Oscar Huguenin

NOS VIEILLES GENS

Illustrations de l’auteur

1901

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Table des matières

 

L’APPRENTI TAILLEUR.. 4

I. 4

II. 12

III. 26

IV.. 36

V.. 49

VI. 60

VII. 68

VIII. 76

IX.. 85

X.. 93

XI. 103

XII. 112

XIII. 118

L’ONCLE DU BRÉSIL. 132

POUR LA PIPE. 149

GUERRE CIVILE. 162

I. 162

II. 171

III. 180

IV.. 203

V.. 210

VI. 219

VII. 228

Ce livre numérique. 233

 

L’APPRENTI TAILLEUR

I

— À propos, Alfred, qu’est-ce que tu en dis ? Si on donnait cet habillement à faire à Blum, le nouveau tailleur, qui travaille à la maison ?

Mon père posa son microscope d’horloger sur l’établi et se tourna vers sa femme qui tricotait dans l’embrasure de la fenêtre voisine.

— Alors, Henriette, tu trouves que Félix-Henri, le cosandier de Marmoud, n’est plus bon qu’à mettre au vieux fer ? Il faut qu’il vive, pourtant !

Ma mère se remua avec impatience et se baissa sur son tricot pour relever une maille.

— Je ne dis pas le contraire, fit-elle un peu sèchement ; mais il y a encore assez de gens sans nous pour le prendre en journée. Et tu diras tout ce que tu voudras, Félix-Henri travaille finalement trop à l’ancienne mode, sans compter…

— Bah ! interrompit mon père d’un ton jovial, – il aimait à taquiner sa femme, – crois-tu que je tienne tant à la nouvelle mode, moi ? Mafi ! non ; j’aime autant ne pas avoir l’air d’un singe habillé, qu’on montre à la foire !

— Quelle idée ! répliqua ma mère en secouant impatiemment la tête ; tu te plais pourtant à exagérer. Dans tous les cas tu conviendras que le cosandier, vieux comme il l’est, n’a plus rien « d’avance » ni pour coudre ni pour couper ; nous l’aurions au moins deux bonnes semaines en journée.

— Tant mieux ! répliqua mon père en jetant un regard malicieux à son voisin d’établi, quétoi, Charles-Auguste ?

Ce Charles-Auguste, c’était moi qui faisais en ce temps mes premières armes dans le métier d’horloger, en tournant des cuivrots de laiton et m’exerçant à limer plat. Je fis de la tête un signe d’assentiment bien convaincu, tout en disant à ma mère d’un ton suppliant :

— Il raconte de si belles histoires, le cosandier !

Ma mère haussa les épaules et hocha la tête.

— Vous voilà bien, vous autres hommes, fit-elle en affectant de nous prendre en pitié. Est-ce que c’est des raisons ? Vous croyez que ça ne coûte rien, l’entretien d’un homme pendant quinze jours ? Il a beau n’avoir plus de dents, Félix-Henri, tout le monde sait qu’il a encore bon appétit. Et tout ça pour le plaisir de l’entendre « rebattre » ses histoires du vieux temps !

En rajustant son microscope à l’œil, mon père prit un air de contrition comique et fit en secouant la tête :

— Hélas ! oui, tu l’as dit, Henriette, c’est notre gros défaut, à Charles-Auguste et à moi, de trop aimer les histoires au vieux cosandier. Que veux-tu ! tout le monde n’est pas parfait. Toi, tu n’y tiens pas, la tante Julie non plus ; oh ! non, qué vous, Julie ?

Ainsi prise à partie, la tante Julie leva vivement les yeux sur son beau-frère, sans cesser pour cela de faire cliqueter les fuseaux de son coussin à dentelles. Mais au lieu de relever le gant, elle secoua la tête d’un air qui voulait dire : Toujours le même, cet Alfred ! il ne se plaît qu’à lancer des malices.

— Kaisé-vo vè, métchan lagua ! (Taisez-vous donc, mauvaise langue !) fit-elle avec un sourire d’indulgence qui accentua la ride partant du coin de son grand nez aquilin.

Car, de fait, si quelqu’un aimait les histoires chez nous, c’était bien ma tante Julie, et ma mère n’en était guère moins friande que sa sœur.

De dessous son établi, mon père sortit sa large tabatière en écorce de bouleau, en tapota le couvercle avant de l’ouvrir, puis la présenta aux deux sœurs d’un air engageant. C’était le calumet de paix qu’il offrait généralement à la ronde pour clore un débat. Moi, qui n’avais que quatorze ans, je n’étais pas encore d’âge à participer à la cérémonie autrement qu’à titre de témoin.

Cependant ma mère n’était pas disposée à se rendre si aisément.

— Tu diras tout ce que tu voudras, Alfred ; vous autres hommes, vous êtes toujours à vous plaindre de vos habits ; ils ne vont jamais à votre idée ; mais c’est quand le tailleur n’est plus là que vous y trouvez à redire. Est-ce qu’à tout bout de champ on ne vous entend pas dire : Décidément cet habit me gêne sous les bras, le col monte trop haut, les manches auraient pu être une idée plus courtes ! Henriette, n’y aurait-il pas moyen de faire quelque chose à cette culotte ? Regarde-moi donc ces plis ! Ce n’est qu’Henriette ici, Henriette là, pour corriger l’ouvrage du cosandier. Voyons, est-ce vrai, oui ou non ?

— C’est la pure vérité, concéda mon père en se frottant le nez. Mais, que veux-tu, Henriette, je ne sais pas comment ça se fait : à l’essai, il semble que tout va bien ; ce n’est qu’à l’usage qu’on peut juger des manques. La main sur la conscience, est-ce que ça ne vous arrive pas aussi, à vous autres femmes, de trouver, quand la tailleuse n’est plus là, qu’elle aurait pu faire comme ceci et non pas comme ça ? Voyons, dis ?

Ici, ma tante Julie glissa du côté de sa sœur un regard qui signifiait évidemment : il y a du vrai dans ce qu’il dit, ton mari, conviens-en.

— Eh bien, mettons, convint ma mère d’un ton magnanime. Mais ça n’empêche, ajouta-t-elle aussitôt, que Félix-Henri a fait son temps, que ceux qui ne veulent pas être mis à la toute vieille mode ne le prennent plus en journée, au moins pour faire du neuf.

Je dus me tenir à quatre pour ne pas crier : Eh ! si on lui donnait du vieux à remettre en train ? Mais, merci ! de mon temps les enfants ne se permettaient pas d’intervenir dans la conversation sans y être invités, ou s’il s’en rencontrait d’assez audacieux pour exprimer une opinion qu’on ne leur demandait pas, ils étaient assez vertement remis à leur place pour leur ôter toute envie de recommencer.

Heureusement mon père eut la même idée que moi.

— Sais-tu quoi, Henriette ? pour tout arranger, je suis d’accord d’en passer par le nouveau tailleur pour l’habillement neuf ; que Blum vienne prendre mesure, et fasse son ouvrage chez lui ; mais c’est à condition qu’on n’abandonne pas Félix-Henri. Tu conviendras qu’il n’y en a pas un comme lui pour faire du neuf avec le vieux. Je suis sûr qu’en cherchant bien dans mes nippes, tu trouverais de quoi l’occuper au moins huit jours.

Ma tante Julie approuvait de la tête en regardant sa sœur, et ses fuseaux redoublaient d’agilité.

Ma mère aussi paraissait très satisfaite de la combinaison. Elle était au comble de ses vœux ; elle allait voir son mari habillé par le nouveau tailleur, comme les quelques notables du village qui s’étaient attelés au char du progrès, et cherchaient, en cet an de grâce 1780, à le sortir des profondes ornières de la routine.

— Eh bien, Alfred, je crois que tu as trouvé le joint, fit-elle avec satisfaction. Ton idée n’est pas mauvaise ; j’y avais déjà pensé : le grand habit brun de ton père, que je n’ai pas voulu que tu mettes, parce qu’il était trop à la vieille mode, c’est du drap comme on n’en fait plus, c’est inusable. En le retournant, ça donnerait un habillement magnifique.

— Aïe ! pensai-je avec un émoi subit, je gage que c’est encore pour moi !

Il faut savoir que j’étais déjà possesseur d’un de ces costumes, taillés dans la défroque vénérable d’un de mes ancêtres, et que le dit costume, fait sur croissance, d’un drap raide comme du cuir, et d’une nuance indéfinissable, me donnait un air de petit vieux.

— Pour Charles-Auguste ? demanda mon père en me jetant à la dérobée un regard compatissant.

Ma mère secoua la tête.

— Pour ton filleul des Cœudres, le garçon à Jérémie Tissot.

Je respirai.

— Tu sais, continua ma mère, que ton filleul ratifie cette année ; on ne peut pas faire autrement que de lui donner ses habits de communion : les Tissot ne sont pas trop au large. Ce drap brun ira divinement bien pour ça. Tu en es, j’espère ? Tu ne le regrettes pas pour Charles-Auguste ?

— Non, non, s’empressa de répondre mon père. Bien le contraire ; ton idée est fameuse. Mais il faudra faire venir le garçon pour prendre ses mesures !

— Bien entendu. Pour ce qui est de Charles-Auguste, je sais bien qu’il a aussi besoin d’être habillé à neuf. Pendant qu’on y est, j’ai pensé qu’on pourrait prendre assez de drap pour vous habiller les deux. On dit que Blum a un tout beau choix d’étoffes. Il pourrait vous prendre mesure aux deux et faire les deux habillements ensemble. Qu’en dis-tu, Alfred ?

— Oh ! moi, je n’ai rien contre ; du moment qu’on fera gagner quand même le vieux cosandier, et que nous aurons ses histoires, qué toi, Charles-Auguste ?

— Je crois bien ! fis-je de tout mon cœur.

— Seulement, opina modestement tante Julie, il s’agira de bien prendre vos mesures…

— Ne t’inquiète pas, interrompit majestueusement ma mère ; est-ce que je ne suis pas là ?

— Excuse, Henriette, ce n’est pas ce que j’entends ; je veux dire qu’il faudra prendre garde que le nouveau tailleur n’aille pas se rencontrer ici avec le vieux ; ça ferait trop mal au cœur à Félix-Henri !

— Vous avez raison, Julie ! s’exclama mon père avec chaleur. Ce serait une toute vilaine affaire !

— Pour ce qui est de ça, ne vous inquiétez pas ! intervint ma mère avec sa décision habituelle. C’est la chose la plus simple du monde : toi, Charles-Auguste, tu iras ce soir chez Blum lui dire de venir tout de suite vous prendre mesure et apporter ses échantillons d’étoffes. Comme il fait son ouvrage à la maison, comment voulez-vous qu’il se rencontre avec Félix-Henri ?

— Et quand il viendra essayer les habits ! objecta la tante Julie.

— Et quand il les apportera une fois faits ! ajouta mon père.

Mais ma mère ne se laissait pas si aisément désarçonner.

— Monté ! fit-elle avec un peu de pitié, que d’histoires pour peu de chose ! Ne peut-on pas prendre en journée le cosandier quand l’autre aura fini vos habits ?

— Si Blum n’est pas trop lambin, voilà ! fit mon père en hochant la tête. Il faut faire ton compte, Henriette, que nous voilà tantôt à la fin d’octobre. Les catéchumènes vont commencer d’aller à la cure. Tu diras ce que tu voudras ; mais j’ai bien peur que mon filleul n’ait pas ses habits de communion pour Noël ! Si on commençait par les siens ?

— Rien de ça ! Une fois qu’on aura le cosandier en journée, on pourrait bien se laisser aller à lui faire faire aussi les vôtres. Non, j’ai eu assez de peine à te décider d’essayer avec Blum. Vous autres hommes, un rien vous fait changer d’idée. Moi je dis qu’il faut battre le fer pendant qu’il est chaud. Charles-Auguste, conclut-elle en enroulant son tricot autour de son peloton de laine, et mettant le tout dans son corbillon, pendant que je fais mon souper, va tout de suite chez Blum, comme on avait décidé. Demain tu iras jusqu’à Marmoud voir quand Félix-Henri peut venir en journée, et on saura bien s’arranger pour que les deux tailleurs ne se rencontrent pas chez nous. Laissez-moi seulement faire.

Malgré cette assurance, mon père, je le voyais bien, demeurait perplexe. S’il ne répliqua rien, c’est qu’il attendait que je fusse parti, et je suis convaincu qu’après mon départ, la discussion reprit de plus belle.

II

Mes parents demeuraient dans le haut du Crêt de La Sagne, sur la route du Locle, tandis que Blum, le nouveau tailleur, fixé au village depuis quelques mois, habitait le quartier de Miéville, à vingt minutes de chez nous.

La Sagne est longue ; chacun sait cela. Ce n’est du reste pas le seul village de nos Montagnes qui égrène le chapelet de ses maisons rustiques tout le long de sa vallée.

Mais pour un garçon de quatorze ans, qui trouve la journée interminable sur sa chaise à vis d’apprenti horloger, une petite course de vingt minutes pour l’aller et autant pour le retour, durée que le dit apprenti allonge volontiers plutôt qu’il ne l’abrège, est une diversion joyeusement accueillie. J’étais heureux de me dégourdir les jambes, et pour compléter la fête, la première neige commençait à tomber à larges flocons drus et pressés. J’en étais tout émoustillé, à l’instar des vaches qu’on menait à l’abreuvoir, et qui humant les flocons en secouant la tête, se poursuivaient en exécutant des gambades folles et simulant des combats singuliers.

— Bon ! me disais-je tout guilleret, qu’il en tombe seulement assez ! On va pouvoir sortir ses « glisses » ; depuis l’hiver passé elles doivent avoir joliment besoin de dérouiller. Je « m’étonne » si c’est cette année qu’on va me donner des patins ! Depuis le temps que j’en ai envie ! Ceux en bois que j’avais fabriqués, ne vont rien qui vaille, et puis enfin, ce n’est pas des véritables. Quand je pense qu’Ami Richard en a depuis deux ans, et Paul Perret aussi et les frères Monnier.

Cette pensée me rendait peu à peu tout mélancolique ; et voilà pourquoi quand Ulysse Monnier, l’un des heureux possesseurs de ces patins que j’enviais tant, me lança au passage, du seuil de la maison paternelle, cette interpellation joyeuse :

— Hein ! Charles-Auguste, cette fois, la voilà, la neige ! Va-t-on s’en donner des bosses de se glisser ! et se bombarder avec ceux de Miéville !

Je répondis d’un ton assez peu aimable :

— Oui, si elle prend pied ! Et je passai mon chemin d’une allure aussi pressée que si j’avais dû courir chez le médecin pour un cas grave.

C’est qu’aussi c’était vexant ; Ulysse Monnier, lui, avait un an de moins que moi, il allait encore à l’école, tandis que moi, en ma qualité d’apprenti horloger, j’étais affranchi de la férule du vieux régent Vuille-Bille, et quand je dis férule, il ne s’agit pas là d’une vaine figure de rhétorique, mais bel et bien d’une solide et inflexible règle en bois dur, avec laquelle nos doigts, nos épaules ou notre crâne, sans parler d’autres parties plus charnues de notre individu, avaient d’intimes et cuisants rapports.

Avouez que pour un garçon émancipé de l’école qui pouvait revendiquer le titre de « pommeau », c’est-à-dire de candidat en horlogerie, il était dur de penser que, tandis que ce galopin d’Ulysse Monnier avait des patins, lui, des patins pour de bon, des patins en acier et non de misérables morceaux de bois, chapuisés tant bien que mal, et attachés avec des ficelles, moi… Non, finalement, ce n’était pas juste, ça ne pouvait pas durer plus longtemps ! Et il me venait d’âpres idées de révolte : je le dirais une bonne fois à… Au fait, à qui me plaindrais-je ? À mon père ? À quoi bon le tourmenter ! L’hiver dernier, ne m’avait-il pas dit avec plus de chagrin que d’impatience : Vois-tu, Charles-Auguste, une fois pour toutes, ne parle plus de ces patins ! Tu vois bien que ta mère n’en est pas !

Hélas ! non, elle n’en était pas, ma mère. Pourquoi ? Je n’en savais rien, car il n’entrait pas dans ses habitudes de répondre autrement que par un « non » péremptoire à une demande de ma part qui lui paraissait intempestive ou déraisonnable.

Et cette tante Julie, dont il vient d’être question tout à l’heure, me direz-vous, est-ce qu’elle n’aurait pas pu, ou bien, – supposition invraisemblable, – n’aurait-elle pas voulu intervenir en faveur de son neveu ? Ce serait alors une tante bien extraordinaire, une tante contre nature, car enfin chacun sait que les tantes sont la providence de leurs neveux, l’une des institutions les plus admirables, les plus consolantes de l’organisme social.

Certes, ma tante Julie aimait bien son neveu, et son neveu le lui rendait ; mais le neveu connaissait trop bien le tempérament de sa tante pour attendre d’elle autre chose qu’une sympathie discrète dans cette occurrence.

— Ah ! si c’était elle qui commandait chez nous ! me disais-je mélancoliquement.

Malheureusement non, ce n’était pas ma tante Julie qui commandait. Elle n’avait jamais su qu’obéir à sa sœur, et gardait sa place sous notre toit, une place humble, modeste, effacée comme sa petite personne ratatinée.

L’autorité suprême, fait reconnu et accepté de chacun dans notre intérieur, y compris le chef de famille, était aux mains de ma mère.

Elle n’en usait, cela va sans dire, que pour le bien général de la communauté, sans la moindre arrière-pensée d’égoïsme, en femme de sens, de tête et de cœur ; mais à l’inverse de sa sœur, il était dans sa nature de commander et non d’obéir.

Je suppose que mon père, ayant constaté le fait dès le début de sa vie conjugale, et s’étant convaincu que les rênes de l’équipage familial ne pouvaient être tenues par des mains plus fermes que celles de sa femme, avait pris une fois pour toutes le parti de les lui laisser.

Il taquinait parfois le cocher de l’attelage sur sa façon de conduire, signalait à l’occasion une ornière, un bourbier dont il fallait se garer, une collision dangereuse à éviter, mais sagement s’en tenait là, confiant qu’il était dans la fermeté et le bon sens de sa femme.

C’était agir en sage, évidemment ; mais cela ne faisait pas mon affaire, à moi, car enfin si mon père eût eu la haute main dans le gouvernement du ménage, j’eusse été sûr d’avoir mes patins.

Et comme l’homme, jeune ou vieux, n’apprécie guère les biens qu’il possède et soupire après ceux qui sont hors de sa portée, je ne réfléchissais pas que si ce fortuné mortel d’Ulysse Monnier et son frère Numa possédaient des patins, ils n’avaient pas comme moi de bonnes guêtres chaudes, taillées par leur mère, dans le drap inusable de quelque antique pièce de la garde-robe du grand-père, pour se tenir les mollets et les pieds au sec, quand il fallait affronter les « menées » de neige au plus fort de l’hiver ! J’oubliais les accrocs de leurs culottes, leur tenue délabrée et d’une propreté douteuse, qui m’offusquait souvent et faisait dire à ma mère avec indignation : C’est pourtant une vergogne de laisser ses enfants dans un état pareil ! Cette Marianne Monnier n’a jamais eu le moindre escient ! Quand on dirait que c’est le moyen qui lui manque, ou bien le temps ! mais non, les Monnier sont à leur aise ; la Marianne n’a que son ménage à faire et ses deux garçons à soigner ; s’ils avaient des bêtes, un train de campagne, des cochons à nourrir, encore passe ! Et puis encore ! L’Augustine Jaquet, elle, est-ce qu’elle laisse aller ses six garçons et ses trois filles avec des trous et des nippes crasseuses, elle a six bêtes à l’écurie, sans compter les cochons et un homme qui n’a pas plus de santé qu’il ne faut ? Oui, j’oubliais tout cela, parce que Numa et Ulysse Monnier avaient des patins et que moi je n’en avais pas !

Cependant mes réflexions mélancoliques m’avaient conduit sans que je m’en aperçusse, pour ainsi dire, jusque près de ma destination ; j’avais dépassé la dernière maison du Crêt, contourné les Chéseaux, espace dénué d’habitations qui sépare le noyau du village de l’enfilade de Miéville, et j’allais passer devant le coteau où s’accroupit la minuscule maison du Crêtet, celle qu’on devait baptiser plus tard du nom sentimental de Château d’amour, quand un appel impératif partant de là-haut me fit brusquement relever la tête :

— Holà ! gamin ! halte ! cré mille gargousses ! avance à l’ordre, marche !

— Bon ! me dis-je avec un mouvement d’humeur, qu’est-ce qu’il me veut, le vieux Soubise ! Gage qu’il a bu un coup de brantevin de trop !

C’était une hypothèse toute gratuite, car enfin le vieux Soubise, encore qu’ancien soldat, n’avait pas la réputation d’être un buveur. Mon dépit de n’avoir pas encore de patins, m’incitait à voir tout en mal. Cependant je n’osai pas faire la sourde oreille : c’était un vieillard qui m’appelait, et on m’avait appris, à la maison, à respecter les cheveux blancs.

Donc j’enfilai le sentier qui conduisait à la petite masure, ombragée par son rideau de frênes, maintenant dépouillés de leur feuillage. À l’une des deux fenêtres de la façade, je voyais de loin s’encadrer dans le guichet ouvert la tête du père Soubise, ou plutôt, pour l’appeler de son vrai nom, Charles-Aimé Guillaume-Gentil, un ex-garde-suisse de Louis XV, qui ayant servi sous les ordres du prince de Soubise, avait constamment à la bouche le nom de son ancien chef, dont on avait fini par l’affubler lui-même.

La face pleine et colorée du vieux soldat était coupée en deux par une paire de moustaches, hérissée, rude comme une brosse et du même gris verdâtre que l’épaisse toison qui recouvrait son crâne et se rassemblait sur la nuque en une queue graisseuse.

— Bon ! fit-il avec satisfaction quand j’arrivai en face de lui ; halte ! fixe ! recrue numéro un, marche au commandement ! fera son chemin ! cré nom d’une fougasse !

De peur de le voir se perdre en discours incohérents, suivant sa coutume, je me hâtai de lui demander ce qu’il y avait pour son service.

Il me tendit aussitôt par le guichet un pot d’étain qui n’avait guère le brillant de la vaisselle de ma mère.

— Pas moyen d’aller à la cantine ! fit-il en même temps d’un ton chagrin. Mon sacré rhumatisme des Flandres me tient par les jambes. Si tu m’allais quérir mon lait chez Esaïe Vuille, tu sais où ?

— Je crois bien : la première maison de Miéville ; j’ai affaire chez Blum, le nouveau tailleur, deux maisons plus loin. Je vous rapporterai votre lait en revenant.

Là-dessus je partis au grand trot, de peur d’être retenu plus longtemps.

La neige continuait à tomber en larges flocons serrés, épaississant rapidement sur le sol ce tapis moelleux que l’enfant foule avec tant de délices, tandis qu’il embarrasse les pas du vieillard chancelant.

Je déposai chez Esaïe Vuille le pot du père Soubise, pour qu’on lui mesurât sa ration journalière, et dis que je le prendrais en repassant.

— Il est malade, il a son rhumatisme, expliquai-je pour motiver mon intervention.

— Ah ! voilà, voilà ! fit Mme Vuille, une bonne vieille à la tête branlante, accroupie sous sa grande cheminée de bois, tout enguirlandée de saucisses et de pièces de lard.

Elle me dévisageait en clignant ses yeux affaiblis par l’âge.

— Et alors, toi, boueube, à qui es-tu ?

— À Alfred Vuilleumier de Sur le Crêt ; vous savez, ajoutai-je aussitôt, voyant qu’elle secouait la tête d’un air indécis, vous savez, celui qui demeure à l’avant-dernière maison, sur la route du Locle, vis-à-vis de la route qui mène au Coin.

— Ah ! c’est ça, oui, oui, je sais ! fit la vieille dame recouvrant la mémoire. Ta mère, c’est l’Henriette Mathey chez le sautier des bourgeois. Alors comment ça se fait-il, explique-moi voir un peu, que ce soit toi qui fasse les commissions à Charles-Aimé ?

— Je passais, il m’a crié par la fenêtre, parce qu’il a son rhumatisme.

— Ah ! voilà, c’est ça. Alors comme ça, tu allais…

— Chez Blum, le tailleur ; je repasserai, répondis-je en m’esquivant pour abréger l’interrogatoire qui menaçait de s’éterniser.

J’avais déjà perdu assez de temps comme cela ; la nuit était tout à fait tombée quand j’arrivai devant la maison où demeurait Blum, et qui devait être en ce moment le théâtre d’une scène violente, à en juger par les éclats de voix qui partaient de derrière les fenêtres éclairées, mais masquées de rideaux soigneusement tirés. J’écoutais tout saisi, sans oser pénétrer dans la maison.

— Pour sûr que Blum est en train de battre quelqu’un ! sa femme ou son apprenti ! on dit que ça lui arrive.

On entendait, en effet, mêlés aux furibondes apostrophes vociférées par un homme, des coups sourds, auxquels répondaient les gémissements et les supplications d’un être plus faible.

Indigné, mais tout tremblant, je ne savais que faire, quand les clameurs parurent s’éloigner, comme si la brutale scène se transportait ailleurs, puis elle éclata de nouveau plus violente, dans le corridor, la porte s’ouvrit et un jeune garçon, projeté au dehors par un coup de pied, vint rouler devant moi dans la neige, en même temps qu’on refermait la porte de façon à faire trembler la façade. Je me baissai pour relever l’enfant qui sanglotait, accroupi dans la neige, et je vis que c’était André Perrenoud, un orphelin placé comme apprenti tailleur chez Blum, où, comme on le voit, il n’avait pas la vie douce.

— Qu’est-ce qu’il y a eu, André, dis ? lui demandai-je tout bas. La compassion que je ressentais pour lui était mêlée de remords, car je me souvenais des taquineries dont nous autres garçons de son âge, plus fortunés, avions coutume de poursuivre l’apprenti tailleur, et du sobriquet grotesque de schniderbock dont nous l’avions affublé.

— Qu’est-ce que tu avais fait pour que ton maître te batte pareillement ? Avais-tu gâté quelque chose ?

Il fit un signe affirmatif et répondit entre deux sanglots :

— Cassé une assiette !

— Et c’est pour ça qu’il t’assomme à moitié, ce rigot ! m’exclamai-je avec indignation.

L’apprenti s’essuya résolument les yeux.

— Il y a eu autre chose, ajouta-t-il en se relevant avec mon aide. Si on te disait, à toi, que ta mère est une « pas grand-chose », qu’est-ce que tu ferais, dis ?

— Par exemple ! je voudrais voir que quelqu’un ait le front… Est-ce qu’il t’a dit ça, Blum ?

— Oui, fit André d’une voix sourde, et je lui ai répondu : Vous en avez menti !

— Et tu as joliment bien fait ! m’écriai-je avec élan. Mauvais gueux qu’il est ! Mais Dieu sait comme il t’a arrangé, alors !

L’apprenti hocha la tête et dit d’un ton vindicatif :

— Oui, c’est alors qu’il m’en a le plus donné, qu’il m’a traîné par les cheveux le long de l’allée, et m’a flanqué dehors d’un coup de pied. C’est fini, j’en ai assez ! conclut-il sourdement en boutonnant d’une main tremblante son pauvre habit étriqué, que la lutte qu’il venait de soutenir n’avait pas contribué à embellir. J’aimerais mieux, vois-tu, ajouta-t-il avec énergie, j’aimerais mieux mourir de faim et de froid dans un coin, plutôt que de retourner chez un être pareil ! Ses coups, ses « mauvaises raisons » tant que ce n’était qu’à moi qu’il les lançait, je m’en moquais pas mal, mais je ne veux pas entendre dire du mal de ma mère.

Comme tout en parlant il faisait mine de s’éloigner, je le retins par le bras.

— Mais alors, André, qu’est-ce que tu veux faire, où vas-tu ?

L’apprenti haussa les épaules avec cette morne insouciance des êtres habitués à souffrir.

— Qu’est-ce que j’en sais ! fit-il d’un ton amer.

— Viens chez nous ! dis-je avec chaleur ; puis, craignant de m’engager trop : au moins pour cette nuit, ajoutai-je aussitôt. Par un temps de neige pareil, tu ne peux pas rester dehors ; tu n’as pas seulement mis un bonnet !

André me regarda d’un air indécis et scrutateur, puis il secoua la tête en disant tristement :

— Non, merci, on pourrait te trouver à redire chez vous. Je connais un coin, derrière la remise chez l’ancien Richard, où je pourrai m’enfiler.

— Par exemple ! protestai-je avec feu. On me recevrait bien à la maison, quand je viendrais raconter que je t’ai laissé aller coucher dehors ! Allons, viens !

Il finit par se laisser persuader. Je l’avais pris par le bras et l’entraînais du côté du Crêt, tout en disant :

— J’avais une commission pour Blum, mais je n’y vais pas ce soir, non, mafi !

Comme nous arrivions devant la maison d’Esaïe Vuille, où je devais prendre le lait du père Soubise, je dis à André qui cheminait silencieusement et la tête baissée à côté de moi :

— Attends-moi, je ne fais qu’entrer et sortir ; il faut que je prenne un pot de lait ici. C’est pour le vieux Soubise ; il a son rhumatisme.

En disant cela, il me vint une idée que je me mis à ruminer. Pendant que le père Soubise est malade, il serait peut-être bien aise d’avoir quelqu’un pour lui faire son ménage, ses commissions ! Ça s’arrangerait divinement bien pour André, en attendant qu’on lui trouve une autre place !

Tout rempli de ce projet et pressé de le mettre à exécution, je me dérobai sans beaucoup de façons à un nouvel interrogatoire de la vieille dame Vuille, et rejoignis en hâte l’apprenti tailleur.

Il m’attendait, assis sur un tas de bardeaux, la tête dans ses mains.

— Sais-tu que j’avais quasi peur que tu ne sois éclipsé ! lui dis-je en le touchant à l’épaule. Viens vite ; on va trouver chez nous que j’ai rudement lambiné. Il nous faut encore passer chez le vieux Soubise pour lui donner son lait. À propos… hum !

Sans finir ma phrase je doublai le pas.

J’avais été sur le point de communiquer à l’apprenti tailleur le projet qui venait d’éclore dans mon esprit à son endroit, mais il valait mieux être sûr de mon fait : qui sait si le vieux Soubise allait accepter ma combinaison ? Je ne le connaissais pas assez à fond pour être certain que l’arrangement lui agréerait. Et puis aurait-il la place nécessaire pour loger André dans sa bicoque et voudrait-il se charger d’une bouche à nourrir ? J’ignorais absolument les ressources du vieux soldat. Tout ce que je savais, c’est qu’il confectionnait adroitement différents petits meubles, entre autres ces marchepieds qu’à La Sagne on appelait cheumlets, un mot, disait mon père, que nous avions emprunté aux Bernois. Le père Soubise en faisait-il un gagne-pain ou un passe-temps ? Je ne m’étais jamais préoccupé de ce problème qui, maintenant, prenait pour moi la plus grave importance.

Si le vieux soldat allait me répondre : Crois-tu que j’aie le moyen de me payer un valet de chambre ? Non, il valait mieux ne rien dire à André. Je pouvais toujours l’emmener avec moi, si mon plan n’aboutissait pas. Seulement, si au premier moment j’avais trouvé tout simple et tout naturel d’emmener mon protégé sous notre toit, après réflexion je me représentais de quel air ma mère nous accueillerait, et les objections de toute sorte qu’elle ferait à ce qu’on recueillît ce transfuge, cet apprenti en rupture de contrat.

Elle avait bon cœur, ma mère, mais c’était une personne terriblement pratique et qui ne se laissait pas dominer par le sentiment, je le savais bien.

Trop préoccupé pour causer, je cheminais, mon pot de lait à la main, à côté d’André non moins silencieux que moi, foulant la couche de neige qui s’épaississait rapidement, car les flocons n’avaient pas cessé de tomber. Aussi, grâce à ce rideau mobile et à la nuit qui était tombée tout à fait, eus-je assez de peine à découvrir l’entrée du petit sentier conduisant à la maison du père Soubise.

— Tu passes avec moi sur le Crêtet ? dis-je à mon compagnon qui, sans répondre autrement, me suivit docilement comme un pauvre chien sans maître.

Une lumière brillait à la fenêtre de la petite maison, mais je me gardai d’aller heurter à la vitre : je tenais à parler au vieux soldat sans être entendu d’André. La porte n’était heureusement pas fermée à clef ; je n’eus qu’à soulever le loquet pour entrer.

— Tu m’attends ! dis-je à André ; je reviens tout de suite. Mais, mets-toi un peu à la chote sous le toit, tu as déjà les cheveux tout blancs de neige.

III

Au bruit que je fis en tâtonnant dans la petite cuisine obscure, et en trébuchant sur un seau vide, le vieux Soubise cria de sa voix de Stentor :

— Qui vive ! cré mille gargousses ! Est-ce toi, clampin, avec ton lait, à la fin du compte ? As-tu bientôt fini de saccager mon fourniment, nom d’une grenade !

Guidé par la voix tonnante du vieux soldat, je trouvai enfin la porte et entrai.

— Voilà votre lait, Monsieur Sou… hm ! Monsieur Gentil. Et j’ajoutai aussitôt, pour entamer ma négociation : Seulement, vous savez, demain je ne passe pas par ici ; si je demeurais plus près… Comment allez-vous faire ? Encore qu’il est venu une tapée de neige ! un bon pied, pour le moins !

C’était une légère entorse à la vérité ; j’exagérais pour les besoins de ma cause.

— Cré mille milliasses ! le juron du père Soubise finit en une sorte de gémissement, et il porta à ses jambes, recouvertes d’une peau de mouton, ses mains noueuses et ridées.

— Les jambes vous font terriblement mal, et vous ne pouvez pas marcher ? demandai-je avec une compassion véritable, mais où il entrait cependant un secret calcul pour le succès de mon plan.

— Marcher ! je voudrais t’y voir, toi, nom d’une bombe ! Marcher ! avec des genoux aussi gros que ma tête, où on jurerait qu’un escadron de guêpes s’amuse à planter ses aiguillons ! Marcher ! cornes du… !

Je me hâtai de l’interrompre :

— Il vous faudrait quelqu’un pour faire vos commissions, tenir votre ménage !

Le vieillard fronça furieusement les sourcils et fit la grimace :

— Oui, grommela-t-il d’un ton bourru, une donzelle qui me volerait, qui n’en ferait qu’à sa tête ! Rien de ça ! La peste soit des cotillons ! Je connais l’engeance ! Demi-tour, cadet ; par le flanc droit, marche !

— Mais, fis-je vivement, ce n’est pas une servante que je voulais dire ; c’est un garçon approchant de mon âge, qui ne sait que devenir, qui risque de geler si on ne le ramasse pas !

Le vieux Soubise releva la tête et me dévisagea d’un regard méfiant.

— Un rôdeur, quoi ? un heimathlose, un tire-sous ! Ah ça ! clampin ! est-ce que tu prends ma cassine pour une boutique d’enfants trouvés ?

— Enfin, répliquai-je assez vexé, et faisant mine de tourner les talons, puisque vous pouvez faire seul, tant mieux ! à vous revoir !

— Halte ! fixe ! demi-tour ! tonna le vieux soldat. Et où le prends-tu, cette espèce d’heimathlose, dis ?

— Il est devant la maison ; c’est l’apprenti de Blum, le tailleur. Son maître l’a abîmé de coups…

— Peuh ! le galopin ne les avait pas volés, sûrement !

— Il avait voulu défendre sa mère, répliquai-je avec chaleur ; le tailleur en disait pis que pendre ; moi j’en aurais fait autant qu’André, et si j’avais été assez fort, j’aurais flanqué une raclée à Blum pour lui apprendre ! J’ai pensé tout de suite que comme il vous fallait quelqu’un et que l’apprenti ne savait où aller… mais je vais le mener chez nous.

— Va le chercher ! dit le père Soubise d’un ton tout différent. Ah ! mais, à propos, se ravisa-t-il, ce n’est pourtant pas un Allemand ?

— Non, soyez tranquille, il s’appelle André Perrenoud.

— À la bonne heure, marche !

Tout heureux du succès de ma négociation, je courus appeler l’apprenti en me disant : on voit qu’il s’est battu des années contre les Allemands, le vieux Soubise : il ne peut pas les sentir.

André m’attendait patiemment, abrité sous l’avant-toit.

— Viens, lui dis-je à l’oreille en l’attirant dans la maison, le père Soubise – c’est-à-dire, non, ne va pas, au moins, lui dire comme ça, – M. Gentil veut te prendre pour lui aider à faire son ménage. Ça se rencontre le mieux du monde. Il crie un peu, sans doute, mais ça ne veut rien dire ; ce n’est pas un vilain merle comme ton Blum ! Pourvu que tu marches au commandement, tout ira bien.

Je rentrai avec mon protégé. Le vieux soldat inspecta de la tête aux pieds sa nouvelle recrue qui n’avait pas l’air à son aise, et de son ton le plus sévère :

— Ah ça ! conscrit, il paraît que tu as déserté !

L’apprenti releva la tête.

— Non, répliqua-t-il vivement, c’est mon maître qui m’a poussé dehors. Mais, ajouta-t-il d’un air vindicatif, il ne l’aurait pas fait que je serais parti quand même : il insultait ma mère ; je l’ai défendue !

— Et corbleu ! tu as bien fait, mon petit coq ! Pour le quart d’heure je t’enrôle pour faire mon fricot, astiquer mon fourniment, et cætera ; mon ordonnance, quoi ! Conséquemment tu auras l’ordinaire et le logis ; pour ce qui est de l’équipement et de la solde, ça dépendra du service. Demi-tour, droite ! rompez ! à la cantine, marche !

André n’avait pas l’esprit lourd et il avait été dressé à obéir. Il prit le pot de lait, demanda où on tenait le briquet et l’amadou pour allumer le feu et s’en fut à la cuisine commencer son nouveau service, pendant que je prenais congé du père Soubise.

— À vous revoir, Monsieur Gentil, bien obligé pour André ! Il s’agit de me sauver, à présent ; on va me trouver terriblement lambin, par chez nous !

Le vieux soldat me tendit sa grosse main aux jointures rugueuses, et me secoua rudement le poignet.

— Bast ! quand tu auras fait ton rapport, cadet… Tu n’as qu’à dire que, primo, c’est la faute à mon sacré rhumatisme des Flandres, et secondo celle à Blum, ce gueux d’Allemand ! Demi-tour, marche !

Dans la petite cuisine, André surveillait la cuisson de son lait, qu’il avait versé dans une poêle à hautes jambes et à longue queue, et entretenait le feu de branches sèches qui flambaient dans l’âtre ; mais ce n’était pas cette gaie illumination seule, à coup sûr, qui donnait à la pauvre figure blême de l’apprenti tailleur cet air serein et reposé, si différent de son expression morne de tout à l’heure.

Il se redressa pour me remercier.

— Sans toi, vois-tu, fit-il d’un ton pénétré, on m’aurait trouvé demain matin, raide comme un glaçon, derrière une porte de grange !

— On se reverra, je devrais déjà être à la maison ! lui dis-je en me hâtant de m’en aller.

Le fait est qu’il y avait près d’une heure que j’étais parti de la maison et qu’on devait s’étonner de ma longue absence. Avec cela ma commission n’était pas même faite ! Qu’allait dire ma mère, elle qui tenait tant à son idée de nous faire habiller par Blum ?

Retournerais-je chez le tailleur pour m’acquitter de mon message ?

— Mafi ! non ! me dis-je avec répugnance. Ce soir, je ne pourrais pas parler à cet être ! D’ailleurs quand on saura chez nous quel chenapan c’est, on ne voudra pas lui donner de l’ouvrage.

En raisonnant ainsi, je m’avançais beaucoup. Ma mère était tenace dans ses idées : à mon vif désappointement, elle ne fut pas impressionnée par mon récit, au point de renoncer à son rêve de nous voir habillés, mon père et moi, à la mode du jour. Et même, tandis que son mari et sa sœur s’indignaient de la brutalité du maître tailleur, ma mère hochait la tête de façon à faire entendre que si elle ne mettait pas en doute ma véracité, elle se méfiait de celle de l’apprenti ou de sa façon de présenter les choses.

