Alfred Jarry

ALMANACHS DU PÈRE UBU
1899 et 1901

1899, 1901

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Table des matières

 

ALMANACH DU PÈRE UBU  illustré (Janvier-Février-Mars 1899) 3

CONNAISSANCES UTILES. 9

  VARIÉTÉS Exhortation au lecteur. 11

L’AGRONOME CITADIN.. 14

ÉPHÉMÉRIDES ACTUELLES  L’ÎLE DU DIABLE.. 23

ACTE Ier 23

ACTE II. 26

ACTE III. 29

LETTRES ET ARTS  LA FÊTE AUTOMOBILE.. 32

NÉCROLOGIE.. 49

CONSEILS  AUX CAPITALISTES ET PERD-DE-FAMILLE.. 52

GRAND ORDRE DE LA GIDOUILLE.. 54

PANTAGRUEL.. 55

ANNONCE DU DEUXIÈME ALMANACH.. 58

ALMANACH ILLUSTRÉ DU PÈRE UBU (XXe Siècle) 59

CALENDRIER                DU PÈRE UBU POUR 1901. 61

CONFESSION D’UN ENFANT DU SIÈCLE.. 67

ALPHABET.. 80

CONNAISSANCES UTILES ET INVENTIONS NOUVELLES  83

ORDRE DE LA GIDOUILLE.. 87

Ce livre numérique. 90

 

ALMANACH
DU
PÈRE UBU

illustré
(Janvier-Février-Mars 1899)

En vente partout

Prix : 50 centimes.

Abonnement d’an an (4 numéros) : 1 fr. 50.

Saisons.

Fin de l’hiver, 20 mars à 7 heures 54 minutes 59 secondes du soir.

Éclipses du Soleil et de la Lune.

Il y aura en 1899 trois éclipses de soleil et deux éclipses de lune.

Eclipse partielle du soleil, le 11 janvier 1899, invisible à Paris.

Commencement de l’éclipse à 4 heures 50 min. du matin ; milieu à 6 heures 43 min. du matin ; fin de l’éclipse à 8 heures 36 min. du matin.

Éclipse du Père Ubu.

Éclipse partielle du Père Ubu les 29, 30 et 31 février.

Tableau des grandes marées en 1899

On a remarqué que, dans nos ports, les plus grandes marées suivent d’un jour et demi la nouvelle et la pleine lune. Ainsi, on aura l’époque où elles arrivent, en ajoutant un jour et demi à la date des syzygies. On voit, par ce tableau, que pendant l’année 1899 (janv.-fév.-mars), les plus fortes marées seront celles des 13 janvier, 11 février et 13 mars. Ces marées, surtout celles des 11 février et 13 mars, pourraient occasionner quelques désastres, si elles étaient favorisées par les vents.

Pour avoir la hauteur d’une grande marée dans un port, il faut multiplier la hauteur de la marée prise dans le tableau précédent par l’unité de hauteur qui convient à ce port.

CONNAISSANCES UTILES

recueillies par le Père Ubu,

spécialement pour l’année 1899,

d’après les Secrets de son savant ami

le révérend seigneur

ALEXIS Piémontais.

 

Pour teindre les cheveux en vert.

Il te faut prendre câpres vertes et les distiller, puis de cette eau lave-t’en les cheveux et les essuie au soleil.

Pour faire tomber et choir les dents.

Faites brûler vers de terre, sur une tuile bien embrasée et rouge, prenez puis après des cendres desdits vers ainsi brûlés, et en mettez dans les dents creuses et dolentes, puis les couvrez de cire, et facilement cherront sans faire douleur aucune.

À faire que vin vienne en dégoût
à quelque ivrogne.

Aye les œufs d’une chouette (bien entendu que tant plus y en aura au nid, tant mieux vaut). Fais-les très bien bouillir, et les donne à manger à l’ivrogne : le vin lui viendra en dégoût, principalement s’il est jeune, car il ne boira jamais plus de vin.

Pour affiner l’or avec les salamandres.

Prends deux livres d’airain limé, un pot de lait de chèvre, neuf salamandres, mets le tout en un pot large par dessous et étroit par en haut, couvre-le de sa couverture bien serrante, laquelle ait un trou au-dessus, fouissez le pot en terre humide si profond que le dessus de la couverture où sont les trous paraisse seulement, afin que les salamandres puissent avoir air et ne meurent point. Laisse-le ainsi jusqu’au septième jour après-midi. Tirez alors votre pot dehors, vous trouverez que les salamandres contraintes de faim auront mangé l’airain, et la grande force du venin contraint le cuivre se tourner en or. Fais puis après une fosse de la profondeur de deux doigts, dans laquelle mettrez votre pot avec les salamandres, puis faites à l’entour un feu de charbon qui brûle haut et bas, moins toutefois par bas que par haut, pourtant met-on le pot en terre afin que le cuivre ne se fonde. Et quand il vous semble que les salamandres seront brûlées en cendres, ôte le pot du feu et le laisse bien refroidir. Ce fait, versez le cuivre et la poudre en un vaisseau à laver et verse de l’eau dessus, nettoyant le cuivre de ladite poudre, puis le pendez en la fumée, et le laissez bien sécher, et tu auras de bon or, faites-le nettoyer à un orfèvre.



VARIÉTÉS
Exhortation au lecteur.

Grandes princesses et princes, citadins, villageois, soldats militaires, vous tous fidèles abonnés et acheteurs de cet Almanach de notre astrologie et nos bien-aimés sujets et sujettes, vous n’aurez point à lire de journaux cet hiver. Ô quelle économie d’argent. Le journal d’un sou chaque matin, cela fait bien près de quatre francs, dix, onze ou douze sous tous les trois mois. Je ne parle pas de ceux qui achètent des journaux à trois sous ; car plus on vous fait payer cher des faussetés, plus on vous vole. Et comme non seulement nous vous révélons le passé, mais prédisons l’avenir, nous vous offrons donc trois mois en pur don, et l’Almanach ne vous coûte rien. Vous êtes anxieux, pauvres gens, liseurs de feuilles à chute quotidienne, laissés sur votre faim de nouvelles : peut-être demain la fin du monde. Vous vous couchez tremblants de peur. Au cabinet ces cadrans de papier qui n’ont que l’aiguille des minutes. Notre almanach trimestriel (quarterly, disent les Anglais) est un terme payé d’avance dans le rond, solide, confortable, à l’image de notre Gidouille, immeuble terrestre ; vous êtes assurés de vivre encore trois mois, tout un an les abonnés des quatre fascicules des saisons, pour cinquante centimes ! Cornegidouille ! quel élixir !

Et quand vous ouvrez votre quotidien, pioupiou d’un sou, cornet de pommes de terre frites, vous exhumez des taches de graisse deux ou trois pauvres nouvelles qui ne sont seulement pas vraies. Car vous entendez crier les vedettes d’un autre journal, dénonçant le mensonge du confrère, ou lui-même confesse ses menteries de la veille, pour avoir la gloire d’informer le premier qu’il ment. Ainsi mon savant ami le révérend seigneur Alexis, Piémontais, vendait au rabais des remèdes qui ne guérissaient point, pour les pauvres. Et quelque vraie, authentique information égarée par hasard, ça vous est égal, parce qu’elle n’est pas drôle. Nous, Père Ubu, vous ouvrons notre savoir de tous les choses passées, plus vraies que de n’importe quel journal, parce que : ou nous vous dirons ce que vous avez lu partout ailleurs, le témoignage universel vous assurera ainsi de notre véracité : ou vous ne trouverez nulle part la confirmation de nos dires : notre parole s’élèvera donc en sa vérité absolue, sans discussion. Et au moyen de notre Tempomobile, inventée par notre science en physique afin d’explorer le temps (la locomobile parcourt bien l’espace, qui est le présent à trois dimensions), nous vous dévoilerons toutes choses futures.

Acquérez donc notre Almanach ; les journaux dont vous vous encombrâtes naïvement, contrôlez dans ce bréviaire s’ils sont conformes à notre infaillible opinion ; les journaux qui paraîtront demain, notre savoir en météorologie (nous vîmes un jour quatorze poteaux télégraphiques entièrement pulvérisés par la foudre), vous les rend inutiles par avance.

J’entends notre fidèle épouse, la Mère Ubu, qui m’incite à vous divulguer, sans modestie, quelqu’une de nos prédictions :

Ha, Messieurs, il fera bien froid cet hiver :

 

L’hiver est à Paris la plus froide saison,

 

a dit le poète observateur. Mais ne nous en voulez point. Ce n’est point notre faute. Attendez le printemps. Il fera plus chaud au printemps, parce que notre deuxième Almanach sera paru ; et cet été, ha, dans le numéro de cet été sera annoncée la célébration de notre fête, le quatorze juillet. Il pleuvra certains jours, et d’autres jours il fera beau. Je vous en informe sans tarder. N’êtes-vous à présent certains, Messieurs, que l’Almanach du Père Ubu fera la pluie et le beau temps ?

