Albert Laporte

EN SUISSE
LE SAC AU DOS

(première partie :
La Suisse française et la Savoie)

1875

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Table des matières

 

PROLOGUE. 3

CHAPITRE PREMIER.. 17

CHAPITRE II 26

CHAPITRE III 36

CHAPITRE IV.. 58

CHAPITRE V.. 83

CHAPITRE VI 103

Ce livre numérique. 123

 

 

PROLOGUE

Sans titre 2
 

Où l’on verra un médecin cherchant un logement et trouvant un malade.

Le docteur Simon habitait, il y a quelques années, une de ces maisons aristocratiques de la rue Laffitte que la pioche de l’expropriation n’a pas plus ménagées que les quartiers malsains de la capitale. Forcé par sa clientèle à ne pas s’éloigner de ce quartier, détestant, comme tout homme de goût doit le faire, ces immenses caravansérails des nouveaux boulevards, où les logements sont d’un confortable en sens inverse du prix des loyers, et, du reste, ayant sans succès fouillé la rue Laffitte et ses environs, il allait, en désespoir de cause, demander à la rue Lafayette un logement provisoire, quand le hasard, ce déguisement de la Providence, vint à son secours d’une manière toute romanesque.

On était dans les derniers jours du mois de juin.

Un matin, le docteur fut réveillé en sursaut par sa sonnette de nuit, tintant lugubrement le glas des malades en danger de mort ; il ne prit que le temps de passer un pantalon à pieds et courut ouvrir à son matinal visiteur. Il se trouva nez à nez avec la face hébétée de son portier, dont la large embouchure laissa passer ces mots :

— Pardon, monsieur, on vous demande de suite au numéro trois.

— Quel nom ?

— Hector de Lussan.

— Gravement malade ?

— Je ne sais pas.

— Comment, vous ne savez pas ?

— Dame ! monsieur, on ne m’a pas parlé de ça. Ce monsieur désire céder son logement tout de suite, et j’ai pensé…

— Brute ! me réveiller pour si peu de chose !

Et le docteur, impatienté, ferma la porte sur le nez du cerbère.

— Qu’y a-t-il donc, monsieur ? lui dit Jean, son domestique, réveillé lui aussi par la sonnette, et qui se hâtait d’arriver… trop tard, comme toujours.

— Ce niais de père Sauzon ! répliquait le docteur, se répondant plutôt à lui-même qu’à son domestique.

Puis, se ravisant :

— Hé ! hé ! pas si niais pourtant ! Il y a peut-être péril en la demeure, et si je pouvais ne pas aller loger rue Lafayette ?

— Mais, monsieur, qu’y a-t-il donc ? disait Jean, en suivant son maître pas à pas et tout effrayé de le voir se promener dans sa chambre, aussi peu vêtu que fort préoccupé.

— Hector de Lussan, numéro trois, poursuivait le docteur. Si j’y allais ? Il va faire jour bientôt. Bah ? pour quelques heures de sommeil !

— Monsieur !… vociféra Jean.

— Habille-moi, Jean, et dépêche-toi, on m’attend.

Ce fut la seule réponse du docteur, qui, une demi-heure après, rasé et habillé, sortait sans avoir répondu une syllabe aux interrogations multipliées de son valet de chambre.

Maître et valet méritent une parenthèse.

M. Simon avait cinquante ans environ. Petit, vif, un peu pansu, très chauve, l’œil clair, la parole brève, le geste brusque : tel est en quelques traits le portrait physique du docteur de la rue Laffitte. Au moral c’était, selon l’expression vulgaire mais complète de son portier, la crème des hommes.

Il s’était marié à trente-quatre ans et n’avait vécu qu’une année en ménage. Sa femme était morte après avoir donné le jour à deux fils jumeaux que le père, grâce à ses soins, avait pu élever, et auxquels l’homme n’avait, en dépit d’offres brillantes, jamais voulu donner de seconde mère. Nous reverrons plus tard ces deux enfants, grands et forts, et nous ferons avec eux une plus ample connaissance. Jean serait jaloux si nous ne parlions pas un peu de lui.

Bon vieux serviteur ! entêté comme une mule, mais soumis comme un chien ; sceptique comme Voltaire, mais religieux comme Chateaubriand ; tous les défauts, toutes les qualités, tous les contrastes ! Il avait vu naître la mère des enfants et était au service du docteur depuis son mariage. Aussi se considérait-il comme maître et quelquefois comme docteur ; car, s’il ne donnait pas de consultations, il ne se privait pas de donner des conseils dont les malades se trouvaient toujours bien.

Revenons au docteur Simon : il était arrivé au numéro trois de la rue Laffitte, était monté à l’entresol et avait été introduit dans un charmant petit salon par l’hôte lui-même, M. Hector de Lussan, jeune homme aux allures militaires, dont l’abord était sympathique et les manières les plus exquises.

Visiteur et visité s’assirent après les saluts d’usage. Le docteur, suivant son habitude, se plaça dans l’ombre, laissant la figure d’Hector en face de la croisée par laquelle entraient les premiers rayons du jour naissant. Il se fit un silence embarrassé. Hector ne savait pas comment entamer la conversation, et le docteur, les yeux dans les yeux de son hôte, avait déjà oublié le motif de sa visite pour livrer sa pensée au cours de ses impressions.

Puis, tout à coup :

— Mais, jeune homme, vous êtes malade !

À cette brusque sortie, Hector se recula un peu et riposta :

— Vous êtes donc médecin ? Je l’ignorais, monsieur. Si j’avais su ?

— Qu’auriez-vous fait ?

— Pardon ! je n’aime ni la médecine ni les médecins. J’ai prié le concierge de trouver parmi les expropriés un locataire qui voulût bien de mon logement et pût le prendre de suite. Je pars à onze heures, je vais à Genève, et j’avais besoin d’argent pour une petite excursion en Suisse, dont l’air des montagnes doit rétablir ma santé altérée par le climat d’Afrique. Voilà tout. Croyez bien, docteur, que ce n’est pas une consultation que je demandais, mais un simple service, et je n’ai vraiment pas de chance, qu’on ait choisi le seul exproprié que j’aurais désiré ne pas choisir.

— Jeune homme, nous sommes encore plus malade que je croyais, dit le docteur, sans relever l’ironie d’Hector ; et, posant son chapeau et sa canne, le brave homme s’approcha de son – malade, – dont il prit le pouls, malgré sa résistance.

— Fièvre intermittente… yeux caves, pommettes saillantes et colorées, frissons de froid et de chaleur… tout y est… pourvu qu’il n’y ait pas phthisie… Jeune homme, couchez-vous ; vous ne partirez pas.

— Monsieur !

— Je ne suis pas monsieur, je suis docteur. Vous m’avez fait appeler pour votre logement ? Bon ; je l’accepte et je prends le tout sans marchander, mais le malade avec. Tant pis pour vous ! Quand on vend ses meubles et qu’on cède son logement, on n’est pas malade, ou alors on n’a pas affaire à un médecin. Pas de résistance, jeune homme ! Si vous ne vous couchez pas de bonne volonté, je vous coucherai moi-même !… Partir ! voyez-vous ça !… Et pour Genève, encore ! Vous n’iriez pas jusqu’à Charenton, ou plutôt si, car vous êtes fou, ma parole ! Eh bien, voyons, quand serez-vous couché ? Faut-il appeler votre bonne ?…

Devant ce flux de paroles, Hector restait interdit. Enfin il parut prendre une résolution ; il se leva et tendit la main au docteur :

— Merci, monsieur, mais je ne veux pas guérir.

Ce fut dit si simplement que le docteur tressaillit ; il regarda fixement le jeune homme, et devinant une douleur cachée dans son sourire navrant et son regard découragé :

— Vous n’avez donc pas de famille ? lui dit-il.

— Personne.

— Eh bien, je vous en servirai, moi, s’il le faut ; mais je veux que vous guérissiez !

— Pas ici… Non, jamais ! s’écria Hector, éclatant en sanglots.

— À mon tour de vous demander pardon, dit le docteur, en attirant à lui le jeune homme et l’étreignant de toutes ses forces.

Puis, comme se parlant à lui-même, et les yeux pleins de larmes :

— Je ne me déferai donc jamais de ma brusquerie, morb… !

Il n’eut pas le temps d’achever… Hector s’était évanoui dans ses bras.

Une heure après le malade s’éveillait, fiévreux et agité, dans un lit et une chambre inconnus, avec un vieux domestique veillant à son chevet. Hector se trouvait sous la garde de Jean, dans le lit et la chambre des enfants du docteur Simon.

Son étonnement ne fut pas de longue durée ; le docteur entrait au même moment et, en quelques mots, lui expliquait comme quoi il l’avait fait transporter chez lui pour le guérir, puisqu’il ne voulait pas guérir ailleurs.

— Mes enfants, ajouta-t-il, sont encore pour un mois à Sainte-Barbe, où ils achèvent leur dernière année d’études ; j’ai jugé à propos de vous donner leur chambre. J’espère bien vous sauver d’ici-là. Voyons, jeune homme, du repos et surtout de la patience ! Je ne vous demande pas votre histoire ; vous me la conterez plus tard. Ayez confiance en moi, c’est tout ce que j’exige de mon hôte ; le malade, je m’en charge.

Ce qui agaçait surtout Hector, c’est que le docteur parlait toujours ; lui, ne pouvait trouver un mot pour enrayer ce moulin à paroles. Du reste, il aurait voulu parler qu’il n’eût pas pu. La fièvre l’envahissait tout entier, et il entrait dans cette période de souffrances que les malades d’Afrique connaissent bien : insomnie, délire, spasmes, froid glacial et chaleur intense, – le fourniment complet, diraient les vieilles brisques des zouaves.

Le jour où la fièvre le quitta était le 14 juillet. Il était temps. Le lendemain, les expropriés devaient déménager, et, le jour même, les enfants du docteur quittaient Sainte-Barbe. Hector, un peu affaibli, mais assez bien remis, – c’est le caractère de ces fièvres damnées, de ne vous assassiner que quand vous êtes assez fort pour en supporter les coups, – se leva, et, conduit par Jean, dont, en grand garçon, il n’avait pas voulu du bras, il entra dans la salle à manger, où pour forme son couvert était mis et où le docteur et ses enfants se trouvaient à table.

En le voyant, le docteur courut à lui :

— Eh bien ? fit-il avec intérêt.

— Bah ! dit Jean, c’est le Pont-Neuf restauré.

Hector ne trouvait rien à répondre ; son émotion l’en empêchait. Aussi, pour témoigner sa reconnaissance, qu’il ne pouvait exprimer, il courut aux enfants et les embrassa cordialement.

Cet élan du cœur d’Hector prouva au docteur qu’il n’avait pas affaire à un ingrat.

— Asseyez-vous, lui dit-il, et mangez un peu. Le docteur le défendrait bien, mais l’ami vous en prie.

On se remit à table, mais personne ne mangea. Cependant on sentait que le docteur avait beaucoup de choses à dire ; les enfants eux-mêmes étaient embarrassés, et le malade avait ce vague malaise qui précède toujours les plus graves moments de la vie.

Au dessert, le docteur toussa légèrement, comme un orateur qui monte à la tribune, et s’adressant à Hector :

— Mon jeune ami, lui dit-il, je suis trop discret pour vous demander le secret de votre tristesse. Pourtant, je me vois forcé de vous poser une question.

— Laquelle, docteur ? dit Hector.

— Votre logement ?…

Hector tressaillit. Le docteur n’osait continuer.

— Prenez-le, docteur, je vous en cède le bail volontiers, fit Hector avec un sourire contraint. Il y a très peu de meubles ; faites-les vendre, excepté ceux de la petite chambre bleue… C’est là où est mort mon père.

— Mon cher Hector, dit le docteur, je connais déjà le logement. Il me convient, je le prends. La chambre bleue restera telle quelle ; je n’y toucherai pas, et personne n’y entrera que vous, quand vous voudrez bien venir me voir.

— Merci, docteur. Seulement, vous êtes trop bon pour que j’aie des secrets pour vous.

— Vous me les confierez une autre fois.

— J’aurais pourtant voulu que vous me connussiez entièrement, pour me permettre, d’être l’ami de vos enfants.

— Je vous le permets par anticipation, dit le docteur en sortant.

— Et nous, dirent les deux jeunes gens, nous l’acceptons par sympathie.

Et ils serrèrent avec effusion la main d’Hector.

— Prends donc garde, Raoul, tu vas tacher la nappe ! s’écria Jean.

Raoul était le bébé de Jean. Mais, à propos de bébés, j’oubliais de vous présenter les fils Simon.

Ils étaient jumeaux, comme vous savez, et s’appelaient Raoul et Édouard. Jumeaux ! Quelle dérision de la nature ! Ils se ressemblaient comme une pomme ressemble à un éléphant. Raoul, le plus jeune, était gras et dodu comme un abbé, et paresseux comme un loir. Édouard, le plus vieux, était svelte et fluet comme un roseau, poète comme Ossian et travailleur comme Turgot. Ils allaient sur leurs dix-huit ans, et tous les deux, après avoir brillamment terminé leur rhétorique, Édouard dans les lettres, Raoul dans les sciences, s’apprêtaient à passer leur baccalauréat, dont la conquête du diplôme devait être royalement récompensée par leur père.

La connaissance fut bientôt faite entre les jeunes gens. Hector avait vingt-deux ans et était sous-lieutenant de chasseurs d’Afrique, en congé de convalescence. C’est tout ce qu’il leur apprit, réservant le sérieux pour plus tard. Et puis, la jeunesse est trop insouciante pour s’attrister longtemps. Le rire est si près des larmes !

Quand le docteur rentra le soir, il crut que, pendant son absence, le bon Dieu lui avait envoyé un enfant de plus.

— Avec ça, grognait Jean, que c’est agréable ! ce sera bientôt ici un hôpital… Si encore il était vilain, cet Hector ; mais non, il est charmant ! Je n’en avais pas assez de deux, faut que vous m’en donniez trois à aimer !…

Le docteur souriait : tous les bavards sourient quand ils ne savent quoi répondre. Le soir, après dîner, on se réunit au salon ; la porte resta ouverte pour que Jean, qui allait et venait, pût tout entendre et se mêler à la conversation, et Hector raconta à la famille Simon son histoire, dont, en quelques lignes, voici la préface.

Son père, le marquis Edme-Louis de Lussan-Chauveau, n’était pas un père. Il était du Jockey-Club, ce qui, avec les chevaux, l’absorbait tellement, qu’il se souvenait à peine qu’il avait un fils. Quant à sa mère, mariée à quinze ans, elle ne l’avait ni nourri ni élevé, et, un beau matin, était morte presque subitement, au sortir du bal de l’Hôtel de Ville. La glace de sa voiture était cassée, et une brise d’hiver avait gelé son sang bouilli par les feux de la danse. L’enfant avait six ans à peine. On le mit en pension, de là au collège, qu’il quitta pour Saint-Cyr. Il avait tout appris : histoire, botanique, sciences abstraites, et, sans approfondir toutes ces choses, il en avait retenu les principales. Son cerveau ressemblait à un livre où toutes les idées seraient tronquées ; son intelligence suppléait à ce qui manquait. Il avait donc tout pour lui : l’instruction, la richesse, la beauté, la jeunesse, la position, et il était loin d’être heureux. Le seul être qu’il eût à aimer, son père, ne le voyait qu’une fois par an, l’appelait monsieur et ne le tutoyait pas.

Et maintenant je laisse la parole à Hector :

— J’avais choisi l’Afrique pour ne plus voir mon père. Je l’aimais trop pour le déranger de ses chevaux. Je l’avais placé dans mon souvenir, où je pouvais lui parler à mon aise, et, chaque soir, avant de m’endormir, je pensais à lui en écrivant des lettres de quatre pages que je déchirais le lendemain. Ah ! qu’ils sont malheureux, les enfants qui ont besoin d’aimer et qu’on n’aime pas ! Un poète met, en parlant de nous, ce vers sublime dans la bouche d’un père :

 

Ils n’ont qu’à nous aimer pour n’être pas ingrats !…

 

Hélas ! je n’étais pas ingrat, et j’aimais bien mon père. Que lui avais-je fait pour qu’il ne m’aimât pas ?

Cependant ma santé s’altérait. Mes camarades me conseillaient de revenir dans cette France où je ne voulais jamais remettre les pieds, et j’aurais fini par y consentir, tant je présageais ma fin prochaine, si un terrible événement n’était venu briser la seule espérance qui vécût en mon cœur.

Une nuit, – nous étions campés non loin des Bény-Yala, qui s’étaient révoltés dans l’Aurès, – je fus réveillé par le boute-selle. Deux heures après le régiment était en marche dans un pays de montagnes et de sables d’où chacun pensait que tous ces hommes fiers et joyeux ne reviendraient peut-être jamais. Nous entrions dans des gorges, nous grimpions des rochers, nous passions dans des villages muets comme des tombes, flairant l’ennemi sans le voir. Ah ! c’est que l’Afrique n’est plus l’Europe, où les armées voyagent en chemin de fer, descendent du train pour se battre et remontent en wagon pour gagner la prochaine station, où se signe le traité de paix ! Nous étions dans l’inconnu…

Enfin, nous arrivâmes au petit jour à Djebel Yala, qu’il fallut prendre d’assaut. Inutile de raconter l’affaire. Pour qui a vu ou lu en détail Sébastopol et Solférino, cette échauffourée ressemblerait trop à une distribution de prix à la Sorbonne. Le seul fait à signaler, c’est que, bien décidé à mourir, je cherchai la mort et ne trouvai qu’une maudite balle qui, en ricochant, me blessa à la cheville et tua mon cheval. On me transporta à l’ambulance et de là à Biskra, où je pus lire les journaux de France, le seul souvenir du pays que je me permisse. Dans une feuille de sport je lus ces lignes :

« Le marquis de Lussan et le comte Kergoet se sont battus hier à Meudon. Le motif de la rencontre était une querelle de jeu. M. de Lussan, blessé d’un coup d’épée qui lui a perforé le poumon droit, a été transporté dans son petit logement de la rue Laffitte. On désespère de ses jours. »

Et j’étais cloué sur un lit d’hôpital ! Et, à peine guéri de ma blessure, la fièvre avait repris d’assaut ma constitution déjà ébranlée ! Savoir son père mourant et ne pouvoir aller l’embrasser !

Enfin, vaincu par mes prières, le docteur me signa un congé de convalescence. J’accourus. Il était trop tard. Mon père avait été enterré le matin même. Sur la table de cette petite chambre bleue où il avait rendu le dernier soupir était une lettre à mon adresse avec ces simples mots :

« Pardonne-moi, Hector ; Dieu me punit de ne t’avoir pas aimé. Je meurs sans te revoir, et avec la douleur de te laisser sans fortune : j’ai perdu mon bien au jeu ; celui de ta mère, le tien, je le dois à mon adversaire. Fais honneur au nom de ton père. Adieu. »

Je suis le marquis de Lussan, ou plutôt le duc Job. Il me reste mon épaulette et, si vous me le permettez, docteur, la petite chambre bleue, où je reviendrai les jours de congé pleurer au souvenir de celui qui fut mon père.

Il se fit un grand silence. Seul dans son coin, Jean se moucha si bruyamment qu’il fit sourire Hector.

— Oh ! mes amis, pardon, dit-il, de vous intéresser à mes malheurs.

— Il est bien temps, grogna Jean. Quand le vin est tiré, il faut le boire ; quand les larmes sont versées, il faut… se moucher. Monsieur, il est tard, et c’est demain qu’on déménage.

— Demain, dit le docteur à Hector, vous coucherez dans la chambre bleue.

Et le docteur Simon n’alla pas loger rue Lafayette. Et Hector trouva une famille là où il l’avait perdue !

Sans titre 3

CHAPITRE PREMIER

Sans titre 4
 

Hector est guéri. – Raoul et Édouard sont bacheliers. – Promesse du docteur. Projets de voyage. – Équipement de la petite troupe. – Départ sac au dos, mais en wagon. – Panorama de la ligne de Lyon jusqu’à Genève. – Le fort de Bellegarde. – Le lac Léman vu au clair de lune. – Premières impressions. – Réflexions d’un touriste ensommeillé.

— REÇUS ! et avec mention honorable ! Je ne sais pas ce que c’est, mais Hector m’a bien recommandé de vous le dire.

