disait aussi en parlant de nos dissensions : C’est une tempête dans un verre d’eau. Pour vous autres Français, l’histoire politique d’une république de cinq lieues de long ne peut pas avoir beaucoup d’intérêt…

— S’il fallait élever des fontaines pour toutes nos victoires, dit Raoul !...

— Mais nous n’avons pas de combat aux chandelles !

Un triple éclat de rire répondit à cette boutade d’Hector.

Le vieillard devint sérieux.

— Enfants et Français, double titre à la légèreté.

— Pardon, monsieur, dit Hector.

— Je ne vous en veux pas, répondit le vieillard avec bonté. Votre esprit est porté à rire, vous ne pouvez pas le refaire. N’avez-vous pas un de vos généraux qui monta à l’assaut d’une ville espagnole, en dansant au son des violons ?

— Le grand Condé, oui, à Lérida.

— Son escalade ne fut pas si heureuse que la nôtre.

— Bien touché ! cria Raoul.

Cette fois tous les quatre rirent de bon cœur.

— Enfin, mes amis, pour terminer cet entretien qui doit vous fatiguer, je vous dirai que Genève a dans ses annales des actes de bravoure que la France pourrait sans honte signer de son sang. Voltaire la raillait, et pourtant il dit des Genevois, à propos de ce siège :

 

Leurs fronts sont couronnés de ces fleurs que la Grèce

Aux champs de Marathon prodiguait aux vainqueurs.

 

Si nous laissons de côté les épisodes de guerre, nous trouverons dans cette histoire des noms qui lui font plus d’honneur, car Genève à elle seule à produit assez de grands hommes pour en peupler l’Europe. Allez, enfants, visiter la ville, et souvenez-vous qu’elle a donné le jour à tout ce que la science, la médecine, la religion, l’histoire, la justice ont donné de plus brillant, particulièrement à votre pays qui s’en honore.

Les trois jeunes gens se regardèrent un peu confus et, quand ils voulurent remercier le vieillard, ils s’aperçurent qu’il était parti.

— Eh bien ! mes amis, dit Hector, allons visiter Genève.

Comme ils sortaient, ils retrouvèrent leur cicerone de table qui leur sourit en les saluant.

— Combien de temps nous faut-il pour voir la ville ? lui demanda Hector.

— Oh ! un jour est plus que suffisant. Genève est plus importante par le rôle qu’elle a joué dans le monde des idées que par ses monuments. Au revoir.

Après la conversation un peu longue qu’ils avaient eue sur Genève, les jeunes gens furent désenchantés dans leur promenade. La ville neuve et moderne qui s’élève le long des quais ressemble à toutes les villes neuves et modernes. Le progrès qui nivelle les masses, nivelle aussi les capitales. Il arrivera un moment où elles ne se distingueront que par l’importance de leur politique et le nombre de leurs habitants. Genève est de celles-là dans sa partie nouvelle ; elle offre à l’œil curieux du touriste de larges rues bordées de grandes maisons, des quais propres, des promenades bien peignées, beaucoup d’hôtels et de magasins. Pas d’originalité, pas de caractère, pas de style, mais en revanche l’uniformité désolante d’une ville tirée au cordeau. C’est beau, mais ce n’est pas grandiose.

L’art n’a rien à y voir ; n’étaient le lac et les montagnes, décor dont la nature, cet incomparable architecte, s’est chargée, on pourrait se croire à Lyon, Bruxelles ou Dublin, d’autant mieux que la population qu’on y rencontre renferme un échantillon de tous les types européens.

En dépit de ses beaux dehors, Genève est plus curieuse à voir dans l’intérieur de sa vieille ville, entourée de murailles et de fossés, étagée comme Édimbourg sur une haute colline. C’est là cette Genève de Calvin, grave, sombre, austère, en réalité d’aucune beauté artistique, mais d’une individualité si fortement prononcée, qu’elle lui a laissé, à côté de quartiers splendides et neufs, ses rues étroites et escarpées ; le passé à côté du présent, le rêve devant la réalité !…

Nos voyageurs ne perdirent pas de temps. Après une visite à l’île de Jean-Jacques Rousseau, où la vue des montagnes leur fit encore battre le cœur d’émotion, ils allèrent voir les armoiries vivantes de Genève, cinq aigles dans une cage. Ils voulurent visiter aussi la pierre de Niton, qui n’est autre qu’un de ces blocs erratiques dont nous avons déjà parlé et, pour faire honneur au programme de leur cicerone, ils allèrent à la bibliothèque et à la cathédrale.

Raoul remarqua que la statue qui surmonte le sarcophage de Rohan est en plâtre, l’original ayant été détruit en 1798. Édouard bouda contre les vitrines qui l’empêchèrent de voir de près les dépouilles de Charles le Téméraire et les manuscrits de Bonivard, Calvin et autres. Quant à Hector, il lui tardait d’être à l’Arsenal pour voir les fameuses échelles qui avaient servi au siège de 1602. Il les vit assez pour se persuader in petto que ces engins de guerre méritent pour leur époque une mention très honorable.

On visita en passant l’hôtel de ville, lourd et massif bâtiment dans le style florentin. À l’intérieur, des plans inclinés remplacent les escaliers, ce qui permettait autrefois aux conseillers de monter à cheval ou en litière à la salle des séances. On n’eut garde d’oublier le musée Rath, où trône l’original du Platon de Pradier et où on peut admirer, à côté des portes du baptistère de Florence, quelques tableaux – raræ aves – dus au pinceau de Salvator Rosa. Puis ils firent le tour de la ville, et s’arrêtèrent sur les hauteurs de Saint-Jean, autour de Souterre, d’où la vue s’étend sur Genève, son lac, le Rhône et l’Arve, les Alpes et le mont Blanc. Parmi les belles maisons qui décorent ce plateau, on leur indiqua la maison Constant et les Délices, cette maison d’Aristippe, ce jardin d’Épicure du roi Voltaire.

Il était tard quand ils arrivèrent un peu fatigués à l’hôtel. La table d’hôte était presque vide : mais le vieillard attendait ses persifleurs du matin.

— Eh bien ! leur cria-t-il du plus loin qu’il les aperçut, avez-vous tout vu ?

— Non, dit Raoul d’un air piteux, et nous sommes harassés.

Après s’être salués, on se mit à table et la conversation reprit sa même allure. Pourtant Hector remarqua beaucoup de réserve dans le langage de leur interlocuteur, ce qui fit que Raoul en profita pour parler beaucoup.

— Je crois, dit Édouard, après l’énumération faite par son frère des nombreuses visites faites à Genève, que nous avons vu le principal.

— Par quoi est célèbre Genève ? demanda le vieillard sans répondre.

— Mais par ses montres, répliqua timidement Édouard.

— Et pas un de vous n’a songé à voir une fabrique ?

— Nous sommes pris, dit Hector en riant.

— Ignorez-vous qu’il se fabrique ici environ cent mille montres par an ? Ne connaissez-vous pas la réputation de nos graveurs ? Le vaste établissement de MM. Patek et Cie vous eût donné une idée du travail long et compliqué qu’exige la fabrication d’une montre.

— À tout péché miséricorde. Vos renseignements historiques ont un peu fait dévier nos plans.

— Mais l’horlogerie, c’est l’histoire industrielle de Genève.

— Le bout de l’oreille, murmura Raoul.

Édouard lui jeta un regard sévère. Le vieillard poursuivit :

— C’est en 1587, qu’un Français nommé Charles Cusin, d’Autun, apporta l’horlogerie qui ne devint florissante que deux siècles plus tard. La révolution de 1789 et surtout la réunion de Genève à la France lui firent un tort considérable, en lui enlevant la plus grande partie de ses exportations ; mais elle s’est relevée pour acquérir le plus haut degré de prospérité qu’il soit possible d’atteindre.

— Ces bijoux payent un droit fort cher pour entrer en France.

— Oh ! la contrebande est bien adroite.

— La douane l’est davantage...

— Pas toujours.

— Comment ?

— Une anecdote entre mille. Un négociant de Genève, que je ne nommerai pas, avait été désigné à la douane française comme vendant publiquement ses bijoux à condition qu’ils ne payeraient pas de droits. Un inspecteur résolut de le prendre en défaut : il se présenta chez lui pour acheter une montre de cinq francs et demanda à ce qu’elle lui parvînt à Paris franche de port et de droits. Il donna son adresse et partit pour la frontière où, pendant trois jours, tous les colis venant de Genève furent inspectés avec la plus grande minutie. Le troisième jour, il s’aperçut que la montre était dans sa poche. Le douanier avait fait lui-même la contrebande et s’était chargé de passer la montre qu’on lui avait adroitement glissée avant son départ !

— Bien trouvé. Et se tint-il pour battu ?

— Non. Il y retourna, acheta une deuxième montre et revint à son poste après s’être fait fouiller et visiter comme un voyageur ordinaire. Puis, pour plus de sûreté, ce fut lui qui se chargea de visiter tous les passagers. Le lendemain, la montre était dans sa poche ! C’était un ouvrier de la maison, qui, déguisé en voyageur, avait adroitement glissé le bijou au douanier qui le fouillait.

— Moi, s’écria Raoul, j’y serais encore retourné…

— C’est ce qu’il fit, et cette fois ce fut moins long. En arrivant le soir à l’hôtel, à Lyon, il trouva la montre, devinez où ? Je vous le donne en mille… dans le poulet qu’on lui servit à table ! L’hôtelier avait cinq du cent pour ces petites surprises !…

Ce fut avec gaieté qu’on quitta la table pour reprendre la promenade à travers Genève. L’étranger accompagna les jeunes gens qui, comme Titus, ne regrettèrent pas leur journée, car elle fut bien remplie. Ils ne comptaient guère avoir le spectacle qu’il eurent en allant à Bellegarde, où ils étaient passés sans y penser, celui de la perte du Rhône. Son lit encaissé est des plus curieux. Profondément creusé dans des terres argileuses, il rencontre au fond des roches calcaires dont les bancs horizontaux s’étendent sur ces argiles ; puis tout à coup le fleuve, au lieu de trouver dans ces roches un obstacle à ses érosions, y pénètre et le creuse au point de se cacher et de disparaître complètement.

— Il a honte d’être si petit, dit Raoul.

Le chemin de fer les ramena vers la nuit à Genève, et ils rentrèrent à l’hôtel contents d’eux-mêmes et surtout de leur cicerone.

Sans titre 38

CHAPITRE II

Sans titre 39

Le tour du lac. – Toujours le professeur. – En bateau à vapeur. – Prégny, Genthod et Versoix. – Choiseul et Voltaire. – Coppet. – Le tombeau de madame de Staël. – Nyon et son château. – Rolle et son obélisque. – Saint-Prex, Morges, le château de Vufflens. – Panorama de Lausanne. – Ses monuments. – Le musée. – Sac au dos jusqu’à Lutry. – Le procès des hannetons. – Cully. – Deux régicides. – Vevey, Monteux, Clarens, Chillon. – Son histoire. – Bonivard et Cottié. – Byron et Victor Hugo. – Retour à Lausanne. – Départ des jeunes gens pour Payerne et de la malle de Raoul pour Paris.

Voyons, amis, dit Hector en s’éveillant, nous allons repartir et faire le tour du lac.

— À pied ?

— Non, en bateau. Ménageons nos jambes pour l’Oberland.

— Pourquoi pas en voiture ?

— Oui, pour faire comme cet Anglais qui prend un char-de-côté pour faire le tour du lac, et, se trouvant par hasard le dos tourné au rivage, ne songea pas une seule fois à regarder derrière lui. Le soir, il déclara que le lac de Genève n’était qu’une chimère !

On se hâta de s’habiller, de réunir ses effets. – Il fallut traîner la malle de Raoul, qui grogna pour reprendre ses habits de voyage, – et, après avoir payé l’hôtel, on monta sur le bateau qui fait le service de Genève à Lausanne.

— J’oublie quelque chose, s’écria Raoul.

— Quoi donc ?

— Notre professeur d’histoire.

— Bonjour, jeunes gens, dit une voix derrière eux.

C’était celle du vieillard. On renoua connaissance avec plus d’affabilité que la veille.

— Vous serez délivrés de moi à Lausanne, leur dit-il.

Le bateau glissait, rapide et couvert d’écume comme un cheval en sueur, sur ce beau lac au travers duquel on voyait dans le lointain les lignes roussâtres du Rhône se précipitant hors de sa prison d’azur avec une rapidité vertigineuse. Genève fuyait. Les rives s’élargissaient et montraient le splendide cadre de cette miniature de l’Océan, qui a ses trombes, ses courants et ses vagues, et dont l’eau s’élève parfois de plusieurs pieds dans l’espace sans aucune ondulation ni mouvement.

Hector fut charmé d’avoir trouvé son instructeur, comme il l’appelait, comptant sur lui pour l’explication du panorama.

La rive méridionale n’offre pas un spectacle aussi ravissant que la rive septentrionale, mais on n’en détache pas son regard aussi facilement qu’on le veut. C’est que là sont les montagnes qui, superposées les unes aux autres, semblent un escalier du ciel, et derrière lesquelles le mont Blanc passe sa tête curieuse, comme un vieillard à tête blanche qui surveille sa famille.

De l’autre côté, la nature a agi en vrai prodigue. Ce ne sont que parcs, vignes, moissons, dans lesquels se tapissent des nids de villas, de villages et de villes, et que crénellent à satiété une foule de châteaux.

— Prégny ! dit le vieillard aux jeunes gens.

— Château de Rothschild ; nous l’avons vu, dit Édouard.

— C’est là que vécut Huber, l’historien des abeilles, qui, aveugle à quinze ans, put à l’aide de sa femme surprendre les secrets de la nature. Là-bas, ce gracieux village, c’est Genthod.

— Qu’a-t-il de particulier ?

— De Saussure l’a habité. Pour vous, enfants, ce beau pays, si propre à frapper l’imagination, nourrit vos impressions de poète et d’artiste. Mon Dieu, cela ne gâte rien. Mais sachez qu’il est propre aussi à réveiller la curiosité du philosophe et à exciter les recherches du physicien. Voilà pourquoi, chanté par Byron, il est exploré par Saussure ; décrit par Rousseau, il est étudié par Cuvier…

On stoppa à Versoix, cette ville que les traités de 1815 ont enlevée à la France et pour laquelle le duc de Choiseul, voulant en faire une rivale de Genève, fit des places, traça des rues, mais n’exécuta rien, ce qui fit écrire à Voltaire cette boutade qu’il adressait au ministre de Louis XV :

 

Envoyez-nous des Amphions,

Sans quoi vos peines sont perdues.

À Versoix, nous avons des rues ;

Mais nous n’avons pas de maisons.

 

Aujourd’hui, il y a des maisons et surtout des habitants.

On descendit à Coppet des voyageurs qui allaient au château voir la tombe de la famille de Staël.

— Ils ne la verront pas, disait une dame assise près de Raoul.

— Pourquoi, madame, demanda Raoul, s’il n’y a pas indiscrétion ?

La dame le regarda, se leva sans répondre et lui tourna le dos. C’était une Anglaise.

Le vieillard poursuivant sa tâche instructive lui dit :

— Le tombeau est dans un enclos entouré de murs et d’arbres, où nul ne peut entrer. C’est une clause formelle du testament de Necker.

La première ville après Coppet est Nyon, ville romaine construite par César. La vue du lac y est magnifique et le fait ressembler à un large ruban dont Genève serait la médaille. Le château qui couronne la ville fut, dit la tradition, fondé par Claudine de Bretagne. C’est une masse imposante, flanquée de donjons et de tourelles sveltes et élancées. Plus loin, au milieu d’arbres, on aperçoit le château de Prangins, qui jadis appartint à Émilie de Nassau, veuve du prince Emmanuel de Portugal, et que Voltaire habita longtemps.

Sur la gauche, le territoire vaudois s’élargit. Le lac en fait autant sur la droite. Un peu avant d’atteindre Rolle, on voit le commencement d’une chaîne de coteaux, contrefort du Jura, qui étale un vignoble considérable.

— Cette succession de vignes nuit au paysage, dit en riant le vieillard, mais elle doit réjouir le vigneron et le buveur, car le vin de la côte que ces vignes produisent est le plus estimé de la Suisse.

Rolle n’offre rien de particulier qu’une petite île, promenade abandonnée, où se dresse un obélisque érigé en l’honneur de La Harpe, parent de l’auteur du cours de littérature et précepteur de l’empereur de Russie, Alexandre Ier. On dirait une grosse barque amarrée dans le port, dont l’obélisque serait le mât.

En suivant la rive plate qu’écorne le village de Saint-Prex, on arrive à Morges, dont l’aspect est ennuyeux et glacial. Pourtant, en laissant de côté la ville avec ses larges rues et ses petites boutiques, on admire la plage plantée de beaux arbres au pied de coteaux verdoyants, véritable paradis terrestre qui comptait autrefois soixante seigneuries. Sur l’un de ces coteaux se dresse le château de Vufflens, le plus bel édifice que le temps nous ait laissé du moyen âge.

— Cette construction féodale, dit le vieillard sur un regard interrogatif d’Hector, remonte à Berthe la filandière, cette patriarcale reine de la petite Bourgogne. Elle se compose de deux manoirs. Voyez-vous ce donjon à mâchicoulis, au sommet renflé et couronné d’une lanterne ou beffroi ?

La lunette d’approche qui avait servi aux jeunes gens pour mieux voir leur servit pour mieux étudier.

— Ce donjon est entouré de donjons de même forme, de même structure, mais beaucoup plus petits. Le second manoir est flanqué de quatre élégantes et fines tourelles, pointues comme des fers de lance. C’est là que Berthe filait au milieu de ses femmes. Vous trouverez sa tombe et son souvenir à Payerne, où je vous conseille d’aller.

Hector en prit note sur-le-champ.

— Voyez, ajouta le vieillard avec un accent qui fit tressaillir Édouard, comme la nature est grande et imposante !… La nuit, quand l’ouragan mugit dans ces tourelles solitaires, l’âme un peu superstitieuse s’effraye à la voix imaginaire des nocturnes visiteurs de ces lieux, fantômes millénaires, qui, effroi mystérieux de la postérité, ont été l’amour de nos contemporains !…

Mais, salut à Lausanne avec ses clochers élancés. Salut à Lausanne dont les maisons blanches se reposent comme des cygnes au soleil ! Salut à Ouchy, cette sentinelle de la reine vaudoise. Le bateau s’approche, débarquons !…

Encore la malle de Raoul qui force nos voyageurs à prendre l’omnibus, et à se séparer de leur obligeant compagnon, qui se rend à pied à son domicile. Hector l’invite bien à déjeuner, mais il en décline poliment l’honneur et se retire sans laisser sa carte aux jeunes gens qui lui ont donné la leur.

On descend à l’hôtel du Faucon, et après déjeuner, on se prépare à voir la ville et ses environs.

« Lausanne n’a pas un monument, dit Victor Hugo, que le mauvais goût puritain n’ait gâté. » C’est peut-être vrai, mais à coup sûr ce n’est pas exact. Dans tous les cas, la métropole vaudoise qui, au XVIIIe siècle, fut un des foyers littéraires et scientifiques de l’Europe, mérite l’attention des touristes, et les confessions de Jean-Jacques Rousseau plaident éloquemment sa cause.

À l’hôtel de ville nos jeunes gens admirèrent le beffroi, le toit et les gargouilles de fer brodé, tout en regrettant les fâcheuses retouches qui ont été faites aux fenêtres et aux portes.

Ils s’arrêtèrent devant le vieux château des baillis, cube de pierre rehaussé par des mâchicoulis et flanqué de quatre tourelles, qui coiffe la ville comme d’une tiare. Ils entrèrent dans la cathédrale, froide comme tous les temples protestants, qui étonne et charme par l’harmonie de ses proportions.

On avait recommandé aux jeunes gens le musée Arland ; ils auraient plaint leur temps perdu à cette banale visite, s’ils n’avaient eu à admirer un tableau de Gleyre[1], ce Rossini de la peinture, ce paresseux de génie qui ne veut pas doter la France de ces rares ouvrages que l’étranger nous enlève. Ce tableau représente l’exécution du major Davel, mort sur l’échafaud, le 24 avril 1723, martyr des droits et de la liberté du peuple, condamné comme rebelle par le gouvernement bernois.

Lausanne devait rester comme un charmant souvenir de leur voyage dans la mémoire des jeunes gens, mais il leur tardait de repartir pour le château de Chillon, où Édouard désirait arriver avant la nuit.

— Nous allons reprendre notre sac et nos jambes, dit Hector, et aller coucher à Vevey. Demain matin nous irons visiter Chillon tout à notre aise. Nous reviendrons à Lausanne en bateau, nous réglerons l’hôtel où la malle de Raoul reste en dépôt, et en route pour Fribourg. Est-ce entendu ?

— Pourvu qu’on ne me prenne pas ma malle, répondit Raoul.

La route de Lausanne à Vevey est charmante ; c’est une vraie promenade qui suit le bas d’un long vignoble de seize kilomètres, qu’on nomme la Vaux, sur le sommet duquel est un tronçon de tour dont la fondation remonte aussi au siècle de la reine Berthe.

On oublie volontiers la poussière de la route, encaissée et sans ombrage, en contemplant l’horizon sublime formé par l’eau, le ciel et les montagnes qui confondent parfois leurs teintes bleuâtres.

On se reposa un peu à Lutry, devant une collation composée d’un excellent féra, le meilleur poisson du lac, et arrosée du bon vin blanc de Vevey. Pendant le repas, un hanneton – émigré du mois de mai en août – vint tomber dans l’assiette de Raoul.

— Quel prodige ! un hanneton à cette époque ? s’écria Hector. L’hôte s’approche, saisit l’insecte et le plia soigneusement.

— Mes bons messieurs, dit-il, ces maudites larves nous infestent toute l’année. Tant qu’on ne leur aura pas fait un procès…

— Un procès ?

— Dame ! c’est arrivé une fois, il y a longtemps par exemple. On leur a intenté un procès en bonne et due forme devant le tribunal de l’official de l’évêque. En dépit de leur défenseur, un vieil avocat chicaneur, les larves furent excommuniées et sommées de sortir de toutes les terres du diocèse.

Les jeunes gens furent pris d’un fou rire.

— Mon Dieu, dit Hector, à Troyes, l’official a bien rendu, en 1516, le même jugement contre les chenilles !…

Après avoir passé Cully, patrie de Davel, cet héroïque martyr, jeté un coup d’œil curieux sur ces rochers stériles que les Suisses fertilisent en y apportant de la terre pour y planter la vigne, admiré cette courbe du réservoir lémanique avec son entourage d’Alpes aux tons violacés, au pied desquelles s’étalent Vevey, Clarens, Montreux, la Meilleraie et Chillon ; les voyageurs, fatigués de cette première étape de leur premier voyage, arrivèrent à Vevey assez à temps pour visiter l’église.

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La seule chose remarquable est les tombeaux de Ludlow et Broughton, juge de Charles Ier, amis de Cromwell, tous deux régicides, tous deux proscrits. Les rayons du soleil couchant éclairaient ces deux plaques de marbre noir, et ce contraste jeta une ombre de tristesse dans le cœur des jeunes gens. Ils s’arrachèrent bien vite à ces lugubres impressions pour voir la ville, patrie de madame de Warrens, tout imprégnée encore du souvenir de Jean-Jacques Rousseau et qui dispute le premier rang à Lausanne.

La visite dura peu, grâce à la nuit, qui vint promptement, et au sommeil qui alourdissait leurs paupières. Aussi Hector chercha-t-il un hôtel où pouvoir se loger, chose difficile, tant l’affluence des étrangers était grande. Tous les ans, une foule de touristes, particulièrement des Anglais, y abondent dans l’espoir de voir une fête nationale, appelé l’abbaye des vignerons, renouvelée des bacchanales grecques, où la mythologie joue le principal rôle, et qui n’a lieu qu’à des intervalles très irréguliers. Enfin Hector dénicha deux lits dans un petit hôtel près de la gare ; tous les trois s’endormirent jusqu’au lendemain, où une marche de trois petites heures, sur une route semblable à celle de la veille, suffit pour les conduire jusqu’au château de Chillon.

« Ô Chillon, tu es un lieu sacré ! le pavé de ta prison est un autel, car il a conservé la trace des pas de Bonivard, comme si ces pierres froides étaient un flexible gazon. Que ces traces soient ineffaçables ! Elles attestent les crimes de la tyrannie, et appellent sur elle la vengeance du ciel ! »

Voilà ce que dit Byron à propos de la forteresse qui a son histoire chevaleresque, féodale et sinistre, édifice sorti du sein des ondes, navire immobile qu’un pont joint à la terre comme l’ancre retient le vaisseau !

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Chillon présente au premier coup d’œil une masse de constructions irrégulières, du milieu desquelles s’élance un haut donjon carré qui les domine toutes. La crypte, qui est au niveau du lac, et n’en est pas moins préservée de toute humidité, se partage en trois souterrains : le premier contient l’ancienne salle des gardes ; le second, la chambre de justice, avec le madrier où les chaînes patibulaires ont laissé leurs traces ; le troisième, les cachots.

Aujourd’hui, les cloisons qui divisaient les cachots ont disparu ; c’est dans le cinquième compartiment que fut enfermé Bonivard. Il ne reste plus, de son cachot, que le pilier dans lequel est scellé l’anneau de la chaîne de ses pieds, et un trou marque la trace de la chaîne de son cou. Un peu plus loin était un autre cachot non moins intéressant que celui-ci. Là fut enfermé Michel Cottié. Ces deux cachots et ces deux hommes ont une même histoire. Évoquons leurs fantômes par les souvenirs du passé.

C’était en 1514 ; Bonivard, prieur de Saint-Victor, oubliant son origine fribourgeoise et peu porté pour le clergé catholique, s’enthousiasma pour la liberté, se fit enfant de Genève et déclara ouvertement la guerre aux prétentions despotiques de l’évêque et du duc de Savoie. Comme nous l’avons déjà dit, Pécolat et Berthelier étaient morts dans les tortures et sur l’échafaud. En 1519, Bonivard quitte Genève qui ouvre ses portes au duc de Savoie. Deux misérables le livrent à son ennemi. Il est enfermé au château de Grollée. Cette première captivité dura deux ans. Rendu à la liberté, profitant de l’anarchie qui régnait dans le monde catholique, conséquence de la prise de Rome par le connétable de Bourbon, il obtint la restitution de son prieuré pour la vente duquel Berne lui donne une pension qui suffit à peine à le nourrir, lui et son page.

