Alfred Jarry

LES MINUTES
DE SABLE MÉMORIAL

1894

édité par la bibliothèque numérique romande

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Table des matières

 

LINTEAU.. 6

LIEDS FUNÈBRES. 10

I  LE MIRACLE DE SAINT-ACCROUPI. 10

II  LA PLAINTE DE LA MANDRAGORE.. 12

III  L’INCUBE. 13

LES TROIS MEUBLES DU MAGE SURANNÉS. 15

I  MINÉRAL.. 15

II  VÉGÉTAL.. 16

III  ANIMAL.. 16

GUIGNOL. 18

I  L’AUTOCLÈTE.. 18

II  PHONOGRAPHE.. 25

III  L’ART ET LA SCIENCE.. 27

BERCEUSE DU MORT POUR S’ENDORMIR.. 33

L’OPIUM... 36

LA RÉGULARITÉ DE LA CHÂSSE. 40

I. 40

II. 41

TAPISSERIES. 43

I  LA PEUR.. 43

II  LA PRINCESSE MANDRAGORE.. 44

III  AU REPAIRE DES GÉANTS. 45

LES CINQ SENS. 48

I  LE TACT.. 48

II L’ODORAT.. 49

III  L’OUÏE.. 50

IV  LA VUE.. 51

V  LE GOÛT.. 52

L’HOMME À LA HACHE. 53

LES PROLÉGOMÈNES DE HALDERNABLOU.. 54

I. 54

II. 56

HALDERNABLOU.. 58

PROLOGUE.. 58

ACTE PREMIER.. 59

ACTE DEUXIÈME.. 66

ÉPILOGUE.. 76

LES PARALIPOMÈNES. 78

I. 78

II. 81

III. 85

LES PROLÉGOMÈNES DE CÉSAR-ANTÉCHRIST. 90

I. 90

II  UBU PARLE.. 92

L’ACTE PROLOGAL  LE RELIQUAIRE.. 93

PERSONNAGES. 93

SCÈNE PREMIÈRE.. 94

SCÈNE II. 95

SCÈNE III. 98

SCÈNE IV.. 100

SCÈNE V.. 101

SCÈNE VI. 102

PROLOGUE DE CONCLUSION.. 105

LE SABLIER.. 107

[LA REVANCHE DE LA NUIT] 110

[TROIS POÈMES D’APRÈS ET POUR PAUL GAUGUIN] 114

I  IA ORANA MARIA.. 114

II  L’HOMME À LA HACHE.. 115

III  MANAO TÙPAPAÙ.. 116

PLUIE DE GUERRE.. 117

PLUIE DE CHASSE.. 118

[GLANES ET BROUILLONS]. 121

I. 121

II. 122

III. 123

IV.. 124

V.. 126

VI. 126

VII. 127

VIII. 127

IX.. 127

X.. 128

[TROIS PROSES]. 128

LES PATAPHYSIQUES DE SOPHROTATOS L’ARMÉNIEN.. 128

LES TROIS MIMES DU VERBE DE FRÈRE TIBERGE.. 129

CÉSAR-ANTÉCHRIST PARLE : 130

[NAVIGATIONS DANS LE MIROIR]. 130

LE CHERCHEUR DE SOURCES. 130

LE MIROIR DE LUXURE.. 131

CLÉOPÂTRE.. 131

AUTRES TEXTES EN RELATION AVEC LES MINUTES DE SABLE MÉMORIAL. 133

DANS LA CHAMBRE.. 134

Ce livre numérique. 136

 

 

LA BIBLIOTHÈQUE NUMÉRIQUE ROMANDE DÉDIE CETTE ÉDITION DES MINUTES DE SABLE MÉMORIAL À :

PIERRE-YVES OPPIKOFER

DÉCÉDÉ LE 17 AOÛT 2016, MILITANT ET SYNDICALISTE QUI A SOUTENU LA BNR DEPUIS SES DÉBUTS.

 

On prépare :

Éléments de pataphysique ;

César-Antéchrist (avec des endroits où tout sera par blason, et certains personnages doubles).

LINTEAU

Il est très vraisemblable que beaucoup ne s’apercevront point que ce qui va suivre soit très beau (sans superlatif : départ) ; et à supposer qu’une ou deux choses les intéressent, il se peut aussi qu’ils ne croient point qu’elles leur aient été suggérées exprès. Car ils entreverront des idées entrebâillées, non brodées de leurs usuelles accompagnatrices, et s’étonneront du manque de maintes citations congrues, alors qu’il se compile des manuels où tout jeune homme lit ce qui est nécessaire pour suivre lesdits usages. Il est bien d’avoir fréquenté chez les siècles divers des philosophes, pour apprendre 1° l’absurdité de répéter leurs doctrines, qui, récentes, traînent aux cafés et brasseries, plus vieilles, aux cahiers des potaches ; 2° et surtout, la double absurdité de citer l’étai du nom d’un philosophe, quand chacune de ses idées, prise hors de l’ensemble du système, bave des lèvres d’un gâteux. (Et ce bruit de dissertation est tout aussi banal que la banalité d’il ne faut pas tout dire qu’il explique)…

Suggérer au lieu de dire, faire dans la route des phrases un carrefour de tous les mots. Comme des productions de la nature, auxquelles faussement on a comparé l’œuvre seule de génie (toute œuvre écrite y étant semblable), la dissection indéfinie exhume toujours des œuvres quelque chose de nouveau. Confusion et danger : l’œuvre d’ignorance aux mots bulletins de vote pris hors de leur sens ou plus justement sans préférence de sens. Et celle-ci aux superficiels d’abord est plus belle, car la diversité des sens attribuables est surpassante, la verbalité libre de tout chapelet se choisit plus tintante ; et pour peu que la forme soit abrupte et irrégulière, par manque d’avoir su la régularité, toute régularité inattendue luit, pierre, orbite, œil de paon, lampadaire, accord final. – Mais voici le critère pour distinguer cette obscurité, chaos facile, de l’Autre, simplicité[1] condensée, diamant du charbon, œuvre unique faite de toutes les œuvres possibles offertes à tous les yeux encerclant le phare argus de la périphérie de notre crâne sphérique : en celle-ci, le rapport de la phrase verbale à tout sens qu’on y puisse trouver est constant ; en celle-là, indéfiniment varié.

(DILEMME.) De par ceci qu’on écrit l’œuvre, active supériorité sur l’audition passive. Tous les sens qu’y trouvera le lecteur sont prévus, et jamais il ne les trouvera tous ; et l’auteur lui en peut indiquer, colin-maillard cérébral, d’inattendus, postérieurs et contradictoires.

Mais 2 °Cas. Lecteur infiniment supérieur par l’intelligence à celui qui écrivit. – N’ayant point écrit l’œuvre, il ne la néanmoins pénètre point, reste parallèle, sinon égal, au lecteur du premier Cas.

3° Si impossible il s’identifie à l’auteur, l’auteur au moins dans le passé le surpassa écrivant l’œuvre, moment unique où il vit TOUT (et n’eut, comme ci-dessus, garde de le dire. C’eût été (cf. Pataph.) association d’idées animalement passive, dédain (ou manque) du libre-arbitre ou de l’intelligence choisissante, et sincérité, anti-esthétique et méprisable).

4° Si passé ce moment unique l’auteur oublie (et l’oubli est indispensable – timeo hominem… – pour retourner le stile en sa cervelle et y buriner l’œuvre nouvelle), la constance du rapport précité lui est jalon pour retrouver TOUT. Et ceci n’est qu’accessoire de cette réciproque : quand même il n’eût point su toutes choses y afférentes en écrivant l’œuvre, il lui suffit de deux jalons placés (encoche, point de mire) – par intuition, si l’on veut un mot – pour TOUT décrire (dirait le tire-ligne au compas) et découvrir. Et Descartes est bien petit d’ambition, qui n’a voulu qu’édifier sur un Album un système (Rien de Stuart Mill, méthode des résidus.)

Il est bon d’écrire une théorie après l’œuvre, de la lire avant l’œuvre. –

Avant de lire ce qui est passable :

Il est stupide de commenter soi-même l’œuvre écrite, bonne ou mauvaise, car au moment de l’écriture on a tâché de son mieux non de dire TOUT, ce qui serait absurde, mais le plus du nécessaire (que jamais d’ailleurs le lecteur ne percevra total), et l’on ne sera pas plus clair. Qu’on pèse donc les mots, polyèdres d’idées, avec des scrupules comme des diamants à la balance de ses oreilles, sans demander pourquoi telle et telle chose, car il n’y a qu’à regarder, et c’est écrit dessus.

Avant de lire ce qui ne vaut rien :

Et il y a divers vers et proses que nous trouvons très mauvais et que nous avons laissés pourtant, retranchant beaucoup, parce que pour un motif qui nous échappe aujourd’hui, ils nous ont donc intéressé un instant puisque nous les avons écrits ; l’œuvre est plus complète quand on n’en retranche point tout le faible et le mauvais, échantillons laissés qui expliquent par similitude ou différence leurs pareils ou leurs contraires – et d’ailleurs certains ne trouveront que cela de bien.

A. J.
11 août 1894.

LIEDS FUNÈBRES

I

LE MIRACLE DE SAINT-ACCROUPI

Sur l’écran tout blanc du grand ciel tragique, les mille-pieds noirs des enterrements passent, tels les verres d’une monotone lanterne magique. La Famine sonne aux oreilles vides, si vides et folles, ses bourdonnements.

Sa cloche joyeuse pend à ses doigts longs, versant sur la terre des ricanements. Et de grands loups fauves et des corbeaux graves sont sur ses talons. La Famine sonne aux oreilles vides, par la ville morne, ses bourdonnements.

Croix des cimetières, levons nos bras raides pour prier là-haut que l’on nous délivre de ces ouvriers qui piochent sans trêve nos froides racines. N’est-il donc un Saint, bien en cour auprès de Dieu notre Père, pour qu’il intercède ?

Croix des cimetières, votre grêle foule a donc oublié le bloc de granit perdu dans un coin de votre domaine ? Sa barbe de fleuve jusqu’à ses genoux épand et déroule, déroule sa houle, sa houle de pierre.

Et les flots de pierre le couvrent entier. Sur ses cuisses dures ses coudes qui luisent sous les astres blonds se posent, soudés pour l’éternité. Et c’est un grand Saint, car il a pour siège, honorable siège, un beau bénitier.

Il n’a point de nom. Dans un coin tapi, ignoré des hommes, seules les Croix blanches lui tendent la plainte de leurs bras dressés. Le corbeau qui vole le méprise nain, croassant l’injure au bon Saint courbé : Vieux Saint-Accroupi.

Croix des cimetières, tendons-lui la plainte de nos bras dressés : Que ces ouvriers qui tuent nos racines et peuplent les tombes de serpents coupés, se croisant les bras, regardent oisifs les torches de mort désormais éteintes.

Et que la Famine remmène sous terre son cortège noir de grands loups qui rôdent et de corbeaux graves. Que le Blanc au Noir succède partout. Que le grand œil glauque du ciel compatisse, versant sur les hommes des pleurs de farine.

Et les Croix restèrent les bras étendus, coupant de rais blancs l’ombre sans couleur. Soudain des pleurs blancs glissèrent sur l’ombre. Les nuages sont de grands sacs que vident des meuniers célestes. La manne s’accroche aux pignons ardus.

La manne fait blanches les rougeâtres tuiles. Une nappe blanche jusqu’à l’horizon sur toute la terre s’étend pour manger. Et de blanc lui-même, de blanc s’est vêtu le Saint-Accroupi ; de blanc s’est vêtu comme un boulanger.

Et les hommes puisent lourdes pelletées de farine claire que le vent joyeux leur fouette au visage. Croix des cimetières, nos vœux exaucés, nous voudrions voir quel fut le départ, le départ honteux du cortège noir…

____________

 

La Famine est là. La Famine sonne aux oreilles vides, si vides et folles, ses bourdonnements. Et la neige étend son linceul de mort sur la ville froide que creusent des fosses… La Famine sonne ses bourdonnements.

II

LA PLAINTE DE LA MANDRAGORE

C’est un petit homme vêtu de poils roux que couche et déchire un vent de rafale. Ses bras sont tordus et ses doigts coupés. Le fond de la terre le tient par les pieds. Un trousseau de clefs append au gibet, porche triomphal.

Hérissé de givre, il ne peut croiser ses bras toujours hauts. Il ne peut claquer sa bouche soudée… Castagnettes sont les dents des pendus… Battez la semelle, pendus, aux poteaux… Le fond de la terre le tient par les pieds.

« Je suis une plante et ne peux ramper, ramper comme un lierre, grimper comme un lierre sur les hauts piliers. Le fond de la terre me tient par les pieds. Nabot dont tu ris, Homme, mon grand frère, je voudrais les ailes des chauves-souris.

« Hibou dont les griffes gantées de velours tracent sur les morts leurs hiéroglyphes, prends-moi pour ton nid ! Mes pieds sont des goules au col de couleuvre, qui sucent le sang, l’exquis sang des morts. Mon corps est une outre que le sang remplit.

« Mage, tes grimoires sont clos pour tes yeux. Mes yeux sont des nœuds d’arbuste bizarre. Dans mes yeux se mire le sein de la terre. Mes yeux sont des lacs ; mes lourdes paupières sont faites de pierres qui, philosophales, versent des flots d’or.

« Des paillettes d’or couvriront tes dalles. Tout ce qui me touche se transmute en or. Les yeux des hiboux m’ont souvent fixé : éternellement ils resteront d’or… Viens, et me délivre ; le fond de la terre me tient par les pieds. »

Ainsi se lamente sous l’ombre tremblante des pendus heurtés ; ainsi se lamente le nabot planté. La rafale apporte son chant de cigale… Garde tes trésors : je viens, petit Homme, délivrer tes pieds, par Humanité.

Et voici ma main qui cherche tes mains dont l’effort figé monte au zénith blême… Mais sa main de gloire, en geste moqueur, flambe comme un phare ; la rafale emporte son ricanement… le fond de la terre ME tient par les pieds.

III

L’INCUBE.

Vogue dans la coupe aux flots d’huile rose, sombre dans la coupe aux flots d’huile fauve, frémis dans la coupe aux flots de nuit noire, veilleuse, et deviens la lampe d’un mort ! Les Anges qui veillent éclairés d’étoiles remportent leurs lampes.

Il dort, et son corps, son corps d’émail aux veines bleu de Sèvres, repose très calme dans le grand lit sombre. Vogue dans la coupe aux flots d’huile rose, veilleuse, et répands ta lumière douce, lueur de parfum, sur l’enfant qui dort.

Écoutez ! La Nuit froisse son manteau. Quelque chose vient crier sur la vitre. Rideaux inquiets, ébouriffez vite vos ailes de plume sur la vitre glauque. Veilleuse mourante, sombre dans la coupe aux flots d’huile fauve.

La nuit est tombée comme une pluie grise. L’Incube a rampé comme une limace. Vitre, épands des pleurs, pleurs amers d’absinthe. Et, Fenêtre, lève ta grande Croix sainte, cependant que grimpe et grince et grimace une grosse griffe.

Être horrible et vague, la nuit en fureur l’a vomi ainsi qu’une lourde vague qui glisse et déferle aux dalles d’un phare. La vitre frémit et son œil s’effare. Veilleuse mourante, sombre dans la coupe aux flots d’huile fauve.

L’enfant dort. Son corps, son corps d’émail aux veines bleu de Sèvres, repose très calme dans le grand lit sombre. Vogue dans la coupe aux flots d’huile fauve, veilleuse, et répands ta lumière lourde aux vapeurs de soufre sur l’enfant qui dort.

La vitre se crève, cerceau de papier. Un corps de limace oscille dans l’ombre. L’enfant se réveille, et ses grands sourcils arqués dans la nuit, font battre leurs ailes. Frémis dans la coupe, veilleuse, et deviens la lampe d’un mort !

Les ténèbres sont un filet rempli de monstres sans nom. La vitre étoilée à ses pointes claires accroche des larves. La coupe n’est plus qu’un vase de poix. Les Anges qui veillent éclairés d’étoiles ont éteint leurs lampes.

LES TROIS MEUBLES DU MAGE SURANNÉS

I

MINÉRAL

Vase olivâtre et vain d’où l’âme est envolée,

Crâne, tu tournes un bon visage indulgent

Vers nous, et souris de ta bouche crénelée.

Mais tu regrettes ton corps, tes cheveux d’argent,

 

Tes lèvres qui s’ouvraient à la parole ailée.

Et l’orbite creuse où mon regard va plongeant,

Bâille à l’ombre et soupire et s’ennuie esseulée,

Très nette, vide box d’un cheval voyageant.

 

Tu n’es plus qu’argile et mort. Tes blanches molaires

Sur les tons mats de l’os brillent de flammes claires,

Tels les cuivres fourbis par un larbin soigneux.

 

Et, presse-papier lourd, sur le haut d’une armoire

Serrant de l’occiput les feuillets du grimoire,

Contre le vent rôdeur tu rechignes, hargneux.

II

VÉGÉTAL

Le vélin écrit rit et grimace, livide.

Les signes sont dansants et fous. Les uns, flambeaux,

Pétillent radieux dans une page vide.

D’autres en rangs pressés, acrobates corbeaux,

 

Dans la neige épandue ouvrent leur bec avide.

Le livre est un grand arbre émergé des tombeaux.

Et ses feuilles, ainsi que d’un sac qui se vide,

Volent au vent vorace et partent par lambeaux.

 

Et son tronc est humain comme la mandragore ;

Ses fruits vivants sont les fèves de Pythagore ;

Des feuillets verdoyants lui poussent en avril.

 

Et les prédictions d’or qu’il emmagasine,

Seul le nécromant peut les lire sans péril,

La nuit, à la lueur des torches de résine.

III

ANIMAL

Tout vêtu de drap d’or frisé, contemplatif,

Besicles d’or armant son nez bourbon, il trône.

À l’entour se presse un cortège admiratif

Que fait trembler le feu soudain de son œil jaune.

 

Il est très sage, et rend justice sous un aulne

(Jadis Pallas en fit son conseil privatif) ;

Il a pour méditer l’arrêt, esprit actif,

Et pour l’exécuter griffes longues d’une aune.

 

Doux, poli, le hibou viendra vous prévenir

Quand l’heure sonnera que la Mort vous emporte ;

Et crîra trois fois son nom à travers la porte.

 

Car il déchiffre sur les tombes l’avenir,

Rêvant la nuit devant les X philosophales

Des longs fémurs croisés en siestes triomphales.

GUIGNOL

I

L’AUTOCLÈTE

Quand le rideau macabre replia vers le cintre sa grande aile rouge avec un bruit d’éventail, un puits d’ombre s’ouvrit, et bâilla devant nous une gueule de goule. Telles des lucioles, les chandelles de résine portaient prétentieusement leurs yeux aux ongles de leurs mains de gloire, comme des limaces au bout des cornes. Et à cette pensée nous prit un subit frisson, que des marionnettes allaient, par leurs lazzis, dérider nos fronts mornes, car il semblait que sur une telle scène à la verve des acteurs de bois dût applaudir la claque d’os des maxillaires.

Ainsi qu’une araignée qui fauche, l’être vague chargé de rythmer le branle des pantins badins griffa paresseusement de ses doigts longs les fils pendus aux fémurs de sa harpe : et grelotta soudain un galop clair de grêle rebondissant de tuile en tuile.

Et de l’ombre inférieure surgit, des genoux au sommet du gibus, très respectable et digne, M. Achras, vaquant aux soins anodins d’un collectionneur gâtisme. Des cristaux rangés par ordre s’étalent sur les rayons de ses bahuts, et reflètent aux glaces de leurs faces le correct frac noir et la blanche barbe en cerf-volant du rassembleur de leur foule raboteuse. Et de ses lèvres carminées tombent ces mots, exorde de la sanglante tragédie de l’Autoclète :

 

ACHRAS : Ô mais c’est qué, voyez-vous bien, je n’ai point sujet d’être mécontent de mes polyèdres : ils font des petits toutes les six semaines, c’est pire que des lapins. Et il est bien vrai de dire que les polyèdres réguliers sont les plus fidèles et les plus attachés à leur maître ; sauf que l’icosaèdre s’est révolté ce matin, et que j’ai été forcé, voyez-vous bien, de lui flanquer une gifle sur chacune de ses faces. Et que comme ça c’était compris. Et mon traité, voyez-vous bien, sur les mœurs des Polyèdres qui s’avance : n’y a plus que vingt-cinq volumes à faire.

UN LARBIN, entrant : Monsieur, y a z’un bonhomme qui veut parler à Monsieur. Il a arraché la sonnette à force de tirer dessus, il a cassé trois chaises en voulant s’asseoir.