C’était Jean qui, ruisselant de sueur, venait annoncer cette bonne nouvelle au docteur Simon. Ses fils s’étaient présentés aux baccalauréats, et tous deux, séparément, venaient d’emporter leur diplôme. Hector, qui les avait aidés dans leur examen préparatoire et, depuis sa maladie, ne quittait plus la maison, toujours retenu par son hôte, qui lui promettait une surprise, avait voulu jouir de leur triomphe. Seulement, vers huit heures, Jean était inquiet ; les enfants n’avaient pas reparu. Le docteur souriait, comme toujours quand il ne voulait rien dire, et murmurait :

— Le bacho !… Café Hollandais !… Je connais ça.

— Quoi ! répétait Jean, furieux et ne comprenant pas, le café Hollandais !… ce serait du joli !…

Mais les trois jeunes gens rentrèrent ; les fils Simon rouges comme des coquelicots, Hector un peu plus pâle que d’habitude.

— Les bandits ! fit le père en les dévorant de baisers. Hector, êtes-vous malade ?

— Un peu, – mais c’est d’émotion.

On se mit à table et, sans beaucoup manger ni boire, on fêta cet heureux jour par les plus riants projets d’avenir.

Au dessert :

— Papa, dit Édouard, nous sommes reçus. Vite la surprise !

— Mes enfants, soyez exaucés. Aimez-vous les voyages ?

— Oh ! dit Raoul, comme un gâteau dont on n’a jamais mangé.

— Mais, hasarda Édouard, nous sommes bien jeunes pour voyager seuls.

— Hector vous accompagnera.

— Moi ? dit Hector.

— Quel bonheur ! répliquèrent les enfants.

— Les voyages complètent l’instruction et émancipent la jeunesse. Hector a besoin de passer deux mois en Suisse. Je lui ordonne ce voyage comme docteur, et, comme ami, je le prie d’y accompagner mes enfants pendant leurs vacances.

— Pourquoi pas en Italie ? dit Raoul.

— Tais-toi donc, le père parle, riposta Édouard.

— Seulement, ce n’est ni en voiture, ni en chemin de fer, ni en bateau à vapeur que je désire que vous fassiez ce voyage.

— Oh ! s’écria Hector, mais c’est encore de ma santé que vous vous préoccupez…

— Silence ! papa parle, glapit Raoul.

— Je parle pour vous principalement, oui, mais aussi pour mes enfants. Je veux que vous fassiez ce voyage en vrais touristes, sac au dos ; ça vous fera du bien à tous.

— Ah ! bien, dit Raoul, Jean viendra pour porter mon sac !

— Attrape ! fit Jean, puis à part : je le porterai bien encore, ton sac !…

— Est-ce accepté ?

— À l’unanimité !

— Mes amis, vous avez l’âge où l’on peut marcher sans mentor. Vous voilà bacheliers, et, sans vouloir connaître au juste les carrières que vous voulez embrasser, je veux laisser reposer un peu vos jeunes têtes bourrées de sciences et de lettres. Vous étiez enfants hier, soyez hommes demain. Entrez franchement dans la vie par la bonne porte, celle de la raison. Vous avez deux mois de vacances ; vous ne pourriez mieux les employer qu’à explorer la contrée la plus curieuse de l’Europe, où vous heurterez à chaque pas vos souvenirs d’histoire et de botanique, où la nature enfin achèvera ce que les livres ont commencé. Hector, vous êtes plus âgé qu’eux, vous avez souffert ; l’expérience vous a mûri, et plus qu’un autre, vous avez l’habitude des voyages. Je vous les recommande comme à leur frère aîné. Je suis heureux de penser que l’idée de ce voyage que j’ai eue comme père, je la dois comme médecin, au rétablissement de votre santé. Allez donc tous trois. Oisillons, la cage est ouverte. Envolez-vous !

— Merci, monsieur ; merci, père !

— À demain pour régler vos préparatifs, et après-demain le départ. Êtes-vous contents de la surprise ?

Les enfants embrassèrent leur père, Hector très ému serra la main du docteur.

Le lendemain tout était sens dessus dessous dans la maison. Le père avait bien le cœur gros. Jean bougonnait pour ne pas pleurer. C’était la première fois que les enfants les quittaient, mais les trois jeunes gens étaient si heureux !…

Hector, en vrai général de l’expédition, avait la haute main sur les préparatifs et, au grand désespoir de Raoul qui voulait emporter sa garde-robe, il interdit même un sac de nuit et se contenta d’un petit havresac très léger que chaque voyageur devait porter à son tour, dans lequel on mit une demi-douzaine de mouchoirs et de paires de chaussettes, trois chemises de flanelle et trois de toile, et trois paires de pantoufles : ce fut tout. Jean en resta ébahi. Édouard était charmé. Raoul grognait.

De plus, Hector devait avoir une gibecière contenant divers objets de toilette, couteaux, cartes, plans de voyages, etc. – Le docteur y introduisit même un flacon de teinture d’arnica pour les meurtrissures des pieds et de la pommade pour la gerçure des lèvres, un morceau de crêpe vert et des conserves pour la vue, et un manuscrit traitant des indispositions qui surviennent en voyage, des précautions à prendre pour les éviter et les remèdes à faire pour les guérir.

À Édouard revenaient la boîte de botanique et la longue-vue, Raoul se contenta de la gourde et du gobelet en cuir.

Le costume des voyageurs était très simple : un chapeau en soie aux bords de paille très mous et très légers, une chemise blouse à la Garibaldi, retenue au cou par une cravate en soie très mince, une redingote en Orléans et un pantalon en drap un peu chaud, mais très ample, enfin aux pieds de gros souliers ferrés à l’auvergnate, entre les mains un parapluie assez lourd avec pomme recourbée et bout en fer, et sur le bras un plaid en forte laine, destiné à prémunir du froid.

Ce fut ainsi équipés – déguisés, disait Raoul – que le surlendemain nos voyageurs arrivèrent à la gare de Lyon, d’où le train de six heures trente-cinq minutes du matin les emporta vers Genève. Tous trois étaient diversement émus. C’était la première fois qu’Édouard et Raoul voyaient pleurer leur père qui, suivi de Jean, les avait accompagnés jusqu’à la gare. Raconterai-je les adieux ? À quoi bon ? La locomotive siffle, le train file, les paysages se déroulent sous les yeux. La curiosité l’emporte sur le chagrin. Collégiens, vivent les vacances ! Touristes, vivent les voyages !…

Et à chaque station importante que bêle le conducteur, on met la tête à la portière. Affamé du nouveau, on veut tout voir et souvent on ne voit que les murs crépis à la chaux de ces petits bagnes, où les chemins de fer enferment les employés de la ligne. Heureusement pour les fils Simon, qu’Hector était avec eux et pour ne pas fatiguer leur attention, leur signalait les points les plus intéressants du panorama.

Sans titre 5

Et quel panorama splendide que la Bourgogne à vol d’oiseau ! Montereau, là-bas dans la plaine, au-dessous du fer à cheval de la montagne de Surville, où Bonaparte, lieutenant d’artillerie, a sauvé Napoléon empereur ! Sens, avec sa vieille basilique ; Joigny, avec ses toits rouges étagés le long de la colline ; Tonnerre, au milieu de ses vignobles ; Montbard, patrie de Buffon ; les Baumes, ce champ de larmes de la Gaule écrasée par César ; Dijon, capitale de la Bourgogne, au pied du mont Affrique, ne laissant voir, la coquette, que le faîte de ses monuments, parmi lesquels les tourelles de Notre-Dame, où trône encore l’horloge de Jacquemart, trophée de la bataille de Rosebecque ; Nuits et Beaune, dont le nom seul fait l’orgueil du commerce vinicole ; Tournus, qui a vu naître Greuze ; Mâcon, qui abrita Lamartine, et, après cet éblouissement de campagnes plantureuses et de collines chargées de vignes, les champs plus calmes et non moins pittoresques de la Bresse : Bourg, sur un mamelon, dans un lit de peupliers, dont le rideau nous cache la splendide église de Brou ; Ambérieu, couronné par les ruines légendaires du château de Gondebeau ; Saint-Rambert, avec ses gorges si intéressantes au point de vue géologique, puis ces terribles et immenses silhouettes des montagnes du Jura, coupées par des routes hardies que la science de l’homme a jetées là comme un défi à la nature ; Culoz, d’où le chemin de fer remonte la vallée du Rhône par la pente la plus intéressante et la plus accidentée ; entre de hautes montagnes et un précipice, au fond duquel mugit le Rhône, dont de nombreux tunnels viennent fréquemment interrompre la vue, Bellegarde, où le Rhône se perd sous une roche, dans un abîme dont Dieu seul connaît le mystère ; le fort de l’Écluse, à cheval sur la route avec une montagne à pic pour muraille et le Rhône pour fossé ; enfin le souvenir de la patrie que l’on quitte pour la terre étrangère, souvenir plein d’amertume pour l’exilé et de vague contrariété pour l’indifférent ; et, au bout, – Genève !

Le trajet s’est fait comme dans un conte fantastique, à lire, causer, chanter, voir, dormir, descendre, monter, goûter de tous les produits dans tous les buffets, lier une fugitive connaissance avec les divers voyageurs qu’on quitte et qu’on reprend aux stations. On est las et on a besoin de marcher, on a sommeil et on ne peut pas dormir. C’est une inquiétude charmante. Le train ne va pas assez vite. On voudrait être arrivé pour s’assurer que le pays inconnu est bien celui que votre idée s’est créé.

Sans titre 6

Puis, quand le dernier sifflement de la machine et le dernier cri du conducteur annoncent la fin de ce martyre, on se hâte de descendre, de réunir ses objets de voyage, de quitter la gare, d’aller à l’hôtel prendre un bouillon et de se coucher.

Il est minuit. Genève dort, faisons comme elle.

Ce que nos jeunes gens fatigués vont faire, non sans avoir ouvert la fenêtre de leur chambre, pour donner un premier coup d’œil d’admiration au premier acte de leur voyage en Suisse.

Le lac Léman est à leurs pieds, reflétant le ciel dans ses ondes, ce qui le fait ressembler à un manteau bleu troué d’étincelles ! Naples et son golfe en petit, avec l’horizon des Alpes en plus, dont l’ombre neigeuse se découpe dans le noir du ciel !… Sur les bords de ce lac, dont chaque flot caresse ses pieds, Genève est paresseusement étendue, la tête appuyée sur le mont Salève, et regarde avec amour ses vieilles villas, suspendues au flanc des monts ou couronnant le sommet des collines. C’est sous ce beau ciel, devant ces belles eaux que la reine de l’industrie et du commerce arrête tous les ans des milliers de voyageurs. C’est là que nous la retrouverons bruyante et affairée au grand jour, car la bise souffle, les yeux papillotent, la tête est lourde, fermons la croisée. À demain. Hector et Édouard s’y arrachent à regret. Raoul, lui, est déjà couché.

— Comment ! lui dit Édouard, tu dors devant un si beau spectacle ?

— Pas de danger, répond l’enfant gâté.

— À la bonne heure.

— Le lit est trop dur !

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CHAPITRE II

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La Diane. – Première défection d’un touriste endormi. – Prégny. – Au mont Blanc !… – Départ par la voiture de Sallanches. – Les voyageurs. – La pipe d’un Allemand et le flegme d’un Anglais. – Sac au dos !… – Début des excursions à pied. – Le crépuscule dans les Alpes. – Science et légende. – Le Juif errant et le déluge. – Arrivée clopin-clopant à Chamounix.

— VOILÀ le jour ! ohé, les chasseurs ! en route !

C’est Hector qui, à cheval sur une chaise et fredonnant la diane, cavalcade autour du lit de ses amis. Édouard est bientôt sur pied, mais Raoul s’étire, bâille, se met sur son séant, regarde l’heure.

— Est-ce qu’on va déjeuner à trois heures du matin ? dit-il.

— Nous déjeunerons à notre retour.

— Où allons-nous ? dit Édouard.

— Écoutez, j’ai bien un guide, répond Hector, mais si vous m’en croyez, nous ne le consulterons que dans les cas difficiles. Ne suivons pas de chemins tracés. Vive l’imprévu ! Je connais un peu la Suisse pour l’avoir vue quelquefois, et beaucoup pour l’avoir étudiée souvent. En un mot, j’en sais assez pour ne pas nous égarer.

— All right ! s’écria Édouard.

— Amen ! fit Raoul en se recouchant.

— Comment, paresseux !

— Laissez-le, Hector, dit Édouard, il est peut-être fatigué, ne le contrarions pas. Nous allons sortir un peu pour le laisser reposer.

Une fois dehors, les deux jeunes gens se consultèrent du regard. Une telle communauté d’idées s’étaient établie entre eux qu’ils se comprenaient sans se parler. Aussi descendirent-ils le quai du Rhône en silence, les yeux fixés, sur le panorama des Alpes noyées dans un brouillard rosé.

— Si Raoul continue, il ne verra pas grand’chose, dit Hector.

— Oh ! une fois en route ! fit Édouard habitué aux caprices de son frère. Voilà pourquoi, si vous m’en croyez, nous attendrons son réveil pour visiter la ville ensemble.

— Bien dit, répondit Hector. Je vais en profiter pour aller serrer la main d’une vieille connaissance, un ancien domestique de mon père, actuellement au château de Prégny.

Ils prirent un bateau au grand quai et descendirent le lac jusqu’à ce superbe château, offrande faite sur l’autel du veau d’or par le nabab parisien. L’accès du château n’est permis qu’à jour et heures fixes ; mais Hector de Lussan se nomma et ce nom fut un « Sésame, ouvre-toi » d’autant plus puissant que le domestique qui vint le recevoir était celui qu’Hector venait chercher. Il lui serra la main. Maître et valet se comprirent. Une tombe se dressait entre leurs souvenirs.

Ils montèrent au pavillon, et une fois en haut le spectacle qu’ils eurent leur arracha une exclamation presque de terreur. Ils avaient devant eux, se dégageant des irradiations de l’aurore, les masses neigeuses du mont Blanc ! Spectacle grandiose qui, en terrifiant l’âme, lui laisse une âcre senteur du danger, et lui imprime l’ardent désir de le voir de près. Aussi les deux jeunes gens, la main dans la main, se dirent-ils simplement :

— Avant tout, au mont Blanc.

Et, bien affermis dans cette idée, bien fixés sur le début de leur visite au roi de la Suisse, ils redescendirent à Genève où Raoul, tout habillé, les attendait avec impatience.

— Dépêchez-vous donc, leur cria-t-il, nous n’aurons pas le temps de déjeuner. La voiture va partir.

— Quelle voiture ?

— Celle de Sallanches… N’allons-nous pas à Chamounix ?

— Qui te l’a dit ?

— L’hôtelier. Jamais ça ne manque, tous les voyageurs en font autant. La première chose à faire en arrivant à Genève, c’est de partir pour le mont Blanc.

— Vite à table !

On déjeuna solidement, et bien ; Raoul seul n’était pas content : il demanda du petit suisse et du neufchâtel pour fromage, et on lui servit du gruyère !… Puis, équipés pour la route, lestés pour la fatigue, ils montèrent dans la voiture de Sallanches.

Montèrent, n’est pas le mot, car il fallut que le conducteur s’en mêlât. Sur la banquette supérieure où, avant déjeuner, Hector avait retenu quatre places, se tenait un gros Anglais qui, à toutes les sommations de céder sa place, répondait par un bâillement. Le conducteur impatienté monta sur la voiture, prit l’Anglais sous le bras et le mit sur la banquette de derrière aussi facilement qu’il eût fait d’un enfant. Puis il dit à Hector : Montez. Une fois cette ascension faite, les autres voyageurs qui devaient occuper les places libres montèrent auprès de l’Anglais qui ne bougeait pas plus qu’un poteau : c’étaient un gros Allemand presque aussi gros que l’Anglais et un Français, aux jambes longues, assez maigre pour occuper le dixième de place laissé par ses deux compagnons.

On allait partir, quand tout à coup l’Anglais poussa un juron formidable, et une tête de femme, aux dents d’éléphant, passa par la portière.

— Oh ! mon ami, qu’avez-vous ? dit la tête en anglais.

Le gros bonhomme s’agita :

— Je veux descendre.

— Descendons, dit la tête en rentrant dans son cadre.

Voici ce qui s’était passé : l’Allemand fumait une de ces pipes qui ressemble à un tuyau de locomotive et asphyxiait l’Anglais. Le Français se contentait de pousser de temps en temps l’Allemand sur l’Anglais qui, à chaque coup d’épaule, reculait et, avec sa main, cherchait à dissiper la fumée. Quand le Français eut fini par conquérir sa place, l’Anglais était étranglé entre la balustrade et la pipe de son voisin. De là le formidable juron !

Mais le conducteur fouetta ses chevaux et la voiture partit. La tête de l’Anglaise reparut juste à temps pour recevoir sur le nez la pipe toute chaude que son mari avait arrachée de la bouche de l’Allemand et jetée par-dessus la balustrade. Le Français, les voyant se disputer, retira tout doucement le dossier sur lequel ils s’appuyaient, et voilà l’Anglais et l’Allemand roulant sous la bâche, les pieds en l’air. Il fallut s’arrêter et la voiture repartit laissant l’Allemand réclamer à l’Anglais le prix de sa pipe, et le Français, se tordant de rire, occuper trois places à lui seul ! Cet incident fit les frais de la conversation de la route, qui n’est belle que dans la vallée de l’Arve couronnée par de vieux châteaux, et on arriva à Saint-Martin.

C’est là, après avoir quitté la voiture, que commença réellement leur voyage sac au dos ! Hector l’avait porté à Saint-Cyr, mais pour Raoul et Édouard, c’était une nouveauté que porter soi-même ses bagages. Raoul ne pouvait pas se lasser de regarder son ombre, et Édouard était fier de ce premier pas fait seul dans la vie. Et puis cet équipement que nous avons décrit, dans lequel ils se trouvaient à leur aise, leur rappelait le sans-gêne de leurs habits de récréation. Il y avait de l’enfant dans leur joie ; il y avait de l’homme dans leur assurance. Ils auraient voulu que tout Paris fût là pour les voir passer sac au dos ! Par malheur, ceux qui passaient étaient trop habitués à en voir pour s’arrêter à les regarder.

— Allons, cria Hector, un coup de sac et en avant !

Il leur restait six lieues à faire par des chemins un peu rudes ; ils ne regardèrent pas derrière eux, et, fascinés par les lignes éblouissantes des Alpes, ils reprirent la route qui, sinueuse et rapide, monte pendant plus d’une lieue sur les débris fertilisés de l’éboulement du mont Dérochoir, en traversant le lit du Nant-Noir, torrent sauvage comme son nom.

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On passa Servoz sans s’arrêter aux ruines du mont Saint-Michel ; après un coup d’œil à l’Arve qui sort d’une profonde crevasse et, par une montée de trois quarts de lieue, on arriva sur le plateau de Chamounix, face à face avec le Dôme de Goûté, estompant la cime du mont Blanc.

Raoul et Édouard étaient brisés de fatigue. Ils montrèrent le poing à la montagne.

— Gredin ! dirent-ils, tu narriveras donc jamais à nous !

— Ne le menacez pas, fit Hector en riant, il nous en voudrait et demain nous subirions sa mauvaise humeur.

Les jeunes gens s’assirent sur la lisière de la forêt de sapins qu’ils avaient à traverser pour arriver aux Ouches, premier village de la vallée de Chamounix. Il restait près de trois lieues à faire, et l’ombre qui montait de la vallée comme une fumée épaisse, s’avançait lentement, laissant les plus hautes sommités des Alpes se dorer aux derniers rayons du soleil couchant. Le tableau, à demi noyé dans l’ombre de la vallée, n’était pas sans grandeur. Hector, voyant l’abattement de ses compagnons et craignant que l’épuisement des forces n’égalât l’épuisement de l’enthousiasme, leur expliquait d’un ton enjoué les diverses parties du tableau.

— Admirez, messieurs, l’immense décoration du palais d’été du Dieu de l’hiver ! Ces pics décharnés soutiennent les mille aiguillettes de glace de son pourpoint scintillant. Ces pics sont des paratonnerres qui semblent se disputer à qui s’élancera le premier au ciel. Ces glaciers, ressemblant à des cascades gelées dans leur cours, se disputent à qui descendra le plus menaçant dans la vallée, et là-bas, tout là-bas, au milieu de cette chaîne qui fuit vers les Pyrénées, dominant pics et glaciers, couché comme un ours blanc sur un océan glacial, le respectable mont Blanc, aux pieds duquel, s’il plaît à nos jambes, nous irons nous prosterner demain !…

Les voyageurs se levèrent. L’ombre qui montait toujours les atteignait et les enveloppait. On se remit en route clopin-clopant. Édouard, qui aimait à entendre parler Hector et voulait le faire causer pour charmer l’ennui de la route, lui demanda s’il savait depuis quand la cime des Alpes est couverte de neige et pourquoi elle l’est toujours.