Bonivard se retire alors de la scène politique. Homme du monde, érudit et lettré, aimable et naïf, religieux et sceptique, il s’adonne à l’étude, réunit les documents épars de la chronique de Genève, donne des conseils à ses concitoyens, fait des sermons, dont les vérités assez dures flattent peu la Réforme, mais plein d’un dévouement à toute épreuve, dédaignant la bruyante popularité, il poursuit dans l’ombre et en patience la régénération de sa patrie.

En 1530, il obtint un sauf-conduit du duc de Savoie pour aller voir sa mère mourante à Seyssel, et part malgré les remontrances de ses amis. Arrivé à Moudon, il soupe avec le maréchal de Savoie, et couche chez le maître d’hôtel de la duchesse. Voici comment il raconte lui-même le récit de son arrestation :

« On me donne un serviteur à cheval pour m’accompagner à Lausanne, mais quand nous fûmes près de Sainte-Catherine, voici le capitaine du château de Chillon, messire de Beaufort, qui arrive sur moi avec douze ou quinze compagnons. Je chevauchois lors une mule, et mon guide un puissant courtaut, je lui dis : Piquez ! et piquai pour me sauver et mis la main à mon épée. Mon guide, au lieu de piquer avant, tourne son cheval et me saute sus, et avec un coutel qu’il avoit tout près, il me coupe la ceinture de mon épée ; sur ce, ces honnêtes gens tombent sur moi et me font prisonnier de la part du duc, et quelque sauf-conduit que je montrasse, ils me menèrent lié et garrotté à Chillon, et m’y laissèrent sans autre que Dieu, subir ma seconde passion. »

Lié par les pieds et par le cou à une chaîne rivée dans un pilier, ce penseur expia le crime de la pensée en tournant pendant six ans, comme une bête fauve, autour de ce pilier dont il usa le bas avec son talon, ne pouvant se coucher sur la pierre dure que lié où sa chaîne lui permettait d’atteindre.

Voilà pour Bonivard. Qu’est-ce que Michel Cottié ?

Un homme obscur de Genève qui voulut délivrer Bonivard, et, pour y parvenir, se fit enfermer comme domestique à Chillon. Une imprudence le trahit : on le traite en espion, on le met à la torture, on l’enferme dans un cachot. Une nuit, il tente de s’évader, il scie sa chaîne, perce le mur avec un clou et grimpe jusqu’à un des soupiraux dont il arrache une barre de fer. Là, il hésite : s’évadera-t-il tout seul ? Non. Son plan est bien simple, il se jettera dans le lac, abordera la rive à la nage, prendra un bateau de pêcheur, reviendra à sa prison et ira délivrer Bonivard. La nuit est noire. Le silence est profond. Le geôlier dort, peu inquiet de ses prisonniers trop bien rivés à leurs chaînes. Le courageux citoyen se précipite dans le lac, mais les eaux étaient basses. Le roc était à découvert. Un cri d’horreur et de désespoir se fit entendre, et la lame rejeta un cadavre.

Laquelle de ses deux victimes de l’intelligence et du dévouement est la plus à plaindre ?

Pendant ce temps Genève oubliait-elle l’homme qui souffrait pour la cause ? Non, mais vivant au milieu des alarmes, agitée par ses troubles intérieurs, elle ne tentait rien pour le sauver. Enfin, le 28 mars 1536, Berne requiert Genève, son alliée, de l’aider à s’emparer de la forteresse. Le 30, Chillon est cerné et canonné, mais Beaufort, le gouverneur, s’enfuit après avoir jeté à l’eau ses canons. Les vainqueurs entrent à l’envi dans la forteresse.

— Bonivard, tu es libre !

— Et Genève ?

— Elle l’est aussi !

Deux siècles plus tard un grand pays brisait les chaînes des prisonniers de la royauté dans une autre prison d’État. Ce pays, c’est la France ; cette prison, c’est la Bastille.

Chaque tour de ce château de Chillon que nos voyageurs visitaient avec une émotion facile à comprendre, pourrait raconter de sombres aventures. Que d’ossements humains ont été trouvés dans ses cachots sans lumière ! Les murs ont encore de ces lugubres peintures que le prisonnier semble faire avec du sang, les oubliettes montrent dans leurs abîmes béants le fond hérissé de couteaux, les chambres de tortures conservent les hideuses cicatrices laissées par le patient et le bourreau ! Aujourd’hui, cette sombre prison n’est plus qu’un arsenal ou un dépôt d’armes du gouvernement vaudois. Juste retour des choses d’ici-bas !…

Mais il n’en sera pas moins, pour le touriste, une station imposante et majestueuse ; tombe ou prison, ce château ajoute à sa parure des souvenirs impérissables. L’histoire lui a donné Bonivard. La poésie lui a envoyé lord Byron. Les noms de Chateaubriand et Hugo, qui flamboient sur un pilier, attestent aussi le passage de nos deux grands poètes dans ce temple du martyre !

— Brr !… ce n’est pas gai, fit Raoul au grand air.

— Et dire, fit Hector en regardant une derrière fois Chillon, que c’était une des plus formidables places de guerre du Chablais !

— Avant l’invention de la poudre, riposta Raoul.

Édouard seul était muet et pâle.

— À quoi penses-tu, frère ? À Bonivard, je parie.

— Non, à Michel Cottié.

En vingt minutes on fut à Villeneuve. Le déjeuner fut triste ; on ne se donna même pas la peine de visiter la ville. Édouard seul demanda à voir une petite île, la seule qui existe sur le lac Léman.

— Pourquoi Édouard ?

— C’est cette île qu’apercevait le prisonnier de Chillon, et qui ne lui paraissait pas plus large que le sol de son cachot. Byron l’a chantée.

— Oh ! Byron, en voilà un poète !

— Vous ne l’aimez pas, Raoul ?

— Moi, je le déteste ; d’abord il était Anglais, ensuite il était boiteux.

Cette boutade ramena un peu de gaieté dans le cœur des jeunes gens. Ils prirent le bateau à vapeur pour retourner à Lausanne, et contemplèrent un peu plus à l’aise la rive parcourue à pied, rive où Rousseau a écrit ses Confessions et sa Nouvelle Héloïse, où Byron a été inspiré de ses plus doux poèmes.

Voilà Montreux, cette ville composée de villages tous abrités des vents, dont l’incomparable douceur du climat en a fait, depuis longtemps, l’asile des poitrines faibles. Clarens et le bosquet de Julie, et, en se retournant dans le fond, un entassement de sommets chauves, aigus, neigeux, domaine éternel des aigles et des nuages, au bas duquel le Rhône débouche dans le lac, où il perd sa couleur d’azur pour ne la reprendre qu’au sortir du lac de Genève.

On débarque à Ouchy. Au débarcadère, Hector rencontre un de ses camarades de Saint-Cyr qui retourne à Paris, où son régiment est en garnison. Après un échange de bonnes poignées de mains, Raoul et Édouard sont tout étonnés de les voir causer avec mystère. Que se disent-ils ? Nous le saurons bien plus tard.

— En route pour Lausanne, dit Hector en s’adressant à son ami comme si c’était convenu à l’avance : tu dînes avec nous ?

— Volontiers, si ces messieurs le permettent.

— Le grand frère a parlé, dit Raoul.

Le dîner fut plus joyeux que le déjeuner. À sept heures, l’ami d’Hector partit pour Neuchâtel, et les trois jeunes gens montèrent dans une voiture qui les déposa à Payerne vers minuit.

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CHAPITRE III

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Payerne. – Adieu la malle ! – Son oraison funèbre. – La reine Berthe et ses souvenirs. – Avenches. – Souvenirs romains. – Le champ de bataille de Morat. – Sa colonne. – L’ancien ossuaire. – Charles le Téméraire. – Bataille de Morat. – Détonations aériennes. – Le lac de Morat et ses eaux rouges. – Son château. – Départ pour Fribourg.

Raoul et Édouard étaient charmés de ce voyage en voiture, dont Hector leur faisait la surprise. Ça variait leur voyage. Mais la nuit vint jeter son voile sur la vue du pays, et la conversation s’éteignit dans un demi-sommeil dont l’autre moitié fut retrouvée dans un bon lit d’auberge.

Le plan d’Hector était bien simple. Il voulait amener les enfants de Lausanne à Fribourg, en leur faisant faire les étapes de la plus curieuse histoire que les temps légendaires de Rome et du moyen âge aient enregistrée. La première était la capitale de la reine Berthe.

Après l’avoir désignée comme la fille de Burghard, comte de Souabe, et comme l’épouse de Rodolphe, roi de Bourgogne, l’histoire se tait ; à peine si les chartes font mention de la fondatrice de Payerne et de Vufflens, mais les monuments ont traversé les siècles, ils ont fixé la tradition sur leurs antiques créneaux. Le nom de la reine Berthe est toujours dans les souvenirs du peuple qui parle encore de la piété, de la sagesse, de la charité, de l’amour du travail de cette reine qui fut si bonne ménagère, de cette ménagère qui fut si bonne reine. Dans tous les esprits c’est comme un souvenir de l’âge d’or, et quand on veut parler d’un siècle heureux, on dit : « C’était du temps où la reine Berthe filait. »

Édouard fut très heureux de se réveiller au milieu de ces souvenirs. Raoul aussi, car à peine debout, il jeta un cri de stupéfaction.

— Qu’as-tu, Raoul ?

— Ma malle ! ! !…

Hector ne bronchait pas.

— Elle sera restée à l’hôtel.

— Pas si sotte, la malle, dit Hector, elle voyage.

— Voyons, Hector, parlez sérieusement. Vous vous en étiez chargé. Qu’en avez-vous fait ?

— On me l’a volée.

— Vous m’impatientez !

— Mon ami, vous savez, l’officier ? Eh bien… j’ai des soupçons.

— Oh !…

Édouard avait envie de rire, mais il n’osait pas.

— Oui, j’ai des soupçons ; je l’ai prié d’aller voir à Paris le docteur Simon et de lui porter de nos nouvelles. Je suis sûr qu’il n’a pas été content et qu’il ira aussi lui porter la malle.

L’enfant gâté fondit en larmes. Il fallut le consoler.

— La malle nous aurait gênés, dit Hector. Voyons, grand enfant, n’êtes-vous pas mieux en touriste qu’en pékin ?

— Vilain pioupiou !… fit Raoul avec rage, je ne vous parlerai plus de toute la journée.

— C’est ce que nous verrons !…

— Viens-tu, Édouard ?

— S’il vous plaît ? fit Hector.

— Ce n’est pas à vous…

— Ah ! vous m’avez parlé. Un gage !

Et il l’embrassa. La gaieté revint plus vive, comme le soleil, après l’orage. On se hâta de rendre ses devoirs à la reine Berthe, le plan étant de voir Avenches le même jour et d’aller coucher à Morat.

— Il n’y a que la foi qui sauve, dit Édouard en voyant l’ancienne église de l’abbaye des bénédictins, fondée par la reine Berthe. N’était le souvenir de cette reine, cela n’a rien de remarquable.

— Attendez, dit Hector.

Après avoir vu la tombe de Berthe – une plaque de marbre noir avec une longue inscription placée dans la nouvelle église, assez insignifiante comme architecture, – on alla visiter la vieille cathédrale, aujourd’hui une école. Sic transit gloria mundi. C’est dans le chœur qu’on a retrouvé plusieurs tombeaux et la selle de la reine Berthe. Cet objet curieux mériterait seul le voyage. Il est en bois et en fer avec deux gaines spacieuses de chaque côté, destinées sans doute à maintenir la reine et l’empêcher d’être désarçonnée. La selle est en outre pourvue d’un trou dans lequel la filandière, qui filait toujours, même à cheval, maintenait sa quenouille.

Deux heures après cette visite à la reine Berthe, nos voyageurs arrivaient à Avenches, qui, sous le nom d’Aventicum, fut la capitale de l’Helvétie.

La ville actuelle n’occupe que la colline au bas de laquelle florissait la cité de Vespasien ; mais là, on retrouve des ruines assez bien conservées pour arrêter longtemps le voyageur, et cette contrée qu’on appelle Aschtland ou pays désert, jette avec orgueil au présent le défi du passé. C’est dans ces ruines que la reine Berthe trouva assez de pierres pour fonder son abbaye.

L’amphithéâtre où nos voyageurs se rendirent d’abord date du siècle d’Auguste. La fosse aux lions y est encore. Les ruines du temple de Neptune datent de Vespasien. Édouard demanda à voir le musée plein d’amphores, d’urnes funéraires, de statues de bronze, et de médailles.

— Le musée Campana, fit Raoul, qui s’amusait médiocrement.

Ce qui attira principalement leur attention, c’est une tête colossale d’Apollon et un lion de marbre.

Ils terminèrent leur visite par le château, construction du Ier siècle, dont il reste peu de chose. Là aussi est une école. De ce côté-là, la Suisse est en progrès sur nous.

Avant de monter en voiture, Hector se retourna vers les ruines qu’ils avaient explorées.

— C’était la Carthage de l’Europe, dit-il.

— Et plus de Marius pour y rêver, répliqua Édouard.

Hector donna la consigne au conducteur – un homme pratique qui ne comprenait pas qu’on perdît son temps à si peu de chose – de les arrêter à la colonne commémorative de la bataille de Morat. Ils achevèrent la route à pied sur ce terrain, vaste ossuaire des Bourguignons morts pour Charles le Téméraire.

À cent pas environ de la colonne, les jeunes gens descendirent, et laissèrent le voiturier et leur peu de bagages se diriger vers Morat, dont ils avaient en face d’eux la ville, bâtie en amphithéâtre sur le lac que le mont Vully sépare de celui de Neuchâtel.

La colonne est une simple pierre taillée à quatre pans, avec une inscription gravée par la république fribourgeoise, qui a consacré la victoire remportée le 12 juin 1476 par les efforts réunis de ses pères. Elle a remplacé un monument odieux, bâti avec les ossements et les crânes de huit mille Bourguignons. En 1798, un régiment bourguignon a effacé cette trace de la honte paternelle, en détruisant l’ossuaire et en jetant les ossements dans le lac qui, à chaque tempête, en repousse quelques-uns sur les bords. Lord Byron y trouva un jour un squelette tout entier qu’il emporta. Les postillons recueillent parfois ces os, qu’ils vendent ou dont ils font des manches de couteaux.

— Quelle occasion de mourir sur un champ de bataille ! dit Raoul, à ce détail lu dans son Guide. À la place d’Hector, je donnerais ma démission.

Quel voyageur, en face de ce champ de bataille muet comme la tombe, ne laisserait sa pensée flotter dans les vapeurs de l’histoire ? Le nom de Charles le Téméraire éveille des idées belliqueuses, on est tenté de pardonner à ce prince tous ses crimes en face de sa mort tragique.

Duc de six provinces, comte de quatorze comtés, Charles de Bourgogne était, par son caractère et ses succès constants, la terreur générale de l’Europe. Il devait se briser contre le plus petit peuple du continent. La mouche devait tuer le lion.

Avant ses revers, Charles était un des princes les plus galants de l’Europe ; de taille moyenne, mais de constitution robuste, le teint basané, la chevelure et les yeux noirs, il avait une physionomie mâle et guerrière. Assidu au travail, il se levait de grand matin et lisait les anciens, admirant surtout Alexandre et César. Son esprit concevait les plus vastes plans : il en commençait l’exécution avec ardeur et se raidissait contre les obstacles. Il vivait toujours l’épée au poing, dit Olivier de la Marche. La fortune le favorisa longtemps, grâce à son armée qui l’aimait comme un père. Du reste il aimait beaucoup ses soldats qu’ils soignaient quand ils étaient malades ou blessés. Devant l’ennemi, il ne se fiait qu’à lui pour visiter les postes et se couchait tout habillé.

Voilà l’homme que devait perdre l’ambition et que devait ruiner le rusé Louis XI. Charles voulait créer un royaume de Bourgogne dont le siège serait à Besançon, et qui de l’embouchure du Rhin s’étendrait jusqu’à la Méditerranée. La Suisse en frémit d’indignation. « Confédérés, s’écrie Berne, conservons nos antiques libertés ! » Et dès lors ce petit pays dont le Téméraire ne devait faire qu’une bouchée, se prépara à la défense de ses libertés.

Vaincu une première fois à Grandson, Charles mit en mouvement toutes les garnisons, toute l’artillerie de Bourgogne et des Pays-Bas, réunit quinze cents pièces et soixante mille hommes, et reprit possession du pays de Vaud. Pendant ce temps, Berne appelait tous les confédérés à la défense de Morat, position importante qu’il fallait garder. C’est sur ce point que les ennemis concentraient leurs forces.

Charles pensif et sombre, plein de colère, de haine et de dépit, passa une revue de toute son armée, sur le plateau de Lausanne, et parla ainsi à ses soldats : « La fortune nous fut un jour infidèle, mais, vous, devant qui trembla la France, qui avez dompté Liège, anéanti la Lorraine, ne vengerez-vous pas votre maître de ces paysans ? L’orgueil de ces gens pourra-t-il anéantir l’honneur de la Bourgogne, et la mémoire de mon père ? Non, je le jure, il n’en sera pas ainsi. Je vous abandonne tout le butin fait sur l’ennemi : à vous les habitations, la ville et les richesses de la Suisse ! à moi la seule vengeance ! Oui, par saint Georges, nous nous vengerons !

L’armée répondit par le cri de Vive Bourgogne ! et partit.

Pendant ce temps, Budenberg, gouverneur de Morat, s’écria : « Compagnons, veillez !… dans Morat réside le salut de la patrie. La Suisse n’a qu’un seul boulevard, c’est votre valeur, votre fermeté !… »

De tous les côtés arrivaient les guerriers suisses à la rencontre de cette armée du Téméraire toute bardée de fer. D’un côté l’amour de la liberté, de l’autre la soif de la vengeance. Dieu était juge. L’arrêt rendu fut cruel, mais juste. Ce fut le dernier jour de l’honneur Bourguignon.

Pendant dix jours et dix nuits, Budenberg soutint l’effort des soixante mille hommes qui vinrent assiéger Morat. « Tant qu’il y aura une goutte de sang dans nos veines, pas un ne cédera, » s’écrie-t-il. Et Charles, désespéré, humilié, devant ces mots magiques de patrie et de liberté, sent chanceler sa foi et sa fortune.

Mais les confédérés arrivent enfin au secours de Morat. Ils ont fait vingt-cinq lieues en deux jours, par des pluies torrentielles, et en arrivant ils oublient de déjeuner pour commencer plus tôt la bataille.

Le 12 juin au matin, le duc de Bourgogne en se réveillant voit déjà l’ennemi occuper son ordre de bataille. Il voulait aller le chercher. L’ennemi venait à lui. Aussitôt il range son infanterie en colonnes profondes, aux ailes la cavalerie, en avant l’artillerie que protège un fossé, et donne le signal de l’attaque. Mais la pluie tombe, mouille la poudre, détend le cercle des arcs, défonce les chemins, et l’armée bourguignonne, croyant la partie remise, commence un mouvement de retraite. Les chiens des Suisses apercevant ceux des Bourguignons, se jettent sur eux avec fureur et les chassent vers leurs maîtres effrayés de ce présage. Mais le soleil déchire le rideau des nuages, et Jean de Hallwyl, chef des confédérés, apercevant l’ennemi qui se disposait à rentrer au camp, s’écrie : « Souvenez-vous de Laupen et de Grandson, et en avant ! » C’est l’avant-garde suisse, composée de beaucoup de Lorrains et commandée par René, qui commença le feu et fit de grands ravages. L’artillerie bourguignonne tirait trop haut, néanmoins les confédérés ne pouvaient s’en emparer. Hallwyl s’en aperçoit, tourne le retranchement et prend les Bourguignons en flanc. Profitant du désordre, les confédérés descendent dans le fossé, le franchissent, attaquent les artilleurs corps à corps, tournent les batteries contre les Bourguignons et les forcent d’abandonner leur position.

C’est la première partie de cette sanglante épopée. Tout n’était pas encore perdu pour Charles, qui tomba comme la foudre au milieu de la mêlée, suivi de sa cavalerie commandée par le duc de Somerset, quand à l’extrême droite on entendit de grands cris et un grand tumulte. L’arrière-garde des Suisses a coupé la retraite à Charles le Téméraire ! Il lui faut combattre dans un triangle de feu. Ici c’est René, son plus mortel ennemi, qui le foudroie avec sa propre artillerie. Là, ce sont Herlestein et le comte de Gruyère, qui, placés sur la route de Fribourg, repoussent l’armée bourguignonne sous le feu même des Bourguignons. Plus loin c’est Budenberg qui sort de Morat avec deux mille hommes. Enfin, Hallwyl et Wadmann sur le centre, qui se jettent au milieu de cette boucherie. La bannière du bâtard de Bourgogne tombe entre les mains d’un homme de Hanli, le découragement gagne tous les rangs. Charles reconnaît sa destinée, il veut s’enfuir, mais la fuite est impossible. Sa garde et les Anglais font des prodiges de valeur. Quinze cents gentilshommes tombent pour faire un passage au Téméraire qui, deux heures après, se retrouve près du lac de Genève avec trente cavaliers, seule épave de ce naufrage qui venait d’anéantir son armée.

Sur le champ de bataille, cependant, la mort était partout. Les confédérés tuaient sans quartier pour personne, frappant ce qui était debout, achevant ce qui était tombé. Des milliers de cavaliers veulent traverser la vase qui s’étend le long du lac de Morat. Le poids de leur armure les fait enfoncer. D’autres, recueillis par des nacelles, sont tués par le feu de la place. L’eau est chargée de corps morts et rouge de sang. Enfin le combat cesse et le champ de bataille offre un majestueux spectacle. Au milieu de ces morts innombrables, les vainqueurs sont à genoux, le bruit des instruments et des fanfares sonne la victoire, des cavaliers ornés de branches d’arbre courent à Berne et à Fribourg annoncer cette héroïque action !…

Les jeunes gens traversèrent la plaine en se rappelant ces souvenirs d’histoire. Ils s’approchaient de Morat quand il leur sembla entendre un violent coup de tonnerre. Le ciel était pur. L’air était calme.

— C’est un orage lointain, dit Hector.

— Dépêchons-nous, dit Raoul. Je ne tiens pas à être mouillé.

Le bruit se reproduisit cette fois comme un craquement et fut suivi d’une série de détonations assez semblables à celles que produit une canonnade prolongée.

Ils s’arrêtèrent étonnés.

— Je crois me rappeler, dit Hector, que dans les cantons de Fribourg, de Berne et de Soleure, ces bruits se produisent dans l’air par un temps tout à fait serein.

— En sait-on la cause ?

— Je l’ignore ; mais voilà un paysan qui nous le dira peut-être. Un paysan qui revenait de Morat passait en effet près d’eux. Hector lui demanda s’il avait entendu ces bruits aériens. Le paysan se signa et leur dit :

— Ce sont les mânes des Bourguignons tués à la bataille de Morat qui s’amusent là-haut !

Et il reprit sa route, la tête basse, comme s’il avait peur que ses paroles fussent une évocation.

— Les croyances populaires ont leur charme, dit Édouard.

— Si notre Genevois était là, dit Raoul, il nous trouverait bien une légende !…

— Je crois, répondit Hector, qu’il nous expliquerait plutôt ce fait que la science doit expliquer bien ou mal.

On arrivait à Morat, à l’hôtel de l’Aigle, où les attendait leur conducteur.

— À demain de très bonne heure, lui dit Hector. Il fait encore assez jour pour voir la ville et le lac. Demain nous irons à Fribourg.

— Y resterons-nous longtemps ? demanda Raoul.

— Non, puisque nous couchons à Berne.

Édouard, qui causait avec un des garçons de l’hôtel, éclata de rire.

— Viens donc, Raoul, toi qui aimes les légendes.

— J’aimerais mieux un potage.

— Qu’y a-t-il ? fit Hector.

— Il y a que je demande à ce garçon, qui est de Lauterbrunnen, la cause de ces bruits aériens qui m’intriguent, et il me répond : « Ce sont les gens du Rothal qui font l’exercice. Le temps va changer. »

Le garçon, très vexé de ce qu’on se moquât de lui, répliqua :

— Oui, les gens du Rothal, ce pays affreux qui dépare nos belles vallées ; c’est là que les habitants ont enfermé dans des tonneaux les lutins et les démons qui troublaient leurs demeures, et ces damnés, quand ils sentent l’orage, font du vacarme parce qu’ils croient que le diable vient les délivrer.

Ceci fut dit si sérieusement que les jeunes gens firent tous leurs efforts pour ne pas rire à ce récit baragouiné en franco-allemand. Ils commandèrent leur dîner et leur chambre, et descendirent vers le lac.

— Oh ! fit Raoul en pâlissant. Est-ce qu’il est encore rouge du sang bourguignon ?

En effet, l’eau était rougeâtre ; mais en s’approchant on s’aperçut que cet effet était dû à la floraison d’une plante du genre des oscillatoires.

Édouard en prit quelques-unes pour son herbier, se promettant de l’étudier. Le lac, avec ses bords vaseux garnis de joncs, est d’un aspect mélancolique : aussi les jeunes gens, quittant ses rives et la ville basse qui n’a rien de particulier, remontèrent dans la ville haute où quelques rues à arcades sont assez curieuses. Ce qu’ils virent surtout avec émotion, c’est le vieux château qui montre encore avec fierté les cicatrices des coups de canon de 1476.

Chose curieuse en voyage, le nom seul du lieu que vous visitez suffit quelquefois à vous payer de la peine que vous prenez pour aller à lui. Cette idée de coucher à Morat, près d’un champ de bataille si célèbre, emplissait le cœur des jeunes gens d’un certain orgueil. Ils ne pouvaient en détacher leur pensée. Aussi ne parlèrent-ils pas d’autre chose, et l’ombre de Charles le Téméraire plana sur les rêves de leur nuit.

Le lendemain, ils étaient sur la route de Fribourg.