PÈRE UBU.

L’AGRONOME CITADIN

FOIRES

— Père Ubu, vous n’indiquez pas les foires dans votre Almanach ?

— Eh ! de par ma chandelle verte, mon Almanach la donne aux lecteurs à force de rire. Encore une économie de médecin.



L’AGRONOME CITADIN

Janvier

L’en-tous-canne, dans les pépinières, est remplacé par les parapluies. Les boutons de ceux-ci s’épanouissent aux premières averses ; l’arrosage artificiel donnerait les mêmes résultats ; mais les fleuristes spécialistes les abritent, pour les garder tardifs, contre la moindre rosée dans des serres de verre.

Il convient, sous le Verseau, de se munir par-dedans de toutes choses chaudes et dessicatives propres à combattre l’humide radical. Les ivrognes devront s’entourer, par-dessus leur barbe, de bonnes pelleteries de renard, et fourrures chez les raffinés. Une bonne fourrure, de saison, n’est vraiment smart qu’égale au vingtième du poids de l’ivrogne. Ainsi les vend-on en notre grande Chasublerie de Saint-Sulpice. Les chasseurs devront acquérir chez notre quincaillier de Saint-Hubert la trappe à truffes. La mode est passée du plomb, qui effraie et troue le gibier. Le plus commun gibier du mois est le dindon, que l’on abat aisément, si l’on peut l’approcher à courte distance, par quelques douzaines de coups du mortier à truffes, livrable à nos lecteurs en notre Arquebuserie de Saint-Georges.

On le servira rôti accompagné d’une salade.

Les plus délicates se blanchissent dans l’obscurité de caves spéciales, accessibles à la seule lueur des lampes électriques : les plus renommées sont l’Opéra, le Vaudeville et autres plants connus. De jeunes dames esclaves consentent à vouer leur jeunesse pendant les premières heures de la nuit, en ces couvents culinaires. Les racines de la plante précieuse germent emmêlées, selon des tuteurs de paille ou d’archal, à celles de leurs somptueux cheveux. Pour adoucir l’existence d’immobile renoncement des esclaves, des cuisiniers experts n’ont point dédaigné de s’instruire dans les arts ludicraux, et les salades nationales se blanchissent aux vibrations des musiques.



Février

Sous le signe des Poissons. Errant un jour (le 30 février prochain) en notre tempomobile par les rues, nous partîmes des hauteurs de Montmartre, et comme un fulgurant météore notre gidouille avançait d’un pas majestueux et lent. Semblable à une sphère roulante, nous dévalâmes la rue Lepic, la rue Blanche vers la Trinité, où les cloches conviaient les fidèles par l’ouverture des portes au moyen des grandes orgues Alexandre Guilmant, suivîmes la rue Laffitte ; la rue de Richelieu, le pont des Arts ; et là nous vîmes, non pas un rassemblement, c’étaient des passants qui passaient, sans s’arrêter, mais peut-être se seraient-ils arrêtés sans l’intervention possible d’un sergent de ville, il n’y avait pas de sergent de ville, mais il aurait pu venir un sergent de ville, même deux sergents de ville, voire une brigade centrale de sergents de ville, et nous nous sentîmes attirés vers la contemplation de l’eau. Et non sans raison, jugez-en :

Un être était immergé, un être luttait contre l’engloutissement, à la surface liquide ; sans souci d’aucune pudeur, il était entièrement nu, sans paralysie causée par le froid de la saison ; sans l’aide de membres artificiels, car il n’avait ni bras ni jambes, il nageait ma foi très bien, un poisson, quoi !

Or le barbillon est un beau poisson, couvert d’écailles fines qu’à sérieux examen on reconnaît en toile métallique ; son nom lui vient de ses amples moustaches moscovites, dont il fouit. Son corps très dense supporte aisément les pressions des grands fonds d’eau où il se plaît. On le découvre dans les eaux claires comme un plat d’argent qui vire sur le sable. Il ne boit que de l’eau, mais il est souvent victime de son goût immodéré pour le fromage de gruyère.

L’Emmenthal authentique pour la capture du barbillon s’élabore à grands frais dans des caves. L’eau coule de toutes parts, mais on n’arrose le fromage qu’une fois le jour. L’Emmenthal est jaune, sans trous, sans vers. Les trous, s’ils existent, sont pleins d’eau salée. On dirait de vastes quartiers de lard.

M. Pierre Quillard est l’un de nos plus grands poètes. Il s’enorgueillit en outre, au Phalanstère halieutique de Corbeil, de collaborer au développement de la pisciculture. Il rama pendant trois jours comme forçat avec nous-même sur l’Yonne et la Seine pour suivre les poissons frayants. La population qui habite les écluses en ouvrait les deux portes à la fois sur notre passage et déclarait avec pleurs que ce n’était pas nous, mais Zola, qui eût dû ramer. Pour ne point nous laisser attendrir et taire le but de notre périple, comme la chiourme, durant le combat naval, obéissait au commandement de tap en bouche, nous étions volontairement bâillonnés de deux fioles d’eau-de-vie de marc de Bourgogne. Nous ne prîmes un peu de repos qu’à deux escales, La Cave et Vinneuf, et abordâmes heureusement à Port-Renard.

M. Pierre Quillard s’introduisit, nous-même ayant pratiqué l’effraction de la porte, dans la cave des Emmenthal, et, comme il nous était arrivé fréquemment de laisser couler dans nos verres le vin par trois jours, l’eau coula toute une semaine et s’éleva jusqu’aux voûtes, ouvrant le chemin à des bancs de barbillons monstrueux venus pour dévorer l’Emmenthal. Le vendeur de fromages s’est fait débitant de pâtés de poissons, mais nous conseillons de ne consommer aucun barbillon, ni pâté de barbillons cette année, car ils ont la maladie.

Nous fûmes malheureusement en butte aux persécutions du garde-pêche et du bon petit gendarme.

Le gendarme est un être redoutable, non par ses attributions légales, mais parce qu’il est impur. Nous ne rééditerons point les plaisanteries classiques, injustes d’ailleurs, sur son parfum. Nous connûmes un gendarme cul-de-jatte. Le relent nauséabond est, croyons-nous, sauf notre respect, celui de la Loi.

Sous le signe des Poissons, il est utilisable en halieutique, comme amorce de tous poissons de rivière.

Mars

Sont bons tout ce mois tous animaux, ustensiles et végétaux cornus, béliers (signe zodiacal du mois), taureaux, escargots, diables, lièvres, fourches, fourchettes, la lettre Y et les racines de crocus.

Sont bons tout ce mois et peuvent rendre de bons et loyaux services tous soldats, militaires, pompiers, vidangeurs, plongeurs de vaisselle, sergents de ville.

Ont fait leurs vingt-huit jours dans la période qui précéda ce mois et sont ce mois de joyeux civils nos bons amis et sujets, gens notables de Paris :

Danville.

Séruzier.

Roussel, ex-directeur du Théâtre des Pantins.

Franc-Nohain.

Abel Hermant, chevalier de la Légion d’honneur.

Gandillot, idem.

[Capitaine Bordure. – Avez-vous gagné cela à Madagascar ? Comment vous appelez-vous ? Ah, c’est vous qui fournissez des chaussures à l’armée.

— Non, mon capitaine, je travaille sur mesure pour le Palais-Royal.]

Vuillard.

[Capitaine Bordure. – Tournez-vous vers Metz, l’ennemi ! Ou plutôt, cela a changé… Sur les Anglais ! Par le flanc droit, gauche ! Les Anglais sont toujours du côté du Manche.]

Antoine.

Allais.

Scheurer-Kestner.

La Jeunesse.

Judet.

Gohier.

Quillard.

A.-Ferdinand Herold.

Vallette.

Freycinet, au ministère de la guerre, sans rengagement.



TRAIT DE PROBITÉ

Hors du jardin du docteur Le Fourneau, chez le Père Ubu, trois oies s’égarèrent.

Père Ubu. – Eh ! capitaine Bordure, pourquoi vous promenez-vous dès l’aube avec le fusil à phynances ?

Capitaine Bordure. – Eh, père Ubu, croyez-vous que vous ne ferez pas crier les palmipèdes avec vos pièges à moineaux ?

Père Ubu. – Capitaine, vous nous jugez mal. Nous n’avions pas vu ces oiseaux. Mais ne tirez point à notre tir aux pigeons, car si des malandrins dérobent lesdits oiseaux qui nous sont confiés en dépôt involontaire, cela ternirait votre gloire.

Le Père Ubu se rend en sa grande quincaillerie de Saint-Hubert : — Compagnon, ce piège à rats n’est pas solide. Les rats dévastent nos propriétés. Ces pièges se pulvérisent entre nos mains. Donnez-nous le piège à ours en mâchoire de crocodile.