— Il y a deux théories, l’une scientifique, l’autre légendaire, répondit Hector. Je vais essayer de vous les esquisser toutes deux.

Et, prenant le bras de Raoul à qui il voyait traîner la jambe, il continua ainsi :

— Moïse a parlé d’un déluge et Cuvier l’a constaté. La poésie et la science se sont donné le mot pour interpréter de la même manière cette belle phrase de la Genèse :

 

Spiritus Dei ferebatur super aquas.

 

— Latin de cuisine, fit Raoul.

— Or, déluge ou non, il y eut un moment où la terre fut couverte d’eau. Cette eau avait, par conséquent, à supporter le poids de l’air. Grâce à cette pression réunie à l’action du soleil et aidée par l’effet du feu que renferment les entrailles de la terre, elle finit par se volatiliser et peu à peu s’évaporer. C’est alors que les parties les plus élevées pointèrent à la surface, petites îles au milieu d’un océan immense, où les plantes, les animaux et les hommes commencèrent à vivre. Les antiquités païenne et juive en font foi. C’est sur une montagne qu’ils placent le premier homme. L’Éden a vu Adam, et le Caucase, Prométhée.

Les eaux diminuaient toujours, laissant à découvert les flancs des montagnes et enfin les vallées. La couche d’air, s’abaissant de plus en plus, porta la fertilité et la vie dans les basses régions, et les sommets, jadis couverts de fleurs et de pâturages, devinrent secs et infertiles. Un jour, l’homme qui avait suivi la marche de la nature leva la tête et vit la cime des monts couverts de neige. Cette neige temporaire ayant à subir une atmosphère raréfiée et d’une faiblesse de densité presque nulle, devint alors éternelle, et l’eau dont les flancs avaient gardé une partie forma ces immenses glaciers que le feu éternel pourra seul faire fondre.

On arrivait aux Ouches qu’on passa sans mot dire. Quand les voyageurs se retrouvèrent seuls sur la route, Édouard demanda :

— Et la légende ?

— Vous connaissez l’histoire du Juif errant ?

— Cinq centimes, un sou, avec gravure, dit Raoul.

— Tu n’es donc plus fatigué, frère ?

— C’est que nous approchons du souper et du lit. Ah ! ma rue Laffite !… Vous disiez, Hector ?…

— Je disais que le Juif errant, chassé de Jérusalem, dut se mettre en route sans avoir, comme nous, un ami et un guide. Aussi son itinéraire à travers le monde fut-il bientôt tracé ; il choisit les chemins les plus faciles. L’Europe étant plus peuplée lui convint mieux que ce monde sauvage que Colomb devait trouver quatorze siècles plus tard et, en vrai raffiné, il voyagea particulièrement de l’Italie en France. Mais il fallait franchir les Alpes. La première fois qu’il passa sur le sommet, il le trouva couvert de moissons.

— Oh ! oh ! fit Dieu très irrité, juif maudit, je ne te fais pas voyager pour ton plaisir. Si tu repasses au même endroit, ce ne sont pas des moissons que tu verras, mais des forêts de sapins.

Qui fut dit fut fait. Le Juif errant fut étonné et très vexé de voir ses sites changés, quand il y repassa, mais comme à défaut d’autres vertus, il avait la patience, il s’en contenta.

Mais le bon Dieu, agacé de voir que le Juif errant reprenait toujours le même chemin, preuve qu’il lui plaisait, changea la forêt de sapins en un glacier recouvert de neige.

Le Juif errant revint, mais quel désappointement en revoyant ses moissons et ses sapins traités de la sorte !

— Bah ! dit-il, la neige et la glace fondront. Je repasserai l’an prochain.

— Oui-da, cria le bon Dieu, rien ne fondra et, jusqu’au jour du jugement dernier, la neige y restera.

Voilà comment le Juif errant ne voyage plus d’Italie en France, et pourquoi le sommet des Alpes est toujours couvert de neige.

La route s’acheva avec cette naïve légende. Il était nuit noire quand ils arrivèrent à Chamounix. Un bain et un souper remirent nos trois jeunes gens, qui se couchèrent pour s’endormir d’un sommeil réparateur. Seulement Édouard fit remettre à la poste une lettre qu’il écrivit à son père. Raoul aussi écrivit, mais la lettre resta dans sa poche !…

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CHAPITRE III

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Conseils d’un Anglais. – Politesse d’un Français. – Choix d’un guide. – Le Montanvers. – Souvenir de Florian. – Édouard herborise, Raoul cause, Hector admire. – La mer de glace. – Théorie sur la formation des glaciers. – Comparaison comique du guide. – Passage sur la mer de glace. – Le mal de mer. – Le mauvais pas. – Le Chapeau. – Parenthèse. – Accident arrivé à un Anglais. – Récit du guide. – Les omelettes. – Retour à Chamounix. – La croix de Flégère. – Le Brévent. – La cheminée. – La fête de Chamounix. – Les sources de l’Arveyron. – Orage et avalanche.

HECTOR se leva le lendemain frais et dispos ; les six lieues faites la veille lui avaient donné un avant-goût des marches peut-être forcées qu’il projetait de faire faire à ses deux camarades, dans les limites de leurs moyens. Il descendit et s’informa d’un bon guide pour aller au Montanvers. Plusieurs voyageurs, tous Anglais, s’apprêtaient au départ pour une excursion lointaine, à en juger par le nombre de leurs guides. Ils lui rirent au nez et d’un air goguenard lui proposèrent pour guide un enfant de cinq ans.

Hector rougit jusqu’aux oreilles. S’il eût été seul, il eût riposté, mais comme il avait charge d’âmes, il ne voulut pas compromettre son voyage par une provocation. Du reste, cela lui eût été difficile, car une jeune miss, qui faisait partie de l’expédition, releva cette inconvenance.

— Vous n’aurez pas besoin de guide, monsieur, dit-elle gracieusement ; vous trouverez assez de monde sur la route pour ne pas vous perdre.

Hector remercia d’un sourire et monta réveiller ses compagnons, qui dormaient encore. Ils eurent beau bâiller, crier, protester ; ce fut inutile. Une fois hors du lit, le courage leur revint, et ils s’habillèrent promptement ; mais la grande affaire, ce fut pour chausser leurs pieds gonflés par la marche de la veille. Il fallut les laver avec un peu d’eau-de-vie. Une fois prêts, autre embarras : Raoul avait faim. On eut toutes les peines du monde à le contenter avec un déjeuner froid, qui coûta, du reste, aussi cher qu’un déjeuner ordinaire, remarque notée par Hector pour les besoins de leurs économies.

— Où allons nous ? dit Édouard.

— Ménageons nos forces d’abord, répondit Hector. Vous sentez-vous le courage de faire cinq heures de marche avant le déjeuner ?

— Oui, répondit Raoul.

— Oh ! alors, si Raoul le dit !… Monsieur, continua-t-il en s’adressant à l’hôtelier, voudriez-vous m’enseigner la route du Montanvers ?

— Vous n’avez qu’à nous suivre, dirent deux jeunes gens – des Français ! – qui sortaient de l’hôtel au même instant ; mais vous n’avez donc pas de guide ?

— Le chemin n’est pas dangereux.

— Suivez notre conseil, prenez-en un ; c’est toujours utile.

Hector consulta ses amis, qui optèrent pour un guide, lequel arriva bientôt après, conduit par le garçon de l’hôtel. C’était un homme bien taillé, quoique d’un certain, âge, et dont la figure inspirait la sympathie. On se mit en route sous sa direction.

En général, ce qui soutient et excite les voyageurs dans les difficultueux zigzags qu’ils ont à faire dans les Alpes est l’espoir d’arriver à un beau point de vue qui les dédommage de leurs fatigues. Hector, qui le savait, s’était promis de flâner un peu en chemin et de tromper la fatigue par l’étude.

Raoul était près du guide, avec qui il liait connaissance.

— Ainsi vous avez connu Jacques Balmat ? lui disait-il.

— C’était un grand ami de feu mon père.

— Je connais son histoire. C’est un héros.

— Mort sur notre champ de bataille, à nous, dans les glaciers.

— Comment a-t-il pu faire ?

— Dieu seul le sait. Et puis, voyez-vous, mon jeune maître, nous ne devons pas mourir dans notre lit.

Ce fut dit simplement et sans emphase. Édouard murmura ces vers :

 

Notre cercueil, c’est le profond abîme,

Et notre tombe, une alpe au front sublime !

 

Raoul venait, sans le vouloir, de remuer dans le cœur du montagnard un des plus grands souvenirs de Chamounix, Jacques Balmat est le premier homme qui ait foulé, depuis la création, les neiges du mont Blanc !… Et pourtant, pas une pierre ne consacre ce souvenir. Le héros dort dans les glaciers, et sa maison isolée est exposée à toutes les intempéries du climat.

On venait de traverser l’Arve et les champs cultivés de la vallée, et on commençait l’ascension par un petit chemin oblique, et dont les pentes capricieuses serpentaient dans une belle forêt mélangée de sapins et de mélèzes. À travers la sombre verdure, on pouvait apercevoir, sur l’indication du guide, les aiguilles Rouges et le Brévent.

Hector et Édouard herborisaient ; Raoul ne quittait pas le guide, qu’il lapidait de questions.

— Mais enfin, lui disait-il, ce chemin, tout laid qu’il est, n’a pas toujours été aussi beau ?

— C’est à force d’y passer, répondait le guide. Et puis, ajouta-t-il en saluant, c’est le deuxième empereur qui l’a fait élargir en 1861.

Et comme Raoul le regardait un peu ébahi :

— Il n’y a pas trois Napoléon, je suppose.

Hector, qui entendait, leur jeta en riant ces paroles :

— Ne chicanons pas sur l’histoire.

Puis, remontant vers eux et laissant Édouard achever sa collection de mousses foliacées, de lichens, de myrtilles et d’azalées, il dit au guide :

— Mon brave, d’où vient que certains endroits de la forêt sont creusés et qu’on laisse ces sapins renversés obstruer le chemin ?

— Ce sont les avalanches d’hiver qui ont causé tout ce dégât.

— Et la nature recouvre d’un tapis de mousse les ravages causés par les neiges ?

— Mon Dieu, oui, mon jeune monsieur. Et la couche est très épaisse ; les espaces qu’elle recouvre sont immenses. Seulement, il faut vous en méfier ; c’est très élastique, et ça trompe la marche. Quelquefois même, elle cache des pierres mal équilibrées ; tenez, comme dans ce sentier à votre droite. N’y allez pas ; c’est dangereux.

On arrivait à la fontaine le Caillet, où ils prirent des rafraîchissements dans une petite cabane près de la source.

— Voilà, leur dit le guide, ce qui complète ma réponse. Cet endroit était ravissant, ombragé de beaux arbres. Chaque année, les avalanches y font des dégâts, et aujourd’hui, voilà ce qui en reste.

— À la place de cette cabane, je ferais mon testament, dit Raoul.

— Ah ! si monsieur Florian le savait ! riposta le guide.

— Eh bien ?

— Il serait désespéré de voir ainsi gâté le lieu où il a fait passer le premier chapitre de sa Claudine.

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Les trois jeunes gens se regardèrent stupéfaits, si stupéfaits, qu’il leur fallut un ordre sévère de marcher prudemment pour détourner leur attention. En effet, le chemin, qui montait rapidement adossé d’un côté aux flancs de la montagne, dominait de l’autre le précipice au bas duquel mugit l’Arveyron.

Enfin, à un détour, on arriva sur la croupe arrondie du Montanvers, et on se trouva face à face avec la mer de glace et sa ceinture de montagnes colossales.

Fussiez-vous fatigué au point de ne plus pouvoir remuer bras et jambes, n’eussiez-vous pas dormi depuis deux jours, votre âme se révolterait contre votre corps, pour le forcer à veiller devant le spectacle grandiose qui surgit devant vous !

Sans titre 13

Adossé à l’aiguille de Charmoz, aux flancs mêmes du mont Blanc, on a devant soi l’aiguille du Dru, obélisque de granit, l’aiguille Verte, l’aiguille du Moine, le Noir et le Géant, encadrement de cet immense serpent de glace qui rampe à leurs pieds, océan gelé au milieu d’une tempête aux vagues multiformes, aux crevasses profondes, qui semble avoir transporté en Europe la vue d’une mer polaire !

La vraie admiration est muette. Les trois jeunes gens admiraient et ne parlaient pas. Le guide respectait leur silence, désignant seulement un nom toutes les fois qu’un doigt curieux lui indiquait un point du tableau.

Après s’être reposés au chalet de Gousset, après s’être fait expliquer que l’hôtel primitif, bâti par un Anglais du nom de Blaire, avait été détruit par les ouragans et remplacé par l’auberge actuelle aux frais de la commune, après s’être fait visser aux souliers des clous à patins pour affermir leurs pieds sur la glace, ils s’apprêtaient à descendre sur le glacier, quand Raoul poussa un cri.

— J’ai oublié ma lettre !

Il venait de retrouver dans sa poche la lettre écrite à son père. On eut beaucoup de peine à le consoler ; aussi fut-il moins loquace et plus boudeur.

Enfin, ils mirent le pied sur la mer de glace. Sensation étrange, que celle qu’on éprouve à mesure qu’on avance sur ces vagues gelées !

— J’ai le mal de mer, dit Édouard en riant.

Et il n’avait pas tout à fait tort. Le guide précédait les voyageurs, leur montrant le chemin, leur indiquant les précautions à prendre et les dangers à éviter, aussi à l’aise que sur une route ordinaire. De temps en temps il s’arrêtait, expliquant avec son bon sens cette formation des glaciers, que la science n’explique qu’en tâtonnant, et sur laquelle s’entassent des Pélion de théories sur des Ossa de recherches.

Le premier qui a décrit les glaciers, c’est M. de Saussure, auquel la science doit les plus curieuses études qui aient été faites sur la Suisse. Hector en connaissait une grande partie, et, aidé du guide et de ses yeux, il complétait ce que la lecture n’avait fait qu’ébaucher.

Tout comme l’avalanche, le glacier a pour but d’enlever les neiges aux montagnes ; au lieu de les enlever en une minute, il les amoncelle lentement et les transforme en glace compacte qui glisse entre les rochers et les ravins, dans tous leurs contours et toutes leurs aspérités. Cette glace a son lit comme un fleuve, charrie des blocs qui la sillonnent de fentes et de crevasses, et s’avance en se déchirant de plus en plus jusqu’à l’endroit où elle se change en torrent.

Considérés à distance, les glaciers ne paraissent qu’une ligne blanchâtre, aux ondulations arrondies ; pour en pénétrer les secrets, il faut les parcourir. Alors ces ondulations se changent en montagnes dont les intervalles sont des précipices. Des lacs remplis d’eau pure s’y étendent dans des murs aux tons verdâtres ; des milliers de filets d’eau coulent dans des canaux de glace et s’élancent à grand bruit dans des entonnoirs appelés moulins, dont les conduits invisibles amènent l’eau jusqu’au sol. Le soleil y fait scintiller ses aiguilles de glace, de manière à produire un éblouissement complet, ce qui force les voyageurs à marcher prudemment pour ne pas glisser dans les précipices ou prendre un bain dans les ruisseaux. Le soleil, c’est la vie de ce champ glacé ; dès que la nuit vient, tout rentre dans le silence, et les gouttes d’eau se changent en cristaux de glace.

Autour et au milieu de ces mers de glace se trouvent des moraines, preuve du rongement des bords du glacier, de sa fonte et de sa marche. C’est l’amas des débris transportés des hautes régions dans la vallée. Le plus énorme amas de ce genre est celui formé au pied du glacier des bois, près de Chamounix ; c’est un épouvantable chaos de pierres, de galets et de boue. Une seule de ces moraines, appelée les Tignes, n’a pas moins de six mille pieds de long. Témoignage éclatant de la puissance du transport du glacier !…

Voilà en quelques mots les diverses observations faites par Hector aidé des connaissances du guide.

— Mes jeunes messieurs, ajouta ce dernier, cette mer de glace, que je traverse tous les ans cent fois pour une, m’est aussi inconnue que si je la traversais pour la première fois. La fonte des glaces bouleverse cet océan, change de place les précipices, met des murs à la place des crevasses, ouvre un entonnoir où il y avait un pont, et change tous nos points de repère. C’est que, voyez-vous, elle avance toujours et la partie du milieu subit le plus de modifications. Elle a une âme ; tenez, entendez-la parler ! Tous ces bruits que l’écho des monts répète, sont la preuve qu’elle se retourne dans son lit, comme une personne qui cherche en vain le sommeil et s’agite sous sa couverture.

Cette comparaison fit sourire les jeunes gens, bien qu’elle expliquât clairement ces mouvements brusques du glacier se tordant sous l’action du soleil.

On était arrivé au mauvais pas, on allait franchir ce passage dangereux, escalier taillé dans le roc, dont une rampe protège la descente, quand un cri de terreur, poussé au loin et répercuté par les échos, arrêta le guide, et fit tourner la tête aux jeunes gens.

Avant de dire ce qui se passait, sur cette mer qu’on venait de traverser sans danger, il est bon d’ouvrir une parenthèse. En voyage, surtout dans un pays comme l’est cette Suisse tant visitée, il est rare que les touristes soient seuls. Ils ne s’isolent que par la pensée, car pour bien admirer, il faut savoir être seul même au milieu de la foule.

La nature est un musée dont les tableaux nous arrêtent à chaque pas, et le visiteur va et vient dans ce musée, coudoyant des gens qu’il ne voit pas ou ne veut pas voir, ne s’arrêtant à eux que si un incident quelconque le force à s’en occuper. Aussi nos voyageurs, décidés à bien voir la Suisse, ne s’occupaient-ils que très peu des nombreux voyageurs qu’ils rencontraient. Comme on le verra par la suite, ils ne devaient y faire attention que dans des circonstances, ou terribles ou comiques, destinées à compléter leurs distractions du voyage. Le piéton a un grand avantage, celui de la vitesse et de la liberté dans ses allures, ce qui lui permet d’examiner plus facilement les caravanes qui animent les routes. Ici ce sont des géologues s’arrêtant à chaque caillou, toujours en désaccord dans leurs théories ; là ce sont des Anglais flegmatiques, prêts à jouer au cheval fondu avec le mont Blanc, mais s’occupant plus du confort des tables d’hôtes que des beautés du paysage ; plus loin des Français communicatifs, aisés, vifs dans leurs manières, admirant tout haut et se moquant tout bas ; partout des Russes, des Suédois, des Allemands, très peu d’Italiens et d’Espagnols, une vraie tour de Babel en rupture de ban. Toutes les langues, toutes les habitudes, tous les goûts, tous les caprices s’y disputent le pas. Il est donc prudent de rester à sa place, pour éviter à des étrangers la peine de vous y remettre. Sur ce conseil donné par Hector, fermons la parenthèse pour revenir au mauvais pas.

Au cri de terreur répété par l’écho, le guide s’était arrêté, mais avait bientôt repris son chemin en hâtant le pas. Les jeunes gens étonnés le suivaient.

— C’est là-bas, en face, dit simplement le guide.

On descendit en silence et on arriva au Chapeau, petite éminence qui a, pour principal mérite, une auberge où nos voyageurs affamés trouvèrent… une omelette et du vin.

Pendant qu’on préparait le repas, les jeunes gens demandèrent à quelques voyageurs s’ils avaient entendu des cris sur la mer de glace. Le guide, lui-même, était descendu pour avoir des nouvelles ou porter secours au besoin. Mais les voyageurs ne savaient rien, et le guide ne revenait pas. Force fut à Hector, entraîné par Édouard, de se mettre à table pour faire honneur à Raoul qui était à sa deuxième omelette.

On se mit à table gaiement, avec un appétit ouvert par six longues heures de marche, et, si la bouche s’ouvrit souvent, ce ne fut pas pour parler. On laissa une bonne part du déjeuner au guide qui ne revenait toujours pas, ce qui devenait inquiétant.

Enfin, une heure après, on le vit revenir, soutenant un Anglais éclopé, déchiré, hâve, ensanglanté, dans lequel Hector reconnut un de ceux qui l’avaient si mal reçu le matin. Il était en effet suivi de ces camarades aussi pâles, mais moins maltraités que lui.

— Que s’est-il donc passé ? demanda Édouard au guide, quand celui-ci se fut un peu remis de son émotion, et eut achevé son repas.

— Vous avez de la chance, mes jeunes maîtres, répondit le guide, il y a très peu d’accidents par ici, et le bon Dieu semble en avoir fait un exprès pour vous. Je vous le raconterai en route.