C’est bien ce qu’elle finit par dire :

— Que Blum ait été un peu rude avec ce garçon, c’est bien possible ; mais en fin de compte nous ne savons pas tout, ni comment les choses se sont emmanchées ; un mot en amène un autre ; Dieu sait comment l’apprenti a répondu quand son maître lui a trouvé à redire pour avoir brisé cette assiette ! Ces garnements d’apprentis, c’est des raisonneurs à n’en pas finir !

— Ça n’empêche, fis-je avec chaleur, que Blum n’avait pas besoin…

Mon père me fit signe de me taire et présenta avec plus de calme le plaidoyer que je voulais entamer.

— Tout de même, Henriette, on dira ce qu’on voudra, mais pour aller dire à un enfant du mal de sa mère, il ne faut pas valoir grand-chose, tu en conviendras, et si André a répondu à Blum qu’il en avait menti, je ne peux pas lui en savoir mauvais gré.

— Non, sans doute, concéda ma mère ; je suis comme toi. Mais tout ça n’a rien à voir avec vos habits, et puisque Charles-Auguste n’a pas fait sa commission ce soir, il ira la faire demain matin.

Je regardai mon père ; est-ce qu’il n’allait pas dire : « Eh bien, moi je suis d’avis qu’on n’ait rien à démêler avec cet estafier de Blum. »

Mais je fus déçu dans mon espoir ; mon père ne souffla mot et continua d’avaler son lait sans répondre à mon regard piteux. J’étais bien persuadé qu’il n’était pas du même avis que ma mère, mais il ne voulait sans doute pas la contredire en ma présence et favoriser ainsi l’esprit de révolte qu’il devinait en moi.

Le fait est que j’étais horriblement vexé et prêt à lâcher quelque sottise. Ce fut ma tante Julie qui me sauva de ce danger.

— Le principal, dit-elle doucement, c’est que ce pauvre garçon ne couche pas dehors. Quelle bonne idée tu as pourtant eue, Charles-Auguste, de le caser chez le vieux Gentil ! ça rend service aux deux.

— C’est bien ce que j’ai pensé ! fis-je d’un air entendu.

Mais ma mère se chargea sur-le-champ d’administrer une douche salutaire à mon amour-propre, en disant avec un hochement de tête :

— Reste à savoir ce que la Chambre de charité va dire de tout ça, parce qu’en fin de compte, qui est-ce qui a mis André Perrenoud en apprentissage chez le tailleur, si ce n’est pas ces Messieurs ?

J’allais m’exclamer :

— Mais puisque Blum l’avait poussé dehors !

Mon père me prévint et dit tranquillement :

— Nous verrons ça : j’en suis, de la Chambre de charité. Demain j’irai trouver le greffier, qui est président, et on enquêtera pour savoir au juste à quoi s’en tenir.

Ma mère approuva de la tête.

— C’est ce qu’on peut faire de mieux : il faut entendre les deux cloches. D’ailleurs puisque Blum vient demain chez nous… Sais-tu quoi ? laisse-moi faire. Je me charge de le questionner sans en avoir l’air. Ce n’est pas à moi qu’il fera avaler des mensonges, je t’en réponds.

Mon père sourit d’un air convaincu et fit un signe d’assentiment. Il avait pleine confiance dans l’habileté et la circonspection de sa femme, ce qui ne l’empêcha pas, quand j’eus quitté la table du souper et qu’il me crut absorbé dans l’étude de mon catéchisme, de murmurer, comme se parlant à lui-même :

— C’est vexant, tout de même, qu’il faille en passer par cet estafier pour se faire nipper !

Ma mère eût certainement relevé le gant, si elle eût été présente, mais elle transportait la vaisselle à la cuisine, et ma tante Julie qui avait entendu son beau-frère, se borna à le regarder en haussant les sourcils et les épaules d’un air d’impuissance.

Moi aussi, cela me vexait qu’on employât malgré tout maître Blum, et j’aurais renoncé de bon cœur à me voir, pour la première fois de ma vie, habillé de drap neuf, taillé à la mode du jour, tant la scène de brutalité dont j’avais été témoin m’avait révolté. Aussi mes pensées vagabondaient bien loin de la matière traitée dans la vingt-troisième section du catéchisme d’Osterwald que j’étais censé apprendre. Tout en répétant machinalement : « Qu’est-ce que la patience ? » – « La patience consiste à endurer les afflictions avec résignation, sans se laisser surmonter par la douleur ou par le chagrin. » – Je pensais : Mauvais gueux de Blum, va ! Voilà qu’il me faudra encore brasser la neige demain pour aller lui dire de venir nous prendre mesure ! Je voudrais, ma parole ! qu’il en vienne un tas, cette nuit, mais un tas à ne pas pouvoir passer outre les Chéseaux ! C’est le bon coin pour les « menées ».

Et je continuais à bourdonner d’un ton monotone : « Pourquoi faut-il ainsi recevoir les afflictions ? » – « Parce qu’elles nous sont dispensées… »

— Après tout, non, je serais bien aise de voir la mine qu’il fait, maître Blum, ce matin ; parce qu’en fin de compte il ne doit pas savoir au monde ce qu’André est devenu. Je suis sûr qu’il avait compté le voir rentrer au bout d’un moment, et qu’il aura cherché après lui de tous les côtés. Tant mieux, ça lui vient bien ! J’espère qu’il a une venette épouvantable qu’on n’aille trouver son apprenti gelé dans un coin !

Rien d’étonnant si ce soir-là les sages enseignements du catéchisme eurent grand-peine à se fixer dans ma mémoire, et si ma mère dut plus d’une fois m’avertir que je rêvassais au lieu d’apprendre.

— Ah ça ! Charles-Auguste, toujours à « creuser des sabots » au lieu de te mettre tes réponses dans la tête ! Tâche voir, une fois pour toutes d’être à ce que tu fais, au lieu de ruminer on ne sait quoi !

IV

— Regardez-moi donc ces tas de neige ! papa, maman ! y en a-t-il ! quel bonheur ! Oui, il y en avait, le lendemain, autant que j’avais pu le souhaiter. Elle était tombée toute la nuit et la provision ne paraissait pas près de s’épuiser, car les larges flocons continuaient à descendre du ciel en bataillons serrés.

On ne voyait plus au dehors qu’un tapis éblouissant, où murs, barrières, tas de bois enfouis, dessinaient de molles ondulations. Au bord des toits, le moelleux tapis retombait en lourdes draperies qui ne se maintenaient que par un miracle d’équilibre, et au dégel s’écrouleraient en sourdes avalanches.

Oh ! la belle neige ! et quel plaisir de voir tomber paisiblement ces innombrables flocons, rideau mouvant et si épais, qu’il nous masquait la vue des maisons du quartier du Coin, à une portée de fusil de chez nous, et jusqu’aux sapins, plus voisins encore, du pâturage communal !

— Il y en a au moins deux pieds et demi, you ! m’écriai-je, radieux, en rentrant après avoir déblayé la porte d’entrée et le devant de la maison. Et merci ! elle est lourde comme tout ! il m’a fallu prendre la pelle : avec le balai de biole (bouleau) on n’y pouvait rien ! J’en aurai à brasser, ajoutai-je, pour aller à Miéville faire ma commission chez Blum !

J’avais dit cela en consultant du regard ma mère, en train de verser le lait brûlant dans les tasses.

— On peut attendre que le triangle ait fait les chemins, fit-elle en réponse à mon observation. Ça n’ira pas longtemps, je pense.

— Eh ! non, bien sûr, appuya mon père. D’ailleurs, finalement, ajouta-t-il avec un léger haussement d’épaules, rien ne presse tant avec ces habits. Les nôtres sont encore bien mettables, au moins les miens.

Ma mère posa son pot de lait sur la table avec un mouvement d’impatience :

— Ah ça ! fit-elle d’un ton indigné, en mettant ses poings sur les hanches, j’espère qu’on ne va pas revenir en arrière, à présent, quand on a bien combiné les affaires pour que tout le monde soit content !

— Mais non, je n’ai pas dit ça, fit mon père avec une bonhomie conciliante. Seulement…

— Mafi ! ça en avait quasi l’air, interrompit ma mère avec sévérité. Dans tous les cas ce qui est décidé est décidé : on a dit que ce serait Blum qui ferait vos habits, à toi et à Charles-Auguste, et Félix-Henri Péter ceux de ton filleul. Qu’on s’y tienne ! Charles-Auguste, tire ton tabouret près de la table que tu ne sois pas toujours à te chambrouler, et mets-moi tremper un peu plus de croûte que ça dans ton lait !

Une heure plus tard nous étions à notre établi, mon père et moi, quand un grand bruit de grelots, de claquements de fouet et de cris de hue ! ho ! hue ! ho ! retentit au dehors.

— You ! le triangle ! m’exclamai-je en jetant ma lime sur l’établi. Papa ! est-ce que j’ose ?…

— Va seulement, va.

Je ne fis qu’un bond de mon établi jusqu’au seuil de notre porte d’entrée. C’est que le spectacle valait la peine d’être vu d’aussi près que possible.

Six robustes chevaux de paysans, montés par leurs propriétaires, qui les excitaient de la voix et du fouet, se frayaient un passage dans la profonde couche de neige qui leur montait presque au poitrail. La lourde machine, bardée de ferrures, qu’ils traînaient vaillamment, était maintenue dans la bonne direction par deux cantonniers qui, faisant office de pilotes, pesaient tantôt à droite, tantôt à gauche sur les fortes barres servant de gouvernails. Par derrière venait une escouade d’hommes de corvée, armés de pelles, qui devaient en cas de nécessité ouvrir une tranchée à travers les amoncellements de neige trop profonds ou trop tassés par le vent, pour que les chevaux pussent en venir à bout. Le cas se présentait régulièrement un peu au delà de chez nous, à l’endroit où le triangle retournait sur ses pas pour aller compléter son œuvre dans les quartiers de Miéville et de Vers l’Église.

Le vent formait en cet endroit une de ces hautes dunes qu’aux Montagnes on appelle menées, et que le triangle est impuissant à franchir sans l’aide de la pelle. Les hommes de corvée le savaient si bien, que d’avance ils prirent la tête de la colonne, et à grandes foulées, à travers la couche de neige où ils enfonçaient jusqu’aux cuisses, ils allèrent attaquer la menée à coups de pelles. Les chevaux, tout fumants, s’étaient arrêtés et s’ébrouaient bruyamment.

Un de leurs conducteurs ôta sa pipe de la bouche, pour crier en patois du haut de sa bête, à mon père qui m’avait suivi sur la porte :

— Hé ! Alfred, qu’a ditt’ ? L’euvoai acmace bin ! (Eh ! Alfred, qu’en dis-tu ? l’hiver commence bien !).

— Tant mieux ! répliqua gaiement mon père. N’est-ce pas demain la foire de La Chaux ? Tu sais ce que nos vieux disent, Justin :

 

À la ferr’ de la Tchaux

La neidge dsu le pau,

S’el n’y è pâ, la lly fau.

 

(À la foire de La Chaux-de-Fonds, – la neige est sur les pieux [les jalons au bord des routes], – si elle n’y est pas, il l’y faut.)

— Vélainq, vélainq ! fit l’autre d’un ton narquois, lè villye desant djeiré : Lon mor, londgea coua ! (Voilà, voilà ! les vieux disent aussi : long mors, longue queue ! C’est-à-dire : quand l’hiver commence tôt, il dure longtemps.)

Cette joute à coups de dictons ne m’intéressait guère. Il me venait une idée : si j’obtenais de mes parents l’autorisation de monter sur le triangle, pour aller à Miéville m’acquitter de la mission esquivée la veille ? Quel rêve ! On ne m’avait permis de goûter cette jouissance qu’une fois en ma vie, pour gagner l’école, un jour de tourmente, et le délicieux souvenir qui m’était resté de cette façon peu banale de voyager m’avait souvent fait souhaiter de retrouver une occasion semblable.

— Papa, dis-je en tirant doucement mon père par la manche, si je profitais du triangle pour aller faire ma commission chez Blum ? Les hommes veulent bien me laisser monter dessus ; je ne gênerais pas.

Mon père me regarda avec ce sourire bienveillant qui est resté gravé dans ma mémoire.

— Si ta mère en est, je n’ai rien contre. L’idée n’est pas mauvaise : tu ne te mouillerais pas les jambes, et puis comme ça, cette histoire d’habits ne traînerait pas, c’est une chose à considérer.

Je compris à son clignement d’œil qu’il voulait me fournir des arguments à l’appui de ma requête, et me promis de les faire valoir.

Courant à la cuisine, où ma mère ne s’était pas laissé distraire de ses devoirs de ménagère par le passage du triangle :

— Maman, criai-je avec volubilité, voilà une bonne occasion de faire tout de suite ma commission chez Blum sans trop me mouiller les pieds : le triangle va tourner pour aller contre Miéville ! Je peux aller dessus, qué ?

Ma mère réfléchit un moment avant de répondre ; elle ne décidait jamais rien à la légère.

— Pourquoi n’attendrais-tu pas que le triangle ait ouvert le chemin ? En partant une demi-heure après…

— Oui, mais, interrompis-je, alarmé à l’idée que la partie de triangle courait risque de m’échapper, ce ne serait pas la même chose ; tu comprends, sur le triangle j’aurais les pieds au sec, au moins en allant.

C’était prendre ma mère par son faible ; s’il y avait une chose qu’elle redoutât pour son fils, c’était de le sentir exposé à avoir les pieds trempés.

— Et puis, ajoutai-je, il faut voir comme il neige ! Tout de suite les chemins vont être rebouchés, et si on attend trop…

— Quels souliers as-tu mis ? interrompit ma mère en inspectant ma chaussure ; ceux que j’ai graissés hier soir, au moins ? Bon ; tes guêtres sont sèches, je les avais pendues à la porte de la cavette. Viens que je t’aide à les boutonner. Il ne s’agit pas de laisser repartir le triangle sans toi, à présent ! Ne lambinons pas !

Par exemple ! il n’y avait pas de danger. En un rien de temps je fus guêtré, emmitouflé dans le manteau verdâtre que ma mère avait extrait d’un carrick à trois collets de son père, et j’arrivai juste à temps pour voir le triangle à demi refermé, virer de bord comme un vaisseau obéissant au gouvernail, et repasser devant notre maison, avec son équipage d’hommes de corvée juchés sur les bords.

Mon père s’était avancé avec moi, et les interpellant gaiement :

— Y a-tu encouo on ptet car po stu-ci que va du fian de Mi-vela ? (Y a-t-il encore un petit coin pour celui-ci qui va du côté de Miéville ?)

— Baille-le-mè ! répondit le vieux cantonnier Jaquet en tendant les bras par-dessus le rempart de neige refoulé par la lourde machine.

L’instant d’après j’étais installé tout radieux à l’extrême pointe du triangle, et ma mère, inquiète de me voir si près des chevaux, me criait du seuil de notre porte :

— Tire-toi en arrière, Charles-Auguste ! Miséricorde ! si ces bêtes venaient à ruer !

Plusieurs de mes voisins, des jeunes gens, se mirent à rire, en échangeant des remarques moqueuses au sujet de ces transes maternelles, mais le vieux cantonnier les regarda sévèrement et m’obligeant à changer de place, il dit aux rieurs à voix contenue et d’un ton indigné :

— N’î vô ra de vergogne ? preidgi dains’ a dèz afan ! (N’avez-vous pas honte ? parler ainsi à des enfants !)

Les rieurs haussèrent les épaules, sans rien répliquer cependant à la remontrance du vieillard.

Notre pesant véhicule glissait maintenant sans effort, en redescendant la pente qu’il avait déblayée si péniblement ; mais la rude tâche des chevaux et celle des hommes de corvée allait recommencer, le quartier du Crêt étant bâti sur deux pentes, dont l’une, celle au sommet de laquelle nous demeurions, s’élève vers Le Locle, et l’autre, le Crêt de la Maison-de-Ville, monte dans la direction de La Chaux-de-Fonds. Sur cette dernière pente le chemin n’était pas encore frayé. Quand il fallut l’attaquer, les cris, les claquements de fouet des conducteurs éclatèrent de plus belle, et l’escorte des pionniers se remit à marcher derrière le triangle, en attendant de se porter à l’avant-garde, quand une menée infranchissable arrêterait les chevaux. Le cas se présenta au tournant des Chéseaux, un peu avant d’arriver en face de la petite maison du Crêtet, où la veille au soir j’avais installé l’apprenti tailleur chez le père Soubise.

— À propos, pensai-je, je « m’étonne » comment ils vont ensemble ! Il faut que j’y passe en revenant de chez Blum.

Personne ne se montrait devant la petite masure, mais André était occupé à sa cuisine, car un léger panache de fumée s’échappait de la cheminée à bascule entrebâillée.

— Hein ! tout de même, me dis-je avec un petit mouvement de vanité, sans l’idée que j’ai eue, comment le vieux Soubise aurait-il fait son déjeuner, ce matin ? Comment aurait-il chauffé son fourneau ? Et André, si je ne lui avais pas trouvé cette engaîne, il était sûr de son affaire, lui qui voulait aller se réduire par derrière chez le justicier Richard : on l’aurait trouvé gelé raide !

Une brusque secousse interrompit le cours des congratulations que je m’adressais ; sans savoir comment, je me trouvai le nez dans la neige entre les deux parois du triangle. La voie étant frayée, les six chevaux s’étaient remis en marche et avaient enlevé leur machine avec ensemble. Le vieux cantonnier qui avait failli me fouler aux pieds, me happa par le col de mon manteau et me mit sur mes jambes, tout en disant d’un ton de reproche bienveillant :

— Saquerdi ! bouebe, taîtche-vè de te bailli à vouaide ! (Sacrebleu ! garçon, tâche donc de prendre garde !)

J’arrivai sans autre aventure jusqu’en face de la maison qu’habitait le tailleur, et descendis de mon triangle avec le regret que le voyage n’eût pas duré plus longtemps.

— Bien obligé ! fis-je au vieux cantonnier qui me faisait un signe d’adieu amical, et j’enjambai non sans peine le haut rempart de neige formé par le triangle.

Tout en me débarrassant devant la porte d’entrée de la neige qui tapissait mes jambes, je me disais :

— À présent, il s’agit de faire semblant de rien avec maître Blum : il ne faut pas qu’il aille se douter que je sais quelque chose à propos de son apprenti !

J’enfilais le corridor d’où, la veille au soir, j’avais vu André brutalement expulsé par son maître, quand le bruit d’une altercation violente partant de la cuisine me fit faire halte et murmurer :

— Bon ! le voilà qui refait une scène à quelqu’un, à sa femme, je pense ! Dans tous les cas on lui tient tête, tant mieux !

J’écoutai sans le moindre scrupule : les enfants n’en ont guère de ce genre, et puis je me doutais qu’il devait être question de mon protégé.

D’abord je ne compris pas grand-chose à l’averse de propos violents, émaillés d’injures, qu’échangeaient les époux, et cela d’autant plus que le langage du mari était un amalgame confus de français incorrect et de patois allemand, avec assaisonnement de jurons dans les deux langues. Quant à Mme Blum, qui était du pays, une Guinand des Brenets, à ce que j’appris plus tard, j’eusse pu mieux saisir le sens de ses paroles, si sa voix eût eu l’ampleur et l’éclat de celle de son seigneur et maître ; mais comment eût-elle pu lutter, avec son mince filet de voix, si criard fût-il, contre l’organe tonnant et les imprécations furibondes du sieur Blum ?

Cependant je finis par comprendre qu’il s’agissait d’André et de sa disparition, à ces mots lancés d’une voix perçante par la femme du tailleur :

— Si la justice te demande compte de ce pauvre garçon, tu n’auras que…

Elle n’acheva pas : on entendit le bruit mat d’un soufflet sur une joue, suivi d’un cri aigu, puis du claquement d’une porte qu’on ferme. Un des deux époux devait avoir quitté la cuisine ; était-ce l’homme ou la femme ?

Je restais tout tremblant dans le corridor obscur, me demandant si je ne ferais pas mieux de m’en retourner comme la veille, sans m’être acquitté de mon message, au risque d’encourir les reproches et peut-être un sévère châtiment de ma mère, quand la porte derrière laquelle j’étais aux écoutes s’ouvrit brusquement, et je me trouvai nez à nez avec le tailleur qui sortait. Il recula tout effaré au lieu de me demander ce que je faisais là. J’imagine que dans la figure immobile qu’il entrevoyait vaguement, sa conscience lui faisait voir le spectre de son apprenti gelé, revenu sur terre pour lui reprocher sa conduite inhumaine. L’illusion, naturellement, ne fut pas de longue durée ; aussitôt que je remuai et que maître Blum entendit ma voix, il reprit son aplomb, et à mesure que je m’acquittais de mon message, je voyais ses traits anguleux se détendre, et sa longue figure déplaisante, terminée par une barbiche de bouc, grimacer le sourire qu’il réservait aux seuls clients.

— Tute suite, mon cheune ami, tute suite, che aller chez fous avec ; foule-fous attendre moi ? che mettre…

— Je suis trop pressé, interrompis-je du ton que prend quelqu’un qui n’a pas un moment à perdre ; il faut que j’aille encore chez… Vous savez où nous demeurons : au haut du Crêt, où le chemin du Locle quitte celui du Coin.

Et je décampai en toute hâte.

— Par exemple ! me disais-je en prenant le pas de course pour n’être pas rejoint par le tailleur, il n’a qu’à croire, ce vilain sire qui éreinte ses apprentis et qui flanque des gifles à sa femme, il n’a qu’à croire que je veux me montrer tout le long du Crêt avec lui ! mafi ! non. D’ailleurs c’est la pure vérité que je suis pressé : ne faut-il pas que j’aille dire à André qu’il prenne garde de ne pas se montrer, que son gueux de maître va passer ? Je garantis qu’André est en train de déblayer le sentier du Crêtet ! Il ne s’agit pas que Blum le voie ! Merci ! il l’agripperait, et alors… Oh ! c’est ça, le voilà ! ça ne manque pas !

C’était l’apprenti que je voyais s’escrimer à grands coups de pelle sur la pente du Crêtet. Sans ralentir ma course, je jetai un regard derrière moi : non, le tailleur n’était pas encore en vue. De loin j’appelai André en lui faisant signe de remonter le sentier qu’il venait de tracer. Ne comprenant rien à ma gesticulation forcenée, il restait la pelle en l’air et me regardait tout ahuri. J’arrivai sur lui comme une bombe et lui fis faire demi-tour.

— File ! criai-je tout haletant, va te cacher, Blum arrive !

— Eh bien, après ? répliqua André d’un ton de défi ; qu’il vienne ! si tu crois que j’en ai peur !…

— Mais, m’écriai-je avec une impatience fiévreuse, tu ne comprends pas ; il ne faut pas qu’il sache ce que tu es devenu, pour qu’il ait assez de détresse, ça lui apprendra ! Va, bouge !

Et je poussais André de toutes mes forces du côté de la petite maison. Il finit par se laisser faire et nous parvînmes sur le seuil au moment où, à travers les flocons de neige tourbillonnants, se dessinait confusément sur la route la longue silhouette du tailleur.

— Entrons, dis-je vivement en attirant André derrière la porte et poussant doucement le verrou. Il ne doit pas nous avoir vus, mais le plus sûr c’est de lui laisser le temps de passer. Il va chez nous prendre mesure à mon père et à moi pour nous nipper à neuf ; ça fait que je ne peux pas rester longtemps ; tu comprends : on a besoin de moi.

J’avais ajouté ce détail personnel avec un petit air d’importance. S’il n’avait pas fait aussi sombre derrière notre porte, j’aurais peut-être surpris un léger sourire sur les lèvres d’André.

Nous poussâmes sans bruit jusqu’à la cuisine, où je demandai tout bas à mon protégé comment il se trouvait dans sa nouvelle place.

— Pour ça, tu peux compter que c’est une autre paire de manches ici que chez Blum ! répondit-il à voix contenue, mais avec un contentement intérieur qui illumina sa pauvre figure souffreteuse. M. Gentil a beau crier et sacrer quasi autant que Blum, je suis sûr qu’il ne ferait pas du mal à une mouche ; ce n’est pas lui qui…

— Ah ça ! cadet, tonna tout à coup le vieux soldat, avec qui complotes-tu par les coins, cré mille milliasses ? Avance à l’ordre, marche !

André n’attendit pas une seconde injonction et entra en me faisant signe de le suivre.

V

Comme la veille au soir, le vieux Soubise occupait près du poêle son fauteuil de cuir à oreilles ; la peau de mouton entourait soigneusement ses jambes, et il me parut que la petite pièce avait un aspect plus confortable ; les rideaux bleus et rouges n’étaient pas moins fanés, mais tirés sur leur tringle, de façon à masquer le lit. Évidemment André avait mis de l’ordre dans le mobilier et donné un coup de balai au vieux plancher de sapin.

La physionomie un peu soupçonneuse du vieillard s’éclaircit à ma vue.

— Ah ! c’est toi, gamin ! fit-il avec satisfaction. Tu viens voir si cet avale-tout-cru de Soubise n’a pas mis en daube ton camarade, comme faisait ce gueux de tailleur ? Pas de danger, garçon : tant qu’on garde l’alignement, qu’on marche à la baguette, rien à craindre du caporal ! la schlague, d’ailleurs, c’est bon pour les Allemands !

Craignant que le vieux soldat ne me retînt outre mesure si je racontais d’où je venais, je laissai à André le soin de le renseigner à ce sujet, et je pris congé en disant qu’on m’attendait à la maison et qu’il me fallait faire diligence.

— Bon ! approuva le vieillard en hochant énergiquement la tête ; la discipline avant tout, cadet ! demi-tour, marche !

Pendant ce temps, André s’était approché de la fenêtre et avait fouillé du regard les alentours de la maison. Il me suivit à la cuisine et me dit à l’oreille :

— On ne voit rien nulle part ; Blum a passé outre.

En effet, quand je sortis avec une certaine précaution et en recommandant à André de repousser vivement le verrou à tout hasard, on n’apercevait sur la route blanche qu’une vieille femme encapuchonnée dans son manteau, sous lequel un panier faisait saillie. Elle venait du Crêt, marchant avec peine dans la neige, qui avait déjà passablement recouvert la route depuis le passage du triangle.

Je la reconnus en approchant : c’était la grand-mère de mes camarades Nicolet, du Crêt : elle-même demeurait à Miéville ; en dépit de la neige et de ses quatre-vingts ans, elle était venue aux provisions.

À ma demande si elle avait rencontré le tailleur :

— Oui, répondit-elle de sa voix cassée ; droit devant la Maison-de-Ville ; il allait descendre le Crêt… à moins, se reprit-elle avec un petit rire malicieux, que l’aigle noire du chelt (Schild, enseigne) ne lui ai fait faire un à-droite : on det qu’il a pru avesî de lévâ le coude, stu cosandî tûtche ! (on dit qu’il a assez l’habitude de lever le coude, ce tailleur allemand !)

Sans en entendre davantage, je me remis vivement en route.

— Décidément, faisais-je à part moi en précipitant le pas, décidément je me suis oublié ; et puis c’est clair qu’avec ses jambes longues comme des échasses, Blum a autrement d’avance que moi !

Le fait est qu’en arrivant chez nous, passablement en nage grâce à ma marche forcée, je trouvai le tailleur déjà occupé à toiser mon père dans tous les sens, tandis que ma mère, tout en surveillant l’opération et multipliant les recommandations, examinait et palpait les échantillons de drap apportés par Blum.

Elle ne me fit aucune observation sur mon retour tardif, se doutant bien de ce qui en était cause, et ne voulant pas donner l’éveil au maître d’André. Bientôt ce fut mon tour de passer par les mains de Blum, et je me prêtai d’assez mauvaise grâce à la cérémonie. J’avais toujours aux oreilles le bruit des vociférations du tailleur, suivies du soufflet par lequel il avait fermé la bouche à sa femme, et je comparais avec dégoût cette scène avec l’attitude et le langage obséquieux du brutal personnage vis-à-vis de ses clients.

— Pouëte (vilaine) bête ! va ! pensais-je en ne me soumettant qu’avec impatience aux diverses positions que Blum me faisait prendre pendant l’opération. Qui est-ce qui dirait, tout sucre et miel comme il est à présent, que ce chenapan brigande pareillement ses apprentis et sa femme ? Si seulement j’étais arrivé avant lui, j’aurais raconté comme il traitait sa femme il n’y a pas une demi-heure ! Mais, monté ! ça n’aurait pas servi à grand-chose ; ma mère tient trop à son idée !

À peine délivré, mon père s’était remis à son établi sans mot dire, et aplanissait vigoureusement à la lime une platine qu’il avait forgée le matin, car bien entendu, il faisait la montre depuis l’ébauche au remontage. Respectant sa convention avec sa femme, il voulait la laisser se livrer comme elle l’entendait à son enquête à l’endroit de l’apprenti.

Cela ne se fit pas attendre.

— Monsieur Blum, voici le drap que vous prendrez pour les deux habillements. C’est cher, terriblement cher pour ce que ça vaut ; c’est mince et je serais bien surprise si c’était pure laine !

— Oh ! gère matame, che carantis…

Ma mère écarta de la main comme un fétu la garantie de maître Blum et répondit sèchement :

— C’est bon ! Il y a des années que je sais déconnaître la laine d’avec le coton, allez seulement ! ce n’est pas vous qui voulez me l’apprendre ! Enfin, c’est le moins mauvais de vos échantillons. J’en coupe un petit morceau pour être sûre qu’on ne me donne au moins pas une qualité pour une autre. Nous pourrons comparer quand vous apporterez les habits.

Elle le fit comme elle le disait, sans s’embarrasser ni des airs de vertu offensée du tailleur, ni de ses protestations.

— Là ! à présent ce n’est pas le tout : il s’agit de ne pas nous traîner sur le long banc ! J’entends que ça aille pas plus d’une semaine.

— Oh ! matame, pour deux fêtements !

— Hé ! n’êtes-vous pas deux pour y travailler ? Quand on a un apprenti pour les petites choses, pour coudre les boutons… Vous l’avez toujours, votre apprenti ?

Mon père cessa de limer et me glissa un coup d’œil par-dessus son épaule.

Quant à Blum, pris au dépourvu, suffoqué, il avait la mine d’un homme qui s’est assis dans une fourmilière et ne sait comment se relever.

Mais comme ma mère le regardait fixement, attendant une réponse, il finit par balbutier :

— Oh ! ui, sans tute, sans tute ! Enfin, ça feut dire… Il hésita un moment, puis d’un air navré : Ui, chusque ce matin il être chez nous, mais tut d’un coup il être filé, ce kerl !

— Ah ! fit longuement ma mère, sans quitter le tailleur du regard ; ce matin ? Et il est parti comme ça, sans qu’il y ait rien eu, sans dire pourquoi ?

— Rien, rien du tut, che chure !

Je frémissais d’indignation dans le coin où je m’étais assis pour écouter. Mon père eut peur, sans doute, de me voir intervenir avant l’heure, et me lança un regard d’avertissement.

Quant à ma mère, elle restait impassible ; mais pour qui la connaissait, un certain pli qui se creusait entre ses sourcils, et l’amincissement progressif de ses lèvres n’annonçait rien de bon pour l’effronté menteur qui voulait lui en imposer.

Mais elle tenait à pousser son enquête jusqu’au bout.

— Ah ! répéta-t-elle, c’est curieux ! Il était pourtant bien, chez vous, j’espère ? Vous ne le rudoyiez pas, un garçon sans père ni mère ?

— Chamais ! fit Blum en étendant solennellement la main. Touchours il être draité gomme notre carçon, si ch’en avoir eu un.

— Par exemple, fis-je à part moi, en voilà un qui a eu de la chance de ne pas venir au monde, alors, s’il avait dû être arrangé comme André !

Ma mère avait cessé de regarder le maître tailleur qui parut fort soulagé ; elle rassemblait les échantillons éparpillés sur la table ; je remarquai qu’elle y joignait même l’étroite bande qu’elle avait prélevée et qui devait lui servir de contrôle.

J’étais affreusement désappointé : comment ? la chose allait donc finir comme cela ? Ma mère se laissait emplir les oreilles d’une pareille façon ! Alors c’est moi qu’on tenait pour un menteur !

Un flot d’amertume me gonfla le cœur, et j’allais éclater, quand ma mère tendit brusquement les échantillons au tailleur qui courbait sa longue échine et grimaçait un sourire faux.

Jamais je n’avais vu la physionomie de ma mère revêtir une pareille expression, quand ses yeux étincelants se relevèrent sur Blum ; non, pas même le jour où notre brave voisin Abram Perret, m’avait traîné devant elle, après m’avoir surpris me gorgeant des groseilles mal mûres de sa bordure de jardin ! Et Dieu sait pourtant si alors ma mère m’avait paru l’image vivante de la justice implacable, au point de m’inspirer pour le reste de ma vie une sainte horreur de la maraude !

Mon père, lui, avait fait opérer un demi-tour à sa chaise à vis, et je crois, ma parole ! qu’il comprimait une certaine envie de rire. Il me semblait, pourtant, qu’il n’y avait guère de quoi.

— Écoutez, maître Blum, dit ma mère d’une voix cinglante comme un coup de fouet ; je n’aime pas les menteurs !

Il se redressa comme un serpent ; mais sans s’embarrasser du regard féroce qu’il lui lançait, ma mère poursuivit, l’index pointé vers lui :

— Et je ne veux rien avoir à faire avec eux !

Je respirai, et regardai ma mère avec une admiration émue.

— Comment tites-fous ça ? et les habits ? fous être encagée ! Donnerwetter ! vociférait le tailleur, la figure décomposée par la rage.

Mon père s’était levé tranquillement et développait sa robuste carrure en face de la personne efflanquée du tailleur, qui fit un pas en arrière.

— Taisez-vous ! continua ma mère sans cesser de secouer son index vengeur. Vous venez de nous débiter un tas de mensonges : ce n’est pas votre apprenti qui s’est sauvé ; c’est vous qui l’avez poussé dehors après l’avoir traité comme on ne traite pas les bêtes, et ce n’est pas ce matin que vous avez fait ce mauvais coup, mais hier soir à la tombée de la nuit, tout juste à point pour l’envoyer geler dans la neige, un garçon sans père, ni mère, ni parents pour le ramasser ! Voilà la porte : montrez-nous les talons, et soyez bien heureux si la justice ne se mêle pas de l’affaire !

La figure de maître Blum présentait un abject mélange de rage et de terreur.

— Fous me le bayerez, fous me le bayerez ! bégayait-il les poings crispés et en se retirant à reculons comme une bête aux abois.

— Ce qu’on vous payera, maître Blum, fit mon père avec son calme quelque peu narquois, c’est votre dérangement ; ça, ce n’est que juste. Vous n’avez qu’à me faire votre note, après quoi il vous restera d’autres comptes à régler, ceux-là avec la Chambre de Charité.

Blum était parvenu à la porte : il l’ouvrit et disparut, un blasphème aux lèvres.

— Bon déquepille ! (débarras) fit mon père en respirant à pleins poumons. Quel chenapan ! ma parole ! si on n’a pas besoin de changer l’air de la chambre !

Et il alla ouvrir le guichet.

Pendant ce temps je m’étais approché de ma mère, pour lui dire d’une voix caressante, que je n’osais guère employer à l’ordinaire avec elle :

— Oh ! maman, comme tu lui as bien rivé son clou ! Si tu savais, ajoutai-je à voix basse, j’ai cru un moment que tu me prenais pour un menteur, et je t’en ai voulu !

Ma mère me regarda d’un œil humide et je suis persuadé que si nous avions été seuls, elle m’aurait embrassé, mais il n’était pas dans sa nature de s’abandonner à ces faiblesses sentimentales par devant témoins, pas même devant son mari.

— Eh bien ! Henriette, fit mon père qui se retournait vers nous en se frottant les mains, voilà ce que j’appelle une lessive proprement faite ! Dommage seulement que ta sœur Julie n’ait pas été là pour t’entendre dire ses vérités à cet oiseau ! C’est elle qui aurait jubilé !

Ma tante Julie n’avait pas paru au déjeuner ce matin-là ; la névralgie, son ennemie implacable, la retenait dans sa chambre.

Il est certain que l’éloge fait pas son mari de la façon dont elle avait conduit l’affaire, fut des plus sensible à ma mère. Cependant elle se garda d’en rien laisser paraître et dit d’un ton vexé en hochant la tête :

— Oui, oui, tout ça est bon à dire ; mais toujours est-il que vos habits, vous ne les aurez pas !

Elle s’attendait, sans doute, à ce qu’on lui répondît : Mais ne nous reste-t-il pas le cosandier de Marmoud, en fin de compte ?

Moi, c’est ce que j’aurais répondu, si j’avais eu voix délibérative. Mais mon père, qui avait repris sa place devant son établi, et m’avait fait signe de l’imiter, se borna à hocher aussi la tête et à se gratter la tempe, comme s’il se trouvait en face d’un obstacle insurmontable.

— Pourquoi ne met-il plus en avant le cosandier ? me demandais-je avec un étonnement profond.

J’étais trop jeune pour savoir ce que c’est que la diplomatie, sans quoi, au lieu de m’étonner, j’aurais admiré la façon dont mon père pratiquait cet art délicat.

— C’est un fait, fit-il enfin d’un ton de regret, c’est un fait que quand on a compté sur quelqu’un…

— Eh bien, interrompit délibérément ma mère, je me demande si en fin de compte nous y avons perdu grand-chose : premièrement son drap, à ce Blum, j’ai vu tout de suite que c’était de la camelote, qui n’aurait pas duré deux ans, qui aurait changé de couleur en moins de six mois. Sa façon de prendre ses mesures ne me disait rien de bon. Les habits auraient été trop étroits de dos, les culottes trop courtes, ça n’aurait pas manqué. J’avais beau lui dire de faire attention : Vous l’avez entendu : toujours son « Ui, ui, matame ! sans tute, matame ! » Mais ça ne l’empêchait pas de n’en faire qu’à sa tête ! Je comprends : de cette façon on épargne du drap, mais il vous faut quand même payer les aunes qu’on en a pris, et on ne vous rend que des restes de rien du tout.

— Tu pourrais bien avoir raison, Henriette.

— C’est clair que j’ai raison : avec ces étrangers qui tombent on ne sait d’où… Est-ce qu’on a l’idée d’où il venait, ce Blum ?

— De La Chaux, à ce que le greffier m’a dit, mais il avait déjà roulé un peu partout. Je crois que c’est un juif du côté de Melhouse.

— Il ne manquait plus que ça ! s’exclama ma mère avec une véritable horreur. On aurait dû s’en douter, rien qu’au nom ! Nous l’avons échappé belle ! C’est une vergogne d’accorder l’habitation à des êtres pareils. On devrait les renvoyer d’où ils viennent, lui et sa femme !

— Oh ! elle, ne pus-je m’empêcher de dire, je suis sûr qu’elle vaut mieux que lui !

— Qu’en sais-tu ? demanda sévèrement ma mère.

Je racontai, pour appuyer mon dire, l’altercation que j’avais entendue en arrivant dans le corridor chez Blum, et la façon dont le mari avait fermé la bouche à sa femme qui lui reprochait sa dureté envers André.

On comprend aisément que ce récit porta au comble l’indignation de ma mère.

— Ah ! il battait sa femme, par-dessus le marché ! Si je l’avais seulement su, pendant que je le tenais ! Il en aurait entendu encore un autre chapitre, le mauvais gueux !

VI

Quand le premier feu du courroux de ma mère fut un peu calmé, l’épineuse question de nos habillements, et le désarroi de ses plans à ce sujet lui revinrent désagréablement à l’esprit.

Elle s’était mise à tricoter près de notre établi et réfléchissait profondément, un pli creusé entre les sourcils. Au bout de quelques minutes elle releva la tête, tira une aiguille de son tricot et la planta dans sa chevelure ; puis, avec décision :

— Pour en revenir à ces habits, il ne nous reste qu’une chose à faire : c’est d’en passer par le cosandier.

Si mon père avait eu moins de tact ou plutôt moins d’égards et d’affection pour sa femme, c’eût été le moment de triompher et de dire : Tu vois, Henriette, si tu m’avais cru ! nous sommes déjà bien aises de l’avoir, le pauvre vieux !

