Isabelle Kaiser

LA VIERGE DU LAC

Roman des montagnes d’Unterwalden

1904

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Table des matières

 

PRÉLUDE (1795) 4

I. 4

II. 11

III. 20

IV.. 28

V.. 38

PREMIÈRE PARTIE  (1810) 46

VI. 46

VII. 60

VIII. 73

IX.. 88

X.. 99

XI. 107

DEUXIÈME PARTIE. 115

XII. 115

XIII. 126

XIV.. 134

XV.. 143

XVI. 157

XVII. 169

TROISIÈME PARTIE. 177

XVIII. 177

XIX.. 186

XX.. 195

XXI. 204

XXII. 216

XXIII. 225

XXIV.. 232

Ce livre numérique. 236

 

C’est à toi, Unterwalden, pays de ma mère, que je dédie ce livre qui n’est qu’un reflet de ta beauté et du courage de ton petit peuple héroïque et de la candeur intrépide de la Vierge de ton lac montagnard.

ISABELLE KAISER.

PRÉLUDE
(1795)

I

Le curé d’Espane, Béat Zumstein, monte en chaire. Après avoir prié, il toussote et dit : « Prêtez l’oreille à l’évangile de ce jour ; il est écrit au chapitre vingt et un de saint Jean, verset seizième : « Jésus lui demanda encore une seconde fois : « Simon, fils de Jonas, m’aimes-tu ? » Il lui répondit : « Oui, Seigneur, vous savez que je vous aime. » Il lui dit : « Pais mes brebis. »

Un murmure court à travers les rangs des fidèles, comme si des branches sèches bruissaient sous un coup de vent. Au nom de Jésus tous les genoux ploient avec une hâte maladroite.

Devant l’autel de la Vierge la bannière des pâtres est suspendue, et dans les premiers bancs les montagnards sont debout, le bouquet vert fixé sur leur poitrine.

Le rude et chaste parfum du romarin se mêle à l’odeur de l’encens. Les petites filles aux minces tresses, aux mains mobiles, regardent furtivement vers les gars en habits de fête. Les petits garçons se redressent, comme impatients de grandir. Les jeunes filles baissent les yeux sur le livre de prières, mais elles ne lisent pas ce qui est écrit de la haine des réjouissances profanes et de l’angoisse des âmes perdues. Sous le corsage brodé les cœurs palpitent au-devant des jours de joie : il n’y a qu’une fois par année la fête des pâtres à Espane.

Les hommes aux nuques qui ne fléchissent pas devant les intempéries, aux mains noueuses habituées à empoigner hardiment les rochers, les arbres, le gibier et le bétail, regardent sans crainte vers le curé, les uns avec une sorte de bravade, les autres dans une attente confiante, tous dans une tension très vive.

Les temps sont graves et la parole de Dieu pèse d’un grand poids dans la balance quand les hommes ne sont pas d’accord pour les œuvres de l’avenir.

Et le curé dit :

« Mes bien-aimés paroissiens ! Les bergers furent de tout temps les élus de Dieu. Réjouissez-vous et soyez remplis d’allégresse, car vous êtes de la race d’Abel, le premier berger dont l’offrande fut agréable à Dieu, car le péché ne demeurait point sous sa tente.

« Mais ne laissez pas la discorde s’élever entre vous comme elle s’éleva parmi les bergers d’Abraham pour le bétail de Loth. Laissez plutôt les uns aller à droite et les autres aller à gauche. »

« Oh ! va-t-il siffler de cette flûte ? » se dit Sabbas, dans la stalle du chœur, et il dresse l’oreille.

— S’il entend par là l’émigration loin de notre vallée, il se trompe ! Nous autres, gens d’Espane, nous tenons à la glèbe comme la glèbe tient à nos semelles quand nous y poussons la herse, murmure Casparmigi.

Le curé poursuit :

« Isaac prit une femme de la tribu bergère de Laban, et Rebecca préférait son fils Jacob, parce qu’il restait dans les huttes et qu’il isola les boucs mouchetés des boucs noirs, tandis qu’Ésaü se livrait à la chasse. »

Léonce Mathys s’agite sur son siège, dès qu’on parle de chasse une démangeaison court à travers tous ses membres, et les os de ses doigts noués craquent, comme s’il armait le chien d’un fusil.

« Par saint Hubert, Ésaü avait raison ! »

Et il louche vers le Wylerhorn, qui projette sa grande ombre à travers les vitres à croisillons de la fenêtre ogivale.

« Oui, mes frères bien-aimés, David, le berger de Bethléem, frappa avec sa fronde le géant Goliath qui portait une armure d’airain autour de ses jambes et un bouclier d’airain à son bras droit. Mais ne croyez pas pour cela que vous dompterez votre lac, le tyran bleu, comme vous vous plaisez à le nommer ! Car il est plus grand que le géant philistin et plus puissant que l’armée des Amalécites, car des esprits inconnus sommeillent dans sa profondeur. Détournez-vous de ce travail qui n’est pas le vôtre et paissez vos brebis. C’est aux bergers qui dormaient dans les champs que fut faite la première annonciation de la grande joie promise à l’humanité, et les rois mages n’apprirent que plus tard la venue du Sauveur. C’est aux bergers que les anges adressèrent leur message : « N’ayez pas de crainte ! »

« Non, n’ayez pas de crainte, vous tous, montagnards, et ne prenez nul souci de votre vie, de ce que vous mangerez et boirez, et ne vous aventurez pas à tenter une besogne au-dessus de vos forces, gens de petite foi. Ne craignez que Celui qui souffle dans la tempête de föhn sur vos pentes abruptes, quand vos vaches, la queue dressée et les naseaux gonflés, mugissent vers le secours ; courbez la nuque devant Dieu seul, le Dieu d’Amos et de Laban, qui vous parle du fond de l’abîme des âges. Il est dans le bon vent qui vous annonce les années fertiles, dans le föhn qui brise le joug des glaciers, dans le soleil qui force à fleurir l’herbe des rochers, et dans la neige qui recouvre la terre fatiguée.

« Lui seul vous est un secours contre nos torrents sauvages et contre les éboulements, la foudre et les épidémies, l’incendie et les infirmités. Il a mesuré la hauteur du Schynberg et sondé la profondeur du lac d’Espane. Ne vous laissez pas séduire par la voix de ceux qui viennent des villes et qui vous crient : « Votre lac est trop haut, nous voulons abaisser son niveau ! »

« Partout où un lac bleuit, il faut des pêcheurs, et c’est parmi les pêcheurs que le Sauveur choisit ses premiers disciples. Ils suivirent ses pas et il leur dit : « Je suis le bon Berger. » Il donna sa vie pour ses brebis, comme le fait tout bon montagnard quand ses bêtes s’égarent. Oui, il était berger et il ne prit pas la pioche en main pour faire un travail de corvée dans une galerie. Il prit sa croix sur son épaule et dit : « Prenez exemple sur moi, car je suis doux et humble de cœur ! » Ne vous laissez pas détourner par ceux qui veulent vous conduire dans le pays de Chanaan ! Car le lac ne se retirera pas devant vous, comme jadis la mer Rouge. »

Sur la galerie de l’orgue un ton aigu se fait entendre, comme si l’on écrasait la patte d’un chien.

Plusieurs têtes se retournent. Le jeune organiste a distraitement laissé tomber sa main sur le clavier, et une flûte discordante interrompt le prédicateur. Cela soulage un peu sa colère.

Les fillettes rient sous cape. Le curé s’arrête quelques secondes, son silence impose le calme. Son visage de bonté a légèrement rougi. Il sent bien qu’il ne parle pas selon le cœur de toutes ses ouailles ; mais il parle selon sa conscience, et cela seul importe. S’il avait prononcé ce discours dimanche prochain à la réunion communale, au lieu d’en faire la prédication d’honneur des pâtres, il aurait été interrompu par les sifflets d’un parti et le trépignement de l’autre.

Quand le silence fervent règne de nouveau, il dit :

« Renoncez à votre extravagante entreprise. Montez sur les montagnes et ravissez aux rochers le foin sauvage pour votre bétail, mais ne disputez pas au lac chaque pouce de maigre terrain qu’il vous refuse avec opiniâtreté, car c’est sa mission, selon le désir de Dieu, de dispenser de l’eau et non de produire du blé ! Pourquoi ne songez-vous pas à déblayer le Schynberg, à force de brouettes, parce qu’il vous dérobe le soleil en hiver ? »

Derrière les colonnes de la nef une toux rauque éclate. Un toussotement lui répond presque aussitôt du rang des garçons, et comme une contagion la toux se répand dans l’église parce que le vieux Stalder a avalé de travers par dépit.

« Quel est le démon d’orgueil qui s’est emparé de vous pour que vous puissiez croire qu’un lac se laisse conduire sur d’autres pacages comme une harde de chèvres apprivoisées ? Car Dieu a dit : « Que les eaux qui sont au-dessous des cieux se rassemblent en un seul lieu. » Et Espane est le plus petit d’entre ces lieux. Espérez-vous que les montagnes bondissent comme des chevreaux et que l’eau se retire devant vous ? Je vous le dis : renoncez à votre criminelle entreprise. Vous êtes pauvres, mais le lac ne recèle point de trésors. Prenez garde au monstre du lac et au cheval des marais qui dorment dans sa vase ! »

Sur l’escalier de l’orgue un pas lourd résonne. Le jeune et svelte maître d’école, Nicodème Zniderist, sort de l’issue étroite qui conduit à la galerie, traverse tête haute les rangs qui se pressent dans la nef, ouvre sans bruit le portique et sort de l’église.

Le curé s’interrompt pour suivre des yeux le fugitif. C’est là une déclaration de guerre ; Zniderist est le chef du parti progressiste.

Le visage du vieux prêtre prend une expression de tristesse. Sa voix redevient plus calme, mais une inquiétude paternelle tremble dans son exhortation :

« Mes chers enfants, dit-il, contentez-vous de lait coupé et de fromage de chèvre. Ne laissez pas les coutumes des villes, les querelles et la corruption pénétrer dans votre vallée. Défendez-vous contre les idées et les modes nouvelles. Laissez les citadins s’habiller comme des seigneurs, de velours et de souliers à boucles ; gardez la simplicité de vos cœurs sous la veste de futaine. Craignez l’influence pernicieuse du monde ; souvenez-vous que ce furent des pâtres qui secouèrent de leurs épaules, ainsi qu’un fagot de bois mort, le joug étranger, et qui, dans la nuit du Rütli, redressèrent fièrement la nuque. Les émigrants du nord qui choisirent ce pays pour s’y établir y dressèrent leur tente parce que le lac était là comme une grande coupe pour la soif des hommes et comme un vaste abreuvoir pour leurs troupeaux ; les montagnes promettaient du bois pour leurs huttes et de l’herbe pour le bétail. Allez sur les montagnes, quand le temps sera plus doux, laissez la sainte vérité descendre vers vous dans le scintillement des étoiles, et les yeux de la Vierge Marie se reposeront sur vous avec bienveillance. Et quand les ombres s’étendront sur la vallée et que les Alpes luiront encore sous les rayons du soleil mourant, offrez au Seigneur la gratitude de vos cœurs naïfs !… Portez le cor des Alpes à vos lèvres, et que depuis l’alpe de Wirzwele jusqu’aux rochers de Hohlicht le message béni du Seigneur descende vers la plaine : « Que Dieu protège notre Alpe, que Dieu bénisse notre vallée, en éternité. Amen ! »

II

Les gens d’Espane sont assis à de longues tables à l’hôtellerie du Lion d’Or. C’est la fête des pâtres. En haut trônent les notabilités. Des discours animés courent de-ci de-là. On parle du lac, de la prédication et de Nicodème. L’image bleue du lac se glisse, menaçante ou paisible, dans la salle basse et enfumée de l’auberge, entre les compagnons réunis.

— Eh ! le curé vous l’a dit ! crie le vieux Melkselingen. Des chrétiens ne doivent pas s’arroger le droit d’intervenir impudemment dans les décrets de Dieu.

— Bah ! un lac n’est pas un décret de Dieu, un lac est un phénomène de la nature, et l’on se met en garde contre les phénomènes de la nature quand ils vous gênent, déclare le maître d’école qui vient d’entrer.

— Je suis d’avis qu’on paisse ses brebis, objecte le Hubelmattpeter. Mais il faut avoir des prairies pour pâturer, sans cela les moutons crèvent !

— C’est vrai. Mais on a vécu jusqu’au jour d’aujourd’hui, on peut continuer. Maigre chère n’est pas famine.

— Benêt ! la population d’Espane s’accroît d’année en année, mais non pas la terre. Il y a cent ans, ton grand-père n’avait pas une tête de bétail dans l’écurie, et toi tu en as quatre !…

— Hé oui ! et il y a dix ans je n’avais pas de mioches et maintenant j’en ai une pleine chambrée. C’est encore vrai !

Zniderist déclare :

— Il ne faut pas confondre la politique avec la religion. C’est au conseil de la commune et non en chaire que nous viderons la question. Le curé ne doit pas influencer le peuple. Il souffle assez de vents contraires de tous les recoins superstitieux de la vallée. Le Dönni Baschi fait école avec ses légendes. C’est pour cela que je suis sorti de l’église, quand le curé a évoqué le fantôme du cheval du lac !

— Et le curé a pourtant raison, rétorque avec opiniâtreté Toni, le pêcheur au nez rubicond. Comme je ramais l’autre soir à travers les roseaux, près du ruisseau du Dundel, j’ai entendu hennir le cheval des marais… et j’ai senti passer son haleine sur ma tête… je le jure !

— Hé ! le démon du vin prend souvent d’étranges figures. Qu’en dis-tu, Batz le siffleur ?

Celui que l’on interpelle secoue sa tête hirsute, ôte la pipe d’entre ses dents ébréchées et siffle dédaigneusement :

— Je t’en siffle !…

Tous se mettent à rire et lèvent leurs verres :

— Vive Batz le siffleur !

Bientôt la joie de la fête règne en souveraine et dissipe toutes les querelles.

Le curé Zumstein vient et s’assoit au bout de la table. C’est aujourd’hui jour de fête et de trêve. Les verres tintent. Des saillies et des plaisanteries fusent de toutes parts. Au dessert, les pâtres vont chercher leurs amoureuses, dont ils ont secrètement brigué les faveurs au cours des veillées nocturnes.

Selon l’usage traditionnel le bailli des femmes, qui suit toute l’année la jeunesse d’un œil vigilant, présente un accusateur, qui, mi-sérieux, mi-plaisant, énumère les fredaines des montagnards et les blâme. Le défenseur répond et les juges leur imposent, aux cris de joie de l’assistance, une amende insignifiante.

Léonce Mathys, sa femme Amili et le Fahrlilucas sont assis à une table à part. Ils n’échangent que de rares paroles :

— Demain on va faire du bois dans le Lachenwald… Viens-tu avec moi, Lucas ?

Sa question ressemble à un ordre impérieux.

Le gars prend son verre de cidre en main :

— Pourquoi pas ? J’en suis, Mathys…

Et ils clignent de l’œil en se regardant, mais le Fahrlilucas se détourne aussitôt et parle d’autre chose :

— Le bailli des femmes s’y entend pour accuser. Il n’y en a pas un second comme le Tomlibatz.

Et tous de rire à l’une de ses savoureuses saillies.

— Dis donc, les Andacher sont assis là-bas.

— Qu’importe ! Laisse-les où ils sont ! fait Léonce, haineusement.

— Chaque fois que je vois leurs sales figures, il me semble recevoir un coup de poing en pleine poitrine, dit Lucas.

— Tu n’es qu’une poule mouillée, nargue Léonce, à moi, les doigts me démangent comme si je voyais une hure de sanglier surgir hors de son trou.

Entre temps le président de la commune a tenu le discours traditionnel. Il lève son verre à l’entente cordiale des membres d’une petite commune montagnarde, réduite à ses propres ressources. Les chaises sont repoussées, tous se lèvent, vont d’une table à l’autre, pour trinquer, soit avec un ami, soit avec un adversaire. Aujourd’hui ils sont tous d’accord sur le champ clos de l’allégresse, demain chacun endossera de nouveau, avec sa vareuse de travail, ses opinions et ses antipathies personnelles.

— Prosit, Batz !

— À la tienne !

Les pâtres se tournent vers leurs amoureuses :

— Bois à ma santé, jeune fille !

Andacher, le forestier, vient dans le voisinage de Mathys et du Fahrlilucas ; si bien qu’il ne peut passer outre sans bravade. L’humeur gaillarde, suscitée par l’abus du vin, qui répand sa lueur embellissante sur le passé, l’incite à tendre son verre au Fahrlilucas, qui, intimidé, y heurte maladroitement le sien, en détournant les yeux.

Puis le garde des forêts s’adresse, un peu hésitant, à Mathys :

— Hé ! Mathys, ne voulons-nous pas trinquer, nous deux ?

Une légère incertitude perce à travers la rudesse de la voix.

Ceux qui les entourent lèvent des yeux étonnés.

Andacher et Mathys ! Il y a des années que le forestier et le gars réputé le plus grand braconnier de la contrée se cherchent et se fuient tour à tour, et depuis sa dernière arrestation la rancune ronge comme une plaie purulente le cœur de Léonce Mathys. La haine qui fermente au fond de son être lui ravit, en cet instant, tout empire sur lui-même, si bien qu’il ne réussit pas à cacher la flamme qui le brûle. Elle l’envahit comme une vague de feu et quand elle se retire, il se dresse, le visage exsangue, toise son ennemi de haut en bas, avec une sournoise implacabilité, et heurte son verre si rudement, qu’il se brise entre ses doigts :

— Nous trinquerons encore ensemble, nous deux ! Mais pas ici !

Ses paroles claquent comme des détonations.

Le garde des forêts laisse retomber son verre brisé et hausse les épaules. Un sourire équivoque erre sur ses traits.

— Soit, comme tu voudras… nous nous rencontrerons sur la montagne, hein ?

Le gars saisit la secrète menace. C’est à la montagne, dans les domaines clos, qu’il avait été pris.

— Sûrement ! répond-il avec hardiesse. Nous nous rencontrerons, mais pour une autre danse… Prends bien garde, Andacher !

Puis il arrache son feutre mou de la paroi, saisit sa femme par le poignet et dit :

— Rentrons chez nous, j’en ai assez de la beuverie… en pareille compagnie !

Amili jette à la hâte un fichu sur son corsage brodé de fleurs bariolées, où s’enroulent des chaînes d’argent, et sans un mot d’adieu, le couple quitte la salle et sort dans la nuit paisible.

Silencieusement, il gravit la côte pour regagner sa maison paysanne, sise au Rohnlimoos. Là-bas, le lac s’étend, constellé d’étoiles, dans la sainte ignorance de toutes les passions et de toutes les disputes qui s’élèvent autour de lui.

La colère du gars éclate encore en imprécations étouffées :

— Hein ! je lui ai rivé son clou, à ce misérable effronté !

— Tu t’emportes trop facilement, Léonce, objecte doucement Amili. Tu ne devrais pas en vouloir éternellement à Andacher pour cette vieille histoire.

— Je lui en voudrai jusqu’en enfer de m’avoir attaché au pilori à Wyserlon, le larron d’honneur !

— Eh ! n’est-il pas le garde des forêts ?

— Il m’a traîné au tribunal comme on conduit les porcs à la boucherie, sur un char à ridelles !

— Mais pourquoi n’aimes-tu chasser qu’aux lieux où la chasse est interdite ?

Il éclate d’un rire audacieux :

— Parce qu’il y a du danger, Amili… parce que je veux chasser où ça me plaît à moi, et non à ces messieurs du conseil de Wyserlon. Mais je n’oublierai de ma vie que tu m’as pris malgré tout cela, toi, ma chère petite Houdeli !

Il embrasse sa femme de tout son cœur et dans un élan de gaîté il la prend par les épaules, comme les écoliers, chantant dans son allégresse :

 

Viens, nous marcherons

D’une ville à l’autre

Et quand le seigneur-roi viendra…

 

Mais la chanson se mue soudain en youlée, et le timbre argentin d’Amili s’y joint avec tant de pureté que les échos du Wylerhorn répercutent jusqu’au Schynberg l’agreste mélodie.

Le mugissement de la Lop accompagne le chant du puissant tumulte de sa basse grondante.

Quand Léonce et Amili entrent dans la hutte à la lisière de la forêt, des cris d’enfant les accueillent.

— Mareili est déjà réveillée !

Amili court vers le berceau bariolé et saisit entre ses bras le nourrisson qui gémit dans son demi-sommeil.

— Et la grand’mère s’est endormie, dit Léonce, riant, en voyant sa mère assoupie, le rosaire en mains, au pied du lit.

— Il se fait tard, dit Amili.

Elle berce l’enfant entre ses bras et se promène dans la chambre en chantant à mi-voix :

 

Hop ! hop ! mes petits chevaux…

À Baden j’ai un beau château…

À Rome il y a un palais d’or.

Trois Marie regardent dehors…

L’une…

 

Léonce l’interrompt :

— Écoute, femme, la chouette du Schlier crie de nouveau. Quel maudit animal !

Du fond de la forêt du Sacrement monte la plainte sanglotante de la chouette, et s’achève en un éclat de rire moqueur.

Amili reprend :

 

L’une file de la soie

Et l’autre chante de joie…

 

— Ah ! si je pouvais l’abattre ! Mais le jour on ne la voit nulle part et la nuit elle ulule partout. On ne peut l’atteindre qu’avec une double charge de poudre-maléfice…

« Hou ! hou ! hou ! » retentit de nouveau l’avertissement lugubre de l’oiseau funèbre.

Léonce retire sa veste du dimanche, et quand Amili passe près de lui, il l’attire avec l’enfant et la serre étroitement contre sa poitrine en disant :

— N’est-ce pas, tu es une fidèle créature ?

Elle lui sourit sans crainte, d’un bon sourire :

— Tu es singulier ce soir… Il y a quelque chose dans l’air, n’est-ce pas ?… Je me sens oppressée… l’enfant dort… viens…

Elle chantonne encore :

 

La troisième à son réveil

Ouvre sa porte au beau soleil…

 

III

Espane est un village perdu, dans une haute vallée, presque au bout du monde. Les hautes montagnes l’isolent jalousement de toutes communications extérieures. Vers l’occident, la ceinture de rochers qui l’enserre se dénoue légèrement. À travers cette éclaircie qui s’ouvre sur des perspectives inconnues, les habitants de la vallée entrevoient des contrées claires et des horizons lumineux, où les hommes ne vivent pas à l’étroit et ne végètent pas au sein des privations.

Le val d’Espane s’élève à une altitude de sept cents pieds au-dessus de la vaste plaine de Wyserlon. C’est là que, le coupant, se dresse l’abrupte crête de la montagne du Kaiserstuhl, qui détermine en quelque sorte la hauteur du niveau de l’eau.

Le val n’est pour ainsi dire qu’un long bassin lacustre. Du côté où la couronne des montagnes s’entr’ouvre, l’eau s’écoule par-dessus la crête du Kaiserstuhl, retombe en cascades vertigineuses dans le marais de Wyserlon et reprend ensuite son cours rapide vers le lac des Quatre-Cantons.

Dans le val d’Espane les habitants ne sont que des sujets tolérés. Le lac est le véritable maître. Il accapare à lui seul tout le pays. Ses rives ne sont que parcimonieusement bordées de prairies planes. Partout où les rochers cessent, les flots commencent. À l’entour, les parois aux gorges sauvages, les forêts abruptes, les étroits pâturages et les pentes escarpés se dressent comme d’inaccessibles forteresses. De toutes les fissures et de toutes les crevasses, des torrents s’échappent encore, comme si la plaie d’eau n’était pas suffisante, et tous ces affluents paient leur bouillonnant tribut au tyran bleu qui s’étale et se prélasse durant des lieues.

Les montagnes se baignent dans la vasque d’émeraude du lac. Il est le miroir où se réfléchissent leurs ombres gigantesques ; sa clarté de cristal reflète l’éclatante beauté des glaciers de l’Oberland. C’est à l’extrémité sud du lac, où quelques prairies verdoient sur une pente douce, que les bergers d’Espane ont blotti leurs huttes et dressé leurs étables.

C’est là qu’ils vivent, selon la coutume de leurs aïeux, contents de peu, se nourrissant de lait coupé et de pommes de terre, intègres et laborieux, tout à leur profession d’éleveurs.

Tout le bétail qu’un paysan peut hiverner à Espane a le droit de paître gratuitement sur les alpages durant l’été ; le nombre des têtes de bestiaux est si considérable que le foin et les terres sont à très haut prix.

Le terrain cultivable se fait toujours plus rare. L’agriculture n’est plus proportionnée à la population croissante.

Les Espanais sont pauvres, mais ils n’en ont pas conscience. Les besoins du monde leur étant inconnus, ils supportent leur sort avec sérénité. Ils n’ont ni arbres, ni blé, ni moissons, ni légumes. Ils n’ont que de l’herbe. Ils regardent du haut de leur terrasse sans envie, mais avec un étonnement croissant, les champs de céréales et les arbres fruitiers en fleurs des resplendissantes plaines de Wyserlon et de Richwyl.

Et le lac étend pendant des lieues sa souveraine, mais inutile beauté.

Les paysans souffrent depuis longtemps de cette domination despotique, abhorrant la présence envahissante de ce lac comme celle d’un tyran. Au temps de la fonte de neiges le lac monte vers la montagne, et durant l’hiver la montagne descend vers le lac par le chemin des avalanches.

Il n’y a pas de place pour les hommes entre ces deux colosses.

Pour des êtres de la trempe de ceux d’Espane, la transition est rapide de la conscience de leur situation à la résolution de la combattre. Tout ce qui confine à de la tyrannie leur est odieux. Ils supportent avec calme les périlleuses besognes, l’indigence et la mort, mais ce qui ressemble à un joug doit être brisé, coûte que coûte ! On les a toujours vus prendre rang parmi ceux qui, de par la force de leur poigne paysanne, ont voulu se frayer une voie dans le cercle écrasant de la servitude.

Soudain, cette pensée germa dans l’esprit d’un paysan : « Que ne peut-on faucher le lac ? »

Ce fut comme l’éclair qui fait flamber la paille sèche !

Ah ! si l’on pouvait transformer en prairies une partie de cette onde inutile ! Quelle aubaine pour tous !

L’émigration de la jeunesse hors du val opprimé ne serait plus inévitable. Elle exige toujours de nouvelles victimes, car lorsque les gars meurent de faim à la maison, ils succombent plus facilement à la tentation de se laisser enrôler à l’étranger.

Mais les Espanais tiennent à leur sol comme le glouteron à leurs pantalons de coutil, quand ils engrangent le regain sur la Baschifluh. Ah ! si les flots étaient des épis pressés ! Si le vent qui ride la surface bleue bruissait dans les herbes et le froment ! Quelle splendeur ondoyante ! Partout où les barques des pêcheurs glissent nonchalantes, des granges s’élèveraient dont le poutrage gémirait sous le poids des moissons ! Partout où les vagues avides creusent les rives, des épis nourriciers se balanceraient et partout où frétillent les poissons aux yeux glauques, le jeune bétail enfoncerait jusqu’au fanon dans l’herbe savoureuse. Hé ! quelle perspective d’avenir pour les yeux d’un Espanais !

De grandes espérances engendrent de grandes résolutions. On discuta d’abord craintivement et à mi-voix autour de l’âtre, dans les huttes de l’alpage et en hiver à la table de l’auberge, puis hardiment et avec plus de confiance dans la salle de commune.

On soupesa les chances. L’ignorance et la présomption des uns les grandissaient jusqu’à l’impossible, ou les repoussaient aveuglément par crainte superstitieuse.

Dès le premier jour une scission se fit dans la commune. Imperceptible d’abord, elle s’accentua de jour en jour et divisa bientôt le village en deux partis, qui se heurtaient à chaque occasion. Les « secs » par ici et les « mouillés » par là.

Tous les Espanais éprouvent également le besoin d’avoir de nouvelles prairies. Mais ils craignent de le satisfaire en enfreignant les lois de Dieu.

N’est-ce pas une entreprise sacrilège que de séparer, selon leur bon plaisir, la terre ferme d’avec les eaux, lorsque Dieu en a décidé autrement ?

Mais la pensée de transformer une grande partie du lac en terre labourable s’est déjà fortement ancrée dans quelques-uns des esprits conducteurs de la commune.

En premier lieu chez Nicodème Zniderist.

À vrai dire, nul ne se fait une idée exacte de l’exécution ou du rendement d’une pareille entreprise ; mais ce que le projet a de hasardé et d’aventureux les tente au lieu de les effrayer.

Vaut-il la peine de lutter pour une cause gagnée d’avance ? Mais quand le taureau, les jambes écartées, refuse d’aller sous le joug, les montagnards sentent leurs muscles se tendre, et leurs forces s’accroître pour se mesurer avec la force brutale et briser une résistance opiniâtre.

Les habitants d’Espane sont mous et paisibles, comme tous les peuples bergers, dans les temps calmes et prospères. Mais lorsqu’il s’agit de la défense d’un bien, de l’exécution d’un plan, ils font preuve d’une intrépidité et d’un courage qui se rencontrent rarement chez les hommes de la plaine.

Ils mènent à bien avec une persévérance tenace des travaux devant lesquels d’autres laisseraient choir leurs mains de découragement.

La sauvage nature alpestre les force à une endurance intrépide ou les condamne à être terrassés. La lutte contre les éléments assaisonne leur pain quotidien. Ils doivent disputer à la nature tout ce qu’ils gagnent. Les poiriers ne laissent pas tomber le fruit mûr à leurs pieds, comme dans les jardins des vallées. Leurs arbres veulent être abattus et ils les entraînent souvent perfidement dans leur chute. Leurs prairies ne se déroulent pas comme des tapis sous le soleil. Ils ramassent leurs fourrages sur des pentes escarpées, les herbes aromatiques poussent parmi les roches surplombantes, leurs chèvres broutent au bord des abîmes et ils descendent leur bois à travers les ravines quand l’hiver souffle dans leurs huttes. Les rocs friables se dressent au-dessus de leurs têtes, l’avalanche menace, le torrent mugit et la tempête fait rage. Partout des dangers et des risques, qui exigent un courage confinant au mépris de la mort.

C’est pour cela que les habitants d’Espane furent vite séduits par le hardi projet d’arracher au lac du terrain et du pain.

Si un sage était venu leur recommander, comme l’œuvre la plus urgente, l’endiguement de leurs torrents, ou la construction d’une route pour faciliter des communications fructueuses avec le monde extérieur, son conseil n’aurait pas trouvé d’écho. Ce n’étaient là que banales entreprises, qui n’exigeaient que des moyens ordinaires. Mais la pensée d’envoyer promener le tyran bleu, de lui dessécher le gosier, et de fouler de leurs lourdes sandales son cadavre humilié, les tentait. Il y avait longtemps qu’ils subissaient son despotisme.

Aide-toi pour que le ciel t’aide !

— Ne touchez pas au lac ! disent les adversaires. Toutes les puissances mystérieuses assoupies sous sa surface se révolteront et retomberont sur nous et sur nos enfants. Nos aïeux le trouvèrent beau, avec sa prunelle verte, ciliée de branches de sapin, et le reflet séducteur de ses trésors.

— Eh bien ! laissez-nous palper le trésor que nos pères ne virent que miroiter, répliquent les hardis novateurs. N’ont-ils pas accompli une rude besogne, quand ils transformèrent en contrée habitable ce pays qui n’était qu’un désert ? Ne leur cédons en rien !

Ils nous ont créé une patrie, conservons-la pour nos fils. Que nous importe sa beauté, si nous devons rester assis solitaires au coin de l’âtre tandis que nos enfants s’en vont à l’étranger ?

Ce que nous trouvons beau, nous autres, gens d’Espane, c’est une prairie savoureuse, une grange comblée, du bétail bien nourri, des toits défiant la tempête et des bahuts comblés. Tout le reste n’est que chimère !

Si l’ennemi envahissait notre vallon perdu et nous disputait le terrain, nous serions tous d’accord pour nous armer de faux, de lances et de hallebardes, pour nous élancer au-devant de lui et reconquérir au prix de notre sang chaque pouce de terrain menacé. Le lac est notre ennemi, il envahit avec sa milice toute notre vallée. Il commet un dol à notre égard. Nous voulons briser cette puissance spoliatrice et nous défendre contre cette domination usurpée. Nous le destituerons de ses fonctions de souverain. Il reculera devant nous, aussi loin qu’il nous plaira, afin que nous ayons la place de vivre à côté de lui !

La raison pratique fut victorieuse.

C’est ainsi que la commune d’Espane prit, un jour de novembre, la résolution de dessécher son lac.

Ignorants, ne sachant que traire leurs vaches et fabriquer leurs fromages, ils ne se représentaient pas comment on s’attaque à un pareil adversaire. Ah ! s’il avait porté des cottes de mailles autrichiennes ou des casques bourguignons, comme jadis leurs ennemis sur les champs de Sempach et de Grandson !

Mais ici, c’eût été, en vérité, un coup d’épée dans l’eau ! Ils résolurent d’appeler à Espane des hommes compétents.

Tous les recoins et toutes les profondeurs du lac furent mesurés, et les frais et les profits jetés dans les deux plateaux de la balance.

Et la balance pencha en faveur de l’entreprise.

Le résultat des recherches fut que la plus grande partie du lac ne dépassait pas une profondeur de cent pieds, et qu’au moyen d’un déversoir placé cent pieds plus bas, on arriverait à soustraire au lac cinq cents arpents de terre !

Cinq cents arpents de terre ! La parole courut à travers la vallée comme une formule magique et entraîna les hésitants. Elle balaya les derniers scrupules, enflamma le courage de tous et les décida à l’attaque définitive.

Cinq cents arpents de terre labourable !

Les sommes d’argent sortirent des bas de laine et des bahuts.

Mais, songez donc : cinq cents arpents de terre !

C’est ainsi que les bergers prirent la houe et le pic en mains. Ils abandonnèrent leurs jeux de lutte pour se mesurer dans un combat plus sérieux, et un jour d’hiver, le glacier du Rosenlauï vit avec étonnement une animation inaccoutumée dans la vallée ; les premiers coups de pioche s’attaquaient à l’ennemi séculaire : David levait sa fronde sur Goliath !

La cime blanchie du Gum contemple le vallon avec un souci paternel et interrogateur, mais sur la sombre face du mystérieux Fracmont une nuée menaçante passe…

IV

Le jour paraissait à peine derrière la Schiltfluh quand Léonce Mathys sortit de sa hutte du Rohnlimoos. Tout dormait. Amili seule s’était levée pour mettre un morceau de fromage et un peu de pain dans le bissac de peau de mouton.

— Prends garde, Léonce, que personne ne te rencontre, tu es si vif !

Il eut un rire bref :

— Et qui donc ? Je ne vais que couper du bois dans la forêt du Margel, avec le Fahrlilucas.

— Ah !… Et tu as besoin de ceci, pour faire du bois ? dit-elle en montrant le fusil double, qui, plié en deux, pointait ses yeux creux hors du bissac.

— Ça, c’est mon camarade, Amili ! Sans lui, il me semble que quelque chose me manque… C’est un bon ami. Maintenant, adieu !

Il enfonce d’un coup de poing son feutre mou sur ses cheveux frisés, jette d’un mouvement brusque son sac et sa cognée par-dessus l’épaule gauche, prend le bâton montagnard et quitte la hutte.

Il monte la côte droit devant lui, à travers l’herbe mouillée, et évite les chemins battus.

Tout en lui témoigne de la force contenue qui se dégage des montagnes. Il semble ne faire qu’un avec le sol que son pied foule, et les traits rudes de son visage s’animent avec la nature, gonflée de sève, qui respire mystérieusement autour de lui.

Sous le feutre informe les cheveux s’échappent drus comme la laine tondue d’un mouton. Sous le front bombé, aux rudes méplats, deux yeux bruns, guetteurs et enfoncés dans leurs orbites, brûlent comme ceux d’un jeune loup qui cherche avidement sa proie et ne peut refréner la convoitise de ses instincts rapaces.

Les narines du nez grossier sont étrangement mobiles. On dirait qu’elles flairent le vent.

La barbe rousse clairsemée se hérisse autour des lèvres charnues, et laisse luire de petites dents aiguës, d’un éclat cruel et sain, comme celles d’un chien-loup sous les babines retroussées.

Le brouillard marche avec lui, un brouillard instable qui s’épaissit parfois si rapidement qu’on ne voit plus que la pente sur laquelle Mathys marche d’un pas alerte. Soudain la vague grise monte et l’enveloppe si étroitement, qu’il doit attendre quelques minutes que le voile se déchire pour apercevoir de nouveau, vers le sud, les pâles cimes des Wetterhorns, ou une coulée d’avalanche des monts de Rudenz. Alors il se hâte de gravir la côte.

— Ce ne sera pas un jour fructueux, si ce damné brouillard ne se lève pas, murmure-t-il dépité.

Un bruissement court à travers les frênes de la forêt ; un oiseau de proie s’élève et vole, juste en travers du pâturage dénudé où marche Léonce Mathys.

Sans une seconde de réflexion, il arrache son fusil de la sacoche de cuir, l’apprête, l’arme et vise.

L’oiseau décrit des cercles lents et toujours plus étroits, très haut dans l’éther bleu, par delà le léger voile de brume qui monte de la vallée comme la fumée d’un foyer d’incendie.

Le chasseur demeure interdit. Il n’est pas très éloigné de la vallée, une détonation peut parvenir jusqu’au Schorenegg et donner l’alarme à Andacher. Si le garde maudit se met en route, il troublera tout le plaisir de sa journée.

Cette pensée n’a pas fait le tour de son esprit, qu’une détonation éclate et se répercute longuement dans les ravins de la gorge du Dundel.

Une lueur de déception passe sur le visage levé du chasseur. Il a pourtant senti au bout de ses doigts que le coup portait juste. L’autour ne trace plus ses cercles aussi haut dans l’air. Avec des battements d’ailes puissants et rythmés il vole droit devant lui, vers un pin qui se dresse solitaire, et il se cramponne sur la plus haute cime, de telle sorte que sa tête se balance dans le vide et que ses ailes battent l’air de plus en plus lourdement, dans une muette détresse.

Un sourire railleur retrousse les lèvres du braconnier. D’un pas rapide il s’élance vers l’arbre et observe la lutte du blessé. Il attend que la bête épuisée, vaincue par son propre poids, tombe sur le sol. Les minutes succèdent aux minutes. Le battement des ailes devient plus languissant, le corps suspendu ne s’agite plus dans de convulsifs efforts, mais se balance seulement de-ci de-là ; on ne distingue plus bien si c’est le vent ou la vie qui anime encore l’oiseau.

Le chasseur impatient s’apprête à grimper au tronc de l’arbre pour saisir sa proie, quand l’autour se redresse, comme s’il sentait l’approche de l’ennemi au frémissement de l’arbre ; sa tête se tend en avant, ses ailes puissantes rament et d’un vol rythmique il franchit l’air, non plus en s’élevant, mais en se laissant insensiblement choir vers la terre.

Il ne tombe pas, il plane comme irrésistiblement attiré par le sol, et quand il le touche, il n’est plus qu’une masse sombre, qui, les ailes étendues, se blottit, agonisante, dans un sillon du sol.

Comme si le plus léger bruit pouvait effaroucher l’oiseau, Mathys s’approche par derrière sur la pointe des pieds. Il se penche soudain, jette ses deux mains autour du cou mince et l’étrangle. Un croassement rauque déchire l’air l’espace de quelques secondes.

Puis c’est de nouveau le grand silence du brouillard. Mathys attache l’animal à un crochet, le jette sur ses épaules et continue à gravir la montagne.

Au Fykenloch, le Fahrlilucas l’attend.

— C’est bien ! dit Mathys impérieusement. J’ai cru que tu me ferais faux bond au dernier moment.

Le visage niais de Lucas trahit un véritable malaise :

— C’est vrai… Je n’avais guère envie de venir… N’as-tu rencontré personne, dis ?

— Rien que le « paysan de la forêt basse… » Vois-tu, il est suspendu là !

Il indique l’autour mort, ainsi nommé dans le pays.

— Par Dieu, jure Lucas, un superbe exemplaire ! C’est donc toi qui as tiré ? J’ai entendu la détonation jusqu’ici… Si les autres étaient à nos trousses, hé ?

— Ils n’ont qu’à venir ! fait Mathys avec insolence.

Il est plus hardi encore depuis que la commune lui a refusé la patente de chasse, parce qu’on l’a souvent pris en flagrant délit après le temps licite, qui s’étend du jour de la Vierge, en août, jusqu’à la Saint-Michel.

Il ne se soucie nullement des lois des hommes et de leur droit de chasse. À la seule pensée qu’une horde de chamois pâture sans être importunée, que des renards, des lièvres et des martres traversent les champs de neige en quête d’une proie, que des vautours prennent leur vol et que les aiglons grandissent dans leur aire, un indomptable désir de destruction, le désir d’éprouver son adresse au tir s’empare de lui. C’est dans son sang. Ce désir le saisit comme une fièvre et le chasse avec une force terrible loin de son établi de menuisier et de sa chère Amili, tout comme d’autres camarades sont entraînés à l’auberge ou à faire de la politique.

La montagne est son lieu d’asile, où tout ce qui lui pèse dans la vallée glisse de ses épaules comme un vêtement mal taillé ; il n’est plus rien qu’une créature poussée à entrer en lutte avec tout ce qui rampe et tout ce qui vole.

Lucas marche décontenancé. Ce n’est pas un compagnon intrépide : il guette dans toutes les directions quand le brouillard s’éclaircit. Y a-t-il un être suspect en vue ?

Sur la montagne ils font une courte halte et tirent leurs provisions de leur sac de cuir. Ils mangent silencieusement. Quand ils parviennent au district où la chasse est interdite, ils voient sur la neige, fraîchement tombée pendant la nuit, des traces de chamois. Comme à travers un voile, soudain, sur une crête de roche, les silhouettes de bêtes furtives se dessinent. Sans échanger une parole, les deux braconniers épaulent leurs fusils, visent durant quelques secondes en laissant les animaux se rapprocher. Quand ceux-ci, les narines frémissantes, comme flairant l’approche de l’ennemi, s’arrêtent brusquement, deux détonations éclatent simultanément.

Les deux hommes se sont déjà jetés sur eux et les bêtes encore tièdes sont éventrées avec des couteaux agiles et des mains expertes.

