Oscar Huguenin

GENS DE CŒUR

Récits du Foyer
Illustrés de 56 dessins de l’auteur

1896

édité par les Bourlapapey,

bibliothèque numérique romande

www.ebooks-bnr.com

 

 


Table des matières

 

Une guerre de Religion. 4

I. 5

II. 7

III. 10

IV.. 12

V.. 15

VI. 18

VII. 23

VIII. 27

IX.. 29

X.. 32

XI. 37

XII. 41

L’enfant trouvé. 43

I. 44

II. 49

III. 57

Le sauvage de la Roche. 65

Pierre de touche. 107

Comment Pierre Sandoz trouva femme. 128

Dans le brouillard. 158

Un coup de Joran. 169

Grand’mère et petite-fille. 193

Un Germanophobe. 213

Un souvenir. 225

Ce livre numérique. 238

 

Une guerre de Religion

I

Qui est-ce qui aurait jamais cru qu’on verrait brouillés deux vieux amis comme Olivier Vuille et Abram-Louis Perret, des inséparables, depuis l’époque lointaine où ils avaient solennellement pris possession de leur dignité masculine en s’introduisant dans leur première culotte ?

Il y avait quarante ans de cela ! à mesure qu’ils vieillissaient, leur affection n’avait fait que grandir, cimentée par le partage commun des joies et des peines de la vie, par les égards, le support et les services réciproques.

Par quel artifice diabolique l’esprit du mal était-il parvenu à semer l’amertume et l’aigreur entre les deux amis ? car c’en était fait maintenant de cette amitié qui avait, jusque-là, affronté mainte tempête sans sombrer !

Au vu et au su de toute la communauté de la Sagne, Olivier Vuille et Abram-Louis Perret, unis de tout temps comme des frères, ne se disaient plus bonjour, et la brouille était si grave, qu’aux dernières communions de Noël le premier avait saisi avec empressement le prétexte d’un lumbago pour se dispenser d’aller recevoir la coupe des mains du second, qui était ancien d’église.

Pour bien comprendre ce qui avait amené les choses à un tel point, il faut savoir que ceci se passait à la Sagne, il y a environ cent trente ans. Comme tous ceux qui liront la présente histoire ne sont pas tenus de connaître la Sagne, ni d’être au courant de certains incidents qui y troublèrent les esprits vers le milieu du siècle dernier, je ne vois pas le moyen d’échapper à une description même fort sommaire du pays et du village.

Ceux de mes lecteurs qui n’aiment pas plus que moi ce complément plus ou moins indispensable de toute narration, ou qui n’en ont pas besoin pour l’intelligence du récit, ont toute latitude d’enjamber le paragraphe que voici.

Une longue et haute vallée jurassienne, en partie marécageuse, enfermée entre deux chaînes boisées, qui laissent apercevoir dans le lointain, du côté de l’ouest, la haute paroi du Creux du Van et la pointe du Chasseron ; une non moins longue enfilade de maisons basses et grises, aux toits de bardeaux, s’égrenant sur un parcours d’une lieue et demie, au pied de la montagne du couchant, afin de ne rien perdre des rayons du soleil ; une autre rangée de maisons, plus courte, celle-là, adossée à la chaîne élevée du levant ; une population forte, simple, honnête, laborieuse, attachée aux mœurs antiques, voilà la Sagne.

Entendons-nous : je ne garantis pas le portrait ressemblant à tous les points de vue, pour l’année où nous sommes. Comme partout ailleurs, les progrès du XIXe siècle ont passablement modifié l’aspect du village, la physionomie, les idées et les mœurs de la population. Que la Sagne y ait perdu ou gagné, c’est là une question que je ne me permettrai pas de trancher, n’ayant pris la plume que pour raconter la brouille de deux vieux amis, ce qui l’amena et ce qui en advint.

II

Olivier Vuille avait hérité de son père la scie des Quignets.

Au fait, vous ignorez peut-être que les Quignets – les Cugnets, comme disent les cartes et les savants qui les ont faites, lesquels savants s’y connaissent naturellement mieux que les gens du pays, – sont une belle entaille, profondément creusée dans la montagne, il y a des siècles, par quelque éboulement, et dominée par la haute muraille des Rocs-chez-Bron[1].

Les ruisselets qui coulent sur les pentes, viennent se réunir au fond de la gorge et former le torrent du Grand-Bied qui s’en va serpenter le long de la vallée et se perdre dans les entonnoirs des Cœudres.

De nos jours on hausse les épaules et l’on sourit avec indulgence, quand les vieillards vantent le temps passé et trouvent que sur la machine terrestre les choses ne vont plus comme autrefois, que tout dégénère, la nature humaine et l’autre. Ceux de la Sagne vous diront que du « temps d’une fois, » ce n’étaient pas de maigres filets d’eau qui ruisselaient dans la Combe des Quignets, mais de beaux et bons torrents faisant marcher deux scieries et deux moulins. Allez voir aujourd’hui ce qui en reste : quelques vestiges de canaux et d’étangs au « Plan de la Scie, » et en dehors de la gorge, une demeure qui n’a plus rien de l’aspect particulier d’une usine, et d’où l’on entend sortir de tout autres bruits que de gais tics tacs ou des grincements affairés, car la scie d’Olivier Vuille n’est plus qu’un vulgaire cabaret.

Le torrent qui sort des Quignets s’appelle toujours le « Grand-Bied, » mais il ne mérite plus ce nom qu’à la fonte des neiges, et s’il parvient encore à mettre en mouvement la grande roue à palettes de la scierie des Cœudres, ce n’est qu’après avoir mis à contribution tout le long de la vallée, ses affluents des marais. Cette scierie qui a survécu à celle des Quignets était la propriété d’Abram-Louis Perret. – Oh ! oh ! nous y voilà ! pensez-vous ; la cause de la désunion des deux amis n’est pas malaisée à deviner : jalousie de métier, concurrence, querelle pour la possession du cours d’eau, etc.

Eh bien ! vous n’y êtes pas : tout le monde pourrait vous dire que jamais on n’avait vu deux scieurs vivre en si bons termes à la Sagne. Pas la moindre rivalité professionnelle entre Olivier et Abram-Louis ; au contraire, on se rendait au besoin des services réciproques : que l’un fût surchargé de besogne, il renvoyait les clients et leurs billons à l’autre ; que la scie d’Olivier fût détraquée, qu’une réparation majeure vînt en arrêter la marche pour quelques jours, Abram-Louis prévenu, accourait donner un coup de main, lui et son ouvrier. Et c’était à charge de revanche.

Non, non, le métier ne fut pour rien dans la rupture de cette solide amitié de quarante ans ; elle était bien trop pure pour que les vils intérêts de ce monde pussent la briser. Il fallait autre chose. Aussi n’est-ce pas sans intention que j’ai parlé plus haut d’un artifice du malin esprit.

Chacun sait qu’entre toutes les guerres qui ont fait couler tant de sang et de larmes depuis Abel et Caïn jusqu’à nos jours, les plus terribles ont toujours été celles qui mettent aux prises les enfants d’un même pays pour le triomphe d’une idée, et que parmi celles-là, il n’en est pas de plus âpres, de plus féroces, de plus tenaces que les guerres de religion.

Or, la brouille d’Olivier Vuille et d’Abram-Louis Perret ne fut pas autre chose qu’une guerre de religion.

III

En ce temps-là, c’est-à-dire en 1756, il y avait aux Ponts-de-Martel, – village qui donne la main à celui de la Sagne par la rangée de vieilles maisons de Petit-Martel faisant suite à celles des Cœudres, – un pasteur de grand talent, et ce qui vaut mieux encore, fort digne homme, s’acquittant avec zèle de tous les devoirs de son ministère. Quel dommage qu’un si brave homme, qui aurait pu faire tant de bien en se contentant d’enseigner à ses ouailles à vivre en paix avec Dieu et leur prochain, se soit un beau jour avisé de vouloir jouer au réformateur ! Hélas ! oui ; nul n’est parfait en ce monde, pas même le meilleur des ministres ! M. Ferdinand-Olivier Petitpierre avait son travers comme tous les autres hommes : il était têtu, – je ne dirai pas comme un mulet, ce ne serait pas respectueux, – mais comme un homme qui veut avoir raison envers et contre toute la sagesse de la terre.

Quand il s’était mis une idée en tête, fût-elle l’idée la plus biscornue du monde, il la poussait jusqu’au bout, la défendait du bec et des ongles, et se serait fait écorcher vif plutôt que de convenir qu’il avait eu tort.

Qu’un homme du commun, un paysan, par exemple, soit entêté à un point pareil, cela ne tire pas à conséquence ; il n’y a guère que ses proches, ses vaches et ses terres qui en pâtissent ; mais quand il s’agit d’un homme en vue, d’un pasteur ayant direction et charge d’âmes, c’est une tout autre affaire !

Un beau jour, M. Petitpierre découvre que depuis le temps des apôtres jusqu’à lui, toute la chrétienté s’est fourvoyée en croyant avoir lu dans la sainte Écriture une parole comme celle-ci : « Et les méchants s’en iront aux peines éternelles et les justes à la vie éternelle. »

Dieu est si bon, pense-t-il, que c’est lui faire injure que de le croire impitoyable dans sa justice ! On a mal traduit, on a mal lu, on s’est attaché à la lettre sans comprendre l’esprit. Et puis combien n’y a-t-il pas d’autres passages bibliques qui combattent celui-là !

Et le voilà opposant à la parole du Maître telle ou telle parole de Paul ou de Pierre, de Jacques ou de Jean, afin de prouver que les tourments à venir ne seront qu’un châtiment destiné à corriger les méchants, et que ceux-ci en seront délivrés quand le châtiment aura produit son fruit.

Il y a des gens qui ont beaucoup de cœur et peu de jugement. Sûrement M. Petitpierre devait être de ceux-là. Il avait trouvé cruelle et révoltante, à force d’y penser, l’idée que ses semblables égarés dussent endurer aux siècles des siècles les tourments de l’enfer : cela faisait honneur à son bon cœur. Mais où il ne fit pas preuve de jugement, c’est en voulant prêcher à toute outrance la doctrine qu’il mettait à la place de celle-là.

Vous me direz que lorsqu’un homme de bonne foi a découvert une vérité ou cru la découvrir, il se fait un devoir de la faire connaître et d’en persuader ses alentours, ce qui est digne de respect. Oui, mais encore doit-il considérer si la connaissance de la dite vérité est nécessaire et utile. Croyez-vous, en conscience, que celle de M. Petitpierre pouvait remettre dans le bon chemin les dévoyés et aider puissamment les autres à y demeurer ? Ce qui est certain, c’est que, vérité ou erreur, le dogme du ministre des Ponts n’apporta que trouble et zizanie tout autour de lui et finalement d’un bout à l’autre du pays, à commencer par la Sagne et les deux scieurs des Cœudres et des Quignets.

IV

C’étaient deux personnages considérables et considérés qu’Abram-Louis Perret, « l’ancien de la Scie, » comme on l’appelait généralement, et son compère Olivier Vuille, justicier et gouverneur de commune. Et Dieu merci ! on ne les estimait pas seulement à raison de leur avoir en prés, forêts, tourbières et usine florissante, mais, ce qui vaut mieux, pour leur droiture, leur probité scrupuleuse, leur caractère serviable et leurs capacités.

Tous deux s’étant mariés suivant leur cœur, après une sage « fréquentation » de trois ans, étaient aussi heureux qu’il est possible de l’être en cette vallée de larmes, – notez que c’est de la terre en général que je parle, et non de la vallée de la Sagne, où l’on ne pleure pas plus qu’ailleurs et où la félicité conjugale se maintient à une moyenne convenable. – L’un et l’autre étaient à la tête d’une famille remplie de promesses, comme nous le verrons ci-après, et tout souriait aux deux amis, quand, par un dimanche de néfaste mémoire, M. le ministre Prince eut la malencontreuse idée de s’en aller prêcher aux Ponts et de céder sa chaire à son collègue, M. Petitpierre.

On peut croire que celui-ci trouva l’occasion excellente pour exposer la doctrine nouvelle qui le poursuivait comme une idée fixe, et que la plupart de ses paroissiens des Ponts avaient acceptée docilement, par affection pour leur pasteur.

Le sermon de M. Petitpierre fit l’effet d’un coup de bâton dans un nid de guêpes : quelle rumeur, quel bourdonnement au sortir du culte ! au lieu de traverser paisiblement le cimetière qui entoure le temple, et de s’éloigner après avoir échangé salutations et poignées de mains, les fidèles, réunis en groupes tumultueux, discutaient, argumentaient, s’exclamaient.

— En voilà, du nouveau ! qui est-ce qui a jamais entendu parler d’une chose pareille ? Moi je vous dis que ça n’est pas dans la Bible ; mais qué, ces jeunes, ça veut tout changer ! Est-ce que M. Prince, qui est un homme d’âge, nous en a jamais dit un mot ?

— Pourtant, voyons-voir, Esaïe, essayait d’objecter un jeune, M. Petitpierre a joliment expliqué comme quoi saint Paul a dit…

— Il n’y a pas de saint Paul qui fasse ! d’ailleurs, on fait dire aux gens ce qu’on veut, ça s’appelle « interpréter ! »

Deux camps se formaient déjà, comme on voit.

Le long du mur du cimetière, Olivier Vuille se promenait tout pensif, les mains derrière le dos, en attendant la sortie des anciens et du pasteur qui comptaient la recette des « sachets » et examinaient des demandes d’assistance.

Depuis que les deux amis avaient fait leur première communion, la même année, jamais ils n’avaient manqué de descendre ensemble, chaque dimanche, la « charrière » de l’église, pour se séparer à l’entrée de celle des « Vuille » qui traverse la vallée pour aller aux Quignets. Femmes et enfants prenaient les devants : il y avait le dîner à préparer, le catéchisme à apprendre pour l’après-midi. Quand le pasteur apparut sous le porche, suivi des anciens d’Église, les groupes se dispersèrent. Chacun s’en fut de son côté, sortant du cimetière, qui par le portail de la charrière, qui par celui du communet.

Quant à Olivier Vuille, il fallait qu’il eût découvert quelque chose de bien curieux et de tout nouveau dans l’inscription de la pierre tombale de son grand-père, pour la considérer avec un si vif intérêt, au moment où le pasteur, escorté des anciens, passait près de lui. Le fait est que cette contemplation l’absorbait à un tel point, qu’il en négligea de soulever son tricorne.

Cependant un des anciens, laissant ses compagnons passer sous le portail, vint avec empressement au justicier et lui frappa sur l’épaule. C’était son ami Abram-Louis Perret.

V

— Eh bien ! Olivier, fit-il avec une animation enjouée, – c’était un gros petit homme réjoui, aux joues vermeilles, aux petits yeux gris, pétillants, – eh bien ! en voilà un, de sermon ! qu’est-ce que tu en dis ?

Olivier Vuille se redressa lentement, – il était grand, lui, sec, osseux ; il avait la peau brune, le nez en bec d’aigle et le menton carré. – Était-ce bien le regard de l’ami qu’il dirigea sur le jovial ancien ? n’était-ce pas plutôt le regard du justicier, que celui de cet œil noir profondément encaissé, et qui interrogeait sévèrement le visage d’Abram-Louis, en même temps qu’à la question de celui-ci il répondait d’un ton bref :

— Ce que j’en dis ? et toi ? – Aussitôt, haussant les épaules, il ajouta : — Mais ça n’a pas besoin de se demander ; on le voit de reste !

— Mais oui, fit l’ancien, l’air un peu troublé ; mais oui, je ne m’en cache pas. Il m’avait toujours semblé que le bon Dieu ne devait pas être sans pitié, même dans l’autre monde. Alors, toi, Olivier, tu n’es pas d’accord ?

— Moi, d’accord avec une hérésie pareille ! le Seigneur m’en préserve ! Et tu prends tous ces raisonnements d’homme pour bon argent, toi ? et tu les crois comme parole d’Évangile, tu te laisses séduire du premier coup, toi, Abram-Louis Perret ! Non, poursuivit le justicier avec indignation, non, ma parole ! si quelqu’un m’avait rapporté ça de toi, je lui aurais dit : Tu en as menti !

— Voyons, Olivier, il n’y a pourtant pas de quoi se fâcher ! voulut dire Abram-Louis qui devenait cependant cramoisi à vue d’œil. Finalement, chacun son idée…

Sans l’écouter, le justicier continua avec amertume :

— Pour des Ponliers[2], avaler ça, encore passe ; mais un communier de la Sagne, qui a été baptisé par M. Jean-Frédéric Perrot, qui a eu le privilège de faire ses « six semaines » et de « ratifier » avec M. Jean-Pierre Cartier, qui a présentement l’honneur, en sa qualité d’ancien d’Église, de faire partie d’un consistoire présidé par notre vénérable et vénéré pasteur, M. Charles-Daniel Prince, se laisser entraîner si aisément dans l’erreur par un jeune ministre qui met des doctrines humaines en lieu et place de celles des saintes Écritures, je te le dis, Abram-Louis, c’est un reniement qui vaut celui de saint Pierre ! Plaise à Dieu que tu t’en relèves comme lui par la repentance !

Convenez qu’il eût fallu être un ange de patience pour accepter cette sortie avec égalité d’âme. Or monsieur l’ancien, si ami de la paix qu’il fût, n’avait pas le tempérament d’un ange, mais bien celui d’un homme terriblement sanguin. Aussi ne lui fera-t-on pas un crime d’avoir répliqué du ton d’une amère ironie et la face empourprée :

— Bien obligé, monsieur le justicier, je te rends grâces d’en être resté à saint Pierre : j’ai vu le moment, Dieu me pardonne ! où tu allais m’accoupler avec Judas ! Renégat, c’est déjà assez dur à avaler ; il n’aurait plus manqué que de m’appeler traître !

Ce disant, le pauvre ancien, profondément blessé, tourna sur ses talons et se mit à descendre la charrière à pas précipités. Le justicier, l’air digne, le suivit à grandes enjambées, mais sans chercher à le rejoindre, pour ne pas avoir l’air de reconnaître qu’il avait manqué de mesure. Et cependant, au fond du cœur, il éprouvait un vrai remords d’avoir été si sévère. Mais l’orgueil, ce maudit orgueil qui a fait tant de mal à la pauvre humanité depuis le commencement du monde, l’empêcha de crier : « Attends-moi, Abram-Louis ; j’ai été trop vif ; ne m’en veux pas, touchons-là. »

D’ailleurs Olivier Vuille n’avait pas l’habitude de céder ; quand il différait d’opinion avec Abram-Louis, c’était généralement ce dernier qui faisait le sacrifice de la sienne sur l’autel de l’amitié. « Il va s’arrêter au bas de la charrière, » se disait le justicier en maintenant sa distance.

L’ancien trottinait toujours ; il arriva à la grande route, et sans regarder en arrière, tourna le coin de la maison d’Esaïe Vuille, le cousin d’Olivier, et continua son chemin. « Bah ! pensa le justicier en pressant un peu le pas, il m’attendra vers notre charrière ; on ne peut pas se quitter comme ça ! »

Il se trompait ; Abram-Louis passa outre, comme si depuis quarante ans il n’avait pas eu l’habitude de faire un bout de causette chaque dimanche, à l’entrée de ce chemin. Quelques pas plus loin il rejoignit le pasteur et son escorte, et poursuivit sa route sans détourner la tête. S’il eût jeté un regard par-dessus son épaule, il eût vu le justicier planté à l’entrée de sa charrière, aussi immobile que la femme de Lot changée en statue de sel.

VI

C’était par un beau dimanche de la fin de l’été que ces choses se passaient. En traversant la vallée, Olivier Vuille n’eut pas un regard pour les beaux regains frais et drus que les pluies douces, survenues après les fenaisons, faisaient pousser à vue d’œil. Avec une souveraine indifférence, il frôla au passage les tiges vigoureuses et déjà jaunissantes du champ « d’orgée[3], » qui faisait son orgueil, car il l’avait semé lui-même, et c’était le plus grand, le plus égal, le plus avancé des « plans. » Il ne s’arrêta pas, suivant sa coutume, pour prêter une oreille charmée au gai tintement de clochettes remplissant le pâturage communal, depuis la Rochetta jusqu’à la Corbatière. Non, la tête penchée, le front chargé de nuages, les lèvres pincées, le justicier allait droit devant lui, ne voyant ni n’entendant rien. Il souffrait d’autant plus de la rupture qui venait d’avoir lieu, que ce désastre était son ouvrage, et que son inflexible orgueil, il le sentait bien, l’empêcherait de faire la moindre démarche pour le réparer. Abram-Louis ferait-il les avances, cette fois ? Olivier n’osait l’espérer : jamais son pacifique ami n’avait pris la mouche à pareil point.

Le dîner fut silencieux à la scierie des Quignets. Le lard et les choux apprêtés par madame la justicière pouvaient bien être exquis ; mais qui est-ce qui eût trouvé du plaisir à les manger, en face du visage rigide et préoccupé du chef de famille ? En femme soumise et qui connaît les faiblesses de son seigneur et maître, Mme Vuille se garda bien de lui poser la moindre question. Quant aux deux fils de la maison, garçons de quatorze et de quinze ans, ils savaient ce qu’ils avaient à faire en pareille occurrence, et n’ouvraient la bouche que pour manger. « Il a eu une « pique » avec quelqu’un, se disait madame la justicière en jetant des regards furtifs à son mari qui avalait son lard et ses choux de l’air d’un homme qui enterre un de ses proches ; je m’étonne avec qui ? C’est rapport à des affaires de commune, ou du fonds des Vuille, sûrement ; peut-être à l’endroit de la pâture des Sandoz ; ils ont toujours quelque chose à tracasser ensemble à cause des barres et des bornes ! Enfin, on le saura bien ; il n’y a qu’à avoir de la patience. »

Elle en eut jusqu’au soir, de la patience, mais au moment d’aller au lit, quand les garçons se furent retirés pour la nuit, elle risqua une question timide :

— Alors, Olivier, il y a quelque chose qui te tracasse ?

D’abord, le justicier se fit un peu tirer l’oreille pour répondre ; quand il s’y décida, ce fut en posant à son tour cette question à madame la justicière d’un ton solennel :

— Héloïse, comment as-tu trouvé le sermon de ce matin ?

Sa femme le regarda d’un air inquiet :

— Mais voilà, fit-elle évasivement ; monsieur le ministre des Ponts prêche bien : on l’entend tout au fond du grand « chantier[4] » comme si on était dans le chœur. C’est sûr qu’étant plus jeune que M. Prince…

Monsieur le justicier croisa les bras d’un air digne et l’interrompit sévèrement en ces termes :

— Héloïse, réponds à ce qu’on te demande ; qu’est-ce que tu dis « du sermon ? »

— Eh bien ! voilà… il me semble… mais peut-être que je n’ai pas bien compris…

— Pas bien compris ! c’était pourtant assez clair. Il a dit, ni plus ni moins, en tordant la sainte Écriture, qu’il n’y aura pour les méchants, après cette vie, ni étang de feu et de soufre, ni ver qui ne meurt point, ni feu qui ne s’éteint point, ni enfer, ni tourments éternels ; que tout cela, ce n’est que des manières de parler ; que le Seigneur et les apôtres comprenaient l’affaire tout autrement que la Vénérable Classe ne l’entend aujourd’hui, et que lui, Petitpierre, avait découvert la vraie interprétation, à savoir que les méchants ne seront punis que juste à point pour qu’ils s’amendent. Voilà comme il arrange les choses ! À présent, qu’est-ce que tu en dis ?

Mise en demeure de se déclarer pour ou contre la nouvelle doctrine, madame la justicière, qui n’aimait rien tant que la paix domestique, répondit d’un ton conciliant :

— Eh bien ! Olivier, en toute conscience, je ne m’en « échauffe » pas ; qui est-ce qui sait ce qui se passe dans l’autre monde ?

Son mari la regarda sévèrement :

— Qui, Héloïse ? et la Bible, est-ce qu’elle ne le sait pas, dis ?

— Tu as raison, Olivier, fit-elle humblement. Seulement, ajouta-t-elle avec douceur, en posant la main sur le bras du justicier, seulement, peut-être qu’il y a des gens qui la comprennent autrement que nous, et qui croient bien faire…

— Oui, en venant tout bouleverser avec leurs idées nouvelles ! en venant semer la division entre les gens qui sont toujours bien allés ensemble !

Et le bilieux justicier se mit à arpenter la chambre en brusquant les chaises qui avaient l’impertinence de frôler ses mollets au passage.

Sa femme le regardait tout alarmée.

— La division ? mon Dieu ! Olivier, tu ne veux pourtant pas parler de nous deux ? dit-elle en joignant les mains. Tu sais bien que je ne « bats jamais la controverse » avec toi !

— Il ne manquerait plus que ça ! grommela monsieur le justicier en haussant les épaules. Je compte bien que personne, dans ma maison, ne donnera dans cette monstrueuse hérésie. Mais il y en a d’autres, ajouta-t-il avec amertume, il y a des gens qu’on croyait posés, de qui on aurait répondu comme de soi-même, et qui se laissent séduire par les discours insinuants de ce Petitpierre ! Et puis, allez voir les avertir qu’ils se fourvoient ! ça se fâche tout rouge, ça vous regarde de coin, et ça vous tourne le dos, sans seulement vouloir s’expliquer ! Par exemple, ce n’est pas moi qui irai courir après, ma fi ! non ! Ils n’ont qu’à venir, eux, s’ils veulent faire la paix !

L’alarme de madame la justicière ne fut guère moindre en apprenant que son mari devait avoir eu une altercation avec quelqu’un, au sujet du sermon.

— Monté ! Olivier, tu as eu des « mots » après l’église ? avec qui ?

— Des « mots ? » rien du tout ! c’est Abram-Louis qui ne veut pas qu’on le reprenne quand il se laisse « empaumer » par ce ministre des Ponts. Il en devrait avoir honte, Abram-Louis ! partir sans seulement me dire « à revoir ! »

C’est ainsi que madame la justicière apprit à son grand chagrin la nouvelle incroyable que « l’ancien de la scie » et son mari étaient sérieusement brouillés.

VII

À la scierie des Cœudres, cette nouvelle ne causa pas moins d’émoi. Seulement madame l’ancienne n’eut pas à attendre jusqu’au soir pour en être instruite, et de fait l’Euphrasie chez l’ancien eût été incapable d’un pareil effort de patience.

Quand elle vit arriver son époux, rouge comme un coq, bougonnant, maugréant, jetant sur une chaise d’un air de rancune, son tricorne et son manteau d’ancien, l’Euphrasie, une grande et forte matrone, qui retournait volontiers à son profit le précepte évangélique : « La femme doit obéissance à son mari, » interpella celui-ci en ces termes respectueux :

— Ah çà ! Abram-Louis, qu’est-ce que ça veut dire que des manières pareilles ? On te prendrait pour un poulain de trois semaines qui se sauve de la pâture, la queue en l’air, parce que les tavans (taons) sont « mauvais ! »

— Oh ! pardi, ce n’est pas les tavans qui sont le plus mauvais au monde, c’est bien les hommes ! répond monsieur l’ancien en arrachant son habit de cérémonie et le jetant sur le lit.

— Pour quant à ça, jamais tu n’as dit une plus grande vérité ! Les femmes en savent quelque chose !

Tout en faisant cette malicieuse remarque, l’Euphrasie qui est une très bonne femme, à sa manière, prend l’habit, l’époussète et le lisse avec la main, avant de le suspendre dans une armoire, puis revient amicalement à son mari qui s’est jeté sur une chaise et regarde par la fenêtre l’étang de la scierie, de l’air d’un homme qui a envie de s’y plonger pour en finir avec la vie.

— Voyons voir, Abram-Louis, qu’est-ce qu’il y a eu après le sermon ? Avant, tu étais tout guilleret.

Le ton de la question n’étant plus narquois ni agressif, ouvrit les écluses du cœur de monsieur l’ancien, tout gonflé de chagrin et de ressentiment.

Les confidences durèrent longtemps. L’Euphrasie laissait parler son mari sans l’interrompre.

Enfin il conclut en disant :

— À présent, Euphrasie, est-ce qu’un homme qui se respecte, un ancien d’Église, peut endurer des avanies pareilles ? Si Olivier croit que je veux me laisser morigéner par lui, il se fœurcompte (trompe) joliment !

À sa grande surprise, madame l’ancienne ne prit pas l’affaire au tragique.

— Ma parole, fit-elle d’un ton de pitié, je n’ai jamais vu deux fous pareils ! se chicaner pour savoir combien de temps les méchants grilleront en enfer ! M’est avis que vous prenez le bon chemin, Olivier et toi, pour y aller voir de tout près, quand vous sortirez de ce monde les pieds en avant ! Est-ce que le principal n’est pas de se conduire de façon à ce que le bon Dieu vous mette du bon côté au jour du jugement ?

— Je ne dis pas non ; mais si tu avais entendu le justicier me tomber dessus.

— Et toi, lui rendre la monnaie de sa pièce ! Oui, oui, je vous connais, vous autres hommes ! Je vois bien qu’il nous faudra arranger les choses avec l’Héloïse. Mais voici les enfants qui viennent dîner : gardons notre langue au chaud.

Malheureusement les excellentes intentions et le sens droit de madame l’ancienne ne devaient pas avoir raison aussi aisément qu’elle se l’imaginait, de la mésintelligence entre son mari et Olivier Vuille. Elle avait compté sans l’assemblée générale de commune qui eut lieu le lendemain, et où, bien que la question des peines éternelles n’eût rien à voir avec la reddition des comptes et autres affaires administratives figurant à l’ordre du jour, la doctrine nouvelle fut discutée, attaquée et défendue avec une ténacité inflexible et toute montagnarde, avant l’assemblée et après sa clôture. Et qui est-ce qui apporta le plus de raideur et d’acharnement à soutenir son opinion, si ce n’est Olivier Vuille, d’une part, et Abram-Louis Perret, de l’autre ?

Pourtant « l’ancien de la scie » s’était rendu à l’assemblée avec les intentions les plus conciliantes. La nuit et madame l’ancienne lui avaient porté conseil.

Mais quand il vit de quel air gourmé le justicier accueillait ses avances et lui rendait son salut, en se tournant aussitôt d’un autre côté pour éviter une explication, Abram-Louis sentit ses oreilles devenir brûlantes et ses bonnes résolutions s’évanouir dans une bouffée de colère.

« Fiéron ! va ! fit-il entre ses dents. On dirait, pardi ! que je lui ai fait bien du mal ! Est-ce que ce n’est pas lui qui m’en a dit pis que pendre, comme si j’étais un païen ? Il croit peut-être qu’un Perret veut se mettre à plat ventre devant un Vuille ! Bien obligé ! Le fils de mon père vaut bien le fils du sien ! et m’est avis que les idées d’un ancien d’Église balancent celles d’un justicier, surtout pour les choses de la religion ! »

____________

 

Vous me direz que si c’était une question théologique qui avait brouillé les deux amis, ils avaient pris l’affaire par son plus petit côté et qu’en fin de compte leur querelle n’était qu’une question d’amour-propre froissé.

Hélas ! oui ; mais pour être juste, regardez bien au fond de toutes les polémiques soi-disant religieuses, et dites, en conscience, si vous n’y découvrez pas une plus ou moins forte dose de cet impur alliage qu’on appelle l’amour-propre.

VIII

C’en était fait maintenant de la vieille amitié des deux scieurs, et avec elle de la paix, du tranquille bonheur de leur ménage.

La discussion publique où Olivier Vuille et Abram-Louis Perret avaient nettement pris position pour et contre la damnation éternelle en soutenant leur opinion respective avec passion et sans se ménager les mots piquants, avait révélé à toute la communauté ce fait incroyable que le justicier des Quignets et l’ancien de la scie étaient « à couteaux tirés. »

Pour l’honneur de l’humanité, j’aimerais à pouvoir dire que cette découverte attrista tout le monde d’un bout à l’autre de la Sagne.

Hélas ! ce ne serait pas vrai ! Est-ce qu’il existe sur la terre un pays, un village, un hameau, où le spectacle d’une querelle n’est pas savouré avec un plaisir féroce ? où, au lieu de chercher à calmer les adversaires, on ne se plaît pas à envenimer la lutte en prenant parti pour l’un ou pour l’autre ?

D’ailleurs, en cette circonstance, le sujet même du débat intéressait, ou mieux passionnait chacun.

La brave Euphrasie eut beau faire : tout son bon sens, allié à la douce persuasion de l’Héloïse, demeura impuissant à rapprocher les deux amis brouillés, et se brisa contre l’orgueil inflexible du justicier d’une part, et l’amour-propre froissé d’Abram-Louis, de l’autre.

Naturellement les mauvaises langues étaient allées leur train, faisant la triste besogne qu’elles accomplissent sourdement en ces sortes d’affaires.

On avait rapporté à l’ancien qu’on avait dit que le justicier avait dit que l’Euphrasie menait son mari par le bout du nez !

Le même on qui est, comme chacun sait, la plus mauvaise langue du monde, avait insinué au justicier que son soi-disant ami de la scie des Cœudres l’avait toujours tenu pour un « fiéron, » et ne se gênait pas de le dire à qui voulait l’entendre.

Bref, Olivier Vuille ayant signifié à sa femme et à ses enfants la défense expresse d’avoir plus rien affaire avec « ceux » des Cœudres, et l’Euphrasie n’ayant rencontré dans ses tentatives de conciliation que froideur et paroles blessantes, toutes relations cessèrent entre les deux familles.

En même temps, dans chacune de celles-ci, la bonne entente, le support, la confiance réciproque qui font le bonheur du foyer domestique, s’en allèrent pour laisser champ libre à la froideur, aux propos aigres, aux bouderies et aux scènes conjugales.

Notez qu’on aurait pu trouver cet affligeant spectacle dans nombre de ménages de la vallée, changés en autant d’enfers anticipés par la question controversée.

C’est que M. Petitpierre avait fait un nouvel échange avec son collègue de la Sagne, et que son second sermon, renchérissant sur le premier, avait fortifié ses adhérents, les non-éternistes, en exaspérant les adversaires de sa doctrine.

Bref, l’effervescence devint telle dans la paroisse, que M. le ministre Prince, s’apercevant un peu tard qu’il avait introduit le loup dans la bergerie, voulut réparer sa bévue en combattant le nouveau dogme et en dénonçant à la « Classe » les entreprises schismatiques de son collègue. C’était jeter de l’huile sur le feu, au lieu de chercher à l’étouffer par la conciliation et le bon sens.

La lutte n’en devint que plus ardente. Jusque-là l’incendie avait couvé sous la cendre : il fallait l’intervention du pasteur pour le faire jaillir au dehors.

IX

S’il est douloureux de se voir séparés par la mort de ceux qu’on aime, il est plus amer encore d’être divisés sur terre par l’animosité, l’orgueil et la rancune, et de continuer la vie en ennemis, après avoir fait la moitié de la route en frères.

Il n’y avait pas dans toute la Sagne d’êtres plus malheureux qu’Olivier Vuille et Abram-Louis Perret. Bien qu’ils fussent considérés comme chefs de file des « éternistes » et des « Petitpierristes, » cet honneur ne les consolait pas de la perte de leur amitié.

Alors, au nom du ciel ! dites-vous, pourquoi ne se donnaient-ils pas la main ? Ne peut-on pas différer d’opinion et vivre en bons termes ?

Ah ! voilà : en théorie c’est simple comme bonjour ; en pratique, c’est une autre affaire.

Et puis il en est de l’amitié comme des objets fragiles ; une fois brisée, elle ne se raccommode pas aisément.

Faire le premier pas, les avances, c’est là le difficile, en pareil cas. Vous et moi l’aurions-nous fait ?

Cependant les saisons avaient suivi leur cours sans s’embarrasser des disputes de ces pygmées éphémères qui s’appellent les hommes. L’automne avait passé ; l’hiver était venu, l’hiver de la montagne, avec ses rigueurs et sa joyeuse fête de Noël. Fut-elle vraiment bien joyeuse à la Sagne, cette année-là, pour les grands et les petits, la fête de Noël ?

Je me demande comment les nombreux fidèles qui participèrent à la sainte cène s’y prirent pour le faire en toute conscience et le cœur pur de toute animosité. Ce qui est certain, c’est qu’Olivier Vuille, comme je l’ai dit à la première page de ce récit, se tint éloigné de la sainte table, ne se sentant pas en état de grâce et ne voulant point « manger et boire sa condamnation. »

À sa femme qui s’étonnait de ne pas le voir procéder à sa toilette du dimanche, il daigna répondre en se tenant les reins :

— J’ai la « renée, » un coup de froid, il me faut rester au chaud.

Le lumbago n’était pas imaginaire, mais le justicier ne se dorlotait pas ordinairement au point de déserter pour si peu le culte public, en un jour de communion.

Oh ! que l’hiver parut triste et long aux familles des deux scieurs brouillés !

Plus de ces « louvrées » (veillées) intimes qu’en dépit de la demi-lieue de distance à franchir dans une neige épaisse, on passait en commun une ou deux fois la semaine, tantôt chez l’ancien, tantôt chez le justicier ! Veillées bienheureuses s’écoulant toujours trop tôt au gré des grands et des petits, et que remplissait, après un travail en commun autour des « globes, » la partie de cartes innocente, le « Seul » montagnon, avec des noix pour enjeu ; où garçons et fillettes, accroupis près du grand poêle, construisaient avec des débris de liteaux et de planches que la scierie leur fournissait en abondance, une maisonnette rustique pour y loger les vaches sommairement fabriquées au moyen de « pives » et de quatre petits bâtons !

Plus de ces délicieux « poussenions » dont les noix gagnées et perdues par les joueurs composaient le menu, avec un morceau de pain noir et de fromage, et un beau tas d’alises bien mûres et gelées à point, le tout arrosé d’un verre de vin blanc de Peseux ou d’Auvergner.

Maintenant, hélas ! toutes les veillées se traînaient lentement, dans une maussade monotonie. Chacun restait enfermé dans sa coquille.

Quand Abram-Louis n’était pas chez quelque voisin des Cœudres à discuter la fameuse question du jour, il s’asseyait derrière le poêle de catelles, autant par honte d’être la cause de la contrainte pénible qui régnait dans le cercle de la famille, que par véritable ennui ; là, après avoir poussé plus d’un gros soupir en regardant sa femme tricoter sans mot dire et ses enfants s’endormir sur leur catéchisme, il finissait par sommeiller lourdement lui-même.

Olivier Vuille, lui, n’avait pas de voisins, la scierie des Quignets étant du côté de la vallée opposé au village.

Vous penserez peut-être qu’il employait mieux ses soirées que son ex-ami, parce qu’il les passait penché sur sa grande Bible de famille ! Eh bien ! non ; il eût beaucoup mieux fait d’aller « tauquer » derrière le poêle que d’étudier le saint Livre à seule fin d’y faire provision d’arguments propres à confondre ses adversaires.

Au reste, le justicier, lui aussi, jetait parfois à la dérobée un regard du côté de sa femme travaillant sans entrain à son coussin à dentelles, et de ses deux garçons confectionnant en silence une trappe à renards. Alors, comme l’ancien derrière son poêle, il laissait échapper un soupir qui en disait long, et se remettait à feuilleter sa Bible avec des mouvements saccadés.