Mais cette réponse n’eût été ni d’un diplomate ni d’un mari aimant et qui tient à la paix du ménage.

En définitive sa femme avait sacrifié les plans qu’elle caressait depuis si longtemps, et elle l’avait fait pour obéir à sa conscience. Ne devait-il pas lui en tenir compte ?

Aussi fut-ce du ton d’un sincère regret et sans la moindre nuance de taquinerie, qu’il répondit en se grattant l’oreille :

— Le fait est, Henriette, qu’ici à La Sagne, il n’y a personne d’autre que Félix-Henri pour le moment, que je sache.

— Non, il n’y a personne. Voici comment nous allons arranger les affaires : demain, c’est dimanche, les chemins seront ouverts. Félix-Henri viendra au sermon en glisse depuis Marmoud, avec les Matile ou les Perrenoud. Il s’agira de ne le pas manquer, et de l’assurer pour deux semaines au moins, depuis lundi. Toi, Charles-Auguste, n’oublie pas, au catéchisme, de dire au garçon à Jérémie Tissot, qu’il passe chez son parrain lundi, vers les neuf heures, sans faute.

Je promis de ne pas oublier la commission, et ma mère poursuivit : Voilà qui est en règle pour le catéchumène ; nous avons le drap ; il n’y a pas de risque qu’on en manque : du temps du grand-père on portait les habits deux fois grands comme au jour d’aujourd’hui. Pour ce qui est de vous, c’est une autre affaire ; il nous faut du neuf, c’est entendu, et comme il n’y a plus que les frères Dubois, du Locle, qui ne vous volent pas, il faut que j’y aille lundi, une fois que Félix-Henri sera bien en train.

— Seulement, Henriette, objecta mon père, tu avoueras qu’avec des tas de neige pareils…

— Est-ce que tu t’imagines que ceux du Locle ne passent pas le triangle tout comme nous ? Il faut bien qu’ils fassent les chemins pour les gens de la Jaluse, des Monts-Pugin et jusqu’à la Baume d’Entre-deux-Monts. Et puis, l’oncle Philibert, pour qui le prends-tu ? Crois-tu qu’il y ait besoin de lui faire signe avec un van pour qu’il ait l’idée d’atteler son Fuchs à la glisse pour me mener au Locle ?

— Tiens, c’est vrai, fit mon père avec satisfaction ; comment ça ne m’était-il pas venu à l’idée ? Oui, oui, l’oncle Philibert est toujours porté de bonne volonté, c’est un fait ; et surtout, ajouta-t-il avec un sourire, quand il s’agit de sa nièce. S’il a un faible pour quelqu’un, c’est bien pour toi, Henriette !

Cette observation fit évidemment plaisir à ma mère, qui dit en hochant doucement la tête :

— Aussi bien l’oncle Philibert est le propre frère de ma mère ; et c’est le seul qui reste de la famille.

Cet oncle Philibert demeurait au quartier du Coin, à une portée de fusil plus bas que chez nous ; de nos fenêtres on pouvait voir souvent sur son pont de grange en pente, la grande silhouette un peu voûtée du vieillard, toujours actif et remuant, en dépit de ses septante-cinq ans.

C’était un vieux garçon jovial, qui cultivait ses terres et exploitait sa tourbière avec l’aide d’un valet presque aussi âgé que lui, le long Aimé Comtesse, pauvre être à l’intelligence bornée, aussi laid qu’un singe, mais un singe de la grande espèce, robuste comme un chêne, et qui se fût mis au feu pour le maître qui lui donnait asile et le traitait avec bienveillance.

Quant au ménage du maître et du valet, il était, pour le moment, ainsi que la cuisine, tenu d’une façon extrêmement primitive par une petite bossue hargneuse, d’une trentaine d’années, aussi mal tournée d’esprit que de corps, triste épave de la vie, que l’oncle Philibert avait recueillie par bonté d’âme et dont il supportait le caractère déplorable avec une patience qui exaspérait ma mère. Il fallait l’entendre, ma mère, au retour de ce qu’elle appelait « une de ses petites échappées au Coin », véritables tournées d’inspection où elle passait une revue implacable de l’intérieur de son oncle, et engageait de chaudes escarmouches avec son acariâtre femme de ménage !

— C’est tout de même trop fort comme l’oncle Philibert se laisse mener par cette pièce de Mélanie ! Il faut voir comme ce ménage est tenu ! un vrai chenil ! Une couche de poussière à écrire son nom sur les meubles, un plancher aussi crotté que celui de l’écurie, des lits pas refaits à trois heures de l’après-midi ! Et une tête, et une langue, et des raisons ! C’est tout le bout du monde, si je peux, moi, avoir le dernier mot avec elle ! L’oncle, lui, se laisse tout dire et tout faire, mêmement qu’il va jusqu’à prendre son parti ! Ne m’a-t-il pas dit tantôt : Bah ! Henriette, ne t’en donne voir pas tant avec cette fille ! Il faut la prendre comme elle est, notre Mélanie. Qu’est-ce que tu veux ! depuis toute petite on lui a toujours fait la vie dure. Ces sacrés gamins qui n’ont rien de bon, ne faisaient que se moquer de sa bosse, lui demander si elle savait le nom de son père, enfin toute espèce de vilenies ! Est-ce qu’il n’y a pas de quoi vous engringer ? Pour ce qui est du ménage, il ne faut pas être trop difficile ; moi, je trouve que ça ne va pas tant mal : un peu plus, un peu moins de poussière, ce n’est pas une affaire, finalement. Le plancher, monté ! C’est notre faute à Aimé et à moi, s’il est un peu embouselé ! Quand on a des bêtes, ça ne peut pas être autrement ! Oui, voilà, continuait ma mère en laissant tomber ses bras de découragement, voilà comme il prend les choses, l’oncle Philibert !

À quoi mon père répliquait avec son fin sourire :

— Oui, oui, il n’y en a pas beaucoup de son espèce ! Puis à cette déclaration passablement ambiguë, il ajoutait celle-ci autrement catégorique : Et c’est un bien brave homme !

Bien que secrètement flattée de cet hommage rendu à son oncle, ma mère hochait la tête en murmurant :

— C’est tout de même dommage que… Mais elle en restait là, se disant, sans doute, que ce n’était pas à elle à jeter le blâme sur le propre frère de sa mère.

— Ça fait que tout est en règle, conclut mon père en offrant une prise à sa femme avant de se servir lui-même. On ira dire un mot à l’oncle Philibert pour lundi ; d’ailleurs, je garantis, Henriette, qu’il viendra te chercher demain pour te mener en traîneau au sermon. Moi, j’assurerai le cosandier… pourvu qu’il n’aille pas être pris ailleurs !

Ma mère secoua la tête et d’un geste péremptoire balaya cette éventualité fâcheuse.

— Comme qu’il en aille, déclara-t-elle, il faut qu’il s’arrange pour venir chez nous. Quand il s’agit de trois habillements, on a bien le droit de passer les premiers. Ne manque pas, au moins, de bien lui expliquer les affaires, si je ne le voyais pas, moi.

Mon père fit un signe d’assentiment, mais ne put s’empêcher d’objecter en se grattant l’oreille :

— Tout de même, si Félix-Henri avait promis à quelqu’un…

— C’est son affaire ; qu’il s’arrange, comme j’ai dit.

— Bon, bon ! espérons que tout s’engrènera bien. Toi, Charles-Auguste, tu as ta commission à faire au garçon Tissot. À propos, n’a-t-il pas un drôle de nom, mon filleul ? J’ai beau faire : je ne peux jamais me rappeler comment on l’a baptisé ! C’est quelque chose comme Victor ou Hector…

— Nestor, rectifiai-je.

— Pardi ! oui, Nestor, c’est bien ça ; une de ces idées à Jérémie Tissot ! Je pense qu’il avait trouvé ce nom dans son fameux Télémaque. Il a toujours le nez fourré dans ce livre, qu’il avait eu aux montes (enchères) du régent Convers, avec une paire de besicles fendues et une espèce de clairinette qui ne jouait plus !

— Voilà ce que c’est, prononça ma mère avec une sévérité ironique, voilà ce que c’est que cette rage d’aller aux montes quand on n’a rien à y faire ! On en rapporte toute sorte d’encombres qui ne sont bons qu’à jeter au fourneau.

C’était une pierre lancée dans le jardin de son mari, lequel s’étant laissé aller, quelques mois auparavant, à assister aux enchères de mobilier d’un de nos voisins, en avait rapporté un bahut si complètement vermoulu, qu’il avait suffi d’un choc malencontreux pour en séparer complètement les quatre côtés ; là-dessus, ma mère, sans plus de façons, avait fini de démolir le vénérable meuble à coups de serpe et en avait jeté au feu les misérables restes.

Mon père et moi avions du moins sauvé du désastre le contenu du bahut, à savoir une demi-douzaine de calendriers passablement rongés des souris, mais décorés d’estampes qui faisaient mon admiration : on y voyait le grand et authentique serpent de mer, fidèlement représenté au moment où il avale un vaisseau à trois ponts, avec son équipage, ses mâts et sa voilure ; une autre planche, non moins dramatique, montrait le régicide Damiens aux mains du bourreau, qui le tenaillait, l’écartelait jusqu’à ce que la mort s’ensuivît. Il y en avait bien d’autres, tout aussi palpitantes, accompagnées d’un texte que la dent des rongeurs n’avait malheureusement pas toujours respecté. Ma mère, hélas ! avait un beau jour déclaré que des horreurs pareilles n’étaient bonnes qu’à procurer de mauvais rêves aux enfants de mon âge, et les précieux calendriers avaient disparu, à mon grand crève-cœur ; j’ai des raisons de croire que mon père lui-même n’avait pas vu sans alarme et sans mécontentement la maîtresse de la maison faire rafle de son emplette des enchères et l’emporter à sa cuisine, car il l’y suivit aussitôt, sans doute pour tâcher d’épargner aux vénérables calendriers le sort du bahut qui les avait contenus. Je n’appris que bien des années après, que son intervention avait été efficace, en retrouvant au galetas, derrière un tas de fagots, les restes informes, rongés cette fois plus qu’aux trois-quarts, des calendriers qui avaient fait mes délices.

Mon père ne répliqua rien à l’allusion que venait de faire sa femme à son achat malencontreux de naguère. Il se contenta de sortir sa tabatière en écorce de bouleau de la cachette où il la tenait sous son établi, d’en tapoter doucement le couvercle, puis de la présenter tout ouverte à sa femme d’un geste aimable et conciliant que j’interprétai comme suit : C’est entendu ; j’avais fait une bêtise ; n’en parlons plus.

La prise offerte, gage d’entente et de paix, fut acceptée, et dans le regard que ma mère leva rapidement sur son mari, il me parut qu’il y avait quelque chose d’attendri, quelque chose qui voulait dire : Tout de même, ton Alfred est un brave homme ; à sa place, Dieu sait ce qu’un autre aurait répondu !

VII

Ma mère était à sa cuisine, faisant les apprêts du dîner. Mon père et moi poursuivions notre besogne respective ; lui en horloger expert, limant à petits coups, au moyen d’une fine barrette, les rayons d’une roue d’échappement, moi en apprenti qui s’escrime à façonner au tour et au burin un cuivrot de laiton. Mais je regardais souvent dehors, et mon archet s’arrêtait à tout moment dans son mouvement de va-et-vient. La neige avait cessé de tomber ; on pouvait d’autant mieux mesurer l’épaisseur de la couche qui en recouvrait le sol.

— Il y en a au moins trois pieds, qué-toi, papa ?

— Pas loin, pas loin, mon garçon. On peut dire que c’est beau pour la saison. Voilà le chemin qui s’est passablement rebouché depuis que le triangle a passé. À propos, ça me fait repenser à une chose : étais-tu allé plus loin que chez Blum, avec le triangle ? Le tailleur était arrivé un bon moment avant toi ?

— Non ; seulement je m’étais arrêté sur le Crêtet pour dire à André de ne pas se montrer, attendu que son maître allait passer.

— Ah ! bon, je comprends, tu as bien fait ! et comme se parlant à lui-même, mon père ajouta d’un ton pensif : Il s’agit d’aller parler de tout ça avec le greffier.

C’est ce qu’il fit après le dîner, au lieu de se remettre à son établi. Il en avait auparavant conféré avec ma mère, qui lui apporta ses souliers bien graissés et ses grandes guêtres de milaine ; tout en lui aidant à boucler ces dernières, elle ne ménagea pas les recommandations à son mari, et conclut comme suit :

— Surtout n’allez pas, toi et le greffier, vous laisser aller à remettre ce garçon chez un pareil estafier ! Qu’il ne puisse pas rester chez ce vieux sacreur de Charles-Aimé Gentil, ça, je le comprends ; c’était bon pour le premier moment ; mais il faut bien qu’il apprenne une profession, que ce soit celle de tailleur ou une autre.

— On ne peut pas mieux dire, fit mon père avec un hochement de tête approbatif. Enfin, nous examinerons l’affaire avec le greffier ; c’est un homme de ressource.

Ce ne fut que vers trois heures que mon père rentra, et je vis tout de suite à son air qu’il y avait du nouveau.

— Ta mère, où est-elle ? Vers la tante Julie ?

— Non, au Coin, chez l’oncle Philibert.

— Ah ! bon, je comprends ; c’est par rapport à son voyage au Locle.

Il enleva ses guêtres, changea de chaussures, s’adossa un moment contre le poêle, puis fit un ou deux tours par la chambre, comme s’il était trop agité pour se remettre tranquillement à sa besogne ordinaire.

La curiosité me tenaillait ; mais bien que je me gênasse moins de mon père que de ma mère, je n’osais pourtant me risquer à le questionner de but en blanc sur ses démarches. Il avait été sans doute, chez le tailleur avec M. le greffier et l’entrevue devait avoir été orageuse. À quoi avait-elle abouti en ce qui concernait André ? Comme il y avait, bien sûr, un contrat d’apprentissage entre Blum et la Chambre de charité, le tailleur avait peut-être exigé que son apprenti rentrât chez lui, ou fait des façons pour le lâcher définitivement ; qui sait : réclamé des dommages ! Il en était bien capable !

Je guettais mon père du coin de l’œil, dans ses allées et venues, tout en retournant dans mon esprit toutes sortes de formules d’interrogation, afin de choisir celle qui pourrait lui paraître le moins indiscrète, quand il m’interpella lui-même :

— Eh bien ! Charles-Auguste, tu peux être content ; ton André n’aura plus rien à démêler avec Blum ! Le vilain sire a levé le pied !

— Il est parti ! m’exclamai-je tout saisi.

— Oui, il a planté là sa femme, en lui laissant ses dettes sur le dos ! son lait, sa viande, son pain, il paraît qu’il doit tout. Enfin, La Sagne est déquepillée de ce gueux. Mais c’est sa femme qui est à plaindre !

Comme il prononçait ces derniers mots, ma mère entrait.

— Je gage que c’est de la femme de Blum que tu parles ? dit-elle avec assurance.

— Tout juste ! répondit mon père qui poursuivit d’un ton animé : Il a décampé, le chenapan !

— Ça ne m’étonne rien du tout, déclara ma mère. À cause de son apprenti, je pense ? Il aura eu peur d’avoir maille à partir avec la justice ! C’est moi qui lui ai mis la puce à l’oreille ; mais je ne le regrette pas.

— Oh ! puis, il y avait autre chose : il était au bout de son rouleau. La femme nous l’a bien avoué, au greffier et à moi : ils sont remplis de dettes. J’en avais déjà entendu des sons par Olivier Vuille chez le lieutenant, où Blum a un gros compte de lait. Il ne l’a jamais payé qu’en promesses. La femme nous a fait pitié ; qu’est-ce qu’elle va devenir ? Si Abram-Louis Richard fait barre sur les meubles de Blum pour se payer de sa location, je n’en serais rien surpris. Il est clair qu’on va lui prendre tout ce que la loi permet et qu’elle sera forcée de quitter son logement. Abram-Louis n’a pas le cœur tendre et il n’a pas coutume d’attacher ses chiens avec des saucisses !

Ma mère écoutait avec un hochement de tête exprimant sa compassion pour la femme du tailleur.

Cependant ce ne fut pas d’elle qu’elle parla, mais d’André.

— Et l’apprenti, demanda-t-elle, avez-vous décidé quelque chose à son endroit ?

— Voici ce qui en est, répondit mon père qui s’était mis à cheval sur sa chaise et tournait le dos à son établi. Le greffier et moi nous avons passé chez Charles-Aimé Gentil, autrement dit le père Soubise, qui est si tellement perclus de ses rhumatismes, qu’il ne saurait que devenir sans le petit Perrenoud. Un garçon qui a de l’œil et de l’escient, celui-là ! Tu aurais du plaisir, Henriette, à voir comme il tient ce ménage propre. Nous l’avons trouvé qui raccommodait les nippes au vieux soldat. Pour le moment il est bien où il est ; plus tard on verra.

Ma mère approuva de la tête, et moi, me rengorgeant mentalement, j’admirai une fois de plus la sagacité remarquable dont j’avais fait preuve en procurant du même coup un gîte à l’apprenti tailleur, et un auxiliaire précieux au vieux soldat dans l’embarras. L’amour-propre est un travers commun à tous les humains et j’en avais ma large part.

Ma mère, qui connaissait son fils, ne perdait jamais une occasion de lui rabattre le caquet.

— Ah ! voilà, fit-elle avec un regard à mon adresse, il n’y a rien de tel que d’avoir la vie dure pour vous apprendre à vivre : André Perrenoud n’a pas eu toutes ses aises, lui ! Depuis tout petit il a appris qu’on n’est pas venu au monde pour s’amuser. Ce n’est pas comme certains garçons, qui n’ont jamais eu que la peine de se laisser bien soigner, bien dorloter, et qui trouvent pourtant encore à redire à ceci, à ça, à la nourriture, à leur lit, à leurs habits, et avec tout ça qui n’auraient pas seulement l’idée de donner un coup de main dans le ménage pour épargner de la peine à leur mère ou à leur père ?

Je baissais peu à peu le nez et me remettais tout doucement à mon ouvrage. C’était bien à moi que ce discours s’adressait ; car le fait était indéniable : je n’aimais pas outre mesure à me donner de la peine, et j’étais friand au point de prendre des airs malheureux ou boudeurs, chaque fois qu’apparaissait sur la table du dîner un plat qui n’était pas de mon goût. Par exemple, j’abominais les choux-raves et les carottes en tant que légumes bouillis, alors que je le croquais très volontiers tout crus entre les repas.

Puis je n’étais pas serviable, hélas ! Non. Un garçon de mon âge n’aurait pas dû se faire dire si souvent par sa mère : Mes seilles sont vides, Charles-Auguste, va voir me chercher de l’eau ! ou bien : Je n’ai plus de bois ; si tu pensais pourtant à m’en apporter, toi qui as des jeunes jambes ! J’allais à la fontaine ou au galetas, bien entendu, sans me le faire dire deux fois, mais je n’y mettais pas toujours toute la bonne grâce voulue, et d’ailleurs l’acte n’avait plus le mérite de la spontanéité.

Mon père, estimant sans doute que j’avais été suffisamment humilié, eut la charité de détourner la conversation.

— À propos, Henriette, et l’oncle Philibert, est-il d’accord de te mener au Locle ?

— Ça va bien sans dire ; je le savais de reste. À peine j’en ai eu touché un mot, qu’il m’a fait de son air guilleret : Padiè ! feuilleta, te me fâ grô piaisi ! (Parbleu ! ma fille, tu me fais grand plaisir !)

— Et je gage, fit mon père en souriant, que le brave oncle n’a pas manqué l’occasion de dire aussi : À ton cinq cent grand service !

C’était le mot de prédilection du complaisant oncle Philibert.

Ma mère se dérida et fit un signe affirmatif ; mais elle redevint subitement sérieuse pour ajouter :

— C’est pourtant une misère qu’un si brave homme se laisse pareillement marcher sur le pied par cette pièce de Mélanie ! Veux-tu croire qu’à ces heures le lit de l’oncle n’était pas refait ?

— Elle était peut-être en train de faire son samedi ? suggéra mon père d’un ton conciliant.

— Son samedi ! si tu t’imagines qu’elle balaye ou qu’elle nettoie un peu plus le samedi qu’à l’ordinaire… Sais-tu où elle était, ce qu’elle faisait ? En sortant de chez l’oncle, est-ce que je n’ai pas vu cette fainéante qui batouillait sur la porte à l’ancien Grospierre, avec la longue Évodie, une fille de son calibre ! Qui se ressemble s’assemble ! J’ai été l’accoster, et tu peux compter qu’elle a eu son couplet par devant l’autre. Mais, ouais ! ça n’a pas plus de vergogne !… Quand je lui ai dit que j’avais dû refaire moi-même le lit de l’oncle, cette mauvaise pièce ne m’a-t-elle pas répondu avec une courbette : Bien obligée, madame ! une corvée de moins pour moi ! J’ai dû me retenir pour ne pas la gifler ! Mais je lui ai dit son dedans et son dehors, et l’Évodie Grospierre en a pu faire son profit. Elle est moins effrontée, elle ; c’est une justice à lui rendre : tout doucement elle s’est renfilée dans la maison, toute rouge de vergogne, tandis que cette drôlesse de Mélanie levait les épaules comme une malhonnête qu’elle est, et me tournait le dos comme pour mieux me montrer sa…

— Hm ! hm ! fit bruyamment mon père qui parut pris d’en enrouement subit.

Ma mère se mordit les lèvres : elle avait certainement oublié ma présence, car si par devant moi elle ne se gênait pas de critiquer vertement les façons d’agir de la petite bossue, elle avait d’autre part trop de cœur et de bon sens pour faire allusion à sa tournure contrefaite.

Aussi, avec sa droiture naturelle, réprouvant le mot qu’elle avait failli lâcher, ma mère conclut-elle en ces termes :

— Ce n’est pas sa faute à cette Mélanie, si elle est bossue, c’est bien clair ; mais elle vous fait sauter en l’air, finalement, avec ses manières effrontées et sa langue de serpent !

VIII

Le lendemain je goûtai pour la première fois de l’hiver le plaisir d’aller au sermon en traîneau. La veille, l’oncle Philibert avait prévenu ma mère qu’il viendrait nous prendre en temps utile pour nous conduire au temple. Avec sa ponctualité habituelle, il était devant notre porte à l’heure convenue, conduisant son robuste Fuchs attelé à l’antique traîneau peint en rouge, dont l’avant élégamment recourbé se terminait par une « pive » sculptée, trois fois plus grande que nature. Le véhicule de l’oncle avait de l’âge ; ce n’était pas le dernier mot du confort, et sa structure primitive ne garantissait pas le moins du monde contre le froid les jambes de ses occupants. Il était de l’espèce dite « weck » à cause de la forme allongée et arrondie de son banc unique, rembourré d’un coussin de cuir, où quatre ou cinq personnes pouvaient prendre place à la file en s’asseyant à volonté, jambes pendantes, de côté ou à califourchon. Bien entendu, tandis que mes parents prenaient posément la première attitude, moi j’enfourchai le banc de cuir comme un coursier, à l’imitation de l’oncle Philibert qui conduisait, cette façon de voyager me paraissant décidément plus virile. Que n’avais-je les jambes aussi longues que les siennes pour les appuyer comme lui sur les patins du traîneau !

Oh ! la belle course, et que je m’inquiétais peu de la bise cinglante qui vous coupait le visage ! L’alezan de l’oncle Philibert aussi semblait prendre plaisir à secouer son collier de grelots et à faire flotter au vent sa longue crinière blonde. Son maître devait tendre vigoureusement les rênes et modérer sa fougue en lui adressant de temps à autre un « là ! là » de remontrance. C’est que nous avions rejoint un autre équipage d’allure plus pacifique, et que notre pétulant Fuchs s’impatientait d’être contraint de régler son pas sur celui de la vieille jument poulinière de l’ancien Mairet. Moi aussi je partageais l’impatience de notre coursier.

— Si on passait devant ! glissai-je à l’oreille de l’oncle.

— Panchace ! boueube ; c’è u motî que no z’allin, na pâ u fieu ! (Patience ! garçon ; c’est au temple que nous allons, non pas au feu !).

Au reste, le voyage, à mon gré, ne fut que trop vite terminé. En moins de dix minutes nous avions franchi la petite demi-lieue qui sépare le haut du Crêt du quartier de l’église.

Ce ne fut qu’alors, en montant la « charrière » du temple, que je commençai à m’aviser que j’avais les pieds à moitié gelés. Le sermon du vénérable pasteur, M. Henri-Louis Sandoz, pouvait être fort édifiant, mais je n’en tirai pas le moindre profit, tant l’onglée me torturait.

J’en eusse peut-être oublié ma commission au filleul de mon père, Nestor Tissot, si celui-ci, un bon gros garçon joufflu et réjoui, assis non loin de moi, et que mes contorsions et mes grimaces avaient frappé, ne m’eût lui-même accosté à la sortie.

— Ah ça ! Charles-Auguste, me demanda-t-il à voix basse, qu’est-ce que tu avais à l’église ? des coliques, quoi ?

— Non, c’est les pieds qui me font mal ! ça porte peur comme ils me débattent ! fis-je d’un ton lamentable.

— Ah ! mafi ! voilà : c’est que tu es venu en glisse ! fit Nestor en hochant la tête. Il n’y a rien de tel pour se geler ! Moi qui ai marché depuis le bout des Cœudres ici, j’ai chaud aux pieds comme si j’étais resté à la maison, peut-être plus !

— Tant mieux pour toi ! répliquai-je d’un ton bourru.

Comme Nestor allait s’éloigner, le souvenir de ma commission me revint, et je la lui fis en quelques mots.

— Ma mère te fait dire de passer chez nous demain matin. C’est pour tes habits de communion.

Le brave garçon eut l’air radieux.

— Bon ! murmura-t-il, autant de souci de moins pour « nos gens » ! Bien obligé, Charles-Auguste ! Je ne mangerai pas le mot d’ordre, tu peux compter ! Et ces pieds, ils ne se réchauffent pas ?

Je fis signe que non, me hâtant de rejoindre mon père qui descendait la « charrière » en compagnie de l’oncle Philibert et du vieux cosandier.

— À ta place, continua Nestor, qui avait emboîté le pas derrière moi, dans l’étroit sillon tracé par les pas des fidèles au milieu de la charrière, à ta place, je retournerais à pied pour me réchauffer.

Je haussai les épaules avec impatience.

— Par exemple ! fis-je par-dessus mon épaule, quand on a un traîneau !

Nestor jugeant sans doute une réplique inutile, se perdit dans la foule qui s’éparpillait au bas de la charrière. Pendant que l’oncle allait chercher son cheval dans l’écurie de l’auberge où il l’avait remisé, auberge cossue qui ne portait d’autre enseigne que l’armoirie des Vuille, sculptée au-dessus de la porte d’entrée, ma mère était survenue et prenait ses arrangements avec le vieux cosandier. Celui-ci paraît-il, était disponible, car ma mère avait un air extrêmement satisfait. Elle voulut même engager Félix-Henri Péter à revenir avec nous en traîneau jusqu’au Crêt. Le vieux tailleur déclina l’invitation en remerciant avec une politesse cérémonieuse.

— Je vous rends grâce, Madame Vuilleumier ! Daniel Matile m’avait pris sur sa glisse ; nous retournons ensemble. Par ainsi, c’est à demain matin. Au plaisir, bien de la conservation !

Et le vieillard fit une courbette à mes parents en soulevant son tricorne.

— Il n’y a pas à dire, remarqua ma mère d’un ton élogieux, ce Félix-Henri a de l’usage et des manières.

Mon père appuya avec chaleur.

— C’est qu’il a fréquenté le monde, et des gens huppés, merci ! au long et au large de la principauté ; et dans le Bas comme à la Montagne ! Il paraît qu’il a eu été en journée chez des nobles de Neuchâtel, et au Val-de-Travers, chez M. le lieutenant-colonel Abraham de Pury, à sa montagne de Monlézi.

— C’est lu que le det ! (C’est lui qui le dit !) fit en clignant de l’œil l’oncle Philibert, qui arrivé sur ces entrefaites, attelait son Fuchs, déjà impatient de repartir. Là ! là, to pian ! (Là ! là ! tout doucement !) fit-il en caressant son cheval et le retenant d’un poignet solide. L’y été vo tu ? (Y êtes-vous tous ?).

L’instant d’après nous étions partis au grand trot, avant les autres traîneaux suivant la même direction. Les piétons que nous dépassions et qui se rangeaient vivement de côté passaient comme des ombres ; on avait peine à les reconnaître. À la montée des Chéseaux, l’ardent Fuchs ne ralentit pas le moins du monde son allure ; au reste personne n’apparaissait aux alentours de la petite maison du Crêtet, surmontée d’un léger panache de fumée ; André, sans doute, remplissait son office de cuisinier.

Mais je ne pensais guère à André, en ce moment ; pelotonné entre mon père et ma mère, je cherchais à abriter autant que possible, sous les pans de leurs amples manteaux, mes pieds endoloris.

Le cheval, qui sentait son écurie, avait beau filer comme le vent, il me semblait que nous mettions bien du temps à atteindre la maison. Je fus le premier à bas du traîneau, et sans dire mot je courus me débarrasser de mes souliers pour les échanger contre les chauds sabots doublés de feutre que je portais dans la maison. Ma tante Julie, qui avait gardé le logis, s’empressa de me les apporter en me plaignant de tout son cœur. Il va sans dire que je ne me faisais pas faute de geindre comme un martyr.

Aussi quand sa sœur et son beau-frère entrèrent à leur tour, la brave tante était à genoux devant moi, s’efforçant de me réchauffer les pieds en les frictionnant doucement.

— Ce pauvre garçon ! Il a les pieds tout gelés ! dit-elle d’un ton de quasi reproche, comme si elle rendait jusqu’à un certain point mes parents responsables de l’aventure. Oh ! ces traîneaux ! je n’ai jamais pu les souffrir !

— Bah ! fit mon père avec un sourire un peu moqueur ; ce n’est pas la première fois ni la dernière qu’il a froid aux pieds, et je n’ai pas connaissance que personne en soit jamais mort ! Mets-moi tes chauques, Charles-Auguste ; avant cinq minutes tu n’y sentiras plus rien.

— La première chose à faire, intervint ma mère, c’est de changer de bas.

Elle en avait déjà sorti une paire de la commode et les avait mis chauffer dans la cavette.

Quand il s’agissait de mon bien-être physique, ma mère s’alarmait aussi aisément que sa sœur Julie. Seulement elle cachait sa sollicitude sous un air de brusquerie.

Les enfants sont de féroces égoïstes : il ne me venait pas à l’idée que mes parents avaient dû souffrir du froid tout autant que moi. Ma tante Julie y pensa, elle, car elle me quitta un instant pour leur donner les chaussures de paille tressée qu’ils portaient dans la maison.

Après le dîner – un bon dîner de choux odorants « et de salé », – mes maux étaient oubliés et ma bonne humeur revenue. Aussi fut-ce sans rechigner et même avec entrain, que je repris la route de l’église en compagnie de mon père, qui assistait généralement au catéchisme, tandis que ma mère faisait un somme.

C’était une belle journée d’hiver : le soleil brillait dans un ciel sans nuages, mais le froid n’en était pas moins vif et la neige criait sous les pieds.

— Écoute, me dit mon père quand nous fûmes en vue de la petite maison des Chéseaux, tu pourrais aller reprendre André pour venir au catéchisme avec nous… c’est-à-dire, attends ! se reprit-il après un moment de réflexion, non, c’est moi qui irai ; continue seulement ton chemin tout doucement ; on te rattrapera.

— J’aurais pu aller avec toi, voulus-je proposer.

Mais mon père fit un geste négatif en disant d’un ton qui n’admettait pas de réplique :

— Va seulement ; fais comme je t’ai dit.

— C’est drôle, tout de même, pensai-je en poursuivant lentement ma route, pendant que mon père enfilait le petit sentier frayé par André. Pourquoi ne veut-il pas que j’y aille, à présent, chez le vieux Soubise ? C’est pourtant moi qui ai trouvé cette bonne engaîne pour André ! Oui, c’est drôle, tout de même !

Bref, je n’étais pas loin de m’estimer lésé dans mes droits. Aussi quand je vis mon père sortir seul de la petite maison du Crêtet, me dis-je tout de suite avec une satisfaction mauvaise : Voilà, je suis sûr que si ç’avait été moi, j’aurais ramené André. Gage que le vieux Soubise n’aura pas voulu le lâcher !

— Alors, on ne le laisse pas venir ? criai-je de loin à mon père qui paraissait contrarié.

— Qui te met ça dans l’idée ? répliqua-t-il d’un ton sévère qu’il ne prenait pas souvent avec moi. Personne ne le retient, et lui ne demanderait pas mieux que de venir avec nous, mais nippé misérablement comme il est pour le moment, ça ne se peut pas ; il faudra d’abord le remettre en train. Ses souliers, Dieu nous bénisse ! c’est des écumoires ! Et note bien qu’il n’a pas seulement un bonnet à mettre, le pauvre garçon ! Ce n’est pas avec le bonnet de police du vieux soldat qu’André pourrait venir au catéchisme, avec son tricorne pas davantage, sans compter que Charles-Aimé Gentil a la tête grosse comme une émine !

L’image grotesque de l’ex-apprenti tailleur affublé d’une des vastes coiffures du vieux soldat, égaya si bien mon père qu’il en recouvra sa bonne humeur habituelle.

— Il faudra que ta mère s’en mêle, reprit-il en secouant la tête avec décision. Il n’y a qu’à lui dire un mot. Quand elle sera au courant, ça ne fera pas long feu !

 

***   ***   ***

 

Comme mon père l’avait dit, ça ne fit pas long feu. Quand, à notre retour du catéchisme, ma mère fut mise au fait de la situation, elle s’occupa sans perdre un instant, avec le concours de sa sœur Julie, de faire une revue générale dans les armoires, la garde-robe, la chambre à serrer, et de passer l’inspection de mes effets personnels. Leurs recherches durent être fructueuses, car le panier que nous portâmes, ma mère et moi, le soir même, à la maison des Chéseaux, n’était pas léger comme la plume, je vous en réponds !

IX

Assis sur un petit escabeau à trois jambes à côté de l’âtre, l’ex-apprenti tailleur surveillait la cuisson de son lait, tout en s’occupant à ciseler au couteau une racine de merisier curieusement contournée.

Il se leva précipitamment à notre entrée. Comme il allait fourrer dans la poche de sa carmagnole en loques la racine de merisier, je la lui pris des mains malgré sa résistance.

— Montre voir, André, ce que tu chapuses là.

— Une tête de pipe, fit-il en rougissant et glissant un regard intimidé vers ma mère qui, essoufflée par la marche, avait pris place sur l’escabeau.

— Mais c’est Blum ! m’écriai-je émerveillé ; c’est Blum tout pique ! ma parole ! regardez-moi voir ce nez en bec de corbin, ces gros yeux de chat-huant, cette barbiche de boc !

Je tendis l’objet à ma mère, dont la figure exprima aussitôt un étonnement admiratif.

— Ah ça ! fit-elle en se tournant vers André, qui t’a appris ?…

Mais André qui n’avait pas cessé d’avoir l’œil sur son lait, venait de fondre sur la poêle à hautes jambes et l’enlevait à bout de bras par sa longue queue. Ce ne fut qu’après avoir versé avec précaution le liquide bouillant dans son pot d’étain, qu’il répondit en haussant les épaules :

— Qui m’a appris à faire des choses comme ça ? oh ! personne. Ça m’amuse, voilà !

Mon regard allait avec un véritable respect du pauvre garçon hâve et chétif au morceau de bois si habilement ciselé par ses mains, et je m’avisai alors, en le voyant rassembler prestement les tisons sous le coquemar suspendu à la crémaillère, qu’André avait des doigts longs et effilés comme ceux de mon père. Les miens, que je regardai instinctivement, étaient courts, épais et carrés du bout. J’avais hérité des mains de ma mère.

Avec tout cela nous oubliions les uns et les autres le maître du logis. Il ne tarda pas à signaler son existence en lançant à l’adresse de son « ordonnance » un appel impératif, accompagné d’un de ses inévitables jurons de soldat. Il avait entendu le bruit de notre conversation, et voulait savoir – cré mille gargousses ! – ce qu’on complotait par cette cuisine.

— Monté ! madame, excusez, j’oubliais de vous dire d’entrer, s’exclama l’apprenti en se précipitant pour ouvrir la porte de la chambre, puis s’effaçant avec politesse pour laisser passer ma mère. Je la suivis, chargé du panier, tandis qu’André, sans doute par discrétion, retournait à sa besogne de cuisinier.

À sa place, je n’aurais pas manqué d’entrer aussi, pour écouter la conversation et voir ce qui allait sortir de ce panier, soigneusement couvert d’un mouchoir de poche à carreaux bleus et rouges. C’est que les dures leçons de l’adversité ne m’avaient pas appris, comme à l’ex-apprenti, à me tenir modestement effacé ; trop souvent il fallait qu’un mot sévère de ma mère, un signe de tête et un regard mécontent de mon père vinssent me remettre à ma place.

Je fus tout surpris de voir que le vieux Soubise savait à l’occasion prendre un ton tout différent de celui que je lui connaissais. Il accueillit ma mère avec une déférence marquée et en faisant une courbette aussi profonde qu’on peut l’exécuter du fond d’un fauteuil, et avec des articulations enraidies.

— Madame Vuilleumier, j’ai bien l’avantage de vous présenter mes respects. Pas moyen de me lever pour vous rendre l’honneur que je vous dois ! Ce sacré rhumatisme… hem ! faites excuse, le mot m’a échappé : les vieux soldats, vous savez ! Faites-moi la grâce de vous asseoir, madame !

Il ne m’avait pas aperçu d’abord, la chambre étant assez mal éclairée par une petite lampe de fer, placée près de lui, sur la table. En me voyant sortir de l’ombre, moi et mon panier, il m’interpella jovialement :

— Ah ! tu es là aussi, mon garçon ! Pose-moi ce fourniment et campe-toi sur une chaise, un tabouret, n’importe, ce que tu trouveras. Savez-vous, madame, que ce jeune conscrit-là m’a tiré une fameuse épine du pied, en me fournissant un planton… vous savez ce que je veux dire, celui qui fricote là, à la cuisine, et qui s’y entend, mille… hem ! ne faites pas attention, madame, la langue m’a fourché ! Je vous réponds que celui-là…

Ici, le vieux soldat mit sa main en paravent près de sa bouche et baissa la voix :

— Je ne voudrais pas qu’il entende, parce qu’il faut maintenir la discipline, mais je vous réponds que cet André a de l’œil, et de l’idée et de la tenue !

Ma mère écoutait attentivement, en approuvant de temps à autre d’un signe de tête.

— Bon ! fit-elle enfin ; ça me fait plaisir que ce garçon que vous avez ramassé vous contente. Justement, vous comprenez bien, monsieur Gentil, que c’est par rapport à lui que je suis venue.

Tout en parlant, elle attirait à elle le panier que j’avais posé entre nous.

— Charles-Auguste, va un moment tenir compagnie à André.

Sans doute ma mère voulait entretenir le père Soubise de l’avenir de notre protégé, et elle estimait que j’étais de trop dans la conversation.

C’était assez mortifiant pour un petit jeune homme aussi pénétré de son importance que je l’étais. Aussi fut-ce d’un air de dignité offensée que je repris le chemin de la cuisine.

Cependant la vue d’André qui, ayant terminé sa besogne de cuisinier, avait repris sa pipe et son couteau, et parachevait l’image de son ex-patron, me fit oublier mon dépit.

J’allais m’asseoir sur le bord de l’âtre pour le voir opérer. Quelle dextérité dans ses longs doigts maigres ! Quel parti merveilleux il tirait de ce couteau minable, à la lame non pas ébréchée, mais usée par des aiguisages répétés ! Au fait, il valait mieux que sa mine, le vénérable instrument, et devait avoir été passé fraîchement sur la meule, à voir la façon dont sa pointe mordait dans la face grimaçante de Blum.

— Il coupe, ton couteau, bigre !