Mathys se lève d’un bond, explore avec ses yeux d’oiseau de proie la vallée où deux hommes ascensionnent.

— Sacrebleu ! sacrebleu ! jure-t-il entre ses dents.

Il essuie à sa blouse ses mains sanglantes, fixe plus étroitement autour du visage l’écharpe qui masque ses traits et apprête son arme.

— Nous ne voulons pas encore crever, maugrée-t-il.

Il a reconnu ceux qui s’approchent. Il pourrait fuir encore sur le Dossen et se cacher dans une crevasse, mais il n’envisage même pas la possibilité d’une fuite.

La haine furieuse abolit toute prudence ; il n’éprouve plus que la volupté de faire face à l’ennemi et d’en tirer vengeance. Car il ne se laissera pas capturer. Une fois et jamais plus ! Plutôt se loger sur l’heure une balle dans la tête ! Mais cette fois, c’est aux autres à écoper !

Sa position est bonne : il peut attaquer avant que les autres ne reconnaissent la nécessité de la défense.

Il veut en tirer parti. Bien fou qui laisserait échapper une pareille proie !

— Lucas ! ordonne-t-il d’une voix sifflante, prends les bêtes et porte-les sur la colline, vite !

Lucas obéit silencieusement. Il jette sur son épaule le chamois, et se met en marche, les membres rompus. Une crainte folle s’est emparée de lui. Si ce sont les gardes-chasse qui s’approchent là-bas, ils sont perdus !

Le brouillard tombe derrière lui, l’isolant des événements de la Fluhalp. Déjà des détonations crépitent. Il monte aussi rapidement que si elles lui étaient destinées.

Mathys s’est accroupi derrière un rocher qui se dresse comme un bouclier de pierre entre lui et ceux qui s’approchent. Il les vise avec une décision farouche. Quand ils sont à portée de fusil, il presse la gâchette.

Les forestiers, père et fils Andacher, s’arrêtent interdits. Une balle a pénétré dans l’épaule droite du vieillard. Il lève la main comme pour se garantir contre l’invisible tireur.

Si prestement que l’odeur de la poudre lui monte au nez, et qu’il arrache avec les lèvres la cartouche vidée, Mathys tire de nouvelles balles dont l’une transperce la main levée du vieux forestier. L’homme atteint crie :

— Holà ! Mathys, cela suffit… Rends-toi !

Il a reconnu son adversaire à la vélocité du tir.

Le braconnier répond par une nouvelle décharge qui, par delà l’oreille gauche, traverse la tête du vieillard. Le garde tourne sur lui-même en chancelant et glisse comme une masse inanimée sur le gazon.

Lorsque le fils voit tomber le père, il tire dans la direction du rocher. La balle ricoche. Il vise de nouveau, mais une autre détonation éclate. Sa main droite est transpercée et il est hors d’état de combattre.

Sans défense, il se soumet à sa destinée. Il pose son fusil et son bâton sur une pierre voisine, de telle sorte qu’ils forment une croix, symbole muet de la grâce qu’il implore de son adversaire.

Mais la miséricorde n’a pas de place dans la poitrine du forcené, bouleversé par une haine inexorable. Il ne voit dans l’adolescent en face de lui que l’unique témoin de son crime et il doit le rendre incapable de lui nuire à l’avenir. Que lui importe de doubler son meurtre, de détruire deux vies d’homme au lieu d’une, pourvu que nul œil humain ne guette son action, et que nulle bouche ne puisse l’en accuser ?

D’un bond, le braconnier sort de son embuscade.

Les traits livides, et les lèvres entr’ouvertes sont altérés d’une telle soif de sang, que le jeune Andacher sent le frisson de la mort passer sur lui avant de tomber en arrière, le crâne fracassé par une balle.

Mathys se rapproche et donne le coup de grâce à ses ennemis en tirant à travers le ventre de l’un et la poitrine de l’autre. Puis il jette son arme sur l’épaule et va rejoindre Lucas.

Celui-ci vient à sa rencontre, à mi-chemin, les genoux flageolants. Il n’a perçu que des détonations qui semblaient provenir d’armes différentes, mais le drame lui-même s’est déroulé mystérieusement sous le voile du brouillard.

Il n’ose pas lever les yeux sur son camarade, car il a peur de lire quelque chose de terrifiant dans les yeux de Mathys. Il balbutie seulement :

— J’ai déposé le chamois sur le Grätli, mais je n’ai pas le courage d’aller chercher les chevreaux… à cause de ces maudits gardes.

— Vas-y toujours, réplique Mathys. Ils ne te feront plus de mal… ils sont descendus…

— Ah !

Alors Lucas va charger les chevreaux sur son dos, et ils descendent vers la vallée par le versant opposé.

Lucas évite toute question : il se leurre de son incertitude et tremble devant une révélation.

— Dis donc, si l’on faisait du bruit par rapport aux deux gardes ?

Mathys répond tranquillement :

— Ils ne broncheront plus !

En ce moment le soleil de midi transperce la paroi de brume, Lucas interroge furtivement le visage de son camarade. Et un frisson le saisit, comme si le démon personnifié marchait à ses côtés. Léonce continue d’un ton autoritaire :

— Nous dirons que nous avons été dans les bois, le jour d’Othmar. Compris ?

Lucas incline la tête et se tait. Ils cachent le gibier dans une caverne et enfouissent leurs armes sous un sapin.

La nuit venue, tous deux retournent à Espane et se séparent dans une entente tacite.

Léonce Mathys rentre au logis comme après un jour de chasse fructueuse, avec la paix d’un rude labeur accompli.

— Inscris un salaire et demi… dit-il à Amili. J’ai travaillé dans le bois de Riedwandler.

Comme ses yeux évitent de la regarder, elle le saisit à l’épaule et demande doucement :

— Dis-donc, as-tu braconné ?

Il hausse les épaules :

— Hé ! j’ai tué un des « paysans de Niederholz », un superbe autour… tiens, le voilà… et puis encore… d’autre gibier, ajoute-t-il en riant. Tout ce que je rencontre en route…, tu le sais bien.

Et il se rendit à l’auberge, ce soir-là, où il fut d’entre les plus gais.

V

Dans la maison du forestier, au Schorenegg, personne ne dort : Joseph-Marie et Basili ne sont pas rentrés. Ils sont partis le matin, à cause des détonations entendues dans la direction du Lachenwald, soupçonnant l’approche des braconniers.

Après midi, la femme Andacher, qui pendait de la lessive au jardin, avait perçu plus de dix détonations consécutives, que les parois des rochers répercutèrent longuement et qui éveillèrent un douloureux écho dans son cœur. Il y avait de si hardis braconniers dans le pays, et Andacher était trop consciencieux dans l’accomplissement de ses fonctions pour ne pas être haï de toute la bande.

Depuis que son mari avait conduit Mathys enchaîné à Wyserlon, elle tremblait toujours pour lui quand il suivait la piste des braconniers. Le madré compère était bien capable de l’attaquer par derrière.

Aujourd’hui Basili, l’aîné des garçons, qui devait succéder à son père, l’avait encore accompagné.

Dans la chambre basse Vital, son fils cadet, est accoudé à la table ; c’est un gars d’une quinzaine d’années, sorti de l’école. Il contemple une carte du pays, où le lac d’Espane est dessiné par des contours bleus. Le directeur de l’exploitation des mines a marqué de traits rouges le tracé du projet d’abaissement du niveau du lac et cela l’intéresse infiniment plus que la chasse et que le braconnage.

Vital passe la moitié de ses journées auprès des ouvriers de la corvée, occupés à percer là-bas la galerie souterraine. Il ne se lasse pas de songer à l’œuvre merveilleuse qui surpasse en hardiesse les contes et les légendes de ses livres d’écolier. Faire voyager un lac ! Il ne pouvait saisir cette possibilité. Quel est le puissant bâton de magicien qui accomplirait cet exploit ? Il étudie ce plan comme une étonnante aventure et aurait aimé participer lui-même à sa réalisation la pioche en mains, comme un chef de Peaux-Rouges qui fond, en brandissant son tomahawk, sur l’envahisseur abhorré.

— Mère… crois-tu que nous le verrons encore ?…

— Pas d’aujourd’hui, je le crains, répond la mère en interrogeant sa montre : il est trop tard.

Le gars lève la tête, étonné :

— Non… mais je parle du lac.

— Hé ! mon pauv’ gas, que m’importe le projet du lac ?… Pourvu qu’il ne leur soit rien arrivé, au père… et à Basili…

— Ils auront passé la nuit dans une des huttes de l’Alpe. Dès que le jour poindra, je me mettrai en route, et je les chercherai. N’est-ce pas ?

— Oui, mon garçon, fais cela. Et maintenant disons le rosaire.

« Je vous salue, Marie, pleine de grâce… priez pour nous, pauvres pécheurs, maintenant et à l’heure… »

— Uh ! uh-uh-uh-uh !

La plainte lugubre sanglote soudain dans le silence nocturne.

— La chouette crie de nouveau. Quel oiseau de malheur ! dit la femme Andacher en se signant. Épargnez-nous, Seigneur !… Écoute, Vital ! N’entends-tu pas appeler ? On dirait la voix de Basili.

Inquiète, elle s’élance et ouvre la porte de la maison. Mais on n’entend rien que le bruit des chaînes du chien de garde et le rire sanglotant de la chouette dans la forêt voisine.

— Il y aura un malheur… mon petit… une pauvre âme vient de passer… Tous ces jours-ci le ver mortuaire a frappé dans la paroi près de mon lit. Je l’entendis, jadis, quand feu ton grand-père fut tué dans la forêt, par un arbre.

Ces paroles superstitieuses ne plaisent pas au jeune garçon. Il lève les yeux, hésitant. À l’école, Nicodème Zniderist traite différemment ces choses-là ; et les yeux de Vital étincellent d’une claire intelligence.

« Vous êtes bénie entre toutes les femmes… »

Et ils continuent à prier tous deux à voix haute. Le gars s’endort et sa tête s’incline lentement sur la plaque ardoisée de la table.

Le jour paraît à peine que sa mère le secoue pour l’éveiller. Elle a les yeux rougis par les larmes et l’insomnie.

— Ils ne sont pas encore rentrés… va donc, au nom du ciel !…

Vital s’étire, jette une blouse bleue sur sa chemise de toile, et marche dans la direction du Bannberg. La peur lui est étrangère. Il connaît tous les chemins de la montagne, et son enfance chante encore dans son esprit insouciant, comme le merle sur la cime des mélèzes avant que le jour se lève. Dans la hutte de Brentlisboden, il espère rencontrer son père et son frère.

À mi-côte, la nouvelle neige de la nuit l’aide à retrouver leurs traces. Il les suit. Elles le conduisent vers Rotisand, dans la direction du Freiberg.

D’après les traces, l’un des hommes portait de lourdes chaussures cloutées, à trois rangs sur les talons, et l’autre des souliers légers, ferrés sur double rang. Ce ne sont pas là les traces de son père, qui porte les mêmes chaussures que lui. Mais si les braconniers ont passé là, les gardes ne seront pas loin. Bientôt les traces se perdent dans l’éboulis de pierres du torrent ; mais il les retrouve dès qu’il franchit la limite du district prohibé. Derrière un rocher il trouve les restes des chamois éventrés et tôt après les cartouches vides d’une munition de gros calibre. Celles-ci ne proviennent pas de l’arme de son père : un fusil de cadet à un seul coup.

Des malfaiteurs ont passé là.

Quelques pas plus loin il ramasse de nouveau une douille de cartouche et derrière une roche il en trouve sept à la même place. Il se penche pour les examiner, mais se redresse soudain : en regardant furtivement à l’entour, il vient de découvrir un corps sombre étendu à terre.

Il s’élance. Un cri rauque sort de sa gorge, et le sang se fige dans ses veines. Dieu ! n’est-ce pas… son père ?…

Il est couché là, le visage tourné vers le soleil et la tête fracassée. La rigidité de la mort s’est dès longtemps répandue sur lui. Le gel nocturne a blanchi sa chevelure et sa barbe ; il a l’air effroyablement vieux.

À ses côtés gît son fusil, la gâchette levée, et dans la main étendue et raidie une plaie noire s’étale. Vital consterné pousse un appel au secours.

— Basili ! Basili ! où es-tu ?

Il lui semble que son frère doit venir à son aide dans cette heure terrible.

Mais l’écho seul répond à son appel.

Il court de-ci de-là, comme un insensé, et se heurte, derrière un rocher, à son frère assassiné qui, pareil à un dormeur, repose sur le côté et semble étreindre le sol de ses bras raidis.

Le gel de la nuit d’automne a également touché sa tête blonde et le duvet de sa lèvre, et il paraît très vieux. Mais sous le soleil du matin qui l’effleure d’une caresse timide, le givre se fond, et ses cheveux clairs resplendissent de gouttelettes, comme s’il sortait d’un bain de jeunesse…

Près de lui, son fusil et son bâton, posés en forme de croix, gisent sur une pierre plate.

Vital n’y tient plus. Il s’élance le long du sentier qui dévale, comme si la mort était à ses trousses.

Un exprimable effroi, inconnu jusqu’ici, le pousse en avant, les membres tressaillants, car il a vu pour la première fois le crime et la sauvagerie des hommes face à face et l’heureuse insouciance de l’adolescence a fui loin de lui pour toujours.

Il court vers la vallée avec la hâte d’une mauvaise nouvelle à propager et il lui semble que son enfance heureuse gît aussi assommée, entre son père et son frère, là-haut, sur l’Alpe sauvage…

Léonce Mathys fut arrêté. Quand on le conduisit en prison à Wyserlon, il réussit à s’échapper et de ce jour on ne retrouva plus sa trace dans toute la contrée. Un seul homme aurait pu donner une information sûre à la police, mais il ne le fit pas : car sa parole n’était que prière et s’adressait à Dieu.

La sainteté de son ermite a fait de la hutte de la forêt du Sacrement un lieu d’asile, où tout malfaiteur jouit d’un répit de trois jours contre les poursuites de la justice…

— Car Dieu n’a pas fait la mort et ne se réjouit pas de la destruction des vivants, dit Père Frowin.

Au cours d’une sombre nuit de novembre, où nul œil ne veillait sur les sentiers solitaires des défilés montagnards, le meurtrier s’enfuit jusqu’au bord de la mer et s’embarqua.

Léonce Mathys était hors d’atteinte pour la justice terrestre.

Pierre de Hubelmatt, un membre du conseil d’Espane, qui rendit visite au Père Frowin, pour le scruter, ne put rien en tirer, et cependant nul mensonge ne passa les lèvres du vieux sage.

— On dit que vous avez hébergé Mathys, Père Frowin ?

— Il se peut, les hommes poursuivis et les bêtes traquées se réfugient chez moi.

— Savez-vous qu’il était le meurtrier des deux gardes ?

— Je ne m’enquiers ni du péché, ni du nom.

— Mais Mathys est coupable !

— Je ne juge pas, j’aide seulement.

— Savez-vous que le tribunal de Wyserlon l’a condamné à mort en effigie ?

— Nous ne sommes pas là pour accomplir des œuvres de mort.

— Mais il a échappé au bras de la justice.

— Dois-je livrer mon frère ? Nul n’échappe à la justice divine.

— Mais nous avons pourtant la peine de mort, dans notre pays.

— Hélas ! hélas ! hommes de peu de sagesse, la mort n’est pas une lente punition, mais la punition est une mort lente.

— Mais un meurtrier !

— « Tu ne tueras pas », a dit le Seigneur.

— Mais Mathys a pourtant commencé !

— Est-ce que l’on continue, quand l’un de nous commet une mauvaise action ?

— Ah ! si nous possédions la sagesse, Père Frowin ! soupira le conseiller.

— Rentre chez toi… elle veille devant ta porte, tandis que tu te lèves pour la chercher…

Les vagues de l’océan emportèrent Léonce Mathys au loin, tandis que les vagues du lac d’Espane continuaient à gazouiller et à bleuir dans leur souveraine beauté.

Des années et des années…

PREMIÈRE PARTIE

(1810)

VI

Le printemps passe, allumant des cierges vert pâle sur les sombres ramures des sapins de la forêt du Sacrement. Sur ses traces, une enfant court nu-pieds ; ses grands yeux contemplent les miracles d’éclosion qui éclatent autour d’elle ; elle soulève comme un voile, de ses doigts fervents, les branches retombantes des pins qui frôlent d’une caresse ses boucles éparses.

Elle s’arrête parfois, effarouchée ; on dirait que son corps svelte est près d’éclore, comme les couronnes des arbres ; elle semble un jeune tronc qui prend racine dans le sol humide, étend ses ramures et balance son feuillage selon le bon plaisir du vent.

Car elle est mi-enfant, mi-sylphide de la forêt. Les mèches sauvages de ses cheveux s’entremêlent de brins de mousse et de feuilles fauves. Sa chemise d’indienne, qui semble cousue avec des aiguilles de pin et qu’une corde grossière noue autour de ses hanches, est parsemée de feuilles et de lianes. Ses jambes et ses bras nus sont égratignés par les épines et hâlés par les intempéries.

Elle encercle de ses bras un jeune bouleau, comme si elle étreignait le printemps et chante, pareille aux enfants qui font la ronde :

 

Ahnige, bahnige, Pumpertee

Tifî, Tafa, Anna Weh…

 

La lumineuse gaieté qui se répand sur son visage trahit une enfant innocente et sans souci qui cueille sa joie partout où elle fleurit.

Elle court vers la lisière où trois sources jaillissent du sol, au seuil d’une chapelle. Un frisson sacré la fait tressaillir, quand l’eau coule à travers ses doigts : là des hommes sacrilèges ont laissé choir les hosties saintes, qu’ils avaient dérobées nuitamment dans l’église d’Espane. Et depuis lors ce lieu se nomme la forêt du Sacrement.

Père Frowin le raconte ; or Père Frowin sait toutes choses et davantage… Tout ce que d’autres ne soupçonnent même pas ; car il vit dans le voisinage de Dieu et n’écoute pas d’autre voix.

C’est le mois de mai et le cruel hiver a pris fin.

Dans la prairie où les petites eaux ruissellent vers la Lop, le feuillage sombre des renoncules s’étale. L’enfant s’élance avec un cri de joie vers les calices d’or : « Des cierges pour la Madone ! »

L’appel profond du cor des Alpes s’élève dans le silence ensoleillé.

Elle se redresse d’un bond et court vers la prairie où le vieux Dönni Baschi garde les troupeaux.

Quand il aperçoit la Weidstrudeli, il ricane si amicalement, que son visage se laboure de crevasses :

— Strudeli ! Strudeli !

— Mais je ne m’appelle pas ainsi ! dit l’enfant espiègle.

— Cela se peut, mais tu en es une, réplique le vieux Baschi.

— Raconte-moi plutôt une histoire de gnomes ; suis-je des leurs ?

Elle se met à ses pieds, au sein du troupeau de moutons, et sa chemise brune se confond avec les toisons brunes, si bien que sa tête semble celle d’une brebis que l’on oublia de tondre.

Le vieillard la caresse de sa main rugueuse :

— Hé ! hé ! hé ! Strudeli, mon agneau !… Que veux-tu savoir des gnomes ? En as-tu rencontré en route ?

— Non ! mais ils viennent tous les soirs et vident le bol de lait que je dépose pour leur repas, dans l’auge, derrière la chapelle.

— Hé ! hé ! offre-leur une fois une petite robe rouge avec un capuce.

— Je n’en ai point et je ne file pas.

— Laisse-les en repos, sans cela l’un des gnomes te prendra pour femme.

Elle rit.

— Ne ris pas. On voulut forcer la fille d’un paysan à épouser un de ces petits hommes, si elle n’arrivait pas à deviner son nom. Elle courut chez un homme de Dieu et lui demanda conseil. Il lui dit de guetter le soir devant la caverne du nain. Alors elle vit que le petit homme, fou de joie à la veille de ses noces, chantait en dansant autour d’un sapin :

 

Aujourd’hui mijotons nos herbes,

Demain c’est la noce superbe.

Ma fiancée aux yeux de ciel

Ignore mon nom : Grain de sel !

 

Et le matin elle lui rit au nez en lui jetant la parole libératrice : « Grain de sel ! »

La fillette lève les yeux, effarouchée :

— Dönni, d’où viennent les gnomes que l’on ne voit nulle part et qu’on devine partout ?

— Eh bien, Strudeli, mon aïeul, qui errait parmi les âmes honteuses, m’a raconté que lorsque Dieu bannit du ciel les anges déchus, il leur accorda un délai pour arriver en enfer. Leur nombre était si grand, qu’ils dégringolèrent comme des flocons, les uns vite, les autres lentement, pour se poser sur le pavé de l’enfer. Quand le délai fut échu, il y eut encore des retardataires entre le ciel et la terre… Ils restèrent ancrés au sol et devinrent des gnomes, mi-anges, car ils sont issus du ciel, et mi-diablotins parce qu’ils sont destinés à l’enfer. Les hommes peuvent se les rendre serviables par bonté ou les irriter par malice.

— Et si j’étais un de ces anges déchus, demeuré suspendu entre la terre et l’enfer ? dit Strudeli songeuse.

— Hé ! hé ! tu es une de ces enfants née durant le jeûne des Quatre-Temps. Ta mère est morte en couches, et son esprit est venu te soigner pendant six semaines. Sans cela tu reposerais au cimetière.

— Non, Dönni, je n’ai jamais eu de mère ! Je suis une enfant du dimanche, une enfant de la grâce de Dieu ! dit Père Frowin.

— Tu peux donc commander le vent ?

— Oh ! j’aimerais bien essayer ! Comment sais-tu toutes ces choses, vieux Baschi ? Tu as des yeux comme si tu voyais sans cesse des esprits.

— Oui, tant d’esprits m’assaillent durant la nuit des Quatre-Temps que je dois tenir un couteau ouvert devant moi pour me défendre. Mais quand je sonne du cor, toute la bande se disperse… Je les connais tous : le chasseur du Türst et ses chiens à trois pieds, le Cornel du lac Fracmont, le Doggeli, le cheval des marais, l’Elbst, le Drapoling, le chien de la Danse, l’étalon blanc, et la petite mère de la Lop. C’est ma famille, elle entre chez moi et en sort librement, et c’est parfois un tel vacarme quand ils hurlent, aboient, éternuent et jurent, hennissent et sonnent de la trompe, pêle-mêle, que je dois prendre la fuite.

La petite l’écoute en ouvrant de grands yeux, où toutes les ondines jouent comme dans une source transparente. Ses narines palpitent comme si elles flairaient l’approche du chasseur infernal.

— Père Frowin ne parle jamais des esprits, mais d’un esprit unique et saint, qui descend comme une flamme sur les fronts quand la rose royale de Pentecôte fleurit dans le jardin du curé.

— Hé ! hé ! Père Frowin est un étrange compère.

L’enfant se rebiffe, offensée :

— Oh ! Dönni !

— Je sais ! Je sais ! Nous deux nous ne regardons pas le monde avec des yeux pareils. Je le contemple d’en bas et lui d’en haut. Je vois les esprits qui surgissent des profondeurs de la terre, et lui l’Esprit qui plane sur les eaux. J’habite dans une caverne et lui dans une chapelle. Hé ! hé !

Quand il voit que la fillette s’apprête à partir, il dit :

— Prends garde, Strudeli ! le loup noir rôde de nouveau dans le pays… il a déjà fusillé deux moutons.

— Fusillé ! Le loup a des dents voraces et point d’arme !

— Hé ! hé ! les loups prennent souvent d’étranges figures. Tout est mystérieux…

— Je dois rentrer. Si je ne suis pas là quand la Franz Sepp Babe vient avec le lait, elle grogne.

— La Franz Sepp Babe, la femme du Pierre de la Hubelmatt ? s’exclame Dönni Baschi… La plus riche paysanne d’Espane ?

— Oui. Elle se plaint souvent à Père Frowin de ce que le Hubelmattler la traite comme une servante.

— Hé ! hé ! il traite les servantes comme des maîtresses, quand elles sont jeunes et dociles… La Franz Sepp Babe était la plus belle femme du pays, il y a quinze ans, quand les gens d’Espane entreprirent leur œuvre impie : ils en verront de belles avec le lac, si tous les génies de l’eau ne sont pas encore morts…

Quand la fillette sort du hallier où les ronces la happent comme des mains vagabondes, elle aperçoit la hutte de l’ermite, qui est aussi le foyer de Strudeli. L’ermite est assis sur le banc de mousse sous le grand frêne, il tient un livre ouvert sur ses genoux et lit les prophéties du bienheureux Nicolas de Flue aux arbres bourgeonnants :

« Puisque mes cheveux gris proclament que je ne vivrai plus longtemps, je veux vous conter la triste destinée qui doit échoir en partage à vos descendants.

« Enfants, voici le premier signe de la misère prochaine ! Premièrement, quand viendront les temps où les hommes se nommeront les dieux de la terre ; quand l’orgueil en toile de lin aura atteint son apogée ; quand la fidélité et la foi ne seront plus estimées ; quand les pères du conseil paraîtront le menton rasé ; quand les paysans porteront des pantalons pointus et des bonnets vides ; quand les prêtres seront des bouchers, et quand les bouchers porteront des vêtements de prêtres ; quand l’argent primera le droit dans les procès… ce seront là les signes précurseurs ! »

L’ermite relève la tête et l’appuie contre le tronc noueux. Il regarde de ses yeux, puérilement clairs, vers le feuillage où un merle lance son chant triomphant dans le soir lumineux, et il dit :

— Oui… oui… tu as raison, mon jeune ami, ton chant est aussi une prophétie ; le mois de mai s’éveille dans la vallée et une année de grâce va refleurir pour nous.

Strudeli s’est arrêtée dans le hallier des sapins.

Elle contemple le visage de Père Frowin. Qu’il est différent de celui du vieux berger Dönni, qui s’est penché vers elle il y a peu d’instants ! Chez celui-ci, un éclair tressaille toujours sous les sourcils broussailleux, comme si le tonnerre grondait derrière la Corne-Noire. Ses rides ressemblent aux ravines d’un torrent sur un sol rocailleux, et de sa bouche édentée elfes et diablotins s’échappent pêle-mêle, quand l’envie le prend d’intimider son prochain. Ses cheveux gris, hérissés, semblent toujours soulevés par le souffle du föhn, tant ils sont sauvages et rebelles. Et Strudeli songe soudain que le visage du vieux Dönni ressemble à une nuit des Quatre-Temps, où les esprits malins s’ébattent dans les saulaies, tandis que le visage de Père Frowin est un matin dominical de mai, où la neige rayonne encore sur les hauteurs tandis que les abeilles butinent déjà le miel dans la vallée.

Elle ne sait pas qui l’attire davantage, la nuit mystérieuse ou le matin diaphane.

La figure de Père Frowin révèle un profond repos dans une joie profonde. La laideur des traits est illuminée d’une telle flamme intérieure, qu’elle surpasse toute la beauté du monde, comme chez les saints qui voient l’Enfant divin apparaître dans leur extase.

Les yeux profonds et purs recèlent, dans un étrange contraste, la candeur de l’innocence et la sagesse du voyant. La couronne de cheveux blancs rayonne autour de sa tête, dans le clair-obscur de la forêt, comme une pâle auréole, et la longue barbe, dont le flot écume sur sa poitrine, le plonge dans une vague de lumière.

Son visage bronzé fait ressortir la lueur de son front bombé, et la bouche large que la bonté a modelée d’un coup de pouce génial.

Elle court vers le vieillard qui représente pour elle le foyer et la famille, Dieu et la patrie :

— Père, que lisais-tu là ?

— Ah ! te voilà, mon myosotis des étangs !

Elle lève les yeux, étonnée, et dit de nouveau, comme chez le vieux berger :

— Mais je ne m’appelle pas ainsi !

Depuis qu’on lui donne partout un nom différent, elle sent plus que jamais qu’elle est une pauvre petite sans nom.

— Non, mais tu en es un !

— Ah vraiment ! Dönni dit que je suis une Weidstrudeli.

— Non, c’est là un nom païen pour les elfes de la forêt.

— Mais j’en suis une !

— Non, tu es une chrétienne. Un matin, pendant une messe basse, on t’a déposée devant la porte de la chapelle. Au « Gloria » je t’entendis crier, et en l’honneur de Dieu je te baptisai Gloria !

Un coup de vent court sur la cime des arbres, l’enfant lève les bras, tourne en rond et chante :

 

Gligg, gligg, gligg, gligg, brise des branches,

Je suis une enfant du dimanche !

 

— Que fais-tu là, enfant ?

— Je décommande le vent ! s’écrie-t-elle en riant. Dönni Baschi prétend que les enfants du dimanche ont ce pouvoir. Vois donc !

Dès qu’elle laisse retomber les bras, il lui semble que le vent replie ses ailes sur son front et que le bruissement s’endort dans les ramures.

Père Frowin est interdit :

— Dönni est un étrange compère.

Frappée, elle lève les yeux. Le vieux berger dit la même chose de Père Frowin. Comme elle est debout devant lui, l’ermite remarque que la robe de l’enfant devient trop courte pour ses membres sveltes, qu’elle fleurit comme l’eufraise rosée dans les crevasses des rochers et s’allonge comme une liane sauvage des montagnes.

Oui, il y a quinze ans que cette graine humaine soufflée par le vent s’est mise à germer dans sa terre et y a pris si fortement racine qu’il ne pourrait plus la transplanter.

Et pourtant, quel fardeau pour lui, au début, que cette petite créature qu’il n’osait pas toucher de ses mains inhabiles ! Il avait voulu porter à Espane l’enfant trouvé. Mais celui-ci portait au cou, avec une médaille de la Vierge, un billet ainsi conçu :

« Père Frowin, accueillez le petit enfant, pour l’amour du Christ, et gardez-le pour que Dieu ne le punisse point. Qu’il grandisse dans la chapelle de la Vierge, loin du monde. Le Seigneur vous le rendra dans l’éternité. Amen ! »

Et Père Frowin n’avait pas rapporté l’enfant parmi les hommes. Il le laissa grandir dans sa hutte : d’abord comme un jeune animal que l’on nourrit avec du lait et qui dort dans un coin chaud ; plus tard, comme une jeune plante : en plein air, sous la pluie et le soleil.

L’enfant grandit selon la loi des arbres, avec une tige droite et une cime chantante. Quand le sentiment s’éveilla dans la créature pensante, il prit soin de développer cette jeune âme fortement attachée à la terre, et qui tendait inconsciemment vers le ciel. C’était une âme qui se penchait étonnée sur tous les mystères, désirait la joie du monde, pressentait dans une divination palpitante les miracles de la vie, et courait au-devant d’eux avec un cri d’allégresse, comme s’il s’agissait d’un vol vers l’infini d’azur.

C’est ainsi que l’enfant devint ce qu’elle était à l’époque de notre récit : une gazelle des bois, une liane des montagnes et une âme que chaque souffle de vent pouvait éveiller. Et Père Frowin tremblait devant ce réveil.

Qu’y avait-il au fond de cette énigmatique créature ? Quel sang inconnu courait dans ses veines ? N’était-elle pas une païenne qui s’agenouillait devant l’autel de Marie et écoutait avec ferveur toutes les voix de la nature ? Elle entendait chanter les anges dans la forêt et les esprits malins dans le torrent ; elle croyait aux prophéties de Père Frowin et prêtait foi aux prédictions de Dönni Baschi. Elle voyait le ciel ouvert sur sa tête et sentait sous ses pieds l’agitation de l’enfer, voyant durant les orages le diable chevaucher les nuées avec un fouet flamboyant. Elle connaissait les propriétés nuisibles de l’euphorbe et appréciait la vertu salutaire de l’arnica des montagnes.

La vieille Franz Sepp Babe s’en vient par le chemin, courbée sous le poids de la boille de lait, et se parlant tout haut, comme si elle se disputait avec elle-même.

Gloria va chercher un bol de terre pour le lait et en verse un peu dans une petite jatte. Puis elle court vers la chapelle et la dépose dans un tronc d’arbre. Elle en retire d’abord une tasse vide, qui semble avoir été léchée par une langue goulue.

— Voici l’offrande, mes gnomes. Dormez bien !

Elle est follement heureuse de ce qu’un esprit mystérieux vide chaque jour son écuelle de lait : cela porte bonheur, dit le vieux berger ! Père Frowin croit que ce n’est qu’un animal errant, peut-être un serpent ou un vagabond affamé. Elle n’a qu’à veiller pour le surprendre.

La Franz Sepp Babe a déposé cependant sa boille sur le banc de mousse et s’accote pour reprendre haleine. Son visage, où les traces de la beauté d’antan étincellent comme des braises ardentes dans un foyer de cendres, se tourne vers l’homme de Dieu :

— Ça ne va plus, bon père ! Aujourd’hui il m’a de nouveau battue.

— Qu’a-t-il donc contre vous, Franz Sepp Babe ?

— Il m’en veut de ce que je vis encore. Je devrais mourir pour qu’il puisse épouser une jeunesse.

— Soyez patiente, Babe, ne l’irritez pas.

— Hé ! le puis-je ? Cette maudite histoire du lac court de nouveau le pays. Il y a quinze ans le Pierre de la Hubelmatt en fut un des premiers partisans, maintenant il en est l’adversaire acharné par pure contradiction, parce que je suis pour l’abaissement des eaux. Je ne puis pourtant pas m’y noyer pour plaire à ce vieux vert-galant !

— Pourquoi l’avez-vous épousé ? N’étiez-vous pas jadis la plus belle fille du village ?

Elle hausse orgueilleusement les épaules, et dit avec dédain :

— Il me courait après. Je me suis dit : « Prends-le, pour t’en débarrasser. »

Devant le geste réprobateur du Père Frowin, elle se signe rapidement et une rougeur court sur son visage flétri.

— Envoyez-moi demain Gloria. Je lui donnerai un poulet que je tuerai pour vous.

— Vous-même, Babe… vous tuez ?

— Ai-je encore un cœur ? fait-elle amèrement.

Elle reprend sa boille et s’éloigne.

— Au nom de Dieu ! soupire-t-elle, mais l’ermite sent qu’un autre maître s’apprête à régner sur cette âme endurcie.

Elle descend la côte en boitillant et cause devant elle comme avec un adversaire irrité.

Weidstrudeli accourt :

— Père, les hirondelles volent autour de la chapelle.

— Elles cherchent une place pour bâtir leur nid, mon enfant.

— Un nid ! Oui, oui… Mais pourquoi ?

Il lève les yeux. Une mère seule saurait répondre. Il voit se lever dans les yeux de l’enfant le grand point d’interrogation de la vie, et un ardent émerveillement, comme si elle pressentait que le temps d’amour est proche, quand les oiseaux veulent nicher.

— C’est l’heure de la prière, petite, dit-il avec douceur.

Alors elle s’agenouille à ses pieds et récite :

« Je vous salue, Marie, pleine de grâce ! Le Seigneur est avec vous… Vous êtes bénie… »

VII

Après quinze années, le tyran bleu n’a pas cédé un pouce de son emplacement immémorial dans la vallée d’Espane. L’effort des hommes pour le chasser et lui rendre la position intenable a été vain.

Il rit, de son rire d’azur enfantin, et les coups de pioche opiniâtres qui retentissent de plus en plus sourdement dans les profondeurs de la galerie creusée n’arrivent pas à mettre une seule ride de dépit sur sa surface impassible. On dirait que l’affairement mesquin des hommes minuscules laisse son cœur insensible, comme s’il hébergeait dans ses profondeurs un hôte de pierre qui, conscient de sa puissance, a donné à tout son royaume l’ordre de demeurer calme.

Çà et là seulement, quand les nuées passent au-dessus de lui, sa surface assombrie se plisse comme un front courroucé, et le cheval des marais bondit écumant hors des flots et galope le long des aulnes du rivage.

Le lac ne s’est même pas teinté de sang, quand la guerre a fondu sur la vallée. Tant d’eau s’est écoulée depuis quinze années, mais toujours par les escaliers de cascades qui descendent depuis des siècles vers la plaine de Wyserlon !

Tandis que le lac demeure intact et libre, ses adversaires et ses partisans ont éprouvé les vicissitudes de la vie. Les uns sont morts avec l’espoir que leurs enfants recueilleraient le trésor qu’ils avaient vu luire, d’autres avec la satisfaction sournoise de voir l’œuvre impie se condamner elle-même en avortant.

Une génération nouvelle a grandi et se partage de nouveau en deux partis : antagonistes et promoteurs de la question du lac. Les uns ont perdu courage et se sont ralliés aux adversaires. D’autres, intrépides, sont restés fidèles à la résolution initiale. Parmi eux, au premier rang, l’instituteur Nicodème Zniderist.

Quelques gens d’Espane, hommes et femmes, sont sortis des rangs pour toujours. Avec l’antique vaillance des pâtres, ils sont montés sur la brèche quand il s’est agi, aux jours sanglants de septembre, de défendre à l’intrus étranger d’envahir toute la contrée comme une avalanche dévastatrice qui ne laisse sur ses traces que misères et ruines.

Le fils du président de la commune, Sabbas von Büren, qui combattait en chef au Grossächerli, tomba le dernier de sa compagnie, debout contre un sapin, faisant face à l’ennemi.

Depuis lors, Thaddéa, la fille unique de l’amman était son seul orgueil.

Batz le siffleur entendit tant de balles françaises siffler à son oreille, sur la montagne du Lopper, qu’il siffla sur sa vie comme sur toutes choses auparavant ; mais il s’en tira avec une jambe boiteuse et un poumon étique.

Josias Mathys, le frère de Léonce, qui officiait comme prêtre à l’église quand l’ennemi envahit le village, fut frappé par une balle à l’épaule droite, mais il ne laissa pas choir l’ostensoir qu’il présentait aux fidèles. Il le prit dans la main gauche et continua la célébration de la messe : Dominus vobiscum !

 

*     *     *

 

Il y a aujourd’hui réunion de la commune au Lion d’Or. Devant la porte, la femme de Tomasen, l’aubergiste, la Plodergret, comme on l’a surnommée, se rengorge. Elle a l’air aussi importante que les nouvelles qu’elle colporte, et sa langue est plus agile, sous le flot de sa parole, que les ailerons de la roue du moulin du Dundel. Elle sait tout ce qui s’est passé, tout ce qui se passe et se passera à Espane. Elle se croit l’arbitre souverain des hommes et des destinées, elle dénoue des liaisons et forge de problématiques mariages.

Elle présente à chaque hôte du Lion d’Or, avec la chope de cidre, une nouvelle, et toutes deux doivent être de son goût, quel que soit l’arrière-goût d’amertume qu’elles lui laissent souvent. Elle murmure confidentiellement des choses dignes d’être propagées partout, et proclame au son de la trompette des secrets qui mériteraient le silence. Son langage est parfois perfide comme le susurrement des eaux marécageuses, ou sonore comme le son de la grande cloche qui pénètre dans chaque hutte.

Aujourd’hui elle invite tous les passants à entrer au Lion d’Or, car la consommation est gratuite. C’est une affaire d’honneur que de voter pour la continuation des travaux du lac, cela représente de la vie pour Espane, de la prospérité pour le pays, et, songe-t-elle dans son for intérieur, des clients pour le Lion. Dans la grande salle, sous les solives enfumées, les compagnons sont assis autour de la table des délibérations, dans l’ardent soleil de midi, et écoutent pérorer l’orateur.

Les uns ont des mines fermées, s’étant promis de ne plus ouvrir leur sac, d’autres des visages avides, comme si une manne allait neiger sur eux. Beaucoup n’expriment que l’indifférence. Les mains aux genoux, ils jouissent avec satisfaction de ce jour de soleil et de repos. Au bout de la table, le maire de la commune se carre orgueilleusement dans son fauteuil.

La mine suffisante et l’attitude hautaine, il regarde l’orateur et hausse les épaules quand ses arguments lui paraissent trop fantastiques.

Mais cela ne déroute nullement Zniderist. Il y a quinze ans, quand il était encore l’ardent jouvenceau de vingt ans, tous s’étaient ralliés à lui ; car l’enthousiasme pour l’œuvre audacieuse était tout neuf. Depuis lors ils se sont heurtés à tant d’obstacles qu’ils n’ont plus la même force de résistance ; l’espérance s’est engourdie, et l’ancien esprit de concorde a tiédi. Il le sent bien ; mais cela ne fait qu’exalter son courage et il s’efforce de nager vigoureusement contre le courant. Il croit à une victoire parce qu’il est le plus intelligent de tous. Et son amour n’est-il pas en jeu ?

Il lève sa main dans un geste de conjuration, et son visage d’apôtre, aux traits altiers, au nez hardiment aquilin, flamboie d’enthousiasme :

— Je vous le dis, c’est une honte pour toute la vallée si nous ne reprenons pas le travail et si nous jetons le manche après la cognée. Foin des pusillanimes, qui se découragent à la première difficulté ! Vous avez travaillé huit années sans vous rebuter jamais, ne craignant nulle dépense, les yeux fixés sur un but magnifique. Vous avez déjà pratiqué une ouverture de cent quatre-vingts toises dans un rocher très dur. Et après sept autres années, gaspillées dans l’irrésolution, vous voulez reculer et renoncer à l’œuvre, quand nous sommes aux portes de l’ennemi et qu’il ne faut plus qu’un vigoureux assaut pour le déloger ! Ainsi, vous hésitez ? Est-ce la coutume des Suisses ?

Mais Sabbas von Büren l’interrompt, avec son calme bon sens positif :

— Oui, nous hésitons, parce que nous ne voulons plus courir aveuglément au-devant de notre malheur. De grandes sommes d’argent ont été recueillies, des capitaux considérables sont placés dans l’entreprise. Chacun s’est oublié pour le bien public, et a sacrifié pour l’œuvre commune ses propres travaux. Quelle en a été la récompense jusqu’ici ?

Un murmure court à travers la salle.

— C’est par Dieu vrai ! nous pouvons crever avant qu’il sorte rien de bon de cette affaire ! dit un paysan.

— Il n’en est résulté jusqu’ici que déceptions et qu’errements !

— Quoi ! crie Gédéon Zurtannen, le canal, haut de six pieds et large de cinq, n’est-il pas déjà percé sur une longueur de sept cents pieds ? Le travail principal est accompli. Donc courage ! en avant !

