Oscar Huguenin

LE RÉGENT DE LIGNIÈRES

Illustrations de l’auteur

1903

édité par la bibliothèque numérique romande

ebooks-bnr.com

 

 


Table des matières

 

I. 4

II. 14

III. 21

IV.. 31

V.. 43

VI. 59

VII. 73

VIII. 89

IX.. 101

X.. 117

XI. 129

XII. 145

XIII. 161

XIV.. 174

XV.. 191

XVI. 207

XVII. 221

XVIII. 233

XIX.. 253

XX.. 269

Ce livre numérique. 286

 

I

Monsieur le régent Félix Tripet lisait sa gazette. Pour être exact, disons : lisait la gazette de M. le ministre Quinche, attendu que c’était M. le ministre qui déboursait les douze livres que coûtait alors, – c’était en 1815, – la Gazette de Lausanne, et la passait bénévolement, après lecture, à M. le justicier Gauchat, son voisin, lequel en faisait bénéficier M. le régent, son pensionnaire pour les repas, sinon pour le logis.

La commune logeait son régent, preuve en soit l’avis qui avait paru dans la Gazette de Lausanne du 31 janvier de cette année 1815, avis énumérant entre autres avantages de la place de régent, mise au concours, « la jouissance d’un beau logement, de deux jardins, en sus du salaire s’élevant à dix-huit louis d’or, soit trois cent deux livres huit sous de Neuchâtel, plus vingt-quatre émines de moitié-blé, les « mois » des enfants non communiers, qui sont peu nombreux, cinq cents fagots, et la part d’un communier aux forêts et pâturages communaux. »

Mais si la munificence communale octroyait au régent de Lignières un toit pour abriter sa tête, le bois nécessaire pour son chauffage, le blé pour son pain quotidien, voire le droit de pâture pour vaches et petites bêtes, le cas échéant, elle n’allait pas jusqu’à lui fournir une ménagère au cas où le magister ne serait pas pourvu d’une femme. Or justement, M. Félix Tripet, qui avait obtenu la place après examen, où il était en face d’un seul concurrent, n’avait pas encore, lui, fait choix d’une compagne, – il n’avait que vingt-trois ans, – et comme le jeune régent ne se sentait ni goût ni aptitudes pour confectionner le pot-au-feu, il avait demandé et obtenu, moyennant finance raisonnable, le droit de s’asseoir trois fois par jour à la table de M. le justicier Gauchat, un des personnages les plus considérables et les plus considérés de Lignières. Et M. Tripet s’en trouvait bien. Mme la justicière savait cuisiner, et la maison était bien approvisionnée en munitions de bouche. La grande cheminée de bois offrait l’aspect le plus réjouissant avec ses guirlandes de saucisses, jambons, pièces de lard et quartiers de viande de vache, aux tons roux et bistrés. Les pommes de terre, choux, carottes et choux-raves s’amoncelaient par tas soigneusement séparés dans la grande cave voûtée, à la température constante.

Bref, le jeune régent avait été bien inspiré en demandant conseil pour le choix d’une pension à M. le ministre Quinche qui avait invité le nouvel élu à dîner.

— Mon jeune ami, avait répondu l’ecclésiastique, un homme dans la force de l’âge, aux manières affables et courtoises, je ne pourrais mieux vous adresser qu’à M. le justicier et gouverneur Gauchat, lequel a été l’un de vos examinateurs et habite tout à côté de la cure. Je ne doute pas qu’il ne consente à vous recevoir à sa table et suis même certain qu’il se tiendra pour honoré d’héberger le régent. Sa maison est considérée et bien tenue ; l’on y a la crainte de Dieu et le respect des autorités constituées, civiles et religieuses.

Outre cela, et bien qu’il ne faille pas priser la bonne chère au point de faire son Dieu de son ventre, avait ajouté M. le ministre avec un sourire jovial, je vous confierai que Mme la justicière cuisine à la perfection, ayant dans son jeune temps servi chez M. le châtelain de Thielle.

Assurément il ne me convient point, à moi, conducteur de ce troupeau, d’inciter mes ouailles à la gourmandise, et le Ciel m’en garde ! mais une nourriture succulente entretient la santé, et à votre âge, dans votre vocation…, hem ! Bref, adressez votre requête à M. le justicier Gauchat, en l’appuyant, je vous y autorise volontiers, de ma recommandation, laquelle aura, peut-être, quelque poids.

Et comme le jeune régent le remerciait chaudement :

— Hé ! tenez, ajouta le digne pasteur avec affabilité, le mieux est encore que nous y allions ensemble de ce pas ; je vous introduirai et appuierai votre demande.

Et c’est ce qu’il fit ; aussi l’admission du nouveau régent à la table de M. le justicier Gauchat ne rencontra-t-elle aucune difficulté, d’autant plus que le dit justicier avait fait, de retour au logis, le plus grand éloge du candidat choisi.

Tout au plus, Mme la justicière, une petite femme vive, alerte, décidée, fit-elle cette réserve prudente qu’il ne fallait point que M. le régent s’attendît chez eux à une chère distinguée, que le café du déjeuner était en fait une infusion de poudre de carottes grillées, et que si, par hasard, il était accoutumé à la viande fraîche de boucherie, au rôti, à la daube et autres délicatesses…

— Oh ! pour ça non, madame, s’empressa de protester le pensionnaire en perspective, dont le ton et les allures modestes plurent dès l’abord aux époux Gauchat. Chez nous, à Chézard, on n’est pas si difficile : on se nourrit comme des paysans, rien de plus.

— Votre père a du rural ? demanda le justicier en humant une prise avec volupté, après avoir présenté sans succès sa tabatière ouverte à M. le ministre et au jeune régent.

— Oui, monsieur le justicier, répondit celui-ci, il a un « bien » d’une dizaine de bêtes, sans compter la jument et son poulain.

Mme la justicière Gauchat échangea avec son mari un regard satisfait.

C’étaient de braves gens, mais que voulez-vous, nul n’est parfait en ce monde, à Lignières pas plus qu’ailleurs. On est plus flatté d’admettre à sa table et dans son intérieur un fils de bon paysan, dont le père a dix vaches à l’écurie, sans compter la jument et son poulain, qu’un garçon sans le sou, fût-il le régent du village, et cela surtout quand le garçon en question se trouvera trois fois par jour assis en face ou à côté de deux jeunes personnes, dont la moins âgée compte déjà dix-sept printemps !

Oui, monsieur le justicier Gauchat avait deux filles, le portrait vivant de leur mère, vingt ans auparavant, à ce qu’il se plaisait à dire, et que Mme la justicière ne se lassait pas de contester.

— Voyons voir, justicier, est-ce que notre Élise ressemble à la Justine, pour commencer ? Pas une idée, sans compter le caractère ! L’aînée, c’est mon père tout retrouvé, et la cadette, il n’y a qu’à regarder le petit cadre rond où ta mère est figurée avec son grand bonnet tuyauté et son fichu croisé, pour dire tout de suite : La petite-fille et la grand’mère se ressemblent comme deux gouttes d’eau.

— Mettons, concédait le justicier de son air de bonhomie malicieuse ; il y a de leurs « traits, » ça, c’est un fait, je ne dis pas le contraire. C’est bien clair que nos filles tiennent des Gauchat et des Bonjour ; autrement ce serait contre nature ; mais, vois-tu, justicière, ce qui est un fait encore plus sûr et certain, c’est qu’elles ont tes yeux ; quand je te courtisais, dans le temps, tu me regardais de cet air tendre, comme…

— Tais-toi voir, justicier ; tu me fais vergogne ! à ton âge ! si les filles t’entendaient !

Et le justicier riait d’un air malicieux en tapotant sur le couvercle de sa tabatière.

— Alors tu conviendras que notre Clément, lui…

— Oh ! lui, c’est un Gauchat, ça va sans dire ; il a tes yeux, ta bouche, ton nez en bec de corbin, toute ta tournure, quoi ! dans cinq ou six ans d’ici, il ne sera pas loin d’avoir ta corpulence. Prends seulement garde qu’il ne te dépasse avant, mêmement !

Et comme le justicier riait d’un air moitié incrédule, moitié satisfait, sa femme poursuivit avec animation :

— Oh ! tu as beau rire ! tu es grand et gros, justicier, mais notre Clément est en train de te rattraper ; c’est qu’il met à profit ce qu’il mange ; j’en sais quelque chose, moi qui ne peux faire que rallonger et rélargir ses nippes tout le long de l’année.

— D’accord, justicière, d’accord, c’est un fait qu’il n’y en a guère de son âge comme notre Clément pour ce qui est de l’estature et de la force des reins. Et dire qu’il ne va que sur ses quatorze ans ! Ma parole ! on le prendrait pour un catéchumène !

— Dommage, – et ici la figure épanouie de la mère se rembrunissait, – dommage que pour ce qui est des livres, de l’écriture, des chiffres, il ait tant de peine à y mordre, tandis qu’il y en a des plus petits…

— Bah ! concluait le justicier, on n’en veut pas faire un notaire, de notre Clément, un régent encore moins, ça, c’est un fait. Quand on a des terres à faire valoir !… Pourvu que notre garçon donne un bon paysan, qui s’entende à gouverner son train de campagne, à acheter ses bêtes sans se faire enrosser, à les revendre sans y rien perdre, au contraire, n’est-ce pas l’essentiel, avec de la conduite, bien entendu, et la crainte de Dieu ?

Comment ne pas souscrire à un raisonnement aussi sensé ? Mme la justicière était bien forcée de convenir que son mari avait raison, ce qui ne l’empêchait pas de regretter que son gros Clément se laissât toujours distancer à l’école par de plus jeunes que lui, notamment par ses trois cousins Bonjour, qu’il dépassait pourtant de la tête, et ce qui était bien plus vexant encore, par le petit Descombes, le garçon du taupier, un drôle tout dépenaillé, mais futé comme un singe.

Le brave Clément, lui, qui ne savait pas ce que c’est que la jalousie, haussait ses fortes épaules et se grattait la nuque, quand sa mère cherchait à lui faire honte de la place humiliante qu’il occupait sur les bancs de l’école.

— Monté ! voyez-vous, c’est que j’ai la comprenaille terriblement dure ! disait-il avec une bonhomie résignée. Pour ce qui est d’apprendre, j’ai beau faire, ça ne veut pas entrer ; ou bien quand ça entre par une oreille, ça ressort par l’autre. C’est comme pour écrire, je ne sais pas au monde comment ça va, mais j’écrase toujours ma plume et ça donne des barbots épouvantables. C’est qu’aussi, des outils pareillement petits à tenir, non, mafï ! si on les sent dans ses doigts ! ajoutait le pauvre Clément, en considérant d’un air contrit ses larges et fortes mains, bien plus faites pour tenir la faux ou les cornes de la charrue qu’une mince et flexible plume d’oie.

Quand le jeune régent, appuyé par M. le ministre, avait présenté sa demande aux époux Gauchat, Mme la justicière s’était aussitôt dit à part elle :

« Tiens ! ce serait peut-être bon pour notre Clément que le régent prenne ses repas chez nous. Le soir, après souper, quand le garçon ferait ses tâches, il n’y aurait rien d’impossible que son maître lui donne un coup d’épaule. En lui offrant la Gazette à lire, ça le ferait rester un bout de veillée. S’il pouvait seulement décoter notre Clément ? » Cette considération n’avait pas peu influé sur le consentement de Mme Gauchat, et par ricochet sur celui de son époux.

De fait, les espérances maternelles de Mme la justicière n’avaient pas été déçues, du moins en ce qui concernait les bons offices du jeune régent.

Celui-ci, qui appréciait la bonne volonté si mal récompensée de son élève, ses efforts réels pour contenter ses parents, lui venait en aide de tout son pouvoir. Mais depuis trois mois que M. le régent se nourrissait de la cuisine de Mme Gauchat, et s’efforçait d’ingérer à Clément la nourriture intellectuelle qui avait tant de peine à pénétrer dans ce cerveau récalcitrant, le maître avait infiniment plus profité que l’élève. M. Félix Tripet engraissait positivement, mais Clément Gauchat restait l’élève gauche, lent et dur à la compréhension qu’il avait toujours été.

— C’est fini, faisait entre ses dents Mme la justicière vexée, en constatant l’insuccès du maître et de l’élève, c’est fini, ce garçon est « bouché » que ça porte peur ! Le régent a beau faire, il n’y pourra jamais rien !

C’était un soir, après souper, que Mme Gauchat exhalait ainsi son désappointement maternel, un soir où, comme nous l’avons dit en commençant ce récit, M. Félix Tripet lisait sa gazette. Bien que la dite gazette fût des plus intéressantes, – on était à une époque où les journalistes n’étaient pas en peine de servir des nouvelles captivantes à leurs lecteurs, – le jeune régent abandonnait souvent sa lecture pour jeter un coup d’œil sur le travail de son élève, donner un conseil à celui-ci, rectifier la tenue de sa plume, son attitude… Ah ! cette attitude, elle était déplorable ! M. le régent avait beau faire et beau dire ! Le gros Clément, qui avait une dictée à copier, s’y employait laborieusement, le buste aplati sur la table, la tête couchée sur son bras gauche, les lèvres et les joues gonflées par sa langue qui suivait les mouvements de sa plume et se montrait parfois indiscrètement dans un effort plus violent de concentration.

La mère avait passé derrière son fils, qui suait à grosses gouttes, et après un coup d’œil jeté sur le travail que le gros garçon élaborait avec autant de conscience que d’insuccès, avait poussé un soupir et secoué la tête avec impatience, en murmurant entre ses dents l’appréciation peu flatteuse des aptitudes de son fils que nous avons rapportée plus haut.

« Non, c’est fini, se répéta-t-elle à elle-même à sa cuisine, en brusquant inconsciemment sa vaisselle, ça vous fait sauter en l’air, tout de même, de voir un garçon de cet âge écrire pareillement mal ! À la place de M. le régent, je ne pourrais pas me tenir de lui donner sur les doigts, à ce maladroit de Clément. Il n’y a pas à dire le contraire, M. Tripet vous a une patience d’ange, notre Élise a beau être toujours à le dénigrer ! Eh bien, oui, voilà encore une chose extraordinaire ! »

Et les préoccupations de Mme Gauchat prenant un autre cours, la bonne dame posa sur la table la soupière d’étain qu’elle était en train de frotter vigoureusement, se planta les poings sur les hanches et se prit à considérer la dite soupière d’un air soucieux, comme si c’était à celle-ci qu’elle adressait ses confidences.

« Eh bien, oui, une chose renversante que ces façons de notre Élise à l’endroit de M. Tripet ; je voudrais bien savoir pourquoi elle l’a pris pareillement en grippe ; parce que, il n’y a pas à dire, une chose sûre et certaine, c’est qu’elle l’a sur sa corne. Qu’est-ce qu’elle peut avoir contre ? lui qui est si honnête avec tout le monde ! Est-ce qu’on n’aurait pas pu s’attendre à tout le contraire ? Pourvu qu’il n’y ait pas encore du Loclat par là-dessous ! Il semblait pourtant que cette fois elle en avait assez. »

Mme la justicière secoua d’un air intrigué et soucieux sa tête coiffée d’un bonnet d’une blancheur immaculée, et sa figure, joviale à l’ordinaire, se contracta soucieusement. C’était une figure florissante et colorée, que celle de Mme Gauchat, une figure agréable à voir, car la bonté de son regard atténuait ce que le menton pouvait avoir de volontaire et le nez romain d’impérieux. Des boucles noires, où couraient quelques fils blancs, sortaient de la ruche du bonnet, encadrant agréablement ce visage à la fois ferme et bienveillant.

La bonne dame qui ne restait jamais longtemps oisive, branla une dernière fois la tête avec décision, et reprit sa soupière pour lui donner un dernier poli.

II

Et les filles de la maison, me demanderez-vous, est-ce qu’elles se croisaient les bras, pendant que leur mère lavait sa vaisselle ? Étaient-ce donc de ces mijaurées qui jouent à la grande dame et trouvent tout naturel de se laisser servir par leurs parents ? Ah ! non, par exemple ! Mme la justicière n’avait pas élevé ses filles de cette manière peu judicieuse, et ce serait faire injure à son bon sens que de le croire. Tout le monde travaillait, sous le toit des Gauchat. À cette heure-là, vous auriez trouvé Mlle Élise, celle dont les allures vis-à-vis du jeune régent déroutaient toutes les prévisions de sa mère, vous l’auriez trouvée à la cave, occupée à confectionner un de ces petits fromages gris, dits « fromages de femme » que s’entendaient si bien à préparer nos grand’mères. Quant à Justine, la cadette, particulièrement adroite de ses mains, elle reprisait un linge de cuisine de l’autre côté de la table où son frère copiait laborieusement sa dictée, sous la surveillance de M. Félix Tripet, qui ne se laissait pas absorber par sa lecture au point de négliger son élève. Et ceci était assurément fort méritoire de la part du jeune régent, car les nouvelles relatées ce jour-là dans son journal étaient d’un intérêt palpitant. Songez qu’on était en 1815, en pleine période des Cent-jours, et que Napoléon jouait sa dernière partie.

Avant de passer à la seconde page de sa gazette, dont la première venait de lui apprendre l’avantage remporté le 16 juin par Napoléon sur le maréchal Blücher, avantage qu’on célébrait à Paris par cent coups de canon, M. Tripet se pencha vers Clément, et la main sur son épaule, le força doucement à se relever.

— Allons, mon garçon, tu t’oublies ; on ne se couche pas pareillement sur le côté gauche. Là ; à présent remets droit ton cahier ; il est tant soit peu de travers.

Le gros Clément obéit docilement, s’essuya le front du revers de la main et se remit avec application à sa besogne ardue.

M. Tripet, de son côté, tourna la page de sa gazette et tomba sur un paragraphe qui lui fit pousser une exclamation sourde.

Le frère et la sœur levèrent à la fois la tête pour interroger du regard M. Tripet. Ni l’un ni l’autre ne se seraient permis de poser une question directe à M. le régent.

— Une terrible bataille, fit celui-ci en réponse à cette interrogation muette.

Napoléon a été vaincu après deux journées de combat. Écoutez : Toute l’armée de Napoléon est anéantie ! Trois cents pièces de canon et tous les bagages sont les fruits de cette brillante victoire. Après avoir vu sa garde défaite, Napoléon s’est sauvé seul le 19.

Ici le lecteur hocha la tête :

— On s’aperçoit que c’est un Allemand qui parle, fit-il comme en aparté, d’un ton laissant deviner que ses sympathies étaient plutôt du côté du vaincu. C’est le prince de Schwarzenberg, qui donne cette nouvelle, expliqua-t-il à ses auditeurs. Il se peut qu’il exagère en ce qui concerne le détail. Cependant le principal ne peut manquer d’être exact. C’est la fin, hélas ! pour le grand homme, conclut-il mélancoliquement.

— Et c’est bien tant mieux ! fit une voix cassante.

Ce n’était ni le gros Clément, ni sa sœur Justine qui avaient parlé, mais Mlle Élise qui, entrée pendant la lecture de M. Tripet, se tenait sur le seuil, le poing sur la hanche, l’air provocateur.

Sa cadette la regarda d’un air de reproche. On connaissait dans la famille Gauchat les sympathies du jeune régent pour Napoléon, et sans les partager, chacun, sauf Mlle Élise, évitait de le froisser à cet égard.

Le sang monta aux joues de M. Tripet, et son œil noir étincela. Il allait répliquer, mais après une lutte intérieure évidente, il parvint à se contenir ; et avec un léger haussement d’épaules, il reprit des yeux sa lecture.

Le gros Clément qui rongeait les barbes de sa plume, se tourna tout d’une pièce et alla se planter devant sa sœur aînée. Bien que celle-ci fût d’une belle taille et droite comme un peuplier, son jeune frère était aussi grand qu’elle.

— Je voudrais savoir quel mal il t’a fait, à la fin du compte ! gronda le jeune garçon en s’efforçant de mettre une sourdine à sa voix.

— Qui ça ? Napoléon ?

— Tais-toi, mauvaise pièce ! tu devrais avoir vergogne !

— De quoi ? mêle-toi de tes affaires, galopin, tâche seulement d’apprendre le b-a ba avant de faire tes six semaines à la cure. C’est bien toi qui devrais avoir vergogne ! un garçon de quatorze ans qui se laisse dépasser par des marmousets de dix ! Fi les cornes ! À ton âge il y a beau temps que je n’allais plus à l’école, moi !

Si Mme Gauchat ne fût pas entrée à ce moment précis, on ne sait trop ce qui eût pu se passer entre le frère et la sœur, car Clément, qui avait le geste plus prompt que la parole, serrait les poings et faisait mine de vouloir fermer la bouche à Mlle sa sœur, d’une façon peu parlementaire.

L’arrivée opportune de la mère de famille arrêta net la dispute. En ce temps-là, la vieille coutume d’honorer ses parents n’était pas encore tombée en désuétude.

Mme Gauchat devina bien qu’il y avait eu une altercation entre la sœur aînée et son frère, en voyant celui-ci, rouge et ébouriffé comme un jeune coq en colère, faire subitement volte-face à l’arrivée de sa mère, et regagner sa place, tandis qu’Élise, l’air offensé et les mouvements brusques, s’en allait tirer de son coin le trépied supportant le coussin à dentelles.

Mais M. le régent était là : Mme la justicière avait trop de tact pour demander des explications en sa présence, d’autant plus qu’il pouvait n’être pas étranger au débat. En personne avisée, elle se réserva d’éclaircir la chose après le départ de son pensionnaire.

Au reste elle n’eut pas longtemps à attendre. Le jeune régent pliait la gazette et se levait.

— On n’y voit plus assez pour lire, monsieur le régent, remarqua Mme Gauchat, dont l’œil vif interrogeait alternativement la physionomie de son pensionnaire et celle de ses enfants : on va faire du « jour » tout de suite ; vous ne partez pas déjà ?

— Je vous demande pardon, madame la justicière, il est temps que je me retire.

Il avait pris le cahier de Clément et l’examinait près de la fenêtre.

— Eh bien, mon garçon, fit-il d’un ton encourageant, voilà qui ne va pas trop mal. Il y a progrès, décidément, du haut de la page en bas.

Le gros garçon rougit de contentement et regarda son maître avec gratitude, pendant que la mère, non moins heureuse de l’éloge décerné à son fils, prenait à son tour la copie avec un empressement joyeux.

— Oui, pour sûr que ça va mieux, beaucoup mieux, vers la fin de la copie, déclare-t-elle en tenant le cahier à bout de bras et penchant la tête tantôt à droite, tantôt à gauche. Encourage-toi, Clément. Mais, monsieur le régent, restez voir encore un peu ! Je suis sûre que le justicier va arriver tantôt de la foire : ça m’étonne qu’il se soit mis tard pour revenir de Bienne. On prendra un morceau ensemble, pendant qu’il soupera.

Mais M. Tripet déclina poliment toutes ces offres hospitalières.

— Bien obligé, madame la justicière ; j’ai à travailler ; des dictées à corriger. Je vous souhaite la bonne nuit, madame, et à ces demoiselles pareillement. À demain, Clément.

Il donna une poignée de main à son élève, qui parut très flatté d’être traité en homme par M. le régent. Aussi le gros garçon, qui dépassait son maître d’une demi-tête, se garda-t-il de serrer outre mesure dans sa large patte musculeuse la main plus fluette de M. Tripet. Car il avait la main fluette et fine M. Félix Tripet, et toute sa personne, bien faite, pourtant, était menue et dénotait un tempérament délicat. Personne n’eût tenu pour le descendant d’une race de paysans ce jeune homme aux allures aisées, au langage correct, dont la physionomie et le langage décelaient une nature fine et élevée.

À première vue, Mme Gauchat avait été frappée de sa tournure distinguée.

— Sais-tu qu’il a plus l’air d’un de nos messieurs de la ville que d’un garçon de Chézard, ce régent ? avait fait remarquer la bonne dame à son mari après le départ du jeune homme et du pasteur.

Le justicier n’avait pas manqué d’appuyer en aspirant une prise et clignant de l’œil :

— C’est un fait qu’on ne pourrait pas dire de lui : Prème tchambe et grô sular[1].

La jambe est bien tournée et on ne peut pas dire qu’il chausse des souliers de charrue ; ça non. Mais le meilleur de l’affaire, c’est qu’avec le bel organe qu’il a, il doit « porter » le chant à la perfection. Et c’est bien tant mieux. On a assez entendu longtemps le père Chanel nous nasiller les psaumes ! Miséricorde et grâce ! Je sais bien qu’il n’avait plus de dents, vers la fin, le pauvre vieux ! ça c’est un fait ; soyons juste. Il a eu son bon temps comme tout le monde, et pour ce qui est de l’école, il n’y avait rien à lui reprocher.

Les espérances de M. le justicier Gauchat n’avaient pas été déçues : le jeune régent « portait » le chant avec sûreté et justesse. Sans doute que quelques fidèles trouvaient qu’il eût pu donner plus de voix : feu M. Chanel en avait une à couvrir le chant de toute l’assistance, et par contraste, l’organe juste et agréable du nouveau régent pouvait paraître un peu mince. Mais en somme l’auditoire s’était déclaré satisfait dès le premier dimanche, et M. le ministre Quinche avait chaudement félicité le jeune homme de s’être si honorablement tiré d’affaire, en exécutant sans broncher les accords chromatiques du redoutable psaume cinquième, l’effroi de tous les chantres novices.

Seul, le taupier Descombes, qui avait des prétentions musicales, assura que quelque chose avait grincé à un certain endroit et que le régent avait passé « une idée » à côté du ton. — Oh ! pas beaucoup, il n’y a pas trop à dire, convint-il avec magnanimité, mais tout de même, une petite idée. Ça aurait dû se chanter approchant comme ceci à la troisième ligne :

Et d’une voix lamentablement fausse, il fredonna : Seigneur, entends ma triste voix !

Le justicier Gauchat à qui le taupier Descombes faisait cette confidence, appuyée de la susdite démonstration musicale, hocha la tête, cligna de l’œil et répondit : — Chacun son goût, Sylvain, j’aime autant comme le régent nous a chanté ça. Et puis, mafi ! vois-tu : chacun son métier. Tu t’entends supérieurement à prendre les taupes, c’est un fait, et pour ça je garantis que tu en pourrais remontrer à M. le régent ; pour ce qui est de porter le chant, c’est une autre affaire.

Veux-tu une prise, Sylvain ?

III

La porte de la maison Gauchat s’était à peine refermée sur le jeune régent, après la scène rapportée plus haut, que Mme la justicière ouvrit son enquête.

— Ah çà ! enfants, qu’est-ce que vous aviez à vous chipoter, quand j’arrivais de la cuisine, et par devant M. le régent encore ? C’était toi, Élise, qui te prenais de langue avec Clément, à ce qu’il m’a paru ?

Mlle Élise haussa les épaules, et sans cesser de lancer ses fuseaux à droite et à gauche sur le coussin à dentelles, répliqua avec humeur :

— C’est Clément qui m’est tombé dessus à propos de rien !

— De rien ! répéta son frère d’un ton indigné. Elle était malhonnête avec M. Tripet.

Mme Gauchat se tourna vers sa fille avec une dignité sévère :

— Malhonnête, Élise ! et avec M. le régent ! Explique-toi, et laisse-moi là ton ouvrage.

La jeune fille, l’air offensé, repoussa brusquement son coussin à dentelles.

— Si quelqu’un a été malhonnête, fit-elle de son ton incisif, c’est bien Clément qui m’a traitée de mauvaise pièce, qui m’a fait une scène…

— Oh ! Élise ! protesta sa jeune sœur, pendant que Clément se levait, rouge de colère, tu sais bien…

— Justine, laisse finir ta sœur ! toi, Clément, assieds-toi, commanda la mère avec autorité.

Continue, Élise, je veux savoir comment les choses se sont passées. D’un pas fébrile, elle s’approcha scène ; qu’avais-tu fait ? que lui avais-tu dit ?

— À lui ? rien du tout ! répliqua Élise avec son mouvement d’épaules dédaigneux. Ce que j’avais dit, c’est que si Napoléon vient d’être battu, c’est bien tant mieux ; est-ce que je n’avais pas le droit de dire ce que je pense ? Est-ce que mon père lui-même…

— Arrête, Élise ! et Mme la justicière étendit la main vers sa fille. Tu n’as pas besoin de mettre ton père de moitié avec toi dans tes méchancetés ! Oui, oui, tu as beau secouer la tête : c’était une méchanceté que de dire une pareille chose par devant M. Tripet, puisque tu savais bien qu’il en serait vexé. Se plaire à faire de la peine aux gens, c’est tout ce qu’il y a de plus laid au monde, et je comprends Clément, s’il t’a traitée de mauvaise pièce ! Il a défendu son maître ; il a bien fait. Un si bon régent, un homme comme lui, qui est si honnête, qui a tant d’égards pour tout le monde, est-ce qu’on ne devrait pas se garder de lui faire du chagrin ? Et ce n’est pas la première fois que je remarque…

Ici Mme la justicière se coupa brusquement la parole à elle-même, comme si elle craignait d’en trop dire devant les jeunes. Enfin, c’est bon, conclut-elle avec un signe de tête adressé à sa fille aînée, qui avait écouté, les bras croisés et l’air peu contrit la remontrance maternelle, nous reparlerons de ça entre nous. Justine, tu n’y vois plus, allume la lampe. Clément, n’entends-tu pas rouler un char ? va voir si ce ne serait pas ton père qui arrive de Bienne.

C’était bien le justicier que sa robuste Grise ramenait bon train de la foire. Laissant Clément dételer le cheval et lui donner sa provende, M. Gauchat entra, chargé de paquets qu’il posa sur la table :

— Bien le bonsoir à tout le monde, fit-il de son ton jovial. Je ne t’ai pas trop fait languir, qu’en dis-tu, justicière ? La Grise a bien trotté, c’est un fait. Voilà tes emplettes et celles des filles ; j’espère que je n’ai rien oublié. À propos, sait-on la grande nouvelle, à Lignières ? On ne parle que de ça, par Bienne. Cette fois c’en est fini avec ce terrible bataillard de Napoléon. Après la raclée qu’il vient de recevoir, il faut espérer qu’on va être tranquille, à la fin des fins !

Élise décocha à sa mère un regard triomphant :

— Vous voyez si je n’avais pas raison ? disaient clairement ses yeux noirs.

Mais sa maligne satisfaction ne dura pas longtemps.

— Puisque nous sommes entre nous, ajoutait son père, on en peut parler sans se gêner. Mais qu’on se donne garde de souffler mot de tout ça par devant M. Tripet, et s’il vient à en parler demain, que chacun tienne sa langue en bride pour ne pas lâcher de ces mots qui peuvent vous faire dépit. Hé ! pardi ! voilà la gazette : il doit l’avoir lue ; alors il est au courant, c’est un fait. En a-t-il touché quelque chose, Élise ?

Si le justicier s’adressait à sa fille, plutôt qu’à sa femme, c’est que celle-ci était allée à la cuisine quérir le souper de son mari, soigneusement mis au chaud dans les cendres de l’âtre.

— Oui, répondit laconiquement la jeune fille sans lever la tête de son coussin à dentelles qu’elle avait repris. Elle avait ses raisons pour ne pas s’étendre sur le sujet en question.

Si le justicier n’avait pas été absorbé par la lecture du journal qu’il venait de déplier, peut-être eût-il été frappé de la sécheresse de la réponse d’Élise et de l’air gêné de la sœur cadette qui ne disait mot, tout en dressant la table pour le souper de son père. Ce mutisme n’était pourtant pas dans les habitudes de Justine ; vive et pleine d’entrain à l’ordinaire, elle avait toujours des reparties si drôles et des propos si gais à débiter, que le justicier aimait à dire d’elle : Pour notre Justine, en voilà une qui ne met pas sa langue dans sa poche, ça c’est un fait. On ne sait pas au monde où elle trouve tout ce qu’elle dit ! ce n’est pas comme l’Élise ; celle-là, ce qu’elle a sous son bonnet, ce n’est pas pour tout le monde ; elle n’en lâche que ce qu’elle veut. Oui, oui, l’Élise est plus en dedans que sa sœur ; mêmement on voudrait des fois… ! mais voilà, elle est comme ça de naissance, on n’y peut rien changer, ça, c’est un fait.

L’arrivée de la soupe fumante qu’apportait Mme Gauchat, interrompit la lecture de son mari.

— Bon, bon ! fit-il avec satisfaction en aspirant le parfum qui s’échappait de la soupière d’étain.

De la soupe au fromage ! rien de meilleur pour vous regarnir l’estomac après toutes ces buvailles de la foire. Oh ! ce n’est pas à dire qu’on ait bu plus que de raison, justicière : mais ça n’empêche qu’il faut trinquer avec celui-ci, avec celui-là, et puis, mafi ! quand on vend un poulain…

— Il est vendu ? demanda Mme Gauchat avec une nuance de regret dans la voix, pendant que Justine s’exclamait : — Pauvre petit Fritz ! comme il va nous manquer ! j’espérais presque qu’il n’aurait pas de « requise » à cause de sa drôle de couleur jaune. Est-ce au moins chez des bonnes gens qu’il va être ?

— Ça, je te le garantis, petite ; si ton Fritz ne se trouve pas comme un coq en pâte chez M. de Watteville, le secrétaire du Conseil de la ville de Berne, c’est qu’il est terriblement difficile ! Et justement voulez-vous croire que c’est à cause de son pelage que M. de Watteville l’a voulu avoir ? Ah ! mafi ! c’est qu’on n’en voit pas tant de cette espèce, ça, c’est un fait. On apprend pourtant tous les jours quelque chose en devenant vieux, remarqua le justicier entre deux cuillerées de soupe, et ma parole ! je n’aurais jamais cru que ce serait un allemand de Berne qui m’expliquerait pourquoi on dit : un cheval isabelle ! C’est toute une histoire, mais, ajouta le justicier avec un clignement d’œil qui plissa sa tempe en une multitude de petites rides, ce n’est pas en mangeant qu’il faut la raconter, mafi ! non !

Clément qui rentrait, demanda à son tour qui avait acheté le poulain. Décidément le petit animal avait occupé une grande place dans le cœur des membres de la famille.

Quand le jeune garçon sut le nom de l’acquéreur, il dit avec satisfaction : — Tant mieux qu’il soit tombé chez des messieurs : au moins là, il ne sera pas « rigué ! »

— Ça, c’est un fait, déclara le justicier en reprenant sa gazette, sois tranquille : ce n’est pas M. de Watteville qui lui fera mener du fumier, pas plus que traîner la charrue.

Cependant Mme Gauchat qui déficelait les paquets rapportés par son mari, appela ses filles auprès d’elle pour examiner les emplettes dont on avait chargé le justicier. Comme Justine seule s’approchait, sa mère se retourna vivement du côté où sa fille aînée travaillait à son coussin à dentelles. Le coussin était bien là, mais la dentellière avait disparu.

— Ta sœur est sortie ? depuis quand ? demanda Mme Gauchat d’un ton mécontent.

— Oh ! il n’y a qu’un moment, répondit Justine, un peu avant que Clément revienne de l’écurie.

— Justement, je l’ai croisée sur la porte, fit le jeune garçon, et c’est curieux, ajouta-t-il d’un air intrigué, elle avait l’air rudement pressée ; quand je lui ai dit : Hé ! tu sors encore, à ces heures ? elle s’est mise à courir le long de la maison, au lieu de me répondre.

Mme Gauchat ne fit aucune remarque, mais le pli soucieux qui barrait son front se creusa plus profondément.

Quant à M. Gauchat, les événements relatés dans son journal étaient trop palpitants pour lui permettre d’entendre et de remarquer ce qui se passait autour de lui. Les deux coudes étalés sur la table, ses grosses lunettes à verres ronds plantées sur son nez aquilin, il parcourait fiévreusement les colonnes de la gazette, et ponctuait sa lecture d’exclamations comme celles-ci :

— En voilà une écrasée ! trois jours de bataille ! Dieu nous soit en aide ! – Trois cents canons de pris, – l’armée de Napoléon est anéantie. – Des morts, des blessés, miséricorde ! Dieu sait les milliers qu’il y en a ! – Napoléon a abandonné l’armée presque seul, à cheval. – C’est ça, après qu’il a eu bien fait massacrer ses pauvres diables de soldats ! S’il avait eu une once d’honneur à cœur, il se serait fait tuer avec ! Pourvu qu’il n’aille pas essayer de recommencer la « niaise ! » Ce qu’il y a de pire, justicière, remarqua-t-il en levant la tête vers sa femme, c’est que le pays risque bien de « ravoir » un passage de troupes comme il y a deux ans ! Voilà les Autrichiens qui ont traversé le Rhin à Schaffhouse, il y en a des masses dans le canton de Bâle ; c’est encore une chance qu’on ne soit plus français, tout de même ! dans tous les cas, pour ce qui est de Lignières, nous sommes « sauves : » les Kaiserlicks, pas plus que les cosaques, ne veulent venir « s’encrouiller » par ici en haut, ce n’est pas leur chemin.

Mme la justicière ne répondit pas : elle froissait nerveusement l’étoffe qu’elle venait de sortir de l’un des paquets, et paraissait en examiner de près la trame. Mais en réalité son attention était ailleurs ; elle prêtait l’oreille, cherchant à surprendre le pas d’Élise. Cette sortie furtive de sa fille aînée, que signifiait-elle ? que pouvait avoir à faire dehors une jeune fille à pareille heure ?

Le cœur de la mère se serrait d’angoisse.

« Quand on se cache de sa mère, se disait Mme Gauchat avec alarme, ce n’est pas pour le bien. Pourvu qu’il ne s’agisse pas encore de ce garçon ! Il semblait pourtant bien que c’était fini. »

Ah ! la voilà !

L’oreille au guet de Mme Gauchat avait saisi le léger bruit d’une porte qu’on referme avec précaution. Celle de la chambre s’ouvrit non moins discrètement l’instant d’après, et Élise se glissa à sa place.

Mme Gauchat ne dit rien, trouvant le moment peu propice pour demander des explications à sa fille. Justine se pencha de plus près sur la pièce de futaine et feignit de n’avoir pas remarqué la rentrée d’Élise. Mais Clément, qui n’avait pas de ces délicatesses, et ne voyait pas la nécessité d’y mettre tant de façons, apostropha sur-le-champ sa sœur aînée.

— Ah çà ! qu’est-ce que tu avais à faire par le village, à ces heures ?

— Par le village ! riposta Élise d’un ton de surprise dédaigneuse. J’avais oublié de fermer le poulailler ; j’y ai repensé tout d’un coup. La fouine nous aurait fait un beau massacre, cette nuit !

— Ça, c’est un fait ! reconnut bonnement son frère, qui empruntait volontiers les expressions paternelles.

Justine leva sur sa sœur aînée un regard rapide où il y avait du doute et de la perplexité, mais elle ne dit mot ; c’était une fille discrète : en dépit de sa gaîté et de sa vivacité naturelles, elle savait au besoin retenir sa langue.

De son côté Mme Gauchat scrutait avec attention la physionomie de sa fille.

« N’est-ce qu’une excuse qu’elle a trouvée là, ou bien quoi ? Peut-être, après tout, n’y a-t-il rien d’autre : on se fait si facilement des idées noires ! »

De fait Mlle Élise n’avait pas la mine d’une coupable : ses joues légèrement hâlées par le travail des champs ne revêtaient pas la moindre carnation suspecte. Avec sûreté, agilement, mais sans hâte fébrile, ses doigts entre-croisaient les fuseaux qui se choquaient avec un bruit de petites castagnettes, et ses yeux baissés suivaient attentivement le dessin que formaient les fils blancs en s’enchevêtrant sur le coussin vert.

La mère se rassura. Sûrement elle avait mal jugé sa fille. Il est si douloureux de trouver en faute ceux qu’on aime !

Tout à sa lecture le justicier n’avait rien remarqué. Des événements du jour, des nouvelles politiques, il avait passé aux avis officiels de la dernière page : bénéfices d’inventaire, faillites, sommations judiciaires, objets perdus ou trouvés, parmi lesquels « une petite fille d’environ deux ans, sur le grand chemin de Pully à Lutry, laquelle petite malheureuse ne savait encore dire que « maman », mise au concours de postes variés, etc.

— Ah ! bien oui, fit-il d’un ton triomphant, en frappant à plat la gazette et relevant ses lunettes sur son front, qu’on vienne encore nous dire que nous ne payons pas assez nos régents dans la principauté ! Écoutez-moi voir ce que les Vaudois donnent aux leurs :

« La place de régent d’école à Savigny, sur les monts de Lutry, étant vacante, l’examen pour la repourvue est fixé – enfin, je saute… les fonctions sont celles ordinaires des régents de campagne. Il retirera annuellement du gouvernement 40 francs, – vous entendez bien, quarante francs ! – en argent, 48 quarterons froment et 48 messel, – c’est du moitié blé. – Il jouit d’une maison et deux poses de terrain… »

— Eh bien, justicière, qu’est-ce que tu en dis ? Le bon Dieu lui soit en aide, à celui qui aura la place ! Il faut espérer qu’il n’aura pas de la famille à élever !

Mme Gauchat hocha la tête avec commisération et convint que le salaire était bien maigre.

— Seulement, voilà, fit-elle observer, il se pourrait que ce soit une école d’hiver. Il est dit : sur les monts de Lutry.

— Si c’était ça, objecta son mari, on ne ferait pas l’examen à présent. C’est le vendredi 7 juillet qu’il a lieu. Non, non, ils ne sont pas larges, au pays de Vaud !

— Il y a bien des endroits, pourtant, fit Élise sans quitter des yeux sa dentelle, où on y paye les régents autant que chez nous.

Elle avait dit cela de ce ton légèrement agressif qui paraissait lui être habituel.

— Ah bah ! qu’en sais-tu ? demanda son père, que cette contradiction de sa fille surprenait désagréablement.

— Il n’y a pas si longtemps, répliqua-t-elle sans se troubler, que vous nous avez lu dans la gazette la vacance de l’école de Bonvillars, et une autre, celle de Grandvaux. Je me rappelle que pour Bonvillars on a dit que le régent y était payé approchant comme à Lignières.

— Il n’y a pas à dire le contraire, convint le justicier ; tu as bonne mémoire, Élise : Trois cents francs en argent, le logement, un plantage, le bois, etc. ; oui, tu as raison. Mais à Grandvaux, c’était moins, beaucoup moins ; et à Villars-le-Grand, au Vully, également, et à bien d’autres endroits, quasi toujours dans les cent et quelques, mêmement moins.

— À Grandson, trois cent cinquante, riposta sur-le-champ Mlle Élise avec le plus grand calme.

— Tiens, tiens, remarqua le justicier, l’air intrigué et quelque peu vexé ; tu es bien au courant. Quel intérêt ça peut-il avoir pour toi ?

— Oh ! rien d’autre ! fit-elle avec un haussement d’épaules ; mais j’écoute quand on lit, voilà tout.

— Et elle se rappelle les chiffres et tout, elle ! fit Clément, qui regardait sa sœur avec envie : ce n’est pas comme moi !

Le justicier avait sorti sa tabatière de sa poche et humait une prise d’un air méditatif.

— Oui, oui, fit-il en branlant la tête, la mémoire est une belle chose ; n’en a pas qui veut. Mais console-toi, Clément, conclut-il en posant sa grosse main sur l’épaule de son fils : tu fais ce que tu peux ; la mémoire et l’intelligence, ce n’est pas tout. Le principal c’est d’aller droit son chemin et d’avoir de la conscience. À présent, c’est les heures d’aller se coucher ; Justine, donne-moi la Bible.

IV

Lignières, me trompé-je ? pour beaucoup de mes lecteurs, ce n’est, sans doute, qu’un nom qui ne leur rappelle aucun souvenir, le nom d’un village dont ils ont entendu parler, qu’ils savent vaguement situé aux confins du pays de Neuchâtel, quelque part un coin assez reculé, dans la direction du canton Berne, là où se trouvent ces autres villages, encore plus fabuleux de Nods, Diesse et Lampoing.

Ce dont ces lecteurs ne se doutent pas, c’est que Lignières, qui se cache modestement comme la violette, là-haut dans une dépression du Jura, plateau ou vallée peu profonde, est un nid agreste et riant. Son vieux clocher, ses toits de tuiles ou de bardeaux, ceux-ci toujours plus rares d’année en année, émergent de bosquets d’arbres fruitiers, au milieu de vertes prairies et de champs plantureux. C’est une oasis de verdure qu’entourent d’épaisses forêts de sapins, de chênes et de hêtres centenaires, oasis à laquelle ne manque pas l’eau, car sans parler du ruisseau que mettent à contribution moulins et scieries, et qui des flancs du Chasseral bondit par sauts jusqu’au lac de Bienne, après avoir traversé le plateau, une grande étendue de prairies marécageuses remplit le fond de la dépression. Ce formidable rempart, aux flancs revêtus de sombres et épaisses forêts de sapins, à la tête chauve, qui de sa masse domine le verdoyant vallon, c’est Chasseral. À droite, à gauche, d’autres forêts couronnent la colline du Vorgneux, la montagne de Diesse, tandis qu’au midi, sur la crête moins élevée du Chanet s’étend l’épais rideau de chênes qui lui donne son nom. Si ce rideau de verdure masque à Lignières le panorama incomparable qu’on a du plateau, il suffit de faire quelques pas au-dessus du village pour l’embrasser tout entier : Alpes éclatantes de leurs neiges éternelles, bleuâtres ondulations du plateau suisse, miroirs des lacs de Neuchâtel, de Bienne et de Morat, vertes et riches campagnes de la plaine, où maisons, villages, clochers font de gaies taches blanches et rouges, les routes des fils d’argent, où la Thièle déroule son ruban bleu.

 

***  ***  ***

 

Il ne devait pas être très urgent ce travail que M. Félix Tripet avait prétexté pour quitter plus tôt qu’à l’ordinaire la maison Gauchat, car au lieu de rentrer sur-le-champ chez lui, le jeune homme passa devant la maison d’école et poursuivit sa marche jusqu’en dehors du village, de l’allure d’un promeneur qui jouit du calme d’une tiède soirée d’été.

On était à la fin de juin ; dans un ciel d’une pureté admirable, encore vaguement éclairé au couchant, le long de la croupe nettement découpée du Jura, les étoiles s’allumaient une à une. En bas, dans la masse sombre du village, accroupi dans une dépression du plateau, brillaient aussi çà et là quelques fenêtres éclairées. Et encore, de temps en temps, l’une ou l’autre s’éteignait : on se couche tôt à la campagne, après les durs travaux et la saine fatigue du jour.

Nul bruit non plus ne montait du village qui se reposait. Même ces coups secs du marteau battant une faux, qui frappaient tout à l’heure l’oreille du jeune promeneur, venaient de cesser. En entendant ce bruit qui lui était familier dès son enfance, à lui, fils de paysan, le jeune régent, par une association d’idées toute naturelle, pensa au Val-de-Ruz, à son village natal, Chézard, qui était là derrière l’énorme croupe noire du Chasseral.

« Dans trois jours d’ici j’y serai, songea-t-il avec un tressaillement d’aise ; M. le ministre m’a avisé que les vacances commenceraient avec la fenaison, et tout le monde dit qu’on va s’y mettre lundi. Quinze jours à passer chez nous ! Ah ! c’est-à-dire, il y a le dimanche ? se reprit-il tout à coup ; et mes fonctions de chantre et lecteur ? Et les cloches à sonner ? et le temple à balayer, et l’horloge à remonter chaque jour ? »

La joie qu’avait éprouvée tout à l’heure le jeune homme, à la perspective de son séjour dans la maison paternelle, s’éteignait peu à peu comme les lumières au village, à mesure que lui revenait en mémoire la liste des obligations de sa charge, dûment énumérées dans le contrat qu’il avait eu à signer à la suite de sa nomination. Mais un jeune cœur ne reste pas longtemps abattu.

« Examinons les choses de sens rassis, murmura le jeune régent, en reprenant sa marche errante, interrompue brusquement par l’importune évocation des articles de son contrat. Voyons : premièrement pour le sonnage de la cloche sur semaine, à midi, Clément Gauchat, je n’en doute pas, voudra bien me suppléer ; ne le fait-il pas déjà les trois quarts du temps, afin de m’en épargner la peine ? Ce n’est pas la bonne volonté, et encore moins la force qui lui manquent. En cette matière il est mon maître, c’est un fait, comme dit son père. » M. Tripet sourit dans l’ombre et poursuivit :

« Pour ce qui est de la propreté du temple, n’est-ce pas encore Clément qui, le plus souvent, me prend le balai des mains et fait le nécessaire ? Bon garçon, va ! Quant au remontage de l’horloge, si je n’ai voulu jusqu’ici en laisser le soin à personne, pas même à Clément qui voulait également m’en décharger, c’est qu’il me paraissait que c’était chose plus délicate. Mais en somme, il ne s’agit que de remonter les poids à heures régulières ; pour ce qui est d’huiler les rouages, je le pourrais faire à fond avant mon départ. »

Cependant la conscience du jeune régent n’était pas absolument satisfaite par ces combinaisons. Il fit un nouvel arrêt pour réfléchir et examiner la question à tous les points de vue. Assurément Clément Gauchat ne serait pas plus empêché de remonter l’horloge que de sonner la cloche de midi, et ses parents ne mettraient aucune opposition à ce qu’il remplît cet office au lieu et place de son maître. Mais cette suppléance serait-elle vue de bon œil par les autorités dont dépendait directement le régent, c’est-à-dire M. le pasteur et les deux sieurs gouverneurs de commune ?

« Avant tout, décida en lui-même le jeune homme, il me faut leur assentiment. Je m’en ouvrirai d’abord à M. le ministre ; il est obligeant et de bon conseil. L’un des gouverneurs étant M. le justicier Gauchat, je n’ai pas à m’inquiéter de ce côté. Reste M. Claude Bonjour : celui-là, il se peut qu’il ne soit pas aussi bien disposé à mon égard. Au cours de mon examen, déjà, il s’est plu à me poser à l’improviste des questions obscures sur des sujets qui ne rentraient guère dans les matières qu’on doit enseigner à l’école. Il devait tenir à voir son neveu nommé, c’est bien naturel. Mais ça ne l’a pas empêché d’être juste ; M. le justicier Gauchat a bien dit que M. Bonjour avait été le premier à me donner sa voix, quand bien même on voyait que ça lui faisait terriblement mal au cœur. Quant au neveu, tout ce qu’on en peut dire, c’est qu’il est bel homme et qu’on en ferait un superbe grenadier, mais pour un régent, il n’est guère ferré sur l’orthographe, non plus que sur l’histoire sainte. »

Et malgré ses préoccupations, M. Tripet ne put s’empêcher de sourire au souvenir de certaines bévues de son concurrent, qui écrivait authorité et cathéchisme, orloge et quadrant, et qui avec un aplomb imperturbable, avait voulu faire passer Ésaü pour roi d’Israël et Jonathan pour un des petits prophètes.

« Que ce Pierre Loclat me garde rancune de lui avoir été préféré, je n’en serais point surpris, se dit le jeune régent, revenant au sérieux de la situation ; il est manifeste qu’il ne me veut pas du bien : le regard qu’il m’a lancé en sortant de l’examen en disait assez long. Et c’est chose bien naturelle, après tout : ayant été sous-maître de M. Chanel, mon prédécesseur, comme on me l’a dit, étant communier de l’endroit, bien apparenté au village, il comptait sur la place et a dû être fort déçu. Il se pourrait que son parent, M. le gouverneur Bonjour, ait du ressentiment de ne l’avoir pu faire agréer comme maître d’école, et qu’il me suscite des difficultés. Jusqu’ici, pourtant, je dois reconnaître qu’il n’a rien fait de pareil, encore qu’il ne me rende mon salut qu’avec une roideur assez significative. Enfin, ne jugeons point sur l’apparence ; c’est ce que dit toujours mon père quand il entend parler d’autrui d’une façon inconsidérée. »

Tout en monologuant, M. Tripet avait continué à marcher devant lui sans se douter du chemin qu’il faisait et de la direction que prenaient ses pas errants. Il était sorti du village par le côté nord, et sans y prendre garde, au lieu de continuer à suivre le chemin vicinal conduisant au moulin du haut, il s’était engagé dans un autre à peine tracé qui se perdait au milieu de prairies marécageuses. En sentant sous ses pieds ce terrain mou et spongieux, le jeune régent songea tout à coup à se demander où il était, et à s’orienter pour regagner le village.

« Quel étourdi je fais ! dit-il gaiement en regardant de tous côtés ; je me suis fourvoyé dans les marais ; tâchons d’en sortir. Voyons : en tenant Chasseral à ma droite, Lignières doit être là, devant moi ; on ne voit pas la moindre lumière, mais cette masse noire, en arrière, c’est bien la forêt de Serroue. Attention ! il ne s’agit plus de m’oublier à rêvasser ! »

Après avoir tâtonné assez longtemps, pataugé dans des flaques au milieu d’herbes aquatiques, et même failli s’enliser dans un bourbier liquide, le promeneur égaré qui concentrait toutes ses facultés dans la recherche du chemin disparu, finit par se retrouver sur un terrain solide et eut un soupir de soulagement en sentant sous son pied le sillon d’une ornière.

« Bon ! voilà le chemin de dévestiture que j’avais enfilé. En le suivant, je ne peux pas manquer d’arriver sur le chemin du moulin du haut, qui me ramènera à Lignières. Oui, oui, nous y sommes : je me rappelle être venu ici en herborisant ; j’y avais même trouvé la primevère farineuse. »

Ses souvenirs de botaniste ne le trompaient pas, et lui aidèrent à s’orienter pour regagner le village, absolument endormi à cette heure tardive. Seul le guet de nuit venait le long de la rue, balançant sa grosse lanterne et traînant son bâton ferré à dragonne de cuir. À l’approche de M. Tripet, le vigilant fonctionnaire, un homme vigoureux, de taille herculéenne, et dans la force de l’âge, cria subitement : « Halte, qui vit ! » en levant son falot pour dévisager ce promeneur nocturne.

— Ah ! c’est vous, monsieur le régent, à la bonne heure ! au respect que je vous dois, je vous ai pris pour un rôdeur. Je vous prie bien d’excuse ! Mafi ! la nuit, vous comprenez : tous les chats sont gris. Et il y a tant de crouïes gens par le monde, au jour d’aujourd’hui, et qui ne cherchent qu’à faire des mauvais coups !

— Hé ! monsieur Junod, répliqua gaiement le jeune régent, vous n’avez pas à vous excuser de remplir votre devoir. C’est moi qui ne devrais pas être dehors à des heures aussi indues ; je ne risquerais pas d’être pris pour un malandrin. Si je n’avais pas eu la maladresse de m’égarer dans les marais…

— Pas possible ! dans les marais ? Vous n’alliez pourtant pas y faire l’herboriste dans les marais, à ces heures, monsieur le régent ? excusez si je suis trop curieux !

M. Tripet se mit à rire.

— Je me serais bien passé d’aller m’y embourber, fit-il avec bonne humeur, je me promenais en réfléchissant dans l’obscurité, je me suis fourvoyé au point de ne plus savoir où j’étais. Enfin j’en suis sorti, comme vous voyez.

— Les pieds tout trempes, hein, monsieur le régent, parlant par respect ?

— Comme vous dites, monsieur Junod. Je vais vite me mettre au sec, bonne nuit !

— Pareillement, monsieur le régent ; mais sans vous commander, devant que de vous mettre au lit, avalez-moi un bon coup de genièvre ou de gentiane, il n’y a rien de tel pour…

Le reste de la recommandation fut perdu pour M. Tripet qui s’éloignait en courant ; il avait hâte de rentrer pour se débarrasser de sa chaussure imbibée d’eau et de vase. Quant au donneur de conseils hygiéniques, il poursuivit sa ronde en murmurant avec une pitié indulgente :

« C’est du jeune, tout de même, ça a beau être régent ! Dieu nous bénisse ! aller se promener dans les marais quand on ne voit plus franche goutte ! Fallait-il qu’il ait ses idées ailleurs ! Gageons, au respect que je lui dois, qu’il y a une donzelle qui lui trotte par la tête ! Ce serait la grande Élise au justicier Gauchat que je n’en serais rien du tout surpris. Ça se voit trois fois par jour, ça mange ensemble, ça est jeune autant l’un que l’autre, bien tourné pareillement… ça ne peut pas manquer de faire une paire ! Je sais bien qu’un temps, l’Élise au justicier en tenait pour le beau Loclat, le neveu au gouverneur Bonjour ; mais elle lui avait donné son sac, sans qu’on ait jamais bien su ce qu’il y avait eu. D’abord, le justicier n’en était pas, de cette cour ; ça, c’est un fait, comme il a coutume de dire ; la justicière encore moins, à ce qu’on disait ; ce n’est pas le tout que d’être bel homme et d’avoir la langue bien pendue. Pierre Loclat n’est pas un garçon de conduite, ça, c’est sûr et certain, et pour un homme qui veut se mêler de faire le régent, mafi ! on dira tout ce qu’on voudra, la première chose qui se doit, c’est de donner le bon exemple. Pour ce qui est de ça, il n’y a rien à dire avec M. Tripet : respect pour lui ! Le cabaret, il n’y met pas les pieds, les bals non plus ; conséquemment, il n’y a pas de risque qu’il soit jamais mêlé dans une batterie ; on n’en pourrait pas dire autant de Pierre Loclat, qui lève trop souvent le coude, lui, et le poing pareillement, sans compter la langue qu’il a mauvaise, n’ayant pas plus de respect qu’il ne faut pour qui que ce soit, pour les femmes encore moins que pour les hommes ! » Comme on le voit, le guet de Lignières, Abram Junod, aimait à s’entretenir avec lui-même. Ses verbeux soliloques abrégeaient les longues heures de sa garde nocturne, ce qui ne l’empêchait pas de faire son service en conscience, car quand le marteau de l’horloge frappa douze fois la cloche, il interrompit brusquement son monologue pour lancer dans le calme de la nuit, d’une voix formidable, son cri de : « Guet, bon guet, il a sonné douze heures ! » Tout le long du village il répéta la monotone cantilène, puis en revenant sur ses pas, il reprit sa causerie intime juste à l’endroit où il l’avait laissée.

