Oscar Huguenin

MADAME
L’ANCIENNE

1892

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Table des matières

 

LE SECRET D’HENRI 4

OÙ HENRI VEND UNE VACHE ET PERD UNE ILLUSION   13

MIS AU RÉGIME DES CAMOMILLES. 27

UN AUTODAFÉ. 36

OÙ L’ANCIEN JOUE LA COMÉDIE, L’ANCIENNE LA TRAGÉDIE, ET HENRI OPÈRE UN SAUVETAGE. 48

LA JUSTICE DU PÈRE MOSIMANN.. 59

OÙ JACQUES BRESSEL DIT SON FAIT À CHACUN.. 70

L’ANCIENNE OUVRE DEUX ÉCLUSES ET SON FILS ENTERRE SON DERNIER RÊVE TOUJOURS PLUS PROFOND.. 81

MADAME L’ANCIENNE SE DÉTEND,  CE QUI PROFITE À TOUTE LA MAISON.. 90

LA PAROLE EST À L’ANCIEN JACOT, ET IL S’EN SERT POUR RENDRE HOMMAGE À LA VÉRITÉ. 101

LE SIÈGE D’UNE FORTERESSE. 113

LES BOVIS DE L’ANCIENNE JACOT. 124

LE BOVÎ FAIT UN COUP DE MAÎTRE SANS S’EN DOUTER   134

SUITE DES HAUTS FAITS DU BOVÎ 145

OÙ M. L’ANCIEN MANQUE D’AUDACE. 157

MADAME L’ANCIENNE FAIT SA PETITE ENQUÊTE  168

LE ROMAN PREND DU CORPS, MAIS LE SCIEUR DEMEURE SCEPTIQUE  185

ÉCLAIRCISSEMENTS. 198

TOUT LE MONDE EST HEUREUX… SEULEMENT… ! 212

UN DERNIER ORAGE. 223

Ce livre numérique. 240

 

LE SECRET D’HENRI

Ah ! çà, Daniel, qu’est-ce que notre Henri peut bien avoir ? Pour sûr que quelque chose le tracasse ; depuis un « terme » de temps ce n’est plus le même garçon : toujours à ruminer on ne sait quoi, à « creuser des sabots » ! Ce qu’il mange et ce qu’il boit, ce n’est pas la peine d’en parler, et pour le « dormir », c’est encore une autre misère ! Tiens, voilà qu’on l’entend arpenter sa chambre au lieu d’aller au lit. Pourtant, c’est une justice à lui rendre, avec nous il est toujours « du » même humeur, de bonne commande, il ne se déroute pas… non, Dieu soit loué ! Mais pour sûr qu’il a quelque chose. Est-ce qu’il serait malade ? Il dit que non quand on lui en parle. Ou bien, n’y aurait-il rien une fille qui lui trotte par la tête ? Plus j’y pense, plus il me semble que ce doit être ça. Gage qu’il en veut à une des filles du capitaine Perret ! Je « m’étonne » à laquelle ! « Mafi ! » ça ne m’arrangerait rien du tout ; et toi, Daniel ? Finalement, dis « voir » une fois ce que tu penses de tout ça ; c’est ton garçon aussi bien que le mien ! Ma parole ! s’il ne dort pas déjà comme un tronc ! tâche « voir » au moins d’écouter quand on te parle, pour l’amour du ciel !

— J’écoute, Augustine ; depuis un quart d’heure que tu parles, je ne fais que ça.

— Alors pourquoi ne réponds-tu pas ? Est-ce que c’est des manières, dis ?

— Padié ! j’attendais que tu reprennes ton souffle, Augustine. Où voulais-tu que « j’enfile » un mot ? Quand tu parles, tu ne mets ni points ni virgules ! c’est pire que le nouveau régent quand il lit les commandements !

— Daniel ! si c’est comme ça…

— Excuse, Augustine ; chacun son tour : je t’ai laissée parler ; laisse-moi dire ce que j’ai à dire. Ce qu’il a, notre Henri ? ce n’est pas malaisé à comprendre. Quand une idée vous tient au cœur et qu’on vous empêche de la suivre…

— Comment dis-tu ça ? son idée d’être graveur ? je l’aurais empêché de la suivre ? Moi qui n’ai fait que lui représenter le pour et le contre, en lui disant : « Tu es libre, fais comme tu voudras ! »

— Hm ! voilà : tu as une manière à toi de laisser les gens libres !… Enfin, suffit, c’est fait. On a voulu qu’il tienne le bien avec nous, qu’il fasse des montres l’hiver et entre les « saisons », comme moi ; il a obéi, mais…

— Alors, tu trouves qu’il a mal fait, quand la Bible dit : « Enfants, obéissez à vos père et mère » ?

— La Bible dit ça, oui, Augustine ; mais il me semble que c’est aussi dans la Bible qu’il est écrit : « N’aigrissez point vos enfants, de peur qu’ils ne perdent courage », ou quelque chose d’approchant.

— Pour l’amour du ciel ! ne dirait-on pas que je l’ai violenté, notre Henri, « marturisé », obligé de faire mes quatre volontés ? Est-ce que je ne l’ai pas laissé libre, dis, Daniel ? Est-ce que je ne lui ai pas dit vingt fois pour une : Tu feras comme tu voudras ; nous avons le moyen de te faire apprendre graveur, quand même ça coûterait les oreilles ; seulement il faudrait t’en aller à la Chaux, d’abord, et Dieu sait où, après, dans des endroits de perdition. Et pendant ce temps, tes père et mère, qui ne sont déjà plus jeunes, devront amodier le « bien » à quelqu’un qui en tirera tout ce qu’il pourra, à un Allemand, peut-être, si on ne trouve personne d’autre. Tu es le maître de choisir, que je lui ai dit. Graveur, je n’ai rien contre ; mais il serait pourtant bien plus aisé d’apprendre avec ton père à faire une montre d’un bout à l’autre, depuis l’ébauche jusqu’au remontage, sans bouger de la maison ; et ce serait pourtant si beau de rester tous ensemble à soigner les terres en été et à travailler devant son établi en hiver ! Est-ce que je pouvais le laisser plus libre que ça, la main sur la conscience, dis, Daniel ?

 

Daniel, c’est-à-dire l’ancien Jacot, de la Corbatière, se borna à répondre à cette question de sa moitié par un haussement d’épaules qui signifiait clairement : À quoi bon discuter ? tu veux toujours avoir le dernier mot ! Après quoi il se retourna du côté de la paroi, soupira et chercha à s’endormir.

Il est bon de savoir que la conversation en question avait lieu derrière les rideaux de l’alcôve conjugale, après l’heure du couvre-feu, moment et lieu que Mme l’ancienne Jacot affectionnait particulièrement pour le règlement à l’amiable de mainte affaire domestique.

Les deux époux vivaient en bonne harmonie depuis un quart de siècle environ, ce qu’on ne pourrait pas dire de la majorité des ménages après le même laps de temps. Si je n’ai pas dit : « En parfaite harmonie », c’est que la perfection n’est pas de ce monde, et que l’harmonie conjugale, comme toutes les choses imparfaites de ce bas monde, ne peut jamais être qu’une harmonie relative.

L’attachement, autant que la convenance, avait présidé au mariage de Daniel et d’Augustine Jacot. Tous deux étaient doués d’un grand bon sens, malheureusement obscurci chez la femme par son penchant à la domination, et chez le mari par son amour de la paix à tout prix, qui l’engageait à céder en toutes circonstances à sa moitié, afin d’éviter des luttes pénibles.

Et pourtant Daniel le sentait bien : il eût fallu montrer plus de caractère en certains cas. C’était cette réflexion qui l’avait fait s’adresser à Mme l’ancienne avec moins de déférence que de coutume, puis soupirer et se tourner contre la paroi, après l’explication qui venait d’avoir lieu entre lui et sa femme au sujet de leur fils unique.

Cet Henri, qui, au lieu d’étudier l’art de la gravure, suivant ses goûts et ses aptitudes, avait, pour contenter sa mère, embrassé la double profession paternelle, était d’une nature douce et contemplative. Pour gain de paix, comme le disait son père, il avait refoulé ses aspirations artistiques, mis honnêtement et courageusement un frein aux rêves de son imagination, et s’était attelé avec soumission à la besogne qu’on lui imposait, faisant son possible pour y prendre goût et s’en acquitter en conscience.

Et il n’y parvenait pas trop mal. En fait, Henri Jacot, quoique mince et élancé, et bien que sa figure régulière à l’expression douce et pensive, ainsi que toute sa personne aux allures un peu timides, lui donnassent quelque chose d’efféminé et de candide, était aussi bon laboureur qu’un autre. Quand il n’avait pas de distractions, il ne se laissait distancer à la faux par personne, tenait d’une main ferme les cornes de la charrue, et maniait avec aisance la hache et le lourd maillet de foyard quand il s’agissait d’abattre un sapin dans le communal et de le débiter en bûches pour les besoins du ménage ou en bardeaux pour la toiture.

Devant son établi d’horloger, le jeune homme était un ouvrier plus inégal, – « quinteyu », disait l’ancien Jacot, qui constatait le fait sans en faire un grief à son fils, – limant, tournant, polissant parfois avec une hâte fiévreuse et comme pour s’étourdir, puis tout à coup posant son outil pour s’abîmer dans ses réflexions.

Son père le considérait du coin de l’œil sans mot dire ; cependant quand la distraction dépassait les limites raisonnables, il le rappelait à la besogne d’un mot plein d’indulgence.

— « I crô, Henri, que t’a pru djaubiâ ! » (Je crois, Henri, que tu as assez réfléchi.)

Henri reprenait son labeur d’un air confus et sans une ombre de mauvaise humeur. Aussi l’ancien se reprochait-il amèrement à part lui de n’avoir pas su tenir tête à sa femme.

— Pauvre garçon ! pensait-il, le cœur n’y est pas ; ça ne fera jamais qu’un piètre horloger, et il aurait pu « donner » un fameux graveur, quand on voit ce qu’il sait faire d’un « crayon » ou d’un canif pour figurer bêtes ou gens, ou n’importe quoi ! Mais voilà ! on a cru faire pour le mieux. L’Augustine en a tant dit ! et puis, pour avoir la paix, qu’est-ce qu’on ne ferait pas ?

Eh bien, l’ancien Jacot faisait fausse route en attribuant les préoccupations et les rêveries de son fils à sa vocation contrariée. C’était l’ancienne qui avait raison, et pour parler comme elle, une fille trottait vraiment par la tête de leur Henri. Seulement l’ancienne était loin de douter de qui il s’agissait. Non, ce n’était aucune des trois filles du capitaine Perret, leur voisin, comme elle eût pu le supposer, ni la belle Constance Grospierre, du Communet, pas plus que la demi-douzaine de demoiselles à marier, échelonnées tout le long de Miéville. Non, Henri Jacot était resté insensible à leurs charmes et à leurs vertus, appuyés d’un « bien » raisonnable, aussi bien qu’à ceux, encore plus enviables, biens, charmes et vertus, de la fille unique de M. le greffier Matile, sa cousine « remuée de germaine ».

Il était donc bien difficile, votre bel Henri Jacot, me direz-vous, qu’il avait fait fi de tous ces trésors, et ce n’était rien moins qu’une princesse, apparemment, et une perfection de princesse encore, qui avait pu toucher son cœur ! Vous l’avez presque dit ; seulement, comme il n’y a jamais eu de princesse à demeure à la Sagne, et qu’Henri n’en avait jamais vu qu’en portrait, comme l’ex-souveraine du pays, Mme la duchesse de Nemours, dont l’image était fidèlement conservée chez l’ancien, le jeune homme n’avait pu s’enflammer pour aucune dame de si haut rang. Mais pour lui, la dame de ses pensées n’était pas placée moins haut qu’une princesse : trop haut, hélas ! pour son bonheur, car c’était Mlle Héloïse, la propre fille de M. le ministre ! Et le soupirant était si timide, si pénétré du sentiment de son infériorité, qu’il ne se serait jamais, au grand jamais, déclaré autrement que par les regards passionnés mais furtifs, qu’il glissait le dimanche du côté du banc de la cure, où Mlle Héloïse, entre sa mère et sa tante, écoutait avec recueillement le sermon prononcé par son père. À deux reprises, pourtant, Henri Jacot avait fait preuve d’une audace extraordinaire, en parcourant du regard la façade de la cure dans l’espoir d’y découvrir le fin profil de Mlle Héloïse, penchée sur son coussin à dentelle. Mais la fortune, hélas ! ne sourit pas toujours aux audacieux : la première fois, les tendres regards du jeune homme s’étaient croisés avec ceux de Mme la ministre qui lui avaient paru remplis d’une sévérité soupçonneuse, en dépit du beau salut dont elle l’avait gratifié en réponse à son respectueux coup de chapeau. La seconde fois, c’était presque pis : la vieille Marianne Touchon, en condition à la cure, faisait en ce moment la toilette des fenêtres ; elle surprit le regard furtif d’Henri et cria d’un ton narquois au jeune homme :

— « Qu’est-ça que t’ai à me piantâ de taulé zeuil ? te me knio pru, padié ! » (Qu’est-ce que tu as à me planter de tels yeux ? tu me connais assez, pardi !…)

Avouez que c’était décourageant. Mlle Héloïse avait peut-être été la compagne d’école ou de catéchisme d’Henri Jacot, ce qui pourrait faire supposer qu’entre les jeunes gens il y avait une certaine entente datant de loin ? Malheureusement pour Henri, ce n’était pas le cas, M. Le Goux n’étant pasteur de la Sagne que depuis six mois. Mais dès l’instant où la chevelure blonde et le frais visage de Mlle Héloïse avaient fait leur apparition dans le banc de la cure, entre la figure un peu altière de Mme la ministre et la personne vieillotte et cassée de Mlle Petitpierre, sa tante, il n’y avait plus eu de paix pour Henri Jacot. Son cœur était irrémédiablement pris ; du moins il se le déclara solennellement à lui-même. Au reste, cette soudaine passion vous aurait paru toute naturelle, si vous aviez eu le privilège de contempler le rose et charmant visage qu’encadraient les cheveux blonds de Mlle Héloïse, les doux yeux qui l’éclairaient, et la petite fossette qui se creusait dans sa joue gauche, quand elle souriait, ce qui lui arrivait souvent – non pas dans le banc de la cure ! le ciel me préserve d’accuser la propre fille de M. le ministre de manquer de sérieux à ce point, dans un lieu comme le temple ! – mais au sortir du culte, par exemple, en répondant au salut de Mme l’ancienne ou de Mme la justicière une telle. Aussi le pauvre Henri Jacot était-il féru comme jamais communier de la Sagne ne l’avait été de la fille du ministre de sa paroisse ; mais en même temps il ne se faisait pas la moindre illusion sur la folie de ses visées. Lever les yeux si haut, jeter son dévolu sur une personne tellement au-dessus de la sienne chétive ! oui, l’infortuné le sentait bien, c’était pire que de la présomption, c’était de la folie pure. Aussi faisait-il de son mieux pour se cacher de sa faiblesse comme il l’eût fait d’un crime.

À la seule pensée que M. le ministre, ou Madame, ou Mlle la tante viendrait à se douter que cet infime paroissien, un paysan-horloger, qui, sans doute, aurait du bien au soleil, étant fils unique, mais d’usage du monde, de belles manières point, d’instruction pas beaucoup plus, avait l’impertinence « d’en vouloir » à Mlle Héloïse… le pauvre garçon frissonnait de la tête aux pieds : Quel scandale épouvantable que cette découverte ! il n’aurait plus qu’à s’engager pour Berlin !

Bien entendu qu’avec cette inconséquence habituelle aux amoureux transis, le nôtre redoutait et désirait à la fois que l’objet même de sa flamme remarquât les muets hommages de son adorateur.

Mlle Héloïse s’en doutait-elle ? Il eût été difficile qu’il en fût autrement ; sans vouloir prétendre que les regards épris d’Henri Jacot possédassent un pouvoir magnétique, comment la jeune fille n’aurait-elle pas fini par croiser une fois ou l’autre son rayon visuel avec celui qui était régulièrement braqué sur elle chaque dimanche ? Oui, cela était arrivé, et naturellement, en jeune demoiselle modeste et bien éduquée, Mlle Héloïse avait bien vite baissé les yeux, pas plus vite pourtant que le timide Henri Jacot.

L’instant d’après, – c’était inévitable – les deux regards se croisaient de nouveau, pour se baisser ou se détourner non moins promptement que la première fois. Et cela s’était répété aussi longtemps que le sermon avait duré, ce qui n’est pas peu dire, car les sermons de M. le ministre n’étaient généralement pas courts. Le dimanche suivant, nouvel échange de regards furtifs.

— Oh ! alors, dites-vous, voilà qui est clair : Mlle Héloïse…

— Halte-là ! c’est aller trop vite en besogne. Ne vous hâtez pas de tirer des conclusions et ne jugez pas Mlle Héloïse à la légère. Mettez-vous plutôt à sa place : vous surprenez un regard dirigé sur votre personne ; le coupable s’est dérobé par la fuite en se voyant pris sur le fait. Mais voilà que vous le sentez revenir furtivement à la charge. Vite vous levez les yeux pour le surprendre à nouveau en flagrant délit. Et cela finit par devenir une obsession. Vous avez beau chercher à vous faire une raison, vous promettre de ne plus lever les yeux ou de regarder d’un autre côté. Résolution vaine ; vous y retournez malgré vous ; c’est une espèce d’hypnotisme plus fort que votre volonté. Et notez que le regard en question peut ne pas vous être sympathique le moins du monde, et que pour le mettre en complète déroute, vous chargez le vôtre de tout le courroux qu’il est susceptible d’exprimer.

En était-il ainsi pour Mlle Héloïse ? La rougeur inusitée qui enflammait ses joues, avait-elle pour cause le déplaisir d’être l’objet d’une observation aussi indiscrète, l’embarras d’y être exposée en public, ou bien était-elle flattée d’attirer l’attention de ce beau garçon brun, à la fois si hardi et si timide ?

Peut-être était-ce un peu tout cela, et Mlle Héloïse eût sans doute été assez embarrassée de débrouiller, sur ce point délicat, l’écheveau de ses sentiments.

Quoiqu’il en soit, beaucoup de dimanches pareils s’étaient suivis, ramenant invariablement Mlle Héloïse dans le banc de la cure et Henri Jacot à son observatoire, à côté d’un des piliers du temple. J’imagine que le jeune homme eût été bien empêché de faire, le dimanche soir, comme du temps de ses « six semaines » un extrait des sermons de M. le ministre. En ce temps-là il n’avait jamais eu, Dieu merci ! de distractions de ce genre, car M. le ministre étant célibataire, le banc de la cure n’était occupé que par Mlle sa sœur, qui était d’un âge à la mettre à l’abri des œillades des jeunes gens. Mais aujourd’hui il n’était plus catéchumène, et le banc de la cure était infiniment plus agréable à contempler qu’au temps jadis.

Qu’il fût à blâmer d’employer à des préoccupations profanes un temps et un lieu réservés à un tout autre usage, je vous le concède. Sa seule excuse, c’est qu’il n’avait pas le choix du moment ni de l’endroit pour faire ses observations, n’ayant l’heureuse chance de se trouver en présence de Mlle Héloïse que le dimanche et dans l’enceinte du temple.

Et dame ! quand un astre radieux ne se montre à l’horizon qu’en de trop rares instants, il faut bien que l’astronome qui tient à l’étudier mette à profit ces rares apparitions. Au reste, que celui dont la conscience est sans reproche à cet égard lui jette la première pierre.

OÙ HENRI VEND UNE VACHE ET PERD UNE ILLUSION

Ah ! si Henri Jacot avait eu l’heureux sort des frères Matthey, voisins de la cure du côté de bise, ou celui non moins fortuné du gros Louis Perrenoud, du côté de vent, heureux garçons qui pouvaient apercevoir à leur aise, tous les jours de la semaine, Mlle Héloïse passant devant chez eux, ou soignant de ses blanches mains les fleurs de son jardin ! Ah ! dans ce cas il eût été moins excusable d’employer encore le temps du sermon à la contempler.

Mais songez que la Corbatière de bise, où demeurait le pauvre garçon, est à une bonne demi-heure du chemin de la cure ! Aussi comme il aurait volontiers, s’il en eût été le maître, échangé la maison paternelle, cossue et bien entretenue, abritée par son rideau de frênes, oui, il l’aurait troquée de grand cœur, y compris le « charti », la petite forge et les terres y attenantes, contre la masure délabrée des vieilles demoiselles Descœudres, parce que la dite masure était la maison la plus proche de la cure, et une maison pourvue de ce côté, précisément d’une fenêtre de cuisine, admirablement placée pour inspecter le jardin de M. le ministre !

Quand Henri Jacot cherchait à s’imaginer qu’il avait ses entrées libres chez les demoiselles Descœudres, et que de la dite fenêtre il pouvait se repaître sans obstacle ni danger de la vue de sa divinité, oh ! alors, il frissonnait d’aise et croyait voir le ciel ouvert !

Malheureusement pour lui, c’était en effet imagination pure : il n’y avait pas le moindre prétexte admissible pour qu’Henri Jacot entrât dans le sanctuaire des demoiselles Descœudres, respectables personnes dont l’âge apparent flottait entre soixante et quatre-vingts ans, dont il ne savait rien d’autre, sinon qu’elles vivaient à l’écart, se contentant de la compagnie de leurs deux chats blancs comme neige et faisaient de la dentelle fine pour M. Richard, des Bressels. Et si Henri Jacot savait cela, c’est que M. Richard, le marchand de dentelles, ou comme on l’appelait communément, le justicier Bressel, était le propre cousin germain de l’ancien Jacot, et qu’il faisait en cette qualité de rares et courtes apparitions à la Corbatière.

Au reste, ce n’était pas Henri qui trouvait ces visites trop espacées et trop brèves : le cousin Bressel, avec son esprit caustique et mordant, lui était fort peu sympathique, et le candide jeune homme ne pouvait s’expliquer pourquoi sa mère, si peu endurante avec chacun et surtout avec son mari, témoignait tant d’égards à ce vieillard, dont la langue maligne n’épargnait personne, pas même sa chère cousine.

C’est pourtant ce personnage, vers lequel Henri ne se sentait guère attiré, qui allait lui fournir un prétexte tout naturel pour entrer en relations avec les demoiselles Descœudres.

L’ancien Jacot ayant pris un « coup de froid » au cours des fenaisons, se trouva trop courbaturé quand vint la foire de Morteau pour aller s’y défaire de la Châtagne, une vache dont le rendement de lait avait trompé les légitimes espérances de Mme l’ancienne.

En conséquence, Henri dut aller affronter seul les périls du champ de foire et se mesurer pour la première fois avec les madrés paysans franc-comtois. À vingt-deux ans, ce n’était pas trop tôt pour un « montagnon » fils de laboureur, mais l’éducation autoritaire qu’il avait reçue de sa mère n’était pas faite pour lui donner de l’aplomb, et lui apprendre à connaître le monde.

Aussi ne fût-ce pas sans une certaine appréhension, que le jeune homme, abondamment pourvu de recommandations maternelles, et prémuni par son père contre les roueries des « cossons » (marchands de bétail), se mit en route avec sa vache, avant le lever du jour, au travers du « Communal ».

— Ton chemin le plus droit, lui dit l’ancien, c’est de tomber sur les Bressels, et par les Cernayes, sur le Verger du Locle.

— Et n’oublie pas, ajouta l’ancienne, de donner le bonjour au cousin Bressel de notre part, puisque tu passes devant sa maison. Il faut toujours être honnête avec les gens d’âge.

— Peut-être qu’il sera encore au lit ! répondit Henri avec un secret espoir, en se laissant entraîner par sa vache.

— Essaye toujours ! lui cria sa mère. Et s’il dormait encore, dis au « granger » que tu as voulu passer. Le cousin t’en saura du gré.

Henri était d’un naturel doux et soumis, mais il ne put retenir un mouvement d’impatience, dont la Châtagne éprouva le contre-coup dans son mufle, brusquement serré par la corde tendue.

Quand le jeune homme arriva aux Bressels, un de ces petits hameaux disséminés sur le plateau qui s’étend entre la Sagne et les Éplatures, le jour était levé et le cousin Bressel aussi, au grand déplaisir d’Henri, qui le vit de loin prendre le frais sur le pas de sa porte.

Comme M. le justicier était un gros petit homme tout rond, on voyait son ventre proéminent déborder sur l’alignement de la façade.

— Hé ! hé ! garçon, cria-t-il au jeune homme, en guise de salutation, tu es bien matineux ! Où t’en vas-tu avec ta vache, si je ne suis pas trop curieux ?

— À la foire de Morteau, cousin.

— Tout seul, sapristi ! voilà du nouveau. Et ton père ?

— Il a encore un peu la « renée » (lombago) depuis les foins.

— Ah ! voilà, voilà ! ce n’est pas une maladie mortelle, Dieu soit loué ! Et ta mère, elle va bien ? toujours la même, hein ? Parlez-moi d’une maîtresse de maison comme ça !

Le justicier faisait de fort vilaines grimaces en parlant, clignait de l’œil, gonflait ses joues déjà suffisamment rebondies dans leur état naturel, et tournait ses pouces sur son ventre.

— Il faut que j’aille, dit Henri, d’un air pressé, après avoir répondu que sa mère l’avait chargé de ses salutations pour le cousin.

— Oui, oui, garçon, je vois que ta vache ne se tient pas de partir ! répliqua le justicier en fermant un œil d’un air malin. S’il n’en tenait qu’à toi… À propos de foires, je pars pour celle de Leipzig dans huit jours. Là, ça vaut la peine d’aller pour gagner quelque chose ! Si tu as des commissions de ces côtés, Henri, tu n’as qu’à dire, c’est bien à ton service.

— Bien obligé, cousin, répondit le jeune homme en rougissant.

 

Les clignements d’yeux et le sourire finaud du justicier le mettaient mal à l’aise. « On ne sait jamais avec le cousin Bressel, pensait-il, s’il se moque de vous ou bien quoi ! »

Il appliqua un petit coup de bâton sur le mufle de sa vache, afin de se donner une contenance et ajouta :

— Bien obligé ! quelle commission est-ce que je pourrais avoir à vous donner, surtout de ces côtés ?

Le facétieux justicier poussa du bout de l’index une botte dans la poitrine d’Henri.

— Ah ! çà, tu n’as pas une « bonne amie », grand « galâpin », pour lui offrir des pendants d’oreilles, un beau fichu en soie, dis ?

Le jeune homme rougit plus fort en secouant la tête.

— Non ? un garçon bâti comme toi ! allons, allons ! ce n’est pas naturel. De notre temps on était plus entreprenant et plus pressé que ça. Dépêche-toi d’en trouver une avant que je parte, sapristi ! et je ferai tes commissions. Hé ! tiens, à propos de commissions, si tu m’en faisais une, à Miéville, en revenant de Morteau, hein ?

— À votre service, cousin.

— Tu iras chez les sœurs Descœudres, vers la cure, tu sais, les deux vieilles filles…

— Oui, oui, cousin, interrompit Henri avec empressement : leur maison touche au jardin de la cure. Allons, Châtagne, tâche « voir » de te tenir tranquille !

— Tu iras donc chez les sœurs Descœudres, poursuivit le justicier en prenant Henri par un bouton de son habit et lui tapotant la poitrine de son index potelé, comme pour mieux faire pénétrer ses instructions. Tu leur donneras bien le bonjour de ma part – il est toujours séant d’être honnête et ça ne coûte pas plus cher ! – et tu leur diras que si les deux pièces de dentelles ne sont pas prêtes d’ici à trois jours, je n’en veux plus ni pour or ni pour argent. Elles feront comme elles voudront ! Tu entends : pour dans trois jours, ni plus ni moins. Aujourd’hui je vais tarabuster mes « denteleuses » de la Chaux-du-Milieu, sans quoi… Enfin c’est entendu. Si tu faisais un nœud à ton mouchoir de poche, crainte d’oublier ?

— Oh ! que non, cousin, il n’y a pas de risque ! Mais il me faut partir… allons, Châtagne, tâche « voir »… À vous revoir, cousin ! je ne peux plus tenir cette bête…

— « À Dieu si vo ! » (littéralement : À Dieu soyez-vous !) garçon, n’oublie pas mes dentelles ! Bon, bon ! s’ils vont de ce train jusqu’à Morteau !!!!

Et le justicier, sortant d’une des poches de sa veste une belle tabatière d’argent, y puisa une copieuse pincée de tabac et se l’administra en considérant le jeune homme qui, entraîné par sa vache, enfilait à grandes enjambées le chemin étroit des Cernayes.

— Un bon garçon, cet Henri Jacot, murmurait le justicier en réintégrant la tabatière dans sa poche. Il tient plus de Daniel que de l’Augustine ; le bon Dieu soit loué ! Elle a eu beau l’élever sous ses « godillons », elle n’a pu le former à son image. Qu’il soit « une idée » renfermé, et passablement innocent pour son âge, ça ne pouvait pas manquer d’arriver ; mais avec le temps il se dégourdira. Ça lui est bon qu’on le tarabuste, qu’on le fasse un petit peu « endêver » ; il a besoin d’émoustiller. Pour le quart d’heure, je lui fais plus peur qu’autrement ; il me tient pour une mauvaise langue ! mais patience, patience ! il ne connaît pas encore Jacques Bressel !

Depuis qu’Henri était chargé de la commission du justicier, il se sentait singulièrement plus léger. C’est un phénomène curieux mais souvent constaté que certains fardeaux nous donnent des ailes.

Que le cœur du jeune homme battît plus vite qu’à l’ordinaire, on pourrait trouver qu’il n’y avait là rien d’étonnant, étant donnée l’allure folle de sa vache qui galopa bien cinq bonnes minutes en remorquant son maître. Cependant Henri Jacot avait poursuivi maintes fois le troupeau tout entier en rupture de ban, sans en éprouver la moindre palpitation.

Aussi faut-il admettre que la commission du justicier Bressel y était pour quelque chose.

Le message en lui-même n’avait rien de particulièrement agréable, sauf le « bonjour » à donner à ces demoiselles de la part de M. le justicier Richard-Bressel, puisqu’il s’agissait de sommer les dites demoiselles d’avoir à livrer leurs dentelles sans retard, sous peine de se les voir laisser pour compte.

Mais qu’était-ce qu’un si léger désagrément pour le messager, au regard de la probabilité, que dis-je ? de la certitude de voir de près, en entrant ou en sortant de la petite maison de ces demoiselles, l’adorable jeune personne dont l’image le hantait de jour et de nuit ?

Il est à craindre que cette perspective n’ait induit le jeune homme à se débarrasser au plus vite de la Châtagne, et à se montrer plus coulant sur la question du prix que ses parents ne l’eussent désiré. Le fait est qu’à cinq heures du soir déjà, il traversait de nouveau le « Communal » aussi allègrement que s’il n’eût pas eu huit heures de marche dans les jambes.

Cependant, à mesure qu’il descendait la pente des Crêtets, son pas se ralentissait insensiblement. Peut-être était-ce pour admirer tel ou tel champ d’avoine bien venu ; mais il faut avouer que s’il l’admirait, c’était d’une façon bien distraite, car tout en passant sa main sur les tiges flexibles, il regardait obstinément du côté du large toit de bardeaux de la cure, brillant au soleil à côté du modeste petit toit des demoiselles Descœudres.

Cependant, au lieu de se diriger en droite ligne sur les deux maisons en question, Henri Jacot exécuta une grande courbe au milieu des prés, pour déboucher sur la route, à trente pas en bise de la cure. Or comme la maison des demoiselles Descœudres, où Henri Jacot avait affaire, était en vent, cette manœuvre peut paraître, au premier abord, tout à fait contraire au bon sens. Pourtant ce circuit était plus savant qu’il n’en avait l’air : remarquez qu’il permettait au messager de M. Bressel de passer deux fois devant la cure, à l’aller et au retour.

Les amoureux, même transis, sont de profonds stratégistes, chacun sait cela. Seulement, comme à tous les stratégistes, il leur arrive parfois de s’être mis en frais inutilement. Henri Jacot, par exemple, ne vit rien d’autre, dans le clos de la cure, que les jeunes sorbiers dont les grappes commençaient à rougir. Nulle âme vivante n’apparaissait à aucune des fenêtres du rez-de-chaussée, non plus qu’à celles de l’étage, et je vous certifie qu’Henri Jacot, qui était doué d’une paire d’yeux de lynx, ne négligea d’inspecter aucune des nombreuses vitres des larges croisées de la façade !

Restait le jardin, dernier espoir du pauvre garçon. Personne, hélas ! rien n’apparaissait par-dessus les « damettes » de la clôture, si ce n’est les grandes roses trémières de Mlle Héloïse. L’affaire était manquée ! Si notre héros eût été d’un naturel violent, il eût terriblement froncé les sourcils et laissé échapper quelque imprécation véhémente. Mais Henri Jacot était d’un naturel doux et pacifique, et il n’entrait pas dans ses habitudes d’invectiver le ciel, les hommes ou les éléments quand il éprouvait quelque contrariété. Il se contenta de soupirer ; sa figure s’allongea d’un pouce et il s’en fut heurter à la porte des demoiselles Descœudres. On n’entrait pas là comme chez le premier venu, en soulevant le loquet : la porte était munie d’un vieux heurtoir en fer, soigneusement fourbi. Comme le jeune homme se servait du heurtoir en question pour la première fois de sa vie, il ne sut sans doute pas en calculer les effets, car une voix effarée et chevrotante répondit aussitôt dans le corridor aux coups retentissants du marteau : « Miséricorde ! pour sûr qu’il y a du mal ! le bon Dieu nous soit en aide ! » La porte s’ouvrit et la figure épouvantée de Mlle Mélina Descœudres, en cheveux blancs et de grosses besicles rondes sur son nez à la Bourbon, apparut toute tremblante :

— Seigneur ! où est-ce qu’il brûle ? cria-t-elle en joignant les mains et regardant le jeune homme par-dessus ses lunettes.

— Mais, nulle part ! s’empressa de répondre Henri Jacot, tout confus de l’émoi dont il était la cause. Si j’avais su que votre marteau avait tant de « coup », j’aurais tapé plus doucement. Je venais vous dire…

— Ah ! c’est pour une commission ? Entrez, entrez ! fit amicalement la vieille demoiselle, qui, avec ses esprits, reprenait l’affabilité qui paraissait lui être habituelle.

— Merci, ça ne vaut pas la peine ; je venais seulement vous dire que notre cousin, le justicier Richard, des Bressels…

— Ah ! M. le justicier Bressel est de vos parents ? Est-ce que vous seriez, vous… ? attendez « voir », que je tâche de vous remettre. Attendez, je vais vous dire…

 

La vieille demoiselle, sa main ridée posée sur le bras du jeune homme, le dévisageait tantôt à travers ses besicles, tantôt par-dessus.

— Eh bien, non, vous seriez trop jeune, ça ne se peut pas. À notre âge on se trompe toujours d’une génération. C’est égal, je gage que vous êtes un Jacot ?

— Justement ; le garçon à l’ancien Jacot, de la Corbatière.

— Taisez-vous « voir » ! il a déjà un garçon comme vous ? Comme les années vont, pourtant ! Alors M. le justicier Bressel…

— M’a dit de vous donner bien le bonjour, se hâta de placer Henri Jacot pour en finir avec son message ; et…

— Il est bien honnête, M. le justicier Bressel, ça, on ne peut pas le lui ôter. C’est dommage que par rapport aux dentelles…

— Justement, il m’a dit de vous demander…

— Si nous étions prêtes aux siennes, la Mélite et moi, c’est bien ça ?

— Oui, mademoiselle, il les lui faut…

— Dans les trois jours, naturellement, c’est son mot ! interrompit de nouveau la pétulante vieille demoiselle en clignant de l’œil d’un air malin. Et je gage, continua-t-elle en appuyant ses mains sur ses hanches, je gage qu’il a dit que sans ça… finissez seulement, mon garçon, quand même je sais le reste.

Henri Jacot ne put s’empêcher de rire en complétant la phrase :

— Sans ça, il vous les laisserait…

— Sur les bras, c’est clair. Mélite, tu entends ? cria-t-elle dans le corridor en se retournant. M. le justicier Bressel est toujours le même ! Comme si on avait l’habitude de le faire attendre.

 

L’interpellation de Mlle Descœudres évoqua des profondeurs de la cuisine, où aboutissait le corridor, une seconde vieille demoiselle aussi rondelette, aussi proprette que la première. Mlle Mélite était le portrait vivant de Mlle Mélina, avec une nuance plus marquée de débonnaireté dans les traits et moins de juvénile pétulance dans les gestes et dans la voix. Du reste, mêmes boucles blanches sortant de dessous son bonnet tuyauté, mêmes besicles rondes chevauchant le même nez bourbonien. Peut-être les joues de Mlle Mélite étaient-elles légèrement plus flasques que celles de Mlle Mélina, et celles-ci légèrement plus couperosées que celles de Mlle Mélite.

La nouvelle venue portait dans ses bras un gros chat blanc, qui ronronnait avec volupté sous les caresses de la main dodue se promenant le long de son dos.

— Oui, oui, fit-elle avec un bon sourire et d’une voix légèrement tremblante ; on le connaît de reste, M. Bressel ; il a beau faire…

— Pour ça oui, il a beau faire sa grosse voix, interrompit la pétulante sœur Mélina en secouant ses boucles blanches avec énergie ; on n’est plus des enfants pour avoir peur du « mâno ! » (croquemitaine) « nédon » (n’est-ce pas), Mélite ?

Henri Jacot, son bâton à dragonne de cuir dans une main, et son tricorne dans l’autre, car on lui avait inculqué le respect de la vieillesse, attendait avec déférence que ces demoiselles, ayant fini d’exprimer leur opinion sur le cousin Bressel, lui permissent d’effectuer décemment sa retraite. Bien entendu qu’il glissait de temps à autre un regard furtif du côté de la cure, mais sans rien découvrir.

Mlle Mélite ayant répondu à sa sœur que « bien sûr on n’était plus des enfants », et la cure et ses alentours persistant à demeurer silencieux et déserts, le jeune homme prit congé et s’en fut, en frôlant la clôture du jardin de Mlle Héloïse, cette clôture où elle devait s’appuyer si souvent !

Du seuil de leur porte, les demoiselles Descœudres le regardaient s’éloigner.

— Il a bien bonne façon… commença Mlle Mélite.

— Et il est mieux éduqué que bien des jeunes du jour d’aujourd’hui, finit Mlle Mélina.

Le jeune homme bien éduqué recevait en ce moment une violente commotion dans son for intérieur. Il y avait de quoi : ne venait-il pas de voir dans une embrasure de fenêtre sa divinité, Mlle Héloïse, avec un homme, horreur ! qui n’était pas son père, car il avait le teint rosé, les joues pleines et une perruque coquette ?

Il sembla à Henri Jacot avoir reçu un maître coup de bâton sur la tête. Pendant quelques secondes des milliers de petites chandelles dansèrent devant ses yeux, et celui qui l’eût rencontré à ce moment-là l’eût certainement accusé de s’être attablé dans tous les cabarets de Morteau.

— C’est fini ! se dit le pauvre garçon avec le calme du désespoir, quand il eut raffermi ses jambes et ses esprits. C’est bien fini ! Mon Dieu ! peut-on être assez…

Il n’en voulait aucunement à Mlle Héloïse. C’est lui-même qu’il gourmandait de sa sottise et de sa présomption, et il le faisait avec une âpre ironie.

— Peut-on être assez fou, assez bouché ! Ah ! tu as cru que parce qu’à force de la regarder, elle n’avait pu s’empêcher de te regarder aussi, tu as cru qu’elle te trouvait de son goût ! Ah ! bien oui ! c’était hardi qu’elle te trouvait, bien trop hardi, malhonnête, et elle voulait te faire baisser les yeux. Pauvre « iot » ! tout ça te vient bien ! Est-ce que les filles de ministre sont faites pour des garçons comme toi ?

Et malgré qu’il en eût, la jalousie lui montait au cœur en songeant à cet homme jeune, beau et élégant qui souriait à Mlle Héloïse, laquelle, il était forcé d’en convenir, répondait à son sourire.

— Un monsieur du Bas, c’est sûr, qui connaît les belles manières, qui est de son rang, lui ! oh ! on voit bien qu’ils s’entendent. Toi, tu n’as plus qu’à partir pour Berlin ! oui, je veux m’engager !

Et tout en marchant tantôt avec rage, tantôt en vacillant et s’arrêtant comme un homme ivre, le jeune homme se mit à répéter avec une monotonie fatigante : « Berlin ! oui, je veux m’engager ! » Il le disait pour la centième fois, quand à la nuit tombante il arriva à la Corbatière.

En voyant son fils entrer dans la cuisine, pâle, défait, les yeux hagards, et se tenant aux murs, l’ancienne Jacot le toisa avec indignation.

— Fi les cornes ! Henri, c’est la première fois que ça t’arrive ! quelle vergogne ! dépêche-toi de t’aller réduire !

La brave ancienne tenait le pauvre garçon pour aussi complètement ivre qu’il est possible de l’être à un homme revenant de la foire.

— Oui, mère, j’y vais, répliqua-t-il à voix basse, en se passant la main sur le front ; mais je te jure que je n’ai pas bu.

L’honnête courroux de la mère tomba subitement pour faire place à l’inquiétude. Les mains sur les épaules de son fils, elle le regarda dans les yeux.

— Miséricorde ! tu es malade ! J’aurais dû le voir tout de suite au lieu de te traiter comme un rien qui vaille. T’est-il arrivé quelque chose, dis ? une batterie, quoi ? tu n’as pourtant pas l’habitude de te mêler à des histoires pareilles !

— Non, non, la fatigue, je pense, le chaud, répondit Henri qui s’était laissé tomber sur un escabeau. J’ai besoin de dormir, ajouta-t-il en se prenant la tête à deux mains avec un sourd gémissement.

— Eh bien ! va te déshabiller, Henri, va « bravement », pendant que je te fais un pot de camomilles ; tu as l’estomac dérangé ; il n’y a qu’à voir ta mine ! À propos, et la Châtagne ? elle est vendue ?

La sollicitude maternelle de l’ancienne ne lui ôtait rien de son sens pratique. Sans répondre autrement que par un signe de tête affirmatif, le jeune homme déboucla de sa taille la ceinture de cuir qui renfermait le prix de la vache et la déposa sur la table, puis il monta péniblement à sa chambre, et se jeta tout habillé sur son lit.

MIS AU RÉGIME DES CAMOMILLES

La courbature de l’ancien Jacot avait si bien cédé dans la journée aux frictions énergiques de Mme l’ancienne, qu’au retour d’Henri, son père, occupé à traire et à « gouverner » ses vaches, n’avait pas entendu le jeune homme rentrer. Quand l’ancien arriva dans la cuisine apportant son « seillot » plein de lait, il trouva sa femme complètement bouleversée et se parlant à elle-même, tout en versant de l’eau bouillante sur des camomilles.

Comme il ouvrait de grands yeux et levait les sourcils en manière d’interrogation, sa femme l’interpella aigrement :

— On dirait que vous tombez toujours de la lune, vous autres hommes ! Ça me fait pourtant bouillir le sang quand je vois des êtres qui ne se donnent pas plus des affaires !

— Allons, Augustine, allons ! ne te monte pas comme une soupe au lait, voulut dire l’ancien d’un ton conciliant. Si tu me disais ce qui ne va pas…

— Ce qui ne va pas ! c’est notre Henri qui ne va rien qui vaille ! Oui, qu’il est revenu ! continua l’ancienne du même ton courroucé, en réponse à une muette interrogation de la physionomie de son mari ; et dans un bel état, le Seigneur nous soit en aide !

Pour le coup, l’ancien Jacot, au lieu de lever les sourcils, les fronça brusquement.

— Tu ne veux pas dire, Augustine, que notre Henri avait bu ?

L’ancienne se redressa d’un air de vertueuse indignation en s’écriant :

— Tu en devrais avoir honte, Daniel ! comment peux-tu penser des choses pareilles de notre garçon ? Est-ce que c’est dans ses habitudes ? Fi les cornes ! il n’y a pourtant que les hommes pour avoir de ces mauvaises idées !

L’ancien se dérida quelque peu.

— Tant mieux, si ce n’est pas ça, dit-il avec soulagement. Mais, s’il te plaît, Augustine, ne me tiens « voir » pas le bec dans l’eau. Qu’est-ce qu’il a, Henri, finalement ? S’est-il battu, ou bien quoi ?

— Battu ? lui ? est-ce que c’est un bataillard, un « rognasseur », notre Henri ? est-ce que tu l’as jamais vu revenir d’une foire ou d’une fête, les oreilles ou le nez en sang et les habits déchirés, dis ? Je ne sais pas comment tu as le cœur…

Mme l’ancienne resta court au milieu de sa phrase : l’ancien venait de sortir ; désespérant d’apprendre enfin ce qui était arrivé à son fils, il allait s’en assurer de visu.

Elle se hâta de le suivre, son pot de camomilles dans une main et la lampe de fer de la cuisine dans l’autre.

— Va doucement, chuchota-t-elle en rejoignant son mari dans l’escalier ; peut-être qu’il dort.

— Il est malade ? demanda l’ancien sur le même ton.

— Oui, il était blanc comme un linge ; il « brôlait » (chancelait) si tellement que j’ai cru… c’est-à-dire qu’on aurait cru, se reprit-elle avec précipitation, si on ne l’avait pas bien connu, qu’on aurait cru qu’il était dans le vin.

« Elle a eu d’abord la même idée que moi », se dit l’ancien en souriant discrètement derrière sa main. Mais il garda prudemment cette réflexion pour lui. Vingt-cinq ans de mariage lui avaient appris que l’amour-propre est le plus grand ennemi de l’amour conjugal et de la paix du ménage.

Les deux époux entrèrent sans bruit et trouvèrent leur fils étendu tout habillé sur son lit et s’y tournant et retournant en gémissant. La lumière de la lampe lui fit lever la tête ; il s’assit brusquement en voyant entrer son père et sa mère. Ses joues en feu, ses yeux hagards révélaient la fièvre. Il ne délirait pas, cependant, et répondit posément aux questions inquiètes de l’ancien et de sa mère, qu’il ne ressentait qu’un grand mal de tête qui passerait bien sûr en dormant.

— Tout ça vient de l’estomac, déclara Mme l’ancienne avec assurance. Tu auras mangé quelque chose à Morteau, Dieu sait quoi ! qui ne peut pas passer. Ces Bourguignons vous ont une manière de cuisiner que ça porte peur. Bois ces camomilles, Henri, il n’y a rien de pareil au monde pour vous remettre sur pied.

Le jeune homme but docilement le breuvage amer qu’on lui présentait et promit de se déshabiller pour la nuit.

Les deux époux redescendirent moins inquiets, et avant d’aller se coucher firent le compte de l’argent rapporté par Henri.

— Elle avait coûté plus que ça, la Châtagne ! constata l’ancienne en regardant son mari d’un air passablement déconfit.

L’ancien haussa les épaules et avança les lèvres en disant avec indulgence :

— Bah ! seulement un écu neuf ! il n’y a pas trop à dire. Pour la première fois, Henri s’en est encore assez bien tiré. En fin de compte, la Châtagne ne valait pas plus que çà ; par ainsi, on ne peut pas dire qu’on ait « mis dedans » notre garçon, et c’est déjà beau !

Il était rare que Mme l’ancienne souscrivît sans réserve aux opinions exprimées par son époux. Mais enfin cela s’était vu, et ce soir-là le fait se répéta pour la plus grande satisfaction des deux parties intéressées. D’accord sur la question du prix de la vache, les deux époux se remirent à discuter la cause probable de l’indisposition d’Henri.

Derrière les rideaux de l’alcôve, Mme l’ancienne, autant pour se rassurer elle-même que pour rassurer son mari, développa à celui-ci une théorie complète des dérangements d’estomac, au point de vue de leurs causes multiples et de leurs diverses conséquences, après quoi elle conclut par le demi-aveu suivant :

— Eh bien ! vois-tu, Daniel, il faut convenir d’une chose ! ce n’est pas pour trouver à redire à notre Henri, mais les jours de foire, tout le monde sait qu’on ne peut pas faire autrement que de boire un verre de plus qu’à son ordinaire. Il y a les amis, les connaissances qu’on rencontre ; puis on va finir le marché au cabaret… enfin tu sais par expérience ce qui en est. Par là-dessus un dîner à la « bourguignote » avec des oignons, des ails en masse, peut-être du lard rance et toute sorte de brouilleries qui vous vont « sur le cœur » ! Il y a bien de quoi vous détraquer l’estomac ! D’ailleurs rappelle-toi que je te l’ai dit il n’y a pas si longtemps derrière ces mêmes rideaux : Henri ne se « ressemblait » pas du tout cet été. D’abord je croyais que c’était par rapport à une fille ; mais non, je l’ai « entrepris », je l’ai surveillé ; ce n’était pas ce qui lui donnait cette mine. À présent, je comprends : il avait déjà quelque chose à l’estomac, et il n’y a rien qui donne du « noir » comme ça, c’est bien connu. Avec une neuvaine de camomilles, il sera quitte, je t’en réponds ; seulement j’ai remarqué que les grosses, celles qu’on donne aux chevaux, font plus d’effet que les autres. Il y a des gens qui prétendent le contraire ; moi, je sais bien ce qui en est. Seulement je n’avais plus que des petites. Demain j’en irai emprunter une poignée de grosses chez la Louise Jaquet.