— C’est vrai ! objecte ironiquement Wolf Obersteg, mais au bout de cinq cents pieds, et faute d’un plan convenable, vous avez dévié de la ligne droite, si bien que personne ne s’y reconnaît plus dans cette caverne tortueuse. Et les ouvriers tombent comme des mouches, parce que l’air frais n’y pénètre plus. C’est un péché de jeter encore plus d’argent dans ce trou maudit. Voilà mon opinion !

— Et où le prendre, l’argent ? s’écrie le trésorier de sa voix flutée. Nos ressources sont épuisées, et nous avons encore été éprouvés par l’incendie de deux villages voisins et par une maladie du bétail. La commune est appauvrie et ce serait tenter Dieu que de se jeter au-devant de nouvelles dépenses.

Le jeune vicaire, Josias Mathys, se lève, maigre et svelte dans sa robe noire, et dit :

— Ce serait impardonnable devant Dieu et devant les hommes, si cette œuvre pleine de promesses devait être accomplie par la postérité. Il est regrettable que la génération actuelle, frayant la voie du bonheur à ses descendants, faiblisse sous le poids de sa tâche sans goûter les doux fruits de son amer labeur.

Le vieux curé, Beat Zumstein, secoue sa tête blanche, mais ne fait point d’objection. Il n’est pas de l’avis de son jeune vicaire ; toute sa paroisse sait qu’il n’a pas bronché depuis quinze années dans sa conviction que l’homme ne doit pas toucher aux décrets de Dieu.

Nicodème Zniderist poursuit :

— Ainsi les vingt-deux mille francs que nous avons déjà sacrifiés doivent rester enfouis dans ce gouffre sombre ? Nous voulons déterrer ce trésor et le placer avantageusement en terres fécondes. Le lac grossira-t-il encore de la sueur de nos travaux ?

Un paysan crie :

— Le lac n’est pas une pièce de bétail que l’on envoie avec l’aiguillon paître où bon nous semble.

— Nous ne sommes pas les premiers qui se risquent à une pareille entreprise. Près de Rome, il y a le lac Fucino…

— Je siffle sur le lac Futschi et sur tout ce que font les Romains ! dit Batz le siffleur.

Et tous de s’esclaffer.

— Il ne suffit pas de rire, continue Nicodème. Nous pouvons tirer d’un lac inutile la pâture nécessaire à des centaines d’hommes et d’animaux domestiques. Il n’y a pas de difficultés insurmontables. Desséchons le lac avant qu’il ne nous submerge, chassons-le de la vallée avant que la famine ne chasse nos enfants ; si quelqu’un doit émigrer, que ce soit le lac !

— C’est par Dieu vrai ! crie Zurtannen en frappant sur la table, et quelques autres, encouragés par la vigoureuse exhortation, se rangent à son avis.

À l’autre bout de la table le Streutoni bougonne :

— On ne m’extorquera plus un sou pour cette folie ! j’aime mieux chercher mon foin sauvage sur les montagnes qu’au fond du lac. Peu m’importe que les enfants de mes enfants fauchent de l’herbe sur le lac ; mes chèvres à moi ont besoin d’un autre fourrage, que diantre !

Le président prend la parole :

— Je propose de renoncer à l’entreprise parce que les ressources sont épuisées.

— Nous protestons ! crient quelques hommes d’Espane.

— Aurons-nous l’outrecuidance de trancher une question qui dépasse de beaucoup notre compétence ?

Zniderist saisit la balle au bond :

— Nous avons convié tous les ingénieurs de notre patrie, tous les amis du bien public à nous faire des propositions pour l’achèvement de l’œuvre.

— Et quel a été le résultat ? demandent les paysans.

— Il est réjouissant, déclare Zniderist. Monsieur le président sait aussi bien que moi que plusieurs rapports techniques nous sont parvenus, je propose de faire examiner ces plans, et d’exécuter celui qui aura été reconnu le meilleur.

— Je proteste ! s’écrie le président.

— Si Hans crie hue ! et Heiri dia ! de quel côté faut-il que le bœuf tire ?

Au milieu des rires et des huées qui suivent la saillie du pêcheur Toni, la porte s’ouvre, la femme de Tomasen entre et s’approche de Sabbas von Büren :

— Monsieur le président, votre fille Thaddéa est en bas et doit vous remettre un message. Il s’agit, paraît-il, d’une affaire pressante qui concerne la commune.

— Qu’elle vienne !

Au nom de Thaddéa, Nicodème Zniderist regarde vers la porte. Une jeune fille entre, d’une démarche à la fois timide et aisée. Ses yeux ne se baissent pas, mais ses joues rosissent sous l’attention générale que provoque son apparition dans la chambre du conseil. De svelte stature, le visage ovale aux traits fins, le regard limpide comme un ruisseau, avec les bandeaux clairs aux tresses entrelacées de galons rouges qui entourent sa tête d’une auréole de lumière, elle représente bien le type d’une vigoureuse et gracieuse fille d’Espane.

L’accorte costume du pays rehausse encore le charme agreste de sa personne. Elle porte, sous le tablier de soie, une jupe mi-longue de cadis brun, rayée d’écarlate, avec des manches bouffantes d’une toile neigeuse, qu’elle a tissée elle-même, et qu’un velours noir borde au coude, rehaussant la blancheur des bras frais. Le corsage, richement brodé, scintille sous les chaînettes d’or, un fichu est chastement croisé sur sa poitrine, et un carcan de filigrane, rehaussé de rubis, encercle la rondeur du cou.

— Mon père, dit-elle d’une voix pure, presque impérieuse, le gars du Schorenegg a apporté cet écrit. C’est pressant, car le plan doit être discuté aujourd’hui au conseil.

— De la part de qui ?

— De Vital Andacher, dit la jeune fille.

Elle hésite légèrement, comme si ses lèvres caressaient le nom avant de le livrer.

— Donne ! Et maintenant tu peux rentrer.

Le regard de la jeune fille vole vers le haut de la table, et son regard salue, avec une rayonnante amitié, le maître bien-aimé de son enfance. Puis, avec une brève inclination de tête, elle quitte la salle.

Les pensées de Nicodème Zniderist, distraites, reviennent au lac.

Le président, les sourcils froncés, brise le cachet de cire, et tend la lettre à l’huissier.

Elle est ainsi conçue : « Préavis pour l’achèvement de l’abaissement du niveau du lac d’Espane, par l’inspecteur des mines Vital Andacher. »

Après un plan détaillé suivi d’un rapport sur les frais présumés, l’écrit conclut par ces mots :

« Je sais que votre situation difficile ne permet pas un riche salaire. Mais la gratitude du peuple montagnard, et la joie personnelle récompenseront celui qui mènera cette œuvre hardie à bonne fin. La postérité bénira sa mémoire ; car chaque brin d’herbe, chaque épi lourd qui germera sur le terrain conquis, sera l’éloquent témoin du bien qu’il aura fait.

« Signé : Vital Andacher, d’Espane, contremaître des mines de plomb, dans la vallée de Lauterbrunnen. »

Un silence de saisissement règne durant quelques secondes dans la salle et tous se regardent avec une interrogation de surprise : « Vital ! Le gars de Joseph-Maria !… Comment ? Il est de retour ? Le fils du forestier assassiné ! »

Le souvenir du meurtre inexpié qui a répandu jadis son ombre sur la vallée se dresse de nouveau, menaçant, au sein de l’assemblée.

Le chapelain Mathys, qui s’est consacré au service du Seigneur, pour effacer la tache infamante qui salit le nom de sa famille, lève le front et dit, aussi gravement que s’il lisait un mandement de l’évêque :

— Le plan de Vital Andacher mérite une attention particulière. La commune lui doit une réparation. Il est un enfant d’Espane. Nous n’avons pu empêcher, jadis, qu’un des nôtres attente criminellement à la vie des siens, mais nous, de par le concours de tous, nous devons l’aider à accomplir cette œuvre utile et noble.

Sabbas von Büren tousse légèrement :

— Tout cela est bel et bon, mais la prospérité de toute une commune prime le bien-être de l’individu. Je propose que ce plan, comme tous les autres, soit écarté, et que l’on renonce définitivement à cette malencontreuse entreprise.

Une approbation presque générale accueille ces paroles. Les adversaires murmurent.

Zniderist a écouté la lecture du projet avec une joie visible et un rayonnement passe sur ses traits quand on proclame le nom de son ancien élève de prédilection.

— C’est mon élève et il mérite qu’on l’écoute. Son plan est clair et positif, et il a trouvé le juste milieu. Les autres plans sont, l’un trop dangereux, les autres trop coûteux. Mais l’idée d’une mine pour déboucher le canal dans le lac me paraît judicieuse.

— C’est absurde ! crie l’un des hommes, effarouché par le mot de mine. Sautez en l’air avec votre lac, si c’est votre bon plaisir ! Nous autres, nous sauvons notre peau !

— Qu’est-ce qu’un gars du Schorenegg peut bien savoir ?

Le fait que Vital est originaire d’Espane lui est plutôt nuisible. Les plans des ingénieurs étrangers inspirent plus de confiance aux bergers, comme l’étoffe qu’ils achètent en ville leur paraît plus éclatante que celle qu’ils tissent à la maison, bien qu’elle s’avère, à l’usage, de qualité inférieure.

Un courroux sacré s’empare de Zniderist quand il voit que l’œuvre de sa vie menace d’échouer contre l’obstination de quelques paysans.

— Enfer et damnation ! crie-t-il, tous nos efforts doivent-ils péricliter devant la déraison de quelques pusillanimes ? Si vous ne m’accordez pas créance, je porterai la question jusqu’à la Landsgemeinde. Tous rêvaient déjà à l’éclatant couronnement de nos travaux ! Déjà l’aïeule pleine d’enthousiasme montrait à son petit-fils affamé la place où le blé germerait. Leur crierons-nous : « On vous a trompés, votre argent et votre labeur sont perdus ? » Non, n’abandonnons pas le sillon déjà creusé avant de l’ensemencer, monsieur le président…

Dans son ardeur il est tenté de s’attaquer personnellement au président, et de flétrir sa pusillanimité. Mais il se ravise, comme si une invisible main avait frôlé les rides courroucées de son front. Il ne peut pas se faire un ennemi du père de Thaddéa. Sa révolte s’achève en supplication.

— Monsieur le président, laissez-nous voter !

Sabbas von Büren se tourne vers l’huissier.

La sonnette tinte dans le silence :

— Que tous ceux qui sont d’avis de renoncer à l’entreprise lèvent la main.

Un grand nombre de mains sèches et ridées se lèvent silencieusement.

L’huissier les compte : « Huit… douze… quinze… vingt-deux ! »

— Que tous ceux qui sont pour la continuation de l’entreprise lèvent la main.

Un grand nombre de mains noueuses et fortes se lèvent silencieusement.

L’huissier les compte : « Neuf… quatorze… vingt… vingt-deux ! »

Et ainsi, autant d’hommes d’Espane ont voté pour et contre l’achèvement de l’œuvre.

Il y a une hésitation, comme si une puissance supérieure devait décider en dernier lieu.

— Allons demander avis à l’ermite de la forêt du Sacrement ! conseille un homme pieux.

— Ou à Dönni Baschi, au roc du Corbeau ! propose un homme superstitieux.

— Le sort !… que le sort décide !

— Oui, le sort, par la main d’un enfant innocent ! Nous reconnaîtrons sa sentence comme le jugement de Dieu.

Et c’est ainsi qu’ils se séparent.

VIII

Père Frowin se lève du banc devant sa cellule, quand il voit, à la lisière de la forêt, un dimanche de mai, les envoyés du village venir à lui.

Il est debout, de haute stature dans son froc brun. Seule, sa tête blanche et bouclée ressemble à la floraison tardive d’un arbre qui se balance dans l’azur du ciel.

Il sait ce que ces hommes attendent de lui, et sa volonté est de leur venir en aide, selon ses faibles moyens.

Les échos de la dernière assemblée tumultueuse sont parvenus jusqu’à lui ; car la Franz Sepp Babe colporte des nouvelles en même temps que son lait.

Il s’est préparé dans des méditations nocturnes et a imploré les lumières divines pour éclairer son ignorance.

Mais quand le préposé, l’instituteur, l’huissier et le jeune vicaire Josias Mathys, le chapeau à la main, se placent devant lui et disent : « Père Frowin, aidez-nous ! » il sent que ce n’est pas à lui à décider, mais qu’une volonté supérieure doit se manifester à eux et à tous ceux qui les accompagnent.

Car femmes et enfants, vieillards et jouvenceaux, ont suivi les conseillers, à la sortie de l’église, quand on a appris qu’ils se rendaient à la forêt du Sacrement pour y prendre une décision.

On dirait une Landsgemeinde extraordinaire, quand l’assemblée se met en cercle sous les hauts piliers du dôme vert, où le vent de la vallée prélude sur des orgues invisibles, et le lac rayonne à l’horizon, comme un autel étincelant sous le soleil qui élève son ostensoir d’or.

— Que voulez-vous de moi, gens de la vallée d’Espane ?

— Nous sommes en désaccord… Que votre sagesse nous conseille !

Si le Père Frowin avait pu parler selon son cœur et selon sa raison, il aurait dit : « Notre volonté est avec Dieu qui a créé le ciel et la terre. Essayez d’achever ce que vous avez commencé. Celui qui se décourage pèche contre la confiance en Dieu. »

Mais les gens disent :

— Que le sort décide pour nous, par la main innocente d’un enfant !

L’ermite sourit au désir de ces gens naïfs et s’écrie :

— Si vous voulez vraiment chercher une raison chez des êtres déraisonnables, écoutez mon conseil ! Interrogez un couple de pigeons, qui domine l’empire des airs, une paire de bœufs, attachés à la glèbe, et une âme d’enfant qui plane encore entre le ciel et la terre ! Si tous les trois, par leur vol, leur marche et leur parole se tournent vers l’eau, honorez le lac que ces créatures honorent, et laissez-le en repos. Mais si la colombe vole vers les bois, si les bœufs tendent vers le pâturage et si l’enfant vous livre le lac, alors qu’il soit condamné, et que la lutte reprenne de plus belle !

Les membres du conseil se regardent et inclinent la tête, en signe d’adhésion. Le mystère qui plane sur la décision prochaine exerce son charme sur eux, et nul ne trouve rien à objecter.

Le jeu puéril pour un si grave enjeu les séduit.

— Ainsi soit-il ! dit Sabbas von Büren, et il s’engage par là solennellement, quelle que soit la sentence, à en reconnaître la validité.

Les yeux de Vital Andacher sont sillonnés de lueurs d’orage. Nicodème Zniderist hausse les épaules et attend l’épreuve dans une altitude narquoise et indifférente, comme s’il sentait que d’autres facteurs décideront de la victoire.

— Gloria ! appelle Père Frowin, apporte ton couple de colombes !

Weidstrudeli sort de la petite bâtisse attenante à la cellule et que la commune fit construire pour l’enfant trouvée de l’ermite. Une ceinture blanche est nouée autour de sa longue chemise de lin, et sa jupe brune laisse ses jambes demi-nues.

Dans ses mains levées elle tient une cage d’osier, qu’elle a tressée elle-même, et sous les boucles sauvages qui inondent sa nuque et ses épaules, ses yeux rient aux colombes.

Elle s’avance d’un pas léger. Père Frowin et le peuple la suivent jusqu’à l’éclaircie de la forêt.

— Enfant, ouvre la cage.

Elle fait glisser le petit verrou d’osier et sort les pigeons. Les oiseaux dessinent d’abord des cercles indécis dans l’air. Mais soudain, avec la sûreté d’une flèche, le pigeon vole droit vers le lac et s’y balance en planant, comme l’écume de l’eau à la crête des vagues. Et la colombe le suit de près.

La foule demeure silencieuse. Un rire bref retentit sur des lèvres railleuses.

Père Frowin se tourne vers Sabbas von Büren, dont le domaine du Sattelbats, tout proche, rayonne à travers les arbres.

— Allez, ouvrez devant vos bêtes la porte de l’étable et donnez-leur la liberté !

Le président appelle sa fille :

— Va, ôte le licol au cou du Brouni et du Scheck !

Thaddéa, qui se tient orgueilleusement debout au premier rang des femmes, et dont le fier et grave visage flambe d’indignation, s’apprête à exécuter cet ordre. Mais on sent à sa démarche que tout cela lui paraît niais et futile.

Les yeux des hommes reposent sur elle avec un secret plaisir. Elle entre dans l’étable. Quand, quelques minutes après, elle chasse les bœufs devant elle, on voit à ses sourcils froncés qu’elle préférerait les saisir par les cornes pour les chasser de force vers les pâturages de la montagne.

Les bêtes s’éloignent, hument avidement l’air du matin de mai, et, les naseaux gonflés, sortent de la ferme. À la vue de la foule des badauds, elles hésitent.

Puis, l’un des bœufs va nonchalamment vers l’anse, où la barque du pêcheur repose sur le sable. L’autre demeure indécis et renifle, en flairant les herbes de la prairie, puis il arrache une plante aromatique et la mâchonne.

Mais lorsqu’il entend le clapotis de l’eau sous les sabots de son camarade, il est pris de soif. Il se lèche les naseaux et marche, béat, vers le grand abreuvoir.

Il entre dans le lac, dont l’onde fraîche baigne son fanon, et il boit avec indolence, les yeux mi-clos. Quand il relève la tête pour reprendre haleine, l’eau dégoutte de ses babines en gouttelettes d’argent, qui tombent en dessinant une chaîne d’anneaux sur la surface bleue.

De nouveau, un éclat de rire s’échappe d’une bouche sarcastique. Pardine, ce n’est pas un miracle… c’est l’heure d’abreuver… L’auge d’une fontaine aurait rendu le même service.

Mais les paysans inclinent gravement la tête et les femmes s’unissent à eux.

— Voyez, s’écrient-ils, le bon Dieu est de notre côté !

Les messieurs du conseil prennent des mines importantes, mais les yeux de quelques-uns d’entre eux luisent malicieusement.

— C’est étrange, tout ce qu’il y a de plus étrange, que cette concordance des créatures sans raison avec le parti des conservateurs !

— Hé, l’esprit du progrès ne se manifeste point par des bœufs ! dit le tailleur Tomlibatz, le boute-en-train.

Mais aucun rire ne lui répond. La foule est en disposition trop solennelle pour faire écho aux saillies.

— À la troisième épreuve ! disent les conseillers. Faites-nous entendre la parole d’un enfant.

— Que Strudeli parle ! La sagesse des écoles lui est inconnue, mais elle interprète le langage des étoiles et le murmure des arbres… Viens, enfant, dis-nous ce que les vagues du lac te chuchotent, quand tu les écoutes au cours de tes rêveries.

Gloria regarde timidement autour d’elle, sans dire un mot. Le sang afflue à ses joues, si bien que son visage s’empourpre tout à coup et pâlit. Elle se tourne de tous les côtés, comme implorant du secours.

Alors, elle remarque dans le groupe des hommes le visage raviné de son vieux maître, le pâtre Dönni Baschi, de la caverne du roc du Corbeau. Il la regarde fixement à travers ses sourcils broussailleux et lui indique, de sa main osseuse, la montagne du Fracmont, dont les cimes, sauvagement crevassées, se voilent d’une nuée blanche.

Et la légende du lac mystérieux, qui dort là-haut, revient à la pensée de la petite ; elle dit lentement comme si elle récitait une leçon apprise par cœur !

— Un esprit exilé sommeille dans chaque lac alpestre… Une fois seulement, par année, il ose surgir des profondeurs, quand on psalmodie la Passion à l’église… Mais quiconque l’aperçoit ne survivra pas à l’année. L’esprit se tient tranquille tant qu’on n’excite pas sa colère par un acte sacrilège… Sinon, il se soulève et s’emporte et se venge par des ouragans, des orages et des inondations… Prenez bien garde à l’esprit qui sommeille dans le lac d’Espane.

Elle s’interrompt, troublée, et ne va pas plus loin. Car le sage ermite lui pose la main sur la tête et dit d’un ton paternel :

— C’est là une croyance païenne, mon enfant. La foi a un autre langage que la superstition… L’esprit de Dieu plane au-dessus des eaux. Il nous exhorte à la prudence, mais il ne nous incite pas à fuir devant des puissances ténébreuses.

Sabbas von Büren s’avance :

— Quoi qu’il en soit, nous avons promis de nous ranger à la sentence des créatures innocentes. Leur triple accord est merveilleux ! Soumettons-nous humblement et sans réserve après nos longues irrésolutions. Moi, le président de la commune d’Espane, je considère la question du lac comme définitivement réglée.

Un pénible silence pèse sur l’assemblée. Même les adversaires de l’œuvre n’osent se réjouir sincèrement. Ils ont secrètement espéré qu’on leur démontrerait leur erreur ; car chacun a déjà caressé des projets pour plus tard. Et voilà que tout cela doit échouer.

Mais une voix indignée s’élève comme un coup de clairon à l’heure de la déroute, ralliant les esprits :

— C’est une honte pour des hommes de se plier docilement aux ordres d’animaux sans raison et d’une naïve enfant. C’est une honte de reculer devant des fantômes quand la prospérité de toute une commune est en jeu. C’est une honte ! Et c’est moi qui vous le dis, la Thaddéa du président du village !

— Tais-toi ! lui crie Sabbas von Büren, furieux de ce que la protestation vienne de sa propre fille. Tu ferais mieux d’aller à la maison, et de filer du lin pour ton trousseau !

— Rien ne presse, mon père, réplique-t-elle hardiment, car je ne me marierai pas avant que le blé mûrisse au fond du lac… sachez-le !

— Hé ! tu peux commander dès aujourd’hui ta coiffe de vieille fille ! nargue son père.

— Et quand cela serait !… je préfère rester fille, s’il n’y a plus d’hommes à Espane !

— Holà ! nous avons encore notre mot à dire là-dessus, proteste Vital Andacher ; c’est quand les esprits pusillanimes ont conclu leur affaire, que nous commençons la nôtre ! Il faut séparer la paille du bon grain avant de moudre le blé. Je demande la parole.

— Moi aussi, j’ai encore quelque chose à dire, fait Zniderist, mais parle d’abord.

— Nous ne vous accordons pas la parole, décide le président. J’ai déclaré que la séance du conseil était close et je m’y tiens.

— Nous ne voulons pas ruminer sans cesse le même foin !

— Eh ! si vous n’êtes pas des ruminants, ne prenez pas des bœufs pour arbitres ! Est-ce compris ? crie Nicodème Zniderist dont les yeux ont rayonné, quand Thaddéa von Büren a si énergiquement pris parti pour la cause compromise. Elle n’a pas été vainement son élève durant des années… Je demande aussi la parole.

— Assez, assez ! Le sort en est jeté ! crient les adversaires.

— Que Zniderist parle.

— Non !

— Si vous ne me donnez pas la parole, monsieur le président, je la prendrai ! crie courageusement le jeune Andacher. Je ne me soumets pas à la résolution que vous avez prise aujourd’hui.

— Par Dieu, moi non plus ! approuve Zniderist.

De-ci de-là, parmi les rangs pressés on entend retentir un : « Moi non plus ! » plein de rancune.

On dirait que l’appel au combat de la vaillante Thaddéa a réveillé les hommes de leur demi-sommeil, et qu’ils sont honteux de leur stupidité.

L’entreprise sacrifiée leur paraît de nouveau plus précieuse. Tous regardent avec curiosité Andacher. Il leur est devenu étranger par sa longue absence du pays. Beaucoup d’entre eux ne le reconnaissent plus.

— Qui est ça ?

— Le gars du Schorenegg.

— Quoi ? le fils de l’assassiné ?

Il parle, et sa voix vibre d’émotion et d’énergie :

— J’ai été à l’étranger pendant quinze années et j’ai travaillé en vue de la grande œuvre. Quand je partis, vous veniez de l’entreprendre avec courage. Je ne l’ai jamais perdue de vue. Lorsque votre appel a paru dans les feuilles, j’ai usé de tout mon savoir, conquis dans les mines d’Autriche, et j’ai sondé l’opinion de mes maîtres. Le plan que j’ai soumis à la commune est bon et facile à réaliser ; il doit être et il sera exécuté. Je ne demande aucune récompense en argent. Je mets toutes mes forces à votre service. Je ne désire qu’une chose : la réussite de l’entreprise.

Ce discours plaît, car il est clair comme de l’eau fraîche, après le jugement de Dieu.

— Levez donc les yeux, concitoyens, continue Andacher, regardez cette nature débordante de sève et rougissez d’être si pusillanimes. Voyez ce matin de mai, où chaque brin d’herbe proclame le mystère de la création.

Tous les paysans lèvent les yeux, mais ils ne voient pas tout ce qu’il leur décrit, parce qu’ils ne le comprennent pas. Mais la majesté des montagnes, au pied desquelles rayonne déjà, dans le tapis des cardamines, la splendeur annonciatrice du printemps, tandis que les cimes blanches portent encore le diadème de l’hiver, parle un langage que plus d’un d’entre eux perçoit comme une exhortation à la persévérance et à la résistance vigoureuse.

— Assez ! crie le président qui voit avec inquiétude ce vent souffler sur les têtes et pressent avec justesse tout ce qu’il y réveille. Assez ! la décision de la commune est prise et nous ne nous rétracterons plus.

Alors Vital s’emporte et rejette sa tête en arrière d’un mouvement si brusque que les longues mèches de ses cheveux s’écartent de son front et que sa voix tremble :

— Le monde ne finit pas à votre commune ! s’écrie-t-il. Il commence là même où cessent vos montagnes et où votre étroit bon sens a dit son dernier mot. Là-bas, l’horizon est plus vaste, là-bas vivent des hommes dont les vues ont une grande clarté. On a beaucoup parlé à l’étranger de l’œuvre que nous avons commencée, et tous les yeux sont fixés sur nous avec intérêt ; d’abord, par respect pour nous, montagnards, ensuite pour le profit de la science. Malheur à nous, si nous sommes inférieurs à la confiance que le monde a mise en nous. Quant aux moyens de secours, nous ferons appel à tous les Suisses. L’esprit de solidarité nationale au temps de l’épreuve n’est pas mort dans notre petite patrie, bien qu’il semble ne plus exister dans notre commune. J’irai mendier de porte en porte, car je ne crains ni l’eau ni le feu, et la réalisation de ce rêve est devenue le but de ma vie. Je remuerai ciel et terre pour en hâter l’accomplissement. Et mon ancien maître Zniderist me prouve que je ne suis pas seul. Et je lis sur vos visages qu’il y en a qui sont avec moi, envers et contre tous !

Les yeux courroucés de Thaddéa s’éclairent à ce discours, et sa face rayonne d’espérance comme le matin de mai, qui resplendit de force et de grâce.

Par Dieu, il est revenu au bon moment, son camarade de jeu et d’école de la hutte du Schorenegg. Son attitude lui plaît. Avec un visible plaisir elle est suspendue à sa parole.

Nicodème Zniderist le voit, et cela lui fait mal. Le langage de son élève est bien selon son cœur, et ne peut que seconder puissamment son plan ; mais le fait que ce discours plaît tant à Thaddéa, et semble une réponse à sa provocation concernant le manque d’hommes à Espane, touche le point le plus vulnérable de son être intime.

Tous les bergers d’Espane savent combien l’entreprise du lac tient au cœur de Nicodème, tous les passereaux le sifflent sur les toits, mais ils ne savent pas qu’un lac n’est point assez profond pour combler le cœur d’un homme.

Zniderist a bien compris, aujourd’hui, s’il ne l’a déjà pressenti, que Thaddéa von Büren, qui ne veut aller à l’autel que lorsque le vent de la vallée soufflera sur les champs de blé du lac, n’accordera sa main qu’à l’homme dont l’énergie aura le plus contribué à la réussite de l’œuvre.

C’est à lui seul qu’incombe le mérite de l’initiative pour l’abaissement du niveau du lac, et personne ne le lui dispute à Espane. Et c’est à lui que l’on doit l’état actuel de la galerie souterraine. Il est résolu à ne pas se laisser ravir cette priorité, fût-ce pour la céder à son élève le plus cher. Quiconque touche à son autorité porte atteinte à son orgueil, et quiconque réussit à éveiller l’admiration des deux yeux fiers de la vierge aimée le blesse encore plus profondément.

Sur ces points-là personne ne doit lui damer le pion. Une seule chose prime pour lui, l’œuvre du lac, mais cette chose-là rien ne saurait la surpasser. L’ambition, la foi et le bonheur sont entremêlés pour lui aux blondes tresses d’une femme. La pensée, qui lui est venue soudaine, et qui le domine et l’angoisse follement depuis quelques instants, la pensée que cette jeune fille pourrait être pour un autre ce qu’elle est pour lui, le cingle comme un coup de fouet en plein cœur.

Alors il entre dans le cercle et force d’un geste tous les assistants à lui prêter attention :

— C’est à l’heure décisive qu’une femme a trouvé la parole décisive. Nous ne devons pas nous en étonner, nous autres Suisses. C’est le privilège des femmes de la race d’une Stauffacher. Mais ce qui serait nouveau, c’est que des Suisses ne prissent pas de telles paroles en considération. Et vous êtes tous hostiles aux nouveautés. La commune a prononcé un jugement déraisonnable. Nous ne nous soumettons pas à son arrêt. Encore une fois, monsieur le président, la commune refusera-t-elle à l’avenir tout secours à l’entreprise ?

Un « oui » vigoureux retentit.

— Nous avons besoin de notre argent pour des causes plus utiles.

— Eh bien, moi, Nicodème Zniderist, je propose que tous les hommes de bonne volonté s’unissent.

L’approbation est si vive au sein de l’assistance, que l’orateur poursuit avec une chaleur persuasive :

— Qu’ils se promettent mutuellement de fournir de l’argent pour l’entreprise et de travailler eux-mêmes !

— Oui, oui, nous le voulons ! s’écrie-t-on de toutes parts.

Il profite de cette disposition favorable et, d’une voix sonore, recrute des adhérents :

— Venez près de moi, vous tous qui êtes disposés à fonder cette union.

Posément, sans hésitation, l’un après l’autre, ils viennent se placer dans le cercle, aux côtés de l’instituteur et leur résolution est si solennelle qu’ils se découvrent le front, comme en entrant à l’église.

Ils sont environ cinquante qui, la tête droite, comme délivrés d’une longue contrainte, se montrent résolus à défendre leur cause de toutes leurs forces et de tous leurs moyens.

— Vas-y aussi ! chuchote le Castelfranz à Batz le siffleur.

Celui-ci hausse d’abord les épaules et répond : « Je t’en siffle ! » puis, hésitant, il entre dans le cercle, avec un visage furibond.

L’attitude de Pierre de la Hubelmatt, qui tient le parti du président, est très remarquée. La Franz Sepp Babe cherche à le piquer d’émulation par des paroles indignées ; mais cela ne fait que le renforcer dans son opposition, car son bonheur est de la contrarier.

— S’il s’agissait d’une femme, il en serait déjà depuis longtemps, insinue un mauvais plaisant.

Quelques femmes et quelques jeunes filles, guidées par Thaddéa, entrent dans la ligue. Elles s’engagent à rendre tous les services qui seront en leur pouvoir.

Nicodème Zniderist accepte leur proposition et serre, en signe de consentement, la main de leur conductrice. Mais lorsqu’il voit que celle-ci se tourne, rougissante, vers Vital Andacher, et lui souhaite la bienvenue, une terreur ardente sillonne tous ses membres et il parle d’une voix rauque :

— Nous irons de maison en maison pour recruter des compagnons et du secours. Dans notre première assemblée nous discuterons toutes choses. Pour aujourd’hui je dis seulement que je salue cordialement la proposition de Vital Andacher, bien que je ne puisse pas encore y donner mon adhésion complète ; une mine me paraît bien périlleuse, car, en cas de non-réussite, elle pourrait compromettre tout le travail déjà accompli. Je penche plutôt pour le plan de Salzberger, qui propose des forages horizontaux. Mais nous ferons examiner cela par des experts et nous prendrons les décisions en conséquence.

Frappé de surprise, Vital tourne son visage, devenu tout pâle, vers son ancien maître. Il veut parler, mais l’instituteur lui impose le silence.

Par là il a d’ores et d’avance assigné à Vital Andacher une position subalterne. Il a parlé moitié par conviction, moitié mû par des motifs troubles et peu désintéressés, qu’il ne veut pas encore s’avouer à lui-même, et qui n’ont rien de commun avec la cause, mais ne concernent que l’homme privé.

— Ainsi je déclare la Société du lac fondée, après avoir décidé que le terrain conquis sur le lac deviendra bien public, dont l’exploitation sera accordée, en tout temps, contre dédommagement, même à ceux qui ne seront pas membres de la société. Monsieur le curé Mathys, donnez la bénédiction à notre œuvre !

Le jeune vicaire qui s’est joint à eux, tandis que le vieux curé reste fidèle au groupe des adversaires, dit :

— Que notre aide soit au nom de Dieu qui a fait le ciel et la terre. Si Dieu est avec nous, qui sera contre nous ? In nomine Patris et Filii et Spiritus Sancti !

Et il esquisse de la main un grand signe dans la direction du lac, comme l’on donne encore la bénédiction à un condamné à mort.

Cependant Strudeli, effarouchée, s’est réfugiée près de Père Frowin, qui assiste aux événements avec des yeux rayonnants.

Voilà enfin le vrai jugement de Dieu, l’étincelle sacrée jaillie de l’esprit des hommes pleins de sens et de bonne volonté !

Les bœufs de Sabbas von Büren sont rentrés d’eux-mêmes dans l’étable chaude, et les colombes sont revenues se constituer captives dans la cage hospitalière… Personne ne se soucie plus d’eux…

IX

« Le loup noir hante de nouveau le pays ! »

Ce bruit court dans la contrée et bien des gens se signent rien qu’à entendre prononcer ce nom. Mais personne n’a rien vu, et nul ne pourrait dire sous quelle forme le loup se montre cette fois-ci. Car, tous les dix ans, quand il y a une mauvaise année ou que la mort fait plus ample moisson, la mystérieuse créature élémentaire apparaît partout où se passe quelque chose qui prend aux yeux de la fantaisie populaire un caractère quelque peu insolite.

Aux époques reculées, c’étaient des dragons. Aujourd’hui, c’est un ours qui foule les prairies d’un pas si lourd que l’herbe jaunit, ou un renard qui passe de nuit les poulaillers en revue, ou encore un vautour qui s’abat sur les troupeaux, ou un sanglier grogneur qui dévore les petits enfants. Quelle que soit du reste la forme prise par l’être énigmatique, on le nomme « le loup noir ».

Tous savent conter quelque trait de brigandage. Un matin une bête est tuée ou a disparu dans une ferme ; les uns émettent la supposition que c’est le chasseur sauvage, car les gens pusillanimes sont souvent effarouchés par des détonations dans les nuits d’étoiles. Les plus superstitieux laissent grands ouverts les vantaux de la grange afin que le « Türst » puisse passer sans encombre.

Si une botte de foin ou un chevreau sont dérobés au cours de cette visite nocturne, ils ne s’en étonneront pas outre mesure, satisfaits que les poutres et les bardeaux n’aient pas volé en éclats sous les sabots des chevaux sauvages, pour entreprendre avec lui un voyage aérien.

Les esprits éclairés de la commune, l’instituteur en tête, se moquent de ces fables et déclarent que le loup noir est véritablement quelque loup affamé ou un vagabond qui vit de braconnage. Car souvent des bandes de bohémiens traversent les forêts en allant à Gersau, où ils fêtent leur kermesse annuelle, et l’un ou l’autre de ces tziganes saisit l’occasion propice au vol et au pillage. Mais le menu peuple tient à la vieille tradition du loup noir, bien qu’il nourrisse une crainte puissante à son égard et mette tout en jeu pour s’emparer de lui.

Personne ne se préoccupe autant du loup noir que la fantaisie de Weidstrudeli, depuis que l’offrande journalière qu’elle dépose derrière la chapelle pour les gnomes est dévorée par une créature invisible. Cela ne peut être que le « loup noir ». Mais sous quelle figure apparaît-il ? Elle a beau le guetter matin et soir, elle arrive toujours quand la jatte est déjà vidée ou encore intacte. Une fois seulement elle a pu entendre bruire le voile des aulnes, comme froissé par un gibier fugitif et elle a vu briller quelque chose qui était le panache d’une queue ou le reflet d’une arme.

La curiosité est plus forte chez elle que l’effroi, car tout ce qui est mystérieux et tout ce qui frôle l’aventure l’attire.

Un soir d’été, comme elle traverse la forêt de Lachen et suit les traces des fougères écrasées aboutissant à la chapelle, elle se heurte à un homme qui, fredonnant, le fusil à l’épaule, sort de l’ombre des bosquets d’érables.

Elle est si pénétrée de la pensée du loup noir qu’elle s’arrête effrayée et le regarde avec saisissement. Il est presque obligé de l’écarter de sa route s’il ne veut pas faire un détour.

— Pourquoi me regardes-tu ainsi bouche bée, fillette ?

Elle rit doucement. On dirait le son roucoulant d’une colombe.

Non, ce n’est pas le loup noir ! C’est le gars du Schorenegg, qui au dimanche du jugement de Dieu a éclaté d’un rire si ironique quand elle a parlé de l’esprit du lac.

Il a, lui aussi, reconnu tout de suite l’enfant aux pigeons et à l’âme superstitieuse.

— À qui appartiens-tu ?

— Je ne sais pas, aux gnomes !

Il rit brièvement :

— Folie ! n’as-tu pas appris à lire ?

— Si, dit-elle en inclinant la tête.

— Dans quels livres ?

— Ceux-ci !… fait-elle, et d’un geste circulaire elle indique la forêt, le lac et le ciel.

— Mais il n’y a rien d’écrit, là-dedans ! Il faut lire les livres des hommes.

— Ce n’est pas nécessaire, dit Père Frowin.

— Ah ! ah !… Père Frowin !

Il est pressé et ce qui le préoccupe ne supporte aucun délai. Comme il s’éloigne, il entend que l’enfant marche derrière lui. Il ne s’en soucie pas plus que si une belette croisait son chemin et ne se retourne même pas.

Mais, au moment où il passe près de la chapelle, retentit un cri sauvage qui ressemble à un appel au secours. Il se tourne, Strudeli vole à lui et se cramponne à son bras, tendant la main vers le taillis d’épines. Ses traits sont décomposés par l’effroi.

— Qu’y a-t-il ?

Elle ne parle pas, mais se penche en avant.

Là-bas, dans le hallier, près de la jatte de lait, elle a aperçu deux yeux ardents fixés sournoisement sur elle, au fond d’une tête embroussaillée.

— Le loup… le loup noir ! balbutie-t-elle, et tout son corps tressaille, comme si elle voyait une bête fauve prête à bondir.

Vital arrache vivement son fusil de l’épaule.

— Où ?… où ? souffle-t-il.

Mais soudain elle laisse retomber sa main tendue dans la direction du fauve, car la tête aux aguets a pris vie tout à coup et un geste menaçant lui impose silence. Puis tout disparaît derrière le voile vert des ramures.

Elle redevient plus tranquille. Ce n’est pas une bête, mais quelque gnome des cavernes ou un vagabond poursuivi. Et quand Vital, qui a pris son exclamation à la lettre, insiste, elle secoue la tête et dit :

— Rien !… Rien ! Ce n’était pas le loup noir qui hante le pays.

En riant, il passe la main sur sa petite tête émue, si doucement qu’elle lève son regard vers lui, étonnée de cette caresse :

— Naïve enfant qui vois des fantômes en plein midi !

Et il s’éloigne rapidement.

Mais elle le suit de nouveau, pareille à une ombre, comme si elle ne se sentait que près de lui à l’abri du monstre qui a surgi devant elle. Quand Vital entre au Sattelbats, dans la maison de la famille von Büren, elle reste debout à la haie du jardin. Elle effeuille les pousses sauvages des prunelliers et suit des yeux les évolutions des hirondelles qui bâtissent leur nid au faîte de la maison.

Lorsque Vital sort après quelques instants, il ne fredonne plus comme auparavant. Ses yeux rayonnent, et son visage reflète une joie intime si profonde qu’elle se répand sur toute la contrée autour de lui. Il ne prend pas même garde à Strudeli, tant il est absorbé par sa pensée intérieure et se hâte du côté du village.

Elle remonte de nouveau la côte. Près de la chapelle la jatte de lait n’est qu’à moitié vide, comme si l’hôte mystérieux avait été effarouché durant son repas.

Gloria ne dit rien de son aventure forestière à Père Frowin ; elle ne lui raconte pas sa rencontre avec Vital Andacher, parce que quelque chose de mystérieux la retient, comme si elle se trouvait en face d’un miracle auquel personne ne doit toucher ; elle lui tait également l’apparition du loup noir, parce que l’homme sauvage lui a imposé silence, et que les vieux pins qui savent tant de choses et n’en trahissent rien dans leurs bruissements lui ont appris à se taire. Mais de ce jour, elle fait le guet avec plus de rigueur et un soir elle reste à son poste jusqu’à ce que la nuit tombe.

Tout à coup, on entend craquer le bois mort, un être trapu se détache d’un bond du fond de la forêt et boit le lait avec une telle avidité que Gloria se promet de placer demain un bol plus grand dans la cachette.

Quand l’étranger se tourne et l’aperçoit, elle pousse un léger cri et veut s’enfuir ; mais d’un élan il est près d’elle et saisit son poignet d’une rude étreinte.

— Ne bouge pas… fillette… et tais-toi ! Qui es-tu ?

— Weidstrudeli.

— Ne dis rien à personne… Tu entends ? Sans cela, malheur à toi ! Tu vois ce fusil ? il te clouerait le bec… tu ne serais pas la première !…

— Je ne dis rien, répond-elle, mutine.

— Mais tu cours après le gars !… Qui est celui qui portait une carabine de chasse ?

Ses paroles sonnent comme le croassement d’un gosier qui a désappris tout langage, et sa manière d’être, en dépit de l’attitude menaçante, est celle d’un homme qui n’ose pas jouir de la lumière du jour.

— Le gars ? C’est Vital Andacher.

L’homme laisse échapper une sourde malédiction :

— Sacrebleu ! Qu’a-t-il à m’espionner dans la forêt ?

— C’est qu’il est garde forestier comme le fut son père.

— Qu’il ne croise plus mon chemin… sans cela il y aura un malheur !

