Rudyard Kipling,
Charles Wolcott Balestier

LE NAULAHKA

Traduction : Mme Charles Laurent

1908 (1892)

édité par la bibliothèque numérique romande

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Table des matières

 

I 1

II 1

III 1

IV.. 1

V.. 1

VI 1

VII 1

VIII 1

IX.. 1

X.. 1

XI 1

XII 1

XIII 1

XIV.. 1

XV.. 1

XVI 1

XVII 1

XVIII 1

XIX.. 1

XX.. 1

XXI 1

Ce livre numérique. 1

 

I

Nicolas Tarvin, les jambes pendantes, était assis sur le bord du pont qui traversait le fossé d’irrigation, en amont de Topaze. Une petite femme brune, la physionomie triste, se tenait à ses côtés, contemplant paisiblement la nuit étoilée. Elle avait le teint bronzé des filles qui ne craignent ni le vent, ni la pluie, ni le soleil, et ses regards reflétaient l’infinie mélancolie des yeux qui connaissent les hautes montagnes, les plaines immenses… et les soucis de la vie – des yeux tout semblables à ceux que les femmes de l’Ouest abritent sous leurs mains réunies, quand, au coucher du soleil, devant la porte de leurs cabanes, elles cherchent à voir, sur les collines et dans les champs dénudés, les hommes qui rentrent au logis.

Kate Shériff avait toujours vécu en regardant vers l’Occident et, depuis sa première enfance, sa curiosité ardente avait sans cesse interrogé la lande sauvage. C’est à la suite des premiers travaux du chemin de fer qu’elle avait pénétré dans ces régions désolées, et même, jusqu’à son entrée à l’école, elle n’avait jamais assisté au complet achèvement de la voie. Souvent elle était restée avec sa famille à l’extrémité d’une section, assez longtemps pour voir les premiers rayons de la civilisation à sa brumeuse aurore jeter une lueur nouvelle sur le pays d’alentour – grâce aux lampes électriques ; – encore faut-il ajouter que sur les chantiers nouveaux où elle suivait son père, l’ingénieur civil de la Compagnie, il n’existait même pas de lampes à arc. Ils vivaient sous une tente qui était leur salon, et parfois sa mère prenait en pension les employés les plus pauvres de la section. Kate avait grandi dans ce milieu, mais d’autres influences avaient agi sur son âme et lui avaient enseigné qu’un devoir l’appelait ailleurs.

Ce devoir était bien simple : elle voulait aller dans l’Ouest pour essayer d’améliorer le sort des femmes aux Indes. Cela lui était venu comme un ordre du ciel, deux ans auparavant, à l’école de Saint-Louis, où s’achevait l’éducation incomplète qu’elle s’était donnée à elle-même dans ses campements solitaires.

Cette mission sacrée lui fut révélée par une belle journée d’avril ; la verdure nouvelle, l’air tiède, le soleil printanier lui avaient donné le désir de ne point assister à une conférence faite par une femme hindoue sur son pays ; mais elle n’osa courir la campagne et vint écouter à contre-cœur Pundita-Ramabai décrivant la triste situation de ses sœurs là-bas. Les détails étaient navrants et arrachèrent des larmes aux assistantes.

Kate sortit de là l’œil fixe, les joues enflammées, les mains tremblantes ; elle s’enfuit dans le jardin, loin de ses compagnes, et marcha avec agitation dans les allées ombreuses, en proie à une exaltation singulière, l’âme en joie, le cœur en fête : sa vocation était trouvée. La nature entière semblait s’en réjouir ; les fleurs odorantes, les arbres parés de leur jeune frondaison, le ciel pur et lumineux, les oiseaux jaseurs, les papillons nonchalants… Elle redressait fièrement la tête, elle avait envie de danser et, plus encore, de pleurer. Ses tempes battaient violemment, un sang brûlant courait dans ses veines ; elle s’arrêtait à chaque pas pour aspirer la brise parfumée. Kate éprouvait le merveilleux bonheur d’avoir découvert le véritable but de sa vie. Tout son avenir se décida en cette minute d’enchantement suprême, et elle obéit joyeusement à la loi que lui révélait l’ange du Seigneur, comme jadis aux prophètes !

Maintenant, après deux années vouées au travail, elle revenait au Topaze, infirmière habile et instruite, pleine d’ardeur pour son œuvre, pleine de foi en sa réussite, et ne voilà-t-il pas que Tarvin la priait de devenir sa femme et de renoncer à ses rêves !…

— Appelez cela comme vous voudrez, dit Tarvin, tandis qu’elle suivait des yeux un rayon de lune. Appelez cela devoir, mission ou vocation ; appelez cela « porter la lumière à ceux qui rampent dans l’ombre », comme l’a dit ce soir ce rusé missionnaire ; appelez cela de ces grands mots vides de sens qu’on vous a enseignés à l’école… Pour moi, c’est une bêtise ?

— Ne dites pas cela, Nick ! La mission de la femme est…

— La mission de la femme est de rester chez elle, près de ses parents, près de son mari, près de ses enfants, et si vous n’en avez pas entendu parler, c’est à moi de vous la faire connaître, répliqua le jeune homme d’un ton maussade. Il lança un caillou dans le fossé et regarda, les sourcils froncés, le courant rapide.

— Mon cher Nick, comment avez-vous le courage d’engager un être sain et libre à vivre dans l’inaction, après ce que nous avons entendu ce soir ?

— Ma foi ! On peut bien s’indigner en voyant de telles choses ! Avec ces nouvelles idées, les filles d’aujourd’hui ne sont plus bonnes à rien qu’à déserter le foyer paternel pour courir le monde.

— Déserter ! murmura Kate douloureusement.

— Et quel autre nom donner à cela, je vous prie ? Quel autre nom lui aurait donné la petite fille que je connaissais jadis à la 10e section du chemin de fer ?… Voyons, ma chère Kate, revenez à de meilleurs sentiments, aux sentiments des anciens jours, quand vous me témoigniez tant d’affection… Souvenez-vous de ce que vous étiez pour moi, alors… Vous avez encore vos parents, Kate ; n’est-ce pas une action déloyale de les abandonner ? Vous avez assis à vos côtés, un homme qui vous aime de toutes ses forces… Autrefois, vous l’aimiez aussi, Kate…

Ce disant, il glissa son bras autour de la taille de la jeune fille, qui le laissa faire.

— Tout cela n’a donc aucune valeur pour vous ?

Il l’obligea à tourner son visage vers lui et plongea dans ses yeux graves un regard pénétrant.

— Croyez-vous avoir un droit sur moi ? demanda-t-elle après un court silence.

— Je les prendrai tous s’il s’agit de vous garder !

— Nick, soyez sérieux ! fit-elle en se dégageant du bras qui l’enserrait.

— Je suis toujours sérieux quand il s’agit de notre amour, répliqua-t-il tout bas.

— Vraiment ! Et elle détourna la tête.

— Je ne peux pas vivre sans vous. Il se pencha vers elle et ajouta : Il y a plus, Kate, je ne veux pas vivre sans vous.

Elle se mordit les lèvres devant cette résolution si nettement formulée.

Ils restèrent assis sur le pont, se disputant sans aigreur jusqu’à ce qu’une horloge sonnât onze heures de l’autre côté du fossé. La petite rivière descendait des montagnes qui se profilaient dans la brume ; ils étaient à demi-mille de la ville. Le calme et la solitude enveloppaient Tarvin d’une caresse presque physique, lorsque Kate se leva et déclara d’un ton décidé que l’heure était venue de rentrer au logis. Il comprit que ces paroles étaient un arrêt, et sa volonté fléchit devant celle de la jeune fille. Il se demanda si c’était là cette volonté de fer grâce à laquelle il gagnait sa vie, cette volonté qui l’avait fait, à vingt-huit ans, réussir dans toutes ses entreprises, cette volonté qui le menait au Parlement de l’État et qui, plus tard, le mènerait bien plus loin encore, à moins que ce qui existait ne cessât d’exister.

Il se secoua avec mépris, puis il réfléchit qu’après tout ce n’était qu’une femme et qu’il l’aimait ; il la rejoignit à grandes enjambées au moment où elle allait disparaître.

— Allons, jeune fille, vous voilà partie ?…

Elle ne répondit pas et poursuivit son chemin.

— Vous n’allez pas sacrifier votre avenir à ce ridicule projet d’aller aux Indes ? poursuit-il. Je ne l’admettrai pas, votre père résistera, votre mère criera à cette nouvelle, et je serai là pour les encourager. Nous avons l’emploi de votre vie ici, si vous-même ne l’avez pas. Vous ne connaissez pas la portée de votre engagement. Ce pays là-bas n’est même pas bon pour les rats ; ce sont de mauvaises terres… Oui, de mauvaises terres moralement, physiquement… et aussi pour l’agriculture. Ce n’est pas un endroit pour les gens de notre race : pas de gouvernement, pas de drainage, un climat meurtrier… En revanche, le choléra, la chaleur, une misère noire. Vous pourrez lire tout cela dans les journaux du dimanche. Restez sagement où vous êtes, petite dame !

Elle s’arrêta un moment et le regarda en face sous la blanche lumière lunaire. Il lui prit la main, et si maître qu’il fût de lui-même, il attendit sa réponse en tremblant.

— Vous êtes un brave cœur, Nick, mais, – elle baissa les yeux, – je m’embarque le 31 pour Calcutta.

II

Pour s’embarquer le 31 à New-York, il fallait qu’elle quittât Topaze le 27 au plus tard. On était déjà le 15. Tarvin utilisa de son mieux ce délai ; il venait la voir tous les soirs et discutait longuement ses résolutions.

Kate écoutait : peut-être aurait-elle voulu se laisser convaincre, mais une fermeté terrible durcissait les commissures de ses lèvres ; elle était pleine de bonne volonté et s’attristait de ne pouvoir être meilleure pour lui.

— On m’appelle ! s’écria-t-elle. On m’appelle. Je ne puis me dérober. Je dois partir !

Et elle lui confiait l’angoisse profonde où la plongeaient les souffrances de ses sœurs inconnues qui vivaient là-bas dans la misère et la torture ; leurs cris arrivaient jusqu’à ses oreilles, et, nuit et jour elle entendait leurs gémissements, leurs plaintes, leurs sanglots… Tarvin, trop généreux lui-même pour ne pas comprendre la noblesse de ses aspirations, avait des mots attendris pour la supplier de ne pas écouter ces voix lointaines ; il essayait de lui prouver que de semblables cris de détresse s’élevaient aux quatre coins du globe, auxquels répondaient d’autres âmes charitables. Lui aussi était désespéré ; il avait besoin d’elle pour vivre. Les femmes hindoues pouvaient bien attendre !… Ils iraient tous deux les soigner plus tard, quand les trois Compagnies de chemin de fer seraient arrivées à Topaze et qu’ils auraient amassé quelques économies. En attendant, le bonheur était là ; en attendant, l’amour était là. Le jeune homme n’était point sot, et il trouvait des paroles caressantes pour lui faire croire qu’elle nourrissait en secret le même désir. Kate avait recours à toute son énergie pour résister. Elle ne trouvait pas grand’chose à répondre, car son esprit manquait de souplesse ; son caractère était calme, réfléchi, volontaire, capable seulement de sentir et d’agir.

Elle possédait ce courage passif et cette patiente endurance qui complète de telles natures ; sans cela, elle aurait maintes fois faibli durant ces deux années d’épreuve, et peut-être les résolutions viriles prises dans le jardin de l’école, en cette belle journée de printemps, se seraient-elles envolées bien loin… Ses parents avaient mis à son projet le premier obstacle sérieux ; ils avaient refusé net de la laisser étudier la médecine, mais ils l’avaient laissée entrer dans une école pratique d’infirmerie, à New-York, un peu surpris de cette volonté doucement tenace.

Lorsque Kate exprima ses idées à sa mère, celle-ci regretta amèrement de ne pas l’avoir laissée pousser comme une sauvageonne. La pauvre femme se désolait maintenant que son mari eût enfin trouvé un emploi loin de cet affreux chemin de fer ; le père Shériff avait acheté des terrains en ville et, trop riche pour se déplacer, il s’était lancé dans la politique.

Son affection pour sa fille était prosaïque, solide et confiante ; il avait pour elle cette indulgence qui est le partage des enfants uniques, et il répétait toujours : « Ce qu’elle a fait est bien fait », sans s’inquiéter d’autre chose.

Son grand souci était de lui gagner une grosse dot, et Kate n’avait pas le courage de lui enlever ses illusions. Sa mère connaissait ses projets et nourrissait en secret le désespoir mystérieux, résigné et fier des êtres auxquels la vie a réservé les grands malheurs. Ce fut une rude épreuve pour la jeune fille de ne pouvoir faire ce que ses parents attendaient d’elle ; si vague que fût cette attente, – simplement d’être comme les autres femmes – elle en sentait la justesse et la raison. Aussi elle pleura beaucoup sur eux et demeura ferme dans ses résolutions.

Ce fut sa première lutte. Le désaccord entre les divines émotions du jardin et les obligations de l’existence, s’accentua de plus en plus ; elle connut les faiblesses, les hésitations, les regrets, mais elle ne recula pas.

La vie à l’école pratique fut une cruelle désillusion. Elle n’avait pas espéré marcher dans un sentier fleuri, mais celui-ci était vraiment trop dur. Dès les premiers mois, elle put juger de la distance qui séparait ses rêves humanitaires de la vraie réalité ; celle-ci ne tenait aucun compte des missions, des devoirs ou des vocations. Kate avait espéré secourir les misères, soulager les malades, consoler les malheureux… On l’obligea à faire cuire la bouillie des bébés ! En regardant ses compagnes s’acquitter de leur besogne quotidienne, elle s’aperçut que celles-ci n’avaient aucun idéal et apprenaient simplement un métier ; elles s’étaient faites infirmières comme elles se seraient établies couturières : pour gagner une vingtaine de dollars par semaine. Cette découverte la peina infiniment. À tout cela, s’ajoutaient la mauvaise nourriture, le manque de sommeil, l’insuffisance de repos, un travail excessif et l’effort nerveux nécessaire pour supporter cette existence purement matérielle. Malgré tout, elle remerciait Dieu de lui avoir donné un corps vigoureux et un cœur de bronze, et la prière exaltait son énergie.

Son apprentissage ne l’ennuyait point ; elle en aimait les côtés répugnants, les soins à donner, les opérations chirurgicales… Quand, à la fin de la première année, on lui confia la direction d’une salle de l’hôpital des femmes, son zèle augmenta encore, car elle voyait enfin le but de sa vie se rapprocher. De ce moment, elle étudia énergiquement son plan de bataille. Par-dessus tout, elle avait besoin d’être instruite, – pour devenir prudente, pour accomplir sa tâche et soutenir ses faibles sœurs de son savoir et de son mérite. Les épreuves étaient nombreuses et difficiles, mais rien ne l’arrêtait. Elle était dans une période d’activité, vivant au milieu de ses malades, luttant contre la mort, apprenant à connaître la souffrance humaine et l’éternelle douleur… Une nuit, elle interrogea sa conscience et se trouva suffisamment préparée ; sa joie fut immense d’avoir terminé son noviciat.

Et maintenant, chaque soir, à huit heures, le chapeau de Tarvin était pendu au portemanteau de l’antichambre. Il le décrochait tristement vers onze heures, ayant passé sa soirée à s’entretenir avec elle de sa folle entreprise, ayant essayé de la persuasion, de l’autorité, de la prière et de l’indignation. Cette indignation s’adressait non seulement au projet de Kate, mais encore à Kate elle-même, et celle-ci savait fort bien se défendre tout en gardant son calme. Le lendemain, il revenait s’asseoir auprès d’elle, repentant, contrit, et, les coudes sur les genoux, la tête dans les mains, il la suppliait humblement d’avoir quelque bon sens. Les séances de ce genre ne duraient jamais longtemps et finissaient d’ordinaire par le brusque départ du jeune homme.

Au fond d’elle-même, Kate ne détestait pas les manières franches et brusques de Tarvin : elle retrouvait en lui les souvenirs de son enfance, de l’existence passée sous le même toit, au bord de la section, devant la grande prairie morne et triste, avec ses matins embrumés et ses soirs aux profonds silences. Ensemble, ils avaient brisé la glace du ruisseau bourbeux pour apporter de l’eau au logis où vivaient une vingtaine d’autres hommes ; mais, parmi eux, Tarvin seul était aimable et savait lui rendre mille petits services utiles. Sa mère avait vingt-cinq pensionnaires – des contremaîtres ou des employés placés sous les ordres directs du père. Les ouvriers occupés à la construction de la voie ferrée habitaient d’immenses baraquements, des baraques en planches et des tentes. Les Shériff possédaient une maison, c’est-à-dire qu’ils demeuraient dans une espèce de bâtiment abrité par une toiture à gouttières, dont la façade, ornée d’une véranda, avait des fenêtres qui s’ouvraient et se fermaient : c’était là tous ses avantages. La mère et la fille suffisaient à toute la besogne, aidées par deux Suédois aux muscles vigoureux, aux talents culinaires médiocres.

Lorsque Kate partit pour l’école, il y eut entre les deux jeunes gens une entente tacite, un échange de vagues projets d’avenir, et Tarvin resta au pays, confiant et tranquille. Aux premières vacances, la situation ne changea pas ; ce fut seulement la seconde année que la catastrophe se produisit et que la jeune fille lui annonça son intention d’aller aux Indes. La chute fut cruelle et les rêves joyeux s’envolèrent à tire d’aile. Tarvin, sans attendre l’agrément de la famille, voulut avoir une explication décisive, torturé par le besoin de la posséder, de la garder près de lui. Mais elle ne céda pas, malgré ses objections, ses prières, malgré l’amour auquel il l’avait forcée de croire ; pourtant elle l’aimait assez, elle aussi, pour souffrir et pour avoir quelque remords… Elle lui conseilla cependant de ne pas perdre son temps et de s’occuper de ses affaires.

— Vous me placez dans une position très délicate, dit-elle. Père se présente contre vous aux prochaines élections, et je ne veux pas être responsable de votre échec. Votre parti dirait que c’est un coup monté !

Tarvin eut à l’adresse de ses partisans une remarque brutale et impertinente ; elle ajouta avec franchise :

— Je ne souhaite pas votre réussite, car je serais heureuse de voir père arriver au Parlement ; mais il ne peut pas devoir son siège à la complaisance de sa fille, et de tels moyens…

— Ne vous inquiétez de rien, jeune dame, interrompit Tarvin ; si c’est ce qui vous tient éveillée, vous pouvez dormir sur vos deux oreilles jusqu’à ce que la Compagnie du Colorado-Central-Californie arrive à Topaze. J’irai à Denver cet automne et vous feriez mieux d’y venir avec moi. Voyons, un petit effort ! Vous plairait-il d’être la femme du président et de vivre au Capitole ?

— Nick ! s’écria-t-elle en riant, vous voulez être président ?

— Gouverneur, si cela peut vous faire plaisir. Donnez-moi un mot d’espoir, et vous verrez ce que je suis capable de faire.

— Non ! non ! fit-elle en secouant la tête. Mes gouverneurs, à moi, ce sont des rajahs qui vivent loin, loin…

— L’Inde est moitié plus petite que les États-Unis. Dans quelle province voulez-vous aller ? Où faudra-t-il vous écrire ?

— Rathore, province de Gokral Seetarun, Rajpoutana, Inde.

— Que c’est long ! dit-il désespéré.

Cette simple adresse avait quelque chose d’affreusement définitif. Il vit qu’elle s’échappait tout à fait de son existence pour aller au bout du monde, dans un pays qui portait un nom des Mille et une Nuits et qui était sans doute peuplé de personnages chimériques.

— Quelle folie, Kate, de vouloir habiter cette contrée de contes de fées ! Que va devenir Topaze, sans vous ? Que vont devenir la maison et vos vieux parents ? Vous ne pouvez faire une chose pareille… Qu’elles se soignent elles-mêmes, ces satanées femmes hindoues ! Laissez-les faire… ou plutôt laissez-moi faire ! J’irai là-bas, moi ; je gagnerai de l’argent avec quelques-uns de leurs joyaux païens et j’organiserai un corps d’infirmiers d’après vos indications. Puis, nous nous marierons et je vous mènerai admirer mon œuvre. Ne croyez pas que ce peuple-là soit pauvre. Si votre missionnaire a dit vrai à l’église, l’autre soir, on trouve dans ce pays des diamants semblables à des œufs de cane, des perles énormes, des saphirs gros comme le poing et des émeraudes à n’en savoir que faire… Tout cela pendu au cou d’une idole ou enfermé dans un temple, et il faut que d’honnêtes jeunes filles blanches aillent soigner ces gens-là ! Ils ont vraiment de l’aplomb !

— L’argent ne peut les secourir ; l’argent ne donne ni la charité, ni la bonté, ni la pitié, et c’est de cela qu’ils ont besoin. Nick, le seul secours réel est de se donner soi-même.

— Très bien. Alors, donnez-vous à moi et je partirai, dit-il en plaisantant.

Elle se mit à rire, puis s’arrêta soudain :

— Il ne faut pas que vous veniez aux Indes, Nick. Je vous défends de me suivre.

— Ma foi ! si j’obtiens une place de rajah, pourquoi pas ?

— Voyons ! on ne laisserait pas un Américain devenir rajah, et puis je ne veux pas de vous. Souvenez-vous bien de cela.

Tarvin se leva brusquement :

— Alors, bonne nuit ! très bonne nuit ! s’écria-t-il, en écartant la jeune fille d’un geste qui semblait vouloir l’effacer de sa vie. Elle le suivit dans le couloir, où il était en train de prendre son chapeau à une patère ; il sortit sans la regarder.

Il n’y a pas d’homme qui puisse mener à bien une affaire d’amour et une candidature politique. C’est peut-être cette conviction qui donnait à Shériff une telle indulgence pour les assiduités de son adversaire auprès de sa fille ; pendant que Tarvin faisait sa cour à Kate, le vieil ingénieur battait la route des districts, pérorait dans les fermes, recueillait des voix et se moquait de la nonchalance de son concurrent. Cependant il avait tort d’escompter à l’avance un succès facile et de se fier à l’air absorbé du jeune homme : celui-ci s’était brusquement ressaisi.

La réunion électorale de Canon City eut lieu un soir dans la salle du Skating-ring. Tarvin brûlait du désir de montrer qu’il existait toujours – malgré son amour. Il s’assit à côté de Shériff sur l’estrade, faite de vieilles caisses d’emballage.

Les auditeurs, dont la masse était confusément éclairée, admiraient ce beau garçon, nerveux, bien charpenté, dont l’œil intelligent et bon avait des éclairs d’audace ; le nez était fort, le menton volontaire, le front un peu ridé et les cheveux clairsemés aux tempes. Le regard qu’il jeta sur le public auquel il allait s’adresser indiquait un tempérament armé pour tous les besoins de la vie, prompt aux décisions extrêmes. Il était vêtu du court paletot-sac jugé suffisant pour la plupart des fonctions publiques dans l’Ouest, mais il avait remplacé sa chemise de flanelle par un éblouissant plastron de toile blanche.

Tout en écoutant Shériff prononcer son discours, il s’étonnait d’entendre énoncer tant d’idées fausses sur les tarifs douaniers, quand, au logis, sa fille méditait des projets meurtriers ! La politique et la passion se mêlaient si bien dans son esprit que lorsqu’il se leva pour répondre à son rival, il souffrit de ne pouvoir lui demander comment, diable ! un homme espérait appliquer un système d’économie politique au gouvernement d’un État, tandis que cet homme ne savait même pas diriger sa maison… À quoi servaient les chefs de famille ? Il réserva ses judicieuses remarques pour un autre moment, et il se lança dans un tourbillon d’images, de faits et d’arguments.

Tarvin était un vrai orateur de réunions publiques : il insultait, il accusait, il plaidait, il dénonçait, il levait au ciel ses grands bras maigres en invoquant les dieux, les statistiques et le parti républicain ; parfois il ne dédaignait point de raconter une petite histoire : « Oui, c’est comme un homme que j’ai connu au Wisconsin et qui… » Jamais Tarvin n’était allé au Wisconsin, jamais il n’avait vu l’homme en question, mais l’anecdote était drôle et la foule trépignait de joie. Cette fois le jeune homme se surpassa ; il domina les protestations, les grognements, les sifflets ; il eut un enthousiasme, une exaltation qui le surprirent lui-même, et quand il sentit son auditoire vraiment dans sa main, il le pétrit, il l’enleva, il le caressa, il le flatta, il le fouailla, il l’emporta vers de vertigineux sommets, il le plongea dans d’horribles abîmes, il l’en retira pour le presser contre son cœur, puis il le fit rire… Tout cela en marchant de long en large sur l’estrade branlante, en piétinant sur le parti démocratique, en chantant la victoire. Ce fut une grande minute. Tous les électeurs se levèrent électrisés et voulurent porter Tarvin en triomphe.

Mais celui-ci, la gorge serrée, leur tourna le dos, sauta à bas de la tribune et se réfugia au vestiaire ; là, il ferma la porte au verrou et se jeta sur une chaise en s’épongeant le front.

— Et dire que l’homme capable de faire une telle chose, murmura-t-il, ne peut pas se faire épouser par un petit bout de femme !

III

Le lendemain matin, à Canon City, tout le monde considérait l’élection de Tarvin comme assurée. Shériff le rencontra à la gare où tous allaient prendre le train pour Topaze, et il le salua très aimablement. Tarvin lui serra la main et pensa à part lui que son succès de la veille n’avançait guère ses affaires de cœur ; il avait montré sa supériorité et prouvé qu’il était toujours une force avec laquelle on devait compter, malgré les folles idées nichées dans la tête d’une certaine jeune fille de sa connaissance ; mais en quoi cela le rapprochait-il de sa bien-aimée ?

La défaite de son père l’irriterait sans doute, alors que deviendrait-il ? Et il examinait du coin de l’œil cet homme trapu et lourd qui ne savait pas résister à sa fille : « Kate veut faire une bêtise, soit ! » et il la laissait faire. Un caractère d’une incroyable faiblesse, sans conviction ni volonté, incapable d’un acte d’énergie… Un être égoïste enrichi par un coup de chance, flattant tous les partis, craignant toujours de se faire des ennemis, ménageant la chèvre et le chou… Pas mauvais au fond, aimant beaucoup son enfant, mais si plat, si obséquieux, si faux…

Shériff et Tarvin montèrent dans le même wagon, et ce dernier fit signe au chef de train – un vieil ami comme les mille autres connaissances faites au hasard dans la province où il était populaire – de venir les retrouver quand il aurait terminé sa tournée. Le chef de train déclina l’invitation parce que le président de la Colorado-California-Central et ses invités se trouvaient dans un wagon réservé à l’arrière.

— C’est vrai, s’écria Tarvin enchanté, et il pria l’autre de le présenter sur-le-champ, car c’était précisément l’individu qu’il désirait voir. L’employé revint au bout de quelque temps leur dire que le président l’avait chargé de lui indiquer un homme intelligent et au courant des affaires, capable de discuter la question du prolongement du chemin de fer jusqu’à Topaze ; il avait répondu que parmi ses voyageurs se trouvaient deux messieurs réunissant toutes ces qualités, et qu’il allait les lui amener.

Depuis un an, la direction du Colorado-California-Central projetait de faire passer sa ligne par Topaze, attendant évidemment un encouragement. La chambre de commerce de la ville s’était vite réunie et avait voté cet encouragement sous la forme suivante : émission d’actions communales, abandon des terrains, options à prix majorés des parts négociables dans la Compagnie même. Cependant, sous l’aiguillon de l’ambition et de l’orgueil, une ville rivale, la ville de Rustler, avait fait plus encore. Rustler était située à quinze milles de Topaze, vers la montagne, et se trouvait ainsi rapprochée des mines, mais sa situation n’était pas prospère ; nombre de citoyens l’avaient abandonnée, emportant leur maison entière sur un chariot et l’envoyant par messagerie à Topaze, à la grande désolation des habitants qui restaient à Rustler. Mais, à présent, Topaze à son tour voyait son étoile pâlir : une ou deux maisons avaient déjà été enlevées, et cette fois Rustler en profitait. Si le chemin de fer y passait, Topaze était perdue : dans le cas contraire, elle était sauvée.

Les deux cités se haïssaient avec l’acharnement particulier aux villes de l’Ouest, – une haine violente, envieuse et tracassière, faite de mille petitesses et de mille vexations. Si l’une avait péri dans un cataclysme quelconque, l’autre aurait perdu tout intérêt dans la vie. Si Topaze avait pu tuer Rustler par son commerce, ses affaires, son progrès, elle aurait immédiatement organisé un bal en l’honneur de sa victoire ; mais la destruction de sa rivale par tout autre moyen que la concurrence lui aurait causé un chagrin réel.

Le bien le plus précieux pour un citoyen de l’Ouest, c’est la prospérité de sa propre ville : il la met au-dessus de tout, il l’aime avec orgueil et jalousie, il lui voue un culte et une religion ; cette passion singulière et cette foi profonde pour ce coin de terre font la grandeur et l’avenir du pays.

Tarvin avait ce sentiment au plus haut degré, c’était son idéal, son rêve, sa chimère. Certes, il désirait les honneurs et la fortune, certes, il aimait Kate ; mais la ville dominait son ambition et son amour : il la voulait grande, glorieuse, invincible. Topaze était sa patrie d’élection – il la tenait là tout près de lui, à portée de sa main, il pouvait en vendre ou en acheter un morceau à son gré ; c’était une chose autrement tangible que les États-Unis d’Amérique – sa patrie en temps de guerre. Il l’avait vue naître, l’avait caressée, veillée, choyée comme un enfant elle était si petite que ses bras auraient pu l’embrasser. Il éprouvait pour elle une tendresse de père, il sentait ses besoins et comprenait ses désirs : Topaze voulait le Colorado-California-Central.

Le chef de train conduisit les deux hommes au wagon du président ; celui-ci les présenta à sa jeune femme, une blonde de vingt-cinq ans, mariée depuis peu de temps, coquette et jolie. Tarvin, avec son flair merveilleux, s’assit à côté d’elle. Le compartiment, avec ses fumoirs, était une merveille de goût et de raffinement luxueux, avec ses peluches harmonieuses, ses ornements de nickel curieusement ciselés et ses miroirs allongés et brillants. Le président débarrassa un fauteuil d’osier encombré de journaux illustrés, l’offrit à Shériff et dirigea sur lui deux yeux ronds et noirs, abrités sous des sourcils en broussailles. Son gros corps s’étalait sur une frêle petite chaise ; il avait les joues enluminées et le double menton d’un homme qui a trop bien vécu.

Il écouta avec une physionomie maussade les démonstrations animées du vieil ingénieur, tandis que Tarvin engageait avec Mme Mutrie une conversation où les chemins de fer tenaient peu de place. Celui-ci apprit de la sorte qu’elle venait de se marier, que son voyage de noces tirait à sa fin et que le nouveau ménage allait s’installer à Denver. La jeune femme se demandait si elle s’y plairait… Le croyait-il ? Tarvin se porta garant de la ville et la peignit sous des couleurs enchanteresses ; il en fit une cité de rêves et la peupla de personnages tirés d’un conte de fées oriental ; il vanta ses magasins, ses monuments, ses théâtres, et les déclara supérieurs à ceux de New-York ; mais le théâtre de Topaze les dépassait tous… Celui-là, vraiment, méritait d’être vu.

Il ne voulut pas faire de Topaze un éloge aussi grossier que de Denver. Il en décrivit le charme unique, il la représenta comme la ville la plus jolie, la plus exquise, la plus prospère de tout l’Ouest, puis il passa à un autre sujet. Du reste, il chercha à faire causer Mme Mutrie pour découvrir son point faible et savoir comment on pouvait la conquérir : dès son entrée dans le wagon, il avait compris le pouvoir qu’elle exerçait sur son mari. Il connaissait l’histoire de la jeune femme, dont le père était hôtelier à Omaha. Il la questionna sur la vieille maison sur les changements de propriétaires advenus depuis sa dernière visite. Qui dirigeait l’hôtel à présent ? Avait-on gardé le même gérant ? Et le cuisinier ? Rien que de penser à lui, l’eau en venait à la bouche ! Elle se souvenait parfaitement de ce fameux cuisinier qui, jadis, lui donnait du sucre candi pour manger en cachette dans son lit… Et quels bons flans il faisait !… Ah oui ! il était toujours là.

La bonne humeur de Tarvin était contagieuse ; il y avait une irrésistible séduction dans ses façons amicales et franches, dans son air confiant et joyeux, dans sa manière énergique d’envisager l’existence. Il avait pour l’espèce humaine une bonté impartiale et une indulgence extrême ; aussi, il traitait ses semblables avec le plus aimable sans-façon. Il fut bientôt dans les meilleurs termes avec Mme Mutrie, qui l’emmena sur la terrasse du wagon pour admirer les points de vue du grand cañon de l’Arkansas. Les hautes murailles de rochers se rejoignaient presque au-dessus de leurs têtes et se refermaient brusquement derrière eux.

Le train passait bruyamment dans ces solitudes, troublant la beauté de ce monde primitif encore tout près du chaos, gardant un équilibre vertigineux le long des abîmes, au-dessus des torrents, sur le bord des précipices : parfois il décrivait des courbes si brusques que les voitures penchaient d’un seul côté de façon inquiétante. Tarvin offrit l’appui de son bras à Mme Mutrie, et tous deux restèrent debout, appuyés l’un contre l’autre, secoués par la trépidation de la machine, suivant des yeux l’étourdissant spectacle des collines qui dressaient vers le ciel leurs crêtes aiguës.

La jeune femme, terrifiée, poussait des exclamations d’admirations et d’étonnement : son naturel léger et frivole était profondément impressionné par ce spectacle tragique comme la mort ; elle en oubliait ses petits manèges de coquetterie et ne les reprit qu’après le passage de la gorge, en rentrant dans le wagon. Shériff causait toujours avec le Président, qui examinait sa femme avec des yeux d’ogre jaloux. Celle-ci lui donna une petite tape sur la joue, s’étendit dans un rocking-chair et ordonna à Tarvin de la faire rire. Il se mit à lui raconter gaiement une de ses expéditions dans cette gorge pour chercher des mines d’argent et où il n’avait trouvé que des améthystes.

— Des améthystes, vraiment !… De véritables améthystes ? Comme c’est curieux ! Je croyais qu’il n’y en avait pas dans le Colorado !

Une flamme singulière s’alluma dans ses yeux clairs – une lueur de passion et d’envie. Tarvin saisit cet éclat fugitif : c’était donc là la corde sensible ?… Justement il se connaissait très bien en pierres précieuses, une des ressources naturelles de ce pays minier ; il pouvait donc lui parler pendant des heures de diamants ou d’escarboucles ; mais cela amènerait-il le Colorado-California-Central à Topaze ?… En tout cas, il fallait user de diplomatie, de délicatesse subtile, de souplesse adroite, de finesse dans le doigté, – une touche ici, une touche là, puis vlan ! l’assaut final. C’était bien l’affaire de Nicolas Tarvin et de nul autre au monde. Il se voyait amenant triomphalement le Colorado-California-Central dans sa ville chérie ; il se voyait le véritable fondateur de sa prospérité et de son avenir ; il se voyait millionnaire, propriétaire de certain terrain de vingt-mille acres – et Rustler enfouie sous la poussière de l’oubli.

Il remarqua que les doigts de Mme Mutrie étaient chargés de bagues ; il regarda un énorme solitaire qu’elle portait à la main gauche, et comme cela paraissait l’intéresser, elle le retira pour le lui faire admirer.

— Ce diamant a une histoire, expliqua-t-elle. Mon père l’a acheté à un tragédien resté en panne à Omaha, après avoir joué devant des banquettes vides. Cet acteur l’avait eu d’un joueur qui venait de tuer son partenaire pour un coup douteux ; le mort l’avait volé à un lapidaire en faillite. Un bijou tragique, n’est-ce pas ?

Tarvin l’écoutait, attentif et grave, la guettant comme un chien sur une piste.

— Parfois, continua-t-elle, je regarde ce brillant pour y trouver une trace de crimes auxquels il a assisté… De beaux crimes, bien faits pour donner le frisson… Mais ce que je préfère, c’est la gemme elle-même. Une pure merveille, dites ? Papa assurait n’en avoir jamais trouvé d’aussi pure, et vous savez que dans les hôtels on voit d’admirables joyaux.

Elle fixa amoureusement les profondeurs du diamant, en murmurant :

— Ah ! rien ne vaut une belle pierre !… Ses regards flambèrent et sa voix eut pour la première fois un accent de sincérité. Je passerais ma vie en contemplation devant une pierre précieuse, pourvu qu’elle fût parfaite. Papa connaissait ma passion et il trafiquait toujours avec les gens qui venaient à la maison. Il faisait de bons marchés, ajouta-t-elle en plissant les lèvres d’un air méditatif. Mais il n’acceptait que des spécimens hors ligne, et encore souvent les changeait-il contre d’autres de qualité supérieure. Ah ! j’adore les pierreries ! elles sont meilleures que les gens : jamais elles ne vous quittent, jamais leur beauté ne se ternit !

— Je crois connaître un collier que vous aimeriez, si vous avez du goût pour ce genre d’objets, dit posément Tarvin.

— Vrai ? s’écria-t-elle rayonnante. Où cela ?

— Loin, très loin d’ici.

— C’est le collier de Tiffany, fit-elle avec mépris. Je le connais.

— Non, plus loin encore.

— Où alors ?

— Dans l’Inde.

Elle l’examina, très intéressée.

— Dites-moi comment il est ? demanda-t-elle d’un ton câlin. Est-il réellement si beau ?

— Superbe, articula Tarvin, et il se tut.

— Vraiment ? ne me tourmentez pas ainsi… De quoi se compose-t-il ?

— Diamants, perles, rubis, saphirs, turquoises et améthystes ; les rubis sont de la taille de votre poing et les diamants sont gros comme des œufs de poule. Il a la valeur d’une rançon royale.

Elle retenait son souffle. Puis, après un silence, elle eut un soupir d’admiration et murmura langoureusement :

— Par grâce, dites-moi dans quel endroit il se trouve.

— Au cou d’une idole, dans la province de Rajpoutana. Vous en avez envie ?

Elle rit et répondit : — Oui !

— Je vous le donnerai, articula Tarvin simplement.

Elle eut une petite moue : — Vous me le donnerez ?

— Je vous le donnerai, répéta-t-il.

Elle rejeta en arrière sa tête blonde et envoya une fusée de rires joyeux aux amours peints sur le plafond du wagon. Elle rejetait toujours la tête en arrière quand elle riait, pour montrer son cou rond et blanc.

IV

Le président consacra toute sa journée du lendemain à visiter la ville, ses curiosités et ses environs. Tarvin ne lui fit pas grâce d’une pierre et souvent il obligeait la voiture à s’arrêter en rase campagne, devant les montagnes encapuchonnées de neige, pour démontrer la nécessité de faire de Topaze le point terminus du nouveau chemin de fer ; il montrait même la place où serait le surveillant, le garage des machines, le dépôt du matériel. C’était plus facile de discuter ces petits détails que de parler du fond de l’affaire, car il savait M. Mutrie hostile à ce projet.

Tarvin connaissait Topaze comme sa table de multiplication ; il n’était pas pour rien président de la chambre de commerce et directeur d’une compagnie d’exploitation de terrains, au capital d’un million, avec un fonds de réserve de deux mille dollars. Cette société possédait la grande plaine, qu’elle comptait morceler en rues, en avenues, en squares ; on pouvait voir l’ensemble de ces travaux sur une carte pendue au siège de ladite société, avenue du Connecticut, dans un somptueux bureau meublé d’acajou massif, drapé de soie et de velours, le plancher recouvert de tapis turcs. Là, on pouvait acheter des lots de terrains à bâtir, sur n’importe quel point de la ville, à deux milles de distance. À force de s’occuper de ces transactions, le jeune homme possédait le pays sur le bout du doigt.

Il n’ignorait pas que Rustler – l’odieuse rivale – était entourée de mines encore inexplorées d’une fabuleuse richesse, tandis que celles de Topaze étaient assez médiocres ; il n’ignorait pas non plus que les ressources naturelles de cette dernière ne la désignaient pas pour devenir la tête de ligne d’une voie ferrée. Mais il ne voulait pas s’avouer tout cela et se tenait le raisonnement suivant : Topaze n’était pas une « existence », mais une « espérance » ; soit ! Or, dans l’Ouest, quand on souhaitait de transformer de tels espoirs en de bonnes réalités, que faisait-on ? Eh bien ! on amenait les autres à y croire. C’était bien simple !

Aussi Tarvin commença par dire que l’hésitation en cette question n’était pas possible. Pour bien juger une ville, il fallait connaître le caractère de ses habitants, et ceux de Rustler étaient morts, morts et enterrés.

Il n’y avait là-bas ni commerce, ni industrie, ni volonté, ni argent, ni rien ! Regardez Topaze. Voilà des gaillards. Voilà des gens roublards. Voilà des gens d’affaires. Ceux-là croyaient en leur ville et étaient prêts à lui donner toute leur fortune. Ainsi lui, Tarvin, avait en poche un traité passé avec un des plus gros fondeurs de Denver pour établir une succursale ici, à condition que le Colorado-California-Central aboutirait à Topaze : la compagnie pouvait s’en assurer. Du reste, Rustler ne produisait pas les arséniures de fer nécessaires à la fusion de son or. Topaze seul en possédait dans le pays. C’était une chose reconnue… M. Mutrie avait souvent dû entendre de pareilles affirmations, car l’aplomb du jeune homme n’obtenait aucune contradiction de son indifférence ; il semblait faire peu de cas des considérations qui lui étaient exposées.

Tarvin voulut frapper un grand coup, et crut habile de faire quelques concessions. Naturellement si la compagnie désirait exploiter la région minière au-delà de Rustler, rien ne serait plus facile que d’y faire passer un embranchement qui amènerait ici l’or pour la fonte. Mais il était impossible de faire une tête de ligne de Rustler, bâtie en pleine montagne. Comment les trains arriveraient-ils jusque-là ? On serait donc obligé de changer de machine à la montée ? L’entretien de la voie serait très dispendieux. Non, ce qu’il fallait au Colorado-California-Central, c’était une station comme Topaze, une station créée par la nature, au centre d’une plaine que le chemin de fer pourrait traverser de niveau, sur une étendue de cinq milles, avant d’arriver aux collines.

Cet argument parut frapper le président qui garda le silence pendant quelques instants ; mais, en l’observant attentivement, Tarvin comprit l’inutilité de ses efforts. Cette certitude l’aurait découragé, s’il ne s’était attendu à une défaite : le succès était ailleurs, – près de Mme Mutrie – mais, avant de faire cette nouvelle tentative, il résolut d’employer tous les autres moyens.

L’œil du jeune homme se reposa amoureusement sur sa ville en regardant le groupe d’habitations disséminées au milieu de la vallée immense. Sans doute la Topaze de ses rêves dépassait de beaucoup la Topaze de la réalité, qui n’était qu’un assemblage mesquin de maisons de bois, dispersées sans ordre et sans symétrie sous des bouquets d’arbres verts ; mais il ne voyait rien de tout cela, ni les montagnes neigeuses qui enserraient la plaine d’une ceinture gigantesque, ni l’admirable paysage dans lequel cet amas informe de bâtisses faisait tache : il voyait seulement Topaze.

Tout en cheminant, il nommait au président les pics les plus élevés ; il lui montrait les canaux et les fossés d’irrigation ; il lui faisait discrètement remarquer le petit nombre de malades à l’hôpital ; il lui désignait d’un geste l’Opéra, la poste, le collège, le palais de justice, avec la fausse modestie d’une mère qui présente ses premiers-nés.

Tarvin cherchait à s’étourdir de ses propres paroles, car au sentiment de son échec momentané venait s’ajouter l’amertume d’un échec plus grave encore : Kate lui avait annoncé la veille son départ pour les Indes à la fin de la semaine. Plein de colère et de douleur, il avait été chez le père Shériff pour secouer sa faiblesse, et celui-ci, malgré son désir d’obliger tout le monde, n’avait rien trouvé à lui répondre. Décidément la guigne était complète. Il pouvait bien oublier un instant l’existence de sa bien-aimée dans sa lutte pour Topaze, mais le souvenir lui en revint douloureusement quand il quitta M. Mutrie. La jeune fille lui avait promis de prendre part à une excursion qui devait avoir lieu dans l’après-midi aux Sources-Chaudes, et dans l’état actuel des choses, il considérait cette promesse comme son unique chance de salut : il adresserait à Kate sa dernière prière, son dernier appel.

Cette promenade aux Sources-Chaudes était destinée à montrer aux époux Mutrie l’avenir de Topaze comme station d’hiver. En vue de se ménager un entretien tranquille avec Mlle Shériff, Tarvin avait invité Maxim, le directeur de la poste ; Heckeler, le propriétaire du Topaze-Télégramme, et un jeune Anglais, nommé Carmathan. Il comptait sur eux pour causer avec le président et lui faire une nouvelle description des mérites de la ville.

Carmathan était arrivé dans le pays deux ans auparavant, envoyé par sa famille pour apprendre l’élevage du gros bétail ; il était muni d’une culotte de cheval, de bottes à revers et de deux mille dollars. L’argent s’était vite envolé, mais il avait appris que les culottes de cheval et les bottes à revers ne valaient rien pour faire le métier de « cowboy », à raison de trente dollars par mois.

Il acceptait sa mauvaise chance avec une insouciante philosophie, et Kate l’aimait pour la fierté qui l’empêchait de recourir à ce facile remède : écrire à sa famille. Aussi, pendant la première partie du trajet, les jeunes gens chevauchèrent-ils côte à côte, tandis que Tarvin expliquait aux Mutrie la formation géologique du sol. La route serpentait dans un ravin étroit, entre une muraille de rochers qui projetait des ombres bleues, brunes, violettes, mauves, nuancées de tons adoucis ; les montagnes escarpées se resserraient parfois en gorges profondes ou s’ouvraient brusquement pour laisser voir un paysage sauvage et tourmenté.

Tarvin, au bout de quelque temps, resta en arrière et rangea son cheval près de celui de Kate ; Carmathan lui céda aussitôt la place et alla le remplacer auprès de Mme Mutrie.

— Kate, dit-il sans autre préambule, je veux encore vous parler de vos projets. J’ai résolu de vous sauver.

— C’est inutile, Nick, répliqua-t-elle en le regardant d’un air suppliant. Je veux partir, je le désire de toute mon âme. Parfois il me semble que j’ai été mise au monde pour aller là-bas, près des malheureux… Nous sommes tous créés pour accomplir une tâche, quelque petite, quelque misérable qu’elle soit… Facilitez-moi la mienne, mon ami.

— Ah non ! par exemple ! Ne comptez pas sur moi. Ici, tout le monde cède à votre petite volonté ; votre père et votre mère vous laissent faire ce qui vous plaît, et ils connaissent parfaitement les projets que vous roulez dans votre précieuse tête. J’en enrage !…

— Croyez, mon bon Nick, que si quelqu’un pouvait me retenir ici, ce serait vous…

— Allons, bon ! Je vais être obligé de vous remercier, maintenant ! La belle consolation ! Qu’est-ce que cela peut bien me faire ? C’est vous que je veux.