Mme l’ancienne n’était peut-être pas aussi tranquille qu’elle voulait s’en donner l’air, car à deux reprises, durant la nuit, elle se leva en tapinois pour aller s’assurer si son fils dormait. À la première de ces rondes, le jeune homme commençait à sommeiller ; mais les mouvements brusques qu’il faisait en dormant, ses mains qui se promenaient nerveusement sur la couverture, ses joues en feu, témoignaient d’une grande agitation.

Sa mère redescendit fort agitée elle-même.

« Est-ce que mes camomilles seraient trop vieilles ? se demandait-elle toute perplexe. Elles ont peut-être perdu de leur vertu ; et puis c’étaient des petites. Pourtant elles me font de l’effet tout de suite, à moi. »

La vue de son seigneur et maître, ronflant avec sérénité, faillit la faire éclater. Elle se contint pourtant et se borna à grommeler avec un dédain écrasant : « Oh ! ces hommes, quels êtres ! » et à donner une bourrade dans les côtes de M. l’ancien, en reprenant place auprès de lui.

M. l’ancien se retira instinctivement contre la paroi en marmottant sur le ton de la remontrance : « Tôt pian », la Brune, « tôt pian, allin, allin ! » (tout doucement, allons, allons). Il se croyait à l’étable, en train de traire, et gourmandait une vache turbulente.

Une heure plus tard, l’ancienne remonta auprès de son fils et constata avec satisfaction qu’il reposait tranquillement.

— À la bonne heure ! disait-elle en redescendant l’escalier. Les camomilles ont fait leur effet, à la fin. C’est égal, les grosses, c’est plus prompt ; il faudra qu’on en trouve.

La brave dame était si soulagée, qu’elle dormit à poings fermés jusqu’au grand jour, ce qui n’était pas dans ses habitudes. Aussi en eût-elle été mortifiée au plus haut point, si son mari ne se fût oublié comme elle.

Une surprise agréable l’attendait à sa cuisine, où elle se rendit en toute hâte, après avoir réveillé l’ancien et lui avoir reproché sa paresse avec une grande dignité.

Henri revenait de l’écurie ayant déjà trait et soigné le bétail.

— Déjà levé ! alors ça va mieux ? fit la mère tout heureuse, en regardant son fils dans le blanc des yeux. Tout de même, tu as la mine encore bien « ébiâvenée » (pâle). Comment te sens-tu ?

— Bien, mère ; ne vous inquiétez pas. La tête un peu battue, mais ce n’est pas la peine d’en parler.

Henri avait en effet la figure fatiguée et défaite d’un dissipateur au lendemain d’une orgie. Mais sa nature douce et tranquille ne l’empêchait pas d’être un garçon courageux ; d’abord terrassé par le coup inattendu qui l’avait frappé, il s’était redressé et se raidissait contre sa peine.

Quand sa mère l’avait cru paisiblement endormi, il songeait à ses rêves envolés ; car il ne conservait aucun espoir, il en mesurait en ce moment toute la folie, mais avec le bon sens qu’il tenait de ses parents, il rejetait loin de lui, comme aussi coupable que la pensée du suicide, la tentation de s’engager pour Berlin. « Quelle avance ! est-ce que je penserais moins à elle là-bas qu’ici ? Et puis, ce serait un tour de gueux à jouer à tes père et mère ; il y aurait de quoi les envoyer tout droit au cimetière ! Non, non, laissons partir pour le « service » ceux qui ne voient rien au-dessus du militaire, ceux qui ont fait un mauvais coup, ou bien les fainéants qui ne peuvent pas prendre le goût du travail. Toi, tu n’es qu’un fou qui a voulu décrocher la lune ; tu vois bien qu’elle était trop haute pour toi ; l’échelle pour y arriver, un autre l’avait ; je ne peux pas dire : Tant mieux pour lui, « mafi », non ! mais c’est une affaire en règle. Tu en seras quitte pour rester garçon, comme bien d’autres. Mais pour ce qui est de Berlin, non : se jeter dans le feu parce qu’on a reçu sur la tête un baquet d’eau froide, ce serait trop bête ! »

C’était là le langage de la raison, ou je ne m’y connais pas ; ce qui ne veut pas dire qu’en le tenant, le brave garçon réussissait à chasser de son esprit la ravissante image de Mlle Héloïse. Non, certes ; et cette image lui paraissait d’autant plus ravissante qu’elle était maintenant plus que jamais hors de sa portée.

Mais le jeune homme avait déjà prouvé qu’il savait se vaincre lui-même, en renonçant pour l’amour de ses parents à la vocation qui lui tenait à cœur. Ne me dites pas que s’il en avait agi ainsi, c’était par faiblesse de caractère et parce qu’il subissait la volonté supérieure de sa mère. Non, il y a des cas où il faut plus de courage moral pour se soumettre que pour résister. Un vieux sage qui connaissait la nature humaine n’a-t-il pas dit : L’homme qui est le maître de son cœur est plus fort que celui qui prend des villes ?

Après cela, on pourra trouver notre Henri Jacot bien prompt à abandonner à un autre la possession de l’objet aimé, et peu digne en cela d’être mis en parallèle avec le persévérant M. Vieux-Bois, dont la constance inébranlable fut enfin récompensée, comme chacun sait. Il est vrai que notre amoureux n’était pas même sûr que le personnage entrevu en tête-à-tête avec Mlle Héloïse fût réellement un rival et un rival heureux. Cependant ce tête-à-tête avait été pour lui un trait de lumière, éclairant l’abîme qui le séparait de l’objet de ses rêves, abîme fait de la différence des goûts, de l’éducation, des habitudes, de la position sociale. Son bon sens montagnard lui disait sans ménagement : Quand même Mlle Héloïse voudrait de toi, tu ne serais pas le mari qu’il faut à une demoiselle, et elle ne serait pas la femme qui convient à un paysan, même faiseur de montres à ses heures.

C’était dur, mais c’était vrai, et il avait pris courageusement son parti de renoncer à ce rêve, comme il avait fait de l’autre.

Je vous entends bien dire en hochant la tête : Bah ! Ce Sagnard-là n’était pas aussi épris qu’on voulait nous le faire croire ! Je vous demande bien pardon : Henri Jacot avait le cœur aussi tendre, aussi inflammable, que n’importe quel héros de roman ; seulement il possédait plus de vrai courage moral et avait le sens plus droit que nombre des héros de roman qu’on offre à notre sympathie et à notre admiration.

Ah ! si vous eussiez pu voir la figure morne et défaite du pauvre garçon, ce jour-là et les trois suivants jusqu’au dimanche, si surtout vous vous fussiez trouvés sur son passage à la sortie du temple, le dimanche qui suivit la foire de Morteau, certainement vous lui rendriez pleine justice et vous diriez : C’est vrai qu’il paraît souffrir autant qu’il est possible à un homme d’en endurer.

Ce qui se passa au temple ce dimanche-là, le voici :

Au lieu de la longue figure un peu sèche, un peu anguleuse de M. Le Goux, on avait vu paraître dans la chaire un jeune ecclésiastique de belle prestance, à la figure agréable et spirituelle. D’un organe plein et sonore, il avait lu à la perfection les prières de la liturgie et prononcé un sermon de longueur raisonnable, que chacun avait compris et qui avait remué plus d’une conscience. En le voyant entrer en compagnie de M. le ministre, dont il avait revêtu la robe et qui lui avait cédé le pas, toute l’assistance s’était dit : « Ça doit être un « souffragant ». M. le ministre avait le cou mal en train tous ces temps ; il aura demandé du renfort. »

C’était bien un suffragant, et Henri Jacot, assis tout pâle à sa place accoutumée, le reconnut aussitôt pour le personnage dont la seule vue, en compagnie de Mlle Héloïse, avait suffi pour amener l’effondrement de ses châteaux en Espagne.

Aussitôt cette constatation faite, le pauvre garçon, avec un profond soupir, avait entassé quelques pieds de terre de plus sur la tombe où gisaient ses illusions perdues.

Car enfin, ce suffragant, il était forcé d’en convenir, était jeune, beau ; il avait grand air, mais en même temps un air affable ; il prêchait on ne peut mieux. N’avait-il pas tout ce qu’il fallait pour plaire à Mlle Héloïse, cet homme qui était de son monde, et allait vivre côte à côte avec elle ? Tandis que lui, Henri Jacot !… et tristement il baissait la tête, dans le sentiment de son écrasante infériorité, n’osant plus regarder du côté du banc de la cure et ne voulant pas lever les yeux sur le suffragant, innocent auteur de sa peine.

Au reste, un seul coup d’œil bien rapide et bien furtif sur Mlle Héloïse la lui avait montrée suivant le sermon sans distraction aucune, et ne perdant pas de vue le prédicateur. « Dimanche passé, se dit-il dans l’amertume de son cœur, elle ne regardait pas tant du côté de la chaire. »

Qu’on pardonne au pauvre Henri, en considération de la souffrance qu’il endurait, cette réflexion chagrine, qui, pour avoir du vrai, n’en contenait pas moins un reproche qu’il n’avait guère le droit d’adresser à Mlle Héloïse, puisque c’était lui, Henri Jacot, qui l’avait pour ainsi dire forcée par ses œillades persistantes à regarder bon gré mal gré de son côté.

UN AUTODAFÉ

Le jeune homme revint au logis sans s’attarder sur le cimetière, suivant la coutume générale, pour échanger des poignées de main avec les amis et parents. Cette coutume, il s’y conformait ordinairement, et même il ne l’avait jamais pratiquée plus ponctuellement que depuis l’apparition au banc de la cure de Mlle Héloïse, car la dite coutume lui fournissait un prétexte honnête pour assister à la sortie de la dame de ses pensées et jouir quelques minutes de plus de la vue de ses charmes. D’ailleurs, ne devait-il pas attendre que Mme l’ancienne en eût fini de son côté avec le cercle de ses intimes de Miéville et du Crêt, pour s’en revenir avec elle à petits pas, en se retournant de temps à autre pour voir si M. l’ancien, retenu au temple par l’exercice de ses fonctions, arrivait derrière eux ?

Mais ce jour-là, Henri Jacot n’attendit et ne salua personne. On comprend qu’il n’était pas en humeur de causer.

Cette fugue inquiéta sa mère, qui l’avait vu franchir, tête basse, le portail de bise du cimetière, par où arrivaient et repartaient les paroissiens du Communet et de la Corbatière. Elle-même abrégea sa station devant le temple, en prétextant son dîner à préparer. Ce dérangement d’estomac qui résistait obstinément au régime des grosses camomilles bouleversait ses théories de fond en comble, et commençait à ébranler sa foi dans la vertu de la précieuse fleur. Car enfin, depuis trois jours que Mme l’ancienne administrait matin et soir à son docile patient des doses copieuses de la fameuse infusion, le malade, elle était bien forcée d’en convenir, ne prenait pas meilleure mine, au contraire !

Est-ce que par hasard ce serait son mari qui aurait raison ? Pas plus tard que la veille, il avait insinué avec ménagement que c’étaient peut-être les camomilles qui délabraient l’estomac à ce pauvre garçon. Naturellement il avait été remis à sa place de la belle manière.

— Qu’est-ce que vous y connaissez, vous autres hommes ? Parce que tu n’as jamais pu souffrir le goût des camomilles, ce n’est pas une raison pour soutenir qu’elles n’ont ni pouvoir ni vertu, quand c’est une chose prouvée et aussi claire que la lumière du jour, qu’elles guérissent les trois quarts des maladies.

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À cette sortie virulente, l’ancien était rentré dans sa coquille, c’est-à-dire dans la grange où il allait préparer le fourrage, mais pour en ressortir aussitôt et émettre d’un petit air innocent cette seconde insinuation, que « peut-être, le mal de leur Henri appartenait au quatrième quart, réfractaire au pouvoir des camomilles ! »

Là-dessus le mécréant s’était définitivement retranché dans sa grange, où sa femme avait dédaigné de le poursuivre.

 

Maintenant que l’ancienne Jacot réfléchissait à tout cela, en pressant le pas pour rejoindre son fils, elle se demandait si, en définitive, ce n’était pas l’ancien qui avait trouvé le « joint ». Si les camomilles étaient impuissantes à remonter Henri, c’est que le mal avait son siège ailleurs que dans l’estomac, auquel cas il serait peut-être expédient de consulter un médecin.

C’était là, il est vrai, une extrémité à laquelle l’ancienne répugnait d’en arriver ; car enfin, c’était capituler devant son mari, c’était avouer qu’elle avait fait fausse route. Oui, mais la santé d’Henri ne devait-elle pas passer avant tout ?

Quand elle atteignit le jeune homme peu avant d’arriver au logis, l’amour maternel de Mme l’ancienne avait vaincu son amour-propre.

— Dis « voir », Henri, ça ne va décidément pas ? Tu prends toujours plus piètre mine ; j’ai bien vu ça à l’église : tu étais blanc que ça portait peur. Écoute : puisque les camomilles n’y peuvent rien, il faut aller « consulter ». On dit que M. Brandt, de la Chaux, est un tout bon médecin. Qu’en dis-tu ?

La mère regardait avec sollicitude ce grand et beau garçon qui était toute sa joie et son orgueil, mais qui cheminait en ce moment la tête basse, l’air découragé et le regard fixe.

Il releva la tête et regarda sa mère avec une ombre de sourire sur les lèvres.

— Non, mère, répondit-il doucement, M. Brandt n’y pourrait rien, pas plus que les camomilles.

La pauvre ancienne éprouva un affreux serrement de cœur.

Il se sentait donc bien malade qu’il parlait ainsi ! Une langueur, peut-être, comme celle qui consumait lentement leur jeune voisine, la pauvre Zélie Perret.

Elle le regarda en joignant les mains dans son angoisse.

Le fils eut pitié de sa mère et dit avec élan :

— Ne vous inquiétez pas, mère ; je ne suis pas plus malade que vous. D’un crève-cœur que j’ai eu, il m’est resté des idées noires. Mais ça passera, je vous promets ; j’aurai tantôt pris le dessus. C’est vrai que j’ai été une mazette, tous ces temps ; ne vous faites pas du mauvais sang pour ça, mère !

— Bien sûr ? demanda l’ancienne à demi rassurée, tu ne veux pas aller consulter ? Enfin, si c’est comme tu dis, un crève-cœur… mais de quelle sorte ? Gage que tu as eu des idées de te marier, et que la fille…

— Il n’y a eu de la faute que de moi, interrompit Henri en mettant la main sur le bras de sa mère. Je m’étais fait des imaginations, mais à présent je suis en train de m’en guérir. Si vous voulez me faire un grand plaisir et m’aider à me remonter tout à fait, nous n’en parlerons plus, voulez-vous, mère ?

Il avait dit cela d’un ton si ferme et à la fois si tendre, que Mme l’ancienne, ordinairement très loquace, comme on sait, répondit brièvement à cette requête, la voix un peu étranglée et les yeux humides :

— Eh bien, on n’en parlera plus, mais guéris-toi vite.

Cependant elle se promit bien par devers elle de pénétrer ce mystère. Comment ? il y avait eu au monde une fille assez effrontée pour faire fi de son garçon, un des meilleurs partis de la Sagne, et un homme de sa tournure !

— Que je sache une belle fois le nom de cette pimbêche, et elle aura son couplet ! il faut que les oreilles lui en cornent un mois durant !

L’ancien arriva l’instant d’après et augura mal des lèvres serrées de sa moitié et de la façon dont elle brusquait sa batterie de cuisine.

— Je « m’étonne » ce qui cloche ? se demanda-t-il avec perplexité. Ça doit être par rapport à Henri.

De son ton le plus conciliant, le brave ancien s’informa si le jeune homme était de retour du temple.

Un oui très bref sortit des lèvres pincées de Mme l’ancienne.

Ce laconisme de mauvais augure et l’air de sphinx qu’affectait son épouse, n’étaient pas faits pour mettre à l’aise M. l’ancien.

Il n’en poursuivit pas moins bravement son enquête.

— Il est revenu avec toi, je pense ? demanda-t-il sans se départir de sa douceur.

— Un bout…

 

Comme le couvercle de la marmite roula au même instant avec un étourdissant fracas d’un bout de la cuisine à l’autre, on pourrait croire que ce vacarme avait couvert une partie de la réponse de Mme l’ancienne. Mais elle n’avait rien ajouté au mot « bout » ; dans le langage local on ne dit pas : « un bout de chemin ».

L’ancien s’empressa d’aller relever le couvercle et de le rapporter à sa ménagère, en lui demandant avec la même sérénité patiente :

— Est-ce qu’il est dans sa chambre ?

L’homme de paix dut se contenter cette fois d’un signe de tête affirmatif.

Sans en demander davantage, il s’en fut trouver son fils.

Quant à Mme l’ancienne, elle continua ses opérations culinaires en poussant de temps à autre un soupir rageur.

Elle n’avait pas voulu révéler à son mari la nouvelle renversante qu’Henri venait de lui apprendre. N’eût-ce pas été avouer par là-même qu’elle s’était, elle, Augustine Jacot, trompée grossièrement en mettant le prétendu malade au régime des camomilles ? Penser qu’après tout ce qu’elle avait dit à l’ancien, c’était bien d’une fille qu’il s’agissait, et non pas d’un dérangement d’estomac !

Une subite odeur de roussi rappela la ménagère au sentiment de ses devoirs : ses choux commençaient à s’attacher aux parois surchauffées de la marmite.

Elle les arrosa en toute hâte, puis se remit à songer.

Soudain un trait de lumière lui traversa l’esprit et lui rasséréna le front.

— Eh ! mais comment est-ce que je n’y pensais pas ? Ne sait-on pas que le chagrin, le dépit, une colère rentrée amènent des montées de bile, et qu’alors, les camomilles, c’est tout indiqué ?

Satisfaite d’avoir trouvé un argument victorieux à opposer à son mari, s’il faisait mine de triompher quand il serait au fait de la situation, l’ancienne se mit à passer en revue toutes les jeunes filles de sa connaissance, auxquelles Henri aurait pu offrir ses hommages. Mais aucune ne lui sembla capable d’avoir trouvé les Jacot trop peu huppés pour elle, et d’avoir rebuté un homme comme son fils.

Non, de la Corbatière à Miéville, de Miéville au Crêt et jusqu’au bout des Cœudres, non, elle n’en connaissait pas une qui n’eût été honorée de la recherche de son Henri. Par acquit de conscience, elle revint à son point de départ en passant de l’autre côté de la vallée, le long du quartier égrené de Marmoud. Rien, là non plus : est-ce qu’on pouvait faire entrer en ligne de compte les trois filles d’Auguste Matile, qui avaient dépassé la trentaine ? De celle d’Abram Perrenoud encore moins : elle était borgne et plus que bonasse. Olivier Vuille, de la scierie des Quignets, n’avait que des garçons. Par ainsi… Est-ce que ce serait par les Roulets, les Breneciardes, les Bressels ou les Trembles qu’Henri aurait eu l’idée de chercher femme ?

Laissons Mme l’ancienne fouiller les quartiers excentriques de la commune, pour nous enquérir de ce que faisait son époux auprès d’Henri.

En montant l’escalier, l’ancien Jacot avait amorti le bruit de ses pas, pensant que son fils dormait. Mais quand il voulut soulever le loquet de la porte, il la trouva fermée du dedans.

— C’est extraordinaire ! pensa-t-il tout inquiet ; jamais Henri ne s’enferme au verrou.

Il frappa deux ou trois coups, d’abord assez discrets, puis d’autres plus impatients, auxquels Henri répondit enfin en venant pousser le verrou, après avoir opéré un certain remue-ménage dans sa chambre.

— Tu dormais ? je t’ai dérangé, dit le père avec bonté, et comme pour mettre à l’aise son fils, dont la rougeur inusitée dénotait une certaine confusion.

Le jeune homme hésita une seconde : saisirait-il aux dépens de la vérité la perche que lui tendait son père ?

— Non, père, finit-il par répondre franchement. J’ai fait de l’ordre dans mes « affaires » ; il y avait de la « brouillerie » à débarrasser, des vieux papiers que je ne voulais pas garder.

L’odeur de brûlé qui remplissait la chambre, le tas de cendres noires, reste de papier carbonisé qui gisait auprès d’une chandelle encore fumante, complétaient amplement l’explication.

L’ancien n’en demanda pas davantage et ne fit même aucune observation au sujet du danger qu’il y avait à faire flamber des papiers sur une table, à deux ou trois pieds d’un rideau d’alcôve ; il s’assura, d’un rapide coup d’œil que le temple, dessiné par Henri quelques années auparavant, n’avait pas disparu dans cet autodafé, mais était toujours fixé par quatre épingles à la paroi à côté d’une reproduction aussi fidèle que naïve de la maison paternelle ; puis, il fit la judicieuse remarque que si on ouvrait la fenêtre, l’air y gagnerait.

Pendant qu’Henri s’empressait d’obéir, son père se baissa rapidement et ramassa sous une commode un carré de papier qui s’y était envolé. De l’endroit qu’il occupait près de la porte, l’ancien avait pu voir le papier en question qui avait échappé aux regards de son fils.

Vingt-cinq ans plus tôt, avant que la vie conjugale l’eût formé, Daniel Jacot n’eût pas déployé la diplomatie consommée dont il fit preuve en cette occurrence.

La preuve, c’est que lorsque le fils revint vers son père, le papier en question avait disparu dans les profondeurs d’une des poches de M. l’ancien, et qu’avec le calme le plus imperturbable, celui-ci demanda à son fils :

— Comment ça va-t-il aujourd’hui ? À l’église tu n’avais pas fameuse mine !

Henri ne répondit pas d’abord à la question de son père.

Debout devant la table auprès de laquelle s’était assis l’ancien, le jeune homme rougissait et pâlissait coup sur coup. Fallait-il répéter à son père l’aveu que sa mère venait de lui arracher tout à l’heure ? il avait espéré que celle-ci en aurait fait part à son mari, et qu’ainsi cette seconde épreuve lui serait épargnée. Mais bientôt il eut honte de son hésitation : son père n’avait-il pas toujours été pour lui plus tendre, plus indulgent que sa mère ? en toutes occasions n’avait-il pas mieux compris les goûts, les aspirations de ce fils dont la nature avait tant d’affinités avec la sienne ?

— Voyez-vous, père, dit-il à voix basse, en s’approchant et lui posant la main sur le bras, mais en regardant fixement le plancher, voyez-vous, j’ai laissé croire que j’étais malade, et ce n’était pas vrai ; j’avais du chagrin plus que je n’en pouvais porter.

— Est-ce que c’était par rapport à la gravure ? demanda doucement l’ancien ; parce que si ça venait de là, poursuivit-il en élevant la voix, il n’y aurait pas de paix qui m’arrête, il faudrait que ta mère entende raison !

— Non, non, père ; pour ça je crois qu’elle a tout décidé pour le mieux ; je n’y pense plus que de « sept en quatorze ». Non, tout est de ma faute, continua-t-il en détournant la tête pour finir son aveu. Je me suis amouraché comme un fou de… d’une fille que je ne connais pas autrement que de vue, et qui ne peut pas être la femme d’un paysan, ni d’un horloger, aussi sûr que le ciel est loin de toucher à la terre.

 

Le jeune homme s’interrompit un instant, mais raffermit sa voix pour ajouter :

— J’avais l’esprit et les yeux bouchés, et alors quand… quelque chose que j’ai vu me les a ouverts, j’ai été d’abord bien dégoûté de la vie !

Sans l’interrompre, l’ancien passait d’une façon caressante sa large main rugueuse sur celle plus fine mais nerveuse d’Henri.

— C’était le jour de la foire de Morteau ? finit par demander le père.

— Oui, père.

— Et à présent ? interrogea l’ancien en levant résolument les yeux sur le visage de son fils.

— À présent, répondit fermement Henri en regardant son père en face, c’est une affaire réglée. J’en ai pris mon parti comme pour la gravure. Les deux ou trois portraits de mémoire que j’avais faits… d’elle, voilà ce qui en reste.

Et il montra les papiers carbonisés, que le mouvement de sa main éparpilla sur le plancher.

— Ne plus penser à elle, ce sera plus malaisé que de brûler ces morceaux de papier, ajouta-t-il tristement, mais il faut que j’y arrive.

L’ancien se leva pour serrer vigoureusement la main du courageux garçon.

— À la bonne heure ! s’écria-t-il les yeux humides. Voilà qui est parler en homme. Je ne te demande pas de quelle fille il est question : à quoi bon ! ça te ferait de la peine de le dire et ça n’avancerait à rien, puisque tu as fait la croix là-dessus. Le bon Dieu te bénisse, mon garçon, et t’aide à oublier ! À présent, allons dîner, ou bien « on » va venir nous chercher ; seulement j’ai idée que tu ferais bien de réduire un peu tout ceci. Moi je vais toujours pour faire prendre patience à ta mère.

M. l’ancien ne disait pas le fin fond de sa pensée : il avait surtout hâte de consulter le papier qui gisait quelque peu froissé au fond de sa poche.

Il le palpait doucement en descendant l’escalier : « Je serais bien surpris, pensait-il, si ce n’était pas encore un de ces portraits. Il aura volé sous la commode sans qu’Henri s’en soit aperçu. Quand je l’ai ramassé, il m’a paru, dans tous les cas, qu’il était « grayonné », et que ce n’était pas des écritures. Je « m’étonne » qui ça peut bien être ? Si le portrait est « reconnaissant », et que ce soit une fille d’ici, on va tout de suite savoir à quoi s’en tenir. Une fois au jour… mais merci ! pas à la cuisine, ni dans la chambre ! L’Augustine irait tout droit faire une scène de l’autre monde à la fille. Rien de ça ! quand j’aurai vu le portrait pour ma gouverne, il passera au feu comme les autres, que je connaisse ou non la donzelle. »

Heureusement pour l’accomplissement des projets de l’ancien, il put traverser la cuisine sans accroc. On entendait Mme l’ancienne mettre le couvert dans la chambre voisine avec un fracas inquiétant pour sa vaisselle d’étain.

Bien que la cuisine fût libre et relativement claire, M. l’ancien ne voulut pas examiner le précieux papier à une aussi dangereuse proximité de son épouse. Il ouvrit doucement la porte d’un petit couloir communiquant avec la grange et la verrouilla derrière lui. La grange, c’était le camp retranché de l’ancien ; il était là sur son terrain, comme l’ancienne à sa cuisine. La grande porte cintrée de la grange étant fermée, comme d’habitude, il alla ouvrir le panneau supérieur de la petite qui, dans toutes les demeures de paysans, est découpée dans un des battants.

Alors seulement il se risqua à mettre à jour le fameux document.

— Ah ! ce mâtin d’Henri ! s’exclama-t-il aussitôt qu’il eût examiné le papier à bout de bras, ainsi qu’il avait coutume de lire la gazette. Ah ! le petit mâtin ! en a-t-il du talent ! et du front, aussi, par exemple ! Rien que ça ! la propre fille de M. le ministre ! Je pense bien que non, mon garçon, que des demoiselles comme elle ne sont pas faites pour toi ! Par bonheur qu’il a assez d’idée pour le comprendre ! Je me demande ce que nous aurions fait chez nous d’une pareille poupée ! Ma parole ! ça aurait fait une belle flèche avec l’Augustine ! Ce n’est pas pour dire le moindre mal de Mlle Héloïse, je ne lui ai jamais adressé la parole que pour la saluer. Mais c’est une « demoiselle » et notre Henri n’est pas un « monsieur » ; il a beau être un garçon bien tourné, et de talent, et qui aura du bien, et tout ce qu’on voudra ! Les aigles ne nichent pas avec les poules, c’est contre nature.

Tout en monologuant de la sorte, le brave ancien ne cessait de contempler le portrait – un simple croquis – de loin, de près, en inclinant la tête à droite, à gauche, avec une satisfaction évidente.

— Quel graveur ça aurait donné, notre Henri ! soupira-t-il en replaçant le portrait dans sa poche.

OÙ L’ANCIEN JOUE LA COMÉDIE, L’ANCIENNE LA TRAGÉDIE,
ET HENRI OPÈRE UN SAUVETAGE

Les choux de Mme l’ancienne sentaient terriblement le brûlé, mais personne ne se permit une aussi audacieuse observation. L’ancien se borna à faire une grimace discrète. Quant à Henri, on peut douter qu’il y ait pris garde, et dans la disposition d’esprit où il se trouvait, s’en fût-il aperçu, que la chose lui eût été souverainement indifférente.

La remarque pouvait encore moins venir de Mme l’ancienne. Attendre d’une ménagère l’aveu spontané qu’elle a failli dans son office de cuisinière, c’est demander l’impossible, chacun sait cela ; et l’ancienne Jacot, moins que toute autre ménagère, était capable de cet effort surhumain et magnanime. Droite, solennelle et muette comme un sphinx, elle présidait au dîner comme si c’eût été un repas de funérailles ; son regard sévère ne quittait guère l’ancien qui avalait ses choux brûlés avec un stoïcisme exemplaire, – pour gain de paix. « Il ne s’agit pas de broncher, se disait le brave homme en mettant doubles les morceaux de lard, pour faire passer les choux. Il ferait beau voir que je dise quelque chose ! Mais, bah ! qui est-ce qui n’a pas son faible ? Si l’Augustine venait trouver à redire à mon ouvrage d’établi, me dire que j’ai fait un engrenage trop fort ou trop faible, que mon balancier tourne « une idée » mal rond, est-ce que je ne monterais pas aussi sur mes grands chevaux ? »

Le digne homme s’en faisait accroire, car on se représente difficilement le pacifique ancien Jacot se redressant superbement devant sa femme, et la remettant à sa place.

Le silence lugubre qui planait sur le dîner commençait à peser au digne homme. Il se décida à le rompre en prenant le taureau par les cornes, s’il est permis d’appliquer cette expression familière à la respectable personne de Mme l’ancienne Jacot.

— À propos, Augustine, fit-il de son ton le plus affable, sais-tu qui est ce jeune ministre que nous avons eu ce matin ?

— Quelle question ! comment est-ce que je le saurais ?

— C’est vrai, tu as raison. Si je n’étais pas ancien d’église, je ne le saurais pas plus que toi, à l’heure qu’il est. Eh bien, ce « souffragant », c’est le propre fils à M. Le Goux.

Henri leva brusquement la tête à cette révélation inattendue. Le sang lui affluait aux tempes.

Heureusement que sa mère, fort surprise elle-même, regardait en ce moment son mari pour réclamer des explications, sans quoi elle eût été frappée de la violente émotion de son fils.

— Eh ! « mado » oui, c’est tout uniment le garçon de M. le ministre, et un beau garçon, il n’y a pas à dire. Tu demandes comment M. Le Goux pouvait avoir un fils, et un fils ministre sans qu’on le sache ? « Monté ! » moi je comprends assez ça : combien y a-t-il de temps que M. Le Goux est venu d’Engollon ? pas plus de six mois. Ça fait qu’on ne peut pas encore connaître tous ses tenants et aboutissants. Et puis, ce n’est pas pour lui en faire un reproche, mais M. Le Goux est autrement plus « renfermé » que M. Chaillet n’était. Comme on ne lui a pas demandé – au moins pas moi ! – avez-vous d’autres enfants que Mlle Héloïse ? il n’a pas été corner à toute la communauté : J’ai un fils qui va être ministre, et qui finit de s’éduquer au fin fond des Allemagnes. Non, continua l’ancien, agréablement surpris d’être aussi longtemps en possession de la parole et profitant de l’occasion, non, M. Le Goux ne me fait pas l’effet d’un homme qui se plaise à raconter ses affaires à tout le monde, et Mme la ministre encore moins. Chacun dit que ce n’est pas une grande parleuse. Les mauvaises langues prétendent que c’est par fierté, attendu qu’elle sort d’une grande famille. Ça, je ne le crois pas : il y a des gens qui parlent beaucoup, il y en a qui parlent moins, ça dépend du caractère. Et puis j’ai toujours vu que les gens les plus fiers, ce n’est pas tant ceux de la noblesse que ceux qui les veulent singer.

Henri, profitant de l’attention tout à fait inusitée que sa mère prêtait aux discours de M. l’ancien, s’était esquivé sans bruit. Peut-être avait-elle remarqué sa sortie, mais elle n’en avait rien laissé paraître.

— Pour en revenir à ce fils de M. Le Goux, continua l’ancien, auquel le silence de sa moitié donnait un aplomb extraordinaire, il nous a dit, pendant qu’on comptait l’argent des sachets, qu’il allait servir de « souffragant » à son père, qui a le cou tout « embranché »…

— Je « m’étonne » où il va ? interrompit l’ancienne qui regardait du côté de la fenêtre.

— Qui ! M. Le Goux ?

L’ancienne haussa les épaules avec humeur.

— Je te parle de notre Henri, qui descend les « plans », là, du côté de la Roche.

— Il va se dégourdir les jambes ; une petite promenade ne peut que lui faire du bien. Et l’ancien ajouta d’un air innocent, comme s’il n’était au courant de rien : – Il me semble qu’aujourd’hui il a meilleure mine. Peut-être bien qu’après tout, les camomilles, c’était ce qu’il lui fallait.

Le regard que l’ancienne Jacot dirigea sur son mari était terriblement inquisiteur, mais M. l’ancien soutint cet examen sévère avec un front d’airain, ou plutôt avec une candeur si sereine, que Mme l’ancienne sentit s’envoler tout soupçon d’une arrière-pensée.

— Ah ! fit-elle d’un ton navré, il est plus malade que tu ne le crois, notre Henri ! Pauvre garçon, quand on sait tout !

Grâce à l’habitude qu’avait dû prendre l’ancien Jacot de refouler ses sentiments, de dissimuler ses impressions, de calculer la portée de ses paroles, le tout pour gain de paix, il était devenu un profond politique ou un excellent comédien, ce qui est tout un.

Sa physionomie se modela aussitôt sur celle de sa femme. Il prit un air alarmé et s’écria avec agitation :

— Miséricorde ! Qu’est-ce qu’il y a que je ne sais pas ? Augustine, dis vite ! Ce n’est pourtant pas l’étisie ?

— Pas pour le moment, répondit-elle d’un ton tragique. Mais on ne peut répondre de rien ; combien n’en a-t-on pas vu d’aussi forts que notre Henri devenus étiques pour bien moins ? Sais-tu ce qu’il avait en revenant de la foire de Morteau ?

— Ce n’était pas un dérangement d’estomac ? demanda l’ancien, de l’air le plus surpris et le plus innocent du monde.

— Pas tout à fait ; quelque chose de pire : une montée de bile !

Et elle ajouta précipitamment :

— Si on n’avait pas eu tout de suite des camomilles sous la main, on ne peut pas savoir ce qui serait arrivé.

L’ancien prenait tant qu’il pouvait un air terrifié, mais il éprouvait en même temps une si violente envie de rire, que sa bonne figure joviale eût présenté, pour un observateur désintéressé, le spectacle le plus extraordinaire.

Mais Mme l’ancienne avait bien autre chose en tête en ce moment ; il s’agissait pour elle de justifier pleinement aux yeux de son mari le traitement médical qu’elle avait fait subir à Henri ; aussi n’était-elle pas un observateur bien perspicace. Elle regardait d’ailleurs avec attention du côté de la campagne, où Henri n’apparaissait plus que comme un point noir sur la verdure des prés.

— Alors, cette montée de bile, demanda l’ancien, quand il se senti maître de son hilarité intempestive, elle venait du chaud, quoi ? de la fatigue ?

— Ah ! si ce n’était venu que de là !

— Tu veux dire, insinua perfidement l’ancien, qui, cette fois, ne put pas retenir une malice, qu’alors les camomilles auraient produit de l’effet ?

Elle se redressa, hérissée comme une poule dont on menace la couvée.

— Les camomilles, fit-elle d’un ton péremptoire, ont guéri la montée de bile, seulement, ce qu’il est resté à notre Henri, c’est des idées noires, et il y a bien de quoi quand on vous a fait un affront pareil !

— Un affront ? à notre Henri ? Je voudrais bien savoir qui !

— Moi, quand je le saurai, gronda l’ancienne, les yeux flamboyants, j’irai lui dire son dedans et son dehors, à cette pimprenelle, et sous son nez, parlant à sa personne, va !

— Ah ! c’est une fille !

— Une pimbêche, une « fiéronne », qui n’a pas trouvé notre garçon assez bon pour elle ! Misère !

Mme l’ancienne concentra dans cette dernière exclamation tout son dédain, son mépris et sa rancune maternelle.

La physionomie de son mari se rembrunit légèrement. – Pourvu qu’elle n’aille pas deviner qu’il s’agit de la fille de M. le ministre ! se dit-il avec une véritable inquiétude. Elle nous mettrait dans de beaux draps, notre Augustine, « colérique » comme elle est ! Il faudrait savoir ce qu’Henri lui a dit, à elle ? « Essayons-voir » tout doucement de lui tirer les vers du nez. C’est à bonne intention !

— Ah ! c’est comme ça ! dit-il à haute voix en jouant l’indignation. Il faudrait questionner Henri, qu’il nous dise…

— Est-ce que tu crois, par exemple, que je ne l’ai pas fait ? Mais il n’y a pas moyen de lui soutirer le nom de cette… je ne sais qui. Il la défend encore ! Tu sais comme il est, notre Henri ; bien trop bon ! Est-ce qu’il ne prétend pas que s’il y a quelque chose à redire à quelqu’un, c’est à lui ?

— Bon, pensa l’ancien ; de ce côté il n’y a pas de danger.

— Mais quand je devrais tenir toutes les maisons de la Sagne les unes après les autres, continua l’ancienne avec énergie, il faudra bien que je la trouve, cette « orgolieuse », et que je lui dise son fait !

— Et qui nous dit que c’est une fille de la Sagne ? fit insidieusement l’ancien, désireux de dépister son irascible épouse. Rappelle-toi que c’est en revenant de la foire de Morteau qu’il doit avoir eu la « reboquée » qui lui a donné sa montée de bile. Est-ce que ça ne pourrait pas être une fille du Locle, ou de par là autour ?

Je ne donne pas l’ancien Jacot pour un homme parfait : l’habitude de la dissimulation rend naturellement peu délicat à l’endroit de la vérité. La supposition émise par l’ancien n’était pas encore venue à l’esprit de sa femme. Aussitôt elle se mit à l’examiner mentalement sous toutes ses faces, et sans communiquer le résultat de ses réflexions à son mari, commença à desservir la table silencieusement, pendant que l’ancien sortait en s’applaudissant de sa diplomatie.

— Mais merci ! se dit-il en traversant la cuisine ; à présent il ne s’agit pas de laisser traîner ce portrait dans mes poches.

Avant que Mme l’ancienne eût apporté à la cuisine sa vaisselle pour la laver, son machiavélique époux avait fait flamber sous la « cocasse » la dernière image de Mlle Héloïse.

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Pendant que l’ancien Jacot jouait la comédie avec les meilleures intentions du monde, et que mettant en pratique la devise des jésuites : la fin justifie les moyens, il induisait malicieusement en erreur Mme son épouse, qui se lançait avec ardeur sur une fausse piste, leur fils poursuivait à travers la vallée sa marche errante et sans but.

Une lutte terrible se livrait en lui entre sa raison et sa passion. Celle-ci venait de se réveiller plus violente, à la nouvelle que le suffragant, qu’il avait pris pour un rival, était le frère de Mlle Héloïse.

Cette révélation inattendue avait inondé d’une joie folle le cœur d’Henri. Tout s’expliquait maintenant : les sourires qu’il avait surpris, adressés par la jeune fille à ce beau garçon, derrière la fenêtre de la cure ; l’attention profonde avec laquelle elle avait suivi le sermon du matin ! Tout cela était le plus naturel du monde. Donc Mlle Héloïse était libre comme avant ; il n’y avait rien de changé dans leurs situations respectives.

Là, c’était la raison qui intervenait, élevant haut la voix : Non, c’est vrai, il n’y a rien de changé, rien du tout : Mlle Héloïse est toujours la fille de M. le ministre, une demoiselle élevée tout autrement que les filles de la Sagne, une de ces belles fleurs qu’on cultive dans les chambres et qui meurent quand on les transplante en pleine terre, parce que le grand air est trop rude pour elles.

Et ce bon sens impitoyable montrait au jeune homme les fines mains blanches qu’il avait si souvent dévorées des yeux, faisant les mêmes besognes rudes, pénibles et parfois répugnantes qui étaient le pain quotidien de sa mère : cuisine et manipulant la pâtée pour les porcs, pétrissant le pain, coulant le lait, battant la baratte, faisant le fromage gris, ou travaillant aux champs sans crainte des ampoules ! Non, il n’y a rien de changé, lui répétait ironiquement cette raison implacable.

Toi, Henri, tu es toujours le même garçon qui ne connais rien des belles manières ni du beau langage. Les personnes du rang de Mlle Le Goux parlent autrement, tu le sais bien, que vous autres, simples gens du commun. Tu ferais belle figure en si bonne compagnie ! Quand tu viendrais à ouvrir la bouche, on rirait de toi comme d’une bête curieuse, Mlle Héloïse la première !

Mais l’amour s’insurgeait : Mlle Héloïse se moquer ! elle, un ange, il n’y avait qu’à la voir ! À quoi la raison répliquait : Juger les gens sur la mine, c’est se tromper, les trois quarts du temps. Qu’est-ce que tu sais d’elle ? rien du tout. C’est une belle personne, mais le dedans vaut-il le dehors ? est-elle bonne fille, obéissante et soumise à l’endroit de ses père et mère, d’un commerce agréable, pas fière, pas moqueuse, pitoyable pour les pauvres ?

Elle parlait éloquemment, la raison d’Henri Jacot, et cependant sous les flots de sa logique, elle ne parvenait pas à submerger cette figure rayonnante et blonde qui surnageait victorieusement dans le cœur épris du jeune homme. Depuis Adam jusqu’à nos jours, le cœur fait fi de la logique, en quoi il a grand tort, car il s’attire par là maintes déconvenues et parfois les plus amères désillusions.

Est-il besoin de dire qu’Henri Jacot n’avait pas un regard pour le beau paysage de montagne qui l’entourait ?

Savait-il seulement qu’un brillant et chaud soleil du mois d’août faisait rayonner prés et champs, et scintiller les toits de bardeaux de cette interminable enfilade de maisons qui forme le village de la Sagne ? Non, il ne prenait garde à rien, lui qui, avec son coup d’œil d’artiste, s’était si souvent arrêté charmé et ému, sans savoir pourquoi, devant le tableau plein de poésie agreste de cette longue vallée fuyant tout là-bas jusque dans un lointain vaporeux, et paraissant s’étendre même jusqu’aux montagnes bleues du pays de Vaud fermant l’horizon.

 

Le jeune homme allait droit devant lui, le front contracté, les yeux baissés, ne changeant de direction que quand ses pieds s’embarrassaient dans un champ d’orge ou d’avoine.

Soudain il se heurta contre un tas de planches et recula tout ahuri en levant les yeux.

— La « scie » de la Roche, murmura-t-il avec une sorte d’impatience contre ce signe de la présence des hommes qui l’avait arraché à ses pensées.

Un vieux bâtiment, moitié en bois, moitié en maçonnerie, se dressait en effet à quelques pas devant lui. La grande roue verdâtre, au repos en ce moment, les tas de planches et de billes non encore sciées, encombrant les alentours, en indiquaient bien la destination.

À droite de la maison, située à l’entrée de la gorge qui pénètre derrière la Roche des Cros, commençaient les forêts mélangées de sapins et de hêtres. La Roche elle-même dressait à gauche sa haute et abrupte silhouette, dont les arêtes calcaires, pareilles à un rempart crénelé, sont la demeure favorite des corneilles auxquelles elle emprunte son nom.

Désireux de fuir au plus vite le voisinage des hommes pour se replonger dans ses réflexions, le jeune homme allait s’engager dans le chemin raboteux qui conduit derrière la Roche, lorsqu’il s’arrêta brusquement en poussant une exclamation étouffée, puis s’élança comme un fou dans la direction de l’étang rempli jusqu’au bord.

Un petit enfant de deux ans à peine trottinait de l’autre côté, sur l’arête de la berge, en maintenant gauchement son équilibre de ses deux bras potelés. Il était aisé de voir ce qui avait attiré là le petit téméraire : de grosses touffes de populage aux fleurs jaunes et brillantes comme de l’or émergeaient de l’eau.

De temps à autre le bambin se baissait et cherchait à s’en emparer. Quand il avait réussi, on l’entendait gazouiller de joie.

Du côté de la maison, personne ne se montrait.

— Il ne faut pas l’épouvanter ! se dit Henri qui avait repris tout son sang-froid.

Il se baissa derrière la berge, afin de n’être pas vu du marmot, ce qui eût pu précipiter la catastrophe, fit rapidement le tour de l’étang, enjamba le canal d’un saut et s’approcha en tapinois du petit téméraire.

Arriverait-il à temps ? Une plus belle fleur que les autres, plus belle parce qu’elle était hors de la portée du bambin, venait d’exciter sa convoitise. Il s’accroupit et tendit les deux bras vers la fleur.

— Arrête ! cria Henri avec angoisse ; une dizaine de pas le séparaient encore de l’enfant, et il espérait que son appel, en le faisant regarder en arrière, éloignerait le danger. Mais le petit imprudent venait de perdre l’équilibre et tombait dans l’eau profonde.

D’un bond désespéré Henri l’atteignit, comme sa tête et ses bras disparaissaient et le souleva à bras tendu par sa petite robe flottante.

Le jeune homme, tout tremblant sur ses jambes, s’éloigna de l’étang avec une véritable horreur, son fardeau sur les bras. Le dit fardeau avait eu infiniment moins peur que son sauveur : ayant secoué comme un barbet sa petite crinière blond filasse toute ruisselante, et éternué consciencieusement une demi-douzaine de fois, il constata avec satisfaction que son bouquet doré était intact ; sur quoi, pratiquant sans retard le devoir sacré de la reconnaissance, il frotta les joues et le nez d’Henri de ses merveilleuses fleurs en lui disant gentiment : « bô feur, hein ? sen com’ sen bon ! »

Naturellement le jeune homme feignit d’aspirer avec délices le prétendu parfum des populages, lesquels sentaient outrageusement le marécage, et se dirigea en hâte vers la scierie dont la porte était grande ouverte.

— Ce n’est pourtant guère avoir « d’escient », se disait-il avec infiniment de raison, que de laisser des petits êtres de cet âge se promener tout seuls dans des endroits pareillement dangereux ! Si « chez » Mosimann ne gardent pas mieux leurs enfants, les pauvres petits sont sûrs de mourir avant l’âge !

LA JUSTICE DU PÈRE MOSIMANN

Les habitants de la scierie n’étaient pas des inconnus pour Henri Jacot. On peut même dire que c’étaient relativement des voisins, la largeur de la vallée qui sépare la Corbatière de la Roche des Cros étant peu considérable. Cependant on voisinait peu ou point avec les Mosimann ; il y avait à cela trois raisons : primo, Michel Mosimann était un Allemand, ou un Bernois, ce qui est tout comme, quand même il était né aux Crosettes de la Chaux-de-Fonds et que sa mère, une Robert, était de pure race du pays. Secundo, cet Allemand, qui parlait le français et le patois aussi bien qu’un Sagnard – je ne peux pas mieux dire – avait épousé une Gentil de la Sagne, ce que les garçons de l’endroit avaient considéré comme un vol qualifié à leur égard. Tertio, Mosimann avait sur la religion des idées à lui, qui le faisaient considérer comme une espèce d’hérétique. Sans être anabaptiste, puisqu’il assistait régulièrement au sermon chaque dimanche, il avait, dans son extérieur et dans son langage, quelque chose des adhérents de cette secte, y compris sa barbe touffue qu’il laissait croître en toute liberté, contrairement à la mode générale.

Sauf les trois griefs ci-dessus mentionnés, on n’avait rien à reprocher au scieur de la Roche. On le savait intègre en affaires, de conduite exemplaire, laborieux et bon père de famille, mais on ne le fréquentait pas, par parti pris. Pour lui, Michel Mosimann, il paraissait être parfaitement indifférent à l’espèce d’ostracisme dont lui et les siens étaient les victimes.

Si l’on boudait Mosimann, on utilisait pourtant les services du scieur, les habitants de la Corbatière et du Communet trouvant leur avantage à faire scier leurs « billons » à la Roche, plutôt que de les charrier jusqu’aux Quignets ou aux Cœudres. Aussi « l’Allemand de la Roche », comme on l’appelait généralement, se tirait-il fort bien d’affaire pour élever sa nombreuse famille. Il n’avait qu’un souci à l’endroit de sa scierie : c’était l’intermittence du cours d’eau qui lui servait de moteur.

Si les proverbes profanes avaient été aussi familiers à Michel Mosimann que ceux de l’Ancien Testament, qu’il citait à tout propos, il n’aurait pas manqué de dire que « trop et trop peu gâtent tous les jeux », quand le ruisseau presque à sec condamnait la grande roue verdâtre à l’immobilité, ou quand, au contraire, enflé par la fonte subite des neiges, le modeste cours d’eau, devenu torrent furieux, mettait en danger la scierie et ses habitants.

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On peut se représenter l’émoi que causa l’entrée subite d’Henri Jacot apportant dans ses bras l’enfant trempé jusqu’aux os, les exclamations épouvantées de la mère, abandonnant sa vaisselle qu’elle lavait, pour couvrir le marmot de baisers et lui arracher ses habits d’une main tremblante, et les questions et les explications qui s’ensuivirent. Michel Mosimann, réveillé en sursaut de son somme du dimanche, avait été quelques minutes avant de bien comprendre de quoi il s’agissait ; puis une fois ses idées débrouillées, il avait serré cordialement la main d’Henri en lui disant : « Ami, je te remercie ! Après Dieu, c’est à toi que mon petit Joseph doit la vie aujourd’hui. Je ne l’oublierai pas. »

Ce devoir rempli, le scieur, un homme gros et trapu, la tête dans les épaules et les traits massifs, demanda sévèrement à sa femme comment il se faisait que Joseph fût tout seul au bord de l’étang, et pourquoi Christian ou Marie ne le gardaient pas.