Dans le jardin s’élève l’écriteau, au-dessus du traquenard figurant une gueule et prolongé d’une queue en serge verte : Prenez garde au crocodile. Croyez-vous que Monsieur Ubu, en sa science universelle, soit tenu de tenir compte de cette petite chose, que les oies ne savent pas lire ?

Les paris s’ouvrent : — C’est la grise, dit le capitaine, c’est la noire, dit Ubu, – c’est la blanche, c’est la noire. Père Ubu et le capitaine se tiennent la gidouille et l’absence de gidouille au chavirage muet du navire de plumes.

— Je m’en vais, dit Ubu, déverser mon triomphe.

Et vers le buisson du jardin, il se tient debout avec pudeur. Soudain il s’accroupit vers la proie, le piège se détache, il le remet au cou avec mansuétude, et piège, plumes et tout engloutit la bête, et rapporte les pattes au capitaine, en reboutonnant le pont de ses braies.

Ultérieurement :

M. Le Fourneau. — Capitaine, vîtes-vous des oies ?

— Nullement, dit le capitaine.

— Ha, dit Ubu, grave comme un renard que, vous savez le reste de la fable, vous parlez d’oies, je crois. Que ne vous adressez-vous à moi ? J’en ai vu trois, et puis deux. On ne les revoit plus ces deux, c’est vraiment dommage.

— Allons, tant pis, dit le Fourneau. Vos deux voisins de droite et de gauche ont pourtant prétendu qu’elles séjournèrent en votre jardin.

— Moralité, dit Bordure après le départ du docteur : Les deux voisins de droite et de gauche, dévorant chacun une oie, jetèrent les soupçons sur votre innocence, Père Ubu. Vous n’auriez rien chapardé que ç’aurait été kif-kif. Vous voyez la profonde leçon.

— Sans doute, dit le Père Ubu : Quand il s’égare vers vous une oie, mangez-en trois. Ô que nous avons encore faim ! C’est ce qui s’appelle le remords.

ÉPHÉMÉRIDES ACTUELLES

L’ÎLE DU DIABLE

ACTE Ier

Le Palais du Roi.

SCÈNE PREMIÈRE

PÈRE UBU, MÈRE UBU, en dame voilée.

PÈRE UBU

Madame France, Mère Ubu, veux-je dire, vous avez raison de vous cacher la figure, voilez votre laideur et vos larmes : notre bon ami, le capitaine Bordure, est accusé d’un crime. Notre palotin Bertillon a mesuré la trace de ses pas sur les dalles de marbre de notre cabinet de nos affaires secrètes. Il a vendu la Pologne pour boire.

MÈRE UBU

Ha, père Ubu.

CONJURÉS ET SOLDATS

Nous voulons sa mort.

NOBLES ET MAGISTRATS

Nous voulons sa mort.

PÈRE UBU

Notre fils Malsain Athalie-Afrique est le vrai coupable, mais il est l’héritier de notre savoir théologique et de nos études au séminaire de Saint-Sulpice ; il s’est confessé de son crime à notre Chanoine, il en a été absous, il n’est plus coupable, il ne l’a jamais commis.

MÈRE UBU

Oui, Père Ubu ; tandis que Bordure, depuis que tu l’as fait jeter en prison, ne cesse de crier son innocence.

PÈRE UBU

D’ailleurs le capitaine Bordure est un dissident.

LES 3 PALOTINS

Hon, Monsieuye ! nous tenons les preuves du crime en ce papier pelure d’oignon. Il donne le plan détaillé de la ville de Thorn.

PÈRE UBU, se fourrant son binocle par un bout dans un œil, selon son habitude.

Que vois-je ? les rayures brisées du canon à truffes et le devis du dernier bateau que nous avions inventé en notre science en physique, qui devait indiscutablement nous faire remporter notre victoire de Faschoda sur les Anglais et nous faire nommer roi de France.

 

Musique.

 

ACTE II

La Casemate de Thorn

SCÈNE I

PÈRE UBU, CAPITAINE BORDURE (enchaîné),
Le PALOTIN CLAM.

PÈRE UBU

Eh, capitaine, nous avons la mansuétude d’adoucir vos derniers instants. Nous vous avons apporté, en trois caisses et une valise, sur notre grand Cavagne à phynances, notre Conscience nationale et militaire. C’est à huis-clos, mais en sa présence redoutable (Palotin Clam, verrouillez la porte), que nous allons vous ôter ces boutons du corps, insignes flatteurs de votre grade à la tête de nos estafiers. Faites votre dernière prière.

LE CAPITAINE

Père Ubu, je suis innocent.

PÈRE UBU

Il n’y a que notre Conscience qui vous ait entendu, elle ne le répétera à personne.

LE CAPITAINE

Père Ubu, je suis…

PÈRE UBU

Encore, à la poche ! Palotin Clam, faites votre devoir.

LE PALOTIN CLAM

Hon, Monsieuye ! Je sais mon affaire : torsion du nez, arrachement de la cervelle par les talons, enfoncement du petit bout de bois dans les oneilles…

PÈRE UBU

Et finalement la grande décollation par sur le billot, renouvelée de saint Jean-Baptiste. Ensuite le capitaine sera, de par notre mansuétude, mis en liberté d’aller se faire pendre ailleurs. Il ne lui sera pas fait d’autre mal, car je le veux bien traiter.

SCÈNE II

PÈRE UBU, LA CONSCIENCE.

LA CONSCIENCE, ressortant de la valise.

Monsieur, et ainsi de suite, veuillez prendre quelques notes. Monsieur, votre conduite est indigne. Le capitaine est votre fils adultérin, ou de Mme France votre épouse, et en outre, et ainsi de suite, il est innocent.

PÈRE UBU

Monsieur ma Conscience, malgré les picquartements de vos reproches acérés, nous n’aimons point que l’on nous fasse du tapage, personne ne nous a encore fait de tapage, et ce n’est pas vous qui commencerez. Vous nous forcerez à vous déposer sur la plus haute cime de la montagne réservée à nos chasses alpines, ou à vous engloutir dans la plus profonde caverne de nos mines que nous explorons, pour nos expériences de pataphysique, en nos voyages à travers les acclamations de nos sujets. Et si vous ne vous taisez pas, comme les grandes douleurs sont muettes, afin de vous faire très mal, je vais vous marcher sur les pieds.

Il la renferme.

 

ACTE III

PÈRE UBU, PALOTINS, GÉNÉRAL LASCY, PEUPLE et SOLDATS.

LE GÉNÉRAL

Justice est faite ! Le capitaine était bien coupable, puisque le Père Ubu, en son omniscience, l’a décervelé.

PÈRE UBU

Messieurs.

À défaut du salut militaire dont est désormais indigne le cadavre du capitaine, et qu’il n’aurait reçu que six pas devant et six pas derrière en cette vallée de misères et d’uniformes, nous avons pourvu à son salut éternel. Ha, messieurs, nous aimons l’armée, il n’est rien que nous ne fassions pour elle. Notre peuple n’aime peut-être pas beaucoup les militaires, mais à notre exemple il se bat volontiers contre tout le monde. Cela fait aller le commerce, et principalement notre commerce de nos impôts. Nous avons la plus extrême confiance en notre tout jeune fils Freycinet : c’est à lui que nous remettons publiquement le commandement de nos estafiers et le grand-cordon de l’ordre de la Grande-Gidouille, bien qu’il ne soit âgé (car, plus l’on approche du siècle, plus l’âge diminue) que de treize mois. Vous savez pourtant, peuple, soldats et militaires, prêtres, magistrats, financiers, comme les généraux du premier Empire français, tels que Turenne et Condé, dont aucun n’avait moins de cent dix ans, remportèrent des victoires merveilleuses. L’âge est indispensable à la valeur guerrière. Nos généraux de treize mois attrapent toutes les maladies infantiles quand ils veulent encore dormir dans l’intérieur des canons remplis de neige ; mais cornegidouille, notre fils ne fait déjà plus de ce mortier dans sa culotte.

Grâces soient rendues de tout au Seigneur. Nous entendrons un beau Te Deum en notre église de Notre-Dame ; la musique en est de compositeurs juifs, hérétiques et mahométans, comme Reyerberlioz, qui font la seule bonne musique catholique ; car il est bien avéré que nos fils les prêtres ne tolèrent pas la musique catholique, et exhortent les compositeurs catholiques à travailler pour l’Olympia et les Folies-Bergère. Réjouissons-nous, messieurs, du triomphe de la vérité et de la lumière. Tudez, décervelez, coupez les oneilles !

TOUT LE PEUPLE, par acclamation.

C’est clair !

LE GÉNÉRAL LASCY

Soldats, sabre au clair ! Chefs des chœurs, Humbert, Meyer, Bec, Méline, Zurlinden, Mercier, Drumont, Pellieux, Gonse, Judet, Xau, Barrés, Gyp, et vous, guerrier chef de notre musique, battez tous la mesure avec vos sabres dans le peuple et spécialement sur les têtes de MM. Clemenceau, Gohier, Quillard, Pressensé, Rochevoort, Anatole France, que l’on entonne bien la chanson du Décervelage.