 

Il lui remet une carte.

 

ACHRAS : Qu’est-ce qué c’est que ça ? M. Ubu, ancien roi de Pologne et d’Aragon, docteur en pataphysique… Ça n’est point compris du tout. Qu’est-ce qué c’est que ça, la pataphysique ? N’y a point de polyèdres qui s’appellent comme ça. Enfin c’est égal, ça doit être quelqu’un de distingué. Je veux faire acte de bienveillance envers cet étranger en lui montrant mes polyèdres. Faites entrer ce monsieur.

M. UBU, bedaine, valise, casquette, pépin : Cornegidouille ! Monsieur, votre boutique est fort pitoyablement installée : on nous a laissé carillonner à la porte pendant plus d’une heure ; et lorsque messieurs vos larbins se sont décidés à nous ouvrir, nous avons aperçu devant nous un orifice tellement minuscule, que nous ne comprenons point encore comment notre gidouille est venue à bout d’y passer.

ACHRAS : ô mais c’est qué, excusez : je ne m’attendais point à recevoir la visite d’un aussi gros personnage… Sans ça, soyez sûr qu’on aurait fait élargir la porte. Mais vous excuserez l’embarras d’un vieux collectionneur, qui est en même temps, j’ose le dire, un grand savant.

M. UBU : Ceci vous plaît à dire, monsieur, mais vous parlez à un grand pataphysicien.

ACHRAS : Pardon, monsieur, vous dites ?…

M. UBU : Pataphysicien. La pataphysique est une science que nous avons inventée, et dont le besoin se faisait généralement sentir.

ACHRAS : Ô mais, c’est qué, si vous êtes un grand inventeur, nous nous entendrons, voyez-vous bien ; car entre grands hommes…

M. UBU : Soyez plus modeste, monsieur ! Je ne vois d’ailleurs ici de grand homme que moi. Mais puisque vous y tenez, je condescends à vous faire un grand honneur. Vous saurez que votre maison nous convient et que nous avons résolu de nous y installer.

ACHRAS : Ô mais, c’est qué, voyez-vous bien…

M. UBU : Je vous dispense des remerciements. – Ah ! à propos, j’oubliais : comme il n’est point juste que le père soit séparé de ses enfants, nous serons incessamment rejoint par notre famille : Mme Ubu, nos fils Ubu et nos filles Ubu. Ce sont des gens fort sobres et fort bien élevés.

ACHRAS : Ô mais, c’est qué, voyez-vous bien, je crains de…

M. UBU : Nous comprenons. Vous craignez de nous gêner. Aussi bien ne tolérerons-nous plus votre présence ici qu’à titre gracieux. De plus, vous allez aller chercher nos trois caisses de bagages que nous avons omises dans votre vestibule. N’oubliez pas non plus de dire à votre cuisinière qu’elle a l’habitude – nous le savons par notre science en pataphysique – de servir la soupe trop salée et le rôti beaucoup trop cuit. Nous ne les aimons point ainsi. Ce n’est pas que nous ne puissions faire surgir de terre les mets les plus exquis, mais ce sont vos procédés, monsieur, qui nous indignent !

ACHRAS : Ô mais, c’est qué – y a point d’idée du tout de s’installer comme ça chez les gens. C’est une imposture manifeste…

M. UBU : Une posture magnifique ! Parfaitement, monsieur : vous avez dit vrai une fois en votre vie.

 

Exit Achras.

 

M. UBU : Avons-nous raison d’agir ainsi ? Cornegidouille, de par notre chandelle verte, nous allons prendre conseil de notre Conscience. Elle est là, dans cette valise, toute couverte de toiles d’araignée. On voit bien qu’elle ne nous sert pas souvent.

Il ouvre la valise. Sort la Conscience sous les espèces d’un grand bonhomme en chemise.

 

LA CONSCIENCE, elle a la voix de Bahis, comme M. Ubu celle de Macroton : Monsieur, et ainsi de suite, veuillez prendre quelques notes.

M. UBU : Monsieur, pardon ! Nous n’aimons point à écrire, quoique nous ne doutions pas que vous ne deviez nous dire des choses fort intéressantes. Et, à ce propos, je vous demanderai pourquoi vous avez le toupet de paraître devant nous en chemise ?

LA CONSCIENCE : Monsieur, et ainsi de suite, la Conscience, comme la Vérité, ne porte habituellement pas de chemise ; si j’en ai arboré une, c’est par respect pour l’auguste assistance.

M. UBU : Ah çà, monsieur ou madame ma Conscience, vous faites bien du tapage. Répondez plutôt à cette question : ferai-je bien de tuer M. Achras, qui a osé venir m’insulter dans ma propre maison ?

LA CONSCIENCE : Monsieur, et ainsi de suite, il est indigne d’un homme civilisé de rendre le mal pour le bien. M. Achras vous a hébergé ; M. Achras vous a ouvert ses bras et sa collection de polyèdres ; M. Achras, et ainsi de suite, est un fort brave homme, bien inoffensif ; ce serait une lâcheté, et ainsi de suite, de tuer un pauvre vieux incapable de se défendre.

M. UBU : Cornegidouille ! Monsieur ma Conscience, êtes-vous sûr qu’il ne puisse se défendre ?

LA CONSCIENCE : Absolument, monsieur ; aussi serait-il bien lâche de l’assassiner.

M. UBU : Merci, monsieur, nous n’avons plus besoin de vous. Nous tuerons M. Achras, puisqu’il n’y a pas de danger, et nous vous consulterons plus souvent, car vous savez donner de meilleurs conseils que nous ne l’aurions cru. Dans la valise !

 

Il la renferme.

 

LA CONSCIENCE : Dans ce cas, monsieur, je crois que nous pouvons, et ainsi de suite, en rester là pour aujourd’hui.

 

Le gnome harpiste sembla traîner ses ongles lourds sur un gong de tôle ; et des hauteurs sifflantes du si retomba au-dessous de l’ut caverneux le frémissement des cordes. Lentes, lentes, d’un mouvement invisible, rampaient visqueusement sur la scène sans plancher et précédaient Achras saluant d’effroi les trois caisses badigeonnées de sang de bœuf, les trois caisses de bagages de M. Ubu, juxtaposées et coalescentes comme les huîtres cramponnées à la même roche. Et soudain les trois, d’un hoquet convulsif bâillèrent, et la trinité hirsute des Palotins jaillit en un élan phallique.

Barbus de blanc, de roux et de noir, coiffés à la phrygienne de merdoie, serrés en des justaucorps versicolores, ils agitent leurs bras placides, qui traversent en croix leur tronc annelé de chenille. Ut ré do la, ré sol sol fa, soupire doucement la harpe cliquetante ; et les cordes d’acier se font douces, comme pour attirer les serpents hors des antres, les sons sourds et ouatés des flûtes de bambou. Ut ré do si, si la la sol ; et avec la légèreté circonspecte d’un hibou sautant d’un panier, les trois êtres posent au sol irréel leurs trois tronçons informes barbus de noir, de roux et de blanc ; cependant que leurs trois caisses, vides de ces trois perles, rabattent en un grand geste d’ennui et de regret leurs trois mâchoires d’huîtres.

Et le navré Achras regarde horrifié les apprêts paternes du paternel M. Ubu, qui graisse avec des précautions infinies un joli pal nickelé, portatif comme une canne à pêche, que les esprits dociles à sa science en pataphysique ont fait germer de terre ainsi qu’une lance de glaïeul. Et, dans sa bonté, il déplore de n’avoir point expérimenté – pour épargner toute douleur à son bien-aimé ami Achras – l’acuité dudit pal sur de simples larbins.

Sol fa sol la sol, fa mi ré ut, ut ut. Une chaise percée se place d’elle-même, pour le plus grand confort du désiré patient, au-dessus du pal. Et les Palotins, plissant en gracieux sourires leurs museaux léporides, invitent, courtois, M. Achras à s’asseoir.

Malgré la gravité de son âge, l’artificieux Achras élude les menaces faites à son séant ; plantant au sol la poire de son crâne, il montre au ciel le fond de ce vêtement ingénieux que les Gaulois appelèrent braies. Mais tel qu’un mignon Henri III jouant au bilboquet, de sa main herculéenne Ubu lance au zénith la victime de sa basse férocité, que de peur de chute le pal prévenant reçoit en posture correcte.

Et pendant qu’échassier unijambiste, l’empalé tourne en sens divers, en une inconscience de radiomètre, et vire-vire dardant ses yeux glauques, les trois Palotins, barbus de roux, de blanc et de noir, dansent une ronde à l’ombre de sa silhouette cristallisée d’X.

Sol fa sol la sol, fa mi ré ut, ut ut, si do ré mi, mi, ré mi, fa ré ré ré, ravis, en leur cerveau obtus, d’avoir introduit un pal lancéolé en la dernière figure des « lanciers », leur danse chère. Et ils dressent comme des antennes leurs oreilles diaboliques et frétillantes.

Impassible toujours et monotone, grave comme un singe qui cherche poux en tête, le harpiste fait tomber de ses cordes chevelues les notes qui crépitent. Et tout à coup, à leur bruissement clair se mêle le strident bruit d’éventail de la grande aile rouge du rideau qui se déploie.

Et les chandelles de résine pleurent des larmes qui grésillent ; et dans leur fumée d’encens regardent de leurs yeux troubles monter l’âme badine du navré Achras.

II

PHONOGRAPHE

La sirène minérale tient son bien-aimé par la tête, comme un page d’acier serre une robe. Le livre se ferme pour écraser les mouches, 8 nimbés de gaze, abat-jour de lampes charbonnées. Elle plaque ses mains estropiées d’un geste brusque sur la droite et la gauche de la tête de son amant passager, et elle ne le blesse point, la vieille amoureuse, ni ses griffes ne l’écorchent : comme au vent d’hiver les bouts de branches sèches, le temps les a déclouées de son souffle froid. Ses doigts ont roulé sur le sol en jeu de quilles ; paralysés, organes rudimentaires, ils ont disparu ; et comme aux chevaux depuis le déluge, un seul os coiffé d’un seul ongle. Elle ne le blesse point, la vieille amoureuse, ni ses griffes ne l’écorchent : son doigt unique, col de fémur dont un fourmilier a lapé la moelle, greffe son érection cordée aux tragus de l’écouteur. Sabot de cheval, bec d’éguisier, piaffe et farfouille aux tragus qui, pour le métal instillé, t’encorbellent cinq minutes : tes bourdonnements s’étouffent au cérumen dont tu t’es oint depuis des âges, copulant avec tout venant. Et les deux noires sangsues pendent aux oreilles de l’écouteur.

Ainsi elle le tient bien en face, la sirène minérale ; et il doit voir ses yeux qui, si nous les voyions, nous paraîtraient… – Au-dessous d’un plafond vitré, dans une gare… Noires monères mobiles et cahotées, se creusent et cillent les orbites de la sirène minérale. Il doit voir ses yeux et la voir toute, sa tête de chaux blanche et si froide et ses deux uniques bras de poulpe noirs et si froids. Ô le chant des stalactites de cuivre appendues à son palais, et le bruit de fer rouillé du maxillaire inférieur qui se déclenche ! Ô entendre le chant sublime de l’argonaute de porcelaine, que des déménageurs trop pressés ont laissée emplie de rouleaux fêlés de cordes de piano. La mandibule s’abaisse et se relève comme une touche, mais empêtre ses dents cassées au bris des cordes et des marteaux :

 

Ô ma tête, ma tête, ma tête – Toute blanche sous le ciel de soie ! – Ils ont pris ma tête, ma tête – Et l’ont mise dans une boîte à thé !

Ô la canicule des laques ! – Le caramel de mes bras flasques – Qui montent, montent hors des draps moites. – Ô me plonger dans la chair fraîche !

Ô ma tête, ma tête, ma tête ! – Sois mon oreiller dans ma boîte. – Dedans. – Mets ta chair fraîche pour mes dents. – Ma tête, hibou économe – A grappillé de la chair d’homme – Et l’a mise dans une boîte à thé.

 

La vieille sirène tombée au fond d’un lac pétrificateur, le chant des vieilles sirènes que la cristallisation paralyse, éclate et s’embrase comme un peu de poudre au contact des deux charbons de cornue qui brûlent de notes lumineuses les tympans de l’écouteur. L’inanimé froid se réchauffe et redevient mobile au contact de la chaude cervelle, à travers les oreilles percées de clous. Voici que les paroles se dégèlent par les airs de la mer boréale. La vieille sirène n’était qu’en léthargie, pas tout à fait morte, car la mort se prouve à la rigueur sanglée des maxillaires. Lève-toi, abaisse-toi, mandibule, et fais des croix de ton bâton de chef d’orchestre. Bien que tu sois femme, je vois sur le mur l’ombre de ta barbe, comme un arbre miré dans l’eau, comme un lichen sur une pierre, ou plutôt comme un varech soudé à la bâillante mandibule inférieure de la nacre d’une huître perlière. Chantez, stalactites de cuivre, dans les cavernes sous-marines, rouillez vos cordes d’acier au sel de la mer. Chantez toujours, pour que celui qui vous écoute ne se détourne pas. Mais il ne se détournera pas : la sirène minérale tient son bien-aimé par la tête comme un page d’acier serre une robe.

III

L’ART ET LA SCIENCE

SCÈNE PREMIÈRE

Des hommes feuille-morte groupent autour d’un falot leur phalange de phalènes. Barbapoux coryphée chante :

HYMNE

Roule dans le gouffre, trône de Silène ! Roule dans le gouffre, autel de Bacchus ! Plonge dans le gouffre, maison de Diogène ! Sacrilèges ouvriers, dans l’humide et le noir jetons les symboles de la philosophie et des dieux antiques. Sous nos mains magiques, l’humide et le noir s’épandent en libations qui fécondent la terre. Et grâce à nous seuls le blé germe et vit comme dans l’oubli des siècles par les champs des Pharaons.

Et, par notre art sans parèdre, l’Immonde est glorifié. Portons les vases qui puisent de nos mains artistes. Identifiés à notre Œuvre, plongeons-y jusqu’à nos genoux. Les flots de l’humide et du noir déferlent sur nos cnémides. Les vapeurs de l’abîme, brune tête de démon, s’élèvent. Mais d’en haut sur nous pleure joyeuse la lumière ; et dans notre ciel est un nimbe.

 

SCÈNE II

UBU

La sphère est la forme parfaite. Le soleil est l’astre parfait. En nous rien n’est si parfait que la tête, toujours vers le soleil levée, et tendant vers sa forme ; sinon l’œil, miroir de cet astre et semblable à lui.

La sphère est la forme des anges. À l’homme n’est donné que d’être ange incomplet. Plus parfait que le cylindre, moins parfait que la sphère, du Tonneau radie le corps hyperphysique. Nous, son isomorphe, sommes beau.

L’homme ébloui s’incline devant notre Beauté, reflet inconscient de notre âme de Sage. Et tous doivent à nos genoux, respectueux, brûler l’encens. Mais des gnomes plongés dans des gouffres sans nom blasphèment notre Image, en souillant le symbole dans l’humide et le noir. Jaloux de notre forme auguste, vengeons-nous, privant de leur salaire ces ouvriers que nul ne voudra désormais voir exercer leur art. Car dans notre Science nous leur substituerons les grands Serpents d’Airain que nous avons créés, Avaleurs de l’immonde ;

Qui frémissants se plongent avec des hoquets rauques, par les antres étroits où la lumière meurt ; et revenus au jour, comme le cormoran esclave du pêcheur, dégorgent leur butin de leur gueule béante.

 

SCÈNE III

BARBAPOUX, Mme UBU

BARBAPOUX : Ô suis-moi dans ces lieux, où sur les murs blanchis des paumes ont gravé pour chasser les esprits de brunis pentagrammes ; viens dans cet atelier où j’exerçai mon art ; aux dalles de tombeau, où le crâne se creuse avec ses deux fémurs ; qui nous promet l’oubli, le silence et l’oubli ; où la rouille qui ronge a rampé sur les murs et souillé les grimoires !

À l’insu du seigneur de ce manoir antique, du très bénin Achras, notre amour en ces lieux où sur les murs se gravent de brunis pentagrammes, vient chercher un asile. Et je t’offre mon cœur et je te tends ma main, où tu mettras ta main et ce qu’à ton époux tu volas de Phynance.

VOIX D’UBU, en dehors, perdue dans l’éloignement : Qui parle de Phynance ? De par notre Gidouille auguste et tubiforme ? Nous n’en avons que faire, car nous avons ravi sa phynance à l’aimable et très courtois Achras ; nous l’empalâmes et nous prîmes sa maison ; et dans cette maison nous cherchons maintenant, poussé par nos remords, où nous pourrions lui rendre la part matérielle et vulgaire de ce que nous lui avons pris, savoir, de son repas.

VOIX AIGRELETTES, encore plus éloignées : Éclairez, frères, la route de notre maître, gros pèlerin. Nous le suivons joyeux sans doute : dans de grandes caisses en fer-blanc empilés la semaine entière, c’est le dimanche seulement qu’on peut respirer le libre air. Palefreniers des Serpents d’Airain, c’est nous les Pa, c’est nous les Pa, c’est nous les Palotins.

Mme UBU : C’est M. Ubu, je suis perdue !

BARBAPOUX : Par le guichet en as de carreau, je vois au loin ses cornes qui fulgurent. Où me cacher ?

VOIX D’UBU : Kérubs du Tonneau suprême, illuminez-nous dans notre exode vers ces lieux où nous ne prîmes point encore siège. Herdanpo, Mousched-Gogh, Quatre-zoneilles, éclairez ici !

BARBAPOUX : Plongeons dans ces souterrains glauques.

Mme UBU : Y penses-tu, mon doux enfant ? Tu vas te tuer.

BARBAPOUX : Me tuer ? Par Gog et Magog, on vit, on respire là-dedans. C’est là-dedans que je travaille. Une, deux, houp !

SCÈNE IV

Un Être long et maigre, émergeant comme un ver au moment où Barbapoux plonge.

— Ouf ! quel choc ! mon crâne en bourdonne !

BARBAPOUX : Comme un tonneau vide.

L’ÊTRE : Le vôtre ne bourdonne pas ?

BARBAPOUX : Aucunement.

L’ÊTRE : Comme un pot fêlé. J’y ai l’œil.

BARBAPOUX : Plutôt l’air d’un œil au fond d’un pot de chambre.

L’ÊTRE : J’ai en effet l’honneur d’être la Conscience de M. Ubu.

BARBAPOUX : C’est lui qui a précipité dans ce trou votre immatérielle personne ?

L’ÊTRE : Je l’ai mérité, je l’ai tourmenté, il m’a puni.

Mme UBU : Pauvre jeune homme…

VOIX DES PALOTINS, très rapprochées : L’oreille au vent, en rangs pressés, on marche d’une allure guerrière, et les gens qui nous voient passer nous prennent pour des militaires…

BARBAPOUX : C’est pourquoi tu vas rentrer, et moi aussi, et Mme Ubu aussi !

 

Descendant.

 

LES PALOTINS, derrière la porte : C’est nous les Palotins ! Nous boulottons par une charnière, nous pissons par un robinet, et nous respirons l’atmosphère au moyen d’un tube coudé ! C’est nous les Palotins !

UBU : Entrez, cornegidouille !

SCÈNE V

LES PALOTINS, portant des torches vertes ; UBU

UBU. Sans dire un mot, il prend siège ; tout s’effondre ; il ressort en vertu du principe d’Archimède. Alors très simple et digne : Les Serpents d’Airain ne fonctionnent donc point ? Répondez, ou je vous vais décerveler.

SCÈNE VI

LES MÊMES, BARBAPOUX, montrant sa tête

LA TÊTE DE BARBAPOUX : Ils ne marchent point, ils sont arrêtés. C’est comme votre machine à décerveler, une sale boutique, je ne la crains guère. Vous voyez bien que les tonneaux valent mieux que toute l’herpétologie ahénéenne. En tombant et en ressortant, vous avez fait plus de la moitié de l’ouvrage.

UBU : De par ma chandelle verte, je te vais arracher les yeux, tonneau, citrouille, rebut de l’humanité. Décervelez, coupez les oreilles !

 

Il le renfonce.

 

SCÈNE VII

Apothéose

UBU, établi sur sa base. LES PALOTINS l’illuminent.

HYMNE DES PALOTINS

Brûlez, torches de mort ! Pleurez de vos yeux verts ! Ce que l’homme dévore, il lui donne la vie et l’unit à son corps. Ce qu’il rend à la terre, il le rend à la nuit. Pleurez, torches de mort !