— Je sais, je sais. Mais l’Inde me veut encore plus… ou plutôt veut ce qu’une femme comme moi ne peut lui donner de travail et de dévouement. Tant que j’entendrai son appel, je n’aurai ni repos, ni tranquillité. Je pourrais vous épouser, Nick, mais avec ce cri dans l’oreille, ce serait pour moi une torture de tous les instants.

— C’est gai ! pour moi acheva le jeune homme contemplant tristement le paysage.

— Mais non, mon ami ! cela n’a rien à faire avec vous !

— C’est justement de cela que je me plains.

Elle ne put s’empêcher de rire de la figure piteuse qu’il faisait.

— Si cela peut vous faire plaisir, sachez que je ne me marierai jamais, fit-elle avec une soudaine tendresse dans la voix.

— Mais vous ne serez jamais ma femme ?

— Non, articula Kate énergiquement.

Ils allaient au pas et Tarvin laissait flotter les rênes sur le cou de son poney ; il reprit :

— C’est bon ! Ne nous occupons pas de moi. Il n’y a pas que de l’égoïsme dans mon désir de vous posséder. Sans doute, je veux que vous restiez près de moi, je veux que vous m’apparteniez, je veux que… je vous veux, enfin ! Mais ce n’est pas seulement pour cela que je vous prie de renoncer à vos résolutions ; je frémis en pensant aux dangers que vous allez courir, là-bas, seule, isolée, sans protecteur, sans ami, vous, une jeune fille ! Cela m’affole… C’est monstrueux, c’est affreux, c’est absurde ! Vous ne le ferez pas, dites ?

— Je ne dois pas penser à moi, répondit-elle haletante, je dois penser à « eux ».

— Mais moi, je dois penser à vous. Et il n’est pas digne de vous de chercher à me tenter, à me séduire, à m’entortiller pour me faire changer d’avis. Vous prenez tout cela trop au sérieux. Voyons, ma chère enfant, pouvez-vous soulager la misère de toute la terre ? Quoi que vous fassiez, il vous faudra bien entendre, toute votre vie, les gémissements de millions d’êtres souffrants. C’est notre sort commun à tous. Nous ne pouvons y échapper…

— Je sais, je sais… Je ne cherche pas à me dérober, je ne cherche pas à me boucher les oreilles.

— Non, mais vous vous bercez de chimères ridicules et inutiles. Vous voulez vider l’Océan avec une cuiller. Quel besoin de gâcher votre existence en d’inutiles besognes, mon amie ? De par Dieu ! si vous êtes en quête de quelque malheureux à consoler, il est inutile de faire tant de chemin : commencez par moi !

Elle secoua mélancoliquement la tête :

— Ne plaisantez pas, Nick, l’heure est grave. Je ne dis pas que mes faibles forces diminueront beaucoup la terrible somme des douleurs humaines, mais je dois l’essayer… Ah ! être sûre de pouvoir donner aux gens un peu de bonheur… rien qu’un peu de bonheur, quelle merveilleuse joie ! Secourir une souffrance…, une seule souffrance, quelle admirable chose ! Voyons, Nick, vous pensez comme moi ?

— Certes ! fit-il en se mordant les lèvres désespérément.

— Alors vous devez me comprendre ?

— Vous êtes folle ! Encore un coup, fiez-vous à moi pour vous créer une vie tranquille et douce. Vous ferez dans ce pays tout le bien possible et les pauvres vous béniront : cela n’est pas à dédaigner pourtant. Je connais votre charité ; est-ce que je vous aimerais si je ne vous savais une âme de bonté et de tendresse ? Je veux vous épargner les épreuves auxquelles vous courez et qui vous jetteront ensuite dans mes bras, brisée et meurtrie. Je veux que vous veniez à moi librement, petite fille… et tout de suite !

Pour toute réponse, elle se mit à pleurer en s’accrochant nerveusement au pommeau de sa selle.

— Vous ne le pouvez pas, ma chérie ?

La jeune fille fit un signe désespéré et Tarvin eut un geste de colère.

— Bon ! Très bien !

Il reprit dans sa grosse main les petits doigts crispés de son amie, et lui parla doucement, doucement, comme à une enfant malade. En cette minute suprême, il renonça – non pas à Kate, non pas à son amour, non pas à sa résolution de l’épouser – il renonça à la retenir en Amérique. Elle pouvait partir pour les Indes maintenant si cela lui plaisait : ils iraient tous les deux.

Quand on arriva aux Sources-Chaudes, Tarvin saisit la première occasion pour engager la conversation avec Mme Mutrie qui ne demandait pas mieux. Il l’entraîna d’un côté, tandis que Shériff montrait au Président l’eau bouillante jaillissant du roc, les Bains, le futur emplacement d’un hôtel gigantesque. Kate, désireuse de cacher ses yeux rougis, accompagna son père.

Le jeune homme conduisit la femme du Président près de la cascade, sous un bouquet de cotonniers.

— Vous désirez vraiment ce collier ? demanda-t-il à brûle-pourpoint.

Elle rit de nouveau avec ce petit air maniéré qui était particulier à ses moindres mouvements.

— Si je le désire ? répéta-t-elle. Naturellement. Je voudrais aussi la lune.

Tarvin mit la main sur son bras pour la faire taire.

— Vous aurez ce collier, dit-il avec énergie.

Elle cessa de rire, et, en le voyant si grave, devint très pâle.

— Comment cela ?

— Vous en avez envie ! Vous seriez heureuse de le posséder ? Que feriez-vous pour l’acquérir ?

— Je retournerais à Omaha à quatre pattes ; j’irais à pied jusqu’aux Indes, répondit-elle avec un égal sérieux.

— Bon ! Voilà qui me décide ! écoutez. Je désire pour des raisons personnelles que le Colorado-California-Central vienne à Topaze. Vous, vous désirez ce collier. Voulez-vous faire une affaire ?

— Mais vous ne pourrez jamais…

Cela me regarde, je ferai le nécessaire. Ne vous en occupez pas. Ferez-vous de même de votre côté ?

— Vous voulez dire que… commença-t-elle.

— Oui, affirma Tarvin durement. C’est ce que je veux dire. Pouvez-vous vous y résoudre ?

Le jeune homme, très maître de lui, se tenait droit devant elle, les dents serrées, les ongles incrustés dans la paume de ses mains, l’œil fixe, attendant sa réponse.

Elle pencha la tête coquettement de côté, avec une physionomie rusée et un long regard provocant.

— Je pense que ce que je dirai à mon mari suffira, répliqua-t-elle avec un sourire plein de sous-entendus.

— Alors, marché conclu ?

— Oui.

— Scellons le traité d’une poignée de main.

Leurs mains s’unirent. Un moment, ils restèrent face à face, les yeux dans les yeux.

— Vous réussirez ?

— Oui.

— Vous ne reculerez pas ?

— Non.

Il lui serra la main si fort qu’elle poussa un léger cri.

— Aïe ! vous me faites mal !

— Tout va bien ! fit-il gaiement. C’est une affaire faite. Je pars demain pour l’Inde.

V

Tarvin restait debout sur le quai de la gare de Rawut-Jonction et regardait fuir le train de Bombay dans un nuage de fumée ; quand le convoi eut disparu, il examina le paysage, les yeux troubles.

C’était vraiment simple de faire quelques milliers de lieues ; d’abord, il avait passé un certain temps couché tranquillement dans un navire ; puis il s’était étendu en bras de chemise sur la banquette du wagon qui l’avait amené de Bombay à Rawut-Jonction. Le voyage n’était ni long, ni fatigant, mais l’avait-il fait pour contempler un endroit aussi misérable ? Topaze était plus confortable quand il n’y avait que l’église, le casino et deux maisons en construction ; la solitude du Rajpoutana le faisait frissonner.

La désolation de ce pays semblait être intentionnelle, définitive, absolue. La sévère solidité de cette station en pierres de taille, la résistante maçonnerie des quais, la symétrie mathématique des poteaux indicateurs ne laissant espérer aucun changement. Pas de verdure, pas d’arbres, pas de mouvement, pas d’avenir, pas de vie : les plantes grimpantes de la façade étaient mortes, faute de soins.

Tarvin fut sauvé d’une crise de spleen par une petite colère saine et très humaine. Un gros homme, brun, vêtu de gaze blanche et coiffé d’un bonnet de velours noir, sortit de la maison sans plus faire attention au voyageur qu’au détail du paysage.

— Quand part le prochain train pour Rhatore ? demanda l’Américain.

Il n’y a pas de train, répondit l’indigène avec un temps d’arrêt entre chacune de ses paroles, comme un phonographe.

— Pas de train ? Où est votre horaire ? Où est votre guide des chemins de fer ?

— Il n’y a pas de train.

— Alors, qu’est-ce que vous faites là ?

— Monsieur, je suis chef de gare, et il est défendu d’injurier les employés de la Compagnie.

— Ah ! vraiment, vous êtes chef de gare ! Eh bien ! mon ami, si vous tenez à votre peau, dites-moi comment arriver à Rhatore ? Vite !

L’homme ne broncha pas.

— Voulez-vous répondre ? hurla l’homme de l’Ouest.

— Est-ce que je sais ? répliqua l’homme de l’Est.

Tarvin examina l’Oriental depuis le bout de ses larges souliers de cuir, d’où sortaient des chaussettes à jour, jusqu’au bonnet de velours posé en arrière sur son front olivâtre. Son impassibilité exaspéra le jeune homme à un tel point qu’il se demanda si Topaze et Kate valaient toute cette peine.

— Billet, s’il vous plaît, dit le Babouin.

Cet être était là pour prendre les billets, et on sentait qu’il prendrait les billets, quand même les hommes aimeraient, se battraient, souffriraient ou mourraient à ses pieds.

— Écoutez un peu, colonne d’albâtre aux yeux d’onyx, cria Tarvin…

La phrase s’acheva dans un cri de rage, et le Babouin, tournant les talons avec un calme odieux, se glissa par la porte de la gare et la ferma derrière lui. Le jeune homme furieux fit tinter dans sa poche un dollar contre une roupie : aussitôt le guichet des billets se releva, et l’indigène montra un peu de sa face jaune.

— Je puis renseigner Votre Honneur à présent ; on peut aller à Rhatore en char à bœufs.

— Trouvez m’en un.

— Votre Honneur me garantit une commission ?

— Comment donc !… avec plaisir.

Le carreau se referma, et quelques instants plus tard un long hurlement se fit entendre, – le hurlement d’un sorcier fatigué évoquant un esprit qui ne veux pas paraître.

Ohé ! Mati ! Mati ! O-ah.

Allons, ici, Mati ! O-ah ! murmura Tarvin en sortant de la gare. La gaieté et la confiance lui étaient revenues avec la perspective de se donner un peu de mouvement. Devant lui, le cercle rouge des montagnes ceinturait la plaine stérile, semée de rochers bruns, d’arbustes desséchés, de cactus géants ; au loin apparaissaient l’éclat argenté d’un lac salé et la masse bleuâtre d’une épaisse forêt. Ce désert sauvage et triste, blanc sous l’ardent soleil de midi, cachait un pauvre village dans une ondulation de terrain ; une colonne de poussière s’en détacha, enveloppant la marche d’un charriot primitif ; des troncs d’arbres mal équarris formaient les roues ; quatre perches de bois étaient fixées aux angles d’une caisse plate dont les côtés étaient faits d’une natte en fibres de cocotiers. Deux bœufs de petite taille traînaient ce véhicule, qui aurait pu contenir la moitié de la charge d’un cheval ordinaire.

L’équipage arriva en grinçant et en gémissant jusqu’à la gare, et les animaux, après avoir contemplé Tarvin un moment, se couchèrent tranquillement à terre ; celui-ci s’assit sur sa valise, pris d’un accès de fou rire.

— À votre aise ! cria-t-il, ne vous gênez pas pour moi. Je ne suis pas pressé !

Alors commença une interminable querelle entre les deux indigènes.

L’impassibilité du chef de gare s’était envolée comme un chapeau emporté par le vent ; il parlait, il gesticulait, il criait, il jurait, et le cocher, nu à l’exception d’une sommaire ceinture bleue, lui répondait avec même volubilité. Ils se montraient Tarvin et semblaient se disputer au sujet de sa naissance, de sa généalogie, de sa personne et du poids de ses bagages. Quand ils paraissaient être d’accord, la question se rouvrait d’elle-même et ils repartaient de plus belle. Pendant les dix premières minutes, le jeune homme approuva les deux parties, les excitant l’une contre l’autre sans partialité. Puis il les invita à s’arrêter, et comme ses efforts restaient infructueux, il se mit en colère.

Le cocher était hors d’haleine ; le Babouin se tourna vers le voyageur et, le saisissant par le bras, lui cria dans un hurlement :

— J’arrangerai tout, monsieur ! Cet homme est tout à fait mal élevé. Monsieur, donnez-moi l’argent, j’arrangerai tout !

Prompt comme la pensée, le cocher s’empara de l’autre bras en poussant des gémissements inarticulés ; mais les deux adversaires ne lâchaient pas prise et suivaient l’Américain pas à pas, les mains levées pour l’exhortation et la démonstration. Le chef de gare en oubliait son anglais et le cocher son respect pour un homme blanc.

Enfin, celui-ci, échappant à leur double étreinte, bondit dans le chariot et cria la seule parole hindoue qu’il connût : Challô. Par bonheur, c’était le mot qui met toute l’Inde en mouvement et qui se traduit par : « En avant ! ».

C’est ainsi que, laissant derrière lui la lutte et la désolation, Nicolas Tarvin, de Topaze (Colorado), entra dans le désert de Rajpoutana.

VI

Dans certaines circonstances, quatre jours peuvent enfermer l’éternité ; or, Tarvin reconnut cette vérité en se glissant hors du chariot à bœufs quatre-vingt-seize heures après son départ de Rawut-Jonction. Derrière lui, ces heures s’allongeaient en une longue procession, au milieu de la poussière du chemin et du grincement des roues mal graissées. Peut-être des fortunes s’étaient-elles édifiées ou écroulées à Topaze, – heureuse Topaze ! – tandis que le véhicule suivait lentement sa route sablonneuse et brûlante ! Peut-être de nouvelles cités avaient-elles surgi dans l’Ouest, pour tomber en des ruines aussi véritables que celles de Thèbes, tandis que le cocher s’attardait à fumer un narghilé plus encombrant qu’un canon Maxim !

Au milieu de tous ces retards, – ce voyage était surtout fait de haltes ! – l’Américain se voyait distancé dans « la course pour l’existence » par tous les citoyens des États-Unis, et il avait conscience de ne pouvoir jamais les rejoindre, ni rattraper le temps perdu.

Des grues grises à capuchon rouge se promenaient gravement dans les broussailles desséchées ; des bécassines et des cailles daignaient à peine se déranger sous le sabot des bœufs, et une fois à l’ombre, le voyageur vit, couchées sur un rocher poli, des jeunes panthères jouant ensemble comme de petits chats.

À peine sorti de Rawut-Jonction, le cocher prit sous son siège un sabre qu’il pendit à son cou et qui lui servait souvent d’aiguillon pour ses bêtes. Tarvin remarqua que tous les passants étaient armés, mais ces trois pieds de mauvais acier ne lui parurent pas remplacer avantageusement les revolvers des hommes de son pays. Un jour, il bondit hors du chariot avec un cri de joie, croyant voir la tête blanche d’un gypaète de la prairie ; ce n’était qu’une voiture chargée de coton qui gravissait des rampes escarpées. Et toujours, au-dessus de lui, ce soleil implacable dans un ciel en fusion ! À l’aube, les rochers étincelaient comme des diamants ; à midi, le sable des rivières jetait des rayons prismatiques, des lueurs d’arc-en-ciel ; à la tombée de la nuit, un vent sec et froid s’élevait, et les collines prenaient des colorations étranges sous les feux du couchant.

Alors, Tarvin comprenait la vraie signification de « l’Est glorieux » ; les montagnes se changeaient en un amoncellement de pierreries, de saphirs, de rubis et d’améthystes, tandis que les vallées se fondaient en de chimériques brouillards d’opale ; étendu dans son chariot, il contemplait cet éblouissement, songeant au Naulahka et se demandant si ce joyau serait digne d’un tel paysage.

Il avait formé le projet très simple d’acheter le collier et de le payer comptant ; à son retour à Topaze, il ferait un emprunt communal pour couvrir cette dépense, – sans en dire le véritable motif, bien entendu. – Si le prix du bijou était trop élevé, eh bien ! on ferait un syndicat.

Tout en rêvant de la sorte, secoué par les cahots du chemin, il se demandait souvent où était Kate. Peut-être se trouvait-elle déjà à Bombay, à la maison du Zénana ? Elle se reposait sans doute des fatigues du voyage et recevait les instructions de ses chefs pour sa future mission ? Dans quelques jours, sûrement, elle arriverait à Rhatore, où il serait déjà installé… Cette idée le faisait souvent rire de plaisir, et il s’amusait à imaginer l’étonnement de la jeune fille en le retrouvant là.

Le lendemain de son entretien avec Mme Mutrie il avait quitté Topaze pour San-Francisco par le train de nuit, sans confier à personne le secret de son départ, pas même à Kate. Quelques heures auparavant, il s’était défait à perte d’un lot de terrains à bâtir ; mais cela était trop conforme à ses habitudes pour étonner qui que ce fût. De la plate-forme de son wagon, il avait jeté un dernier coup d’œil sur la ville endormie dont il allait si loin chercher la prospérité et la fortune, puis, en fumant son éternel cigare avec son ami le chef de train, il lui avait raconté – en le priant de n’en rien dire – qu’une petite affaire de mines d’or l’appelait dans l’Alaska, afin d’être bien sûr que cette version ferait le lendemain le sujet de toutes les conversations.

Celui-ci l’avait un moment embarrassé en le questionnant sur son élection, mais il s’était lancé dans des explications absolument incompréhensibles.

En lui-même, il n’était pas tout à fait rassuré et il se demandait avec inquiétude si Mme Mutrie lui télégraphierait à Rathore le résultat des élections, comme elle le lui avait promis ; la jeune femme était la seule personne au monde qui sût son adresse, et comme elle avait paru s’intéresser à son succès en même temps qu’à cette « délicieuse conspiration » – c’était son mot – Tarvin s’était résigné à utiliser sa bonne volonté.

Le chariot, après avoir franchi un défilé entre deux collines, s’arrêta devant un édifice qui était la copie de la gare de Rawut-Jonction. C’était un double cube de tuiles rouges, mais – le jeune homme l’aurait embrassé pour la peine ! – il était rempli d’hommes blancs. Ceux-ci, vêtus légèrement, étaient étendus dans des fauteuils d’osier sous la véranda, à côté de malles en cuir usé.

Tarvin s’élança hors de sa cage mouvante, étirant avec peine ses longues jambes engourdies ; la poussière le rendait méconnaissable, effaçant les plis de ses vêtements, teignant de gris son manteau noir, l’enveloppant à chacun de ses mouvements d’un nuage mobile. Il coupa d’une toux violente son fervent : « Merci, mon Dieu ! » Il entra dans la maison en frottant ses yeux brûlés.

— Bonsoir, messieurs, y a-t-il quelque chose à boire ici ?

Personne ne bougea. Quelqu’un appela : « Garçon ! » Un indigène, habillé de fin tussor jaune, vint à lui et lui dit :

— Quelle maison représentez-vous ?

— Lui aussi ! fit l’Américain étonné, reconnaissant l’éternelle formule des voyageurs de commerce.

Dans la joie de retrouver de ses semblables, il parcourut la rangée de fauteuils d’osier, en distribuant des poignées de main à leurs occupants ; puis il se mit à faire des comparaisons entre l’Ouest et l’Est, se demandant si ces êtres paresseux et taciturnes appartenaient à la même profession que ceux rencontrés si souvent aux tables d’hôte de son pays. Mais peut-être – une douleur de reins lui rafraîchit la mémoire – ces malheureux avaient-ils fait le voyage viâ chariot à bœufs ?… Alors, ils lui parurent dignes de pitié.

Il plongea son nez dans quelques pouces de whisky et de soda, et l’y laissa jusqu’à ce qu’il n’y eût plus rien ; alors il se jeta sur un siège vacant et recommença à observer le groupe.

— Quelqu’un n’a-t-il pas demandé quelle maison je représente ? Je représente moi-même… Je voyage pour mon plaisir.

Il n’eut pas le temps d’achever sa phrase, car les cinq hommes éclatèrent de rire avec l’ensemble de gens ayant depuis longtemps perdu toute occasion de gaieté.

— Pour son plaisir ! s’écria l’un d’eux. Pour son plaisir, Seigneur ! mais vous vous êtes trompé d’endroit.

— Ma foi ! autant venir pour votre plaisir, car vous auriez bien le temps de mourir avant de finir une affaire, dit un autre.

— Il serait plus facile de tirer du sang d’une pierre ! Voilà plus de quinze jours que je suis ici.

— Pourquoi, grand Dieu ! demanda Tarvin abasourdi.

— Nous sommes tous arrivés depuis la semaine précédente, gronda un quatrième.

— Alors, pourquoi restez-vous ici à vous plaindre et à gémir ?

— Vous êtes Américain, je présume ?

— Oui, de Topaze, Colorado. (Cette déclaration ne produisit aucun effet sur l’assistance : il aurait bien pu la faire en chinois.) Mais d’où vient votre désolation ?

— Eh bien ! le roi a épousé hier deux femmes. Vous pouvez encore entendre les gongs de fête résonner au loin. Il essaie de monter un régiment de cavalerie pour le service de Sa Majesté et s’est disputé à ce sujet avec le résident anglais. J’ai passé trois jours entiers à la porte du colonel Nolan, qui prétend ne rien pouvoir faire sans ordres spéciaux du gouvernement. J’écris tous les matins au premier ministre, quand je ne fais pas le tour de la ville à dos de chameau pour voir le roi pendant une chasse au sanglier. Voici un paquet de lettres de ma maison s’informant pourquoi je n’ai encore rien encaissé.

Au bout de dix minutes, Tarvin commença à comprendre : ces individus dolents et attristés étaient les représentants de quelques maisons de commerce de Bombay ou de Calcutta, venus là pour faire désespérément le siège de la place et tirer un petit acompte d’un client qui commandait avec autorité et payait avec hésitation. Ce client avait acheté des canons, des nécessaires de toilette, des miroirs, des pendules, de la passementerie, des boules de verre argenté, de la sellerie, des phaétons, des flacons d’odeur, des instruments de chirurgie et des chinoiseries à la douzaine, suivant les caprices de sa fantaisie toute-puissante. Quand il était las de ses emplettes, il cessait de s’intéresser à leur paiement. Or, peu de choses amusaient plus de vingt minutes sa fantaisie blasée, et, souvent, les caisses envoyées d’Angleterre n’étaient même pas ouvertes.

La paix imposée à l’empire indien lui interdisait de prendre les armes contre les souverains voisins – ses collègues – et l’empêchait de se livrer au seul plaisir durable que lui et ces ancêtres eussent connu depuis des siècles : la guerre.

Toutefois il gardait un certain intérêt belliqueux à batailler contre les porteurs de factures. Il vivait entre le résident anglais, placé là pour lui enseigner la bonne administration et l’économie, et les voyageurs de commerce qui méprisaient le débiteur insolvable et respectaient le souverain. Tiraillé par ces forces égales, Sa Majesté chassait le sanglier, assistait à des courses de chevaux, faisait parader sa garde d’honneur, surveillait ses femmes qui en savaient beaucoup plus long que le premier ministre sur les réclamations des créanciers. Au loin, dans la brume, se cachait le gouvernement britannique, qui refusait explicitement de garantir le paiement des dettes du roi et qui, de temps en temps, lui envoyait, sur un coussin de velours bleu, quelques décorations impériales très diamantées, pour adoucir les remontrances du colonel Nolan.

— Eh bien ! j’espère bien que vous vous faites payer tout cela très cher ? dit Tarvin.

— Comment cela ?

— Ma foi ! Dans mon pays, quand un client agit de la sorte, vous assigne des rendez-vous auxquels il ne vient pas, vous lanterne, vous remet au lendemain, vous promet de payer et ne donne rien, le créancier se dit : « Mon bon, si tu as envie de payer mon logement, mon vin, mes liqueurs et mes cigares tandis que je t’attends, cela m’est bien égal ! Moi, je vais prendre du bon temps ! » Et, à partir du second jour, il porte au compte de l’autre ses pertes au poker.

— C’est très juste. Mais fait-il figurer ces nouveaux frais sur sa facture ?

— Il majore la note suivante, naturellement. Il fait ses prix en conséquence.

— Oh ! nous pouvons faire les prix que nous voulons. La difficulté est de rentrer dans notre argent.

— Moi, je ne comprends pas comment vous avez le temps de faire toutes ces singeries, continua Tarvin étonné. Chez nous, le commis voyageur a pour ses tournées un temps déterminé, et s’il est d’un jour en retard, il télégraphie à son client de la ville voisine de venir le trouver à la gare ; l’affaire se termine pendant l’arrêt du train. Il pourrait bien lui vendre la terre entière tandis qu’un de vos sacrés chars à bœufs fait une demi-lieue. Quant au moyen de vous faire payer, pourquoi ne saisiriez-vous pas ce vieux voleur ? Moi, je saisirais le palais, la couronne, tout le pays. J’obtiendrais un jugement contre lui, et je l’exécuterais en personne, si cela était nécessaire. Je mettrais le vieux sous clef et j’administrerais le Rajpoutana en son nom, s’il le fallait, mais j’aurais son argent.

Un sourire de pitié courut sur les lèvres des assistants : « Mais vous ne savez pas… Mais vous n’êtes pas au courant… Mais vous êtes fou !… » dirent-ils tous ensemble en entamant des explications sans fin.

Ils étaient excités maintenant et parlaient tous à la fois.

Ces individus étaient peut-être paresseux, en tout cas ils n’étaient point sots. Tarvin s’en aperçut immédiatement. Se coucher comme des mendiants à la porte d’un roi et ne plus bouger de là était leur méthode pour faire des affaires. C’était du temps gâché, sans doute, mais, à la fin, ils étaient sûrs de réussir, particulièrement, expliqua l’indigène aux vêtements de tussor, en s’adressant au premier ministre et en éveillant l’intérêt des femmes.

Tarvin sourit en pensant à Mme Mutrie.

L’homme apprit à l’Américain que la Grande Reine avait assassiné son précédent mari. Le roi l’avait vue pour la première fois, emprisonnée comme une bête fauve dans une cage en fer, attendant son exécution. Il lui avait demandé si elle l’empoisonnerait lui aussi, dans le cas où il l’épouserait : « Certes, avait-elle répondu, si tu me traitais comme mon défunt mari. » Là-dessus, le roi l’avait prise pour femme, un peu par caprice et beaucoup pour le plaisir que sa brutale réponse lui avait causé.

En moins d’un an, cette espèce de bohémienne avait mis le souverain et ses États sous ses pieds – des pieds qui avaient marché dans de bien vilains chemins, disait-on. Elle avait eu un fils sur lequel s’étaient concentrés tout son orgueil et toute son ambition ; après la naissance de cet enfant, elle avait mis toute son énergie à exercer son influence dans les affaires du pays. Le gouvernement britannique, à mille lieues de distance, reconnaissait sa puissance et ne l’aimait pas. Le colonel Nolan, le résident anglais, un vieillard aux cheveux blancs et aux manières doucereuses, qui habitait une maison rose à portée de fusil de la ville, avait à supporter ses rebuffades.

Elle venait justement de lui jouer un tour de sa façon en faisant détourner à grands frais un canal d’eau douce qui passait dans son jardin. Nolan était allé se plaindre au Maharajah, et Sitabhaï la bohémienne avait entendu toute la scène, cachée derrière ses rideaux de soie, riant comme une folle.

Tarvin écoutait avidement ces histoires qui bouleversaient de fond en comble son plan d’attaque. Tout un monde nouveau s’ouvrait devant lui, – un vrai monde de contes de fées, le monde des khalifes, des sultanes, des chimères et des escarboucles. Comment arriver à ce souverain étrange ? Comment lui plaire ? Comment le conquérir ?… Surtout, comment l’effrayer ?

Ses pensées se heurtèrent nombreuses et rapides. Il dit :

— Rien d’étonnant que votre Roi fasse de mauvaises affaires, s’il a toute cette cour sur les bras !

— C’est le prince le plus riche de l’Inde, répondit l’homme en jaune. Il ne connaît pas lui-même le chiffre de sa fortune.

— Alors, pourquoi ne paie-t-il pas ses dettes au lieu de vous laisser bayer à la lune ?

— Parce qu’il est indigène. Il dépenserait cent mille livres pour les fêtes publiques, et il fait attendre quatre ans une note de deux cents roupies.

— Envoyez donc l’huissier instrumenter sur les joyaux de la couronne, insista l’Américain.

— Vous ne connaissez pas les princes indiens. Ils aimeraient encore mieux solder une facture que de laisser partir les joyaux de la couronne. C’est sacré, cela fait partie du gouvernement.

— Ah ! je donnerais bien quelque chose pour voir le « fétiche de l’État ! » s’écria le représentant d’une joaillerie de Calcutta.

— Qu’est-ce donc ? demanda Tarvin d’un air détaché, tout en sirotant son Whisky et son soda.

— Le Naulahka. Vous ne le verrez pas.

Il n’eut pas besoin de chercher une réponse, l’individu en jaune vint à son aide : — Pfft ! Toutes ces histoires du Naulahka ont été inventées par les prêtres.

— Ce n’est pas mon avis, répliqua judicieusement l’employé du bijoutier. La dernière fois que je suis venu ici, le Maharajah m’a déclaré l’avoir montré au vice-roi des Indes : c’est le seul étranger qui l’ait jamais vu. Sa Majesté m’a assuré ne pas savoir lui-même où se trouvait le collier.

— Alors, vous croyez à des émeraudes de deux pouces carrés ? dit l’autre en se tournant du côté de Tarvin.

— Ce n’est que la pièce centrale, fit le lapidaire, et je parierais volontiers que c’est une émeraude « goutte d’huile ». Mais ce n’est pas là ce qui m’intrigue. Je me demande pourquoi ces gens, qui ne se soucient guère de « l’eau » d’une pierre, ont pu prendre la peine de faire une collection de pierres précieuses. On dit que ce collier a été commencé à l’époque de Guillaume le Conquérant.

— Cela lui donne quelques années d’existence ! murmura le jeune homme en se cachant le visage pour dissimuler son trouble…

Certes, il avait l’habitude des affaires : il avait découvert des mines, vendu des terrains, élevé des chevaux, construit des chemins de fer ; il avait eu des minutes d’angoisse où un battement de ses paupières pouvait amener sa ruine ou sa fortune… Mais ces minutes-là ne résumaient pas huit siècles d’efforts et de lutte. Ses camarades le regardaient avec pitié.

— Ce joyau possède cinq exemplaires parfaits des neuf pierres rares, commença le bijoutier. Rubis, émeraude, saphir, diamant, opale, œil de chat, turquoise, améthyste.

— Topaze ? interrompit l’Américain, du ton d’un propriétaire.

— Non ; un diamant noir, noir comme la nuit.

— Bah ! comment savez-vous tous ces détails ?

— Bah ! ce sont des racontars qui courent le pays. Seulement, personne ne sait où gît le trésor en question.

— Au fond de quelque temple de la ville, sans doute, observa l’indigène.

Tarvin, malgré sa prudence, ne put s’empêcher de bondir ; il se voyait déjà faisant des fouilles dans les faubourgs, au milieu d’une population hostile.

— Et la ville, où est-elle ? demanda-t-il.

On lui montra à droite un énorme rocher entouré d’une triple enceinte de murs, tout semblable aux cités en ruines qu’il avait rencontrées sur sa route. Au pied des remparts venait déferler le sable jaune du désert – un désert aride, sans arbre ni verdure, traversé seulement par quelques rares troupeaux d’onagres ou de chameaux sauvages. Une buée mobile enveloppait la ville qui semblait morte sous le soleil de midi ! les sujets de sa Majesté faisaient leur sieste habituelle. Cependant ce bloc massif, solitaire, abandonné, était le but de ses efforts, la Jéricho que, de Topaze, il était venu attaquer. Il réfléchissait :

— Vrai ! si un homme venait de New-York en char à bœufs sonner de la trompette autour de cette forteresse, je me demande quel genre de folie il faudrait lui attribuer ?

Il se leva en s’étirant :

— À quelle heure fait-il assez frais pour aller en ville ?

— Pourquoi faire ? Soyez prudent, vous pourriez avoir des difficultés avec le résident, déclara son amical conseiller.

Tarvin, sans bien comprendre le motif de cette recommandation, ne fit aucune observation : il était dans un pays étranger, où rien – sauf un certain goût des femmes pour le commandement – ne ressemblait au sien. Il résolut d’aller quand même faire un tour en ville, car la paresse ambiante le pénétrait, et il se voyait déjà transformé en un de ces languissants commis voyageurs de Calcutta.

Il avait donc besoin d’agir avant l’engourdissement final ; aussi il demanda le chemin du télégraphe – si toutefois un télégraphe existait à Rhatore.

— À propos, dit un des hommes en le retenant, souvenez-vous que toutes les dépêches expédiées d’ici sont examinées par le roi et sa cour.

Tarvin le remercia et pensa que le détail était bon à retenir. Il se lança dans la mer sablonneuse et se dirigea vers une mosquée désaffectée qui servait de bureau télégraphique.

Un soldat profondément endormi était étendu sur le seuil et avait mis son cheval au piquet en enfonçant à terre sa lance de bambou.

Quelques colombes roucoulaient tendrement à l’ombre du porche : aucun autre signe de vie. Le jeune homme chercha en vain une indication quelconque, une plaque, un écriteau, un poteau : rien. Il ouvrit au hasard une petite porte de bois et mit le pied sur un corps tiède et velu qui bondit avec un grognement. Il eut à peine le temps de se jeter de côté pour éviter un jeune buffle qui se précipita dehors.

Sans se troubler, Tarvin gravit les premières marches d’un escalier délabré, espérant entendre le bruit du transmetteur, mais l’habitation était muette comme le tombeau qu’elle avait été autrefois. Il poussa une autre porte et entra dans une vaste pièce dont le plafond était décoré d’arabesques éclatantes enserrant de petits morceaux de miroir ; dans un coin, un antique appareil télégraphique était cloué sur un lavabo bon marché. Le soleil filtrait à travers les fentes du dôme et envoyait des flèches de feu sur le marbre du sol.

Tarvin regardait autour de lui en s’essuyant le front, son grand chapeau américain à la main. Sa haute silhouette se détachait sur le fond lumineux, et quelqu’un, en le voyant ainsi solide et bien musclé, aurait renoncé à des dessins hostiles sur sa personne. Il tirait sa longue moustache blonde par un geste familier, et murmurait de pittoresques jurons en une langue que ces murs n’avaient jamais dû entendre. Le « nom de nom ! » que l’écho du temple répéta tristement, parut à ses oreilles un mot inconnu et lugubre.

Une forme entortillée dans un drap gisait sur le plancher.

— On prend un mort pour occuper ce poste ! s’écria Tarvin en apercevant le corps. Holà ! Quelqu’un ! Debout !

Le fantôme se leva en grognant, se débarrassa de sa couverture et fit voir un naturel du pays, très ensommeillé, vêtu d’un complet de satin gorge de pigeon – une couleur exquise.

— Voilà !

— Eh bien ? fit l’Américain imperturbable.

— Monsieur, fit le dormeur avec affabilité, soyez le bienvenu et donnez-vous la peine d’entrer. Je suis le directeur général des postes et télégraphes de cet État.

Il s’assit sur une chaise branlante, ouvrit le tiroir d’une table et chercha quelque chose.

— Qu’est-ce qui vous manque, jeune homme ? Avez-vous perdu la communication avec Calcutta ?

— Généralement les personnes apportent leurs dépêches toutes faites, dit l’autre avec un reproche dans sa voix chantante ; mais, voici une formule prête à être remplie. Avez-vous un crayon ?

— Je ne veux pas vous surmener. Allez donc vous recoucher. Je vais expédier le message moi-même.

— Vous, monsieur ? vous connaissez le maniement de la machine ?

— Certainement ! Vous auriez dû me voir manier les fils en temps d’élections !

— Cet instrument exige de grands soins, monsieur. Écrivez votre dépêche. Je l’enverrai : c’est la vraie division du travail.

Tarvin traça les paroles suivantes à l’adresse de Mme Mutrie, à Denver.

 

« Arrivé ! Souvenez-vous du Colorado-California-Central. – Tarvin. »

 

— Arrivera-t-il jamais là-bas ? dit l’Américain en regardant d’un air amical l’indigène vêtu de satin, comme pour l’engager à lui confier la fraude, s’il y en avait une.

— Ah oui ! demain matin. Denver est dans les États-Unis d’Amérique, répliqua l’autre, en témoignant une joie enfantine de son savoir.

— Touchez ! s’écria Tarvin en lui tendant sa large main. Vous êtes instruit, mon garçon !

Il resta une demi-heure à fraterniser avec l’Hindou sur le terrain des connaissances communes et s’assura du départ de sa dépêche : le tictac de l’appareil emportait son cœur jusqu’à Topaze. Au milieu de la conversation, l’employé ouvrit le tiroir du lavabo et en tira une enveloppe poussiéreuse.

— Connaissez-vous un Américain, nouvellement arrivé à Rhatore, qui s’appelle Tarvin ? demanda-t-il.

Celui-ci examina l’enveloppe, la déchira et y trouva un télégramme de Mme Mutrie le félicitant de son élection au Parlement du Colorado ; il avait quinze cents voix de majorité sur Shériff.

Le nouveau député poussa un cri de folle joie, exécuta un pas guerrier sur le pavé blanc de la mosquée, enleva de sa chaise l’opérateur stupéfié et le fit tourbillonner dans une valse échevelée. Puis, avec une profonde révérence devant l’indigène ahuri, il bondit hors du temple, agitant sa dépêche en l’air et sautant tout le long du chemin.

Arrivé à l’hôtel, il s’offrit le luxe d’un bain dans une gigantesque cuve de faïence, tandis qu’un domestique enturbanné de blanc lui versait sur la tête le contenu d’une outre en peau de bouc. Les commis voyageurs réunis sous la véranda discutaient gravement le motif de son voyage. Une voix, dominant les autres, prononça :

— Il vient probablement pour chercher de l’or sans vouloir l’avouer.

Tarvin cligna de l’œil sous l’eau ruisselante.

VII

Une simple auberge dans le désert n’est pas encombrée de meubles et de tapis. Une table, deux chaises, une barre pour clore la porte et une liste des prix courants sont suffisants pour chaque chambre : le voyageur apporte sa literie. Ce soir-là, Tarvin lut attentivement le tarif et y trouva des particularités bien singulières : ainsi l’hôte se réservait le droit de mettre ses clients dehors le lendemain de leur arrivée, « douze heures après notification faite ».

Avant de se coucher, il écrivit à Mme Mutrie sur le papier à en-tête de sa compagnie d’exploitation de terrains ; au-dessous d’une carte du Colorado où Topaze occupait le centre du réseau de tous les chemins de l’État, s’étalait la raison sociale : Nicolas Tarvin, agent d’assurances et de propriétés.

La nuit il rêva que le Maharajah échangeait avec lui le Naulahka contre des lots de terrains ; au moment de conclure l’affaire, Sa Majesté voulait que Tarvin lui cédât comme épingles sa mine préférée, la Lent Filon. Dans son sommeil, celui-ci regimbait et le roi lui répondait : « C’est bon, mon garçon, mais alors pas de Colorado-California-Central ! », et Tarvin cédait, passait le collier au cou de Mme Mutrie et entendait le président du Parlement déclarer officiellement Topaze la métropole de l’Ouest ; alors, se reconnaissant en la personne du président, le jeune homme commença à douter de l’exactitude de ce songe, et il s’éveilla, la bouche amère ; il vit l’aurore se lever sur Rhatore et le rappeler à la réalité des choses.

Il fut arrêté sous la véranda par un soldat à barbe grise, botté et monté sur un chameau ; l’indigène lui tendit un petit livre brun et graisseux portant cette inscription : « Prière de viser et de signer s. v. p. ».

Tarvin examina avec curiosité et non sans une certaine surprise cette nouvelle découverte ; il prit le livre et lut l’avis suivant sur une page cornée : « Les services divins ont lieu le dimanche dans les salons de la Résidence, à sept heures du matin. Les étrangers sont instamment priés d’y assister. Signé : L. R. Estes (Mission presbytérienne américaine) ».

— Hé bien ! on se lève tôt ici ! pensa le jeune homme. À sept heures du matin, l’office ? À quelle heure déjeune-t-on donc ? Que voulez-vous que je fasse de votre bouquin ? dit-il tout haut.

Le soldat et le chameau le regardèrent avec mépris, et grognèrent en s’en allant : ce n’était pas leur affaire.

Tarvin leur adressa quelques paroles confuses : Sacré pays pour traiter des affaires à la vapeur !… Ah ! le moment béni où, le collier dans sa poche et Kate à son bras, il retournerait dans l’Ouest, – l’Ouest, la terre promise ! – Le plus court chemin était d’aller rendre visite au missionnaire américain, et, si quelqu’un pouvait lui parler du Naulahka, c’était bien celui-là ! Le jeune homme avait aussi un vague espoir de trouver auprès de lui des nouvelles de Kate.

La maison du missionnaire était hors la ville ; elle était aussi en grès rouge, haute d’un étage, toute pareille à la station de Rawut-Jonction. Mais, à l’intérieur du logis, il y avait des êtres vivants, de braves cœurs prêts à bien accueillir leur compatriote.

Mme Estes était une femme obligeante et maternelle qui eût fait d’une cave un foyer familial ; sa figure était ronde et pleine, son teint délicat, ses yeux calmes et heureux.

Elle pouvait friser la quarantaine, ses cheveux encore bruns étaient rejetés en arrière, sa physionomie exprimait la sérénité et le repos.

Le visiteur fut immédiatement invité à déjeuner, et, au bout de dix minutes, l’intimité la plus cordiale régnait entre les nouveaux amis.

Tarvin possédait un don d’irrésistible sympathie. Il appartenait à cette race d’hommes qui sont les confidents naturels de tout le monde, tant la droiture de leur caractère inspire de sécurité à leur entourage. Avant même de se mettre à table il était au courant de la vie de ses hôtes, de leur situation à Rhatore, de leurs ennuis avec le Maharajah et ses femmes ; il connaissait le désolant insuccès de leur œuvre humanitaire dans ce pays ; il savait qu’ils venaient de Bangor, dans la province du Maine aux États-Unis, où leurs enfants étaient restés pour achever leur éducation.

— Voilà cinq ans que nous ne les avons vus, expliqua Mme Estes, en s’asseyant pour déjeuner. Fred n’avait que cinq ans lors de notre départ, et Louise, huit… Il en ont onze et treize à présent… des grandes personnes ! Hélas ! comment peuvent-ils se souvenir de nous ?

Le déjeuner éveilla en Tarvin un violent mal du pays. Après deux mois de mer, deux jours de chemin de fer – de Calcutta à Rawut-Jonction – et une nuit à l’auberge, il était tout préparé pour apprécier un bon repas de famille. On commença par un melon d’eau, ce qui ne contribua pas à lui donner l’impression du « home », car les pastèques sont un luxe inconnu à Topaze, et ne mûrissent pas en avril, aux devantures des fruitiers. Mais le potage au gruau d’avoine et le beefsteak entouré de pommes de terre frites firent naître des souvenirs trop vifs pour lui permettre même de pleurer. Mme Estes, heureuse de la joie de son convive, proposa d’entamer un pot de confiture d’érable récemment envoyé de Bangor.

Alors la gaieté devint générale, les joyeux propos et les rires sonores se mêlèrent au bruissement du chasse-mouche fixé au plafond.

Tarvin avait naturellement une carte du Colorado dans sa poche, et, quand la conversation tombait sur l’Ouest, il dépliait son papier sur la table pour montrer la situation de Topaze ; il décrivait les beautés de sa ville chérie, les constructions nouvelles élevées depuis le commencement de l’année, l’incendie qui avait dévoré tout un quartier, rebâti dès le lendemain. La ville avait gagné plus de cent mille dollars sur les assurances… Il poussait ses exagérations à l’excès, dans une méfiance de ce triste paysage qui s’étendait au dehors : Topaze devait faire bonne figure devant l’Orient.

— Nous attendons une jeune femme de votre province, interrompit Mme Estes. N’est-elle pas de Topaze, Lucien ?

Elle se leva et alla prendre dans sa corbeille à ouvrage une lettre, qui confirma ses paroles.

— Oui, de Topaze, une demoiselle Shériff. Elle nous est envoyée par la mission du Zenana. La connaissez-vous ?

Il répondit brièvement :

— Je la connais. Quand arrivera-t-elle ?

— D’un jour à l’autre.

— Je trouve absurde, dit le jeune homme, de faire ainsi voyager une jeune fille loin de ses parents, loin de ses amis… Je suis sûr que vous remplacerez sa famille, ajouta-t-il vivement en cherchant le regard de Mme Estes.

— Nous ferons tout notre possible pour la rendre heureuse. Nous penserons à nos chers petits, à Laure et à Fred.

— Ce sera bien de votre part, dit Tarvin avec plus de sensibilité que ne réclamaient les intérêts de la mission du Zenana.

— Puis-je vous demander quelles affaires vous amènent ici ? fit le missionnaire en passant sa tasse à sa femme pour se faire donner du café. Il parlait lentement, et les mots sortaient avec peine des profondeurs d’une épaisse barbe gris fer toute embroussaillée ; son visage était à la fois farouche et bienveillant, ses manières cérémonieuses et amicales ; il avait la bonne habitude de regarder les gens en face – ce que Tarvin aimait par-dessus tout.

— Moi, dit le jeune homme d’un air dégagé, en regardant par la fenêtre comme s’il espérait voir Kate surgir du désert. Moi ? je cherche…

— Ah ! Vous cherchez de l’or ?

— Peuh !… Oui de l’or et autre chose.

Estes l’invita à venir s’asseoir sous la véranda ; sa femme s’installa près d’eux, sa broderie à la main. Tout en fumant un cigare, Tarvin l’interrogea sur le Naulahka. Où se trouvait ce collier ? Existait-il réellement ? Avait-il une valeur quelconque ?… Mais il découvrit que le missionnaire, quoique bon Américain, n’en savait pas plus que les voyageurs de l’auberge.

Oui, il avait entendu parler du joyau, mais personne, sauf le Maharajah, ne pouvait se vanter de le connaître… Cette question, du reste, paraissait peu l’intéresser, car il l’abandonna aussitôt pour questionner le jeune homme sur ses projets d’avenir.

— Vous comptez vous engager parmi les chercheurs d’or ?

— Naturellement, approuva celui-ci.

— Vous ne trouverez pas grand’chose dans la rivière de l’Amet. Les indigènes la passent au crible depuis des siècles. Mais vous pensez, sans doute, établir cette affaire sur une grande échelle ?

— Naturellement… sur une grande échelle.

Estes l’avertit des innombrables difficultés politiques qui l’attendaient ; d’abord, il fallait avoir le consentement du gouvernement anglais pour faire quelque chose de sérieux dans le pays ; ensuite, l’autorisation du colonel Nolan était nécessaire, même pour un court séjour à Rhatore.

— Enfin, il faut que j’obtienne de sa Gracieuse Majesté la faveur de vivre en paix.

— Oui.

— C’est bon. J’aviserai.

Mme Estes coula un regard furtif du côté de son mari, et se remit à broder.