C’est au tour de l’enfant de tressaillir. Elle lève les yeux. Le visage disgracié au front étroit, aux sourcils embroussaillés sous lesquels flambent des éclairs sournois, ressemble à la face d’un loup. Les cheveux décolorés sont touffus comme une toison souillée. Derrière la moustache hérissée des dents aiguës luisent, haineuses.

Il porte, par-dessus l’épaule, suspendus à un croc de fer, une poule décapitée et un corbeau sanglant.

À sa proie, on reconnaît le « loup noir ».

On dirait que Gloria se rend nettement compte, dans sa candide innocence, que si cet homme est menacé dans sa liberté, les obstacles ne pèseront pas plus lourd pour lui que la vie des bêtes tuées qu’il a jetées d’un geste insouciant par-dessus son épaule.

Et elle éprouve de l’angoisse pour Vital qui l’a récemment protégée.

L’homme sauvage laisse retomber sa main quand il croit percevoir des pas dans le lointain. Il se courbe en deux et jette encore ces mots : « Tais-toi… fillette… sinon !… » Puis il disparaît si rapidement que Gloria croit que le sol s’est entr’ouvert pour le dérober dans une trappe.

Mais il continue à fuir, par des sentiers dérobés, à travers la forêt de Lachen et les ravines des avalanches, vers la Corne-d’Enfer. Sous un rocher surplombant, une caverne, dont un buisson de genévrier masque complètement l’entrée, se dérobe à tous les yeux. C’est son gîte. D’abord un couloir étroit, où il se glisse, puis l’espace s’élargit et des stalactites pendent à la voûte, comme des glaçons. Tout au fond, il y a une flaque d’eau, dans laquelle on entend sans cesse rejaillir les gouttes suintant du tuf. La flaque d’eau représenterait son lavabo et son miroir, s’il avait besoin de l’un ou l’autre, et les gouttes régulières remplacent le tic tac de la pendule absente dans son palais de pierre.

Dans un coin, un tas de feuilles sèches recouvertes de peaux de mouton. C’est sa couche.

La lumière lui vient d’un interstice de la roche, qui lui sert aussi de cheminée naturelle. Un petit foyer de briques et de pierres est construit sans art sur le sol. Une paire d’oiseaux morts, et de la viande de mouton séchée sont suspendus à des crochets fixés dans le roc. C’est son garde-manger.

Il jette à terre le butin de ses épaules. Puis il déplume le corbeau, si hâtivement que le duvet noir vole à l’entour, et l’embroche sur une barre de fer pour le rôtir sur le feu qui se met à pétiller. Toute sa vaisselle consiste en sept ustensiles de rebut qui lui servent aussi de calendrier dans sa retraite. L’un est un bol de terre presque intact, qu’il ne prend entre ses mains que lorsque les cloches carillonnent au village avec un accent de fête. Il sait alors que c’est dimanche parmi les hommes qui vivent selon les mœurs et selon les lois.

Il n’y a plus de dimanche pour lui, depuis qu’il a gravement transgressé les commandements de Dieu. Mais il est bon quand même d’avoir connaissance de ce jour, car ni les bûcherons ni les gardes ne traversent le district forestier, et c’est alors qu’il travaille à son aise, lui !

Une tasse ébréchée indique le lundi, un pot à moitié cassé, qu’il a ramassé dans un tas de détritus représente le mardi, un vase sans anse le mercredi, une cafetière rouillée le jeudi, un verre fendu le vendredi, et un bocal d’étain le samedi. Ces ustensiles sont alignés le long de la paroi du rocher, selon l’ordre des jours de la semaine dans le calendrier des hommes de la vallée.

Il a eu vite fait de se mettre dans la peau du « loup noir ». La superstition du peuple, qu’il a lui-même partagée, lorsqu’il était petit garçon, lui est d’une grande utilité.

Comme le vent des sommets renvoie la fumée qui emplit toute la caverne, le braconnier tousse et jure.

Certes, là-bas, aux bords du grand océan Pacifique, il était mieux loti. Il demeurait, comme les autres hommes, dans une maison chaude. Il était estimé comme un adroit artisan, personne ne le poursuivait, et nul ne s’informait ni de son nom ni de son état. Il était le Suisse, Balz Vogler, rien de plus. Il n’avait pas de passé. Il pouvait chasser et pêcher, tuer des tigres et des sangliers, sans que nulle loi le lui défendît. Mais ce qui lui rendit le séjour là-bas amer, c’est que le pays où il pouvait vivre sans être molesté n’était pas son pays et que les Andes gigantesques ne remplaçaient pas pour lui les hautes Alpes d’Unterwald.

Il avait supporté l’exil durant quinze années. Puis la nostalgie s’empara de lui. Le désir de revoir la terre où la seule femme qu’il eût jamais chérie dormait avec son enfant, la terre que son méfait avait arrosée de sang ; le désir de revoir les montagnes où passaient des hardes de chamois, où s’envolaient les aigles ; le désir de revoir ce lac que les hommes avaient condamné à mort comme lui, fut bientôt plus puissant que la crainte du châtiment imposé par la justice humaine.

Il n’espérait rien de la bonté des hommes, mais tout de leur promptitude à oublier. Sans doute, les vagues du lac ne murmuraient plus les événements qui s’étaient déroulés sur la haute Alpe il y avait plus de quinze ans. Et si un loup de plus ou de moins gîtait dans les cavernes de la Corne-d’Enfer, et vivait sa vie selon l’usage des loups, qui s’en soucierait ?

Et c’est ainsi qu’il quitta les Andes pour revenir dans son pays.

La nourriture ne lui manqua pas ici, son arme et son habileté se chargeaient de lui procurer des vivres. Le Dundel, qui n’était jamais à sec, lui donnait de l’eau à discrétion, et dans les nuits d’été il apaisait souvent sa soif à la tétine d’une chèvre sauvage, sur les pacages solitaires, jusqu’à ce que le cor du vieux Dönni Baschi l’effarouchât.

Ce cor réveillait toujours en lui quelque chose qu’il aurait préféré bercer du sommeil de l’oubli. Car le vieux berger avait sonné du haut de sa citadelle de la roche du Corbeau, au-dessus de l’Alpe où il s’était enfui après avoir accompli son méfait, et lorsque le brouillard se déchira comme un voile de traître. Il est vrai que nul témoin ne s’était élevé contre lui. Mais le cor avait sonné, il l’avait distinctement entendu, et depuis lors il lui avait souvent semblé, en chassant dans les Andes, en percevoir encore le son. Et c’est pour cela qu’il évitait tous les pacages où Baschi menait pâturer ses bêtes.

Une nuit, comme il s’était glissé près de la chapelle du Sacrement de Père Frowin, il aperçut la jatte de lait. Dès lors il s’y rendit chaque jour et s’adjugea le tribut qui revenait aux gnomes. Il se souciait peu d’avoir été surpris un jour par la fillette, la Strudeli. Elle ne babillerait pas, celle-là ; il avait confiance en elle, comme si elle portait le signe du silence au front. Un loup noir, et une brebis si blanche ! L’un ne devait pas avoir peur de l’autre. Mais elle avait du courage, quand même, la petite !

Il rit brièvement en se rappelant de nouveau les yeux de l’enfant. Une ride se creuse verticalement entre ses yeux.

Mais il brise net l’effort de sa recherche, et son visage s’obscurcit, au souvenir du jeune chasseur de la famille abhorrée.

Quand le son du cor rappelle les vaches sur les cimes lointaines, le larron de la forêt se met à dévorer un morceau de viande brûlée. Puis il se faufile sous le roc jusqu’à sa litière et s’endort bientôt du sommeil d’un homme dont la tête est une proie destinée à la potence…

X

Au moment où Vital Andacher franchit le seuil du Sattelbats, il a déjà oublié Strudeli. Toute sa pensée et tous ses désirs tendent au même but.

Il est revenu au pays avec le souvenir de la compagne de son enfance ; car, durant son séjour à l’étranger, il a compris que nulle autre fille ne lui était comparable. Quand elle prit si vaillamment parti pour l’œuvre compromise, au jour du jugement de Dieu, une flamme chaude avait jailli de son cœur. Et ces deux sentiments étaient si étroitement unis en lui l’un à l’autre, qu’il ne distinguait plus si l’enthousiasme pour l’œuvre ou l’amour pour la jeune fille était le plus fort, tandis qu’il se hâtait, grisé d’espérance, vers le Sattelbats.

Depuis son retour il a souvent rencontré Thaddéa, quand elle cultive son jardin, près de la haie, et qu’il se rend, le fusil à l’épaule, comme au hasard, dans le district forestier. Le soir, il vient auprès d’elle avec d’autres gars, selon la coutume du pays et brigue sa faveur dans les entretiens nocturnes devant sa fenêtre. Mais les façons hautaines et mutines de Thaddéa, au cours de ces entrevues, ne favorisent aucune familiarité des gars. Elle les repousse toujours avec une langue subtile et de savoureuses saillies.

Quand on le laisse entrer dans la chambre commune, il s’y rencontre toujours avec Zniderist, qui est un hôte presque quotidien du Sattelbats, et sert souvent de partenaire au président, au jeu de cartes. Il y trouve aussi le Castelfranz, et Zurtannen. Car Thaddéa est la fille la plus recherchée de tout le pays, non seulement parce qu’elle est la fille du premier de la commune, mais surtout à cause de ses qualités personnelles, de l’intégrité de son caractère et de sa vie irréprochable.

Zniderist et Andacher ont bientôt senti qu’ils sont deux rivaux sérieux ; mais ils sont animés d’une telle estime mutuelle qu’un sentiment d’hostilité ne peut pas encore germer entre eux. Zniderist se targue de son droit de priorité, qui, chacun le sait, compte bien peu en amour ; Andacher se prévaut de sa jeunesse souveraine. L’un espère pénétrer lentement jusqu’au cœur de la citadelle, l’autre rêve de la prendre d’assaut. Celui-ci se confie en sa persévérance, celui-là dans la hardiesse de sa passion.

Tous deux cependant se rendent très nettement compte que le tyran bleu, qui sommeille derrière les fenêtres du Sattelbats, se dressera entre eux comme juge suprême, quand son heure et la leur sera venue.

Mais ce long délai ne convient pas à l’esprit impétueux de Vital. Il agit selon sa convenance. Quand il a vu une vague de pourpre inonder à son approche l’orgueilleux visage de Thaddéa, dont le sourire devient plus engageant, comme si quelque chose fondait en elle sous son regard, il va courageusement vers elle.

À la prochaine séance de la Société du lac on doit choisir le plan pour la continuation des travaux.

Le fait que Strudeli a croisé son chemin aujourd’hui lui est d’un favorable augure, car elle paraît être une alliée des elfes et des gnomes. En vérité, l’amour va le rendre superstitieux !

Tandis qu’il approche de la maison, il s’étonne de sa belle apparence, comme s’il ne l’avait jamais remarquée jusqu’ici. En vérité, de même que la Thaddéa dépasse toutes les jeunes filles du village, sa maison domine la commune, et s’est fait une place à part grâce à la pureté de son style d’Obderhalden.

Le faîte est tourné du côté de la vallée. Des deux côtés, des galeries de bois sculpté s’étendent sous le large toit en auvent. L’étage supérieur surplombe. Au lieu du toit de bardeaux, en usage dans le pays, la maison arbore un toit pointu recouvert de tuiles.

Quand Vital, entrant à cette heure indue, dépose son fusil dans l’angle du poêle, arrache le feutre mou de sa tête, d’un geste si brusque que les boucles volent sur ses yeux, et la regarde silencieusement, Thaddéa sait déjà tout.

Mais elle ne laisse pas paraître son trouble, bien qu’elle sente, sous son corsage, son cœur battre et palpiter, comme si tout un essaim d’oiseaux voulait prendre sa volée. Sa résolution de plusieurs années ne doit pas être renversée dans le transport d’un sentiment irréfléchi.

— Eh bien, Thaddéa ? dit le gars, comme exigeant un encouragement.

Elle fait un geste de dénégation.

— Ne parlez pas encore aujourd’hui, Andacher. L’heure n’est pas venue.

— Quand viendra-t-elle, si elle n’est pas venue ? s’écrie-t-il.

Son sentiment et sa parole l’emportent comme une vague irrésistible, et il se rapproche impétueusement de la jeune fille…

— Qu’avons-nous à attendre, ne sommes-nous pas d’accord, nous deux, sans qu’une parole ait été échangée entre nous ?

« D’accord ? Oui… peut-être… intérieurement, dit une voix en elle, mais pas d’accord avec la destinée. »

Et à haute voix elle dit :

— Ce que j’ai déclaré dans la forêt du Sacrement, le matin du jugement de Dieu, est encore valable aujourd’hui, Andacher. J’épouserai l’homme qui aura le plus contribué à l’achèvement de notre entreprise. Je célébrerai ma noce quand l’herbe poussera sur le fond du lac… pas avant !

— L’époque où tu te marieras m’est indifférente pour l’heure, mais je veux savoir qui tu épouseras. Car je ne pourrais pas supporter l’idée qu’un autre marche à tes côtés… Il y aurait un malheur.

— Eh bien, tâchez de pouvoir diriger l’entreprise. Je ne demande pas mieux, Andacher !

— Et si Zniderist agit contre moi, s’il me devance là-bas… alors quoi ?

Il y a quelque chose de particulièrement étrange dans la volonté de cette jeune fille, qui s’offre, pour ainsi dire, en récompense, dans un étrange duel, et fait dépendre son bonheur personnel de la prospérité de toute une commune montagnarde.

— Alors…

— L’épouseras-tu aussi, lui ? fait-il d’un ton rude.

— Comme je l’ai dit, répond-elle simplement.

Il la regarde d’un air étonné. Elle fera comme elle l’a dit. Nulle fibre ne tressaille en elle. Et pourtant, il le sent, à travers cette froideur feinte son cœur s’élance au-devant du sien.

— Et s’ils exécutaient le plan de Salzberger ? interroge-t-il, gouailleur. Prendrais-tu également le Tyrolien ?

Elle rit :

— Il a déjà femme et enfants en Autriche. Non, il faut que ce soit un homme d’Espane.

— Alors, le duel sera entre Zniderist et moi. Mais il prendra bien soin de mettre tous les atouts dans son jeu !

Elle jette un conseil comme à la légère :

— S’il est l’esprit qui conduit, soyez la main qui accomplit !

— Par Dieu, je le veux ! Et cela ne peut pas manquer. Mon plan est bon, c’est même le seul raisonnable. Ils ne pourront pas accomplir l’œuvre sans accepter mon projet.

— Peuh ! chacun loue sa propre marchandise, dit Sabbas von Büren, qui vient d’entrer dans la chambre.

À la mine surprise des deux jeunes gens, il comprend qu’il est arrivé au bon moment. Eh ! le beau soupirant pour lui que le gars du Schorenegg, qui revient de l’étranger la poche pleine de plans, mais qui n’a pas de valeurs, pas de ferme, rien que sa misérable hutte du Schorenegg !

Le Zurtannen et Castellfranz feraient d’autres gendres, eux qui ont une ferme et du bétail, et des ducats plein leurs bahuts ! Ne vaudrait-il pas mieux que Thaddéa restât vieille fille plutôt que d’épouser un va-nu-pieds comme cet Andacher ? Et cela arriverait fatalement si elle persistait dans sa folle idée, comme elle en était bien capable ! Elle n’avait pas l’échine souple. Elle n’était pas pour rien l’enfant de son sang et de sa race !

Mais si elle s’obstinait à vouloir l’abaissement du niveau du lac, il s’obstinerait lui dans son opinion que l’état actuel des choses valait mieux, parce qu’il s’en trouvait bien ; la misère des autres ne lui touchait pas le cœur et il redoutait tous les sacrifices qui auraient pu troubler son bien-être égoïste.

— Salzberger prétend la même chose que vous, Andacher ; chaque benêt d’ingénieur prône son propre plan, et tous leurs plans se contredisent. C’est de la charlatanerie ! reprend le président.

— Oh ! monsieur l’amman, je crois que vous vivrez assez longtemps pour voir que c’est nous qui triompherons en fin de compte.

— Que Dieu m’en préserve ! Les temps me plaisent tels qu’ils sont.

— Ils deviendront meilleurs, et Mlle Thaddéa pourra se choisir un fiancé.

— Elle peut se recommander dès aujourd’hui à la grâce de sainte Catherine !

— Nous verrons bien ! jette le gars comme un défi.

Alors le vieux s’échauffe, en sentant qu’une secrète conviction vibre dans le ton du jeune homme.

— Ce n’est pas vous, Andacher, ni aucun des gars du lac qui l’aurez !

— Ça, c’est mon affaire ! intervient Thaddéa avec calme.

Le sang bouillonne dans la tête du vieillard :

— Billevesées ! Par Ponce et par Pilate, le gars du Schorenegg ! Peuh ! quand je récolterai des chars de foin sur le fond du lac… alors oui… alors… qu’il t’épouse… mais, par Dieu, pas avant !

Un rire gouailleur l’étrangle, comme s’il parlait de la fin du monde.

— Eh ! nous pourrions bien assister à tout cela, réplique Vital tranquillement.

Car Thaddéa, éperonnée par la contradiction, lui sourit dans une telle allégresse d’avenir que tout lui paraît soudain rose et facile.

— Attendons la fin ! et maintenant adieu, Andacher ! Sans rancune ! Mais tenez-le-vous pour dit : « Un char de foin sur le fond du lac ! »

Il rit grossièrement, comme pour lui rendre encore plus sensible l’énormité de sa prétention. Puis il ouvre la porte, et la fait claquer derrière lui, comme pour souligner sa protestation.

Vital a compris. Il prend son chapeau, jette le fusil sur son épaule et tend sa main droite à la jeune fille.

Elle la serre énergiquement, comme pour l’exhorter à la confiance ; il ne dit rien que ces mots :

— C’est bien, Thaddéa ! et part, grisé par la belle assurance de la jeunesse.

Le défi railleur : « Un char de foin sur le fond du lac ! » lui fouette le courage au lieu de le déconcerter.

Et quand il passe devant la grange des von Büren, il sourit involontairement : il y a de la place encore pour le regain du lac !

XI

Zniderist est assis dans sa chambre de travail, dans la belle maison sur la place du village, dont l’entresol est occupé par les classes de l’école. Il se penche avec attention, et examine les plans pour l’achèvement de l’entreprise du lac. Mais ses pensées ne sont pas toutes absorbées par son travail ; elles errent du Sattelbats au Schorenegg et un pli se creuse entre ses yeux, quand, presque sans en avoir conscience, il met le plan d’Andacher de côté comme une affaire réglée.

« Trop dangereux pour l’exécution… beaucoup trop dangereux », murmure-t-il, comme s’il avait besoin d’une excuse pour son geste. « Oui, oui, dangereux à tous les points de vue. Si l’œuvre échoue, le travail de plusieurs années sera perdu dans la galerie, et si elle réussit… »

Il n’ose pas envisager toutes les conséquences de cette possibilité.

La demande en mariage de Vital au Sattelbats ne lui est pas demeurée inconnue. Qu’est-ce qu’on n’apprend pas à Espane, quand la Plodergret circule et que le ruisseau du Dundel confie au lac toutes les nouvelles de la montagne !

Sabbas lui-même s’est vanté à la table d’auberge de sa réponse du « char de foin » pour avertir en quelque sorte tous ceux qui seraient tentés de prétendre à sa fille, et n’auraient à faire valoir que des espérances au lieu de bonnes espèces sonnantes d’Obderhalden.

Cette déclaration s’est répandue parmi les gens, et la résolution de Thaddéa, de ne choisir que l’homme qui aura le plus contribué à l’accomplissement du grand œuvre, est blâmée par les « Secs » comme une folie, et vivement approuvée par les « Mouillés » comme une attitude vaillante. Et Zniderist sait bien qu’il ne faut pas songer à ébranler cette décision de la jeune fille : elle agira ainsi, coûte que coûte.

« Non ! le plan de Vital Andacher est décidément trop hasardeux ! Intelligent, hardi, presque génialement conçu… mais risqué… très risqué ! »

Puis il examine de nouveau avec bienveillance le projet de Salzberger, l’homme modéré qui doit rallier tous les suffrages. C’est pour ce plan qu’il votera, et nul doute que tous les autres ne le suivent.

Il écarte également le troisième plan, celui d’Escher de la Linth, comme trop coûteux.

Et maintenant il s’agit de persévérer, sans se soucier des obstacles, et ne pas se laisser surprendre à l’improviste par des scrupules sentimentaux intempestifs. La chose prime la personne.

Il se lève, si grand dans sa lévite brune aux longs pans, que sa tête heurte presque le poutrage du plafond bas.

Il se redresse encore.

L’aube d’une ère de combat et d’activité bénie se lève pour lui. Le joug de l’ignorance et de la superstition sera bientôt brisé sur la nuque de ce peuple, la prospérité et l’abondance fêteront leur entrée dans le vallon alpestre, et il célébrera la venue d’une jeune femme à son foyer !

Et quelle femme ! Il a vu grandir Thaddéa, et il a pétri son intelligence ; son amour s’est pour ainsi dire développé avec elle. La perspective de la posséder compense pour lui toutes les fatigues ; et sa résolution se fortifie encore, à la pensée qu’un autre pourrait la lui disputer.

Et c’est ainsi que Nicodème Zniderist, le président de la Société du lac, plaida chaudement à la séance pour le plan de l’Autrichien Salzberger.

Un appel à toute la Suisse rapporta de grandes sommes ; car le peuple et la science s’intéressaient également à l’entreprise hardie des courageux montagnards.

La proposition de Zniderist fut un coup écrasant pour Vital Andacher, qui opposa, avec une pénétrante conviction, son plan à celui de Salzberger et le détailla selon toutes les règles du métier. Mais il reconnut bientôt qu’il tenterait vainement de persuader des hommes prévenus contre lui. Le vent ne soufflait plus sur les ailes de son moulin.

Le projet de vider le lac au moyen de forages horizontaux dans le sein de la roche rencontra la plus grande approbation. Même les célèbres ingénieurs Pestalozzi et Conrad Escher donnèrent leur assentiment à Salzberger. Cela fut décisif pour les gens d’Espane.

Est-ce que le gars du Schorenegg, qu’ils avaient vu, en pantalon court et pieds nus, faire des niches avec les autres gamins autour de la fontaine du village, pouvait l’emporter sur ces hommes-là, quand l’instituteur même, qui était jadis pour lui, le lâchait ouvertement ? Vital sent bien que c’est de là que vient le vent contraire. Et, lentement, il commence à comprendre au fond de son âme pourquoi le vent souffle de ce côté.

Il tempête et crie :

— Je vous avertis, gens d’Espane, que vous faites fausse route avec votre système de forages. Premièrement, ils ne seront jamais capables de débiter trois cents pieds cubes d’eau par seconde.

— Escher a exprimé les mêmes doutes. Mais comme, en cas de non-réussite, nous pouvons toujours exécuter l’un des autres projets, nous n’en avons pas tenu compte, déclare Zniderist avec un calme mesuré qui contraste avec le zèle emporté de son rival, et fait une impression favorable sur les modérés.

— Deuxièmement, s’écrie Vital qui ne se laisse pas démonter, vous ne comptez pas avec les conditions du terrain. Je les ai approfondies, moi. La roche friable, l’épais limon et les nombreux bancs sablonneux de la galerie rendent l’écoulement du lac par des trous de forage absolument impossible. Je ne parle point par intérêt personnel. Si mon plan était celui de mon adversaire le plus acharné, je le recommanderais encore, parce qu’il tient compte de toutes les éventualités. Et personne ici ne serait capable d’en faire autant !

En disant ces paroles il toise Zniderist des pieds à la tête, avec une hostilité si provocante, que l’instituteur sent l’aiguillon dans le discours de son ancien élève. Ils se dressent tous deux en face l’un de l’autre, comme deux montagnes entre lesquelles s’ouvre un abîme, creusé par une petite main de vierge, un abîme si profond qu’ils se sentent pris d’épouvante en le sondant. Zniderist réussit cependant, grâce à son empire sur lui-même, à cacher son dépit, comme si l’attaque personnelle ne le touchait point :

— Ne vous emportez pas, Andacher, c’est inutile. Vous savez bien que nous ne nous sommes décidés pour le projet Salzberg qu’après un consciencieux examen, et parce que l’effet d’une mine comme vous la recommandez ne peut être prévu par des calculs humains. En suivant votre plan nous abandonnerions le chemin des certitudes scientifiques, pour nous hasarder sur le terrain mouvant des hypothèses.

Le plus noble désintéressement flambe dans les yeux d’Andacher, car il met la réussite de l’entreprise plus haut que son amour. Ce n’est pas la colère de ses espérances déçues qui le pousse à se démener avec tant de passion en face de l’indifférence des gens d’Espane, mais une loyale inquiétude de voir ses concitoyens s’engager dans une voie sans issue.

— Vous vous fourvoyez, je le répète, et lorsque vous vous en apercevrez, il sera peut-être trop tard ! Oui, un jour viendra où vous me prierez et supplierez de vous accorder ce que je vous offre aujourd’hui : mon expérience et ma connaissance des lieux. Mais alors, vous ne me trouverez plus. Si je ne suis pas assez bon pour mettre l’entreprise en œuvre aujourd’hui, je ne serai pas assez fou pour vous tirer de l’impasse dans laquelle vous vous serez fourrés aveuglément, en dépit de mes avertissements.

— L’orgueilleux ! murmure Zurtannen gouailleur au Castellfranz. Nous saurons bien mener la barque sans lui !

Nulle réplique ne suit la menace de Vital, elle est tombée dans l’eau comme une pierre. Et quand il prend son chapeau et ferme derrière lui la porte de la chambre du conseil, tous le laissent partir. Personne ne le rappelle ou ne le gratifie d’une parole consolante.

Tous l’accusent de présomption. Personne n’a vu luire dans ses discours la pépite d’or de la vérité.

Quant à Vital, il lui semble que tous les ponts s’écroulent derrière lui et qu’il n’y a plus de route possible pour le ramener jamais vers ses concitoyens. Ce n’est que lorsqu’il sort à l’air libre, et se dirige vers la montagne à grands pas furibonds, qu’il a, en voyant les fenêtres du Sattelbats fixées sur lui comme des yeux menaçants, conscience, avec un cuisant ressentiment, de toute la portée de sa défaite… Dans l’ardeur de la lutte il n’a songé qu’à la prospérité de ses concitoyens ; maintenant tout se résume en une catastrophe personnelle. Le sentiment que Thaddéa est désormais perdue pour lui le transperce comme une balle.

Mais l’arbre frappé par la foudre pousse des rejetons nouveaux, quand la sève profonde de ses racines n’est pas atteinte.

Dans les temps qui suivirent, le conseil communal d’Espane confia à Andacher, à titre de dédommagement pour l’échec subi, la charge de garde forestier qui avait appartenu à son père.

Il l’accepta, silencieusement, pour demeurer dans le pays. Quoiqu’on l’eût traité injustement, il ne se sentait plus d’attrait pour l’étranger depuis qu’il avait vu les pins de la forêt du Sacrement frémir sous la tempête, et les joues de sa bien-aimée pâlir d’amour.

Ce qui le retient plus fortement que tout, c’est peut-être le désir, encore inavoué, de voir s’accomplir le désastre qu’il prédit, et de saluer le jour où sa semence lèvera, sinon sur le fond du lac, du moins dans la connaissance des hommes.

Tandis qu’il vaque à son service, là-haut dans la forêt, on travaille sans relâche, là-bas, au prolongement de la galerie. Des mineurs et des hommes de corvée percent, font sauter les rocs, la pioche et la houe ne chôment point.

Les adversaires mêmes se rendent chaque jour sur l’emplacement. Ils regardent les travailleurs avec des yeux ironiques, ou les stimulent par des saillies, mais ils prennent un intérêt passionné à l’avancement de la galerie. Quelle que doive être l’issue de l’œuvre, il y a quelque chose de palpitant et de sublime dans cette agitation humaine qui accapare tous les esprits.

Seul Vital, qui de par sa science et la loyauté de ses principes, devrait être le chef de l’intrépide équipe, semble avoir perdu tout intérêt aux travaux, et suit, à l’écart des hommes, ses propres voies. Quand l’œil vert du lac scintille jusqu’à lui, il détourne la tête, découragé, comme si un ami perfide le tentait.

La petite Weidstrudeli croise presque chaque jour sa route. Un jour qu’il est à l’affût d’un chevreuil, elle sort d’un buisson, se met juste devant son arme chargée, et le regarde en riant. Tandis qu’il suit les traces du loup noir, dont les brigandages se multiplient, causant beaucoup de dépit dans les fermes d’alentour, il est surpris de voir la fillette aux yeux lourds de rêve, aux cheveux épars semés d’aiguilles de pin et de feuilles mortes, sortir de la caverne qu’il tient en observation, et chercher à le détourner par des paroles câlines. Elle parle du loup noir comme si elle l’avait vu et guide Vital dans une fausse direction, si bien que la proie lui échappe.

Et Strudeli s’étonne de le voir passer si morose et si taciturne, comme s’il était blessé et avait honte de sa plaie.

Et de la pitié pour lui s’insinue dans son âme…

DEUXIÈME PARTIE

XII

Chaque année, dans la neuvième semaine après l’ascension du Christ, les bohémiens passent par Espane pour se rendre à la kermesse des sans-patrie, à Gersau, au bord du lac des Quatre-Cantons. C’est toujours un véritable événement pour la jeunesse et un souci pour toute la commune, car ces vagabonds forment une bande dangereuse. Leurs filles ont des yeux trop grands, les gars des cœurs trop inflammables, les vieilles femmes les doigts trop longs et les hommes les poings trop durs.

Selon la chronique d’Espane, leur séjour dans le vallon montagnard a toujours des suites néfastes ; ils emportent quelque chose de gros du village ou laissent quelque chose de petit derrière eux. C’est un peuple impérieux, se targuant de sa noblesse héréditaire qui ne se transmet que de mère en fille. Il y a bien des années, quand un paysan refusa du lard cru à l’une de ces princesses mendiantes, les hommes mirent le feu à sa maison, et tout Espane, sauf la chapelle, devint la proie des flammes. Quand ils sont là, les étincelles jaillissent des toits ou des regards, et causent des désastres. Les paysannes mettent leurs filles et leurs poules sous clef. Parfois un de ces gars aux boucles brunes reste au village et entre en service ; mais cela ne dure pas longtemps, et il disparaît de nuit, par delà les montagnes, comme emporté par le vent capricieux…

Cette année, c’est une jeune fille qui reste derrière eux après leur départ, une jeune fille au jupon rouge, dont le Pierre de la Hubelmatt s’est follement entiché. Quand les bohémiens, aux sons d’un violon, ont exécuté leurs danses dans la prairie, et que la Maruscha, en lui coulant un ardent regard sous les paupières mi-closes, s’est approché de lui avec une parole hardie, le désir de la garder chez lui a germé dans son esprit. Il cherche à l’engager comme servante pour la ferme du Hubel. Tentée par un salaire élevé, et ayant discerné tout de suite le caractère du vieil homme qui, les yeux clignotants et les lèvres gourmandes, cherche à la persuader, elle accepte l’offre, d’autant plus vite qu’elle saisit très bien le profit qu’elle peut tirer de ce terrain si elle l’ensemence avec son art diabolique. Les compagnons bohémiens ne se sont point opposés à son dessein, bien qu’ils ne renoncent pas volontiers au talent productif de la jeune fille ; mais ils savent bien que la Maruscha s’enfuira de chez son vieux galant dès que les bahuts seront vides, et qu’elle dansera de nouveau l’an prochain, avec des colliers de beaux ducats sonnants autour de la nuque, à la fête du couronnement.

Seul, le noir Hatto, le dompteur d’ours de la troupe, se démena comme un insensé quand la Maruscha prit congé, et voulut la forcer à partir avec eux. Elle ne fit que rire des violentes menaces qu’il proférait, lui promettant un prompt retour et une abondance dorée. Hatto se soumit avec des grincements de dents ; mais il lui cria encore qu’il reviendrait la chercher si elle s’attardait trop longtemps.

Et la Maruscha reste et fait son entrée, comme fidèle servante, à la ferme de la Hubelmatt. La Franz Sepp Babe a déjà dû subir auprès d’elle mainte rivale déguisée ; mais jamais une fille comme celle-ci, dont l’esprit malin étincelle visiblement dans les yeux pervers, n’a encore passé le seuil de la maison.

Elle a beau porter l’honnête costume d’Obderhalden, dont le Hubelmattler lui a fait cadeau, elle ressemble toujours à une princesse de rue travestie, avec ses cheveux fous, rebelles à toute contrainte, qui volent à tous les vents, ses narines frémissantes, qui flairent toutes choses, ses lèvres retroussées, rouges comme le péché, et le dandinement de ses hanches, qui fait de sa démarche un balancement perpétuel au-dessus de poignards tendus ou de cœurs pantelants. Et ses yeux ! ses yeux d’enfer !

La Franz Sepp Babe s’oppose avec violence à sa venue et veut lui défendre l’entrée du logis ; mais le Hubelmattler la jette de côté comme un tison consumé et initie la nouvelle servante à l’ordre du ménage. Et quand les jours suivants la Maruscha déclare impérieusement qu’elle ne veut pas vivre avec une pareille sorcière échappée de la nuit de Walpurgis, il montre la porte à la vieille femme :

— Va-t’en ! Monte au pâturage, à la hutte du rocher. Fanes-y l’herbe sauvage, fais ce que tu voudras, mais décampe !

Elle connaît son Pierre. Quand sa passion est en jeu, rien n’y fait : objections, prières et menaces sont vaines.

— Ah ! si elle pouvait mourir celle-là ! maugrée-t-il.

Alors elle se fait docile et humble… Elle veut tout supporter… pourvu qu’elle ne soit pas chassée, et qu’elle puisse apercevoir au moins de loin la Hubelmatt et son Pierre ; car l’attachement d’un chien hargneux gronde au fond de ses entrailles.

Elle supplie qu’on la laisse dormir à l’étable avec le bétail ; elle veut bien faire toute la besogne d’un valet.

— Soit ! crie le paysan, mais ne te trouve plus sur ma route, et que mes yeux ne te voient plus !

Le valet de ferme est jeune et joli garçon, la servante décide qu’il lui aidera dans les travaux du ménage, car elle ne peut suffire à elle seule. Le Hubelmattler s’accommode de tout, pourvu que la Maruscha lui sourie ! Il lui apporte l’eau de la fontaine, fend le bois pour elle, et lui confie la clef du grenier qui regorge et des bahuts pleins de toile. Et quand elle lui fredonne une de ses étranges chansons d’enchanteresse, il bourre sa pipe de porcelaine, et son regard se détourne de la soyeuse robe à plis bleus que le lac déroule sous ses fenêtres, pour se fixer sur la jupe aux raies rouges de la jeune fille. Il hausse dédaigneusement les épaules en songeant aux hommes qui briguent là-bas les faveurs de la froide ondine et tendent leurs filets vers d’imaginaires trésors, tandis qu’il jouit ici confortablement du plus beau trésor palpitant de vie.

Il ne sent pas que les mailles d’un autre filet se resserrent insensiblement autour de lui, et que, tandis que les hommes d’Espane engagent une partie sérieuse contre l’envahissante ondine, il devient un jouet entre les mains d’une dangereuse créature humaine. Une seule âme, du fond de sa déchéance, s’abîme dans des songeries sans fin pour tenter de l’arracher à l’envoûtement de la perfide intruse.

Le Franz Sepp Babe ne paraît plus sous les yeux de son mari, car elle craint d’être chassée, exilée dans la hutte alpestre ; elle loge dans un angle de l’étable, derrière la cloison, où l’on élève les veaux et les brebis. Elle s’acquitte de toutes les besognes d’un valet, et vit du lait de ses vaches, des œufs de ses poules et des fruits que les arbres miséricordieux laissent choir, quand elle passe, clopin-clopant, dans sa robe déguenillée. Elle ne parle plus à personne, mais elle a d’étranges conciliabules avec les bêtes ; d’autres fois elle s’accroupit dans le fenil et regarde à travers la lucarne vers le lac comme si lui seul pouvait lui prêter secours dans sa grande misère.

Ah ! oui, le lac ! S’il voulait céder la place, le mauvais ennemi céderait aussi la sienne dans l’âme de son mari. Il y a huit ans, lorsqu’il avait été si passionnément conquis par l’entreprise, elle avait vécu près de lui l’époque la plus tranquille de sa vie conjugale. Mais quand le succès se fit attendre et que les difficultés s’amoncelèrent, son zèle se refroidit. Ce n’est pas une de ces natures opiniâtres que la résistance éperonne. Il s’enflamme rapidement pour une chose, se laisse absorber par elle aussi longtemps qu’elle répond à son attente, et y renonce, tourné vers quelque autre fantaisie, dès que survient la déception.

Depuis que les travaux avancent si vigoureusement, que l’on entend chaque jour de la ferme du Hubel les détonations des coups de mine, l’espérance de l’abandonnée se réveille.

Mais on se chuchote déjà de nouvelles difficultés.

 

*     *     *

 

Quand Weidstrudeli vient à la ferme du Hubel, chercher des nouvelles de la Franz Sepp Babe pour Père Frowin, – car ce n’est plus elle qui apporte le lait, – elle trouve dans la cuisine la Maruscha qui pèle des pommes de terre avec le valet. Elle demande la Franz Sepp Babe ; tous deux se mettent à rire et lui indiquent l’écurie. La bohémienne se figure que Strudeli est de son espèce et lui parle dans une langue que celle-ci ne comprend pas, ou ne veut pas comprendre, prise d’épouvante devant le regard faux de la Maruscha ; car si, en effet, par son pauvre accoutrement, Gloria semble appartenir à la caste des vagabonds, son pur visage dément toutes les suppositions hasardées : la candeur de la colombe s’unit dans ses yeux à l’intrépidité de l’innocence.

Tandis qu’elle se tient debout, intimidée par l’entourage étranger, Pierre de la Hubelmatt entre. Le couple, étroitement rapproché, se sépare rapidement. Une ardente rougeur monte aux tempes du vieux paysan, tandis qu’il suit du regard le jeune valet qui se retire confus. Mais Maruscha fait une révérence si plaisante devant le Hubelmattler, et passe la main avec tant de câlinerie dans ses cheveux hérissés, que sa colère se dissipe et qu’un sourire de complaisance détend ses grosses lèvres. Il se laisse tomber lourdement sur la banquette du poêle comme un ours apprivoisé et attire à lui la jeune fille qui se laisse faire.

Strudeli est sortie, et se hâte du côté de l’étable comme si elle pouvait, par sa venue, épargner un spectacle honteux à la Franz Sepp Babe. Mais celle-ci la salue par ces mots :

— As-tu vu la femme de Satan avec son vieux galant ?… Et ils ne t’ont rien donné pour Père Frowin ? Ils mangent le lard eux-mêmes, les goinfres ! Mais quand le navire coule, les rats prennent la fuite !

Gloria ne répond pas à ces propos, qui lui sont incompréhensibles. Elle dit que le Père Frowin fait saluer la Franz Sepp Babe et veut entreprendre un pèlerinage en Terre sainte pour la réussite de l’entreprise du lac.

Alors, les yeux à moitié éteints de la Franz Sepp Babe brillent d’un nouvel éclat :

— Qu’il fasse cela, oui, qu’il fasse cela !… Et que dit-il ?… Que croit Dönni Baschi ?

— Père Frowin dit qu’ils auraient dû exécuter le plan d’Andacher, et Baschi dit qu’aucun plan ne réussira, tant que l’on n’aura pas offert un sacrifice sanglant aux esprits des eaux. Beaucoup de sang rouge doit encore se mêler à la couleur bleue de l’onde, sans cela elle ne se soumettra jamais à la volonté des hommes et ne descendra pas vers la vallée par l’escalier qu’on lui creuse.

Ces propos plaisent à la Franz Sepp Babe !

Elle veut se montrer reconnaissante pour la bonne nouvelle. Elle enfonce la sellette dans la litière, et commence à traire une vache, jusqu’à ce que le lait écumant déborde du pot de terre brune.

— Prends, Strudeli, ce que je puis encore t’offrir ; car ils m’ont ôté tout le reste. Que le Père Frowin fasse son pèlerinage, et que Baschi sacrifie aux esprits malins, pour que nous ayons une fin… une fin à ce ménage du diable.

Gloria emporte soigneusement à la maison le pot de lait. Le loup noir exige chaque jour plus à boire. L’écuelle est toujours vide.

 

*     *     *

 

Quelques lunes se sont écoulées, quand le vieux Hubelmattler passe un soir près de l’étable. Il entre et examine le bétail. Voyant dans l’angle des moutons la Franz Sepp Babe accroupie, il s’arrête et lui parle, car un violent dépit l’étrangle. Il a eu une dispute avec la Maruscha, et depuis lors elle le bafoue ouvertement. Et il ne veut pas céder cette fois, parce qu’elle est allée trop loin, l’impérieuse fille !

— La Brouni a-t-elle fait le veau ?

Il parle des bêtes comme s’il avait vu sa femme hier encore, et comme si rien d’extraordinaire ne s’était passé entre eux.

Elle répond laconiquement, de très loin, comme si elle se souvenait à peine des choses dont il parle.

— Te plais-tu ici ?

— Il le faut bien.

— Hé ! il fait du moins chaud chez les bêtes !

— Plus chaud que chez les hommes.

— Hé ! ce n’est pas toujours très confortable dans la maison, dit-il en se grattant la tête.

— Tu en verras toujours de plus belles dans ta maison et c’est tant pis pour toi, maugrée-t-elle.

Alors il la regarde avec fureur, crache à terre et se dirige de nouveau vers son logis, où le mensonge flatteur et la tromperie doucereuse de la Maruscha l’accueillent en souriant.

Mais peu à peu, tandis que les jours deviennent courts et frileux en s’avançant vers l’automne, que les semaines sans soleil s’écoulent, les flatteries et les simagrées de la bohémienne tombent comme des voiles sans consistance et le mensonge, l’imposture et l’inconduite étalent partout leur nudité menaçante et éhontée, dans la ferme et la cour de la Hubelmatt, sous les yeux du paysan effaré.