André fit un signe de tête affirmatif, et dit tout en éloignant son travail et le retournant entre ses doigts pour le considérer sous toutes ses faces :

— C’est celui de M. Gentil ; avec le mien je n’y aurais rien pu.

Et il se remit avec ardeur à fouiller de la pointe du couteau les traits de son ex-maître.

— Ne va pas le gâter, au moins ! fis-je avec appréhension. Tu trouves qu’il n’est pas fini !

— Non ; il n’a pas l’air assez mauvais !

L’apprenti avait dit cela d’un ton de rancune implacable, pendant que sa figure pâle et maigre s’assombrissait au souvenir des brutalités endurées.

— À propos, savais-tu qu’il a décampé ?

André releva brusquement la tête.

— Lui ! s’exclama-t-il ; et sa femme ?

— Il l’a plantée là.

— Ça ne m’étonne pas ! fit André entre ses dents ; et c’est tant mieux pour elle, ajouta-t-il avec un haussement d’épaules. Il lui en faisait autant qu’à moi, du matin au soir, surtout quand elle prenait mon parti. Si ce n’avait pas été pour la laisser seule avec lui, il y a beau temps que je me serais sauvé !

Ma mère arrivant sur ces entrefaites, le panier vide à la main, interrompit notre conversation.

— J’ai retardé votre souper, dit-elle à André. Porte-le vite dedans ; M. Gentil doit avoir faim. À revoir, mon garçon ; continue à le bien soigner ; c’est un brave homme.

Quand nous fûmes dehors :

— Écoute, dit ma mère en me tendant le panier, tu peux retourner à la maison. Moi, je vais jusque chez Blum ; tu le diras à ton père.

J’étais, je l’avoue, un peu poltron, la nuit était tout à fait tombée, et la perspective de regagner le logis seul ne me souriait guère. Ce contour des Chéseaux, sans une seule maison, me paraissait dans l’obscurité un espace redoutable à franchir ; notez qu’il n’y avait guère plus de cent pas jusqu’à la première maison du Crêt !

Aussi demandai-je d’un ton câlin :

— Est-ce que je ne pourrais pas aller avec ?…

— Fais ce qu’on te dit, répliqua ma mère sèchement. Puis elle ajouta d’un ton légèrement moqueur : As-tu peur, par exemple, de t’en retourner seul, parce qu’il fait nuit ? Ce serait une belle vergogne, à ton âge !

Vexé d’avoir été si bien deviné, je partis sans rien répondre, et quand je fus sûr que ma mère ne pouvait plus me voir, je pris le pas de course pour franchir l’espace désert, semé par mon imagination d’embûches mystérieuses.

Ma mère rentra une demi-heure après moi. L’occasion me parut favorable pour esquiver une troisième partie de dames que nous allions entamer avec la tante Julie. Elle ne voyait rien au-dessus de ce jeu, que pour ma part j’abominais.

Aussi quittai-je ma place avec empressement, en repoussant le damier et déclarant que j’en avais assez.

Habituée à mes façons d’agir, ma pauvre tante Julie réprima un soupir et serra docilement les dames dans la rainure en forme de tiroir, pratiquée au bord du jeu. J’avais compté que ma mère allait faire part à son mari de l’entretien qu’elle avait eu avec le vieux Soubise, et parler de sa visite à la femme du tailleur. Mon calcul fut déjoué.

— Puisque Charles-Auguste n’a plus goût à jouer, fit tranquillement mon père en mettant de côté le vieux bouquin qu’il lisait, il vaut mieux qu’il aille au lit ; ne trouves-tu pas, Henriette ?

Hélas ! ma mère, à qui mon petit manège égoïste n’avait pas plus échappé qu’à son mari, ratifia la sentence de la façon la plus explicite du monde : elle ouvrit le placard où on serrait le pain et en coupa une tranche qu’elle me tendit en disant : Voilà ton poussenion ; si tu as soif, il y a de l’eau à la cuisine.

Il n’y avait rien à répliquer. La bonne tante Julie, elle-même, qui n’eût pas mieux demandé que d’intercéder en faveur de son neveu, mais qui savait bien que pareille tentative serait inutile, se contenta de me regarder d’un air de tendre pitié, pendant que j’avalais mon pain comme une médecine amère.

Il va sans dire que je me considérais comme la victime de la plus criante injustice, et que le « bonne nuit » que je grommelai en me retirant, ressemblait plus à un grognement qu’à une salutation.

Pour compléter ma déconfiture, j’eus la mortification d’entendre, de la cuisine où je m’arrêtai pour boire une lampée d’eau, ma mère dire sans mettre une sourdine à sa voix :

— Non, non, rien de ça ! ce garçon a besoin qu’on lui apprenne à avoir des égards pour les autres ; il ne pense qu’à lui.

Sans doute c’était ma brave tante Julie qui avait tenté d’intercéder en ma faveur, car mon père ajouta :

— L’Henriette a raison ; un neveu doit le respect à sa tante comme à ses père et mère. Charles-Auguste ne se gêne rien avec vous, parce que vous êtes bien trop bonne.

Hé ! oui, la tante Julie était bien trop bonne pour son ingrat de neveu : qui est-ce qui vint en tapinois, quand je fus fourré entre mes draps, mettre sur mon front un baiser furtif que j’aurais dû prendre avec gratitude pour un généreux gage de pardon, mais que je considérai comme une amende honorable ? qui donc, si ce n’est la tante Julie ?

X

Le lendemain matin, au petit jour, on entendait près de notre porte, quelqu’un frapper le mur du bout de ses souliers ferrés pour en faire tomber la neige.

C’était Félix-Henri, le vieux « cosandier » de Marmoud, vêtu de son antique habit carré, couleur noisette, et muni de son sac professionnel de serge verte. Je revois quand je veux sa grande taille courbée par le poids des ans, son œil gris, vif et malin, sa figure joviale où des rides innombrables traçaient leurs sillons dans tous les sens, la petite queue de sa perruque qui lui sautillait dans le dos quand il tirait son fil, ou quand il tournait brusquement la tête pour donner la réplique à quelqu’un, car il avait encore la langue prompte et les mouvements singulièrement aisés pour un octogénaire. Notez qu’habitant le quartier de Marmoud, de l’autre côté de la vallée, il avait toute celle-ci à traverser par un chemin à peine battu, pour atteindre le village. Aussi devait-il, ce matin-là, être parti avant l’aube.

Son arrivée ne prit cependant pas ma mère au dépourvu : elle était sous les armes depuis le chant du coq et n’avait laissé personne dormir la grasse matinée. Le déjeuner arriva tout fumant sur la table ; il y avait ce matin-là un extra que je goûtais fort : un plat de ces pommes de terre dont la culture commençait à se répandre, mais que nombre de paysans, enracinés dans leurs préjugés, persistaient à considérer comme un produit malfaisant du règne végétal. L’oncle Philibert, qui avait plus de bon sens que cela, en avait rapporté deux ans auparavant d’une foire du Val-de-Ruz, où cette culture était déjà en honneur avant que le célèbre Parmentier en eût doté la France ; il en plantait depuis lors, sans abandonner pour cela les grandes fèves dites de Bourgogne, et de temps à autre nous en envoyait un panier par ce grand innocent d’Aimé Comtesse. Tout le monde fit honneur aux savoureux tubercules de l’oncle Philibert.

Le cosandier y mordait à même, sans les peler, n’en voulant pas perdre la moindre parcelle.

— Si l’ancien Petit-Matile nous voyait ! disait-il, la bouche pleine, et clignant de l’œil avec malice. En voilà un qui n’est pas pour les nouveautés ! Ce n’est pas lui qui voudrait seulement toucher du bout du doigt une de ces bonnes racines ! Le Seigneur nous préserve ! de la poison ! si ce n’est pas tenter la Providence ! Vous verrez, vous verrez : quand ils auront une belle fois la peste, la gravelle ou la vérole noire, ou Dieu sait quoi, ce sera bien leur dam ! ils l’auront voulu, ils l’auront !

Et nous riions de bon cœur avec le cosandier des sinistres prédictions de l’ancien Petit-Matile, sans qu’elles nous fissent perdre une parcelle de notre appétit.

— Pardi ! reprenait Félix-Henri, je vous demande un peu si M. le Gouverneur Milord Maréchal, lui qui en a planté à Colombier, et qui en est fou, à ce qu’il paraît, ne sait pas mieux ce qui en est que l’ancien Petit-Matile !

Comme nous nous levions de table, Nestor Tissot, le filleul de mon père, fidèle au mot d’ordre qui lui avait été donné, s’annonça devant la maison comme avait fait le cosandier, en battant de la semelle contre le seuil.

— Bien le bonjour toute la compagnie, fit-il en entrant, et tout d’un trait, secouant la main à chacun, il répéta à la ronde, comme une leçon apprise par cœur :

— Comment va ? Bien et vous.

Pour un environnier, Nestor n’était pas timide ; moi, j’avais moins d’aplomb que cela.

Ce gros garçon réjoui, joufflu, les yeux bleus bien ouverts, les joues et le nez retroussé d’un beau cramoisi, était la bonne humeur en personne.

Félix-Henri se mit sur-le-champ à le toiser en long et en large, ce qui n’empêchait pas mon Nestor de faire manœuvrer sa mâchoire : ma mère lui avait mis une pomme de terre dans la main et il mangeait avec recueillement ce mets nouveau pour lui.

— Bigre de bigre ! faisait-il, enthousiasmé ; c’est ça qui est bon ! Si on avait seulement des racines pareilles par les Cœudres ! Les raves, en comparaison, ouais ! ce n’est que de la nioniotel On ne pourrait rien avoir de la graine, des fois ?

Quand on lui eut expliqué d’où elles venaient et comment l’oncle Philibert les plantait par quartiers, Nestor parut un peu déçu.

— Ah ! voilà, voilà ! ce n’est pas de la graine ? Je me pensais qu’avec quelques pincées… Mais bigre ! si c’est comme ça, j’ai idée que ça reviendrait trop cher.

— Qu’est-ce qui reviendrait trop cher, galopin ?

C’était l’oncle Philibert qui, arrivant pour voir quand ma mère serait disposée à partir pour Le Locle, interpellait ainsi Nestor Tissot.

— De planter de ces fameuses racines ! et du doigt Nestor montrait le plat où il restait deux ou trois pommes de terre. Tonnichtre ! elles sont rudement bonnes !

— Est-ce que ton père aurait goût de s’y mettre ?

— Lui, je ne sais pas ; il n’en a jamais parlé. Mais, moi, si je pouvais, dans un coin du courtil !… C’est ma mère qui serait contente ! Bigre de bigre !

L’oncle Philibert paraissait bien disposé pour Nestor Tissot, mais à chacun des gros mots que le gros garçon lâchait innocemment, l’oncle faisait la grimace. Il n’aimait pas les jureurs.

— Écoute, fit-il en courbant sa grande taille pour se mettre au niveau de Nestor, et lui pincer l’oreille, tu n’as qu’à passer au Coin ; on t’en donnera une couple de douzaines comme sements ; mais c’est à condition que tu te surveilles pour ne pas jurer à tout bout de champ, comme un soudard, entends-tu ?

Enchanté d’une aubaine aussi inespérée, mais stupéfait du reproche qui lui était adressé, Nestor se mit à bredouiller des remerciements emmêlés de protestations.

— Bien obligé, mille fois ! monsieur Mathey ! c’est ma mère qui va… Mais, est-ce que je jure ?

Il disait cela si innocemment, que tout le monde se mit à rire.

— Par exemple ! s’exclama l’oncle Philibert en le regardant du haut en bas ; qu’est-ce que tu croyais que c’était que tes « bigre de bigre » et tes « tonnichtre » ? Ce n’est pas dans ton catéchisme que tu as trouvé ces beaux mots, et ce n’est ni M. le régent ni M. le ministre qui te les ont appris, hein ?

Nestor Tissot baissa la tête d’un air contrit et se gratta la nuque.

— Ça, c’est un fait ! convint-il franchement ; mais je les disais sans penser à mal, par manière de parler. Vous pouvez compter que je vais surveiller ma langue, monsieur Mathey, puisque c’est un effet de votre bonté de…

— Bon, bon ! à propos, Henriette, quand faut-il atteler ?

— Quand vous voudrez, oncle ; dans un quart d’heure je suis prête.

L’oncle sortit, emmenant Nestor pour lui remettre les pommes de terre promises, pendant que ma mère donnait ses instructions au cosandier, en exhibant l’antique costume qu’il s’agissait de rajeunir et d’adapter à la taille du catéchumène.

Mais je m’attarde à tous ces menus détails qui se présentent en foule dans ma vieille cervelle, et j’en oublie mon intention première, qui était de raconter surtout les faits et gestes de mon protégé, l’apprenti tailleur, et ce qu’il advint de lui par la suite.

Le vieux cosandier avait entendu parler la veille de la fuite clandestine de son concurrent, et même, grâce aux amplifications de la rumeur publique, qui avait agrémenté le fait d’une série d’incidents tragiques, il en savait infiniment plus que nous, qui avions joué un rôle dans l’événement.

C’est ainsi qu’avant de décamper, ce mécréant de Blum aurait assommé aux trois quarts sa femme, qui était, depuis lors, assurait-on, entre la vie et la mort ; après quoi il aurait tenté de mettre le feu à la maison de son propriétaire, lequel avait pu, par un hasard fortuné, étouffer l’incendie dans son germe.

Quant à l’apprenti, disparu non moins mystérieusement que son patron, il était hors de doute que le féroce tailleur l’avait assassiné et s’était débarrassé de son cadavre d’une façon ou d’une autre. Sur ce point seul les opinions différaient ; les uns donnant pour tombeau au malheureux André l’une ou l’autre des citernes de Miéville, les autres tenant pour son incinération dans le poêle de Blum, et appuyant leurs dires du fait qu’une odeur nauséabonde avait positivement été remarquée dans tout le quartier, en même temps qu’une fumée épaisse sortait de la cheminée du tailleur, dans la matinée du samedi.

Mon père et moi nous laissions le cosandier égrener son chapelet de nouvelles sans l’interrompre, mais en échangeant des regards amusés.

— D’un autre côté, continua Félix-Henri en hochant la tête, il y en a qui disent que la Marianne chez Esaïe Vuille a vu le petit Perrenoud pas plus tard que hier, qu’il est venu chercher le lait pour Charles-Aimé Gentil, du Crêt des Chéseaux ; mais monté ! entre nous soit dit, la Marianne n’a jamais eu la tête bien solide ; la preuve, c’est qu’elle prétend aussi que samedi soir, l’apprenti était déjà venu, mais qu’il avait une tout autre mine et qu’il avait voulu se faire passer pour quelqu’un du Crêt, elle ne se rappelle plus qui.

À ce dernier trait, je ne pus m’empêcher de rire de bon cœur, ce qui fit brusquement relever la tête au cosandier.

— Ah ça ! fit-il d’un ton sévère, en regardant alternativement mon père et moi, je voudrais bien savoir, Alfred, ce que ton garçon trouve de drôle dans tout ça. Il me semble, à moi, que ce n’est rien du tout risible !

Mon père se hâta de sortir sa tabatière de dessous son établi et la présenta ouverte au vieux tailleur pour l’apaiser, en disant d’un ton conciliant :

— On ne peut pas mieux dire, monsieur Péter ; non, il n’y a pas de quoi rire dans cette affaire de Blum, bien le contraire. Seulement, voyez-vous, monsieur Péter, ce qui a paru drôle à Charles-Auguste, c’est que les gens aient pareillement fait les loups gros. Il vous faut l’excuser : il n’a pas eu mauvaise intention, et comme il est au courant mieux que quiconque, comme on va vous dire…

Le vieillard fit un geste magnanime après avoir savouré sa prise, et demanda, moitié curieux, moitié vexé qu’on fut mieux renseigné que lui :

— Ah ! il est au courant ? comment ça ? voyons voir.

Je laissai naturellement mon père rétablir les faits et raconter la part que j’avais prise dans l’incident. Je sentais bien qu’il fallait user de précaution, car le vieux tailleur qui était susceptible, serait vivement blessé, s’il venait à apprendre qu’on avait failli employer son concurrent pour la besogne la plus importante, en ne lui réservant à lui, Félix-Henri, que la plus infime.

Mais mon père était homme à se tirer d’affaire, et à ne parler, sans fausser la vérité, que de ce qui pouvait être dit sans danger.

— Voici ce qui en est, monsieur Péter : notre Charles-Auguste avait une commission à faire du côté de Miéville ; c’est comme ça qu’il a vu Blum forger sur son apprenti et le pousser dehors. Alors notre garçon a eu l’idée de le mettre chez le vieux Soubise qui est plein de rhumatismes, et qui ne peut quasi plus bouger de son fauteuil. Ça s’est tout de suite arrangé : le petit Perrenoud tient ce ménage que c’est un plaisir ; j’y ai été faire un tour avec le greffier. Pour ce qui est de Blum, c’est un fait qu’il a décampé samedi ; il était si tellement rempli de dettes qu’il s’attendait à tout moment à voir arriver le sautier, bien sûr ! Mais qu’il ait éreinté sa femme avant de déguerpir, ça, c’est une invention ; en tout cas elle n’en a pas dit un mot à notre Henriette qui y a été hier soir, et qui n’a pas remarqué le moins du monde qu’elle ait été mal arrangée. Je sais bien, crut devoir ajouter mon père par scrupule de conscience – il se rappelait le soufflet dont j’avais entendu le bruit, – je sais bien qu’il ne se gênait pas de lever la main sur sa femme, ce gueux, mais il ne faut tout de même pas lui en mettre sur le dos plus qu’il n’en mérite. C’est déjà bien assez comme ça.

Le cosandier écoutait, l’air un peu humilié d’avoir été si crédule.

Il secoua la tête quand mon père eut fini, et grommela d’un ton vexé :

— Oh ! ces langues ! Les gens ne se plaisent pourtant qu’à vous emplir les oreilles de mensonges !

À titre de consolation, sans doute, mon père lui offrit une seconde prise, tout en demandant :

— Des apprentis, vous n’en prenez pas, monsieur Péter ?

— Ouais ! des galopins avec qui il faudrait se chamailler tout le long de l’année ! Oh ! pour ça non ! Et puis, un vieux garçon comme moi, m’encoubler de la marmaille d’autrui !

— C’est bien ce que nous avons dit, le greffier et moi, quand il s’est agi de placer le petit Perrenoud. Ah ! si on avait tout su, on ne l’aurait pas mis chez cet estafier de Blum ! Mais voilà : il fallait prendre un parti. Ce Blum venait d’arriver ; il cherchait justement un apprenti… enfin, on est mal tombé, ça, c’est sûr et certain.

Ayant ainsi dégagé sa responsabilité personnelle, mon père se remit à son travail, l’air préoccupé.

— Pour le moment, reprit-il bientôt, il est bien où il est, le petit Perrenoud ; il rend service au père Soubise, il a le vivre et le couvert et il le gagne bien. Seulement ce n’est pas un avenir, tenir un ménage, cuisiner ! À moins qu’il ne prenne goût à chapuser comme Charles-Aimé Gentil ; peut-être alors !…

— Papa ! fis-je en touchant mon père du coude, est-ce que je peux dire quelque chose ?

Mon père me regarda d’un air bienveillant.

— Voyons, as-tu peut-être une idée ?

— André Perrenoud sait divinement bien chapuser ! il faut voir quelle tête de pipe il a faite rien qu’avec un vieux couteau et une racine d’épine ! Et encore que c’est « tout pique » la figure à Blum ! On le reconnaît trop bien !

Mon père avait posé son microscope et le cosandier restait ses ciseaux en l’air pour écouter avec intérêt.

— Eh bien, Alfred, m’est avis que vous voilà « desserré » ! fit le vieillard qui se remit à découdre.

— Mi vau tailli du boû d’adret que tailli mau de z’ailion ! (Mieux vaut bien couper du bois que mal couper des habits !)

— On ne peut pas mieux dire ! acquiesça mon père avec déférence, et d’un ton soulagé il ajouta :

— Voilà ce qu’on peut appeler une fameuse chance ! Mais André a-t-il fait cette tête tout seul ? En es-tu bien sûr ?

— Il y travaillait en surveillant son souper, et il nous a dit que personne ne lui avait appris.

— Bonne affaire ! murmura mon père qui se remit à limer avec entrain la pièce qu’il ébauchait.

XI

Ah ! oui, comme l’avait dit mon père en d’autres termes, c’était une bonne fortune pour l’ex-apprenti que d’avoir reçu de la nature un autre talent que celui d’aligner des points réguliers dans une étoffe, et c’était une heureuse chance que le rhumatisme du vieux Soubise se fût mis de la partie juste à point nommé pour procurer un asile à André.

Un asile et un avenir, car quand le vieux soldat découvrit l’habileté remarquable d’André à façonner le bois, ce fut un lien de plus entre lui et l’orphelin. Aussitôt que le vieillard, dont les articulations étaient consciencieusement frictionnées deux fois le jour par l’apprenti, au moyen d’un onguent de famille énergique, eut à peu près recouvré l’usage de ses bras et de ses jambes, il se fit une fête d’enseigner à son « ordonnance » à se servir des quelques outils de menuisier qu’il possédait. Ce ne fut pas long. Bientôt l’ex-apprenti tailleur mania rabots, varlopes et guillaumes avec plus de dextérité et surtout de plaisir, qu’il n’avait jamais fait de l’aiguille du tailleur. Quant aux ciseaux et aux gouges, ce fut avec ravissement que le jeune garçon en essaya le tranchant sur des bois de rebut, et devina tout le parti qu’il en pouvait tirer.

On me permettait d’aller parfois passer un bout de veillée auprès d’André ou de m’arrêter aux Chéseaux en revenant du catéchisme ; et je dois l’avouer, il y eut bientôt quelque chose de plus pour m’y attirer que mon amitié réelle pour le jeune garçon, quelque chose de plus que l’admiration que je ressentais pour son habileté et son esprit d’invention : j’avais découvert des trésors chez le vieux Soubise, des trésors sans prix : jugez plutôt.

Un soir je trouvai André occupé à faire la lecture au vieux soldat, mais la vérité m’oblige à dire que cet exercice lui était infiniment moins familier que l’art de ciseler le bois. Le pauvre garçon ânonnait, trébuchait sur les mots de plus de deux syllabes, travestissait étrangement les noms propres et suait à grosses gouttes. Le vieux soldat n’avait pas l’air content et fronçait les sourcils à chaque méprise de son « ordonnance » qu’il redressait en mâchonnant des jurons.

Autant que j’en pus juger par le débit pénible et décousu du pauvre garçon, il s’agissait des exploits d’un marquis de Beauvau, guerroyant dans le Palatinat contre les Allemands à la tête de la cavalerie de Lorraine. Il y avait dans ce petit volume relié en peau brune, de grandes chevauchées, des coups de main, des escarmouches, des combats homériques qui me mirent l’eau à la bouche, à moi qui étais affamé de lecture. Malheureusement la façon dont André débitait ces récits dramatiques leur enlevait les trois-quarts de leur charme, et je comprenais l’impatience et l’humeur du vieux soldat.

— Veux-tu que je lise un moment ? proposai-je à l’apprenti lecteur.

André ne demandait pas mieux que d’être relevé de faction, mais il consulta du regard son supérieur avant de me céder le livre.

Le vieux soldat ôta sa pipe de sa bouche pour me regarder avec une indécision pleine de méfiance.

— Ma foi ! si c’est pour tomber de la poêle dans la rôtissoire !… grommela-t-il entre ses moustaches. Si mes lucarnes n’étaient pas troubles, sacrés conscrits ! c’est moi qui vous montrerais la théorie ! Enfin, marche ! si ça cloche comme avec André, on te commandera « halte ! »

Il paraît que « ça ne clocha » pas trop, car le vieillard se remit à fumer avec sérénité et ne me commanda pas « halte ! »

Tout doucement André s’en alla prendre sur un rayon un autre volume un peu plus grand que les mémoires du marquis de Beauvau, mais simplement cartonné en gris. Il l’ouvrit sur ses genoux, non pour lire, car ayant jeté un regard rapide de son côté, je vis qu’il s’absorbait dans la contemplation d’une estampe qu’il avait déployée. Il y en avait d’autres, qu’il considéra de même longuement, approchant parfois la page de ses yeux pour mieux saisir les détails de la gravure.

Son maître le regardait maintenant avec bienveillance, en tirant de grosses bouffées de sa pipe, qu’il savourait en même temps que la lecture. Cependant ces gravures, à deux pas de moi, me fascinaient, me donnaient des distractions. Peu à peu ma lecture devint à peu près aussi décousue que l’avait été celle d’André. Le vieux soldat, à la direction de mes coups d’œil curieux, devina bien vite ce qui en était cause.

— Halte ! conscrit, commanda-t-il ; en place, repos ! tu guignes à gauche du côté de ces images : Va moi regarder ça de plus près.

Je profitai avec empressement de la permission. Complaisamment, André revint à la première gravure du volume, frontispice placé en regard du titre ; en parcourant celui-ci de l’œil, je lus : « Le Spectacle de la nature, ou entretiens sur les particularités de l’Histoire naturelle, qui ont paru les plus propres à rendre les jeunes gens curieux, et à leur former l’esprit. »

La gravure, bien plus fine que celles des calendriers que j’avais tant regrettés, avait pour titre : « La vigne plantée dans les Gaules », et représentait en effet des campagnards occupés à mettre des sarments en terre sous la direction de soldats casqués et cuirassés, des Romains, paraît-il, dont l’un même, était leur empereur, un certain Probus, à ce que disait une inscription, gravée sur le socle d’une colonne.

Comme je m’attardais dans la contemplation des équipements des soldats romains, de leur casques, armures et boucliers, de leurs haches, si singulièrement emmanchées dans un faisceau de petits bâtons, ce qui, par parenthèse, me semblait devoir être bien incommode pour s’en servir, André, impatient de me montrer autre chose, tourna la page en disant avec animation :

— Oh ! ça, ce n’est rien ; il faut voir les autres planches !

Et il avait raison : les autres planches, et elles étaient nombreuses, repliées sur elles-mêmes à cause de leur grandeur, représentaient fidèlement les plantes des jardins, des prés et des bois, avec leurs fleurs, leurs racines, leurs graines. Il y avait, figurés avec une exactitude merveilleuse, les feuillages de tous nos arbres de La Sagne, avec d’autres que je voyais pour la première fois. Sans doute, le livre appelait érable notre plane, hêtre le foyard, azerolier l’épine blanche, mais cela ne m’empêchait pas de les reconnaître et de rendre hommage à la fidélité de la reproduction.

— Vois-tu, me disait André avec feu, voilà le châtaignier ; on n’en voit pas par chez nous. Regarde-moi voir ces belles longues feuilles avec leurs fines languettes, et ces fleurs ! ne dirait-on pas des aiguilles de dentellières, plantées en rond sur un petit coussin ? Et cette pomme toute pleine de piquants, comme un hérisson qui s’est mis en boule : c’est là-dessous que la châtaigne se cache ; on ne dirait pas qu’il y a quelque chose de si bon là dedans, qu’en dis-tu ?

André était tout transfiguré : ce n’était plus le pauvre apprenti tailleur, aigri par les mauvais traitements, morne et replié sur lui-même. L’œil vif, les joues en feu, il gesticulait, suivant de son doigt flexible les contours du dessin, me faisant remarquer en artiste qu’il était, non pas tant l’exactitude de la reproduction, que l’élégance des formes, et certains détails de la plante, auxquels je n’avais pas pris garde.

— Il y a encore trois autres livres comme ça, avec des coquilles de toutes les sortes qu’on trouve dans la mer, et des bêtes curieuses, tu verras !

André avait parlé tout bas derrière sa main, pour ne pas troubler le somme du père Soubise, lequel, sa pipe finie, s’était doucement assoupi.

— Mais tu vois, continua l’apprenti, M. Gentil en a assez ; le voilà qui tauque. Je crois qu’il faudrait le laisser aller se coucher.

Comme s’il eût deviné qu’on parlait de lui, le vieux soldat releva la tête, après une inclination plus profonde que les autres, et regarda autour de lui d’un air ahuri.

— Hem ! hum ! ach ! fit-il pour s’éclaircir la voix. Encore sur les rangs, conscrit ?

Je me levais justement pour m’en aller.

— Tu as raison garçon : c’est le moment de gagner pays et de rentrer dans tes quartiers. On va sonner l’extinction des feux. À la revoyance, c’est entendu. Bien obligé de ta lecture ; tu es dans les bons principes… à la réserve des r nonobstant, qu’il faut faire rouler, saperlote, comme les rra et les fia d’un tapin. Demi-tour, droite ! marche !

Ah ! les beaux moments que j’ai passés dans cette petite chambre, à faire au vieux soldat la lecture de son héros favori, puis quand sa pipe s’éteignait et qu’il était solidement endormi, André, qui jusque-là avait ciselé quelque bout de planche, couvercle ou côté de cassette, s’en allait prendre sans bruit un des volumes gris du Spectacle de la nature dont nous parcourions les planches en nous reportant au texte, qui nous apprenait à tous deux une foule de choses intéressantes. André avait fini par savoir par cœur, mieux que son catéchisme, j’en ai peur, tout le chapitre traitant des bois de construction, de menuiserie, de charronnage. Il m’en récitait des paragraphes entiers sur les terrains qui conviennent à telle ou telle essence d’arbre, sur l’emploi qu’on peut faire de tel ou tel bois, sur la durée extraordinaire du châtaignier, sur celle de l’aune, quand il est placé sous l’eau, etc. Il était là dans son élément. Moi, je l’avoue, cela m’intéressait médiocrement, et je lui abandonnais volontiers ce domaine, pour prendre le troisième volume du Spectacle de la nature, et m’absorber dans la contemplation des planches reproduisant le monde de la mer, animaux, coquillages, phénomènes météorologiques, sans parler des différentes sortes de navires sillonnant les océans, depuis les barques de pêcheurs jusqu’aux grandes galères avec leurs rangées de rames qui les font ressembler à des « mille-pieds ». Et la grande planche de la tempête, repliée quatre fois sur elle-même, car il fallait de l’espace pour figurer le tumulte des immenses vagues, roulant dans leurs abîmes, portant sur leurs crêtes blanches d’écume, de gros navires désemparés, jouets des éléments ! Cette scène dramatique, je la revois quand je veux, à cinquante ans de distance, comme si c’était hier que je tenais ouvert sur mes genoux le livre à la couverture grise, à côté d’André qui en dévore un autre, pendant que l’horloge à poids tique taque derrière nous, et que le vieux Soubise ronfle près du poêle à catelles vertes.

Quand chez nous je faisais avec feu la description des merveilles contenues dans les volumes du vieux soldat, mon père écoutait avec un intérêt sympathique, et je crois bien que l’eau lui en venait à la bouche.

— Tiens, tiens, disait-il d’un ton pensif, en puisant dans sa tabatière ; qui l’aurait cru que Charles-Aimé Gentil aimait tant les livres ? Et il ajoutait avec une nuance de regret et d’envie : Je garantis qu’il aura eu ceux-là à des « montes ».

Il pensait, j’en suis sûr, aux calendriers confisqués par ma mère.

Rien d’étonnant si les livres et les images étaient ma passion : j’avais hérité ce goût de mon père.

Peu à peu celui-ci prit l’habitude, en revenant du catéchisme avec André et moi, de faire une station à la maison des Chéseaux.

— Si on allait dire un petit bonjour à M. Gentil ? faisait-il de son ton bonhomme, avec un léger pli malicieux au coin de l’œil.

Et tout en disant son petit bonjour, et en causant de choses et d’autres avec le vieux soldat, il me prenait parfois des mains le livre que je parcourais, pour examiner de près une gravure ou lire du regard un paragraphe. Ma mère, elle, se méfiait passablement de toutes ces lectures et de cette imagerie, qu’elle traitait de frivolités.

— Ce n’est pas le tout, fit-elle un beau jour, coupant net ma description d’un vaisseau de haut bord, dont j’avais étudié l’aménagement dans le fameux Spectacle de la nature, tout cela est bel et bon, mais ce n’est pas avec ça que tu gagneras jamais ta vie, et André non plus, j’imagine. Est-ce qu’il apprend quelque chose d’utile, au moins ? Je me méfie qu’il perd bien du temps avec ces livres ! On ne vous entend plus parler que de ça. À côté du ménage, de la cuisine, qu’est-ce qu’il fait, en fin de compte ?

— Oh ! merci ! fis-je avec conviction, il en sait déjà autant que le vieux Sou… que M. Gentil pour manier les rabots, les échaupres (ciseaux) et tous les outils de charpentier. Et il fait des cheumlets (marchepieds) qui ont autrement de tournure que les siens ! Il y découpe des fleurs, des figures, toute sorte de choses qu’il a vues dans les Spectacles de la nature.

— À la bonne heure ! fit ma mère satisfaite. C’est un fait, ajouta-t-elle, que la pipe qu’André avait taillée, ça promettait.

— À propos, demanda mon père en offrant sa tabatière à sa femme, qu’est-ce qu’il en a fait de cette pipe ?

— Il en veut faire cadeau à M. Gentil ; mais c’est un secret ; il vient d’y ajuster un tuyau et il attend qu’on soit au nouvel an pour la donner. André m’a bien recommandé de n’en pas dire un mot, pour que ce soit une surprise. Par ainsi !…

On me promit de garder le secret et chacun fut d’accord pour louer l’apprenti de témoigner selon ses moyens sa gratitude au vieillard qui lui avait donné asile.

J’en savais bien davantage encore sur les travaux de menuiserie d’André ; je l’avais vu ciseler certain coffret… mais cela aussi était un secret que je m’étais solennellement engagé à garder.

XII

Avant la fin de ses six semaines de catéchuménat, Nestor Tissot était en possession de son habillement de communion, qu’il vint essayer, et qui lui allait à la perfection, au dire de chacun. Lui-même en était dans l’enchantement et en témoigna sa reconnaissance en lâchant un « nom de mâtin ! » qu’il retira aussitôt avec confusion.

— Ma parole ! j’étais si content que c’est parti tout seul ! Je vous prie d’excuses, parrain, et toute la compagnie. Je m’étais pourtant bien donné à garde depuis que j’ai promis à M. Philibert, vous savez, à cause des pommes de terre, de tenir ma langue. Mais, mafi ! de me voir si tellement bien nippé !… hem ! ma parole ! je crois que j’ai encore juré !

Le pauvre garçon se grattait la nuque avec contrition, tout en continuant à promener un regard complaisant sur sa personne.

Pour mon compte, je trouvais que le gilet ou la veste, comme l’appelait encore le cosandier, lui descendait bien bas sur les cuisses, et que les pans de l’habit lui couvraient trop les mollets, ce qui, par derrière, le faisait étonnamment ressembler à son propre père. Mais puisque le brave Nestor était content, c’était l’essentiel, et je me gardai bien de le troubler par des critiques intempestives, même lorsqu’il fut rentré avec moi dans ma petite chambre, pour se dépouiller de son beau plumage, qu’il emporta soigneusement plié, et enveloppé dans une vieille couverture d’indienne, après avoir chaudement remercié et secoué la main à « toute la compagnie ».

Il était à peine dehors, que ma mère s’exclama :

— Et le chapeau ! voilà qu’on l’oublie !

Elle avait rapporté du Locle à l’intention du catéchumène, un tricorne flambant neuf, qu’on fit essayer à Nestor après l’avoir rappelé, et qui ne lui allait pas trop mal, si l’on tient compte du fait que pour faire son achat, ma mère n’avait eu d’autre guide qu’une moyenne approximative entre ma tête et celle de mon père. Aussi Nestor Tissot, de plus en plus enchanté, ne put-il retenir un « bigre » bien senti, puis s’en excusa d’un air malheureux, et s’éclipsa honteux et pourtant rayonnant, son paquet d’habits sous un bras et son tricorne sous l’autre.

Quelques jours avant Noël, ce fut notre tour, à mon père et à moi, de nous pavaner dans nos costumes neufs. Et veut-on savoir comment Félix-Henri était parvenu à exécuter aussi rapidement les trois habillements ? Sans en rien dire à personne, ma mère avait engagé du renfort dans la personne de la femme délaissée de Blum. Au premier abord, le vieux cosandier n’avait pas paru voir de bon œil cet auxiliaire qu’il n’avait pas demandé. Mais comme le vieillard avait bon cœur, il comprit bientôt à quel mobile ma mère avait obéi et s’humanisa d’autant plus promptement, que la femme du tailleur fugitif, accoutumée à la soumission, exécutait docilement et avec dextérité toutes les besognes secondaires qui lui étaient dévolues.

Oui, nous eûmes nos habits plus tôt que nous n’y comptions ; mais nous n’eûmes pas nos histoires ! Soit que la présence de cette étrangère, triste et silencieuse, impressionnât péniblement le cosandier si loquace et si jovial d’ordinaire, soit que la vieillesse le rendît plus taciturne, ni les insinuations, ni les appels directs ne purent le décider à entamer un de ces récits du vieux temps dont il avait le secret.

Quant aux habits, ma mère s’en déclara satisfaite. Il faut savoir qu’elle avait posé d’avance cette condition expresse qu’ils auraient la coupe de ceux de M. le lieutenant Perret et du gouverneur Abram Nicolet, lesquels, paraît-il, étaient à La Sagne les arbitres du goût et les pionniers du progrès. Ils avaient le haut col et les revers à la mode nouvelle ; les pans moins longs que jadis et coupés obliquement dégageaient avantageusement la jambe.

— C’est bien ce que j’entendais, faisait ma mère en tournant autour de nous ; il n’y a pas à dire, monsieur Péter, vous n’auriez pas pu mieux réussir.

Quoique flatté du compliment, le vieux cosandier ne paraissait qu’à moitié content de son œuvre. On lui avait forcé la main en lui faisant rompre avec ses anciennes traditions.

— Madame Vuilleumier, répondit-il avec une inclination cérémonieuse, qui paye commande. Je ne pouvais faire que me conformer à vos goûts.

Au léger haussement d’épaules qu’il ne put réprimer, on put juger que ses goûts à lui, n’étaient pas ceux de ma mère. Elle feignit de ne pas s’en apercevoir et continua à faire l’éloge du travail, de la qualité du drap qu’elle avait choisi, pendant que mon père me disait en clignant de l’œil :

— Hein ! qu’en dis-tu, Charles-Auguste ? cette fois nous voilà à la mode, et à la toute dernière !

Je ne répondis que par un sourire lamentable ; cette mode nouvelle, je n’aurais rien eu contre elle ; mais, hélas ! sur la recommandation expresse de ma mère, le cosandier avait taillé culotte, gilet et habit en prévision de ma croissance future ! je flottais littéralement dans ma défroque neuve, tout comme Nestor Tissot dans son vaste habit carré rajeuni, mais si j’avais l’air tout aussi grotesque que lui, j’étais certes beaucoup moins glorieux. Mais que faire ? du moment que l’autorité suprême l’avait ainsi décrété, je n’avais qu’à m’incliner, quitte à faire des vœux ardents pour que mon individu prît le plus vite possible des proportions en rapport avec les dimensions de son enveloppe.

Ma tante Julie, vers qui je jetais un regard de détresse, prit son courage à deux mains pour dire avec la plus grande déférence :

— Qu’en dis-tu, Henriette ? tu t’y entends bien mieux que moi, mais il me semble – oh ! je peux me tromper ! – il me semble que si l’habit de Charles-Auguste était une idée moins large…

Sa sœur l’arrêta du geste :

— Pour que l’année qui vient, il lui soit trop étroit ! fit-elle ironiquement. Nous savons ce qui en est : à l’âge de Charles-Auguste, on doit toujours faire les habits sur croissance. Il faudrait n’avoir pas plus d’escient que des enfants pour en agir autrement.

Ainsi battue à plate couture, la pauvre tante Julie opéra sa retraite en désordre auprès de la femme du tailleur, qu’elle regarda d’un air désolé. Spectatrice passive et mélancolique, Mme Blum leva les sourcils et les épaules en signe d’impuissance.

— Tu entends, Charles-Auguste, fit mon père de son sourire un peu narquois, tu n’as qu’une chose à faire : te dépêcher de grandir !