X

En cette année-là, février, répétant la plaisanterie de mauvais goût dont il est coutumier, fit accroire aux humains de nos climats et notamment aux Sagnards, qu’il avait irrévocablement mis en fuite le grincheux hiver. Soleil radieux huit jours durant, sans accompagnement de bise âpre, « radoux » subit, et par suite, fonte rapide des neiges, apparition d’un ou deux papillons candides, gazouillis d’oiseaux dans les sapins du communal ; bref, toute cette mise en scène de printemps précoce à laquelle se laissent prendre les jeunes et généralement tous ceux à qui l’hiver et ses rigueurs commencent à peser. Ce qui était certain, c’est que la neige s’en allait à vue d’œil. « Gare les ruz, ce temps dure ! » disaient les gens d’expérience en hochant la tête.

Les ruz, c’est l’inondation périodique de la Sagne, causée par la crue extraordinaire des torrents qui descendent de la Combe des Aulx et de celle des Quignets. Dans ces deux gorges aux pentes abruptes, les rayons d’un soleil persistant, ou des pluies continues font disparaître la neige avec une incroyable rapidité, et la transforment en torrents fougueux qui se fraient un passage tout le long de la vallée.

Gare les ruz ! tel est le cri d’avertissement qui part du haut de la Corbatière et se répète de maison en maison jusqu’au bout des Cœudres, quand on voit sortir de derrière la Roche des Crocs le serpent noir de l’inondation, traçant son sillon à travers la neige des « plans, » déjà détrempée et marbrée de flaques sombres.

Parfois, quand la couche de neige, insuffisamment amollie, s’oppose à leur marche, les ruz s’insinuent sourdement entre elle et le sol durci par le gel ; au moment et à l’endroit où l’on s’y attend le moins, la neige se crevasse, se soulève et se met en mouvement sur le dos de l’inondation, entraînant tout ce qui se trouve sur son passage.

Or, un soir de février, à la nuit tombante, Olivier Vuille s’en revenait de la Chaux-de-Fonds où il avait été faire une livraison de planches. Son cheval, pressé de regagner l’écurie, trottait gaillardement le long de la charrière en agitant ses grelots. Autrefois le justicier partageait l’entrain de sa bête, et non moins heureux qu’elle de rentrer au logis, activait sa course de la voix et du fouet ; autrefois la lumière qui brillait à l’entrée des Quignets, phare plein de promesses, attirait et charmait son regard, lui parlant de repos, d’affection et de joies pures ! Aujourd’hui, hélas ! comme les choses avaient changé de face ! le justicier, absorbé dans de tristes pensées, laissait flotter les rênes sur le dos de sa jument ; ce n’était pour ainsi dire qu’à la dérobée, le cœur gros, l’esprit plein d’amertume et de regrets qu’il considérait la petite lumière vers laquelle il se dirigeait et qui grandissait rapidement.

Tout à coup la jument broncha ; ses sabots enfonçaient profondément dans la neige du chemin, qui, le matin, était encore ferme et résistante. À chaque pas de l’animal, qui retirait péniblement ses pieds des fondrières, un clapotement sourd, un jaillissement se faisait entendre.

« Oh ! oh ! fit Olivier en soutenant le cheval des rênes tendues, et cherchant à percer l’obscurité, les ruz sont là-dessous ! Hue ! la Grise ! hardi ! ma vieille !

Le cheval encouragé se mit bravement à patauger dans la neige détrempée, et reprit le trot en faisant jaillir l’eau tout autour de lui. Un moment il en eut jusqu’à mi-jambe ; mais il finit par franchir le pas difficile et par se retrouver sur un sol plus ferme, là où la charrière entre dans la pâture en pente. Le justicier poussa un « ouf ! » de soulagement. En passant par le « plan de la scie, » il eut encore à traverser quelques flaques qui se formaient autour de l’étang rempli jusqu’au bord, bien que les écluses en fussent levées.

Madame la justicière et ses deux garçons qui guettaient l’arrivée du chef de famille, avaient entendu les grelots du cheval ; ils accoururent avec une lanterne.

— Mon Dieu ! Olivier, s’écria l’Héloïse en venant prendre la main de son mari, comme j’ai eu peur pour toi ! les « plans » sont tout pleins d’eau depuis vers les quatre heures. Comment as-tu fait pour passer ?

Le justicier serra la main de sa femme avec plus de cordialité qu’il ne l’avait fait de quelques semaines.

— Voilà ! ce n’était pas tant aisé ! mais la Grise n’est pas peureuse. Garçons, donnez-lui un bon picotin ; elle l’a bien gagné. Il y aura du monde surpris demain matin, peut-être avant ! continua-t-il en suivant sa femme dans la cuisine chaude et bien éclairée, pendant que les jeunes gens s’occupaient du cheval.

Olivier avait fait cette observation avec moins de commisération pour le danger d’autrui, que de satisfaction d’y avoir échappé lui-même. Et cependant il n’était pas plus égoïste que le commun des mortels.

— Oui, oui, fit-il en allongeant ses jambes sous la table préparée pour le souper ; on pouvait s’y attendre, après des chaleurs pareilles !

— Je « m’étonne, » dit l’Héloïse, qui posait la soupière fumante devant son mari, je m’étonne si les gens sont sur leurs gardes ?

— Oh ! il n’y a pas de doute ! on doit se méfier tout le long de Miéville ; pour ceux du Crêt, ils ne risquent rien ; mais…

Le justicier s’arrêta en fronçant les sourcils ; il parut lutter contre lui-même, mais finit par ajouter d’un ton perplexe et avec une certaine hésitation :

— Mais il y a les Cœudres ; la scie est dans un creux ; ce n’est pas comme chez nous ; quand les « entonnoirs » sont pleins, si ça vient de nuit…

Il s’était levé et se promenait avec agitation. Sa femme le regardait, partagée entre son alarme et le plaisir de le voir songer au danger de son ex-ami.

— Crois-tu qu’il y ait à risquer pour cette nuit ?

La réponse de monsieur le justicier désappointa singulièrement sa femme ; il haussa les épaules sans rien dire, allongea les lèvres et leva les sourcils de cet air qui signifie : je n’en sais rien et ça ne m’inquiète guère.

Là-dessus il se rassit avec une indifférence réelle ou affectée, en face de la soupière.

Madame la justicière poussa un soupir et s’en alla appeler ses fils pour le souper. Quand elle revint, son mari se levait de table en s’essuyant les lèvres.

— J’ai mangé, dit-il laconiquement. Il faut que j’aille jusqu’aux Cœudres : qu’on ne m’attende pas pour aller au lit.

Le premier sentiment de madame la justicière fut la joie de voir son mari faire une démarche qui pouvait être le premier pas vers la réconciliation. Elle n’osa le montrer. La seconde fut l’appréhension du danger qu’il allait affronter. Celui-là, elle ne s’en cacha pas.

— Mon Dieu ! Olivier, prends garde ! on ne voit « franche goutte, » si tu allais te neyer ou te donner le mal.

— Quelle idée ! Héloïse, je vais prendre par Marmoud où il n’y a pas une goutte d’eau, puis je traverse les « plans » par la charrière des Cœudres. Ne va pas te faire des idées et te mettre dans tous tes états ! je te dis qu’il n’y a rien à risquer.

L’aîné de ses fils, un gros garçon tranquille, d’une quinzaine d’années, ayant demandé de l’accompagner :

— Non, Frédéric, dit le justicier d’un ton péremptoire. Vous garderez la maison, toi et ton frère ; est-ce qu’il ne faut pas que ta mère ait quelqu’un sous la main, s’il arrivait quelque chose ?

Et il s’en fut en prononçant son « À Dieu sî vo ![5] » d’un ton si cordial et l’air si ouvert, que sa femme eût bien voulu l’embrasser ; mais Olivier Vuille n’aimait pas les démonstrations de ce genre.

XI

La « retraite » de dix heures venait de sonner au petit clocher de l’hôtel de ville ; on entendait la grosse cloche de l’église la répéter comme un écho dans le haut de la vallée, quand Olivier Vuille, ses souliers détrempés par la neige fondue et l’eau des flaques qu’il avait traversées, arriva devant la scierie des Cœudres, où, sous la grande roue au repos, s’écoulait bruyamment le trop-plein de l’étang. « Cet Abram-Louis est pourtant toujours le même ! » grommela le justicier en constatant qu’il n’y avait plus de lumière dans la maison, et que la porte était close. « Ça n’a rien de souci : ça dort sur les deux oreilles, sans seulement se douter qu’avant le chant du coq sa maison pourrait bien se trouver sous l’eau jusqu’au toit ! »

Il alla heurter à l’une des fenêtres en criant :

— Holà ! Abram-Louis !

— Qui va là ? répondit-on de l’intérieur. Est-ce qu’il y a du feu ?

— Padié vi (parbleu oui !), du feu ! marmotta le justicier entre ses dents, sans pouvoir s’empêcher de sourire. C’est les ruz qui arrivent : il ne s’agit pas de dormir !

On entendit des exclamations confuses ; la fenêtre s’éclaira, et tôt après le verrou de la porte fut tiré par Abram-Louis, tout effaré, sans perruque et en costume sommaire.

Quand la lampe de fer qu’il tenait à la main lui eut montré son ex-ami debout sur le seuil, l’ancien demeura bouche béante et comme suffoqué.

— Eh bien oui, c’est moi, Olivier Vuille ! fit le justicier en relevant les pans carrés de son habit pour mettre les mains sur ses hanches. Mais on a autre chose à faire qu’à se dévisager, pour le moment. Les ruz arrivaient sur la « charrière » comme j’y passais. Ce n’est pas les creux des Cœudres qui veulent les arrêter longtemps : ils devaient déjà être quasi pleins ! Si le froid ne revient pas contre le matin, ta scie va se trouver comme l’arche de Noé au milieu des eaux du déluge !

Tout en parlant avec volubilité, le justicier n’avait pu refuser de prendre et de serrer la main que lui tendait l’ancien ; à dire vrai, il le fit sans beaucoup de façons et même avec un certain empressement. Abram-Louis avait les yeux pleins de larmes.

— Le bon Dieu bénisse les ruz ! finit-il par dire d’une voix enrouée.

— Oui, répéta Euphrasie qui arrivait ; oui, le bon Dieu les bénisse, puisqu’ils nous ramènent un ami !

Olivier, un peu gêné par ces effusions, cherchait à prendre son air le plus digne. Mais il avait beau faire : le plaisir brillait dans ses yeux. On ne cache pas plus aisément sa joie que sa peine.

Au surplus, personne n’en dit davantage pour le moment. Il n’y avait pas de temps à perdre pour prendre les précautions indispensables contre l’inondation, à savoir le transport des meubles au grenier, dans une chambre à serrer que ne pouvaient atteindre les plus hautes eaux. Jamais ce déménagement périodique n’avait été opéré avec l’entrain et la rapidité qu’on y mit cette nuit-là. Jamais la grande garde-robe à deux battants n’avait paru moins lourde à Abram-Louis : il avait le cœur si léger ! et puis Olivier en portait plus que sa part, et il avait les reins solides, le justicier, quand le lumbago ne le tenait pas ! et je vous garantis qu’il n’était plus question de lumbago !

À deux heures du matin, tout le monde avait si bien travaillé, y compris les enfants et le vieil ouvrier scieur, que tous les meubles, ustensiles de cuisine, instruments aratoires, outils de la scierie étaient à l’abri des eaux.

— Ouf ! fit Abram-Louis en se frottant les mains, les ruz n’ont qu’à venir ! Pour ce qui est des billons et des planches, à la garde ! on les repêchera après. Il n’y a pas à dire le contraire, Olivier, tu nous as rendu un fier service. Ah ! çà, tu ne t’en vas pourtant pas déjà ?

Le justicier, ayant rendossé son habit, reprenait son tricorne au clou où il l’avait accroché.

— Tu comprends qu’il faut que je me sauve avant que je ne puisse plus passer.

— La belle affaire si tu étais bloqué chez nous un jour ou deux ! il y a assez longtemps qu’on ne s’est vu de près. Allons, Olivier, si tu ne restes pas pour manger un morceau avec nous, je croirai, Dieu me pardonne ! que tu m’en veux encore.

Est-ce ce mot qui décida le justicier à rester, ou bien l’acte audacieux de la petite Lisette, sa filleule, qui lui enleva des mains son tricorne et l’emporta triomphalement ? Est-ce l’apparition d’Euphrasie apportant dans ses bras robustes tous les éléments d’un festin : pain noir sorti la veille du four, pièce de salé embaumant la fumée, corbillon de noix, bouteille vénérable ? C’est peut-être tout cela ensemble, sans parler des regards suppliants et affectueux de toute la famille, qui avaient bien leur éloquence.

Le fait est qu’Olivier se laissa pousser derrière la table par Abram-Louis, qui s’assit tout à côté, et que sans plus se soucier de l’inondation, qui, sans doute, entourait peu à peu la maison, on fit là le repas le plus délicieux qui se soit jamais mangé sur terre, attendu que l’assaisonnement en était d’une espèce malheureusement trop rare ici-bas.

XII

— Oh ! quel dommage ! voilà que les ruz ne sont pas venus, et qu’il gèle « à pierre fendre ! »

C’était l’aîné des garçons d’Abram-Louis, qui, sorti un instant pour savourer les émotions d’un naufragé perdu au milieu des eaux, rentrait, piteusement déçu dans ses espérances légitimes.

Le justicier regarda l’ancien d’un air ahuri : l’ancien regarda sa femme en cherchant à tenir son sérieux. Vain effort : l’Euphrasie les considéra l’un après l’autre d’un air si prodigieusement amusé, qu’ils finirent par partir tous trois du plus joyeux éclat de rire du monde.

Le vieil ouvrier qui ne comprenait rien à cette gaieté, attendu qu’il était sourd et d’un naturel peu folâtre, ne fit que l’accroître, en grommelant d’un ton chagrin :

— Qu’est-ça qu’il ant à s’échaffâ dains’ ? Y a bin de qué, quand on z’a poidu son tin a fasin de la faux besœugne !

(Qu’est-ce qu’ils ont à rire ainsi ? Il y a bien de quoi, quand on a perdu son temps en faisant de la besogne à faux !)

Sur quoi il sortit en continuant à maugréer.

Le justicier fut le premier à reprendre son sérieux.

— De la faux-besœugne ! dit-il en hochant la tête, c’est vrai que je vous en ai fait faire ; mais je ne m’en repens pas. Cette espèce-là, ça ne tire pas à conséquence. On en a fait de la bien pire, cet hiver, qué toi, Abram-Louis ? et, Dieu me pardonne ! c’était ma faute !

— Pas plus la tienne que la mienne, Olivier ! s’écria l’ancien avec chaleur, en saisissant la main brune et nerveuse de son ami dans ses deux mains rouges et potelées. Je me suis vexé pour un rien, j’ai pris la mouche comme un veau qui bézille[6], parce qu’un tavan l’a piqué !

— Oui, oui, conclut l’Euphrasie, après avoir envoyé les enfants au lit ; tant les uns que les autres, nous avons joliment besoin d’apprendre à gouverner notre langue. Le bon Dieu nous aide à y arriver, et nous préserve de revoir en notre vie un hiver comme celui-ci !

— Ainsi soit-il ! firent les deux amis avec ferveur…

Il est certain que les « éternistes » et les « petit-pierristes » de la Sagne ne suivirent pas de si tôt le sage exemple d’Olivier et d’Abram-Louis. Il est non moins certain qu’on tint ceux-ci dans leurs camps respectifs pour des transfuges, parce que, se gardant dès lors des questions théologiques comme du feu, ils se contentèrent de pratiquer de leur mieux la plus belle des vertus chrétiennes, la charité.

Puissions-nous, vous et moi, en faire autant !

L’enfant trouvé.

I

Justin, entends-tu, Justin ?

— Quoi ?

— On rôde autour de la maison, pour sûr.

— Tu l’as rêvé, je n’entends pas le moindre son. Recouche-toi, Mélanie, et laisse-moi dormir.

Mélanie, autrement dit Mme la greffière Montandon, se recoucha et ne souffla plus mot, mais n’en continua pas moins de tendre une oreille inquiète. Quant à monsieur le greffier, il se tourna contre la paroi et ferma solidement les yeux pour chercher à renouer le fil de son sommeil si brusquement coupé. Mais ce que monsieur le greffier ne put fermer, ce fut son oreille gauche, attendu que la droite étant enfoncée dans te traversin, l’autre s’ouvrait toute grande aux moindres bruits nocturnes, réels ou imaginaires. Or, bien que monsieur le greffier eût affirmé d’un ton péremptoire qu’aucun son inquiétant ne troublait le calme de la nuit, son oreille gauche restait sur le qui-vive, et son attention aussi. C’est ce qui explique pourquoi, au lieu de se rendormir, il finit par tourner doucement la tête, afin de dégager son oreille droite et de doubler ses facultés auditives.

— Mélanie, dors-tu ?

— Oh ! pour ça, non !

— As-tu r’entendu quelque chose ?

— Bien sûr : des pas sur la neige, et toi ?

— Monté ! quand on ne dort pas, tu sais, on ne perd pas le moindre son : il y a les souris, les fouines, les vaches qui se remuent, le cheval qui tape ; … enfin, tout de même, pour te tranquilliser, je vais me lever et faire le tour de la maison avec le mousquet.

— Mon Dieu ! Justin, prends garde ! si c’étaient des voleurs, ou une mauvaise bête ! Tu sais, depuis que le Doubs est gelé, on dit qu’il vient toutes les nuits des loups rôder à l’entour des maisons !

— Je te dis que je vais charger le mousquet, et à balle, n’aie peur ! Tu te lèves aussi ? quelle idée !

— Comment veux-tu que je reste tranquillement au lit pendant que tu vas t’exposer ! Faut-il allumer la lanterne ?

— Non, il vaut mieux ne pas faire du jour ; d’ailleurs, regarde-moi ce clair de lune, on pourrait quasi lire dehors.

Monsieur le greffier s’étant habillé prestement, – il était dans la force de l’âge et ne connaissait les rhumatismes que par ouï-dire, – chargeait son mousquet de munition avec le plus grand soin devant la fenêtre, tout en explorant de l’œil les abords de la maison.

— Il n’y a rien sur la route ; du côté du charti il n’y a pas moyen de voir. C’est là qu’il m’avait semblé… Qu’est-ce que tu tracasses par la cuisine, Mélanie ?

— Je cherche la serpe.

— Pourquoi faire ?

— Pour aller avec toi dehors :

— Rien de ça ! Ne viens pas te geler. Tu me fais rire avec ta serpe ; on en dirait de belles, à la Brévine, si on savait que le greffier Montandon s’est fait escorter par sa femme, une serpe à la main, pour faire nuitamment la ronde autour de sa maison ! Est-ce que tu crois, par exemple, que Justin Montandon, avec ou sans mousquet, est homme à avoir peur de quiconque, homme ou bête ?

Sur quoi, monsieur le greffier, redressant sa taille solide et trapue, repoussa doucement sa femme dans la cuisine, et s’en fut à pas de loup le long du corridor planchéié.

Quand madame la greffière l’eut entendu ouvrir la porte de la maison, elle le suivit en tapinois, sa serpe à la main, désobéissant ainsi sans scrupule à son seigneur et maître ; affaire d’habitude : il y avait vingt ans qu’ils étaient mariés.

La demeure du greffier Montandon, une de ces vieilles et patriarcales maisons du Jura, au vaste toit aplati, recouvert en bardeaux, était assez éloignée du centre du village de la Brévine pour justifier les alarmes de dame Mélanie à l’endroit des rôdeurs de nuit, gens ou bêtes. Un des pans du toit, prolongé presque jusqu’au sol et soutenu par un petit mur, formait le hangar où le greffier-laboureur remisait ses chars, charrues et traîneaux.

C’est vers ce charti, sans fermeture du côté de la route, que, le mousquet en arrêt, l’œil circonspect, mais le pas ferme, monsieur le greffier se dirigea tout d’abord, sans se douter qu’une escorte protégeât ses derrières.

Pendant qu’il se penchait pour sonder de l’œil la profondeur du réduit, un faible gémissement se fit entendre tout près de lui, dans la couche de paille remplissant le traîneau.

— Qui est là ? cria-t-il en tressaillant et pointant son arme sur un paquet noir et informe accroupi dans le véhicule.

Un second gémissement lui répondit.

— Ah ! çà, est-ce un ivrogne qui est venu cuver son vin dans ma glisse ? Ou bien, non, Dieu me pardonne ! ça m’a l’air d’une femme, une pauvresse, malade, qui n’en peut plus… J’aurais dû prendre la lanterne !… il faut que j’aille…

En se retournant vivement, il se trouva nez à nez avec madame la greffière, qui s’empressa de dire :

— J’y vais, Justin, je vais la quérir.

Assurée désormais qu’il ne s’agissait ni de voleurs ni de bêtes féroces, la brave femme s’en fut à la hâte déposer sa serpe, et revint aussitôt, la lanterne à la main.

— C’est bien ce que je disais, Mélanie : une pauvre créature à moitié morte de froid et de nécessité. On ne peut pas en avoir un mot. Quelle misère ! regarde-moi voir ça !

— Est-il bien possible ! Justin, donne-moi vite le mousquet et porte-la au chaud.

La lueur vacillante de la lanterne avait éclairé une figure jeune encore, mais livide et décharnée, aux yeux à demi clos, aux cheveux noirs, emmêlés et épars sur le front. La femme, enveloppée de haillons sordides, était tapie au fond du traîneau comme un lièvre aux abois. Elle paraissait n’avoir conscience de rien et ne donnait d’autre signe de vie qu’en poussant de temps à autre un sourd gémissement.

— Elle tient quelque chose, là, contre elle, fit madame la greffière en écartant doucement un pan du châle en loques que l’inconnue serrait contre sa poitrine. – Bonté divine ! un poupon ! pauvre petit être ! et il dort, par une froidure pareille ! Dépêchons-nous, Justin.

Monsieur le greffier avait les reins solides : il souleva sans grand effort la mère et l’enfant et les emporta dans la chambre. Une fois déposée dans le vieux fauteuil de cuir, tout près du poêle, la pauvre femme eut un long frisson : ses yeux s’ouvrirent tout grands, mais pour demeurer fixes et vitreux, et elle laissa retomber sa tête sur le dossier du fauteuil. Ses bras relâchèrent leur étreinte convulsive, et si dame Mélanie n’eût saisi l’enfant, il roulait sur le plancher.

Les époux Montandon se regardèrent effarés.

— Mon Dieu ! Justin, je crois que c’est fini !

— Hélas ! oui, répondit monsieur le greffier en laissant aller la main de la femme qu’il avait prise dans les siennes ; nous sommes arrivés trop tard !

— Pas pour le poupon, au moins, Dieu soit béni ! dit sa femme en embrassant tendrement le petit être qui dormait à poings fermés.

II

Le lendemain il n’était bruit à la Brévine que de l’aventure de la nuit.

— Vous savez la nouvelle, ancienne ?

— Cette histoire de chez le greffier ? quelle affaire ! dites-moi voir, Justine ! D’où est-ce que cette femme pouvait bien venir avec son enfant ?

— De France, bien sûr ; on dit qu’elle a l’air d’une Bourguignote. De la misère, quoi ! nippée comme la dernière des rôdeuses : plus de trous que de tacons.

— Alors, ce poupon qu’elle a laissé sur les bras du greffier…

— Oh ! quant à ça, il n’en est pas embarrassé, et la Mélanie encore moins. Elle a assez pleuré après sa petite Marianne, dans le temps ! Ils ont déjà remis la berce dans l’alcôve, avec le petit dedans.

— Ah ! c’est un garçon ?

— Et un fameux ! autant la mère était minable, maigre comme un esquelette, autant le petit est rond et gras comme un tasson[7]. Il peut avoir sept ou huit mois, par là autour. On dit que la greffière en est toute folle, et qu’elle aimerait tout autant qu’on ne trouve pas le père.

— Reste à savoir s’il y en a un ! et, mafi ! il est quasi à désirer que la pauvre femme n’ait pas été mariée, parce que son homme aurait été un « pas grand’chose, » pour abandonner sa chair et son sang dans une misère pareille ! Ce qui est sûr, c’est que le petit a de la chance d’avoir été ramassé par des gens comme chez le greffier, sans enfants, et qui ont du moyen.

____________

 

L’inconnue fut enterrée décemment, sans que l’enquête ouverte à son sujet eût rien fait découvrir sur son origine et son identité. Personne, à la Brévine ni aux environs, n’avait jamais vu cette femme. Si elle était venue de la Franche-Comté, comme on le supposait, elle n’avait pas dû habiter l’un des hameaux de la frontière ; il y avait trop de relations journalières et de toutes sortes entre Franc-Comtois et Neuchâtelois de cette zone, pour que tout le monde, à la Brévine, ne connût pas, plus ou moins, les habitants du Nid-du-Fol, de la Seigne, des Gras, des Sarrasins et de Mont-le-Bon, comme ceux de la Fresse et des Allemands, du côté de Pontarlier.

Durant tout l’hiver on parla beaucoup de l’événement ; on fit toutes sortes de suppositions : bien sûr, la femme avait été amenée dans le charti du greffier avec le poupon, pour s’en débarrasser ; il y avait du louche ; comment aurait-elle pu y venir « de son pied » à fin de vie comme elle était ? Ou bien elle avait été chassée ou s’était enfuie de chez les siens, – qui sait ? – de honte, peut-être, d’avoir failli ; parce qu’enfin on ne parlait pas de lui avoir vu une alliance à l’annulaire de la main gauche.

— Dame ! je vous dis qu’il y a du louche. Sans compter que ce poupon n’était pas nippé, à ce qu’il paraîtrait, la moitié aussi minablement que sa mère ! Est-ce que c’était seulement sa mère ? Voilà encore une question : n’avait-elle point volé l’enfant, pour une raison ou pour une autre ? il y a tant de mauvaises gens par le monde !

Le printemps venu, on eut autre chose à faire que de jaser sur le compte de l’enfant trouvé, lequel n’en continua pas moins de croître et de prospérer en faisant la joie de monsieur le greffier et de sa femme. Leur demeure, attristée cinq ans auparavant par la mort de leur unique enfant, une délicate fillette qu’avait emportée le croup, s’éclaira d’un nouveau rayon de soleil.

« Pour sûr que madame la greffière rajeunit, à présent qu’elle a un poupon à dorloter ! disait-on à la Brévine. Et le greffier, lui qui avait si tellement changé depuis qu’il avait porté sa petite au cimetière, à tel point qu’on n’osait pas plus l’approcher qu’un buisson d’épines, le revoilà bon enfant, guilleret et de bon conseil comme devant ! On peut dire que ça a été une fameuse chance pour eux que d’avoir trouvé ce petit ; un puissant héritage ne leur aurait pas fait le demi-quart autant de bon sang. »

Comme de juste, monsieur le pasteur s’intéressait vivement à ce petit agneau perdu qui allait faire partie de son troupeau.

— À quand le baptême, Mme la greffière ? dit-il un jour à dame Mélanie qu’il rencontra guidant les premiers pas de son poupon.

Madame la greffière se releva toute rouge et tout essoufflée de la position pénible qu’imposent à leurs mamans les jeunes messieurs et demoiselles qui, après avoir marché quelque temps à quatre pattes, étudient l’art difficile de se tenir en équilibre sur leurs jambes de derrière.

— C’est vrai, monsieur le ministre, dit-elle en soulevant avec peine le gros garçon qui protesta en gigotant de toutes ses forces, c’est vrai qu’on ne sait pas s’il est baptisé ou non, et que pour en être sûr… Ce sera quand vous voudrez, monsieur le ministre.

— Eh bien, si cela vous convient, madame Montandon, nous baptiserons ce petit homme samedi prochain, à la prière de trois heures. Quel nom allez-vous lui donner ?

— Il faudra nous entendre avec Justin. Jusqu’à présent on ne lui a jamais dit que « mimi ».

En conséquence, il y eut dès le même soir entre les deux époux échange d’idées sur cet important sujet. On ne se figure pas comme il est difficile, en pareille occurrence, de tomber d’accord, même dans les ménages les plus unis. La maman a un faible pour certain nom que le papa trouve impossible ; madame à son tour hausse les épaules quand monsieur fait des propositions qu’elle déclare saugrenues.

Dans le cas particulier, la discussion avait une base, posée en ces termes par madame la greffière :

— Tu sais, Justin, qu’un des langes du petit est marqué d’un U…

— Ou de quelque chose qui y ressemble, Mélanie. Il m’a toujours paru que ça ressemblait davantage à un 2 en chiffres romains.

— Je te promets que c’est un U. Qu’est-ce que les hommes connaissent aux marques du linge ? Donc, puisque c’est un U, ça ne peut faire qu’Ulysse. J’espère, Justin, que tu n’as rien contre Ulysse ? C’est un beau nom, qui coule bien.

Monsieur le greffier avança les lèvres en hochant la tête.

— Beau, voilà ! ça dépend des goûts. Et puis il y a déjà tant d’Ulysse par le monde ! Rien qu’à la Brévine, il y a déjà le cousin Ulysse Montandon, le sautier Ulysse Huguenin, et trois ou quatre Ulysse Matthey, pour le moins ; attends, je vais les compter : un à l’Harmont, un sur les Gés…

— Je les connais bien ; mais quel mal y aurait-il à ce qu’il y ait un Ulysse de plus dans la commune ?

— Du mal, non, c’est bien sûr. Mais je trouve vois-tu, Mélanie, que notre petit, – le brave greffier prononçait ce « notre » avec une satisfaction infinie, – que notre petit ne peut pas s’appeler comme tout le monde.

Dame Mélanie parut ébranlée par la force de l’argument.

— C’est vrai, Justin, dit-elle d’un air songeur ; je n’avais pas pensé à cela. Pourtant cet U sur son langet me trotte par la tête. Si on pouvait trouver un autre nom qui commence par U ; mais je ne crois pas… Eh ! attends voir : Ugène !

On n’est pas greffier pour rien ! M. Justin Montandon s’empressa de redresser les notions orthographiques de sa femme à l’endroit du nom d’Eugène.

— Alors, s’écria d’un ton indigné dame Mélanie, s’il y a un E, pourquoi est-ce que tout le monde dit Ugène ?

— Voilà, fit le greffier en souriant avec indulgence, tout le monde, c’est peut-être beaucoup dire. J’ai eu entendu monsieur le ministre prononcer Eugène. Mais tu sais, la grammaire est une chose si extraordinaire ! N’écrit-on pas Europe avec une E ? Et pourtant on prononce l’Urope !

— Pas monsieur le régent, Justin ! répliqua madame la greffière avec une pointe de triomphe. Mais pour en revenir à notre affaire, dis-moi si avec un U il y a moyen de faire autre chose qu’Ulysse ? Essaie seulement, tu verras !

Monsieur le greffier haussa les épaules ; il s’était senti légèrement blessé dans sa dignité professionnelle en se voyant condamné au sujet de la prononciation d’Europe par une autorité telle que celle de monsieur le régent. Que voulez-vous ? nul n’est parfait en ce monde.

Mais il allait prendre sa revanche.

— Des noms en U, Mélanie, je t’en trouverai par douzaines, et à ceux-là monsieur le régent lui-même n’aura rien à redire !

Là-dessus monsieur le greffier s’en fut d’un air digne choisir sur une tablette un gros volume in-folio, parmi cinq de ses pareils, tous reliés en peau brune, et revint vers sa femme.

— Ah ! ton dictionnaire ! fit celle-ci avec une nuance de respect. C’est vrai, je n’y aurais pas pensé.

— Oui, M. l’abbé Moreri pourrait en remontrer à bien des régents. Voici la lettre U. Voyons : Ukraine, pays des Cosaques… hm ! Ulm, ville impériale,… hm ! hm ! Uladislas, roi de Bohême. En voilà déjà un, Mélanie.

— Oui, et un beau ! S’ils sont tous comme celui-là !… Est-ce que tu aurais le cœur de donner un nom pareil à notre pauvre petit, pour qu’on lui fasse les cornes ?

— Attends, Mélanie, il y en a bien d’autres. On n’a qu’à choisir. Ulphilas, évêque ; Ulpion…

— Quelle horreur !

— Ulric… Et celui-là, qu’en dis-tu ?

— Celui-là, il est bon pour un Allemand. Va toujours, Justin, et tâche de tomber sur des noms un peu plus chrétiens.

Monsieur le greffier avait recouvré sa bonne humeur ; il continuait de suivre de l’œil et du doigt les colonnes du dictionnaire.

— Ulysse, roi d’Ithaque ! dit-il avec emphase et en clignant de l’œil du côté de son épouse. Voilà ton Ulysse, Mélanie.

— Tu as beau rire, Justin ; c’en est un, celui-là, qui ne vous écorche pas la bouche comme tes noms de païens ou d’Allemands !

— Upland, Upsal, Upsu, Ur, Uranie, Uratislas, continuait en sourdine monsieur le greffier. Urbain ! prononça-t-il d’une voix éclatante ; nous y voilà ! J’espère, Mélanie, que tu n’as rien à dire contre Urbain ? Est-ce que ça ne coule pas aussi aisément qu’Ulysse, dis ?

— Urbain, Ulysse ! Ulysse, Urbain ! essaya dame Mélanie posément, comme si elle eût pesé les deux noms dans les plateaux d’une balance.

— Et je connais, poursuivit monsieur le greffier qui voulait jeter un argument de poids dans le plateau d’Urbain, je connais des gens de conséquence qui s’appellent Urbain ; par exemple, attends voir… Urbain Tissot, gouverneur de commune, de la Sagne ; Urbain Guinand, ancien d’Église, des Brenets…

— Urbain Garuache, le contrebandier du Roset, continua dame Mélanie avec malice ; un sire de poids, fabricant de fourches pour la bonne façon, et fraudeur depuis qu’il est en âge de raison, même avant. Mais ce n’est pas le nom qui fait l’homme, je le sais bien, Justin, reprit la bonne dame en posant la main sur le bras de son mari, dont le front se rembrunissait. Baptisons notre petit Urbain, je suis tout à fait d’accord, et que le bon Dieu le bénisse !

III

L’enfant trouvé fut donc admis au nombre des fidèles de l’Église sous le nom d’Urbain. Par grand bonheur pour lui et ses parents adoptifs, il n’était pas encore question dans le monde de cette utile mais méticuleuse institution qu’on nomme l’État civil ; sans quoi je ne sais trop au prix de quelles formalités le petit intrus eût été toléré dans une organisation sociale aussi admirablement agencée que la nôtre, où, dès son entrée au monde, chaque citoyen est étiqueté avec le même soin que les curiosités d’un musée. Non, l’État civil n’était pas inventé, ce qui prouve que la présente histoire n’est pas d’aujourd’hui ni d’hier ; si l’on veut que j’y mette une date plus précise, il me suffira de dire que M. le greffier Montandon portait perruque, culotte courte et souliers à boucles, et que dame Mélanie se coiffait à son ordinaire d’un « pierrot » à dentelles, orné d’un beau nœud de rubans jaune paille.

Le petit Urbain grandit et prospéra à miracle sous l’aile maternelle de dame Mélanie, à qui l’on ne pouvait pas faire de plus grand dépit que de rappeler que l’enfant n’était pas chair de sa chair, et sous la direction ferme et vigilante de monsieur le greffier, lequel, tout en l’aimant tendrement, disait avec grand sens qu’il faut mettre à temps le mors dans la bouche des poulains, faute de quoi on a trop de mal à les gouverner plus tard. Peut-être aurait-on pu conseiller à monsieur le greffier de ne pas serrer la bride outre mesure à son poulain, de peur de lui faire prendre l’habitude de se cabrer. C’est que c’était un vrai poulain pétulant, ce gros Urbain à la tête brune et frisée, aux mollets dodus, qui ne craignait, disait monsieur le greffier, ni vent, ni bise, et ne pouvait tenir une minute en place ! Aussi mettait-il souvent dame Mélanie dans des transes terribles. Tout lui était bon pour exercer ses muscles : batailles rangées avec les garçons de son âge, surtout avec les plus grands et les plus forts, gymnastique téméraire sur toutes les échelles à sa portée, les toits de bardeaux et les sapins des pâtures, tentatives audacieuses de navigation sur le petit lac des Taillères au moyen de radeaux de son invention ou dans le pétrin de maman Mélanie ; bref, autant d’escapades dont Urbain se tirait par miracle la vie sauve, mais non sans dommage pour sa peau et ses nippes. En le voyant réintégrer le logis, meurtri, crotté, trempé et les habits en lambeaux, madame la greffière levait les bras au ciel, grondait bien fort, pansait, reprisait, embrassait tout à la fois, en déclarant que cet estafier d’Urbain faisait le tourment de sa vie.

— Quel garçon ! est-il possible ! non, jamais de la vie on n’en a vu un tel !

Sur quoi, entre deux bourrades, elle embrassait de toutes ses forces ce « tourment de sa vie, » lequel acceptait bourrades et baisers avec la même sérénité et comme lui revenant de droit les uns et les autres.

Les baisers, il les rendait de tout son cœur à maman Mélanie, car il était d’une nature aimante ; seulement il n’écoutait peut-être pas ses gronderies avec toute la componction désirable. Avec monsieur le greffier, c’était une autre affaire. Quand papa Montandon tançait le turbulent garçon, celui-ci comprenait que c’était pour tout de bon et baissait la tête d’un air contrit ; parfois même une larme brillante apparaissait au coin de son œil, mais Urbain la retenait de toutes ses forces en fronçant les sourcils, serrant les lèvres et se détournant à demi. Monsieur le greffier ne voyait pas la larme et concluait du geste qu’Urbain était têtu et sournois, ce qui le poussait à brusquer l’enfant plus que de raison.

Aussi Urbain, aimant, expansif avec maman Mélanie, devint-il peu à peu froid, craintif et réservé avec monsieur le greffier, qu’il évitait d’appeler papa.

Le pauvre greffier en souffrait, et jalousait positivement sa femme, en voyant avec les années Urbain s’attacher toujours plus à elle et le traiter lui, son père adoptif, en étranger, respectueusement, à la vérité, mais sans la moindre marque extérieure d’affection.

— À toi, disait parfois avec amertume monsieur le greffier à sa femme, à toi il fait toutes les grâces du monde, tandis que moi, il me regarde toujours en dessous comme une baisse-corne. Ce n’est pas juste.

— Mais c’est qu’aussi, Justin, tu ne lui parles jamais que comme si tu étais au plaid de justice ! les enfants, c’est comme les petits chats et les petits chiens : ça demande des caresses et ça les rend.

— Des caresses ! des caresses ! répliquait monsieur le greffier avec humeur ; tant que les enfants sont des poupons, à la bonne heure ; mais finalement, un grand garçon de douze, treize ans, est-ce qu’on peut toujours être à lui planter des becs sur les joues ? Vous autres femmes, vous trouvez ça tout naturel ; moi, j’aurais honte, ma parole !

— Eh bien, alors, ne viens pas te plaindre. Si on ne marque pas aux enfants qu’on les aime, comment veux-tu qu’ils ne croient pas le contraire ? D’ailleurs, il n’est pas question de les embrasser à tout bout de champ, tu le sais bien. Il y a manière de s’y prendre avec Urbain.

— C’est bien aisé à dire ! faisait entre ses dents monsieur le greffier en s’éloignant, la mine soucieuse.