La fille devient plus effrontée et le valet plus hardi. La révolte ouverte l’accueille s’il tente de donner un ordre. La propreté et l’exactitude sont bientôt inconnues à la ferme, et la cuisine aux solives noircies ressemble à un bivouac de saltimbanques. Les beaux ducats fondent dans les bas de laine, et il coûte toujours davantage au paysan de s’en défaire. Car le vent seul sait où ils s’envolent ! Jamais un objet neuf ou des denrées quelconques n’entrent dans la maison. La provision du grenier diminue, la cave des pommes de terre et la cheminée des viandes fumées se vident, comme si les sans-patrie venaient puiser leurs approvisionnements de route dans les bahuts bondés de maître Pierre.

À ses observations la Maruscha répond par des rires, car elle ne prend plus la peine de déguiser ses vrais sentiments. Elle se sent sûre de lui ; il est sa proie aussi longtemps que cette proie sera de quelque profit. Quand une velléité d’action personnelle s’empare du vieux, elle louvoie quelque temps, pour lui donner l’illusion qu’il est encore le maître de la maison. Mais sitôt après, elle se redresse, excédée par la contrainte, et bafoue son amour jusqu’à ce qu’il se mette à pleurer devant elle comme un enfant.

Alors elle embrasse le valet sous ses yeux et renvoie le vieux chez sa femme, et quand il s’en va furieux, elle ferme la porte et tire les verrous. Lui se tourne vers l’étable et cherche un refuge près de Babe. Il déverse sur elle sa fureur impuissante, jurant de tirer vengeance de la coquine et de la chasser à coups de fouet hors de la maison.

La Franz Sepp Babe ricane silencieusement ; elle sait depuis longtemps ce que devient le courage de son vieux en face d’une telle créature. Car sa volonté est brisée et sa force avilie ; il oscille de-ci de-là comme le saule au vent.

Il a peur de réclamer le secours du gendarme, quand même il sait que la Maruscha ne partira pas de plein gré ; elle restera jusqu’à ce que la ferme du Hubel soit vidée à fond. Et s’il la chasse, elle est capable de le compromettre devant toute la commune et de se dresser en accusatrice devant lui.

Dans cette misère, il fuit la maison, qui devient un camp de bohémiens, où entrent et d’où sortent des gens suspects, où le noir Hatte a paru déjà deux fois, dans une attitude menaçante. Lorsque le vieux, assis sous son poirier, dont les feuilles mortes tombent lentement dans le lac, fume maussadement une pipe qui ne lui dit plus rien, parfois un désir l’attire vers la fraîche ondine qui se joue des hommes là-bas, et il se demande silencieusement si l’on n’arrivera pas à la maîtriser, ou si elle continuera à faire des siennes dans les profondeurs vertes, comme dans sa maison la sorcière dont il ne peut plus se défendre.

Quand le rire strident de la Maruscha retentit dans la cuisine, il s’effare, et quand le mugissement des vaches sort de l’étable, il se redresse, comme si les bêtes appelaient leur maître.

Hélas ! il a déjà dû se dessaisir de deux vaches, et la Franz Sepp Babe s’est démenée comme un diable quand elles ont quitté l’écurie.

— Eh ! elle a ma foi raison, la Babe… mais qu’elle est laide… laide ! Tandis que la Maruscha, cette maudite sorcière, est-elle assez souple et jolie !…

Il sourit avec une complaisance sénile et laisse tomber sa pipe.

La nuit, quand la fille tire de nouveau les verrous derrière lui, il se réfugie chez Babe. Celle-ci s’écarte un peu sur la litière, pour le laisser s’asseoir. Lorsque enfin épuisé, abruti par des libations trop prolongées, il tombe dans un sommeil agité, elle le veille, hargneuse, les mains nouées autour des genoux, et rumine sa vengeance…

XIII

La vie s’écoule à la commune comme l’eau entre les palettes du vieux moulin de la Lop. Un aileron fait rejaillir l’onde en un jet hardi qui s’évapore aussitôt en vaine poussière ; près d’un autre le soleil se mire dans une goutte d’eau qui reproduit, l’espace d’un instant, toute la magie de l’arc-en-ciel. Là, le moulin du temps ne moud que de la paille légère, ici deux pierres se heurtent et se broient réciproquement. Bien rares sont les moulins où l’on ne moud que du blé lourd, coulant à travers les cribles en farine odorante, qu’on pétrit pour apaiser, sous forme de pain, la faim spirituelle !

Tandis que la catastrophe montait lentement à l’horizon de la Hubelmatt comme une nuée d’orage, d’autres pages de la vie publique et intime se déroulaient à Espane.

À côté des travaux du lac qui accaparaient tout l’intérêt de la population, la nouvelle que Père Frowin, l’ermite de la forêt du Sacrement, s’était décidé à entreprendre un pèlerinage en Terre sainte, causa, en ce temps-là, une vive sensation.

Car il le faisait pour le bien de la commune.

On racontait qu’il avait aperçu, pendant les méditations nocturnes sous son érable, une lueur qui avait pénétré jusqu’à lui comme une étoile d’argent, à travers les ramures, tandis qu’il lisait sur une banderole de nuée, comme dans les Annonciations des vieux maîtres, ces mots en lettres flamboyantes : « Voyage, pour que votre lac puisse voyager ! »

Père Frowin interpréta l’apparition comme un encouragement à sortir de cette paix méditative où il se complaisait en d’exquises contemplations, entre une gracieuse enfant et de braves paysans. Et quand l’aurore empourpra le Fracmont, sa résolution était prise.

Son propre bien-être pesait bien peu dans la balance, s’il jetait le bonheur de ses concitoyens dans l’autre plateau. Il est vrai qu’il y avait l’enfant… Gloria-Maria ! Son âme n’était-elle pas plus précieuse que les trésors problématiques de l’onde ? Mais une pensée qui lui vint soudain chassa toute indécision. Oui, certes, c’était ce qui valait le mieux : il confierait la jeune fille aux Bénédictines de l’alpe de Saint-Nicolas. Là-haut, dominant les vallées où règne le péché, à l’abri des murailles où ne vivaient que de saintes femmes, brodant de soies chatoyantes les ornements sacrés, elle serait préservée de tout mal et fleurirait pour le Seigneur. Il ne se demanda pas, dans sa divine candeur, si sa protégée pourrait se faire à cette vie claustrale.

Il était temps qu’il se séparât de Gloria. Elle devenait sauvage dans la grande solitude qui l’entourait. Ou bien quelque autre évolution secrète s’accomplissait en elle ; car elle n’était plus l’enfant de jadis. Elle errait de-ci de-là, et restait rarement à la maison, comme poussée au dehors par une inquiétude intérieure. Elle guettait le « loup noir » et courait souvent chez Dönni Baschi. Les jours de pluie, elle s’asseyait, rêveuse, au coin de l’âtre ou lui posait d’étranges questions auxquelles il ne savait que répondre, ne se rendant pas bien compte si elle interrogeait en connaissance de cause, ou parlait simplement pour rompre le silence.

Quand elle se cousait une jupe nouvelle, celle-ci était plus longue et avait plus de plis que la précédente. Il arrivait aussi qu’elle nouât un petit ruban de soie autour de ses cheveux épars qui lui tombaient jusqu’aux hanches. L’éveil de la grâce féminine planait comme un charme voilé sur toute la personne de la vierge naissante.

Père Frowin tremblait devant l’éclosion de l’amour dans ce cœur immaculé, depuis qu’il avait remarqué que l’enfant observait d’un œil curieux les nids des oiseaux, le voyage des nuées, l’épanouissement des bourgeons dans la chênaie, les images des saintes Écritures, et tenait les yeux fixés durant des heures sur la lisière du bois, comme si quelqu’un devait passer par le chemin.

Si elle était vraiment un rejeton de la famille à laquelle, dans la clairvoyance de son pressentiment, Père Frowin l’attribuait, malheur à elle, quand l’amour prendrait possession de cette créature issue d’un mélange d’instincts si complexes ! Il y fleurirait avec humilité et s’y propagerait frénétiquement, dans un dévouement sauvage, comme la rue vivace qui se fraie un chemin à travers les anfractuosités des roches et les fissures des murailles pour ramper vers l’azur.

Si elle était une enfant de l’amour, n’était-elle pas vouée d’avance à l’amour ? Ne portait-elle pas déjà le signe des élus du mal sacré au front, puisqu’elle rayonnait souvent dans la pénombre de la forêt comme une fleur auréolée de flamme ?

Le malheur était-il déjà arrivé ? Car elle était depuis quelque temps tour à tour si raide et si souple, si absente et si câline ! Le changement s’était opéré en elle presque soudainement, à la reprise des travaux du lac. Un des ouvriers autrichiens de Salzberger l’avait-il peut-être enjôlée par de belles paroles ?

Il se souvenait aussi qu’elle était revenue effarée et pâle de sa visite au Hubelhof, qu’elle lui avait parlé de l’étrange et sauvage servante, et de la pauvre Franz Sepp Babe, accroupie, délaissée et haineuse, sur sa litière de paille. Avait-elle rencontré là-bas quelque compagnon de la tribu dangereuse de Maruscha et lui avait-il jeté un sort ?

Père Frowin, dans sa sainte sagesse, ne croyait pas aux maléfices. Mais, depuis sa jeunesse vécue dans des contrées méridionales, il savait que l’amour est un charme qui captive l’âme et les sens, et peut dans son indomptable ivresse inspirer de telles actions, que les jeunes hommes épris de la vie deviennent par remords et par expiation des ermites, perdus au monde, se nourrissant de racines pour oublier le miel des lèvres caressantes et tuer la convoitise des joies de la chair.

Il ne savait plus rien du péché. Mais lorsqu’il songeait à l’amour qu’une femme avait éprouvé pour lui, si ardent qu’elle en était morte, sa main se levait involontairement pour esquisser un geste de bénédiction sur un front invisible…

Un effroi le saisit. Il était grand temps pour lui de partir, afin que l’enfant pût sortir de son voisinage de solitude et apprît à vivre comme un être normal parmi les autres êtres, mais tout d’abord comme une âme entre les âmes, dans le couvent des Bénédictines ; car les nonnes étendraient les ailes de leurs coiffes blanches pour protéger la petite tête inquiète de son innocente Gloria.

Peut-être deviendrait-elle nonne elle-même, quand la paix l’envelopperait là-haut de sa contagieuse haleine ?

Il se pourrait aussi que l’oiseau farouche ne supportât pas la cage, se blessât aux barreaux et s’envolât. Que Dieu l’en préserve ! Puisse-t-il laisser la brebis paître en toute innocence dans le troupeau, et la désaltérer aux sources fraîches et jaillissantes où les loups ne vont jamais étancher leur soif !

Quand Père Frowin fit à Gloria la communication qu’elle devait se rendre au couvent et y demeurer durant son pèlerinage en Terre sainte, elle pâlit si fort qu’il s’effraya.

— Laissez-moi rester ici, mon père, supplia-t-elle.

Elle ne dit pas : « Emmenez-moi ! » comme il l’avait espéré.

— Tu ne peux habiter seule.

— Je ne veux pas m’éloigner du lac… je ne peux pas quitter la forêt… je dois rester ici !

— Tu dois obéir, Gloria ! quiconque ne sait pas, dans la vie, se soumettre à une autre volonté quand il le faut, n’est pas libre.

— Eh bien, laissez-moi servir… j’aimerais servir quelqu’un.

Elle regardait au loin. Mais elle ne dit pas qui était celui qu’elle aurait aimé servir.

— Tu es trop inexpérimentée pour cela, mon enfant. Les bonnes sœurs t’apprendront maintes choses. Tu serviras Dieu.

— Je ne quitterai pas la forêt du Sacrement.

— La montagne de Saint-Nicolas n’est pas au bout du monde.

— Mais une vallée profonde et de hautes montagnes la séparent d’Espane. Je ne resterai pas là-haut.

Père Frowin était un connaisseur d’hommes, mais il ne savait pas sonder l’âme d’une jeune fille qui recèle les plus troublantes énigmes ; il crut qu’il n’avait à compter qu’avec l’entêtement d’un enfant. Et il fallait le dompter.

Mais c’était la volonté consciente de la femme prête à s’éveiller.

Quand elle reconnut l’inutilité de ses prières, Gloria se rendit dans la forêt. Elle n’errait plus au hasard, comme jadis, retenue par chaque papillon qui volait auprès d’elle, attirée par chaque baie des buissons, bercée de rêves par chaque murmure ; elle alla dans la direction de la hutte du Schorenegg, où serpentait l’étroit sentier du district forestier.

Elle s’assit sur un tronc d’arbre et attendit, dans une tension recueillie, jusqu’à ce que le précoce crépuscule d’automne étendît ses ailes grises sur la vallée, tandis que les glaciers de l’Oberland s’enflammaient. Quand le garde forestier parut enfin sur le chemin, et, suivi de son chien Phylax, se dirigea d’un pas alerte vers le village, une muette allégresse jaillit à son approche du fond du cœur de la jeune fille, mais aucun son ne s’échappa de ses lèvres. Une palpitation la saisit, comme si une musique intérieure frémissait à travers ses membres, et comme si des mains invisibles y touchaient harmonieusement les cordes les plus sensibles.

— Dieu te salue, Weidstrudeli ! dit-il en s’arrêtant.

Mais son visage morne depuis plusieurs mois ne s’éclaira point. Que lui importait la Strudeli ? Elle aurait pu être une camarade de jeux s’il avait encore été un enfant, mais elle n’était qu’une biche apprivoisée, et le chasseur ne se laisse tenter que par le gibier qu’il met en fuite ; elle n’était qu’une ronce sauvage qui fleurissait pour lui au bord du chemin. Car il avait assez de clairvoyance pour remarquer la confiance et l’attachement que lui témoignait la petite, depuis le matin où il l’avait protégée contre le fantôme du loup noir. Dès lors, il l’avait presque quotidiennement rencontrée sur son chemin ; souvent elle l’avait accompagné dans ses courses, aimant à se laisser instruire par lui sur la vie des plantes ou les mœurs des insectes. Il ne lui parlait jamais du lac, bien qu’il y songeât toujours, et dans son nostalgique désir d’une autre femme, il ne prenait presque pas garde à l’enfant qui, pleine de ferveur, marchait à ses côtés.

Quand elle lui exprima sa plainte : « Je dois partir… aller au couvent ! » il répondit en riant :

— Tu veux donc devenir nonne, Weidstrudeli ?

— Oh ! non, je ne resterai pas là-haut… je m’enfuirai !

— Sois raisonnable, enfant. Il faut cependant que tu apprennes quelque chose.

Apprendre ! Il lui semblait qu’elle savait déjà tout ce qui lui était nécessaire pour vivre, quand elle marchait ainsi près de lui, écoutant sa voix.

Apprendre ! Ne savait-elle pas quand les hêtres se teignent de rouge, quand les patrons Pierre et Paul régissent la température, quand les baies sont mûres, où poussent les herbes médicinales ? Ne savait-elle pas ce qui est écrit dans la vieille Bible de Père Frowin ? où s’en vont les nuées ? quelle est la profondeur du lac ? Que lui fallait-il de plus pour vivre ?

Elle commençait aussi à pressentir tout ce que peuvent contenir d’espérance et de douleur ce ciel et cet enfer qui s’appellent un cœur humain, quand, Vital l’ayant quittée en lui faisant un léger salut, elle songea qu’elle ne le reverrait peut-être pas le lendemain, si elle devait s’en aller par delà le Schynberg…

XIV

Tandis qu’à coups de mine on pousse la galerie toujours plus avant dans le sol, la Maruscha continue à mener son train de folle vie dans la ferme de la Hubelmatt.

Elle ne dissimule plus son aversion pour le vieux paysan.

Elle reçoit qui lui plaît. Ses hôtes vagabonds viennent avec le vent de la nuit et disparaissent avec l’aurore. Le vieil homme, guéri de sa passion, ne sait plus comment se dépêtrer du bourbier où il est tombé. Son dos se voûte sous le pied qui lui écrase impitoyablement la nuque. Il craint si fort la langue de vipère de la fille, qui menace de le flétrir publiquement s’il en appelle à la loi, qu’il sent s’accroître sa détresse de jour en jour, sans entrevoir de délivrance.

Une nuit que le föhn, poussant devant lui la meute du chasseur sauvage, traverse en hurlant le Schynberg, Pierre de la Hubelmatt, titubant, trouve la porte de la ferme verrouillée. Excité par les propos railleurs de ses compagnons, il a fait de trop copieuses libations au Lion d’Or. Craignant l’accueil qui l’attend dans le camp bohémien, il a pris le chemin le plus long pour rentrer à la maison. Se heurtant à toutes les haies, donnant de la tête contre les murs, il serait presque tombé dans le lac, si le föhn, de sa main secourable, ne l’avait mis rudement dans la bonne direction. Mais la porte de la ferme est close. Il y frappe du poing et d’une voix avinée appelle en l’injuriant la Franz Sepp Babe ; une fenêtre s’ouvre enfin et la tête ébouriffée de la Maruscha, à côté d’une autre, se penche au dehors. Dans son langage émaillé de mots étrangers, et d’une voix roucoulante, elle nargue le vieil homme et lui ordonne d’aller dormir à l’écurie, car il n’y a pas de place pour lui ce soir. Elle entrecoupe ses paroles de rires moqueurs, et l’homme à ses côtés rit avec elle en jetant au vieillard sans défense des épithètes malsonnantes.

Le föhn hurle, et l’on ne se rend pas bien compte si dans sa violence il raille l’homme berné ou si, pris d’un beau zèle justicier, il menace le couple éhonté.

Le vieux se sent soudainement dégrisé. Dans l’accablement qui succède à la violente surexcitation, sa misère pèse sur lui d’un poids si lourd que ses jambes flageolantes se dérobent sous lui et qu’il s’écroule sur le seuil de pierre. Le chien de berger le flaire avec de petits cris plaintifs et passe sa langue sur son visage barbu et mouillé de larmes.

Mais il se ressaisit. Non, il n’est pas encore tombé si bas qu’il doive dormir à côté du chien devant la porte, lui, le maître de la Hubelmatt, tandis que sa servante se prélasse là-haut, dans la chambre conjugale. Il entend encore que l’on referme violemment les volets au-dessus de sa tête. On ne voit plus qu’un mince filet de lumière à travers l’échancrure en forme de cœur des lattes de sapin. Puis il se traîne lentement à travers la cour et la prairie agitée par le vent, jusqu’à l’écurie, où la lanterne suspendue aux solives du plafond bas répand une morne lumière.

Mais il y fait bon et chaud. Dans l’angle obscur la Franz Sepp Babe est étendue, les bras croisés. Son vêtement brun se distingue à peine de la laine sombre des moutons, qui se sont couchés autour d’elle en posant familièrement leur tête sur ses genoux. Au bruit des pas elle ouvre les yeux. Quand elle voit l’homme chancelant qui monologue avec lui-même, elle se met sur son séant et s’écarte un peu pour qu’il ait de la place sur la litière.

Il s’y laisse tomber lourdement.

— Maintenant c’est assez ! Comme un chien… comme un chien ! Et dedans, dans la bonne chambre… elle repose… avec son galant… Comprends-tu, Babe, dans la bonne chambre… et moi, on me laisse dehors… comme un chien…

Un éclair s’allume sous les sourcils broussailleux de la femme, elle regarde son mari d’une façon pénétrante. Il a bu, lui, le sobre Hubelmattler ! Voilà où l’a conduit cette fille ! Mais qu’est-ce qui tombe, à mots entrecoupés, de ses lèvres ? Dans la bonne chambre, où, jeune femme florissante, elle avait dormi près de son époux… où Anne-Mareili, leur fillette, – que Dieu l’ait en sa sainte garde ! – est née et morte !… C’est là que la bohémienne a élu domicile ?

Elle saute sur ses pieds. Elle saura bien empêcher cela, elle, la Franz Sepp Babe, l’épouse légitime du Hubelmattler, s’il est devenu une chiffe molle qui se laisse tordre et pressurer entre les mains d’une femme vénale et supporte qu’elle insulte aux choses les plus sacrées !

Tandis qu’elle se tient debout, comme si une résolution soudaine avait grandi sa taille, elle voit le vieil homme, penché en arrière, lutter contre le sommeil qui l’accable. Les mèches grises de ses cheveux se hérissent au-dessus de son visage dévasté ; des larmes roulent encore le long de ses joues. Comme il a l’air négligé et décrépit, lui qui était jadis toujours si bien tenu !

Haletant, il balbutie encore à chaque reprise de souffle :

— Un chien… un chien…

Soudain sa tête se renverse de côté sur la litière, son corps flasque se replie, et il demeure étendu comme assommé par le vin, la misère et la honte.

La vue de sa détresse agit plus fortement sur la femme que sa colère et que sa dureté. Quand elle le voit s’écrouler, elle se sent de nouveau liée à lui, et la volonté de faire ce qu’il néglige l’aiguillonne. Comme la Lop dévaste tout sur son chemin, au temps des avalanches, pour se frayer une voie libre, elle veut s’ouvrir un chemin pour lui, son maître et son seigneur ! Il a pu la malmener impunément. C’était son droit. Mais lui, personne ne doit le maltraiter. Elle est de la race de celles qui ont fait rouler au Rotzloch des rochers sur les envahisseurs étrangers. L’ennemi a pénétré dans sa maison, il doit en être expulsé, coûte que coûte, fût-ce au prix du salut de son âme. Que lui importe son âme, à elle, pourvu que lui ne perde pas la sienne !

Elle ne réfléchit pas, la Franz Sepp Babe ; elle agit, poussée par de sombres et élémentaires puissances, telle une force de la nature. La tête baissée, ainsi que le taureau qui fonce sur l’obstacle, elle traverse la cour. Le föhn lui-même la chasse en avant, comme si deux mains vengeresses et complices la saisissaient aux épaules.

Elle se heurte à la porte fermée… qui ne cède pas à sa poussée. Alors elle aperçoit près du banc de la maison le gros bloc de chêne où l’on fend le bois, et la hache tranchante fichée en terre.

Elle s’en saisit, et frappe la porte à coups répétés. Le vent hurle si fort que les craquements se perdent dans le bruit de sa fanfare. Mais on entend pourtant, à l’étage supérieur, le va-et-vient affairé de gens surpris.

Une fenêtre s’ouvre. Le chien se met à aboyer très haut. La Franz Sepp Babe n’y fait pas attention. Par la porte enfoncée, elle s’élance en avant comme poussée par des furies, gravit le petit escalier de bois, atteint la chambre à coucher et en fait sauter avec la hache la porte, qui n’est pas verrouillée. Elle entre, et voit ou croit voir, un homme à demi vêtu sauter d’un bond hardi par la fenêtre. Elle s’en rend d’ailleurs à peine compte ; elle n’a d’yeux que pour le lit conjugal, d’où la misérable fille à demi dressée, les bras nus et les cheveux épars, s’apprête à fuir.

Quand elle aperçoit la vieille brandissant sa hache, elle crie, retombe sur le lit et jette, pour se défendre, ses mains en avant. Et comme la Franz Sepp Babe a frappé aveuglément, sans réflexion, sur deux obstacles, elle abat aussi le dernier d’un coup puissant et atteint la malheureuse juste au milieu de la tête.

Le cri s’éteint, meurt dans la nuit.

La couverture d’indienne à carreaux rouges ne paraît pas plus rouge qu’auparavant.

L’énergie ne faiblit pas encore chez la vieille femme. La chambre doit être nette avant que l’homme ne s’éveille en bas. Il faut qu’il puisse de nouveau dormir ici demain, ici, où Anne-Mareili est morte… où cette fille… Le dégoût et l’indignation longtemps contenus bouillonnent en elle.

Soudain elle perçoit la plainte des vagues flagellées par le vent, qui se heurtent avec fracas contre la muraille du jardin et hurlent, avec des voix affamées : « Ouah ! Ha ! Ouah ! Ha ! » comme si elles réclamaient une proie de la furie de l’ouragan. Et un éclair illumine sa conscience troublée. Le lac, le lac sera son complice ! Les paroles du vieux prophète du roc du Corbeau retentissent du fond des horizons lointains : « Un sacrifice sanglant pour les esprits des eaux ! » Elle viendra en aide à ceux de là-bas… Oui, oui… un sacrifice est nécessaire… un sacrifice sanglant…

Les forces décuplées par l’excitation, elle saisit le corps encore chaud de la Maruscha, l’enveloppe dans la toile grossière qu’elle a elle-même tissée, et le jette sur son épaule comme une botte de foin sauvage dans les hauts pâturages. Elle n’est pas lourde, la fille qui s’est repue de sa honte et qui a dilapidé son bien. À peine courbée en avant, la vieille passe la porte demeurée grande ouverte, traverse le jardin, où les dernières fleurs ne savent rien du crime, où les plants de choux dénudés et les groseilliers gémissent sous l’étreinte brutale du föhn.

La nuit est si sombre, que la Franz Sepp Babe butte souvent avec son fardeau contre une pierre ou une marche d’escalier. Sur la muraille du jardin elle dépose sa charge, prend, comme si elle accomplissait une besogne quotidienne, de lourdes pierres de la bordure des plates-bandes, en charge le corps et noue les quatre coins du drap de toile. Puis elle soulève le paquet à l’un des bouts et le pose sur le parapet de la muraille basse, et après l’avoir soulevé à l’autre bout, elle le pousse, des deux mains, dans le lac.

Un sourd clapotement de l’eau qui rejaillit… une vague le murmure à la vague suivante, jusqu’à ce qu’une autre couvre tout d’un transport d’allégresse et que le föhn danse sur le tombeau en hurlant mystérieusement, comme s’il n’avait rien perçu, ou s’il se réjouissait du crime accompli ; car il souffle sa colère justicière à travers les vallées des hommes et ne veut rien savoir de la longanimité qui règne dans les sphères supérieures.

La Franz Sepp Babe reste sur la rive et regarde dans le tourbillon écumant, qui a, en un instant, recouvert son acte, comme s’il n’avait jamais été commis : l’eau lave le sang, et le lac se soumettra désormais à la volonté des hommes, car il est souillé et les esprits s’apaiseront. Le sang ! la vieille femme essuie instinctivement ses mains à son tablier, et alors le souvenir lui revient de l’emplacement du crime, du désordre révélateur qui règne dans la bonne chambre, là-haut, où elle a dormi aux côtés de Pierre dans ses jeunes années.

Elle s’en retourne lentement par le jardin, où les buissons la frappent au visage sans qu’elle s’en aperçoive, et pénètre par la porte ouverte dans la maison expurgée, dont personne ne lui dispute plus l’entrée. Elle monte l’escalier de bois dont les marches lui paraissent gluantes, et entre dans la chambre. Elle frissonne. Là-bas, dans l’écurie, près du bétail, il fait plus chaud…

D’une main prompte, elle arrache les draps du lit et va chercher à la place familière des draps frais. Hélas ! les armoires sont saccagées et en désordre, comme si on les avait vidées. La belle toile, qu’elle avait elle-même tissée, qu’est-elle devenue ? Ah ! quelles mains dévastatrices ont gouverné par ici ! La pensée qu’elles ne pourront plus nuire désormais l’emplit d’une joyeuse satisfaction.

Elle recouvre les oreillers et le lourd édredon de plume de toile fraîche et secoue le matelas de crin végétal, comme si elle apprêtait le lit pour un hôte. Soudain elle frémit. N’entend-on point des pas, une voix qui appelle ? Elle s’arrête. Non !… C’est le vent… le föhn des sommets, qui souffle dans la cheminée.

C’est égal, là-bas, dans l’étable abritée du vent, on est plus à l’aise. Il lui tarde d’y revenir… Ici elle se sent devenue étrangère. Combien d’autres y ont habité depuis qu’elle est partie ! Tant et tant, qu’elle n’a plus envie de s’y installer de nouveau. Mais c’est pour un autre qu’elle a nettoyé la place ; Pierre, le maître de la maison, peut rentrer maintenant chez lui et n’aura plus besoin de coucher devant la porte comme un chien.

Pierre, oui, Pierre !

Lorsqu’elle a tout remis si bien en ordre, qu’on ne dirait jamais que le péché et le crime ont pénétré dans la petite chambre, elle descend lentement. Elle hausse les épaules en parcourant du regard la cuisine qui ressemble à un camp levé en toute hâte ; mais elle ne se sent plus la force de remettre encore de l’ordre partout. Ses membres raidis sont de plomb, et elle se traîne à travers la cour comme une somnambule. Puis elle entre dans l’écurie, où les vaches se sont à peine remuées ; l’une meugle dans sa somnolence et se renverse sur le flanc. Dans le coin des moutons, le vieux Hubelmattler est couché, assommé de sommeil, et respire lourdement.

Elle le regarde fixement, comme ne se souvenant plus de ce qu’elle a à lui dire ; puis elle arrache les haillons de son corps et les jette dans la fosse à purin, derrière l’écurie. Elle met la vieille vareuse du valet sur ses épaules, s’accroupit à sa place accoutumée, croise les bras autour de ses genoux, jusqu’à ce que sa tête grise ébouriffée, s’inclinant toujours plus bas, soit vaincue par le sommeil ; comme après la dure besogne journalière accomplie pour le maître là-haut, sur les rochers des pâturages, quand elle porte une charge trop lourde pour ses épaules, et gémit sous le faix en bronchant presque à chaque pas.

XV

Quand le Hubelmattler se réveille de son lourd sommeil d’ivresse, sur la litière de paille, le föhn a fui par delà les montagnes. Il a emporté son secret avec lui et a effacé les traces du crime sur le sable de la cour et sur l’onde. Il n’en souffle la nouvelle qu’au torrent, qui la transmet à la vallée, mais les hommes ne la perçoivent point parce qu’ils n’écoutent plus ces éternels bavards.

La Franz Sepp Babe est déjà occupée à l’étable. Elle a mis de la provende dans la crèche des bêtes, puis elle pousse le fumier dans la fosse et jette de la litière fraîche sous les pieds du bétail. Tout en travaillant, elle cause à demi-voix comme si elle discutait avec l’ennemi intérieur ; mais ses traits sont troublés et ses yeux éteints.

Pierre s’étire et regarde autour de lui avec étonnement. Les longues mèches grises pleines de brindilles de paille collent à ses tempes. Il est abattu et se sent les membres rompus. Ce n’est que lentement et par fragments que les souvenirs de la veille se raniment en lui. Il a horreur de rentrer de nouveau chez lui et d’y retrouver la sauvage chatte bohémienne.

Mais la Franz Sepp Babe s’approche de lui, la fourche à la main, et lui dit rudement :

— Tu peux rentrer chez toi, Hubelmattler, c’est propre maintenant dans ta maison.

À l’interrogation de son regard angoissé, elle répond :

— Le diable est venu la chercher, la fille maudite ! Tu es de nouveau maître chez toi. Mais reste-le cette fois !

Il se lève lourdement et, incrédule, intimidé, se dirige vers la ferme. Les poules gloussent au-devant de lui. Le jardin repose, comme une vision de paix, avec ses derniers dahlias de pourpre et d’or. Nul éclat de rire, nulle criaillerie ne sortent de la maison. Mais comme il se rapproche, il aperçoit la porte éventrée.

Est-ce donc ainsi que le malin pénètre dans les maisons des hommes ? Le föhn n’a pas l’habitude d’agir de la sorte. Le diable a pris sans doute la forme d’un bohémien.

Dans la cuisine tout est silencieux et abandonné. Ce repos insolite l’émeut comme le son de l’orgue quand il entre dans l’église, et lui fait une impression si dominicale qu’il n’ose troubler le merveilleux silence.

En haut, dans la bonne chambre, le lit est frais et intact. Le paysan s’étonne que la fille ait eu cette dernière attention avant de partir. Mais la fenêtre est demeurée ouverte. C’est par là qu’elle s’est enfuie, chassée par la peur ou enlevée par un de ses pareils. Plusieurs bûches ont croulé du tas de bois. Le noir Hatto aura mis finalement ses menaces à exécution. Pierre voudrait pouvoir le remercier de cette bonne besogne que, dans sa faiblesse, il n’a pas su accomplir lui-même.

Et il reprend ainsi lentement possession de son foyer. Comme personne ne vaque aux travaux du ménage, – le valet a sans doute suivi la fille, – il cherche dans la joie de sa délivrance la Franz Sepp Babe et veut de nouveau la reprendre en grâce. Sa laideur muette lui sera un soulagement après les charmes perfides de la Maruscha.

Mais la Babe ne démord pas de sa résistance opiniâtre et ne paraît point comprendre le désir de son mari.

— Il fait plus chaud près du bétail, réplique-t-elle à tout.

Elle frissonne sans cesse et rien ne peut la décider à sortir de l’étable.

Les bêtes ne savent rien des actes des hommes, elles ne parlent pas, et leurs meuglements couvrent les cris étouffés qui montent des profondeurs des entrailles…

La vieille Noggeli de Melkselgen vient et tient le ménage à la ferme de la Hubelmatt. Elle est encore plus ridée que la Babe. Pierre ne louche pas vers elle. D’ailleurs, eût-elle un sortilège vivant dans les yeux, et fût-elle jeune comme une fleur de pommier et mobile comme une eau courante, il a assez des femmes pour un temps. L’âge se fait sentir ; en une nuit, la neige est tombée sur sa tête.

La nouvelle que la Maruscha a quitté le Hubelhof n’excite dans le village qu’un médiocre intérêt. Personne ne s’en soucie. La bohémienne n’était après tout qu’une vagabonde. Elle était venue, elle est repartie, comme tant d’autres avant elle. C’est le sort de toutes celles de sa race. Le noir Hatto, le capitaine de la troupe, sera venu chercher sa princesse mendiante et ils sont allés par delà les montagnes, à la fête du couronnement. Personne ne se doute que le royaume de la sans-patrie s’étend dans les profondeurs de l’eau, et qu’elle ne voyagera jamais plus, même s’ils arrivent à faire voyager le lac.

Ils sont tous au village en proie à une fiévreuse agitation. Que leur importe une bohémienne quand il s’agit de la prospérité ou de la ruine des générations futures d’Espane !

L’intérêt que suscitent les progrès accomplis par l’entreprise va sans cesse grandissant. L’ingénieur étranger Salzberger et l’instituteur Zniderist sont les hommes du jour. Thaddéa von Büren, qui circule infatigablement parmi les rangs des travailleurs de corvée, stimulant les volontaires pour un dernier assaut, passe déjà publiquement pour la fiancée de Nicodème Zniderist. Il est chaque soir l’hôte de Sattelbats. Bien que la jeune fille doive se contenir pour dissimuler sa déception et sa rancune, depuis la demande d’Andacher et la décision de la Société du lac, elle est trop vaillante pour ne pas persister dans son engagement.

Si l’entreprise réussit d’après le plan actuel, eh bien, elle deviendra la femme de Zniderist ; son beau rêve sera mis sous verre, avec la couronne nuptiale, le jour de ses noces, et enseveli comme les reliques de la mère morte et du frère fusillé.

Elle ne pense pas aux ombelles fleuries des fleurs ardentes de son jardin quand elle chante le soir, en filant, la chanson populaire :

 

Dans mon jardin, parmi les roses,

Ma joie et mon souci…

Dans mon jardin, parmi les roses

L’amour ardent fleurit !

 

Dans mon travail et dans mon rêve,

La fleur se dresse et rit.

Dans mon travail et dans mon rêve

L’amour ardent fleurit !

 

Toutes les méchantes voisines

Le disent à l’envi :

« Quelle splendeur ! » Dans les épines

L’amour ardent fleurit !

 

Oui, les méchantes voisines s’arrêtent, envieuses, et l’une d’elles lui dit un soir, sans avoir l’air d’y toucher, – elle le tient de la Plodergret, qui sait tout et bien d’autres choses, – que Vital Andacher, par dépit du refus de la commune, erre durant des heures en compagnie de la sauvage Weidstrudeli et file le parfait amour avec elle. On les a déjà souvent rencontrés ensemble et comme le Castellfranz traversait dernièrement le Lachenwald, il les a aperçus tous deux assis sur un tronc d’arbre. Si bien que Père Frowin parle d’enfermer l’enfant frivole dans un couvent.

Thaddéa a rejeté la tête en arrière et a pris sa mine la plus hautaine. Andacher est libre, ses faits et gestes ne la regardent pas. Et elle se penche de nouveau sur son rouet.

Mais à travers la fenêtre elle voit flamber les corolles pourprées, et « l’amour ardent » se propage dans son jardin et dans son cœur. Un autre sentiment vient s’y joindre douloureusement.

Quand Vital passe de nouveau sur le chemin, elle le guette et lui jette, par-dessus la haie d’aubépine, des paroles irritées, qui volent bientôt de l’un à l’autre comme des flèches empoisonnées ! Car Andacher ne le cède en rien à Thaddéa en orgueil, et depuis sa double déception il est comme un sanglier blessé dont les muscles se contractent à chaque attouchement de la place sensible.

— On ne te voit plus le soir ! Tu fais sans doute ta cour ailleurs ?

— Et quand cela serait ! Que viendrais-je faire ici, chez vous ? Il y a déjà trop de soupirants !

— Oui, au sabbat de l’enfer il n’y en a qu’un pour danser avec les sorcières !

Alors Vital voit soudain le pur visage de Gloria, frais comme la rosée, surgir dans son esprit.

— M’invites-tu à ta noce pour la nuit des Quatre-Temps ?

— Si tu m’invites à la tienne, pendant le carnaval, réplique-t-il crânement.

— Je ne me marierai qu’au printemps.

— Tu épouses Zniderist ?

— L’homme qui domptera le lac !

— C’est lui qui te domptera ! murmure-t-il ardemment, et se rapprochant d’elle d’un pas rapide, il l’attire d’une main ferme si près de la haie que leurs mains nouées reposent dans les épines. Elle veut se libérer, palpitante d’effroi, car la plaisanterie est finie et la passion se dresse entre eux impérieuse. Dans son geste elle se déchire aux épines, si bien qu’une égratignure rouge se dessine sur sa peau. Il n’y prend pas garde. Avec un ricanement insidieux, il dit :

— Au printemps ! Il peut couler beaucoup d’eau du lac jusque-là !

Elle a porté son bras à ses lèvres et aspire les gouttelettes de sang. Ses yeux le regardent presque avec hostilité, et comme elle se sent vaincue d’avance, elle joue la conquérante :

— En janvier la galerie sera percée.

— Ce n’est pas encore dit. Un chameau ne passe point par le trou d’une aiguille. Si quelqu’un doit dénouer le nœud de la question du lac, et dénouer ensuite tes tresses pendant la nuit de noce, ce sera moi, parce que j’en fais le but de ma vie. Et si je n’aboutis pas, tu pourras tresser les nattes blanches des vieilles filles, Thaddéa. C’est moi qui te le dis !

— Nous verrons bien ! Zniderist a ma parole.

Cette déclaration le frappe comme un coup en plein visage.

— Eh bien, tiens-la, orgueilleuse fille !

Et il s’élance vers la montagne.

Elle se détourne brusquement, brise en passant la tige d’une des corolles ardentes, la jette à terre et l’écrase du pied.

Andacher escalade la côte à grands pas furieux.

Il force sa pensée à se détourner des bravades de la bien-aimée perdue, pour se reporter sur l’ennemi insaisissable qui le nargue partout, ce loup noir dont il suit la piste depuis plusieurs semaines, sans pouvoir découvrir sa tanière.

Il a entendu ces derniers jours des détonations retentir dans le district de l’Alpe où la chasse est interdite. Mais il a beau chercher et surveiller, dès qu’il apparaît, le mystérieux braconnier s’est évanoui comme une vapeur de brume.

Et c’est Weidstrudeli qui surgit devant lui avec son visage d’innocence ; quand il lui demande de le mettre sur la trace du chasseur sauvage, elle semble prendre plaisir à le guider sur une fausse piste et à éloigner l’un de l’autre les deux adversaires acharnés. Gloria elle-même ne se rend pas bien compte si elle agit ainsi pour protéger contre un guet-apens l’homme qui par sa jeunesse et par ses yeux tristes est devenu pour elle le centre du monde, ou si elle le fait par peur du « loup noir » et des menaces qu’il a proférées. Ou bien serait-ce le besoin instinctif, particulier aux sans-patrie, de garantir contre les punitions de la loi le braconnier pourchassé, dont la personnalité auréolée de légendes inspire à l’enfant du plein air, qui semble issue de la même race, de la crainte et de l’admiration ? Depuis qu’elle a vu devant elle l’homme redouté, affamé et dépendant de sa générosité, elle se sent en quelque sorte tenue de le protéger.

Comme il tarde ce soir à Vital Andacher, dans sa colère persistante, de prendre enfin le « loup noir » à son piège ! Il marche très prudemment à travers la forêt du Sacrement, comme un homme qui aimerait écraser à chaque pas un ennemi invisible. Tout à coup, il lui semble qu’une ombre furtive glisse sur son chemin. Irrité, il se retourne, mais n’aperçoit personne. Entre les troncs des sorbiers et des érables la lumière de la pleine lune joue si harmonieusement dans les ténèbres, que le garde se figure voir autour de lui les elfes danser une ronde avec les lutins nocturnes.

Soudain, au moment où Vital s’approche de la caverne des rochers, la forêt s’anime comme par enchantement. Une branche de pin, fichée entre deux pierres de tuf, flambe et jette une lueur rougeâtre sur le gazon, où un homme, dont l’ombre se meut en proportions fantastiques, étripe une bête. Il a lui-même l’air d’un faune avec ses vêtements de peau, sa chevelure et sa barbe incultes.

Mais à peine a-t-il, avec le flair du sauvage, pressenti l’approche de l’ennemi, qu’il saute sur ses pieds, avant même que le chien s’approche en grondant. Le tison vole, comme un éclair qui s’éteint, dans la profondeur de la gorge, et une détonation retentit.

Un léger cri, vite étouffé, un craquement des buissons, un bruit de pierres roulant par la côte abrupte, et le « loup noir » a disparu.

Tout cela se déroule si vite qu’Andacher ne trouve pas le temps de faire usage de son arme. La petite ombre qui croise partout son chemin lui barre le passage. Il fait trop sombre pour distinguer quelque chose ; mais avant que Vital reconnaisse Gloria, il a senti sa présence. Elle se cramponne à son bras et le détourne de la direction où l’homme sauvage s’est enfui.

— Viens… Vital ! Laisse courir le loup ! Je crois que c’était le Türst avec ses chiens à trois pattes… l’un d’eux m’a mordue.

Elle gémit doucement.

Vital veut s’arracher à elle et poursuivre le braconnier ; mais à l’ouïe de sa plainte il hésite, et l’entraîne vers la clairière où la lune tient sa lampe d’or suspendue.