 

Musique. Rideau.

LETTRES ET ARTS

LA FÊTE AUTOMOBILE

Personnages :

PÈRE UBU, ATHANOR LE FOURNEAU
(personnage d’hiver).

PÈRE UBU

Monsieur mon ami, vous êtes imbu d’idées absurdes par la fréquentation exclusive des journaux ; je vous conseille la cure de votre cerveau par la lecture de notre Almanach, ou mieux, Monsieur, la promenade digestive à jeun dans mon Omnubu Cours-des-Évènements – Postériterne.

LE FOURNEAU

Pour ne pas rompre brusquement avec mes anciennes habitudes, nous n’achetons pas un journal, Père Ubu ?

PÈRE UBU

Voici un kiosque, et des images de M. Forain.

LE FOURNEAU

Ils ont, ces gens-là, de bien vilaines figures. De quoi parlent-ils donc ?

PÈRE UBU

Ils parlent de nos institutions nationales.

LE FOURNEAU

Et M. Forain, pour qui est-il ?

PÈRE UBU

Pour la phynance, cornegidouille !

LE FOURNEAU

Eh ! cela me coûterait trop cher. Voici un autre journal.

PÈRE UBU

Le Sifflet, Monsieur mon ami, exemplaire non coupé. Psst, cocher.

LE FOURNEAU

Pourquoi M. Caran d’Ache voyage-t-il à l’intérieur ?

PÈRE UBU

Il est comme le scorpion dans son nid et le rasoir dans son étui, on ne le voit pas… Mais voici mon omnubu attelé. Cocher, en route. – Ce monument triangulaire, c’est l’église Saint-Germain-des-Prés, Monsieur.

LE FOURNEAU

Je croyais avoir lu sur une photographie que c’était l’Odéon.

PÈRE UBU

Eh non, c’est l’Opéra, puisqu’on y joue de la musique.

LE FOURNEAU

Mais non, l’Opéra c’est la musique moderne, et l’Odéon la musique ancienne. – Aimez-vous la musique moderne, Père Ubu ?

PÈRE UBU

Oh ! cela fait bien du tapage.

LE FOURNEAU

Et les compositeurs, sont-ils anciens ou modernes ?

PÈRE UBU

Ce sont les mêmes, mais il y en a qui sont morts.

LE FOURNEAU

Aimez-vous les reconstitutions de musique ancienne ? Sur les modes grecs ?

PÈRE UBU

Le jeu de l’Oye sans doute ? Un dîner renouvelé…

LE FOURNEAU

Non, le jeu de l’érudit d’Indy. Connaissez-vous Saint-Saëns, qui les possède toutes ?

PÈRE UBU

Mais sens est masculin, Monsieur notre ami.

LE FOURNEAU

Comme décence, vous avez raison, Père Ubu… – Vous aimez beaucoup la poésie ?

PÈRE UBU

Je vous crois. Écoutez :

Descendent les grands vaisseaux le fleuve vers l’infini.

LE FOURNEAU

De qui est ce beau vers ?

PÈRE UBU

C’est, je crois, de la Zouze ou Source qu’on le nomme.

C’est M. Robert de Souza.

LE FOURNEAU

Comme Molière disait, ce jeune poète découvert aux matinées de l’Odéon de l’an passé.

PÈRE UBU

M. Ginisty a trouvé cela trop beau, il l’a supprimé.

LE FOURNEAU

Qui c’est, M. Ginisty ?

PÈRE UBU

Il est comme le scorpion dans son nid, et le rasoir dans son étui, on ne le voit que rarement. Ainsi il dirige l’Odéon.

LE FOURNEAU

N’est-ce donc pas M. Mendès, le directeur de l’Odéon ?

PÈRE UBU

Vous confondez, M. Mendès est journaliste, romancier, critique, poète ; mais M. Mendès n’est pas directeur.

LE FOURNEAU

Et pourtant on m’avait dit…

PÈRE UBU

Il ne faut jamais écouter les mauvaises langues, même si…

Doceat matrona pinguis

Vos circumlambere linguis…

LE FOURNEAU

Il devient bien universel, M. Mendès.

PÈRE UBU

C’est une grande qualité que de ne pas emméder les gens… Oh ! quelle secousse ! Cocher, allez doucement au tournant de la rue de Tournon… Cette borne, Monsieur notre ami, est une de nos œuvres politiques charitables, l’asile de vieillards que nous avons fondé, et que notre peuple appelle le Sénat.

LE FOURNEAU

Que font ces doux vieillards ?

PÈRE UBU

Ils émargent.

LE FOURNEAU

C’est pourtant de là, m’ont appris mes lectures journalières, qu’est partie la fameuse bombe Scheurer-Kestner.

PÈRE UBU

Dans un pot, je sais, M. notre ami, au restaurant Foyot.

LE FOURNEAU

Vous brouillez les histoires, Père Ubu. Ce n’est pas là que fut tailhadé notre camarade par la jeunesse anarchiste ?

PÈRE UBU

Il l’a expédié par l’holocauste de toutes les gouttes… d’encre de son cœur.

LE FOURNEAU

Mais cette caserne que j’aperçois et ces nombreux guerriers ?

PÈRE UBU

Ce sont les défenseurs de la Patrie, ceux qui détiennent Picquart.

LE FOURNEAU

Mais non, il est écrit dessus : Cherche-Midi.

PÈRE UBU

À quatorze heures. La montre de l’État n’a pas besoin de ce conseil.

LE FOURNEAU

Mais on dit beaucoup de mal de l’année de cette armée, Père Ubu.

PÈRE UBU

Qui a dit ça ?

LE FOURNEAU

Déroulède, Pellieux, Gonse, Billot, Drumont, Marioni, Xau et autres soldats militaires.

PÈRE UBU

On a dû les poursuivre.

LE FOURNEAU

Eh non, on a poursuivi M. Gohier, qui n’avait dit que la même chose.

PÈRE UBU

Mais Urbain Gohier, c’est un nom de pape ou de templier, cet homme, de par ses ancêtres, mérite le bûcher.

LE FOURNEAU

Pourquoi pas Boisdeffre ou Billot, comme Panurge, pour cuire ses moutons, brûlait les grosses souches pour en avoir les cendres ? – Mais c’est imprudent, Père Ubu, d’arrêter votre omnubu sous cette tour en chute, au bord de cette fontaine.

PÈRE UBU

Laissez mes chevaux se baptiser l’estomac.

LE FOURNEAU

Mais, Père Ubu, nous allons périr dans cette eau. Je croyais que vous m’offriez un omnibus, est-ce par ladrerie que vous voudriez ne me faire aller qu’en bateau ?

PÈRE UBU

Tous les bateaux mènent à Rome.

LE FOURNEAU

Le traitement religieux actuel n’est pas à l’eau, Père Ubu, le curé Kneipp est mort, on cérémonise avec des ciseaux.

PÈRE UBU

C’est le libre-échange des religions.

LE FOURNEAU

Et les revendications féministes, vont-elles jusqu’à ?… Mais que peut-on couper aux dames ?

PÈRE UBU

Je propose qu’on leur coupe la langue, mais rien que le petit bout.

LE FOURNEAU

La parole, voulez-vous dire.

PÈRE UBU

Si on l’a coupée à Madame***, tant pis, car elle est bien spirituelle.

LE FOURNEAU

N’est-ce point dans cette église que sévit ?…

PÈRE UBU

D’ores et déjà le Monsieur en or ? Sans doute, mais puisque nous sommes à la fontaine, je vais laisser traîner le croc à phynances. Nous verrons si la pêche est fructueuse dans les rues de Paris.

LE FOURNEAU

Ça ne mord guère, Père Ubu ?

PÈRE UBU

Comment, j’ai déjà ferré trois chevaux de fiacre, deux chiens errants et M. Maurice Barrès. Eh ! j’ai encore accroché quelque chose.

LE FOURNEAU

C’est, je crois, le préfet de police.

PÈRE UBU

Non, ce qui nous arrête, c’est le bâton de la même couleur. Tiens, voici notre amie madame France, elle va nous réclamer encore un exemplaire relié en veau de notre biographie.

LE FOURNEAU

Votre signature suffira, Père Ubu.

PÈRE UBU

De par ma chandelle verte, je vous vais arracher les yeux.

LE FOURNEAU

Ne vous échauffez point, Père Ubu. – Et son fils Anatole, que devient-il ?

PÈRE UBU

Il fait des choses merveilleuses et dreyfuse dans un journal anti-dreyfusard.

LE FOURNEAU

Aussi cet Écho de Paris lui a-t-il donné le maître qui lui convenait, académicien et professeur de morale civique.