« Eh bien, oui, c’est comme je disais : les femmes, les filles, il ne se gêne rien du tout avec, ce garnement de Loclat, et ce qui vous passe l’entendement, c’est qu’il a beau avoir mauvais renom, elles sont assez folles pour en être tout entichées, et qu’elles prennent pour bon argent les contureules qu’il leur débite. Par exemple, qu’il ne vienne pas essayer de rôder autour de notre Suzette, nom de mâtin ! s’exclama sourdement le brave guet en assénant sur la route un rude coup de son bâton ferré. Nom de bise ! répéta-t-il avec un redoublement d’énergie, qu’il n’ait pas le malheur, parce qu’alors c’est moi qui me charge de lui régler son compte une bonne fois, au beau Loclat ! Enfin, pour le moment, on en est détouffé ! pourvu seulement que ça dure ! Cette espèce d’oiseau, ça ne perche pas longtemps sur la même branche. Lui et Rossel sont partis ensemble, ça ne pouvait pas manquer. Dieu sait le commerce qu’ils doivent faire entre les deux ! ça doit être du propre ! »

Le guet s’arrêta tout à coup : « À présent que j’y pense, – et il ponctua sa phrase d’un nouveau coup de gourdin, – cet estafier qui a filé par la porte de derrière chez Chiffelle, quand j’ai été faire fermer la pinte, c’était toute sa tournure, au beau Loclat, et si on ne le savait pas dans l’Évêché… Mais qui dit qu’on n’en va pas r’être empedgé ? comme qu’il en soit, il s’agit d’ouvrir l’œil, ne serait-ce qu’à cause de la Suzette. »

Comme il passait devant l’école, il remarqua qu’une lumière brillait encore à l’une des fenêtres.

« Tiens, M. le régent n’est pas encore au lit ! bien sûr qu’il s’est mis à lire ou à écrivailler, ou bien qu’il est autour de ses herbages, à les sécher, à les coller dans un cahier, comme notre Louis dit qu’il fait, en y couchant les noms dessous, et en latin, merci ! aussi bien que M. le ministre pourrait le faire. »

Le guet ne se trompait qu’à demi. Après s’être débarrassé de ses chaussures trempées et les avoir remplacées par les bons sabots feutrés dont l’avait pourvu la sollicitude maternelle, le jeune régent s’était mis non à classer ses plantes, mais à corriger les dictées de ses écoliers.

Un peu las, il avait d’abord été tenté de remettre ce travail au lendemain matin. À cette époque de l’année, l’école ne s’ouvrant qu’à dix heures du matin, le temps ne lui aurait pas manqué pour s’acquitter de ce devoir. Mais après une indécision de quelques secondes, il secoua la tête et murmura en souriant :

« Ce qui est fait n’est plus à faire, dirait mon parrain ; ne renvoyons pas au lendemain ce qui peut être fait le jour même. »

Il venait à peine de se mettre au travail qu’un des carreaux de sa fenêtre volait en éclats, et qu’un gros caillou, violemment lancé, lui effleurant la tempe, en lui arrachant la plume des doigts, allait briser derrière lui la glace d’une gravure encadrée de la bataille d’Austerlitz.

Le premier moment de stupeur passé, le jeune homme, n’écoutant que son indignation, et au mépris de toute prudence, bondit à sa fenêtre, l’ouvrit violemment pour chercher à sonder l’obscurité et cria coup sur coup à l’adresse de l’agresseur :

— Lâche, lâche ! misérable lâche !

Personne ne répondit et l’agression ne se renouvela pas ; mais M. Tripet crut entendre au bout de la rue le bruit d’un pas qui s’éloignait.

« C’est celui qui a fait le coup ! pensa le jeune homme ; en tout cas, ce n’est pas le guet qui marche là ; on entend son pas qui est bien plus lourd du côté de l’église. En attendant fermons les contrevents, c’est plus sûr, et d’ailleurs j’aurais un courant d’air toute la nuit par ce carreau brisé. »

Sa fenêtre barricadée, il revint encore tout frémissant près de sa table de travail, et ce fut alors seulement qu’il découvrit le dommage fait à son tableau. Il devait y tenir beaucoup, car avec une exclamation étouffée, il s’en saisit pour constater de près l’étendue du désastre.

« Par bonheur ! murmura-t-il avec soulagement, la gravure n’a pas le moindre mal ; il n’y a que le verre de cassé, on le remplacera : plaie d’argent n’est pas mortelle, dirait mon parrain. Quelle chance que le coup se soit amorti sur mon doigt ! C’est sûrement ce qui a préservé mon Austerlitz. » Il sortait en même temps du cadre, avec des précautions infinies, les débris du verre qui eussent pu déchirer la gravure. Ce ne fut qu’après être venu à bout de cette délicate opération, qu’il songea à s’occuper de son doigt, dont coulait d’une large déchirure un filet de sang qu’il étanchait de temps à autre en le portant à sa bouche. Après avoir abondamment lavé la blessure, il l’enveloppa d’une bande de toile, tirée de la petite provision dont l’avait pourvu la sollicitude maternelle, et fit en souriant cette réflexion :

« Si ma mère voyait ça ! À la maison elle appliquerait dessus deux ou trois de ses feuilles de lis à l’eau-de-vie, et m’emmailloterait la main dans une demi-aune de sa plus fine toile de lin. Bah ! un bobo ! si seulement ce n’était qu’un accident ? Mais qui est-ce qui peut m’en vouloir à ce point ? Qu’est-ce que j’ai fait pour m’attirer un pareil guet-apens ? car il n’y a pas à en douter, c’est un guet-apens, un acte de brigandage, pas autre chose. »

Accoudé sur la table, il réfléchissait avec une surprise douloureuse à l’attentat dont il venait d’être l’objet, cherchant en vain dans sa conduite à l’école et au dehors quelque acte qui eût pu lui susciter des ennemis.

« Mes élèves, je n’ai pas à m’en plaindre ; et je puis me rendre cette justice que je ne les rudoie pas ; aucun ne doit avoir de rancune à mon endroit ; d’ailleurs, en été, je n’ai guère affaire qu’aux petits, si ce n’est Clément Gauchat, pourtant. »

Et l’idée invraisemblable que le brave Clément eût pu se mettre en embuscade, en face de l’école, pour envoyer à son maître un si singulier témoignage de son affection, parut si burlesque à M. Tripet qu’il ne put s’empêcher de rire tout haut.

« Des parents, reprit-il, poursuivant son enquête, non, je n’en connais pas qui soient capables d’un mauvais coup pareil. Pour ce qui est des garçons du village, ils ont toujours été honnêtes avec moi, quand bien même j’ai refusé d’aller au bal avec eux, et que je ne fréquente pas le cabaret. Tiens ! le cabaret, fit-il avec un hochement de tête, c’est bien sûr de là que le coup part : un biberon qui avait laissé sa raison au fond de son verre, aura voulu me faire une bonne farce, comme ils disent après boire. Bonne, voilà ! moi je la trouve plutôt mauvaise, et je gage que demain, en voyant mon doigt bandé, le justicier Gauchat, quand il saura ce qui en est, va dire : Une mauvaise farce, ça, c’est un fait ; pour mauvaise elle l’est, si c’est une farce. »

La réflexion subite que M. Gauchat voudrait certainement nantir du fait la justice, ouvrir une enquête, se présenta désagréablement à l’esprit du jeune régent.

« Quel ennui ! ce sera toute une histoire ; il me faudra aller témoigner en justice, ce sera la première fois de ma vie ; et puis qui sait s’il ne me faudra pas rester pour cette vilaine affaire à Lignières, au lieu d’aller passer mes vacances à la maison. Non, non : de toutes manières mieux vaut ne pas ébruiter la chose. Mon doigt ? Eh bien, sans manquer à la vérité, je puis répondre : une écorchure, un petit accident ! et je parlerai d’autre chose. D’ailleurs, qui sait si garder le silence n’est pas le meilleur moyen de découvrir qui a fait le coup ! Ne soufflons mot de l’aventure. »

Et sur cette décision, M. Tripet s’en fut coucher.

V

Monsieur Claude Bonjour, notaire et greffier, gouverneur de commune conjointement avec M. le justicier Gauchat, par conséquent l’un des plus gros bonnets de Lignières, personnage justement considéré dans sa commune et lieux circonvoisins, pour ses capacités, sa rectitude et son intégrité en affaires, M. Claude Bonjour, abondamment pourvu de biens de ce monde, biens au soleil, maisons, prés, champs et forêts, cédules, placements de tout repos, M. Claude Bonjour enfin, sur qui la Providence avait accumulé tous ses dons, couronnés par l’un des plus précieux, à savoir une femme excellente dont il pouvait dire avec vérité « qu’elle était une aide semblable à lui, » M. Claude Bonjour n’était pas heureux.

Que lui manquait-il donc, à M. Claude Bonjour, pour jouir de tous les biens dont le ciel l’avait comblé ? La santé, peut-être, ce bien inappréciable, en l’absence duquel tous les autres avantages matériels perdent la plus grande partie de leur valeur ? Eh bien, non : s’il y avait à Lignières et dans la principauté de Neuchâtel tout entière, un petit homme solide, râblé, bâti pour vivre cent ans, c’était bien M. Claude Bonjour, qui n’avait jamais fait une maladie, et qui à soixante-cinq ans ignorait ce que c’est que le rhumatisme.

Non, ce n’était pas la santé qui faisait défaut à M. Claude Bonjour : Il avait dans le cœur une écharde cuisante, un souci de tous les instants qui le rongeait ; lui rendait la vie amère. Et comme lui et sa femme, dame Salomé Bonjour née Junod, ne faisaient qu’un corps et qu’une âme, l’écharde qui meurtrissait le cœur de l’un, traversait le cœur de l’autre, le souci qui empoisonnait l’existence de M. Claude Bonjour ne rendait pas moins amère celle de son excellente moitié. L’écharde cuisante, le souci constant des époux Bonjour, c’était leur neveu Pierre, le beau Loclat, comme l’appelait le guet de nuit Abram Junod, qui, à ce que nous l’avons vu, le tenait en si mince estime.

Orphelin dès son bas âge, Pierre Loclat, fils d’une sœur de M. Claude Bonjour, avait été recueilli et élevé par son oncle et sa tante, qui, n’ayant pas de postérité directe, avaient concentré sur cet enfant toute leur affection et tous leurs rêves d’avenir. Hélas ! en ce pauvre monde, n’est-ce pas de ceux que nous aimons le plus que nous viennent les pires chagrins, les plus cruels désenchantements ? Tout enfant, le neveu avait abusé de la tendresse et de l’indulgence inépuisables de ses parents adoptifs, les cajolant adroitement pour en obtenir la satisfaction de tous ses caprices et le pardon de ses nombreux méfaits. À l’école, qu’il fréquentait, bien entendu, le plus irrégulièrement possible, Pierre Loclat s’était fait la réputation bien établie d’un cancre incorrigible, prodigieusement habile à imaginer les plus méchants tours à l’adresse de ses camarades et de son maître, et appliquant si bien toutes ses facultés, toute son intelligence à cette tâche honnête, qu’il ne lui en restait qu’une bien faible somme à consacrer à l’étude. Pour peu que le garnement eût été médiocrement doué, il fût resté d’une ignorance crasse à la suite de ses années d’école, que l’oncle, inflexible sur ce point, prolongea bien au delà des désirs du neveu.

Mais comme celui-ci avait l’esprit vif et délié, il trouva moyen de glaner et de retenir quelques bribes éparses de la science, bien élémentaire déjà, alors enseignée dans nos écoles de campagne. Avec l’aplomb superbe et la facilité d’élocution dont l’avait doué la nature, le neveu du digne notaire sut si bien faire valoir ce mince bagage de savoir, qu’à la suite d’un stage de quelques mois chez un tabellion de Neuchâtel, – stage interrompu on ne sut jamais pourquoi, – il fut admis à seconder, dans les mois d’hiver, le vieux magister M. Chanel, en qualité de sous-maître. Ce n’était pas là ce qu’avait rêvé M. Claude Bonjour ! Ce fils adoptif n’aurait-il pas dû tout naturellement lui succéder dans sa vocation, et peu à peu dans toutes les charges honorables dont l’avait revêtu la confiance de ses concitoyens ? Hé ! oui, c’était bien l’espoir qu’avaient caressé l’oncle et la tante de Pierre Loclat ; l’avenir qu’ils s’étaient représenté pour leur fils adoptif. Ils l’avaient vu continuer la tradition patriarcale de la famille : cultivateur aussi entendu que notaire capable et honoré, remplir à son tour dans la commune les emplois dont s’acquittait son oncle avec une scrupuleuse intégrité. Trop tôt, hélas ! les deux époux durent perdre leurs illusions ; ils avaient compté sans leur neveu. Lui ne l’entendait pas de cette oreille ; il voulait sortir de la vieille ornière et marcher à sa guise dans les sentiers capricieux qu’il lui plairait de choisir. À vingt ans, il était absolument ingouvernable. Ce beau Pierre Loclat, comme on le nommait au village, car il était de superbe prestance et de haute mine, avec ses cheveux bouclés, noirs comme l’aile du corbeau, ses yeux bruns et veloutés, sa bouche aux lèvres finement arquées, à l’expression toujours un peu gouailleuse, ce beau Pierre Loclat vous avait des goûts de grand seigneur ; il méprisait le travail des champs. Manier la plume, grossoyer des actes, encore passe, pourvu que l’occasion ne s’en présentât que le plus rarement possible ; mais cheminer péniblement dans le sillon, derrière les bœufs, les cornes de la charrue aux mains, charger un char de fumier, l’épandre sur les prés, besogne dégradante, labeur vulgaire auxquels il se dérobait le plus souvent qu’il le pouvait, pour s’en aller chasser dans les grands bois, en compagnie d’un vaurien plus âgé que lui, l’ex-voltigeur Rossel, du bataillon Berthier, qui avait rapporté du service militaire le dégoût d’un travail régulier et des habitudes invétérées d’ivrognerie et de débauche. On peut se représenter l’effet des errements du beau Pierre sur l’honnête et méthodique M. Claude Bonjour; son chagrin et son mécontentement à chacune des fugues de son neveu, les reproches véhéments qu’il lui adressait à son retour ! Et ce qui ne contribuait pas à calmer la juste colère de l’oncle, c’est que le neveu reparaissait avec un front d’airain, une aisance imperturbable, en jetant sur la table de la cuisine un lièvre dodu, un coq de bruyère ou une paire de bécasses.

Dans ces circonstances, il fallait toute la persuasive diplomatie de dame Salomé, tout l’ascendant qu’elle possédait sur son mari, avec la tendresse inaltérable qu’elle ne cessait de vouer à ce neveu indiscipliné, pour atténuer la violence des légitimes accès d’indignation de l’un, calmer la susceptibilité ombrageuse de l’autre, et arrêter sur les lèvres de celui-ci d’impertinentes répliques.

Un jour, pourtant, cette intervention pacificatrice avait été impuissante. À bout de patience, M. Claude Bonjour déclara qu’une pareille situation ne pouvait durer davantage.

— Tu ne veux décidément pas travailler à la terre, dit-il un beau matin à son neveu qui était rentré la veille au milieu de la nuit, d’un pas qui ne disait que trop de quel lieu il sortait, et cela après une journée de vagabondage ; manier le trident, tenir les cornes de la charrue, c’est au-dessous de ta dignité ! – laisse-moi parler, Salomé, il faut que je me dégonfle une fois pour toutes ! — Mettons que ça ne t’aille pas, quand même il y en a qui s’en contentent, et qui valent mieux que toi, entends-tu ?

— Pardi ! je ne suis pas sourd !

— C’est bon ! fit l’oncle, dont l’honnête figure était pourpre d’indignation et qui faisait de violents efforts pour se contenir ; si ce n’était pas par égard pour ta tante… enfin, mettons que le paysage ne soit pas de ton goût…

— Ma foi ! non ; vous l’avez dit.

— Eh bien, écoute : la vie que tu mènes n’est pas du mien ; il faut que ça finisse. Une chose sûre et certaine, c’est qu’ici, à Lignières, ça ne va plus ; tu suis des mauvaises compagnies. J’avais compté, – et M. Claude Bonjour passa la main sur son front soucieux, – j’avais compté t’apprendre le notariat moi-même, mais…

Un geste de découragement acheva sa pensée.

— Avec la belle main que tu as, quand tu veux, et tes moyens, pour peu que tu t’y appliques, avec de la conduite par-dessus tout, bien entendu, j’ai pensé qu’ailleurs tu ferais peut-être mieux ton chemin qu’ici.

Le beau Pierre qui sifflotait doucement pendant l’exposé de son oncle, dressa l’oreille à cette conclusion, et daigna regarder plus attentivement l’honnête et rondelet visage du notaire.

Sur celui de dame Salomé se lisaient l’inquiétude et l’émoi.

M. Claude Bonjour, lui, se gardait bien de tourner les yeux du côté de sa femme ; il voulait conserver sa fermeté jusqu’au bout et poursuivit hâtivement :

— Mon confrère et ami, M. Jacques Vattel, à qui j’ai fait des ouvertures à ton sujet, est disposé à te prendre à l’essai, en son étude, à Neuchâtel, rue du Coq-d’Inde. Veux-tu y aller ?

Mme Bonjour poussa une exclamation douloureuse.

— Oh ! Claude, nous séparer de Pierre ! l’envoyer par le monde !

Son neveu qui balançait dans son esprit les avantages et les inconvénients de la proposition, se sentit blessé dans son amour-propre par ce cri d’alarme, qui eût dû lui faire mesurer toute la profondeur de l’amour maternel de l’excellente femme qui l’avait élevé. Il regarda celle-ci de travers :

— Ah çà ! tante, me prenez-vous pour un galopin, par exemple ? On le dirait, parole d’honneur ! Est-ce que vous vous étiez imaginé que je voulais toujours rester accroché à vos jupes ? Pardi ! je ne demande qu’à sortir de ce misérable trou de Lignières ! Neuchâtel, à la bonne heure ! Entendu : je partirai quand on voudra.

Et il était parti, sans que le chagrin de sa mère adoptive trouvât aucun écho dans son cœur égoïste. Il s’était éloigné sans se détourner une seule fois vers cette maison qui avait été son foyer paternel, sans faire un amical et dernier signe d’adieu à ce couple attristé, demeuré sur le seuil, à cette femme éplorée qui lui avait tenu lieu de mère, à cet oncle qui comprimait ses lèvres pour les empêcher de trembler ; car lui aussi, M. Claude Bonjour, sans se faire aucune illusion sur les graves défauts de son neveu, il l’aimait comme on aime son enfant en dépit de ses fautes, et dans le fond de son cœur cherchait des excuses à sa conduite.

« Nous l’avons gâté, ce garçon, il faut être juste, se disait le digne homme en rentrant à la suite de sa femme qui sanglotait. S’il est ce qu’il est, il y a bien de notre faute. Il aurait fallu mieux le tenir, depuis tout petit ; non, nous n’avons pas su faire ; puis après, j’ai été peut-être un peu rude avec lui ; je l’ai engringé. Pour sûr qu’il n’y a pas tout de sa faute. En tout état de cause, ça n’allait plus ici, non, ça n’allait plus. À Neuchâtel, avec un homme comme M. Jacques Vattel, Pierre ne peut que se faire du bien, c’est une chose sûre et certaine, pourvu seulement qu’il sache s’y tenir ! »

— Enfin, il nous faut vivre sur bonne espérance, Salomé ; le voilà bien casé.

Cette dernière réflexion, il l’avait formulée à haute voix pour réconforter sa femme, mais sans une conviction personnelle bien solide, car si le cœur paternel de M. Bonjour le portait à l’indulgence et à l’espoir, sa raison d’homme pratique lui disait : C’est quand un arbre est jeune et tendre, qu’il faut le forcer à monter droit ; plus tard, c’est fini : si on l’a laissé grandir tortu, il vieillira tortu.

De fait, à vouloir redresser le moral de ce beau Pierre Loclat, M. Jacques Vattel perdit son latin ou mieux, sa patience, qui pourtant fut longue, tant il tenait à obliger son vieil ami et confrère Bonjour.

Mais cette patience, un jour, arriva à son terme : Pierre Loclat, six mois après avoir quitté ce trou de Lignières, comme il le qualifiait dédaigneusement, y revenait, l’air dégagé, comme toujours, et déclarant qu’il en avait par-dessus la tête du notariat, de ses paperasses et de son jargon absurde et suranné.

— Écoute ! fit avec explosion M. Claude Bonjour, blessé dans ses sentiments professionnels, autant que déçu dans ses espérances, le fin mot, saperlotte ! c’est que le notariat est trop bon, trop honorable pour un fainéant, pour un garnement comme toi, oui, cré nom de malheur ! voilà le fin mot, entends-tu ?

Quand M. Claude Bonjour se laissait aller à jurer, ce qui ne lui arrivait au reste pas deux fois en un an, quant à « saperlotte » il ajoutait « cré nom de malheur ! » c’est qu’il était absolument hors des gonds. En ce moment, toute sa petite personne rondelette tremblait d’honnête indignation ; dans sa figure cramoisie, ses petits yeux gris flamboyaient et semblaient vouloir sortir de leurs orbites.

Épouvantée, sa femme s’accrochait à son bras.

— Pour l’amour du ciel ! Claude, ne te monte pas pareillement, tu vas te donner le mal !

Le neveu, lui-même, en dépit de son cynisme, montra un certain émoi, et comprenant qu’il lui fallait baisser le ton pour apaiser son oncle, prit un air plus contrit qu’on ne lui avait jamais vu pour dire d’un ton conciliant :

— Voyons, oncle, si je n’ai pas du goût pour le notariat, est-ce que c’est ma faute ? Dans tous les cas, ce n’est pas une raison pour risquer de vous donner un coup de sang !

M. Claude Bonjour s’essuyait furieusement le front.

— Et pourrait-on savoir, demanda-t-il avec une ironie méprisante, pour quoi monsieur Pierre Loclat a du goût, hors la chasse et le cabaret ?

Le jeune homme haussa les épaules, et bien qu’il eût rougi sous ce coup de cravache, ce fut sans prendre ce ton de jactance et de gouaillerie qui lui était habituel, qu’il répondit à son oncle :

— Eh bien, ce qui m’irait assez, ce serait de tenir une école.

M. Bonjour considéra son neveu avec une stupéfaction profonde :

— Toi, tenir une école ! un fameux régent, Dieu nous bénisse !

Le neveu ne sourcilla pas ; décidément son stage dans l’étude de M. Vattel lui avait été salutaire : s’il n’y avait pas mordu au notariat, il devait y avoir appris du moins à se garder des répliques insolentes.

— Pourquoi pas, fit-il tranquillement. J’en sais assez pour cela ; autant que le père Chanel, dans tous les cas.

— Heu ! heu ! c’est à savoir, riposta l’oncle d’un ton peu convaincu. Et puis, ajouta-t-il en levant l’index de la main droite et l’agitant à la hauteur de ses yeux, écoute, Pierre : supposé que tu en saches assez pour ce qu’il s’agit d’apprendre aux enfants, – dans une école de village, bien entendu, – il y a autre chose, il y a la conduite, qu’il faut avoir, il y a l’exemple, qu’il faut donner !

Les regards inquiets et aimants de la tante allaient de son mari à son neveu, disant à l’un : « N’en dis pas trop, ne sois pas trop rude ! » et à l’autre : « Prends garde, pour l’amour de Dieu ! réponds honnêtement à ton oncle. »

Fût-ce pour se rendre à cette supplication muette, ou bien Pierre Loclat avait-il secrètement quelque intérêt majeur en vue ? Le fait est que ce fut avec une certaine mesure et une soumission relative qu’il répondit :

— De la conduite, je sais bien que je n’en ai pas eu beaucoup jusqu’à présent ; mais finalement, à tout péché miséricorde ! Je me suis peut-être un peu trop amusé, je ne dis pas non, mais qui vous dit que je ne veux pas me ranger ?

Ce n’était pas là, sans doute, le langage de la vraie contrition, pas plus qu’une ferme promesse d’amendement, mais le ton et les paroles étaient si nouveaux dans la bouche du neveu, que l’oncle se sentit renaître à l’espérance.

— Ah ! fit-il avec soulagement, si tu es décidé à te corriger, à la bonne heure ! Seulement, tu sais, Pierre : il ne faut pas que ce soient des paroles en l’air. Dire et faire, promettre et tenir, c’est deux. Il faudra voir comment tu vas te gouverner, d’ores en avant. Si tu es de bon compte, si tu es décidé à marcher droit, le bon Dieu soit béni ! et qu’il te soit en aide !

Contrairement à toutes ses habitudes, le neveu écoutait son oncle avec toutes les apparences de la soumission ; la tante en pleurait d’attendrissement dans son tablier.

Le beau Pierre était-il réellement « de bon compte ? » comme disait M. Claude Bonjour. Était-ce en toute sincérité qu’il parlait de s’amender ?

Ses parents adoptifs ne demandaient pas mieux que de le croire, et de fait, il se conduisit correctement durant tout l’hiver suivant, où on l’adjoignit au vieux régent, M. Chanel, en qualité de sous-maître.

Durant la morte saison, l’école était bondée d’écoliers de tout âge ; aussi la commune accordait-elle un auxiliaire au magister, pour « enseigner » les petits. Bien que la somme de connaissances, nécessaire pour cette modeste besogne, fût naturellement assez mince, l’examen du candidat était cependant de rigueur. Cette fois il n’eut lieu que pour la forme : le neveu, seul postulant d’ailleurs, fut nommé en considération de l’oncle, et cela, d’autant plus aisément, que le pasteur, principale autorité en la matière, et récemment installé dans la paroisse, n’était pas au courant des errements de Pierre Loclat. Par délicatesse, M. Claude Bonjour s’était abstenu de paraître à l’examen ; par circonspection, M. le justicier Gauchat s’était gardé de renseigner le pasteur. On est extrêmement prudent au village. Quant au vieux magister, qui connaissait Pierre Loclat de longue date, l’ayant eu comme élève, il avait non moins prudemment gardé le silence.

L’âge et les infirmités, en lui enlevant le peu d’énergie qu’il avait pu avoir dans son jeune temps, avaient exagéré une timidité native qu’il n’était jamais parvenu à surmonter. Et puis c’était cet hiver-là, précisément, qu’en vertu de la convention passée six ans auparavant entre la commune et lui, lors de sa nomination, il devait se présenter le jour de l’an, devant le pasteur et les gouverneurs, pour solliciter sa confirmation ou s’entendre signifier son congé. À sa femme, qui s’étonnait et s’indignait qu’on adjoignît à son mari un sous-maître d’une notoriété aussi suspecte, le pauvre vieux chuchota d’un ton effrayé :

— Kaise-te, Susette, po le nom de Dieu ! i faut se bailli à vouaide ! se quau-quon allâve t’oyi ! (Tais-toi, Susette, au nom de Dieu ! il faut prendre garde ! si quelqu’un allait t’entendre !)

Au reste, comme il n’attendait pas grande aide de son sous-maître, il ne fut pas trop déçu, et feignit de ne pas remarquer les distractions de celui-ci, ses bâillements mal réprimés et les longues stations qu’il faisait devant les fenêtres, abandonnant ses jeunes disciples à toutes les tentations de l’oisiveté.

« Kaisin-no ! » (Taisons-nous) se disait le vieillard timoré, en cherchant à se multiplier pour faire la besogne de son auxiliaire en sus de la sienne propre.

Qui sait si ce surcroît de travail, joint à la perspective redoutée de ce jour de l’an, où il devait se présenter en suppliant devant les autorités scolaires, ne fut pas pour quelque chose dans la fin subite du vieux magister ! Quoi qu’il en soit, le trente et un décembre, à l’issue de la classe, comme il récitait de sa voix chevrotante : « Au Roi des siècles, immortel, invisible… » le vieillard s’affaissa doucement sur son pupitre et y resta, ses mains jointes étendues en avant.

Quand Pierre Loclat voulut le relever, M. Chanel était mort.

C’était à une autre comparution que celle qu’il avait redoutée que le vieux régent était tenu de se rendre.

Appelé par la force des choses à prendre provisoirement la direction de l’école, si peu qualifié qu’il fût pour cette tâche, surtout au point de vue moral, Pierre Loclat commença à envisager sérieusement l’éventualité de se plier à une besogne qui, durant ces quelques mois d’hiver, lui avait paru terriblement fastidieuse, et qu’il s’était bien promis d’abandonner avec le printemps.

« Un métier assommant ! se disait à part lui ce singulier éducateur de la jeunesse ; une meule pire à tourner que celle de Samson ! Mais puisque c’est, d’après ce qu’Élise dit, le seul moyen de faire céder cette caboche de justicier et sa pie-grièche de femme, l’enjeu vaudrait la peine de jouer la partie. Une fois que j’aurais la place, – et on ne peut pas faire autrement que de me nommer, se disait-il avec suffisance, je voudrais bien voir autrement, un communier de Lignières, le neveu et héritier du notaire Bonjour ! – une fois que j’aurais la place, en faisant le petit saint un moment pour mieux boucher les yeux à tout le monde, les Gauchat passeraient l’éponge et finiraient par dire oui. Si je m’écoutais, il est sûr que la vie de garçon me plaît rudement mieux que celle d’homme marié ; mais je vois bien qu’il faut faire une fin, ça n’irait plus longtemps comme ça : le père Bonjour s’engringe ; il est dans le cas de me rayer de son testament. Halte-là ! il faut bien faire un petit sacrifice. Et puis, la fille est superbe et elle aura de quoi. Pour ce qui est de cette boutique d’école, je ne serai pas marié avec, à la fin du compte ; un beau jour je la planterai là, parbleu ! »

On voit par ces réflexions de Pierre Loclat quel mobile secret l’avait engagé, à la grande surprise de son oncle, à se plier à une vocation pour laquelle il était si peu fait.

Élise Gauchat, sommée, quelques mois auparavant, par ses parents, de rompre toutes relations avec un jeune homme de mœurs scandaleuses tel que le beau Pierre, avait obéi durant quelque temps, mais entraînée par son attachement aveugle pour le séduisant garnement, elle s’était laissée aller à le revoir en secret, à accepter les rendez-vous clandestins qu’il lui proposait perfidement. Heureusement pour elle, la jeune fille qui avait hérité du bon sens de ses parents, sut au moins garder le respect d’elle-même ; ces entrevues courtes et furtives, elle les employait à user de son ascendant sur Pierre pour l’engager à suivre une autre voie, afin d’arriver à faire consentir ses parents à leur union.

C’est elle qui avait fait ce rêve extravagant de transformer en honnête éducateur de la jeunesse le jeune homme taré dont elle était follement éprise. On voit parfois des miracles pareils se réaliser, mais c’est qu’alors des mobiles plus élevés et plus généreux que celui qui animait Élise Gauchat, font agir ceux qui ont rêvé ces miracles.

La nomination de M. Félix Tripet au poste de régent de Lignières avait renversé tous ces plans, ce qui donne la clef de l’hostilité de Mlle Élise vis-à-vis du pensionnaire de ses parents.

Au reste, cette nomination avait soulagé la conscience publique. On eût considéré comme un malheur public à Lignières de voir installé à ce poste honorable, un homme d’une aussi fâcheuse notoriété que Pierre Loclat.

Heureusement que la supériorité à tous égards de M. Félix Tripet sur son concurrent était assez évidente pour que les examinateurs, et surtout le pasteur, qui depuis quelques mois avait appris bien des choses sur les antécédents de cet étrange sous-maître, ne pussent hésiter dans leur choix. La présence de M. Claude Bonjour, qui, en sa qualité de gouverneur de commune, n’avait pu se récuser, dans une circonstance aussi grave que la nomination d’un régent en titre, cette présence les eût cependant considérablement gênés, si l’honnête notaire, demandant la parole à M. le ministre, à l’issue de l’examen, n’eût déclaré que, pour le bien de la commune et de la jeunesse, il donnait sa voix au plus méritant, à savoir à M. Félix Tripet, lequel, plus outre, était muni des attestations les plus authentiques de bonne vie et mœurs, ce qui était à considérer.

Cette loyale déclaration qui mettait à l’aise ses collègues, l’intègre M. Bonjour ne la fit pas sans un serrement de cœur, mais il n’était pas homme à transiger avec son devoir, pas plus qu’à cacher à sa femme et à son neveu la part décisive qu’il avait prise à la nomination de M. Tripet.

Dame Salomé, positivement furieuse et sortant de toutes ses habitudes, manqua en ce moment pour la première fois de sa vie à la soumission conjugale, en reprochant avec violence à son mari de n’avoir pas au contraire usé de son influence dans la commune pour faire nommer son neveu. Ce fut la première fois aussi que M. Claude Bonjour adressa une parole sévère à sa femme.

— Écoute, Salomé, répliqua-t-il rudement, ne me fais pas injure ! je ne suis et ne serai jamais un juge prévaricateur. Le droit et la justice avant tout ! J’ai fait le serment de remplir fidèlement tous les devoirs de ma charge, et quoi qu’il m’en coûte je tiens ce serment. On a une conscience pour l’écouter. Ah ! si on n’avait que ses goûts à suivre en ce monde ! ajouta le digne homme en jetant un regard attristé vers Pierre, qui arpentait la chambre en sifflotant pour cacher sa profonde mortification.

Ah ! si on avait pu garder Pierre avec nous ! si j’avais pu en toute conscience le faire nommer ! croyez-vous que je ne le souhaitais pas autant que vous ?

À cette exclamation pleine de douleur et de regret de son digne oncle, le beau Pierre répliqua brutalement :

— On l’a vu comme vous y teniez ! Mais après tout je m’en bats l’œil ! Cette sacrée boutique d’école, ce tas de moutards, j’en avais assez, et de ce trou de Lignières aussi !

Et il sortit d’un air de bravache, en faisant claquer la porte derrière lui.

Sous son indifférence apparente, se cachait une amère rancune contre son oncle, contre son concurrent, contre tout le monde.

Quoi ! durant ces quelques mois d’hiver, il avait fait le bon apôtre, refréné tous ses appétits, rompu avec ses compagnons de cabaret et de débauche, il s’était astreint à cette insipide besogne de sous-maître, s’était rabaissé à servir de doublure à ce vieux radoteur de Chanel, et tout cela n’avait servi de rien, grâce aux sottes idées de son oncle, à ses scrupules idiots !

« C’est bon ! grondait le beau Pierre entre ses dents serrées, dans sa petite chambre où il se promenait à pas saccadés comme un fauve en cage. C’est bon ! le monde est grand. Cette fois, je suis décidé : il y a assez longtemps que Rossel me le dit : le commerce sur la frontière, il n’y a rien de tel ! Là, c’est le grand air, dans les bois, c’est la liberté de faire ce qui vous plaît, sans compter les profits. Et puis le plaisir de faire la nique aux gabelous, de les dépister, de se crocher avec eux à l’occasion… ça, c’est vivre, à la bonne heure ! Faut-il que j’aie été assez benêt pour écouter cette Élise Gauchat qui voulait faire de moi un régent ! Un régent ! moi ! être le valet du ministre, le sonneur de cloches, le balayeur de l’église ! rabâcher tout le long de l’année un tas de bêtises à une bande de sales moutards ! Pouah ! l’odeur de cette boutique d’école me monte encore au nez ! c’est pire que la boîte au père Vattel ! Et penser que tout ça c’était pour les beaux yeux d’une fiéronne de fille qui vous traîne sur le long banc, qui fait trente-six façons pour dire oui, qui vous fait de la morale au lieu de faire l’amour… ma foi ! non, c’est la payer trop cher ! Au diable la fille, et l’école avec ! Demain je pars, et c’est bien le diantre si je ne soutire pas à la tante un pion de bas bien garni d’écus de Brabant, en cachette de l’oncle, bien entendu ! De lui, c’est clair : il n’y aura pas moyen d’avoir grand’chose, si ce n’est des sermons ; c’est égal : tenons notre langue à cause du testament. D’ailleurs qui sait ? en lui faisant croire que je vais entreprendre le commerce des chevaux… il sait que je m’y connais ; sans moi il n’aurait pas acheté son gris rouan, et le juif de Moûtier l’aurait joliment enrossé ! »

Le lendemain, Pierre Loclat partait, la poche bien garnie, plus ou moins licitement, et rejoignait à Nods son digne acolyte Rossel, avec qui il s’était entendu la veille.

Aux braves parents dont il était la croix et le tourment, il avait fait sur le ton le plus cavalier des adieux hâtifs qui dénotaient un manque de cœur absolu.

VI

Quand M. Félix Tripet, le lendemain de l’agression dont il avait été l’objet, parut à la table du déjeuner chez les Gauchat, son doigt bandé ne manqua pas d’attirer l’attention. Comme c’était la main droite qui avait été atteinte, il n’y avait pas moyen de la dissimuler.

— Hé ! monsieur le régent, remarqua Mme la justicière, – rien n’échappe aux mères de famille ! – vous avez mal à un doigt ? ce n’est pourtant pas un panaris ? parce qu’alors… !

— Non, non, madame, rien qu’une petite écorchure ; ça ne vaut pas la peine d’en parler.

— Avez-vous mis quelque chose dessus pour faire sécher plus vite ? insista-t-elle avec sollicitude. Non ? Écoutez : j’ai un onguent qui n’a pas son pareil pour faire recroître la peau : du saindoux fondu avec du jus de raves ; c’est souverain. Si vous vouliez…

— Bien obligé, madame la justicière ; je vous assure que c’est un vrai bobo d’enfant. À propos, monsieur le justicier, êtes-vous content de votre foire ? Et le beau petit poulain jaune, vous l’avez vendu, je le parierais ?

— Et vous gagneriez, monsieur le régent. Il est vendu, et bien vendu à sa valeur, ça, c’est un fait.

Complaisamment M. Gauchat raconta sa transaction avec M. de Watteville, sans omettre l’allusion à la nuance du poulain, et à l’historique que lui en avait fait son acheteur.

La conversation, ainsi détournée, demeura tout le temps du repas sur le terrain où l’avait amenée le jeune homme, et celui-ci eut le soulagement de quitter la table sans avoir été interrogé, comme il le craignait, sur la cause de sa blessure.

Cette dernière était en réalité plus grave qu’il n’en voulait convenir. Violemment meurtrie, l’articulation s’enraidissait peu à peu en s’enflammant, et plus d’une fois durant la classe, le jeune maître y ressentit de tels élancements, qu’il fit involontairement le geste de serrer le doigt bandé pour en comprimer les battements douloureux.

Clément Gauchat, qui suivait souvent son maître de ses yeux de bon chien fidèle, surprit à son vif émoi ce mouvement fréquent et la crispation douloureuse qui l’accompagnait.

Aussi, à l’issue de la classe, s’attarda-t-il à dessein pour demeurer seul avec M. Tripet et sortir avec lui.

— Tout de même, msieu le régent, ce doigt, fit-il avec une timidité touchante chez ce grand garçon bâti en hercule, ce doigt, il a l’air de vous faire rudement mal.

— Eh bien, oui, un peu, avoua le jeune homme ; mais ne t’inquiète pas, Clément, ajouta-t-il en souriant amicalement, ça ne fera qu’une passée ; c’est une bien petite misère. Je suis sûr que tu en as vu bien d’autres, toi.

— Oh ! moi ! et Clément haussa les épaules.

Mais tout de même, si j’osais vous dire… la graisse de ma mère, aux raves, vous savez… si vous vouliez ! elle est fameuse, ça, c’est un fait, cette graisse !

— Je n’en doute pas, mon garçon ; mais vois-tu, pour une simple écorchure, j’estime que l’eau fraîche est encore ce qu’il y a de meilleur. Si tu veux me faire un plaisir, Clément, n’y prends plus garde, à la maison non plus qu’ailleurs.

Et comme le jeune garçon faisait de la tête un geste de soumission, mais en lorgnant du coin de l’œil la main bandée de son maître d’un air peu convaincu, M. Tripet ajouta gaiement :

— Tu comprends, Clément, que je ne tiens pas à passer pour une femmelette, et par devant tes sœurs, encore. Si tu veux être un bon garçon, tu n’en parleras plus, n’est-ce pas ?

M. Tripet avait bien pu obtenir de Clément Gauchat qu’il s’abstînt de faire allusion au doigt blessé, mais il ne pouvait empêcher Mme la justicière de lui en demander des nouvelles, en insistant pour le médicamenter avec son fameux onguent de ménage. Elle en oubliait de servir la soupe.

— Si vous vouliez pourtant me laisser faire, finit-elle par dire, un peu vexée de se heurter aux refus polis et gênés de son pensionnaire, qu’en son for intérieur elle accusait d’être trop « à compliments, » si vous vouliez pourtant, ce serait l’affaire d’un ou deux jours : vous seriez quitte d’être encombré de cette « patte » autour du doigt.

Mlle Élise, un pli moqueur au coin de la bouche, haussait les épaules avec une pitié méprisante des moins déguisée, tandis que le pauvre jeune maître, ballotté entre la crainte d’indisposer Mme Gauchat et celle d’ébruiter l’agression dont il avait été victime, ne savait plus comment se défendre.

Par bonheur le justicier vint à point le tirer d’embarras :

— Vois-tu, femme, fit-il avec sa bonhomie narquoise, moi je dis comme celui des Verrières, quand il avait voulu tondre son cochon qui criait comme un perdu : Bin du bru po poû l’ân-na ! (Bien du bruit pour peu de laine !) M. le régent a bien raison : une écorchure, ça ne vaut pas la peine de faire tant d’histoires. Ta graisse est souveraine, justicière, ça, c’est un fait ; mais garde-la pour une meilleure occasion, et sers-nous la soupe.

Mme Gauchat pinça les lèvres, l’air offensé :

Ah ! il faisait donc fi de son onguent, M. Tripet ! un onguent dont la recette avait été fournie à sa grand’mère, à elle, par le capucin du Landeron, un homme qui en savait plus que bien des médecins, au long et au large. Chacun était d’accord là-dessus. C’était renversant ! véritablement M. Tripet la désappointait ; elle n’aurait pas attendu ça de lui, parce qu’enfin elle ne l’avait pas tenu jusqu’alors pour un de ces jeunes présomptueux qui croient en savoir plus que les gens d’âge et d’expérience. Et le justicier encore, qui vient s’en mêler, et qui n’a pas l’air de prendre son onguent au sérieux !

Mais Mme la justicière avait un robuste bon sens : son dépit dura juste autant que la soupe : au petit salé, accompagné de carottes à l’étuvée, le front de l’excellente femme s’était rasséréné, et elle avait généreusement pardonné à son pensionnaire et à son mari. La preuve, c’est qu’au lieu de se cantonner dans un silence digne ou boudeur, – ce qui revient souvent au même, – elle se mêla à la conversation, qui venait de tomber sur les foins. On allait se mettre à les abattre ; il fallait profiter du beau temps ; les fenasses, disait le justicier, sont plus que mûres, c’est un fait ; moi je ne suis pas de ceux qui veulent les laisser sécher sur pied ; ça n’a plus ni goût ni saveur ; c’est de la paille, rien d’autre. Demain, c’est samedi ; on battra ses faux, et lundi on s’y met.

— Par ainsi, monsieur le régent, remarqua Mme Gauchat, vous allez vous trouver en vacances ; je pense bien que c’est à la maison que vous allez les passer, et je me représente qu’on doit se réjouir de vous voir arriver. Quand on a des enfants par le monde… ajouta avec sympathie Mme Gauchat qui laissa sa phrase en suspens et la termina par un hochement de tête expressif.

— En effet, madame la justicière, je compte bien me rendre à Chézard pour y passer au moins quelques jours et donner un coup de main à nos gens pour la fenaison, qui doit aussi commencer incessamment, à ce que je crois.

— Quelques jours ? pourquoi pas tout le temps ? fit Mme Gauchat avec étonnement.

— Hé ! oui, appuya le justicier, c’est quinze jours que vous avez, aux fenaisons, monsieur le régent, et autant aux moissons. Le fait est dûment spécifié dans votre convention, et cela sans préjudice des huit jours de congé que vous pouvez prendre au cours de l’année pour vaquer à vos affaires, à condition que ce ne soit pas plus d’une journée sécutive. Voilà comment la chose a été décidée en conseil et couchée dans la convention. Vous l’avez pourtant lue, avant de la signer, le jour de l’examen ?

— Sans doute, monsieur le justicier, seulement…

Ici le jeune maître fit une pause embarrassée et reprit en hésitant : seulement, je ne sais pas trop comment m’arranger. Le dimanche, c’est bien clair que je reviendrais pour lire les commandements et porter le chant. Mais la semaine, il y a mes devoirs quotidiens à côté de la tenue de l’école : sonner la cloche de midi, tenir propre le temple, par exemple ; sans doute Clément a bien voulu jusqu’ici me soulager de ces obligations, et je lui en ai la plus vive gratitude, mais…

— Et pourquoi manquerait-il à le faire en votre absence ? demanda le justicier, pendant que sa femme, poussant Clément, rouge et tout gêné d’être mis en scène, lui disait : Et tu veux continuer, j’espère ? et que celui-ci répondait vivement :

— Mais, c’est sûr !

— Je craignais que pendant les foins, ce ne fût pour lui et pour vous chose gênante…

— Quelle idée, monsieur le régent, mettez-vous l’esprit en repos, et allez-vous-en bravement à Chézard, fit cordialement M. Gauchat.

— Bien obligé, monsieur le justicier ; j’avoue franchement que je comptais en cela sur les bons offices de mon brave Clément, non moins que sur votre propre complaisance…

— Bon, bon ! il n’y a pas de quoi nous faire compliment ! Est-ce qu’on n’est pas en ce monde pour se donner des petits coups d’épaule ? Vous prenez assez de peine pour dégourdir notre garçon, ça, c’est un fait ; il vous doit bien la réciproque, et s’il y a encore quelque autre chose qui vous tarabuste, monsieur le régent, dites-le, on fera le nécessaire.

Ainsi encouragé, M. Tripet exposa ses scrupules au sujet du remontage quotidien de l’horloge, sa crainte qu’on ne le vît pas de bon œil en confier le soin à un tiers, bien qu’il eût lui-même toute confiance dans la capacité et les bons offices de Clément.

Le justicier redressa ses fortes épaules et le rouge de ses pommettes se colora plus vivement encore pendant qu’il disait avec vivacité :

— Je voudrais bien voir qui pourrait trouver à redire à ce que notre Clément remonte le reloge à votre place ! M’est avis qu’il est dans le cas de le faire tout aussi bien et même mieux que la Suzette Chanel, quand son vieux n’avait plus la force de tirer en haut les poids ! Dans tous les cas, c’est les gouverneurs de commune que ça regarde, et personne d’autre, à la réserve pourtant de M. le ministre, bien entendu.

Le jeune régent s’inclina.

— C’est bien ce que je pensais, fit-il. De votre assentiment, monsieur le justicier, je ne doutais pas. Ce soir je demanderai celui de M. le notaire Bonjour, lequel, j’aime à le croire, ne mettra point d’opposition à ces arrangements.

— Et pourquoi y en mettrait-il, par exemple ? fit le justicier, les poings sur les hanches. Je serais curieux de savoir quelles raisons Claude Bonjour donnerait pour dire non quand je dis oui !

À voir l’air de défi dont M. Gauchat avait dit cela, on pouvait supposer que son collègue et lui n’étaient pas toujours dans un accord parfait. Cependant il reprit bien vite le ton de bonhomie qui lui était habituel pour ajouter :

— Savez-vous quoi, monsieur le régent ? J’ai affaire chez le notaire. Je lui toucherai deux mots de la chose ; c’est des affaires de commune, dans le fond. Oui, ça vaut mieux ; laissez-moi faire.

Le brave M. Gauchat n’expliqua pas pour quelle raison il valait mieux que la chose fût réglée entre lui et son collègue. En homme sage et prudent, il ne dit pas au jeune régent, son pensionnaire : M. Claude Bonjour a beau avoir voté pour vous, suivant le droit et la justice ; il ne peut pas s’empêcher de penser que si vous ne vous étiez pas mis sur les rangs, c’est son neveu qui serait régent de Lignières à l’heure qu’il est. Il pourrait vous faire froide mine, lâcher des mots qui vous vexeraient. Non, cela, le justicier le garda pour lui, bien que ce fût le fond de sa pensée, ce qui n’empêcha pas M. Tripet de le deviner et de lui en savoir gré.

— Je vous confesse, monsieur le justicier, dit-il avec un soulagement évident, que vous m’ôtez là une grosse épine du pied, si j’ose m’exprimer ainsi. De M. Claude Bonjour, je me gêne peut-être à tort, et l’idée de lui présenter ma requête me donnait une certaine appréhension.

Il ne me reste donc qu’à m’entendre avec M. le ministre, et de ce côté, je n’ai aucune inquiétude.

Comme, en ce temps-là, il n’était pas de mode que les enfants, même ceux de l’âge de Mlle Élise, intervinssent dans la conversation, surtout à table, sans y avoir été formellement invités, les deux sœurs et Clément avaient écouté sans placer un mot, mais avec un vif intérêt.

De la part du jeune garçon et de Justine, cet intérêt était évidemment sympathique, tandis que les froncements de sourcils et les regards malveillants que leur sœur aînée lançait du côté de M. Tripet, indiquaient un tout autre état d’esprit. Elle finit par se lever brusquement de table avant tout le monde, et emporta son assiette et son couvert à la cuisine, suivie du regard soucieux et mécontent de sa mère.

M. Claude Bonjour ne mit pas plus opposition que M. le ministre Quinche aux arrangements proposés par l’instituteur.

Si l’assentiment du premier fut accordé avec moins de bonne grâce que celui du second, le justicier Gauchat fut le seul à le savoir, car à souper il ne s’étendit pas longuement sur son entrevue avec le notaire.

À la cure, le jeune régent trouva comme il s’y attendait, un accueil des plus cordials.

— Mais cela va de soi, monsieur Tripet. Faites, faites, fit l’ecclésiastique, avec son amabilité franche et ouverte. Allez tranquillement chez vos parents et profitez de vos vacances.

Je voudrais pouvoir vous dire : Restez-y les quinze jours consécutifs que dure votre congé, mais vous savez, mon jeune ami : le dimanche, je ne puis pas me passer de vous.

— Oh ! monsieur le ministre, je n’ai jamais compté là-dessus. Je sais trop bien que ce n’est pas Clément Gauchat, continua-t-il en souriant, qui, malgré toute sa bonne volonté, pourrait me remplacer ce jour-là.

M. Quinche rit de bon cœur.

— Je suis de votre sentiment, monsieur Tripet. Aux cordes des cloches et aux poids de l’horloge, ce bon colosse de Clément fera merveille, mais je ne me le représente pas entonnant un psaume et lisant… : Mais qu’est-ce que j’allais dire ! parlons sérieusement. S’il ne s’agissait que de la lecture du décalogue, je vous suppléerais volontiers, mais pour le chant ce n’est pas dans mes moyens, et d’ailleurs ce serait contre toutes les règles établies, quand bien même j’en serais capable.

Le jeune régent protesta de nouveau qu’il n’avait jamais eu l’idée de se soustraire à ses devoirs du dimanche, et remercia chaudement le pasteur.

— Décidément, ma chère, nous avons eu la main heureuse en choisissant ce jeune homme, dit le pasteur à sa compagne après avoir reconduit M. Tripet. Il a toutes les qualités que doit revêtir un éducateur de la jeunesse : une culture plus étendue qu’on ne trouve chez la plupart de nos régents, un langage correct, des manières aisées, et une conduite irréprochable.

— Ajoutez à cela, mon ami, compléta Mme Quinche, qui était une belle personne, à la physionomie intelligente et à l’air décidé, ajoutez que M. Tripet paraît être un homme de tact et de cœur, plein d’égards pour autrui, et craignant de désobliger son entourage.

— Le portrait est complet, fit le pasteur avec un bon sourire. C’est vous, ma chère, qui y avez mis la dernière touche.

Mme Quinche tendit la main à son mari qui la serra avec tendresse.

C’était un beau couple, bien assorti, auquel ne manquait qu’une chose pour compléter son bonheur : la présence d’un enfant, ce rayon de soleil de la famille. Ce bonheur tant souhaité devait leur être accordé l’année suivante, mais il est heureux pour notre pauvre humanité que le ciel ne l’ait pas dotée de la faculté de lire dans l’avenir, car ce couple si uni y eût vu avec terreur la maladie et la mort s’abattre sur le chef de famille deux ans après la naissance de leur fils, la mère, obligée d’abandonner aux soins d’une belle-sœur dévouée cet enfant chéri, pour aller gagner à l’étranger, pour lui et pour elle, le pain amer de la servitude.

Non, Dieu est bon de nous avoir refusé ce don de la divination, qui empoisonnerait les quelques pauvres jouissances que nous goûtons sur cette terre.

— Quand je pense, reprit M. Quinche d’un ton grave, que si ce brave jeune homme ne s’était pas mis sur les rangs, nous aurions forcément, pour ainsi dire, nommé au poste de régent principal, ce Pierre Loclat, sur le compte duquel il m’est revenu bien des rapports fâcheux depuis son départ de Lignières ! vraiment j’en frémis, et me reproche de lui avoir pu confier les fonctions de sous-maître. Que n’avais-je pris plus de renseignements sur son compte !

— Il est parti, heureusement ! fit doucement Mme Quinche.

— Hélas ! ma chère, le voilà revenu.

— Revenu, ce Pierre Loclat, s’exclama Mme Quinche, en êtes-vous sûr ?

— Trop sûr, je l’ai rencontré tout à l’heure comme il entrait à la pinte Chiffelle. Oh ! il est bien toujours le même, ajouta le pasteur avec tristesse, ou plutôt il semble avoir empiré, le malheureux, car il m’a dévisagé insolemment, sans saluer ni manifester la moindre confusion.

— Pauvre Mme Bonjour ! murmura Mme Quinche.

— Et pauvre M. Bonjour, ajouta son mari. Tous deux sont bien à plaindre d’avoir un tel neveu, pour qui ils ont tout fait comme s’il eût été leur propre enfant.

Oui, les époux Bonjour étaient grandement à plaindre, et plus encore que ne pouvait le penser M. le ministre, car pour comble d’infortune, l’ingrat dont ils avaient fait leur enfant menaçait de devenir entre le mari et la femme un brandon de discorde. Amèrement déçue par l’échec de son neveu chéri, dame Salomé nourrissait dans le secret de son cœur aigri une secrète rancune contre son mari, qu’elle rendait responsable de cet échec, au lieu d’apprécier la loyauté et la droiture de son attitude en cette occasion. Les rapports entre les deux époux ne pouvaient manquer de s’en ressentir. Plus d’expansion entre ces deux êtres si unis jusqu’alors ! on ne parlait plus de Pierre, bien que tous deux y pensassent à chaque instant du jour. M. le notaire, qui maigrissait positivement, ce à quoi sa femme ne prenait point garde, s’enfermait plus souvent qu’autrefois dans son cabinet en tête à tête avec ses paperasses et ses bouquins, et Mme Bonjour ne venait plus lui tenir compagnie avec son tricot, mais restait seule dans sa « chambre du ménage, » les mains abandonnées sur ses genoux, et le regard fixé dans le vague.

Le soir de la foire de Bienne, où le justicier Gauchat avait vendu son poulain « isabelle, » les époux Bonjour étaient à souper, quand la porte s’ouvrit et Pierre Loclat apparut sur le seuil, non pas de l’air rodomont et gouailleur qui lui était habituel, mais avec la contenance basse, l’air d’humble contrition de l’enfant prodigue revenant en suppliant au foyer paternel, et dans une tenue qui ne témoignait guère de son succès dans le commerce des chevaux.

Dame Salomé ne se demanda pas si le repentir de son enfant prodigue était absolument sincère, si cette attitude inusitée ne cachait pas quelque calcul, et si son Pierre ne revenait pas au foyer paternel, simplement pour se refaire et reprendre ensuite sa vie vagabonde. Non, dame Salomé, agissant comme le père dans la parabole, se précipita au-devant de son fils adoptif avec une exclamation où la joie se confondait avec la pitié et l’alarme.

— C’est toi, Pierre ! mon Dieu ! mais tu as l’air malade ! comme tu as maigri ! Mon Dieu ! mon père ! qu’est-ce que tu as ?

Il haussa les épaules :

— Quand on n’a pas toujours à manger à sa faim ! fit-il d’une voix enrouée.

— Bonté du ciel ! c’est d’être affauti ! sieds-toi vite et mange !

Elle lui avait donné sa propre assiette pour aller plus vite et la remplissait de soupe fumante.

L’accueil de l’oncle fut moins chaleureux, plus réservé. Il voulait faire une enquête avant de se livrer.

— Alors, ce commerce de chevaux, ça ne t’a pas réussi ?

— Je m’en tirais bien, au contraire, et si je n’avais pas été volé !…

— Volé ? comment ? par des cossons ? on t’a enrossé, quoi ?

— Moi ! enrossé ! Je voudrais bien voir ! répliqua Pierre Loclat en prenant un air offensé, mais en continuant à manger avec voracité. Volé, dévalisé bel et bien, la nuit, dans les bois, par des rôdeurs, du côté du Noirmont. Ils ont levé le pied, les brigands, avec ma ceinture, en me laissant pour mort, ni vu ni connu ! J’avais reçu des mauvais coups, parce que je ne voulais pas me laisser faire, naturellement. Cinquante louis de flambés !

La tante, terrifiée par ce récit dramatique, joignait les mains en poussant des exclamations entrecoupées. Quant au notaire, il gardait un silence prudent. Instruit par une triste expérience, il n’acceptait l’histoire que sous bénéfice d’inventaire, et hochait la tête en regardant son neveu d’un air peu convaincu. Pourquoi les yeux de celui-ci fuyaient-ils les siens ? Tout ça me paraît louche ! pensait M. Claude Bonjour à part lui.