VIII

En une semaine, Tarvin apprit beaucoup de choses, grâce à sa prodigieuse facilité d’assimilation. Il mit à profit ses relations avec le missionnaire pour se faire présenter au seul homme du pays qui eût vu l’objet de ses espérances, – le Maharajah. M. Estes et lui gravirent, un matin, à cheval, les pentes escarpées de la roche dans laquelle était taillé le palais royal. Après avoir traversé une voûte profonde, ils entrèrent dans une cour pavée de marbre blanc ; là, le souverain discutait les mérites d’un fox-terrier avec un domestique déguenillé, presque en haillons.

Tarvin, peu habitué au commerce des têtes couronnées, fut très désillusionné ; il n’était pas préparé au négligé malpropre d’un roi indien en tenue du matin, et il s’attendait à trouver un luxe tout oriental chez un homme qui ne payait pas ses dettes. Le maître du Gokral-Seectarum était un aimable despote, accueillant à bras ouverts tous ceux qui ne lui parlaient pas d’argent et qui n’avaient aucun lien avec le gouvernement anglais. Il était vêtu d’une robe de chambre de velours vert brodé d’or ; la petitesse de ses mains et de ses pieds montrait la pureté de sa race. Une belle barbe brune encadrait son visage bronzé et bouffi, son regard morne filtrait entre des paupières plissées et lourdes – un regard qui n’exprimait ni crainte, ni désir, seulement une immense lassitude. C’était un volcan éteint qui grondait en bon anglais.

Tarvin avait un goût naturel pour les chiens, et aussi le vif désir de se concilier les bonnes grâces du chef de l’État. Comme roi, il le considérait comme un imposteur, mais comme amateur de chiens et possesseur du Naulahka, il voyait en lui plus qu’un frère, – le frère de l’objet désiré. Aussi fut-il éloquent et précis.

— Revenez me voir, dit le Maharajah avec un éclair de sympathie dans ses yeux tristes, revenez ce soir après dîner. Vous arrivez des pays nouveaux, hein ?

Le soir, Sa Majesté, excitée par la dose d’opium sans laquelle aucun Rajpoute ne peut ni penser ni parler, apprit le jeu royal du « pachisi » à cet irrespectueux étranger qui lui contait des histoires extraordinaires sur les hommes blancs d’outre-mer.

Ils jouèrent fort avant dans la nuit, au milieu de cette cour au dallage marmoréen, entourée de constructions légères, au fond desquelles on entendait le murmure des femmes aux aguets et le bruissement d’étoffes soyeuses.

Le lendemain, à l’aurore, il trouva le roi embusqué à l’entrée de la Grande-Rue de la ville, attendant le passage d’un sanglier qui s’était inconsidérément risqué dans les ruelles avoisinantes. La bête arriva et fut tuée à cent mètres par un joli coup de carabine ; Tarvin applaudit sincèrement et demanda au Maharajah s’il avait jamais vu une balle de revolver trouer un sou lancé en l’air. Ses yeux las s’éclairèrent d’une joie enfantine. Lejeune homme jeta au ciel un « quart » américain, et d’un coup de pistolet le perça dans sa chute. Là-dessus, le souverain le supplia de recommencer son exploit, ce que Tarvin, soignant sa réputation, refusa de faire si quelque personnage de la cour ne lui en donnait l’exemple.

Le maître voulut lui-même tenter l’épreuve, et Tarvin lança le sou ; la balle siffla désagréablement à ses oreilles, mais la pièce qu’il ramassa n’en était pas moins écornée. Le roi s’attribua le mérite de l’adresse du jeune étranger, et celui-ci ne le détrompa pas. Le lendemain, la faveur royale avait tourné, et les dolents voyageurs de l’auberge apprirent à Tarvin que Sitabhaï, la favorite, avait eu le matin un de ses accès de colère habituels. Celui-ci, sans perdre de temps, alla chez le colonel Nolan faire valoir ses talents d’amuseur et le fit rire aux larmes en lui contant les prouesses de tireur du roi. Le résident, charmé de l’entrain de son visiteur, le garda à déjeuner ; il lui expliqua que le gouvernement anglais espérait réaliser quelques progrès dans le pays, mais que le Maharajah, se refusant absolument à subvenir aux frais de la civilisation, les améliorations étaient bien lentes à se produire.

À la tombée du jour, le souverain envoya chercher Tarvin par un messager à cheval : la faveur royale était revenue, et le Roi voulait revoir cet étranger qui « tirait » les sous au vol, racontait des histoires drôles, jouait au « pachisi » et ne lui réclamait pas l’acquit d’une facture.

Ce soir-là, Sa Majesté fut pathétique ; en un long discours, elle fit part à son hôte de ses propres embarras et des difficultés de l’État : ce fut pour Tarvin un quatrième et nouvel aspect des choses. Le résultat de la conversation fut un appel pressant au président de la république des États-Unis, dont son fidèle sujet vanta les pouvoirs illimités et l’autorité toute-puissante : son patriotisme, en cet instant suprême, embrassait toute la nation à laquelle appartenait Topaze. Cependant il ne jugea pas le moment favorable pour entamer des négociations au sujet de l’intervention américaine et de la cession du Naulahka. Le Maharajah aurait renoncé à la moitié de son royaume, mais l’heure suivante, se serait adressé au résident pour se la faire rendre.

Les jours suivants, une procession d’Orientaux, vêtus de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, défila sous la porte de l’auberge ; c’étaient des dignitaires de la cour qui passaient très hautains, devant les commis voyageurs, et venaient engager Tarvin à ne se fier qu’à eux-mêmes. La conclusion de chaque entretien était : « Et je suis, monsieur, votre sincère ami », suivi des accusations les plus graves contre des collègues, dont les crimes méritaient la prison – au moins.

Tarvin ne saisissait que vaguement le sens de toutes ces visites. Jouer au pachisi avec le roi lui paraissait une chose très simple, et les détours de la diplomatie indienne lui demeuraient obscurs. D’autres que les ministres renonçaient à le comprendre : il était arrivé un beau matin à Rhatore, venant on ne sait d’où, dissimulant ses projets, très froid, très maître de lui, très courageux, – très désintéressé. Ce ne pouvait être qu’un émissaire du gouvernement anglais, un espion peut-être…

Comment cet étranger avait-il pu capter la confiance du Roi, faire sa partie de pachisi, recevoir ses confidences, rester enfermé avec lui des heures entières ?

Ces Hindous mystérieux, vêtus de soie et de velours à la voix douce et à l’allure digne, agaçaient Tarvin au suprême degré ; entre les visites, il se vengeait sur les voyageurs de commerce auxquels il vendait des actions de sa Compagnie d’exploitation des terrains ; l’homme habillé de tussor jaune, en sa qualité de premier ami, eut, par exception, un petit nombre de parts dans la « Lent Filon », une affaire de tous repos, un placement de père de famille.

Ces transactions le reportaient en imagination à Topaze ; il soupirait après un souvenir de ses amis de là-bas ; il aurait donné toutes les roupies de sa poche pour lire un numéro du Télégramme de Topaze ou un quotidien de Denver. Que devenaient ses mines : la « Mallik », qu’il exploitait à bail ; la « Mascote », qui était l’objet d’un procès ; la « Lent Filon », qui produisait une fortune au moment de son départ, et la « Goldfield », sa propriété personnelle, que gérait M. Twicks ?

Et les mines de ses amis, et leur parc à bœufs, et le commerce des bestiaux ? Enfin, que devenait le Colorado et les États-Unis d’Amérique ? On pouvait bientôt avoir supprimé à Washington le cours de la monnaie d’argent et avoir élevé la monarchie sur les ruines de la république sans qu’il en sût rien. Son unique ressource, en ces minutes de découragement, était d’aller retrouver le missionnaire et de causer de Bankor, dans le Maine.

Dix jours après son arrivée à Rhatore, dans la splendeur d’un matin jaune et mauve, Tarvin fut réveillé par une petite voix aigre qui, de la véranda, demandait à voir immédiatement le nouvel Anglais.

Le Maharajah, héritier présomptif du trône de Gokral Seectarum, un garçonnet de neuf ans aux cheveux dorés, avait ordonné à ses gardes de lui atteler son cabriolet à huit ressorts et de le conduire chez l’étranger ; blasé comme son père, l’enfant avait besoin d’être amusé. Toutes les femmes du palais lui avaient dit que le nouvel Anglais faisait rire le roi. Le petit Kunwar savait bien l’anglais et le français, et il brûlait du désir de montrer ses talents à un auditoire dont les applaudissements n’étaient pas commandés.

Tarvin sortit de sa chambre et aperçut une minuscule voiture entourée d’une escorte de dix soldats géants.

— Comment allez-vous ? Comment vous portez-vous ? Je suis le prince héritier, le Maharajah Kunwar ; un jour je serai roi. Venez-vous vous promener avec moi ?

Une petite main gantée d’une mitaine se tendit en signe de bienvenue.

Les mitaines étaient en laine, du rouge magenta le plus cru, avec des rayures vertes au poignet. Le petit prince était vêtu des pieds à la tête de brocart d’or, et une aigrette de diamant de vingt centimètres était fixée sur son turban blanc, une agrafe d’émeraudes retombait entre ses sourcils. Au-dessous de cet éblouissement s’ouvraient deux yeux de sombre onyx, des yeux orgueilleux et enfantins.

L’Américain monta dans le cabriolet, sans s’étonner.

— Nous allons filer plus vite qu’un train rapide. Au fait, qui êtes-vous ? demanda le jeune garçon en posant sa main frêle sur la grosse patte de son compagnon.

— Rien qu’un homme, mon enfant.

Le petit visage paraissait déjà vieux sous le turban, – vieux comme ceux des êtres nés pour le pouvoir absolu et dont les volontés n’ont jamais été contrariées.

— On dit que vous venez ici voir des choses ?

— C’est vrai.

— Quand je serai roi, je ne permettrai à personne de venir ici, pas même au vice-roi anglais.

— Voilà qui m’exclut de votre société, fit Tarvin en riant.

— Vous, vous pourrez venir si vous me faites rire, répondit l’enfant d’un ton mesuré. Amusez-moi à présent.

— Vous amuser !… Qu’est-ce qui pourrait bien amuser un enfant de ce pays ? Je n’en ai pas encore vu rire un seul. Dites donc, mon petit ami, qu’est-ce qui se passe là-bas ?

Un petit nuage de poussière s’élevait au loin sur la route, suivant un véhicule lancé au grand trot, allure inusitée dans le pays.

— C’est ce que je suis venu voir, dit Kunwar. Elle me guérira, mon père me l’a dit. Je ne me porte pas bien en ce moment.

Il se retourna d’un air impérieux vers un valet assis derrière lui :

— Soor-Singh, comment cela s’appelle-t-il, quand je perds connaissance ? J’ai oublié le mot anglais.

Le domestique se pencha en avant :

— Fils du ciel, je ne me souviens pas.

— Ah ! je sais à présent, déclara l’enfant. Mme Estes appelle cela des convulsions. Qu’est-ce que c’est, des convulsions ?

Tarvin regarda affectueusement le petit prince et lui dit avec tendresse : — Espérons qu’elle vous guérira, mais qui est-elle !

— J’ignore son nom, mais elle me guérira. Voyez, mon père a envoyé une voiture la chercher.

Un cabriolet vide était rangé au bord du chemin : une vieille diligence s’avançait péniblement au son d’une mauvaise trompette.

— En tout cas, cela vaut mieux qu’un char à bœufs, pensa Tarvin, la gorge serrée. Mon jeune ami, reprit-il tout haut, dites-moi qui elle est ?

— Je ne sais, elle vient de Bombay.

— Elle se nomme Kate, souvenez-vous-en bien. Kate, surtout ne l’oubliez pas ! Kate… Kate… Kate… murmura-t-il avec un frisson de joie. Kate ! Kunwar fit un signe à son escorte qui se rangea en ligne des deux côtés de la route, offrant l’éclat disparate d’une cavalerie irrégulière. La patache s’arrêta, et Kate Shériff, poussiéreuse, décoiffée, les yeux rougis par l’insomnie, sauta à terre, devant les gardes au port d’armes. Ses jambes, paralysées par une brusque immobilité, refusèrent de la soutenir, et Tarvin se précipita à bas du cabriolet pour la recevoir dans ses bras, sans se soucier du décorum et de l’enfant à l’œil profond qui, dans ses vêtements de draps d’or, criait de toutes ses forces :

— Kate ! Kate ! Kate !

— Rentrons à la maison, jeune homme, dit Tarvin avec autorité. Eh bien, Kate ?

Mais la jeune fille ne sut que balbutier en pleurant :

— Vous !… vous !… C’est vous !…

IX

Kate avait encore les yeux pleins de larmes en se recoiffant dans la chambre que Mme Estes avait préparée à son intention, – de vraies larmes de chagrin. Depuis longtemps, elle savait que le monde ne se laisse pas diriger par nos désirs et que la douleur visite les gens suivant son bon plaisir. Mais en débarquant à Bombay, elle s’était imaginé avoir surmonté tous les obstacles moraux et matériels qui s’opposaient à la réalisation de son rêve, et voici qu’elle trouvait Nick sur son chemin !

Elle avait fait tout le voyage depuis Topaze dans un singulier état d’exaltation, soutenue par une force supérieure à sa volonté, par l’ivresse de sa liberté. Personne ne pouvait plus l’arrêter ; personne ne pouvait plus l’empêcher d’accomplir son devoir ; personne ne pouvait plus contrarier sa vocation. Encore quelques jours, et elle soulagerait ces douleurs qui l’avaient appelée à travers les océans. Dans son sommeil, elle voyait des mains de femme se tendre suppliantes vers elle, des doigts fiévreux s’attacher à ses doigts délicats… Le navire marchait trop lentement à son gré, elle comptait les battements de l’hélice et, debout à l’avant, le visage fouetté par le vent, elle regardait du côté de l’Inde ; vers la patrie de la souffrance… Sa pensée impatiente s’envolait vers les malheureux qui l’attendaient en gémissant ; la vie même semblait l’abandonner pour s’enfuir sur les vagues, loin, très loin, là-bas, près d’eux… En mettant le pied sur la terre ferme, son âme eut une angoisse soudaine.

Aurait-elle la force de conduire cette œuvre jusqu’au bout ? Était-elle réellement créée pour cette existence de renoncement ? Ce doute, qui l’avait assaillie au début de sa vocation, la tortura un instant ; puis elle l’écarta résolument, confiante en la protection divine, et elle continua sa route, animée d’une foi nouvelle.

Telles étaient ses dispositions lorsqu’elle descendit de la diligence, à Rhatore, et tomba dans les bras de Tarvin.

Cette rencontre la désespéra. Savoir que, dans un pays lointain, un homme l’aimait et la regrettait, c’était déjà pour elle une chose très douloureuse ; mais se trouver seule en face de lui, en plein désert, était bien autrement troublant. Certes, l’amour n’était point l’unique mobile de sa vie : d’autres passions la dominaient ; seulement, la présence de Nick – l’obstacle vivant – lui causait une crainte insupportable.

Aussi, tout en peignant sa lourde chevelure, elle ne pouvait s’empêcher de penser au jeune homme. Comment chasser de sa tête cette idée sacrilège ? Tarvin était l’importun visiteur dont les pas, dans le recueillement des cathédrales, troublent le fidèle en prières ; il était la préoccupation profane. Il résumait en lui toute la vie familiale que Kate avait abandonnée ; bien plus, il représentait l’impérissable souffrance.

Ce n’était pas avec la hantise d’une image chérie qu’elle pouvait mener à bien de vastes entreprises ; pour conquérir des villes, l’esprit ne doit avoir qu’une pensée unique. Sa mission la réclamait tout entière, sans restriction ; elle n’avait pas le droit de se partager, – même pour Nick. Et pourtant, c’était bien, ce qu’il avait fait là ! Un brave cœur, en vérité… Sûrement il n’était pas guidé par une espérance égoïste… Ne lui avait-il pas dit une fois, à Topaze, que jamais il ne la laisserait sans protecteur dans le grand désert indien ?… Oui un brave cœur, en vérité.

Mme Estes avait invité Tarvin à déjeuner la veille, alors que l’arrivée de Kate était incertaine ; aussi il s’assit près d’elle à table, avec un sourire de bonheur. En dépit des fatigues du voyage, elle était fraîche et jolie dans la robe de mousseline blanche qui avait remplacé son costume de voyage. Le repas terminé, il resta seul avec elle sous la véranda, tandis que Mme Estes allait vaquer aux soins du ménage et que son mari se rendait à l’école de la mission. Tarvin complimenta la jeune fille sur sa bonne mine, mais celle-ci l’arrêta net :

— Nick, dit-elle en le regardant fixement, voulez-vous me rendre un service important ?

En la voyant si grave, Tarvin essaya de se dérober en faisant de l’esprit ; aussitôt elle l’interrompit :

— Non, c’est une chose sérieuse. Faites-la pour moi ?

— Vous savez bien que je vous appartiens, répliqua-t-il. Que faut-il faire ?

— Je ne sais trop… J’ai un peu peur de vous le dire.

— Dites toujours.

— Partez.

Il secoua la tête et articula : « Jamais ! »

— Il le faut.

— Écoutez, Kate, dit Tarvin en mettant les mains dans les larges poches de sa veste de toile, écoutez, ma belle, c’est impossible ! Vous ne connaissez pas cet endroit, c’est un coupe-gorge. Adressez-moi la même demande dans huit jours, alors je consentirai – non pas à partir – mais à discuter avec vous.

— Qu’importe ! Je veux accomplir la mission qui m’amène ici. Si vous y restez, j’en suis incapable. Me comprenez-vous, Nick ? Je sais que vous êtes bon, trop bon même, ne vous mettez pas en travers de mon chemin. Croyez-moi : partez, laissez-moi seule remplir mon devoir. Je ne souhaite pas votre absence, car mon amitié…

— Oh ! fit le jeune homme en riant.

— Voyons, vous savez bien ce que je veux dire, continua Kate les traits durcis.

— Oui, je le sais. Qu’importe ma bonté ! vous verrez… dit-il doucement. Terrible voyage, n’est-ce pas ?

— Vous aviez promis de ne pas me suivre.

— Je ne vous ai pas suivie, répliqua Tarvin en souriant.

Il lui prépara une place dans le hamac et s’assit lui-même dans un rocking-chair, les jambes croisées, son casque blanc posé sur son genou.

— Je ne vous ai pas suivie, puisque j’ai pris une autre route, conclut-il.

— Que dites-vous ? dit Kate en se laissant tomber dans le hamac.

— Via San-Francisco et Yokohama, naturellement.

— Nick ! Elle mit dans ce simple mot tout le reproche, toute l’affection, tout le désespoir que lui inspirait cette extraordinaire audace.

Tarvin ne sut que dire. Le silence qui suivit donna à Kate le temps de se répéter combien la présence du jeune homme était périlleuse ; le temps aussi de refréner un petit mouvement d’orgueil en pensant à cette poursuite folle ; le temps encore de dominer l’admiration que lui causait ce dévouement unique ; le temps surtout de chasser une vague tristesse, une impression d’abandon et d’exil, à l’idée de rester seule dans ce pays sauvage, sans cet homme qui l’avait connue dans son autre existence.

— Voyons, Kate, vous ne comptiez pas que j’allais tranquillement rester à Topaze pendant que vous viendriez dans ce désert de sable ? Il fera froid, le jour où je vous laisserai vous promener seule dans le Gokral-Seectarum, petite fille, – un froid à pierre fendre. Maintenant que je connais l’endroit !…

— Pourquoi m’avoir caché votre départ ?

— Mon Dieu ! la dernière fois que je vous vis, vous ne paraissiez pas vous intéresser particulièrement à mes faits et gestes.

— Nick ! je voulais venir ici…

— Eh bien ! vous y êtes. Je souhaite même que vous vous plaisiez dans ce charmant séjour !

— Est-ce donc une ville si abominable ? demanda-t-elle. Non que je me soucie de ce détail…

— Abominable !

Et il lui fit un exposé de l’histoire, de la politique et de la société de Rhatore ; le récit prenait un relief saisissant dans sa bouche : l’Ouest vivant jugeait l’Orient mort. Il cherchait des mots expressifs, des comparaisons justes, des expressions colorées et pittoresques pour convaincre son auditrice et l’amuser. Kate consentit à sourire, tout en trouvant ce tableau assez triste.

— Je suis écœuré, déclara-t-il, de l’immobilité, de l’apathie, de l’inertie de ce peuple. Il reste là à dormir ou à rêver, au lieu de faire du commerce, d’élever des villes nouvelles, de donner du mouvement aux vieilles cités, d’établir des voies ferrées, de se lancer dans des affaires, et d’inventer, d’organiser, de vivre enfin !

— La contrée a des ressources suffisantes, continua-t-il. Le pays est bon et il n’a pas l’excuse de sa pauvreté.

Transportez à Rhatore la population de Topaze, par exemple, fondez un bon journal, organisez une chambre de commerce, faites savoir à l’univers ce qui s’est passé ici, et dans six mois une fièvre d’activité bouleversera tout l’Empire. Mais ce sont des morts. Ce sont des momies. Ce sont des idoles de bois. Il n’y a pas, dans toute la province, assez de mouvement pour mettre en marche une voiture de laitier.

— Oui, oui ? murmura-t-elle, les yeux illuminés. C’est pour cela que je suis venue.

— Comment cela ?

— Parce que ces êtres-là ne sont pas pareils à nous, répondit-elle en tournant vers lui son visage animé. S’ils étaient intelligents et avisés, que pourrions-nous faire pour eux ? C’est parce qu’ils sont abandonnés, chancelants et paresseux, qu’ils ont besoin de nous. Je suis heureuse d’être venue.

— Moi, je suis heureux d’être près de vous.

Elle tressaillit : — Ne dites pas de pareilles choses, je vous prie, Nick.

— Bien, grommela-t-il.

— Il faut vous soumettre, fit-elle avec un mélange de gravité et de tendresse. J’ai désormais renoncé à… tout cela, sans espoir de retour. Considérez-moi comme une religieuse. Sachez bien que tout bonheur m’est interdit, en dehors de mon œuvre.

— Hum ? Vous permettez ?… Il alluma son cigare sur un signe d’approbation de Kate. Alors, je suis heureux de me trouver près de vous pour la cérémonie.

— Quelle cérémonie ?

— Votre prise de voile. Ne la ferez-vous point ?

— Pourquoi pas ?

Il grogna quelques paroles inintelligibles. Puis, levant les yeux :

— Parce que j’ai de fortes raisons pour croire que vous ne le prendrez pas. Je vous connais, je connais Rhatore, je connais…

— Qui ? quoi ?

— Je me connais, dit-il en la regardant.

Elle joignit les mains :

— Nick, dit-elle en se penchant vers lui, vous savez que je vous aime. Eh bien ! je vous aime trop pour vous laisser espérer en vain… Vous me disiez à Topaze que votre sommeil ne saurait être tranquille, me sachant seule, au milieu des dangers ! Comment voulez-vous que je dorme, moi, avec la pensée constante de votre peine que je ne puis soulager ! Partez, je vous en supplie, partez.

— Ma chère enfant, je ne crains rien.

Elle soupira et détourna la tête vers le désert.

— Je le regrette, fit-elle, désespérée.

— Un député ne doit pas connaître la peur.

Elle eut un geste brusque de surprise :

— Un député ? Êtes-vous donc ?…

— Oui, ma chère, je le suis, à une majorité de quinze cents voix.

Et il lui tendit la dépêche.

— Mon pauvre père !

— Pauvre ! qui sait ?

— Je vous félicite, naturellement.

— Grand merci.

— Je ne suis pas sûre que ce soit pour vous une bonne chose.

— Peut-être… Il est évident que si je passe ici toute la durée de mon mandat, à mon retour mes électeurs ne me pousseront pas dans la carrière politique.

— Raison de plus pour…

— Non, raison de plus pour achever ce qui est commencé. Ensuite, je saurai bien me retourner. Ce n’est qu’en ce moment, ici, à Rhatore, que je puis me faire une place dans votre cœur : l’heure est décisive. Pensez-vous, ma chère, que je doive remettre une chose de telle importance ? Je supporterai patiemment vos indécisions, et je ne vous parlerai d’amour que le jour où cela vous plaira… Mais, au fond, vous m’aimez, Kate, je le sais. Et je… je vous aime ! Il n’y a qu’une issue possible à cette affaire. – Il se leva et lui prit la main. Adieu. – Je viendrai vous chercher demain pour faire un tour en ville.

La jeune fille resta songeuse. L’énergie tranquille de Tarvin compliquait singulièrement les difficultés de sa tâche ; il était décidé à rester, coûte que coûte, à moins qu’elle ne se résolût à partir. La lutte serait longue et opiniâtre, qui aurait le dessus ? Kate se leva et rentra dans la maison où une longue conversation avec Mme Estes sur l’éducation des enfants la remit dans son assiette.

Le lendemain, Kate, en proie à une crise de spleen, fut honteuse et ravie de retrouver son ami. Mme Estes était parfaite pour elle, et les deux femmes avaient éprouvé une vive sympathie l’une pour l’autre, mais Tarvin c’était autre chose… c’était un peu du pays natal. Aussi, elle consentit à sortir en sa compagnie.

Tarvin, fort de ses dix jours de séjour à Rhatore, lui fit les honneurs du pays avec l’assurance d’un vieux résident anglais. Son inlassable curiosité lui avait permis de tout voir en peu de temps ; aussi il promena la jeune fille dans les ruelles étroites et sablonneuses où résonna lourdement le lourd sabot des chameaux ; il la conduisit devant les ménageries royales, devant les cages de fer où hurlaient des tigres affamés ; il la mena voir les deux léopards de chasse, apprivoisés, ensommeillés, encapuchonnés comme des faucons, qui bâillaient, étendus sur des lits près des remparts. Il lui montra la grille de la porte principale, garnie de pointes aiguës pour défendre la ville contre les attaques des éléphants – vivantes machines de guerre ; il lui fit parcourir les rangées de boutiques sombres nichées dans les ruines d’anciens palais, dont les architectes étaient oubliés depuis des siècles ; puis ils admirèrent ensemble les groupes de soldats superbement costumés qui rentraient chez eux, leurs emplettes de la journée suspendues au canon de leurs fusils à pierre ; ils s’arrêtèrent devant le mausolée des rois de Gokral-Seectarum, à l’ombre du temple où venaient prier les fils du Soleil et de la Lune ; ils visitèrent le parc sacré, gardé par le divin chien de pierre polie qui faisait face à la statue de bronze du prédécesseur du colonel Nolan, un homme du Yorkshire, à l’air agressif, énergique et terrible.

Enfin, au-delà des murs, près de l’entrée des Trois-Dieux, ils trouvèrent le bruyant caravansérail des marchands d’où partaient les longues caravanes de chameaux, chargés de sel gemme ; là, arrivaient nuit et jour les cavaliers du désert, parlant une langue inconnue, venant de Dieu sait quelle place forte, située derrière les blanches collines de Yeysulmir…

Chemin faisant, Tarvin demanda à sa compagne en quel état elle avait laissé Topaze. Kate lui répondit que trois jours seulement s’étaient écoulés entre leurs deux départs.

— Trois jours ! trois jours sont importants dans l’existence d’une ville naissante !

La jeune fille sourit :

— Je n’ai vu aucun changement, dit-elle.

— Vraiment ! Mais Peters voulait commencer la construction de sa grande salle de théâtre ; Persons établissait un nouveau dynamo pour l’éclairage électrique des rues ; Jackson se mettait à l’ouvrage pour niveler la Massachussetts-Avenue, et Jim plantait le premier arbre dans son champ de vingt acres. Kearnay, le pharmacien, faisait poser de grandes glaces sur sa devanture, et Maxim devait recevoir le dernier modèle des boîtes aux lettres. Les avez-vous remarquées ?

— Non. Je pensais à autre chose à ce moment-là.

— Bah !… Qu’importe !… C’est trop demander à une femme de s’occuper de ses propres affaires et de se tenir au courant des progrès de la ville dit-il rêveusement. Les femmes ne sont pas faites pour cela. Moi, pendant mon élection, j’avais une foule d’autres choses dans la tête, dont une au moins me tracassait fortement…

Il lui jeta un regard moqueur ; Kate leva le doigt pour l’arrêter.

— Sujet interdit ?… Bon ! parlons d’autre chose, alors ! Je disais donc que, malgré toutes mes préoccupations, il aurait fallu se lever matin pour faire quelque chose à mon insu… Au fait, qu’ont dit vos parents ?

— Ne me parlez pas d’eux ! supplia Kate.

— Pourquoi ?

— Leur souvenir me fait mal. Au dernier moment, devant la douleur de ma mère, j’ai failli tout abandonner et rester avec elle.

— Bonté divine ! pourquoi n’étais-je pas là ? grommela Tarvin.

— Votre présence n’aurait servi à rien, Nick !

— Ah ! si votre père avait été un autre homme, il vous aurait empêchée de partir. Quand je pense à lui, j’ai des envies…

— Chut ! ne dites pas de mal de ma famille, dit-elle les lèvres serrées.

— Oh ! mon enfant, vous savez bien que ce n’est pas mon intention ! Seulement, je voudrais envoyer quelqu’un au diable… oui, au diable ! Je ne suis pas un morceau de bois !

— Non, vous êtes très ridicule, voilà tout !

Tarvin sourit : — Maintenant, c’est vous qui êtes en colère.

Pour détourner la conversation qui glissait sur une pente dangereuse, Kate lui demanda à l’improviste ce qu’il pensait du prince Kunwar.

— Un petit gaillard qui vaut mieux que toute la cour, vous en jugerez par Sitabhaï !… Du reste, le Maharajah, les ministres, les conseillers, le peuple, tous ces Orientaux sont de grands enfants, des âmes simples, des esprits primitifs comme leur pays… Ah ! ils ne sont pas cultivés, je vous assure ! Ils ne connaissent pas un mot d’Ibsen et se soucient de Tolstoï comme d’une pomme blette, dit Tarvin, heureux de montrer son érudition, acquise dans la lecture des quotidiens de Topaze. S’ils connaissaient la femme moderne, ils ne vivraient pas si tranquilles ! Mais ils possèdent quelques bonnes vieilles idées du temps passé, de ces idées que j’entendais émettre à ma mère, quand j’étais petit, là-bas, au fond de la province du Maine… La chère femme croyait à la famille, à l’amour, au mariage, et sur ce point, elle était d’accord avec les bons naturels de l’Inde… Le mariage est encore en honneur ici, ma chère !

— Mais je n’ai jamais dit que Norah fût un modèle à suivre, s’écria Kate.

— Eh bien ! alors, sur ce point, vous êtes du même avis que l’Empire indien. Jamais Ibsen n’aurait trouvé le sujet de « Maison de Poupée » dans ce pays arriéré et béni.

— Cependant je ne partage pas toutes vos opinions, se crut-elle tenue d’ajouter.

— … Je sais, je sais ! Mais je vous convertirai à ma manière de voir.

Kate s’arrêta court et s’écria d’un ton de reproche :

— Moi qui avais confiance en vous !

Il s’arrêta aussi, et avec mélancolie :

— Hélas ! je n’ai même pas confiance en moi… Je n’en puis plus, je suis à bout de forces, je n’ai pas le courage de lutter… Votre pensée ne me quitte jamais, Kate, et depuis votre arrivée je ne suis plus le même homme… Enfin, pardonnez-moi encore, j’essaierai de me taire…

Et ils continuèrent leur promenade en silence. Au bout de quelques instants, Tarvin lui dit :

— Vous n’avez pas vu Heckler avant votre départ ?

Elle fit un signe négatif.

— C’est vrai, vous le connaissez à peine. On ne vous a rien dit sur ma disparition ?

— On croyait en ville que vous étiez allé à San-Francisco, vous entendre avec le directeur du Colorado-California-Central. Vous avez raconté à votre ami le chef de train – à ce qu’il paraît – que vous vous rendiez dans l’Alaska, mais personne n’y a cru. Votre réputation de sincérité n’est guère bonne à Topaze.

— Je le regrette Kate, je le regrette. Mais si j’avais eu cette réputation, comment aurais-je pu motiver ma fuite ? Justement, je voulais faire croire que je m’occupais des intérêts de Topaze. À quoi aurait servi de dire la vérité ?… Du reste, ne parlez pas de ma présence ici dans vos lettres, c’est inutile. Je ne veux pas découvrir ma retraite pour mettre tout le monde sur mes traces.

— Vous pouvez être sûre que je garderai le secret, fit la jeune fille en rougissant.

Puis, elle se mit à parler de sa mère. Dans la tristesse grandissante qui envahissait son âme au milieu des choses étranges de ce pays chimérique, le souvenir de la pauvre femme qui attendait seule, là-bas, un mot d’elle, la frappait douloureusement. Une si bonne mère… Kate s’efforça de chasser ces pensées décourageantes, et Tarvin lui ayant demandé pourquoi elle était venue puisque son courage faiblissait, elle répondit bravement :

— Pourquoi les hommes vont-ils à la guerre ?

Les jours suivants, la jeune fille vit peu son ami. Mme Estes l’avait présentée au palais, et là, elle avait de quoi occuper son esprit et son bon cœur. Kate passait son temps à errer dans l’éternel crépuscule des corridors, des galeries, des escaliers secrets, des passages cachés, encombrés de femmes voilées qui se moquaient d’elle ou l’examinaient avec une curiosité enfantine.

Elle se perdait dans le labyrinthe des cours, des terrasses et des appartements, et ne savait pas reconnaître les pâles visages qui émergeaient de l’ombre.

Pourtant des servantes la promenaient à travers de longues enfilades de pièces désertes où le vent soupirait sous les plafonds dorés ; dans les jardins suspendus à deux cents pieds du sol et jalousement gardés par de hautes murailles ; dans les couloirs interminables qui menaient aux chambres d’été, creusées en de profonds souterrains au cœur de ce rocher vivant. À chaque pas, elle rencontrait des formes féminines et des enfants, et encore des formes féminines et encore des enfants… des enfants dans tous les coins, dans toutes les anfractuosités du roc, partout… L’édifice immense renfermait plus de quatre mille existences, et combien de morts !…

Beaucoup de femmes refusaient de se laisser soigner pour ne pas être souillées par le contact d’une blanche ; d’autres, au contraire, apportaient des nouveau-nés, suppliant la dame-docteur de donner un peu de santé à ces chétives plantes écloses dans les ténèbres ; souvent, de belles créatures aux yeux de flamme surgissaient de l’ombre et l’accablaient de plaintes passionnées, de cris et de reproches qu’elle n’osait comprendre. Des peintures sensuelles décoraient les murs des appartements secrets, gardés par des dieux obscènes, dressés au fond de leurs niches mystérieuses, près des portes d’entrée. Les fumées chaudes des cuisines se mêlaient aux senteurs de l’encens et du musc, et formaient un parfum âcre et violent qui prenait à la gorge. Mais ce qu’elle voyait et ce qu’elle entendait était plus écœurant encore que les odeurs de toute cette humanité jaune : l’inexprimable désolation habitait le quartier des femmes, au palais de Rhatore.

Pendant ce temps, Tarvin battait le pays, d’après un système de son invention et qui consistait à épuiser les chances de succès selon leur importance : chacun de ses pas avait le Naulahka pour objectif. Il avait l’autorisation de circuler dans le parc royal, où des jardiniers aussi nombreux que mal payés luttaient avec des outres pleines d’eau contre la chaleur du désert ; il lui était permis d’aller dans les écuries du Maharajah qui abritaient huit cents chevaux ; il lui était loisible d’assister à la promenade matinale des bêtes, qui sortaient quatre cents à la fois dans un tourbillon de poussière ; il pouvait voir la toilette des éléphants, causer avec les gardes, examiner les pièces d’artillerie rudimentaires, inventées par quelque artificier indigène, qui avait rêvé aux mitrailleuses européennes… Cependant il lui était défendu de pénétrer dans de certains endroits où Kate entrait librement.

Il savait bien que la vie d’une femme blanche était aussi sûre à Rhatore qu’à Topaze, mais la première fois qu’il la vit disparaître dans l’ombre du harem, sa main chercha instinctivement la crosse de son revolver. Une demi-heure plus tard, assis en face de son ami, le Maharajah, à une table de pachisi, il pensait que la vie de son adversaire ne vaudrait pas un clou s’il arrivait malheur à celle qui s’attardait dans ces logements mystérieux, d’où venaient des rires, des chants, des soupirs et des bruissements d’étoffes soyeuses. Kate sortit de là le visage pâle et tiré, les yeux pleins de larmes indignées, tenant le petit Kunwar par la main : elle avait vu… La jeune fille écarta d’un geste impérieux Tarvin qui se précipitait à sa rencontre, et celui-ci sentit qu’elle le chassait brutalement de sa vie.

Quand le petit prince le retrouva ce soir-là, il arpentait à grandes enjambées la véranda de l’auberge, regrettant de n’avoir pas brûlé la cervelle au roi pour le punir d’avoir mis ce regard au fond des yeux de Kate. Dans son exaltation, il ruminait une foule de projets insensés, dont le plus raisonnable était d’emmener Mlle Shériff de vive force.

— J’apporte ceci pour Kate, dit l’enfant en descendant péniblement de sa voiture, les bras chargés d’un volumineux paquet. Venez avec moi la trouver.

Tarvin le suivit et l’équipage se dirigea vers la maison du missionnaire.

— Tout le monde affirme dans mon palais que c’est votre bonne amie, dit Kunwar, chemin faisant.

— J’aime mieux cela, pensa rageusement Tarvin ; puis il reprit tout haut : — Qu’avez-vous là-dedans pour elle ?

— C’est de la part de ma mère, la reine… la vraie reine, vous savez, car je suis le prince héritier. Je dois aussi lui dire quelque chose de très important…

Et il se mit à réciter tout bas des phrases en langue hindoue, afin de ne pas oublier sa leçon. Kate était assise sur la terrasse et sa figure s’éclaira à la vue du petit Kunwar.

— Dites à ma garde de ne pas entrer dans le jardin. Allez ! Qu’on m’attende sur la route.

Les soldats et le cabriolet s’éloignèrent, tandis que l’enfant, sans lâcher la main de Tarvin, offrait le paquet à la jeune fille.

— Ma mère vous envoie ce cadeau, puisque vous la connaissez. Cet homme peut rester, fit-il en montrant Tarvin, il est… – Il hésita un peu, – il est une partie de votre cœur, n’est-ce pas ? Vous parlez tous deux la même langue ?

Kate rougit, sans essayer de se défendre ; qu’aurait-elle pu dire ?

— Et puis je suis chargé d’un message verbal pour vous ; il faut que vous le compreniez bien… L’enfant cherchait ses mots, les traduisant au fur et à mesure en anglais, redressant sa petite taille et écartant de son front les pendeloques d’émeraudes. Ma mère, la reine… la vraie reine, vous savez !… me charge de vous dire ceci :

 

« Voilà trois mois que la confection de cet ouvrage m’absorbe : je vous l’offre, parce que votre figure me plaît. Ce qui a été fait par moi peut être détruit malgré ma volonté, car les mains d’une bohémienne sont avides. Pour l’amour des dieux, veillez à ce qu’une femme de cette race n’abîme pas mon œuvre, car c’est ma vie et mon âme. Ayez grand soin du travail que je vous envoie, – un travail qui est resté neuf ans sur le métier. »

 

— Je sais mieux l’anglais que ma mère, dit le petit prince en sautant de joie.

Kate ouvrit le paquet et déroula un châle tricoté en grosse laine jaune et noire, garni d’une frange rouge vif. Était-ce à de tels travaux que les reines du Gokral Seectarum consacraient leurs loisirs !

— C’est tout, affirma Kunwar, sans paraître vouloir s’en aller. En examinant ce pauvre présent, la jeune fille sentit sa gorge se serrer. Spontanément, l’enfant se mit à répéter son message avec lenteur, en appuyant sur chaque phrase, ses petits doigts serrés autour du poignet de Tarvin.

— Dites toute ma reconnaissance… commença Kate un peu troublée.

— Ce n’est pas la bonne réponse, déclara le petit prince, et il eut un regard d’appel sur son grand ami, l’homme de la Nouvelle Angleterre.

Les bavardages des commis voyageurs de l’auberge revinrent à la mémoire de Tarvin. Il se pencha vers la jeune fille et murmura à son oreille :

— Vous ne comprenez donc pas ? Le travail qui est resté neuf ans sur le métier, c’est l’enfant, c’est le petit Kunwar.

— Mais que puis-je faire ? demanda Kate affolée.

— Ne pas cesser de veiller sur lui. Il faut vous montrer énergique comme vous savez parfois l’être. Sitabhaï veut avoir sa vie, arrangez-vous pour qu’elle ne l’ait pas.

La vérité commençait à luire dans l’esprit de Kate : tout était possible dans ce palais odieux, même le meurtre d’un enfant. Elle avait déjà remarqué la haine qui existait entre les reines stériles et celles qui avaient des fils…

Le Maharajah Kunwar restait immobile, ses vêtements d’or et ses diamants brillaient dans l’ombre.

— Faut-il encore le répéter ? demanda-t-il gentiment, avec une légère tendresse dans la voix.

— Non, non ! mon enfant ! s’écria-t-elle en le pressant contre son cœur dans un élan d’affection et de pitié. Ah ! Nick, que deviendrons-nous dans cet horrible pays ! Et elle se mit à pleurer.

— Ah ! dit le prince, toujours immobile, on m’a dit de partir quand je vous verrais pleurer, maintenant je puis m’en aller. Il appela sa voiture et ses gardes, et il s’éloigna laissant sur le plancher le misérable châle.

Kate sanglotait dans les ténèbres. Mme Estes ni son mari n’étaient au logis en ce moment. Le « nous » qu’elle avait prononcé sans y prendre garde, pénétrait Tarvin d’une extase divine. Il la prit dans ses bras, et elle ne le repoussa pas.

— Nous lutterons ensemble, petite fille, murmura-t-il, tandis que la brune tête adorée reposait sur son épaule.

X

« Cher ami,

« C’est mal à vous d’avoir rendu mon existence ici encore plus pénible. J’étais faible, je le sais, et cet enfant m’avait bouleversée. Mais je dois accomplir mon devoir et je vous prie de m’y aider, Nick, au lieu de chercher à m’en détourner. Pendant quelques jours, ne venez pas me voir. J’ai besoin de consacrer toutes mes forces à l’œuvre que j’ai entreprise ; je crois pouvoir vraiment faire du bien. Laissez-moi seule, je vous en conjure.

« KATE. »

 

Tarvin reçut le billet le lendemain matin et le relut plus de cinquante fois. Son chagrin fut extrême, car il comprit bien qu’en dépit d’une faiblesse passagère, Kate n’abandonnait pas ses projets : rien ne pouvait vaincre sa douceur volontaire. Peut-être valait-il mieux y renoncer ?… Causer avec elle sur la terrasse des Estes, veiller sur sa précieuse personne pendant les visites au palais, la suivre partout, être son garde du corps fidèle et soumis, c’était, à tout prendre, une occupation agréable, mais il n’était pas venu à Rhatore pour faire ce métier-là. Topaze, à laquelle il avait voué l’autre moitié de son âme, Topaze, son second amour, attendait la venue du Colorado-California-Central, comme Nick attendait chaque matin le lever de la jeune fille. Celle-ci, quoique un peu éprouvée par ces dernières émotions, était fort bien traitée par Mme Estes, qui lui témoignait une sympathie extrême. Elle avait obtenu un certain succès au palais, puisque la mère du Maharajah Kunwar lui avait confié son fils ; elle n’avait donc point à se plaindre du résultat de ses efforts et pouvait se passer de lui pendant quelque temps.

Tarvin regardait Rhatore qui se profilait au loin sous le soleil levant. Les commis voyageurs sortaient un à un de l’auberge, jetaient un coup d’œil ennuyé sur les murailles formidables et juraient furieusement contre cette ville morte. L’Américain monta à cheval pour aller présenter ses hommages au Maharajah ; il avait préparé un plan extraordinaire pour lui permettre de séjourner à Rhatore, car le colonel Nolan l’avait prévenu que cette autorisation allait lui être retirée. Pour rester dans le pays, un motif plausible était nécessaire. Or, ce qu’il avait imaginé devait lui donner le Naulahka et peut-être – s’il était vraiment un homme d’audace – Kate elle-même !

En approchant des remparts, il aperçut la jeune fille à cheval, accompagnée de Mme Estes.

— Inutile d’avoir peur, ma chérie, je ne vous ennuierai pas ! se dit-il en souriant et en ralentissant le pas de sa monture. Mais qu’est-ce qui vous fait sortir d’aussi bonne heure ?

La misère que Mlle Shériff avait vue dans le palais et qui l’avait fait rentrer en larmes chez le missionnaire, n’était qu’une des faces de son œuvre. Si la souffrance était si grande à l’ombre d’un trône, que devait-elle être dans le peuple ! Kate allait à l’hôpital.

Il n’y a à l’hospice qu’un médecin hindou, dit Mme Estes chemin faisant, et ce n’est qu’un indigène, c’est-à-dire un fainéant.

— Comment peut-on être paresseux quand on occupe un pareil poste ! s’écria la jeune fille indignée.

Tout le monde devient indolent à Rhatore, dit Mme Estes avec un léger soupir en songeant aux nobles espérances, aux courageux efforts de son mari, submergés par l’apathie ambiante.

Kate était exquise dans son amazone brune, solide sur son double poney comme les filles de l’Ouest qui apprennent à monter à cheval en faisant leurs premières dents. Une flamme illuminait ses traits réguliers et lui donnait une beauté immatérielle. Elle s’exaltait en approchant du but tant désiré, du couronnement de ses deux années de travail et d’attente. En arrivant à un tournant de la Grande-Rue, les deux amies aperçurent une multitude de gens arrêtés devant une maison à trois étages, d’un blanc lavé, sur laquelle était inscrit : « Dispensaire public ». Les lettres se touchaient presque et faisaient le demi-cercle autour d’une porte étroite.

Kate eut l’impression d’entrer tout éveillée dans un rêve en voyant cet assemblage de robes de soie rouge, vermillon, indigo, bleu, safran, rose, turquoise, d’où sortait un concert de lamentations, de gémissements et de cris d’enfants. Les femmes se précipitèrent sur elle, tirant sa jupe, s’accrochant à son étrier, posant leurs bébés sur ses genoux ; la jeune fille prit un nouveau-né dans ses bras et l’embrassa tendrement : il brûlait la fièvre.

— Soyez prudente, conseilla Mme Estes ; il y a la petite vérole dans les environs, et ces gens-là ne prennent aucune précaution.

Kate ne répondit rien. Un indigène de haute taille, la barbe blanche, vêtu d’une robe de chambre en poil de chameau, chaussé de bottines de cuir, sortit du dispensaire et s’inclina profondément :

— Vous êtes la nouvelle dame docteur ? dit-il. L’hôpital attend votre inspection. Laissez la demoiselle Sahib, cria-t-il en langue hindoue, tandis que Mlle Shériff sautait à terre au milieu de la foule.

Mme Estes resta à cheval pour contempler la scène.

Une femme du désert, très grande, le teint doré, les lèvres rouges, l’œil plein de douleur, arracha son voile, saisit la jeune fille par la main en poussant des hurlements sauvages, et la traîna vers un chameau accroupi sur la chaussée. Sur le dos de la bête, un homme décharné, presque un squelette, gesticulait comme un forcené en s’accrochant désespérément au pommeau de la selle. L’Hindoue se dressa de toute sa hauteur et, sans prononcer un mot, se jeta sur le sol en embrassant les pieds de l’étrangère. Le docteur cria du haut du perron :

— Ce n’est rien. Son mari est fou et elle l’amène toujours ici !