PÈRE UBU

Le maître fait de la morale,

Aphrodite est au Bon-Marché.

LE CONDUCTEUR

Places, s’plaît.

LE FOURNEAU

Comment, payer des places.

PÈRE UBU

Ne faites pas attention, c’est le pourboire que cet esclave me demande sous cette forme peu respectueuse, et le malin sait bien que je vais lui donner les beaux sous neufs que vient de frapper pour notre usage personnel M. Dupuis, frappeur de notre phynance.

LE FOURNEAU

Et président de votre conseil.

PÈRE UBU

Mais non, ils sont du Puy tous les deux ou dignes de l’être.

LE FOURNEAU

Brissons là-dessus, Père Ubu.

PÈRE UBU

Mon croc à phynances vient encore de prendre quelque chose. Ha, ha ! c’est M. Roger Ballu qui court à son inspection des Beaux-Arts.

LE FOURNEAU

C’est la première fois que je le vois.

PÈRE UBU

Car il est comme le cochon dans son étui ou le rasoir dans son nid, on ne le voit jamais. Je le décroche, car il va examiner la place réservée à la peinture à l’Exposition.

LE FOURNEAU

C’est lui qui voulait disposer les cimaises dans la grande roue, comme M. Bouguereau désirait supprimer la peinture ancienne, qui n’est pas à vendre ?…

PÈRE UBU

Alors que sa peinture à lui représente de l’argent. Parfaitement, chaque nécessité de la nature lui fait perdre près de cent francs.

LE FOURNEAU

Se console-t-on de la mort de Puvis ?

PÈRE UBU

On peut s’en consoler. Il a été remplacé par un peintre de taille au conseil de l’École des Beaux-Arts. De même, les élèves de Gustave Moreau, que nous venons de faire misérablement périr, ont compris l’attention délicate qui nous a fait lui donner comme successeur Aimé-Morot. Vu la similitude des noms, l’enseignement du maître vénéré n’a pas été changé de beaucoup plus d’un iota. O. T. à ses élèves pour cause de départ. Heureusement qu’à travers l’Atlantique nous arrive la peinture mirifique de Gauguin, fondateur de l’art académique haïtien. Et à la Revue Blanche, Vallotton expose des parties intimes de l’amour. Et Vuillard décore au moyen de panneaux.

LE FOURNEAU

Quel est ce grand peuple en rumeur ?

PÈRE UBU

Ce n’est rien, c’est le Balzac de Rodin qui monte sur un banc pour faire un discours, mais il est manifeste à tout le monde qu’il est servilement copié de celui de Falguière.

LE FOURNEAU

Dénombrez-moi, s’il vous plaît, homériquement ce peuple, Père Ubu.

PÈRE UBU

NÉCROLOGIE

STÉPHANE MALLARMÉ
 

« L’île de Ptyx est d’un seul bloc de la pierre de ce nom, laquelle est inestimable, car on ne l’a vue que dans cette île, qu’elle compose entièrement. Elle a la translucidité sereine du saphir blanc, et c’est la seule gemme dont le contact ne morfonde pas, mais dont le feu entre et s’étale, comme la digestion du vin. Les autres pierres sont froides comme le cri des trompettes ; elle a la chaleur précipitée de la surface des timbales ; nous y pûmes aisément aborder, car elle était taillée en table, et crûmes prendre pied sur un soleil purgé des parties opaques ou trop miroitantes de sa flamme, comme les antiques lampes ardentes. On n’y percevait plus les accidents des choses, mais la substance de l’univers, et c’est pourquoi nous ne nous inquiétâmes point si la surface irréprochable était d’un liquide équilibré selon des lois éternelles, ou d’un diamant impénétrable, sauf à la lumière qui tombe droit.

Le seigneur de l’île vint vers nous dans un vaisseau : la cheminée arrondissait des auréoles bleues derrière sa tête, amplifiant la fumée de sa pipe et l’imprimant au ciel. Et au tangage alternatif, sa chaise à bascule hochait ses gestes de bienvenue.

Il tira de dessous son plaid quatre œufs, à la coque peinte, qu’il remit au docteur Faustroll, après boire. À la flamme de notre punch l’éclosion des germes ovales fleurit sur le bord de l’île : deux colonnes distantes, isolement de deux prismatiques trinités de tuyaux de Pan, épanouirent au jaillissement de leurs corniches la poignée de mains quadridigitale des quatrains du sonnet ; et notre as berça son hamac dans le reflet nouveau-né de l’arc de triomphe. Dispersant la curiosité velue des faunes et l’incarnat des nymphes désassoupies par la mélodieuse création, le vaisseau clair et mécanique recula vers l’horizon de l’île son haleine bleutée, et la chaise hochante qui saluait adieu. »

(Gestes et opinions du docteur Faustroll, pataphysicien. De Paris à Paris par mer.)

Mallarmé se réjouit de lire le périple et se leva une dernière fois, la main vers le docteur, du fauteuil à bascule dans le décor de suggestive beauté.

Faustroll, par la nef de la forêt, le long des fougères tapissant (tapinois et tapisserie) leurs faux à pustules d’Atropos, redescendit à l’automne, pieds nus sur la route, vers les arches de Valvins.

L’enterrement s’élevait selon la route de Samoreau, et s’écoula selon la digue des cimetières nombreux.

La petite église fut sobre et absolue, les deux chantres plus douloureux d’être faux, les vitraux concilièrent leur pauvreté dans de la lumière comme la foule choisie la pluralité de ses croyances dans l’agenouillement ensemble devant le catholique (puisque ce veut dire quelquefois universel) de la gloire.

Deux femmes très nobles étaient les cariatides de toute cette douleur.

Faustroll se hâtant sur le courant blanc, comme un liseré de tenture d’église, de la route par la forêt de palmes déchues, appréhendait la voix horrifique informant par trois fois Thamoun de la mort de celui dont ont aussi écrit, pour ceux qui savent lire, Hérodote, et Cicéron au tiers livre de la nature des Dieux.

Le fleuve dépose éternellement, circulaire miroir de la gloire, autour de la tombe jusqu’aux pénultièmes horizons, sa couronne mortuaire.

CONSEILS

AUX CAPITALISTES ET PERD-DE-FAMILLE

Il faut acquérir sans retard,

car c’est un bon placement d’argent,

15, rue de l’Échaudé Saint-Germain :

 

Ouverture d’Ubu Roi, piano à 4 mains.

Marche des Polonais, piano à 2 mains.

Chanson du Décervelage.

Trois Chansons à la Charcutière.

a) Du Pays tourangeau.

b) Malheureuse Adèle.

c) Velas ou l’Officier de Fortune.

 

La Complainte de M. Benoît.

Paysage de neige.

Benjamin.

Berceuse obscène.

Ubu Roi, texte et musique, fort beau livre autographié, dont il ne reste plus que quelques exemplaires. Prière de se presser.

Sollicitudes.

Romance des Romances.

Ubu Roi, texte seul, format de poche, édition imprimée avec des caractères spéciaux et dont il reste à cette date 14 exemplaires.

Chanson du Porc-Épic.

Ronde des Neveux inattentionnés.

Ce qu’on entendait le soir dans les rues de Gênes.

Le Triangle orgueilleux a dit.

Histoire de la vieille dame très dévote.

Pied de Saint-Pierre, cantique.

Les Pédicures.

Propos de bain.

Solfège illustré, le seul qui apprenne rapidement la musique aux petits enfants.

Scènes familières pour piano.

GRAND ORDRE DE LA GIDOUILLE

STATUTS

Article premier. – Tout postulant à la dignité de membre de l’Ordre de la Grande-Gidouille devra être pourvu des quatre siens, posséder un cerveau du poids de trente grammes au moins, deux yeux au plus, et justifier qu’il sera en mesure de présenter à toute réquisition environ trois cents cheveux et quarante-cinq (ce nombre pouvant être fort réduit pour les femmes femelles) poils de barbe sur chaque bajoue.

Article II. – Il devra soumettre sa supplique au siège de l’Ordre, libellée sur papier vert, sous enveloppe jaune, affranchie à quinze centimes pour le moins. Il devra tenir en réserve, en vue d’un banquet de quatre couverts, une pareille somme de quinze centimes, les francs en sus.

Article III. – Outre ces qualités physiques et morales, il devra produire un titre d’honorabilité suffisante, selon l’appréciation des grands-maîtres de l’Ordre, dans l’armée, la magistrature, les arts, le clergé, le commerce, la noblesse ou la pègre.

Article IV. – Les insignes de l’Ordre ne pourront être portés, sauf dispense conférée par les grands-maîtres, qu’à l’exclusion de tous autres.

Article V. – Les grades décroissants sont : Pères Ubus ou Grands-Maîtres, 1er fils, 2e fils, 3e fils, 4e fils, petit-fils.

 

PROPHÉTIES

Sera représenté pour l’Exposition de 1900 :
 

PANTAGRUEL

pièce nationale en cinq actes et un prologue que viennent de terminer

Alfred Jarry et Claude Terrasse.