C’est ce qu’il dit à sa femme quand Pierre, déclarant qu’il tombait de sommeil, eut gagné sa petite chambre en se levant de table.

Naturellement dame Salomé, que son aveugle tendresse pour son neveu faisait sortir de son caractère, prit la défense de celui-ci contre son mari ; elle déclara aigrement que c’était une honte de traiter ainsi un pauvre garçon, déjà assez malheureux sans que ses proches se tournassent contre lui.

Comme M. Claude Bonjour avait la tête près du bonnet, et qu’il n’était pas habitué à s’entendre parler sur ce ton par sa femme, il s’emporta et riposta par de dures paroles qu’il regretta aussitôt qu’elles eurent passé ses lèvres, et qui firent verser à sa compagne un torrent de larmes amères. Jamais les époux Bonjour n’avaient été aussi malheureux, car, sentant leurs torts réciproques, ni l’un ni l’autre ne voulait en convenir et faire le premier pas vers la réconciliation. Pendant que l’oncle et la tante se couchaient sur leur colère, l’honnête neveu, cause de leur brouille, remettait en sifflotant ordre à sa tenue négligée, puis se glissait furtivement dehors par sa fenêtre et s’en allait rôder autour de la maison du justicier Gauchat. C’était le moment où ce dernier racontait la vente du poulain. Personne n’avait pris garde à un coup de sifflet parti du dehors ; personne, sinon Mlle Élise, qui s’était éclipsée sans être remarquée. Et c’était deux heures plus tard, qu’après le passage du guet, une ombre venait s’embusquer devant la maison d’école, et qu’une pierre, lancée à l’adresse de M. Tripet, traversait sa fenêtre et brisait la glace du tableau en meurtrissant la main du jeune homme.

VII

Cette vitre à remplacer, sans parler de la glace du tableau d’Austerlitz, c’était un bien petit détail, mais qui tourmentait fort l’esprit de M. Tripet. L’artisan qu’il faudrait charger de cette réparation ne manquerait pas de s’informer comment ce double accident était arrivé. Au village on ne croit pas être indiscret en s’occupant des affaires du voisin ! Et puis, à qui s’adresser ?

Clément Gauchat le lui dirait sûrement, mais commencerait, bien entendu, par offrir avec sa complaisance accoutumée, de se charger de la négociation, et demanderait tout uniment ce qui avait bien pu briser du même coup le carreau et le verre du cadre.

Non, il n’en fallait pas parler à Clément Gauchat, mais tâcher de se tirer d’affaire seul, pour ne pas ébruiter l’agression de la nuit précédente.

Malgré lui, tout le temps de la « prière du samedi, » le jeune homme retournait dans tous les sens ce problème dans son esprit : étant donné un carreau cassé à faire remettre, plus une glace de tableau, comment s’y prendre pour que personne ne soupçonne que ce dommage n’est pas la suite d’un accident banal, mais le résultat d’une attaque nocturne ?

« D’abord, se dit-il en sortant du temple, il faut savoir qui remet les carreaux cassés, à Lignières. À Chézard, c’est Louis Veuve, le charpentier. Ici, ce doit être M. Jean Krieg, puisqu’il est charpentier en même temps que scieur, à moins pourtant que ce ne soit Abram Junod, le guet de nuit, qui paraît s’occuper de jour à quelques menus travaux de chapuiserie ; il me souvient de l’avoir vu relever des barrières, retaper des seilles, cuves et autres objets de boissellerie. Essayons là, premièrement, c’est le plus près ; seulement il s’agit de prendre garde : Abram Junod aime à causer. »

M. Tripet avait bien deviné : c’était le guet de nuit qui remettait les vitres, comme il réparait et rajeunissait généralement tous ustensiles de ménage quelconques ayant souffert un dommage réparable.

— Tout à votre service, monsieur le régent, répondit avec un empressement jovial le guet de nuit-rhabilleur, qui était en train de taper à grands coups de marteau sur une vieille casserole bossuée, dans un petit réduit lui servant d’atelier, et qui redressa sa haute taille en se retournant vers son visiteur. Oui, oui, je remets les carreaux cassés, je repétasse tout ce qui cloche, parce que, mafi ! je ne travaille que dans le vieux, moi ; tenez, monsieur le régent, pour le moment je fais le magnin. Ah ! vous avez un carreau à remettre ? Monté ! ça peut arriver à tout le monde d’en casser un ! sans compter qu’il y a ces sacrés drôles de gamins qui ont le diable au corps, – sauf le respect que je vous dois, – pour lancer des pierres en été et des pelotes de neige en hiver, surtout à l’entour de l’école. Ces garnements, ça en veut aux chiens, aux chats, aux moineaux, quand ce n’est pas entre eux qu’ils se bombardent. Il ne faut qu’un maladroit qui vient à manquer son coup, et crac ! ça y est ! une fenêtre en briques ! le verre ne plie pas, pardi ! Gage que c’en est un qui a fait le coup, hé ! monsieur le régent ? oh ! pas par exprès, je ne dis pas.

M. Tripet hésita un instant avant de répondre.

La supposition du brave guet lui fournissait une occasion inespérée de sortir d’embarras, mais était-il droit de laisser attribuer à la maladresse d’un enfant ce qui, il en était à peu près persuadé, était le fait d’un adulte mal intentionné ?

Abram Junod vit son hésitation et hocha la tête avec bonhomie.

— Oui, je vois ce qui en est : monsieur le régent est trop bon pour en convenir. Tout de même, vous savez : qui casse les verres les paye ! Il ne serait que juste…

— Voyez-vous, monsieur Junod, interrompit le jeune maître avec empressement, en conscience, je ne sais absolument pas qui a cassé mon carreau ; je ne veux pas le savoir, je n’ai vu personne et j’en supporte volontiers la dépense. Si vous vouliez bien venir chercher la fenêtre, ou remettre la vitre sur place, je vous en serais obligé ; mais quand cela vous arrangera, pourvu que ce soit ce soir.

— Tout de suite, monsieur le régent, tout de suite ; le temps de me faire propre, d’ôter ma vagneure[2] et de prendre mes outils avec une feuille de verre. Mais je ne veux pas vous faire attendre ; allez toujours, sans vous commander.

M. Tripet s’en revint chez lui, soulagé de s’être tiré d’affaire sans avoir offensé la vérité ; cependant, comme il avait la conscience délicate, il n’était pas tout à fait à l’aise vis-à-vis de lui-même, et en vint peu à peu à se demander avec une certaine gêne si le fait d’avoir laissé le guet se fourvoyer en attribuant à des enfants le bris de la fenêtre, ne ressemblait pas beaucoup à un mensonge déguisé.

M. Tripet avait été élevé dans l’horreur du mensonge, sous toutes ses formes ; aussi n’hésita-t-il pas à reconnaître qu’il n’avait pas agi avec une parfaite droiture.

« Non, se dit-il, une fois arrivé dans sa chambre, bien modestement meublée, non, il ne faut pas laisser soupçonner injustement qui que ce soit. Si tu avais dit à quelle heure on t’a brisé ta fenêtre, Abram Junod n’aurait pas eu l’idée d’en accuser des enfants. Fais ce que dois, advienne que pourra ! au risque d’ébruiter cette vilaine affaire, je ne peux pas laisser le guet dans son erreur. Mon père dirait la même chose.

Quand Abram Junod vit le carreau brisé :

— Nom de mâtin, fit-il en hochant sa grosse tête crépue, on peut dire que c’est fait en conscience : il n’y allait pas de main morte, celui-là, et ce n’est pas un noyau de prune qu’il vous a flanqué dans votre fenêtre ! Si vous aviez été devant, monsieur le régent, il y aurait eu de quoi vous assommer, Dieu me pardonne ! Sacrés gamins, va, ça n’a pourtant rien de bon ! J’espère au moins que mon Louis…

M. Tripet l’interrompit vivement :

— Tranquillisez-vous, monsieur Junod, ni Louis, ni d’autres enfants du village ne sont sûrement pour rien là dedans. À l’heure où mon carreau a été cassé, les enfants sont couchés.

Le gros homme, qui avait ôté la croisée et enlevait les débris de la vitre, se releva pour demander, en considérant M. Tripet d’un air intrigué :

— Alors, ce n’est pas de jour que c’est arrivé ? Vers les quelle heure, monsieur le régent, si je ne suis pas trop curieux ?

« Me voilà pris ! se dit le jeune homme avec ennui. Plus moyen de tenir la chose cachée ! Mais la vérité avant tout. »

Et après avoir répondu :

— C’était peut-être une demi-heure après vous avoir rencontré dans la rue, – il ajouta en haussant les épaules, pour montrer qu’il n’attribuait pas une importance extraordinaire à l’incident : Bah ! une farce d’ivrogne, pas autre chose !

— Elle est belle, la farce ! parlez-m’en ! s’exclama le guet avec indignation. Une canaille, qui a fait ce coup, rien d’autre ! Et dire que j’étais à me promener pas bien loin, je garantis ! Et que je n’ai rien entendu ! Faut-il pourtant avoir peu de chance ! Cré nom de sort !

Et le colosse serrait les poings avec une véritable fureur.

— Voulez-vous que je vous dise, monsieur le régent ? reprit-il après un moment de réflexion. Un ivrogne, ça se pourrait, je ne dis pas non : quand on a bu, on est pire que les brutes ! Tout de même, je ne sais pas ; je me méfie d’autre chose. Des farces ça, nom de mâtin ! ce n’est pas des farces ! on ne va pas les faire à un homme comme vous, à moins qu’on n’ait une dent contre lui. Moi, j’ai idée que c’est quelqu’un qui vous en veut, monsieur le régent, au respect que je vous dois.

— Mais qui m’en voudrait, à Lignières ? Je ne me connais pas d’ennemis.

— Sait-on jamais ? il y a des chenapans partout, allez seulement !

Le guet s’était remis à sa besogne, mais visiblement préoccupé, s’interrompait par instants pour réfléchir, en se grattant derrière l’oreille.

— Je suis bien curieux, monsieur le régent, finit-il par dire par manière d’excuse à la question qu’il se préparait à poser. Est-ce que vous étiez au lit quand la pierre est venue ?

Et son regard allait de la fenêtre au lit, adossé à la paroi qui lui faisait face.

Le jeune maître, assez ennuyé de la tournure que prenait l’affaire, répondit par un non assez bref, mais le brave guet n’y prit pas garde et poursuivit imperturbablement son enquête.

— Non ? eh bien, on peut dire que vous avez eu de la chance : La pierre a dû aller jusque-là. Vous n’étiez pas trop près de la fenêtre, pourtant ?

M. Tripet ne put réprimer un léger mouvement d’impatience en se voyant acculé dans ses derniers retranchements. Mais il fallait répondre. Il le fit aussi laconiquement que possible :

— Ici, à cette table, j’écrivais.

— Mais alors ! s’exclama le guet en considérant M. Tripet des pieds à la tête, comme pour s’assurer s’il était bien intact, c’est un miracle que vous n’ayez pas été assommé ! La pierre a dû vous friser la tête ! Un fameux brigand celui qui a fait ce coup, cré nom de nom ! Il faut qu’on sache qui c’est, qu’on lui règle son compte !

Le brave homme était tellement hors de lui, qu’il avait déposé ses outils pour gesticuler plus aisément et brandir ses énormes poings.

— Et vous n’avez pas porté plainte, monsieur le régent ? vous n’avez rien dit à personne ?

— Non, monsieur Junod, à quoi bon ? qui voulez-vous que j’accuse ? Je n’ai vu personne ! Écoutez, je vous certifie que ce serait m’obliger infiniment que de garder tout ceci par devers nous.

Le guet regardait son interlocuteur d’un air irrésolu et peu satisfait.

— Ça me vexe, monsieur le régent, fit-il d’un ton bourru, vrai, ça me vexe ! Laisser courir un estafier pareil, qui a manqué vous tuer, ça, ce n’est pas juste, mafi ! non ! Et s’il a l’idée de recommencer ?

— S’il recommence, riposta gaiement le jeune régent, je vous promets de porter la chose devant la justice.

— Oui, quand il vous aura assommé pour tout de bon ! grommela le guet en reprenant sa besogne de vitrier. Je vous prie d’excuse, monsieur le régent, mais je ne peux pas promettre de me taire ; c’est contre ma conscience.

Et Abram Junod secoua énergiquement la tête en comprimant avec vigueur le mastic qu’il appliquait au bord de sa vitre neuve.

Voyant qu’il n’arriverait pas à vaincre l’obstination du brave homme, M. Tripet essaya d’un autre raisonnement pour obtenir son silence.

— Voyez-vous, monsieur Junod, étant données les circonstances, le plus sûr moyen de découvrir le coupable, c’est encore de se taire. Vous ne connaissez pas l’histoire de ce vieux Sagnard à qui on avait volé vingt louis ?

— Non, monsieur le régent, voyons voir ça : c’est toujours drôle les histoires de Sagnards ! ah ! vous en savez aussi ? je n’aurais pas cru.

— Pourquoi pas ? C’est au Val-de-Ruz qu’on en connaît le plus, parce que les Sagnards nous en mettent autant sur le dos que nous n’en racontons sur eux. On se les prête, vous comprenez. Quand un Sagnard en a inventé une bonne sur un Vaudreu, nous la racontons en disant : Il y avait une fois un Sagnard…

Le guet riait de bon cœur.

— Alors ce vieux qu’on avait volé ? Vingt louis, vous aviez dit ?

— Oui, vingt louis qu’il avait cachés dans un vieux couvier[3]. Et vous n’imagineriez jamais, monsieur Junod, où cet original, – c’était un vieux garçon méfiant, – avait eu l’idée de placer son couvier ?

— Voyons voir, « je m’étonne où ? » À la cave ? sous sa paillasse ? dans la cheminée ?

— Vous n’y êtes pas, monsieur Junod. Sur le toit de son bercail à cochons, tout uniment. Il s’était dit : Pas une âme n’aura l’idée d’aller chercher de l’argent là, et dans un vieux couvier, tout fendu encore.

— Quelqu’un en a eu l’idée, tout de même, à ce qu’il paraît.

— Non, mais quelqu’un l’avait vu mettre le couvier là, un soir, en cachette. Le lendemain le couvier y était encore, mais les vingt louis n’étaient plus dedans.

— Ah ! bon, et puis ?

— Le vieux, qui était rusé, n’a pas soufflé mot du larcin. Et trois jours après, un de ses voisins qui avait assez mauvais renom, lui dit de cet air qu’on prend pour « plaindre le deuil : »

— Ce n’est pourtant pas vrai, Daniel, qu’on vous a volé vingt dubions[4] ?

— Oui, c’est vrai, et c’est toi qui es le voleur ! je n’en ai rien dit à personne. Tu vas me rendre mon argent, ou bien je te livre aux mains de la Seigneurie !

Et le vieux le secouait comme un prunier en lui tordant sa cravate.

Le larron a eu une telle peur de la justice, de la prison, du gibet, – dans le temps on pendait les gens pour bien moins qu’aujourd’hui, – qu’il a rendu l’argent sans se faire tirer l’oreille.

— Elle est bonne, celle-là ! fit le guet la face épanouie par un gros rire. Pas tant bêtes qu’on les dit, les Sagnards !

— N’est-ce pas ? Eh bien, voyez-vous, monsieur Junod, en nous taisant comme le vieux a fait, nous sommes bien plus sûrs de découvrir l’individu qui a lancé la pierre, qu’en ébruitant la chose, et en voulant faire ouvrir une enquête.

D’une façon ou d’une autre, le coupable se trahira, soyez-en sûr.

L’histoire du Sagnard avait ébranlé l’honnête guet.

— Peut-être bien, monsieur le régent, peut-être bien, après tout. Puisque c’est votre idée, je ne veux pas aller contre : je tiendrai ma langue. Mais ça ne m’empêchera pas d’ouvrir les yeux et les oreilles, je vous le garantis.

— Et vous aurez raison, monsieur Junod. C’est donc entendu : nous garderons tous deux le silence sur cette vilaine affaire, du moins pour le moment.

Assuré dès lors que le guet tiendrait parole, M. Tripet produisit le second corps du délit, c’est-à-dire le tableau d’Austerlitz privé de sa glace.

Abram Junod ne manqua pas de se livrer à un nouvel accès d’indignation, en apprenant que c’était encore là une conséquence de l’agression de la nuit précédente.

— Nom de ma vie ! qu’on le tienne, celui-là, fichue canaille, va ! et qu’on lui fasse passer le goût du pain, c’est tout ce que je demande !

Et ce cadre, où était-il pendu ?

— Là, au-dessus de mon lit, à ce clou.

Abram Junod regarda le clou, puis la fenêtre :

— Pardi ! c’est ça : rectalement sur la ligne. Ce qui me renverse, monsieur le régent, c’est que vous ayez passé entre les gouttes, vous. On peut dire que le bon Dieu vous a gardé !

Et son regard admiratif se mit à passer l’inspection de la personne de M. Tripet comme il l’avait fait une première fois. Ce regard vint à rencontrer le doigt bandé que le jeune homme avait pris soin de dissimuler jusqu’alors.

Le gros homme se baissa vivement sur la main du régent en s’exclamant :

— Alors ça, vous n’en disiez rien ! elle vous a touché, en fin de compte, la pierre de ce gueux ! pas vrai ?

— Si peu, monsieur Junod, que ça ne vaut pas la peine d’en parler : une simple écorchure, se hâta de dire M. Tripet pour calmer le brave guet. Je vous devrai combien pour ces deux réparations ?

— Rien qui presse, monsieur le régent ; je n’ai pas fini ; mais ce doigt, vous êtes sûr qu’il n’a pas autrement de mal ? rien de cassé, rien de démis ?

— Non, non, tranquillisez-vous.

Et dans le but de faire une diversion, M. Tripet attira l’attention du guet sur la gravure encadrée qu’il s’agissait de repourvoir d’une glace.

— Qu’en dites-vous, monsieur Junod ? Est-ce que je n’ai pas là une belle estampe ?

— Une quoi ? vous dites ?

— Une belle gravure, j’entends.

— Mâtin ! je pense bien ! Elle a coûté combien, monsieur le régent, si je ne suis pas trop curieux ?

— Je ne puis pas vous le dire ; c’est un cadeau que M. le ministre de St-Martin m’a fait. Et je lui ai bien d’autres obligations, à M. Brun, ajouta le jeune homme avec chaleur. C’est lui qui a décidé mes parents à m’instruire pour me permettre de devenir régent ; j’aimais l’étude et les enfants, et d’ailleurs je n’ai jamais été robuste comme mes deux frères aînés. Notez que c’est encore M. le ministre qui m’a donné des leçons et m’a appris le peu que je sais.

Mais vous l’avez peut-être connu, monsieur Junod, mon vénéré M. Brun ? il n’y a que deux ans qu’il est mort.

— De nom, pas autrement… et c’est vrai que je n’en ai jamais entendu dire que du bien ; se hâta d’ajouter le bon colosse, avec une délicatesse de sentiments qui lui faisait honneur.

Ça lui fera mal au cœur, à ce brave garçon, s’était-il dit, si j’ai l’air de ne jamais avoir entendu parler de quelqu’un qu’il aime pareillement.

— Mais pardi ! à présent que vous le dites, monsieur le régent, poursuivit-il avec un aplomb remarquable, c’est sûr : qui est-ce qui n’en a pas entendu parler de M. Brun, du plus au moins, bien entendu ?

La physionomie du jeune régent s’éclaira d’un reflet heureux :

— Si vous saviez, monsieur Junod, reprit-il avec chaleur, quel homme dévoué que M. Brun, quel cœur d’or, qui ne pensait qu’aux autres et ne comptait pas sa peine quand il s’agissait de soulager une misère ! Les prières, les exhortations, font beaucoup de bien, sans doute, aux malades et aux pauvres, mais la bonté active, agissante, elle en fait cent fois plus encore ! voulez-vous croire que je l’ai vu une nuit, notre brave ministre, après une heure du matin, chauffer lui-même des cataplasmes émollients pour ma mère, qui souffrait horriblement ! nous, nous avions tous un peu perdu la tête, à commencer par mon père, et on faisait les choses tout à rebours. Il a vite eu mis les affaires en ordre, donnant à chacun sa tâche, préparant lui-même le cataplasme, et encourageant ma mère entre temps par des paroles remontantes : — Vous verrez, madame l’ancienne, disait-il en manipulant sa bouillie brûlante, l’effet va être immédiat, souverain ; Mme la ministre m’a habitué à ces alertes, vous savez, et nous en venons toujours à bout avec l’aide de Dieu. Là ! une légère saupoudrée de moutarde, et nous y sommes ! Ça brûle un peu trop ! attendons une seconde !

Et il fallait voir le brave homme, continuait le jeune régent, dont les yeux étaient pleins de larmes et qui néanmoins souriait à ce souvenir touchant, il fallait le voir éloigner légèrement le cataplasme pour le rapprocher imperceptiblement et habituer ainsi la malade à en supporter la chaleur.

— Ça, fit l’athlétique guet qui avait interrompu son travail pour mieux écouter, ça, c’est des ministres, respect ! des vrais ministres du bon Dieu ! Le nôtre est de ce calibre : qu’il sache faire les cataplasmes, ça, je n’en voudrais pas jurer ; et je crois que dans le fond Mme la ministre lui en remontrerait s’il s’agissait de mettre la main à la pâte ; mais le principal, c’est d’être pitoyable au mal d’autrui et il l’est, je vous en réponds, monsieur le régent.

— C’est bien aussi ce que j’ai jugé d’emblée, fit M. Tripet d’un ton senti. Au premier coup d’œil, M. Quinche m’a rappelé M. Brun, quoique plus jeune.

— Oui, oui, monsieur le régent ; ils doivent avoir été pétris de la même fournée, au respect que je leur dois.

Le gros homme s’interrompit un instant pour casser d’un coup sec et sûr le verre qu’il venait de couper.

— Seulement, poursuivit-il en ajustant la glace dans son cadre, en ce monde il y a une chose triste à dire et à reconnaître : c’est que la plupart des gens trouvent tout naturel ce que M. le ministre fait pour eux et ne lui en savent pas plus de gré qu’à mon soulier, non mafi !

— Oh ! monsieur Junod, moi je crois qu’ils sont bien rares, ceux-là ! protesta le jeune régent avec chaleur. Il me semble que vous voyez le monde bien en noir !

Le guet hocha sa tête crépue et grisonnante.

— Vous êtes jeune, monsieur le régent, au respect que je vous dois ; attendez d’avoir cinquante ans, comme moi, et vous verrez si vous ne chantez pas une autre note ! Voyez-vous, quand les hommes sont mauvais, il n’y a pas de plus pouètes bêtes au monde, je vous garantis, et il y en a plus de ceux-là que des autres, allez seulement ! Rien qu’à Lignières, si j’avais mauvaise langue, je pourrais vous en dénombrer une « tapée, » à commencer par… Bah ! je fais mieux de me taire, grommela-t-il en se baissant pour rassembler ses outils.

M. Tripet après avoir payé la modeste rétribution qui lui était réclamée, et y avoir généreusement ajouté un batz, rappela au guet sa promesse de lui garder le secret, sur quoi le brave homme répliqua en clignant de l’œil :

— Soyez tranquille, monsieur le régent, quand il le faut, Abram Junod sait tenir sa langue au chaud. Mais je me veillerai, vous pouvez compter, et, nom de ma vie ! le chenapan qui vous a « agrédi » n’a qu’à se bien tenir ! À vous revoir, monsieur le régent ; bien de la conservation !

Quoique délivré maintenant de l’ennui de voir l’affaire de son agression ébruitée, amenée devant la justice et l’empêcher de jouir de ses vacances, notre jeune régent ne pouvait se défendre d’y songer, et de se poser sans cesse cette question inquiète et obsédante : — Mais qui peut donc m’en vouloir assez à Lignières pour chercher à me faire du mal ?

C’était l’heure du souper ; il sortit pour se rendre chez M. Gauchat.

Le chaud soleil de juillet, qui avait brillé toute la journée dans un ciel d’une sérénité parfaite, s’était caché derrière la croupe allongée du Jura, qui découpait nettement sa silhouette d’un bleu sombre sur le ciel encore éclairé du couchant.

Dans l’air du soir qu’embaumaient des senteurs d’herbe fraîchement coupée, le rustique village mêlait les parfums moins agréables s’échappant des étables d’où l’on sortait la litière du bétail, ou s’élevant des fumiers qui bordaient la rue, indiquant par leur grosseur l’aisance plus ou moins grande de leur propriétaire, comme l’amour de l’ordre ou le laisser-aller de celui-ci par la façon dont ils étaient entassés : les uns montraient leurs flancs réguliers, soigneusement peignés ou tressés ; les autres, amoncelés négligemment en tas informes, laissaient couler dans la rigole pavée des ruisseaux noirs et mal odorants.

À cette heure où on abreuvait le bétail, un citadin eût trouvé malaisé, voire dangereux, de circuler dans l’étroite rue du village ; mais M. Tripet n’était pas un citadin, bien qu’il eût, comme Mme Gauchat l’avait déclaré d’emblée, « l’air d’un de nos messieurs de la ville. » Ce va-et-vient du bétail lui était familier, à lui, fils de campagnard ; il se faufilait adroitement entre les vaches, qui ne se dérangeaient pas pour M. le régent, caressait ici un veau qui venait le flairer d’un air à la fois candide et mutin, s’arrêtait là pour suivre, le sourire aux lèvres, les cabrioles d’un agneau bondissant autour de sa mère, et ne manquait pas de rendre avec une courtoisie affable ou respectueuse les saluts qu’il recevait sur son chemin.

Par exemple, il n’eut pas à se mettre en frais de politesse en se trouvant face à face avec un personnage qui sortait de la pinte Chiffelle et qui le dévisagea d’un air hautain et insolent, puis lui tourna le dos sans avoir salué. C’était Pierre Loclat. M. Tripet le reconnut, bien qu’il ne l’eût pas revu depuis le jour de l’examen.

« Voilà un homme qui ne me veut pas du bien ! se dit le jeune maître avec une impression de malaise en se détournant pour considérer Pierre Loclat qui s’éloignait en balançant ses larges épaules. De quel air il m’a regardé ! »

VIII

Devant la porte de grange de la maison Gauchat, le justicier et son fils en bras de chemise, battaient leurs faux, les jambes étendues.

— Bien le bonsoir ! monsieur le régent, fit M. Gauchat de son air ouvert et jovial. Vous voyez qu’on se met tout doucement en train pour la fenaison. Clément, on va quitter ; c’est l’heure de souper ; il ne faut pas faire attendre les gens.

— Oh ! pour moi rien ne presse, s’empressa de dire le jeune régent. Finissez tranquillement, je vous prie, monsieur Gauchat.

Mais le justicier s’était déjà levé du banc étroit et bas où était fixée son enclume et s’étirait les bras et les jambes.

— Et la justicière ! fit-il avec un clignement d’œil ; croyez-vous qu’elle aime attendre ? Non, non, quand l’heure est là, la soupe arrive sur la table ; c’est aussi réglé qu’un reloge, chez nous, ça, c’est un fait. Et quand la soupe est là, mafi ! il faut la manger ; froide, ce n’est plus ça, vous en conviendrez.

La soupe arrivait, en effet, toute fumante, apportée par Mme la justicière. Ses filles étaient là ; tout le monde se mit à table, et Clément, à qui, en sa qualité de plus jeune membre de la famille, incombait le devoir de réciter la prière, suivant une coutume antique et immuable, s’en acquitta comme à l’ordinaire en bredouillant hâtivement la formule consacrée.

M. Tripet, péniblement préoccupé de sa rencontre avec Pierre Loclat, de l’attitude insolente de celui-ci, et du regard haineux qu’il lui avait lancé, gardait un silence qui intrigua le justicier ; mais comme celui-ci, quoique assez curieux de sa nature, n’était pas homme à questionner indiscrètement son hôte, il chercha par un autre moyen à pénétrer la cause de ses préoccupations.

— Eh bien, monsieur le régent, fit-il de son ton jovial, demain, à ces heures, vous serez à la maison ; vous devez rudement vous en réjouir !

M. Tripet quitta un instant son air soucieux pour répondre en souriant :

— Je crois bien, monsieur le justicier ! puis il retomba dans son silence.

Ceci ne faisait pas le compte de M. Gauchat, qui se décida à brusquer les choses en demandant à son hôte d’un ton alarmé :

— Vous n’avez pourtant pas reçu des mauvaises nouvelles de la maison, j’espère ?

— Mais non, monsieur le justicier, répondit le jeune homme, surpris de la question. Qu’est-ce qui vous le fait croire ? ajouta-t-il avec un peu d’inquiétude.

— Monté ! c’est qu’il me paraissait que vous aviez comme ça un air à creuser des sabots, comme on dit ; j’avais peur…

— Non, non, tranquillisez-vous, monsieur le justicier, fit M. Tripet rassuré lui-même, car il avait craint que la question de M. Gauchat ne fût une entrée en matière pour le préparer à l’annonce de quelque mauvaise nouvelle. Ce qui me préoccupait, c’est une rencontre assez désagréable que je viens de faire tout à l’heure.

— Ici, à Lignières ? demanda M. Gauchat vivement. On ne vous a pourtant pas manqué ?

— Voilà ! de politesse, à coup sûr. Celui que j’ai rencontré m’a fait sentir assez clairement que je n’étais pas de ses amis.

— Je voudrais bien savoir qui a été assez malhonnête… ! s’exclama le justicier avec indignation, pendant que les regards de toute la famille interrogeaient M. Tripet.

— Malhonnête, c’est peut-être trop dire, fit avec indulgence le jeune régent, passablement gêné par tous ces regards, en particulier par celui de Mlle Élise, dont il sentait l’hostilité. En tout cas, ce n’est pas en paroles, je dois le reconnaître ; on ne m’a pas dit un mot, pas même « bonsoir, » ajouta-t-il en affectant de prendre la chose en plaisanterie.

— Pardi ! c’est déjà assez malhonnête, ça, c’est un fait. Alors, peut-on savoir qui c’est, sans être trop curieux ?

Pour peu que M. Tripet eût eu vent des relations qui avaient existé entre Pierre Loclat et la fille aînée de ses hôtes, il n’aurait eu garde de parler de sa rencontre avec son ex-concurrent, et en tout cas aurait évité de le désigner par son nom. Comme il n’avait pas le moindre soupçon de cette circonstance, il répondit franchement à la question de M. Gauchat :

— C’est le neveu de M. Claude Bonjour, qui a concouru avec moi pour la place de régent. Je me suis trouvé nez à nez avec lui, et il m’a regardé des pieds à la tête sans saluer, et d’un air qui n’était pas tendre, je vous en réponds. Au fait, ajouta-t-il comme pour l’excuser, je le comprends jusqu’à un certain point ; il a dû être bien désappointé lors de l’examen.

Chacun s’était remis à manger en silence. Mais le regard rapide échangé entre M. et Mme Gauchat n’avait pas échappé à leur pensionnaire, à qui il donna fort à penser.

« J’aurais dû me taire, se dit-il avec une vague appréhension. Il y a quelque chose entre eux et ce Pierre Loclat : parentage ou autre chose. »

De son côté le justicier se gourmandait intérieurement : — Diantre soit de ta langue ! tu avais bien besoin de faire trente-six questions, curieux que tu es ! Un beau lièvre que tu as fait lever là, tu peux t’en vanter !

Cependant il fallait dire quelque chose pour sauver les apparences. Le justicier, absolument désarçonné, ne savait que trouver, gêné qu’il était par la présence de sa fille aînée.

Ce fut Mme la justicière qui trouva le joint. Dans les situations délicates, embarrassantes, les femmes l’emportent décidément sur leurs seigneurs et maîtres, en tact et en habileté.

— Comme vous le dites, monsieur le régent, quand on est deux pour une place, celui qui ne l’a pas en veut toujours plus ou moins à celui qui l’a ; c’est assez naturel. Mais tout s’oublie, à la longue. Encore un peu de saucisse au foie, monsieur le régent ? Elle n’est pas mauvaise, qu’en dites-vous ?

— Excellente, madame ! ça me rappelle celle de la maison. Ma mère les assaisonnait et les fumait juste comme vous.

Mme Gauchat, ayant ainsi, en stratégiste consommée, détourné la conversation d’un terrain dangereux, prit soin de la maintenir sur celui où elle l’avait habilement fait dévier, soit sur le Val-de-Ruz et l’économie domestique. Le justicier, à qui cette diversion avait donné le temps de rassembler ses esprits, entama à son tour l’économie rurale, en questionnant son pensionnaire sur l’étendue du domaine paternel, la nature des terrains à Chézard et St-Martin, les modes de culture, la race de bétail que préférait le père Tripet, etc. Bref, il ne fut plus question de Pierre Loclat, et il n’y avait pas de danger que ni les uns ni les autres remissent ce sujet en avant.

— À propos, monsieur le régent, demanda le justicier, quand partez-vous pour le Val-de-Ruz ? demain ou lundi matin ?

— Demain, à l’issue du catéchisme ; nous sommes aux plus longs jours ; j’ai plus que le temps d’arriver avant la nuit.

— Vous connaissez les chemins, pourtant ?

— À peu près ; peut-être pas les plus courts, surtout de ce côté ; de celui du Val-de-Ruz, à la bonne heure. Quand je suis venu passer l’examen, j’ai pris par Clemsin et Chuffort. Depuis là, je n’étais plus guère sûr de mon chemin, et je dois avoir fait passablement de contours inutiles, pour tomber sur Lignières par le moulin.

— C’est un fait qu’il y a un chemin qui coupe plus au droit, même deux : par Rochoyer, les Graterets ; ou bien par la Métairie du haut et Grange-Vallier, mais il faut connaître les sentiers, plus loin, pour tomber sur Savagnier.

— Je les connais, moi, hasarda Clément, tout rouge de son audace ; si monsieur le régent voulait…

— Pardi ! c’est une idée, ça ! Prenez-moi ce garçon avec vous, monsieur Tripet, jusque sur Chaumont, jusqu’où vous voudrez. Ça vous a des jambes et du souffle pire qu’un lièvre, et ça vous connaît les bois comme sa poche pour y avoir rôdé en toute saison, surtout à celle des noisettes et des alises, ça, c’est un fait.

Et M. le justicier se frotta les mains en enveloppant son héritier d’un regard complaisant.

— Je ne demande pas mieux, fit M. Tripet avec un sourire à l’adresse de son gros élève. Et si Clément veut bien me faire la conduite un bout de chemin…

— C’est sûr ! interrompit le jeune garçon avec élan ; on connaît assez les sentiers pour aller au droit, ça, c’est un fait ! Un petit peu rapides, je ne dis pas ; des fois, ça monte rudement ; mais on arrive plus vite, vous verrez !

Il était si enchanté à la perspective de cette course en forêt, dans la compagnie de son maître, auquel il était fier de servir de guide, et d’enseigner quelque chose à son tour, qu’il sortait de sa timidité naturelle, le brave Clément, et en devenait éloquent.

— Mais écoute, Clément, fit sa mère sur le ton de l’avertissement, il ne s’agit pas d’aller comme un fou et d’ébiffer[5] M. le régent, tu entends !

— C’est sûr que non ! protesta Clément en levant sur son maître un regard affectueux.

Mlle Élise, qui se levait avec sa sœur pour desservir la table, lançait au même moment à M. Tripet un coup d’œil dédaigneux et moqueur, qu’à la cuisine elle traduisit en ces termes sarcastiques : — Ce pauvre petit ! il faut bien prendre garde de ne pas fatiguer ses jambes de coq !

Justine haussa les épaules :

— On dit que dans les petits pots sont les bons onguents, fit-elle en glissant vers sa grande sœur un coup d’œil mutin. On peut être grand, gros et bel homme et n’avoir pas grande cervelle, – j’en connais de cette espèce, – et qui avec ça, ne valent pas cher !

Sur ce trait mordant, la jeune fille rentra prestement dans la chambre, afin d’éviter une réplique acerbe de sa grande sœur. Naturellement elle ne devait rien perdre pour attendre, car au moment d’aller au lit, dans la chambre haute que partageaient les deux sœurs, l’aînée interpella la cadette d’un ton tranchant, les mains posées sur les hanches :

— Ah çà ! tu vas me dire de qui tu parlais à la cuisine, après souper ? Qui est-ce que tu entendais, qui est grand, gros, bel homme, qui n’a pas grande cervelle et qui ne vaut pas cher ?

Justine regarda bravement sa sœur et riposta sans trouble :

— Il n’y a pas de pires sourds que ceux qui ne veulent pas entendre : de qui je parlais ? tu le sais aussi bien que moi, et si ça te fâche, ce n’est pas ma faute ; qui s’en prend s’en sent !

Et elle commença paisiblement à se dévêtir, sans souci des regards fulgurants de son aînée.

Celle-ci la prit violemment par le bras pour la forcer à se tourner vers elle :

— Tu veux parler de Pierre Loclat ! siffla-t-elle d’une voix basse et concentrée.

— C’est toi qui le dis.

— Quel mal t’a-t-il fait, Pierre, dis ?

— À moi, rien, pas plus qu’à toi M. Tripet, que tu ne perds pas une occasion de dénigrer.

— Oh ! tu le défends assez, toi, ce petit régent ! c’est à croire qu’il t’a donné dans l’œil ! riposta Mlle Élise d’un ton railleur.

Justine regarda sa sœur d’un air indigné :

— Fi ! Élise, tu en devrais avoir honte ! Je le défends parce que tu l’attaques sans raison, ou plutôt pour une raison que je vais te dire : tu ne lui pardonnes pas d’avoir été nommé régent à la place d’un autre que tu y voudrais voir !

Et se dégageant par un mouvement brusque de l’étreinte de sa sœur, elle se recula, en ajoutant, la figure un peu pâle :

— Écoute, Élise, tu es mon aînée et ce ne devrait pas être à moi de t’avertir, mais je ne peux pas me taire plus longtemps : ton Pierre Loclat te perdra ! prends garde à ce que tu fais ! on ne badine pas avec le feu !

En ce moment le justicier n’eût pas soutenu que sa fille aînée ressemblait à sa mère. La face convulsée par la colère, le regard étincelant, les poings crispés, Élise interpella sa cadette d’une voix tremblante de rage :

— Qu’est-ce que tu veux dire ? Ne te mêle pas de mes affaires, entends-tu !

Le courage de Justine ne faiblit pas.

— Tes affaires ! riposta-t-elle, ce sont les nôtres, c’est celles de la famille Gauchat. Ce que je veux dire, c’est que si tu continues à te rencontrer par les coins avec ce Pierre Loclat, comme tu as fait hier soir…

— Moi ! hier soir ?

— Oh ! si tu t’imagines que j’ai cru, moi, à ton histoire de poulailler !… J’ai bien reconnu son coup de sifflet, à cet estafier, va seulement !

— Eh bien, après ?

— Après ? je vais te le dire : qui touche à la poix en sera taché. Pierre Loclat a mauvais renom ; ça déteindra sur le tien ; et une fois taché, le renom d’une fille ne se lave pas aisément ; tu le sais bien. D’ailleurs, est-ce beau, dis, de se cacher comme tu fais, de ses père et mère, pour faire ce qu’ils t’ont défendu, pour t’aboucher avec un vaurien…

— Un vaurien !

— Oui, un rien-qui-vaille, qui n’a que le dehors et que la langue, et qui finira par te mener à mal, si tu ne veux pas entendre raison ! Oh ! Élise, pour l’amour du ciel ! prends garde ! C’est un mauvais chemin que celui que tu suis ! Écoute ceux qui t’aiment avant que ce soit trop tard ! Ne comprends-tu pas que c’est parce qu’on a peur de l’avenir que tu te prépares…

Suffoquée par les larmes, Justine se laissa aller sur une chaise en cachant sa figure dans ses mains.

Tant que sa jeune sœur n’avait fait appel qu’à sa raison, Élise avait gardé son attitude tour à tour furieuse, offensée ou farouche, mais le ton d’ardente supplication qu’avait fini par prendre Justine, l’émotion qui lui avait coupé la parole, apaisèrent peu à peu la colère qui bouillonnait dans l’âme de l’aînée et retinrent sur ses lèvres la réponse passionnée qu’elle s’apprêtait à lancer. Ses traits convulsés reprirent leur calme habituel, et ce fut silencieusement, mais non sans diriger du côté de sa jeune sœur plus d’un regard furtif où il y avait à la fois de l’affection et de la rancune, qu’elle procéda à sa toilette de nuit.

C’était aussi de Pierre Loclat qu’au même moment les époux Gauchat s’entretenaient dans la chambre conjugale.

À peine le justicier et sa femme étaient-ils en tête à tête, qu’ils se regardèrent, l’air soucieux.

— Ça fait que nous revoilà avec cet estafier dans les jambes ! Pou’ét osai, va, (vilain oiseau !) Quand on s’en croyait dépêtré !

Et le justicier, la mine assombrie, les sourcils froncés, se mit à arpenter la chambre à grands pas, puis s’arrêtant devant sa femme :

— Qu’est-ce que tu en penses, justicière ? Crois-tu que l’Élise ait encore des idées… ?

— J’en ai peur ! fit Mme Gauchat avec agitation. C’est fini : depuis qu’on a coupé court à cette fréquentation, elle n’est plus la même, notre Élise. Elle a beau avoir eu l’air de se soumettre, j’ai peur qu’elle ne soit encore entichée de ce garçon. Ça me donne terriblement de souci !

Mais Mme la justicière n’était pas femme à se répandre en lamentations stériles.

— Comme qu’il en soit, ajouta-t-elle avec décision, il s’agit d’avoir l’œil ouvert, de prendre garde, sans en avoir l’air, à ses allées et venues, le soir principalement, parce que, ce garçon, on le connaît : il est bien dans le cas de revenir rôder alentour d’elle.

— Qu’il essaie seulement ! gronda le justicier en redressant sa grande taille, je me charge de lui dire son fait, à ce beau galant, et de l’écavasser de la belle manière !

Mais Mme Gauchat hocha la tête et leva l’index de la main droite pour inviter à la prudence son belliqueux époux.

— C’est-à-dire, tu sais, justicier, il s’agit de prendre garde à toi, tout de même ; ne va pas nous amener un scandale, mettre tout le village au courant de nos affaires de famille ! Tu es prompt comme la poudre ; fais attention à toi ! N’empirons pas les choses.

— C’est bon ! sois tranquille, femme ; j’ai autant peur que toi de mettre notre Élise au bruit du monde. Si seulement elle avait eu du goût pour M. Tripet ! celui-là, à la bonne heure ! Mais ouais ! elle m’a plutôt l’air de l’avoir pris sur sa corne. Ne te semble-t-il pas aussi, justicière ? Qu’est-ce qu’elle peut bien avoir contre ?

Mme la justicière haussa les épaules :

— Monté ! quels bornicants[6] que les hommes ! fit-elle avec pitié. Ne comprends-tu pas qu’elle ne peut pas pardonner à M. Tripet d’avoir été choisi plutôt que son Loclat ? Et c’est, bien ce qui me tourmente, puisque ça prouve justement qu’elle a toujours ce garçon dans la tête.

— Diantre soit de l’estafier ! s’exclama le justicier, ébouriffant ses favoris avec colère. Ce que c’est pourtant que les filles : il suffit qu’un garçon soit bien tourné, qu’il ait la langue bien pendue, qu’il sache leur bourrer les oreilles de compliments, pour qu’elles aient la tête pleine de lui ; il a beau être le plus grand vaurien de la terre, buveur, coureur, bataillard, fainéant et tout ce qui s’ensuit, elles ont beau savoir tout ça, elles n’en sont pas moins entichées de lui comme des folles, et ne sont contentes que quand il a fait leur malheur, d’une façon ou d’une autre, bécasses qu’elles sont !

Sur cette sortie virulente, M. le justicier enfonça son bonnet de nuit avec emportement sur ses oreilles et s’en fut coucher. L’instant d’après il ronflait, mais Mme la justicière, elle, fut longtemps à trouver le sommeil. La mère souffrait pour son enfant et tremblait à la pensée du danger qui la menaçait. Son angoisse maternelle finit par se concentrer dans cet appel fervent : — Mon Dieu ! ouvre-lui les yeux, qu’elle voie où elle va !

Quant à Clément, il dormait à poings fermés, et c’était de la course du lendemain qu’il rêvait. Rien d’étonnant, puisque depuis le souper il n’avait cessé d’y songer avec une véritable allégresse. Quel honneur, quelle joie pour le brave garçon ! Pensez donc : il allait pouvoir faire à ce maître, pour lequel il avait un vrai culte, les honneurs de ces bois, de ces montagnes d’alentour, dont lui, enfant de Lignières, connaissait tous les coins et recoins, les chemins de dévestiture, les sentiers qui prennent la côte en écharpe ou l’escaladent en zigzags, les châbles où l’on dévale les billons ; il lui ferait voir, à M. le régent, les tanières des renards, les trous des tassons (blaireaux). Il lui révélerait, ce qu’il avait toujours jalousement gardé pour lui seul : les coins de morilles dont il tenait le secret du grand-père Krieg, de la scierie, un coureur de bois dans son beau temps. Il lui signalerait, là-haut dans les pâtures, les alisiers qui donnaient les baies les plus savoureuses, celles de la grosse espèce, les engosses, et les petits bois de coudriers où on récoltait les noisettes par émines. Ah ! c’est que sur tout cela, il se sentait ferré, Clément Gauchat ; dans ce domaine des bois, des pâturages, de la nature, enfin, il se mouvait à l’aise, il marchait à coup sûr, en pays de connaissance. Ce n’est pas là qu’il eût hésité, ânonné comme cela lui arrivait régulièrement quand il se colletait avec les noms propres ou les mots de plus de trois syllabes à la leçon de lecture, ou quand il se débattait à tâtons dans le labyrinthe inextricable des fractions ordinaires et des nombres complexes. Sans broncher, Clément Gauchat eût pu passer un examen portant sur toutes les essences forestières. Ce n’est pas lui qui eût pris, même à cinquante pas de distance, un if pour un sapin blanc, les baies rouges du chèvrefeuille pour celles du groseiller sauvage.

Dans son rêve, avant-goût de la réalité du lendemain, l’heureux Clément s’entendait décerner par M. le régent un satisfecit sans réserve, bonheur que lui, piètre écolier, n’avait jamais goûté, et qu’en son âme honnête il reconnaissait n’avoir jamais mérité.

IX

Ce dimanche-là, le soleil se leva dans un ciel d’une pureté parfaite. La crête si dénudée du Chasseral s’enflamma la première de la glorieuse lumière du matin, puis la teinte dorée descendit les côtes, transfigurant comme dans une féerie le sombre rideau des forêts de sapins ; l’illumination s’étendit rapidement, comme si l’astre radieux eût eu hâte d’embrasser toute la nature, et le paisible village, assis sur son plateau, sortit de l’ombre à son tour. Le coq de l’église reçut le premier rayon qui vint éclater pareil à un éclair, par-dessus les frondaisons du Chanet. Juste à ce moment la voix du clocher se mit à entonner l’hymne du dimanche matin : c’était le « premier » que Clément sonnait à tour de bras. M. Tripet avait eu beau faire : il n’avait pu devancer son obligeant élève, qui, bien avant que l’heure eût sonné, était dans la tour de l’église, et en attendant que le moment fût arrivé de mettre la cloche en branle, avait remonté les poids de l’horloge. Il enlevait la manivelle servant à l’opération, quand son maître survint et le gronda amicalement de son excès de zèle.

— Ah çà ! Clément, tu me coupes l’herbe sous les pieds ! moi qui comptais être avant toi pour remplir mon office une dernière fois ! Tant que je suis là, tu n’aurais pas dû te déranger, et de si bonne heure, encore !

— Ouais ! fit Clément tout rouge de satisfaction, est-ce que ça me dérangeait ? Il y a beau temps qu’on est levé chez nous, et qu’on a gouverné les bêtes ! Quel temps, monsieur le régent ! va-t-il faire beau dans les bois, et par les pâtures ! Vous n’avez pourtant pas changé d’idée ? C’est bien pour après le catéchisme, qué vous ?

M. Tripet sourit de l’air et du ton inquiets du brave garçon.

— Rassure-toi, Clément ; non, je n’ai pas le moins du monde envie de retarder mon départ pour la maison. Ça ne t’ennuie pas de venir me montrer le chemin, j’espère ! ajouta-t-il en regardant d’un air malicieux son élève, bien assuré de la réponse que celui-ci allait faire.

— M’ennuyer ! quelle idée !

Puis s’avisant aussitôt que son exclamation manquait peut-être de correction dans la forme, Clément ajouta précipitamment :

— Je vous prie d’excuse, monsieur le régent, je veux dire, vous comprenez, que c’est tout le contraire.

Le jeune maître frappa amicalement sur l’épaule de son gros élève :

— Oui, oui, je comprends, Clément, tu te réjouis tout autant que moi de faire cette course, n’est-ce pas ?

— Ça, c’est un fait ! monsieur le régent, vous pouvez compter.

Et comme le marteau de l’horloge annonçait l’heure du « premier, » Clément se suspendit à la corde de la cloche et d’un poignet vigoureux et exercé fit lancer à celle-ci son appel retentissant.

C’était d’un cœur joyeux que le jeune maître avait salué l’aurore ce matin-là. Le ciel eût-il été couvert de sombres nuages, que la sérénité de M. Tripet n’en eût point été troublée. Le soleil était dans son âme. – Dans quelques heures il allait revoir son village natal, rentrer sous le toit paternel, vivre au milieu des siens, et la perspective de cet heureux revoir lui mettait dans le sang une fièvre délicieuse. Aussi quand il fut monté dans la chaire pour lire le décalogue, qu’il eut ouvert la grande Bible d’Osterwald au chapitre vingtième de l’Exode, le psautier du pasteur au psaume quatre-vingt-quatre, que venait de lui désigner à la cure M. le ministre, le jeune régent promena-t-il sur l’auditoire déjà presque au complet un regard bienveillant et heureux. Mais pourquoi ses traits épanouis se rembrunirent-ils soudain, à mesure que ce regard s’arrêtait sur un point fixe, et qu’il tressaillait involontairement ? C’est qu’un autre regard, hostile, malveillant, haineux, venait de croiser le sien. Pierre Loclat, la tête rejetée en arrière, la mine gouailleuse, les bras croisés, suivait des yeux M. Tripet avec une persistance insultante.

Pour une nature élevée et généreuse, c’est une vraie souffrance que de se sentir l’objet de la haine d’un de ses semblables. Le jeune régent détourna les yeux comme on le fait d’une lumière aveuglante. Ce regard chargé de rancune lui faisait mal, et tout d’un coup cette pensée traversa son esprit comme un éclair : C’est celui-là qui a lancé le caillou.

Involontairement il releva les yeux sur Pierre Loclat ; celui-ci le regardait toujours. Cette fois M. Tripet soutint avec fermeté, pendant quelques instants, ce regard d’évidente provocation, puis détourna tranquillement la tête. C’était d’ailleurs le moment de faire sa lecture : la sonnerie des cloches venait de s’arrêter, et M. le ministre traversait le temple, son tricorne sous un bras, sa liturgie sous l’autre, pour venir s’asseoir au pied de la chaire.

Tout le temps de la lecture du décalogue, le jeune régent sentait comme s’il les eût vus, les yeux de Pierre Loclat rivés sur lui avec leur expression de rancune et de défi. Arrivé au sixième commandement, le lecteur jeta un rapide coup d’œil à son observateur malveillant, et fit une pause avant de prononcer avec une lenteur intentionnelle : Tu ne tueras point !

Pierre Loclat comprit évidemment cette accusation indirecte, car en dépit de son cynisme, il affecta de regarder d’un autre côté, et durant toute la cérémonie ne parut plus se douter de l’existence de l’objet de sa haine.

Quand M. Tripet sortit du temple, à la suite du pasteur et des anciens d’église, il s’attendait à rencontrer parmi les groupes qui stationnaient sur le cimetière, échangeant des salutations, la haute stature de Pierre Loclat. Il ne vit que l’oncle devisant d’affaires de commerce avec le justicier Gauchat et d’autres notables. Ce n’était pas là un genre de compagnie qui convînt au neveu.

Le dimanche, M. Tripet, c’était devenu la règle, dînait à la cure. Madame la ministre avait proposé à son mari de faire cette invitation une fois pour toutes et son mari y avait consenti de grand cœur.

— Madame, avait-il répondu plaisamment, avec une inclination cérémonieuse, les désirs d’une épouse sont des ordres pour son époux ; entendre c’est obéir ! D’ailleurs, ajouta-t-il en reprenant un ton familier, vous savez, ma chère, votre idée ne vous appartient pas en propre : j’y avais songé comme vous : une fois de plus nos pensées se sont rencontrées.

C’est entendu, conclut-il en réponse au regard affectueux de sa femme ; nous aurons M. Tripet comme convive dominical et régulier. Et s’il soulève des objections, je les écarterai, avec votre concours, s’il le faut.

Des objections, le jeune régent n’avait eu garde d’en faire.

Commensal attitré et bienvenu de la cure pour le dîner du dimanche, M. Tripet s’en faisait fête d’une semaine à l’autre, et vivement touché de l’accueil quasi paternel qu’il recevait de M. et de Mme la ministre, s’efforçait de témoigner à ses hôtes bienveillants toute la gratitude et l’affection respectueuse qu’il ressentait à leur endroit.

Ce jour-là, il fut naturellement question pendant le dîner du départ du jeune régent pour la maison paternelle.

— Votre mère doit bien se réjouir de vous avoir quelque temps auprès d’elle, remarqua Mme la ministre, avec un regard affectueux à l’adresse du jeune homme.

— Et son père également, ajouta le pasteur avant que M. Tripet eût pu répondre.

Puis d’un ton de reproche badin :

— Il n’y en a pas que pour les mamans, s’il vous plaît, ma chère !

Mme la ministre en convint en souriant, et M. Tripet assura que le bonheur du revoir serait réciproque et qu’il avait hâte de se retrouver au sein de sa famille.

— Ce n’est pas que je me trouve malheureux à Lignières, se hâta-t-il d’ajouter. J’aime ma vocation ; mes élèves sont généralement soumis et appliqués ; puis vous êtes si bons, si indulgents à mon égard, monsieur et madame la ministre ! chez M. le justicier Gauchat on est si plein d’attentions et d’égards pour moi, qu’il faudrait que je fusse bien ingrat et bien difficile pour ne pas me trouver satisfait de mon sort et de ma position.

— Bon, bon, mon ami, je suis heureux de vous entendre, fit M. le ministre qui se frottait doucement les mains, pendant que sa femme attachait sur leur invité un regard sympathique. Mais quoi ! la maison est toujours la maison ! rien ne la vaut. À propos, par où comptez-vous monter ? D’ici au Val-de-Ruz il y a des raccourcis : les connaissez-vous ?

— Clément Gauchat qui les connaît me servira de guide ; son père a bien voulu me le proposer, et j’ai accepté de grand cœur, d’autant plus que cette course, je l’ai bien vu, met le brave garçon au comble de ses vœux.

Le pasteur hocha la tête et fit en souriant :

— Quant à cela, je n’en doute pas. Ce jeune colosse de Clément me fait tout l’effet de tomber dans le péché d’idolâtrie à votre endroit, monsieur le régent ! fait inouï dans l’histoire des écoliers du sexe fort, assurément. Bon garçon, va ! S’il a la tête dure, au moins a-t-il le cœur tendre.

Quand M. Tripet prit congé de Mme la ministre, elle ne manqua pas de le charger de ses salutations affectueuses pour toute sa famille et particulièrement pour sa mère.

— Sans l’avoir jamais vue, ajouta-t-elle, il me semble la connaître, tant je me la représente, d’après tout ce que vous nous avez dit d’elle.

— Elle a toujours eu beaucoup d’imagination, Mme la ministre ! observa d’un ton badin M. Quinche qui n’était pas ennemi d’une innocente taquinerie. Eh bien, monsieur Tripet, c’est à tantôt, je vous laisse aller faire réciter le catéchisme à notre jeunesse.

Il faut bien l’avouer : ce jour-là, Clément Gauchat eut trop souvent des distractions profanes durant le culte, et ne profita guère des instructions de M. le ministre ; ajoutons pour ne rien cacher, qu’on eût pu adresser le même reproche à son maître, lequel se surprit plus d’une fois à vagabonder en esprit du côté du Val-de-Ruz, au lieu de suivre docilement M. le ministre conduisant ses auditeurs du pays de Canaan jusqu’aux bords du Nil, à la suite des fils de Jacob, qui, en y allant acheter du blé, y retrouvaient le frère qu’ils avaient vendu méchamment.

Ces distractions coupables, M. le régent, quand il s’apercevait qu’il s’y était laissé entraîner, se les reprochait véhémentement et s’efforçait de rentrer dans le sentier du devoir à la suite de Joseph et de ses frères ; mais il avait beau faire : Ruben, Siméon et les autres le faisaient penser à ses deux aînés, Auguste et Justin, honnêtes garçons qu’il ne se représentait pas jaloux de leur cadet Félix, au point de se laisser aller sournoisement à le vendre comme une pièce de bétail à quelque juif de passage.

Clément, lui, n’éprouvait pas le moindre remords de son inattention ; ce qu’il sentait, c’étaient de telles inquiétudes dans les jambes, qu’à tout bout de champ il les étendait brusquement en avant avec un grand bruit de semelles ferrées, pour les retirer non moins vivement sous son banc.

« Non, mafi ! grognait-il irrévérencieusement dans son for intérieur, jamais de la vie M. le ministre n’a été si tellement long ! Il le ferait par exprès que ce ne serait pas plus pire ! »

Si par instants on le voyait cesser de se remuer comme un étourdi qui s’est assis par inadvertance sur une fourmilière, s’il paraissait alors prêter une oreille attentive aux développements et applications morales de M. le ministre, c’est qu’il écoutait si l’horloge n’allait pas bientôt sonner trois heures, signal d’une prochaine délivrance.

