Alfred Jarry

CHOIX DE TEXTES

UBU SUR LA BUTTE
LE MOUTARDIER
DU PAPE
PAR LA TAILLE
GUIGNOL
LES SILÈNES

1901 - 1926

édité par les Bourlapapey,

bibliothèque numérique romande

www.ebooks-bnr.com

 

 


Table des matières

 

UBU SUR LA BUTTE. 5

PERSONNAGES. 6

PROLOGUE.. 7

SCÈNE PREMIÈRE.. 7

SCÈNE II. 7

ACTE PREMIER.. 18

SCÈNE PREMIÈRE.. 18

SCÈNE II. 20

SCÈNE III. 23

SCÈNE IV.. 23

ACTE II. 31

SCÈNE PREMIÈRE.. 31

SCÈNE II. 34

SCÈNE III. 36

SCÈNE IV.. 43

SCÈNE V.. 44

CHANSON FINALE.. 49

LE MOUTARDIER DU PAPE. 50

PERSONNAGES. 51

ACTE PREMIER.. 52

SCÈNE PREMIÈRE.. 52

SCÈNE II. 56

SCÈNE III. 64

ACTE II  PREMIER TABLEAU.. 74

SCÈNE PREMIÈRE.. 74

SCÈNE II. 79

SCÈNE III. 80

SCÈNE IV.. 82

SCÈNE V.. 86

SCÈNE VI. 88

SCÈNE VII. 92

SCÈNE VIII. 94

DEUXIÈME TABLEAU.. 96

SCÈNE PREMIÈRE.. 96

ACTE III. 104

SCÈNE PREMIÈRE.. 104

SCÈNE II. 109

SCÈNE III. 111

SCÈNE IV.. 113

SCÈNE V.. 116

SCÈNE VI. 117

PAR LA TAILLE. 126

PERSONNAGES : 127

SCÈNE I. 128

SCÈNE II. 130

SCÈNE III. 136

SCÈNE IV.. 138

SCÈNE V.. 142

SCÈNE VI. 144

SCÈNE VII. 149

SCÈNE VIII. 150

GUIGNOL. 151

L’Autoclète. 152

SCÈNE I. 152

II  Phonographe. 160

SCÈNE II. 160

III  L’Art et la Science. 163

SCÈNE I. 163

SCÈNE II. 163

SCÈNE III. 164

SCÈNE IV.. 166

SCÈNE V.. 168

SCÈNE VI. 168

SCÈNE VII. 169

LES SILÈNES. 170

PERSONNAGES. 171

*. 172

**. 174

***. 180

****. 184

*****. 188

******. 191

*******. 197

Ce livre numérique. 199

 

UBU SUR LA BUTTE

 

2 actes et un prologue

PERSONNAGES

PÈRE UBU.

MÈRE UBU.

CAPITAINE BORDURE.

LE ROI VENCESLAS.

LA REINE ROSEMONDE.

BOUGRELAS, leur fils.

LES OMBRES DES ANCÊTRES.

LE GÉNÉRAL LASCY.

NICOLAS RENSKY.

L’EMPEREUR ALEXIS.

LE PALOTIN GIRON.

NOBLES.

MAGISTRATIS.

CONSEILLERS.

FINANCIERS.

TOUTE L’ARMÉE RUSSE.

TOUTE L’ARMÉE POLONAISE.

L’OURS.

LE CHEVAL À PHYNANCES.

DEUX GENDARMES.

PROLOGUE

Personnages du prologue

GUIGNOL, LE DIRECTEUR

SCÈNE PREMIÈRE

GUIGNOL

C’est beau, ici. Il y a plus de monde dans cette salle que dans toute la ville de Lyon. Je suis assurément aux Quat’z-Arts.

(Il frappe.)

SCÈNE II

GUIGNOL, LE DIRECTEUR

GUIGNOL

Bonjour, Monsieur l’Art !

LE DIRECTEUR

Comment, Monsieur l’Art ! Qui êtes-vous pour parler de la sorte ?

GUIGNOL

Tiens, vous n’êtes pas l’un des Quat’z-Arts ! Y en aurait-il un cinquième ?

LE DIRECTEUR

Le cinquième, c’est moi, ou plutôt je les dirige, je dirige l’établis­sement du même nom, je suis M. Trombert.

GUIGNOL

Et moi, Guignol. Enchanté de faire votre connaissance.

LE DIRECTEUR

Ravi de vous recevoir chez moi.

GUIGNOL

Encore plus charmé de recevoir, d’accepter, veux-je dire, les deux cent cinquante mille francs que vous m’avez promis pour mes frais de voyage de Lyon et de séjour à Paris.

LE DIRECTEUR

Deux cent cinquante mille francs ! Je vous ai promis deux cent cinquante mille francs ?

GUIGNOL

À moi, Guignol.

LE DIRECTEUR

Je veux bien en convenir, mais qui me dit que vous êtes Guignol ? Avez-vous des papiers, des pièces d’identité ?

GUIGNOL

Mes papiers, les voici, en pâte de bois. (Il lui présente un bâton.)

LE DIRECTEUR, reculant

Monsieur Guignol, qu’allez-vous faire ?

GUIGNOL

Prenez cet éventail, cognez-moi sur la tête. N’ayez pas peur, c’est solide. Vous verrez si ça sonne le bois.

LE DIRECTEUR

D’abord ça vous ferait mal, et puis je n’ai pas acheté un seul guignol en bois, mais tout l’assortiment des pantins lyonnais. Vous allez retrouver ici vos amis Gnafron et Compagnie.

GUIGNOL

Dans ce cas c’est donc moi qui vérifierai si vous êtes bien M. Trombert. (Levant son bâton.) Vous êtes bien M. Trombert ?

LE DIRECTEUR

Si c’est à M. Trombert que vous désirez parler avec votre langue de bois, ce n’est pas moi.

GUIGNOL

Ah ! nous allons voir ! (Premier coup de bâton.) Vous n’êtes toujours pas M. Trombert ?

LE DIRECTEUR

Aïe ! Aïe ! Je suis M. Trombert, tous les Trombert que vous voudrez.

GUIGNOL

Je n’en suis pas si sûr que vous, je n’ai pas fini de vous présenter à moi-même. Vous êtes bien le M. Trombert qui m’a promis deux cent cinquante mille francs ?

LE DIRECTEUR

Qui vous a… Jamais de la vie.

GUIGNOL

Rappelez vos souvenirs. (Coups de bâton.)

LE DIRECTEUR

Aïe ! Aïe ! c’est vrai, j’avais perdu conscience de moi-même. Voici vos deux cent cinquante mille francs. (Il lui donne trois gros sacs.)

GUIGNOL

Voulez-vous un reçu ?

LE DIRECTEUR

Merci, je n’accepterai plus rien. Dites-moi, M. Guignol, je voudrais vous parler.

GUIGNOL

J’écoute.

LE DIRECTEUR

Parler, j’entends, sans témoins. Congédiez cet indiscret manche à balai.

GUIGNOL

C’est mon ami, mon frère, un autre Guignol : nous sommes faits du même bois ; mais avec vous et du moment que nous avons échangé nos noms et qualités de toutes espèces, j’y consens.

LE DIRECTEUR

Monsieur Guignol, vous vous êtes présenté à moi, mais il faudrait que je vous présentasse aux personnes.

GUIGNOL

Présentes. Présentassez-moi aux personnes présentes. Mais je n’ai plus mon interprète à emmancher les balais.

LE DIRECTEUR

Ces personnes sont trop considérables pour que vous puissiez vous permettre avec elles un tel genre d’entretien. Mais informez-moi de votre généalogie et de toutes vos qualités, je vais faire au public votre biographie et votre généalogie.

GUIGNOL

Pardon, M. Trombert, ce sont là des secrets de famille. Je ne les révélerai point si je ne suis sûr qu’il y ait ici trois ou quatre honnêtes gens ou tout au moins trois ou quatre personnes, comme vous dites, considérables.

LE DIRECTEUR

Qu’à cela ne tienne ! (Il nomme un certain nombre de spectateurs, en affectant de confondre les physionomies connues les plus opposées.)

GUIGNOL

Ces notoriétés me décident. Interrogez.

LE DIRECTEUR

Vous êtes donc bien M. Guignol, et vous êtes venu de Lyon, M. Guignol, pour toucher deux cent cinquante mille francs.

GUIGNOL

Ne parlons pas de cette petite chose. Je ne reproche jamais les services que j’ai rendus.

LE DIRECTEUR

Alors, vous me rendrez d’abord les sacs vides. Et pour avoir l’honneur d’être présenté au Tout-Paris réuni pour cette solennité dans le hall des Quat’z-Arts. Et qui était votre père, Monsieur Guignol ?

GUIGNOL

Papa ? Guignol !

LE DIRECTEUR

Ah ! au fait, c’est juste. Et monsieur votre grand-père ?

GUIGNOL

Grand-papa ? Guignol !

LE DIRECTEUR

Encore ! c’est assez bizarre ! Et monsieur votre… enfin, un ancêtre bien vieux ?

GUIGNOL

Un ancêtre bien vieux ? L’Homme à la Tête de Bois !

LE DIRECTEUR, reculant, se heurte à un portant

Aïe ! je me suis fait mal. Il a existé un homme à la tête de bois !

GUIGNOL

Parfaitement. Les êtres humains n’ont, dans certains cas, que quelquefois la… partie antérieure de la figure, la… bouche ainsi, et vous vous êtes fait mal au derrière de la tête parce que vous n’êtes pas assez intelligent pour avoir la tête toute en bois, mais en mon instructive société, cela viendra.

(Il chante :)

Au temps des anciens dieux, avant l’âge de fer,

Les têtes,

Avant l’âge d’or, de chair et de corne,

Les têtes se faisaient en bois.

Dans ces boîtes de bois l’on gardait la sagesse,

Et les sept sages, les sept sages de la Grèce

Étaient sept hommes à la tête de bois,

Sept hommes

Issus des chênes millénaires

Qui rendaient des oracles aux forêts de Dodone.

 

Les racines de ces vieux arbres

Fouillaient vers le centre de la terre

Comme des doigts palpent des trésors,

Par l’espace infini et par la nuit des temps

Rampant vers le savoir, embrassant l’Univers.

Au Paradis l’arbre de la science

Et le pommier étaient en bois,

Et le subtil serpent qui tenta Ève

Était, était, osons le dire, en bois.

 

Hélas ! le monde s’use, hélas ! tout dégénère ;

Nous, derniers héritiers des sages et des dieux,

(Parlé.)

et des hommes à la tête de bois,

(Chanté.)

Nous, les petits pantins,

Nous sommes nains,

Nous sommes gueux.

Pour hausser vers le peuple nos têtes sur la scène,

Épandant la science, il faut qu’à nos fantômes

Le souffle animé passe entre des doigts de chair.

(Parlé.)

LE DIRECTEUR

Mais il a existé quelques hommes dont le nom indique qu’ils furent descendants, comme vous, de l’illustre race des hommes à la tête de bois : par exemple… le sergent Bobillot.

GUIGNOL

Aussi on lui a élevé une statue.

LE DIRECTEUR

Et il y a tant de gens qui s’appellent Dubois !

GUIGNOL

Là, mon cher ami, vous confondez.

(Chanté.)

Il existe deux sortes d’hommes en bois,

Les têtes précieusement travaillées,

Réceptacles de doctrines admirables,

Et les brutes, j’entends non façonnées,

Eh ! si, les brutes et les bûches.

LE DIRECTEUR

Devient-on sage ?…

GUIGNOL

Dites, mon ami : homme à la tête de bois.

LE DIRECTEUR

Devient-on homme à la tête de bois ou bûche quand on a la… bouche de bois ?

GUIGNOL

(Chanté.)

Le vin est la vérité, une solution de vérité,

Empruntée au bois des tonneaux de bois,

Plein de vin, vous devenez semblable à un tonneau, tout en bois.

Les pantins et les guignols

Sont de perpétuels ivrognes.

(Parlé.)

LE DIRECTEUR

Et ils sont en bois pour ne pas se casser en tombant. C’est, en effet, avantageux. (Il reste rêveur.) Mais vous ne buvez pas, alors, puisque vos maxillaires sont déjà en bois ?

GUIGNOL

Si fait, pour les avoir encore davantage ainsi et parvenir à la science infuse.

LE DIRECTEUR

Arthur, deux…

GUIGNOL

Pernods ?

LE DIRECTEUR

Non, Premier, comme Napoléon.

GUIGNOL

À votre santé, futur grand homme de bois. Vous deviendrez sage en buvant. (Musique de ballet.) Eh ! où courez-vous donc, plus vite qu’un cheval de bois ?

(Chanté.)

Des petit’s femm’s, voici des p’ tit’s femmes !

On n’est pas de bois !

(Parlé.)

GUIGNOL

Vous voulez dire ?…

LE DIRECTEUR

Que je vous plains, pauvre Guignol, avec votre tête de… sage. Vous ignorez bien des plaisirs. Un de vos ancêtres de bois n’était-il pas… Abélard ?

GUIGNOL, se tordant et se roulant sur le devant du théâtre

Il n’était pas Abélard, puisqu’il a engendré tous mes grands-pères, père et moi-même. Mais aux Champs-Élysées et aux Tuileries et à Lyon, je laisse croire aux petits enfants que les pantins de Guignol se trouvent sous les choux de bois…

(Chanté.)

Des bergeries des bazars.

Mais aux Quat’z-Arts,

Aux Quat’z-Arts, Guignol,

Aux Quat’z-Arts n’est pas Abélard !

Il sera de bois quant à la tête

Par son savoir,

De bois, de bois,

Mais pas plus bas.

Aux Quat’z-Arts, aux Quat’z-Arts,

Guignol ne sera pas de bois !

 

(Entrent deux petites femmes, que le Directeur et Guignol embrassent grotesquement. Danse burlesque.)

ACTE PREMIER

Une salle du palais du roi de Pologne

SCÈNE PREMIÈRE

PÈRE UBU, LE ROI VENCESLAS

LE ROI, dans la coulisse

Hé, Père Ubu, Père Ubu !

PÈRE UBU, entrant

Eh ! voilà le roi qui me demande. (À part.) Roi Venceslas, vous courez à votre perte et vous serez massacré !

LE ROI, entrant de l’autre côté

Êtes-vous donc encore à boire, Père Ubu, que vous n’entendez pas quand je vous appelle ?

PÈRE UBU

Oui, Sire, je suis saoul, c’est parce que j’ai trop bu de vin de France.

LE ROI

Comme moi ce matin : nous sommes gris, je crois, comme deux Polonais.

PÈRE UBU

Enfin, Sire, que désirez-vous ?

LE ROI

Noble Père Ubu, venez près de moi à cette fenêtre, nous verrons défiler les troupes.

PÈRE UBU, à part

Attention, voilà le moment ! (Au Roi.) On y va, monsieur, on y va.

LE ROI, à la fenêtre

Ah ! voici le régiment des gardes à cheval de Dantzick. Ils sont fort beaux, ma foi.

PÈRE UBU

Vous trouvez ? Ils me paraissent misérables. Regardez celui-ci là-bas. (Criant par la fenêtre.) Depuis combien de temps ne t’es-tu débarbouillé, ignoble drôle ?

LE ROI

Mais ce soldat est fort propre. Qu’avez-vous donc, Père Ubu ?

PÈRE UBU

Voilà ce que j’ai ! (Coup de tête dans le ventre.)

LE ROI

Misérable !

PÈRE UBU

MERDRE. (Coup de bâton.)

LE ROI

Lâche, gueux, sacripant, mécréant, musulman !

PÈRE UBU

Tiens, pochard, soûlard, bâtard, hussard, tartare, calard, cafard, mouchard, savoyard, polognard !

LE ROI

Au secours ! Je suis mort !

PÈRE UBU

roulant le Roi sur le devant du guignol avec le bâton

Tiens, capon, cochon, félon, histrion, fripon, souillon, polochon ! Est-il bien mort ? Eh aïe donc ! (Il l’achève.) Me voici roi maintenant !

(Il sort.)

SCÈNE II

LA REINE, BOUGRELAS

LA REINE

Quel est ce bruit épouvantable ? Au secours ! le roi est mort !

BOUGRELAS

Mon père !

LA REINE

Mon mari ! mon cher Venceslas ! Je me trouve mal ! Bougrelas, soutiens-moi !

BOUGRELAS

Ha ! qu’as-tu, ma mère ?

LA REINE

Je suis bien malade, crois-moi, Bougrelas. Je n’en ai plus que pour deux heures à vivre. Comment veux-tu que je résiste à tant de coups ? Le roi massacré, et toi, représentant de la plus noble race qui ait jamais porté l’épée, forcé de t’enfuir comme un contrebandier.

BOUGRELAS

Et par qui, grand Dieu ! par qui ? Un vulgaire Père Ubu, aventurier sorti on ne sait d’où, vile crapule, vagabond honteux ! Et quand je pense que mon père l’a décoré et fait comte et que ce vilain n’a pas eu honte de porter la main sur lui.

LA REINE

Ô Bougrelas ! Quand je me rappelle combien nous étions heureux avant l’arrivée de ce Père Ubu ! Mais maintenant, hélas ! tout est changé !

BOUGRELAS

Que veux-tu ? Attendons avec espérance et ne renonçons jamais à nos droits.

LA REINE

Je te le souhaite, mon cher enfant, mais pour moi je ne verrai pas cet heureux jour.

BOUGRELAS

Eh ! qu’as-tu ? Elle pâlit, elle tombe, au secours ! Ô mon Dieu ! son cœur ne bat plus. Elle est morte ! Est-ce possible ? Encore une victime du Père Ubu ! (Il se cache la figure dans les mains et pleure.) Ô mon Dieu ! qu’il est triste de se voir seul à quatorze ans avec une vengeance terrible à poursuivre ! (Il tombe en proie au plus violent désespoir.)

(Pendant ce temps les âmes des ancêtres entrent. L’une s’approche de Bougrelas.)

BOUGRELAS

Ah ! que vois-je ? toute ma famille, mes ancêtres… Par quel prodige ?

L’OMBRE

Apprends, Bougrelas, que j’ai été pendant ma vie le seigneur Mathias de Kœnigsberg, le premier roi et le fondateur de la maison. Je te remets le soin de notre vengeance. (Il lui donne une grande épée.) Et que cette épée que je te donne n’ait de repos que quand elle aura frappé de mort l’usurpateur.

(Les ombres disparaissent.)

BOUGRELAS

Ah ! maintenant, qu’il y vienne, ce Père Ubu, ce coquin, ce misérable ! Si je le tenais…

(Il sort en brandissant l’épée.)

SCÈNE III

PÈRE UBU

Cornegidouille ! Me voici roi dans ce pays. Je me suis déjà flanqué une indigestion et je vais maintenant commencer à prendre toute la phynance ; après quoi je tuerai tout le monde et je m’en irai. En voici deux qui sont déjà morts. Heureusement il y a ici une trappe où je vais les précipiter. Un ! et deux ! Et d’autres vont les rejoindre tout à l’heure.

SCÈNE IV

PÈRE UBU, MÈRE UBU

PUIS NOBLES, MAGISTRATS, PERSONNAGES DIVERS

PÈRE UBU

Apportez la caisse à Nobles et le crochet à Nobles et le couteau à Nobles et la trique à Nobles ! Ensuite, faites avancer les Nobles !

(On pousse brutalement les Nobles.)

MÈRE UBU

De grâce, modère-toi, Père Ubu.

PÈRE UBU

J’ai l’honneur de vous annoncer que pour enrichir le royaume je vais faire périr tous les Nobles et prendre leurs biens.

NOBLES

Horreur ! À nous, peuple et soldats !

PÈRE UBU

Amenez-moi le premier Noble et passez-moi la trique à Nobles. Ceux qui seront condamnés à mort, je les passerai dans la trappe, ils tomberont dans le sous-sol où on les massacrera. (Au Noble.) Qui es-tu, bouffre ?

LE NOBLE

Comte de Vitepsk.

PÈRE UBU

De combien sont tes revenus ?

LE NOBLE

Trois millions de rixdales.

PÈRE UBU

Condamné ! (Coup de bâton.)

MÈRE UBU

Quelle basse férocité !

PÈRE UBU

Second Noble, qui es-tu ? – Répondras-tu, bouffre ?

LE NOBLE

Grand-duc de Posen.

PÈRE UBU

Excellent ! excellent ! Je n’en demande pas plus long. Dans la trappe. (Coup de bâton.) Troisième Noble, qui es-tu ? Tu as une sale tête.

LE NOBLE

Duc de Courlande, des villes de Riga, de Revel et de Mitau.

PÈRE UBU

Très bien ! très bien ! Tu n’as rien autre chose ?

LE NOBLE

Rien.

PÈRE UBU

Dans la trappe, alors. Quatrième Noble, qui es-tu ?

LE NOBLE

Prince de Podolie.

PÈRE UBU

Quels sont tes revenus ?

LE NOBLE

Je suis ruiné.

PÈRE UBU

Pour cette mauvaise parole, passe dans la trappe. (Coup furieux.) Cinquième Noble, qui es-tu ? tu as une bonne figure.

LE NOBLE

Margrave de Thorn, palatin de Polock.

PÈRE UBU

Ça n’est pas lourd. Tu n’as rien autre chose ?

LE NOBLE

Cela me suffisait.

PÈRE UBU

Eh bien ! mieux vaut peu que rien. Dans la trappe, mon ami. – Qu’as-tu à pigner, Mère Ubu ?

MÈRE UBU

Tu es trop féroce, Père Ubu.

PÈRE UBU

Eh ! je m’enrichis. Je vais faire lire MA liste de MES biens. Greffiers, lisez MA liste de MES biens.

LE GREFFIER

Comté de Sandomir.

PÈRE UBU

Commence par les principautés, stupide bougre !

LE GREFFIER

Principauté de Podolie, grand-duché de Posen, duché de Courlande, comté de Sandomir, comté de Vitepsk, palatinat de Polock, margraviat de Thorn.

PÈRE UBU

Et puis après ?

LE GREFFIER

C’est tout.

PÈRE UBU

Comment, c’est tout ! Oh bien alors, passons aux magistrats maintenant, c’est moi qui vais faire les lois.

PLUSIEURS

On va voir ça.

PÈRE UBU

Je vais d’abord réformer la justice, après quoi nous procéderons aux finances.

PLUSIEURS MAGISTRATS

Nous nous opposons à tout changement.

PÈRE UBU

Merdre. D’abord les magistrats ne seront plus payés.

MAGISTRATS

Et de quoi vivrons-nous ? Nous sommes pauvres.

PÈRE UBU

Vous aurez les amendes que vous prononcerez et les biens des condamnés à mort.

UN MAGISTRAT

Horreur.

DEUXIÈME

Infamie.