— Mais non, cria Raoul, je n’écoute pas bien quand je marche.

La vérité était que le pauvre enfant était très fatigué. Plein de force de caractère et de bonne humeur, Édouard avait supporté, sans se plaindre, les premières épreuves d’une excursion pédestre, mais Raoul, habitué aux cajoleries du vieux Jean, se sentait trop endolori pour ne pas geindre un peu, d’autant mieux qu’il n’avait plus le spectacle de la nature alpestre pour lui donner du courage.

— À votre aise, monsieur, riposta le guide qui commanda une nouvelle bouteille, et, les coudes sur la table, continua ainsi :

— Les Anglais sont des touristes enragés, sourds aux recommandations et plus entêtés que nos mules. Non contents de se tuer, ils font tuer leurs guides. Tenez, celui que vous venez de voir est un malin. Il a voulu passer où personne ne passe. Arrivé devant un rocher de glace, plutôt que d’en faire le tour, il l’a escaladé. Mais, va te promener ! une fois en haut, il ne pouvait plus redescendre ni d’un côté ni d’autre. Ses compagnons riaient, et, plus ils riaient, plus l’Anglais rageait… en dedans, car chez eux ça ne se voit pas. Alors qu’est-ce qu’il fit ? Il glissa de l’autre côté, laissant aux aiguilles et aux aspérités ses habits et sa peau, et tomba, heureusement pour lui, sur un morceau de glace, entre deux précipices. Là, il se mit tranquillement à cheval, alluma un cigare et attendit qu’on vînt le délivrer. Le guide et ses compagnons firent d’innombrables détours pour aller le chercher, et enfin arrivèrent, après bien des efforts, sur un rocher, surplombant la cave de glace, où le touriste rafraîchissait. Oui, mais pour aller le chercher ? Le guide s’en chargea. Ah ! il ne fallait pas qu’il perdît la tête, ni le pied. Enfin, il arriva heureusement au bas de cet entonnoir, posa un pied sur le rocher, l’autre sur la glace où reposait l’Anglais, et, se tenant arc-bouté contre la paroi du rocher qui faisait face, il dit tranquillement à l’Anglais : Montez sur mon dos. L’Anglais ne voulait pas. Montez, dit le guide, ou je suis perdu. Ce mot le décida. Il jeta son cigare, se mit à califourchon sur le dos de son guide, qui, lâchant pieds et mains, par un bond digne d’un chamois, se retrouva debout, vacillant comme une branche au vent, entre les deux précipices. J’arrivais au même moment. Un coup d’œil me suffit pour voir qu’il ne s’en tirerait pas. Alors, avisant une aiguille de glace assez forte pour me soutenir, je m’y suspendis et me laissai choir sur le précipice.

— Oh ! firent les jeunes gens.

— Mon camarade, poursuivit le guide en sirotant sa bouteille, reprit courage. Il ne pouvait pas me voir, forcé qu’il était de baisser la tête pour soutenir l’Anglais qui pesait de toutes ses forces, car il était à moitié mort. La réaction s’était opérée. C’est pas le tout d’être brave, il faut garder son sang-froid… Bref, Payot, – c’est le nom de mon camarade, – se tourna à demi du côté où il avait entendu ma chute et tendit la main. Je lui tendis le pied qu’il saisit vivement, et alors, me cramponnant à la saillie, je remontai petit à petit. Sauveur et sauvé suivirent mon mouvement. Mais, tout à coup, je sens qu’on me lâche. Je regarde, Payot avait aperçu une corniche sur laquelle il avait mis pied. Et c’est de là que, par un chemin qu’un chamois ne prendrait pas, grâce à son intrépidité et à sa force herculéenne, il parvint jusqu’au sommet, où je me chargeai de son paquet.

— Son paquet ?

— Oui, l’Anglais.

— Vous êtes un brave, vous.

— Et les Anglais aussi.

— Oh ! eux !… Je crois que la Suisse s’est chargée de venger Sainte-Hélène.

Sur cette boutade de Raoul, on se leva et on sortit.

— Où allons-nous ?

— Comment ! où nous allons ? vous n’êtes donc pas fatigués ?

— Oh ! si, firent les trois jeunes gens en chœur.

— Eh bien, rentrons à Chamounix. Demain, si vous voulez, nous irons à la croix de Flégère et au Brévent.

— Quelle chance ! dit Raoul, moi qui avais peur de ne pas dîner. Oh ! l’omelette !…

— Tu les manges pourtant bien, dit Édouard en riant.

La route qu’ils suivirent en redescendant est très escarpée, mais peu dangereuse ; elle est creusée à travers des roches calcaires du plus piteux effet. Cependant Édouard commit une imprudence qui faillit lui coûter la vie. Hector était en avant, Raoul au milieu, Édouard et le guide fermaient la marche. Sur la pente de la paroi de rochers qui bordaient le chemin, Édouard vit un azalea superbe et désira en enrichir sa collection.

— Attendez, dit le guide, je cours vous le chercher.

— Non, vous l’abîmeriez. Ce n’est pas difficile de monter là.

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Il y monta en effet, cueillit sa fleur, mais ce fut pour redescendre ! quand il se retourna, le vertige le prit, et il aurait roulé dans les précipices si le guide ne lui eût pas crié :

— Asseyez-vous !

Édouard s’assit en effet, et le guide, en quelques minutes, fut près de lui. Raoul, qui ne comprenait pas bien le danger que courait son frère, regardait d’un œil paisible, attendant son retour. Aidé du guide, Édouard fut bientôt hors de danger.

— Ne le dis pas à Hector, souffla-t-il tout bas à l’oreille de son frère.

Ce ne fut que le soir, à table, qu’Hector sut le danger qu’avait couru son jeune compagnon, et il se promit de veiller un peu mieux au salut de ceux que leur père lui avait confiés.

Le lendemain de bonne heure, réveillés par le guide, les jeunes gens se mirent en route pour la croix de Flégère.

Leur voyage, comme celui de la veille, fut très intéressant.

Ils repassèrent par le hameau des Prés et les beaux pâturages aux pieds des aiguilles Rouges, ils traversèrent des forêts de pins, où Édouard fit de la botanique, des chemins nus, escarpés, sinueux, où Raoul fit le grognon, et, après une forêt et un bon chemin assez long, ils se trouvèrent au pied d’une petite auberge, à la croix de Flégère.

Vue splendide ! elle n’a plus le caractère de celle du Chapeau ; ce n’est plus le même panorama accidenté, mais le regard embrasse toute la chaîne du mont Blanc, depuis le col de Balme, dont on voit nettement l’auberge, jusqu’au dernier glacier qui descend dans la vallée, de l’autre côté de Chamounix.

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— Le voilà donc, enfin, ce mont Blanc ! s’écria Hector ravi.

— Sa Majesté environnée de toute sa cour ! dit le guide.

C’est que là, en effet, le mont Blanc se montre de la base au sommet ; nulle part ne ressort mieux le remarquable groupe d’aiguilles qui entourent l’aiguille verte ; nulle part les aiguilles rouges n’offrent un effet aussi surprenant ; nulle part, enfin, la mer de glace ne se présente sous un jour d’un effet aussi beau.

— Prenons des forces, dit le guide, nous en aurons besoin. La montée est rude jusqu’au Brévent.

Une heure de repos suffit, et la petite caravane se remit en route par le village de Plansira, où les prairies et les pâturages sont superbes, et où la vue du Brévent et de la vallée est délicieuse. Au-dessus du village, deux chemins s’offrent aux voyageurs pour l’ascension du Brévent, l’un coupé dans le roc vif, l’autre qui serpente dans les pâturages et qui, quand il fait sec, est très glissant. Ces deux chemins vont aboutir à la Cheminée, roc au sommet à pic et aux flancs perpendiculaires, qui mérite bien son nom.

— Mais il faudrait être chats pour monter là, dit Raoul.

Sur l’avis d’Hector, on tourna le roc par un autre sentier aux interminables zigzags ; mais le guide, voyant les jeunes gens un peu harassés par cette course vraiment pénible, ne les conduisit pas jusqu’au sommet. L’admiration vainquit la fatigue.

Le Brévent est positivement en face du mont Blanc, avec une vallée de dix-sept cents mètres de profondeur et de dix kilomètres de largeur. C’est de là qu’on voit sur une plus grande échelle la chaîne du géant, vue déjà le matin et la Flégère. De là, en effet, on peut distinctement apercevoir chaque pic, chaque glacier, chaque fissure, chaque chalet dans les pâturages, entre les forêts et les neiges éternelles, et, avec une bonne lunette, chaque habitant de ces tristes régions, chaque vache qui paît sur les flancs des montagnes.

— Quand quelque hardi voyageur, dit le guide, fait l’ascension du mont Blanc, tous les habitants et les étrangers se groupent sur le Brévent. On peut suivre de là les progrès de l’aventureux touriste, compter tous ses pas au pic glacé du monarque ; mais aujourd’hui, on ne pourrait guère, car monsieur fume sa pipe. Diable ! ça sent l’orage pour ce soir. Si nous redescendions ?

Raoul ne se le fit pas dire deux fois ; la descente fut difficile et longue jusqu’au hameau de Plansira, où force fut de faire halte. Mais le guide leur fit tant peur avec l’orage qu’il craignait de voir arriver avant le soir, que les jeunes gens, d’un commun accord, se décidèrent à poursuivre leur route.

Le guide, les voyant un peu défaits, tâchait de les égayer par diverses histoires sur les mœurs de son pays.

— Quel dommage que vous n’ayiez pas vu la fête de Chamounix ! C’est ce jour-là qu’on envoie toutes les génisses dans les pâturages qui s’étendent de l’autre côté de la mer de glace, au pied de l’aiguille de Dru. Chacun mène ses bêtes au Montanvers, et quand tout est prêt, l’opération commence. Un grand nombre de montagnards vont au-devant pour frayer le passage ; puis viennent les génisses et leurs conducteurs, marchant avec précaution, avec crainte, aux cris d’effroi ou aux applaudissements des femmes et des enfants qui restent au sommet du Montanvers. Ça dure un jour, tant c’est difficile. Les génisses restent tout l’été de l’autre côté de la mer de glace, sous la garde d’un homme qui a emporté provision de pain et de fromage.

— Et que fait-il pour se distraire ?

— Il tricote. Mais j’y songe : si vous partez demain, il vous faut voir aujourd’hui les sources de l’Arveyron.

— Est-ce loin ?

— Nous y sommes. Tenez, suivez-moi. Une petite heure suffira.

— Que serait-ce donc si nous n’y étions pas ? dit Raoul.

L’Arveyron est la saignée de la mer de glace, c’est-à-dire le torrent écumeux qui recueille les eaux produites par la fonte. L’eau est grisâtre, rarement claire, et roule des particules rocheuses dues au frottement de la glace sur le sol. La grotte souterraine par laquelle ce torrent jaillit est immense et son ouverture ressemble au portail d’un dôme gothique. Il y a des années où cette grotte a cent pieds de haut. Son intérieur, vu du dehors, car il n’est pas prudent de s’y aventurer, ressemble à un palais tout scintillant d’azur et de brillants reflets. Y entre-t-on ? on est inondé de couleurs magiques qui donnent aux traits un aspect verdâtre, une teinte de cadavre.

Les jeunes gens s’attardaient devant ce spectacle, quand à l’intérieur de la grotte ils entendirent des blocs de glace, détachés de la voûte, tomber avec fracas.

— Hein, si nous étions là-dessous ? dit Édouard.

— Les glaces sont moins chères qu’à Tortoni, dit Hector.

Le guide, qui les avait laissés au milieu de leur admiration, revint précipitamment.

Sans titre 16

— Entendez-vous là-haut ?

En effet, un bruit vague approchait : c’était l’orage.

— Si nous l’attendions ? dit Hector.

— Oh ! mon jeune monsieur, il vous attrapera bien, allez, dit le guide, dépêchons, dépêchons.

En effet, l’orage semble courir après les voyageurs. Une avalanche croule avec un bruit majestueux le long des rochers qui supportent le glacier des bois.

— Ouvrons les parapluies, dit Raoul.

Le vent balaye le sol ; les nuages, en cachant les cimes, jettent des ombres sur la vallée et en ternissent l’éclat. La pluie fine devient bientôt battante. Les éclairs brillent, le tonnerre mugit.

— C’est très beau, dit Édouard.

On arrive enfin sous un déluge d’eau à Chamounix. Il est cinq heures du soir. La table est mise et la cuisine envoie des odeurs appétissantes.

— C’est bien plus beau, dit Raoul.

Et, après avoir congédié leur guide jusqu’au lendemain, les jeunes gens se changent, dînent, bavardent, se reposent et se couchent.

— Et ta lettre, Raoul ?

— J’en écrirai une plus longue.

— Ce soir, alors ?

— J’ai trop mal aux pieds.

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CHAPITRE IV

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Départ de Chamounix. – Portrait du guide. – Le glacier d’Argentière. – Montée à travers les blocs erratiques. – Théorie de la formation de la terre. – Vallorcine. – Val des Ours et val des Chamois. – Une chasse à l’ours. – La cascade de Bérard. – La Tête-Noire. – Vue du paysage. – Le repos. – L’orage. – L’Anglais qui dort. – Une omelette dans les bottes de Raoul. – Trient. – Le col de Forclaz. – Première vue sur la vallée du Rhône. – Végétation luxuriante du Valais. – Martigny. – Les fleurs et les crétins. – La tour de Martigny. – L’ancien château. – Deuxième vue sur la vallée du Rhône. – Les gorges du Trient. – Un amour de crétin. – Crétinisme expliqué par la science. – La cascade de Pissevache. – Retour à Martigny. – Il faut y coucher. – Les mouches. – Départ du lendemain.

À quatre heures du matin, le guide fit lever les jeunes gens. Pendant qu’ils s’habillent, font leurs paquets, écrivent des lettres, règlent la dépense de l’hôtel, examinons un peu la figure du guide et jugeons-le surtout d’après ses paroles, dont malheureusement nous ne respectons pas assez la naïveté.

Avit, c’était son nom, beau gars savoyard, bien taillé, quoique petit, avait une figure d’une douceur évangélique. Ce n’est pas rare de rencontrer, sous le hâle des montagnes, des figures pour ainsi dire marquées du sceau de Dieu. Il avait à peu près l’air de ces bons gros chiens de Terre-Neuve, si débonnaires, si conscients de leur force, qu’ils regardent dédaigneusement l’homme qui les agace ou l’animal qui les attaque. Aussi sain de cœur que sensé d’esprit, il s’exprimait avec une netteté, une justesse d’expression à faire honte à un puriste. Un vieil adage dit que tous les paysans ont du style. Comme on l’a vu, comme on le verra encore, celui-là avait une façon de parler qui charmait, et il avait puisé dans le grand livre de la nature une solide connaissance des choses que l’homme doit connaître sans les étudier, et étudie trop souvent sans les connaître.

— Mes jeunes messieurs, disait-il dans son langage expressif, vous donnez le tour par nos pays, bien plus tant seulement pour étudier que pour vous amuser. C’est bien, et ça me fait plaisir de vous aider. Je ne sais point où vous voulez aller encore, mais je suis prêt. Pourtant, si vous m’en croyez, ne vous aventurez pas trop dans nos hautes cimes. C’est bon pour les tout à fait savants ou pour les tout à fait fous. Faut voir ce qu’il y a de beau, de grand, mais pas s’en approcher trop près. Voyez-vous, le chamois et les aigles ont leurs propriétés là-haut. Pourquoi les déranger ?

— Nous voulons aller, dit Hector, au grand Saint-Bernard.

— Soit ; nous irons prier avec ces bons pères.

— C’est le chemin qui nous inquiète. Lequel prendre ?

— Le col de Balme est le plus imposant, mais c’est la répétition du décor d’hier. Puis le temps n’est pas très sûr ; avant midi nous aurons de l’eau.

— Alors, par la Tête-Noire !

— Celui-là, j’irais les yeux fermés, si je ne craignais point que ça me fasse mal au cœur de ne pas le revoir.

— C’est donc bien beau ?

— C’est mon natal, je suis de la montée ; vous verrez. D’ailleurs, fiez-vous à moi. Vous n’êtes point pressés ; nous ferons comme à l’école, nous prendrons le plus long. Les chemins directs, c’est bon pour les plaines ; en montagne, faut pas craindre de revenir sur ses pas.

— Menez-nous comme et où vous voudrez, pourvu qu’après-demain soir nous soyons au Saint-Bernard.

Sans titre 19

On descendit pour prendre une voiture, qui conduisit les voyageurs jusqu’à Argentière, d’où ils admirèrent le glacier.

Après avoir fait un modeste déjeuner, garni d’un en cas le sac d’Édouard et secoué Raoul, tout ensommeillé, tout grondeur, et ne pouvant mettre ses jambes d’accord, l’une étant toujours en retard sur l’autre, après avoir jeté un œil ébloui sur le puissant glacier qui s’abaisse dans la vallée, entre l’aiguille Verte et celle du Chardonnet, nos voyageurs s’engagèrent dans le défilé sauvage des Montets. Au fur et à mesure qu’ils marchaient, le caractère du pays changeait. La terre est nue, grisâtre, pierreuse, sillonnée par des lits de ravins, dans cette gorge inculte et sauvage où se groupe le hameau de Trèlefan, amas de misérables chaumières, que leurs habitants abandonnent trois mois de l’année pour aller chercher asile sur les plateaux à l’abri des avalanches.

En vingt minutes on atteignit le point culminant du passage, où le guide arrêta spécialement l’esprit des voyageurs.

En effet, ils se trouvaient en face de la preuve irrécusable du bouleversement de la terre par une force d’autant plus terrible qu’elle est inconnue. Quelle main avait transporté à ces hauteurs des blocs erratiques, géants de granit, dernier dépôt laissé lorsque les Alpes avaient été soulevées et existaient déjà avec leurs vallées et leurs fleuves ? Du reste, ce phénomène se présente dans les Alpes de l’Europe aussi bien que dans les Cordillières de l’Amérique, ce qui déroute les théories scientifiques, qui prétendent que les vastes glaciers recouvrant autrefois les plateaux suisses ont transporté dans leur marche ces blocs aux endroits où on les retrouve. Quoi qu’il en soit, nos voyageurs n’en restaient pas moins rêveurs devant ce gigantesque travail de la nature, qui avait pu combler une vallée de cinq mille pieds !

Ils allaient reprendre leur route, quand le guide les pria de se retourner pour saluer les cimes du mont Blanc, dont la blancheur rayonnante contrastait avec la couleur sombre du paysage ; puis, silencieux et l’âme oppressée, ils continuèrent la route pour s’engager dans une vallée encore plus sauvage, encore plus stérile. C’est la vallée du Bérard, d’où sort le torrent de l’Eau-Noire, dont l’eau, très limpide, paraît noire sous l’ombrage pressé des sapins qui l’abritent.

Là, au lieu de suivre tout droit, le guide tourna presque sur ses pas pour prendre un chemin, vrai chaos de décombres.

— Voyez bien où vous mettez les pieds, cria-t-il aux jeunes gens.

Sans titre 20

En effet, on passait dans un sentier, tantôt montant, tantôt descendant, ici traversant sur des ponts des crevasses de rochers, là perçant par des galeries souterraines des rocs perpendiculaires émergeant au-dessus de la tête des groupes de buis et de roses, et, sous les pieds, faisant mugir les eaux du torrent bondissant dans l’abîme. Cet éblouissement dura un quart d’heure, au bout duquel on se retrouva au-dessous d’une cataracte immense, s’écoulant dans un gouffre de deux cents pieds de profondeur.

C’est la cascade de Bérard, peu connue encore, et pourtant l’une des plus majestueuses de la Suisse, à cause de la sévérité du paysage, et surtout à cause du cadre gothique que lui fait sa ceinture de rochers, modelés et dentelés par le temps. Les colonnes et les pilastres qui l’entourent par centaines lui donnent presque l’aspect des cathédrales du moyen âge.

Les jeunes gens ne pouvaient se rassasier de suivre du regard les mouvements de l’eau. Leur impression, voisine de la terreur, se traduisait sur la pâleur de leurs visages. Ils s’assirent sur le rebord d’un rocher, sous l’embrun de la cascade qui leur envoyait de la poussière aqueuse. Raoul semblait inquiet et tournait autour du guide.

— Qu’as-tu donc ? lui demanda son frère.

— Je voudrais bien une de ces roses qui sont là-haut.

— Eh ! mon jeune monsieur, grimpez donc les chercher, dit le guide d’un air gouailleur.