Et quand il se retrouvait avec Urbain, il essayait, le pauvre homme, de se départir de la tenue compassée et du ton digne et sévère qu’il avait cru utile d’employer avec l’enfant depuis quelques années. Mais l’effort était visible, et les façons d’agir de monsieur le greffier paraissaient si étranges à Urbain, qu’il se tenait sur la réserve et ne répondait pas à des avances dont il se méfiait comme d’un piège.

Il va sans dire que dame Mélanie faisait son possible pour dissiper un malentendu dont elle souffrait autant que son mari. Mais on ne guérit pas d’un jour une maladie qui s’est contractée à la longue. Puis, les élans d’expansion ne se commandent pas : Urbain, sans y mettre de mauvais vouloir ni de parti pris, demeurait respectueux mais froid dans ses rapports avec son père adoptif, et gardait toute sa tendresse pour maman Mélanie.

Au village on n’était pas sans s’apercevoir de ce qui se passait chez monsieur le greffier. Les mauvaises langues allaient leur train. Les envieux, – est-ce qu’il n’y en a pas partout ? – remarquaient avec un méchant plaisir que « ça n’avait pas l’air d’aller comme sur des roulettes entre Justin Montandon et son héritier de rencontre ! »

Nous sommes ainsi faits, – n’en déplaise aux philosophes qui prétendent que l’homme est né bon, – que « le malheur d’autrui nous console du nôtre, » et que jaser des ennuis, des déceptions, des chagrins du prochain nous est une agréable diversion à nos propres soucis.

Urbain avait été un écolier passable, auquel l’intelligence manquait moins que le goût de l’étude. Mais à quinze ans c’était déjà un paysan consommé. Heureusement pour lui qu’en ce temps-là on usait plus de vêtements aux travaux de la campagne que sur les bancs de l’école !

À seize ans, il dépassait d’une demi-tête son père adoptif, et l’année suivante, où Urbain fit sa première communion, monsieur le greffier qui avait été l’un des plus habiles faucheurs de la Brévine, dut reconnaître intérieurement qu’il avait trouvé son maître. Il s’en ouvrit même à madame la greffière, avec un mélange de dépit pour son compte propre et d’orgueil pour celui d’Urbain.

— Ma parole, il n’y a pas moyen d’avondre[8] à la faux ce catéchumène ! Je n’ai pourtant que cinquante-cinq ans. Si je le mets devant, je ne peux pas le suivre ; si je le mets derrière, il est toujours sur mes talons ; on n’a pas seulement le temps d’aiguiser sa faux. Et vrai, je crois qu’il me ménage encore ! qu’il pourrait, s’il ne se retenait pas… Tu ne lui as pourtant pas dit de me ménager, Mélanie ? il ne manquerait plus que ça, par exemple !

— Quelle idée, Justin ! pourquoi ne pas vouloir comprendre que c’est par égard pour toi, parce qu’il t’aime à sa manière ?

Monsieur le greffier ne répondit rien, mais s’en fut tout songeur.

Le lendemain matin, il mit le jeune homme au premier andain.

— Va devant, Urbain, fit-il d’un ton moins digne qu’à l’ordinaire ; j’aime bien prendre mon temps et ne pas m’essouffler. Si je peux, je te suivrai.

Urbain obéit sans mot dire, mais en jetant un regard surpris à son père adoptif.

Au bout d’un instant, il s’arrêta pour aiguiser sa faux, bien qu’elle ne fût pas encore émoussée, et se retourna vers monsieur le greffier.

— Me suivre, père ! dit-il, il y a bien des jeunes qui ne pourraient pas le faire comme vous !

Et il se remit à l’œuvre à grands coups réguliers, mais sans hâte.

Jamais monsieur le greffier n’avait fauché aussi allègrement.

« Pour sûr qu’il me ménage ! mais ça ne me vexe pas, ma parole ! non, ça me fait plaisir, au contraire. À présent je vois les choses comme elles sont, Dieu soit béni ! C’est la Mélanie qui avait raison, comme toujours ! »

Au bout du pré, Urbain, qu’il n’avait pas quitté d’une semelle, mit le comble à la satisfaction du greffier en disant après s’être essuyé le front du revers de la main :

— Il faut être juste : vous maniez la faux et la plume aussi aisément l’une que l’autre, père ! On n’en pourrait pas dire autant de moi, c’est un fait.

Le greffier hocha la tête d’un air modeste qui voulait dire : Tu veux m’en faire accroire !

Mais en même temps il regardait Urbain avec tant de gratitude, que le jeune homme en fut tout ému et qu’il se dit avec un remords subit :

« Non, tu n’as pas été avec lui comme tu aurais dû, jusqu’à présent ! je commence à comprendre, oui, c’est bien ce que la maman Mélanie disait : “Le père t’aime autant que moi, mais il ne le montre pas ; les hommes sont faits comme ça, qu’y veut-on faire ?” »

Quand madame la greffière s’en vint au pré apporter les « dix heures » et étendre les andains, – à cinquante ans elle était encore forte et vaillante, – elle fut toute surprise et encore plus charmée que surprise, d’entendre au loin un éclat de rire d’Urbain.

— Tiens, tiens ! fit-elle en pressant le pas, et plaçant sa main en abat-jour sur ses yeux pour mieux voir, voilà du nouveau ; je crois que c’est la première fois qu’il est si gai en compagnie du père. Tant mieux, et que le bon Dieu soit béni !

Le père et le fils aiguisaient leur faux en se faisant vis-à-vis ; le greffier, tout guilleret, racontait quelque drôlerie qui excitait l’hilarité d’Urbain ; aussi ni l’un ni l’autre ne virent arriver dame Mélanie qui, considérant le groupe avec délices, finit par dire joyeusement :

— Ah ! çà, il paraît qu’on n’engendre pas la mélancolie, par ici !

Le greffier tourna vers sa digne femme une figure épanouie en répliquant :

— Et pourquoi ne serait-on pas gai ? On ne voit que le beau partout !

Le geste circulaire que fit la main potelée de l’heureux greffier était bien éloquent, car il embrassait à la fois la vallée verdoyante, baignée dans les rayons du soleil, le ciel radieux, sans nuages, et les visages non moins radieux d’Urbain et de dame Mélanie.

____________

 

On ne sut jamais ce qu’avait été ni d’où venait la pauvre femme qui était venue mourir si misérablement chez le greffier Montandon. Nul ne réclama jamais, au grand soulagement des deux époux, l’enfant qu’ils avaient recueilli, élevé, qui fut leur joie, leur bâton de vieillesse, en même temps que leur héritier naturel et le continuateur de leur race, – je l’ai dit : l’État civil n’était pas inventé ! – D’ailleurs les descendants de l’enfant trouvé furent bien d’authentiques Montandon, attendu qu’Urbain prit femme chez le propre frère de monsieur le greffier.

Le sauvage de la Roche.

 

Il avait la mine fort soucieuse, M. le ministre Jean-Rodolphe Petitpierre, certain dimanche soir de l’an de grâce 1764, et cette humeur noire était si peu dans ses habitudes, que madame la ministre observait avec une sollicitude inquiète le front chargé de nuages de son époux. Tous deux se promenaient côte à côte, dans le petit clos de la cure, à la tombée de la nuit.

Jusqu’alors, s’il y avait eu un homme d’humeur joviale, bienveillante, sereine, un homme enclin à ne voir que le beau côté des choses et des gens, c’était à coup sûr M. Jean-Rodolphe Petitpierre ; et Dieu sait pourtant que les peines de ce monde ne lui avaient pas été plus épargnées qu’au commun des mortels. « Les biens et les maux ne procèdent-ils pas tous du Très-Haut ? » disait-il avec sa sereine philosophie de chrétien, quand la douleur et le deuil frappaient à sa porte.

Le jour où son fils unique, la joie et la lumière de la maison, lui fut enlevé brusquement par un mal implacable, il consola sa compagne en lui parlant du revoir dans un monde meilleur, et l’amena à dire avec soumission : « L’Éternel l’avait donné, l’Éternel l’a ôté, que son saint nom soit béni ! »

Oui, M. Petitpierre était un chrétien joyeux, conséquemment un chrétien véritable, et on le chérissait dans sa nouvelle paroisse de la Sagne, où il était installé depuis six mois à peine.

Et cependant, le soir en question, une préoccupation douloureuse assombrissait sa physionomie si joviale d’ordinaire.

Qu’est-ce donc qui avait pu troubler à ce point le digne pasteur et creuser cette ride profonde entre ses sourcils ?

Était-ce la nostalgie de sa précédente paroisse ? À l’exemple des Israélites soupirant dans le désert après les oignons et les poireaux d’Égypte, regrettait-il peut-être le gras et plantureux Val-de-Ruz, les vergers ombreux et productifs de sa tranquille petite thébaïde d’Engollon, en les comparant à son maigre clos actuel, planté de quelques sorbiers ?

En y réfléchissant bien, ne considérait-il point comme un exil sa promotion par la Vénérable Classe à cette paroisse autrement importante, sans doute, mais située dans une contrée âpre et sévère ?

Nullement. M. Jean-Rodolphe Petitpierre était un homme de devoir, un soldat obéissant et discipliné. Quand son Maître avait parlé, il marchait au but désigné, sans consulter ses aises ni ses goûts, et sans jeter jamais un regard en arrière. D’ailleurs il était assez jeune encore et assez ingambe pour ne redouter ni les courses ni les intempéries.

Non, il y avait une autre cause au silence soucieux que gardait monsieur le ministre, et Mme Petitpierre savait bien de quoi il s’agissait.

Elle finit par poser la main sur le bras de son mari en lui disant doucement :

— Cette affaire vous peine fort, je le vois trop, mon ami. Mais vous verrez qu’elle finira par s’arranger. Où nous ne pouvons rien, le Tout-Puissant met la main lui-même, vous le savez, Jean-Rodolphe.

Dans l’intimité, il arrivait parfois à cette épouse aimante et soumise de prendre la liberté de nommer de ses petits noms, au lieu de l’appeler monsieur le ministre, cet époux qu’elle entourait d’une affection respectueuse autant que tendre.

— Vous avez raison, ma chère ; toujours raison, répondit monsieur le ministre en redressant sa grande taille et faisant effort du même coup pour recouvrer sa sérénité. Mais c’est une fâcheuse et pénible affaire. Au moment où nous pouvions espérer en avoir fini avec les désordres et le scandale, voilà qu’il en éclate un qui témoigne d’un esprit de perversité des plus déplorables. Car enfin tout semble indiquer que cet homme farouche et sans frein n’est entré dans la maison de Dieu qu’avec l’intention arrêtée d’y apporter le trouble et la rébellion. Le Seigneur lui pardonne et lui donne de s’amender.

— Il n’y a cœur si dur que Dieu ne puisse attendrir, Jean-Rodolphe ; il est tout-puissant et tout bon, vous le savez.

Et afin d’ajouter à l’effet de cette assurance consolante, madame la ministre glissa son bras d’une façon caressante sous celui de son époux.

M. Jean-Rodolphe serra ce bras contre lui, et en considérant avec affection le visage aimant levé vers le sien, il sentit la paix rentrer dans son âme ; un soupir de gratitude rasséréna ses traits comme un rayon de soleil d’avril dissipe soudain les nuées menaçantes.

 

***  ***  ***

 

Le terrible homme, le paroissien rebelle qui était une écharde dans la chair de monsieur le ministre avait nom Jacob Huguenin-dit-Jonathan.

Si ses parents avaient pu lire dans l’avenir, ils lui auraient peut-être donné à son baptême le prénom d’Esaü ou celui de Nemrod, car, à trente-cinq ans, c’était le chasseur le plus acharné de toute la contrée, et de plus un être farouche et fier qui ne pouvait se plier aux règles et aux conventions sociales. Fabricant de boucles de son état, il ne passait pas la dixième partie de l’année dans la petite forge qu’il s’était construite « sur la Roche, » vis-à-vis de la vieille bâtisse délabrée dont il payait ordinairement la location en nature. La Roche, un des quartiers les plus excentriques de la Sagne, ne se compose que de quelques maisons éparpillées en pleine pâture, sur l’arête d’une des chaînes du Jura.

Aussi « Jonathan le sauvage, » ainsi qu’on l’appelait couramment, se trouvait-il là dans un milieu qui convenait à ses goûts, et ne sortait-il de sa solitude que pour placer les produits de sa chasse et plus rarement ceux de son industrie.

Quand on voyait, sur le Crêt de la Sagne ou le long de Miéville[9], passer en compagnie de deux chiens courants efflanqués, un grand gaillard sec, brun, le nez busqué, la mine aussi fière et la tenue aussi débraillée qu’un mendiant espagnol, portant au mépris de tous les usages, une longue barbe noire mal peignée, on disait : « Quelle tournure de brigand il a pourtant, cet Huguenin de la Roche ! On a joliment raison de ne « lui dire » que Jonathan le sauvage ! Sa petite doit voir du « pays » avec un père pareil ! »

Cette supposition malveillante était toute gratuite : Jacob Huguenin aimait tout autant sa petite fille, pauvre enfant sans mère, ignorante du monde, candide et naïve comme une négrillonne, que ne pouvaient le faire pour leurs filles bien éduquées et au courant des usages, les pères de famille les plus huppés de la commune. Il est vrai que la passion de la chasse, il le reconnaissait vis-à-vis de lui-même et s’en faisait parfois d’amers reproches, l’induisait à négliger l’enfant.

Tant que la sœur de Jacob Huguenin, qui avait pris soin de sa nièce après la mort prématurée de la mère, fut de ce monde, la petite fille ne souffrit que relativement des longues et fréquentes absences du père, bien que la société de cette tante, femme revêche, maladive et sourde fût peu agréable pour une enfant. Mais le jour vint où la mort frappa de nouveau à la porte de la maison de la Roche, et délivra des misères de ce monde la geignante Lina Huguenin.

Le rude chasseur prit alors une honnête résolution : il suspendit son mousquet au clou et tâcha d’oublier sa passion favorite en partageant son temps entre sa petite Constance, une seconde fois orpheline, et son travail de forgeron. Mais, hélas ! on ne se débarrasse pas si aisément d’une habitude invétérée. Le travail sédentaire pesait à cet homme des bois, le rendait morose. Peu à peu il se laissa ressaisir par les âpres émotions de la chasse et de la vie nomade, si bien que sa petite fille dut s’accoutumer à la solitude. À huit ans, elle ne s’effrayait pas de passer des journées entières dans la seule société d’un des chiens courants, que le chasseur consignait à tour de rôle pour servir de gardien à l’enfant.

Ce que celle-ci redoutait pourtant, c’était de ne pas voir rentrer le soir ce père qu’elle avait attendu tout le jour. Et cela arrivait parfois.

Il est vrai que lorsque Jonathan le sauvage passait la nuit hors du logis, c’était toujours à son corps défendant. Bien qu’il ressentît une véritable aversion pour la société de ses semblables, il ne pouvait éviter tout commerce avec eux : il lui fallait bien de temps à autre descendre au village pour placer le gibier qu’on ne consommait pas à la Roche, et en échanger le produit contre les denrées nécessaires à la vie. Dans ces occasions-là, son caractère fier et irascible lui jouait habituellement de mauvais tours. L’homme des bois n’entendait pas la plaisanterie et il se trouvait toujours dans la pinte, où il faisait une station avant de regagner sa solitude, quelques esprits pervers pour le larder d’épigrammes et se procurer le méchant plaisir de le pousser hors des gonds. Le chasseur se contenait d’abord, en songeant à sa petite-fille ; mais il arrivait un moment où la coupe débordait, et où il répondait soudainement aux quolibets par un soufflet ou un coup de poing. De là, bagarre, bataille rangée, la force publique intervenait ; Jonathan le sauvage résistait à la force publique, traitait irrespectueusement les autorités constituées et se faisait mettre pour la nuit sous les verrous.

Quand le chien qui l’accompagnait voyait, après avoir fait de son mieux pour défendre son maître, la porte du crotton se refermer sur lui, il s’en revenait à la Roche en hurlant lamentablement.

Comme on savait à la Sagne que la pauvre bête allait annoncer la triste aventure à sa petite maîtresse, on avait la charité de lui laisser sa liberté, malgré les coups de crocs qu’elle avait distribués à droite et à gauche et qu’on lui avait rendus en coups de trique.

En voyant arriver le messager tête basse et la queue entre les jambes, l’enfant devinait la fâcheuse nouvelle qu’il lui apportait.

— Le papa a encore été tourmenté par cette méchante justice ? demandait-elle tristement en prenant le chien par ses longues oreilles pendantes pour le caresser.

Et le fidèle animal poussait un hurlement déchirant et presque humain.

La justice, pour la petite Constance Huguenin, c’était quelque être malfaisant, quelque mégère acariâtre qui en voulait à son père, et elle plaignait celui-ci de tout son cœur d’être en butte à ses poursuites périodiques.

— Sais-tu, papa, disait la petite à son père quand il revenait au logis le front plissé, la tête basse et les mains derrière le dos, indigné contre lui-même et contre ses semblables, sais-tu, à ta place, je resterais toujours, toujours à la Roche où il n’y a rien de rien de ces vilaines justices, seulement la vieille Gentil avec ses yeux rouges et sa dent jaune. Celle-là, elle crie beaucoup, mais elle n’ose rien te faire, à moi non plus, malgré que tu es loin ; elle a trop peur des chiens !

Le rude chasseur soupirait, passait la main sur les cheveux blonds de son enfant et donnait une tape d’amitié à Mirô et à Belleau. Puis durant quelques jours il travaillait à sa forge au lieu de courir les bois.

C’étaient là les bons moments de la petite fille, qui mettait en œuvre toute sa naïve diplomatie, toute sa gentillesse enfantine pour enchaîner ce père volage auprès d’elle. Mais bientôt le démon de la chasse revenait plus fort que jamais et l’emportait sur l’enfant.

Comme on peut bien le penser, Jacob Huguenin – dit Jonathan – était loin d’être un hôte assidu des cultes publics. De fait, il n’avait plus passé le seuil du temple depuis le baptême de sa petite Constance, et la dernière exhortation pastorale qu’il eût entendue était l’oraison funèbre de sa sœur, prononcée par M. le ministre Prince, il y avait juste trois ans.

Dans quelles circonstances cet homme, pour ainsi dire hors la loi, qui se tenait volontairement en dehors de la communion des fidèles, avait-il causé le scandale qui affligeait à tel point le nouveau pasteur ?

Pour le comprendre, il nous faut remonter à l’époque de l’arrivée de celui-ci à la Sagne.

Quand M. Petitpierre était venu prendre possession de sa nouvelle paroisse, on l’y avait accueilli avec un empressement respectueux, ou pour parler comme M. le lieutenant civil Frédéric-Louis Vuille, dans le superbe discours qu’il fit à cette occasion au nom de la communauté, « avec toute la joie imaginable, surtout en considérant la vie édifiante et exemplaire de M. Petitpierre dans l’Église que Dieu avoit commise à ses soings, et l’ardeur et le zèle avec lequel il a avancé la gloire de son divin Maître, » etc.

Ce zèle, dont M. le lieutenant Vuille avait fait l’éloge, eut bientôt l’occasion de se déployer.

Bien des abus, du désordre et du laisser-aller s’étaient introduits dans la paroisse durant les dernières années du pastorat de M. Charles-Daniel Prince. Profitant de la vieillesse et des infirmités de leur conducteur spirituel, ses ouailles en avaient pris à leur aise avec lui et avec le culte public. M. Jean-Rodolphe Petitpierre s’en aperçut bien vite, en dépit de la belle harangue de monsieur le lieutenant civil.

Le nouveau pasteur était un homme d’ordre, chez qui la bonté ne dégénérait pas en faiblesse. Le manque de tenue, de décence et d’attention de son auditoire l’impressionna péniblement, et il s’appliqua avec prudence mais fermeté à lutter par tous les moyens en son pouvoir contre cette manifestation extérieure d’un fâcheux état moral.

À l’exemple de son Maître, il était transporté d’une sainte indignation quand il voyait que le temple n’était pas respecté comme étant la maison de Dieu, la porte des cieux. Les sérieux avertissements qu’il adressa avec persévérance à ses paroissiens soit en public, dans ses sermons, soit en particulier, au cours de ses visites pastorales, produisirent en partie leur effet.

En partie seulement, car il y a toujours eu, et il y aura toujours des esprits mal faits, malicieux et rebelles pour qui le plaisir de la transgression est délectable. Sur ceux-là, ni douceur, ni patience n’ont de prise.

M. Petitpierre se sentant maintenant appuyé par les meilleurs éléments de la paroisse, qui rendaient justice à la pureté de ses intentions, se décida à frapper un grand coup en appelant à son aide ce qu’on pourrait appeler le bras séculier.

À l’assemblée de générale communauté du jour de l’an, il vint en personne présenter un projet de règlement d’ordre et de police, propre à réprimer d’une façon énergique certains abus et scandales qui persistaient à se produire au culte public.

Malgré la sourde opposition de ceux qui étaient ainsi directement pris à partie, le règlement fut adopté, lu en chaire et mis en vigueur immédiatement.

Des amendes réitérées, appliquées rigoureusement, vinrent à bout des résistances les plus opiniâtres, la bourse des plus récalcitrants étant leur endroit sensible et leur tenant lieu de conscience.

S’imaginer pourtant que ces esprits rebelles ainsi matés ne gardaient pas rancune à leur pasteur, serait connaître bien mal la nature humaine. Ils n’attendaient qu’une occasion favorable pour se venger sans courir de risques.

Parmi les abus que le digne pasteur avait combattus de tout son pouvoir, et qu’il était enfin parvenu à supprimer moyennant les pénalités d’un règlement de police, le plus scandaleux était celui-ci, auquel on aurait peine à croire si la chose n’était attestée par le registre des procès-verbaux de la commune : nombre de paroissiens avaient pris l’habitude de se laisser accompagner au prêche, devinez par qui !… par leur chien, ni plus ni moins, et permettaient à celui-ci de s’installer à son aise dans le saint lieu !

On peut aisément se représenter les inconvénients qui devaient résulter d’une pareille licence, et l’horreur bien justifiée que dut éprouver M. Jean-Rodolphe Petitpierre, quand il constata, pour la première fois, la composition hétérogène de son auditoire.

Aussi fut-ce à ce désordre inconcevable que le digne pasteur tint le plus à mettre un terme, et celui, précisément, qui ne céda qu’aux pénalités édictées sur sa proposition par l’assemblée générale de commune.

 

***  ***  ***

 

Depuis plusieurs dimanches l’ordre était parfait au temple durant les « actions, » ainsi qu’on appelait alors le culte public.

À l’intime satisfaction de monsieur le ministre et de tous les esprits sérieux, l’assemblée écoutait debout et avec recueillement la lecture du décalogue et s’il arrivait à quelque paroissien de faire une entrée tardive, il se gardait bien de gagner sa place avant que cette lecture fût achevée.

Monsieur le ministre, une fois dans sa chaire, pouvait promener ses regards sur toute l’assistance sans avoir le déplaisir d’y rencontrer un mélange inconvenant de fidèles et d’êtres destitués de raison.

Enfin les auditeurs avaient insensiblement perdu la déplorable habitude de sortir pêle-mêle et avec les allures bruyantes d’une bande d’écoliers ayant hâte de se dégourdir les jambes et de rompre avec un silence gênant.

Bien que le pasteur ne se fit pas d’illusions sur la valeur réelle de ce décorum, il se félicitait d’avoir obtenu au moins les formes extérieures du respect et de la décence, qui, bien que toutes superficielles, prédisposent au vrai recueillement, tandis que le désordre et le sans-gêne produisent un effet tout contraire, et il se flattait de l’espoir que ce succès n’était que le prélude d’un changement plus profond.

Hélas ! cette satisfaction bien légitime allait être troublée d’une façon inattendue et se changer en amertume pour le digne pasteur.

 

***  ***  ***

 

Entre la cure et le temple se trouvait la taverne de la Balance, rendez-vous favori des buveurs et des oisifs du quartier, d’où sortaient chaque soir des éclats de voix, des chants avinés et souvent aussi le tumulte de batailles violentes.

Entre la cure et le temple, avons-nous dit. Heureusement pour le pasteur que ceci n’implique pas un voisinage immédiat, les maisons de cette partie du village n’étant pas moins clairsemées qu’ailleurs.

Un samedi, veille du dimanche des Rameaux, à la tombée de la nuit, un groupe d’une demi-douzaine de buveurs était attablé dans le bouge en question. Ils devaient y être depuis un certain temps, à en juger par leurs figures allumées, leurs tricornes de travers et leurs propos aussi débraillés que leur tenue.

Un faisceau de mousquets appuyés dans un coin de la salle, des chiens harassés dormant çà et là sous les tables, indiquaient clairement la qualité de ces consommateurs, qui tous d’ailleurs, portaient sur les reins un carnier plus ou moins gonflé. C’étaient des chasseurs se remettant de leurs fatigues en ingurgitant force gobelets de gentiane.

Comme c’est assez la coutume en pareille société, tous parlaient à la fois, chacun élevant la voix pour couvrir celle du voisin ; les querelles éclataient à propos de tout et de rien : on se menaçait du poing pour un mot compris de travers, puis au moment où ces bons amis semblaient prêts à s’écharper, ils se raccommodaient subitement et trinquaient à la santé les uns des autres avec des protestations attendries et des serments d’amitié éternelle.

Sur quoi, celui-ci se remettait à faire le compte de ses beaux coups de fusil de la journée à son vis-à-vis, lequel lui répondait en exaltant les qualités sans pareilles de son chien d’arrêt, une bête comme il n’y en avait pas deux dans toute l’étendue de la principauté, une bête que l’ancien gouverneur, milord Keith, lui avait offert de lui payer ce qu’il voudrait, fût-ce à son poids d’or, à quoi lui, Josué Touchon, parlant à sa personne, lui avait répondu : « Ma fi ! non, ce n’est pas pour votre nez, milord maréchal ; torchez-vous-en le bec et gardez vos louis, moi, je garde ma Cybèle ! »

Mais ces fanfaronnades n’étaient que de l’eau de rose en comparaison de ce qui se disait à l’autre bout de la table. Là, le récit d’une histoire scandaleuse, ponctué de ricanements cyniques, rapprochait l’une de l’autre les faces avinées des chasseurs et allumait leurs regards d’une méchante flamme.

Josué Touchon, l’homme au chien d’arrêt, jaloux apparemment de l’attention que le narrateur accaparait au profit de ses grivoiseries, interrompit l’histoire par un retentissant coup de poing appliqué sur la table.

— Tout ça, cria-t-il d’une voix enrouée, tout ça c’est des bêtises, que je vous dis, moi ! Parlons voir de quelque chose qui en vaille la peine, nom de nom !

— De ton chien, quoi ? rétorqua d’un ton gouailleur le conteur interrompu.

— De mon chien, de ton chien et des autres ; et pourquoi pas ? Il y a bien des gens qui ne les valent pas, les chiens, quand même le ministre ne peut pas les souffrir à l’église, pauvres bêtes ! Moi je dis que ça crie vengeance, et que si on se liguait une belle fois… Savez-vous, garçons ? une idée !

— Voyons voir ton idée ! décroche, Josué ! hardi !

— Pour porter pièce au ministre, aux anciens et à toute la justice, moi, je suis d’avis que, pas plus tard que demain, qui est dimanche de communion, nous allions les six au prêche avec nos chiens.

— C’est vite dit, fit un des chasseurs en hochant la tête, pendant que les autres se regardaient par-dessus les gobelets d’étain où ils buvaient leur gentiane. C’est vite dit ; et les quatre batz d’amende par chien, est-ce toi qui les veux payer, farceur, avec les frais de justice et ce qui s’ensuit ?

Josué chercha à se donner un air digne.

— J’espère bien que chacun aurait l’honneur à cœur de régler son compte, dit-il majestueusement. Est-ce qu’on ne peut pas se payer une petite farce ? nom de nom !

— Si tu veux la payer, c’est ton affaire ; moi, j’aime mieux boire mes quatre batz !

— Tas de mazettes ! grommela le gros Josué en renfonçant son tricorne sur ses sourcils. Ça a peur de sa bourse ! ça recule devant quatre misérables batz !

— Oh ! tu sais, riposta le conteur d’histoires en clignant de l’œil, ce n’est pas pour t’empêcher de dépenser les tiens à jouer un tour au ministre, si ça te fait plaisir. Va bravement au prêche avec ton chien ; moi, je n’y tiens pas. On sait bien que Félix Sagne ne met les pieds à l’église que le jour du Jeûne ; ça ne me coûte rien d’autre que de m’entendre dire des vérités un peu salées par le ministre. Mais pour y payer une place à mon chien quatre batz et tant, nenni, pas si bête !

Évidemment c’était là l’opinion de toute l’honorable assistance, à la réserve de Josué Touchon. Comme celui-ci n’avait pas la parole aussi facile que son contradicteur, il se renferma dans un silence hargneux, après avoir mâchonné toute une enfilade de jurons, les lèvres au bord de son gobelet et les coudes sur la table ; tout en buvant sa gentiane il regardait avec rancune Félix Sagne, qui avait repris le fil de sa narration.

Quand il eut absorbé la dernière goutte de son infecte liqueur :

— Paye-toi ! fit-il au tavernier en jetant une piécette sur la table.

Son compte réglé, il se leva lourdement, réveilla son chien en le poussant du pied, prit son fusil dans le faisceau et s’en fut d’un air offensé, sans saluer personne.

Il était de fort mauvaise humeur, le gros Josué. En sus du dépit qu’il venait d’éprouver, la perspective de sa rentrée au logis conjugal le mettait mal à l’aise, Marianne Touchon n’étant pas tendre pour les écarts de son mari.

En ligne droite, il n’y avait guère qu’un quart d’heure de marche de la Balance au bout du Communet où habitait Josué. Mais ce n’était pas précisément la ligne droite que suivait le chasseur, ce soir-là. Aussi cheminait-il bien depuis une demi-heure, en dessinant dans la boue des méandres fantastiques que la nuit couvrait d’un voile charitable, quand il atteignit sa demeure.

Juste à ce moment une ombre arrivait rapidement en sens contraire, ombre douée de consistance, paraît-il, car Josué qui exécutait précisément un de ses mouvements les plus incohérents, vint s’y heurter et eût été renversé du choc, si une main vigoureuse, le saisissant par le bras, n’eût rétabli son équilibre.

— Nom de nom ! cria Josué en reprenant ses sens à grand’peine ; tâchez voir de ne pas tomber sur les gens, vous ! Il faut que vous ayez rudement bu pour avoir besoin de tant de place ! La route n’est pas assez large, hein ? sac à vin que vous êtes ! Lâchez-moi, que je vous dis, ou bien vous verrez !

L’ombre fit entendre un petit ricanement sec et répliqua froidement en laissant aller Josué, qui faillit s’étaler sur la route :

— Mettons que c’est moi qui te suis tombé dessus, et n’en parlons plus. Ça n’empêche, Josué Touchon, que tu sens la gentiane à plein nez. Si j’ai un conseil à te donner, c’est d’aller la cuver.

— Ma parole ! si ce n’est pas Jacob Huguenin-Jonathan ! s’exclama l’ivrogne avec un attendrissement subit. Y a-t-il pourtant du temps qu’on ne s’est vu ! Ça va bien, compère ? Dans le fond, pourquoi ne se traite-t-on pas de cousins ? Ton rière-grand-père et le mien… attends voir, non, ça doit être du côté des femmes… Mais, mâtin, quelle assommée ! Sans rancune, sais-tu que tu m’as quasi défoncé l’estomac ! Après boire on dit que c’est mauvais, les coups intérieurs ! J’arrivais là, tout tranquillement, de boire une gentiane ou deux…

— On le sent ; mais je suis pressé.

— Bah ! si je te raccompagnais jusqu’à la Balance ? Après cette éreintée, une petite goutte de quelque chose… C’est moi qui paye !

— Non, non, ma petite m’attend.

— La belle affaire ! Ce n’est pas la première fois.

— Je le sais bien, répliqua Jacob Huguenin d’un ton sec, en arrachant sa main de la grosse patte de Josué ; raison de plus. À propos, ajouta-t-il en hésitant un peu, à quelle heure va-t’on… au sermon ?

— Au sermon ! Par exemple, cria Josué d’un accent goguenard, en voilà une toute forte ! Est-ce qu’il te prendrait des idées de remettre les pieds à l’église, depuis le temps ?

— Si ça me plaît, pourquoi pas ? répliqua l’autre froidement.

— C’est clair que tu es libre. Mais, nom de nom ! un autre m’aurait dit que Jonathan le sauvage…

— C’est bon ! je t’ai demandé l’heure.

— À neuf, pardi ! tout le monde sait ça, excepté…

— Les sauvages comme moi. Bonne nuit !

Avant que Josué Touchon eût eu le temps de répondre, son interlocuteur s’était éloigné rapidement.

— Dis donc, Jacob, hé ! Jonathan, attends voir !

Mais on n’entendait déjà plus le bruit des pas du chasseur de la Roche.

Le gros Josué, tout ébahi de ce qu’il venait d’entendre, alla s’asseoir lourdement sur un tas de vieux bardeaux déposés devant la maison. Il voulait sans doute réfléchir à son aise sur cette aventure extraordinaire, n’étant d’ailleurs pas pressé d’affronter les justes récriminations de sa moitié.

« Jonathan le sauvage au prêche ! en voilà du nouveau ! Combien peut-il y avoir d’années qu’on ne l’a pas vu à l’église ? Voyons voir : sa femme est morte de langueur en 58 ou 59. C’est depuis lors, oui, il y a bien six à sept ans. Sacrée gentiane, va ! elle m’a donné une soif ! Dommage que la Balance soit si loin ! J’ai les jambes toutes cassées ; sans ça… À propos, Jonathan ne doit pas être au courant du règlement : s’il amène ses deux chiens avec lui, il va en être pour ses huit batz. Ma foi ! tant pire pour lui ! La farce sera jouée sans que je m’en mêle et que ça me coûte un batz : tant mieux pour moi ! Voilà une histoire qui en va donner du bruit, nom de mâtin ! Il faut que j’aille raconter ça à la Marianne : elle oubliera de me faire une scène ! »

 

***  ***  ***

 

Du sommet de la Roche, la petite Constance Huguenin entendait fréquemment et écoutait avec un recueillement instinctif la musique lointaine des cloches qui, à des intervalles réguliers, elle l’avait remarqué, montait jusqu’à elle du fond des vallées. Suivant les caprices du vent, c’était la sonnerie du temple de la Sagne qui lui arrivait pleine et sonore, ou bien le carillon plus aigrelet de la chapelle des Ponts-de-Martel, ou encore les accords puissants et graves du Moûtier-du-Creux, ainsi qu’on nommait alors le temple du Locle.

Maintes fois l’enfant avait interrogé naïvement son père à l’endroit de cette musique, plus belle même que celle des petits oiseaux, qui l’enchantait pourtant. Mais les réponses du père étaient si évasives et si laconiques, son visage se rembrunissait si évidemment quand la petite revenait à la charge, que celle-ci, comprenant qu’il valait mieux ne pas insister, se contenta, en apparence, d’avoir appris au moins ceci : que cette musique venait des cloches, que les cloches étaient des sortes de sonnettes autrement grosses que celles des vaches, et suspendues dans une grande maison qu’on appelle une église, où on les faisait sonner en les tirant par des cordes.

Elle vivait dans l’espoir d’apprendre un jour le pourquoi de ces choses extraordinaires, car enfin son père ne l’avait jamais rudoyée ; il avait seulement coupé court à ses questions innocentes avec cette raison péremptoire : « Tu es trop petite, tu ne comprendrais pas. Plus tard, quand tu seras grande, à la bonne heure ! »

Ce n’est pas à sa seule voisine, la vieille Gentil, qui demeurait à une portée de fusil, que la petite Constance eût osé demander les explications que son père lui refusait pour le moment. Elle était si repoussante dans ses haillons sordides, la vieille marchande de balais, elle avait des yeux rouges si affreux, et faisait une si horrible grimace en montrant son unique dent jaune et pointue, que la petite la tenait pour une très méchante femme, d’autant plus qu’elle l’avait vue plus d’une fois poursuivre avec des éclats de voix et entraîner par le bras dans la maison sa fille idiote et contrefaite, qui riait toujours en aboyant comme un chien.

D’ailleurs n’avait-elle pas entendu un jour son père appeler sa voisine « vieille sorcière ? » Aussi l’enfant la fuyait-elle comme la peste, et ne lui avait-elle jamais adressé la parole.

En attendant d’être assez grande pour obtenir une réponse claire et satisfaisante à tous les pourquoi qui se pressaient dans son esprit, la petite Constance se contentait de prêter l’oreille aux rumeurs indistinctes qui bourdonnaient dans la plaine et où elle pouvait discerner le claquement des marteaux et le chant des coqs, mais surtout, oh ! surtout cette musique des cloches qui la faisait rêver et joindre ses petites mains brunes.

Il y avait au plus haut point des pâtures un certain monticule dénué d’arbres, où elle grimpait souvent durant les absences périodiques de son père, après s’être assurée que la vieille femme à la dent jaune n’était pas dans les environs. Du haut de cet observatoire, l’enfant considérait longuement à ses pieds l’enfilade de maisons qu’elle savait être le village de la Sagne ; ses regards s’attachaient surtout à celle qui, plus haute que les autres, avait un toit pointu ; celle-là c’était cette mystérieuse église d’où partaient les accords qui la charmaient et l’émouvaient tout à la fois.

Peut-être que ces cloches on les sonnait pour faire dormir bien tranquillement les morts enterrés autour de l’église ! Car elle le savait, la petite Constance, c’était là qu’on les enterrait.

Un jour qu’elle avait vu la mère Gentil poursuivre sa fille à coups de balai, elle avait dit à son père en l’embrassant :

— J’aime bien mieux avoir un papa qu’une maman, puisqu’elles sont si méchantes avec leurs filles !

Alors son père l’avait serrée contre lui en lui disant d’un air tout triste :

— Elles ne sont pas toutes comme ça ; la tienne t’aimerait bien si elle n’était pas morte.

Et, à force de questions et de câlineries, elle avait appris que sa maman à elle avait été si, si malade qu’elle était morte, c’est-à-dire qu’elle était devenue comme la tante Lina, toute blanche, toute froide, sans plus pouvoir ni remuer, ni parler, ni manger, ni voir, ni entendre, et qu’à présent elles dormaient toujours, toujours, les deux, dans la terre où on les avait mises bien au chaud à côté de l’église.

« Quand je serai plus grande, se disait la petite avec espoir, papa me mènera, bien sûr, voir la place où elles dorment et entendre les cloches de tout, tout près. »

 

***  ***  ***

 

Depuis quelque temps Jacob Huguenin était devenu plus casanier. C’était à la suite d’une course faite à la Chaux-de-Fonds pour vendre ses boucles.

Son fusil de chasse et son carnier restaient accrochés dans leur coin, et ses deux chiens rôdaient, mélancoliques et ennuyés, autour de la maison, regardant et hurlant dans la direction des bois.

Quinze jours durant il forgea, lima, polit des boucles de souliers et de culottes, à la joie intime de sa petite fille qui passait ses journées dans la forge enfumée, cherchant à rendre de menus services à son père.

Le printemps était à la porte ; la neige avait presque disparu des pâtures, où Jacob emmenait parfois la petite fille faire avec lui la cueillette des morilles, ce champignon savoureux dont la recherche est une des passions du montagnon.

Oh ! quelles heureuses journées pour l’enfant ! Elle ne faisait plus de questions sur ce monde inconnu existant hors des limites de la Roche, et ne demandait qu’à rester dans la solitude, avec son père tout entier pour elle.