— N’avez-vous donc rien fait pour lui ? demanda Mlle Shériff en colère.

— Il n’y a rien à faire ! Elle ne veut pas que je lui pose des vésicatoires.

— Des vésicatoires ! À ce fou ?… balbutia Kate épouvantée, en relevant la malheureuse. Dites-lui, continua-t-elle, de laisser son mari en traitement ici.

Le docteur transmit son ordre. La femme soupira, regarda attentivement la jeune fille, posa sa main blanche sur le front du dément et s’assit dans la poussière, en ramenant son voile sur sa figure.

Kate, muette devant ces étranges manifestations du caractère oriental, contempla la pauvre créature avec cette pitié profonde qui ne connaît pas les races, puis elle lui baisa le front, très calme.

— Emportez cet homme là-haut, ordonna-t-elle.

On transporta le malade dans l’intérieur de la maison, suivi de la femme en pleurs ; sur le pas de la porte, celle-ci se retourna vers ses compagnes restées dans la rue et leur cria quelque chose en langue hindoue : un bruit de rires et de sanglots monta aux oreilles de Kate.

— Elle dit, expliqua le docteur tout joyeux, qu’elle tuera quiconque sera impoli envers vous et qu’elle sera la nourrice de votre fils.

Mlle Shériff fit un signe d’adieu à Mme Estes que d’autres affaires appelaient en ville, et entra dans l’hôpital.

— Permettez-moi de me présenter, fit le docteur en saluant. Je suis Lalla-Dhunpat-Rai, licencié en médecine du collège de Duff. J’ai été le premier de ma province à obtenir ce grade, il y a vingt ans.

Kate lui jeta un coup d’œil étonné :

— Où avez-vous été depuis ce temps ? lui demanda-t-elle.

— Je suis resté deux ans chez mon père, puis j’ai été élève pharmacien dans les Indes anglaises ; mais Son Altesse le vice-roi a bien voulu me confier le poste que j’occupe ici.

La jeune fille resta stupéfaite : ainsi, c’était là son futur collègue !

Tous deux entrèrent silencieusement dans les salles du dispensaire. Kate relevait la jupe de son amazone pour la préserver des saletés accumulées sur le plancher.

Des grabats grossiers, faits de lanières de cuir et de ficelle, étaient dressés dans une cour centrale, pleine d’ordures. Sur chacune de ces couchettes, un malade enveloppé d’un drap blanc s’agitait, geignait, criait ou chantait. Une femme entra, tenant à la main un paquet de bonbons du pays, et tenta vainement de vendre ses friandises rances aux malheureux patients. Un jeune garçon, complètement nu, assis par terre, les mains croisées derrière la tête, essayait de fixer le soleil. Il commença une mélopée plaintive, puis il s’interrompit et courut de lit en lit en prononçant des mots étranges et inconnus. Ensuite il revint à sa place et reprit sa chanson interrompue.

— C’est aussi un fou, dit le docteur. Je l’ai mis au régime des vésicatoires et des ventouses sans pouvoir le guérir. Il est tout à fait inoffensif, sauf quand on le prive de son opium.

— Vous ne permettez pas l’usage de l’opium ici, je pense ?

— Mais si ! Je l’autorise, naturellement… Sans cela, ils mourraient comme des mouches. Tous les Rajpoutes prennent de l’opium.

— Vous aussi ?

— Avant de venir ici, je n’en usais pas. Mais à présent…

Il tira de sa ceinture une tabatière d’étain poli et puisa une poignée de pilules opiacées.

La colère envahissait Kate comme une marée montante :

— Montrez-moi la salle des femmes, dit-elle brusquement.

— Oh ! il s’en trouve un peu partout, en haut, en bas, dans les coins, dans les chambres réservées, répondit le médecin évasivement.

— Montrez-moi les salles des accouchées.

— Oh ! celles-là sont installées dans des dortoirs volants.

— Qui s’occupe d’elles ?

— Elles ne m’aiment pas ; aussi une garde-malade du dehors, très instruite et très intelligente, vient les soigner.

— A-t-elle quelque expérience ?

— On l’estime beaucoup dans son village. Justement elle est ici, irez-vous la voir ?

— Oui. Où est-elle ?

Dhunpat-Rai, quelque peu mal à l’aise, se hâta de montrer le chemin à Mlle Shériff : un escalier en colimaçon les conduisit à une porte fermée, derrière laquelle s’élevaient les vagissements des nouveau-nés.

Kate entra résolument sans être annoncée dans cette salle de l’hôpital de l’État anglais ; une infirmière était occupée à enguirlander de chrysanthèmes blancs les grandes idoles d’argile et de bouse séchée qui se dressaient aux angles de la pièce. Toutes les fenêtres étaient bouchées de manière à ne pas laisser pénétrer un souffle d’air et dans un coin brûlait un feu d’enfer – le feu qui, selon les croyances populaires, doit s’allumer à la naissance de tout être vivant. Kate en fut presque asphyxiée.

Ce qui se passa entre la jeune fille et la femme « si estimée dans son village », nul le sut ; mais celle-ci sortit au bout d’un quart d’heure, échevelée, poussant des petits gloussements de rage, et on ne la revit plus.

Une fois cette exécution terminée, Kate examina la pharmacie du dispensaire : les mortiers n’étaient pas lavés et l’exécution de chaque prescription apportait au malade un plus grand nombre de médicaments que ne l’indiquait l’ordonnance ; elle visita des chambres sans jour ni air, qui n’avaient jamais été balayées ; elle inspecta la lingerie où la lessive était inconnue, elle descendit dans les cuisines et en ressortit aussitôt, le cœur soulevé. Les hospitalisés pouvaient recevoir librement des visites, sans demander aucune autorisation ; quand la mort venait délivrer un d’eux, les parents hurlaient en chœur autour du grabat, et emportaient le corps nu à travers la salle, accompagnés du fou qui gambadait très joyeux… Le funèbre cortège se déroulait dans la ville, semant l’infection sur son passage.

Il n’y avait pas de pièces spéciales pour les maladies épidémiques ou contagieuses ; les enfants atteints d’ophtalmie jouaient gaiement près du lit des diphtériques. Le médecin indigène cependant avait une spécialité, il connaissait très bien une affection du pays connue sous le nom de « morsure aux reins ». Les bûcherons et les petits commerçants, obligés de fréquenter les routes solitaires de l’État, étaient fréquemment attaqués par les tigres, et dans ce cas, Dhunpat-Rai, écartant la pharmacopée anglaise, employait les simples et faisait des miracles. Néanmoins, il dut rabattre de ses prétentions, comprendre qu’il n’était plus le maître, et se soumettre devant le seul chef de l’hôpital de l’État, devant Kate Shériff.

Le docteur, en bon Hindou, ne protesta pas. Il avait déjà assisté à de semblables essais de réorganisation et de réforme, il en avait vu l’inutilité et conservait une foi absolue dans sa propre inertie. Il s’inclina devant les observations de la jeune fille et répondit à tous ses reproches :

— Cet hôpital a une allocation mensuelle de cent cinquante roupies sur les revenus de l’État. Comment faire venir des remèdes de Calcutta avec des ressources aussi faibles ?

— C’est moi qui paie cette ordonnance, dit Kate en écrivant une longue liste de médicaments, et je paierai à l’avenir tout ce que je croirai nécessaire à l’hospice.

— Je transmettrai officiellement votre prescription ? demanda Dhunpat-Rai en la regardant de côté.

Kate ne fit aucune objection ; ce n’était pas le moment de discuter sur un détail d’administration, quand ces pauvres créatures gisaient sur de sales matelas, sans soins, sans surveillance, à la merci de cet ignorant individu…

— Oui, répondit-elle résolument, faites à votre idée.

Et le docteur, voyant le nombre des remèdes à commander, jugea qu’il pouvait tirer quelques bénéfices de la nouvelle direction.

Au bout de trois heures Mlle Shériff partit : elle défaillait de fatigue, de manque de nourriture et d’amère souffrance morale.

XI

Tarvin trouva le Maharajah dans un état de profonde dépression, car il n’avait pas encore absorbé sa dose matinale d’opium. Ses premières paroles aidèrent singulièrement l’Américain dans l’exposition de son plan.

— Qu’est-ce que vous faites ici ?

— À Rhatore ? fit le jeune homme avec un sourire qui embrassait tout l’horizon.

— Oui, à Rhatore, grommela le roi mécontent. Le fonctionnaire Sahib prétend que vous examinez le pays pour écrire sur notre compte des mensonges. Qu’est-ce que vous faites ici ?

— Je suis venu pour détourner votre rivière qui renferme de l’or dans son lit, répondit Tarvin sans hésiter.

— Allez parler de cela au Résident, fit le souverain d’un ton nonchalant.

— Mais c’est votre rivière, j’imagine, et non celle du colonel Nolan.

— Ma rivière ! ma rivière !… dans l’État, rien n’est à moi. Les créanciers assiègent mes portes jour et nuit, car je n’ai pas le droit de lever d’impôts, comme le faisaient mes pères. Je n’ai même pas d’armée.

— C’est parfaitement vrai, approuva Tarvin dans sa barbe. Un de ces matins, je m’enfuirai avec tes quatre malheureux soldats !

— Et si j’en possédais une, poursuivit le Maharajah, je ne saurais contre qui me battre… Je ne suis qu’un vieux loup édenté. Allez-vous-en !

Les deux hommes causaient dans la cour dallée de marbre, sous les fenêtres de l’appartement occupé par Silabhaï. Le Maître était assis sur une méchante chaise de bois et ses palefreniers faisaient défiler devant lui des chevaux sellés et bridés, dans l’espoir qu’une de ces belles bêtes serait choisie pour la promenade de Sa Majesté. Une brise légère, chargée des odeurs musquées et chaudes du palais, mettait dans l’atmosphère une volupté lourde, presque écœurante. Tarvin, qui connaissait les effets de l’opium, courba la tête sous la bourrasque et attendit. Un serviteur s’avança, portant un bol de cuivre plein d’un mélange opiacé. Le Maharajah, avec mille grimaces de dégoût, avala la boisson d’un seul trait, essuya quelques gouttes brunes qui tâchaient sa barbe blanche, et appuya sa tête sur le dossier de son siège, les yeux vides et fixes. Au bout de quelques minutes, il se leva, droit, frais et souriant.

— Ah ! vous êtes encore là, Sahib ? Tant mieux ! Faisons-nous un tour de cheval, ce matin ?

— À votre disposition.

— Je vais vous faire monter la nouvelle pouliche ; elle vous jettera par terre, ce sera très amusant.

— Nous verrons, fit le jeune homme négligemment.

— Moi, je prendrai ma jument cachou. Partons vite, avant l’arrivée du fonctionnaire Sahib, dit le roi très joyeux.

Au moment où les valets d’écurie se retiraient pour aller chercher les bêtes, on entendit au loin le son d’une trompe et un bruit de roues. Le petit Kunwar parut dans son cabriolet, sauta à terre et, le fouet à la main, se précipita au cou de son père.

— Qu’est-ce qui t’amène ici, Lalji ? – Lalji, le bien-aimé, était l’appellation familière de l’enfant au palais.

— J’étais sorti pour faire faire l’exercice à ma garde, mais l’arsenal me fournit de mauvais équipements. Le troussequin de la selle de Jeyssingh est raccommodé avec des ficelles, et Jeyssingh est le meilleur de mes soldats ; de plus, il me raconte de belles histoires, dit le prince en langue hindoue, avec un amical signe de tête pour Tarvin.

— Hé ! hé ! tu es comme les autres, toi ! Toujours quelques nouvelles réclamations à adresser à l’État. Voyons, de quoi s’agit-il ?

Kunwar rapprocha ses petites mains et prit audacieusement son père par son immense barbe, ramenée, à la mode des Rajpoutes, jusque sur les oreilles.

— Je veux seulement dix petites selles neuves, de toutes petites selles… Je les ai vues dans les grandes remises, mais le gardien m’a dit de les demander d’abord au roi !

La figure du Maharajah s’assombrit et il se mit à jurer par tous les dieux du pays.

— Le roi est un esclave et un domestique, gronda-t-il, le domestique de ce fonctionnaire Sahib, et l’esclave de ce Rajah féminin, en Angleterre… Mais, par Indra ! le fils du roi est, malgré tout, le fils d’un roi. De quel droit le gardien s’est-il opposé à tes désirs, prince ?

— Je l’ai prévenu que mon père ne serait pas content… Mais je n’ai pas insisté, car je ne suis pas très bien portant, et tu sais – l’enfant baissa sa tête enturbannée – que je ne suis qu’un petit garçon. Je puis prendre les selles ?

Tarvin ne comprenait pas un mot de cette conversation entre le père et le fils ; il se tenait un peu en arrière, souriant à son ami le Maharajah Kunwar. La scène avait commencé dans le silence de mort du palais, dans un silence si profond que le jeune homme pouvait entendre le roucoulement des tourterelles perchées sur une tour, à cent cinquante pieds au-dessus de sa tête. À présent, dans l’intérieur des appartements s’agitait tout un monde éveillé, attentif, vivant ; on entr’ouvrait discrètement les volets verts, derrière lesquels palpitaient des respirations, bruissaient des étoffes, fusaient des rires légers. Un lourd parfum de musc et de jasmin arrivait en ondes odorantes et trahissait la présence de Sitabhaï et de ses femmes, placées près des fenêtres en observation. Mais ni le roi ni le prince ne paraissaient se soucier de cet espionnage ; ce dernier racontait avec animation les leçons d’anglais qu’il prenait sur les genoux de Mme Estes, et son père écoutait ses explications avec le plus vif intérêt. L’enfant se mit à parler anglais pour ne pas exclure Tarvin de cet intéressant entretien.

— Je vais vous dire une poésie que je sais depuis hier seulement, dit-il.

— Y parle-t-on de leurs dieux ? demanda le Maharajah avec méfiance. Souviens-toi que tu es un Rajpoute.

— Non, non… protesta Kunwar. C’est seulement de l’anglais et je l’ai apprise très vite.

— Voyons cela, petit Brahmie. Tu veux donc être un savant, aller dans les collèges anglais et porter une longue robe noire ?

L’enfant revint brusquement à sa langue natale :

— Le drapeau de notre État a cinq couleurs, dit-il. Quand j’aurai combattu pour lui, peut-être deviendrai-je Anglais !

— Hélas ! Il n’y a plus de guerre à soutenir, petit… Mais, récite-nous tes vers.

Le bruit étouffé de centaines de témoins invisibles devint plus perceptible. Tarvin s’avança, très attentif, tandis que le prince glissait à bas des genoux de son père, mettait ses mains derrière son dos, et commençait à réciter son morceau de poésie. Quand il eut fini, il s’applaudit bruyamment lui-même en disant :

— J’ai appris tout cela en une heure… Il y en a plus long, mais j’ai oublié le reste !

— Je ne comprends pas tout, mais il est bon d’être instruit. Ton ami emploie un anglais très singulier que je ne puis toujours saisir, dit le Maharajah en hindou.

— Oui, répondit l’enfant, mais quand il parle, sa figure et ses mains sont vivantes… Aussi je ris sans savoir pourquoi ! Le colonel Nolan parle comme un buffle sans ouvrir la bouche. Je ne sais jamais s’il est content ou triste. Père, qu’est-ce que fait Tarvin Sahib à Rhatore ?

— Je vais monter avec lui à cheval et, au retour, je te répondrai peut-être… Que pensent de lui les gens qui l’entourent ?

— Ils disent que c’est un homme dont le cœur est pur. Il est très bon pour moi.

— T’a-t-il parfois posé des questions indiscrètes ?

— Jamais… Jamais… Je suis sûr qu’il est excellent. Regarde-le, il rit en ce moment.

Tarvin, qui avait dressé les oreilles en entendant prononcer son nom, se remit en selle, rassembla ses rênes comme pour insinuer au Roi que l’heure du départ avait sonné.

Les palefreniers amenèrent un beau pur-sang de race anglaise à longue queue et une jument gris souris, fort maigre. Le Maharajah se leva :

— Retourne prendre tes selles, prince, dit-il.

— Qu’allez-vous faire aujourd’hui, petit homme ? demanda Tarvin.

— Je vais chercher des équipements neufs, répliqua l’enfant, puis je reviendrai jouer ici avec le fils du premier ministre.

Derrière les jalousies vertes, il y eut un bruit léger, léger comme le sifflement d’un serpent dans l’herbe. Évidemment quelqu’un écoutait et comprenait les paroles du prince.

— Verrez-vous Mlle Kate aujourd’hui ?

— Non. J’ai congé. Je ne vais pas chez Mme Estes.

Le roi se tourna vivement vers Tarvin et murmura :

— Doit-il se rendre chaque jour chez cette dame médecin ? Tous me trompent, en espérant gagner mes faveurs ; le colonel Nolan lui-même affirme que le prince est très vigoureux. Dites-moi la vérité ; c’est mon fils aîné.

— Il n’est pas vigoureux et sa santé est mauvaise, répondit Tarvin avec un grand calme. Il est préférable de l’envoyer chez Mlle Shériff ce matin. Surveillez-le de votre mieux…

— Pourquoi ? interrompit le roi inquiet. Enfin, Lalji, va chez le missionnaire aujourd’hui.

— Je veux revenir jouer ici ! cria le gamin en colère.

— Mlle Shériff vous réserve un nouvel amusement, fit mystérieusement Tarvin.

— Lequel ? demanda Kunwar intrigué.

— Vous avez un cabriolet et dix soldats, allez seulement là-bas et vous verrez…

Tarvin tira une lettre de sa poche, contempla tendrement le timbre américain de « deux cents », et griffonna sur l’enveloppe un mot pour Kate :

« Gardez auprès de vous le petit bonhomme toute la journée. Les choses ont un mauvais aspect ce matin. Trouvez moyen de l’occuper ; inventez des jeux, des distractions, enfin, faites ce que vous pourrez, mais tenez-le éloigné du palais. J’ai reçu votre mot. C’est bien. J’ai compris. – N. T. »

Il appela Kunwar et lui tendit le message en lui disant :

— Donnez ceci à Mlle Kate, comme un petit homme, et dites-lui que vous venez de ma part.

— Mon fils n’est pas une ordonnance, observa le souverain de mauvaise grâce.

— Votre fils est souffrant, et je suis, ce me semble, le premier qui vous ai dit la vérité sur son état, répliqua nettement l’Américain. Holà, vous ! ménagez donc la bouche de cette bête !…

La jument grise se cabrait sous la main des garçons d’écurie.

— Vous serez désarçonné, dit le roi dans une extase de plaisir. Elle démonte tous ses écuyers.

Un volet vert battit distinctement trois fois contre le mur. Un des palefreniers se glissa avec adresse hors du montoir de l’animal, au moment précis où Tarvin, mettant le pied dans l’étrier, faisait complètement tourner la selle. Le second palefrenier lâcha la bride au cheval qui bondit en avant, et le jeune homme n’eut que le temps de dégager son pied pour ne pas être renversé.

— Je connais de meilleurs moyens pour tuer les gens, fit-il tranquillement. Allons, l’ami, ramenez-moi cette jeune folle, que je la selle ! Là, voilà qui est bien… Et il sauta en selle, tandis que le roi sortait de la cour au milieu de son escorte.

La jument se dressa toute droite, retomba raide sur ses pieds de devant et se mit à lancer des ruades. Tarvin, tranquille comme un cowboy, dit au petit Kunwar qui suivait tous ses mouvements :

— Allons, houst !… ne restez pas ici pendu à mes chausses. Vite, que je vous voie partir pour aller rejoindre Mlle Kate !

L’enfant obéit, avec un regard de regret sur la pouliche qui essayait de se débarrasser de son gênant fardeau. D’abord, elle refusa de démarrer d’un angle de la cour, exécutant toute une série de tête à queue, malgré les arguments dont Tarvin cingla sa croupe et ses oreilles ; puis, elle dansa follement, bondissant comme un chat, avec d’extraordinaires souplesses ; enfin, elle s’élança sous la voûte d’entrée, et partit dans une course désordonnée à la poursuite de sa compagne d’écurie. Une fois dans la plaine sablonneuse, elle sentit que le champ était digne de sa valeur. Le Maharajah avait été dans sa jeunesse un des meilleurs cavaliers de son pays, aussi il arrêta sa monture pour suivre la lutte engagée entre l’homme et la bête.

— Vous montez comme un Rajpoute, cria-t-il à l’Américain qui le dépassait bride abattue. Fatiguez-la par une bonne course en rase campagne !

— Non, pas avant qu’elle connaisse son maître, répondit Tarvin en faisant volter la jument.

— Shabaah ! Shabaah ! très bien ! très bien ! fit le roi enthousiasmé en voyant l’animal obéir à la bride. Tarvin Sahib, je vous ferai colonel dans ma cavalerie régulière.

— Mille millions de diables ! grommela l’autre impoliment. Allons, arrière ! Arrière donc, brute !

Le cheval s’encapuchonna sous la pression du mors, se planta solidement sur ses pieds de derrière, et se mit à pointer comme le plus vicieux des « brancos » de la prairie. – Les mains basses, les poignets souples, pensa gaiement Tarvin, se rappelant les leçons de son enfance, tandis que l’animal s’amusait à faire des écarts et d’étonnants sauts de mouton. Le jeune homme était dans son élément et se croyait déjà revenu à Topaze.

— Maro ! Maro ! cria le roi, tapez ferme ! tapez fort !

— Laissez-la donc s’amuser, répondit l’autre. Je préfère cela !

Quand la pouliche fut un peu calmée, il la mit au trot et vint se mettre aux côtés du Maharajah.

— Cette rivière est pleine d’or, affirma-t-il, après un moment de silence, paraissant continuer une conversation commencée.

— Quand j’étais jeune, dit le roi, je chassais le sanglier dans cette plaine. Au printemps, nous poursuivions les bêtes à l’arme blanche. C’était avant l’arrivée des Anglais. Là-bas, près de ces rochers, je me cassai un jour la clavicule.

— C’est plein d’or, Maharajah Sahib. Comment le retirer ?

Tarvin connaissait le caractère fuyant du roi, il était résolu à le pousser dans ses derniers retranchements.

— Est-ce que je sais ? répondit celui-ci ; arrangez-vous avec le fonctionnaire sahib ?

— Voyons, qui est le maître dans cet État : vous ou le colonel Nolan ?

— Vous le savez bien, répliqua l’Hindou en montrant du doigt le Nord et le Sud. Là, il y a une ligne de chemin de fer ; ici, une autre. Je suis comme une chèvre entre deux loups.

— Bon ! mais en tout cas, le pays compris entre ces deux lignes vous appartient. Vous pouvez en faire ce qui vous plaît.

Ils étaient à deux lieues de la ville et longeaient les rives de l’Amet ; les pieds de leurs chevaux enfonçaient dans le sable humide. Le souverain contemplait les étangs luisants sous le soleil, les monticules couverts de joncs, et, tout au loin, la ceinture de collines granitiques d’où jaillissait le fleuve. Le paysage était lugubre dans sa sérénité.

— Oui, je suis le maître de ce coin de terre, mais un quart de mes revenus est englouti par ceux qui le perçoivent ; l’autre quart ne m’est pas payé par les éleveurs de chameaux, ces hommes à faces noires qui vivent dans le sable et contre lesquels je ne puis faire marcher mes troupes ; le troisième quart ne me parvient pas, car les gens qui le doivent ne savent comment l’envoyer. Je touche le dernier quart… Ah oui ! je suis un roi bien riche !

— Mais que diriez-vous si la rivière triplait vos ressources ?

Le Maharajah regarda sérieusement Tarvin.

— Mais, que dirait le gouvernement anglais ?

— Je ne vois pas ce que le gouvernement peut faire là-dedans ? Vous avez bien le droit de planter des orangers et de détourner des rivières ?

L’œil de Sa Majesté eut une flamme d’envie.

— Exploiter un cours d’eau n’est pas défendu ? Vous avez déjà tenté l’aventure, n’est-ce pas ?

— Un été, on a un peu lavé le lit de l’Amet. Mes prisons regorgeaient de forçats et je craignais une rébellion. Mais il n’y avait rien à voir, rien que ces chiens noirs fouillant dans le sable. C’est l’année où je gagnai la coupe de Poonak avec mon poney bai.

Tarvin eut un geste d’impatience. À quoi bon parler d’affaires à cet Oriental blasé qui aurait vendu le peu d’âme que l’opium lui laissait pour voir quelque chose ? Il changea de sujet de conversation.

— Oui, ce genre de travail n’a rien de récréatif pour ceux qui regardent… Ce qu’il vous faudrait, c’est un bon petit barrage, là-bas, du côté de Gungra.

— Près des collines ?

— Oui.

— Personne n’a jamais endigué l’Amet. La rivière sort du sol et disparaît dans le sable. Pendant la saison des pluies, elle est plus grosse que l’Indus.

— Nous la détournerons de son lit avant l’automne, fit Tarvin, en guettant l’effet produit par ses paroles.

— Personne n’a jamais endigué l’Amet, fut l’inexorable réponse du Roi.

— On n’a pas essayé, c’est entendu. Donnez-moi les ouvriers nécessaires, et moi je le ferai.

— Où l’eau passera-t-elle ?

— Je creuserai un canal circulaire, comme vous avez fait autour de l’Orangerie du résident.

— Ah ! cette fois-là, le colonel Nolan m’a traité comme un enfant.

— Il a eu grand’raison, Maharajah Sahib, répliqua Tarvin paisiblement.

Le roi fut stupéfait de cette audacieuse riposte. Il savait bien que les secrets de sa vie privée couraient la ville et faisaient le sujet de toutes les conversations. Comment empêcher le bavardage de trois cents femmes ? Mais il ne s’attendait pas à une si verte attaque de la part d’un étranger qui n’était même pas Anglais.

— Le colonel Nolan ne dira rien à présent, poursuivit Tarvin. D’ailleurs, cela sera utile à votre peuple.

— Qui est aussi le sien, ajouta le roi.

L’effet de l’opium commençait à se dissiper, et les idées du souverain s’embrumaient.

— Donc, je commencerai demain, dit le jeune homme. Ce sera un beau spectacle à voir. Je chercherai une bonne place pour mon barrage et j’ose espérer que vous me prêterez quelques centaines de forçats.

— Mais enfin, pourquoi êtes-vous venu ici ? demanda l’Oriental. Pour barrer mes rivières ou pour bouleverser mon État ?

— Vous le savez aussi bien que moi ; pour vous distraire, pour jouer au pachisi avec vous, pour vous dire des vérités, – une chose assez rare dans ce pays.

— M’avez-vous dit la vérité au sujet du Maharajah Kunwar ? Est-il vraiment malade ?

— Non, il a seulement un tempérament affaibli et Mlle Shériff le guérira.

— Est-ce bien sûr ? C’est lui qui doit monter sur le trône après moi, ne l’oubliez pas !

— Ne vous tourmentez pas, il montera sur le trône, grâce à Mlle Kate.

— Vous êtes un grand ami de cette jeune fille ? Vous venez tous deux du même pays ?

— Oui, affirma Tarvin, et de la même ville.

— Décrivez-moi cette ville, dit le roi curieusement.

Le jeune homme se lança dans une description enthousiaste, oubliant, dans le feu de son éloquence, que le Maharajah ne comprenait rien à ses vigoureuses locutions occidentales. Celui-ci l’arrêta à moitié chemin :

— Si vous étiez si bien là-bas, pourquoi n’y être pas resté ?

— Je suis venu pour vous voir, car on m’avait parlé de vous.

— C’est donc vrai, comme me le chantent mes courtisans, que ma renommée va jusqu’au bout de la terre !

— Certainement. Soyez-en assuré. Cependant, si vous désirez me voir partir, vous n’avez qu’un mot à dire.

Tarvin fit le geste d’arrêter sa monture.

Le Maharajah s’absorba dans une rêverie profonde, puis il murmura lentement :

— Je hais les Anglais. Leurs chemins ne sont pas les nôtres, et ils font un tas d’histoires pour le meurtre d’un homme. Vos chemins, non plus, ne sont pas faits pour moi, mais vous ne me causez pas d’ennuis et vous êtes l’ami de la dame médecin.

— Ma foi ! je suis aussi l’ami du Maharajah Kunwar.

— Avez-vous une réelle amitié pour lui ? demanda le roi en regardant fixement son compagnon.

— Une vraie affection. Je voudrais bien voir celui qui oserait lever le bout du doigt sur le petit ! Celui-là s’évanouirait, disparaîtrait, n’existerait plus ! Je le balayerais du Gokral-Seectarum.

— Je vous ai vu toucher la roupie au vol. Faites encore ce tour.

Sans pensera sa jument grise, Tarvin prit son revolver, lança un sou en l’air et fit feu.

La pièce tomba à ses pieds marquée au centre d’un petit trou carré. La bête eut un bond furieux et se cabra, affolée. Aussitôt le bruit d’un galop furieux se fit entendre, et l’escorte qui était respectueusement restée en arrière, apparut lancée à toute vitesse, dans un nuage de poussière.

Le souverain se mit à rire d’un air méprisant.

— Ils croient que vous avez voulu tirer sur moi. Si je ne les arrête pas, ils vont vous tuer… Dois-je les arrêter ?

Tarvin eut une grimace de dédain, fit brusquement volter son cheval et, très calme, attendit l’ennemi qui se précipitait sur lui, chaque soldat couché sur sa selle, la lance baissée, le capitaine du détachement brandissant son grand sabre hindou. Le jeune homme sentit plutôt qu’il ne vit les points brillants converger sur la poitrine de sa monture en jetant de toutes parts leurs menaçants éclairs.

En cette minute suprême, Tarvin eut un regret fugitif pour Topaze.

Son Altesse recula de quelques mètres pour mieux jouir du spectacle et poussa un cri aigu. Aussitôt les armes se relevèrent, la ligne des assaillants s’ouvrit, se brisa, puis s’égrena en combattants isolés qui se mirent à tourbillonner autour de l’homme en s’approchant de lui jusqu’à frôler ses bottes.

Mais l’homme blanc resta impassible, sans un mouvement de surprise ; le roi fit entendre un petit grognement de plaisir.

— Auriez-vous agi de même pour le Maharajah Kunwar ? demanda-t-il, après un long silence, en revenant près de Tarvin.

— Non, répondit celui-ci, j’aurais commencé par me servir de mon revolver.

— Quoi ! tirer sur cinquante hommes.

— Non, sur le capitaine.

Le Roi eut une crise de folle gaieté et appela d’un signe le chef de l’escorte.

— Dis donc, Perthab-Singh-Ji, il dit que si je n’avais pas été là, il aurait tiré sur toi. Puis, se tournant vers Tarvin, il ajouta en souriant :

— C’est mon cousin.

Le capitaine se mit à rire et répondit en un excellent anglais :

— Tuer un officier à la tête de son peloton pourrait peut-être réussir avec de la cavalerie irrégulière… mais, nous sommes exercés d’après la méthode anglaise et mon grade m’a été conféré par la Reine. Il est vrai que dans l’armée allemande…

Tarvin le regardait stupéfait.

— Vous n’êtes pas au courant des règlements militaires, continua Perthab-Singh-Ji. J’ai entendu votre coup de feu et j’ai vu ce que vous faisiez. Or quand un coup de feu est tiré près de Sa Majesté, nous avons l’ordre d’accourir près d’Elle. Veuillez donc m’excuser.

Il salua et se retira, suivi de sa troupe.

Le soleil devenait brûlant : le roi et Tarvin reprirent le chemin de la ville.

— Combien de forçats pouvez-vous me prêter ? dit l’Américain pendant le trajet.

— Tout ce que contiennent mes prisons est à vous, fut l’enthousiaste réponse du souverain. Par Dieu ! je n’ai jamais rien vu de semblable à ce que vous venez de faire. Je vous donnerai tout ce que vous voudrez.

Le jeune homme ôta son chapeau et s’épongea le front en riant.

— Entendu. Eh bien, je vais vous demander quelque chose qui ne vous coûtera rien.

L’Oriental eut un regard méfiant. Généralement on lui demandait des choses dont il n’aimait pas à se séparer.

— Voilà un langage nouveau pour moi, Tarvin-Sahib.

— Je ne plaisante pas, je veux seulement jeter un coup d’œil sur le Naulahka. Je connais vos diamants, vos pierreries, vos voitures, vos trésors, mais je n’ai pas vu ce collier, et j’ai envie de l’admirer.

Le Maharajah trotta pendant une cinquantaine de mètres sans répondre, puis :

— En parle-t-on dans ton pays ?

— Naturellement. Tous les guides racontent que c’est la plus grande merveille des Indes, affirma l’Américain avec effronterie.

— Les guides indiquent-ils aussi où il se trouve ? Les étrangers sont si savants ! fit l’Oriental en souriant malicieusement.

— Non, mais ils assurent que vous le savez et cela m’amuserait de le voir.

— Comprenez bien ceci, Tarvin-Sahib, le Naulahka n’est pas un joyau d’État, c’est le joyau de l’État. Je n’en ai même pas la garde et je ne puis donner l’ordre de vous le montrer.

Le cœur de Tarvin défaillit.

— Mais, continua-t-il, je sais où il est, et vous pouvez y aller à vos risques et périls, sans que le gouvernement anglais puisse intervenir. Je sais que vous n’avez pas peur et je ne suis pas un ingrat. Peut-être les prêtres consentiront-ils à vous le faire voir… peut-être ne le voudront-ils pas… peut-être même ne trouverez-vous pas de prêtres du tout : c’est votre affaire ! Au fait, il n’est pas dans ce temple auquel je pensais… Non… Il doit être dans la Tête de Vache, et personne ne va jamais là. Oui… oui… il est dans la Tête de Vache, on l’a enlevé de la ville, expliqua le roi. Il parlait du Naulahka aussi négligemment que d’un fer à cheval perdu ou d’un turban égaré.

— Oui, il est dans la Tête de Vache, c’est vrai ! répéta Tarvin comme se souvenant d’un détail oublié.

— Par Dieu ! il faut avoir un certain courage pour aller à la Tête de Vache. Un courage comme le vôtre, Tarvin-Sahib ! fit-il en lançant à celui-ci un coup d’œil moqueur. Ainsi, mon cousin, Perthab-Singh-Ji n’irait pas… il n’irait même pas avec toutes les troupes que vous avez vaincues aujourd’hui.

— Gardez vos éloges pour un meilleur moment. Attendez que j’aie construit mon barrage sur l’Amet.

La conversation tomba. Puis, au bout d’un moment, le Maharajah reprit en montrant Rathore :

— Votre ville natale ressemble-t-elle à celle-ci ?

La première impression de Tarvin sur le Gokral-Seectarum s’était un peu modifiée et il avait fini par le considérer avec une bienveillante indulgence.

— Topaze est en train de devenir plus grande, expliqua-t-il.

— Quelle est votre situation officielle dans votre pays ?

Celui-ci, sans répondre, tira de sa poche le télégramme de Mme Mutrie et le tendit en silence au roi. Rien de ce qui touchait son élection ne lui était indifférent, même les compliments d’un Rajpoute saturé d’opium.

— Qu’est-ce que cela veut dire ? demanda l’Oriental.

Le jeune homme leva désespérément les bras au ciel et se mit en devoir de lui expliquer la place qu’il occupait au Parlement du Colorado – le plus important de toute l’Amérique.

— Quelque chose comme les conseillers provinciaux anglais ?… Promettez-moi de ne pas écrire à votre gouvernement des lettres sur l’administration de mes États, demanda le Maharajah se souvenant des hommes à tête grise qui venaient le visiter de temps à autre, avec des pouvoirs illimités ; des émissaires indiscrets que Sa Gracieuse Majesté lui envoyait pour le surveiller ; des gens qui montaient à cheval comme des paquets et l’entretenaient de réformes administratives quand il avait envie d’aller se coucher… Et surtout ajouta-t-il lentement, vous êtes bien l’ami du Maharajah Kunwar ?… Et la dame médecin le guérira, vous en êtes sûr ?

— C’est pour cela, dit Tarvin, par une inspiration de génie, c’est pour cela que nous sommes venus tous deux à Rathore !

XII

Le premier mouvement de Tarvin, après avoir quitté le roi, fut de se mettre sur l’heure à la recherche du Naulahka ; cette idée lui causa un tel sursaut de joie qu’un brusque écart de sa monture le rappela aux nécessités de la vie, et d’un même geste il calma la jument grise et son cavalier.

Il était trop familiarisé avec les grotesques appellations populaires pour s’étonner de ce nom trivial de « Tête de Vache » donné à l’endroit qui renfermait un trésor. Cependant comment le collier pouvait-il se trouver dans la Tête de Vache ? Il résolut de soumettre cette importante question à Estes.

— Ces païens-là, se dit-il, sont capables de l’avoir fourré dans une source d’eau salée ou de l’avoir enterré dans un trou… Dans un trou, c’est bien dans leurs idées. Ils mettent les diamants de la couronne dans des boîtes à biscuits attachées par des cordons de souliers. Le Naulahka est probablement pendu à un arbre quelconque.

Tout en trottant vers la maison du missionnaire, il regardait avec intérêt le morne paysage : quelque rocher éloigné, quelque colline, quelque monticule cachait peut-être le joyau…

Estes, qui connaissait le Rajpoutana, comme un prisonnier connaît les pierres de sa cellule, donna à Tarvin une quantité de renseignements inutiles. Il y avait des « Têtes » et des « Bouches » de toutes sortes aux Indes, depuis la Bouche ardente où un jet de flamme naturelle était adoré par des millions de fidèles comme une manifestation de la Divinité, jusqu’à la Bouche du Démon située dans des ruines bouddhiques, dans la province de Madras. Il se trouvait encore une Bouche du Lion, à Bénarès, dans la cour d’un temple très fréquenté par les dévots ; le Rajpoutana possédait également une « Tête de Vache », au fond d’une antique cité, détruite depuis des siècles.

Le missionnaire se lança dans un interminable récit de guerres, de batailles et de combats, livrés autour d’une ancienne ville du désert, emmurée dans sa ceinture de rochers, et qui était autrefois l’orgueil des rois du Mewar. Il s’étendit avec complaisance sur les détails de ce grand drame historique, décrivant les palais souterrains où des milliers de femmes montaient sur les bûchers pour ne pas tomber aux mains des vainqueurs mahométans, tandis que les hommes se faisaient tous massacrer dans une défense désespérée. Estes avait un faible pour l’archéologie et il aimait à en parler avec un compatriote.

Il expliqua à Tarvin que pour se rendre à cette « Tête de Vache », il devait retourner à Rawut-Jonction prendre un train qui le mènerait à une cinquantaine de lieues vers l’Ouest ; il trouverait une correspondance pour aller à quatre-vingts lieues vers le Sud, et cela le mettrait à deux lieues de la ville morte, de cette merveilleuse Tour de gloire, de ses stupéfiantes murailles, de ses remparts abandonnés… Le voyage durerait à peu près deux jours. Là-dessus Tarvin, impatienté, demanda une carte du pays, et un simple coup d’œil lui démontra qu’Estes lui proposait de décrire un cercle autour des trois côtés en carré, alors qu’une ligne droite pouvait le conduire de Rhatore à Gunnaur.

— Ceci me paraît plus exact, dit-il.

— Mais c’est un sentier à peine tracé ! Il est impossible de faire vingt lieues à cheval, sous ce soleil, dans un chemin de ce genre !

— Je prendrai néanmoins cette route. C’est vraiment gâcher son temps que de faire le tour des Indes pour aller en face.

Il demanda quelques explications supplémentaires sur la « Tête de Vache », et le missionnaire lui fit un exposé archéologique, architectural et philosophique si complet, que Tarvin comprit immédiatement que la « Tête de vache » était une sorte de trou dans le sol, un trou d’une antiquité remarquable et d’un caractère sacré, mais un simple trou…

Le jeune homme se décida à partir sans retard. Le barrage attendrait son retour, car l’élan généreux du roi n’ouvrirait pas ses prisons dès le lendemain. Il pensa un moment à mettre le Maharajah au courant de son excursion, mais il préféra jeter d’abord un coup d’œil sur le collier et entamer ensuite les négociations. Il revint à l’auberge avec la carte d’Estes dans sa poche, et se mit à passer sa cavalerie en revue. Ainsi que tous les habitants de l’Ouest, il considérait la possession d’un cheval comme une des premières nécessités de la vie, et dès son arrivée à Rhatore, il avait acheté machinalement une monture.

Cela avait été un amusement pour lui de retrouver toutes les ruses des maquignons de son pays en ce marchand de Caboul, maigre et brun, qui avait amené sa bête jusque sous la véranda et qui, toute une soirée durant, avait bataillé comme lui au bon vieux temps de Topaze. Le résultat de la lutte entre le mauvais anglais de l’Indien et l’américain expressif du voyageur, avait été un assez vilain étalon de Kathiawar, doué d’un mauvais caractère, habillé d’une robe gris sale, et réformé du service de Sa Majesté pour avoir mordu ses compagnons d’écurie. Il fut baptisé du nom de Fibby Winks, à cause d’une ressemblance que Tarvin s’imagina découvrir entre cette bête décharnée et un homme qui lui avait volé une propriété au Colorado.

Fibby sommeillait au soleil, derrière l’auberge, quand le jeune homme arriva et lui ôta sa couverture.

— Nous allons faire une petite promenade en ville, Fibby, dit-il.

Le kathiawar hennit tristement.

— Oui, tu es un fainéant, Fibby.

Les mains nerveuses du valet indigène sellèrent l’étalon, pendant que Tarvin prenait un plaid dans sa chambre et le roulait en y enfermant un mince bagage ; puis, il partit, le cœur léger, comme pour faire un petit temps de galop, il pouvait être trois heures de l’après-midi. Tarvin décida que toute la réserve d’entêtement accumulée en l’âme de Fibby serait consacrée, avec le secours des éperons, à couvrir en dix heures les vingt lieues qui le séparaient de Gunnaur, si la route était bonne. Le trajet, au retour, ne demanderait pas un tel effort. Cette nuit-là, la lune devait se lever de bonne heure, et le voyageur connaissait suffisamment les routes naturelles du Gokral-Seectarum, pour ne pas se laisser égarer par de mauvaises pistes.

Quand Fibby fut bien pénétré de l’inutilité de ses résistances, il mâcha bruyamment son mors, baissa la tête et prit un petit trot régulier ; son maître se crut obligé de lui donner quelques explications :

— Fib, mon garçon, nous ne sommes pas sortis pour prendre l’air, tu le verras avant le coucher du soleil. Quelque soldat t’a dressé à perdre ton temps en trottant à l’anglaise, il faut oublier cela, mon vieux… Ne commence pas à faire le méchant, soumets-toi de bonne grâce et conduits-toi comme un vrai cheval.

Fibby, après quelques discussions, finit par prendre l’amble et fila, dans un nuage de poussière sablonneuse, parmi les charrettes de coton et les voitures de paysans qui retournaient à Gunnaur. Quand le soleil commença à baisser, l’ombre allongée de la bête se mit à danser comme un lutin sur les rochers volcaniques semés d’arbrisseaux et de bouquets d’aloès.

Les voituriers dételaient leurs bœufs sur les bords du chemin et se préparaient à prendre leur repas du soir, à la lueur de grands feux rougeâtres. La lune se levait à l’horizon. Un homme tout nu passa en fuyant, essoufflé, hors d’haleine, couvert de sueur, portant sur l’épaule un bâton chargé de clochettes, suivi d’un autre homme tenant un sabre à la main ; c’était le facteur se rendant à Yunnam avec son escorte. Le tintement argentin mourut dans l’air léger, et Fibby continua à trotter entre les interminables buissons épineux tendant leurs bras désespérés vers les étoiles et projetant sur le sol leurs ombres massives, presque solides…

Un animal se jeta dans le fourré voisin et effraya le cheval, un porc-épic, avec un froissement métallique, traversa la route, laissant derrière lui une traînée puante, qui empoisonna un moment la pureté de la nuit. Un peu plus loin, un point lumineux brilla ; un char s’était brisé et les conducteurs dormaient paisiblement, attendant le jour pour réparer l’avarie.

Là, Fibby stoppa, et Tarvin, par la magique intervention d’une roupie, – une fortune pour ces malheureux réveillés en sursaut, – put faire manger et boire sa monture, donner du jeu à ses sangles et la laisser souffler.

Quand il voulut repartir, Fibby avait retrouvé l’esprit d’aventure qui lui venait de ses ancêtres, accoutumés à faire trente lieues d’une traite, leur maître sur le dos, pour piller une tribu voisine, à dormir près d’une lance fichée à terre en guise de piquet et à revenir au foyer familial avant que les cendres de la veille fussent refroidies. Aussi Fibby leva vaillamment la queue, hennit et se mit en marche.

La campagne devenait de plus en plus fertile, coupée de cours d’eau et de petites rivières ; les ondulations du terrain s’élargissaient en courbes molles, en pentes très douces ; sous la blanche clarté lunaire, les champs de pavots faisaient des taches argentées, et les plantations de cannes à sucre, de grandes raies sombres. Au loin, la ligne claire de la route disparaissait dans les ténèbres d’une broussaille estompée par la brume ; c’était une vaste plaine encadrée de collines aux contours imprécis qui, sous la lumière confuse, ressemblait à une immense mer, laiteuse et calme, portant sur ses flots tranquilles un navire avec sa proue effilée tournée vers le sud, une nef chimérique, féerique, fantastique, faite pour une race de géants, une nef muette, silencieuse, solitaire, sans mât, sans cordage, sans fanaux, une nef abandonnée du monde entier…

— Nous sommes arrivés, Fib, mon garçon, dit Tarvin tout haut en contemplant le monstrueux vaisseau de pierre à la lueur des étoiles. Nous allons approcher le plus possible et nous attendrons le jour pour monter à bord.

Le cheval et le cavalier descendirent une pente où dormait un troupeau de chèvres ; Fibby glissait sur le sol boueux, semé de gros cailloux, détrempé par la pluie, traversé par des ravins et des fondrières. Tarvin eut pitié de la pauvre bête, il l’attacha à un arbre et la laissa méditer sur ses péchés jusqu’à l’heure du déjeuner. Il essaya de se diriger dans l’obscurité et tomba dans une citerne desséchée ; dix pas plus loin, les buissons, les racines et les épines lui opposèrent une impénétrable barricade de verdure ; il dut ramper à quatre pattes dans les ronces, assez semblable aux sangliers qui passaient comme des ombres grises dans l’enchevêtrement des fourrés. Quand il s’arrêta pour essuyer la sueur qui coulait de son front, il vit devant lui une muraille énorme… Fibby hennissait plaintivement au loin.

— Tais-toi, donc, Fibby, tu n’as rien du tout, murmura-t-il en crachant des brins d’herbe sèche. Cette affaire ne te regarde pas ! Tu n’as pas promis le Naulahka à une femme, toi !

Il se fraya tant bien que mal un passage à travers les broussailles ; un figuier tordait désespérément ses membres noueux entre deux pierres disjointes ; Tarvin eut envie de grimper sur une grosse branche pour s’orienter, mais il aperçut une large brèche pratiquée dans le mur.

— Voilà bien ce pays ! pensa-t-il. Construire des remparts de soixante pieds de haut, et faire une ouverture où pourrait passer une armée ! Le Naulahka doit être accroché à un buisson ou servir de jouet à un bébé hindou.