— Facile à dire ! grommelai-je vexé, et j’allais me dépouiller de mon vaste habit, quand le cosandier intervint d’un ton conciliant :

— Voyez-vous, madame Vuilleumier, il y a tout de même quelque chose à dire. Oh ! c’est de ma faute ! se hâta-t-il d’ajouter généreusement ; pour sûr que je dois y avoir mis un bon pouce et demi de plus que vous ne me disiez. Mais c’est une affaire de rien que d’y remédier. Tenez, madame !

Et il pinçait l’étoffe pour rétrécir le dos.

— Pour peu qu’on rentre de ceci la couture du milieu, l’habit plaquera à la perfection, je vous garantis ; et ça n’empêche rien du tout, dans un an d’ici, de redonner du jeu en sortant la couture.

Oh ! le brave homme ! je l’aurais embrassé ! Ma mère hésita un moment, fit quelques objections pour la forme, mais donna finalement son autorisation pour la correction proposée. Celle-ci, rapidement exécutée, grâce à l’habileté de couturière de Mme Blum, je pus jouir sans arrière-pensée du premier costume taillé pour moi dans une pièce de drap vierge, et d’après les exigences de la mode la plus récente.

Aussi quand le cosandier, dûment rémunéré et congratulé, prit congé de la famille, je vous réponds que les remerciements les plus sentis, si ce n’est les mieux formulés, ce fut de moi qu’il les reçut. Son coadjugeur, Mme Blum, partit le même soir. Elle avait appris avec soulagement ce qu’était devenu l’apprenti de son mari, et se montra très heureuse du changement de position du jeune garçon.

C’était une bonne femme et qui méritait un meilleur sort. Grâce aux démarches de mon père et de son ami, M. le greffier Perret, on fit prendre patience à ses créanciers, et quelques jours plus tard elle put quitter La Sagne pour retourner aux Brenets chez ses vieux parents, avec l’espoir de ne plus entendre parler du triste personnage avec lequel elle avait eu le malheur de lier son existence.

XIII

Le matin du nouvel an, au moment où nous allions partir pour le temple, par un beau temps froid et sec, nous vîmes arriver André Perrenoud, proprement vêtu de pièces de ma garde-robe. Sous son bras il portait un paquet carré, enveloppé d’un des grands mouchoirs à carreaux du père Soubise. Je savais ce que venait faire André et je connaissais le contenu du paquet.

Il ôta poliment son bonnet en entrant et salua sans gaucherie ni fausse honte. Un peu plus de rougeur aux pommettes qu’on ne lui en voyait d’ordinaire prouvait seulement qu’il était ému et intimidé.

— Je venais, dit-il simplement, vous souhaiter la bonne année, monsieur et madame, à Charles-Auguste aussi, et à… à tout le monde, conclut-il en regardant ma tante Julie, qu’il ne savait comment appeler. Et puis je voulais vous remercier mille fois de… pour…

Ne sachant comment sortir de sa phrase, peut-être longuement préparée, mais dont il ne retrouvait plus la fin, André, rouge comme une pivoine, se mit à déballer fébrilement son paquet, interrompu dans cette occupation par les poignées de main accompagnées de vœux de nouvelle année qu’il recevait de nous tous.

Le mouchoir enlevé laissa voir un beau coffret de bois dur, ciselé sur ses côtés et sur le couvercle.

— Je l’ai fait pour vous, madame, dit André en le présentant à ma mère, qui d’abord toute stupéfaite, avait maintenant les yeux pleins de larmes et dut se moucher bruyamment avant de pouvoir répondre quoi que ce fût.

— Mais mon garçon, quelle idée en as-tu eue ? Tu n’aurais pas dû !… Et c’est toi qui as fait ça ? Non, je n’en reviens pas !

Elle avait pris la cassette que mon père et elle examinaient émerveillés, tandis que la tante se tenait en arrière, attendant modestement son tour. Moi, je riais sous cape en poussant du coude André, et lui chuchotant derrière ma main :

— Hein ! tu vois si je l’ai dit !

— Regarde-moi donc ça, Henriette, disait mon père ; ton nom est sur le « couvert » : un H et un V au milieu de ces olives (jonquilles) et de ces pipes ! (narcisses) Ça, par exemple, c’est supérieurement travaillé. Et sur le devant ces choffiets (paquets, grappes) de noisettes, avec leurs feuilles ; à côté c’est des alizés, et ici des boudertschin ! (myrtilles des marais). Non, ma parole ! si j’ai jamais rien vu de pareil !

La finesse du travail, l’exactitude de la représentation étaient en effet remarquables, et un fin horloger comme mon père était homme à apprécier une pareille œuvre. Il se tourna vers André et lui tapant cordialement sur l’épaule :

— Quand le bon Dieu vous met un talent doré comme celui-là au bout des doigts, ce serait ne rien valoir que de ne le pas mettre à profit, rappelle-toi ça, mon garçon, et aussi qu’il n’en faut pas être fier, pas plus qu’un pauvre à qui on aurait donné un écu neuf, et qui se redresserait comme un coq, en se croyant plus que celui qui n’aurait reçu qu’un batz. Il y a un passage que vous apprenez dans le catéchisme, et qui le dit mieux que moi ; comment va-t-il déjà ?

André baissa la tête assez confus ; il n’était pas fort sur le catéchisme et les passages, pauvre garçon ! Moi, je savais le passage en question, mais obéissant dans cette circonstance à un sentiment généreux, ce qui n’était pas souvent mon cas, je gardai le silence pour ne pas mortifier mon camarade. Ce fut ma tante qui commença tout doucement par derrière :

— Qu’as-tu que tu ne l’aies reçu…

— Et si tu l’as reçu, continua ma mère d’un ton plus délibéré, pourquoi t’en glorifies-tu comme si tu ne l’avais point reçu ?

Mon père inclina la tête avec respect ; puis, retournant la cassette dans ses mains et examinant de près les charnières de laiton :

— Par exemple, André, je serais bien surpris si c’était toi qui les avais faites, ces charnières ! il t’aurait fallu les outils, la matière : ça vient d’un horloger, je le garantis !

André fit de la tête un signe affirmatif et me montra du doigt en souriant.

— C’est lui qui m’a offert de les fabriquer, dit-il, le regard brillant. Je ne savais « au monde » comment m’en tirer ! N’est-ce pas qu’elles sont joliment réussies, et les vis aussi ?

Mes parents me regardèrent d’un air heureux, et ma tante Julie vint doucement me mettre la main sur l’épaule. J’avais en effet exécuté ce travail en cachette avec un morceau de laiton de rebut et de vieilles vis, dénichées dans le compartiment de la layette d’établi, que nous appelions le tiroir de la bourdifaille.

Ce n’était pas allé tout seul, je vous en réponds ! Plus d’une fois j’avais failli tout abandonner ; mais l’amour-propre et aussi, j’ose le dire, un sentiment plus noble et plus désintéressé, m’avaient fait persévérer et finalement réussir.

— Il y a un ressort pour ouvrir, dit André, pressant sur un bouton de laiton qui était aussi mon œuvre, et soulevant à demi le couvercle. Voyez-vous comme ça joue bien !

Et il se mit à fermer et ouvrir alternativement la cassette.

Ce mécanisme, des plus élémentaires, bien entendu, que j’avais copié sur un coffret de ma mère, m’avait donné plus de mal encore que les charnières, et les matériaux m’en avaient été fournis par le fameux tiroir où l’on trouvait tout au monde.

— Tiens, tiens, murmurait mon père qui avait repris la cassette pour en étudier la fermeture. Il ne s’en est pas tant mal tiré, ce « pommeau » qu’en dis-tu, Henriette ?

Ma mère hocha la tête, sans répondre autrement. Elle ne voulait pas me donner de l’orgueil, mais je voyais bien qu’elle était contente.

— Et ceci, hé ! hé ! qu’est-ce que c’est ?

Mon père avait sorti du petit meuble un paquet enveloppé de papier gris.

André frottait doucement l’une dans l’autre ses mains aux longs doigts flexibles.

— C’est pour vous, monsieur Vuilleumier, dit André la figure épanouie, mais rouge jusqu’aux oreilles ; oh ! ce n’est pas grand-chose, mais je ne savais que faire ; Charles-Auguste m’a dit que vous prisiez ; alors j’ai pensé qu’une tabatière…

C’était une tabatière, en effet, que recélait l’enveloppe de papier gris, mais une tabatière comme aucun priseur n’en possédait certainement à La Sagne, ni probablement ailleurs. Elle figurait un volume assez pareil au psaume à quatre parties de mon père, et la ressemblance était complétée par un fermoir en cuivre qui en assujettissait le couvercle.

Sur celui-ci, les initiales A. V. se détachaient en relief, au milieu d’une guirlande de feuillages. Le dos du pseudo-volume portait pour titre le mot « tabac », gravé en gros caractères, et comme sous-titre, en plus petites lettres : « pétun nicotiane », anciennes appellations qu’avait fournies à André l’encyclopédique et précieux Spectacle de la nature.

Ma part de collaboration dans ce travail se réduisait à bien peu de chose. Je ne pouvais revendiquer l’honneur d’avoir fabriqué le fermoir de cuivre : il provenait d’un vieux bouquin au texte latin, auquel nous n’aurions rien compris, lors même qu’il n’eût pas été rongé des souris, et que le patron d’André nous avait abandonné pour le dépouiller de sa garniture. Soigneusement fourbi, ce fermoir avait encore fort bon air. Quant aux charnières du couvercle, elles étaient d’une simplicité enfantine : deux chevilles d’acier formant pivot en avaient fait les frais.

Je renonce à dépeindre l’effet que produisit sur mes parents la touchante attention d’André. Tout ce que je puis dire, c’est que les remerciements émus, les félicitations chaleureuses qui furent adressées à mon camarade, me firent autant de plaisir qu’à lui-même. Décidément mon protégé – car je le considérais toujours comme tel, – mon protégé me faisait honneur !

J’en étais aussi fier qu’un inventeur peut l’être de l’œuvre qu’il a créée ! D’ailleurs je l’aimais réellement, ce garçon si reconnaissant, si affectueux, toujours prêt à s’effacer et à se mettre au service d’autrui !

Les compliments qu’on lui faisait le mettaient à la gêne ; aussi chercha-t-il à y couper court en me disant gaiement :

— À toi, Charles-Auguste, je n’ai rien à te donner ; je n’aurais su « au monde » quoi ! Si tu avais eu quatre ou cinq ans de plus, je t’aurais taillé une belle pipe ; mais il n’y a pas à dire : tu n’es pas d’âge à en user ; il te faut patienter !

En attendant André me donna une solide poignée de main, que je lui rendis de bon cœur.

On se doutera bien que les créations de l’ex-apprenti tailleur ne furent pas mises sous le boisseau, et que mes parents se firent un devoir de parler du talent extraordinaire dont André venait de fournir la preuve.

Aussi, dès ce premier jour de l’an, y eut-il chez nous une véritable procession de curieux, voulant s’assurer par leurs yeux qu’on ne leur en faisait pas accroire. L’oncle Philibert fut l’un des premiers, bien entendu. On vit arriver une délégation de la Chambre de charité, M. le greffier en tête, nouveaux Thomas qui, sans avoir vu de leurs yeux et touché de leurs mains, ne pouvaient ajouter foi à ce fait sans précédent, d’un petit pauvre dont on avait voulu faire un tailleur et qui se révélait un artiste.

Tous étaient confondus et n’en revenaient pas d’admiration :

— Et vous dites qu’il a fait ça tout seul, sans qu’on lui montre ?

— Ah ça ! répétait ma mère impatientée, qui voudriez-vous qui lui ait montré ? Ce n’est pas ce vilain sire de Blum, je suppose ! Pour ce qui est de Charles-Aimé Gentil, tout ce qu’il pouvait faire, c’était de lui apprendre à pousser le rabot, et ce n’est pas bien sorcier ! Non, je vous dis : c’est un don de nature, un don que le bon Dieu lui a fait, pour mieux dire, et le plus beau, avec ça, c’est que ce brave garçon n’en est pas fier le moins du monde, et qu’il a autre chose que du talent, à savoir du cœur et de l’escient.

M. le greffier, un digne homme, qui portait sur lui la plus grosse part des soucis du ménage communal, se frottait les mains, la mine rayonnante.

— Eh bien ! résuma-t-il en s’adressant à mon père et à ses collègues de la Chambre de charité, en voilà un qui va se tirer d’affaire avec honneur, Dieu soit loué ! Il y en a assez, las ! monté ! qui tournent mal, avec toute la peine qu’on se donne pour les mettre sur le bon chemin !

Oui, André Perrenoud, le pupille de la Chambre de charité, était sur le bon chemin, pour parler comme M. le greffier, et cela ne signifiait pas seulement dans la pensée de celui-ci, bien entendu, le chemin du succès, mais celui du devoir. Sur ce dernier chemin-là, mon ex-protégé devint mon guide, m’aida à marcher, me ramena plus d’une fois par son exemple et ses avertissements ; il fut toujours pour moi cet ami fidèle et sûr qui est une bénédiction du ciel et l’une des plus pures joies de ce pauvre monde.

Est-il besoin de dire que la réputation d’artiste d’André Perrenoud fut bientôt faite ? De notre tranquille vallée elle se répandit d’abord au Locle et à La Chaux-de-Fonds, puis franchit la montagne et parvint à Neuchâtel, où nombre d’amateurs généreux se disputèrent à l’envi les petites merveilles de goût qu’enfantaient les doigts habiles du jeune sculpteur, guidés par sa riche imagination et son étude attentive de la nature.

André demeura fidèle au vieillard qui l’avait recueilli. Puis vint le jour dont l’ex-garde-suisse parlait parfois en le nommant « l’appel final », et le vieux Soubise, rassasié de jours, s’en fut en murmurant : Présent !

— Un rude brave homme, le père Soubise, me disait Nestor Tissot au retour de l’enterrement. Dommage qu’il sacrait comme un païen ! Moi, par exemple, tu sais, dans le temps, j’en faisais quasi pire que lui. Mais ç’a été fini, bouclé net, du jour où ton oncle Philibert, du Coin, tu te rappelles, m’a fait cadeau d’un kratte (panier de campagne grossièrement tressé) de ses fameuses pommes de terre. Mâtin ! qu’elles étaient bonnes ! c’est-à-dire elles le sont toujours, parce qu’elles ont fait des petits, depuis le temps ! Il faut voir le champ que nous en avons sur les sagnes ! nom de b… hem ! Ne fais pas attention ; la langue m’a tourné ; ça peut arriver à tout le monde, qué toi ! Charles-Auguste ?

Si c’était mon histoire que j’aie voulu raconter, je vous dirais qu’avec le temps, j’ai fini par devenir un horloger passable, sans arriver, toutefois, à la perfection de travail de mon père. Décidément mes doigts étaient trop carrés par le bout, au lieu de finir en pointe comme les siens et ceux d’André. Je n’aimais pas que l’ouvrage tirât en longueur et j’étais beaucoup moins soigneux qu’expéditif, méthode qui n’était ni dans les goûts ni dans les habitudes de mon père. Après avoir vainement lutté contre cette disposition de son fils et élève, il en avait pris philosophiquement son parti, en voyant que moi-même j’étais impuissant à me corriger de ce travers.

Je l’entendis un soir dire à ma mère à la cuisine :

— Chacun son genre, en fin de compte : Charles-Auguste ne fera jamais que du bon courant. Oh ! de la besogne, c’est comme tu dis, il en abat tant et plus. Au jour d’aujourd’hui c’est assez la mode. De mon temps, l’ouvrage se faisait moins vite ; seulement il n’y manquait pas une des herbes de la Saint-Jean, et c’était de l’ouvrage garanti pour durer des années et des années !

À en juger par la réplique de ma mère, je devinai qu’elle devait hausser les épaules avec une certaine impatience.

— Eh bien ! mettons : Charles-Auguste ne fignole pas son ouvrage comme toi, mais avec son habileté, tu conviendras qu’il gagne…

— Autant que son père ? c’est la pure vérité, Henriette. On ne pourrait pas mieux dire. Prenons une prise par là-dessus, et remercions le bon Dieu d’avoir un garçon comme le nôtre.

Voilà qui prouve qu’en écoutant aux portes on n’entend pas toujours dire que du mal de soi !

Il me serait assez agréable de terminer ces souvenirs par un mot aussi flatteur pour mon amour-propre. Mais ce serait prendre congé avec trop de sans-façon des divers personnages que j’ai mis en scène dans ces pages.

Aussi bien dois-je signaler le fait que les deux habillements de coupe moderne que mon père et moi devions au ferme vouloir de ma mère, et à l’habileté du cosandier de Marmoud, furent le couronnement de la carrière de Félix-Henri Péter, encore qu’il eût dû se faire violence pour sacrifier à la nouvelle mode, car ce fut la dernière œuvre que taillèrent ses ciseaux, et que cousit son aiguille infatigable.

Le lendemain du nouvel an, l’oncle Philibert entra chez nous l’air plus grave qu’à l’ordinaire.

— Savez-vous ce que l’ancien Matile vient de me dire ? Félix-Henri Péter est en repos : ce matin on l’a trouvé mort dans son lit !

Et comme nous le regardions tout saisis, il ajouta en branlant sa tête grise :

— C’est une belle mort, au moins quand on est préparé, et tel que nous le connaissions, Félix-Henri devait l’être. Le bon Dieu nous fasse la grâce à tous, tant que nous sommes, aux jeunes comme aux vieux, de penser souvent à notre fin dernière et de nous gouverner en conséquence !

Brave oncle Philibert ! Si quelqu’un dirigeait ses actions d’après ce principe-là, c’était bien lui, car il pratiquait fidèlement la recommandation du Maître : Tu aimeras ton prochain comme toi-même.

Il ne se départit jamais jusqu’à la fin envers les deux êtres déshérités de la nature qu’il avait recueillis, de cette indulgence, de ce support inaltérable que ma mère qualifiait de faiblesse.

Toujours il fut le parent dévoué, le voisin serviable que caractérisait le mot favori avec lequel il ne manquait jamais d’accueillir tout appel à son obligeance : « À ton cinq cent grand service ! »

Heureux les débonnaires, car ils hériteront de la terre !

Je suis persuadé que s’il eût encore été de ce monde en 1793, lors des démêlés entre orangistes et jacobins, l’oncle Philibert, d’accord en cela avec mon père, aurait dit des patriotes du Locle et de La Chaux-de-fonds qui dansaient la carmagnole autour des arbres de liberté :

— Monté ! qu’est-ce que vous voulez ! c’est leur idée, pourquoi ne la trouveraient-ils pas aussi bonne que la nôtre ? Il faut être de bon compte : les Loclois et les Chauliers sont plus proches de la France que nous ; comment ne s’en sentiraient-ils pas ?

Oui, c’était là le raisonnement de mon digne père, en ces temps troublés où les montagnons vivaient en frères ennemis, arborant, les uns le bonnet rouge et criant : Vive la liberté ! les autres la cocarde orange en ripostant : À bas les jacobins !

Et quand il n’y eut plus moyen de nous retenir, nous autres jeunes de La Sagne, et de nous empêcher de partir en armes pour aller sommer les Chaux-de-Fonniers d’abattre leurs arbres de liberté, mon père nous dit encore devant la Maison-de-Ville, de son ton conciliant : Allez-y tout doucement, garçons, topianet, topianet ! Ne lâchez pas des coups de fusil aux Chauliers pour commencer, mais tâchez de les raisonner. Ce n’est pas à des sauvages que vous avez affaire, ni à des brigands, rappelez-vous ça, mais à des gens du pays, finalement, dévoyés, si vous voulez, mais qu’il faut remettre sur le bon chemin. C’est avec du miel qu’on prend les mouches, ce n’est pas avec du vinaigre.

Ces sages conseils de mon père furent suivis et tout le monde s’en trouva bien. Au lieu d’envahir La Chaux-de-Fonds par la Combe, baïonnette au mousquet, comme une bande de soudards qui va mettre une place à sac, nous nous postâmes au Creux des Olives, d’où nous envoyâmes un parlementaire « raisonner » les patriotes, comme disait mon père. Et savez-vous qui fut choisi pour remplir cet office délicat où il fallait autant de calme que de bon sens ? Nul autre que ce bon enfant de Nestor Tissot, le filleul de mon père ! Il paraît que la harangue mêlée de patois et de français qu’il fit aux porteurs de bonnets rouges, était si impayable, si bonhomique, qu’ils en furent désarmés et rentrèrent dans le calme.

— No lli sin, boueube ! (Nous y sommes, garçons !) nous criait de loin le gros Nestor, la mine épanouie et agitant le mouchoir blanc qu’il avait fixé au bout d’une baguette de fusil, pour remplir son office de parlementaire. Stè rudge ne san pas dè mânau, toparî ! I m’an lassî preidgî. (Ces rouges ne sont pas des croque-mitaines, tout de même ! Ils m’ont laissé parler). Tenez : les voilà qui mettent en bas leur arbre de liberté avec sa caule (bonnet) rouge au bout. Il y en avait bien un – et le gros Nestor se mit à rire, – un qui voulait me mettre des bâtons dans les roues, qui disait aux autres de ne pas m’écouter. Celui-là, nom de mâtin ! je lui ai rivé son clou tout de suite. Savez-vous qui c’était ? Un que vous connaissez, pardi ! toi, surtout, André : ton gueux de Blum !

Ce fut une huée générale. André seul ne dit rien. Il haussa les épaules en me regardant ; ce que je traduisis par : Ça ne m’étonne rien du tout.

— Pardi ! oui, ce pouët moineau de Blum, mais rudement déplumé, par exemple ! continua Nestor. Toi, que je lui ai dit sous le nez, commence par venir payer tes dettes à La Sagne, espèce de juif. Les affaires du pays ne regardent pas des Allemands de ta sorte !

Et je vous réponds, ajouta Nestor en clignant de l’œil, que les Chauliers ont fait une belle risée ! Vous pouvez compter qu’à La Chaux le gueux ne paye pas autrement qu’à La Sagne : en monnaie de singe. Il fallait le voir s’enfiler par derrière comme une serpent ! Pouëte bête, va !

Une fois qu’on se fut remis en route pour revenir à La Sagne, je remarquai qu’André, son mousquet à l’épaule, cheminait silencieux.

— Tout ça t’a fait repenser au soir où Blum t’avait mis dehors ! lui dis-je tout bas.

Il me regarda affectueusement.

— Oui, mais je ne lui en veux plus, bien le contraire. S’il avait été moins mauvais avec moi, je serais resté chez lui ; tu ne m’aurais pas ramassé comme tu as fait, pour me mener chez mon brave vieux M. Gentil ; vous n’auriez pas eu l’occasion de prendre soin de moi, et je n’aurais pas eu celle de suivre mon goût pour travailler le bois. Le bon Dieu soit loué d’avoir tout si bien arrangé pour mon bien !

Il souleva son tricorne avec respect et j’en fis autant.

L’ONCLE DU BRÉSIL

Huit enfants à élever, avec un millier de francs d’émoluments par an, voilà le problème ardu que Henri-Louis Renaud, régent primaire, cherche à résoudre en l’an 18… Ce problème, infiniment plus compliqué que ceux que le brave régent propose à ses disciples les plus ferrés en arithmétique, sur les fractions ordinaires et décimales et les nombres complexes, ce problème – avec un enfant de moins dans la donnée, – il l’a résolu jusqu’alors, à force de prudence, d’économie et de privations, et grâce au concours puissant de sa femme.

Dame Thérèse Renaud ne laisse rien perdre, tire parti de tout. Elle a l’esprit ingénieux et pratique, secondé par une habileté de fée. C’est ainsi qu’après avoir fait durer un temps invraisemblable les culottes, vestes et redingotes de son mari, par ses adroites restaurations, elle trouve moyen, en retournant ces nippes vénérables, d’y tailler et façonner des diminutifs de vêtements complets pour l’un ou l’autre de ses garçonnets, les cadets héritant, bien entendu, de la défroque des aînés, à mesure que les poignets et les chevilles de ceux-ci s’allongent déraisonnablement hors des manches de leurs jaquettes et des canons de leurs pantalons. Pour vêtir ses fillettes – il y en a trois, – dame Thérèse use du même procédé économique, en opérant sur ses hardes personnelles, portées jusqu’à l’extrême limite du possible ; et là elle accomplit des prodiges presque aussi surprenants que ceux des plus habiles prestidigitateurs, et bien autrement réels que leurs trompe-l’œil les plus fantastiques.

Mais, à la Noël dernière, la famille s’est enrichie d’un cinquième garçon ; le brave régent n’a pas fait grise mine au nouveau venu, oh ! non ; mais il ne peut se défendre d’envisager l’avenir avec appréhension et de trouver que son problème va se compliquant d’année en année. Cependant, par devant sa vaillante compagne, le digne homme n’a garde de laisser voir le souci qui l’obsède. Ce n’est qu’en tête à tête avec lui-même, qu’il retourne le problème sous toutes ses faces et cherche à découvrir un nouveau facteur qui lui en facilite la solution. C’est ainsi qu’un soir d’hiver, Henri-Louis Renaud, ayant donné la volée à la cinquantaine de bambins et bambines de tout âge et de tout numéro qui composent sa classe, et s’étant installé en face d’une pile de cahiers à corriger, commença par appuyer son menton dans sa main, et le coude sur le pupitre, se prit à songer mélancoliquement.

Des ressources supplémentaires ! comment en trouver, dans ce modeste village de montagne où il usait ses facultés sans perspectives d’avenir ?

À quel père de famille serait-il jamais venu à l’esprit de demander au régent – à prix d’argent, – un complément à la science qu’il distribuait gratis en classe ?

— Pardine ! on y perd déjà assez de temps, à cette école, toute la sainte journée ! De notre temps, on n’y usait pas tant de fonds de culottes ! On a fait son chemin tout de même, et on n’en est pas plus bêtes pour tout ça !

Des copies d’actes notariés, il n’y fallait pas songer : le tabellion de l’endroit, il y en avait un, qui venait de faire son stage chez un notaire du Vignoble, le dit tabellion, un beau garçon moustachu, bon vivant, faisait toute sa besogne lui-même, et ce n’était pas beaucoup dire, car il lui restait assez de loisirs pour chasser la bécasse, la perdrix ou le lièvre, suivant la saison.

Point de livres de commerce à tenir pour le compte d’un négociant ou d’un industriel. Les deux ou trois petits épiciers du village tenaient eux-mêmes leurs comptes, de la façon la plus claire et la plus rudimentaire du monde, par recettes et dépenses, et n’éprouvaient pas le besoin de changer de méthode. Quant au scieur, le plus grand commerçant et industriel de l’endroit, il était bien trop ferré sur le calcul en général et le système métrique en particulier, pour avoir jamais recours aux lumières du maître d’école.

Henri-Louis Renaud secoua la tête, une belle tête intelligente, dont la bonté était l’expression dominante, poussa un soupir et se mit à corriger les dictées de ses élèves. Comme c’était un homme consciencieux, qui faisait bien tout ce qu’il avait à faire, il ne laissa pas ses idées vagabonder, pendant qu’il se livrait à ce devoir, mais s’y absorba tout entier, traçant, barrant, rectifiant, portant en marge les erreurs de ses disciples, et en établissant le total au pied de la colonne, avec des hochements de tête et des froncements de sourcils proportionnés à l’importance du chiffre. Plus rarement, on voyait ses traits se détendre, s’épanouir, et sa main tracer, d’une irréprochable anglaise, le mot : Bene.

Le dernier cahier de la pile, loin de lui procurer une aussi honnête satisfaction, lui fit pousser une exclamation de dépit.

— Quel étourneau que cet Ulysse ! autant de fautes que de mots ! c’est de la phonographie, ma parole d’honneur ! Un vivant exemple du gâchis où nous plongerait leur fameuse réforme de l’orthographe ! Septante-cinq fautes ! Il faudra que j’en parle à son père.

Ayant inscrit cette énormité au pied de la dictée, d’un mouvement saccadé du poignet, M. Renaud enferma la pile de cahiers dans son pupitre et regagna son logis.

 

***   ***   ***

 

— Une lettre pour toi, que le facteur vient d’apporter !

Et dame Thérèse tendit à son mari une enveloppe jaune, à la physionomie administrative.

Il la retourna en tous sens avant de l’ouvrir :

— Du notaire Michet, du Locle ; voilà son timbre ; qu’est-ce qu’il peut avoir à me dire ? Si ce pouvait être pour des copies d’actes !

Il ouvrit l’enveloppe avec empressement et lut du regard, d’un air intrigué, puis passa la lettre à sa femme. Quand elle l’eut parcourue d’un air aussi perplexe que lui, les époux s’interrogèrent du regard. Mais le moment n’était pas favorable aux consultations : les huit enfants, y compris le poupon, étaient présents et réclamaient leur souper sur tous les tons.

Tout le temps du repas, le père de famille eut l’air préoccupé et nerveux. Il avait à peine dépêché son café au lait, qu’il sortit de sa poche la lettre du notaire et l’étudia avec autant d’attention que si cette pièce eût été tracée en caractères indéchiffrables. Dieu sait pourtant s’il y avait dans tout le canton de Neuchâtel un notaire qui eût une plus belle main que M. Emile Michet ! Et de fait la missive était un modèle de calligraphie ; c’était la brièveté sibylline de sa rédaction qui intriguait le maître d’école : « M. le régent Henri-Louis Renaud est prié de passer sans retard en l’étude du notaire soussigné, lequel est chargé de lui faire une communication du plus haut intérêt. »

Ce soir-là, on mit les enfants au lit plus tôt que de coutume. Les plus grands essayèrent bien de protester, mais le père coupa court aux réclamations en prenant son ton le plus bref et sa mine professionnelle la plus sévère, et la mère apaisa les murmures en chuchotant de douces choses à l’oreille des mécontents et faisant une distribution supplémentaire de baisers. Quand elle eut calmé et mis au lit tout son petit monde :

— Ah ça ! Thérèse, qu’est-ce que tu en penses ? lui dit son mari, qui d’un mouvement nerveux lissait du plat de la main la lettre du notaire. Tu as bien lu : Une communication du plus haut intérêt ! Sais-tu bien que ça ressemble singulièrement…

— À quoi ? fit plus calme dame Thérèse en venant s’asseoir près de son mari, qui s’ébouriffait les cheveux en passant la main avec agitation dans leurs touffes crépues.

— À l’annonce d’un héritage ! chuchota mystérieusement le régent à l’oreille de sa femme. Et comme celle-ci souriait et hochait la tête d’un air tout à fait incrédule, il poursuivit avec animation : Je te dis que c’est juste la formule qu’emploient les notaires quand il s’agit d’un testament à communiquer.

— Tu crois ?

— J’en suis sûr. C’est bien cela, regarde !

Et suivant du doigt les lignes de la missive, il lut posément, en scandant les syllabes : « Une com-mu-ni-ca-tion du plus haut in-té-rêt ». Rien de plus, rien de moins.

Sur quoi, les mains sur les hanches, il regarda sa femme d’un air triomphant.

— Écoute, Henri-Louis, dit dame Thérèse en lui posant la main sur le bras, ne bâtissons pas des châteaux sur des idées en l’air. Ça dégringole trop facilement. N’as-tu pas demandé dans le temps à M. Michet s’il n’avait pas des actes à copier ? C’est peut-être…

— Peuh ! des actes ! interrompit Henri-Louis avec un souverain mépris, comme si pareille besogne était maintenant au-dessous de sa dignité. Moi je te dis… Tu sais : l’oncle Perret, des Bressels, le propre frère cadet de ma mère, qui est au Brésil, et qui n’a pas donné de ses nouvelles depuis une éternité…

— Oui, je sais ; un vieux garçon terriblement à sa façon !

— C’est un fait qu’il ne s’accordait avec personne au monde, ce qui ne l’a peut-être pas empêché de faire des affaires d’or, par là-bas, dans le commerce des cafés !

— Alors, c’est sur son héritage que tu comptes ?

Elle avait l’air passablement narquois, dame Thérèse, en posant cette question.

— Pourquoi pas ! répliqua son mari d’un ton de défi. Il avait bien cinquante ans, l’oncle Frédéric, quand il est parti pour le Brésil. Il en aurait au moins soixante-cinq, à l’heure qu’il est, et dans ces pays chauds, on ne fait pas de vieux os, chacun sait cela. Et à qui veux-tu que sa fortune revienne, sinon à ses neveux, c’est-à-dire à mon frère et à moi ?

— D’accord, s’il est mort, s’il laisse du bien, s’il ne s’est pas marié et s’il n’a pas tout donné à quelqu’un d’autre. Tu vois, mon pauvre Henri-Louis, qu’il y a bien des « si », et que le plus sûr, c’est de ne pas se monter l’imagination. Allons nous coucher là-dessus ; demain c’est samedi, tu as congé l’après-midi ; tu pourras t’en aller au Locle voir ce qui en est. En attendant, tâchons d’être raisonnables et de ne pas nous faire toutes sortes d’idées extraordinaires, pour ne pas être désappointés et tomber de trop haut.

Un peu vexé, Henri-Louis Renaud ne répondit qu’en hochant la tête d’un air qui signifiait : Nous verrons bien ! Et toute la nuit, en dépit de la douche de sages avis que lui avait administrée sa femme, il fit des rêves d’or.

Ces rêves, notre maître d’école les continua tout éveillé le lendemain après-midi, en se rendant au Locle, chez le notaire Michet.

En dépit des sages raisonnements de sa femme, des objections et des remontrances de son bon sens naturel, il ne parvenait pas à tenir en bride son imagination enfiévrée. La bienheureuse perspective d’une existence désormais exempte de soucis poignants, où il n’aurait plus qu’à jouir de l’épanouissement progressif de sa jeune famille, à choisir et diriger la vocation de chacun de ses enfants, rayonnait devant ses yeux comme un mirage enchanteur. Il s’en allait les mains croisées derrière le dos, le regard vaguement fixé dans le vide, bien au-delà des sapins couronnant les hauteurs ou disséminés dans les pâtures, bien au-dessus des pentes bleues du Jura fermant l’horizon, et que ne tachaient plus que quelques rares lambeaux du manteau hivernal. Mais il ne voyait rien de tout cela, Henri-Louis Renaud ; il avait bien autre chose en tête. Combien l’oncle Perret pourrait-il avoir bien laissé ? Et puis de quelle nature allait être son héritage. Sûrement il y aurait des immeubles, des plantations, des bâtiments. Aïe ! c’était une complication, cela ! Il faudrait liquider, en passer par des hommes de loi ; on le grugerait ; les courtiers, les agents d’affaires allaient lui manger le meilleur de son bien. Dans ces pays à demi sauvages, est-ce qu’on sait seulement ce qu’est le droit et la justice ?

La physionomie tout à l’heure rayonnante de l’héritier en perspective se rembrunissait à vue d’œil. Voilà qu’il faisait déjà connaissance avec l’embarras des richesses, les tracas de l’opulence ! Aussi, en heurtant à la porte du bureau de M. Michet, avait-il le cœur beaucoup moins léger qu’à son départ du logis.

— Ah ! c’est vous, Monsieur Renaud ! bon, bon ! je vous attendais. Prenez la peine de vous asseoir.

Le notaire, un homme d’âge mûr, de petite taille, à l’apparence délicate, souriant d’un air bienveillant dans sa barbe rousse soigneusement taillée, avança une chaise, puis glissa quelques mots à l’oreille de son clerc, qui s’éclipsa discrètement.

— Comme je vous l’ai mandé, Monsieur Renaud, il s’agit d’une communication importante ; et qui concerne un membre de votre famille. Votre oncle maternel…

— Ah ! Frédéric Perret, des Bressels !

L’exclamation était quasi triomphante.

— Précisément ! fit M. le notaire Michet qui se frottait doucement les mains.

— Votre oncle maternel, M. Frédéric Perret, qui avait émigré il y a quelque quinze ou vingt ans, n’entretenait guère de relations, si je ne fais erreur, avec les membres de sa famille.

Henri-Louis Renaud secoua la tête en consultant d’un air un peu inquiet la physionomie affable du notaire.

— Le fait est qu’il n’a jamais donné de ses nouvelles ni à moi ni à mon frère ; et nous sommes ses seuls proches parents, ajouta le régent, comme pour faire bien constater ses droits et ceux de son frère à la succession éventuelle de l’oncle d’Amérique. Il était passablement à sa façon, l’oncle Frédéric, mais enfin, chacun a ses manies. C’est à son sujet, Monsieur le notaire, que…

— Hélas ! oui, précisément. Votre oncle est mort là-bas, au Brésil, il y a déjà quelques mois, paraît-il. C’est par un de mes correspondants que j’en ai été informé. Un meurtre, ayant le vol pour mobile…

— Et on ne nous a rien fait dire ! s’exclama Henri-Louis Renaud, plein d’alarme à la pensée de son héritage peut-être irrémédiablement compromis.

— Hélas ! que voulez-vous, mon cher Monsieur, le Brésil est loin, et ce n’est pas un pays administré, organisé, comme notre heureuse patrie. Il a fallu une circonstance toute fortuite pour que nous fussions mis au courant de cette funeste affaire. Veuillez croire à toute ma sympathie, Monsieur Renaud. Votre oncle laisse…

Le neveu devint tout oreilles.

— … Une petite fille, reprit M. Michet, et, poursuivit-il un peu précipitamment en constatant que la figure de son auditeur s’était subitement assombrie, la pauvre enfant est doublement orpheline, sa mère étant morte avant votre oncle. Laissée absolument sans ressources, car le peu que possédait son père lui a été volé et sa chétive maison incendiée, l’enfant a été recueillie par un compatriote compatissant, qui, s’en revenant au pays, l’a prise avec lui, et l’a remise aux soins d’un de mes confrères du chef-lieu, lequel, ayant précisément affaire au Locle, me l’a amenée hier.

M. le notaire Michet n’avait cessé, tout en parlant et frottant doucement ses fines mains blanches l’une contre l’autre, d’étudier l’expression du visage de son client. Celui-ci n’eût pu faire une mine plus effarée ni plus lugubre ; il y avait de quoi. Seulement M. le notaire Michet, qui ne soupçonnait que vaguement quelles espérances extravagantes avait caressées le maître d’école et quel rêve radieux sa communication venait de faire envoler, attribuait en partie à l’horreur et à la pitié ce qui était surtout le fait d’une immense déception. C’est pourquoi il continua avec une chaleur croissante :

— Cette pauvre enfant abandonnée, dépaysée, sans parents, sans ressources, pensez donc, Monsieur Renaud, n’est-ce pas que cela fend le cœur d’y penser ? Vous qui avez des enfants, représentez-les-vous privés subitement de leur père et de leur mère, livrés à toutes les détresses de la vie, sans autre appui que la charité officielle de leur commune d’origine, – une charité qui fait le nécessaire, assurément, mais à laquelle il ne faut demander ni tendresse, ni affection, ni rien qui rappelle le foyer disparu. Aussi, quand mon confrère m’a dit, en me remettant l’orpheline : « Il n’y a qu’une chose à faire, c’est d’aviser sa commune, La Sagne, qui a le devoir de s’occuper d’elle, à moins qu’elle n’ait au pays des parents qui consentent à s’en charger. » Elle en a, lui ai-je répondu ; je lui connais deux cousins germains, dont l’un est horloger ici-même, au Locle, l’autre – et M. le notaire fit à son interlocuteur un salut courtois, – l’autre est instituteur à la Brévine.

— Ah ! m’a dit mon confrère, si l’un ou l’autre de ces cousins veut bien recueillir l’enfant, ce serait, certes, la solution la plus heureuse.

Ici, M. Michet s’arrêta un instant ; il attendait manifestement une réponse ; pour lui laisser le temps de se produire, il déploya son mouchoir et s’en servit discrètement, sans cesser d’épier du regard la physionomie de son vis-à-vis.

Henri-Louis Renaud, lui, regardait le bout de ses souliers crottés, avec une attention extraordinaire. On eût dit qu’il se consultait avec ces vénérables chaussures, auxquelles l’expérience de la vie ne devait pas manquer, tant elles avaient été de fois ressemelées et rapiécées depuis leur prime jeunesse. Un pli soucieux se creusait entre les sourcils du digne régent, ce pli des heures d’angoisse et de perplexité qui s’y imprimait toujours plus profondément d’année en année.