— C’est donc bien difficile ?

— Les Alpes sont jalouses de leurs roses. Il y a une bien vieille histoire à ce sujet.

— Oh ! contez-nous-la.

— Volontiers. D’abord, ce n’est pas une fleur comme les autres. La rose des Alpes aime la liberté, et l’homme ne peut pas la transplanter. Elle naît et fleurit sur la montagne, aspirant l’air vif des hauteurs, loin de la terre, près du ciel. Elle brave le froid, la chaleur, l’orage ; mais, une fois cueillie, sa couleur pourprée se change en teinte bleuâtre, et elle meurt presque aussitôt. Nous en trouverons de plus faciles à cueillir, et vous verrez.

— C’est ça l’histoire ? fit Raoul.

— Non ; la voici : il y a longtemps, bien longtemps, d’intrépides chasseurs de chamois, en courant par les neiges, aperçurent sur un rocher un plateau recouvert de verdure. Étonnés, ils tâchèrent d’y arriver, pour savoir par quel mystère ils trouvaient des fleurs là où ils n’avaient jamais vu que des aiguilles de glace.

Mais ce n’était pas commode ; le rocher était à pic, et malgré toute leur intrépidité, nul d’eux n’osa s’y aventurer. Ils s’en retournèrent donc aussi intrigués que penauds et racontèrent dans le village leur vision dans la neige. L’un d’eux, le nommé Hans, devait se marier ; mais sa fiancée était beaucoup plus riche que lui, et le père récalcitrant reculait toujours leur bonheur. Aussi, voulant rompre cet hymen, il dit en riant à Hans :

— Tu auras ma fille le jour où tu me rapporteras un bouquet cueilli sur le terrible rocher.

Hans partit le lendemain sans rien dire, décidé à escalader cette roche pleine de fleurs aux clochettes blanches. Il y grimpa comme un chat, peu soucieux de savoir comment il en descendrait, mais, une fois au sommet, il se trouva en face du génie de la montagne, une belle jeune femme, vêtue d’une robe de neige et couronnée d’un feuillage de sapin.

— Hans, ne touche pas aux fleurs de la montagne, lui dit le génie. Ces fleurs sont à Dieu, Dieu seul peut les cueillir.

— Ma fiancée les attend pour en faire son bouquet de noces.

— Il vaut mieux désobéir aux siens que d’offenser Dieu.

— Si je n’épouse pas celle que j’aime, j’en mourrai.

— Et tu mourras si tu cueilles ces fleurs.

— Tant mieux, ma fiancée les effeuillera sur ma tombe.

Et il cueillit un beau bouquet de fleurs blanches. Mais tout à coup le ciel s’assombrit, il lui sembla que le sol se dérobait sous ses pas, et, meurtri, ensanglanté, il roula dans l’abîme.

Le lendemain sa famille le retrouva mort. Sa main crispée tenait les fleurs blanches que son sang avait rougies. On l’enterra sous le fatal rocher, et c’est depuis ce temps que la rose des Alpes est devenue rouge comme le sang d’où elle est née.

Quand vous passerez dans l’Oberland, demandez à voir le rocher.

— La légende est donc vraie ?

— Je crois bien. On en a fait une chanson !

Un peu plus dispos, les voyageurs se remirent en route.

— Diable, fit le guide, le temps se gâte. Passons par le plus court.

Au bout d’un chemin aussi sauvage que le précédent, ils trouvèrent le village de Vallorcine. Les habitants couraient sur leurs portes ou mettaient le nez à la fenêtre pour les voir passer. Les jeunes gens riaient. Le guide saluait ; il alla même serrer respectueusement la main d’un vieillard assis sur un banc au soleil.

— Eh bien ! père Payas, vous conservez-vous bien ?

— Heu ! ça va encore, mais le jarret, mon pauvre gars… c’est ça qui ne va plus. Viens-tu boire un coup ?

On entra pour se rafraîchir et se reposer un instant.

— Eh ! mes beaux messieurs, dit le vieillard, on se promène donc ? Beau pays que le Valais, hein ?

— Admirable, dit Hector, mais c’est terrible de vivre ici. J’ai lu que votre village était exposé aux avalanches.

— C’est vrai, mais si nous avons grand’peur, nous avons aussi grand’prudence. Le vent emporterait bien les toits, si nous ne mettions pas des pierres dessus pour les tenir. Il y a même des maisons sur des poteaux pour que l’avalanche passe dessous sans rien leur y faire.

Le guide était muet.

— Qu’avez-vous, Avit ?

— Rien, mes bons messieurs. C’est que c’est ici mon natal, et je pensais à ceux qui ne sont plus.

— Bédame, mon gars, dit le vieillard, on est sur terre, c’est pour mourir quand on a vécu sa suffisance. À ta santé !

— Dites-moi, monsieur, dit Hector, le nom de ce village veut bien dire val aux ours, n’est-ce pas ?

— Comme le val de Chamounix veut dire val des chamois, oui. Mais, d’ours et de chamois, on n’en voit plus guère. C’est pas comme autrefois.

Un coup de tonnerre lointain ébranla la maisonnette.

— Oh ! oh ! fit le guide, est-ce que l’orage nous attraperait encore ?

— Pas de danger, dit le vieillard, il tourne au col de Balme. Vous arriverez après lui à Martigny.

— Alors, dit Raoul, nous avons le temps. – Encore une bouteille.

— Tu vas bien, dit Édouard.

— Pas mal, et toi, riposta Raoul en riant.

— Si vous tenez à rester quelques minutes de plus, voilà un vieux chasseur d’ours qui a plus d’une histoire dans son sac, dit le guide.

— Moque-toi, dit le vieillard, j’en ai peut-être bien une, dans le fin fond du sac, que tu ne connais pas, toi, et c’est ton air triste de tout à l’heure qui m’y fait penser.

— Voyons l’histoire, dirent en chœur les jeunes gens.

— Bédame, ça y est. Tant pis pour Avit. Faut vous dire que les ours qui sont si rares de nos jours étaient en assez grand nombre il y a cinquante ans. Ce fusil que vous voyez là, pendu, en a tué sa part. C’est qu’à vingt ans j’avais un cœur d’acier, des yeux à chaque doigt, le pied léger et sûr… ça s’en est allé… Un matin, un gars de dix ans, mon voisin, vint me dire que le long de ce rocher… là-bas, en haut de la gorge, il avait trouvé les traces récentes d’un ours. J’avais vingt ans à cette époque. C’était le premier ours que je devais tuer. Je pris ma carabine à deux coups et je partis. L’enfant me suivit. Je ne voulais pas, mais il était entêté et courageux, je le laissai faire.

Je suivis les traces indiquées : elles longeaient le rocher sur un sentier, large comme la main, qui aboutissait à un mur couvert de pins rabougris et de broussailles. Le chemin n’était pas sûr. Je pris l’enfant sur mon dos, et, à peine engagé dans le sentier, entre le roc que je touchais, et un précipice épouvantable – le voyez-vous là-bas ? – je vis adossée à un sapin, au bout de cette impasse, une ourse énorme, qui me regardait venir. Je ne pouvais pas retourner à cause de l’enfant, ajuster encore moins, et l’ourse qui s’avançait, ne me laissait pas le temps de réfléchir. Je me vis perdu. Mais l’enfant se cramponna à moi avec ses genoux, et me dit en me tendant la main :

— Passe-moi la carabine.

Je lui passai mon arme et fis un pas en arrière.

— Ne bouge pas, dit l’enfant.

Je sentis le froid du canon contre ma joue, et j’entendis les deux coups secs du chien qu’on armait. L’ourse approchait lentement, sûre de sa proie.

— Où faut-il viser ? dit l’enfant.

— Au défaut de l’épaule, répondis-je.

Le coup partit, mais rata. L’ourse approchait toujours. Un seul mouvement m’eût perdu. Le deuxième coup fut plus heureux. L’ourse tomba comme une pelote et eût roulé dans l’abîme, si elle ne se fût cramponnée aux anfractuosités du rocher. Aussi, folle de douleur, elle se releva d’un bond.

— La crosse, m’écriai-je.

Et aussitôt l’enfant asséna un coup de crosse sur la tête de l’ourse qui tomba étourdie. Mon couteau l’acheva. C’est le premier ours que j’ai tué, acheva le vieillard en riant.

— Et l’enfant ? dit Hector.

— Dites pas ! s’écria le guide.

— C’est le père de ce gars-là, – dit le vieillard en serrant avec émotion la main du guide.

Quand ils eurent repris leur route, les trois jeunes gens se regardèrent.

— Quels gaillards que ces hommes-là ! dirent-ils.

On arriva presque sans rien dire ni voir de ce splendide passage, qui, quoique très sûr, a causé dernièrement la mort d’un homme, jusqu’à l’hôtel de la Cascade, récemment bâti à la bifurcation des chemins.

Le déjeuner n’y fut signalé par aucune aventure, bien que voyageurs venant de Martigny, de Chamounix ou du col de Balme, y affluassent en grande quantité. Comme à Paris, les Anglais y sablaient du vin de Champagne, sans se douter que notre cru champenois n’était autre que du petit vin de Neufchâtel.

Le guide pressa un peu les jeunes gens, à cause du temps perdu, et puis, il n’était pas très rassuré sur l’orage qui tournait autour d’eux. On négligea d’aller voir la cascade de la Barberine. Raoul était trop fatigué. Hector n’eût pas fait attention à cette boutade, s’il n’avait aperçu dans les traits d’Édouard une pâleur trahissant le malaise. Aussi dit-il à l’oreille du guide.

— Faites-nous coucher à Trient.

— Oh ! répondit le guide, vous y seriez trop mal. Nous ferons halte à la Tête-Noire.

Hector prit le bras d’Édouard, ce qui fit tourner la tête à Raoul.

— Es-tu malade, frère ?

— Non.

— Oh ! celui-là ! il ne se plaint jamais, et moi je me plains toujours. Aussi ne suis-je pas si souvent malade que lui.

L’enfant gâté prit son frère par le cou, et l’embrassa.

— Veux-tu que je te porte ? dit-il en riant.

C’était la chaleur qui, alourdie par l’orage, fatiguait Édouard. Hector lui-même n’était pas exempt de ce malaise. La beauté de la route leur rendit des forces.

Ils passaient sous une ancienne porte, près de la limite du Valais.

— C’était joliment fortifié, dit le guide.

— Oui, dit en riant Hector, on dirait une porte cochère ornée de deux loges de concierge.

Et de rire, mais la gaieté ne dura pas longtemps. Le chemin qu’ils suivaient les remplit d’épouvante. Il est suspendu sur des abîmes, traverse et retraverse le torrent de l’Eau-Noire, côtoie des rochers ou les creuse, borde la montagne comme un ruban ou se tient en équilibre sur les précipices comme la corde d’un acrobate, tantôt dominé par le Bel-Oiseau, la dent de Morcles et le grand Morevan, tantôt bercé par le bruit du torrent écumeux qui bondit sur sa tête et à ses pieds.

Sans titre 21

On arriva à la Tête-Noire, petit hôtel aux volets verts, situé au confluent des vallées de Vallorcine et de Trient. Le guide retint des lits pour ses voyageurs et les invita au repos, leur promettant que la soirée ne serait pas perdue. Mais les enfants s’endormirent. Hector lui-même céda à ce sommeil fascinateur que donne la fatigue, et le guide n’osa réveiller ni les uns ni les autres.

Il était nuit noire quand Raoul se frotta les yeux. Édouard se leva au bruit que fit son frère en roulant en bas du lit. Hector, qui, depuis une heure environ, écrivait dans une chambre à côté ses impressions de la journée, entra, une lumière à la main, et trouva Édouard sur son séant, un peu effaré, et Raoul, la tête par terre et les jambes dans la couverture, se démenant comme un bon diable.

On peut croire que le souper fut charmant : les jeunes gens trouvèrent exquise la maigre chère qui leur fut servie ; quant au guide, il dormait à son tour, et son sommeil ne datait que du réveil des voyageurs ; mais Raoul, qui n’avait plus envie de dormir, alla le chercher pour lui demander encore une histoire, Avit se tira de sous la paille du fenil où il gisait et, tout joyeux, vint s’asseoir auprès d’eux.

Il allait entamer la conversation quand un grondement de tonnerre lui coupa la parole.

— Oh ! oh ! l’orage ! il vient de Martigny. Allons-nous lui dire un bonsoir en passant ?

On sortit pour se trouver devant un de ces spectacles qui perdent à être décrits ce qu’ils gagnent à être vus. Le ciel était brillant d’étoiles, et au-dessous des touristes planait une mer de nuages menaçants qui, semblable à un gigantesque serpent, entourait la montagne qu’elle s’apprêtait à foudroyer. Au-dessous d’eux, un déluge d’éclairs, un chaos de flammes, un bruit de mousqueterie ; au-dessus, le calme d’une belle nuit d’été !

— Bah ! vous en verrez bien d’autres, dit le guide, c’est une queue d’orage. Mais je crois bien que les voyageurs du col de Balme en ont souffert aujourd’hui.

L’orage, en effet, s’enfuyait poussé par une main invisible, et, quand le rideau de nuages se fut déchiré, la vallée apparut sombre et sauvage ; les pins secouaient leur crinière ruisselant d’eau, et le torrent, bondissant sur ses rochers, reprenait sa chanson.

Tous les voyageurs de l’hôtel étaient sortis pour admirer ce spectacle. On avait apporté des sièges, on s’était assis commodément pour le voir à son aise. Seul un Anglais, assis sur un pliant, près des lèvres béantes de l’abîme, ne bougeait pas.

— Eh ! milord, dit le guide – pour les guides tous les Anglais sont des milords, – la pièce est finie.

— On va fermer, cria Raoul.

Le guide secoua l’Anglais qui tomba en jurant. L’admirateur de la nature s’était endormi !…

Vers cinq heures du matin, Hector et ses amis, réveillés par le guide, se disposèrent à reprendre leur route vers Martigny ; mais, au moment du départ, Hector et Édouard s’aperçurent de la disparition de Raoul. Celui-ci s’était levé d’assez mauvaise humeur, et, après s’être frictionné les pieds avec un peu d’eau-de-vie, avait chaussé des pantoufles qu’il aurait bien voulu garder pour l’excursion de la journée ; mais il savait que personne n’y eût consenti, et, sans rien dire, il avait pris ses souliers-bottes et était descendu.

Où était-il allé ? Il craignait tant les railleries d’Hector qu’il en avait fait un mystère. Et pourtant rien n’était plus simple ni plus naturel. Il était allé faire mettre ses souliers à la forme !

Or, pendant que l’ouvrier faisait cette opération, ou plutôt la forçait, car elle aurait nécessité au moins quelques heures, un voyageur qui, à côté, faisait ferrer ses bottes, lui dit :

— Mon Dieu, monsieur, je connais un procédé fort simple pour ne pas souffrir quand on fait de longues marches.

— Un procédé ? répondit Raoul, oh ! monsieur, voudriez-vous me l’indiquer ?

— Très volontiers : c’est de mettre tous les matins un œuf frais dans ses bottes et de se chausser pieds nus, bien entendu.

Raoul le regarda, ne sachant trop s’il se moquait de lui.

— Je ne ris pas, monsieur, c’est très sérieux ; faites-le, et vous verrez.

— Merci, monsieur, dit Raoul encore incrédule.

— Quand on souffre, tous les moyens sont bons. En tous cas, celui-là ne peut vous faire du mal.

— Ma foi ! j’en userai. Encore une fois, merci.

Et Raoul sortit bras dessus bras dessous avec… ses souliers. À peine arrivé à l’hôtel, il les posa sur une chaise, demanda au garçon deux œufs frais qu’on lui apporta de suite, et s’apprêta à les casser.

— Garçon ! demanda Raoul, est-ce qu’on met les blancs ?

Le garçon stupéfait ne sut que répondre. Hector arrivait au même moment ; il écouta sans se montrer, vit Raoul casser un œuf dans chacun de ses souliers, et comme il connaissait cette manière de se soulager les pieds, il remonta, en riant, prévenir Édouard que son frère, furieux sans doute d’avoir trop mangé d’omelettes la veille, en faisait manger à sa chaussure.

Quand Raoul remonta, ses pantoufles aux mains et ses souliers aux pieds, les jeunes gens le regardèrent sans rire.

— As-tu mis les blancs ? demanda Édouard.

— Oui, dit Raoul en rougissant, et je t’assure que je suis plus à l’aise !

Et il marchait et remarchait à travers la chambre pour en donner la preuve, mais tout d’un coup il s’arrêta devant son frère et Hector qui se tordaient de rire.

— Eh ! le voilà, dit Avit en entrant, – il venait de chercher Raoul ; – mais lui aussi éclata de rire. L’ouvrier avait tellement forcé les souliers que le cuir s’était légèrement détaché du bout de la semelle, et le blanc des œufs, profitant de cette ouverture, s’échappait par petits jets à chaque pas que faisait le jeune homme.

— Quelle omelette ! s’écria Édouard.

— Dame ! il avait mis les blancs, dit Hector.

— Oui, mais pourquoi a-t-il oublié le petit verre de rhum ? L’omelette eût été parfaite.

Raoul furieux se déchaussa, ce qui fit encore plus rire.

La route ne fut signalée par aucun autre incident. Comme ils étaient bien dispos, ils savourèrent en vrais gourmets les beautés de la gorge de Trient. Leurs regards avaient parcouru en quelques heures les sites les plus pittoresques, les rochers les plus abrupts, les précipices les plus sauvages, les torrents les plus écumeux, les forêts les plus sombres, les vallées les plus ravagées, les aspects les plus brusques de la nature alpestre. Trient fut vite franchi ; de loin on avait admiré ses chalets si petits, accrochés comme des mouches brunes sur le vert gazon. Mais, arrivés au col de la Forclaz, où ils firent halte chez un bon gendarme, ancien soldat de Louis XVIII, qui leur versa du vin valaisan en leur racontant la prise du Trocadéro, les jeunes gens purent admirer cette vallée, unique au monde, qui s’étrangle entre un glacier et une rivière, dans le fond d’une gorge que le soleil n’éclaire jamais. Si la vue est rétrécie de ce côté, que dire de la vue qu’on a en redescendant sur la vallée du Rhône ? Les jeunes gens poussèrent à l’unisson un cri d’admiration. Dans toute sa longueur apparaissait cette vallée, endiguée par des montagnes de neige, et ils pouvaient, à quinze lieues de profondeur, compter les villes et les villages dont elle est peuplée, depuis Sion jusqu’à Martigny.

On pressa le pas pour descendre à l’ombre des châtaigniers immenses et de vignes d’une végétation digne de nos champs bordelais. Deux heures après, laissant Martigny-le-Bourg, on arriva à Martigny-la-Ville, où Hector commanda un bon déjeuner à l’hôtel du Cygne.

Pendant qu’on apprêtait le déjeuner, le guide conseilla aux jeunes gens une excursion dans les environs, et principalement à la vieille tour qui semble une sentinelle des temps passés, veillant aux changements modernes de sa cité.

— J’en profiterai, ajouta Avit, pour retenir des places dans l’omnibus de Saint-Pierre, car il y a affluence aujourd’hui pour le Saint-Bernard.

— Tâchez d’en trouver, répliqua Raoul, je ne veux pas coucher ici.

— Nous y serons peut-être forcés, répliqua le guide.

La nature n’a pas de plus brillants contrastes que dans cette partie de la Suisse. Aussi, les impressions des voyageurs sont-elles tantôt riantes, tantôt sévères. C’est que la vallée du Rhône, resserrée entre de hautes montagnes, présente, malgré sa riche végétation, un aspect morne et de sombres perspectives. Les neiges ne s’étalent plus radieuses comme celle du mont Blanc qui semblent un tapis étendu sous le pas des anges pour gravir les derniers degrés de la terre et s’élancer de là vers le ciel. Elles sont rares et suspendues au bord des cimes. On dirait des linges séchant au soleil. Si l’imagination s’en mêle, une sorte de secrète terreur s’empare du voyageur novice à ce seuil de solitudes inconnues menant au sommet des Alpes, aux cols tourmentés par les tempêtes, au monde menaçant de glaciers et d’avalanches.

Les jeunes gens arrivèrent par un chemin escarpé jusqu’à la tour de Martigny, seul vestige du château de la Bastia, construit par Pierre de Savoie, en 1260, propriété des évêques de Sion, et détruit en 1518. La tour est située à la pointe de l’angle droit que forme ici le Rhône. La vue est encore plus belle que celle que nos voyageurs avait eue le matin sur cette large vallée. Ils purent mieux distinguer chaque partie du paysage et leurs regards, de Sion à Martigny, se portèrent à l’envi sur un coin de la Gemmi, le chemin de la Forclaz, les aiguilles Rouges et les embouchures de la Drance et du Trient.