TROISIÈME

Scandale.

QUATRIÈME

Indignité.

TOUS

Nous nous refusons à juger dans des conditions pareilles.

PÈRE UBU

À la trappe, les magistrats ! (Ils se débattent en vain.)

MÈRE UBU

Eh ! que fais-tu, Père Ubu ? Qui rendra maintenant la justice ?

PÈRE UBU

Tiens ! moi. Tu verras comme ça marchera bien.

MÈRE UBU

Oui, ce sera du propre.

PÈRE UBU

Allons, tais-toi, bouffresque. Nous allons maintenant, messieurs, procéder aux finances.

FINANCIERS

Il n’y a rien à changer.

PÈRE UBU

Comment ! Je veux tout changer, moi. D’abord, je veux garder pour moi la moitié des impôts.

FINANCIERS

Pas gêné !

PÈRE UBU

Messieurs, nous établirons un impôt de dix pour cent sur la propriété, un autre sur le commerce et l’industrie, et un troisième sur les mariages et un quatrième sur les célibataires et un cinquième sur les décès, de quinze francs chacun.

FINANCIERS

Mais, c’est idiot, Père Ubu.

DEUXIÈME FINANCIER

C’est absurde.

PREMIER FINANCIER

Ça n’a ni queue ni tête.

PÈRE UBU

Vous vous fichez de moi ! Qu’on m’apporte une casserole : je vais inventer en votre honneur la sauce financière.

MÈRE UBU

Mais enfin, Père Ubu, quel roi tu fais, tu massacres tout le monde.

PÈRE UBU

Eh merdre ! Dans la trappe ! Amenez tout ce qui reste de personnages considérables ! (Défilés d’actualités et texte « ad libitum ».) Toi qui ressembles étrangement à un célèbre piqueur de l’Élysée, dans la trappe ! Et vous, préfet de police, avec tous les égards qui vous sont dus, dans la trappe ! Dans la trappe, ce ministre anglais, et pour ne pas faire de jaloux, amenez aussi un ministre français, n’importe lequel ; et toi, notable antisémite, dans la trappe ; et toi le juif sémite et toi l’ecclésiastique et toi l’apothicaire, dans la trappe, et le censeur et toi l’avarié, dans la trappe ! Tiens, voici un chansonnier qui s’est trompé de porte, on t’a assez vu, dans la trappe ! Oh ! Oh ! celui-ci ne fait pas de chanson, il fait des articles de journal, mais ce n’en est pas moins toujours la même chanson, dans la trappe ! Allez, passez tout le monde dans la trappe, dans la trappe, dans la trappe ! Dépêchez-vous, dans la trappe, dans la trappe !

Rideau. – Fin du premier acte.

ACTE II

(À droite, un moulin à fenêtre praticable ;
à gauche, rochers ; au fond, on découvre la mer)

SCÈNE PREMIÈRE

L’ARMÉE POLONAISE ENTRE,

PRÉCÉDÉE DU GÉNÉRAL LASCY

CHANSON DE ROUTE

Air : Marche des Polonais, Cl. Terrasse

 

Ma tunique a deux, trois, quat’ boutons,

Cinq boutons !

Six, sept, huit boutons,

Neuf boutons !

Dix, onz’, douz’, boutons,

Treiz’ boutons !

 

Ma tunique a quatorz’, quinz’ boutons,

Seiz’ boutons !

Dix-huit, vingt boutons,

Vingt boutons !

Vingt et un boutons,

Trent’ boutons !

 

Ma tunique a trent’, quarant’ boutons,

rant’ boutons !

Quarant’-cinq boutons,

Cinq boutons !

Soixant’-dix boutons,

Dix boutons !

 

Ma tunique a cinquantmill’ boutons,

Mill’ boutons…

LE GÉNÉRAL LASCY

Division, halte ! À gauche, front ! À droite… alignement ! Fixe ! Repos. Soldats, je suis content de vous. N’oubliez pas que vous êtes militaires, et que les militaires font les meilleurs soldats. Pour marcher dans le sentier de l’honneur et de la victoire, vous portez d’abord le poids du corps sur la jambe droite, et partez vitement du pied gauche… Garde à vous ! Pour défiler : par le flanc droit… droite ! Division, en avant ! guide à droite, marche ! Une, deux, une, deux…

(Les soldats avec Lascy sur le flanc, sortent en criant :)

LES SOLDATS

Vive la Pologne ! Vive le Père Ubu !

PÈRE UBU, entrant, avec casque et cuirasse

Ah ! Mère Ubu, me voici armé de ma cuirasse et de mon petit bout de bois. Je suis prêt à partir en guerre contre le czar, mais je vais être bientôt tellement chargé que je ne saurais marcher si j’étais poursuivi.

MÈRE UBU

Fi, le lâche.

PÈRE UBU

Ah ! toute cette ferraille m’embarrasse. Je n’en finirai jamais, et les Russes avancent et vont me tuer.

MÈRE UBU

Comme il est beau avec son casque et sa cuirasse, on dirait une citrouille armée.

PÈRE UBU

Ah ! maintenant, je vais monter à cheval. Amenez, messieurs, le cheval à phynances.

MÈRE UBU

Père Ubu, ton cheval ne saurait plus te porter, il n’a rien mangé depuis cinq jours et est presque mort.

PÈRE UBU

Elle est bonne, celle-là ! On me fait payer douze sous par jour pour cette rosse et elle ne me peut porter. Vous vous fichez, corne d’Ubu, ou bien si vous me volez ? Alors, que l’on m’apporte une autre bête, mais je n’irai pas à pied, cornegidouille !

(Le Palotin Giron, figuré par un nègre, amène un énorme cheval.)

PÈRE UBU

Merci, fidèle Palotin Giron. (Il caresse le cheval.) Ho, ho… Je vais monter dessus. Oh ! je vais tomber. (Le cheval part.) Ah ! arrêtez ma bête. Grand Dieu, je vais tomber et être mort !!!

(Il disparaît dans la coulisse.)

MÈRE UBU

Il est vraiment imbécile. (Elle rit.) Ah ! le voilà relevé, mais il est tombé par terre.

PÈRE UBU, rentrant à cheval

Cornegidouille, je suis à moitié mort ! Mais c’est égal, je pars en guerre et je tuerai tout le monde. Gare à qui ne marchera pas droit. Ji lon mets dans ma poche avec torsion du nez et des dents et extraction de la langue.

MÈRE UBU

Bonne chance, monsieur Ubu.

PÈRE UBU

J’oubliais de te dire que je te confie la régence. Mais j’ai sur moi le livre des phynances, tant pis pour toi si tu me voles. Je te laisse pour t’aider le fidèle Giron. Adieu, Mère Ubu. Sois sage, prends garde à ta vertu.

MÈRE UBU

Adieu, Père Ubu. Tue bien le czar.

PÈRE UBU

Pour sûr. Torsion du nez et des dents, extraction de la langue et enfoncement du petit bout de bois dans les oreilles.

(Il s’éloigne au bruit des fanfares.)

 

SCÈNE II

MÈRE UBU, LE PALOTIN GIRON

MÈRE UBU

Maintenant que ce gros pantin est parti, courons nous emparer de tous les trésors de la Pologne. Ici, Giron, viens m’aider.

LE PALOTIN GIRON

À quoi, maîtresse ?

MÈRE UBU

À tout ! Mon cher époux veut que tu le remplaces en tout pendant qu’il est à la guerre. Ainsi ce soir…

LE PALOTIN GIRON

Oh ! maîtresse !

MÈRE UBU

Ne rougis pas, mon chéri : d’abord, sur ta figure ça ne se voit pas ! Et en attendant donne-moi un coup de main pour déménager les trésors.

(Très vite parlé en déménageant.)

MÈRE UBU

D’abord, à mes yeux étonnés

S’offre un pot, un pot… polonais !

LE PALOTIN GIRON

Un’ descent’ de lit en peau d’renne,

D’ la rein’ qu’ est mort’, la pauvre reine !

MÈRE UBU

La ressemblance, trait pour trait,

D’ monsieur mon époux adoré.

LE PALOTIN GIRON

Des fiol’s qui soûlèr’nt la Pologne,

Au bon vieux temps d’August’ l’Ivrogne.

MÈRE UBU, portant un clysopompe

Le narghilé qu’on fabriqua,

Pour la rein’ Mari’ Leczinska.

LE PALOTIN GIRON

Les documents, dans une malle,

De la défens’ nationale.

MÈRE UBU, portant un petit balai

Et le plumeau qui a servi

À mettre l’ordre à Varsovi’.

MÈRE UBU

Aïe ! J’entends du bruit ! Le Père Ubu qui revient ! Déjà ! Sauvons-nous !

(Ils s’enfuient en laissant tomber les trésors.)

 

SCÈNE III

L’ARMÉE TRAVERSE LA SCÈNE,
PUIS LE PÈRE UBU ENTRE TRAÎNANT UNE LONGUE BRIDE

PÈRE UBU

Cornebleu, jambedieu, tête de vache ! nous allons périr : ha ! nous mourons de soif et sommes fatigué, car, par crainte de démolir notre monture, nous avons fait tout le chemin à pied, traînant (Apparaît seulement alors le cheval.) notre cheval par la bride. Mais quand nous serons de retour en Pologne, nous imaginerons, au moyen de notre science en pataphysique et aidé des lumières de nos conseillers, un automobile pour traîner notre cheval et une voiture à vent pour transporter toute l’armée. Mais voilà Nicolas Rensky qui se précipite. Eh ! Qu’a-t-il, ce garçon ?

RENSKY

Tout est perdu, Sire, les Polonais sont révoltés, Giron a disparu et la mère Ubu est en fuite emportant les trésors et les finances de l’État.

PÈRE UBU

Déjà !!! – Oiseau de nuit, bête de malheur, hibou à guêtres ! Où as-tu pêché ces sornettes ? En voilà d’une autre ! Et qui a fait ça ? les Cosaques, je parie. D’où viens-tu ?

RENSKY

De Varsovie, noble seigneur.

PÈRE UBU

Garçon de ma merdre, si je t’en croyais je ferais rebrousser chemin à toute l’armée. Mais, seigneur garçon, il y a sur tes épaules plus de plumes que de cervelle et tu as rêvé des sottises. Va aux avant-postes, mon garçon, les Russes ne sont pas loin et nous aurons bientôt à estocader de nos armes.

LE GÉNÉRAL LASCY

Père Ubu, ne voyez-vous pas dans la plaine les Russes ?

PÈRE UBU

C’est vrai, les Russes ! Me voilà joli. Si encore il y avait moyen de s’en aller, mais pas du tout, nous sommes sur une hauteur et nous serons en butte à tous les coups.

LARMÉE

Les Russes ! L’ennemi !

PÈRE UBU

Allons, messieurs, prenons nos dispositions pour la bataille. Nous allons rester sur la colline et ne commettrons point la sottise de descendre en bas. Je me tiendrai au milieu comme une citadelle vivante et vous autres graviterez autour de moi. J’ai à vous recommander de mettre dans les fusils autant de balles qu’ils en pourront tenir, car huit balles peuvent tuer huit Russes et c’est autant que je n’aurai pas sur le dos. Nous mettrons les fantassins à pied au bas de la colline pour recevoir les Russes et les tuer un peu, les cavaliers derrière pour se jeter dans la confusion, et notre artillerie autour du moulin à vent ici présent pour tirer dans le tas. Quant à nous, nous nous tiendrons dans le moulin à vent et tirerons avec notre pistolet à phynances par la fenêtre. En travers de la porte nous placerons le bâton, et si quelqu’un essaye d’entrer, gare à lui !

LARMÉE

Vos ordres, Sire Ubu, seront exécutés.

PÈRE UBU

Eh ! cela va bien, nous serons vainqueurs. Quelle heure est-il ?

(On entend : Coucou ! trois fois.)

LE GÉNÉRAL LASCY

Onze heures du matin.

PÈRE UBU

Alors nous allons dîner, car les Russes n’attaqueront pas avant midi. Dites aux soldats, seigneur général, de faire leurs besoins et d’entonner la chanson polonaise.

LASCY

Attention ! À droite et à gauche, formez le cercle. Deux pas en arrière, rompez !

(L’armée sort, grande ritournelle, le père Ubu commence à chanter, l’armée rentre pour la fin du premier couplet.)

Chanson Polonaise

PÈRE UBU

Quand je déguste

Faut qu’on soit soûl,

Disait Auguste

Dans un glouglou !

Chœur : Glou glou glou, glou glou glou.

 

PÈRE UBU

La soif nous traque

Et nous flapit ;

Buvons d’attaque

Et sans répit.

Chœur : Pi pi pi, pi pi pi !

 

PÈRE UBU

Par ma moustache !

Nul ne s’ moqua

Du blanc panache

De mon tchapska.

Chœur :Ka ka ka, ka ka ka.

 

PÈRE UBU

On a bonn’ trogne

Quand on a bu :

Viv’ la Pologne

Et l’ Père Ubu !

Chœur : Bu bu bu, bu bu bu !

 

PÈRE UBU

Ô les braves gens, je les adore ! Et maintenant à table !

LES SOLDATS

Attaquons !

PÈRE UBU

Dites à monsieur notre intendant militaire de nous apporter les vivres mis en réserve pour toute l’armée.

LASCY

Mais, Père Ubu, il n’y a pas de vivres, il n’y a rien à manger.

PÈRE UBU

Comment, sagouin ! Il n’y a rien à manger ? À quoi pense alors notre intendance militaire ?

LASCY

Vous ne vous rappelez plus que vous l’avez précipitée dans la trappe !

PÈRE UBU

Ah ! je respire. Je savais bien que cette excellente administration ne pouvait se tromper. Personne n’ignore qu’elle aime à gaver le troupier de troupions, pardon ! croupions de dinde, poulets rôtis, pâtés de chiens, choux-fleurs à la merdre et autres volailles. Enfin, je vais aller chercher moi-même s’il reste quelque chose pour garnir notre panse.

(Il sort.)

LASCY, criant

Qu’avez-vous trouvé de bon à manger, Père Ubu ?

PÈRE UBU, rentrant avec le balai

Je n’ai trouvé que ceci : goûtez un peu.

LASCY ET L’ARMÉE

Pouah ! Pouah ! Pouah ! Je suis mort ! Misérable père Ubu, traître et gueux, voyou !

(Ils sortent dans des convulsions. La canonnade commence dans le lointain.)

PÈRE UBU, seul

Mais, j’ai faim, moi. Que vais-je mettre dans ma gidouille ?

(Premier boulet dans le ventre.)

LASCY, rentrant

Sire Ubu, les Russes attaquent.

PÈRE UBU

Eh bien, après ? Que veux-tu que j’y fasse ? Ce n’est pas moi qui le leur ai dit. Cependant, messieurs des Finances, préparons-nous au combat.

(Deuxième boulet, le père Ubu est renversé, le boulet lui rebondit à plusieurs reprises décroissantes sur la gidouille.)

LASCY

Un second boulet, je ne reste pas là.

(Il fuit.)

PÈRE UBU

Ah ! je n’y tiens plus. Ici il pleut du plomb et du fer. Hé ! sires soldats russes, faites attention, ne tirez pas par ici, il y a du monde.

VOIX AU DEHORS

Hourra, place au Czar !

(Les Russes traversent.)

PÈRE UBU

En avant, je m’en vais attaquer avec ce petit bout de bois l’empereur moscovite !

LE CZAR, paraissant

Choknosof, catastrophe, merdazof !

PÈRE UBU

Tiens, toi ! (Le Czar lui arrache son bâton et riposte.) Oh ! mais tout de même ! ah, monsieur, pardon, laissez-moi tranquille ! oh, mais, je n’ai pas fait exprès ! Aïe ! je suis mort, je suis roué !

(Il se sauve, le Czar le poursuit.)

LASCY, traversant

Cette fois, c’est la débandade.

PÈRE UBU

Ah ! voici l’occasion de se tirer des pieds. Or donc, messieurs les Polonais, en avant ! ou plutôt non, en arrière !

POLONAIS, traversant

Sauve qui peut, sauve qui peut !

(Ils s’enfuient, poursuivis par les Russes.)

 

SCÈNE IV

LA SCÈNE RESTE VIDE, PUIS L’OURS PASSE

PÈRE UBU, rentrant

Il n’y a plus personne ? Quels tas de gens, quelle fuite ! Où me cacher, grand Dieu ? Ah ! dans cette maison, j’y serai sans doute à l’abri.

LASCY, sortant du moulin

Qui vive ?

PÈRE UBU

Au secours ! Ah ! c’est toi, Lascy, tu t’es caché là aussi, tu n’es donc pas encore tué ?

LASCY

Eh ! Monsieur Ubu, êtes-vous remis de votre terreur et de votre fuite ?

PÈRE UBU

Oui, je n’ai plus peur, mais j’ai encore la fuite.

LASCY

Quel pourceau.

L’OURS, dans la coulisse

Hhron !

LASCY

Quel est ce rugissement ? Allez voir, Père Ubu.

PÈRE UBU

Ah non, par exemple ! Encore des Russes, je parie, j’en ai assez ; et puis s’ils m’attaquent, c’est bien simple, ji lon fous dans ma pôche.

 

SCÈNE V

LES MÊMES. ENTRE L’OURS

LASCY

Oh ! monsieur Ubu !

PÈRE UBU

Oh ! tiens, regarde donc le petit toutou. Il est gentil, ma foi.

LASCY

Prenez garde ! Ah ! quel énorme ours.

PÈRE UBU

Un ours ! Ah ! l’atroce bête. Oh ! pauvre homme, me voilà mangé. Que Dieu me protège. Et il vient sur moi. Non, c’est Lascy qu’il attrape. Ah ! ça va mieux !

(L’ours se jette sur Lascy, qui se défend. Le Père Ubu se réfugie dans le moulin.)

LASCY

À moi, à moi ! au secours, monsieur Ubu !

PÈRE UBU, mettant la tête à la fenêtre du moulin

Bernique ! Débrouille-toi, mon ami ; pour le moment, nous faisons notre Pater Noster. Chacun son tour d’être avalé.

LASCY

Il me tient, il me mord !

PÈRE UBU

Sanctificetur nomen tuum.

(Lascy, saisi par l’ours, pousse un grand cri, l’ours traverse lentement en le balançant dans sa gueule et disparaît.)

PÈRE UBU

Panem nostrum quotidianum da nobis hodie… Tiens ! le voilà mangé et me voilà tranquille. Sed libera nos a malo, Amen. Je puis descendre de ma fenêtre. Nous devons notre salut à notre courage et à notre présence d’esprit, n’ayant pas hésité à monter dans ce moulin fort élevé pour que nos prières eussent moins loin à arriver au ciel. Aussi je n’en puis plus et il me prend une étrange envie de dormir. Mais je ne coucherai pas dans cette maison, car même avec un bonnet de coton (il le met), quand on craint les courants d’air, il ne faut pas se réfugier dans un moulin à vent !

(Scène du lit, avec apparition de souris, araignées, etc., classique à Guignol.)

PÈRE UBU

Je serai mieux à la belle étoile. (Bruit léger au dehors.) Est-ce l’ours encore ? Il va me dévorer ! Il n’y a pas moyen de dormir, mais avec ce petit bout de bois je saurai m’en débarrasser.

(Entre la mère Ubu, qui reçoit le coup de bâton.)

Ah ! c’est la mère Ubu ! Je savais bien que c’était un animal ! Comment, c’est toi, sotte chipie ? D’où viens-tu ?

MÈRE UBU

De Varsovie, les Polonais m’ont chassée.

PÈRE UBU

Moi, ce sont les Russes qui m’ont chassé, les beaux esprits se rencontrent.

MÈRE UBU

Dis plutôt qu’un bel esprit a rencontré une bourrique !

PÈRE UBU

Ah ! Mère Ubu, je vais vous arracher la cervelle et lacérer le postérieur ! (Il la secoue.)

MÈRE UBU

Viens plutôt avec moi, Père Ubu, ce pays n’est pas tranquille. Quittons-le, profitons de ce que nous sommes au bord de la mer et embarquons-nous sur le premier navire en partance. Mais où aller ?

PÈRE UBU

Où allons-nous, mère Ubu ? « Quo vadimus ? » C’est bien simple : en France :

La France réunit pour nous tous les attraits :

Il y fait chaud l’été, l’hiver il y fait frais,

Les institutions sont mises sous vitrine :

Défense de toucher au clergé, la marine,

Au sceptre immaculé des gardiens de la paix,

Au dur labeur des bureaucrates occupés.

L’expérience de ma trique me décide

À croire qu’en effet tout ça n’est pas solide,

Et que l’on ne saurait trop mettre en du coton

La finance, l’armée et la magistrature,

Fragiles bibelots que fêle mon bâton.

L’âge d’or luit encor, plus doré que nature :

Un suffrage éclairé nomme des députés

Dont les programmes sont toujours exécutés ;

Et le char de l’État est du même système

Que si le père Ubu l’avait construit lui-même.

La France est le pays des lettres et des arts :

Le nombre de ceux-ci s’élève jusqu’à « quatre » :

Aussi la nomme-t-on le pays des Quat’s-Arts,

Antique cabaret célèbre dans Montmartre !

 

C’est là que nous irons vivre désormais, mère Ubu.

MÈRE UBU

Bravo, père Ubu, allons en France.

PÈRE UBU

Je vois un navire qui s’approche, nous sommes sauvés.

BOUGRELAS, entrant

Pas encore !

PÈRE UBU ET MÈRE UBU

Aïe ! c’est Bougrelas !

BOUGRELAS

Misérable père Ubu, tu as tué mon père, le roi Venceslas (le père Ubu gémit), tu as tué ma mère, la reine Rosemonde (le père Ubu gémit), tu as tué toute ma famille, tu as tué la noblesse, tu as tué la justice, tu as tué la finance, mais il y a une chose que tu n’as pas tuée, car elle est impérissable : la gendarmerie nationale !

(Entrent deux gendarmes.)

PÈRE UBU, affolé

Où me cacher, grand Dieu ? Que deviendra la mère Ubu ? Adieu, mère Ubu, tu es bien laide aujourd’hui, est-ce parce que nous avons du monde ?

(Entre le Palotin Giron.)

MÈRE UBU

Notre fidèle Giron m’accompagnera en France.

BOUGRELAS

Et vous, gendarmes, accompagnez le père Ubu. Conduisez-le à Paris, dans une prison ou plutôt dans un abattoir, où, en punition de tous ses crimes, il sera décervelé !

CHANSON FINALE

(Air connu)

PÈRE UBU, ENTRE LES GENDARMES, MÈRE UBU, BOUGRELAS, LE PALOTIN GIRON

Vers les rives de France

Voguons

} en chantant,

Voguez

Voguons

} doucement,

Voguez

 

Pour {nous/vous}

Les vents sont si doux.