Le visage de l’enfant est pâle comme la mort, et son regard tout égaré de souffrance. Quand il la saisit par le bras pour la retenir, elle tressaute. Il touche du sang qui coule. Après avoir vite allumé du feu, il voit une légère blessure béante. Gloria a été atteinte par la balle qui lui était destinée… Pauvre petite ombre protectrice ! Quelque chose de doux et de fraternel monte à son cœur.

— Weidstrudeli… pauvre petite !

Il l’attire plus près. Elle sourit, et son sourire semble dire : « Je souffre, mais je suis si heureuse de pouvoir souffrir pour toi ! »

Il ne le comprend pas bien, car il n’est pas tenté d’interroger plus profondément ces yeux candides. Mais il songe involontairement au geste d’une autre femme qui, pour s’arracher à sa puissance, s’est déchirée jusqu’au sang à une haie d’épines, en le regardant d’un air de défi, tandis qu’ici une enfant se jette au-devant d’une arme mortelle pour le protéger, et lève encore humblement les yeux vers lui, comme pour lui demander pardon d’oser souffrir pour lui.

Il veut bander sa plaie, mais elle s’y refuse et tressaille à son attouchement, si effarouchée qu’il croit lui avoir fait mal.

— Non, Père Frowin connaît des remèdes pour toutes les blessures, et après-demain, je dois aller dans la vallée de Nünalp, chez les Bénédictines. Mais je n’y resterai pas. Que ferais-je sans le lac, sans la forêt, sans…

Elle n’ajoute pas le petit mot, mais Vital l’entend.

— Non, tu n’appartiens pas à l’étranger… Strudeli…

— Le lac ne voyage pas non plus, n’est-ce pas, Vital ? Si tu arrives à l’y contraindre… alors… je partirai aussi… mais pas avant.

Elle se tait, car le visage de Vital s’est assombri. Le souvenir du lac et de Thaddéa lui fait mal. Mais Gloria ne sait rien de ces choses-là.

D’un pas ailé, elle court vers la maison. Elle a pu protéger Vital, et le « loup noir » s’est enfui. Cela lui fait oublier la brûlure de sa plaie, qu’elle rafraîchit à la fontaine, et au lieu de la montrer à Père Frowin, elle la panse elle-même avec des feuilles vulnéraires dont le vieux Dönni Baschi lui a révélé les merveilleuses propriétés.

Elle ne parle ni à Père Frowin, ni à Dönni Baschi, ni au grand ormeau du bord de la Lop, de rien de ce qui concerne Vital ; car nulle bénédiction, nulle formule magique, nul ombrage et nulle fraîcheur ne peuvent guérir son mal mystérieux.

C’est sans doute le mal sacré, que l’on porte devant soi comme une coupe de sacrifice, invisible et inviolable, afin que personne ne l’effleure avec des mains sacrilèges…

 

*     *     *

 

Le matin suivant, Père Frowin conduit sa pupille à Saint-Nicolas. Elle le suit, mais ses pieds ne semblent avancer qu’à regret en traversant le défilé de la montagne. Elle se retourne sans cesse, comme si quelque chose devait la rappeler ou quelqu’un la rejoindre. Quand le lac d’Espane disparaît derrière le rocher et que le paysage prend un caractère plus mélancolique, comme un visage dont les yeux se ferment, Gloria pleure à haute voix.

Elle pose à terre son petit paquet, noué dans un foulard rouge, et court sur un éperon de roc, pour rencontrer une fois encore le regard bleu de sa patrie. Et soudain, comme s’il s’agissait de résoudre une énigme, elle demande à Père Frowin, qui marche lentement, en égrenant le rosaire entre ses doigts :

— Père Frowin, qu’est-ce que l’amour ?

Il murmure encore son : Ora pro nobis peccatoribus, nunc et in hora mortis nostræ et regarde en souriant la jeune fille qui pleure.

— Enfant ! enfant ! l’amour c’est Dieu ! L’amour c’est le divin dans l’homme. Il est aussi multiforme que l’univers, qui ne subsisterait pas sans lui. Il chasse les bêtes fauves hors de leurs tanières, et détermine le cours des planètes. Il unit les êtres pour l’accomplissement de leurs fins, et bâtit les nids des oiseaux. Il incite ces nonnes là-haut à l’adoration. Il met des lacs à sec et transporte des montagnes. Il fit descendre le Fils de Dieu même sur la terre. Il met aussi des larmes dans tes yeux, Gloria, parce que tu aimes ton pays, et il me conduit demain hors de la vallée, loin de la paix, parce que j’aime les hommes qui y habitent.

— Et qu’est-ce donc que le péché ? interroge la petite palpitante.

— Le péché ? c’est agir contre l’amour… c’est mal faire.

Et ils ne se disent plus rien.

À chaque croix des stations, le vieillard fait une courte dévotion et dit : O crux ave, spes unica !

Du sommet de la montagne des sons de cloches descendent. Ils roulent comme les grains d’un rosaire de cristal. Mais leur son surprend Gloria, car c’est la cloche de prière d’une humanité captive, et elle est une plante de plein air. Les femmes qui sont là-haut ont prononcé des vœux et leurs mains ne se tendent plus, désireuses, au-devant de l’amour.

Le couvent se dresse comme un reposoir au sein des nuées. Quand Gloria entre dans le parvis, il lui semble qu’elle entre en captivité et elle ne songe plus qu’à la fuite.

Quant à Père Frowin, il lui paraît être à la frontière de l’Au-delà, plus haut que la vie, et il croit n’avoir qu’un geste à faire pour s’envoler et franchir le seuil de l’éternité. Il se réjouit de ce que sa protégée séjournera ici, au couvent, durant son pèlerinage ; entre les plantes consacrées à Dieu, derrière les haies de romarin et de violiers elle prospérera et n’entendra, en brodant des étoles et des chasubles, rien que le tic tac monotone de son cœur.

Il ne songe pas qu’elle n’est point de ces élues qui palpitent d’effroi devant la vie, avant d’avoir porté la coupe à leurs lèvres, mais qu’elle appartient déjà aux prédestinées de l’amour terrestre, qui doivent marcher à travers la tempête et la misère, au lieu de reposer dans le bercail paisible, sous la houlette du Bon Berger, et de demeurer pauvres, chastes et obéissantes.

À leur entrée dans le couvent, ils sont accueillis par une nonne qui porte la cornette de l’ordre comme deux ailes à ses tempes. Dans la petite chapelle décorée de lis les Sœurs chantent de leur voix pure et enfantine, où sonne leur âme immaculée. Père Frowin croit, tandis qu’il écoute les chants sacrés, que Gloria priera ici pour tous ceux qui se plongent là-bas dans les délices de la vie, qu’elle travaillera pour ceux qui sont affamés et indigents, qu’elle s’humiliera pour les violents et les blasphémateurs, et qu’elle expiera pour les pécheurs.

La petite est agenouillée près de lui et regarde en souriant les anges de bois sculpté qui, sur la chaire en pur style baroque, jouent et se culbutent dans des nuées d’écume, comme si la joie était un commandement là-haut, et la vie libre et insouciante une règle divine. Pendant que les nonnes chantent :

 

Ave maris Stella,

Dei mater alma

Atque semper virgo,

Felix cœli porta,

 

elle entend toujours la vieille petite chanson un peu irrévérencieuse de son enfance :

 

Ô bon Dieu !

Ô bon Dieu !

Que tes anges chantent bien !

Ils dressent sur leur piédestal

Leur petit derrière vers le ciel !

Vient le bon Dieu,

Avec son fouet de lumière,

Qui frappe les petits anges

Sur leurs petits derrières.

Ô bon Dieu !

Ô bon Dieu !

Que tes anges chantent bien !

 

Tandis qu’elle entend chanter ainsi les petits anges baroques, elle voit dans le lointain une forêt s’étendre, et Vital y passer, le fusil à l’épaule :

« Ô bon Dieu ! ô bon Dieu ! que tes anges chantent bien, là-bas dans la vallée d’Espane ! »

D’un pas tranquille, Père Frowin entreprend à l’aube son pèlerinage en Terre sainte…

XVI

Ils la nomment là-haut Gloria-Maria, et pourtant elle demeure toujours avant tout une Weidstrudeli. Tout l’oppresse : le vêtement ajusté des élèves du couvent, les hautes murailles du jardin, les fenêtres étroites des cellules et la dévotion des nonnes. Tout lui est pénible : l’immobilité à l’école, où elle doit apprendre à broder, tandis que sous ses doigts malhabiles, qui ne savent bien manier que les herbes, les fleurs et les bêtes, les fils s’embrouillent ; les heures de prière dans l’église, à genoux, qui se passent à dire et redire le rosaire et les litanies, tandis qu’elle exhalait gaiement autrefois, debout sous le dôme de la forêt, et les bras levés, son adoration au soleil et aux étoiles ; le chant des vêpres et des répons, alors qu’elle ne chantait naguère que lorsqu’elle en avait envie et que la joie montait à ses lèvres comme un oiseau prêt à prendre son essor.

Rien ne lui plaît ici. La suavité des nonnes, le repos céleste qui se dégage du silence claustral, la paix qui règne dans toute la maison la laissent indifférente parce qu’elle n’est venue à Saint-Nicolas que par contrainte et qu’elle a pris secrètement la résolution de s’enfuir, dès qu’une occasion se présentera.

Tout ce qui pourrait la faire chanceler dans son dessein est considéré avec un parti pris farouche, comme mauvais et inutile, parce que cela s’oppose à son indomptable besoin de liberté. Que vient-elle faire dans cette sainte demeure où il est inscrit en lettres d’or sur le fronton de la porte : Venite, adoremus Dominum. Au lieu de « venir et d’adorer Dieu », son cœur l’incite puissamment à courir sur le sol de la forêt, qu’un homme foule quotidiennement, épiant peut-être sa venue quand un chevreuil glisse furtivement sous la feuillée. Et le lac bleuit entre les ramures frémissantes !… Un effroi la secoue parfois comme un vent de tempête, quand elle songe que l’on pourrait, tandis qu’elle est prisonnière là-haut, donner là-bas la liberté au lac et le contraindre à voyager comme on l’a contrainte à partir. À cette seule pensée son désir de fuir devient plus impétueux. Ici, la vallée est si étroitement fermée par le Schattenberg et la Nünalp que l’on n’aperçoit plus les lacs de la plaine. Seule la Melch mugit au fond d’un ravin sauvage et la petite brèche dans la couronne des rochers est un défilé menant aux contrées d’Unterwald, qui ne la tentent point, car elles sont pour elle l’étranger.

Le loup noir même ne lui fait plus peur de loin, elle n’a rien que de la pitié pour son abandon et envie sa libre existence. Sa caverne au cœur de la forêt lui paraît un séjour plein de charme, depuis qu’elle languit entre les murs d’un couvent et ne peut se mouvoir que comme si on l’avait mise aux fers. Oh ! voir comme lui voler l’autour et entendre croasser les corbeaux quand un coup de fusil du chasseur sauvage disperse l’essaim noir, au lieu de contempler dans une chapelle saturée d’encens les petits anges, qui, juchés sur leur piédestal, écartent leurs ailes rigides dans un jeu inanimé, et les nonnes psalmodiant des litanies, sorte d’oraison funèbre de tout ce qui est encore vivant en elles !

La blessure au bras de Gloria est dès longtemps guérie, mais elle caresse parfois doucement la cicatrice comme si elle était un stigmate d’amour, signé de son sang, dont la destinée l’aurait marquée.

Elle ne respire librement que durant les heures où elle peut aider sœur Perpétue à arroser les plantes du jardin. C’est là que son projet arrive à maturité ; car c’est de là qu’elle voit luire les espaces neigeux des champs d’hiver, et les chênes et les noyers qui se cuivrent sur les pentes de la Stockalp. Avant que l’hiver ne vienne dans le pays, elle veut rentrer chez elle. C’est ainsi que font tous les petits étourneaux d’Espane.

Comme on ne peut utiliser Strudeli dans la salle de broderie parce qu’elle a des mains maladroites et se montre rebelle chaque fois qu’il s’agit d’une occupation en chambre close, on a placé la sauvageonne sous la protection particulière de la sœur jardinière. Les grandes campanules qui ornent les autels ont valu à sœur Perpétue la confiance de Gloria. Une femme qui sait élever des fleurs d’une pareille beauté doit comprendre bien des choses, et juger avec plus de mansuétude le désir de plein air d’une plante humaine qui menace de s’étioler.

Le jardin de Saint-Nicolas est un chant de louange fleuri, qui tend au ciel comme un Magnificat par tous ses calices lourds d’arômes et riches de couleurs. Gloria perçoit la splendeur chantante ; mais la haute muraille qui sépare cette merveille du monde extérieur empoisonne aussi pour la petite le charme de la jouissance. Ce qui la tente surtout désormais, c’est tout ce qu’il y a par delà les murs. Mais ceux-ci ne sont cependant pas si élevés qu’un écureuil des bois ne puisse les franchir ; ici ou là les pierres s’effritent et forment des échelons.

Elle a bientôt réussi à s’insinuer dans le cœur de sœur Perpétue. On lui confie la mission d’arroser chaque soir les plates-bandes de légumes et de fleurs. Elle prolonge alors son travail si avant dans la soirée qu’elle manque souvent l’heure de la méditation. Et comme le médecin du village a ordonné pour l’enfant indomptable, qui veut à peine manger, de longs séjours à l’air, on n’y met pas d’obstacle.

Une nuit, comme les élèves regagnent leur dortoir, et que les Sœurs chargées de la surveillance font la ronde à travers la maison et la cour, Gloria ne paraît point. Le jardin n’est pas arrosé, sa couchette étroite demeure intacte. Mais elle a dépouillé l’uniforme du couvent, car on le retrouve noué en paquet près du portique. Elle s’en est allée avec le pauvre vêtement qu’elle portait à son entrée au couvent. Elle s’est enfuie en Weidstrudeli, n’ayant sur le corps que sa chemise de lin et sa petite jupe à corsage en toile de Mazzola.

Une grande agitation règne dans la paisible demeure des Bénédictines. On envoie le serviteur du couvent à la recherche de la fugitive, et les Sœurs prient le Ciel de ramener la brebis errante. Mais pour la rattraper il faudrait unir les ailes de l’épervier à l’agilité du chamois de la Nünalp. Personne ne connaît mieux que Weidstrudeli les sentiers discrets de la montagne, les brèches des clôtures, les secrets des crevasses et les cavernes des torrents. À peine a-t-elle, d’un effort hardi, escaladé la muraille du couvent, que nul obstacle ne peut refréner son désir de revenir chez elle. Car tout ce qui pour d’autres représenterait des difficultés n’est pour elle que plaisir et que jeu.

Elle court vers la vallée par des sentiers presque impraticables, mais elle demeure cependant toujours à mi-côte du lac de Wyserlon, elle marche dans la direction du soleil couchant, vers le cône de la Gum. Car Espane se blottit au pied même de la Gum.

La nuit tombe. L’air souffle tiède et lourd, à travers les pentes boisées des monts de Rudenz où la mort automnale passe sous un dais de pourpre. Des nuages menaçants s’amassent sur les flancs escarpés du Fracmont, et çà et là une fauve lueur court dans la vallée, comme le reflet d’une forge souterraine ; de sinistres et fulgurantes épées déchirent les nues.

Gloria connaît ces signes précurseurs. Les orages soulevés par Pilate, dont l’âme, selon la légende, hante ces lieux depuis la mort de Jésus, sont les plus redoutés dans la contrée. On dirait que les boucliers romains étincellent encore, et que les lances des Galiléens qui secondèrent l’action meurtrière du gouverneur de la province sifflent menaçantes dans les airs.

Elle fuit devant l’ouragan. Le tocsin d’alarme tinte déjà des tours de Wyserlon, sur les vallées obscurcies. Quelques lumières s’allument. À travers les ténèbres, l’enfant fugitive court le long de la grand’route vers Richwyl, par le marécage. Quand, arrivée sur la crête du défilé, elle voit les trois cimes vierges de l’Oberland luire à la lueur d’un éclair, son cœur bondit dans la joie bienheureuse du retour.

Soudain son pas hésite. Des détonations sourdes montent des profondeurs du Kaiserstuhl comme si des nains souterrains forgeaient et martelaient quelque œuvre mystérieuse. Ce sont les montagnards ! En vérité, ils travaillent jour et nuit, car le temps presse. Elle vient à l’heure propice, la résistance du lac n’est pas encore brisée. On veut le bannir – il demeure. Elle aussi on l’a renvoyée – et elle revient !

Puis Gloria continue sa marche, gravissant la côte des montagnes de Rudenz, au pied desquelles le lac repose, intact. Mais plus elle se rapproche de la vallée, plus le sentiment d’être une sans-patrie pèse lourdement sur son cœur. Où doit-elle se rendre, après tout ? Où habitera-t-elle, si elle ne trouve pas d’asile ici ? Si elle se rend dans la hutte de Père Frowin, les émissaires lancés sans doute par le couvent à sa poursuite la trouveront et la ramèneront là-haut. Non ! non !… Chez Dönni Baschi ? Oui, mais que deviendra-t-elle dans sa tanière du roc du Corbeau ?… Chez le « loup noir » ? Elle frémit… Ou chez Vital ? Oui… il est pour elle le commencement et la fin de toutes choses. Si elle pouvait rester auprès de lui ! Elle est, il est vrai, bien inexpérimentée dans les travaux du ménage et de la ferme ; mais s’il y consent seulement, elle veut le servir, le servir avec tout le zèle de la femme dévouée. Presque instinctivement elle recherche, au cours de ses pérégrinations, tous les chemins où il a coutume de passer dans l’exercice de ses fonctions. Mais les nuées voyagent avec elle. Sous la chape de plomb qui pèse sur la vallée, l’obscurité devient si grande que Gloria n’avance plus qu’à tâtons, à la lueur des éclairs flamboyants. Elle se trouve maintenant dans le district franc et ne veut pas aller plus avant, parce qu’elle espère y rencontrer Vital. Quand l’orage menace, le garde des forêts doit parcourir le domaine ; car l’impétueuse Lop, qui grossit trop rapidement, cause souvent des ravages si les ouvriers de corvée ne viennent pas assez vite avec leurs pioches et leurs pelles creuser un lit au torrent.

Mais quand la pluie se met à tomber comme d’une écluse éventrée, et frappe, clapotante, la créature fugitive, elle se réfugie, presque affolée, dans les bois et s’accroupit à l’abri d’un sapin déchiqueté. Pendant quelques secondes tout le paysage flambe d’une lueur si fantastique et si violente que Gloria ferme les yeux et courbe la nuque. Puis, on entend un craquement comme si les rochers éclataient et si les montagnes renversées s’écroulaient l’une sur l’autre. Le sol de la forêt bouleversée frémit. La pluie hésite. Un gémissement court à travers la feuillée, un déchirement de ramures froissées. Un chêne, frappé dans toute sa longueur par la hache de l’éclair, se fend, et entraîne les branches des arbres voisins dans sa chute bruyante.

Gloria pousse un cri et s’enfuit éperdument devant elle. Elle aime les tempêtes, mais aujourd’hui l’ouragan fait rage, comme si c’était la fin du monde. Elle veut traverser le lit de la Lop pour descendre ensuite vers la vallée. Mais comme les eaux grossissantes baignent déjà ses chevilles et que des rumeurs menaçantes grondent dans le ravin, elle se retire épouvantée.

— La petite mère de la Lop vient me chercher ! la petite mère de la Lop m’appelle ! L’avalanche ! L’avalanche ! crie-t-elle.

Mais soudain, elle perçoit à travers les vociférations de l’ouragan et le mugissement de la crue des eaux l’aboiement d’un chien, et ranimée elle court en avant. Elle savait bien que Vital passerait par le chemin, puisque le devoir l’appelle. Phylax le devance. D’un pas rapide, Andacher descend la côte, nu-tête, comme s’il s’était sauvé du Schorenegg aux approches de l’orage. Il a aussi l’intention de traverser la Lop, car il a reconnu le danger et veut chercher du secours au village.

À ce moment Strudeli court à sa rencontre et se cramponne si sauvagement à son bras qu’il veut, dans la première impulsion, s’arracher avec violence à l’étreinte. Mais une voix si familière résonne, l’exhortant avec un effroi si visible et une joie si palpitante, qu’il se laisse faire :

— L’avalanche ! l’avalanche ! Viens, ne passe pas…

Dans la fulguration des éclairs il voit le doux visage de Gloria et ses yeux mystérieux, qui reflètent toute la forêt tumultueuse. D’abord il ne s’étonne nullement de la voir à cette heure nocturne, seule en ces lieux, au sein des éléments déchaînés. Elle est à sa place dans la forêt, comme le fantôme de la petite mère dans la Lop sanglotante, comme le vent dans les ramures et les flammes dans les nuées. Il ne se demande pas pourquoi elle a quitté le couvent, et où elle compte se rendre. Sa façon câline de se blottir contre lui est toute une réponse, et le sentiment d’être tout pour une créature, de pouvoir d’une parole, d’un geste, en faire le bonheur ou le malheur selon son bon plaisir, comme d’autres ont disposé là-bas de son avenir, lui est bienfaisant dans l’amertume de sa solitude.

Il ne parle pas, car c’est le moment d’agir énergiquement.

La Lop déborde !

Elle descend de la montagne avec une rapidité furieuse, bondissant d’un élan sauvage par dessus les obstacles qui lui barrent la route, entraînant dans son cours le sol pierreux des côtes et les bancs de sable. Elle déracine les arbres, dont les rameaux s’enchevêtrent dans ses flots, elle s’élance en avant comme une furie de la destruction et se fraie brutalement une voie où bon lui semble !

En un clin d’œil les jeunes gens se trouvent isolés sur un îlot, au sein des vagues houleuses qui clapotent de tous côtés et menacent de les entraîner. Il ne faut plus songer à atteindre la rive opposée pour gagner le village ; seule, la fuite, en gravissant la côte, peut encore les sauver. L’intelligent Phylax, qui bondit devant eux, leur indique la route à suivre, par son rauque aboiement. Dans les ténèbres impénétrables Vital hésite. Mais, à la lueur des éclairs, il finit par s’y reconnaître et entraîne la jeune fille avec lui vers la hauteur, tandis que le flot continue à les poursuivre. Ils fuient sous les verges de l’ouragan qui les flagellent. Après une courte accalmie, les gouttes deviennent plus lourdes, plus serrées, et tombent comme une grêle sur la nuque des deux fugitifs.

Gloria, qui est aussi nu-tête, commence à gémir sous la flagellation. Vital jette son lourd capuce de laine sur elle, met le bras autour de ses hanches et la porte presque en l’entraînant. Seul son instinct de chasseur le guide encore. Il se souvient d’une hutte dans le domaine de la Lop, où il a souvent déposé son gibier. C’est elle qu’il espère retrouver si elle n’est pas encore emportée par les eaux. S’ils étaient seulement à l’abri ! Jamais pareil ouragan n’a sévi, depuis qu’il existe. Ah ! tout plutôt que de périr ici, comme un chevreuil blessé, avec cette enfant entre les bras, lapidés par des grêlons ou foudroyés par le feu du ciel ! Çà et là un tronc se brise avec fracas et un écroulement bruissant court à travers la forêt qui se cabre, gémissante, dans des convulsions d’agonie.

Quand Andacher atteint le refuge, ses forces sont épuisées. Il laisse tomber son fardeau sur la litière de feuilles sèches et s’abat lui-même aux côtés de la jeune fille. Sa poitrine halète, et la transition de l’angoisse mortelle à la joie du salut est si violente, qu’il ne se défend pas quand Gloria, dans l’ivresse d’une allégresse confuse, lui prend la tête et la couche sur ses genoux. Il reprend haleine, lentement et profondément.

Ils ne parlent point. Mais Gloria qui repose, les yeux clos, la tête appuyée à la cloison, passe comme en rêve, et pourtant consciemment, ses mains sur la tête de Vital et la caresse tendrement.

Un frisson court sur la nuque du jeune homme. Il dresse l’oreille. Un nouveau son traverse le mugissement courroucé du torrent démonté, un son d’airain, une voix d’appel pénétrante…

Les cloches d’Espane sonnent la tempête. Elles retentissent dans ce désert perdu comme montant d’une île engloutie ; Vital les entend comme s’il était mort, et leur message d’exhortation n’atteint plus son cœur. Il n’y a plus de secours possible. Les éléments doivent suivre leur cours. Là-bas demeurent les hommes qui l’ont congédié durement, là-bas vit la femme qu’il a recherchée et qui s’est promise à un autre. L’a-t-elle jamais aimé ? N’a-t-il pas été le jouet de son impérieux caprice ? Ah ! il vaut mieux que cela. On ne se joue pas impunément de lui…

Quand il redresse involontairement la tête, il sent que les doigts de Gloria, qui tâtonnent au-dessus de son visage, se joignent derrière sa nuque, l’enserrant d’un frais collier de bras nus, et que de douces lèvres frôlent avec une timide ferveur son front, ses cheveux, ses yeux et ses joues. Il ne s’en défend pas. Une vague chaude et délicieuse noie son amertume, et un goût de miel monte à ses lèvres. Elle lui est toute dévouée, cette fillette des bois. Elle s’entend à le consoler autant que les forêts où il cherche sa consolation. Celle-ci du moins le regarde comme une gazelle blessée et se blottit contre lui comme le föhn qui fond le cœur rigide des glaciers.

— Petite ! petite ! murmure-t-il, et une légère réprimande inquiète tremble dans sa voix.

Mais ces mots tombent des lèvres de Gloria :

— C’est toi que je veux servir, Vital… rien que toi… car je t’aime… toi seul…

Et lorsque ses lèvres, qui n’avaient jamais reposé que sur le plumage des colombes, sur la laine des brebis et sur le calice des anémones, rencontrent les lèvres de l’homme, et que l’effroi sacré de l’amour fait tressaillir son corps, elle tremble, comme si elle était secouée par l’ouragan qui fait rage autour de la cabane, l’ouragan qui les a poussés l’un vers l’autre.

Elle n’entend pas les cloches de la vallée qui appellent à la prière. Elle entend seulement, comme de bien loin, la voix de Père Frowin qui lui avait dit un jour :

« L’amour chasse les bêtes fauves hors de leurs tanières, et réunit les hommes pour l’accomplissement de leurs fins… »

Elle embrasse Vital.

« Pécher, c’est agir contre l’amour… rien d’autre… rien d’autre. » C’est ainsi que lui parle Père Frowin, à travers l’océan. Reposer sur le cœur de Vital, ce n’est pas agir contre l’amour… ce n’est pas pécher. Elle a trouvé là son abri, sa patrie, son paradis !

Et il la laisse reposer sur son cœur.

Les cloches d’Espane sonnent la tempête dans la nuit sauvage.

« Ô cher bon Dieu ! Ô cher bon Dieu ! que tes anges chantent bien ! » disent-elles à Gloria comme là-haut, à Saint-Nicolas, devant l’autel…

Et ils s’endorment, blottis l’un près de l’autre, tandis que l’orage s’apaise lentement au dehors, et que les vents, repliant leurs ailes brisées, rentrent dans leurs cavernes. Les éclairs bleus éteignent leurs lumières et, seule, la voix du torrent, dont la puissance courroucée se rebelle contre l’œuvre de la main des hommes, tonne dans la nuit.

Quand le jour s’éveille derrière les montagnes de Rudenz, le couple sort du refuge.

La terre semble fêter une renaissance.

Le lac lève du fond de la vallée un œil interrogateur vers eux. Mais Vital évite le regard bleu. Là-bas, la Vierge du Hasli à la face rayonnante regarde par-dessus l’épaule sombre des monts Holtschi.

Mais Gloria ne regarde que Vital, épanouie dans son amour pour lui !

Il la conduit à l’aube dans sa maison du Schorenegg à la vieille Victorli, pour qu’elle l’initie aux travaux du ménage.

Elle veut le servir : il l’accueille comme servante… car il ne se sent plus complètement libre à son égard.

XVII

C’est l’avril !

Il n’apporte pas encore dans le vallon montagnard l’épanouissement de toutes les sèves qui dorment dans les bois et dans les prés ; mais il ranime toutes les espérances. La parole créatrice du Seigneur, la parole dispensatrice de promesses qui résonne à chaque renouveau dans la chute des avalanches, sur le flanc des monts libérés de neige, passe avec le souffle du réveil sur l’œuvre des hommes qui approche de son couronnement.

Tous les cœurs palpitent à l’ouïe de cette annonciation, et nul peut-être avec plus de force et de persévérance que le cœur de Nicodème Zniderist. Car il se sent presque à la veille d’atteindre le but si longuement poursuivi. Sa poitrine se dilate, ses bras s’étirent comme s’il voulait embrasser tout le paysage. Et Thaddéa lui sourit d’un air de bienheureux consentement. La fraîche beauté du jour rayonnant fait comme un cadre au lac bleu et à la tête blonde, qui seront bientôt domptés tous deux dans leur orgueil tenace, vaincus par son zèle et par son amour.

Des fenêtres de sa chambre de travail, sise à l’étage supérieur de la maison d’école, il domine tout le lac. Déjà quelques barques le sillonnent. Le bateau du pêcheur Batz fend les flots, par simple curiosité, car il prétend toujours qu’il siffle sur toute l’entreprise.

D’autres barques sont là pour chercher à découvrir si les forets qui ont percé la galerie aboutissent vraiment au bassin du lac.

Du haut de la tour les cloches invitent les fidèles à rendre des actions de grâces. Les gars youlent déjà au-devant de la victoire.

Sous la direction de Salzberger, on a poursuivi durant de longs mois les travaux de forage qui deviennent toujours plus périlleux. Tantôt, c’est l’air respirable qui fait défaut aux mineurs, tantôt c’est l’eau souterraine qui les surprend, ou la dureté des roches qui paralyse le fatigant labeur. Mais le 1er avril, quand la longueur de la galerie atteint treize cents pieds de roi, le foret perce la pierre friable et rend, au choc, un son inaccoutumé.

Et hier, le soir du 14 avril, les mineurs, après avoir pris toutes les mesures préventives de sécurité, ont enfoncé d’un effort vigoureux le foret de douze pieds dans le bassin du lac : la galerie est percée !

D’abord, un peu de limon a rejailli. Au bout de quelques instants c’est l’eau pure, hésitante, comme prise d’une dernière crainte, avant de se soumettre à la volonté des hommes. Mais bientôt, sous la puissante pression, à travers toutes les fissures du poutrage protecteur elle s’élance en jets de trente pieds de long, comme pour donner libre cours à son courroux contre les perturbateurs.

Mais qu’importe ? La communication avec le lac, qui a défié si longtemps toutes les tentatives d’approche des hommes, est enfin établie pour tous les temps !

Maintenant il ne s’agit plus que d’avancer prudemment, pour ne pas être inondé par le lac. La première et profonde blessure, à laquelle il doit lentement succomber, est taillée. L’eau fraîche en découle comme le suc vital dont saigne un ennemi vaincu.

Quand la nouvelle de l’événement, qui s’est accompli sans accidents pour les travailleurs, parvient au village, une joie sans bornes court comme un tourbillon de föhn sur les toits et les têtes. Les cloches se mettent à sonner dans la tour de l’église, les pâtres qui conduisent leurs chèvres au pâturage youlent, les mortiers éclatent, les verres s’entrechoquent gaîment au Lion d’Or, et les grains des rosaires s’égrènent pieusement entre des doigts rugueux et frémissants.

Là-haut, sur la roche du Corbeau, Dönni Baschi souffle dans son cor, comme s’il s’agissait de sonner l’hallali du lac, qui, pareil à un gibier de choix, vient d’être forcé par les chiens traqueurs jusque dans ses derniers retranchements.

Et les troupeaux qui reposent encore dans les chaudes étables mugissent vers les pâturages solitaires où la neige commence à fondre. Mais il faut pour l’instant chasser un autre troupeau, celui des blanches brebis d’écume, hors d’un champ bleu où poussera un jour de l’herbe pour le bétail des générations à venir.

La Franz Sepp Babe, qui, pareille aux ruminants, son seul entourage, passe ses jours dans une demi-somnolence, secoue seulement sa tête grise, quand Pierre lui communique la nouvelle du percement. Elle sait de longue date que la colère de l’eau est brisée depuis le sacrifice sanglant. Pourquoi s’en réjouirait-elle ? L’œuvre accomplie ne mettra-t-elle pas son crime à jour ? Car le lac peut être banni, mais non pas les arbres et les morts qu’il cache dans sa vase. Et tout ce qu’elle a prévu se réalise : son mari, Pierre, le coureur de filles, s’éprend pour un temps de l’ondine bleue des eaux. Il n’y a plus rien à craindre pour lui, car cette enchanteresse-là tient fortement tous ceux qui tombent sous son charme.

Dans la maison du Schorenegg l’événement s’accomplit sans susciter de joie visible. Car, en dépit de toute l’amertume qui depuis des mois le rend étranger à l’entreprise, Vital Andacher est trop clairvoyant pour ne pas connaître exactement le défaut de la cuirasse de ses adversaires.

L’entreprise pouvait réussir jusque-là… mais pas plus loin. Il l’a prédit en temps et lieu. Quand l’allégresse pénètre jusqu’au Schorenegg, elle n’éveille point d’échos. Andacher prend son fusil et monte vers la montagne pour échapper à l’importune rumeur de la fête.

Dans la chambre basse, Gloria, qui file du chanvre que la vieille Victorli tisse près d’elle en forte toile de ménage, pressent ce qui agite Vital sans qu’il ait prononcé une parole. Elle sait interpréter chaque pensée qui assombrit la face de son maître, aussi bien que les nuages qui, rampant des profondeurs, montent à l’assaut du Fracmont et présagent, pour la vallée, de la tempête ou du beau temps. Car son cœur est aussi une vallée profonde, où les caprices du maître font le soleil et la pluie.

Et de même qu’elle aime Vital d’une façon désintéressée, elle chérit le lac à sa manière, non pas comme le font depuis tant d’années les habitants d’Espane, pour l’amour du profit qu’ils pourront arriver à lui extorquer. Elle l’aime pour sa beauté, parce qu’il est pour ainsi dire l’âme du paysage, et tout ce que l’on machine contre lui la blesse au cœur.

Elle tourne plus rapidement ses bobines en chantant à mi-voix :

 

Ô reste près de moi

 

Et la vieille Victorli reprend le refrain de sa voix chevrotante.

À travers la fenêtre Weidstrudeli suit le vol heurté et inégal d’un pivert par delà les haies d’aubépine des champs qui appartiennent à Vital, et qu’elle ne foulera jamais en maîtresse ! Car il ne l’aime sans doute pas comme elle l’aime, bien qu’elle lui appartienne. Et le chant plus triste tombe de ses lèvres :

 

Ô reste près de moi

Et ne t’éloigne pas…

Mon cœur est ta patrie…

 

Quand le percement est certifié, la main de Thaddéa saisit avec une loyale honnêteté la main de Nicodème, qui palpite secrètement sous la vigoureuse pression de ses doigts ! L’orgueil de la réussite a grisé la jeune fille à tel point qu’elle ne sait plus ce qui l’a poussée à ce geste équivalant à un engagement.

Le soir, dans la maison du Sattelbats et selon le désir de Thaddéa, les fiançailles sont fixées au premier dimanche de mai.

Mais tous les flots de la Lop n’ont pas encore coulé vers le lac.

 

*     *     *

 

Un matin, comme Zniderist revient de l’école, l’ingénieur Salzberger, du district d’Oberberg, entre dans sa chambre de travail. Il a une mine si sérieuse que le maître d’école flaire un malheur.

On travaille depuis plusieurs semaines à une écluse de sûreté, qui doit protéger la vallée inférieure en cas d’inondations possibles. On doit faire également sauter une mine dans un puits latéral. Peut-être qu’un malheur y est arrivé.

— Qu’y a-t-il, Salzberger ?

— Je suis au bout de ma science, monsieur Zniderist, ou pour mieux dire, je vois clair. Cela ne peut pas continuer ainsi. En poursuivant les forages, les conditions du terrain se sont révélées absolument différentes de ce que l’on avait généralement supposé. J’ai acquis pour mon compte la conviction que… monsieur Zniderist, croyez qu’il m’en coûte autant d’avouer la vérité qu’à vous de l’entendre… que l’écoulement du lac, au moyen des trous de forage, est chose impossible.

Zniderist pâlit, une secousse court à travers sa haute stature, comme si un coup l’atteignait en pleine poitrine.

Tout cela à la veille de ses fiançailles !

— Pourquoi ? balbutie-t-il.

— Impossible… impossible ! À cause de la friabilité du roc et de la présence de glaise épaisse et de grandes couches de sable. Celles-ci boucheront sans cesse les trous de forage.

— Oui, mais que reste-t-il donc à faire ? interroge Zniderist pâlissant.

— Une seule chose, dit Salzberger fermement, avec la décision d’un homme qui a pris une résolution extrême : tailler un puits, perpendiculaire dans le rocher, et y mettre une mine pour faire sauter la paroi.

— Quoi ? s’écrie Zniderist, le plan d’Andacher !

— Oui. Cet homme connaissait sans doute bien mieux que nous les conditions du terrain. En Tyrol, une chose pareille ne nous serait jamais arrivée. Là-bas, notre plan eût été excellent. Ici, il est dès aujourd’hui inexécutable. Faites venir des experts. Moi, je ne peux pas aller plus loin.

Le directeur des travaux prend congé.

Zniderist lutte contre lui-même toute la nuit et tout le jour suivant. Quand la nuit vient, il se rend à la maison du Sattelbats. Sa tête d’apôtre, auréolée de boucles, ne se dresse plus aussi victorieusement, et il marche légèrement courbé. De toute la force de sa volonté il cherche à combattre des pensées contradictoires. Ce n’est que sous le regard de la jeune fille qu’il aime qu’il parvient à les oublier.

Ce soir-là, on parle aussi de Vital Andacher au Sattelbats. Le bruit court par le village qu’il vit avec la petite vagabonde des forêts, Weidstrudeli, après l’avoir attirée hors du couvent. En entendant cela, Thaddéa retrousse ses lèvres si dédaigneusement, qu’une vague de pourpre afflue au cœur de Nicomède et y ranime l’espérance. Andacher a sans doute perdu la partie auprès de la fière jeune fille.

Quand elle sera sa fiancée, il saura bien la conquérir. Et quel que soit le plan qu’on mettra à exécution, ne reste-t-il pas toujours l’instigateur moral de l’entreprise, lui, Nicodème Zniderist ?

Et il laisse Thaddéa s’engager envers lui.

Elle dit d’un ton ferme :

— Tu as ma parole, Zniderist, si l’œuvre réussit.

Sabbas von Büren taquine le couple :

— Hé ! il y aura encore beau temps jusqu’à ce qu’un char de foin, récolté au fond du lac, roule vers mes granges !

Nicodème embrasse Thaddéa. Et dans la certitude qui l’emplit, durant son retour à travers le silencieux paysage montagnard, où la voix du lac monte comme le sourd grondement d’un lion captif, il se sent envahi par la paix que donne la prise d’une bonne résolution.

Le matin, il fixe de nouveau avec intrépidité l’œil bleu du glacier de l’Oldenhorn. Il a la parole de la jeune fille, c’est à la destinée de décider maintenant, et les experts peuvent venir !

TROISIÈME PARTIE

XVIII

Les experts viennent.

Les conditions du terrain sont vraiment très différentes de ce que l’on avait prévu, et l’écoulement du lac par les trous de forage est reconnu absolument inexécutable. Il ne reste, si l’on fait abstraction du plan sûr mais trop coûteux d’Escher de la Linth, que le projet de Vital Andacher, qui a reçu jadis l’approbation de la Société minière d’Oberberg : l’ouverture de la galerie par une mine.

L’unanimité du jugement irréfutable est une cause de grand trouble pour la Société du lac.

Salzberger se déclare prêt à confier à Andacher la direction des travaux. Il n’y a plus d’autre moyen de salut, si l’on ne veut pas renoncer à l’œuvre, à la veille même de la victoire.

Les gouttes d’une sueur d’angoisse perlent au front de Nicodème Zniderist, mais il ne soulève pas d’objection. On aurait beau se révolter et se débattre contre cette nécessité, il faut bien que cela soit. Il organise la députation des citoyens et des experts qui doivent communiquer au jeune ingénieur du Schorenegg le résultat de l’expertise ; mais il s’épargne l’humiliation d’en faire partie lui-même.

Quand Vital voit entrer ces hommes dans sa maison, il comprend que son jour est venu. Mais l’amertume de l’avanie soufferte reflue de nouveau vers son cœur, et l’orgueil et le dépit animent ses paroles.

— Que m’importe toute l’affaire maintenant puisque vous m’en avez exclu ! réplique-t-il à la première ouverture.

Mais il sent au fond de son être qu’il aurait aussi bien pu répondre : « Que m’importe ma propre vie ! »

Gédéon Zurtanen et les vieux du conseil qui l’ont vu grandir l’exhortent paternellement :

— N’enfourche pas tes grands chevaux, Vital ! Il ne faut pas qu’il soit dit que l’œuvre de toute une génération échoue par l’opiniâtreté d’un seul !

Wolf Obersteg reconnaît loyalement :

— Nous nous sommes trompés, c’est très humain. Toi tu as vu plus clair.

Salzberger dit :

— J’ai pu mener l’entreprise jusqu’ici. Achevons-la ensemble, en bonne intelligence. Il s’agit du dernier et périlleux assaut. Nous avons pour cela besoin de votre concours, Andacher. Vous ne pouvez pas vous dérober à ce devoir.

Les façons loyales et probes des envoyés apaisent Vital.

Quand on lui communique que tout s’est passé selon ses prévisions, un flot de satisfaction jaillit pourtant des profondeurs de son être.

— Même Escher de la Linth ! s’écrie-t-il dans un transport de joie. Le plus grand ingénieur de notre temps ! Ah ! certes, s’il approuve, alors…

Il a honte de son entêtement, et la fierté légitime l’emporte sur l’orgueil.

— Eh bien, soit, citoyens, dit-il simplement, je suis prêt. Je mettrai toute mon ambition à faire réussir votre œuvre.

Les esprits se détendent, et chacun lui serre la main, cordialement.

On confie solennellement à Vital Andacher, au nom de la Société, la direction supérieure des travaux. Il prie Salzberger de le seconder jusqu’à la fin ; celui-ci en fait volontiers la promesse.