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CHAPITRE IV

Sans titre 45

Fribourg. – Le tilleul de Morat et le soldat de Marathon. – Saint-Nicolas. – L’orgue d’Aloys Mooser. – Le pont de Fribourg. – Berne. – Sa physionomie, ses fontaines et ses ours. – Le Munster et sa terrasse. – Statues de Berthold et de Rodolphe d’Erlach. – L’horloge. – Un ami d’Hector. – Visite au musée. – La pluie. – L’Alpglühen. – La ville basse. – L’Aar. – La botte de Bassompierre. – Le comte de Kybourg et Pierre de Savoie. – La fosse aux ours. – Histoire de Martin. – Le trésor public emporté avec les ours en France. – Promenade à Altenberg. – Les Alpes de l’Oberland. – La légende de Rothal. – La tour de Berne par l’Eugi. – Mort de Rodolphe d’Erlach. – La porte de Goliath. – Réflexions et repos.

Contrée uniforme que celle qui sépare Morat de Fribourg ! Cependant, au bout d’une demi-heure de route, le conducteur engagea les voyageurs à monter la colline à pied. Au sommet le point de vue est admirable, il embrasse tout le champ de bataille, les lacs de Morat, de Neuchâtel et la ville de Fribourg, placée hardiment sur un rocher et qu’on dirait suspendue au-dessus d’un précipice immense. On remonta en voiture pour descendre, par le côté opposé, jusqu’à la ville dans laquelle on entra par une porte assez remarquable, qui porte encore les traces de la foudre. On laissa la voiture et le conducteur se rendre à l’hôtel des Merciers, et les jeunes gens descendirent une rue, espèce de petit vallon pavé, bordé de maisons.

Ce chemin les conduisit à un vieux tilleul devant lequel Hector s’arrêta en disant :

— Le voilà !

— L’hôtel ? demanda Raoul.

— Rappelez-vous le soldat annonçant dans Athènes la victoire de Marathon. Eh bien ! un jeune Fribourgeois, couvert de sang et épuisé de fatigue, arriva annoncer la nouvelle de la victoire de Morat et tomba mort à cette place, en criant : Victoire ! Tous les Fribourgeois qui étaient partis pour la bataille avaient pris comme signe de ralliement une branche de tilleul. C’est cette branche ôtée religieusement du chapeau de ce héros qu’on planta à côté de son cadavre. La branche est devenue cet arbre énorme.

— Les feuilles sont bien chétives, dit Raoul.

— Le souvenir est bien grand, dit Édouard.

— C’est là, ajouta Hector, que le juge casse la verge sur les condamnés agenouillés, quand on les conduit à la mort.

Par un petit détour on se trouva en face de l’église, dont le clocher est le plus haut de la Suisse. Fribourg l’a mise sous le patronage de saint Nicolas, dans lequel ses habitants ont une foi aveugle.

Rien à signaler. Aussi n’y resterons-nous que pour admirer l’orgue d’Aloys Mooser. La maison de ville et l’hôtel du Gouvernement, l’une moderne, l’autre du moyen âge, offrent un contraste choquant et font désirer plus vivement à Raoul de se diriger vers le déjeuner.

— Je crois, dit Édouard, qu’on conserve un meilleur souvenir de Fribourg quand on n’y est pas entré.

Il avait raison. Cependant, après le déjeuner et en attendant le train qui devait les conduire à Berne, tous les trois, d’un commun accord, se rendirent au pont suspendu qui relie les deux côtés sur lesquels la ville est assise. C’est un chef-d’œuvre de construction, de solidité et d’élégance, mais ce tablier en fer qui se balance sur la vallée de la Sarine semble trop moderne pour la ville sévère et gothique, qui, isolée comme une aire sur un rocher, rappelle la féodalité.

— J’aime mieux l’autre côté dit Édouard, il n’y a pas de pont. Le paysage est gâté par cette toile d’araignée.

On s’arracha sans regret à cette ville pittoresque, dont l’intérieur ne tient pas ce que l’extérieur promet, et on partit pour Berne, dernière halte avant leur excursion dans les montagnes de l’Oberland.

Berne est la capitale de la Suisse, siège de la diète et séjour des ambassades ou chargés d’affaires étrangers ; c’est une grande et belle ville qui joint à un air d’opulence tranquille les agréments d’une grande propreté. Les maisons, bâties avec une pierre grise, s’avancent sur les rues en arcades très commodes pour les piétons, mais un peu basses pour l’effet. Les rues, bien ouvertes et bien pavées, sont ornées de fontaines et arrosées d’une eau courante dans un petit canal revêtu en pierre ; comme elles vont toutes de l’est à l’ouest, les maisons de droite sont éclairées toute l’année par le soleil, tandis que celles de gauche n’en reçoivent jamais un seul rayon.

L’aspect général est frappant : on dirait un promontoire de rochers surmonté de maisons avançant dans les flots de l’Aar qui le bordent.

— Quelle différence avec Genève ! s’écria Édouard radieux, Berne a du moins conservé sa physionomie nationale.

Il était de bonne heure, Hector proposa de visiter les monuments comme ils les rencontreraient, à travers une foule curieuse et bigarrée, qui obstruait les marchés ce jour-là et donnait un air radieux à la ville vieille, grave et triste, dont la vue avait tant charmé Édouard. Raoul aussi était charmé. Comme il pleuvait, il n’avait pas besoin d’ouvrir son parapluie que les arcades rendaient inutiles. Hector était seul préoccupé de savoir s’il trouverait un de ses camarades, attaché au consulat, dont il comptait faire son cicerone et son interprète. La Suisse allemande parle un français souvent inintelligible, et les jeunes gens savaient juste assez d’allemand pour se faire rire au nez.

Tout en marchant, ils se trouvèrent sur la plate-forme de la cathédrale, « Munster Terrasse, » qui surplombe de plus de trente mètres de hauteur la rivière et les rues qui passent à son pied. Le ciel était gris, l’air obscurci par les nuages, ce qui leur fit perdre momentanément un point de vue superbe. En revanche, ils furent très préoccupés par la statue de Berthold V, duc de Zæhringen, fondateur de la ville, qui repose sur un piédestal aux bas-reliefs en bronze. À côté du duc est un ours portant un casque.

— Et d’un, fit Raoul.

À l’ouest de la cathédrale est aussi une statue équestre de Rodolphe d’Erlach, le vainqueur de Laupen, qui attira leur attention. Aux quatre coins du piédestal sont des ours en bronze.

— Et de cinq, dit encore Raoul.

— Si vous les comptez, vous n’avez pas fini, dit Hector.

Avant d’entrer dans la cathédrale, on en admira l’extérieur. C’est un bâtiment gothique d’un style remarquable. Une balustrade en pierres taillées à jour règne tout le long du toit, variant ses dessins entre chaque couple d’arcs-boutants. Le clocher a une hauteur de soixante-douze mètres, mais il est inachevé et coiffé d’un disgracieux toit de tuiles qui rappelle la coiffure d’une des tours de l’église métropolitaine de Bourges. Ce bâtiment fut commencé en 1421, sur les plans de Mathias Heinz, qui se tua, disent les uns, qui fut tué, disent les autres, par un compétiteur jaloux, pendant la construction de l’édifice, qui ne fut achevé qu’en 1573.

Dans l’intérieur, pauvre en ornements comme tous les temples protestants, Hector fit remarquer à ses amis les vitraux du chœur, où est représenté d’une manière burlesque le dogme de la transsubstantiation. C’est un pape versant les quatre évangélistes dans un moulin, et le moulin rendant une multitude d’hosties qu’un évêque reçoit dans un calice surmonté du Christ ; le peuple agenouillé autour de cette scène en paraît ébahi. Une stalle de chanoine présente une idée des mœurs du clergé de cette époque. C’est un capucin ouvrant un tric-trac qui a la forme d’un missel.

Le long des murs sont inscrits les noms des officiers et des soldats morts en 1798, en combattant contre les Français. Des deux côtés du chœur s’élèvent deux tombeaux : celui de Berthold, le fondateur de Berne, et celui de l’avoyer Frédéric de Steiger. L’orgue ressemble à celui de Fribourg, bien qu’il n’en ait pas la sonorité.

Le temps n’était pas assez favorable pour qu’ils montassent à l’habitation du guet, d’où l’on découvre une vue magnifique ; ils sortirent et ne tardèrent pas à se trouver devant l’horloge, près de laquelle ils aperçurent une fontaine représentant une figure grotesque qui est sur le point d’avaler un enfant ; d’autres enfants, qu’attend le même sort, sortent de ses poches et de sa ceinture. En bas on voit une troupe d’ours armés.

— Comment s’appelle cette fontaine ? demanda Hector à un jeune étudiant, grosse tête blonde, petite casquette noire, cheveux longs et redingote courte, qui passait en fumant gravement une pipe de faïence.

— Kindlifresser Brunnen, répondit l’étudiant sans s’arrêter.

— As-tu compris ? demanda Édouard à Raoul qui s’occupait à compter les ours du bas-relief.

— Oui, dit Raoul… Croquemitaine.

— Raoul, s’écria Hector, voilà les ours qui s’avancent !

L’enfant se retourna effrayé. C’était l’horloge qui sonnait l’heure.

En effet, un coq surmontant le clocher battait des ailes en chantant avec sa voix automatique. Le temps, qui est assis, se levait renversant son sablier et comptant les coups avec son sceptre en ouvrant la bouche. Un ours, debout à ses côtés répétait ses mouvements. Un arlequin sonnait les heures en frappant sur une cloche. Il était dix heures, et pendant cette sonnerie une procession d’ours, moitié guerriers, moitié musiciens, défilait au-dessous du cadran.

Sans titre 3

— Messieurs les oursons, déployez vos grâces, s’écria Raoul, nous allons déjeuner.

On passa devant la halle aux blés, sur le pignon de laquelle deux ours tiennent les armoiries.

— Encore ! fit Raoul.

Comme on ne connaissait pas le chemin et qu’on n’osait pas le demander, on revint un peu sur ses pas.

— Une fontaine, dit Édouard.

— Il y a des ours ? demanda Raoul. Là, j’en étais sûr.

En effet, la fontaine devant laquelle le hasard les avait conduits était surmontée d’un ours portant une bannière à la main, couvert d’une armure de chevalier et ayant à ses pieds un ourson vêtu en page.

— Puisque les ours sont les patrons de la ville, saint Ours doit être leur saint.

— Les ours n’en sont que les parrains, répliqua Hector.

Ils se retrouvèrent bientôt sur la place du marché où ils étaient déjà passés. La foule, qui encombrait les abords, les avait empêchés d’apercevoir leur hôtel que Raoul découvrit le premier.

Après déjeuner, Hector laissa les jeunes gens pour courir à la recherche de son ami. Édouard en profita pour écrire à son père. Raoul se chargea du mot de la fin.

Hector revint bientôt radieux ; son ami, qu’il avait trouvé au consulat[2], ne serait libre que le lendemain, et, pour leur occuper la journée, il avait rédigé un petit itinéraire. La pluie tombait toujours ; mais, sur l’espoir que le soleil ne bouderait pas longtemps, il fut décidé qu’on visiterait la ville en détail, remettant à une journée plus propice la visite des environs, et surtout des points de vue qui mettent Berne au premier rang.

— As-tu fini ta lettre, Édouard ?

— Oui, la voilà. Achève.

Raoul prit la lettre et écrivit simplement :

« Père, je me porte bien, je t’embrasse. Je vais voir les ours ; j’en suis à mon cinquantième !… Ton enragé, Raoul. »

Puis il ajouta :

« As-tu reçu ma malle ? C’est Hector qui m’a joué ce tour. Si je peux le jeter dans la fosse aux ours… »

— Merci, fit Hector en riant.

Et on se dirigea vers le musée. Là encore et toujours, l’ours occupe le premier rang. Édouard y acheta un herbier très complet. Après une visite, qui dura deux heures, à la salle des antiquités où sont les reliques des victoires de Grandson et Morat, les jeunes gens redescendirent profiter d’une éclaircie du ciel. Ils se trouvèrent en peu de temps devant le palais fédéral, magnifique édifice moderne dans le style florentin. Les salles y sont d’une simplicité qui fait la meilleure impression sur l’étranger. C’est là que se tiennent publiquement les séances du conseil d’État. Là aussi est placée la galerie de tableaux des Albane et des Calame assez remarquable.

— C’est une visite au Louvre, grognait Raoul. Allons-nous-en.

On obéit à son exigence, mais, une fois dehors, une averse de bon aloi les força de rentrer à l’hôtel. Le soir, l’ami d’Hector vint leur tenir compagnie. Malgré la pluie, on essaya de sortir vers le soir pour aller prendre des glaces à la terrasse de la Monnaie.

— C’est de cette terrasse qu’on découvre la plus belle vue du monde.

— On ne le dirait pas, dit Hector.

— Attendez.

Raoul grognait.

— Satanés ours ! As-tu vu, Édouard, sur cette porte, ces deux énormes bêtes placées comme le sont, à l’entrée des Tuileries, les chevaux domptés par un esclave ?

— Eh bien ?

— C’est agaçant.

Sans titre 4

La nuit venait peu à peu, et ils assistèrent à un spectacle sublime.

— C’est l’Alpglühen, dit leur cicerone qui s’appelait Albert de T…, un grand nom de la gentry parisienne.

— Ça veut dire ?

— Le feu des Alpes.

En effet, l’horizon était voilé par les nuages, et à travers la toile aqueuse de l’eau qui scintillait comme un rideau d’étoiles, ils virent au-dessus des vallées recouvertes d’ombres apparaître les glaciers des Alpes colorés d’un rouge brillant, comme si les montagnes étaient dévorées d’un feu intérieur. Les derniers rayons du soleil couchant leur imprimaient cette teinte qui montait progressivement de la base au sommet.

Les jeunes gens, tête nue à la pluie battante, admirèrent ce spectacle.

— Voyez-vous cette inscription gravée sur la pierre ? dit Albert de T…

— Est-elle en français ?

— Non, en allemand. Mais approchons-nous, tant pis pour la pluie.

— Si encore j’avais ma malle ! murmura Raoul.

Au-dessous de la terrasse était, dans un profond précipice, la ville basse. Une muraille de cent huit pieds, coupée à pic comme un rempart, maintient les terres. C’est de là, dit l’inscription, qu’un cheval fougueux, qui emportait un étudiant, se précipita avec son cavalier du haut de la plate-forme. Le cheval se tua, mais le jeune homme en fut quitte pour quelques contusions. Une femme condamnée aux galères tenta, pour échapper aux soldats qui la poursuivaient, de faire le même saut, mais, moins heureuse, elle se brisa sur le pavé.

Chacun se retira de bonne heure en remettant au lendemain une promenade aux environs.

Le lendemain, chacun fut exact. Le temps était incertain, mais il ne pleuvait pas.

— Profitons-en, dit Albert.

On repassa par la terrasse pour voir le point de vue de la veille. Mais rien du panorama sublime qu’il déploie au soleil n’apparut à leurs regards désappointés.

Ils descendirent par la porte d’en bas et traversèrent l’Aar sur un beau pont de pierre de trois arches, dont celle du milieu a cinquante mètres d’ouverture.

Le chemin était détrempé par la pluie, et, pour en détourner l’attention de Raoul, Hector faisait causer son ami.

— Tu dois bien avoir quelque histoire bernoise à nous raconter ?

— Ma foi, oui ; mais il suffit qu’on me les demande pour que je ne m’en souvienne pas. Cependant en voici une assez comique. En 1602, Bassompierre, ambassadeur de France à Berne, dut renouveler l’alliance jurée entre Henri III et la fédération. Les difficultés de cette négociation ayant été aplanies, Bassompierre quitta Berne pour aller porter l’alliance de Henri III. Avant son départ, comme il venait de monter à cheval, il vit s’avancer vers lui les treize députés des treize cantons, tenant chacun une immense coupe pleine de vin et de la valeur d’un litre, dont ils avalèrent ensemble le contenu à la santé de la France. Bassompierre, désireux de leur rendre cette politesse, appela son domestique, lui ordonna de tirer sa botte, la prit par l’éperon, la fit remplir de treize litres de vin, et la levant à son tour pour rendre le toast : « Aux treize cantons ! » dit-il, et il avala les treize litres !

— Il faut toujours que la France se distingue, dit Raoul avec fierté.

On était sur le pont qu’on admirait.

— Là, poursuivit Albert, était autrefois un vieux pont auquel se rattache une histoire – authentique, celle-ci.

— Parons la botte, dit Hector en riant.

— C’est de l’histoire, vous dis-je. Berne ne possédait pas un pouce de terrain au delà de l’Aar, pour y appuyer un pont. On acheta un pré et on commença à travailler. Déjà le pont s’avançait quand le comte de Kybourg vint, au nom de l’Empire, arrêter les travaux. Les bourgeois poursuivirent leur travail les armes à la main et livrèrent leur ville à Pierre de Savoie, qui accourut à leur secours et, pour encourager le peuple par son exemple, vint lui-même travailler au pont. Dans la suite, cinquante Bernois le rejoignaient au moment où il allait livrer bataille. Pierre jura que, s’il était vainqueur, il ne refuserait rien de ce que les Bernois lui demanderaient. Il remporta la victoire et Berne réclama sa liberté que Pierre lui rendit sur sa promesse… Mais nous voici à la fosse aux ours.

— Bon ! hier, c’était le Louvre. Aujourd’hui, le jardin des plantes, dit Raoul.

Il est temps de faire l’historique des ours de Berne, dont la ville conserve toujours un échantillon dans de beaux fossés construits exprès et l’effigie sur son blason.

Après la fondation de la ville, on décida que l’animal qui lui donnait son nom[3], aurait toujours un membre de sa famille nourri et logé aux frais de l’État. Plusieurs siècles plus tard, une vieille fille fort riche mourut en laissant soixante mille francs de rente aux ours, et le capital ayant été versé au trésor, les intérêts en furent comptés aux fondés de pouvoir des héritiers, considérés comme mineurs, mais quelques générations d’ours jouirent à peine de cette fortune. La Révolution française éclata, et Berne voulut résister à la lave de ce volcan qui secouait le monde. Victorieuse à Neueneck et vaincue à Grauholz, elle dut ouvrir ses portes à Brune et Schauenbourg. Trois jours après, le trésor bernois prenait la route de Paris, emportant la fortune des malheureux ours qui, quoique inconscients de leur opinion et peu entichés de politique, furent dépouillés comme des aristocrates.

Mais avec le trésor sortirent deux des quatre ours auxquels il appartenait. L’un était le fameux Martin, dont la réputation a laissé son nom aux ours du jardin des plantes. Le départ des ours fit, sur la ville de Berne, plus d’impression que celui du trésor. Le deuil fut général : Nous enlever nos bons ours, criait-on, c’est affreux !… Berne ne l’a jamais pardonné à la France.

Quand la Suisse se vit tranquille sous la protection de Bonaparte, Berne fit une souscription en faveur des ours, nobles animaux qui, pendant cinq ans, avaient supporté la misère sans se plaindre. Avec l’argent que produisit la souscription, on acheta un lot de terre pour y bâtir leur demeure dans la ville et près de la prison. Ils ne restèrent pas longtemps dans cette fosse. Une nuit, un condamné à mort tenta de s’évader : par malheur, le trou qu’il fit dans le mur le conduisit à la fosse aux ours par laquelle il put s’évader pendant que le successeur de Martin, trouvant une nouvelle issue à sa fosse, en sortait pour aller prendre la place du prisonnier. Le geôlier, en entrant dans le cachot le lendemain, trouva l’ours couché sur la paille. Le geôlier s’enfuit, oubliant dans sa terreur de refermer la porte. L’ours le suivit gravement, et, trouvant tout ouvert, arriva jusqu’à la rue, puis s’achemina tranquillement vers le marché, où on ne put s’en emparer que lorsque l’animal, devant qui avaient fui les marchandes, se fut régalé de pommes et de poires, à en avoir une indigestion.

Il fut alors décidé qu’on transporterait les ours dans les fossés de la ville. Le chemin de fer les ayant encore expropriés de la porte d’Aarberg, on leur bâtit la fosse où ils se trouvent maintenant, disputant aux moineaux le pain que les visiteurs leur jettent.

— Ils n’ont pas l’air si méchant que ça, dit Raoul. J’avais envie d’y jeter Hector, mais il en réchapperait.

— Vous croyez, dit Albert. Eh bien ! il y a sept ans, un capitaine anglais y tomba, et, malgré une lutte désespérée, il fut bel et bien déchiré et étouffé.

Le temps semblait se rasséréner. La chaleur était supportable. Albert engagea ses nouveaux amis à déjeuner au Schænzli, où est un restaurant placé en face de la plus belle vue de Berne, Raoul et Édouard acceptèrent sur la prière d’Hector, et par une petite course d’une heure à travers les promenades charmantes de l’Altenberg, on arriva au sommet du Schænzli, d’où, en effet, la vue est superbe. Au premier plan, la ville de Berne se montre dans toute son étendue, au-dessus d’elle s’étagent les forêts du Gurten et au-dessus du Gurten les Alpes de l’Oberland. À droite et à gauche le panorama immense est fermé par les chaînes du Stockhorn et le Moléson.

En déjeunant :

— Avez-vous entendu quelquefois, monsieur, demanda Édouard à Albert, des bruits aériens par un temps très calme ?

— Oh ! souvent, lui fut-il répondu. Entre Berne et Soleure surtout et particulièrement au fond de la vallée de Lauterbrunnen. C’est là qu’existe une vallée effroyable, aux parois granitiques, déchirées et rongées, qu’on nomme le Rothal.

— Ah ! je sais, « les gens du Rothal font l’exercice. »

— Vous connaissiez ce dicton ?

— Oui, mais la science explique-t-elle ces bruits ?

— Mon Dieu ! les savants, à force d’approfondir les choses, tombent dans l’absurde. Leurs explications ressemblent beaucoup aux vérités du Gascon. L’aplomb seul les sauve, mais les gens sensés savent faire raison de leurs insanités. Vous connaissez sans doute l’histoire de ces deux savants qui, un peu émus par les copieuses libations du déjeuner, discutaient dans un jardin sur la théorie de la chaleur en face d’une boule de cuivre qui terminait la rampe d’un escalier et dont le côté exposé au soleil se trouvait naturellement plus chaud que le côté exposé à l’ombre. Un jeune homme, qui les écoutait sans les comprendre, profita de leur inattention pour tourner la boule, le côté froid au soleil et le côté chaud à l’ombre. Les savants, surpris de ce phénomène et pris au dépourvu par les demandes du jeune homme, voulurent prouver que c’était naturel, et Dieu sait dans quels raisonnements absurdes ils pataugèrent. Le jeune homme en tournant la boule réduisit leurs démonstrations à néant. Il en est de même ici. Les uns ont dit que c’était l’écho de grandes manœuvres faites à distances ; d’autres, celui de la chute des avalanches ou des glaciers ; ceux-là, le bruit lointain des orages. Il a été facile de constater qu’au moment du bruit, il n’y avait eu dans un vaste circuit, ni manœuvres, ni avalanches, ni orages. La seule cause admissible serait l’effet des changements de couches d’air, pour ainsi dire la contre-partie des éclairs de chaleur. Au lieu de la lumière, le son. Voilà tout. Pourtant il est à noter que les bruits n’ont lieu que dans ces contrées et nulle part ailleurs dans les Alpes.

— C’est étrange, fit Raoul.

— Le Rothal, demanda encore Édouard, n’est-il pas, d’après une légende, la prison des mauvais génies ?

— Oui, et ce n’est pas étonnant. Chez les montagnards de l’Oberland il règne des croyances populaires, dont la naïveté rappelle celle de l’Écosse. On croit à l’existence de petits nains, lutins de la forêt : petits génies dont les caprices sont parfois très bienfaisants. Ils veillent sur l’habitation isolée, ils cultivent le jardin, mais quelquefois aussi il leur prend des fantaisies malfaisantes ; alors ils jettent tout pêle-mêle dans la maison, font choir les personnes qui l’habitent, ou leur jouent mille espiègleries. Ils se fâchent surtout quand on n’a pas l’attention de jeter sous la table une cuillerée de lait qu’il faut leur offrir de la main gauche. Ils sont en outre propriétaires de grands troupeaux de chamois. En hiver, ils restent dans les entrailles de la terre. Quand ils aiment un pâtre, il lui dérobent une vache pour la lui ramener plus grasse, ils rassemblent des fagots qu’ils mettent sur le chemin des pauvres enfants qui vont au bois, ou bien fauchent les prés pour qu’on n’ait plus qu’à faner l’herbe. S’ils dansent en rond au clair de la lune, c’est signe d’une année abondante ; s’ils se glissent à travers les buissons, c’est signe d’orages et d’avalanches.

— Ce doit être très curieux à entendre ces récits de la bouche même des montagnards.

— Ils se méfient des questionneurs et sont très discrets sur les faits des génies, dans la crainte de les irriter par des indiscrétions.

— Tout a une raison, dit Hector, pour les habitants de la Suisse. Je me rappelle que, dans un voyage que je fis au Rigi, mon guide me donna l’explication des bruits qu’on entend dans les glaciers. Ce sont les âmes des oisifs condamnées après leur mort à travailler pour expier leur nonchalance pendant leur vie.

— Croyance salutaire, dit Édouard, qu’il serait bon de répandre plutôt que d’en rire.

Après déjeuner, le temps s’étant remis au beau, on put admirer le splendide panorama dont nous avons parlé et visiter le jardin botanique.

— Il fait beau, dit Albert, faisons le tour de Berne. Voulez-vous ?

— Accepté !

Tous les quatre se dirigèrent vers l’Engi, presqu’île ombragée, où le beau temps amenait beaucoup de promeneurs. Il fallut traverser l’Aar sur un bac et remonter dans une forêt autour de laquelle la rivière tourne capricieusement, rappelant les sinuosités de la Seine au bas de Saint-Germain. La vue d’en haut est très belle, on voit la ville sur une autre face.

On redescendit du côté de la porte d’Aarberg, où était jadis la deuxième habitation de messieurs les ours.

— Nous irions bien à Reichenbach, dit Albert, mais c’est loin et peu intéressant. C’est un grand souvenir, voilà tout.

— Lequel ? demanda Édouard.

— Celui de Rodolphe d’Erlach, le vainqueur de Laupen, qui, nouveau Cincinnatus, préféra la charrue aux honneurs. C’est dans ce château qu’il passa sa vie. Il y mourut d’une manière tragique, assassiné par son gendre Rudenz. La tradition veut que le meurtrier s’étant enfui épouvanté, les chiens de Rodolphe le poursuivirent et le déchirèrent dans la montagne.