Aussi quand elle entendit celui-ci lui annoncer un jour qu’il devait aller dans l’après-midi porter à la Chaux-de-Fonds le produit de son travail, la pauvre petite se sentit tout attristée, et, le cœur agité de fâcheux pressentiments, elle s’écria avec angoisse :

— Oh ! papa, et la justice ! cette méchante justice ! Si tu allais encore la rencontrer et qu’elle t’empêche de revenir chez nous !

Le père sourit d’un air un peu honteux dans sa barbe inculte, et promit en partant de ne pas s’exposer à une aussi fâcheuse rencontre.

— N’aie pas peur, Constance ; je veux faire attention. Seulement ne t’émaye pas si je ne suis à la maison que vers les minuit : il y a loin d’ici à la Chaux ; mais je reviendrai ce soir, sois tranquille. Je te laisse les chiens. À bas, Mirô ! couche-toi, Belleau ! Non, non, rien de ça ! Aujourd’hui vous restez les deux pour garder la petite maîtresse.

C’était au retour de cette course que Jacob Huguenin s’était heurté contre Josué Touchon, un camarade d’enfance plutôt qu’un ami. Ce n’était pas non plus son compagnon de chasse, car le sauvage de la Roche n’en admettait jamais dans ses expéditions.

Pendant que Josué Touchon, afin de détourner de sa tête les foudres matrimoniales, s’en allait communiquer à sa femme les étranges projets de Jonathan le sauvage, celui-ci poursuivait rapidement sa marche du côté de la Roche.

Le père avait tenu parole à sa petite fille : le bruit ferme et cadencé de ses pas prouvait qu’il avait résisté victorieusement aux séductions des bouchons semés sur sa route. Aussi l’idée qu’il pouvait, ce soir-là, rentrer au logis la tête haute, sans avoir à rougir devant son enfant, gonflait d’une fierté attendrie le cœur de cet homme, peu accoutumé aux émotions de ce genre.

Quand après avoir dépassé les dernières maisons du Crêt où brillaient encore quelques lumières clairsemées, Jacob Huguenin s’engagea dans le pâturage communal, ce fut encore en pressant le pas qu’il gravit les pentes de la Rochetta, afin de voir plus tôt trembloter à travers les sapins la lampe que sa petite Constance plaçait derrière les vitres pour lui souhaiter la bienvenue.

Trop souvent, le pauvre petit phare avait inutilement brillé toute la nuit, ou n’avait éclairé qu’un assez triste retour du maître du logis !

Josué Touchon et ses dignes compères encore attablés à la Balance, auraient bien ri, sans doute, s’ils avaient pu voir Jonathan le sauvage se mettre à courir, quand, derrière la fenêtre éclairée, il put distinguer une petite silhouette noire aux aguets.

 

***  ***  ***

 

Le lendemain matin, la petite Constance, en ménagère active qu’elle était, lavait la pauvre vaisselle du déjeuner, quand son père, assis tout pensif auprès du feu, lui demanda tout à coup :

— Petite, veux-tu venir avec moi ?

— Oh ! oui, papa, où ? aux morilles ?

Il hésita un peu et finit par répondre évasivement :

— Il n’est pas dit qu’on n’en trouve pas. On ira faire un tour le long du « communal, » du côté de bise ; par ce soleil, ce sera un plaisir ; après, on verra.

— Quel bonheur ! s’exclama la petite en activant sa besogne.

— Oui, continua Jacob Huguenin en considérant le feu et passant la main d’un air perplexe sur sa barbe noire et inculte, oui, tu commences à être assez grande pour… Enfin, suffit. Tu mettras tes meilleures nippes, petite, c’est dimanche, aujourd’hui.

L’enfant regarda sa pauvre robe rapiécée et reprisée grossièrement par ses petites mains inexpérimentées et par celles non moins inhabiles de son père, puis releva les yeux sur celui-ci.

— Dimanche, fit-elle d’un ton sérieux ; le jour où on sonne toutes les cloches, oui, je sais.

Et elle secoua d’un air entendu sa petite tête fine à la chevelure blonde, mais terriblement emmêlée.

Oui, elle le savait ; le dimanche on sonnait toutes les cloches, le matin et l’après-midi. Pourquoi le dimanche, et qu’est-ce que c’était que le dimanche ? Ah ! voilà : quand elle serait grande, son papa le lui dirait ; ne l’avait-il pas promis ? Et justement il venait de dire : « Tu commences à être assez grande pour !… »

Son petit cœur battit d’espoir.

Allait-elle enfin recevoir une réponse à tous ces « pourquoi » qu’elle n’osait plus poser à son père ?

Par exemple, pourquoi lui avait-il recommandé de mettre ses meilleures nippes en l’honneur du dimanche ? On s’habille donc mieux ce jour-là que les autres ? Il y avait une raison à cela, bien sûr. Mais alors pourquoi, les autres dimanches… ?

Quelques instants plus tard, Jacob Huguenin et sa petite fille, revêtus de leurs « meilleures nippes » et accompagnés des chiens qui, dans leur joie, exécutaient des courses folles, descendaient les pentes de la Rochetta, traversaient dans toute sa longueur le plateau dénué d’arbres servant aux exercices de la milice, et continuaient leur promenade en suivant la crête du pâturage.

La petite Constance, aussi follement joyeuse que les chiens, prenait part à leurs jeux et rivalisait de gambades avec les bonnes bêtes, qui la faisaient parfois rouler sur le gazon en se précipitant à travers ses jambes.

Quant à Jacob Huguenin, il paraissait préoccupé et indécis. Ni le soleil radieux qui brillait dans un ciel sans nuages, ni les senteurs printanières s’échappant de la terre prête à verdir, des bourgeons à demi éclos, des chatons gonflés de pollen, ne parvenaient à égayer sa physionomie soucieuse.

Tout en suivant de l’œil les cabrioles de sa fille et de ses chiens, il s’arrêtait souvent, les mains derrière le dos, se mettant à réfléchir, profondément, puis regardait en arrière, d’un air irrésolu, comme s’il regrettait de s’être mis en route. Mais secouant la tête et serrant les lèvres, il reprenait sa marche au bout d’un instant.

« C’est pour elle, disait-il entre ses dents ; il faut le faire une fois ou l’autre. »

Et alors ses traits habituellement sombres et durs s’adoucissaient sous l’influence de l’amour paternel.

Tout à coup, au-dessous des promeneurs, monta de la vallée l’appel vibrant et harmonieux des cloches. La petite Constance s’arrêta saisie : jamais elle n’avait entendu si éclatante sa chère musique du dimanche.

— Papa, fit-elle les mains jointes, comme c’est beau ! Est-ce que l’église est tout proche ? Oh ! j’aimerais tant…

Le père inclina la tête et prit sa petite fille par la main.

— Viens, Constance, nous y allons, dit-il, la voix un peu étranglée.

Et ils descendirent à travers les sapins clairsemés.

Comme à l’ordinaire, il y avait sur le cimetière de nombreux groupes de parents et d’amis causant avant d’aller prendre place dans le temple.

L’apparition du chasseur de la Roche, qu’on tenait à la Sagne pour un véritable païen, causa un émoi facile à comprendre.

Il passa sans saluer personne, la tête haute, le regard dur, en donnant la main à sa petite fille qui la serrait de toutes ses forces, tant elle était interdite et effarouchée par ces regards curieux qui la dévisageaient, et par le spectacle extraordinaire de cette haute tour, d’où la voix des cloches descendait si assourdissante, maintenant, que l’enfant en tremblait un peu.

Jacob Huguenin se rendit derrière le temple, et attirant à lui ses deux chiens, les attacha, malgré leurs gémissements, à un piquet marquant l’emplacement d’une tombe. Puis il passa devant la petite porte des « anciens, » pénétra délibérément dans l’église par la principale entrée et s’assit avec sa petite Constance dans le premier banc qu’il trouva inoccupé.

Bien qu’il eût le sentiment que son habit le plus présentable et les pauvres ajustements de sa fille faisaient tache au milieu des habillements de cérémonie de l’assistance, le chasseur de la Roche n’en regardait que plus fièrement autour de lui, comme pour défier la curiosité et le dédain.

Quant à l’enfant, la question du costume ne la préoccupait pas ; elle considérait avec une admiration respectueuse l’édifice dans lequel elle se trouvait : ces gros piliers massifs comme des troncs de sapins, d’où partaient des arcs de pierre supportant des voûtes blanches, au sommet desquelles la petite fille distinguait vaguement des figures encadrées d’un cercle ; puis là-bas, appuyée au mur, quelle drôle de petite maison avec son toit plat suspendu par une barre de fer ! Voilà qu’un homme y montait par un escalier et se mettait à ouvrir un grand livre.

Et cette table avec une belle nappe blanche, est-ce qu’on va apporter à dîner dessus ? Mais elle est trop petite pour tant de monde, bien sûr.

Pourtant ces hommes qui viennent d’entrer en marchant à la file, ont bien posé sur la nappe un magnifique gobelet, avec un pot tout brillant et un plat couvert d’un linge. Qu’est-ce qu’il peut bien y avoir dans le plat ? Et le premier de ces hommes, comme il est drôlement habillé ! il a mis une longue robe noire avec des manches qui lui couvrent les mains.

De temps à autre la petite Constance levait sur son père un regard furtif, afin de s’assurer si, comme elle, il ne trouvait pas cela fort extraordinaire.

Mais il était impassible, comme d’habitude, et sa petite fille ne pouvait constater sur ses traits qu’un brusque froncement de sourcils, quand quelque auditeur se détournait pour le considérer curieusement.

Tout à coup une rumeur générale, composée de chuchotements à peine réprimés et même de rires étouffés, vint détourner d’un autre côté l’attention de l’enfant.

L’assistance devenait houleuse ; on se levait, on se penchait pour voir quelque chose que masquaient les rangées de bancs et leurs occupants. Le vieux maître d’école, qui se préparait à lire le décalogue, se démenait dans la chaire et faisait dans la direction du chœur des signaux impatients.

Enfin le « sautier » sortit précipitamment de son banc et se mit à parcourir le temple de çà et de là, comme s’il était à la poursuite de quelque délinquant qui faisait des crochets pour lui échapper.

C’était bien le cas, et il n’y avait pas un seul délinquant, mais deux, à savoir les chiens de Jacob Huguenin, qui s’étant débarrassés de leurs liens d’une façon ou d’une autre, avaient profité de l’entrée d’un fidèle pour s’introduire dans le temple à sa suite, et cherchaient leur maître dans l’assistance.

Un hurlement prolongé des deux pauvres bêtes appréhendées au collier par le sautier, préposé à l’arrestation de cette sorte de malfaiteurs, annonça la fin de la poursuite. Le chasseur de la Roche s’était levé brusquement en reconnaissant la voix de ses chiens. À la vue du fonctionnaire entraînant ceux-ci vers la petite porte des anciens et les frappant avec impatience pour vaincre leur résistance, toute la violence de Jonathan le sauvage se réveilla soudain : bousculant ses voisins, repoussant ceux qui voulaient l’apaiser, il enjamba deux ou trois bancs et se jeta sur le « sautier » au moment où celui-ci arrivait à la porte, qu’il lui fit franchir au moyen d’une série de gourmades, accompagnées d’imprécations.

— Voilà qui vous apprendra à battre mes chiens, rigot que vous êtes ! cria-t-il en le faisant choir d’une dernière bourrade sur l’herbe du cimetière. Ils ont fait bien du mal de venir me chercher dans l’église, hein ?

— Jacob Huguenin – dit Jonathan, – fit le sautier avec dignité quand il eut recouvré ses sens et son aplomb, on ne frappe pas impunément un membre du corps de la justice dans l’exercice de ses fonctions. Vous l’apprendrez à vos frais et dépens, sans préjudice des huit batz d’amende que vous aurez à verser entre les mains de monsieur le lieutenant civil, pour avoir contrevenu à l’article premier du règlement de police élaboré à la dernière assemblée de générale communauté par les soins de monsieur le ministre, lequel article défend aux chiens d’entrer dans l’église durant les actions. Vous recevrez incessamment une assignation à cet effet.

Là-dessus, le sautier, un petit homme joufflu et sanguin, rajusta sa perruque, épousseta sa culotte à l’endroit des genoux et rentra dans l’église en secouant la tête avec rancune.

L’irascible chasseur, demeuré seul avec ses chiens, se tirailla la barbe avec contrariété.

« Si j’avais tout su !… grommela-t-il entre ses dents. Me voilà avec une belle affaire sur les bras ! Tout de même, vous, fit-il en regardant de travers ses deux chiens qui levaient vers lui ce regard presque humain qui mendie une caresse, tout de même vous m’avez joué un sâcré tour !

Voilà à présent que la petite est là-dedans, et mon feutre aussi ! Si je rouvre la porte, on va s’imaginer que c’est pour braver ! Ma foi, tant pis ! je ne peux pas la laisser là toute seule, et d’ailleurs… »

En ce moment, la petite Constance, les yeux pleins de larmes, se glissait timidement dehors, le tricorne à la main.

Elle se jeta contre son père en pleurant de tout son cœur.

— Bah ! ne t’en donne pas tant, petite, lui dit le chasseur en lui passant la main sur les cheveux. C’est vrai que pour la première fois nous avons eu de la malechance. Si les chiens ne s’étaient pas détachés, tout serait bien allé. Ça, je n’y comprends rien : j’avais pourtant fait un nœud solide. Sans doute, j’ai été un peu vif ; mais je ne peux pas souffrir qu’on batte mes chiens. Allons, allons, Constance, ne pleure plus ! Veux-tu que je te montre où on a enterré ta mère et ta tante ?

— Oh ! oui, papa.

Il conduisit la petite fille près du portail du midi et lui montra un tertre au bout duquel s’élevait un petit sapin chétif et rabougri :

— Elle est là, ta maman, dit-il tristement ; le sapin, c’est moi qui l’ai planté ; mais j’ai bien peur qu’il ne meure comme elle, avant l’âge. On dirait qu’il a « l’ennui » des bois !

— Si on le soignait, papa ? Si on lui apportait de la terre de la Roche ? demanda la petite qui caressait les rameaux souffreteux de l’arbuste.

— Eh bien, je ne dis pas non, Constance. Ta tante est derrière l’église, elle ; mais ce sera pour une autre fois. À présent, partons avant qu’on sorte du sermon. Je ne tiens pas à revoir tout ce monde aujourd’hui.

 

***  ***  ***

 

— Ma chère, disait le lendemain matin, monsieur le ministre à madame, la nuit m’a porté conseil : je veux tenter un effort auprès de l’homme qui a causé le scandale d’hier. Peut-être entendra-t-il le langage de la charité, s’il ferme l’oreille à celui de la raison.

D’ailleurs, en y réfléchissant bien, a-t-il réellement agi avec préméditation, comme chacun l’en accuse ? Du fait qu’il se tenait éloigné des saintes assemblées depuis nombre d’années, et qu’il vit dans une solitude presque complète, ne peut-on pas conclure qu’il a plutôt péché par ignorance en amenant ses chiens avec lui ? J’en veux avoir le cœur net.

— Monsieur le ministre, répondit sa femme avec chaleur, vous avez raison ; suivez l’impulsion de votre cœur. Mais laissez-moi vous accompagner. J’ai appris que cet homme n’avait d’autre famille qu’une petite fille orpheline. C’est peut-être par elle que nous parviendrons à toucher le père.

Un serrement de main, accompagné d’un sourire aimant, récompensèrent madame la ministre de sa bonne pensée.

— Un auxiliaire comme vous, ma chère, ajouta l’époux en s’inclinant galamment, est toujours le bienvenu. À nous deux, avec la bénédiction du Seigneur, nous vaincrons.

 

Une heure plus tard, Jacob Huguenin travaillait paisiblement à sa petite forge, en attendant l’assignation dont il était menacé, quand sa petite Constance arriva tout agitée et cria de la porte :

— Papa, voilà des gens qui traversent la pâture ; ils ont l’air de venir chez nous !

Le chasseur forgeron haussa les épaules et dit avec philosophie :

— Eh bien ! laisse-les venir, petite.

Et dans sa barbe il ajouta : « Le sautier et quelque autre estafier de la justice, naturellement, qui me viennent citer pour le plaid ! »

Cependant il s’avança sur le seuil et demeura tout interloqué en constatant que les arrivants n’étaient pas ceux qu’il supposait, mais bel et bien monsieur et madame la ministre qu’il connaissait quelque peu de vue.

Cependant il se remit assez vite, et au salut que lui adressèrent ses visiteurs en demandant à lui parler, il répondit avec plus d’aisance qu’ils ne s’y attendaient.

— Constance, mène le monsieur et la dame dans la chambre, dit-il à la petite fille, qui se tenait toute rougissante derrière lui. Je vais me nettoyer.

Et il rentra dans la forge.

Ce qui mit bien vite à l’aise l’enfant qu’il chargeait ainsi de faire les honneurs de son pauvre logis, c’est que madame la ministre la prit affectueusement par la main en lui demandant son nom.

Quand Jacob Huguenin, débarrassé de son tablier de cuir et débarbouillé sommairement, entra dans la petite chambre aux parois brunes, il trouva ses visiteurs et sa petite fille engagés dans une conversation amicale.

L’enfant, dont madame la ministre avait gardé la main dans les siennes, leur parlait de sa chèvre et de ses poules avec une naïve expansion.

C’est qu’ils avaient un air si bon, ce monsieur et cette dame, ils lui parlaient avec tant d’amitié, la dame surtout, que la petite Constance en oubliait le luxe imposant de leurs vêtements, qui l’avait stupéfiée à leur arrivée.

— Sais-tu, ma petite, fit madame la ministre en se levant, sais-tu ? moi aussi, j’ai des poules, trois blanches et quatre noires ; j’aimerais bien voir les tiennes ; mais je n’ai pas de chèvre. Veux-tu me montrer tes jolies bêtes, dis ?

Un signe d’intelligence adressé par M. Petitpierre à madame avait fait comprendre à celle-ci que le pasteur désirait être seul avec son paroissien.

À vrai dire, le premier paraissait plus embarrassé que le second ; aussi fut-ce avec un certain soulagement que le digne pasteur, qui cherchait le moyen d’en venir à la question, sans avoir l’air de sermonner, s’entendit interpeller comme suit par Jacob Huguenin :

— Eh bien, monsieur le ministre, vous devez me tenir pour un vilain merle, après mon histoire d’hier ? Je gage que c’est pour m’en toucher deux mots que vous avez fait une pareille jambée ?

— Je ne vous cache pas, mon cher ami, répondit le pasteur, ne sachant trop s’il devait prendre cette entrée en matière pour du cynisme ou pour un commencement de justification, je ne vous cache pas que j’ai été bien péniblement impressionné par ce qui s’est passé hier au temple. Oui, je suis venu, comme c’est mon devoir de ministre du Dieu de paix, vous parler de cette fâcheuse affaire en ami, en frère. Laissez-moi vous le dire d’abord, je ne puis absolument pas croire comme d’autres à une préméditation de votre part.

Le chasseur bondit sur sa chaise.

— Ah ! çà, s’écria-t-il en fronçant ses noirs sourcils, s’imagine-t-on, par hasard, que je suis allé au sermon tout exprès pour y faire du scandale ?

Son accent indigné fit plaisir à M. Petitpierre, qui dit avec un soupir de soulagement :

— À la bonne heure ! j’étais sûr que non. Ce que beaucoup se sont imaginé, et que je ne pouvais admettre, poursuivit-il en regardant avec confiance la figure rude, mais ouverte de son interlocuteur, c’est que vous aviez voulu transgresser de propos délibéré le règlement qui défend…

— D’amener des chiens à l’église, finit impétueusement le chasseur. Voilà bien les hommes : moi qui ne le connaissais pas, ce règlement !

— C’est bien ce que je pensais, mon cher ami, s’écria avec chaleur monsieur le ministre en se frottant les mains.

— Comment est-ce que je l’aurais connu, ce règlement ? Je ne fraye guère avec qui que ce soit, et je n’avais pas mis les pieds à l’église depuis tantôt six ans. Mais pour être une espèce de sauvage, comme les gens m’appellent, continua-t-il avec amertume, je n’en sais pas moins le respect qu’on doit au temple : je vous jure que j’avais attaché mes deux chiens à une tombe avant d’entrer, et le nœud était serré, je vous en réponds. Pourtant les drôles ont trouvé moyen de le défaire ; à moins que,… mais je ne veux soupçonner personne.

Le pasteur, tout ému, lui tendit les deux mains. Mais Jacob Huguenin secoua résolument la tête :

— Bien obligé, monsieur le ministre, dit-il en se reculant un peu ; vous avez bon cœur, mais je ne mérite pas d’être si bien traité. Encore que je ne sois pas allé au prêche avec les mauvaises idées qu’on a cru, je m’y suis tout de même comporté comme une brute en tombant sur le sautier. Je suis colérique, ça, c’est un fait ; de voir battre mes chiens, ça m’a fait monter le sang à la tête, et, sur le moment, j’ai oublié où j’étais.

— Mon cher ami, dit affectueusement le pasteur en posant sa longue main blanche sur une des mains basanées de son paroissien, nous bronchons tous en plusieurs manières, mais Dieu, qui sait bien de quoi nous sommes faits, nous supporte et nous pardonne, pour peu qu’au fond de nos consciences il lise le repentir et la tristesse. Je suis heureux de voir que vous ayez regret de ce qui s’est passé…

— Oh ! pour ça, oui, déclara franchement Jacob Huguenin ; à vous je peux bien l’avouer ; je ne le dirais pas à tout le monde : oui, je le regrette pour bien des raisons, ne serait-ce qu’à cause de ma petite. Pour la première fois que je la menais à l’église, – et c’était pour elle que j’y revenais, après tant d’années, – j’aurais dû savoir me gouverner.

Cette fois, M. Petitpierre s’empara avec une douce violence de la main de son paroissien et la loi serra cordialement.

— Parlons-en, de votre petite fille, voulez-vous, mon bon ami ? dit-il en approchant son siège de celui du chasseur.

Et ils s’entretinrent de l’enfant jusqu’à ce qu’elle rentrât toute joyeuse, la main dans la main de madame la ministre.

 

***  ***  ***

 

Le mardi matin, il n’était bruit tout le long de la Sagne que d’une nouvelle étonnante, incroyable qui, partie du Crêt la veille au soir, s’était répandue avec la rapidité de la foudre jusqu’aux extrémités de la paroisse :

Jacob Huguenin, en dépit de son esclandre, ne passerait pas en justice, et monsieur le ministre, qui avait étouffé l’affaire et payé l’amende de sa bourse, déclarait à qui voulait l’entendre que le chasseur n’était absolument coupable en tout cela que d’un emportement irréfléchi, mais qu’il n’avait nullement eu les intentions mauvaises qu’on lui avait prêtées. Ce qui n’est pas à l’honneur de l’espèce humaine, c’est que la généreuse intervention du pasteur fut plus blâmée qu’approuvée par ses paroissiens. Les masses ne sont pas miséricordieuses de leur nature ; elles n’aiment pas qu’on les prive de la cruelle jouissance d’assister à une exécution, ou tout au moins à l’humiliation d’un homme, surtout quand cet homme s’est attiré leur animadversion en faisant bande à part.

— Quand on pense, disait en pinçant les lèvres madame la « sautière des bourgeois » à sa voisine, madame la « boursière du fonds des trois quartiers, » quand on pense que madame la ministre a été chez ce païen, chez ce sauvage, et qu’elle n’a pas encore daigné mettre les pieds chez nous, depuis tantôt six mois qu’elle est à la Sagne ! Mais il paraît qu’elle aime mieux fréquenter des rien-qui-vaille, comme Jacob Huguenin, que de suivre la compagnie des gens qui se respectent ! Tant pire pour elle ! Ça ne m’en donne pas bonne opinion.

Madame la boursière, plus charitable et moins susceptible que son interlocutrice, fit remarquer à celle-ci que la Sagne est grande, que madame la ministre n’avait pas toujours le loisir d’accompagner son mari dans ses visites paroissiales, et que si elle s’était arrangée pour le faire dans cette circonstance, ce ne pouvait être qu’à bonne intention.

— Chez nous non plus, ajouta-t-elle en terminant, madame la ministre n’est pas venue, quand monsieur le ministre nous a fait sa visite ; eh bien, ce sera pour une autre fois.

Mais la pharisienne, autrement dit l’épouse de monsieur le sautier des bourgeois, continua avec âpreté :

— Vous avez beau dire, Euphrasie, je vous demande un peu si ce n’est pas encourager le mal que de se comporter vis-à-vis de cet estafier de la Roche comme monsieur le ministre le fait ? Ne parlons plus de madame la ministre : je l’ai dit : Tant pire pour elle ! Mais venir chez monsieur le lieutenant Vuille payer de sa poche l’amende de ce païen, et, pire que ça, en dire tant et tant de toutes les couleurs au sautier Richard, qu’il a fini par retirer sa plainte contre ce brigand qui l’avait quasi tué…

— Oh ! tout de même, Olympe, c’est pourtant un peu trop dire ! Après tout il n’a fait que le bouscanier. Le sautier n’a pas eu les moindres marques de coups ; il faut être juste.

— Ça n’empêche que l’intention y était, et s’il n’y avait pas eu toute la paroisse là, sait-on bien ce qui aurait pu arriver ? Enfin, moi je dis que tout ça c’est une indignité. Pourquoi est-ce que monsieur le ministre soutient des êtres pareils, au lieu de laisser la justice les punir de leurs déportements ?

— Mais, Olympe, il paraîtrait que ce n’est pas Jacob Huguenin qui a laissé entrer ses chiens à l’église ; bien le contraire, il les avait attachés avant d’entrer. Mon homme le tient de monsieur le lieutenant Vuille. Par ainsi…

— Ouais ! et le lieutenant, de qui le tenait-il ? de monsieur le ministre ! et monsieur le ministre ? de Jacob Huguenin, naturellement ! Il lui en a fait croire bien d’autres, à monsieur le ministre ; par exemple, qu’il n’avait jamais entendu parler du règlement. Je ne sais pas, au monde ! comment un pasteur peut s’enticher à ce point d’un pareil chenapan, qui mène depuis des années une vie de païen. Pour ce qui est de madame la ministre, ça ne m’étonne pas, dans le fond : on me dirait qu’elle n’a pas la tête bien solide, que je n’en serais rien du tout surprise.

À cette insinuation charitable, Mme Euphrasie, perdant patience, répliqua vertement qu’on peut avoir bon cœur sans être faible d’esprit, et que, pour son compte, elle n’avait pas en grande estime certaines gens de sa connaissance qui avaient trop de tête et pas assez de cœur.

Sur quoi Mme Olympe, les poings sur les hanches et le nez belliqueusement relevé, demanda avec une politesse exquise à Mme Euphrasie Grandjean née Gentil la faveur de bien vouloir désigner plus clairement les personnes auxquelles elle faisait allusion.

— « Qui s’en prend s’en sent, » lui jeta par-dessus l’épaule Mme Euphrasie Grandjean née Gentil, en rentrant chez elle.

On n’était pas à la fin de la semaine, qu’une autre nouvelle, non moins surprenante, concernant le sauvage de la Roche, alimentait derechef toutes les conversations.

Jacob Huguenin allait quitter à la Saint-Georges sa solitude de la Roche ! on le savait par le propriétaire de sa masure, le capitaine Perret, à qui son locataire, en payant en deniers comptants le dernier mois du loyer, n’avait pas jugé à propos de faire part de ses intentions ultérieures.

On peut se figurer si les suppositions à ce sujet allèrent leur train.

Pour sûr que Jonathan le sauvage allait émigrer dans quelque lointaine contrée où n’existaient ni lois, ni règlements, ni défenses.

— Eh bien, bon voyage et bon débarras ! disaient les uns.

— Voulez-vous parier, disaient les autres, qu’il a des idées de se remarier ? Il en a assez de vivre là-haut avec les bêtes. Le sauvage commence à s’apprivoiser : vous verrez s’il ne va pas venir se mettre en location au village pour chercher femme.

Cette dernière supposition, qui trouva surtout créance chez les demoiselles d’un certain âge, ou plutôt d’un âge incertain, et fit aussitôt remonter Jacob Huguenin dans leur estime, n’était peut-être pas aussi improbable que d’aucuns le prétendaient, car on apprit bientôt que la petite maison de l’hoirie Descœudres, en vent de la cure, inoccupée depuis quelque temps, venait d’être louée par le chasseur de la Roche. Et encore ici c’était monsieur le ministre qui avait servi d’intermédiaire officieux.

Décidément, ainsi qu’on l’avait prédit, Jonathan le sauvage s’apprivoisait ; mais il n’accomplit cependant pas de point en point le programme qu’on s’attendait à lui voir suivre. Loin de chercher femme, il sut tenir à distance respectueuse celles qui n’eussent pas mieux demandé que de faire son bonheur et celui de sa petite fille.

Sans convoler en secondes noces, il avait trouvé pour celle-ci la mère qui lui manquait. Et quelle autre mère plus douce, plus tendre et meilleure, le ciel eût-il pu donner à la petite Constance, que madame la ministre ?

 

***  ***  ***

 

Jonathan le sauvage, le chasseur de la Roche, ne méritait plus aucun de ces surnoms. C’était maintenant un respectable fabricant de boucles en tous genres, un homme rangé, un bon père de famille et un fidèle assidu aux cultes publics.

Vêtu décemment, comme il convient au plus proche voisin de la cure, que monsieur le ministre honore de son amitié, il n’avait conservé de son extérieur de jadis que sa barbe, toujours aussi touffue, mais non plus hérissée et en désordre.

S’imaginer que son changement de vie aussi complet qu’inattendu lui eût procuré beaucoup d’amis serait bien mal connaître la nature humaine. Mais Jacob Huguenin n’en avait cure, ne tenant qu’à mériter l’estime des gens honnêtes et droits, et tout particulièrement celle du digne couple à qui sa petite fille et lui devaient leur bonheur actuel.

Un dimanche soir, le pasteur et la brebis ramenée au bercail causaient avec intimité dans la chambre d’étude du premier, tandis que Mirô et Belleau, étendus voluptueusement dans un coin, sommeillaient à demi.

— Monsieur le ministre, fit Jacob Huguenin en fermant un livre qu’il venait de feuilleter, je ne vous ai pourtant jamais dit ce qui m’avait, en définitive, fait revenir au sermon et donné l’idée d’en finir avec la vie que je menais.

M. Petitpierre ôta sa pipe de sa bouche, – c’était un puissant fumeur, qui eût avantageusement tenu sa place dans la Tabaksakademie de son souverain, le grand Frédéric, – puis il leva le doigt en souriant et fit signe à son interlocuteur d’écouter la cantilène monotone qui bourdonnait dans la pièce voisine. C’était la voix de la petite Constance, épelant avec assiduité sous la direction de madame la ministre et adressant de temps à autre à celle-ci une question naïve, un des nombreux pourquoi qu’elle avait refoulés si longtemps.

— Mon ami, répondit enfin le pasteur, une innocente voix comme celle-là est bien puissante sur le cœur d’un père. Le Seigneur vous avait donné en votre enfant une seconde conscience qui a réveillé la vôtre de son engourdissement, n’est-il pas vrai ?

Jacob Huguenin inclina la tête en signe d’assentiment.

— C’est vrai, fit-il simplement. Mais je me suis terriblement regimbé avant de lui obéir, et le bon Dieu a fini par lui donner du renfort.

— Ah ! voyons cela, fit le pasteur en levant la tête avec intérêt et mettant délibérément de côté sa longue pipe.

— Vous ne connaissez pas Isaac Humbert-Droz, de la Chaux-de-Fonds, monsieur le ministre ?

— Non.

— C’est un ami de mon père, un boutiquier qui reste à la rue de la Balance et à qui je vends mes boucles. S’il y a un homme au monde qui ait son franc-parler, et un brave homme, c’est bien lui. Tout cassé et poussif qu’il est, vous ne sauriez croire, quand il a une vérité à dire à quelqu’un, à bonne intention, bien entendu, comme il est encore vert et comme il a le coup pour vous retourner ! J’ai entendu de lui plus d’une de ces vérités, et je n’ai jamais été à sa boutique sans qu’il me force à avouer mes écarts pour m’en faire honte. Je l’écoutais avec respect, parce que c’est un homme respectable qui me semonçait pour mon bien, m’ayant connu tout petit. Je l’écoutais, mais je ne m’amendais pas.

Un beau jour, il m’a mis sur le chapitre de ma petite Constance, m’a questionné, m’a retourné comme un gant, et finalement m’a prouvé clair comme le jour que j’étais le plus mauvais père du monde. J’en transpirais à grosses gouttes, j’étais rouge jusqu’à la racine des cheveux, mais je ne pouvais pas me fâcher : tout ce qu’il me disait n’était que la pure vérité.

En fin de compte, ce petit vieux qui n’a que le souffle, que j’aurais renversé d’une chiquenaude, m’a fait promettre tout ce qu’il a voulu. Et le bon Dieu l’en bénisse ! C’est alors que je me suis décidé à amener ma petite au sermon, pour commencer par quelque chose, et que j’ai eu la malechance,… c’est-à-dire, se reprit aussitôt l’ex-chasseur en souriant, c’est plutôt le contraire que je devrais dire. Le bon Dieu a tout tourné en bien pour la petite et pour moi, mêmement ma colère contre le sautier, mêmement…

À propos, monsieur le ministre, je ne vous l’ai pas encore dit : ces deux bonnes bêtes-là que vous voulez bien laisser entrer chez vous comme à la maison, elles n’ont pas été si désobéissantes qu’on pouvait le croire, dans toute cette affaire ; sans doute qu’elles sont entrées dans l’église pour me retrouver, une fois détachées ; mais pour ce qui est d’avoir défait le nœud sans qu’on leur aide, je savais bien que ça ne se pouvait pas.

Le pasteur regarda son hôte avec surprise en lui demandant vivement :

— Auriez-vous donc des raisons de croire ?…

— Qu’on a détaché mes chiens ? Oui, monsieur le ministre, j’en suis sûr, et mieux que ça, je sais qui l’a fait : rien moins qu’un de mes cousins, ou qui se dit tel !

M. Petitpierre se redressa brusquement sur son siège ; sa figure bienveillante se rembrunit et prit une expression inquiète pendant qu’il interrogeait du regard la physionomie de son paroissien.

La nature violente du sauvage de la Roche allait-elle se réveiller ? L’ex-chasseur ne nourrissait-il point des projets de vengeance ?

Mais le digne pasteur fut bientôt rassuré.

— Vous avez peur, monsieur le ministre, dit Jacob Huguenin tranquillement, que je n’en veuille à mort au cousin qui m’a joué ce tour ? Non, non, soyez tranquille. Pourquoi est-ce que je lui en saurais mauvais gré, puisque, en fin de compte, sa méchante idée a si bien profité à ma petite et à moi ? C’est ce que j’ai répondu pas plus tard qu’hier à celui qui m’est venu dire en cachette : « Josué Touchon sait mieux que personne comment tes chiens ont fait pour se détacher, le dimanche des Rameaux ! » Le délateur, – un vilain merle, celui-là ! – avait compté que j’irais faire une scène à tout casser chez Josué Touchon. Il en a été pour ses peines.

M. Petitpierre hocha la tête et dit avec satisfaction :

— « Le méchant fait une œuvre qui le trompe. » Ce que les hommes pensent en mal, Dieu le fait tourner en bien.

— C’est bien le cas de le dire, fit Jacob Huguenin en regardant au loin d’un air pensif et se tiraillant la barbe par un geste qui lui était familier. Une supposition : on aurait laissé mes chiens tranquillement attachés à leur tombe, moi je serais resté tranquillement à ma place, et qui sait s’il vous serait jamais venu à l’idée, monsieur le ministre, de me relancer dans mon terrier de la Roche ? Qui sait si je n’aurais pas fini par oublier mes promesses au père Humbert-Droz, par reprendre mon mauvais train de vie pire que jamais, et laisser ma pauvre petite s’élever comme un être destitué de raison ? Tandis qu’à présent… Écoutez !

Et la rude physionomie de l’ex-chasseur resplendit d’une joie sans mélange et d’une gratitude inexprimable, tandis qu’il étendait la main du côté de la chambre voisine, où l’on entendait maintenant madame la ministre raconter une histoire à sa fille adoptive.

Le pasteur tendit la main à l’heureux père.

— Mon ami, dit-il avec sérieux et cordialité, n’oublions pas que c’est Dieu qui gouverne le monde, que rien n’y arrive sans sa volonté et sa permission. Ne l’oublions pas pour lui rendre grâce d’avoir fait sortir le bien du mal, et pour lui demander de nous maintenir toujours dans le chemin de la paix et du salut.

Pierre de touche

 

Depuis quelques jours un lourd nuage assombrissait tous les fronts dans la maison de Daniel Richard. Tous, parce que celui du père et de la mère, ordinairement sereins et placides, se plissaient maintenant sous le poids des soucis, et cela depuis certaine confidence faite par le fils aîné Louis à ses parents.

Les trois sœurs avaient les yeux rouges et gonflés ; Auguste, le frère cadet, un bon garçon de quinze ans, aux joues rebondies et vermeilles, suivait partout son aîné en le surveillant d’un air inquiet, comme s’il craignait de le voir disparaître subitement.

C’est que Louis Richard allait s’expatrier. Et ce n’était ni un caprice passager, ni la passion des aventures, pas plus que l’envie de faire fortune rapidement qui lui avaient fait prendre à vingt-deux ans une résolution aussi grave ; c’était une grosse peine de cœur.

Jugez plutôt. Henriette Humbert, une belle jeunesse, sa plus proche voisine qui avait grandi avec lui, partagé ses jeux, s’était assise sur les mêmes bancs d’école, avait suivi l’instruction religieuse des six semaines et ratifié le vœu de son baptême en même temps que lui, cette Henriette que dans le secret de son cœur il avait toujours considérée comme la femme que la Providence lui avait destinée, venait de souffler sur les rêves de Louis et de les dissiper en prononçant ce petit mot si dur à entendre : non.

Et ce qui avait ajouté à l’amère déception du pauvre garçon, c’est que du même coup, la jeune fille lui avait appris qu’elle était engagée à un autre.

e

Louis, la mort dans l’âme, avait courbé la tête sans révolte, sans récriminations. À quoi bon ? et de quel droit eut-il fait des reproches à Henriette ? Lui avait-il jamais parlé de ses rêves d’avenir ?

Nature douce et réservée, Louis Richard sentait profondément, mais ne s’épanchait pas volontiers.

Avant de hasarder sa demande, il avait obtenu de ses parents l’autorisation formelle de la présenter, et comme lui, son père et sa mère avaient cru que la chose irait d’elle-même. Daniel Richard, qui était un bon propriétaire, un homme bien posé dans la commune, avait même dû s’imposer un certain effort pour ne pas contrarier l’inclination de son fils. Car enfin, si Henriette Humbert était certainement une bonne et honnête fille, laborieuse, d’un extérieur agréable et d’un caractère aimable et gai, il n’en était pas moins vrai que Louis Richard eût pu, d’après son père, prétendre à un parti plus brillant que cette petite ouvrière pivoteuse, qui n’avait d’autre ressource que l’habileté de ses doigts. Et puis la mère d’Henriette était une lessiveuse de journée.