En redescendant par le pont de la Drance, ils purent constater les dégâts causés par cette rivière sauvage lors de ses inondations. La plus terrible fut celle de 1817, causée par la rupture du Grehot.

Mais Raoul pressait le pas : il avait faim.

— S’il nous faut marcher encore beaucoup, grognait-il, qu’on me donne des jambes de rechange.

Sur le seuil de l’hôtel, ils trouvèrent Avit qui les attendait avec une mine renfrognée.

— Eh bien ! leur cria-t-il du plus loin qu’il les aperçut, mauvaises nouvelles !

— Pas de voitures ? demanda Raoul.

— Pas une seule. Rien que des mulets.

— Mulets ! répéta furieux le jeune homme, avec cette intonation propre aux collégiens.

— Non, c’est pour rire, dit Avit content de sa facétie, nous en aurons une après déjeuner ; mais je vous préviens qu’il faudra la prendre d’assaut.

— Bah ! Hector est là, dit Édouard.

— Alors, dit l’officier, donnons-nous des forces et à table !…

Le déjeuner fut aussi gai que copieux ; bien entendu que le guide en prit sa part, ce qui le flatta beaucoup et lui délia encore mieux la langue.

— Ah ! mes jeunes messieurs, dit-il au dessert, vous êtes dans un bon pays ici… Le Valais est un des riches cantons de la Suisse. Fully, à deux pas d’ici, a les plantes les plus rares de l’Europe. Par exemple, c’est dommage qu’il y ait tant de crétins !

— Il y en avait bien à Sainte-Barbe, murmura Raoul.

— Mais c’est un pays étonnant ; il réunit tous les climats tous les produits dans une nature tantôt horrible et sévère, tantôt agréable et riante. Là, on moissonne en mai, ici en octobre. Là, pas un seul fruit, ici des amandiers, des grenades et surtout des vignes qui poussent sans culture. Gibier, eaux minérales, mines de fer, carrières de marbre ; rien ne manque aux forêts ni aux montagnes.

— Et si nous parlons histoire, dit Hector, nous sommes dans une des plus vieilles villes de la Suisse, l’Octodurum des Romains.

— Bon ! les commentaires de César à présent. Laissez donc parler le guide dit Raoul.

— Tite-Live en parle aussi, dit Édouard. Annibal a dû passer par là.

— Oui, c’est entendu, cria Raoul, Annibal, César, Karl le Grand…

— Et Napoléon, ajouta le guide en saluant.

Ce nom seul électrisa les souvenirs des jeunes gens. Aussi se levèrent-ils d’un commun accord pour s’apprêter à franchir les chemins franchis par le géant du siècle.

Mais quelle ne fut pas leur déception ? Deux omnibus étaient au complet, et les voituriers tournaient autour des voyageurs qui n’avaient pu trouver de place pour exploiter leur embarras. Avit commençait à se fâcher : il avait retenu quatre places, et toute une famille italienne qui campait dans l’omnibus, après y avoir déjeuné, jurait qu’elle y coucherait plutôt que d’en sortir. Le conducteur était payé, aussi fouetta-t-il ses chevaux pour éviter la colère d’Avit qui parlait déjà de s’en référer au bourgmestre.

— Restent les mulets, dit Hector en riant.

— Nous ne manquerons pas de voitures, dit Avit, le tout n’est que d’attendre.

— Il n’est que midi, riposta Édouard, nous pouvons arriver à toute heure au grand Saint-Bernard ; si nous avions une jolie excursion à faire ?…

— Encore ! glapit Raoul.

— Oh ! dit le guide, nous avons la gorge du Trient et la cascade de Pissevache.

— Et moi qui l’oubliais, dit Hector, c’est juste.

Sans écouter les plaintes de Raoul qui regrettait les mulets, on remonta, sur les pas du guide, la route de Vernayaz jusqu’aux rochers nus du débouché de la gorge de Trient. Au-dessus des flots écumants et adapté aux rochers règne une longue galerie en bois qui permet de s’avancer jusqu’à l’endroit où la gorge s’élargit. La vue en est plutôt triste que grandiose. Aussi était-elle peu faite pour calmer les grognements de Raoul, qu’un coup de feu tiré dans la grotte et répété mille fois par l’écho avait achevé d’agacer.

— Par ici, c’est plus gai, dit Avit, en conduisant les jeunes gens vers la cascade de Pissevache.

— Plus gai ! quelle ironie !… répéta Raoul en tressaillant.

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Il est de fait qu’aux tristesses de la terre vient s’ajouter celle qu’inspire la vue des habitants, malheureux crétins, objets d’épouvante et de dérision qui inspirent la pitié et serrent le cœur. Un surtout, nain difforme, au regard hébété, à la figure stupide, ébauche humaine avortée, dont le cou laissait tomber deux goitres immondes, suivait, moitié rampant, moitié marchant, Raoul et Édouard, à qui son contact causait une horreur involontaire. Le crétinisme tend à disparaître dans le Valais, mais le goitre y est héréditaire, surtout chez les femmes. La science en a trouvé le principe vénéneux dans les eaux courantes des montagnes, qui renferment beaucoup de magnésie, et très peu d’iode.

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La cascade de Pissevache, à laquelle ils arrivèrent bientôt, ne put les distraire de ces mauvaises impressions. Et pourtant les rochers, tantôt découpés en pointes saillantes, tantôt s’élevant en terrasses, sur lesquels se déverse en une masse arrondie la limpide Sallenche, les nombreux filets d’eau qui l’entourent, leurs eaux, s’élançant comme des fusées et sillonnant l’air, présentent une image si variée, si vivante, que si l’on trouvait là un beau paysage, ce serait la plus belle cascade des Alpes.

La route se fit lentement ; presque sans plaisir. Aussi, de retour à l’hôtel, Raoul pria Hector de ne les faire partir que le lendemain. Édouard, qui se sentait très fatigué, appuya cette demande à laquelle il fut fait droit de bon cœur.

Ce ne fut que le lendemain assez tard – car les jeunes gens, ayant omis de fermer leurs fenêtres, avaient eu leur repos incommodé par les mouches – qu’ils prirent la voiture. Raoul dormit pendant le trajet qui n’a rien de curieux. Près de Sembranchier, le guide montra au-dessus d’un rocher le château de Saint-Jean qu’habita l’empereur Sigismond, le beau village de la Drance sur la rivière de ce nom, et à Saint-Pierre même la vieille église du XIe siècle.

Au saut de voiture on prit un léger goûter et quelques provisions : puis, sac au dos, on s’engagea sur la route du Saint Bernard.

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CHAPITRE V

Sans titre 25

Le mont Saint-Bernard. – Histoire. – Bonaparte et Desaix. – Masséna à Gênes. – Défilé de Marengo. – Les religieux et les chiens du Saint-Bernard. – L’hospice. – Les environs. – Le temple de Jupiter. – La nouvelle morgue. – Chambre du premier consul et tombeau de Desaix. – Départ pour Aoste. – Encore de l’histoire. – Italiam ! – La ville d’Aoste et la tour du Lépreux. – Le mont Blanc par Courmayeur. – Courmayeur et l’allée Blanche. – Le col de Fenestre et le col du Petit-Bonhomme. – La pluie. – L’hospitalité au village. – Arrivée à Saint-Gervais. – Repos et départ pour Aix-les-Bains. – Adieux au guide.

La nature alpestre avait beau faire passer sous leurs yeux des décors éblouissants, nos jeunes gens sentaient battre leur cœur de Français aux souvenirs que le premier consul a semés de Martigny au mont Saint-Bernard.

— C’est le plus beau passage de notre histoire, dit Hector en riant.

Et alors, ce jeune officier, qui n’avait pas eu le temps d’oublier ses examens de Saint-Cyr, ces jeunes bacheliers, encore sous l’impression de leurs études historiques, se mirent à reconstituer des yeux et de la pensée cette lutte de Bonaparte avec la nature. Les Alpes devaient être le Rubicon de ce futur César.

C’était dans la première année de notre siècle. Masséna était bloqué dans Gênes par toutes les forces de l’Autriche. Son armée n’avait plus de vivres, et la famine avait raison du courage. Masséna allait être prisonnier, lui et son armée, et le général autrichien de Mélas revenait dès lors en Piémont fermer le débouché des Alpes. On était au 10 mai. Il fallait se hâter. Bonaparte n’hésita pas.

De Paris, où il restait jusqu’au dernier moment pour laisser le moins de place possible à l’intrigue et aux complots, il donnait ses ordres avec cette rapidité qui lui permit de porter le drapeau français des rives du Pô aux rives du Jourdain, des rives du Jourdain à celles du Danube et du Borysthène. Il fallait aussi tromper la vigilance de l’Autriche, en lui faisant croire que les divers corps disséminés en Suisse n’étaient que les renforts de l’armée d’Allemagne. Quand tout fut prêt, Bonaparte fit publier son départ pour Dijon, où il devait, disait le Moniteur, aller passer la revue des dépôts de conscrits et de volontaires. Mais, parti le 6 mai au matin, le 13 il était à Martigny. Les espions de l’Autriche s’aperçurent trop tard pour en prévenir le cabinet de Vienne, que ce voyage du premier consul n’était plus une feinte. L’armée française allait franchir les Alpes, pendant que de Mélas s’acharnait à prendre Gênes et à forcer le pont du Var !

C’est de Martigny, dans un couvent de bernardins, que Bonaparte surveilla cette grande entreprise. Pendant qu’il restait de ce côté-ci des monts pour correspondre le plus longtemps avec le gouvernement de la République, auquel veillaient Cambacérès et Lebrun, il envoyait Berthier de l’autre côté du Saint-Bernard pour recevoir les divisions et le matériel.

Le premier consul dut entendre les observations que le général Marescot lui présentait sur le danger de traverser les Alpes à la fin de l’hiver.

— Pouvons-nous le faire ? dit Bonaparte.

— Peut-être, répondit Marescot.

— Partons, alors.

Sublime réponse dans sa simplicité ! Du reste, bien que le plus difficile et le plus périlleux, le Saint-Bernard méritait la préférence sur le Simplon et le Saint-Gothard, à cause de la brièveté du trajet.

Ce fut Lannes qui passa le premier avec six régiments d’élite. Il put arriver à Saint-Remy sans événement fâcheux. C’est là qu’il attendit le reste de l’armée, dont chaque jour arrivait une division. Une fois les vivres et les munitions passés, il fallut s’occuper de l’artillerie. On démonta les affûts et les canons qu’on plaça sur des mulets, et, dans des sapins coupés par le milieu et creusés furent soigneusement empaqueté, comme un enfant au maillot, les pièces de douze et les obusiers. On attela des mulets à ce singulier fardeau qui put s’élever jusqu’au sommet du col. Mais la descente fut plus difficile. Muletiers et mulets vinrent à manquer ; il advint même que des paysans à qui on offrait mille francs pour ce voyage gigantesque, refusèrent et se cachèrent afin de ne pas y être forcés. Ce fut alors que ces soldats dévoués, qui devaient en dix ans courber l’Europe à nos genoux, saisirent les pièces de canon abandonnées et les traînèrent eux-mêmes, refusant tout salaire. Et joyeux comme s’ils avaient le pressentiment de la gloire immortelle qu’ils allaient conquérir, gravissant les sentiers escarpés, chantant au milieu des précipices, animés par les musiques qui jouaient dans les passages les plus difficiles, protégés par un ciel serein qui leur permettait de surmonter ces obstacles d’une nature si nouvelle, bivouaquant la nuit dans la neige, auprès de leurs canons, ils franchirent le Saint-Bernard et arrivèrent à Saint-Remy, où leur repos ne fut que le prélude d’une grande victoire.

Et Bonaparte ? Il se décida le 20 mai à passer les monts, quand il eut surveillé lui-même le passage à son arrivée. Monté sur une mule, revêtu de cette enveloppe grise qu’il a toujours portée, conduit par un guide du pays, il gravit le Saint-Bernard comme un oisif qui n’a rien de mieux à faire, mais son esprit était occupé ailleurs, et son œil distrait suivait sa pensée au delà des monts, dans ces champs fertiles de l’Italie, où il allait chercher la gloire. Seul avec son petit chapeau posé carrément sur la tête, ses longs cheveux fouettés par le vent, il ressemblait de loin à un aiglon voletant sur la neige.

Voilà le résumé, malheureusement trop défiguré, de la conversation historique des jeunes gens, que le guide écoutait avec ravissement.

— Ce que vous ne dites pas, mes jeunes maîtres, ajouta-t-il, c’est que le guide ne sut que plus tard quel puissant voyageur il avait conduit. Comme il lui avait raconté sa vie, ses pensées, ses plaisirs, Napoléon – car pour moi il n’y a pas de Bonaparte – lui fit donner, dès le lendemain, un champ, une maison et de l’argent pour se marier. Il s’appelait Martin Groseillier.

— J’aurais bien voulu connaître ce guide, dit Hector.

— Il est mort récemment, lui fut-il répondu.

— Ah ! fit Édouard rêveur, les grands conquérants aiment à faire le bien pour mériter celui qu’ils sollicitent de la Providence.

— Quand il n’est pas poète, il est philosophe celui-là, grogna Raoul.

La route se fit assez péniblement : on aurait dit que les voyageurs étaient écrasés par le poids de leurs souvenirs ; seulement, le froid devint plus intense, et, après avoir passé le défilé sauvage de Marengo, ils entrèrent dans un petit bâtiment, avant-poste de l’hospice, où un marronnier les fit reposer et réchauffer. Cela s’appelle la cantine, et c’est la dernière habitation sur cette route, qui n’a d’autre mérite que de conduire au Saint-Bernard.

— Qu’est-ce que c’est que cette maison-là, à côté, fit Raoul, en désignant un petit amas de pierres érigé en forme de chapelle.

— C’est la morgue, dit le guide en se signant, ou plutôt l’ancienne, car ce n’est plus qu’un ossuaire.

Cette idée de mort qui se dressait brusquement devant ces jeunes gens brillants de santé, était d’un lugubre enseignement. Aussi comme la nuit venait et que la neige s’épaississait sous les pas, comme ils se trouvaient seuls dans cette nature dépouillée d’ornements, et que toutes les caravanes qui les suivaient ou les accompagnaient avaient déjà disparu, les laissant flâner le long des chemins et rêver le long de l’histoire, ils eurent presque peur, et, silencieux et sombres, ils hâtèrent le pas en dépit de la neige et du vent.

Enfin, on entendit un cri, une cloche, un aboiement de chien, et on se trouva devant l’hospice, dont la porte est ouverte nuit et jour gratuitement, à qui demande l’hospitalité et souvent la vie dans ce lieu de désolation.

Le frère de garde les conduisit dans une chambre où, près d’un excellent feu, ils reprirent des forces pendant qu’on préparait leurs cellules. La fatigue l’emporta sur la faim, et au souper ils préférèrent leur lit, où on leur servit une tasse de lait chaud, et où ils s’endormirent sans même se préoccuper de leur guide.

Le lendemain, malgré les efforts d’Avit, ils s’éveillèrent très tard. Le ciel était bleu et la terre toute blanche, mais le soleil, malgré son air de fête, ne pouvait égayer ce sombre paysage, dont un lac aux eaux noires dans leur cadre de neige, quelques maigres jardins à la végétation chétive, de vieux pins rabougris et des pics décharnés forment les détails peu pittoresques.

Et c’est là, à deux mille six cents mètres au-dessus de la mer, que des hommes venus des vallons ravissants de l’Italie, vivent toute l’année sans famille autre que Dieu, sans amis autres que leurs chiens, dans le sacrifice et le dévouement ! Sainte Charité, comme tu dois prendre en pitié ces bals, ces fêtes, ces souscriptions, ces quêtes, que les hommes des villes affichent si fastueusement, en face de ces frères qui, la nuit, dans d’étroits sentiers, au bord des précipices, menacés par l’avalanche, emportés par la tourmente, aveuglés par la neige, s’en vont au secours du voyageur dont ils entendent les cris de détresse !…

C’est dans ces idées un peu tristes que les jeunes gens descendirent au réfectoire, et se trouvèrent au milieu d’une société d’Anglais prenant du thé et de Français causant de l’Opéra. Au loin s’entendaient les chants de l’office, à travers les intervalles, des rires, et les frères silencieux, empressés, servaient cette foule rieuse, babillarde, qui ne songeait déjà plus à la sainteté du couvent qui l’abritait.

Après le déjeuner, on visita l’hospice, la chambre où a couché Bonaparte et le tombeau de Desaix. Avit n’était pas content, il voulait que les jeunes gens allassent voir les Chenalettes, mais c’était une excursion trop fatigante pour leurs membres endoloris. D’ailleurs, Hector était en conversation suivie avec le frère qui les conduisait.

— Est-il vrai, lui demandait-il, que vous ayez fait beaucoup de dépenses lors du passage de l’armée française, et que le couvent n’en ait pas recouvré la moitié ?

— Nous ne nous plaignons pas, répondit le frère. La France a beaucoup de jaloux et d’ennemis. Ce n’est pas étonnant qu’on ait fait courir ces faux bruits. Le premier consul n’a pas compté, mais il nous a fait un don magnifique pour le soulagement des pauvres et des voyageurs.

À l’église, on s’arrêta au mausolée de Desaix. Que de pensées vinrent agiter nos Français devant la dernière demeure de ce héros, qui, à Marengo, est arrivé à temps pour regagner une bataille perdue, prenant sur lui une détermination que Grouchy n’a pas osé prendre à Waterloo ! Qui sait si nous n’aurions pas encore l’empire du monde ?…

— Eh bien ! franchement, il est mieux là que sur la place Dauphine, murmura Raoul.

Le frère sourit.

— Il est rare qu’un Parisien ne fasse une observation semblable, dit-il.

Édouard désira voir les chiens, mais cette visite rendit Raoul furieux, ces pauvres bêtes ayant voulu lui prouver leur bonne humeur en remuant la queue sur ses jambes.

— Mais ce sont des coups de bâton, hurla-t-il.

Le frère les tint à distance, et, sur la demande d’Hector :

Sans titre 26

— Ces chiens-là, dit-il, déterrent un homme enfoui dans la neige à la profondeur d’un mètre. L’hiver, nous sommes toujours en route avec eux ; ils nous frayent la route quand la neige est nouvelle, et, s’ils sont trop fatigués, c’est nous qui les remplaçons. Pauvres bêtes ! ils ne nous laissent pas travailler longtemps, allez !

C’était simplement dit, mais les yeux d’Édouard et d’Hector se mouillèrent de larmes. Raoul se garait des chiens et ne s’occupait que de préserver ses jambes.

Le religieux poursuivit, avec ses hôtes, l’excursion dans l’hospice, dont il leur expliqua minutieusement les coutumes et leur montra tous les détails.

On sortit pour aller voir la morgue, spectacle horrible et curieux, dont Raoul se dispensa. C’est une grande salle basse et cintrée, où des ossements humains, et des cadavres noircis par le froid, sont groupés avec la bizarre intelligence du hasard. Au milieu d’eux apparaît encore, comme une statue de l’amour maternel, une femme donnant le sein à son enfant !

Et quel contraste ! à la fenêtre de cette chambre, où poussière, ossements et cadavres, sont renfermés selon l’époque dont ils datent, un rayon de soleil et le regard de deux jeunes gens de vingt ans ! La vie animée devant la vie éteinte ! L’avenir devant le passé !

Comme la journée était belle et l’heure un peu avancée, il fut résolu qu’on irait coucher à Aoste, mais il fallait se hâter. On se mit à la recherche du guide et de Raoul, qui, tous deux, avaient disparu.

Édouard était très inquiet. Hector, sans le laisser paraître, l’était plus que lui. Ils entendirent des cris près du lac et y coururent.

C’était un Anglais qui prenait un bain !… Hâve de froid et grinçant de frisson, il nageait comme un canard polaire, à travers les glaçons, en criant : J’ai gagné mon pari ! Les pères, accourus à cette nouvelle avec des couvertures et un brancard, le retirèrent tant bien que mal pour le transporter à l’infirmerie.

Plus bas, des jeunes fous jouaient au bouchon sur la neige. Ceux-là, c’étaient des Français. De tous côtés revenaient des excursionnistes des Chenalettes, qui ne méritent pas les recommandations que leur ont données les guides. Partout l’animation et la gaieté dans ce désert et en face de cet hospice. Mais de Raoul, point.

Enfin, le guide apparut.

— Monsieur Raoul est en avant, leur cria-t-il.