— Justement, je leur avais bien recommandé leur petit frère, lui répondit sa femme en le regardant d’un air craintif.

C’était une petite femme tendre et douce, mais aussi faible sur le chapitre de la discipline que son mari était inflexible.

Une grande jeune fille qui se promenait au fond de la chambre en berçant un poupon dans ses bras, annonça l’arrivée des deux délinquants qui paraissaient être dans une grande désolation.

— C’est dommage que le poupon ait crié quand les trois enfants sont sortis, ajouta-t-elle ; sans quoi je serais allée avec eux, et alors…

— Alors l’agneau n’aurait pas été délaissé par ces bergers mercenaires, dont le salaire est à la porte ! termina sentencieusement le père courroucé, en s’armant du faisceau de verges fiché derrière le miroir au cadre de sapin noirci.

 

Henri aurait bien voulu s’esquiver pour ne pas assister à l’exécution, mais sa retraite était coupée par le père justicier, qui, remplissant l’embrasure de la porte de son épaisse carrure, attendait les coupables en relevant ses manches de chemise d’une façon menaçante.

— Tu n’iras pas trop fort, Michel, n’est-ce pas ? suppliait doucement sa femme en mettant la dernière main à la toilette du petit Joseph. Ils l’ont mérité, sans doute, mais ils sont encore si jeunes !

— Il est écrit : « Châtie ton enfant pendant qu’il y a encore de l’espoir, et n’écoute point ses plaintes ! » déclara solennellement Michel Mosimann. Puis il ajouta d’un ton plus familier : Ma mère disait toujours qu’une bonne fessée donne de la mémoire. Et elle avait raison ; ça m’a profité.

Les enfants arrivaient à l’entrée du corridor ; on entendait Christian, l’aîné, chercher à rassurer sa sœur qui se lamentait de la disparition du petit frère, et se faisait de cruels reproches au sujet du petit moulin qu’ils avaient installé dans le « bied » et qui leur avait fait perdre de vue Joseph.

— Mais quand je te dis qu’il s’est tout simplement sauvé vers la maman ! Tu verras si on ne le trouve pas là ou vers la tante Lina.

— Ah ! vous voilà ! fit le père d’une voix grosse de menaces et en leur barrant le passage. Et votre frère Joseph, où est-il ?

— Ici, papa ! cria tout à coup derrière lui le bambin sauvé des eaux, en frétillant de joie sur les genoux de sa mère. Coucou, Kitian ! coucou, Maïe !

Cette réponse intempestive, et qui n’était pas dans le programme du père Mosimann, compromit tout l’effet dramatique de sa mise en scène.

La tragédie tournait si bien au comique, que personne ne put garder son sérieux, pas même le digne Michel, qui se mordit les lèvres et se détourna pour cacher aux coupables son envie de rire. Ceux-ci profitèrent du mouvement pour s’introduire dans la chambre et venir couvrir de baisers le petit Joseph qui leur tendait les bras, en criant : Touvé, touvé !

Le marmot était enchanté de la fameuse partie de cache-cache qu’on venait de faire !

Cependant les choses ne pouvaient pas se terminer ainsi : Michel Mosimann était trop rigide sur les principes pour se laisser complètement désarmer par un propos d’enfant. Les délinquants devaient être punis, et ils le furent, après qu’on leur eut appris que leur négligence avait failli causer la mort du petit frère. Mais grâce à la détente opérée par l’intervention inattendue de celui-ci, la verge ne fonctionna qu’avec une sévérité relative.

Christian et sa sœur endurèrent le châtiment avec stoïcisme puis ils vinrent gentiment donner la main à ce grand garçon qui avait repêché Joseph, et s’en furent au lit sans mot dire. C’était là le complément de rigueur de la verge.

— Là ! fit le père Mosimann, avec la satisfaction du devoir accompli, et en replaçant la verge derrière le miroir, j’espère que ça fera de l’effet. Il est écrit : « La verge et la répréhension donnent la sagesse, mais l’enfant abandonné fait honte à sa mère. »

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Le petit événement dans lequel Henri Jacot avait joué un rôle si actif, et la scène de famille à laquelle il venait d’assister, l’avaient si complètement distrait de ses préoccupations, qu’il revint directement au logis au lieu de poursuivre sa promenade vagabonde.

Il se sentait reposé, rafraîchi comme par l’effet d’un bain bienfaisant.

— On dirait que c’est moi qui ai piqué une tête dans l’étang ! se disait-il en regardant autour de lui avec un intérêt bienveillant. Tiens, voilà notre « orgée » qui va être jaune dans quinze jours. Et l’avoine à Constant Grospierre, est-elle assez belle ? pas trop rare, pas trop épaisse ; il a le coup pour semer, ça, c’est un fait. Comme c’est beau, l’avoine, quand il souffle par-dessus un petit « air » de bise ! Ça fait des rides juste comme sur un étang.

Et cette comparaison lui rappelant le sauvetage du petit Joseph, il revoyait cette mutine tête blonde, ruisselante d’eau saumâtre, qu’il serrait contre lui, après avoir arraché l’enfant à une mort affreuse.

Au fait, il en portait les marques, de ce sauvetage : ses manches et le devant de son habit étaient trempés.

Il eut un bon sourire à la perspective de l’interpellation maternelle qui l’attendait.

— Ma mère va dire que je sens la « grenouille », pensa-t-il ; et c’est joliment vrai.

Puis se reportant en pensée à la scène de justice distributive, par laquelle le père Mosimann, mettant en pratique la maxime de sa mère, inculquait la mémoire à ses deux aînés, Henri revoyait avec compassion ces deux petites figures courageuses et muettes.

— Comme ils recevaient leur « fessée » sans dire un mot, les lèvres serrées ! Pour le garçon, encore passe, je le comprends. Mais cette petite Marie, qui n’a pas cinq ans, en voilà une gaillarde ! N’avait-elle pas l’air de penser : Tu n’as que ton dû ; tais-toi ?

Et pourtant ça lui devait cuire, quand on voit la carrure de Michel Mosimann et ses mains comme des pelles !

Quel drôle de corps, celui-là, avec ses manières de parler comme Salomon ! Mais il a raison, en fin de compte, il ne voit que le bien de ses enfants. S’il n’y avait pour les élever que cette petite femme, bien trop bonne, elle se laisserait marcher sur le pied par toute la marmaille.

Ici, il se demanda qui pouvait bien être cette autre femme qui berçait le poupon.

— Elle a l’air d’aimer les petits autant que la mère. J’ai bien vu qu’elle était tout près de pleurer pendant que le père « forgeait ». Ça ne peut pas être une servante ; elle est trop bien mise… et a-t-elle bonne façon ! et un air qui vous « revient » !

Oui, Henri Jacot avait assez regardé la jeune fille pour être en état de déclarer qu’elle avait bonne façon, et un air « qui revenait », expressions qui, dans son parler villageois, signifiaient qu’elle avait à la fois une belle figure et une physionomie sympathique.

Comment donc ! allez-vous vous écrier ; mais votre héros de village est l’être le plus volage du monde : le voilà déjà infidèle à l’image de Mlle Héloïse, que tout à l’heure encore il adorait en dépit des arguments d’une sage raison.

Eh bien, non, Henri Jacot n’était pas un être volage et inconstant, c’était un rêveur. Il n’avait jamais complètement vécu dans la vie réelle. La figure idéale de Mlle Héloïse avait vivement frappé son imagination et son sens d’artiste ; à force de l’admirer et de s’enivrer de cette vue délectable, il s’était figuré de bonne foi qu’il aimait Mlle Héloïse elle-même de toutes les forces de son âme, quand il ne connaissait d’elle que sa merveilleuse chevelure blonde, son teint de lait et de rose, ses yeux bleus et la fossette de sa joue gauche.

Mais en conscience, quelle part le cœur pouvait-il avoir dans une passion semblable ?

Dans des occasions de ce genre et d’autres pareilles, on parle trop légèrement de cœur et d’amour. De ces deux mots si beaux, les humains en général, et les écrivains en particulier font le plus étrange abus.

L’éducation que Mme l’ancienne Jacot avait donné à son fils ne l’avait guère préparé à affronter les réalités de la vie.

Dès ses plus jeunes années, Henri avait été privé de la société des enfants de son âge, de par la volonté de sa mère, qui l’élevait jalousement et ne trouvait aucun de ses petits voisins digne de fréquenter son fils. Si l’école eût été organisée alors comme elle l’est aujourd’hui, le jeune garçon se fût trouvé forcément en relations constantes et salutaires avec ses camarades, ce qui n’est pas le moindre avantage de l’éducation publique. Mais à cette époque, et dans les quartiers éloignés du centre du village, les pères de famille qui en voulaient faire les frais, s’entendaient pour engager un pédagogue capable d’enseigner à leurs enfants durant les mois d’hiver ces trois sciences fondamentales : la lecture, l’écriture et le calcul. Le magister était hébergé à tour de rôle par les parents, qui lui servaient à titre de salaire un modeste « écolage » à « tant » – ou plutôt « à fort peu » par enfant.

Lorsqu’Henri avait été en âge de s’abreuver aux sources de la science, représentée à la Corbatière par cette modeste organisation scolaire, Mme l’ancienne Jacot avait proposé, c’est-à-dire imposé à celle-ci un changement qui avait son avantage pour tout le monde, mais principalement pour Mme l’ancienne elle-même et son garçon, du moins à son point de vue.

— Il y a bien des gens, dit-elle aux intéressés, que ça n’arrange guère d’avoir toute cette marmaille une semaine durant, quatre ou cinq fois l’hiver. La place manque chez celui-ci ; chez cet autre il y a des poupons qui crient, qu’on réveille ; ou bien c’est des vieux qui ont la tête cassée d’entendre chanter sans cesse ni repos : b-a ba, b-e be, b-i bi. Non, ça ne peut pas durer. Nous, nous ne sommes que deux en ménage, trois avec le petit, et nous avons deux grandes chambres qui se chauffent par le même « fourneau ». Que le régent continue à manger et à coucher une semaine chez l’un, une semaine chez l’autre, mais qu’il vienne « tenir » l’école tout l’hiver.

Chacun avait été d’accord, et même on avait trouvé cela fort beau de la part de Mme l’ancienne. Un ou deux esprits grincheux avaient, sans doute, insinué que de cette façon, cet « assation » (assation : enfant gâté ; sans doute du latin « satis », assez, d’où vient aussi satiété) d’Henri Jacot n’aurait jamais à se déranger pour aller à l’école, tandis que les autres… Bah ! avait répondu la majorité, ça n’empêche que c’est un fameux « déquepille » (débarras) pour tout le monde. Ne fallait-il pas d’ailleurs que toutes les semaines les enfants aillent ici ou là, « des fois » plus près, d’autres fois plus loin ? Chez l’ancien Jacot, c’était quasi le milieu de la Corbatière, on ne pourrait pas mieux demander. Tant mieux pour ceux qui demeurent le plus près, tant mieux pour le petit Jacot qui n’a pas un pas à faire dehors pour s’éduquer.

Eh bien, non, ce ne fut pas tant mieux pour Henri, qui ne cessa pas de demeurer sous l’œil jaloux de sa mère et qui ne put retirer grand profit des relations restreintes qu’il avait avec les autres enfants, dans de pareilles conditions.

Plus tard il en fut toujours de même, cette éducation de serre chaude ayant fini par isoler Henri, et en faire un garçon timide, sensible et réservé, demeurant de lui-même à l’écart et passant aux yeux des jeunes gens de son âge et de tous les voisins pour un cerveau quelque peu malade.

En cela, évidemment, tout le monde se trompait. Ce qui était vrai, c’est que, vivant dans un monde idéal, en tête à tête avec les rêves et les créations de son imagination, Henri ne connaissait pas grand-chose du monde réel ; à bien des égards il était resté un grand enfant impressionnable et candide.

Au sortir du rêve extravagant qu’il avait fait en s’éprenant des charmes de Mlle Héloïse, il venait de contempler une belle échappée de la vie réelle et pratique, dans cet intérieur de famille de la scierie de la Roche. Et ce spectacle lui avait ouvert de tout nouveaux horizons. Là, on vivait par le cœur, on s’aimait ; oui, même ce père rigide qui châtiait inflexiblement ses enfants les aimait tout autant, quoique autrement, que cette mère tendre et douce, plaidant la miséricorde sans s’opposer pourtant à la justice paternelle. Et cette jeune fille inconnue, ce qui, en elle, avait excité l’intérêt et la sympathie d’Henri, c’était bien moins sa belle taille droite et flexible, ses abondants cheveux châtains, formant une lourde tresse sur sa nuque, même sa figure agréable et sérieuse, éclairée par de grands yeux bruns, que l’expression de tendre pitié que le jeune homme avait saisie sur ses traits, pendant que les enfants subissaient leur châtiment.

— Elle a bon cœur, s’était-il dit d’abord en la regardant avec un vif intérêt. À quoi il avait ajouté, après l’avoir considérée avec plus d’attention : Et elle a bien bonne façon !

 

Voilà pourquoi, parmi toutes les figures qu’il venait de passer en revue dans son esprit, celle de la jeune fille inconnue occupait un peu plus de place que les autres.

Tout à coup, à côté de cette figure sympathique, vint s’en placer une autre, plus brillante, et le regard chargé de reproches. Henri en éprouva un aussi grand malaise que s’il venait de commettre quelque vilaine action.

— Hé ! cousin Henri, d’où viens-tu comme ça ? On dirait quasi que c’est d’un enterrement !

Cette interpellation narquoise fit lever brusquement la tête au rêveur.

Il s’aperçut qu’il arrivait à la grande route, non loin de la maison paternelle, et vit campé devant lui le cousin Jacques Bressel, les deux mains appuyées sur le pommeau d’argent de sa canne.

— J’ai été faire un tour jusqu’à la Roche, répondit Henri en rougissant, comme s’il était persuadé que les petits yeux perçants du justicier lisaient jusqu’au plus profond de son âme.

— Et tu rêvassais, comme toujours ! Mauvaise habitude, garçon ; les rêves et la fumée, c’est tout un. On va bien, chez vous ? Je vais donner le bonjour en passant. Tu sais, je pars pour Leipzig cette semaine ; n’oublie pas de préparer tes commissions ! Profite de l’occasion, ta « bonne amie » t’en saura gré !

Et le justicier cligna malicieusement de l’œil en poussant une botte à Henri du bout de son index potelé.

— À propos de commissions, ajouta-t-il plus sérieusement, tu n’avais pas oublié la mienne aux sœurs Descœudres ; bien obligé, mon garçon ; elle a fait de l’effet : j’ai mes dentelles.

Et il frappa du plat de la main sur une des vastes poches de son habit carré.

OÙ JACQUES BRESSEL DIT SON FAIT À CHACUN

On fit grand accueil au cousin Bressel. C’était un homme qui avait du bien au soleil, sans compter les cédules, et qui l’arrondissait tous les jours par son commerce de dentelles ; en outre, c’était un vieux garçon. Il est toujours convenable d’être affable avec les cousins en général, mais quand, dans le cas particulier, le cousin est riche, vieux et célibataire, les prévenances et les petits soins deviennent un devoir pressant et sacré. Ce n’est peut-être pas là la quintessence de la morale, mais c’était assurément le fond de la pensée de Mme l’ancienne Jacot, plus intéressée et plus calculatrice que son époux.

En l’honneur du cousin Bressel, on déboucha une bouteille de vin rouge du pays. La provision de l’ancien n’était pas considérable, et ce n’était que dans des occasions exceptionnelles comme celle-ci qu’on l’entamait. Pour compléter la collation et donner à ces « quatre heures » un cachet tout à fait distingué, l’ancienne apporta sur son plus beau plat d’étain des « bricelets » qui n’étaient guère âgés que de six mois.

Le cousin se laissait faire, surveillant tous ces apprêts de ses petits yeux sans cesse en mouvement et qui voyaient tout, à droite et à gauche, devant et derrière. Quand les verres furent pleins, il se mit à siroter son vin en faisant claquer sa langue ; puis grignota un « bricelet » avec une grimace un peu moins satisfaite ; entre temps il lançait des coups de langue à droite et à gauche.

— Il se laisse boire, ton vin, Daniel, pour dire que ce n’est pas du Cortaillod ! C’est à Bevaix que tu l’achètes, « qué » toi ? Il me semblait bien ! À ta santé ! à la tienne, Augustine ! et toi, Henri, tu ne bois rien ! ces jeunes d’aujourd’hui ça ne vit que d’amour et d’eau fraîche ! Sapristi ! de notre temps c’était une autre musique ; on chantait :

 

Vive la joie et la folie !

Nargue la mélancolie !

 

Je sais bien qu’il n’y a pire eau que l’eau qui dort, poursuivit le justicier en prenant un air mystérieux, et feignant de se cacher d’Henri. Quand on vous donne des commissions pour la foire de Leipzig, des fichus en soie à rapporter, avec une paire de pendants d’oreilles et des boucles de ceinture en argent, on sait ce que ça veut dire !

Henri ouvrait la bouche pour protester, mais l’impitoyable cousin était déjà reparti, poussant sa pointe d’un autre côté.

— Une fameuse recette que vous avez là pour faire les « bricelets », Augustine !

Et flairant avec une affreuse grimace celui qu’il avait déjà, entamé, mais se gardant bien d’y mordre de nouveau, il ajouta d’un ton mélancolique :

— Feu ma mère les faisait dans le même principe, seulement, chez nous on les mangeait plus frais ! Mais voilà, chacun son goût.

Ah ! si le cousin Bressel n’avait pas été riche, vieux et célibataire, comme l’ancienne Jacot l’eût pulvérisé en un clin d’œil ! Mais l’intérêt est un fameux frein pour brider les langues les plus emportées ; la preuve, c’est que l’ancienne eut la force de garder le silence, au lieu de venger sur-le-champ cette mortelle injure.

Même elle sut assez se dominer pour faire un aimable reproche au justicier Bressel de ne pas être venu demander à dîner à ses cousins de la Corbatière.

L’ancien pensa immédiatement aux choux brûlés, et il dut se fourrer un « bricelet » tout entier dans la bouche pour échapper à la dangereuse tentation d’ajouter :

— Oui, c’est dommage, cousin ; vous auriez mangé de fameux choux !

À la politesse de l’ancienne, le justicier répondit en s’inclinant galamment :

— Bien obligé, Augustine, j’ai dîné chez votre cousin et le mien, M. le greffier Matile. Il a une belle fille, savez-vous ? mais bête comme une cruche. Croiriez-vous que tout le temps du dîner on n’a pas entendu le son de sa voix ? C’est comme Henri ! Est-ce que tu dors, garçon ?

— Non, je vous écoute, répondit tranquillement le jeune homme, qui, contre son habitude, prêtait l’oreille à la conversation, et que les coups de boutoir du sarcastique justicier commençaient à agacer.

Le vieillard cligna de l’œil d’un air approbatif.

— Pas mal répondu ! tu te dégourdis, continue, mon garçon. Par exemple, qu’est-ce que tu penses, toi, de ta cousine Matile ?

— Je ne la connais guère que de vue, répondit le jeune homme avec un léger haussement d’épaules. Vous l’avez dit : c’est une belle fille.

— Mais qui n’a pas inventé la poudre ? insista le cousin Bressel en fermant un œil à force de le cligner.

— Elle n’a pas le renom d’être plus bête qu’une autre ! riposta Henri impatienté, et ne comprenant rien à la mansuétude de sa mère, qui, après avoir laissé dénigrer son vin et ses « bricelets », ne prenait pas même la défense des cousins Matile, pour lesquels, il ne l’ignorait pas, elle avait une extrême considération. Moi, je crois, continua-t-il, les pommettes plus colorées que d’habitude – peut-être par l’effet du vin rouge – que celui qui sait tenir sa langue n’est pas plus bête que celui qui la manie trop, et que si la cousine Matile ne disait rien, c’était pour vous laisser parler.

L’ancienne, fort mal à l’aise, regardait avec inquiétude le cousin riche, vieux et célibataire. Comment allait-il prendre cette réplique audacieuse et quasi impertinente ?

Il la prit à merveille, le cousin Bressel.

— Bien appliqué ! atout ! cria-t-il gaiement. À ta santé, Henri ! Et si j’ai un conseil à te donner, c’est de courtiser cette cousine qui ne parle pas plus que de raison. Gageons que tu y as déjà pensé ! Non ? Eh bien, tu as tort : parce qu’une femme qui laisse parler son mari, c’est un oiseau rare !

On eût dit qu’il cherchait à pousser l’ancienne hors des gonds, car il eut grand soin de souligner cette dernière épigramme d’un clignement d’œil à l’adresse de la chère cousine, et d’un signe d’intelligence dans la direction de son époux.

La patience humaine a des bornes, même quand elle s’exerce envers un cousin à succession.

 

L’ancienne allait répliquer aigrement, quand une diversion inattendue l’empêcha de commettre cette grosse imprudence.

L’ancien Jacot qui buvait son vin à petits coups, en savourant en même temps les attaques et les ripostes de la conversation, était assis tout près d’Henri, auquel il administrait de temps à autre un coup de coude amical, signifiant clairement : « Hein ! quelle langue ! il a un esprit diabolique. » Ou bien : « Bon ! tu lui as « rivé son clou », attrape ! » Au dernier trait décoché par le cousin Bressel à l’adresse des épouses trop loquaces, le digne ancien, ne voulant pas compromettre la paix du ménage en ayant l’air de répondre à ses signes d’intelligence, avait feint de se baisser derrière Henri pour ramasser quelque chose. En se relevant, il frôla de la joue la manche de son fils et se recula surpris en s’essuyant du dos de la main.

— Ah ça ! s’écria-t-il d’un ton alarmé, en passant les deux mains sur l’habit d’Henri pour les flairer ensuite avec une grimace, ah ça ! où t’es-tu arrangé d’une pareille façon ? Tu es « trempe » comme une soupe !

— C’est un fait, ajouta le cousin Bressel qui reniflait avec affectation, c’est un fait que tu pues le chien mouillé à plein nez !

— Pour l’amour du ciel ! s’exclamait de son côté l’ancienne en arrachant l’habit d’Henri, qu’est-ce que tu as pu faire ? où es-tu allé ? Mais parle-« voir », s’il te plaît !

— J’attendais qu’on me laisse placer un mot ! répliqua tranquillement le jeune homme en reprenant en bras de chemise sa place à table. Voici ce qui en est : Un des petits Mosimann a fait un plongeon dans l’étang de la « scie » et je l’ai repêché, il n’y a pas plus d’une demi-heure. Comme il était tout « dépurant » quand je l’ai porté à la maison, mon habit en a gardé les marques.

Cette explication soulagea grandement les époux Jacot, auxquels le même soupçon était venu simultanément : « N’a-t-il point voulu se noyer de chagrin ? »

— Tout de même, lui dit sa mère d’un ton d’affectueuse gronderie, tu aurais bien pu nous raconter cette histoire en arrivant, et ne pas garder sur le dos un habit pareillement mouillé ! il y a de quoi gagner trente-six rhumatismes et la « renée » (lombago) par-dessus le marché !

— C’est vrai, mère, mais ça m’est sorti de l’idée en voyant arriver le cousin Bressel.

— Et ce petit, demanda l’ancien avec intérêt, ce petit que tu as eu la chance de repêcher, comment allait-il quand tu es parti ?

— Oh ! le mieux du monde : il s’est tout de suite mis à rire et à « bardjaquer » (jaser) comme un bienheureux.

Là-dessus le justicier Bressel ne manqua pas de faire la bienveillante remarque « que la mauvaise graine ne se perd pas si aisément ! »

— Ces petits Allemands, ajouta-t-il avec son plus hideux sourire, ça vous a la vie aussi dure que les grenouilles !

Le jeune homme regarda de travers le vieux cynique ; jamais il ne lui avait paru aussi laid.

— Un vieillard est toujours un vieillard ! dut-il se dire pour retenir la verte réplique qui allait lui échapper.

Il fit même un effort pour détourner la conversation en disant au justicier avec un intérêt simulé :

— Alors, toutes vos dentelles sont rentrées, puisque vous voilà sur votre départ ?

— Hm ! grommela le vieux commerçant, dont le front se rembrunit. Il y a encore deux ou trois lambines au Cachot et une à la Châtagne, qui me promettent toujours plus de beurre que de pain. Ah ! les mâtines ! qu’elles reviennent me demander de l’ouvrage, après celui-ci !

— Les demoiselles Descœudres sont « de parole », elles ? demanda Henri que l’excitation du cousin amusait.

— Je crois bien ! respect pour elles ! La commission que je t’ai donnée l’autre jour pour les deux vieilles filles, c’était seulement pour les faire « endêver ». Elles t’ont bien reçu, hein ? ajouta-t-il en se frottant les mains avec une joie maligne.

— Mais pas tant mal ; seulement une des deux, la plus rouge…

— La Mélina, celle qui vous coupe toujours le sifflet.

— Justement ; elle ne m’a quasi pas laissé faire ma commission ; elle la savait par cœur.

Le justicier devint violet à force de rire.

— C’en est une, celle-là, de fine mouche ! et une langue ! Il y a du plaisir à se cracher avec elle ! jamais elle n’est à court. Pour la Mélite, c’est la bête du bon Dieu ! on la mettrait dans un sac la tête la première, qu’elle n’y verrait que du feu !

L’ancien Jacot riait aussi.

— Est-ce qu’on ne dit pas que dans le temps vous en avez « fréquenté » une ? demanda-t-il, en dépit des froncements de sourcil de sa moitié qui trouvait la question irrévérencieuse.

— Les deux, Daniel, les deux ! Et le justicier eut un nouvel accès d’hilarité si violent que les larmes se mirent à couler sur ses joues rebondies. Les deux, mais ça n’a rien « donné », comme tu vois, ajouta-t-il avec une feinte mélancolie, quand il fut en état de parler. La Mélina parlait trop et la Mélite pas assez. Avec la Mélina on se chipotait tout le temps, avec la Mélite on ne faisait que de « tauquer » (sommeiller). C’est la Mélina qui m’a « donné mon sac », et c’est moi qui l’ai donné à la Mélite. Et n’est-ce pas un grand bonheur que les choses aient tourné comme ça ? Je vous demande un peu ce que je ferais de ces deux femmes, à l’heure qu’il est ?

L’ancien Jacot lui fit judicieusement observer qu’il n’aurait jamais pu épouser qu’une des deux sœurs.

— Je ne sais que t’en dire. La Mélite et la Mélina, est-ce que ça pouvait se démonter ? si j’en avais « marié » une, il aurait bien fallu prendre l’autre avec. C’est peut-être un petit peu, ajouta-t-il, avec une de ses grimaces comiques, ce qui m’a décidé à ne prendre ni l’une ni l’autre.

L’ancien se mit à rire.

— Tout de même, justicier, vous auriez leurs dentelles pour rien, à présent, si…

— Ouais ! interrompit le justicier en faisant claquer ses doigts ; ouais ! avec quelques batz j’en vois le bout ; ça me coûte moins cher que d’entretenir deux femmes ! Qu’en dis-tu, Augustine ?

L’ancienne Jacot convint que le cousin avait raison – comme toujours. – Seulement, ajouta-t-elle avec sollicitude, quand on n’est plus jeune, c’est pourtant triste d’être tout seul, de n’avoir personne à l’entour de soi qui prenne soin de vos aises, de vos nippes…

— Tout seul ? Et pour qui comptes-tu mon « granger » ? Et sa femme, la Marianne Roulet, crois-tu qu’elle me laisse manquer de rien ? Regarde-moi ce jabot, Augustine, et ces manchettes ; c’est elle qui les repasse. Je défie qui que ce soit de s’en tirer mieux qu’elle ! Mes nippes, elle les raccommode à la perfection. Jamais il ne manque un bouton ni à ma culotte ni à mes autres hardes. Auguste Roulet a de la chance d’avoir une femme pareille, et moi, j’ai eu bon nez de mettre la main sur des grangers comme eux ! Des braves gens, ces Roulet !

Le cousin Bressel avait parlé avec tant de chaleur et de sérieux, qu’il monta sur-le-champ de plusieurs degrés dans l’estime d’Henri.

— À la bonne heure ! se dit celui-ci avec satisfaction. Il a du bon. Comme on peut se tromper, quand on ne connaît les gens qu’à moitié !

Mme l’ancienne se déclara enchantée que les grangers du cousin Bressel eussent pour lui les soins qu’il était de leur devoir de prodiguer à leur propriétaire, mais…

— Leur devoir ? interrompit sèchement le justicier. Ils ne me doivent rien du tout que d’entretenir le « bien » en conscience et de « régler » aux époques. Pour tout le reste, c’est de la pure bonne volonté. Moi, je leur paye pension et je ne leur laisse rien perdre. Mais il y a des choses qui ne se peuvent pas payer.

Henri ne put s’empêcher de faire un signe de tête affirmatif, en adressant un sourire au vieillard qui regardait justement de son côté, et qui lui rendit aussitôt son sourire sans grimacer.

— Sans doute, cousin, sans doute, reprit l’ancienne à qui la manie d’avoir le dernier mot ôtait toute prudence, mais c’est toujours des étrangers et non pas des parents. Le sang, c’est quelque chose, pourtant. Une supposition…

— Voyons ta supposition, Augustine ! fit le justicier en penchant la tête d’un air bon enfant.

— Au lieu de rester dans ce coin perdu des Bressels, vous viendriez vous mettre en chambre chez des parents, sur le Crêt, à Miéville, ou bien…

— Ou bien à la Corbatière, chez vous, hein ?

— Ah ! vous pouvez croire, cousin, quel plaisir ce serait pour nous que de vous soigner en parents ! Étant du même sang, qu’est-ce qu’on ne ferait pas pour vous soigner comme un coq en pâte ?

Les petites rides partant du coin des yeux du justicier Bressel parurent se multiplier à l’infini, et toute sa face colorée et rebondie prit son expression la plus malicieusement caustique.

— Bien des remerciements, Augustine ! répliqua-t-il avec une grande affectation de politesse, soulignée par une courbette profonde. Bien des remerciements ! mais je ne vois rien au-dessus du vieux dicton : « Nous sommes bien, tenons-y ; peut-être ailleurs serions-nous pis. » Pour ce qui est du sang – et il fit claquer ses doigts avec mépris – ça ne me dit rien du tout. Il y a des parents « intéressés » et après matière, qui vous font toute sorte d’amitiés à cause de votre bien – je ne dis pas ça pour toi, Augustine, bien entendu, encore moins pour toi, Daniel, le bon Dieu m’en préserve ! – Par contre, il y a des gens qui, sans vous être apparentés ni d’une façon ni d’une autre, vous sont plus près que bien des cousins germains. Qu’en dis-tu, Henri ?

— Je pense juste comme vous, répondit le jeune homme avec cordialité. Le principal, c’est qu’on vous aime, et non pas qu’on soit de la même famille.

Un nouveau cousin Bressel venait de se montrer à Henri, et ce cousin-là lui plaisait infiniment plus que l’autre qui l’intimidait et le vexait tour à tour.

L’ancienne s’était levée brusquement après la déclaration de principe du justicier, et était sortie en fermant la porte avec plus de violence qu’on ne le fait d’ordinaire.

— Il y a des courants d’air par ici ! fit le cousin Bressel avec un sérieux imperturbable. Ah ! c’est ça, la fenêtre est ouverte, je comprends ! Une prise, Daniel ? Et il tendit à l’ancien sa tabatière d’argent après en avoir tapoté le couvercle.

— Une fois n’est pas coutume, répondit l’ancien Jacot en se servant discrètement.

Il n’était pas priseur, mais, par déférence, il ne refusait jamais de plonger le pouce et l’index dans la tabatière qu’on lui tendait, quitte à laisser tomber sur le plancher une bonne partie de la précieuse poudre, et à éternuer comme un malheureux pour les quelques atomes parvenus jusqu’à ses narines.

Naturellement la tabatière fut présentée à Henri qui remercia et s’abstint.

— À ton idée, garçon, dit le justicier avec bonhomie. C’est vrai que l’habitude n’est déjà pas si ragoûtante pour la prendre avant l’âge !

Sur quoi il se servit copieusement et aspira son tabac avec volupté. Ayant réintégré la tabatière dans une des poches de sa veste, il sortit de l’autre une puissante montre et hocha la tête.

— Il fait bien beau chez vous, mais je crois qu’il est temps et heure de gagner du pays. Cinq heures tantôt ! Comme le temps passe vite en bonne compagnie !

— Et si vous soupiez avec nous, justicier ? lui dit l’ancien de son ton cordial.

— Mais oui, appuya Henri à son tour. Je crois que ma mère est en train de le faire.

— Bien obligé, garçons ! Mais voyez-vous, on m’attendrait aux Bressels, et puis il faut que je me lève demain avec le jour pour aller donner une dernière « secouée » à mes « denteleuses » du côté des Chaux.

L’ANCIENNE OUVRE DEUX ÉCLUSES ET SON FILS ENTERRE SON DERNIER RÊVE TOUJOURS PLUS PROFOND

Mme l’ancienne Jacot était en effet devant son foyer flambant où elle s’occupait d’apprêts culinaires, quand le justicier Bressel sortit, accompagné de l’ancien et d’Henri.

Elle se détourna à demi :

— Vous ne soupez pas avec nous, cousin ? dit-elle de ce ton peu engageant qui signifie : si je vous invite, c’est pour la forme, et je serais fort ennuyée si vous disiez oui.

Le cousin Bressel dit non, naturellement, mais ne manqua pas d’accompagner son refus des remerciements les plus chaleureux et des plus vifs regrets de ne pouvoir accepter une invitation faite dans des termes aussi aimables et aussi pressants.

— Mais les Roulet m’attendent, ajouta-t-il avec sa grimace la plus caustique ; je ne voudrais pas leur faire faux bond. Si c’étaient des parents, je ne me gênerais pas tant pour eux, mais des étrangers qui se gênent toujours pour moi !… À revoir, Augustine, bien de la santé !

Le dépit, la colère et la rancune n’ont jamais embelli les traits de qui que ce soit ; aussi ne s’étonnera-t-on pas que Mme l’ancienne Jacot, demeurée seule devant son feu, ressemblât pour le moment à une sorcière manipulant sa cuisine malfaisante et infernale, bien plus qu’à la respectable épouse d’un ancien d’église préparant le repas du soir.

Elle n’était pas belle, de sa personne : on ne peut pas dire qu’un front haut, étroit et proéminent, des pommettes saillantes, une forte mâchoire et un menton carré, le tout agrémenté d’un petit nez insuffisant et d’un soupçon de moustache, constituent un ensemble attrayant pour une figure féminine. En temps ordinaire, ces traits massifs de Mme l’ancienne exprimaient une grande force de volonté, une fermeté inébranlable, pour ne pas dire un invincible entêtement.

Mais si la plus belle figure masculine ou féminine est décomposée et enlaidie par le reflet des passions mauvaises, jugez de ce que devait être celle de Mme l’ancienne en proie au dépit, que dis-je ? à la rage d’avoir été le jouet du cousin Bressel, qui avait percé à jour ses calculs intéressés ! Disons pour la décharge de Mme l’ancienne, que ces calculs, c’était dans l’intérêt de son fils qu’elle les faisait. Son affection maternelle lui faussait le jugement. Ce cousin riche, vieux et célibataire, qui n’avait que des parents éloignés, qui témoignait à Henri un certain attachement, elle lui faisait depuis longtemps une cour assidue. Jusque là elle avait su se renfermer dans des bornes convenables, mettre une certaine discrétion dans ses prévenances et ses attentions, et le cousin Bressel lui avait laissé croire qu’il ne se doutait de rien. Mais ce jour-là elle avait forcé la note et montré imprudemment son jeu, et le malin justicier lui avait donné sur les doigts.

— Ah ! si ce n’avait pas été pour Henri, se disait-elle avec un soupir de rage, comme je lui aurais dit son fait une fois pour toutes, à ce vieux gueux, à cette langue de serpent ! (Oui, Mme l’ancienne se laissait aller, dans sa rancune, jusqu’à traiter le cousin Bressel de vieux gueux, de langue de serpent !)

— Voilà comme on est récompensé, quand on a cru tout faire pour le bien ! gémissait-elle avec l’amertume de la vertu incomprise et bafouée. Nos hommes n’ont rien d’idée ! ils ne m’aident pas à soutenir leurs intérêts, Henri le beau premier ! Daniel n’a jamais été qu’une mazette ; il y a beau temps que je le sais. Mais ce qui me fait le plus mal au cœur, c’est qu’Henri ne tient pas seulement mon parti ! Oui, quand ce vieux singe de justicier, avec ses grimaces diaboliques, m’en disait « pire » que pendre à propos de la parenté, est-ce que mon propre fils ne s’est pas ligué avec lui contre sa propre mère ?

Les femmes n’ont que des peines et des misères de toutes les sortes, en ce monde ! Sacrifiez-vous pour votre mari, sacrifiez-vous pour vos enfants, et tout le monde vous vilipende en fin de compte !

Là-dessus la voix lui manqua, ses yeux se mouillèrent… oui, si invraisemblable que le fait puisse vous paraître, Mme l’ancienne Jacot sentit de vraies larmes remplir ses yeux, et elle se laissa aller à pleurer comme une faible femme.

Est-il besoin de dire qu’en général Mme l’ancienne, femme forte s’il en fut, ne versait pas, dans le cours d’une année, ce qu’il aurait fallu de larmes pour en remplir son dé à coudre, et qu’elle regardait avec un dédain écrasant celles de ses voisines et connaissances qui avaient les larmes faciles ?

Mais en cette occurrence, à force de s’apitoyer sur son triste sort, à force de se contempler comme une victime de la malignité et de l’ingratitude humaines, elle s’était attendrie à tel point, que la nature avait repris ses droits, et ouvert, malgré Mme l’ancienne, ces deux précieuses écluses dont elle nous a dotés si judicieusement.

Elle ne savait pas, Mme l’ancienne, comme un bon accès de pleurs fait du bien ! Le cœur gonflé de chagrin se décharge et s’allège par les larmes, tout comme l’étang trop rempli se dégage par son écluse.

Mme l’ancienne éprouva un grand soulagement après s’être livrée à cet exercice si nouveau pour elle. Et, chose curieuse, non seulement elle se sentit le cœur plus léger, mais elle se mit à envisager les choses sous un jour moins sombre.

— Qu’il y ait eu des torts des deux côtés, je ne dis pas non ; il faut être juste.

Mais le cousin Bressel, avec sa langue pointue et sa manie de lancer des coups de griffe à droite et à gauche, a pourtant passé les bornes en dénigrant le vin rouge qu’on débouchait en son honneur, et en vilipendant mes « bricelets ». Dire qu’ils sentaient le vieux ! Ça, c’est trop fort ; je ne peux pas le lui pardonner !

D’un autre côté, j’aurais dû mieux me surveiller, et ne pas tant lui montrer que j’en voulais à son héritage. Il est si rusé, qu’on ne peut pas assez se cacher de lui. Pourvu que ces Roulet… ! Il en a l’air tout entiché. Enfin, voilà ! ajouta-t-elle avec un soupir découragé, qu’est-ce qu’on peut faire ? Il faut laisser aller les choses. C’est peut-être encore ce qui vaut le mieux.

Qui sait si notre Henri n’a pas trouvé le meilleur moyen de se mettre dans les petits papiers du justicier ! Dans tous les cas, il me paraît que le cousin prend toujours plus gré à notre garçon. C’est l’essentiel.

Toute rassérénée par cette réflexion, et presque réconciliée avec le cousin Bressel, l’ancienne paracheva sa besogne de cuisinière avec infiniment plus d’entrain qu’elle ne l’avait commencée.

Une fois qu’elle eut dressé la table pour le souper, sans que l’ancien et son fils eussent reparu, elle ne s’impatienta pas, comme elle en avait l’habitude quand on la faisait attendre. Elle se dit avec satisfaction : « Ils font la conduite au cousin Bressel ; c’est une bonne idée ! »

En attendant, elle reprit activement ses recherches au sujet de cette pimbêche qui n’avait rien voulu de son Henri.

____________

 

Daniel Jacot et son fils avaient, tout en devisant de choses et d’autres, accompagné le justicier jusque sur la crête du « Communal ».

La conversation étant tombée sur le jeune suffragant du matin, le justicier convint avec l’ancien qu’il prêchait on ne peut mieux et qu’il avait tout à fait bonne façon.

Comme Henri paraissait être retombé dans ses rêveries habituelles, le justicier l’interpella en le poussant du coude :

— Et toi, garçon, qu’en dis-tu ? Mais tu ne sais pas seulement de quoi nous parlons, hein ?

— Si, cousin, répliqua Henri en rougissant ; c’est du fils de M. le ministre.

— Eh bien, qu’est-ce que tu en penses ?

— Je pense comme vous qu’il a fait un beau sermon…

— Et qu’il est bel homme ?

— Aussi.

— Tu n’en as pas l’air trop sûr ; mais « qué » ! ces jeunes, ils ne s’inquiètent guère de savoir si les autres garçons sont beaux ; c’est les filles qu’ils regardent ! Et il a une belle sœur à regarder, le suffragant !

Pour le coup, Henri devint rouge comme une pivoine. « Est-ce que le cousin Bressel se serait aperçu ?… »

Mais le cousin Bressel ne savait pas être tombé si juste. La confusion d’Henri l’amusait à tel point qu’il en exécutait les grimaces les plus compliquées.

Il finit cependant par avoir pitié du jeune homme.

— Tu sais, Henri, fit-il avec bonhomie, il ne faut pas prendre pour bon argent tout ce que je dis. On ne t’accuse pas de regarder trop la fille de M. le ministre. « Qué » toi, Daniel ?

— Mais non ! appuya l’ancien de son air le plus innocent.

— Une belle fille est toujours une belle fille, reprit le justicier posément ; que ce soit celle du dernier de la commune ou bien celle de M. le ministre. Et tant l’une que l’autre, il n’y a pas de mal à les regarder. Seulement, un garde-à-vous, garçon : avant de t’amouracher d’une belle figure, rappelle-toi toujours cette devise qui est inscrite sur le manche en corne des vieilles fourchettes de ma mère : « Bonté surpasse beauté ! »

Les trois hommes étaient arrêtés au sommet du pâturage, dans un espace découvert, d’où, à travers les sapins disséminés ou groupés par bouquets, le regard pouvait plonger au loin sur les montagnes et les vallons, les unes dorées par les derniers rayons du soleil, les autres déjà noyés dans les ombres bleu foncé du soir.

Henri, les bras croisés, regardait d’un air pensif ce paisible tableau.

 

— Oui, oui, continuait le justicier en hochant la tête ; bonté surpasse beauté ! C’est encore plus vrai pour les femmes que pour les hommes et encore plus pour les jeunes que pour les vieilles.

L’ancien Jacot acquiesça d’un signe de tête à cette proposition du justicier.

Celui-ci continua :

— Savez-vous ce qui me fait dire ça ? Comme je sortais de chez les sœurs Descœudres, j’entends parler dans le jardin de la cure, et je me cache au coin du mur pour écouter. Chacun a ses petits défauts : un des miens c’est d’être curieux ; je l’ai toujours été et je le serai toujours. Donc j’écoute ; mais comme il ne fait pas beau écouter sans savoir à qui on a affaire, j’avance la tête par derrière un buisson de « griselliers » et je vois le « souffragant » de ce matin qui se promenait de ci, de là, avec sa sœur au bras. Ça fait une belle paire, que je me dis, sapristi !

Le « souffragant » s’arrête devant la fenêtre de cuisine des sœurs Descœudres et demande à sa sœur :

— Qui est-ce qui demeure là, Héloïse ?

— Deux vieilles chouettes toutes déplumées ! qu’elle répond en riant comme une folle.

Alors son frère, en brave garçon qu’il est, s’est mis à lui faire de la morale, quelque chose comme ceci :

— Fi, Héloïse ! comment peux-tu parler ainsi de personnes âgées ? Je vois avec peine que tu ne te corriges pas de ton habitude de te moquer de tout. Souviens-toi qu’on n’aime pas les moqueurs, on les redoute.

Elle secouait ses beaux cheveux tout le temps, de l’air d’un cabri qui n’en veut faire qu’à sa tête.

— Alors toi non plus, tu ne m’aimes pas, tu as peur de moi ! qu’elle lui fait en lui pinçant le bout de l’oreille.

— Tu sais bien que non, Héloïse ; mais plus je t’aime, plus je voudrais que tu te débarrasses d’un si vilain défaut.

Il avait l’air tout triste en disant ça ; mais elle, pendant ce temps, arrachait des fleurs et faisait toutes sortes de mines drôles, pour le faire rire.

Comme il ne se déridait pas :

— Oh ! le vilain sermonneur ! qu’elle finit par dire d’un air pincé en quittant son bras. Tu es pire que papa, pire que tante Petitpierre, pire que maman ! Eux, du moins, on sait qu’ils ont été créés tout exprès pour me morigéner ! Mais les frères, est-ce qu’ils devraient faire autre chose que de gâter leurs sœurs et de rire avec elles ? Va ! tu aurais aussi bien fait de rester en Allemagne !

À ce moment, j’ai dû me sauver, termina le justicier en courbant les épaules, comme s’il se cachait encore de Mlle Héloïse. Elle venait de mon côté, rouge comme un coq.

Mais j’en avais entendu plus qu’assez pour pouvoir dire : « Voilà une demoiselle qui aurait joliment besoin de lire et de méditer la devise de mes fourchettes ! »

 

Henri n’avait pas cessé de regarder au loin par-dessus les sapins du Communal ; son père, tout en prêtant une oreille attentive au récit du cousin Bressel, et en blâmant ou approuvant tour à tour d’un signe de tête, d’un haussement de sourcils, surveillait Henri du coin de l’œil.

— Toujours dans les rêves, garçon ! lui dit le justicier d’un ton de remontrance, quand il prit congé de ses cousins Jacot.

— Non, cousin, j’enterrais le dernier !

Et sur cette réponse ambiguë, il serra vigoureusement la main du cousin Bressel, et redescendit avec son père la pente du Communal du côté de la Corbatière, tandis que le justicier s’acheminait vers les Bressels.

— Un brave garçon, cet Henri, et rien tant bête, comme il y en a qui le disent ! songeait le justicier en se hâtant pour ne pas faire attendre ses « grangers ». Je n’ai pas besoin que l’Augustine me fasse des signes avec un van, pour me le faire coucher sur mon testament ! Est-ce qu’elle me prend pour un aveugle ? Est-ce que je ne sais pas ce qu’il vaut, son garçon, quand même il a besoin de se dégourdir ? Ça, par exemple, ce n’est pas sa faute, quand une mère veut que son garçon soit toujours attaché à ses « godillons »…

Le vieillard s’arrêta pour savourer une prise, puis se remit en marche en disant tout haut de son air le plus malicieux :

— L’Augustine a eu sa « reboquée », une belle fois ! ça lui apprendra à ne plus me coucher le poil comme à un chat qui fait le gros dos !

L’ancien et son fils étaient plus silencieux que le justicier. Ils n’échangèrent pas un mot jusqu’au rideau de frênes planté derrière la maison.

Là, le père arrêta Henri et lui dit à l’oreille :

— Ne regrette plus tes portraits, ni la demoiselle : bonté surpasse beauté !

— Vous savez ? balbutia le jeune homme en regardant son père d’un air troublé et confus. Et ma mère ?

— Je sais tout ! répondit Daniel Jacot avec dignité ; mais ta mère, il vaut mieux qu’elle ne sache jamais de qui tu t’étais amouraché.

Le père et le fils se serrèrent la main silencieusement et rentrèrent au logis.

MADAME L’ANCIENNE SE DÉTEND,

CE QUI PROFITE À TOUTE LA MAISON

Le souper ne fut pas gai. L’ancien s’attendant à un orage domestique, rentrait la tête dans les épaules et ne hasardait pas un mot, dans la crainte de mettre involontairement le feu aux poudres. Henri, suivant son ordinaire, dépêcha son souper en quelques minutes, sans plus parler que son père, puis s’en fut « gouverner » le bétail et traire. Quant à Mme l’ancienne, elle garda tout le temps une contenance très digne, avec une nuance de mélancolie, et ne lâcha pas dix mots. Son mari en fut pour ses frais d’appréhension ; cependant, redoutant un tête-à-tête avec sa moitié, il se hâta de rejoindre Henri à l’écurie.

Naturellement il ne devait rien perdre pour avoir attendu ; c’était derrière les rideaux de l’alcôve que Mme l’ancienne se proposait de lui dire sa façon de penser sur le cousin Bressel, sur la couardise dont lui, Daniel Jacot, avait fait preuve en n’appuyant pas sa moitié, comme c’est le devoir sacré d’un époux, quand la dite moitié est vilipendée, foulée aux pieds sans vergogne ; sur la défection d’Henri, enfin, qui avait passé à l’ennemi au moment le plus critique. Ce dernier point, il semble que l’ancienne Jacot eût dû le traiter directement avec le principal intéressé. Mais vis-à-vis de ce fils droit, loyal et simple que n’avait jamais effleuré la pensée d’aucun calcul bas, d’aucune démarche tortueuse, la mère eût éprouvé une véritable honte à parler ouvertement de ses espérances au sujet de l’héritage du cousin Bressel et des manœuvres auxquelles elle s’était livrée pour s’en assurer la possession.