On préféra faire un petit circuit pour rentrer à Berne par la porte de Goliath.

Cette porte est fort belle. Dans une niche apparaît une statue colossale de saint Christophe, devenu Goliath à cause de la fontaine qui lui fait face et sur laquelle est un petit David tenant une fronde à la main. Quelques esprits ingénieux ont trouvé une autre raison à cette substitution de noms : ils prétendent que saint Christophe, ayant été placé là pour défendre la tour de Lombach dans la guerre de Berne avec Fribourg, ne sut pas s’acquitter de sa mission. La tour fut prise, et le malheureux saint déclaré traître fut débaptisé. On l’appela Goliath et on le fit menacer perpétuellement par la plus petite statue de David qui soit sortie de l’atelier d’un sculpteur.

Dans leur excursion chacun des points de vue qu’ils avaient rencontrés surpassait le précédent en beauté, mais ils désirèrent pourtant revoir celui de la terrasse par un beau soleil. C’est incontestablement le plus beau. Certes, la nature a plus richement doté la ville de Berne que les armes de ses citoyens n’ont acquis de territoire.

La dernière visite fut pour l’hôtel de ville, remarquable par son escalier couvert, et pour le grand hôpital, vaste et bel édifice qui justifie par ses actes sa devise : Christo in pauperibus. On donna un dernier coup d’œil aux rues et aux promenades ; on entendit encore sonner l’heure à l’horloge, et fatigués, mais contents, tous quatre rentrèrent à l’hôtel, où une agape fraternelle les réunit jusqu’à la nuit.

Le départ pour Thun fut fixé au lendemain, et les préparatifs du grand voyage qu’on allait faire dans l’Oberland occupèrent assez tard les jeunes gens. Après des adieux affectueux, Albert quitta ses hôtes, qui ne se firent pas prier pour s’endormir, Raoul surtout.

— Dors-tu ? demanda Édouard à Raoul en se couchant.

— Pourquoi ?

— Parce que, si tu ne dormais pas, je te parlerais des ours de Berne.

— Je dors, cria l’enfant. À demain.

Sans titre 5

CHAPITRE V

Sans titre 6

Thun et son lac. – Orage sur le lac. – Légende. – La grotte de Saint-Béat. – De Neuhaus à Interlaken. – Discussion entre Raoul et Hector. – L’hôtel Reber. – Le lac de Brienz. – Un nouveau guide. – Projet de voyage. – Départ. – La vallée de Lauterbrunnen. – Cascade de Staubach. – Chanteurs et Crétins. – La Wengernalp. – Les lecteurs. – Vue sur Interlaken. La Jungfrau. – Un aigle. – L’histoire du guide. – L’herbier d’Édouard. – Grindelwald. – Accident de 1821. – Repos. – La carabine d’Hector. – Les marmottes. – Arrivée au Faulhorn. – Vue splendide sur les Alpes. – Légende de la Blümlisalp. – Orage au-dessus et au-dessous. – Un mulet et une Anglaise. – Le Rosenlaui et les chutes du Reichenbach. – Le Giessbach. – Retour à Interlaken.

Les voyageurs vont cette fois quitter les chemins battus pour se lancer dans l’imprévu. Adieu Capoue qui les avait amollis ! Adieu les villes ! Revolons aux montagnes ! Vite des rochers et des neiges, d’âpres climats à affronter, d’ingrats chemins à escalader ! il faut se déraidir les jambes pour traverser ces vallées inexplorées et primitives. Beaucoup de santé et de bonne humeur feront trouver le plaisir dans la fatigue, et nous en avons, n’est-ce pas, Raoul ? Notre cœur de poète bondit à l’avance, n’est-ce pas, Édouard ? Et Hector, ne lui tarde-t-il pas d’aller respirer cet air vivifiant de la montagne et y chercher les souvenirs de notre histoire ?

Berne s’efface dans l’horizon, et les jeunes gens, lestes et joyeux, arpentent le chemin qui les sépare de Thun.

Du reste, la route est admirable : ce n’est qu’une allée charmante de cerisiers remontant le cours de l’Aar.

On arrive à Thun dont le beau lac, les vertes prairies, les noyers majestueux font un séjour délicieux. C’est un véritable Éden. La ville, adossée à la chaîne septentrionale de l’Oberland, est composée de maisons la plupart assez vieilles, mais les tourelles de son vieux château et les édifices modernes qui bordent le lac et la rivière varient beaucoup le coup d’œil. En face, tout le Sockhorn à la cime dentelée, le Niesen à la croupe verte et vivace, gigantesques avant-postes de la vallée étroite et sauvage du Hunibach, entre les Géants et le lac, arrive la Kander qui descend d’une autre vallée.

On résolut d’y rester très peu, le temps de voir la rue principale dont les maisons ont un rez-de-chaussée en saillie surmonté d’une plate-forme formant une seconde rue, et les casernes d’artillerie, puis, après déjeuner, de louer un bateau pour aller en flânant jusqu’à Neuhaus.

Comme on ne devait pas revenir à Thun, on ne laissa rien à l’hôtel et on s’embarqua dans un bateau, embarcation frêle mais solide que conduisaient deux robustes rameurs.

Pendant dix minutes le bateau remonta l’Aar qui alimente les deux lacs de Thun et de Brienz séparés par ce charmant village d’Interlaken dont le nom seul indique la position, puis entra dans le lac dont l’horizon s’élargit des deux côtés. À gauche est une colline chargée de villas et de jardins, dont la route ombragée semble, en s’étendant, un vaste mur couvert de mousse et tapissé de lierre. À droite sont deux étages de montagnes escarpées qui ne s’ouvrent que pour montrer la gorge bleuâtre des vallées.

— Le château de Schadau, dit un des rameurs aux jeunes gens.

— C’est une ruine : gageons qu’il y a une légende.

Le rameur qui avait parlé ne répondit pas.

Le bateau glissait comme une hirondelle sur l’onde limpide et peu à peu le paysage s’élargissait, laissant à sa base des vignes, des forêts, de riants villages et montrant à son sommet les têtes neigeuses de la Blümlisalp, de la Jungfrau et du Moine. Hector était pourtant un peu inquiet et, pour ne pas effrayer ses compagnons de voyage, gardait pour lui ses inquiétudes. Le ciel s’obscurcissait et un vent qui n’avait pas les allures rassurantes ridait légèrement la surface du lac. Le rameur qui avait parlé français comprit cette inquiétude, car il dit à Hector :

— Nous n’aurons pas le temps d’arriver avant l’orage.

— Abordez au point le plus rapproché, dit brièvement l’officier.

Le mouvement de la barque qui tourna, et coupant le vent marcha moins vite, éveilla l’attention d’Édouard perdu dans la contemplation du paysage.

— Où allons-nous, Hector ? demanda-t-il.

— Mais… fit Hector embarrassé.

— À la grotte Saint-Béat, monsieur, répondit le rameur.

— Allons, est-ce qu’il va encore pleuvoir ? dit Raoul. Mais, oui, voilà l’orage.

L’orage, en effet, gagnait de vitesse sur la barque, de larges gouttes de pluie commençaient à tomber. Raoul voulait ouvrir son parapluie. Les rameurs l’en empêchèrent.

— Voulez-vous donc nous faire chavirer ! dit Hector.

Ce fut dans le plus profond silence, par le vent et la pluie, qu’ils achevèrent le chemin qui les séparait de la pointe de la Nase, promontoire rocheux derrière lequel la barque s’abrita pendant que les jeunes gens se mettaient à l’abri dans une cabane.

— Bienheureux orage, dit Hector, qui va nous faire faire un pèlerinage auquel je n’avais pas songé.

— Ce lac est donc sujet aux orages ? demanda Édouard au rameur qui était venu les retrouver.

— Rarement, fut-il répondu, il y a cependant quelques naufrages.

— Des naufrages ?

— Un hiver, un bateau chargé de bois y fut englouti : les bateliers ne se sauvèrent qu’en montant sur la pyramide que fit leur cargaison ; ils passèrent la nuit là-dessus et le lendemain se retrouvèrent sur une île chargée de glaçons. Ce ne fut que vingt-quatre heures après qu’on put les délivrer.

— L’été, il n’y a pas de sinistres… en mer, dit Raoul.

— J’en connais un, mais je le crois légendaire. Un jeune homme de Merligen aimait une jeune fille de Spiez et tous les matins, pour la voir, traversait le lac dans une barque. Les deux villages sont situés en face l’un de l’autre sur les deux rives opposées. Les assiduités du jeune homme déplurent aux parents, qui lui défendirent de revenir. La jeune fille désolée résolut de quitter la maison paternelle et en prévint celui qu’elle aimait comme son fiancé. Celui-ci devait venir la chercher pour la conduire dans sa famille. Le jeune homme partit le soir pour Spiez, où il arriva par une nuit très obscure.

— Dieu nous punit, dit la jeune fille ; nous aurons de l’orage.

— Qu’importe ? nous arriverons avant qu’il éclate ; viens.

— Rappelle-toi qu’Ulric, le dernier descendant de la reine Berthe, ayant affligé Dieu par son impiété, fut englouti, le jour de son mariage, avec sa femme et toute la cour, dans les eaux du lac. Pas une personne ne fut sauvée. Dieu punit qui l’outrage !

— Viens !

La jeune fille s’agenouilla, fit une courte prière et sauta dans la barque. Il était temps : son père, qui veillait, arrivait à eux ; mais la barque était déjà lancée, et la tempête, qui surgissait terrible, la faisait bondir comme une pierre à laquelle un enfant fait faire des ricochets.

Le malheureux père cria :

— Revenez, enfants, revenez ; je jure Dieu de vous unir !

Vains efforts ! vaine prière ! La barque bondissait toujours. En entendant le cri affolé du père, le jeune homme eut honte de sa lutte inutile avec la tempête, et, saisissant la jeune fille, il se jeta dans le lac. D’un bras il nagea et de l’autre soutint sa fiancée. Deux fois il s’approcha du rivage et deux fois une vague l’en repoussa ; enfin, la troisième, épuisé de fatigue, il butta contre un rocher où il se cramponna en désespéré. Des secours arrivaient. Ils allaient être sauvés, quand la barque, qui voguait à la dérive, poussée par un violent coup de vent, vint se briser contre le malheureux jeune homme, dont elle fracassa la tête. Les deux fiancés disparurent dans le lac, qui ne rendit jamais leurs cadavres.

L’orage ne dura pas longtemps. Les habits séchés à un bon feu, les jeunes gens se levèrent pour aller visiter cette grotte de Saint-Béat dont, chemin faisant, – et quel chemin !… – on leur expliqua l’histoire.

— Vers le IIIe siècle, un dragon y avait établi sa résidence. Le dragon, ce cuirassier de la cavalerie de Lucifer, joue un grand rôle dans toutes les légendes ; c’est une variété du diable. Un beau jour, un homme d’origine anglaise et d’illustre naissance, s’étant converti à Rome, résolut de prêcher le christianisme en Helvétie et vint au nom de Dieu sommer le dragon, concierge de la grotte, de lui laisser le champ libre. Un signe de croix suffit pour rendre docile le cerbère, qui disparut. Béat – c’était le nom du chrétien, – une fois établi dans la grotte, fit de nombreux néophytes. Un miracle en doubla le nombre. Un jour que des bateliers ne voulaient pas le conduire à Einigen, il étendit son manteau sur le lac et, sur cette frêle embarcation, arriva au village.

— Tiens, dit Hector avec émotion, cela me rappelle un tableau de la chapelle du château : Jésus-Christ marchant sur les flots de la mer.

— Ce miracle décida de la religion du pays ; l’Helvétie fut chrétienne. Mais la réforme fit enlever les reliques du saint, que la foi des croyants avait conservées en cet endroit, et depuis que saint Béat a expiré sur le bord de ce ruisseau qui sort en mugissant de la grotte, les fidèles y ont continué leur dévot pèlerinage.

Ce ruisseau est sujet à un phénomène curieux. L’eau qui filtre à travers les fentes du rocher, surtout après un orage, le grossit et le change en torrent qui accourt avec un bruit épouvantable. Ce bruit précurseur, que les voyageurs entendent bien avant la crue des eaux, leur permet de se sauver assez à temps pour ne pas être emportés par le torrent. La détonation, qui ressemble à un bruit de mousqueterie, s’entend à plus de deux lieues.

Le guide improvisé des jeunes gens les en avertit et les pria de marcher prudemment, d’abord à cause du chemin, ensuite à cause d’une crue subite.

— C’est le chemin du ciel, disait Raoul en montant.

— Ce n’est pas étonnant pour aller chez un saint, riposta Hector.

— La vue en vaut la peine, ajouta Édouard.

Cette grotte est, en effet, une des plus remarquables de la Suisse, par sa grandeur et par les stalactites qu’elle renferme. Il y a deux cavernes contiguës, d’une profondeur explorée seulement jusqu’à cent cinquante mètres. Du seuil de la route, le regard domine le lac et les glaciers de l’Oberland. On attendit en vain le phénomène décrit par le rameur ; le ruisseau coulait paisiblement, et son onde pure semblait n’avoir jamais rêvé les révoltes dont on l’accuse.

Une demi-heure après, on abordait à Neuhaus et, les rameurs congédiés avec un bon pourboire, on se mit en route à pied pour Interlaken.

À pied !… C’était Raoul qui l’avait voulu. La route a plus de poussière que d’agréments et ne mérite pas ce surcroît de fatigue. À Unterseen, petit village qui porte encore les traces du terrible incendie de 1740, on put voir du pont de l’Aar se détacher les masses coquettes de la blanche Jungfrau. Au sortir d’Unterseen, on prit une longue allée de noyers, dont la manie barbare de l’expropriation soi-disant civilisatrice coupe toujours quelques-uns, et au bout de cette allée bordée d’hôtels et de pensions, on arriva à Interlaken, dont un beau soleil couchant éclairait le ravissant paysage. C’est là que les étrangers de toute nation viennent passer la belle saison. On dirait un jardin anglais parsemé de pavillons qui rivalisent de luxe, de propreté et d’élégance. Les avenues sont soigneusement sablées, les maisons ont toutes des bancs vers la route, les fenêtres sont garnies de fleurs. Une brillante société habite ce village, tandis que la population des hôtels explore les vallées de Lauterbrunnen et de Grindelwald, la Wengernalp et la Rosenlaui, ou navigue sur le lac de Brienz, à l’impulsion de la rame mollement cadencée par de jolies batelières dont les chants retentissent harmonieux jusqu’au lointain rivage.

Sans titre 7

Trois cris partent à la fois de leurs bouches entr’ouvertes par l’ébahissement :

— Boulevard Montmartre ! dit Raoul.

— Venise ! dit Édouard.

— Chamonix ! dit Hector.

Puis il ajoute :

— Nous ne resterons pas longtemps ici. Ce séjour ne peut plaire qu’aux touristes qui cherchent dans les montagnes la vie de salon, les agréments de casino, l’étiquette aristocratique, et une heureuse occasion de se montrer dans une toilette distinguée.

— Alors il fallait me laisser ma malle ou apporter la vôtre.

— Vous me fâchez beaucoup, Raoul, dit Hector. Voulez-vous donc être comme ces âmes vulgaires auxquelles le sentiment exquis des beautés de la nature n’appartient pas ? Aimeriez-vous à suivre ces oisifs que vous voyez ici soigneusement cravatés, frisés et chaussés, dont toute l’intelligence se réduit à dire : « J’ai été en Suisse » ? Ne savez-vous pas que le ridicule en a fait justice et qu’ils sont la risée des vrais touristes, qu’ils accompagnent quelquefois, mais ne comprennent jamais ? Laissez-les se répandre en quolibets sur les cascades et les glaciers ; laissez-les s’étonner de ne pouvoir amener leur coupé jusqu’à Chamonix ou au Grindelwald ; laissez-les passer dans leurs voitures, endormis au milieu de ces grands spectacles. Soyez intelligent et fort, et, au lieu de prendre Interlaken pour une promenade de Longchamp, prenez-le comme l’avant-poste du Faulhorn et de la Jungfrau.

— Hector rime avec mentor, murmurait Raoul, un peu vexé de traverser Interlaken sans s’arrêter au casino.

— Nous y reviendrons, lui dit tout bas Édouard.

Hector cherchait l’hôtel où il était déjà descendu une fois. C’est là que nous nous reposerons après chaque tournée dans l’Oberland.

Enfin on arriva à l’hôtel Reber, le plus tranquille d’Interlaken, et placé hors du tourbillon de l’Hohe-Weg, la chaussée-boulevard qui avait tant charmé Raoul.

Après dîner et avant de se mettre au lit, Édouard pria Hector de les accompagner dans la ville.

— Soit, dit Hector tout soucieux, mais qui ne voulait pas les contrarier.

— Allez-vous bouder comme Raoul ? dit Édouard en riant.

— Non, répondit le jeune officier. J’ai vu certaines personnes de ma connaissance que je ne voudrais pas rencontrer. Le monde est fermé pour moi à présent.

Ce fut en silence qu’on descendit vers le lac de Brienz. La nuit les enveloppait de cette ombre transparente qui indique le lever de la lune. La Jungfrau immobile et mélancolique fermait l’horizon et, avant de s’endormir, regardait s’agiter la fourmilière élégante d’Interlaken, tout en se colorant d’un léger reflet d’argent mat. Au loin, dominant le bruit de la plaine, des rumeurs inconnues et plaintives annonçaient la chute des avalanches, le grondement des torrents, les craquements des glaciers, ou la bise soufflant dans les bois de sapins. Ce langage des choses inanimées, à qui Dieu semble prêter la parole quand nous dormons, ajoutait un effet fantastique aux enchantements de cette belle nuit d’été.

Hector en goûtait très peu le charme, préoccupé qu’il était de trouver un guide qui parlât français. En rentrant à l’hôtel, ils aperçurent un homme, assis sur un banc, qui les attendait. C’était le guide demandé à l’aubergiste et particulièrement recommandé par lui.

— Nous vous garderons longtemps, dit Hector.

— Tant que vous voudrez, monsieur, répondit l’homme dans le plus pur français.

— Ah ! mon Dieu ! s’écria Hector avec une stupeur visible, ne sauriez-vous pas l’allemand ?

— Oh ! si, monsieur, je suis né dans Unterwald ; mais j’ai beaucoup voyagé et je connais votre langue comme la mienne.

— Connaissez-vous aussi bien le pays que notre langue ?

— Si vous n’êtes pas des touristes ordinaires, je me charge de vous mener partout dans l’Oberland, à la Gemmi, au Simplon, au mont Rose, dans le canton d’Uri et de vous ramener à Lucerne.

— C’est charmant, dit Édouard émerveillé de ce programme aussi simple qu’il était grand. Et combien de temps nous faudrait-il ?

— En s’amusant, quinze ou vingt jours !

— Nous nous amuserons, conclut Raoul.

— À demain, dit Hector en prenant les papiers du guide que celui-ci offrit sans qu’on les lui demandât. Ils étaient en règle. Le guide s’appelait Wilhem et possédait des certificats de noms connus ; il avait une trentaine d’années, et son ossature forte, quoique maigre, annonçait un bon marcheur.

— Je crois que le hasard nous sert à ravir, dit Hector gaiement.

— Ah ! dit Raoul en bâillant, il va falloir marcher demain !

Les préparatifs pour la longue course pédestre qu’ils allaient entreprendre furent un peu longs. Aussi le lendemain ne se mirent-ils en route qu’après déjeuner, ce qui permit à Hector de dévisager leur guide qui les aida et conseilla avec la meilleure grâce du monde. Sa figure, quoique jeune, portait ce masque ridé de la vieillesse que la souffrance nous donne. Il avait les cheveux ras et gris, le regard clair, l’air déterminé, la parole brève, mais, une fois sur la pente de la conversation, s’y laissait glisser au souffle de ses souvenirs. Il représentait bien ces hommes de l’Unterwald qui depuis des siècles ont su défendre leur bout de patrie contre quiconque en a voulu à leur indépendance, hommes peu éclairés, mais forts et pleins de bon sens, chez qui la religion, la famille et la liberté exilées de la terre trouveront leur dernier refuge et leur dernier appui.

Une fois en route :

— Vous savez beaucoup de choses et nous sommes très curieux, dit Hector, attendez-vous à être importuné.

— Faites, messieurs. Vous me dédommagerez de tous les voyages que je fais sans parler.

— Cela vous arrive quelquefois ?

— Toujours avec les Anglais, souvent avec les Allemands, jamais avec les Français. Puisque j’ai carte blanche, nous allons commencer par la vallée de Lauterbrunnen. Il est trop tard pour nous aventurer dans la montagne.

C’est par une route bordée de vergers fertiles et de vertes prairies qu’ils arrivèrent à une gorge étroite traversée par la Lutschine, et où se trouve la pierre du Méchant. À droite s’élève à pic la Rothenfluth, autrefois dominée par un château. La tradition veut que ce château fût habité par deux frères, Ulric et Rodolphe, désunis par l’amour d’une femme. Rodolphe, qui avait été méprisé, cacha sa douleur et sa haine, mais la veille du mariage attira son frère dans ces solitudes, où il le frappa d’un coup de poignard. Le meurtrier creusa une fosse et y ensevelit sa victime, puis, voyant ses mains tachées de sang, il alla se laver dans les eaux de la Lutschine. En se retournant, il vit le cadavre d’Ulric qu’il venait d’enterrer couché sur le sable. Rodolphe creusa une seconde fosse pour y enterrer son frère ; les taches de sang reparurent sur ses mains et la terre rendit encore une fois le cadavre. Rodolphe s’enfuit et mourut de faim dans la montagne. Si le meurtre d’Abel par Caïn est une légende, les hommes se sont chargés d’en faire de l’histoire.

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La vallée de Lauterbrunnen est une des plus délicieuses de la Suisse ; aussi nos trois jeunes gens jouirent en silence de toutes ses impressions pittoresques. Arrivés à l’auberge où ils devaient dîner, ils se débarrassèrent de leurs bagages et, précédés du guide, se rendirent à la cascade de Staubach. C’est une des plus vantées de la Suisse. À coup sûr c’est la plus coquette. Elle se dissipe en vapeur bien avant d’arriver jusqu’aux prés qu’elle arrose, et en face fait l’effet d’un grand voile transparent. C’est une vingtaine de petits ruisseaux se précipitant d’une hauteur de neuf cents pieds qui la forment. Tous les poètes allemands l’ont chantée ; plusieurs voyageurs en sont revenus désappointés, grâce aux accidents auxquels elle est soumise et aux caprices de l’air qui en varie la forme et la couleur. Parfois le vent saisit l’eau au moment de sa chute, l’arrête et la refoule à sa source ; tantôt le soleil en se réfractant dans sa poussière liquide la fait ressembler à une gerbe d’étincelles.

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— C’est l’hiver que c’est beau, dit le guide.

— On dirait, dit Édouard, une rivière qui prend sa source dans les airs.

Ce qui gâte le paysage, ce sont les chanteurs tyrolisant à tout venant, les crétins avec leurs canons faisant parler l’écho et les marchands d’objets divers qui exploitent la bourse.

On redescendit au village, joli avec ses maisons éparses sur la Lutschine et encadré par des rochers calcaires qui le privent du soleil toute la matinée.

Puis après dîner on alla coucher à Wengen. Il faisait encore assez jour pour admirer le colossal paysage qui l’entoure, dominant la vallée de Lauterbrunnen ; en face s’étalent la chaîne de l’Oberland, le glacier et la chute de Smadri et la Jungfrau.

Dès la première heure du matin, on fut réveillé par des chanteuses tyroliennes et par une foule de montagnards se rendant à une fête. C’était le dimanche, et le guide qui vint chercher nos voyageurs leur annonça le spectacle des lutteurs.

Munis de provisions, on suivit un chemin très uni serpentant sur le plan incliné d’une vaste prairie, et on arriva à la Wengernalp. C’est là qu’avait lieu la fête des lutteurs.

— Cela nous ferait perdre une journée, dit Hector. Y tenez-vous, Raoul.

— Ma foi non, si Édouard n’y tient pas.

— Le guide nous racontera ce que c’est.

— Bien volontiers, dit le guide, mais que les lutteurs ne vous fassent pas oublier le paysage. – La vue domine la chute supérieure de Staubach qui ressemble à un fil d’argent dont on suit tous les détours.

Quand on eut repris la montée, le guide leur décrivit le genre de luttes permises dans les fêtes pastorales de l’Oberland.

— C’est l’exercice national par excellence, dit-il. Pour le populariser davantage il est obligatoire dans les sociétés de gymnastique. Ne pas le confondre pourtant avec ceux dont on fait une affaire de spéculation dans tous les endroits fréquentés des voyageurs. Dans la lutte, il n’y a ni ressentiment ni animosité. On triomphe sans arrogance, on est vaincu sans honte. Poignée de main avant, poignée de main après. Les plus faibles commencent. Les plus forts terminent la lutte. Le prix est adjugé au parti vainqueur. Pendant le combat, le plus grand silence règne, le jury d’examen seul a le droit de parler. Ce n’est que lorsque le vaincu a touché deux fois la terre des épaules que la victoire est décidée. C’est bien un peu sauvage et brutal, car il arrive souvent des accidents, mais ça témoigne en faveur de notre esprit guerrier et ça développe notre vigueur. Soyez tranquilles, vous ne perdez pas pour attendre, nous en trouverons.

En gravissant la Wengernalp, le guide montra du doigt, à travers l’atmosphère bleuâtre des montagnes, et dans le fond des vallées, Interlaken qui ressemblait à une foule de petits joujoux enfermés dans une grande boîte. On arriva après une étape de trois heures au pied de la Jungfrau.

L’auberge était pleine de voyageurs de toutes les nations et le guide eut toutes les peines du monde à se faire servir à déjeuner. On put arracher pourtant une omelette et du fromage et renouveler les provisions.

C’est de là qu’ils virent la Jungfrau (jeune fille) dans toute son éclatante blancheur et sa majesté sans pareille. Cachée sous son voile éternel de neiges, elle mérite bien son nom poétique. Sur sa puissante poitrine sont placées deux montagnes plus petites qu’on appelle pointes d’argent. Sur l’une d’elles planait un point noir.