Cependant, il n’y a si longue épreuve qui n’arrive à son terme. Joseph ayant enfin pardonné à ses frères peu après le coup de trois heures, M. le ministre fit chanter deux strophes de la pause deuxième du psaume huit, le seul en usage jadis pour les catéchismes : Les jeunes gens veulent-ils s’amender, etc.

Comme ce chant marquait la fin de son épreuve de patience, Clément y fit sa partie avec plus de bon vouloir que de justesse, car sa voix qui était remarquablement fausse et par surcroît en train de muer, produisait les sons les plus extraordinaires qui soient jamais sortis d’un gosier humain.

On peut croire que le brave garçon ne s’attarda pas à causer sur le cimetière avec ses camarades du catéchisme. Il n’avait confié à aucun d’entre eux, pas même à ses cousins Bonjour, l’honneur qui lui était échu de servir de guide à M. le régent, et cela, de peur que l’un ou l’autre ne demandât à être de la partie, ce qui eût singulièrement gâté son plaisir. Une affection aussi intense que celle qu’il portait à son maître ne pouvait manquer d’être exclusive. Comme d’autre part, il n’aurait pas eu l’audace d’attendre que M. Tripet eût pris congé du pasteur, pour s’en revenir avec le premier, il courut à la maison faire ses préparatifs de voyage. Ceux-ci, au reste, se réduisaient à peu de chose : sortir de sa cachette le beau bâton d’épine qu’il se promettait d’offrir à M. le régent, et dont il avait, la veille au soir, noirci tous les nœuds au feu de la cuisine, puis délivrer de sa laisse son gros chien Mutz, auquel il voulait faire partager le plaisir de la course, pour peu, bien entendu, que M. le régent fût d’accord.

Ce chien, c’était un nouvel hôte de la maison Gauchat. Un jour de la semaine précédente, on l’avait vu, pauvre bête errante, traverser le village en clopinant sur trois pattes, la tête et la queue basses, sans collier, l’air minable, le poil crotté. Comme les enfants sortaient en ce moment de l’école, les garçons n’avaient pas manqué de le poursuivre à coups de pierre en criant qu’il était enragé ; pas tous, pourtant : Clément, sorti le dernier, intervint et prit la défense du chien. Le bon garçon aimait tous les animaux et ne pouvait souffrir qu’on les tourmentât. L’indignation le rendit éloquent :

— Rigots que vous êtes, voulez-vous laisser cette bête tranquille ! Enragé, ce chien ! pas plus que vous, tas de gueulards ! Ne voyez-vous pas qu’il saigne à une patte ? et vous le brigandez encore ! Si vous ne quittez pas tout de suite, c’est moi qui vais vous tenir, attendez seulement !

Les camarades de Clément n’étaient pas de taille à lui résister. Un entêté, le petit Descombes, le garçon du taupier, voulut braver la sommation de son colossal condisciple, et lancer le projectile qu’il avait en main ; mais happé par la nuque comme un petit chat, secoué au point d’en perdre la respiration, il fut finalement lâché brusquement par Clément et alla s’étaler dans la boue du chemin. Cette exécution sommaire accomplie, Clément s’en vint au chien qui, haletant, s’était couché le long d’un mur, et au lieu de s’enfuir, se mit à lécher la main qui s’avançait pour le caresser. Emmené, soigné et guéri par son sauveur, l’animal que personne ne réclama jamais, s’attacha à Clément comme savent s’attacher les chiens, nos modèles en affection et en fidélité. C’était un superbe échantillon de cette race de chiens de montagne à laquelle appartiennent ceux du St-Bernard, au pelage long et fourni, de couleur fauve. Mutz, comme on le nomma à cause de son épaisse fourrure, était si doux et si caressant qu’il remplaça bientôt le poulain isabelle dans le cœur des membres de la famille. Mlle Élise, elle-même, se départait de son air hautain vis-à-vis de Mutz et avait pour lui infiniment plus d’égards que pour M. le régent.

Néanmoins, il était évident que, de toute la famille, c’était Clément qui était le préféré de l’animal ; en son cœur reconnaissant de chien, il tenait pour son maître véritable celui qui l’avait sauvé des mains de ses persécuteurs. Il le suivait partout et il fallait attacher solidement Mutz pour l’empêcher d’accompagner son jeune maître à l’école ou à l’église, endroits où ne sont généralement pas admis les individus de sa famille. Au dehors, dans les champs, la rue et les bois, c’était autre chose ; aussi Clément espérait bien que M. Tripet accepterait volontiers ce second compagnon de voyage. Il ne fut pas déçu dans son attente.

— Mais, mon garçon, la chose va d’elle-même, fit amicalement le jeune régent quand il arriva pour prendre congé de la famille Gauchat et que Clément présenta sa requête. La partie ne serait pas complète sans Mutz ; ce sera tout plaisir pour lui et pour nous, n’est-ce pas, Clément ?

— Ça, c’est un fait ; bien obligé, monsieur le régent ! Voyez-le voir sauter comme un fou ! ajouta le brave garçon tout épanoui ; il a compris, ma parole !

Force fut bien pourtant à Mutz et à son maître de patienter quelques instants encore ; Mme Gauchat n’entendait pas laisser partir son pensionnaire sans lui avoir fait prendre de sérieux « quatre heures. »

— Il y a un fameux bout d’ici à Chézard ; marcher par les montagnes, ça donne un appétit de loup, déclara-t-elle péremptoirement en réponse à M. Tripet qui protestait n’avoir nul besoin de se sustenter. Je vous demande un peu ce que vos gens diraient de nous, si on vous voyait arriver tout affauti à la maison !

Bon gré, mal gré, M. Tripet dut s’exécuter et Clément ronger son frein. Mais comme le jeune régent s’apprêtait à expédier debout la collation offerte ou plutôt imposée, Mme Gauchat se récria :

— Non, non, rien de ça, monsieur le régent, asseyez-vous ! manger sur le pouce, ça ne peut pas profiter !

— Ça, c’est un fait, appuya le justicier ; moi je suis pour qu’on fasse les choses dans les règles. Vous avez tout le temps, finalement ; et puis on ne voit que le beau. Goûtez-moi voir ce rouge ! c’est de mon plus vieux du Landeron ; j’ai un fameux parchet du côté de Combes. Ceux de St-Blaise, d’Hauterive, de la Coudre sont toujours à dénigrer nos vins du Landeron ; de la jalousie, rien d’autre ! Non, mafi ! s’ils seraient dans le cas de vous faire boire une goutte pareille ! À votre santé, monsieur le régent !

— À la vôtre, monsieur le justicier, et à celle de ces dames !

Ces dames, c’est-à-dire Mme Gauchat et sa fille Justine, la seule présente, firent la révérence pour reconnaître la politesse de M. Tripet. Quant à Mlle Élise, elle s’était éclipsée à l’arrivée du jeune homme, afin, sans doute, d’échapper à l’obligation de lui faire ses adieux.

Clément, lui, était comme sur des épines ; n’ayant pas voulu participer au repas improvisé par sa mère, comme s’il espérait ainsi pouvoir en abréger la durée, il sortait à tout moment et, à peine dehors, rentrait brusquement, fidèlement suivi dans ses allées et venues par Mutz, aussi impatient que son maître. Enfin, à leur soulagement inexprimable, M. Tripet se leva de table en déclarant qu’il se trouvait surabondamment lesté pour la course et retirant son verre que M. Gauchat voulait à toute force remplir.

— Bien obligé, monsieur le justicier ; quand l’è bon, lè pru ! (quand c’est bon, c’est assez !) comme dit mon parrain. Un verre de trop casse les jambes au lieu d’en donner. À vous revoir, et bien de la conservation à tout le monde !

Chargé de salutations cordiales pour ses parents et de souhaits de bon voyage, M. Tripet rejoignit Clément qui était déjà devant la maison avec Mutz.

— Ce n’est pas le tout, garçon, fit M. le justicier, qui avait suivi son pensionnaire, par où comptes-tu mener M. le régent ? Par la métairie du haut ou bien par les Gratterets ? Les deux chemins se valent : pas meilleurs l’un que l’autre, ça, c’est un fait.

— Oh ! pour des bons chemins, mafi ! non, on ne peut pas dire que c’en est, répondit Clément d’un air entendu : il n’y en a pas des fameux de ces côtés ; prenez l’un, prenez l’autre, c’est tout regottu, tout plein de pierres qui vous roulent sous les pieds. Ça fait, puisqu’il n’y a rien à choisir, que je compte prendre le plus court ; par la métairie du haut, par Grange Vallier, on tire tout droit contre Savagnier, en grimpant la côte des Charrets. C’est un petit peu raide, mais on est plus vite en haut.

Le brave Clément n’était plus ni gauche, ni hésitant ; on voyait qu’il se mouvait dans un domaine familier.

Le justicier approuvait de la tête.

— Eh bien, je crois que tu as raison, fit-il en humant une prise après avoir, par habitude, présenté sa tabatière ouverte à M. Tripet qui refusa poliment. Par là, c’est plus droit ; en passant par la métairie d’Enges, après Grange Vallier… mais tu sais, Clément, le sentier est raide en haut la côte, fais attention à toi : ne va pas comme un fou ; il ne s’agit pas d’éreinter M. le régent.

— N’ayez pas peur, monsieur le justicier, fit le jeune maître en souriant, les Vaudreux sont bons marcheurs, encore que je ne sois pas de taille à lutter avec Clément, et encore moins avec Mutz. Au plaisir, monsieur le justicier !

Il avait déjà fait quelques pas pour rejoindre Clément qui avait pris les devants avec Mutz, quand M. Gauchat lui cria :

— Alors vous allez comme ça sans bâton, sans canne ni rien ? ça aide, à la montée, pourtant ; ça, c’est un fait. Clément, hé ! Clément ! tu aurais dû… À la bonne heure ! voilà qu’il y pense !

Jusqu’à ce moment le jeune garçon n’avait pu saisir l’occasion ou trouver le courage d’offrir le bâton qu’il avait préparé à l’intention de son maître. Cette fois l’occasion était trop belle pour la laisser échapper.

— En voici un de bâton, monsieur le régent, fit-il avec empressement en rougissant jusqu’aux cheveux.

— Bien obligé, Clément ! Je ne veux pas t’en priver. Garde-le seulement. Je n’en ai pas besoin.

Fort désappointé de ce refus, mais n’osant s’expliquer, Clément, la tête basse, chemina sans mot dire jusqu’à la sortie du village. Là, après avoir asséné à droite et à gauche aux nombreux cailloux du chemin quelques violents coups du bâton d’épine, il lança celui-ci dans le pré voisin.

— Mais, Clément, qu’est-ce que tu fais ? clama M. Tripet surpris, tandis que le chien, croyant à un jeu, galopait après le bâton et le saisissant dans sa gueule, le rapportait en gambadant.

— Puisque vous n’en voulez rien ! grommela le jeune garçon en détournant la tête. Non, non, Mutz, laisse-moi ça ! allons, à bas ! je te dis que je n’en veux rien !

Et lui reprenant le bâton de la gueule, il s’apprêtait à le casser sur son genou, quand son maître le retint.

— Ah çà ! Clément, quelle idée ! une si belle canne ! pourquoi la briser ?

— Puisque vous n’en avez rien voulu ! répéta Clément d’un ton bourru.

— Mais ce n’est pas une raison : sers-t’en toi-même.

— Oh ! moi je n’en ai pas plus besoin que vous, ce n’était pas pour moi que je l’avais taillée, que j’y avais brûlé les nœuds ! fit-il plus bas, en considérant son ouvrage avec une déception et un regret évidents.

M. Tripet comprit tout à coup.

— C’était pour moi, Clément ? oh ! alors, c’est différent ; je l’accepte avec grand plaisir et je te suis vivement obligé de l’attention.

Et en prenant le bâton semé de taches noires, le jeune régent serra cordialement la main de son élève tout rasséréné.

X

Monsieur et Mme Claude Bonjour faisaient de compagnie la promenade dominicale qu’ils s’accordaient régulièrement, quand le temps le permettait, au sortir du catéchisme. Pierre Loclat n’était pas avec, eux ; inutile de dire qu’il s’était dispensé d’assister au culte de l’après-midi. Si ce n’eût été pour se mettre dans les bonnes grâces de ses parents adoptifs, il se fût bien passé de paraître le matin au sermon. Mais si le neveu avait jugé opportun de faire cette concession à ce qu’il regardait comme des préjugés surannés, il n’avait pu se résoudre à faire à son oncle et à sa tante le sacrifice de la journée entière, en s’astreignant à les accompagner au catéchisme, puis dans leur promenade à travers champs. Le catéchisme, d’abord, il n’y avait jamais remis les pieds depuis l’époque de sa première communion, sauf dans la période de transition, où en sa qualité de remplaçant de feu M. Chanel, il avait dû remplir cette partie de sa tâche. Quant à la campagne, nous avons vu plus haut qu’elle ne l’intéressait à aucun point de vue.

L’amour de son oncle pour la terre et ses produits lui paraissait souverainement puéril et ridicule. Et pourtant, c’était à son oncle et à quelques autres cultivateurs intelligents et observateurs, que la communauté de Lignières devait, avec sa prospérité, l’honneur mérité d’être citée, dans la principauté, au commencement du siècle écoulé, pour les progrès surprenants de son agriculture, et la transformation de ses terrains incultes en champs productifs.

Mais que lui importait à lui Pierre Loclat, dont la seule préoccupation au monde était de jouir de la vie en égoïste, que lui importait que les « fins » de la commune et les champs de son oncle, au lieu de présenter comme jadis un aspect misérable et chétif, fussent maintenant chaque année couverts d’épais fourrages et de riches moissons, grâce à une fumure intelligente et à l’abolition de la « vaine pâture, » ce chancre rongeur qui avait été si longtemps la plaie de l’agriculture et l’était encore en maints endroits ! Non, tout cela laissait Pierre Loclat absolument froid.

Aussi, peu après le dîner, saisissant le moment où M. Claude Bonjour, installé dans son fauteuil de cuir, se laissait doucement gagner par le sommeil, le beau Pierre s’était glissé dehors avec sa souplesse de félin. L’obligation de passer par la cuisine où dame Salomé lavait la vaisselle ne l’embarrassait nullement ; le neveu savait trop bien prendre sa faible tante pour se mettre en peine des réponses à faire aux questions qu’elle pourrait lui adresser.

D’un œil inquiet, elle le regarda traverser la cuisine, puis lui dit d’un ton hésitant et craintif :

— Tu vas dehors, Pierre ?

— Faire un petit tour par le village, dire bonjour aux amis. Est-ce qu’on peut rester enfermé par un temps pareil ?

Sa tante le regarda d’un air suppliant.

— Mais tu veux prendre garde, Pierre, qué toi ? ne pas t’oublier, nous revenir de sang-froid, et pas à des heures… C’est de ces mauvaises compagnies que j’ai peur, de ces individus comme Rossel, qui te mènent à mal.

— Rossel ! d’accord, c’était une canaille ; nous n’allons plus ensemble. Il est resté par le monde, du côté de France. D’ailleurs, n’ayez crainte, tante ; c’est plutôt par les bois que j’ai envie d’aller me promener ; un plaisir, par ce beau temps ! Seulement, – ici le neveu prit un ton câlin et confidentiel, – si des fois je voulais prendre un picotin à la métairie du haut ou ailleurs, je ne pourrais pas, mafi ! je n’ai plus rien depuis qu’on m’a dévalisé là-bas.

— Et ce que je t’ai donné hier ! fit la tante d’un ton de reproche.

— Monté, tante, quelques pauvres batz, on sait ce que ça peut durer, quand on se revoit avec des amis ; est-ce que je pouvais faire autrement que de payer une pinte ou deux, moi, le neveu du notaire Bonjour, à des garçons qui n’ont pas la poche fameusement garnie ? Vous ne voudriez pourtant pas, tante, que je passe pour un ladre, ou pour un sans-le-sou !

La conséquence inévitable de ce discours persuasif, fut le passage d’un écu neuf de la poche de la tante dans celle du neveu, avec force recommandations de dame Salomé de n’en pas faire mauvais usage, et force promesses de la part de Pierre de se conformer à ces sages conseils. Les promesses, c’était là une monnaie dont le jeune homme n’était pas moins prodigue que de l’argent de sa tante. Celle-ci aurait dû le savoir par expérience ; mais, hélas ! à qui l’expérience sert-elle réellement en ce monde ? En tout cas, pas à ceux qui se bouchent volontairement les yeux et l’entendement.

Mme Bonjour avait sa bourse à elle, dont son mari, bien qu’il fût homme d’ordre par nature et par vocation, ne lui demandait jamais compte. Le neveu le savait bien, et il y avait des années qu’il eût pu dire dans quelles mains la dite bourse se vidait.

Après sa sieste, M. Bonjour, au moment de s’en aller au temple, ayant constaté l’absence de son neveu, dit à sa femme d’un ton mécontent :

— Et Pierre ? par le village, quoi ? à pintoler, bien sûr !

Dame Salomé se hérissa comme une poule qui s’apprête à défendre ses poussins.

— Rien du tout ! C’est dans les bois qu’il est allé faire un tour.

Cela fut dit d’un ton qui signifiait : Tu vois bien comme tu le juges mal !

Mais au lieu de paraître confus, M. Claude Bonjour s’exclama vivement :

— Dans les bois ! À sa maudite chasse, et un dimanche, encore ! Oh ! il est bien toujours le même, ce garçon !

— Finalement, on est pourtant trop après lui ! riposta dame Salomé avec aigreur. Il n’avait ni mousquet, ni rien ; rien du tout que sa canne ! Par ainsi, tu vois bien !

M. Bonjour haussa les épaules, mais n’insista pas, et garda pour lui ce qu’il pensait, à savoir que Pierre pouvait fort bien avoir déposé en quelque endroit secret, connu de lui seul, armes et munitions de chasse.

« À quoi bon le dire à sa tante ! songea tristement le digne homme. Ce serait l’engringer une fois de plus, jeter de l’huile sur le feu ; ça ne lui ouvrirait pas les yeux, bien au contraire. »

Rien d’étonnant si la promenade des deux époux, après le catéchisme, se ressentit de leur état d’esprit. Ce jour-là la nature n’avait point de charme pour eux ; les riches produits de leurs champs les laissaient indifférents.

Non loin du temple, pourtant, les splendides esparcettes de leur clos Chemarin étalaient au soleil leur tapis épais et pourpré ; mais M. le notaire Bonjour n’accordait qu’un regard mélancolique et distrait à ces riches cultures que sa persévérance et son initiative intelligente avaient fait surgir d’un sol jadis maigre et improductif. Dame Salomé, de son côté, cheminait silencieuse, le front soucieux, la tête inclinée, et regardait devant elle d’un air vague. Leurs pensées à tous deux étaient ailleurs et se concentraient sur le même objet, leur esprit à tous deux avait les mêmes soucis, mais les époux trouvaient le fardeau plus lourd, parce qu’ils n’unissaient plus leurs forces pour en supporter le poids.

— Va-t-on jusqu’aux champs Favarger, ou bien s’en retourne-t-on ? finit par demander le notaire à sa femme.

Dame Salomé parut s’éveiller d’un rêve.

— Comme tu voudras, fit-elle avec indifférence. C’est-à-dire, se reprit-elle, je crois que j’en ai assez pour aujourd’hui ; d’ailleurs Pierre pourrait rentrer sans qu’on soit là. Oui, je crois qu’il vaut mieux retourner à la maison, si tu en es.

Son mari en était et le prouva en faisant demi-tour.

À la métairie du haut, maison rurale appartenant à la commune, et l’une des trois pintes de la mairie de Lignières, le beau Pierre était attablé en face d’un individu un peu plus âgé que lui, à la tournure débraillée, à la mine insolente, la pipe aux lèvres, en qui dame Salomé eût été bien étonnée de reconnaître l’ex-canari, ce Rossel avec qui son neveu déclarait avoir rompu et qui, au dire de Pierre, était resté tout là-bas, du côté de France. Pour des amis brouillés, les deux compères paraissaient étonnamment intimes et trinquaient de fort bon accord. Seulement le beau Pierre avait l’air sombre et abattu, tandis que son acolyte s’évertuait à le remonter et choquait à tout moment son verre contre le sien.

— Quelle diable de mine d’enterrement nous fiches-tu là, Pierre ? Cré nom d’une fougasse ! tu baisses, mon vieux ! Tes petites affaires ne vont pas comme sur des roulettes avec la belle Élise, hein ? Parole d’honneur ! je ne te reconnais plus ! Brusque les choses, parbleu ! avec ta péronnelle. Une fois dans le pétrin !… Vive la folie, nargue la mélancolie ! comme dit la chanson. À ta santé !

Pierre choqua son verre et le vida d’un trait, sans répondre. Ce n’était pas le premier qu’il absorbait cette après-midi ; on le voyait bien à son teint enflammé, à ses yeux injectés.

— Tout ça est bel et bon, finit-il par grommeler d’une voix enrouée, et s’il n’y avait que ça ! elle y viendra bien une fois, je la tiens trop bien ! Mais en attendant, le diable, c’est la monnaie.

— Toujours durs à la détente, tes vieux ? questionna Rossel en tordant sa moustache épaisse de soudard. Alors, mon vieux, tu es à court d’histoires ? Parole d’honneur, ça m’étonne !

Pierre Loclat haussa les épaules :

— Les histoires, ça ne prend plus ! la tante les gobe encore, elle, mais l’oncle, va te promener !

— On le connaît, le vieux singe ! ricana Rossel. Il y a de la cervelle sous son bonnet, c’est une justice à lui rendre, ajouta-t-il avec un certain respect. Dans ce cas, saigne la tante à blanc, parbleu ! tu sais assez l’endoctriner, quand tu veux !

— Jusqu’à un certain point, fit Pierre d’un ton bourru. Et puis ce n’est pas elle qui a le magot. Si j’en peux tirer un petit écu ici, un écu neuf là, c’est tout le bout du monde. Pourtant il s’agit de bouger ; notre sacrée histoire avec les gabelous, si elle vient à se savoir…

— Oh ! ma foi ! ça, compte dessus ; et l’ex-canari secoua la tête d’un air déterminé. Que la maréchaussée s’en mêle, et nous sommes beaux garçons ! Je te l’ai dit, il n’y a qu’un moyen : une fois dans le bataillon des chasseurs de la garde, on ne nous peut plus rien, il a beau y avoir eu mort d’homme !

— Tu en es sûr ? demanda Pierre d’un air de doute.

— Aussi sûr… Tiens, qui est-ce qui nous vient là ? fit-il en s’interrompant brusquement, et s’approchant de la fenêtre à petits carreaux, à travers laquelle il venait d’apercevoir deux hommes sur le chemin de Lignières.

— Hé ! hé ! s’exclama-t-il avec un ricanement, c’est de tes connaissances, Pierre, si je n’ai pas la berlue ! ce gros benêt, c’est le garçon au justicier, le propre frère de ta dulcinée, et ce gringalet, pas trop mal tourné, parbleu ! mais n’est-ce pas ton ami de cœur, le petit régent du Val-de-Ruz ?

Aux premiers mots de Rossel, Pierre Loclat s’était levé comme un ressort pour venir regarder à son tour, mais en ayant soin de se masquer derrière son acolyte. Soudain un aboiement sonore éclatant tout près de la maison, fit sursauter les deux guetteurs. Mutz, auquel ils n’avaient pas pris garde, parce qu’ayant pris les devants, le nez à terre, comme s’il suivait une piste, il venait d’arriver au-dessous de la fenêtre, Mutz, soit qu’il eût aperçu les deux hommes embusqués dans l’embrasure, soit qu’il les eût sentis, et se méfiât d’eux, avait grondé d’abord, puis aboyait maintenant avec une vraie fureur.

— Ici, Mutz ! appela impérieusement Clément, qu’est-ce que c’est que ces manières ? Ici, tais-toi !

Le chien ne quitta qu’à regret la fenêtre sous laquelle il levait la tête en donnant de la voix avec rage, et avec un dernier aboiement, lancé comme une menace, se décida à suivre ses compagnons qui poursuivaient leur route.

Pierre et Rossel s’étaient reculés vivement.

— Que la foudre m’écrase si ce n’est pas notre Azor de Glovelier ! fit l’ex-voltigeur d’une voix étouffée. Parbleu ! c’est bien cette fichue bête qu’il n’y a pas eu moyen de dresser au petit métier qu’on voulait lui apprendre, et qui nous a faussé compagnie en te plantant ses crocs dans le mollet ! Tu conviendras que c’était de bonne guerre : un prêté-rendu pour les coups de pied que tu lui administrais sans compter ! Il nous a sentis, le coquin ! Ça a du nez et de la mémoire, ces bêtes-là, tonnerre ! Mais que diable peut-il faire avec ces deux olibrius ?

Pierre Loclat ne répondit rien : il était retourné s’asseoir et vidait son verre d’un air farouche.

— Ils ont passé outre ? demanda-t-il laconiquement !

— Oui, les voilà qui tirent du côté de Grange-Vallier ; le petit régent va sûrement au Val-de-Ruz, vers sa maman, et ce gros moutard de Gauchat lui montre le chemin.

— Bon voyage ! grommela Pierre entre ses dents, d’un ton haineux qui transformait ce souhait en malédiction. Alors, tu disais, reprit-il en posant bruyamment son verre vide sur la table, tu disais qu’une fois engagé, ni la justice, ni la maréchaussée n’avaient prise sur vous ?

— Je te dis que tu peux dormir sur tes deux oreilles, une fois la tunique verte sur le dos. Voyons : est-ce que tu te décides ?

— Si tu crois qu’il n’y a rien d’autre à faire !

— Rien du tout, si nous ne voulons pas être coffrés un de ces quatre matins, et livrés à la justice de Berne, et tu sais : le Mutz a la patte rudement lourde ; il vous assomme pour commencer. Mais tu feras comme tu voudras, ajouta l’ex-soldat en feignant l’indifférence. Moi, je file sur Neuchâtel pas plus tard que ce soir, quand j’aurai soutiré, s’il y a moyen, quelques écus à mon vieux ladre de parrain d’Enges. Je te garantis que l’officier de recrutement ne fera pas la grimace en voyant venir s’engager un beau gaillard déluré, ex-voltigeur du prince Berthier ; du coup je suis sûr de passer caporal, si ce n’est sergent. Avec ça, c’est tout profit que d’entrer dans le bataillon : une prime d’engagement de trente thalers, la même solde que la garde prussienne, le même rata et tout le tremblement. Enfin, si ça ne te dit rien, c’est ton affaire ! Mais bâti comme tu l’es, c’est toi qui ferais rondement ton chemin au bataillon ! Ils ont une peine de chien à Neuchâtel pour trouver des hommes un peu passables à envoyer à Berlin. Ne leur a-t-on pas laissé pour compte, dans le dernier transport, un gaillard sans nez, un nabot et des galopins qui n’avaient pas seulement fait leurs six semaines ? Aussi à des lurons comme toi, mon vieux, on fait toutes sortes de passe-droits. Mais je ne voudrais pas avoir l’air de te forcer la main, conclut le rusé matois en tordant sa moustache, sans perdre de l’œil son compagnon, accoudé d’un air bourru sur la table.

Si Pierre Loclat n’eût pas été absorbé par ses sombres réflexions, il eût été frappé de la façon habile dont Rossel, pareil à un pêcheur à la ligne qui laisse aller et retire tour à tour son hameçon, cherchait à le faire mordre à l’appât qu’il lui présentait. Il se fût demandé si l’ex-canari agissait réellement d’une façon désintéressée en le poussant à s’enrôler, ou si par hasard il n’agissait point en agent recruteur, qui touche une prime par homme qu’il amène au bataillon. Mais le jeune homme, alourdi par ses libations, et sous l’empire d’une idée fixe, qui paraissait absorber toutes ses facultés, ne remarqua rien. Quand Rossel eut fini de parler, Pierre parut s’éveiller.

— C’est dit, fit-il d’une voix tout enrouée. Où se retrouve-t-on ?

— À St-Blaise, au Cheval-Blanc, si tu en es, répondit Rossel agréablement surpris de cette brusque conclusion. Encore une bouteille, Pierre ?

Le jeune homme secoua la tête et heurta son verre vide contre la bouteille pour appeler l’hôte. Celui-ci, vieillard au chef branlant, à la mâchoire édentée, s’en vint de la cuisine en traînant les pieds.

— Payez-vous ! fit Pierre en jetant sur la table l’écu neuf extorqué à dame Salomé.

Et quand le vieil hôte lui eut rendu sa monnaie, sortie péniblement d’une vessie de porc toute graisseuse :

— Mon fusil ! commanda laconiquement le jeune homme.

L’arme réclamée fut extraite d’un placard avec une carnassière ; Pierre les prit sans se donner la peine de formuler un remerciement.

— Tiens ! fit Rossel en haussant les sourcils, tu en as par tous les coins, des fusils, toi. Moi, je n’avais que celui qui est resté là-bas sur le champ de bataille. Gueux de gabelous ! va !

Sans répondre, Loclat, le regard fixe, les mâchoires serrées, sortit, suivi de son acolyte, dont il paraissait avoir hâte de se débarrasser, car il se retourna brusquement pour lui dire d’un ton hargneux :

— De quel côté vas-tu ?

— Parbleu ! de celui d’où j’étais venu : d’Enges, où je perche pour le quart d’heure. Je suis en train d’empaumer le parrain. D’ailleurs s’il ne donne pas dans le trébuchet, ajouta-t-il cyniquement, en clignant de l’œil, on a déjà eu ouvert des serrures sans clef : il ne s’agit que de crier au feu ! à la grange, ça donne une venette du diable au vieux, et pendant qu’il court sauver sa bicoque, on vient faire le coup en deux temps. Seulement, c’est un peu casuel ! si on peut tâter le magot sans employer les grands moyens, c’est plus sûr. Toi, je pense que tu vas aussi saigner tes vieux ! Hardi ! tape dans le tas ! n’y va pas par quatre chemins, mais ne souffle pas un mot…

Pierre Loclat ne l’écoutait plus, il était sorti et s’en allait à grandes enjambées par le chemin descendant à Lignières.

Sa haute silhouette disparut bientôt derrière un rideau d’arbres. Rossel ralluma sa pipe qu’il avait laissé s’éteindre, et prit en se dandinant le sentier de Grange-Vallier, grosse ferme par où il devait passer pour se rendre au hameau d’Enges, où il se proposait de faire assaut à la bourse de son parrain.

L’ex-canari eût été bien intrigué, s’il avait pu voir les singulières manœuvres de son jeune camarade. À peine à l’abri des taillis, mélange de chênes et de sapins que traversait la charrière encaissée où il venait de s’engager, Pierre Loclat s’arrêta et faisant volte-face, vint s’embusquer derrière un gros sapin, vieux colosse respecté par la hache du bûcheron.

« Bon ! fit le guetteur entre ses dents ; le voilà parti. Laissons-le prendre de l’avance : il n’a pas besoin de savoir où je vais. C’est comme le vieux renard de la métairie : j’aime autant qu’il ne me voie pas repasser. Le plus sûr c’est de filer à travers le bois, et de tomber entre la métairie Lordel et Grange-Vallier. »

Là-dessus Pierre Loclat, dont les traits avaient un air de froide résolution, passa son fusil en bandoulière, et sortant du chemin, prit en écharpe la côte assez raide de la forêt de Serroue, où il se fraya passage à travers les fourrés comme une bête fauve, écartant violemment ou brisant les branches qui lui faisaient obstacle, sans nul souci des éraflures et des accrocs.

XI

Parvenus sur la crête de Chaumont, M. Tripet et son jeune guide faisaient halte à la lisière d’une forêt de sapins séculaires, d’où ils venaient de déboucher. Étendus sur la mousse, ils reprenaient haleine après la rude ascension de la côte. Près d’eux, Mutz, qui avait gambadé plus que de raison, haletait et tirait la langue. Une paix infinie planait sur la montagne ; un léger souffle du joran du soir, le vent des beaux jours, arrivait du Val-de-Ruz et rafraîchissait délicieusement les deux promeneurs.

— Je ne vous ai pourtant pas fait aller trop fort, monsieur le régent ? demanda Clément d’un ton inquiet, en voyant son maître s’éponger le front.

— Non, non, mon garçon, tu n’as pas de reproches à te faire. Seulement, on a beau avoir été à l’ombre en montant, l’air est terriblement chaud et le sentier passablement raide. Mais quel bon souffle de montagne, Clément ! Et ces pâtures, sont-elles assez belles, avec leurs touffes de genêts fleuris, leurs grandes feuilles de gentiane…

— Excusez, monsieur le régent, interrompit Clément, qui rougit de la liberté grande qu’il prenait en coupant la parole à son maître, les genêts, est-ce que ce serait peut-être la spardjale ?

— Justement, mon garçon ; spardjale est le nom patois de l’esparjolle ou du genêt ailé. Il y a plusieurs sortes de genêts qui portent tous des fleurs jaunes ; les autres espèces sont plus grandes que celles-ci ; ce sont de véritables arbustes. L’une d’elles…

Un aboiement strident de Mutz interrompit brusquement la dissertation botanique du jeune régent. Le chien s’était dressé sur ses pattes et continuait, tourné vers la forêt, à aboyer furieusement.

— Tais-toi donc, Mutz, on ne s’entend plus ! cria Clément impatienté. Pour une bête qui a couru dans le bois, un lièvre, un écureuil, ou un tasson[7] ou bien tout simplement un pic-bois, qui cherche des vers dans un sapin, ou un geai qui a crié, il y a bien de quoi faire un pareil bruit ! tu n’as qu’à courir après, si ça te fait plaisir, et laisse-nous tranquilles !

Mais le chien, campé sur ses quatre pattes écartées, continuait à aboyer sans vouloir s’éloigner.

— Ah çà ! qu’est-ce qu’elle peut avoir cette bête ? fit le jeune garçon en se levant à son tour pour sonder du regard la profondeur de la forêt.

Mais il se rassit bientôt en haussant les épaules.

— Des gens qui sont aux fraises, pas autre chose ; j’ai vu quelqu’un qui se baissait entre les troncs des sapins. Tais-toi, Mutz ! répéta-t-il d’un ton impérieux, et attirant le chien par son collier, il le força à se recoucher.

L’animal se laissa faire docilement, mais n’en continua pas moins à gronder et à gémir, la tête tournée vers le bois, comme pour protester qu’il n’avait pas aboyé sans raison. Peu à peu, cependant, il s’apaisa : apparemment l’objet de sa colère et de son alarme s’était éloigné.

L’entretien du maître et de l’élève, interrompu par cette alerte, ne se renoua pas. M. Tripet, voyant le soleil se rapprocher du mamelon de Tête-de-Ran, se leva pour rendosser son habit, et Clément, qui s’était mis en bras de chemise comme lui, en fit autant.

— Voici le moment de nous séparer, Clément, dit le jeune maître en tendant la main à son guide ; à partir d’ici je suis sûr de ma direction, et tu as un aussi long trajet à faire que moi pour regagner Lignières.

— Ouais ! fit Clément en haussant ses fortes épaules, tout à la descente… Mais je pourrais bien encore aller un bout, si vous vouliez me permettre.

— Non, mon garçon, bien obligé. Tu es déjà venu beaucoup plus loin que je n’aurais voulu. Ce n’est pas que ta compagnie ne me soit très agréable, ajouta le jeune homme avec un sourire affable ; mais il ne faut abuser de rien, surtout pas de la complaisance d’un brave garçon comme toi, qui durant une semaine va se charger de ma besogne manuelle.

Le brave garçon rougit de plaisir à ce mot élogieux de son maître.

— Pour ça, fit-il en serrant la main de celui-ci, c’est la moindre des choses ; ça ne vaut pas la peine d’en parler. À vous revoir, monsieur le régent, bien du plaisir à la maison.

Décidément Clément se dégourdissait.

Encore un geste amical du maître à l’adresse de son élève, puis M. Tripet s’en alla à pas pressés du côté du Val-de-Ruz, à travers les pâturages, suivi du regard par Clément, qui ne pouvait se résoudre à quitter la place pour redescendre sur Lignières.

« C’est fini, murmurait-il d’un air soucieux, je ne suis pas tranquille. Pourvu qu’il ne lui arrive rien ! Tiens, voilà Mutz qui recommence ! »

En effet, le chien se reprenait à aboyer plus furieusement qu’auparavant, et cette fois s’élançait sans hésitation dans la direction d’un bouquet de bois, non loin de l’endroit où M. Tripet venait de pénétrer dans la forêt qui bornait le plateau du côté nord.

— Qu’est-ce que ça veut dire ? s’exclama le jeune garçon alarmé, en se lançant à la suite de son chien. Celui-ci atteignait la lisière du bois, quand une détonation éclata sous les sapins : Mutz fit un saut en l’air, tourna deux ou trois fois sur lui-même et roula sur le flanc.

Clément poussa un cri douloureux puis une imprécation furieuse :

— Ah ! canaille ! que je le tienne, le brigand qui a fait ça !

Il arrivait haletant et se jeta à genoux auprès de la pauvre bête dont le sang s’échappait d’une blessure à l’épaule. Pendant que bien doucement son jeune maître essuyait la plaie avec son mouchoir, Mutz faisait effort pour lui lécher les mains. Tout à coup la pensée que l’auteur de cette agression pourrait bien s’attaquer aussi à M. Tripet, traversa l’esprit de Clément. Il se releva d’un bond :

— Je reviendrai, Mutz, dit-il au chien, comme si celui-ci eût pu le comprendre, et il s’élança comme un ouragan à travers bois, dans la direction du chemin de Savagnier que suivait M. Tripet.

Sans ralentir sa course, Clément ramassa sur le sol jonché de bois mort, une grosse branche de sapin qui pouvait devenir une arme redoutable entre des mains comme les siennes, car, en dépit de son jeune âge, il était de taille et de force à tenir tête à un homme fait. En ce moment, d’ailleurs, sa colère, sa douleur, jointes à son inquiète sollicitude pour le maître aimé qu’il supposait en danger, eussent décuplé ses forces. Tout en courant et se faufilant adroitement entre les arbres, Clément ne cessait de jeter à droite et à gauche des regards investigateurs. L’homme qui avait tiré sur Mutz, et peut-être en voulait à la vie de M. Tripet, était sans doute embusqué aux alentours. Que Clément l’eût aperçu, et le vaillant garçon eût fondu sur lui sans hésitation, et sans souci du danger. Mais il ne découvrit rien de suspect, et bien qu’il crût avoir entendu dans le lointain des craquements de bois mort, il ne voulut pas risquer de se lancer sur une fausse piste et perdre ainsi un temps précieux. Le plus pressé lui paraissait être de rejoindre son maître, afin de lui prêter main forte en cas d’attaque. Aussi fut-ce avec un soulagement infini, qu’en arrivant au bord du talus encaissant la charrière raboteuse où s’était engagé le jeune régent, Clément aperçut ce dernier cheminant tranquillement à une cinquantaine de pas en avant.

En entendant courir derrière lui, M. Tripet se retourna vivement, et il est probable que ce brusque mouvement lui sauva la vie, car, au même instant, un coup de feu qui lui était destiné partait du haut du talus, à une vingtaine de pas en avant, et son chapeau, traversé par une balle, roulait sur le chemin.

Stupéfait, ahuri, le jeune homme regardait sans y rien comprendre, Clément qui escaladait le talus et se jetait dans le bois, armé d’un gourdin. Cependant le chapeau qui gisait à terre, percé d’un trou, ne pouvait laisser aucun doute à son propriétaire sur l’agression dont il venait d’être l’objet. Évidemment Clément, qui d’une façon ou d’une autre avait pressenti cette agression, accourait à son aide au moment où elle s’était produite, et se lançait à la poursuite de l’assassin. Sans perdre de temps à ramasser son couvre-chef, M. Tripet grimpa à son tour le talus pour prêter main-forte à son jeune défenseur. Il le rejoignit bientôt, et tout en échangeant quelques brèves explications, le maître et l’élève, sans trop s’éloigner l’un de l’autre, se mirent à fouiller la forêt en tous sens. Poursuite malaisée et qui n’eut d’ailleurs aucun résultat. L’ombre commençait à s’épaissir dans ce bois de haute futaie ; et puis dans quelle direction l’homme qui avait tiré sur M. Tripet et sur Mutz s’était-il esquivé ? C’est ce qu’il était impossible de conjecturer : avait-il fui latéralement, était-il descendu du côté du Val-de-Ruz, ou avait-il remonté la pente de la forêt ? Aucun indice ne pouvant les guider, M. Tripet et Clément durent renoncer à une vaine poursuite.

— Il faut t’en retourner vers le pauvre Mutz, dit le jeune régent à son élève, ou plutôt je vais remonter avec toi.

Clément secoua vivement la tête.

— Rien du tout ! fit-il d’un ton catégorique ; excusez, monsieur le régent, si pour une fois je ne vous obéis pas. Mais le gueux qui a manqué vous tuer, pourrait bien se rembusquer pour refaire son coup. Je ne vous quitte plus que vous ne soyez à Savagnier. J’aime bien Mutz, ça, c’est un fait, ajouta le brave garçon aux objections de son maître, qui aurait voulu qu’on s’occupât d’abord de l’animal blessé ; oui, je l’aime bien, mais ce n’est qu’une bête, après tout ; vous, je vous aime encore autrement, allez ! et s’il vous arrivait malheur, sans que j’aie pu vous défendre, croyez-vous que je pourrais m’en consoler ?

Clément avait les yeux pleins de larmes ; son ardente affection pour son maître rendait vraiment éloquent ce gros garçon habituellement si gauche et si timide.

— Mais toi, voulut objecter M. Tripet, toi qui seras seul pour t’en revenir, tu es tout aussi exposé que moi aux coups de ce malintentionné, et il pourrait…

— C’est à vous qu’il en veut, le brigand, je vous le garantis, interrompit Clément ; la preuve, c’est qu’il a attendu pour vous tirer dessus que nous ne soyons plus ensemble. Non, non, je vais jusqu’à Savagnier, c’est juré ! Est-ce qu’il n’y a pas de ma faute ? quand Mutz a aboyé la première fois, j’aurais dû me méfier au lieu de croire que c’étaient des gens aux fraises.

Sa résolution était si bien arrêtée que M. Tripet cessa d’insister pour l’en faire revenir.

— Dans ce cas, conclut-il, ne perdons pas une minute ; je ne fais qu’aller retrouver mon chapeau, – un glorieux trophée qui a vu le feu de près ! ajouta le jeune homme d’un ton qu’il s’efforçait de rendre plaisant, – et nous descendrons le plus vite possible, pour que la nuit ne te prenne pas avant que tu aies pu remonter vers le pauvre Mutz.

Ils arrivèrent sans autre aventure en vue de Savagnier, et là M. Tripet put enfin décider son fidèle garde du corps à rebrousser chemin.

Cependant le jeune régent se sentait mal à l’aise vis-à-vis de lui-même. Sa conscience lui reprochait d’avoir été faible et égoïste en acceptant le dévouement de Clément.

« Je n’aurais pas dû me laisser convaincre, se disait-il avec un véritable remords, en considérant d’un air irrésolu tantôt l’entrée du chemin d’où il avait débouché tout à l’heure avec Clément et où celui-ci rentrait à grands pas, tantôt le village rustique enfoui au milieu de ses vergers. — Comment va-t-il s’en tirer avec ce chien blessé, et s’il allait être attaqué à son tour, j’en serais responsable ? »

Cette dernière pensée le bouleversa.

« Non, je ne puis pas l’abandonner ! » fit le jeune homme avec résolution, et il tourna le dos au village pour rejoindre Clément.

« Il va falloir lutter pour lui faire accepter ma compagnie, se disait M. Tripet assez perplexe à la pensée de l’accueil que lui ferait son élève. Il est têtu, Clément, et j’ai bien peur… »

Le choc de souliers ferrés contre les cailloux du chemin lui fit tourner la tête. Un paysan d’une taille invraisemblablement longue et dans la force de l’âge montait derrière lui, en pliant les genoux à la façon des montagnards. Sur le dos il portait une lourde charge au moyen d’une de ces hottes en bois qu’on nomme cannequins ou rafes dans le Jura.

À sa vue, les traits soucieux du jeune régent s’éclaircirent, et tendant la main à l’arrivant :

— Vous êtes bien monsieur David Aubert, n’est-il pas vrai ?

— Padié vè ! por vo servi ! (parbleu, oui, pour vous servir !) répondit le campagnard avec jovialité. Et vous, si vous n’êtes pas un des garçons à l’ancien Tripet, de Chézard, c’est que ma vue baisse terriblement !

— Vous ne vous trompez pas, monsieur Aubert.

Et, pour ne pas perdre de temps, il reprit vivement :

— Vous allez sur Chaumont ?

— Padié vè ! on a des bêtes par là-haut ; mais ça n’empêche que le dimanche c’est le dimanche : on est venu remplir ses devoirs religieux ainsi qu’il se doit, et faire ses provisions par la même occasion. Alors vous, sans être trop curieux, d’où est-ce que vous venez comme ça ?

M. Tripet mit son interlocuteur au courant de la situation, et lui confia ses perplexités.

— Ah ! c’est comme ça ! s’exclama avec indignation le brave homme, qui asséna sur les cailloux un solide coup de son bâton ferré. Que je le rencontre, ce gueux qui tire sur les passants comme sur des lièvres ! c’est moi qui lui ferai passer le goût du pain ! Mais il ne s’agit pas de mettre deux pieds dans un soulier : vous, mon garçon, allez-vous-en tranquillement sur Chézard ; c’est votre chemin. Moi, je vais forcer le pas pour rattraper votre écolier de Lignières avant le haut de la côte ; on portera sa bête à l’écurie de notre loge ; pour ce qui est du chenapan qui a manqué vous tuer, le chien et vous… Un geste menaçant du gourdin ferré compléta éloquemment sa pensée. — À vous revoir !

Et le brave M. Aubert, tout excité par l’aventure, ouvrit démesurément le compas de ses longues jambes et prit une allure qui ne devait pas tarder à lui faire rejoindre celui qu’il venait seconder.

De son côté, rassuré désormais à l’endroit de Clément, M. Tripet poursuivit sa route en songeant à l’attaque dont il venait d’être l’objet.

« Décidément quelqu’un m’en veut à mort, se disait-il avec une préoccupation douloureuse. Moi, je n’en veux pourtant à âme qui vive ! Et celui-là est un ennemi féroce, sans scrupule, qui ne recule devant rien pour assouvir sa haine. Qui cela peut-il être ? Je n’ai pourtant eu maille à partir avec qui que ce soit, à Lignières non plus qu’ailleurs, et jamais personne ne m’a montré… »

Tout à coup la façon insultante et provocatrice dont Pierre Loclat l’avait regardé la veille, dans la rue et le matin même au temple, lui revint en mémoire d’une façon si vivante, qu’il ne put s’empêcher de murmurer : « Ce ne peut être que lui, » et d’ajouter avec un douloureux étonnement : « Le malheureux ! Peut-on donc pousser la rancune et la jalousie jusqu’au meurtre ! Se peut-il qu’il considère comme une injure mortelle le fait que je lui aie été préféré comme régent de Lignières ? Mais c’est chose inouïe, incroyable ! »

On comprendra aisément que, sous l’empire de ces pénibles préoccupations, le jeune homme traversât sa belle vallée natale sans jouir, ainsi qu’il se l’était promis, de la vue de ces sites familiers, sans aspirer avec délices, comme il l’eût fait en d’autres circonstances, l’agreste parfum des foins dont l’air du soir était embaumé, sans saluer du regard caressant d’un enfant du pays, les villages connus émergeant de leurs vergers riches de promesses. Cependant l’apparition du clocher de St-Martin, l’antique église de sa paroisse, où il avait fait sa première communion peu d’années auparavant, sortit pour un moment le jeune homme de ses tristes préoccupations, en éveillant dans son âme une pure et réconfortante émotion. Plus loin, à quelques pas, dans la silhouette familière des maisons de Chézard, assombrie par la nuit qui tombait, M. Tripet devinait la maison paternelle entourée de ses pruniers, et dominée par son rideau de grands frênes ; au Petit-Chézard, il passerait devant celle de son parrain Daniel Favre, ex-brigadier aux guides de l’Empereur, dont un éclat d’obus reçu à Wagram dans un genou, avait interrompu la carrière militaire, et qui, en dépit de sa jambe raide, s’était remis au travail des champs, avec le concours d’un domestique et d’un petit valet, tandis qu’une vieille voisine venait chaque jour leur préparer à dîner. Il serait sans doute assis sur son banc à fumer sa pipe en devisant avec son voisin et compère Guillaume Evard, le charpentier, et ne manquerait pas de saluer son filleul au passage d’un retentissant et joyeux : « Nom d’une chabraque ! que le cric me croque si ce n’est pas notre petit régent de Lignières ! »

Mais le sourire que faisait naître sur les lèvres du jeune régent l’image de son jovial parrain, s’effaça rapidement, un nouveau souci lui revenait : parlerait-il à ses parents de l’aventure tragique qui lui était arrivée en route, ou bien vaudrait-il mieux se taire là-dessus aussi bien qu’au sujet de la première agression ? Le jeune homme demeurait perplexe ; si d’un côté n’ayant jamais eu rien de caché pour son père et sa mère, il considérait comme un devoir de leur raconter ces faits si graves et si inquiétants, d’autre part il redoutait pour sa mère dont la santé avait toujours été précaire, l’effet d’une émotion violente. Dès l’instant où elle saurait son fils en butte à une animosité aussi féroce, elle n’aurait plus un instant de repos à la pensée que le danger mortel auquel il venait d’échapper restait suspendu sur sa tête et les angoisses qu’elle en ressentirait pourraient lui être fatales.

« Non, décidément, se dit le jeune régent, mieux vaut ne rien dire ; à la garde de Dieu ! »

Une fois sa décision prise à ce sujet, il s’efforça de ne plus songer qu’à la joie du revoir et accéléra sa marche, inconsciemment ralentie pendant le cours de ses réflexions. Contre ses prévisions, le banc rustique du parrain était désert.

« L’oncle est fatigué, il est allé se coucher de bonne heure, pensa M. Tripet en passant outre. Pourvu que « nos gens » ne soient pas aussi au lit ! ce serait dommage ! »

Cette crainte lui fit presser le pas ; mais il eut à faire plus d’une halte pour répondre aux cordiales interpellations des amis, parents et connaissances, rencontrés en chemin ou assis devant leur maison, à respirer l’air du soir. À chaque pas on l’arrêtait pour lui serrer la main ; cependant le voyant pressé d’arriver, on ne le retenait pas outre mesure. Seul, un vieux paysan connu pour son intempérance de langage, mit à l’épreuve la patience du jeune régent.

— Tiens, tiens, tiens ! oui, mafi ! si ce n’est pas le petit Féli, le garçon à l’ancien Tripet, qui r’arrive à la maison ! En vacances, quoi ? Et ça va bien, garçon, avec ces enfants de Lignières ? Ils ne sont pas trop mauvais ? Bon ! tant mieux ! Et ils ont commencé de faucher, de vos côtés ? Ça doit être une idée moins avancé qu’ici. Chez nous tu vois, il y a déjà passablement de foin bas, mêmement de l’engrangé. Dommage que l’année ne soit pas meilleure pour le fourrage ! Pour ce qui est des orges et des seigles, il n’y a rien à dire ; les avoines, voilà : c’est court, c’est court ! la pluie a manqué ; enfin, on ne peut pas tout avoir, qué toi, garçon ?

— Hé ! non, monsieur Soguel ; année de foin, année de rien ! comme dit l’oncle Favre, mon parrain. À propos, il va bien, j’espère, l’oncle Daniel ?

— Voilà, voilà ! Il se plaint de son rhumatisse à sa jambe raide ; ça nous annonce un changement de temps, par malheur, parce que, mafi ! la jambe au brigadier, sa jambe de Wagram, comme il dit, c’est le meilleur baromètre de Chézard et de tout le Val-de-Ruz. Quand il s’en plaint, on est sûr de son affaire : le temps se gâte ! Tout de même, il faut croire que ce n’est que pour un orage, attendu que ton parrain a pu aller à cotterd[8] chez vos gens, ce soir.

— Ah ! bon, et chez nous, comment va-t-on ? Ma mère…

— Tranquillise-toi, mon garçon, tout le monde va bien ; pour ce qui est de ta mère, tu sais ce qui en est : plus vaillante d’esprit que de corps, comme à son ordinaire. Depuis que je la connais, ta mère a toujours été maladiste ; mais pour ce qui est du courage, et du sens et de l’escient, elle en a plus que les bien portants, la Mélanie. Je me rappelle que l’année où elle a fait ses six semaines, c’était en soixante-trois… attends voir, non, je me trompe, ce doit être en soixante-deux, cette année où on avait été si tellement grêlé, par le Val-de-Ruz, tu te rappelles bien, garçon, qu’il avait fallu…

— Mais, monsieur Soguel, je n’étais pas né, alors, fit observer le jeune homme à bout de patience ; on m’attend à la maison ; il faut que j’aille ; au plaisir !

Et il s’esquiva en toute hâte.

La nuit était tout à fait tombée quand il arriva au Grand-Chézard, mais il y avait peu de fenêtres éclairées dans la masse sombre du village : on se reposait en prévision des travaux du lendemain. Cependant, à travers le tronc des grands frênes qui abritaient le toit de ses parents, M. Tripet vit briller une lumière.

« Bon ! murmura-t-il avec satisfaction, ils n’ont pas l’air d’être couchés ! Je gage que je vais les trouver en train de poussenier avec l’oncle ! »

Le jeune homme ne se trompait pas : toute la famille, y compris l’ex-brigadier, était attablée pour la collation du soir, dont un gros pain de ménage et un tas de noix occupant le milieu de la table faisaient tous les frais, et qui était arrosée d’un verre de vin blanc clairet. Chacun puisait à même au tas de noix ; l’oncle Daniel et l’ancien Tripet qui n’avaient plus guère de dents, écrasaient les cerneaux avec la lame de leur couteau, sur la table en bois d’érable polie par l’usage.

Le jeune régent qui avait ouvert la porte bien doucement, contemplait la scène d’un œil ravi. Personne, d’abord, ne se douta de sa présence. Le craquement des coquilles de noix, le bourdonnement des conversations avaient couvert le léger grincement de la porte roulant sur ses gonds.

La mère, petite et frêle femme, au visage paisible et doux, fut la première à se douter de l’arrivée de son fils. Pourtant elle tournait le dos à la porte, que lui masquait le dossier du fauteuil patriarcal dans lequel elle reposait, présidant au repas sans y participer. Elle ne pouvait donc apercevoir son Benjamin immobile et souriant sur le seuil, mais elle le sentit, sans doute, avec ce don mystérieux de divination que possèdent les mères, car, se penchant vers son mari et lui posant la main sur le bras :

— Abram, fit-elle avec agitation, notre Félix ! pour sûr qu’il est là : on a ouvert la porte.

L’ancien se détourna vivement, poussa une exclamation joyeuse, et se levant, les bras tendus :

— C’est comme ça que tu nous fais des surprises, garçon ?

Le père, aussi robuste que sa femme était chétive, n’embrassa pas son fils : les hommes des champs ne sont pas généralement aussi démonstratifs, et se gardent de ces témoignages extérieurs de leur affection comme d’une faiblesse ; mais la vigoureuse poignée de main de l’ancien Tripet disait toute sa tendresse paternelle.

Il attira le fils vers sa mère :

— Tiens, le voilà, ton Félix ! dit-il, la voix légèrement enrouée.

En se penchant vers elle pour l’embrasser, le jeune régent, frappé de son émotion et de sa pâleur, murmura d’un ton de remords :

— Je n’aurais pas dû arriver sans vous prévenir, ma mère ; mais je n’étais pas sûr du jour… vous n’êtes pourtant pas plus mal, ces temps ? et son regard inquiet consultait le cher visage qui lui semblait plus pâle et plus allongé qu’il ne l’était trois mois auparavant.

— Non, non, fit-elle d’un ton rassurant, pendant que le sang remontait à ses joues, c’est la joie, Félix, le bonheur de te revoir ! Comme tu as bonne mine, toi ! tu engraisses, et pour sûr que tu as grandi !

Il riait et ne pouvait suffire à répondre aux serrements de main de ses deux grands gaillards de frères, aux caresses de sa petite sœur, une fillette de douze ans, qui se pendait à son cou et prétendait l’accaparer.

Au bas bout de la table la grosse voix de l’oncle réclamait :

— Ah çà ! nom de nom d’une chabraque, est-ce qu’il n’y en a que pour vous ? Tâchez voir de m’en laisser des morceaux, hein ! Avance à l’ordre, conscrit, et passe à l’inspection !

XII

Pendant qu’à Chézard la famille Tripet était toute à la joie du revoir, à Lignières, dans la maison Gauchat, on commençait à s’étonner, puis à s’inquiéter de l’absence prolongée de Clément.

— Mais qu’est-ce qu’il a tant à lambiner, ce garçon ? disait à tout moment la justicière avec une impatience mêlée d’angoisse, en se penchant hors de la fenêtre. Voilà la nuit qui se fait et toujours rien de Clément ! pourvu qu’il ne lui soit rien arrivé !

— Ouais ! répliquait son mari d’un ton qu’il s’efforçait de rendre insouciant ; qu’est-ce que tu veux qu’il lui arrive ? Est-ce qu’il n’est pas assez gros pour se tirer d’affaire en tout et partout ? Ne connaît-il pas les chemins comme sa poche ? Ne te fais voir pas de ces idées, justicière !

Et pourtant il n’était pas aussi tranquille qu’il voulait le paraître, le brave M. Gauchat. La façon pensive dont il aspirait prise sur prise prouvait bien à sa femme qu’il se préoccupait, lui aussi, de ce retard inexplicable.