Il le jette en des gouffres ainsi qu’en un Tartare, par des chemins tortus où la hâtive chute sonne des tintamarres. Ô chute dans la nuit, dans l’humide et le noir ! Le nimbe de clarté qui brillait sur la nuit, le corps de l’assassin comme un écran le bouche. Pleurez, torches de mort, pleurez de vos yeux verts !

BERCEUSE DU MORT POUR S’ENDORMIR

 

Le grand portrait pendu au mur,

solaire sous sa tente obscure,

 

dans les plis du fantôme blanc

qui me couve hausse son front lent.

 

Ô que pâle est mon front lunaire

sous les étoiles septénaires.

 

Le portrait de mon front mural

a sucé tout mon sang qui râle.

 

Le vampire hume dans mon cou

et mes artères des airs fous,

 

cependant que les araignées

trottent de mes mains décharnées

 

avec leurs toiles de velours,

bagues où s’empêtrent mes doigts lourds.

 

Qui donc a caché sous ma glotte

un pipeau moisi de hulotte,

 

m’empêchant d’ouïr les navettes

tisser de mes cierges squelettes ?

 

À leur pointe des papillons

Ont des élytres de grillons

 

et s’en vont voler sur les fleurs

de la tenture de pâleurs.

 

Leurs ailes jaunes sont des tuiles

dont on bat les cartes mobiles ;

 

et du plafond qui dort très calme,

du plafond plat tombent des lames…

 

Puissent mes os rester intacts

dans leur fourreau de chair compacte,

 

rester intacts jusques à l’heure

où se débat le corps qui meurt,

 

où la peau fait comme une vitre

transparente à l’âme, et se vitre

 

l’œil de méduse à tentacules…

Des poulpes noirs autour circulent,

 

faisant des ronds avec leurs mains

pour figurer les lendemains.

 

Le cierge hausse son cœur qui pleure

de clepsydre me comptant l’heure ;

 

cependant que des Absalons

indifférents des rideaux longs

 

larmoient les pieds mous dans le vague.

Voici qu’une petite vague

 

mousseuse aux oreilles de lièvre

ou d’escargot vient sur mes lèvres,

 

et que mes narines de vœux

ont respiré des pastels bleus.

 

De mes genoux que le poids gonfle

se dégrafent mes pesants ongles :

 

très doucement je me déplie

comme un habit dans mon grand lit,

 

dont on verrait flotter les manches

au vent des cloches des dimanches.

 

Les sonneurs de leurs bras très las

abattront des cloches des glas…

 

Je vois leurs cloches sous les nues

bâiller des langues inconnues…

 

Dans le ciel où le jour s’efface

Splendit voilée la Sainte-Face…

L’OPIUM

Suçant de mes lèvres brûlantes de fièvre le biberon lourd où dormait l’oubli, au fauteuil béant mes mains de cadavre se crispèrent, et mes yeux agrandis, besicles d’augure, volèrent au ciel blanc où les chevauchantes Walkures tournent dans les spirales sonores des engoulevents.

Et mon corps astral, frappant du talon mon terrestre corps, partit pèlerin, laissant en mes nerfs un frémissement de guitare.

Et j’entrai dans une morgue immense, où les morts dormaient en postures repliées, les bras croisés, le mollet droit au talon gauche, les têtes renversées sur les poitrines. Et des travailleurs – étaient-ce des morts aussi, le sais-je ? – les épongeaient, actifs, admirables. Leurs grosses éponges sont des cervelles où rampent des filets veineux. Et l’eau se fige sur les morts glacés comme un gras vernis, d’où émergent des cheveux herbus d’étangs ; et l’eau se fige sur les dalles sans fin, et l’eau ruisselle en murs transparents, et leur fait des vitrines. Et quoique figée et glacée toujours, toujours elle court.

Et mon corps astral hâtait après elle ses pieds de silence. Elle courait sans relâche, montant ou descendant, sans souci des lois de la pesanteur que pour s’entasser en masses imposantes. Et je vis un endroit où les unes sur les autres ses vagues montaient et se surplombaient en éperdus escaliers lanques. Et je me hissai aux marches, coudoyant une foule sans nombre, foule d’émeute ou foule joyeuse, sans glisser, combien que la glace pleurât des larmes vertes, par l’escalier si à pic que je l’embrassais comme une échelle. Et au haut s’aplanissait l’eau perpétuellement profonde, où des loutres silencieuses et de muets rats d’eau tordaient les hélices de leur queue. Et je redescendis, ennuyé que la foule m’empêchât de les voir ; je redescendis embrassant les degrés de glace. Un tel froid se vrilla jusqu’à mes os. Que les morts, à mes pieds, au bas des marches, me semblèrent tièdes et vivants, malgré leurs cils collés et leurs lèvres bavantes et leurs narines d’escargots fermés ; et qu’à l’horizon éloigné mon corps terrestre me parut claquer des dents et serrer dans ses bras sans les pouvoir réchauffer ses côtes de stalactites. Et, descendu, l’escalier aux marches de lentille m’aveugla de son éclair jaune.

Et un employé poli qui lavait les morts me dit : « Ne vous plaignez plus, il y a cent ans que nous n’existons plus ; suivez le corridor en face, en comptant les années. Trente ans plus loin vous trouverez une morgue où les poètes ronflent, où des téléphones causent aux morts à travers les parois de glace ; où par des guichets spéciaux les assassins reconnaissent. »

Et trente ans plus loin, tournant le bouton de cuivre, j’entrai dans une salle – telle un bureau de télégraphe – où un homme, la plume à l’oreille, m’ayant demandé ce que je désirais, à l’aventure, je répondis : « Je viens pour le mort n° 4 ».

— La preuve que vous l’avez tué ? Pas de papiers, pas de couteau estampillé ? N’importe, je me fie à votre air honnête ; au sixième guichet, touchez l’argent qu’il avait sur lui. »

Et, un papier bleu remis au caissier, le gousset tintinnabulant, je montai dans un des omnibus du pays de l’Opium ;

Qui s’évanouit sous moi devant une grande cage, aux barreaux en allée de pins. Et là, un grand aigle à tête blanche bénissait et ramait tour à tour et tendait aux vents qui ne soufflaient pas ses ailes infinies, et creusait dans les ordures en gouttes du fond de sa cage des sillons avec ses pennes de rasoir. Et il virait sans cesse des yeux de noix de coco sculptées, semblables à ceux adoptés par les caméléons. Je ne vis point son perchoir, si enfoui sous les plumes de son ventre qu’il semblait juché sur ses ailes comme sur deux béquilles.

Et ma vue descendant de sa cage en pigeonnier, éclaira d’un rayon, dans une niche inférieure, un renne gambadant risible, cramponnant à un perchoir ses quatre sabots fendus. Ses bois en aigrette se relevaient jaunes comme la huppe du cacatoès, et à son perchoir, attaché par le cou, pendait un ivrogne, chargé d’expliquer au public l’usage de l’animal et ses propriétés. À réguliers intervalles, quémandant à boire, il tombait sur le sol et ronflait les yeux ouverts insoucieux pour ses prunelles, des pieds fourchus et des cornes effilées.

Négligent de ce banal spectacle, à peine regardai-je les haies qui bordaient ma route et leurs fructifères troncs moussus chargés de symétriques chevêches, noires lamées de blanc.

Or, j’avais dans les mains – depuis quel instant ? – un livre – écrit par moi, certes ; quand et comment ? point conscience, – où était prévu et rapporté, en gothique bleu de ciel, tout ce que je devais voir, tout ce que je devais penser dans la suite. Et les lettres étaient des figures.

 

Sous les voûtes de la cathédrale je me retrouve clamant des incantations bachiques, et les cardinaux augustes me reprochent cette inconvenance. Et pour mieux me confondre, les voici soudain, évêques et cardinaux, diacres et sous-diacres, formant un orchestre. Le pape bat la mesure, et les cuivres grondent et les piliers s’amollissent pour faire place aux manches des contrebasses démesurées. Et l’hymne infernal commence :

 

Peuple, auditez ma vocale angélie !

Ouvrez vos auditifs canaux !

 

Les murs s’écartent, les voûtes s’élèvent comme des ballons dont on verrait l’intérieur, et les colonnes poussent rapides pour soutenir l’étendue sans cesse accrue de l’architecture titanesque.

 

Et prêtez votre oreille aux chahuts infernaux !

 

Ce cri, l’ai-je poussé ? Toujours est-il qu’une accusation s’élabore à grand orchestre, que je suis condamné, et qu’avant de me saisir, l’orchestre innombrable va m’éructer l’arrêt. Les archets vers moi se pointent, et les trombones mugissent contre mon tympan :

 

Ouvrez vos auditifs canaux.

 

Et l’on va me saisir, soudé où je suis contre une balustrade de chœur. Mes gants, ma canne et mon chapeau ? où sont-ils ? que je ne reste pas dans un pareil endroit. Mon pardessus ? Bon, voici par terre mon corps terrestre. Une manche et puis l’autre, le voilà vêtu. Il n’est plus gelé, et à volonté les pieds l’un devant l’autre se placent. Me voici revenu à mon fauteuil primordial, et toutes choses sont en état, sauf mon narghilé à opium, qu’il m’irait de recharger.

LA RÉGULARITÉ DE LA CHÂSSE

I

Châsse claire où s’endort mon amour chaste et cher,

Je m’abrite en ton ombre infinie et charmante,

Sur le sol des tombeaux où la terre est la chair…

Mais sur ton corps frileux tu ramènes ta mante.

 

Rêve ! rêve et repose ! Écoute, bruit berceur,

Voler vers le ciel vain les voix vagues des vierges.

Elles n’ont point filé le linceul de leur sœur…

Croissez, ô doigts de cire et blêmissants des cierges.

 

Main maigrie et maudite où menace la mort !

Ô Temps ! n’épanche plus l’urne des campanules

En gouttes lourdes… Hors de la flamme qui mord

Naît une nef noyée en des nuits noires, nulles ;

 

Puis les piliers polis poussent comme des pins,

Et les torchères sont des poings de parricides.

Et la flamme peureuse oscille aux vitraux peints

Qui lancent à la nuit leurs lames translucides…

 

L’orgue soupire et gronde en sa trompe d’airain

Des sons sinistres et sourds, des voix comme celles

Des morts roulés sans trêve au courant souterrain…

Des sylphes font chanter les clairs violoncelles.

 

C’est le bal de l’abîme où l’amour est sans fin ;

Et la danse vous noie en sa houleuse alcôve.

La bouche de la tombe encore ouverte a faim ;

Mais ma main mince mord la mer de moire mauve…

 

Puis l’engourdissement délicieux des soirs

Vient poser sur mon cou son bras fort ; et m’effleurent

Les lents vols sur les murs lourds des longs voiles noirs…

Seules les lampes d’or ouvrent leurs yeux qui pleurent.

II

Pris

Dans l’eau calme de granit gris,

nous voguons sur la lagune dolente.

Notre gondole et ses feux d’or

dort

lente.

 

Dais

d’un ciel de cendre finlandais

où vont se perdant loin les mornes berges,

n’obscurcis plus, blêmes fanaux,

nos

cierges.

 

Nef

dont l’avant tombe à pic et bref,

abats tes mâts, tes voiles, noires trames ;

glisse sur les flots marcescents

sans

rames.

 

Puis

dans l’air froid comme un fond de puits

l’orgue nous berçant ouate sa fanfare.

Le vitrail nous montre, écusson,

son

phare.

 

Clair,

un vol d’esprits flotte dans l’air :

corps aériens transparents, blancs linges,

inquiétants regards dardés

des

sphinges.

 

Et

le criblant d’un jeu de palet,

fins disques, brillez au toit gris des limbes

mornes et des souvenirs feus,

bleus

nimbes…

 

La

gondole spectre que hala

la mort sous les ponts de pierre en ogive,

illuminant son bord brodé

dé-

rive.

 

Mis

tout droits dans le fond, endormis,

nous levons nos yeux morts aux architraves,

d’où les cloches nous versent leurs

pleurs

graves.

TAPISSERIES

D’après et pour Munthe.

I

LA PEUR

Roses de feu, blanches d’effroi,

Les trois Filles sur le mur froid

Regardent luire les grimoires ;

Et les spectres de leurs mémoires

Sont évoqués sur les parquets,

Avec l’ombre de doigts marqués

Aux murs de leurs chemises blanches,

Et de griffes comme des branches.

 

Le poêle noir frémit et mord

Des dents de sa tête de mort

Le silence qui rampe autour.

Le poêle noir, comme une tour

Prêtant secours à trois guerrières

Ouvre ses yeux de meurtrières.

 

Roses de feu, blanches d’effroi,

En longues chemises de cygnes,

Les trois Filles, sur le mur froid

Regardant grimacer les signes

Ouvrent, les bras d’effroi liés,

Leurs yeux comme des boucliers.

II

LA PRINCESSE MANDRAGORE

De sa baguette d’or, la Fée

Parmi la forêt étouffée

Sous les plis des ombrages lourds

A conduit la Princesse pâle

Et par son ordre, le velours

De la mousse à ses pieds d’opale

A mis des mules de carcans.

 

Et sur sa robe des clinquants

Stillent des gouttes de rosée.

Et les champignons à ses pieds

Prosternent leur tête rasée.

Les lapins hors de leurs clapiers,

Les limaces, cendre d’un âtre

Pétri de boue et de limons,

Ont levé leurs fronts de démons

Vers la triomphante marâtre.

 

La Princesse reste debout

Comme un arbre où la sève bout,

La Princesse reste rigide ;

Et, passant sur son front algide,

Tous les ouragans des effrois

Lancent au ciel ses cheveux droits.

III

AU REPAIRE DES GÉANTS

J’en ai vu trois, j’en ai vu six,

Des Géants monstrueux assis

Sur les talus et les glacis

Et sur les piédestaux de marbres,

Avec leurs gros bras raccourcis,

Et leurs barbes comme des arbres,

Et leurs cheveux flambant au vent

Sur l’immobile paravent

Des murailles monumentales. –

J’ai vu six Géants dans leurs Stalles.

 

Et sous leurs sourcils broussailleux,

J’ai vu – j’ai vu luire leurs yeux

D’or comme l’or de deux essieux

Tournant sous un char funéraire.

Ce sont six vaches qu’on va traire,

Rocs au lac de leur lait passant,

Les six Géants, pieds dans le sang.

Leurs doigts maigres, comme des torches,

Brassent le sang qui les éteint ;

De leur sang noir leur corps se teint,

Et leurs jambes comme des porches.

 

Et sur le cou du Roi Géant

Grimace un crâne de néant.

Pas de tête sur ses épaules.

Ses poings, branchus comme des saules,

Sont bénissants et triomphants,

Cierges clairs au repaire sombre.

Deux grandes ailes de Harfangs

Sur son cou cisaillent dans l’ombre.

 

Le Géant a planté son doigt

Dans un grand navire qui doit

Passer le lac de son empire.

Son doigt est le mât du navire.

Et des ours bruns courbent leur dos

Sous leurs fourrures pour fardeaux,

Courbent leur échine de flamme.

La tempête en fait une lame

De scie ou des murs à créneaux

Ou des follets sur des fourneaux.

Ils rament sur l’eau bouillonnante

Rythmant la danse frissonnante

Des bruns frisons de leurs toisons

Aux coups de fouet des horizons.

 

La Princesse pâle à la proue,

Les yeux aux dos de ses rameurs,

Voit tournoyer comme une roue

Un grand oiseau dans les rumeurs

Et les tonnerres du repaire.

Le grand oiseau vert au long cou

Tord ses ailes fortes, espère

Voler contre l’ouragan fou.

Dans le repaire un oiseau rôde,

Un grand pélican d’émeraude,

Toujours avec des efforts neufs…

Les vents mouvants en font des nœuds.

 

Impassibles parmi, très lentes,

Reines des épouvantements,

Voici ramper aux murs dormants

De grandes monères sanglantes.

LES CINQ SENS

I

LE TACT

Roulé dans une serviette comme dans un petit linceul la momie d’un singe, je l’emporte à travers l’ombre visqueuse dont mon passage écarte les rideaux mous. Et les muscles doivent se faire plus forts pour marcher dans cette obscurité, qui repousse les corps comme l’eau le liège. Mes pieds reçoivent des dalles un frôlement douloureux, et la lime du granit vient mordre les semelles. J’étends les bras pour écarter l’ombre jusqu’aux murs de la salle, et mes doigts se heurtent à de longs cylindres irréguliers. À droite et à gauche il faut ranger les os branchus, et parfois la main s’effraie au contact flasque de poitrines desséchées : l’écorce des momies tombe, par plaques, comme d’un platane ; et peut-être vont s’attacher à moi, émergées de ces arbres brunis, les dryades squelettes. Mais leurs paumes griffues m’épargnent. Il est toujours là, le Fœtus qu’on m’a chargé de porter en place honorable parmi ses pareils ; et son corps, naguère de nèfle ridée, à mes mains qui viennent de palper des os donne l’impression douce de l’émail. Et, fendant l’ombre de l’épaule ainsi que d’une proue, je l’emporte respectueux, accroupi dans mes mains jointes, comme un Bouddha de porcelaine.

II

L’ODORAT

Je l’emporte à travers le tremblement sans forme et sans couleur de la poussière morte. L’air se hante d’esprits invisibles mais non immatériels : une poudre ténue monte des os en effluves et me précède comme la lumineuse colonne mystique. Les plis de la serviette où je l’emporte battent l’air de leur simoun ; et les trombes de sable irritées se retournent et m’étouffent. Les pas rythmés sur les escaliers sans fin rythment la danse des sables ; et les atomes incubes viennent tambouriner mes narines à intervalles réguliers, comme le flux d’une mer, et les corrodent de l’âcre brûlure de l’ammoniaque. C’est l’accompagnement sourd d’une marche indienne ; et ballotté au bout de mes bras inconscients, le Fœtus accroupi se tapit et s’endort, bercé par la houle des dromadaires.

La sèche poussière tarit la gorge ; j’ai dû boire il y a longtemps, bien longtemps, boire à longs traits une outre pleine. Car je la tiens encore, cette outre fripée, affaissée et racornie dans mes mains ; et des relents de choses desséchées en montent. Au moins de l’air, de l’air humide que me cache le ciel lourd de ces voûtes impénétrables ! Et la fenêtre tourne son gouvernail dans la mer d’huile noire. Tout est noir, les astres sont irréparablement fuis du ciel, et le noir est absolu partout, sans nul clapotement glauque.

III

L’OUÏE

Par la fenêtre ouverte le vent joyeux se précipite, et passe sur l’ombre avec un frottement grave, comme sur une corde de contrebasse. Il gémit en traversant les fourrés et les taillis d’os que je devine à leur cliquetis d’anche ; et la nuit enfermée dans les cages à perroquets des côtes barytone, comme l’air dans les tonneaux cerclés ou les cercueils qu’on cloue. Il agite doucement les andouillers feuillus d’un cerf gigantesque, et les frondaisons palpitent comme des ailes de tête de mort. Et les longues flûtes éoliennes des cétacés, séries de vertèbres rabouties par des viroles de cuivre, attendent qui joue. Des araignées qui délogent écorchent le sol de leurs petites griffes ; et de tous ces bruits la perception est si nette, qu’on distingue encore parmi se tourner dans les orbites les yeux de néant des squelettes.

Dans la clef du bocal ouvert, le vent souffle oblique ; c’est le son pur et liquide de l’alcool avec ses petites vagues. Et comme il m’est interdit d’allumer une flamme, je vais remplir ma mission dans l’ombre, avec un remords réel, comme qui va jeter de la berge aux profonds remous le pante qui passe.

Tels les otaries qui plongent, et à chaque plongeon poussent un hoquet rauque, bouteilles noires qui s’emplissent, il tombe en l’humide prison de verre. Et après un choc sur le plat tremplin de la surface, il descend doucement, doucement, comme un ballon qui atterrit. Il me semble que je l’ai jeté dans un puits, et que par lâcheté je suis fier d’avoir la main assez forte pour fermer un puits d’un couvercle cacheté à la cire.