 

Embarquons-nous

} avec espérance,

Embarquez-vous

Vers la douce France,

Viv’ le père Ubu !

 

Confions-nous à la Providence,

Le ciel récompense

Toujours la vertu,

Tutu, rlutu, pens’s-tu ?

Turlututu !

 

La vertu trouve sa récompense…

 

Le navire disparaît. Rideau.

 

FIN

LE MOUTARDIER DU PAPE

Opérette bouffe en trois actes

PERSONNAGES

JANE OF EGGS, papesse sous le nom de Jean VIII.

LE GRAND MOUTARDIER MACARO.

JOHN OF EGGS, ambassadeur d’Angleterre.

LA CAMÉRIÈRE SECRÈTE.

LE GRAND MULETIER.

MAIN-FORTE DE COSTO, colonel des zouaves pontificaux.

L’AMBASSADEUR DE BELGIQUE.

L’AMBASSADEUR D’ALLEMAGNE.

LE CONCIERGE DU VATICAN.

LE GRAND PAPETIER.

LE CAPITAINE COOKS.

AMBASSADEURS, CARDINAUX TOURISTES, SALUTISTES, MULETIERS, PORTES-BULLES, BÂTONNIERS, GONDO­LIERS, ZOUAVES PONTIFICAUX, GARDE ÉCOSSAIS, GARDES SUISSES, PETITS MOUTARDIERS DE LA CHAPELLE SIXTINE, FIDÈLES, BALLET DES VIERGES SALES ET DES VIERGES FOLLES, APOTHICAIRES INDIGNES.

La scène est à Rome, en l’an 8...

ACTE PREMIER

Cabinet de toilette du pape

SCÈNE PREMIÈRE

LE PAPE, LA CAMÉRIÈRE, LE GRAND MOUTARDIER, LE GRAND MULETIER, LE GRAND PAPETIER, PETITS MOUTARDIERS DE LA CHAPELLE SIXTINE, DIGNITAIRES DIVERS.

(Le Pape est dans le fond sur une sorte de trône. La Camérière l’habille.)

CHŒUR

Ô Rome ! reçois dans ton sein

Jean Huitième, notre Saint Père,

Qui, s’il a tout pout être saint,

Doit avoir tout pour être père.

Espère,

Ô Rome,

Qu’il se montre homme.

Ô Rome, reçois dans ton sein

Le Saint Père !

Gloire au Saint Père,

Gloire au Saint homme !

LE MOUTARDIER

Je suis le Moutardier qui se pousse du col.

Grand maître des cérémonies,

Condiment des cérémonies,

Je colle

Sur tout des étiquettes infinies.

Je veille au protocole,

Je suis le Moutardier qui se pousse du col.

J’impose silence à la foule qui babille,

Et pour l’instant je dis qu’il faut que l’on habille

Sans retard,

Petits moutards,

Je vous le dis en vérité,

Que l’on habille

Sa Sainteté !

UN DIGNITAIRE

Du trésor de la basilique

Sortez la tiare authentique !

LE GRAND PAPETIER

Vous êtes Pierre,

Sur cette pierre

Posez les clefs du paradis :

Un’, deux : elles sont deux et non pas dix,

Miserere, de profundis,

Les clefs de l’apôtre saint Pierre.

LE GRAND MULETIER

Voici, selon la formule,

La mule où se dissimule

Le pied, où le pied est clos.

Sois clos à l’aise,

Pied que l’on baise !

Mule, agite tes grelots !

Dansez, selon la formule,

Dansez le pas de la mule !

CHŒUR

Vous n’allez pas

Au pas

Quoiqu’vos deux mul’s, Saint Père,

Fass’nt joliment la paire ;

Le trot

Ce serait trop…

Hé non ! ce n’est pas trop.

Tintinnabule, mule,

Car l’utilité des galops

C’est de secouer les grelots.

(Fin du pas de la mule.)

LA CAMÉRIÈRE

Il a fort bien dansé. Ce jeune pape est extraordinaire.

LE GRAND MULETIER

Le pape sait tout faire très bien, c’est son métier : Il est infaillible.

LA CAMÉRIÈRE

Tout ! Je pense que Sa Sainteté ne se permet pas tout. (Soupir.) Elle n’est point comme ses prédécesseurs avec la grande camérière ! (Soupir.) Sa chair est forte. Mais, enfin, notre jeune pape est charmant, et une femme même n’eût pas montré tant de grâce et de légèreté.

AIR

I

Car il a tout d’une papesse

S’il n’a rien d’un pape, je croi.

Il faut que ma vertu confesse

Que j’eus trois papes morts… sur moi.

Celui-ci, vierge et sans émoi,

À rose joue, imberbe bouche,

Et la pudeur qui s’effarouche.

Est-ce un pape ? Est-ce

Une papesse ?

 

II

Moi, la camérière secrète,

Ce jeune pape ténébreux

Ne m’admet point à sa toilette.

Il se cache comme un lépreux,

Se cache comme un amoureux.

Je n’ai vu que sa chevelure

Et, quand il bénit, sa main pure.

Est-ce un pape ? Est-ce

Une papesse ?

LE MOUTARDIER

Ma fille, vous mériteriez l’excommunication ! Mais, heureusement pour vous, vous ne savez pas ce que vous dites. Il n’entre pas de femme dans le conclave des cardinaux et c’est déjà trop de tolérer une camérière ici. Il s’est écoulé bien des temps depuis ces absurdes légendes de papesses. En notre siècle de progrès, au IXe siècle, la cérémonie qui se prépare est vraiment superflue.

LA CAMÉRIÈRE

Ah oui, la Chaise !

LE MOUTARDIER

Je dis superflue, mais comme Grand Moutardier, c’est-à-dire grand maître de toutes les cérémonies, je dois veiller à ce que toutes les formalités soient d’autant mieux observées qu’elles sont plus superflues.

AIR

La Chaise,

Ne vous déplaise,

Est, comme il sied,

Le siège,

Le Saint-Siège,

Sous les auspices du Sacré Collège,

Où le pape s’assied.

 

C’est un nimbe, une auréole,

Dont il se coiffe au verso.

L’écuyère en haute école

Ainsi perce le cerceau.

 

Je vous le dis sans arrière-pensée,

C’est en deux mots une chaise percée,

Margelle du puits de la vérité,

Lunette de l’infaillibilité.

On y voit si le Saint Père

A bien tout pour être père.

La Chaise,

Ne vous déplaise (etc.).

(Le chœur reprend le refrain. Sortie générale. Restent la Papesse et le Moutardier.)

SCÈNE II

JANE, LE MOUTARDIER

LE MOUTARDIER

Ouf ! Ça a été long, mais ce costume te sied à ravir et tu es charmante dans ce travesti.

JANE

Tu trouves ? Moi, je trouve que ça fait chaud. Alors, maintenant, on peut poser tout ça ?

LE MOUTARDIER

Tu as mis un corset ? C’est très imprudent !

AIR

Un corset, c’est très imprudent ;

Aux yeux sceptiques, nul n’échappe :

Un corset, porté par le pape,

Un corset, c’est sans précédent !

JANE, sur les genoux du Moutardier

C’est ta diable de chaise qui est une imprudence. Là… (Vocalisant.) la la la la la la la la

C’est pas mon corset qu’on verra.

LE MOUTARDIER

Peuh ! On inventera quelque chose au dernier moment.

JANE

Elles sont chouettes, tes inventions. Quand on enlève une Anglaise et une femme mariée encore, ça peut paraître drôle d’abord d’avoir l’idée, pour la cacher, de la mettre pape. J’ai commencé par trouver ça très chic. Ça prouve que tu as de belles relations.

LE MOUTARDIER

On fait ce qu’on peut.

JANE

Et puis, tu sais, t’as rien à dire. Je t’ai nommé Grand Moutardier. Ça te fait tout de même mon premier grand dignitaire et comme ça je t’ai toujours sous la main.

LE MOUTARDIER

Ma chérie, quel honneur !

JANE

Dis donc ! Tu pourrais pas supprimer la cérémonie de la Chaise ? Ça m’embête.

LE MOUTARDIER

Merci pour cette bonne parole. (Il l’embrasse.)

JANE

Alors, la Chaise, c’est rasibus ?

LE MOUTARDIER

Ça, jamais. Je manquerais à tous mes devoirs.

JANE

Tes devoirs ! Votre devoir, Monsieur, c’est d’être mon amant et d’être prêt au doigt et à l’œil. Ainsi, pour la Chaise, t’es pas jaloux ?

(Un temps.)

Alors… mets-y un couvercle.

LE MOUTARDIER

C’est défendu. Et puis qu’est-ce que ça te fait ? C’est moi qui regarde.

JANE

Toi tout seul ?

LE MOUTARDIER, à part

Rassurons-la.

(À Jane.)

Moi tout seul !

JANE

C’est pas terrible.

LE MOUTARDIER, se levant furieux

Tu voudrais sans doute qu’il y en eût d’autres !

JANE

J’ai pas dit : beaucoup d’autres.

LE MOUTARDIER

Sachez, Madame, que moi seul c’est assez ! Et que j’en ai assez ! Dire que j’ai été obligé, de peur d’accident, de ne pas laisser auprès de vous d’officier du sexe auquel j’appartiens : ça aurait fait du joli si le Pape avait peuplé le Vatican de petits enfants dont il aurait été la mère ! Non, Madame, personne ne regardera, que moi !

JANE

C’est bien. Faut pas te fâcher.

LE MOUTARDIER

Je ne me fâche pas.

JANE

Viens m’embrasser.

LE MOUTARDIER, embrassant la papesse

Tiens !… Et puis c’est amusant d’embrasser le Pape ailleurs que sur sa mule.

JANE

J’te crois !

LE MOUTARDIER

Tu es mieux en Pape qu’en Anglaise.

JANE

Mon amour !

JANE, LE MOUTARDIER, ensemble

 

I

 

Ne pensons plus qu’à notre amour.

Notre perpétuel délice

Semble toujours n’avoir qu’un jour,

Et la pourpre cardinalice

Te

} donnait l’air moins souverain,

 

Me

 

Mon cher,

} que ce jaune serin.

Ma chèr

 

 

 

II

 

Papess’ Jeanne, ma

} papauté

Chère Jeanne,    ta

Règne en maîtresse sur le monde

Ainsi qu’y régnait ma

} beauté,

                                 ta

L’or de ma

} chevelure blonde,

              ta

J’eus toujours

} pour le travesti

Vous avez  

Un goût qui ne s’est démenti.

 

III

Te souvient-il

} quand sous les roofs,

Il m’en souvient

Dans les cabines des navires,

Je promenais mes

} waterproofs

Tu promenais tes

Te souvient-il

} de nos délires ?

Il me souvient

Il me souvient

} du voile vert

Te souvient-il

Qui te

} cachait le ciel ouvert ?

Qui me

 

 

IV

Femme coquette ou Père Saint,

Qui que je

} sois, Romaine, Anglaise

Qui que tu

L’amour qui brûlait dans {mon/ton} sein

Je le déclare

} avant la Chaise,

Tu l’avoueras

Moquons-nous de ce qu’on verra,

C’n’est pas l’amour qui changera !

LE MOUTARDIER

Tout ça c’est charmant. Mais ce qui m’inquiète toujours c’est ton mari. S’il venait à Rome ?

JANE

Il ne me reconnaîtra pas plus que les autres. Et puis, il ne viendra pas. C’est un Anglais. Il me disait : « Jane, I love you. » Quel imbécile ! Les Anglais, ça reste en Angleterre, de l’autre côté de l’eau.

LE MOUTARDIER

Mais non ! D’abord tous les chemins mènent à Rome, ce qui explique l’affluence ici. En outre, les fêtes de la cérémonie, de ta cérémonie ont attiré des touristes de toutes les nationalités. Les hôtels meublés sont hors de prix. Il y a beaucoup plus de touristes anglais que de touristes d’autres pays. La statistique est là, Madame : s’il y a neuf cent quatre-vingt-dix-neuf Anglais sur mille étrangers, il y a mille chances sur neuf cent quatre-vingt-dix-neuf que l’un de ces Anglais soit votre mari. (À part.) Je crois que je me suis trompé, mais ça l’impressionne.

JANE

Mais, au fait, tu as raison. Il est à Rome ! J’ai vu un homme à la procession, de dessous mon dais, un homme en complet à carreaux, à favoris roux, qui me regardait. J’ai reconnu son lorgnon ! C’est lui !

LE MOUTARDIER

Ah ! Tu exagères !… (À part.) Elle va se trouver mal ! C’est pas le moment !… (Haut.) Défendons-nous contre lui. Prenons des précautions.

JANE

Ah ! oui !

LE MOUTARDIER

J’ai une idée !

JANE

C’est étonnant !

LE MOUTARDIER

Hein ?

JANE

Je dis : c’est pas trop tôt !

LE MOUTARDIER

Je vais fermer…

JANE

Le Saint-Siège ?

LE MOUTARDIER

Non pas ! Je te répète que c’est défendu. Je vais fermer toutes les portes du Vatican. Personne n’entrera ici !

JANE

Personne ?

LE MOUTARDIER

Personne.

JANE

Et la laitière ? Et la marchande à la toilette ? Et la manucure ? Et le mouron pour les petits oiseaux ? Et tous les fournisseurs ?

LE MOUTARDIER

Il n’entrera d’autres fournisseurs, Madame, que les ambassadeurs des puissances étrangères. Et pour qu’il n’en entre pas trop on leur fera payer un droit d’entrée. Ils passeront par le tourniquet du musée.

JANE

Dis donc, ils vont bientôt revenir, tes muletiers, moutardiers et autres grands papetiers ?

LE MOUTARDIER, tirant sa montre

Dans six minutes. Je vais téléphoner, sans fil provisoirement en attendant qu’on en invente, les ordres pour l’entrée des ambassadeurs.

JANE

C’est ça ! Qu’ils ne donnent pas au tourniquet mes propres pièces, à ma cour ça n’a pas cours.

LE MOUTARDIER, après avoir téléphoné dans un coin

Maintenant, rhabille-toi. Les dignitaires vont venir.

JANE

Ah ! zut !

(Pendant que le Moutardier rhabille la Papesse, ils reprennent le dernier couplet du duo.)

SCÈNE III

LES PRÉCÉDENTS, TOUS LES DIGNITAIRES RENTRENT, PUIS LES AMBASSADEURS

Les dignitaires chantent le chœur du début :

Ô Rome, reçois dans ton sein, etc.

UN GARDE SUISSE, criant

Leurs Excellences les ambassadeurs et diplomates des puissances étrangères demandent audience !

(Ils se bousculent à la porte pour entrer d’une façon grotesque.)

LE MOUTARDIER, les arrêtant

Messieurs, attention, ne parlez pas tous à la fois.

UN AMBASSADEUR

Mais, godverdoum ! qui est-ce qui va parlaïe le premier, alorss ?

LE MOUTARDIER

Ce ne sera pas vous, toujours, le Belge.

UN AUTRE AMBASSADEUR

Ché feux qué c’est moi ! Ché férai le tiscours.

LE MOUTARDIER

Tais-toi, Guillaume ! Les premiers seront les derniers, comme dans l’Évangile.

L’AMBASSADEUR BELGE

Ouaïe ! Alors quel ordre est-ce que tu prends,  ?

LE MOUTARDIER

Attendez ! Tiens, c’est bien simple ! De l’alpha jusqu’à l’oméga. Dans l’ordre alphabétique !

L’AMBASSADEUR BELGE

Tu es farce !

L’AMBASSADEUR ALLEMAND

Et inzolent ! Et l’alphabet en quelle langue, donnervetter ?

LE MOUTARDIER

En français, langue diplomatique !

UN GARDE SUISSE, criant

Par ordre alphabétique ! La lettre A ! Son Excellence l’Ambassadeur d’Angleterre est admis au baise-mule de sa Sainteté !

JANE, pinçant le Moutardier

La gaffe ! La gaffe !

(L’Ambassadeur anglais entre à quatre pattes, ainsi que sa suite écossaise, pour le baise-mule.)

LA CAMÉRIÈRE, derrière eux

Quels beaux hommes !

CHŒUR DE LA GARDE ÉCOSSAISE

l’Ambassadeur et les Écossais restant à quatre pattes

C’est nous les gardes écossais,

Et nous sommes couverts de plaids,

De plaids écossais

En vrais patriotes.

Nous n’avons pas d’bottes,

Nous sommes troussés,

Et nous ressemblons presque,

Sans distinction d’sesque,

Vaillante soldatesque,

À des sans-culottes français !

 

Et s’il faut que l’on se batte

Parmi

L’enn’mi,

Il vaut mieux se mettre à quat’ pattes

Au risqu’ d’exposer ses derrières :

Ce sont les risques de la guerre,

L’enn’mi par derrière

Et devant l’ami.

Notr’ culotte aux genoux n’fait pas de plis

Et c’est plus poli !

 

C’est nous les gardes, etc.

(L’Ambassadeur anglais s’avance à quatre pattes au pied du trône du Saint Père.)

JANE

Ah ! mon mari !

(Elle s’évanouit et tombe à la renverse, tandis que l’Ambassadeur anglais reste prosterné.)

VERSETS ET RÉPONDS

LE MULETIER, basse, soutenu par les chanoines

Le Saint Père se trouve mal !

Qu’on le dégrafe !

Il a trop chaud

Que l’on apporte une carafe.

LE MOUTARDIER, ténor léger, soutenu par les soprani sixtins

Animal !

Le Saint Père se trouve bien

Cela ne sera rien

Il a pris froid

Que l’on remporte la carafe

Qui servira une autre fois

Et son manteau qu’on le ragrafe !

LE MULETIER

Tapez-lui dans les mains

Tapez fort

Encore !

Il y a de l’espoir

Bassinez-lui le front

À fond

Où est la bassinoire ?

LE MOUTARDIER

Non, il vaut mieux lui mettre une clef dans le dos

Ce remède rien ne le vaut

Quelqu’un de la société

A-t-il une clef à prêter ?

En voici une, ce qui est bien

Et le pape s’en trouvera bien

En voilà même deux

Ce qui est mieux.

TUTTI

Le Saint Père se trouve mieux.

Fin des versets et répons.

(Le Moutardier a saisi l’une des clefs pontificales. Le Grand Muletier tient la seconde clef.)

LE MOUTARDIER

parlant bas et vite au Muletier en lui montrant la tête de l’Ambassadeur anglais prosterné

Laisse-la tomber sur sa tête !

LE MULETIER

Plaît-il ?

LE MOUTARDIER

Imbécile !

(Il lui marche sur le pied. La clef tombe et manque l’Ambassadeur anglais.)

Raté !

JANE, revenant à elle

Il ne m’a pas reconnue !

LE MOUTARDIER

Eh bien, monsieur l’ambassadeur, baisez la mule et formulez votre requête.

SIR JOHN OF EGGS, baise la mule et reste agenouillé

AIR

Jane ! Jane !

Nous coulions

En Albion

D’heureux jours

Courts, trop courts,

Jane ! Jane !

Quand sans gêne

Ell’ me -

Cha là !

Un prélat

Cardinal,

Mon rival,

Fort brutal,

La sédui-

Sit.

C’est celui-

Ci

Ou celui-

Là.

Oh ! qui me rendra l’inhumaine ?

Jane ! Jane !

LE CHŒUR

Il a d’la peine,

Il a du cœur.

C’est nous le chœur !

Écoutez, Sir –

On prononc’ : seur

Où y a d’la Jane

Y a du plaisir !

SIR JOHN

Grand Saint Père, l’avez-vous vue ?

JANE, à part

Non, il ne m’a pas reconnue !

LE MOUTARDIER, parlé

Nous sommes désolés, bien désolés de ce qui vous arrive, mais dites-nous comment est Jane. Nous ne l’avons point vue.

SIR JOHN OF EGGS, se relevant peu à peu

AIR

I

Elle a de tout petits petons,

Petits, petits… comment peut-on

À sa pantoufl’ de Cendrillon

Trouver la paire ?

Petits, petits… hé, mais, Saint Père

— Que m’excuse Sa Sainteté

De la très grande liberté,

Successeur du princ’ des apôtres –

Petits, petits… comme les vôtres.

 

II

Elle trouss’ sa jup’ de satin

D’un petit coup de doigt mutin

Qui la f’rait prendr’ pour un’ catin,

Une adultère ;

D’un petit coup de doigt, Saint Père

— Que m’excuse Sa Sainteté

De la très grande liberté,

Successeur du princ’ des apôtres –

D’un petit doigt… comme le vôtre.

 

III

Sa taille est un arbuste droit,

Sa taille est un sceptre de roi,

Sa ceinture un collier étroit

Qui désespère ;

Étroit, étroit, hé mais, Saint Père

— Que m’excuse Sa Sainteté

De la très grande liberté,

Successeur du princ’ des apôtres –

Étroit, étroit comme la vôtre.

 

IV

Si je revoyais ses beaux yeux,

Si je me haussais jusqu’à eux,

Sombres, méchants, mystérieux

Comme un repaire,

Si je les revoyais, Saint Père

— Que m’excuse Sa Sainteté

De la très grande liberté

Et du sans-gêne…

(Désignant la Papesse.)

Mais c’est toi, Jane !

CHŒUR DES DIGNITAIRES

Énergumène !

La mort n’est pas assez !

Sacrilège ! Folie !

Mais l’oubliette est là de peur qu’on ne l’oublie. Jetez le sacrilège au fond de l’in pace.

LA  GARDE ÉCOSSAISE (CHŒUR)

Trahison ! Trahison !

Politesse, obligeance

Ne sont plus de saison.

Vengeanc’ ! vengeanc’ ! vengeanc’ !

(Très vite.)

Car si le pape est infaillible,

L’ambassadeur est inviolable,

Inviolable comme la Bible

Et comme la loi des douz’ tables !

Si le pape n’est pas un pape,

Oui, si le pape est une attrape…

LA CAMÉRIÈRE, LE CHŒUR, ensemble

Est-ce un pape ? Est-ce

Une papesse ?

LA  GARDE ÉCOSSAISE (CHŒUR)

Alors il n’est plus infaillible ;

La vengeance sera terrible,

Car si le pape est infaillible

L’ambassadeur est inviolable !

LE MOUTARDIER

Silence ! Silenc’ ! Silence !

Que votre souci s’allège !

Ce soir le Sacré Collège

Dissipant tout sortilège

Démasquant le sacrilège,

Grâce au ciel qui nous protège,

Déjouant et fraude et piège

Inaugure le Saint-Siège.

Ce soir, à six heures,

La preuv’ la meilleure !

Calmez-vous, garde écossaise,

On vous renvoie à la Chaise.

TOUS

À la Chaise !

FIN DU PREMIER ACTE.