Mais lui, Daniel Jacot, entendrait tout ; elle ne lui ferait grâce de rien ! Le pauvre ancien était la tête de Turc sur laquelle elle assénait ses plus terribles coups ; une espèce de bouc expiatoire qu’elle chargeait de tous les péchés de la maison et de toutes les avanies qu’elle avait endurées.

Daniel Jacot ne s’en portait pas plus mal ; il restait gros et replet, gardait son teint fleuri et ne perdait pas l’appétit. C’était un sage élevé à l’école de la patience, que cet ami de la paix à tout prix.

Donc, ce soir-là, il entendit toute la kyrielle des récriminations de sa moitié. Peut-être m’avancé-je un peu trop en disant qu’il « entendit » tout ; car à plus d’une reprise, Mme l’ancienne, le surprenant en flagrant délit de sommeil, dut lui bourrer les côtes de son poing fermé, pour mettre un terme à ses ronflements intempestifs, et lui rappeler qu’elle daignait lui adresser la parole.

 

On se demandera peut-être quel résultat pratique Mme l’ancienne Jacot attendait du flux de reproches qu’elle infligeait à son époux, en lui rognant une portion de son repos. Pas d’autre que de se décharger le cœur, ou pour parler son langage, de se « dégonfler ». Ce but, elle l’atteignait toujours. Quand elle fut au bout de son rouleau, et qu’il n’y eut plus moyen de sortir sa victime de la profonde et bienfaisante torpeur où la nature compatissante l’avait enfin plongé, Mme l’ancienne, reposée et rafraîchie, chercha et trouva à son tour le sommeil.

Elle ne fut cependant pas la dernière à s’endormir dans la maison. Au lieu de se mettre au lit, Henri s’était assis devant sa croisée ouverte. Le coude sur l’appui de la fenêtre, le menton dans la main, il regardait vaguement le ciel étincelant de milliers d’étoiles, et rêvait.

Où s’égaraient maintenant les fantaisies de son imagination ? Ne songeait-il point encore à ce dernier rêve qu’il avait définitivement enterré sur le Communal, après le récit du cousin Bressel ?

Si profond que fût le tombeau qu’il lui avait creusé, pouvait-il empêcher cette figure éblouissante de fraîcheur et de jeunesse, qui durant des mois avait été sa préoccupation de tous les instants, pouvait-il l’empêcher de revenir flotter devant ses yeux et dans son esprit ?

Non, certes, et il ne l’essaya pas même. Mais comme elle avait perdu de son charme, la figure enchanteresse de Mlle Héloïse ! Ce n’était plus qu’avec une tristesse mêlée de pitié, que le jeune homme considérait ces traits séduisants, auxquels maintenant, il voyait bien ce qu’il manquait.

— Bonté surpasse beauté ! murmura-t-il avec un soupir.

Et aussitôt le texte d’un des sermons de M. Chaillet, dont il avait dû faire un résumé au temps où il était catéchumène, lui revint à la mémoire avec une netteté surprenante.

« La grâce trompe et la beauté s’évanouit, mais la femme qui craint l’Éternel est celle qui sera louée. »

— C’était dans le livre des Proverbes, ou dans l’Ecclésiaste, fit-il d’un air songeur. Michel Mosimann me le dirait tout de suite, lui.

Et le regard d’Henri, descendant des espaces étoilés, se fixa sur une autre petite étoile rouge qui brillait au pied de la Roche des Cros.

— Je « m’étonne » comment va le petit Joseph ? Quand j’aurai un moment, il faudra que j’aille m’informer.

Était-ce là sa pensée tout entière ? Ce fut du moins tout ce qu’il en formula nettement. Peut-être le jeune homme éprouvait-il une certaine honte à s’avouer à lui-même que ce qui l’attirait surtout à la scierie de la Roche, c’était une autre jeune fille, moins belle que Mlle Héloïse, mais qui lui paraissait réaliser la devise du cousin Bressel : « Bonté surpasse beauté ».

Peut-être l’espèce d’engagement téméraire qu’il avait pris vis-à-vis de lui-même, dans la première explosion de son chagrin, en se disant : « Tu en seras quitte pour rester garçon ! » le mettait-il mal à l’aise. Peut-être… Mais laissons là les suppositions. Aussi bien la petite étoile de la scierie s’est-elle éteinte, et Henri, fermant sa fenêtre, est-il allé se coucher.

____________

 

La vie, chez les Jacot, reprit dès le lendemain un cours plus serein et plus paisible.

Tout le monde paraissait détendu et reposé ; M. l’ancien, par un sommeil profond et réparateur, Mme l’ancienne, par son discours en trois points, derrière les rideaux de l’alcôve ; Henri, par ses réflexions en face des étoiles innombrables du ciel et de la petite étoile solitaire de la Roche.

Le jeune homme, moins distrait, plus ouvert, s’occupait activement avec son père des travaux agricoles, donnait en passant un coup de main à sa mère, et se surprenait à siffloter.

L’ancien jubilait et se frottait les mains par derrière.

Dans la famille, plus que partout ailleurs, la bonne humeur est contagieuse aussi bien que la mauvaise. Mme l’ancienne, agréablement surprise de l’heureux changement qui paraissait s’opérer chez son fils, se détendit à son tour et se montra ce qu’elle était au fond : une femme de cœur et de sens, quand l’amour-propre et la passion de dominer ne lui faussaient pas le jugement et n’en faisaient pas un détestable tyran domestique.

Aussi ne fit-elle aucune objection quand un soir, vers le milieu de la semaine, Henri parla à souper de son intention d’aller s’assurer si le petit Mosimann ne s’était pas ressenti de son plongeon dans l’étang.

Elle se contenta de lui dire :

— J’espère pourtant qu’« ils » t’en ont su du gré à la « scie », d’avoir empêché leur petit de se « neyer ».

— Oh ! pour ça, oui, mère ; ils en avaient les larmes aux yeux, et le père Mosimann m’a dit qu’il n’oublierait jamais que son petit garçon me devait la vie, après le bon Dieu.

— À la bonne heure ! fit l’ancienne avec satisfaction. C’est qu’on dit que c’est des si drôles de gens, ces Mosimann ! C’est-à-dire, elle, la Rosette, la fille à David Gentil, du bout du « Commun », on ne pouvait rien lui reprocher, jusqu’à ce qu’elle se soit mis dans la tête de « marier » cet Allemand, qui venait de par les Crosettes. On a dit, dans le temps, que le père Gentil n’en était pas, de ce mariage ; ça se comprend : un Allemand ! Mais sa femme l’a « tourné ». C’est une fine mouche, la Fanny Gentil ! Avec son air de n’y pas toucher, elle vous mène son monde par le bout du nez. Elle était déjà comme ça du temps où nous avons ratifié ensemble.

— Pourtant, pour en revenir à Mosimann, hasarda l’ancien, personne n’a jamais eu à se plaindre de lui, on a beau dire !

— À se plaindre, non ! ce n’est pas de ça qu’on parle ! déclara l’ancienne de son ton de supériorité. Mais tu conviendras, Daniel, et toi aussi, Henri, que c’est un drôle d’estafier. Pourquoi est-ce qu’il ne s’habille pas comme tout le monde ? Et cette barbe de sauvage ! est-ce que ce n’est pas malséant pour des chrétiens de se laisser « venir » la figure poilue comme les Turcs ? et avec ça il a toujours à la bouche des versets de la Bible !

— Il paraîtrait, expliqua l’ancien d’un ton conciliant, que son père, ou son grand-père était anabaptiste. Lui ne l’est pas, mais il lui en est resté quelque chose depuis la maison.

— Et puis, en fin de compte, ajouta hardiment Henri, j’aime mieux entendre quelqu’un vous réciter un beau « passage », qu’un autre vous lâcher des jurons à tout bout de champ, ou « délaver » son prochain, comme il y en a tant qui le font.

 

Heureusement que Mme l’ancienne était « bien tournée », comme disait son mari en parlant des bons moments de sa moitié ; l’instinct de la combativité, qu’elle possédait au plus haut degré, la poussa d’abord à relever le gant. Mais disons-le à son honneur, elle fit un effort pour le vaincre et se contenta de répondre sans âpreté :

— Je ne sais trop que t’en dire, Henri. Trop parler du bon Dieu quand on n’est pas ministre, ça me fait l’effet de prendre son nom en vain. Et à vous ?

On ne sut pas ce que pensaient sur cette question délicate l’ancien Jacot et son fils, attendu qu’en ce moment retentirent dans le corridor déjà sombre des piétinements et des frôlements contre les parois.

— On dirait que les moutons se sont sauvés de l’écurie ! s’exclama l’ancienne en allant ouvrir vivement la porte de la cuisine.

— À qui êtes-vous ? Qu’est-ce que vous faites là ? Venez au jour qu’on vous voie !

Cette triple apostrophe de la ménagère fut suivie de l’apparition, dans la zone de lumière du foyer, de deux enfants un peu effarés, portant chacun un petit panier de fraises.

— C’est les petits Mosimann, mère, dit Henri en se levant et en adressant un sourire aux enfants. Ce grand garçon-là, c’est Christian, et voilà la petite Marie.

 

Les deux enfants, mis à l’aise par le bienveillant accueil d’Henri, qui était pour eux une connaissance dans ce milieu étranger, présentèrent leurs paniers au jeune homme, et Christian, plus hardi que sa sœur, expliqua qu’ils avaient cueilli ces fraises à son intention, pour le remercier d’avoir sorti le petit frère Joseph de l’eau.

— Oui, mais, chuchota timidement la petite Marie, c’est la tante Lina qui nous a dit que peut-être lui, ou bien la dame aimait les fraises.

Et elle leva d’un air craintif son candide regard sur l’ancienne.

Celle-ci caressa les boucles blondes de la petite fille et donna une tape amicale sur la joue rebondie de Christian, en les appelant « des bons petits choux ». Puis elle transvasa les fraises dans une grande terrine rouge, en s’extasiant sur leur beauté et leur arôme.

Pendant ce temps, Henri installait les enfants sur un banc entre lui et son père.

— C’est qu’on a déjà soupé ! objecta Christian, quand l’ancien faisant une puissante entaille au pain noir, voulut servir copieusement les deux enfants.

— Mais je gage que pour ceci il y a encore de la place, qu’en dites-vous ? leur demanda l’ancienne en posant devant chacun d’eux trois des « bricelets » dédaignés et vilipendés par le cousin Bressel.

Les regards brillants des deux enfants répondirent avec éloquence, et ils se mirent aussitôt à grignoter la pâte rousse et croustillante avec l’activité de deux écureuils.

— À la bonne heure ! ils ne font pas les dégoûtés, eux ! pensa l’ancienne avec satisfaction.

Elle avait eu une seconde d’inquiétude : S’ils allaient faire la grimace, comme le justicier !

Mais non ; leurs traits épanouis n’exprimaient qu’une joie sans mélange.

Aussi cette réhabilitation de ses « bricelets » mit-elle l’ancienne en veine de générosité. Elle disparut un instant, puis revint, apportant dans ses bras un petit sac de toile bise, soigneusement ficelé, qu’elle posa sur la table et se mit en devoir d’ouvrir.

Les enfants suivaient tous ses mouvements avec une curiosité mêlée d’espoir.

— Vous avez des poches, j’espère ? leur dit-elle en plongeant sa main dans le sac.

Quand on a la bouche pleine, il n’est pas aisé de répondre. Mais un geste éloquent peut parfois remplacer avantageusement la parole. Christian ouvrit à deux mains le gousset gauche de sa culotte, tandis que la petite Marie, un peu serrée entre son frère et l’ancien Jacot, cherchait fiévreusement l’entrée de sa poche de robe.

L’ancienne sortit du sac sa main pleine de prunes sèches, et de cette friandise fit un petit tas devant chacun des deux enfants ravis.

— Là ! emplissez-moi vos poches comme il faut. Vous en donnerez au petit frère, et voici des bricelets pour lui. À propos, comment va-t-il le petit frère ? Est-ce qu’il a pris la toux ? est-ce qu’il est « enniflé » ?

— Ouais ! non, répondit Christian en riant. Il est tout comme avant. Mais, ajouta-t-il, d’un air réfléchi, en reprenant tout à coup son sérieux, on a eu une belle « venette », « qué toi », Marie, quand on ne l’a plus retrouvé ! Merci ! une autre fois on veut faire attention !

Marie approuvait énergiquement de la tête.

— Le petit moulin, tu sais, fit-elle confidentiellement à Henri, celui qu’on s’amusait avec, quand Joseph s’est sauvé vers l’étang, on l’a tout « débrisé », à cause que…

— Tu comprends, interrompit Christian en s’adressant familièrement à son tour au jeune homme, tu comprends que sans lui, on n’aurait pas laissé le petit frère aller à mal ; alors on a dit, les deux : « Débrisons-le ! » ça nous apprendra, une autre fois ! On a bien fait, « qué toi » ?

Et tout en parlant, le petit garçon secouait avec énergie sa tête frisée. Henri approuva pleinement Christian, et assura très sérieusement qu’à sa place et à celle de Marie, il en aurait fait autant.

L’ancien, tout attendri, passait sa main caressante sur la chevelure blonde de la petite Marie, assise à ses côtés.

Quant à Mme l’ancienne, jamais sa figure massive n’avait revêtu une expression aussi bienveillante qu’en ce moment. Je ne crois pas trop m’avancer, en soupçonnant que le sac de prunes sèches qu’elle refermait, après l’avoir considérablement allégé, ne fut pas attaché selon toutes les règles de l’art, tant elle avait de distractions, pendant que ses doigts accomplissaient machinalement cette opération.

Les deux enfants, ayant bourré leurs poches des précieuses prunes et emmagasiné par-dessus les bricelets du petit Joseph, Christian, qui sentait sa responsabilité d’aîné de la famille, poussa sa sœur du coude en lui disant entre haut et bas :

— Est-ce qu’on va, Marie ? Tu sais : on nous a dit de ne pas lambiner.

Comme Henri se levait du banc pour laisser le passage libre aux enfants, Mme l’ancienne dit à son fils :

— J’espère que tu leur fais la conduite ?

— C’est bien sûr ! répondit Henri avec empressement. La nuit est venue ; on ne peut pas les laisser s’en retourner tout seuls, à leur âge.

— Oh ! pour ça, protesta Christian en levant le nez d’un air résolu, comme un petit coq qui va se mettre à chanter, on n’a pas peur, « qué toi », Marie ?

Mais Marie, loin d’afficher la même intrépidité que son frère, se pressa contre Henri et glissa sa main dans celle du jeune homme.

— Et nos paniers ! fit tout à coup la petite fille, comme ils allaient sortir, après avoir pris gentiment congé de leurs hôtes.

— A-t-elle de l’« escient », cette petite botte ! s’exclama l’ancienne en lui passant son panier au bras et donnant l’autre à Christian. Tiens ! on aurait pu mettre les prunes dedans ! Comment n’y a-t-on pas pensé ?

L’ancien eut une heureuse inspiration :

— Augustine, souffla-t-il à l’oreille de son épouse, n’as-tu pas une bonne provision de « schnetz » (quartiers de pommes séchées).

Décidément Mme l’ancienne était dans un de ses bons jours : sans faire d’objection, ce qui surprit agréablement son mari, elle disparut prestement et ne mit pas une minute à reparaître avec un plus grand sac que celui des prunes sèches.

Les paniers furent copieusement garnis de « schnetz », et les enfants s’en allèrent radieux, sous l’égide d’Henri Jacot.

LA PAROLE EST À L’ANCIEN JACOT, ET IL S’EN SERT POUR RENDRE HOMMAGE À LA VÉRITÉ

Pendant que Mme l’ancienne lavait sa vaisselle, son mari s’en fut prendre possession d’un petit escabeau placé au coin de l’âtre ; l’âge et le frottement avaient bruni et poli ce meuble rustique comme s’il eût été de pur noyer, au lieu d’avoir été pris dans une planche d’érable.

L’ancien Jacot affectionnait beaucoup ce siège et ce petit coin confortable pour y digérer paisiblement son souper. Malheureusement il n’était que trop souvent sevré de cette innocente jouissance. Quand il y avait de l’orage dans l’air, c’est-à-dire quand quelque chose, dans la journée, avait contrecarré Mme l’ancienne, son pacifique époux renonçait volontairement à sa sieste favorite au coin du feu et s’exilait prudemment dans quelque autre région où il fut à l’abri des averses conjugales.

Mais ce soir-là, le temps étant absolument serein, Daniel Jacot s’installa avec une satisfaction sans mélange sur l’escabeau luisant, en face de la « cocasse » suspendue à la crémaillère. Le corps penché en avant, les coudes sur les genoux, et les mains jointes, l’heureux ancien se mit à tourner ses pouces et à contempler les restes du feu.

— Des bons petits, ces enfants Mosimann ! fit-il encore tout attendri et comme se parlant à lui-même.

— Oui, ça a du cœur ! appuya Mme l’ancienne sans se détourner. Il y en a bien, à leur place, des enfants, et des parents aussi, qui n’auraient pas eu l’idée d’apporter quelque chose à notre Henri par manière de remerciement. Mais ces petits, on voit tout de suite qu’ils sont bien éduqués. On a beau dire que c’est des Allemands ! Tout de même, c’est une « autre paire de manches » que la marmaille à Pierre Henri, chez le sautier, qu’on entend se chipoter et brailler toute la sainte journée !

L’ancien convint que pour cette jeunesse-là, il n’y avait guère d’agrément à la voir et à l’ouïr.

— Mais voilà, ajouta-t-il de son ton d’indulgente bonhomie, il faut être juste : quand un père n’a que des sacrements à la bouche, tant que le jour est long, quand une mère passe les trois quarts du temps à « batouiller » chez les voisines, qu’est-ce qu’on peut demander des enfants ?

Il fut sur le point de compléter sa pensée, en ajoutant que les citations bibliques dont on faisait un grief à Michel Mosimann, avaient, sans doute, une influence plus salutaire sur ses enfants, que les jurons de Pierre Henri sur les siens. Mais « pour gain de paix » il s’abstint. « Ne « l’engringeons » pas ! se dit-il prudemment. Il vaut mieux qu’elle « se le » pense en son particulier, sans que j’aie l’air de lui chercher « niaise » (noise). »

Comme Mme l’ancienne poursuivit et acheva sa besogne en gardant un silence méditatif, on peut supposer vraisemblablement qu’elle faisait « en son particulier » le rapprochement en question.

Ce fut l’ancien qui renoua le fil de la conversation en disant avec déférence :

— Est-ce que c’est une idée que je me fais, Augustine, mais il me semble que notre Henri s’est tout remonté depuis dimanche. Ne trouves-tu pas qu’il a un tout autre air, ces derniers jours ?

Mme l’ancienne hocha la tête et répondit avec mélancolie :

— Tu comprends, Daniel, que sa petite « tournée » à la « scie » lui a changé les idées pour un moment ; ce petit qu’il a sorti de l’eau, la visite du cousin Bressel, tout ça lui a fait oublier ce qui le tracassait ; mais « monté », ça ne reviendra que trop vite. Quand on a eu un crève-cœur comme il a eu !… À propos, qu’est-ce qu’il t’en a dit, à toi, je serais pourtant curieuse de le savoir ?

Ayant fini devant son « lavoir », elle vint se planter devant l’ancien, ses mains encore humides sur les hanches, et toute pareille à un point interrogatif en jupons. En diplomate consommé qu’il était, l’ancien Jacot répondit évasivement à cette question directe de sa moitié.

— « Monté ! » Augustine, je ne sais pas au juste s’il m’en a dit plus qu’à toi. Comment t’a-t-il raconté son affaire ?

— Raconté ! fit-elle brusquement et d’un ton vexé ; il ne m’a rien du tout raconté ; il est pourtant trop boutonné, notre Henri ! Je sais seulement qu’il a eu un « relave-tête », comme je t’ai dit, par rapport à une fille qui n’a rien voulu de lui. Et avec ça, il est encore assez bon pour tout prendre sur son dos et dire qu’il n’y a rien à reprocher à la fille ! Je te demande un peu, une « fiéronne » pareille ! Oh ! mais, attends seulement !

À voir l’air dont Mme l’ancienne se mit à rabattre ses manches relevées jusqu’au coude, on eût dit qu’elle allait se mettre en campagne sans plus tarder, pour découvrir la « fiéronne » en question et lui dire son fait.

Mais quand ses manches furent en place, elle releva brusquement la tête, en disant avec une certaine méfiance :

— À présent, ce n’est pas le tout ; tu ne m’as pas répondu : qu’est-ce qu’Henri t’a dit, à toi ?

— D’abord, Augustine, répondit l’ancien de son ton le plus conciliant, et en cessant de tourner ses pouces pour se frotter doucement les genoux, d’abord, c’est clair qu’Henri ne m’aurait jamais rien dit de plus qu’à sa propre mère ; mais tu comprends, je l’ai entrepris, sans faire semblant de rien, et de fil en aiguille, j’ai fini par en savoir toujours un peu plus long sans qu’il s’en doute. Mais « sieds »-toi « voir », Augustine ; on sera mieux pour s’entendre.

Là-dessus, joignant l’action à la parole, l’ancien se leva prestement et poussa un tabouret derrière les jupons de Mme l’ancienne.

Elle se laissa faire avec beaucoup de dignité, et s’assit aussi raide et aussi imposante sur son tabouret, que M. le maire au plaid de justice, sur sa « chaise à dos », dans le grand « poêle » de l’hôtel-de-ville.

Son mari avait repris place sur le petit escabeau, et il se mettait en devoir de raviver le feu, quand un mouvement brusque de Mme l’ancienne lui fit comprendre qu’il y aurait danger à abuser plus longtemps de sa patience.

— Voici ce qui en est, Augustine, se hâta-t-il de dire ; il paraîtrait que notre Henri s’était amouraché en l’air, on peut bien le dire, puisque ce n’était que pour une belle figure, d’une demoiselle ! oui, tu entends, d’une demoiselle, et non pas d’une fille de la Sagne ! Qui c’était ? Pour ça, il n’a pas voulu le dire, mais ce qui est certain, c’est qu’elle n’est pas de la Sagne. Il ne lui a jamais dit un mot, ni elle à lui ; il ne la connaît pas autrement que de vue ; mais voilà que le jour de la foire de Morteau, il a compris je ne sais pourquoi ni comment, que ça ne pourrait jamais rien donner de bon, pas plus pour la demoiselle que pour lui, et encore moins pour nous. Alors, en brave garçon qu’il est, notre Henri a dit : « C’est fini, je n’y veux plus penser ! » Que ça lui ait donné un dérangement de bile, il n’y a rien d’étonnant ! ajouta habilement l’ancien, afin de ménager l’amour-propre de sa femme.

Celle-ci avait suivi avec la plus grande attention l’exposé de M. l’ancien, mais sans permettre à sa physionomie de laisser deviner aucune de ses impressions.

Cependant, quand son mari eut fini de parler, elle poussa un soupir de soulagement.

— À la bonne heure ! dit-elle avec satisfaction. J’aime mieux que ce soit allé comme ça qu’autrement, parce qu’au moins il n’y a eu d’affront ni pour notre Henri ni pour nous, comme j’avais cru. Seulement, ajouta-t-elle du ton de l’amour-propre froissé, seulement Henri aurait bien pu me dire ses affaires aussi bien qu’à toi ; je ne lui en sais pas bon gré, non ! Une mère est toujours une mère ! Est-ce qu’on devrait lui cacher quelque chose ?

L’ancien se leva vivement de son escabeau pour venir poser la main sur l’épaule de sa femme, et lui dire avec chaleur :

— Ne t’en donne pas, Augustine ! Henri t’en aurait dit tout autant qu’à moi, si tu l’avait tourné et retourné comme j’ai fait. Mais tu n’as pas voulu le tourmenter, parce que, comme tu l’as dit : une mère est toujours une mère ; elle a le cœur plus tendre que nous autres hommes. Moi, je ne lui ai laissé ni paix ni repos avant d’en avoir tiré tout ce qu’il y avait moyen de savoir.

Mme l’ancienne hocha la tête pour ne pas avoir l’air de se laisser persuader trop aisément ; mais l’argumentation de sentiment de son mari n’en agit pas moins comme un baume bienfaisant sur la blessure de son amour-propre maternel.

Quant à l’ancien, en regagnant son escabeau, il songeait avec un certain malaise à sa comédie de la veille.

— Tout de même, lui disait sa conscience d’époux et d’ancien d’église, tu aurais bien pu, dimanche après dîner, la mettre au clair et la sortir de peine, au lieu de faire semblant de ne rien savoir, et de te moquer d’elle. Oui, tu t’es moqué d’elle, pour dire les choses par leur nom, et de mari à femme, tu avoueras que ce n’est pas des choses à faire ! Une autre fois, marche plus droit !

De son côté, Mme l’ancienne paraissait réfléchir ; mais en ménagère active, qui ne permet pas à ses mains de rester oisives pendant que son cerveau travaille, elle avait attiré à elle une corbeille de laitues, et les épluchait pour le dîner du lendemain.

L’ancien, tout en tournant ses pouces, la regardait faire et trouvait à sa femme un visage reposé comme il ne lui avait pas vu de longtemps. Même il lui sembla qu’une ombre de sourire avait effleuré ce visage sévère, qui ne se déridait qu’à des intervalles déplorablement rares.

Peut-être n’était-ce après tout qu’un jeu de la lumière, dû à l’éclairage intermittent de la lampe de fer posée sur la table. La flamme de ce luminaire rustique avait la mauvaise habitude de pétiller, de s’allonger subitement d’une façon extravagante, pour s’abaisser l’instant d’après et passer à l’état de lumignon. Puis quand on croyait le lumignon sur le point de mourir, il se ravivait soudain et pétillait gaiement comme devant.

— Daniel ! fit tout à coup Mme l’ancienne en secouant son tablier et relevant la tête.

— Eh bien, Augustine ?

— Des petits enfants, dit-elle d’un air songeur, il n’y a rien de tel pour égayer une maison, « qué toi » ?

— Je crois bien ! répondit l’ancien avec chaleur. C’est les petits Mosimann qui t’y font penser ?

— Oui. Si seulement notre Henri pouvait une bonne fois se décider à choisir une femme qui lui convienne, et à nous aussi ! Mais après son histoire, ajouta-t-elle avec un soupir, j’ai bien peur…

L’ancien attendit vainement la fin de la phrase. Sa femme rassemblait mélancoliquement les feuilles flétries de laitues éparses autour d’elle.

— Prenons patience, Augustine ! lui dit-il d’un ton encourageant. Finalement, Henri n’a guère que vingt-deux ans ; il y en a deux qu’il est dans les milices. Quand nous nous sommes mariés, j’en avais quasi trente, et toi, pas bien loin de vingt-huit.

— Vingt-sept et deux mois ! rectifia Mme l’ancienne avec dignité ; je suis de l’an 1656, du deux mars ; par ainsi…

— Oh ! je m’en remets à ta mémoire, Augustine. Moi je n’ai jamais été « ferré » sur les dates. La main sur la conscience, je ne pourrais pas dire au juste si je suis de 50, de 51 ou de 52 ; mais c’est inscrit dans le livre de raison de mon défunt père. On peut toujours le savoir par là.

— Tu es de l’an 51, du 18 décembre, déclara Mme l’ancienne d’un ton péremptoire, et Henri… mais tu devrais le savoir, puisque c’est toi-même qui l’as inscrit, le jour du baptême !

— Eh bien, oui, Augustine, je devrais le savoir, mais que veux-tu ! moi et les chiffres nous n’avons jamais pu nous accorder. Il n’est pas donné à tout le monde d’avoir une mémoire comme la tienne, merci !

Mme l’ancienne, intérieurement flattée de cet hommage rendu à sa mémoire, tint à fournir sans tarder la preuve que l’éloge n’était pas exagéré.

— Et notre Henri, reprit-elle du ton doctoral du « sautier » Tissot lisant les publications officielles à la sortie du culte, notre Henri « fut né » le 23 avril, jour de la Saint-George de l’année 1686, environ les quatre heures du matin, et baptisé le 12 du mois d’après, à la prière du samedi, par M. le ministre Chaillet. Par ainsi, il a 22 ans et 4 mois, à l’heure qu’il est, puisque nous sommes en 1708. Et tu peux prendre le livre du grand-père, pour voir si j’ai changé un seul chiffre, ajouta-t-elle avec une assurance pleine de défi.

— Oh ! je m’en remets, Augustine, je m’en remets ; c’est comme si j’avais la page ouverte. Donc, pour en revenir à ce que nous disions, sais-tu ce que je pense, par rapport à Henri ?

Elle lui fit signe de continuer.

— Moi, j’ai l’idée, poursuivit l’ancien, que cette histoire lui aura fait du bien. Il a vu que les rêvasseries, ça ne mène à rien ; que s’enticher de la belle figure d’une demoiselle qu’on ne connaît pas autrement et qui ferait d’ailleurs la plus piètre femme de paysan qu’on puisse trouver, c’est vouloir prendre la lune avec les dents, ou bien faire comme ce « mousslion » (moucheron, moustique), tiens, Augustine, qui « tournaille » à l’entour de la lampe et qui va s’y brûler les ailes et les pattes.

L’ancienne hocha la tête et dit avec mélancolie :

— Oui, mais ce n’est pas tout : et si ça le dégoûte pour toujours de se marier ! Et s’il va prendre toutes les filles en grippe ! Voilà de quoi j’ai peur ; ce ne serait pas le premier à qui ça arriverait.

— Eh bien, Augustine, je suis quasi sûr que non, répondit son mari avec une tranquille assurance. Notre Henri a « eu sur les doigts », ce qui est un fameux garde-à-vous. Aussi je te garantis qu’il ne se laissera pas prendre deux fois à la même trappe ! Mais attends seulement qu’une fille bonne et brave, et de sa condition, vienne à lui donner dans l’œil…

— Oui, mais, interrompit l’ancienne qui avait froncé le sourcil, pourvu qu’il n’en aille pas choisir une qui ne nous convienne pas ! Il a des fois des drôles d’idées, notre Henri. D’abord, qu’il ne nous amène pas une allemande ! Moi, je n’en veux rien !

— « Monté ! » Augustine, il peut y en avoir des bonnes, dans le nombre ! Mais enfin, par ici autour, je n’en connais pas une à marier ; par ainsi, il n’y a pas de danger.

— Et puis, reprit l’ancienne continuant l’énumération des brus qui ne lui conviendraient pas, j’entends que ce ne soit pas une fille qui n’ait rien à « prétendre » et qui ne nous apporterait qu’un trousseau minable !

L’ancien se frottait les sourcils avec une certaine impatience.

— Sans doute, sans doute, Augustine, finit-il par dire d’un ton conciliant ; la fortune, c’est une belle et bonne chose, mais ce n’est tout de même pas le principal.

Mme l’ancienne écarta d’un geste cet argument banal de son époux et continua :

— Ce qu’il pourrait faire de mieux, notre Henri, c’est de penser une bonne fois à la fille du cousin Matile. En voilà une qui nous conviendrait de toutes les façons ! Le justicier Bressel, avec sa mauvaise langue, le disait pour me porter pièce, mais dans le fond…

Elle s’arrêta pour écouter :

— Oui, c’est notre Henri qui « r’arrive ». Aussi bien il doit être tard ; ici à la cuisine, on ne sait pas seulement « de quelle heure on vit ».

Tout en parlant, elle ouvrait la porte donnant dans le corridor, pour recevoir son fils.

— Tout de même, tu y as tenu bon, à la scie ! lui dit-elle avec un léger reproche dans la voix.

— C’est vrai, convint Henri d’un ton de bonne humeur. On vient d’entendre frapper dix heures à l’église. Je ne sais pas comment le temps s’est passé ; on s’est amusé avec les enfants ; ils m’ont demandé de leur faire toutes les bêtes possibles sur l’ardoise ; puis quand la mère les « a eu » mis au lit, on s’est oublié à parler de choses et d’autres… avec le père.

Il avait hésité avant de finir sa phrase de cette façon. L’ancienne s’en aperçut et crut remarquer qu’il rougissait.

— Est-ce qu’il y avait du monde à la veillée ? demanda-t-elle, le regard en éveil et le ton soupçonneux.

— Non, s’empressa de répondre Henri, il n’y avait là personne que les gens de la maison.

L’ancien, quittant son escabeau, fit observer « qu’il était les heures de s’aller réduire ».

Mais sa femme lui tourna le dos avec un mouvement d’impatience. Un soupçon venait de naître dans son esprit ; elle voulut pousser son interrogatoire jusqu’au bout.

— Y a-t-il quelqu’un d’autre à la « scie » que Mosimann et sa femme ? Les enfants ont parlé d’une tante Lina.

Ce disant, Mme l’ancienne tenait les yeux rivés sur le visage de son fils, vivement éclairé par la lampe qu’elle avait prise à la main.

Pour le coup, il n’y avait pas à s’y méprendre : Henri rougissait jusqu’aux oreilles, tandis qu’il répondait avec une certaine précipitation :

— C’est une sœur à Michel Mosimann ; elle est venue demeurer chez son frère, parce que le père est mort, et elle « s’aide » à soigner les enfants.

Là-dessus, pour couper court à l’interrogatoire, il souhaita une bonne nuit à ses parents et monta rapidement à sa chambre.

L’ancienne, sa lampe de fer à la main, demeura un instant immobile et rigide comme la femme de Lot. Puis elle regarda sévèrement son mari qui se frottait le menton d’un air perplexe.

— Qu’est-ce que je te disais, Daniel ? fit-elle d’un ton tragique. Est-ce que notre Henri n’a pas des idées de l’autre monde ! Le voilà qui s’amourache justement d’une Allemande ! Quelle misère que d’élever des enfants !

— Mais enfin, Augustine, voyons-« voir », essaya de dire l’ancien ; d’abord il n’est pas dit qu’Henri ait cette fille dans la tête ; il a dit seulement…

Son épouse haussa les épaules et lui coupa la parole.

— Est-ce que tu crois que nous autres femmes, nous avons besoin qu’on nous corne ces sortes de choses aux oreilles ? fit-elle avec un dédain écrasant. Je te dis qu’il en a la tête pleine, de cette Allemande !

— Eh bien, « mettons », Augustine. Mais il y a Allemandes et Allemandes ; qui nous dit que celle-là… ?

— J’ai dit que je n’en voulais rien, et je le tiendrai ! déclara Mme l’ancienne en étendant solennellement le bras droit, comme pour prendre l’univers à témoin de cet engagement.

Ce qui nuisit quelque peu à l’effet tragique de ce geste oratoire, c’est que la lampe de fer, agitée trop brusquement, dans un instant où elle en était à la période du lumignon mourant, s’éteignit subitement.

LE SIÈGE D’UNE FORTERESSE

Le soir d’une journée radieuse d’été est parfois troublé par l’explosion d’un orage soudain et inattendu. Un tout petit nuage, sans conséquence, est apparu à l’horizon : poussé par un coup de vent violent, il a envahi tout le ciel ; l’éclair en a jailli, le tonnerre a grondé avec éclat, apportant le trouble et l’effroi au sein de la nature qui s’endormait déjà dans une calme sérénité.

Cette perturbation météorologique, l’ancien Jacot avait eu maintes fois l’occasion de l’observer et de la subir dans son ciel domestique aussi bien que dans celui de la nature.

On subit les orages : bien fou qui se regimberait contre eux ! Il n’y a qu’à plier les épaules, à laisser tomber les averses, en s’en garantissant le mieux possible, à écouter en silence gronder le tonnerre qui fait trembler les vitres, et à fermer les yeux quand l’éclair est par trop éblouissant. Ainsi fait, dans son impuissance, ce faible pygmée qu’on appelle l’homme, et qui, en face de la nature en courroux, n’ose plus s’en dire le roi, mais se fait humble, petit et rampant pour tenter d’échapper à ses coups.

Ainsi faisait Daniel Jacot, quand le courroux de Mme l’ancienne éclatait avec violence, et que les averses de récriminations pleuvaient sur sa tête à lui, le seigneur et maître de la maison pourtant, selon l’ordre naturel des choses et d’après toutes les lois divines et humaines.

Ainsi fit une fois de plus cet époux débonnaire et ami de la paix, quand il s’entendit répéter sur tous les tons, derrière les rideaux de l’alcôve, par Mme son épouse, que jamais chose aussi monstrueuse que l’alliance d’un Jacot de la Corbatière, communier de la Sagne et bourgeois de Valangin, avec une Allemande d’on ne savait où, ne s’accomplirait, tant qu’elle, Augustine Jacot, aurait un souffle de vie !

L’ancien enfonça son bonnet de nuit jusqu’aux oreilles inclusivement, et se garda de souffler mot, ce qui ne l’empêcha pas de faire par devers lui maintes sages réflexions du genre de celles-ci : « Le mieux c’est de me taire ; vouloir la raisonner, ce serait jeter de l’huile sur le feu ; qui répond « appond ! » Patience et longueur de temps… – va seulement, Augustine, dégonfle-toi, ça ne fait que du bien ! – et longueur de temps font plus que force ni rage ! – Une bonne maxime, celle-là ! feu mon père l’avait souvent à la bouche, et elle m’a fait un fameux usage, voici tantôt trente ans ! Jamais, jamais ! si ce n’est pas la vingtième fois qu’elle le dit ! Dommage que mon bonnet ne soit pas un peu plus épais ! Jamais ! bah ! c’est un bien gros mot ! Il ne faut jurer de rien ; c’est toujours trop s’avancer que de dire : Fontaine, je ne boirai pas de ton eau ! On verra, on verra. La nuit porte conseil. »

Et là-dessus, demeurant sourd aux interpellations de sa moitié, qui le sommait d’avoir à se prononcer dans une question aussi grave, qui l’accusait, tantôt d’indifférence pour l’honneur de la famille, tantôt de connivence avec Henri à l’endroit de cette Allemande de malheur, l’ancien finit par ne plus percevoir, à travers le tissu de son bonnet de coton, les objurgations de Mme l’ancienne que comme une musique monotone et lointaine qui le transporta doucement dans le pays des rêves.

Ah ! l’heureux pays, où la paix, la douce paix régnait en souveraine incontestée ! où toutes les épouses, Mme l’ancienne Jacot y comprise, se contentant du rôle que la nature leur avait dévolu, n’empiétaient pas sur celui du chef de la famille ! Ah ! les épouses idéales et modèles, qui soutenaient, encourageaient et respectaient leur mari ! qui aimaient leurs enfants, les conseillaient et les dirigeaient sans les tyranniser !

Cette contrée fortunée des rêves, où l’ancien Jacot trouvait durant la nuit une compensation aux réalités de la vie quotidienne, son fils la parcourait au même moment, sans y rencontrer comme lui un bonheur sans mélange. Pour Henri, les visions radieuses y alternaient avec les impressions pénibles ; les images les plus disparates s’y amalgamaient, s’y enchevêtraient de la façon la plus fantastique et la plus extravagante.

Comment cette figure aimable et douce de jeune mère, berçant dans ses bras un enfant rose et joufflu, pouvait-elle peu à peu se transformer en une de ces demoiselles aux ailes d’un bleu verdâtre et chatoyant qui voltigent capricieusement à la surface des étangs ?

Comment se faisait-il, chose non moins extraordinaire et contre nature, que cette demoiselle portât une chevelure blonde et soyeuse qu’elle secouait d’un geste mutin au point de s’en faire une auréole ?

Et puis avait-on jamais vu des demoiselles, ailées ou non, porter des rabats de ministre ? Celle-là en avait un, positivement, et elle l’arrangeait coquettement à son cou de ses mains fines et blanches. De ses mains ? un insecte ! Eh ! oui, et même les dites mains étaient à demi recouvertes, ainsi que le bras, d’une mitaine grise avec un petit nœud de rubans qui les faisaient singulièrement ressembler à celles de Mlle Petitpierre. Et pourtant Mlle la tante, si vieille et ridée qu’elle fût, n’avait pas cette figure grotesque de chouette, avec de gros yeux ronds et une paire de besicles chevauchant son bec recourbé et tordu ! Évidemment non ; d’ailleurs cette chouette qui n’était plus une demoiselle, et qui, avec ses ailes, avait perdu sa chevelure dorée, prisait outrageusement, en faisant des grimaces affreuses et en répétant à satiété : « Bonté surpasse beauté ! »

Toute la nuit, ces images extravagantes de lanterne magique hantèrent le cerveau fatigué d’Henri. Ce fut avec un soupir de soulagement qu’il sortit de ce cauchemar pour rentrer dans la réalité, juste au rebours de son père qui reprenait avec une soumission philosophique, mais sans enthousiasme, le joug quotidien qu’il portait depuis le jour de ses noces.

____________

 

Comme à l’ordinaire, le père et le fils se rencontrèrent le lendemain matin à l’écurie, où ils se partageaient la besogne, dont Henri prenait toujours pour lui la part la plus pénible.

Ce matin-là, l’ancien, contre son ordinaire, laissa son fils traire les quatre vaches l’une après l’autre, changer la litière et nettoyer l’écurie sans faire autre chose que de se promener çà et là d’un air préoccupé, en s’arrêtant de temps à autre auprès d’Henri, comme pour engager la conversation.

Bien qu’assez intrigué par ces allures inusitées de son père, le jeune homme ne fit aucune observation et se préparait à détacher les vaches et le cheval pour les conduire à l’abreuvoir, quand l’ancien se décida à parler :

— Attends-« voir » un moment, Henri.

Il l’attira dans le coin le plus reculé de l’écurie, celui où étaient parqués les trois moutons, et lui dit en confidence :

— Pour ta gouverne, il est bon que tu saches une chose : ta mère se méfie que cette sœur à Michel Mosimann t’a donné dans l’œil.

Bien que cette communication ne fût pas faite sous forme de question, l’ancien attendait manifestement une réponse. Henri avait rougi, mais il répondit bravement :

— Pour autant que je l’ai vue et que je la connais, c’est vrai, père, qu’elle me plaît, et pas seulement pour sa bonne façon, non, soyez tranquille !

Il rougit plus fort en ajoutant d’un ton expressif :

— Pour sûr que d’elle on peut dire : Bonté surpasse beauté ! Il faut la voir avec les enfants ! poursuivit-il avec feu ; comme elle en a du soin, comme elle sait leur parler ! Et c’est une travailleuse ! Par exemple, le cousin Bressel, ajouta-t-il en souriant, trouverait peut-être qu’elle est bête, parce qu’elle écoute parler les autres et n’ouvre la bouche qu’à bon escient. Mais puisqu’il me recommandait de courtiser la cousine Matile qui ne parle guère…

— Voilà justement ! interrompit l’ancien en se grattant le front en signe de contrariété ; ta mère est comme le cousin Bressel : elle aimerait mieux te voir penser à la fille du greffier Matile qu’à la sœur de Michel Mosimann. « Monté ! » garçon, vois-tu, moi je n’ai rien de rien contre cette fille, s’empressa-t-il d’ajouter en réponse à un mouvement d’Henri. Mais tu sais, quand ta mère a « chaussé » une idée…

— Et qu’est-ce qu’elle a contre… ?

— Contre une fille qu’elle ne connaît pas ? Rien du tout ; seulement elle dit que c’est une Allemande et qu’il serait contre nature qu’un communier de la Sagne « s’épouse » avec une Allemande !

Il haussa les épaules pour indiquer le cas qu’il faisait d’un raisonnement pareil.

— Ne t’en donne pas, Henri ! poursuivit-il d’un ton consolant, en posant la main sur l’épaule du jeune homme dont la figure s’était assombrie. On la tournera ; mais il faut y aller doucement, tout doucement. Patience et longueur de temps… tu sais le reste. Elle a du cœur, ta mère, et elle est raisonnable, quand on sait la prendre. Par ainsi, ce que je te recommande, c’est de ne pas brusquer les choses. Pour « gain de paix » mêmement, on peut avoir l’air de céder, sans que ça tire à conséquence. Mais rappelle-toi que je suis de ton côté, quand même des fois tu pourrais croire le contraire. Un homme averti en vaut deux. À présent, allons « abreuver ».

Ainsi que Daniel Jacot l’avait donné à entendre à son fils, Mme l’ancienne ne manqua pas de déclarer carrément à ce dernier qu’elle ne voulait pas entendre parler d’un mariage entre lui et cette Allemande de la Roche. Mais elle choisit, pour signifier cet ultimatum à son fils, un moment où elle se trouvait seule avec lui. En général, elle faisait trop peu de cas de l’opinion et de la volonté de l’ancien, pour qu’on puisse croire qu’elle redoutait de le voir prendre ouvertement parti contre elle. Mais elle avait compté que dans un tête-à-tête avec son fils, elle aurait plus de prise sur lui, qu’elle pourrait plus aisément faire appel à ses sentiments, et réussirait mieux à lui imposer sa volonté. C’était ainsi qu’elle avait procédé pour faire renoncer Henri à la gravure.

À la grande satisfaction de l’ancienne, Henri écouta sa mère sans l’interrompre, la figure un peu plus pâle que de coutume, et quand elle eut fini, il s’inclina tristement et s’en alla.

Un assiégeant qui a fait tous ses préparatifs pour abattre un solide rempart, enfoncer une porte bardée de fer, et qui, au moment de l’assaut, voit subitement le rempart s’affaisser sur lui-même, la porte s’ouvrir à deux battants, n’est pas plus stupéfait que ne fut l’ancienne Jacot en cette occurrence. Elle s’était préparée à la discussion, cuirassée contre les prières de son fils, mais cette attitude respectueuse et attristée, résultat de la contre-mine de l’ancien, la prenait complètement au dépourvu et la mettait mal à l’aise.

Cette victoire obtenue sans coup férir étonnait et désappointait cette nature, pour qui la lutte et la discussion étaient un véritable besoin.

Si seulement, après cela, son mari l’eût contrecarrée, fût-ce même avec toutes les précautions oratoires, avec toute la déférence que ce pacifique et courtois champion mettait dans les luttes en champ clos, où il était régulièrement désarçonné ! Mais elle avait beau le harceler de toutes manières, en face ou par insinuation, il se refusait à entamer aucune discussion sur ce sujet. Avec un haussement d’épaules et de sourcils, l’ancien répondait d’un ton détaché et avec sa déférence habituelle :

— « Monté ! » Augustine, fais comme tu l’entends ! Du moment que tu as des raisons pour empêcher Henri de fréquenter cette fille, il est sûr que ça ne peut être que pour le bien de notre garçon. Par ainsi, je ne peux que te laisser faire ; pourquoi est-ce que j’irais contre ?

Mme l’ancienne aurait donc dû, semble-t-il, se féliciter d’avoir si bien réussi, car enfin son Henri se conformant à la volonté maternelle, ne retourna plus à la scierie de la Roche. Elle l’avait surveillé d’assez près les jours suivants pour être certaine du fait. D’ailleurs l’ancien, qu’elle questionna à ce sujet, lui répondit en toute sincérité :

— Pour ça, Augustine, je te peux garantir qu’il n’a pas remis les pieds chez les Mosimann.

Ce que le digne ancien ne jugea pas à propos de communiquer à sa femme, c’est qu’il y était allé, lui ; sous couleur de s’assurer si son champ « d’orgée » qui jaunissait là-bas, près de la scierie, était bon à faucher, il avait pu prendre cette direction, entre midi et une heure, sans faire semblant de rien. Un « billon » de planches à choisir pour recouvrir le « charti », lui fournit un prétexte honnête pour entrer chez Mosimann et faire la connaissance de cette « Allemande » dont sa femme ne voulait rien pour bru.

En revenant à travers les « plans », il se frottait les mains et se disait à part lui, tout guilleret : « À la bonne heure ! cette fois notre Henri a su choisir. Allemande, elle ne l’est pas plus que moi. Qu’est-ce que le nom y fait ? Pour ce qui est de l’Augustine, bah ! elle y viendra tout doucement, pourvu qu’on sache l’entreprendre. Patience et longueur de temps… Du temps on en a : Henri n’a finalement que vingt-deux ans, pas même ! De quelle année l’Augustine a-t-elle dit qu’il est ? Enfin n’importe : il a le temps d’attendre. Elle aussi, parce que, si elle a vingt ans, c’est tout au plus. Par ainsi, avec un petit mot dans le tuyau de l’oreille à notre Henri pour lui faire prendre patience, peut-être un autre petit mot, s’il le faut, à la fille ou à son frère, on peut aller de l’avant, mais « tôt pian, tôt pian ! » (tout doucement).

Et le digne ancien « alla de l’avant » tout doucement, c’est-à-dire qu’il se mit, avec une patience et une adresse consommées, à faire le siège de la forteresse qu’il s’agissait d’emporter.

Sans s’en douter, et sans rien faire pour cela, Henri était le plus précieux auxiliaire de son père. Son air morne et découragé, les rêveries dans lesquelles il était retombé, remuaient la conscience de sa mère et fournissaient à l’habile ancien d’excellentes armes pour son travail de circonvallation.

Le soir, derrière les rideaux de l’alcôve, Daniel Jacot, au lieu de tirer son bonnet par-dessus ses oreilles, donnait volontiers la réplique à sa femme avec une astucieuse déférence. Il abondait dans son sens, trouvant comme elle qu’Henri ne prenait pas bonne mine, et ajoutant même qu’il dépérissait tous les jours.

— Une consolation, dit un soir l’ancien d’un ton résigné, c’est qu’il s’est conduit en bien bon fils. Un autre, à sa place, se serait regimbé, aurait tempêté et crié que finalement, à vingt-deux ans, un garçon a pourtant le droit de se choisir une femme et assez de raison pour savoir se gouverner. Lui, non ; du moment qu’on ne voulait rien de cette fréquentation, tu vois, il n’a pas dit « le mot », quand même ça lui crève le cœur de penser qu’il n’y a rien à reprocher à la fille que d’être une Allemande.