IV

LA VUE

Le falot bâille et souffle la lueur, et apparaissent les hauts plafonds et les murs nus ; et les marches des escaliers et leurs ombres se détachent alternatives, blanches et noires comme un clavier. Et au détour du chemin circulaire se représente ce grand cerf où j’avais entendu souffler les vents. Derrière, à perte de vue trotte lourdement une meute de molosses squelettes, à qui instinctivement je livre passage. Béhémoths aux têtes bestiales, aux défenses en nombre divers, pressent leur troupeau ; mais l’on n’entend point cliqueter sur les dalles leurs sabots fendus, car des piqueurs invisibles les tiennent rivés au mur par des laisses et des carcans de cuivre. Des ceps de cuivre paralysent tous leurs membres et des liens de cuivre encore arrêtent sur ses jarrets éperdus le grand cerf qui détale devant eux, le grand cerf aux bois extravagants. Leurs orbites vides nous suivent comme le regard circulaire d’un portrait trop photographique ; le léviathan décharné, « carcasse » de Raphaël, se retournerait pour nous mordre ; mais cinq mains de bronze jaillies de terre comme des piliers de cathédrale maintiennent rigide sa longue échine de vaisseau qu’on construit. Les êtres sabbatiques sont figés dans leurs convulsions : mais l’homme a désespéré de clore jamais l’abîme espion de leurs paupières. Et sur les murs très clairs, derrière les minceurs des os, se figent aussi les ombres, comme des découpures collées de papier noir.

… Vraiment, s’il me semblait commettre un crime, c’était bien à tort. Il s’est épanoui dans son vase comme un bouquet qu’on arrose. Et des bulles d’air, irritées et irisées, sous la clarté crue de la lampe, restent accrochées aux plis non encore défaits de sa face. Ses paupières s’écartent, ses lèvres s’ouvrent en un vague sourire. Il a emporté de l’air aux oreilles comme un insecte d’eau qui plonge. Ses yeux et sa bouche me regardent de ce regard mystique dont vous inquiète tel masque en pâte de verre. Mais mes doigts maladroits agitent le vase, les bulles s’envolent, et je reste béant devant la figure bête de poupard de caoutchouc qui s’étale.

V

LE GOÛT

Ma lampe a piqué de points clairs les dents des monstres les plus proches. Les effraies empaillées, sous leur masque de velours blanc percé d’yeux en étui de peigne, ouvrent leur bec de ciseaux. L’infini troupeau des quadrupèdes décharnés se couche comme un chien qui quête un os, et l’immense meute attend la curée. Les squelettes pendus par le crâne, immuablement droits et corrects, ouvrent sans bruit leurs lèvres jaunes en des sourires de gourmets, et les momies rapprochent leurs cagneuses rotules de casse-noisettes bruns. Je ne suis que le maître d’hôtel qui leur apporte inconscient un hors-d’œuvre pour leur prochain sabbat – car, en le cristal du bocal, sur la tablette de l’armoire vitrée, déjà ballonné d’alcool clair, s’épanouit le Fœtus comme un gros fruit des Îles.

L’HOMME À LA HACHE

D’après et pour P. Gauguin.

 

À l’horizon, par les brouillards,

Les tintamarres des hasards,

Vagues, nous armons nos démons

Dans l’entre-deux sournois des monts.

 

Au rivage que nous fermons

Dome un géant sur les limons.

Nous rampons à ses pieds, lézards.

Lui, sur son char tel un César

 

Ou sur un piédestal de marbre,

Taille une barque en un tronc d’arbre

Pour debout dessus nous poursuivre

 

Jusqu’à la fin verte des lieues.

Du rivage ses bras de cuivre

Lèvent au ciel la hache bleue.

LES PROLÉGOMÈNES DE HALDERNABLOU

I

Écoutez ce que je vis suspendu sur l’étoile Algol cependant que tombait la pluie de soufre, et comment j’aurais recueilli les pennes du poisson volant si je ne m’étais attardé à écouter les quatre oiseaux symétriques devisant sur le calvaire.

 

Sous le ciel vert enfer les colonnades haussent de leurs poings dont les veines s’éclaboussent en chapiteaux feuillus les dômes dont luisent les boucliers.

Sous la pluie de soufre et de bitume, la ville railleuse ouvre ses parasols, mais bientôt les grandes tortues aux pattes éléphantiasiques restent hébétées, plantées sur le lac terne où ne se mirent point leurs plastrons d’or.

Et par-dessus passent et repassent, ouvrent et ferment leurs éventails les chauves-souris aux ailes de carton brûlé.

Et toujours la ville hausse ses poings de menace vers le ciel d’où l’accable son Ennemi. Mais Dieu n’accorde point à ses yeux son envergure qui tout traverse : bien loin au-dessous ses orteils ont pour bagues les filons de l’or souterrain, que le divin vendangeur écrase pour qu’en monte comme un parfum la lumière : bien loin au-dessus sa grande barbe balaie les nuages, et ses doigts quand il réfléchit dans la noire tapisserie firmamentaire percent des trous. Mais de l’étoile Algol – où j’étais monté d’un bond, pour contempler cette scène reculée dont l’image se perd comme les cercles qui s’éloignent d’une pierre qu’on jette à travers l’infini liquide – je vis son Phallus sacré, que les Indous appellent Lingam, ramper à travers un temple croulant. Il inclina sa tour d’ivoire, et son crâne naïf qui n’a point encore de suture sagittale, pareil à l’œil d’un caméléon albinos.

Et le grand Phallus, comme un serpent d’eau et surtout comme une galère à trois rangs de rames, glissa sur la nappe unie du bitume. Et la foule, aux pieds jusqu’alors soudés comme des mouches en un pot de miel, s’écartant du monstre, rayonna dans les éclats des mille pieds du scolopendre.

Et la voix céleste tomba lente et grave comme un parachute : « Tous ceux périront, qui n’ont point respecté mes lois ; ils périront, les mages, les divinateurs et ceux qui consultent les esprits de Python, car ils ont violé la Norme ; et ceux qui s’unissent aux bêtes, car c’est une confusion, et ceux qui ne veulent point, telle que je l’ai créée, reproduire leur race : car ma Règle les abomine. »

Et la pluie de soufre et de bitume tombait avec la voix du haut des nues, couvrait la terre plate et montait peu à peu comme une mer. Et les mages, les divinateurs et ceux qui consultent les esprits de Python et tous ceux que Dieu condamna, semblaient dans la marée montante descendre très lents, ou fondre comme un cierge qu’on pose sur un fer chaud. Et comme le Phallus regardait l’un d’eux, le mage pour l’écouter et retarder la mort intempestive, releva sur sa tête et étendit sur ses bras les grandes ailes de sa robe, abritant sous lui le sol contre la pluie de feu et découvrant à mes yeux son sexe, beau comme un hibou pendu par les griffes.

Et la voix de hautbois module : « Par moi et malgré moi périront ceux qui n’obéirent point à mon Maître et ne m’ont point conservé mon rôle ; ceux qui rêvèrent des sexes plus purs que ceux par Dieu sortis du limon, et inventèrent les dièses et les bémols d’Éros, succédant au plain-chant brutal. »

Et honteux d’en avoir trop dit, honteux d’avoir pitié de ceux disparaissant dans le bitume ouvrant ses trappes, de ses flancs jaillirent soudain deux roses ailes de phénicoptère – du moins elles me parurent telles à la lueur du feu liquide – et il monta tout droit, après avoir rasé la ville plongeante, planant comme un poisson volant.

Sans délai surgit au ciel un cormoran gris de fer, dont le corps lisse couvrait toute la ville, qui le poursuivit en courroux et après lui dans l’air de flamme monta toujours, jusqu’à ce que je ne les vis plus.

Puis je vis soudain comme une neige de grandes plumes tourbillonnantes, tombant du ciel et du couchant invisible, et que flaireront les groins marins des tapirs. Et je descendis pour marcher sur la route où je savais que gisaient maintenant, dans la vallée lointaine, les grandes pennes blanches et noires belles comme des squelettes de baleine.

Je m’avançai vers la Croix d’Or. – César-Antéchrist vous dira. –

II

Vulpian et Aster s’assirent sur les rocs haut-enamourés de leurs simarres. Ô la lubricité de leurs yeux verts et le givre digital de leurs regards de marronnier ! Vulpian et Aster ont dans leurs yeux les bonnes joies des morts, violateurs du néant. Et l’éventail de leurs yeux verts palpite comme les palmiers libyens.

VULPIAN : Je te le dis, ce jour est le jour de notre déshonneur mortel. Où sont les rideaux que nous avons soufflés comme les fumées des arbres ?

ASTER : Le vent aux trois mains a quintuplé son fouet de sibylle. Verse tes doigts sur mes genoux comme la trompe d’un éléphant mort. Le tonnerre a dit : J’écrirai. Et il a mis son tricorne en tempête.

VULPIAN : La nuit et ses opaques épaules d’ivoire a fermé mes yeux sans besicles. Aster, les genêts ont ramifié leurs fulgurites et petites fusées. Et les ajoncs ont fleuri comme des moules qu’on ouvre.

ASTER : Les rocs ont reverdi, et le froid avare a remporté le caviar de ses œufs sous ses paumes. Pourquoi as-tu versé la nuit du reflet de tes dix phallus d’ivoire ?

HALDERNABLOU

Appartient à Remy de Gourmont.

DRAMATIS PERSONÆ

LE DUC HALDERN.

ABLOU, son page.

LA MÈRE.

LA VIEILLE.

LE PAUVRE.

LE PASTEUR DES HIBOUX.

LE CHŒUR, invisible et inconcevable[2].

 

PROLOGUE

Avant l’aurore, dans la forêt triangulaire.

LE CHŒUR, dont la voix s’éloigne.

Sur la plainte des mandragores

Et la pitié des passiflores

Le lombric blanc des enterrements rentre en ses tanières.

 

Le sérail des faces de sable

Soumis au bois de nos sandales

Luit de l’or de toutes ses croix à nos paupières.

 

Le cuivre roux des feuilles mortes

Et la force des vieilles écorces

Sonne et bénit le glas très doux de nos retraites.

 

Rentrons : le jour bientôt se lève.

La cendre de la nuit achève

De fuir avec le sang coulant des sabliers.

 

Les cœurs perdent leur sang qui coule.

Le cerf-volant de nos cagoules

Suspend son spectre aux lointains comme des masques jaunes d’effraies.

 

Que le mort dorme avant l’aurore.

Que le mort dorme avant le premier pleur de la lumière.

Sur la plainte des mandragores

Et la pitié des passiflores

Le lombric blanc des enterrements rentre en ses tanières.

 

ACTE PREMIER

SCÈNE PREMIÈRE

Une avenue. Un monument au fronton grec.

HALDERN, ABLOU

ABLOU : De votre manoir le soir les esclaves au bord des routes. Les mains d’ombre sur ceux qui passent. Les cervelles écrasées sous les troncs d’arbre. Dans des bocaux avec de belles étiquettes ?

HALDERN : Oui, Ablou.

ABLOU : Et des squelettes derrière les portes obéissent, phalanges aux verrous. Et des caméléons vrillés autour des hauts dressoirs virent-virent au soleil leurs yeux comme des pénis de nègres ?

HALDERN : Oui, Ablou.

ABLOU : Et jamais personne n’a visité votre manoir ? Ni homme, ni femme ?

HALDERN : Le pont-levis – lui seul et le hibou remontent la mandibule de leur paupière de soie grise – a ses papilles vierges du sable des hommes méprisés, aveugles du seul Réel, le Surnaturel. J’aime en les femmes – carie et scorie que Dieu extirpa de la grille de leurs côtes – leur servilité, mais je les veux muettes. Dans mon alcôve sainte du buis bénit des chauves-souris, quand en mes bras elles parlent – plainte du thorax des poupées aux doigts des colporteurs – quand elles parlent, je les jette au pied de mon lit, à l’auréole de veilleuse de la tête de mort en sa caverne bâillante, qui m’écoute de ses deux creuses ailes d’épervier blanches et noires. – Hors du sexe seul est l’amour ; je voudrais… quelqu’un qui ne fût ni homme ni femme ni tout à fait monstre, esclave dévoué et qui pût parler sans rompre l’harmonie de mes pensées sublimes ; à qui un baiser fût Stupre démonial. – Quelque homme t’a-t-il dit qu’il t’aimait, Ablou ?

ABLOU : S’il avait été assez hardi – j’aurais fouetté sa joue de mes cinq doigts de pieuvre, ou tout au moins je l’aurais tué.

HALDERN : Je t’aime et te veux à mes pieds, Ablou.

ABLOU : Plaisanterie !

HALDERN : Du nord, du sud, de l’est, de l’ouest, tous ont rampé autour de moi en étoile de sphinx accroupis. Tu es au-dessus des autres, tu deviendras plus vil qu’eux tous. – Et maintenant, tout est entendu, marchons plus loin.

SCÈNE II

Une chambre chez Haldern. Deux chevêches dans une cage.

HALDERN : Mangez, mangez, le hanneton que je vous partage est bien vivant, et il tordait sur la pierre tombale les pattes et la queue d’une crevette luisante. – Ils se le sont partagé en un baiser bizarre : au bec du mâle les blanches dents triangulaires de la scie abdominale stridulent, et sa femelle marmonne les élytres de pin décortiquées, suspendues sur les moutons blancs des cœurs de ses plumes comme des nacelles de tortue frissonnantes et translucides. Zibou, Zibou, embrasse-moi de tes pures lèvres de corne, serre mes doigts de la faux quadruple de ton gantelet. – Zibou, tu as chanté ! Je tordrai sur ton cou de gauche à droite ton crâne isocèle… – Mais non, ce que tu me prédis m’évitera le remords. Zibou : je me souviendrai que tu as chanté ; car ta flûte s’est tue du jour où l’on souda le cercueil de conserves du mort dont la pierre a fait germer le hanneton qui agite le délire déraciné de ses pattes au pal de ton bec comme les membres d’Agamemnon.

SCÈNE III

Dans une gare, sous un plafond vitré. Au fond un soupirail.

HALDERN, ABLOU

ABLOU, au soupirail : La Machine, vie devinée qui se dévide en l’ombre dense.

HALDERN : Le fond de la terre et la pesanteur ont dans leurs mains qui réchauffent ses orteils de mandragore. File ton rouet, féline Drosera. Tourne le charbon lumineux de ta courroie, fleuve Océan qui encorbelle les Ixions païens aux X de bras philosophaux. Tu es embryon par le continu de tes gestes circulaires, mais tu es ton centre et ta circonférence, et tu te penses toi-même, Dieu métallique, essence et idole. Dieu avare, tu retiens de ton trident les deux astres noirs près de jaillir à la gauche et à la droite de tes horizons. Tu Demeures, Dieu un, qui ne veux point de fils qui t’amoindrirait par héritage, et qui créas la Terre, ronde sous ta griffe de cachet, comme la pustule le crapaud. Tu te suffis à toi-même, Onan du métal de ton sexe, et qui baptisas Malthus d’un jet de ta bave bouillante. Gavée des intestins terrestres, tu dépenses ta force dans la rage de tes verticaux cercles d’écureuil, et bourdonnes si douce sur la terre qui te tient en sa glu, que tu sembles le vol de limace ailée de cristal d’une fusiforme macroglosse. – Nous, Pure Pensée, alourdis encore par notre corps trop de chair…

ABLOU : La lumière sur le glauque dais horizontal.

HALDERN : Marellé de plomb en damier, pan de vitrail abattu, les pas par-dessous s’y lisent de l’étage qui nous surplombe. Ils montent et descendent une échelle, les invisibles dont traînent les ombres. Une, deux ; une, deux ; les jambes s’allongent et s’accourcissent comme l’une après l’autre les cornes d’un limaçon alternativement aiguillonnées.

ABLOU : Ici l’aiguillon recule les yeux de gloire.

HALDERN : Ils montent et descendent les escaliers linéaires. Anoblepas des robes de femmes, sur nous passent déhanchés des mouvements amiboïdes de corbeilles qu’on cahote.

ABLOU : Si c’étaient réelles des robes de femme, ta misogynie… Nous nous séparerons…

HALDERN : Écoute !

ABLOU : Un son vague et circulaire comme des sphères de porphyre dont roulent les rapports numériques.

HALDERN : Écoute ! C’est le Pasteur des Hiboux qui passe, que j’entends, qu’unis déjà par plusieurs sens nous entendrons. La Fatalité du Subterrestre est sur nous.

ABLOU : Partons, partons !

HALDERN : Écoute ! (mon amour vaut qu’on s’y intéresse, puisque les Apparitions l’accompagnent…)

Ils se promènent de long en large ; au-dessus, en majeure amplitude, oscillent et croisent leur zénith des ombres rondes, noires et dentelées.

 

SCÈNE IV

LES MÊMES, LE PASTEUR DES HIBOUX
Écrevisse coryphée en l’aquarium supérieur.

LE PASTEUR DES HIBOUX :

Strophe Ire (Pavot).

La volute

Des incantations

S’exhale en fumée et fuit hors des sept trous de ma flûte.

Or frisé des hiboux ocellés, nations

Des solitaires roux méditant sur les troncs

Des ormes difformes et le cuivre lunaire des pierres,

À mon souffle fermez les cymbales de vos paupières

Et les bagues aux doigts de la nuit de l’or de vos yeux de tromblons.

Antistrophe Ier (Passiflore).

Double

À l’horizon la vision trouble

Des rideaux mous s’ouvrant des ailes des hiboux.

Cymbales

Aux trous et aux clous des doigts de gloire,

Les tromblons de leurs yeux sur nous

Dans l’or ocellé de leur tête de ciboire.

Épode Ire (Drosera).

Il ocellera, le hibou,

Son biniou

Des éventails de pleurs mordorés de son cou.

Strophe II (Fougère).

La suédoise ouate à ses doigts bouche et lute

Les polyèdres des orbites de ma flûte.

Antistrophe II (Agaric).

La volute

Du cou du hibou

Blute

L’essaim

Du van des étincelles

Des yeux nyctalopes de ses ailes

Lourd et si bruissant de malchus d’assassins.

Épode II (Mandragore).

Il ocellera, le hibou,

Son biniou

Des éventails de pleurs mordorés de son cou.

Il ocellera, le hibou,

Son biniou

Aux volutes

Des polyèdres des orbites de ma flûte.

SCÈNE V

L’avenue en sens inverse.

HALDERN, ABLOU, LE CHŒUR

HALDERN : Ablou, embrasse-moi.

ABLOU : L’obélisque et la colonne de la fontaine.

HALDERN : L’araignée des préjugés n’a point encore de ses mandibules bénévoles coupé autour de toi sa toile de silence. Ne pouvoir de l’être aimé recevoir une preuve d’amour sans qu’il se croie humilié ! Veux-tu qu’Après je te tende ma paume ouverte, où de la pointe d’un couteau tu graveras les ocellures d’un reliquaire avec quatre oiseaux d’or ?

LE CHŒUR : Le corps du fakir las, très las, se couche sur la route aux bordures de fer. La cadence des monnayeurs fait envoler le spectre réveillé du papillon noir plat comme le givre des lampadaires qui pavonnent. Le corps du fakir las, très las se couche sur la route aux bordures de fer.

HALDERN : Ablou, embrasse-moi. Fraternellement. Et assez de banalités.

ABLOU : Oui, car il faut faire et non dire. (Embrassé.) – J’ai l’intention d’avoir beaucoup de duels.

HALDERN : Comme moi : chute sadique des mannequins. L’épée en son rut sanglant.

ABLOU : Ton tramway qui passe. N’oublie pas le livre que nous avons lu ensemble.

HALDERN : Comme Francesca. – Adieu.

La trompe à gauche, même note que la chevêche.

ABLOU, seul : Est-ce lui qui là-bas fait des bonds énormes, comme pour rattraper un retard inexpliqué ? La rue dépavée par la pointe de ses orteils. Aux angles des pavés retournés on a broyé des pastels rouges. Là-bas le trapèze du livre ouvert sur le marchepied. Il remonte. Pourtant – des soufflets insecticides aux éponges traînées des pavés ont insufflé la garance saupoudrante.

LE CHŒUR : Le corps du fakir las, très las se couche sur la route aux bordures de fer.

ACTE DEUXIÈME

SCÈNE PREMIÈRE

Un carrefour. Une grille. Un chalet devant où transparaît la tête de LA VIEILLE.

HALDERN, ABLOU, LE PAUVRE, LE CHŒUR

ABLOU : Qu’est-ce là ?

HALDERN : Un crapaud barbu, vêtu, mort raidi qu’on n’étendra point sur les dalles des morgues – savoir les points des dominos ! Mais le corps est sur le nombre, et sur le corps le jeu de patience de la vêture inhabitée. – Cul-de-jatte, beau du triangle de tes jambes croisées et de l’horizontalité de ton bras de fakir, la sonore alchimie du cuivre en ta patène de fer-blanc peut-être électrisera l’aiguille descendante où ton poing tinte les heures de misère.

Il met un sou dans la sébile.

LE PAUVRE : Merci, madame.

Haldern abat d’un coup de canne son bras ankylosé.