 

TABLE DES TABLEAUX
 

PROLOGUE

1er Tableau

Chœur des Buveurs et Funérailles de Babedec.

2e Tableau

Défilé des Géants, ancêtres de Pantagruel.

 

ACTE PREMIER

1er Tableau

Sc. I. – Enlèvement des cloches de Notre-Dame ; Les jurements de l’église.

Sc. II. – La messe de Frère Jean ; Panurge marie les vieilles ; La Grande Dame et Pantagruel.

2e Tableau

Le Conseil de Picrochole.

3e Tableau

Le Cloître de Sévillé ; Chant des Psaumes ;

La vieille Lourpidon.

Sc . VI. – Picrochole aux Enfers

4e Tableau

Thélème (Ballet).

ACTE II

Sc. I. – Panurge consulte Pantagruel sur son sort en mariage.

Sc. II. – Le songe de Panurge, pantomime.

Sc. III. – Chez la Sibylle de Panzoust.

Chœur des Ventriloques.

Sc. IV. – Les litanies des fols ; Triboulet.

ACTE III

Sc. I. – Les moutons de Panurge.

Sc. II. – Les paroles dégelées.

Sc. III. – La Tempête.

ACTE IV

Sc. I. – L’embuscade des Andouilles ; Défilé des Andouilles.

Sc. II. – Marche des Cuisiniers.

ACTE V

Sc. I. – Le Royaume de la Quinte-Essence ; Défilé des Nègres et des Renards ; Les Giborins gardent la lune des loups.

Sc. II – La cave de la Dive Bouteille ;

Danses de Panurge : les trois Ithymbons.

Sc. III. – Les Noces de Panurge ; Cortège de Bacchus et chœur des Buveurs.

ANNONCE DU DEUXIÈME ALMANACH

PARUE DANS « LA REVUE BLANCHE »
DU 1er JANVIER 1901.
 

Almanach du Père Ubu pour le XXe siècle (en vente partout).

Revue des plus récents événements politiques, littéraires, artistiques, coloniaux, par-devant le Père Ubu. Un trait de la silhouette de ce pantin est mis en lumière ici, qui n’avait point servi dans Ubu Roi ni sa contre-partie Ubu Enchaîné : nous parlons de la… « pataphysique » du personnage, plus simplement son assurance à disserter de omni re scibili, tantôt avec compétence, aussi volontiers avec absurdité, mais dans ce dernier cas suivant une logique d’autant plus irréfutable que c’est celle du fou ou du gâteux : « Il y a deux sortes de rats, professe-t-il, par exemple, le rat de ville et le rat des champs ; oser dire que nous ne sommes pas un grand entomologiste ! Le rat des champs est plus prolifique parce qu’il a plus de place pour élever sa progéniture… » L’almanach est illustré de très synthétiques dessins de Pierre Bonnard et accompagné de musique nouvelle de Claude Terrasse.

ALFRED JARRY

ALMANACH ILLUSTRÉ
DU
PÈRE UBU
(XXe Siècle)

CALENDRIER
              DU PÈRE UBU
POUR 1901

    Approuvé par Mgr St Bouffre    

 

 [1]

 

            

  [2]

 

   

 

 

 

CONFESSION D’UN ENFANT DU SIÈCLE

COMMENTAIRES DU PÈRE UBU
Sur les Événements récents

PERSONNAGES

PÈRE UBU.        SA CONSCIENCE.

La chambre à coucher du Père Ubu.

PÈRE UBU, se réveillant à moitié. – Quel tapage ! Ce réveille-matin n’en finira pas de carillonner à la porte de mon œil ? C’est bon, on va s’ouvrir. D’ailleurs, il doit être l’aube. En effet, trois heures de l’après-midi. Il n’y a pas de raison pour que je n’appelle pas l’aube le moment où je me lève aussi bien que celui où c’est le soleil qui se lève. (Au Réveil.) Te tairas-tu, sagouin ? – C’est tout de même un bon réveil, qui marque le cours de la lune et de la rente, les heures, les minutes, les secondes et les siècles, et qui est garanti deux ans.

La sonnerie redouble.

Ah ! mon Dieu ! c’est au moins l’heure du Jugement Dernier.

LA CONSCIENCE, sortant de la table de nuit. – Pas exactement, Père Ubu : ce n’est que le siècle qui sonne !

P. U. – Le siècle ? Mais il me semble qu’il a déjà sonné l’année dernière. Comme le temps passe ! Il est vrai que l’année dernière, comme je n’étais pas disposé à me déranger, j’ai dit que mon réveil avançait.

CON. – Et ainsi, par votre faute, des tas de gens, qui n’admettent d’autre vérité que ce que vous dites, ne savent pas encore si c’est l’année dernière ou cette année que le siècle commence. Père Ubu, vous n’avez pas honte ?

P. U. – Monsieur ma Conscience, nous n’avons jamais honte, d’abord, c’est un principe. Tenez votre langue, ces gens-là sont des idiots et moi je sais ce que je dis. C’est bien aujourd’hui le vingtième siècle précisément, de par mon savoir en météorologie et parce qu’il me plaît ainsi. Mais s’il ne me plaisait pas ainsi, j’affirmerais que mon horloge à siècles retarde cette fois et que c’était l’année dernière. Et puis cela m’embête que cette sonnerie séculaire fasse tant de vacarme tous les ans ; mais comme l’instrument n’est garanti que deux ans, je prends patience : j’espère que l’année prochaine il ne marchera plus et me laissera enfin tranquille.

CON. – Père Ubu, vous êtes-vous préparé à ce que vous avez coutume de faire en changeant de siècle ?

P. U. – Changer de chemise en même temps ? Mais cela fait bien souvent.

CON. – Je ne parle pas du blanchissage du linge de votre gidouille, Père Ubu, mais de la lessive de votre âme ; ne tardez pas : car qui peut se flatter de vivre encore cent ans ?

P. U. – Monsieur je ne comprends rien de ce que vous dites.

CON. – Il est temps de faire votre examen de conscience, la récapitulation de tout ce qui s’est passé de bien ou de mal dans ces derniers cent ans ; car il y a fort peu d’aventures où vous ne vous soyez mêlé, sans que cela vous regardât d’ailleurs ; aussi êtes-vous responsable de tout, et c’est pourquoi le monde va si de travers !

P. U. – Va si bien, Monsieur, voulez-vous dire ; car si nous régissons le monde à l’envers, comme un fleuve que nous faisons rebrousser vers sa source, c’est afin qu’il s’éloigne de sa fin ! Soit, je consens à me glorifier, en votre présence, Monsieur ma Conscience, de mes derniers exploits, mais je ne me rappelle plus très loin : en remontant au déluge, quand j’étais Napoléon ou Pharaon et que je faisais admirer à mes soldats les siècles perchés sur les Pyramides… Tout ceci a déjà été imprimé pour faire croire que c’est arrivé et instruire les petits enfants ; aux temps préhistoriques, je veux dire quand notre précédent Almanach n’était point encore paru ! Il était moins gros que celui-ci, parce que j’étais encore petit !

CON. – Êtes-vous allé à l’Exposition, Père Ubu ?

P. U. – Vu qu’aucune manifestation de l’industrie humaine ne nous doit rester étrangère, oui, Monsieur, nous y sommes allé !

CON. – Combien de fois ?

P. U. – Vous devenez indiscret !… Je ne sais trop… ah si : une fois seulement et au plus ; je suis entré par une porte et ressorti par une autre, ce que n’avaient pas l’esprit de faire les myriades de badauds capturés dans cet enclos comme en une souricière. Si mon désir eût été d’observer des passants, je les aurais aussi bien vus en liberté, sur leur boulevard natal. Quant aux baraques fermées et autres étables, je n’y ai point pénétré : je n’ai eu envie de contempler aucune des curiosités qu’on les disait recéler, parce que j’entends par « curiosité » un objet que je découvre tout seul, en mes explorations individuelles chez les peuplades barbares, je veux qu’on me le laisse découvrir tout seul ! Tandis que le plus bel objet d’art se banalise dès qu’il est mis à la portée de plusieurs. Je n’ai pas regardé l’Exposition pour la même raison que je n’ai pas l’habitude de lire des manuels vulgarisateurs, vêtir ma gidouille sinon sur mesure, ni de prendre l’omnibus !

CON. – Puisque vous aimez à ne rien faire comme tout le monde, vous devez être séduit par la réforme de l’orthographe ?

P. U. – Assez peu, Monsieur, et je m’étonne que vous me fatiguiez l’esprit à m’interviewer sur cette ineptie !

CON. – Pourtant, père Ubu, vous ne pouvez nier que vous écriviez avec quelque prédilection oneille et phynance ?