— On dirait un aigle, dit Hector.

— Non, dit Wilhem le front rembruni, c’est un lammergeyer.

— Gypaetor barbatus, dit Raoul, je connais.

— On dirait, dit Édouard, que Wilhem a une grande colère contre cet oiseau.

— Moi ? ce n’est pas de la colère que j’ai, c’est de la haine.

— Que vous a-t-il fait ?

— J’avais un fils. Un de ces oiseaux fondit un jour sur le village et, apercevant ma femme sur les genoux de laquelle l’enfant dormait, il le saisit dans ses serres et l’emporta, laissant la mère affolée de terreur. Quand je rentrai, le soir, je trouvai un berceau vide et une femme folle. La pauvre mère a rejoint son enfant. Dieu lui a fait grâce. Et moi… moi, j’attends qu’il me réunisse à eux.

Les jeunes gens restèrent rêveurs devant cette immense douleur si simplement exprimée. Aussi tressaillirent-ils d’épouvante en entendant un roulement de tonnerre suivi d’un horrible craquement.

— Une avalanche, là-bas, regardez.

— C’est ça ? fit Raoul avec une moue de mépris.

Les avalanches d’été sont loin de ressembler à celles du printemps qui causent tant de désastres. Du lieu où ils étaient, l’avalanche qui roulait le long des flancs de la Jungfrau ressemblait à une écharpe de gaze tournoyant au soleil. Le phénomène se reproduisit plusieurs fois avec le même bruit.

— Où vont-elles ? demanda Édouard.

— Dans une gorge profonde et inhabitée qui sépare la Jungfrau de la Wengernalp, dit le guide. Ce sont ces petites avalanches qui grossissent les eaux de la Lutschine.

Le spectacle troublé toujours par les chanteurs et les crétins, ayant épuisé sa source d’admiration, les voyageurs le quittèrent, et une heure après se trouvèrent sur l’arête supérieure de la Wengernalp, où fleurissent la rose, la gentiane purpurine et l’aconit. Aussi quelle fête pour l’herbier d’Édouard ! Et quelle chance pour Raoul qui trouvait moyen de reposer ses jambes !

Quant à Hector, il ne pouvait détacher sa vue de cet horizon de glaces et de neiges qui occupent quarante lieues carrées !…

Sans titre 10

Sur la route de Grindelwald qui n’a rien de gai, on trouva beaucoup de roches entassées les unes sur les autres, sauvages témoins d’anciennes catastrophes, plusieurs chalets hospitaliers mais détrousseurs d’argent, des joueurs de cornes des Alpes, des cantonniers qui ont l’audace de vous demander l’aumône pour payer la réparation du chemin où vous passez, des joueurs de guitare, enfin tout ce qui vit de la curiosité des voyageurs. On arriva très fatigué à Grindelwald, et malgré les grognements de Raoul on ne resta à l’auberge que le temps de commander le lit et le dîner pour aller visiter le glacier supérieur, remarquable par son tunnel de glace et sa grotte de cristal que les guides ont taillée dans la glace ; cette grotte a quarante mètres de longueur et fait, vue à la lumière, un effet magnifique.

— Est-ce que nous revenons à Chamonix ? demanda Édouard.

Après la mer de glace, le Grindelwald ne présente rien de curieux si ce n’est son cirque amphithéâtral majestueux de neige et de glace, et dont la partie inférieure et crevassée fait éclater ses aiguilles avec fracas. C’est dans ce glacier qu’eut lieu, en 1821, un accident qui coûta la vie à un pasteur. Des soupçons s’étant élevés sur la fidélité du guide qui l’avait conduit, celui-ci demanda à descendre au péril de sa vie dans le précipice qui avait servi de tombeau au pasteur. Ce jour-là tout le village vint au glacier pour voir le courage du guide qu’une forte corde tenue par quatre robustes gars tenait suspendu dans l’abîme de glace. Il remonta avec le corps mutilé qu’il alla chercher à une profondeur de sept cent cinquante pieds. Le cadavre avait sa bourse et sa montre.

Le froid, la faim et la fatigue abrégèrent la visite. D’ailleurs il fallait prendre du repos pour se préparer à la plus rude ascension qu’ils aient tentée, celle du Faulhorn. C’est vers cette montagne que le lendemain se dirigea la petite caravane.

— Tiens ! un surcroît de bagages, dit Raoul en frottant ses yeux encore ensommeillés.

En effet, Hector avait sur le bras une petite carabine que le guide lui avait donnée pour chasser en route. Cet incident égaya le début de l’excursion. Édouard était déjà en avant, classant ses notes du voyage de la veille.

Au bout de trois quarts d’heure de marche dans des prés semés de maisons isolées, on commença à ne plus suivre les chemins frayés, ce qui ne faisait pas le compte de Raoul. Hector frappait à tous les buissons pour faire lever le gibier ; mais il ne put tirer un seul coup de fusil.

Raoul traînait la jambe et grognait à chaque pas. Le guide l’avait pourtant débarrassé de son havresac. Mais son soulier le gênait. Édouard rêvait. De temps en temps un sifflement aigu le réveillait de sa rêverie. À la fin agacé :

— Qui est-ce qui siffle ? demanda-t-il.

— Les marmottes, répondit le guide.

Enfin on aperçut le Faulhorn, mais, malgré le soupir de soulagement de Raoul, il fallut encore une bonne heure pour y arriver sur un sol d’ardoise et de pierre calcaire friable.

— Où est Hector ? demanda Édouard en se retournant.

Un coup de fusil lui répondit, et bientôt l’officier apparut radieux, tenant à la main une magnifique perdrix blanche.

— Pour notre dîner, dit-il.

Enfin on arriva au sommet du Faulhorn, où on se trouva face à face avec les géants de l’Oberland bernois. Le coup d’œil est effrayant. Édouard et Hector, debout devant ce panorama, en admiraient tous les points que le guide leur expliquait.

— N’est-ce pas que c’est splendide, Raoul ? dit Édouard.

— Oh ! s’écria Raoul… C’était une petite pierre qui s’était glissée dans mon soulier.

L’enfant s’était déchaussé pour savoir ce qui le gênait.

Mais il revint à lui en présence de tous ces colosses à cheveux blancs, qui semblaient se tenir par la main autour d’eux. Au nord la Jungfrau et la Blümlisalp – montagne des fleurs – dont nous retrouverons la légende tout à l’heure, au midi la vallée d’Interlaken avec ses villages et ses lacs, et dans le fond le Pilate et le Rigi, au pied desquels se tord le lac des Quatre-Cantons. On prit un repos d’une heure, et on déjeuna dans la seule auberge qui ait osé se camper au Faulhorn.

Mais en déjeunant, Édouard demanda au guide la légende qu’il lui avait promise sur la montagne des fleurs, cette sœur poétique de la Jungfrau. La voici dans toute sa naïveté :

— Autrefois les Alpes étaient couvertes de bois et de vignobles. Là où sont les neiges étaient les moissons, là où sont les glaciers étaient les fleurs. La Blümlisalp était comme les autres, et sa supériorité lui avait valu le nom de montagne des fleurs. C’était le domaine d’un pâtre riche comme un roi, qui possédait un magnifique troupeau et d’immenses pâturages. Une nuit d’hiver, sa mère, qui était pauvre et habitait la vallée, vint le visiter et lui demander place au feu et à la table. Il reçut sa mère avec tant d’arrogance que celle-ci lui en fit des reproches. Furieux des remontrances de sa mère, il la fit mettre à la porte par ses bergers, en dépit de la bise qui soufflait et de la neige qui tombait. La pauvre femme implora l’hospitalité et, sur un dernier refus, lança sa malédiction à son fils. À peine la malédiction maternelle fut-elle prononcée que la mère descendit vers la vallée sans souffrance ni danger, pendant que le domaine de son fils s’abîmait dans la tempête. Depuis ce temps il ne pousse plus de fleurs sur ce sol maudit, et la neige qui le recouvre est l’éternel linceul de son ancienne parure.

Midi sonnait au coucou de l’auberge quand Hector donna le signal du départ. La course était longue à faire, le guide ayant prévenu les voyageurs qu’on coucherait aux bains de Rosenlaui.

La route, qui ne présente aucun spectacle différent de celui qu’on avait vu le matin, fut égayée par le brouillard, l’orage et une caravane d’Anglais.

D’abord le brouillard enveloppa la montagne, et les jeunes gens, heureusement bien guidés, marchèrent à travers les précipices. Des roulements de tonnerre se faisaient entendre sans interruption, les avalanches se précipitaient au loin dans les vallées, et des groupes de nuages se traînaient le long des pentes, enveloppant tous les objets d’une lumière blafarde. Enfin ce ne fut plus qu’un voile sombre, et les jeunes gens s’arrêtèrent en pâlissant devant cette barrière vaporeuse : là ils furent témoins d’un phénomène surprenant, que le guide ne se rappelait avoir vu qu’une fois. Dans les tourbillons de vapeurs ils distinguèrent les couleurs de l’arc-en-ciel réunies en une bande brillante et concentrique. Plusieurs autres arcs-en-ciel aux teintes moins vives se formèrent peu à peu, et les jeunes gens se trouvèrent être le centre de cette circonférence, dans les flots de laquelle ils se virent parfaitement dessinés : ils remuèrent, saluèrent et firent des révérences, tout fut reflété comme dans un miroir. Chose étrange, chacun pouvait admirer sa silhouette, non celle de l’autre. S’ils secouaient la tête, le cercle entier s’agitait. Cette scène dura près d’un quart d’heure. L’apparition disparut avec l’arc-en-ciel, et l’on ne remarqua plus qu’une couche de brouillard que le vent emportait au loin.

— C’est le mirage du désert, dit Hector.

— Alors gare au simoun, dit Édouard.

L’orage arrivait sur les ailes du vent. Les nuées se croisaient, se renvoyant éclair pour éclair. Tout le nord était en feu et le soleil s’empourprait d’une lueur vive comme celle de l’incendie. Le paysage s’éclairait d’une lumière fantastique, passant du vert au bleu, du bleu au rouge, comme les décors de féerie illuminés par les feux de Bengale.

Ils se trouvèrent au centre de l’orage comme ils s’étaient trouvés au centre du brouillard. L’éclair s’alluma sous leurs pas et ils furent pendant quelques minutes dans un bain de pluie.

— Ne bougez pas, cria le guide. Attendons, l’orage tombe.

— Il ferait mieux de passer, dit Raoul qui grelottait.

— Il tombe sous nos pieds.

En effet, au bout d’un moment, le bruit du tonnerre monta au lieu de descendre, et ils plongèrent les yeux dans un précipice d’éclairs et de nuages.

— Partons, dit le guide, nous tournerons le dos à la pluie.

Mais il fallut traverser encore un vrai déluge. Au moment où ils émergeaient des vapeurs pluviales, une masse sortit de cet océan d’orage et s’éleva du côté du soleil. C’était un aigle.

— Tirez, cria Raoul.

— Non, répliqua le guide, vous le manqueriez.

Hector tira, mais l’aigle monta toujours majestueusement vers le soleil. On ne fit pas attention à la maladresse de l’officier, à cause des chemins que l’orage venait de ravager, et qui étaient coupés par des torrents improvisés ou des ruisseaux encore assez rapides pour entraver la marche. Des grosses pierres, des arbres déracinés formaient des barricades parfois difficiles à franchir. Ajoutez à cela que le terrain se compose de schiste argileux et d’ardoise dont chaque pas enlevait un peu de la terre végétale qui le recouvrait.

Enfin on côtoya un précipice sur une espèce de gouttière si étroite, qu’il fallut marcher les uns derrière les autres. On arriva contre un obstacle ; c’était un mulet qui résistait aux efforts d’un guide, et sur le cou duquel, oscillant comme un balancier, était couchée une dame. Le mulet avait fait un faux pas et la secousse avait enlevé de la selle la jeune Anglaise – évidemment c’en était une – qui regardait avec effroi le précipice vers lequel elle penchait.

Wilhem arrivait à temps pour la pousser du côté opposé. Elle tomba en poussant un cri affreux, mais sans se faire de mal, car on avait passé le mauvais chemin et on se trouvait sur une pelouse unie en face d’un Anglais long comme un bâton, qui s’arrêta pour dire à Wilhem.

— Vô êtes une bête !…

On passa outre et, laissant les mulets et les Anglais suivre leur route, on traversa l’Oberhasli pour s’arrêter dans un petit bois qu’avait épargné l’orage. En peu de temps le guide fit un feu immense avec du bois et des bruyères, devant lequel on se sécha en mangeant.

Deux heures après on entrait à la grande auberge du Rosenlaui, où Hector demanda les bains et Raoul la cuisine. Édouard se coucha de suite, la nuit l’empêchant d’aller au glacier.

— Nous n’allons pas voir cette mer de glace, demanda Raoul le lendemain, en rentrant à l’auberge qu’il avait quittée pour aller à la recherche d’un cordonnier.

— Pourquoi ? Elle est très belle, dit Hector.

— Nous la verrons en passant, dit le guide, mais hâtons-nous, il faut que nous voyions ce soir les illuminations du Giessbach.

Raoul sortit fiévreusement son livre-guide, le feuilleta, et regarda en pâlissant le guide :

— Vous plaisantez !

— Non, pas le moins du monde, nous coucherons ce soir à Interlaken.

La journée s’annonçait radieuse ; on vit le glacier dont la transparence azurée et la pureté cristalline font la renommée, et le rocher qui le domine, ressemblant à une forme humaine ; on passa un pont jeté sur une profonde crevasse et, en suivant le cours de Reichenbach, on trouva un de ces paysages rêvés par les artistes. Les chutes de Reichenbach les arrêtèrent le temps de voir un montreur de marmottes, et de payer cinquante centimes pour ne pas être mouillés. Dix minutes après on était à Meiringen.

— Déjà, fit Raoul, en regardant sa montre.

Avant le déjeuner, que le guide fit préparer, chez Wildemann, les jeunes gens firent le tour de la ville qu’entourent des montagnes escarpées et boisées. Derrière, il y a plusieurs cascades formées par des ruisseaux qui, en débordant, inondent la contrée de boue et de pierres.

Le trajet de Meiringen à Brienz n’offrant rien de curieux, on le fit en voiture. À Brienz on acheta plusieurs objets en bois sculpté et on s’occupa de louer une barque pour aller passer la soirée au Giessbach.

— Sapristi, dit Raoul, tout ce qui se termine en bach m’agace. En avons-nous vu des cascades !

— Celle-ci dépasse en beauté toutes les autres.

— Je connais le refrain ; elles se ressemblent toutes.

— Voulez-vous ne pas y aller ?

— Oh ! moi ! je n’ai pas voix au chapitre.

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La promenade fut charmante. Le Giessbach est certes une belle cascade, mais nous sommes de l’avis de Raoul. Inutile de décrire celle-ci qui n’offre rien de curieux. Sa terrasse domine les sept chutes d’eau qui la forment, et le paysage qui l’entoure, rafraîchi par le voisinage du lac, est délicieux surtout en été. On se croirait dans un parc. Le soir au son d’une cloche, toutes ces chutes s’illuminent aux feux de Bengale et, moyennant un franc, on assiste à ce spectacle, vrai prototype de la nature gâtée par la civilisation.

On rentra de bonne heure à Interlaken, où le même hôtel les reçut, et d’où ils repartirent le lendemain pour un plus long voyage.

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CHAPITRE VI

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La Gemmi. – Le Tschingel et le Mauvais-Pas. – L’auberge de Schwarenbach et le drame de Werner – Le lac de la Daube. – L’abîme. – La descente à Loèche. – Les bains. – Les échelles. – Départ pour Brig. – Le Simplon. – Bérisal. – L’hospice. – L’histoire du petit tambour. – Arrivée à Viège. – Départ pour Saint-Nicolas. – Peur de Raoul. – La vallée de Saas et les faucheurs. – Leur vie, leurs mœurs et leurs dangers. – Lutte et accidents. – Saint-Nicolas.

Il s’agissait, d’après le programme tracé par le guide et accepté par Hector, de passer la Gemmi et d’aller coucher à Loèche. Pour abréger la route, on prit une voiture jusqu’à Kandersteg. L’étape restant à faire était de quatorze lieues, ce qui fit faire la grimace à Raoul.

À dix heures du matin on quitta la voiture pour reprendre ses jambes, et, à onze heures et demie, tous les quatre déjeunaient dans l’auberge de Schwarenbach.

En déjeunant, Hector fit parler le guide sur les environs qu’ils ne pouvaient pas voir, et que tous les guides sont unanimes à vanter.

— Je vais vous dire, répondit Wilhem, de Lauterbrunnen à Kandersteg, nous pouvions prendre une route grandiose et du plus grand intérêt, mais il faut être un excellent marcheur et marcher pendant quinze heures sur le glacier de Tschingel.

— Vous avez bien fait, dit Raoul, de ne pas nous y faire passer.

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— Et cependant c’est bien beau, dit le guide, avec une profonde admiration. C’est à travers des éboulements de rochers moussus et d’antiques forêts de sapins qu’on arrive au glacier de Tschingel qui descend dans la vallée, mais il est défendu par une ceinture de rochers dont les parois verticales sont inaccessibles, c’est là que des chasseurs ont dressé une échelle… Rien qu’à la voir, vous rebrousseriez chemin !

— En quoi consiste cette échelle ?

— C’est un tronc de sapin debout, parallèlement aux rochers, avec des bâtons implantés à droite et à gauche, un vrai perchoir de perroquet ! C’est au moyen de cet escalier branlant qu’on escalade un premier gradin de cette chaîne escarpée appelée Tschingelgrat. Un peu plus haut on a à franchir, dans un rocher, un pas sans difficultés sérieuses, mais où on ne peut guère éviter le vertige. C’est là que les chasseurs de chamois s’en donnent !

— Oh ! une chasse aux chamois !

— Ne vous impatientez pas ! Je me suis mis dans la tête de vous en faire voir une, ça viendra en son temps. Donc, mes jeunes amis, voilà le chemin le plus court qu’il nous eût fallu prendre ! Alors vous auriez vu de près la Jungfrau et le Rothental, le Mutthorn et la Blümlisalp, qui, si considérables et si imposants, vus de loin, perdent ici leur grandeur, réduits qu’ils sont à une extrémité de pyramide noyée dans les neiges du plateau et qui s’affaisse à mesure qu’on monte !

— Où aboutit ce chemin ?

— Oh ! partout. Les Alpes unissent par les mêmes liens leurs divers massifs. Par là on peut descendre soit dans le Valais, soit dans la vallée de Gastern.

— Et, dit Raoul, on y trouve pour changer des neiges et des glaciers, des échelles à casse-cou, des cascades ou des précipices.

— Sans compter les dangers qui varient et les émotions qui ne sont jamais les mêmes, riposta le guide piqué. Mais si, au lieu de parler de ce que nous ne voyons pas, nous parlions de ce que nous voyons.

— Nous voyons une auberge.

— Celle de Schwarenbach.

Édouard le premier se souvint de ce nom : en effet, c’est là que Werner a transporté la scène de son drame, Le 24 Février, ce drame qui vous fait courir dans les veines le frisson de la peur et qui a épouvanté son auteur lui-même.

« Poème d’horreur, s’écrie-t-il dans sa préface, qui avant que ma voix le chantât, troublait comme un nuage orageux ma raison obscurcie, et qui, lorsque je chantais, retentissait à mes propres oreilles comme le cri des hiboux ; poème tissu dans la nuit, semblable au retentissement du râle d’un mourant qui, bien que faible, porte la terreur jusque dans la moelle de mes os ! »

Quel est ce poème ? Le voici en quelques lignes :

Kuntz habite avec son père une des cimes les plus sauvages des Alpes. Ils sont heureux. Mais, en dépit du vieillard, le fils introduit dans la demeure une compagne, Trude, la fille du pasteur. Le vieux Kuntz grogne. Trude pleure. Le fils se fâche. De là des querelles intérieures qui aboutissent à un crime.

Un soir, le 24 février, Kuntz revient de la vallée et entre au moment où son père insulte sa femme. Il tenait un couteau à la main. Ivre de colère, il frappe le vieillard qui tombe et meurt en maudissant le parricide.

Depuis ce moment le malheur s’attache à Kuntz que l’incendie de sa ferme et l’éboulement du Reuderhorn conduisent à la misère. Ruiné, le paysan se fait hôtelier.

Sept ans après – Kuntz avait deux enfants, un fils et une fille, – le soir du 24 février, le fils, en s’amusant avec le couteau qui avait tué son aïeul, tranche le cou de sa petite sœur. Le père survient affolé et maudit comme il avait été maudit.

L’enfant disparaît. Nul ne sait ce qu’il devient.

Cette fois la misère s’attache impitoyable au ménage de Kuntz et ne lâche plus sa proie. Un jour, Kuntz se trouve si dénué qu’il ne peut payer le loyer des misérables planches qui l’abritent contre le vent et la neige.

Arrive le 24 février, vingt ans après. Nuit d’orage. Pas de pain, pas de feu. Un voyageur frappe au logis et demande l’hospitalité. Il a une ceinture pleine d’or, un bissac plein de provisions. Kuntz le fait entrer et lui prépare un lit. Quand le voyageur est endormi, il le frappe avec ce même couteau qui avait tué son père. La victime a la force de se relever toute sanglante et de jeter ces mots terribles : « : Mon père ! »

Kuntz venait de tuer son fils qui lui rapportait une fortune et le pardon de Dieu !…

Voilà ce drame devenu la légende de Schwarenbach. Il est impossible de choisir une décoration plus en harmonie avec elle. C’est un désert de neige et de rochers au milieu duquel, comme une tache sur un drap mortuaire, apparaît l’auberge maudite. L’aspect en est gigantesque et sauvage, mais il ne faut songer ni au poème ni au poète. Nature terrible, soit ! mais ne l’animez pas avec le fantôme de Kuntz, ou votre imagination va couvrir cette neige de sang et en faire le linceul de deux cadavres !…

Au sommet de la Gemmi, près du lac de la Daube, Édouard herborisa à son aise. La flore y est très riche, mais la vue est restreinte : quoique le guide montrât la pyramide du mont Cervin et la Dent-Blanche, le souvenir du panorama du Faulhorn détourna l’attention des jeunes gens qui arrivèrent à une petite cabane en pierre suspendue sur un abîme, un peu préoccupés par le drame de Werner.

Aussi reculèrent-ils de frayeur, saisis de vertige, au bord de ce précipice de seize cents pieds qu’ils allaient descendre pour arriver à Loèche.

Comment firent-ils cette route ? Ils n’auraient pu le dire eux-mêmes. L’effroi empêchait l’admiration. Ce passage splendide, taillé dans le roc sur une longueur d’une lieue, comme un escalier tournant, est un des plus curieux des Alpes ; mais ils ne se souvinrent que d’une chose, c’est qu’ils descendirent en zigzag, pendant deux heures, mornes, silencieux, les dents serrées, et qu’ils ne respirèrent qu’à Loèche.

Une fois en bas, ils levèrent la tête, et, en voyant le chemin parcouru, ils se regardèrent avec stupéfaction.

— Vous voyez, dit le guide, que ce n’est rien du tout à descendre.

Ils ne répondirent pas. La langue était sèche et les jambes coupées. Le guide en souriant les conduisit à l’hôtel des Alpes, où il les abandonna aux charmes d’un repos conquis par une journée de marche forcée et qui se prolongea le lendemain jusqu’à dix heures.

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— Une journée perdue, dit le guide en entrant dans leur chambre.

— Qu’allons-nous faire aujourd’hui ? demanda Hector.

— Dormir, répondit Raoul.

— Ma foi, dit Édouard, ne nous fatiguons pas trop, j’ai besoin d’écrire.

— Pourtant, dit Wilhem, il serait prudent d’aller coucher à Brig.

— Mais ce n’est pas un guide, cria Raoul, c’est le Juif errant.

— Nous irons en voiture.

— Ah ! je me lève !…

La première visite à faire, c’est aux bains. L’aspect en est très curieux, quoique très peu engageant. Figurez-vous une vaste piscine dans le genre du bassin de l’école de natation, où les baigneurs, hommes, femmes, enfants, se trouvent pêle-mêle, criant, gesticulant, agitant de petites planches sur lesquelles on joue, on mange, on boit, lisant leur journal ou causant avec les visiteurs, un tohu-bohu indescriptible de têtes et de mains !…

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Les jeunes gens en sortirent pour aller aux Échelles. Un mot avant, sur le curieux paysage dans lequel ils se trouvaient. Le bourg de Faren, celui de Loèche et l’embouchure de la Dala, offrent un aspect des plus saisissants quand on gravit le chemin des bains, placé au-dessus d’une paroi de rochers de mille pieds d’élévation, qu’une galerie sillonne comme une corniche inclinée. Un petit toit abrite le voyageur contre les chutes de pierres. Les bains sont situés dans un creux que le soleil n’éclaire que jusqu’à cinq heures, et au-dessus duquel la Gemmi s’élève perpendiculairement, rompue d’étage en étage, et contournée par des échancrures de terrains qui forment le sentier vertigineux descendu la veille par nos touristes. Mais la merveille du canton, c’est le chemin des Échelles, au pied desquelles ils arrivèrent au bout de trois quarts d’heure de marche.

C’est une communication aérienne entre Loèche et Albinen dont les habitants se ménagent ainsi trois lieues de chemin pour venir au marché. Le long d’un immense rocher sont placées huit échelles superposées aux plis du terrain et aux anfractuosités de la pierre, sur lesquelles vous voyez descendre et monter des paysans portant leurs fruits, des femmes leur enfant, des chasseurs leur gibier, des ivrognes même leur vin, et tout cela avec la même insouciance et la même vitesse que s’ils marchaient sur la pente d’une colline. Quand deux voyageurs se rencontrent sur cet escalier, celui qui descend fait un demi-tour et descend l’envers de l’échelle pendant que celui qui monte continue sa route.

En retournant à l’hôtel, le guide raconta l’histoire d’un banquier de Paris, qui, il y a trente ans, se laissa glisser dans le précipice pour assurer par sa mort une prime d’assurance à sa famille ruinée par ses fausses spéculations.

Le déjeuner fut très gai, mais, comme il n’y avait plus rien à voir, il fallut repartir et aller à Loèche-le-Bourg prendre la voiture.