Enfin il soupira, releva les yeux sur le notaire, et demanda d’une voix basse et un peu enrouée :

— Et mon frère, est-il au courant ?

— Je l’ai avisé sur-le-champ ; j’avoue, mon cher Monsieur, que le sachant dans une position de fortune relativement aisée, et moins chargé de famille que vous, je comptais beaucoup sur son concours, et par le fait, je crois que s’il n’en avait tenu qu’à lui… mais, hem ! sa femme l’avait accompagné, et… j’ai le regret de dire que Mme votre belle-sœur est… comment dirai-je ? une personne qui n’a pas l’ombre de cœur, ce que je me suis permis de lui faire sentir.

Les joues de M. Michet s’étaient colorées ; il se frotta le nez avec contrariété ; son visage affable se contracta et se rembrunit au souvenir de la chaude escarmouche dont sa paisible étude avait été le théâtre la veille au soir.

Henri-Louis Renaud hocha la tête et dit avec un sourire plein d’amertume :

— Ma belle-sœur, je la connais. Ç’aurait été le monde renversé, si elle avait laissé mon frère prendre cette petite à sa charge ; et c’est bien heureux pour l’enfant : elle y aurait eu la vie dure ! Chez nous, au moins, si elle n’a que tout juste le nécessaire, ma femme ne le lui reprochera pas, ni personne, je vous le garantis.

— Ainsi, fit avec élan le brave notaire, la figure radieuse et les yeux humides, vous consentez à vous charger de l’orpheline ? Mon cher Monsieur ! permettez-moi de vous serrer la main ; c’est bien à vous, c’est très bien !

— Mais c’est tout naturel, Monsieur Michet, fit le digne régent en répondant à l’étreinte cordiale du notaire. Ne serait-ce pas une honte de ma part d’abandonner à la charité publique la propre nièce de ma mère ? Nous avons de la peine à nouer les deux bouts, je ne le cache pas, et il y a des moments où on ne sait pas trop de quel côté se tourner ; mais, à la grâce de Dieu ! quand il y a pour dix dans un ménage, il y a bien pour onze ; tant pis, fit-il d’un ton jovial, si ce raisonnement n’est peut-être pas rigoureusement conforme aux règles de l’arithmétique. À propos, cette petite, je me réjouis de la voir : si vous vouliez bien la faire venir…

— Tout de suite, mon cher Monsieur ; elle est très gentille, vous verrez.

Le notaire sortit avec empressement et revint au bout de quelques minutes avec l’orpheline.

C’était une enfant de huit à neuf ans, au teint bistré, à la chevelure noire, aux grands yeux bruns et doux.

— Tout le portrait de ma mère ! s’exclama Henri-Louis Renaud, en tendant les bras à l’enfant, qui s’y jeta sans hésiter, tant la figure de ce cousin, qui, à ce que venait de lui assurer M. Michet, voulait bien être son papa, respirait de bonté et de tendresse.

 

***   ***   ***

 

— Maman, le voilà ! Pour sûr que c’est papa qu’on voit venir là, au bas des Cotards ! Mais c’est drôle : on dirait qu’il ramène une petite fille.

C’était l’aîné des garçons d’Henri-Louis Renaud, qui, aux aguets près de la fenêtre, signalait ainsi le retour de son père, à la tombée de la nuit. Dame Thérèse, son poupon dans les bras, vint s’assurer du fait.

— C’est bien lui, fit-elle, l’air intrigué, cherchant à mettre un nom connu, en dépit de l’obscurité naissante, sur cette petite silhouette qui trottinait aux côtés de son mari et s’accrochait à sa main.

Bientôt toute la fenêtre fut bloquée et tapissée de petits visages curieux.

— On dirait la Cécile chez M. le ministre ! disait l’un des garçons.

— Pas plus ! répliquait d’un air de supériorité la grande sœur, une raisonnable personne de onze ans. Est-ce que je ne la connais pas bien, la Cécile ? On s’amuse assez ensemble. Puis d’ailleurs elle n’a jamais eu un chapeau comme ça, ni des robes si courtes.

Quand les deux silhouettes grandirent, se précisèrent, chacun fut d’accord pour déclarer que la petite fille en noir, à qui papa donnait la main, n’était sûrement pas de la Brévine ; puis bientôt ce fut un mouvement général et bruyant vers la porte, à la rencontre des arrivants.

— Enfants, voilà une petite cousine qui va être votre sœur pour toujours ; vous l’aimerez bien, n’est-ce pas ? Elle s’appelle Nina.

Et à l’oreille de sa femme le digne régent chuchota :

— Ma pauvre Thérèse, c’est toute la succession de l’oncle du Brésil ! Est-ce que j’ai eu tort de l’accepter purement et simplement, sans bénéfice d’inventaire ?

Pour toute réponse, dame Thérèse déposa vivement le poupon dans les bras de son mari et attira à elle la petite orpheline, passablement effarée au milieu de la troupe d’enfants qui l’entouraient.

— Veux-tu que je sois ta maman, Nina ? lui dit-elle en l’embrassant avec tendresse.

L’enfant reposa avec confiance sa tête brune sur le sein maternel de dame Thérèse. Ce fut toute sa réponse.

 

***   ***   ***

 

Chose étonnante : en dépit de cette nouvelle complication dans l’économie domestique du régent de la Brévine, le problème qui le tourmente si fort tout le long de l’année lui paraît plutôt moins difficile à résoudre. Il est juste d’ajouter que le nouveau facteur qu’il cherchait à ajouter à sa donnée s’est trouvé à point nommé : M. Michet a subitement découvert dans ses cartons beaucoup d’arriéré à mettre à jour ; il fournit à Henri-Louis Renaud autant d’actes à copier que l’habile main du régent en peut expédier, et lui paye généreusement son travail. Puis il y a encore – mais ceci est un profond secret entre le maître d’école et son frère aîné l’horloger, – il y a encore, de temps à autre, un petit paquet qui passe mystérieusement de la poche de l’aîné dans celle du cadet, quand le premier vient faire une visite au second.

— Prends garde à toi ; n’en souffle mot à qui que ce soit ! chuchote l’horloger à l’oreille du régent. C’est du mien ; elle n’a rien à y voir ; mais si elle allait s’en méfier, elle me ferait une vie à n’y pas tenir.

Elle, c’est sa moitié. Le pauvre homme, qui est timide comme un lièvre, est en puissance de femme ; elle lui a interdit de laisser parler son cœur par-devant le notaire Michet, et il se venge comme il peut de n’avoir pu prendre sa part de la succession de l’oncle du Brésil.

POUR LA PIPE

Ce soir de juin 1810, David Verdonnet avait une furieuse envie de fumer une pipe, et il enrageait de ne pouvoir, ou plutôt de n’oser la bourrer, l’allumer encore moins.

Eh ! qui donc empêchait David Verdonnet de satisfaire un désir, voire un besoin aussi légitime, à supposer, bien entendu, qu’il fût en âge de raison et eût barbe au menton ?

Oh ! quant à cela, ce n’était ni l’âge ni la barbe qui lui manquaient, à David Verdonnet, grand gaillard de trente ans, pourvu d’une paire de grandes moustaches rousses, vieilles de dix ans, et d’une barbe où le rasoir n’avait pas passé depuis quinze jours. Non, David Verdonnet était depuis longtemps en âge de fumer, et il ne s’en privait pas de son gré, je vous en réponds. Mais voilà : il y a des cas où la pipe n’est pas de saison, et David Verdonnet se trouvait dans un de ces cas. Ah ! s’il eût été paisiblement assis, comme un an auparavant, à pareille époque, devant sa petite maison du faubourg de Vermondins, hors les murs de Boudry, après une journée d’effeuillage à sa vigne des Gravanis, rien ne l’eût empêché de savourer une « pipée » de tabac, en devisant avec son voisin, le vieux Jacques Emonet. Mais, hélas ! à combien de centaines de lieues en pouvait-il bien être, présentement, de sa petite maison de Vermondins, de son vieux Boudry, en la principauté de Neuchâtel ?

Si David Verdonnet, bourgeois de Boudry, eût dans son jeune temps, étudié la géographie sur les bancs de l’école, peut-être eût-il pu répondre approximativement à cette question, ce qui, par parenthèse, eût été une assez mince consolation pour lui. Mais le vieux régent Courvoisier ne lui en avait pas appris si long que cela ; tout ce que Verdonnet savait en fait de géographie, il l’apprenait depuis un an, le havresac sur le dos, et le mousquet au bras, dans le bataillon des « canaris » (sobriquet donné au bataillon neuchâtelois à cause de la couleur de son habit d’uniforme) du prince Berthier, et ce qu’il savait pertinemment c’est que de Boudry à Besançon, dépôt de son bataillon, et de Besançon jusqu’au fin fond de l’Espagne, il avait terriblement marché avec les camarades, puis rudement bataillé contre ces enragés guérilleros, aussi insaisissables que des guêpes et plus féroces que des tigres, toujours embusqués derrière quelque bloc de rocher pour vous canarder au passage, agripper les traînards et les rôtir à petit feu ! Des sauvages, quoi ! Aussi bien, le blessé qui ne pouvait plus suivre la colonne, préférait-il, pour peu qu’il en eût encore la force, se loger une balle dans la tête, plutôt que de tomber vivant aux mains des Espagnols.

Ce soir-là, David Verdonnet était en faction aux avant-postes, sous les murs de Ciudad-Rodrigo, dont le siège durait depuis quinze jours, et qui faisait une belle défense. Ces Espagnols se battaient bien ; ils défendaient leurs foyers. L’incendie avait beau dévorer quartier après quartier, les poudrières sauter l’une après l’autre, la garnison repoussait avec fierté toutes les offres de capitulation, continuait à canonner les assiégeants dans leurs tranchées, et à faire d’audacieuses et meurtrières sorties.

La nuit était noire et froide ; depuis qu’elle était tombée tout à fait, les canons espagnols s’étaient tus peu à peu, cessant de semer la mort dans les rangs des assiégeants.

David Verdonnet, l’arme au bras, l’œil et l’oreille au guet, allait et venait d’un pas automatique dans la zone qu’il avait à surveiller. Il était de méchante humeur, notre canari.

— Fichu métier ! sacrée campagne ! grommelait-il dans sa moustache ; toute la journée dans ces trous de taupes à envoyer des prunes à ces maudits artilleurs qui nous canardent de là-haut avec leurs pièces, et la nuit, au lieu de pouvoir brûler honnêtement une pipe, monter la garde pour que ces enragés ne viennent pas vous tomber sur le dos sans crier gare ! Est-ce que c’est une vie, ça ? Ma foi ! j’ai bien envie !… Une idée : dans un de nos trous de tirailleurs, en me tenant à crepoton, on ne me verrait pas battre le briquet. Il y a les rondes ! mais bah ! une patrouille, ça s’entend venir, que diable ! on n’est pas chaussé de cafignons dans le bataillon ! En deux sauts, j’ai repris ma faction. Arrive qui plante ! je me lance.

Se lancer était une manière de parler, car on n’y voyait pas assez clair pour courir en écervelé. Tâtant le terrain de la crosse de son mousquet, David Verdonnet avança donc avec précaution, pour ne pas opérer à l’improviste sa descente dans l’une des fosses que les voltigeurs neuchâtelois avaient creusées la veille. Ces abris, d’où ils avaient tiraillé toute la journée contre les défenseurs de la place, n’étaient qu’à quelques pas. Quand Verdonnet en eut trouvé un, il y coula son arme, s’assit sur le bord et se prépara à y sauter lui-même. Mais à peine ses pieds touchaient-ils le fond du trou, que notre canari se sentit soudain le cou pris comme dans un étau, et faillit être suffoqué à la fois par le saisissement et par le manque de souffle. Il se ressaisit bientôt, pourtant : ce n’était pas la première fois que le voltigeur se voyait aux prises avec la mort et, comme outre une bonne dose de sang-froid, David Verdonnet possédait une paire de poignets aussi solides pour le moins que ceux qui l’étreignaient, il saisit ceux-ci entre ses doigts de fer et les tordit si furieusement que l’assaillant lâcha prise en articulant cette exclamation qui fit dresser l’oreille à Verdonnet :

— Tzancro ! lo diablo te bourlai !

— Hein ! qu’est-ce que c’est ? fit Verdonnet, sans cesser de maintenir vigoureusement son adversaire. Un Espagnol qui parle patois, et patois vaudois, encore ? D’où diantre tombe-t-il, celui-là ?

— Pas plus Espagnol que toi, grommela l’autre d’un ton offensé et se débattant comme un beau diable. Malheur ! un Cousin, de Concise !

— De Concise ? répéta Verdonnet abasourdi. J’en connais, à Boudry, des Cousin, de Concise, pareillement ; mais dans le bataillon il n’y en a pas un. Ah ça ! en deux mots, de quel corps es-tu ? Ami ou ennemi ? D’où tombes-tu, et qu’est-ce que tu viens farfouiller dans ce trou ?

Il parlait à voix contenue, tout en maîtrisant avec peine les mouvements désordonnés de son agresseur, devenu son prisonnier. L’autre cessa un instant de se débattre, et à voix basse aussi :

— Ami, ennemi ? c’est selon. Ma parole ! moi, je n’ai rien contre toi : tu es de Boudry, qu’il paraît, dans la principauté de Neuchâtel ; moi, de Concise, au pays de Vaud ; tout près, par ainsi ; mêmement, pardine ! que les Cousin de Boudry me sont une idée « de parents », rebouillés de germains avec mon père, que je crois. Est-ce qu’il n’y en a pas un qui s’appelle, attends voir ?…

— C’est bon, farceur ! je n’ai pas le temps d’écouter toutes tes blagueries ! Veux-tu me dire de quel corps tu es, et ce que tu fiches dans ce trou, cré nom de nom !

— D’abord, tu pourrais serrer un peu moins fort, toi.

Et le bourgeois de Concise fit un effort désespéré pour se dégager, mais ce que Verdonnet avait une fois empoigné, il ne le lâchait que de son gré.

— Ah ! c’est comme ça ! gronda-t-il, se fâchant tout de bon, tu ne veux pas parler ? Je vais appeler la garde et nous verrons !

— Diable pas ! fit l’autre d’un ton alarmé. Ce que je fais par ici, je vais te le dire, pardine ! Il y a plus de huit jours que je n’ai pas fumé une pipe ! plus moyen d’avoir du tabac depuis que vous nous bloquez là dedans. Flambées, les boutiques avec les poudrières !

— Ah ! ah ! grommela Verdonnet dans sa moustache, nous y voilà ! je me doutais bien que c’était un espion que je tenais là !

— Un espion ! moi ! Abram Cousin, le neveu au syndic de Concise ! Tzancro de canari, de serin, de jonquillo, va ! Écoute, j’ai servi sous feu Théodore de Reding : il n’y a jamais eu d’espions ni de traîtres dans son régiment, et pas plus à présent que c’est Blake qui nous commande !

— Et des déserteurs, il n’y en a pas ? fit Verdonnet d’un ton méprisant.

— Ah ! tu me prends pour un déserteur ! fit Cousin d’une voix concentrée et tremblante de colère, écoute, jonquillo, comme ils vous disent par ici à vous autres canaris, écoute : parce que tu as une veste jaune sur le dos, crois-tu que ça te donne le droit d’insulter ceux qui en ont une rouge ? Pourquoi les Suisses qui se battent pour l’Espagne ne vaudraient-ils pas ceux qui sont avec les Français ? Déserteur, moi ! Maraudeur, encore passe : je voulais du tabac, je te l’ai dit, et je comptais bien en prendre de force à un vivant, si je n’en trouvais pas sur un mort, ça, je ne m’en cache pas. À présent, si tu ne me crois pas, crie : Aux armes, la garde !

David Verdonnet rapprocha sa tête de celle de son prisonnier :

— Jure-moi que c’est vrai, lui dit-il à l’oreille.

Il sentit le bourgeois de Concise hausser les épaules pendant qu’il répondait fièrement :

— Prêter serment pour ça, ma foi ! non ; ça n’en vaut pas la peine. D’ailleurs quand on est capable de faire une menterie, disait mon père, on n’a cure de faire un faux serment.

Les poignets de fer de David Verdonnet s’ouvrirent, et Abram Cousin poussa un soupir de soulagement, mais il ne fit pas un mouvement pour s’échapper ou pour assaillir de nouveau le canari, qui, malgré tout, se tenait sur ses gardes, et à tout hasard avait rapidement tiré son sabre hors du fourreau.

— Je me croyais fort, marmotta Cousin d’un ton vexé, en frottant ses poignets meurtris ; mais il n’y a pas à dire, tu me dames le pion. Tout de même, si tu avais du tabac à mon service !…

— Tiens, prends mon paquet.

Et David Verdonnet, qui avait sorti le précieux tabac, emmagasiné dans sa giberne avec ses cartouches, le fourra en tâtonnant dans la main d’Abram Cousin, en lui disant à l’oreille :

— À présent, file, et lestement, et tâche de ne pas te faire pincer ! Un autre factionnaire pourrait bien ne pas être si coulant !

Le Vaudois au service d’Espagne serra amicalement, cette fois, la main au canari du prince Berthier, et avant de se hisser hors du fossé où avait eu lieu la lutte :

— À propos, tu t’appelles ? J’allais partir sans le savoir !

— David Verdonnet, et file-moi plus vite que ça, je te dis ! tonnerre ! j’entends venir une patrouille !

D’un bond, les deux soldats furent hors du trou, l’un se glissant sans bruit du côté des remparts à moitié démantelés de Ciudad-Rodrigo, l’autre regagnant lestement son poste, juste à temps pour interpeller la ronde d’un « halte ! qui vive ! » à demi contenu.

Au timbre de la voix qui lui répondit, Verdonnet reconnut le sous-lieutenant Denis Leuba.

— Rien de suspect ? demanda celui-ci au factionnaire.

— Rien, mon lieutenant ; pas vu un chat ! répondit avec aplomb Verdonnet, qui ajouta mentalement : C’est la pure vérité !

La patrouille s’éloigna et le factionnaire reprit sa promenade automatique, comme si rien d’anormal ne se fût passé.

— C’est égal, songeait Verdonnet avec un peu de regret, fumer une pipe m’aurait fait rudement plus de bien que de me colleter avec ce farceur de Vaudois. Enfin, bah ! tant mieux pour lui ! Huit jours sans fumer ! pauvre bougre ! pourvu seulement qu’il ait pu se renfiler dans sa bicoque sans « casser sa pipe ! ».

 

***   ***   ***

 

Quand, quelques jours plus tard, le 9 juillet, la brèche étant ouverte et l’assaut sur le point d’être donné, la vaillante garnison espagnole fut forcée de se rendre à discrétion, on aurait pu remarquer dans leurs rangs un grand gaillard de Suisse en habit rouge, qui passant, la tête haute, entre la haie des vainqueurs, dévisageait surtout parmi ceux-ci les canaris du prince Berthier. C’était Cousin, cherchant lequel pouvait bien être Verdonnet. Mais comment l’eût-il pu ? Il ne le connaissait que par la vigueur de son poignet et la bonté de son cœur.

De son côté le voltigeur neuchâtelois se demandait, sans pouvoir résoudre la question :

— Je « m’étonne », lequel est Abram Cousin, de Concise, le cousin « rebouillé » des Cousin de Boudry ? J’aurais pourtant voulu lui demander s’il avait trouvé mon tabac de son goût.

 

***   ***   ***

 

Dix ans plus tard, David Verdonnet, marié et père de famille, mettait un soir sécher ses gerles après vendanges, aux alentours de la porte de Vermondins, quand il se vit accoster par un grand bel homme moustachu, dans la quarantaine, tout vêtu d’une bonne « grisette », et qui venait d’échanger quelques mots avec le vieux Jacques Emonet.

La main tendue, l’inconnu interpella jovialement Verdonnet :

— Hein, David, è fâ pieu bai tsî no que da lè z’Espagne !

Et comme l’ancien canari lui serrait la main en le dévisageant d’un air indécis, l’autre, feignant d’avoir le poignet meurtri, s’exclama :

— Lo diablo te bourlai ! toujours la même poigne, canari ! Alors tu ne me remets pas ? Je sais bien qu’on n’y voyait franche goutte dans le trou de tirailleur où je t’ai emprunté ton tabac, du fameux, par exemple !

— Abram Cousin ! pardi ! ça y est ! En voilà une bonne ! Ah ! tu en as réchappé, toi aussi ? Entre, entre vite, qu’on en fume « une » de compagnie, en goûtant mon rouge des Gravanis.

Et l’ex-canari, tout hors de lui d’aise, tapait sur l’épaule de son visiteur et le poussait amicalement dans la maison.

— Marguerite ! Marguerite ! appelait-il en même temps d’une voix joyeuse, il s’agit de mettre les petits plats dans les grands ! Voici un vieux camarade qui arrive d’Espagne – c’est-à-dire, non, de Concise ; ma foi ! je ne sais plus ce que je dis, tant je suis beurnâ (content), – enfin, qui arrive tout à point pour le reça (banquet de vendanges). Tu sais, femme, celui qui m’a quasi étranglé dans le temps, en Espagne, et à qui j’ai finalement donné mon reste de tabac !

C’est en ces termes que David Verdonnet présenta à sa femme, passablement effarée, son ex-adversaire de Ciudad-Rodrigo.

Je vous laisse à penser si les deux troupiers, jadis ennemis, s’en donnèrent à cœur joie de ressasser les souvenirs d’Espagne, et si le « rouge » des Gravanis fut épargné dans cette joyeuse occurrence !

— À propos, fit tout à coup Verdonnet, est-ce que, oui ou non, les Cousin de Boudry te sont « de parents ? ». J’en ai parlé une fois à Frédéric Cousin et à son frère Auguste, et ils ont eu l’air de tomber des nues ; le fait est qu’ils t’ont traité…

— De menteur, hein, David ?

Et Abram Cousin se mit à rire de bon cœur.

— Ça, vois-tu, mon vieux, c’était de la frime ; jamais de ma vie je n’avais ouï parler des Cousin de Boudry ! Il fallait bien tâcher de t’amadouer.

— Farceur, va ! Mais l’histoire du tabac ?

Et Verdonnet regardait son vis-à-vis d’un œil soupçonneux.

— Oh ! pour ça, ne t’inquiète pas : c’était la pure vérité. J’avais la fringale d’une « pipée ». Quand l’ordinaire est mince, comme c’était le cas à Ciudad-Rodrigo, on se sangle le ventre et on mâche une balle pour se donner de la salive. Mais n’avoir plus seulement de quoi brûler une pipe ! je te demande un peu, David, si ce n’est pas pire que la famine !

— Je crois bien ! approuva Verdonnet avec chaleur.

Sa femme entrait sur ces entrefaites, la soupière fumante à la main.

— Oh ! ces fumeurs ! fit-elle d’un ton de gronderie bonhomique. La bonne dame n’osait pas reprocher trop sérieusement à son mari sa passion pour la pipe, attendu qu’elle prisait elle-même sans beaucoup de retenue.

— Eh bien, vois-tu, Marguerite, fit Verdonnet en clignant de l’œil, la pipe a du bon ; c’est elle, après tout, qui a empêché deux honnêtes garçons de se massacrer, là-bas, dans les Espagnes !

GUERRE CIVILE

I

L’orage gronde et fait rage dans la vallée du Locle ; mais c’est dans les cœurs et les cerveaux qu’il exerce ses ravages : les esprits malins et perfides qui flottent dans les airs ont soufflé la discorde au sein des demeures naguère si paisibles du vieux village montagnard.

La guerre est déclarée, féroce et sans merci, la guerre civile, la plus implacable de toutes, et bien que, dans le cas particulier, celle-ci n’arme pas positivement les citoyens les uns contre les autres, elle désunit les ménages et fait du mari l’ennemi de sa femme, du frère l’antagoniste de sa sœur, sépare violemment les promis les plus énamourés, met en révolte la fille contre son père.

C’est vraiment l’abomination de la désolation, prédite il y a des siècles et qui fond avant le temps sur le village du Moûtier du Creux (ancien nom du Locle).

Eh ! c’est précisément du moûtier qu’il s’agit. Rebâti en cette année 1738, cet édifice sacré, au lieu de continuer à remplir sa vraie destination, à savoir d’être un lien d’amour, de paix, de bienveillance entre les hommes, en même temps qu’un lieu d’édification pour leurs âmes, devint, en cette année néfaste, une pomme de discorde et la cause innocente d’un scandale déplorable, dont les échos franchissant les noires joux du Jura, s’en vinrent gronder jusqu’aux rives du lac et troubler au chef-lieu les séances du Conseil d’État.

Ceci n’est pas un conte ; c’est de l’histoire ; les procès-verbaux de l’honorable communauté du Locle en font foi. Or voici ce qu’ils nous apprennent :

Dans le temple agrandi, les représentants du sexe fort, par mesure administrative, s’étaient attribué les deux tiers des places – les meilleures, assuraient les dames, – et cela contre tout droit et toute raison, puisque la proportion des participants de l’un et de l’autre sexe au culte public était précisément l’inverse de ce partage arbitraire.

C’était révoltant ; aussi Mesdames les Locloises s’étaient révoltées contre la mesure inique votée par la générale commune, en séance du 23 décembre 1758. Deux jours après, au culte public de Noël, les plus audacieuses de ces dames, après entente secrète et grâce à la complicité ou à la faiblesse d’un galant commis de commune (surveillant préposé au bon ordre dans les temples), s’insurgeant contre la mesure édictée par leurs seigneurs et maîtres, envahirent délibérément les bancs que ceux-ci s’étaient réservés. Jugez du scandale !

Mais les insurgées ne s’en tinrent pas là ; elles voulaient une sanction à leur révolte et entendaient forcer Messieurs les communiers non seulement à accepter le fait accompli, mais à revenir sur leur vote. Profitant du désarroi et de la stupeur qu’avait provoqués leur coup d’audace dans le camp des hommes, ces habiles tacticiennes rédigèrent sur-le-champ une véhémente protestation, adressée au Conseil d’État, la colportèrent secrètement de maison en maison pour la faire signer par le plus grand nombre d’intéressées possible, et sans perdre un instant, l’expédièrent au chef-lieu.

On en était là. Qu’on se représente l’effervescence qui régnait dans les deux camps en attendant la réponse de l’autorité suprême.

Pas une maison du village où l’orage ne sévit avec plus ou moins d’intensité, à l’état permanent ! Heureux alors les ménages où l’élément masculin manquait absolument, les intérieurs de veuves sans enfants ou n’ayant que des filles ! Encore ne fallait-il pas que celles-ci eussent des attaches dans le camp ennemi sous forme de prétendants plus ou moins attitrés ! En cette néfaste période de l’histoire du Locle, le foyer idéal, celui où régnait une paix sans mélange, était sans conteste celui des vieilles filles ayant volontairement ou non renoncé à toute pensée matrimoniale.

Ceci vous fera comprendre pourquoi le soir du 26 décembre, soit le lendemain du coup d’état perpétré par les belliqueuses dames du Locle, Guillaume Montandon, monteur de boîtes à la Jaluse (quartier excentrique du Locle), n’avait pas le cœur léger en allant comme à l’ordinaire à la veillée, autrement dit « faire sa cour », chez Philippe DuBois pendulier, au Crêt-Vaillant. Il avait deux filles à marier, le pendulier ; mais pour Guillaume une seule comptait : la cadette, Mélanie, grande et superbe brune, aussi déterminée et ferme en son propos, que le fut au temps jadis cette Marianne Besancenet, qui mit en déroute les pillards bourguignons en ce même Crêt-Vaillant, où demeurait le pendulier. On ne l’appelait au Locle que « la belle Mélanie ». Notez bien qu’au rebours de la dame de ses pensées, Guillaume Montandon était le garçon le plus doux, le plus conciliant du monde, voire timide en un certain sens, malgré sa prestance de grenadier.

C’était peut-être en vertu de la loi des contrastes, que le débonnaire Guillaume avait jeté son dévolu sur l’altière Mélanie, au lieu de se sentir attiré vers la gentille Louise à l’œil bleu si caressant, à la nature aussi réservée que celle de sa sœur cadette était impérieuse. Le fait est que, manifestement, et bien qu’il n’eût pas fait encore une déclaration dans les règles, c’était pour Mélanie que le monteur de boîtes venait régulièrement à la veillée trois fois par semaine chez le pendulier. Nul ne s’y trompait : c’était la Mélanie que Guillaume « fréquentait », comme on dit là-haut, à elle que s’adressaient ses hommages discrets, encore qu’il s’installât invariablement à côté de l’établi du père, et ne se risquât à adresser la parole à la dame de ses pensées que lorsqu’elle l’interpellait directement et qu’il fallait lui donner la réplique.

Or, jugez de la position fâcheuse du soupirant : son impérieuse déesse était l’âme de la révolte qui avait bouleversé le paisible village. C’était la Mélanie DuBois qui avait levé l’étendard de l’insurrection ; elle qui, à la tête d’un groupe d’amies qu’elle avait endoctrinées, s’était introduite dans les bancs réservés à la partie masculine de l’auditoire, par décision de la générale commune, elle qui, d’un regard de ses beaux yeux, avait subjugué le commis de commune, M. Gevril, préposé à la garde des dits bancs, à tel point qu’il avait laissé l’ennemi pénétrer dans la place ! Si ce n’était pas la Mélanie DuBois qui avait rédigé la requête adressée au Conseil d’Etat, c’est que l’expérience lui manquant dans ce domaine, elle avait dû recourir aux lumières d’un vieux régent, mis à la retraite par la commune, et qui avait juré de se venger. Mais c’était elle qui avait colporté la supplique de maison en maison, et l’avait fait couvrir de signatures féminines.

Et la fatalité voulait que Guillaume Montandon, son soupirant, se trouvât par la force des choses, enrégimenté dans les rangs de ses adversaires ! Pacifique et conciliant comme il l’était, Guillaume, s’il n’en eût tenu qu’à lui, dans la mémorable assemblée de commune que l’on sait, eût fait partie de la faible minorité qui avait tenté de s’opposer à la mesure votée contre les femmes ; du moins il se fût abstenu d’émettre un vote. Mais son père, boursier de commune et chaud partisan de la mesure en question, n’entendait pas qu’un seul de ses fils – ils étaient huit, – lui fît l’affront d’afficher publiquement un autre avis que le sien. En conséquence les neuf Montandon avaient voté comme un seul homme. Cela mettait Guillaume en gênante posture vis-à-vis de sa dulcinée qui était maintenant à la tête de la rébellion.

Comment allait-elle l’accueillir ? et sa mère, Mme la justicière DuBois, qui, faite du même métal inflexible que sa fille cadette, devait avoir non moins vivement qu’elle ressenti l’affront fait à son sexe !

Quant à Louise, le monteur de boîtes n’y songea pas même : elle n’avait pas d’importance à ses yeux, et tenait si peu de place dans la maison !

Le justicier DuBois, lui – et Guillaume hocha la tête avec un sourire, en posant la main sur la poignée de la porte du pendulier, – le justicier DuBois, je n’ai pas peur qu’il me fasse la mine ; ce n’est pas un homme à jeter de l’huile sur le feu, tout le contraire !

Après s’être consulté quelques instants dans l’obscurité du corridor, le jeune homme monta sans bruit l’escalier de bois, fit encore une petite halte sur le palier, puis se décida à heurter à la porte du « ménage ».

Vrai, ce grand gaillard de Guillaume, en tendant l’oreille pour saisir le mot : « entrez », sentait de petits coups désordonnés faire toc-toc sous son gilet.

On tardait à répondre ; il y avait peut-être du nouveau. À cette pensée, Guillaume flairant un concurrent, heurta moins discrètement, avec une véritable irritation.

— Entrez ! cria la voix sèche de Mme la justicière.

Oui, il y avait quelqu’un entre Mme DuBois et la belle Mélanie, place que Guillaume n’avait jamais eu l’audace d’occuper, lui !

Comme le brave monteur de boîtes n’était pas le moins du monde diplomate, il salua la compagnie avec raideur, en dévisageant d’un air féroce le personnage souriant qui s’inclinait avec aisance, pendant que la belle Mélanie regardait son soupirant désappointé d’un air narquois et provocateur.

La justicière, elle, fit à peine attention à Guillaume et reprit sa conversation avec le visiteur assis à ses côtés.

À cet accueil qui dépassait les pires appréhensions de Guillaume, celui-ci fut sur le point de demander avec éclat s’il était de trop ce soir-là ; mais son tempérament naturellement pacifique aidant, il refoula cette velléité belliqueuse et accepta la main que lui tendait amicalement le justicier DuBois et la chaise à vis qu’il poussait vers le visiteur, à côté de son établi d’horloger. C’était la place immuable de Guillaume. Le justicier, lui, du moins, faisait bon visage au jeune homme, bien qu’il y eût quelque chose de gêné dans l’attitude de ce petit homme replet et débonnaire, et qu’après l’échange des banalités ordinaires, il eût repris son travail avec une hâte fiévreuse, en pestant, comme pour s’excuser, sur les caprices d’une pendule à grande sonnerie qu’il réparait.

— Ma parole ! si cette sorcière de cadrature ne le fait pas « par exprès » ! De ma vie ni de mes jours je n’ai eu une pareille patraque à retorcher !

Et coulant un regard inquiet du côté du groupe des femmes et de leur visiteur, puis sur le visage assombri de Guillaume, il se replongea dans l’étude du mécanisme compliqué placé devant lui et ne dit plus mot. C’est que le justicier n’avait pas la haute main dans son intérieur, c’était Mme la justicière qui y régnait en souveraine absolue, voire même despotique.

Cependant le visiteur intempestif qu’elle et sa fille Mélanie entretenaient confidentiellement ne devait pas être plus désireux de jouir de la société de Guillaume que celui-ci ne l’était de la sienne, car il se leva aussitôt pour prendre congé. C’était un bel homme dans la force de l’âge, vêtu avec plus de recherche et d’élégance que ne l’était le monteur de boîtes et qui, s’il était moins solidement bâti que ce dernier, s’exprimait avec une aisance parfaite ; en sortant, il s’inclina galamment devant les dames, son tricorne sous le bras en disant :

— Mesdames, au plaisir ! Monsieur le justicier, votre serviteur ! Monsieur Montandon, à vous revoir !

— La peste t’étouffe, faiseur de courbettes ! grommela intérieurement Guillaume. Cet estafier de Gevril a tout l’air de vouloir me couper l’herbe sous les pieds ! Ah ! ce n’était pas pour rien qu’il complotait avec les femmes et qu’il les a fait entrer dans le petit chantier ! Reste à savoir à laquelle il en veut ; si c’est à la Louise, tant mieux ! Mais qu’il n’essaye pas de m’escamoter la Mélanie, nom de bise ! ça n’irait pas tout seul !

Le personnage en question était en effet Arthur Gevril, le commis de commune, qui, la veille, au mépris des décisions de la générale commune, avait introduit ces dames dans les bancs qu’elles convoitaient.

Commerçant en dentelles, ayant beaucoup voyagé pour son commerce, parfois jusqu’en Angleterre, M. Arthur Gevril, déjà fort bien de sa personne, avait, au cours de ses pérégrinations, assoupli ses manières et son langage, au point qu’au Locle, côté des dames, on le trouvait fort distingué. Les hommes, par contre – était-ce jalousie de leur part ? – le traitaient entre eux de fat. Plus d’un Loclois de vieille roche, en entendant le marchand de dentelles s’exprimer avec facilité en un français correct, grommelait dédaigneusement en patois :

— Quain’ étofna que stu Dgevri ; Quain’-na tapetta ; Fâ-tu poret pru le monsieu ! (Quel faiseur d’embarras que ce Gevril ! Quel bavard ! Fait-il pourtant assez le monsieur !)

II

Chose curieuse : malgré son extérieur avantageux et une belle position de fortune, l’élégant Arthur Gevril, point de mire de bien des ambitions féminines, était encore célibataire à trente-cinq ans. Plein d’attentions galantes envers le beau sexe en général, toujours aimable et coulant avec ses clientes jeunes ou vieilles, le marchand de dentelles passait à travers la vie, souriant, mais insensible aux œillades, aux avances plus ou moins déguisées dont il était l’objet. Lui qui n’eût eu qu’à choisir parmi les fleurs qui s’inclinaient complaisamment sur sa route, il n’en cueillait aucune. C’était un mystère bien fait pour intriguer les intéressées et piquer au jeu les demoiselles à marier, voire les veuves qui aspiraient à se charger de nouvelles chaînes.

On comprend que Guillaume Montandon considérât M. Gevril comme un redoutable concurrent, et conçût de vives alarmes à l’endroit de ses intentions secrètes ; car enfin, si le galant marchand de dentelles, champion des dames dans le grave débat en cours au Locle, visait à conquérir le cœur d’une des filles de la justicière DuBois, il fallait bien avouer qu’il avait toutes les chances pour lui.

Voilà ce que le pauvre monteur de boîtes, fort mal à l’aise sur sa chaise à vis, se disait mélancoliquement, en regardant tantôt du côté du justicier, aux prises avec sa pendule détraquée, tantôt vers le groupe des dames, faisant manœuvrer avec agilité, mais en silence, les fuseaux de leurs coussins à dentelles. La justicière DuBois, grande et forte personne, plus jeune que son mari, pinçait ses lèvres minces et ne levait pas les yeux. La belle Mélanie, par contre, croisait parfois son regard avec celui de son soupirant, mais le dit soupirant n’avait jamais vu ce regard si dur, si hautain et si ironique.

Elle m’en veut à mort ! se disait Guillaume consterné. Sacrée histoire de bancs ! Si on savait seulement de quoi parler, sans entamer la niaise (noise) avec cette maudite affaire !

— Hem ! fit-il enfin avec un effort désespéré, les deux mains cramponnées à sa chaise à vis. Hem ! j’ai idée que le temps va changer : la bise m’a tout l’air de gonfler. Qu’est-ce que vous en pensez, Monsieur le justicier ?

Avant de répondre, le petit vieillard replet glissa modestement un coup d’œil du côté de son imposante moitié, puis, comme s’il craignait de se compromettre en émettant sur la question une opinion par trop catégorique :

— Je ne sais que t’en dire, garçon, répondit-il enfin d’une façon ambiguë ; je n’ai jamais été fort sur les signes du temps. Les pendules, à la bonne heure ! je m’y connais un peu plus. Mais pour celle-ci, par exemple, il faut qu’elle soit possédée du Malin, la mâtine qu’elle est, pour me faire pareillement endêver !

Là-dessus il braqua derechef son microscope sur les rouages de l’horloge rebelle, et la fit sonner coup sur coup.

Guillaume, voyant que le silence allait régner de plus belle, s’accrocha désespérément au sujet de conversation anodin qu’il avait découvert.

— Eh bien ! reprit-il, s’adressant cette fois délibérément aux dames, si la neige venait, je n’en serais rien du tout surpris ; et vous, Madame la justicière !

— Il me semble que c’est la saison ! répliqua avec une âpre ironie Mme DuBois, qui ne daigna pas même relever son grand nez romain et comprima de nouveau ses lèvres minces, d’un air implacable.

La réplique n’était pas encourageante. Cependant Guillaume, décidé à ne pas laisser tomber la conversation, et à la maintenir sur le terrain sans danger où il l’avait placée, continua bonnement :

— Comme vous dites, Madame la justicière, il faut que l’hiver se démène en sa saison ; aux alentours du nouvel-an, le chaud, c’est contre nature. À Tchallade lè mousselion, à Pâques le liasson ! (À Noël les moucherons, à Pâques les glaçons !).

La belle Mélanie étouffa un bâillement et poussa du coude sa sœur, qui répondit par un regard de remontrance. Personne ne donnant la réplique à l’infortuné monteur de boîtes, et vraiment il n’y avait rien à répondre au sentencieux aphorisme qu’il venait de débiter, il se mit à tourner gauchement sur sa chaise à vis.

— C’est fini, ça ne prend pas ! se disait-il, absolument découragé. Ma parole ! si je savais seulement comment faire pour m’en aller !…

Et le pauvre Guillaume regardait avec consternation les trois dames penchées sur leur coussin et faisant mouvoir leurs fuseaux avec une activité dévorante, sans lever les yeux.