LE CHŒUR : Les os brisés, le fléau de la main qui pend sous la cravache de l’androgyne. Ha ! ha ! Les taupins monnayés qui ruissellent et tressautent. Un baril de pois sur la pintade du trottoir. Car tel sera par delà les temps déserts le cuivre sphérique de nos yeux d’espoir arrachés.

LA VIEILLE gardienne d’un water-closet chante d’une voix grinçante de cigale prisonnière :

La belle dit à l’amant :

Entrez, entrez, bergerette ;

Noire la langue muette,

Baiser de bouche qui ment ;

Et des morts dans la brouette.

 

LE CHŒUR : Passons, passons, la pluie viendra, pour un prétexte aux étoiles à se mirer sur la terre.

SCÈNE II

Un ciel noir.

ABLOU, HALDERN

ABLOU : Vois, Haldern, l’étoile file, file comme un hibou le feu aux plumes. De celui qui voit une étoile qui file, tout souhait est réalisé. D’agressif deviens victime, intervertissons les rôles. Haldern, je t’aime.

HALDERN : Le souhait se réalise quand avant que s’éteigne la fusée céleste dans le noir la main a dessiné un signe de croix. Ta longue main de caresses est restée dans la mienne. Comparons nos mains. La mienne est plus petite. Aussi large. J’ai une main d’étrangleur.

ABLOU : Tu n’as point non plus fait le signe de croix.

HALDERN : Qu’a besoin des intromissions divines celui qui peut tout par sa seule force ? Viens, je veux que tous les jours tu fasses avec moi de l’escrime et tires au pistolet sur le vol horaire des chauves-souris. Je veux, après t’être avili devant moi, que tu puisses m’en demander raison.

SCÈNE III

La chambre d’Ablou.

ABLOU, HALDERN, SA MÈRE, LE CHŒUR

LE CHŒUR :

L’éclair allume sa lampe et l’éteint pour rire

Et l’enveloppe de son manteau de souris ;

Car devant Balthazar l’éclair fier vient d’écrire

En lettres de bave aux murailles du ciel gris !

 

LA MÈRE : Restez, Haldern. La pluie tombe, et derrière sa grille les éclairs gravent leurs Mané-Thecel-Pharès dans les nues. Restez dans la chambre d’Ablou.

ABLOU : Mais ce n’est pas une femme. (La mère hausse les épaules et sort.) Le jour où nous coucherons ensemble…

HALDERN : Nous irons chacun de notre côté, nous irons chacun de notre côté.

SCÈNE IV

La chambre de Haldern. – Mur de gauche : sur un poêle blanc, dans une niche, une tête de mort sculptée monumentale ; un lit, un reliquaire au-dessus, une Madone dans l’angle. – Au fond : la croix de la fenêtre fermée d’un rideau et d’une table. – Mur de droite : la porte, pan de mur nu avec gant d’escrime exhumant trois doigts de l’ombre, une épée, un pistolet ; la glace en regard de la niche ; on y voit la tête de face. Lampe dans la niche, lampe sur la table, très basses.

HALDERN, ABLOU, LE CHŒUR

ABLOU : Nous sommes assez forts tous deux pour pouvoir tenter l’ascèse. Ta beauté même devant mes yeux, mes yeux, mes mains et tous mes sens resteront comme des squelettes sous une dalle. – Haussons les lampes en éclats aveuglants. – Voici les cheveux dont j’ai moi-même sur ton cou coupé des boucles folles, voici les bras qui pourraient m’étouffer, que j’ai marbrés de mes griffes jalouses ; voici la claire poitrine et les hanches d’androgyne, voici les pieds de fille et les rotules en as de trèfle qui devant moi n’ont jamais plié. Voici le sexe parfait en sa norme comme une panthère endormie. – Jusqu’ici plus que moi tu défies l’ascèse.

LE CHŒUR :

La rôde, la rôde

Qui n’a ni pieds ni piaudes,

Qui n’a qu’une dent

Et qui mange tous les petits enfants.

HALDERN : Assez ! De ses bras de balance la croix d’or du reliquaire pèse le crime avec nos résistances. Les cadres sont des orbites qui luisent. Et là-bas dans l’ombre, une image de Sainte nous regarde, nous regarde malgré elle, clouée au mur comme une effraie par les ailes.

ABLOU : Ne pouvais-tu le dire plus tôt ? Que va-t-il nous arriver maintenant ?

HALDERN : Hausse la lampe.

ABLOU : Non, elle est calme et douce et ne nous voit plus. – Ô ce bruit dans la rue !

HALDERN : C’est un chariot chargé de ferraille.

ABLOU : Le bruit dure bien longtemps, bien longtemps. Que va-t-il nous arriver maintenant ?

HALDERN : Ouvrons une Bible, je me suis souvent bien trouvé de ce mode de divination. Ouvre et pose ton doigt sur le verset.

ABLOU : « LES PORTES DE LA MAISON SERONT CONSUMÉES PAR LE FEU[3]… »

HALDERN : Va-t-en !

ABLOU : Adieu. – Je te souhaite de ne pas avoir trop d’apparitions cette nuit.

HALDERN : Ne descends pas encore la vis interminable des escaliers. Je te donnerai une lampe pour descendre. Les apparitions traversent les serrures fermées à clef, mais le fer les partage en tronçons douloureux et les fumigations des poudres absorbent la vapeur diaphane des esprits. Tire mon épée. J’allume la mèche d’un pistolet.

Une étincelle tombe sur un mouchoir qui brûle sur la table comme une lampe de mort. Silence.

ABLOU : Vite, je la remets au fourreau, je te hais trop.

HALDERN : Je te méprise et j’écrase la mèche comme toi sous mon pied. Va-t-en !

ABLOU : Adieu. Et par la vis interminable des escaliers parle-moi de palier en palier pour dissiper l’essaim des âmes mortes.

HALDERN : Adieu. – Nous dirons ce soir une prière.

ABLOU : N’aie pas trop d’apparitions cette nuit !

SCÈNE V

L’avenue.

HALDERN, ABLOU

HALDERN :… Tu es un bon serviteur.

ABLOU : Assez !…

Ils s’en vont chacun de leur côté.

SCÈNE VI

La chambre de Haldern, les lampes éteintes.

LE CHŒUR, HALDERN

HALDERN : Chauve-souris, doublure de sexe tentaculaire retourné, fourré de chevreuil, desséchant dans un grimoire sa main de gloire ; voile d’artimon aux quotidiennes tempêtes crépusculaires ; ourson ou oursin ; buis bénit, laurier aux murailles ;

Arrête tes zigzags d’éclair dont l’une aile soudain se casse.

Engoulevent, à la gorge luisante de crapaud en peau de Suède, aux griffes de palmier, oiseau des serrures et des toits – le martinet est une enclume de couvreur, inconfusible au vol sibilant de ta clef de ventouse ; –

Écoute-moi.

Crapaud, aux paumes bénissantes d’astéries pentagram-matiques,

Protège-moi.

Hibou ocellé, tour debout avec deux hommes d’armes en aigrette jumelle aux créneaux et pour meurtrières un double nimbe cloué par son centre aux murailles ; nyctalope aux caves cymbales, mamelles d’or à la pointe noire et cariée symétriques horizontalement au-dessus du tétraèdre de ton sternum ; aux paupières de soie gris perle qui clignent comme le flux et le reflux de la mer ;

Conseille-moi.

Mygale, au triangle de ta toile isocèle étagère, prunelles de verre ou gouttes de rosée et pattes noires de luisant métal, épingles dont je voudrais de mes doigts d’ivoire détordre l’octuple grappin pour en transpercer ma chevelure de bismuth ;

Ferme la mort de mes cils au monde extérieur, pour que je réfléchisse dans la nuit de dessous mon crâne, silence seul troublé par le pouls qui tousse des artères de mes yeux sphériques.

Le Chœur passe en ombres dans la lumineuse projections obliquement pendulaire d’un des yeux d’écorché de la tête de mort qui s’ouvre. Phosphorescence des blanches rayures des ailes. Chaque aile, dans la glace, est la fougère d’un thorax aux nervures de côtes crispées.

LE CHŒUR :

Strophe :

La lune ombre de sang l’acier de son croissant.

Le stupre aux ongles tous deux nous marchons chassant

Devant nous les lampadaires en vol de grues

Par l’horizon tendu de noir des mortes rues.

 

Images de Saintes, vos paupières férues

Dans la chambre, de l’Acte à taire, applaudissant

Ironiques en clins éternels, noircissant

L’œil par l’étendue des rues parcourues…

 

Ôtez de devant notre ombre vos yeux de mur,

Comme d’un qu’on va piétiner rampant mobile

Le cheval des tramways révulse un nez obscur…

 

Les lampadaires luisent en angle passant ;

La lune ombre de sang l’acier de son croissant…

Stupre aux ongles, tous deux nous marchons par la ville.

 

Le Livre de l’Acte passé

Sur les rails de fer roule et râle.

Dormez indéfiniment, ô mains trépassées ;

Vous ne refermerez plus vos dents sépulcrales.

Antistrophe :

Là-bas fuit le regard des vieux crabes tourteaux,

Sur les ponts, sur le glas des cloches des bateaux.

Sur les toits perchent des oiseaux monumentaux.

Dos en angle des cercueils, mettez vos manteaux.

 

Mettez vos manteaux bleus et gris, toits centenaires.

Rhinolophes, au nez ferré d’argent, lunaires,

Voletez en signes de croix, noires monères,

Vol erratique des planètes septénaires.

 

Le livre m’a serré de ses pinces de fer

Mieux que les mortes mains n’avaient mordu ma chair.

Ô les lourds patins sur la glace vert enfer !

 

Il avait dit : Toujours ! — Jamais plus ! lui réponds-je.

— Et j’écrase la cervelle comme une éponge

Et la mémoire, dit le corbeau, bec de songe.

 

Sur les toits perchent des corbeaux monumentaux ;

Les toits sont des cercueils qu’ont cloués des marteaux

Au ciel lunaire.

Vent

Ne va pas soulevant

Le toit violet, sur le mur blanc au couvent :

Amour défunt, béni par le héron missionnaire !

Épode :

Le Temps sous les pandanus sonne son cor.

Le petit vieillard rit et grimace encor,

Tombant sous l’hallali torve des cuivrares.

Les caméléons dans leurs glauques simarres

Sont des vrilles de vigne au-dessus des mares

Et du tombeau vert des amours trépassés.

Sabbatiques rosses,

Évêques renversés chevauchant leurs crosses,

Les caméléons volent aux cieux lassés.

 

Or flambe et luit et chevronne au ciel d’opale

Entre ses longs doigts d’épervier de mains pâles

Aux cieux lassés

Le Livre au vol de corbeaux de ses signes trépassés.

 

Le jet de lumière sur le lit dessine un disque allongé de pâleur astrale, goutte d’eau au microscope solaire, où rampent les ombres amiboïdes. Haldern réveillé de sa méditation croise le regard de cyclope de la tête calcaire.

 

HALDERN : Je le tuerai : car je le méprise comme impur et vénal : – car la beauté ne doit, à peine de déchéance, même pour esclave élire qu’une beauté pareille ; – car fier encore il faussera l’aventure ; – car il faut, en bonne théologie, détruire la bête avec laquelle on a forniqué ; – car… – Mais depuis cinq jours déjà il ne répond point à ma provocation. Serait-il lâche ? Plût au ciel qu’il le fût, et ne pérît point comme cet autre page que mon ami le Montévidéen lança contre un arbre, ne gardant dans sa main que la chevelure sanglante et rouge, abusant de la suprématie de sa force physique. Mais non, il ne l’est point et m’aime encore, et j’entends son pas par cet escalier qu’il descendit pour la dernière fois le… Quel jour ? Malédiction, c’était le jour des Morts ! – Qu’il monte !

 

.   .   .

x

.   .   .

 

Tiens, je te le jette au pied de mon lit, tête de mort qui bées avec tes ailes d’épervier ; croise et serre tes ailes de fer comme Apega, épouse de Nabis, ou la Vierge métallique de Nürnberg. Enfonce dans sa chair tes plumes rigides. Crève ses yeux de tes cils collés, et marque sur sa joue le cœur renversé de ton os nasal ! Courage, meunier, berce-moi au bruit régulier de tes dents. Les ongles de sa main crispée glissent et grincent sur ton front poli, mais ne paralysent point ta mâchoire ouverte. Les doigts tombent comme des chenilles d’un arbre brulé. Il ne parlera plus – et c’est tout ce que je regrette en lui. Mais quelle parole comparer au rythme monumental de tes mandibules meulières ?

.   .   .

x

 

ÉPILOGUE

Dans la forêt triangulaire, après le crépuscule.

LE CHŒUR

Sa voix, d’abord morte presque encore et qui murmure, de plus en plus tonne éclatante.

Les hauts chapeaux des noirs Yankees

Confèrent au ciel oublié

Les trois piliers du Sablier.

 

La sieste des longs fémurs croise

Ses blanches X philosophales,

La pointe de nos barbes s’effiloque en la rafale.

 

Que la boule de nos cagoules,

Rose reflet au sang qui coule

Cherche le mort, momie en l’or du crépuscule ;

 

Et les sabliers retournés

Sable en haut donnent au damné

La nuit entière avant les Juifs Errants par la nuit nulle.

 

Rempli le sablier d’albâtre,

Le cœur qui pleure ne peut battre.

Comme lui sous les ifs nos pieds d’ibis sur les marais.

 

Pleuvra la future lumière

Aux plombs de vitraux des forêts

Sur notre tâche de nécrophores coutumière.

 

Sur la plainte des mandragores

Et la pitié des passiflores

Le lombric blanc des enterrements sort de ses tanières.

 

Le Chœur, QU’ON N’A JAMAIS VU, blanchit le fond de son aube soufrée à ogives. Paraissant :

Le lombric blanc des enterrements sort de ses tanières !

LES PARALIPOMÈNES

I

Pèlerin aux chemins célèbres

Dont des corps morts gardent les bords

Pour égrener de leurs doigts forts

Le chapelet de mes vertèbres,

 

Le ventouse bourdon de ma main de vélin

S’est fait chauve de ses racines de gorgone

Aux rocs roulés chus de mâchoire qui marmonne

De géant trucidé pour mon tapis félin.

 

Quintuple chapelet ma main de saule sonne

Damnation de ses feuilles d’espoir, couronne

De lépreux cliquetant du droit serpent câlin

Dormant au déroulement des routes de lin.

 

Le sable du sérail soumis à mes sandales

Tourne à mes yeux ses yeux de croix gyrant aux dalles.

Le cadran s’est fêlé de l’église au frappant

 

Double regard à la lune, en la florescence

Du halo de brouillard ainsi que l’on encense

Des lampadaires hauts, plates plumes de paon.

 

Chute des dés de fer au long des toits pliés

Des cloches bavant leur glas de mort pour la mienne.

Devantures des marchands de vin : oubliés

La conférence des falots rabelaisienne.

Le grand papillon noir afin qu’il n’appartienne

Aux masses de monnayeurs des chevaux liés

Ni de la corne des sabots en lourds piliers

Ricoche des pavés en glace aérienne.

 

Le vol s’est arrêté droit de la matité

De la noire cheminée au ciel ouaté.

Mais il me faut laisser des traces sur la terre

 

De la veuve sandale enchaînée à mon pied.

Des lampes, du ciel et du temps m’ont épié

Les inflexibles yeux rond nimbe au solitaire.

 

 

Je marche à l’horizon risiblement opaque

Au ricanement des cadrans. Et les bourdons

Ombres de pèlerins en file au ciel de laque,

Frappent les gonds de l’horizon gardant ses dons.

 

La pluie est monotone en l’heure tombant : craque

Au plomb lourd de la pluie, ô Sablier qui vaque

Toujours, gonflant les épines des diodons.

Quand s’ouvrira le Jour qui s’épand en pardons

 

Irradiés au fond de mer ou de ciguës

Vers qui tournant au vent je vire mes mains nues,

Priez : déjà la pluie et l’heure avec son pleur

 

M’engrillent pour la nuit et le sommeil sans rêve.

Priez que mes désirs dorment : et j’aurai l’heur

Que mon âme qui meurt veuille me faire trêve.

 

Versé le plat reflet des barbes dans l’eau moire

Des ifs vitraux au ciel s’intersèquent les plombs.

Ô visage si rond de la ville, les fonds

Qui dédaignent les bras plongeurs ont ta mémoire.

 

Ramant rapide sous les durs remous, la gloire

Se dessine fuyant des falots aux talons

Remontés du liquide à l’air des échelons,

Voici sur l’horizon se dresser la Tour noire.

 

Tombés plongent les clairs carreaux de deux prunelles,

Les doigts de la fenêtre oculaire infernaux

De l’orbite ont jeté deux larmes parallèles,

 

Et de douleur la Tour huhule en ses créneaux,

Cependant qu’à son front les aigrettes jumelles

Raides au ciel de laque arment deux sentinelles.

 

II

Ne dressez pas vers le ciel noir la flamme de vos cheveux d’effroi quand le hibou tout seul et roi de ses lèvres de fer fait voir le rouge de ses tintamarres ; quand les hiboux dans leurs simarres, aux yeux d’espoir, aux yeux menteurs, dans leurs simarres chamarrées, soulevant leurs ailes d’emphase, dardent leurs yeux de chrysoprase vers le ciel noir.

Éloignez de devant ma face ces yeux vert pâle deux par deux, éloignez de devant mes yeux ces pâles astres deux par deux, étoiles de mort qui s’effacent du tableau noir du ciel de moire.

Et vos cheveux de fer brillant, vos lourds cheveux aux reflets bleus sont attirés par ces aimants qui pendent du ciel deux par deux.

Ô ne dressez pas les cheveux comme sous mon bras triomphant, mon bras aux muscles de potence, la tête vierge de l’enfant dont le sang clair depuis cent ans fond comme la cire d’un cierge sur les trois lampes du silence. Un jour, maudit au regard fou, j’avais crispé mes deux genoux sur ses épaules. Et mes pieds virent leurs muscles en vols pliés battre comme les pleurs d’un cœur ou des paupières. Et je vis s’allonger son cou aminci comme un sablier, son cou dont les tendons partirent avec un bruit de boucliers percés par les clous des fanfares, comme des cordes de guitares sous les doigts qui les ont liées.

Et le roucoulement étrange de l’âme lancée de son cou parmi la phalange des anges siffla dans le ciel noir comme l’essor effeuillé des ailes d’une souris-chauve.

Ô que triste est le chant du hibou, qui hérisse les cheveux intelligents des hommes fous, et que mélodieux comme le roucoulement de ce cou, ou le crapaud flûtiste qui tourne au gré de ma plume de fer et de mon front de marbre blanc, ces pages de ses mains fidèles servantes, de ses mains blanches pareilles à des étoiles de mer à cinq branches.

Crapaud à la peau séraphique, ouvre ton ventre gileté de blanc, offre le noir interne de ton ventre au bec inassouvi de ma plume de fer. Abreuve de ta substance ma plume de fer, crapaud bon serviteur, pour que j’épanche un récit de mon front, utile à ceux qui le liront.

Tous les jours, enlacés amis, nous marchions laissant passer l’heure coulant des sabliers, géantes fourmis, momies debout sur notre route. Et les caresses de ses mains sur ma peau blanche de satin laissaient se convulser les serpents verts des spasmes. Moi qui aurais voulu être assez affreux pour faire avorter les femmes dans la rue ou mettre au monde des enfants soudés par le front, je ne maudis point ma beauté, mettant à mes genoux l’éphèbe prosterné, et ce jour, crapaud bon serviteur, je te tolérai un rival.

Et tous ces plaisirs n’étaient pas avant le jour où sur mes pas la mort s’assit à son chevet le gardant de son œil crevé et tissant sur son lit les fils de ses mains glauques.

 

Les mourants regardent leurs mains. Les mains des mourants sont des mondes. Les mains de ceux qui vont mourir, gourdes et lourdes, sont fécondes en lutins d’épouvantements sur les épidermes dormants. Sur l’ivoire de leurs phalanges se livrent des combats étranges. Jusqu’à la fin des lendemains les anges gardiens sont des anges corps à corps au serpent d’Héden enroulés comme des bagues autour des mains. Sous le frou-frou des serpents bleus les mourants regardent leurs mains coulant comme un fleuve d’opale d’un regard figé de faïence.

Les mourants regardent leurs mains. Leurs yeux sont rivés à leurs mains et leur ouïe au chant du hibou ; vous n’obtiendrez leur regard fou qu’en posant vos mains sur leurs mains, en posant sur leurs mains de fièvre une caresse de vos lèvres.