« Tout de même, c’est drôle, pensait-il, Clément serait allé jusque sur Chaumont avec M. le régent, qu’il aurait pu facilement « r’être » ici de grand jour. »

Il finit par s’éclipser sous un prétexte quelconque.

Les sœurs de Clément partageaient les préoccupations de leurs parents, mais tandis que Justine s’ingéniait, pour calmer les inquiétudes de sa mère, à imaginer les explications les plus plausibles à la longue absence de son frère, Mlle Élise, sardonique, comme elle l’était devenue depuis quelques mois, disait entre ses dents, d’un ton acerbe :

— Ça ne m’étonne pas : quand on s’entiche pareillement de quelqu’un ! Dieu sait jusqu’où il l’a accompagné !

Sa jeune sœur lui lança un regard de reproche, qu’elle faillit accompagner d’une réplique piquante. Mais par égard pour sa mère, Justine se contint.

La justicière, contre toutes ses habitudes, n’avait pas servi la soupe à l’heure accoutumée, déclarant que Clément pouvait arriver d’un moment à l’autre.

Cependant le justicier, qui avait vaguement parlé « d’aller faire un tour par la grange, » ne reparaissait pas. De fait, aiguillonné par l’inquiétude, il était sorti du village et avait pris le chemin de la métairie pour aller au-devant de son fils. Parti d’abord de l’allure d’un promeneur qui jouit du clair de lune et de la fraîcheur du soir, il avait fini par presser le pas inconsciemment, à mesure qu’augmentaient ses craintes paternelles.

De leur côté, sa femme et ses filles ne tenaient pas en place. À tout moment l’une ou l’autre sortait sans dire mot et allait prêter l’oreille dans la rue.

Enfin, à leur inexprimable soulagement, un double bruit de pas se fit entendre devant la maison.

— C’est eux ! fit Mme la justicière, qui fut la première à courir à leur rencontre. Dieu soit béni ! ajouta-t-elle avec ferveur, en voyant qu’elle ne s’était pas trompée.

— Oui, Dieu soit béni ! répéta le justicier qui paraissait en proie à la plus vive excitation, tandis que Clément arrivait par derrière, la mine sombre, le chapeau enfoncé sur les yeux.

— Pour l’amour du ciel ! Clément, qu’est-ce que tu as fait si longtemps ? s’exclamait Mme Gauchat en attirant son fils dans la chambre, avec une sollicitude à la fois inquiète et joyeuse.

— Pardi ! ce n’est pas sa faute, fit le justicier avec explosion, en jetant son chapeau sur le lit. Une belle histoire qui leur est arrivée en route ! Dieu nous bénisse ! Il aurait pu y rester, notre Clément ! C’est le chien qui a reçu le coup, par bonheur ! et aussi le chapeau de M. le régent ; il paraît que c’est à lui qu’on en voulait, c’est-à-dire à M. Tripet, pas au chapeau. Clément, raconte voir l’affaire par le commencement ; moi je m’embrouille, tellement tout ça m’a coupé le souffle.

Le justicier, tout en nage, se jeta sur une chaise en s’épongeant le front.

Clément fit sans beaucoup plus d’ordre et de clarté le récit de l’aventure que sa mère et ses sœurs écoutèrent avec un saisissement plein d’horreur.

— Mon pauvre Mutz ! intercala le jeune garçon d’un ton navré au milieu de sa narration, comme il est mal arrangé ! Une chance, c’est que la balle est ressortie. Ce M. Girard m’a aidé à le porter à son écurie ; c’est un rude brave homme, et il a une fameuse graisse, qu’il m’a dit, pour soigner le chien, une graisse dans le genre de la vôtre, mère.

— Et M. Tripet, ce n’est qu’après qu’on lui a aussi tiré dessus, si j’ai bien compris ? demanda M. Gauchat, qui reprenait son calme et voulait se rendre un compte exact de l’affaire, en sa qualité de membre du corps de justice.

— Eh oui ; je me méfiais que le brigand qui avait envoyé une balle à Mutz, pourrait bien en faire autant à M. le régent un peu plus loin, et ça n’a pas manqué ; je courais après M. Tripet pour le défendre, j’allais le rattraper, quand voilà qu’un coup de fusil part depuis le bord du talus et que le chapeau de M. le régent tombe par terre ! Un pouce ou deux plus bas, il avait la balle dans la tête. Je ne fais ni une ni deux : je me lance en haut le talus avec le clayon que j’avais ramassé ; mais va te promener ! Les arbres étaient trop serrés, et il y avait des genièvres, des sapelots qui m’encoublaient, qui me bouchaient la vue. Le chenapan avait filé, mais de quel côté ? ni vu ni connu !

— Ça fait que tu n’as vu personne ?

— Pardi non, ni M. le régent qui s’était lancé après moi, sans seulement ramasser son chapeau. Vous comprenez qu’on ne savait pas seulement de quel côté courir.

— Le Seigneur nous soit en aide ! murmurait Mme Gauchat, les mains jointes. Quand on pense à ce qui aurait pu arriver ! si c’était toi qui avais reçu le coup, Clément, au lieu du chien ! Si cet assassin t’en avait aussi lâché un, à toi !

Le jeune garçon secoua la tête et, d’un air pensif :

— J’ai idée que ce n’est pas à moi qu’il en voulait, ce gueux, ni au chien, mais à M. le régent.

— Qu’en sais-tu ? demanda sa sœur Élise de son ton bref. C’est pourtant sur Mutz qu’il a tiré, d’abord.

Clément haussa les épaules et répliqua :

— Pardi ! il a tiré sur Mutz, parce que Mutz l’avait senti et s’était mis après lui en aboyant. Ça, ce n’est pas malaisé à comprendre. Le brigand nous guettait, et quand il a vu que M. le régent était parti seul contre le Val-de-Ruz, il a filé en avant pour s’embusquer sur son chemin. Quand on était les deux ensemble, continua le jeune gardon qui s’échauffait, pourquoi n’a-t-il pas essayé de tirer ? Pourtant je garantis qu’il nous suivait, peut-être depuis longtemps. Déjà en montant la côte, Mutz se retournait à tout moment pour rônner[9], et quand on s’est reposé dans les pâtures, je ne pouvais pas le faire taire. Pour sûr que c’était un coup monté contre M. le régent !

— Ça, c’est un fait, appuya le justicier qui puisait coup sur coup dans sa tabatière d’un air absorbé. Il faudra aviser M. le lieutenant Junod pas plus tard que demain matin, pour qu’on ouvre une enquête tout de suite. C’est des choses qu’il ne s’agit pas de laisser traîner, ça a beau tomber sur les foins ! Si seulement, ajouta-t-il avec contrariété, vous aviez pu voir quelque chose, toi ou M. Tripet, ne fût-ce qu’un chapeau, un pan d’habit !

Clément haussa les épaules, mais fouillant dans la poche de son gilet, il en tira un chiffon de papier froissé, plié et à moitié roussi qu’il étala sur la table en le repassant du plat de la main.

— Voilà, fit-il, quelque chose que j’ai trouvé en revenant vers Mutz. Ça m’a tout l’air d’être une bourre de fusil. Je n’ai pas encore pu voir ça au jour. Et voici la feuille où on l’a déchirée. C’est plus grand ; on pourra mieux voir l’écriture.

Tous se penchèrent aussitôt pour examiner les papiers ; c’était un fragment de lettre.

Mme Gauchat s’empara de ces deux fragments d’un mouvement rapide, les plia l’un dans l’autre et les remit à son mari qui sortait son étui à lunettes de sa poche.

— Ça regarde la justice ! dit-elle d’un ton péremptoire, en réponse au coup d’œil surpris et désappointé de ses filles et de Clément.

— Ça, c’est un fait, appuya le justicier, qui rengaina ses lunettes en admirant en lui-même la prudence et le tact de sa femme. Votre mère a raison : on peut dire que ce papier c’est une pièce à conviction, déclara-t-il avec un hochement de tête empreint de gravité professionnelle. Et mafi ! les pièces à conviction, il n’y a que la cour de justice qui ait le droit d’en prendre connaissance, ça, c’est un fait.

Cette déclaration catégorique n’empêcha pas Mme la justicière, aussitôt après que ses enfants se furent retirés pour la nuit, de dire à son mari :

— À présent, qu’on est entre nous, examinons voir cette lettre.

Et M. le justicier, sans soulever d’objection, exhiba la pièce à conviction et chaussa ses lunettes pour l’étudier avec sa femme, considérant apparemment celle-ci comme membre in partibus de la cour de justice.

Au premier coup d’œil que M. Gauchat jeta sur le fragment de lettre, il releva vivement la tête et regarda sa femme d’un air effaré.

— Ma parole ! s’exclama-t-il, c’est l’écriture de Claude Bonjour ! voilà encore une autre histoire ? Au monde ! qu’est-ce que ça veut dire ?

Mme Gauchat qui avait continué à déchiffrer les phrases décousues du document, releva la tête à son tour :

— Ça veut dire, fit-elle d’une voix basse et concentrée, que l’homme, qui a tiré sur M. le régent et sur Mutz, ne peut être que…

Elle hésita avant d’aller plus loin.

— Que ?… demanda son mari, vaguement inquiet, et reprenant les deux papiers que sa femme avait reposés sur la table.

— Tu n’as qu’à lire, tu verras ! j’aime autant ne pas le dire !

Et comprimant les lèvres comme pour s’interdire toute révélation, Mme la justicière, les mains appuyées sur ses genoux, se mit à réfléchir d’un air profondément soucieux.

Au bout d’un instant, le justicier releva la tête et repoussa les lunettes sur son front.

Il avait l’air fort grave, et semblait ne pas oser regarder sa femme.

— Une vilaine affaire ! le bon Dieu nous soit en aide ! murmura-t-il d’une voix altérée. Ça ne peut être que celui à qui tu penses. Qui est-ce qui aurait eu cette lettre dans sa poche, et s’en serait servi pour bourrer son fusil, sinon lui ? Si seulement il ne s’agissait que de ce gueux ! Il mérite la corde plutôt deux fois qu’une. Mais il y a son oncle et sa tante : des braves gens comme eux ! ça fait mal au cœur d’y penser ! Et puis… il y a notre Élise. Fallait-il ça pour lui ouvrir les yeux ! Ma parole sacrée ! je donnerais bien tout ce qu’on voudrait pour que Clément n’ait pas trouvé ce papier !

Et froissant dans un mouvement de colère la pièce à conviction, l’honnête justicier la lança en boule sur la table.

— Si on osait, murmura-t-il entre ses dents, on la brûlerait, oui, mafi !

Sa femme, craignant sans doute qu’il ne cédât à une inspiration aussi contraire à tous ses devoirs de justicier, prit les chiffons de papier sans mot dire, et alla les enfermer dans un des casiers du secrétaire. Quand elle eut tourné la clef du meuble, elle revint s’asseoir près de son mari un peu penaud.

— Tu ne pensais pas à ce que tu disais, justicier ! fit-elle d’un accent d’amicale gronderie. C’est des choses qu’on ne fait pas quand on a de la conscience, tu le sais aussi bien que moi. Tout de même, il y a quelque chose à faire ; j’ai mon idée ; toi, ne t’en mêle pas ; tu es membre assermenté de la cour de justice ; moi pas. Si je l’étais, ce serait une autre affaire.

Tout en parlant de ce ton déterminé, Mme Gauchat attachait les rubans de son bonnet et procédait si manifestement à des préparatifs de sortie, que le justicier, déjà intrigué par l’énigmatique communication qu’elle venait de lui faire, demanda avec stupéfaction :

— Ah çà ! tu ne vas pourtant pas sortir à ces heures ? Il a déjà sonné la retraite !

— Il n’y a pas d’heure qui fasse ! déclara péremptoirement Mme Gauchat ; il faut que je sorte ; écoute, Abram ! (il était rare que Mme Gauchat s’adressât à son mari en l’appelant de son petit nom, au lieu de lui donner celui de sa charge,) écoute, Abram : par égard pour M. Claude Bonjour et pour sa femme, je vais faire une chose qui n’est peut-être pas tout à fait selon le droit et la justice ; mais je suis sûre que le bon Dieu me pardonnera, à cause de l’intention.

Elle était dehors avant que le justicier, complètement ahuri, eût trouvé quelque chose à objecter.

« Je me demande, au monde ! ce qu’elle va manigancer ! murmurait-il en se grattant derrière l’oreille ; puis il eut recours à sa tabatière pour y chercher des idées. La seule qu’il y trouva en valait bien une autre. — Bah ! à quoi bon se tracasser ! ma Julie a toujours été femme de tête ; on peut lui laisser tenir les rênes en toute confiance ; avec elle il n’y a jamais de risque qu’on aille verser ! »

Ayant ainsi formulé son entière confiance dans la sagacité de son épouse, M. Gauchat qui tombait de sommeil, mais ne voulait pas se permettre d’aller au lit avant le retour de cette dernière, se laissa tout doucement envahir par une agréable somnolence, au fond de son fauteuil.

Cependant Mme Gauchat s’avançait d’un pas rapide le long du village endormi. Le ciel s’était obscurci peu à peu, et la lune qui n’apparaissait que vaguement derrière un rideau de vapeurs, ne répandait plus dans la rue qu’une lueur douteuse.

La pinte Chiffelle et le cabaret de la maison de commune étaient fermés et silencieux, ce qui parut soulager sensiblement la justicière, dont le pas s’était ralenti en approchant de ces établissements.

Elle eut cependant un moment d’inquiétude : on entendait le bruit d’un pas lourd à un tournant de la rue. Mme Gauchat n’était pas poltronne ; mais elle ne tenait pas à être vue ; aussi se glissa-t-elle prestement derrière le fumier monumental de M. le lieutenant Junod.

« C’est peut-être le guet qui commence sa tournée, pensa-t-elle ; laissons-le passer. Abram Junod est le plus brave homme du monde, mais il est trop curieux et trop batoille[10]. D’ailleurs personne ne doit savoir que je vais chez le notaire Bonjour à ces heures. »

C’était bien le guet, avec sa lanterne et son bâton ferré. Le vigilant gardien de la sécurité publique passa sans se douter que la superbe courtine de M. le lieutenant Junod abritait une personne aux aguets.

Mme la justicière laissa au guet le temps de s’éloigner, puis sortant avec précaution de sa retraite, elle fit rapidement quelques pas et s’arrêta devant la maison cossue de M. Claude Bonjour.

« Bon ! murmura-t-elle en constatant qu’une des fenêtres était éclairée : ils sont encore levés. S’il y avait moyen de voir la Salomé seule, c’est ce qui vaudrait le mieux. Mais comment faire ? »

Juste à ce moment, une silhouette apparut derrière le rideau ; celui-ci fut écarté et dame Salomé appliqua son visage contre les vitres pour sonder l’obscurité du dehors. Elle vit une ombre arrêtée au milieu de la rue, une ombre qui agitait les bras en signe d’appel ; mais le ciel s’étant de plus en plus assombri, Mme Bonjour crut voir dans cette silhouette vague le neveu qu’elle attendait avec anxiété, et se hâta d’arriver à la porte.

— C’est toi, Pierre ? demanda-t-elle à voix basse. Pourquoi n’entres-tu pas ? l’oncle dort.

Profonde fut sa déception en voyant une femme s’avancer vivement et lui dire tout bas :

— C’est moi, la justicière Gauchat. Laisse-moi entrer, Salomé, et ferme la porte.

— Mon Dieu ! mon Père ! Est-ce qu’il y aurait du mal, Julie ? Notre Pierre…

— Il n’est pas rentré, votre Pierre ?

— Non ; est-ce que tu sais quelque chose de lui ? dis, parle vite ! Où est-il ? lui est-il arrivé quelque chose ?

— À lui, je n’en sais rien, mais…

Mme Gauchat hésita. Ce qu’elle avait à dire allait porter un coup cruel à ce cœur de mère, et elle se mettait à sa place. Cependant il fallait parler ; elle était venue pour cela, et le temps pressait. D’ailleurs Mme Bonjour, toujours plus anxieuse et s’effrayant des réticences de sa visiteuse tardive, revenait à la charge :

— Mon Dieu ! tu me caches quelque chose ! S’il ne lui est rien arrivé de mal, à notre Pierre, pourquoi me demandes-tu s’il est rentré ? Pour l’amour du ciel ! qu’est-ce qu’il y a que tu viennes si tard ? Explique-toi voir à la fin du compte ! On ne vient pourtant pas comme ça épouvanter les gens par plaisir ! Je sais bien que vous ne l’avez jamais pu souffrir, notre Pierre, à cause de votre Élise, et que s’il s’est un peu dévoyé, c’est peut-être parce que vous n’en avez rien voulu pour elle !

L’injustice de cette accusation délia la langue de Mme Gauchat.

— Arrête, Salomé, tu ne sais pas ce que tu dis, fit-elle d’un ton indigné. Ce n’est pas pour parler de ça que je suis venue à ces heures et en cachette du justicier, encore. C’est par égard pour toi et le notaire que je viens te dire : Quand votre Pierre rentrera, renvoie-le tout de suite ; qu’il se dépêche de passer la frontière avant le matin. Il a fait un de ces mauvais coups qui vous mènent au gibet ; on a pendu bien des gens pour moins que ça !

Elle avait parlé tout d’une haleine, sans que dame Salomé, suffoquée, anéantie, les yeux dilatés par l’horreur, essayât de l’interrompre. Mais quand la justicière voulut rouvrir la porte pour s’en aller, Mme Bonjour, s’accrochant désespérément à son bras, lui demanda, haletante :

— Es-tu sûre de ce que tu dis, Julie ? pour le nom de Dieu ! qu’est-ce qu’il a fait ?

— Il a tiré sur quelqu’un ! répondit brièvement la justicière en se dégageant d’un mouvement brusque. C’est tout ce que je peux te dire ; j’ai déjà eu la langue trop longue, et si on le savait !… Mais rappelle-toi que le justicier n’y est pour rien, lui. J’ai pris sur moi de vous avertir sans qu’il le sache, parce que c’est contre la loi ; mais moi je ne suis pas assermentée.

Elle avait ouvert la porte et courait le long de la rue avant que Mme Bonjour eût pu tenter de la retenir encore.

Ce fut en vain que la pauvre tante, en proie à une angoisse mortelle, demeura debout toute la nuit pour guetter le retour de son coupable neveu, à la conduite duquel, dans son inépuisable indulgence, et sans savoir sur qui et dans quelles circonstances il avait commis la tentative de meurtre dont on l’accusait, elle trouvait des excuses, et qu’elle n’était pas loin de considérer comme la victime de la malveillance et de la rancune des Gauchat.

M. Claude Bonjour, en se levant avant l’aube pour aller faucher son grand pré de Chemarin avec les ouvriers qu’il avait engagés pour la fenaison, s’étonna de trouver sa femme debout et habillée.

— Quelle idée de t’être levée si tôt ! fit-il d’un ton d’amical reproche. Tu sais bien qu’on ne fait que prendre un petit verre avec les hommes avant d’aller au pré. Pourvu que le déjeuner soit prêt vers les six heures, c’est tout ce qu’il en faut.

Puis, remarquant la figure défaite de sa femme :

— Dieu sait jusqu’à quelles heures tu as voulu attendre ce garçon ! ajouta-t-il en fronçant le sourcil, et dans quel état il est rentré ! Si on avait compté sur lui pour nous aider à fener !…

Et sans attendre une réponse qu’il croyait pouvoir deviner, le digne notaire s’en fut, l’air soucieux, recevoir les faucheurs qui arrivaient, et sa femme le laissa sortir sans dire un mot de la démarche nocturne de la justicière Gauchat et de sa terrifiante communication. Elle redoutait l’effet de cette révélation sur son mari, et se demandait si, avec son inflexible droiture, il ne livrerait pas lui-même son fils adoptif à la justice plutôt que de prêter les mains à sa fuite.

Aussi garda-t-elle pour elle ses angoisses qui augmentaient d’intensité à mesure que le jour avançait, et demeura-t-elle aux aguets, espérant toujours voir apparaître son neveu d’un moment à l’autre, pendant l’absence du notaire, afin de le prévenir du danger qui le menaçait et de l’engager à s’y soustraire par la fuite.

Mais la matinée s’écoula sans ramener Pierre. Son oncle n’en demanda point de nouvelles, pas plus au dîner de midi qu’au déjeuner ; la prairie de Chemarin étant tout près du village, les faucheurs et leur patron étaient venus dîner au logis au lieu de se faire apporter leur repas sur place, comme on procède généralement au cours des fenaisons afin de perdre le moins de temps possible. Seulement, si M. Claude Bonjour ne s’informait pas de son neveu, il n’y pensait pas moins, et une sourde indignation s’amassait en lui, dans la croyance où il était que le jeune homme passait la journée à se reposer des fatigues d’une nuit d’orgie.

De son côté, dame Salomé, dévorée d’inquiétude à la pensée du danger que courait Pierre s’il était vu rentrant au village, ne pouvait se résoudre à quitter la maison pour aller étendre le foin coupé, besogne qui rentrait dans ses attributions et ses devoirs de maîtresse du logis. Le prétexte d’une courbature et d’un mal de tête violent, que M. Bonjour trouva d’ailleurs très plausible, tant les traits de sa femme étaient défaits et livides, permit à celle-ci de ne pas s’éloigner, et de guetter ce retour à la fois craint et désiré. À chaque instant la pauvre tante entrait dans la petite chambre de derrière réservée à son neveu, dans l’espérance toujours déçue qu’il serait rentré à son insu en enjambant la fenêtre, chemin que le jeune homme, – la tante ne le savait que trop, – prenait plus souvent que celui de la porte ; le complaisant tas de fagots fort à point érigé contre la muraille facilitait ces évasions. Vain espoir : la journée entière s’écoula pour Mme Bonjour dans cette attente angoissante, sans ramener son neveu, mais aussi, par compensation, sans que la figure redoutée du Sergent Descombes apparût pour réclamer au nom de la justice Pierre Loclat, accusé de tentative de meurtre.

Depuis le matin de ce jour, le beau Pierre était enrôlé dans le bataillon des tirailleurs de la garde ; dont il devait faire au point de vue décoratif une des plus belles unités. En attendant que le tailleur du bataillon qui lui avait pris mesure en même temps qu’à Rossel, eût confectionné son uniforme, ce qui devait prendre quatre à cinq jours, le nouvel engagé, du fond de la bicoque humide, triste et délabrée qui se tapissait dans le ravin de l’Écluse, à Neuchâtel et qu’on décorait du nom de caserne du Grenier, écrivait à son oncle Bonjour. L’opération était délicate et laborieuse : il s’agissait de présenter l’affaire de son engagement sous des couleurs favorables et décentes, de circonvenir l’oncle, à qui, Pierre le savait de reste, il n’était pas facile de jeter de la poudre aux yeux, comme à la faible tante, de l’amener à croire, lui, le méfiant et circonspect notaire, que ce coup de tête de son infortuné neveu, victime de la malechance et de la fatalité, il l’avait fait par délicatesse pure, afin de n’être pas plus longtemps à la charge de ses parents adoptifs. Il se garda, bien entendu, de faire appel à la bourse de son oncle, donnant ainsi une preuve éclatante de son désintéressement et de la pureté de ses intentions.

L’adroit neveu savait bien pouvoir compter sur sa tante pour le fournir clandestinement d’argent de poche.

Quant à la tentative de meurtre dont il s’était rendu coupable, Pierre Loclat n’avait pas plus de remords que de crainte d’en être reconnu comme l’auteur. Son seul regret était de n’avoir pas réussi, tant la rancune violente qu’il avait nourrie contre M. Tripet depuis l’examen, s’était exaspérée et avait grandi, pour devenir une haine féroce, dans ce cœur corrompu, terrain, hélas ! trop fertile pour toutes les semences malsaines.

L’idée qu’il pourrait être soupçonné et convaincu d’avoir commis cet acte de brigandage ne l’aborda pas même : il avait si bien pris toutes ses précautions ! Ni Rossel ni le vieux tenancier de la métairie ne l’avaient vu rebrousser chemin pour se mettre à la poursuite du jeune régent et de son guide. C’était caché par un rideau de jeunes sapins qu’il avait tiré sur le chien, pour se débarrasser de sa poursuite ; au bord du chemin creux, quand il avait lâché son second coup de fusil sur l’homme à qui il en voulait à mort pour avoir obtenu la place qu’il convoitait, et renversé par là tous ses plans d’avenir, ne s’était-il pas mis à plat ventre derrière un genévrier qui le masquait absolument ? Puis n’avait-il pas décampé sans perdre de temps, une fois son coup manqué ?

Non, il n’avait pu être aperçu à aucun moment, pas même dans la chasse que lui avaient appuyée Clément et son maître, qu’il avait si habilement dépistés, qu’au moment où ils le cherchaient aux alentours du chemin de Savagnier, il était déjà sur la crête de Chaumont et l’instant d’après dévalait par un châble sur le vallon de Voëns.

Qui donc le soupçonnerait ? Et puis le fît-on, quelle preuve alléguerait-on contre lui ? D’ailleurs si, par impossible, la justice était mise sur sa piste par quelque circonstance imprévue, n’était-il pas couvert par l’engagement qu’il venait de contracter, par l’uniforme qu’il allait endosser ?

Non, Pierre Loclat ne se faisait aucun souci à cet égard, mais il maudissait sa maladresse et le brusque mouvement qui avait sauvé sa victime.

Que le diable m’emporte ! J’aurais dû viser en plein corps, j’aurais été sûr de mon coup ! Ah ! si c’était à refaire ! Et ce benêt de Clément ! je lui en garde aussi une à celui-là ! Sans lui j’aurais tiré plus tôt, il y a eu des moments où j’étais à meilleure portée, si je n’avais pas eu peur d’éclabousser ce gros emplâtre du même coup. J’ai été fameusement bête de vouloir le ménager parce que c’est le frère d’Élise. Parbleu ! cette Élise, une belle pimbêche, avec tous ses compliments ! si elle avait voulu, on aurait bien forcé la main à ses vieux ! À présent, va te promener ! J’en ai pour quatre ans ! »

Le beau Loclat, la face convulsée par tous les pires sentiments de la bête humaine, avait en ce moment la figure d’un damné.

Aussi quand Rossel, qui avait charmé ses loisirs de garnison en flânant d’une pinte à l’autre, reparut à la caserne, titubant, la mine cramoisie et la chanson aux lèvres, Pierre Loclat accueillit-il ses épanchements d’ivrogne par cette rude apostrophe :

— Toi, fiche-moi la paix, et va cuver ton vin !

Sur quoi il sortit en claquant la porte et s’en alla porter sa missive à la poste.

XIII

Le lieutenant Junod était un homme sage, prudent, circonspect ; il avait pour principe qu’il ne faut rien précipiter ; qu’en toute chose, mais principalement aux choses de justice, il faut prendre son temps pour réfléchir mûrement, longuement, se garder d’engager une affaire avant de l’avoir examinée sous toutes ses faces, à tous les points de vue, d’en avoir mesuré, jaugé, pesé toute la gravité et toutes les conséquences, dans le présent et pour l’avenir. Cette règle immuable, il la mettait en pratique jusque dans sa façon de manger et de boire, de marcher, de parler, de priser et de se moucher, toutes opérations que cet homme méthodique et bien équilibré accomplissait posément, avec une sage lenteur.

Aussi laissa-t-il, sans l’interrompre une seule fois par une exclamation intempestive, le justicier Gauchat raconter par le menu l’attentat de la veille, témoignant seulement sa surprise et son indignation tantôt en hochant avec lenteur la tête de haut en bas, tantôt en la branlant de droite à gauche et de gauche à droite, et relevant en circonflexe ses sourcils grisonnants, ce qui allongeait encore sa figure longue et grave.

Quand le justicier, tout en nage, arriva au bout de sa narration, M. le lieutenant Junod aspira d’un air méditatif la prise qu’il avait longuement triturée dans sa tabatière, remisa celle-ci dans la poche de son gilet, puis, passant les mains sous les basques de son habit, regarda fixement le justicier et scandant les mots :

— À quel endroit exact, monsieur le justicier, c’est là un point important que vous avez omis de mentionner dans votre exposé des faits, et qu’il convient de déterminer, avant que de nantir la cour de justice du crime en question, à quel endroit exact, dis-je, cet odieux attentat a-t-il été perpétré ? Est-ce oui ou non dans les limites de la mairie de Lignières, auquel cas l’affaire étant du criminel, ressortira à la juridiction de Thielle ?

— Tiens, tiens ! fit le justicier avec un soulagement évident, et comme éclairé par une idée subite. Pardi ! non, que ce n’était pas dans les limites de la mairie, puisque c’est arrivé sur Chaumont, là où le chemin de Savagnier commence à descendre sur le Val-de-Ruz ! Non, mafi ! si j’y avais pensé !

M. le lieutenant Junod hocha la tête avec gravité, et il parut au justicier que, dans le regard de son supérieur, il y avait une nuance de reproche, comme s’il eût voulu faire entendre que lorsqu’on a l’honneur d’appartenir à une cour de justice, on agit avec connaissance de cause et qu’on ne s’engage pas à l’étourdie dans de fausses démarches.

Que le regard de M. Junod ait ou non signifié cela, l’honnête justicier, estimant qu’il était de son devoir de se reconnaître fautif, ajouta modestement :

— Et c’est un fait que j’aurais dû y penser.

— Conséquemment, reprit M. le lieutenant Junod, en présentant au justicier sa tabatière ouverte, – par manière d’absolution, au jugement de celui-ci, qui lui en sut un gré infini, – conséquemment, dis-je, l’affaire ressort à la justice du Val-de-Ruz, et en l’espèce, étant du criminel, à celle de Valangin. Au surplus, le principal intéressé, à savoir M. le régent Tripet, étant présentement à Chézard, nantira sûrement qui de droit de l’acte de brigandage exercé contre lui ; quant à votre fils Clément, dont le chien a été navré et quasi tué, il sera nécessairement appelé à témoigner, encore que mineur, de ce qu’il a vu et entendu. Dans quels temps vivons-nous, juste ciel ! conclut M. le lieutenant en branlant la tête, pour qu’on voie se commettre de si audacieux et criminels attentats contre la vie des passants paisibles et notamment contre celle d’un maître d’école honorable et de conduite exemplaire !

Il est grandement à désirer que le coupable soit découvert et appréhendé au corps, afin d’être châtié d’après toute la rigueur des lois !

— Pour ça, je suis bien comme vous, approuva M. Gauchat, qui pourtant ne trouva pas le moment venu d’exhiber la pièce de conviction qu’il avait en poche.

« Attendons de voir, se dit-il prudemment, si M. le régent porte plainte ou non. S’il le fait, à la bonne heure ! Il sera assez tôt de montrer ce papier à l’enquête. »

De retour au logis, M. Gauchat recommanda à tout son monde de garder le silence sur l’affaire jusqu’à ce qu’on sût ce que ferait M. Tripet.

— J’espère bien, ne put s’empêcher de grommeler Clément dans un coin, que ça ne passera pas comme ça : ce ne serait pas juste, non, mafi !

Sa mère lui imposa silence d’un geste sévère, et son père ajouta à son adresse :

— Si M. Tripet tient à étouffer l’affaire, pour une raison ou pour une autre, c’est bien clair que nous ne voulons rien dire non plus à propos du chien. On ne mène pas plus de bruit pour une bête que pour un chrétien ! tu entends, Clément ?

À la cuisine, Mme Gauchat fit à son fils une verte semonce pour s’être permis de donner une opinion qu’on ne lui demandait pas.

— Ah çà ! Clément, qu’est-ce que ça veut dire ? depuis quand les enfants veulent-ils en savoir plus que leurs père et mère ? Tes sœurs ont-elles levé la langue, elles ? est-ce qu’elles ont raisonné ?

Clément se tint coi ; il avait trop de respect pour sa mère et trop de soumission pour se permettre de faire tout haut la réponse qui se formulait en ces termes dans son esprit :

« Mes sœurs n’ont pas eu leur chien quasiment tué, elles ! et pour ce qui est de l’Élise, on sait bien, pardi ! qu’elle n’aime déjà pas tant M. Tripet ; ça ne doit pas lui faire grand effet qu’on ait tiré dessus ! elle l’a tellement sur sa corne ! »

Non, cette réplique véhémente, il la garda pour lui et fit bien. D’ailleurs, le premier mouvement de dépit passé, le brave Clément sentit l’exagération de son jugement sur sa sœur Élise.

Toute la matinée, pendant que sa faux, maniée d’un bras vigoureux, abattait les hautes herbes humides, le jeune garçon ne cessait de songer à la tragique aventure de la veille, et de déplorer le retard qu’on mettait à la recherche du coupable. « Pourvu seulement qu’il n’aille pas décamper pendant ce temps ! c’est de quoi j’ai peur ! »

Ces réflexions chagrines de Clément, en harmonie avec le ciel gris et bas d’où tombait une bruine froide, ne ralentissaient pas le mouvement de sa faux ; on eût dit qu’elles l’accéléraient plutôt, au point que le solide et massif Bernois, engagé par le justicier et placé après le maître, au second andain, avait assez à faire pour suivre le père et ne pas se laisser serrer de trop près par le fils, que son âge avait fait mettre au troisième rang.

Mais qu’était le dépit qui mettait en désarroi l’esprit de Clément Gauchat, en ce premier jour des foins, comparé aux amères et douloureuses pensées qui rongeaient le cœur de M. Claude Bonjour, dans le même instant, tandis qu’à la tête de ses trois faucheurs à gages, il alignait les andains sur sa grasse prairie de Chemarin.

Cet ingrat neveu, sur lequel il aurait dû pouvoir compter pour le seconder et lui succéder dans son emploi de notaire et dans l’exploitation de ce domaine, qu’une culture rationnelle et des efforts persévérants avaient transformé au point d’en faire un honneur pour Lignières et un exemple cité dans toute la principauté, ce neveu auquel il avait servi de père, comment avait-il répondu aux soins, à l’affection, au support inépuisable de ses parents adoptifs ?

Que faisait-il en ce moment, ce jeune homme de vingt-cinq ans, vigoureux, taillé en athlète, jouissant d’une santé de fer, pendant que son oncle, dans la soixantaine, peinait et suait aux champs ?

Et le pauvre M. Bonjour se représentait avec indignation son neveu, étendu sur son lit, la tête alourdie, les membres courbaturés par d’ignobles fatigues, pendant que sa faible tante poussait la mansuétude jusqu’à le plaindre et lui préparer de petits plats réconfortants ! À ce dernier tableau, créé par son imagination surexcitée, la colère de M. Bonjour devint si forte qu’il n’y put plus tenir. Il releva sa faux d’un mouvement violent, la jeta sur son épaule et, d’un ton bref :

— Garçons, continuez sans moi ; j’ai affaire à la maison.

Et il s’éloigna d’un pas fébrile du côté du logis.

D’un commun accord les trois faucheurs avaient retourné leur instrument pour le repasser, et regardaient leur maître s’en aller, tout en échangeant leurs réflexions sur ce départ inattendu.

— Qu’est-ce qui peut lui avoir pris, là, tout d’un coup ? N’avez-vous pas trouvé qu’il était rudement rouge, M. Claude, vous autres ?

— Monté ! il l’est toujours plus ou moins ! fit remarquer l’un des faucheurs en hochant la tête. Je sais bien qu’aujourd’hui, il l’était peut-être une idée plus qu’à l’ordinaire. Pour gringe, c’est un fait qu’il l’était ; avez-vous remarqué qu’il ne disait pas un mot ?

— C’est sûr ! et il y aurait du Pierre Loclat par là-dessous que je n’en serais rien surpris ! Ce robuste fainéant, il n’aurait pas pu venir se mettre à l’andain, puisqu’il est revenu chez son oncle ! Chenapan, va !

Les trois faucheurs, habitants de Lignières, connaissaient le neveu depuis son enfance, et toutes leurs sympathies étaient pour l’oncle.

Celui-ci, en entrant à la cuisine, y trouva sa femme pleurant dans son tablier. Ce spectacle ne fit qu’augmenter son ressentiment contre Pierre.

— Ah çà ! Salomé, tu es bien bonne de t’en donner à ce point pour un garnement pareil ! Ça ne peut plus aller comme ça ; il faut que ça finisse d’une façon ou d’une autre avec ce garçon ! qu’il mène une autre vie ou bien qu’il parte et qu’on ne le revoie plus ! Et je vais le lui signifier de ce pas une fois pour toutes !

Dame Salomé laissa retomber son tablier sur ses genoux et leva vers son mari un visage décomposé. Dans ses yeux hagards il crut voir de la folie quand elle lui dit :

— Tu sais où il est, toi ? alors dis-le ! Où le caches-tu ?

Elle se redressait comme une tigresse à qui on a pris ses petits.

M. Claude Bonjour regarda sa femme d’un air bouleversé :

— Mais, Salomé, qu’est-ce que tu veux dire ?

Voyons, calme-toi ! Pierre n’est-il pas couché ? n’est-il pas dans sa chambre ?

— Mais non ! s’écria dame Salomé dans une explosion d’angoisse. Depuis hier il n’est pas rentré, je l’ai attendu toute la nuit ; je ne me suis pas couchée, et tout le jour je l’ai guetté, parce que…

Elle allait parler de la visite nocturne de Mme Gauchat et de l’avertissement que celle-ci lui avait donné, mais réfléchissant soudain que cette révélation porterait aux dernières limites la colère de son mari contre Pierre, et que, dans sa droiture inflexible, il serait capable de livrer lui-même son coupable neveu, Mme Bonjour se remit à sangloter dans son tablier.

— Ah ! c’est comme ça ! fit d’un ton concentré M. Claude Bonjour, dont le visage avait passé du cramoisi à une teinte livide, pour redevenir aussitôt d’un pourpre inquiétant. Toujours la même histoire ! Qu’il revienne, et je lui dirai son fait ! Il ne perd rien pour attendre !

À quoi il ajouta, mais en lui-même, avec une ironie amère :

« Il me semblait bien ! Ce n’est pas à moi qu’il pouvait faire avaler ces histoires de voleur, de l’autre soir ; en se donnant des airs malheureux ! C’était bon pour sa tante de s’y laisser prendre ! Toujours le même, ce garçon ! »

En dépit de ses divergences d’opinions avec sa femme au sujet de Pierre, malgré le reproche de faiblesse qu’il lui adressait, l’honnête M. Bonjour aimait trop la compagne de sa vie pour ajouter à son chagrin en se livrant à des récriminations intempestives.

« On s’en est déjà bien trop dit avec la Salomé, songeait-il avec regret ; on en a déjà bien trop lâché de ces mots piquants à propos de ce garçon ! Quelle avance ! pour en venir à être ensemble quasi comme chien et chat ! On ferait bien mieux, les trois quarts du temps, de se mordre la langue au lieu de dire ce qu’on pense, et de se lancer des mots de choc ! »

Pierre Loclat ne revint ni ce soir-là ni les suivants, et pour cause. Ce qu’on vit arriver chez M. le notaire Bonjour, vers le milieu de la semaine, ce fut la missive écrite à la caserne de l’Écluse par le nouveau tirailleur de la garde, lequel, en annonçant mélancoliquement son coup de tête, le présentait comme une expiation volontaire de ses torts, et l’entrée pour lui dans le chemin du repentir et de la réforme.

Comme on peut se le représenter, la pauvre tante fut anéantie par cette annonce foudroyante, et répandit un déluge de larmes à la lecture de l’épître attendrissante de son enfant prodigue repentant.

Quant à M. Claude Bonjour, il déclara que Pierre, en s’engageant, avait pris le seul parti qui lui restât à prendre ; à quoi il ajouta avec un hochement de tête qui n’impliquait pas une confiance absolue dans les protestations de repentir de son neveu :

— Tant mieux s’il se reconnaît, et s’il peut se remettre dans le droit chemin ! Le bon Dieu le veuille !

— Je voudrais bien le revoir avant qu’il parte pour Berlin ! gémit plaintivement dame Salomé au milieu de ses larmes.

— Eh bien, on t’y mènera ! fit son mari du ton qu’on prend pour consoler un enfant : on t’y mènera après les foins.

— Mon Dieu ! Claude, s’il allait partir avant !

— Ne t’inquiète pas, Salomé : n’as-tu pas entendu ce que Pierre nous marque à ce propos ? Écoute :

« Il paraît que le dernier détachement de recrues est parti il y a deux mois ; on dit que nous avons bien encore deux ou trois semaines à attendre à Neuchâtel avant de nous mettre en route pour Berlin. »

— Tu vois qu’il n’y a rien à risquer d’attendre que les foins soient rentrés.

À part lui M. Bonjour se disait avec appréhension :

« Pardi ! deux ou trois semaines, c’est déjà bien trop pour être là à baguenauder par Neuchâtel ! On dit qu’ils n’ont pas grand’chose à faire, ces enrôlés : deux ou trois heures d’exercice par jour : Ça ne leur est rien tant bon ; on rôde, on bamboche, on fait les cent coups, Dieu sait ! Ce n’est pas en menant une vie pareille que notre Pierre se remettra sur le bon chemin. J’ai bien peur du contraire ! »

La nouvelle de l’enrôlement de Pierre Loclat fut vite connue à Lignières. Certes, ce ne fut ni M. Claude Bonjour, ni dame Salomé qui se plurent à la divulguer. Mais les faits de ce genre, chose curieuse, ont des ailes pour courir le monde, tandis que ceux, hélas ! trop rares, qui sont à la louange de l’espèce humaine, cheminent à pas de tortue.

Le fait est qu’on en parla d’abord comme d’un bruit vague, qui prit rapidement consistance et fut enfin confirmé avant la fin de la semaine, par le témoignage d’un vieux mendiant de Nods, qui arrivait de Neuchâtel, où il exploitait fructueusement la charité publique. Et ce témoignage était des plus précis. Le vieillard avait rencontré Pierre Loclat, en compagnie d’autres recrues du bataillon, dans les rues de Neuchâtel. Le jeune homme n’était que trop connu, lui et ses fredaines, sur tout le plateau qui s’étend au pied de Chasseral, à Nods, Diesse et Lamboing, aussi bien qu’à Lignières.

— C’être bien lui, le neffeu au notar Ponchour, affirmait le vieux mendiant.

Et pour convaincre les incrédules il ajoutait :

— C’est moi le gonnaître déjà longtemps, sûr ! lui courir assez par Nods, pour tringuer, chouer aux guilles, battre afec les bouëb, tanser afec les filles, ia miseele ! À Neuchetel il avre mis-un veste vert, des gulottes gris avec fil rouche, et un casquette plat, aussi grand comme planche à câteau.

— Un fameux déquepille[11] pour Lignières ! déclara sans ambages, le guet de nuit Abram Junod, résumant ainsi le sentiment général au village.

À quoi le colosse ajouta d’un ton menaçant :

— Et si on le revoit jamais par ici, qu’il fasse attention à lui ! j’avais l’œil dessus et ça n’aurait pas été longtemps… Enfin, c’est bon, je m’entends !

Dans la maison Gauchat où personne ne faisait jamais allusion au neveu de M. Bonjour, le fait de son enrôlement ne fut pas même mentionné. Seul Clément eût pu toucher étourdiment à ce sujet scabreux, si la défense absolue ne lui avait été faite une fois pour toutes de jamais parler de Pierre Loclat devant ses sœurs. Cependant chacun des membres de la famille avait appris de son côté l’événement dont tout Lignières parlait depuis quelques jours. Il s’était même trouvé des bonnes âmes pour s’en entretenir à la fontaine, juste au moment où Élise Gauchat venait y remplir sa seille. Mais les bonnes âmes en furent pour leurs frais de malignité : la jeune fille, hautaine et froide, n’avait pas paru les entendre, et s’en était allée, sa seille en équilibre sur sa tête, sans que les commères eussent pu saisir sur son visage impassible le moindre signe d’émotion.

Pourtant le coup avait été rude. Mais Élise Gauchat avait sur elle un empire extraordinaire. Tout au plus, une fois sa seille déposée à la cuisine, eut-elle un court instant de défaillance. Tout lui sembla tourner autour d’elle, mais sa mère était là ; elle se raidit et par un suprême effort de volonté recouvra ses sens.

Seulement personne ne fut témoin de l’explosion de douleur, d’emportement, d’orgueil blessé qui convulsa son fier visage l’instant d’après, la fit se tordre les mains et pousser de sourds gémissements dans le coin retiré de la grange où elle s’était réfugiée comme un fauve blessé. Des mots entrecoupés sortaient de ses lèvres, pareils à des sanglots.

« Folle, misérable folle que j’étais ! Tout ce qu’il m’a dit : autant de mensonges ! Des promesses, des beaux semblants ! Il s’est moqué de moi, comme toujours ! Il ne m’a pas dit un mot de ce qu’il allait faire ! Et moi, je ne peux pas seulement, malgré tout, me déprendre de lui ! Folle, folle que je suis !

« Qu’est-ce qu’il faudra qu’il fasse, mon Dieu ! pour que j’en puisse arriver à le haïr, à l’arracher de là ? »

Et la hautaine Élise, dans un paroxysme d’angoisse, se pressait la tête à deux mains, comme si elle eût voulu enlever de son esprit l’image de celui qui avait pris possession de tout son être, qui y régnait en maître absolu et tyrannique.

« Dire que je le connais, Pierre, gémit-elle en se laissant aller sur le plancher du réduit, dire que je sais tous ses déportements, et que je ne peux pas, non, je ne peux pas m’empêcher de l’aimer ! »

Tout à coup elle sursauta violemment en sentant une main se poser doucement sur son épaule, et se retourna épouvantée : la figure de sa mère, pleine d’une compassion infinie, était penchée sur elle.

Tout bas Mme Gauchat murmura à l’oreille de sa fille :

— Et si on te disait ce que Pierre a fait dimanche avant de s’enrôler !

XIV

Le jeune régent, en prenant la détermination de ne pas parler de la tentative d’assassinat à laquelle il venait d’échapper, et cela pour épargner à sa mère une émotion violente, avait compté sans un témoin révélateur de la tragique aventure.

Il n’avait pas réfléchi que son chapeau, transpercé par la balle, ne pourrait manquer d’éventer l’affaire tôt ou tard. De fait, le dommage causé à son couvre-chef fut remarqué le soir même par sa jeune sœur Léa. Pendant que l’ex-brigadier passait l’inspection de son filleul qui avait déposé la petite fille, installée sur ses genoux, celle-ci, dans les bonds désordonnés qu’elle exécutait autour de la chambre, ayant fait rouler sur le plancher le chapeau de son frère, posé sur le rebord d’une commode, le releva, et tout en l’époussetant constata l’avarie.

L’exclamation qu’elle poussa fit tourner tous les regards vers elle.

— Monté ! regardez voir le beau chapeau à Félix ! comme il est arrangé ! Un trou des deux côtés, comme si on avait planté un bâton en travers du ruban ! Quel dommage ! Comment as-tu fait ça, Félix ?

Il fallait répondre. Le jeune homme dut en venir à raconter l’aventure, ce qu’il fit tout en cherchant à en réduire l’importance autant que faire se pouvait, sans manquer à la vérité.

Mais il eut beau affecter de traiter légèrement l’affaire, avancer l’hypothèse d’un chasseur maladroit, d’une balle égarée, ses raisonnements ne convainquirent aucun de ses auditeurs, et il vit avec inquiétude à la figure bouleversée de sa mère quel coup elle avait reçu.

On peut se représenter le concert d’exclamations indignées qui coupa et suivit le récit du jeune régent. La grosse voix de son parrain, l’ex-brigadier, les dominait toutes.

— Nom de nom d’une sabretache ! en voilà une racaille numéro un ! s’embusquer pour lâcher son coup sur les passants comme sur un lièvre ! C’est pire qu’en Espagne ! au moins les hidalgos qui se mettaient à l’affût pour nous canarder, avaient une excuse, eux : ils nous tenaient pour des brigands, ni plus ni moins, et ils n’avaient pas tant tort, puisque nous venions prendre leur pays. Mais ce gueux-là, qu’est-ce qu’il pouvait avoir contre un bon garçon comme toi, qui ne voudrais pas faire du mal à une mouche !

Qui diantre ça peut-il être ? Et tu n’as rien vu, rien de rien ? Et ce garçon qui était avec toi, non plus ?

— Rien du tout que la fumée du coup de fusil.

— Avais-tu eu une castille avec quelqu’un, en route, ou à Lignières ? demanda le père à son tour, en scrutant attentivement la physionomie de son fils.

Celui-ci secoua la tête :

— Pas la moindre !

Et il ajouta en souriant :

— Ce n’est guère dans mes habitudes, qu’en dites-vous, mon père ?

— Je le sais bien, mon garçon, et l’ancien Tripet posa comme une caresse sa forte main hâlée sur l’épaule de son fils. Je le sais de reste, que notre Félix n’est pas un rognasseur ? Mais enfin, il peut arriver qu’on ait affaire à un homme qui a bu, à un mauvais drôle qui vous cherche chicane à propos de rien. Et tu ne connais personne qui t’en veuille pour une chose ou pour une autre ?

Le jeune homme s’arrêta au moment où il allait dire non.

En conscience pouvait-il faire cette réponse, quand sa mémoire lui rappelait si vivement les regards haineux de Pierre Loclat ? Il hésita, puis du regard et d’un léger signe de tête il désigna sa petite sœur, qui suivait ardemment la conversation.

— Hé ! hé ! petite, tu es encore là, toi ? fit le père en jouant la surprise. Veux-tu bien aller te réduire, il y a beau temps que les poussines de ton âge ont la tête sous l’aile !

D’un ton suppliant, l’enfant tenta de réclamer un sursis.

— Puisque Félix est venu ! et puis le dimanche, vous savez, papa, on me permet de rester plus tard avec les grandes personnes !

En sa qualité de cadette et d’unique fille de la maison, Mlle Léa jouissait de certaines prérogatives, et son père résistait rarement à ses câlineries. Cette fois l’ancien Tripet fut inflexible, et l’enfant dut se retirer, le cœur gros, emmenée par sa mère, qui s’était levée péniblement avec l’aide de son fils cadet.

— À présent que nous voilà entre nous, Félix, tu peux parler. Tes frères sont assez grands, eux, pour tout entendre, et le garder par devers eux.

Et l’ancien Tripet, qui s’était carrément installé dans le fauteuil que venait de quitter sa femme, regarda complaisamment ses deux aînés, puissants lurons aux formes massives, à la physionomie tranquille et flegmatique.

Leur oncle, l’ex-brigadier, manifestait plus d’impatience qu’eux d’entendre le jeune régent compléter les révélations qu’il paraissait avoir à faire.

— Sacrebleu ! ton père a raison, Félix ! Il s’agit de tirer les choses au clair. Déboutonne-toi ! Tu m’as tout l’air de te méfier de quelqu’un, ou que le cric me croque !

— Voici ce qui en est, dit enfin le jeune homme, ainsi mis en demeure de s’expliquer sur sa réticence de tout à l’heure. J’aurais mieux aimé ne rien dire, mais du moment qu’on me le demande, je ne peux pas en conscience répondre que je ne connais personne qui m’en veuille. Oui, il y a quelqu’un à Lignières qui ne m’aime pas : c’est celui qui a été mon concurrent pour la place de régent. Et ça s’explique assez : il devait compter sur la place comme s’il la tenait, ayant été sous-maître durant six mois, remplaçant du défunt régent, étant communier de Lignières, bien apparenté dans l’endroit ; oui, il a dû être terriblement désappointé, et il n’y a rien d’étonnant qu’il m’ait gardé rancune. Tout de même, ce n’est pas une raison pour le soupçonner de m’avoir voulu tuer. On ne pousse pourtant pas le dépit, dans une affaire comme celle-là, jusqu’à attenter à la vie de son prochain.

— Ça dépend quelle espèce de caractère on a ! remarqua l’ancien en hochant la tête. Quelqu’un qui aurait des principes, non ! mais un être pervers qui n’aurait pas la crainte de Dieu, qui ne suivrait que ses mauvais instincts, pourquoi pas ?

— Je suis comme ton père, déclara l’oncle. Cet olibrius qui te garde une dent, parce que tu lui as damé le pion, donne-nous son signalement : marche !

— Le fait est, répondit évasivement le jeune régent, le fait est que je ne le connais guère que de vue. Tôt après l’examen de concours, il est parti pour les Franches-Montagnes, à ce qu’on a dit ; il est revenu un de ces derniers jours à Lignières et je ne l’ai vu que deux fois, en le rencontrant dans la rue, et…

— Il t’a accosté, quoi ? demanda vivement le père.

— Non, mais il m’a dévisagé de la tête aux pieds d’un air insultant. Et hier matin, à l’église, pendant que j’étais en chaire, il ne me quittait pas des yeux, de ce même air de défi et de rancune. Vous voyez qu’en définitive, je n’ai pas grand’chose à lui reprocher à mon endroit, se hâta d’ajouter le jeune régent, et sur de pareils indices, le croire capable et le soupçonner d’une tentative de meurtre, serait téméraire, injuste et inconsidéré. J’espère que tout ceci restera entre nous, et je voudrais vous prier instamment de n’en pas aviser ma mère, afin de ne pas mettre le comble à ses alarmes à mon égard.

L’ancien Tripet hocha la tête sans rien promettre, pendant que l’ex-brigadier, poursuivant l’interrogatoire de son neveu, reprenait de son ton grondeur :

— Et ce signalement qu’on t’a demandé, conscrit ? Marche !

— Taille, cinq pieds, huit pouces, environ, cheveux noirs bouclés, nez…

— Halte-là, farceur ! c’est du dedans qu’on te parle.

— Oui, Félix, appuya l’ancien d’un ton de reproche ; il n’y a pas de quoi rire. Quel renom a-t-il, cet homme qui t’en veut ? Est-il de conduite ou non ?

Le jeune homme eût bien voulu pouvoir se dispenser de répondre. Sans savoir rien de très positif sur le compte de Pierre Loclat, il devait bien s’avouer qu’il n’en avait jamais entendu parler d’une façon avantageuse, et s’était bien aperçu que si l’on ne disait pas sur le compte de son concurrent tout ce qu’on en savait, c’était par égard pour l’honnête couple qui l’avait élevé.

Aussi haussa-t-il les épaules, en répondant évasivement :

— Monté ! il a si peu résidé à Lignières depuis que j’y suis !

— Mais enfin, insista l’ancien Tripet, avec impatience, a-t-il bon ou mauvais renom ?

— Eh bien, je dois reconnaître qu’on n’en dit guère de bien.

— Un bambocheur, je le parierais ! déclara l’oncle, et des oiseaux pareils, c’est capable de tout.

— Tout de même, fit remarquer le jeune régent, avec vivacité, vous conviendrez, oncle, qu’on ne va pas accuser quelqu’un de tentative d’assassinat, par ce simple motif qu’il vous a regardé de travers.

Si la justice devait se mêler de cette affaire, et ce n’est pas moi qui ferai rien pour la mettre en branle, ajouta-t-il avec fermeté, si une enquête devait s’ouvrir, je déclarerai, la main sur la conscience, que je n’ai vu, et ne puis accuser personne.

— Par ainsi, fit l’ancien Tripet en hochant la tête et regardant fixement son fils, tu serais d’avis de ne pas porter plainte ?

— Par exemple ! se récria l’oncle. Quoi ? laisser courir ce bandit ! ce serait du propre ! sacré nom d’une cartouche ! À quoi penses-tu, conscrit ?

Le conscrit haussa les épaules en répliquant :

— Contre qui porterais-je plainte ? Qu’est-ce qu’une enquête pourrait découvrir, quand on n’a pas le moindre indice ?

— Mais justement, fit remarquer l’ancien Tripet, c’est pour en trouver, des indices, qu’on dresse les enquêtes. Laisser le coupable sans châtiment, trouves-tu que ce soit juste ?

Le fils secoua la tête :

— Non, mon père, je ne dis pas que ce soit juste, répondit-il avec déférence, quoique d’un ton décidé. Mais pour toutes sortes de raisons, j’aimerais mieux le lui laisser sur la conscience.

— La conscience ! grommela l’ex-brigadier, est-ce qu’ils en ont, des gueux pareils ?

— Moi je crois, oncle, fit le neveu en souriant gravement, que les plus mauvaises gens en ont une ; seulement ils lui font la sourde oreille ; pourtant il arrive un jour où ils sont bien forcés de l’écouter. Voyez-vous, mon père et vous, oncle, reprit-il avec chaleur, voici ce que je pense sur cette affaire : à moins que vous ne le vouliez absolument, je laisserais aller les choses ; celui qui a fait le coup n’a écouté que sa colère, qui que ce soit. Et dans la colère, il y a des gens qui ne se connaissent plus : ils sont comme fous. Pour sûr, c’en est un de ce genre. Supposons qu’il ait des parents braves, honnêtes : je ne voudrais pas pour tout au monde que le chagrin et le déshonneur tombent sur eux à cause de lui. En étouffant l’affaire, j’amasse sur sa tête, comme dit la Sainte-Écriture, des charbons ardents ; il peut se repentir, et ses parents innocents ne pâtiront pas de sa faute. Mettez-vous à leur place !

Un feu si généreux brillait dans les yeux du jeune régent, une chaleur si communicative animait son plaidoyer, prononcé d’un accent persuasif, que ses auditeurs, sans être absolument convaincus par les raisons de sentiment qu’il avait développées, n’essayèrent plus de discuter.

L’ex-brigadier se contenta de grommeler dans sa moustache, tout en caressant son filleul d’un regard attendri ; l’ancien Tripet, ému, lui aussi, posa la main sur l’épaule de son fils d’un geste affectueux et lui dit en branlant la tête :

— Tu n’aurais pas fait un mauvais avocat, Félix, pour enjôler ton monde ! Je sais bien que suivant le droit et la justice, il y aurait peut-être bien quelque chose à redire à tes raisons. Mais fais comme tu l’entends ; je ne veux pas te forcer. Pourvu seulement, ne put-il s’empêcher d’ajouter sur un ton d’appréhension, pourvu que pour avoir voulu être trop bon, tu n’en pâtisses pas !