En chemin on n’écouta pas les doléances de Raoul qui disait qu’on l’avait trompé ; on préféra admirer le village d’Albinen juché sur son rocher dont la pente est si rapide que les rues ressemblent à des toits.

— Comment font-ils pour ne pas tomber ? dit Édouard.

— C’est l’habitude, mais ils sont obligés de ferrer leurs poules, qui tomberaient sans cette opération, dit le guide.

— Alors il doit y avoir des maréchaux ferrants pour les canards, riposta Raoul.

À trois heures on entrait à Loèche, et à la nuit à Brig où les transporta une voiture de poste.

— Dormez bien, reposez-vous surtout, dit le guide, demain l’étape sera solide.

— Alors nos jambes ont besoin de l’être, grogna Raoul.

Hector fut levé le premier ; il avait besoin de se concerter avec le guide.

— Mon cher Wilhem, dit l’officier, nous ne pouvons passer près du Simplon sans lui déposer notre carte de visite.

— C’est trop juste ; mais, pour reprendre notre itinéraire, il nous faudra revenir à Brig.

— Qu’à cela ne tienne, quand nous aurons vu le mont Rose.

— Ah ! ah ! nous prenons goût aux montagnes ! Eh bien, soit ! au mont Rose !

— Et je vous préviens, dit Édouard survenant, que nous allons vous faire causer !

— Vous savez bien que je ne suis pas en retard de ce côté-là.

On prit très peu de bagages, rien que le nécessaire pour une excursion de quatre jours, et on laissa le reste à l’hôtel.

La première journée ne fut pas très intéressante, quoique assez longue. Mais Hector tenait à voir de près cette route admirable. Napoléon en conçut le projet après Marengo. Le passage si difficile du Saint-Bernard lui en avait donné l’idée, il voulait une route militaire, et cette question répétée souvent à son ingénieur : « Quand donc le canon passera-t-il le Simplon ? » prouvait son désir ardent de voir achever cette route. Napoléon n’eût-il fait exécuter que ce monument, sa mémoire serait éternelle, car il suffirait pour immortaliser tout autre homme.

— Pourquoi n’y établit-on pas un chemin de fer ? demanda Raoul. Ce serait plus commode.

— Oh ! dit le guide, il n’y a pas de danger, la route est large, les pentes sont ménagées et les voitures peuvent les descendre sans enrayer.

— Il est dommage, dit Hector, si ce qu’on a dit est vrai, qu’elle ne soit pas très bien entretenue.

Ils arrivèrent, après de nombreux zigzags au travers de magnifiques prairies parsemées d’habitations, au Klenenhorn, petite colline ornée de chapelles blanches et couronnée par un calvaire. Puis, en côtoyant de nombreux précipices et les yeux fixés sur les échappées de la vallée du Rhône, ils parvinrent au premier refuge de la route.

Raoul trouvait que la voiture eût été plus commode que ses jambes pour faire le trajet ; mais on n’écouta pas ses doléances, et la voiture transportant les voyageurs en Italie passa à côté d’eux sans que personne songeât à y monter. De là, nouveau soupir de Raoul.

— Ils vont en Italie, ceux-là !…

Après un immense détour, ils traversèrent le pont de la Ganther, situé dans un ravin sauvage très exposé aux avalanches. Pendant l’hiver, la neige s’y amasse en telle quantité, qu’elle s’élève jusqu’à l’arche du pont qui a pourtant vingt-cinq mètres de haut.

— C’est mieux, dit Raoul, voilà un paysage magnifique. Mais j’espère qu’on ne va pas prendre ce sentier.

— Il n’y en a pas d’autres pour aller déjeuner, dit Hector.

— Circonstance atténuante.

On grimpa jusqu’à Bérisal où un modeste déjeuner fit patienter Raoul, et, deux heures après, on arriva au point culminant du passage à dix minutes de l’hospice rival de celui du Saint-Bernard.

— Mais quel caprice a eu Hector de venir là ? cria Raoul.

La vue est en effet moins belle qu’au Faulhorn, bien qu’on y découvre une partie de la chaîne des Alpes bernoises et le Monte-Leone, qui rappelle une des ascensions les plus périlleuses qui aient été faites. Mais ce qui attirait surtout Hector, c’était la défense de ce passage par les Français contre les Autrichiens en 1799. Là était la première étape de ces grands souvenirs qu’on allait heurter à chaque pas. Il se rappelait surtout deux incidents de cette guerre, qui avaient toujours fait impression sur lui. Pendant que ses amis se reposaient, il se mit à les leur raconter pour dissiper la bouderie de Raoul, instruire Édouard et inviter le guide à en faire autant quand le cas se présenterait.

— Le 27 mai 1799, leur dit-il, le général Béthencourt fut chargé d’occuper les passages du Simplon avec une colonne de mille hommes, mais une avalanche avait emporté un pont, le chemin se trouvait interrompu par un abîme épouvantable. Un volontaire plein d’intrépidité s’offrit de passer sur l’autre bord, au risque de sa vie, en s’aidant, pour descendre et remonter, des trous qui avaient servi à recevoir les poutres du pont. Il réussit, et une corde qu’il avait emportée avec lui fut tendue sur les rochers. Le général passa le second, suspendu à la corde au-dessus de l’abîme, ses mille soldats le suivirent avec armes et bagages. Et, pendant que s’opérait ce passage miraculeux, on entendait un bruit de tambour répété par l’écho, c’était le pas de charge. Quand le dernier soldat fut passé, le bruit du tambour alla en s’affaiblissant, mais on distingua la batterie de la générale, funèbre comme la cloche du tocsin dont elle est la sœur. Les soldats épouvantés se comptèrent. Il manquait un homme ou plutôt un enfant, un tambour qui sans doute avait glissé dans l’abîme emporté par l’avalanche. Et le tambour sonnait toujours son glas de mort. Que faire ? lui porter secours ? mais où était-il ? et si les Autrichiens s’emparaient du passage ? le pays et son salut avant tout. Le général ordonna à ses hommes de se mettre en marche.

Sans titre 17

Le tambour battait, mais faiblement. Sans l’écho on ne l’eût pas entendu, et les soldats, le cœur gros, les larmes aux yeux, tournaient la tête du côté du bruit comme pour jeter un dernier adieu à leur camarade. S’ils avaient pu le voir debout dans la neige, au fond de l’abîme, pâle, les regards au ciel et frappant sa caisse avec toute l’énergie du désespoir, espérant que cet appel serait entendu ! Hélas ! les bataillons qui défilaient au-dessus de lui l’entendirent bien pendant de longues heures, mais il fut sacrifié au salut de ses camarades. Et lui, croyant qu’on ne l’entendait pas, redoublait d’énergie. Puis les sons se ralentirent comme les battements de son cœur, l’implacable température de ces hauts lieux raidit peu à peu les membres du soldat qui finit par s’endormir pour l’éternité dans sa couche de glace !…

— Eh bien, s’écria Raoul, les larmes aux yeux, je me souviendrai du Simplon.

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Ce fut moins la curiosité que leur estomac qui les fit s’arrêter à l’hospice, qui n’a rien de remarquable, pas même ses chiens, pour ceux qui ont visité celui du mont Saint-Bernard. Après un déjeuner assez substantiel, ils continuèrent leur route par un sentier adoré des chèvres, et ils arrivèrent le soir au village du Simplon ; mais ils étaient si fatigués que le guide leur conseilla le repos. Un lit, voilà quel fut leur dîner.

Le lendemain, dès cinq heures du matin, ils furent sur pied et descendirent les rampes du Simplon vers le versant italien, il s’agissait de traverser la fameuse vallée de Gondo.

Sans titre 19

Impossible de s’en figurer l’effet saisissant, surtout à l’endroit où la route, creusée dans le roc sur une longueur de quatre-vingts mètres, débouche sur un pont d’où l’on voit les deux torrents se confondre.

Nos jeunes gens ne pouvaient se lasser d’admirer le grandiose de ce qu’ils avaient sous les yeux et ils descendirent jusqu’à la douane. Raoul, du reste, se faisait une fête de mettre le pied sur le territoire italien, et pour augmenter sa joie, Hector lui proposa de déjeuner à l’Osteria dei Cavalieri, ce qui fut accepté avec enthousiasme.

Les imprudents ne connaissaient pas les hôteliers italiens : ils déjeunèrent si mal, furent tellement étrillés qu’ils se promirent de n’aller en Italie que lorsqu’il y aurait moins d’Italiens.

Tout en maugréant, Hector leur montrait les petits chiffons de papier qu’on venait de lui rendre en guise de monnaie.

Vers huit heures du matin, ils reprirent la diligence qui venait de Domo d’Ossola et qui les conduisit à Viège où ils couchèrent.

— Il ne faut pas trop les fatiguer, se dit le guide en se couchant ; nous ferons demain une forte journée.

Et en effet, ils allèrent le lendemain coucher à Saint-Nicolas. La route se fit très agréablement, sans se presser, en vrais touristes. C’est que la vallée qu’ils suivaient est une de celles de la Suisse qui peuvent satisfaire à tous les goûts. La nature y a été prodigue de ses dons. Tout y est réuni. Flore très riche, accidents de terrain nombreux, rochers, cascades, torrents sauvages, rien n’y manque.

— Et le chemin n’est pas pénible ! chantait Raoul en sautant de joie.

— Attends, marmotta le guide, je vais te faire peur.

À Viège, ils avaient eu le temps de voir le lit de la Visp, qui apporte ici au Rhône une masse d’eau plus grande que ne l’est celle du fleuve dans lequel elle se jette et qui est plus élevée qu’une partie du village. Ils avaient longé la rive droite de cette rivière aux eaux troubles et rapides, qui remplit tout le fond de la vallée, et étaient arrivés par une contrée fertile à Stalden, où les deux bras de la Visp se réunissent, et où la vallée se bifurque. Là, ils firent une petite halte.

En face d’eux se dressait pittoresquement l’église avec son groupe de maisons. Tout autour, des vignes aux ceps admirables et faisant ombrage. Dans le fond, le puissant groupe du Saaser-Grat, ramification du mont Rose, qui sépare la vallée de la Viège de celle de Saas.

— Voilà une jolie excursion que vous perdez, dit le guide.

— Oh non ! pas d’excursion, gémit Raoul.

— À Saas, reprit le guide sans sourciller, où le curé Imseng vous ferait voir les montagnes, et où vous pourriez voir à l’œuvre les faucheurs.

— Si nous repartions, dit Raoul.

— Puis, si vous aimez les chasses, c’est là qu’il y a des chasseurs.

— Une autre fois.

— Trois petites heures de route dans une étroite vallée qui n’offre qu’une succession de rochers et de cascades écumantes.

— Merci bien.

— Enfin les faucheurs !

— Ah çà ! dit Hector, vous insistez trop sur les faucheurs. C’est donc bien curieux ?

— D’autant plus curieux que les vrais faucheurs n’existent bien que dans la vallée de la Saas.

— Ça me rappelle les bûcherons de la Savoie, dit Édouard.

— Oui, mais nous étions en chemin de fer, riposta Raoul.

— Voulez-vous les voir ?

— Il est enragé ce guide.

Hector et Édouard se mirent à rire de la terreur de Raoul.

— Eh bien, dit le guide en se levant, nous les verrons en route.

— En route ? je reste ici.

— Je vous raconterai…

— Ah ! c’est différent.

Et, la peur de Raoul étant calmée, on se remit en route.

— Voyez-vous, dit le guide, ces faucheurs sont les plus intrépides montagnards que je connaisse, et ils fournissent nos meilleurs guides.

Le chemin montait assez rapidement, dans les prairies et sous les noyers ; le guide arrêta son récit jusqu’à ce que la route, longeant le rebord de la montagne, lui permît par sa position plus horizontale de continuer. Quand il leur eut fait remarquer le petit village d’Emd, qui est bâti sur des prairies tellement inclinées qu’on croirait voir Albinen près de Loèche, quand on eut traversé un torrent qui sort d’une gorge étroite et sombre, dominée par des rochers aux plantes les plus rares, et admiré l’entrée splendide de la vallée de Saint-Nicolas, encadrée dans les montagnes les plus boisées et les plus escarpées de la Suisse, il continua ainsi :

— Si vous vous trouvez en face de pentes ou de parois rocheuses qui vous paraîtront inaccessibles à un être humain, parois tout au plus propres à receler des nids d’aigles, dites-vous que c’est là le champ de travail du faucheur des Alpes : dans la vallée de Saas que nous n’avons pas vue, heureusement pour vos jambes, malheureusement pour votre esprit, les femmes mêmes s’y aventurent, armées de faucilles et portant des paniers pour y mettre le foin qu’elles vont récolter.

— Oh ! s’écria tout à coup Édouard, je me souviens.

— Vous les connaissez ?

— C’est d’eux que Schiller parle dans son Guillaume Tell : une femme se précipite aux genoux de Gessler pour implorer la grâce de son mari : « Mon bon seigneur, mon mari est un pauvre journalier qui allait faucher l’herbe sur les rocs escarpés et le long des précipices à pic, dans les lieux où les bestiaux n’osent pas se hasarder. »

— Très bien ! cria le guide.

— Et un seigneur répond à Gessler : « Par le ciel ! c’est une vie chétive et pitoyable ! je vous en supplie, relâchez ce pauvre homme, quelques grandes fautes qu’il ait commises ; l’exercice de son affreux métier est, à lui seul, un châtiment ! ».

— Oui, vraiment, leur existence est affreuse ! Le faucheur, en général, n’exerce sa profession qu’en août et septembre, le reste du temps il se fait guide ou chasseur de chamois. Il arrive dès l’aube à l’endroit choisi pour sa récolte. Une faux, un bâton ferré, des crampons, un grand filet pour envelopper le foin, une peau de mouton pour se couvrir, quelques provisions : voilà son bagage. Il est seul très souvent ; les plus pauvres emmènent leur famille. La femme les aide ; les enfants apprennent ce rude métier et, pour les familiariser avec ces courses périlleuses, les faucheurs les emmènent tout jeunes. Les yeux effarés, la marche craintive des pauvres débutants indiquent assez leur frayeur. Ils se cramponnent aux aspérités de la pierre, fuient le gouffre autant que possible, et regardent au-dessous d’eux, avec des battements de cœur, les noires régions de sapins et les prairies qui serpentent. Le père fait marcher son fils devant lui pour le surveiller, pour lui donner des conseils, pour soutenir son courage. C’est un conscrit que le vétéran forme à la lutte contre la nature.

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— La place où ils fanent ne leur appartient donc pas ?

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— C’est au premier occupant. Depuis longtemps ils la guettent et il n’est pas de ruses qu’ils n’emploient pour y arriver les premiers. Si, par malheur, quelqu’un les a devancés, c’est une lutte qui se termine toujours par la mort de l’un d’eux. Rixe sanglante où chacun défend son morceau de pain, où le vaincu n’a à attendre aucune grâce du vainqueur. Nous parlions de luttes, l’autre jour. Vous figurez-vous deux faucheurs luttant sur une corniche large de quelques mètres au-dessus d’un précipice ?

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— Et tout cela pour un peu d’herbe et de foin, c’est horrible !

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— Ce foin et cette herbe sont excellents pour le bétail et très recherchés, c’est un remède infaillible contre toutes les maladies des bestiaux et ils en gardent toujours une petite botte d’une année à l’autre comme préservatif. Quand le foin est coupé, on le laisse sécher un jour, puis on l’amasse dans un endroit plus facile et plus commode. Mais là, autre danger : la tempête. Qu’une trombe survienne, et tout le foin s’envole dans la vallée. Ce qu’on peut sauver est quelquefois pourri par la pluie du jour au lendemain. Si la paroi sur laquelle le fauchage a eu lieu est assez élevée, le faucheur jette simplement le foin sur une saillie inférieure ou dans la vallée, après l’avoir serré dans de grands filets. Si le ballot reste attaché à des broussailles ou à des anfractuosités de rochers, au moyen de cordes et de crampons il descend le chercher. Enfin, quand il n’a pas d’autre moyen, il le charge sur ses épaules et le descend par des sentiers où l’on peut à peine mettre le pied, tant ils sont étroits. C’est sur ces chemins que le faucheur fait passer son enfant pour lui apprendre à être exempt de vertiges.

— Et les accidents ?

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— Ça ne compte pas tant ils sont nombreux. Il y a des pays où le faucheur a dans la montagne des petites huttes pour y serrer son foin. Puis, quand l’hiver a recouvert le sol d’une couche de neige assez solide pour « porter, » il prend son traîneau sur ses épaules et va chercher sa provision. Après y avoir placé une forte charge et l’avoir liée fortement, il se met à l’avant du traîneau et, le faisant glisser pour le mettre en mouvement, il part avec la rapidité de l’éclair. Souvent la neige amollie devient avalanche et engloutit l’infortuné. D’autres fois, l’avalanche le suit et ne peut l’attraper, ou, si elle l’atteint, il baisse la tête et repart avec plus de vitesse. L’avalanche passe à côté ou au-dessus, et le faucheur arrive à demi asphyxié. S’il meurt, du moins sa famille aura son faible héritage disputé à la neige. Mais un accident, sur lequel ils ne comptaient pas, est arrivé à deux faucheurs de Saas, l’an dernier. Ils avaient réuni leurs deux récoltes au sommet d’un plateau, et l’entassaient pour en faciliter le chargement auquel devait aider un voisin venu avec toute leur famille. C’était fête, la récolte était bonne. Les femmes étaient restées en bas du plateau et attendaient qu’on leur jetât la première botte qu’à leur tour elles devaient jeter dans la vallée. Le plateau était très étroit et allait en pente. Par prudence, toute la charge était dans le haut, et sur le bord on amenait avec le râteau juste assez de foin pour faire les bottes. Il y eut un moment où le râteau entraîna une charge de foin trop forte. Le tas s’augmenta très vite et pour en diminuer la rapidité, ils s’imaginèrent de faire tête à cette avalanche d’herbe. Tentative fatale ! Entraînés par la masse, n’ayant pas de point d’appui, ils tombèrent sur les pointes de rochers à quelques pas de leur famille éperdue, tandis que le vent dispersait au loin le produit de leur travail. Celui qui était placé au-dessous échappa à la mort ; il put saisir un bout de roche d’une main, une touffe d’herbe de l’autre, et la masse énorme passa sur lui sans l’ébranler !

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— Très beau ! dit Hector. Mais pourquoi nous conter ces histoires sur la route de Zermatt ? Qui vous en a donné l’idée ?

— Deux choses : la première, je voulais effrayer un peu les jambes de monsieur Raoul ; la deuxième, c’est que nous allons dans un pays où les excursions sont aussi difficiles que les guides renommés. Or, presque tous ces guides ont été faucheurs, et vous entendrez raconter sur eux des histoires qui ne vous étonneront plus, d’après le portrait que je vous en ai fait.

On arrivait à Saint-Nicolas, but du voyage. Bien qu’il fût de bonne heure, ils se couchèrent presque après dîner pour se lever dès l’aube, et se retrouver au jour naissant sur la route de Zermatt.

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CHAPITRE VII

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Vallée de Saint-Nicolas. – Le glacier de Weisshorn et le village de Randa. – Tæsch. – Prairies verdoyantes et montagnes de neige. – Zermatt. – Arrivée au Riffelberg. – Repos. – Panorama du Gornergrat. – Glacier du Gorner. – Le mont Rose et le mont Cervin. – Accident arrivé le 14 juillet 1863. – Réflexions d’Édouard. – Les Moraines. – Le Rothe-Kummen. – Retour à l’hôtel. – Légende du mont Cervin. – Accidents et ascensions racontés par le guide. – Retour à Viège et à Brig. – La Massa. – Naters. – Le glacier du Rhône. – La neige rouge. – Science et légende. – Botanique. – Andermatt.

Une heure après leur départ, les jeunes gens, qui n’avaient rien vu de Saint-Nicolas que sa situation au pied d’une colline couverte de champs fertiles, et que fascinait, comme jadis au mont Blanc, le groupe du mont Rose, qui forme le fond de la vallée dans laquelle ils entraient, se trouvèrent en face d’une haute chute étagée sur la rive gauche de la rivière. La matinée était belle, le craquement des glaciers se mêlait aux bruits des torrents, les caravanes de touristes se croisaient en s’envoyant des souhaits de bon voyage, et le mont Rose, dont les sommets des pics se groupent à la manière d’une rose, étincelait de cette couleur brillante déjà remarquée sur le sommet des Alpes.

Après avoir franchi quelques kilomètres, ils arrivèrent non loin du glacier du Weisshorn, qui s’abaisse rapidement dans la vallée, à quarante-cinq degrés environ, et s’écroulerait probablement dans toute son étendue sans sa forte pente, qui fait que l’eau de fonte s’écoule promptement, et sans sa forte adhésion au sol. En haut de ce glacier apparaît le dôme, la plus haute cime du Mischabel, qui n’a été encore gravie qu’une fois.

Le village de Randa, qu’ils rencontrèrent ensuite, est entouré des plus verdoyants pâturages. Et pourtant ce village fut détruit, il y a à peine quarante ans, par le courant d’air que souleva en s’écroulant le glacier du Weisshorn. Le village s’est relevé, mais depuis cette époque le glacier s’est tellement accru, qu’on peut redouter de voir dans un avenir rapproché la même catastrophe se répéter.

Près de Tæsch la vallée s’élargit et devient moins sauvage, pour se rétrécir ensuite dans les escarpements du Rothorn. Mais au sortir de la gorge étroite et boisée au fond de laquelle la Viège roule ses flots troublés, les jeunes gens se trouvèrent dans un amphithéâtre de neiges, de glaciers et de monts dominés par le mont Cervin, dont la silhouette menaçante se dressa brusquement devant eux. Pyramide nue et colossale, elle ressemble à la défense énorme d’un mastodonte enterré là par le déluge et déterré par Cuvier. Et quel spectacle pour des regards habitués même aux plus sublimes spectacles de la nature alpestre ! À vos pieds de belles prairies, le village de Zermatt venant à vous au milieu de ses sites grandioses, de ses forêts de pins et de sa couronne de glaciers ; de tous côtés, des hauteurs blanches dont les sommets semblent défier les touristes accourus là de toutes parts pour en tenter l’ascension ! Certes, ce ne sont plus les environs de Chamonix avec leurs variétés de vallées, ni ceux de l’Oberland avec leurs gazons et leurs lacs ; ce ne sont pas non plus ces montagnes bernoises si belles et si nobles de formes ; mais on ne se trouve nulle part aussi avancé au cœur des Alpes qu’à Zermatt, qui est à six cents mètres plus haut que Chamonix. Les excursions sont sous la main ; on n’a qu’à choisir.

Il était de bonne heure, les jeunes gens n’étaient pas fatigués. Le guide s’informa, à l’hôtel du Mont-Rose, s’il y aurait pour eux de la place au Riffelhaus, et sur une réponse affirmative, après une petite collation, on se remit en route. Hector se laissa conduire comme les autres, sans savoir précisément où il allait. Qu’importe ! ils étaient venus pour voir les Alpes de près ; ils y étaient. À quoi bon reculer ?

La route est dure en sortant de Zermatt ; c’est une montée assez rapide, toujours au milieu de prairies et à travers une forêt de mélèzes et de pins d’une beauté exceptionnelle. Le sentier très escarpé qui lui fait suite est assez rocailleux, mais il est riche en roses des Alpes. Vingt minutes après, ils se souvinrent des sources de l’Arveyron en voyant de Schwegmatt la Viège déboucher du glacier du Gorner, et atteignirent enfin le plateau du Riffelberg, où la vue sur le Cervin et la vallée de Zermatt leur arracha un cri d’admiration.

Le guide était allé à l’hôtel. Raoul l’avait suivi, car il voulait s’assurer que les chambres et le déjeuner fussent confortables. C’est ce confort qui éclaira la figure du jeune homme et en fit un convive charmant.

— Ce n’est pas le tout d’être bon convive, dit Hector, il faut encore être bon marcheur. Nous nous reposons deux heures et nous repartons ; n’est-ce pas, Wilhem ? ajouta-t-il en s’adressant au guide, qui venait les chercher.

— Sans doute, répliqua Wilhem ; mais ne m’appelez pas guide. Ceux de Zermatt sont très jaloux de leurs droits ; ils ne me diront rien parce que nous ne ferons pas d’ascensions difficiles, mais ce sera tout.

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Après un repos que Raoul fit prolonger plus qu’on n’aurait dû, on monta insensiblement en une heure et demie jusqu’à Gornergrat, arête rocheuse qui domine l’hôtel de cinq cent soixante-sept mètres. C’est le but proprement dit de toute l’excursion dans cette contrée ; aussi les visites y sont nombreuses. Le panorama qui s’y déploie, entièrement entouré de glaciers et de montagnes de neige, défie toute description. Les principaux groupes du tableau sont ceux du mont Rose, dont la vue ne répond pas à l’attente des voyageurs.

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— Il se présente mieux du côté de l’Italie, dit le guide.

— Ce n’est pas étonnant, dit Raoul !… en Italie !…

Mais l’objet essentiel du tableau, c’est le lion de Zermatt, le mont Cervin, qui rappelle un accident arrivé il y a quelques années à peine, et dont la nouvelle produisit une douloureuse impression en Angleterre. Le 13 juillet 1865, l’expédition conduite par M. Whymper, lord Douglas, MM. Hadow et Hudson et trois guides, dont un de Chamonix, deux de Zermatt, partit pour cette redoutable cime. Le vendredi 14, à deux heures, ils arrivaient tous au sommet, mais fatigués, tristes et inquiets du retour. La descente commençait à peine ; Michel Croz, le guide de Chamonix, et lord Douglas étaient en tête, puis MM. Hudson et Hadow, Whymper et les deux Taugwald, guides de Zermatt, fermaient la marche. Tout à coup lord Douglas glisse, entraîne Croz, Hudson et Hadow. La corde se rompt ; mais les deux guides et M. Whymper ont le temps, la présence d’esprit et la force nécessaire pour enrouler autour d’une saillie la corde qui les attachait tous et évitent ainsi le sort de leurs malheureux compagnons. Les trois survivants continuent leur terrible descente ; ils passent la nuit adossés à un rocher et n’arrivent à Zermatt que le lendemain 15, à dix heures du matin ! Les corps des victimes furent retrouvés en lambeaux ; celui de lord Douglas ne put être retrouvé.