— Ne dirait-on pas qu’elles n’ont rien à manger pour demain ? pensait le jeune homme avec dépit. Elles n’ont pas seulement le temps de dire un mot ! La justicière vous a une mine à faire trancher le lait ; la Mélanie, c’est presque encore pire. Il n’y a que la Louise…

La jeune fille venait de regarder furtivement du côté de Guillaume, et dans ce regard il y avait tant de commisération, qu’il en fut tout remué et qu’il se mit à la considérer plus attentivement qu’il ne l’avait fait jusqu’alors, tout en se disant :

— C’est curieux, je n’avais jamais remarqué quels beaux yeux elle a, la Louise ; pas noirs, par exemple, comme ceux de sa sœur, mais gentils, ça, c’est un fait.

Cependant la situation ne pouvait se prolonger. Le visiteur intempestif, en quête d’un prétexte honnête pour se retirer sans faire un éclat, se tourna vers le justicier qui, toujours aux prises avec sa pendule, auscultait le mécanisme récalcitrant tantôt avec un tournevis, tantôt avec une paire de brucelles (fines pinces à ressort dont font usage les horlogers). Mais ce fut encore du côté de Louise que vinrent à l’infortuné Guillaume le réconfort et la délivrance.

— Comment va Mme Montandon ? demanda doucement la jeune fille, devenant toute rose de la violence qu’elle faisait à sa timidité naturelle, pour tendre la perche au jeune homme en détresse.

— Oh ! je vous remercie ! tout à fait bien, Mademoiselle Louise ! s’écria Guillaume avec un élan de reconnaissance. C’est-à-dire, voilà – se reprit-il, en se souvenant tout à coup que sa mère souffrait d’un rhumatisme aigu, – le fait est que tous ces jours elle a des lancées terribles dans les jointures. C’est l’effet du temps qui va changer, pour sûr. Ça ne l’empêche pas de faire son ouvrage comme à l’ordinaire ; on a beau lui dire : « Mais reste seulement tranquille ; nous voulons assez nous tirer d’affaire ; on a beau être des hommes, est-ce que tu crois qu’on ne saurait pas cuisiner ? » Oh ! mais, ouais ! il n’y a pas moyen ! Elle a trop l’habitude de facter, ma mère ; il faut la laisser faire à sa tête. Figurez-vous que pas plus tard que ce matin…

Et Guillaume allait, allait, si enchanté d’être tombé sur un sujet de conversation inoffensif, qu’il ne voulait pas le lâcher avant de l’avoir épuisé à fond.

Et pourtant on ne lui donnait guère la réplique. Mélanie et sa mère persistaient dans leur mutisme hautain et hargneux. Que leur faisaient les rhumatismes de l’Ambroisine Montandon, une transfuge qui avait refusé de signer la requête des femmes du Locle ? Même, dans leur for intérieur, l’implacable justicière et son altière Mélanie, considérant le dit rhumatisme comme un juste châtiment de cette défection, se disaient avec une satisfaction rancuneuse : « Ça lui apprendra ! Elle n’avait qu’à nous soutenir, comme c’était son devoir ! ».

La modeste Louise, dont le rôle était si effacé d’ordinaire dans ces circonstances, se voyait obligée, ayant engagé la conversation, de l’entretenir de son mieux par un monosyllabe sympathique, une question placée à propos, pour suppléer au silence désobligeant gardé par sa mère et sa sœur.

Le justicier lui-même, sans vouloir trop s’avancer, marmotta modestement qu’il y avait une ressemblance frappante entre les rouages qui se grippent et les jointures qui s’ankylosent ; sur quoi il replongea le nez dans sa sonnerie détraquée et ne dit plus mot.

Quand Guillaume se sentit au bout de son rouleau, il se leva délibérément de sa chaise à vis. Encore que pacifique et timide par nature, ce grand garçon était jaloux de sa dignité et commençait à perdre patience en présence de l’attitude offensante de la maîtresse du logis et de sa fille cadette.

— Monsieur DuBois, fit le monteur de boîtes en abaissant sa grande taille vers le pendulier et lui posant la main sur le bras pour attirer son attention, je crois que c’est le moment de m’en aller ; à vous revoir !

Le justicier, l’air tout troublé, se détourna en disant avec embarras et d’un ton conciliant :

— Déjà, mon garçon ? Mais tu es bien pressé, ce soir ?

— C’est que ce soir – et Guillaume se redressa de toute sa hauteur, – ce soir, j’ai l’air d’être de trop ici.

— Quelle idée ! protesta le petit vieillard en lançant à la dérobée un regard de reproche du côté des dentellières.

Mme la justicière releva belliqueusement la tête !

— Si ça lui fait plaisir de le croire… dit-elle d’un ton sec et avec un haussement d’épaules, aussitôt imité par la belle Mélanie, tandis que Louise, le visage en feu, se baissait sur son coussin et murmurait :

— Oh ! maman !

Cette protestation, Guillaume l’entendit, et ce fut peut-être la gratitude qu’il en ressentit qui retint sur ses lèvres la réplique acerbe qu’il allait faire à Mme la justicière, réplique qui eût donné le signal des hostilités.

Le fait est qu’il se contint, et après un salut bref et général, s’en alla aussi raide et la tête aussi droite que s’il eût défilé à la parade, dans la compagnie des grenadiers du Locle où il avait rang de caporal.

Sous la neige qui tombait à gros flocons, Guillaume regagna la Jaluze tout pensif, mais beaucoup moins vexé qu’on n’eût pu s’y attendre après la réception qui lui avait été faite chez le justicier DuBois.

— Tiens, pensait-il, apprendre coûte, savoir vaut ! – Le jeune homme avait hérité de son grand-père le goût des aphorismes. – Il n’y a rien pour vous faire apprendre à connaître les gens à fond comme une bonne castille ! La Mélanie est une belle fille ; ça, on ne peut pas le lui ôter. Mais une belle figure, ce n’est pas le tout ; décidément, d’après ce que j’ai vu ce soir, la fille ressemble bien plus à la mère que je ne croyais, bien trop, pour mon goût : ma parole ! de caractère, c’est la justicière toute retrouvée ! J’en avais déjà comme une vague idée ; à présent j’en suis sûr et certain. Eh bien, mafi ! si c’est comme ça !… La paix, c’est une belle et bonne chose ; mais pour l’avoir en ménage, s’il faut que l’homme se laisse mener par le bout du nez en tout et pour tout par sa femme, comme le justicier, alors, non, je n’en suis plus : c’est aux hommes à porter les culottes !

Là-dessus, la pensée du sagace mais inconstant monteur de boîtes se reportait avec complaisance sur la figure plus douce, plus tendre, plus féminine de l’aînée des deux sœurs, qui venait, elle aussi, de montrer le fond de sa nature.

Comme Guillaume arrivait devant la maison paternelle, une réflexion subite lui fit froncer le sourcil et dire entre ses dents :

— Pourvu que ce ne soit pas à la Louise qu’Arthur Gevril en voulait, ce soir, avec ses courbettes et ses compliments tout sucre et miel !

III

Au château « de nos princes » le haut Conseil d’État s’était gravement préoccupé des événements qui troublaient la paix publique au Locle. Pesant impartialement le pour et le contre, examinant d’une part les griefs des dames, habilement exposés dans leur supplique par la plume de l’ex-régent, de l’autre, le protocole de l’assemblée de générale commune, où avait été prise la décision d’interdire aux femmes l’usage de certains bancs du nouveau temple qu’elles convoitaient, le Conseil d’Etat rendit un arrêté, signé de son président S. Ostervald, donnant en tous points raison aux plaignantes, et réprimandant vertement les communiers du Locle au sujet de leur penchant à la discorde.

Si M. le président Ostervald et ses honorables collègues s’étaient imaginé que leur décision souveraine allait être acceptée avec componction et respect par ceux qu’ils condamnaient, ils se faisaient de singulières illusions.

Si sagement motivé qu’il fût, leur arrêté produisit au Locle l’effet d’un coup de bâton dans un nid de guêpes. Le parti des femmes triomphait, oui, sans doute, et ces dames, la justicière DuBois et la belle Mélanie à leur tête, allaient se prélasser dans le « chantier » qu’on avait prétendu leur interdire.

Mais les hommes ne l’entendaient pas de cette oreille. De quel droit le Conseil d’État se mêlait-il de régler les affaires de leur ménage local ? Les communiers du Locle, mère commune des Montagnes, les descendants des francs-habergeants, étaient-ils oui ou non maîtres chez eux ? Et puis, les prenait-on pour des galopins non encore parvenus à l’âge de raison, qu’on se permettait de les morigéner, voire de les menacer de la férule ?

M. le maire Sandoz, dans une assemblée générale, convoquée à l’extraordinaire, fit tous ses efforts pour ramener ses administrés au calme et à la raison : « En écoutant les funestes conseils de la passion, disait-il avec infiniment de bon sens, en vous laissant aller à de puériles querelles, non seulement vous jetez le ridicule sur notre communauté, vous fatiguez les autorités supérieures de ce pays, vous multipliez des frais inutiles aux dépens de la bourse communale, mais surtout vous offensez Dieu, en faisant des manifestations haineuses jusque dans un lieu consacré à son service. »

On ne pouvait pas mieux dire ; mais allez donc faire entendre raison à des gens aveuglés et rendus sourds par la passion, et qui ont résolu de n’en agir qu’à leur tête !

Le digne magistrat eut beau, en désespoir de cause, dire en propres termes avec véhémence à ses concitoyens : « Prenez garde que cette guerre absurde que nous voulons faire aux femmes, ne soit un monument de notre honte ! », ils n’en persistèrent pas moins à décider, par 163 voix contre 39, de ne pas se soumettre à l’arrêt du Conseil d’Etat, et d’envoyer une députation en remontrance auprès de ce corps, afin de lui présenter les choses sous leur véritable jour, attendu qu’on devait lui avoir exposé l’affaire « sous une face odieuse ».

Navré de ce vote, M. le maire Sandoz, avec plus de raison que jadis feu Ponce-Pilate, dégagea sa responsabilité d’une mesure qu’il avait tout fait pour empêcher. S’il ne se lava pas les mains à la face de ses administrés, il tint à se laver devant la postérité en faisant insérer au protocole sa protestation contre une décision qu’il déplorait.

Les efforts du digne maire n’avaient cependant pas été tout à fait inutiles : ses appels chaleureux au cœur et au bon sens de ses concitoyens n’avaient pas peu contribué à renforcer la minorité qui, dans la première assemblée, s’était opposée à la mesure vexatoire prise contre les femmes.

Un de ceux que l’éloquence du maire gagna à la cause de la conciliation fut le père du grand Guillaume Montandon. Du coup, vous pensez bien que ses huit fils, avec une discipline exemplaire, passèrent comme un seul homme dans le camp féminin, cela avec d’autant plus d’empressement, que trois d’entre eux étaient déjà en puissance de femme, autrement dit en ménage, et que les cinq autres, y compris Guillaume, le quatrième par rang d’âge, avaient des visées matrimoniales, que cette guerre intestine contrariait fort.

Avouons-le : ce n’étaient pas les considérations les plus élevées du discours de M. le maire, qui avaient décidé le revirement d’opinion d’Abram Montandon, le père de Guillaume. De tout ce discours chaleureux, un seul argument, le plus terre à terre, l’avait frappé, lui, le gardien des deniers de la commune : « Vous multipliez des frais inutiles aux dépens de la bourse commune ! ».

Au fait, c’était incontestable : toute cette malencontreuse affaire allait être la cause de débours regrettables dont la caisse communale pâtirait et dont nul ne pouvait d’avance mesurer la gravité. Or cette caisse, il en avait, lui, Abram Montandon, la responsabilité. Elle était menacée, il devait la défendre, car enfin, un boursier, vraiment digne de remplir ces délicates fonctions, est tenu de n’avoir qu’une opinion, à savoir celle qui ménage le mieux les fonds qui lui sont confiés.

En conséquence, Abram Montandon, en boursier modèle, fit sans hésiter le sacrifice de ses opinions personnelles sur l’autel de la bourse commune et donna le mot d’ordre à ses huit fils, qui, à sa suite, sur la porte où l’on « passait aux voix », votèrent avec ensemble pour la soumission à l’arrêt du Conseil d’Etat.

On a vu qu’en dépit de cette volte-face et de quelques autres, la résistance avait prévalu. Aussi le digne boursier, de plus en plus alarmé pour l’intégrité de la caisse confiée à sa garde, furieux, gesticulant, tempêtant au sortir de la houleuse assemblée, prit-il par un bouton de son habit le lieutenant Vuagneux, un partisan de la paix, avec lequel lui, Abram Montandon, avait été en désaccord jusque-là, et l’entraîna-t-il à l’écart afin de conférer sur les mesures à prendre pour sauvegarder les finances communales.

— Une députation à Neuchâtel ! ça va nous coûter les oreilles ! gémissait le boursier ; Dieu sait comme ils vont se goberger, ceux qu’on enverra en remontrance ! Et tout ça sur la bourse de la commune ! C’est une abomination ! Voyons, lieutenant, vous qui êtes homme de bon conseil, n’y a-t-il pas moyen de se mettre en travers ? Et puis ce n’est pas tout : si le Conseil d’Etat allait faire payer une amende à la Communauté pour refus d’obéissance ! On a eu vu ça ! bienheureux encore s’il n’en vient pas à nous envoyer des « garnisaires », toujours sur la bourse de la Commune.

Le lieutenant Vuagneux, plus calme, lui glissa quelques mots à l’oreille.

— Eh ! mais, pardi ! vous y êtes ! s’exclama le boursier avec jubilation, en se frappant la cuisse. Impayable, l’idée ! ça vaut de l’argent, ma parole ! Mais écoutez, lieutenant : si on battait le fer pendant qu’il est chaud, qu’en dites-vous ?

— C’est bien comme je l’entends, fit tranquillement le lieutenant Vuagneux. Venez, boursier, entre les deux nous allons rédiger la pièce chez moi, sans perdre une minute. Un de vos garçons la fera signer à quelques-uns de notre bord, les plus marquants, M. le maire l’appointera, et nous verrons bien si notre contre-mine ne fera pas rater le pétard de ces écervelés !

Le lieutenant Vuagneux n’avait pas trop présumé de sa contre-mine, laquelle n’était autre chose qu’une requête adressée au Conseil d’Etat, pour le prier de mettre à la charge de ceux qui avaient voté la résistance à ses ordres, tous les frais qui pourraient en résulter.

La réponse du Conseil d’Etat ne se fit pas attendre : une semaine ne s’était pas écoulée, qu’un arrêté, conforme à la requête de la minorité, tombait comme une bombe dans les rangs du parti de la résistance, qui n’avait encore pu se mettre d’accord sur le choix des membres de la députation à envoyer « en remontrance » au Conseil d’Etat, et y répandait l’alarme et le désordre.

Dès lors, nul ne voulut plus accepter le périlleux honneur de faire partie de la députation. Ah ! ceux qui s’avanceraient trop devraient payer les frais de la campagne ! sans compter qu’il ne ferait pas bon s’expliquer devant ces messieurs du Château, qui avaient l’air de se fâcher tout de bon et d’en avoir par-dessus la tête de cette sotte guerre de femmes et d’hommes, à propos de bancs d’église ! Mieux valait – car on ne voulait pourtant pas se tenir encore pour battus, – mieux valait exposer toute l’affaire par écrit depuis A jusqu’à Z, et respectueusement, mais avec fermeté, en appeler du Conseil d’Etat mal informé au Conseil d’Etat mieux au courant de tous les détails de la question en litige.

Pendant que dans le parti intransigeant en désarroi, on rédigeait laborieusement le mémoire en question, qui menaçait, tant le papier a de bonne volonté à se laisser faire, de devenir un véritable monument, assemblage incohérent de récriminations amères et de puériles exagérations coupant le narré des faits, on triomphait, comme de juste, dans le clan des femmes, épaulé par la minorité masculine.

Le boursier Montandon se frottait les mains : les deniers communaux étaient saufs ! ils l’avaient échappé belle !

Mesdames les communières se prélassaient chaque dimanche avec ostentation dans les bancs qu’elles avaient conquis, surtout dans les cinq du petit chantier, dont on avait voulu leur interdire l’entrée, sous le fallacieux prétexte de les réserver aux vieillards. C’était même à qui d’entre elles les occuperait, de préférence à toute autre place. N’était-ce pas proclamer leur victoire à la face de la communauté ? et puis on y était si bien en évidence, tout près de la chaire !

Quelqu’un, par exemple, qu’on y eût en vain cherché aux côtés de Mme la justicière DuBois et de sa fille cadette, la belle Mélanie, paradant au premier banc du « chantier » en litige, c’était Louise DuBois. Dès le début de l’affaire, avec autant de douceur que de fermeté, elle avait refusé de se joindre à la levée de boucliers des dames du Locle, et cela à la grande indignation de sa mère et de sa sœur, qui l’avaient en vain catéchisée, morigénée et avaient épuisé tous les arguments possibles pour venir à bout de cet entêtement inconcevable.

Mme la justicière, qui n’était pas endurante, avait fini par invectiver positivement sa fille rebelle en rechérissant sur Mélanie qui lardait sa sœur de mots piquants et moqueurs.

— Ah ça ! finalement, tu me bois le sang, sotte pimbêche que tu es, avec tes airs de sainte-nitouche ! Ah ! Mademoiselle veut faire bande à part ; elle se croit, bien sûr, meilleure que sa mère, en faisant la modeste, en se tenant par les coins ! Oh ! va, tu n’as qu’à faire à ta tête ! on le sait assez que tu n’as jamais eu une once de fierté ; tu nous fais vergogne, oui, mafi ! Toi, si on te mange la laine sur le dos toute ta vie, c’est bien ton dam !

Louise courbait la tête sous cette averse de reproches, essuyait furtivement une larme, mais n’en persistait pas moins à se placer modestement dans un des derniers bancs du grand « chantier » des femmes.

Un vrai réconfort pour elle, c’est qu’elle se savait un allié secret dans la personne de son père ; oh ! un allié bien timide, à la vérité, un auxiliaire bien impuissant que le justicier DuBois, car il n’osait soutenir sa Louise que d’un regard compatissant, d’un clignement d’œil furtif, voire d’un hochement de tête approbatif mais discret, derrière le dos de Mme la justicière. Si peu efficace que fût le concours de cet allié timoré qui redoutait de se jeter dans la mêlée, Louise se sentait approuvée par son père et cela la consolait des accusations injustes, des propos acerbes qu’elle devait endurer. Même le dernier dimanche, dans le secret du corridor, le justicier ne lui avait-il pas chuchoté rapidement à l’oreille ce petit mot encourageant :

— Va adai, feuilleta ! c’est tè qu’a rason (Va toujours, fille ! c’est toi qui as raison).

Et puis il y avait autre chose qui la réconfortait secrètement, mais cela, Louise le gardait au plus profond de son cœur, si profondément, si jalousement caché, qu’elle osait à peine se l’avouer à elle-même. Oh ! cela, n’ayez peur : ce n’était pas l’impression que lui faisaient les propos galants de M. Arthur Gevril, lequel s’était mis à venir à peu près chaque soir à la veillée chez le justicier, où il dispensait les compliments avec une irréprochable impartialité, entre la mère et ses deux filles.

Non, ce n’était pas cela. Louise DuBois prenait ces galanteries pour ce qu’elles valaient, bien persuadée, d’ailleurs, que ce n’était pas pour elle qu’étaient les visites de l’élégant marchand de dentelles. Aussi laissait-elle à sa sœur, la belle Mélanie, le soin d’y répondre comme il convenait, ce dont la sœur cadette s’acquittait en général à merveille.

Non, le réconfort secret de Louise… mais, au fait, fouiller ainsi jusque dans les replis cachés de ce cœur timide de jeune fille, c’est en agir bien indélicatement. Laissons parler les faits.

Guillaume Montandon n’avait pas reparu chez le justicier DuBois, où le marchand de dentelles avait décidément pris sa place avec avantage.

Ni la belle Mélanie, directement intéressée dans la question, ni sa mère ne paraissaient regretter la retraite du monteur de boîtes, rebuté par leur accueil désobligeant du lendemain de Noël. En tout cas, elles n’y firent pas la moindre allusion, et ce n’était pas le justicier qui se fût permis de parler d’une chose que son impérieuse moitié tenait évidemment à passer sous silence. Quant à Louise, elle aussi avait ses motifs pour se taire là-dessus, et cette réserve rentrait, du reste, tout à fait dans ses habitudes d’effacement modeste.

On savait pourtant à quoi s’en tenir, dans la famille DuBois, sur le changement de front du clan des Montandon, et par conséquent de Guillaume, dans la grande querelle locloise.

Mme la justicière, qui ne manquait pas de soumettre son docile époux à un sévère interrogatoire, au sortir de chaque assemblée de commune, connaissait, à un électeur près, la quantité et le nom des communiers qui s’étaient inclinés devant l’arrêté du Conseil d’Etat.

Mais dans l’énumération qui lui avait été faite par le justicier, de ces ralliés à la cause féminine, Mme son épouse avait laissé passer le nom de Guillaume Montandon sans formuler la moindre remarque. Cette conversion tardive ne suffisait pas, sans doute, aux yeux de l’impérieuse justicière, pour faire pardonner au jeune homme l’attitude qu’il avait prise au début de l’affaire. D’ailleurs, n’avait-on pas mieux maintenant, pour Mélanie, que ce grand garçon mal dégourdi, qui ne savait parler que de la pluie et du beau temps, de ce monteur de boîtes aux larges mains durcies par le travail et où le métal laissait manifestement sa trace. Et la justicière se répétait à elle-même avec une satisfaction maligne le dicton narquois en cours dans le monde horloger : « Pour être monteur de boîtes, il faut être fort… et bête ! ».

Ah ! M. Gevril, c’était une autre paire de manches ! celui-là, à la bonne heure ! il avait des manières ; il savait parler, il avait des égards. Celui-là était un homme de bonne compagnie, toujours mis avec goût, perruque soigneusement poudrée, jabot et manchettes irréprochables, mains fines, blanches, soignées, habituées à manier délicatement de fins réseaux, de souples étoffes ! Et puis, c’était un autre parti que ces Montandon, de la Jaluze, qui n’étaient pas le Pérou, sans compter qu’étant huit pour partager, la part de chacun serait mince. M. Gevril, lui, était fils unique ; sa mère se faisait vieille ; elle lui laisserait un beau bien avant qu’il fût longtemps ; puis chacun ne savait-il pas qu’il avait des espérances du côté d’un oncle établi à Besançon, un frère de Mme Gevril, joaillier, puissamment riche, dont la fille unique était, disait-on, trop malingre pour faire de vieux os ? Bref, Guillaume Montandon était positivement jeté par-dessus bord par Mme la justicière. Et Mélanie, faisait-elle aussi bon marché de son ex-soupirant ?

Qui sait ! si l’on eût pu lire au fond du cœur de l’altière jeune fille, peut-être y aurait-on trouvé autre chose qu’un froid dédain pour le fruste mais honnête Guillaume. Mais le fond de son cœur, Mélanie DuBois ne le laissait voir à personne, et pour elle, comme pour nombre d’autres mortels – ce qui est chose consolante, – ses sentiments intimes, qu’elle cachait jalousement, valaient peut-être mieux que ceux qu’elle se plaisait à étaler et à traduire en paroles et en actes.

Sans doute la belle Mélanie était flattée dans sa vanité par les attentions et les galanteries du marchand de dentelles qui, de plus en plus, s’adressaient manifestement à elle. Sans doute son orgueil triomphait à la pensée qu’elle avait soumis le cœur insensible jusque-là de cet Arthur Gevril, dont tant d’autres, avant elle, avaient vainement tenté l’assaut. Et pourtant, si Guillaume Montandon, au lieu de se tenir fièrement à l’écart, eût reparu à la veillée chez le justicier, faisant ainsi acte de soumission, s’il fut venu disputer le cœur de sa belle à Arthur Gevril, qui sait si le robuste mais gauche monteur de boîtes n’eût pas plus pesé dans la balance de ce cœur de jeune fille que l’élégant et disert marchand de dentelles !

Mais voilà : Guillaume ne reparaissait pas ; il laissait le champ libre à Gevril. Et Mélanie, froissée de cet abandon, trop fière pour reconnaître que son attitude à elle en était la cause, se laissait courtiser par son nouveau prétendant et répondait coquettement à ses œillades et à ses galants propos, si bien que Mme la justicière se disait avec un frémissement de satisfaction : « Cette fois, je crois bien que nous y sommes. C’est du sérieux ! Il en tient joliment pour notre Mélanie ! un de ces quatre matins, s’il ne nous la demande pas dans les règles, ça m’étonnerait grandement ! » Elle daigna même faire confidence de ce secret espoir à son mari, sans lui demander, bien entendu, son opinion sur la réponse à faire à cette demande éventuelle.

Le justicier s’inclina avec déférence, tout en se disant mélancoliquement : C’est dommage : Guillaume Montandon m’aurait mieux convenu ; cet Arthur Gevril, avec son beau parlage, ses courbettes et ses compliments, je m’en gêne. Mais que veut-on faire ? Nos femmes en sont tout entichées, il ferait beau voir que je me mette en travers ! Dieu nous soit en aide ! quelle scène de l’autre monde ça donnerait ! Et puis la belle avance ! C’est comme si j’essayais d’empêcher le Bied de déborder à la fonte des neiges ! »

Mais sagement le petit justicier garda ces réflexions pour lui, et afin de ne pas paraître se désintéresser de la question, fit avec un hochement de tête cette observation qui ne pouvait manquer d’être bien accueillie de la justicière :

— Il n’y a pas à dire : pour un beau parti, c’est un beau parti.

 

***   ***   ***

 

En attendant la réalisation de leurs visées matrimoniales, Mme la justicière DuBois et la belle Mélanie eurent bientôt un autre triomphe à savourer : le triomphe définitif de la cause des femmes dans la querelle des bancs d’église.

La longue et indigeste requête des communiers rebelles à l’autorité du Conseil d’Etat avait produit sur les hauts magistrats un effet tout contraire à celui qu’en attendaient les recourants.

Par un arrêté bref et définitif, la majorité insoumise, vertement censurée pour les sentiments haineux et l’esprit de révolte qu’elle nourrissait, était sommée de céder aux femmes les bancs qu’elles réclamaient et qu’une première décision du Conseil d’Etat leur avait accordés. Toutefois, par mesure d’équité, et dans un but d’apaisement, l’arrêté ne devait avoir force de loi que pour un temps d’épreuve de deux ans, à l’expiration duquel, s’il était démontré que les femmes occupassent au temple une place exagérée, il serait pourvu à d’autres arrangements.

Cette fois c’était la fin de la campagne. Il ne restait plus aux communiers qu’à s’incliner. Les femmes du Locle avaient une victoire de plus à leur actif, mais de cette victoire elles avaient moins sujet d’être fières que du haut fait de leurs aïeules du Crêt-Vaillant. Celles-ci avaient battu l’envahisseur étranger ; c’était de leurs concitoyens, de leurs proches, que les descendantes de Marianne Besancenet venaient de triompher. Or quand il s’agit de guerre civile, la satisfaction que procure le succès aux vainqueurs est loin d’être pure et sans mélange, et laisse au cœur des vaincus des racines d’amertume et de discorde. Les blessures d’amour-propre sont cuisantes et lentes à se cicatriser, et la paix ne reprend pas aisément possession des cœurs d’où l’ont chassée ces perfides conseillers qui s’appellent l’égoïsme et la passion. Plus d’une vieille amitié fit naufrage dans cette tourmente, dont la cause était si futile ! Tel justicier loclois, tel conseiller communal demeura plus ou moins brouillé avec l’un ou l’autre de ses anciens amis, qui plus débonnaire, plus conciliant, ou influencé par l’élément féminin de son intérieur, n’avait pas dès le début fait partie de la majorité des communiers assermentés, ou bien, converti par les sages conseils du maire Sandoz, avait fini par faire défection à la cause masculine.

Quant aux jeunes cœurs que la grande querelle avait plus ou moins désunis, le raccommodement fut plus aisé. On se taquina bien un peu, mais n’est-ce pas là proprement le jeu des amoureux, lequel se joue précisément pour en cacher un autre ?

Un rapprochement qui, décidément, ne se fit pas, c’est celui de Guillaume Montandon et de Mélanie DuBois. Et pourtant si Guillaume eût voulu !… Mais voilà : ce grand gaillard de monteur de boîtes, d’esprit plus dégourdi que ne le supposait la justicière DuBois, ayant fait ses réflexions, comme nous l’avons vu, avait définitivement laissé champ libre à Arthur Gevril, non sans s’être assuré secrètement et par des moyens à lui connus, que c’était bien à la belle Mélanie que le marchand de dentelles en voulait. Bien plus : ce volage Guillaume avait déjà d’autres visées ; une autre image que celle de Mélanie DuBois le hantait, se gravant d’autant mieux dans son cœur, que chaque dimanche, au sermon, la personne en question lui apparaissait dans les derniers bancs du grand « chantier » des femmes, non loin de sa place à lui, et cela dans un angle des plus favorables aux observations.

D’ailleurs, grâce au remous de la foule, à la sortie, Guillaume se trouvait à peu près régulièrement poussé juste à côté du nouvel objet de ses pensées et pouvait opérer un échange discret de regards furtifs. C’était tout ce qu’osait se permettre le jeune homme en pareil lieu et au milieu de tant d’yeux indiscrets.

Le père de Guillaume, lui, avait bien d’autres soucis ! Imaginez que sa caisse, la bourse communale, qu’il croyait bien à l’abri, de par un arrêté du Conseil d’Etat, courait de nouveaux dangers ! Quand M. le greffier, tous comptes faits, déclara en assemblée générale que la sotte campagne qui venait de finir avait causé une dépense totale de trois cent cinquante-trois batz et demi, le boursier Montandon fourra les mains dans ses goussets en signe non équivoque qu’il se désintéressait de la question, et dit entre ses dents d’un air détaché :

— Eh bien, mafi ! qui casse les verres les paye !

Aussi jugez de son émoi, qui se changea bientôt en indignation, quand M. le maire Sandoz proposa, par mesure de conciliation, et afin d’effacer toute trace de discorde entre les enfants du Locle, que la caisse communale fût chargée de solder les dits frais !

Ah ! non, par exemple ! Abram Montandon ne l’entendait pas de cette oreille : il défendit sa caisse avec la rage du désespoir, trouva des alliés et se démena tant et si bien, qu’une décision définitive fut renvoyée au dimanche suivant. Le lendemain, l’infortuné boursier, en proie à une violente fièvre, était au lit, jaune comme un citron !

Deux jours plus tard, le justicier DuBois, portant une pendule dans ses bras, avec autant de sollicitude qu’une tendre mère son nourrisson, fut accosté sur la place par un de ses confrères de la cour de justice, Jonas Mathey-de-l’Endroit, que les mauvaises langues appelaient irrévérencieusement « la Tapette », à cause de sa loquacité.

Grand, gros, le teint fleuri, la mine réjouie, Jonas Mathey dit la Tapette interpellait déjà de loin son collègue d’une voix retentissante :

— Hé ; bondjeu, djustizî ; ça va adai bin, quet ? Mè djeirè ; No sin encouo dè bon, lè do ! (Hé ! bonjour, justicier ! ça va toujours bien, quoi ? Moi aussi ! Nous sommes encore des bons, les deux !) Sais-tu, à propos, qu’Abram Montandon, de la Jaluze, a eu un épanchement de bile ? Le voilà à plat de lit ! C’est mauvais, les épanchements de bile ! On dit qu’il aura de la peine à s’en tirer. Ah ! mafi ! voilà ce que c’est que d’être trop colérique ! Dieu nous bénisse ! peut-on se donner pareillement des affaires ! Tu comprends que c’est cette histoire des trois cent cinquante-trois batz et demi que la bourse de la Commune pourrait avoir à supporter, qui lui a dérangé la bile. Je te demande un peu, justicier, si ça vaut la peine de se donner la jaunisse ! Finalement, cet argent, ce n’est pas de sa poche qu’il sort. Mais voilà, c’est comme ça qu’il est, Abram Montandon ; ça ne vaut ra du tot po la santâ de se corcî dains’ por on ra ! (Ça ne vaut rien du tout pour la santé de se fâcher ainsi pour un rien !)

Le justicier DuBois, trop débonnaire pour couper la parole à son loquace collègue, subissait en silence cette avalanche de bavardages, en changeant de temps à autre sa pendule de bras. Cependant, quand Jonas Mathey, que son éloquence altérait, en vint à l’inévitable conclusion de ses discours :

— Qu’a ditt’ ? s’on allâve bère on quatret ? (Qu’en dis-tu ? si on allait boire un quart de pot ?).

Le justicier DuBois déclina poliment l’invitation et s’esquiva avec sa pendule qui vibrait harmonieusement tout le long de la rue.

— Pauvre Abram ! pensait le brave homme tout attristé de la nouvelle qu’il venait d’apprendre. Il faut espérer que Jonas Mathey en a dit plus qu’il n’y en a. Il a assez l’habitude de faire les loups gros, bafouille qu’il est ! Tout de même, quand j’aurai livré ma pendule à M. le maire, il faut que j’aille faire un tour jusqu’à la Jaluze, pour voir ce qui en est.

Hélas ! non, Jonas Mathey n’avait pas exagéré : le pauvre boursier était gravement pris ; il avait le délire, et dans ses divagations défiait le ciel et la terre entière de lui faire débourser les trois cent cinquante-trois batz et demi si sottement dépensés.

— J’ai été assermenté, vociférait le malade que Guillaume et un de ses frères avaient peine à maintenir dans son lit ; quiconque touche à la bourse de la communauté, je le tiens pour un larron ! Au secours ! au voleur ! Maire Sandoz, n’avez-vous pas vergogne ? et vous, lieutenant Vuagneux, fi les cornes ! Ils se mettent avec eux pour dilapider les fonds communaux ! C’est une abomination, c’est la fin du monde ! Le diaibe feurcasse tu sté lar ! (Le diable brûle tous ces voleurs !).

Navré, le justicier DuBois revint au logis où il raconta la triste scène dont il venait d’être témoin.

— Eh bien, voilà ! fit la justicière du ton sentencieux d’un oracle dont les prédictions viennent de s’accomplir. Est-ce que je ne l’ai pas toujours dit : Vous verrez ce qu’ils gagneront avec leurs machinations contre le droit et la justice ! S’il y a mort d’homme, à la fin des fins, ils l’auront sur la conscience, ceux qui nous ont cherché niaise (noise).

— Mais ce pauvre Abram, hasarda timidement le justicier, on ne peut pas dire… il faut être juste, tu sais, Olympe, en fin de compte, il était pour…

La justicière imposa silence à son époux d’un geste majestueux tout à fait en rapport avec le prénom classique qui lui avait été donné à son baptême.

— Je sais ce que je sais, déclara-t-elle sévèrement. Si Abram Montandon et ses huit garçons n’avaient pas commencé par se mettre contre nous !…

Un hochement de tête vindicatif dispensa Mme Olympe DuBois de formuler le reste de sa pensée.

C’était à dîner que le justicier venait de faire sa communication.

Mélanie continua de manger sa soupe en silence, et sans que sa physionomie, impassible en apparence, laissât rien deviner de ce qui se passait en elle.

Louise, au contraire, ne se contraignit pas pour cacher sa commisération à l’endroit de la famille Montandon.

— Oh ! les pauvres gens ! s’exclama-t-elle ; qu’ils sont à plaindre !

Mme la justicière regarda de travers cette fille qui lui ressemblait si peu et manquait à ce point de dignité et d’esprit de corps.

— C’est bien la fille de son père, notre Louise ! pensa Mme Olympe DuBois. Elle n’a rien de moi, oh ! rien du tout !

Et sur cette réflexion pleine de pitié dédaigneuse, elle attira à elle le plat de petit salé et se mit à découper avec vigueur, en serrant ses lèvres minces. Découper était un office qu’elle n’entendait pas plus laisser à son mari que toute autre initiative.

À la veillée, autour des globes, il fut encore question chez le justicier de la maladie du boursier Montandon, et ce fut Arthur Gevril, devenu le visiteur assidu de la famille, qui en parla le premier.

— Saviez-vous, Mesdames et Monsieur le justicier, que M. le boursier Montandon fût au plus mal ? On le dit atteint d’une maligne fièvre bilieuse qui le pourrait bien emporter, vu son âge et son tempérament.

Le justicier, se détournant à demi de son établi, murmura qu’il était au courant, mais par déférence laissa à sa femme le soin de répondre à l’observation du marchand de dentelles.

— C’est un fait, dit Mme la justicière avec un hochement de tête solennel, qu’Abram Montandon n’est plus jeune et qu’il a toujours été prompt comme la poudre. Je ne serais rien du tout surprise si tout ceci lui donnait le coup de mort. Mais voilà : à qui la faute ?

M. Arthur Gevril ne releva pas l’insinuation de Mme DuBois ; il avait du cœur.

— Ce pauvre M. Montandon ! fit-il avec une commisération sincère ; il a pris toute cette affaire des bancs trop à cœur, principalement la question de dépense. Toutefois il n’en est à mes yeux que plus respectable ; c’est d’un boursier fidèle et intègre que d’être gardien jaloux des fonds qui lui sont confiés.

Mme DuBois ne jugea pas à propos de répondre autrement que par un hochement de tête, et parut s’absorber dans l’examen des fils entrecroisés de son coussin à dentelles.

Mais ses deux filles levèrent à la fois sur M. Gevril un regard où il y avait de la surprise et du respect. Décidément le galant marchand de dentelles pouvait au besoin faire mieux que de débiter des compliments !

Le justicier, lui, tourna tout à fait le dos à son établi pour dire avec chaleur :

— Vous avez bien raison, Monsieur Gevril. Abram Montandon est un homme qui a de la conscience, j’en peux parler pertinemment : nous avons été à la cure ensemble pour les six semaines. Pauvre Abram ! ça m’a bouleversé de l’entendre battre la campagne et de le voir se démener comme un insensé ! Hélas ! j’ai bien peur qu’il ne s’en relève pas !

 

***   ***   ***

 

Les craintes du justicier ne se réalisèrent que trop. Abram Montandon, qui ne savait pas ce que c’est que la maladie, ne se releva pas de celle-là : le coup avait été trop rude. Cependant avant de quitter ce monde, le boursier de commune devait goûter une consolation suprême. La fièvre qui avait duré toute la semaine venait de tomber tout à coup, le laissant plongé dans une profonde prostration qui n’effrayait pas moins sa femme et ses fils que son excitation des jours précédents. Cependant il avait repris toute sa lucidité d’esprit, preuve en soit cette question qu’il posa d’une voix faible à Guillaume qui l’avait veillé toute la nuit :

— Quel jour sommes-nous ?

— C’est dimanche, père.

— Tu iras à la générale commune ; vous irez tous, entends-tu ?

— Mais, père, vous laisser seul avec ma mère qui n’est pas bien vaillante ! S’il allait arriver quelque chose !

Abram Montandon s’agita, le sang monta à ses joues devenues couleur de safran.

— Vous irez, je te dis, sacré double ! Est-ce que je ne suis plus le maître à la maison ?… Il faut que vous alliez à l’assemblée, et… vous tiendrez bon pour qu’on ne dévalise pas la bourse de la Commune.

Guillaume dut promettre qu’aucun des fils Montandon ne manquerait à l’appel des communiers, et que lui et ses frères feraient l’impossible pour s’opposer à ce que les trois cent cinquante-trois batz et demi fussent pris dans la caisse dont leur père avait la garde.

Cette promesse, il la tint loyalement. Quand Guillaume revint du temple, devançant ses frères de quelques minutes, et que le malade, toujours plus faible, au chevet duquel pleurait sa fidèle compagne, interrogea son fils d’un regard anxieux :

— Soyez tranquille, père, dit le jeune homme en se penchant vers lui ; nous avons gagné : la bourse de la Commune n’aura rien à payer. On a décidé de faire une quête volontaire pour rembourser les frais.

Un éclair de joie brilla dans les yeux du moribond qui tourna la tête vers sa femme :

— Ambroisine, dit-il avec un retour de vigueur, no baillin an’ écu neu de noutra sacta, nédon ? (nous donnons un écu neuf de notre poche, n’est-ce pas ? – Puis d’un ton lassé : Anondret i crô qu’i voui faire anna brontchée (maintenant je crois que je vais faire un somme).