ACTE II

PREMIER TABLEAU

Une chambre du Vatican. Rideaux mobiles sur toute la largeur du fond

SCÈNE PREMIÈRE

JANE, LE MOUTARDIER, tous deux en déshabillé galant

LE MOUTARDIER

Qu’est-ce qu’on va faire, maintenant, avec cet Anglais ?

JANE

Encore ? Ah non, zut ! Tu es trop mufle ! T’en as pas assez d’avoir enlevé une honnête femme à son mari ? Il faudrait encore que tu enlèves un honnête mari à sa femme ? C’est dégoûtant !

LE MOUTARDIER

Saint Père !

JANE

On ne froisse pas ainsi quelqu’un dans ses convictions conjugales. Il croyait que j’étais sa femme, cet homme. Il en avait du toupet ! Mais ça prouve qu’il avait aussi de la perspicacité, et de la mémoire. Et puis ça fait toujours plaisir.

LE MOUTARDIER

Voyons, Saint Père, ma petite Jeanne !

JANE

Et puis toi, tu sais, tu ne sais pas l’anglais. Hein ? Il disait : Jane ! c’est plus modern style. Toi tu dis : Jeanne, comme : âne ! c’est commun. Est-ce que tu me prends pour Jeanne d’Arc ?

LE MOUTARDIER

C’est vrai ! Je n’aurais pas dû mettre cet Anglais à la porte ! En somme, il avait payé sa place au tourniquet ! Et puis, s’il était ici, il pourrait faire la comparaison, et alors, je le plaindrais bien cet insulaire.

JANE

Dis donc !

LE MOUTARDIER

Quoi ?

JANE

Il n’est pas parti ?

LE MOUTARDIER

Non. Il est vis-à-vis du Vatican, à l’hôtel du Nain Jaune.

JANE

Va le chercher.

LE MOUTARDIER

Hein ?

JANE

J’ai mon idée.

LE MOUTARDIER

Je me méfie.

JANE

Tu dis ?

LE MOUTARDIER

Je m’en rapporte, Saint Père, à votre infaillibilité.

JANE

Sois tranquille. Je le raterai pas.

LE MOUTARDIER

Ah !

JANE

Mon chéri, ce que j’en fais, tu sais, ce n’est que pour te faire plaisir. Quand mon mari sera ici, tu nous laisseras seuls ensemble.

LE MOUTARDIER

Quoi ?

JANE

Je dis : seuls. Mais nous ne serons pas seuls, puisque nous serons ensemble. Ceci doit rassurer ta jalousie.

LE MOUTARDIER

Mais c’est ton mari !

JANE

Peuh ! Est-ce qu’on fait attention à ces choses-là ? Donc, mon mari se jette sur moi, à mes pieds. Car il m’aime, tu sais, lui.

LE MOUTARDIER

Il se jette sur toi !

JANE

Eh ! Il n’y a pas de danger. Je mettrai mes mules. Et s’il me chatouille…

LE MOUTARDIER

Comment, s’il te chatouille ?

JANE

Alors, s’il me chatouille, je danserai le pas de la mule et tu sortiras de la cachette, et nous le ferons arrêter pour crime de lèse-papauté.

LE MOUTARDIER

Mais y a-t-il une cachette ici ?

JANE

Pour sûr.

Duo

LE MOUTARDIER

La cachette, autant que je sache,

Est un endroit où l’on se cache,

Un observatoire en sous-sol

D’où l’on surgit comme un guignol.

De ce trou, s’il est nécessaire,

L’on peut fondre sur l’adversaire,

Ou, si l’on veut se ménager,

Attendre la fin du danger.

JANE

Va te cacher, va te fair’ fiche,

Car je te renvoie à la niche.

C’est le double fond du placard

Où l’on met l’amant au rancart.

Il s’enferme sans défiance,

Puis l’on endort sa patience

D’un : « Sois bien sage, mon chéri »,

Et l’on fait risette au mari.

LE MOUTARDIER

Très bien.

JANE

Donc, tu te fourreras dans la cachette. Il n’en faut pas bouger jusqu’à ce que tu entendes les grelots des mules. À ce son connu, tu bondiras.

LE MOUTARDIER

Je bondirai comme un lion altéré de carnage.

JANE

Eh ! sois prudent ! Il vient peut-être ici pour me tuer !

LE MOUTARDIER

Pour nous tuer tous deux. Ça, je me l’étais toujours dit !

JANE

Mais j’aurai du courage pour nous deux. Je saurai montrer que le pape est vraiment homme.

LE MOUTARDIER

Voilà qui me rassure.

JANE

Alors, va vite chercher mon mari ! (À part.) Ah ! je languis ! Ah ! my dear !

LE MOUTARDIER

J’y cours. (Il ouvre une porte.) Camérière, allez vite chercher cet Anglais.

SCÈNE II

LE MOUTARDIER, JANE, LA CAMÉRIÈRE

LA CAMÉRIÈRE

Quel Anglais ?

LE MOUTARDIER

L’ambassadeur anglais.

LA CAMÉRIÈRE

Mais ils sont des tas dans l’ambassade.

JANE

Allez chercher le plus bel homme !

LA CAMÉRIÈRE

J’y vas !

SCÈNE III

LE MOUTARDIER, JANE

LE MOUTARDIER

Le plus bel homme ! Quel cri du cœur !

JANE

Eh ! bien oui, le plus bel homme ! Sans cela, aurais-je permis qu’il m’épousât ?

LE MOUTARDIER

Mais moi, alors, je ne suis pas le plus bel homme ? Et, pourtant, il me semble, Madame, que vous m’avez préféré à ce mari, enfant de la perfide Albion ?

JANE

Vous !… Ah ! moi, ça me repose des beaux hommes. Qui peut le plus peut le moins. Et puis, celui que j’aime, c’est le changement. Tu n’es pas comme mon mari, toi. Il est costeau, tu sais, mon mari. Il boxe, comme tous les Anglais, il assomme un bœuf d’un coup de poing.

LE MOUTARDIER

Sport barbare !

JANE

Il arrête un cheval emballé quand il n’a pas misé dessus !

LE MOUTARDIER

Hé ! Hé !

JANE

T’as peur ?

LE MOUTARDIER

Moi ? Jamais ! Mais, pour charmer nos loisirs et causer un brin, je voudrais faire chercher Main-Forte.

JANE

Pleutre, va !

LE MOUTARDIER

Je veux dire notre vieil ami Main-Forte de Costo, le colonel des zouaves pontificaux. (À part.) Il connaît la boxe anglaise, celui-là. C’est son métier ! (Il crie à la fenêtre.) Faites monter le colonel Main-Forte de Costo.

JANE, à part

Ah ! Je vais revoir ce bon John ! Ah ! my dear ! il y avait longtemps !

SCÈNE IV

JANE, LE MOUTARDIER, LE COLONEL

La Papesse se dissimule derrière un rideau et ne montre que la tête.

LE COLONEL, entrant vêtu en Écossais

AIR

On est allé chercher Main-Forte,

Main-Forte a répondu : Présent !

Main-Forte est là, très complaisant.

Y a-t-il quéqu’un qu’i faut qu’on sorte ?

Je me précipite aussitôt.

Oui, mes deux mains sont des étaux.

Je suis le colonel Main-Forte de Costo.

Oui, je suis fort comme une tour,

Oui, ma poitrine est un tambour,

Oyez plutôt ce cri supérieur, suprême :

En avant ! Heu heu heu heu heu heu heu heeeem !

TRIO BOUFFE

JANE, LE MOUTARDIER, ensemble

Vous avez vos galons,

Mais votre pantalon ?

LE COLONEL, comptant ses galons

Deux, trois, quat’, cinq, complet !

Mon costume est complet.

Encor qu’un peu simplet !

JANE, LE MOUTARDIER, ensemble

Son costume est complet

Encor qu’un peu simplet !

LE COLONEL

Le protocole veut, soucieux de la forme,

Que de ses visiteurs l’on prenne l’uniforme.

Pour faire honneur à la garde écossaise

Laquelle est venue,

En tenue,

Un peu nue,

Je me suis mis à l’aise.

Si ma tenue

Est un peu nue,

Je suis tout de même en tenue.

JANE, LE MOUTARDIER, LE COLONEL, ensemble

Si {ma/sa} tenue, etc…

LE COLONEL

s’adressant à la Papesse, toujours dissimulée
derrière son rideau et dont on ne voit que la tête

Je pêchais, Saint Père, à la ligne, dans les jardins du Vatican, comme saint Pierre, comme un simple saint Pierre sur le lac de Tibériade. Il paraît que ça ne mord plus sur le lac de Tibériade. Alors les fervents de l’asticot se sont faits colonels, autrement dit pêcheurs d’hommes.

LE MOUTARDIER

Il n’y a pas de sot métier.

LE COLONEL

Et, pour me faire la main, j’ai attrapé, Saint Père, ce petit poisson rouge. Veuillez me faire l’honneur de l’accepter ! Il a la couleur du sang, ce qui accoutume à envisager sans trembler l’image de la guerre et la gloire des combats. En avant ! Heu, heu, heu, heeem !!!

JANE

Mon vieux coco ! Gardez ! gardez ! Accompagnez notre Grand Moutardier dans le petit réduit.

LE COLONEL, inquiet

Quel petit réduit ?

JANE, toujours derrière son rideau

Là, à gauche, mon vieux cocasse. Il y a une porte dissimulée. Poussez sur le bouton. Le moutardier vous expliquera votre mission. Entrez, et ne sortez qu’à mon appel ! Enfermez-vous !

LE COLONEL

C’est une cave obscure !

LE MOUTARDIER

Un cellier garni !

LE COLONEL

Garnison de bouteilles ! En avant !!! heu ! Bouteille, bataille ! Bataille, bouteille !

LE MOUTARDIER, chanté

Il n’est point de bataille, il n’est que des bouteilles !

JANE

Vont-ils entrer ?

AIR

LE COLONEL

Non point des batailles,

Ici des bouteilles

De diverses tailles

Promettent merveilles !

(Ils entrent.)

Mais chacune de nos conquêtes

S’agrémente d’une étiquette !

Étrennons,

Égrenons

Ces doux noms !

Bénédictine

Et vespétro

Et grenadine !

LE MOUTARDIER

Parlez moins haut !

ENSEMBLE

En sourdine ! En sourdine !

(Ils ferment la porte de la cave.)

JANE, sortant de dessous le rideau

Ouf !

(Elle se dirige vers la porte de la cachette.)

Soyons prudente. Cric-crac ! Enfermons-les à double tour. Deux précautions valent mieux qu’une ! (Elle les enferme.) Ils sortiront quand je voudrai. Et s’ils comptent sur le bruit des grelots, qu’ils se fouillent. Ils n’entendront rien. Oh ! John ! Ah ! John ! Je t’attends ! Et préparons-nous !

(Elle prend un petit miroir, une houppette à poudre de riz et disparaît tandis que de l’autre côté l’Ambassadeur anglais entre avec la Camérière.)

SCÈNE V

SIR JOHN OF EGGS, LA CAMÉRIÈRE

DUO

LA CAMÉRIÈRE

Il n’est pas pape, l’infâme !

SIR JOHN

Je m’en doutais, c’est ma femme !

LA CAMÉRIÈRE

Et je suis sûre

De l’imposture.

ENSEMBLE

Nous sommes sûrs

De l’imposture.

LA CAMÉRIÈRE

Dans ma carrière

De camérière

Voilà trois papes que j’enterre.

Je sais bien comment ils sont faits !

SIR JOHN

Trois ! trois papes ! Trois ! en effet !

Cette femme est originale,

Une femme à papes, je crois.

Créature pontificale,

Je t’aime ainsi, de par ma foi,

Voici ma foi :

Shake hand !

LA CAMÉRIÈRE

Shake hand !

 

SIR JOHN

C’est ici sa chambre ?

LA CAMÉRIÈRE

Oui. (Minaudant.) Je suis presque jalouse d’elle.

SIR JOHN, à part

Quelle femme enivrante !

LA CAMÉRIÈRE

Nous nous reverrons, ô bel insulaire !

SIR JOHN

Quand tu voudras, ô divine Tiare !

LA CAMÉRIÈRE

Je te quitte. La papesse va venir ! Adieu !

SIR JOHN

Farewell !

(Elle sort. Ils s’envoient des baisers.)

SCÈNE VI

JANE, SIR JOHN, ET, DANS LA COULISSE, LE MOUTARDIER ET LE COLONEL

Jane, en déshabillé galant, se précipite en scène.

JANE

DUO

Eh bien, cher mari, my dear,

Comment vous portez-vous ?

Je veux dire

How do you do ?

Mais ne me faites pas de scène !

SIR JOHN

Jane ! Jane !

REPRISE

Oui, le Saint Père avait tes yeux,

Le Saint Père avait tes cheveux…

Eh bien, ma chéri’, my dear,

Comment vous portez-vous ?

Je veux dire :

Jane, I lovyou !

JANE

Mais vous ne m’faites pas de scène ?

SIR JOHN

No ! no ! no !

ENSEMBLE

Nous coulions

En Albion

D’heureux jours

Courts, trop courts !

SIR JOHN

Jane ! Jane !

ENSEMBLE

Quand sans gêne

Tu me

} -

Je te

Chas

} là !

Chai

Un prélat,

Cardinal,

{Mon/Ton} rival.

— M’est égal –

{Te/Me} séduit-

Sit.

C’est celui-

Ci.

Ou celui-

Là !

Ah ! tu m’es rendue, inhumaine !

JANE

Non, je ne suis plus inhumaine !

SIR JOHN

Jane ! Jane !

ENSEMBLE

J’t’aime ! J’t’aime !

JANE

Will you kiss me ? Kiss, kiss, kiss, my dear ?

Je veux dire :

John, I love you.

ENSEMBLE

{Jane,/John,} I love you !

SIR JOHN

Le Saint Père avait tes cheveux,

Le Saint Père avait tes beaux yeux.

C’est ici la grâce divine,

C’est ici l’image de Dieu,

Divine ! Divine !

JANE, se défendant faiblement

No, no, no !

LE MOUTARDIER, LE COLONEL, dans la cachette

Bénédictine

Et vespétro !

JANE

Faites risette !

LE MOUTARDIER, LE COLONEL

Et l’anisette,

Parfait amour !

Nous sommes vaincus !

JANE

Je t’aime !

LE MOUTARDIER, LE COLONEL, ensemble

Ô crème-

Des-cocus !

SIR JOHN, pâmé

I love you !

JANE, bondissant soudain et ouvrant la cachette

Arrêtez-moi ce voyou !

Il a tenté d’attenter

À notre personne,

Notre Sainteté.

Mais notre bonté

Lui pardonne

Et ne donne

Ordre que de l’arrêter !

SCÈNE VII

LES PRÉCÉDENTS, LE COLONEL ET LE MOUTARDIER, SORTIS DE LEURS CACHETTES ; LA CAMÉRIÈRE, PUIS LES DIGNITAIRES QUI ENTRENT PEU À PEU. JANE REMET À LA HÂTE SES HABITS PONTIFICAUX

LE MOUTARDIER, LE COLONEL

Il a tenté d’attenter

À la personne

De Sa Sainteté

Qu’on l’empoigne !

SIR JOHN, au colonel

Lâche ivrogne !

LA CAMÉRIÈRE

Quoi ? Comment ? Il a tenté

D’attenter

À la personne… ?

Mais s’il n’a fait que tenter

Notre bonté lui pardonne.

SIR JOHN

Les femmes, en vérité,

Sont des personnes

Qu’il est bon de redouter,

Qu’il est bon de respecter.

Oui, la femme, en vérité,

Est un’ personne

Qu’il est bon de respecter !

CHŒUR

Qu’on l’empoigne !

Mais notre bonté

Lui pardonne

Et ne donne

Ordre que de l’arrêter !

JANE

Récitatif.

Il est un gouffre sombre où l’on jett’, jette, jette

Tout !

C’est là qu’est l’oubliette

Et le tout-à-l’égout.

Puisque notre bonté pardonne, qu’on l’oublie !

LE COLONEL, ivre

Qu’on l’oublie !

Mais qu’on le bourre de coups !

LA CAMÉRIÈRE

N’oubliez pas de l’oublier

Ni de le bien bourrer de coups !

Ou je vous rends mon tablier

Et je m’en retourne cheux nous !

CHŒUR GÉNÉRAL

Il est un gouffre sombre, etc…

Cri final.

Qu’on l’oublie !

(Tous sortent, emmenant Sir John qui crie lamentablement :)

Jane ! Jane !

SCÈNE VIII

JANE, LE MOUTARDIER, LE COLONEL

LE COLONEL, agitant une bouteille

Vesprétro ! crème-des-cocus ! Anisette ! Parfait amour !

LE MOUTARDIER

Il est ivre.

JANE

En quelque sorte.

LE MOUTARDIER

C’est bien fâcheux ! Il a la garde de la Chaise, suivant les formules.

LE COLONEL, riant

Vespétro ! anisette ! Pernod pur ! mélé-cass’ !

JANE

Il a la garde de la Chaise ?

LE MOUTARDIER

Hélas !

JANE

Eh bien, alors, puisqu’il est ivre nous sommes sauvés !

LE MOUTARDIER

Sauvés ?

JANE

Oui, tu verras.

(Ils emmènent le Colonel. Les rideaux du fond s’ouvrent, découvrant la grande salle.)

DEUXIÈME TABLEAU

La grande salle du Vatican. Dans le fond, des fenêtres. À droite du spectateur, un peu en avant, et non loin de la coulisse, la Chaise, élevée sur trois marches et surmontée d’un dais soutenu par quatre colonnes où sont attachés des rideaux repliés. Devant la Chaise il y a une trappe ouverte avec une rampe, et disposée de sorte que l’on puisse passer sous le siège. Le défilé commence.

SCÈNE PREMIÈRE

PERSONNAGES DU DÉFILÉ, PUIS LE MOUTARDIER, JANE, LE COLONEL, LA FOULE

LES MULETIERS

C’est nous les muletiers

Altiers.

Ne nous taxez point d’incurie

Si nous allons à pied

Comme de simples pompiers :

Les mules sont à l’écurie.

LES PORTES-BULLES

Vanité des vanités, tout est vanité.

Souffler des bulles, c’est construire sur le sable

Celle-là, mais c’est déjà presque un dirigeable.

P… ! auvreté ! calamité !

Vanité des vanités, tout est vanité !

L’une suit l’autre, tel Œdip… ! e !

Suivait Antigone.

Ça se fait avec une pip… ! e !

Comm’ les pets de nonne.

LES BÂTONNIERS

C’est nous les bâtons

De la Chaise.

Nous sommes seize

Qui les portons.

Notre sort fait envie

Car nous menons un’ vie

De patachons !

C’est nous les bâtons

De la Chaise.

LES GONDOLIERS, portant une petite gondole

Nous portons la gaîté partout où nous allons,

Par monts et par vallons,

Jamais dans l’eau,

Ça n’s’rait pas rigolo,

Et nous nous gondolons :

Joyeux et familiers,

C’est nous les gondoliers.

UN GONDOLIER, se détachant du groupe, reluque la Chaise

Je crois qu’il va s’passer quelque chose de drôle :

C’que je m’gondole !

(Il tombe dans des convulsions, les autres l’emportent.)

LES ZOUAVES

C’est nous qui somm’s les zouaves

Pontificaux.

 

Nous avons des fez suaves

Au lieu d’schakos.

 

Nos chéchias sont de braves

Coquelicots,

 

On nous gave de raves,

De haricots.

 

Nous faisons nos esclaves

Des moricauds.

 

Nous gardons les conclaves

Des cardinaux.

LES CONTRÔLEURS

petits vieillards tremblotants munis de visières vertes

C’est nous les contrôleurs.

Nous disputons

Des goûts et des couleurs

À tâtons.

C’est nous les contrôleurs

Qui regarderons tout à l’heure,

À notre aise,

Qui regarderons

Par dessous la Chaise.

Nous avons des yeux pénétrants,

Nous avons des verr’s grossissants

Et des tas d’instruments d’optique

Que nous n’sortirons qu’au moment

Psychologique !

(Entre Jane, escortée par le Moutardier, par le Colonel qui titube, par les Ambassadeurs. Les Muletiers, les Bâtonniers, les Porte-Bulles, les Gondoliers, les Zouaves sont rangés autour de la salle.)

LE MOUTARDIER, parlé

Voici l’heure de la cérémonie. (À part.) Ô femme ! être ondoyant et serpentin ! que diable va-t-elle faire ?

JANE, à part au Moutardier

Fais-moi accompagner jusqu’au siège par le colonel. Tu vois que c’est pas toi tout seul qui vas regarder.

LE MOUTARDIER, piteux

Je crois bien, c’est pas moi du tout.

JANE

Obéis !

LE MOUTARDIER

Colonel Main-Forte de Costo, suivant les rites, accompagnez Sa Sainteté jusqu’au Saint-Siège, tirez-lui le rideau et veillez sur elle ! vous êtes le glaive et le pouvoir temporel !

LE COLONEL,

titubant un peu et caressant le col d’une bouteille qui sort de sa poche

La consigne est la consigne ! En avant ! Heeehem !

(Il se dirige avec la Papesse vers le siège dont ils escaladent les degrés. Ils ferment trois rideaux et négligent de clore celui du côté du public, de sorte que le public voit encore ce qui se passe sur la Chaise alors que les figurants en scène sont censés en être isolés.)

LE MOUTARDIER

Et vous, les contrôleurs, faites votre office ! Vous êtes les observateurs spirituels ! (À part.) Dieu nous aide !

CHŒUR

des sept contrôleurs qui se dirigent lentement vers la trappe

Marchons à petits pas,

Cette poterne

C’est un peu bas.

Verrons-nous bien tout ?

Avons-nous bien tout ?

À savoir

Tout ce qu’il faut pour voir ?

UN CONTRÔLEUR, exhibant une énorme lentille

Hein, cette loupe

Ça vous la coupe ?

UN AUTRE CONTRÔLEUR

Pour observer dessous ce socle

J’ai mon monocle.

UN AUTRE CONTRÔLEUR

Un monocle, c’est peu,

C’est même irrévérencieux.

J’ai mieux :

Un binocle !

UN AUTRE CONTRÔLEUR

S’il est sans peur et sans reproche

Il ne craindra pas l’approche

De ma lunette d’approche

(À mesure que la lunette s’allonge.)

Proche, proche, proche, proche !

(Musique de trombone à coulisse.)

CHŒUR DES CONTRÔLEURS

Avons-nous bien tout ?

Verrons-nous bien tout ?

Avons-nous bien tout

Ce qu’il faut pour voir ?

Il fait assez noir.

N’oublions pas surtout

— Marchons à petits pas,

C’est un peu bas,

Cette poterne –

N’oublions pas surtout

D’allumer notre lanterne.