Les mains des mourants sont des croix. Qui les souilla fut sacrilège. Mais c’est leur seul espoir contre les Démons hâves.

 

L’éphèbe regardait ses mains. De ses mains pécheresses seules je souffrais les caresses veules, et j’avais repoussé sa bouche comme un grand papillon macroglosse vers un bois louche. Et voyant remuer ses mains, voici deux chouettes centenaires sur le bois du pied de son lit que leur spectre noir embellit, voici deux chouettes qui marmonnent de leurs pures lèvres de corne, marmonnent et ne chantent pas. Les chouettes retiennent le glas, près de tomber, deçà leurs lèvres.

« Elles n’ont point sonné ma mort, n’ont point sonné mon hallali, les deux chouettes au pied du lit, maigres comme des sycomores. Et la mort doit prendre une vie. Quand les chouettes sonneront ma mort, quand leur grasse langue dans leur bec battra comme un battant de cloche, livre à la mort la chanteuse noire. Pitié ! voici jointes mes mains, jointes mes mains qui t’ont servi. La mort ne prendra qu’une vie. Sauve qui t’aime et t’a servi. »

Je tiens le pistolet brillant comme un cierge, avec lequel je coupe en l’air des fils de la Vierge ; c’est avec le même sans doute, pour entendre leurs cris, que j’attendais les femmes et les enfants au bord des routes. Voici les deux oiseaux noirs chamarrés d’hiéroglyphes qui me font des signes. Ils font des gestes de leurs cous, des gestes fous qui incantent.

Et j’écoute dilettante le râle, prologue ouvrant le concert qui m’enchante ; le râle est comme un train qui vibre au loin et surtout comme un cadavre dans un tonneau roulant de l’horizon jusqu’à mes pieds du haut d’une montagne. Et toutes les forces de celui qui va mourir orchestrent ce râle sublime, et ses yeux qui voient les lendemains sont fermés aux deux oiseaux symétriques, mes frères, claquant du bec et toussotant par avance sur le lit déjà funéraire. Et je ne suis point effrayé, sauf mon bras droit qui tremble, mais je le tiens fermement de mon impavide main gauche.

Il est aisé de tuer un hibou au pistolet : son beau front noir brille éclairé de ses deux yeux, ronds luminaires. Je les tuerai, quand ils chanteront, mais ils se taisent et ne me font point peur : car ils n’ont rien dit, ou du moins que ces mots insignifiants sortis de leur bouche de corne purificatrice sous leurs yeux blonds qui me fixaient : « Il est là, qui tient son bras. »

 

Ces paroles ouïes – nous étions quatre – deux chantèrent, deux dormirent bercés, et à mon réveil, seul humain sur terre, j’écrivis :

« Qu’il est doux leur chant ! Qu’ils chantent bien avec un mort et un vampire pour auditeurs ! Deux jours et deux nuits ils ont chanté, et les spasmes de l’agonisant marquaient des pauses. Le couple a chanté en mesure. D’abord le mâle a expiré un son de flûte ou de hautbois, tenant une note toujours la même. Et sa femelle un ton plus bas lui a répondu de sa voix de velours. Où donc ai-je entendu ce chant, depuis le jour où le cou rompu roucoula, depuis le jour où du crapaud aux mains pentagrammatiques s’éteignit la voix, pour s’être plongé malgré mes avis dans un marais glacé ? »

 

Hiboux, séraphiques hiboux, je ne puis désormais entendre votre chant : le cadavre en putréfaction empeste la chambre mortuaire, et il y a assez de chair pour que l’odeur reste longtemps. – Je vous ai pourtant octroyé à chacun un des yeux, rond dans les griffes, pour salaire. – Qui donc a jeté dans ce lit cette momie jaune, dont je ne puis séparer les mains, jointes par un ciment plus dur que la pierre ? Il est épouvantable de ne savoir si oui ou non elle me regarde. Hiboux ! rendez-lui ses yeux. – Éternel, je te parle comme à un ami, et je reconnais que tu peux me valoir ; mais ajoute deux ailes noires aux os forts de mes épaules pour que je poursuive le mâle qui s’envole par la cheminée avec l’œil d’où pend le nerf optique comme la queue d’un spermatozoaire. Et pour ravoir le second de la paire dépêche après sa femme le plus radieux et le plus rapide de tes anges, qui envient ma beauté comme j’envie leurs ailes rigides. – Hiboux, rendez-lui ses yeux – ou soufflez dans leur conque votre chant supraterrestre. Hiboux !… Hiboux !…

III

 

Il y a beaucoup de livres dans la bibliothèque impersonnelle, et les murs, quand ils sont perpendiculaires au regard, sont de papier à lettre haut-rectangulairement quadrillé. Vulpian dit au Prolétaire à figure hexagonale où s’inscrivent les cercles de deux yeux jaunes (je voudrais ces yeux dans ma main, pour entendre le cri du soufre étranglé) : « Y a tant de livres dans ma bibliothèque, que… » Et la conversation tiraille en tous sens ce mot « livres » qui est à ce moment – et à ce moment seul il sait pourquoi – pour mon héros d’une importance capitale.

Retournant lui aussi cette phrase en tous sens, il y démêle la présence au milieu de la pièce d’une figure non inconnue. C’est la Recluse de la tour octogone qui flotte sur le cri des paons. Pourquoi est-elle si vieille et comme le cartilage du nez de ce fauteuil à triple front surétagé ? Ses mains pendent si bas qu’on ne les voit pas. Son profil (Aster la voit toujours de profil) est noyé d’ombre et il vaudrait tout autant qu’il la vît de dos. Mais non : car il perdrait le phénomène inexplicable qui le tire par l’iris de ses yeux avec un tire-bouton et dont je ne rapporterai que la constatation brève. Si son corps était moins voûté, son profil serait d’une échasse, l’hypoténuse de ses seins, malgré son âge, s’érige. Sachez que les Hommes-qui-ont-de-coutumières-intuitions-géniales ont découvert que cette érection des seins est concomitante avec la mort proche. – La moribonde elle-même le sait, car elle réclame des oreillers dans le dos. À quoi bon, vieille insensée ? L’angle qu’ils forment avec ton sternum sera plus aigu, et la mort viendra, bicycle d’os plus multiplié. Si j’avais un rapporteur, je vous prouverais que le rapport des deux vitesses est constant. N’importe, Vulpian encastre deux oreillers derrière le dos strié de la Vieille Femme.

 

Mais pourquoi le Jeune Homme les écoute-t-il avec les deux Jeunes Femmes dans la pièce à côté ? – Vous allez voir, Centenaire Recluse, avant de mourir, qu’ils nous écoutent. Et Aster ouvre la porte d’un seul coup, après avoir tourné le bouton sans bruit ; et, l’énergie du bruit inutilisé restant force, l’arrache des gonds, et la voilà qui pend à son annulaire comme une feuille de papier percé. Le Jeune Héritier était bien derrière la porte, et il se retire sur les talons en marmonnant une injure. Il se retire. Comment se fait-il qu’Aster et lui luttent entrelacés ? Mais Aster le dépose sur le plancher – non sans peine, grâce à la dureté de ses ongles et à la grande facilité de l’anche battante du larynx humain à se déclencher. – Il est tombé parce qu’il l’a bien voulu, proteste le Jeune Homme. Assez de tout cela. Retournons vers la Recluse : va-t-elle mourir et cracher ?

 

Aster reste en bas. Il y aura des apparitions (sachons moudre nos souvenirs sur la Pathologie du Cerveau – mémoire ou volonté – en la Machine à Décerveler de notre mémoire ou de notre oubli, sinon la peur, purgatoriale vertèbre, s’épanouit au crâne de l’enfer). Sa mère le nie. C’est en vain que tu chercheras des apparitions sur la tablette proche de terre, sous la table noire, où dorment les chaussettes que tu y jetas avant tes pantoufles. Mais il y aura des apparitions, clame le soutenant sa sœur en bas en Ophélie. Qu’Aster ne reste pas dans la salle gaie près de la rue, aux tuiles de garance, avec derrière l’écorce des tapisseries tapies, chargeant le mur d’argent, trois têtes de corbeau qu’on n’a pas retrouvées. « Elle vient ! Elle vient ! clame la sœur d’Aster en Ophélie, les yeux tout petits et la tête blonde en arrière ; l’autre ! Plutôt, viens ! » Elle a pris son frère par le bras, où la lutte avec le jeune homme se mire. Mais Aster n’enfonce point son ongle d’ivoire vert sous un larynx – qui n’existe pas, dur comme une pomme de pin ; – il ne la retourne point d’un seul bras, la robe rigide en l’air comme une hache. « Fais-la donc taire, crie-t-il à la porte de chêne, ou je Te la rends étranglée. »

Aster lui ficelle le bras droit avec la jambe droite, le bras gauche avec la jambe gauche, et pose comme un soldat de plomb, sur les dalles luisantes, l’X de l’araignée tétrapode.

 

« Ma sœur, s’écrie Aster soudain, romps de l’essor de tes radius les fils de fer galvanisés qui chevauchent tes membres entrecroisés, comme une jaune palissade au bord d’un jardin vert. Car si tu ne te détaches pas, comment viendras-tu m’annoncer ce qui se passe dans la chambre des rideaux ? Je sais que mon trisaïeul est mort, car c’est sa chambre. Et voici un baquet de zinc, où j’ai versé l’huile bouillonnante de saint Jean, qui flambe devant la fenêtre, et les morceaux de zinc volent aux rideaux comme les bulles d’air du fond d’un seau. Peut-être n’est-ce là qu’un volètement loin de l’éventail de l’électricité. Car nous sentons des commotions terribles dans nos mains jointes. Et sans cesse et toujours les morceaux de zinc volent aux rideaux. Notre mère viendra voir leurs matches verticaux, et ne sera plus incrédule. »

Feuilletée par la maternelle approche la porte de chêne, Aster s’écrie pour la seconde fois : « Veux-tu t’en aller de ma chambre ! J’ai un revolver dans ma main, et qui partira sans nul doute. Je tâterai avec sa balle comme avec un tentacule très précis, les bruissements mobiles des ombres spectrales aux murailles. Ou je percerai tout être vivant – veux-tu t’en aller de ma chambre ! – qui fraudera la jouissance solitaire de MES apparitions. –

Car les voici qui commencent le défilé ; et voici que se lève tout droit, sur ma commode, le spectre de cet ami, vivant pourtant encore, à l’air godiche… Veux-tu t’en aller de ma chambre ! L’œil du revolver regarde aux rideaux l’invisible bruit de papier gris froissé.

Sur la deuxième vitre à gauche se lève le soleil de l’araignée nuptiale avec ses quatre pattes. J’allais tirer… Veux-tu t’en aller de ma chambre… Je la couvrirai d’un vase de cristal opaque, à manche spatulé, semblable à une clochette d’élévation. Et je la verrai pourtant, car le plancher est de transparent et blanc verre… — Merci, tu restes et m’aides à rouler le lit de fer à la courtepointe brune loin du mur, car jusque dessous l’araignée dévide le roulement de son peloton tombé. »

 

Aster furette de ses yeux de pendule. Or voici le larynx de la courtepointe qui se soulève, et l’inanimé qui parle obligeant, dénonçant en termes précis l’itinéraire de l’araignée chue. Aster récite une brève dissertation sur l’opportunité – voici les apparitions Auditives survenantes, elles ne sont plus pittoresques seulement, mais affolent les cheveux en rut – de dissiper le Surnaturel par un Signe. Disparu il le regrettera, mais il aura vérifié la valeur du signe…

« AV NOM DV PÈRE… » Le borborygme s’arrache de ses lèvres comme de l’anus d’un chien. Les paroles de rêve étaient parlées avec la pensée rapide, et maintenant il a dû mouvoir des lèvres de chair ; et pour cela rappeler son corps astral voyageant, qui a dû ébranler les lèvres aussi rugueusement que la pile un cadavre. AV NOM DV PÈRE. Le gong prononcé flotte dans les airs en fumée stable, et le bras du réveillé, ébaucheur du geste, soulève le drap comme l’orteil vertical d’un géant mort.

Le réveil de cuivre bat sur la table noire. Aster le voit sans bouger, resté sur le côté gauche. Il est trois heures du matin, une horloge voisine a claqué trois fois ses dents de cuivre bleu.

Le 17 mars à trois heures du matin Aster a su avant tout le monde – et écrit, car sur sa table avec deux lampes éternelles brûle le crayon charbonné – que la Recluse était morte.

 

Et je l’ai su presque aussi vite que lui par le Tatou, mon serviteur, qui rentrait par la chatière de ma porte, cliquetant squelette à quatre pattes.

LES PROLÉGOMÈNES DE CÉSAR-ANTÉCHRIST

I

PROSE (Saint Pierre parle)

Comme deux amants

La nuit bouche à bouche

Dispersent leur couche

De baisers déments ;

Tête du Ciboire,

Épanche en mon sein

Ton amour malsain.

Nomme-t-on ça croire ?

De mon Dieu jaloux,

Il n’est pas pour vous.

 

L’un me dit qu’il l’aime :

Âne du latin,

Il me cite même

Du saint Augustin ;

Plus ou moins notables

Épluchant des faits

Grattés sur les tables

Froides des cafés.

L’un me dit qu’il l’aime,

L’autre qu’il blasphème.

 

L’amant de son Dieu

A son nom qu’il jure

Dans sa bouche impure

En tout temps et lieu.

Dans un petit groupe

Le blasphémateur

Cite son auteur

Aux pages qu’il coupe.

Les blasphémateurs

Sont littérateurs.

 

Il me plaît répandre

Dans un lieu fermé

Comme au vent la cendre

Le sang de l’aimé.

Et j’aime qu’il rampe

Devant mon courroux ;

Sa langue de Lampe

Lèche mes genoux.

Dieu permet encore

Que je Le dévore.

 

Mais il ne veut pas

Que l’on s’évertue

En d’oisifs combats ;

Que l’on prostitue

L’amour éprouvé

À l’âme banale

Qui n’a même pas le

Chic du réprouvé.

Il s’offre à ma fête –

Pour que je Le prête ?

 

De mon Dieu jaloux

Dont l’on fait un thème,

Il n’est pas pour vous.

La mode est qu’on l’aime ;

On en fait un sport.

On le prend peut-être

Pour un beau décor…

Comme une fenêtre

Fermons sur ma croix

Sa porte de bois.

II

UBU PARLE

« Quand j’aurai pris toute la Phynance, je tuerai tout le monde et je m’en irai. »

LES POLONAIS OU UBU ROI.

L’ACTE PROLOGAL

LE RELIQUAIRE

PERSONNAGES

 

SAINT PIERRE-HUMANITÉ.

LE CHRIST D’OR.

LE CHRIST D’ARGENT.

LE CHRIST DE BRONZE.

LE REFLET.

LE COQ.

LE TAU.

LE CIBOIRE.

LE SCARABÉE.

LA FLEUR DE LYS.

CÉSAR-ANTÉCHRIST.

LE ROI.

LE HÉRAUT.

LE SOLEIL.

LA FOULE.

 

Vendredi.

Le versant de la montagne. À gauche (du spectateur) saint Pierre tiaré aux ceps de ses clefs dans le pilori de jaspe triangulaire de trois Christs renversés. Au fond, un peu à droite, une Croix d’or surmontée d’une cassette couronnée, scellée des griffes d’un Coq endormi. Quatre Oiseaux d’or aussi sur ses bras.

SCÈNE PREMIÈRE

SAINT PIERRE-HUMANITÉ,
LES TROIS CHRISTS

SAINT PIERRE, vu de dos presque, les yeux à gauche : Le Juif errant parcourt l’Univers, le Pape siège au centre de sa toile. Je suis comme un grand arbre ou un polype sous le bleu de l’air liquide.

LE CHRIST VERT : Sur toi, Pierre, t’a dit avant les Temps ma voix de bronze, j’ai bâti mon Église.

Le pilori tourne d’un tiers.

SAINT PIERRE : J’ai renié Dieu à trois reprises, et par mon reniement, triple foi, j’ai créé cette trinité renversée dont les bras amoureux m’étouffent. Christ de l’or sculpté d’Hermès trismégiste, dont la natte chinoise rampe où germèrent pénultièmes les racines du Christ d’avant l’histoire, pourquoi n’as-tu point dans ta chute architecturale écrasé ma lâcheté de blasphème ?

LE CHRIST D’OR : La joue droite souillée, tendez la joue gauche.

Le pilori tourne.

SAINT PIERRE : Trinité de Parques, vous avez filé mes jours. Vous me protégez de la cage lancéolée de vos trois pals. Vous vous hérissez contre les glaives du monde pour moi qui vous livrai aux soldats.

LE CHRIST BLANC : Aimez-vous les uns les autres.

SAINT PIERRE : Avant que le coq chante, vous m’avez béni. Avant que le coq chante, je vous ai reniés trois fois. Christ Vert, semblable à la poignée d’une épée ternie ; Christ d’Or, momie de ma première idole ; Christ d’Argent, presque séculier, squelette qui s’effrite et au chant du coq tombera en poussière… vos étreintes sont trop passionnées, je sens que vous allez me quitter.

Christ d’Argent, j’ai fleuri autour de tes os comme la Méduse qui sortirait de la mer si le tuteur des longs fémurs lui était prêté ; Christ d’Or, tu m’as clos le monde de ton réticule lumineux ; Christ d’Or, Christ d’Argent, Christ de Bronze, vous m’avez identifié à votre paradis fermé ; le gardien s’est adapté au mur de la porte du jardin, comme un fruit ou un fœtus au verre de sa prison. Tes disciples sont des oiseaux timides. Christ d’Or, Christ d’Argent, Christ de Bronze, vous vous étiez fondé un trône durable, car votre peuple ne pouvait subsister sans le pasteur-qui-défend.

Le pilori tourne trois tours silencieux.

SCÈNE II

SAINT PIERRE-HUMANITÉ,
LES TROIS CHRISTS, LES OISEAUX D’OR

SAINT PIERRE, face à la croix : Calvaire et reliquaire des oiseaux d’or, étal du brocanteur des supplices, j’ai trois fois jeté de votre trône mon Maître, qui voit avec six yeux renversés le triomphe de vos ailes de casque, et abrite contre vous et vos ricochets stellaires ma face des parasols des Sciapodes. Que mugiras-tu, Oiseau, de ton front de trapèze et de tes cornes horizontales ?

LE DEUXIÈME OISEAU D’OR, dans l’espace, de gauche à droite, non dans la succession verbale : Je suis le Tau, le protecteur des anciens Mages ; et même après qu’ils m’ont renié, allant adorer, guidés par l’étoile au regard aimé dont ils obscurcirent de trois grains de poussière la traîne de comète, leur futur ennemi, j’ai combattu pour eux : je me suis fait le maillet qui L’a cloué sur le tronc d’arbre ; je me suis fait le tronc branchu où s’est déchiré Son corps ; j’ai étendu mes bras pour qu’on y écrasât les Siens ; et changeant ma forme immuable pour Le dominer vaincu, j’ai poussé au-dessus de Sa tête mon front où dort le Coq maintenant, le Coq à la queue en croissant.

Le pilori tourne.

SAINT PIERRE, après une révolution complète : Troisième Oiseau, à la face ronde, dont les yeux hululants luisent et dansent dans l’ombre du fût vertical et qui traces le cône incliné de la projection de mes révolutions régulières : que le vent apporte ta plainte au passage momentané de mon orbite parallèle à l’horizon.

LE TROISIÈME OISEAU : Je suis le Ciboire ; je lève ma griffe d’or où Son corps se lacère, attendant que les hommes Le reclouent sur ces branches où est mon nid, pour arracher avec le croc de mon bec, de ses yeux d’extase la flamme maudite.

Le pilori tourne.

SAINT PIERRE, après un tour : Dernier animal perché, tu n’as point parlé ; je t’ai pris à tort pour un oiseau, et une langue anthropinement grasse ne se meut point, semblable à un bonnet phrygien, dans le bivalve de tes lèvres. Tu es un scarabée qui trembles comme un cerf à l’hallali ; tu es un scarabée qui pleures comme un cerf au couteau servi ; tes fines antennes courbes frémissent au vent, et j’attends que des mots bruissent à travers tes élytres, dans le sens des banderoles de la brise.

Le pilori tourne un tour entier silencieux.

LE SCARABÉE : Je suis la Pince et les Tenailles qui déclouèrent le Corps divin ; éclaboussé par Son sang qui rachète (Son sang et non mes pleurs joncha ce sol de ses pétales), je lui pardonne, à Lui qui a fait pénitence et le fera bien plus encore.