Il n’y a pas de sot métier, c’est entendu, et il avait bien fallu que Marianne Humbert, devenue veuve de bonne heure, sans fortune et sans profession déterminée, cherchât quelque moyen, fût-ce le plus humble, de gagner son pain et celui de sa fille. Cependant l’amour-propre de Daniel Richard s’était un peu cabré à l’idée que son fils aîné aurait pour belle-mère une blanchisseuse, mais sa femme lui avait représenté avec beaucoup de bon sens que le bonheur de Louis valait bien un léger sacrifice de vanité.

Et voilà maintenant que leur fils, l’orgueil et la joie de la maison, était rentré sombre, découragé, murmurant d’un ton navré :

— Elle a dit non !

— Comment ? l’Henriette t’a refusé ? s’étaient écriés les deux époux, lui avec indignation, elle avec un douloureux étonnement.

— Oui, elle est promise avec Arthur Huguenin, de Martel !

Et c’est le lendemain matin, qu’après une nuit sans sommeil, Louis avait déclaré vouloir s’en aller chercher l’oubli au-delà des mers.

— Laissez-moi partir, avait-il demandé d’un accent suppliant à ses parents bouleversés. Ici je ne ferais plus rien qui vaille et peut-être que je me dérouterais.

Ils avaient lutté pied à pied, désespérément, pour garder leur fils, Daniel Richard et sa femme, employant tour à tour le langage de la raison et celui du cœur, mais sans succès.

Louis secouait la tête et répondait tristement à tout : — Je ne pourrais pas la voir mariée à un autre ; je me mettrais à boire ou bien je deviendrais fou !

Il fallut bien céder, et Louis Richard, horloger et agriculteur jusqu’alors, dans sa paisible vallée natale, s’en fut défricher les forêts du haut Canada, en compagnie de deux autres garçons de la Sagne, qui, eux, avaient soif d’aventures et trouvaient leur existence au village d’une banalité désespérante.

 

***  ***  ***

 

Henriette Humbert fut une des premières à apprendre la détermination du jeune homme. Élise Richard, la plus âgée des sœurs de Louis, et jusque-là l’amie d’Henriette, se hâta de l’en instruire en l’accusant avec amertume d’avoir leurré son frère par de fausses espérances, puis de l’avoir trahi en s’engageant à un autre.

Le reproche était injuste : si Henriette avait toujours traité Louis avec une familiarité affectueuse, c’est qu’elle s’était accoutumée à le considérer comme un camarade, un frère complaisant, serviable. Nul doute que s’il eût été plus entreprenant vis-à-vis d’elle, s’il n’avait pas caché avec une timide pudeur les tendres sentiments qui l’animaient pour sa compagne d’enfance, celle-ci n’eût peu à peu senti son cœur s’éveiller, et qu’elle ne l’eût pas laissé conquérir par un autre que Louis.

Quoi qu’il en soit, en bonne fille qu’elle était, Henriette pleura toutes les larmes de ses yeux en s’entendant accuser d’être la cause volontaire de l’exil de Louis. Mais elle eut beau protester de la pureté de ses intentions, Elise Richard, qui avait les passions vives et la langue acérée, la renia solennellement pour son amie et appela sur elle et son futur toutes les vengeances du Ciel !

Louis avait l’âme plus haute. Il alla prendre congé d’Henriette : mais pour faire cette démarche, il jugea prudent de se cacher de cette sœur qui plaidait la cause fraternelle avec tant de virulence. Au reste, son père et sa mère l’approuvaient et l’admirèrent dans le secret de leur cœur.

— Adieu, Henriette ; je te souhaite toute sorte de bonheur ! Ne t’imagine pas que je pars fâché contre toi ; c’est ma faute : il y a longtemps que j’aurais dû parler !

Elle pleurait sans pouvoir répondre, et ne put que lui serrer la main.

La mère n’était pas là ; Louis en fut bien aise. La bonne femme était si verbeuse, qu’il n’eût pu endurer ses condoléances interminables.

Le soir même du départ de Louis, le futur d’Henriette vint faire sa cour.

Il demeurait à une petite lieue du hameau de Marmoud qu’habitait sa fiancée. Surpris et vexé de n’être pas accueilli ce soir-là avec l’empressement joyeux auquel ses deux premières visites l’avaient accoutumé, il considéra les yeux rouges et la contenance abattue d’Henriette, puis demanda d’un ton plus soupçonneux que sympathique :

— Ah ! çà, Henriette, qu’est-ce que ça veut dire que cette mine de madeleine ? On a eu une « pique » avec la maman, quoi ?

Arthur Huguenin était un garçon autrement déluré que Louis Richard ; la timidité et la réserve ne paralysaient jamais ses moyens ; sa confiance en lui-même était absolue ; il avait la tournure dégagée, les dehors soignés de l’horloger de profession qui n’a rien à démêler avec le bétail, l’étable et les rudes travaux des champs. Beau garçon, beau phraseur, papillon aux ailes brillantes et dorées dont l’apparence gracieuse avait séduit Henriette dans un bal rustique, Arthur Huguenin prodiguait sa jeunesse comme un capital inépuisable, et en tirait toute la somme de jouissances possible.

On se doutera qu’il était quelque peu égoïste et que le bien-être des autres le préoccupait beaucoup moins que le sien propre.

Sans doute il aimait Henriette à sa manière, pour sa jolie figure, pour ses qualités personnelles, pour l’admiration naïve qu’elle avait laissé voir quand le brillant papillon était venu voleter autour d’elle. Mais quand la jeune fille lui eut avoué en toute confiance la cause de son chagrin, le bel Arthur fronça ses noirs sourcils et dit d’un air offensé, en tordant sa moustache :

— Tout de même, il faudrait nous entendre : on dirait que tu le regrettes, ce Louis Richard ! Oh ! pardi ! tu n’as qu’à le dire tout net, qu’on sache à quoi s’en tenir. Je ne tiens pas à avoir une femme qui pense tout le temps à un autre qu’à son mari !

Cette menace de rupture alarma vivement la pauvre Henriette.

— Mais non, Arthur, tu ne m’as pas bien comprise ; ce qui m’a fait tant de peine, c’est qu’on dise que je lui ai laissé croire… tu comprends… qu’il n’avait qu’à dire un mot… et ce n’est pas vrai. Je n’ai jamais regardé Louis Richard que comme un cousin, presque un frère. Aussi je ne peux pas m’empêcher d’avoir le cœur gros en pensant que c’est à cause de moi qu’il a quitté la maison.

Tu ne peux pourtant pas m’en vouloir de cela, dis, Arthur ? N’est-ce pas toi que j’ai choisi pour mon mari, en fin de compte ?

Elle se faisait câline pour l’apaiser.

Le bel Arthur daigna enfin se montrer bon prince ; il prit place à côté de sa fiancée, lui entoura la taille de son bras et scella d’un baiser sonore le pardon qu’il voulait bien lui accorder.

— C’est bon, c’est bon, ma petite ! à présent parlons de nos affaires : à quand la noce ?

Henriette rougit à la fois de confusion et de plaisir.

— Comme tu es pressé, Arthur ! Il n’y a pas une semaine que nous sommes fiancés !

— Oh ! moi, je ne suis pas pour les longueurs ; ces « fréquentations » éternelles de nos vieilles gens, ne m’en parlez pas. Du moment qu’on s’est décidé à faire le saut, à quoi sert de lanterner ? Un, deux, trois, hop ! – un, on se fiance ; c’est fait ; deux, on publie les annonces ; ça va se faire quand tu voudras ; trois, on se marie, et je t’ai dit : À quand la noce ?

Henriette riait, mais en hochant la tête.

— Tout de même, Arthur, il faut le temps de se retourner, de préparer son trousseau, puis il y a les meubles, la question du logement ; le nôtre est bien petit ; en as-tu un en vue ?

— Ne t’inquiète pas ; j’en guette un, à Martel, qui fera notre affaire, trois chambres, cuisine, cave, bûcher, tout le tremblement ; un jardin pour les choux, carottes, etc., et pas cher, dans les deux cents. Aux Ponts, ce serait le double.

— Oh ! je ne tiens pas à demeurer aux Ponts, moi qui n’ai jamais été que dans notre petit coin de Marmoud. Pourvu qu’on soit heureux tous ensemble… parce que, n’est-ce pas, Arthur, nous prenons ma mère avec nous ?

Il y avait une nuance d’inquiétude dans le ton dont cette question était posée.

Cependant la jeune fille fut immédiatement rassurée en entendant son fiancé répondre avec rondeur :

— Parbleu ! c’est sûr : elle nous fera la popote, la maman Humbert ! Moi je plante mes échappements, toi, tu continues à pivoter, la mère cuisine, jardine, « lavote », pour le ménage, bien entendu, parce que, pour aller à ses journées, n, i, ni, c’est fini ! je n’entends pas que ma belle-mère, tu comprends… Tiens, la voilà qui arrive ! quand on parle du loup !… justement, maman Humbert, je vous faisais une bonne petite place dans notre ménage ; vous savez, nous allons mener les choses lestement. Il faut manger les plats chauds, sans quoi rien n’a plus ni goût ni saveur !

La mère Humbert, petite femme encore vive et alerte malgré ses soixante ans, et aussi ridée qu’une poire séchée au four, entra aussitôt dans les idées de son futur beau-fils, et lui donna la réplique sur-le-champ, avec l’entrain et la loquacité qui caractérisent généralement les personnes de sa profession.

Quand Arthur Huguenin s’en retourna à Martel, assez tard dans la soirée, l’époque du mariage était fixée, suivant sa convenance, à une date assez rapprochée. Ses pensées n’étaient pas cependant couleur de rose.

— Il faut bien faire une fin, se disait-il mélancoliquement ; la trentaine va venir ; j’ai tout liquidé ce qui me venait des vieux. C’est le diantre que cet argent ! Si j’avais pu avoir la Louise Monnard, ou l’Émelie Robert, elles avaient le sac, elles ! Mais, merci ! j’ai été bien reçu par la Louise, avec ses grands airs ! et le vieux Robert : — Jeune homme, tu as dilapidé ton patrimoine : tu marches selon que ton cœur te mène ; tu sèmes pour la chair et tu moissonneras… et patati et patata, comme ces mômiers savent dire.

Enfin, voilà : on s’arrangera de l’Henriette ; elle est gentille, la petite, et elle est toute toquée de moi. Ce n’est pas le Pérou, mais elle est habile comme pas une ; avec ses « pivotages » je suis sûr qu’elle gagne autant que moi avec mes « plantages d’échappements. » Il y a bien ce vieux crampon de lessiveuse qu’il faut prendre par-dessus le marché ! Mais, ma foi ! qu’elle gagne sa vie en faisant le ménage, le jardin et les lessives, pour que l’Henriette puisse rester à son établi !

L’homme propose… Quelques semaines plus tard, on ramenait en voiture à son logis Marianne Humbert, que l’apoplexie venait de frapper, en la privant de l’usage de la moitié de ses membres.

On se représente l’angoisse et le chagrin d’Henriette. Elle reconnaissait à peine sa mère, si alerte encore le matin même, dans ce pauvre corps inerte, dans cette figure convulsée, qu’un simulacre de sourire faisait grimacer d’une façon navrante. La langue pâteuse, embarrassée, bégayait péniblement quelques mots dont Henriette pouvait à peine saisir le sens.

Le docteur appelé examina la malade, la palpa longuement pour la forme, car il n’avait pas besoin de cet examen minutieux pour savoir à quoi s’en tenir. Par pitié pour la jeune fille, il ne prononça pas un arrêt définitif, parla vaguement d’espoir, prescrivit une friction et s’en alla en recommandant la patience et le courage, deux drogues moins aisées à se procurer, hélas ! que le liniment dont il avait griffonné la composition sur son ordonnance.

La bouteille de liniment fut renouvelée plusieurs fois, sans qu’on vît se produire la moindre amélioration. Aussi Henriette dut-elle bientôt se convaincre que le courage et la patience seraient bien plus utiles et nécessaires à la malade et à elle-même que l’onctueuse et anodine friction.

Le bel Arthur continuait ses visites, mais en les espaçant graduellement, à mesure qu’il perdait l’espoir de voir une nouvelle attaque le délivrer de cette gênante paralytique.

Par respect humain et par calcul, il avait d’abord fait quelques démonstrations de sympathie, mais l’égoïste ne peut longtemps en imposer et cacher le fond de sa nature. Peu à peu Henriette, qui l’observait avec un étonnement douloureux, s’aperçut que l’idole qu’elle s’était faite et qu’elle avait crue d’or pur, était en définitive d’un métal assez vil.

Un soir, après une éclipse de huit jours, il reparut à Marmoud, et d’un ton brusque, sans se mettre en frais d’amabilité ni de sympathie :

— Toujours la même chose, quoi ?

— Ma mère ne va pas mieux, non ; fit Henriette froidement, en faisant tourner son alliance sur son doigt.

Il fit un geste d’impatience.

— Ma foi ! grommela-t-il d’un ton rogue, si ça doit durer longtemps comme ça, il n’y aura pas moyen de se marier ; parce que tu conviendras que, se mettre en ménage avec une malade sur les bras, qu’il faudra soigner des mois et des mois, peut-être des années, ce serait de la folie !

Pâle, les yeux étincelants, la jeune fille écoutait cet homme à qui elle avait naguère engagé sa foi, faire cette cynique déclaration d’égoïsme.

— On ne peut pas mieux dire ! répliqua-t-elle avec une ironie méprisante. Il n’y a plus qu’à rompre !

Elle lui jeta l’alliance qu’elle avait arrachée de son doigt et entra dans la chambre de sa mère sans se détourner.

Pour la première fois de sa vie, sans doute, le bel Arthur se vit absolument interloqué. Penaud comme un renard qu’une poule aurait pris, il regarda un moment autour de lui d’un air indécis, puis apercevant la bague qui brillait sur le plancher, il la ramassa sans vergogne et la fourra dans son gousset.

— L’or, ça a toujours sa valeur, marmotta-t-il, et il s’en fut en haussant les épaules.

L’adversité, cette pierre de touche infaillible de la valeur des caractères, avait révélé la fausseté de la matière dont l’âme de cet homme était pétrie. Par contre, elle fit valoir la pureté de celle d’Henriette et la solidité de celle des voisins Richard.

C’est dans le malheur que l’amitié vraie s’affirme. Qui vit-on venir le plus fréquemment, à tour de rôle, consoler, encourager, distraire la paralytique, soulager Henriette dans les soins à donner à sa mère, si ce n’est les membres de la famille Richard ?

Oui, même l’implacable Élise, qui avait appelé l’anathème sur la tête de son ex-amie, ne put y tenir quand elle la vit dans la détresse, et fit bon marché de ses serments de rancune éternelle !

Aussi fut-elle la première à qui Henriette confia sa rupture avec Arthur Huguenin.

— À la bonne heure ! s’écria triomphalement la pétulante Élise en enlaçant Henriette dans ses bras. Tu peux dire que tu l’as échappé belle ! Un chenapan, ce Ponlier, avec ses airs de muscadin, et qui en a déjà joué, des tours ! Tu ne sais pas tout, va ! Enfin, Dieu soit béni ! tu as fini par le voir comme il est. Sans doute que pour t’ouvrir les yeux, il a fallu ce malheur ; c’est bien triste pour ta mère ; mais tu diras ce que tu voudras, c’est ce qui t’a sorti des griffes de cet épervier.

Et notre Louis, c’est lui qui va être content au fin fond de son Canada ! Je vais lui écrire ça tout chaud. Oh ! tu as beau dire que tu ne veux pas ! je m’en moque. Crois-tu qu’on peut si aisément m’empêcher de faire ce que j’ai mis dans ma tête ?

Et elle le fit comme elle l’avait dit. Seulement sa lettre n’arriva à destination que bien des semaines plus tard.

Dans les solitudes où Louis Richard cherchait à oublier son chagrin en faisant des hécatombes d’arbres centenaires, en compagnie de ses associés, on se doutera que le service de la poste laissait passablement à désirer. La hutte en rondins, élevée par les trois pionniers, était perdue au fond des bois ; nul chemin n’y donnait accès ; mais une petite rivière au cours rapide, affluent de l’Ottawa, ce puissant tributaire du St-Laurent, coulait devant la clairière où se tapissait la hutte. C’était la grande route qu’utilisaient nos bûcherons pour amener en pays civilisé le produit de leurs rudes labeurs.

Quand ils avaient rassemblé sur les bords du cours d’eau une provision suffisante de grands pins, d’érables, de chênes, d’ormes, ils en construisaient un solide radeau, avec lequel ils s’abandonnaient hardiment au courant, en cherchant à se maintenir au milieu de la route flottante, pour éviter les chocs désastreux.

Le but de leur voyage était une agglomération d’une vingtaine de baraques en planches, groupées au bord de l’eau, aux alentours d’une scierie ; la ville d’Utica, s’il vous plaît ! qui, sans parler de quatre débits de wiskey, était pourvue d’un hôtel des postes.

Le dit hôtel, à la vérité, était une masure comme les autres ; mais elle n’en contenait pas moins un embryon de bureau de poste, desservi par un vieil employé qui avait la mine d’un trappeur en retraite. Deux fois par semaine, on voyait arriver à l’« hôtel des postes » d’Utica, non pas une diligence – degré de civilisation que l’absence de routes ne permettait pas encore d’atteindre, – mais un messager juché sur un cheval efflanqué, au poil rude, et portant en croupe une volumineuse sacoche, bourrée de journaux, de menus paquets ficelés et de missives estampillées, froissées et maculées dans le cours de leurs pérégrinations.

C’était à l’« hôtel des postes » que les pionniers couraient d’abord, après avoir amarré leur radeau ; de là que, suivant l’occurrence, on les voyait sortir, l’air radieux, déchirant leurs enveloppes et dévorant leur correspondance, ou s’en aller les mains vides et la mine déconfite.

Bien que Louis Richard fût celui des trois exilés volontaires sur qui la nostalgie parût avoir le plus de prise, il ne montrait pas le même empressement que ses compagnons à recevoir des nouvelles du pays. C’est que le pauvre garçon n’avait rien à espérer, et qu’il redoutait au contraire que la lettre qui lui parlerait des siens ne lui apprît en même temps le mariage d’Henriette.

C’est ainsi qu’un beau soir d’été où les trois associés, après une heureuse navigation, venaient d’amarrer leur puissant radeau d’essences diverses, aux pilotis du quai en formation d’Utica, Louis s’attardait sur la rive, et les bras nus, croisés sur sa chemise rayée, regardait vaguement miroiter les flots empourprés par le soleil couchant.

Le jeune homme avait maigri ; sa taille légèrement affaissée, sa barbe, longue et inculte, le vieillissaient de dix ans.

— Perret, regarde-moi voir notre Richard ! fit le gros Albert Jaquet en poussant du coude le troisième associé, un long garçon efflanqué, maigre et nerveux qui consolidait une des amarres. Ne le voilà-t-il pas qui se remet à « creuser ses sabots » !

— Qu’est-ce que tu veux ! répondit Perret avec indulgence ; c’est son Henriette qui lui trotte par la tête. Ne le tourmente pas !

Mais Jaquet, que les rêveries de Louis agaçaient, ne tint pas compte de la recommandation.

— Ah ! çà, Richard, viens-tu à la poste ou non ?

Louis fit un soubresaut comme quelqu’un qui s’éveille, soupira et haussa les épaules.

— Pour ce que j’attends !… murmura-t-il d’un ton lassé.

— Si tu aimes mieux rester là, lui proposa complaisamment Perret, je t’apporterai ce qu’il y aura à ton adresse.

Il fit un signe d’acquiescement et se replongea dans sa rêverie.

Le gros Albert Jaquet secouait la tête en plissant les lèvres avec un certain dédain.

— Ma foi ! je n’en ai pas bonne opinion, de Louis Richard, fit-il en s’éloignant avec Perret. S’il perd la boule, ça ne m’étonnerait rien du tout. Peut-on se ronger le sang d’une pareille manière pour une fille qui ne veut rien de vous ? Ce n’est pas moi qui m’en donnerais tant que ça, ouais ! et toi, Perret ?

— Ça dépend ! répondit celui-ci évasivement. Tout le monde n’est pas bâti la même chose. Je crois bien que si je me mettais une belle fois une fille dans la tête et qu’un autre garçon me la prenne, je serais comme Louis. Seulement moi, pour commencer, je flanquerais une solide raclée à l’autre ! J’ai idée que c’est là qu’il a manqué, Louis. Ça l’aurait dégonflé !

— Ça se pourrait bien ! approuva le gros Albert d’un air profond.

Et ils entrèrent à la poste. Quand ils reparurent, chacun d’eux avait sa lettre qu’il lisait avidement. Perret en tenait une autre qu’il apportait à Louis. Celui-ci n’avait pas quitté le bord de la rivière, mais il y avait été accosté par le propriétaire de la scierie, Yankee retors et rapace, avec lequel les associés traitaient ordinairement, non sans avoir à batailler chaudement chaque fois pour n’être pas outrageusement volés.

Ce soir-là, le vautour paraissait particulièrement avide, ou bien il voulait profiter de ce qu’il avait affaire au plus patient des associés. Le fait est que ses offres étaient si dérisoires, que Louis, secouant son apathie, lui tenait tête résolument.

Quand ses deux compagnons le rejoignirent, il leur remit l’affaire pour lire la lettre que lui tendait Perret, et qu’il n’ouvrit qu’après un moment d’hésitation.

Mais les premières lignes qu’il parcourut du regard lui donnèrent un éblouissement.

« … Henriette n’est pas mariée, tranquillise-toi, et si elle se marie une fois, ce n’est pas avec Arthur Huguenin : elle lui a donné son sac de la belle manière… ! »

Il passa la main sur son front et ferma les yeux. Une joie immense l’inondait, réchauffant son cœur engourdi et endolori depuis des mois. Quand il put reprendre sa lecture, il était transfiguré : sa taille s’était redressée, ses yeux brillaient d’un éclat joyeux. Il dévorait sa lettre. Arrivé au bout, il en relut quelques passages comme pour les savourer, puis replia soigneusement le bienheureux papier, le glissa dans sa poche avec un long soupir de soulagement, et revint, l’air attentif, se mêler au débat qui se poursuivait chaudement.

— Écoutez, maître Brown, fit-il nettement, coupant court à la discussion qui menaçait de s’éterniser, si vous nous prenez pour de ces pauvres diables de flotteurs Iroquois que vous écorchez sans vergogne, vous avez mal fait vos comptes. Nous sommes en règle avec le gouvernement, et nous n’avons pas peur de descendre avec notre train de bois jusqu’à Ottawa, où nous aurons bientôt fait d’en tirer trois ou quatre fois plus que dans votre misérable trou d’Utica ! Venez, garçons, allons souper !

Et il tourna le dos au Yankee, interloqué. Les deux camarades de Louis ne l’étaient pas moins. Où donc ce garçon rêveur, apathique, dégoûté de la vie, avait-il puisé cette subite énergie ?

Étonnés, intrigués, ils le suivirent docilement dans une des tavernes du lieu, sans vouloir se prêter aux tentatives d’accommodement du Yankee, qui s’accrochait à eux, désolé et furieux de voir une belle proie lui échapper.

— Ah ! çà, Richard, s’écria le gros Albert une fois attablé, tu commences joliment à te dégourdir, et si ça continue, tu vas nous en remontrer pour faire le commerce. Seulement, es-tu bien sûr de ton affaire ? Jusqu’à Ottawa il y a loin, et si on allait faire tout ce voyage pour n’y pas gagner grand’chose de plus, en fin de compte ?

Perret, qui observait Louis Richard du coin de l’œil, se chargea de répondre pour lui :

— Ne vois-tu pas que c’est un « truc ? » Il veut mettre la puce à l’oreille à ce vieil accrocheur de Brown pour lui faire desserrer les cordons de sa bourse ; hein, Louis, gage que j’ai deviné ?

Louis fit un signe de tête affirmatif et se mit à rire de si bon cœur, que la contagion gagna ses associés, qui ne l’avaient jamais vu si joyeux depuis leur départ de la mère-patrie.

Quand ils eurent repris leur sérieux :

— Voyez-vous, leur dit Louis en baissant la voix à cause du tavernier, il y a assez longtemps que le vieux coquin nous gruge. N’ayez pas peur, ça n’ira pas longtemps avant que nous revoyions sa barbiche de bouc. En attendant, mangeons ferme ; il me semble que j’ai une faim de loup !

— Tiens, encore du nouveau ! fit le gros Albert avec un sincère étonnement. Ah çà, tout te revient à la fois ; le goût du pain avec celui de la vie ! Dis-donc, Richard, tu n’aurais rien, par hasard, bu un coup de whisky pendant que nous allions à la poste ?

— Tu n’y es pas, fit tranquillement Perret, c’est la lettre que je lui ai rapportée qui l’a tout ragaillardi.

Louis Richard, les yeux brillants et humides, posa la main sur l’épaule de son camarade favori :

— Tu l’as dit, Édouard !

Mais voyant la porte s’entre-bâiller, il changea de ton aussitôt.

— C’est entendu, garçons ; dans une heure nous dérapons ; il faut profiter du clair de lune. À la pointe du jour nous sommes à Ottawa.

On se doute bien qu’ils n’eurent pas à faire ce voyage pour tirer de leur train de bois une somme acceptable. Le vieux Brown, après avoir cherché à les effrayer en leur parlant des rapides de l’Ottawa, et de la fameuse chute de la Chaudière, que fait la rivière en se jetant sur les îles Victoria, dut finalement capituler devant la tranquille assurance de Louis, à qui ses co-associés laissèrent le soin de conclure des négociations si habilement engagées.

Un mois plus tard, pourtant, le rapace scieur d’Utica, eut la mortification de voir filer devant son usine le radeau des trois Sagnards qui descendait vers Ottawa.

C’est que Louis Richard s’en allait prendre le steamer pour Montréal, Québec et de là s’embarquer pour l’Europe, et que ses co-associés avaient tenu à le convoyer le plus loin possible, tout en faisant une dernière affaire en sa compagnie et sous sa direction.

— Ma parole ! c’est pourtant dommage ! fit le gros Albert en prenant congé de Louis. Lever le pied juste au moment où tu te mettais à mener si rondement nos affaires ! Avec toi on aurait vite eu ramassé un magot ! Nous voilà tout démanchés, à présent.

— Bah ! répliqua Louis en riant, je vous ai montré le truc, et puis, ajouta-t-il plus sérieusement, si j’ai un conseil à vous donner, c’est de ne pas laisser vos os ici. L’argent n’est pas tout en ce monde, et il n’y a rien de tel, après tout, que le vieux pays pour y vivre et pour y mourir.

— Surtout quand il y a une brave fille qui vous attire, ajouta Perret avec un hochement de tête. Tu la salueras bien, Louis, et tu diras à nos gens que leur Édouard ne compte pas moisir en Amérique, et qu’il aura peut-être un peu moins mauvaise tête quand il reviendra à la Sagne.

— C’est ça, grommela à part lui le gros Albert, que les questions de sentiment touchaient moins que ses intérêts pécuniaires, c’est ça : encore un qui va me lâcher un de ces quatre matins ! Enfin, voilà : si Perret est aussi coulant que Richard pour liquider… !

 

***  ***  ***

 

Ce qu’Arthur Huguenin avait considéré comme une folie à laquelle un homme raisonnable ne pouvait se laisser aller, à savoir de se mettre en ménage en prenant une paralytique à sa charge, Louis Richard le fit de gaieté de cœur, avec l’assentiment de ses parents.

Il eut à lutter, sans doute, contre les délicatesses de conscience d’Henriette, qui se défendait d’accepter ce qu’elle appelait un sacrifice.

— Non, vois-tu, Louis, me pardonner d’avoir été assez aveugle pour te préférer un être sans cœur, vouloir encore de moi après ce qui s’est passé, c’est plus que je ne mérite ; et quand nous pourrons nous marier, je serai fière et heureuse d’être ta femme. Mais si tu voulais attendre que le bon Dieu ait délivré ma pauvre mère… ! Elle n’est pas facile à soigner : elle est un peu exigeante, plus souvent de mauvaise humeur qu’autrement : enfin, il faut bien de la patience avec elle, et ça se comprend quand on se met à sa place.

Il paraît cependant que Louis eut des arguments bien convaincants à opposer aux scrupules d’Henriette, car la noce ne fut pas différée, et durant les deux ans que Marianne Humbert dut encore traîner sa pauvre existence, la paralytique se vit entourée des soins patients d’un fils et d’une fille dévoués.

Élise Richard, au comble de ses vœux du côté de son frère, songea à se pourvoir pour son compte ; elle jeta son dévolu sur un grand gaillard efflanqué, basané, porteur d’une paire de longues moustaches blondes et qu’on surnommait le Canadien, bien qu’il fût un Sagnard des plus authentiques et s’appelât de son vrai nom Édouard Perret.

Il raconte avec un demi-sourire qui relève une de ses moustaches, que le gros Albert Jaquet est en train de faire fortune, comme scieur, associé et beau-fils du vieux Brown d’Utica.

— Tu te rappelles, Louis, sa vilaine borgnesse de fille, qui avait l’air de se peigner tous les huit jours avec une fourche, et qui fumait comme un turc : notre Albert lui a donné dans l’œil ! Pour lui, je ne sais pas s’il la trouvait de son goût, mais du moment que le père avait des écus, Jaquet n’a pas été regardant pour le reste.

Puis le Canadien, hochant la tête, ajoute en regardant à la ronde, avec un clignement d’œil qui lui est familier, tous les membres de la famille Richard qui va devenir sienne.

— Ça n’empêche que Louis avait rudement raison de nous dire là-bas : — L’argent n’est pas tout en ce monde !

Hélas ! le bel Arthur, de Martel, fait la dure expérience de cette vérité : il a épousé une veuve riche, acariâtre et jalouse comme une tigresse, qui lui fait expier cruellement ses fredaines de jeunesse et met son égoïsme à la plus rude des écoles. Puisse-t-il en profiter !

Comment Pierre Sandoz trouva femme.

 

Le mariage, voyez-vous, – et Félix-Henri, le vieux cosandier, c’est-à-dire le tailleur d’habits, secouait la tête d’un air entendu, ce qui communiquait à la mèche de son bonnet de coton et à la petite cadenette de sa perruque un frétillement d’approbation, – le mariage, je vous le dis, ce n’est pas pour rien que le Créateur l’a institué, et les garçons qui se regimbent à prendre femme en temps favorable, qui font les difficiles, qui veulent garder leur liberté le plus longtemps possible, ceux-là s’en mordent les doigts un jour ou l’autre, soit qu’ils se décident sur le tard à se mettre en ménage, soit qu’ils restent garçons jusqu’à la fin.

Oui, oui, tu as beau rire, toi, Philippe-Auguste ! fais seulement ton profit de ce que disent les gens d’âge et d’expérience, au lieu de cligner des yeux avec l’air de penser :

« Ah ! çà, que ce vieux garçon de cosandier se prenne par le bout du nez plutôt que de nous faire de la morale, à nous autres jeunes ! »

Eh ! pardi ! n’est-ce pas justement à ceux qui ont enfilé une mauvaise route de dire aux autres : — Attention ! à tel endroit, c’est à droite qu’on doit tirer ; moi j’ai pris à gauche et présentement il est trop tard pour revenir en arrière.

Bien entendu que c’est à l’endroit du mariage que je dis ça, parce que pour ce qui est du reste, notamment pour réformer sa conduite quand on est dévoyé, il ne faut jamais dire : c’est trop tard.

Là-dessus, le vieux tailleur, dont l’aiguille n’avait pas cessé de piquer l’étoffe avec activité, hocha la tête derechef et, étant arrivé au bout d’une couture, cassa son fil d’un coup sec. Il était en journée sur le Crêt de la Sagne, chez M. le justicier Perret, où la besogne ne manquait pas pour un cosandier, car Mme la justicière avait donné à son époux une demi-douzaine de garçons bien constitués, qui grandissaient et usaient les fonds de culottes avec une émulation désolante pour la mère de famille. À la tête de cette jeunesse pleine d’espérances et grosse de soucis marchait ce Philippe-Auguste, que le tailleur avait si vertement apostrophé tout à l’heure et qui était en âge de faire profit des conseils du vieillard, ayant vingt ans bien sonnés et barbe au menton.

Or, c’était précisément pour répondre à une plaisanterie d’un goût douteux, lancée par le jeune homme, qui travaillait à son établi d’horloger entre deux de ses frères, que le vieux tailleur avait plaidé la cause du mariage, contracté en temps opportun.

Philippe-Auguste haussa les épaules et se mit à siffloter un petit air de danse pour accompagner ses coups de lime.

— M. Péter a bien raison, observa sa mère qui collaborait à l’œuvre du cosandier en cousant des boutons à un gilet, on ne peut pas mieux dire. D’un autre côté, se marier trop tôt, ça ne vaut rien non plus ; vous conviendrez, Félix-Henri, qu’au jour d’aujourd’hui il y a des garçons terriblement pressés de se mettre en ménage. Moi je trouve que c’est quasi pire.

Félix-Henri convint volontiers qu’un excès ne vaut pas mieux que l’autre.

— D’accord, madame la justicière. Trop et trop peu gâte tous les jeux ; il faut un « à point » en tout. À propos, Philippe-Auguste, quel âge as-tu, au juste ? fit-il tout à coup en visant contre la lumière le trou de son aiguille avec la pointe de son fil.

— Vingt ans, cinq mois, deux jours, répliqua l’horloger sans se détourner ; les heures, en conscience, je n’en suis pas assez sûr pour me risquer à les dire. Mais il y en a bien quelques-unes avec. Ça me fait terriblement vieux, qué vous ? Croyez-vous que les filles…

— Ta ta ta ! interrompit le cosandier qui enfila du coup son aiguille ; la langue est encore bonne ! Et vous, madame la justicière, si ce n’est pas être trop curieux, n’êtes-vous pas aux alentours des quarante ?

— Vous n’avez qu’à compter : je suis de l’an 16, nous sommes en 57 ; à la St-Georges qui vient…

— Vous aurez vos quarante et un ans, termina Félix-Henri, qui continua sans perdre un coup d’aiguille :

Par ainsi, quand vous vous êtes mariée, vous n’aviez pas encore vos vingt ans et le justicier guère plus.

— Oh ! pourtant ! il est de l’an 14, lui ; ça fait…

— Qu’il a quarante-trois ans à l’heure qu’il est et qu’à sa noce il devait en avoir… attendez, ce n’est pas malaisé à compter ; avec deux soustractions je vais vous le dire.

Et le cosandier, considérant les grosses poutres du plafond, poursuivit du ton doctoral d’un magister qui découvre à ses bambins les mystères de la soustraction.

— De 43 ans ôtez l’âge de Philippe-Auguste, à savoir 20 ans 5 mois…

— Et 2 jours, rectifia Philippe-Auguste.

— … Ôtez 20 ans 5 mois, continua le vieillard sans se troubler de l’interruption ; reste 22 ans 7 mois, ce qui nous fait l’âge du justicier quand ce garnement-là est venu au monde.

Le garnement fit un profond salut pour reconnaître le compliment.

— De 22 ans 7 mois ôtons 9 mois, 10 si on veut, pour la bonne mesure, reste 21 ans 9 mois, que le justicier devait avoir quand vous avez convolé. Par ainsi, conclut le cosandier avec un coup d’œil malin à l’adresse de Mme la justicière qui, les lèvres quelque peu pincées, éprouvait avec une certaine brusquerie la solidité du dernier bouton qu’elle avait cousu, par ainsi on ne peut pas vous reprocher, ni à l’un ni à l’autre, d’avoir trop lambiné pour vous mettre en ménage.

— Ma parole ! déclara Philippe-Auguste, simulant une vive admiration pour les facultés mathématiques du vieux tailleur, ma parole ! Félix-Henri, je ne comprends pas pourquoi vous ne vous êtes pas fait régent. Avoir un talent doré comme vous avez pour jongler avec les chiffres, et perdre son temps à tailler et à coudre des culottes et des vestes tant que le jour dure, ma parole sacrée ! c’est aller contre sa nature.

Les deux frères de Philippe-Auguste pouffèrent de rire à la sourdine, en regardant leur aîné d’un air d’admiration qui disait :

— En a-t-il pourtant de l’esprit, ce farceur de Philippe-Auguste !

La riposte du cosandier ne se fit pas attendre.

— Monté ! vois-tu, mon garçon, les trois quarts des gens se fœurcomptent[10] quand il s’agit de choisir un métier. Toi, par exemple, avec une langue comme la tienne, tu étais fait tout exprès pour donner un avocat, ou un marchand d’orviétan, ou un montreur de chiens savants.

Mme la justicière ne prêtait qu’une attention distraite à cette escarmouche entre son fils et le tailleur. Elle se recueillait.

— Pour en revenir à ce que nous disions de l’âge où il vaut le mieux de se marier, fit-elle, profitant d’une trêve tacite des combattants, vous conviendrez, Monsieur Péter, qu’il y a cas et cas.

Par exemple, nous, si nous nous sommes mis en ménage un peu vite, c’est qu’Abram-Louis et moi nous avions nos raisons pour ça. Moi, j’étais sans père ni mère et, chez Abram-Louis, il fallait une femme pour tenir la maison ; vous savez ce qui en était de ma belle-mère : avec ses rhumatismes, ses doigts tout à crochets, ses jambes quasi condamnées, la pauvre femme n’était plus qu’une encombre ; il en fallait une jeune pour faire l’ouvrage.

— D’accord, fit le cosandier en inclinant la tête à plusieurs reprises ; oh ! je suis bien d’accord, madame la justicière, et je trouve que vous avez fait on ne peut mieux. Moi je ne trouvais à redire qu’à ceux qui attendent trop de prendre femme. Pour le mariage, c’est comme pour la conversion : plus on renvoie, plus ça devient difficile.

— Parce que les mauvaises habitudes se fortifient toujours davantage ! termina Philippe-Auguste d’un ton sentencieux. Au moins, c’est ce que M. Osterwald dit dans son catéchisme.

— Et il a bien raison, observa le cosandier. Mais ne mêlons pas tout, s’empressa-t-il d’ajouter pour prévenir quelque malicieuse boutade du jeune horloger. Ce qui m’avait fait mettre le mariage sur le tapis, c’est que je repensais à celui de mon cousin Pierre Sandoz, du Joratel.

— Ah ! bien oui, fit en souriant Mme la justicière, est-ce qu’on ne dit pas qu’il s’est marié drôlement ? Moi je n’ai jamais été tout à fait au courant : les uns disaient d’une manière, les autres d’une autre. Je serais bien aise, monsieur Péter, vous qui savez si tellement bien raconter, que vous nous disiez par le menu comment les choses sont allées… à moins, pourtant, fit-elle, prise d’un scrupule subit et baissant la voix en se penchant vers le vieux tailleur, à moins que pour nos garçons, les jeunes, il n’y ait de ces choses, vous savez…

— N’ayez crainte, madame la justicière. Et le tailleur fit de la tête et de la main un geste rassurant, puis il commença sans autre préambule :

C’est par ma mère que nous sommes cousins des Sandoz du Joratel. Sa sœur Joséphine, – vous ne l’avez pas eu connue, c’est du trop vieux, – avait marié Elie Sandoz, un tout gros paysan et un tout bel homme, mais fier comme un coq…

— C’est clair, un Ponlier[11], remarqua Philippe-Auguste en aparté ; ils ont tous la même maladie.