Il sauta un fossé et se trouva au milieu des décombres d’un tombeau à moitié détruit, enseveli sous des fûts de colonnes et des chapiteaux brisés ; à son approche, un serpent se sauva avec un long sifflement. Tarvin, effaré, jugea prudent d’attendre le jour, il se blottit dans une niche, sortit de sa poche son paquet de provisions et se mit à manger de grand appétit. La nuit soulevait ses voiles et décrivait les contours imprécis d’un édifice immense ; plus loin, se profilaient d’autres monuments vagues comme des rêves, des silhouettes de temples, de palais, de maisons… Et l’air matinal frémissait dans le feuillage avec des soupirs étouffés.

À l’horizon, l’aube rougeoya, et brusquement la cité des morts jaillit de l’ombre : des coupoles, des dômes, des tours apparurent sanglants sur le ciel en feu, montrant leur affreuse solitude… Le vent sonore balayait les rues vides, tournoyait, chassait devant lui un nuage de poussière, qui formait bientôt une espèce de trombe et s’abattait sur le sol avec un bruit sec.

Un lézard se chauffait au soleil sur une plaque de marbre gisant dans l’herbe sèche. Déjà le flamboiement de l’aurore était passé, et une chaude lumière enveloppait le paysage ; un milan planait très haut dans l’azur. Le jour qui venait de naître paraissait aussi vieux que la ville : tous deux semblaient regarder passer, sur les ailes du vent, la course folle des siècles.

Un paon se montra sur le seuil d’une haute maison pourprée et fit la roue devant la splendeur de l’astre à son éveil. Tarvin s’arrêta étonné et, avec une gravité parfaite, salua d’un grand coup de chapeau l’oiseau royal, qui étincelait comme un joyau sur la muraille couverte de sculptures : c’était le seul être vivant de ce pays enchanté, presque chimérique…

Le grand silence de ce désert de pierres oppressait étrangement le voyageur ; il n’osait pas siffler son petit refrain yankee et rôdait sans but, désorienté, ahuri, examinant les réservoirs gigantesques à présent desséchés, les remparts crénelés, les poternes démantelées, les portiques crevassés, les arcades en ruine et la grande tour dentelée, habillée de bas-reliefs, haute de cent cinquante pieds, qui se dressait, droite encore, comme une protestation indignée contre l’abandon de l’antique Gunnaur.

Le jeune homme grimpa les degrés chancelants de l’escalier pour contempler les environs, et du haut de son aire, il vit la route sablonneuse serpenter et disparaître dans les replis du terrain ; il vit les champs de pavots blancs, les broussailles brunes et la campagne immense, coupée au nord par la ligne brillante d’une voie ferrée ; il vit des chaussées en pente, dallées et pavées, qui passaient sous des portes monumentales et s’abaissaient dans la plaine brumeuse comme les passerelles d’un navire jetées sur la mer profonde et calme.

Tarvin pensa à Fibby qui attendait son déjeuner dans la brousse, et il redescendit en toute hâte, cherchant à se souvenir des renseignements que Estes lui avait donnés sur l’emplacement de la Tête de Vache. Il s’engagea dans un chemin de traverse, dérangeant de leurs ébats les singes et les écureuils qui s’étaient établis à l’ombre fraîche des demeures silencieuses. La dernière de ces habitations n’était plus qu’un monceau de pierres dans un fourré de mimosas et de lauriers, où se cachait un étroit sentier.

Tarvin reposa complaisamment ses yeux sur cette ruine absolue, complète, définitive ; jusqu’alors il n’avait vu que des palais inhabités, des temples vides, des monuments délaissés, des rues à moitié effacées, une ville abandonnée par la fuite ou la mort de tout son peuple, une ville occupée par les sept démons de la solitude qui y faisaient gaiement leur sabbat… Un temps viendrait – dans des milliers de siècles peut-être – où la cité toute entière tomberait en miettes, et Tarvin fut heureux de constater qu’une masure au moins donnait l’exemple de la fin. Le sentier descendait sur des rochers glissants comme de la glace, polis par les milliers de pieds nus qui avaient suivi cette route pendant Dieu sait combien de millions d’années !

Dès le premier pas, il tomba, et quand il se releva, un rire moqueur fusa, s’éteignit dans une espèce de gargouillement, et reprit encore. Le jeune homme se promit de retrouver l’audacieux personnage qui se permettait de rire de sa chute. Sans plus s’inquiéter de l’indiscrétion, il se mit à rechercher la Tête de Vache, le but de son expédition. La sente s’enfonçait dans une sorte d’entonnoir, dont l’orifice était entouré d’arbres séculaires qui penchaient en avant leurs têtes feuillues comme des veilleurs de nuit autour d’un cadavre. Le roc portait la trace de degrés grossièrement taillés et usés par le frottement continuel des talons humains ; la poussière s’était amassée dans les fissures, et avait formé un ciment cassant et dur.

Tarvin se laissa glisser de marche en marche, en se retenant aux touffes d’herbe ; la terre devenait humide et les parois de ce puits naturel étaient rongées par la moisissure, recouvertes de mousse. Au bout de quelques minutes de cette descente, il vit enfin ce que les arbres gardaient si précieusement : c’était une citerne en maçonnerie, dont l’eau d’un bleu terne dormait sous une épaisse couche de moisissure. Un pilier de pierre orné de figures de dieux monstrueux et obscènes émergeait de cette mare pourrie, dont les bords desséchés par la chaleur estivale formaient un étroit chemin de sable et de boue. Les oiseaux voletaient dans le feuillage ; des fruits trop mûrs tombaient dans le bassin, et le bruit de leur chute se répercutait dans le souterrain silencieux.

Le rire agaçant qui avait tant énervé le jeune homme, se fit entendre derrière lui ; il se retourna brusquement, et vit que le phénomène provenait d’une source qui jaillissait à intervalles réguliers d’une tête de vache grossièrement sculptée ; le mince filet d’eau tombait dans un canal de pierre, et venait alimenter la vasque centrale qui formait le fond de cet immense cône renversé : c’était la Tête de Vache.

— Eh bien ! le Maharajah m’a envoyé dans un joli endroit ! Qu’est-ce que je vais faire ? se dit Tarvin en marchant sur la rive glaiseuse avec d’infinies précautions. À moins de me risquer sur cette croûte boueuse, je ne vois pas moyen d’aller plus avant… La Tête de Vache eut un nouvel accès d’hilarité et son informe mâchoire vomit une gorgée d’eau.

— Veux-tu te taire, sale bête !… grogna-t-il en colère, cherchant à s’orienter dans la pénombre. Il jeta quelques cailloux sur les bancs de boue qui couvraient la nappe jaunâtre, il avança un pied prudent, et trouva le terrain suffisamment solide. Il se décida à faire le tour de la citerne et s’accrocha aux anfractuosités du roc qui avait dû être autrefois revêtu d’une solide maçonnerie : le temps, les pluies et la végétation l’avaient détruite en maints endroits. Un figuier avait poussé entre deux pierres, étendant au loin ses racines énormes, et ses branches épaisses formaient un dôme d’impénétrable verdure sous lequel l’obscurité était complète ; un rayon de soleil tombait comme une flèche d’or de l’orifice du puits sur la grossière Tête de Vache, et une insupportable odeur de musc flottait dans l’air. L’eau fangeuse n’avait rien d’engageant, et Tarvin, en levant les yeux pour regarder un coin du ciel, aperçut les ailes brillantes d’un perroquet qui s’agitaient dans le feuillage, là-haut… Jamais, dans toute sa vie, il n’avait autant désiré la lumière bénie du soleil. Il avait froid, il était mouillé, il sentait un vent glacé caresser son visage.

Il devina plutôt qu’il ne vit une sorte de passage dissimulé sous les arbustes, et il s’y engagea résolument. Le sol était recouvert de pierres et de sable, et ses mains étendues se heurtaient à la paroi rocheuse. Il frotta une allumette, regrettant de n’avoir pas apporté une torche. La première allumette s’éteignit aussitôt et il entendit un bruit étrange, le bruit du recul frissonnant d’une vague sur une plage caillouteuse. Un peu étonné, il avança de quelques pas, tout en jetant un regard méfiant vers la clarté douteuse qui venait de l’entrée de ce rocher.

Il alluma une seconde allumette et s’arrêta frappé d’épouvante : son pied était posé sur un crâne. La flamme vacillante éclairait un vaste souterrain semé de colonnes et de piliers, jonché d’ossements. En face de lui brillaient deux yeux d’émeraude, et une respiration puissante soufflait bruyamment. Il jeta l’allumette, et les yeux pâles disparurent dans la nuit, tandis qu’un hurlement sauvage s’élevait, un cri désespéré suivi d’un craquement sinistre. Tarvin, affolé, haletant, s’enfuit à toutes jambes et ne s’arrêta que sous la Tête de Vache, son revolver à la main.

En cette minute d’angoisse suprême, il connut toute l’horreur de la peur purement physique. Une espèce d’îlot vaseux se mouvait lentement à la surface de l’eau croupie et vint échouer à ses pieds, en ouvrant des paupières calleuses, alourdies par le limon jauni.

Les Américains sont familiarisés avec beaucoup de choses étranges, mais le crocodile ne fait pas partie de la série habituelle de leurs connaissances. Tarvin se sauva une seconde fois, sans pouvoir s’expliquer comment il se trouva assis en haut du sentier glissant, sous le soleil du bon Dieu. Ses mains étaient encore pleines d’un beau gazon vert et de bonne poussière séchée.

Il voyait la cité morte s’étendre autour de lui, et la Tête de Vache rire au fond du gouffre, comme elle riait depuis des siècles… Un vieillard perclus, courbé, presque nu, passa dans les hautes herbes, conduisant un petit chevreau par une corde, et criant de temps à autre : « Ao, Bhai ! ao !… Allons, frère, allons donc !… » D’abord, Tarvin s’étonna de cette apparition ; puis il s’émerveilla de voir descendre le vieux bonhomme par le chemin qui menait vers la nuit et l’horreur… Il ne savait pas que le crocodile sacré de la Tête de Vache attendait son repas matinal, tout comme au temps où Gunnaur était peuplée et où ses reines ne songeaient pas à la mort.

XIII

Une demi-heure plus tard, Fibby et Tarvin prirent ensemble leur déjeuner au pied du mur, dans la brousse. Le cheval dévorait sa provende sans rien dire, le maître restait également silencieux. Deux ou trois fois, il se leva pour mesurer la hauteur du bastion, mais il haussa les épaules, n’ayant aucune envie de retourner là-bas. Quand le soleil devint trop ardent, il alla se cacher sous un buisson, la tête appuyée sur sa selle et s’endormit. Fibby en se roulant avec délices sur l’herbe, se prépara à suivre son exemple… Et tous deux se reposèrent au milieu du bourdonnement des insectes, près des chèvres qui passaient en faisant sonner leurs petits sabots contre les pierres.

L’ombre de la Tour-de-Gloire s’allongeait, dépassant les murailles, s’étendant jusque dans la plaine ; les milans volaient dans le ciel pur par groupes de deux ou trois ; les petits bergers tout nus rassemblaient leurs troupeaux pour les ramener dans les villages lointains, toute la nature sortait de son assoupissement, lorsque Tarvin s’éveilla et s’apprêta à se mettre en route pour rentrer chez lui.

Arrivé en haut de la côte, il arrêta un moment Fibby pour jeter un dernier regard sur Gunnaur. Le soleil était bas sur l’horizon et les remparts se dressaient noirs dans le crépuscule bleuté. Des feux brillaient déjà dans la plaine, mais la vieille cité désolée restait sombre et silencieuse.

— Motus sur notre expédition, Fibby ! dit Tarvin en saisissant les rênes. Nous ne parlerons pas de cette partie de campagne à Rhatore.

L’animal hennit intelligemment et partit comme une flèche vers son écurie. Tarvin fut muet tout le temps du trajet ; il poussa un soupir de soulagement en mettant pied à terre devant l’auberge, à l’aube.

Assis dans sa chambre, il pensa qu’il avait perdu une occasion admirable en ne fabriquant pas une torche à Gunnaur et en n’explorant pas complètement le souterrain. Mais le souvenir des yeux verts lui revint à l’esprit, et il se rappela l’odeur musquée en frissonnant… Non, décidément, la chose n’était pas faisable. Jamais, sous aucun prétexte, il ne retournerait là-bas, jamais, et cependant son âme était forte.

Il se flattait de bien savoir ce qu’il voulait dans la vie ; or, la Tête de Vache ne l’intéressait plus, et l’unique chose qui le passionnât encore, c’était de connaître l’exacte cachette du Naulahka. Comment faire ?… Le souverain qui l’avait expédié à Gunnaur, pour se moquer ou pour se débarrasser de lui, était le seul homme capable de le renseigner à ce sujet. Il ne pouvait donc pas dire au Maharajah combien sa conduite lui inspirait de mépris.

Par bonheur, le roi, très absorbé par les travaux de l’Amet, ne questionna pas Tarvin sur son expédition à la Tête de Vache. Celui-ci, dès le matin de son retour, alla demander tranquillement au prince l’exécution de sa promesse, avec l’air d’un homme qui ne connaît point la peur et qui ignore les déceptions. De cette façon il posait la première pierre d’un nouvel édifice, tout comme les gens de Topaze s’étaient mis à reconstruire leur ville au lendemain de l’incendie. La tentative manquée excitait, au contraire, son énergie et lui donnait le plus vif désir de rendre la pareille à celui qui lui avait joué ce mauvais tour.

Le souverain, qui s’ennuyait, ce matin-là, fut tout disposé à tenir sa parole, et donna au grand étranger – un si bon joueur de pachisi ! – tous les hommes nécessaires à la réussite de ses projets. Tarvin se mit à l’œuvre encore bouillant de colère et de dépit, et entreprit de détourner la rivière pour construire son barrage.

Depuis la fondation de l’État, jamais personne n’avait vu une pareille activité. Tarvin avait sous ses ordres une petite armée de forçats, les jambes liées par une chaîne de fer. Sa longue expérience d’ingénieur civil l’aidait à former un plan raisonnable d’opérations et à donner à son travail un semblant de réalité. Son plan était de barrer la rivière à un endroit où elle décrivait une longue courbe et de l’envoyer en ligne droite à travers la plaine dans un canal creusé à cet effet. Le lit de l’Amet, mis à sec, permettrait de rechercher le sable aurifère. Chaque matin, le Maharajah venait regarder les prisonniers, les ânes chargés de paniers, le remue-ménage général, les rochers qui sautaient en l’air et les mines qui éclataient avec un bruit de tonnerre.

Une des obligations désagréables de la position de Tarvin était la nécessité de répondre aux innombrables questions du colonel Nolan, du roi et des commis voyageurs de l’auberge. Le gouvernement indien ne tarda pas à demander, par écrit, les raisons qui poussaient à barrer l’Amet, les raisons qui poussaient le colonel Nolan à autoriser ledit barrage, les raisons qui poussaient le roi à permettre à un étranger de faire ce barrage… Tout cela accompagné d’une note réclamant des renseignements plus complets. Tarvin, pour sa part, envoya une réponse diplomatique qui ne disait pas grand’chose : le colonel expliqua officiellement à ses supérieurs que les forçats étaient employés à une excellente besogne, et ajouta officieusement que le Maharajah, grâce à cet Américain, se montrait très souple depuis quelque temps, et que ce serait vraiment dommage d’arrêter les opérations. Au fond de son âme, le colonel éprouvait une certaine admiration pour l’honorable Nicolas Tarvin, membre du Corps législatif d’une province des États-Unis.

Le gouvernement n’insista pas, mais il déclara vouloir être tenu au courant des travaux, ce qui lui concilia la sympathie de Tarvin : lui aussi aurait aimé savoir où se trouvait le Naulahka et connaître les sentiments de Kate à son égard.

Deux fois par semaine au moins, il prenait la résolution de planter là le chimérique collier et de retourner à Topaze reprendre son métier d’agent en biens, immeubles et assurances. Il se mettait à envoyer le joyau au diable, niant son existence et cherchant à se persuader que c’était un mensonge, tout comme l’administration du roi était une parodie des gouvernements civilisés, et l’hôpital de Dhunpat-Rai une caricature des hospices modernes.

Cependant, de tous côtés, il entendait parler de l’existence de cette merveille ; jamais il n’obtenait une indication précise.

Dhunpat-Rai surtout lui racontait des choses à faire venir l’eau à la bouche ; mais il n’avait pas vu le bijou depuis le couronnement du roi actuel, quinze ans auparavant ; les forçats eux-mêmes, en se disputant au sujet de leur nourriture, disaient qu’apparemment « le millet était aussi cher que les pierres du Naulahka ». Plusieurs fois, le petit Kumvar, entretenant son grand ami de ce qu’il ferait une fois sur le trône, concluait par ces mots : « Et alors, je porterai toute la journée le Naulahka sur mon turban !… »

Et quand Tarvin énervé demandait à l’enfant où se trouvait cet objet rare, celui-ci secouait la tête et répliquait : « Je ne sais pas ! » Cet infernal joyau semblait être un mythe, une expression, un proverbe, tout, sauf une chose réelle, tangible… Dans les rares moments de répit que lui laissait le barrage, le jeune homme faisait d’inutiles tentatives pour en découvrir la trace. Il fouillait la ville, il visitait les temples sous prétexte d’études archéologiques, il allait à cheval dans les palais ruinés qui s’élevaient au loin, dans le désert, il errait parmi les mausolées qui recevaient les restes des vieux rois de Rhatore… Il savait d’avance l’inutilité de ces expéditions, mais il avait besoin de la consolation de ces recherches.

Il se rendait au palais au moins une fois par jour, et se vouait corps et âme au noble jeu du pachisi. À cette époque de l’année, le Maharajah quittait le pavillon de marbre blanc élevé sous les orangers, et venait passer les mois d’été dans le palais de pierres rouges occupé par Sitabhaï : il s’asseyait dans la cour pour voir des perroquets savants faire manœuvrer de petits canons, pour assister à des combats de cailles, pour regarder les luttes de grands singes gris habillés en officiers anglais. On emmenait précipitamment ces animaux lorsque arrivait le colonel Nolan, mais Tarvin avait la permission de contempler tout le spectacle et il sentait la patience lui échapper devant ces jeux enfantins. Il se calmait un peu en remarquant le notable changement qui s’opérait dans la santé du jeune Kunwar.

Le roi avait ordonné à l’enfant de suivre exactement toutes les prescriptions de Kate, et celui-ci s’en trouvait fort bien. Au point de vue moral, les progrès étaient moins sensibles. Le petit prince se faisait un malin plaisir de promener son escorte et son cabriolet dans le palais occupé par Sitabhaï ; là, il trouvait des courtisans à têtes grises qui s’humiliaient devant sa naissante puissance ; là, il rencontrait de jolies danseuses qui chantaient de douces chansons d’amour ; là, il découvrait des paons majestueux, des singes moqueurs, des faiseurs de tours, des acrobates qui dansaient sur la corde raide ; là, il s’amusait avec des pistolets à poignée d’ivoire, avec des sabres dont la gaine roulait musicalement des perles baroques quand on les faisait tourner en l’air ; là, il ouvrait toutes les caisses qui arrivaient de Calcutta, remplies de choses merveilleuses ; enfin, pour comble de bonheur, il assistait au sacrifice d’une chèvre dans un temple d’ivoire et d’opale, situé au milieu du quartier des femmes.

Pour lutter contre toutes ces attractions Kate avait fort à faire. L’héritier présomptif du trône ne se souciait pas du « saute-mouton », du « chat dans le coin », ou du tennis, qui ne lui paraissaient pas faire partie de l’éducation d’un vrai Rajpoute. Il écoutait assez attentivement les histoires de sièges ou de batailles que la jeune fille lui lisait, et il la scandalisait souvent à la fin du récit, en lui déclarant, les yeux brillants :

— Quand je serai roi, je veux que mon armée en fasse autant !

Kate essayait d’inculquer à l’enfant quelques notions religieuses, mais, sur ce point, il se retranchait derrière l’entêtement stupide de l’Oriental et se bornait à répondre :

— Mes dieux sont très bons pour moi, et si mon père savait ce que vous me dites, il ne serait pas content.

— Mais enfin, qu’adorez-vous ? demandait la jeune fille, prise de pitié pour le petit païen.

— Mon épée et mon cheval, répliquait Kunwar en tirant à moitié son sabre de son fourreau et en le rengainant avec un bruit sec qui terminait la discussion.

Le jeune prince échappait moins facilement au grand Tarvin qu’à son amie Kate ; il était humilié d’être appelé « gamin », il n’approuvait pas du tout « petit homme », et l’Américain prononçait le mot « Prince » avec une déférence ironique qui inquiétait un peu le Rajpoute. Cependant Tarvin-Sahib le traitait comme un homme et lui permettait de manier son « canon », lequel était un pistolet.

Un jour, Kunwar, à force d’insistance, obtint du maître d’écurie la permission de monter un cheval indocile. Tarvin, sautant sur la bête, souleva l’enfant, le posa sur le garrot d’arçon et lui montra comment, dans son pays à lui, on dirigeait les poneys à la poursuite d’un bouvillon échappé du troupeau.

Le tour de voltige qui consistait à être enlevé à bras tendu sur la selle, éveilla le goût du cirque qui dort dans le cœur de tout garçon, – fût-il un prince oriental – et le prince voulut absolument le faire admirer à Kate. Comme Tarvin était un partenaire indispensable pour cette représentation, il le persuada de l’accompagner jusqu’à la maison du missionnaire. M. et Mme Estes sortirent sur la véranda avec la jeune fille et contemplèrent le spectacle en couvrant les deux écuyers d’applaudissements. Mme Estes pria Tarvin de rester à dîner, et celui-ci, interprétant à sa manière le silence de Kate, accepta aussitôt.

Le repas terminé, ils s’assirent sur la terrasse et le jeune homme demanda brusquement :

— Cela ne vous ennuie pas ?…

— Quoi donc ! fit-elle surprise.

— Que je vienne vous voir de temps en temps. Je sais que vous n’aimez pas cela, mais cela m’aide à veiller sur vous. Vous devez sentir maintenant le besoin d’un protecteur.

— Pas du tout.

— Merci, dit-il humblement.

— Je veux dire que je sais bien me protéger moi-même. Mais, je vous remercie quand même de l’intention.

— Et vous me laisserez venir parfois causer avec vous !… Vous ne sauriez imaginer ce qu’est l’auberge. Ces commis voyageurs sont odieux, et la société des forçats du barrage n’est guère de mon goût.

— Écoutez… Vous ne devriez pas rester dans ce pays… Rendez-moi un vrai service, Nick, allez-vous-en.

— Jamais de la vie !

— Pourquoi vous entêter ?… Vous ne sauriez faire valoir aucune bonne raison ?

— Oui. Le gouvernement britannique dit la même chose que vous. Mais moi j’ai trouvé une raison plausible et cela me suffit.

— Tenez, fit-elle en lui tendant un journal pour détourner la conversation, voici un journal de Topaze que mon père vient de m’envoyer.

Le jeune homme plia et déplia les quatre feuilles de papier avec délices :

— Ah ! que c’est bon ! Les annonces n’ont-elles pas un bel aspect ? Quelles sont les nouvelles de notre chère ville ?… Se porte-t-elle toujours bien ?

On aurait fait un long voyage rien que pour l’entendre répéter tendrement le refrain consacré :

— Dites-moi, nous marchons en avant, n’est-ce pas ?… Nous ne flânons pas, nous ne perdons pas notre temps, nous progressons ?… Écoutez ceci :

 

« Nos industries ont dignement répondu à la bonne impression répandue dans la ville depuis qu’on a appris que M. le président Mutrie était disposé à examiner avec bienveillance les prétentions Rustler. Robbins a artistement décoré sa boutique et a garni la devanture d’articles de fantaisie. Son magasin, semble être le mieux achalandé pour les jeunes gens qui ont à dépenser une ou deux pièces de nickel… »

 

— Ta ta ta ! fit Tarvin en fronçant les sourcils, je n’aime pas beaucoup que Heckler accepte de semblables « petites nouvelles ». Les gens de Topaze pourraient ne pas en comprendre le côté comique et s’en aller à Rustler attendre le Colorado-California-Central. Ce genre de plaisanterie est déplacé. N’aimeriez-vous pas voir arriver ce chemin de fer dans Topaze, un beau matin, à toute vapeur, petite fille ? continua Tarvin en s’étendant sur un rocking-chair et en ouvrant le journal, afin qu’elle pût lire par-dessus son épaule.

— Cela vous ferait plaisir, Nick ?

— Si cela me ferait plaisir ?

— Alors, j’en serais également ravie… Mais vous deviendriez trop riche, mon ami. Voyez où cela mène mon père…

— Hé bien ! si ma fortune devient trop grande je serrerai le frein. Je m’arrêterai après avoir dépassé la gare de Pauvreté aisée. Cela ne vous fait pas de bien de voir le nom d’Heckler au-dessous du « plus vieux journal de la circonscription », et de lire la prose dudit Heckler dans un éditorial sur l’avenir de la ville ?… Cela sent la patrie, hein ? Il y a toute une page de réclame : voilà qui montre comment vont les affaires d’une ville. Regardez-moi ces bonnes vieilles annonces des agences de l’Est ?… Comme cela vous reporte en arrière ! Je ne me serais jamais attendu à remercier le ciel de m’avoir fait lire la publicité de la Castoria. Et vous, Kate ?

Elle sourit ; le journal lui donnait une petite crise de mal du pays, car elle aussi avait pour Topaze un amour véritable ; elle perçut, à travers les pages du Télégramme, le tableau attristant de sa mère assise dans la cuisine pendant de longues après-midi – une habitude gardée de sa vie errante – et se demandant où sa fille pouvait être. Kate se souvint de ces heures passées à la cuisine quand la besogne était terminée ; elle se rappela le vieux rocking-chair qui les avait suivis sous la tente et qui, jadis fauteuil de salon, avait été relégué à la cuisine ; elle songea au vieux temps où, blottie devant la bouche du four, elle écoutait le chat ronronner, l’horloge faire tic-tac, la bouilloire chanter sur le feu, le parquet craquer, et le vent froid de la prairie souffler sous les portes disjointes.

Par-dessus l’épaule du jeune homme, elle regarda les deux plans de Topaze qui paraissaient dans chaque numéro du Télégramme, et qui représentaient : l’un, la ville à sa première année d’existence ; l’autre, la ville actuelle… Et elle sentit les larmes lui monter aux yeux.

— Une fameuse différence, hein ? dit Tarvin, qui avait suivi le regard de la jeune fille. Voilà l’endroit où se trouvaient la tente de votre père et la vieille cabane de la Section… Là, tout près de la rivière… Et il désigna un point sur la carte. Kate, incapable d’articuler un mot, fit un signe affirmatif.

— C’étaient d’heureux jours, poursuivit-il. Votre père était moins riche qu’aujourd’hui… Moi aussi… Mais nous étions tous contents et joyeux.

L’esprit de Kate remonta vers ce passé radieux ; elle vit sa mère, usant sa faible santé dans les divers soins de sa besogne quotidienne, s’exténuant devant ses fourneaux, cachant son visage flétri derrière sa main pour le préserver de l’ardeur du feu… Ce geste familier prit devant ses yeux une netteté singulière, elle trouva jusqu’au reflet de la flamme sur les traits pâlis, jusqu’aux lueurs rougeoyantes filtrant à travers les doigts fuselés !

— Bravo ! s’écria Tarvin en continuant d’examiner son bien-aimé journal, on a été obligé de monter une autre équipe pour le nettoyage des rues : nous n’en avions qu’une… L’hôtel Mesa marche bien, c’est bon signe ! Les touristes afflueront à Topaze quand la nouvelle ligne ferrée y passera, et cela deviendra un centre de voyages, d’excursions, de plaisirs… Loomis a donné l’autre jour un dîner de cinquante couverts au Mesa, et il l’a commandé au dernier moment… Un tour de force !… On a formé un nouveau syndicat pour l’exploitation des Sources-Chaudes… Savez-vous que ce coin-là pourrait bien devenir une ville ?… Heckler a raison, ce voisinage n’est pas à craindre, ce sera un faubourg de Topaze…

Ce soir-là, Tarvin quitta son amie de bonne heure pour lui montrer combien il mettait de discrétion à ses visites ; il resta plus longtemps le lendemain, et comme il n’aborda aucun sujet défendu, Kate fut heureuse de sa présence. Peu à peu il prit l’habitude de venir passer ses soirées près d’elle ; parfois la jeune fille désertait la table familiale et se laissait entraîner sous la véranda où tous deux admiraient la splendeur des nuits indiennes, le ciel calme au-dessus de la terre endormie et l’horizon sillonné d’éclairs de chaleur qui luisaient comme la lame d’une épée hors du fourreau. Mais, d’ordinaire, ils restaient assis sous la lampe tranquille et parlaient, avec M. et Mme Estes, de l’hôpital, de Topaze, du prince Kunwar, du barrage et des petits Estes, restés à Bankor.

Cependant la conversation languissait généralement dans les banalités, et Tarvin essayait de l’animer en causant avec le missionnaire sur des tarifs douaniers ou des questions monétaires, mais il apportait dans ces discussions politiques le procédé d’un homme qui a fait sa situation à la force de son poignet : il n’admettait pas d’avis différent du sien sous peine d’en venir aux mains. Il se montrait plus conciliant avec Kate et l’entretenait des progrès qu’elle avait réalisés à l’hospice. Elle finit par consentir à lui montrer ses réformes et à lui faire visiter « sa merveille ». La situation s’était grandement modifiée depuis son arrivée, mais il restait encore bien des choses à faire.

En tout cas, la maison était propre et agréable à l’œil, grâce à l’inspection quotidienne de la jeune fille, et les malades se trouvaient bien d’un traitement plus sérieux. À chaque guérison le bruit courait dans la campagne qu’une puissance nouvelle était venue dans le pays, et d’autres malades accouraient en foule ; les convalescents eux-mêmes ramenaient une sœur, un enfant, une mère, avec la foi absolue que le pouvoir de la Fée blanche remettrait tout ce monde en état : ils bénissaient Kate de leur lit de douleur. Par son énergie indomptable, elle entraînait même Dhunpat-Rai dans la voie du progrès ; il était devenu soigneux, il faisait nettoyer le plancher, désinfecter les salles, aérer la literie et brûler les lits de bois dans lesquels étaient morts des varioleux. Il déployait un zèle d’autant plus grand qu’il sentait dans la coulisse la présence d’un vigoureux Américain, prêt à défendre sa compatriote. La visite de Tarvin et les quelques paroles de satisfaction que lui adressa ce puissant protecteur le confirmèrent dans cette idée.

Tarvin ne put comprendre le langage des malades externes et n’entra pas dans la salle des femmes, mais il félicita chaudement son amie. Elle en fut tout heureuse, et trouva infiniment doux d’être louée par Nick, qui avait si fort maltraité son rêve humanitaire.

C’est propre et sain, petite fille, dit-il, en respirant l’odeur du phénol. Vous avez transformé ce poisson gelé de médecin, ce Dhumpat-Rai. Si vous aviez été inscrite sur les bulletins de vote de mes adversaires, je ne serais pas aujourd’hui membre du Corps législatif.

Kate ne lui disait pas le temps considérable qu’elle passait auprès des femmes du palais ; elle apprenait petit à petit à se guider dans les parties de l’édifice qu’il lui était permis de visiter. Elle avait compris, dès le premier instant, que la cour était menée par cette Reine invisible, dont tout le monde s’entretenait à voix basse, rapportant ses moindres paroles. Elle la vit une seule fois, étincelante de bijoux au milieu d’un amas de coussins. Sitabhaï était une jeune femme mince, souple, flexible, les cheveux bruns, la voix douce comme le murmure d’un ruisseau, les yeux fiers et courageux. Elle se tourna paresseusement du côté de Kate, en faisant sonner les joyaux de ses chevilles, de son bras et de son cou, et la contempla longuement sans parler :

— Je vous ai envoyé chercher parce que je veux vous connaître, dit-elle enfin. Vous avez traversé la mer pour venir soigner ces brutes ?

L’autre fit un signe de tête affirmatif : tout son être se révoltait devant les paroles mielleuses de la créature endiamantée couchée devant elle.

— Vous n’êtes pas mariée ?… Et la Reine noua ses mains derrière sa tête et regarda les peintures du plafond.

Kate se tut, mais son cœur frémissait d’indignation.

— Y a-t-il des malades ici ? demanda-t-elle enfin sèchement. Mon temps est précieux.

— Aucun, excepté vous, peut-être… Tant de gens sont malades sans le savoir…

Ses yeux plongèrent dans ceux de l’Américaine avec une lueur de défi. Cette femme, abandonnée dans la paresse, qui attentait tous les jours à la vie du Maharajah Kunwar, n’avait pas vingt ans !

— Achcha ! fit la Reine lentement, en la dévisageant toujours. Si vous me haïssez si fort, pourquoi ne pas me le dire ?… Vous autres blancs, vous aimez la vérité.

Kate lui tourna le dos et quitta la salle. Sitabhaï la rappela quelques instants plus tard et, prise d’un caprice royal, parut disposée à lui faire quelques caresses. Mais l’autre s’enfuit, indignée, et s’abstint prudemment de s’aventurer désormais dans l’appartement de la princesse. Au reste, personne de ce côté ne réclamait ses soins, et bien souvent, en passant devant l’allée couverte qui menait chez Sitabhaï, elle vit un petit enfant tout nu jouer avec un couteau orné de pierreries, et pousser des cris de joie devant le corps décapité d’une chèvre. Les femmes murmuraient :

— C’est le fils de la bohémienne, il apprend déjà à tuer !… Le sang de sa mère coule dans ses veines…

Il n’y avait ni massacre de chèvre, ni chant, ni musique ni amusement d’aucune sorte dans l’aile du palais que la jeune infirmière s’était spécialement attribuée. Là vivait, oubliée par le Maharajah, exposée aux moqueries des suivantes de Sitabhaï, la mère du jeune Kunwar. La favorite lui avait enlevé tout le respect et toute la considération dus à la Reine-Mère, grâce aux louches artifices des bohémiens, disaient les uns, grâce à sa beauté et à sa science de l’amour, disaient les autres. C’était une femme d’environ vingt-cinq ans, – l’âge moyen des Orientaux, – sans beauté et sans charme.

Les pleurs avaient terni ses yeux et son esprit était plein de superstitions enfantines ; elle avait jour et nuit des peurs, des terreurs, des craintes qui la faisaient trembler au moindre bruit. Dans le temps de sa prospérité, elle aimait à se parfumer, à se couvrir de bijoux, à tresser ses cheveux en l’honneur de son maître… Maintenant elle se parait encore comme autrefois, et attendait l’infidèle au milieu de ses femmes respectueusement silencieuses ; elle l’attendait jusqu’à ce que la longue nuit fît place à l’aurore, – à l’aurore qui montrait les rides naissantes de ses joues. Kate assista à une de ces veilles tragiques, et peut-être ses yeux laissèrent-ils deviner une surprise, car la Reine, après avoir retiré ses pierreries, l’embrassa timidement en la priant de ne pas rire :

— Vous ne pouvez comprendre ces choses-là, mademoiselle Shériff, expliqua-t-elle. Notre pays a ses coutumes, le vôtre aussi… pourtant, vous êtes une femme, et plus tard, vous saurez…

— Mais vous êtes sûre que personne ne viendra… fit Kate affectueusement.

— Oui, je le sais ; mais vous n’êtes pas une femme, vous n’êtes qu’une bonne fée venue d’au-delà pour secourir moi et les miens.

Sur ce point-là, Kate fut encore déçue. À part le message qu’elle avait envoyé par le petit Kunwar, la Reine-Mère ne faisait jamais allusion aux dangers qui menaçaient la vie de son fils. À plusieurs reprises, la jeune fille essaya de l’entraîner sur ce terrain, afin d’obtenir au moins une indication sur la nature du complot.

— Je ne sais rien, répéta-t-elle avec obstination. Je ne sais rien. Dans cet appartement, nul ne sait rien. Mademoiselle Kate, si une de mes femmes tombait morte, là, sous mes fenêtres, au soleil de midi – et elle désignait la galerie dallée, au pied du mur – je n’en saurais rien… Rien, vous m’entendez ! Je ne me souviens même pas de ce que j’ai pu dire… Mais, sûrement, il est permis à une mère de prier une autre femme de veiller sur son fils. Il est assez âgé pour se croire un homme et aller et venir à sa guise… Il est assez jeune pour penser que personne ne lui veut du mal. Hélas ! il est si intelligent qu’il sait mille fois plus de choses que moi : il parle anglais comme un vrai Anglais. Comment pourrai-je le guider, moi qui l’aime tant et qui suis si ignorante ? Je vous le répète, soyez bonne pour mon fils. Cela, je puis le crier bien haut et, s’il le faut, l’écrire sur un mur. Qui peut trouver à y redire ? Mais, si j’ajoutais quelque autre chose le sol s’ouvrirait sous mes pas pour m’engloutir et le vent emporterait toutes mes paroles dans la campagne. Je suis une étrangère, une fille des Rajahs de Coulou, mon pays est loin d’ici… On m’a amenée dans une litière pour épouser le Roi, et pendant tout un mois, j’ai traversé des pays inconnus… Si quelques-unes de mes femmes ne m’avaient un peu renseignée, j’ignorerais encore de quel côté est Coulou ! Que les dieux m’assistent !

— Mais, dites-moi ce que vous pensez ?

— Je ne pense pas, répondit mélancoliquement la Reine. À quoi peut servir aux femmes de penser ? Elles aiment, elles souffrent, c’est assez. Je vous ai dit tout ce que je pouvais dire. Mademoiselle, un jour ou l’autre vous serez mère. Quand ce jour viendra, que les dieux soient bons pour votre enfant, comme vous avez été bonne pour le mien. Puissiez-vous goûter les joies divines de l’amour !…

— Si je dois protéger Kunwar, ne me laissez pas dans l’inconnu, dans l’obscurité…

— Moi aussi, je vis dans l’inconnu, dans l’obscurité… Et l’obscurité est pleine de dangers.

Tarvin venait souvent au palais, car là seulement il pouvait recueillir des renseignements sur le Naulahka, surveiller les allées et venues de Kate, et au besoin la protéger le revolver à la main. En somme, il jouait à nouveau le rôle du Nick d’autrefois, qui portait pour elle les seaux d’eau à la Section, et vivait à ses côtés sans l’importuner, sans lui parler d’amour.

Il voyait souvent le Maharajah Kunwar, et passait son temps à lui inventer des amusements pour l’éloigner de Sitabhaï ; mais l’enfant s’échappait fréquemment et le jeune homme se donnait la tâche de le suivre et de s’assurer qu’aucun mal ne le menaçait. Une après-midi, comme il sortait à cheval avec le jeune prince et passait dans la cour, devant une arcade en réparation, une énorme poutre en bois de teck tomba avec fracas de l’échafaudage juste au pied de Fibby. Le cheval recula dans la cour en se cabrant, dressé sur ses pieds de derrière, et le cavalier entendit le bruissement de robes de femme derrière les volets.

Il blâma l’incurable « négligence » des indigènes, adressa quelques injures aux ouvriers perchés sur l’arcade, et continua son chemin. Une semblable « négligence » s’était produite la veille au barrage : un chef-coolie, qui devait avoir traversé vingt fois l’Amet, lui avait indiqué un gué excellent, disait-il… Or ce gué s’abîmait dans les sables mouvants, et Tarvin avait dû se sauver à la nage ; on avait passé la moitié de la journée à repêcher Fibby avec des cordes. Et la même « négligence » se retrouvait partout ; on ne pouvait construire un pont provisoire sans laisser entre les planches disjointes un intervalle assez grand pour passer au travers ; les troupes de coolies semblaient se faire un point d’honneur de faire courir leurs chariots de bœufs le long du remblai escarpé en le frôlant d’une manière inquiétante pour la sûreté de ses jours.

Tarvin éprouvait un grand respect pour un gouvernement capable d’user de tels moyens, et il commençait à comprendre la douce mélancolie avec laquelle M. Estes exposait ses idées sur la population indigène ; en même temps il aimait plus que jamais sa chère Kate.

Il sut, en même temps, que ces gens bizarres avaient l’intention de mettre le comble à leurs folies en mariant le petit Kunwar avec une enfant de trois ans, amenée en grande pompe de Coulou pour devenir sa femme. Il alla trouver Kate chez le missionnaire et la trouva tremblante d’indignation ; elle venait d’apprendre la nouvelle.

— Cela leur ressemble bien de faire une pareille chose, grogna l’Américain. Ne vous tourmentez pas, mon amie, ne vous rendez pas malade pour ces imbéciles. Vous voulez accomplir des choses impossibles, et vous vous brisez contre les usages du pays. Vous êtes trop sensible et trop bonne.

— Mais non ! répliqua Kate. Je suis assez forte pour lutter, et je ne me laisserai pas briser. Pensez donc à ces noces ! Kunwar va avoir plus que jamais besoin de moi. Il vient de me raconter qu’il ne dormira pas de trois jours et de trois nuits pendant que les prêtres prieront pour lui.

— C’est fou ! Ma foi, c’est un moyen plus expéditif que ceux employés par Sitabhaï ! Je n’ose pas y penser ! Parlons d’autre chose. Avez-vous reçu de nouveaux journaux de votre père ? Tous ces événements font regretter cette bonne ville de Topaze.

Elle lui donna un paquet arrivé par le dernier courrier, et il se mit à parcourir un Télégramme vieux de six semaines ; mais sa lecture parut ne lui causer aucun plaisir et ses sourcils se froncèrent :

— Allons donc ! s’écria-t-il en colère. Cela ne vaut rien.

— Quoi donc !

— Heckler se moque du Colorado-California-Central, et il le fait d’une façon pitoyable. Il en parle comme s’il ne croyait pas à sa venue, et il prétend tenir d’une source certaine que la ligne ferrée ne passera pas à Topaze. Je suis sûr qu’il a dû recevoir cette information, mais pourquoi la publier ? Voyons les ventes d’immeubles… Ah ! voilà qui m’explique toute l’histoire ! fit-il avec exaltation en voyant la mise en adjudication de lots de terrain dans la Gistreet. Les prix baissent, baissent, baissent… Les amis lâchent pied. Ils renoncent à la lutte. Mon Dieu ! si je pouvais seulement leur faire parvenir un mot !

Il se leva et marcha nerveusement dans la chambre.

— Pourquoi ? qu’avez-vous, Nick ? Quel mot voulez-vous leur envoyer ?

Il redevint aussitôt maître de lui.

— Je voudrais leur faire savoir que moi, j’ai confiance, et qu’il faut tenir bon.

— Mais si le chemin de fer ne vient pas à Topaze après tout, ils ont peut-être raison ! Qu’en pouvez-vous savoir, ici, au fond de l’Inde ?

— S’il ne vient pas à Topaze !… S’il ne vient pas à Topaze, petite fille !… cria-t-il. Il viendra à Topaze, vous dis-je, dussé-je moi-même en poser les rails.

Mais ces nouvelles le tourmentaient et le déconcertaient malgré tout ; après avoir quitté Kate ce soir-là, il télégraphia à Heckler par l’intermédiaire de Mme Mutrie, priant celle-ci d’envoyer la dépêche de Denver, comme si le bureau expéditeur se trouvait dans cette ville :

HECKLER. – TOPAZE. – Prenez courage pour amour de Dieu. Ai certitude sur Colorado-California-Central. Confiance en moi et tambour battant. – TARVIN.

XIV

En trois jours, on avait dressé sous les murs de Rhatore une ville de tentes, une ville verdoyante entourée de gazons apportés de loin, abritée d’orangers transplantés à la hâte, ornée de lampadaires en bois peints de couleurs éclatantes et de hideuses fontaines en faux bronze. On attendait un grand nombre d’invités à l’occasion du mariage du Maharajah Kunwar ; des barons, des princes, des « thakours » qui possédaient au nord et au sud des forteresses démantelées, des rocs abandonnés ou des champs de pavots dans la plaine de Mewar ; c’étaient des confrères-Rajahs du roi qui venaient, accompagnés de leurs escortes, cavaliers et fantassins.

Dans un pays où les généalogies, pour être respectées, doivent remonter à huit siècles, c’est une affaire délicate de n’offenser personne, et d’observer les préséances sans exciter de jalousies. Aussi, pour rendre la tâche encore moins facile, les souverains hindous étaient-ils accompagnés de leurs bardes privés, chargés de se disputer avec les fonctionnaires de la cour du Gothal-Seectarum sur le choix des places dans le camp. Derrière les tentes s’allongeaient des rangées de piquets fichés en terre, où, tout le jour, des étalons tachetés hennissaient sous leur harnais d’épais velours ; les milices de vingt petits États indigènes jouaient au pachisi au milieu des selles, ou se disputaient la nourriture quotidiennement distribuée par le généreux Maharajah.

Des prêtres errants et des mendiants de toutes sortes, accourant de pays situés à des centaines de lieues, promenait leurs habillements rose tendre, leurs couvertures noires, leurs guenilles couvertes de cendres ; ils vagabondaient d’une tente à l’autre, roulaient des yeux tuméfiés, extorquant des aumônes tantôt par des menaces tantôt par des flatteries. Tarvin s’aperçut que l’auberge était envahie par un nouveau contingent de commis voyageurs. Son Altesse n’était vraisemblablement pas disposée à payer en un tel moment, mais les nouvelles commandes devaient affluer. La ville elle-même avait été enduite d’une couche de peinture rose ou blanche, et les rues principales étaient encombrées d’échafaudages en bambous préparés pour les feux d’artifice. Les façades des maisons étaient nettoyées et passées à la chaux, les portes étaient enguirlandées de chrysanthèmes et de jasmins tressés.

Au milieu de la foule circulaient les marchands de bonbons, les vendeurs de faucons, les colporteurs de joaillerie grossière, de bracelets en verroterie et de petits miroirs anglais ; des chameaux chargés de cadeaux de noces, cadeaux de rois éloignés, bousculaient les groupes de badauds, tandis que les massiers de l’État, avec leur massue d’argent, ouvraient un passage aux voitures royales. Quarante barouches étaient en mouvement, attelées chacune de quatre chevaux, mal dressés, mal harnachés, affolés par les pétards et les fusées que les gamins leur lançaient dans les jambes.

La colline sur laquelle se dressait le palais fumait comme un volcan, car les petits dignitaires arrivaient sans discontinuer, et chacun était accueilli par les salves d’artillerie dues à son rang. Les coups de canon alternaient avec les sons d’une musique barbare qui montait au-dessus des murs rougeâtres, et des officiers de la Cour paradaient en grande tenue, la moustache huilée et relevée jusqu’aux oreilles, l’air conquérant comme un faisan au printemps ; parfois on voyait apparaître un des éléphants royaux enveloppé de velours rouge brodé d’or depuis l’épaule jusqu’aux sabots, pliant sous le poids de sa houdah d’argent et s’ouvrant un chemin avec sa trompe levée.