Mme l’ancienne se remua avec impatience comme si elle eût été couchée sur un lit d’orties, au lieu de reposer sur une bonne paillasse de feuilles de hêtre, et grommela :

— Il est pourtant aussi trop bon de tant s’en donner pour une fille, comme s’il n’y avait que celle-là au monde !

— Ça, c’est bien vrai, appuya l’ancien. Mais tu sais comme il est, notre Henri ; c’est celle-là qu’il voulait, et pas une autre. On le sait bien qu’il ne devrait pas s’en donner ; mais il est comme ça ! Vois-tu, Augustine, il nous faut faire notre compte de ne jamais voir des petits enfants par chez nous !

Pour le coup, l’ancienne se mit sur son séant.

— Qu’est-ce que tu entends par là ? fit-elle brusquement ; explique-toi-« voir » une bonne fois.

— Mais c’est bien clair, Augustine, répliqua tranquillement l’ancien, en gardant la position horizontale. Henri restera garçon toute sa vie, si…

— Si quoi ? si on ne le laisse pas « marier » son Allemande ! voilà où tu en veux venir !

— Tu ne m’as pas laissé finir ! Je voulais dire : S’il n’est pas mort avant un an ou deux !

— Miséricorde ! Et tu peux dire des choses pareilles tout tranquillement, comme si ce n’était pas de notre garçon que tu parles ? s’exclama-t-elle avec indignation. Est-il possible au monde ! ces hommes, quels êtres ! ça n’a rien de cœur !

Au lieu de s’émouvoir de cette apostrophe virulente et de relever ce qu’elle avait d’injuste, le politique ancien répondit avec philosophie :

— Qu’est-ce que tu veux que j’y fasse, Augustine ? À quoi ça servirait-il de « s’émayer ? » Moi je n’y peux rien. Tu l’as dit : Pourquoi est-ce qu’il s’en donne tant pour une Allemande ? Je dis les choses comme je les vois, et c’est un fait que le chagrin lui mange le sang : il n’y a pas besoin de lunettes pour s’en apercevoir !

— « Ach ! » grommela l’ancienne en malmenant son oreiller et lui administrant des bourrades pleines de rancune, tu vois toujours les loups plus gros que les autres gens ! Il a pourtant été assez vite consolé de son autre histoire avec sa demoiselle d’on ne sait où ! Pourquoi ça n’irait-il pas la même chose avec celle-ci ?

L’ancien fut sur le point de répondre que le cas était absolument différent ; que la première passion d’Henri n’avait pu être qu’un feu de paille, puisqu’il ne connaissait que de vue l’objet de sa flamme ; que, du reste, il y avait renoncé de lui-même et pour les meilleures raisons du monde. Mais il se dit prudemment : « Qui répond appond » ! » En stratégiste avisé, le digne ancien préféra rester au bénéfice de l’avantage qu’il espérait avoir obtenu, plutôt que de le compromettre dans une escarmouche téméraire.

— Oh ! je ne demande pas mieux que de m’être trompé ! répondit-il avec bonhomie. Enfin, qui vivra verra !

Là-dessus, il se calfeutra soigneusement les oreilles au moyen de son bonnet, en le tirant à deux mains jusqu’à la dernière limite du possible, précaution qui ne l’empêcha pas d’entendre le profond soupir avec lequel Mme l’ancienne reposa sa tête sur l’oreiller.

— Pauvre Augustine ! pensa-t-il avec une pitié singulièrement mélangée de triomphe. Pour qu’elle fasse des « plaints » pareils, il faut que j’aie joliment réussi à lui mettre la puce à l’oreille ! Sans doute, sans doute : j’ai fait les « loups » un petit peu gros, par rapport à notre Henri ; mais je peux dire, la main sur la conscience, que c’était à bonne intention.

LES BOVIS DE L’ANCIENNE JACOT

Le Temps, ce vieillard infatigable et toujours vert qui poursuit sa course immuable sans s’embarrasser des joies et des douleurs humaines, le Temps avait tout doucement opéré un changement de décors dans la longue vallée où s’agitaient, aimaient, souffraient les personnages de la présente histoire. Les champs d’orge et d’avoine qui, peu à peu, avaient formé des taches dorées et rectangulaires plus ou moins allongées et disséminées dans la plaine ou sur les pentes des « Crêtets », avaient été abattus par la faux, et si leurs contours se détachaient encore en clair sur le vert des prés, leur surface n’ondulait plus mollement au souffle de la brise.

C’était au tour des hêtres, des érables et des alisiers de jaunir maintenant, et d’égayer de leurs taches claires et vives le sombre rideau des forêts de sapins qui entourent la vallée.

D’autres taches, mouvantes, celles-là, blanches, rouges ou noires, mouchetaient çà et là le tapis encore vert des prairies. C’étaient les troupeaux de vaches qui, ayant fini de tondre le gazon du « Communal », broutaient avec un appétit nouveau le regain de la vallée, tout embaumé de thym et de serpolet.

Le tintement de leurs clochettes et de leurs « potets » (clochettes en cuivre battu et en forme de pots) formait un gai carillon qui se répercutait de la Corbatière aux Cœudres, traversées par les « youlées » des « bovîs » (bouviers, bergers), éclatantes comme des fanfares.

C’était le bel automne de la montagne, les derniers beaux jours, pendant lesquels la nature et toutes les créatures animées semblent se hâter de jouir de leur reste, avant que les rafales de l’hiver aient couvert la terre de son blanc manteau, et refoulé toute vie et toute chaleur dans les habitations.

Déjà même, ces beaux jours se faisaient rares. Trop souvent, au gré des petits bergers novices qui constataient avec désenchantement que tout n’est pas rose dans le métier, le jour se levait triste et sombre, avec un épais rideau de brouillard se traînant pesamment à mi-côte. Peu à peu ce brouillard se résolvait en une bruine ténue, pénétrante, puis en vraie pluie persistante qui tombait monotone, implacable, transperçant la couverture ou le sac de grosse toile sous lequel s’abritaient les « bovîs ».

Plus moyen d’entretenir le feu, la bienheureuse « torrée » qui, comme chacun sait, est la grande distraction des petits bergers de tous les temps et de tous les lieux ; occasion d’achoppement et de chute aussi pour nombre d’entre eux, qui, dans les délices de la cuisine primitive qu’ils perpètrent sous ses cendres, oublient fréquemment le premier de leurs devoirs, à savoir d’empêcher leurs bêtes « d’aller à mal ».

Ah ! les journées néfastes, où les bondes des cieux ouvertes éteignent les feux de joie des bergers, et transpercent les bergers eux-mêmes jusqu’aux os, où les vaches résignées ne paraissant plus brouter l’herbe ruisselante que par acquit de conscience et non par goût, s’arrêtent fréquemment pour lever la tête vers le ciel en bramant avec mélancolie !

Ils sont rares, les « bovîs », qui, ces jours-là, « youlent » malgré tout, en faisant claquer leur fouet, si bien alourdi par le déluge universel, que la mèche n’en produit dans l’air saturé d’eau qu’un bruit mat et sans écho ! Oui, ils sont rares, mais il y en a pourtant ; ce sont les vétérans du métier, que trois ou quatre ans de pratique ont aguerri contre les vicissitudes de la vie de berger ; parfois aussi c’est un philosophe que rien n’émeut, une heureuse nature qui reçoit avec la même égalité d’âme les beaux rayons du soleil de septembre, et les averses d’une journée chagrine, tout comme il accepte de la main de son maître ou de sa maîtresse les bourrades méritées ou non, et les provisions de bouche de ses « dix heures ».

Le « bovî » de l’ancien Jacot était un de ces philosophes imperturbables qu’aucune intempérie n’étonne. François Bourquin, ainsi se nommait ce sage de quinze ans, ne sourcillait pas plus sous une averse diluvienne de septembre, que sous les apostrophes grondeuses de sa maîtresse. Non, sa face, couverte de taches de rousseur, ne sourcillait pas, mais après une averse comme après l’autre, le gamin, d’un mouvement d’épaules caractéristique, se secouait comme un barbet sortant de l’eau. Bien entendu que, s’il ne se gênait pas pour exécuter cette pantomime irrespectueuse à la barbe de la nature qui l’avait trempé jusqu’aux os, il en usait avec plus de circonspection avec la rigide maîtresse qui venait, suivant son expression, de lui laver la tête !

Bien que François Bourquin en fût à sa première année d’exercice dans la maison de l’ancien Jacot, et qu’il n’appartînt à aucune des familles des environs, il avait bien vite su comment il convenait de se comporter vis-à-vis de cette maîtresse malaisée à satisfaire, et ce qu’on pouvait se permettre en sa présence.

Un « bovî », tout le monde savait cela à la Corbatière et bien au delà, ne durait jamais plus d’un automne à Mme l’ancienne Jacot. On lui en faisait un grief, surtout dans les familles dont un ou plusieurs enfants avaient tour à tour passé sous sa coupe. Mais voilà : peut-être était-ce faute pour Mme l’ancienne d’être tombée une bonne fois sur une perfection de « bovî » ! Un habillement ne vous fait long usage qu’en raison directe de ses qualités.

Ainsi l’on ne pouvait raisonnablement pas demander à Mme l’ancienne qu’elle reprît cette année-là le berger de l’automne dernier, cette mazette d’Augustin chez le Sautier, une « patte-mouillée » qui pleurnichait pour un rien, qui n’avait pas même le cœur de tenir tête à une vache récalcitrante, et qui prenait honteusement la fuite quand la bête, en humeur de révolte, ou par pure taquinerie, présentait délibérément les cornes à ce « bovî » timoré.

Quant à celui qui avait tenu, avant la « patte-mouillée », le fouet du bouvier chez l’ancien Jacot, oh ! celui-là, il était à tout jamais perdu dans l’estime de Mme l’ancienne.

— Pour cet Ami Grospierre, avait-elle dit avant la fin de la campagne, qu’on ne m’en parle plus pour une autre année ! D’abord, c’est un voleur de raves et de carottes ; il a beau tout mettre sur le dos des vaches ! Puis j’entends et je prétends qu’un « bovî » m’obéisse sans lever la langue, comme cet effronté qui ne peut pas se tenir de raisonner. Jamais de ma vie je n’ai vu ni entendu un garçon pareillement contredisant ! On voit bien que c’est un Grospierre et que son père était « remué de germain » avec Gédéon le « Contreleyu »[1] !

Avant ce berger insoumis, friand amateur de raves et de carottes, Mme l’ancienne en avait essayé de bien des sortes, sans en trouver un bon.

— « Monté ! » Augustine, disait l’ancien de son ton conciliant, après chaque essai infructueux, « monté ! » vois-tu, « on » n’est pas parfait, ni les uns ni les autres, les « bovîs » non plus.

Et cette sage et indulgente réflexion, il l’avait répétée, quand la grave question du choix d’un berger était revenue inexorablement se poser cet automne-là. C’est que Mme l’ancienne, dont l’humeur empirait tous les jours depuis que son mari avait éveillé ses inquiétudes maternelles à l’endroit d’Henri, et mis du même coup sa conscience mal à l’aise, c’est que Mme l’ancienne trouvait une légion de défauts à tous les candidats et déclinait toutes les propositions de son mari.

— « Mafi ! » arrange-toi ! avait fini par dire le pacifique ancien, poussé à bout. On va mettre les vaches au regain la semaine prochaine, et nous sommes à vendredi ! Nous serions joliment « au bruit du monde » s’il nous fallait, Henri à son âge et moi au mien, nous aller à « rechange » garder les bêtes !

Heureusement, cette extrémité fut épargnée à Daniel Jacot et à son fils. Le soir de ce même jour, comme Henri sortait le bétail de l’étable pour l’abreuver, il fut tout surpris de trouver un jeune garçon qui lui était inconnu, assis ou plutôt affaissé au bout du tronc d’arbre creusé servant de bassin à la fontaine. L’enfant, qui devait être âgé d’une quinzaine d’année, était vêtu misérablement et paraissait exténué.

À l’approche des vaches, il se leva péniblement pour s’en aller, mais rencontrant le regard de commisération qu’Henri adressait à toute sa personne dépenaillée et souffreteuse, il s’arrêta en s’appuyant de la main au bord du bassin.

— Reste seulement, lui dit le jeune homme avec bonté ; il y a assez de place pour les vaches. Tu as l’air terriblement fatigué !

Le jeune homme eut un mouvement d’épaules lassé.

— Si ce n’était que ça ! répliqua-t-il d’une voix basse et rauque. La fatigue, ce n’est pas ce qui casse le plus les jambes !

Il hésita, puis détournant les yeux, il ajouta plus bas encore :

— Avec un morceau de pain, je crois que ça passerait.

— Pauvre garçon ! s’écria Henri, tu as la « fringale » ! et tu n’osais pas venir demander à manger, je parie ! Attends un moment : quand j’aurai ramené les bêtes à l’écurie, tu viendras avec moi et on te donnera à souper.

Il se hâta de rassembler son bétail et de le faire rentrer. Le jeune garçon suivit Henri. On eût dit qu’il craignait de perdre de vue celui qui venait de lui témoigner tant de pitié et de lui promettre de calmer sa faim.

Au reste, il ne demeura pas inactif, mais attacha une partie des vaches à leur crèche, avec une dextérité prouvant que cette occupation lui était familière.

— Bon ! lui dit Henri en trouvant la moitié de sa besogne faite ; tu veux gagner ton souper. Voilà un brave garçon ! Viens par ici.

Au premier abord, Mme l’ancienne, qui mettait la dernière main aux apprêts du souper, regarda de haut en bas l’espèce de vagabond que lui amenait son fils. Mais comme le disait l’ancien, elle avait du cœur, quand on savait la prendre, sans compter qu’elle fut agréablement surprise de la chaleur confiante avec laquelle Henri s’adressa à elle. Il y avait longtemps qu’il ne lui avait parlé de cette manière.

— Mère, voilà un pauvre garçon qui était en train de se laisser mourir de faim sur le bassin de notre fontaine ! N’est-ce pas que vous ne l’entendez pas comme ça ?

— Je pense bien que non ! Assieds-toi là, nous allons souper. Pourquoi, au monde ! ne pas venir demander un morceau, au lieu de… Tu étais trop fier, quoi ? Quelles manières !

Le jeune garçon, cédant à la poussée de Mme l’ancienne, s’était laissé tomber au bout du banc placé derrière la table.

— Quand on n’a pas l’habitude de demander la charité… répondit-il de sa voix fatiguée et avec le haussement d’épaules qui paraissait lui être familier.

Mme l’ancienne le regarda avec un intérêt plus marqué, et sur-le-champ coupa dans le pain une énorme tranche qu’elle lui fourra brusquement dans la main en disant :

— Tiens, mange-moi ça en attendant la soupe. Toi, Henri, va dire à ton père qu’on n’attend plus que lui. Il est à « tracasser » par le « charti ».

Mme l’ancienne mit à profit la courte absence de son fils en faisant subir un interrogatoire serré à l’affamé. Le résultat de cette enquête fut si favorable à celui-ci, que tout en remplissant les assiettes d’étain d’une odorante soupe aux oignons, Mme l’ancienne présenta le jeune garçon à son mari comme le futur « bovî ».

— Il s’appelle François Bourquin, résuma-t-elle ; tu as bien dit : François ?

L’enfant fit un signe de tête affirmatif ; il avalait précisément une cuillerée de la soupe parfumée et la trouvait exquise.

— Il vient des Crosettes, continua l’ancienne en donnant un renseignement entre deux cuillerées. Sa mère est morte. Elle s’était remariée. Le beau-père, un chenapan… n’a plus voulu entretenir ce garçon. Va gagner ta vie, qu’il lui a dit… je ne te dois rien. C’était hier matin, « qué toi ! »

— Oui, répondit François tout réconforté par la soupe qu’il avait mangée avec une véritable voracité. Et on m’a renvoyé de partout aux Crosettes, aux Roulets, en me disant que j’étais trop petit pour un domestique, et que pour des « bovîs », on n’en manquait pas. J’ai aussi été aux Éplatures, au Valanvron, mais c’était la même histoire partout ; « des fois » on m’envoyait le chien contre pour me faire partir plus vite. Mais personne ne m’a seulement donné un morceau de pain. Peut-être que si j’en avais demandé, on ne m’aurait pas dit non. Mais voilà ! ajouta-t-il avec son haussement d’épaules le plus énergique, ça me semblait trop dur à lâcher.

L’ancien écoutait, l’œil humide.

— Alors, où as-tu couché, cette nuit ? demanda-t-il avec compassion.

— Sous une « chote » (grand et vieux sapin ménagé pour servir d’abri au bétail), dans la « pâture » de la Joux-Perret.

— Pauvre petit ! murmura l’ancien. Quelle fameuse idée tu as pourtant eue, Augustine, de le prendre pour « bovî ! »

Après quoi, afin de sauvegarder, sans doute, sa dignité de chef de la maison, M. l’ancien s’informa d’un air qu’il s’efforça de rendre aussi sévèrement inquisiteur que sa bienveillante nature pouvait le lui permettre, si le nouveau « bovî » savait « s’entreprendre » avec les bêtes.

François sourit pour la première fois depuis qu’il était entré sous le toit des Jacot, et chacun trouva que ce sourire faisait oublier ses taches de rousseur et sa crinière jaune tout emmêlée.

— Il y avait trois vaches chez nous ! répondit-il simplement.

Cette fois, son haussement d’épaules avait été extrêmement discret.

Henri lui tapa amicalement sur l’épaule.

— Il m’a déjà donné un coup de main à l’écurie pour attacher les bêtes, dit-il à ses parents. Et on voyait bien qu’il n’en était pas à son coup d’essai !

Le regard de François, vivement levé sur Henri, remercia le jeune homme du témoignage qu’il lui rendait.

Le dit témoignage ne plut pas moins à l’ancien et à sa femme, à qui il prouvait la bonne volonté du jeune garçon.

Peut-être même Mme l’ancienne se berça-t-elle en ce moment de l’illusion qu’elle avait enfin mis la main sur ce merle blanc qui s’appelle un « bovî » sans défauts.

Si c’était le cas, l’illusion ne fut pas de longue durée ; non point que j’aie à faire, Dieu merci ! sur le compte de l’orphelin, recueilli dans la maison de l’ancien, de graves révélations ; non point qu’il se soit rendu coupable de fautes sérieuses dans l’exercice de ses fonctions, ou de toute autre manière !

Seulement, ce soir-là, Mme l’ancienne était dans un de ses meilleurs moments ; elle était satisfaite d’elle-même et se savait gré de la bonne action qu’elle venait de faire, comme si elle eût été la première et la seule à en avoir eu l’idée, satisfaite aussi d’être sortie d’une situation difficile. Dans cet agréable état d’esprit, elle était portée à voir les choses et le « bovî » en beau… celui-ci au moral, bien entendu, car quant au physique, il n’y avait pas d’illusion possible : François Bourquin, abstraction faite de sa défroque d’épouvantail à moineaux, était d’une laideur aussi parfaite dans son genre, que Mme l’ancienne dans le sien ; il y avait même cette autre ressemblance entre la maîtresse et le nouveau « bovî », que la physionomie de celui-ci ne dénotait pas moins d’énergie que celle de Mme l’ancienne.

Ce qui ne pouvait manquer d’arriver, quand la première impression serait passée, quand Mme l’ancienne serait moins bien tournée, pour parler comme son mari, c’est qu’elle ferait de la moindre négligence, de la moindre faute du nouveau « bovî » une grosse turpitude, et considérerait comme vices graves les menus défauts dont il n’était pas plus exempt que tout autre mortel.

Cela devait arriver et cela arriva. En conséquence, comme nous l’avons dit plus haut, le « bovî » de Mme l’ancienne, car c’était bien le sien, puisqu’elle l’avait choisi et engagé elle-même, eut de temps à autre à essuyer une averse de reproches plus ou moins fondés, qu’il recevait avec la contenance sereine et impassible d’un philosophe.

Les leçons de l’adversité valent, et au delà, celles qu’on reçoit dans les meilleures écoles de philosophie ; et les leçons de ce genre n’avaient pas manqué à François Bourquin. D’ailleurs, c’était un garçon reconnaissant. Mme l’ancienne avait beau, dans ses pires moments, lui faire les reproches les plus violents et les plus injustes, le traiter, à propos d’une négligence ou d’une maladresse, de misérable ingrat, qui oubliait qu’on l’avait empêché de mourir de besoin, le jeune garçon, au lieu de prendre au sérieux les excès de langage de sa maîtresse, faisait la part de l’exagération, sachant bien que Mme l’ancienne se mordrait la langue, l’instant d’après, de s’être laissée emporter par sa mauvaise humeur au delà des limites permises.

Elle reconnaissait d’ailleurs, par devers elle, dans ses bons moments, que l’orphelin qu’elle avait recueilli était assurément, malgré tout, le meilleur « bovî » qu’elle eût eu depuis des années, respectant et faisant respecter à ses vaches le champ de raves et de carottes ; ne les laissant pas aller « à mal » et ne s’attardant pas autour d’une « torrée » en compagnie d’autres vauriens de « bovîs » ; pas raisonneur comme cette peste d’Ami Grospierre, encore moins pleurnicheur comme cette « patte-mouillée » d’Augustin chez le Sautier ; de bonne commande, il n’y avait pas à dire, faisant sans regimber ni rechigner toutes les besognes à sa portée.

Ah ! si Mme l’ancienne avait eu l’esprit libre de toute préoccupation douloureuse, si sa conscience et sa raison ne s’étaient pas liguées contre elle pour lui reprocher son entêtement absurde à l’endroit de « l’Allemande de la Roche », si elle n’avait pas eu sans cesse devant les yeux et dans le cœur, comme un reproche vivant, la figure triste et pâle de ce fils unique qu’elle aimait tant et qu’elle faisait tant souffrir, ah ! alors, il est bien possible qu’elle eût rendu justice par devant témoins à son « bovî » des Crosettes !

LE BOVÎ FAIT UN COUP DE MAÎTRE SANS S’EN DOUTER

L’ancien Jacot et son fils n’avaient pas attendu ce témoignage public de la maîtresse de la maison, pour apprécier les qualités de François Bourquin. Aussi le traitaient-ils avec une bonté qui venait puissamment en aide à la philosophie naturelle du « bovî », pour endurer patiemment les récriminations imméritées qui l’assaillaient d’autre part.

L’ancien Jacot, qui n’avait pas les mêmes raisons que son fils pour s’isoler fréquemment dans de tristes rêveries, recherchait volontiers la société de ce « bovî » de rencontre, pour lequel il s’était pris d’une affection quasi paternelle.

Aigrie comme elle l’était par ses luttes intérieures, disposée à tout interpréter dans le sens le plus fâcheux, Mme l’ancienne finit par s’en offusquer et déclarer à son époux qu’elle trouvait absolument déplacée la familiarité de ses rapports avec ce petit va-nu-pieds.

— Tâche-« voir » de garder ton rang avec le « bovî », à la fin du compte ! lui dit-elle un soir avec aigreur. On ne vous voit jamais qu’ensemble par les coins, à comploter ou à bêtiser ! Tu verras s’il ne finit pas un beau jour par te manquer de respect !

— N’aie pas peur, Augustine, répondit paisiblement l’ancien. Nous gardons chacun notre rang. Ce n’est pas lui qui oubliera jamais qu’on me doit le respect dans ma maison.

Il avait, contre toutes ses habitudes, prononcé ces derniers mots avec une dignité ferme, à laquelle sa femme n’était guère accoutumée.

Elle le regarda de travers, son nez minuscule relevé d’un air de défi et comme flairant la bataille.

— On dirait quasi à t’entendre, commença-t-elle d’un ton agressif…

Mais son mari la regardait d’un air si candide, qu’elle se détourna avec brusquerie, sans finir sa phrase.

L’ancien eut un fin sourire aussitôt réprimé. « Qui s’en prend s’en sent ! » se dit-il en lui-même. Puis à haute voix :

— « Monté ! » Augustine, expliqua-t-il avec bonhomie, je n’ai rien voulu dire d’autre que ceci : c’est que François se comporte toujours avec moi comme un domestique doit le faire avec son maître. Pour ce qui est de moi, je « trouve » que les enfants, ça a besoin d’un petit peu d’amitié. Puisqu’on les morigène quand ils ont fait un « à rebours », il me paraît qu’il est juste et équitable de leur faire bonne mine et de les encourager quand ils se comportent bien. Ne trouves-tu pas, Augustine ?

Mais ce que Mme l’ancienne pensait là-dessus, elle ne trouva pas à propos de le communiquer à son époux. Un grognement accompagné d’un haussement d’épaules fut tout ce qu’il obtint à ce sujet.

— Tout de même, se disait l’ancien avec une satisfaction bien légitime, à la suite de cette escarmouche, je lui ai dit une bonne fois ma façon de penser, à l’Augustine, et en fin de compte, c’est moi qui ai eu le dernier mot !

Mais tout aussitôt, comme honteux de ce sentiment de triomphe, il fit cette réflexion plus conforme à son caractère pacifique et bienveillant :

— Il faut être de bon compte : si l’Augustine n’a rien eu à répondre, c’est que dans le fond elle pense juste comme moi. C’est une femme de tête, l’Augustine, qui a du sens et de la raison à revendre ; c’est dommage que…

Un soupir compléta la pensée de l’ancien ; il y a de ces pensées qu’on préfère ne pas formuler jusqu’au bout.

Depuis quelques semaines, les affaires d’Henri ne paraissaient faire aucun progrès. L’ancien constatait avec un certain désappointement que les inquiétudes éveillées dans le sein de son épouse à l’endroit de la santé de leur fils ne produisaient pas sur elle l’effet qu’il en avait attendu. La première impression s’était affaiblie, à mesure que la mère ne remarquait chez son fils aucune aggravation de l’état de mélancolique rêverie où il était habituellement plongé.

Sans doute, cette tristesse résignée la mettait mal à l’aise et influait sur son humeur à elle, à tel point que tout commerce avec Mme l’ancienne devenait à peu près aussi agréable qu’avec un porc-épic.

D’autre part, les sinistres prédictions de l’ancien au sujet de la santé d’Henri ne paraissant pas devoir se réaliser, Mme l’ancienne s’ancra de plus belle dans son obstination irraisonnée, en se persuadant que son fils finirait par se consoler, et qu’un beau jour il accepterait la femme que sa mère lui choisirait elle-même.

On croit aisément ce qu’on désire, et les natures despotiques, accoutumées à tout voir fléchir sous leur autorité, peuvent difficilement admettre la volonté et l’individualité d’autrui.

La citadelle que M. l’ancien s’était engagé à prendre moyennant patience et longueur de temps était plus solide qu’il ne s’y était attendu. Quand l’occasion s’en présentait, il sondait le terrain, tentait un léger assaut, afin d’éprouver la force de résistance de la place, mais chaque fois l’assaillant était repoussé avec perte.

Patience et longueur de temps… ! n’en répétait pas moins l’ancien avec persévérance.

Malheureusement, cette sage maxime qui réconfortait toujours le digne homme n’opérait pas au même degré sur l’esprit de son fils. C’est que la tête grise du père en avait plus souvent pu vérifier la justesse que cette tête de vingt ans !

Ainsi, tandis que l’ancien ne perdait pas courage, comptant patiemment sur une circonstance favorable, sur un incident fortuit, qui, avec le temps, pourrait amener un revirement heureux dans les idées de son épouse entêtée, Henri, lui, ne conservait presque plus aucun espoir.

Avait-il jamais connu sa mère autrement qu’inflexible dans ses volontés ? Elle aimait son fils, et n’aurait pas mieux demandé que de le voir heureux ; cela, il n’en doutait pas, mais ce qu’il savait aussi par expérience, c’est qu’elle l’aimait à sa manière despotique et jalouse, et qu’elle entendait choisir elle-même le bonheur qui lui convenait. Avait-elle jamais procédé autrement à son égard ? Aussi loin qu’il s’en souvenait, cette mère qui le chérissait, qui l’avait garanti de tout son pouvoir contre les dangers de tout genre menaçant la vie humaine, surtout dans les années de l’enfance, cette mère ne lui avait jamais laissé choisir ni son jouet, ni ses amusements, ni ses distractions, ni ses relations.

Il avait été ainsi dressé, vis-à-vis d’elle, à une obéissance passive et résignée, bien différente de la joyeuse obéissance de l’amour filial.

Une éducation pareille tue toute autre expansion. Mme l’ancienne n’aurait dû s’en prendre qu’à elle-même, au lieu de faire des scènes de jalousie à son mari, si Henri gardait vis-à-vis d’elle une réserve respectueuse et soumise, tandis qu’elle le voyait plus ouvert, plus confiant dans ses rapports avec son père.

Il n’avait pas fallu longtemps au nouveau « bovî » pour remarquer la tristesse d’Henri et pour s’en préoccuper, et comme l’enfant abandonné s’était pris à aimer le jeune homme de tout son cœur, depuis le moment où celui-ci lui avait adressé la parole avec tant de bonté et l’avait recueilli, il eût voulu connaître la cause de cette tristesse, afin de chercher de tout son pouvoir à y porter remède.

— Pauvre m’sieu Henri ! se disait souvent François en secondant son jeune maître dans les soins à donner au bétail, il y a quelque chose qui « y » fait mal au cœur, ça se voit de reste. Mais quoi ? on n’ose pas « y » demander, c’est tout sûr ! Si Mme l’ancienne le tarabustait, lui en disait de toutes les couleurs à tout bout de champ, comme elle me le fait à moi – par exemple, je ne m’en échauffe guère, elle est comme les « spitz » (roquets), elle aboie beaucoup, mais elle ne mord pas ! – ou bien si elle le « bouscaniait » (brusquait), si elle le rechignait comme elle fait à M. l’ancien, je dirais que c’est ça qui « y » donne du noir. Mais non : elle le laisse tranquille, lui ; mêmement qu’elle le regarde des fois « de coin », comme si elle avait quasi peur de le voir toujours à « creuser des sabots ». C’est pourtant dommage ! un si gentil homme ! Quand je pense que sans lui je serais peut-être péri à un coin comme un chien sans maître ! « Je m’étonne » M. l’ancien, s’il y aurait « plan » d’« y » demander quelque chose ? pas tout droit, non, ce serait malhonnête, mais… enfin, il faut qu’on essaye, c’est un si bon homme !

Un matin, l’ancien Jacot ayant accompagné le « bovî » pour lui montrer les limites d’un nouveau pré, François s’enhardit au point de poser à son maître cette question insidieuse :

— M’sieu Henri ne serait pourtant pas malade ?

L’ancien regarda le questionneur en fronçant légèrement les sourcils.

— Tiens, pensa-t-il, est-ce que l’Augustine aurait raison ? il a l’air de vouloir se mêler de nos affaires !

Aussi répondit-il au « bovî » d’un ton assez sec :

— Non, pourquoi ?

François arrangeait la mèche de son fouet avec les dents, en regardant l’ancien du coin de l’œil, ce qui lui procura le temps de préparer une réponse convenable.

— C’est que j’en avais peur, M’sieu l’ancien. Il me semblait… Enfin, tant mieux que je m’« aie » trompé !

Et faisant claquer joyeusement son fouet, il s’en fut en courant rappeler au sentiment de ses devoirs une vache qui donnait un coup de langue au regain du voisin.

Son maître le suivit lentement, les mains derrière le dos, en foulant l’herbe blanche de rosée. Il avait repris son expression habituelle de sérénité bienveillante.

— C’est à bonne intention qu’il t’a demandé ça ! se disait le brave homme. On voit bien comme il aime notre Henri qui l’a ramassé ; et de le voir tout triste, ça lui fait mal au cœur : il faut lui en savoir gré. Mais tout de même il n’est pas d’âge à ce qu’on lui dise ce qui en est, sans compter que c’est des affaires de famille.

En revenant vers son maître, le sagace « bovî » pensait de son côté :

— J’ai idée que M. l’ancien m’a trouvé un petit peu trop curieux. J’en ai assez dit pour une fois ; plus tard on verra « voir ».

Là-dessus, il se mit à tapoter le cou et à gratter l’échine d’une grosse vache noire, la meilleure laitière du troupeau, en demandant à son maître ce qu’il pensait de l’influence de la couleur des vaches sur leurs facultés laitières.

Comme l’ancien n’avait rien à cacher sur ce sujet-là, il s’empressa de satisfaire à cet égard la curiosité bien légitime et même méritoire de son subordonné, en lui donnant, avec son opinion personnelle, celle des autorités sur la matière.

— Ça fait, résuma le « bovî » d’un air songeur, après avoir suivi avec déférence l’exposition de M. l’ancien, ça fait qu’il y a du pour et du contre, et qu’en fin de compte on peut se mettre le doigt dans l’œil en achetant une vache noire plutôt qu’une rouge.

— Tu l’as dit, garçon, et le plus sûr c’est toujours les marques du lait. Viens, que je te les montre.

Et le digne homme se mit à donner au « bovî » une leçon pratique, en passant d’une vache à l’autre, ce qui l’absorba si bien, qu’il en oublia la première question quelque peu indiscrète du jeune garçon ; il n’y repensa que plus tard dans la journée, en se retrouvant avec Henri, toujours silencieux et rêveur. Tout en fendant avec lui des billes de sapin pour les transformer en bardeaux, le père se disait en considérant son fils avec une surprise douloureuse : « Tout de même, c’est vrai que notre Henri prend toujours plus piètre mine. Je comprends que le « bovî » vous en parle. Ça ne peut pas durer plus longtemps comme ça ! quand on pense qu’il n’en tiendrait qu’à sa mère… ! »

Ici, un véritable aiguillon lui traversa le cœur :

— Qu’à sa mère ? continua sa conscience. Es-tu bien sûr de n’avoir rien à te reprocher, toi ? As-tu fait tout ce que tu pouvais, tout ce que tu devais ? Toi qui sais que ton garçon n’aurait pas pu mieux choisir, que la fille a tout pour elle, excepté le « bien », peut-être, qu’elle ferait la meilleure femme de paysan qu’on puisse trouver, qu’Henri n’en voudra jamais « rien » d’autre, toi qui sais tout ça, qu’est-ce que tu as fait, toi, le père, pour « tourner » ta femme, et lui ouvrir une bonne fois les yeux ? Tu as voulu finasser, au lieu d’aller droit ton chemin et de lui parler comme tu devais raisonnablement, et sans broncher, comme un mari le doit faire à sa femme ! Tu as dit à Henri que sa mère avait du cœur et du sens : pourquoi alors n’as-tu pas essayé de la prendre par là ? Sans doute, tu lui as voulu faire croire qu’Henri allait tomber dans une langueur ; mais toi, est-ce que tu le croyais, dis ? Et si le bon Dieu le faisait comme tu l’as dit, crois-tu qu’il y aurait de la faute que de l’Augustine ?

Il parlementa longtemps avec cette conscience importune, le pauvre ancien Jacot, lui objectant qu’avec une personne du caractère de sa femme, il fallait prendre ses précautions, et que la heurter de front, c’était s’exposer à tout compromettre.

Mais la conscience, inflexible, inexorable, avait réponse à tout, et ne lui laissait pas un instant de repos.

Il finit par n’y plus tenir, laissa son fils continuer seul la besogne qu’il accomplissait machinalement, comme un automate, et se mit à la recherche de sa femme. Il la trouva oisive dans sa cuisine, chose extraordinaire et presque inouïe.

Elle avait pris possession du petit escabeau qu’affectionnait l’ancien, et les mains croisées sur son tablier, le corps affaissé, elle regardait fixement le tas de centres grises de l’âtre, où brillait encore un petit point rouge. Que représentaient pour elle ces cendres qui refroidissaient, ce tison qui allait s’éteindre ? peut-être ne les voyait-elle pas même : ce regard fixe, ce front plissé, cette bouche à l’expression dure et amère, paraissaient occupés d’objets bien autrement importants que ceux qui l’entouraient dans cette cuisine enfumée. Et pourtant, quand le petit point rouge disparut du milieu du tas de cendres, elle poussa un profond soupir et parut s’éveiller d’un rêve.

— Augustine ! dit l’ancien à voix basse ; elle n’avait pas entendu entrer son mari, qui avait attendu pour l’interpeller qu’elle fît un mouvement.

Elle se détourna, l’air effaré.

— Viens « voir », continua l’ancien de cette voix contenue qui craint de réveiller un enfant qui dort ou de troubler le repos d’un malade ; je voudrais te montrer quelque chose.

Intriguée au plus haut point par les allures mystérieuses de son mari, l’ancienne, sans parler, le suivit tout le long de la grange. C’était par là qu’il était rentré dans la maison.

Par la partie supérieure de la porte, que l’ancien avait laissée ouverte, on voyait Henri fendant ses billes sur le « pont » de grange.

Le mari s’effaça pour ne pas en masquer la vue à sa femme, et lui dit à l’oreille :

— Regarde, si ce n’est pas un corps sans âme !

Et c’était vrai : ce grand corps nerveux, souple et bien charpenté, n’offrait en ce moment que l’apparence d’une machine fonctionnant correctement, mais d’une manière inconsciente, car l’âme semblait absente de cette figure morne et n’exprimant qu’une indifférence absolue.

 

Pendant que la mère, les yeux dilatés par l’effroi, considérait son fils avec un véritable remords, l’ancien ouvrit le panneau inférieur de la porte et se glissa dehors, livrant sa femme à ses réflexions.

Henri ne parut pas plus s’apercevoir du retour de son père, qu’il n’avait remarqué son départ.

Quant à la mère, elle s’en retourna tôt après dans sa cuisine, la tête basse et les mains serrées l’une contre l’autre.

Cette fois, l’aiguillon du remords avait pénétré jusqu’à ce cœur maternel, traversant l’épaisse cuirasse d’amour-propre, d’orgueil, d’égoïsme et d’esprit de domination qui l’entourait ! Cette fois, elle avait vu, avec des yeux de mère, son fils découragé, dégoûté de la vie par sa tyrannie à elle, s’acquitter de sa tâche quotidienne avec l’indifférence hébétée d’un forçat à perpétuité, qui n’a plus rien à espérer dans l’avenir que la délivrance de la mort ! Et son cœur de mère, étreint par le remords, lui disait tout bas : « Pourquoi le faire souffrir plus longtemps, quand d’un seul mot tu peux lui rendre l’espoir, le courage et la vie ? »

Mais une nature comme celle de l’ancienne ne se rend pas sans une lutte acharnée. Céder dans une occasion aussi grave que celle du mariage de son fils unique, n’était-ce pas détruire à tout jamais le prestige de cette autorité qu’elle avait exercée sans conteste dans sa maison depuis son mariage ? Revenir sur une décision irrévocablement prise et solennellement notifiée à son mari et à son fils !… quelle honte ! Elle n’aurait plus dès lors qu’à abdiquer, qu’à se laisser fouler aux pieds dans sa propre maison par tout le monde, à commencer par cette Allemande de malheur qui viendrait tout gouverner, et la reléguerait, bien sûr, dans le petit cabinet où la mère de l’ancien avait passé les dernières années de sa vie, à branler la tête dans son fauteuil !

À cette pensée amère, devant ce lugubre tableau que le mauvais esprit qui luttait en elle contre l’amour maternel évoquait avec une adresse infernale, l’orgueil de l’ancienne se révoltait tout entier.

— Qui sait, lui insinua perfidement ce mauvais conseiller, qui sait si ton mari et ton garçon ne se sont pas entendus pour jouer la comédie et te faire céder ? Peut-être bien qu’à présent ils sont là à jaser tout tranquillement et à se moquer de toi, comptant que leur petite scène a produit son effet et que tu vas dire : Eh bien, puisque Henri a tant de chagrin que ça, je ne veux plus me mettre en travers de ce mariage !

Cette suggestion diabolique parut si plausible à Mme l’ancienne, que, prise d’une fureur indescriptible, elle s’élança dans le couloir conduisant à la grange, pour aller surprendre et confondre les auteurs de cette indigne comédie. Mais elle avait à peine ouvert la seconde porte qu’elle s’arrêta. Fut-ce le courant d’air froid s’engouffrant à travers la grange, qui la saisit en la frappant au visage ? fut-ce une sage réflexion de son bon sens ou de son cœur, qui lui fit honte de ses soupçons injurieux ? Toujours est-il qu’elle demeura indécise un moment, puis revint, la tête basse, dans sa cuisine, où elle reprit place sur l’escabeau, et se remit à réfléchir, le visage caché dans ses deux mains.

Au bout d’un instant, elle se leva en gémissant, et agitée, enfiévrée, comme par une rage de dents insoutenable, elle s’en alla devant la maison, où elle déplaça, replaça, bouleversa sans dessein arrêté tout ce qui lui tomba sous la main, puis, comme lassée par ce stérile déploiement de forces, elle se laissa tomber sur un monceau de vieux bardeaux entassés dans un coin et se mit à considérer vaguement la ligne de brouillards qui coupait la Roche des Cros par son milieu. Peut-être aussi regardait-elle, au-dessous de cette ligne grise, la tache claire que formait au bas des « côtes » la façade de la scierie Mosimann, ou bien surveillait-elle son « bovî » qu’on voyait se promener à deux cents pas de là, au milieu de son troupeau, conférant parfois à la frontière de son domaine avec un collègue et le quittant brusquement pour « retourner » une vache qui allait « à mal ».

SUITE DES HAUTS FAITS DU BOVÎ

— Il y fait beau, chez la mère Jacot, hein ? disait ironiquement à François Bourquin le collègue qui gardait ou était censé garder les vaches du voisin.

François le toisa du haut en bas :

— Tu veux dire chez Mme l’ancienne Jacot ? corrigea-t-il froidement.

Le collègue haussa les épaules en ricanant :

— Qu’on dise la mère Jacot, la vieille Jacot, ou Mme l’ancienne Jacot, ça ne la change pas ; c’est toujours la même pièce !

— Tu veux dire la même dame ! rectifia toujours plus froidement le « bovî » de Mme l’ancienne, les mains derrière le dos et son fouet passé en sautoir.

L’autre le regarda de travers, en grommelant de l’air d’un dogue qui se prépare à mordre.

— Dis donc, toi, tu commences à m’embêter avec tes airs de vouloir régenter le « monde » ! Parce que ça vient des Crosettes, ça veut savoir mieux parler que les gens de la Sagne ! Misère !

Le « bovî » des Crosettes ne parut pas s’émouvoir le moins du monde de l’interpellation.

— Si je t’embête, répondit-il tranquillement, voilà ton pré, moi je suis sur le mien, c’est-à-dire celui de Mme l’ancienne Jacot.

L’aimable collègue, un grand garçon efflanqué qui avait presque la tête de plus que François Bourquin, parut d’abord abasourdi de la réplique de celui-ci. Il ne s’attendait pas à tant d’audace de la part de ce galopin plus petit, plus jeune, et qu’il supposait plus novice que lui.

Mais comme il n’entrait pas dans ses habitudes de se laisser déconcerter par quoi ni par qui que ce fût, car c’était Ami Grospierre, le propre arrière-petit-neveu de Gédéon le « Contreleyu », et dame ! noblesse exige ! il s’avança d’un air menaçant sur cet infime personnage qui avait osé lui tenir tête, et vint le regarder droit dans les yeux.

 

Il tenait son fouet par le petit bout du manche, dans l’intention évidente de s’en servir comme d’un argument irréfutable, pour fermer la bouche à cet étranger à la commune qui voulait faire la leçon aux « bovîs » de la Sagne.

— Dis donc, toi, petit marmouset, cria-t-il au visage de François, qui ne sourcillait pas, tu as envie d’une « râclée », dis ? À ton service !

Et il lui présentait une épaule comme pour entamer les hostilités en le bousculant.

— N’essaye pas de me toucher ! dit froidement le « bovî » de Mme l’ancienne, qui avait encore les mains derrière le dos, mais serrait les poings, et les laissait descendre peu à peu le long de ses hanches.

— Moi ? eh bien, tiens !

Le fouet du petit-neveu de Gédéon s’était levé sur la tête de François, mais n’atteignit pas son but, attendu que celui qui le brandissait reçut sous le menton un maître coup de poing qui l’envoya mesurer la terre, lui et son fouet.

— Ah ! c’est comme ça que vous gardez vos bêtes, vauriens ! cria soudain la voix terrible de Mme l’ancienne aux oreilles du vainqueur, lequel se sentit en même temps douloureusement appréhendé par l’une des susdites oreilles et secoué d’importance.

Le « bovî » se dégagea prestement, et tout en se frottant la partie endolorie, se mit à courir sus à ses vaches, qui avaient naturellement profité des distractions de leur gardien pour s’en aller à la découverte et goûter l’herbe de tous les voisins ; celles d’Ami Grospierre en avaient fait autant et paissaient tranquillement sur le pré de Mme l’ancienne. François Bourquin dut mettre ordre tout seul à ce communisme désordonné, attendu qu’Ami Grospierre était pour le quart d’heure aux prises avec Mme l’ancienne. Celle-ci lui administrait un complément de correction, après l’avoir complaisamment remis sur pied, en le relevant par sa tignasse emmêlée.

François Bourquin, non moins complaisamment, fit la besogne de son adversaire, en même temps que la sienne propre, en opérant le triage des vaches.

Une fois les deux troupeaux ramenés sur leurs terrains respectifs, le « bovî » de Mme l’ancienne revint vers sa maîtresse, qui, d’une dernière bourrade, congédiait Ami Grospierre. Le garnement, comme on pouvait s’y attendre, ne manqua pas d’exhaler sa rage, quand il fut à une distance respectueuse, en débitant à l’adresse de son ancienne patronne un torrent d’invectives, dont la plus anodine était la qualification de vieille sorcière !

— À présent, toi, dit sévèrement Mme l’ancienne à son « bovî », sans écouter les clameurs injurieuses qui partaient du pré voisin, tu vas me dire ce que signifie une pareille conduite. Est-ce que c’est des manière, dis ? Est-ce que tu ne devrais pas rougir de honte ?

Mais François Bourquin ne faisait pas mine de rougir le moins du monde, et son air assuré et fort peu contrit n’était pas fait, il faut le reconnaître, pour calmer l’indignation de sa maîtresse.

Les mains derrière le dos, la contenance tranquille et rassurée, il attendait le moment de placer sa justification.

Quant Mme l’ancienne lui eut laissé la parole :

— Voici, dit-il, sauf votre respect, comme la « niaise » a commencé. Cet « estafier » – je ne sais pas seulement son nom, remarqua-t-il avec mépris – m’est venu demander si je me plaisais chez vous. Il y a manière et manière de demander les choses. S’il m’avait dit comme ça, en bon camarade, honnêtement : « Es-tu content d’être « bovî », te plais-tu à la Sagne ? Es-tu bien chez M. l’ancien Jacot ? » je lui aurais répondu : J’aime bien garder les vaches, et la Sagne me plaît autant que les Crosettes, et même mieux, puisque j’y ai trouvé des braves gens pour me ramasser, quand je ne savais que devenir. Mais, merci ! si vous aviez entendu comme il m’a dit ça ! Je « me suis pensé » tout de suite : Toi, tu te mêles de ce qui ne te regarde pas ; je vais te « remoucher ! »

— Et tu lui as dit de se mêler de ses affaires ? fit Mme l’ancienne d’un ton approbatif.

Sa physionomie avait pris une expression presque bienveillante.

— Pas tout à fait ! reprit le « bovî » avec un fin sourire. Mais c’était tout comme. Je lui ai dit de parler de ma maîtresse plus honnêtement, parce qu’au respect que je vous dois… Mais, bah ! s’interrompit-il en haussant les épaules, il n’y a qu’à l’entendre à présent, pour comprendre ce qu’il a pu dire ; un être pareil, ça ne sait pas vivre !

On entendait effectivement Ami Grospierre, bien qu’il se fût insensiblement éloigné avec son troupeau, hurler de temps à autre quelque injure tirée de son riche répertoire.

— Attends seulement, vaurien ! gronda Mme l’ancienne entre ses dents, en se tournant du côté de son ex-« bovî » ; quand ton père et Philippe Jaquet sauront tes déportements, tu auras ce qui te revient, tu peux compter !

— Et alors, reprit-elle d’un tout autre ton en s’adressant à son chevaleresque champion, les affaires ont commencé à « s’engringer » ? C’est sur toi qu’il est tombé ?

— Tout juste, Madame l’ancienne : il m’a dit qu’il n’entendait pas se laisser régenter par un garçon des Crosettes, que je l’embêtais – sauf votre respect – enfin des choses comme ça. Moi, je lui ai seulement répondu que si je l’embêtais, il n’avait qu’à s’en aller sur son pré, que moi j’étais sur le nôtre ! et alors il a voulu me donner une « assommée » avec son manche de fouet, et « mafi », je l’ai flanqué les quatre fers en l’air ! Après, Madame l’ancienne, continua le « bovî » en rentrant la tête dans ses épaules d’une façon comique, après, c’est vous qui m’avez empoigné, et au respect que je vous dois, je trouve que vous avez une fameuse poigne !

Mme l’ancienne se dérida tout à fait à ce dernier trait et fit à son « bovî » la flatteuse déclaration suivante :

— Eh bien, François, tu n’aurais pas pu mieux dire ni mieux faire. Si j’avais tout su, je n’aurais pas tiré si fort ! Pour ce qui est de cette peste d’Ami Grospierre, tout ce que je regrette, c’est de ne pas lui en avoir donné sa suffisance, pendant que je le tenais. Mais qu’il ne s’imagine pas que nous avons fini ensemble ! ajouta-t-elle en secouant la tête d’un air qui ne présageait rien de bon pour le descendant du « Contreleyu ».