— Elle avait cru faire un mariage doré, ma tante Joséphine, continua le cosandier en hochant la tête. Mais son Elie aimait trop à lever le coude, ça ne pouvait que mal finir et ça n’a pas manqué. La bouteille, les batteries et tout ce qui s’en suit, les procès, les cautionnements, tout s’en est mêlé ; arrivé au bout de son rouleau, Elie a fait comme tous les hommes de ce calibre, qui n’ont plus la crainte de Dieu : il s’est détruit. Je ne sais plus au juste si c’est dans un canal qu’il s’est neyé ou bien dans sa citerne. Enfin n’importe. Dans le fond, c’était un fameux débarras pour sa femme, qui en avait vu de toutes les couleurs avec lui. Elle restait donc veuve avec un garçon de dix ans. Mais ma tante Joséphine n’était pas femme à perdre la tête, merci ! En quelques années son bien était remonté, franc d’hypothèques, son garçon élevé, avec une bonne profession dans les mains : un tout fin horloger, à ce qu’il paraît, Pierre Sandoz.

À cet endroit du récit, Philippe-Auguste haussa les épaules pour témoigner de son scepticisme au sujet des talents de ce Ponlier du Joratel[12].

Mais le cosandier poursuivit, sans prendre garde à ce geste méprisant :

— Un brave garçon, ce Pierre Sandoz, un garçon de maison, tranquille, rangé, tout juste le contraire de son père. Avec ça, s’il n’était pas grand parleur, il savait joliment vous « river votre clou » à l’occasion.

Pour sa mère, qui était vive comme une poignée de mouches, elle trouvait des fois qu’il aurait pu se dégourdir un peu plus, voisiner davantage avec ses alentours, principalement là où il y avait des filles à marier. Mais lui disait de son ton tranquille : « Nous sommes bien, tenons-nous-y. » C’était son mot. Avec ça il était si bon fils, si attentionné pour sa mère, il lui faisait la vie si douce, qu’elle ne le tarabustait pas trop pour qu’il se mette à chercher femme ; et monté ! on la comprend : l’idée de voir une jeunesse entre elle et son garçon ne lui était qu’à moitié agréable.

Pourtant, à mesure que les années venaient, ma tante Joséphine, en femme de sens qu’elle était, finit par s’inquiéter pour l’avenir, et se mettre à prêcher pour tout de bon le mariage à son garçon.

C’est qu’il arrivait tout doucement aux quarante, Pierre Sandoz, et que sa mère lui avait déjà arraché un cheveu qui faisait mine de grisonner à la tempe, elle qui n’avait pas encore un fil blanc dans ses bandeaux bruns.

— Tout de même, Pierre, qu’elle lui dit ce jour-là, il faut te faire une raison, finalement. Tâche voir de te décider une belle fois ! Est-ce qu’il n’y a pas assez de filles dans le monde, et sans chercher bien loin, qui ne demanderaient pas mieux que de se marier ?

Pierre était à son établi, comme vos garçons, là devant nous, et sa mère tricotait derrière.

— Voyons voir, qu’elle continue, la Mélanie Pellaton, par exemple, en voilà une qui te conviendrait, qu’il me semble : elle a quelque chose ; de sa personne elle est bien tournée, pas trop jeune, pas vieille fille non plus ; c’est une travailleuse, elle a de l’ordre. Qu’est-ce que tu aurais à dire contre elle ?

— Moi, oh ! rien du tout, tant qu’elle s’appelle Pellaton, mais je n’ai pas goût d’en faire une Sandoz. Non, je n’ai rien contre elle, mais je n’ai rien pour. D’ailleurs ne dit-on pas… ?

— Quoi ?

— Qu’elle est une idée rapine[13] ?

— Les gens ont mauvaise langue ; elle est économe. Ça ne vaut-il pas mieux que de jeter l’argent par les fenêtres ? Enfin voilà, si tu n’en veux pas entendre parler ! Et la Marianne Huguenin, du Rondel ?

— Est-ce qu’elle ne louche pas ?

— Presque rien. Mais, sans ça, c’est une belle fille, et une fille unique ; sans compter que son oncle, le vieux Friolet, veut lui laisser du bien : c’est sa filleule.

— Tant mieux pour elle. Mais ce n’est pas ce qui pourrait me décider, ni la faire regarder plus droit.

— Tu es pourtant trop difficile, et je ne te croyais pas si mauvaise langue ! Finalement tu me bois le sang.

Elle commençait à s’engringer, ma tante Joséphine.

— Tu trouves des défauts à toutes les femmes : Est-ce que les hommes n’ont pas les leurs ? crois-tu, par exemple, que tu n’as pas les tiens ?

— Justement, j’ai assez des miens, sans y appondre[14] encore ceux d’une femme.

Philippe-Auguste se mit à rire :

— Tiens, tiens, fit-il d’un ton approbatif, pas mal pour un Ponlier. Savez-vous qu’il commence à me revenir, votre Pierre Sandoz !

— Oh ! pardi ! c’est que pour la langue vous vous ressemblez comme deux gouttes d’eau. Mais ma tante Joséphine n’a pas pris la chose comme toi ; elle s’est montée comme une soupe au lait et elle en a dit de toutes les couleurs à son garçon. Lui, il empochait tout sans répondre, comme il convient à un fils respectueux, et il « pivotait », le nez sur son tour et le microscope à l’œil.

Une fois ma tante à bout de souffle, Pierre posa son burin et son migros et se retourna sur sa chaise à vis pour dire à sa mère :

— En conscience, voyons, qu’est-ce que j’ai besoin d’une femme ? Est-ce qu’il me manque quelque chose avec vous, mère ? Est-ce que je ne suis pas comme un coq en pâte ? Nous sommes bien, tenons-nous-y.

— Et la mort, qu’en fais-tu ? T’imagines-tu que je veux vivre éternellement ? Quand je n’y serai plus…

— Pour l’amour du ciel, mère, ne parlez-voir pas de choses pareilles !

— Si, que j’en veux parler. Se cacher les yeux pour ne pas voir ce qui nous attend, c’est bon pour les enfants. J’ai beau être robuste ; il est à supposer qu’ayant vingt ans de plus que toi, je m’en irai de ce monde la première des deux. Alors, toi… ?

Son garçon s’était remis à pivoter et ne disait plus rien, mais ma tante voyait bien, en le guignant de côté, qu’il « fronçait » terriblement, comme quelqu’un que les soucis tenaillent.

« Bon ! qu’elle se fait ; cette fois j’ai réussi à lui mettre la puce à l’oreille. Battons le fer pendant qu’il est chaud. »

— Vois-tu, Pierre, qu’elle continue, ce n’est pas pour te faire des reproches, mais tout ça me ronge, et j’ai peur, des fois, d’en partir avant le temps.

Ma tante Joséphine avait trouvé le joint en prenant son garçon par le sentiment.

— Eh bien ! mère, qu’il lui dit sans lever le nez de son ouvrage, je vous promets d’y jaubler[15].

Et il y jaublait ferme, je vous en réponds, à voir comme il ridait le nez et fronçait les sourcils.

Pendant que sa mère, tout heureuse d’en être arrivée à ses fins, s’en allait faire son dîner, Pierre marmottait en se grattant la tempe :

« Miséricorde ! me voilà avec une belle affaire sur les bras ! Choisir une femme et bien tomber, c’est encore une autre affaire que d’empletter une vache ! Si la vache n’est pas bonne laitière, si elle a des défauts, on la vend, ou on l’engraisse pour la tuer. Mais une femme, merci ! on n’y va pas comme ça : il faut la garder comme elle est, et quand on est marié, c’est pour longtemps ! mais il n’y a pas à se dédire : j’ai promis à ma mère d’y jaubler. Une fois mon ouvrage fini, je m’en vais chercher de côté et d’autre, un peu questionner, long et large, m’informer sans faire semblant de rien, et ne m’engager qu’à bon escient, quand je serai sûr de mon affaire, parce que, ma fi ! je ne tiens pas à être enrossé pour toute ma vie. » Il avait de ces mots un peu raides et guère raffinés, Pierre Sandoz.

— Rien d’étonnant, remarqua Philippe-Auguste : un environnier, et du Joratel encore !

Deux jours après, poursuivit le conteur, Pierre Sandoz, tout endimanché, s’en fut à la Chaux[16].

— Je vais porter mon ouvrage, mère, qu’il dit en partant. Par la même occasion, j’ai idée de faire une tournée, un peu grande, pour tâcher de trouver…

— Une femme ? que ma tante se met à crier toute scandalisée. Est-ce que tu t’imagines, par exemple, qu’on s’y prend de la même façon que pour acheter une vache ?

— Monté ! pourquoi pas ? Nous avons justement besoin d’une génisse.

Qu’est-ce qui empêcherait que les deux choses se fassent ensemble ?

— Fi les cornes, Pierre ! Est-ce des choses à dire et à faire ? Mêler des affaires pareilles ! Tu devrais en avoir vergogne.

Mais Pierre n’avait pas vergogne le moins du monde. Il riait en dessous.

— J’ai mon idée, qu’il faisait d’un air entendu, vous verrez si je ne vous ramène pas…

— Une femme ou une vache ?

Et ma tante Joséphine, secouait la tête, l’air vexé et mal content, avec les coins de la bouche tout en bas.

— Peut-être pas les deux ensemble, que son garçon lui rétorqua en riant. La vache, dans tous les cas.

Et il partit, son carton sous le bras, et un gros bâton à la main.

Sa mère le regardait du pas de la porte, la mine toute soucieuse.

— Pour la femme, qu’il lui cria en se retournant, je vous promets que si j’en trouve une dans votre genre…

— Pas de mon âge, tout de même ! Fais attention à ton ouvrage, pour l’amour du ciel ! Je n’ai pas bonne opinion de tout ça. Pierre, écoute voir !

Mais Pierre avait des jambes longues comme des crosses à lessive. Il était déjà loin.

Vous me croirez si vous voulez, poursuivit le cosandier en examinant, la tête penchée, une couture qu’il venait de parachever ; quand Pierre Sandoz reparut au Joratel deux jours après, il ramenait...

— Une femme ? – Une vache ? – La vache et la femme ?

C’étaient les trois frères qui, se retournant avec un ensemble parfait, lançaient à la fois cette triple question, pendant que leur mère se contentait d’interroger du regard le vieux tailleur.

Celui-ci prit un air guindé.

— Si vous m’aviez laissé finir, vous le sauriez déjà, fit-il avec un hochement de tête.

Pour vous apprendre à laisser parler les gens, vous mériteriez que je vous tienne le bec dans l’eau un bon demi-quart d’heure ! Au jour d’aujourd’hui, la jeunesse a la rage de couper le sifflet aux gens d’âge. Si ce n’était pas pour Mme la justicière, je planterais là mon histoire et ce serait bien fait pour vous autres jeunes !

Après un moment de silence, employé à enfiler son aiguille, le vieillard reprit pourtant :

— Je disais donc que quand Pierre Sandoz reparut au Joratel, deux jours après, ce qu’il ramenait ce n’était ni une femme ni une vache, mais deux enfants, qu’il tenait par la main, un petit garçon d’un côté, une fille un peu plus grande de l’autre.

En le voyant entrer avec cette marmaille, sa mère se met à crier, les bras en l’air :

— Le bon Dieu nous soit en aide ! Est-ce que tu deviens fou, Pierre ? En fait de femme, c’est tout ce que tu as trouvé !

— Pour le moment, mère, oui ; c’est toujours un commencement de ménage. Entrez seulement, petits, n’ayez pas peur, la dame est bien gentille, vous verrez.

Et il les poussait tout doucement dans la maison, en disant à l’oreille de sa mère :

— Des petits malheureux sans père ni mère, que ceux de la Chaux voulaient renvoyer à leur commune, au canton de Berne ; et ils ne savent pas un mot d’allemand, étant nés chez nous ! ça m’a crevé le cœur, et mafi ! je les ai pris. Vous auriez fait comme moi.

Comme ma tante Joséphine avait le cœur à la bonne place, elle finit par s’amadouer et par faire bonne mine aux deux petits pour les apprivoiser.

Deux jours ne s’étaient pas passés, qu’ils se trouvaient là comme chez eux, et ma tante Joséphine ne les aurait pas cédés pour tout l’or du monde. Je vous réponds qu’elle aurait bien reçu ces messieurs de Berne, s’ils étaient venus les réclamer !

Il faut dire que les enfants étaient bien « appris » et qu’ils lui marquaient autant d’amitié que si elle avait été leur propre grand’mère, sans compter que tout petits qu’ils étaient, le garçon surtout, pas plus haut qu’une botte, ils avaient déjà de l’escient et de l’œil pour donner des coups de main dans le ménage. Le fait est que ma tante Joséphine en rajeunissait et qu’elle en oubliait de tarabuster son garçon à l’endroit du mariage.

Mais lui, il y pensait tant plus.

« Ce n’est pas le tout, qu’il se faisait en son particulier plus d’une fois par jour, j’ai mis là deux enfants sur les bras à ma mère, qui n’est plus jeune, au lieu de lui amener du renfort. Ils sont gentils et de bonne commande, tant qu’on voudra ; ça n’empêche pas que leurs nippes à raccommoder, et le reste, c’est toujours de la besogne de plus dans la maison. Un de ces jours, quand mon carton sera fini, il faut que je me remette en campagne pour trouver quelque chose en fait de femme, qui nous convienne, à ma mère, aux petits et à moi. Et puis il y a la vache ! »

Cette idée le tracassait, il la ruminait à son établi, à l’écurie, partout. Tout de même, c’est encore ma tante qui remit l’affaire sur le tapis.

Un soir qu’elle venait de mettre les enfants au lit et qu’elle pousseniait[17] tout tranquillement avec son garçon, en parlant de choses et d’autres :

— À propos, Pierre, que sa mère lui fait tout d’un coup, tu n’as donc rien trouvé à ton idée en fait de vache… ?

— Voilà, pour dire la vérité…

Et le garçon guignait sa mère du coin de l’œil en se grattant l’oreille.

— Voilà au juste ce qui en est, qu’il reprend. Un moment j’ai cru que j’avais tout trouvé dans la même maison. Mais merci ! je l’ai échappé belle ! c’est-à-dire, pour ce qui est de la vache, je ne crois pas que j’aurais été enrossé, mais dans tous les cas, avec la fille, ça n’aurait pas manqué, elle avait beau être belle, fortunée, avoir de l’ordre, de l’escient et tout ce qu’on voudra.

— Qu’est-ce que tu lui as trouvé à redire, à celle-là, voyons voir ?

— Vous ne connaissez pas Josué Calame, du Valanvron ?

— Non, est-ce que c’est sa fille ?

— Justement, et une fille quasi unique ; le frère qu’elle a ne compte guère : un pauvre iot qui n’a pas l’air de vouloir faire des vieux os.

Il a un tout gros bien, Josué Calame, et des toutes belles vaches, une génisse surtout que j’ai marchandée longtemps : elle m’avait donné dans l’œil ; la fille aussi, je ne m’en cache pas. Mêmement, je traînais les choses en longueur avec la génisse, pour prendre le temps d’examiner la fille. Il faisait beau la voir aller et venir par la maison, ranger ceci, ranger ça, sans dire un mot plus haut que l’autre, ni jamais couper la parole à ses père et mère : enfin elle me plaisait tout à fait.

— Alors ?

— Attendez. Nous ne nous tenions plus, Josué Calame et moi, qu’à un écu neuf pour la génisse, et il ne s’en fallait pas d’un cheveu que je me décide aussi pour la fille, quand voilà qu’on amène les deux petits que j’ai ramassés. Il paraît que le père Calame, qui est secrétaire de commune, avait charge de les ramener aux Allemagnes. Les petits pleuraient que ça faisait pitié. Je demande ce qui en est et on me raconte que le père et la mère, – des grangers qui ne laissent rien, – sont morts à quinze jours de distance et qu’il s’agit de reconduire les enfants à leur commune, au fin fond du Seeland, où ils n’ont pas l’ombre de parenté.

La mère Calame, une brave femme, à peu près dans votre genre, mère, mais moins décidée, se met à dire d’un air de pitié, en joignant les mains :

— Pauvres petits ! vont-ils être à plaindre chez ces Allemands ! Si on les gardait, Josué, qu’en dis-tu ?

Josué Calame se grattait la nuque en regardant sa fille de coin, comme pour tâcher de savoir son idée.

« Oh ! oh ! que je me fais ! est-ce que c’est les enfants qui commandent, par ici ? »

Pardi ! j’ai vite su à quoi m’en tenir ! La fille regardait les enfants comme si ç’avait été des petits chats bons à neyer dans un bied avec une pierre au cou.

— Mais à quoi penses-tu, mère ? qu’elle fait avec des yeux méchants et un ton rêche comme une chatte qui ouffe contre un chien. Qu’est-ce que ces petits Allemands nous regardent ?

J’en ai piqué une telle colère que j’ai dit au père Calame.

— Tout bien considéré, je trouve votre génisse trop chère. Je veux attendre. Pour ce qui est de ces petits, voulez-vous que je vous épargne le voyage du canton de Berne ? Vous n’avez qu’à me les donner, ma mère m’aidera à les élever. Vous savez où je demeure, si quelqu’un réclame quelque chose.

Josué Calame n’a pas dit non, les enfants non plus. La mère Calame m’a bien remercié et, pour ce qui est de la fille, je lui ai tiré ma révérence avec un grand coup de chapeau, en pensant : « Toi, tu as beau avoir bonne façon, le dedans ne vaut pas le dehors. Je plains celui qui se laissera empaumer par toi. » Voyons, mère, est-ce que j’ai bien ou mal fait ?

— Oh ! tu n’aurais pas pu mieux faire ; c’est-à-dire, voilà : si tu lui avais dit tout « crac » à cette fille, ce que tu pensais d’elle, ça lui serait bien venu. Enfin, l’essentiel, c’est que tu ne t’en sois pas hypothéqué. Si seulement, et ma tante Joséphine poussa un gros soupir, si seulement tu en trouvais une bonne, tout de même !

— Oh ! je n’ai pas fini de chercher, mère, que son garçon lui dit d’un air décidé. Puisque vous y tenez, sans compter qu’il y a ces petits que je vous ai mis sur les bras, ce serait bien une affaire, si à la fin des fins je ne mettais pas la main sur une fille qui me convienne, et à vous pareillement ! Soyez tranquille, on se remettra en campagne, n’y aurait-il d’ailleurs que la vache à trouver.

À cet endroit de son récit, le vieux conteur fit une pause pour étaler et considérer à distance l’habit auquel il travaillait.

— Je serais curieux de savoir, remarqua Phi-lippe-Auguste d’un ton goguenard, comment il s’y prenait, votre Pierre Sandoz, pour chercher à faire son emplette de femme.

— Il ne l’a dit à personne, répliqua le cosandier ; c’est dommage, sans ça j’aurais pu te renseigner, pour ta gouverne. Ce que je peux te garantir, c’est qu’il n’allait pas d’une maison à l’autre en demandant : — N’a-t-on rien par ici une fille à marier ?

— Comme un tape-seillot avec sa vagneure[18] qui vient crier aux portes : — A-t-on des seilles à rapetasser, baquets, cuveaux, seillots…

— N’aie pas peur, il était aussi rusé que toi ; tu as beau te donner l’air de mégagner les Ponliers. À présent, si tu veux savoir la fin de l’histoire, tiens ta langue au chaud ; je n’aime pas qu’on me coupe toujours le sifflet.

— C’est vrai, finalement, appuya Mme la justicière sur le ton de la remontrance. Tâche voir une fois de te taire, Philippe-Auguste ! Tu viens toujours mettre les bâtons dans les roues, ça vous gâte tout le plaisir, et pour celui qui raconte, crois-tu que c’est agréable ?

Là-dessus, ce pince-sans-rire de Philippe-Auguste s’empressa de déclarer avec solennité qu’il autorisait le cosandier à lui raccourcir la langue d’un coup de ses grands ciseaux, au cas où la dite langue s’aviserait encore de remuer sans permission.

Ainsi remis en possession de la parole, le vieux conteur renoua comme suit le fil de son récit :

Pierre Sandoz avait des connaissances long et large. C’est tout naturel : en allant aux foires ici ou là, on voit toutes sortes de gens. En revenant de celle de Concise, d’où il ramenait une belle génisse, – c’était le 1er octobre, – il dit à sa mère :

— Il paraît qu’on va vendanger dans le Bas ; j’ai idée d’y aller comme brandard.

— Où çà ?

— Chez le lieutenant Mentha, de Cortaillod. Son garçon m’a assez eu invité.

Ma tante Joséphine regarda son Pierre du coin de l’œil.

— N’a-t-il rien des filles, le lieutenant Mentha ?

— Oui, quatre.

— Tiens ! tiens ! que ma tante fait en dressant l’oreille. Et tu les connais ?

— Voilà, assez ; il y en a deux de mariées ; la troisième tombe du mal caduc ; pour la quatrième, c’est une toute belle fille, mais…

— Bon, voilà que tu lui cherches déjà des défauts à celle-là !

— Moi ! monté ! non ; seulement je voulais dire que c’est une gamine de dix ans.

Vous pouvez vous représenter la mine vexée de ma tante Joséphine et de quel ton elle lui dit :

— Eh bien ! va vendanger ; mais rapporte un panier de raisins pour les petits ; c’est bien le moins que tu puisses faire !

Huit jours après, à la tombée de la nuit, Pierre Sandoz revenait, un puissant panier sur le dos, et un emplâtre sur l’œil droit ! oui, un emplâtre large comme deux fois son migros.

Vous entendez d’ici sa mère crier les bras en l’air :

— Pour l’amour du ciel ! qu’est-ce que tu t’es fait ? As-tu l’œil crevé ? et cette râpée au nez ! et cette oreille fendue ! Miséricorde ! Mais parle voir ! où t’es-tu exterminé de la façon ?

— Quand je pourrai enfiler un mot !…

Et il riait en donnant des grappes de raisin aux deux enfants qui sautaient de joie.

— Allez les manger dehors, petits, allez !

Une fois seul avec sa mère :

— Ne vous émayez pas de ma mine, mère ; dans une couple de jours on n’y verra plus rien. L’œil est encore bon ; seulement il a eu une assommée.

— Mais explique-toi voir, s’il te plaît ! Tu es tombé, quoi !

— Oui, sur un coup de poing ! On s’est un petit peu lutté avec les garçons de Cortaillod.

C’est eux qu’il vous faudrait voir ! Il y en a quatre ou cinq qui vont porter de mes marques un moment. Mafi ! ils ont voulu prendre la mesure d’un montagnon ! À présent ils savent à quoi s’en tenir.

Mais ma tante Joséphine secouait la tête et ne se déridait pas.

— Tout de même, Pierre, qu’elle lui dit d’un ton fâché, je t’aurais cru plus raisonnable que ça et plus de conduite. À quarante ans, te mettre à mener une vie pareille ! revenir tout écormanché, avec un œil quasi crevé.

— Bah ! mère, ce n’est pas payer trop cher une femme.

Et de contentement, il fermait à moitié son bon œil.

— Comment dis-tu ça ? payer une femme ? Quelles raisons tu as pourtant ! Est-ce que, par exemple, tu en aurais trouvé une en te battant ? Alors ce doit être quelque chose de bon et d’honnête ! Fi les cornes !

Pierre Sandoz, toujours guilleret, se frottait les mains.

— Vous verrez, mère, quand je vous aurai raconté… Seulement, sans vous commander, le souper n’irait pas tant mal ! Il y a un bout, depuis Cortaillod ici !

— Ton souper est au chaud, on t’attendait tous les jours. Avale-le pendant que je vais mettre les enfants au lit ; après tu t’expliqueras.

Elle disait tout ça d’un ton sec, ma tante Joséphine, avec sa mine des jours de lessive et des soupirs longs d’une aune.

C’est qu’aussi il y avait de quoi : son Pierre, qui avait toujours été si rangé, qui n’avait jamais été mêlé à une batterie, ni à une affaire de justice, pas même comme témoin, et qui se dévoyait à l’âge où les autres se rangent ! Et tout ça à propos d’une femme, à ce qu’il avait le front de dire. Dieu sait quelle femme ! Ah ! si seulement elle ne l’avait pas tant tourmenté pour en chercher une !

Voilà ce qu’elle pensait, et bien d’autres choses avec, en déshabillant les petits, ma pauvre tante Joséphine. Et les petits trouvaient qu’elle ne se ressemblait plus, avec ce grand creux entre les deux yeux, la grand’maman Sandoz, et ils se demandaient ce qu’ils avaient bien pu faire de mal pour qu’elle ne veuille pas leur parler, ce soir-là comme les autres, si ce n’est de leur dire brusquement en les quittant : À présent, dépêchez-vous de dormir !

Son Pierre, les jambes étendues sous la table, mangeait du raisin pour son dessert et poussa le panier vers sa mère en disant :

— Servez-vous, mère, il est rudement doux !

Elle détourna la tête d’un air dégoûté des biens de ce monde.

— Je n’y tiens pas. Quand tu auras fini, tu t’expliqueras.

— Tout de suite, mère ; je ne veux pas vous faire languir. Ça me fait trop mal au cœur de vous voir avec cette mine d’enterrement. Je vous garantis que dans un moment vous ne verrez plus comme ça les choses en noir.

Mais ma tante n’en avait pas l’air si sûre que son garçon.

— Parle, qu’elle lui dit, en se tenant aussi droite que M. le maire au plaid de justice.

— Eh bien, mère, voici ce qui en est. Vous savez qu’en temps de vendanges, les gens du Bas sont dévergondés que ça porte peur. On se croit tout permis, on s’en dit de toutes les couleurs d’une bande à l’autre ; les garçons vous embrassent les filles sans se gêner, et les filles ont l’air de trouver ça tout naturel : qué ! c’est la coutume. Pourtant, par-ci par-là, on en trouve – des filles, j’entends – qui ont plus de retenue et qui ne se laissent pas tout faire sans se défendre.

Justement, dans la bande à côté de la nôtre, il y en avait une de ce genre qui avait rudement bonne façon et l’air posé. Elle travaillait devant elle, sans bêtiser avec les brandards, et se tenait sur ses gardes en vidant sa seille, pour ne pas être prise à la taille. Aussi bien, il fallait entendre comme on la traitait de fiéronne, de sainte nitouche, et comme elle était tourmentée de tous les côtés !

Moi, ça m’échauffait, et mafi ! quand je l’ai vue prête à pleurer, parce qu’un long estafier de brandard l’avait prise en traître, par derrière, et voulait lui frotter sa trogne de biberon sur les joues, j’ai crié à l’estafier : « Toi, si tu ne la lâches pas tout de suite, c’est moi qui vais t’empoigner ! »

Ma tante Joséphine écoutait son garçon, en serrant les lèvres et les poings, comme si elle voulait se mêler à la bataille.

— À la bonne heure ! qu’elle fit, les joues rouges et les yeux brillants comme des charbons. Si c’est allé comme ça, à la bonne heure ! L’autre n’a pas voulu lâcher, je pense, et Dieu sait quelles raisons il t’a lancées !

— Naturellement. Alors je n’ai fait ni une ni deux, je te suis tombé sur l’estafier pour le faire lâcher de force, et je te l’ai envoyé les quatre fers en l’air avec sa brande, par-dessus un petit mur. Les autres, bien entendu, se sont tous mis contre moi. J’ai tapé, j’ai été tapé, mais en fin de compte je n’ai pas eu le dessous : le lieutenant Mentha a fait quitter la danse à point, en disant que si ça ne finissait pas, il porterait plainte contre ceux qui avaient assez mauvais courage pour se mettre six contre un. Par ainsi, mère, vous trouvez que j’ai bien fait de me battre ?

— Puisqu’il n’y avait pas moyen de faire autrement ! Mais ce n’est pas le tout : cette fille, qu’est-ce que c’est, en finale ? T’es-tu engagé avec, que tu me disais en arrivant… ?

— Engagé, non ; je voulais vous en parler avant, mère. Mais je me suis informé sans avoir l’air de rien, et j’ai idée que s’il y a une femme qui nous convienne, à vous et à moi, et pour élever les petits, c’est celle-là. Tout le monde n’en dit que du bien, et elle serait sûrement déjà mariée, si…

Ma tante Joséphine fronça les sourcils en voyant que son garçon s’arrêtait de parler.

— Il y a quelque chose de louche, quoi ? Est-ce à l’endroit de ses père et mère ?

— Pour ça non ; ses père et mère sont morts et c’étaient des braves gens. Seulement, ils n’avaient rien que leurs bras, et leur fille, – elle s’appelle Justine Vouga, – a dû se mettre en condition chez le greffier Henry, pour gagner sa vie.

— Ah ! une servante !

Qui est-ce qui est parfait en ce monde ? ma tante Joséphine avait bien des qualités, mais elle était une idée fière. Quand on est née Grandjean, que votre père a été boursier de commune, qu’on a marié un Sandoz, des Ponts, un tout gros propriétaire, – je sais bien qu’il avait mal tourné, – on a de la peine à se faire à l’idée que son garçon en est réduit à prendre une servante pour femme.

Pierre Sandoz regardait sa mère du coin de son bon œil, mais sans se détranquilliser.

« Une femme de sens comme elle, qu’il se disait, et qui a du cœur, si on la laisse se débattre toute seule contre son orgueil, elle en viendra à bout. Ce n’est pas à son garçon à lui faire de la morale, à lui prêcher que « bonne renommée vaut mieux que ceinture dorée. » Elle l’a su avant moi. Monté ! je la comprends : cette idée de servante, de fille qui n’a rien, elle a de la peine à l’avaler, elle qui comptait bien voir son garçon se marier avec du bien. C’est tout naturel que ça la chiffonne. »

Ma tante Joséphine ruminait de son côté, à moitié détournée, le menton dans sa main :

« Ce que c’est pourtant que les enfants ! Ce Pierre qui n’avait qu’à choisir, et qui a fait la nique aux plus beaux partis, le voilà qui s’en va s’enticher d’une servante ! Qu’est-ce que les gens vont dire, s’il la marie ? Je sais bien, d’un autre côté, que ce n’est pas pour le dire des gens qu’on se marie, et que si cette Justine Vouga lui convient, si c’est comme Pierre le dit… »

Pierre lui posait justement la main sur le bras.

— Mère, qu’est-ce que vous diriez de faire un petit tour jusqu’à Cortaillod un de ces dimanches ? On nous invite chez le lieutenant Mentha. Vous pourriez vous informer tant que vous voudriez à l’endroit de cette Justine Vouga, vous la verriez…

— Et les petits, qu’en ferait-on ?

— On les prendrait ; ils sont déjà bons marcheurs.

— On verra, fit ma tante en hochant la tête, mais d’un air qui promettait. Seulement, toi, commence par te raccommoder la figure. Un beau garçon, à l’heure qu’il est, pour aller faire sa cour à une donzelle !

— Bah ! c’est pour la donzelle que je me suis fait mal arranger : elle me trouverait bien beau comme ça !

— Hum ! c’est encore une question ! Une chose sûre et certaine, c’est que moi, je ne veux pas aller chez ces gens du Bas avec un garçon qu’on aurait vergogne de montrer.

Le dimanche d’après, Pierre Sandoz, qui se rasait, faisait une rude grimace en considérant dans le miroir son nez tout en croûtes, et le tour de son œil, une fois l’emplâtre levé, rouge, violet, jaune, juste de la couleur d’un pruneau mal mûr.

— Oh ! tu as beau te regarder ! que sa mère lui dit en clignant de l’œil. Pour aujourd’hui, il n’est pas encore question d’aller à Cortaillod, au moins pour toi : tu es pouët[19] que ça porte peur !

Moi, rien ne m’empêche de descendre : je suis curieuse d’aller voir ce qui en est, sans faire semblant de rien. Ça fera une course pour les petits ; ils pourront boire du moût.

Qu’en dis-tu ?

Pierre ne dit pas non, au contraire.

— Votre idée est fameuse, mère. Je m’en remets à vous.

Ma tante était encore bonne marcheuse pour son âge. Avant la nuit elle arrivait à la Tourne, jusqu’où Pierre était venu à sa rencontre. Pendant que les deux petits, pas plus fatigués que des cabris, fourrageaient dans les framboisiers :

— Eh bien ? que Pierre fait à sa mère en la regardant droit dans les yeux.

— Eh bien ! tu n’as pas eu mauvais goût. On publiera les annonces quand tu voudras ; c’est-à-dire quand tu seras présentable pour aller les écrire, tout de même !

 

***  ***  ***

 

Un mois plus tard Pierre Sandoz était marié.

— Je n’ai déjà que trop attendu ! Voilà ce qu’il avait répondu à sa mère, quand elle croyait lui dire que son nez et sa joue n’avaient pas encore leur couleur naturelle. D’ailleurs la Justine me trouve à point comme ça !

Jamais ma tante Joséphine n’a regretté d’avoir rengainé son orgueil : elle n’a eu que du plaisir avec sa bru jusqu’à la fin.

Pour ce qui est de Pierre, il y a une chose qu’il a regretté, lui : c’est de ne pas avoir eu l’idée plus tôt d’aller vendanger à Cortaillod. Parce que, il n’y a pas à dire, il aurait eu quelques années d’avance, avec ses enfants. Ceux qu’il avait ramassés sont établis, à l’heure qu’il est, mais les trois qu’il a eu de sa Justine ne sont pas encore élevés, et lui, il est dans les soixante, tandis que sa femme n’en a que quarante et quelque.

Oui, oui, fit le cosandier avec le hochement de tête qui lui faisait frétiller sa cadenette dans le dos, on a beau faire : les années marchent ; aussi j’en reviens à ce que je disais en commençant : trop renvoyer de se mettre en ménage, ça ne vaut rien du tout.

— Vous entendez, vous deux ? chuchota Philippe-Auguste à ses deux frères.

Puis se retournant :

— Est-ce qu’on ose lever la langue, à présent ? demanda-t-il avec une déférence affectée.

— Si c’est pour dire quelque chose de sensé ! répliqua le vieillard.

— Tout ce qu’il y a de plus sensé, et séant, et tout ce que vous voudrez ! Cette Justine Vouga, on aurait, quand même, aimé en savoir un peu plus long sur son compte. Je comptais que vous alliez nous dire quels yeux elle avait, quel nez, quels cheveux, si elle avait des couleurs ou non, si elle était grande comme un grenadier, ou petite et ronde comme une boule ; tout ce qu’on a pu savoir, c’est qu’à vous entendre, c’était une sorte de perfection. Il paraîtrait que l’espèce est bonne, par Cortaillod !

Le vieux tailleur haussa les épaules et répondit sérieusement à cette boutade :

— La Justine Vouga était une belle fille et, ce qui vaut mieux, une brave femme.

Pour une perfection, je n’ai pas dit ça, parce que la perfection n’est pas de ce monde. Il ne faut pas vivre longtemps ensemble pour s’apercevoir que chacun a ses défauts. Mais pourvu qu’on s’aime, dans une maison, c’est le principal : alors on ne voit pas les défauts les uns des autres gros comme des poutres, mais tout au plus comme des petits brins de paille.

Madame la justicière approuva vivement de la tête, et Philippe-Auguste se retourna tout doucement contre son établi sans souffler mot.

Dans le brouillard

 

La nuit était noire et humide, une nuit d’avril sans lune, sans étoiles, et là-haut, sur la crête du Jura, un lourd capuchon de brouillard descendait jusqu’à mi-côte.

En bas, dans la plaine, des points rouges, isolés ici, agglomérés là, piquaient le rideau des ténèbres en indiquant l’emplacement des vingt-deux villages du Val-de-Ruz, d’où montait en ce moment le carillon de la retraite de dix heures.

À cette heure, peu propice aux excursions de montagne, quatre hommes gravissaient un sentier escarpé et rocailleux, partant de Cernier et aboutissant à Tête-de-Ran. Ce n’étaient, rassurez-vous, ni des larrons en quête de quelque maison isolée à dévaliser, ni des pensionnaires du Pénitencier modèle de Neuchâtel, fuyant ingratement l’hospitalière demeure où l’on a, sans bourse délier, bon feu, bon gîte et le reste. Loin de là : si vous m’avez soupçonné de vouloir vous conter quelque ténébreuse histoire de scélérats perpétrant un mauvais coup, il me suffira, j’espère, pour me justifier, de déclarer que les quatre promeneurs nocturnes en question s’en revenaient paisiblement d’un congrès d’Unions chrétiennes de jeunes gens, et regagnaient leurs pénates, à savoir le village de la Sagne, de l’autre côté de la montagne. C’étaient quatre dignes garçons, non point des modèles sous tous les rapports, bien entendu, car enfin, pour faire partie de l’Union chrétienne, on n’en a pas moins sa part de menus travers et même de gros défauts. Ils le savaient comme vous et moi et ne s’en faisaient point accroire, mais luttaient de leur mieux pour s’en débarrasser. Ajouterai-je… ? mais non, je n’écris point un petit traité d’édification ; suivons nos promeneurs sans autre digression.

 

***  ***  ***

 

Le sentier, comme tout sentier de montagne qui se respecte, raide, raboteux, d’un commerce difficile de grand jour, était encore moins commode à fréquenter de nuit, comme bien vous pensez. Mais les quatre hommes n’en avaient cure : ils le connaissaient à fond et je vous prie de croire que leurs souliers de montagnards n’étaient pas ferrés pour rire ; preuve en soit le grincement fréquent des dites chaussures sur les roches qui agrémentaient le sentier. Les amis cheminaient en silence, le lieu et le moment n’étant guère favorables à une conversation suivie.

Bientôt ils entrèrent dans le brouillard, et celui qui marchait en tête de la file émit la remarque que, « dans les pâtures, il devait être épais à couper au couteau. »

Puis il ajouta dans le patois de sa vallée qu’il continuait à parler avec son grand-père :

— I veut falliet no baillî à vouaide lai amont, da lé tchampet de Têta-de-Ran ![20]

— Par exemple ! répliqua d’un ton un peu sardonique l’un des jeunes gens, on dirait, Philibert, que tu as peur de te perdre !

— Peur, non, fit tranquillement Philibert, continuant à marcher à lentes et longues enjambées. Mais c’est arrivé à d’autres qu’à nous, Guillaume.

— Ouais ! comme si on ne les connaissait pas comme sa poche, les prés de Tête-de-Ran !

— Da lé niolé on ne knio pieu ne ra ne nion ![21] rétorqua sentencieusement Philibert. Mon père s’y est bien perdu, lui, et il les connaissait encore mieux que nous. Sais-tu qu’il a tourné et retourné sur ses pas toute la nuit, par un brouillard comme celui-ci ? On tourne toujours dans le brouillard, c’est bien connu. Par grande chance ce n’était pas en hiver, sans quoi il aurait bien pu geler sur place.

— Oh ! bien moi… !

Guillaume ne jugea pas à propos de compléter cette exclamation pleine de suffisance.

Un des gros travers de Guillaume Vuille, c’était, comme on peut s’en douter, d’avoir une très haute opinion de lui-même. Les deux jeunes gens qui n’avaient rien dit jusqu’alors, émirent, comme le sentencieux Philibert, l’avis qu’il faudrait cheminer prudemment une fois parvenus dans les espaces dénudés et vagues des pâturages.