On nourrissait soixante-dix éléphants dans le palais royal, – une lourde charge, car chaque animal consommait par jour autant de fourrage qu’il en pouvait porter sur son dos, et en plus, une quarantaine de livres de farine. Souvent une de ces bêtes monstrueuses, effrayée par le bruit et la présence de rivaux étrangers, était prise d’accès de fureur ; alors on la dépouillait rapidement de son harnachement, on la liait avec des cordes et des chaînes de fer, et on l’emmenait hors de la ville entre deux de ses compagnons pour l’attacher près de l’Amet ; là, on la laissait barrir à son aise, jusqu’au moment où les chevaux, dans les campements voisins, rompaient leurs piquets, pris de panique, et se mettaient à courir en semant le désordre autour d’eux. Perthab-Singh, le commandant en chef de la garde royale, était dans toute sa gloire. Il trouvait toujours quelque prétexte pour aller faire au grand galop, suivi de ses hommes, des reconnaissances mystérieuses, mais importantes. L’échange des visites occupa deux jours entiers. Chaque rajah avec sa suite venait en voiture au palais, et une demi-heure plus tard, le Maharajah, dans sa barouche d’argent, couvert de joyaux de la tête aux talons, allait lui rendre sa politesse, tandis que le canon annonçait l’événement aux populations émues.

Quand la nuit tombait sur le camp, le bruit durait jusqu’à l’aurore, car les comédiens ambulants, les chanteurs, les conteurs, les danseuses, les bruns lutteurs de l’Oudh et les rôdeurs sans aveu circulaient gaiement à travers les tentes. À l’aube, les temples sacrés faisaient sonner leurs conques criardes, et Kate, l’oreille tendue, croyait entendre, dans chacune des notes, le gémissement du petit Kunwar, qui se préparait à ses noces par des prières, des jeûnes et des purifications. Elle voyait aussi rarement l’enfant que Tarvin voyait peu le roi. Toutes les demandes d’audience étaient accueillies par cette invariable réponse : « Il est avec ses prêtres. » Tarvin maudissait tout le clergé de Rhatore, et envoyait au diable ces chiens de fakirs qui rôdaient autour de lui.

— N’en finiront-ils pas bientôt avec cette ridicule histoire ! Je ne puis pas rester un siècle ici !

Au bout d’une semaine de cris de fêtes, de ripailles, deux voitures arrivèrent par la même route qui avait amené Kate en ville. C’étaient cinq Anglais et trois Anglaises, qui venaient assister au mariage, – témoins officiels d’un crime dont ils ne pouvaient empêcher l’accomplissement, tout en le déplorant.

Le représentant du gouvernement, c’est-à-dire le Délégué officiel du Vice-Roi des Indes dans le Rajpoutana, avait beaucoup engagé le Maharajah à entrer dans la voie du progrès et de la civilisation en mariant son fils à un âge raisonnable. Ce dernier avait allégué les usages, les coutumes, les traditions, l’influence des prêtres, et enfin il avait accompagné son refus d’un don généreux à un hôpital féminin de Calcutta, – lequel n’en avait aucun besoin.

Tarvin, pour sa part, s’indignait de l’affreuse comédie qui allait se jouer avec deux enfants comme acteurs. On le présenta au Délégué qui désirait vivement avoir quelques détails sur les travaux de l’Amet. C’était le dernier mot de l’injure pour Tarvin que de se voir poser des questions sur ce malheureux barrage, lui qui ne savait rien du Naulahka. Aussi lui répondit-il de fort mauvaise grâce et se mit-il à l’interroger sur l’infamie de ce qui se passait au palais. Comme le Délégué déclarait que cette union était une nécessité politique, l’autre envoya si nettement au diable les nécessités politiques de ce genre que le fonctionnaire considéra le brutal Américain avec une curiosité étonnée. Ils se séparèrent en assez mauvais termes.

Tarvin fut plus à l’aise avec le reste de la mission. La femme du Délégué, une grande brune, appartenant à une de ces familles qui, dès les origines de la Compagnie des Indes orientales, ont dirigé les destinées de ce pays, inspecta solennellement l’hôpital et, comme elle n’était qu’une femme et non un personnage officiel, elle fut charmée de l’œuvre accomplie par la jeune fille aux yeux tristes, à l’aspect modeste. Aussi l’Américain, enchanté, se donna-t-il la tâche de l’amuser et de la distraire, et elle lui déclara qu’il était un homme extraordinaire : « Mais, vous savez, tous vos compatriotes sont plus extraordinaires qu’intelligents ! »

Tarvin, au milieu de ces divertissements tumultueux, n’oubliait pas sa qualité de citoyen de Topaze, et il entretenait sans cesse l’Anglaise de cette ville qui avait gardé la moitié de son cœur. Il appelait Topaze la « cité magique », laissant comprendre que les habitants du continent étaient d’accord pour lui donner ce nom. La jeune femme ne s’ennuyait point, car elle n’était pas habituée à entendre parler de lots à bâtir, de Chambres de commerce, de Compagnies de chemin de fer. Dans leurs causeries, une fois, il fit allusion au sujet qui occupait son esprit. Que savait-elle du Naulahka ? L’avait-elle jamais vu ? Connaissait-elle son existence ?

Non, elle l’ignorait absolument, car toutes ces pensées se résumaient en une seule : retourner chez elle au printemps. Chez elle, cela désignait une petite maison à Londres, près du Palais de Cristal, où l’attendait son petit garçon, un bébé de trois ans. Et tout le reste lui était égal : le mariage, le Rajpoutana, y compris le Naulahka. Ce fut par déduction seulement que Tarvin sut que ces gens avaient passé la plus grande partie de leur vie active dans l’intérieur de ce pays. Ils causaient entre eux comme pourraient parler des Bohémiens au bord du chemin, en attendant qu’on attelle les chevaux aux roulottes. La route était chaude, disaient-ils, et très poussiéreuse ; ils espéraient pouvoir se reposer un jour. Cette noce n’était qu’un incident ennuyeux de leur existence errante, et ils souhaitaient d’en être vite débarrassés. Rien de plus. L’un d’eux même enviait Tarvin d’être un nouveau venu dans le pays et de croire en la possibilité d’en tirer autre chose que des regrets.

Le dernier jour des cérémonies commença et s’acheva dans une recrudescence de coups de canon, de feux d’artifice, de musique barbare, de barrissements d’éléphants, de voix rauques s’essayant à chanter le God save the queen ! Le Maharajah Kunwar devait se montrer le soir (dans une noce hindoue, le fiancé ne se montre pas) à un banquet où le Délégué boirait à sa santé et à celle du Roi. L’enfant ferait un discours dans son meilleur anglais. Tarvin commençait vraiment à se demander s’il reverrait jamais le petit prince, et, avant le banquet, il fit une longue promenade à cheval dans la ville. Les torches brûlaient devant les maisons dans le crépuscule. Des sauvages venus du désert, qui n’avaient jamais vu auparavant un homme blanc, arrêtaient sa monture par la bride, l’examinaient curieusement, et, avec des grognements de satisfaction, le laissaient passer. Les turbans multicolores apparaissaient sous les flammes vacillantes, comme les pierres d’un collier brisé, et les terrasses des maisons étaient garnies de femmes, le visage voilé. À la nuit pleine, le Maharajah Kunwar devait aller du temple royal à la tente du banquet, à la tête d’une procession d’éléphants richement caparaçonnés.

Tarvin se fraya un passage à travers le peuple massé sur les marches du temple. Il voulait seulement s’assurer que l’enfant se portait bien et le voir sortir du Lieu Sacré. Les portes de l’édifice étaient closes et la lumière rougeoyante des torches se reflétait dans l’argent et l’ivoire dont leurs gaines étaient incrustées. On entendait au loin le souffle puissant des éléphants, et parfois un barrissement dominait le bourdonnement de la foule. Une troupe de soldats à cheval, couverts de poussière, harassés des fatigues de la journée, essayaient de dégager la place devant l’entrée, mais autant aurait valu séparer les raies de l’arc-en-ciel. Du haut des toits voisins, les femmes jetaient des fleurs, des bonbons et des grains de riz coloré, tandis que des petits bardes, qui n’étaient pas encore attachés à la maison d’un prince, chantaient très haut les louanges du Maharajah, du Maharajah Kunwar, du vice-roi, du délégué général, du colonel Nolan, de quiconque pouvait leur donner quelques sous.

Un de ces jeunes gens, reconnaissant Tarvin, entonna un chant en son honneur : le blanc était venu, disait-il, d’une contrée lointaine pour arrêter une indomptable rivière et couvrir d’or le pays ; son pas ressemblait à celui du dromadaire au printemps, son œil terrible rappelait celui de l’éléphant, et les grâces de sa personne faisaient fondre le cœur des femmes de Rhatore quand il passait à cheval ; enfin il récompenserait avec une générosité magnifique l’auteur de cette modeste ballade, et son nom et sa renommée demeureraient dans le pays aussi longtemps que le drapeau du Gokral-Seectarum aurait cinq couleurs, aussi longtemps que le Naulahka ornerait la poitrine des Rois.

Un bruit aigu déchira l’air, les portes du Temple s’ouvrirent de l’intérieur, et les voix des assistants s’éteignirent en un murmure de terreur. Les mains de Tarvin se crispèrent sur les rênes de son cheval, et il se pencha en avant, très anxieux. Les accents des conques se mêlaient aux roulements des tambours, une vapeur d’encens montait dans l’air bleu et enveloppait la foule de voiles légers.

Le Maharajah Kunwar, seul, sans cortège, émergea de l’ombre, parut sous le portique d’entrée et resta debout à la lueur des torches, la main sur la garde de son sabre. Son visage était livide sous le turban annelé de diamants et empanaché d’émeraudes ; un cercle sanglant entourait ses yeux et sa bouche entr’ouverte. Mais la pitié que ressentait Tarvin pour la fatigue de l’enfant fut étouffée par un affreux battement de cœur : le Naulahka était placé sur la poitrine du petit prince.

Cette fois, il n’y avait pas à douter. Ce n’était pas Tarvin qui voyait le joyau, c’étaient les grands yeux du collier qui semblaient l’observer. Le Naulahka resplendissait du rouge pâle du rubis, du violet ardent de l’améthyste, du bleu froid du saphir et de la gloire pure du diamant. Mais, dominant tous ces éblouissements, luisait l’éclat superbe d’une pierre placée au-dessus de la grande émeraude taillée qui formait la plaque centrale : c’était le diamant noir, noir comme la poix du lac infernal et renfermant en lui une flamme semblable aux yeux de l’enfer.

Le joug fulgurant enserrait les épaules de l’enfant, éclipsant les muettes étoiles du firmament indien, changeant la lueur des torches en taches d’un jaune terne, absorbant toute la splendeur du tissu d’or sur lequel il était posé.

Tarvin n’eut le temps ni de penser, ni d’évaluer, ni d’apprécier ; il ne put qu’entrevoir la réalité de cette vision ; car les conques se remirent de nouveau à gémir, le Maharajah rentra dans les ténèbres et les portes du Temple se refermèrent sur lui.

XV

Tarvin, le visage brûlant, la langue sèche se dirigea vers le banquet. Enfin, il connaissait le collier. Ce trésor existait. Ce n’était pas un mythe… Oui, il l’aurait, il l’emporterait avec lui là-bas, Mme Mutrie en parerait ce cou de statue qu’elle savait si bien faire admirer quand elle riait, et le Colorado-California-Central viendrait à Topaze. Lui-même serait le sauveur de la ville ; ses amis, à son arrivée, dételleraient les chevaux de sa voiture, la traîneraient de leurs propres mains jusqu’au bout de l’avenue de Pennsylvanie, et les lots à bâtir se vendraient comme du pain.

Cela valait le barrage de cent rivières, un siècle de parties de pachisi et mille kilomètres à faire dans un char à bœufs. En buvant, au banquet, à la santé du jeune Kunwar, il se promit encore de lutter courageusement, dût-il pour cela passer tout l’été à Rhatore. Ses chances de succès avaient subi de nombreuses vicissitudes depuis quelque temps, mais, à présent que l’objet était à portée de sa main, il se croyait sûr de la réussite. Le lendemain matin, il s’éveilla avec la sensation de toucher à de graves difficultés, et dans son bain, il se demanda d’où lui était venue la belle assurance de la veille. Sans doute il avait vu le Naulahka, mais les portes du temple s’étaient vite refermées sur l’éblouissante vision. Le collier existait-il réellement ?… Cette apparition n’était-elle pas un rêve, un cauchemar ?… Tout en monologuant de la sorte, il se trouva à mi-chemin de la ville sans s’être aperçu qu’il avait quitté l’auberge. Sa résolution fut vite prise : il se dirigea du côté du temple pour surveiller le joyau.

Des débris de torches consumées gisaient sur les marches de l’édifice, parmi les fleurs piétinées et les bonbons en miettes ; les guirlandes de chrysanthèmes pendaient, lamentables et fanées, sur les colossales épaules des taureaux en pierre noire qui gardaient la cour intérieure. Tarvin ôta son casque de moelle de sureau, car la chaleur était accablante malgré l’heure matinale, et il considéra les restes de la fête. La ville dormait profondément, encore fatiguée des réjouissances de la veille, et les portes du temple étaient grandes ouvertes ; le jeune homme gravit les degrés, entra dans le Lieu Saint avant de trouver personne pour l’arrêter.

L’informe Iswara, le dieu aux quatre têtes, qui se dressait au centre de l’enceinte sacrée, était couvert de taches de beurre fondu et noirci par la fumée de l’encens. Tarvin examina curieusement la statue, s’attendant presque à trouver le Naulahka attaché autour de ses cous. Dans l’obscurité profonde se profilaient d’autres divinités à plusieurs mains et à plusieurs têtes, levant les bras au ciel, tirant la langue et se faisant des grimaces les unes aux autres. On voyait des traces de nombreux sacrifices, et les genoux d’une déesse barbare étaient maculés de sang séché. Le toit s’arrondissait en dôme hindou, et l’on entendait le frôlement léger des chauves-souris qui battaient de l’aile.

Tarvin, son casque rejeté en arrière et ses mains dans les poches, regardait l’idole principale, en sifflant doucement. Il était depuis un mois à Rhatore, mais il n’avait encore jamais pénétré dans l’intérieur d’un temple. Debout dans le sanctuaire, il constatait une fois de plus combien la vie, les habitudes, les coutumes, les traditions de ce peuple étrange l’éloignaient de tout ce qui était bien ou bon ; il éprouvait une angoisse indéfinie en pensant que les adorateurs de ces monstres avaient en main, sous la forme du Naulahka, – la destinée d’une ville civilisée comme Topaze, il poursuivait ses investigations, espérant vaguement que ces hommes, avec leur négligence habituelle, avaient peut-être laissé, oublié quelque part le joyau, – comme une femme, revenue du bal le soir précédent, laisse traîner ses bijoux sur sa table de toilette. Il jetait un regard scrutateur sur les dieux, tandis qu’au-dessus de sa tête voletaient lourdement les chauves-souris. Il revint à la statue d’Iswara et se mit à la considérer avec attention.

Il remarqua alors un phénomène fort étrange : il se tenait sur une surface plane et pourtant son corps penchait en avant de façon inquiétante pour son équilibre général. Il eut un brusque mouvement de recul et sauta en arrière. La dalle qu’il venait de quitter tourna lentement sur elle-même, en s’enfonçant comme un marsouin qui se roule dans l’eau tranquille, et laissa apercevoir un trou noir, béant, profond ; puis elle remonta sans bruit, et vint s’ajuster à sa place primitive. Tarvin essuya la sueur froide qui coulait sur ses tempes et se sauva dehors, à la grande lumière du soleil, maudissant le pays où de telles choses étaient possibles. Un prêtre, surgissant d’une insoupçonnable retraite, sortit du temple aussitôt après, et sourit en regardant le voyageur.

Tarvin, désireux de se remettre de cette alerte, se rendit dans la villa du missionnaire, où il s’invita à déjeuner. M. et Mme Estes s’étaient tenus à l’écart des fêtes nuptiales, mais ils s’amusèrent du récit que le jeune homme leur en fit selon la manière de voir d’un vrai citoyen de Topaze. Kate fut franchement contente de le retrouver ; elle était révoltée par la honteuse défection de Dhunpat-Rai et du personnel de l’hôpital, qui avaient abandonné leur poste pour assister aux cérémonies du mariage et avaient disparu depuis trois jours. Tout l’ouvrage retombait donc sur les bras de Kate et de la femme du désert qui attendait la guérison de son époux.

La jeune fille était très fatiguée, pleine d’inquiétude au sujet du petit prince ; elle confia ses appréhensions à Tarvin, après le déjeuner :

— Il doit avoir besoin de repos après toutes ces fatigues. Hier soir, j’étais dans les appartements des femmes du palais, il est venu me voir après le banquet. Il a pleuré pendant plus d’une demi-heure. Pauvre petit !… C’est vraiment cruel !

— Eh bien ! Il se reposera aujourd’hui, n’ayez pas peur !

— Mais non !… Aujourd’hui on reconduit sa fiancée dans son pays, et il est obligé de suivre le cortège hors de la ville… en plein soleil… C’est très malsain. La réverbération ne vous cause jamais de maux de tête, Nick ? Je pense souvent à vous, quand vous êtes assis là-bas, près de votre barrage, et je me demande comment vous pouvez supporter cette chaleur.

— Je supporterais bien d’autres choses pour vous, petite fille, répondit Tarvin en la regardant dans les yeux.

— Je n’ai rien à voir dans ce barrage, Nick ?

— Vous le comprendrez un jour… si vous vivez assez longtemps, assura-t-il en riant.

Le lendemain et le jour suivant, il erra sans but dans le voisinage du temple, ne se souciant pas de se risquer une seconde fois dans les chaussetrappes de cet édifice, mais résolu à surveiller le lieu où le Naulahka était renfermé et à attendre le retour du Maharajah Kunwar dans sa barouche : celui-ci seul pouvait lui donner des renseignements précis sur le trésor qui, un moment, avait reposé sur ses petites épaules. Tarvin prenait patience en visitant souvent l’hospice pour avoir des nouvelles de Kate. Le traître Dhunpat-Rai et ses aides étaient revenus au bout de quelques jours d’absence.

La maison regorgeait de malades appartenant aux régions les plus éloignées de l’État ; il y avait des fractures causées par la négligence des cochers du Roi, des blessures attrapées dans les bagarres et deux cas d’empoisonnement assez singuliers : deux individus endormis à l’aide d’un narcotique pour être volés plus facilement et laissés sans secours sur la voie publique.

Tarvin, tout en se promenant dans la salle des hommes, très propre et parfaitement tenue, avouait avec humilité qu’après tout Kate faisait à Rhatore de meilleure besogne que lui. Au moins, elle allait droit son chemin, sans dissimuler de louches entreprises, et elle avait sur lui l’inestimable supériorité d’accomplir son devoir et de toucher au but de sa vie. Elle ne voyait pas son rêve briller et se dérober à ses yeux, comme un décevant mirage ; elle ne voyait pas son rêve confié à la garde de prêtres mystérieux, caché au fond d’un temple semé de pièges, pendu à la poitrine d’un prince fantôme…

Un matin, avant l’heure habituelle de son départ pour le barrage, Tarvin reçu à l’auberge un mot de la jeune fille, le priant de venir immédiatement la trouver à l’hôpital. Dans une minute de folie, il imagina des choses folles… Mais, riant de la facilité avec laquelle il s’abandonnait à de vains espoirs, il alluma un cigare et se rendit à son invitation.

Kate l’attendait sur le perron et le fit entrer dans le dispensaire ; elle posa sur son bras une main tremblante et lui dit tout bas :

— Connaissez-vous les symptômes de l’empoisonnement par le chanvre ?

Il la regarda avec égarement en balbutiant :

— Pourquoi ?… Pourquoi ?… Qu’y a-t-il ?… Ce n’est pas…

— Ce n’est pas moi ! c’est lui !… fit-elle avec un rire nerveux.

— Qui, lui ?…

— Le Maharajah… l’enfant. Je suis certaine de ce que j’avance.

Elle lui raconta alors comment, le matin même, à l’aube, la barouche royale était arrivée, suivie de son escorte. Un grand indigène en était descendu portant le corps inanimé du Maharajah Kunwar. D’abord, elle avait cru à une de ses attaques ordinaires, causée par ses trois jours de jeûne ; mais elle s’était inquiétée en voyant le jeune prince sortir de sa torpeur, les lèvres bleuies, les yeux caves, avoir d’affreuses convulsions et retomber dans sa léthargie. Elle l’avait abandonné aux soins de Mme Estes qui prétendait avoir observé déjà deux crises semblables chez l’enfant.

— Maintenant, regardez ceci, fit Kate en prenant la liste des malades de l’hôpital ; elle avait noté les symptômes et les progrès des deux cas d’empoisonnement par le chanvre qui s’étaient présentés la semaine précédente.

— Les hommes se sont laissé donner des bonbons par une bande de bohémiens errants, qui leur ont volé tout leur argent avant leur réveil. Lisez vous-même.

Tarvin parcourut le papier en se mordant les lèvres ; quand il eut achevé, il leva sur Kate un regard aigu.

— Oui, c’est Sitabhaï… articula-t-il avec un signe de tête expressif.

— Personne autre qu’elle n’aurait osé une pareille chose, dit Kate avec passion.

— Je sais… je sais… Mais comment lui barrer la route ? Comment la châtier ?

— Allez tout raconter au Maharajah, répondit résolument la jeune fille.

Tarvin lui prit la main :

— Bon ! j’essayerai. Seulement, nous n’avons aucune preuve.

— Qu’importe ! Pensez à ce petit malheureux ! Essayez !… À présent, je vais retourner auprès de lui.

Ils revinrent tous deux ensemble chez le missionnaire, parlant peu durant le trajet. Tarvin était indigné de voir Kate mêlée à cette vilaine affaire et sa colère se tournait presque contre elle. Il se calma devant l’apparition du Maharajah Kunwar couché dans un lit, trop faible pour tourner même la tête. Mme Estes était en train de lui administrer un médicament ; elle le quitta, vint dire un mot à la jeune fille pour l’instruire de ce qui s’était passé en son absence et retourna vaquer à ses occupations personnelles. L’enfant était vêtu d’un costume de fine mousseline, mais son sabre et son ceinturon garni de pierreries étaient posés sur ses pieds.

— Salam, Tarvin-Sahib, murmura-t-il. Je suis fâché d’avoir été malade.

Tarvin se pencha sur lui affectueusement et lui dit doucement :

— N’essayez pas de parler, mon petit ami.

— Non, je vais mieux. Bientôt, j’irai me promener à cheval avec vous.

— Vous avez été bien malade, petit homme !

— Je ne sais pas. Je ne me souviens plus de rien. J’étais au palais et je riais avec des danseuses. Puis, je suis tombé… et, je me suis trouvé ici, chez Mlle Kate.

Il avala la boisson calmante que lui donna la jeune fille, et sa tête alourdie retomba en arrière, tandis que ses doigts effilés jouaient avec la poignée de son sabre. Kate était agenouillée près de lui, un bras passé sous son oreiller, et Tarvin se disait qu’il n’avait jamais rendu justice à la beauté de son amie. Son visage pur et noble se fondait en une exquise expression de tendresse, ses lèvres tremblaient et ses yeux se remplissaient de lumière.

— Venez près de moi, comme ceci… dit l’enfant à Tarvin en lui faisant signe de se mettre à genoux de l’autre côté du lit. Maintenant, je suis le Roi et vous êtes ma cour.

Kate eut un rire musical dans sa joie de voir l’enfant recouvrer ses forces. Tarvin glissa son bras sous l’oreiller, trouva la main de la jeune infirmière et la garda dans la sienne. Les yeux du Maharajah Kunwar commencèrent à se ternir, une pâleur mortelle envahit son visage. Kate voulut se lever et lui donner une cuillerée de la potion : « Non, restez comme cela », fit-il impérieusement, et, revenant à sa langue maternelle, il murmura : — Ceux qui servent bien le roi auront une récompense. Ils auront des villages libres d’impôts… Un, trois, cinq villages… Sujjaine, Amet, Gungra… Ce sera un don gracieux pour leurs noces… Ils se marieront et resteront toujours près de moi… Mademoiselle Kate et Tarvin-Sahib.

— Le délire le reprend, fit Kate. Pauvre, pauvre petit !

L’Américain eut un juron à l’adresse de Sitabhaï, tandis que la jeune fille essuyait le front moite du petit prince et essayait d’arrêter sa tête, qui allait sans cesse de droite à gauche ; l’enfant avait saisi nerveusement les mains de Tarvin et se cramponnait à lui, repris d’horribles convulsions.

Pendant quelques minutes, le malade se tordit de douleur en invoquant les noms d’une foule de dieux, en s’efforçant de prendre son sabre, en donnant à des régiments imaginaires l’ordre de pendre tous ces chiens d’hommes blancs aux portes du palais et de les enfumer jusqu’à la mort. Puis la crise passa et il demanda sa mère :

— Non, non, non ! gémit Kunwar. Je dis toute la vérité… Ah ! j’étais si fatigué de cette danse devant les idoles, et je n’ai fait que traverser la cour… C’était une fille nouvellement arrivée de Lucknow ; elle chantait la ballade du « Bois vert de Mundore… » Elle m’a donné un peu de lait d’amandes… J’avais faim, tiens !… Encore un peu de lait d’amandes, mère… Pourquoi m’empêcher de manger quand j’en ai envie ? Suis-je le fils d’un balayeur ou suis-je le fils d’un roi ? Relevez-moi… Relevez-moi… Ma tête brûle !… Je veux aller chez Kate… Elle saura me guérir… Quel était donc le message ?… Le message… le message… J’ai oublié le message. Personne dans l’État ne parle anglais comme moi… Mais j’ai oublié le message…

L’enfant se tordit les mains, dans un accès de désespoir :

— Oui, mère, je le lui dirai jusqu’à ce qu’elle pleure… jusqu’à ce qu’elle pleure… Par le grand dieu Har ! j’ai oublié le message…

Et il se mit à sangloter. Kate, qui avait l’habitude des malades, restait calme et forte, cherchant à apaiser l’enfant, lui administrant la potion sédative, accomplissant son devoir sans se laisser troubler. Mais Tarvin était torturé par cette agonie qu’il ne pouvait pas secourir.

Le Maharajah Kunwar poussa un long soupir, ses sourcils se contractèrent, et il s’écria brusquement :

— Mahadeo ki j’ai ! Je me souviens, enfin, je me souviens : « Voilà ce qu’a fait une bohémienne… Voilà ce qu’a fait une bohémienne ! » Et je devais répéter ces mots jusqu’à ce que Kate pleure…

La jeune fille se dressa sur ses pieds, muette de terreur, et jeta un regard d’épouvante à Tarvin ; celui-ci comprit, et il quitta la chambre, en essuyant les larmes qui coulaient de ses yeux.

XVI

— Je désire voir le Maharajah !

— Il n’est pas visible.

— J’attendrai qu’il le soit.

— Il ne sera pas visible de toute la journée.

— Soit, j’attendrai toute la journée.

Tarvin s’installa confortablement sur sa selle et dirigea sa monture vers le centre de la cour où il avait l’habitude de causer avec le Maharajah.

Les pigeons dormaient à l’ombre et la petite fontaine bavardait toute seule comme une colombe qui roucoule avant d’établir son nid. Le dallage de marbre blanc brillait avec des lueurs de métal en fusion, et des ondes de chaleur flottaient au ras du sol, tombant des murs habillés de verdure. Le gardien de l’entrée s’enveloppa de nouveau de son drap et reprit sa sieste ; le monde entier semblait dormir dans un bain de silence. Le cheval de Tarvin mâchait son mors et le tintement de l’acier se répercutait sous les galeries voûtées. Le cavalier lui-même fut obligé de nouer un mouchoir de soie autour de son cou pour se protéger un peu contre cette atmosphère de feu, et, méprisant l’ombre protectrice des arcades, il resta en plein soleil afin de bien montrer au Maharajah le caractère urgent de sa visite.

Au bout de quelques instants, un bruit léger s’éleva dans l’air bleu, un bruit indistinct comme le frôlement du vent dans les champs de blé par une belle journée d’automne. Le vague murmure prenait sa source derrière les volets verts, et en l’entendant, Tarvin se redressa machinalement sur sa selle. Cela grandit, monta, retomba, augmenta, et se précisa en une sorte de chuchotement étouffé, accompagné d’une odeur de musc et de jasmin bien connue… L’aile du palais s’éveillait lentement, et de ses cent yeux examinait le jeune homme ; celui-ci sentait peser sur lui des regards qu’il ne pouvait apercevoir, et cela le remplissait de rage ; cependant il restait immobile sur Fibby tourmenté par les mouches.

Quelqu’un derrière les persiennes closes, réprima poliment un bâillement. Tarvin voulut voir dans cet acte assez simple une insulte personnelle, et il résolut de ne pas bouger de sa place jusqu’à ce que lui ou sa monture tombassent de fatigue.

Il y eut dans le palais un bourdonnement de voix tout à fait différent du bruissement déjà entendu. Une petite porte incrustée de nacre s’ouvrit, et le Maharajah parut : il était vêtu d’un hideux déshabillé de mousseline, et son petit turban rajpoute, en soie safranée, penchait sur l’oreille, faisait subir d’invraisemblables oscillations à l’aigrette d’émeraudes. Ses yeux étaient rougis par l’effet de l’opium et sa démarche hésitante ressemblait à celle d’un ours surpris par l’aurore dans un champ de pavots, après une nuit passée à s’être saoulé avec les plantes opiacées.

À cette vue, le visage de Tarvin s’assombrit, et le Maharajah, saisissant son regard, ordonna à sa suite de rester en arrière, hors de portée de la voix.

— Vous êtes là depuis longtemps, Tarvin-Sahib ? demanda-t-il d’un ton bienveillant. Vous savez que je ne reçois personne pendant la sieste de la journée… et personne ne m’a dit que vous étiez là.

— Je sais attendre, répondit tranquillement le jeune homme.

Le roi s’assit dans un fauteuil de bois vermoulu que la chaleur avait fendu et observa Tarvin avec méfiance.

— Vous n’avez pas assez de forçats, peut-être !… Pourquoi n’êtes-vous pas au barrage, au lieu de venir troubler mon repos ? Pardieu !… je ne puis jamais avoir un peu de tranquillité !…

L’Américain laissa passer cette bouffée de colère sans paraître y prêter la moindre attention.

— Je suis venu vous entretenir du Maharajah Kunwar, dit-il avec calme.

Que devient-il ? s’écria précipitamment le roi ! Je… je… je… ne l’ai pas vu depuis quelques jours !

— Pourquoi ? fit l’autre rudement.

— Affaires d’État. Nécessités politiques. Du reste, je suis bien tranquille sur le compte de l’enfant.

— Ah ! Vous êtes tranquille ?

— Comment pourrait-il lui arriver quelque chose ? Vous-même Tarvin-Sahib, ne m’avez-vous pas promis d’être pour lui un ami sûr ? Vous vous souvenez, c’était le jour où vous vous êtes si bien tenu à cheval… jamais je n’ai vu monter de cette façon… Voyons, pourquoi serais-je inquiet ? demanda-t-il avec une expression presque suppliante.

Il fit signe à sa suite ; un serviteur s’avança, tenant cachée sous ses vêtements flottants une grande timbale d’argent, dans laquelle il versa une telle quantité d’eau-de-vie que Tarvin, pourtant habitué aux liqueurs fortes, resta bouche bée. Un autre domestique présenta une bouteille de champagne, l’ouvrit avec l’habileté d’une longue habitude et remplit le gobelet de ce vin mousseux.

Le Maharajah but d’un seul trait, essuya sa barbe, disant en guise d’excuse :

— Ce ne sont pas là des choses qu’il faudrait laisser voir à des agents politiques, mais vous, Tarvin-Sahib, vous êtes un vrai ami de l’État : aussi, je ne cache rien en votre présence. Voulez-vous qu’on vous prépare le même mélange ?

— Merci ; je ne suis pas venu ici pour boire, mais pour vous annoncer que votre fils est très malade.

— Un peu de fièvre seulement. Il est chez Mlle Kate, qui le guérira… Une petite fièvre, Tarvin-Sahib… Buvez avec moi…

— Une petite fièvre… d’enfer, oui ! Comprenez-vous ce que je vous dis, à la fin ?… Le petit homme a été empoisonné…

— Par des médicaments anglais, alors, fit le roi avec un aimable sourire. Une fois, on a failli me tuer de la sorte ; aussi, je suis revenu aux « hakims » indigènes. Vous avez toujours de bonnes histoires à raconter, Tarvin-Sahib.

Par un effort de volonté, le jeune homme domina sa colère, et, frappant son pied avec sa cravache, il articula très haut, de manière à être entendu de tout le monde :

— Ce n’est pas le moment de dire de bonnes histoires ! En ce moment, le petit Kunwar est chez Mlle Shériff. On l’a apporté chez elle en voiture, et quelqu’un, au palais, a tenté de l’empoisonner avec du chanvre.

— Avec quoi ? répéta l’autre, frappé de stupeur.

— Je ne sais comment vous appelez ce produit dans votre satanée langue, mais toujours est-il que l’enfant a absorbé du poison. Sans Mlle Sheriff, il était mort… Votre fils aîné, votre héritier était mort… Entendez-vous, Maharajah Sahib ?… Et l’auteur du crime est quelqu’un du palais.

— Il aura mangé quelque chose qui lui aura fait mal, grogna le vieillard de mauvaise humeur. Aucun homme n’oserait lever la main sur lui.

— Que feriez-vous pour l’en empêcher ?

Le roi se leva à demi transporté de fureur :

— Je l’attacherais aux pieds de devant de mon éléphant favori et je mettrais toute une journée à le faire mourir.

Et il se mit à énumérer les supplices affreux qu’il infligerait à quiconque oserait toucher à son fils.

Tarvin sourit, incrédule.

Je sais ce que vous pensez, cria le vieillard, exaspéré par la boisson et l’opium. Vous pensez que le gouvernement anglais m’empêchera de faire tout cela, à cause des lois écrites et d’autres niaiseries encore ?… Sottise !… Les lois écrites dans des livres ne m’importent guère ! Les murs de mon palais ne répéteront pas ce que je fais.

— S’ils parlaient, ils vous diraient qu’au fond de ce noir mystère, il y a une femme… une femme qui habite ici même…

La brune figure du roi devint grise. Il se remit à hurler des injures, la voix enrouée :

— Suis-je un souverain ou bien un potier pour que les affaires de mes femmes soient traînées au grand jour par le premier chien blanc venu… un chien qui se mêle d’aboyer après moi ?… Sortez d’ici, ou mes gardes vous jetteront dehors comme un chacal !

— C’est bon… C’est bon… répliqua l’autre sans s’émouvoir. Mais le petit Kunwar n’a rien à voir avec tout cela. Venez chez Mme Estes, et je vous montrerai l’enfant. Vous avez je pense, quelque connaissance des drogues : vous jugerez vous-même.

— Jour maudit pour mon État que celui où j’ai permis à ce missionnaire de s’installer ici !… Jour maudit que celui où je ne vous ai pas chassé !

— À votre aise, Maharajah-Sahib !… En tout cas, j’ai promis de veiller sur votre fils, et je m’acquitterai de ma tâche jusqu’au bout. Préférez-vous le laisser tuer par vos femmes ?

— Tarvin-Sahib, savez-vous bien ce que vous dites ?

— Je n’ai pas l’habitude de mentir pourtant !… J’ai toutes les preuves en mains.

— Mais quand il s’agit d’un empoisonnement, il n’y a de preuves d’aucune sorte, surtout si c’est une femme qui en est l’auteur. On ne peut rendre justice que par suspicion, et la loi anglaise déclare que c’est une pratique très peu libérale de tuer quelqu’un sur de simples indices. Tarvin-Sahib, les Anglais m’ont pris tout ce qu’aime un Rajpoute, et nous tous, moi et les autres, nous nous vautrons dans la paresse comme des chevaux qui ne font jamais d’exercice. Mais, au moins, je suis le maître ici !

Il agita les mains dans la direction des volets verts et retomba sur son siège, les yeux clos.

— Aucun homme n’oserait…, aucun homme n’oserait…, murmura le roi tout bas. Quant au reste…, à l’autre personne…

Tarvin prit son courage à deux mains pour en finir une bonne fois avec ces tergiversations :

— Écoutez-moi sérieusement : je vous déclare que Sitabhaï est en train d’empoisonner le prince.

Le vieillard bondit d’indignation. Qu’un étranger prononçât le nom de la favorite, c’était en soi une insulte mortelle, une insulte inconnue jusqu’à ce jour… Mais qu’un étranger pût crier à haute voix une accusation pareille, cela dépassait vraiment l’imagination ! Justement le Maharajah venait de quitter Sitabhaï, qui l’avait charmé par des chants et des tendresses à lui seul consacrés, et voilà-t-il pas que ce misérable Américain se permettait de la juger !… N’eût été l’effet de l’eau-de-vie, il se serait jeté sur Tarvin qui répétait doucement :

— Je puis fournir des preuves suffisantes pour satisfaire le colonel Nolan…

Le vieux Rajpoute, arrivé au paroxysme de la rage, poussait des cris inarticulés et des grognements de bête fauve ; puis, soudainement, sa tête pencha de côté, il se tut et s’endormit en soufflant avec difficulté, insensible comme une souche : l’opium avait repris son empire sur lui.

Tarvin rassembla les rênes de sa monture et observa quelques minutes le roi encore rouge de colère, tandis que derrière les volets le murmure s’élevait et s’apaisait. Il fit volter son cheval et s’engagea sous la voûte, un peu rêveur.

Quelque chose bondit hors de l’ombre où dormait le gardien de l’entrée, à côté des grands singes de combat du roi ; le cheval se cabra, et un énorme singe gris, traînant sa chaîne brisée, sauta sur la selle avec un terrible hurlement. Le jeune homme sentit l’odeur écœurante de l’animal qui d’une main saisit la crinière de Fibby affolé, et, de l’autre, serra la gorge de son cavalier. Celui-ci prit instinctivement son revolver, tira deux coups de feu en appuyant le canon de son arme contre la peau de l’horrible bête, qui roula à terre, gémissant comme un être humain ; un petit nuage de fumée monta sous la voûte sombre et vint se perdre dans la cour dallée.

XVII

En été, les nuits du désert sont plus ardentes que les journées ; une fois le soleil couché, la terre, les murailles, le marbre même dégagent la chaleur emmagasinée, et les nuages, précurseurs d’une pluie qui ne tombe jamais, rendent l’atmosphère plus étouffante encore.

Tarvin se reposait, étendu sous la véranda de l’auberge, fumant un cigare de Manille et se demandant jusqu’à quel point son appel au vieux roi avait amélioré la position du Maharajah Kunwar.

Ses réflexions n’étaient troublées par personne, car le dernier commis voyageur était reparti pour Calcutta, maudissant son séjour à Rhatore. L’Américain méditait sur l’état désespéré des choses, qui paraissaient n’avoir aucune issue possible. Les affaires étaient arrivées au point précis où cela l’amusait de s’en occuper ; Nicolas Tarvin, de Topaze, Colorado, excellait à arranger les situations les plus embarrassées et à leur donner une solution heureuse. Ainsi, en ce moment, tout allait de mal en pis : Kate était inflexible ; le Naulahka se cachait comme une fiancée hindoue ; le Maharajah semblait animé des plus mauvais desseins ; Sitabhaï avait entendu la dénonciation ; l’existence de Tarvin ne tenait qu’à un fil ; l’avenir de Topaze avait l’air d’être fort menacée… En somme, une position vraiment intéressante à débrouiller.

La lune brillait au-dessus de la ville, qui découpait dans l’air bleu les dômes de ses temples et les tours de ses fortifications. Un chien, en quête de souper, hurlait au loin, dans la campagne – un hurlement prolongé, sauvage, sinistre… Tarvin fuma en silence jusqu’au moment où l’astre s’abîma dans les ténèbres profondes de la nuit hindoue ; à peine l’obscurité fut-elle complète qu’il crut voir surgir entre lui et l’horizon quelque chose de plus noir que la nuit elle-même…

— Est-ce vous, Tarvin-Sahib ? demanda une voix dans un anglais hésitant.

L’autre, au lieu de répondre, se leva vivement en portant la main à la poche de son revolver. Il commençait à se méfier des apparitions, dans ce pays machiné comme une pièce à trucs et à grand spectacle.

— N’ayez pas peur, reprit la voix. C’est moi, Juggut-Singh.

— L’État est plein de Singhs. Lequel êtes-vous ?

— Moi, Juggut-Singh, de la Maison du Maharajah.

— Hum ! le roi me demande ?

La forme noire s’avança d’un pas.

— Non, Sahib, la reine veut vous voir.

— Laquelle ?

La forme noire était entrée dans la véranda et parlait presque à l’oreille du jeune homme :

— Il n’y en a qu’une pouvant avoir l’audace de sortir du palais : c’est la Bohémienne.

Dans l’obscurité, Tarvin fit joyeusement claquer ses doigts et s’écria :

— La dame a d’étranges heures de réception.

— Ce n’est pas ici un endroit assez sûr pour causer, Sahib. Je suis chargé de vous dire : « Venez, si vous n’avez pas peur de l’ombre. »

— Vraiment ?… Eh bien ! voyons un peu, Juggut. Examinons la chose. Je suis charmé de faire la connaissance de votre amie Sitabhaï… Où est-elle ? Où l’avez-vous laissée ? Où voulez-vous me conduire ?

— Je suis chargé de vous dire : « Venez, si vous n’avez pas peur de l’ombre. » Avez-vous peur ?… Cette fois, l’homme posait la dernière question de son autorité privée.

— Oh ! je sais avoir peur quand c’est nécessaire, répliqua Tarvin en soufflant une bouffée de fumée. Ce n’est pas cela qui m’inquiète…

— Des chevaux sont là… des chevaux très rapides… C’est l’ordre de la Reine. Venez…

Tarvin s’était rassis et continuait à fumer sans se hâter ; enfin, il se décida à quitter sa chaise avec une lenteur infinie, muscle par muscle pour ainsi dire. Il prit son revolver, en fit jouer la gâchette, le rechargea soigneusement sous l’œil attentif de Juggut-Singh, puis il replaça l’arme dans sa poche, en observant l’homme du coin de l’œil.

— Allons, venez ! dit-il à son compagnon.

Ils allèrent derrière l’auberge, dans un endroit caché, où deux chevaux attendaient au piquet, la tête emmaillotée pour les empêcher de hennir. L’indigène enfourcha l’une des bêtes. Tarvin prit l’autre en s’assurant, avant de se mettre en selle, que cette fois les sangles étaient solides. Ils partirent au pas, suivant une route charretière qui conduisait aux collines.

— Maintenant, dit Juggut-Singh après un temps de silence, nous pouvons courir.

Il se pencha en avant, enfonça ses éperons dans le ventre de sa monture et partit à fond de train : la crainte seule de la mort pouvait faire prendre une telle allure au gros eunuque. Tarvin le regarda rouler sur sa selle avec un petit ricanement et le suivit :

— Vous n’auriez pas fait un fameux cow-boy, mon ami, lui cria-t-il.

— Chut ! souffla l’autre. Courez vite… courez vite jusqu’à la crevasse là-bas, entre les deux collines. Courez fort.

Le sable volait derrière eux et le vent chaud bruissait à leurs oreilles, tandis qu’ils galopaient vers les collines, à trois milles du palais. Autrefois, avant l’introduction de la poste et du télégraphe dans le pays, les négociants d’opium avaient coutume de faire savoir au loin la hausse ou la baisse du prix de leurs drogues, du haut de petites tours à signaux placées sur des éminences de terrain, au milieu du désert. C’est vers un de ces postes hors d’usage que se dirigeait Juggut-Singh.

Les montures se mirent au pas pour gravir la côte, et les contours de l’édifice à dôme renversé apparurent bientôt sur le fond sombre du ciel. Quelques instants plus tard, les sabots des chevaux sonnèrent sur un sol dallé de marbre, et Tarvin aperçut un grand réservoir entièrement rempli d’eau.

À l’horizon, quelques lumières vacillantes montraient dans la vaste plaine la position occupée par Rhatore. Des oiseaux nocturnes s’appelaient dans la brousse qui entourait la citerne, et un grand poisson sortait de l’eau, sous le reflet argenté d’une étoile.

— La tour d’observation est au bout de la digue, déclara le gros émissaire. La Bohémienne doit y être…

— Me donneras-tu toujours ce nom ? dit une voix cachée d’une incomparable douceur. Heureusement, j’ai bon caractère, sans cela tu ferais ample connaissance avec ce poisson, Juggut-Singh !

Tarvin s’arrêta brusquement. Devant lui se dressait une forme enveloppée de la tête aux pieds de gaze jaune pâle ; cette forme mystérieuse s’appuyait contre le tombeau d’un célèbre cavalier rajpoute qui, disait la légende, galopait toute la nuit autour de cette digue construite par lui. C’était une des raisons pour laquelle personne ne venait au Dungar-Talao une fois le soleil couché.

— Descendez, Tarvin-Sahib, fit la voix en anglais, d’un ton moqueur. Je ne suis pas un singe gris, moi… Juggut-Singh, va attendre avec les chevaux, au pied de la tour.

— Oui, Juggut, allez… Et ne vous endormez pas, ordonna le jeune homme, nous pourrions avoir besoin de vous.

Il mit pied à terre et resta debout devant Sitabhaï, hermétiquement cachée dans ses voiles.

— Votre main, fit-elle après un court silence. Ah ! Sahib, je savais que vous viendriez ici, car vous ne connaissez pas la peur.

Tout en lui parlant, elle pressait tendrement la main de Tarvin, qui avait enfoui les doigts délicats de la jeune femme dans son énorme patte et les serrait à la faire crier.

— Charmé de faire votre connaissance, répondit-il avec cordialité.

— Par Indra ! quelle poigne ! murmura-t-elle ; puis reprenant tout haut :

— Moi aussi, je suis heureuse de vous voir.

Tarvin remarqua la musique exquise de sa voix, et il se demanda comment pouvait être sa figure. Elle s’assit posément sur la dalle mortuaire, et indiqua au jeune homme une place à ses côtés.

— Tous les hommes blancs aiment qu’on aille droit au but, dit-elle lentement, avec un accent très prononcé et une connaissance médiocre de la langue anglaise. Dites-moi tout ce que vous savez ?

Elle écarta son voile et tourna son visage vers Tarvin ; celui-ci vit qu’elle était belle, mais cette impression ne le toucha point et alla se mêler à toutes les autres émotions qu’il éprouvait en cette minute suprême.

— Vous voulez donc que je me livre à vous, pieds et poings liés.

— Je ne comprends pas. Mais je sais que vous ne parlez pas comme les hommes de votre race, fit-elle avec une douceur infinie.

— Bon !… Cependant vous n’espérez pas que je vous dise la vérité ?

— Non… Sans cela vous m’expliqueriez pourquoi vous êtes dans ce pays et pourquoi vous me causez tant d’ennuis ?

— Moi ?… Je vous cause des ennuis ?…

Sitabhaï se mit à rire et rejeta sa tête en arrière, en nouant ses mains sur sa nuque. Tarvin l’examinait curieusement à la lueur des étoiles, tout en restant sur la défensive et en coulant des regards circonspects autour de lui ; mais il ne voyait que la masse liquide du bassin, dont le remous argenté venait lécher les marches de marbre, et il n’entendait que le hululement des chouettes ou des hiboux.

— Oh ! Tarvin-Sahib, dit-elle, si vous saviez comme j’ai eu du regret la première fois !

— Quelle fois ? demanda vaguement l’autre.

— La fois où votre selle a tourné… La fois encore où la poutre est tombée de la voûte… J’ai cru votre cheval estropié !… A-t-il été blessé ?

— Pas du tout, répliqua Tarvin stupéfié par l’engageante franchise de son ennemie.

— Vous ignoriez donc d’où venaient tous ces… accidents ?