(Ils allument des lanternes sourdes puis disparaissent. Un rond de lumière se projette au-dessus de la chaise près de laquelle le colonel vide sa bouteille tandis que Jane l’invite sans cesse à boire.)

LE MOUTARDIER, à part

Ô femme ! femme ! Être serpentin et ondoyant ! Que va-t-il se passer ?

LES CONTRÔLEURS, nasillant sous l’estrade

Saint Père, prenez donc la pein’ de vous asseoir

Pour voir !

JANE

au Colonel qui porte sans cesse sa bouteille à sa bouche

Colonel, on boit mieux assis !

(Nasillant.)

Colonel, prenez donc la peine de vous asseoir

Pour boire !

LE COLONEL, ivre

Après vous !

JANE, le prenant par les épaules, l’assied

Assis ! Ainsi !

(Tandis que le colonel s’assied et reporte encore la bouteille à sa bouche, Jane tire le dernier rideau.)

VOIX D’EN BAS, PUIS CHORUS GÉNÉRAL

C’est un pape !

LE MOUTARDIER, à part, parlé

Je n’y comprends rien !

CHŒUR

Ô Rome, reçois dans ton sein

Jean Huitième, notre Saint Père,

Car il a tout pout être saint,

Car il a tout pour être père !

Sois fière,

Ô Rome,

Qu’il se montre homme !

Gloire au Saint Père,

Gloire au saint homme !

(Pendant ce chœur Jane a relevé le rideau face au public et poussé hors de la Chaise le colonel titubant. Jane s’assied à sa place, à ce moment la foule enthousiaste se précipite, lève les trois autres rideaux.

Les contrôleurs ressortent de la trappe avec force gestes admiratifs.)

Gloire au Saint Père !

 

Apothéose.

 

FIN DU DEUXIÈME ACTE

ACTE III

Les jardins du Vatican, le soir. Illuminations aux lanternes vénitiennes

SCÈNE PREMIÈRE

CARDINAUX, AMBASSADEURS, PUIS LES PERSONNAGES DU BALLET

LES CARDINAUX, assis à des tables battent leur absinthe

QUATUOR DES CARDINAUX

Mea culpa, mea culpa, mea culpa,

Battons notre coulpe

Et la coupe !

Troublons-la, ne nous troublons pas.

Nous sommes quatre

Qui voulons la battre,

La battre avec soin.

Troublons-la, ne nous troublons point.

Vous avez vu dans les journaux

Que c’était nous les quatre points

Cardinaux,

Buvant leurs pernods.

Mais à présent nous sommes davantage :

La position a des avantages.

Quatre à quatre nous la battons.

Nous voulons la battre.

Quatre à quatre.

Pour faire valoir

La lueur d’espoir

De la liqueur verte,

De cette porte à l’espérance ouverte,

Pour en fair’ valoir

Les tons

Pendant que nous la battons

Et que son flot monte et bouge,

Nous nous somm’s mis en rouge.

Troublons-la, ne nous troublons pas,

Mea culpa, mea culpa, mea maxima culpa.

Maxima, c’est carabiné,

C’est roué de coups, c’est tanné,

C’est la liqueur sainte,

Battons notre absinthe.

Troublons-la, ne nous troublons pas,

Mea culpa, mea culpa, mea culpa.

DIVERTISSEMENT

Entrée des Camérières dansantes

DEMI-CHŒUR

des Camérières chantantes : les Vierges folles

Oui, le pape nous a ravis,

Le pape de Rome.

Il s’est montré pape à l’envi

Et comme un seul homme.

Le voici pape pour la vie,

Car des yeux à qui rien n’échappe,

Par un’ petit’ trappe

L’ont constaté pape.

La Chaise faite pour asseoir

La papauté

Est un miroir

De vérité.

DEUXIÈME DEMI-CHŒUR

les Vierges sages

Ah ! si la chaise

Sert à ceci,

Nous en sommes fort aises.

Nous, vierges sages, nous voici.

Vous, vierges folles,

Dansez vos farandoles.

Nous, vierges sages,

Penchons nos visages,

Penchons nos corsages

Sur d’autres usages

Plus sages.

CHŒUR DES APOTHICAIRES INDIGNES

Car la chaise n’est pas ce qu’un vain peuple pense :

Elle n’a qu’un trou, mais en récompense,

Selon le témoignage

Des sages,

Deux usages :

Elle rappelle au Souverain Pontife

Que son pouvoir n’est point définitif,

Que la splendeur avec la vi’ cesse : –

Memento, homo, quia pulvis es !

— Que ce qui fut poussièr’ retourne à la poussière,

Qu’il faut que l’on digère ou qu’on périsse,

Que tout retourne à rien

Si l’on digère bien :

— Et il pulverem reverteris !

Et que le Paradis qu’ouvrent les clefs de Pierre,

Le ciel d’azur,

Séjour des cœurs purs,

C’est d’avoir de son ventr’ liberté pleine, entière !

LES VIERGES FOLLES

Nous avons compris !

Mais chut ! chut ! chut ! chut ! chut !

C’est un mystère !

LES APOTHICAIRES ET LES VIERGES

Mystère,

Clystère !

Clystère,

Mystère !

LES APOTHICAIRES, sortant des seringues

Voici les clefs du Paradis.

Perfectionné’s depuis saint Pierre

Ça entr’, ça sort.

C’est à ressort,

Tout fait bon ventre

Pourvu qu’il entre.

C’est l’instrument

Charmant

Qui fait jut, jut, jut, jut.

Salut, saint Pierre,

Princ’ des apothicaires,

Mais chut, chut, chut, chut ! chut !

Et jut, jut, jut, jut, jut.

TOUTES LES VIERGES

Si vous croyez à des réclames

Pour des laxatifs

Lénitifs,

Infâmes,

— Tout de même, on n’est pas des juifs –

Bonnes âmes,

Vous vous trompez,

Nous songeons au salut,

Pas plus,

De vos âmes,

Car les hérétiqu’s sont, sont les gens constipés !

Vous, fidèles, allez en paix.

Entrée et CHŒUR DES FIDÈLES CONSTIPÉS

Nous accourons à tire-d’ailes

Demander le baiser de paix.

C’est nous qui sommes les fidèles

Constipés, hélas, constipés !

Nous n’parlons plus qu’à demi-mot

Et nous attendons sous l’ormeau,

Nous attendons sous les murailles

La délivranc’ de nos entrailles,

Nous espérons que notre obole

Nous rendra peut-êtr’ la parole.

Nos carêmes,

Jeun’s extrêmes,

Prièr’s pour le r’pos

Des âmes,

Dessèchent nos peaux,

N’rempliss’nt guèr’ nos pots.

LES VIERGES

Le bon peuple qui n’a pas vu le Pap’ du tout,

Ce bon peuple s’en va maintenant voir le trou

Par lequel passait quelque chose,

Apothéose

Du pot aux roses !

LES FIDÈLES

Assis sur cette auguste Chaise,

Nous nous sentirons plus à l’aise,

La terreur et l’émotion

Vont nous servir de potion.

Le pape a la clef du mystère,

Rendons la poussière à la terre.

Dieu fasse

La grâce

Que le pouvoir du Saint Père

Opère

Le Purgatoire

Urge,

Le Consistoire

Purge.

Quand nos péchés seront purgés

Nous nous sentirons plus légers,

Et nous fuirons à tire-d’ailes,

Nous, les fidèles,

N’étant plus désormais

Constipés.

CHŒUR GÉNÉRAL

Mais chut, chut, chut, chut, chut !

Et jut, jut, jut, jut, jut.

(Sortie burlesque des Apothicaires et des Fidèles. Tarentelle des Vierges sages et des Vierges folles.)

SCÈNE II

CARDINAUX, AMBASSADEURS, LE COLONEL

PREMIER CARDINAL

Enfin, nous avons un pape !

DEUXIÈME CARDINAL

Ç’a été dur.

TROISIÈME CARDINAL

Il paraît même, d’après la cérémonie, que c’est un pape considérable !

PREMIER CARDINAL

Qui l’eût pensé à voir ce visage imberbe ?

QUATRIÈME CARDINAL

Les apparences réservent parfois des surprises, n’est-ce pas votre avis, colonel ?

LE COLONEL

Moi, vous savez, je crois que j’ai un peu dormi pendant la cérémonie. J’étais de garde.

L’AMBASSADEUR ALLEMAND à l’Ambassadeur belge

Il était soûle !

L’AMBASSADEUR BELGE

 Les Italiens, ça saïe pas boire comme nous !

PREMIER CARDINAL

Alors, colonel, vous n’avez rien vu ?

LE COLONEL

Nous autres militaires, la consigne nous interdit de nous occuper des choses politiques. Mais je crois que j’ai été solide au poste. En avant ! Heu heu heu heu heeemm !

L’AMBASSADEUR BELGE

Quel blagueur !

(Bruit à la cantonade, panique générale.)

PREMIER CARDINAL

Qui vient troubler ici nos innocents divertissements ?

L’AMBASSADEUR BELGE

On peuïe comme pas boire son verre tranquille ici !

SCÈNE III

LES MÊMES, LE CONCIERGE DU VATICAN, PUIS LES HIGHLANDERS, PICKPOCKETS ET TOURISTES ANGLAIS, PUIS SALUTISTES

LE CONCIERGE, haletant

Messeigneurs, colonel, la suite de l’ambassade anglaise est à la porte des jardins. Ils ont ameuté les touristes et réclament à grands cris leur maître. Ils ont tué le grand muletier !

LE COLONEL

Nous allons les mettre à la raison. Combien sont-ils ?

LE CONCIERGE

Ils sont dix mille !

LE COLONEL

Faites entrer !… Zouaves !

(Les zouaves se précipitent sur la scène.)

Rassemblement, à droite alignement, fixe, croisez… ettes !

(Les zouaves croisent la baïonnette du côté où les Anglais doivent apparaître. Les ambassadeurs et les cardinaux se mettent debout sur les chaises et les tables.)

L’AMBASSADEUR BELGE, au colonel

Tu saïe, colonel, nous autres on est inviolable, savez-vous !

L’AMBASSADEUR ALLEMAND, tirant son sabre

Que personne ne touche à ma moustache.

(Il la fixe.)

UN CARDINAL

Moment solennel.

(Un instant de silence profond. Les clairons des zouaves sonnent le garde à vous.

Entrent en dansant et tournant sur eux-mêmes, cinq highlanders ridicules, jouant du bag-pipe en d’énormes instruments qu’ils pressent sur leur poitrine et dont les outres affectent des formes de seins.)

LE COLONEL, hurlant d’un air de défi

Les bag-pipes sont les seules poitrines qu’on voie en Angleterre !

(Des touristes entrent dans des costumes carnavalesques, lentement guidés par le Capitaine Cooks.)

CHŒUR DES TOURISTES, lisant dans des Baedeker qu’ils tiennent à la main

Baedeker,

Robert Macaire !

Au Vatican, la collection des Antiques

Est la premièr’ du monde et la plus authentique…

Elle n’est pas encore commencée.

La plus grande partie en sera dispersée,

En petits souv’nirs pour touristes étrangers.

(Ils tournent autour des statues, des cardinaux et des zouaves, s’efforçant d’en détacher subrepticement quelques fragments.)

CHŒUR DES PICKPOCKETS

Narguons les dangers,

Marchons les mains dans les poches

Sans avoir l’air de rien,

Dans les poches de nos proches,

S’il n’arriv’ pas d’anicroches

Ça donne un maintien

Et ça soutient.

(Ils s’amusent à voler aux zouaves quelques baïonnettes.)

LES TOURISTES

Baedeker !

LES PICKPOCKETS

Robert Macaire !

(Les trompettes des zouaves résonnent le « garde à vous ». Grand vacarme des deux partis, corsé par l’arrivée d’une grosse caisse et d’instruments de l’Armée du Salut. Le Colonel pousse son grand cri, mais ne peut plus se faire entendre. Les highlanders s’essoufflent. Le Colonel pousse un cri désespéré, ou plutôt c’est l’orchestre qui donne la note que ne peut plus faire entendre le Colonel.

SCÈNE IV

LES MÊMES, PLUS JANE ET LE MOUTARDIER

Jane paraît sur le perron. Silence subit. Jane fait un grand geste et congédie les combattants, qui sortent sur une musique à faire pleurer les ours. Jane descend le perron appuyée sur le bras du Moutardier.

LE MOUTARDIER

À quoi pensez-vous, Saint Père ? Vous avez l’air mélancolique. Tu n’es donc pas contente d’être pape, ni qu’on proclame officiellement que tu as tout ce qu’il faut pour être pape ?

JANE

Si tu crois que c’est amusant de passer pour un homme ! Ça écarte les amateurs.

LE MOUTARDIER

C’est ce qu’il faut.

JANE

Et puis il n’y a pas que ça qui m’embête. Je pense à ce pauvre mari qui se morfond tout seul dans les oubliettes.

LE MOUTARDIER

Ton mari ! Vous y pensez beaucoup trop, Saint Père ! Moi je trouve qu’il est fort bien où il est.

JANE

Oh ! lui, ça m’est égal. Seulement, il y a tous ces idiots qui vont encore marcher dans les plates-bandes et tout casser jusqu’à ce qu’on le leur ait rendu… Tiens, c’est drôle, de parler de mon mari, ça me donne des idées de me remarier.

LE MOUTARDIER

Te remarier ! Retourner avec cet imbécile !

JANE

Oh ! celui-là ou un autre ! Me remarier, une idée comme ça ! avec le premier imbécile venu.

LE MOUTARDIER

Choisis-moi, dis !

DUO

JANE, LE MOUTARDIER

Au prix de la beauté,

Qu’est-c’ que la papauté ?

Voici le voile ôté

Par notre volonté.

Sonnez, baisers, fanfares !

Fanfares les plus rares.

L’amour qui se déclare

Vaut mieux que la tiare.

Nos cœurs sont grands seigneurs.

Je puise mes bonheurs

Au fond de ton image.

Remportez l’encens, mages !

Si l’homme a les honneurs,

La femme a les hommages.

Voici le voile ôté…

LE MOUTARDIER

Mais, imbéciles que nous sommes, nous n’y avons pas pensé. Tu ne peux pas te marier avec moi. Tu es déjà mariée. Le mariage est une chose sacrée, indissoluble. Tu vas être bigame.

JANE

Peuh !

LE MOUTARDIER

Et puis, encore, mais tu es pape !

JANE

Pape ! mais voilà notre affaire ! C’est bien le moins que cette situation me serve à quelque chose. Tu vas voir. Appelle tout le monde.

LE MOUTARDIER

Même ton mari ?

JANE

Surtout mon mari. Fais-le repêcher de son oubliette !

LE MOUTARDIER

Pour le repêcher, je vais appeler le colonel Main-Forte de Costo, qui aime à taquiner l’ablette. (Criant.) Ohé ! colonel !

SCÈNE V

LES PRÉCÉDENTS, LE COLONEL, LA FOULE PUIS SIR JOHN OF EGGS

LE COLONEL, arrivant avec une foëne

Je pêchais précisément, Saint Père, j’ai mon trident, comme Neptune !

(Il « présente » son arme.)

LE MOUTARDIER

Alors continuez ! Voilà votre proie !

(Le Moutardier lève le couvercle de l’oubliette.)

LE COLONEL

En avant ! heu heu hem !

(Le Colonel se précipite vers le trou et y enfonce son engin tout entier. Sir John grimpe comme un singe le long du manche et apparaît ruisselant.)

SCÈNE VI

LES MÊMES, SIR JOHN

AIR DE L’OUBLIETTE

SIR JOHN OF EGGS

Hou ! hou ! hou !

L’ou-

Bliette,

C’est un trou

Rhumatismal,

Sous une dalle

Où l’on est très mal.

L’oubliette

Fait risette

Comme un piège à loup !

Rendez-vous

De la diète,

De la miette,

De la suette,

De l’ablette,

Des poux,

Des vieux clous,

De tout,

De tout ce qu’on jette

Et du tout-à-l’égout.

C’est au-d’ssous

De tout !

Poubelle,

T’es pas belle !

Hou ! hou ! hou !

 

J’suis dans l’état d’esprit d’un singe

Qu’aurait bien besoin d’changer d’linge.

 

Par le trou rond, seul astre de mon ciel,

Je ne voyais filtrer lueur aucune.

Pour l’astronom’ le moins superficiel

C’était bouché, c’était un’ nuit sans lune.

Ah ! que j’aurais été plus aise

D’êtr’ dans l’sixième dessous d’la chaise !

Hou ! hou ! hou !

JANE

Eh bien, mon vieux, ça nous en donnera encore une besogne de te retirer de là-dedans après qu’on t’y aura fait rentrer.

SIR JOHN, à part

Soyons circonspect !

(À Jane.)

Ô Saint Père, grâce ! Retourner dans ce trou ! Que faut-il faire pour mériter votre pardon !

JANE

Eh bien, c’est simple. Tu vois où mène le mariage. Voilà ce que c’est que de courir après les femmes.

SIR JOHN

Même après la sienne ?

JANE

Surtout après la sienne. Mais le pape est là pour sauvegarder la morale. T’as bien sur toi ton contrat de mariage ? Fais voir.

(Des valets pontificaux portent sur un coussin de satin blanc le contrat que leur remet Sir John et le présentent à la Papesse.)

JANE

T’aurais pas pu déposer ton contrat au vestiaire avant de barboter là-dedans ? Il est dégoûtant !

(Aux valets.)

Apportez des pincettes !

SIR JOHN, à part

Elle en a, du culot ! Et dire qu’elle a passé sur la Chaise ! Qu’ont-ils donc vu, goddam, qu’ont-ils donc vu ?

JANE

Moutardier, mettez-vous à notre droite ! Vous n’avez pas de gants ? Prenez ceci.

(Elle lui donne les pincettes.)

Et vous, sir John, gardez les vôtres ! Ils sont assez noirs… Et mettez-vous à notre gauche ! Bon !

(Elle fait avancer les valets porteurs du contrat entre les deux hommes.)

Tenez chacun par un bout et tirez fort ! Une, deux, trois !

(Le contrat se déchire. Sir John et le Moutardier tombent à la renverse.)

Et voilà comment le pape casse un mariage !

(À Sir John.)

Maintenant, tu es libre !

(Fausse sortie de Sir John.)

Mais ne t’en va pas, c’est pas fini ! Pour être bien sûr que tu laisseras ta femme tranquille, le pape t’en donne une autre. Et bien choisie !… n’importe laquelle !

LA CAMÉRIÈRE, s’avançant timidement

Saint Père…

(Jane lui saisit la main et la met avec précipitation dans celle de sir John.)

JANE

Allez ! Allez ! mes enfants, ayez-en beaucoup d’autres !

LA CAMÉRIÈRE

AIR

Nous sommes unis,

Bénis,

N, i, ni,

C’est fini,

C’est un peu fictif,

C’est un peu hâtif

Mais définitif !

Ô mon blond milord que j’aime,

Vous êtes mon quatrième,

Mais, par ma foi,

Je ne me souviens plus des trois,

Je ne regrette point les trois.

Un pape encor,

Mon blond milord,

Car le vrai pape

C’est celui

Qui point ne s’échappe,

Celui que l’on tient aujourd’hui.

Dieu seul a dans sa main

Le pape de demain.

Oui, vous êtes mon quatrième,

Oui, mon bel Anglais, je vous aime.

Nous sommes unis,

Bénis

N, i, ni,

C’est fini !

Ou plutôt notre amour immense

Seulement aujourd’hui commence.

JANE

Vous êtes heureux, alors ! Remerciez le pape ! Et comme le pape veut être heureux aussi, moi aussi je veux me marier !

CHŒUR

Comment ! le Pape se marie !

C’est de la fantasmagorie !

Faut-il qu’on pleur ? Faut-il qu’on rie ?

Quel est cet étrange dessein

Qui tourmente le Père Saint ?

À cett’ raison l’on obtempère

Qu’ainsi le Saint Pèr’ sera père,

Mais alors il n’sera plus saint.

Ô Rom’, rejette de ton sein

Le Saint Père !

JANE

Eh oui ! Je me marie !

CHŒUR

Pourquoi ? Pourquoi ?

JANE

Parc’ que souvent femme varie :

La femm’ c’est moi !

CHŒUR

La femm’, c’est toi ?

JANE, LE MOUTARDIER, SIR JOHN, à la Camérière, LA CAMÉRIÈRE

{La/Ma/Ma/Ta} femm’ c’est {moi !/ toi !/ toi !/ moi !}

LE MOUTARDIER

Je dis moi, Moutardier, qu’ici se déshabille,

En vérité,

Sa Sainteté.

À l’envers de la formule

Dansez le pas de la mule !

JANE

Zut ! posons l’manteau,

Ce n’est pas trop tôt.

Je ne dissimule

Rien au pas d’la mule !

CHŒUR

Le déshabillage est corsé.

C’est une femme, c’est forcé,

Car ce pape porte un corset !

JANE

Rien ne m’ dissimule

Au pas de la mule

Qu’un corset prudent.

CHŒUR

Et sans précédent.

LES CONTRÔLEURS, chevrotant

Mais quelle est cette antienne ?

Quel spectacle imprévu ?

Le Pap’ nous l’avons vu.

Y a pas de corset qui tienne.

Le Pap’ nous l’avons vu.

Nous n’faisons pas d’bévue :

Le Pap’ nous l’avons vu,

Le vrai Pape de Rome,

Le Saint Pèr’, le saint homme,

Le Pap’ nous l’avons vu !

Le Pap’ ! nous l’avons vu !

Le Pap’ ! nous l’avons vu !

(Ils piaillent ce dernier vers indéfiniment.)

JANE

Au trésor de la basilique

Remportez la tiare ; j’abdique,

La tiare n’est pas authentique.

CHŒUR

La tiare n’est pas authentique ?

LES CONTRÔLEURS, sans arrêt

Le Pap’ nous l’avons vu !

JANE

Ce Pape qui s’offrit à vos yeux étonnés,

Je vous le jure sur mon salut éternel,

Peuple, ce Pape-là, c’était le colonel !

TOUS

Le colonel !

LE COLONEL, parlé

Quel trait de lumière !

JANE

Il fera votre affaire, allez, je m’y connais.

CHŒUR,

Le colonel !

JANE,

Je m’y connais !

LES CONTRÔLEURS

Nous l’avons vu !

CHŒUR

Ô Rome, reçois dans ton sein

Le colonel, notre Saint Père,

Qui, s’il n’a rien pour être saint,

Doit avoir tout pour être père.

Sois fière,

Ô Rome,

Qu’il se montre homme !

Ô Rome, reçois dans ton sein

Le Saint Père.

Gloire au Saint Père !

Gloire au saint homme !