P. U. – Ceci est tout différent. Les bougres qui veulent changer l’orthographe ne savent pas et moi je sais. Ils bousculent toute la structure des mots et sous prétexte de simplification les estropient. Moi je les perfectionne et embellis à mon image et à ma ressemblance. J’écris phynance et oneille parce que je prononce phynance et oneille et surtout pour bien marquer qu’il s’agit de phynance et d’oneilles, spéciales, personnelles, en quantité et qualité telles que personne n’en a, sinon moi ; et si l’on n’est pas content, je me mettrai à rédiger houneilles et pfuinance, et ceux qui réclameront encore ji lon fous à lon pôche !!!

CON. – Vous vous emportez, Père Ubu. Je vais déposer une plainte entre les mains de M. Magnaud.

P. U. – Oh ! nous ne craignons point ce bon juge : c’est notre ami, nous avons eu la mansuétude de l’amadouer en écrivant quelque part qu’il était le cul de l’appareil magistratif afin de faire soupape de sûreté quand la justice risquait d’avoir une indigestion d’injustice. Comme c’est un homme dépourvu de tous scrupules et qui a fait de sa conscience une table rasée de frais, nous l’estimons et formons le projet de nous servir de lui pour mener à bien notre grande revendication féministe, le service militaire non plus pour tous mais pour toutes. Comme ça c’est la Mère Ubu qui s’en ira-t-en guerre.

CON. – Vous choisissez mal l’occasion, Père Ubu : vous savez bien qu’on ne parle déjà que trop de dépopulation. Il faut laisser les femmes faire des enfants.

P. U. – Elles en feront toujours assez du moment que des hommes les aideront quelquefois à les faire. Et moi je veux bien donner l’exemple et leur en fabriquer tant qu’on voudra.

CON. – Ne vous vantez point, Père Ubu : rappelez-vous que quand vous en avez fait dix-huit dans votre journée, on se fiche de vous parce qu’après et au moins jusqu’au lendemain à l’aube vous ne pouvez plus.

P. U. – Mais il pourrait arriver que nous pussions, alors que tant de gens savent bien d’avance qu’ils ne pourront jamais. Et c’est bien de leur faute : c’est qu’ils ne boivent point assez d’alcohol.

CON. – Vous dites ?

P. U. – Alcohol, Monsieur, comme je dis phynance. Et puis à quoi bon faire tant d’enfants si on nous les tue à mesure au Transvaal ? C’est peut-être du bon commerce de livrer des enfants massacrables à vingt ans d’échéance, mais ce n’est pas la peine d’attendre, ni de les envoyer si loin. On peut les tuer aussitôt et sur place, moyennant un escompte, et en tout cas on économisera leurs souffrances et aussi quelques frais pour nous, et même ils seront plus frais, pour les amateurs anthropophages. On ne devrait faire passer la mer qu’aux cuirassiers, qui peuvent être considérés comme des boîtes de conserves naturelles. Et puis, si on ne veut pas les manger, il n’y a qu’à ne pas faire d’enfants du tout !

CON. – Vous radotez, Père Ubu. On envoie des soldats là-bas pour défendre la liberté de M. Krüger.

P U. – Mais les stupides Boergres qui se battent pour la liberté n’obtiennent même pas celle de ne pas se battre. Et ce que je trouve admirable, cornegidouille ! c’est que les indigènes de Marseille qui dansaient la bouillabaisse (c’est une danse, je crois bien) en l’honneur de la liberté, ont essayé de massacrer, au nom et au mépris de cette même liberté, deux pauvres Anglais, sous prétexte de les forcer à ôter leur chapeau quand ils n’en avaient pas envie. Et, à ce propos, s’ils avaient été militaires on ne leur aurait pas demandé d’ôter leur képi.

CON. – Vous me répondez Angleterre, je vous parlais M. Krüger.

P. U. – Il n’y a jamais eu de M. Krüger ; ses portraits, qui ne se ressemblent guère entre eux, ont un seul point commun : une barbe rayonnante ; et d’autre part nous sommes informé que les poils de ses cils lui poussent en dedans. Ce sont les caractères classiques du Soleil : M. Krüger n’est autre chose que le mythe solaire du « Guerrier », dans les langues germaniques, Krieger ou Krüger, lequel mythe on retrouve chez la plupart des peuples primitifs.

CON. – Père Ubu, vous parlez bien légèrement de la guerre ; il est cependant notoire que vous fûtes capitaine de dragons, puis roi, en Pologne.

 

P. U. – Parfaitement ; mais je me fais vieux et me consacre désormais à de plus paisibles travaux. Je n’ai retiré d’autre profit de mon séjour en Pologne que la parfaite connaissance de la langue de mes anciens infidèles sujets, laquelle me permettra d’instaurer en France une Renaissance polonaise. Et pour ce, j’ai traduit en polonais de vieux feuilletons français qui avaient charmé mon enfance ; cette première version les a modifiés du tout au tout, et puis j’ai attendu qu’on me les retraduisît en français. Ils y ont beaucoup gagné.

CON. – Ce n’est pas étonnant. Père Ubu, car les traducteurs savaient apparemment mieux le français que vous ne savez le polonais.

P. U. – Comment, je ne sais pas le polonais ? Qui serait plus Polonais que le roi de Pologne ? J’ai appelé mon auteur polonais que j’ai inventé : Bougrelas Kosakiewickz, c’est un nom assez polonais, je pense, c’était même celui d’un de mes oufficiers quand j’étais roi. Et puis, pour que cela ait l’air encore plus polonais, j’ai mis du latin partout, car j’ai bien profité de mes premières études au séminaire de Saint-Sulpice.

CON. –… Où vous traduisiez : Ego sum Petrus, « les gosses ont pé… »

P. U. – Silence, Monsieur ! à présent on n’ose même pas souffler quand je traduis citrus par citron ; et si on se permet de trouver que cela n’est pas suffisant, je n’hésiterai pas, sa-chez-le, à le traduire par citrouille, cornegidouille !

CON. – Père Ubu, vous ne dites que des bêtises. Quelles sont, pour changer, vos dernières absurdités en matière de peinture ?

P. U. – Je ne fais plus de peinture ; je suis de l’avis de saint Gérôme qui disait à ses élèves : « Méfiez-vous du Titien ! Prenez garde au Corrège ! » Moi, qui ai des vues encore plus générales, je dis : « Prenez garde à la peinture ! » J’ai même cessé d’aider M. Bougrereau de mes conseils. Je fais de la géométrie. J’ai fait un traité de géométrie qui a tout d’abord, et comme il convenait, été approuvé par M. Bérenger ; mais M. Bérenger n’a plus été de mon avis quand j’ai énoncé ce théorème, que pour reproduire deux parallèles, il fallait en faire des horizontales, en d’autres termes, les faire coucher ensemble. Il s’est écrié que je prostituais Euclide et m’a lancé-z-à la porte. Alors j’ai résolu de tirer de lui une terrifique vengeance, et je tiens des conciliabules quotidiens avec notre ami Octave Mirbeau en vue de reproduire, cette fois, des supplices afin de sévir contre lui. Nous arrosons et bouturons des petits bouts de bois à enfoncer dans les oneilles et des pinces à tordre les nez. Nous avons des serres secrètes dans une cave chez un complice. Les tourments de notre victime menacent d’être si horribles que, pour peu, par un reste de pitié, nous nous proposons de lui lire, dans un bel exemplaire construit à ces seules fins, qui seront ses dernières, toute l’Imitation de Jésus-Christ.

CON. – Vous ne croyez pas que ça le distrairait davantage de lui lire cet Almanach ?

P. U. – Je n’en suis pas certain. Mais, comme cela fera toujours de la besogne en moins, nous le lui lirons donc, s’il est assez présentable et comporte assez de pages. En voici déjà bien trop. Nous avons en conséquence le plaisir de cesser notre Examen de Conscience (rentrez dans la table de nuit !) et d’en rester là pour aujourd’hui, jusqu’à ce que la fantaisie nous vienne de le reprendre quelque jour proche, et au plus tard au siècle prochain.

ALPHABET

Voyelles

CONNAISSANCES UTILES
ET
INVENTIONS NOUVELLES

Lettre confidentielle
DU PÈRE UBU

À Monsieur POSSIBLE,
Bureau des Inventions et Brevets.

 

Monsieur,

Veuillez faire le nécessaire pour breveter au plus vite en notre nom les trois objets ci-dessous décrits et par nous, Maître des Phynances, tout dernièrement inventés :

1ère Invention. – Nous promenant un jour de pluie, sous les arcades de la rue de Rivoli, nous nous applaudissions de constater qu’aucune goutte liquide n’endommageait la surface de notre gidouille. Quel ne fut pas notre désespoir en découvrant qu’avec la fin des arcades cessait notre abri ! mais nous primes, pour cette fois, notre parti d’être trempé, ayant, grâce à notre ingéniosité naturelle, entrevu le moyen d’éviter cette calamité à l’avenir. Nous imaginâmes d’abord qu’il serait confortable de nous faire accompagner par un certain nombre de piliers roulants soutenant un toit ; quatre auraient suffi, et au besoin, n’étant pas indispensable qu’ils fussent en pierre, quatre piliers de bois supportant un dais. Et la majesté de notre marche dodelinante n’en aurait été qu’accrue, surtout si les quatre pieux étaient tenus par quatre esclaves nègres.