Les voilà hors des forêts. L’auberge de Tête-de-Ran, située au sommet de l’arête où se joignent les deux versants de la montagne, et au pied du monticule en forme de tête de bélier qui a fait donner ce nom celtique à notre sommité jurassique, était noire et silencieuse. Au reste les quatre amis n’étaient pas de ces gens sur qui une enseigne d’auberge produit le même effet que la flamme d’une bougie sur les phalènes.

— Les Racine sont couchés, se borna à observer Philibert Jaquet. Le fait est qu’il ne doit pas être loin des onze heures. Voici le mur de la pâture, garçons, ajouta-t-il en se glissant par l’étroit passage ménagé dans un mur de pierres sèches. À présent, attention. Plus de sentier, vous savez ; il y aurait bien nos passées de ce matin à travers les taches de neige, si on pouvait les voir, mais ni vu ni connu. Restons ensemble, au moins, et tâchons de nous accorder pour aller tous du même côté ; si on vient à se perdre…

— Se perdre ! protesta Guillaume Vuille avec dédain, quelle idée ! il n’y a qu’à aller tout droit devant nous pour tomber sur le chemin du Mont-Dard.

— Tout droit, c’est facile à dire, mais sans point de repère… où es-tu, Guillaume ?

— Ici, pourquoi tirez-vous pareillement à gauche ? Tu nous mènes du côté des Neigeux !

— C’est toi qui vas sur la Combe des eaux, bien trop à droite. Ne trouvez-vous pas, vous deux ?

— C’est sûr, fit l’un des deux autres jeunes gens, Guillaume bat la campagne !

Le quatrième déclara avec beaucoup de franchise qu’il n’était sûr de rien du tout.

— Dans tous les cas, restons ensemble, répéta le sage Philibert. Je crois que j’allais du bon côté, mais on ne peut répondre de rien, avec cette nuit noire et un brouillard épais comme de la bouillie… Attends-nous, Guillaume.

— Ah ! vous vous décidez ! quand je vous disais que je suis sûr de mon affaire !

— Nous verrons, murmura tranquillement Philibert. Emboîtons le pas, garçons !

Cependant, au bout d’un instant, des protestations s’élevèrent dans le petit groupe qui marchait derrière Guillaume Vuille.

— Pour sûr qu’on va trop à droite !

— C’est clair ; nous tournons comme au carrousel.

— Le fait est, remarqua Philibert, que nous voilà dans une tache de neige où je parierais que nous avons passé il n’y a pas deux minutes. Qui est-ce qui a des allumettes ?

— En voici.

Il en fit flamber une et l’approcha du sol.

— Qu’est-ce que je disais ! voilà nos passées.

— Peuh ! celles de ce matin, répliqua Guillaume.

— Elles sont toutes fraîches ! déclara Philibert.

D’ailleurs, ajouta-t-il en faisant flamber une seconde allumette, regardez les pointes des souliers, nous allons dans le même sens ; alors nous tournerions le dos à la Sagne, puisque ce matin nous allions contre le Val-de-Ruz.

À ce raisonnement sans réplique, l’obstiné Guillaume fit la réponse des gens qui ne veulent pas s’avouer battus : « Tout ça ne prouve rien ! » et il continua à s’éloigner dans l’obscurité, en marmottant des paroles indistinctes sur un ton d’humeur.

— Quelle tête ! fit l’un des partisans de Philibert.

Mais celui-ci, de son ton tranquille et conciliant, dit à ses compagnons :

— Pauvre Guillaume ! le mauvais esprit le tient ! Arrête, Guillaume ! cria-t-il d’une voix retentissante ; attends-nous !

Point de réponse.

— De quel côté a-t-il tiré ?

— Ici ! – Non, plutôt sur la droite !

— Oho ! oho ! ohop ! appela Philibert.

À ce cri strident des montagnards, un faible écho répondit, si étouffé par le brouillard, qu’il était impossible d’apprécier sa direction.

— Huchons[22] ensemble !

En temps ordinaire l’appel formidable poussé par ces trois robustes poitrines eût retenti jusqu’au plus profond des combes voisines. Mais amorti par l’épais rideau de brume qui pesait sur la montagne, il ne dut pas être entendu par celui auquel il s’adressait. En tous cas sa réponse ne parvint pas à ses compagnons.

Ceux-ci tendirent en vain une oreille inquiète, retenant leur haleine ; aucun son ne parvint jusqu’à eux.

— Il n’y a qu’une chose à faire, dit Philibert avec calme : continuer dans le même sens pour tâcher de retrouver Guillaume et hucher de temps en temps. Quant à dire de quel côté on va, je n’en sais absolument rien, et vous ?

— Oh ! moi je suis tout détourné !

— Moi aussi.

Les trois hommes se remirent en marche coude à coude, poussant de moment en moment un cri d’appel qui continuait à rester sans effet.

Tout à coup ils trébuchèrent avec ensemble contre un obstacle invisible.

— Un mur, fit l’un d’eux en reprenant son équilibre.

— Non, déclara Philibert, un pont de grange ; tâtez avec les mains, ça monte.

Ça montait en effet si bien que l’un des jeunes gens, plus leste que les autres, trouva au haut du chemin en pente une porte de grange.

— Une maison, garçons ! fit-il avec soulagement ! quelle chance !

— Quelle maison ça peut-il être ? je n’y comprends rien ; est-ce qu’on serait arrivé au Mont-Dard, en finale ?

— Cherchons une fenêtre, on y tapera pour demander où nous sommes.

La fenêtre trouvée, basse, presque au niveau du sol, Philibert y heurta du doigt, modestement, avec égard. « Il ne faut pas épouvanter les gens, avait-il dit ; ils pourraient nous prendre pour des voleurs. »

Mais ses appels demeurant infructueux, il redoubla de façon à se faire entendre.

Une vitre mobile, un guichet, comme on dit là-haut, s’ouvrit brusquement ; il en sortit un objet qui ressemblait singulièrement au canon d’un mousquet, en même temps qu’une voix menaçante criait dans le plus pur accent bernois : Wer da ? Potzdonnerwetter ! Foule-fous fiche le gamp ou pien je lâche.

— Doucement ! doucement ! – Philibert s’était prudemment tiré de côté et avait fait reculer ses compagnons. – Nous ne sommes pas des voleurs, mais des garçons de la Sagne qui revenons du Val-de-Ruz. Nous avons tourné dans le brouillard et nous ne savons plus où nous sommes. Qu’est-ce que c’est que cette maison ?

— Les Neigeux. C’être pas le chemin pour la Sagne, potzwelt !

— Je le sais bien. Alors vous êtes Hans Aellen ? À présent je vous reconnais.

— Pas moi ; qui vous être ? Gare la fusil !

— Moi, je suis le garçon de l’ancien Jaquet, de la Corbatière ; il y a avec moi, Auguste Matile, chez le lieutenant, du Communet, et le garçon au sautier Perret, de Vers l’Église.

— Oh ! oh ! fit longuement le Bernois, en retirant tout à fait son canon de mousquet.

À l’ponne heure ! Che va allumer. Warte, Warte ! Tabord mettre mon gulotte.

Un instant après, la porte de la maison s’ouvrait, et dans la baie, éclairée par la lumière d’une lanterne d’écurie, apparaissait le maître du logis, de puissante encolure, à la mine rubiconde et joviale.

— Gomme ça, fous être perdus, boueb ? So, so, c’être la faute au brouillard. Brr ! c’être rude froid ! Foules-fous une goutte chentiane ! offrit-il avec bienveillance. Non ? ah ! che sais ; fous boire pas schnaps ?

— Non, père Aellen, bien obligé ! mais si vous vouliez nous prêter votre lanterne pour tâcher de retrouver Guillaume Vuille qui s’est perdu dans le brouillard…

— Gern, gern ! che feux aller afec.

Les recherches des trois amis et de leur obligeant auxiliaire bernois demeurèrent sans résultat, bien qu’elles se poursuivissent durant deux heures d’horloge. Nul cri ne répondit à leurs appels, non plus qu’aux beuglements profonds de Hans Aellen.

Celui-ci, en désespoir de cause, les conduisit avec sa lanterne jusqu’au chemin du Mont-Dard, d’où ils pouvaient, sans plus s’égarer, regagner facilement la Sagne.

Ils espéraient y trouver leur camarade entêté ; mais ses parents, pleins d’émoi, l’attendaient encore.

Le jour allait bientôt paraître. On organisa sur-le-champ une battue dans les règles. Deux escouades s’en allèrent explorer la Combe des Eaux et la gorge des Quignets où aurait pu venir échouer le jeune homme égaré.

C’est dans celle-ci, au fond d’un couloir de rochers, qu’on découvrit Guillaume Vuille avec une double entorse, un cas magnifique, au dire du docteur.

Tel ne paraissait pas être l’avis du principal intéressé, quand on le sortit de son trou, piteux et geignant. Durant les quelques heures qu’il avait passées à gémir et à grelotter dans l’obscurité et la solitude, le pauvre Guillaume avait fait mainte réflexion salutaire, car sa confiance en lui-même avait reçu un notable accroc. Il était même si humilié et si contrit, qu’il s’était préparé à entendre sans se rebiffer les allusions que ses amis pourraient faire à son obstination et à sa suffisance.

Mais le sage Philibert avait fait la leçon aux deux autres.

— J’espère, garçons, que personne n’aura le cœur de reprocher quoi que ce soit à Guillaume. Kaisin-no ! noz’in pru, tchacon, à remassî d’vant tchî-no ![23]

Et quand Guillaume Vuille, reconnaissant de la magnanimité de ses amis, disait humblement : — Tout de même, j’ai eu trop mauvaise tête, j’ai été trop fier, comme toujours ! Philibert l’interrompait en racontant plaisamment la réception qu’avait faite à lui et à ses amis le brave Aellen, des Neigeux.

— Vois-tu, Guillaume, sans sa lanterne, nous n’aurions pas eu plus de chance que toi.

 

***  ***  ***

 

À la première réunion hebdomadaire de l’Union chrétienne où Guillaume put se rendre, il n’en fit pas moins une modeste méditation sur ce texte : « Que celui qui est debout prenne garde qu’il ne tombe ! » Et cette méditation, garde-à-vous pour l’auditoire, n’était autre chose qu’une confession humble et franche de l’orateur.

Vous dirai-je après cela que cette aventure le corrigea à tout jamais de son travers, et qu’il en guérit aussi bien que de sa double entorse ?

Ce serait beaucoup s’avancer : les travers de l’humanité et les entorses ont plus d’un point de ressemblance. On se croit guéri à fond, dans un cas comme dans l’autre, et voilà qu’un obstacle, insignifiant parfois, se rencontre sur votre route : la cheville mal affermie se tord – le mauvais esprit qu’on croyait vaincu reparaît… Que celui qui est debout prenne garde qu’il ne tombe !

Un coup de Joran

 

Si jamais de ma vie j’ai plus rien affaire avec cet hypocrite, avec ce mômier d’André Vouga, si jamais je le laisse remettre les pieds chez nous, que le tonnerre… !

— Arrête, Henri, pour l’amour du ciel ! Ne fais pas de ces terribles serments !

La femme avait passé un bras caressant autour du cou de son mari, et doucement lui mettait la main sur la bouche.

Il s’assit à demi dompté par ce tendre attouchement ; mais, le menton dans sa main, et le poing crispé sur la table, il se mit à regarder devant lui d’un air farouche.

C’était un jeune et robuste campagnard, qui venait de rentrer tout endimanché au logis, bien que ce fût jour ouvrable.

Les habits de drap noir, un peu étroits pour ce torse et ces membres athlétiques, le chapeau de soie haut de forme qu’il avait jeté sur le lit en entrant, disaient qu’il sortait d’une des trois cérémonies où le campagnard arbore la tenue des grands jours en dehors des dimanches de communion : mariage, baptême, enterrement.

De fait, Henri Renaud s’en revenait de suivre en terre son grand-oncle Abram Mentha et d’entendre la lecture des dernières volontés du défunt. C’est cette lecture qui avait jeté le jeune homme dans l’état d’exaspération où nous venons de le voir.

Mais aussi, mettez-vous à sa place : avoir, depuis qu’il était en âge de raison, compté sur le plus clair du bien de ce vieux crésus d’Abram Mentha, le propre frère de son propre grand-père, et en fin de compte voir passer à son cousin André Vouga tout l’héritage convoité, convenez que c’était dur à supporter.

Et quelle fiche de consolation que ce misérable legs de 2,000 francs fait par le vieil oncle à chacun des trois enfants d’Henri Renaud !

— Une insulte, oui, un véritable soufflet que je reçois là ! reprenait avec fureur l’héritier évincé. N’est-ce pas assez dire qu’il avait peur de me les voir dépenser, comme si j’étais un sans-cœur qui prends le pain de la bouche de mes enfants ? Et tout ça, je suis sûr que c’est à cet hypocrite d’André Vouga que je le dois. A-t-il assez manigancé pour empaumer l’oncle avec ses airs de saint, avec ses beaux discours tout sucre et miel ! Ne me parlez pas de ces abstinents, de ces mômiers qui n’ont que le bon Dieu à la bouche et qui ne tiennent pas moins à la matière que nous autres ; au contraire ! Est-ce qu’il avait plus de droits que moi à l’héritage de l’oncle Abram, André Vouga ? N’est-ce pas juste le contraire, puisque c’est par les femmes… ? Je te dis, Marianne, que c’est une iniquité, une volerie, une…

Il ne put achever tant la colère le suffoquait.

Sa femme, assise à côté de lui, une main posée sur son bras, le regardait avec une tristesse pleine de sympathie. Elle avait laissé passer, sans tenter de l’arrêter, ce torrent de récriminations. Objecter à cet homme, amèrement déçu dans son attente, que le défunt pouvait en définitive faire de son bien l’usage qu’il lui plaisait, c’eût été jeter de l’huile sur le feu, elle le sentait bien. Pouvait-elle davantage lui faire sentir en ce moment, que si l’oncle Abram avait légué aux enfants de son petit-neveu, au lieu de le confier à leur père, un modeste capital, c’était peut-être parce qu’il arrivait à ce père – oh ! pas trop fréquemment ! il y avait à Cortaillod des femmes plus à plaindre qu’elle sous ce rapport – de passer la soirée à la pinte et d’en revenir tard, échauffé, de méchante humeur et disposé à chercher querelle à la femme qui l’attendait, patiente et solitaire, auprès de ses enfants endormis ?

Non, Marianne Renaud, en femme de tact et de cœur, se garda bien de récriminer et s’attacha à calmer doucement la colère et le dépit de son mari, comme elle faisait des petits chagrins de ses enfants.

Ses enfants, Dieu soit loué ! ils étaient hors du logis en ce moment : les deux aînés à l’école, la cadette chez sa grand’mère. Ils n’auraient du moins pas assisté à l’explosion de fureur de leur père !

Un père tendre, pourtant, que cet Henri Renaud ; oui, et un mari aimant, et qui estimait profondément la digne femme que le ciel lui avait donnée ; mais voilà, c’était un caractère un peu faible, avec cela passablement entiché de lui-même, pénétré du sentiment de sa haute valeur et de sa supériorité sur la plupart de ses voisins, cultivateurs routiniers qui n’avaient pas, comme lui, fait un stage dans une école d’agriculture, et n’étaient abonnés ni à la Gazette agricole, ni au Messager rural.

Au cabaret, Henri Renaud aimait à faire étalage de sa demi-science et ne parlait qu’engrais chimiques, analyse des terroirs, machines agricoles perfectionnées, culture et taille normale de la vigne ; des articles tout entiers de son journal y passaient.

Ses auditeurs, moins éblouis qu’il n’aimait à le croire, le laissaient pérorer, n’avançant quelques objections que pour mieux l’aiguillonner, quand ils n’abondaient pas dans son sens, afin de boire à ses dépens.

 

***  ***  ***

 

Cependant, l’orage semblait s’être un peu calmé dans le cœur ulcéré d’Henri Renaud.

— Vois-tu, Henri, disait doucement Marianne, le meilleur héritage est encore l’argent qu’on a gagné de ses mains ; on a le droit d’en être fier et c’est du bien qui profite aux enfants, parce qu’ils vous ont vu peiner pour l’amasser. Et c’est une bénédiction pour eux que l’exemple du travail de leur père et mère. Avec ces fortunes qui vous arrivent tout à coup, sans qu’on ait rien fait pour les gagner, les enfants risquent de mal tourner ; combien n’en a-t-on pas vu d’exemples !

Il hochait la tête avec une certaine impatience, mais ne répondait rien. Après le coup imprévu qui l’avait frappé, et une fois la première explosion de colère et de chagrin passée, il semblait éprouver une sorte d’engourdissement.

Avec un profond soupir, il se leva et s’en fut dépouiller sa tenue de cérémonie. Quand il reparut dans les habits de travail qui font si bien valoir les formes robustes de nos campagnards, et qu’il sortit sans mot dire, sa femme le suivit des yeux avec un serrement de cœur.

— Il va au cabaret ! fut sa première pensée.

Mon Dieu ! pourvu que de dépit il n’aille pas se dérouter ! murmura-t-elle avec angoisse, en s’approchant de la fenêtre pour voir quelle direction prenait son mari.

La hotte et le fossoir qu’il portait sur le dos la rassurèrent un peu sur ses intentions. Mais irait-il tout droit à la vigne, ou bien la pinte maudite ne l’attirerait-elle point fatalement ? Le cœur de la pauvre femme battait avec violence, pendant qu’elle regardait son mari s’approcher de la maison où s’étalait l’enseigne alléchante du Café du Raisin.

Il passa outre.

— Dieu soit loué ! fit Marianne avec soulagement. Puis aussitôt reprise d’une nouvelle crainte :

— Pourvu que ce soir, en rentrant… !

Mais son front se rasséréna en entendant dans l’escalier sa petite fille chanter en revenant de l’école la dernière strophe du « Lis des champs » :

 

Ce Dieu qui prend souci de moi,

Plante si tôt flétrie,

Bien plus encore prend soin de toi,

Dont l’âme adore et prie.

 

— Oui, déchargeons-nous sur lui de nos soucis. Il a soin de nous ! fit la mère, ouvrant à sa petite fille et la prenant dans ses bras.

— Et ton frère, Lina, il n’est pas encore sorti de l’école ?

— Oh ! tu comprends, maman, les grands… ! nous, on sort à trois heures, tu sais, et eux à « et demie ». Est-ce que je peux avoir une pomme, dis ? et Mimi, ousqu’elle est ? chez la grand’mère ?… Alors j’y vais aussi, moi. C’est qu’elle vous en raconte des belles, d’histoires, va !

Et la petite babillarde repartit en croquant sa pomme.

Une heure plus tard, quand la grand’mère ramena ses deux petites-filles à leur mère, celle-ci lui fit part de l’événement qui venait de détruire les espérances de son mari. La vieille dame, qui était la mère de Marianne, ne prit pas la chose beaucoup plus philosophiquement que son gendre. Elle aussi avait compté que la fortune du vieux richard reviendrait aux enfants de sa fille ; aussi ne se fit-elle pas faute de piétiner sur la mémoire du défunt et de rappeler toutes ses peccadilles d’antan. Les mânes d’Abram Mentha durent en frémir d’indignation sur sa tombe à peine fermée, qui venait d’entendre, sortant de la bouche du pasteur, une tout autre oraison funèbre.

Et Marianne eut beau dire : force lui fut de laisser défiler à sa mère tout le chapelet des gros et menus travers du défunt, de ses faux pas, plus ou moins graves, remontant à quelque cinquante ans en arrière.

Elle y serait encore, si la petite Lina n’avait fait irruption dans la cuisine, où sa mère préparait le repas du soir ; l’enfant trouvait le temps long dans la chambre où on l’avait exilée avec sa petite sœur.

— Est-ce qu’on ne veut pas bientôt goûter, maman, dis ? On a faim, nous deux Mimi. Et Justin, pourquoi qu’il n’est pas revenu de l’école, dis ? pt’être qu’il a babillé ; nous, on nous fait rester quand on babille.

— C’est vrai, fit la mère prise d’inquiétude ; qu’est-ce que Justin peut bien faire si longtemps ? Cinq heures et demie ! s’exclama-t-elle tout agitée, quand elle eut consulté la pendule suspendue dans la pièce voisine. Jamais il n’est rentré si tard. Mère, si vous vouliez garder la maison, pendant que je cours m’informer…

— Va, va seulement, et si la maîtresse le garde pareillement « outre heure », reprends ton garçon et ne mâche pas la vérité à la régente. Non, attends, c’est moi qui irai lui régler son affaire ! Au jour d’aujourd’hui on n’est bientôt plus maître…

Mais Marianne était déjà partie.

Elle ne rentra qu’au bout d’un quart d’heure, seule et tout angoissée, pour dire à la hâte :

— Justin n’a pas été retenu à l’école, il est sorti avec les autres ; personne ne l’a vu par le village ; il faut que je coure…

On était en avril ; les journées étaient déjà longues, heureusement pour les recherches de la mère alarmée.

La grand’mère, demeurée seule une seconde fois, hochait la tête avec mécontentement tout en grommelant :

— Le drôle se met à rôder, tout simplement ; il a besoin d’une bonne volée ; mais voilà, on ne sait plus élever les enfants ! De notre temps, merci ! il aurait fait beau voir… Petites, venez que je vous donne votre lait. Dieu sait jusqu’à quand il vous faudrait attendre sur ce garnement ! Ah ! bon, les voilà !…

Mais non, ce n’était ni Marianne, ni l’enfant égaré, mais bien une autre mère aussi alarmée, qui venait s’informer si son Auguste ne serait point par hasard en visite auprès de Justin.

— Non, répondit sèchement la grand’mère ; on a déjà assez de tablature pour les siens sans s’inquiéter des autres ! On ne sait pas ce qu’il est devenu, notre Justin, et je gagerais que c’est votre Auguste qui l’a mené à mal !

On s’expliquera cet accueil bourru et cette insinuation malveillante, quand on saura que la nouvelle venue était la femme d’André Vouga, l’héritier du vieil Abram Mentha.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! que peuvent-ils être devenus ? gémit-elle en repartant en toute hâte.

 

***  ***  ***

 

La grand’mère s’avançait beaucoup en soupçonnant le petit Auguste Vouga d’avoir « mené à mal » son camarade Justin Renaud. D’abord c’était Justin qui avait coutume de mener Auguste, non point toujours à mal, mais où il trouvait bon de le mener. Or, ce jour-là, comme il faisait un soleil splendide, que la campagne reverdie embaumait, grisant de ses senteurs printanières les petites cervelles des bambins, heureux d’échapper à l’atmosphère poudreuse et nauséabonde de l’école, Justin avait dit en confidence à Auguste :

— Hein ? si on allait au Petit-Cortaillod ; je parie que l’eau est déjà bonne pour « baigner ». On a le temps, vite avant souper, ça y est ?

L’autre avait timidement objecté que peut-être il serait bon d’aller d’abord demander la permission ; mais Justin, qui tenait à son idée et avait quelque raison de supposer qu’elle ne serait pas du goût des mamans, dit d’un air détaché :

— Oh ! tu feras comme tu voudras, moi je vais. Tu comprends que ça ne vaut pas la peine de demander permission ; on nous la donnerait, c’est sûr ; d’ailleurs, dans une demi-heure, pas beaucoup plus, on sera revenu.

Le timide Auguste avait cédé. Les deux camarades dévalèrent au grand galop la rampe de Chenaux qui du Grand-Cortaillod conduit au bord du lac, et furent en quelques minutes sur la grève, où les pousses fraîches des roseaux mariaient leur verdure aux tiges jaunes et panachées de l’été précédent. Là une déception les attendait : en dépit des affirmations de Justin, l’eau du lac leur parut si froide en y plongeant la main, qu’ils exécutèrent avec ensemble une grimace de désappointement.

— Elle est joliment froide ! fit Auguste en regardant son chef de file.

— Oh ! froide, voilà ; elle n’est pas aussi chaude que je croyais.

Justin n’en voulait pas avoir le démenti. Au fond, il était horriblement vexé de voir que son idée ratait misérablement. Mais son stoïcisme n’allant pas jusqu’à vouloir malgré tout prendre un bain glacé, il se mit à faire des ricochets d’un air de rancune.

Auguste suivit son exemple en disant avec soulagement.

— Ça fait qu’on ne se baigne pas, qué, Justin ?

— Puisque tu la trouves trop froide !

Les ricochets ne réussissaient pas, l’entrain manquait. Auguste proposa de moissonner des joncs et d’en rapporter une gerbe au village.

— Tu sais, Justin, on fait des joliment belles maisons avec !

Le chef de file voulut bien acquiescer à une proposition émanant de son inférieur, mais il le fit de l’air détaché d’un mortel auquel toutes les jouissances de la terre sont devenues indifférentes.

Les deux camarades pénétrèrent dans un champ de roseaux dont les panaches soyeux ondulaient bien au-dessus de leur tête, et se mirent à couper les joncs par le pied au moyen du couteau que tout écolier qui se respecte porte dans son gousset en compagnie d’un bout de ficelle. Comme Justin prétendait ne s’attaquer qu’aux plus gros exemplaires, il s’écarta bientôt de son compagnon et disparut derrière le rideau des joncs en pataugeant dans les flaques.

— Auguste, arrive ! cria-t-il au bout d’un instant. On va joliment s’amuser ! Une fameuse trouve, va !

La trouvaille de Justin n’était autre chose qu’un grand cuvier à lessive, oublié derrière le champ de roseaux par des blanchisseuses, et à demi plongé dans une anse où Justin s’occupait activement à le mettre complètement à flot.

— Regarde-moi ça ! fit-il avec orgueil à son camarade qui débouchait avec effort du milieu des joncs, empêtré qu’il était par son fagot.

— Laisse-les, tes joncs ; on va bien autrement s’amuser ! quel bateau ! hein ! et ça tient eau, vois-tu : pas une goutte dedans !

— Mais pour ramer ? objecta le timide Auguste, qui considérait l’embarcation avec moins d’enthousiasme que son entreprenant ami.

— Est-ce qu’on a besoin de ramer, où il n’y a pas plus d’eau que ça ? On se pousse ; regarde, j’ai trouvé une perche.

Il avait sauté dans la cuve et fit sur-le-champ la démonstration de sa manœuvre nautique.

p

— Tu vois comme ça marche, hein ! Viens vite, allons !

— Mais si ça allait chavirer quand on sera deux !

— Quelle idée ! ne fais pas le couard comme une fille ! tu n’as qu’à t’asseoir sur tes talons, comme ça ! Moi, debout, je gouverne. Y es-tu ?

— Ou… oui ! fit en tremblant un peu le pauvre Auguste, qui avait dû s’exécuter et se pelotonnait au fond du cuvier. Ne va pas trop loin, au moins, reste au bord, Justin !

— C’est sûr qu’on ne veut pas aller trop loin ! Quelle poule mouillée tu fais ! Mais il faut pourtant un petit peu avancer pour ne pas racler sur les cailloux tout le temps.

Et le nautonier improvisé donnait une si énergique impulsion à son esquif, que celui-ci s’éloignait bel et bien du rivage, non sans tournoyer et vaciller de façon à faire pâlir de frayeur le tremblant Auguste.

— Hein ! crois-tu que ça chemine ! criait triomphalement Justin. C’est qu’ici ça ne traîne plus sur le fond : il y a au moins trois pieds d’eau !

— Si on retournait au bord, Justin ? Regarde comme on est déjà loin des joncs !

Mais le hardi navigateur faisait la sourde oreille. Jamais il ne s’était trouvé à pareille fête. Il continuait à pousser son cuvier vers le large, déclarant qu’il entendait aborder à l’extrémité de l’embarcadère des bateaux à vapeur.

Tout à coup il faillit suivre sa perche qui venait de disparaître tout entière dans l’eau plus profonde. L’embarcation bascula, mais Justin, lâchant sa gaffe de rencontre, se jeta instinctivement en arrière, ce qui rétablit l’équilibre.

Auguste avait poussé un cri de détresse.

— Tais-toi donc ! fit Justin avec un dédain superbe. On va la rattraper, la perche. La voilà qui nage tout près.

Si près qu’elle fût, il n’était point si facile de s’en emparer, car elle était hors de la portée des navigateurs, et ceux-ci n’avaient aucun moyen d’en rapprocher leur nef, qui se bornait à tournoyer doucement sur elle-même, ainsi qu’il est naturel à un cuvier de se comporter sur l’élément liquide. Justin essaya vainement de ramer avec ses mains ; la distance ne diminua pas entre la perche flottante et la cuve, qui persistait dans son mouvement giratoire. Même il sembla bientôt à Justin, qui commençait à s’inquiéter, que cette distance augmentait peu à peu. Et de fait, quand, détournant ses regards de la perche convoitée, il mesura des yeux l’éloignement de la rive, sa belle confiance en lui-même s’effondra subitement, et il regarda tout autour de lui avec détresse. La surface de l’eau se ridait sous le souffle du joran du soir et poussait en plein lac, avec la force irrésistible qu’on lui connaît, cette coquille de noix qui sans cesser de tournoyer s’éloignait rapidement.

Auguste, en proie à d’atroces nausées, se tordait au fond du cuvier. Justin, accroupi près de lui, cramponné des deux mains aux bords de l’embarcation, ouvrait vainement la bouche pour appeler à l’aide ; sa gorge, contractée par la terreur, lui refusait tout service ; ses dents claquaient, la tête lui tournait, et il finit par s’affaisser en gémissant à côté de son compagnon de misère.

 

***  ***  ***

 

L’émoi régnait au village. La nouvelle s’était vite répandue de la disparition des deux enfants. Les recherches des deux mères désespérées avaient mis tout le monde sur pied ; comme c’est la coutume en pareil cas, on perdait beaucoup de temps en allées et venues inutiles, en discours plus inutiles encore ; on se chuchotait à l’oreille les hypothèses les plus sinistres ; on se racontait à l’écart une foule de disparitions survenues dans des conditions absolument identiques, et ayant eu sans exception le dénouement le plus tragique. Il y eut pourtant bon nombre de gens plus pratiques qui secondèrent intelligemment dans leurs recherches les parents désolés. Malheureusement, les indications incomplètes et contradictoires des camarades de classe des deux fugitifs firent perdre un temps précieux, et la nuit tomba sans qu’on eût découvert la véritable piste ; aussi, quand enfin une des escouades de chercheurs, dont faisait partie Henri Renaud, eut l’idée d’explorer les grèves à la lueur des lanternes, était-il impossible de rien distinguer sur la masse sombre du lac.

La petite troupe poursuivit pendant plus d’une heure ses investigations sur la plage, parmi les roseaux, puis le découragement survint ; les chercheurs éparpillés ne rejoignirent plus le noyau de la bande, mais, par des chemins divers, aboutirent avec un ensemble extraordinaire au cabaret du Petit-Cortaillod.

— Quelle avance de chercher plus longtemps ! fit l’un d’eux pour excuser sa désertion. Qu’est-ce que vous voulez qu’on trouve, quand on n’y voit franche goutte ? Les lanternes, ça ne fait que vous crever les yeux.

C’est sans doute pour y voir plus clair qu’il avait éteint la sienne avant de se diriger sur la pinte, aussi avait-il mis le cap sur celle-ci et l’avait-il atteinte sans la moindre déviation.

Les autres s’empressèrent d’appuyer.

— C’est bien clair : allez donc trouver une aiguille dans un tas de foin ! Et puis, qui nous dit que les deux gamins sont venus de ces côtés ? Personne ne les a vus. Ça pourrait bien être André Vouga qui a eu la meilleure idée en allant faire une battue dans les gorges de l’Areuse avec les frères Pochon et son beau-frère Henry. Ce qui est sûr et certain, c’est qu’on ne les retrouvera pas vivants ! ça ne s’est jamais vu.

Il y eut un hochement de tête général et sympathique, puis chacun vida son verre avec recueillement sur cette funèbre déclaration.

Longtemps encore, Henri Renaud, sombre, désespéré, poursuivit ses recherches tout le long des grèves, avec les deux ou trois compagnons qui lui étaient restés fidèles ; enfin, l’un d’eux ayant émis l’idée que les enfants disparus pourraient bien être rentrés au logis pendant qu’on les cherchait de tous côtés, le pauvre père, saisissant cette supposition avec ardeur, comme un noyé qui s’accroche à la perche qu’on lui tend, reprit aussitôt avec ses amis, le chemin de Cortaillod.

— Est-il revenu ?

— Non ! mon Dieu ! mon Dieu ! et tu n’as rien trouvé, rien entendu dire ?

Affolée, Marianne se tordait les mains en regardant son mari d’un œil fixe, brûlant, sans larmes.

Lui, s’était jeté sur une chaise en poussant un sourd gémissement.

— Rien ! rien ! fit-il avec désespoir. Nous avons tenu les bords du lac depuis la Tuilière jusqu’à la Poissine ; nous avons crié, touillé tous les joncs… rien ! Le petit Vouga n’est pas retrouvé, non plus ? demanda-t-il avec une certaine hésitation.

— Non ! oh ! bien sûr qu’ils étaient ensemble, ils étaient bons amis : mon pauvre petit Justin ! fit-elle avec une explosion de douleur. Qu’est-ce qu’il peut être devenu ? Mon Dieu ! garde-le, ramène-le vers sa mère !

— C’est l’autre qui l’a mené à mal, que je dis, moi !

Cette affirmation venait de la grand’mère qui sommeillait dans un coin de la chambre et venait de s’éveiller, en réitérant sa supposition malveillante.

— Notre Justin, fit Henri en se détournant brusquement, n’était pas un garçon à se laisser mener ; il faut être juste, tout de même. Le petit Vouga, lui, faisait tout ce que le nôtre voulait.

Sans s’en apercevoir, il parlait au passé des deux enfants perdus, comme s’ils eussent déjà été rayés du nombre des vivants.

Bien que la nuit fût fort avancée, les pauvres parents ne pouvaient se résoudre à prendre du repos. Au bout d’un instant, le père sortit de nouveau sans mot dire, et s’en fut errer autour de la demeure d’André Vouga, dans l’espoir de recueillir quelque renseignement ; cependant il ne put se décider à entrer. Bien que les cruelles angoisses du moment eussent relégué à l’arrière-plan l’amère déception de la veille, Henri Renaud ne pouvait songer sans rancune à ce cousin qu’il accusait de l’avoir frustré de l’héritage sur lequel il comptait si sûrement.

Il se promena longtemps en long et en large devant la maison, guettant anxieusement le retour d’André Vouga et de ses compagnons.

Le jour commençait à poindre, quand un petit groupe d’hommes parut sur la route de Cortaillod à Boudry. Henri Renaud, vivement, se porta à leur rencontre. Son cœur battait à se rompre. Ils allaient bien lentement, lui semblait-il. Apportaient-ils dans leurs bras les enfants perdus ? leurs cadavres, peut-être ?

Quand il fut assez près pour distinguer autre chose qu’un groupe confus, Henri éprouva tout à la fois une déception et un soulagement. Les quatre hommes ne portaient que des lanternes d’écurie éteintes. Sans les attendre, il rebroussa chemin afin d’éviter André Vouga. Mais celui-ci l’avait reconnu, et, le rejoignant en hâte, lui demanda d’une voix étranglée par l’émotion :

— Sont-ils revenus ?

Henri Renaud secoua la tête d’un air sombre.

— Sait-on quelque chose ?

— Rien !

Et il pressa le pas pour se débarrasser de la compagnie de son cousin.

— Henri, fit André à voix basse, afin de n’être pas entendu de ses compagnons, hier tu m’as quitté dans une terrible colère…

— Il y avait de quoi ! laisse-moi tranquille !

— Si tu avais voulu m’écouter, sais-tu ce que…

— Je ne veux rien entendre, pas plus à présent que hier. Tu as l’héritage, bien ou mal acquis, garde-le.

— Voyons, Henri, est-ce que le même chagrin ne devrait pas…

Pour toute réponse, Henri Renaud s’éloigna brusquement d’André, et, prenant à travers champs, regagna sa maison désolée.

 

***  ***  ***

 

Le soleil se levait radieux dans un ciel sans nuage, sur lequel se profilaient, nettement découpées, toutes les dentelures capricieuses des Alpes. La vaste nappe du lac, tranquille et pure, reflétait les splendeurs de ce ciel du matin.

Sans accorder un regard à ce spectacle, un homme allait et venait sur la grève, fiévreusement, traçant des circuits, revenant sur ses pas comme un chien de chasse suivant une piste ; ses regards, presque constamment dirigés sur le sol, se relevaient de temps à autre pour inspecter les alentours. Il pénétrait dans les champs de roseaux, où son passage faisait craquer les tiges sèches et onduler les panaches argentés ; puis, reparaissant sur la grève, côtoyait les bords de l’eau en la sondant d’un regard anxieux et intense.

C’était André Vouga, cherchant à son tour, dans ces parages explorés la veille par Henri Renaud, la trace des enfants disparus.

Tout à coup il se baissa et ramassa quelque chose qui brillait parmi les galets, à côté d’une gerbe de roseaux fraîchement coupés.

— Un couteau, un petit couteau d’enfant ! Dieu du ciel ! ne dirait-on pas que c’est celui que le parrain d’Auguste lui a donné à la dernière foire de Cortaillod ? Mais tous ces couteaux de pacotille se ressemblent ! songe-t-il en le tournant et le retournant fiévreusement entre ses doigts. Bien d’autres en ont acheté de pareils ! rien ne prouve… Mais il tressaille en découvrant sur la corne du manche deux angles entrecroisés gauchement, de façon à former un monogramme. C’est bien un A et un V que le graveur enfantin a voulu tracer.

Le cœur du père se serre d’angoisse ; ses yeux, qui s’obscurcissaient, jettent un regard de détresse autour de lui.

Son enfant a été là la veille ; il a coupé ces roseaux, puis il aura voulu se baigner, et… En vain le pauvre homme se débat contre l’implacable évidence. Le petit couteau, qu’il serre dans sa main crispée, est le premier chaînon de cette suite de déductions sinistres et logiques que tire sa raison en torturant son cœur.

— Pourtant, songe-t-il tout à coup, si Auguste s’était baigné dans les environs, on trouverait ses habits sur la grève. Ce serait bien visible sur les cailloux.

Il s’accroche avec ardeur à cette objection, logique aussi, et s’il poursuit ses recherches, c’est avec le désir secret de ne rien trouver.

Pourquoi relève-t-il brusquement son front soucieusement penché, et jette-t-il sur la vaste nappe tranquille un regard investigateur et ardent ? C’est qu’il a cru entendre dans le calme du matin un faible cri, un cri d’appel arrivant sur les eaux.

Il y a bien, là-bas, au tiers du lac, dans la direction de Chevroux, un point noir, immobile. Mais André secoue la tête.

— Une loquette de pêche qui tend ses filets sur le Mont ! fait-il en soupirant.

Ce qu’il a entendu, ce ne peut être qu’un lambeau de chanson, le hélement d’un pêcheur ou simplement le cri mélancolique d’un courlis. Cependant, malgré lui, il retient son haleine, et l’œil fixé sur le point noir, prête une oreille avide.

Un cri, puis deux, lui parviennent cette fois plus nettement, lamentables, déchirants.