JANE, LE MOUTARDIER, SIR JOHN, LA CAMÉRIÈRE

{La/Ma/Ma/Ta} femm’, c’es {moi !/toi !/toi !/moi !}

FINALE

JANE

Si l’œil humain est sujet à l’erreur

Et que se tromp’ le plus habil’ flaireur,

Sous la chaise mettez, procédé mirifique,

Un appareil photographique.

Mais il faut veiller, et pour cause,

À c’qu’on n’chang’ point l’sujet pendant la pose.

CHŒUR GÉNÉRAL

Si l’œil humain, etc…

 

FIN

PAR LA TAILLE

Un acte comique et moral

En prose et en vers

Pour esjouir grands et petits

PERSONNAGES :

 

LE BOSSU.

LE GÉANT.

L’HOMME ORDINAIRE.

LA JEUNE FILLE.

 

(Le théâtre représente une place publique. Au milieu une borne monumentale surmontée d’un double bec de gaz non allumé. Au fond, la fenêtre de la JEUNE FILLE.)

SCÈNE I

ON ENTEND SONNER UNE PETITE PENDULE. ENTRE, VENANT DE GAUCHE, LE BOSSU

 

LE BOSSU

La petite pendule

A sonné jusqu’au fond de mon ouïe incrédule

Cinq heures, cinq heures du soir ;

Je vais arriver à mon ministère

Retardataire,

Ô désespoir !

Le ministère des affaires

Étrangères

Sait choisir pour ses employés

Des figures originales,

Vous voyez !

Pauvres hères qui grossoyez,

Dont les besognes machinales

Sont de compulser des annales,

Il importe que vous soyez,

Pour n’engendrer… monotonie,

De parfaits hommes de génie,

Sachant dérider le public

Par vos physiques sympathiques.

Et ceux qui n’ont aucun tic

Élaborent des suppliques

Afin de briguer,

Pour se distinguer,

Les palmes académiques.

(En même temps le Géant, à la cantonade, et qui restera d’abord invisible au Bossu et ne le verra pas lui-même, de l’autre côté de la borne, chante :)

SCÈNE II

LE BOSSU, PUIS LE GÉANT

LE GÉANT, à la cantonade,
L
E BOSSU

DUO

Il importe que vous soyez,

Pour n’engendrer... monotonie,

De parfaits hommes de génie,

Vous voyez !

LE GÉANT

Nos tailles de géant font rougir les girafes

Au ministère des postes et télégraphes !

 

(Il entre par la droite, en gesticulant, sur ce mot.

La pendule sonne un coup.)

 

Cinq heures et quart !

La petite pendule

A sonné jusqu’au fond de mon ouïe incrédule

Cinq heures, cinq heures et quart !

Je vais arriver en retard !

(Continuant son duo avec le Bossu, toujours invisibles l’un à l’autre.)

LE GÉANT, LE BOSSU

… Et ceux qui n’ont aucun tic

Que d’écrire des suppliques,

Les palmes académiques

Qu’ils ne cessent de briguer,

Sont là pour les distinguer !

LE GÉANT, regardant avec stupéfaction du côté de la voix du Bossu et n’apercevant que la borne

Cette borne exprime

Ma pensée intime !

LE BOSSU, regardant de même du côté du Géant et n’apercevant, lui aussi, que la borne

Cette borne exprime

Ma pensée intime !

ENSEMBLE

C’est un écho qui chante par ici.

LE BOSSU

Les murs ont des oreilles !

Et les bornes aussi,

À des femmes pareilles,

Ravivent mon souci.

Ah ! pourquoi cette voix n’a-t-elle dit : Je t’aime !

LE GÉANT

L’écho m’a dit : Je t’aime ! et la femme anathème !

Je déborde d’amour… elles ne m’aiment pas !

LE BOSSU, terrifié et désespéré

Le bec de gaz a dit : « Elles ne m’aiment pas ! »

Ah ! n’effeuillez jamais, comme une marguerite,

Un bec de gaz éteint : il prédit le trépas.

(Parlé.)

Elles ne m’aiment pas, c’est vrai ; mais elles me touchent par derrière pour que je leur porte veine.

(Chanté.)

Mesdames, voici la pierre de touche

De l’amour et du bon mari.

Votre main, votre bouche sur ma bouche,

Sur ma boche, sur ma bosse, sur ma bouche,

Chameau, chameau, mon petit chameau,

Dromadaire adoré, sur ton dos

Tu rapportes la veine aux courses.

Minet, chéri, fais le gros dos.

Enfle et dispense à toutes la pierre de touche.

Inquiètes d’amour, sphinx, énigmes, clefs perdues,

Voir au dos !

Peines d’amour, espoirs trompés, maris déçus,

Voici le baume et la bosse et la bouche.

Voir au dos !

LE GÉANT

tournant autour de la borne en même temps que le Bossu. Ils ne s’aperçoivent jamais. Parlé

Voir au dos, voir au dos… voir quoi ? Je ne vois rien. En bas ? En haut, En haut ? Elles ne m’aiment pas ! En haut ! j’ai compris.

(Au bec de gaz, chanté.)

Flambeau mort qui n’es plus que cendre,

À ton bras de fer je vais pendre

Mon cœur trop tendre.

(Il se pend avec grand soin au réverbère de gauche, à l’aide de ses bretelles. Sa tête domine le réverbère.)

Peines d’amour, peine de mort,

Martyre !

Ma langue que ma bouche mord

Se tire

Plus bas que mes genoux tremblants.

Je roule et je clos mes yeux blancs

Si vagues…

(Criant à tue-tête :)

Mon gosier ne rend aucun son !

— N’ayez pas peur, messieurs, ce sont

Des blagues.

À cet élastique gibet

Je suis pendu par mes bretelles.

Sauf si mon pantalon tombait,

Mes transes ne sont pas mortelles !

C’est moi qui, du sépulcre ouvert,

Ricane,

Et cette potence me sert

De canne.

(Philosophiquement :)

Je mourrai bien pourtant un jour :

D’abord se pendre,

Ensuite… attendre.

Peines de mort, peine d’amour !

LE BOSSU

(Parlé.)

Mais ça ne peut pas durer comme ça ; ça n’est pas une vie de jouer à cache-cache avec l’amour, et qu’on vous le fourre toujours derrière le dos.

(Chanté.)

C’est trop souffrir, enfin ! montons à la potence

Pour sauter de plus haut à bas de l’existence !

(Parlé.)

Hélas ! je m’aperçois pour la première fois que je ne suis pas tout à fait assez grand pour un geste théâtral. Que c’est haut ! Il me semble que j’ai un poids sur les épaules !

(S’efforçant de grimper sur la borne, vers le bec de gaz de droite. Chanté.)

Je glisse, bien sot,

Du mât de cocagne…

(Attachant un pavé à sa cravate et se disposant à le lancer vers le réverbère.)

À moi la montagne

Avec ce lasso !

(Cependant le Géant, pour tuer le temps, a tripoté le robinet du bec de gaz éteint et se bouche le nez.)

LE GÉANT, mirlitonesquement

Il y a une fuite !

Cette conduite

Est mal construite.

(Allumant un cigare.)

Fumons, fumons, fumons, fumons avec ardeur,

Fumons pour chasser l’odeur.

Ce robinet n’était pas solide, sans doute :

Il n’a su résister à mon débile effort.

Mais il n’est rien que je redoute

Comme la mort

Par asphyxie : ell’ me dégoûte !

(Il allume par mégarde le bec de gaz de droite [côté du Bossu]. La scène s’éclaire. Il aperçoit le manège du Bossu. Musique.)

SCÈNE III

LES MÊMES

LE GÉANT

Dans la pâle clarté que ma main vient d’épandre,

Quel est ce nouveau-né ?

LE BOSSU

Monsieur, je veux me pendre,

S’il vous plaît.

LE GÉANT

Mais il y a quelqu’un, la place est occupée,

Gringalet !

Et pourquoi cette équipée ?

LE BOSSU

Peines d’amour !

LE GÉANT

Je sais !

Confrère, cela me décide,

Je partage avec vous mon sort.

(Il étend le bras et l’empoigne.)

LE BOSSU, se débattant

Mais si vous me donnez la mort,

Ça ne sera plus un suicide !

LE GÉANT

Un petit moment à passer, pour votre bien.

(Le Bossu se dégage et grimpe après le Géant. Il se dispose à se pendre à l’autre bout des bretelles.)

LE GÉANT

À bas vos griffes maudites !

Ça n’est plus un suicide, alors, comme vous dites !

LE BOSSU

Mais c’est indispensable au mien !

(Les bretelles du Géant s’allongent et les balancent, puis cassent. Ils tombent tous deux. Lutte grotesque.)

SCÈNE IV

LES MÊMES,

PENDANT LA LUTTE LA JEUNE FILLE, À LA CANTONADE, PUIS À SA FENÊTRE

LA JEUNE FILLE, vocalise

A a a a a

Ah ! qu’il est beau celui que j’aime,

L’œil fier, l’air imposant d’un roi !

LE BOSSU, lâchant son adversaire

On parle de moi !

LA JEUNE FILLE

Et je ne sais quel tendre émoi

Plus mâle en sa douceur extrême…

LE GÉANT

On parle de moi !

LA JEUNE FILLE

De sous sa moustache guerrière

L’éclat de sa voix dit : « Arrière ! »

LE BOSSU, de son fausset le plus grêle

On parle de moi !

LA JEUNE FILLE

Mais sa main, gage de sa foi,

À peine en sa blancheur tient ma main d’ouvrière…

LE GÉANT, développant ses battoirs

On parle de moi !

LA JEUNE FILLE

L’œil imposant et cependant si doux,

Ah ! qu’il est beau, que je l’aime…

(Bruit de fenêtre que l’on ferme.)

LE BOSSU ET LE GÉANT

On parle de nous !

Mais on devrait parler de moi tout seul : j’exige

Qu’il ne soit plus parlé que de mon seul prestige.

Avant vous, monsieur, dis-je,

Avant vous !

LE BOSSU

Retourne te pendre, eh, grand désossé !

LE GÉANT

Après vous ! pour ça, je suis moins pressé.

Me préserve le ciel que je ne vous retarde.

Après vous !

(Poursuite. Le Géant essaie d’attraper le Bossu pour le rependre.)

LE BOSSU

Je suis armé. Prenez garde !

(Le Géant recule épouvanté.)

LE BOSSU, sort un basson, le braque sur le Géant et prélude

Par ma force, par ma taille (se dressant) et mon bras vainqueur,

Je te protège, jeune fille.

(Basson.)

Ma gloire conquérante et tutélaire brille

Au-dessus de tes yeux, de tes seins, de ton cœur !

(Basson.)

LE GÉANT a sorti une flûte

(Prélude de flûte.)

À tes petits pieds, beauté brune,

Au crépuscule

Et sous la lune,

File la faiblesse d’Hercule.

Par ma douceur, par ma taille (se courbant) et ma déférence

(Flûte.)

Ma servitude et ma souffrance,

Je m’affale,

Omphale,

À tes tout petits pieds que lave

Une larme de ton esclave.

(Flûte.)

LE BOSSU

Par ta taille de nymphe, ô petite ! mon bras

T’emporte à travers l’Univers.

Tous les trésors te sont ouverts.

Tu verras !

LE GÉANT

Par ta taille de Cybèle,

Je m’enlace, arbrisseau frêle,

À tes flancs, ma belle,

Plus chers à mes yeux que le monde,

J’embrasse, reine, tes genoux.

LE BOSSU

Inflexible aux pleurs de tes yeux si doux,

Je suis ton maître, ô femme blooonde !

(Basson.)

LE GÉANT

À tes pieds, ton tout petit pied suave,

Que mon amour avec ses larmes lave,

File, file ton esclave.

(Flûte.)

SCÈNE V

LES MÊMES PUIS LA JEUNE FILLE

La flûte et le basson continuent un instant, accompagnant la Jeune Fille, à la cantonade.

LA JEUNE FILLE

Celui que j’aime est beau.

LE BOSSU ET LE GÉANT

C’est moi, moi, c’est bien moi !

LA JEUNE FILLE

Celui que j’aime est brave, au loin répand l’effroi.

Celui que j’aime est militaire !

(Tambour prolongeant l’R. Grande ritournelle.)

LE BOSSU ET LE GÉANT

C’est moi, moi, c’est bien moi !

LE GÉANT

Employé de ministère,

Je fus, avant, militaire,

À la fin de mon congé,

Sous-officier rengagé !

LE BOSSU

Tout le sort de la bataille

A reposé naguère sur ma taille :

Sac au dos, j’ai prêté mon bras viril

Au service subtil

Et même auxiliaire

Du riz, du sel et du pain de la guerre !!!

LE GÉANT

Galonné d’or

Je me pavane,

Et je fais tournoyer ma canne,

Car c’est moi le Tambour-Major !

(Ils marchent tous deux martialement côte à côte ; le Géant lance en l’air sa petite flûte, le Bossu met son contre-basson sur l’épaule. Le Géant finit par arracher et faire tourbillonner le bec de gaz.)

SCÈNE VI

LES MÊMES, LA JEUNE FILLE

LA JEUNE FILLE, à la cantonade

(Opéra-comiquement.)

De ta voix sonore

Mon cœur est charmé ;

J’accours, je t’adore,

Ô mon bien-aimé !

(Entrant et allant d’abord au Géant.)

Mais… ce n’est pas lui que je rêve…

LE BOSSU, empressé

Ce n’est pas lui ! C’est donc ? Achève !

LA JEUNE FILLE

Non ! ou plutôt ce n’est pas eux,

Puisqu’ils sont deux,

Ni l’un ni l’autre de ces deux

Galvaudeux !

(Musique.)

LE GÉANT

Ce dédain me stupéfie.

LE GÉANT ET LE BOSSU

Ce dédain me stupéfie

LE BOSSU, très vite

Je comprends que vous fassiez fi,

Madame, de ce grand bouffi,

Oui ! mais de moi ? Je mets votre amour au défi

De trouver quelqu’un qui, hors moi, le justifie.

LA JEUNE FILLE

Il en est un.

LE GÉANT ET LE BOSSU

Montrez !

LA JEUNE FILLE

Il est absent, je n’ai pas sa photographie

Pour vous révéler ses traits adorés.

Mais regardez : voici qui la remplace !

(Elle déroule un papier.)

LE BOSSU

Quoi ! cette paperasse ?

LE GÉANT, flageolant

Je frémis !

LA JEUNE FILLE

Voici son permis

De chasse !

(Tournant et dansant autour du Géant.)

Voici, mes amis,

Ce que j’ai promis…

(Faisant pirouetter le Bossu autour d’elle.)

Mes amis,

Le permis

D’à qui tout est permis…

Tout lui serait permis

Sans que je me fâchasse

Ni rien lui reprochasse

Ni ne m’effarouchasse…

Son permis

De chasse !

(Après une ritournelle, elle lit :)

« Menton rond,

Visage ovale. »

LE BOSSU

Eh quoi ! C’est là cette beauté rivale

Devant qui nos charmes disparaîtront ?

LE GÉANT

Eh quoi ! c’est là la passion suprême ?

LA JEUNE FILLE

Je l’aime !

(Lisant.)

« Nez ordinaire. »

LE BOSSU

Tout dégénère !

LE GÉANT

Piteux emblème !

LA JEUNE FILLE

Je l’aime !

(Lisant.)

« Bouche ordinaire. »

— Je l’aime !

« Taille ordinaire »…

LE GÉANT ET LE BOSSU

(Pouffant de rire et devenant très entreprenants.)

Par la taille nous différons

De ces mentons ronds.

Nous nous emparons,

Par la taille, des tendrons

Sans préliminaire,

Nous nous emparons

Quand même !

LE BOSSU

Madame, il est un peu vague, le cavalier.

LA JEUNE FILLE

(Les écartant d’un geste et de ces mots :)

« Signe particulier » !

(Très longue ritournelle.)

« Signe particulier » :

Je l’aime ! Je l’aime !

Celui que j’aime est un homme ordinaire !

LE GÉANT, parlé

Coup de tonnerre !

SCÈNE VII

LES MÊMES

La borne s’ouvre : paraît, dans une gloire d’apothéose, l’homme ordinaire, en habit, constellé de décorations

LA JEUNE FILLE

se jette dans ses bras et le tient enlacé ou plus exactement le soutient, car il ressemble autant que possible à un mannequin

LE BOSSU ET LE GÉANT

se retirant des deux côtés de la scène

Par la taille nous différons ;

Nous nous retirons.

Par la taille, l’homme ordinaire,

Tient celle qu’il aime

Quand même !

LA JEUNE FILLE

emportant l’Homme Ordinaire au fond, dans l’apothéose.

Je l’aime !

SCÈNE VIII

LE BOSSU ET LE GÉANT

La scène reste obscure. On entend sonner la petite pendule.

LE BOSSU ET LE GÉANT

s’en allant chacun de leur côté (opposé à celui par où ils sont entrés), la voix se perd dans l’éloignement

La petite pendule

A sonné jusqu’au fond de mon ouïe incrédule

Six heures, six heures du soir !

Je vais arriver à mon ministère

Retardataire.

Ô désespoir !

 

(La pendule achève de sonner.)

 

FIN

GUIGNOL

Extrait de

Les Minutes de Sable Mémorial

I

L’
Autoclète

SCÈNE I

LAUTOCLÈTE

Quand le rideau macabre replia vers le cintre sa grande aile rouge avec un bruit d’éventail, un puits d’ombre s’ouvrit, et bâilla devant nous une gueule de goule. Telles des lucioles, les chandelles de résine portaient prétentieusement leurs yeux aux ongles de leurs mains de gloire, comme des limaces au bout des cornes. Et à cette pensée nous prit un subit frisson, que des marionnettes allaient, par leurs lazzis, dérider nos fronts mornes, car il semblait que sur une telle scène à la verve des acteurs de bois dût applaudir la claque d’os des maxillaires.

Ainsi qu’une araignée qui fauche, l’être vague chargé de rythmer le branle des pantins badins griffa paresseusement de ses doigts longs les fils pendus aux fémurs de sa harpe : et grelotta soudain un galop clair de grêle rebondissant de tuile en tuile.

Et de l’ombre inférieure surgit, des genoux au sommet du gibus, très respectable et digne, M. Achras, vaquant aux soins anodins d’un collectionneur gâtisme. Des cristaux rangés par ordre s’étalent sur les rayons de ses bahuts, et reflètent aux glaces de leurs faces le correct frac noir et la blanche barbe en cerf-volant du rassemblement de leur foule raboteuse. Et de ses lèvres carminées tombent ces mots, exorde de la sanglante tragédie de l’Autoclète :

ACHRAS

Ô mais c’est qué, voyez-vous bien, je n’ai point sujet d’être mécontent de mes polyèdres : ils font des petits toutes les six semaines, c’est pire que des lapins. Et il est bien vrai de dire que les polyèdres réguliers sont les plus fidèles et les plus attachés à leur maître ; sauf que l’icosaèdre s’est révolté ce matin, et que j’ai été forcé, voyez-vous bien, de lui flanquer une gifle sur chacune de ses faces. Et que comme ça c’était compris. Et mon traité, voyez-vous bien, sur les mœurs des polyèdres qui s’avance : n’y a plus que vingt-cinq volumes à faire.

UN LARBIN, entrant

Monsieur, y a z’un bonhomme qui veut parler à monsieur. Il a arraché la sonnette à force de tirer dessus, il a cassé trois chaises en voulant s’asseoir.

(Il lui remet une carte.)

ACHRAS

Qu’est-ce que c’est que ça ? M. Ubu, ancien roi de Pologne et d’Aragon, docteur en pataphysique… Ça n’est point compris du tout. Qu’est-ce qué c’est que ça, la pataphysique ? N’y a point de polyèdres qui s’appellent comme ça. Enfin c’est égal, ça doit être quelqu’un de distingué. Je veux faire acte de bienveillance envers cet étranger en lui montrant mes polyèdres. Faites entrer ce monsieur.

M. UBU, (bedaine, valise, casquette, pépin)

Cornegidouille ! Monsieur, votre boutique est fort pitoyablement installée : on nous a laissé carillonner à la porte pendant plus d’une heure ; et lorsque messieurs vos larbins se sont décidés à nous ouvrir, nous avons aperçu devant nous un orifice tellement minuscule, que nous ne comprenons point encore comment notre gidouille est venue à bout d’y passer.

ACHRAS

Ô mais c’est qué, excusez : je ne m’attendais point à recevoir la visite d’un aussi gros personnage… Sans ça, soyez-sûr qu’on aurait fait élargir la porte. Mais vous excuserez l’embarras d’un vieux collectionneur, qui est en même temps, j’ose le dire, un grand savant.

M. UBU

Ceci vous plaît à dire, monsieur, mais vous parlez à un grand pataphysicien.

ACHRAS

Pardon, monsieur, vous dites ?…

M. UBU

Pataphysicien. La pataphysique est une science que nous avons inventée, et dont le besoin se faisait généralement sentir.

ACHRAS

Ô mais, c’est qué, si vous êtes un grand inventeur, nous nous entendrons, voyez-vous bien ; car entre grands hommes…

M. UBU

Soyez plus modeste, monsieur ! Je ne vois d’ailleurs ici de grand homme que moi. Mais puisque vous y tenez, je condescends à vous faire un grand honneur. Vous saurez que votre maison nous convient et que nous avons résolu de nous y installer.

ACHRAS

Ô mais, c’est qué, voyez-vous bien…

M. UBU

Je vous dispense des remerciements. – Ah ! à propos, j’oubliais : comme il n’est point juste que le père soit séparé de ses enfants, nous serons incessamment rejoint par notre famille : Mme Ubu, nos fils Ubu et nos filles Ubu. Ce sont des gens fort sobres et fort bien élevés.

ACHRAS

Ô mais, c’est qué, voyez bien, je crains de…

M. UBU

Nous comprenons. Vous craignez de nous gêner. Aussi bien ne tolérerons-nous plus votre présence ici qu’à titre gracieux. De plus, vous allez aller chercher nos trois caisses de bagages que nous avons omises dans votre vestibule. N’oubliez pas non plus de dire à votre cuisinière qu’elle a l’habitude – nous le savons par notre science en pataphysique – de servir la soupe trop salée et le rôti beaucoup trop cuit. Nous ne les aimons point ainsi. Ce n’est pas que nous ne puissions faire surgir de terre les mets les plus exquis, mais ce sont vos procédés, monsieur, qui nous indignent !

ACHRAS

Ô mais, c’est qué – y a point d’idée du tout de s’installer comme ça chez les gens. C’est une imposture manifeste…

M. UBU

Une posture magnifique ! Parfaitement, monsieur : vous avez dit vrai une fois en votre vie.

(Exit Achras.)