— Oui, murmura l’aîné des fils Tripet, si l’autre allait recommencer !

— N’aie pas peur, Auguste ! fit son cadet d’un ton rassurant. On ne fait pas deux fois un pareil coup de tête. À l’heure qu’il est, je suis sûr qu’il voudrait bien revenir en arrière.

Sans que personne y eût pris garde, la mère était rentrée, et assise à l’écart, écoutait depuis un moment, et devait avoir entendu le plaidoyer de son fils cadet en faveur de son agresseur.

Quand le jeune régent eut répondu à son frère, il y eut un moment de silence, que troublait seul le tic tac de la grande horloge à poids. Dans le fond de la chambre, assez mal éclairée par l’unique chandelle placée au milieu de la table, une voix faible appela :

— Félix, je voudrais te dire quelque chose !

Tous se détournèrent en tressaillant, et le fils cadet accourut auprès de sa mère.

Elle l’attira à elle et lui glissa à l’oreille :

— Tu le connais, dis ?

— Je le crois, répondit-il tout bas ; mais ce n’est que des suppositions ; si c’est celui que je pense, c’est ses braves parents que je voudrais épargner ; il y aurait de quoi les tuer !

La mère pressa la main de son fils et le regarda avec tendresse ; puis, tout haut :

— Je suis de l’avis de Félix qu’il vaut mieux ne rien dire, et à la garde de Dieu !

Évidemment, la volonté de cette faible et chétive femme devait faire force de loi dans la maison, car il ne s’éleva aucune protestation ; et même l’ex-brigadier, s’inclinant devant le désir de sa sœur, déclara d’un ton moins bourru qu’à l’ordinaire que, « puisque c’était l’idée de la Mélanie »…

Et l’ancien, s’adressant à ses fils aînés, dit sur le ton de l’avertissement :

— Vous avez entendu, garçons : Que personne ne souffle mot de cette histoire !

Et personne n’en souffla mot, pas même Léa, à qui sa mère fit la leçon dès le lendemain matin. À partir de ce moment, il ne fut plus même question de l’aventure, dans le cercle de la famille, pas plus à la maison qu’aux champs, où la fenaison se poursuivit toute la semaine avec des alternatives de pluie et de soleil. Cela ne veut pas dire que ni les uns ni les autres n’y pensassent plus, ni que l’ancien et sa femme, dans le secret de la chambre conjugale, n’échangeassent le soir à ce sujet maintes réflexions soucieuses.

C’est ainsi que le vendredi au soir, Mme Tripet dit à son mari, qui, harassé par une rude journée de labeur, se mettait au lit, car il tombait de sommeil :

— Voici samedi qui vient ; mon Dieu ! si tu savais comme j’en ai souci !

— Souci, pourquoi ? demanda son mari déjà à moitié endormi.

— Tu sais, Félix doit s’en retourner à Lignières pour faire ses fonctions d’église.

L’ancien rouvrit les yeux et après un bâillement consciencieux répondit tranquillement :

— Bien oui, mais il revient le dimanche soir : il a encore huit jours de vacances.

— Mais cette montagne à retraverser ! c’est ce qui m’épouvante !

Et la mère ajouta avec une expression d’indicible angoisse :

— Quand je pense qu’on pourrait de nouveau l’attaquer !

Cette fois, M. Tripet se mit sur son séant ; il était tout à fait éveillé.

— C’est pardi vrai, Mélanie, je n’y pensais pas. Sais-tu quoi ? Ne le laissons pas aller seul : un de ses frères ira et reviendra avec. On n’a plus que deux chars de foin à engranger ; qu’en dis-tu ?

— Ce serait une tranquillité, fit Mme Tripet avec soulagement.

À ceci, elle ajouta qu’il serait peut-être bon de ne pas dire à Félix pourquoi on tenait à lui donner un garde du corps, ni au garde du corps pour quelle raison on tenait à le voir escorter son frère.

L’ancien abonda dans son sentiment.

— D’accord, Mélanie, tu as toujours des bonnes idées ! On en touchera un mot aux garçons sans avoir l’air de rien. Ne t’inquiète plus, un des deux ira, soit Auguste, soit Justin, n’importe lequel, et je te réponds, ajouta M. Tripet en secouant la tête avec une tranquille assurance, qu’on y regarderait à deux fois avant de s’attaquer à des gaillards comme eux, sans compter que sans en avoir l’air, tant l’un que l’autre, nos garçons n’ont pas leurs yeux dans leur poche. Ça ne parle pas beaucoup, mais ça a de l’idée et ça agit tant plus.

Ayant ainsi tranquillisé sa femme, l’ancien Tripet se recoucha et ne tarda pas à ronfler.

Au reste, la diplomatie qu’il se promettait de déployer pour fournir sans en avoir l’air une escorte à son fils cadet, fut combinée en pure perte, attendu que le lendemain, dans la matinée, Auguste, l’aîné de ses fils, le prévint en disant à son frère Félix, pendant qu’ils rassemblaient le foin sec et parfumé en longues et épaisses rangées pour le charger :

— À propos, on a un peu envie, Justin et moi, d’aller faire un tour à Lignières avec toi, si tu en es, bien entendu. J’y ai « eu » été quand j’étais petit, lui jamais. On dit qu’ils ont comme ça des belles esparcettes de ces côtés ; on serait curieux de voir ça, et aussi comment tu es logé, et dire bonjour à ces Gauchat où tu manges. Qu’est-ce que tu en dis ?

Jamais Auguste n’avait fait une tirade de si longue haleine, et son frère cadet, aussi surpris de la proposition, qui d’ailleurs lui souriait fort, que de la longueur du discours de son taciturne aîné, l’avait laissé parler sans l’interrompre.

— Ce que j’en dis, fit-il avec chaleur, quand Auguste eut fini, c’est que vous avez là une fameuse idée, et que si cette course vous fait plaisir, ça m’en fait bien autrement à moi, je te garantis !

— Il y a bien la « couche, » reprit Auguste en se grattant l’oreille. As-tu un grand lit ?

Son frère partit d’un joyeux éclat de rire.

— Ah çà ! Auguste, il le faudrait de belle taille pour y loger les trois frères Tripet ! Encore passe si Justin et toi vous étiez de mon calibre ! Non, non, on trouvera bien à s’arranger autrement.

— C’est vrai qu’on aurait été un peu couëgnés[12], convint Auguste d’un air bonhomme. Mais comme tu dis, on s’arrangera toujours. Il y a du foin, pardi ! à Lignières.

— Du foin ! est-ce que tu t’imagines, par exemple, fit son frère d’un ton de reproche, que je vais vous envoyer coucher dans une grange ? Ça aurait bonne façon ! Laisse-moi faire, Auguste. Mais quelle bonne idée vous avez eue là, toi et Justin ! Hé ! Justin, appela-t-il gaiement en s’adressant à son second frère qui élevait un autre rempart de foin avec un faneur à gages, c’est comme ça que vous me faites des surprises, vous deux !

Justin se tourna tranquillement du côté de son frère :

— Gage que tu ne veux rien de nous ! répondit-il en simulant une appréhension que démentait le pli narquois barrant sa joue gauche.

— Farceur ! va, cria gaiement son frère Félix.

Justin n’avait pas cessé d’entasser les fourchées de foin sur le rempart qu’il élevait en collaboration avec le vieil ouvrier à la mine maussade, assombrie encore par les ailes retombantes d’un chapeau de paille dépenaillé, qui travaillait de l’autre côté du dit rempart.

Cela n’empêcha pas le vieux de grommeler d’un ton chagrin et en haussant les épaules :

— Sont-tu porret djouven ! (Sont-ils pourtant jeunes !) Ça n’a ra de couëson ! (Ça n’a point de souci !)

Ce n’était pas sans motif que le vieux manœuvre, de son vrai nom Jérémie Evard, était plus généralement connu sous celui de Rônnard[13] ! Il était de ces gens affligés d’une mauvaise humeur chronique, à qui la gaieté d’autrui, celle de la jeunesse, en particulier, fait l’effet d’une injure personnelle.

« C’est bin le monta de coreyl ! » (C’est bien le moment de badiner !) continuait-il à grommeler, en regardant les jeunes gens de travers par-dessus son rempart.

— Dépatchin-no, boeubes, damatî qui fâ bai ! La pieudge porret bin veni ! (Dépêchons-nous, garçons, pendant qu’il fait beau ! la pluie pourrait bien venir !) finit-il par crier d’un ton rêche, afin d’être entendu des trois frères, qui d’ailleurs n’avaient pas interrompu un instant le maniement de la fourche.

Comme le temps était radieux, qu’il n’y avait pas au ciel la moindre menace d’orage, l’interpellation du Rônnard leur parut une si excellente plaisanterie qu’ils partirent avec ensemble d’un joyeux éclat de rire.

Cette gaieté n’était pas faite pour calmer le vieux Jérémie. Aussi se préparait-il à maugréer sur nouveaux frais, quand l’arrivée de l’ancien Tripet amenant deux chars au petit trot de sa jument brune, flanquée du poulain caracolant à ses côtés, lui imposa silence.

Seul avec les jeunes qu’il avait vu naître et grandir, le vieux manœuvre savait qu’il n’avait pas à se gêner ; mais les morigéner par devant leur père, c’était une autre question. L’ancien entendait qu’on lui gardât le respect, et qu’on n’empiétât pas sur ses attributions de père de famille.

En attelant la Brune, il avait eu une conférence intime avec sa femme, que sa faiblesse condamnait bien malgré elle à garder le logis. Il s’agissait de la proposition à faire à Félix de se laisser accompagner par un de ses frères.

Les deux époux discutaient les diverses façons de s’y prendre pour éviter d’éveiller les susceptibilités de leur fils cadet. Peut-être serait-il plus exact de dire que le mari recevait à ce sujet les instructions de sa femme, car celle-ci, appuyée sur la fenêtre ouverte, avançait son visage pâle et délicat vers son mari, qui l’écoutait parler, comme il faisait toujours, avec une attention pleine de déférence affectueuse, en approuvant de la tête, et disant de temps à autre :

— Tu as raison, Mélanie, c’est une bonne idée. Félix trouvera ça tout naturel.

Ainsi muni de ses instructions, l’ancien se disposait à entrer en matière, tout en emplissant d’un bras vigoureux les échelles d’un des chars, quand il eut l’agréable surprise d’entendre Félix lui annoncer, tout rayonnant, le projet conçu par ses deux frères, et ajouter avec déférence :

— Avec votre congé, père, bien entendu !

« Tiens, pensa l’ancien, fort satisfait de voir la chose s’arranger ainsi d’elle-même, ça va comme sur des roulettes ! »

Aussi s’empressa-t-il d’accorder la permission demandée.

— Puisque ça vous fait plaisir aux trois, d’accord, je n’ai rien contre. On aura engrangé les deux derniers chars avant midi ; on les déchargera après ; par ainsi, vous pourrez vous mettre en route quand vous voudrez.

Le vieux Jérémie grognait à l’écart entre ses deux dernières dents :

« Ça que c’est porret que lè z’éfan d’ora ! il an bon tin : allâ dais se promin-nâ kmet dè monsieu que n’an ra à faire ! » (Ce que c’est pourtant que les enfants d’aujourd’hui ! ils ont « bon temps » : aller ainsi se promener comme des messieurs qui n’ont rien à faire !)

En ramenant des prés le premier char de foin, l’ancien ne put se tenir de crier de loin à sa femme, qui guettait son arrivée à la fenêtre :

— L’affaire est en règle, Mélanie !

Puis au lieu d’engranger immédiatement son char, il arrêta l’élan de la jument et vint s’appuyer sur le rebord de la fenêtre.

— Oui, oui, c’est une affaire entendue, fit-il la mine épanouie. Mais veux-tu croire, femme, que nos garçons nous ont coupé l’herbe sous les pieds !

— Comment ? demanda-t-elle en levant les sourcils.

— Pardi ! les deux gros avaient déjà tout combiné l’affaire entre eux, et mieux que nous, encore : ils vont les deux à Lignières avec Félix.

La figure chétive de sa femme s’éclaira d’une lueur de plaisir, pendant que l’ancien ajoutait :

— Auguste et Justin ont soi-disant envie de voir les esparcettes et les trèfles qu’ils sèment par là, et les champs de graine et tout. Mais tu peux compter que le fin mot, c’est qu’ils tiennent à faire la conduite à leur frère, à l’aller et au retour.

— Bons garçons, va ! on sera bien plus tranquilles !

Et la mère, les yeux humides, se retira de la fenêtre en ajoutant d’un ton affairé :

— À présent, il s’agit d’aller mettre en train leurs affaires pour cet après-midi !

Parmi ses « affaires », à lui, le plus jeune eut la satisfaction de trouver son couvre-chef muni d’une coiffe et d’un galon neufs, destinés à masquer le double passage de la balle meurtrière.

Le vieux Jérémie Evard ne fut pas le seul à voir de mauvais œil Auguste et Justin Tripet accompagner leur frère à Lignières. Leur jeune sœur Léa, occupée à râteler à l’extrémité du pré, n’avait pas été mise tout de suite au courant du projet de ses frères ; quand on lui en fit part, Mlle Léa ne manqua pas, en enfant gâtée qu’elle était, de tomber dans le péché d’envie et de mettre en œuvre tous ses petits moyens de séduction, toutes ses câlineries pour obtenir la permission d’être de la partie.

Si l’ancien Tripet et sa femme cédaient parfois aux caprices de leur favorite dans des choses de peu d’importance, ils avaient tous deux trop de bon sens, cependant, pour ne pas savoir résister à ses désirs quand il le fallait. L’enfant en fut pour ses frais et se heurta à un refus positif qui lui fit verser des larmes de dépit. Elle s’en fut les cacher au fond de quelque retraite secrète et demeura introuvable au moment du départ de ses frères.

XV

À Lignières on avait été sur le qui-vive toute la semaine, dans deux familles. À mesure que les jours s’écoulaient sans qu’on entendît parler de l’agression de Chaumont, sans qu’une citation arrivât à l’adresse de Clément pour déposer à titre de témoin, les époux Gauchat éprouvaient un véritable soulagement à la perspective de voir conjuré le scandale qu’ils avaient redouté. Il est vrai que ce sentiment était quelque peu troublé chez le justicier par la pensée qu’en ne disant rien au lieutenant Junod du document trouvé sur le lieu du méfait, il n’avait peut-être pas agi d’une façon absolument correcte. Quant à Clément, il était manifestement désappointé, et quoiqu’il n’osât pas témoigner ouvertement son impatience, il n’en pensait pas moins ; par-devant ses sœurs, il exhalait parfois son dépit et sa crainte de voir le coupable échapper au châtiment.

— C’est trop fort, à la fin du compte ! qu’on laisse pareillement traîner les choses ! fit-il un soir qu’il était seul avec Élise et Justine. Ce n’est pas juste, que je dis, moi, qu’on puisse comme ça vous tirer dessus sans en « valoir de pire ! »

— Mais, répliqua Justine avec vivacité, si M. Tripet ne veut pas porter plainte, il est bien libre. Je sais bien qu’un autre, à sa place… mais il a trop bon cœur, lui !

— Pardi ! oui, qu’il a trop bon cœur ! Qui sait si ce gueux ne recommencera pas une autre fois ! grommela le jeune garçon d’un ton chagrin, et M. Tripet pourrait bien ne pas avoir la même chance que dimanche ! Quand je pense qu’il ne s’en est pas fallu de plus d’un pouce qu’il ait été tué là, raide, devant mes pieds !

Élise frissonna et tourna vers la fenêtre qui ne laissait plus pénétrer que la lueur affaiblie du crépuscule sa figure triste et contractée. Elle n’avait plus la contenance hautaine, le ton sardonique ou agressif de naguère. Depuis quelques jours, à la maison ou aux champs, elle s’acquittait de sa tâche comme un automate, gardant un silence farouche ou rêveur, et ne répondant que par monosyllabes quand on lui adressait la parole.

Ce soir-là, Clément, agacé de son mutisme, voulut avoir son opinion sur le sujet qui le préoccupait lui-même à tous les instants du jour, et même pendant son sommeil, car il avait éveillé toute la maison, une belle nuit, en vociférant : Ah ! brigand ! je te tiens, cette fois ! tu y passeras !

— Et toi, Élise, fit-il d’un ton aigre en se plantant devant sa sœur aînée, dis-nous voir une belle fois ce que tu en penses, de cette affaire ! On n’a pourtant jamais pu le savoir !

Sa sœur haussa les épaules.

— Ce que j’en pense ? répondit-elle sourdement et sans cesser de regarder dehors. Pourquoi ?

— Pardi ! pour le savoir.

Élise releva la tête avec un retour de sa fierté de naguère. Une réplique hautaine était sur ses lèvres, mais elle parut lutter contre elle-même, et après un moment de silence, répondit lentement et sans aigreur :

— Je pense que M. Tripet sait ce qu’il a à faire et que ce n’est pas à un de ses écoliers à lui trouver à redire !

Là-dessus elle sortit, l’air triste et lassé.

Son frère demeura bouche béante, et Justine, dit avec malice à celui-ci :

— Eh bien, Clément, tu l’as voulu savoir : à présent tu le sais et jamais Élise n’a rien dit de plus vrai.

Clément allait riposter avec aigreur ; mais brusquement il se détourna vers la fenêtre pour écouter. On entendait aboyer dans le lointain.

— Ma parole ! dit-il tout saisi, si je ne savais pas que Mutz est sur Chaumont…

L’aboiement devenait plus distinct ; le jeune garçon, tout agité, courut dehors, pendant que sa sœur Justine, aussi intriguée que lui, se penchait à la fenêtre. Dans l’obscurité naissante, elle vit Clément courir à la rencontre d’une ombre qui approchait par bonds irréguliers et se baisser vers elle. C’était bien Mutz qui regagnait ses pénates en clopinant sur trois jambes.

— Je parie qu’il va l’embrasser ! murmura Justine, d’un ton qui avait l’intention d’être moqueur, mais qui laissait percer son attendrissement : Le fait est, ajouta-t-elle en sortant à son tour, que je suis dans le cas d’en faire autant !

À l’autre bout du village, dame Salomé était aussi dans l’attente, mais une attente faite d’angoisse et d’alarme. Sans doute elle savait maintenant où était son Pierre, mais si l’avis sinistre qu’était venue lui apporter secrètement la justicière Gauchat d’un attentat commis par le malheureux garçon était exact, – et quoi qu’elle fît, la pauvre tante ne pouvait douter de la réalité du fait, – la menace des poursuites imminentes qu’il encourait ne restait-elle pas suspendue sur la tête du jeune homme, tant qu’il serait au pays ? Elle n’osait espérer, bien qu’elle en eût entendu dire vaguement, que le fait de l’incorporation dans le bataillon des chasseurs de la garde, mettrait tout criminel à l’abri de l’atteinte de la justice. D’un jour à l’autre, elle s’attendait à recevoir la nouvelle de son arrestation ou pour le moins à voir apparaître la personne solennelle de M. le lieutenant Junod, et tremblait de s’entendre poser par celui-ci maintes questions captieuses sur la personne, les agissements et la résidence actuelle de son neveu. Elle eut plus d’une alerte pendant le cours de la semaine, la pauvre dame Bonjour, car le redoutable officier de justice passa souvent devant la maison de M. le notaire. Il est vrai que M. le lieutenant Junod n’était pas en tenue de cérémonie, car il s’en allait aux champs, la faux ou la fourche sur l’épaule ; mais avec ces gens de la justice, se disait avec appréhension dame Salomé, on ne peut pas assez se méfier. Ça vous a toute sorte de ruses, toute sorte de finauderies pour vous tirer les vers du nez. Qui sait s’il n’a pas pris un outil, tout simplement pour se donner l’air de rien ! Et la pauvre tante, aux aguets dans le coin de la fenêtre, ne respirait que lorsque l’imposante figure de M. le lieutenant avait disparu, de sa démarche grave et mesurée, sans faire le moins du monde mine de s’arrêter.

Quand ce n’était pas de ce haut officier judiciaire qu’elle guettait le passage avec effroi, c’était de son subalterne, le sergent Sylvain Descombes, qui cumulait cet emploi avec celui de taupier de la commune, dont elle surveillait les allées et venues. Et pourtant celui-ci, comme son supérieur, ne paraissait pas pour le moment avoir d’autre préoccupation que de faire les foins.

Mais enfin, ce petit homme vif, carré, bas sur jambes, à la figure débonnaire, n’en était pas moins un des représentants de la justice à Lignières, et si, parlant au propre, le bras de Sylvain Descombes était plutôt court, tout le monde sait que celui de la justice, dont il était fonctionnaire, est d’une lourdeur et d’une puissance redoutables.

Mais le subalterne, pas plus que son chef, ne montra, pendant le cours de la semaine, l’intention de s’arrêter à la porte de la maison Bonjour, ni d’en surveiller d’un regard soupçonneux les habitants.

Le samedi matin, pourtant, il fit une belle peur à dame Salomé qui venait de donner à manger à ses poules, et se hâtait de rentrer, parce qu’elle voyait Sylvain Descombes s’approcher en se dandinant, la fourche sur l’épaule.

Le sergent l’interpella tout à coup :

— Hé ! hé ! Salomé !

Ils avaient été ensemble à l’école et se donnaient encore leur petit nom.

Elle se retourna, saisie.

— Eh bin ! qu’est-ça qu’on det du tin ? le bai va-t’u teni ? (Eh bien, qu’est-ce qu’on dit du temps ? le beau va-t-il durer ?)

Dame Salomé, encore toute tremblante, balbutia une réponse vague et rentra avec précipitation.

Le sergent-taupier trouva que la Salomé Bonjour avait l’air tout drôle.

« Mais il ne faut pas en être surpris, songea-t-il avec un hochement de tête indulgent : elle a assez de tracas avec son gueux de neveu ! Sûrement que c’est cet engagement pour Berlin, qui la bouleverse. Peuh ! ça devait finir comme ça, un jour ou l’autre ; et puis c’est peut-être ce qu’il a fait de mieux dans sa vie, Pierre Loclat : au moins on en est déquepillé pour quatre ans !

M. Claude Bonjour, qui ne savait rien du dernier méfait de son neveu, et ne pouvait par conséquent partager les angoisses secrètes de sa femme, n’était pas loin de raisonner comme le sergent-taupier, et éprouvait en tout cas un certain soulagement à la pensée que Pierre allait pour quatre ans être forcé de se plier à une discipline inflexible et sévère.

« Ça lui sera bon, pensait l’oncle. Il n’a jamais su ce que c’était que d’obéir, ce garçon. Espérons que ce sera le moyen de le mater une bonne fois, et qu’il nous reviendra assagi. Il aura eu tout le temps de jeter sa gourme ! Pauvre Pierre ! On l’a pourtant assez aimé ! »

Ah ! quels tisons brûlants ne devrait-il pas amasser sur la tête des enfants ingrats, ce généreux optimisme de leurs parents, qui, en dépit des déceptions, des leçons amères de l’expérience, persistent à espérer contre toute espérance !

S’imaginer que M. le lieutenant Junod, dans son calme olympien, dans son calme imperturbable et auguste, ne se préoccupât aucunement, pendant cette semaine de fenaisons, de la grave communication du justicier Gauchat, ou qu’il l’eût mise en oubli, serait faire injure au digne magistrat. Non, le fait de l’attentat était dûment et soigneusement enregistré, étiqueté dans le casier de sa mémoire réservé aux affaires judiciaires, et tout en fauchant, étendant, tournant, séchant, emmagasinant son foin, M. le lieutenant ne pouvait se défendre de sortir furtivement le dossier en question de son casier pour l’examiner, le compulser, le retourner, dérogeant ainsi malgré lui à son principe immuable de faire chaque chose en son temps, et de ne pas traiter deux affaires à la fois. Dans son for intérieur, il s’étonnait du silence complet qui s’était fait sur ce grave incident et ne s’expliquait l’inaction de la justice criminelle de Valangin qu’en supposant que M. Tripet avait tenu à ne pas ébruiter l’affaire. Quant à croire ses collègues du Val-de-Ruz capables de subordonner les graves intérêts de la justice à ceux de la fenaison, pareille hypothèse n’effleura pas même l’esprit de l’honnête magistrat.

« Indubitablement, en vint-il à conclure par devers lui, M. le régent Tripet, pour des raisons à lui connues, n’a pas jugé à propos de nantir la justice. C’est son droit, sans nul doute, encore qu’il soit fort regrettable que l’auteur d’un acte aussi criminel ne soit pas recherché et qu’ainsi, par le fait de l’indulgence de sa victime, il échappe au juste châtiment qu’il a mérité. »

Cette opinion, il la communiqua le lendemain au justicier Gauchat, à l’issue du service divin, après s’être informé auprès de lui, dans un coin du cimetière, des intentions du jeune régent. Puis il ajouta, avec un hochement de tête lent et grave :

— Au surplus, si l’agression eût été perpétrée dans les limites de ma juridiction, j’aurais examiné la question de savoir si nonobstant le silence de M. le régent Tripet, il n’était pas opportun d’ouvrir d’office une enquête, afin d’amener la découverte du coupable, pour qu’il soit puni selon la rigueur des lois.

Le justicier s’inclina avec déférence et hocha la tête à son tour en disant :

— Ça, c’est un fait ! comme vous dites, monsieur le lieutenant : mais du moment que ça s’est passé sur le Val-de-Ruz…

En lui-même, il ajouta avec un immense soulagement :

« Et c’est, pardi ! bien heureux ! Quelle histoire épouvantable pour Claude Bonjour et pour sa femme, Dieu nous bénisse ! s’il avait fallu que tout ça s’éclaircisse, sans parler de notre Élise, encore ! Quel brave garçon que ce M. Tripet ! et comme on lui a de l’obligation ! parce que je l’ai bien vu sans qu’il en dise mot : il sait ce qui en est et qui l’a attaqué ; il n’a pas voulu mettre « chez le notaire » dans la peine. »

La veille au soir, à la tombée de la nuit, on avait vu arriver à Lignières M. le régent Tripet, flanqué de deux grands garçons massifs, robustement charpentés, dont la tournure et la tenue rustiques faisaient autant contraste que leur stature athlétique, avec la taille menue, quoique bien proportionnée, l’allure dégagée et la finesse de traits de leur compagnon.

Il y avait cependant entre eux et lui un certain air de famille, qui fit penser à ceux qu’ils rencontrèrent que ces deux puissants gaillards pourraient bien être de la parenté de M. le régent, encore qu’ils ne lui ressemblassent guère par la taille, opinion que le taupier et sergent Descombes formula en ces termes :

— Des Vaudreux[14], ça, c’est sûr, et qui m’ont tout l’air d’être « de » parents avec M. le régent, quand même pour la corpulence on ne peut pas dire qu’il soit à comparer à ces deux lurons ; ça, respect, c’est des belles plantes ! regardez-moi voir ces épaules ! faisait d’un ton admiratif le petit homme qui tordait la tête en considérant les gardes du corps de M. Tripet. Ça doit en abattre de la besogne, quand ça s’y met ! Dieu nous bénisse ! je ne voudrais pas les suivre à l’andain ! M. le régent, au respect que je lui dois, n’a l’air de rien, à côté. Ce n’est pas à dire qu’il ne soit pas bien fait, il faut être juste ; mais pour être de petite maille, il l’est ; c’est comme moi : nous sommes approchant du même calibre.

Sylvain Descombes se flattait en se comparant à M. Tripet : s’il n’était pas plus grand que lui, il avait d’autre part le buste trop long, les jambes trop courtes et outrageusement bancales sans compter que les épaules d’inégale hauteur de l’estimable taupier n’étaient pas faites pour contribuer à l’ensemble harmonieux de sa personne.

Mais qui donc, en ce monde, ne se voit pas au physique comme au moral, avec des lunettes complaisantes ? Sylvain, lui-même, disait à l’occasion avec malice :

« Nion ne se cret pouêt ! »(Personne ne se croit laid !) axiome qu’il faisait généralement suivre de cet autre, par manière de morale : Mâ pru bai qu’è saidge ! (Mais assez beau qui est sage !)

Dans la famille Gauchat où M. Tripet avait présenté ses deux frères aussitôt après son arrivée à Lignières, les jeunes gens reçurent un accueil cordial, et leur apparence comme leurs manières produisit l’impression la plus favorable. Le justicier se connaissait en hommes et mesura de l’œil avec complaisance les formes athlétiques des jeunes Vaudreux. D’autre part, la simplicité modeste de leurs allures et de leur langage, le cossu de leur accoutrement de bonne « grisette » de maison ne plurent pas moins à Mme la justicière.

Clément, lui, fit d’abord grise mine à ces nouveaux venus qui allaient s’interposer entre lui et son maître ; mais il finit par s’humaniser et par se trouver à l’aise avec eux au point de leur trouver l’air « rudement bon enfant, » ce qu’il confia dans un coin à sa sœur Justine au bout d’un moment.

Celle-ci les avait accueillis en fille ouverte et franche qu’elle était, la main tendue, et avait subi sans broncher leur poignée de main vigoureuse et toute montagnarde, tandis qu’Élise, toujours sombre et absorbée, se tenait sur la réserve et semblait surveiller le jeune régent de l’air inquiet et farouche d’un animal aux abois.

— Ça fait que vous allez souper avec nous, bien entendu, déclara le justicier prévenant ainsi la demande d’hospitalité que M. Tripet allait présenter pour ses frères. On peut dire que vous arrivez à la jointe : on allait se mettre à table. Tenez, voilà la justicière qui arrive avec sa soupière ! je vous dis : c’est rectal comme « un reloge, » les assiettes sont là, asseyez-vous, garçons !

Les deux sœurs avaient en effet complété rapidement le couvert pendant que leur mère se rendait à la cuisine.

Pendant le souper, il ne fut question que des foins, de l’apparence des champs, des arbres fruitiers, et de leur rendement probable, mais personne ne fit la moindre allusion à l’aventure du dimanche précédent qui préoccupait cependant tous les convives à différents points de vue.

En route, les trois frères s’étaient entendus à ce sujet et avaient décidé de se taire, à moins d’être interpellés directement par l’un ou l’autre des membres de la famille Gauchat.

— Je crois qu’il vaut mieux n’en pas parler devant tout le monde, avait dit le jeune régent ; et à sa proposition, approuvée par ses deux aînés d’un « c’est tout sûr ! » prononcé avec ensemble, il avait ajouté : Pour M. le justicier et madame, en leur particulier, c’est autre chose ; je compte bien les prévenir que je renonce à porter plainte, et que mon père et ma mère sont d’accord.

Cette communication, M. Tripet trouva l’occasion de la faire à ses hôtes, – en leur particulier, – quand, au sortir du souper, Clément ayant emmené ses nouvelles connaissances à l’écurie pour leur faire voir le bétail, et les deux sœurs lavant la vaisselle à la cuisine, la justicière et son mari se trouvèrent seuls avec leur pensionnaire.

Celui-ci se hâta d’entrer en matière, mais il ne le fit pas sans une certaine gêne, car il s’attendait à être désapprouvé.

— Je ne sais pas ce que vous en direz, monsieur le justicier et madame ; mais à propos de cette vilaine histoire de coups de fusil, que Clément vous aura sûrement racontée, puisque son chien y a failli rester, je me suis décidé à ne pas l’ébruiter, si vous êtes d’accord, comme mes parents ?

Encouragé par l’approbation évidente qu’il lisait sur la figure de M. Gauchat et de sa femme, il poursuivit :

— Celui qui a fait ce mauvais coup mériterait sûrement d’être puni selon la justice ; mais il peut avoir des parents honorables, et je me ferais scrupule d’attirer sur eux la honte et le chagrin pour le reste de leur vie. En définitive, conclut le jeune régent avec un sourire, pour mon compte, il n’y a eu de dommage qu’à mon chapeau, et ma mère l’a déjà remis en état. Le pauvre Mutz a eu moins de chance, lui, ajouta-t-il d’un ton plus sérieux, et vous seriez en droit…

— Par exemple ! interrompit M. Gauchat avec vivacité. Pour une bête en ferait-on plus que pour une créature humaine ? D’ailleurs, lui aussi est quasiment raccommodé ; il nous est revenu avant-hier. Non, non ; du moment que vous renoncez à porter plainte pour votre compte, – et tout justicier que je suis, je ne peux pas vous en trouver à redire, non, mafi ! – il ferait beau voir qu’on aille le faire pour un chien ! Qu’en dis-tu, femme ?

— Je dis que ce serait une vergogne ! déclara sa femme. Monsieur le régent, moi non plus, je ne trouve pas que vous ayez tort, bien au contraire !

Et Mme Gauchat, l’œil humide, lui serra la main avec chaleur. Son mari ne manqua pas d’en faire autant, tout en disant avec sa rondeur joviale :

— Monsieur le régent, les compliments, ça n’a jamais été mon fort ; mais je peux bien vous dire une chose : c’est que je vous estime une fois de plus qu’avant.

La rentrée d’Élise et de Justine mit fin à la conversation sur ce sujet, et Mme Gauchat qui ne manquait jamais de présence d’esprit, en entama sur-le-champ une autre en ces termes :

— À propos, monsieur Tripet, vous saurez que nous avons un lit pour vos deux frères ; j’espère que vous n’avez pas cherché ailleurs !

— Bien obligé, madame, fit le jeune régent avec gratitude. Je comptais qu’on pourrait s’arranger...

— À coucher les trois dans le même lit ? par exemple ! des hommes de la corpulence de vos frères !

M. Tripet sourit.

— C’est vrai qu’on aurait été un peu à l’étroit ; mais pour une nuit… Enfin, si ça ne dérange personne.

— Personne : Clément cède son lit qui est à deux places et il prend le lit de camp, dans la chambre de débarras ; le faucheur est parti aujourd’hui. Vous voyez que ça s’arrange on ne peut mieux. Voilà qui est en règle.

Clément, tout en faisant à ses visiteurs les honneurs de l’écurie et de ses occupants, ne jouissait pas, comme il l’eût fait en temps ordinaire, de l’impression favorable que paraissait produire sur les frères de M. Tripet, la jument grise aux formes robustes, au poil luisant, bien étrillée, qui devait, vers l’automne, donner un frère et successeur au poulain isabelle ; il écoutait d’une oreille distraite les remarques élogieuses qu’échangeaient les deux jeunes paysans en examinant d’un air connaisseur les vaches bien portantes, qui tournaient vers eux leurs gros yeux calmes et pensifs, sans cesser de ruminer paisiblement, pendant qu’ils les tâtaient tour à tour, qu’ils étudiaient leurs « marques à lait, » qu’ils s’informaient de leur âge respectif, de l’époque où elles devaient vêler. Oui, Clément pensait à autre chose : s’il pouvait seulement amener ces deux hommes qui étaient, bien sûr, au courant des intentions de leur frère au sujet de l’agression, à parler de l’incident, à lui apprendre si une plainte avait été déposée, et si oui, pourquoi la chose traînait ainsi en longueur. Ils avaient un air si bon enfant, que Clément ouvrit plusieurs fois la bouche pour questionner directement l’un ou l’autre à ce sujet. Mais au moment de parler, il s’arrêtait. L’expression grave et flegmatique du visage de chacun des deux frères, aussi calmes, aussi sérieux l’un que l’autre, si l’on en excepte le pli et la fossette un peu narquois qui plissaient de temps à autre la joue gauche du plus jeune, lui imposait décidément, non moins que leur parler laconique.

« Non, tout de même, se disait le jeune garçon, perdant contenance pour peu qu’ils vinssent à le regarder en face, ils te trouveraient rudement curieux : ce n’est pas des hommes à se laisser tirer les vers du nez, merci ! Et celui qui a la ride au coin du nez, vous aurait vite rebouché. »

Bref, Clément et les deux frères Tripet revinrent de l’écurie sans que le premier eût eu l’audace de poser sa question.

« Enfin, voilà, se disait-il pour se consoler d’avoir manqué de courage, on saura bien ce qui en est par M. le régent ; si ce n’est pas ce soir, ce sera demain. Ce serait pourtant drôle s’il n’en disait pas un mot ! Une bonne idée, tiens ! si je lui parlais de Mutz qui nous est là revenu sans crier gare ! seulement pas par devant tout le monde, parce que « nos gens » pourraient peut-être trouver… »

Le souvenir de la défense paternelle de garder le silence sur toute cette affaire, gênait quelque peu Clément. Aussi, pour tranquilliser sa conscience :

« Finalement, conclut-il, du chien, on en peut parler, pourtant. M. le régent sera bien aise de savoir que Mutz est approchant guéri. »

En conséquence, il se mit à guetter l’occasion de se trouver seul avec son maître.

Cette occasion se présenta d’elle-même : quand ce dernier prit congé pour la nuit, laissant ses frères sous le toit des Gauchat, son gros disciple fit un coup de maître.

— Si vous n’avez rien contre, monsieur le régent, dit-il avec empressement, je vais vous faire la conduite jusqu’à l’école.

— Avec plaisir, Clément.

Une fois seul avec son maître, Clément, repris d’un accès de timidité, ne savait comment entrer en matière. Il fut heureusement sorti d’embarras par cette question de M. Tripet :

— À propos, Clément, et Mutz, en as-tu des nouvelles ?

— Justement, monsieur le régent, j’allais vous dire, répondit le gros garçon extrêmement soulagé, j’allais justement vous dire qu’il nous est revenu hier, c’est-à-dire non, avant-hier, je m’embrouille ! sur trois jambes.

— On l’a ramené ? M. Aubert, quoi ?

— Vouais, non ! tout seul qu’il est arrivé. Il s’est sauvé, pour sûr. Mais on l’a bien soigné ; ça, c’est un fait. Son épaule est approchant guérie. Seulement, ça se pourrait qu’il boite une idée le reste de ses jours. Si ça n’avait pas été trop tard, je vous l’aurais montré : on lui a fait une bonne petite place à la grange.

— Pauvre Mutz ! fit le jeune régent ; il a eu moins de bonheur que moi !

— Alors, commença Clément, qui saisit l’occasion aux cheveux, sait-on quelque chose du gueux qui vous a tiré dessus à lui et à vous ? A-t-on fait…

— Une enquête ? non, du moins pas sur ma plainte. J’ai trouvé qu’il valait mieux ne rien dire de cette triste histoire.

— Ah ! grommela Clément d’un ton de désappointement et de regret si évidents que son maître lui dit en posant affectueusement la main sur son épaule :

— Et tu trouves que j’ai eu tort ?

— Ah ! protesta son élève avec confusion, je ne dis pas ça, mais il me semble qu’en toute justice…

— Cet homme devrait être recherché et poursuivi ?

— Oui, quand on a voulu tuer…

— D’accord, en toute-justice. Mais vois-tu, mon garçon, poursuivit M. Tripet, en baissant la voix, j’ai des raisons à moi… Saurais-tu garder un secret, Clément, si je t’en confiais un ?

— Oh ! monsieur le régent, on me déchicoterait en petits morceaux pour me le faire dire, qu’on n’y pourrait rien !

— Bon ! j’y compte, Clément. Ce que je veux te confier, pour que tu comprennes bien ma façon d’agir en cette circonstance, – et tu as bien le droit de le savoir, puisque tu as couru le même danger que moi, et que ton chien a risqué de n’en pas revenir, – c’est ceci : j’ai des raisons de soupçonner quelqu’un de ce méfait, sans aucune certitude, d’ailleurs, remarque-le bien, ni preuve quelconque, autre que les apparences et ma conviction personnelle ; me comprends-tu ?

— Oui, oui, monsieur le régent, murmura Clément qui s’était arrêté au milieu de la rue sombre comme pour mieux écouter.

— Eh bien, celui que je soupçonne a des parents aussi honorables, aussi estimés et estimables que les tiens et que les miens. Représente-toi leur horrible douleur, leur honte inexprimable, si leur fils était accusé et convaincu de tentative de meurtre, commise bien sûrement dans un moment d’égarement, d’aveugle passion, sous l’empire de la boisson, peut-être ? En le faisant punir, j’aurais frappé du même coup des innocents, j’aurais fait descendre avant le temps leurs cheveux blancs au sépulcre. Non, je n’ai pu m’y résoudre, conclut le généreux jeune homme avec chaleur ; la Providence pourra punir le coupable, mais que je n’y sois pour rien. Me blâmes-tu encore, Clément ?

— Oh ! monsieur le régent, tout le contraire ! protesta le jeune garçon, la gorge serrée par l’émotion.

En écoutant parler son maître, l’élève avait senti grandir encore en lui l’estime et l’affection qu’il lui avait vouées, en même temps qu’il se faisait les plus vifs reproches de s’être laissé aller à le taxer de faiblesse et d’excès d’indulgence.

— À la bonne heure ! je n’attendais pas moins de ton bon cœur, Clément ! dit M. Tripet non moins ému que son élève. Puis il s’approcha de son oreille pour ajouter : Quant au nom du malheureux que je soupçonne, tu comprends que je ne puis le dire à qui que ce soit. Ce serait de ma part une grave imprudence, pour ne pas dire davantage, puisque je n’ai aucune certitude de ne pas m’égarer dans mes suppositions.

— C’est tout sûr, monsieur le régent, appuya Clément en secouant énergiquement la tête.

Ils étaient devant la maison d’école. Le maître prit congé de son élève en lui serrant la main.

XVI

Le père Gauchat attendait son fils sur la porte.

— Écoute, Clément, chuchota-t-il derrière l’écran de sa main, à propos de votre histoire de dimanche, M. le régent nous a dit à ta mère et à moi…

— Qu’il n’avait pas porté plainte, interrompit Clément, pressé de montrer que M. le régent lui avait fait également l’honneur de le prendre pour confident. À moi aussi il me l’a dit, et il m’a expliqué pourquoi. Par ainsi, je vous garantis, père, que je vais tenir ma langue une fois de plus.

— C’est justement ce que je voulais te recommander. Et à présent que tu sais tout, Clément, trouves-tu encore à redire à M. le régent ?

— Oh ! pour ça, non ! répondit le jeune garçon en baissant la tête.

Le lendemain matin, pendant le cours du déjeuner, Mme la justicière interpella son pensionnaire en ces termes catégoriques :

— Vous saurez, monsieur le régent, qu’aujourd’hui il n’est pas question que vous dîniez à la cure comme les autres dimanches. C’est une chose entendue.

M. Tripet se dit qu’il y avait sans doute eu entente entre les deux maîtresses de maison et remercia Mme Gauchat.

— Puisque vous voulez bien nous garder les trois pour le dîner…

— C’est bien le moins, pour une fois qu’on vous a ensemble ! Mais n’allez pas vous laisser accaparer par Mme la ministre ! elle est dans le cas de vous inviter les trois ! mais je ne l’entends pas comme ça : c’est chez nous que vos frères sont en visite, et il n’est que juste de vous laisser avec eux. Mme la ministre peut bien vous lâcher pour un dimanche !

Elle était un peu jalouse, Mme la justicière, de cet accaparement périodique de son pensionnaire par Mme la ministre. Ces dîners du dimanche pour lesquels M. le régent désertait sa table à elle, oui, il faut bien l’avouer, la bonne dame Gauchat les avait un peu sur le cœur, et ne pouvait parfois s’empêcher de le laisser voir.

Aussi éprouva-t-elle la plus grande satisfaction de s’entendre dire par M. Tripet :

— Je vous suis bien obligé, madame la justicière, d’arranger les choses de cette façon. Il est à présumer, en effet, que Mme la ministre aurait eu l’amabilité d’inviter mes frères à dîner à la cure avec moi, et je crois, ajouta-t-il avec un gai sourire, en se tournant vers ses frères, que chez vous ils se sentiront plus à l’aise.

Le sourire du cadet se refléta sur le visage de ses aînés, pendant qu’ils l’appuyaient d’un hochement de tête énergique, et qu’Auguste disait pour les deux :

— C’est tout sûr, on aurait été rudement gênés chez M. le ministre, qué toi, Justin ?

— Je te crois ! répondit ce dernier d’un ton convaincu ; tandis qu’ici…

Un hochement de tête énergique, accompagné d’un sourire qui creusait le pli de sa joue, compléta assez éloquemment sa phrase, pour que Mme Gauchat, la figure épanouie, le remerciât d’une inclination de tête et en disant avec une satisfaction évidente :

— Vous êtes bien honnêtes !

À quoi son mari ajouta avec sa rondeur habituelle :

— Ça, c’est un fait que chez nous on n’est pas à compliments ; on y va tout à la franche marguerite ! Oh ! ça ne veut pas dire, ajouta-t-il à titre de correctif, que M. et Mme la ministre ne soient pas tout ce qu’il y a de plus accueillant ; bien au contraire ! ça, c’est un fait. Mais on a beau dire : la cure, c’est toujours la cure. Pour moi, s’il m’arrive d’y manger, ça me fait l’effet d’être dans un habit neuf, qui me gêne sous les bras !

Quand le jeune régent s’en fut à la cure recevoir, en sa qualité de chantre, les instructions du pasteur, il prévint celui-ci que ses frères l’ayant accompagné à Lignières, ils dîneraient avec eux chez M. Gauchat.

— Et pourquoi ne les amèneriez-vous pas dîner à la cure avec vous ? Ils seraient les très bienvenus, fit M. Quinche avec sa vivacité bienveillante.

Tout en remerciant avec effusion, M. Tripet expliqua que Mme la justicière tenant particulièrement à les avoir ensemble à sa table, il n’avait pas voulu la désobliger.

— En quoi vous avez eu grand’raison, mon jeune ami !

Et l’aimable ecclésiastique ajouta avec un sourire malicieux :

— D’ailleurs ce que femme veut… Bref, nous remettrons à dimanche prochain le plaisir de vous avoir à nous. En attendant, c’en serait un pour moi de serrer la main à vos frères.

— Ils viendront, monsieur le ministre, vous présenter leurs respects avant notre départ pour Chézard, si vous voulez bien les recevoir.

— Entendu : Mme la ministre aura non moins de plaisir que moi à faire leur connaissance.

Ce dimanche-là, les cloches de Lignières lancèrent positivement dans l’espace des tintements plus joyeux et en tout cas plus pressés qu’à l’ordinaire, car Auguste et Justin, apportant à Clément le concours de leurs bras musculeux, prirent la place de ses auxiliaires habituels, les gamins les plus grands du village.

Quand M. Tripet fut installé dans la chaire pour la lecture du Décalogue, il ne put se défendre de parcourir d’un regard investigateur les bancs des hommes, afin d’y chercher la figure arrogante et hostile qui l’avait obsédé huit jours auparavant. Ne l’y découvrant pas, à son grand soulagement, le jeune régent qui n’avait encore appris de personne l’enrôlement de Pierre Loclat, se dit que vraisemblablement il n’était pas dans les habitudes du jeune homme de fréquenter assidûment les cultes. Mais au sortir du temple, Abram Junod, le guet de nuit, qui vint saluer cordialement M. Tripet, lui apprit le coup de tête du beau Loclat.

Après s’être enquis de la santé de M. le régent, et avoir serré d’une poigne vigoureuse la main aux frères de celui-ci, qui le lui rendirent avec usure, doublant ainsi la considération que leur athlétique prestance lui avait inspirée à première vue, le colossal guet dit en confidence à M. Tripet, en voyant M. Claude Bonjour sortir du cimetière :

— À propos, monsieur le régent, le fameux « neveu » de M. le notaire, il a fini comme il devait finir, qu’en dites-vous ?

— Comment cela ? demanda vivement son interlocuteur, tout saisi à la pensée que l’agression dont le jeune homme s’était rendu coupable à son égard s’étant ébruitée, la justice avait sans doute mis la main sur lui.

— Ah ! vous ne savez pas ? Il s’est enrôlé, pardi ! dans les tirailleurs de la garde. Et c’est bien tant mieux ! Lignières en sera détouffé pour quatre ans ! C’est toujours autant, sans compter qu’avec la mauvaise tête qu’il a, colérique comme on le connaît, il est dans le cas de faire un mauvais coup à Berlin, de se regimber contre ses supérieurs, et merci ! la discipline prussienne, ça ne badine pas : un soldat qui répond des mauvaises raisons à un officier, qui lève la main contre lui, on te l’a vite planté en face d’un peloton d’exécution pour lui apprendre à vivre : en joue, feu ! ça y est ! Mais j’y pense : dans le fond, vous ne deviez guère le connaître, vous, monsieur le régent, ce garnement de Loclat ?

— En effet, dès le lendemain de l’examen où il avait concouru avec moi, il avait quitté Lignières, et je ne l’ai revu que la semaine dernière.

— Ah ! c’est ça. Eh bien, entre nous, monsieur le régent, sans avoir mauvaise langue, on peut dire que c’est le plus grand chenapan du monde, bel homme, mais vilaine graine, et qui n’était pas plus fait pour être régent que moi ou le taupier pour être ministres ! Ça n’a jamais été que le tourment de son brave homme d’oncle et de sa bonne âme de tante.

Je sais bien que pour ce qui est d’elle, il y a quelque chose à dire : elle l’a un peu trop gâté quand il était petit, elle le soutenait, elle cachait tant qu’elle pouvait ses mauvais coups. Ça, mafi ! c’est le pire qu’on puisse faire avec les enfants. Aussi on a vu comme il a tourné, et ce qu’il en a fait voir à ses oncle et tante qui ont été pour lui comme père et mère.

Et encore qu’ils n’ont jamais tout su, je le garantirais bien, les coups qu’il a faits en cachette, les filles qu’il a enjôlées et tout ce qui s’ensuit. Entre nous soit dit, monsieur le régent, parce que je ne suis sûr de rien, la pierre qui a brisé votre carreau, le verre de votre cadre et qui a manqué vous assommer, ça ne m’étonnerait rien qu’elle ait été lancée par son poignet, et il l’a bon. Je garantirais bien qu’il vous a sur sa corne depuis l’examen, parce qu’on vous a choisi plutôt que lui.

— Oh ! monsieur Junod, pour un désappointement de ce genre, irait-on attenter à la vie de son prochain ? Gardons-nous des jugements téméraires ; comme vous le dites, on n’est sûr de rien. Donc le mieux est de garder le silence.

Mis mal à l’aise par la confidence de l’honnête guet, le jeune régent s’efforçait, comme on le voit, de le détourner de la piste sur laquelle il s’engageait.

Mais Abram Junod était tenace. Il hocha la tête avec obstination et fit d’un ton sarcastique :

— C’est que vous ne le connaissez pas, le beau Loclat, comme je le connais, monsieur le régent. Vous ne savez pas de quoi il est capable. Enfin, pour le moment je ne dis rien, puisque c’est votre idée, mais j’en pense, tant plus.

Ayant obtenu cette promesse, M. Tripet alla rejoindre ses frères qui s’étaient éloignés par discrétion et lisaient les épitaphes des modestes monuments funèbres se dressant çà et là sur le champ du repos. Leur frère cadet les emmena à la maison d’école, visiter son intérieur de garçon, puis leur fit les honneurs du petit jardin tout voisin dont il avait la jouissance et qu’enfermait tant bien que mal une barrière délabrée.

— Tout ça aurait rudement besoin d’être rabistoqué, remarqua Auguste du ton de réprobation non équivoque d’un homme d’ordre.

— Ce n’est pas l’embarras, appuya Justin, ces barres sont démanguillées que ça porte peur. Avec une douzaine de couenneaux on remettrait tout ça en train.

Leur frère convint qu’il y avait quelque chose à faire, et promit de s’en occuper après les vacances.

Une fois dans le petit enclos, dont le jeune régent avait fait une façon de jardin botanique, Auguste et Justin le parcoururent d’un regard absolument désorienté.

— Ah çà ! Félix, s’exclama Auguste, qui en sa qualité d’aîné prenait toujours la parole avant Justin, tu appelles ça un jardin, toi ? Le bon Dieu nous bénisse ! Mais c’est pire qu’une essertée !

Et il considérait, tout ahuri, le fouillis de plantes rustiques, la plupart en fleurs, qui s’épanouissaient librement tout le large de l’endos, dans un désordre pittoresque.

— Mâtin ! tu ne me fais pas l’effet de sarcler souvent par ici.

Justin, de son côté, répétait comme un écho :

— Pour une essertée, c’en est une ; mais un courtil, jamais de la vie ! Et ces roches, tout par là dedans, qu’est-ce que ça veut dire ? Alors, quand est-ce que tu décombres, toi ? Ma parole ! il n’y manque plus que des orties, parmi !

Félix ne paraissait pas contrit le moins du monde du ton de reproche de ces observations critiques. Au contraire, les mains derrière le dos, il regardait ses frères d’un air amusé, et finit par se mettre à rire de bon cœur.

— Avez-vous cru, par exemple, leur dit-il gaiement, que je voulais me mettre à planter des choux, du porreau, des oignons, de la salade et des laitues dans mon jardin ? À quoi me servirait de cultiver des légumes, du moment que je prends pension ? Ce que tu appelles des mauvaises herbes, Auguste, mais ce n’est pas autre chose que les honnêtes plantes que le bon Dieu fait croître un peu partout, à la montagne et en plaine, et que je transporte ici pour les avoir tout près, pour les voir pousser, fleurir, porter graine. Et ces roches, Justin, au lieu de les décombrer, comme tu dis, c’est moi qui les ai apportées de la forêt, pour planter tout alentour les fleurs qui croissent dans la rocaille. Tenez, poursuivit-il avec la ferveur d’un botaniste convaincu, dans les creux de cette pierre toute rongée, ne reconnaissez-vous pas les feuilles en rosace de la joubarbe…

— Ça, c’est de l’ohya, interrompit Auguste d’un ton péremptoire ; dis-lui comme tu voudras, mais c’est l’ohya que nos vieilles gens mettaient sur la frète[15] des toits, dans des câklons, parce qu’ils croient que ça préserve les maisons de la foudre.

— C’est sûr, confirma Justin ; il y en a sur celle à l’oncle Daniel, mais il n’y croit pas, lui, tu peux compter !

Félix fit de la tête un signe d’assentiment en disant :

— Et il a raison ; oui, c’est bien l’ohya qu’on appelle de ce nom à cause des propriétés qu’on lui attribue contre la surdité, ce qui est déjà plus vraisemblable que de croire une plante capable de servir de paratonnerre. Il y en a bien d’autres qui ont des vertus médicinales ; voilà la bourrache, par exemple, avec ses jolies fleurs bleues en forme d’étoiles.

— Bien oui, tout le monde sait qu’on en fait une fameuse tisane, je ne dis pas non, interrompit Auguste, qui ne prenait pas son parti de voir un honnête courtil accaparé par tous ces herbages incohérents, mais il n’y a rien pour étouffer les jardins comme la bourrache, ça s’étend partout, comme les mauvaises graines.

— N’aie pas peur, Auguste, fit le botaniste en souriant, je ne la laisserai pas étouffer mes autres plantes ; si elle fait mine de trop s’étendre, j’y mettrai le holà. Il faut que tout le monde vive ; par exemple je n’entends pas que la bourrache empêche mes cyclamens de pousser. Les voyez-vous, là, dans ces rocailles ? Je les ai pris dans la forêt de l’Eter, pas loin d’ici ; les voilà qui commencent à fleurir, ça embaumera tout le jardin. Et mes fougères, et ma reine des prés, est-ce que ça ne fait pas un bel effet dans ce coin, à l’ombre ?

Mais le jeune régent avait beau faire ; son plaidoyer chaleureux laissait froids ses deux frères. Leur sens pratique de paysans ne pouvait accepter cette idée saugrenue, inouïe, d’un jardin sans traces de légumes, où l’on n’aurait pas seulement trouvé à tondre la moindre touffe de ciboulettes ou de cerfeuil pour assaisonner la soupe.

— Chacun son goût ! faisait Auguste avec des haussements d’épaules, et d’un ton indulgent il ajoutait : Enfin, si ça te fait plaisir, tant mieux pour toi.

— Les fleurs, disait Justin, je n’ai rien contre ; mais celles-là, tout de même, il me semble que ça ne valait pas la peine de les planter ; si c’était des belles grosses pivoines rouges, des dahlias, ou bien des roses de mai[16], mêmement des soucis, à la bonne heure ! Enfin, comme dit Auguste, chacun son goût !

Pour le dîner, Mme la justicière, bien secondée par ses filles, s’était surpassée. Ce fut un vrai gala. C’est qu’il fallait prouver à M. le régent que lui et ses frères n’avaient rien perdu à ne pas dîner à la cure. Amour-propre de maîtresse de maison, assurément bien excusable. Il y eut même du café pour couronner le banquet, et Mme Gauchat en remplissant les tasses, – des tasses d’une capacité respectable, je vous prie de le croire, et non les dés à coudre de notre siècle dégénéré, – Mme Gauchat dit d’un air détaché :

— Je ne sais pas s’il sera de votre goût ; il y a des gens qui ne l’aiment que mélangé avec de la poudre de carottes ; celui-ci, c’est du tout pur.

Les trois frères le dégustèrent avec recueillement, puis avec ensemble déclarèrent n’en avoir jamais bu de pareil, assurance qui ne pouvait manquer d’être des plus agréables à leur hôtesse, d’autant plus que son pensionnaire ajouta :

— Non, pas même à la cure !

— Oh ! pourtant, monsieur le régent, crut devoir protester Mme la justicière, c’est beaucoup dire !

— Non, madame, c’est la pure vérité ! assura M. Tripet.

Et il pouvait le faire en toute conscience, car Mme la ministre, trouvant le café trop excitant pour son mari, n’en servait pas après le dîner.

La vieille eau-de-cerise que le justicier exhiba de son côté fut également appréciée comme il convenait.

Bref, la réussite du dîner fut complète, et la satisfaction de Mme Gauchat eût été sans mélange, sans le souci que lui donnait sa fille aînée, dont l’attitude affaissée, l’expression morne et découragée, le regard tantôt fixe et distrait, tantôt inquiet, effaré, dénotaient une angoisse intérieure continuelle.

Sa mère l’observait furtivement, avec une sollicitude inquiète, tout en s’efforçant de détourner d’elle l’attention de ses hôtes. Justine, en fille avisée qu’elle était, l’y aidait de tout son pouvoir, en déployant un entrain et une verve extraordinaires. Clément, lui, se contentait de regarder et d’écouter son maître d’un air heureux.