— Certes, ma chère, je l’ignorais, dit-il en secouant la tête. Je ne vous en soupçonnais pas capable et ce sera pour moi une honte éternelle. Mais je commence à voir clair. C’est également vous qui avez combiné la petite histoire du barrage, je pense ?… Et moi qui accusais la négligence des ouvriers !… Que je sois pendu, si…

Il se mit à siffloter entre ses dents un air de danse. Aussitôt le cri rauque d’une grue se fit entendre dans les roseaux. La Reine bondit en portant instinctivement ses deux mains à sa poitrine :

— Un signal ? Mais, non ! Vous n’avez amené personne avec vous, et je sais que vous n’avez pas peur d’aller seul, fit-elle en retombant sur la dalle de marbre.

— Oh ! moi, je n’ai nulle envie de vous faire tomber dans un piège, jeune dame ! Je suis bien trop charmé par vos petites canailleries. Ainsi, vous êtes au fond de tous mes déboires ? Le tour du sable mouvant était joli : l’employez-vous souvent ?

— Ah ! sur le barrage ?… s’écria la Reine en frappant joyeusement ses mains l’une contre l’autre. Je leur avais seulement donné l’ordre de faire ce qu’ils pourraient… Ce sont des gens très maladroits, de vulgaires coolies… J’ai été furieuse de leur bêtise…

— Avez-vous fait tuer quelques-uns d’entre eux, par dépit ?

— Non. Pourquoi aurai-je fait cela ?

— Alors, pourquoi avez-vous une si ardente envie de me tuer, moi ?

— Il me déplaît que les hommes blancs séjournent ici, quand j’ignore ce qu’ils y viennent faire.

Tarvin sourit de cet inconscient américanisme.

— En outre, poursuivit-elle, le Maharajah a de l’affection pour vous, et je n’ai jamais tué d’hommes blancs… Et puis, je vous aime.

— Oh ! oh ! fit Tarvin en riant.

— Par Malang-Shah, je vous aime et vous ne vous en êtes jamais aperçu ! s’écria-t-elle en jurant par le dieu de sa propre tribu, par le dieu des Bohémiens.

— Hé bien ! ne m’en faites pas apercevoir, déclara rudement le jeune homme.

— Et vous avez fait sauter la cervelle de mon grand singe favori, continua-t-elle. Il venait me saluer chaque matin, comme Luchmann Rai, le premier ministre. Tarvin-Sahib, j’ai connu bien des Anglais… J’ai dansé sur la corde raide au mess des officiers et tendu ma calebasse de mendiante au colonel du régiment, quand je n’étais pas plus haute que sa botte. En grandissant, je me suis imaginé connaître les hommes, mais, par Malang-Shah, je n’en ai jamais rencontré un pareil à vous, Tarvin-Sahib !… Vous le savez bien, du reste !… Il y a dans ma langue maternelle un chant d’amour très beau : « D’une lune à l’autre, je n’ai pas dormi à cause de toi !… » Certes, pour moi la chanson dit vrai… Parfois j’imagine que je n’ai pas tout à fait souhaité votre mort… Il vaudrait mieux que cela soit, pourtant !… Moi seule, je commande dans cet État, et après ce que vous avez dit au roi…

— Vous avez donc entendu ?

Elle fit un signe de tête affirmatif et ajouta d’un ton câlin : — Aussi, je ne vois plus d’autre issue à cette situation que votre départ.

— Je ne partirai pas, affirma Tarvin.

— Tant mieux, fit Sitabhaï avec un rire musical. En ce cas, je vous verrai tous les matins dans la cour dallée. L’autre jour, pendant que vous attendiez le roi, j’ai craint l’ardeur du soleil pour vous… Soyez-moi reconnaissant, car je vous l’ai envoyé aussitôt… Et vous m’avez mal payé de retour, Tarvin-Sahib !

— Ma bonne dame, répliqua Tarvin sérieusement, personne ne vous fera du mal, si vous voulez rentrer vos vilaines petites griffes… Mais, je ne puis vous laisser toucher au Maharajah Kunwar. Je suis ici pour veiller sur le petit homme. Quittez la prairie et j’y laisserai brouter ma brebis.

— De nouveau je ne comprends plus, demanda la reine étonnée. Que vous fait la vie de cet enfant, à vous qui n’êtes qu’un étranger ?

— Que me fait sa vie ? Eh bien ! voilà ce qui s’appelle jouer cartes sur table, au moins… mais, c’est la vie d’un enfant, ma belle ! N’y a-t-il donc rien de sacré pour vous ?

— Moi aussi, j’ai un fils, répondit-elle. Il est beau, fort et bien portant. L’autre a toujours été faible, débile et maladif depuis sa naissance. Comment fera-t-il pour gouverner un peuple ?… Mon fils, lui, sera un vrai Rajpoute, et plus tard… Mais cela n’est pas l’affaire des hommes blancs. Laissez ce pauvre être souffreteux et épuisé retourner auprès des dieux.

— Non, et je lutterai de toutes mes forces, répliqua Tarvin avec résolution.

— Autrement, dit la reine sans paraître s’apercevoir de l’interruption, il vivra infirme et misérable jusqu’à quatre-vingt-dix ans. Je connais cette race bâtarde de Coulou dont il sort… j’ai chanté à la porte du palais de sa mère, quand elle et moi étions gamines : moi dans la poussière, elle dans le palanquin royal. Tarvin-Sahib, – sa voix s’adoucit dans un appel, – je n’aurai plus d’autre fils, mais je voudrais, dans l’ombre, gouverner l’État à ma guise, comme l’ont fait d’autres souveraines. Je ne suis pas une femmelette élevée dans un palais… Celles-là, – et elle désigna d’un geste dédaigneux les lumières de Rhatore, – celles-là n’ont jamais vu onduler le blé sous le vent ; elles ne se sont jamais assises sur une selle ; elles n’ont jamais parlé en face à des hommes, dans la rue… Elles m’appellent la Bohémienne, et s’effondrent sous leurs robes brodées comme de grasses limaces, quand la fantaisie me prend de lever la main sur la barbe du Maharajah… Leurs bardes chantent les douze siècles de leur lignage ; elles sont nobles, cela est sûr ! Par Indra et Allah !… aussi par le Dieu de votre missionnaire, leurs enfants et le gouvernement britannique se souviendront de moi pendant deux fois douze siècles…… Ah ! Tarvin-Sahib, vous ne savez pas comme mon fils est intelligent ! Je ne le laisse pas aller chez M. Estes, moi ! Tout ce qu’il aura besoin de savoir, – et vraiment ce n’est pas une petite affaire que de diriger cet État, – je le lui apprendrai, car j’ai vu le monde, je connais la vie, et je sais… Jusqu’au moment de votre arrivée ici, tout marchait doucement, doucement vers le dénouement heureux ; le petit Kunwar s’affaiblissait, et bientôt ses ennuis allaient disparaître avec lui. Personne au monde n’aurait osé souffler au Maharajah ce que vous avez crié tout haut, à la face du soleil, dans la cour ! Maintenant le soupçon est entré dans son âme, rien ne pourra l’effacer. Je ne sais pas, je ne sais pas… Tarvin-Sahib, ce soir je vous ai dit toute la vérité ; je vous en conjure, répétez-moi ce que vous savez, conclut-elle gravement, en se penchant vers lui.

L’Américain resta muet ; elle posa sur les genoux du jeune homme une main timide et continua :

— Sans vous, nul ne se serait aperçu de rien… Quand les parents du vice-roi sont venus l’an dernier, j’ai donné sur ma cassette particulière vingt-cinq mille roupies pour l’hôpital et une des dames-sahib m’a embrassée sur les deux joues. Je lui ai parlé anglais et je lui ai montré mes travaux à l’aiguille, moi qui couds et découds le cœur des hommes.

Cette fois Tarvin ne siffla pas, il fit seulement entendre un murmure approbateur et sympathique. Cette audace et cette tranquille perfidie donnaient à la reine une sorte de grandeur ; de plus, il l’admirait d’avoir su déjouer ses propres projets et d’avoir osé lutter contre lui.

— Maintenant, dit la jeune femme, il faut que je vous demande encore quelque chose. Avez-vous l’intention d’aller raconter tout cela au colonel Nolan ?

— Oui, si vous continuez à attenter à la vie du prince Kumvar, répliqua Tarvin, qui ne permettait pas à ses sentiments d’intervenir dans les affaires.

— C’est de la folie ! s’écria la jeune femme. Le colonel Nolan ennuiera le roi, qui mettra le palais sens dessus dessous, et la plupart de mes femmes seront contre moi… peut-être même arriverai-je à être soupçonnée ! Vous pensez, sans doute, me lasser, mais vous ne pouvez rester éternellement dans ce pays… Et aussitôt que vous serez parti… Elle fit claquer ses doigts.

— Vous n’aurez pas cette chance, articula l’autre très calme. Je compte demeurer ici toute ma vie.

La reine, indécise, mordillait le bout de son doigt. De quoi pouvait être capable un homme qui sortait sain et sauf de ses embûches ? Si elle avait eu affaire à quelqu’un de sa propre race, elle aurait rendu menace pour menace ; mais que faire avec cet Américain si maître de lui, qui se tenait à ses côtés, épiant ses moindres gestes, le menton dans la main, prêt à tout ? Elle était déroutée, presque déconcertée…

— Le bruit d’une toux discrète se fit entendre et Juggut-Singh s’approcha d’eux en se dandinant ; il s’inclina servilement et murmura quelques mots à l’oreille de sa maîtresse ; celle-ci haussa les épaules et le renvoya à sa place.

— Il prétend que la nuit s’avance, expliqua-t-elle et que c’est la mort pour lui et pour moi si le jour nous surprend hors du palais.

— Que je ne vous retienne pas, jeune dame, fit Tarvin en se levant. Du reste, nous n’avons plus grand’chose à nous dire…

— Alors, vous irez demain voir le colonel Nolan ?

— C’est selon, répondit l’autre, les lèvres serrées, debout devant elle, les mains dans ses poches.

— Asseyez-vous encore un moment, modula tendrement Sitabhaï, en frappant la pierre tombale de sa petite main, d’un air engageant. Voyons, si je ne fais plus tomber de poutre, si je tiens mes singes gris à l’attache…

— Et si vous asséchez les sables mouvants de l’Amet, acheva durement le jeune homme. Ma chère petite âme, faites donc tout ce qui vous plaira. Ne suspendez donc pas, à cause de moi, vos amusements habituels.

— J’ai tort. Je fais fausse route avec vous. J’aurais dû penser que rien ne peut vous effrayer. Vous êtes le seul homme que je redoute, Tarvin-Sahib. Ah ! si vous étiez mon roi, tout l’Indoustan serait à nous !

Elle saisit le poignet de l’Américain, mais celui-ci, se souvenant du geste brusque quelle avait eu quelques instants auparavant quand il avait sifflé, emprisonna les mains de la reine dans les siennes et les tint serrées contre lui.

— Vous ne voulez pas me laisser vivre en paix ? demanda-t-elle. En somme, que cherchez-vous ? Vous n’êtes pas venu pour protéger le Maharajah Kunwar ?

— Qui sait ?…

— Vous êtes trop malin, gazouilla-t-elle avec un rire léger, cela ne vaut rien ! Dois-je vous dire le motif de votre séjour ici ?

— Volontiers. Parlez.

— Dois-je vous raconter votre visite au temple d’Iswara, où vous espériez trouver une chose mystérieuse, presque chimérique ?… Avez-vous eu très froid à la Tête de Vache ?… J’ai eu grand’peur que les serpents ne vous fissent passer un mauvais quart d’heure…

— Vraiment ? Vous êtes bien bonne ?

— Oui, j’ai eu grand’peur aussi que la plaque tournante du temple ne vous jouât un vilain tour… Je n’étais pas rassurée non plus quand les gardes du roi vous ont chargé !… Ah ! vous vous êtes bien défendu, Tarvin !

— Ah ! çà ! jeune femme, est-ce que vous dirigez une agence de renseignements ?

Elle eut un bref éclat de rire, et continua :

— Il y a maintenant au palais un chant en l’honneur de votre bravoure. Mais, vous avez fait une grande imprudence en parlant du Naulahka au roi. Il m’a rapporté toutes vos paroles sans se douter qu’un feringhi pouvait convoiter ce trésor. Et j’ai été assez bonne pour ne pas le lui dire. Moi, je sais que des hommes de votre trempe ne sont pas créés pour accomplir de petites choses. Tarvin-Sahib, fit-elle en se serrant contre lui, vous et moi nous sommes de la même essence, en vérité !… Il est plus facile de gouverner cet État, de reprendre tout l’Indoustan à ces chiens d’Anglais que de faire ce que vous avez rêvé ! Est-ce pour vous que vous désirez le Naulahka ou pour une autre personne ?… Je convoite bien le Gokral-Seectarum pour mon fils ! Nous ne sommes pas des êtres ordinaires tous deux, agissez donc franchement avec moi. C’est pour un autre, n’est-ce pas ?

— Dites-moi, fit Tarvin respectueusement, tout en gardant les mains de la jeune femme dans les siennes, y a-t-il beaucoup de femmes de votre espèce dans l’Inde ?

— Une seule. Je suis unique, comme vous.

Elle appuya son menton sur l’épaule du jeune homme, et le regarda de bas en haut, en dardant sur lui ses prunelles sombres comme les eaux du lac. Sa bouche rosée et ses cheveux légers frôlaient le visage de son compagnon et le caressaient au moindre mouvement.

— Vous faites aussi de la politique, Tarvin-Sahib ?… Non ?… Alors, c’est pour une femme, n’est-ce pas ?… Votre gouvernement vous charge d’exécuter ses ordres, peut-être ?… Moi, j’ai détourné le canal que le colonel Nolan voulait faire passer dans l’orangerie, tout comme je soumettrai le Maharajah à mes volontés, tout comme je me débarrasserai de l’enfant, tout comme je gouvernerai, derrière mon fils, le Gokral-Seectarum. Mais vous, Tarvin-Sahib, vous ne souhaitez que la possession d’une femme !… Oui, je le sais… Elle est trop fragile pour supporter le poids du trésor que vous lui destinez… Elle devient de jour en jour plus pâle, plus faible…

Sitabhaï sentit tressaillir le jeune homme, mais il resta muet. Une sorte d’aboi rauque comme la toux d’un asthmatique sortit de l’enchevêtrement des ronces et des broussailles, et s’étendit dans la campagne avec une désolation infinie. Tarvin se dressa sur ses pieds : il entendait pour la première fois la plainte furieuse du tigre regagnant sa tanière, après une nuit de chasse infructueuse.

— Ce n’est rien, fit la reine sans bouger. C’est le tigre de Dungar-Talao. J’ai bien souvent entendu hurler les fauves quand j’errais sur les grandes routes… S’il nous attaquait, vous le tueriez comme le grand singe gris, n’est-ce pas ?

Elle se blottit contre lui, et non loin d’eux, la bête terrible traversa la clairière qui bordait le bassin, sans faire plus de bruit que le duvet d’un chardon emporté par le vent. Quand le jeune homme se rassit auprès de Sitabhaï, sa main se glissa inconsciemment autour de la taille de la Bohémienne, et sentit sous les mille plis de la mousseline la dureté d’une ceinture à bosses saillantes.

— Si petite et si frêle, comment pourrait-elle porter ce collier ? reprit la reine.

Elle se tourna légèrement, et les doigts de Tarvin touchèrent une, deux, trois plaques de la ceinture, qui formaient des saillies irrégulières, et enfin, une grande pierre carrée… Il frissonna, et, les lèvres pâlies, il resserra son étreinte.

— Mais nous deux, poursuivit la reine en le regardant avec des yeux de rêve, nous pourrions faire battre les habitants du royaume, comme les buffles d’eau au printemps. Voudriez-vous être mon premier ministre et me conseiller dans l’ombre ?

— Je ne saurais me fier à vous, affirma Tarvin d’un ton bref.

— Je ne saurais non plus me fier à moi-même ! Peut-être, au bout de quelque temps, deviendrais-je votre servante, après avoir été votre souveraine ? J’ai été bien près de jeter mon cœur sous les pieds de votre cheval, et cela, cent fois, mille fois…

D’un mouvement brusque, elle se dégagea, étreignit passionnément le jeune homme et, essayant sur lui la magie de son regard, elle roucoula avec tendresse :

— Soyez mon roi, je vous en supplie. Jadis, avant la domination anglaise, des aventuriers, des hommes sans naissance venaient de l’étranger voler le cœur des « bégums » et conduire leur armée. Ils avaient le pouvoir des souverains sans en porter le nom. Nous ne savons pas quand ces temps bénis reviendront ; en attendant, unissons-nous pour gouverner ensemble.

— Très bien. Gardez-moi cette place. Je reviendrai la réclamer un de ces jours, quand j’aurai terminé des affaires commencées dans mon pays.

— Alors vous allez partir ?… Vous nous quitterez bientôt ?

— Je vous quitterai quand certaine entreprise que je poursuis sera terminée, ma chère, répondit-il en la pressant plus étroitement contre sa poitrine.

Elle se mordit les lèvres en s’écriant :

— J’aurais dû m’en douter ! Moi non plus, je me suis jamais détournée du but que je voulais atteindre. Voyons, que vous faut-il donc ?

Les coins de sa bouche rose s’abaissèrent dans une moue exquise. Tandis que sa tête s’abandonnait sur l’épaule de Tarvin, les regards de celui-ci furent attirés par la poignée de jade d’un petit poignard qui brillait sur la gorge de la Bohémienne. Il se délivra brusquement de l’enlacement caressant de Sitabhaï, et recula de quelques pas. Elle était vraiment adorable, tendant vers lui ses mains suppliantes, mais il avait autre chose en tête que des pensées d’amour.

— Il me faut, s’il vous plaît, ce que vous portez sur vous, fit-il nettement.

— Décidément, les hommes blancs ne pensent qu’à l’argent, cria-t-elle avec colère.

Elle détacha de sa taille une ceinture d’argent, et la jeta sur le sol dallé, qui fit tinter le métal. Tarvin ne daigna pas jeter un coup d’œil sur l’objet.

— Vous ne me connaissez guère, fit-il tranquillement. Allons, montrez votre jeu, la partie est finie !

— Je ne comprends pas. Faut-il vous faire l’aumône de quelques roupies ? Dépêchez-vous, voici Juggut-Singh qui amène les chevaux.

— Oh ! j’ai le temps… Donnez-moi le Naulahka.

— Le Naulahka !

— Parfaitement. J’ai assez des sables mouvants, des chevaux dessanglés, des voûtes en réparation, des singes en colère… Je veux le collier.

— Et moi, vous me donnerez l’enfant ?

— Non. Vous n’aurez ni enfant, ni collier.

— Irez-vous chez le colonel Nolan dans la matinée ?

— Voici l’aube. Mieux vaut vous hâter.

— Irez-vous chez le colonel Nolan ? répéta-t-elle en se dressant devant lui.

— Oui, si vous ne me donnez pas le collier.

— Et si je le donne ?

— Je n’irai pas. Faisons-nous l’affaire ?

C’était la même question qu’il avait posée à Mme Mutrie.

Elle jeta un regard désespéré sur l’étoile du matin qui pâlissait vers l’est ; rien ne pouvait la sauver si le jour la surprenait loin du harem.

Tarvin lui parlait en maître, comme s’il tenait déjà sa vie dans le creux de sa main ; il était bien capable d’aller retrouver le Maharajah, de lui apporter des preuves, de le convaincre… Alors, Sitabhaï sentirait le froid de l’acier sur son cou rond… Plus de dynastie, plus de royaume à diriger, plus de projets ambitieux, plus rien, hélas ! Désormais elle était livrée au bon plaisir de cet étranger téméraire et résolu, qui pouvait attirer sur sa tête l’insaisissable soupçon d’une cour orientale – un mal plus terrible que la mort ; il pouvait aussi soustraire le roi à son pouvoir, grâce à l’intervention du colonel Nolan et au pis-aller… Elle maudit tout bas la misérable faiblesse de l’amour qui l’avait empêchée de tuer cet homme à l’instant même, quand il la tenait dans ses bras ; mais elle s’était laissée abuser, fasciner, dominer par cette volonté supérieure à la sienne. Heureusement, il était temps encore.

— Et, si je vous refuse le Naulahka ?

— J’imagine que vous devez être, d’avance, fixée sur ce point.

Les étoiles blêmissaient dans le ciel brumeux ; l’eau noire du réservoir devenait grise, et les canards sauvages s’éveillaient dans les roseaux ; à l’horizon, une ligne mauve annonçait l’aurore. Juggut-Singh amenait les chevaux et montrait son angoisse mortelle en faisant de grands gestes d’appel. Sitabhaï sentait que les événements étaient contre elle, et que toute résistance était inutile.

Elle porta la main à sa taille, et le claquement d’une agrafe se fit entendre : le Naulahka tomba à terre dans un éblouissement. La reine, sans accorder un regard au joyau, s’approcha des bêtes. Tarvin se baissa, pour ramasser le collier, et l’enfouit dans une poche, sur sa poitrine ; puis il rejoignit la jeune femme, prit son cheval par la bride et se pencha en avant pour vérifier la solidité de ses sangles. Sitabhaï, debout près de lui, le frôlant presque de ses voiles jaunis, tardait à se mettre en selle.

— Adieu, Tarvin-Sahib, rappelez-vous la Bohémienne. Heh !

Un éclair bleuâtre passa devant les yeux de l’Américain, et le poignard de Sitabhaï vint s’enfoncer dans le cuir de la selle, jusqu’au manche de jade qui trembla à un demi-centimètre de l’épaule de l’étranger. L’animal légèrement blessé, se cabra et se mit à renâcler douloureusement.

— Tue-le, Juggut-Singh ! souffla-t-elle à l’eunuque qui enfourchait lourdement son coursier.

— Doucement, enfant !… Là, là, doucement ! fit Tarvin en saisissant son poignet délicat. Permettez-moi de vous mettre à cheval, ce sera plus sûr.

Il la prit dans ses bras et la posa sur sa selle, en disant :

— Maintenant, embrassons-nous… Non, restez comme vous êtes… laissez vos mains dans les miennes ; il baisa la jeune femme sur la bouche.

Puis, il donna une tape sonore sur la croupe de la bête, qui descendit avec vivacité le sentier rapide et bondit dans la plaine.

Il regarda Juggut-Singh et la reine disparaître dans un nuage de poussière, et il revint vers le réservoir avec un soupir de soulagement.

Il tira le Naulahka de sa poche et se mit à l’admirer.

Les pierres flamboyaient sous le jour naissant, et éteignaient les couleurs brillantes des collines environnantes. Les gemmes éclatantes faisaient pâlir la lueur orange qui s’élevait à l’horizon, comme elles avaient terni la lumière des torches, la nuit des noces du petit Kunwar. Le vert tendre des roseaux, le bleu intense de l’eau, la pourpre des premiers rayons de soleil, le béryl des alcyons, l’opale irisée des oiseaux aquatiques, tout disparaissait devant la magie du collier. Seul le diamant noir ne prenait pas sa part de la joie du matin : il reposait au milieu de ses glorieux compagnons, sombre et rougeoyant. Le jeune homme maniait amoureusement le joyau composé de quarante-cinq pierres précieuses, toutes parfaites, uniques, sans défaut, montées sur une simple griffe d’or, afin de ne rien celer de leur beauté : chacune d’elles valait la rançon d’un roi ou la beauté d’une reine.

Tarvin s’abîma dans une minute de bonheur suprême : Topaze était sauvée.

Les canards sauvages barbotaient dans le bassin, les grues faisaient émerger des roseaux leurs huppes écarlates. Dans un temple situé au sommet d’une colline, un prêtre solitaire psalmodiait ses prières d’une voix sonore, et de la ville montait le roulement des tambours annonçant que les portes étaient ouvertes et que le jour était venu.

Le petit poignard à manche de jade gisait aux pieds de Tarvin ; il ramassa l’arme charmante et la jeta dans le réservoir.

— Et maintenant, s’écria-t-il, occupons-nous de Kate !

XVIII

Le palais, sur son rocher rouge, semblait encore endormi, quand Tarvin traversa au galop la plaine déserte. Un individu monté sur un chameau sortit d’une des portes de la ville, paraissant venir à sa rencontre, et l’Américain examina avec intérêt l’allure que peuvent prendre les longues jambes de cet animal ; si familières que lui fussent devenues les bêtes à cou d’autruche, il ne pouvait s’empêcher de les associer dans son esprit à ses souvenirs d’enfance et au cirque Barnum. L’homme s’approcha, et dans le grand silence du matin, on entendit le bruit sec d’un fusil à répétition dans lequel on mettait une cartouche. Tarvin sauta machinalement à terre, et se trouva abrité par son cheval ; quand le coup partit, une fumée bleue s’éleva et resta suspendue au-dessus du chameau.

— J’aurais dû me méfier d’elle, murmura le jeune homme en risquant un œil au-dessus du garrot de son cheval. À cette distance je ne puis atteindre ce chamelier avec mon revolver. Mais qu’est-ce qu’il attend, l’imbécile ?

Alors, il s’aperçut que l’indigène, avec une maladresse sans pareille, pesait sur la gâchette de l’arme et la tapait furieusement contre le pommeau de la selle. Tarvin sauta sur sa monture, se lança au galop, pistolet au poing, et se trouva en face de Juggut-Singh, vert de frayeur.

— Vous ici ? Eh bien ! mon vieux frère, ce n’est pas gentil de votre part !

— C’est par ordre, balbutia l’eunuque affolé. Ce n’est pas ma faute. Je… je… je ne sais pas me servir de ces choses-là.

— Vous me faites rire. Laissez-moi donc vous montrer. La cartouche est prise, mon ami, vous ne pouvez pas tirer. Prêtez-moi votre arme… Il suffit d’un petit tour de main… Là ! Vous devriez apprendre cela, mon ami Juggut… Et il jeta sur son épaule le fusil déchargé.

— Qu’allez-vous faire ? cria l’autre au comble de la peur. Elle m’aurait tué, si je n’étais pas venu.

— N’en croyez rien, Juggut. En théorie, c’est une ogresse, mais, en pratique, ce n’est qu’une femme. Passez devant, je vous prie.

Ils s’acheminèrent vers la ville. Juggut marchait le premier, jetant à chaque minute des regards inquiets derrière lui. Tarvin le suivait, portant sur sa hanche l’objet capturé, et remarquant à part lui que l’arme était excellente.

En arrivant au palais, Juggut-Singh se laissa glisser à bas de sa monture, et montra la livide personnification de la terreur et de la honte. Tarvin entra à sa suite dans la cour dallée, et comme l’eunuque allait disparaître par une petite porte cachée, il le rappela :

— Vous oubliez votre fusil. N’ayez donc pas peur, il ne fera de mal à personne, cette fois… Retournez auprès de votre maîtresse pour annoncer votre heureux retour, et remerciez-la de ma part.

Aucun murmure ne s’éleva derrière les volets quand Tarvin sortit du palais, laissant Juggut bouche bée, son arme à la main. La dernière partie de Sitabhaï était encore à jouer, mais, lui, avait déjà pris ses résolutions. Il alla à la mosquée-télégraphe, secoua son vieil ami, l’homme à la robe en satin gorge de pigeon, et fit expédier la dépêche suivante :

 

MADAME MUTRIE DENVER. – Collier est à vous. Préparez votre cou et amenez chemin de fer à Topaze. – TARVIN.

 

Puis, il se rendit chez le missionnaire en palpant tendrement sur son veston la place où reposait le Naulahka. Il salua Mme Estes de l’air d’un homme fort satisfait de lui-même et du monde entier.

— Vous venez de recevoir quelques bonnes nouvelles ? demanda celle-ci en le faisant entrer dans le salon. Vous paraissez tout joyeux.

— Ma foi, oui ! une nouvelle plutôt agréable, répondit-il en souriant. Je voudrais bien vous en parler, madame Estes, car j’aimerais à en faire part à quelqu’un… Mais, c’est impossible ! Si je m’écoutais, je louerais le crieur public et quelques instruments de musique pour la faire annoncer partout, dans les rues, sur les places, au palais… Je donnerais une fête, avec des feux de joie, et je lirais aux indigènes la déclaration de l’Indépendance américaine ! Seulement, ce serait imprudent et peu sage…

Cependant je voudrais vous confier quelque chose, madame Estes… Savez-vous quel est le motif qui m’attire si souvent ici, en dehors de ma sympathie pour vous et des agréables moments que nous avons toujours passés ensemble ? Le savez-vous ?

— Je le crois, dit Mme Estes en riant.

— C’est très bien ! Je pensais aussi que vous l’aviez deviné. Alors, puis-je avoir confiance en votre amitié ?

— Certes, car vous n’ignorez pas combien je désire votre bonheur. Mais je me sens un peu responsable de Mlle Shériff, et souvent j’ai eu l’idée d’avertir sa mère.

— Oh ! sa mère est au courant de tout, et elle est favorable à mes projets. Ce n’est pas là que gît la difficulté, madame Estes !

— Non. Kate est une étrange jeune fille, très énergique et très douce à la fois. Je me suis mise à l’aimer tendrement. Son courage est admirable, mais je préférerais, pour elle, la voir renoncer à tout ce que ce courage lui a fait entreprendre. Oui, j’aimerais mieux la voir mariée, dit-elle pensive.

Tarvin la regarda avec admiration.

— Vous êtes une femme de grand sens, madame Estes ! Que je sois pendu, si je lui ai pas dit tout cela une douzaine de fois ! Ne pensez-vous pas qu’elle devrait se marier bientôt, sans perdre de temps ?

Son interlocutrice l’examina pour voir s’il parlait sérieusement, car le jeune Américain était parfois un problème pour elle.

Je pense que, si vous êtes sage, vous laisserez les événements suivre leur cours, reprit-elle après un moment de silence. J’ai suivi les progrès de l’œuvre de Kate dans le pays, espérant la voir réussir où tous les autres avaient échoué, mais elle ne peut aller plus loin. Trop de choses luttent contre elle : des siècles de traditions, d’habitudes, de règles d’existences, de formalisme. Tôt ou tard, ces forces diverses et séculaires auront raison de son énergie : alors elle sera forcée de céder. Je crains même qu’elle n’ait bientôt de graves ennuis… Lucien a entendu à l’hôpital des propos qui m’inquiètent.

— Moi aussi, j’en puis dire autant. Écoutez, ma chère dame, cela m’affole de la voir risquer sa tête dans toutes sortes de dangers inutiles. Je voudrais la persuader que le moment est venu d’épouser Nicolas Tarvin. Je n’ai pas le temps d’attendre davantage, car je suis décidé à quitter Rhatore : voilà la vérité. Ne me demandez pas pourquoi, mais sachez que c’est nécessaire. Il faut que j’emmène Kate. Si vous l’aimez, aidez-moi.

Mme Estes fit à cet appel la meilleure réponse. Elle alla dire à la jeune fille que Tarvin désirait la voir. Celui-ci attendit, le sourire aux lèvres, ne doutant pas de la réussite de ses projets. Dans la joie de son succès de la nuit précédente, il n’imaginait pas une ombre à son bonheur. N’avait-il pas le Naulahka ! Kate n’était-elle pas indissolublement liée au sort de ce collier !

Il crut voir un encouragement d’un heureux augure dans le numéro du Télégramme de Topaze, qui traînait sur une table, et qui racontait l’extraordinaire fortune de la mine préférée de Tarvin : la Lent Filon. Ses associés avaient trouvé une veine vraiment prolifère, qui rapportait cinq cents dollars par semaine. Il fourra la feuille dans sa poche en réprimant une violente envie de danser ; il remit cet exercice au moment où Kate lui accorderait sa main. Il se borna à faire entendre un petit sifflement de contentement, qu’il étouffa en voyant entrer son amie.

Le visage de la jeune fille ne montrait pas une volonté prête à se soumettre, mais il ne s’en préoccupa pas ; elle ignorait la victoire du Naulahka et la joie qui emplissait son cœur. Avant d’aborder le sujet brûlant, il se donna le plaisir d’admirer l’amazone grise qui avait remplacé l’habituelle robe blanche, adoptée par Kate depuis son arrivée à Rhatore.

— Je suis satisfait que vous ayez quitté le blanc, dit-il en lui tendant la main. C’est bon signe. Cela représente pour moi un commencement d’abandon de ce sale pays. Voilà bien les dispositions dans lesquelles je comptais vous trouver.

— De quoi donc parlez-vous ?

— De l’Inde… Il faut que vous partiez avec moi, fit-il doucement.

— Vous partez ? Je suis bien contente, dit-elle en hésitant un moment. Vous savez pourquoi ?… ajouta-t-elle avec une intonation affectueuse.

Tarvin se mit à rire en s’asseyant :

— Oui, je pars, mais je ne m’en vais pas seul, je vous emmène. Vous ne pensez pas que je vous laisserai derrière moi, je pense ?

Elle resta un moment silencieuse, puis elle le regarda en face :

— Nick, laissez-moi avoir une explication bien franche avec vous. Si j’ai tort, reprenez-vous… En tout cas, laissez-moi essayer. Vous me demandez de m’épouser, n’est-ce pas ?

— Oui, je vous le demande, répondit solennellement Tarvin. Donnez-moi l’occasion de le dire devant un prêtre et vous verrez.

— Je vous remercie, Nick. C’est là une preuve d’estime dont je vous suis reconnaissante. Mais, en réalité, que désirez-vous ? Pardonnez-moi de vous poser cette question, mon ami. Vous voulez que j’entre dans votre existence et que je complète la somme de vos ambitions, n’est-il pas vrai ? Avouez-le franchement ?

— Mais non ! grogna Tarvin.

— Mais si ! Le mariage n’est pas autre chose, et c’est très naturel. Voyez-vous, le mariage est l’absorption d’un être dans un autre être : l’un des deux ne vit plus sa propre existence… C’est le rôle de la femme que de s’anéantir ainsi en son mari ; je l’approuve, je l’admire, je l’envie, mais je ne puis m’y soumettre. Pour qu’une union soit heureuse, la femme doit se donner toute entière ; or, je ne m’appartiens pas et je ne puis vous offrir qu’une toute petite partie de moi-même, – celle qui n’est pas vouée à mon œuvre. Est-ce suffisant ?

— Bref, vous voulez dire qu’entre l’abandon de votre œuvre ou le mien, c’est encore ce dernier sacrifice qui est le plus facile ?

— Est-ce donc bien étrange ? Soyez loyal, Nick ! Imaginez-vous que je vous demande de renoncer à ce qui est l’essence de votre vie ?… De renoncer à votre œuvre, à vous ?… De renoncer à vos chimères, à vos rêves, à vos espérances, et, qu’en échange, je vous offre le mariage ?… L’accepteriez-vous ?… Du reste, quel homme – même le plus épris – l’accepterait à ce prix ?

— Mais, c’est précisément là le rôle de la femme, mon amie chère !

— De certaines femmes… Toutes n’envisagent pas le mariage de la même façon, il y a plusieurs sortes de dévouement.

— Voyons, Kate ! Un homme n’est pas un orphelinat ou une maison de refuge ! Vous parlez comme s’il vous fallait faire de lui l’objet essentiel de votre charité et vous y consacrer toute entière, corps et âme. C’est une affaire comme toutes les autres ! Au commencement, il faut se donner un peu plus de mal pour que tout aille bien… Mais, ensuite, les choses s’arrangent d’elles-mêmes… Est-ce donc pénible de boire votre café au lait, le matin, en compagnie de votre mari, d’être quelque part dans la maison, – pas trop loin du feu, – dans une jolie toilette, quand il rentre le soir ? C’est un contrat facile à exécuter. Essayez, Kate, je vous simplifierai votre tâche autant que possible : je vous aime, je vous veux, je saurai vous rendre heureuse.

— Vous êtes un brave cœur, Nick !… Mais, hélas ! ce n’est pas le mari qui fait le bonheur du ménage, c’est la femme… Or, notre mariage me placerait dans cette dure alternative : ou négliger l’œuvre que je poursuis pour n’être plus qu’une bonne épouse, et cela me rendrait malheureuse ; ou vous négliger, vous, et cela me rendrait plus malheureuse encore… Vous voyez bien que ce bonheur-là n’est point pour moi !

La main de Tarvin tâta le Naulahka à travers l’étoffe de sa veste, car une force bizarre semblait lui venir du collier fétiche, – la force de ne pas aggraver la situation par une douzaine de bons jurons.

— Kate, mon enfant, dit-il tranquillement, l’heure n’est pas propice pour évoquer des périls futurs, quand nous en avons de réels auprès de nous. Vous n’êtes pas en sûreté ici. Je ne puis vous laisser seule dans ce pays, et, de mon côté, il faut que je parte. Voilà pourquoi je vous demande, une bonne fois, de m’épouser.

— Mais, je ne crains rien. Qui peut me vouloir du mal, ici ?

— Sitabhaï, déclara-t-il rudement. Puis qu’est-ce que cela vous fait ? je vous répète que vous n’êtes pas en sûreté ici ; je sais ce que je dis.

— Et vous ?

— Oh ! moi, je ne compte pas.

— Dites-moi la vérité, Nick ? implora-t-elle.

— Eh bien ! je trouve que rien ne vaut le climat de Topaze.

— Alors, vous êtes en danger… en grand danger, peut-être ?

— Le fait est que Sitabhaï ne recherche pas les moyens de protéger ma précieuse existence, dit-il en souriant.

— Alors, il faut partir sans perdre une heure. Ah ! Nick, ne tardez pas.

— Je suis de votre avis, ma chère. Seulement, comme je ne puis me passer de vous, je compte que vous m’accompagnerez.

— Vous voulez dire que si je ne vous suis pas, vous resterez ici ? demanda-t-elle affolée.

— Non, ce serait là une menace. Je veux dire que je vous attendrai…

— Nick, d’où vient le nouveau danger ? Est-ce parce que je vous ai demandé d’informer le Maharajah de l’empoisonnement du petit Kunwar ?

— Vous ne m’avez rien demandé du tout, j’ai fait ce qu’il m’a plu, protesta-t-il.

— Je m’en veux beaucoup…

— De quoi ?… De ce que j’ai parlé au roi ?… Ne vous tourmentez pas de cette bêtise… La seule chose dont vous ayez à vous inquiéter pour le quart d’heure, c’est de vous sauver, de disparaître, de vous envoler, de partir enfin ?… Vous êtes à la merci d’une heure perdue, et moi aussi !

— Dans quelle affreuse situation me placez-vous ? gémit-elle d’un ton de reproche.

— Pardon, vous vous y êtes mise toute seule, je me borne à vous offrir une simple solution.

— Et cette solution, c’est vous-même ?

— Parfaitement. J’ai dit que c’était simple, je ne prétends pas que ce soit brillant. Kate, ma chérie, ne me torturez pas plus longtemps : je ne puis vous quitter avec cette menace de mort suspendue sur votre tête… Je ne pense pas que vous vouliez donner votre vie à ces créatures…

— Oui ! s’écria-t-elle en se levant, le regard illuminé. Je dois faire le sacrifice absolu de tout mon être : ma vie leur appartient.

Tarvin la regarda découragé, étonné, à bout d’arguments.

— Alors, vous refusez de venir avec moi ?

— Je ne le puis. Adieu, Nick, adieu pour la dernière fois.

— Bonne après-midi, dit-il en lui prenant la main. Adieu jusqu’à ce soir.

— Mais, vous allez partir ? pria-t-elle anxieuse.

— Moi ?… jamais de la vie. Maintenant, je reste ici, dussé-je organiser une armée d’occupation, me déclarer roi et prendre l’auberge comme siège du gouvernement. Partir ?… Allons donc !

Elle fit un geste pour le retenir, mais il était déjà hors de sa vue.

Kate retourna en soupirant auprès de son petit malade, qui égayait sa convalescence en s’amusant avec ses jouets préférés. Elle s’assit à côté du lit et se mit à verser des larmes silencieuses.

— Qu’avez-vous mademoiselle Katy, fit l’enfant après l’avoir considérée pendant quelques minutes avec étonnement. Je suis guéri, à présent, pourquoi pleurez-vous ? Quand je serai de retour au palais, je dirai à mon père tout ce que vous avez fait pour moi, et il vous donnera un village. Nous autres Radjpoutes, nous avons bonne mémoire.

— Ce n’est pas pour cela, Lalji, c’est…

— Alors, mon père vous donnera deux villages, interrompit-il vivement. Personne ne doit pleurer quand je me porte bien, car je suis fils du roi. Où est Moti ? Je veux qu’il s’asseye sur une chaise.

La jeune fille se leva gentiment et alla appeler le nouveau favori du Maharajah Kunwar, un petit singe gris à collier d’or, qui se promenait en liberté dans la maison, et, le soir, couchait auprès de son jeune maître. Moti répondit à l’appel, du haut d’un arbre du jardin, où il se querellait avec des perroquets sauvages ; il entra dans la chambre en gambadant et en babillant légèrement en langage de singe.

— Viens ici, petit Moti, dit le prince en levant la main, et l’animal fit un bond jusqu’à lui. J’ai entendu parler d’un roi, continua l’enfant en jouant avec le cercle d’or, qui dépensa trois lakhs pour les noces de son singe. Moti, as-tu envie d’une femme ? Non un collier te suffit. Nous dépenserons nos trois lakhs pour le mariage de Mlle Kate et de Tarvin-Sahib, quand nous serons rétablis, et nous danserons aux fêtes nuptiales…

Le petit Kunwar parlait en langue indigène, mais Kate comprit l’accouplement de son nom avec celui de Tarvin :

— Non ! non ! s’écria-t-elle.

— Pourquoi cela ?… Je suis bien marié, moi !

— C’est différent, et je préférerais que vous ne le fussiez pas, Lalji.

— Bon ! fit le Maharajah avec une moue. En ce moment je ne suis qu’un petit enfant, mais lorsque ma santé sera revenue, je redeviendrai roi, et personne n’aura le droit de refuser mes présents. Écoutez… Ce sont les trompettes de mon père… Il vient me voir.

Une sonnerie aiguë retentit au loin, mêlée au bruit sourd de chevaux au galop ; bientôt après la voiture et l’escorte du souverain arrivèrent avec un fracas de tonnerre à la porte du missionnaire. Kate jeta un regard inquiet sur son malade, craignant pour lui la fatigue de cette visite, mais celui-ci, les yeux brillants, serrait la poignée de son petit sabre, en criant :

— Bravo ! Voilà qui est bien !… Mon père a amené toutes ses trompettes !

Mme Estes fit entrer dans la chambre le Maharajah, dont la hauteur et la magnificence semblaient rapetisser la pièce. Le roi venait d’assister à une revue de sa garde, et était en grand uniforme de commandant en chef de l’armée de l’État. Le petit Kunwar promenait avec délices ses regards sur l’auguste personne de son père, commençant par les hautes bottes à éperons dorés, examinant la culotte de peau de daim blanche comme la neige, s’attardant à la tunique ruisselante d’or et aux diamants de l’Etoile des Indes, remontant jusqu’au turban safrané, piqué de l’aigrette d’émeraude. Le vieillard ôta ses gantelets et serra cordialement la main de Mlle Shériff. Après une orgie, Son Altesse était toujours fort aimable.

— L’enfant va mieux ? demanda-t-il. On m’a dit que c’était une petite fièvre. Moi aussi, j’ai été souffrant.

— L’indisposition était plus grave, Maharajah Sahib, répliqua Kate.

— Ah ! petit, voilà ce que c’est que de trop manger, fit le roi en se penchant tendrement sur son fils.

— Non, mon père, je vous assure que je n’ai fait aucune imprudence.

La jeune fille, debout à la tête du lit, caressait les cheveux du prince.

— Combien de troupes à la parade, ce matin ?

— Deux escadrons, mon général, répliqua le père, l’œil brillant d’orgueil. Tu es un vrai Radjpoute, Lalji.

— Et mon escorte, où était-elle ?

— Avec le régiment de Pertab-Sing. Ils ont conduit la charge finale.

— Par le Cheval sacré, s’écria Kunwar, ils chargeront un jour dans un vrai combat, n’est-ce pas ? Toi, au flanc droit, moi au flanc gauche.

— Parfaitement. Mais, pour accomplir ces exploits, un prince ne doit pas être malade, et il faut apprendre beaucoup de choses.

— Je sais… murmura le prince rêveur. Mon père, j’ai beaucoup réfléchi pendant les quelques nuits que j’ai passées ici. Est-ce que je suis encore un petit enfant ?… Il regarda Kate interrogativement, et ajouta : Je voudrais parler à mon père. Que personne n’entre.

La jeune fille quitta vivement la chambre, en se retournant pour envoyer un baiser à son petit malade, et le roi s’assit près du lit.

— Non, je ne suis plus un petit enfant, poursuivit le prince. Dans cinq ans je serai un homme, et j’aurai des soldats sous mes ordres. Mais comment saurai-je leur commander ?

— Il faut apprendre beaucoup de choses, répéta vaguement le Maharajah.

— Oui, j’y ai songé, la nuit, dans l’obscurité… On n’enseigne pas cela derrière les murs d’un palais ; ce n’est pas l’affaire des femmes… Mon père, laissez-moi aller au loin étudier pour devenir un prince.

— Où veux-tu aller ? Tu ne peux me quitter, mon amour.

— Je sais… je sais… Je reviendrai plus tard… Mais ne permettez pas que je sois un objet de risée pour les autres princes. Aux fêtes de mon mariage, le Rawut de Bunnaul s’est moqué de moi parce que je n’avais pas de livres de classe. Et celui-là n’est que le fils d’un noble de fraîche date. Il n’a aucune naissance, mais il connaît parfaitement la Rajpoutana jusqu’à Delhi, Agra et Abou ; il est en « première » à l’école des princes, à Ajmir. Père, c’est là que sont tous les fils de rois. Ils ne jouent pas avec les femmes, eux !… Ils montent à cheval avec des hommes, ils font manœuvrer les soldats… Et puis, l’air et l’eau sont bons à Ajmir !… J’aimerais tant à y aller !

Le visage du Maharajah s’assombrit, car il adorait le petit Kunwar.

— Un malheur pourrait t’arriver, Lalji… Songe un peu…

— Qu’est-ce qui pourrait m’arriver là-bas, sous la garde des Anglais ? Le Rawut de Bunnaul m’a dit que j’aurais un appartement particulier, des domestiques, des chevaux, des écuries comme les autres princes, et que je serais traité avec beaucoup de considération.

— Oui, répondit le roi avec une expression de tendresse. Nous sommes des fils du Soleil, toi et moi.

— Donc, il importe que je sois aussi instruit, aussi fort, aussi vaillant que ceux de ma race. Père, je suis las de passer mon temps dans les chambres des femmes, d’écouter les histoires de ma mère et les chants des danseuses : elles m’embrassent tout le temps. Laissez-moi aller à Ajmir, laissez-moi aller à l’école des princes. Le Rawut de Bunnaul m’a assuré que, dans un an, je serai capable de commander ma garde comme un vrai roi… Est-ce promis, mon père ?

— Quand tu seras remis, nous causerons de cela, non pas de père à fils, mais d’homme à homme.

— Cela, c’est bien… c’est très bien… d’homme à homme, fit Kunwar, la physionomie rayonnante.

Le Maharajah prit l’enfant dans ses bras et le caressa pendant quelques minutes en lui contant les petites nouvelles du palais, des menus détails, des événements de nature à l’intéresser. Puis, il dit en riant :

— Me permettez-vous de prendre congé, à présent ?