Le Tomlibatz, qui n’a pas encore pu placer une seule de ses boutades, parce que la disposition des esprits ne s’y prête point, frappe sur l’épaule d’Andacher.

— Hé ! tu désarçonneras encore Zniderist, et tu gagneras la main de la belle Thaddéa. Elle n’est, ma foi, pas à dédaigner !

Comme Vital se tait, interdit, les hommes remarquent les deux femmes, qui filent et tissent, assises dans l’embrasure de la fenêtre et interrompent la marche du métier tant que dure la conversation.

Les ciseaux viennent d’échapper aux mains de la jeune femme et de choir à terre avec un léger cliquetis.

« Ho ho ! songe Tomlibatz, je crois que je viens de dire une bêtise. »

Gloria lève les yeux et les fixe avec angoisse sur Vital. Il se détourne légèrement et ne veut pas mordre à la plaisanterie du Tomlibatz :

— Il y a assez de femmes par ici pour tenir mon ménage.

« C’est vrai, se dit Batz. Mais la Thaddéa vaut pourtant mieux qu’une enfant trouvée, bien que l’autre ait une paire d’yeux à vous mettre, rien qu’à les voir, l’âme en dimanche ! »

Les hommes la regardent avec complaisance.

On chuchote bien des choses au village. Mais Vital a prévenu les calomnies. Après la nuit d’orage, il avait avisé le conseil des orphelins de la fuite de Gloria du couvent des Bénédictines, en ajoutant qu’elle avait cherché asile auprès de lui et qu’il l’avait engagée comme servante, sous la protection de sa vieille cousine Victorli. Quand le conseiller objecta que tout cela n’était pas le désir de Père Frowin, Vital répondit qu’il avait l’intention d’épouser la jeune fille si elle se conduisait bien.

Quant aux nonnes qui avaient fait faire des recherches auprès des autorités, on les avait informées que la fugitive était sous bonne garde et refusait de réintégrer le couvent.

C’est ainsi que Gloria demeura dans la hutte du Schorenegg.

Lorsque les hommes eurent pris congé, l’esprit de Vital se rasséréna ; il lui sembla que l’amertume des derniers mois tombait comme un fardeau de ses épaules, et il pensa que la vie véritable, la seule qui lui convînt, allait recommencer pour lui.

Il rit de contentement. Mais lorsqu’il vit que Gloria, du fond de sa cachette, riait avec lui, il redevint sérieux :

— Pourquoi ris-tu, Strudeli ?

— C’est donc toi qui dois chasser d’ici le pauvre lac, Vital ?

— Je lui donne toute liberté de voyager hors de notre étroit vallon.

Mais que signifie ce nom de femme : Thaddéa, que les hommes ont jeté comme un appât ? Est-ce que Vital n’est pas sorti de la maison des von Büren avec une figure rayonnante, la première fois qu’elle l’a rencontré dans la forêt ? Elle frissonne, saisie d’un pressentiment. Mais elle est à lui ! Et comme elle le voit si joyeusement ému, tout son être tourné, dans une jubilation intime, vers l’œuvre reconquise, elle se réjouit avec lui ; car la joie de Vital prime toutes choses pour elle.

Quant à lui, il va vers le lac, pour renouveler, après tant de mois d’hostilité contrainte, son pacte d’amitié avec lui. Et il se donne tout entier à son travail, car il lui appartient de toute sa jeune force. Là, il peut fournir toute sa mesure, et utiliser peut-être tout ce qu’il a vu, tout ce qu’il a appris à l’étranger.

La forêt est abandonnée et le fusil pend au clou, derrière le poêle de faïence. Il étudie de nouveau des plans. Le bout de la galerie est élargi en forme de chambre de mine, et dans la voûte on fore un puits perpendiculaire de six pieds de profondeur destiné à emmagasiner la poudre.

En ce temps-là se produit un événement qui contribue beaucoup à fortifier le peuple d’Espane dans la croyance que le ciel regarde avec complaisance son entreprise et son directeur. Lorsqu’il s’agit de faire sauter une chambre de mine, Vital allume lui-même la mèche et se retire. Comme aucune détonation ne retentit, il croit que la mèche s’est éteinte, et revient sur ses pas pour en remettre une nouvelle. Soudain une détonation éclate avec un formidable fracas. Des blocs de rochers sont projetés en l’air. Vital, qui se trouve sous le feu, est miraculeusement préservé.

Ainsi la considération pour Andacher grandit dans la commune. Tout le monde lui sait gré d’avoir accepté la charge de directeur, et de n’avoir pas gardé rancune à ses adversaires. Il est vrai que Zniderist et lui ne se sont pas réconciliés. Ils se fuient mutuellement, car il n’y a pas assez de place sous le soleil pour les deux rivaux à Espane.

 

*     *     *

 

Quand Vital se dirige vers sa demeure, le soir du jour où la mine a sauté, Thaddéa l’attend près de la haie de son jardin, où les ombelles des fleurs « de l’amour ardent » s’épanouissent sous les caresses de l’été.

Mais il ne s’arrête pas, bien qu’il croie lire une muette invite dans l’attitude de la jeune fille.

— Bonsoir, dit-il brièvement.

— Tu as eu de la chance dans la mine aujourd’hui, Andacher ! Cela aurait pu mal tourner. On a entendu la détonation jusqu’ici.

— Ce n’était pas si grave, dit-il d’un ton détaché, et il continue sa route.

Elle le suit des yeux, à la dérobée, entre les cils blonds de ses paupières demi-closes. Ne sait-il pas qu’elle a remis les fiançailles qui étaient fixées au dimanche jusqu’après le percement de la galerie ? Mais la fille des bois demeure là-haut avec lui… Il y a sans doute quelque chose de vrai dans les bruits qui courent, et dont elle cherche à secouer l’obsession.

Strudeli, accroupie sur le seuil de la porte, attend Vital. Elle se redresse d’un bond à sa vue. Elle ne sait rien des événements du jour.

— Que fais-tu ? demande-t-il sèchement.

— Tu étais loin… tu es revenu… entre-deux il n’y a rien eu…

— Où as-tu été ?

— Dans la forêt du Sacrement, à la chapelle.

— Je l’ai senti. J’ai failli sauter en l’air avec la mine !

Elle ouvre des yeux aussi grands que si elle voyait la mort s’approcher d’elle.

Alors il a un rire bref.

— As-tu rencontré le loup noir, que tu prends un air si étonné ?

— Oui, dit-elle, comme absente.

Il croit qu’elle parle en plaisantant.

— Il a du bon temps, celui-là, maintenant… il peut braconner à son aise.

— Oui, ton absence fait du bien aux uns…

Et ils n’en parlèrent pas davantage ce soir-là.

Gloria a déjà souvent rencontré le « loup noir ». Elle le tait, afin de ne pas rapprocher les deux hommes ; car elle sent instinctivement qu’il y a entre eux une haine secrète qui les jetterait l’un contre l’autre, à la première rencontre.

Elle se rend chaque jour dans la forêt ; c’est comme une gorgée d’eau fraîche pour son pain quotidien. Elle va jusqu’à la hutte de l’ermite, avec la douce espérance que Père Frowin sera revenu pendant la nuit. Mais la hutte demeure vide… et vide le banc à l’ombre des érables.

Où se livre-t-il maintenant à sa méditation du soir ?

Puis elle porte la jatte de lait à la place accoutumée et y rencontre souvent le loup noir qui l’attend. Elle ne le craint plus, et il ne la menace jamais, depuis qu’elle lui a donné, après l’agression nocturne, le conseil de chercher pour quelque temps une autre retraite. Il a suivi son conseil, silencieusement.

C’est pour lui maintenant une période d’amnistie, car Vital ne vaque plus à ses fonctions de garde forestier. Gloria en a fait la communication à l’homme noir, et il a réintégré sa caverne, où l’on vit plus confortablement que dans les pâturages. Il ne lui parle presque pas, tout langage lui étant pénible. Mais elle sait qu’il est sous le coup de la loi et que c’est pour cela qu’il se cache des hommes. Pourquoi ? il ne l’a jamais révélé.

Il l’examine souvent d’un regard aigu, sous ses sourcils broussailleux, tandis qu’il boit son lait. Une fois, il a saisi si brusquement la petite médaille de la Vierge qu’elle porte à son cou, qu’elle s’est effrayée.

— D’où l’as-tu ?

— Père Frowin dit que je la portais à mon cou, quand les gnomes me déposèrent à la porte de l’église.

Il contemple la médaille. Elle est pareille, tout à fait pareille à celle qu’Amili portait sur son sein, quand ils se sont mariés.

Le soir, quand le loup noir se couche sur sa litière, cette pensée traverse de nouveau son esprit : « Sacrebleu ! sacrebleu !… c’est peut-être tout de même… notre Mareili ! »

XIX

L’œuvre du lac touche à sa fin.

La massive écluse qui peut être haussée et baissée perpendiculairement, pour protéger la plaine contre les inondations, est terminée. Quand l’hiver revient à Espane, il n’y a plus qu’une paroi de quatre à six pieds d’épaisseur pour retenir les eaux du lac. Il s’agit de faire sauter cette paroi, car c’est par là que le lac doit se mettre en voyage. Mais le percement de la galerie constitue un danger mortel. Car la cartouche, enveloppée d’une gaine de cuir, qui doit être allumée par l’amadou, longe toute la mine.

L’homme qui mettra le feu à la mèche d’allumage doit se hâter de s’enfuir à travers la longue galerie, avant l’explosion de la mine, sinon il est irrémédiablement perdu.

C’est ce que se disent les gens d’Espane, les uns avec un effroi lourd d’angoisse, les autres avec un souci plein de pressentiment, surtout les femmes dont les maris ou les fils peuvent être désignés par le sort.

— Songez donc ! s’exclame la femme de Tomasen, sur le seuil de la porte du Lion d’Or, près de mille livres de poudre seront enfermées dans la chambre de mine ! Si nous ne sautons pas en l’air, tous ensemble !…

La vieille ménagère du Hubelhof se signe :

— Jerelis ! Jerelis ! et le Hubelmattler dit que c’est le gouvernement de Berne qui fait cadeau de cette poudre !

Elle accompagne ces paroles d’une grimace si expressive qu’on dirait, à la voir, que l’explosion tuera immanquablement son homme : « De la poudre du gouvernement ! »

— Et les artilleurs sont venus vérifier l’efficacité de la charge. Ces messieurs disent que l’on pourrait faire sauter tout le village, avec cette poudre ! Ah ! que ne sommes-nous en janvier, pour que ce jour effroyable soit passé ! Et voici qu’il neige déjà !

Elles lèvent la tête, surprises.

Des nuées grises roulent de lourdes cargaisons le long des flancs de la Gum et du Schynberg. Quand le vent souffle, il déchire les minces enveloppes des balles, et le duvet de la cargaison s’effiloche, flocon par flocon, jonchant lentement le sol.

Le quatrième dimanche de l’avent, quand les gens d’Espane se rendent à l’église, le paysage étincelle à l’entour, criblé de blancs scintillements. On entend crisser la neige glacée sous les sabots de bois. Les hommes cachent leurs mains dans leurs poches ; les gars soufflent sur leurs doigts rougis ; les filles marchent modestement, comme si elles portaient le printemps en offrande devant elles. Tout ce petit monde semble silencieusement captivé par l’enchantement blanc.

L’hiver a étendu sur le lac sa lourde couverture, mais sous la cuirasse de glace, l’onde éternelle veille et palpite. Dans la maison de Dieu, une ferveur règne, si profonde qu’on y sent l’attente de quelque chose de grave. Car un appel doit être lu du haut de la chaire, afin de trouver des volontaires pour l’accomplissement de l’acte suprême du percement. Cette perspective agit encore plus fortement sur les esprits que la lecture d’un mandement de l’évêque. Cette fois-ci, il ne s’agit pas seulement d’obéir, mais de se vaincre soi-même. Un homme doit sortir des rangs et se dévouer. Mais lequel ?

Le vicaire Mathys lit la proclamation à voix haute et intelligible :

« Citoyens d’Espane ! Il a été pris la résolution suivante, ratifiée par le gouvernement : quiconque s’annoncera pour rendre volontairement le service d’allumer la mine, obtiendra l’indulgence plénière. Quoi qu’il puisse avoir commis, crime d’incendiaire, vol ou assassinat, son acte dangereux et son courage au sacrifice lui vaudront la rémission de tous ses péchés. On ne lui demandera ni son nom, ni son origine. Si l’homme périt en accomplissant l’œuvre, il sera jugé, et ses actions le suivront. S’il en sort sain et sauf, il sera justifié aux yeux du monde ; car il aura contribué pour une bonne part à briser la servitude du lac qui pèse sur notre commune.

« Et maintenant, disons trois Pater et trois Ave pour l’heureuse réussite de l’entreprise : au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Amen. »

Un murmure court à travers l’église, comme lorsque les ramures se courbent humblement dans la forêt, sous le vent du ciel qui passe…

À la sortie, dans la clarté du jour hivernal, chacun poursuit ses propres pensées, et scrute les actions secrètes qui pèsent sur sa conscience. Le vieux Jan Jöri, qui se souvient d’avoir fusillé des Français, à l’abri d’une haie, au Wysiberg, lors de l’invasion, soupèse la possibilité de se libérer de ce pénible souvenir de jeunesse. Mais, alors, n’était-il pas en état de légitime défense ?… Et on ne plaisante pas avec une mèche d’allumage… par saint Wendelin ! Ce n’est pas un archet ! Ah certes, s’il pouvait jouer au lac quelque marche entraînante, pour le forcer à déguerpir, cela ferait bien mieux son affaire !

La vieille Franz Sepp Babe parle à voix haute devant elle et s’adresse à ceux qui l’entourent :

— Par mon âme, je ne puis pas allumer la mine… une pauvre vieille bête comme moi… C’est l’affaire des hommes ! Le Hubelmattler peut y aller… c’est à lui d’expier !

Personne n’écoute ses divagations, ou l’on en rit. On la sait dès longtemps toquée et les gens disent qu’elle s’est mis l’esprit à l’envers à cause de l’infidélité de son mari avec la Maruscha. Non ! le Hubelmattler est trop gras et trop lourd pour allumer la mine.

Les hommes se réunissent par petits groupes, et discutent la proclamation. Gédéon Zurtannen dit :

— Vital Andacher veut y aller lui-même. Il dit que ce ne sera pas la première fois. Dans les mines d’Autriche, ils doivent tous s’exécuter à tour de rôle. Mais la Société du lac ne le souffrira pas. C’est là une besogne dangereuse, il ne faut pas y exposer un homme nécessaire au bien public.

— Il y en a tant d’autres, c’est vrai ! approuve le Castellfranz.

Mais nul ne désire être compté préalablement au nombre de ces autres. Car les hommes intègres, ceux qui ne traînent derrière eux aucun péché, comme un invisible et lourd boulet, s’en excluent d’avance.

— Si je m’offrais, objecte le Castellfranz, on croirait que j’ai quelque chose à expier. J’aime mieux régler mes comptes avec le vicaire. Car, songez-y : mille livres de poudre pour un seul homme !

Quand Gloria prend connaissance de la proclamation, affichée à tous les poteaux indicateurs des routes, sa première pensée s’élance vers le loup noir. Deux raisons lui semblent d’un grand poids dans sa candeur : cet homme est le seul qui soit hors la loi, pour quelque grave délit, et Vital ne sera pas obligé d’allumer la mine si un autre s’offre, un autre dont personne n’a cure.

Elle attend le loup noir dans la forêt enchantée, où tout semble assoupi sous la neige, où seules les traces du gibier fugitif se dessinent sur le tapis blanc. Çà et là, quand un oiseau volète à travers les ramures, une poussière de givre s’éparpille, comme s’il secouait le duvet de son plumage.

Lorsqu’elle voit l’homme ramper à travers les buissons, elle ne ressent plus rien de la crainte d’antan. Il a l’air si misérable et si transi dans le pantalon de coutil et la peau de bête qui tombent en haillons, et il doit faire si cruellement froid dans sa caverne de la Corne-d’Enfer ! Cette pensée la fortifie dans sa résolution de lui faire part de l’appel de la commune.

Mais il l’interrompt aux premières paroles, et saisit la jatte de lait. Des syllabes entrecoupées tombent de ses lèvres :

— Je le sais déjà… je l’ai lu… sur la pierre du petit calvaire… là-haut… C’est affiché !

— Vous devriez vous annoncer… vous pourriez du moins habiter ensuite une chambre chaude, pendant l’hiver. Qu’en dites-vous ? dois-je parler de vous à Vital Andacher ?

Il la regarde d’un regard pénétrant, sous les cils en broussailles qui voilent presque ses yeux. Il y a déjà réfléchi toute la nuit : « Bigre oui, il fait diablement froid ! Là-bas dans l’Amérique du Sud, j’étais bien mieux loti. »

Et comme il voit de nouveau le trait d’espièglerie, qui lui rappelle toujours Amili, flotter autour des lèvres de la jeune fille, il dit à demi-voix :

— Si tu étais ma fillette… peut-être le ferais-je.

Elle le regarde avec de grands yeux, et secoue la tête en riant. Sa fille, non ! Puisqu’elle est une enfant des gnomes !

— Si, la fille d’Amili ! Elle souriait comme toi. Elle était jolie à croquer comme toi. Quel âge as-tu ?

— Je marche vers ma dix-neuvième année, depuis le printemps, dit Père Frowin.

— C’est l’âge qu’aurait ma fillette. Père Frowin… oui, c’est lui qui m’a aidé jadis… lorsqu’ils se sont emparés de moi, et que je me suis enfui en Amérique. Et Amili est morte… Père Frowin doit tout savoir. Où loges-tu maintenant ?

— Je suis servante dans la maison du Schorenegg.

Alors son visage s’assombrit.

— Mais ne commence pas d’amourette avec le gars, fillette ! fait-il avec un geste de menace.

Elle lui aurait volontiers révélé son secret, mais elle se tait, intimidée, car elle craint sa colère.

Elle s’en revient songeuse. Si cet homme était son père ? Les gens d’Espane disent qu’elle est originaire de la tribu des sauvages ? N’est-il pas un homme sauvage ? Si seulement Père Frowin voulait bientôt revenir ! Une appréhension terrible la traverse soudain. On ne parle que d’un seul crime dans le pays : le double assassinat commis jadis sur la Roche-Noire, et dont les victimes furent le père et le frère de Vital. Ah ! Seigneur !...

Elle hâte le pas comme si elle pouvait fuir cette possibilité. Elle se sent tout intimidée en revoyant Vital. S’il allait apprendre qu’elle est la fille d’un meurtrier, de l’homme qui a immolé les siens !

Tant de haine pourrait-elle être rachetée par tout son amour ? Elle se fait conter, le soir, par la vieille cousine Victorli, l’histoire du double crime, et plus l’acte lui paraît horrible, plus ses doutes s’accentuent. Non ! non ! ce n’est pas possible ! Mais une angoisse demeure en elle, comme une écharde dans sa chair.

Vital ne remarque rien. Le domaine où se déroulent ordinairement les rêveries de Strudeli lui est étranger, et il a pour l’heure bien d’autres choses à sonder que la pensée d’une jeune fille !

Là-bas, au bord du lac, les ouvriers se heurtent à des difficultés toujours plus grandes pour traîner dans la galerie le sac de cuir qui contient les mille livres de poudre, et qui gît au fond d’un tonneau de bois de chêne étanche. L’air devient de plus en plus étouffant dans le tunnel, et les lumières ne veulent plus brûler.

Gloria apprête des vêtements de rechange pour Vital, car il rentre tout trempé par l’eau qui suinte de la galerie. Puis il se met à table pour le souper. Tandis qu’elle le sert et que ses regards errent distraitement sur la jeune fille, il y remarque une étrange transformation. Une ombre soucieuse glisse sur son front.

— Weidstrudeli, lui dit-il, en janvier, après le percement de la galerie, nous célébrerons notre mariage.

— Vital !

— Sans cela, il y aura de nouveau de quoi clabauder sur nous, au village.

Elle se tait. Comme il a dit cela d’un air grave !

— Nous avons le temps, réplique-t-elle doucement, jusqu’au retour de Père Frowin.

Elle doit pourtant auparavant être fixée sur son origine. Une autre chose la tourmente encore, depuis que ces hommes ont jeté à Vital, au jour de la députation, le nom de Thaddéa comme un appât séducteur. S’il aimait une autre femme, qu’adviendrait-il ?

Elle s’approche de lui. Mais il la repousse doucement du geste et vide son verre de cidre :

— Laisse ! J’ai la tête pleine de soucis. Depuis plusieurs jours, nous travaillons là-bas dans les ténèbres. Dieu sait comment tout cela finira !… Mais après le percement… Strudeli… si tout réussit bien… Et il faut que cela réussisse !

Il est vrai, se dit-il en se jetant, fatigué, sur sa couche, qu’il a caressé d’autres projets jadis.

L’image de Thaddéa rayonnait alors comme la couronne de l’œuvre ! Mais le destin ne l’a pas voulu. Son orgueil blessé, l’arrogance de la jeune fille, l’amour dévoué et avide de protection de cette enfant, l’ont entraîné sur une autre voie. Il s’agit d’y marcher droit et d’aller toujours de l’avant. Car les gars de la race des Andacher ont appris à ne jamais transiger avec la notion impérative du devoir.

XX

Un vieux pèlerin suit la route montagnarde qui serpente en mols contours dans la vallée de Richwyl et longe les monts de Rudenz. La neige seule est plus blanche que sa barbe floconneuse, seuls les lourds nuages sont plus fatigués de voyager que lui, mais le lac n’est pas plus profond que sa joie, ni le paysage plus pur que son cœur. Il semble que sa personne dégage de la lumière, en dépit de l’étincelante splendeur hivernale qui l’environne de toutes parts.

Un manteau usé jusqu’à la corde enveloppe son froc brun, ses souliers sont déchirés et son chapeau déformé par les intempéries.

C’est Père Frowin. Il s’arrête pour aspirer l’air rude de la montagne. Il lui semble qu’une force nouvelle coule dans ses membres. Le charme de la patrie agit sur lui. Plus que quelques pas d’ascension, en passant près du château des Escargots, et du haut des pentes neigeuses il pourra apercevoir le lac et les premières maisons d’Espane. Une impatience juvénile lui met des ailes aux pieds. Son bâton se lève et s’abaisse d’un mouvement rythmique et dessine des trous ronds dans la neige fraîche des talus.

Encore un contour. Le paysage s’élargit, et le vallon entr’ouvre ses portes. Les cimes des Anges resplendissent. La Vierge du Hasli salue de sa main d’argent. La Gum, les monts Holtschi se dressent lentement à l’horizon. Alors quelque chose de puissant amollit ses genoux, et le force à les ployer dans la neige tendre. Il s’est prosterné ainsi quand il a vu Jérusalem briller et luire à l’orient comme l’aimable étoile du matin.

Espane ! le voici, le village paisible qu’il a cru ne jamais plus pouvoir atteindre. Il lève les bras, comme en extase, et crie :

— Salve ! Salve ! patria… mon pays !

Et des larmes roulent le long de ses joues. À la face du cher tableau qu’il contemple avec une silencieuse ferveur, il fait le vœu d’ériger, à cette place même une chapelle en l’honneur de Dieu : « Je vous rends grâces, ô mon Dieu, de ce que je puis fouler de nouveau le sol de la patrie après avoir pu marcher sur les sentiers que suivit le Sauveur !

Les cimes des pins de la forêt du Sacrement ne s’inclinent-elles pas pour lui souhaiter la bienvenue ? Ou bien est-il en proie au vertige des impressions surhumaines qui l’agitent ? Il entend le psaume des torrents, de la Lop et du Dundel, qu’il a cru percevoir encore sur la montagne de Sion, quand les Carmes déchaussés chantaient le Magnificat. Voici les sapins qu’il croyait entendre bruire en Galilée, comme chez lui durant les nuits de föhn. Il lui semble que tout entonne autour de lui un hymne de pureté et de paix hivernale, propice à la méditation divine. Ou sont-ce les cloches d’Espane qui se mettent à sonner ? Car le temps de Noël est proche.

Voici le lac ! Ne repose-t-il pas comme un mort, si pâle, avec ses yeux clos ? Voici le champ tout blanc où le printemps prochain, peut-être, les moissons germeront, si la bénédiction de Dieu a reposé sur son pèlerinage !

Personne ne connaît son retour. Il n’a pu le prévoir d’avance lui-même ; car il marche, jour après jour, depuis des mois, en utilisant toutes les chances de locomotion qui se présentent en route. Il n’a pas fait son pèlerinage comme un simple pèlerin, mais comme un pénitent : ne s’est-il pas chargé des péchés de toute sa commune ? Et il sent que le fardeau s’allège au fur et à mesure, comme si chaque mortification qu’il s’impose détachait de lui quelque péché. Or, il en a assumé un si grand nombre !

En revoyant son pays il se sent presque complètement libéré et son âme est si légère ! Sans doute, bien des choses ont été expiées par son intercession. Le lac est-il prêt à voyager à son tour ? Il tremble d’interroger à ce sujet le premier homme qu’il rencontrera.

Comme il traverse la forêt, il croise le Trollisepp, qui traîne au moyen de grosses cordes les troncs des hêtres abattus le long des crevasses creusées par les avalanches. S’arc-boutant pour retenir sa charge, il arrache de sa tête son bonnet de laine :

— Jésus-Marie ! On vous revoit enfin à Espane !

— Oui, oui, Sepp. Béni soit le Seigneur Jésus !

— En éternité, amen !

— Et comment va-t-on au village ?

— Hé ! on vivote tant bien que mal. Nous sommes du moins contents. Il n’y a pas grand’chose de neuf.

— Et là-bas… au bord du lac ? demande Père Frowin avec hésitation.

— Ah ! là-bas… ça marche ! La semaine prochaine, vers le 9 janvier, on doit faire sauter la mine. Ça nous effraie un peu, toute cette poudre de malheur !

— Le Tout-Puissant y veillera, Trollisepp.

Une joyeuse satisfaction tremble dans sa voix.

Ainsi donc on est à la veille de faire sauter la mine, à la veille de l’achèvement ! C’est Dieu qui a guidé l’aiguille du cadran, puisqu’il revient à l’heure exacte.

Quand Père Frowin arrive devant sa hutte blottie sous la neige, les accents familiers tombent de ses lèvres : « Mon petit chez-moi ! mon petit chez-moi ! »

Un chardonneret prend son essor à travers la forêt pour aller porter à tous les oiseaux la bonne nouvelle du retour de leur vieil ami. Autour de la chapelle, il remarque l’empreinte de traces fraîches. Elles proviennent sans doute de l’un de ses fidèles, venu pour le voir. Il a faim et soif. Il est vrai que l’enfant n’est plus là, pour pourvoir aux soins du ménage. Il pense à elle avec tant de tendresse ! Qu’est-elle devenue là-haut, la petite sauvageonne ? Peut-être une novice, ou une vierge pieuse et de manières décentes ? Bientôt il ira la chercher, pour la ramener au logis, à moins qu’elle ne préfère devenir nonne.

Mais il n’a qu’à sonner la petite cloche de la chapelle du Sacrement pour que montent de la vallée toutes les bonnes gens d’Espane : la Plodergred, la Franz Sepp Babe, la fière Thaddéa, l’Almnoggeli, avec leurs offrandes, des fromages ronds, de la viande fumée, et du lait, avant d’aller répandre partout la bonne nouvelle : « Père Frowin est de retour ! notre Père Frowin ! » Non, il n’a vraiment pas besoin de se soucier de son pain quotidien. N’est-il pas comme l’érable de la forêt ou les corbeaux des champs, qui ne filent ni ne tissent et qui sont cependant si splendidement vêtus et nourris ?

Mais il a besoin de repos, avant tout, rien que de repos. Il lui tarde d’être sur son matelas d’herbe marine dans la cellule basse, où le crucifix suspendu à la cloison est surmonté de cette sentence du bienheureux Nicolas de Flüe :

 

Ô mon Maître et mon Dieu, éloigne de moi tout ce qui m’empêche d’aller vers Toi !

Ô mon Maître et mon Dieu, donne-moi tout ce qui me rapproche de Toi !

Ô mon Maître et mon Dieu, prends-moi et donne-moi tout entier à Toi !

 

Et tandis qu’il s’endort, il lui semble que son pays étend sur lui ses ailes miséricordieuses et le reprend en grâce dans son sein.

Le matin suivant, Weidstrudeli se tient devant la porte de Père Frowin. Il s’effare. Comment vient-elle jusqu’ici, du lointain couvent ? Mais un regard sur le visage, levé sur lui avec ses yeux ardents et ses traits tendus, un regard sur la toison de boucles sauvages qui s’échappe du foulard noué autour de la tête le renseigne. Non, ce n’est pas là une élève du couvent, ni une âme tournée vers Dieu, mais une douloureuse enfant de passion. Tandis qu’il examine attentivement la jeune fille, revêtue de la petite jupe de cotonnade des servantes, une vague de pourpre afflue soudain à son pâle visage. Et une torturante certitude sillonne l’esprit du chaste pénitent. C’est donc la voie qu’elle a choisie, la pauvre enfant… durant son absence !… Et c’est justement de cela qu’il a cherché à la préserver en l’éloignant. Il songe involontairement à la Vierge Marie et à la crèche bordée de marbre, où il a si ardemment prié pour celle qu’il avait laissée derrière lui… Pourquoi n’a-t-elle pas protégé sa pauvre petite vierge ?

— Père Frowin ! jubile Gloria en lui baisant les deux mains.

Il les étend toutes les deux sur sa tête, dans un geste de bénédiction :

— Enfant ! enfant de Dieu !

Elle dit simplement :

— Je suis maintenant la servante de Vital Andacher, au Schorenegg…

Elle croit que tout est dit. Et il est vrai qu’il sait déjà tout.

— Qu’est-il arrivé à Saint-Nicolas ?

Elle cherche dans son souvenir comme pour se rappeler une chose qui a dès longtemps disparu de son horizon.

— Ô Père Frowin, je me suis bientôt enfuie… comme je l’avais dit. Je n’aurais jamais pu supporter d’être emprisonnée. Je me suis sauvée pendant la nuit de la terrible tempête… je suis allée chez Andacher, et je l’ai prié de me garder.

— L’aimes-tu ? interroge-t-il gravement.

— Je suis tout amour ! dit-elle en levant franchement les yeux vers lui.

— Et lui… t’aime-t-il ?

La lumière s’éteint sur le visage de Gloria, mais l’expression d’extase persiste.

— Il n’est que bonté ! dit-elle en baissant les paupières.

Et Père Frowin comprend que c’est la femme qui a été la solliciteuse d’amour.

Il se revoit soudain transporté en esprit en Terre sainte, où il a logé dans un monastère de Carmélites qui lui lavaient les pieds, après le repas du soir, avec de l’eau de romarin et les baisaient. À la même heure, un homme embrassait peut-être l’enfant dans la forêt sombre… et il n’a pas pu la préserver de l’amour qui vient « comme un larron dans la nuit ».

Une autre fois, les moines ont entonné le Magnificat sur la montagne de Sion. Les pèlerins pleuraient et il en fit autant. Maintenant encore, il sent ses yeux pleins de larmes, mais cette fois-ci, c’est une onde amère.

— Le péché… Gloria !

Mais l’enfant, à la mémoire fidèle, répond doucement :

— Ne m’avez-vous pas dit que le péché était un crime contre l’amour ?… Je ne sais rien du péché !

— Mais la loi de Dieu et des hommes, enfant… mais la morale et les mœurs ?

— Je ne les connais pas. Vous ne m’avez appris qu’à respecter les commandements de Dieu… Je n’ai pas tué… je n’ai pas volé… je n’ai pas convoité le bien de mon prochain… je ne suis rien qu’amour !

Il ne réussit pas à la sortir de là.

Puis, comme si elle parlait d’une chose de moindre importance, elle ajoute :

— Vital dit que nous nous marierons, après le percement de la galerie.

Alors Père Frowin se redresse :

— Oui, tu dois te marier… ce sera là mon premier souci.

— Mais… mais… objecte-t-elle, le loup noir croit que je suis sa fille.

— Le loup noir ?

— Oui, l’homme sauvage, qui vide toujours la jatte de lait que je place près de la chapelle, en offrande pour les gnomes. Ce doit être un meurtrier… il veut se présenter comme volontaire pour allumer la mine.

Elle parle dans une fièvre d’excitation, et les paroles jaillissent pêle-mêle de ses lèvres.

Le vieillard en est tout troublé ; il ne se rend pas, d’après les dires de l’enfant, un compte bien net de tout ce qui s’est passé. Mais ce qu’il comprend, c’est que le temps ne s’est pas arrêté et que bien des destinées se sont accomplies à Espane durant son pèlerinage.

Le loup noir vient auprès de Père Frowin comme jadis pour chercher conseil et secours. Il ose se montrer, maintenant, puisque la proclamation promet l’impunité au volontaire. Il veut savoir ce que l’ermite connaît de l’origine de sa protégée. Le saint homme lui remet le petit billet jauni qu’il a trouvé jadis épinglé aux langes de l’enfant, et sur lequel il était écrit : « Père Frowin, accueillez cette enfant pour l’amour du Christ, et gardez-la, afin qu’elle ne soit pas punie de Dieu, mais qu’elle grandisse loin des hommes dans la chapelle de la Vierge. Le Seigneur vous en récompensera dans l’éternité. Amen ! »

Tandis que le braconnier lit lentement, une violente émotion soulève sa poitrine demi-nue. Quelque chose d’humain tressaille sous son masque animal.

Sacrebleu !… sacrebleu !… c’est bien là l’écriture d’Amili, il l’aurait reconnue entre cent autres. Elle lui a écrit ainsi lorsqu’elle a senti la mort proche, et que les forces lui manquèrent pour le voyage en Amérique. Et c’est alors, sans doute, qu’elle a mis l’enfant sous la protection de la Vierge et de l’ermite, afin qu’elle ne grandît point parmi les hommes avec le stigmate infamant d’un enfant du crime.

Père Frowin observe le loup noir pendant qu’il lit, et son pressentiment de longues années se mue en certitude. Non, l’enfant n’a pas dégénéré : l’enfant de la tendre Amili et de l’indomptable Mathys. Avec la douce soumission de la mère, et l’irrésistible soif d’indépendance du père, elle a braconné sur le domaine de l’amour. Et comme Père Frowin ne s’est pas permis de juger le père, il y a tant d’années, il ne juge pas l’enfant aujourd’hui. C’est l’affaire d’un autre. Chaque faute porte en elle son châtiment ; il ne convient pas aux hommes d’empiéter sur la justice divine…

Le loup noir se déclare prêt à allumer la mine pour obtenir la rémission de son crime. Père Frowin approuve sa résolution et se charge de toutes les négociations nécessaires avec la Société du lac. L’homme se présentera au jour et à l’heure, convenus. Comme il a déjà servi dans les mines d’argent du nouveau monde, on peut avoir parfaitement confiance en ses services…

La double bonne nouvelle se répand à travers Espane avec la rapidité de l’éclair : Père Frowin est revenu de Terre sainte et un volontaire s’est offert ! Personne ne sait son nom, mais on assure que c’est un homme d’Espane.

XXI

Il a lui, le jour mémorable, le jour dont les générations futures parleront encore au coin de l’âtre, le jour fixé pour faire sauter la mine. Le calendrier marque le 9 janvier. Le brouillard qui a obscurci la vallée depuis un certain temps se partage comme le rideau d’une scène géante, où se jouera dans le décor du paysage alpestre le dernier acte d’un drame auguste, drame où l’homme, dans son audace, a porté la main sur la nature sacrée et corrigé d’un esprit hardi les plans de la création.

C’est aujourd’hui que sera porté le dernier coup dans ce long duel entre les faibles hommes et les forces puissantes de la nature ; c’est aujourd’hui que la défaite du vaincu sera proclamée. Les cimes gigantesques des Schreckhörner se dressent à l’arrière-plan, comme des esprits courroucés, prêts à témoigner contre les créatures éphémères qui ont l’outrecuidance de renverser les décrets éternels. La Vierge du Hasli semble envoyer, dans sa chaste splendeur, un dernier salut au lac condamné à mort. Le Schynberg et la Gum narguent les hommes dans un défi muet, car le mugissement de leurs torrents s’est figé sous la glace. Tout est captif du gel. Les gens de la vallée ont choisi cette époque pour le dernier assaut, car le niveau des eaux y est particulièrement bas.

Tout le peuple d’Espane est sur pied. Son humeur toujours gaie a fait place à un sérieux solennel. Car c’est un jour grave succédant à de graves semaines. Beaucoup ne parlent qu’à mi-voix, comme dans la chambre d’un agonisant, des indicibles efforts des derniers jours et des dernières nuits, où des centaines de mains ont été actives tour à tour, pour hisser, dans les ténèbres et dans un air étouffant, la tonne de poudre et l’y installer.

Le nom de Vital Andacher vole sur toutes les lèvres. Si l’entreprise réussit, c’est à lui que l’on devra brûler la plus grosse chandelle. Mais que se passera-t-il encore dans la sombre galerie, durant les heures prochaines ? La poudre de la mèche d’allumage est-elle devenue humide ? Les blocs de rocher boucheront-ils, sous l’effort de l’eau jaillissante, le canal après l’explosion ? Partout l’angoisse et l’incertitude.

Sur les collines qui dominent la galerie, la foule s’est assemblée. Le rouet et le métier du tisserand sont abandonnés, la table d’auberge et les étables délaissées. Mais dans les églises les vieilles femmes infirmes qui ne peuvent aller plus loin se réunissent chez la Mère de Dieu pour implorer son assistance : « Sainte Marie, intercédez pour nous ! » Il est gros de prière, le lourd silence qui plane sur tout ce peuple dans l’attente. Le lac repose comme un mort sous le suaire blanc, mais il ne fait que sommeiller. Que leur réservera son réveil ? Bondira-t-il hors de la vallée par grands élans fous comme le bélier de l’Écriture, ou maintiendra-t-il, envers et contre tous, sa domination héréditaire ?

Le vieux Melk Gasser parcourt le village comme un insensé et exhorte les gens :

— Priez… priez… le jour du jugement dernier est venu… tout Obderhalden va être englouti !

Les hommes et les femmes lèvent les bras au ciel, et l’on ne sait plus s’ils le font par allégresse ou par crainte, pour louer Dieu ou pour invoquer les saints.

Thaddéa est debout à l’entrée de la galerie, comme une conductrice d’armée se place au premier rang quand il s’agit de monter à l’assaut. Quelque chose de rigide durcit ses traits. Tant de choses dépendent pour elle de l’heure prochaine ! Elle ne détourne pas les yeux de la sombre ouverture.

Vital vient d’y disparaître, suivi du volontaire et de deux mineurs, pour donner les dernières instructions et surveiller tout. Il l’a brièvement saluée. L’hostilité qui n’a fait que s’accentuer entre eux depuis leur dernière rencontre pèse lourdement sur le cœur de Thaddéa.

Même si le ciel et le lac sont dociles à ses vœux, les hommes le seront-ils à leur tour ? Tant de bruits divers circulent, auxquels il lui répugne de prêter créance. Elle épousera l’homme qui aura le plus mérité dans l’entreprise du lac. C’est décidé, Zniderist le sait bien. Il n’est pas loin d’elle, debout, au milieu de la commission des délégués du gouvernement. Mais il ne se hasarde pas jusqu’à elle, pour lui parler. Le silence est le mot d’ordre. C’est la destinée qui parlera par la bouche du rocher. Depuis que Thaddéa a remis ses fiançailles, lors du revirement qui se produisit en faveur d’Andacher, il sait que les choses tournent mal pour lui. Il attend les événements qui vont se dérouler.

Pierre de la Hubelmatt est là, et parle d’un air important aux notabilités, comme s’il avait pour travailler à l’avancement de l’œuvre, tenu vingt ans la pioche en mains. Dans l’intérieur de la sombre galerie, qui n’est éclairée que d’une maigre lampe, Vital Andacher donne tranquillement les derniers ordres au volontaire inconnu. L’homme s’est présenté à l’heure exacte. Personne ne le connaît. Il est véritablement d’un aspect sauvage et repoussant, mais il paraît de bonne volonté et semble avoir de l’expérience dans la manipulation des outils et de la poudre.

Andacher lui explique la conduite à tenir. D’abord, il coupera le bout du tuyau rempli de poudre, contenu dans une chape de bois, enduite de résine, le saupoudrera de poussière de poudre, y fixera une mèche et l’allumera ; elle brûlera l’espace de quelques minutes qui lui permettront de prendre la fuite ; sans cela, que Dieu lui vienne en aide !

L’homme grogne un assentiment et reste à son poste, tandis que le chef et les mineurs sortent lentement de la galerie.

Quand il reparaît à la lumière du jour, Andacher enveloppe d’un regard scrutateur le paysage ensoleillé, la foule silencieuse, massée sur le défilé, et les cimes couvertes de neige à l’arrière-plan. Et ses yeux se reposent, l’espace de quelques secondes, sur les traits tendus de Thaddéa. Quelque chose comme une salutation spirituelle s’échange entre eux et les unit dans une même espérance.

Puis il lève le bras comme un chef qui donne le signal de l’attaque.

Des salves de mortiers éclatent sur les collines du Kaiserstuhl : c’est le signal convenu. Un canon posté au Landenberg, à Wyserlon, et dont l’écho répercute cent fois le tonnerre à travers la plaine, répand l’alarme dans tout Ob et Niderhalden, et de nouveau retentit le cri de malheur :

— Priez… priez ! Le dernier jour est venu ! Tout Obderhalden va être englouti !

La route du défilé est barrée. Plusieurs maisons, sises au bord du lac, ont été évacuées par crainte des éboulements de terrain. Si le lac cède, il exigera sans doute un tribut et l’emportera avec lui… Priez ! priez !

Là-haut, dans la maison du Schorenegg, Weidstrudeli palpitante s’accroupit, gémissante, au coin de l’âtre, quand elle entend la détonation du canon. Dans l’excitation de son angoisse, elle est atteinte des premières douleurs de l’enfantement : une vie palpite au-devant de la lumière. Là-bas, son bien-aimé et son père sont exposés au pire danger. Des gouttelettes de sueur froide perlent aux tempes de l’enfant épouvantée qui, sans défense, supplie du regard la vieille cousine Victorli.