M. UBU

Avons-nous raison d’agir ainsi ? Cornegidouille, de par notre chandelle verte, nous allons prendre conseil de notre Conscience. Elle est là, dans cette valise, toute couverte de toiles d’araignée. On voit bien qu’elle ne nous sert pas souvent.

(Il ouvre la valise. Sort la Conscience sous les espèces d’un grand bonhomme en chemise.)

LA CONSCIENCE

(Elle a la voix de Bahis, comme M. Ubu celle de Macroton)

Monsieur, et ainsi de suite, veuillez prendre quelques notes.

M. UBU

Monsieur, pardon ! Nous n’aimons point à écrire, quoique nous ne doutions pas que vous ne deviez nous dire des choses fort intéressantes. Et, à ce propos, je vous demanderai pourquoi vous avez le toupet de paraître devant nous en chemise ?

LA CONSCIENCE

Monsieur, et ainsi de suite, la Conscience, comme la Vérité, ne porte habituellement pas de chemise ; si j’en ai arboré une, c’est par respect pour l’auguste assistance.

M. UBU

Ah ! çà, monsieur ou madame ma Conscience, vous faites bien du tapage. Répondez plutôt à cette question : ferai-je bien de tuer M. Achras, qui a osé venir m’insulter dans ma propre maison ?

LA CONSCIENCE

Monsieur, et ainsi de suite, il est indigne d’un homme civilisé de rendre le mal pour le bien. M. Achras vous a hébergé ; M. Achras vous a ouvert ses bras et sa collection de polyèdres ; M. Achras, et ainsi de suite, est un fort brave homme, bien inoffensif ; ce serait une lâcheté, et ainsi de suite, de tuer un pauvre vieux incapable de se défendre.

M. UBU

Cornegidouille ! Monsieur ma Conscience, êtes-vous sûr qu’il ne puisse se défendre ?

LA CONSCIENCE

Absolument, monsieur ; aussi serait-il bien lâche de l’assassiner.

M. UBU

Merci, monsieur, nous n’avons plus besoin de vous. Nous tuerons M. Achras, puisqu’il n’y a pas de danger, et nous vous consulterons plus souvent, car vous savez donner de meilleurs conseils que nous ne l’aurions cru. Dans la valise !

(Il la renferme.)

LA CONSCIENCE

Dans ce cas, monsieur, je crois que nous pouvons, et ainsi de suite, en rester là pour aujourd’hui.

 

Le gnome harpiste sembla traîner ses ongles lourds sur un gong de tôle ; et des hauteurs sifflantes du si retomba au-dessous de l’ut caverneux le frémissement des cordes. Lentes, lentes, d’un mouvement invisible, rampaient visqueusement sur la scène sans plancher et précédaient Achras saluant d’effroi les trois caisses badigeonnées de sang de bœuf, les trois caisses de bagages de M. Ubu, juxtaposées et coalescentes comme les huîtres cramponnées à la même roche. Et soudain les trois, d’un hoquet convulsif bâillèrent, et la trinité hirsute des Palotins jaillit en un élan phallique.

Barbus de blanc, de roux et de noir, coiffés à la phrygienne de merdoie, serrés en des justaucorps versicolores, ils agitent leurs bras placides, qui traversent en croix leur tronc annelé de chenille. Ut ré do la, ré sol sol fa, soupire doucement la harpe cliquetante ; et les cordes d’acier se font douces, comme pour attirer les serpents hors des antres, les sons sourds et ouatés des flûtes de bambou. Ut ré do si, si la la sol ; et avec la légèreté circonspecte d’un hibou sautant d’un panier, les trois êtres posent au sol irréel leurs trois tronçons informes barbus de noir, de roux et de blanc ; cependant que leurs trois caisses, vides de ces trois perles, rabattent en un grand geste d’ennui et de regret leurs trois mâchoires d’huîtres.

Et le navré Achras regarde horrifié les apprêts paternes du paternel M. Ubu, qui graisse avec des précautions infinies un joli pal nickelé, portatif comme une canne à pêche, que les esprits dociles à sa science en pataphysique ont fait germer de terre ainsi qu’une lance de glaïeul. Et, dans sa bonté, il déplore de n’avoir point expérimenté – pour épargner toute douleur à son bien-aimé ami Achras – l’acuité dudit pal sur de simples larbins.

Sol fa sol la sol, fa mi ré ut, ut ut. Une chaise percée se place d’elle-même, pour le plus grand confort du désiré patient, au-dessus du pal. Et les Palotins, plissant en gracieux sourires leurs museaux léporides, invitent, courtois, M. Achras à s’asseoir.

Malgré la gravité de son âge, l’artificieux Achras élude les menaces faites à son séant : plantant au sol la poire de son crâne, il montre au ciel le fond de ce vêtement ingénieux que les Gaulois appelèrent braies. Mais tel qu’un mignon Henri III jouant au bilboquet, de sa main herculéenne Ubu lance au zénith la victime de sa basse férocité, que de peur de chute le pal prévenant reçoit en posture correcte.

Et pendant qu’échassier unijambiste, l’empalé tourne en sens divers, en une inconscience de radiomètre, et vire-vire dardant ses yeux glauques, les trois Palotins, barbus de roux, de blanc et de noir, dansent une ronde à l’ombre de sa silhouette cristallisée d’X.

Sol fa sol la sol, fa mi ré ut, ut, ut, si do ré mi, mi, ré mi, fa ré , ravis, en leur cerveau obtus, d’avoir introduit un pal lancéolé en la dernière figure des « lanciers », leur danse chère. Et ils dressent comme des antennes leurs oreilles diaboliques et frétillantes.

Impassible toujours et monotone, grave comme un singe qui cherche poux en tête, le harpiste fait tomber de ses cordes chevelues les notes qui crépitent. Et tout à coup, à leur bruissement clair se mêle le strident bruit d’éventail de la grande aile rouge du rideau qui se déploie.

Et les chandelles de résine pleurent des larmes qui grésillent ; et dans leur fumée d’encens regardent de leurs yeux troubles monter l’âme badine du navré Achras.

II

Phonographe

SCÈNE II

La sirène minérale tient son bien-aimé par la tête, comme un page d’acier serre une robe. Le livre se ferme pour écraser les mouches, 8 nimbés de gaze, abat-jour de lampes charbonnées. Elle plaque ses mains estropiées d’un geste brusque sur la droite et la gauche de la tête de son amant passager, et elle ne le blesse point, la vieille amoureuse, ni ses griffes ne l’écorchent : comme au vent d’hiver les bouts de branches sèches, le temps les a déclouées de son souffle froid. Ses doigts ont roulé sur le sol en jeu de quilles ; paralysés, organes rudimentaires, ils ont disparu ; et comme aux chevaux depuis le déluge, un seul os coiffé d’un seul ongle. Elle ne le blesse point, la vieille amoureuse, ni ses griffes ne l’écorchent : son doigt unique, col de fémur dont un fourmilier a lapé la moelle, greffe son érection cordée aux tragus de l’écouteur. Sabot de cheval, bec d’éguisier, piaffe et farfouille aux tragus qui, pour le métal instillé, t’encorbellent cinq minutes : tes bourdonnements s’étouffent au cérumen dont tu t’es oint depuis des âges, copulant avec tout venant. Et les deux noires sangsues pendent aux oreilles de l’écouteur.

Ainsi elle le tient bien en face, la sirène minérale ; et il doit voir ses yeux qui, si nous les voyions, nous paraîtraient… – Au-dessous d’un plafond vitré, dans une gare… Noires monères mobiles et cahotées, se creusent et cillent les orbites de la sirène minérale. Il doit voir ses yeux et la voir toute, sa tête de chaux blanche et si froide et ses deux uniques bras de poulpe noirs et si froids. Ô le chant des stalactites de cuivre appendues à son palais, et le bruit de fer rouillé du maxillaire inférieur qui se déclenche ! Ô entendre le chant sublime de l’argonaute de porcelaine, que des déménageurs trop pressés ont laissée emplie de rouleaux fêlés de cordes de piano. La mandibule s’abaisse et se relève comme une touche, mais empêtre ses dents cassées au bris des cordes et des marteaux :

 

« Ô ma tête, ma tête, ma tête – Toute blanche sous le ciel de soie ! – Ils ont pris ma tête, ma tête – Et l’ont mise dans une boîte à thé !

 

» Ô la canicule des laques ! – Le caramel de mes bras flasques – Qui montent, montent hors des draps moites. – Ô me plonger dans la chair fraîche !

 

» Ô ma tête, ma tête, ma tête ! – Sois mon oreiller dans ma boîte. – Dedans. – Mets ta chair fraîche pour mes dents. – Ma tête, hibou économe. – A grappillé de la chair d’homme. – Et l’a mise dans une boîte à thé. »

 

La vieille sirène tombée au fond d’un lac pétrificateur, le chant des vieilles sirènes que la cristallisation paralyse, éclate et s’embrase comme un peu de poudre au contact des deux charbons de cornue qui brûlent de notes lumineuses les tympans de l’écouteur. L’inanimé froid se réchauffe et redevient mobile au contact de la chaude cervelle, à travers les oreilles percées de clous. Voici que les paroles se dégèlent par les airs de la mer boréale. La vieille sirène n’était qu’en léthargie, pas tout à fait morte, car la mort se prouve à la rigueur sanglée des maxillaires. Lève-toi, abaisse-toi, mandibule, et fais des croix de ton bâton de chef d’orchestre. Bien que tu sois femme, je vois sur le mur l’ombre de ta barbe, comme un arbre miré dans l’eau, comme un lichen sur une pierre, ou plutôt comme un varech soudé à la bâillante mandibule inférieure de la nacre d’une huître perlière. Chantez, stalactites de cuivre, dans les cavernes sous-marines, rouillez vos cordes d’acier au sel de la mer. Chantez toujours, pour que celui qui vous écoute ne se détourne pas. Mais il ne se détournera pas : la sirène minérale tient son bien-aimé par la tête comme un page d’acier serre une robe.

III

L’Art et la Science

SCÈNE I

Des hommes feuille-morte groupent autour d’un falot leur phalange de phalènes. BARBAPOUX coryphée chante :

HYMNE

Roule dans le gouffre, trône de Silène ! Roule dans le gouffre, autel de Bacchus ! Plonge dans le gouffre, maison de Diogène ! Sacrilèges ouvriers, dans l’humide et le noir jetons les symboles de la philosophie et des dieux antiques. Sous nos mains magiques, l’humide et le noir s’épandent en libations qui fécondent la terre. Et grâce à nous seuls le blé germe et vit comme dans l’oubli des siècles par les champs des Pharaons.

Et, par notre art sans parèdre, l’Immonde est glorifié. Portons les vases qui puisent de nos mains artistes. Identifiés à notre Œuvre, plongeons-y jusqu’à nos genoux. Les flots de l’humide et du noir déferlent sur nos cnémides. Les vapeurs de l’abîme, brune tête de démon, s’élèvent. Mais d’en haut sur nous pleure joyeuse la lumière ; et dans notre ciel est un nimbe.

SCÈNE II

UBU

La sphère est la forme parfaite. Le soleil est l’astre parfait. En nous rien n’est si parfait que la tête, toujours vers le soleil levée, et tendant vers sa forme ; sinon l’œil, miroir de cet astre et semblable à lui.

La sphère est la forme des anges. À l’homme n’est donné que d’être ange incomplet. Plus parfait que le cyclindre, moins parfait que la sphère, du Tonneau radie le corps hyper-physique. Nous, son isomorphe, sommes beau.

L’homme ébloui s’incline devant notre Beauté, reflet inconscient de notre âme de Sage. Et tous doivent à nos genoux, respectueux, brûler l’encens. Mais des gnomes plongés dans des gouffres sans nom blasphèment notre Image, en souillant le symbole dans l’humide et le noir. Jaloux de notre forme auguste, vengeons-nous, privant de leur salaire ces ouvriers que nul ne voudra désormais voir exercer leur art. Car dans notre Science nous leur substituerons les grands Serpents d’Airain que nous avons créés, Avaleurs de l’immonde ;

Qui frémissants se plongent avec des hoquets rauques, par les antres étroits où la lumière meurt ; et revenus au jour, comme le cormoran esclave du pêcheur, dégorgent leur butin de leur gueule béante.

SCÈNE III

BARBAPOUX, Mme UBU

BARBAPOUX. – Ô suis-moi dans ces lieux, où sur les murs blanchis des paumes ont gravé pour chasser les esprits de brunis pentagrammes ; viens dans cet atelier où j’exerçai mon art ; aux dalles de tombeau, où le crâne se creuse avec ses deux fémurs ; qui nous promet l’oubli, le silence et l’oubli ; où la rouille qui ronge a rampé sur les murs et souillé les grimoires !

À l’insu du seigneur de ce manoir antique, du très bénin Achras, notre amour en ces lieux où sur les murs se gravent de brunis pentagrammes, vient chercher un asile. Et je t’offre mon cœur et je te tends ma main, où tu mettras ta main et ce qu’à ton époux tu volas de Phynance.

 

Voix d’UBU en dehors, perdue dans l’éloignement

Qui parle de Phynance ? De par notre gidouille auguste et tubiforme ? Nous n’en avons que faire, car nous avons ravi sa phynance à l’aimable et très courtois Achras ; nous l’empalâmes et nous prîmes sa maison ; et dans cette maison nous cherchons maintenant, poussé par nos remords, où nous pourrions lui rendre la part matérielle et vulgaire de ce que nous lui avons pris, savoir, de son repas.

 

VOIX AIGRELETTES (encore plus éloignées)

Éclairez, frères, la route de notre maître, gros pèlerin. Nous le suivons joyeux sans doute : dans de grandes caisses en fer-blanc empilés la semaine entière, c’est le dimanche seulement qu’on peut respirer le libre air. Palefreniers des Serpents d’Airain, c’est nous les Pa c’est nous les Pa, c’est nous les Palotins.

Mme UBU

C’est M. Ubu, je suis perdue !

BARBAPOUX

Par le guichet en as de carreau, je vois au loin ses cornes qui fulgurent. Où me cacher ?

Voix d’UBU

Kérubs du Tonneau suprême, illuminez-nous dans notre exode vers ces lieux où nous ne prîmes point encore siège. Herdanpo, Mousched-Gogh, Quatre-zoneilles, éclairez ici !

BARBAPOUX

Plongeons dans ces souterrains glauques.

Mme UBU

Y penses-tu, mon doux enfant ? Tu vas te tuer.

BARBAPOUX

Me tuer ? Par Gog et Magog, on vit, on respire là-dedans. C’est là-dedans que je travaille. Une, deux, houp !

SCÈNE IV

UN ÊTRE (long et maigre, émergeant comme un ver au moment où Barbapoux plonge)

Ouf ! quel choc ! mon crâne en bourdonne !

BARBAPOUX

Comme un tonneau vide.

L’ÊTRE

Le vôtre ne bourdonne pas ?

BARBAPOUX

Aucunement.

L’ÊTRE

Comme un pot fêlé. J’y ai l’œil.

BARBAPOUX

Plutôt l’air d’un œil au fond d’un pot de chambre.

L’ÊTRE

J’ai en effet l’honneur d’être la Conscience de M. Ubu.

BARBAPOUX

C’est lui qui a précipité dans ce trou votre immatérielle personne ?

L’ÊTRE

Je l’ai mérité, je l’ai tourmenté, il m’a puni.

Mme UBU

Pauvre jeune homme…

VOIX DES PALOTINS, très rapprochées

L’oreille au vent, en rangs pressés, on marche d’une allure guerrière, et les gens qui nous voient passer nous prennent pour des militaires…

BARBAPOUX

C’est pourquoi tu vas rentrer, et moi aussi, et Mme Ubu aussi !

(Ils descendent.)

LES PALOTINS (derrière la porte)

C’est nous les Palotins ! Nous boulottons par une charnière, nous pissons par un robinet, et nous respirons l’atmosphère au moyen d’un tube coudé ! C’est nous les Palotins !

UBU

Entrez, cornegidouille !

SCÈNE V

LES PALOTINS, portant des torches vertes

UBU

(Sans dire un mot, il prend siège ; tout s’effondre ; il ressort en vertu du principe d’Archimède. Alors très simple et digne)

Les Serpents d’Airain ne fonctionnent donc point ? Répondez, ou je vous vais décerveler.

SCÈNE VI

LES MÊMES

BARBAPOUX, montrant sa tête

Ils ne marchent point, ils sont arrêtés. C’est comme votre machine à décerveler, une sale boutique, je ne la crains guère. Vous voyez bien que les tonneaux valent mieux que toute l’herpétologie ahénéenne. En tombant et en ressortant, vous avez fait plus de la moitié de l’ouvrage.

UBU

De par ma chandelle verte, je te vais arracher les yeux, tonneau, citrouille, rebut de l’humanité. Décervelez, coupez les oreilles !

(Il le renfonce.)

SCÈNE VII

(Apothéose)

UBU, établi sur sa base. LES PALOTINS, l’illuminent

Hymne des Palotins

Brûlez, torches de mort ! Pleurez de vos yeux verts ! Ce que l’homme dévore, il lui donne la vie et l’unit à son corps. Ce qu’il rend à la terre, il le rend à la nuit. Pleurez, torches de mort !

Il le jette en des gouffres ainsi qu’en un Tartare, par des chemins tortus où la hâtive chute sonne des tintamarres. Ô chute dans la nuit, dans l’humide et le noir ! Le nimbe de clarté qui brillait sur la nuit, le corps de l’assassin comme un écran le bouche. Pleurez, torches de mort, pleurez de vos yeux verts !

 

FIN

LES SILÈNES

Fragments de la comédie de Christian Grabbe
Scherz, Satire, Ironie und Tiefere Bedeutung
Traduit par Alfred Jarry

PERSONNAGES

LE DIABLE.

QUATRE NATURALISTES.

LE MARGRAVE TUAL.

DU VAL.

MORT-AUX-RATS.

LE MAÎTRE D’ÉCOLE.

MOUROC.

THÉOPHILOT.

GRABBE.

LIDDY.

*

CLAIR ET CHAUD JOUR D’ÉTÉ

LE DIABLE, UN NATURALISTE

LE DIABLE est assis sur un tertre et gèle

LE DIABLE

Fait froid, froid, en enfer il fait plus chaud ! Ma satirique grand’mère m’a, à la vérité – sept étant le plus fréquent nombre de la Bible – mis sept petites chemises de fourrures, sept petits manteaux de fourrure et sept petites casquettes de fourrure, mais fait froid, froid ! Dieu m’emporte, il fait très froid ! Si je pouvais seulement voler du bois ou allumer une forêt, allumer une forêt ! Tous les anges ! serait tout de même drôle, si le diable devait périr gelé ! Voler bois, allumer forêt, allumer, voler.

(Il gèle.)

UN NATURALISTE entre, botanisant

Vraiment, il se trouve dans cette contrée de rares végétaux ; Linné, Jussieu. Seigneur Christ, qui est couché ici sur la terre ? Un homme mort, et, comme on le voit clairement, gelé ! Eh bien, c’est tout de même étonnant ! Un miracle, s’il y avait ce qu’on pût appeler des miracles ! Nous sommes aujourd’hui le 2 août, le soleil est flambant au ciel, c’est le jour le plus chaud que j’aie vécu, et cet homme ose, a le toupet, contre toutes les règles et observations des hommes sages, de geler ! Non, c’est impossible, absolument impossible ! Je vais mettre mes lunettes !

(Il met ses lunettes.)

Étonnant, étonnant ! J’ai mis mes lunettes, et le gaillard n’en est pas moins gelé ! Au plus haut point étonnant ! Je vais le porter à mes collègues.

(Il empoigne le Diable par le collet et l’entraîne avec soi.)

**

SALLE DANS LE CHÂTEAU

Le diable est étendu sur la table, et les QUATRE NATURALISTES debout autour de lui

PREMIER NATURALISTE

Vous m’accordez, messieurs, que l’affaire de ce cadavre est un cas entortillé ?

DEUXIÈME NATURALISTE

Si l’on veut ! Il est seulement fâcheux que ses vêtements de fourrure soient si labyrinthiquement noués, que même Cook, qui a fait le tour du monde, ne pourrait les déboutonner.

PREMIER NATURALISTE

Vous m’accordez que c’est un homme ?

TROISIÈME NATURALISTE

Certainement ! il a cinq doigts et pas de queue.

QUATRIÈME NATURALISTE

Voici seulement la question à résoudre, quelle espèce d’homme c’est.

PREMIER NATURALISTE

Parfaitement ! Mais comme on ne peut se mettre à la besogne avec trop de précautions, quoi qu’il en soit encore grand jour, je propose pourtant qu’on allume encore en outre une lumière.

TROISIÈME NATURALISTE

Très juste, monsieur mon collègue !

(Ils allument une lumière et la placent près du Diable sur la table.)

PREMIER NATURALISTE

(Après que tous quatre ont considéré le Diable avec l’attention la plus soutenue)

Messieurs, je pense maintenant, au sujet de ce cadavre énigmatique, y voir clair, et j’espère que je ne me trompe pas. Remarquez ce nez à l’envers, cette gueule large et lippue, – remarquez, dis-je, cet inimitable trait de grossièreté divine, qui est moulé sur toute la face, et vous ne douterez plus que vous voyiez étendu devant vous un de nos actuels critiques, et à coup sûr un authentique.

DEUXIÈME NATURALISTE

Cher collègue, je ne puis si pleinement partager votre avis, au reste extraordinairement sagace. À ne point mentionner, que nos critiques d’aujourd’hui, surtout les critiques de théâtre, sont plus naïfs que grossiers, de plus je ne flaire dans cette figure morte pas un des caractères qu’il vous plaît de nous énumérer. Je garantis au contraire totalement qu’il y a quelque chose d’une joliesse de jeune fille là-dedans ! Les sourcils touffus, surplombants, indiquent cette délicate pudeur féminine, qui s’efforce de cacher même ses regards, et le nez, que vous appelez à l’envers, semble bien plutôt s’être détourné par courtoisie, pour laisser au languissant amant une plus grande place au baiser. C’en est assez, si tout ne me trompe pas, cet être humain gelé est la fille d’un pasteur.

TROISIÈME NATURALISTE

Je dois avouer, monsieur, qu’il y a quelque chose de hasardé dans votre hypothèse. Moi, je présume que c’est le Diable.

PREMIER ET DEUXIÈME NATURALISTE

C’est ab initio impossible, car le Diable ne s’adapte point à notre système !

QUATRIÈME NATURALISTE

Ne vous querellez point, mes estimables collègues ! À présent je vais vous dire mon avis, et je parie que vous serez aussitôt du même. Considérez l’énorme laideur que nous hurle en plein chaque mine de cette figure, et vous êtes à coup sûr contraints de me concéder qu’une telle caricature ne saurait du tout exister, s’il n’y avait point de femme de lettres allemande.