En ce moment, François Bourquin la quitta brusquement pour remplir son devoir professionnel, et sa maîtresse constata avec satisfaction chez son « bovî » une qualité qui avait bien son prix : il ne tombait pas comme un furieux, à grands coups de fouet, sur la vache en faute, mais la ramenait dans les bornes du devoir par une habile manœuvre, appuyée d’une remontrance amicale : « Allin » (allons !), Motelle, « allin ! » est-ce que tu le fais « par exprès » ? On voit bien le bord de notre pré : une « planche fraîche » ! L’herbe n’est déjà pas si bonne dans l’autre. « Allin », ma vieille, « allin ! »

La Motelle ayant reconnu son erreur et docilement regagné le milieu de la « planche fraîche », le « bovî » lui tapota le cou et revint au galop vers sa maîtresse.

Celle-ci paraissait préoccupée ; elle se promenait de-ci de-là en regardant son « bovî » à la dérobée, comme si elle avait l’intention de lui adresser la parole, mais qu’elle hésitât à le faire.

François, qui s’apercevait parfaitement de ce manège, en était grandement intrigué, mais feignait de ne pas y prendre garde.

Enfin Mme l’ancienne se décida tout à coup :

— À propos, François – il ne put jamais comprendre à quel propos elle lui faisait cette question – comment ne s’est-il pas trouvé quelqu’un aux Crosettes qui ait eu le cœur de te ramasser, quand ton chenapan de beau-père t’a renvoyé de la maison ?

Le visage du jeune garçon s’assombrit.

— Voyez-vous, Madame l’ancienne, répondit-il en haussant les épaules suivant son habitude, tout alentour de chez nous il n’y avait pas des gens bien fortunés. Je pense que tout le monde avait assez d’enfants sans moi. On ne trouve pas partout des gens qui aient bon cœur comme vous avez eu.

Et il leva sur sa maîtresse un regard si plein de gratitude, quelle en fut émue et se reprocha intérieurement les brusqueries et les scènes injustes qu’elle avait prodiguées dans ses moments d’humeur noire à cet enfant sans mère.

 

Comme le disait son mari, Mme l’ancienne avait bon cœur, quand on savait la prendre. Elle le prouva bien en cet instant.

S’il y avait eu là d’autres témoins que ses propres vaches, Mme l’ancienne ne se fût certainement pas laissée aller au bon mouvement qui la porta à appuyer doucement sa main sur l’épaule de son « bovî » en se baissant pour lui confier à l’oreille que « si une fois ou l’autre « on » lui avait lavé la tête un peu fort, si « on » l’avait « bouscanié » plus que de raison, en lui reprochant ceci ou cela, ou autre chose, c’était seulement une manière de parler, et qu’« on » ne pensait pas toujours tout ce qu’« on » disait. Quand « on » est tourmenté par des chagrins, des soucis, « on » s’engringe ; c’est tout naturel, conclut-elle avec un soupir, et alors « on » en dit plus qu’« on » ne devrait. »

Le jeune garçon avait écouté Mme l’ancienne sans bouger, les yeux baissés, par délicatesse, et comme pour lui rendre plus facile l’aveu que son cœur la poussait à faire.

Quand elle eut fini de parler et que François sentit la main de sa maîtresse quitter son épaule, il retint cette main dans l’une des siennes et la porta à ses lèvres sans rien dire, mais avec un regard qui valait bien des protestations de dévouement.

Mme l’ancienne s’éclaircit la voix, et pour réagir contre l’émotion qui la gagnait, elle retira brusquement sa main et prit son ton le plus impératif pour dire à son « bovî » :

— À présent, c’est bon ! Mais tu sais, garçon, tout ça est entre nous : n’aie pas le malheur d’en lever la langue avec qui que ce soit !

François lui fit un petit signe d’intelligence et répondit en secouant la tête :

— Pour ce qui est de ça, Madame l’ancienne, il n’y a pas de risque, je vous garantis !

Ayant pris acte de cette promesse, Mme l’ancienne fit mine de s’en aller ; mais elle avait à peine fait quelques pas dans la direction de son logis, qu’elle revint brusquement sur ses pas :

— À propos, fit-elle à François, comme si elle se souvenait tout à coup d’un fait qu’elle avait voulu éclaircir, à propos, pour en revenir à ce que nous disions des gens des Crosettes, quels voisins aviez-vous ! Je serais curieuse de savoir s’il y en a de ma connaissance.

— Attendez, Madame l’ancienne, je peux vous dire tous leurs noms à la file ; il n’y en avait pas tant !

Et le « bovî » comptant sur ses doigts, commença son énumération :

— Nos deux plus près voisins, c’étaient Josué Humbert-Droz et Auguste-Henri Robert. Plus loin, les sœurs Calame qui tiennent une petite boutique ; à côté, le Père Droz dit Busset, et dans la même maison Jonas Brandt, celui qui fait des faux. Après, Aellen, le « rigot », avec ses gros chiens ; puis les Ducommun dit Boudry et Sylvain Delachaux, le « retailleur » de limes. Il y avait aussi Jacques Sandoz, un bien brave homme, mais qui était toujours malade par les jambes. Si celui-là n’était pas mort avant ma mère, continua le « bovî » en hochant la tête, je suis sûr qu’il m’aurait ramassé, lui. Il avait une bonne fille, la Lina, qui m’a souvent fait coucher dans leur grange, quand le mari de ma mère cassait tout par chez nous, et me poussait dehors.

— Quand ce chenapan t’a chassé pour tout de bon, pourquoi, demanda l’ancienne, n’as-tu pas essayé d’aller chez cette Lina Sandoz ?

— C’est qu’elle ne « restait » plus aux Crosettes, alors. La maison est fermée. Quand son père a « eu » été mort, elle est allée chez des parents ; mais où ? ça, je ne le sais pas.

L’ancienne réfléchissait.

— Je ne sais pas pourquoi, dit-elle enfin d’un air songeur, j’avais l’idée qu’il y avait par les Crosettes… Est-ce qu’il n’y a d’Allemands par là autour que le « rigot » Aellen ?

François consulta un moment sa mémoire en baissant la tête et se mordant l’ongle du pouce.

Il fit ensuite un geste négatif et dit d’un ton assuré :

— Non, Madame l’ancienne, ça, j’en suis sûr.

— Tu n’as jamais entendu parler d’un Mosimann, par exemple ?

Le « bovî » secoua de nouveau la tête.

— C’est-à-dire, attendez « voir ! » fit-il en la relevant brusquement ; je connais ce nom ! où est-ce que je l’ai entendu ?

Et le jeune garçon, afin, sans doute, de mieux sonder les replis de sa mémoire, se passa la main sur le front, puis se gratta la nuque en considérant fixement le sol ; mais ne trouvant pas dans ces deux opérations un secours suffisant pour rassembler ses souvenirs, il se mit à scruter d’un air songeur le voile de brouillards qui s’étendait sur la vallée, comme s’il espérait y trouver ce nom de Mosimann qui flottait vaguement dans les brumes de sa mémoire.

Mme l’ancienne suivait avec le plus vif intérêt les recherches de son berger, dont elle ne perdait pas plus de vue les mouvements et les jeux de physionomie, que le chasseur ne quitte des yeux son chien, courant avec ardeur sur une piste embrouillée.

— Ça y est ! cria enfin le jeune garçon de l’accent de triomphe d’Archimède prononçant son « Eurêka ». Je me rappelle à présent quand j’ai entendu ce nom : C’est quand on a enterré la femme de M. Jacques Sandoz, il y a deux ans. Lui n’avait pas pu aller au cimetière, rapport à ses jambes enflées, et ma mère a dit en revenant de l’enterrement : Les deux premiers qui « suivaient » c’étaient les frères Mosimann, des garçons du premier mariage de Mme Sandoz. Mais elle n’a pas dit d’où ils venaient, et pour sûr ils ne « restaient » pas aux Crosettes ; moi, je ne les connaissais pas. Peut-être, Madame l’ancienne, que c’est le père Mosimann que vous avez « eu » connu, et qu’il « restait » dans le temps aux Crosettes.

— Peut-être bien, répondit Mme l’ancienne, à qui son « bovî » trouva la figure si épanouie qu’il se dit avec satisfaction, mais non sans étonnement :

— Tout ça m’a l’air de lui faire rudement plaisir ! C’est bien tant mieux, mais je n’y vois goutte, et du moment que ça ne me regarde pas…

 

Un léger haussement d’épaules termina sa pensée, avec un claquement de fouet joyeux.

 

 

Mme l’ancienne se promenait les mains derrière le dos en réfléchissant. Elle revint vers François :

— Alors tu as dit, reprit-elle comme pour résumer les renseignements que lui a fournis son « bovî », tu as dit que ce M. Jacques Sandoz, qui avait « marié » une veuve Mosimann, est aussi mort, et qu’il a laissé une fille, une Sandoz, donc ?

— Sans doute, Madame l’ancienne, puisque la Lina…

— Bon ! et cette Lina Sandoz, c’est une enfant, quoi ? Quel âge peut-elle avoir ?

Mme l’ancienne avait formulé ces deux questions avec une feinte indifférence, que démentait absolument l’expression pleine d’attente de sa physionomie.

— Oh ! merci ! répliqua François en riant ; une enfant de dix-neuf ans pour le fin moins ; une fille qui est plus grande que vous, Madame l’ancienne, au respect que je vous dois !

— Elle a l’air toujours plus contente, pensait le « bovî » qui, tout en feignant de regarder d’un autre côté, ne perdait pas un des changements d’expression de la physionomie de sa maîtresse. Peut-être qu’elle est « de parent » avec les Sandoz ; mais alors… ?

— Et tu dis que cette fille est allée demeurer chez des parents ? Est-ce qu’elle était sans rien ?

— Oh ! pour ça non ! M. Sandoz avait un beau bien qu’il « amodiait », mais je pense que sa fille ne tenait pas à rester toute seule. Elle doit être à présent, au moins on me l’a dit, chez un de ses « frères de mère », mais où ? je n’en sais rien. Ah ! si je l’avais su, ajouta François en secouant la tête de haut en bas, je serais allé la trouver tout de suite quand « on » m’a poussé dehors de chez nous ! Avec le bon cœur qu’elle a, elle ne m’aurait pas renvoyé, pour sûr ! Mais voilà ! peut-être que son frère, si elle est chez un frère… enfin, c’est vous et M. Henri qui m’avez ramassé ! conclut François avec son regard humide de chien fidèle et reconnaissant.

— Eh bien, mon garçon, lui dit sa maîtresse en lui tapant sur l’épaule, tu viens de nous sortir une fameuse épine du pied à moi et à Henri, et de lui faire plus de bien qu’il ne t’en a fait en te ramassant sur le bassin de la fontaine. Mais je crois, ma parole ! que voici la nuit ! Je ne sais pas comment le temps a passé.

Là-dessus, elle partit, légère comme un oiseau, du côté de la maison, pendant que son « bovî », passablement intrigué, mais non moins joyeux qu’elle, se mettait à chanter la cantilène des bergers, en constatant que trois de ses vaches s’étaient couchées et ruminaient paisiblement :

« Tré cu-de-bas, bin bon tin ! vallé vallé vallé… ! »

Quant à Ami Grospierre, il avait depuis longtemps cessé ses clameurs insultantes, auxquelles il avait bien vu que nul ne prenait garde, et s’était retiré avec son troupeau tout à l’autre bout de la longue prairie qui constituait son domaine.

Mais lorsque à la nuit tombante, les deux bergers voisins ramenèrent leur bétail chez leurs maîtres respectifs, le neveu du « Contreleyu » lança de loin cette apostrophe menaçante à François Bourquin :

— Toi, je te retiendrai, marmouset ! compte dessus !

Le « bovî » de Mme l’ancienne haussa les épaules avec mépris, en disant entre ses dents :

— Il n’a qu’à essayer ! À présent, je connais sa mesure, à ce long « galâpin ! » Ça a plus de langue que d’effet !

OÙ M. L’ANCIEN MANQUE D’AUDACE

On n’avait pas revu le cousin Bressel à la Corbatière depuis la mémorable visite où il avait fait subir à Mme l’ancienne tant d’avanies de toutes sortes. Il était cependant de retour de la foire de Leipzig, depuis huit jours au moins, car sa place réservée de justicier, dans le pourtour du chœur de l’église, inoccupée durant quelques semaines, avait été de nouveau remplie le dernier dimanche par sa personne dodue, proprette et fleurie, surmontée d’une perruque bien accommodée et poudrée avec soin.

Mais pour regagner les Bressels, la Corbatière n’était pas sur son chemin ; il avait d’ailleurs accepté l’invitation à dîner que lui avait faite avant le culte un de ses amis du Crêt, membre de la cour de justice, comme lui.

N’ayant pas vu sur le cimetière Daniel Jacot et son fils, avant d’entrer dans le temple, le justicier adressa un signe d’amitié à l’ancien quand celui-ci vint prendre place dans le chœur ; puis il chercha des yeux Henri, au banc qu’il avait coutume d’occuper. Ne l’y trouvant pas, le justicier, surpris, fouilla l’auditoire de son regard vif et perçant et finit par découvrir le jeune homme tout au fond de l’édifice.

C’est qu’Henri, par un sentiment de honte assez compréhensible, évitait maintenant de se trouver à portée du rayon visuel de son ancienne flamme. Mlle Héloïse s’aperçut-elle de la retraite subite de son rustique admirateur ? Fut-elle vexée ou soulagée de n’être plus le point de mire de ses œillades persévérantes ? Mystère. En tout cas elle n’en fit rien paraître ; on ne la vit sonder furtivement l’assemblée ni à droite ni à gauche, et encore moins derrière elle pour y découvrir l’infidèle. Attentive et recueillie, comme il convient à une jeune personne bien élevée, – nous lui devons ce témoignage – elle ne quittait pas des yeux son frère, qui continuait à remplacer M. Le Goux dans l’office de la prédication, et, espérons-le, faisait son profit des excellents sermons du jeune ministre.

Si loin qu’Henri fût du justicier, celui-ci lui trouva mauvaise mine et l’attitude affaissée. À la sortie du culte, le vieillard, intrigué et inquiet, mais sans vouloir le montrer ouvertement, se mit à taquiner le jeune homme au sujet de ses airs mélancoliques, dans l’intention d’en découvrir la cause, et avec le désir bienveillant d’y apporter remède selon ses moyens. Mais le jeune homme avait sa dignité et il eût cru manquer au respect qu’il devait à sa mère en confiant le secret de sa peine au justicier. Pour arriver à ses fins, celui-ci eût dû s’y prendre tout autrement et ne pas cacher son intérêt véritable sous le ton de la plaisanterie. Aussi ne put-il rien tirer d’Henri que de brefs monosyllabes, accompagnés de rougeurs subites.

Passablement vexé de cette réserve, le justicier quitta son jeune cousin en haussant les épaules et se disant à part lui ; « Oh ! garde tes affaires pour toi, mon garçon ! continue à faire des mines longues d’une aune, tant que tu voudras ! À moi, ça ne me fait ni chaud ni froid. »

Le justicier se calomniait : la tristesse visible d’Henri ne lui était pas aussi indifférente qu’il se l’assurait à lui-même ; et la preuve, c’est que cette tristesse continuait à le préoccuper. À force d’y réfléchir, il finit par deviner à peu près ce qu’Henri n’avait pas voulu lui confier.

— Il y a de l’ancienne, par là-dessous ! se disait-il le soir de ce jour en gravissant le « Communal » pour regagner son logis ; oui, ça m’en a tout l’air, et à propos d’une fille, peut-être de deux, j’en prêterais serment ! Avec sa tête de « bélin » (bélier), l’Augustine veut marier son garçon suivant son idée à elle, et le garçon a une autre fille en tête qui ne convient pas à son dragon de mère. Pour ce qui est de Daniel, je parierais qu’il est du côté du garçon, mais qu’à son ordinaire il n’ose pas dire carrément sa façon de penser et se contente de consoler Henri par derrière en lui disant de patienter ! On le connaît bien, Daniel Jacot !

Et le justicier hochait la tête en gonflant ses joues.

— Un brave homme, qui a du sens, reprit-il en s’arrêtant pour savourer une prise. Ce qui lui manque, « mafi ! » pour dire les choses par leur nom, c’est deux ou trois onces de ce que l’Augustine a de trop ! Enfin, conclut-il en se remettant en route, il est comme il est, Daniel, et ça n’en vaut peut-être que mieux. Il y aurait de belles guerres dans la maison, s’il avait une tête comme celle de sa femme ! Tout de même, je serais curieux de savoir si j’ai découvert le pot aux roses avec Henri ! Mardi, à la « générale commune », on se verra avec l’ancien, et je saurai ce qui en est. Lui ne sera pas boutonné comme Henri.

Le surlendemain avait lieu, en effet, l’assemblée générale des communiers de la Sagne, réunion importante qui, durant toute la journée, ne pouvait manquer de fournir au justicier l’occasion de s’assurer si ses conjectures étaient fondées.

Ce mardi était le lendemain du jour où François Bourquin avait donné à son collègue une leçon de politesse, puis sans s’en douter avait tiré sa maîtresse d’un cruel embarras et ramené la paix dans son âme en lui fournissant le moyen de sortir avec honneur d’une situation inextricable.

Quelqu’un qui avait été bien surpris et tout à fait dérouté ce soir-là, c’est l’ancien Jacot. Faisant violence à sa nature pacifique, il avait pris l’honnête et courageuse résolution de déclarer sans plus tarder à sa femme, qu’il était décidé pour son compte à laisser Henri libre de se marier à son gré ; il s’était promis d’employer en faveur de celui-ci, non plus toute sa diplomatie, mais tous les arguments de la raison et du bon sens, et surtout d’en appeler au cœur de l’ancienne pour vaincre sa résistance. Il s’était même dit vaillamment : Il n’y a plus de paix qui fasse ! il faut qu’on s’explique, à la fin des fins, et on s’expliquera !

Ces magnanimes résolutions ne l’empêchaient pas de ressentir un certain frisson d’anxiété à la pensée des conséquences de cette audacieuse révolte contre l’autorité bien établie de son épouse.

Est-ce peut-être ce qui engagea ce courageux insurgé à ne rentrer à la cuisine que flanqué de son fils et du « bovî », apportant, l’un le lait de la « traite » du soir, l’autre, la provision d’eau de Mme l’ancienne.

À la grande surprise de l’ancien, sa femme, qu’il s’attendait à trouver plus rogue et plus inabordable que jamais, avait une mine reposée et sereine qu’on ne lui avait pas vue de longtemps. Chose inouïe, au lieu de l’apostrophe grincheuse qu’elle tenait toujours en réserve pour accueillir le « bovî », avec accompagnement des titres de lambin et de fainéant, elle lui dit à haute et intelligible voix :

— Tu as pensé à l’eau, bien obligée, François !

L’ancien fut renversé de cet incroyable changement à vue, qu’il s’exhorta à se tenir sur ses gardes :

— Je m’étonne ce qu’elle « remanigance », l’Augustine ? Elle ne « se ressemble » plus ; méfions-nous, ça ne me paraît pas naturel !

Aussi, tout le temps du souper, garda-t-il vis-à-vis de sa moitié une attitude pleine de réserve, tout à fait en dehors de ses habitudes.

 

Les rôles étaient si bien renversés, ce soir-là, que le pauvre ancien ne se reconnaissait pas plus qu’il ne reconnaissait sa femme. C’était lui, ce soir-là, qui, par méfiance, était silencieux, bourru, voire rogue, quand Mme l’ancienne lui adressait la parole au sujet de son travail de la journée ; et plus l’épouse se montrait aimable, bienveillante, plus l’époux devenait gourmé et se tenait sur ses gardes.

— Elle veut m’entortiller ! pensait l’ancien, avec un surcroît d’alarme.

Chose non moins extraordinaire que tout le reste, Mme l’ancienne ne se formalisait pas le moins du monde de l’attitude hostile de son mari.

Sa figure massive et peu avenante à l’ordinaire, reflétait une bonne humeur inaltérable, provenant évidemment d’une vraie jubilation intérieure, et prenait par moments un tel air de triomphe, que M. l’ancien se sentait comme sur des épines.

La bienveillance inusitée de Mme l’ancienne s’étendait sur le « bovî » lui-même, à qui elle octroya une copieuse tranche du fromage gris de sa fabrication, sans lui reprocher préalablement d’avoir englouti sa soupe avec la hâte d’un chien de mauvaise compagnie, reproche dont elle était coutumière à l’endroit du jeune garçon.

Quant à Henri, toujours vaguement songeur et étranger à tout ce qui se passait autour de lui, il mangeait en silence, les yeux baissés, et ne se fût pas douté de l’étonnante modification d’humeur de sa mère, si celle-ci ne l’eût interpellé directement pour lui demander avec sollicitude :

— Dis-moi, Henri, il me semble que tu es « une idée » fatigué, ce soir ?

Le jeune homme leva sur sa mère un regard surpris et secoua la tête d’un air de suprême indifférence.

— Oh ! que si, on le voit bien ! insista Mme l’ancienne ; mais ça n’est pas étonnant : fendre du bois tout le jour, il n’y a rien qui vous casse les reins comme ça ! « Qué toi », Daniel ?

Ainsi appelé en témoignage, l’ancien se contenta de répondre à la manière de son fils ; il haussa les épaules et avança les lèvres avec dédain, réponse qu’en toute autre circonstance il eût formulée courtoisement en ces termes :

— Oh ! voilà, Augustine, ça ne vaut pas la peine d’en parler ; on est refait à de la besogne plus dure que de fendre quelques douzaines de bardeaux.

Mais cette sollicitude soudaine de sa femme ne lui paraissant pas plus naturelle que tout le reste, il se tint sur la réserve.

D’ailleurs l’appréhension du combat qu’il allait avoir à livrer, pour se tenir parole à lui-même, quand il se trouverait en tête à tête avec Mme l’ancienne, eût suffi à le rendre silencieux et préoccupé.

— Par où faut-il empoigner cette affaire ? se demandait sans cesse avec perplexité le pauvre ancien, plus accoutumé à la défense qu’à l’attaque.

Sa femme, qui desservait la table avec l’aide du « bovî », coupa court à ses réflexions et au plan qu’il était en train de combiner, en disant d’un air affairé :

— Ce soir, on va se « réduire » de bonne heure. François, tu peux aller au lit. Puisque c’est demain la générale commune, je pense que vous, les hommes, vous allez vous faire la barbe ; depuis samedi elle a eu le temps de pousser. Tenez, voilà de l’eau chaude ; allumez la chandelle et faites votre ouvrage dans la chambre du poêle ; ici vous « m’encoublez » ; j’ai à « facter » et à « réduire ».

Ainsi dûment congédiés, les hommes et le « bovî » s’en furent chacun de leur côté, celui-ci se livrer au repos, ceux-là se rendre présentables pour l’assemblée du lendemain.

L’ancien n’était pas plus en humeur de causer que son fils, ce soir-là, et l’opération délicate qu’ils accomplissaient de compagnie n’étant guère favorable aux épanchements, les deux hommes n’échangèrent pas d’autre parole que le bonsoir quotidien, au moment où Henri, ayant fini le premier, leva la séance.

Le père avait la main moins légère que le fils et devait procéder avec plus de circonspection pour pénétrer dans les replis que l’âge avait creusés dans ses joues et dans son cou, sans compter que la matière à trancher était plus coriace chez lui que chez un sujet de vingt-deux ans.

Aussi terminait-il seulement sa besogne et appliquait-il en guise de point final un morceau d’amadou sur une estafilade, quand Mme l’ancienne, ayant fini de « réduire » à sa cuisine, vint se « réduire » à son tour.

Le moment critique approchait ; M. l’ancien transpirait abondamment malgré la saison, et se demandait s’il n’avait pas été mal inspiré en gardant tout le temps du souper une attitude aussi gourmée.

— Ce serait plus aisé à entamer, pensait-il avec un regret tardif, si je n’avais pas fait une pareille mine tout le soir. Une fois qu’on aura « éteint » je crois que ça ira mieux, et peut-être que l’Augustine entamera le chapitre la première ; alors je dirai ma façon de penser. Oui, c’est ça, attendons, ça vaut mieux !

Et sur cette valeureuse décision, Daniel Jacot, n’enfonçant son bonnet de coton qu’à une profondeur raisonnable, se coula assez penaud à sa place accoutumée pour attendre les événements.

Mais la chandelle était éteinte et Mme l’ancienne paraissait n’avoir pas d’autre préoccupation que de se livrer au sommeil.

L’ancien, qui s’était imaginé que les ténèbres lui donneraient du courage, sentait au contraire sa résolution faiblir à mesure que la situation se prolongeait. Puisque sa femme avait envie de dormir, l’empêcher de se livrer à un besoin aussi légitime, n’était-ce pas compromettre d’avance le succès des négociations ? Et cela, d’autant plus que le sujet à traiter devait lui être fort peu agréable, puisqu’il s’agissait de l’amener à capituler, elle, une maîtresse femme qui ne savait pas ce que c’était que de céder.

— Pour sûr que ce serait tout gâter ! conclut le pacifique ancien, dont le naturel revenait au galop. Ah ! si elle me parle la première, à la bonne heure ! ce sera un acheminement.

S’étant ainsi mis en règle avec sa conscience qui lui faisait quelques timides reproches, le digne homme attendit patiemment que l’ennemi, je veux dire sa femme, donnât le signal des hostilités. Mais Mme l’ancienne ne souffla mot, et ne donna bientôt plus d’autre signe de vie qu’un sonore ronflement.

— Bon ! la voilà qui dort ! pensa l’ancien avec un soupir de soulagement. Par ainsi, ce n’est pas ma faute si on n’a pu parler de l’affaire d’Henri. Mais voilà, ce n’est que renvoyé ; on a le temps.

Et Daniel Jacot enfonça solidement son bonnet de nuit sur ses oreilles, en ajoutant entre ses dents :

— Elle ronfle comme un « toupin », l’Augustine, quand elle s’y met ; quel « teurdon » ! (vacarme) Oui, oui, écoutez-la « voir », poursuivit-il, comme s’il eût pris à témoin un auditoire invisible. Et elle ose prétendre qu’elle ne ronfle jamais, l’Augustine, et qu’il n’y a que les hommes pour faire des manières pareilles !

Là-dessus, l’époux ayant ainsi dûment constaté que son épouse n’était pas plus exempte que lui d’une faiblesse humaine qu’elle lui avait reprochée maintes fois, se tourna vers la paroi et unit bientôt son ronflement à celui de Mme l’ancienne.

____________

 

Tout le monde ne dormait pas aussi profondément que les deux époux dans la maison. François Bourquin, par exemple, assis sur sa paillasse de feuilles de hêtre, songeait dans l’obscurité aux incidents de l’après-midi. Mme l’ancienne, par crainte du feu, ne l’autorisait pas à prendre une lumière pour aller se coucher dans cette espèce de mansarde où elle serrait ses provisions de plantes médicinales, bourrache, sureau, aigremoine, tilleul, camomilles, etc., qui donnaient à la pièce des senteurs de pharmacie.

— Je « m’étonne », se disait le jeune garçon, le menton dans sa main, je « m’étonne » ce que Mme l’ancienne a voulu dire en partant du pré ! Comment est-ce que j’« y » ai pu sortir une épine du pied, à elle et à M’sieu Henri, en lui racontant les affaires de M. Jacques Sandoz ? Si j’y comprends quelque chose, je veux que le cric me croque ! Une supposition : si elle connaissait les Sandoz, M. Jacques, ou sa femme, ou leur fille, la Lina, elle n’avait pas besoin de me questionner sur eux ! mais on voyait bien qu’elle ne les connaissait pas, et alors, qu’est-ce que tout ça peut lui faire ? Pourtant elle avait l’air rudement contente, et ce soir, à souper encore, quel « bocon » (morceau) de son fromage elle m’a donné ! c’est ça qui a bon goût !

Et le « bovî » se léchait les lèvres au souvenir du fromage gris.

— Mais par exemple, se reprit-il à réfléchir, pour M. l’ancien, il n’avait pas l’air si content que sa femme ! Il ne disait pas le mot et il faisait une mine comme jamais je n’« y » ai encore vu. C’était quasi pire que M’sieu Henri ; lui, il est toujours comme ça, mais on voit bien que c’est du chagrin. Si seulement je pouvais savoir une bonne fois ce qu’il a ! Tiens, le voilà qui se promène dans sa chambre au lieu d’aller au lit. Je ne sais pas quand il dort !

 

Le jeune garçon écoutait attentivement la promenade monotone du fils de la maison. Les deux chambres étaient contiguës et un filet de lumière se glissait entre deux planches mal jointes de la cloison qui les séparait.

— Est-ce qu’on ne dirait pas qu’il « plaint » ? murmura François avec alarme en se levant pour aller appliquer l’œil à la fente en question. Pour sûr qu’il est malade !

Et le brave garçon, n’écoutant que son cœur, s’en fut à tâtons cogner du poing à la porte de son jeune maître et appeler d’une voix contenue :

— M’sieu Henri ! M’sieu Henri ! est-ce que vous êtes malade ? Voulez-vous que j’aille vous chercher quelque chose ?

La porte resta close, mais Henri cria avec impatience au pauvre « bovî » :

— Quelle idée est-ce qui te prend ? Va te coucher et laisse-moi tranquille !

François s’en revint tout penaud dans sa mansarde odoriférante ; il commençait à se dévêtir pour obéir à l’injonction de son jeune maître, quand celui-ci entra, abritant de sa main la flamme de sa chandelle.

— Je t’ai rudoyé, François, dit-il avec bonté, et justement quand tu te mettais en peine de moi. C’était bête et méchant ; touche là et ne m’en veux pas ! Je ne voudrais pas que tu t’ailles coucher là-dessus.

— Oh ! M’sieu Henri ! et le jeune garçon avait les yeux pleins de larmes en prenant la main qui lui était tendue ; vous en vouloir, oh ! par exemple ! Mais est-ce que vous n’êtes pas malade, au moins ?

— Non, François ; seulement j’ai la tête battue, tous ces temps, par des idées… enfin, « des fois » ça vous « engringe » ; un mot piquant est vite lâché, et on le regrette après.

Le « bovî » réfléchissait, tout en écoutant son maître avec déférence.

Comme celui-ci allait sortir en souhaitant une bonne nuit au jeune garçon :

— M’sieu Henri, demanda François brusquement, est-ce que vous avez connu M. Jacques Sandoz, des Crosettes ?

— Non, pourquoi ? fit Henri en s’arrêtant tout surpris.

— Ni sa femme, ni sa fille ?

— Non plus.

— Je vous prie « d’excuse », M’sieu Henri, dit le « bovî » avec confusion en voyant que son jeune maître attendait patiemment une explication. C’est que j’avais l’idée… enfin, Mme l’ancienne m’avait dit…

Là, François, sentant qu’il s’aventurait sur un terrain dangereux, s’arrêta court et conclut brusquement en répétant sa formule d’excuse et en disant bonne nuit à son maître, qui s’en fut sans en demander davantage.

 

Demeuré seul, le « bovî » se déshabilla en marmottant :

— J’allais faire une belle « crosse » ! (faute). Les affaires de Mme l’ancienne sont ses affaires ; mais, ma parole ! j’y comprends toujours moins ! Il faut croire qu’une belle fois tout ça va se tirer au clair, puisque Mme l’ancienne a dit… Enfin, tout ce que je demande, c’est de voir M’sieu Henri « se régayer » ; c’est moi qui serai content, alors !

En attendant que M’sieu Henri se « régayât », il se replongeait dans ses pensées amères. Assis devant la fenêtre, il regardait dans la nuit sombre, cherchant peut-être à y découvrir la petite étoile rouge du pied de la Roche.

MADAME L’ANCIENNE FAIT SA PETITE ENQUÊTE

— Je « m’étonne », Christian, pourquoi M’sieu Henri ne vient plus jamais chez nous ? C’est dommage – il était si gentil !

Cette question et ce regret, c’était la petite Marie Mosimann qui les formulait, pour la vingtième fois peut-être, depuis le soir mémorable où Henri avait ramené les enfants à la scierie.

— Qu’est-ce que j’en sais ! répondit impatiemment Christian, qui essayait de faire claquer, en le tenant à deux mains, un fouet trop grand pour sa taille, et qui n’y parvenait pas à son gré.

Le petit garçon, récemment promu à la dignité de « bovî » de la maison, se regardait comme un personnage, et professait une parfaite indifférence pour tout ce qui ne touchait pas à ses hautes fonctions. Suivant en cela l’exemple de tous les néophytes, il faisait du zèle, trop de zèle, bien certainement, au gré des vaches et du mouton confiés à sa surveillance, et auxquels il ne permettait pas le moindre écart. Il ne se doutait guère, ce zélé fonctionnaire, imbu comme tous les fonctionnaires, du sentiment de son importance, qu’il était lui-même l’objet d’une surveillance attentive de la part de ses parents ! Michel Mosimann à sa scierie, et sa femme, occupée de soins domestiques, délaissaient souvent leur besogne pour jeter un coup d’œil du côté du pré voisin de la maison, où Christian faisait ses premières armes.

Mais pour ménager la susceptibilité du nouveau « bovî », le père et la mère, par une entente tacite, exerçaient leur surveillance le plus discrètement possible, sachant que les enfants ont aussi leur dignité qu’il faut respecter.

Quand la situation s’embrouillait, que les deux vaches à la fois, appuyées par le mouton, paraissaient vouloir se mettre en révolte ouverte contre leur berger novice, et que le dit berger commençait à perdre la tête, la tante Lina arrivait tranquillement, le poupon dans ses bras, le petit Joseph accroché à ses jupes, sans faire semblant de rien. Elle manœuvrait si adroitement, avec tant de calme, que les coupables rentraient aussitôt dans les bornes du devoir, et que leur gardien pouvait se bercer de l’illusion qu’il était en définitive le principal auteur de la victoire, l’intervention de tante Lina ayant été, pensait-il, toute fortuite. D’ailleurs, elle n’avait pas comme lui un grand fouet, et puis, ce n’était qu’une femme, après tout.

 

Quant à la petite Marie, ce n’était pas d’elle que Christian eût pu attendre le moindre secours, elle, une petite poltronne qui prenait la fuite en poussant les hauts cris quand le mouton baissait la tête dans sa direction, ou quand l’une des vaches la regardait un peu fixement de ses gros yeux ronds et pensifs. Et pourtant Marie s’imaginait fermement qu’elle « gardait les bêtes » avec Christian ! Ce qui n’était pas une illusion, c’est qu’elle entretenait soigneusement la « torrée » qu’on allumait chaque jour, du moins quand il ne pleuvait pas à torrents ; dans ce dernier cas, Christian, les vaches et le mouton demeuraient au logis, et Marie aussi.

Il fallait voir quelle cuisine extraordinaire la petite fille confectionnait sur la « torrée », objet de ses soins ! Sa mère lui avait permis de s’approprier un « câquelon » ébréché, dans lequel Marie faisait mijoter les mélanges les plus incohérents, une bouillabaisse nauséabonde, qu’elle et son frère avalaient avec recueillement et conviction.

La petite fille était précisément occupée à regarder bouillir dans son « câquelon » deux pommes coupées par tranches, et nageant dans un peu d’eau puisée à l’étang, en compagnie d’une poignée de prunes sèches et des « schnetz » donnés par Mme l’ancienne, quand elle posa ce matin-là à Christian la question indirecte rapportée plus haut.

— Qu’est-ce que j’en sais ! avait répondu Christian. Tu m’as déjà dit ça au moins trente-six fois. Demande à la tante Lina, ou bien à maman. Bête de fouet, va ! on ne peut pas le faire « étracler » (claquer) à gauche ! à droite ça ne va pas tant mal, « qué toi », Marie ? Tiens, regarde !

Heureusement pour l’amour-propre de Christian, sa sœur ne prêtait qu’une attention extrêmement distraite à la preuve que le « bovî » voulait donner de son savoir, car la dite expérience échoua misérablement ; le claquement fit long feu, et Christian, rouge de dépit, déchargea sa mauvaise humeur sur l’une des vaches qu’il accusa d’intentions perfides, parce qu’elle paissait, suivant lui, trop près des limites du pré et paraissait considérer avec envie l’herbe du voisin.

Qui sait si les bêtes n’ont pas comme nous la notion du juste et de l’injuste ! L’animal, frappé à tort par Christian, secoua la tête de l’air d’une vache blessée dans ses sentiments autant que dans son épiderme. Elle fit brusquement volte-face, menaça un instant de sa corne son petit tyran, qui, il faut le dire, ne recula pas d’une semelle, puis s’en alla engager un combat simulé avec sa compagne. Celle-ci se prêta au jeu avec complaisance, croisa ses cornes avec les cornes de l’autre, et front contre front, nos deux bêtes se poussèrent d’abord avec courtoisie, puis chacune y mettant un grain d’amour-propre et se refusant à reculer, le jeu finit par devenir une lutte chaude et sérieuse.

Jeu de mains, jeu de vilains ! Le proverbe n’est pas moins vrai pour les vaches que pour les hommes.

Christian, tout hors de lui, avait beau frapper à tour de bras sur les deux combattantes, elles n’avaient cure de ses coups de fouet et s’échauffaient de plus en plus. Sans cesser de pousser son adversaire du front, chacune d’elles tordait brusquement la tête à droite, à gauche, cherchant à érafler l’autre de la pointe de sa corne.

Le petit « bovî », dans sa détresse, regardait du côté de la scierie si la tante Lina ne viendrait point à son secours, et songeait à l’envoyer quérir par la petite Marie, qui, toute terrifiée, laissait brûler le contenu de son « câquelon », lorsqu’une intervention inattendue vint tirer les enfants de peine.

La personne qui survint d’une façon si opportune, et qui, prenant le fouet des mains de Christian, sut en faire un si habile et si vigoureux usage, que les deux vaches matées se séparèrent et sautèrent à droite et à gauche, n’était autre que Mme l’ancienne Jacot.

— Voilà, mon garçon, comme on les gouverne, quand elles font de ces manières ! dit-elle à Christian en lui rendant son fouet. À propos, est-ce que tu me reconnais ? Moi je sais encore que tu t’appelles Christian ; et toi, petite Marie ?

— Oh ! que oui ! dirent à la fois les deux enfants avec empressement.

— On se rappelle bien, ajouta Christian, les bons bricelets qu’on a mangés chez vous.

Et le petit garçon, à ce friand souvenir, se passa la langue sur les lèvres.

Mme l’ancienne sourit avec complaisance.

— Et les prunes sèches, et les « schnetz » ! dit à son tour la petite Marie en frottant ses deux mains l’une contre l’autre. On en cuit, madame, voyez-vous ; avec des pommes, c’est bon comme tout !

Ce fut seulement alors que la petite cuisinière, voulant faire apprécier ses préparations culinaires à Mme l’ancienne, s’aperçut avec consternation que pommes, prunes et « schnetz » ne formaient plus au fond du « câquelon » qu’une masse racornie et couverte de cendres.

— Oh ! Christian, voilà que nos « dix heures » sont tout brûlés, à présent ! s’exclama la petite fille toute prête à pleurer et laissant tomber ses bras de découragement.

— Aussi, fit Christian d’un ton de reproche prouvant que la perte lui était sensible, pourquoi y avais-tu tout mis ? Tu veux toujours faire toute sorte de « patertchots » ! (pâtée, bouillie équivoque).

— Tu les trouvais bien bons, les autres jours ! répliqua Marie, blessée dans son amour-propre de cuisinière et se redressant, toute rouge d’indignation.

Mme l’ancienne, amusée par cette scène, jugea cependant qu’il était temps d’intervenir.

— Bah ! c’est un malheur qui peut arriver à tout le monde, fit-elle d’un ton encourageant, en passant sa main sur la joue de la petite cuisinière désolée. Il n’y a pas si longtemps que j’ai laissé brûler mes choux, moi ! Eh bien, vois-tu, Christian, personne n’a rien dit, et on les a mangés quand même !

— Ça n’empêche, marmotta le petit garçon en pirouettant sur lui-même et essayant de faire claquer son fouet, ça n’empêche que nos « dix heures » sont fricassés ! Qui est-ce qui voudrait manger des « grabons » pareils ? pas moi, déjà !

Il n’osa pourtant pas ajouter : Ni vous non plus ! Mais il le pensa certainement.

Ce fut Mme l’ancienne qui compléta la phrase du petit garçon :

— Ni moi, c’est vrai ! lui accorda-t-elle, en considérant avec une grimace le contenu du « câquelon ». C’est un peu plus brûlé que mes choux !

Elle retourna l’ustensile qu’elle avait pris par son reste de manche, et le secoua au-dessus du feu, où tomba d’un seul bloc ce que Christian appelait un « grabon ».

— Eh bien, c’est à recommencer ! dit-elle à la petite cuisinière qui la regardait faire, la mine lugubre. Il n’est pas neuf heures.

— Oui, mais avec quoi ? objectèrent à la fois les deux enfants.

— Elle y avait tout mis : c’était notre reste de prunes et de « schnetz » ! ajouta Christian avec dépit.

— Tu étais d’accord ! gémit Marie en se frottant les yeux avec son tablier.

Mme l’ancienne leva le doigt et fronça les sourcils comme elle savait les froncer. La mine terrible que cette contraction lui donna fit taire sur-le-champ les deux enfants. D’ailleurs, certaines espérances commençaient à naître en eux à la vue des efforts que faisait Mme l’ancienne pour sortir de sa poche la main qu’elle y avait plongée. Enfin la dite main réussit à se dégager et elle apparut toute gonflée de prunes sèches, aux yeux émerveillés des enfants.

— Donne ton tablier, petite, voici de quoi faire !

Et la main retourna à la mine merveilleuse pour en extraire deux autres poignées de provisions.

— Va « retourner » ton mouton, « bovî », fit tout à coup Mme l’ancienne qui voyait tout.

Christian s’arracha avec d’autant plus de regret à ce déballage de friandises, que Mme l’ancienne plongeait en cet instant la main dans sa poche de gauche, après avoir vidé celle de droite.

Vraiment, le mouton prenait bien mal son temps pour déranger son gardien ! aussi le gardien le lui fit-il bien sentir !

— Des « bricelets », Christian ! regarde-« voir » quel tas ! cria la petite Marie, radieuse, quand son frère revint tout essoufflé vers le feu.

Mme l’ancienne venait de partir et entrait à la scierie.

Ce matin-là, à huit heures, Henri avait attelé le cheval, un fort alezan qu’on appelait le « Fuchs », au char à « brecette » à la nouvelle mode, glorieusement peint en rouge, qui avait remplacé le vieux véhicule de famille sur lequel on s’asseyait de côté, les jambes pendantes.

Mme l’ancienne avait décrété une fois pour toutes que ses « hommes » ne pouvaient se rendre aux assemblées de générale commune, que dans un appareil conforme à la solennité de la circonstance, et digne du rang de M. l’ancien et de la position de fortune des Jacot.

Après avoir assisté avec un intime orgueil au départ de ses hommes, emportés au grand trot dans leur flamboyant équipage par le vigoureux bidet, Mme l’ancienne, maîtresse de la place, car le « bovî » était déjà au pré avec son bétail, se mit délibérément à faire toilette.

Elle avait un air très affairé, Mme l’ancienne, mais pas soucieux le moins du monde. Son mari lui avait trouvé ce matin sa figure des meilleurs jours, celle qu’elle prenait quand son cœur parlait plus haut que sa tête.

M. l’ancien avait même été sur le point de profiter de l’occasion pour mettre une bonne fois à exécution ses vertueuses résolutions. « Sur le point » seulement, comme cela ne lui arrivait que trop souvent. Qu’est-ce donc qui l’avait retenu ? Ce n’était plus le sentiment de méfiance de la veille, car la nuit « qui porte conseil » l’en avait débarrassé. Mais le digne homme avait attendu un moment particulièrement favorable, une occasion particulièrement propice d’entrer en matière, et naturellement il n’avait pu se décider à aborder la question.

« D’ailleurs, avant de partir pour l’assemblée, on n’avait guère le temps, ce n’était pas la peine d’entamer le chapitre, et puis, pour sûr qu’Henri avait l’air moins renfermé ce matin-là. Rien ne pressait, en fin de compte ! »

Et l’incorrigible temporisateur était parti sur ce beau raisonnement.

Cependant, Mme l’ancienne faisait toilette, comme si elle allait rendre visite à ses cousines Matile, du Crêt, pendant que les hommes discutaient les graves questions communales. C’était assez son habitude, mais dans ces occasions, elle en prévenait ordinairement son mari, par une condescendance rare, dont il lui savait gré. Comme ce matin-là elle n’en avait soufflé mot, l’ancien supposa qu’elle avait résolu de garder le logis, en quoi il se trompait.

Nous qui l’avons vue arriver d’une façon si opportune au secours du petit « bovî » de la scierie, nous en savons plus que l’ancien.

Dès la veille, après la découverte inattendue qu’elle devait à François Bourquin, Mme l’ancienne avait combiné son plan.

— Demain, je suis libre de ma personne (comme si elle ne l’était pas toujours !) je vais jusqu’à la « scie » sans faire semblant de rien. Il est sûr que les Mosimann vont d’abord trouver drôle que je tombe comme ça chez eux sans dire gare, moi qui n’y ai jamais mis les pieds de ma vie ; mais n’est-il pas tout naturel que je vienne voir comment va le petit qu’Henri a repêché ! D’ailleurs, il n’est qu’honnête de remercier pour les fraises que les enfants nous ont apportées. Oh ! je ne suis pas en peine d’expliquer ma visite ! On n’a pas grand-chose à faire à cette saison ; nos hommes sont loin ; le jour de la générale commune, c’est quasi fête. À propos il ne me faudra pas oublier de parler de la famille Gentil, du bout du « Commun ». Justement la mère de la Rosette Mosimann a « ratifié » avec moi ; j’en demande des nouvelles ; de fil en aiguille on parle d’autre chose. La fille que notre Henri a dans la tête sera peut-être là, et comme qu’il en aille, je saurai bien m’informer si c’est la Lina Sandoz de notre « bovî » ou bien quoi. Si c’est elle, à la bonne heure ! on verra. Sans revenir en arrière de ce que j’avais dit, les choses pourront peut-être s’arranger. Contre une Sandoz, je n’ai rien ; c’est une communière du Locle, et pour peu qu’elle me convienne, puisqu’elle plaît tant à Henri, on le laissera libre de la « fréquenter ». Si par grand hasard, c’était une Mosimann, alors… !

Mais Mme l’ancienne s’en était tenue là, ne voulant pas envisager de front cette désagréable alternative.

____________

 

Une buée épaisse, chaude et à senteur savonneuse s’échappait du corridor de la scierie quand Mme l’ancienne y pénétra.

Une ménagère ne pouvait se tromper à cet indice révélateur.

— Oh ! oh ! fit Mme l’ancienne en flairant la vapeur en personne qui s’y connaît. J’aurais pu mieux tomber : voilà qu’elles font la lessive ! Bah ! ça n’empêche pas de « batouiller » (babiller) ! Et pour que la Rosette ne fasse pas des compliments, et ne s’imagine pas que je viens les « encoubler » (entraver, embarrasser), si j’offrais de leur donner un coup de main !

Une idée aussi lumineuse ne pouvait manquer d’éclairer la figure de Mme l’ancienne d’un reflet bienveillant, et de lui faciliter son entrée en matière.

 

Aussi la petite et douce femme du scieur, d’abord suffoquée à l’apparition de sa visiteuse, fut-elle bientôt mise à l’aise par la rondeur affable de celle-ci, qu’elle ne connaissait guère que de réputation ; et il faut avouer que cette réputation n’était pas précisément à l’avantage de Mme l’ancienne.

— Bien le bonjour à tout le monde ! avait-elle dit en pénétrant dans la cuisine.

À travers un nuage de vapeur qui masquait les parois noircies et qui montait dans la haute cheminée de bois, on distinguait vaguement deux silhouettes de femmes se faisant vis-à-vis et frottant à tour de bras dans le même baquet.

— Je crois que vous ne me remettez pas, Rosette ! continua-t-elle avec jovialité, en s’approchant des deux femmes qui s’étaient redressées toutes surprises. C’est qu’on ne « ci » voit jour qu’à point, et puis, pour dire la vérité, il y a du temps qu’on ne s’est vu de près.

— Ah ! c’est vous, Madame l’ancienne ! excusez ! C’est vrai que je ne vous avais pas reconnue d’abord.

Et la timide petite femme, essuyant à son tablier ses mains et ses bras blancs de savon, voulut engager sa visiteuse à passer dans la chambre.

Mais Mme l’ancienne refusa délibérément.

— Ouais ! quelle idée ! Est-ce que vous croyez par exemple, que je ne sais pas ce que c’est que la lessive ? Je voudrais bien voir que quelqu’un s’avise de me déranger au beau milieu de la mienne ! Ce serait Mme la ministre que je ne bougerais pas de devant mon « cuveau » ou ma chaudière ! Rien de ça : on peut se parler en travaillant. J’avais seulement envie de savoir si votre petit… Mais attendez : d’abord trouvez-moi un tablier de cuisine, que je vous donne un coup de main tout en « batouillant ».

Dame Rosette eut beau protester ; il fallut en passer par où l’ancienne voulait et lui procurer un tablier de cuisine. Ce fut la belle-sœur qui offrit d’aller le quérir. Mme l’ancienne profita habilement de son absence pour demander du ton le plus indifférent en retroussant ses manches :

— Une journalière, que vous avez là, quoi ?