Mais comme les nègres auraient pu céder à la tentation de participer quelque peu à l’abri réservé à notre gidouille, ce qui, d’une part, eût été irrévérencieux ; que d’autre part les passants, voyant les nègres soigneusement soustraits à toute humidité, auraient pu difficilement accepter que ce fussent de vrais nègres bon teint, ce qui aurait été peu somptueux à notre égard et propre à nous laisser taxer de ladrerie ; que tout en nous refusant à nous laisser imputer ce défaut, nous ne nous résoudrions point sans douleur à nous rendre acquéreur de nègres authentiques ou même blanchissants ; nous avons résolu de supprimer jusqu’à l’idée de nègres ou tout au moins de la réserver, pour être traitée de façon plus ample dans la seconde partie de notre Almanach, et de tenir seul, haut et ferme, d’un seul bras, les quatre hampes du dais, réunies en un faisceau par la vigueur de notre poing. Nous n’avons pas tardé à concevoir l’établissement d’une tige unique de bois ou de fer rayonnant vers le haut par quatre traverses ou même par un plus grand nombre (ce qui n’importe plus, le manche étant unique) et tendant le dais-abri.

Étant donné que cette invention, nouvelle autant qu’ingénieuse et pratique, a pour but de nous abriter de la pluie, d’écarter de nous la pluie comme la foudre s’écarte d’un paratonnerre, il nous paraît logique de l’appeler simplement parapluie.

2e Invention. – Nous avons maintes fois déploré que l’état de nos phynances ne nous permît point de joncher partout le sol de notre demeure de moelleux tapis. Il y en a bien un dans notre salle des fêtes, mais il n’y en a point dans nos cabinets à la française, ni dans notre cuisine. Nous avons pensé d’abord à transporter le tapis de la salle des fêtes, quand besoin serait, dans les autres lieux ; mais alors c’est dans ladite salle des fêtes qu’il n’y aurait plus eu de tapis, et de plus il serait trop large pour l’exiguïté des dernières pièces. L’idée nous vint de le rogner, mais, dans sa première destination, il serait devenu trop étroit. Cette étroitesse n’était pas un inconvénient totalement rédhibitoire, s’il était possible de maintenir toujours sous nos pieds, en quelque endroit que nous allassions, le tapis diminué. Fort de ces considérations, et jugeant désormais indifférent de sacrifier l’objet, puisque nous avions trouvé mieux, nous avons découpé, nous tenant debout en son beau milieu, la partie située sous nos semelles et dite, en géométrie, les polygones de sustentation de nos pieds, mettant quelque coquetterie à ajuster les deux morceaux exactement à la largeur de notre plante et quelque souci du confortable à en rabattre les bords solidement et douillettement à l’entour.

Nous avons baptisé cette paire d’appareils portatifs et même porteurs isolateurs universels ou plus euphoniquement pantoufles.

3e Invention. – Nous avions acquis une fort belle canne, à ce point que nous éprouvions quelque regret d’être obligé de nous laver parfois les mains, afin de n’en point souiller la pomme (de la canne). Pour éviter ce souci, nous nous sommes avisés de protéger la partie supérieure de ladite canne par une petite chape de cuir souple, mais ceci était fort laid, et empêchait d’admirer la belle pomme. Nous nous enorgueillissons du perfectionnement suivant : la chape, très grande et double adhère à la main dont elle épouse la forme et ne se replie sur la canne qu’autant que notre main désire s’y reposer. Familiarisé avec l’idée de paires par l’invention des pantoufles (voir plus haut la signification de ce néologisme), nous avons construit deux dispositifs symétriques, qui nous ont paru mériter le nom de gants.

C’est la plus heureuse de nos découvertes, car la mère Ubu ni personne ne peut plus contrôler à présent si nous nous lavons ou non les mains.

Père UBU

Ancien Roi de Pologne et d’Aragon,

Grand-Maître de la Gidouille,

Docteur en pataphysique.

ORDRE DE LA GIDOUILLE

De nombreuses fautes d’impression se sont glissées dans notre liste de promotions et nominations parue au Journal officiel du 15 décembre.

On trouvera ci-dessous ces erreurs rectifiées en ce qui concerne les grades de quelque importance (grand-croix, grands-oufficiers, commandeurs, oufficiers) :

Sont promus ou nommés dans l’ordre de la Gidouille à l’occasion de l’Exposition :

 

MINISTÈRE DE L’INSTRUCTION PUBLIQUE
ET DES BIZ-ARTS
 

Grand-croix

M. BONNARD, peintre, membre de l’institut.

Grands-oufficiers

MM.

BULLY-PRODHOMME, de l’Académie française.

BROUORDEL, doyen de la Faculté de médecine de Paris.

MERCIER, sculpteur sur consciences.

MASSEPET, compositeur de musique.

CHANTARD, collectionneur.

Commandeurs

MM.

GAUDRY D’ASSON, professeur au Muséum.

LIMANDE, professeur à la Faculté des sciences.

RUOLTZ, doyen de la Faculté des sciences de Grenoble.

RAMIER, directeur de l’enseignement secondaire.

DAUMIER, architecte.

BENJAMIN-COSTOT, peintre.

JEAN-CHARLES CAZALS, peintre.

CROTY, graveur en médailles.

Oufficiers

MM.

BORNÉ, membre de l’Académie des sciences.

BITTE, professeur à la Faculté des sciences de Paris.

LOREILLER, professeur à la Faculté de droit de Paris.

VITAL DE LA BLAGUE, professeur à la Faculté des lettres.

GERDIN, maître de conférences à l’École normale.

GRUYÈRE, directeur de l’Observatoire de Besançon.

DE SAINT-ARROMANCHE, chef de bureau au ministère.

GALIBIER, professeur d’Histoire au lycée Condorcet.

CAMILLE LEMONNIER, professeur d’histoire à l’école de Sèvres.

MACHIN, professeur au lycée Louis-le-Grand.

MACHEMIEL, directeur de l’enseignement public à Tunis.

STERNUTAT, consul de France à Nagasaki.

LUC-OLIVIER MERDON, AMOROS, RAOUL-CARLE VERNET, sculpteurs.

GASTON RAYMOND, LAPOUX, architectes.

ACHILLE JACQUEMAR, graveur.

LONCLE, compositeur de musique.

TAFLANEL, compositeur à l’Opéra.

CATULLE MENDÈS, ÉMILE BERGERET, ÉMILE COUHILLON, hommes de lettres.

PAUL FUMISTY, directeur de l’Odéon.

LÉOPOLD LIDOIRE, chef de bureau au cabinet du ministre.

Chevaliers

Voir la suite dans le Journal Officiel du 15 décembre 1900

 


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnr.com/

en septembre 2021.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Maria Laura, Françoise. Et un grand merci à Martine R. !

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Jarry, Alfred, Tout Ubu, Paris, Librairie générale française (Le Livre de poche), 1962. D’autres éditions ont pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. L’illustration de première page provient de l’édition de référence.

— Dispositions :

Ce livre numérique – basé sur un texte libre de droit – est à votre disposition. Vous pouvez l’utiliser librement, sans le modifier, mais vous ne pouvez en utiliser la partie d’édition spécifique (notes de la BNR, présentation éditeur, photos et maquettes, etc.) à des fins commerciales et professionnelles sans l’autorisation de la Bibliothèque numérique romande. Merci d’en indiquer la source en cas de reproduction. Tout lien vers notre site est bienvenu…

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— Autres sites de livres numériques :

Plusieurs sites partagent un catalogue commun qui répertorie un ensemble d’ebooks et en donne le lien d’accès. Vous pouvez consulter ce catalogue à l’adresse : www.noslivres.net.



[1] 1. Sont précédés d’un astérisque les prénoms empruntés au livre officiel intitulé : Prénoms pouvant être inscrits sur les registres de l’état civil destinés à constater les naissances conformément à la loi du 11 Germinal an XI.

[2] LOI DU 11 GERMINAL AN XI
relative aux prénoms et changements de noms.

Titre 1er. - Des prénoms.

Art. 1er.- À compter de la promulgation de la présente loi, les noms en usage dans les différents calendriers et ceux des personnages connus de l'histoire ancienne, pourront seuls être reçus, comme prénoms, sur les registres de l’état civil registres de l’état civil destinés à constater les naissances des enfants, et il est interdit aux officiers publics d’en admettre aucun autre dans leurs actes. Les contribuables sont invités à demander, en vertu de la loi ci-dessus dans toutes les mairies, communication du présent Almanach.