LES TROIS AUTRES NATURALISTES

Oui, c’est une femme de lettres allemande ; nous cédons à la force de vos arguments.

QUATRIÈME NATURALISTE

Je vous remercie, mes collègues !

Mais qu’est-ce là ? Voyez-vous comme la morte, depuis que nous lui avons placé la lumière brûlante devant le nez, commence à se mouvoir ? Maintenant elle trésaille des doigts, maintenant elle hoche la tête, elle ouvre les yeux, elle est vivante !

LE DIABLE, se dressant sur la table

Où suis-je ? Hou, je gèle toujours ! (Aux Naturalistes.) Je vous prie, messieurs, fermez donc là-bas les deux fenêtres, je ne puis supporter le courant d’air !

PREMIER NATURALISTE, fermant la fenêtre

Vous avez assurément un poumon faible !

LE DIABLE, descendant de la table

Pas toujours ! Si je suis assis dans un poêle bien bourré de feu, non !

DEUXIÈME NATURALISTE

Comment ! Vous vous asseyez dans un poêle bien bourré de feu ?

LE DIABLE

Oui, j’ai l’habitude de m’asseoir quelquefois là-dedans !

TROISIÈME NATURALISTE

Remarquable habitude !

(Il le note.)

QUATRIÈME NATURALISTE

Pas vrai, madame, vous êtes une femme de lettres ?

LE DIABLE

Femme de lettres ? Qu’est-ce que cela veut dire ? De telles femmes, le Diable les tourmente, mais Dieu préserve le Diable, qu’elles fussent le Diable lui-même !

TOUS LES NATURALISTES

Quoi ? Mais alors c’est le Diable ? le Diable !

(Ils veulent s’enfuir.)

LE DIABLE, à part

Ah ! à présent je peux pour un coup mentir à cœur joie ! (Haut.) Messieurs ! messieurs ! Où courez-vous ? calmez-vous ! Vous n’allez pas prendre la fuite devant un badinage que je fais avec mon nom ?

(Les Naturalistes reviennent.)

Je m’appelle Diable, mais je ne le suis véritablement pas !

PREMIER NATURALISTE

À qui donc avons-nous l’honneur de parler ?

LE DIABLE

À Théophile-Chrétien Diable, chanoine du petit service ducal de…, membre honoraire d’une société pour l’encouragement du christianisme sous les Juifs, et chevalier de l’ordre pontifical du mérite civil, qui m’a récemment, au moyen âge, été conféré par le pape, pour avoir maintenu la populace dans une crainte durable.

QUATRIÈME NATURALISTE

Alors vous devez déjà avoir atteint un âge important ?

LE DIABLE

Vous vous trompez : je n’ai que onze ans.

PREMIER NATURALISTE, au deuxième

C’est le plus grand sac à mensonges que j’aie jamais vu !

DEUXIÈME NATURALISTE, au troisième

Alors il plaira beaucoup aux dames.

(Le Diable s’est toujours rapproché davantage de la lumière et a involontairement plongé le doigt dans la flamme.)

PREMIER NATURALISTE

Seigneur Dieu ! Que faites-vous, monsieur le chanoine ? Vous mettez votre doigt dans la lumière ?

LE DIABLE, déconcerté, retirant son doigt

Je… j’aime, à mettre mon doigt dans la lumière !

TROISIÈME NATURALISTE

Étrange passion !

(Il le note.)

***

LA SALLE DANS LE CHÂTEAU

LE MARGRAVE TUAL, LE DIABLE
ENTRE LE MARGRAVE TUAL

LE MARGRAVE

La Liddy est un superbe animal et me plaît fort. Je veux l’épouser ou la poignarder.

LE DIABLE, s’avançant, à part

Homme estimable ! (Haut.) Le margrave Bétail, si je ne me trompe ?

LE MARGRAVE

Le margrave Tual, si vous ne voulez des coups de bâton.

LE DIABLE

Votre Grâce est férue de la jeune baronne ?

LE MARGRAVE, gémissant

Outre mesure !

LE DIABLE

Je vous la procure.

LE MARGRAVE

Comment ?

LE DIABLE

Mais à conditions.

LE MARGRAVE

Stipulez ce qu’il vous plaît.

LE DIABLE

D’abord, il faut que vous fassiez étudier à votre fils aîné la philosophie.

LE MARGRAVE

Bon.

LE DIABLE

En second lieu, que vous mettiez à mort treize compagnons tailleurs.

LE MARGRAVE

Te moques-tu de moi, coquin ? Qu’est-ce que ces prétentions extravagantes ? Mettre à mort treize compagnons tailleurs ! Pourquoi précisément des compagnons tailleurs ?

LE DIABLE

Parce que ce sont les plus innocents.

LE MARGRAVE

C’est une raison ! Mais treize ! Quelle multitude ! Non, je veux bien à la rigueur en mettre en pièces sept, mais pas un de plus.

LE DIABLE, offensé

Pensez-vous que je me laisse marchander comme un Juif ?

(Il veut sortir.)

LE MARGRAVE

Écoutez, monsieur, j’en égorgerai neuf, onze, même douze ; laissez-moi seulement le treizième ; ça dépasserait la juste douzaine !

LE DIABLE

Soit, je me contente du chiffre, si tout au moins, pour le treizième, vous voulez bien lui casser quelques côtes.

LE MARGRAVE

Oh ! pour une paire de méchantes côtes, cela m’est indifférent. Mais… Mais…

LE DIABLE

Encore un mais ?

LE MARGRAVE

Oui, voyez-vous ! J’ai un habit neuf et un neuf gilet blanc, et ils seront bien salis par ce massacre !

LE DIABLE

C’est moins que rien ! Vous n’avez qu’à mettre une serviette devant vous !

LE MARGRAVE

Le vautour m’emporte, c’est vrai ! Je mettrai une serviette devant moi !

LE DIABLE

Et demain je vous attends auprès de la maisonnette de la forêt, à Schallbrunn ; alors vous dénouerez votre serviette et prendrez la baronne dans vos bras.

LE MARGRAVE

Hohoho ! Pour cela, je n’aurai pas besoin de serviette !

(Il sort.)

****

DU VAL, LE DIABLE, LA SALLE DANS LE CHÂTEAU

DU VAL ENTRE, MONOLOGUANT

DU VAL

Ma noce approche ! Ma fiancée est spirituelle, belle et noble. Mais j’ai 12.000 écus de dettes, et elle est trop prévoyante pour me mettre en mains un tel capital avant le reste. Je voudrais qu’elle fût au haut du Bructère et avoir son sac sur le dos !

LE DIABLE, s’avançant, à part

Encore un homme estimable ! (Haut.) Votre serviteur, monsieur Du Val ! Comment va ?

DU VAL

Mal, monsieur le chanoine !

LE DIABLE

Que dois-je vous payer pour votre fiancée ?

DU VAL, en colère

Monsieur, vous… !

LE DIABLE

Je suis passionné collectionneur de hannetons célibataires, d’aubergistes gras et de jeunes fiancées, et ne lésinerai pas sur le prix !

DU VAL

Tiens, tiens ! Collectionneur ! Ne pas lésiner ! Que m’offrez-vous pour Liddy ? Elle est extraordinairement belle.

LE DIABLE

Pour sa beauté, je donne 2.000 écus en monnaie conventionnelle.

DU VAL

Elle a de l’intelligence.

LE DIABLE

Je la paye donc 5 sous, 2 liards de moins, car c’est chez une jeune fille une tare.

DU VAL

Elle a la main fine et blanche.

LE DIABLE

Cela rend les soufflets doux : pour cela, je paye 7.000 écus d’or.

DU VAL

Elle est encore innocente.

LE DIABLE, se renfrognant

Heu, innocence par-ci, innocence par-là, je ne vous donne pour cela que 3 sous, 1 liard en cuivre.

DU VAL

Mais Liddy a aussi de la sensibilité, de l’imagination.

LE DIABLE

La sensibilité gâte le teint, l’imagination fait des cernes bleus autour des yeux, et de la mauvaise soupe. Pour tout ce bazar, je donne par ironie une pièce de trois centimes.

DU VAL

Vous avez un goût assez difficile.

LE DIABLE

Pour bien finir, je vous paye, pour que vous vous taisiez sur les qualités morales de la baronne, qu’il m’est malsain d’entendre, encore 11.000 écus en ducats cordonnés de Hollande, et je vous demande si mes offres vous paraissent acceptables.

DU VAL

Tout cela fait, en tout ?

LE DIABLE, comptant sur ses doigts

Pour la beauté, 2.000 écus en monnaie conventionnelle ;

Pour l’innocence, 3 sous, 1 liard en cuivre ;

Pour la main blanche, 7.000 écus en or ;

Pour la sensibilité et l’imagination, une pièce de 3 centimes, par ironie ;

Pour le silence qui sera gardé sur ses qualités morales, 11.000 écus en ducats cordonnés de Hollande, cela fait ensemble 20.000 écus, 3 sous, 4 liards. J’en déduis 5 sous, 2 liards pour l’intelligence. Restent 19.999 écus, 18 sous, 2 liards.

DU VAL

Tope, monsieur le collectionneur de fiancées et hannetons ! Quand toucherai-je l’argent ?

LE DIABLE

Sur-le-champ ! Jurez-moi en échange d’attirer la Liddy demain dans la petite maison du bois de Schallbrunn, d’empêcher ses domestiques de l’accompagner, et de ne pas vous enquérir de ceux qui là-bas raviront la jeune fille.

DU VAL

Je m’y engage, sauf à attirer moi-même la baronne à Schallbrunn, parce qu’on trouverait cela suspect de ma part. Je vous conseille de décider l’esthète Mort-aux-Rats à proposer à Liddy une promenade de ce côté, il lit beaucoup les néo-romantiques et délire presque dans la maisonnette.

LE DIABLE

Je vais essayer cela avec lui. Mais pour cette restriction vous trouverez bon que j’acquitte la moitié de ma dette en papier-monnaie autrichien.

DU VAL

Hé, monsieur, vous êtes un damné avare !

LE DIABLE, flatté et réjoui

Oh, je vous prie, vous me faites rougir ! Je suis bien volontiers damné, bien volontiers avare, furieusement volontiers avare, mais pas encore assez, bien loin de là !

(Il sort avec Du Val.)

*****

LA CHAMBRE DE MORT-AUX-RATS

MORT-AUX-RATS, LE DIABLE

MORT-AUX-RATS

(Est assis à une table, et veut composer)

Hélas, les pensées ! les rimes sont là, mais les pensées les pensées ! Je m’assieds là, je bois du café, je mâche des plumes, j’écris, je biffe, et je ne peux trouver aucune pensée, aucune pensée ! Ah ! comment saisir cela ? Halte, halte ! Quelle idée me vient ? Somptueux, divin ! C’est précisément sur cette pensée que je ne puis trouver de pensées, que je vais faire un sonnet, et vraisemblablement cette pensée sur le manque de pensée est la plus géniale pensée qui pouvait s’offrir à moi. Je vais incontinent sur ce sujet, que je ne puis composer, composer un poème. Que piquant, qu’original ! (Il court devant la glace.) D’honneur, j’ai bien l’air génial ! (Il s’assied à une table.) Maintenant, je commence !

(Il écrit.)

 

Sonnet

J’étais assis à ma table et mâchais ma plume,

Ainsi que –

 

Qu’est-ce qui est assis maintenant dans tout l’univers, avec le même air que j’ai, si je mâche ma plume ? D’où tirerai-je une heureuse image ? Je vais sauter à cette fenêtre et voir si je n’aperçois rien qui me ressemble !

(Il ouvre la fenêtre et regarde dans le vide.)

Là-bas est accroupi un jeune homme contre le mur, en train de… Non, ça ne ressemble pas ! Mais là, sur le banc de pierre, est assis un vieux mendiant, et il mord dans un morceau de pain dur. Non, ce serait trop trivial, trop ordinaire !

(Il ferme la fenêtre et marche par la chambre.)

Hem, hem ! Rien ne me convient donc ? Je vais une bonne fois énumérer tout ce qui mâche. Un chat mâche, un putois mâche, un lion. Halte ! un lion ! Que mâche un lion ? Il mâche ou un mouton, ou un bœuf, ou une chèvre, ou un cheval. Halte ! un cheval ! Ce qu’au cheval est la crinière, les barbes le sont à une plume, et ainsi les deux paraissent assez analogues. (Poussant des cris de joie.) Triomphe.

C’est bien l’image ! Hardi, neuf, caldéronien !

 

J’étais assis à ma table, et mâchais ma plume,

Ainsi que le lion, quand l’aube blanchit d’effroi,

Mâche le cheval, sa plume rapide…

 

(Il lit ces deux vers encore une fois à voix haute et claque de la langue, comme ravi de leur goût.)

Non, non ! une telle métaphore, il n’y en a pas ! J’ai peur devant ma propre puissance poétique ! (Humant confortablement une tasse de café.) Le cheval une plume de lion ! et l’épithète « rapide » ! Que c’est frappant ! Quelle plume pourrait être plus rapide que le cheval ? Et les mots : « Quand l’aube blanchit d’effroi », que purement homériques ! Ils ne conviennent pas ici, mais ils rendent l’image indépendante, ils en font une épopée en petit ! Oh, il faut que je coure encore devant la glace ! (S’y contemplant.) Par Dieu, visage au plus haut point génial ! Il est vrai que le nez est un peu colossal, mais c’est de situation ! Ex ungue leonem, au nez on reconnaît le génie !

(Le Diable entre.)

LE DIABLE

Bonjour, monsieur Mort-aux-Rats !

MORT-AUX-RATS

Tout-Puissant ! le Diable…

(Il cherche à passer à côté de lui et à gagner la porte.)

LE DIABLE

Ne vous effrayez pas ! J’ai lu vos œuvres.

******

LA CHAMBRE DU MAÎTRE D’ÉCOLE

MOUROC, MORT-AUX-RATS, LE MAÎTRE D’ÉCOLE ET THÉOPHILOT. Ils entrent chargés de bouteilles

LE MAÎTRE D’ÉCOLE, chante

Vivat Bacchus, Bacchus vive,

Bacchus était un brave homme !

Théophilot.)

Pinceau de l’Albane, chante donc avec moi !

THÉOPHILOT, croasse

Vivat Bacchus, Bacchus vive,

Bacchus était un brave homme !

MOUROC

Théophilot, tu croasses à faire les pierres se souhaiter des oreilles rien que pour pouvoir se les boucher.

LE MAÎTRE D’ÉCOLE

Hé, hé ! Le gamin n’a-t-il pas une voix toute charmante ? J’ai déjà serré dans mon pupitre vingt-deux lettres des Sirènes ; elles veulent absolument l’engager parmi elles ; mais je leur réponds chaque fois qu’il est encore trop jeune.

MORT-AUX-RATS

Ennasé manieur de férule, laisse la billevesée et mets des verres sur la table.

LE MAÎTRE D’ÉCOLE, les plaçant

Ils y sont.

MORT-AUX-RATS

Vite donc, buvons !

LE MAÎTRE D’ÉCOLE

Patience ! Patience ! une demi-minute !

(Il court au lit, arrache le drap et se l’enroule autour de la tête.)

MOUROC

Diable ! Qu’est-ce que cette folle mascarade ?

LE MAÎTRE D’ÉCOLE

Pure prévoyance, monsieur Mouroc ! Pure prévoyance. À cause de la chute, je me soûle volontiers la tête capitonnée.

MOUROC

Ô sage, expérimenté praticien ! Comme ton élève soumis, je te copie sur-le-champ, selon les règles de ta prévoyance !

MORT-AUX-RATS

Et j’en fais autant !

(Ils arrachent deux draps et s’enveloppent la tête pareillement.)

LE MAÎTRE D’ÉCOLE

Vraiment, messieurs, nos trois têtes se prennent dans ces monstrueux draps, comme trois malheureuses mouches tombées au milieu d’un seau de lait.

MOUROC

Maître d’école, racontez-nous une histoire de votre jeune temps.

MORT-AUX-RATS

Oui, oui, de votre jeune temps !

(Ils s’asseyent autour de la table et pintent.)

LE MAÎTRE D’ÉCOLE, boit

Fuimus trœs ? l’âge d’or des années barbares est passé…

(Ils boivent immodérément.)

LE MAÎTRE D’ÉCOLE

Hé, monsieur Mouroc, pourquoi est-ce que les yeux de Mort-aux-Rats se brouillent ?

MORT-AUX-RATS

(Presse dans son ivresse le Maître d’école sur sa poitrine)

Pulvérise-moi, foule-moi aux pieds ! Je suis un ver, je suis un pauvre niais ! Mes poèmes n’ont aucune saveur, mes pensées aucun sens ! Je suis un ver, un infiniment petit ! Jette-moi dans le bourbier, jette-moi dans le bourbier !

LE MAÎTRE D’ÉCOLE

(Buvant toujours et devenant aussi immodérément soûl)

Ne pleure pas, petit Mort-aux-Rats, et parle bas, pour que le veilleur de nuit ne t’entende ! Tu es dans la rage ! Ton cœur redonde ? n’est-ce pas ainsi Mouroc ?

MOUROC, enlaçant le Maître d’École

Ô ma Liddy, ma Liddy !

LE MAÎTRE D’ÉCOLE, faisant la prude

Ne chiffonne pas mon corsage, mon cher Karl ! (Désignant Théophilot, qui a vidé une bouteille et s’avance hors d’un coin en titubant.) Mais cachez-vous, ami très cher, cachez-vous ! là-bas voici venir mon père !

MOUROC

Tu es bien un peu soûle, Liddy.

LE MAÎTRE D’ÉCOLE

Plus bas, Karl bien-aimé ! J’ai jeté un regard un peu trop profond dans le verre.

MORT-AUX-RATS, s’abattant sur le sol

Insensé, tu chantes et je dois partir !

(Il s’endort.)

THÉOPHILOT, grimpe après le Maître d’École halluciné

Méchant Maître d’école, toi ! Tu m’as battu, tu m’as fessé, tu m’as injurié ! Je suis soûl ! Je te bats à mon tour ! Je te fesse !

LE MAÎTRE D’ÉCOLE

Ô mon très vénéré père ! Pardon ! Je ne puis rien autre chose : épouser Karl ou mourir ! Ne soyez pas si sévère, le plus vénérable des pères ! Je vous le demande à genoux, ne soyez pas si sévère pour votre fille infortunée ! Pardonnez-moi, monsieur !

MOUROC

Oui, monsieur le baron, pardonnez-nous, n’empêchez pas votre bonheur temporel et éternel !

(Théophilot roule par terre.)

LE MAÎTRE D’ÉCOLE, joyeux

Victoire ! Victoire ! Il pardonne, il roule par terre ! Karl, dans mes bras ! Nous pouvons nous aimer.

MOUROC, regarde Théophilot

Si je regarde monsieur votre père de plus près, il me paraît être devenu tout d’un coup terriblement petit.

LE MAÎTRE D’ÉCOLE

Il a eu la rougeole, mon cher !

____________

 

MOUROC

Hou, hou !

LE MAÎTRE D’ÉCOLE

Dieu ! pourquoi soupires-tu ?

MOUROC

Malheur ! malheur ! j’ai peur de tomber sous la table !

LE MAÎTRE D’ÉCOLE

Alors, il n’y a rien à te conseiller que de monter dessus.

(Mouroc monte sur la table, pour ne pas tomber, et tombe dessous.)

LE MAÎTRE D’ÉCOLE

 (Pousse un grand cri et se frappe les mains au-dessus de sa tête)

Ô Destin, Destin inflexible Destin ! Aucune prudence humaine n’a pu te prévenir, aucun mortel t’échapper ! En vain, Mouroc monte sur la table, il doit cependant tomber dessous ! Ô monstre farouche, plus dur que le marbre !

(Il grince des dents.)

MOUROC

Personne ne m’aide-t-il à me relever ? Maître d’école, Liddy, ou êtes-vous tous deux ?

LE MAÎTRE D’ÉCOLE

« Zaïre, vous pleurez ? » Cela me chagrine, ma parole, cela me chagrine ! « Venez, ma chère » Il fait noir dehors comme un corbeau de poix ! Nous allons entrer dans l’église et jouer de l’orgue !

(Il prend Mouroc sous le bras, et, titubant, sort avec lui.)

*******

LA MAISONNETTE DE SCHALLBRUNN

MORT-AUX-RATS, LE MAÎTRE D’ÉCOLE, GRABBE, LIDDY

MORT-AUX-RATS, à la fenêtre

Mais qui vient là-bas avec une lanterne, par la forêt ? Il semble qu’il se dirige par ici !

LE MAÎTRE D’ÉCOLE, aussi à la fenêtre

Le diable l’emporte ! Le drôle nous arrive si tard dans la nuit, pour nous aider à avaler le punch ! C’est le maudit Grabbe, ou, comme on devrait proprement le nommer, le minuscule Crabe, l’auteur de cette pièce ! Il est bête comme un sabot de vache, bave sur tous les écrivains et n’est bon lui-même à rien, a une jambe de travers, des yeux louches et une insipide face de singe ! Fermez-lui la porte au nez, monsieur le baron, fermez-lui la porte !

GRABBE, dehors, derrière la porte

Ô maudit Maître d’école ! Immensurable sac à mensonges !

LE MAÎTRE D’ÉCOLE

Fermez-lui la porte, monsieur le baron, fermez-lui la porte au nez !

LIDDY

Maître d’école, Maître d’école, comme vous êtes amer à l’égard d’un homme, qui vous a inventé ! (On frappe.). Entrez !

(Grabbe entre avec une lanterne allumée.)

 

FIN


Ce livre numérique

a été édité par

l’Association Les Bourlapapey,

bibliothèque numérique romande

 

http://www.ebooks-bnr.com/

en juillet 2014.

 

— Élaboration :

Les membres de l’association qui ont participé à l’édition, aux corrections, aux conversions et à la publication de ce livre numérique sont : Anne C., Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après Alfred Jarry, Choix de Textes, Lausanne, La Guilde du Livre, 1946. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La maquette de première page, réalisée par Laura Barr-Wells en juin 2014, reprend et adapte une image issue de Wikimédia, Véritable portrait de Monsieur Ubu, par Alfred Jarry, env. 1896.

— Dispositions :

Ce livre numérique – basé sur un texte libre de droit – est à votre disposition. Vous pouvez l’utiliser librement, sans le modifier, mais vous ne pouvez en utiliser la partie d’édition spécifique (notes de la BNR, présentation éditeur, photos et maquettes, etc.) à des fins commerciales et professionnelles sans l’autorisation des Bourlapapey. Merci d’en indiquer la source en cas de reproduction. Tout lien vers notre site est bienvenu…

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