Le tact et la délicatesse de sentiments se cachent souvent sous les dehors les plus rustiques. Ces deux colosses d’Auguste et Justin Tripet en eussent pu remontrer, sous ce rapport, à bien des gens plus cultivés et de condition sociale plus élevée que la leur. La contenance morne et le mutisme d’Élise Gauchat ne pouvaient manquer de les frapper ; mais ils n’avaient garde de paraître s’en apercevoir.

Cette belle grande fille silencieuse et triste les intriguait au plus haut degré, mais sentant qu’il y avait là quelque douleur cachée, quelque drame intime de famille, les braves garçons faisaient leur possible pour ne pas avoir l’air de s’en douter, s’appliquant à ne pas regarder de son côté, et se prêtant complaisamment, eux si peu causeurs de leur nature, à répondre avec force détails aux questions qui leur étaient posées par Justine sur leur mère et leur sœur, par le justicier sur leur économie rurale. Eux-mêmes s’enquéraient des procédés de culture en usage à Lignières, parlant en gens qui s’y connaissent d’assolements, de prairies artificielles, de fumure rationnelle des champs, félicitant Lignières de s’être délivré de la « vaine pâture » et d’avoir réalisé en agriculture les progrès remarquables, qui donnaient cette commune en exemple au reste du pays.

Jamais leur jeune frère ne les avait connus si loquaces ; il jouissait d’autant plus de les voir se présenter ainsi à leur avantage, qu’il comprenait la cause de leur généreux manège. Quant au justicier, il était dans la jubilation de l’hommage rendu à sa communauté, hommage dont il savait avoir le droit de revendiquer une bonne part, car il avait été le collaborateur actif et persévérant du lieutenant Junod et du notaire Bonjour dans leur lutte contre la routine.

— Qu’est-ce que vous diriez, garçons, – M. Gauchat, tout émoustillé, en était déjà à cette interpellation familière vis-à-vis de ses hôtes d’un jour, – qu’est-ce que vous diriez d’aller faire un petit tour ensemble pour voir tout ça de près, pendant que M. le régent et Clément seront au catéchisme ? Ça vous irait-il, dites ?

— Je crois bien ! répondirent les deux frères avec un ensemble parfait.

Le justicier se frotta les mains.

— Voilà qui est entendu ; je sais bien que pour ce qui est du foin, il n’y a plus guère sur pied que quelques planches d’esparcette qu’on laisse « pour graine ; » tout est quasi dans les granges ; mais vous verrez, garçons, si nos seigles, nos orges et nos avoines ne valent pas la peine qu’on y jette un coup d’œil. Par ainsi, quand vous voudrez…

— Mais, justicier, observa sa femme, laisse-voir tes visites se ressouffler après dîner ; les faire trotter par ce grand soleil, tout de suite après avoir mangé !…

Mais les « visites » déclarèrent que le grand soleil et eux c’étaient de vieilles connaissances, ce que prouvait surabondamment leur teint bronzé, et qu’au surplus il n’y avait rien de tel qu’un petit tour à l’air pour faire descendre le dîner. En conséquence, le justicier emmena ses deux visites pendant que Clément, enchanté d’avoir son maître à lui seul, proposa d’aller rendre visite à Mutz dans sa solitude de la grange, ce à quoi consentit de grand cœur le maître.

Ainsi qu’il s’y était engagé, M. Tripet vint présenter ses deux frères à la cure, avant leur départ de Lignières. L’accueil affable et sans cérémonie qu’ils y reçurent mit aussitôt les jeunes gens à leur aise. Aussi Auguste déclara-t-il en sortant que M. et Mme la ministre n’étaient « rien du tout à compliments. »

— Rien du tout, c’est le mot ! appuya Justin. Pour tout dire, on avait un peu souci d’y aller, qué toi, Auguste !

— C’est sûr, convint son aîné ; mais, mafi ! quand on ne connaît pas les gens, et chez le ministre surtout… À présent, écoute, Félix ; il ne s’agit pas de nous mettre tard pour repasser la montagne, parce que « nos gens… »

— Tu comprends, interrompit Justin pour compléter la pensée de son aîné, la mère pourrait se tourmenter, se faire des idées de l’autre monde…

— Après ce qui est arrivé l’autre dimanche, termina Auguste.

Leur cadet fit un signe d’assentiment.

— Vous avez raison, fit-il ; j’avais la même idée ; il nous faut arriver de bonne heure à Chézard.

En conséquence, les trois frères, résistant aux hospitalières instances du justicier et de sa femme, partirent vers quatre heures de l’après-midi, sans vouloir qu’on avançât pour eux l’heure du souper. Au reste, quand M. Tripet eut dit en toute simplicité : Ma mère est prompte à s’alarmer, faible comme elle est, nous devons lui épargner des transes inutiles, – on cessa aussitôt d’insister. Au moment des adieux, Mme Gauchat excusa sa fille aînée d’être absente, en disant d’un air soucieux :

— Notre Élise n’est pas tant bien, tous ces temps ; elle a été se reposer, mais elle m’a recommandé de vous souhaiter bon voyage.

Justine était présente, en revanche, l’air gai comme toujours et le teint animé ; elle secoua cordialement la main aux trois frères. Par devers lui Justin pensa :

« Celle-là, il n’y a rien à dire, elle me revient tout à fait. Dans deux ou trois ans, ça fera une toute belle femme, et qui m’irait on ne peut mieux. Il faudra qu’on y pense ! »

Et il hocha la tête, pendant que le pli et la fossette de sa joue s’accentuaient.

Clément se tenait en arrière ; il avait grande envie d’accompagner les trois frères, mais ne savait comment présenter une requête aussi audacieuse. Son maître le mit à l’aise en lui disant :

— Tu viens nous faire un petit bout de conduite, Clément, n’est-ce pas ?

— Si j’ose, monsieur le régent ! répondit le gros garçon tout rougissant de contentement.

— Si tu oses ! répéta M. Tripet d’un ton d’amicale gronderie ; comme si ce n’était pas nous faire un grand plaisir ! Mais, ajouta-t-il en se tournant vers Mme Gauchat d’un air d’intelligence, aujourd’hui je ne le laisserai pas venir plus loin que Grange-Vallier.

— Moi, je vais aussi un petit bout, dit le justicier en plantant son tricorne sur sa perruque, deux genres de coiffure auxquelles, avec les hommes de sa génération, il continuait à rester fidèle, ainsi qu’à la culotte courte, protestant de cette façon contre l’invasion des modes nouvelles. Oui, un petit bout, parce que, mafi ! ces jeunes, ça vous a des jambes de fer. Les miennes ne sont pas mauvaises, mais c’est le souffle qui manque ; on n’a plus vingt ans, ça, c’est un fait.

Il accompagna les jeunes gens jusqu’à mi-chemin de la métairie. Là, le souffle commençant à lui manquer, il prit congé des frères Tripet.

— J’en ai assez ; bon voyage, garçons ! à la revoyance ! à présent que vous savez le chemin de Lignières, on compte que vous n’allez pas l’oublier !

XVII

Clément, lui, n’entendait pas revenir si tôt sur ses pas ; il avait continué à cheminer avec les frères Tripet ; mais à Grange-Vallier, force lui fut de rebrousser chemin.

— Tu sais, Clément, lui dit amicalement son maître, que j’ai promis à ta mère de ne pas t’emmener plus loin. Chose promise, chose due. D’ailleurs, aujourd’hui, ce n’est pas les gardes du corps qui me manquent.

— Ça, c’est un fait ! convint le jeune garçon ; mais tout de même… enfin, à la revoyance !

Et ayant échangé une solide poignée de main avec les trois frères et répondu au cordial sourire de son maître, il reprit sans grand entrain le chemin de Lignières.

— Un tout bon garçon, remarqua Auguste en se remettant en route, peut-être pas des plus dégourdis, mais solide et qui a du fond.

— Ça, c’est un fait, approuva Justin, avec un sérieux que démentait sa fossette ; mais, comprenant le muet reproche que lui adressait son frère cadet du regard, il se hâta d’ajouter, pour faire amende honorable de son trait de malice :

— Non, vrai : c’est le meilleur garçon du monde, et on voit qu’il se jetterait au feu pour toi, Félix, s’il en avait l’occasion.

— Oui, c’est un excellent cœur, fit le jeune régent avec sentiment. Clément est serviable, modeste, et s’est attaché à moi dès le premier jour. Comme il est passablement en retard pour son âge, et qu’il est moins fort de la tête que des bras, il se donne un mal énorme pour se rattraper, non par goût, mais pour contenter ses parents et son maître.

— C’est curieux, observa Auguste, qui devenait décidément causeur, c’est curieux comme on se ressemble souvent peu dans les familles.

Il ne s’expliqua pas autrement, mais son frère Félix comprit sa pensée et y répondit :

— Tu trouves que Clément Gauchat ne ressemble guère à ses sœurs ?

— Justement, surtout à l’aînée. C’est une toute belle fille, mais Dieu nous bénisse ! quelle mine d’enterrement ! et puis jamais elle n’ouvre la bouche ! Est-elle comme ça à son ordinaire ?

Et Auguste s’arrêta court, comme pour mieux entendre la réponse de son frère.

Celui-ci parut un peu embarrassé de la formuler.

— Eh bien, je ne sais que t’en dire, finit-il par répondre ; Mlle Élise n’a jamais été comme le reste de la famille, avec moi surtout. Pour dire la vérité, elle a eu l’air de me prendre en grippe depuis le premier jour ; je n’ai jamais compris pourquoi. Seulement, avant les vacances, elle n’avait pas cette mine triste et découragée, et elle savait parfaitement se servir de sa langue pour vous lancer des mots piquants. J’en ai reçu plus d’un, à propos de tout et à propos de rien, même à propos de politique…

— Gage qu’elle n’aime pas Napoléon ! interrompit Justin, d’un ton assez malicieux que soulignait un clignement d’œil adressé à Auguste.

L’aîné fit semblant de ne pas s’en apercevoir, mais Félix rougit légèrement.

— Au fond, dit-il, je crois que Napoléon lui est aussi indifférent que le Grand-Turc, à Mlle Élise, mais elle n’a jamais perdu une occasion de tomber sur lui, parce qu’elle s’est aperçue que j’avais un faible pour le grand homme, tandis que le reste de la famille se gardait d’en dire du mal pour ne pas me vexer.

Auguste hocha la tête et se remit en marche en disant d’un ton méditatif :

— Il y a du louche par là-dessous.

Et regardant son frère cadet du coin de l’œil, il demanda :

— A-t-elle une cour ?

— Pas que je sache, répondit le jeune régent franchement.

— Hm ! fit Auguste en hochant derechef la tête, sans rien ajouter à cette émission de voix inarticulée qui pouvait signifier beaucoup de choses.

— Hm ! répéta Justin d’un ton narquois. Sais-tu, Félix, peut-être qu’elle aurait voulu que tu la courtises, toi ! Tu n’as pas essayé, pour l’amadouer ?

Félix se mit à rire franchement.

— J’aurais été bien reçu ! Je vous l’ai dit : dès le moment où j’ai mis le pied dans la maison, elle m’a montré qu’elle ne pouvait pas me souffrir. Il y a là quelque chose que je ne m’explique pas ; ce que je peux dire, c’est que je n’ai rien fait pour m’attirer son animosité.

— C’est l’essentiel ! déclara posément Auguste, en regardant affectueusement son frère cadet.

— Moi je dis, fit à son tour Justin d’un ton d’oracle, qu’à la place de Félix je me méfierais : souvent les filles font endêver les garçons rien que pour les amorcer.

Le jeune régent répliqua gaiement :

— Tranquillise-toi, Justin. Si c’est une amorce, je n’y mordrai pas. À présent, si ça ne vous fait rien, parlons d’autre chose.

 

***  ***  ***

 

Le justicier, rentré au logis, s’était installé devant son secrétaire, ses lunettes sur le nez ; c’était le dimanche qu’il mettait à jour ses comptes de gouverneur de commune.

Dans l’embrasure de l’une des deux fenêtres de la chambre, sa femme était censée s’édifier par la lecture de la Nourriture de l’âme, mais son regard était moins souvent arrêté sur les pages du volume que sur sa fille aînée, assise devant l’autre fenêtre, le menton appuyé sur sa main, et regardant vaguement au dehors.

La physionomie morne d’Élise, son attitude lassée serraient le cœur de la mère ; elle eût voulu prendre sa fille dans ses bras comme lorsqu’elle était enfant, l’y bercer pour endormir sa peine en lui glissant de douces paroles à l’oreille.

Hélas ! ce n’était plus un chagrin d’enfant qu’il s’agissait de calmer, et la mère, sentant son impuissance, ne pouvait que dire du fond du cœur : Mon Dieu, viens-lui en aide !

L’homme sent-il moins profondément que la femme ? M. le justicier Gauchat était-il moins affecté que Mme la justicière de l’affaissement moral de sa fille ? Le fait est que M. le justicier, tout prosaïquement, tauquait sur les comptes de commune qu’il était censé établir. Aussi, mettez-vous à sa place : au lieu de faire ce jour-là sa petite sieste habituelle, il avait arpenté tout le plateau de Lignières au grand soleil de l’après-midi, avec ses hôtes ; puis il les avait accompagnés un bon bout de chemin sur une voie rocailleuse comme le lit d’un torrent.

Essayez après cela d’aller vous asseoir dans une chambre où règne une lourde atmosphère de canicule, où le bourdonnement continu d’un essaim de mouches, accompagné du tic tac monotone d’une pendule, forme un concert irrésistiblement assoupissant, et vous verrez si vous ne vous mettez pas tout aussitôt à somnoler, comme le justicier, surtout si comme lui vous êtes de complexion légèrement obèse et que vous ayez atteint la soixantaine.

En rentrant, M. Gauchat avait bien constaté que sa fille aînée conservait l’attitude affaissée, l’air morne et découragé qu’on lui voyait depuis quelque temps ; il avait soupiré, branlé la tête, échangé avec sa femme un regard attristé ; mais enfin les forces humaines ont leurs limites : une fois installé confortablement dans son fauteuil, M. le justicier avait, malgré d’héroïques efforts, succombé aux influences soporifiques conjurées contre lui, et, au lieu de dresser ses comptes de commune, il leur adressait maintenant d’involontaires et profondes courbettes.

Le bruit de la porte qui grinçait sur ses gonds en s’ouvrant le tira de cet engourdissement. Il vit sa plume gisant sur son livre de comptes, et la ressaisit avec une certaine précipitation. Puis se retournant pour voir qui arrivait :

— Ah ! ce n’est que toi, Justine ! Je me demandais qui nous venait là ; j’avais peur que ce ne soit des visites. Quand on relève des comptes, ajouta-t-il avec dignité, ce n’est pas tant commode d’être dérangé.

— Oh ! je ne veux pas vous déranger ; je voulais seulement demander, – et Justine, tout en ayant l’air de s’adresser à son père, regardait sa mère du coin de l’œil, – si on ne pourrait pas laisser Mutz venir un peu vers les gens. Quand on est malade, c’est triste d’être tout seul dans un coin, comme il est ! Il faut voir comme il est heureux quand quelqu’un arrive et comme il pleure quand on s’en va ! Pauvre bête, pour sûr que l’ennui le prend et que ça l’empêche de se guérir.

On sentait, au ton suppliant dont cette requête était articulée, que la jeune fille demandait là une grande grâce et qu’elle s’attendait à rencontrer de l’opposition de la part de sa mère.

En effet, jusque-là, Mme Gauchat n’avait jamais toléré l’intrusion de Mutz dans son domaine, c’est-à-dire à la cuisine et dans la chambre du ménage. Elle avait pour principe que les bêtes doivent se tenir à leur place et ne pas faire ménage commun avec les gens. Elle n’aimait pas les chats, animaux gourmands, amateurs de leurs aises, faux et traîtres, paresseux et voleurs.

— Pour se débarrasser des souris, déclarait-elle, parlez-moi d’une bonne trappe ; ça fait plus de besogne que le plus gros matou du monde, et ça n’est pas toujours à vous encoubler et à se frogner contre vos jambes !

Quand Clément avait amené le pauvre Mutz blessé, meurtri, Mme Gauchat ne l’avait pas repoussé ; elle avait trop bon cœur pour cela ; seulement elle avait dit à son fils :

— On te permet de le garder jusqu’à ce que quelqu’un le réclame, mais à condition qu’il n’entre pas plus dans ma cuisine que dans la chambre.

La demande de Justine était donc passablement audacieuse, et la jeune fille sentait qu’elle ne pouvait pas beaucoup compter, en pareille occurrence, sur l’appui bien efficace de son père. Celui-ci mordillait silencieusement les barbes de sa plume et regardait sa femme du coin de l’œil ; il allait cependant tenter de faire fléchir celle-ci, quand une autre intervention se produisit.

— Mère, pour une fois, si vous le laissiez venir ?

C’était Élise, qui jusque-là avait paru indifférente à ce qui se disait autour d’elle, et qui venait de se détourner pour appuyer ainsi la requête de sa sœur. Heureuse de voir enfin sa fille aînée sortir de ses préoccupations, pour prendre intérêt à quelque chose qui y fût étranger, Mme la justicière se rendit sans combat.

— Eh bien, va le chercher, dit-elle à Justine.

L’instant d’après, le gros chien, conduit en laisse par sa protectrice, entra clopinant, de l’air humble d’un parent pauvre, mais la queue frétillant de contentement intime. En guise de salutation, il s’en alla poser d’une façon caressante sa grosse tête velue sur les genoux de chacun, puis docilement se coucha dans le petit réduit que laissaient entre eux le secrétaire et le poêle.

Cet incident avait fait l’effet d’une détente : à l’immense soulagement de Mme Gauchat, Élise s’était tournée à demi vers l’intérieur de la chambre et considérait d’un air calme le groupe que formaient sa sœur et le chien.

Le justicier, tout affairé maintenant, s’était mis sérieusement à ses comptes, après avoir, lui aussi, caressé Mutz. Il écrivait, compulsait, additionnait, cherchant de temps à autre une liasse de notes dans un cahier ou dans un tiroir. Comme il attirait à lui tout un tas de paperasses posé dans un des casiers supérieurs, et qu’aucun lien ne réunissait, l’amas tout entier s’écroula brusquement et les feuilles volantes s’éparpillèrent de tous côtés. Quelques-unes vinrent s’étaler devant Mutz, qui baissa tranquillement la tête pour les flairer. Tout à coup, au grand saisissement de Justine qui s’était accroupie à côté de l’animal pour recueillir les feuilles, Mutz se releva d’un bond et, avec un grondement menaçant, posa la patte sur l’un des papiers qu’il venait de flairer, le prit dans sa gueule, et des griffes et des dents se mit à le déchirer avec rage, malgré les efforts que faisaient la jeune fille et son père pour le lui arracher. Mme Gauchat, Élise elle-même étaient accourues ; chacun cherchait à apaiser l’animal et à lui enlever la proie sur laquelle il s’acharnait avec des grondements de colère, et qui fut bientôt réduite en petits fragments froissés et souillés de la bave du chien. Le justicier, tout en émoi, cherchait à rassembler ces débris, afin de s’assurer s’il s’agissait ou non d’une pièce importante ; mais Mutz posait la patte dessus et les ressaisissait avec une colère grandissante pour les lacérer en menus morceaux. Cependant Mme Gauchat, qui avait réussi à soustraire un de ces lambeaux à la rage du chien, l’avait emporté près de la fenêtre et le regardait de près. Elle appela son mari du geste et lui parla à voix basse. Le justicier poussa une exclamation et hocha la tête.

— Extraordinaire ! c’est extraordinaire ! murmurait-il à part lui avec une stupéfaction profonde. Filles, laissez-le seulement, dit-il en s’adressant à Élise et Justine ; ce n’était pas grand’chose, ce papier, un brouillon de rien du tout. Allons, allons, Mutz, as-tu bientôt fini ces manières ? Qu’est-ce que ça veut dire ? tu nous fais là de ces peurs !

Peu à peu le chien s’apaisait, mais de temps à autre un aboiement pareil à un hoquet convulsif lui échappait encore, et il se remettait alors à chercher les débris du papier qu’il avait mis en lambeaux et les piétinait avec fureur, ou les reprenait dans sa gueule.

— Viens, Mutz, viens coucher, fit avec autorité le justicier en attirant l’animal par la mince chaîne fixée à son collier.

Mutz se laissa docilement emmener, la tête et la queue basses, comme s’il éprouvait une certaine honte de l’inconvenance de sa conduite.

Quand Mme Gauchat se trouva seule avec ses deux filles :

— Vous voyez, fit-elle d’un ton de remontrance, appuyé d’un hochement de tête non moins grave, vous voyez ce qui arrive quand on laisse venir les bêtes là où elles n’ont rien à faire ! Avec des êtres destitués de raison on n’est jamais sûr de rien : les chiens, ça peut devenir enragés tout d’un coup ; dans tous les cas, vous voyez, ça vous prend des colères, on ne sait pas pourquoi ! Mais grand ciel ! moi qui m’oublie pour mon souper ! s’interrompit-elle d’un ton presque tragique, en jetant les yeux sur la pendule.

Le justicier rentrait comme elle se rendait en toute hâte à sa cuisine. Les deux époux échangèrent un regard d’intelligence.

— Oh ! bien, dit M. Gauchat à ses filles, le voilà tout tranquille, aussi doux qu’un mouton ; ne vous en donnez pas. Vous pouvez compter que la pauvre bête aura été simplement piquée par un tavan qui se sera allé poser sur le papier, après son coup, et alors… vous comprenez… Bah ! qu’il ne soit plus question de ça !

Et l’air affairé, il se remit à ses comptes.

À l’explication qu’avait donnée le justicier de la fureur subite de Mutz, Justine avait secoué la tête d’un air de doute, mais elle ne se permit pas de discuter l’hypothèse de son père, et sortit sans rien dire. Quant à Élise, elle avait repris sa place vers la fenêtre, mais au lieu de continuer à fixer dans le vague un regard distrait, elle se mit à réfléchir, un pli profond creusé entre ses noirs sourcils. Évidemment elle songeait à la scène qui venait de se passer et cherchait à s’expliquer ce qui pouvait avoir provoqué cette colère subite de Mutz. La preuve c’est que son regard revenait souvent à l’endroit du plancher où le chien avait assouvi sa rage incompréhensible sur l’inoffensif papier, comme si elle cherchait à découvrir un lambeau oublié de celui-ci. Tout à coup un brusque mouvement lui échappa : derrière un des pieds du poêle en catelles vertes, à côté d’une paire de chaussures, son regard investigateur venait de découvrir ce qu’elle cherchait : sans affectation, Élise se leva et d’un pas nonchalant se dirigea vers le poêle. Comme son père la regardait se baisser :

— Ce Clément est bien toujours le même négligent, fit-elle en poussant les souliers plus en avant sous le poêle.

Du même mouvement sa main avait saisi le papier.

L’instant d’après elle était dans sa chambre et sortait le fragment de papier de sa poche où elle l’avait glissé, et elle l’étudiait devant la fenêtre. C’était celui que Clément avait dit avoir servi de bourre de fusil dans l’agression de Chaumont. Dans son asile il avait échappé à la rage du chien. Élise, les sourcils contractés, déchiffra les mots décousus qu’on pouvait y lire. Un gémissement lui échappa :

« C’est bien ce que ma mère disait, murmura-t-elle d’une voix étouffée. Assassin ! lui ! »

Elle lâcha le papier comme s’il lui brûlait les doigts, et se tordit les mains avec véhémence.

« Oui, c’est lui qui a tiré, pensait-elle en parcourant la chambre dans un paroxysme d’angoisse, mais est-il seul fautif ? est-ce qu’il n’y a rien de ma faute ? J’aurais dû le faire taire, le reprendre quand il parlait avec menaces de M. Tripet comme d’un ennemi, et j’ai fait le contraire ! Mon Dieu ! mon Dieu ! »

Elle s’était jetée sur une chaise la tête dans ses mains, sans pleurer, mais se balançant et gémissant comme quelqu’un qui endure une souffrance physique atroce. Au bout d’un instant la jeune fille releva la tête brusquement :

« Mais c’était deux papiers que Clément avait trouvés ! murmura-t-elle ; celui-ci était le plus petit : la bourre du fusil, l’autre, la lettre où on l’avait déchirée. N’est-ce point ce papier que Mutz a mis en lambeaux ? Et alors le chien aurait connu Pierre et il le haïrait ! Qu’est-ce que cela veut dire ? »

Rapidement elle mit le papier dans sa poche, et sortit. Ce fut à la grange qu’elle alla ; mais avant d’entrer, elle s’assura que sa sœur n’était pas auprès de Mutz.

D’un pas fébrile, elle s’approcha du chien ; le cœur d’Élise battait violemment. L’animal, couché sur son lit de foin, la regardait venir de ses bons yeux à demi clos et en battant la queue de plaisir. La jeune fille se baissa pour le caresser d’une main, pendant qu’elle sortait le papier de sa poche avec hésitation. C’était une expérience qu’elle était venue tenter, mais elle en redoutait le résultat.

« Je veux savoir, pourtant ! murmura-t-elle entre ses dents en reprenant son empire habituel sur elle-même. »

Brusquement elle sortit le papier et le plaça sous le nez du chien. L’effet fut instantané : Mutz eut un soubresaut, bondit soudain sur ses pattes et arracha des mains d’Élise le chiffon de papier qu’il se mit à lacérer avec furie des dents et des griffes, comme il avait fait de l’autre.

Élise s’était relevée, et le front plissé par un travail d’esprit intense considérait le chien furieux.

« Pierre l’aura rencontré quelque part avant… cette affaire de Chaumont, disait-elle ; ils auront eu maille à partir ensemble. Pierre est violent ; il l’aura battu… ! »

Mais elle secoua la tête : cette explication lui paraissait peu vraisemblable.

« Pour une fois qu’ils se seraient rencontrés, non, ce n’est pas possible : Mutz n’aurait pas si bien reconnu au flair quelque chose que Pierre aurait porté sur lui. Il faut qu’ils aient vécu ensemble. Là-bas, dans l’évêché, bien sûr, quand Pierre, à ce qu’il dit, y faisait le commerce des chevaux. »

Le front d’Élise se contractait toujours davantage ; ses traits semblaient se durcir sous l’intensité de la réflexion. Elle eut un haussement d’épaules découragé. « Mais qu’importe ! songea-t-elle ; ceci ne fait que prouver une fois de plus que c’est Pierre qui a tiré. »

Elle porta les mains à ses tempes qui battaient, et s’en alla en gémissant sourdement.

XVIII

Les vacances du jeune régent arrivaient à leur terme : Il y a un bout, même aux choses les plus parfaites, a dit le sage. Comme on n’avait pas besoin de son aide pour les travaux de la campagne, les blés n’étant pas encore mûrs, Félix avait employé sa seconde semaine de liberté à courir les montagnes afin d’enrichir son herbier et se procurer des sujets rares pour les transplanter dans son modeste jardin botanique, que ses frères qualifiaient irrévérencieusement d’essertée.

Quand le jeune homme arrivait le soir, les bras chargés de gerbes multicolores, qui n’avaient pu trouver place dans sa boîte, si remplie déjà que le couvercle entrebâillé avait dû être assujetti par une ficelle, Justin avait un de ces sourires qui accentuaient la fossette de sa joue gauche, et accueillait son frère par un de ses mots de pince-sans-rire :

— Tiens, voilà Félix qui a déjà fait ses foins de montagne ! tu es rude avancé, ma parole !

Ou bien il lui conseillait de louer un âne pour transporter sa récolte à Lignières.

Riant de bon cœur, Félix répondait sur le même ton :

— C’est une idée, Justin ! je te prendrai avec moi !

De fait, quand il partit le samedi soir pour reprendre sa tâche jusqu’aux vacances des moissons, Justin seul l’accompagna.

Auguste avait pris son cadet à part pour lui dire d’un ton quelque peu gêné, mais qu’il s’efforçait de rendre digne :

— Si ça ne te fait rien, Félix ! on n’ira pas les deux aujourd’hui : j’ai affaire par Cernier.

Cette affaire, Justin, qui était au courant, l’expliqua à Félix avec un clignement d’œil :

— Auguste s’est décidé à « fréquenter » ; s’il se figure qu’on ne sait pas qui, il se met le doigt dans l’œil un bon bout. C’est la fille au lieutenant Soguel ; elle a du bien, mais mafi : elle n’est pas belle !

En prenant congé des siens, Félix dit à l’oreille de sa mère :

— Vous ne vous inquiéterez plus, mère : celui que je soupçonne s’est enrôlé pour Berlin. Le voilà loin pour quatre ans !

Cette confidence, on le comprend, avait infiniment soulagé Mme Tripet, aussi murmura-t-elle avec ferveur :

— Le bon Dieu soit loué !

Le départ pour Berlin du nouvel enrôlé était tout proche : on l’avait deviné, en voyant le samedi matin dame Salomé Bonjour, elle qui ne voyageait jamais, se hisser sur le « char à l’allemande » avec l’aide de son mari, et s’en aller du côté de Neuchâtel.

— Pour sûr, se dirent les curieux qui assistaient à ce départ, pour sûr que le transport des recrues va se mettre en route : M. Claude mène sa femme dire à revoir à son Pierre.

À cela, une commère qui avait la manie de faire des paris ajouta :

— Et je vous parie, combien voulez-vous ? qu’elle n’y va pas la poche vide !

Personne ne tint le pari : la commère était trop sûre de son fait !

En prenant congé de ses parents adoptifs, le beau Pierre sut garder une tenue convenable ; même il parvint à simuler une émotion que son cœur endurci et gangrené n’éprouvait nullement. Il sentait la nécessité de ménager l’avenir, car les désillusions n’avaient pas tardé à venir.

La fameuse prime d’engagement, au lieu d’être remise aux enrôlés, leur avait été portée en compte, et ils ne devaient la toucher que par minimes fractions, une fois le transport parti pour sa destination. On ne leur en avait délivré à Neuchâtel qu’une part insignifiante, bientôt dépensée dans les cabarets de la ville, durant les trop nombreux loisirs que laissaient aux recrues quelques semblants d’exercices. Au reste, il faut reconnaître que le séjour dans leur caserne n’avait rien d’engageant. Cette bicoque délabrée, ancien grenier, se tapissait dans le ravin alors presque désert de l’Écluse, au pied nord du château, et l’on prétendait que si ce lieu retiré avait été choisi pour y loger les recrues du bataillon, c’était pour éviter le plus possible aux bourgeois paisibles un contact trop intime avec ces jeunes soudards auxquels une discipline des plus relâchées et des plus indulgentes permettait de se livrer à toute sorte d’excès. On redoutait en haut lieu qu’en sévissant avec trop de rigueur on ne provoquât des désertions, danger qu’il fallait conjurer à tout prix, car l’effectif du bataillon avait grand’peine à être complété.

L’entrevue de l’oncle et de la tante avec leur neveu n’eut d’ailleurs pas lieu dans la triste caserne des Prussiens, mais à l’auberge dite Logis de l’Ecu de France[17] où M. Claude avait l’habitude de descendre, et où il avait donné rendez-vous à Pierre. Celui-ci les y attendait sagement, et avait pris ce jour-là la précaution de ne pas se livrer à des libations exagérées. Mais le digne notaire eut, le long de la rue du Coq-d’Inde, un échantillon de la façon dont les enrôlés avaient coutume de se comporter en ville.

Une demi-douzaine d’entre eux, la casquette plantée de travers, se donnaient le bras, peut-être pour assurer leur marche vacillante, et exécutaient à tue-tête des refrains bachiques et grivois ; la bande hurlante barrait presque toute la largeur de la rue, si bien que le notaire auquel on ne livrait pas passage, dut frôler les maisons avec son équipage pour poursuivre son chemin.

— Une belle conduite qu’ils ont, tes camarades ! fit avec indignation M. Claude à son neveu, quand celui-ci sortit de l’auberge pour recevoir ses parents adoptifs.

Et on tolère des scandales pareils !

Pierre haussa les épaules :

— Qu’est-ce que vous voulez ! si on les mène trop dur, les trois quarts planteraient là la caserne et le service ! D’ailleurs, ma foi ! on s’embête à mort par ici. Heureusement qu’on part après-demain pour Berlin.

— Oui, heureusement, grommela le notaire.

La pauvre tante Salomé n’était pas de cet avis et regardait son Pierre d’un air éploré.

Ah ! si au prix de la somme rondelette qu’elle apportait à son neveu, à l’insu, pensait-elle, de son mari, qui n’était pas si aveugle qu’elle le croyait, mais qui savait fermer les yeux à l’occasion, si elle avait pu racheter Pierre et le ramener triomphalement à Lignières ! Mais la chose, elle ne le savait que trop, était impossible ; et puis il y avait cette menace mystérieuse, suspendue sur la tête de Pierre, dont la justicière l’avait secrètement avisée, cette tentative de meurtre dont il se serait rendu coupable ! contre qui ? elle l’ignorait. Et son uniforme était sa sauvegarde contre le glaive de la justice ! Non, il fallait le laisser partir !

En conséquence, on vit revenir à Lignières l’équipage de M. Claude comme il était parti ; seulement dame Salomé avait la figure bouffie par les larmes, et son brave homme de mari lui témoignait plus d’égards encore qu’à l’ordinaire, la portant presque à bras tendu pour la descendre de voiture et se hâtant de la conduire dans la maison pour la soustraire aux regards curieux.

Ce lundi matin la cloche de l’école avait de nouveau tinté à Lignières. Ce ne fut pas Clément Gauchat qui la mit en branle, et on ne le vit pas reprendre place sur les bancs tailladés, maculés, polis par le frottement de plusieurs générations de fonds de culottes et de cotillons.

Voici pourquoi. La veille au soir, pendant que M. Tripet faisait la causette avec le justicier, une fois Justin reparti pour le Val-de-Ruz, le jeune régent se mit à parler de Clément.

— Si je puis me permettre de vous donner un conseil à l’endroit de votre fils, dit-il, après quelques préliminaires, à votre place je le dispenserais dès maintenant de l’école. Il est décidément trop grand pour la fréquenter en compagnie d’enfants beaucoup plus jeunes que lui.

— Ça, c’est un fait ! approuva le justicier avec un hochement de tête énergique.

— J’ai cru remarquer, poursuivit M. Tripet, que l’amour-propre de Clément souffre de cette situation, et c’est bien naturel. Il fera, j’en suis convaincu, plus de progrès en continuant à étudier le soir sous ma direction.

— Ah ! si c’est un effet de votre bonté de le « pousser » à la maison, dit M. Gauchat avec un élan de gratitude, ah ! je suis bien d’accord. Je l’ai toujours dit, notre Clément est bâti pour besogner des bras et des reins, mais le travail de tête, ce n’est pas son affaire. Si ce n’avait pas été pour faire plaisir à ma femme qui tenait à garnir la cervelle à son garçon, il y a beau temps que je lui aurais fait planter là l’école. Du moment que c’est vous qui le conseillez, je vous garantis que la justicière n’aura rien contre.

Et Mme Gauchat n’eut en effet rien contre la mesure proposée. Clément fut enchanté d’être délivré de sa promiscuité avec les bambins, situation dont il avait rougi plus d’une fois et qui lui avait valu au dehors nombre d’avanies de la part de garçons de sa taille et de son âge, dès longtemps affranchis de la servitude scolaire. Il aurait toujours les leçons du maître qu’il chérissait, et il les aurait pour lui tout seul ! Comme il allait s’appliquer afin de lui faire honneur et de lui prouver sa gratitude ! Ce furent les bambins qui y perdirent : ce grand et gros camarade, d’une complaisance et d’un support inépuisables pour les petits, qui n’employait sa force que pour la défense des faibles contre les lâches, ils le regrettèrent sincèrement, et la conscience des plus délicats leur remua au souvenir de leurs taquineries de petits roquets contre ce bon dogue de Clément, qui ne s’en fâchait jamais.

Il manqua souvent aussi à M. Tripet, ce disciple soumis et appliqué autant que peu doué, dont les efforts pour meubler son cerveau rebelle et satisfaire son maître étaient aussi touchants que mal récompensés.

Aucun des écoliers qui lui restaient, dans cette saison d’été, ne remplaça complètement pour lui Clément Gauchat. La tâche d’éducateur est ingrate entre toutes, car elle fait mesurer à celui qui a sa vocation à cœur la profondeur de l’égoïsme humain. Le maître consciencieux, qui au début de sa carrière, considérant les élèves qui lui sont confiés comme ses enfants, se promet de ne pas s’en tenir à meubler leur cerveau d’un bagage plus ou moins complet de connaissances, mais de former leur esprit et leur cœur, de leur inspirer des sentiments élevés, généreux, de leur apprendre à aimer le bien et à haïr le mal, ce maître s’aperçoit bientôt que la noble voie qu’il avait rêvé de suivre est hérissée de difficultés et de désillusions.

Heureux celui qui, ayant trébuché sur ces entraves, souffert de ces désillusions, ne jette pas le manche après la cognée, mais courageusement, prenant exemple sur l’Éducateur par excellence, poursuit sa course en regardant au but !

M. Félix Tripet était un de ceux-là. À force de bonté, de support, de fidélité dans sa tâche, il parvenait peu à peu à s’attacher ses écoliers par ce lien d’affection et de confiance, sans lequel le travail du maître est trop souvent stérile. Ah ! sans doute, il y avait bien sur les bancs de l’école quelques écoliers récalcitrants, de ces natures rebelles à toute obéissance, grâce à une éducation peu judicieuse, mal dirigée sous le toit paternel, de ces élèves qui gardaient vis-à-vis du jeune régent une attitude méfiante ou hostile, et persistaient à voir en lui non un ami, mais une autorité gênante avec laquelle il n’y avait pas à discuter, comme ils se le permettaient parfois avec des parents trop faibles.

Car M. le régent, lui, voulait être obéi ; cela, on l’avait appris par expérience ; M. Tripet était bon et patient, mais non faible ; sans abuser de la férule, il l’employait quand besoin était, suivant le sage précepte de l’Écriture : N’épargne point la correction au jeune enfant.

Quant aux leçons qu’il s’était engagé à donner régulièrement à l’avenir à Clément, on en remit l’ouverture d’une commune entente, après la récolte des regains et les moissons qui allaient valoir aux écoliers et à leur maître deux nouvelles semaines de vacances.

— D’ailleurs, demain, vous ne pourriez pas commencer avec Clément, monsieur le régent, expliqua le justicier. C’est la foire du Landeron, et puisque le garçon en a fini avec l’école, il viendra avec moi apprendre comme on se gouverne pour acheter et vendre le bétail. Pour un paysan, c’est une leçon qui en vaut bien une autre. Nous avons la « Motaile » qui commence à prendre de l’âge : il s’agit d’en trouver une plus jeune pour la remplacer.

— Sans trop débourser ! ajouta M. Tripet en souriant.

— Bien entendu ! approuva le justicier avec un hochement de tête. Le moins possible ! Mêmement… sur les foires, voyez-vous, on a des fois de ces chances ! On trouve à vendre à un bon prix, et à racheter à bon marché.

Changer troc pour troc une vieille vache contre une jeune au même paysan, non, je n’ai jamais ça eu vu. Ah ! si, pourtant ; une fois à la foire de St-Blaise. Mais il faut tout dire : celui qui a donné la jeune contre la vieille avait un tel plumet qu’il n’aurait pas été dans le cas de déconnaître un mouton d’une chèvre.

— En sorte que l’autre a abusé de la situation, remarqua M. Tripet avec sérieux. C’était de la mauvaise foi bien qualifiée !

— Ça, c’est un fait ! ce n’est plus faire du commerce. N’ayez pas peur, monsieur le régent ; notre Clément n’apprendra pas de ces manigances avec moi !

Donc, le lundi matin, M. Gauchat s’en fut à la foire du Landeron, conduisant la « Motaile » par une corde attachée autour des cornes. Clément suivait, un bâton à dragonne de cuir à la main, pour activer la marche de la vache, quand celle-ci aurait des velléités de s’attarder par trop à tondre quelques touffes d’herbe séduisantes. Cette « Motaile » ainsi nommée à cause des semis de taches d’un brun rouge qui couvraient sa tête et son avant-train, était une belle et forte bête qui n’avait qu’un défaut, celui de n’être plus de la première jeunesse.

Mutz était aussi de la partie ; sa plaie était cicatrisée, et il ne boitait que d’une façon insensible.

C’était sa première sortie ; fou de joie, le chien allait, venait, courait en avant, revenait au galop, gambadait autour de la vache, mais se gardait d’imiter la conduite brutale des chiens de boucher qui hurlent comme des possédés autour des pauvres bêtes qu’ils sont chargés d’escorter, et les affolent en leur sautant constamment au mufle et leur mordant les jarrets.

La forêt du Chanet, que commençaient à atteindre les rayons d’un gai soleil, était remplie ce matin-là, d’autres bruits que ceux du ramage des oiseaux. Par le chemin raide et rocailleux qui dévale sur le Landeron, nombre de campagnards de Lignières, Nods et Diesse s’en allaient à la foire comme le justicier, la plupart pour chercher à y vendre une pièce de bétail.

On entendait sous bois, avec le bruit des souliers et des bâtons ferrés, heurtant les cailloux du chemin, les sons gutturaux du dialecte bernois, mêlés au patois ou au français moins rude des gens de Lignières, aux youlées des jeunes, au beuglement des vaches et des bœufs, au hennissement des chevaux. Plus bas, à la lisière du bois, on voyait déboucher une procession égrenée de gens et de bêtes, qui dévalaient par les prairies descendant en pente raide sur le Landeron.

Accroupie dans la plaine marécageuse que dominait la crête boisée de Jolimont et où brillaient tout près la nappe du lac de Bienne et plus loin l’extrémité de celui de Neuchâtel, la petite ville ne montrait guère que ses tours et ses toits, émergeant du rideau de brume matinale dans lequel elle paraissait baignée. On l’eût dit endormie, sans la rumeur qui s’en élevait déjà, bruit de foule affairée et remuante comme celle d’une ruche : la foire se préparait.

En effet, quand le justicier et son fils débouchèrent par la porte du vieux bourg, sur la large et longue rue, ombragée de sa double allée d’arbres touffus, gardée à chaque extrémité par ses bannerets de pierre, postés sur les fontaines, déjà s’alignaient le long des barrières toute une rangée de gros bétail, bœufs, vaches et chevaux, le tout entremêlé de moutons et de chèvres, bêlant, bramant, hennissant à qui mieux mieux, tandis que dans des enclos séparés grognaient ou criaient d’une façon lamentable, comme s’ils eussent été déjà sous le couteau du boucher, de gros porcs tout bouffis, et des familles de porcelets à la peau rosée.

Et parmi toute cette marchandise vivante, stationnaient ou circulaient des campagnards endimanchés : bernois en milaine jaune, neuchâtelois en « grisette » bleuâtre, cossons, marchands de bétail de profession, au type juif, reconnaissables à leurs longues houppelandes, ou à leurs blouses de toile bleue, plus ou moins graisseuses.

Au milieu de cette foule grouillante et affairée, Clément Gauchat reçut sa première leçon sérieuse de commerce, avec toutes ses finesses, ses ruses, ses circonlocutions, ses pourparlers tortueux et circonspects. Il était à bonne école : M. le justicier Gauchat était passé maître dans ces sortes de transactions, et s’en tirait toujours à son honneur et surtout à son profit. C’est ce qui arriva une fois de plus, ce jour-là, pour son double marché. Il ne manqua pas de vendre la Motaile un fort beau prix, et d’empletter une jeune bête pour une somme un peu moindre. Le bénéfice paya son dîner et celui de Clément à l’hôtel de Nemours, où il y avait nombreuse et bruyante compagnie. On était à la fin du repas ; pendant que le justicier qui avait trouvé quelques vieux amis de Cornaux et de St-Blaise, s’accordait en leur société un petit extra sous forme d’une bonne bouteille de rouge du terroir, Clément s’était levé de table et regardait au dehors par la fenêtre ouverte. L’animation avait un peu diminué sur la place de foire. Beaucoup de campagnards étaient à dîner ; mais on voyait des groupes ou des individus isolés qui, assis à l’ombre, mangeaient sur le pouce, par économie, les provisions apportées dans leur bissac.

Ceux-là avaient leurs bêtes à garder, non vendues encore ou nouvellement emplettées.

Le justicier, lui, avait remisé son acquisition dans l’écurie de l’hôtel pour la mettre à l’abri de la chaleur et n’avoir pas à s’embarrasser de sa garde.

Clément, qui parcourait distraitement du regard le champ de foire, vit tout à coup toutes les têtes se tourner du côté de la porte que surmontait la tour de l’horloge, à mesure qu’il entendait répéter de groupe en groupe ces diverses exclamations : Les Prussiens ! le transport pour Berlin ! les enrôlés !

Vivement Clément regarda du côté de la porte de ville et vit en effet déboucher en bon ordre un peloton d’une vingtaine d’hommes en uniforme vert, coiffés d’une casquette plate, sac au dos, et portant la capote en bandoulière. Un sergent à la mine martiale, long et sec, les commandait, et leur fit faire halte devant l’hôtel, dans la zone d’ombre rafraîchissante portée par la rangée des maisons de droite. Du premier coup d’œil Clément Gauchat avait reconnu parmi eux Pierre Loclat, que sa haute stature et sa superbe prestance distinguaient de ses camarades, recrues d’assez piètre mine, sauf l’ex-canari Rossel, qui se donnait des airs conquérants, bombait la poitrine et relevait les pointes de sa moustache.

Instinctivement Clément s’était reculé ; il ne tenait pas à être vu ni de Pierre Loclat ni de son acolyte, non qu’il eût le moindre soupçon que le neveu de M. Bonjour pût être l’auteur de l’agression de Chaumont, mais parce que le jeune garçon ressentait pour lui et son compagnon une aversion basée sur leur fâcheuse réputation bien établie à Lignières. Ce qui, plus que tout autre fait, avait contribué à rendre Pierre Loclat antipathique à Clément, c’est que, pendant les quelques mois où le premier avait été le maître du second, il avait manifestement cherché à s’insinuer dans les bonnes grâces de son élève en le favorisant aux dépens de condisciples plus avancés. Le sens droit de Clément avait été révolté et sa méfiance excitée par cette façon d’agir. Aussi avait-il repoussé toutes les avances de Pierre Loclat, refusé d’accepter ses faveurs et pris vis-à-vis de lui une attitude hostile et hargneuse.

« Vont-ils monter ? » se demandait Clément, qui, à demi masqué derrière un rideau, continuait à observer ce qui se passait au-dessous de lui.

Mais il ne s’agissait sans doute, pour le détachement des recrues, que d’une courte halte, car le sergent qui en avait le commandement, ne se fiant pas à la discipline de ses hommes, dans une cohue comme celle d’une foire, commanda :

— En place, repos ! et ne permit à personne d’entrer dans l’auberge.

Il y eut quelques murmures, que le sous-officier réprima d’un regard impérieux, puis aussitôt, d’un accent paternel :

— Parbleu ! qu’on ait soif, garçons, c’est dans les choses naturelles ! Patience ! on va vous humecter le sifflet. Loclat, avancez à l’ordre !

— Présent ! répondit le jeune homme en sortant des rangs.

Au son de cette voix, Mutz, qui couché dans l’embrasure de la fenêtre donnait depuis un instant des signes d’inquiétude, se dressa brusquement sur son train de derrière en grondant sourdement, il leva la tête pour flairer l’air, puis les lèvres retroussées, découvrant ses dents aiguës, il posa ses pattes de devant sur l’appui de la croisée, pour avancer la tête et mieux voir dehors.

Ses yeux ardents se rivèrent sur le groupe formé par Loclat et le sergent, et, bien que la fenêtre fût à l’étage, le chien prenait déjà son élan pour sauter dans la rue, quand Clément le retint à grand’peine par son collier, en lui disant d’un ton impératif :

— Ah çà ! Mutz, qu’est-ce que ça veut dire ? couche-toi là.

Mais l’animal, si obéissant d’ordinaire à la voix de son jeune maître, se faufila entre les tables pour ramper vers la porte, qu’on avait laissée entrouverte à cause de la chaleur, et sourd aux appels de Clément, l’œil en feu, un grondement rauque et continu dans la gorge, se précipita au dehors. Il y avait tant de vacarme dans la salle, tant de conversations bruyantes, de rires, d’interpellations entrecroisées, que l’incident avait passé inaperçu. Le justicier, lui-même, fort engagé dans une discussion agricole, n’avait rien vu, et ne remarqua pas que son fils, l’air inquiet et agité, sortait en toute hâte.

Clément sautait les marches de l’escalier quatre à quatre ; il arrivait en bas, quand un aboiement furieux, bref, suivi d’un cri et d’une imprécation, éclata sur le seuil de l’auberge. Il s’élança : Un groupe confus luttait, se débattait dans la baie de la porte. C’était Mutz aux prises avec Pierre Loclat. Celui-ci, quoique pris à l’improviste par cette attaque furibonde et inattendue, était si fort des reins qu’il reçut le choc sans fléchir. Instinctivement il avait levé le bras pour parer l’attaque du chien, et ce mouvement préserva sa gorge d’une morsure dangereuse et qui eût pu être mortelle. De ses doigts de fer, il avait aussitôt saisi Mutz par le poitrail et lui tenait la gueule à distance. Mais cet effort herculéen n’eût pu longtemps se soutenir. Heureusement Clément arrivait ; il saisit le chien par son épaisse toison et de toutes ses forces l’attira en arrière, tout en cherchant à l’apaiser. Fou de rage, Mutz tourna la tête, et reconnaissant son maître dans ce nouvel adversaire, il y eut comme un reproche dans le regard de ses yeux injectés : Pourquoi, semblait-il dire, pourquoi m’empêcher de me venger ? Celui-là est mon ennemi !

Profitant de l’intervention de Clément, Pierre Loclat sauta vivement en arrière et se retrouva au milieu de ses camarades, qui, attirés par le bruit de la lutte, s’attroupaient à l’entrée de l’auberge.

Mutz, en voyant sa proie lui échapper, fit un mouvement si brusque que son maître lâcha prise. D’un bond l’animal fut sur le groupe des enrôlés, mais ceux-ci, qui n’avaient d’ailleurs d’autres armes que leurs bâtons de voyage, accueillirent son attaque par une grêle de coups qui firent battre l’assaillant en retraite ; cependant, au lieu de revenir vers Clément, qui l’appelait par son nom, l’animal, la queue traînante, rampa le long des maisons, sauta sous la rangée d’arbres qui abritait le bétail et disparut dans l’ombre. Les recrues, qui l’avaient poursuivi avec force cris et jurons, Clément lui-même, l’y cherchèrent vainement. Le chien s’était glissé entre les jambes des animaux jusqu’à l’autre extrémité du bourg, et devait en être sorti par la porte du côté de Cerlier, à ce que dirent les campagnards qui l’avaient vu passer comme une flèche.

Les engagés, alors, se retournèrent contre Clément qui, tout en émoi, continuait ses recherches sous le couvert des arbres. Le sergent lui-même vint mettre rudement la main sur l’épaule du jeune garçon, et d’un ton rogue et menaçant :

— C’est à toi, cette sacrée bête ! nom de tonnerre ! on les tient à la chaîne, des animaux féroces comme celui-là ! bien heureux s’il n’est pas enragé, encore ! Voilà un de mes hommes qui a failli être étranglé, qui a son uniforme abîmé, un uniforme battant neuf, nom de tonnerre ! sans compter le bras tout en sang ! tu en es responsable, je t’en préviens ! Ton nom, clampin !

Dès le début de cette interpellation menaçante, Clément, qui n’avait pas l’habitude de s’entendre parler sur ce ton, et n’était pas d’humeur à se laisser brutaliser, s’était dégagé d’un mouvement brusque, mais restait en face du long sergent et le regardait sans baisser les yeux.

— Mon nom est Clément Gauchat, de Lignières, et avec honneur. Il vaut bien le vôtre, que je ne connais pas, et bien plus pire, que je ne tiens pas à connaître.

— Cré nom de tonnerre ! tiens ta langue, galopin ! et garde le respect, ou je te fais coffrer.

— Moi ! je voudrais bien voir ! riposta Clément que l’arrogance du sergent faisait sortir de sa nature ; mon père, le justicier Gauchat, est là à l’auberge ; nous verrons ça ! Ce n’est pas ma faute si mon chien a fait cette vilaine histoire ; il est doux comme un mouton à son ordinaire.

— Un mouton enragé ! ricana un tirailleur.

— Mon père payera ce qu’il faudra, n’ayez pas peur ! poursuivit Clément sans quitter des yeux le sergent, confondu de l’audace du jeune rustre. Mais n’ayez pas le malheur de me toucher. Je ne vous dis que ça. Si vous croyez que vos galons me font de l’effet, par exemple !

Le brave Clément était dans un tel état d’exaspération, qu’il eût pu gâter sa cause, sans une intervention inopinée et conciliante à laquelle on n’eût guère pu s’attendre, celle de Pierre Loclat. Celui-ci était demeuré devant l’hôtel de Nemours avec Rossel, qui, lui ayant aidé à enlever son uniforme, lui bandait le bras au moyen d’un mouchoir imbibé d’eau. Aux éclats de voix du sergent et de Clément, Pierre tourna la tête vivement :

— Aide-moi à renfiler ma tunique, dit-il à Rossel ; il faut que j’aille par là ; les affaires se gâtent entre Grisel et ce garçon.

— Parbleu ! laisse-les se débrouiller entre eux, répliqua Rossel en haussant les épaules ; si le sergent frotte les oreilles à ce rustaud, il ne l’aura pas volé avec son monstre de chien !

— Son chien ! répéta Pierre Loclat avec amertume ; tu oublies qu’il a été le nôtre et que je lui ai fait la vie rudement dure ; tu avais bien su me le dire là-haut, à la métairie de Lignières. Tout se repaye en ce monde ! conclut le jeune homme comme s’il se parlait à lui-même. D’ailleurs, Clément Gauchat a fait ce qu’il a pu, et peut-être que sans lui…

— Mettons ! fit Rossel de son ton goguenard ; et puis c’est son frère, à elle.

Mais Pierre ne l’écoutait plus ; il était parti.

— Tout de même, murmura l’ex-canari, qui le suivait en se dandinant, il faut avouer que les bêtes ça vous a une mémoire du diable ! Hein ! notre Azor, il a rendu à Loclat la monnaie de sa pièce, et il l’aurait bel et bien étranglé net, si on les avait laissés se débattre ensemble ; Pierre a beau être fort comme un ours ! ce qu’il y a de plus drôle dans toute cette histoire, c’est que Loclat a l’air de convenir qu’il n’a que ce qui lui revient.

Parbleu ! c’est la pure vérité ; mais ce qui me renverse, c’est de le voir prendre la chose en douceur et empocher son coup de dent sans piper le mot. Parole d’honneur ! il est en train de baisser, mon Loclat.

L’attention des hôtes de l’hôtel de Nemours avait fini par être attirée sur la scène tragique qui venait de se passer dans la rue, et qui se poursuivait par l’altercation entre Clément et le sous-officier. Tout le monde s’était mis aux fenêtres, y compris le justicier Gauchat, qui, à sa vive alarme, eut bien vite reconnu son fils au milieu du groupe des soldats, et distingué les éclats de sa voix irritée.

En un clin d’œil il fut au bas de l’escalier, et tout cramoisi de chaleur, de saisissement et d’émoi paternel, le gros homme accourut sur le lieu du débat, où Pierre Loclat qui venait d’arriver, parlementait avec son supérieur.

— Bah ! sergent, disait-il d’un ton conciliant, ne vous faites pas du mauvais sang pour moi. Mon uniforme, je le ferai remettre à neuf à mes frais ; pour ce qui est du bras, il se raccommodera bien tout seul : une égratignure, rien de plus ; j’en ai vu bien d’autres ! Ce garçon-là, – une de mes connaissances, – a fait ce qu’il a pu pour retenir sa bête ; il ne faut pas lui en vouloir.

« Tiens, tiens, grommelait Rossel dans sa moustache, on m’a changé mon Loclat ; c’est à ne pas le reconnaître ! Oh ! mais, c’est sa dulcinée qui lui attendrit le cœur, parbleu ! »

Comme au fond le sergent était bien aise que l’affaire n’eût pas de suite et que le transport pût continuer sa marche sans encombre, il finit après quelques hochements de tête par dire avec condescendance :

— C’est bon, c’est bon ! tirailleur, du moment que vous prenez tout sur vous, c’est votre affaire ! ça n’empêche pas, ajouta-t-il d’un air digne et en regardant Clément de travers, ça n’empêche pas que ce jeune homme, quand il s’adresse à ses supérieurs…

— Mes supérieurs ! commençait Clément d’un ton ironique, quand le justicier qui arrivait tout essoufflé, le tira en arrière par le bras.

— Voyez-vous, sergent, fit-il avec sa rondeur bonhomique, ce garçon, – c’est le mien, – qu’est-ce que vous voulez, c’est du jeune, ç’a n’a pas encore de la raison ni des manières, comme vous et moi ; ça a besoin d’apprendre à vivre. Si on osait vous offrir quelques bonnes bouteilles pour vous rafraîchir, vous et vos hommes, et si vous vouliez me faire l’honneur de trinquer avec moi, – Abram Gauchat, membre de la cour de justice de Lignières, – ce serait, à mon idée, la meilleure manière de boucler l’affaire. Il n’y a rien de tel qu’une goutte de bon vin du pays pour mettre les gens d’accord. D’ailleurs, il faut profiter pendant que vous y êtes, au pays. Le pont de St-Jean n’est pas loin ; et dans ces Allemagnes, Dieu sait quelle trimouille on y boit, en fait de vin, si seulement ils savent ce que c’est que le pur jus de la vigne !