Le pilori tourne deux tours silencieux ; – l’aurore commence à lustrer les poils fauves de la Croix ; – le Coq se réveille et hérisse ses plumes.

LE CHRIST D’ARGENT, face à la Croix d’Or et semblable à son reflet sur un marais : César !

Le pilori tourne.

LE CHRIST DE BRONZE : César !

Le pilori tourne.

LE CHRIST D’OR : César !

LES TROIS CHRISTS : César-Antéchrist, ceux qui vont mourir te saluent.

SAINT PIERRE : Maître, Maître, pourquoi m’abandonnes-tu ?

LE CHRIST D’OR : Le jour et la nuit, la vie et la mort, l’être et la vie, ce qu’on appelle, parce qu’il est actuel, le vrai, et son contraire, alternent dans les balancements du Pendule qui est Dieu le Père.

Le pilori tourne.

SAINT PIERRE : Maître, Maître, pourquoi m’abandonnes-tu ?

LE CHRIST D’ARGENT : Le jour et la nuit, la vie et la mort, l’action et le sommeil. Dieu a sommeil.

Le pilori tourne.

SAINT PIERRE : Maître, Maître, pourquoi m’abandonnes-tu ?

LE CHRIST DE BRONZE : Les hommes ne veulent plus d’un paradis fermé. Le nouveau souverain les fouaille en liberté. Les clefs seront perdues et l’on n’ouvrira plus. – César !

Le pilori tourne.

LE CHRIST D’OR : César !

Le pilori tourne.

LE CHRIST D’ARGENT : César-Antéchrist, ceux qui vont…

LE COQ CHANTE : – Fiat lux diei !

Les trois Christs spectres et les clefs s’évanouissent.

SCÈNE III

SAINT PIERRE-HUMANITÉ, LES OISEAUX D’OR, LE SOLEIL, roulant lentement de droite à gauche sa tête dentelée, entrant avec les sons de LA CORNE EN TERRE ROUGE DU HÉRAUT, puis LE HÉRAUT, LE ROI, éclairé assis sur une colline ; LA FOULE jusqu’à l’horizon par la verdure.

LA CORNE DU HÉRAUT :

Pouls dans le vent, pouls dans la mer, pouls sur la nuit qui fuit !

La toux du pouls de mes artères bruit.

Les cornes des piliers forent leurs graminées

Comme les cors vrillés d’Ammon d’en haut sonnés.

Cloisonnant ton cœur de son marteau doux

Bergère d’Ammon, d’en haut tonne et bruit

Sur le vent, la mer et la nuit

Le

Pouls.

LE HÉRAUT : La vie a conçu dans un happement convulsé celui qui la détruira. Écoute l’hallali de la vie par les cors de mort sonné dans les bois. La vie a conçu la mort, et le Christ répandu ses dons sur celui qui le rependra.

LE ROI : Sonneur de la naissance de l’Antéchrist, ainsi le fils succède à son père, et les corbeaux desservent les pantins et les potences.

LA CORNE :

Les oursins ronds ont hérissé leurs crins.

Les chevaux de mer de leur crinière de fer se creusent les reins

Et la rafale tonne et tord les cors et les cornes.

Voici le vol griffu des hippocampes au lieu des cornes d’Ammon.

Lourd sur le vent, lourd sur la mer, lourd sur la crête

Des bruits

Tapi dans les feuilles comme grimpe un menteur loup-garou

Le

Pouls.

 

LA FOULE : Nous avons vu un arbre fendu qui marchait… Et ses cuisses se fermaient et s’entre-croisaient comme des ciseaux. – Milon n’y fût point resté pris, mais la terre aurait sucé ses dix doigts de museaux. – L’Antéchrist est né comme Adam : à trente ans, et avec des pommes dans ses mains belles.

LA CORNE :

Pouls dans la vie et sur la mer hors de la nuit,

Hors du sommeil et par le bruit.

Mort pointillée en repos qui survit

Où soupçonne et bout et tonne partout

Le

Pouls.

SCÈNE IV

Nuit. – SAINT PIERRE-HUMANITÉ, déchaîné et son REFLET dans l’eau qui remplit le gouffre de jaspe creusé des trois Christs du pilori.

SAINT PIERRE : Seul !

SON REFLET : Seul.

SAINT PIERRE : Sans appui, sans barreaux.

LE REFLET : Sans cage, sans maître.

SAINT PIERRE : Écho contradicteur qui jumelles mon être en un Pape de tarots, que faire ?

LE REFLET : Marche.

SAINT PIERRE : Que faire ?

LE REFLET : Prends le bourdon de ta crosse et marche.

SAINT PIERRE : Ma barbe a été la girouette du quadrangle de tous les vents. Quel suivre ?

LE REFLET : Marche à la croix de cuivre.

SAINT PIERRE, fait un pas en avant et recule : Le gong de ma crosse sonore rappelle aux convenances étiquetées l’humilité de mes mules qui se plaquent insolentes sur la joue auguste de la Terre. Au bruit de mes pas trop hardis, deux chevaux à taille de mastodontes, blottis dans une fente des marches du Calvaire, vont-ils s’enfuir, et là-bas là-bas peu à peu s’amoindrir, et devenir petits comme des chevaux terrestres, jusqu’à ce qu’ils me soient cachés par le vol des collines de pierre retombant autour de moi, par leurs sabots sonores détachés de leur couche l’horizon ?

Au son de sa voix libre, les oiseaux s’envolent, sauf le premier, endormi en la posture d’une fleur de lys.

LE REFLET : Touche la croix d’une main ferme et sans déraison.

SCÈNE V

SAINT PIERRE, qui s’est avancé d’un pas avec son REFLET symétrique acolyte sous le sol luisant humide ; LA FLEUR DE LYS.

SAINT PIERRE. – La Couronne d’Épines a fructifié en la couronne d’or gemmé qui encerclait chacune des dix têtes de la Bête. Réveille-toi, fleur de lys dormante, digne de régner sur mon être, puisque tu n’as point eu peur de moi en ton repos indifférent. Cette cassette couronnée est-elle le berceau de l’ovule fécondé d’où naîtra le Souverain futur ?

LA FLEUR DE LYS : L’homme ne naîtra plus, ni du sperme ni du sang ; par scissiparité nous multiplierons les cadavres qui font belles les plantes à l’envol symétriquement infernal et céleste. Les hommes sont le Milieu, entre l’Infini et Rien tiraillés par les anses d’un zéro. Et quant à cette cassette, l’apôtre qui à la Porte Latine fut oint d’un sacre d’huile bouillante y écrivit : C’est ici la sagesse : que celui qui a de l’intelligence compte le nombre de la Bête ; car c’est un nombre d’homme, et ce nombre est six cent soixante-six. – Julien est mort depuis plus de mille ans, déchiffre un nombre nouveau.

SAINT PIERRE : Fleur pure, qui seule t’épanouis sur cet arbre de la greffe des supplices, d’où sortira cet homme s’il ne naît ni du sperme ni du sang ?

LA FLEUR DE LYS : Il existe dans cette couronne, dans toute couronne, crâne foré par la chute du zénith, est un cerveau. Cette couronne, corbeille sur la croix, est la plus haute, et rien ne peut la dominer. – Ce n’était point un Coq qui la scellait de ses griffes ; ce n’étaient point les croissants parallèles des plumes de sa queue sous lesquels rampaient les étoiles, c’était le croissant lunaire.

Et s’il te faut un miracle pour croire (je te sais pourtant triplement crédule, car tu as renié trois fois), je m’envole, regarde ton maître.

SCÈNE VI

SAINT PIERRE-HUMANITÉ, CÉSAR-ANTÉCHRIST, LES TROIS CHRISTS, LES CINQ ANIMAUX AILÉS

La Croix couronnée baisse ses bras et marche vers Saint Pierre prosterné.

VOIX SOUTERRAINES DES TROIS CHRISTS : César ! – César ! CÉSAR ! – Ceux qui sont morts te saluent.

LE CHRIST D’ARGENT, de sa voix grêle : Que le scepticisme, crédulité bourgeoise, ne s’indigne point d’entendre parler les morts : sur votre sol local renversés, pour les Antipodes nous nous érigeons debout.

LE CHRIST D’OR : Symétrique au-dessous de mon grand méridien, César-Antéchrist, tu n’es que mon reflet dans la banale vision humaine.

VOIX SORTANT DE LA CROIX : Si je ne nais souverain égoïste, sadique et jaloux, le médiocre essaiera mon œuvre et ne t’enfoncera qu’au centre. Tu seras néant et n’auras point de sens ni de direction.

LE CHRIST DE BRONZE, de sa voix de glas : César !

CÉSAR-ANTÉCHRIST : Fourmilion sous la double voûte de mes pieds, nuages de l’ascension de ton sable, les littérateurs sans génie ni talent parlent de toi. En dehors d’eux, tu ne peux qu’être exprimé par leur verbe. Je suis le souverain miroir qui te réfléchit : tu me pénètres et c’est pourquoi je suis ton contraire. Et avec ma ruse perverse je te dis, te tenant renfermé en moi : c’est toi qui es mon contraire et qui me réfléchis. Je suis le souverain Mal, et tu es le Bien suprême. Que l’homme n’écarquille pas ses yeux, qu’abandonnent leurs crémastères : la stupidité de ces théories est vieille comme Ormutz et Ahriman. L’homme est la ligne d’écrasement entre nous deux, le plan nul où s’embrassent deux bulles de savon jumelées.

LE CHRIST D’OR : César !

LE CHRIST D’ARGENT : César !

CÉSAR-ANTÉCHRIST : La mort est le ressaisissement concentré de la Pensée ; elle ne s’étoile plus infiniment vers le monde extérieur ; sa circonférence, nyctalope pupille, se rétrécit vers son centre ; c’est ainsi qu’elle devient Dieu, qu’elle commence d’être. La mort est l’égoïsme parfait et la véritable – … Mieux vaut qu’elle entraîne d’autres morts vers la sienne, inverse d’un bâillement sympathique… Christ qui vins avant moi, je te contredis comme le retour du pendule en efface l’aller. Diastole et systole, nous sommes notre Repos. Primitif et primordial, tu promis aux esprits bruts non dégangués de la chair et de l’amour la Vie éternelle ; je leur promets l’éternelle Mort qui crée la Vie comme le noir la lumière et le ressac des burins charrues l’imprimante crête des traits montagnes. On oppose le Néant à l’Être, puis par l’erreur croissant en mode d’avalanche, le Néant à la Vie. Voici les contraires : le Non-Être et l’Être, bras de fléau du Néant pivot ; l’Être et la Vie ou la Vie et la Mort. Le soleil noir subsiste après les soleils tous les jours redorés du ciel terrestre. Je serai le disque de carton brûlé qui glisse, comme voit un ivrogne, sur les décors du septentrion où poussent le plâtre et la céruse, et les sels d’arsenic chus des plumes des paons pérennels.

LE CHRIST DE BRONZE : CÉSAR !

VOIX AÉRIENNES DES CINQ ANIMAUX AILÉS : César ! — César ! Ceux qui sont sur terre te saluent !

PROLOGUE DE CONCLUSION

Du mur

Obscur exutoire

Des revenants des victoires

La mygale s’écrase aux faces soleils des tambours

Par la gloire et la mort de ses doigts noirs battoirs !

 

Le quadruple coin de la cloche s’accroche aux lointains

Tintant le glas lourd, gourd et sourd des prières d’étain.

 

L’enfant drapé de la pourpre et du sang du Christ mourant

Sur son front a les fleurs de la vierge couronne écran

Et la croix sur l’épaule en militaire dans le rang.

 

Et Jean-Baptiste enfant va rose et nu sous le ciel bleu

Avec à ses pieds blancs des sandales couleur de feu ;

La peau du mouton bêlant vêt le prophète de Dieu.

 

On égorgea les fleurs sur la route des innocents.

Le barrissement des tambours fait envoler le sang

Que brouta la biche de Geneviève de Brabant.

 

Marchez aux reposoirs vers le calvaire et l’abattoir !

L’hermine rouge a brodé la peau de la terre noire,

Les hoquets des tambours tremblent sur le sable mouvant ;

Sous son armure de pavés, l’enfer guette rêvant.

 

Les Suisses diables chamarrés fourchus sous leurs habits

Lèvent le couperet de leur grand chapeau de rubis.

Les vents de mort tirent aux dés tous les décès de l’an

Par les cloches tric-trac au son du batail roulant,

Et le portail bénit de ses doigts unis les allants.

 

On a tendu toute la rue avec des linceuls blancs,

L’escarpolette des guirlandes haut s’en va volant.

 

Paix ! le sonneur avec ses deux cloches sonne le glas

Égouttant les deux verres sur la terre à chaque pas,

Et sous son crâne rit l’heure qui a fui du cadran.

Il s’en va sonnant et tintant par le blanc de la place ;

Dans les deux mortiers du vieux voleur les pilons se glacent.

 

Malgré le nombril de midi où dort le coq sur le clocher

Sous le cristal de l’œil de l’oiseau couronné perché

Éditant ses pas à rebours furtif il les efface.

 

Du mur

Obscur exutoire

Du silence à rebours sort des revenants des victoires…

Par le tic-tac de gloire et de mort de ses doigts noirs battoirs

La mygale s’écrase aux faces des Tambours.

LE SABLIER

Suspends ton cœur aux trois piliers,

Suspends ton cœur les bras liés,

Suspends ton cœur, ton cœur qui pleure

Et qui se vide au cours de l’heure

Dans son reflet sur un marais.

Pends ton cœur aux piliers de grès.

 

Verse ton sang, cœur qui t’accointes

À ton reflet par vos deux pointes.

 

Les piliers noirs, les piliers froids

Serrent ton cœur de leurs trois doigts.

Pends ton cœur aux piliers de bois

Secs, durs, inflexibles tous trois.

 

Dans ton anneau noir, clair Saturne,

Verse la cendre de ton urne.

 

Pends ton cœur, aérostat, aux

Triples poteaux monumentaux.

Que tout ton lest vidé ruisselle :

Ton lourd fantôme est ta nacelle,

Ancrant ses doigts estropiés

Aux ongles nacrés de tes pieds.

 

VERSE TON ÂME QU’ON ÉTRANGLE

AUX TROIS VENTS FOUS DE TON TRIANGLE.

 

Montre ton cœur au pilori

D’où s’épand sans trêve ton cri,

Ton pleur et ton cri solitaire

En fleuve éternel sur la terre.

 

Hausse tes bras noirs calcinés

Pour trop compter l’heure aux damnés.

Sur ton front transparent de corne

Satan a posé son tricorne.

Hausse tes bras infatigués

Comme des troncs d’arbre élagués.

Verse la sueur de ta face

Dans ton ombre où le temps s’efface ;

Verse la sueur de ton front

Qui sait l’heure où les corps mourront.

 

Et sur leur sang ineffaçable

Verse ton sable intarissable.

Ton corselet de guêpe fin

Sur leur sépulcre erre sans fin,

Sur leur blanc sépulcre que lave

La bave de ta froide lave.

 

Plante un gibet en trois endroits,

Un gibet aux piliers étroits,

Où l’on va pendre un cœur à vendre.

De ton cœur on jette la cendre,

De ton cœur qui verse la mort.

 

Le triple pal noirci le mord ;

Il mord ton cœur, ton cœur qui pleure

Et qui se vide au cours de l’heure

Au van des vents longtemps errés

Dans son reflet sur un marais.

FIN

[LA REVANCHE DE LA NUIT]

Le Temps vanne mes Heures de son pentagonal écusson noir, pelle enfoncée dont le Triangle émerge.

Toutes mes Heures égales, rêve ou veille. Intervertir l’ordre des grains de sable, briser le chapelet.

À mon sable se heurte le clinamen d’Heures amies, qu’il s’agglutine en sa chute arbitraire. (Hasard.)

Le Temps verse aux orbites entonnoirs, en la suture sagittale. La toujours ouverte bouche occipitale du sablier planant droite

Ce Mémorial.

 

*

 

Immobile chorégraphe

Dans la nuit de verre gris

La crypte aux mille pieds piaffe

De ses tibias maigris ;

 

Dans la poudre déambule,

Défonce le sol grouillant ;

Et la lune monte, bulle

De savon au toit bâillant.

 

Son vol lent et souple élude

Sous le ciel, dôme touffu,

Le contact de la main rude

D’un bon nuage griffu ;

 

Et malgré l’ombre qui pleure

S’étale son disque rond.

Un circonflexe aileron

Fugitif y marque l’heure…

 

La lumière ferme aux morts

La crypte et la terre entière ;

Arquant leurs fémurs de pierre

Les piliers foulent les morts

 

Dont les corps de marcescence

Se tordent sous le feu clair !

Du plomb fondu pleut de l’air ;

Le jour est incandescence.

 

La nuit comme un éventail

Balance sa grande palme,

Ô le jour du seul vitrail !

La nuit sans nul rayon, calme !

 

Pachydermes éternels

De granit et non charnels

Ils ont des raideurs d’estampes.

Et leurs sexes sont des lampes.

 

*

 

Accourez en files pressées,

Vous qui par des pièces percées,

Besicles d’or rapetassées

 

Et que rajuste un doigt griffu,

Voyez se dresser le touffu

Entrelacs des côtes où fut

 

Le mort qui dormait dans la terre ;

Vous qui savez ce qu’il faut taire,

Autour du Mage solitaire

 

Abattez votre vol subit !

Votre foule m’est un habit

Contre le vulgaire ébaubi.

 

Les damnés que le Bien houspille

Ont l’obscurité pour bastille ;

Mais la lumière empiète et brille

 

Sur le domaine, et le soleil

Les poursuit de son œil vermeil.

Crevé, qu’il soit aux leurs pareils !

 

*

 

Et la flûte à sept trous du Mage grave éclate et clame

Par le dédale tors et sonore comme une lame.

 

Au-delà de la porte à son souffle oscille un follet

Luisant comme un flambeau dans la main ferme d’un varlet.

 

Et sa lueur projette à terre une ombre fantastique

De tête très barbue et mobile comme un moustique.

 

Sous la porte sans seuil une griffe a mis quatre faux…

Et la flûte à sept trous lors éclate en cris triomphaux.

 

*

 

Par la porte et les trous des murs rampent les griffes ;

Par la porte et les trous des murs glissent les vols.

C’est un frou-frou de soie et d’ailes d’hippogriffes,

Une chute de neige en ternes flocons mols.

 

Et, déchiffrant dans l’air d’obscurs hiéroglyphes,

Se contournent sans fin ni loi de maigres cols.

Puis la troupe s’abat sur les quelconques sols

Et marche – défilé de sérieux pontifes

 

Qui marmonnent des mots en abstrus baragouins –

Comme pour un exode en terres éloignées ;

Point distraits, ne mangeant jamais les araignées,

 

Mais écartant leurs becs ascètes de ces coins

Où des gnomes gourmets ont de leurs mains légères

Posé ces fruits ainsi que sur des étagères.

 

*

 

Le soleil s’envolant comme un très blanc obus

[TROIS POÈMES D’APRÈS ET POUR PAUL GAUGUIN]

I

IA ORANA MARIA

 

Et la Vierge fauve

et Jésus aussi.

Regardez : voici

qu’albe souris-chauve

vole un ange dont l’enfer vert se sauve

vers la Vierge fauve

et Jésus aussi.

 

Que dorés les nimbes

qui ceignent leurs fronts !

Nous adorerons

les venus par cymbes,

dit chaque femme au corps brûlé des limbes.

Que dorés les nimbes

qui ceignent leurs fronts !

 

Sous nos arbres grêles,

sous nos pandanus

par mer sont venus

dédaignant leurs ailes.

Accourons vers eux baiser leurs pieds nus,

sous nos ombres grêles,

sous nos pandanus.

 

Et la Vierge bonne

et Jésus aussi

d’un œil adouci,

d’un œil qui pardonne,

voient se tendre nos mains vers leur couronne.

Et la Vierge bonne

et Jésus aussi.

II

L’HOMME À LA HACHE

À l’horizon, par les brouillards,

les tintamarres des hasards,

vagues, nous armons nos démons

dans l’entre-deux sournois des monts.

 

Au rivage que nous fermons

dôme un géant sur les limons.

Nous rampons à ses pieds, lézards.

Lui, sur son char tel un César

 

ou sur un piédestal de marbre,

taille une barque en un tronc d’arbre

pour, debout dessus, nous poursuivre

 

jusqu’à la fin verte des lieues.

Du rivage ses bras de cuivre

lèvent au ciel la hache bleue.

III

MANAO TÙPAPAÙ

Le mur déjà s’endort.