— En avant ? fit Hector étonné.

— Je vais vous dire. Le jeune homme s’ennuyait, moi aussi, nous avons fait un petit tour en vous attendant.

Édouard courut à l’église verser son aumône, remercier les religieux, prendre le bagage de son frère et le sien, puis on se remit en route par la rive droite du lac, au bout duquel se trouve le plan de Jupiter, ancien emplacement d’un temple élevé au dieu des païens. C’est là qu’on retrouva Raoul, fouillant dans un terrain parsemé de briques, d’où les religieux ont extrait des ex-voto, des statuettes, des médailles pour leur petit musée.

— Que fais-tu là, frère ? dit Édouard.

— Comment, vous voilà ? Est-ce que nous partons, dit Raoul en pâlissant.

— Nous allons coucher à Aoste, dit Hector.

— Mais je n’en peux plus, cria l’enfant gâté. Je couche ici, moi.

— Nous vous porterons, dit le guide.

— Vois ce que j’ai trouvé, dit Raoul à son frère, en lui montrant un morceau de fer ressemblant assez à la lame d’un stylet. C’est du pur romain, ajouta-t-il triomphalement.

— Ça, dit Hector, après avoir débarrassé le fer de la terre rougeâtre qui l’entourait, c’est une paire de mouchettes !

Raoul le regarda de travers, et se mit en route sans mot dire.

— Hector, dit doucement Édouard, ne le raillez pas trop.

La descente se fit en deux heures, jusqu’à Saint-Remy, où on trouva la douane de Sa Majesté le roi Victor-Emmanuel. Hector voulut s’arrêter. Raoul refusa. Voulant changer la conversation, Édouard fit causer le guide, qui délia d’autant mieux sa langue qu’elle était liée depuis la veille.

— Dites-moi, mon brave, pourquoi Martigny-le-Bourg, comme Saint-Remy, est-il dominé par une forêt ? Est-ce comme ornement ou par précaution ?

— Voilà, fit le guide, je vous en ai déjà parlé, je crois. C’est à cause des avalanches.

— Je parie qu’il va nous conter une histoire, riposta Raoul.

— Il n’y en aurait pas que j’en inventerais bien une pour vous faire plaisir, mon jeune monsieur, dit le guide. Mais ce que j’ai à dire est une des choses les plus curieuses à voir en Suisse. Chaque village exposé aux chutes des neiges est protégé par une de ces forêts dont vous voyez un faible échantillon. Sans elles nos maisons et nos champs seraient toujours exposés aux éboulis. Grâce à leurs racines, elles forment sous la terre végétale et sur les rochers où elles s’appuient, un sol assez solide pour ne pas être ébranlé par de fortes pluies.

— Mais en hiver, on se chauffe bien en Suisse, dit Raoul.

— Personne ne touche aux forêts de secours. Leurs arbres sont sacrés. Quand on les coupe par malheur, ils agonisent comme une personne vivante et perdent tout leur sang.

— Leur sang ?

— Oui, je connais un vieux berger qui a la main paralysée pour avoir voulu couper un de ces arbres, dont on eut toutes les peines du monde à arrêter le sang. Tous les ans, au jour anniversaire de son crime, le berger entend un vacarme effroyable. Ce sont les lutins des troupeaux qui vengent les arbres de la forêt. Le matin quand il se réveille, chèvres et moutons ont une marque de sang qu’il fait disparaître en la frottant avec la terre prise à minuit entre les racines de l’arbre qu’il a voulu tuer.

Les trois jeunes gens éclatèrent de rire à ce récit superstitieux, mais le guide avec son fin sourire :

— C’est pour faire peur aux esprits faibles que chaque pays a ses légendes. Il faut respecter les nôtres qui ont toujours un enseignement. Toutes les défenses possibles seraient inutiles dans certains cantons, où le diable rend presque autant de services que le bon Dieu.

Comment les jeunes gens arrivèrent-ils à Aoste ? Impossible à dire. La route fut pour eux une série d’enchantements. Les nouveaux paysages qui se déroulaient sous leurs yeux ne présentaient plus les coupures majestueuses des pays alpestres, mais bien une nature d’une inépuisable richesse et d’une apparence gracieuse. La contrée est plongée dans une voluptueuse atmosphère et couverte d’une luxuriante végétation.

— Ah ! comme j’avais raison de préférer l’Italie, crie Raoul.

— Ingrat, fait Hector en se retournant et en montrant dans le crépuscule du soir les dentelures du mont Blanc et du mont Rose.

On alla souper et coucher chez Taissaz, un ami du guide, en se donnant rendez-vous pour le lendemain de bonne heure…

Miracle ! Raoul fut levé le premier ! qu’a-t-il donc à bondir ainsi dans la chambre ? Hector ne le reconnaît plus. Édouard sourit de joie à la joie de son frère.

— Nous sommes en Italie, chantonne le jeune fou ! À la bonne heure, on respire ici. Avec votre morgue et votre hospice vous ne m’amusiez guère là-haut. – Habille-toi donc, Édouard. – Et puis il fait chaud ici. Brrr. – Ça me fait penser que ce matin ce n’était pas récréatif de se lever au couvent. Tout y est froid comme une roche à l’ombre… – Allons bon ! voilà Hector qui va se raser ? – Nous en a-t-il débité de l’histoire, avec le père ermite ? qu’est-ce que ça peut nous faire que ce soit Louis le Débonnaire ou Charlemagne qui ait construit le couvent ? et ces chiens avec des bâtons en guise de queues ? Ah ! voilà le guide ; bonjour, Avit.

Le guide entrait en effet, prêt à la promenade.

— Que faisons-nous ? dit Hector.

— Nous partirons dans une heure pour Courmayeur. Le temps de voir la ville et de déjeuner.

— Ah ! fit Raoul décontenancé, je me recouche !

Cette boutade fit rire, et comme Hector ni Édouard n’étaient prêts, le guide emmena Raoul respirer l’air italien.

Aoste est une charmante petite ville que nos voyageurs visitèrent en peu de temps. Que reste-t-il de cette cité orgueilleuse fondée en trois ans par l’empereur Auguste ? un pont, un amphithéâtre, un arc de triomphe, souvenir de l’asservissement d’un peuple libre et fier par un peuple grand et brutal. Hélas ! grands ou petits, nous chantons la gloire romaine qui a laissé en Europe tant de traces de sa grandeur. Et pourtant, nos pères eux-mêmes ont courbé sous ce joug leur tête mutilée dans d’héroïques combats !…

On ne manqua pas d’aller voir la tour du Lépreux qu’a immortalisée Xavier de Maistre. Elle est située d’une manière ravissante, dans un agreste enclos protégé par des ombrages touffus. C’est là que notre romancier a fait vivre son martyr, dans le désespoir et la solitude.

La cathédrale est trop originale et l’hôtel de ville trop moderne. Aussi, d’un commun accord, les jeunes gens s’en tinrent là de leur visite, et après déjeuner montèrent dans le char-à-bancs qui les conduisit à Pré-Saint-Didier, où ils arrivèrent à midi, par un temps des plus favorables.

La route qu’ils venaient de parcourir est ravissante ; grands vignobles, vieux et imposants châteaux, villages groupés avec fantaisie, rochers, torrents, cascades, rien n’y manque.

— Qu’en dis-tu, Manlius ? dit Hector à Raoul.

— Trop de crétins, fait Raoul.

En effet, si la vallée est belle, les habitants y sont malpropres, et le crétinisme s’y présente sous sa forme la plus repoussante.

À Pré-Saint-Didier, le panorama des Alpes recommence. On se retrouve au pied du mont Diane, sur le revers opposé à Chamounix, en face de cinq glaciers descendant de la crête neigeuse des monts.

— Hein ? fit le guide joyeux de l’admiration des jeunes gens. Ai-je bien fait de vous faire revenir par ce chemin-là ?

On se dirigea à pied sur Courmayeur. Le trajet est court et intéressant. Toujours ce même spectacle de la chaîne du mont Diane, dont on ne se lasse pas, égayé par le costume écarlate des habitants, qui rappelle les estampes de nos légendes.

Courmayeur était vivant comme une de nos villes d’eaux les plus fréquentées. On s’installa à l’hôtel Royal, de manière à y séjourner et coucher, le guide désirant faire voir en détail aux jeunes gens cette dernière halte des vues du mont Blanc. Du reste, il n’agissait qu’après s’être concerté avec Hector qui, tout en ne suivant pas d’itinéraire bien tracé dans cette première partie de leur voyage, voulait surprendre ses amis sans les fatiguer. Or, le lendemain devait être une rude journée de fatigue. Il fallait ménager leurs jambes et ne pas les effrayer.

Aussi, après un dîner confortable, notre petite caravane se mit-elle à admirer le paysage dans ses moindres détails. On visita Entrèves avec ses maisons éparses sur des îlots verdoyants, entourées de clôtures de haies vives et de bouquets d’arbres, parmi lesquels le frêne et le noyer abondent. On admira avec la lorgnette ces glaciers échelonnés entre Entrèves et les cols du Ferret et de la Seigne, se précipitant dans une étroite et profonde gorge pour y former la Doire, torrent bavard, qui ira dormir plus loin au sein des campagnes de l’Italie. Sans présenter l’aspect imposant des environs de Chamounix, ceux de Courmayeur n’en comptent pas moins parmi les superbes paysages des Alpes.

Avant de se coucher le guide fit régler toutes les dépenses de l’hôtel et se munit de divers approvisionnements de bouche. Le lendemain, après cinq heures d’un sommeil souvent troublé par les bruits des baigneurs, on se trouva sur pied avant le jour. Raoul ne grogna pas trop, croyant à une petite excursion. S’il s’était douté qu’on avait neuf lieues à faire, et qu’en dépit de ses promesses, Hector ne le ramènerait que trois jours après à Genève ?…

À l’aurore, on se trouva en face du glacier de la Breuva. Contraste saisissant ! plus de forêts, plus de prairies. Rien que la glace et la neige. Quelques moraines seules y laissent végéter de quoi nourrir les chèvres. À voir cette masse colossale de glaciers au soleil levant, on dirait un immense manteau d’argent parsemé d’émeraudes et d’opales, qui, suspendu aux aiguilles du mont Blanc, balayerait l’allée Blanche de ses somptueux replis. Ajoutez au bruit confus de la nature qui s’éveille le craquement des glaces, le roulement des avalanches et le sifflement monotone des marmottes, vous aurez un spectacle dont l’imagination ne laisse pas que de s’effaroucher.

Puis la vallée s’élargit. La Dent du géant montre sa cime fendue en deux, ce qui la fait ressembler à une tête de chamois, et le Cramont ses flancs escarpés. Voici le lac Combal aux eaux dormantes et encaissées, devant lequel le glacier du Miage étend ses immenses moraines. C’est devant ce spectacle que nos jeunes gens se reposèrent et n’ouvrirent la bouche que pour entamer leurs provisions.

Tout à coup Raoul se leva, croisa les bras, et d’un air doctoral :

— C’est très beau, mais où allons-nous ?

— À Genève, dit Hector.

— Enfin, dit Raoul joyeux, et à quelle heure y arrive-t-on ?

— Dans trois ou quatre jours, quand nous aurons visité Aix-les-Bains.

— Oh !… ça ne te fatiguera pas trop, Édouard ?

Et joyeux comme des pinsons, ils se remirent en route pour traverser le col de la Seigne. C’est au haut de ce col, près de la croix qui marque la frontière de la France et celle de l’Italie, qu’ils eurent le développement du panorama grandiose dont ils n’avaient eu qu’un avant-goût le matin. L’allée Blanche s’étend dans toute sa longueur, et le mont Blanc apparaît sous un aspect tout différent. Ici, c’est une montagne au caractère hardi, coupée à pic au milieu de rochers de granit qui n’en laissent voir que la coupole.

— Une vraie calotte surbaissée, dit Raoul.

— Je suis de Chamounix, dit le guide, et pourtant j’avoue que ce point de vue est plus beau que le nôtre.

— C’est un poème épique, dit Édouard.

— C’est la bataille des Titans, dit l’officier.

— En voilà du terrain perdu, fit Raoul.

— Non, riposta le guide, c’est Dieu qui est propriétaire. Nous sommes chez lui. Et, je vous en préviens, les chemins sont mal entretenus.

En effet, la route devient aussi accidentée sous les pieds qu’elle l’est à la vue. Ravins, pentes, rampes, sentiers glissants et à peine tracés, et, dans ce désordre, pas un seul être vivant, si ce n’est un aigle planant dans l’air ou un chamois bondissant sur les neiges. La nudité des aspects va croissant. On rampe le long d’affreux rochers, sur un terrain ardoisé et ramolli par les eaux, et à travers des flaques de neige.

Raoul ne fait que grogner. Édouard serre les dents de fatigue, et Hector, inquiet, consulte le guide sur une nuée qui enveloppe la cime des monts.

Le guide n’a pas le temps de répondre. La pluie s’en charge. Et pas le moindre abri. On ouvre les parapluies, mais, sans point d’appui pour marcher, on est obligé de les refermer. Enfin, transis de froid et mouillés jusqu’aux os, ils arrivent aux chalets des Mottets. Mais un torrent les empêche d’entrer au village, il faut aller chercher le pont et, quand on l’a trouvé, remonter encore pour trouver un chalet hospitalier.

Devant un bon feu et une tasse de lait chaud, la gaieté renaît pendant que la pluie au dehors cesse, n’ayant sans doute plus de voyageurs à mouiller.

— Du courage ! s’écrie Avit, voilà le soleil ! Et vos jambes, monsieur Raoul ?

— Je n’y comprends rien. Je ne suis pas fatigué.

— Ni moi, firent Hector et Édouard.

— Bien sûr ? c’est que le Bonhomme est dur là-haut. Mais par le beau temps, c’est facile.

— Allons !…

Par prudence, le guide se munit de provisions et on reprit la route aride et pierreuse qui conduit au col du Bonhomme. La traversée est un sentier en corniche qui coupe obliquement des pentes plutôt sauvages que terribles. La vue est d’un grand caractère. Le mont Blanc découpe le ciel de ses contreforts majestueux, et le Buet en argente l’azur. Puis, à mesure qu’on approche de Nant-Borant, après avoir jeté une pierre à la plaine des Dames, honneur mortuaire rendu au repos de deux voyageurs qui y ont péri, on trouve une contrée inhabitée, solitaire, druidique. La fatigue et la faim forcèrent les jeunes gens à s’arrêter, malgré la nuit qui s’avançait ; mais le guide permit ce repos, le reste du chemin n’étant ni long ni difficile.

Par malheur, après ce repos, Édouard se plaignit d’une grande fatigue, et clopin clopant, on se remit en marche. À la base du mont Joli, Avit put loger les jeunes gens dans un petit chalet, où une étable bien chaude, bien parfumée et bien douillette, les reposa mieux que ne l’eût fait un lit d’hôtel.

Quand ils se réveillèrent le lendemain très tard, ils étaient dévorés par les puces, et un grand diable de bouc qui les regardait d’un œil curieux leur apportait une odeur peu récréative. Il n’y avait plus d’enthousiasme dans les têtes, plus de joie dans les cœurs, plus de force dans les jambes.

— Si j’avais su ? disait le guide désespéré. Nous ne serions pas passés par là. Enfin, nous n’avons que quatre lieues à faire pour arriver à Saint-Gervais, où vous prendrez la diligence pour Aix-les-Bains, et moi la route de Chamounix… Et nous nous quitterons…

— Déjà ? fit Raoul.

Il fut décidé qu’on coucherait à Saint-Gervais, avant de partir pour Aix-les-Bains. On arriverait moins fatigué.

Aussi la route de Montjoie à Nant-Borant et à Saint-Gervais se fit-elle lentement. Mais ils n’avaient plus à savourer les délicieux paysages de la veille. Ils ne fixèrent leur attention que sur une petite chapelle de Notre-Dame de la Gorge, placée au point le plus escarpé du vallon, et qui est visitée le quinze août par une foule de pèlerins.

On arriva le soir dans le vallon de Saint-Gervais, séjour très agréable et surtout très vivant. Mais, bains, cascades et montagnes ne valent pas le repos quand on a fait une route longue et fatigante. Le lendemain on se sépara du guide à regret. Avit les conduisit jusqu’à Sallanches, où il trouva des Anglais qui voulaient passer le col d’Anterne et n’avaient pas de guide.

— Du moins, je ne m’en irai pas seul, dit-il en faisant ses adieux aux jeunes gens qu’emportait la diligence.

CHAPITRE VI

Sans titre 28

Aix-les-Bains. – Son climat et sa population. – Les étrangers. – Dépit de Raoul. – Le lac du Bourget et le Lac de Lamartine. – Haute-Combe, Saint-Denis de la Savoie. – Ses tombeaux. – La cascade de Grésy. – La reine Hortense. – Mort de madame de Bosc. – Un ami d’Hector. – Ce qui résulte de cette rencontre. – Les bains d’Aix. – Départ pour Saint-Jean de Maurienne. – Le mont Cenis. – Son tunnel. – Visite aux machines. – Les ouvriers perforeurs. – L’intérieur du tunnel. – Poésie et science. – Sur le mont Cenis. – Le chemin de fer et sa locomotive sur rail médian. – Explications scientifiques. – Le paysage. – Le sommet du mont Cenis. – Retour. – Accident. – Les bûcherons de la Savoie. – Le fort de l’Écluse. – Genève. – Lettre des jeunes gens à leur père. – Post-scriptum de Raoul. – Repos.

Ah ! si j’avais ma malle !

Ce fut la première réflexion de Raoul en descendant de voiture et en se retrouvant au milieu de l’animation d’un boulevard parisien.

Aix-les-Bains est une ville à la mode ; elle est bien située, gaie, riante ; sa température est très douce, son climat des plus sains, ses habitants bons et hospitaliers, et de tous temps elle fut préservée des épidémies qui ont désolé les localités voisines. Enfin, ses eaux jouissent d’une réputation européenne justement méritée. Grâce à tous ces titres, elle voit chaque année affluer touristes et baigneurs. Les uns et les autres y trouvent leur compte, ceux-ci dans les bains, ceux-là dans les environs qui sont les plus intéressants de la Savoie.

Mais la mode est souvent un ennui ; elle astreint le voyageur à un décorum, à une étiquette qui bannissent le sans-gêne et proscrivent le plaisir. C’est le défaut d’Aix, du moins pour Raoul qui se trouve gêné sous son costume de touriste, parmi ce beau monde pour qui les bains sont un prétexte et un lieu de rendez-vous.

— Console-toi, dit Édouard, nous ne sommes pas ici pour être vus, mais pour voir.

— Nous ne pourrons pas aller au casino.

— Mondain, va ! nous irons sur le lac et dans les environs, ça vaudra mieux.

Et en effet, à peine ont-ils déjeuné et donné l’air le plus gracieux à leur modeste toilette, que nos trois jeunes gens s’embarquent sur le lac du Bourget pour aller visiter Haute-Combe et la fontaine des Merveilles.

Ce petit lac, bleu comme le ciel et limpide comme l’air, est sujet à des tempêtes terribles. Une d’elles faillit coûter la vie à l’impératrice Joséphine ; une autre inspira à Lamartine une de ses plus suaves poésies. Voilà comment il raconte lui-même le fait :

« … Nous nous embarquâmes un soir d’orage sur le lac du Bourget, dans un petit bateau de pêcheurs. La tempête nous prit et nous chassa au hasard des vagues, à trois ou quatre lieues du point où nous nous étions embarqués. Après avoir été ballottés toute la nuit, les flots nous jetèrent entre les rochers d’une petite île, à l’extrémité du lac. Le sommet de l’île était surmonté d’un vieux château flanqué de tours, et dont les jardins, échelonnés en terrasses unies les unes aux autres par des escaliers dans le roc, couvraient toute la surface de l’îlot. Ce château était habité par un monsieur de Châtillon, gentilhomme savoisien. Il nous offrit l’hospitalité ; nous passâmes deux ou trois jours dans son manoir entre ses livres et ses fleurs. Il avait écrit un poème intitulé : Mon Lac et mon Château. C’était l’Horace rustique de ce Tibur sauvage. En trois séances, après le souper, il nous lut son poème. Quand notre bateau fut radoubé, nous prîmes congé du vieux gentilhomme. Nous étions déjà amis. Quelques jours après je lui envoyais pour carte de visite, par un batelier qui allait à Segnel et qui passait au pied de son château, ces vers. »

Suit la poésie du Lac.

Édouard fut le premier à se souvenir de Lamartine, sur le lac chanté par le poète. Silencieux, assis à l’arrière, pendant qu’Hector et Raoul admiraient le paysage, il repassait ces vers sublimes.