Dans la chapelle du Sacrement, Père Frowin officie, implorant la bénédiction et l’aide du Seigneur tout-puissant et miséricordieux sur l’œuvre dangereuse : Benedicat et custodiat nos omnipotens et misericors Dominus, Pater, et Filius, et Spiritus Sanctus. Amen !

En bas, dans les entrailles de la terre, l’homme qui s’est spontanément offert à accomplir la tâche périlleuse s’acquitte de sa mission avec un calme sombre et une rigoureuse précision. Il allume la mèche du brûlot. Puis il se retire, le long de la galerie, avec une rapidité prudente, pour ne pas buter dans les ténèbres. Derrière lui la mort guette… devant lui c’est l’acquittement et la liberté.

Au cours de ces quelques minutes il voit toute sa vie sauvage se dérouler devant lui, comme à la clarté d’un éclair : Amili, deux paires de prunelles agonisantes, un paysage des Andes… le visage de Gloria, un autour qui prend l’essor, et il entend le son du cor de Dönni Baschi…

Il lève la tête, une lueur paraît… C’est l’entrée de la galerie ! Il sort à la lumière du jour et donne, d’un coup de pistolet, le signal de son retour. Une rumeur court à travers la foule haletante : le volontaire est sauvé. Il reste debout à l’ouverture de la galerie et écoute. Aucun bruit ne monte du sein de la terre.

Seule la plainte de l’insensé court les rangs « Priez ! Priez ! Le jour du jugement dernier est venu ! » Les montres tremblent entre les mains fébriles. Que l’aiguille est lente à avancer… une… deux… trois… cinq minutes ! Un silence de mort à l’entour, un silence de mort dans les voûtes souterraines.

Six… sept… huit minutes !

Les cœurs faiblissent. Comme des voiles flasques, quand le vent tombe, les têtes se penchent.

Une lamentation s’élève, des cris retentissent : « La mine a raté ! » Tout l’argent, tout le métal mort et toute la belle force vive que les hommes ont prodigués resteront-ils enfouis dans le trou profond ?

Écoutez ! Tous se dressent. Deux coups sourds se succèdent rapidement, et montent de la profondeur, mais le sol tremble à peine. Est-ce le salut ou la déception ? Tous les regards se fixent sur le lac. Pas une déchirure n’apparaît sur la surface blanche. Intact, intangible, le tyran bleu repose.

Et de nouveau l’accablement soupire à travers les rangs : « Tout a manqué ! Tout est perdu ! » Les femmes pleurent. Les hommes sentent quelque chose les étrangler à la gorge. Mais voici… que se passe-t-il ? Des cris d’allégresse leur répondent des profondeurs : « Réussite ! Réussite ! » La tension torturante se résout dans l’appel délirant ! Le mur qui séparait l’effroi de l’espérance a croulé avec la paroi de roche qui séparait le lac du canal.

D’un élan, tous descendent les pentes abruptes qui conduisent à la galerie. Le volontaire est debout dans un nuage de fumée et de vapeur, semblable à un démon qui vient d’accomplir un acte de dévouement public. Sa poitrine travaille, puissamment soulevée et ses dents de loup luisent.

— Il vient ! il vient ! crie-t-il.

Dans une grande excitation, Vital Andacher, les bras tendus, court au-devant de la foule :

— Arrière ! arrière !… le lac vient ! le lac vient !

Et le lac vient !… il vient vraiment.

Ce n’est d’abord qu’une horrible masse de débris de bois et de sable, puis un flot de fange noire, comme si le lac crachait, dans une dernière convulsion de révolte, sa rancune indomptable à la face des hommes.

D’abord, les spectateurs se taisent, comme s’ils ne pouvaient pas saisir ce qui se passe. Mais, soudain, quand l’élément pur et bouillonnant s’élance, comme pris de folie, dans l’ivresse du voyage, hors de la gueule béante, la joie jaillit plus haute et plus pure que les gerbes d’eau : la longue attente se fraie puissamment une voie. Plusieurs personnes pleurent encore, mais un accent de joie sanglotante tremble dans leur émotion.

L’allégresse monte jusqu’au village. Au sommet des tours, les cloches se mettent à sonner. Les vaches dans les étables répondent d’un mugissement à l’appel des bergers, comme au mois de mai, quand les prairies verdissent entre les haies rustiques. Quelques femmes tombent à genoux, comme si Dieu passait au milieu d’elles. La Plodergred, après un long silence de saisissement, a de nouveau la langue déliée.

Les « Secs » et les « Mouillés » se serrent la main, sans échanger une parole. Tous, à cette heure, sont membres d’un même parti. La discorde et la présomption sont emportées dans le sentiment bouillonnant de la réussite.

Jan Jöri a retiré son violon de dessous sa vareuse et joue et danse en rond comme un insensé, et les enfants youlent autour de lui.

Batz le siffleur reste là, ahuri. « Ça me coupe le sifflet ! » murmure-t-il, et un son chuintant, étonné, passe à travers ses dents lorsqu’il pointe les lèvres, par habitude :

— Oui… c’est vrai… plus d’un petit pinson a déjà sifflé… mais ça ne fait pas le printemps !

D’un mouvement spontané Zniderist s’approche d’Andacher et lui tend la main. Les yeux des deux hommes sont pleins de larmes de fierté. Toute querelle personnelle, tout désir égoïste leur semblent si mesquin, en face de la beauté de ce miracle ! le lac qui voyage… parce qu’ils l’ont forcé à voyager ! Cordialement, sans échanger de paroles, ils s’étreignent les mains.

Thaddéa, qui est debout près de l’eau jaillissante et s’y mouille les doigts comme pour un baptême, assiste à l’acte de réconciliation. Ses traits rayonnent, tandis qu’elle contemple la haute stature de Vital. Il a vaincu, celui-là : elle lui appartient, elle veut aller à lui ! Mais elle remarque que son visage n’a plus l’expression heureuse et qu’il se détourne, comme si la crainte ou le dédain le retenaient. Leurs yeux se sont pourtant salués d’une façon brève et profonde.

Ah ! s’il pouvait maintenant, à la face de tous, attirer sur son cœur la femme de son choix, la jeune fille fière et consentante, comme une récompense qui lui est dévolue ! S’il pouvait se placer avec elle sous la gerbe d’eau du lac dompté, pour recevoir la bénédiction de l’onde fraîche ! Ce serait la couronne bienheureuse qui ferait oublier toutes les peines. Mais deux yeux suppliants le regardent avec une adoration infinie, du fond de l’eau étincelante. Là-bas, l’amour qui n’a pas attendu le soleil du succès pour s’épanouir dans l’ardente splendeur, veille pour lui.

Vital va au-devant du volontaire, qui guette, comme un renard pris au piège, une issue dans la foule, et cherche à éviter les regards.

Avec ces mots : « Par Dieu ! vous avez fait une vaillante besogne ! » il veut lui tendre la main.

Mais l’autre s’y refuse et réplique :

— Je veux m’en aller.

— Où demeurez-vous ?

L’homme indique la montagne. Les délégués des autorités se pressent autour de lui.

— Vous avez mérité la gratitude de toute la commune, dit Sabbas von Büren. Qui êtes-vous ?

— Cela ne regarde personne ! répond l’homme et il cherche à s’échapper. Une crainte angoissée emplit ses yeux.

Gédéon Zurtannen lui dit :

— Qui que vous soyez, et quelle que soit l’action que vous ayez commise, vous êtes libre de tout châtiment, et vous pouvez aller où bon vous semblera, sans être molesté, dès que vous aurez dit votre nom.

Comme il hésite et persiste dans son silence, on appelle le vicaire Mathys.

— Monsieur le curé, dit Gédéon à l’ecclésiastique, si l’homme n’a pas confiance en nous, prononcez donc la formule d’absolution sur lui, comme cela a été promis dans la proclamation.

Alors le prêtre ceint l’étole et prend son bréviaire en mains.

Un éclair de reconnaissance sillonne le visage du Loup noir.

— Non ! c’est Josias ! s’écrie-t-il.

Celui-ci n’écoute pas l’exclamation de l’homme sauvage, mais il étend la main sur lui en signe de bénédiction.

Aux paroles : Benedicat te omnipotens Deus, Pater, et Filius, et Spiritus Sanctus. Amen, tous les assistants font le signe de la croix. Mais l’homme réhabilité ne se signe point, ayant dès longtemps désappris ce geste. Et pareil au taureau qui fonce, cornes baissées, sur l’obstacle pour se frayer une voie, il crie aux gens d’une voix rauque :

— Je suis… je suis… Léonce Mathys… le braconnier… que vous le sachiez une fois pour toutes… et maintenant laissez-moi décamper !

Ces mots font l’effet d’une détonation dans la foule. Léonce ! Celui qui a été condamné à mort, il y a vingt ans ! Personne n’avait songé à lui.

Vital recule, blanc jusqu’aux lèvres. Et c’est à cet homme-là qu’il a failli serrer la main ! La douleur et la haine font tressaillir son visage.

Léonce, qui l’observe sournoisement, s’éloigne, et quand il passe près de lui, il lui souffle, autant par haine qu’en guise d’avertissement :

— Et la Weidstrudeli… c’est mon enfant et celle d’Amili… que tu le saches ! Maintenant lâchez-moi… sacrebleu !

Tandis que les gens s’écartent, effarés de son impétuosité sauvage, il s’en va, sans regarder ni à droite ni à gauche, à grands pas, droit devant lui, le long des pentes des monts de Rudenz, vers la Corne-d’Enfer. Et ils le laissent courir.

N’est-il pas libre et affranchi de tout ?

Et c’est maintenant un torrent montagnard, teinté d’émeraude dans les profondeurs, qui jaillit tumultueux de l’embouchure de la galerie et frappe d’un bouillonnement d’écume la crête des rochers. La vapeur de l’eau tiède venue des entrailles du lac se transforme, en s’élevant dans l’air glacé, en givre qui recouvre d’étranges ornements les arbres et les buissons des rives.

La porte de l’écluse n’a pu être abaissée tout de suite, à cause de la violence de l’eau bouillonnante et les flots se déversant dans le marécage y forment bientôt un lac, d’où la ruine des nobles de Hunwyl émerge comme un îlot.

Les cloches sonnent le tocsin d’alarme… Mais plus haut que la clameur de l’inondation, monte le Te Deum dans l’église d’Espane, le Gloria tibi Domine du peuple des bergers !

La couverture de glace qui s’étend sur le lac se rompt avec fracas : on dirait un cœur de cristal qui se brise de douleur sous l’ingratitude des hommes.

Mais les vagues de la joie montent toujours plus haut. Au roulement solennel des tambours, et au son des fifres, le jeune enseigne des montagnards apporte la bannière aux armoiries d’Obderhalden : deux clefs d’argent debout sur champ de gueule, et la plante, comme en temps de guerre sur les murs d’une citadelle conquise, à l’ouverture de la galerie, afin qu’elle flotte triomphante dans la brise fraîche des cascades écumantes…

Il y a bien des siècles que les gens de la vallée prièrent le pape Anastase Ier de leur donner cette bannière en souvenir, après qu’ils eurent délivré Rome des mains des Barbares. Mais le pape se repentit de la leur avoir accordée et il envoya des messagers à leur poursuite pour la leur reprendre. Quand ceux-ci atteignirent le sommet des Alpes et qu’ils virent la rudesse du pays qu’habitaient ces gens-là, le chef dit aux siens en faisant un signe de croix :

— C’est peut-être la volonté de Dieu qu’ils conservent la bannière. Aussi ne les poursuivrons-nous pas davantage…

Et les messagers s’en retournèrent. Mais le pape dit :

— Oui, c’est sans doute la volonté de Dieu que ces gens gardent la bannière. Car elle porte les clefs de saint Pierre qui ouvrent le royaume de Dieu à tous ceux qui sont purs de cœur.

Et c’est sans doute la volonté de Dieu que la bannière d’Obderhalden flotte aujourd’hui, triomphante, dans l’air que déplace le tyran bleu en s’enfuyant, vaincu, vers les vallées…

XXII

Le lac baisse chaque jour de trois pieds. Mais tout ce que le vindicatif compagnon découvre en parcelles de terrain, il le confisque, détachant le sol du rivage et l’engloutissant à jamais.

Plus le niveau du lac baisse, plus les rives se crevassent et plusieurs lots de terre ont déjà été emportés par les ondes.

Un soudain effroi s’empare des gens d’Espane lorsqu’ils voient se produire tout près du village une crevasse qui enclave plusieurs arpents de terre recouverts de maisons, de granges et d’arbres fruitiers. Le jardin du Hubelmattler disparaît une nuit dans le lac ; quand on veut démolir la grange, on trouve la Franz Sepp Babe sur la litière, frappée d’apoplexie, les yeux grands ouverts d’horreur. Les gens croient que c’est l’effroi causé par l’éboulement qui l’a tuée. Ce n’est cependant pas ce que le lac emporte, mais ce qu’il pourrait découvrir, qui l’a terrassée. Le lac seul le sait, et il ensevelit dans ses profondeurs le secret de la vieille femme.

Dans la nuit qui suit le percement de la galerie, tandis que l’allégresse monte de la vallée et que des feux de joie flambent sur les hauteurs, Gloria a mis au monde, dans la hutte du Schorenegg, au prix d’indicibles douleurs, l’enfant de son amour. Seule, la vieille Victorli veille auprès d’elle. On ne cherche pas même l’Almnoggeli ; car la naissance doit rester secrète pour l’heure, jusqu’à ce que Vital fasse les démarches nécessaires pour légaliser la situation.

Quand il revient à la maison au point du jour, escorté par les camarades de la fête, qui l’ont porté en triomphe à travers le village, comme le héros du jour, il ne témoigne pas une joie bruyante.

Le regard de Thaddéa et la déclaration de Mathys lui pèsent encore sur le cœur. Sa Weidstrudeli ! la fille de l’homme qui a assassiné son père et son frère ! et son enfant un rejeton de cette souche abhorrée !

Un jour, tandis que Gloria est déjà en pleine convalescence, elle demande à Vital, qui n’est toujours que tendresse et que bonté pour elle, de lui raconter les événements du jour du percement, et de lui parler du volontaire.

— S’est-il bien tiré d’affaire ?

— Oui, Strudeli, il a fait son devoir.

— Qui est-il ? Le connaît-on ?

— C’est Léonce Mathys… c’est ton père… Gloria…

— Léonce Mathys ! crie-t-elle… celui qui… jadis…

— Oui, Gloria, lui-même.

— Sainte Vierge Marie !

— Le connais-tu ? L’as-tu vu ? interroge-t-il.

— Oui, avoue-t-elle, pâle comme une morte… c’est le Loup noir !

— Il ne manquait plus que cela !

Ces paroles lui échappent avec la spontanéité d’un juron. Il longe la chambre, les bras croisés sur sa poitrine, et les yeux assombris. Il est vrai qu’on ne peut plus songer à le poursuivre, la montagne est dorénavant un lieu d’asile sacré pour lui.

— Qu’as-tu ? demanda-t-elle, anxieuse.

Il élude la réponse.

— Les têtes fermentent de nouveau au village, dit-il d’une manière évasive. On a dû enlever aujourd’hui les cloches de la tour de l’église et transférer le service divin dans la chapelle d’Oberseewis. Ils ont même transporté hors de sa maison le vieux curé Zumstein, alité et malade.

Au cours de la vesprée, la cousine Victorli interroge Vital au sujet de Thaddéa. Les gens disent au village qu’elle a déclaré qu’elle n’épouserait qu’Andacher, et que ses fiançailles avec Zniderist sont absolument rompues.

Il lui impose silence et jette un furtif regard vers la cuisine où Gloria est occupée aux soins du ménage. Une vive rougeur empourpre son visage, quand il dit :

— Ce ne sont que des jaseries, cousine Victorli ! Est-ce que ce pauvre vermisseau-là ne doit pas avoir de père ? Ne me parle plus de cela.

Weidstrudeli, à laquelle aucune parole tombant des lèvres de son maître n’échappe, a perçu toute la conversation. Durant la soirée, elle s’efforce de dire avec une bouche souriante :

— J’irai demain avec l’enfant chez Père Frowin. Cela vaut mieux, à cause des gens. Quand tu me désireras, Vital, je serai bien vite de nouveau chez toi.

Il l’approuve :

— J’irai demain chez le curé, s’il n’y pas de nouveaux éboulements ; il pourra proclamer les bans le dimanche de la Chandeleur, Weidstrudeli ; alors je te ramènerai pour toujours dans cette maison.

— Oui, oui… j’aimerais rentrer au foyer… dit-elle tout bas, et son regard lointain semble sonder un horizon inaccessible.

Pendant la nuit, tandis que Vital repose dans un profond sommeil, Weidstrudeli descend de sa chambrette haute, comme elle le fait souvent, pour le contempler. Ainsi, du moins, il lui appartient entièrement ; nulle ne le lui dispute quand, captif de ses songes, il repose sous ses yeux. Elle se penche sur sa bouche, pour respirer son haleine, ce souffle léger de son âme, qui mêle leurs vies. À ce moment, peut-être sous l’involontaire réaction de ce léger contact, un tressaillement court sur le visage du dormeur, et ses lèvres s’agitent. Un nom s’échappe, moitié comme un gémissement, moitié dans une allégresse contenue : « Thaddéa !… Thaddéa ! » et se perd dans un murmure.

Les paroles qui suivent sont troublées et indistinctes. La petite lampe à huile vacille dans la main de Gloria. Une peine ardente sillonne son corps comme un éclair de feu : le nom de l’autre, de la hautaine fille du président qu’il a recherchée jadis ! Ce qu’il s’efforce de combattre vaillamment durant la veille se fraie victorieusement une voie pendant le sommeil et prend sa revanche sur lui. De même, tout ce qui se cachait jadis dans les profondeurs du lac apparaît maintenant au plein jour : les fiers troncs d’arbres, et les bêtes nauséabondes de la vase.

Gloria frissonne. Vital ! son Vital ! Elle n’est qu’un obstacle sur son chemin. Ne doit-elle pas partir ? Et mieux vaut aujourd’hui que demain.

Une force irrésistible, qu’elle n’a jamais encore ressentie près de lui, la chasse en avant. Pour la première fois, quelque chose comme de la honte rampe, avec le sentiment de n’être pas aimée, dans sa jeune âme, son âme qui ne connaît rien que l’amour, et s’est épanouie sans demander si le rayon qui la frôlait lui était vraiment destiné !

Sa résolution est prise. Elle rentre dans sa chambrette, enveloppe l’enfant dans un châle chaud, met un fichu sur sa tête et sort prudemment de la maison. Phylax n’aboie pas lorsqu’elle passe près de lui. Elle s’en va, aussi pauvre qu’elle est venue. Elle se dirige vers la forêt du Sacrement, à travers la lividité de la petite aube grise de l’hiver. La forêt est son foyer. Deux sombres sapins sont postés à la lisière, comme des hôtes venus sur le seuil de leur maison pour lui souhaiter la bienvenue. Seuls quelques pépiements timides troublent le silence neigeux : ce sont les voix des petits oiseaux affamés qui n’ont plus de nid.

Il fait cruellement froid, mais Gloria s’en aperçoit à peine. Elle tremble de fièvre, par excitation autant que par faiblesse.

Lorsqu’elle arrive à la hutte de l’ermite, elle entre dans la bâtisse attenante qui fut toujours sa demeure. Elle installe chaudement l’enfant sur sa couche de jeune fille, et sort de nouveau.

Elle a peur de rester seule, avec ses pensées. Père Frowin dort. Elle ne veut pas le réveiller : il n’a pas encore surmonté la grande fatigue du voyage, et se fait vieux. Mais le jour pointe déjà à l’orient. Dans une heure le vieillard se rendra à la chapelle. Alors elle sera de retour, et ils pourront discuter ce qu’il convient de faire. Peut-être que Vital, son Vital, viendra la chercher ; et après qu’il aura parlé au curé, il la ramènera chez lui, à son foyer ! Mais quelque chose d’obscur se cabre en elle, comme si la dignité féminine s’était réveillée enfin dans le sein de l’enfant de la libre nature.

Elle sort lentement de la forêt, et marche dans la direction de l’aurore. Les montagnes rigides et neigeuses se tiennent comme des sentinelles aux portes de l’éternité. Espane sommeille encore sous son blanc duvet ; quelques nuages de fumée commencent à flotter au-dessus des toits.

Gédéon Zurtannen sort en ce moment de l’étable avec une petite lanterne dont il souffle la lumière.

Gloria descend à travers champs pour revoir le lac. On lui a fait tant de mal, à ce pauvre lac, depuis qu’elle s’est alitée ! Quelque chose comme de la pitié l’émeut. Peut-être sent-elle comme une analogie fraternelle entre leurs deux destinées. Mais un sentiment de joie gonfle pourtant son cœur. Car c’est Vital qui a accompli l’œuvre hardie et dompté le lac ! Elle sourit, perdue dans son rêve, et regarde autour d’elle avec ses yeux de fête, qui semblent ignorer les banalités de la vie.

Elle traverse une prairie, et son pied foule un terrain menacé. Des fentes et des crevasses sillonnent la neige, comme si un lourd chariot y avait creusé des ornières. C’est la rive guettée par l’éboulement. Elle n’y prend pas garde. L’aspect insolite et nouveau du paysage la captive. Quel tableau étrange se déroule sous son regard ! Qu’elle est sombre et horrible à voir, la plaie béante du lac ! Un bourbier sur lequel les corbeaux croassants s’abattent avec voracité.

Un vertige s’empare de Gloria. Est-ce de la faiblesse, ou marche-t-elle sur un terrain mouvant ? Et voici que la langue de terre sur laquelle elle se trouve, mise peut-être en mouvement par son poids léger, se met à osciller, se détache du sol ferme, miné par les eaux qui l’abandonnent, et glisse lentement dans le lac.

Seul, Gédéon Zurtannen, qui marche derrière elle, à travers les champs, voit tout cela. Il veut courir au secours de la jeune fille, mais une insurmontable et grandissante crevasse le sépare bientôt de l’îlot flottant.

Gloria semble debout sur un radeau qui vogue à la dérive, attiré par l’abîme. Elle lève les bras, lorsqu’elle s’aperçoit de sa situation terrifiante. Aucun appel ne s’échappe de ses lèvres. Elle couvre son visage de ses mains, glisse silencieusement dans la profondeur… et le lac se referme, comme sur une étreinte.

Gédéon Zurtannen le raconte en ces termes :

— Elle ne poussa pas un cri. Il me sembla que le Seemuggi, le monstre du lac, était venu chercher Weidstrudeli, tant sa disparition fut soudaine…

Le peuple d’Espane dit plus tard : « Elle fut la seule victime, la seule vie humaine que le lac exigea comme un tribut, en s’en allant. »

Quant à l’autre victime, la Maruscha, personne n’en sut jamais rien. Le lac qui ensevelit ses cadavres sous le limon et sous les détritus ne les découvrit point en partant, et c’est de leur pourriture que devaient jaillir un jour les florissantes moissons !

Du jour où Gloria fut engloutie, les terres riveraines furent épargnées, comme si le lac s’était apaisé. Les gens d’Espane s’en aperçurent. Aussi le souvenir de l’enfant du plein air, qui était allée à la mort en victime innocente, demeura vivace dans la mémoire des villageois.

Le vieux curé Zumstein, qui avait toujours protesté si courageusement contre l’audacieuse entreprise de ses paroissiens, parce qu’elle empiétait sur les droits divins, quitta bientôt sa paroisse ; il ne descendit pas la vallée, comme le lac, mais remonta vers les sommets, par delà les étoiles !

Le fait qu’il avait dû, vieillard infirme, déménager de son presbytère, et que le lac, qu’il avait toujours tant aimé, emporta sa maison comme première proie, lui donna le coup de grâce. Sa dernière parole pour les gens d’Espane fut encore :

— Enfants, mes enfants, paissez vos troupeaux !

Quand Père Frowin se dirigea vers la chapelle, une heure après le départ de Gloria, et y lut la première messe, il entendit, pendant qu’il psalmodiait le Benedictus, des cris d’enfant. Il hésita, interdit : depuis dix-huit ans jamais pareil son n’avait troublé le silence de sa dévotion.

Après le dernier évangile il sortit, et regarda involontairement sur le seuil, où il avait trouvé jadis Weidstrudeli. Mais les vagissements partaient de la hutte. Alors son visage s’éclaira. Gloria est venue, pensa-t-il, pour faire baptiser son enfant et lui donner un nom honorable.

Mais Père Frowin ne trouve que l’enfant.

Tandis qu’il le berce sur ses genoux, un messager vient lui apporter la funèbre nouvelle du malheur de Gloria. De ses mains tremblantes il dessine le signe de la croix sur le front de l’enfant et prononce les paroles de l’extrême-onction, comme s’il s’adressait à la morte.

Plus tard, il baptisa l’orpheline du nom de Bénédicta.

Vital apprit la perte de Weidstrudeli sur la route, lorsqu’il se rendait à la cure pour faire publier les bans. Il s’en revint, silencieux et mûri.

Là-bas, le lit dénudé du lac s’étend dans toute son horreur. C’est un chaos de glaise, de limon et de sable fin, d’où surgissent çà et là les arbres emportés par les torrents, et dont les branches se lèvent vers le ciel comme des bras implorant du secours, tandis que des essaims de corbeaux et d’autours se disputent avec voracité, dans le sinistre bourbier, des vers, des charognes et de hideuses ostracées.

XXIII

Au mois de juillet de l’année suivante.

Thaddéa sort, en plein soleil, de la maison du Sattelbats. Elle s’abrite les yeux de la main et regarde vers la vallée. Son cœur bondit de joie. Quel aspect !

Une vague d’orgueil gonfle sa poitrine.

Des milliers et des milliers de mains d’hommes ont accompli cette œuvre, mais quelque chose de l’énergie d’une femme vaillante a pourtant animé le travail… et jadis au jour du jugement de Dieu, l’entreprise n’aurait-elle pas misérablement échoué sans sa courageuse intervention ?

Et que c’eût été dommage pour toute cette ondoyante splendeur, sur laquelle son regard étonné se repose ! Partout où d’inutiles créatures se vautraient autrefois dans le limon, sous une profonde masse d’eau, des centaines d’hommes et d’animaux utiles cherchent et trouvent aujourd’hui leur nourriture. Des trois cents arpents de terrain que couvrait la superficie du lac, près de deux cents ont été transformés en terre labourable. Et le vent de la vallée y fait onduler à cette heure les souples épis, étroitement serrés, qui donneront du pain et la prospérité à tout le pays.

Songeuse, Thaddéa se remémore toute l’année écoulée. Certes, il y eut encore bien des jours difficiles, avant qu’il leur fût donné de jouir de ce spectacle. Mais déjà au cours du premier été, le terrain du lac, revenu à l’état de nature, a produit une végétation telle que l’attente des géologues les plus optimistes fut de beaucoup surpassée. Partout où le vent déposait une graine, d’épaisses touffes ont jailli de la terre, lourdes d’épis nombreux. Et des sapins, des érables, des noyers ont germé vigoureusement.

Les bergers se sont procuré des instruments aratoires et, sous la direction d’un agriculteur expérimenté, ils ont ensemencé de céréales tout le terrain du lac, et les rives d’esparcette et de trèfle. Dans ce sol, formé de pierre calcaire des Alpes et de schiste marneux, les pommes de terre, le chiendent, les haricots, l’orge, le froment, le chanvre et le lin prospèrent et se propagent en vagues blondes dans la conque vallonnée du lac.

Tandis que Thaddéa, perdue dans la contemplation du superbe paysage, songe aux temps écoulés, le président de la commune sort de sa maison, les mains dans les poches, la pipe à tête de porcelaine à la bouche, dans un bien-être béat, et vient la rejoindre. Son regard erre, scrutateur, des champs féconds à la belle fille, et l’on ne sait pas bien ce qui lui donne le plus de plaisir, de la vierge florissante à ses côtés ou de la moisson mûre à ses pieds.

Il fut l’un des adversaires les plus acharnés de l’entreprise du lac, mais en face d’une pareille bénédiction le cœur du paysan s’épanouit et sa rancune a dès longtemps abdiqué. La propriété du Sattelbats a doublé de valeur et d’étendue. Le malin paysan tourne son moulin du côté d’où souffle le vent. Là où jadis une onde inutile marquait la limite des champs, la splendeur féconde recouvre le terrain conquis. Chaque membre de la Société du lac a reçu gratuitement vingt-sept ares de terre, tandis que les autres, les « Mouillés », obtenaient chacun cinq ares contre un fermage d’un batz.

Il faut être un insensé pour ne pas reconnaître et ne pas apprécier de pareils avantages.

Dans sa joyeuse humeur il se sent porté à plaisanterie :

— L’épeautre d’hiver vient bien. Et le seigle d’été !… C’est une ivresse pour les yeux ! Qui est-ce qui aurait rêvé tout cela il y a deux ans ? Et malgré cela tu restes fille ; tu monteras bientôt en graine, comme nos laitues !

Elle hausse les épaules, en souriant :

— Qu’importe ?

— Et maintenant tu te mets encore à recueillir dans la maison une enfant trouvée… Quant à Zniderist, tu l’as bel et bien perdu… On ne le voit plus au Sattelbats, il préfère rester chez lui, près de sa jeune femme. Tu as également découragé le Castellfranz et Imfeld par ton obstination. Qui attends-tu donc ?

Elle réplique, souriante :

— Mon bien-aimé !

Oui, lorsqu’elle a définitivement repoussé Nicodème Zniderist, il a suivi le lac, au cours des dernières vacances de Pâques, il est descendu dans la vallée, jusqu’à Niederhalden, parce qu’il ne se sentait plus à l’aise chez lui. Une année plus tard il ramenait à son foyer une jeune femme du pays d’Uri.

Et Thaddéa, qui reste chaudement attachée à son ancien maître et ami, se réjouit de ce qu’il s’est rendu à la raison.

— Les valets sont-ils déjà revenus des champs, père ? demande-t-elle pour donner un autre tour à la conversation. La cloche de l’angélus tinte déjà.

— Et le Hubelmattler se hâte aussi de rentrer. Il est pressé, depuis qu’une jeunesse lui sourit à la maison, plaisante le président. Depuis que l’ondine capricieuse du lac s’est soumise, et que la laideur de la Franz Sepp Babe n’entrave plus son chemin, le vieux Hubelmattler a de nouveau convolé en justes noces ; mais sa jeune femme n’est pas de la race des bohémiens !

Quand Vital Andacher rentre ce soir de sa tournée forestière, et, suivant la coutume qui s’est établie entre eux, s’arrête, avec un salut, devant la haie d’aubépine sauvage, Thaddéa se dirige vers lui avec une tranquille résolution :

— Dieu te salue, Vital ! Ne veux-tu pas entrer ? J’ai à te parler.

Une vague de pourpre envahit le visage de l’homme. Mais il ne témoigne pas de hâte, et paraît même ne se rendre à l’invite qu’avec une sorte de répugnance. Elle le devance avec un calme souverain. Il semble au jeune homme qu’elle a encore grandi. Dans la chambre, elle soulève le rideau bariolé de carreaux blancs et rouges qui recouvre un petit lit : un enfant y dort.

Vital, interdit, la regarde avec étonnement. Et selon sa manière, indépendante et libre, Thaddéa sollicite son concours. Comme elle a intercédé jadis pour l’entreprise menacée, elle intercède aujourd’hui pour son bonheur qui risque de s’étioler par la pusillanimité de l’homme.

Car il persiste dans sa résistance farouche.

— Vois-tu, Vital, Père Frowin est vieux et infirme. Je suis jeune, j’ai du temps et de la force. Alors je l’ai prié de me confier l’enfant.

Elle hésite, saisie par l’émotion intérieure.

— Il n’a pas voulu y consentir, tout d’abord. Il disait qu’il serait temps quand il retournerait vers Dieu, et qu’il lui fallait auparavant demander l’autorisation de quelqu’un… Mais je lui ai dit…

Sa voix se brise dans un murmure, car la pudeur féminine, au moment de dévoiler ce qu’il y a de plus sacré, la saisit de nouveau, avant de s’offrir.

— Ne pense pas de mal de moi. Vital… J’ai dit… que le père de l’enfant, Vital Andacher, serait certainement d’accord pour que nous l’élevions ensemble… N’est-ce pas, Vital, que je ne me suis pas trompée ?

Alors la porte secrètement verrouillée s’ouvre brusquement de nouveau dans le cœur de cet homme, la porte que l’orgueil et le respect fidèle dû à une morte ont si longtemps tenue scrupuleusement fermée. Le sentiment profond et fort qu’il a trop longtemps refoulé envahit de nouveau tous ses membres, comme une marée montante. Un cri d’allégresse contenue jaillit de ses lèvres :

— Thaddéa, ma Thaddéa… vaillante femme !

Il attire sur son cœur la jeune fille consentante, et ses bras fermes l’y tiennent étroitement serrée, comme s’il ne voulait jamais plus la libérer.

Et il sent que son âme redevient vivante.

Il la conduit lentement devant la porte, comme s’il voulait prendre tout le paysage resplendissant à témoin de son amour :

— Vois, j’ai créé tout cela pour toi, Thaddéa !

Le cœur de la jeune fille est transporté de bonheur et de fierté.

En cet instant des youlées et des cris d’allégresse retentissent. C’est l’heure du repos et de la cessation du travail ; les valets et les servantes du Sattelbats reviennent des champs. Un lourd char de foin, attelé de bœufs, gravit lentement les rives du lac et se dirige vers la pente gazonnée de la grange.

Un immense sentiment de triomphe illumine le visage de Thaddéa. Elle prend Vital par la main et marche vers son père qui fronce le sourcil à l’approche du couple.

— Voilà, père… dit-elle avec un calme intrépide, un char de foin, récolté au fond du lac, va de nouveau être engrangé au Sattelbats… Et moi, j’épouse Vital Andacher. Sainte Catherine peut, à son gré, coiffer de son bonnet une autre tête !

Tandis que Sabbas von Büren demeure interdit et décontenancé, Andacher s’avance vers lui, fort du sentiment de son bon droit :

— Oui, président, dit-il, ce sont là les propres paroles que vous avez prononcées : « Par Ponce et par Pilate ! quand un char de foin roulera sur le fond du lac, ma fille pourra épouser le gars du Schorenegg ! »

Le vieux doit se rendre à l’évidence. Il part d’un gros rire, pour se tirer d’embarras, et réplique :

— Par Ponce et par Pilate ! j’ai bien dit tout cela. Et ce que dit Sabbas von Büren, il le tient !

C’est que les choses ont aussi changé de face depuis lors. Le gars du Schorenegg est devenu le notable ingénieur des mines Andacher, et il possède, là-bas, autant de terre qu’il veut.

Alors Sabbas serre avec cordialité la main du jeune homme.

Les cloches du village sonnent l’angélus. Haut dans le ciel, où de petits nuages roses et pommelés errent comme un troupeau de brebis autour des pentes du Fracmont, paraît la faucille de la nouvelle lune, oubliée là par une divine glaneuse. Derrière l’Oldenhorn et la Vierge du Hasli le couchant flambe, comme si des mains invisibles avaient allumé des feux de joie, et se reflète dans les ondes de ce qui reste encore du lac épargné, qui se retire timidement vers le Kaiserstuhl. Au bord des rives, des plantes marécageuses flottent sur l’eau stagnante.

Le vieux berger, Dönni Baschi, jouit de la splendeur du soir. Du haut du pâturage de Stabnet sa voix, grandie par le cor de bois, retentit gravement, psalmodiant sur les profondeurs des vallées l’antique bénédiction de l’Alpe :

 

Ho Loba, Zue Loba ! Au nom de Dieu, ho Loba !

Au nom de Dieu, et au nom de Notre-Dame,

Que Dieu et les saints, saint Antoine et saint Wendelin,

Et le bienheureux patron du pays, Nicolas de Flüe,

Daignent être cette nuit les hôtes de cette Alpe !

Ho Loba, Zue Loba !

Au nom de Dieu, ho Loba !

XXIV

Léonce Mathys entend les accents du patriarcal appel à la prière de Dönni Baschi au moment où il se met en route, dans la nuit constellée d’étoiles, pour faire l’ascension du Widderstock. Il s’est promis de marcher toute la nuit pour atteindre la Hohfluh, à la pointe du jour. Là-haut, il attendra que l’aigle prenne son essor pour escalader ensuite la paroi abrupte où se trouve l’aire de l’oiseau royal et lui ravir sa jeune couvée.

Depuis son acquittement, il ne gîte plus dans une caverne de l’Alpe ; cependant il se rend aussi rarement qu’auparavant parmi les hommes. Il n’a plus rien à leur dire. Par l’entremise de Dönni Baschi, il a trouvé dans la vallée un bon écoulement pour le produit de sa chasse. Il vit d’ailleurs d’une manière aussi sauvage et aussi libre qu’avant son affranchissement, et braconne toujours quand la fantaisie le prend. Le garde forestier ne croise point son chemin. Les deux hommes s’évitent avec tant d’obstination qu’ils ne se rencontrent jamais.

Or, on vient de lui offrir un bon prix pour la capture de l’aiglon. C’est pour lui une besogne bienvenue et familière. Il monte d’un pas lourd à travers les pâturages ensommeillés de la Stabneteralp, où les vaches reposent dans les herbes aromatiques du pacage. Seul le tintement d’une clochette résonne au licou d’une bête, quand elle se meut dans le sommeil.

Dans le désert de rochers, au pied de la paroi du Widderhorn, il fait halte. Quand la frange d’or du jeune matin s’empourpre à la cime des forêts, il guette le fusil en main, l’œil fixé sur la citadelle de roc, où l’aire se cache à l’abri d’une anfractuosité de pierre.

L’aigle femelle prend son vol. Elle s’élance vers la hauteur, disparaît derrière une aiguille de rocher et se trouve bientôt hors de la portée de son arme. Alors le braconnier se prépare à escalader la paroi. Il laisse en bas son fusil, qui ne lui sera plus d’aucune utilité. Mais il glisse dans sa poche un couteau à lames acérées. Moitié rampant, moitié grimpant, il escalade sous une grêle de pierres croulantes l’abrupt sentier des côtes herbeuses et des crevasses. Ses muscles se tendent. Il s’attaque maintenant sans crainte à la paroi de roc surplombante, où il doit se cramponner des mains et des pieds aux aspérités et aux fissures pour ne pas perdre l’équilibre.

Au-dessous de lui c’est l’abîme béant, l’effroyable profondeur. À chaque angle aigu, dans chaque pierre branlante qui se détache avec un sourd craquement, la mort le guette ! Avec une agilité réfléchie, il tend toujours plus haut et atteint un étroit ruban de rocher transversal à la déclivité extrême de la cime, où un grimpeur libre de vertige peut prendre pied.

Dans la niche de l’anfractuosité voûtée, il découvre l’aire grossièrement construite de branches de sapin, où l’aiglon roule ses prunelles, crie et bat des ailes au sein des ramures grossièrement entrelacées.

Du fond de son lieu de retraite Mathys peut maintenant mouvoir librement ses bras. D’un geste brusque il empoigne autour du cou la bête hurlante et veut la fourrer, vivante, dans son bissac.

Mais à ce moment, comme un éclair dans le ciel bleu, la mère de l’aiglon fend l’azur avec de sourds battements d’ailes et encercle le braconnier de longs cris discordants. Celui-ci arrache le couteau de sa ceinture et le brandit, sans lâcher le jeune, contre l’aigle dont les cercles se resserrent toujours davantage. Il vise le cou de l’animal et l’atteint d’un coup sec.

Alors, un duel acharné s’engage entre l’homme intrépide et la bête exaspérée.

Un coup de bec déchire soudain la chemise de Mathys de l’épaule jusqu’à la hanche. À la seconde attaque, l’oiseau furieux cherche à s’agripper à la poitrine du ravisseur et la laboure de ses serres.

Les deux adversaires se regardent les yeux dans les yeux. L’un des deux doit céder le pas à l’autre.

Les doigts de Mathys étranglent le cou de l’aiglon, et de la gauche il enfonce par deux fois la lame tranchante de son couteau dans le tendre duvet de l’aigle maternelle. Celle-ci, pesant de plus en plus sur sa poitrine, le bec ouvert, le harcèle sans répit… Et voici ! un assaut plus vif arrache à l’homme un long cri de rage, qui se répercute à l’entour le long du cirque de rochers.

Une onde chaude ruisselle sur les joues de Mathys… il lui semble qu’un voile pourpre s’abat sur ses yeux… il ne distingue plus ni l’aigle ni la roche… il ne voit plus le jour… De profondes ténèbres l’enveloppent.

Ses mains tâtonnent dans l’air… il chancelle sous le poids de la bête, et, renversé, sa proie dans la main, et l’ennemi sur la poitrine, il roule dans la profondeur du ravin. Son corps frappe le sol… et, la cervelle fracassée, il meurt de la belle mort du braconnier.

Dans un puissant essor, l’aigle s’est détaché de sa proie au cours de la chute. Dans l’angoisse de l’agonie il rame une fois encore, d’un vol royal, à travers le matin bleuissant. Il vacille légèrement et plane sur les monts de Rudenz et la forêt du Sacrement, où Père Frowin s’apprête, dans sa cellule, à entreprendre un nouveau pèlerinage, le pèlerinage sans retour pour la Terre sainte promise à tous ceux qui ont la candeur des enfants et sont humbles de cœur.

De tout son corps palpitant, l’aigle plane au-dessus du village d’Espane qui s’éveille à la vie et sur les champs d’épis qui couvrent les terrains du lac, ondulant sous la brise du matin. Les battements de son large vol rythmé deviennent plus languissants… Une fois encore, d’un dernier effort désespéré, il cherche à s’élancer, avec un cri sauvage, au-devant du Soleil, mais la terre l’attire irrésistiblement et, les ailes étendues, la poitrine sanglante, il s’abat, agonisant, sur les flots du lac vaincu.

 

  Ermitage de Beckenried

(Lac des Quatre-Cantons),

    1912-1913.

 


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en février 2022.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Sylvie, Lise-Marie, Alain C., Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Isabelle Kaiser, La Vierge du lac, Roman des montagnes d’Unterwalden, Paris, Librairie académique Perrin et Cie, 1914. D’autres éditions ont pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Vortex 10, a été prise par Anne Van de Perre en 2019.

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