La petite femme, qui avait dû se remettre à laver sur l’injonction de Mme l’ancienne, lui répondit avec déférence :

— Je vous demande pardon, c’est une belle-sœur, une sœur de Michel.

— Ah ! c’est ça, une Mosimann !

L’ancienne n’avait pas dit cela d’un ton dubitatif, mais bien comme si la chose allant d’elle-même, elle n’attendît pas de réponse. Et Dieu sait pourtant combien elle désirait être contredite, pour la première fois de sa vie !

— C’est-à-dire, Madame l’ancienne, commença dame Rosette, elle et mon mari ne sont frère et sœur que…

L’arrivée de la jeune fille arrêta le reste de la phrase sur les lèvres de sa belle-sœur.

Mais Mme l’ancienne en avait assez entendu pour savoir dès lors à quoi s’en tenir. Aussi reçut-elle de son air le plus aimable le tablier de cuisine des mains qui le lui présentaient.

— Le bon Dieu soit loué ! pensait-elle. Ce n’est pas une Allemande, après tout ! mais elle l’a échappé belle ! Et à haute voix elle dit à la jeune fille avec tant de chaleur :

— Bien obligée, ma fille ! – qu’on peut se demander si ce remerciement s’adressait à la promptitude obligeante de la messagère, ou bien à l’esprit dont elle avait fait preuve en naissant communière du Locle, au lieu de venir au monde affublée d’un nom d’Anet ou de Kalnach.

Tout en attachant les cordons de son tablier, Mme l’ancienne considérait avec une extrême bienveillance la belle-sœur de dame Rosette, qui s’était remise à savonner après avoir offert son aide à Mme l’ancienne.

Celle-ci trouvait que son fils avait, en définitive, eu bien bon goût en s’éprenant de cette belle fille laborieuse, aimable et modeste, qui, pour faire la lessive, se coiffait tout uniment d’un mouchoir à carreaux, noué sur la nuque. Aussi ne put-elle s’empêcher d’ajouter à son remerciement :

— Je vous ai dit : ma fille ! mais je pense que d’une vieille femme comme moi parlant à une jeunesse comme vous… C’est vrai que j’aurais pu dire : Mamzelle.

La jeune fille sourit en regardant franchement son interlocutrice :

— Mademoiselle ? oh ! non. Je m’appelle Lina, mais j’aime bien qu’on me dise : « ma fille » !

Puis, subitement attristée, elle baissa la tête en ajoutant :

— Quand on n’a plus ni père ni mère… !

— Où est-ce que vous m’allez mettre, Rosette ? demanda brusquement l’ancienne qui ne voulait pas laisser voir son émotion. Ah ! mais, je suis bonne de faire des questions pareilles ! Tiens, voilà une « seille » ; je la plante sur ce tabouret vers vous, j’y verse de l’eau chaude et je prends du linge dans le « cuveau ».

Joignant l’action à la parole, Mme l’ancienne fut installée en un clin d’œil et se mit à savonner avec activité.

Dame Rosette protestait timidement : sa belle-sœur souriait de la pétulance et du sans-gêne de cette singulière visiteuse, qui avait manifestement fait toilette pour la circonstance, et n’en travaillait pas moins comme si elle eût été engagée à la journée.

— À présent, reprit Mme l’ancienne en s’adressant spécialement à la femme du scieur, il faut pourtant vous dire, Rosette, ce qui m’amène chez vous. D’abord, j’étais curieuse de voir une fois ce petit que notre Henri a repêché dans l’étang, et de m’informer si, au moins, il ne se ressentait pas de son plongeon. Il n’est pourtant pas malade, qu’on ne le voit rien ?

— Non, Madame l’ancienne, Dieu soit béni ! Son père le garde à la « scie » pour que nous soyons tranquilles. On n’ose guère le laisser aller au pré avec Christian et Marie quand ils font du feu. Et pourtant, empêcher les deux grands d’avoir ce plaisir comme tous les bergers, ce serait un peu dur.

— Justement j’ai passé vers eux et je suis arrivée « à la jointe » on peut le dire : le petit ne pouvait plus faire façon de ses vaches qui se battaient.

 

Dame Rosette, tout alarmée, s’essuyait déjà les bras pour aller au secours de son premier-né.

 

L’ancienne la rassura bien vite.

— Oh ! vous comprenez, Rosette, que j’ai fait le nécessaire ; les vaches ont eu leur compte ; elles ne recommenceront pas de si tôt. Elles étaient on ne peut plus sages quand je suis partie.

— Tout de même, hasarda la tendre mère avec un reste d’inquiétude, il serait bon de savoir…

— Je vais voir devant la maison, dit sa belle-sœur en sortant pour la tranquilliser.

— Alors, vous disiez, Rosette, s’empressa de demander l’ancienne, désireuse de compléter sa petite enquête, vous disiez que votre belle-sœur n’est pas une Mosimann ?

— Non, parce que ma belle-mère… « Monté ! » voilà le poupon qui crie ! Excusez, Madame l’ancienne, si je vous laisse un petit moment seule.

Et dame Rosette quitta à son tour la cuisine pour courir à son poupon qui criait au haut de sa tête dans la chambre voisine.

Mme l’ancienne, demeurée seule à savonner et à tordre le linge du ménage Mosimann, se disait malicieusement à elle-même :

— Voilà une drôle d’histoire, tout de même ! Si nos hommes savaient où je suis, s’ils me voyaient travailler en journée chez les Mosimann, et avec mes meilleures nippes encore, c’est eux qui ouvriraient des yeux !

 

Elle avait l’air extrêmement guilleret, Mme l’ancienne, quand la jeune fille revint la première à sa lessive en déclarant que les vaches et le mouton se comportaient d’une façon exemplaire, et que les enfants mangeaient leurs « dix heures ».

— À propos, lui dit gaiement l’ancienne, en lui passant le savon, je gage que vous ne savez pas seulement qui je suis ! Votre sœur – elle est autour de son poupon – ne m’a pas appelée autrement que « Madame l’ancienne ».

La jeune fille rougit un peu, mais répondit franchement :

— Je pense que vous devez être Madame Jacot, la mère de ce… de celui qui a sorti de l’eau le petit Joseph.

— Tout juste, Augustine Jacot ; moi je n’en sais pas tant sur votre compte ; vous vous appelez Lina, mais après ?

— Lina Sandoz.

Mme l’ancienne poussa un gros soupir de soulagement.

— Eh bien, voulez-vous croire, dit-elle confidentiellement à la jeune fille, par-dessus le baquet où elles lavaient de compagnie, car Mme l’ancienne avait pris la place de dame Rosette, voulez-vous croire que je le savais sans le savoir ?

La jeune fille regarda Mme l’ancienne d’un air ahuri qui signifiait clairement :

— Si j’osais vous demander de vous expliquer !

— Ça vous étonne, Mamz… est-ce que ça vous ferait quelque chose si je disais Lina ?

— Ça me ferait plaisir, Madame l’ancienne, riposta gaiement la jeune fille. Dites seulement !

— Eh bien, Lina, puisque vous le voulez, quelqu’un m’a dit vos deux noms tout entiers, pas plus tard que hier, mais je n’étais pas encore sûre si c’était vous qui étiez cette Lina Sandoz. Je sais bien que tout ça n’est pas des plus clair, poursuivit Mme l’ancienne en réponse à un second regard de la jeune fille, aussi interrogateur que le premier. Mais vous allez comprendre. Nous avons pris pour berger un pauvre garçon des Crosettes que son beau-père avait poussé dehors de la maison, une fois la mère morte. Vous le connaissez bien, ce garçon, Lina.

— Ce doit être le petit Bourquin ! fit-elle vivement.

— Tout juste ; et c’est lui qui m’a parlé de vous, pas en mal, vous pouvez compter ! Seulement, comme il ne savait pas où vous étiez allée en partant des Crosettes, l’idée ne m’est pas venue tout de suite que cette Lina Sandoz, ça pouvait être vous, attendu que je vous tenais pour une All… pour une Mosimann, étant la sœur de Michel. Vous comprenez ?

La jeune fille sourit en faisant un signe affirmatif ; puis elle dit à l’ancienne avec une pointe de malice :

— Et vous avez voulu savoir à quoi vous en tenir ?

— Eh bien, oui, avoua franchement l’ancienne. Tout ça me trottait par la tête ; qu’est-ce que vous voulez, Lina ! les vieilles femmes sont aussi curieuses que les jeunes ! Les petits avaient parlé d’une tante Lina, notre Henri aussi, et je me « suis pensé » : Puisque François Bourquin dit que la femme de M. Jacques Sandoz était une veuve Mosimann, je « m’étonne » si la fille ne serait rien cette tante Lina de la « scie » ?

Dame Rosette, qui, son poupon dans les bras, était survenue au cours de la conversation, écoutait sans souffler mot les explications de Mme l’ancienne, en se disant avec un mélange de satisfaction et de regret :

— Elle est venue voir quelle femme notre Lina ferait pour son garçon ; c’est clair comme le jour ! Le « parti » est bon, il n’y a pas à dire, et le garçon me revient tout à fait. Si c’était l’idée de la Lina et que Michel n’ait rien à dire contre, eh bien, à la garde de Dieu ! Seulement, elle me manquera terriblement, et puis vivre avec Mme l’ancienne, ce ne doit pas être toujours commode ; pauvre Lina ! tout de même je ne voudrais pas être à sa place. Je sais bien qu’elle a plus de tête et de volonté que moi. Mais justement : deux femmes pour commander dans un ménage… ! alors qui est-ce qui obéira ?

LE ROMAN PREND DU CORPS,
MAIS LE SCIEUR DEMEURE SCEPTIQUE

Comme Michel Mosimann avait pour principe de ne se mêler ni peu ni beaucoup des affaires d’autrui, et qu’en conséquence il ne souffrait pas qu’en sa présence on s’entretînt des travers du prochain, sa sœur, nouvelle venue, d’ailleurs, dans ce coin isolé de la vallée, ne connaissait l’ancienne Jacot ni de réputation, ni autrement. Ce n’était pas dame Rosette qui eût voulu contrevenir aux volontés de son époux, en mettant, dans l’intimité, sa jeune belle-sœur au courant de la chronique du voisinage. Elle était bien trop soumise pour cela, et d’ailleurs ce qu’elle savait elle-même de cette chronique se bornait à fort peu de chose. Elle n’en connaissait guère que le trait le plus saillant, à savoir l’esprit de domination de Mme l’ancienne dans son intérieur et au dehors. Mais dame Rosette s’était soigneusement gardée d’en souffler mot quand sa belle-sœur lui avait demandé le nom du sauveur du petit Joseph.

— C’est le fils de M. et de Mme l’ancienne Jacot, de la Corbatière, avait-elle répondu sans faire aucun commentaire, se bornant à ajouter à titre de supplément d’information :

— On voit la maison, là, vis-à-vis. Tiens, cette grosse, toute en pierre, sans « ramée », avec des frênes du côté de bise.

La jeune fille, imitant la discrétion de sa belle-sœur, n’avait pas fait la moindre question sur la famille Jacot, même après la soirée qu’Henri avait passée à la scierie, après y avoir ramené les enfants.

Est-ce à dire que ce beau garçon, à qui la hardiesse et l’entrain de son âge manquaient sans doute quelque peu, qui paraissait n’avoir qu’une médiocre opinion de lui-même, mais témoignait d’autant plus d’égards et de déférence pour la personne et les opinions d’autrui, est-ce à dire qu’il n’eût été l’objet que d’une attention indifférente ou dédaigneuse de la part de la jeune fille ?

Ce serait faire injure à Lina Sandoz que de le supposer. La vie retirée et toute d’abnégation qu’elle avait menée jusqu’alors, entre son père infirme et une mère maladive, lui avait mûri le jugement de bonne heure.

Sous l’enveloppe de timidité et de gaucherie qu’Henri Jacot devait moins à la nature qu’à l’éducation, la jeune fille avait su discerner des qualités solides, dans le court espace de temps qu’elle avait passé en sa société.

Si Henri avait pensé d’elle à première vue : « Elle a bon cœur et bien bonne façon », Lina, de son côté, s’était dit en le voyant plein d’égards pour chacun en se prêtant avec une complaisance inépuisable aux caprices des enfants :

— Voilà un homme qui fera un bon mari et un bon papa ; la femme qui le prendra ne se repentira jamais d’avoir dit « oui ».

À quoi elle avait ajouté avec un certain regret :

— Mais ce ne sera pas toi : un garçon comme lui doit être pourvu.

Cette supposition ne pouvait que se changer en certitude pour la jeune fille, à mesure que les jours et les semaines s’écoulaient sans ramener à la scierie le timide et beau garçon de la Corbatière.

Elle ne l’avait revu que de loin, au temple, et lui avait trouvé mauvaise mine, mais sans oser communiquer cette impression à sa belle-sœur et encore moins à son frère.

— On trouverait drôle que je m’occupe tant d’un garçon que je n’ai vu de près que deux fois en ma vie.

Cependant, tout au fond du cœur, Lina ne pouvait s’empêcher de se dire comme sa petite nièce Marie :

— C’est dommage ! il était si gentil !

La courte apparition que l’ancien Jacot avait faite à la scierie avait éveillé, dans l’esprit de la jeune fille, peut-être l’espoir, que des relations allaient s’établir entre les deux familles. Mais le père, comme le fils, après une première visite, n’avait plus reparu. C’était donc bien un achat de planches qu’il était venu négocier et non autre chose !

Lina ne pouvait pas se douter que le digne homme s’était promis de lui glisser à l’occasion « un petit mot » à l’oreille. Le petit mot, bien entendu, était resté à l’état de projet ; l’occasion ne s’était pas présentée, ou bien M. l’ancien n’avait pas su la saisir aux cheveux. N’avait-on pas le temps ?

Heureusement pour elle, Lina Sandoz n’était pas romanesque ; elle ne connaissait ni le mot ni la chose. C’était une fille pratique et sensée. Aussi avait-elle continué sa besogne journalière avec la même sérénité qu’avant d’avoir fait la connaissance d’Henri Jacot, tout en se demandant parfois : Je « m’étonne » si on le reverra ? et en souhaitant franchement de le voir reparaître à la scierie, mais sans perdre pour cela ni l’appétit, ni le sommeil, ni sa belle humeur.

Dame Rosette, femme au cœur très tendre et de beaucoup d’imagination, avait peut-être éprouvé un plus vif désappointement que sa belle-sœur en constatant que le petit roman, qu’elle n’avait pas manqué de créer de toutes pièces, avortait piteusement dans son germe.

Et cependant, voyez l’inconséquence du cœur humain : quand, par l’arrivée inattendue de Mme l’ancienne et sa conversation intime avec Lina, le roman prit décidément un corps et parut vouloir s’acheminer vers une conclusion, dame Rosette en éprouva beaucoup moins de satisfaction qu’elle ne l’eût supposé et beaucoup plus de regret.

— Elle me manquera terriblement ! s’était-elle dit avec ce candide égoïsme qui, en toute circonstances, nous fait premièrement penser à notre chère personne et à nos aises. Mais reportant aussitôt avec plus de désintéressement sa pensée sur sa belle-sœur, elle avait ajouté :

— Vivre avec Mme l’ancienne, ce ne doit pas toujours être commode !

Et déjà la douce petite femme avait entrevu dans l’avenir des jours sombres et orageux pour cette belle-sœur, à qui elle eût souhaité un ciel aussi serein que notre pauvre terre en peut faire luire sur les mortels.

____________

 

Cependant, grâce au « coup de main » de Mme l’ancienne, qui ne savonnait pas pour rire, je vous prie bien de le croire, la lessive Mosimann avançait à miracle, et le roman aussi. Elle faisait du chemin dans le cœur de la mère d’Henri, cette jeune fille dont elle n’avait rien voulu pour bru ! C’était au point que l’ancienne se déclarait à elle-même avec magnanimité, que si elle l’eût connue personnellement, au temps où elle la tenait pour une Allemande, elle eût « peut-être » passé l’éponge sur ce vice originel, et que, plutôt que de mettre obstacle au bonheur de son fils, elle l’eût « peut-être » acceptée comme belle-fille, quoique Mosimann.

Peut-être ! Seulement ces concessions-là, on le fait généralement après coup, lorsqu’elles ne vous coûtent plus rien.

L’ancienne avait beau jeu pour se montrer généreuse !

— Après tout, pensait-elle avec une immense satisfaction, en arrêtant complaisamment son regard sur l’agréable figure qui lui faisait vis-à-vis, après tout, j’aime mieux que ce soit une Sandoz, ne serait-ce que pour le « dire » des gens !

 

*

 

Michel Mosimann, bien que fort flegmatique de sa nature, eût sans doute été passablement surpris de voir quelle journalière sa femme avait recrutée pour sa lessive, s’il l’eût encore trouvée là en venant dîner. Mais doublement occupé par sa besogne de scieur, et le soin de surveiller son petit Joseph, qu’il avait parqué dans un coin avec une ample provision de débris de planches et un tas de sciure, le maître du logis n’apprit cette nouvelle renversante qu’après le départ de Mme l’ancienne. « Renversante », c’est dame Rosette qui qualifiait ainsi l’aventure. Quant à son mari, qui ne s’étonnait jamais de rien, il accueillit cette communication sans manifester le moindre étonnement.

— J’en suis bien aise pour vous, se borna-t-il à dire tranquillement ; votre lessive sera plus vite débarrassée. Voilà des visites comme je les comprends.

Puis il ajouta du ton sentencieux qu’il prenait pour prononcer ses citations :

— L’Ecclésiaste ne dit-il pas : « Deux valent mieux qu’un, car ils ont une plus grande récompense de leur travail ? » Et de la femme forte n’est-il pas écrit entre autres choses : « Elle observe le mouvement de sa maison et ne mange point le pain d’oisiveté » ?

Nul doute que le scieur n’eût été capable de réciter d’un bout à l’autre l’éloge que Salomon fait de la femme forte ; s’il s’en tint à ce fragment, c’est qu’il se dit, sans doute, que le morceau dans son entier ne serait pas le portrait exact de Mme l’ancienne.

En présence de Lina, la femme du scieur se garda bien de faire part à son mari de ses soupçons à l’endroit du motif réel de la visite de Mme l’ancienne. Elle attendit que sa belle-sœur fût occupée après dîner à étendre une partie du linge lavé dans la matinée, pour dire à Michel entre quatre yeux :

— Qu’est-ce que tu penses de cette visite ? N’est-ce pas que c’est drôle ? elle qui n’avait jamais mis les pieds chez nous !

Le gros scieur regarda sa petite femme d’un air qui voulait être sévère mais qui cachait mal sa curiosité.

— Prenons garde à nos jugements, femme ! commença-t-il sur le ton de la répréhension. Puis non moins sentencieusement, mais d’un air songeur, il ajouta :

— Il y a plusieurs pensées dans le cœur de l’homme, qui peut les sonder ?

Se sentant encouragée à se montrer plus explicite, la petite femme, au lieu d’insister pour obtenir sur le sujet en question l’opinion de son mari, se décida à lui communiquer la sienne.

— Je suis sûre que cette visite…

Michel fronça le sourcil :

— Sûre, Rosette ?

— C’est-à-dire, je crois bien que cette visite était pour notre Lina et non pas pour nous.

Le scieur, aussi solennel dans le fauteuil de cuir qu’il remplissait de sa massive carrure, qu’un juge siégeant au tribunal, demanda avec dignité :

— Comment l’entends-tu, femme ?

— J’ai idée, vois-tu, Michel, continua dame Rosette du ton soumis et toujours un peu craintif dont elle parlait à son mari, j’ai idée qu’elle pense à notre Lina pour son garçon.

— En a-t-elle parlé ?

— Oh ! je ne dis pas, mais on voyait bien ce qui en était.

— À quoi le voyait-on ?

— Elle m’a questionnée sur la Lina, sur son parentage ; elle a voulu savoir si c’était une Mosimann ou quoi. Puis quand j’ai dû aller mettre le poupon au sec et lui donner à manger, elle a « entrepris » la Lina. Il fallait voir, quand je suis revenue à la cuisine, de quel air d’amitié elles se parlaient ! On aurait dit qu’elles se connaissaient depuis des années ! C’est dommage qu’elle n’ait pas voulu dîner avec nous, tu aurais bien vu, Michel !

Cette dernière remarque, prononcée un peu plaintivement, répondait spécialement aux hochements de tête incrédules du scieur.

— Des suppositions ! fit-il avec un certain mépris, en laissant aller sa tête carrée contre le dossier du fauteuil, pour chercher le sommeil. L’esprit de la femme, murmura-t-il entre ses dents, après un large bâillement, est toujours en travail, quand ce n’est pas sa langue.

Dame Rosette, il faut l’avouer, était passablement vexée de voir accueillir d’une façon aussi sceptique l’importante communication qu’elle venait de faire à son mari.

Elle se mit à promener silencieusement son poupon pour l’endormir.

Son mari, qu’elle avait compté entendre ronfler sans délai, l’étonna beaucoup en disant tout à coup, mais sans ouvrir les yeux :

— Rosette ! je ne dis pas que tu te trompes ; je n’en sais rien. Mais le lendemain aura soin de ce qui le regarde : à chaque jour suffit sa peine.

 

*

 

Comme l’avait dit Rosette Mosimann à son mari, Mme l’ancienne n’avait pas accepté son invitation à dîner.

— Et le mien, de dîner, Rosette, lui avait-elle répondu ; croyez-vous qu’il va se faire tout seul ?

— Je pensais que… puisque vos hommes sont « loin »…

— Tu oublies le « bovî » ; il va venir tout affamé, sur les midi, avec ses bêtes.

— C’est vrai, Madame l’ancienne. Oh ! je sais bien que vous n’y perdez rien ; vous n’auriez eu que du réchauffé.

— Tais-toi-« voir », Rosette ; crois-tu que nous aurons autre chose, François et moi ? À propos, Lina, c’est lui qui va ouvrir des yeux, quand je lui dirai que j’ai trouvé sa Lina Sandoz tout près de chez nous ! Ça n’ira pas longtemps avant qu’il vienne vous dire bonjour. On trouvera bien une commission à lui donner. En attendant je peux lui dire que vous le faites bien saluer, « qué vous », Lina ?

— Je crois bien, Madame ; ç’a été un bien bon garçon pour sa mère. Je me réjouis de le revoir, ajouta la jeune fille pensivement ; et pourtant ça me rappellera bien des choses tristes !

Mme l’ancienne lui avait serré la main sans rien dire. Puis pour couper court aux remerciements de dame Rosette :

— Ce n’est pas le tout, il faut que je me sauve ! À la revoyance, mes filles ! parce qu’à présent qu’on se connaît, j’espère qu’on va un peu voisiner : les veillées sont déjà longues. Par ainsi, à vous revoir !

Et l’ancienne était partie comme un tourbillon, suivie jusque devant la maison par les deux belles-sœurs, qui la virent s’arrêter un moment auprès de la « torrée » des enfants, prendre le fouet des mains de Christian et lui enseigner par l’exemple le coup de poignet nécessaire pour faire claquer le fouet magistralement.

 

*

 

Si dame Rosette avait été assez perspicace pour découvrir le vrai motif de la visite de Mme l’ancienne, sa belle-sœur, plus intéressée encore dans la question, ne pouvait manquer d’avoir eu des soupçons du même genre.

Comment ne se serait-elle pas demandé pourquoi cette dame Jacot, qu’elle ne connaissait pas auparavant, avait tant tenu à s’assurer si la Lina Sandoz dont lui avait parlé son « bovî », était la tante Lina des enfants Mosimann ?

En quoi une pareille constatation pouvait-elle intéresser Mme l’ancienne, puisqu’elle n’avait pas plus soutenu de relations avec les Sandoz qu’avec les Mosimann ?

Et cependant il était manifeste que c’était à elle, Lina Sandoz, que Mme l’ancienne en voulait surtout en venant à la scierie. Ne lui avait-elle pas parlé beaucoup plus qu’à dame Rosette, bien que celle-ci fût pour la visiteuse une ancienne connaissance ? Et n’était-ce pas pour pouvoir mieux s’entretenir avec sa jeune belle-sœur, que cette lessiveuse de rencontre s’était mise à savonner dans le même baquet, et qu’au retour de dame Rosette, elle s’était bien gardée de lui rendre sa place ?

Sans être aussi affirmative dans ses suppositions que sa belle-sœur, Lina nourrissait un secret espoir aboutissant aux mêmes conclusions.

Le fils avait peut-être parlé à la mère de certaine jeune fille qui lui aurait plu ; et la mère avait peut-être voulu s’assurer si le fils avait eu bon goût !

Ce n’était pas tout à fait ainsi que les choses s’étaient passées entre le fils et la mère, hélas ! mais en définitive, la jeune fille, comme dame Rosette, ne s’éloignait pas beaucoup de la vérité quant aux intentions de Mme l’ancienne.

Celle-ci traversait les « plans » avec une légèreté incroyable : elle se sentait des ailes, positivement, et le cœur plein d’une bienveillance universelle qui ne demandait qu’à s’épancher. Si Ami Grospierre, son ennemi intime, se fût trouvé sur son passage, Mme l’ancienne lui eût, j’en suis convaincu, tendu la main de réconciliation et offert un pardon généreux.

Il est malheureusement probable que si pareil cas se fût présenté, le mécréant, jugeant son ennemie d’après lui-même, eût flairé quelque piège et répondu à ces avances bienveillantes par une bordée de sottises et d’injures.

— On peut dire, pensait Mme l’ancienne dans sa jubilation, que pour nous ç’a été le plus grand bonheur du monde que François Bourquin ait été poussé dehors par son beau-père ! Et ça n’a pas été une moins fameuse chance que le pauvre garçon soit venu se laisser choir sur notre bassin de fontaine plutôt que sur un autre !

Quand j’y pense ! sans lui, Dieu sait jusqu’à quand j’aurais eu les yeux bouchés ! Et avec ma mauvaise tête, oh ! je me connais ! je n’aurais jamais cédé, et notre Henri aurait fini, un jour ou l’autre, par tomber dans une langueur, ou bien par perdre la tête, avec le temps, et « donner » une sorte de demi-« iot ». Aussi qu’on ne me parle pas de renvoyer François quand on ne pourra plus mettre les bêtes dehors ! Nous avons le moyen de le garder chez nous cet hiver ; Daniel le mettra « à l’établi » : on lui doit bien ça !

Quand le « bovî », ayant rentré son bétail, s’en vint dîner en sifflant, il constata avec satisfaction que l’humeur de sa maîtresse avait encore embelli depuis la veille. Elle l’accueillit avec une affabilité extraordinaire et quasi maternelle, et tout en servant la soupe, dit confidentiellement au jeune garçon :

— Tu ne devinerais jamais qui je viens de voir, François ?

Le « bovî » leva les sourcils et les épaules aussi haut que la nature peut le permettre, dans l’intention d’exprimer son impuissance absolue à sonder ce mystère.

— Cherche un peu, voyons ! insista Mme l’ancienne tout épanouie.

— C’est que je ne connais pas grand monde par ici autour, excepté deux ou trois « bovîs ». Et pour sûr, risqua François avec un sourire, ce n’est pas celui d’hier que vous venez de voir, Madame l’ancienne, sans ça…

— Sans ça j’aurais un autre air ! acheva sa maîtresse, en répondant complaisamment au sourire du jeune garçon.

— Oui, Madame l’ancienne ; c’est ce que je voulais dire, tandis qu’au respect que je vous dois, vous avez la mine de quelqu’un qui a du contentement à voir des gens qu’il aime.

— Tu l’as dit, mon garçon. À présent je vais t’aider : sais-tu qui tient la « scie », là, vis-à-vis ?

François secoua négativement la tête, sans ouvrir la bouche autrement que pour avaler une cuillerée de soupe.

— C’est un Mosimann ! déclara Mme l’ancienne avec emphase, en regardant fixement son « bovî ».

Celui-ci reposa précipitamment dans son assiette la cuiller qu’il portait à sa bouche.

— Attendez, Madame l’ancienne, s’écria-t-il en avançant la main pour la prier de le laisser parler. Je crois que je devine : Gage que c’est un des frères de « mère » à la Lina Sandoz ! Gage que c’est là qu’elle est venue se rendre ! Dites, Madame l’ancienne, est-ce que ce n’est pas ça ? Et vous l’avez vue ?

 

Elle lui fit plusieurs signes de tête affirmatifs, tout émue qu’elle était de l’agitation, du jeune garçon.

Puis levant le doigt en signe d’avertissement :

— Écoute, dit-elle gravement, rappelle-toi deux choses, François ; la première c’est que tu ne dois pas lever la langue de tout ceci par devant tes maîtres, avant que je te l’aie permis. Et la seconde, c’est qu’on ne dit pas « la Lina Sandoz » ; ce n’est pas honnête. On doit dire : Mamzelle Lina, ou Mamzelle Sandoz. Tu as compris ?

 

François, la figure rayonnante, déclara qu’il se couperait la langue avec les dents, plutôt que de désobéir aux injonctions de Mme l’ancienne, et ajouta, pour excuser ses libertés de langage à l’endroit de la fille de M. Jacques Sandoz :

— Au moins, Madame l’ancienne, je vous jure que ce n’est pas le respect qui me manquait quand je disais à tout bout de champ : la Li… enfin, quand je parlais comme un mal-appris. Vous savez, on demeurait tout près ; elle me traitait comme un petit frère, et moi, il me semblait que c’était une grande sœur. C’est qu’elle venait souvent chez nous, avant que ma mère se soit laissée empaumer par ce… enfin !… Après, c’était moi qui me sauvais chez eux, et elle me consolait, elle me disait de prendre patience, à cause de ma mère, que les choses s’arrangeraient, à la fin. Vous comprenez, Madame l’ancienne ?

— Oui, oui, mon garçon, répondit avec bonté sa maîtresse tout attendrie. Mais, à présent, tu sais…

— Oh ! à présent, Madame l’ancienne, et d’ores en avant – c’est un mot de M. Jacques Sandoz – si jamais je dis autrement que Mamzelle Lina, je veux que le cric me croque !

Et le « bovî » brandit solennellement sa cuiller au-dessus de sa tête, pour prendre le ciel, ou plutôt les poutres noircies de la cuisine, à témoin de ce redoutable serment.

ÉCLAIRCISSEMENTS

Ainsi que le cousin Bressel en avait formé le projet, il ne manqua pas de prendre à partie Daniel Jacot, en se promenant avec lui derrière l’hôtel de ville, dans un entr’acte de l’assemblée communale, et en obtint sans peine le secret de la tristesse d’Henri.

— Écoute, Daniel, lui dit-il nettement après l’avoir entendu, il n’y a qu’une chose à faire : parler raison une fois pour toutes à ta femme, sans te laisser « étruller » (troubler) ni faire la loi par elle. Oh ! je sais bien ce que tu veux dire en branlant la tête : que l’Augustine est un vrai dragon quand elle a « chaussé » une idée, une vraie barre de fer, et que ce n’est pas une petite affaire que de vouloir la faire plier. Oui, oui, tout le monde sait ça ; mais l’Augustine n’a tout de même pas un cœur de roche, et après tout elle a du sens ! Est-ce que c’est à moi de te le dire ?

— C’est clair, c’est bien sûr ! répondait l’ancien, extrêmement mal à l’aise sous le regard impérieux et perçant du vieillard, et se passant avec embarras la main sur le front. Je suis bien de votre sentiment, justicier, et je n’attends que le moment de dire à l’Augustine ma façon de penser.

Son interlocuteur haussa les épaules et considéra le pauvre ancien avec une pitié qui n’était pas exempte de mépris.

— Ah ! ça, Daniel, fit-il en secouant la tête avec impatience, tâche « voir » une bonne fois de montrer que tu es le maître de la maison ! Il y a assez longtemps que l’Augustine porte les culottes chez vous, à la fin des fins ! Moi je lui dirais carrément : « Je connais la fille ; Henri n’aurait pas pu mieux choisir ; et je ne veux pas, entends-tu, je ne veux pas que pour des raisons qui n’ont ni queue ni tête, on fasse le malheur d’un brave garçon, et qu’on l’envoie au cimetière avant le temps, sapristi ! » Et je me monterais, poursuivit le justicier en s’échauffant, je lui tiendrais tête, je ferais une scène à tout casser, et mâtin ! nous verrions bien qui est le maître, une fois pour toutes !

L’ancien écoutait, la tête baissée, l’air moitié honteux, moitié vexé, les belliqueux conseils du cousin Bressel.

— Je voudrais vous voir à ma place, merci !

— Et moi je voudrais y être, sapristi ! je ne tournerais pas sept fois ma langue dans ma bouche avant de parler, je te garantis ! et je la materais, ton Augustine !

Daniel Jacot secouait la tête. Il ne se représentait pas son impérieuse épouse soumise et docile comme le fauve sous le regard du dompteur, ce dompteur fût-il le cousin riche, vieux et célibataire des Bressels !

— Écoute, Daniel, fit celui-ci d’un ton plus cordial, et en frappant sur l’épaule de l’ancien. Mettons que je t’aie parlé un petit peu raide ! Mais c’est pour le bien d’Henri. Si tu peux « tourner » ta femme par la douceur, ce sera bien tant mieux. Chacun a son tempérament ; le tien n’est pas pour les scènes ! Veux-tu que je te donne un bon conseil ?

L’ancien releva la tête et regarda son conseiller avec espoir.

— L’Augustine, reprit le justicier en clignant de l’œil pour la première fois depuis qu’il causait avec l’ancien, l’Augustine a de la considération pour moi. Je dis : « de la considération », pas autre chose ! S’il lui revenait aux oreilles, par hasard, ou autrement, que le cousin Bressel connaît la sœur à Mosimann, – je la connais par ce que tu m’as dit et je m’en remets à toi et à Henri – que le cousin Bressel, dis-je, la connaît, qu’elle lui plaît grandement, qu’il trouve qu’Henri a montré du sens et du goût en ayant l’idée de la prendre pour femme, ne crois-tu pas, Daniel, que tout ça pourrait faire un petit peu pencher la balance du bon côté ?

Et là-dessus, le malin vieillard se mit à figurer avec ses bras une balance, dont l’équilibre est subitement dérangé par un poids jeté dans un des plateaux.

La physionomie de l’ancien s’éclaircissait à vue d’œil, et il approuvait de la tête.

— Et supposons, reprit le justicier en levant l’index pour mieux fixer l’attention de son interlocuteur, supposons que le cousin Bressel ait touché un mot de testament, voire de donation entre vifs, de la main à la main, au cas que ce mariage se fasse selon le gré d’Henri, et que l’Augustine ait vent de ce petit mot, ne crois-tu pas, Daniel… ? enfin te voilà averti ; c’est le moment de rentrer en séance.

 

Les deux hommes, après s’être cordialement serré la main, remontèrent l’escalier conduisant au « poêle » de justice.

— Tout de même, pensait le justicier, ce que c’est pourtant que la mauvaise tête des femmes ! cette Augustine en a une terrible : risquer de faire le malheur de son garçon, rien qu’à cause d’un nom ! Une Allemande ! la belle affaire : j’en ai vu par douzaines, des Allemandes, à qui l’Augustine Jacot, toute ancienne et toute communière de la Sagne qu’elle est, n’allait pas à la cheville, ma parole d’honneur !

Les questions communales qui s’agitaient dans la salle de justice n’offrant guère d’intérêt que pour les communiers de la Sagne, nous quitterons l’ancien et le justicier sur le seuil de l’auguste enceinte. Un coup d’œil seulement, pendant que la porte est ouverte, nous en montrera les boiseries brunes décorées des portraits de la famille royale de Prusse, et de Mme la duchesse de Nemours, alternant avec les hallebardes, glorieux trophées des guerres de Bourgogne, descendues au rang d’armes de parade, dont les gardes-foire se munissaient pour maintenir l’ordre, et hélas ! au besoin pour le troubler, exactement comme M. Prudhomme avec son sabre d’honneur !

Vers quatre heures du soir, l’ancien Jacot et son fils s’en revenaient au logis, au grand trot du « Fuchs ». L’alezan, impatient de regagner son écurie, ne sentait pas le moins du monde le poids supplémentaire des deux communiers, de corpulence respectable pourtant, que ses maîtres avaient cueillis en route, à savoir le sautier Tissot, du petit Crêt, et le beau-père de Michel Mosimann, David-Guillaume Gentil, du bout du « Commun ».

Entre le Crêt et Miéville, au contour des Chésaux, l’ancien avait montré à son fils le dit sautier dodelinant de la tête avec béatitude, le tricorne sur la nuque, et traçant des zigzags fantastiques d’un bord à l’autre de la route.

— Il faut le ramasser, Henri, ne serait-ce qu’à cause de sa femme ; la pauvre Suzette serait dans des transes épouvantables toute la nuit, parce que, « mafi ! » avec sa « pointe » de générale commune, il n’irait pas plus loin que la pinte chez Olivier.

 

Aussi compatissant que son père, Henri convint que le dit fonctionnaire aurait mille peines de rentrer dans ses pénates par les seuls moyens de locomotion que la nature lui avait fournis, et qu’il avait gravement compromis par ses libations ; il sauta à terre et, sans mot dire, saisit à bras-le-corps le sautier qui se débattait ; puis il le hissa bon gré mal gré dans la « brecette », où l’ivrogne s’affaissa en grommelant, mais s’endormit bientôt.

Un peu plus loin, ils rejoignirent David-Guillaume Gentil, boitillant de la jambe gauche. Il n’avait pas de « pointe », lui ; c’était un homme sobre et rangé ; mais une luxation du genou, mal soignée dans sa jeunesse, l’avait rendu boiteux pour la vie.

Henri arrêta l’alezan en disant à l’oreille de son père :

— Nous avons ramassé un biberon, voilà ce pauvre « cambi » (boîteux) qu’on ne peut pas laisser en route. En se serrant, on peut tenir trois dans la « dossière ».

— Bien entendu ! approuva l’ancien avec chaleur. Hé ! David, monte, monte ! tu vois qu’on te fait de la place.

Le père Gentil, grand, gros et asthmatique, s’était rangé au bord du chemin. Il fit quelques façons, pour la forme, mais finit par monter ; dans le fond il était charmé. C’était une heure de marche qu’on épargnait à son pauvre genou.

Il avait fallu se serrer, en effet. Le nouveau venu et l’ancien étaient de forte taille ; Henri, plus mince, en était réduit pour conduire le cheval, à se tenir assis tout de travers, dans une position fort incommode. C’était le sautier Tissot qui était le mieux partagé des quatre. Pelotonné dans le fond de la « brecette », il ronflait comme un bienheureux.

Ce ne fut pas chose facile que de l’éveiller, quand l’équipage et sa cargaison arrivèrent devant la maison du petit Crêtet. Il fallut ensuite qu’Henri déployât une patience exemplaire, doublée d’une rare vigueur de poignets et de reins, pour extraire du fond de sa « brecette » le sautier récalcitrant ; celui-ci, persuadé qu’il était l’objet d’un indigne guet-apens, invectivait son soi-disant agresseur, et le menaçait de toutes les foudres de la justice.

Henri ne le quitta pas qu’il ne l’eût remis entre les mains de la pauvre Suzette, qui combla le jeune homme de remerciements et de bénédictions. Attendri, sans doute par l’exemple, l’ivrogne tomba alors dans les bras d’Henri en l’appelant son sauveur, et le conjurant avec larmes d’accepter la moitié de sa fortune, laquelle consistait en la petite masure qu’il habitait, plus l’étroit courtil y attenant.

— Quelle misère que cette boisson ! murmurait le jeune homme avec dégoût, en reprenant sa place incommode.

— C’est un fait, appuya David-Guillaume Gentil, que la bonne moitié des misères de ce monde viennent de là, dans les ménages.

À quoi il ajouta dans l’oreille de l’ancien :

— Vous avez du bonheur, chez vous, avec un garçon de « conduite » comme le vôtre !

Le hochement de tête de l’ancien fut interprété par son interlocuteur comme un signe d’heureux acquiescement. Mais il pouvait signifier également : « Voilà ! chacun a ses misères ! »

Le fait est qu’en ce moment Daniel Jacot se disait avec mélancolie :

— Ce biberon d’Abram Tissot a de la chance d’avoir une femme comme il a ! Le voilà qui revient à la maison, fait comme un être destitué de raison, et elle ne lui dit pas un mot de reproche ; elle va lui faire manger du chaud, le dévêtir et le mettre au lit comme un enfant malade, sans se fâcher de ce qu’il déraisonne, bienheureuse qu’elle est de ne pas avoir attendu sur lui jusqu’à demain matin. Et nous deux, Henri et moi, qui rentrons de sang-froid, comment va-t-on nous recevoir ? On ne sait jamais sur quel pied danser avec notre Augustine : ce matin elle était divinement bien « tournée » ; mais c’était trop beau pour durer ! Je ne serais pas surpris si ce soir elle nous faisait une mine à faire « trancher » le lait ! Et quand on s’expliquera à propos d’Henri, « las petchu ! » quelle scène ça va donner !

 

Pauvre ancien ! on comprend que la perspective de cette explication orageuse lui faisait d’avance considérer toutes choses en noir. Aussi demeura-t-il silencieux le reste du voyage.

Il faisait encore grand jour, quand l’alezan s’arrêta de lui-même en hennissant joyeusement devant la porte de son écurie.

Comme les trois hommes descendaient de la voiture, l’ancienne apparut, attirée par le bruit.

— Ah ! vous arrivez déjà ! fit-elle gracieusement ; vous êtes de « retraite » ; je ne vous attendais qu’à la nuit. Et c’est David Gentil que vous ramenez là ! À la bonne heure ! Ça va bien, David ? et la jambe, toujours un peu raide ? À propos, Henri, ne dételle pas ; tu peux bien mener David encore un « bout » pour qu’il n’ait plus qu’une petite « jambée » à faire jusqu’à la maison.

Et comme David essayait de refuser, disant qu’il serait bientôt au logis :

— Tâchez-« voir », David, de ne pas faire des compliments ! Allons, remontez, hop !

Et elle le poussa dans la « dossière » d’un bras vigoureux.

— Saluez bien la Fanny de ma part, et dites-lui que tout le monde va bien à la « scie », les petits aussi. La Rosette fait la lessive avec sa belle-sœur.

— Vous les avez vus ? demanda le père Gentil, charmé. J’avais compté y passer ce soir, mais ça me mènerait trop tard, avec ma mauvaise jambe. Ah ! vous les avez vus !

— Une petite visite, en passant ! répliqua l’ancienne négligemment, mais sans perdre de l’œil son mari et son fils, afin de jouir de leur air de profonde stupéfaction. L’ancien restait bouche béante, à considérer sa femme comme un phénomène surnaturel, et Henri lui-même, le distrait Henri, avait si bien pris garde aux paroles de sa mère et en avait été si bouleversé, qu’il tendit brusquement les rênes et fit reculer l’alezan.

— Allons, « Fuchs », allons ! qu’est-ce que ça veut dire ? fit Mme l’ancienne en appliquant sur la croupe du cheval une retentissante claque. Hue ! en route ! À vous revoir, David !

L’ancien suivit sa femme dans la cuisine, en se demandant s’il avait rêvé.

— Elle a été à la « scie » ? ce n’est pas croyable ! Est-ce que par hasard elle céderait une fois dans sa vie, et dans une affaire pareille, encore ? Le bon Dieu le veuille ! mais c’est trop beau pour être vrai !

Sur le foyer flambait joyeusement un grand feu, éclairant les saucisses et le lard suspendus dans la haute cheminée, et faisant briller la vaisselle d’étain dans le dressoir.

Dans le coin de l’âtre, l’escabeau luisant de l’ancien avait un air si engageant, que son possesseur n’y put résister.

— Je ne te gêne pas, Augustine ? fit-il en s’asseyant discrètement dans son coin favori.

— Rien du tout, Daniel ; il y a assez de place, répondit cordialement Mme l’ancienne, qui mettait de l’ordre sur son foyer. Je viens de faire des « bricelets » ; il est bon d’en avoir une provision pour des cas… Les autres étaient finis ; c’est les petits Mosimann qui ont mangé les derniers.

 

— Ah ! fit l’ancien d’un air songeur ; je me rappelle : c’est quand ils sont venus apporter leurs fraises à Henri. Mais il y a beau temps de ça ! ajouta-t-il avec un soupir.

— Non, ce n’est pas alors !

Le ton triomphant de Mme l’ancienne fit relever la tête à son mari.

— Non, reprit-elle en le regardant fixement, c’est aujourd’hui qu’ils les ont finis.

Elle voulait si évidemment provoquer les questions de l’ancien, que celui-ci demanda avec espoir :

— Alors, Augustine, c’est vrai que tu as fait une visite à la « scie » ?

— Et pourquoi pas ? répliqua-t-elle en relevant le menton d’un air de défi.

Mais comme ses petits yeux gris paraissaient en même temps pétiller de bonne humeur, son mari s’enhardit à poursuivre, tout en se frottant le menton avec un certain embarras :

— C’est que, tu conviendras, Augustine, qu’après ce qui s’est passé par chez nous, tous ces temps… hm !

— Eh bien, quoi ? va toujours ; qu’est-ce qui t’arrête ?

— Mais tu sais bien ce que je veux dire, voyons, Augustine ! fit-il d’un ton moitié suppliant, moitié impatienté. Qu’est-ce que j’ai besoin de mettre les points sur les « i » ?

— Dis seulement, n’aie pas peur, Daniel !

Mme l’ancienne, les poings sur les hanches, la tête haute, représentait à merveille un lion magnanime et bon prince, qui promet au pauvre rat qu’il tient entre ses pattes, de ne pas le mettre en pièces.

Le rat – je veux dire M. l’ancien – releva la tête et dit assez résolument :

— Eh bien, « mafi » ! pour dire les choses par leur nom, tu nous avais fait une telle vie à propos de cette « fréquentation », tu avais tant dit que tu ne voulais rien avoir à démêler avec ceux de la Roche, qu’on peut bien avoir de la peine à se figurer que tu aies changé d’idée du jour au lendemain, quand même on est bien aise.

— Je n’ai pas changé d’idée, déclara Mme l’ancienne avec un grand calme dans la voix et dans le regard.

— Alors ! s’écria d’un ton lamentable le pauvre ancien, horriblement désappointé, alors, est-ce qu’on y comprend quoi que ce soit ! quelle avance d’aller faire des visites aux gens quand on empêche son garçon de frayer avec eux ? Ma parole ! Augustine, ça, je ne l’aurais pas cru de toi, non, je ne l’aurais pas cru ! C’est se moquer des Mosimann, tu diras ce que tu voudras !

 

Il était tout hors de lui d’indignation, le pacifique ancien, et prêt à entrer en révolte ouverte contre sa moitié. Celle-ci demeurait calme et presque souriante, ce qui ne contribuait pas à apaiser l’exaspération de son mari. Au contraire, il ouvrait déjà la bouche pour vider une bonne fois son cœur jusqu’au fond, quand sa femme, prenant un tabouret, vint s’asseoir vers le pauvre homme et lui dit avec autorité, une main posée sur son bras :

— Ne te monte pas, Daniel, ça ne te vaut rien. Je vais t’expliquer les affaires. Tu as beau secouer la tête, tu verras ; écoute ! Je n’ai pas changé d’idée ; non, ce n’est pas dans mes habitudes, et pourtant, pas plus tard que ce soir, je vais dire à Henri, – écoute bien ! – que s’il y tient toujours, il est libre d’aller à la veillée à la Roche, et d’y retourner quand ça lui plaira.

Cette conclusion était si inattendue, qu’il sembla à l’ancien qu’un coup de vent impétueux venait de lui couper la respiration. Il demeura un moment comme suffoqué, puis il respira longuement, avec délices, en homme qui vient d’échapper à l’asphyxie. Il n’avait pas cessé de regarder fixement sa femme, comme un noyé regarde le sauveteur qui l’arrache aux abîmes.

Tout à coup, un horrible soupçon le mordit au cœur. Il saisit le poignet de l’ancienne et se penchant vers elle lui demanda d’un ton rude et méfiant qui ne lui était pas ordinaire :

— Est-« elle » au moins encore à la Roche ?

L’ancienne sourit :

— J’ai savonné avec elle ce matin ! par ainsi !…

Rassuré de ce côté, l’ancien eut une nouvelle crainte et derechef considéra sa femme de travers en disant :

— Gage qu’« elle » est promise à un autre !

Ce fut au tour de Mme l’ancienne d’être alarmée. Cette idée ne lui était pas encore venue.

— J’espère bien que non ! fit-elle, devenue très sérieuse ; mais non, ça ne se peut pas.

L’ancien, bien persuadé cette fois de la droiture et de la sincérité de sa femme, reprit vis-à-vis d’elle ses allures soumises et courtoises, témoin la demande suivante qu’il formula avec la plus grande déférence :

— Si ce n’est pas être trop curieux, Augustine, je voudrais bien comprendre comment tu arranges tout ça ensemble ; est-ce que j’ai l’entendement dur aujourd’hui, ou bien quoi ? Tu dis que tu n’as pas changé d’idée, et pourtant tu n’empêches plus Henri de fréquenter cette Lina Mosimann !

L’ancienne eut un sourire malicieux et triomphant :

— Qui t’a dit qu’elle s’appelait Lina Mosimann ?

— Personne, répondit l’ancien surpris ; mais du moment que c’est la sœur à Michel…

— Sa sœur de « mère », Daniel, son père à elle, le second mari de la mère Mosimann, s’appelait Sandoz ! comprends-tu ?

L’ancienne, de plus en plus triomphante, regardait droit dans les yeux de son mari, une seconde fois suffoqué et muet de surprise.