— Pourquoi vouloir escalader ces cimes ? dit Raoul. Qui les y force, sinon une vanité puérile ? Que vont-ils faire dans cette galère ?

— Les savants y vont chercher la science, dit Hector, approfondir les mystères de la construction de la terre et le rapport mystérieux de toutes les choses créées.

— Ou bien, dit Édouard rêveur, l’homme, se sentant le besoin confus d’être vraiment le maître de la terre, cherche à atteindre la dernière limite de l’espace qui lui est donné ! Ce sont les héros de l’inconnu et de l’infini.

— Très beau, tout ça, dit Raoul, mais en rêve. Je n’éprouve pas le besoin confus de me faire casser le cou.

On était descendu en causant sur le glacier de Gorner, dont le gigantesque serpent enroule de ses replis glacés le plateau de Riffelberg. La mer de glace n’a pas d’effet plus surprenant que ce glacier aux obélisques pointus, aux moraines immenses, aux bords rocheux, polis et brillants comme du diamant. Cette vue frappa très peu les jeunes gens, qui avaient vu de trop près la mer de glace ; mais ce qu’Hector se plut à considérer, ce sont les moraines médianes qui sillonnent parallèlement le glacier. On le sait : grâce à sa force d’expulsion, le glacier ne garde aucune masse étrangère ; ce qu’il ensevelit se trouve ramené à la surface par suite de l’ablation des couches supérieures et de la pression exercée par celles de l’intérieur, forcées d’avancer par leur poids et retenues au sol. Quand les deux glaciers viennent aboutir à un même lit, les moraines latérales se réunissent en une moraine médiane, ligne noire interrompue çà et là de pierres isolées qui raye capricieusement la blancheur de la glace.

Bien qu’ils fussent fatigués, Hector ayant demandé à partir le lendemain, le guide les fit retourner à l’hôtel par un autre chemin en tournant les pentes du Riffelberg, qui abritent beaucoup de marmottes. Ils arrivèrent à un petit lac qu’on laissa à gauche pour gagner le rocher saillant, dit Rothe-Kummen, bien délaissé depuis que l’hôtel est bâti. Cette remarquable dent d’un brun noirâtre est au nombre des curiosités du paysage, mais n’est accessible qu’à de vrais grimpeurs. Une demi-heure après ils étaient à l’hôtel.

— Treize heures de route, leur dit le lendemain matin le guide en les réveillant.

— Je suis malade ! cria Raoul.

Mais il fallut se lever et partir.

— Cette excursion à Zermatt était un hors-d’œuvre, elle ne comptait pas dans le programme.

— Bien obligé, grommela l’enfant gâté. Et si j’avais voulu monter au mont Rose ?

— Oh ! s’écria le guide en riant, il n’y a que cinq heures et demie de route, mais la montée est très rude et la gymnastique qu’on est obligé de faire plus rude encore. On est attaché à la même corde, on se cramponne de roches en roches. Enfin, à la solidité des jarrets il faut joindre une tête exempte de vertiges, un tempérament à l’épreuve de la raréfaction de l’air, et être sûr qu’il n’y aura ni tempêtes ni avalanches.

— Retournons à Viège !

Et pendant qu’ils descendaient à Zermatt :

— J’aurais bien voulu vous faire voir les deux guides qui ont échappé à la mort sur le mont Cervin, mais ils étaient en route. Ce sont eux qui en savent…

— Des légendes ? demanda Édouard.

— Oh ! il n’y en a guère par ici. Seulement on raconte que toutes les nuits les habitants de Zermatt entendaient sur le Cervin des bêlements plaintifs qui les inquiétaient. Le village appela un prêtre qui somma l’auteur de ces cris de paraître devant lui ; il se présenta sous la forme d’un mouton, et avoua qu’étant homme il avait volé tant de troupeaux, que le diable l’avait transformé en mouton et condamné à bêler sans relâche. Le prêtre l’exorcisa, et tout rentra dans le silence.

— Tout ça ? fit Raoul désappointé.

— Ah ! vous vouliez monter au mont Rose, pourquoi pas au Cervin ? Si je tenais à vous faire voir les Taugwald, c’est qu’ils ont été exposés à tant de périls, qu’ils auraient pu vous faire voir de près ce que c’est que ces ascensions-là !

— C’étaient donc des faucheurs ?

— Mieux que ça, des chevriers. Oh ! c’est bien autre chose encore que les faucheurs, mais ceux-là nous les verrons de près.

— C’est dans le programme, comme la chasse aux chamois !

— Vous figurez-vous être arrivés sur le haut d’un roc en forme de pupitre large de quelques mètres ? Vous voyez-vous sautant sur une arête de glace large de dix pouces, qui se prolonge de cinquante pieds au-dessus des abîmes et qu’il faut suivre à quatre pattes, les yeux fixés invariablement devant soi ? C’est ce qui est arrivé dernièrement à de jeunes touristes conduits par un vieux faucheur de soixante ans qui a montré le premier le chemin.

— Rrr…, c’est gai, frissonna Raoul.

— Je connais un guide qui, arrivé presque au sommet du Finsterarhorn, franchi pour la première fois jusqu’à cette limite, voulut monter jusqu’à la pointe : il fit des escaliers dans la neige en y laissant geler ses semelles et grimpa. Non content de cette ascension qui aurait découragé les plus intrépides, il descendit, et y remonta tenant sur ses épaules un fameux savant qui, arrivé jusque-là, n’avait pas osé monter plus haut. C’est le même, du reste, qui osa descendre dans un abîme de la Jungfrau pour y chercher un chapeau que le vent avait enlevé sur la tête d’un voyageur.

— Quels hommes ! Et on s’étonne que ces pâtres aient décidé les querelles de princes et que l’Europe les ait pris pour arbitres !

La route fut longue et sans incidents ; ils retraversèrent avec plaisir cette vallée de Saint-Nicolas qu’ils avaient vue la veille en flânant, et arrivèrent à Viège, d’où la diligence du Simplon les emmena à Brig.

— Bah ! dit le guide, vous ne serez pas plus fatigués demain soir.

— Comment demain soir ?

— Dame ! Nous avons une étape aussi forte à faire !

Mais on ne l’écoutait plus, et les trois jeunes gens coururent à leur lit, auquel ils demandèrent et duquel ils obtinrent un repos de sept, heures.

Avant de partir de Brig, le lendemain, le guide leur fit admirer le cours de la Massa, rivière qui en franchit une autre à quelque cent pas d’élévation. Un aqueduc porte le torrent d’un roc à l’autre. Puis on s’engagea dans un défilé toujours montant qui les mena à Naters, petit village allemand bien connu des artistes qui, épris de la nature, veulent la forcer à obéir à leurs pinceaux. Le village ressemble plutôt à des ruines qu’à une habitation, mais ses environs sont très pittoresques. À Lax, à travers une contrée toujours riche que des châtaigniers gigantesques encadrent sous une voûte de feuillage, Édouard put cueillir de l’absinthe, cette plante aux feuilles d’un vert pâle si élégamment découpées, dont le suc produit tant de ravages dans la raison de ceux qui en abusent. De Lax, où on mangea un excellent fromage, on alla à Munster, dont les granges reposent sur des pieux comme sur des échasses, et enfin à Obergestelen. Là, il fallut s’arrêter. La chaleur était insupportable. La fatigue était à son comble. Le guide proposa des chevaux pour passer la Furka, mais tous trois refusèrent, préférant un bain, un dîner et leur lit.

Ils firent bien, car ce fut gaiement et bien dispos qu’ils firent, le lendemain, la route qui les séparait du glacier du Rhône.

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C’est une immense cataracte de six lieues de long, subitement convertie en glace, s’élevant comme en terrasses, et dont à la base s’écoule un ruisseau grisâtre. Ce ruisseau est le Rhône, que les anciens faisaient sortir des portes de l’éternelle nuit aux pieds de la colonne du soleil. De l’autre côté des montagnes le Rhin sort d’un rocher, aussi petit, et devient aussi grand, traversant, comme son cadet, deux lacs, arrosant deux grands pays et se précipitant dans la mer par de vastes embouchures.

Raoul éprouva le besoin de sauter à pieds joints le Rhône ; cette expédition faite, on se remit en route pour la Furka, située entre deux cimes qui lui donnent l’aspect d’une fourche : de là son nom. On fit halte à l’hôtel qui s’y trouve et que Raoul décora du nom d’abattoir des voyageurs, les vivres y étant hors de prix.

Au sommet on trouva de la neige rouge. Le guide se hâta de donner l’explication de ce phénomène.

— Voici la légende, dit-il. Ce passage était autrefois très fréquenté par les muletiers italiens transportant le vin rouge enfermé dans des tonneaux. Abusant de la confiance qui leur était accordée, ils n’ont pas craint d’ouvrir les tonneaux, de boire le vin et de combler le déficit avec de la neige et de l’eau. En punition de cet attentat, ils furent damnés comme larrons, leurs ombres sont destinées à errer sur le Nevé pour servir d’avertissement à la postérité, et à languir dans ces déserts glacés jusqu’à ce qu’une âme compatissante les délivre de leur supplice. La cérémonie d’absolution est très plaisante. Il suffit de faire le signe de la croix, de verser du vin rouge dans le creux de la main et d’en asperger la neige rouge pour apaiser la justice vengeresse et délivrer les infortunés du purgatoire de glace.

— La légende ne manque pas de charmes, dit Édouard.

— Mais voici ce que dit la science : Il paraît – et je le sais par des savants à qui j’ai vu faire l’expérience – qu’on découvre dans cette neige rouge des animalcules microscopiques. La partie colorante est formée par le corps de l’animal, qui se remue au moyen de deux trompes allongées. Il se multiplie en se divisant en sept ou huit fragments dont chacun devient indépendant et grossit. Quand il n’y a plus de place pour cette famille trop multipliée, la carapace de neige éclate, et chacun des membres s’en va parcourir le petit monde où nos yeux ont peine à l’apercevoir. Outre les animaux on a trouvé, dans certaines parties de la neige rouge, des globules ressemblant à une pierre taillée en rosette ou à un rubis garni de diamants. Ces corps singuliers n’ayant pas de mouvement, on les a rangés dans le règne végétal.

— Quel mystère que la création ! dit Édouard, que cette étude de la nature faisait rêver. La vie existe dans un élément où l’on croirait voir l’image de la mort. Monde inconnu où se meuvent des créatures dont l’existence et la naissance sont pour l’homme un éternel problème !

— Frère prêcheur, murmura Raoul.

La route qu’ils prirent pour descendre domine tout le groupe du Saint-Gothard, mais n’est intéressante que pour un botaniste.

Laissant Édouard herboriser à son aise, Hector et Raoul, précédés du guide, s’occupèrent de franchir le plus vite possible la distance qui les séparait de Realp, d’où, après une heure de repos, on se dirigea vers Andermatt. L’étape avait été longue, mais les jeunes gens étaient moins fatigués que la veille. On prolongea même le dîner par une causerie sur le voyage et sur le pays qu’on allait traverser. Cette fois, c’était avec l’histoire qu’on allait se trouver aux prises. Nous avons vu Masséna à Gênes, nous allons le voir en Suisse. La France a de glorieuses annales sur la terre de la liberté. Elle y a défendu son pays en 1799, comme jadis Guillaume Tell y défendit le sien en 1298. La vie de ce héros va trouver sa place à côté de nos plus grands faits d’armes.

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CHAPITRE VIII

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D’Andermatt à Altdorf. – Le pont du Diable. – Ses deux légendes. – La mort de la Mort. – Souvarow et ses Russes. – Belle défense de Masséna. – Lecourbe. – Le Saut-du-Moine. – Récit du guide. – La vengeance d’un Suisse et la conduite d’un Russe. – Le berceau de Guillaume Tell. – Altdorf.

La légende n’a pas dit son dernier mot. À peine au sortir d’Andermatt, on la retrouve dans toute sa naïveté. Un quart d’heure de marche suffit le lendemain aux jeunes gens pour arriver au trou d’Uri et au pont du Diable. Le trou d’Uri a perdu son importance depuis les tunnels de chemin de fer surtout depuis l’achèvement de l’immense tunnel du Saint-Gothard, terminé le 29 février 1880. Ce tunnel d’une longueur de 14920 mètres, prend son embouchure à Gœschenen à peu de distance du trou d’Uri et débouche à Airolo dans le canton du Tessin. C’est une vaste galerie de quatre-vingt-huit pieds, percée dans le roc et traversant d’une vallée à l’autre, avec des ouvertures sur la Reuss. Mais le pont du Diable, au milieu d’un paysage grandiose, dans une gorge sauvage formée d’immenses rochers à pic, a gardé la trace ineffaçable de la légende et de l’histoire. La Reuss, qui se précipite sous son arche comme un flocon d’écume, berce de son bruit monotone ces souvenirs grands et naïfs.

Le vrai pont du Diable, car il y en a deux, est au-dessous du nouveau qui lui a volé ses passagers et son nom. Aujourd’hui sans parapet, il est effrayant à traverser. C’est celui-là qui fut bâti par le diable.

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— Oui, dit le guide répondant au sourire incrédule des jeunes gens, par le diable et voici comment. Les Grisons, pour communiquer avec le canton d’Uri, n’avaient pas de passage. La Reuss qui coule dans un lit creusé à soixante pieds de profondeur interceptait toute communication. Tous les ponts construits à cet endroit n’avaient pu résister aux avalanches et aux tempêtes. Le bailli fut d’accord qu’il n’y avait que le diable pour en bâtir un.

— C’est vrai, et je m’en charge, dit quelqu’un derrière lui.

Le bailli se retourna pour voir qui osait l’interpeller. C’était le roi des enfers en personne.

— Vous vous en chargez, vous êtes donc le diable ? dit le bailli.

— Oui, monsieur le bailli, à votre service.

— Merci. Pourtant, si vous vouliez bâtir un pont sur la Reuss, vous nous obligeriez beaucoup.

— Je le bâtirai en vingt-quatre heures.

— Et combien cela nous coûtera-il ?

— Rien.

— Hum c’est bien cher.

— Vous n’aurez qu’à me signer ce petit papier.

Et le bailli prenant avec crainte le parchemin que Satan lui tendait de sa griffe, dont il avait eu soin de rogner les ongles, lut ce qui suit :

« Je, soussigné, déclare, sur mon honneur dans ce monde et sur mon repos dans l’autre, donner au diable, en échange du pont qu’il doit construire sur la Reuss, la première âme qui passera sur ce pont. »

— Je signe, dit le bailli.

Tout le canton réclama. On voulut jeter le bailli dans le torrent.

— Patience, mes amis, leur dit-il. J’ai mon idée.

Le lendemain, le pont était construit. Le diable avait tenu parole, c’était au bailli de tenir la sienne.

Messire Satanas perché là-haut sur ce rocher, attendait sa proie. Tout à coup il vit s’avancer quelque chose sur le pont, il prit son binocle pour distinguer à quel sexe appartenait l’âme qu’on lui donnait en payement. C’était celle d’un chien à la queue duquel on avait attaché une casserole pour le faire courir plus vite.

Furieux de cet échec, Satan jura qu’il détruirait son ouvrage pour se venger du bailli qui l’avait joué. Il alla chercher un rocher énorme, le chargea sur ses épaules, et descendit suant et tirant la langue de joie ; avec ce rocher il devait briser le pont. Mais en arrivant près de Gœschenen, une bonne vieille qui passait près de lui le salua en faisant le signe de la croix :

— Mon bon monsieur, la bonne sainte Vierge vous ait en aide ! lui dit-elle.

Vous devinez ce qui arriva ? Le diable laissa échapper le rocher qui, depuis ce temps, est toujours à la même place avec l’empreinte de ses ergots.

— Je connaissais la légende, dit Hector.

— Ce que vous ignorez, c’est la suite, répliqua le guide. Satan, une fois chez lui, chercha tous les moyens de faire du tort à nos cantons. Il fit venir la Mort, lui ordonna de s’établir dans le pays et de prendre tous ceux qui ne seraient pas en état de grâce. Les gens âgés ne tombèrent pas dans le piège. Mais les jeunes gens ? les jeunes filles surtout ? c’était une véritable épidémie. Le bailli se douta de quelque tour et résolut de trouver un remède à la vengeance du diable. Il guetta la Mort qu’il avait aperçue rôdant autour du village, et un soir d’hiver, qu’elle rentrait dans une petite cabane qu’elle s’était construite au bas de la montagne, il l’enferma à double tour, fit venir les plus vigoureux gars de la contrée, qui, en l’espace d’une heure, eurent enfoui la demeure de la mort dans un gouffre de neige et de rochers. La Mort était prisonnière. L’épidémie cessa. On vit des vieillards en redevenir jeunes.

Or, Satan attendait en faisant les cent pas à la porte de l’enfer, tenant à la main une gerbe de flammes avec laquelle il fustigeait toutes les âmes qui lui arrivaient de la Suisse. Pas une ne vint au bout d’une heure de promenade.

— Quelle fainéante que cette Mort ! dit-il.

Une autre heure se passa, puis toute la journée, puis tout le lendemain. Le diable était d’une colère !… pas une seule âme n’était entrée.

— Ils vont donc tous en paradis ! s’écria-t-il avec un juron qui aurait fait condamner le meilleur chrétien à mille ans de purgatoire.

Satan se déguisa en moine, prit un air béat et alla guetter à la porte du paradis pour y compter toutes les âmes qui y entreraient. Saint Pierre était sur la porte entr’ouverte, regardant au loin pour voir s’il lui arrivait du monde.

— Mon Dieu, disait le saint consterné, ils vont tous en enfer ! pas possible autrement.

— Oh ! oh ! fit Satan qui l’entendit, la Mort serait-elle morte ? Allons consulter le registre d’écrou de saint Pierre.

Et il s’approcha.

Saint Pierre poussa un soupir de soulagement.

— Entrez, bon père, dit-il au faux moine, venez que je vous inscrive.

Satan entra et jeta un coup d’œil sur le registre. Pas une âme depuis trois jours ! c’était tout ce qu’il voulait savoir.

Saint Pierre, qui venait de refermer la porte, entrait au même instant :

— Comme ça sent le soufre, dit-il.

— Ce n’est pas étonnant, dit le diable en baissant son capuchon.

— Satan, cria saint Pierre consterné, que va dire le bon Dieu ? Hors d’ici, mécréant !

Le diable ne demanda pas mieux que de s’en aller, joyeux d’avoir trouvé ce qu’il cherchait et d’avoir attrapé saint Pierre. De retour chez lui, il constata que pas une âme qui ait vécu n’était entrée. Il résolut d’aller à la recherche de la Mort. Il finit par la découvrir sous la neige. Elle était gelée. Satan l’emporta aux enfers pour la réchauffer, ce qui laissa encore le genre humain tranquille pour quelque temps. Mais depuis ni Satan ni la Mort n’osent s’attaquer aux gens de la Suisse. Voilà pourquoi nous sommes bons et nous vivons très vieux.

Les jeunes gens s’amusèrent beaucoup de cette histoire et surtout de la conclusion.

— Maintenant que j’ai parlé pour moi, ajouta le guide, parlons pour vous. C’est sur ce pont que les Français ont si bien arrangé les Autrichiens.

— Serait-ce celui de Magenta ? fit Raoul.

— Ah ! c’est là, dit Hector la narine frémissante et l’œil brillant.

Et alors, en descendant le cours de la Reuss, les jeunes gens aidés par Wilhem et leurs souvenirs devisèrent d’histoire.

La république française, à l’époque dont les jeunes gens parlaient, était menacée de tous côtés, et Bonaparte, vainqueur en Égypte, n’avait pas encore donné ses ordres pour l’immortelle campagne qui, commencée à Marengo, devait se terminer à Zurich. Nous étions battus à la Trebbia et à Novi. Souvarow l’invincible s’était joint aux Autrichiens. L’Angleterre fermait la route des mers au vainqueur des Pyramides. Masséna, commandant en chef les armées du Rhin et de la Suisse, n’avait que trente mille hommes, épars depuis la vallée de l’Inn jusqu’à Bâle, en présence de cent mille Autrichiens disséminés depuis le lac de Constance jusqu’au Danube. La position était critique. Mais Masséna replié sur le Limmat, après avoir commis la faute irréparable de ne pas empêcher la jonction des troupes ennemies, se préparait à recevoir vigoureusement l’archiduc Charles.

Souvarow et les Russes arrivaient. Qu’était-ce que Souvarow qui a laissé des traces de son passage en Suisse, où il existe encore à l’état de légende ? C’était un barbare, fort contre les Turcs, cruel en Pologne, d’une grande vigueur de caractère, d’une bizarrerie poussée jusqu’à la folie, mais sans aucun génie de combinaison. L’armée de ce général avait comme lui une bravoure qui tenait du fanatisme, mais aucune instruction. Cette énergie brutale des Russes devait se briser contre l’énergie savante et calculée des Français.

Vainqueur en Italie, Souvarow reçut l’ordre du conseil aulique de transporter ses troupes en Suisse. Ce théâtre ne lui convenait pas du tout. Les Russes, habitués à charger en plaine et à la baïonnette, ne savaient pas tirer un coup de fusil, et ce qu’il faut dans les montagnes, ce sont d’habiles tirailleurs. C’est là que les vainqueurs de Marengo les attendirent.

Laissons Masséna vaincre les Autrichiens dans les plaines de Zurich ; nous le retrouverons encore. Puisque nous sommes sur les rives de la Reuss, suivons Souvarow et son armée qui franchissent le Saint-Gothard pendant que Korsakov entre en Suisse par le nord et Hotze et les Autrichiens par la Limmat pour attaquer le centre de l’armée française. Quand les Russes se virent au milieu des neiges éternelles, qu’ils n’aperçurent plus que des rochers et des précipices, quand ils se virent battus à Airolo par six cents grenadiers français, l’esprit d’insubordination put être à peine contenu. On dit qu’en ces lieux redoutables Souvarow, voyant ses exhortations inutiles, fit creuser une fosse, s’y étendit sans vêtements et cria aux mutins : « Couvrez-moi de terre et abandonnez votre général !… » Les soldats, confus de repentir, le prirent dans leurs bras et le supplièrent de les conduire à l’ennemi. Ils arrivèrent après avoir laissé bon nombre des leurs dans cette neige qui devait les venger si cruellement en 1813, sur les bords de la Reuss, où une poignée de braves les tint en échec pendant trois jours. Parvenus à Wasen, ils débouchèrent dans la vallée, près de Madéran, au moment où les Autrichiens s’emparaient du pont d’Amsteg pour couper la retraite aux Français. Nos grenadiers enlèvent le pont à la baïonnette, mais écrasés par l’artillerie, ils reculent. Le général Lecourbe saisit le fusil d’un fuyard, se place à l’entrée du pont, et jure qu’il y mourra. Déjà les Autrichiens l’entourent quand ses grenadiers, honteux d’avoir abandonné leur général, reviennent à la charge et mettent les Autrichiens en fuite. Lecourbe ne songe plus qu’à empêcher Souvarow de rejoindre Masséna. Avec quinze cents hommes, il arrête vingt mille Russes ; pendant toute la retraite, il marchait à pied près du dernier canon qu’il pointait lui-même sur l’avant-garde ennemie chaque fois qu’elle s’approchait.

Il se retire ainsi sur Brunnen.

En arrivant à Flüelen, Souvarow est forcé de s’arrêter. Pas de route, pas de passage. Rien que les rochers et le lac. Pendant ce temps, Masséna écrasait les Autrichiens à Zurich. C’est alors que le vieux général russe s’engagea dans la vallée de la Muotta, et commença cette fameuse retraite dans les cols les plus difficiles des Alpes. Le bois manquait pour entretenir le feu du bivouac. Les cosaques brisaient leurs lances pour faire du feu. Ainsi, cette armée épuisée par la fatigue, décimée par les combats, mourant de faim et de froid, abandonnant son artillerie et ses malades, disparut de la Suisse, laissant pour souvenir cette inscription gravée sur un roc du Saint-Gothard : Souvarow Victor, que les Français restés maîtres des lieux ont dédaigné même d’effacer.

Le pont du Diable que venaient de visiter les jeunes gens avait été le témoin d’une de ces luttes sanglantes. Voilà pourquoi ils s’y étaient arrêtés longtemps et avaient suivi à pied cette vallée de la Reuss, où ils retrouvaient à chaque pas la trace de cette épopée.

Ils marchaient lentement. La fatigue les prit. Ils arrivèrent près d’un pont qui s’appelle le Saut-du-Moine.

Hector demanda la raison de ce surnom au guide qui répondit :

— Je ne voudrais pas vous déplaire avec toutes nos histoires surnaturelles, mais celle-ci vaut la peine qu’on l’écoute.

— Parlez, dit Édouard.

— Oh ! oui, et longtemps, dit Raoul en s’asseyant.

— Une jeune fille avait été enfermée dans un couvent, dont nous pourrions voir encore quelques vestiges là-haut. Ses deux frères, intéressés à ce qu’elle prît le voile, veillaient nuit et jour sur le couvent, d’où un comte de Souabe avait juré qu’il enlèverait celle qu’il désirait pour femme et que lui ravissait la cupidité de la famille.

Ce comte s’introduisit dans le lieu saint sous le costume de moine et enleva la jeune fille qu’il emporta dans ses bras. Les deux frères avertis à temps le poursuivirent de toute la vitesse de leurs chevaux. Le moine, arrivé sur cette rive, s’élança, sans quitter son fardeau, de l’autre côté de la Reuss, au risque de se briser avec lui dans le précipice. Les frères de la jeune fille n’osèrent le suivre et le comte resta maître de celle qu’il aimait.

Les jeunes gens regardèrent avec épouvante le saut qu’avait fait ce moine imaginaire. Il avait vingt-deux pieds de largeur et cent vingt pieds de profondeur.

— En route, dit Hector.

— Pas encore, dit Raoul. Je suis fatigué.

— Raoul a raison, dit Édouard. Le guide a encore quelque histoire à nous conter.

— Ma foi, non.

— Cherchez.

— Vous parliez d’histoire tout à l’heure. Eh bien, cela me rappelle…

— Oh ! parlez, fit Hector.

— À une condition, c’est que nous marcherons.

— Allons donc, paresseux d’Hector, cria Raoul en se levant ; en route !