Le sergent ne demandait pas mieux que de se laisser fléchir, il n’était pas ennemi d’une bonne bouteille, ce dont son nez chaudement coloré faisait foi. Mais il fallait bien faire quelques façons pour ne pas avoir l’air de baisser pavillon.

Il tira sa montre, un oignon de belle taille, et la consulta d’un air soucieux, tout en paraissant se livrer à un profond calcul.

— Cerlier, Bienne, Boujean, Granges… l’étape, c’est à Granges, mais à la rigueur on peut s’arrêter à Boujean, mâchonnait-il dans sa moustache ; d’ailleurs, un petit quart d’heure de plus ou de moins, ça ne tire pas à conséquence, conclut-il en réintégrant l’oignon dans son gousset. Va pour un verre, justicier, puisque vous voulez absolument nous en faire la politesse. Tirailleurs, à vos rangs ! par file à droite, marche !

À droite, c’était l’hôtel de Nemours.

Le justicier emboîta le pas derrière les soldats. Il avait pris par le bras son fils qui voulait se remettre sur-le-champ à la recherche de Mutz.

— Rien de ça ! fit-il d’un ton péremptoire ; ce chien nous a déjà assez donné de tablature comme ça. S’il veut revenir, il saura assez retrouver tout seul le chemin de Lignières ; d’ailleurs il fait bien de se tenir à l’ombre tant que les enrôlés sont là. Et puis, mafi ! si on ne le revoit pas, ce n’est pas un mal : il commençait à avoir mauvais caractère. Toi, Clément, va m’attendre vers la vache, à l’écurie de l’auberge ; c’est ce qui vaut le mieux. Moi, je vais tâcher de ne pas faire trop long feu avec cette bande de soudards qui m’ont l’air de ne guère plus valoir les uns que les autres, à commencer par leur longue perche de sergent, sans parler de Pierre Loclat.

— Au moins lui m’a défendu, fit remarquer Clément, mû par un sentiment de justice.

— Ça, c’est un fait ! il faut croire qu’il a encore du bon.

XIX

Sur le revers d’un fossé, au delà du pont couvert de St-Jean qui enjambe la Thièle et marque la frontière entre Berne et Neuchâtel, Mutz est tapi, haletant, la langue pendante, le poil hérissé ; le combat qu’il a soutenu, la grêle de coups de bâton et de pied qu’il a reçus, l’ont courbaturé sans l’abattre, car une flamme sinistre luit encore dans ses prunelles dilatées. Par moments, cependant, ses paupières se ferment de fatigue, mais il les rouvre soudain et lève la tête pour regarder du côté du pont, comme s’il se souvenait qu’il faut veiller, qu’il attend quelqu’un. Le chien est aussi tenace dans ses haines que fidèle et dévoué dans ses affections. La morsure que Mutz avait infligée à son ancien tyran, n’avait pas assouvi sa rancune ; il lui fallait une vengeance plus complète. Il attendait son ennemi.

Mais par quelle divination le chien savait-il qu’il passerait par là ? qu’il suivrait cette direction plutôt que telle autre ? Qui le dira ? Il y a bien d’autres mystères dans l’instinct merveilleux de ces frères inférieurs, que nous nommons dédaigneusement « les bêtes, » instinct qui dépasse bien souvent en finesse et en subtilité cette intelligence dont nous sommes si fiers, nous autres qui nous intitulons modestement les rois de la création !

Mais peu à peu Mutz changea d’allures : au lieu de demeurer accroupi sur ses pattes, en surveillant la route d’un regard ardent, il se mit à trembler, comme secoué par un frisson, puis à tourner sur lui-même, la tête basse, mordant et secouant avec rage une branche de saule, arrachant une touffe de gazon de sa gueule qui écumait. Son œil, vitreux par instants, avait des lueurs soudaines et féroces. Il regardait avec envie, semblait-il, couler la nappe tranquille de la Thièle, mais en détournait aussitôt la tête avec dégoût. Enfin, d’un saut brusque il bondit sur la route, et la tête et la queue basses, enfila le pont comme une flèche et se lança dans la direction du Landeron. Mutz délirait, Mutz était enragé ! Malheur à qui le rencontrerait ! C’était maintenant une bête féroce qui mordrait sans distinction gens et bêtes, qui se jetterait même sans le reconnaître sur son maître chéri, s’il avait le malheur de se trouver sur son passage.

Du pont de St-Jean au Landeron, il n’y a pas loin, mais sur ce parcours si restreint la bête affolée fît de nombreuses victimes parmi les campagnards bernois qui s’en revenaient de la foire avec leurs bêtes. Mutz donnait un coup de dent à droite et à gauche, passait comme un trait, et au milieu des clameurs d’effroi et de colère, recevait sans paraître y rien sentir les coups de gourdins et de souliers ferrés qui pleuvaient sur lui. Enfin une vache qu’il venait de mordre cruellement au mufle, échappant à son conducteur, se mit à poursuivre avec acharnement l’animal enragé, en cherchant à le transpercer de ses cornes. Enfin elle réussit à l’acculer à un mur, contre lequel elle le cloua et l’écrasa du front avec furie.

En ce moment le détachement des tirailleurs sortait en chantant du Landeron. Le vin du justicier avait égayé les esprits, et le sergent avait si souvent vidé son verre à la santé de celui qui le régalait et auquel il avait juré une amitié éternelle, qu’il chantait plus haut sinon plus juste que ses hommes, et que sa démarche n’avait rien de commun avec le pas de parade.

À la vue de l’attroupement bruyant qui s’était formé autour de la vache s’acharnant sur le corps pantelant du chien, le détachement s’arrêta en désordre, sans que son chef en eût donné l’ordre. Ces recrues de fraîche date n’étaient pas encore formées à la discipline, et les libations qu’ils venaient de faire ne contribuaient pas à les maintenir dans l’ordre et l’obéissance.

Au reste le long sergent qui n’était pas dans un état à se faire respecter par ses hommes, s’était arrêté comme eux pour considérer le répugnant spectacle de l’exécution du pauvre Mutz.

— Il a son compte ! ça lui apprendra, sacrée bête ! disaient les recrues, qui se poussaient pour voir de près l’agonie du chien. Hardi ! la vache ! encore un coup ! Larde-moi cette canaille de la belle façon !

Seul, Pierre Loclat, le bras en écharpe, se tenait à l’écart ; il avait la mine sombre, l’air mal à l’aise. Rossel l’observait du coin de l’œil, avec la curiosité d’un amateur de psychologie.

« Ma parole ! pensait-il, on dirait que cette écrabouillée ne lui fait pas tout le plaisir qu’on aurait pu croire. »

Et pour sonder le fond de la pensée de celui qu’il avait formé au mal, le cynique personnage fit tout haut :

— Plus rien à craindre, hein ! mon vieux ? l’Azor est fichu ! Il ne mordra plus personne.

Mais il en fut pour ses frais d’inquisition. Pierre Loclat se détourna avec humeur, sans rien répondre.

Un mot allemand, fréquemment répété dans la foule, fit tout à coup lever la tête au jeune homme.

— Qu’est-ce qu’ils disent ? murmura-t-il en pâlissant. Enragé ! Est-ce un mot en l’air, ou bien…

Il s’approcha des paysans bernois et les questionna dans leur dialecte qui lui était familier, puis revint vers Rossel, la figure décomposée.

— As-tu entendu ce qu’on dit ? le chien était enragé !

Tout égoïste et corrompu qu’il fût, l’ex-canari eut pitié de son jeune camarade.

— Bah ! quelle bêtise, répondit-il d’un ton dégagé ; ne dit-on pas ça de tous les chiens qui vous mordent ? Raisonne-moi voir un peu : une bête qui a la rage ne reconnaît plus personne, et Azor t’a reconnu, lui ; c’était bien à toi qu’il en voulait, sois tranquille !

Pierre Loclat secoua la tête ; il n’était pas convaincu. Ce mot épouvantable bourdonnait dans son cerveau : enragé ! Combien de récits avait-il entendu faire de faits analogues ! combien de ces gens qui, mordus par une bête enragée, étaient pris eux-mêmes de cette fièvre affreuse, incurable, de mordre tous ceux qui les approchaient, et qu’il avait fallu, prétendait-on, étouffer entre deux matelas pour en délivrer la société !

Quand le détachement se mit en marche sur Cerlier, une sombre détermination se lisait sur les traits du jeune homme ; en dépit des interpellations fréquentes de Rossel et de ses camarades, Pierre Loclat se renferma dans un silence farouche, que ni plaisanteries, ni paroles amicales ne purent lui faire rompre.

Le lendemain matin, le transport n’était plus au complet : Pierre Loclat ne répondit pas à l’appel de son nom, à la grande fureur du sergent. Celui-ci soupçonna aussitôt une désertion, et la supposition n’avait absolument rien d’invraisemblable. L’accident se produisait assez fréquemment, surtout dans les limites de la Suisse, et l’effectif des convois de recrues s’affaiblissait parfois singulièrement avant l’arrivée à Berlin. Mais la capote et le sac tout paqueté du tirailleur absent, qu’il avait laissés dans le foin où les hommes avaient couché, sa casquette qu’on retrouva au bord de la Thièle, firent deviner la vérité. C’était la vie, que Pierre Loclat avait désertée, cette vie dont il avait fait un si triste usage, en abreuvant d’amertume ceux qui l’aimaient.

Épouvanté, affolé à la perspective du terrible mal dont il se croyait menacé, il était allé se jeter à l’eau pendant la nuit. On en eut la preuve dans la journée ; quand le détachement arriva à Soleure, le sergent fut avisé que le corps d’un de ses hommes venait d’être sorti de l’Aar.

La nouvelle de ce suicide ne tarda pas à être connue à Lignières. Le sergent avait naturellement dû en aviser l’officier de recrutement à Neuchâtel ; et M. le notaire Vattel, qu’on savait être l’ami des parents adoptifs du défunt, se chargea du pénible devoir de leur annoncer avec tous les ménagements possibles le fatal événement.

Mais toutes les précautions oratoires du brave notaire furent impuissantes à atténuer le coup que sa terrible communication porta à ses vieux amis.

Dame Salomé tomba raide sur le parquet, privée de sentiment, pendant que son mari, portant les mains à sa tête, s’affaissait dans un fauteuil, avec tous les symptômes de l’apoplexie. Heureusement M. le notaire Vattel ne perdait pas aisément son sang-froid. Il défit la cravate de son vieil ami, courut à la cuisine pour y chercher une pleine casse d’eau et en aspergea abondamment le visage des deux époux, après quoi il ouvrit une fenêtre pour donner de l’air et appeler les voisins à son aide.

On réussit à faire revenir à elle la pauvre dame Salomé, et à sauver son mari des terribles étreintes de l’apoplexie qui avait failli l’emporter.

Mais pour la mère adoptive de Pierre Loclat, ce fut le corps seul qui revint à la vie. Dans ce naufrage de toutes ses espérances, l’esprit avec toutes ses facultés avait sombré sans retour. Le passé, heureusement pour elle, s’était complètement effacé de sa mémoire. Le nom de son fils adoptif ne revint jamais sur ses lèvres. Dans son état d’inconscience douce et tranquille, elle se croyait la petite-fille de son mari et se comportait comme telle vis-à-vis de lui.

Moins heureux que sa compagne, M. Bonjour, lui, hélas ! se souvenait. Vieilli tout à coup de dix ans, il supporta néanmoins avec toute la dignité de sa nature, et la soumission d’un chrétien, la double épreuve qui lui était imposée.

Il dut renoncer à faire valoir son domaine lui-même, douloureux sacrifice pour un agriculteur émérite comme lui, dont les efforts patients et couronnés de succès avaient constamment tendu à l’amélioration de ses champs et de celles de la commune. En même temps qu’il abandonnait avec un serrement de cœur le soin de ses champs à un fermier, M. Claude Bonjour devait songer à se pourvoir d’une femme de ménage pour tenir sa maison. Les offres ne lui manquèrent pas, de la part de parentes vieilles et jeunes surtout, mais il tenait à choisir quelqu’un qui eût pour sa pauvre femme les soins et les égards dont il voulait qu’elle fût entourée.

La veuve du régent Chanel, qui vivait chétivement du produit de son métier de dentellière et d’autres petits travaux manuels, avait été la compagne d’enfance et l’amie de dame Salomé ; ces deux circonstances engagèrent M. Bonjour à lui demander de remplir les fonctions de maîtresse de maison et de garde pour la pauvre inconsciente, à qui il fallait les soins et la surveillance qu’exige un petit enfant. C’était une bonne fortune pour la veuve, qui accepta avec reconnaissance l’offre que le digne notaire lui faisait si délicatement sous la forme d’une requête.

Les époux Gauchat n’avaient pas été sans inquiétude au sujet de l’impression que produirait sur leur fille aînée la fin tragique de Pierre Loclat. Mais avec sa force de volonté accoutumée, Mlle Élise supporta ce coup sans faiblir. On eût même dit qu’elle y était préparée comme par une sorte de pressentiment, et dès ce moment si sa physionomie continua d’être assombrie par la tristesse, le chagrin et peut-être le remords, elle cessa d’avoir cet air absorbé, distrait ou indifférent à tout qui désolait ses parents. Vis-à-vis des siens et même de M. Tripet, elle montra plus d’égards et de soumission, comme si elle sentait qu’elle avait beaucoup à se faire pardonner sous ce rapport.

Quelqu’un qui eut lieu d’être surpris du changement d’allures de Mlle Élise à son égard, ce fut son frère Clément, qu’elle avait toujours rudoyé et considéré avec une certaine pitié méprisante pour ses manières rustiques et sa lenteur de compréhension. Peut-être fut-elle reconnaissante à son frère de la déclaration qu’il fit en toute simplicité en plein repas, quand la nouvelle de la mort de Pierre Loclat ne fut plus un secret pour personne.

— Ça me fait tout de même mal au cœur, remarqua-t-il avec sentiment, de penser que si Mutz ne l’avait pas mordu, tout ça ne serait pas arrivé. Quelle malechance, tout de même, qu’une bête qui était pourtant douce comme un mouton, ait pris comme ça la rage tout d’un coup ! et fallait-il que ce soit justement sur quelqu’un de Lignières que Mutz aille tomber.

Le justicier et sa femme échangèrent un regard, pendant qu’Élise tournait la tête du côté de la fenêtre.

— Oui, ça été une fatale rencontre, approuva le jeune régent, qui, pas plus que Clément et Justine, ne se doutait des griefs personnels que Mutz avait contre Pierre Loclat, et qui continuait à ignorer les rapports qui avaient existé entre celui-ci et la fille aînée de ses hôtes. Et vraiment, ajouta-t-il avec compassion, on comprend le désespoir du pauvre jeune homme, qui, se sentant condamné à une maladie et une mort horribles, a préféré mettre brusquement fin à sa vie.

Si M. Tripet n’avait été tourné en ce moment du côté de son élève, il eût été frappé du regard reconnaissant que lui adressait Mlle Élise.

Clément fit un signe d’approbation et ajouta :

— Et puis, quelque chose qui a été beau de sa part, il faut être juste, c’est que, pour dire que c’était mon chien qui venait de le mordre, Pierre Loclat a pris mon parti contre son long estafier de sergent, qui parlait de me coffrer, je vous demande un peu ! Oui, ça c’était beau de lui, parce que mafi ! à l’école, quand il était sous-maître, nous n’allions pas tant bien ensemble ; moi au moins je ne pouvais pas le sentir, et je ne me gênais pas pour le montrer.

— Ce n’est pas ce que tu faisais de mieux ! remarqua son père avec sévérité ; un maître est toujours un maître ; les enfants lui doivent le respect. Mais pour en revenir, poursuivit M. Gauchat, voulant couper court à ce sujet, ce qu’il y a de plus triste dans tout ça, ceux qui sont le plus à plaindre, c’est bien le pauvre notaire et sa femme. Sait-on comment elle va, si les idées lui reviennent ?

Mme Gauchat, vers qui son mari se tournait pour poser cette question, secoua la tête.

— Elle est toujours dans le même état, fit-elle avec compassion. Sa tête est tout à fait perdue, et il n’est pas à désirer que la mémoire lui revienne : elle souffrirait trop, pauvre Salomé ! La Susette Chanel la soignera bien, par bonheur.

— Quelle bonne idée M. Claude a pourtant eue, fit remarquer Justine, de prendre Mme Chanel pour s’en occuper et faire son ménage !

— Ça, c’est un fait, appuya le justicier. Le notaire est un homme de tête, je l’ai toujours dit ; il ne s’est pas laissé entortiller par ce tas de cousines qui n’auraient pas mieux demandé que de venir faire par chez lui la maîtresse de maison.

— Et il a bon cœur, ajouta Mme Gauchat ; je suis sûre qu’il a voulu en même temps faire une charité à cette pauvre Susette, qui avait bien de la peine à nouer les deux bouts avec ses dentelles.

— Ça, c’est un fait, déclara le justicier : Claude Bonjour est un tout brave homme, je le dirai toujours, quand même lui et moi nous ne sommes pas toujours d’accord pour ce qui est des affaires de commune. Si chacun ne recevait jamais en ce monde que ce qui lui revient, il aurait dû avoir un tout autre sort.

Les études de Clément ne furent reprises d’une façon régulière qu’après les moissons et même après les labours d’automne. Mais alors maître et élève s’y mirent si sérieusement, que bientôt on put constater chez le jeune garçon des progrès sensibles dans l’art de la lecture et dans la science du calcul.

— Cette fois, voilà notre Clément décoté, dit un soir la justicière à son mari, avec une satisfaction infinie, après avoir entendu son fils lire sans encombre la gazette du jour ; car maintenant il arrivait souvent au justicier de laisser reposer ses lunettes et ses yeux et de s’en remettre à Clément du soin de le tenir au courant des nouvelles politiques, des annonces privées, des avis officiels, avec recommandation de chercher parmi ceux-ci les annonces provenant de « la principauté ». Et il y en avait fréquemment, témoin celle-ci que Clément venait de lire avec intérêt en pensant à Mutz, dans la gazette du 31 octobre :

« Il s’est égaré à Boudry, canton de Neuchâtel, un jeune chien courant, couleur rougeâtre ; tache blanche depuis le sommet de la tête jusqu’au bout du nez, quatre pieds blancs, ainsi que l’extrémité de la queue qui est de sa longueur naturelle ; il répond au nom de Miraud. La personne qui pourrait en donner un indice est priée de s’adresser à M. Olivier Calame, à Cortaillod, près Neuchâtel, contre récompense. »

Cependant, Mme Gauchat n’était pas encore au comble de ses vœux. Les pattes de mouche de Clément ne s’amélioraient pas sensiblement ; sa main restait lourde, et ne se prêtait pas aux arabesques régulières de la calligraphie.

— Il n’y a pas à dire, ajouta Mme la justicière avec un soupir, après avoir loué la lecture de son fils, ce qui me vexe, c’est que notre garçon gribouille encore pareillement.

— Bah ! répliqua son mari avec sa rondeur joviale ; vois-tu, femme, c’est comme je te l’ai toujours dit : si on en voulait faire un notaire ou un régent, à la bonne heure, il y aurait de quoi s’émayer. D’abord, Clément a tout l’hiver devant lui pour apprendre à manier la plume ; pourquoi n’y viendrait-il pas aussi bien, avec le temps, que pour la lecture ? Tu conviendras qu’il se donne toutes les peines du monde pour en venir à bout, et que M. le régent le suit avec une patience d’ange.

— Pour ça, il n’y a rien à dire, convint Mme Gauchat avec un hochement de tête énergique.

— Et puis, poursuivit le justicier qui humait une prise avec volupté, pour ce qui est de chiffrer, c’est à n’y pas croire comme Clément a fait de l’avance. M. Tripet a trouvé le joint : sur le papier ou sur l’ardoise, les chiffres embrouillaient le garçon ; c’était pire pour lui que le grand grimoire. Alors M. le régent lui a appris à compter de tête, et Clément y est venu si tellement bien, que hier, en toisant le fumier, il a eu plus vite fini que moi, sans poser un chiffre sur le papier ! et le compte y était, sans manquer d’un pouce ! On peut dire que nous en avons des obligations à M. le régent, et que ça été une bénédiction, qu’il nous ait demandé la pension, ça, c’est un fait !

Mme Gauchat ne pouvait qu’abonder dans le sens de son mari ; c’est ce qu’elle s’empressa de faire, en ajoutant en femme pratique :

— Si seulement on pouvait le lui rendre, d’une façon ou d’une autre ! Quand je pense que si notre Élise n’avait pas eu la tête pleine de ce garnement de Loclat !…

Elle en resta là, mais le justicier n’avait pas besoin que son épouse achevât de formuler sa pensée pour la comprendre. Preuve en soit cette réflexion fort sensée par laquelle il termina l’entretien conjugal :

— Oui, oui, femme, mais comme on a coutume de dire : pour se marier, il faut être deux à s’accorder. Que savons-nous si M. Tripet n’a pas une cour par le Val-de-Ruz ! Ça n’aurait rien d’impossible, tu en conviendras. Sans compter qu’il y en a plus d’une, ici à Lignières, ajouta-t-il en clignant de l’œil, qui ne demanderait pas mieux que de changer son nom de fille contre celui de Tripet, et qui pourrait une belle fois donner dans l’œil à M. le régent.

Il n’y avait, en effet, si peu d’invraisemblance à ce que M. Félix Tripet eût déjà disposé de son cœur en faveur d’une concitoyenne du Val-de-Ruz, que le fait était exact. Seulement le jeune homme n’en avait jusque-là rien dit à personne, pas même à la première intéressée, savoir à la jeune fille en question. Si M. Tripet hésitait à se déclarer, c’est qu’il avait des raisons de craindre que son choix ne fût pas du goût de ses parents, de son père en particulier. Et pourtant Marie Hertig, une jeune fille du Petit-Chézard, pour laquelle il avait toujours eu un secret penchant, alors déjà qu’elle était sa compagne d’école à St-Martin, était une jeune fille douce, modeste, de conduite irréprochable et d’extérieur agréable, mais elle était sans fortune, orpheline de père et de mère, et gagnant sa vie à la pointe de son aiguille de couturière. Or, en dépit de toutes leurs qualités, M. l’ancien Tripet et sa femme avaient leurs préjugés. Quand on est bons propriétaires, gros paysans, communiers influents et personnages respectés de l’endroit, il est naturel qu’on compte voir ses fils, quand ils songeront au mariage, faire un choix en rapport avec la position sociale de leur famille.

C’est la voie qu’Auguste, en homme pratique, suivait en « fréquentant » la fille d’un des personnages les plus huppés de Cernier, sûr en cela de combler les vœux de ses parents. C’est ce que préméditait Justin, qui, suivant la promesse qu’il s’était faite à lui même, ne perdait pas de vue Justine Gauchat. Pour cette observation-là, les hautes murailles de Chaumont et de Chasseral n’étaient pas pour le gêner : l’esprit et surtout le cœur franchissent aisément de bien plus formidables barrières. À peu près chaque dimanche d’ailleurs, il les enjambait réellement sous un prétexte ou sous un autre, – Justin n’était pas en peine d’en inventer, – et il venait en tapinois surveiller l’épanouissement de la belle fleur qu’il se proposait de cueillir en son temps. Les parents Tripet feignaient de croire que ses visites étonnamment fréquentes s’adressaient à Félix, mais par celui-ci même ils savaient à quoi s’en tenir, et suivaient d’un regard complaisant et satisfait les allées et venues dominicales de Justin.

Oui, les deux aînés de la famille Tripet étaient sûrs de l’approbation de leurs père et mère, car eux ils allaient se marier dans les bons principes, suivant leur rang !

Mais comment accueillerait-on au foyer paternel cet aveu renversant du fils cadet, du fils chéri, qu’il avait jeté son dévolu sur une fille pauvre, sans considération, et pour comble, étrangère au pays, une Allemande, – d’Argovie, – abomination de la désolation ! – Elle était née à Chézard, c’est vrai, elle ne savait pas même l’allemand, mais la tare originelle y était, et le nom aussi, qui décelait éloquemment cette origine.

Le pauvre amoureux sentait tout cela, et il avait beau, pour se rassurer, mettre en ligne dans son esprit toutes les qualités de Marie Hertig, à laquelle innocemment, sans calcul mesquin, il avait donné son cœur, il entendait d’avance son père s’exclamer d’un ton mécontent et stupéfait, quand son fils cadet oserait lui faire l’aveu de ses sentiments :

« Ah çà ! Félix, pour l’amour du ciel ! à quoi penses-tu ? une fille qui n’a rien, une pauvre couturière qui va gagner sa vie en journée ! et une Allemande par-dessus le marché ! On ne fait pas de ces bêtises, pour ça, non ! »

Et sa mère, oui, sa tendre mère elle-même, si sage, si sensée, si raisonnable sur tout autre sujet, il devinait sa déception, et souffrait à la pensée du regard affligé et réprobateur qu’elle lui adresserait, car il n’en doutait pas, elle avait nourri à l’endroit de l’établissement de son Benjamin de tout autres projets.

Était-il sûr au moins, le pauvre Félix, que son affection fût partagée, et qu’il n’allait pas sacrifier son avenir à un rêve sans fondement ? Sous ce rapport, du moins, le jeune homme était sans inquiétude ; les yeux ont un langage tout aussi éloquent que les lèvres, surtout quand il s’agit des choses du cœur.

Plus d’une fois les jeunes gens avaient fait ainsi, d’un regard expressif, l’échange de leurs sentiments mutuels ; et pendant les heureuses vacances des foins et des moissons que le jeune régent avait passées à Chézard, il n’avait pas manqué de rechercher et même de provoquer les occasions de rencontre avec celle dont l’image remplissait son cœur. Depuis qu’il était revenu à Lignières, il sentait toujours plus, non seulement le besoin mais la nécessité de parler, et le sentiment du respect filial était trop développé chez lui, pour qu’il pensât un seul instant à faire son aveu à la jeune fille avant de le faire à ses parents.

— Non, décidément, cette situation ne peut pas durer, se disait-il, en songeant avec un vrai remords à tout ce que ses regards avaient dit et pour ainsi dire promis à Marie Hertig, sans que ses lèvres eussent parlé.

Il faut absolument que j’écrive aux parents. Et cependant l’amoureux transi renvoyait de jour en jour cette lettre si difficile à écrire et qui allait apporter, il le savait bien, le désarroi et le mécontentement dans la maison paternelle.

Un pareil état d’âme ne pouvait se prolonger, sans se trahir extérieurement chez le jeune régent et sans frapper ses alentours. Le sourire avait disparu de ses lèvres et quand il y reparaissait, ce n’était plus que le pâle reflet de celui de naguère. Le pensionnaire de Mme Gauchat avait perdu l’appétit et par suite l’embonpoint que lui avait fait gagner dans les premiers mois l’excellente cuisine de son hôtesse.

Celle-ci s’en inquiétait de jour en jour davantage ; un beau jour elle interpella à part son pensionnaire, sur un ton de gronderie maternelle.

— Mais vous ne mangez plus rien, monsieur le régent, vous voulez vous affautir. Est-ce que vous seriez malade ?

— Mais non, madame la justicière, répondit le jeune homme, essayant de prendre un air dégagé. Je me porte parfaitement.

— On ne le dirait pas, bougonna Mme Gauchat en regardant d’un air réprobateur la figure amincie de son pensionnaire. Gage que c’est l’école qui vous tire en bas, à présent qu’elle est pleine comme un œuf, et puis, avec ces pestes d’enfants du jour d’aujourd’hui qui deviennent toujours pires !…

M. Tripet assura Mme Gauchat qu’elle se trompait ; que sa tâche était grandement facilitée depuis le commencement de la saison d’hiver par le concours consciencieux du jeune sous-maître qu’on lui avait adjoint.

— Et quant aux écoliers d’aujourd’hui, voyez-vous, madame la justicière, ajouta-t-il avec un de ses bons sourires d’autrefois, j’imagine qu’ils valent tout juste ceux d’antan, ni plus ni moins. Ce sont des hommes et des femmes en petit, avec les bons et les mauvais côtés de la nature humaine. Chez les pires, on découvre encore de bons sentiments, et chez les meilleurs, il y a de l’ivraie mêlée au bon grain.

Mme Gauchat secoua la tête, et n’osant poursuivre son enquête plus loin, s’en fut toute soucieuse à sa cuisine, où elle prit pour confidents de ses préoccupations les ustensiles d’étain qu’elle avait à fourbir, tâche dont elle ne cédait le soin ni à Élise ni à Justine.

« Il a beau dire, M. Tripet, on ne perd pas le manger et le boire, on ne maigrit pas pareillement, on ne change pas d’humeur à ce point pour rien. C’est bientôt pire que notre Élise ! Au moins, elle, on sait pourquoi ! Pour sûr qu’il a aussi un chagrin, lui ! »

À ce rapprochement, un fol espoir traversa l’esprit de Mme la justicière :

« Si c’était pour notre Élise qu’il en tient, et qu’il n’ose pas le dire ! »

Elle posa précipitamment sa soupière pour mieux réfléchir à une éventualité qui eût comblé tous ses vœux. Mais la brave dame avait trop de bon sens pour se laisser prendre à ce mirage trompeur.

Rien, dans la conduite de M. Tripet vis-à-vis de Mlle Élise, ne pouvait donner la moindre vraisemblance à une supposition pareille.

Mme Gauchat reprit sa soupière avec un soupir bref qui coupait court à son rêve maternel.

XX

Où Mme Gauchat avait échoué, Justin Tripet devait réussir. L’hiver, avec les amas de neige qu’il avait accumulés sur la croupe et les flancs de Chaumont, avait interrompu forcément le cours des assiduités sournoises du frère de Félix.

Mais par une belle nuit claire de janvier, la température ayant brusquement fait une chute invraisemblable, transforma d’un seul coup cette molle et profonde couche en une masse aussi dure que le roc.

Justin estima qu’il fallait profiter de la circonstance pour aller prendre des nouvelles de son frère Félix.

— Il n’écrit plus que de sept en quatorze, fit-il remarquer en hochant la tête. Il serait bon de savoir si au moins il n’est pas malade !

Mme Tripet, toute saisie, approuva vivement le projet et son mari s’y rallia, en ajoutant qu’aussi bien les manches d’outil qu’on était en train de refaire à neuf et les corbeilles que Justin excellait à remettre en état, pouvaient attendre.

— Va bravement voir ce qui en est, conclut l’ancien avec un léger clignement d’œil, prouvant que le père n’était pas tout à fait dupe de la diplomatie du fils. Aujourd’hui, c’est vendredi, reviens dimanche, à moins que le radoux n’arrive, parce qu’alors ce serait une autre chanson pour traverser Chaumont.

En conséquence on vit arriver à Lignières, le même jour, un peu avant midi, Justin Tripet, chaudement guêtré de milaine, et coiffé d’un bonnet de peau de renard ; une gourde et un gros bâton ferré complétaient son équipement de voyageur.

On se mettait à table chez le justicier, quand le visiteur inopiné mais bienvenu y fit son entrée. Accueilli par les exclamations joyeuses et hospitalières de tous, Justin donna le tour de la table pour serrer la main à chacun en répétant à la ronde :

— Comment va ?

Bien entendu que la fossette de sa joue gauche s’accentua quand vint le tour de Justine, qui avait les joues toutes roses. On fit bien vite une place au jeune homme à côté de son frère, qu’il considéra plus d’une fois d’un air intrigué durant le repas. Au premier coup d’œil il avait remarqué sa pâleur et son amaigrissement. Quand il le vit manger du bout des dents, refuser de se servir à nouveau, le brave garçon, tout à fait alarmé se dit :

« Ah çà ! notre Félix ne va pas ! qu’est-ce que ça veut dire ? Ce n’est plus qu’un sécheron, et c’est à peine s’il a touché à ce fameux lard maigre et à ces choux de montagne, qui vous ont un fumet et un goût à faire sortir un mort de sa fosse pour en manger ! Pour sûr qu’il couve une maladie ! »

Aussi, tôt après le dîner, en accompagnant son frère du côté de l’école, Justin lui dit-il vivement et avec une sollicitude inquiète :

— Tu es malade, Félix !

— Moi, quelle idée ! répliqua le jeune régent avec une légère rougeur aux pommettes et en esquissant un sourire.

— Alors, qu’est-ce que tu as fait de tes joues et de tes couleurs, et de ton appétit ? reprit Justin d’un ton presque sévère, en considérant la figure blême et amincie de son cadet. Je ne dis pas que tu aies jamais eu de la graisse à revendre, mais, à présent, tu es maigre comme un clou, aussi blanc qu’un linge, et tu ne manges quasi rien !

Le jeune régent haussa les épaules, et un second essai de sourire lui réussit moins encore que le premier.

Au lieu de répondre à Justin, il lui montra la foule des écoliers qui jouaient bruyamment devant l’école.

— C’est l’heure, dit-il laconiquement. On va sonner. À ce soir.

— Oui, – à ce soir, murmura en s’éloignant Justin tout préoccupé, et ce soir, il faudra bien que je sache ce qu’il a, notre Félix, parce qu’il a quelque chose !

C’était un diplomate que ce grand et robuste gaillard, sous ses dehors placides et rustiques. À souper, il partagea ses attentions et sa conversation entre tous les membres de la famille, y compris Mlle Élise, qu’il réussit à dérider par quelques saillies débitées sur un ton des plus sérieux ; Justine eut sa bonne part de ses clins d’œil d’intelligence, Clément, à côté duquel il était placé, reçut dans les côtes plus d’un coup de coude amical accompagné d’un mot drôle ; il donna la réplique avec déférence à M. le justicier et à sa femme, mais s’occupa peu de son frère Félix et feignit de ne pas remarquer que, depuis midi, l’appétit ne lui était pas revenu, et que par moments il s’absorbait dans des préoccupations soucieuses.

Et pourtant, dans le cours de l’après-midi, Mme la justicière n’avait pas manqué, comme elle estimait de son devoir de le faire, d’entretenir Justin des inquiétudes que lui donnait son frère.

Habilement, Justin, tout en affectant de ne pas prendre la chose au tragique, avait interrogé la bonne dame et acquis la conviction que Félix n’était ni réellement malade, ni surmené par ses fonctions, que, par conséquent, il devait être sous l’influence de quelque peine morale, de quelque chagrin secret. Aussitôt sa pensée s’était portée sur Élise, dont il n’avait pas encore la clef des allures étranges. Mais quelques questions adroitement posées à la mère lui avaient montré qu’il faisait fausse route, et à souper, sans en avoir l’air, il surveilla les deux jeunes gens, et put s’assurer qu’aucun regard furtif n’était échangé entre eux.

« Non, ce n’est pas là que le chat a mal au pied, conclut-il familièrement en lui-même. Mais que je tienne Félix entre quatre-z-yeux, et il faudra bien qu’on découvre le pot aux roses ! »

Les deux frères passaient la nuit ensemble dans le logement du jeune régent.

— À présent, Félix, et Justin s’étant installé d’un air délibéré sur une des chaises, montra l’autre à son cadet, à présent, expliquons-nous !

— Sur quoi ? demanda Félix, feignant la surprise.

— Sur ton air, pardi ! sur ta mine de déterré, sur tes manières de faire la petite bouche aux repas, comme si tu avais le dégoût de la nourriture.

— Mais je t’ai dit que je n’étais pas malade ! fit le jeune régent avec une brusquerie qui n’était pas dans ses habitudes.

— Bon ! tant mieux ! dit Justin tranquillement. Et l’école ?

— À l’école tout va bien, répondit-il d’un ton un peu agacé de cette enquête ; j’ai sommeil.

— Pas moi, répliqua son frère ; écoute, Félix, ce n’est pas beau, ce que tu fais là !

— Comment ? que veux-tu dire ?

Justin lui mit la main sur le genou d’une façon caressante.

— Est-ce que je t’ai jamais fait des cachettes, moi, dis ? est-ce que tu ne sais pas bien que je viens ici pour Mlle Justine autant que pour toi ? Dis-moi pour qui tu te crèves pareillement le cœur ?

Félix, qui avait détourné la tête, releva sur son frère des yeux humides, et ne voyant sur cette honnête figure qu’une sympathie et une affection profondes, se décida à parler.

— Auguste et toi, dit-il d’une voix basse et un peu entrecoupée par l’émotion, vous avez choisi suivant les idées du père et de la mère ; vous êtes sûrs de leur consentement.

— Pardi ! alors pas toi ? interrogea Justin avec inquiétude.

— Moi, je suis sûr du contraire !

— Mais, au nom du ciel ! pourquoi ? de quelle espèce de fille es-tu allé t’enticher ?

— Arrête, Justin ! répliqua son jeune frère vivement ; c’est une honnête jeune fille, modeste, travailleuse, aussi belle, pour le moins, que Mlle Justine, – oui, tu as beau secouer la tête ! – il n’y a pas un jeune homme qui ne serait fier d’en faire sa femme, mais…

— Elle a une tare, il y a quelque chose dans sa famille ? demanda Justin tout bas, comme pour aider son frère dans l’aveu qui lui restait à faire.

— Non, elle est pauvre, et…

Justin respira.

— C’est une malechance ! interrompit-il, mais enfin ce n’est pas un vice.

— Et son père était un Allemand ! continua Félix terminant sa confession d’un ton désespéré.

Justin se gratta derrière l’oreille avec contrariété.

— Ça, c’est encore pire ! grommela-t-il en hochant la tête ; le père va sauter en l’air. Mais aussi, Félix, tu as toujours de ces idées baroques ! ça te ressemble bien, c’est comme avec ton jardin !

Puis, voyant avec remords son frère se prendre la tête à deux mains, il tenta de le remonter, et sans grand espoir d’y arriver, reprit ses questions.

— Elle demeure ici, ta… mafi ! tu excuseras, je ne sais pas comment dire.

— Non, à Chézard, répondit son frère d’une voix sourde, et sans se découvrir la figure.

— À Chézard ! s’exclama Justin ; alors je la connais.

— Sans doute ! fit mélancoliquement Félix ; c’est Marie Hertig.

— Marie Hertig ! s’écria le grand garçon d’un tout autre ton, et en sautant sur ses pieds comme un de ces diablotins qu’un ressort fait jaillir hors de leur boîte. Alors il n’y a que demi-mal. Marie Hertig ! en voilà une chance !

Le jeune régent regardait avec une surprise mêlée d’espoir, son grand frère, qui ne pouvant tenir en place, arpentait la chambre avec agitation.

— Pourquoi dis-tu qu’il n’y a que demi-mal ?

Justin interrompit sa marche fébrile pour venir se camper devant son jeune frère.

— Écoute, Félix, il y a quinze jours qu’elle était en journée chez l’oncle Daniel pour lui remettre en ordre son linge et ses nippes, ta Marie, quand il a été pris d’une de ses repassées de rhumatisme, mais cette fois pire que toutes les autres. S’il n’avait eu pour le soigner que la vieille Esther Evard, sa cuisinière, jamais il ne s’en serait tiré ; tu sais comme elle est lambine et miâneuse, et lui, surtout quand sa jambe de Wagram le tourmente, colérique et prompt comme la poudre.

Le jeune régent ne put retenir un sourire au souvenir des scènes tragi-comiques dont les attaques de rhumatisme de l’ex-brigadier étaient l’occasion entre lui et sa femme de ménage ; ces scènes finissaient toujours par un raccommodement ; si Daniel Favre avait la tête chaude, il avait bon cœur, et comblait de provisions de toutes sortes la pauvre et dolente ménagère qu’il avait assaillie de bourrades et de projectiles de toutes sortes, y compris ses bottes, durant cette période critique.

— Eh bien, reprit Justin après avoir de nouveau fait un ou deux tours de chambre, qu’est-ce qui est arrivé ? Du moment que l’oncle a eu ses flanelles chauffées et changées par Marie Hertig, il a envoyé promener la vieille à sa cuisine, et n’a plus voulu autour de lui que la jeune. Il paraît qu’elle savait si bien le prendre, – enfin, tu la connais, – que l’oncle n’a sacré que tout juste ce qu’il fallait pour un peu se dégonfler, qu’il n’a bombardé personne à coups de bottes, de savates, ni de brosses de racines. Seulement il a fallu que sa Marie, – ou la tienne, comme tu voudras, – passe trois nuits à le veiller.

Félix écoutait avec ferveur, mais quand Justin s’arrêta, à bout de souffle, sans doute, car il n’avait pas l’habitude des longues tirades, le soupirant de Marie Hertig secoua la tête et reprit son attitude affaissée.

— À quoi cela m’avance-t-il, murmura-t-il d’un ton découragé ; qu’elle ait plu à l’oncle, qu’elle l’ait si bien soigné, j’en suis heureux et cela ne m’étonne pas de sa part. Mais pour mon père et ma mère, ce n’est pas une raison…

— Patience, Félix ! laisse-moi voir finir ; je ne pouvais pas tout dire à la fois.

Cette interpellation un peu vive fit relever la tête au jeune homme qui, pareil à un naufragé se laissant aller à la dérive, s’accroche à la bouée de sauvetage qu’on lui lance.

— Et veux-tu savoir ce que l’oncle a dit chez nous ? reprit Justin d’un air tout guilleret, qui creusa sa fossette de gauche, et même en esquissa une seconde à droite. Il a dit en propres termes : C’est une perfection que cette fille, et si j’avais vingt-cinq ans de moins et qu’elle veuille de moi, dans trois semaines, le temps de publier les « annonces, » elle serait ma femme.

N’aie pas peur ! ajouta Justin en riant franchement, car son jeune frère s’était levé avec la mine effarée de quelqu’un qui voit poindre un danger. L’oncle Daniel ne veut pas te couper l’herbe sous les pieds ; c’était seulement pour montrer à « nos gens » en quelle estime il tient « ta » Marie. Rassieds-toi seulement : il ne te fera pas concurrence, au contraire.

Félix obéit et demanda d’un air anxieux :

— Alors, le père et la mère, qu’est-ce qu’ils…

— Patience ! que je te dis, écoute comme l’oncle a fini : En voilà une, qu’il a fait en propres termes, – écoute bien, Félix, – en voilà une qui irait bien à un de vos garçons.

— Et alors ? demanda Félix, les yeux ardemment fixés sur la figure placide et un peu narquoise de Justin ; qu’est-ce qu’ils lui ont répondu ?

— Ce que tu peux penser ; ne t’en fais pas du mauvais sang ; que leurs garçons n’étaient pas embarrassés pour trouver des femmes qui vaudraient bien la Marie Hertig, qui auraient du bien, et qui seraient du Val-de-Ruz, ou au moins du pays.

— Tu vois ! gémit le jeune régent, se laissant couler à fond de nouveau.

Justin haussa les épaules et considéra son cadet avec une indulgence un peu dédaigneuse.

— Allons, allons, Félix, il ne s’agit pas de jeter le manche après la cognée. D’abord tu sauras que la mère n’a pas dit grand’chose, elle, sinon pour vanter la Marie Hertig et regretter que ce ne soit qu’une pauvre journalière. Ensuite, ils ne savent pas que tu en tiens si tellement pour elle que tu en es malade. Quand ils le sauront, crois-tu qu’ils ne finiront pas par céder ?

Félix fit un geste de dénégation découragé.

— Ma mère, peut-être, fit-il sourdement, mais lui… et une Allemande, surtout !

Justin, malgré le sérieux de la situation, ne put s’empêcher de rire.

— Tu aurais dû entendre l’oncle Daniel dire sa façon de penser quand le père a parlé de ça.

— Une Allemande ! qu’il a crié en sacrant comme un païen. J’en ai assez vu, moi, en galopant à la suite du petit caporal ! j’en ai vu des cent et des mille, qui valaient bien les filles du Val-de-Ruz, allez seulement ! C’est une Allemande qui m’a ramassé à Wagram, moi, un ennemi, au fond du fossé où on m’avait laissé pour mort, et qui m’a mené chez elle dans sa charrette, qui m’a soigné, remis sur pied, et a risqué sa vie pour m’empêcher d’être agrippé par les siens !

Et pour le bouquet, l’oncle a dit avec respect en soulevant son tricorne :

— Et la reine Louise, c’est une Allemande aussi ; qui est-ce qui en veut dire du mal ?

— Vois-tu, Félix, aie bon courage ! conclut le brave Justin en frappant sur l’épaule de son frère. Tu as deux avocats : l’oncle Daniel et moi. Tu verras si nous n’arrangeons pas tes affaires d’ici au printemps !

 

***  ***  ***

 

Au retour de Justin, ses parents furent vivement alarmés de sa mine soucieuse, de ses réponses laconiques et de ses réticences au sujet de son frère.

— Comment il l’avait trouvé ? Eh bien, voilà ! il aurait pu avoir meilleure mine.

Et aussitôt il passait à un autre sujet comme s’il craignait d’en dire davantage sur celui-là.

— Mon Dieu ! s’exclama sa mère hors d’elle-même d’inquiétude, je suis sûre que Félix est malade, et que tu nous le caches !

— Il dit que non, qu’il n’a rien !

Et Justin haussa les épaules comme s’il était persuadé du contraire.

— Ah çà ! fit à son tour l’ancien Tripet qui observait d’un air soucieux et mécontent la contenance réservée de son fils, tâche voir de nous mettre au clair une bonne fois et de ne pas tenir ta mère et moi le bec dans l’eau. Est-ce que Félix est malade, oui ou non ? Est-ce qu’il tousse ? a-t-il une mauvaise « traîne ? »

— Eh bien, non, de corps on ne peut pas dire qu’il ait rien. Seulement, il est tout triste, il ne mange plus rien qui vaille ; aussi, pour dire la vérité, il est en train de sécher.

Mme Tripet poussa une exclamation d’effroi et de pitié, pendant que son mari, regardant fixement Justin qui arpentait la chambre les yeux sur le parquet, lui demandait avec impatience :

— Alors, qu’est-ce qu’il a, au juste ! trop de tablature à l’école ? une bisbille avec des parents, avec les autorités, quoi ?

Justin secouait négativement la tête à chacune de ces questions.

— Il a un chagrin, finit-il par répondre laconiquement.

— Un chagrin ! tu sais lequel ? s’écria sa mère avec élan. Parle vite !

Justin dit « oui, » mais du geste seulement.

— Y pouvons-nous quelque chose, dis ?

L’ancien laissait maintenant parler sa femme et se contentait d’observer son fils.

— Voici le fin moment, pensa l’avocat de Félix, qui s’installa carrément sur une chaise pour développer son plaidoyer.

Sa jeune sœur Léa entrait en ce moment ; l’ancien la renvoya brusquement.

— Va-t’en ! nous n’avons pas besoin d’enfants par ici !

Toute saisie de cet accueil inaccoutumé, Léa fit la moue et se retira en claquant la porte derrière elle.

Le plaidoyer de Justin fut long, habile et chaleureux. Les juges ne se laissèrent pas convaincre aisément ; mais au bout d’une séance de près de deux heures, où le brave garçon, sans manquer au respect filial, avait fait feu de tout bois, comme il le confia plus tard à son client, sa cause était gagnée. La mère, est-il besoin de le dire, céda la première : son amour maternel ne devait-il pas être plus fort que son amour-propre ?

L’image effrayante de son Benjamin, en proie à la consomption, voué à une mort lente et certaine, si l’on n’appliquait à son mal le seul remède qui pût le sauver, lui fut présentée par Justin sous des couleurs si vives, qu’elle ne put résister davantage, et implorant son mari d’un regard noyé de larmes :

— On ne peut pourtant pas le laisser mourir de chagrin ! s’écria-t-elle en levant vers lui ses mains fluettes serrées l’une contre l’autre.

Que pouvait faire l’ancien, en bon mari et en bon père qu’il était, si ce n’est céder à son tour ? C’est ce qu’il fit avec une légère grimace et en donnant en ces termes son acquiescement paternel, accompagné d’un soupir.

— Enfin, puisqu’il n’y a pas moyen de conserver notre Félix autrement, – tu en es sûr et certain, sur ta conscience, Justin ?

— Tout ce qu’il y a de plus sûr, répliqua son fils catégoriquement ; si vous aviez vu comme moi sa mine et l’effet qu’elle produit sur tout le monde à Lignières…

— Eh bien, conclut l’ancien avec résignation, je ne veux pas avoir sa mort sur la conscience. Puisqu’il lui faut sa Marie Hertig, qu’il la prenne ! C’est une brave et belle fille, quand même elle n’a rien ; si seulement ce n’était pas une Allemande !

Justin, au comble de l’allégresse, courut chez l’ex-brigadier le mettre au courant de toute l’histoire, car l’oncle ignorait comme tout le monde l’attachement secret de Félix pour sa protégée.

— Hein ! vous ne croyiez pas si bien dire, l’autre jour, oncle Daniel, en parlant de Marie Hertig comme d’une femme pour l’un de nous trois !

— Qu’est-ce que tu veux dire ? marche droit, garçon ! Il n’était pas d’humeur accommodante depuis son escarmouche avec son beau-frère et sa sœur, et n’avait pas remis les pieds chez eux.

— Eh bien, c’est Félix qui l’aura ! cria Justin les poings sur les hanches et avec une figure si épanouie, que sa fossette de droite n’eut rien à envier à celle de gauche. C’est-à-dire, ajouta-t-il à titre de correctif et en redevenant grave, à la condition que la Marie en soit ! Mais j’ai idée que Félix est sûr de son fait.

L’ex-brigadier était resté bouche béante et avait de saisissement laissé tomber sa pipe qui s’était brisée en morceaux, sans qu’il s’en préoccupât.

— Félix, Marie Hertig ! ah çà ! qu’est-ce que tu me chantes là ? est-ce un conte en l’air, ou bien quoi ? c’est trop beau pour être vrai ? Nom de ma vie ! quelle fameuse histoire ! C’est sûr et certain ? Ah ! ce Félix ! en voilà un qui a du goût ! brave garçon, va ! Mais ton père, et ta mère, Dieu sait ce qu’ils en disent ! voilà le chiendent !

— Je les ai tournés ! fit tranquillement Justin.

Quand il eut tout raconté à son oncle, celui-ci lui dit avec agitation, en procédant rapidement à un changement de toilette.

— Félix est mon filleul ; c’est moi qui vais faire la demande de ce pas ; et je suis sûr de la réponse, nom d’une fougasse ! Après quoi je te garantis que mon filleul ne se repentira pas de son choix, et que ce n’est pas une fille sans le sou qu’il « mariera ! » Tu peux l’aller dire chez vous !

 

***  ***  ***

 

Il paraît que Marie Hertig ne dit pas non à l’oncle de Félix, et qu’elle lui avoua même en rougissant que son neveu lui avait toujours beaucoup plu ; mais qu’elle n’avait jamais osé espérer que les parents Tripet donneraient les mains à un mariage aussi disproportionné au point de vue matériel.

— Une pauvre fille comme moi, qui gagne ma vie !

— Au diable la matière ! fut la réplique de l’oncle Daniel ; ce que tu apportes à Félix vaut mieux que des sacs d’écus, et des biens au soleil ! d’ailleurs… mais je m’entends, motus !

Comme le froid persistait et que la neige « portait » toujours, Justin estima qu’il fallait sortir de peine son frère le plus vite possible. Il irait plus vite qu’une lettre confiée à la poste. Sa mère abonda dans son sens et l’ancien Tripet, se représentant vivement l’effet heureux qu’allait produire sur son fils cadet l’heureuse nouvelle, se garda de mettre opposition à cette course, succédant d’aussi près à la précédente.

Il serait superflu de peindre les sentiments, le bonheur intense du jeune homme à l’annonce de la nouvelle inespérée que lui apportait son frère. Celui-ci, en homme avisé, ne lui servit la dite nouvelle que par tranches successives, comme on mesure prudemment à un malade la dose de nourriture fortifiante qui accélérera sa convalescence.

Toute la famille Gauchat partagea sans réserve la joie du jeune homme ; car Justin ne crut pas devoir faire un mystère du médicament qu’il apportait à son frère pour lui remonter le moral et le physique.

Clément soupira bien un peu : quand son maître serait marié, d’abord, il ne prendrait plus ses repas à leur table, et puis y aurait-il encore place dans son cœur pour le pauvre garçon qui l’aimait tant ?

Mais Clément pouvait se rassurer : dans un cœur bien né, les nouvelles affections ne chassent pas les anciennes.

Élise félicita sincèrement le jeune régent et il y avait dans le regard dont elle accompagna ses paroles et son serrement de main, comme une amende honorable et une demande de pardon.

Justin profita naturellement de l’occasion pour avancer ses petites affaires particulières avec la demoiselle de ses pensées.

— On pourrait presque faire les deux noces ensemble, hein ! mamzelle Justine ? lui glissa-t-il à l’oreille dans un coin ; et même sa bouche s’approcha tellement de la dite oreille, qu’on eût juré que ce sournois de Justin se permettait d’appliquer ses lèvres sur les roses de la joue voisine. Toujours est-il que Justine s’évada toute rouge du coin en question, en menaçant du doigt l’audacieux. Avouons qu’elle n’avait cependant pas l’air bien offensé.

 

***  ***  ***

 

Ce soir-là, dans la chambre conjugale, M. le justicier Gauchat et sa femme s’entretenaient de l’événement qui allait les priver de leur pensionnaire.

— Je l’avais toujours dit, déclarait Mme Gauchat en remuant l’index de la main droite, que cette maigreur de M. Tripet n’était pas naturelle, du moment qu’il n’était pas malade. Moi qui me mettais en quatre pour cuisiner, pour inventer de ces petits plats qui ravigotent, qui aiguisent l’appétit ! et le voir n’y toucher que du bout des dents ! à la fin du compte, je ne savais plus à quel saint me vouer.

C’est ce qui fait que je me suis dit une belle fois ! Il y a autre chose que l’estomac qui n’est pas en règle… Ah çà ! tu dors à moitié, justicier !

— Ouais ! pas plus, j’écoute :

— À force d’y penser, poursuivit Mme Gauchat, j’ai fini par comprendre qu’il y avait une fille par là-dessous. J’ai tout de suite pensé à notre Élise, mais ce n’était pas ça, et je vois bien qu’il nous faut faire notre compte qu’elle reste vieille fille !

La justicière soupira et regarda son mari, qui dormait à poings fermés, spectacle qui fit secouer la tête à la bonne dame, pendant qu’elle nouait nerveusement les attaches de son bonnet de nuit.

— Une consolation, poursuivit-elle en recouvrant sa sérénité, c’est que notre Justine aura le frère, elle, tant mieux pour elle ; elle aura un bon mari, et tant mieux pour lui ; sans la vanter, il aura une bonne femme de maison. Mais quand je repense à M. le régent, comme ça lui ressemble pourtant d’aller faire un mariage de ce genre ! lui qui n’aurait eu qu’à choisir entre les filles d’ici ou d’ailleurs qui ont du bien. Mais voilà : ce n’est pas un de ces hommes qui ne sont qu’après matière. Quant à ça, des autres, il y en a assez par le monde.

Elle bâilla longuement, le sommeil venait. Cependant une dernière réflexion la tint éveillée :

« Je « m’étonne » notre Clément, quand il sera en âge d’y penser, de quel côté il va se tourner ? Cette sœur de M. le régent, c’est du jeune, encore bien entendu ; mais monté ! les enfants, ça croît tous les jours, souvent plus vite qu’on ne voudrait. Qui sait si un beau jour cette petite Léa ne ferait pas un parti pour notre garçon ! Il faudra qu’on y pense, mais on a du temps devant soi !

____________

 

Il paraît que Mme la justicière non seulement y pensa avec beaucoup de suite et de constance mais y fit également penser son fils, car quelques années plus tard, le gros Clément Gauchat, l’ancien écolier si peu doué de la nature, devenu un puissant gaillard, dégourdi de corps et d’esprit, appelait familièrement Félix ou beau-frère son ex-maître, le régent de Lignières.


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnr.com/

en décembre 2016.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’édition, aux corrections, aux conversions et à la publication de ce livre numérique : Monique, Marcel, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Le Régent de Lignières Nouvelle par O. Huguenin illustrée par 56 dessins de l’auteur, Neuchâtel, Delachaux et Niestlé et Paris, Fischbacher, 1903. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Village de Lignères, Canton de Neuchâtel, Suisse. Vue du nord-est, a été prise par Schnäggli le 26.12.2010 (Wikimédia, licence CC Attribution-Share Alike 3.0 Unported, 2.5 Generic, 2.0 Generic and 1.0 Generic).

— Dispositions :

Ce livre numérique – basé sur un texte libre de droit – est à votre disposition. Vous pouvez l’utiliser librement, sans le modifier, mais vous ne pouvez en utiliser la partie d’édition spécifique (notes de la BNR, présentation éditeur, photos et maquettes, etc.) à des fins commerciales et professionnelles sans l’autorisation des Bourlapapey. Merci d’en indiquer la source en cas de reproduction. Tout lien vers notre site est bienvenu…

— Qualité :

Nous sommes des bénévoles, passionnés de littérature. Nous faisons de notre mieux mais cette édition peut toutefois être entachée d’erreurs et l’intégrité parfaite du texte par rapport à l’original n’est pas garantie. Nos moyens sont limités et votre aide nous est indispensable ! Aidez-nous à réaliser ces livres et à les faire connaître…

— Autres sites de livres numériques :

Plusieurs sites partagent un catalogue commun qui répertorie un ensemble d’ebooks et en donne le lien d’accès. Vous pouvez consulter ce catalogue à l’adresse :

www.noslivres.net.



[1] Petites jambes et gros souliers, dicton malicieux appliqué aux gens de Chézard.

[2] Vagneure, tablier de cuir.

[3] Étui pour la pierre à aiguiser la faux.

[4] Doublons, louis.

[5] Harasser.

[6] Myopes, borgnes, gens à courte vue.

[7] Blaireau.

[8] Cotterd, en visite, à la veillée.

[9] Gronder.

[10] Bavard.

[11] Débarras.

[12] Serrés ; pressés.

[13] Le grondeur.

[14] Gens du Val-de-Ruz.

[15] Faîte.

[16] Roses trémières.

[17] Plus tard Hôtel de la Balance.