— Elle n’a pas plus de sang allemand dans le corps que toi et moi, en fin de compte, poursuivit l’ancienne d’une voix éclatante. Sa mère était née Robert, par ainsi une « Chaulière » ! (bourgeoise de La Chaux-de-Fonds) et son père, M. Jacques Sandoz, était communier du Locle, comme de juste ! Tu vois que je ne me dédis pas : notre Henri ne « s’épousera » pas avec une Allemande, et il « s’épousera » quand même à son idée !

 

L’ancien avait joint les mains pour écouter ces explications ; quand sa femme eut terminé, il souleva son tricorne et dit avec ferveur :

— Le bon Dieu soit loué d’avoir finalement si bien arrangé les choses ! Moi, je n’y aurais jamais rien pu ! Oui, le bon Dieu soit loué !

— Amen ! fit comme un écho une voix sortant du fond de la cuisine.

Les deux époux se retournèrent, saisis.

Henri, qu’ils n’avaient pas entendu entrer, avait assisté à la fin de leur conversation.

— Ce n’est pas beau d’écouter ce qui ne vous regarde pas, dit-il en s’approchant, la figure rayonnante et les mains tendues ; mais ça me regardait et j’ai écouté ! Je n’ai entendu que la fin, mais c’est bien assez ! Merci, mère !

 

Le jeune homme, ému, serrait les mains de sa mère avec une telle gratitude qu’elle en eut honte.

— Vois-tu, Henri, lui dit-elle avec élan, si je l’avais connue plus tôt, ta Lina, je ne sais pas si je t’aurais tant tourmenté à son sujet ; et j’aurais, pour sûr, fini par dire oui, quand même elle se serait appelée Mosimann. Tu as beau secouer la tête, Daniel ! je l’aurais fait comme je le dis, un peu plus tôt, un peu plus tard. Mais j’aime mieux que ce soit une Sandoz, c’est un fait ; comme ça, tout le monde est content ! À propos, savez-vous qui m’a ouvert les yeux, en fin de compte ? Vous ne le devineriez jamais !

Elle s’arrêta pour écouter ; on entendait au dehors le tintement des clochettes du troupeau qui rentrait, et la chanson joyeuse du « bovî » :

 

Vetzi la né ! vatche, à l’hotau !

Voz allâ bére,

On va vo traire,

À la beudge, liama ! allin, dépatchin no…

Ah ! leo ! Laouti, la ho !

 

(Voici la nuit ! vaches, à la maison !

Vous allez boire,

On va vous traire,

À l’écurie, vite ! allons, dépêchons-nous.)

 

C’est celui-là ! dit gravement Mme l’ancienne en levant le doigt ; c’est celui-là que le bon Dieu nous a envoyé pour arranger les affaires qui s’embrouillaient par chez nous.

En elle-même elle ajouta : Par ma faute.

De sa part, c’était déjà beau de le reconnaître, ne fût-ce que par devers elle. Quant à le confesser publiquement devant ses « hommes », c’eût été trop demander à une femme de son caractère. Elle eût cru, par cet aveu, ébranler le respect qu’ils lui devaient. En cela, Mme l’ancienne se trompait : on estime d’autant plus celui qui reconnaît franchement ses torts.

Le soir même Henri s’en fut à la scierie, avec de grands battements de cœur, mais heureux bien plus qu’un roi, s’assurer si les sentiments de Lina Sandoz répondaient aux siens.

— Profite pendant que tu as tes habits de cérémonie sur le dos ! lui avait dit sa mère. D’ailleurs il faut prendre garde que quelqu’un ne te coupe l’herbe sous les pieds !

TOUT LE MONDE EST HEUREUX… SEULEMENT… !

Il neige ! il neige ! En bataillons serrés, pressés, se poussant, se bousculant pour arriver plus vite, les flocons descendent de là-haut, voltigent, tourbillonnent, tombent et s’entassent sur le sol qu’ils ont recouvert en un instant d’un éblouissant manteau. Il neige le jour, il neige la nuit ; il neige sans trêve ni repos. Le tapis d’hier, assez mince encore pour laisser percer çà et là quelque reste flétri de végétation, est maintenant une couche épaisse et lourde le vrai manteau fourré de monseigneur l’Hiver, qu’il jette par-dessus les larges toits de bardeaux, d’où ses plis retombent en gracieuses draperies.

Oui, manteau fourré plus blanc que l’hermine du manteau des rois, manteau chaud et douillet, car quand le froid plus piquant arrête les flocons dans leur vol, quand un souffle de bise balaie les nuages, et que la vallée apparaît éblouissante sous sa parure de la saison, qui pourrait avoir l’idée, sinon quelque poète mélancolique et larmoyant, de qualifier de triste linceul ce manteau immaculé ?

Non, la montagne s’enveloppe chaudement dans sa fourrure hivernale et confortable, et si la nature se repose dans un sommeil réparateur, la vie et l’activité sont concentrées maintenant sous ces toits à demi ensevelis et se confondant avec le sol.

Les laboureurs sont devenus horlogers. L’établi plus ou moins délaissé dans les courts mois de la saison, a repris ses droits : plus de mouchoir à carreau ou de tablier jeté sur les outils pour les préserver de la poussière ! Ils s’alignent brillants les uns à côté des autres, sur l’établi, ou suspendus dans l’embrasure de la fenêtre ; ils ont repris vie entre les mains du montagnon qui, gaiement, a troqué ses occupations du dehors contre le travail sédentaire, lucratif et plus délicat que lui a procuré pour la mauvaise saison le génie de son compatriote Richard.

La femme, la fille, à son coussin à dentelles ou à son rouet, complète ce paisible et heureux tableau d’intérieur. Tableau d’autrefois, qu’on nous permettra bien de regretter parmi tant de choses belles et bonnes que le temps a modifiées ou fait disparaître, et que notre époque de progrès a remplacées par d’autres qui ne les valent pas.

 

*

 

Chez l’ancien Jacot, il y a trois horlogers, cet hiver, devant la large fenêtre à petites vitres. François Bourquin, sa tignasse jaune bien démêlée et attachée sur la nuque par un ruban, s’il vous plaît ! s’exerce à « tourner » en fabriquant des « cuivrots » de laiton. Il faut le voir entre l’ancien Jacot et Henri, tirer l’archet et appuyer son burin sur le support du tour, en exécutant en même temps avec la langue et les lèvres les manœuvres les plus compliquées, comme pour venir en aide aux mouvements de ses doigts !

— Il ira bien, François ; il a de la main et de l’œil ; de la bonne volonté, cela va sans dire ! a déclaré dès le premier jour M. l’ancien à sa femme ; et sa femme a été d’autant plus satisfaite du témoignage rendu à son ex-« bovî », qu’elle regarde celui-ci comme sa propriété particulière, presque comme un fils cadet qu’elle aurait eu sur le tard.

Elle le morigène toujours, à l’occasion, parce qu’il faut maintenir la discipline, mais sans se laisser aller aux excès de langage d’autrefois. C’est que maintenant la paix et la concorde règnent sous le toit des Jacot, et que pour tous les membres de la famille, l’avenir ne présente que des perspectives radieuses.

Henri n’est plus le même homme ; il a pris quelque chose de viril, d’ouvert, qui fait valoir sa taille bien prise et ses traits expressifs. Le temps des rêveries, des tristes préoccupations est passé pour lui. Plus de ces songeries interminables qui mettaient mal à l’aise l’ancien, et d’où celui-ci l’éveillait avec indulgence. Le jeune homme travaille activement, la figure sereine ; il donne gaiement la réplique à son père ou à François, et s’il jette souvent un regard rapide sur la petite tache à peine visible que forme la scierie de la Roche sur la blancheur uniforme de la vallée, il n’en poursuit sa besogne qu’avec plus d’entrain.

De la maison des Jacot à celle des Mosimann court à travers la neige un petit chemin bien tracé et soigneusement entretenu. Les rafales ont beau le combler souvent ; des deux côtés de la vallée il y a des bras infatigables pour le déblayer, sans compter les pieds qui le foulent fréquemment dans les deux directions ; d’ailleurs, quand une nuit de tourmente l’a fait disparaître, n’y a-t-il pas pour le tracer à nouveau le petit « triangle » fabriqué par les mains industrieuses de François Bourquin, et l’alezan pour traîner l’engin, chargé du poids respectable d’une herse ?

C’est qu’on voisine beaucoup, maintenant, d’une maison à l’autre. Bien entendu qu’Henri passe la plupart de ses veillées auprès de Lina Sandoz, à former des plans d’avenir, après avoir complaisamment dessiné sur l’ardoise ou découpé dans des cartes toutes sortes de bonshommes, des troupeaux de vaches et des chevaux attelés à des traîneaux. Cette « fréquentation », c’est dans l’ordre, puisque tout est convenu entre les parties intéressées. Mais Mme l’ancienne a presque aussi souvent à faire à la scierie que son fils lui-même. Au moment où on s’y attend le moins, elle fait ce qu’elle appelle une de ses « échappées » à la Roche, pour donner un coup de main ou un conseil à sa future bru au sujet de son trousseau, tout en se prenant de bec avec Michel Mosimann. Lui et elle ne sont jamais d’accord sur aucun sujet, et ni l’un ni l’autre ne cède jamais d’un pouce à son contradicteur. Ces escarmouches fouettent le sang de Mme l’ancienne qui risquerait de s’épaissir, grâce à la paix profonde qui règne sous le toit des Jacot, et entretiennent le don de répartie que la nature a libéralement octroyé à la digne dame. Le scieur – qui le croirait ? – ne jouit pas moins de ces joutes de parole, où il trouve un placement avantageux pour ses maximes sentencieuses ; et voyez ce que c’est que de nous : son ennemie intime, qui lui reprochait jadis ce travers, en est venue à l’imiter inconsciemment, et appuie volontiers ses dires d’une citation plus ou moins exacte des Proverbes ou de l’Ecclésiaste.

La discussion se maintient toujours dans des bornes courtoises, grâce, sans doute, à la douce influence de dame Rosette, à la bonne humeur de Lina, et surtout à l’estime réelle que ressentent l’un pour l’autre les deux champions.

Et l’ancien Jacot ? Ah ! l’heureux homme ! Ces rêves de paix qu’il avait caressés si souvent durant son sommeil, et dont il avait dû se séparer au matin avec un soupir, il les voit maintenant aussi près d’être réalisés que la chose est possible en ce monde. Et il ne demande rien de plus au Ciel, le brave ancien, que cette réalisation relative ; il se garde bien surtout de suivre le conseil du cousin Bressel, et de chercher à s’emparer de l’autorité suprême. Que sa femme continue à tenir d’une main ferme le gouvernement de la maison, que sa volonté, loi aussi immuable que celle des Mèdes et des Perses, prime celle de son époux, peu importe à Daniel Jacot, pourvu qu’il voie tout le monde heureux autour de lui ! Henri, c’est l’essentiel, est au comble de ses désirs : dans quelques mois il va devenir l’heureux époux de Lina Sandoz.

Quand l’ancien s’interrompt dans son travail – c’est le père, maintenant, qui a des distractions à son établi – quand il cesse de limer ou de tourner pour caresser du regard le visage serein de son fils, il lui semble que les semaines douloureuses qui viennent de s’écouler n’ont été qu’un mauvais rêve ; mais avec ferveur il remercie Dieu de l’avoir dissipé.

Et François Bourquin ? lui aussi, l’ancien le considère avec une satisfaction infinie. C’est qu’il est devenu presque beau, le « bovî » des Crosettes, tant le bonheur et la reconnaissance illuminent ses traits, sans compter que ceux-ci ont singulièrement arrondi leurs angles, grâce au régime réconfortant de la maison !

Le plus beau ciel, sans doute, a ses nuages, en ce monde imparfait : de temps à autre, quelque coup de vent, venu on ne sait d’où, d’un froissement d’amour-propre, peut-être, de l’égoïsme naturel au cœur de l’homme, à coup sûr, agite et trouble momentanément la paisible atmosphère de cet heureux intérieur.

— Mais que veut-on ! se dit alors l’ancien avec sa sereine philosophie, si ce monde était parfait, on aurait trop de peine à le quitter !

Ce qui ne fut pas un léger coup de vent amenant quelques nuages promptement dissipés, mais un bel et bon orage avec accompagnement d’averses, de grêle, d’éclairs et de grondements de tonnerre, ce fut le règlement d’une question délicate, à propos du mariage d’Henri ; question à laquelle les membres des deux familles, sauf Mme l’ancienne, songeaient avec une certaine appréhension depuis que le mariage était décidé.

Cette question épineuse était celle de l’établissement du jeune ménage. J’ai dit que chacun y pensait avec appréhension, sauf Mme l’ancienne ; c’est que pour elle il n’y avait pas de question à débattre et à régler : bien entendu, Henri et sa jeune femme venaient habiter la maison paternelle ; elle était, Dieu merci ! assez grande pour abriter une personne de plus.

La chambre contiguë à celle de M. et de Mme l’ancienne, et qui avait servi d’école durant le temps des études d’Henri, était, dans la pensée de la bonne dame, toute désignée pour être occupée par les jeunes époux. La pièce était bien aménagée ; on y avait même placé les plus beaux meubles de la famille, notamment le secrétaire à pupitre ventru et garnitures de cuivre du grand-père Jacot, et les quatre belles chaises à haut dossier et pieds ouvragés qui avaient fait partie du trousseau de Mme l’ancienne.

C’était une chambre d’apparat, tenue constamment dans un ordre parfait, et les araignées n’y avaient pas la vie plus douce que dans la pièce voisine.

On eût dit que Mme l’ancienne attendait toujours quelque visite pour l’y installer. De fait, elle l’avait dès longtemps réservée, dans le secret de son cœur, au cousin Bressel. Mais la cynique déclaration du justicier à l’endroit des liens de parenté avait, comme on l’a vu, mis en complet désarroi les plans de sa chère cousine.

Une fois le mariage d’Henri décidé, Mme l’ancienne pardonna généreusement au cousin Bressel d’avoir refusé ses offres hospitalières, et même elle se félicita de n’avoir pas été prise au mot.

— S’il avait dit oui, où mettrait-on les jeunes, à l’heure qu’il est ? tandis que voilà leur nid tout fait !

Et l’heureuse ancienne se frottait les mains en considérant avec une satisfaction infinie la belle chambre des visites, ornée des portraits ressemblants des quatre saisons, peints sur verre, et d’une tapisserie fanée figurant un paysage fantastique.

Mais il était écrit que le cousin Bressel devait contrecarrer une fois encore les projets de Mme l’ancienne.

 

*

 

Comme le pétulant justicier n’était pas patient de sa nature, il n’avait pas attendu jusqu’au dimanche qui suivit la « générale commune » pour s’informer de la tournure que prenaient les affaires de cœur d’Henri, et s’assurer si Daniel Jacot avait enfin trouvé l’occasion et le courage de dire une bonne fois « sa façon de penser » à son épouse.

Deux jours après l’assemblée, Mme l’ancienne l’avait vu arriver dans sa cuisine, vers le milieu de l’après-midi, « simplement pour donner le bonjour en passant », bien entendu, car à l’invitation affable de sa cousine, qui l’engageait à entrer dans la chambre, il répondit d’un air affairé :

— Bien obligé ! mais je ne peux pas m’arrêter longtemps ; j’ai à courir chez mes « denteleuses » d’ici à l’entour, puis tout le long du Communet et de Miéville ; par ainsi, il ne s’agit pas de mettre deux pieds dans un soulier ni de perdre trop de temps à « batouiller ». Tout de même je ne pouvais pas passer devant chez vous, sans voir comment va tout le monde. Il m’avait paru, avant-hier, qu’Henri n’avait pas fameuse mine. Il n’est pourtant pas malade ?

— Ouais ! cousin, répliqua l’ancienne, je voudrais que vous voyiez sa mine aujourd’hui ! vous ne me feriez pas une question pareille ! C’est dommage ! il va bien regretter de vous avoir manqué.

— Il est par dehors, quoi ? et Daniel, aussi ? demanda le justicier assez désappointé.

— Ils viennent de partir ensemble à la « scie », avec le « Fuchs », pour chercher un « billon » de planches.

— Tiens, tiens ! fit le justicier, qui considérait du coin de l’œil la figure épanouie de Mme l’ancienne, et n’y trouvait pas trace de cette obséquiosité qui le poussait ordinairement, lui, justicier, à cribler de pierres le jardin de sa chère cousine. Enfin, du moment que tout va bien…

Le vieillard avait un air indécis qui ne lui était pas habituel, aussi l’ancienne renouvela-t-elle son invitation avec une cordialité franche.

— Entrez seulement une minute, cousin ; le temps de vous reposer et de prendre un doigt de vin, avec un « croustillon » de pain. À propos, j’ai des bricelets tout frais ; ils sont d’avant-hier ! ajouta la maîtresse du logis avec un sourire plein de bonne humeur, que le justicier comprit à merveille en l’interprétant comme une assurance formelle de pardon des injures passées.

Le vieux garçon en fut touché, et ne voulant pas demeurer en reste de générosité :

— Eh bien, voilà qui me décide ! fit-il en se laissant pousser dans la chambre par Mme l’ancienne, et allant s’installer dans le fauteuil de cuir, près du poêle. L’autre jour, avoua-t-il confidentiellement à son hôtesse qui sortait les « bricelets » dorés d’un placard, l’autre jour il y avait quelque chose qui n’allait pas : j’avais peut-être plus mauvaise langue que les « bricelets » n’avaient mauvais goût. Toi, Augustine, tu n’étais pas dans ton assiette, et moi, j’avais la rage de te faire « endêver » !

 

Mme l’ancienne hocha la tête et dit d’un air de bonne humeur, en remplissant le verre du justicier :

— Oui, oui, cousin ; et je prenais tout pour bon argent, et je me piquais comme une jeunesse sans cervelle. Enfin tout ça est passé, n’en parlons plus. Comment trouvez-vous les « bricelets », justicier ?

— Divinement bons, Augustine ! tu ne prends pas un verre pour trinquer avec moi ? On boira à la santé d’Henri, qu’en distu ?

— Du moment que c’est pour « choquer » avec vous à la santé de notre garçon, je me laisse aller !

Et Mme l’ancienne s’étant versé modestement un « doigt » de vin, approcha son verre de celui du justicier, en disant avec emphase :

— À la santé d’Henri et à celle de sa promise !

 

Le justicier, complètement pris au dépourvu, leva sur Mme l’ancienne un regard interrogateur, sans penser à porter son verre à ses lèvres.

— Oui, il en a une depuis hier ! expliqua l’heureuse mère d’un ton triomphant ; et qui fera une fameuse femme pour lui ! et tout le monde est content ! c’est une vraie bénédiction, justicier !

— Tant mieux ! tant mieux ! à leur santé ! disait le justicier en sirotant son vin à petits coups. C’est étonnant comme je trouve votre vin bon, aujourd’hui ! Pour sûr qu’il vaut du Cortaillod ! « Monté ! » après tout, ce n’est le plus souvent que le nom… À propos de nom, peut-on savoir, sans être trop curieux, comment elle s’appelle, la future d’Henri ?

— Je crois bien, justicier ; j’aurais dû vous le dire tout de suite. C’est la fille à feu M. Jacques Sandoz, des Crosettes, des petites Crosettes, celles de la Chaux. Peut-être que vous l’avez « eu » connu, M. Jacques Sandoz.

Le justicier secoua négativement la tête et demeura un instant silencieux.

— Je n’aurais pas cru, finit-il par dire en fixant sur Mme l’ancienne un regard scrutateur et empreint d’une certaine méfiance, je n’aurais pas cru que votre Henri serait allé chercher femme si loin que ça ? C’est peut-être toi, Augustine, ou Daniel, ou bien les deux, qui lui avez aidé à choisir, hein ?

— Pour ça, non ! répliqua Mme l’ancienne de plus en plus triomphante. Il a bien su choisir tout seul, notre Henri ! mais il n’y pas eu besoin de courir après une femme jusqu’aux Crosettes : sa Lina demeure… tenez, cousin, pas plus loin que là !

Et l’ancienne montrait du doigt à travers les vitres la scierie de la Roche.

— Ah ! fit longuement le justicier en levant les sourcils. Et tu dis qu’elle s’appelle Lina Sandoz ? bon, bon ! À sa santé et à la vôtre à tous ! Alors, qu’est-ce qu’elle fait chez Mosimann ? Est-ce qu’il y a de la parenté ?

— Je crois bien ! c’est la sœur « de mère » à Michel, une fille d’un second mariage. M. Jacques Sandoz « avait marié » la veuve Mosimann, qui était une Robert, de son nom de fille. Par ainsi, la Lina Sandoz a beau être la sœur d’un Allemand, pour elle, on ne peut pas dire qu’elle en tienne ni d’un côté ni de l’autre ! Si jamais quelqu’un a le front de dire le contraire, vous n’avez qu’à lui répondre bravement qu’il en a menti !

— C’est clair, Augustine ; je te réponds que je « reboucherai » ceux qui auraient le malheur de soutenir que la femme d’Henri n’est pas de pure race du pays !

Voilà ce que le cousin Bressel exprima à haute et intelligible voix. Par devers lui il pensait :

— L’Augustine ne me dit pas tout : elle a bel et bien cru que la Lina de son Henri était une Allemande de père et de mère, et elle a mis d’abord les pieds contre le mur, comme Daniel me l’a raconté ; puis quand elle a su, d’une façon ou d’une autre, que la fille était une Sandoz, elle a permis à son garçon d’aller de l’avant. Voilà toute l’affaire. Tant mieux que les choses aient tourné comme ça ! Mais ce n’est pourtant pas se conduire en personne raisonnable, « mafi ! » non. Comme si cette Lina n’était pas la même fille après qu’avant !

Mais le justicier garda sagement pour lui cette dernière réflexion, bien que la langue lui démangeât de taquiner sa chère cousine. Son cœur parlant plus haut que sa malice naturelle, lui représenta qu’il ne fallait pas risquer d’altérer la belle humeur de Mme l’ancienne, et par contre-coup la paix de la maison tout entière.

Et afin, sans doute, de ne pas succomber à la tentation, il prit congé brusquement en s’alarmant de s’être attardé outre mesure.

— On se réjouit bien de la voir, votre Lina ! dit-il à l’ancienne en partant.

— Savez-vous, cousin ? le premier dimanche que nous l’aurons à dîner, je vous invite.

— Bien obligé, Augustine, j’accepte.

UN DERNIER ORAGE

Et voilà pourquoi, trois semaines plus tard, le justicier Bressel se retrouvait attablé chez l’ancien Jacot en compagnie de toute la famille, cette fois, y compris Lina Sandoz, avec laquelle il faisait bonne connaissance.

Comme la future d’Henri était simple, modeste et gaie, et que sans être bavarde, elle savait parler à propos et donner la réplique sans fausse timidité au malicieux justicier lui-même, elle fit aussitôt la conquête du vieillard.

Aussi, quand, dans le courant de l’après-midi, les deux jeunes gens furent partis pour la scierie, le justicier déclara-t-il en toute sincérité à ses cousins Jacot, qu’à son avis, Henri avait fait preuve de goût et de sens, et qu’il aurait une femme incomparable.

— Sapristi ! ajouta le vieillard en clignant de l’œil ; il a de la chance, Henri, que je n’aie pas quarante et quelques années de moins ! Qui sait si je ne lui aurais pas coupé l’herbe sous les pieds, pour peu que j’aie connu sa Lina avant lui !

Les trois cousins rirent gaiement de la plaisanterie du justicier, en choquant leurs verres et buvant à la santé des futurs époux.

— Oui, oui, votre Henri est un gaillard avisé, et qui a su joliment choisir ! poursuivit le cousin Bressel en reposant son verre sur la table. Parlez-moi de ces garçons tranquilles, qui tiennent leur langue au chaud et ne la remuent qu’à bon escient ! Ils en pensent tant plus, ils ruminent leurs petits plans sans avoir l’air d’y toucher, puis tout d’un coup, crac ! les voilà mariés ! Moi, j’ai fait juste le contraire. Si jeunesse savait, si vieillesse pouvait ! Enfin, si tout le monde se mariait, la terre serait bien trop petite ; on n’oserait plus laisser vieillir les gens ; à cinquante ans il faudrait les expédier de force dans l’autre monde pour faire de la place aux jeunes ! À propos de place, reprit le justicier, après avoir savouré une gorgée de vin rouge de l’ancien, auquel il prenait décidément goût, à propos de place et à propos de jeunes, où est-ce que les vôtres iront nicher, au printemps ?

 

L’ancien regarda sa femme avec inquiétude. Le cousin Bressel venait de soulever là une question que le pauvre Daniel n’avait pas encore osé traiter avec sa moitié.

Quant à Mme l’ancienne, elle eut l’air assez surprise de la question.

— Ici, bien entendu ! répondit-elle en faisant de la main un geste à demi circulaire.

Le dîner avait eu lieu dans la belle chambre des visites, sous le regard bienveillant des quatre saisons.

La physionomie du justicier devint extrêmement sérieuse.

— Hm ! fit-il d’un ton aussi peu approbatif que le hochement de tête qui accompagnait cette émission de voix expressive ; puis il ajouta aussitôt : Est-ce que la future d’Henri a du « bien », si ce n’est pas être trop curieux de le demander ?

— Oh ! elle n’est pas sans rien ! répondit un peu sèchement Mme l’ancienne à qui l’air de désapprobation du justicier n’avait pas échappé. Vous comprenez que nous ne sommes pas encore bien au courant ; mais « pour un », M. Jacques Sandoz a laissé un beau « bien » aux Crosettes, avec une maison cossue. Je le tiens de François ; et d’ailleurs…

— François ? qui, ça ?

— Notre « bovî » ; il vient des Crosettes.

Le justicier se dit aussitôt : « Ah ! leur « bovî » vient des Crosettes ? alors c’est celui-là qui doit avoir découvert le pot aux roses ! »

Tout haut il ajouta avec une grimace :

— C’est ce galopin rousselé, à tignasse jaune, qui a dîné là, au bas de la table ? Il est laid comme les sept péchés, votre « bovî » !

— Bonté surpasse beauté ! riposta Daniel Jacot en clignant de l’œil ; pour la première fois de sa vie, peut-être, il avait eu la répartie prompte, si prompte, que Mme l’ancienne ne put arriver qu’en seconde ligne pour prendre la défense de son « bovî », en disant avec chaleur :

— Il n’est pas beau, tant que vous voudrez ; mais s’il y a un brave garçon au monde, c’est lui. Jamais de ma vie je n’ai eu un tel « bovî » ! et nous allons le garder chez nous : il n’a plus ni père ni mère.

Le justicier approuva de la tête, mais son air préoccupé disait que ses idées étaient ailleurs. Il en oubliait même de plonger ses doigts dans la tabatière d’argent qu’il venait d’extraire de sa poche de veste.

— Pour en revenir à votre bru, fit-il tout à coup en remettant sa tabatière en place, sans l’avoir passée à la ronde ni s’être servi lui-même, puisqu’elle a des terres, une maison, pourquoi Henri n’irait-il pas tenir son « bien » au lieu de « l’amodier » ?

Mme l’ancienne bondit sur sa chaise comme si cet inoffensif siège se fût soudain hérissé de piquants douloureux. Durant quelques secondes, elle considéra sans mot dire, mais avec le regard flamboyant d’une tigresse à qui l’on veut enlever son petit, l’auteur de cette monstrueuse proposition.

L’ancien Jacot avait un peu reculé sa chaise et rentrait la tête dans les épaules, avec la mine d’un enfant craintif qui attend le coup de tonnerre annoncé par l’éclair.

— Oui, pourquoi pas ? répéta hardiment le justicier sans se laisser terrifier par l’air de vraie fureur qui décomposait les traits de l’ancienne.

— Est-ce que vous croyez, par exemple, s’écria-t-elle enfin, d’une voix sifflante, qu’on élève ses enfants pour les laisser partir quand ils se marient, et abandonner leur père et mère ?

— Si Henri était une fille, il faudrait bien le laisser partir, riposta tranquillement le justicier.

— Si c’en était une, nous verrions ce que nous voulons faire, répliqua sur-le-champ Mme l’ancienne ; mais c’est un garçon, Dieu soit loué ! et ce serait contre nature et contre tous les usages qu’il ne reste pas avec nous pour tenir le bien. Et j’entends et prétends qu’il y reste !

 

Daniel Jacot avait une petite toux sèche qui le tourmentait beaucoup. Était-ce ce qui le faisait s’éloigner graduellement de la table et des deux champions, en glissant discrètement sa chaise en arrière, ou bien cherchait-il à opérer sa retraite afin d’éviter les éclaboussures du combat ?

Si telle était l’intention du pacifique ancien, son épouse coupa court à cette prudente manœuvre de son allié naturel, en l’appelant brusquement à la rescousse.

— Daniel, je pense que tu vas dire au cousin que tu penses comme moi, et que c’est le devoir d’Henri de rester chez nous, après comme avant.

Elle avait dit cela de son ton impérieux des plus mauvais jours. Le pauvre ancien n’avait plus qu’à s’exécuter.

— Sans doute, Augustine, hm ! sans doute, fit-il avec déférence, mais sans lever les yeux sur son irascible moitié. Comme tu l’as dit, ça se fait ordinairement de cette manière ; oui, c’est assez l’usage ; ça paraît tout à fait naturel, tu as raison. Je sais bien qu’il y a des cas… on a « eu » vu, par exemple…

Mme l’ancienne s’agitait avec impatience et considérait avec une surprise indignée son timide auxiliaire qui avait tout l’air de vouloir passer à l’ennemi.

— Ce n’est pas ce qu’on te demande ! fit-elle avec âpreté.

Puis voyant son mari se passer la main sur les sourcils avec perplexité, elle s’abandonna tout à coup à la violence de sa nature.

— Ah ! ça, s’exclama-t-elle en frappant du poing sur la table, on dirait, Dieu me pardonne ! que vous vous êtes mis d’accord pour me mener par le bout du nez et me soutirer mes enfants ! Mais je les veux, entendez-vous, et nous verrons bien si je suis la maîtresse dans ma maison, oui ou non !

Elle s’était levée, et, pâle de colère, les poings plantés sur les hanches, elle défiait tour à tour du regard ses deux adversaires.

L’ancien s’était levé à son tour et cherchait à apaiser sa femme, en lui parlant bas, sur le ton de la remontrance et de la supplication.

 

Quant au justicier, la sortie de Mme l’ancienne ne l’avait pas ému le moins du monde. Seulement il était plus sérieux qu’à l’ordinaire et réfléchissait.

— Écoute, Augustine, fit-il gravement, en constatant l’inutilité des tentatives de conciliation de l’ancien ; nous ne voulons, les uns et les autres que le bonheur d’Henri et de sa femme, c’est bien entendu. Par ainsi, parlons de sang-froid, et rappelle-toi, – ici il leva le doigt avec dignité et répéta : rappelle-toi, ma fille, que je suis d’âge à être ton père, et que le tien n’a jamais eu de meilleur ami que Jacques Bressel.

 

Les traits contractés de l’ancienne s’étaient un peu détendus ; elle se rassit plus calme et fit même la déclaration suivante qui, dans sa bouche, avait la valeur d’excuses formelles :

— On en dit quelquefois plus qu’on ne pense ! et on a l’air de manquer de respect à qui on le doit. Mais aussi vous conviendrez, cousin, qu’il y a bien de quoi vous faire sauter en l’air de s’entendre dire comme une chose toute naturelle, que vos enfants feraient bien d’aller demeurer ailleurs que chez leurs « gens », et au bout du monde encore, au fond des Crosettes de la Chaux !

— D’accord, Augustine, fit le cousin Bressel d’un ton conciliant ; il faut être « de bon compte ». J’allais un petit peu trop loin.

Le justicier avait repris son ton jovial.

— Oui, je suis d’accord, et s’il y a moyen d’arranger les choses sans que vos jeunes aillent à l’autre bout du monde – je veux dire aux Crosettes, se reprit-il avec un clignement d’œil malicieux – s’il y a moyen, eh bien, tant mieux ! mais pour ce qui est de…

— Mais quand je vous entends ! interrompit l’ancienne qui recommençait à s’agiter : « moyen d’arranger les choses ! » Mais pour l’amour du ciel ! est-ce qu’elles ne sont pas tout arrangées ? Qu’est-ce que vous voulez de mieux qu’une pareille chambre ? La Lina serait bien « difficile » si elle ne s’en contentait pas ! Mais je suis bien sûre du contraire.

Le cousin Bressel inclina la tête avec condescendance.

— Oh ! pour ce qui est de la chambre, il n’y manque rien, oh ! rien du tout. Ce que je voulais dire… patience, Augustine, laisse-moi parler ! ce que je voulais dire, c’est qu’il y a des usages qu’on ferait bien de changer une fois pour toutes, par exemple celui d’obliger les jeunes à faire ménage avec les vieux. Oui, oui, Augustine, tu as beau me regarder comme si je disais une chose épouvantable et contre nature. Ce qui est contre nature, c’est justement cette coutume. Va un peu regarder dans les bois comment les bêtes du bon Dieu se conduisent. Quand les petits des corbeaux, ou des « mésindges », ou des geais, n’importe, sont assez grands pour chercher femme, et que chacun a trouvé sa chacune, ils vont faire leur nid un peu plus loin – pas au bout du monde – sur l’arbre à côté, par exemple ; mais jamais de la vie…

— Alors, interrompit Mme l’ancienne, qui ne tenait plus en place, alors vous trouvez que c’est sur les bêtes qu’il nous faut prendre exemple, nous, des créatures raisonnables !

— C’est justement parce que nous sommes des êtres raisonnables, Augustine, que nous ne devons pas montrer moins de sens que les bêtes, à qui le bon Dieu a appris à se gouverner. Nous, avec notre mauvaise tête, nous voulons nous gouverner à notre idée et nous gâtons tout. Voyons, Augustine, raisonnons-« voir » de sens rassis : deux maîtres et deux maîtresses, n’est-ce pas trop dans une maison ? Veux-tu abdiquer, toi, pour laisser gouverner ta bru ? Non, n’est-ce pas ? tu ne te trouves pas assez vieille, et tu as raison ; ce n’est pas quand on est forte et vaillante comme toi, qu’on peut rester dans un fauteuil, avec un « chauffe-pieds » sous ses jupes, à regarder les autres travailler. Alors c’est la bru qui devra se croiser les bras, ou bien t’obéir à la baguette comme une servante.

— Comme si on ne pouvait pas se partager l’ouvrage sans qu’il y ait une maîtresse et une servante ! grommela Mme l’ancienne, vexée de reconnaître que l’argumentation du cousin Bressel ne manquait pas de justesse. Quand je me suis mariée et que je suis venue dans cette maison, est-ce que la mère de Daniel n’était pas encore de ce monde ? N’avons-nous pas vécu ensemble au moins dix ans sans nous tirailler ?

Daniel hochait la tête dans son coin. S’il n’avait pas craint d’envenimer la discussion, il eût rappelé à sa femme que dès son entrée dans la maison, elle avait pris les rênes du ménage, attendu que la maîtresse du logis, affaiblie de corps et d’esprit, n’était plus qu’une ruine, affaissée dans son fauteuil, et ne comptant plus pour rien comme volonté ni exécution.

Le justicier, lui, ne se gêna pas pour le dire.

— Pour ce qui est de ta belle-mère, Augustine, nous savons ce qui en était ; pauvre Reine ! la tête n’y était plus guère, et avec ses mains « renouées » par les rhumatismes, et ses jambes quasi « condamnées », elle était bien aise que quelqu’un gouverne à sa place. Voyons, Augustine, la main sur la conscience, est-ce que c’est une comparaison à faire ? Soyons de bon compte ; pour le bien des jeunes comme pour celui des vieux – si on peut dire que toi et Daniel vous êtes vieux, n’étant que dans les cinquante – il vaudrait mieux qu’Henri se mette à son ménage, le plus près qu’il pourra, d’accord, à cause des terres, s’il veut retenir le « bien », mais…

— L’homme quittera son père et sa mère pour s’attacher à sa femme !

Cette citation biblique, on peut le croire, ne sortait pas de la bouche du justicier, et encore moins de celle de l’ancien Jacot. C’était Michel Mosimann qui venait de la prononcer du seuil de la porte. Le scieur était entré sans heurter et le chapeau sur la tête, car il méprisait les cérémonies de toutes sortes, qu’il qualifiait d’actes d’hypocrisie.

 

*

 

Le sujet brûlant qui se traitait en ce moment chez l’ancien Jacot venait d’être discuté à la scierie. C’était dame Rosette qui avait mis la question sur le tapis, après en avoir conféré en tête à tête avec son époux, estimant sagement qu’il fallait trancher sans regard cette question délicate.

Tout en évitant avec tact de froisser les sentiments d’Henri et surtout de porter ombrage à son respect filial, elle déclara nettement, malgré sa douceur et sa timidité naturelles, qu’elle comptait bien que les jeunes époux auraient un intérieur indépendant, et, si possible, sous un autre toit que celui de leurs parents.

Michel appuya l’opinion de sa femme de la citation appropriée qu’il devait faire un peu plus tard chez l’ancien Jacot.

Les deux jeunes gens se regardèrent avec un certain trouble. Tous deux sentaient que dame Rosette et son mari avaient raison. Mais Henri, bien persuadé que sa mère, sans s’en être expliquée jusqu’alors, avait fait de tout autres plans, prévoyait de terribles luttes à livrer pour l’amener à les modifier.

La jeune fille, de son côté, devinant les appréhensions d’Henri, se demandait si pour épargner à son futur époux des scènes pénibles, il n’était pas de son devoir de s’accommoder de la vie en commun avec ses beaux-parents.

Et généreusement elle commençait à assurer que cette perspective de vie commune ne l’effrayait pas le moins du monde, quand Henri l’interrompit doucement en lui posant la main sur le bras.

— Non, Lina ; Michel et Rosette ont raison, dit-il avec fermeté. Il vaut mieux tenir ménage à part. Ce sera mal aisé à faire agréer à ma mère, parce qu’elle a fait ses comptes de nous avoir tout près d’elle. Elle m’aime tant, tu comprends, son fils unique, ajouta-t-il comme pour excuser d’avance les emportements maternels, que ce sera d’abord pour elle un gros crève-cœur de ne plus me voir dans la maison ; mais quand elle réfléchira…

— Eh bien, insista la jeune fille avec élan, pourquoi ne pas lui épargner ce crève-cœur ? A-t-on peur que je ne sois pas une fille soumise et aimante avec elle ? Jeune et forte comme je suis, je pourrai prendre les trois quarts de la besogne pour moi. Elle n’est plus jeune, ta mère, Henri ; elle doit avoir besoin de se reposer. Je me laisserai commander, n’aie pas peur.

Dame Rosette, craignant que l’enthousiasme irréfléchi de sa belle-sœur ne fît faiblir Henri, s’y prit de la façon la plus pratique du monde pour convaincre les deux jeunes gens de la nécessité d’avoir un intérieur à eux.

Elle cita des exemples, raconta les expériences fâcheuses de maintes personnes de sa famille et de sa connaissance dans des circonstances analogues, et alla plus loin encore en supposant les divers cas de conflits et de tiraillements pénibles qui pourraient survenir entre la jeune femme et sa belle-mère.

— Et alors, conclut-elle en s’adressant directement à Henri, je te demande un peu si tu ne te trouveras pas pris entre l’enclume et le marteau. Tu te rongeras le cœur de ne pas savoir comment te conduire pour bien faire : en bon mari tu voudrais tenir le parti de ta femme ; mais en bon fils, voudrais-tu donner les torts à ta mère ? N’est-ce pas, Michel ?

Mais Michel avait disparu. Il était parti sans bruit pour engager la lutte avec Mme l’ancienne, ne sachant guère comme il allait tomber à point nommé.

Elle fut chaude, la lutte, acharnée, violente même, de la part de Mme l’ancienne, qui ne manqua pas d’accuser ouvertement Michel Mosimann d’entente secrète avec le justicier et l’ancien. À cette accusation, les deux premiers ne répondirent que par un haussement d’épaules, et le pauvre ancien par une discrète exclamation de reproche.

 

Rien ne semblait devoir faire fléchir la volonté de Mme l’ancienne, ni les arguments pleins de bon sens du cousin Bressel, qui faisait preuve d’une patience méritoire, ni les citations plus ou moins bien appropriées que Michel Mosimann empruntait tour à tour à Salomon, à David ou à Job, et encore moins les supplications muettes et les timides remontrances de Daniel Jacot.

Enfin le scieur, ayant épuisé sans profit son arsenal de maximes sentencieuses, s’avisa de rapporter en toute simplicité les paroles d’Henri sur le sujet en question, y compris ses craintes et ses regrets, et ajouta comme conclusion :

— Vous le voyez, Augustine Jacot, votre fils lui-même est avec nous, car, comme l’Écriture, il déclare qu’il est de son devoir de quitter son père et sa mère pour s’attacher à sa femme, bien que ce devoir soit pénible à sa chair.

— Et il a reconnu, demanda Mme l’ancienne d’une voix un peu altérée, il a bien reconnu que ce serait un crève-cœur pour sa mère, et il en avait l’air triste ?

— Il a dit, répéta Mosimann, et je ne change pas un iota à ses paroles, il a dit : Elle m’aime tant, moi, son fils unique, et elle avait si bien fait ses comptes de nous avoir tout près d’elle, que ce sera pour elle un gros crève-cœur que de ne plus me voir dans la maison ; mais…

Mme l’ancienne balaya d’un geste d’impatience le reste de la phrase du scieur et demanda d’un ton bref :

— Et votre sœur, qu’est-ce qu’elle en dit ?

Michel fronça le sourcil.

— La jeunesse est présomptueuse, répondit-il d’un ton bourru. Elle s’imagine que le chemin de la vie est uni, tout semé de fleurs, quand il est embarrassé d’épines et de chardons, où se cachent des aspics malfaisants.

— Est-ce que c’est des réponses ? s’exclama l’ancienne impatientée. Tâchez-« voir », Michel, de parler une fois comme tout le monde, qu’on sache ce que vous voulez dire ! Qu’est-ce que la Lina pense de tout ça, elle ?

Le scieur haussa les épaules, et se décida enfin à avouer que sa sœur était toute disposée à vivre avec ses nouveaux parents, pour leur être agréable, mais il s’empressa d’ajouter à titre de correctif :

— C’est encore une enfant qui ne sait pas ce que le lendemain lui apportera.

— Qui est-ce qui le sait ? riposta l’ancienne. Le lendemain aura soin de ce qui le regarde ! vous savez, Michel ! C’est une brave fille, la Lina, tout enfant que vous la dites. Elle aura vu que tout ça faisait de la peine à notre Henri… oui, je comprends !

Et Mme l’ancienne se mit à songer. L’expression de son visage avait changé du tout au tout. Son excitation était tombée pour faire place à l’attendrissement ; on eût dit un fauve qui, au sortir d’un combat acharné où il a déchiré ses adversaires, s’apaise en caressant ses petits.

— Michel, et vous, cousin, dit-elle tout à coup d’un ton gracieux en se levant, vous soupez avec nous, bien entendu. Je vais faire le feu. Daniel, les vaches sont « dedans ». On a entendu François les ramener. Je pense qu’Henri ne sera pas là pour traire.

L’ancien, obéissant sur-le-champ à cet ordre indirect, s’en fut docilement à l’étable, pendant que Mme l’ancienne mettait à néant la résistance que les deux autres hommes opposaient à son invitation.

— Restez là, que je vous dis, ou bien je me fâche tout de bon ! Après souper on tâchera de s’entendre par rapport aux enfants.

Cette quasi promesse de Mme l’ancienne fit fléchir les deux hommes qui, après s’être consultés du regard, reprirent place près de la table, et ils eurent raison, car ils trouvèrent Mme l’ancienne de fort bonne composition après le repas.

— Ce qu’Henri a dit, et surtout la Lina, me décide ! déclara-t-elle au sortir de table, quand le « bovî » se fut retiré discrètement. Seulement, où va-t-il falloir les caser, je me le demande ? « Mafi ! » aidez-moi à chercher ! c’est bien le moins que vous puissiez faire, entre les trois, après m’avoir « prêchée » durant je ne sais combien d’heures d’horloge.

Et les trois hommes cherchèrent avec ardeur ; mais la vérité m’oblige à dire qu’ils ne trouvèrent, même avec le concours de Mme l’ancienne, personne à déloger à la Corbatière pour « caser » le jeune ménage. Heureusement que les circonstances leur vinrent en aide durant l’hiver, sans quoi Mme l’ancienne eût bien pu en définitive avoir le dernier mot, et installer triomphalement les jeunes époux dans la belle chambre des visites.

Quand la vallée eut perdu sa parure d’hiver pour revêtir la riante livrée du printemps, quand les oiseaux petits et grands du « Communal », corbeaux, pies et geais, pinsons, mésanges et autres, se mirent en ménage dans les sapins et les buissons, Henri et Lina s’installèrent aussi dans un petit nid bien à eux. Petit est le mot, car ce nid n’était autre que la maison du « petit Crêtet ».

Et le sautier Tissot ? et sa femme, la pauvre Suzette, qu’étaient-ils devenus ? Hélas ! le sautier Tissot avait fini comme finissent souvent ses pareils : au retour d’une de ses courses professionnelles, l’intempérant fonctionnaire, incapable de regagner son logis, s’était laissé choir dans la neige. Comme l’heure était tardive, aucun Samaritain ne survint à temps pour le recueillir, et le malheureux passa insensiblement du sommeil de l’ivresse à celui de la mort. Sa veuve dut vendre maison et jardin pour payer des dettes criardes, et se retira chez une sœur mariée.

Le premier amateur qui se présenta pour acheter sa masure fut aussi le dernier enchérisseur, à savoir le justicier Bressel, car il ne regarda pas au prix, et la paya bien au-dessus de sa valeur.

— Voilà notre affaire pour Henri ! s’était-il dit en apprenant que la maison était à vendre. Ce sera mon cadeau de noces. L’Augustine trouvera peut-être que c’est un peu loin ; mais, à mon idée, ça n’en vaudra que mieux.

Cette idée, ce fut aussi celle de l’ancien Jacot, qui se garda bien, naturellement, d’en faire part à sa femme.

____________

 

Mme l’ancienne a soupiré quelquefois, chacun la comprendra, en considérant sa belle chambre des visites sans occupants ; mais en définitive, croiriez-vous qu’elle en est venue à ne plus regretter de n’y pas voir ses enfants installés ?

C’est que, de temps à autre, cette pièce d’apparat reçoit un hôte, l’hôte même auquel Mme l’ancienne l’avait primitivement dédiée dans le secret de son cœur !

Oui, le cousin Bressel se laisse parfois aller à faire faux bond à son « granger » en acceptant pour la nuit l’hospitalité de Mme l’ancienne, quand il s’est attardé en rendant visite au nid des jeunes et à celui des vieux. Il trouve que l’Augustine se bonifie avec les années, dans la même proportion que le vin de l’ancien Jacot. Et puis, François Bourquin l’intéresse, il est même devenu le favori du justicier, qui a fait poursuivre juridiquement le beau-père de l’ex-« bovî » pour l’obliger à céder à son beau-fils sa part légitime de l’héritage maternel.

Le vœu de Mme l’ancienne s’est réalisé : elle a vu des petits-enfants sous son toit, et son cœur s’est si bien amolli à ce doux contact, qu’elle en est venue à céder à son mari une part du gouvernement de la maison ; le pacifique ancien a été promu à la haute dignité de premier ministre responsable, car la souveraine du logis, souvent hors de ses états, délaisse volontiers la demeure cossue de la Corbatière pour la masure, bien restaurée, il est vrai, du petit Crêtet, où elle s’attarde au point d’en oublier l’heure des repas. Elle n’ignore pas d’ailleurs que François Bourquin, qui sait mettre la main à tout, fera le nécessaire en son absence et improvisera une soupe en un tour de main.

— C’est une perle, ce garçon, ni plus ni moins ! a-t-elle déclaré plus d’une fois à sa belle-fille. Il a de l’œil, de la tête, de la main et du cœur. Pour dire toute la vérité, nous devons de l’obligation à son gueux de beau-père de l’avoir poussé dehors ! Tout le monde y a gagné, nous aussi bien que François.

C’est aussi l’opinion de M. l’ancien, quand il considère le jeune homme – car François n’est plus un enfant – se démenant avec activité autour de l’âtre, pendant que lui, premier ministre, installé sur le petit escabeau luisant, dont il jouit sans conteste, tourne ses pouces avec béatitude.

— François ! lui en veux-tu encore, à ton beau-père ?

Le jeune cuisinier se détourne et répond gaiement avec un haussement d’épaules :

— De m’avoir chassé de la maison ? Oh ! pour ça, non, Monsieur l’ancien, bien le contraire ! Ce qu’il avait pensé en mal, le bon Dieu l’a tourné en bien. C’est comme dans l’histoire de Joseph et de ses frères.

L’ancien inclina la tête en signe d’approbation.

— Michel Mosimann n’aurait pas pu mieux dire, remarqua-t-il sans y mettre de malice.

Puis, après un moment de réflexion, il ajouta gravement :

— Vois-tu, François, tous tant que nous sommes, nous croyons que nous n’en faisons qu’à notre tête, en ce monde, mais notre vieux ministre, M. Chaillet, avait bien raison quand il disait : L’homme s’agite, et Dieu le mène.


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[1] Contreleyu : contradicteur. L’auteur fait référence ici à sa nouvelle : Gédéon le contreleyu du recueil Récits du Cosandier, publié par la Bibliothèque numérique romande. (BNR.)