Après quelques pas, le guide reprit :

— Mon grand-père aimait à nous raconter les histoires de sa jeunesse, une surtout, que tous les voyageurs qu’il guidait dans la vallée de la Muotta n’ont pas oubliée, j’en suis sûr.

N’attendez pas que je vous la raconte avec cette naïve bonhomie qui faisait le fond de ses récits ; elle est fixée dans mon souvenir, et je ne puis la raconter sans une émotion profonde, doublée d’un orgueil bien légitime. Pour vous qui être dignes de la comprendre, je l’en ferai sortir, avec cette attention délicate que nous autres montagnards nous avons pour tout ce qui touche à notre pays et à notre famille.

Le guide s’essuya le front, peut-être même un peu les yeux qu’humectait le souvenir de son grand-père, et se tournant gaiement vers les jeunes voyageurs plus attentifs à ses paroles qu’aux sites du pays, il poursuivit :

— C’était dans la nuit du 27 au 28 septembre 1799. Grand-père habitait dans le fond de la vallée, – nous y passerons, – près d’une roche suspendue sur l’abîme. La maison n’existe plus aujourd’hui. Il avait fait très froid la veille. Une pluie fine avait détrempé les chemins, et la neige commençait à blanchir les sommets du Klœnthal. La supérieure du couvent s’était arrêtée à la maison, n’osant pas continuer sa route, et occupait la plus belle des chambres, la seule du reste. Grand-père dormait à l’écurie. Et il dormait bien, je vous assure, comme un homme qui, inquiet de savoir des nouvelles du pays, a fait dix lieues pour aller en chercher.

Ce qu’il avait appris ne pouvait guère le rassurer. La Suisse, particulièrement notre canton, n’était qu’un champ de bataille, choisi par quatre peuples pour disputer à la France la suprématie en Europe. Les Français étaient vainqueurs. Tant mieux. Ce sont des braves, mais après tout l’Autriche eût triomphé que nos affaires, à nous, en auraient été au même point. La Suisse ne demandait qu’une chose, c’est que ça finît le plus tôt possible.

Hélas ! les cosaques n’étaient pas encore arrivés, ou du moins nous ne les avions pas encore vus !…

Grand-père dormait en rêvant à cette affreuse guerre qui lui enlevait son gagne-pain, quand un bruit sourd, un bruit d’avalanche le réveilla en sursaut. Il ouvrit la porte. Dans la vallée rampait un immense serpent, dont chaque anneau était tantôt un groupe d’hommes aux casquettes plates, tantôt un noyau de bonnets à poil conduisant par la main de petits chevaux chargés de caissons et d’artillerie.

C’étaient Souvarow et ses Russes, dont la fameuse retraite vaut bien une victoire. Eux aussi, ce sont des braves, mais, – je ne sais pas s’ils ont changé, – à cette époque-là, c’était rien moins que des Barbares.

Après ça tout le monde ne peut pas être Suisse, – ni Français !

Mon grand-père, regardait toujours, un peu hébété, convenez qu’il y avait de quoi, quand un grand sec, à la moustache rude, lui frappa sur l’épaule.

— Sommes-nous loin de Glaris, lui dit-il, d’une voix rude comme la moustache.

— Vous en avez bien pour dix heures, répondit grand-père et encore faut connaître le chemin.

— Vraiment ? Et tu le connais, toi, le chemin ?

— Je suis du pays.

— Alors, en route, tu vas nous guider. Pas un mot ou je te tue !…

Hein ? Quelle jolie connaissance grand-père avait faite… ! Il fallait obéir, s’habiller, et guider les cosaques, c’est ce qu’il fit. Le grand sec l’attendait toujours, et de temps en temps, impatienté, tapait la porte à coups de sabre. Oh ! si j’avais été là !… Il est vrai que mon père n’était pas encore mis au monde.

La supérieure du couvent s’était réveillée et habillée : pensant qu’une fille du Seigneur pourrait obtenir de ce Barbare que mon grand-père restât à la maison, elle lui en fit la prière. Savez-vous quelle fut sa réponse ?

— Si cette canaille ne se dépêche pas, je mets le feu à la baraque.

— Me voilà, fit mon grand-père en s’avançant.

Puis comme dernière ressource, il ajouta :

— Vous feriez mieux de rebrousser chemin. Les Français sont partout vainqueurs. Vous n’irez pas loin.

Il paraît que le cosaque fit une figure !…

— Qu’on saisisse cet homme et qu’on le pende, s’écria-t-il, c’est un espion et un traître !…

Cette fois la supérieure fut plus heureuse ; elle attendrit le Barbare qui consentit à laisser la vie à grand-père, à condition qu’il guidât les Russes.

— Mais, dit l’officier cosaque, marche droit, ne te trompe pas. Au premier écart, je te casse la tête.

— Je n’en reviendrai pas, dit grand-père, et il fit ses adieux à sa famille comme s’il partait pour l’autre monde.

Puis il prit par la bride le cheval de l’officier et se mit en route, en tête de la colonne.

Ce qu’il souffrit dans ce voyage, Dieu seul le sait, car ce pauvre grand-père ne se le rappelait pas lui-même ! Tout ce qu’il nous en a dit, c’est que la nuit était si noire qu’il trébuchait à chaque pas, ce qui lui valait des coups de cravache du cavalier. La cravache s’étant cassée sur son dos, les coups de plat de sabre la remplacèrent avec trop d’avantage. Le sabre lui-même se cassa, dans cette lutte inégale. Le misérable officier se servit de la crosse de ses pistolets… Aussi pourquoi grand-père n’avait-il pas dit que les Autrichiens avaient battu les Français ?

Et ce supplice dura six heures !…

Enfin grand-père ne put plus marcher, il tomba épuisé, non sans montrer aux Russes le chemin qu’ils avaient à suivre et que leur facilitaient les premières lueurs du jour naissant.

Le cavalier mit pied à terre et, à coups de talon de botte, voulut le forcer à continuer la route. Peine inutile ! sa victime était évanouie. Un dernier coup de pied fut la récompense donnée à un guide qui, s’il avait voulu, aurait pu perdre l’armée entière.

Enfin ! il paraît que dans ce pays ceux qui ne sont pas les maîtres sont des chiens.

Quand grand-père se réveilla, un spectacle terrible l’attendait. Les eaux de la Muotta étaient rouges de sang et charriaient des cadavres. Le canon grondait au loin, et sur les chemins serpentant autour de la montagne on voyait s’agiter des points noirs. C’étaient les vautours qui dînaient de chair humaine. Il essaya de se lever, mais il pouvait à peine marcher. Tout son corps était meurtri, sa figure ensanglantée. Il se traîna au bord de la rivière, mais il eut honte de se laver avec cette eau sanglante. Il remonta les rochers en s’accrochant aux branches et arriva à un sommet garni de neige, où il se rafraîchit.

Tout à coup il entendit un hennissement. Un cheval aux naseaux fumants grattait la neige avec frénésie à quelques pas de lui. Grand-père reconnut le témoin de son martyre.

— Dieu est bon, dit-il, il me venge. L’officier est mort et j’hérite de son cheval.

Puis il s’approcha. À côté du cheval était le corps de l’officier, dont une horrible blessure rougissait son linceul de neige.

— Quand je disais que Dieu est bon !… fit grand-père, et prenant son ennemi dans ses bras, il le plaça délicatement en avant de la selle, enfourcha le cheval et reprit le chemin de la maison, où ma grand’mère faillit mourir de joie en le revoyant, et où le blessé trouva l’hospitalité et des soins.

On n’a pas besoin de médecin dans nos montagnes. La nature est notre pharmacie. En quinze jours de temps, la victime eut guéri son bourreau.

C’était cette guérison que grand-père attendait pour se venger. Aussi, quand l’officier put le reconnaître, il s’approcha du lit et… lui faisant la risette comme une nourrice à un enfant, il lui dit d’une voix émue :

— N’est-ce pas que tu ne me battras plus maintenant ?

Ce récit noble et simple toucha au dernier point les voyageurs. Ils continuèrent la route en silence et comme fiers d’être sous la protection d’un homme appartenant à un pays aussi grand de caractère.

Le chemin était d’autant plus long qu’on avait flâné le long des légendes et de l’histoire et qu’on était en retard. Bien que fatigués, ils gagnèrent Altdorf, retrouvant de ville en ville les étapes de la glorieuse retraite de Lecourbe, et laissant sur leur droite les sites sauvages du Schœchenthal, témoins grandioses de la non moins glorieuse retraite de Souvarow. Ils arrivèrent près d’Attinghausen, doublement illustre par le héros d’un drame de Schiller et Walther Fürst, le beau-père de Guillaume Tell. Ils laissèrent ce village de l’autre côté de la Reuss pour atteindre Bürglen où est né Guillaume Tell. À la nuit, ils entraient à Altdorf.

— Berceau de la liberté suisse, salut ! dit Hector.

Désormais, sur la route qu’ils ont à franchir pour atteindre Lucerne, plus de légendes monacales ni diaboliques, mais une époque tout entière, grande, belle et merveilleuse, accomplie par une nation sans autre secours que celui de ses enfants. Ce ne sera plus l’Helvétie des lacs et des glaciers, mais la Suisse des lacs et des prairies, non plus un sol fabuleux, mais une terre historique que la liberté a arrosée de son sang, et où a surgi une des meilleures républiques, non seulement de l’ère moderne, mais encore des temps anciens !

Sans titre 34

CHAPITRE IX

Sans titre 35

Digression d’Hector. – Histoire de Guillaume Tell. – Le serment du Grütli. – Miracle des trois sources. – Gessler. – Tell et son enfant. – La pomme enlevée. – Guillaume en prison. – La conjuration éclate. – Gessler sur le lac. – L’orage. – Gessler sauvé par Guillaume sur le lac et tué par son sauveur près de Brunnen. – Mort de Guillaume Tell. – Sa statue à Altdorf et ses souvenirs. – Le lac des Quatre-Cantons. – La chapelle de Guillaume. – Treib et Brunnen. – Gersau. – Panorama de Lucerne. – Menace de Raoul.

On a contesté la vérité de l’histoire de Guillaume Tell ; on a voulu y voir les reflets, la copie d’une tradition danoise ; mais il est bien établi que le Tocco des Danois était entièrement inconnu aux Suisses. Il aurait vécu avant la seconde moitié du douzième siècle, et la migration des Suisses, si on la veut admettre, est de beaucoup antérieure.

Cette nation n’a pu emporter le souvenir d’un fait qui n’était pas encore arrivé. La première édition du livre de Saxo, où il en est parlé, a paru à Paris en 1486. D’un autre côté, il est constaté qu’en 1388, il y avait à l’assemblée d’Uri cent quatorze personnes qui se souvenaient d’avoir connu Guillaume Tell, dont l’existence est d’ailleurs attestée par les chroniques et les chants populaires. La consécration religieuse donnée à cette tradition par l’établissement de chapelles dans tous les lieux illustrés par ses actions en est une autre preuve.

Et puis, qui pourrait en douter en songeant au caractère indépendant de cette nation opprimée ? Est-il étonnant qu’un homme, plus ardent et plus valeureux que les autres soit né à l’heure indiquée pour la délivrance de ce peuple ! Il faut juger ce héros comme on juge les libérateurs d’Athènes et de Rome. Le ciel réserve de pareils hommes pour sauver les peuples et pour punir les tyrans.

— C’est mon avis, répondit Raoul à cette digression d’Hector.

Et chacun lut cette histoire à travers l’immense panorama qui s’étendait sous leurs yeux.

Albert d’Autriche était empereur. À son avènement, il ne possédait en Helvétie, comme comte de Habsbourg, que les villes bâties par ses devanciers. Les comtes de Savoie et de Neuchâtel se partageaient le reste. Mais, au milieu de cette terre couverte d’esclaves et d’oppresseurs, trois petites communes étaient restées libres ; c’étaient Uri, Schwytz et Unterwald, alliées par serment contre la tyrannie de la maison d’Autriche, qui voulait leur ravir leurs anciens droits.

Ce fut alors qu’apparurent, dans ces pays indomptés, deux hommes d’un caractère despotique et emporté, envoyés par Albert pour réduire ces vieux montagnards à une soumission muette et à un esclavage docile. L’un était Laudenberg, qui s’établit au château de Sarnen ; l’autre Gessler, qui se fit bâtir une forteresse digne de lui.

Pendant que la tyrannie envoyait ses émissaires, la liberté faisait naître des défenseurs.

Deux hommes furent insultés. L’un, Werner d’Attinghausen, faisait bâtir une maison. Gessler en fut indigné : « Jusqu’à quand souffrira-t-on que ces paysans possèdent d’aussi belles demeures ? Une chaumière n’est-elle pas assez bonne pour eux ? » Werner sut le propos par sa femme, qui l’excita à se venger du gouverneur.

L’autre, Arnold Melchtal, n’avait pas voulu livrer ses bœufs à un valet insolent de Laudenberg. Pour l’en punir, le gouverneur fit crever les yeux à son père.

Tous deux allèrent séparément trouver Walther Fürst, qui leur donna asile.

Bientôt après, Conrad Baumgarten, jeune homme du canton d’Unterwald, vint se joindre à eux. Il avait à venger un outrage sanglant fait à sa jeune femme.

Ce sont ces quatre hommes qui, les premiers, ourdirent la conspiration qui devait sauver leur pays.

— Quoique la vengeance des tyrans soit terrible, dit Arnold, il vaut mieux s’exposer à la mort que de supporter le joug.

Il fut convenu que, chacun de son côté, sonderait les dispositions de ses amis et de ses parents, et pour se revoir on indiqua le Grütli. C’est une prairie au milieu des forêts, sur une hauteur entourée de rochers, lieu remarquable par la majesté du site, solitude solennelle qui impose le respect, et où l’imagination réveille les fantômes des libérateurs de la Suisse.

C’est là, dans la nuit du 17 novembre 1307, que Walter Fürst, Werner Stauffacher et Arnold Melchtal jurèrent devant Dieu, devant qui les empereurs et les paysans sont égaux, « de vivre et de mourir pour leurs frères, de ne plus souffrir d’injustice, mais de n’en pas commettre, de respecter les droits et les propriétés du comte de Habsbourg, de ne faire aucun mal aux baillis impériaux, mais de mettre un terme à leur tyrannie. »

— Ô mon Dieu, dit Werner, pendant que tous les amis réunis autour d’eux répétaient à genoux ce serment, si notre pacte vous est agréable, faites-le connaître par quelque miracle.

Au même instant, trois sources d’eau vive jaillirent aux pieds des trois conjurés. Tous, à ce prodige, crièrent : « Gloire au Seigneur ! » et, confiants dans leurs destinées, retournèrent à leurs cabanes et à leurs troupeaux.

Le lendemain de cette nuit mémorable, Gessler, furieux de la rébellion de ses vassaux, ordonna qu’on plantât sur la place d’Altdorf une perche au sommet de laquelle serait un chapeau orné de la couronne ducale d’Autriche, et fit déclarer à son de trompe que tout noble, bourgeois ou paysan qui passerait devant cet insigne de sa puissance, eût à se découvrir en signe de foi et hommage.

Un homme refusa de se découvrir. Gessler le fit arrêter et vint en personne pour interroger le coupable, sur la place d’Altdorf.

— Pourquoi n’as-tu pas salué ce chapeau ?

— Je ne salue que Dieu, les vieillards et l’Empereur.

— Ce chapeau représente la couronne de Habsbourg.

— Nous ne relevons que de l’Empire. Respectez nos droits, nous respecterons les vôtres.

— L’Empereur Albert n’a pas ratifié les libertés accordées par son père.

— Alors qu’il les ratifie ou qu’il prenne garde. Nous sommes prévenus et armés. Il a perdu sa bannière à Berne, il perdra son pouvoir à Uri.

— Ton nom, audacieux ?

— Guillaume Tell, de Bürglen.

— Ah ! ah ! fit Gessler, le plus habile chasseur de l’Helvétie ?

Puis réfléchissant à sa vengeance :

— As-tu des enfants ?

— Quatre.

— Comment s’appelle le plus jeune ?

— Walter.

— Courez à Bürglen et ramenez cet enfant.

Un garde partit au galop.

— Qu’en voulez-vous faire, monseigneur ? demanda le père, la sueur au front, les yeux fixes et les poings fermés.

— Tu verras.

Au bout de dix minutes, le garde amena l’enfant qui se précipita dans les bras de son père.

— Qu’on attache cet enfant à cet arbre, dit Gessler, les yeux brillants de joie et de férocité, en montrant un chêne qui s’élevait à l’extrémité de la place.

L’enfant fut arraché des bras de Guillaume, qui tomba à genoux en demandant grâce.

— Ne le tuez pas ! cria-t-il.

— Ça te regarde, habile tireur, répliqua Gessler. Prends ton arbalète et ton vireton le plus aigu. Je te charge d’enlever une pomme sur la tête de ton fils. C’est ma vengeance et ton pardon.

— Jamais ! jamais ! c’est tenter Dieu.

— Père, dit l’enfant, je le veux, moi.

Et il se laissa enchaîner.

On rendit à Guillaume ses armes qu’on lui avait prises en l’arrêtant. L’archer, placé à cent cinquante pas, s’agenouilla, fit une courte prière, regarda son enfant dont le sourire lui cria : courage ! et, devenu immobile comme une statue de pierre, de tremblant comme une feuille qu’il était, il ajusta.

Le coup partit. La pomme était clouée au chêne. L’enfant n’était pas atteint. Guillaume voulut se lever, mais il chancela et s’évanouit.

Quand il revint à lui, son fils était dans ses bras, et Gessler, bouillant d’indignation, le regardait en lui montrant un vireton que Guillaume avait caché dans son pourpoint.

— Pour qui ce vireton ?

— Monseigneur, nous ne mentons jamais ; c’était pour vous, si j’avais tué mon enfant.

— Conduisez cet homme en prison, mes maîtres. C’est un assassin !

— Ah ! dit Guillaume, il y a une justice au ciel. Je ne vous cherchais pas, monseigneur. Souvenez-vous, s’il vous arrive malheur, que vous l’aurez trouvé vous-même !

Et il se laissa conduire en prison. L’enfant fut rendu à sa mère.

L’arrestation de Guillaume fit éclater la conjuration. Gessler, averti pendant la nuit qu’une révolte s’organisait pour lui ravir son prisonnier, résolut de le transporter dans une forteresse appartenant aux ducs d’Autriche, entre Weggis et Küssnacht. On s’embarqua à Flüelen. Guillaume fut couché pieds et poings liés au fond de la barque, sous la garde de dix archers. Gessler prit place au haut bout, le pilote au gouvernail et deux bateliers à la voile.

Mais, à peine sur le lac, un violent orage éclata, le mât fut brisé, la voile emportée et les vagues menacèrent de submerger l’esquif.

— Sauve-nous, criait Gessler au pilote.

— Je sais mon métier, dit le pilote. Un seul homme pourrait me remplacer.

— Eh ! que n’est-il ici ?

— Il y est. C’est votre prisonnier.

Fou de terreur, Gessler fit délier Guillaume Tell.

Dix minutes après, sous l’impulsion nouvelle donnée par Guillaume à la barque qui semblait faire reculer le vent, on atteignit la rive. Alors Guillaume, feignant de se baisser pour amarrer un cordage, saisit son arbalète et pressa de la main droite le gouvernail. La barque vira aussitôt, et Guillaume, léger comme un chamois, s’élança à terre, avant que les gardes ne songeassent à pousser un cri.

Gessler, tout entier à sa vengeance, partit aussitôt pour Küssnacht, après avoir reçu des renforts et des chevaux de Brunnen et donné l’ordre à ses soldats d’aller saisir la femme et les enfants de Guillaume Tell pour les lui amener prisonniers.

Mais, au détour d’un sentier, il tomba frappé au cœur d’un vireton, non sans entendre une voix qui lui criait du haut d’un rocher :

— C’est la flèche qui a failli tuer mon fils ! Que Dieu me pardonne ta mort !…

Cette mort fut le signal de la révolte ouverte. Tous les châteaux, nids crénelés des vautours autrichiens, furent pris et rasés, les gouverneurs chassés, et les Suisses, recouvrant leur liberté, jurèrent de nouveau et solennellement leur éternelle alliance.

Quant à Guillaume Tell, l’auteur involontaire de cette révolution, il disparaît de l’histoire pour reparaître à la bataille de Laupen, et mourir en 1354, emporté par un torrent dans lequel il s’était élancé pour sauver un enfant. Sa mort couronne sa vie.

C’est cette histoire légendaire que nos voyageurs étudiaient à Altdorf, et dont ils allaient trouver tant de traces de Flüelen à Lucerne.

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Altdorf date de 1799, un incendie l’ayant toute détruite en 1798. Sur la place sont deux choses curieuses : la statue colossale de Tell, et une fontaine élevée sur l’emplacement du chêne auquel l’enfant fut attaché. On remarque aussi un peu plus loin une tour qui date du quatorzième siècle. Sur les côtés sont peints les exploits de Tell et la bataille de Morgarten, cet épisode de guerre de la Suisse avec l’Autriche.

Huit ans après la mort de Gessler, Léopold d’Autriche pénétra dans le pays avec une brillante armée, mais il eut le sort de Charles le Téméraire.

Morgarten fut le Morat de l’Empire.

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Le guide conseilla aux jeunes gens d’aller à Lucerne en bateau. Son conseil fut suivi, et tous quatre s’embarquèrent à Flüelen. Il fut même convenu que Wilhem ne les quitterait plus le restant du voyage.

Raoul aspirait au repos. Édouard voulait écrire à son père, et mettre en ordre son herbier, qu’il avait enrichi dans la vallée d’Andermatt ; Hector n’était pas fâché aussi de résumer les conversations de cette deuxième partie de leur tournée. Pourtant ils se livrèrent à toutes les impressions du paysage et à tous leurs souvenirs.

Quel rêve fantastique pourrait égaler la vue du lac des Quatre-Cantons parcouru depuis Flüelen jusqu’à Lucerne, lorsqu’on connaît les événements épiques qui les ont illustrés en 1308 et en 1799 ?

Encadrée dans des arbres, juchée sur l’écueil où Tell se précipita de la barque qu’il avait arrachée à l’orage et où il laissait Gessler bouillant de colère et de vengeance, apparaît la chapelle du libérateur de la Suisse. Là, à deux cents mètres au-dessus du lac, quelle est cette petite prairie verdoyante couverte d’arbres et de cabanes ? c’est le Grütli. Quel est ce rocher perpendiculaire qui semble fermer ce bas du lac qu’on appelle lac d’Ars ? Rien, un souvenir en lettres d’or à Schiller, chantre de Guillaume Tell.

Mais les rives deviennent plus étroites, les montagnes abruptes, les gorges sauvages : dans le lointain, à travers les nuages, on aperçoit encore quelques cimes blanches de neige.

Voici, en face l’une de l’autre, les deux villes de Treib et de Brunnen.

La rive fourmille de bateaux et de voyageurs allant au Rigi.

C’est bien le point le plus pittoresque du lac.

Édouard commence à regretter de ne pas aller à pied.

— Nous reviendrons, dit le guide.

— Mon pauvre herbier, dit Édouard, je crains bien de ne plus pouvoir l’enrichir, comme la forêt de Wasen.

— C’est à moi que vous devez, dit Hector, votre bissus iolithus.

— Mon père sera-t-il content ! c’est une plante de la famille des lichens rouges. Avez-vous remarqué qu’en le frottant il sent la violette.

— Fais voir, dit Raoul.

Pendant qu’on s’occupait de l’herbier d’Édouard, le bateau arrivait par un paysage un peu aride qui coupe l’embouchure de la Muotta, à la chapelle de l’Infanticide.

— C’est là, dit le guide, qu’un pauvre ménétrier, revenant d’une noce à Treib, a brisé le crâne de son enfant qui lui demandait du pain auquel il ne pouvait en donner.

— Pas de légende ! demanda Raoul.

— Je n’en connais pas, dit le guide. Mais voici Gersau dont l’histoire pourra avoir des attraits pour vous.

— C’est bien petit, dit Raoul.

— C’est charmant, dit Édouard.

— L’histoire ? demanda Hector.

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— Ce petit coin de terre, couvert aujourd’hui de jolies maisons, que vous voyez dispersées sur la colline au milieu d’arbres fruitiers et de châtaigniers, formait jadis l’État le plus petit, mais le plus indépendant de la Suisse. Les Français y mirent fin en 1798. Elle a conservé dans ses mœurs et ses usages, et jusque dans ses costumes quelque chose d’original. Il y a peu d’années encore, les trois jours que durait la fête du village étaient consacrés à nourrir tous les mendiants et vagabonds du voisinage.

— Et aujourd’hui ?

— Elle ne nourrit que les voyageurs.

Le temps s’était fait sombre. La peur de la pluie avait balayé le pont. On ne s’occupa plus du lac sur lequel on devait revenir. Aussi Lucerne leur apparut bientôt sous son aspect pittoresque, sans trop les émouvoir.

— Le lac que nous quittons, dit le guide, mérite qu’on le revoie. C’est le plus beau de la Suisse et même de l’Europe.

— Ne craignez rien, dit Hector, nous le constaterons avec des yeux moins fatigués.

— En allant au Rigi.

— Demain, dit Édouard.

— Pourquoi pas tout de suite, dit Raoul, sur les ailes du vent ?

On débarqua à l’hôtel du Cygne. Une fois installé, on tint conseil pour connaître la route qu’on aurait à faire les autres jours, mais on remit les décisions au lendemain, Raoul ayant refusé de voter.

Édouard et Hector écrivirent au docteur Simon.

— Et toi, Raoul ?

— Moi j’ai écrit.

— Pas possible.

— La preuve, c’est que Jean sera ici demain.

Et se soulevant sur le lit dans les draps duquel il venait de se blottir :

— Avec ma malle ! ! !


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en décembre 2019.

 

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Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Sylvie,
Anne C., Lise-Marie, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Laporte,
Albert, En Suisse, le sac au dos, Paris, Théodore Lefèvre, s.d. (troisième édition). D’autres éditions pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Petit Lac vers Genève et la Savoie, a été prise par Christine H. en 2011.

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[1] Gleyre est mort dernièrement et son corps a été rendu à Lausanne, qui a réclamé l’honneur d’avoir la tombe de celui qui, vivant, l’avait tant aimée.

[2] Depuis 1873, ce consulat a été érigé en ambassade.

[3] Ours, en allemand Baer.