— Ah ! mon père murmura le prince en cachant sa figure dans la barbe du vieillard et en l’embrassant avec tendresse. Le Maharajah se dégagea doucement de son étreinte, sortit sur la pointe des pieds et disparut dans un nuage de poussière, accompagné d’une sonnerie de clairon. Dans le désordre du départ, un messager se glissa auprès de Kate, portant sur sa tête un panier d’herbes tressées rempli de pamplemousses, de bananes et de grenades, émeraude, or et cuivre ; il déposa son fardeau aux pieds de la jeune fille, en disant :

— C’est de la part de la reine.

Le petit prince entendit de sa chambre la voix de l’indigène, et il cria joyeusement :

— Kate, c’est ma mère qui vous envoie des fruits. Sont-ils gros ? Je vous prie, montrez-les-moi. Ah ! donnez-moi une grenade, supplia-t-il en la voyant entrer avec la corbeille.

La jeune infirmière posa le panier sur la table, mais le caprice de l’enfant changea aussitôt ; il voulut avoir un sorbet à la grenade, et Kate fut obligée de se mettre à préparer la boisson ; elle s’absenta un moment pour chercher un verre, et Moti se glissa sur le guéridon pour s’emparer d’une banane. Sachant que le petit Kunwar ne pouvait bouger, il ne prêta aucune attention à ses appels, s’assit délibérément sur son derrière, choisit sa banane, la pela avec ses fins doigts noirs, fit la grimace à son maître, et se mit à manger.

— Très bien, Moti, lui cria l’enfant en langue hindoue. Kate prétend que vous n’êtes pas un dieu, mais tout simplement, un petit singe gris ; maintenant, je suis de son avis. Vous serez battu quand elle reviendra, Moti.

Moti avait mangé la moitié de sa banane, lorsque Kate rentra avec son verre ; il n’essaya pas de fuir sa présence ; elle donna un léger soufflet au maraudeur qui tomba sur le côté.

— Regardez donc, Lalji, qu’a donc Moti ? demanda-t-elle en examinant curieusement la bête immobile.

— Il a volé, et à présent il fait le mort pour ne pas être puni. Battez-le !

Kate se pencha sur le petit corps contracté, mais il n’était point besoin de châtier Moti : il était mort.

Elle pâlit affreusement et courut respirer la corbeille de fruits : une odeur fade, douce, intolérable montait de la pyramide chatoyante.

Elle porta la main à son front, prise de vertige.

— Et bien ? demanda le prince qui ne pouvait apercevoir le cadavre de son favori. Eh bien ! et mon sorbet ?

— Je crois que ces fruits ne sont pas bons, Lalji, balbutia-t-elle en jetant par la fenêtre ouverte la moitié de la banane que Moti, en mourant, avait serrée contre sa pauvre poitrine.

Immédiatement, du haut de l’arbre, un perroquet s’abattit sur le morceau et l’emporta au milieu des branches. Cela se fit si vite que la jeune fille, encore troublée des émanations délétères, n’eut pas le temps de l’empêcher ; une minute plus tard, un petit paquet de plumes vertes tomba du feuillage : l’oiseau gisait mort sur le sol.

— Non, ces fruits ne sont pas bons, répéta-t-elle, l’air égaré.

Soudain une pensée lui traversa l’esprit : elle se souvint des avertissements de Tarvin. Ne lui avait-il pas dit que sa vie n’était pas en sûreté dans ce pays ?… Comme il avait raison ! L’effroyable raffinement de l’attentat lui emplissait l’âme de terreur. D’où venait le danger ? Où se cachait le péril ? L’air était aussi empoisonné, peut-être ?…

L’audace du méfait l’épouvantait. Si un pareil crime pouvait se commettre en plein jour, sous le couvert de l’amitié, pendant une visite du roi, que tenterait donc la Bohémienne, dans le palais même ? Cette femme et le Maharajah Kunwar vivaient sous le même toit, côte à côte… Kate frémit en songeant qu’elle avait failli donner innocemment des fruits à l’enfant et causer sa mort.

Le petit prince se retourna dans son lit et l’examina :

— Vous êtes souffrante ? demanda-t-il avec une gentillesse sérieuse. Alors, ne vous inquiétez pas de mon sorbet. Donnez-moi Moti pour jouer avec lui.

— Oh ! Lalji ! Lalji ! s’écria la jeune fille en prenant l’enfant dans ses bras d’un geste protecteur et en éclatant en sanglots.

— Voilà deux fois que vous pleurez aujourd’hui, observa le petit Kunwar surpris. Je le dirai à Tarvin-Sahib.

Ce nom frappa Kate en plein cœur et fit naître en son âme un amer regret. Ah ! revoir, un seul instant, cet être généreux et loyal dont elle avait si follement repoussé l’appui !… Ah ! retrouver une minute cet ami dévoué qui avait tout bravé pour la suivre dans ce pays semé d’embûches et de pièges !… Où pouvait-il être à présent ? Que lui était-il arrivé ?…

En ce moment, Tarvin était assis dans sa chambre, le Naulahka dans sa poche, son revolver sur la table, les deux portes grandes ouvertes pour mieux surveiller les abords de l’auberge, maudissant ce collier qui ne lui servait à rien, et rêvant au départ…

XIX

La jeune fille réfléchit longuement après avoir mis en sûreté les fruits maudits et consolé le petit Maharajah de la mort mystérieuse de son petit singe ; elle passa la nuit à faire son examen de conscience, et le lendemain matin, ses résolutions étaient plus fermes que jamais : son devoir était de poursuivre son œuvre jusqu’à la mort et de ne l’abandonner sous aucun prétexte. Honteuse de sa faiblesse passagère, elle ne voulait pas songer à celui qui restait dans le Gokral-Seectarum, s’exposant pour elle aux pires dangers ; elle ne voulait pas l’appeler à son aide, elle ne voulait pas paraître avoir besoin de lui, elle ne voulait pas céder…

Elle alla à l’hôpital dans la matinée pour échapper à l’angoisse de ses propres pensées. La femme du désert l’attendait comme d’habitude au pied du perron, les mains croisées sur son genou, la figure voilée. Dhunpat-Rai se tenait debout derrière elle, au lieu de surveiller les salles à l’intérieur. La cour était pleine de monde – visiteurs ou étrangers – malgré les nouveaux règlements qui n’admettaient les visites qu’une fois la semaine. Ce n’était pas le jour de permission, et Kate, énervée des événements de la veille, eut un mouvement de colère contre ces gens ; elle sauta à bas de son cheval en disant d’un ton irrité :

Que signifie ceci, Dhunpat-Rai ?

— Il y a dans l’hôpital un soulèvement religieux, répondit celui-ci. Ce n’est rien. J’en ai déjà vu de tout pareils… Seulement n’entrez pas.

Kate l’écarta d’un geste, sans dire un mot ; elle allait pénétrer dans l’intérieur, lorsqu’elle en fut empêchée par une demi-douzaine d’indigènes qui emportaient un de ses malades, un typhique arrivé à la dernière période de la maladie ; le cortège passa devant elle en la bousculant et en la couvrant d’injures. La femme du désert bondit près de la jeune fille, un large couteau à la main :

— Silence, chiens, hurla-t-elle. Que personne n’ait l’audace de lever la main sur cette péri, qui veut votre bien !

— Elle tue nos malades, cria un homme du peuple.

— Cela se peut… continua la femme avec un sourire radieux, mais je tuerai le premier qui l’empêchera de passer ! Êtes-vous des Radjpoutes ou bien des sauvages Bhils, descendus des collines ; êtes-vous des chasseurs de poissons, des chercheurs de vers blancs, pour accourir en foule parce qu’un prêtre venu on ne sait d’où trouble vos têtes de bouc ?… Vous dites qu’elle tue vos malades ?… Combien de temps allez-vous faire vivre cet homme avec vos charmes et vos remèdes ? Hors d’ici, allez hors d’ici !… Vous a-t-on demandé un sou pour vous soigner et pour vous donner les drogues dont votre ventre est plein ?… Allez-vous-en, ou je vous crache au visage !…

Et, d’un geste royal, elle balaya la foule.

— Il est plus sage de rester dehors, murmura Dhunpat-Rai à l’oreille de Kate. Il y a dans la cour un saint homme du pays qui excite tout ce monde contre nous. Moi-même je suis mal reçu.

L’hôpital était envahi par une quantité de gens qui empaquetaient la literie, la batterie de cuisine, les lampes et le linge, s’appelaient les uns les autres à voix basse à travers les escaliers, et emportaient les malades sur leur dos comme des fourmis emportent leurs œufs de la fourmilière renversée ; les uns tenaient des bottes de chrysanthèmes et s’arrêtaient à chaque marche pour marmotter des prières, les autres examinaient les instruments de chirurgie avec une terreur religieuse ; d’autres enfin tiraient de l’eau du puits et inondaient les salles pour les purifier.

Au milieu de la cour centrale se tenait un prêtre errant, nu comme la main, couvert de cendres, les cheveux longs, les mains crochues comme des serres d’aigle, l’air à demi fou ; il agitait au-dessus de sa tête son bâton en corne de cerf, pointu comme une lance, et il chantait d’une voix rauque une mélopée qui paraissait exciter l’assistance à presser sa besogne.

Quand il vit se dresser devant lui Kate, blanche de colère et le regard en feu, son chant monotone se changea en cri de haine féroce. Celle-ci essaya d’approcher des femmes, dont elle croyait s’être fait aimer. Mais les hommes la repoussèrent, et elle fut bousculée par un paysan aux épaules nues, le verbe haut, venu de son village, situé au fond des provinces. L’indigène n’avait nullement l’intention de lui faire du mal ; néanmoins la femme du désert se jeta sur lui et, de son couteau, lui balafra le visage : le blessé s’enfuit en hurlant.

— Laissez-moi leur parler, implora Kate, et la femme réprima de ses mains levées les clameurs de la foule. Le prêtre seul continua à hurler. La jeune fille marcha résolument sur lui, et, redressant sa petite taille, lui cria en langue hindoue :

— Tais-toi ! ou je trouverai bien moyen de te fermer la bouche !

L’homme s’arrêta étonné, et Kate se mit à haranguer les femmes, en tendant vers elles des mains suppliantes :

— Oh ! mes amies, que vous ai-je fait ? Vous savez bien que je vous aime et que vous pouvez vous adresser à moi jour et nuit ? Pourquoi partir ainsi, quand vous êtes encore malades ou convalescentes ? On ne vous retient, pas de force ici, vous êtes libre de vos actions, mais pour vous-mêmes, pour vos enfants, restez jusqu’à ce que je vous ai guéries, si Dieu le permet ! C’est l’été, à présent, et dans le désert la chaleur est affreuse… Nombre d’entre vous viennent de pays lointains… Qu’allez-vous faire ?

— Elle dit vrai ! elle dit vrai ! fit une voix dans l’auditoire.

— Oui, je dis vrai. Je me suis toujours montrée bonne pour vous. Confiez-moi la cause de votre défection, et ne vous sauvez pas comme des souris en déroute. Mes sœurs, vous êtes faibles et malades, vos parents, vos amis ignorent ce qu’il vous faut ; moi, je le sais…

— Arre ! Alors, que devons-nous faire ? demanda une femme. Ce n’est pas de notre faute, le prêtre assure…

Le tumulte éclata de plus belle, et les clameurs jaillirent toutes en même temps : — Il y a des sortilèges écrits sur les emplâtres… Nous ne voulons pas devenir chrétiens malgré nous… Que veulent dire les lettres rouges imprimées sur les sinapismes ?… Nous avons des marques étranges sur tout le corps… Le saint homme a eu une révélation sur la colline sacrée, et il a découvert les manœuvres du démon pour nous faire perdre notre religion… Tous les enfants que nous mettrons au monde à l’hôpital auront des queues de chameaux et des oreilles de mules… L’infirmière que vous avez renvoyée nous l’a dit.

— Silence ! silence ! s’écria Kate affolée devant le flot de ces interpellations diverses. De quels emplâtres parlez-vous ? Que veut dire ce conte puéril de sinapismes, de démons, de prétendue révélation ? Beaucoup d’enfants sont nés ici, et tous étaient bien portants, vous le savez ! Ce sont des histoires de la femme que j’ai chassée d’ici à cause de son incapacité.

— Non, non, c’est le saint homme !

— Que m’importe !… Ce saint homme vous a-t-il soignées ? Vous a-t-il veillées durant les longues nuits de douleurs ? S’est-il assis près de votre lit ? A-t-il arrangé vos coussins sous vos reins fatigués ? A-t-il tenu votre main dans la sienne pendant que vous souffriez ? A-t-il bercé vos enfants pour les endormir quand vous aviez besoin de repos ?

— C’est un saint homme. Il a fait des miracles, et nous ne voulons pas affronter la colère de nos dieux.

Une femme, plus audacieuse que les autres, cria :

— Regardez ceci !

Elle agita en l’air une feuille sinapisée, récemment commandée à Calcutta, sur laquelle étaient inscrits en lettres rouges le nom et l’adresse du fabricant.

— Quel est cet objet diabolique ? hurla la mégère d’un air farouche.

La femme du désert saisit celle-ci par les épaules et la fit tomber sur les genoux.

— Tiens-toi tranquille, face de chienne ! La dame docteur n’est pas faite de la même boue que toi et ton contact la souillerait si tu osais la toucher. Souviens-toi que tu n’es que du fumier et parle doucement.

La jeune fille prit l’emplâtre en souriant.

— Qui prétend que ce petit morceau de papier est l’œuvre du démon ? demanda-t-elle.

— Le saint homme… Le prêtre… Il doit savoir...

— Mais non, c’est vous qui devriez savoir, continua Kate, saisie de pitié devant cette ignorance. Voyons, vous avez porté cet emplâtre, Rithira, vous en êtes-vous mal trouvée ? Vous m’avez souvent remerciée de vous avoir soulagée, grâce à ce prétendu sortilège… Si c’était l’œuvre du diable, cela vous aurait réduite en cendres.

— À vrai dire, cela m’a beaucoup brûlée, grogna Rithira.

Kate ne put s’empêcher de rire : — C’est vrai ! je ne puis rendre mes remèdes agréables. Mais toutes, vous savez qu’ils vous font du bien. Que connaissent à nos médicaments tous vos amis, ces villageois, ces paysans, ces chameliers, ces bergers ? Comment peuvent juger nos drogues ceux qui vivent dans leurs montagnes, à cinquante milles d’ici ? Ne les écoutez pas. Oh ! je vous en supplie, ne les écoutez pas ! Dites-leur que vous voulez rester avec moi et que je vous guérirai. Je ne puis faire mieux. C’est pour cela que je suis venue près de vous… J’ai entendu parler de vos misères dans mon pays, loin, très loin, au-delà des mers, et mon cœur a été ému… Aurais-je parcouru tout ce chemin pour vous faire du mal ? Retournez à vos lits, mes sœurs, et ordonnez à ces fous de s’en retourner.

Il y eut un murmure d’hésitation dans l’auditoire, et, pendant quelques instants, les femmes restèrent indécises mais l’homme dont le visage avait été balafré se mit à vociférer :

— Tous ces discours ne servent à rien ! Emmenons nos épouses, nos sœurs ou nos filles ! Faites entendre votre voix, ô mon père ! cria-t-il au prêtre.

Celui-ci se leva et vomit un torrent d’injures, de menaces, de blasphèmes et d’imprécations. Bientôt la foule, domptée, lui obéit et s’achemina vers la porte, moitié de gré, moitié de force, par troupes de deux ou trois personnes. Kate appela en vain les femmes par leurs noms, les conjurant de rester, raisonnant, exhortant, suppliant ; rien n’y fit. Quelques-unes pleuraient, et toutes répétaient la même chose : elles regrettaient beaucoup de partir, mais elles craignaient la colère des hommes.

Les salles se dépeuplaient peu à peu ; le prêtre avait repris sa psalmodie, et dansait dans la cour. Le flot mouvant des robes éclatantes coulait le long des escaliers jusque dans la rue, et bientôt Kate vit disparaître, sous la lumière crue du soleil, la dernière des malades qu’elle avait entourée de soins si dévoués ; seule, la femme du désert resta à ses côtés.

… Et la jeune infirmière, l’œil fixe, contemplait son hôpital vide.

XX

— La demoiselle Sahib a-t-elle quelques ordres à me donner ? demanda Dhunpat-Rai, avec un calme tout oriental, tandis que Kate, bouleversée, s’appuyait sur l’épaule de sa fidèle amie. La jeune fille se contenta de secouer la tête, sans prononcer un mot.

— C’est dommage, dit l’indigène d’un air dégagé. C’est une conséquence du fanatisme et de l’intolérance religieuse du pays. Les mêmes événements se sont déjà produits plusieurs fois pour des motifs différents : une fois, ce fut pour des poudres médicinales ; une autre fois, les malades prirent la vaseline pour de la graisse de vache ; une fois encore, ils prétendirent que les verres gradués étaient des vases sacrés… Mais jamais je n’ai vu l’hôpital débarquer avec un tel ensemble. Je ne pense pas les voir revenir… En tout cas, fit-il, avec un aimable sourire, comme je suis un fonctionnaire de l’État, je continuerai à toucher mes appointements.

— Croyez-vous qu’ils ne reviennent jamais ? demanda Kate défaillante.

— Peut-être… avec le temps… et encore, quelques malades par ci par là… Des hommes atteints d’ophtalmie ou blessés par des tigres… Quant aux femmes, vous n’en reverrez pas. Leurs maris le leur défendront. Demandez plutôt à celle-ci.

Kate interrogea la femme du désert d’un regard désespéré ; celle-ci se baissa, ramassa une poignée de sable, la laissa filtrer entre ses doigts, puis essuya ses mains l’une contre l’autre et secoua la tête.

La jeune fille observait ses gestes avec angoisse.

— Vous voyez… plus rien… Tout est fini ! dit Dhunpat-Rai, satisfait au fond de la défaite des idées modernes. Et, maintenant, que va faire Votre Honneur ? Dois-je fermer le dispensaire, ou voulez-vous épurer le compte des médicaments ?

— Non ! non ! plus tard !… pas à présent. J’ai besoin de penser, de réfléchir, de me remettre. Je vous enverrai un mot. Venez, mon amie, dit-elle à la femme du désert, et toutes deux sortirent de l’hôpital, la main dans la main.

Quand elles furent dehors, la robuste Radjpoute souleva Kate comme une plume et la posa sur sa selle ; puis, elle se mit à marcher à côté du cheval, l’air farouche.

— Que vas-tu devenir ? demanda la jeune fille.

— J’étais la première arrivée, j’ai voulu partir la dernière. J’irai où tu iras. Ensuite, que Dieu me protège !

Kate se pencha en avant, prit la main de sa courageuse compagne et la serra avec reconnaissance.

Arrivée à la porte de la villa du missionnaire, la jeune fille fit appel à toute son énergie pour ne pas s’évanouir. Elle avait tant parlé à Mme Estes de ses futures espérances, elle s’était si souvent étendue sur ses projets humanitaires, elle avait fait de tels rêves d’avenir pour ces pauvres créatures abandonnées, qu’il lui était horriblement douloureux d’avouer l’échec de son œuvre. Elle chassa loin de son esprit la pensée de Tarvin, hors d’état de supporter cet autre chagrin.

Un messager de la Reine-Mère attendait à la Mission : on réclamait la présence de Kate et du Maharajah Kunwar au palais. La femme du désert posa la main sur l’épaule de son amie, comme pour la retenir, mais celle-ci se dégagea brusquement :

— Non, non ! il faut que j’aille là-bas ! Il faut que je fasse quelque chose, s’écria-t-elle en une sorte d’exaspération, puisqu’il existe encore un être au monde qui consente à me laisser agir ! J’ai besoin de travailler. C’est mon unique refuge, mon amie. Allez m’attendre au palais.

La femme céda et repartit silencieusement par la route poudreuse, tandis que Kate pénétrait dans la chambre où reposait le petit prince.

— Lalji, dit-elle en se penchant vers lui, vous sentez-vous assez vaillant pour vous faire porter en voiture et retourner auprès de votre mère ?

— Je préfère aller près de mon père, répondit l’enfant, qui était étendu sur le canapé, en pleine convalescence. Je veux l’entretenir d’une affaire très importante.

— Mais, voici très longtemps que votre mère ne vous a vu, mon chéri.

— C’est bien, j’irai.

— Alors, je vais prévenir qu’on attelle la voiture.

Kate se disposa à quitter la chambre.

— Non, je vous prie. Je veux avoir ma voiture à moi. Qui est là dehors ?

— Fils du ciel, c’est moi ! répliqua la voix rauque d’un soldat.

— Achcha ! Va au galop dire qu’on m’envoie ma barouche et mon escorte. Si l’on n’est pas là dans dix minutes, préviens Saor-Singh que je lui supprimerai sa solde et lui noircirai la figure devant tout le régiment. C’est aujourd’hui que je repars en guerre.

— Que la grâce de Dieu soit sur le Fils du ciel pendant dix mille ans ! cria le soldat en se mettant en selle et en partant bride abattue.

Mme Estes et Kate aidèrent l’enfant à se préparer et le transportèrent sur la véranda en le soutenant sous les bras ; il s’efforça de rendre le salut à son escorte d’une manière digne d’un homme.

— Ahi ! je suis très faible, dit-il avec un petit rire en montant dans sa barouche. Jamais, je ne me remettrai à Rhatore. Kate, si je demande une faveur à mon père, voudriez-vous dire que cela sera bon pour ma santé ?

Kate, dont les pensées s’envolaient au loin, caressa doucement l’épaule de l’enfant, en contemplant le rocher rougeâtre sur lequel se dressait le palais :

— Comment pourrais-je dire cela, Lalji ?

— Mais si, c’est une chose très raisonnable ?

— Vraiment ?

— Oui. J’ai combiné cela tout seul. Je suis fils de roi, et je veux aller au collège des princes, à Ajmir… Oui, je veux y aller pour apprendre à me battre et à monter à cheval, avec les autres princes du Rajpoutana. Comme cela, je deviendrai tout à fait un homme. Je saurai ce que c’est que le monde. Vous verrez que mon projet est sage !… Le monde me semble très grand depuis que j’ai été malade. Dites-moi, Kate, l’eau noire que vous avez traversée pour venir ici, est-elle très profonde ? Où est Tarvin-Sahib ? Je voudrais le voir. Est-il fâché contre moi ou contre vous ?

Il bavarda ainsi jusqu’au moment où ils s’arrêtèrent devant une petite entrée du palais qui menait aux appartements de la Reine-Mère. La femme du désert les attendait, couchée en travers de la porte.

— J’ai entendu le message du soldat et je sais ce qu’on vous veut, dit-elle à la jeune fille. Donnez-moi l’enfant, je le porterai dans le palais… Non, mon prince, n’aie pas peur, je suis de sang noble.

— Les femmes de sang noble sortent voilées et ne courent pas les rues, dit Kunwar avec méfiance.

— La loi pour toi et les tiens n’est pas la même pour moi et les miens, répondit la Radjpoute en riant. Nous autres, qui sommes obligées de gagner notre pain à la sueur de notre front, nous ne pouvons travailler la figure couverte… Allons, Fils du ciel laisse-toi faire.

Elle prit le Maharajah dans ses bras et l’enleva comme une plume, tandis qu’il se penchait gaiement de côté en battant des mains ; la porte sévère grinça sur ses gonds en s’ouvrant, et laissa passer la femme, l’enfant et la jeune fille.

Cette partie du palais était fort délabrée ; le revêtement de faïence des murs s’écaillait en maints endroits et tombait par place ; la peinture des volets disjoints se boursouflait sous l’action du soleil ; la cour centrale était pleine de fumier et d’ordures. Une reine qui a perdu les faveurs du roi perd en même temps beaucoup d’avantages matériels.

Une porte s’ouvrit et une voix les appela doucement. Ils entrèrent tous trois dans l’obscurité et suivirent un long couloir, dallé de stuc d’un blanc éclatant, aussi poli que du marbre, – un couloir qui conduisait aux appartements de la reine. La mère du petit Kunwar habitait de préférence une chambre longue et basse exposée au nord-est, où elle pouvait appuyer sa tête contre la muraille fraîche, et rêver à sa patrie : là-bas, au-delà des sables, dans les collines de Coulou, très loin… Là, elle ne pouvait entendre les bruits du palais, et seuls les pas des servantes venaient troubler le silence de l’auguste souveraine déchue.

La femme du désert, serrant étroitement le prince contre sa poitrine, traversait le labyrinthe des salles vides, des escaliers étroits, des chambres inhabitées, avec l’air d’une panthère en cage. Tous ces détours étaient familiers au petit Maharajah et à Kate, ainsi que leur solitude et leur mystérieuse tristesse ; pour l’un, c’était le cadre habituel de sa vie quotidienne ; pour l’autre, c’était une partie des misères que son devoir la condamnait à voir journellement.

Enfin, le voyage s’acheva ; la jeune fille souleva une portière et la reine se leva d’une pile de coussins blancs sur lesquels elle était assise près de la fenêtre ; elle s’écria :

— Mon fils est-il guéri ?

L’enfant sauta à terre, et sa mère l’embrassa en pleurant, lui donnant mille noms tendres, le caressant passionnément. La réserve de Kunwar se fondit aussitôt : il s’était efforcé un moment de se comporter comme un vrai Radjpoute, c’est-à-dire comme un homme que toute manifestation publique d’émotion humilie au-delà de toute expression, mais il se mit à rire et à sangloter de joie. La femme du désert se couvrit les yeux de la main en murmurant des mots inintelligibles, et Kate se détourna pour regarder par la fenêtre.

— Comment pourrai-je vous remercier ? dit enfin la reine. Oh ! mon fils, mon cher fils, enfant de mon cœur, ce sont les dieux et la dame-docteur qui t’ont sauvé ! Mais qui est cette créature ?

Ses yeux tombèrent pour la première fois sur la femme du désert, qui se tenait près de la porte, enveloppée dans son pagne rouge pâle.

— C’est elle qui m’a porté de la voiture ici, répondit le prince. Elle m’a déclaré être une Radjpoute de race noble.

— Je suis de sang chohan. La fée blanche a opéré un miracle sur mon mari. Il avait la tête malade et ne me reconnaissait plus. Il est mort, c’est vrai, mais avant de rendre le dernier soupir, il m’a souri et m’a appelée par mon nom.

— Et c’est elle qui t’a porté ! fit la princesse frissonnante, en serrant le Maharajah contre sa poitrine ; car, suivant la coutume hindoue, elle considérait le contact d’une veuve comme un mauvais présage.

La femme tomba à genoux :

— Pardon ! pardon ! j’ai eu trois enfants, et les dieux me les ont ravis, ainsi que mon mari. C’était si doux de tenir ton fils dans mes bras ! Tu peux me pardonner toi qui possèdes un tel trésor ! Moi je ne suis qu’une pauvre veuve.

— Et moi, la veuve d’un homme vivant, fit la souveraine dans un souffle. Allons, relève-toi, je ne t’en veux pas.

La femme restait prosternée, tenant dans ses mains les pieds nus de la reine.

— Voyons, lève-toi, ma sœur, fit celle-ci avec bonté. Ton langage est plus doux que celui des montagnards de Coulou, mais certains de tes mots sont nouveaux pour moi.

— Je suis une fille du désert, je sais faire paître les chameaux et traire les vaches… J’ignore comment on parle aux grandes reines comme toi… Excuse-moi… Que la fée blanche te réponde à ma place.

Kate écoutait d’une oreille distraite. Déchargée de la surveillance du Maharajah, elle songeait à la honteuse déroute de l’hôpital et à la ruine de son œuvre ; elle revoyait ses malades déserter une à une ses plus chères espérances ; elle se représentait Tarvin mourant au milieu d’atroces tortures, et elle avait l’impression de le tuer de sa propre main.

— Cette femme, dit-elle à la reine d’un air las, est la seule de toutes celles à qui j’ai tenté de faire du bien, qui soit restée auprès de moi aujourd’hui.

— Le bruit a couru dans le palais que vous aviez des ennuis à l’hôpital, Sahiba ? demanda la princesse, le bras passé autour du cou de son fils.

— Il n’y a plus d’hôpital, répondit la jeune fille, farouche.

— Vous m’avez promis de m’y conduire quelque jours, Kate, fit le Maharajah.

— Les femmes avaient la tête perdue, dit la Radjpoute, toujours prosternée à terre. Un prêtre insensé leur a conté des mensonges et leur a fait croire qu’il y avait des sortilèges dans les médicaments.

— Que le ciel nous protège des malins esprits ! pria la souveraine.

— Et maintenant, continua tranquillement l’autre en haussant les épaules, ces folles vont aller courir partout pour répéter que leurs enfants sont des singes et que leurs âmes de poules mouillées sont vendues au diable… Dans une semaine, elles sauront à quoi s’en tenir, car elles mourront côte à côte, toutes ensemble…

Kate frissonna, car elle sentait trop bien la vérité de ces paroles.

— Mais les drogues ? commença la princesse. Sait-on les mystérieux pouvoirs qui résident dans les drogues ?

— Qu’importent les drogues ! s’écria la Radjpoute. La dame-docteur a fait parler mon mari avant sa mort, et je suis sa servante.

— Elle a rendu la santé à mon fils, dit la reine, et je suis sa sœur.

Le prince regarda sa mère avec curiosité.

— Pourquoi cette personne te tutoie-t-elle ?… cela paraît étrange de voir une inférieure te traiter de la sorte.

Nous sommes deux femmes, mon enfant. Repose-toi dans mes bras. Il me semble si doux de te sentir près de moi, mon trésor.

— Le Fils du ciel est aussi maigre que du maïs sec…

— … Ou qu’un singe décharné, ajouta la reine en posant ses lèvres sur la tête de l’enfant.

Les deux mères hindoues, suivant l’habitude, dépréciaient très haut l’objet de leur tendresse, afin de calmer les dieux jaloux du bonheur des hommes et de ne pas leur donner ombrage.

— Ahi ! mon petit singe est mort ! gémit l’enfant. Laissez-moi aller dans le palais chercher un autre singe.

— Il ne faut pas quitter cette chambre pour courir dans les corridors glacés, tu es trop faible, fit la reine en se tournant du côté de Kate. Mademoiselle Sahib, empêchez-le de sortir.

La pauvre mère savait par expérience que la volonté de son fils était indomptable.

— Je le veux, articula l’enfant sans tourner la tête. Je le veux et je suis le maître.

— Restez avec nous, mon chéri, murmura Kate, tirée de sa rêverie. Elle était en train de se demander si dans trois mois elle pourrait de nouveau réunir les malades de l’hôpital et si les dangers qui menaçaient Tarvin n’étaient pas exagérés.

— Je le veux, fit le Maharajah en se levant, je suis fatigué d’entendre bavarder.

— La reine me permet-elle ?… demanda la femme du désert tout bas. L’autre fit un signe d’acquiescement, et le petit Kunwar se vit saisir par deux bras bruns, contre la force desquels il ne pouvait lutter.

— Lâche-moi, toi, la veuve ! s’écria-t-il furieux.

— C’est mal à un Radjpoute d’insulter une femme, répondit celle-ci tranquillement. Si le bouvillon n’obéit pas à la vache, c’est le joug qui lui apprendra à se soumettre. Le Fils du ciel n’est pas encore assez vigoureux pour courir seul ; il tombera dans les escaliers et se fera du mal. Quand son courroux sera passé, il sera très fatigué… À présent même – et les grands yeux clairs se penchèrent sur le visage du Maharajah – il commence à se calmer. Encore un peu, Fils du ciel, et tu ne seras plus un prince, mais un enfant, un tout petit enfant, comme ceux que j’ai mis au monde… comme ceux que j’ai perdus ! Ahi ! Ahi !

En effet, Kunwar, épuisé par son accès de colère, à bout de forces, laissa tomber sa tête sur l’épaule de la veuve :

— Quelle honte ! balbutia-t-il. Je n’ai plus envie de m’en aller… Laissez-moi dormir.

La femme caressa l’épaule de l’enfant, le donna à sa mère qui le coucha sur un coussin à côté d’elle, le couvrit d’une robe de mousseline et se mit à contempler son trésor. La Radjpoute se coucha sur le sol. Kate s’assit sur le carreau et écouta le tic-tac d’une mauvaise pendule anglaise accrochée dans une niche. Au loin, une voix féminine chantait un refrain plaintif ; le vent chaud de midi soupirait contre les volets disjoints de la croisée ; les chevaux de l’escorte piaffaient et mâchaient leurs mors, dans la cour, à cent pieds au-dessous de cette chambre. Kate écoutait ces bruits divers en pensant à Tarvin et sentait grandir sa terreur.

— Il dort, dit enfin la reine, les yeux mouillés de larmes d’attendrissement. Que disait-il donc de son singe, mademoiselle Sahib ?

— La pauvre bête est morte, fit la jeune fille obligée de mentir. Elle avait dû manger quelque mauvais fruit dans le jardin.

— Dans le jardin ? questionna la princesse soupçonneuse.

— Oui, dans le jardin.

— Comment est-elle morte ?

— Je… je ne sais pas… Je l’ignore.

Il y eut un grand silence plein de sous-entendus.

— Mademoiselle Sahib, que pensez-vous de mon fils ? reprit la reine. Est-il complètement guéri ?

— Pas tout à fait, mais il se remettra avec le temps. Un changement d’air lui ferait du bien.

— J’y pense souvent dans mes journées de solitude, mais cela me brise le cœur et me cause d’inexprimables angoisses. Que sais-je du monde extérieur ?… Comment serais-je sûre qu’il sera bien soigné loin de moi ? Ici même… Elle s’arrêta brusquement. — Depuis votre arrivée, mademoiselle Kate, mon âme a été plus tranquille, mais je ne sais si vous-même ne repartirez pas bientôt.

— Je ne puis protéger l’enfant contre tous les dangers qui l’entourent, mais croyez-moi, éloignez-le d’ici le plus vite possible. Au nom du ciel, faites-le partir.

— Luck hai ! Luck hai ! c’est la vérité… c’est la vérité ! cria la veuve en se redressant.

La reine, étonnée, regarda la femme couchée à ses pieds.

— Tu as eu trois enfants ? demanda-t-elle.

— Oui, trois garçons, et un quatrième qui n’a pas vécu.

— Les dieux te l’ont repris ?

— L’un est mort de la variole et les deux autres des fièvres.

— Ton mari n’appartenait qu’à toi seule ?

— Nous n’étions que deux, lui et moi. Dans nos villages, les hommes sont pauvres, et une épouse leur suffit.

— Arre ! Il y a aussi des riches dans les villages... Écoute à présent. Si ton mari avait eu une seconde épouse, et si celle-ci avait voulu la vie de tes trois enfants…

— Je l’aurais tuée, cria la femme, les narines frémissantes, la main sur la poitrine.

— Et si, au lieu de trois enfants, tu n’avais eu qu’un fils unique, les délices de tes yeux… Et si tu avais été certaine de n’en jamais plus avoir d’autres… Et si tu avais vu, dans l’ombre, cette épouse chercher à faire disparaître celui-là… Qu’aurais-tu fait ?

— Je l’aurais égorgée après lui avoir fait subir mille tortures. Oui, je l’aurais égorgée dans les bras de son mari, et si elle était morte avant que je ne me fusse suffisamment vengée, je l’aurais poursuivie jusque dans les enfers !

— Mais toi, tu peux sortir au grand soleil et te promener dans les rues sans être remarquée, fit la reine amèrement. Tes mains sont libres et ta figure découverte… Mais, si tu étais une esclave au milieu d’autres esclaves, une étrangère au milieu d’autres étrangères, si tu avais perdu la faveur de ton maître ?

La femme baisa les pieds qu’elle tenait dans ses mains, et répondit respectueusement :

— Je ne lutterais pas pour moi-même, mais je me souviendrais de mes devoirs maternels, et j’enverrais mon fils loin, très loin…

— Hélas ! autant vaut s’arracher la main droite !… gémit la reine.

— Mieux vaut s’arracher la main que le cœur, Sahiba ! Quelqu’un peut-il protéger ton fils dans ce palais ?

La pauvre mère montra Kate du doigt et répliqua :

— Celle-ci est venue d’un pays inconnu, et elle a déjà sauvé deux fois l’enfant.

— Ce n’est pas suffisant. Ses drogues sont bonnes et son habileté est grande, mais ce n’est qu’une vierge qui ne sait encore rien de la vie… Je suis peut-être frappée par un mauvais sort, mais je connais les douleurs de l’enfantement et l’anxieuse veillée près des nouveau-nés…

— Moi aussi… moi aussi…

— Ma maison est vide, je suis veuve, sans enfant, jamais plus un homme ne me recherchera…

— Moi aussi… moi aussi…

— Mais non !… si ton maître t’a abandonnée, l’enfant te reste, et tu dois veiller sur lui. Garde-toi d’obéir à ton égoïste amour, et fais-le partir.

— Mais où l’envoyer ? En savez-vous quelque chose, mademoiselle Kate ? Ici, nous ne savons rien du monde extérieur, nous qui vivons derrière un rideau.

— Je crois que le Maharajah désire aller à Ajmir, à l’École des Princes. Il me l’a souvent répété, répondit la jeune fille qui n’avait pas perdu un mot de la conversation. Il serait heureux d’y passer un an ou deux.

— Un an ou deux ! fit la princesse avec un rire nerveux. Un an ou deux, mademoiselle Kate !… Un siècle… Savez-vous ce que je souffre pendant une seule nuit d’absence ?

— De quoi te plains-tu ? sanglota la femme du désert. Au moins ton fils accourt à ton appel !… Tandis que les miens ne répondent jamais à mes cris ! Mais cette jeune fille ne saurait nous comprendre, elle ignore les bonheurs et les souffrances de la maternité… Elle ne sait rien de la vie…

Kate commençait à s’énerver de la persistance des deux femmes à l’exclure de leur intimité, elle dont la mission était de consoler les affligés.

— Je connais la vie, puisque je connais la souffrance qui est son essence même, dit-elle violemment.

— Non, répondit la reine. Vous ne connaissez ni la joie, ni la douleur. Vous êtes très instruite, et moi, j’ai toujours vécu emmurée dans ce palais, mais je suis plus instruite que vous : je sais ce que vous n’avez jamais appris, quoique vous ayez guéri mon fils et rendu la parole au mari de cette femme. Comment vous remercier, mademoiselle Kate ?

— En lui apprenant la vérité, s’écria la veuve. Nous sommes ici trois femmes : la feuille morte, l’arbre en fleur et le bouton encore fermé.

La princesse attira doucement la jeune fille vers elle et l’obligea à poser la tête sur ses genoux. Kate, brisée par les émotions de la journée, lasse de corps et d’esprit, s’abandonna à cette étreinte caressante et resta immobile. Les petites mains de la reine écartèrent les boucles de son front pur, et ses profonds yeux noirs brûlés par les larmes plongèrent dans les yeux clairs de l’étrangère. La Radjpoute s’accroupit aux pieds de son amie et passa son bras autour de sa taille.

— Écoutez, mon enfant, commença la reine avec une infinie tendresse. Un proverbe de mon pays dit qu’un rat, ayant trouvé une racine de safran, voulut ouvrir une boutique de droguerie. Il en est de même de la souffrance que vous ignorez et que vous voulez guérir. Cela ne vous fâche pas, ma chérie ? Vous ne devez pas vous en montrer offensée. Oubliez la différence de nos races et souvenez-vous seulement que nous sommes sœurs. Mais, auprès de nous qui sommes des épouses et des mères, vous n’êtes qu’une petite sœur sans expérience et sans force. Le monde est obscur pour celles qui n’ont pas d’enfants. Je fais en tremblant mes prières devant mes dieux que vous prétendez n’être qu’une informe pierre noire ; je frémis à l’approche de la nuit à cause des démons qui chevauchent sous mes fenêtres ; je reste ici, assise dans l’ombre, filant laine ou préparant des mets agréables pour mon maître qui n’y touche jamais ; je vis comme une recluse, comme une sauvage, comme une pauvre plante… Oui, c’est vrai ! Tandis que vous, vous venez de loin, vous êtes savante, vous m’avez enseigné bien des choses nouvelles… Cependant vous n’êtes qu’un être incomplet, inutile, solitaire, et, en somme, le véritable sens de la vie vous échappe. Vous ne pouvez imaginer la grandeur de mon bonheur, non plus que l’amertume de mes peines, car vous n’avez rien éprouvé de semblable…

Jamais je ne me suis confiée à vous, jamais je ne vous ai dit toutes mes pensées, jamais je ne vous ai complètement ouvert mon cœur : vous n’êtes qu’une vierge et nous ne parlons pas la même langue. Ainsi cette femme qui vient du désert me connaît mieux que vous. Vous m’assurez avoir appris dans une école toutes les façons de guérir les hommes et de calmer leurs souffrances… Petite sœur, comment pouvez-vous soulager la vie, vous qui ne l’avez jamais donnée ? Avez-vous senti le poids d’un nourrisson suspendu à votre sein ?… Pourquoi rougir ?… Non, n’est-ce pas ? Rien qu’à vous entendre parler pour la première fois, rien qu’à vous voir marcher de ma fenêtre, je le savais d’avance. Et les autres femmes, mes sœurs dans le monde, elles le savent aussi, mais elles n’osent pas vous parler comme je le fais. Quand l’enfant palpite dans leurs entrailles, elles s’éveillent la nuit et entendent la terre entière palpiter du même battement… Aujourd’hui, l’hôpital s’est vidé et les malades sont parties l’une après l’autre. Que leur avez-vous dit pour les retenir ?

La veuve répondit pour Kate :

— Elle leur a promis de les guérir.

— Et quel serment avez-vous employé pour donner plus de force à vos paroles ?

— Aucun, répliqua encore la Radjpoute. Elle les a appelées par leur nom.

— De quel droit essayiez-vous d’arrêter ces femmes ?… Au nom des fatigues ou des sacrifices que vous aviez supportés pour elles !… Cela était bien peu de chose… Au nom d’une souffrance commune ? Au nom des douleurs de la maternité ?… À la bonne heure !… Mais il n’y avait point d’enfant dans vos bras et vos yeux n’avaient pas le regard d’une mère. Par quelle magie, alors, vouliez-vous les retenir ?… Petite sœur, vous rêviez de secourir les femmes, mais pour cela il fallait être une femme.

Elle se tut. Kate restait inerte, la tête posée sur les genoux de la reine.

— Oui ! fit la veuve. Le voile, signe du mariage, a été arraché de ma tête, les anneaux de verre de mes bras ont été brisés, et je porte malheur aux voyageurs. Je suis condamnée à vivre seule jusqu’à ma mort, gagnant péniblement mon pain à la sueur de mon front. Mais je remercie tous les jours nos dieux de m’avoir fait connaître l’amour et de m’avoir donné des enfants. Souviens-toi de ceci, mademoiselle Sahib : un prêtre errant, une femme stérile et une pierre dans l’eau, sont de la même famille. Que vas-tu faire à présent ? La reine a dit la vérité. Les Dieux t’ont aidée, mais, à présent, ils t’ont avertie que leur protection s’était désormais retirée. Que te reste-t-il ? Une telle œuvre n’est pas l’affaire d’une jeune vierge. La princesse au fond de son palais, claustrée dans sa chambre obscure, a deviné ce que j’ai vu chaque jour dans les salles de l’hospice, moi qui ne t’ai pas quittée. Petite sœur, est-ce vrai ?

Kate se souleva lentement et se redressa sur ses pieds.

— Emmenez le Maharajah et partons, articula-t-elle d’une voix rauque.

L’obscurité cachait son visage.

— Non, dit la reine, cette femme le gardera. Allez seule.

Kate disparut.

XXI

Se tenir en selle sans bouger et rester longtemps dans cette position, est la première chose que doit savoir un élève jockey : or, depuis deux jours, Tarvin, l’âme angoissée, était en train de prendre, malgré lui, une de ces leçons d’immobilité. Son départ était nécessaire à l’avenir de Topaze, au salut de Kate, au bien de tout le monde… La ville bien-aimée attendait ; Fibby, tout sellé, était prêt, mais celle qu’il adorait ne venait pas… Et il était obligé de rester enfermé dans cette chambre d’hôtel, le cœur rongé d’inquiétude, contemplant Rathore qui dormait sous le soleil, et les vols de milans qui tournoyaient au-dessus de ses toits.

Au crépuscule, il voyait des formes humaines enveloppées de grands manteaux, se poster dans les environs de l’auberge et en surveiller les abords ; à chaque instant, un homme à cheval venait donner des ordres à ces émissaires, et Tarvin pouvait entendre le bruit régulier des sabots de sa monture ; ce qui n’avait rien d’encourageant.

Les heures s’écoulaient lentement, et, tout en regardant les ombres grandir ou se rapetisser, l’Américain envisageait la situation avec un certain pessimisme ; il venait de perdre deux mois précieux, et le reste de l’année paraissait vouloir être dépensé d’une façon aussi peu profitable. Kate continuait à être exposée aux pires dangers, car Sitabhaï devait croire que le collier était destiné à « la frêle jeune fille blanche ». D’un autre côté, comment expliquer toute l’affaire à celle-ci ? Il lui avait déjà parlé des périls qui l’entouraient, sans lui donner d’autres détails, mais sûrement elle lui demanderait des éclaircissements.

Que lui dirait-il ? Dans ce chaos d’éléments confus et louches, un seul point restait férocement comique : c’était la scène que le roi ferait à Sitabhaï en constatant la disparition du « Joyau de l’État ». De quelle manière dissimulerait-elle cette perte, et surtout dans quelle royale fureur entrerait sa petite âme de Bohémienne haineuse ?… En songeant à toutes les difficultés amoncelées devant lui, Tarvin secouait tristement la tête :

— Tout cela n’est pas bon pour moi, se disait-il, c’est même aussi mauvais que possible. J’ai un vague soupçon que Juggut-Singh n’en sortira pas indemne, lui non plus !… Hélas ! mon gros ami, vous n’auriez pas dû me manquer, quand j’étais au bout de votre fusil, sous les murs de la ville.

Le jeune homme rêvassait mélancoliquement, examinant la plaine blanche sous le soleil de midi, et se demandant lequel de ces promeneurs disséminés sur la route pouvait bien être un espion du palais. Non loin de là, un homme était couché et semblait sommeiller près de son chameau. Tarvin, sans dessein arrêté, sortit de la véranda et se mit à se promener sur le chemin d’un air indifférent ; le dormeur fit un mouvement brusque qui découvrit un objet brillant comme l’argent. L’Américain marcha droit sur lui, le pistolet au poing, et quand il arriva près de l’indigène, celui-ci ronflait à poing fermés : le canon d’un fusil neuf et très propre sortait de ses vêtements.

— Ah ça ! songea Tarvin, Sitabhaï équipe sa milice aux frais de l’État. Le fusil de Juggut-Singh était aussi battant neuf… Seulement ce brigand-là doit mieux connaître le maniement des armes à feu que le gros eunuque… Hé ! l’ami ! cria-t-il en secouant l’individu avec son revolver, je suis désolé de vous déranger pour vous demander votre fusil… Dites à votre maîtresse de renoncer à ses projets. Cela ne lui rapportera rien.

L’Hindou comprit l’éloquence muette du pistolet ; il abandonna avec un certain regret le fusil réclamé et partit en fouillant son chameau d’un air dépité.

— Je me demande combien j’aurai encore de soldats à désarmer, se dit Tarvin en rentrant à l’hôtel, son butin sur l’épaule. Je me demande aussi ce qu’elle peut bien machiner contre Kat