— Oui, se disait-il, Lamartine a raison, de beaux vers portent en eux leur mélodie. La musique, fût-elle écrite par Niedermayer, n’ajoute rien au gémissement de ces strophes :

 

Ô lac, rochers muets, grottes, forêt obscure !

Vous que le temps épargne ou qu’il peut rajeunir,

Gardez de cette nuit, gardez, belle nature,

Au moins le souvenir !

 

Qu’il soit dans ton repos, qu’il soit dans tes orages,

Beau lac, et dans l’aspect de tes riants coteaux,

Et dans ces noirs sapins et dans ces rocs sauvages

Qui pendent sur tes eaux !…

 

Qu’il soit dans le zéphir qui frémit et qui passe,

Dans les bruits de tes bords par tes bords répétés,

Dans l’astre au front d’argent qui blanchit ta surface

De ses molles clartés !…

 

— Tiens, dit Raoul, en touchant Hector du coude, Édouard parle tout seul.

On abordait à Haute-Combe, cette Saint-Denis de la Savoie.

Fondé en 1125 par Amédée III, ce monastère, de l’ordre de Cîteaux, fournit deux papes, Célestin IV et Nicolas III. C’est aujourd’hui le lieu de sépulture de la maison de Savoie.

Dévasté en 1793, il fut restauré richement, en 1826, par le pieux roi Charles-Félix qui y consacra, pendant vingt ans, des sommes considérables. Les jeunes gens visitèrent l’intérieur de la royale abbaye qui renferme de magnifiques tombeaux, principalement celui de Pierre de Savoie, et en sortant, montèrent sur la tour voisine, appelée le phare de Gesseur, décrite par Jean-Jacques Rousseau.

Cette excursion ne plaisait guère à Raoul qui se sentait gêné sous son costume de touriste. Le temps était superbe et avait amené de ces côtés la foule élégante des baigneurs d’Aix. On redescendit vers la fontaine dite des Merveilles, source intermittente qui ne coule que par intervalle.

— Aussi capricieuse que Raoul, fit Édouard.

On attendit même un bon moment que la fontaine daignât donner une représentation, mais ce fut inutile. Il paraît que c’est pour l’avoir trop attendue, que l’impératrice Joséphine éprouva sur le lac l’effroyable tempête dont nous avons parlé.

À peine de retour à Aix, Raoul demanda une autre excursion.

— Décidément, le séjour d’Aix vous fait peur, dit Hector.

— Oh ! il n’y a rien à voir.

— Vous croyez ; c’est ce qui vous trompe, mais j’attendrai que vous soyez de meilleure humeur pour vous le prouver.

— Si nous allions à la cascade de Grésy ? demanda Édouard.

— Il y avait longtemps qu’on n’avait vu de cascades. Allons à Grésy.

Au bout de trois quarts d’heure d’une route charmante, ils arrivèrent à cette cascade célèbre par une grande infortune. Rien de plus pittoresque que cette excavation à plans perpendiculaires d’où tombent des nappes d’eau en flocons écumeux. Au-dessus de l’abîme béant, des maisons pendent au milieu des pampres et des fleurs. En 1813, la reine Hortense, qui aimait beaucoup les eaux d’Aix, alla visiter la cascade, accompagnée de son chambellan et de madame de Bosc, sœur de la maréchale Ney et dame du palais. Il fallait passer sur une planche posée sur un petit bras d’eau qui allait d’une vitesse effrayante. La mousse et le frottement des eaux avaient rendu cette planche très glissante.

Sans titre 29

Pourtant, la reine passa lestement ; mais madame de Bosc, répugnant à s’appuyer sur le bras du meunier qui la guidait, glissa et disparut dans les flots. Éperdue, folle de désespoir, la reine, s’élance aussitôt, au risque d’être entraînée dans l’abîme, appelant à grands cris celle qui ne répond pas et qu’on ne devait plus revoir. Quand on parvint à saisir madame de Bosc, ce n’était plus qu’un corps inanimé.

Voici l’inscription, gravée sur le marbre, qui rappelle ce douloureux souvenir :

« Madame la baronne de Bosc, âgée de vingt-cinq ans, a péri sous les yeux de son amie, le 10 juin 1813. Ô vous qui visitez ces lieux, n’avancez qu’avec précaution sur ces abîmes. Songez à ceux qui vous aiment ! »

— Mais c’est Hector ! s’écria tout à coup une voix joyeuse derrière les jeunes gens occupés à lire cette inscription.

— Martial ! s’écria Hector, en se retournant et en tendant la main à son interlocuteur.

— Que fais-tu ici ? Moi qui te croyais en Afrique ! En voilà un costume pour un officier !

— Touriste, mon cher, rien que ça. Nous allons visiter la Suisse.

— Comment, nous ?

— Oui, j’accompagne ces deux jeunes gens.

— Un pion, alors.

— Oh ! fit Hector rougissant, et présentant les deux jeunes gens ; messieurs Édouard et Raoul Simon, mes meilleurs et mes seuls amis.

— C’est méchant, mais je n’ai que ce que je mérite, dit Martial en s’approchant des jeunes gens, auxquels il tendit les deux mains, que ceux-ci touchèrent de très bonne grâce.

— Et toi, demanda Hector, es-tu toujours ingénieur ?

— Hélas ! et ingénieur de chemins de fer ! Je suis en ce moment au mont Cenis.

— Le mont Cenis ? dit Édouard. Voilà un travail que je voudrais voir de près.

— Qui vous en empêche ? Je repars demain, dit Martial, et si vous voulez, je me charge de vous le montrer dans tous ses détails.

— C’est que ça nous éloignera, dit Hector, et notre temps est limité.

— Bah ! dit Raoul, nous resterons un jour de moins à Genève.

— L’oracle a parlé. Nous irons.

— Je ne vous quitte plus !…

L’ingénieur alla saluer la société avec laquelle il était et revint trouver ses nouveaux compagnons.

Une causerie intime fit les frais de la route et l’abrégea aux yeux, sinon aux jambes de Raoul, qui, une fois à Aix, fit contre fortune bon cœur et visita ce que la ville renferme de plus curieux : le casino, les bains Chabert, l’arc de Campanus, le temple de Diane, et surtout les grottes de Saint-Paul, sur lesquelles l’ingénieur leur donna des détails très curieux.

— Deux sources principales, dit-il, sourdent à Aix, la source de soufre et celle d’alun, marquant l’une et l’autre quatre degrés au sulfhydromètre. L’eau d’alun séjournait naguère dans les grottes dites de Saint-Paul, où elle se désulfurait presque entièrement et se perdait en partie. Un captage convenable, au moyen d’un tunnel de cent vingt mètres de long, creusé dans le roc a fait disparaître ces deux inconvénients ; il a amené, en outre, la découverte d’un vaste réservoir creusé dans le sol, et situé perpendiculairement au-dessous des grottes, qui se remplissaient de bas en haut, par l’effet du trop-plein de ce réservoir, lequel fournit maintenant toute l’eau employée dans l’établissement. Mises ainsi à sec, ces grottes sont devenues un objet de curiosité. On peut les parcourir à l’aise, la température en étant considérablement abaissée. Un silence sépulcral a succédé au bruit des eaux qui y circulaient. L’aspect est très imposant. Les formes variées de ces rochers garnis de belles stalagmites, et, dont les voûtes sont tapissées d’une espèce de glairine desséchée, les nombreuses ouvertures que l’action séculaire du frottement et de la chaleur de l’eau a creusées d’une manière si bizarre dans le cœur même du roc, voilà une curiosité naturelle qu’on ne rencontre que rarement. On les illumine quelquefois, ces souterrains, et la musique du casino y exécute des symphonies qui produisent, par des échos combinés, le plus admirable effet d’acoustique.

Sans titre 27

Le lendemain, nos trois jeunes gens prirent le chemin de fer qui les amena à Saint-Jean de Maurienne, et, quelques heures après, précédés de Martial, ils visitaient les habitations des ingénieurs, placées à peu de distance de la première ouverture du tunnel qui reliera les deux points les plus rapprochés de la France et de l’Italie, Modane et Bardonnèche, c’est-à-dire au pied du mont Tabor, à dix lieues environ du mont Cenis proprement dit[1].

Martial les conduisit d’abord aux machines qui servent à envoyer de l’air dans le tunnel.

En route, et sur les questions d’Hector, il leur dit :

— L’homme à qui revient l’honneur d’avoir indiqué le point le plus favorable pour le percement de ce tunnel colossal, est un modeste habitant de ces montagnes, M. Médail. Ce fut M. Maust, ingénieur belge, aidé du savant géologue Ismonda, qui fit les premières études, et enfin sur les données de M. Bartlett, ingénieur du chemin de fer Victor-Emmanuel, MM. Grandis, Grattoni et Sommellier, résolurent cet immense problème, posé depuis vingt ans !

Sans titre 31

L’appareil près duquel ils furent introduits sert à la fois à la ventilation du tunnel, à la perforation du roc, et au déblayement des produits par l’explosion des mines. L’air, comprimé par un compresseur que nous verrons tout à l’heure, est conduit dans des cylindres qui courent le long de la voie, jusqu’au fond de la galerie. Le tube flexible se plie, se replie, s’allonge à volonté : des tubes indépendants les uns des autres s’échappent du grand conduit générateur, et portent l’air dans diverses parties du tunnel. Chacun des compresseurs produit trente-deux mille quatre cents litres d’air par heure. En vingt heures, les machines, mises en action, arrivent à un total de plus de deux millions de litres d’air frais et pur répandus dans toutes les parties du tunnel, changeant ainsi l’air vicié par les feux et l’explosion des mines, et plaçant dans une atmosphère salubre les ouvriers mineurs, maçons, cantonniers, mécaniciens, travaillant nuit et jour et se relayant de huit heures en huit heures.

— Le compresseur hydraulique qui amène l’air dans les machines que nous visitons, ajouta Martial, est une sorte de vaste siphon renversé qui, d’un côté, communique avec une chute d’eau de vingt-six mètres, et, de l’autre, avec un réservoir d’air. L’eau comprime l’air dans le réservoir, jusqu’à six atmosphères. Cet air, maintenu à la même pression par une colonne d’eau en communication avec un réservoir élevé de cinquante mètres, sert de force motrice pour enfoncer dans le roc des fleurets horizontaux qui y creusent des trous de mine, la poudre fait ensuite voler en éclats la roche entamée, et l’air comprimé est utilisé pour opérer le déblayement des décombres. Les machines à forer sont installées sur un châssis en fer fixé sur un chariot dit affût, qui peut rouler sur les rails jusqu’au front de taille. L’affût peut porter jusqu’à onze perforatrices ; il porte aussi les cylindres à eau, qui envoient un jet liquide constant au fond des trous. Du reste, entrons sous le tunnel, nous les verrons fonctionner. Les perforatrices donnent chacune deux cents coups par minute ; elles reçoivent un litre d’air comprimé par coup de fleuret, soit trois chevaux et demi par seconde. Elles avancent en moyenne de un centimètre et demi par minute.

Les jeunes gens étaient muets. Arrivés au bout du tunnel, en présence des perforateurs au travail, le bruit assourdissant des appareils, le mouvement précipité des ouvriers intelligents qui, noircis par la fumée et couverts de sueur, les dirigent et en règlent la marche, les coups redoublés des instruments qui déchirent les entrailles de la montagne, les lampes fumeuses qui éclairent ces ténèbres, tout les saisissait à la fois d’admiration et de respect pour le génie de l’homme qui a su et osé produire tant de merveilles !…

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— Mais, dit Raoul, il n’y a pas de puits comme aux tunnels ordinaires. Si les eaux envahissaient celui-ci !

— On a paré à cet inconvénient, reprit Martial, par un canal collecteur souterrain qui conduirait les eaux sur chacun des deux versants, à partir du point de partage, c’est-à-dire à mi-longueur du tunnel.

— Et quand les travaux seront-ils finis ? demanda Hector.

— En 1872, s’il ne survient aucune difficulté imprévue[2].

— C’est la montagne, reprit Édouard en souriant, qui doit être humiliée. Prenez garde qu’elle ne prenne un jour sa revanche.

— Ah ! vous êtes comme le génie de la poésie savoisienne, Marguerite Chevron, dont les vers, du reste, sont admirables !

— En connaissez-vous quelques-uns ?

— Je me rappelle-ceux-ci :

 

Le mont Cenis pourtant lève un front courroucé,

S’indignant de l’affront dont il est menacé.

J’ai vu, dit-il, passer, sans incliner ma tête,

Annibal et César marchant à la conquête,

Et le Corse fameux, ce lynx impérial

Qui faisait tout plier sous son char triomphal.

Ces trois heureux soldats, si remplis d’arrogance,

N’ont point osé tenter d’abattre ma puissance.

Et l’on viendrait tenter de me réduire en poudre,

Quand depuis six mille ans je résiste à la foudre !…

 

— C’est naïf comme la fille des champs qui l’a écrit ; et maintenant, voyons dessus, c’est presque aussi curieux que dedans.

— Le dedans te fait peur, si tu voyais dehors, murmura Édouard, en parodiant un vers de Ruy Blas.

Bientôt après, les jeunes gens émerveillés prenaient le train qui escalade les flancs du mont Cenis, et, grâce à l’ingénieur, pouvaient dès Lans-le-Bourg, monter sur la machine, principale curiosité du voyage.

Depuis longtemps déjà on avait songé à faire remonter les cimes alpestres aux convois d’une ligne ferrée, mais ce projet avait semblé un trait de folie. En matière de science et d’industrie, les folies de la veille sont les réalités du lendemain. Une compagnie anglaise s’est chargée de la construction de cette route que, même après le percement du tunnel, beaucoup de voyageurs préféreront prendre le voyage en plein air, dans un paysage splendide, valant mieux que la traversée du long et sombre corridor percé dans la montagne[3].

Le paysage se déroule lentement sous les yeux : on tourne à angle aigu et en zigzags le long de ces courbes qui dominent cascade et précipices, et, passant par ces pittoresques villages qu’on nomme Saint-Michel, Lans-le-bourg et Modane, vous amènent jusqu’au sommet par le Verney, amas grisâtre de rochers, et les Fourneaux aux pics décharnés, aux torrents écumeux et aux forêts sombres.

Mais l’intention des jeunes gens était tout à la locomotive, dont Martial leur expliquait le mécanisme.

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— Le grand vice des chemins de fer est la locomotive. Un convoi, disait Napoléon III au baron Séguier, ressemble à un troupeau de brebis traîné par un éléphant. Et le baron Séguier avait répondu : Sire, il ne faudrait même pas un bélier en tête du troupeau, il faudrait une modeste brebis. Cette modeste brebis, c’est une machine à vapeur serrant les petites roues motrices contre un rail médian. Celle que nous montons en est une.

— Ah ! voyons ce système.

— Le poids de la locomotive ordinaire exige une solidité à toute épreuve dans les constructions de la voie et conduit à ce résultat antiéconomique et antitétanique, de donner au moteur le quart et quelquefois la moitié du poids qu’il doit entraîner. Il fallait donc conjurer le poids de la locomotive, et on y est arrivé. Voici comment :

— Édouard, dit Raoul, ce ne sont pas des vers. Regarde le paysage.

— La science a sa poésie, riposta Édouard.

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— On a placé, poursuivit Martial, entre les deux rails ordinaires de la voie, une troisième bande de fer portée à un niveau un peu plus élevé. Ce troisième rail est destiné à fournir l’adhérence nécessaire à la traction. Les rails latéraux n’ont plus, dès lors, d’autre fonction que de supporter les wagons. Contre ce rail médian viennent presser deux petites roues, tantôt horizontales, tantôt obliques ou moyennement inclinées ; ces roues ou galets poussés par la vapeur pressent avec force le rail et déterminent l’adhérence nécessaire à la progression.

— Mais comment est composée la machine ?

— Elle se compose de deux machines distinctes ayant chacune sa chaudière à vapeur, ses cylindres et son régulateur. L’une agit par l’adhérence naturelle que produit la locomotive sur les rails latéraux ; l’autre, par l’adhérence supplémentaire obtenue par la pression des roues horizontales contre le rail central. La première est à deux cylindres extérieurs et à quatre roues couplées d’un diamètre de soixante centimètres. La seconde, également à deux cylindres disposés contre les roues, parallèlement à la chaudière, agit sur quatre roues horizontales du diamètre de quarante centimètres, que des ressorts à boudins poussent contre le rail central. Des boîtes de sable permettent d’augmenter l’adhérence sur les rails. Chaque wagon est muni également, en son milieu et sous le châssis, de quatre galets directeurs destinés à agir également sur le rail central et à empêcher dans les courbes les bourrelets des roues de frotter contre les rails extérieurs.

On était arrivé au sommet. On descendit, et Martial renouvela ses explications en montrant, pièce par pièce, la machine aux jeunes gens.

Si la montée avait été curieuse à tous les point de vue, la descente ne le fut pas moins, mais chacun la fit, livré à ses propres impressions.

— Ah ! s’écria Édouard, si on avait trouvé plus tôt ce système, nos chemins de fer n’auraient pas cette inflexibilité aveugle de direction. Toujours la droite ligne ! comblez-vous, vallées, percez-vous, montagnes, il faut que la locomotive passe !…

Et le train descendait en tournoyant comme un serpent aux ailes de feu !

Après mille remerciements, serrements de mains et promesse de se revoir, on se sépara du jeune ingénieur qui avait tenu à les accompagner jusqu’à Saint-Jean de Maurienne. De là, nos trois touristes prirent l’express pour Genève.

La journée devait être féconde en incidents. Le train manqua d’eau un peu après Chambéry, et ils assistèrent à un spectacle imprévu, celui des bûcherons savoisiens, que le ralentissement du train leur permit de voir à l’œuvre, suspendus le long d’un immense rocher boisé, au-dessus d’un abîme, une main à la corde que tiennent de forts crampons, et l’autre sapant un arbre à grands coups de hache.

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— C’est merveilleux de sang-froid et d’adresse.

— Et vraiment, leur dit un compagnon de route se mêlant à la conversation, avec cette familiarité qu’on excuse en voyage, ces gens-là sont bien mal payés pour les dangers qu’ils courent. Dernièrement, quatre de ces malheureux ont été engloutis par une avalanche de pierres.

— Mais ce bois qu’ils coupent, où tombe-t-il ?

— Dans l’eau qui est au-dessous d’eux, et le courant l’emporte à destination, c’est ce qu’on appelle le flottage.

Le train reprit sa marche habituelle. On arriva bientôt à Bellegarde. Le fort de l’Écluse se dessinait nettement dans le crépuscule. Ils descendirent pour les besoins de la douane, et admirèrent cet étrange spectacle d’une forteresse ayant pour base le sommet d’une montagne, la montagne pour muraille et le Rhône pour fossé !…

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À Genève, ils reprirent le chemin du même hôtel qu’à leur arrivée. Deux lettres du docteur Simon et une malle de linge et d’habits, demandée à Jean par Raoul, attendaient leur retour.

Les lettres furent dévorées en guise de repas. Hector y répondit sur-le-champ, Édouard plia la relation de son voyage et ses dernières impressions sur le mont Cenis, et les mit à l’adresse de son père. Raoul défaisait sa malle.

— Eh bien, Raoul, et ta lettre ?

— C’est vrai, cria l’enfant en se précipitant sur une plume, et debout, – currente calamo, – il écrivit ces mots :

« Papa, j’ai déjà une indigestion. Hector m’a fait trop manger de mont Blanc. Je ne te dis pas que je t’aime, tu le sais, mais ce que tu ne sais pas, c’est que je m’amuse, et je te le dis ! Ton Raoul qui t’embrasse ! »

— Voilà ! fit Raoul triomphant.

Et on s’endormit sur un éclat de rire !


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en décembre 2019.

 

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Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Sylvie, Anne C., Lise-Marie, Françoise

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Laporte, Albert, En Suisse, le sac au dos, Paris, Théodore Lefèvre, s.d. (troisième édition). D’autres éditions pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, La Mer de Glace, et la vallée de Chamonix depuis le Chapeau, Chamonix, Detroit Publishing Company, c. 1890-1900 (Librairie du Congrès US, Prints and Photographs division, ppmsc.04982).

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[1] Aujourd’hui le mont Cenis est percé ; mais nous avons cru intéressant pour nos lecteurs de ne pas changer un mot au voyage des jeunes gens.

[2] L’ingénieur ne se trompait pas de beaucoup.

[3] L’auteur de ce livre s’est malheureusement trompé. Le tunnel a détrôné la montagne.