Là-dessus le fidèle boursier s’endormit, mais pour ne plus se réveiller.

IV

Six mois s’étaient écoulés. Les dames du Locle jouissaient sans conteste des bancs du petit chantier, toujours occupés chaque dimanche avec une émulation, qu’on aurait pu qualifier de louable, si elle eût été exempte de rivalité et de jalousie. Le fait est qu’on trouvait généralement parmi ces dames, que la justicière DuBois et sa fille Mélanie n’avaient pas plus de droits que d’autres à se pavaner invariablement au premier banc, tandis que telle ou telle épouse de conseiller ne parvenait pas toujours à trouver une place modeste au quatrième.

Ô ingratitude humaine ! voilà bien de tes traits ! Elles oubliaient donc, mesdames les communières, que la conquête des dits bancs était due principalement à l’énergie et à la persévérance de Mélanie DuBois et de sa mère ?

En fait, ce qu’on ne leur pardonnait pas, c’était une autre conquête : celle de ce beau parti de M. Arthur Gevril, qui avait été l’objet de tant de convoitises.

La cour assidue que faisait à la belle Mélanie le galant marchand de dentelles, dans les intervalles de ses voyages, n’était un mystère pour personne. Cette fois le sémillant papillon avait bien décidément fait choix d’une fleur, et son vol paraissait tout à fait fixé. Cependant Mme la justicière trouvait que M. Gevril, si galant, si empressé qu’il fût, tardait bien à faire sa déclaration, car enfin il n’avait pas encore présenté de demande en forme. Puis elle n’était pas contente de sa fille cadette, Mme Olympe DuBois : la belle Mélanie avait l’humeur si changeante, si capricieuse vis-à-vis de son adorateur ! Tantôt folâtre, coquette et rieuse, prompte à riposter aux galanteries de M. Gevril par un gai propos, un regard provocateur ; tantôt silencieuse et froide, affectant d’ignorer la présence du visiteur, ou ne lui répondant, quand il l’interpellait directement, que par un monosyllabe bref, ou une riposte acérée. Ne fallait-il pas que Mme la justicière se mît elle-même en frais, fît des prodiges de diplomatie pour atténuer l’effet fâcheux que pourrait produire sur M. Gevril les étranges allures de la capricieuse beauté ? Et la tranquille et modeste Louise ne devait-elle pas elle-même sortir parfois de sa réserve, dans le but charitable de masquer autant que faire se pouvait l’incorrection de sa sœur, en donnant la réplique au marchand de dentelles ?

Mme la justicière avait été tentée plus d’une fois de faire entre quatre yeux des représentations à la fantasque Mélanie. Mais si autoritaire que fût Mme Olympe DuBois, elle redoutait de se mettre en conflit avec cette impérieuse fille, faite à son image, et d’aggraver encore la situation.

— Comme je connais notre Mélanie, gémissait-elle en elle-même, le moindre petit mot qu’on lui dirait la ferait sauter en l’air ; rien que pour battre la controverse, elle serait capable d’en faire pire que jamais et de déchasser une belle fois M. Gevril.

Tout n’allait donc pas au gré de Mme la justicière ; son époux en savait long là-dessus, car c’était sur son innocente tête que se déversaient derrière les rideaux de l’alcôve, les récriminations et les plaintes amères que dame Olympe n’osait adresser à qui de droit.

Suivant son habitude, le pacifique et soumis justicier laissait passer le torrent, sans se risquer à y opposer la moindre barrière.

— Taisons-nous, se disait ce sage, instruit par une expérience de quarante ans de vie conjugale ; qui répond « appond » ! Ne jetons pas de l’huile sur le feu.

Et il se bornait à émettre aux bons endroits un hochement de tête approbatif, un monosyllabe d’acquiescement, un sympathique : « Hélas ! oui, c’est bien comme tu dis ! ».

Ce qui rassurait un peu Mme la justicière, c’est que M. Gevril endurait avec une sérénité parfaite les inégalités d’humeur, voire les rebuffades de la belle Mélanie. Jamais il n’en témoignait la moindre surprise, le plus léger froissement.

Décidément il devait être bien épris, ou posséder une provision inépuisable d’indulgence et de support, ce qui, aux yeux de sa belle mère en espérance, devait en faire un mari incomparable.

— Mélanie, on t’attend ! il a bientôt fini de sonner ! Mais à quoi penses-tu donc ?

Et Mme la justicière DuBois, en grande toilette du dimanche, toute prête à se rendre au prêche, piétinait d’impatience au haut de l’escalier. Derrière elle, son époux en jabot de dentelles immaculé, perruque poudrée, le petit manteau noir sur le dos, l’épée au côté et le tricorne sous le bras, attendait avec Louise qu’il plût à Mélanie d’apparaître.

— Louise, va voir lui dire de faire un peu plus vite. Pour l’amour du ciel ! qu’est-ce qu’elle a tant à lambiner ! s’exclamait dame Olympe au comble de l’agitation ; nous qui sommes toujours des premières ! Ah ! la voilà qui arrive, à la fin du compte !

La retardataire apparaissait en effet, tirant ses longues mitaines à jour sur ses beaux bras, avec ce calme impassible et hautain qui imposait toujours à sa mère.

Quand Mme la justicière, le visage enflammé par une marche précipitée, autant que par le mécontentement, fit son entrée, suivie de tout son monde, par la grande porte cintrée de la tour, les imposantes vibrations descendant du clocher massif se ralentissaient graduellement. Pour la première fois de sa vie Mme la justicière DuBois arrivait en retard au prêche.

Louise demeura en arrière et se glissa dans un banc inoccupé du grand chantier. Le justicier gagna sa place réservée, au milieu de ses collègues, pendant que Mme DuBois et Mélanie se dirigeaient en hâte vers le petit chantier. Fatalité ! les bancs étaient au complet, et aucune des occupantes ne faisait mine de vouloir céder un pouce de terrain.

Mme la justicière blêmit d’indignation et se demanda si le soin de sa dignité ne lui commandait pas de sortir du temple avec éclat, mais sa fille avait déjà pris un parti : ayant dévisagé avec une souveraine hauteur les intruses qui remplissaient le premier banc du petit chantier, elle leur tourna le dos et, sans la moindre hésitation, s’en fut ouvrir la porte du banc de la cure, et s’y installa délibérément à côté de Mme la ministre de Perrot, une belle vieille dame corpulente, à la chevelure d’un blanc de neige, qui eut le bon goût de ne manifester aucune surprise de cette intrusion.

L’acte était audacieux et sans précédent ; Mme Olympe DuBois, qui avait le respect de la hiérarchie et des usages, sentit un frisson lui courir dans le dos à la vue du sans-gêne inouï de son indépendante fille ; cependant, ne voulant pas montrer moins de caractère que la belle Mélanie, elle la suivit dans son invasion, tout en faisant, par manière d’amende honorable, sa plus belle révérence à Mme la ministre, qui répondit courtoisement par une inclination de tête et un sourire aimable.

Au sortir du culte, Mme la justicière tint à présenter, tant au nom de sa fille qu’au sien, ses excuses pour la liberté qu’elles s’étaient permis de prendre.

— Notre place accoutumée s’est trouvée prise, Madame la ministre ; retourner en arrière pour en chercher une autre, c’eût été risquer de causer du désordre pendant la lecture des dix commandements ; aussi nous avons pensé…

— Mais, Madame la justicière, vous avez eu grandement raison ; c’était fort bien pensé ; mon banc est à votre disposition toutes les fois qu’il en sera besoin.

Mme DuBois eût trouvé naturel et bienséant que sa fille présentât aussi ses excuses à Mme la ministre, mais la hautaine fille était trop occupée à foudroyer du regard, au passage, toutes les occupantes du petit chantier, ces ingrates, qui après avoir marché sous ses ordres à la conquête des bancs en litige, n’avaient pas la pudeur d’y faire place à celles qui y avaient le plus de droits.

Louise attendait au dehors sa mère et sa sœur, et se garda bien de faire aucune allusion à ce qui s’était passé.

De retour au logis, où ces dames revinrent silencieusement, la mère, qui se dévêtait avec des mouvements saccadés, dit d’un ton aigre-doux à son indépendante fille :

— Tout de même, Mélanie, tu nous as fait faire là un bel esclandre ! Aller de but en blanc s’asseoir dans le banc de la cure, sans le congé de Mme la ministre, tu conviendras que c’était avoir du front !

Mlle Mélanie haussa irrespectueusement les épaules, et pour toute justification, répliqua d’un ton vindicatif et en redressant son orgueilleuse tête :

— Elles ont vu, les Robert, les Tissot, les Othenin-Girard et les Huguenin-Dumittan, que je ne voulais pas me laisser marcher sur le pied, et qu’elles n’auraient pas le dernier mot avec moi !

Mme Olympe DuBois secoua la tête d’un air mécontent.

— Tu diras ce que tu voudras, Mélanie, mais tu conviendras que tout cela ne serait pas arrivé, si tu ne nous avais pas fait pareillement attendre pour partir.

La réplique de Mlle Mélanie n’eût probablement pas été des plus respectueuses, en dépit des regards suppliants de Louise, mais l’arrivée du justicier, accompagné de l’élégant M. Gevril, coupa court au débat.

Galant comme de coutume, le marchand de dentelles fit autant de courbettes qu’il y avait de dames présentes, baisa la main que Mme la justicière lui tendait, fit compliment à ses filles des roses qui s’épanouissaient sur leurs joues, puis fut introduit dans une petite pièce contiguë par le justicier, qui, l’air passablement agité, fit signe à sa femme de les suivre.

— Enfin ! pensa dame Olympe avec un soulagement infini. Cette fois nous y voilà !

V

Quand elle sortit de la pièce pour faire avec son mari la conduite à M. Gevril, il y avait sur les traits de dame Olympe plus d’ahurissement que de triomphe, et son timide époux ne paraissait pas moins stupéfait.

En remontant l’escalier, Mme la justicière s’arrêta brusquement au beau milieu :

— Ah ça ! Philippe, qu’est-ce que tu en dis ? C’est à n’y rien comprendre ! Moi qui ai cru tout le temps !… Miséricorde ! quel effet ça va-t-il faire à notre Mélanie ?

— Il me semble, fit avec déférence son mari en se grattant l’oreille, que c’est surtout la Louise, que…

Sa femme lui tourna le dos et reprit son ascension, en disant entre ses dents :

— C’est vexant, tout de même ! Quand on a compté…

— Mais, en fin de compte, puisque notre Louise…

— Tu m’échauffes avec ta Louise !

Et la justicière, le teint empourpré, se retourna violemment vers son époux, qui rentra la tête dans les épaules.

— Eh bien, oui, mettons, elle a de la chance, la Louise ; mais tout de même, je te dis que ce n’est pas juste.

Dans la chambre du « ménage », Louise mettait diligemment le couvert. Sa sœur était restée dans sa chambre.

Les deux époux se consultèrent du regard ou plutôt Mme Olympe parut demander conseil à son mari.

Pour la première fois de sa vie conjugale, Mme la justicière hésitait véritablement à prendre une décision sans en référer à son seigneur et maître, et le fait était si extraordinaire, si incroyable que le justicier n’osait prendre sur lui de répondre quoi que ce fût à cette interrogation muette.

Enfin dame Olympe se ressaisit.

— Louise, dit-elle d’un ton bref, viens dans le cabinet.

Et elle y entra elle-même en poussant le justicier devant elle.

Surprise et quelque peu inquiète, la jeune fille suivit ses parents dans la petite pièce, sorte de sanctuaire où se retiraient les époux quand Mme la justicière avait quelque douche à administrer à son mari, quelque interrogatoire à lui faire subir. Dame Olympe était déjà installée dans le grand fauteuil à oreilles où elle trônait habituellement pour présider les conciliabules conjugaux, et qu’elle remplissait de sa massive carrure. Son mari, modestement assis sur un vieux petit escabeau à courtes jambes, qui avait des allures de chien basset, frottait nerveusement ses deux mains grassouillettes l’une dam l’autre.

— Tu n’as qu’à dire à Louise ce qui en est, fit l’auguste épouse, d’un ton maussade, en se tournant vers son mari.

Ainsi mis en demeure de faire acte de père de famille et de chef de maison, office qu’on lui permettait si rarement de remplir, le timide justicier, visiblement ému, se leva et prit la main de sa fille.

— Eh bien, Louise, dit-il d’une voix un peu chevrotante à la jeune fille, que ces préambules alarmaient singulièrement, eh bien ! pour ne pas te traîner sur le long banc, et parler sans détour, hem ! tu sauras que… qu’on vient de nous demander, c’est-à-dire que c’est M. Arthur Gevril qui nous fait l’honneur, hem ! ou plutôt c’est à toi qu’il en veut…

Mme la justicière, impatientée de toutes ces circonlocutions, martelait du poing le bras de son fauteuil.

— Pour dire les choses par leur nom, intervint-elle d’un ton tranchant, M. Gevril te demande pour femme, et c’est bien l’idée la plus saugre… Enfin c’est son affaire, et pour ton compte, tu ne peux faire que t’estimer heureuse de son choix. Pour la forme, bien entendu, on lui a répondu qu’on te consulterait, mais il est bien clair que c’est une affaire en règle et qu’il n’est pas question de faire des façons ; il y a assez de filles à marier, au Locle, qui voudraient être à ta place !

Louise, qui avait pâli et rougi tour à tour durant ce discours où perçait plus d’aigreur que de satisfaction maternelle, releva la tête, et les yeux pleins de larmes, dit à voix basse, mais d’un ton ferme :

— J’en suis fâchée, mais je ne peux pas accepter.

— Comment dis-tu ça ? s’écria Mme la justicière en bondissant dans son fauteuil, pendant que son mari, non moins surpris qu’elle, lâchait la main de Louise qu’il n’avait cessé de tenir dans les siennes.

La jeune fille s’essuya les yeux et regarda bravement sa mère :

— Je dis, répéta-t-elle modestement, mais d’un ton où l’on sentait une résolution inébranlable, je dis qu’il faudra répondre non ; c’est bien bon à M. Gevril de me faire tant d’honneur, mais je ne puis pas être sa femme.

— Et pourquoi pas ? Ah ça ! es-tu folle, pour l’amour du ciel ? cria Mme la justicière, avançant sa figure pourpre d’indignation, et les mains crispées sur les bras de son fauteuil. Toi, refuser un pareil parti ! Je voudrais bien voir ! Qu’est-ce que ça signifie, des simagrées pareilles ? Est-ce pour faire ta pimbêche, ou bien quoi ? Sotte fille, va ! quand on pense qu’un homme comme M. Gevril te fait l’honneur de te remarquer, tandis qu’on aurait pu croire que c’était à ta…

Mme DuBois se mordit les lèvres en se rejetant contre le dossier de son siège.

— Alors « je m’étonne » ce que Mademoiselle lui reproche, à monsieur Gevril, reprit-elle ironiquement.

— Rien du tout, ma mère, répliqua Louise avec dignité ; je n’ai rien contre lui, mais je ne tiens pas à être sa femme.

— Est-ce des raisons, ça ? alors qu’est-ce que tu veux que nous lui disions, ton père et moi ? Quelles excuses nous faudra-t-il trouver pour lui expliquer qu’on ne veut rien d’un homme comme lui ? Que Mademoiselle en a un autre en tête, un plus beau, un plus jeune, un plus fortuné, quoi ?

Louise, toute modeste et timide qu’elle fût, releva la tête et répliqua vivement, les joues en feu :

— Il me semble, ma mère, qu’il n’y a pas d’excuses à trouver. Quelqu’un me demande d’être sa femme : est-ce que je ne suis pas libre de refuser aussi bien que d’accepter ?

Le justicier qui s’était laissé retomber sur son escabeau à courtes jambes, faillit risquer un hochement de tête approbateur ; mais un regard glissé du côté de l’autorité suprême, étouffa dans son germe cette velléité d’indépendance.

— Libre ? oh ! c’est clair que tu es libre, rétorqua Mme Olympe d’un ton amer ; on ne te veut pas traîner à l’église ! mais ce n’est pas une raison pour être malhonnête. Est-ce qu’on peut répondre « non » tout crûment ? Il faut pourtant dire pourquoi. Pour moi, je ne sais pas, au monde ! ce qu’il faudra dire à M. Gevril, à moins que ton père, ajouta-t-elle d’un ton sarcastique, et en relevant d’un air de défi son grand nez romain, n’en sache plus que moi.

Louise, la tête baissée comme une coupable, roulait le coin de son tablier et retenait à grand-peine ses larmes.

Attendri par ce spectacle, le justicier y puisa assez de courage pour essayer de venir en aide à sa fille préférée.

— Si on répondait à M. Gevril, suggéra-t-il en se caressant le menton, que, encore que fort honorée, grandement flattée d’avoir été remarquée et choisie par quelqu’un d’aussi… hem ! d’aussi… enfin tout ce que vous voudrez, Louise ne croit pas qu’elle soit la femme qu’il faut à M. Gevril ; qu’elle l’estime énormément, bien entendu, mais que… hem ! – est-ce bien ça, Louise ?

La jeune fille sourit à son père avec gratitude et essuya rapidement une larme qu’elle sentait rouler sur sa joue brûlante.

— Bon ! fit le justicier, glissant un regard vers sa femme et constatant avec une agréable surprise qu’elle ne faisait pas mine de vouloir l’interrompre – je continue… – Qu’elle l’estime énormément, mais que, à son grand regret, pour ce qui est de… hem ! oui, enfin, l’aimer, pour dire les choses par leur nom, notre fille Louise ne peut pas, en conscience, dire qu’elle se sente quelque chose d’approchant à l’endroit de l’honorable M. Gevril, en un mot qu’elle ne l’aime pas comme une femme doit aimer son mari.

— Quelle bêtise ! interrompit Mme DuBois avec dédain. N’as-tu pas vergogne, Philippe, de débiter des iotaises pareilles, et par devant ta propre fille, encore ? Après tout, faites comme vous voudrez, je m’en lave les mains. Ce soir, quand M. Gevril viendra chercher sa réponse, je vous laisse vous débrouiller comme vous pourrez ; je ne m’en mêle plus, c’est votre affaire.

Ayant ainsi dégagé sa responsabilité, Mme la justicière se leva de son fauteuil et quitta la chambre, en tirant violemment la porte sur elle.

Elle avait le cœur ulcéré, la pauvre dame DuBois ; qu’on se mette à sa place : il y avait bien de quoi. Aussi ne s’étonnera-t-on pas qu’en dépouillant ses atours du dimanche dans la chambre à coucher, et les jetant à la volée sur le lit, sans le moindre ménagement, elle se livrât à un de ces monologues furibonds que son craintif époux appelait « les dégonflées de mon Olympe ».

— C’est fini, grommelait-elle entre ses dents serrées, on ne sait plus, au monde ! à qui se fier. Quand on pense que ce vert-galant de Gevril va s’enticher de notre Louise, quand tout le monde s’imagine, moi la belle première, que c’est à la Mélanie qu’il en veut ! C’était déjà assez vexant comme ça ; fallait-il encore que cette mijaurée de Louise vienne faire des façons et refuser pour son compte un parti doré comme celui-là ! Miséricorde ! gémit-elle en se prenant la tête à deux mains, comme si elle eût été saisie d’une rage de dents subite, en va-t-on débiter sur notre compte par Le Locle ! Vont-elles « baigner à miel », toutes celles qui avaient fait le vert et le sec pour enjôler M. Gevril, et qui nous en voulaient à mort parce qu’il venait à la veillée chez nous, et qu’il courtisait… c’est-à-dire, se reprit-elle avec amertume, qu’il avait l’air de courtiser notre Mélanie ! Si au moins cette bécasse de Louise n’avait pas fait la petite bouche ! Sotte fille, va ! Ç’aurait été une consolation, et nous n’aurions pas été pareillement au bruit du monde !

Pendant que dame Olympe exhalait ainsi son amère déception, le justicier avait retenu sa fille dans le cabinet.

— Vois-tu, Louise, nous ferions bien de laisser un moment ta mère seule. Elle a le cœur gros ; monté ! ça se comprend, mets-toi à sa place. Il faut qu’elle puisse se dégonfler en son particulier, sans quoi… hem ! c’est sur nous qu’elle tomberait. Il ne faut pas lui en savoir mauvais gré ; quand on a tellement compté sur quelque chose et que tout vient à vous manquer !… Alors, décidément, il ne te convient pas, M. Gevril ?

Louise qui pleurait nerveusement, la figure dans son mouchoir, fit signe que non.

— C’est dommage ! parce que, dans le fond, je suis sûr qu’il fera un bon mari, un peu à compliments, je ne dis pas ; mais ça ne veut rien dire. Enfin, voilà, les goûts ne se commandent pas. C’est ce que disait toujours mon père, quand ma mère voulait me forcer à manger des épinards, moi qui n’ai jamais pu les souffrir. Enfin, console-toi, Louise ; on ne veut pas te forcer ; tu as entendu ta mère ; elle est de bon compte, après tout, quand même elle crie un peu.

Le bon petit justicier cherchait à calmer ainsi l’agitation nerveuse de sa favorite ; il n’oubliait pourtant pas son autre fille, ce que prouve bien la réflexion suivante qu’il fit à haute voix en arpentant à petits pas, mains au dos, le plancher du cabinet.

— C’est curieux, tout de même, comme il a caché son jeu, M. Gevril ! moi aussi, j’aurais juré que c’était à la Mélanie qu’il en voulait. Je « m’étonne » si elle y tient, dans le fond, elle ? Il faut espérer que non, parce qu’alors…

Il s’était arrêté et regardait Louise d’un air perplexe. La jeune fille s’essuya précipitamment les yeux et dit avec inquiétude :

— Pourvu qu’elle n’y ait pas trop compté, pauvre Mélanie ! quel crève-cœur ce serait pour elle ! Aujourd’hui elle en a déjà eu un terrible à l’église, en trouvant sa place prise. Il faut que j’aille voir ce qu’elle fait là-haut.

VI

Ce même soir-là, à la tombée de la nuit, deux hommes se croisèrent à la porte du justicier DuBois : l’un à la tournure aisée, à la mise élégante, s’en allait d’un pas précipité et la mine profondément ahurie. C’était M. Arthur Gevril. L’autre, plus grand, carré d’épaules, vêtu d’habits sombres et de coupe antique, allait entrer, et se recula pour livrer passage au marchand de dentelles.

Celui-ci fit une de ses courbettes les plus correctes.

— Monsieur Montandon, dit-il avec une exquise politesse, quoique son sourire eût quelque chose de contraint, j’ai l’honneur de vous présenter mes respects.

À quoi cet honnête colosse de Guillaume répondit d’un ton assez bourru :

— Moi, pareillement !

Et le regardant s’éloigner, le jeune homme marmotta d’un ton intrigué :

— Ma parole ! on jurerait qu’il vient d’avoir un relave-tête ! La Mélanie lui aurait-elle donné son sac ? Pourvu qu’il ne t’en arrive pas autant, à toi ! fit-il en se grattant la tempe avec appréhension.

Mais il paraît bien que c’était là une crainte chimérique, sans quoi Guillaume ne fût pas resté toute la soirée chez M. le justicier DuBois, d’où le guet de nuit le vit sortir après la retraite sonnée.

De fait, voici ce qui s’était passé.

Le justicier remontait l’escalier, après avoir reconduit le prétendant déconfit. Au bruit de la porte qui se rouvrait, le vieillard se détourna.

— Tiens, c’est toi, garçon ! fit-il en tendant cordialement la main à Guillaume ; tu es bien nouveau, par chez nous !

— Est-ce que je pourrais vous dire un mot, à vous et à Mme la justicière ?

M. DuBois eut une petite toux de commande et considéra curieusement le jeune homme, qui pétrissait nerveusement son tricorne entre ses fortes mains de monteur de boîtes.

— Tiens ! se dit le justicier, encore un qui a tout l’air de vouloir demander une de nos filles ! cette fois, je « m’étonne » si c’est la Mélanie ?

Et tout haut :

— Entre, entre, Guillaume. Seulement, écoute, lui chuchota-t-il à l’oreille, aujourd’hui ma femme a eu des dépits ; ça fait, tu comprends, qu’elle est… hem ! oui, elle est un peu mal tournée, pour dire les choses par leur nom. Si elle te lance un ou deux mots de « choc », tâche de ne pas t’en prendre. Sais-tu quoi ? entrons dans le cabinet, tu me diras d’abord, à moi tout seul, de quoi il est question.

Tout doucement, le prudent justicier poussa Guillaume dans le sanctuaire des conciliabules intimes, non sans s’être assuré, au préalable, en écoutant derrière la porte, que la pièce était inoccupée, puis ayant fait asseoir son visiteur sur le petit escabeau basset, il se campa audacieusement lui-même dans le grand fauteuil de la présidence.

Décidément l’absence de sa femme lui donnait un aplomb extraordinaire, au modeste justicier.

— À présent, garçon, fit-il d’un ton affable, déboutonne-toi, nous sommes entre nous.

On ne pouvait pas mettre à l’aise d’une façon plus engageante un prétendant qui va risquer une demande matrimoniale.

Aussi Guillaume, après s’être éclairci la voix à deux ou trois reprises et avoir avalé péniblement, finit-il par dire tout d’un trait :

— Eh bien, Monsieur le justicier, voici ce qui en est : Depuis que mon père est mort, c’est moi qui ai repris la suite du montage de boîtes, avec Jacques et Louis. Pour Auguste, il va se marier avec la fille de Pierre-Henri Droz, et demeurer sur les Monts, chez son beau-père. Notre André, le plus jeune, qui a toujours aimé les bêtes, s’est mis dans l’idée de faire le commerce des chevaux avec le garçon à Frédéric Jeanneret, des Replattes. Ma mère n’est plus guère vaillante, tourmentée comme elle est par ses rhumatismes. Ça ne peut plus aller comme ça : Il faudrait me marier. Alors j’ai pensé que si vous vouliez bien me donner votre… je veux dire Mlle Louise…

Il s’arrêta tout à coup, alarmé de l’air singulier dont le justicier accueillait sa communication.

— La Louise ! répéta celui-ci d’un ton ahuri. Ah ! c’est à notre Louise que tu en veux ? Moi qui m’étais figuré !… Enfin c’est clair que si quelqu’un doit savoir ce qui en est, c’est bien toi. La Louise ! ah ! voilà, voilà ! hem ! voilà !… voilà !

Ce vague petit mot qui n’a l’air de rien par lui-même, acquiert parfois une importance extraordinaire par la façon dont il est prononcé. Or Guillaume, remarquant le ton irrésolu dont le justicier le répétait, se mit à concevoir de sérieuses inquiétudes pour le résultat de sa démarche. Son tricorne, qu’il écrasait inconsciemment entre ses genoux, en prit une forme lamentable. Si le pauvre garçon eût seulement pu interroger le visage de son interlocuteur ! Mais la nuit était venue, et le justicier ne formait plus, aux yeux de Guillaume, qu’une masse opaque avec le fauteuil où il était incrusté.

— Alors ?… risqua enfin le jeune homme d’une voix étranglée.

— Oh ! pour ce qui est de moi, tu sais, garçon, je ne demande pas mieux, c’est sûr et certain !

Guillaume respira.

— Mais il y a, hem ! il y a ma femme ! Il faudra voir comment elle prendra l’affaire. Et puis ce n’est pas le tout : la Mélan… c’est-à-dire, hem ! la Louise…

— Oh ! Mlle Louise, fit Guillaume avec une tranquille assurance, je n’en suis pas en peine !

— Tiens, tiens ! eh bien, tant mieux pour toi. Mais comme je t’ai dit, pour ce qui est de ma femme…

Il s’arrêta pour écouter.

— Quan on preidge du lu, il è dari le bosson ! (quand on parle du loup, il est derrière le buisson !), murmura-t-il d’un ton mi-plaisant, mi-inquiet. Je pense qu’il faut lui dire que tu es là. Mais tu sais, Guillaume, ne prends pas la mouche du premier coup ; baille-te à vouaide ! (prends garde à toi !).

Ayant ainsi pourvu à toutes les éventualités, M. le justicier ouvrit bravement la porte, et sans se risquer plus loin que le seuil :

— Olympe, dit-il de son ton le plus soumis, si tu voulais venir jusqu’au cabinet ? Il y a quelqu’un, hem ! qui voudrait te dire un mot.

Et il se retira prudemment, avant que Mme Olympe eût pu s’enquérir du nom du visiteur.

— Je crois que ça vaut mieux comme ça ! glissa-t-il à l’oreille de Guillaume.

Mme la justicière, passablement intriguée, se présenta sur le seuil.

— Ah ça ! Philippe, dit-elle en voyant le cabinet plongé dans l’obscurité, à quoi penses-tu de laisser les gens à noveyon ! (noveyon, novénion : dans l’obscurité ; littéralement : ne voyant rien ou personne).

Elle retourna prendre la lampe et revint vivement.

— Ah ! c’est vous, Monsieur Montandon !

Au grand soulagement des deux hommes, son ton était beaucoup moins revêche qu’ils n’avaient pu le craindre.

Cette agréable constatation encouragea si bien Guillaume, qu’il entra bravement en matière, sans plus tarder.

— Madame la justicière, je voudrais me mettre en ménage : voulez-vous me donner Mlle Louise si elle est consentante ?

Il n’y allait pas par quatre chemins, notre monteur de boîtes.

Le justicier, qui avait modestement repris possession du petit escabeau, pour laisser le fauteuil à sa légitime propriétaire, considérait celle-ci, le cou tendu, avec une vive appréhension.

Mme la justicière avait écouté sans broncher, la demande dénuée d’artifice de Guillaume. Allait-elle faire un esclandre, traiter de haut en bas ce rustique amoureux qui disait tout uniment les choses par leur nom, ce prétendant qui faisait un contraste si choquant avec celui qu’il avait fallu évincer tout à l’heure, en dépit de tous ses avantages ?

Debout devant celle qui allait prononcer son arrêt, Guillaume attendait, raide comme au port d’armes, son feutre déformé sous le bras, la main droite à la couture de sa culotte. Dieu sait pourtant si le cœur lui battait fort, à cet athlétique grenadier, en dépit de son apparence impassible.

Enfoncée dans son grand fauteuil, Mme la justicière, les bras croisés, la physionomie impénétrable, réfléchissait profondément.

Elle leva enfin la tête.

— Si Louise est consentante, comme vous dites, prononça-t-elle d’un ton lassé, je n’ai rien contre. Arrangez-vous ensemble. C’est-à-dire, se reprit-elle, en regardant par-dessus l’épaule son mari qui se frottait furtivement les mains, c’est-à-dire si Monsieur le justicier est d’accord.

— Mais je crois bien, Olympe, du moment que tu en es !

Et l’heureux petit justicier, tout rayonnant, se leva de son escabeau avec une vivacité toute juvénile, pour secouer cordialement la main à son futur gendre. Celui-ci, maintenant tout pâle, tremblait sur ses robustes jambes.

Cette vigoureuse poignée de main lui fit reprendre ses esprits.

— Bien obligé, Monsieur et Madame ! dit-il d’une voix un peu enrouée. Je vous promets d’être un bon fils…

Mme la justicière l’interrompit d’un geste impatient.

— Nous verrons ça plus tard ; il faut d’abord savoir à quoi s’en tenir avec Louise. Au jour d’aujourd’hui – et son ton devint amer, – on ne peut plus compter sur rien : la jeunesse a ses idées à elle… Philippe, va voir après Louise, qu’on en finisse une bonne fois.

Le justicier obéit avec empressement, et Mme Olympe, en femme pratique, mit à profit l’absence de son mari pour poser à son gendre en expectative certaines questions qui avaient beaucoup plus de rapports avec les chiffres qu’avec le sentiment.

Il est à croire que le résultat de l’interrogatoire ne fut pas trop défavorable au candidat, car lorsque le justicier reparut, escortant Louise, rouge et confuse, et lui glissant paternellement à l’oreille des paroles de réconfort, la mère accueillit sa fille avec une aménité à laquelle celle-ci n’avait guère lieu de s’attendre.

— Eh bien, Louise, voilà M. Guillaume Montandon qui te demande en mariage. Ton père et moi nous avons donné notre consentement. Mais tu es libre de dire oui ou non, bien entendu.

Ici, Mme la justicière ne put se défendre de glisser une allusion discrète à la déception que Louise venait de lui infliger, et d’ajouter d’un ton un peu sardonique :

— Tu le sais, du reste, d’ailleurs, que nous ne forçons pas nos filles à se marier contre leur gré. Par ainsi, tu n’as qu’à dire ; décide-toi. Est-ce oui, est-ce non ?

Louise, les joues en feu jusqu’aux mèches frisottantes de sa blonde chevelure, la tête basse comme une coupable, leva les yeux sur Guillaume. Lui, la regardait d’un air suppliant, sans pouvoir émettre un son. Il lui tendit sa forte main musculeuse. Elle y mit la sienne, menue et blanche, qui disparut tout entière. Le petit justicier se frottait les mains dans la joie de son cœur. Sa femme pensait mélancoliquement : Pauvre Mélanie !

Ce soir-là, on ne la vit pas de toute la veillée, la pauvre Mélanie ! Elle avait la migraine.

VII

Les procès-verbaux, plumitifs ou protocoles qui nous ont renseigné sur les causes, les péripéties et l’issue finale de la grande querelle du petit chantier, sont muets sur les effets petits et grands que cette tempête locale produisit dans les familles locloises. Ils ne mentionnent pas, bien entendu, les amours qu’elle contraria ou fit naître, les mariages qu’elle empêcha et ceux dont elle fut cause, les amitiés qu’elle obscurcit ou brisa. Non, ces respectables paperasses sont d’essence trop objective et trop peu sentimentale pour entrer dans des considérations de cette nature. Aussi, comme les archives locloises ne nous apprennent pas de quel œil la belle Mélanie vit son ancien soupirant devenir son beau-frère, ce que dit et pensa M. Arthur Gevril, quand il apprit que ce monteur de boîtes mal dégrossi de Guillaume Montandon avait réussi, là où lui, l’élégant, le correct marchand de dentelles, avait piteusement échoué, en dépit de ses agréments personnels et de son enviable position de fortune, nous sommes obligés, pour clore le présent récit, de recourir à d’autres sources d’information qui n’ont rien d’officiel.

Voici ce que nous trouvons de plus plausible sur les faits et gestes de nos personnages.

En beau joueur et en galant homme qu’il était, M. Arthur Gevril accepta son échec avec une égalité d’âme exemplaire, et n’en garda rancune ni à Louise qui avait refusé sa main et son cœur, ni à Guillaume qu’elle lui avait préféré, preuve en soit le petit discours ci-après, que l’heureux monteur de boîtes s’entendit adresser par son rival évincé, et cela huit jours après le dimanche mémorable où Louise DuBois avait été l’objet d’une double demande en mariage.

Les deux concurrents, marchant en sens inverse, se trouvèrent soudain nez à nez au détour d’une rue. Le monteur de boîtes allait passer outre avec un bref salut, quand M. Gevril s’inclinant courtoisement :

— Monsieur Montandon, dit-il, le sourire aux lèvres, j’ignorais, quand j’ai fait ma demande, que nous eussions les mêmes visées, car vous avez appris, sans doute, que j’ai eu la présomption d’aspirer au bonheur qui vous est échu. Permettez-moi, encore qu’ayant été, à mon insu, sur vos brisées, de vous congratuler sincèrement, et de vous souhaiter, ainsi qu’à Mlle DuBois, toutes les félicités possibles.

Ce disant, M. Gevril tendit franchement à Guillaume sa main fine et soignée.

Le jeune homme la serra vigoureusement en disant avec simplicité :

— Bien obligé, M. Gevril ; j’ai idée qu’à votre place il y en a plus d’un qui me garderait une rude dent au lieu de me complimenter.

— Pourquoi vous garderais-je rancune ? Ai-je le droit de m’insurger, si Mlle DuBois a obéi à la voix de son cœur en vous honorant de son choix ? Assurément j’ai lieu de vous envier, Monsieur Montandon, mais non de vous en vouloir.

Guillaume, en regardant s’éloigner son courtois rival, se disait :

— Non, mafi ! si j’en aurais fait autant, à sa place ! Il faut qu’il vaille mieux que toi, ou bien c’est peut-être qu’il ne tenait pas la moitié autant à la Louise.

Quant à la belle Mélanie, nous ne commettrons pas la cruelle indiscrétion de rechercher dans quelle disposition d’esprit elle se trouvait à la suite de ces événements, qui la laissaient, ainsi que le faisaient remarquer triomphalement les mauvaises langues, « assise entre deux chaises ».

Soyons plus charitables et laissons passer deux années. Le Temps, qui est un si grand magicien, qui met avec un tact infini sur les plaies morales de notre pauvre humanité le baume souverain de l’oubli, nous présentera la scène que voici : par une radieuse journée de printemps, une chaise de poste attelée de deux chevaux, roule en pleine Franche-Comté, sur la route de Morteau à Ornans. Elle contient un couple bien assorti : un bel homme dans la quarantaine, mis avec goût, le visage plein et coloré, la physionomie agréable et souriante ; une femme non moins belle et plus jeune, en fraîche et claire toilette, qui fait contraste avec ses cheveux d’un noir de jais, auxquels les tourbillons soulevés par la voiture ont seuls mis un léger œil de poudre. Avec un port de reine, elle a une physionomie mobile, qui passe instantanément de la gaieté la plus folâtre au sérieux le plus tragique, en même temps que le regard de ses yeux noirs se fait tour à tour caressant ou dur comme l’acier. C’est étonnant comme elle ressemble à la belle Mélanie DuBois ! ou plutôt il n’y a rien là que de très naturel, attendu que c’est sous ce nom qu’elle était connue hier encore ; dès lors ce nom s’est augmenté d’un autre : c’est maintenant Mme Mélanie Gevril née DuBois, qui s’en va faire la connaissance de ses nouveaux parents de Besançon. Si M. Arthur Gevril est empressé et galant, est-il besoin de le dire, et n’est-ce pas pour lui le moment ou jamais de déployer tous ses moyens ?

Qui sondera jamais les mystères du cœur humain ? Comment le galant marchand de dentelles en est-il venu à rejeter son dévolu sur Mélanie DuBois, après avoir été rebuté par Louise, comment Mélanie, de son côté, a fait taire son amour-propre blessé, pour accepter cet hommage que sa sœur avait décliné, comment surtout elle a réussi à bannir de son cœur un autre sentiment qu’elle y tenait soigneusement caché – ce sont là des énigmes que nous ne nous chargeons pas de déchiffrer.

Tout ce que nous pouvons constater, car le fait est de notoriété publique, au Locle, en cet an de grâce 1760, c’est que Mme la justicière DuBois est au comble de ses vœux, et que la façon inespérée dont elle a opéré le placement de ses deux filles a eu la plus heureuse influence sur son humeur. La preuve, c’est qu’avec une magnanimité qui lui fait honneur, elle a renoncé à parader, le dimanche, dans le petit chantier, et qu’elle a pris l’habitude de s’asseoir parmi le commun peuple, et de préférence dans le recoin modeste où prend place une vieille petite dame au chef branlant, à la mine souriante et aux boucles neigeuses, qui n’est autre que la mère de M. Arthur Gevril.

S’il y a en tout ceci quelqu’un de plus heureux, peut-être, que Mme la justicière, c’est M. le justicier. Sans compter qu’il est très fier de ses deux gendres, il trouve le commerce conjugal infiniment plus supportable qu’autrefois.

— Toparî, fait-il parfois en son particulier, en se frottant les mains, anondret i fâ pieu bai à l’hotau avouai noutre Olympe ! (tout de même, à présent il fait plus beau à la maison avec notre Olympe !). Les engrenages vont divinement bien : ni trop forts, ni trop faibles. En fin de compte, on peut dire que ça a été une vraie bénédiction que notre castille entre hommes et femmes, à propos des bancs du petit chantier.


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a été édité par la

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en mars 2019.

 

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Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Monique, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Huguenin, Oscar, Nos vieilles Gens, Neuchâtel, Delachaux et Niestlé et Paris, Fischbacher, 1901. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, La Sagne en hiver, a été prise par Chaurel, le 16.01.2019.

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