L’Olympia couchée

brune sur la jonchée

des arabesques d’or

et qui fane et profane

de son corps diaphane,

soleil enseveli,

l’or pâli de son lit,

rêve à de vieux mystères :

par les nuits solitaires

l’âme des morts dormants

ressuscitait amants.

Puissent donc leurs bras d’ombre,

puissent leurs bras sans nombre

par cette nuit de ruts,

incubes apparus,

étreindre mon corps vierge !

 

Qui donc luit comme un cierge,

là-bas au pied du lit,

vert comme un hallali,

l’émail d’une fanfare ?

L’arabesque s’effare

et fuit comme un serpent.

Je tords mon corps rampant

loin du corps d’émeraude

du fantôme qui rôde.

J’ouvre, les bras liés,

mes yeux de boucliers. –

Son capuchon de laine

ondule à son haleine,

son court capuchon vert

comme un cercueil ouvert.

Olympia, repose.

L’Esprit des morts se pose

gardien au pied du lit.

Je chasserai sans trêves

l’essaim des impurs rêves

aux portes de l’oubli.

Et vert comme une yeuse,

le viol d’un tombeau,

roide comme un flambeau,

ma tête luit veilleuse.

Sur le noir de mon front

qu’ont vu ceux qui mourront

surgir sombre phalène

près de leur front, pâli,

luit au pied de ton lit

mon œil de porcelaine…

 

*

 

PLUIE DE GUERRE

L’ours a tonné le gong tintamarrant des fasques,

Et voici les démons dormant sous les tonnerres

Qui de leurs doigts d’acier nombrent les millénaires

Chus au déclin de l’heure avec l’eau d’or des vasques.

 

Les colombes d’argent ont lampé les herbaies ;

Les sombres sangs des yeux ont langui sous les terres ;

Et voici le sommeil dernier des oseraies

Avec les sourcils verts arqués des cimeterres.

 

Voici le gong sonore et la haine des êtres ;

Et voici le baiser languide des gomorrhes ;

Voici le dernier doigt tutélaire aux fenêtres

Et les pleurs cramponnés par les sursauts accores ;

 

Voici le son sublime enflammant l’ombre lourde

Des cors cornus courbés contre la chute crue

Des feuilles d’argent bleu qui soufflent dans leur gourde ;

Voici le son des cors et la tempête accrue.

 

Tombez, dernier délai des destins sous les arbres ;

Tournez vers le repaire et les palais de marbres

Ondoyants et veinés sous les amours futures ;

Volez, les albatros blancs séchés aux mâtures.

 

Voici le son dormi des cors crispant leurs cris

Par la haine des bois et les os des taillis ;

Et voici les destins de leurs doigts centenaires

Qui bercent les démons dormant sous les tonnerres.

PLUIE DE CHASSE

Ils s’en vont deux, ils s’en vont trois

Par le sommeil triste du bois

Serrant des clous avec leurs paumes.

Le son des pleurs de leurs cœurs d’hommes

 

Verse son glas pleuvant d’étain.

Ils vont sécher leur cœur déteint

Sur le sommeil tendu des branches.

Voici les blanches avalanches

 

Des pleurs des cœurs qui sonnent dru

Sur le linceul tant parcouru

Par les pleurs des cœurs que l’on berne

Sur la forêt de la citerne

 

Fosse commune des grêlons

Tombant d’en haut avec leurs longs

Abois par les bruits de la pluie.

La pluie à terre qui s’ennuie

 

Sous les marteaux des croquemorts

Faisant hanaps aux cors décors

Écarquillant ses mains faciles

Jette ses sous dans leurs sébiles

 

Et dit son mot à tout venant.

C’est la chasse du revenant

Tordant ses doigts sur la lisière

Du bois avec l’eau fourmilière.

 

Voici la pluie et ses sabots

Fermant leurs lèvres de corbeaux.

La pluie et ses sabots cliquette

Sur le sommeil de maint squelette.

 

La pluie amère ouvre son dos

Fendu de croix sous les fardeaux

Des morts dormant au pied des dalles.

Voici le choc de ses sandales

 

Qui ferme les yeux des défunts.

Voici la pluie et les embruns :

Elle a fermé leurs yeux qu’on cloue,

Elle a giflé leur sèche joue

 

De ses doigts gras et pleins de sang.

Voici la pluie et son croissant :

Car c’est la Lune et son œil blême

Qui luisant cynique et veule aime

 

Verser la pluie et ses marteaux.

La pluie aux pointes des râteaux

Flambe comme un rayon de cierges.

Les gouttes de pluie ont, les vierges,

 

Frappé les doigts des mainteneurs

Des règles-cors des hauts veneurs.

Voici la pluie aux plats feuillages,

Voici la pluie aux verts rivages

 

Qui lézarde leurs os toujours.

Dans la forêt où bâille l’ours

Les squelettes des feuilles mortes

Ont fermé l’huis de leurs mains fortes.

 

Les squelettes ferment leurs mains ;

Leurs doigts germés ferment leurs seins

Allaiteurs jadis des aiglons…

Voici la pluie et ses grêlons.

 

Les squelettes des feuilles jaunes

Sont beaux tels des fous sur des trônes ;

Et les voici blancs dessinés

Beaux comme des fous couronnés,

 

Beaux comme des geais sur des arbres,

La forêt aux perrons de marbres

Plante ses arbres calcinés

Beaux comme des fous couronnés.

 

Voici la pluie ombre à leurs têtes ;

Elle a mordu de ses tempêtes

Leurs pauvres yeux si chassieux,

Pleurant les pleurs lourds de ses yeux.

 

La pluie en les forêts fantômes

A mordu ses bras et ses paumes ;

Voici la pluie en rangs serrés

Versant ses yeux sur les forêts.

[GLANES ET BROUILLONS]

I

 

Pèlerin, aux chemins célèbres

Dont des corps morts gardent les bords

Pour égrener de leurs doigts forts

Le chapelet de tes vertèbres,

 

Aux chemins de renom dis non.

Que la boule de ta cagoule

Demeure et que seule la houle

De la route aille à l’horizon.

 

Le sérail des faces de sable

Soumis aux sandales de bois

Tourne très doux ses yeux de croix

Vers l’or de mon front périssable.

 

J’irai vers l’horizon ouvert

Pas à pas sur la route nue

Rampant blanc au rivage vert.

Les os de ma main inconnue

Frapperont

Les gonds de l’horizon aux heurts de mon bourdon.

 

*

 

Le noir pleure et la grêle zèbre

Le vent mouvant vomi des cors.

Et la forêt aux ongles tors

Bâille à tes pas par la ténèbre.

 

Quand le jour aux yeux de pardon

S’ouvrira, devant qui la foule

Des errants de nuit meurt et croule,

Reprends aux pauvres ton bourdon.

 

Au ciel opaque, fond de sable

Des luminaires d’argent froids

S’écussonnent, et sous nos doigts

La Foi flamboie impérissable.

 

J’irai du moins jusqu’à la mer

Qui par les loins borne ma vue

Verdoyant en son flot amer

Comme un champ feuillu de ciguë.

L’horizon

Brûle, limite des floraisons des poisons.

 

II

 

Hiboux, le soleil lourd cligne l’œil et s’endort.

Fixons sur nos nez d’airain nos besicles d’or.

Crispons nos griffes sur la moire

des feuillets poudreux du grimoire

à la page où l’éclair du feu du ciel tomba.

 

Dressons les plumes de nos casques.

Déridons les lugubres masques.

Car c’est aujourd’hui le jour du Sabbat.

Imaginations de nos cerveaux fantasques,

des esprits choisis,

triés sur les volets moisis

de la vieille tour des fourches patibulaires

vous représenteront sur scène ; à leurs lazzis

applaudira la claque d’os des maxillaires.

Et les feux follets nous luiront de flammes claires.

 

grincèrent nos huis vieillis

 

Stryges, ducs, effraies

dont les jaunes braies

hors des oseraies

volent au ciel blanc

en longue arabesque ;

chevêche grotesque

qui fend les airs preste

comme un cerf-volant ;

sinistre hulotte

dont la voix vieillotte

ânonne et sanglote

un requiem lent,

vers le zénith de cendre ouvrez vos ailes sourdes !

 

III

 

Au ras de terre un grand papillon plane

sur les vagues qui sont l’haleine des pavés.

Sur ses ailes les yeux rivés,

sur ses ailes noires luisant de leurs yeux de fanaux

labourent les chevaux

que précède un écran de mica diaphane.

 

Le papillon à terre toujours se pose,

jusqu’à l’approche de l’haleine chaude

de la meute qui suit son ombre.

Les sabots de corne se lèvent comme d’un qui marche dans les décombres.

Les sabots de corne tressaillent comme des pieds bohémiens sur des œufs.

Et quand ils vont poser leur masse de monnayeurs

le grand papillon rit démoniaque et vole.

 

Les fils de lumière des falots verts

dirigent le papillon quadrige

traînant les Béhémoths et leurs naseaux de bronze.

Chut ! Ils l’ont aplati sans bruit comme une aile de chauve-souris.

Et les sabots sont des épingles

pour étaler l’aile immobile.

Les fuseaux velus tissent et débrouillent

la déchiqueture mortuaire si noire,

empêtrés dans la robe noire.

L’étoffe de caoutchouc se plisse et se dérobe

et fuit toujours plus loin, sous le souffle des naseaux en lamelles

flottantes de papier brûlé.

 

IV

 

Au fond de mon empire, où sifflent des tempêtes,

Où le pas des soldats sonne un bruit de ferraille

Et d’ossements brutaux,

J’élève sur des morts un Cerbère à trois têtes

Dont l’aboi lourd ébranle aux heurts de sa mitraille

Les fûts monumentaux.

 

De mon palais d’acier que des guerriers splendides

Illuminent sans fin des éclairs de leurs glaives

Dressés vers le zénith

En ce jour s’il me plaît, j’offre les deux candides

Princesses sœurs au Minotaure que j’élève

Et la mort seule unit

 

Les deux princesses, le couple de jeunes vierges

Que dans la nuit, à la clarté glauque des cierges,

Je sépare en deux tours.

Cherchez, vous, leurs amants, cherchez tous, vous, leurs frères,

Malgré cette lueur des cierges funéraires

Toujours, toujours, toujours.

 

Cherchez votre sœur, votre amante, cherchez vite

Et ramenez sa sœur dans la même retraite

Unissez les sœurs ! mais

Sur l’une tour là-bas l’ours polaire gravite.

Elle ne rejoindra l’autre prison secrète

Jamais, jamais, jamais.

 

De mes deux bras je les sépare

Et ma griffe gauche s’empare

De l’une, de colère fou.

 

Je la tiens, de colère fou

Depuis vingt ans sous mon genou.

 

Et depuis vingt ans, solitaire,

J’écrase son cadavre à terre.

 

Ma main aux griffes de poison

Maintient sa sœur à l’horizon

Et de mes griffes d’araignées

Je maintiens les sœurs éloignées.

 

De mes griffes et de mes mains

Je leur barre tous les chemins.

 

V

 

Du zénith, dôme noir, descend le firmament.

Une nappe de feu derrière brille et bouge ;

Et la flamme en deux trous se tord comme un sarment.

Elle éclaire sinistrement

Les dents noires des murs qui mordent le ciel rouge.

 

Une mâchoire immense au-dessous du ciel pend :

Dents plates des créneaux le long des murs rampants ;

Dents molaires des tours ; faux de fer qui paraissent

Les hideux crochets du serpent ;

Dents canines des pals qui de l’ombre se dressent.

 

VI

 

Les chenets ont des airs de mauves

Papillotant dans le mur noir.

Le feu lève son encensoir

Où respirent les dents des fauves.

 

La dame avec son corselet

Poignarde les yeux des ténèbres.

Les ténèbres pleurent du lait

Dans le glas des vasques funèbres.

 

VII

 

Il bâille le livre

aux doigts filandiers

deux dalles de cuivre

aux feux des landiers.

Croassent les grolles

triptyques volants

scribes des paroles

aux murs des ciels blancs.

Or voici que râle

ma voix sépulcrale.

 

VIII

 

Noël a mis, pantins sonores,

Des squelettes dans nos souliers ;

Et par la neige des aurores

Gèle le jet des sabliers.

 

IX

 

Ma serre d’aigle a fait prisonnier à la guerre,

Flottant nénuphar noir dans le sang d’un sillon

Comme le ver sur la cerise, un négrillon.

Ablou, mon page Ablou, verse l’eau de l’aiguière.

 

Son corps d’éphèbe m’a suivi par les chemins.

Il est le serviteur fidèle ; il est idoine

À tous les arts que caressent ses longues mains ;

Comme le diablotin qui tenta saint Antoine

 

X

L’ivoire courbé pair au front bas des taureaux

Inrumateur en la bouchette diaphane

Du page gardien des dogues aux luisants crocs

Et des longs lévriers efflanqués, comme fane

 

L’asphodèle le vent sifflant dans les sureaux.

Par-delà les airs saints jette son cri profane

[TROIS PROSES]

LES PATAPHYSIQUES
DE SOPHROTATOS L’ARMÉNIEN

traduits pour la première fois en langue vulgaire,
avec le texte latin, le seul qui ait été conservé

Ce jour-là, je vis trois images : les trois Fléaux de l’Apocalypse sur leurs destours, et saint Jean douché d’huile à la porte Latine, et Hercule terrassant le lion,

Et je vins au-dessus de Ganymède chevauchant l’aigle, moi-même mené par un hibou,

Et je découvris une femme entre deux satellites noirs, ouvrant ses cuisses comme le lambda ou la figure d’un pairle renversé ;

Et je vins aussi au-dessus de cette femme, et son odeur était celle de l’ivoire grec mouillé dans les temples ;

Mais parce qu’elle me reçut en un gouffre très ample, et que je n’en pus trouver le fond,

Semblable au promontoire qui enfonce un phare, comme un bougeoir au bout des bras, vers le zénith impénétrable,

Elle ne me fit point plaisir, et le vent ne balaya point de feuilles vers les autres.

 

LES TROIS MIMES
DU VERBE DE FRÈRE TIBERGE


En ce temps-là, Frère Tiberge scanda le tremplin de la montagne, et les yeux des peuples luirent comme la semence en étoiles d’or de l’artifice de son verbe éparpillé. Car il devait exposer aux femmes, aux enfants, aux porteurs de cotrets et à ceux qui jugeaient les hommes ce que c’était que le roi Anarche, fait jadis par Panurge crieur de sauce verte, et pourquoi il était ressuscité d’entre les morts.

Et avant d’ouvrir sa bouche capitonnée de velours rouge, Frère Tiberge soudain perplexe se ravisant raffermit le couvercle de son front de son index sonore. Car il n’avait jamais vu le roi Anarche, et faisait profession de n’épandre en l’entonnoir des tympans des juges des hommes, des porteurs de cotrets, des enfants et des femmes, que des paroles de vérité.

Et il laissa monter vers le ciel ses deux mains comme deux gants d’escrime fourrés d’hydrogène, priant qu’accompagnant sa conférence d’une circulaire projection lumineuse le roi Anarche descendît des nues.

 

CÉSAR-ANTÉCHRIST PARLE :

Si Lautréamont a vécu l’être, la faute en est au son géant de l’os de la baleine percutée, qui dit : Je suis seul roi. Car mes vertèbres ont leur vie, leur aspect et leur pensée. J’ai moi aussi le premier vécu l’être. Et cela est écrit sur la grande feuille de la tigelle arborescente. Pourquoi le fou couronné a-t-il profané son corps, et souillé l’ivoire de son sternum de la pollution des trois Xerxès ? Le fou couronné n’avait qu’à nécessairement… Car l’or et l’os terni diffèrent, leurs sonorités sont au glas de trois tétradragmes versés dans l’entonnoir du fourmilier néphélosome. Qu’il ferme ses yeux au noir de son crâne, car les apophyses ont des dents – et les voûtures sont des égoïnes. Pourquoi a-t-il divulgué aux trois vents de l’ombre les quatre sutures de son crâne ?

[NAVIGATIONS DANS LE MIROIR]

LE CHERCHEUR DE SOURCES

Derrière la laisse de nul chien

Il va par l’aride bruyère

Jusqu’à ce que la main de l’eau le courbe à terre

Vers le trésor mort qui implore son geste de prière.

 

Il est monté sur un pont de mille arches

Pour voir les naïades se peigner vert aux mille arches,

Et la route d’eau qui les lave

Infinie devant et derrière sa marche.

 

LE MIROIR DE LUXURE

Elle enferme sa forme nue

Derrière l’universel barreau du cristal dur.

À la bascule du miroir

La dalle horizontale, tombeau de l’eau

Sa forme nue.

 

CLÉOPÂTRE

Les plongeurs de Serendib, à travers la jalousie

des requins, au son des tambours des sorciers, remontent

les perles comme les insectes d’eau leurs bulles d’air.

La perle comme un germe palpite suspendue dans les vinaigres de la coupe. L’œuf du monde

une goutte d’amour au sexe mort de la coupe.

 

*

 

La barque écorne les écailles de la mer

Entre les nénuphars flottants des îles d’or.

Les grands glaïeuls salés ceignent l’océan vert

Jusqu’aux îles.

Semblables à des citres, petites, où tambourinent

Circulairement les vols des hippocentaures.

 

Nicronisos flotte à la face de la mer.

AUTRES TEXTES EN RELATION AVEC LES MINUTES DE SABLE MÉMORIAL

 

Huette d’obélisque

Écarquille l’œil puisque

Sur la crête du mur

En poudre de fémur

 

Le bouge des ténèbres

Engrille ses algèbres

Dans un van de silex

Où s’écorche l’index

 

Du vieil ornithorynque

Qui sournoisement trinque

Aux trépassés véreux

Sous ton binocle ocreux.

 

Vois ce glauque cadavre

Macéré dans le havre.

Une paume de vair

Se souvient de la chair

 

Sous le fucus en taie

Et la très belle plaie

Boit à ma main de gloire

Un élixir d’ivoire.

 

*

 

Haldern scanda le tremplin de la montagne, et ses pieds sur la plane hypoténuse gravant leurs orbites comme les ponts pointus de bateaux décapités.

J’éprouvai le sursaut d’amour, comme dans le four crématoire le mort ligneux à la vue d’une gravure au trait d’éclairs noirs, complémentaires de l’attention sur les murs de Balthazar : le jeu de crosse des gourmands de l’autre vie – comme est l’usage dont s’enquit Hérodote – frappés par les cynocéphales, avançant comme des arbres ou des coins sous les béliers horizontaux.

DANS LA CHAMBRE

Crau, crau, c’est le râle respiratoire et très éloigné du corbeau.

Pose debout et renverse l’entonnoir de ton oreille au plancher horizontal, c’est là-dessous qu’il respire comme roucoule un corbeau.

Crau, crau, disent les gros corbeaux proches : c’est le phonographe du même son par d’autres derrière l’air nuls.

Le reste d’air vital que les mourants aspirent crée des chouettes sur les larynx des cheminées.

Les corbeaux sont des chouettes au velours empesé d’encre froide et raide.

Deux sens t’hallucinent donc : la chouette est sur la cheminée. Le mort futur sait râler lui-même.

Écoute, les genoux au coude sur le fauteuil sonore. Pourquoi ta main s’abaisse-t-elle comme une feuille de marronnier ?

Chut, des gens parlent et passent et un enfant sautille deux par deux les marches descendantes de l’escalier.


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnr.com

en août 2016.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’édition, aux corrections, aux conversions et à la publication de ce livre numérique : Isabelle, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Jarry, Alfred, Les minutes de sable mémorial ; suivies de César-Antéchrist : avec croquis de l'auteur, Paris, Fasquelle, 1932. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Gecko, a été prise par Jean G. le 12.05.2011.

— Dispositions :

Ce livre numérique – basé sur un texte libre de droit – est à votre disposition. Vous pouvez l’utiliser librement, sans le modifier, mais vous ne pouvez en utiliser la partie d’édition spécifique (notes de la BNR, présentation éditeur, photos et maquettes, etc.) à des fins commerciales et professionnelles sans l’autorisation des Bourlapapey. Merci d’en indiquer la source en cas de reproduction. Tout lien vers notre site est bienvenu…

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[1] La simplicité n’a pas besoin d’être simple, mais du complexe resserré et synthétisé (cf. Pataph.).

[2] La voix du Chœur est celle des décors : de lichen stannique dans la Forêt, ou de cuivre tremblant ; – d’escarcelle au Carrefour du Pauvre ; – viscérale sur le plafond vitré, d’amplitude et de mesure égales à la croissance des plantes indiquées ; – de phonographe ou d’ossements paralysés, liquide un peu, quand l’Œil de la Tête parle.

[3] Néhémie, II, 13.