Sans écouter plus longtemps, André Vouga, le cœur lui sautant dans la poitrine, prend sa course vers le port du Petit-Cortaillod, se jette dans le premier bateau de pêcheur qu’il rencontre, arrache, brise d’un effort irrésistible la chaîne d’amarre enroulée autour d’une grosse pierre, et se dirige à force de rames sur le point noir d’où continuent à partir des appels intermittents. L’amour paternel double la vigueur de ses bras robustes de paysan. Debout dans le bateau, le regard rivé sur le but, André, de ses deux rames croisées à la manière des pêcheurs, fait voler l’embarcation. Le point noir grossit à vue d’œil ; le voilà qui prend forme ; c’est un bateau en miniature, une vraie coquille de noix. Deux têtes en dépassent les bords, des bras s’agitent avec détresse, tandis que deux voix d’enfants, enrouées par la fatigue et l’angoisse, redoublent leurs cris d’appel à la vue du secours qui arrive.

Le père, à son tour, pousse un cri d’encouragement, et de son cœur débordant de joie, monte une prière d’actions de grâces.

 

***  ***  ***

 

Les deux petits imprudents étaient rentrés fort abattus au foyer paternel ; comme l’enfant prodigue, ils y avaient été reçus à bras ouverts et accablés de baisers bien plus que de reproches, encore qu’à l’exemple de leur devancier de la parabole, ils se fussent préparés à entendre avec la plus entière contrition une admonestation méritée et à endurer sans murmure le châtiment qu’on trouverait bon de leur infliger. Pour le moment, le veau gras leur avait été servi sous la forme de tasses de lait fumant, accompagnées de puissances tartines où le beurre et le miel entraient en proportions inusitées, et que la tendresse maternelle ne se lassait pas plus de confectionner que la voracité de Justin et d’Auguste ne se lassait de les faire disparaître. Comme il y a un terme à tout, en ce monde, même à l’appétit des enfants prodigues ou égarés, il vint un moment, cependant, où les mâchoires fonctionnèrent avec moins d’activité et où, grâce à un sentiment de plénitude agréable, les deux enfants se laissèrent aller à une douce somnolence. Convenez que ce n’était pas plus le moment que tout à l’heure d’admonester les coupables, et qu’il n’y avait qu’une chose à faire : les mettre au lit avec un baiser ou deux. Et c’est à quoi ne manqua pas plus la mère d’Auguste que celle de Justin.

— Tout de même, Marianne, fit Henri Renaud s’efforçant de prendre un ton grondeur, mais baissant la voix pour ne pas troubler le repos du coupable, tout de même, il faudra lui laver la tête, à Justin ; parce que ce n’est pas des tours à jouer !

Elle fit un signe d’assentiment. — Oui, oui, plus tard, quand même il a déjà été bien puni. Tu sors, Henri ? demanda-t-elle avec une certaine appréhension, en voyant son mari prendre son chapeau.

Il sourit d’un air à la fois confus et heureux : — N’aie pas peur, Marianne, ce n’est pas pour aller au cabaret. Ne faut-il pas que je remercie André Vouga ? Moi qui n’étais pas là quand il a ramené Justin ! Et puis, j’ai autre chose à lui dire.

Sa femme lui serra les mains, et de ses yeux, pleins de larmes, elle le suivit, en murmurant : — Le bon Dieu soit béni !

— André n’est pas là ? demande Henri Renaud à la mère d’Auguste qui regarde avec délices son enfant dormir comme un petit ange qui n’a pas le moindre méfait sur la conscience.

— Il n’en pouvait plus de sommeil : il est aussi allé se jeter sur son lit, répond-elle à voix basse, sans quitter du regard le petit ange endormi. Mon Dieu ! qu’on est pourtant heureux ! et, toute rayonnante, elle tend la main à Henri qui la serre en faisant un signe d’assentiment.

— Et vous, cousin, vous n’avez pas sommeil après avoir rôdé toute la nuit après ces petits garnements ? Et son garnement, à elle, elle le couve d’un œil attendri.

— Non, répond résolument Henri Renaud, croyez-vous qu’on puisse dormir quand on a quelque chose sur la conscience ?

Elle le regarde d’un air quelque peu embarrassé.

— Oui, continua-t-il en se détournant à moitié. André doit vous avoir dit quelle scène je lui ai faite après l’enterrement. Je lui en voulais à mort à cause de cet héritage ; j’ai dit de lui pis que pendre, et, dans le fond, ce n’était que le dépit qui me faisait vilipender André. Mais allez seulement ! Louise, je sais bien qu’il vaut mieux que moi, votre mari, et l’oncle Abram le savait bien aussi !…

— Pour ça, non ! l’oncle Abram ne te connaissait pas encore à fond, et il ne me connaissait guère mieux.

André était sur le seuil de la chambre voisine, et s’avançait vers Henri, la main tendue.

— La preuve, poursuivit-il en baissant la voix, parce que sa femme faisait « chut ! » en regardant avec inquiétude du côté du petit dormeur, la preuve qu’il ne te connaissait pas à fond, c’est que tu montres du cœur et de la droiture, à l’heure qu’il est ; et la preuve qu’il ne me connaissait pas beaucoup mieux, c’est qu’il a cru que je voulais garder tout son bien pour moi. Tu aurais su plus tôt ce que j’en pensais, Henri, si tu m’avais laissé parler hier, et encore cette nuit. Avec Louise, nous avons dit tout de suite, elle te le dira elle-même…

— Oui, oui, André ; mais, s’il vous plaît, allez donc vous arranger dans l’autre chambre ! vous allez réveiller le pauvre petit ! Dieu sait pourtant s’il a besoin de dormir !

Docilement, les deux cousins s’en allèrent dans la pièce voisine terminer leurs arrangements de famille ; aussi ne puis-je vous dire au juste comment finit le conciliabule.

Un fait certain c’est que, quelques semaines plus tard, André Vouga et Henri Renaud passaient, par-devant notaire, un ou plusieurs actes où il était question de transfert d’immeubles. Le préposé au cadastre vous dira au juste ce qui en est, pour peu que vous teniez à être aussi bien renseignés que la commission d’impôt, laquelle, comme chacun sait, est une institution de nature essentiellement curieuse.

Ce qui est de notoriété publique, c’est que le café du Raisin a perdu la pratique d’Henri Renaud, lequel est toujours abonné à la Galette agricole, mais qui, au lieu d’en aller réciter des fragments à la pinte, la lit parfois en compagnie de son cousin André.

Marianne en est bien heureuse, et bénit en son cœur, sinon l’escapade de son téméraire Justin et le coup de joran qui faillit la faire tourner au tragique, du moins la Providence qui tire le bien du mal, et fait naître dans les âmes des mortels les impulsions généreuses et les viriles résolutions.

Grand’mère et petite-fille

 

Il y a un bruit qui court sur les grand’mères : c’est qu’elles gâtent volontiers leurs petits-enfants. Elles s’en défendent bien fort, naturellement, et qualifient le bruit en question de calomnie gratuite et de légende inepte.

Mais on écoute leurs protestations en hochant la tête et en souriant avec indulgence, car enfin il y a, à leur cas, nombre de circonstances atténuantes. Cependant, bonnes grand’mères au cœur tendre, avouez que le fait est constaté par l’expérience de centaines de générations. Sans remonter jusqu’à notre vénérable aïeule Êve – attendu qu’il serait peut-être malaisé d’établir qu’elle gâtât son petit-fils Énos – sans vouloir énumérer les légions de dignes grand’mères qui dans le cours des âges se sont laissées aller à l’aimable faiblesse en question, je me contente du cas de Mme Héloïse Borel née Petitpierre, laquelle gâtait de tout son cœur sa petite-fille Julie, et ne s’en rendait pas compte.

On peut s’appeler Borel et même Petitpierre sans demeurer nécessairement à Couvet ; le cas est aussi commun de nos jours que le fait d’un Porret vivant sous d’autres cieux que celui de Fresens et ne se trouvant nullement dépaysé loin du berceau de ses aïeux, d’un Vuille ou d’un Matile habitués à respirer un autre air que celui de la Sagne, ou encore d’un Huguenin qui ne connaît guère que de nom le Locle, cette mère commune des Montagnes.

Aussi ne sera-t-on pas autrement surpris d’apprendre que Mme Héloïse Borel née Petitpierre gâtait sa petite-fille Julie quelque part aux environs de Neuchâtel, et même, ce qui est déjà plus surprenant, de Neuchâtel… en Amérique.

Eh ! oui ; bien que nous autres Neuchâtelois pensions et disions volontiers : « Il n’y en a point comme nous, » il n’en est pas moins vrai que nous ne possédons pas le monopole exclusif du nom de Neuchâtel. Après cela, je n’en suis pas moins convaincu en mon âme et conscience que ni la ville de Neufchâtel en Normandie, malgré l’honorable notoriété qu’elle doit à ses fromages, ni Neuchâtel au Kansas, bien que fondée par des Neuchâtelois authentiques, ne peuvent soutenir la comparaison avec la vieille et chère cité qui se mire dans notre lac.

Quoi qu’il en soit, c’est de Neuchâtel en Amérique, État du Kansas, qu’il s’agit ici.

Dans le voisinage de cette ville alors en formation, à trois lieues tout au plus – dans ces vastes plaines du nouveau monde, le voisinage est chose très relative – un mécanicien de Couvet qui avait eu des déboires de diverses sortes dans le vieux monde, s’était improvisé laboureur. Ces brusques changements de métier ne réussissent pas à tout le monde. Mais François Borel était un homme entreprenant, qui ne craignait pas la peine et avait une volonté tenace dans un corps de fer.

Il construisit sa maison lui-même, défricha les parcelles boisées du coin de pays, grand comme le territoire de sa commune d’origine, dont il devenait propriétaire au bout de cinq ans, en vertu d’une convention avec le gouvernement, y éleva des troupeaux sans nombre, comme ceux des patriarches, pendant que sa fidèle compagne, Héloïse née Petitpierre, qui le secondait du reste vaillamment, lui donnait et élevait de son côté quatre garçons bien constitués.

La paix et l’abondance régnaient au « Burcle, » nom que l’ex-mécanicien avait donné à sa propriété en souvenir du coin de village où il était né, et rien ne semblait menacer le bonheur de la famille du colon. Hélas ! qu’il faut peu de chose en ce pauvre monde pour changer la quiétude en angoisse et les ris en pleurs ! Il suffit d’une ruade de cheval indompté pour amener le deuil et les larmes au Burcle. L’ex-mécanicien avait toujours eu le dernier mot avec les bêtes qu’il dressait ; il voulut mater un animal à demi sauvage dont personne n’avait pu se rendre maître… et y laissa la vie.

La douleur de la veuve et des enfants fut profonde et cruelle. Mais dame Héloïse n’était pas femme à se laisser aller au découragement.

Elle prit d’une main ferme la direction de l’exploitation du domaine. Tout continua à prospérer au Burcle ; les fils formés au travail dès leurs jeunes années, devinrent bientôt des auxiliaires précieux pour leur mère. Puis il arriva ce qui arrive en ce monde, au foyer des humains comme au nid des oiseaux : peu à peu la famille se désagrégea. Seul, l’aîné des garçons resta au Burcle et y fit souche de Neuchâtelois pur sang, car il avait pris femme chez un Bonjour de Lignières, qui tenait boutique dans la petite ville, émule de sa sœur du vieux monde. Le second, qui s’était épris d’une Américaine, la suivit chez son père dans le Missouri. Le troisième, garçon aventureux et entreprenant, s’en fut vers l’Ouest fonder un nouvel établissement sur le territoire indien – à ses risques et périls. Le cadet, enfin, à qui les travaux de l’esprit souriaient plus que l’élevage du bétail et la culture des champs, ayant déclaré qu’il voulait être ingénieur, prit son vol vers les contrées civilisées de l’Est.

Et la mère, dont les soucis plus que l’âge avaient blanchi les cheveux, sans affaiblir son énergie, se trouva seule au Burcle avec son premier-né, sa bru et ses souvenirs.

Dans cette maison, sur ce domaine qu’elle et son mari avaient créé par leur travail et leur persévérance infatigables, elle resta la maîtresse incontestée.

Dame Héloïse s’était dit, non sans mélancolie, lors du mariage de son fils aîné, que le moment était venu pour elle d’abdiquer le pouvoir et de remettre les rênes du ménage entre les mains de sa belle-fille. Mais la belle-fille était une petite femme si jeunette, si inexpérimentée, d’apparence si timide, d’un caractère évidemment si peu décidé, que la belle-mère jugea prudent de renoncer à ses idées magnanimes d’abdication.

Mettez-vous à sa place : quand on a commandé durant plus d’un quart de siècle dans sa maison, il est dur d’y passer à l’arrière-plan du jour au lendemain.

Au reste la bru, qui n’avait pas l’ambition du pouvoir, se contenta fort bien d’un rôle effacé, et son mari, en bon fils qu’il était, trouva tout naturel que sa mère continuât à avoir la haute main, non seulement dans le ménage, mais dans l’exploitation du domaine. Ce grand gaillard de six pieds, qui domptait les chevaux les plus rebelles, qui saisissait au lasso et couchait sur le flanc les bœufs destinés à la vente, n’entreprenait rien d’important sans consulter sa mère avec déférence, et suivait ses avis avec la simplicité et la confiance du petit enfant qui n’est pas encore possédé du démon du moi raisonneur et suffisant.

 

***  ***  ***

 

Est-ce une illusion ? Il me semble qu’ici quelques lecteurs hochent la tête avec incrédulité en murmurant :

— Hum ! voilà qui est trop beau pour être vrai ! Il y a belle lune que la tradition du respect filial, pratiqué de cette façon antique, est perdue parmi nous ! S’il s’agissait de Chinois, à la bonne heure, on dit que ces barbares à peau jaune entourent leurs parents d’un respect et d’une affection qui ne se démentent jamais.

D’accord ; seulement remarquez que mon histoire ne date pas tout à fait d’hier, mais de quelque trente ans, ce qui fait déjà une différence ; et puis qu’elle se passe aux environs de Neuchâtel… en Amérique, ce qui en fait une autre.

— Et cette petite-fille que gâtait sa grand’mère, demande en essuyant ses lunettes, une lectrice à cheveux gris, je n’en vois trace nulle part !

Patience, madame, nous y arrivons. N’ai-je pas dit que le fils aîné et respectueux de dame Héloïse – Émile Borel, pour l’appeler par son s nom – fit souche de Neuchâtelois pur sang ?

Il y eut d’abord François, ainsi nommé en souvenir du grand-père Borel ; puis Abram-Henri, dont le grand-père Bonjour fut parrain ; puis Albert, puis Louis, puis Gustave, cinq gaillards qui promettaient. Les garçons font la richesse des laboureurs, c’est connu. Aussi Émile Borel, du Burcle, accueillait-il chacun de ces futurs travailleurs avec la plus parfaite cordialité.

— Bon, bon ! encore un qui veut nous donner son coup de main ; viens seulement, mon petit homme : il y a de l’ouvrage pour tout le monde !

Quant à dame Héloïse, à qui le ciel avait refusé d’accorder la fille qu’elle avait ardemment désirée et qui espérait se rattraper sur une petite-fille, elle ne pouvait s’empêcher de témoigner un certain désappointement chaque fois que l’événement trompait son attente.

Le jour où sa bru enrichit la maison d’un cinquième garçon, la grand’mère se dit à part elle avec découragement : — Il y faut renoncer : vous verrez que pour finir la demi-douzaine, la Zélie va encore nous donner un garçon !

La Zélie n’y manqua pas l’année suivante ; mais ce que dame Héloïse n’avait pas imaginé, et qu’elle n’eût jamais osé espérer, c’est que ce sixième rejeton des Borel fit son entrée au Burcle en compagnie d’une petite sœur.

Représentez-vous l’allégresse de la grand’mère, sans parler de celle des autres intéressés, et dites s’il était dans les choses possibles que cette enfant longtemps désirée et attendue échappât au danger d’être gâtée comme jamais petite-fille ne l’avait été dans le vieux monde comme dans le nouveau ! Naturellement la petite Julie devint la chose de dame Héloïse, sa propriété exclusive. La grand’mère abandonna volontiers l’autre poupon à sa bru : celle-ci n’avait-elle pas assez de besogne avec lui seul ?

Conciliante et soumise comme toujours, la petite femme d’Émile Borel se laissa faire… en soupirant un peu, toutefois.

Elle aussi, n’avait-elle pas appelé de tous ses vœux, dans le secret de son cœur, le don de cette petite fille qui venait enfin de lui être accordée ? N’était-il pas à elle en tout premier lieu, ce petit trésor, et elle n’en pourrait jouir qu’à la dérobée ?

— Nourrir ces deux poupons à la fois, avait déclaré d’emblée la grand’mère, ça ne vaudrait rien pour la Zélie ; il y aurait de quoi l’épuiser, sans compter que les deux petits n’auraient pas à manger à leur faim. En conséquence, elle prit la petite Julie dans sa chambre et la nourrit au biberon, laissant ainsi à Julien, le frère jumeau, toute licence de se gorger à volonté du lait maternel.

Il en profita, le gaillard, si bien qu’à dix mois il marchait comme un homme, tandis qu’à l’âge d’un an sa sœur jumelle en était encore à se traîner à quatre pattes, ou à cheminer sur son séant, d’une façon aussi étrange qu’ingénieuse.

Et Julien garda l’avance sur Julie ; à quatre ans, il la dépassait d’une demi-tête ; mais par exemple, elle se rattrapait sur l’intelligence. C’était une fine mouche que cette bambine maigrelette, au teint brun, aux grands yeux noirs et brillants comme des escarboucles, et qui menait tout le monde au Burcle par le bout du nez, à commencer par sa grand’mère.

Caressante comme une petite chatte, impayable avec ses drôleries, elle était l’idole de la famille ; ses caprices faisaient loi, et nul n’aurait eu le cœur de se refuser à les satisfaire, fussent-ils le plus extravagants du monde.

Au reste, si quelqu’un s’en fût avisé, la grand’mère y aurait mis bon ordre : Par exemple, sa belle-fille se disait parfois en soupirant qu’il faudrait savoir à l’occasion dire « non » à la petite despote, mais jamais la pauvre Zélie, qui savait bien que son opinion ne comptait pas, n’aurait eu le courage de l’exprimer et de se mettre en opposition avec la grand’mère, qui considérait d’un œil indulgent les plus folles incartades de sa petite-fille.

Celle-ci grandit donc absolument comme les poulains de son père, qui gambadaient dans les vastes prairies où nulle clôture n’entravait leurs courses échevelées.

Elle grandit, et ses travers d’enfant gâtée grandirent avec elle : petits enfants, petits défauts, grands enfants, grands défauts.

 

***  ***  ***

 

Dame Héloïse Borel née Petitpierre avait emporté du pays natal la bonne tradition que plus on se meuble l’esprit, mieux on se tire d’affaire en ce monde. En conséquence elle avait envoyé ses quatre garçons s’abreuver en leur temps à la modeste source d’instruction que leur offrait la petite ville, homonyme et fille cadette de celle du vieux monde, où jaillissent, comme on sait, avec tant d’abondance des fontaines de savoir. Les trois lieues à franchir chaque matin et chaque soir n’avaient pas paru un obstacle à ces enfants de la prairie.

Deux petits chevaux indiens, intelligents et bien dressés, les transportaient à la ville deux par deux, et les ramenaient le soir au Burcle.

Ainsi en agit Émile Borel avec ses fils, qui, les uns après les autres, firent leur temps d’école, et non moins hardis cavaliers que leur père et leurs oncles, n’employèrent pas un autre moyen de locomotion qu’eux.

C’était fort bien pour les garçons, et dame Héloïse Borel née Petitpierre n’objecta rien contre une manière de procéder qu’elle avait pratiquée avec ses propres fils. Mais quand un beau jour Émile Borel fit observer d’un ton soucieux que cette gamine de Julie ne savait ni a ni b, en français pas plus qu’en anglais, tandis que son frère jumeau qui fréquentait l’école depuis un an, lisait couramment dans cette dernière langue, et que par conséquent il était plus que temps qu’elle montât en croupe derrière le dit jumeau pour s’en aller apprendre quelque chose, comme il convenait à une jeune demoiselle de huit ans, la grand’mère poussa les hauts cris.

Envoyer cette pauvre petite à califourchon sur un bidet, faire trois lieues de chevauchée le matin et autant le soir, sans autre garde que trois étourdis de garçons ! elle ne savait comment un père pouvait seulement y penser.

— Non, non, je te dis que ça ne se peut pas ! conclut dame Héloïse d’un ton péremptoire. Pour l’amour du ciel, Émile, quelle idée ! une fille, et si jeune !

Ce colosse d’Émile regarda sa mère avec un naïf étonnement. Il ne saisissait pas bien pourquoi ce qui n’avait nul inconvénient pour des garçons, ne convenait pas à une fille ; à une fille surtout, pour qui les chevauchées sur le dos de la première monture venue étaient le pain quotidien et qui s’en donnait à cœur joie de galoper à travers champs et prairies, avec son père ou ses frères rassemblant le bétail.

Est-ce que cette opposition de la grand’mère ne serait point en relation avec l’aversion décidée que manifestait la petite fille pour tout travail régulier en général et pour l’étude en particulier ?

Partagé entre sa piété filiale et son bon sens paternel, le pauvre homme ne savait à quel saint se vouer et se grattait l’oreille avec perplexité.

— Tout de même, ma mère, objecta-t-il avec déférence, et en tiraillant nerveusement sa longue barbe, Julie ne peut pas rester toute sa vie sans rien apprendre.

Toute sa vie ! comme si la petite n’avait pas encore bien des années devant elle !

Et la grand’mère haussa les épaules avec impatience.

Son grand fils, lui, hocha la tête en soupirant et jeta un coup d’œil découragé à sa petite femme, qui rapiéçait diligemment et en silence une demi-douzaine de paires de culottes.

Il faut croire que ce regard de détresse du mari inspira à la timide Zélie un courage héroïque, car contrairement à toutes ses habitudes, elle osa exprimer une opinion personnelle.

— Il y aurait un moyen, fit-elle en regardant furtivement sa belle-mère : si on mettait Julie en pension chez mes parents ? Les garçons y dînent déjà. Oh ! seulement pour un essai ! se hâta-t-elle d’ajouter en voyant sa belle-mère se redresser comme une poule à qui l’on veut prendre un de ses poussins. On verrait si…

— Sortir de la maison une pauvre petite fille de huit ans, pour la mettre en pension par le monde ! interrompit la grand’mère avec explosion… À quoi pensez-vous, Zélie ! Moi je n’en aurais pas le cœur.

— Oh ! voilà, intervint Émile Borel d’un ton conciliant ; si c’était chez des étrangers, mais chez son grand-père…

— Ce n’est toujours pas la maison ! fit sèchement dame Héloïse.

Elle n’avait rien contre les Bonjour, mais elle n’entendait pas qu’ils lui prissent sa petite-fille.

— Je ne voudrais pas vous faire de la peine, Zélie, reprit-elle avec condescendance, mais je suis sûre et certaine que notre Zélie y mourrait d’ennui, chez vos parents. Ce n’est pas pour dire qu’ils soient « à leur façon ; » mais à leur âge – notez que le père et la mère Bonjour n’étaient ni plus vieux, ni moins bien conservés que dame Héloïse – à leur âge on ne sait plus ce que c’est que les enfants, les patiences qu’il faut avoir avec eux. Quand on n’en a eu qu’un… Et puis ils sont casaniers ; c’est tout naturel avec leur boutique ; mais je vous demande, si ça irait à notre Julie qui est habituée au bon air, de vivre pareillement enfermée, après avoir été déjà tenue des heures sur les bancs de l’école ! Je vous dis que ce serait de la cruauté ! Et puis, moi, croyez-vous que je pourrais me passer de ma Julie ? Quand on pense que c’est moi qui l’ai élevée, cette petite, et qu’on voudrait…

Ici, la grand’mère s’attendrit au point de verser de vraies larmes et de se cacher la figure dans son tablier, à la grande consternation de son fils qui ne l’avait pas vue pleurer depuis la mort de son mari.

— Ne vous en donnez pas tant, mère, fit-il avec chaleur ; on tâchera de combiner les affaires autrement.

La timide Zélie, effrayée du résultat de son intervention, se remit en soupirant à rapiécer les culottes de ses garçons, et la conférence ou la discussion en resta là, sans aboutir à rien, résultat assez habituel de toutes les conférences et discussions quelconques.

Je me trompe : celle-ci eut pour effet de mettre mal à l’aise dame Héloïse, laquelle, après tout, était femme de bon sens.

— Émile n’a pas tant tort ; il faudra faire quelque chose avec Julie. Mais comment « l’entreprendre ? » Je n’y ai rien pu pour lui apprendre ses lettres. C’est fini, elle ne veut pas s’y mettre ! elle qui est pétrie d’esprit, si elle voulait pourtant !

Et la grand’mère, avec un soupir, se demandait tout au fond du cœur, si elle n’aurait point peut-être été quelque peu faible jusque-là, avec sa petite-fille. Mais quant à l’envoyer à l’école à cheval avec ses frères, pour ça, non ! et la mettre en pension chez les Bonjour, encore moins !

 

***  ***  ***

 

En attendant qu’on se fût mis d’accord pour la faire mordre au fruit de la science, mademoiselle Julie usait si largement de sa liberté, qu’un beau soir la nuit était venue, sans que personne au Burcle pût dire où était passée la petite vagabonde.

Après avoir joué longtemps près du « creek », minuscule rivière coulant à quelques pas de la maison, où elle avait coutume de manipuler de la terre glaise au grand dommage de sa tenue, après y avoir fait un plongeon involontaire, qui avait nécessité un changement complet de costume, la petite fille, que sa grand’mère avait vainement tenté de retenir auprès d’elle, était allée regarder son père équarrissant une pièce de bois ; puis celui-ci l’avait vue entrer dans le poulailler, où la petite gourmande aimait à se régaler d’œufs frais pondus.

Dès lors elle avait disparu. Ses trois frères aînés qui labouraient à quelque distance de la maison, et avaient vu de loin un petit escadron volant de veaux, galopant affolés, s’étaient dit que bien sûr Julie était à leur poursuite, juchée sur son mustang. Mais comme la nuit tombait, ils ne pouvaient répondre du fait.

— Et vous n’avez pas crié, vous n’avez pas cherché à la faire revenir ? s’écria la grand’mère avec agitation. Vous n’avez pourtant guère « d’idée » pour des garçons de votre âge.

Les trois frères se regardèrent avec un candide étonnement, en levant les sourcils et les épaules.

— Ça aurait servi à grand’chose ! fit l’aîné entre haut et bas. Qui est-ce qu’elle écoute, la Julie ?

Le ton peu respectueux de cette justification n’eût pas manqué, en toute autre circonstance, d’attirer une verte réprimande à son auteur, mais tout à ses alarmes, la grand’mère courut rejoindre son fils et sa bru qui venaient de sortir pour opérer une reconnaissance autour de la maison et jeter aux échos le nom de la petite fugitive.

Mais leurs appels retentirent vainement dans le silence et l’obscurité de la prairie.

Ils écoutaient anxieux, retenant leur haleine, et n’entendaient d’autre bruit que le murmure monotone du creek coulant doucement sur son lit de galets.

— Les garçons et moi, commença le père, nous allons…

— Écoutez ! fit sa femme, un galop de cheval.

Tous trois prêtèrent l’oreille avidement ; mais bientôt Émile Borel secoua la tête et dit d’un ton désappointé :

— Il y a deux chevaux : ce n’est que les garçons qui reviennent de l’école.

C’étaient eux, en effet ; le petit Julien en croupe derrière Louis, plus âgé que lui de deux ans, et Gustave seul sur son mustang, avec la sacoche contenant le matériel scolaire.

En les voyant arriver gais et dispos, la grand’mère se dit avec un vrai remords :

— Si pourtant tu n’avais pas mis les pieds contre le mur pour envoyer Julie à l’école avec ses frères, elle serait là avec eux, tandis qu’à présent… Mon Dieu ! Mon Dieu ! pauvre petite ! qu’est-ce qu’elle peut être devenue ! Il faut chercher, Émile, Zélie ! il faut courir ! s’écria-t-elle affolée.

Mais son fils et sa bru n’avaient pas perdu leur temps en lamentations stériles. Tout ce que la maison possédait en fait de lanternes et de falots fut bien vite allumé et distribué. Chacun se mit en campagne de son côté, parcourant en tous sens prés et champs, et poussant de temps à autre des appels retentissants, auxquels hélas ! rien ne répondait que le beuglement des bestiaux effrayés par ces cris et ces lumières insolites. Sans plus de succès on fouilla la petite forêt d’essences diverses, respectée par la hache du pionnier et servant de réserve pour les besoins de la ferme.

Les bords du creek, en amont et en aval, furent inspectés minutieusement jusqu’à une grande distance de la ferme : l’enfant pouvait y être tombée avec sa monture. Mais sur la berge, piétinée par les bestiaux venant s’abreuver à la petite rivière, comment eût-on pu discerner la trace des pieds du mustang ? Le cercle des recherches s’étendait toujours plus, sans amener aucun résultat. L’angoisse des parents, l’inquiétude des enfants croissait à mesure que la nuit avançait.

Et c’était une nuit opaque, sans étoiles, que semblait rendre plus noire encore la lumière vacillante des lanternes courant çà et là comme des feux follets.

— Il ne fait pas trop froid, par bonheur ! disait en tremblant Zélie à son mari qu’elle ne quittait guère. Au moins, la petite…

— Émile, Zélie ! criait fiévreusement la grand’mère dont le falot rougeâtre sautillait à quelque distance ; n’avez-vous rien entendu ? pour sûr qu’on a crié !

Sans doute on avait crié, mais c’étaient les six frères éparpillés dans la plaine, qui appelaient leur sœur ou s’interpellaient à son sujet.

Peu à peu, découragés de cette recherche infructueuse, à laquelle l’obscurité enlevait presque toute chance de réussite, les garçons se rapprochaient les uns des autres et finirent par rejoindre leurs parents.

— Comment trouverait-on quelque chose par une pareille nuit ? dit l’aîné en arrivant. Il y a « trop grand » à chercher, et quand on ne voit « franche goutte !… »

— Si tu en as assez, toi, va-t’en à la maison, puisque tu n’as pas plus de cœur que ça ! s’exclama la grand’mère avec amertume.

— Monté ! mère, fit Émile Borel d’un ton conciliant, François a assez raison : tant qu’il fera nuit, on ne pourra rien faire qui vaille.

— Oh ! vous n’avez qu’à vous en retourner tous ! je chercherai toute seule ; ce n’est pas moi qui aurais le cœur d’aller dormir tranquillement dans mon lit pendant que ma pauvre petite Julie…

— Grand’mère, suggéra le petit Julien qui vint tirer son aïeule par la manche, si elle était revenue à la maison, la Julie, pendant que nous étions tous loin !

La supposition n’était pas invraisemblable, après tout ; aussi dame Héloïse s’y accrocha-t-elle avec l’ardeur d’un noyé qui se cramponne à la perche qu’on lui tend. Elle fut la première à reprendre le chemin du Burcle, la première à crier :

— Le mustang est là ! Dieu soit loué ! Mais ce cri qui avait soulagé tous les cœurs du poids qui les écrasait, fut bientôt suivi d’une exclamation d’amer désappointement :

— Mon Dieu ! ce n’est pas le sien !

Il y avait bien un petit cheval indien, arrêté devant la porte grande ouverte du Burcle, mais ce n’était pas le mustang pie de la petite fugitive. Celui-là avait la robe brune, et sur le dos, en guise de selle, une vieille peau de mouton. On se précipita à la suite de la grand’mère. Devant le foyer où brûlaient encore quelques tisons, il y avait un Indien basané, coiffé d’un banal chapeau de feutre déformé. Il sortit sa pipe de sa bouche pour dire en mauvais anglais :

— Petite fille, là, dormir. Et il montrait du doigt la chambre voisine.

Elle était là, en effet, la petite transfuge, dormant du sommeil du juste sur le lit où l’Indien l’avait posée. Et la grand’mère, une fois bien sûre que son trésor lui revenait intact, s’était affaissée sur une chaise où elle était en train de se pâmer.

L’Indien, une vieille connaissance des Borel qui lui avaient donné maintes fois l’hospitalité quand il passait, se rendant à la ville pour trafiquer des produits de sa chasse, raconta dans son jargon barbare, qu’à trois bonnes lieues de la ferme il avait trouvé un taureau de méchante humeur en train d’éventrer à coups de cornes le mustang de la petite Julie, et que celle-ci, qui avait sans doute eu l’imprudence de houspiller le sauvage animal, avait bien failli subir le sort de sa monture. Heureusement l’Indien, au cours d’une de ses pérégrinations, était survenu à point nommé pour l’arracher à la fureur du taureau.

— Un coup : lui mort ! conclut le brave homme rouge en frappant sur la crosse de sa vieille carabine de chasse. Cheval aussi mort ; petite fille, peur seulement. Moi pense pas bon petites filles courir toutes seules si beaucoup loin.

Il n’était pas seul de cet avis, le sauveur de la petite vagabonde, et celle-ci ne fut pas longtemps à s’en apercevoir.

— Il faut décidément lui tenir la bride plus serrée, déclara dès le lendemain Émile Borel, chez qui l’escapade de sa fille avait réveillé le sentiment de sa responsabilité paternelle. N’en êtes-vous pas, mère ?

Comme il eut la prudence de ne pas ajouter : — C’est aussi l’idée de Zélie – dame Héloïse ne dit pas non : l’alerte avait été assez chaude pour ouvrir ses yeux de grand’mère.

— Oui, fit-elle toute soucieuse ; il y a bien à dire avec Julie ; elle commence à devenir terrible ; elle ne vous écoute pas plus que si on parlait à une borne. Ce que c’est pourtant que les enfants ! Quand on pense à tout ce que j’ai fait pour elle depuis qu’elle est au monde, et elle n’a pas plus d’égards pour moi que pour qui que ce soit.

Émile Borel aurait eu beaucoup de choses à répondre à ces doléances ; mais il était trop respectueux pour se permettre de les formuler.

Il fit ce qui valait infiniment mieux : il usa de son autorité paternelle vis-à-vis de son enfant, tout en ne perdant rien envers sa mère de la déférence filiale qu’il lui avait toujours témoignée.

Mlle Julie eut la bride serrée, selon l’expression de son père, et ce poulain indiscipliné dut apprendre à connaître le frein et à s’y soumettre.

Dure école pour le poulain, qui ne se soumit pas sans maint écart, sans mainte velléité de révolte ! Non moins dure école pour la grand’mère qui fut bien souvent sur le point de céder à la tentation d’appuyer ouvertement sa favorite dans sa résistance à l’autorité paternelle.

Son bon sens, heureusement, l’en préserva et peut-être aussi, à plus d’une reprise, un tranquille regard d’avertissement de son fils, appuyé d’une discrète allusion à certaine nuit d’angoisse.

 

***  ***  ***

 

Qui fut bien surpris, à quelque temps de là, si ce n’est dame Héloïse, d’entendre sa petite-fille parler avec enthousiasme d’entrer sous peu à l’école ?

— Oh ! c’est que, Julie, fit la grand’mère intérieurement charmée, mais hochant la tête d’un air grave, quand on ne sait pas seulement ses lettres !…

Mademoiselle Julie sourit avec suffisance, et sans rien dire, alla prendre la grande Bible d’Osterwald, emportée du pays natal, l’ouvrit au titre, et fièrement nomma toutes les lettres de celui-ci, sans broncher, le doigt posé sur chacune.

La grand’mère était confondue.

— Qui t’a appris tes lettres ? demanda-t-elle avec un singulier mélange de satisfaction et de dépit. Avec moi, tu n’as jamais voulu aller plus loin que « b ».

— C’est maman, répondit Julie d’un air de triomphe. Une fois Albert a essayé et aussi Abram-Henri, mais ils se fâchaient tout de suite quand je ne savais pas, on se chicanait, et on ne faisait rien d’avance.

Elle secoua mutinement ses boucles brunes et continua en baissant la voix, comme si elle dévoilait un grand secret :

— Alors maman m’a dit tout doucement : — Si nous essayions, les deux ?

Et je n’ai rien eu de peine, parce qu’elle ne se fâchait pas, elle, comme les garçons et comme…

Le petite fille s’interrompit brusquement et jeta un regard furtif à sa grand’mère.

— Comme moi, tu veux dire ! fit celle-ci un peu vexée. C’est qu’aussi, Julie, tu n’y mettais guère de bonne volonté. Il paraît qu’avec ta mère !…

Le bon sens de dame Héloïse l’arrêta sur la pente fâcheuse où elle s’engageait, et elle fit un effort méritoire pour refouler la bouffée de jalousie qui lui était montée au cerveau.

— Enfin, fit-elle en embrassant sa petite-fille, l’essentiel, c’est que tu saches ton A B C. Mais ce n’est pas le tout ; à présent il faut apprendre à épeler, à lire. Qu’est-ce qu’on dirait à l’école, si tu ne savais que tes lettres ?

— J’apprends, grand’mère, tu verras !

Et la petite secoua résolument la tête.

Et alors, quand je saurai, on me laissera aller à l’école avec Julien, Gustave et Louis. C’est papa qui l’a dit. Adieu, grand’mère ! Je vais voir si maman a le temps de me faire épeler.

— Moi, j’ai le temps, fut sur le point de dire la grand’mère. Mais toute réflexion faite, elle se tut.

— Puisque la Zélie a si bien commencé, pensa-t-elle, il faut la laisser finir. Qui est-ce qui l’aurait cru, tout de même, que cette petite femme qui ne dit pas un mot plus haut que l’autre, qui n’a pas l’air d’avoir une volonté, réussirait là où je n’y ai rien pu ?

C’est vrai qu’avec ses garçons il fait beau la voir : il n’y a rien à dire, elle les a bien élevés.

Et dame Héloïse soupira ; elle faisait un retour mélancolique sur elle-même et sur son propre système éducatif vis-à-vis de Julie.

— Ce que c’est que de nous ! conclut-elle humblement ; parce qu’on a les cheveux blancs, qu’on a un peu d’expérience, on croit tout savoir ; et voilà les à rebours qu’on fait quand on est grand’mère !

Mon père avait bien raison quand il disait : Tchacon a adai auquè à appenre, lé villotet kma lé djouven’ ![24] Oui, oui, que le bon Dieu nous aide à profiter de ses leçons !

Ainsi soit-il.

Un Germanophobe

 

Oh ces Allemands, quelle race ! Non, c’est fini, je ne peux pas les avaler !

Ainsi s’exclamait vingt fois dans la journée M. le conseiller communal… mais un nom n’ajouterait rien à la ressemblance du portrait que nous allons tracer du personnage. Disons seulement que dame Elvina, épouse de M. le conseiller, ne l’appelait pas autrement dans l’intimité que Luis, attendu qu’il avait reçu au baptême les prénoms de Auguste-Henri-Louis. En public dame Elvina allant, par déférence, jusqu’à Henri-Louis, son mari était pour tout le monde Henri-Louis chez l’Elvina, et Mme la conseillère, l’Elvina chez Henri-Louis.

Deux époux bien unis qui s’acheminaient gaillardement vers la cinquantaine, après avoir mis leurs deux garçons à même de gagner leur pain sans compter sur personne, pas même sur leurs parents.

Époux bien unis, avons-nous dit : sauf sur un point, pourtant : précisément au sujet de cette antipathie qu’Henri-Louis manifestait en toute occasion à l’endroit des Allemands. Notez que sous cette appellation générique, il réunissait toute la race germanique, sans distinction de nationalité ni de frontières. Pour lui, un citoyen de Gumminen ou de Niederbipp était allemand au même titre qu’un bourgeois de Berlin ou de Francfort.

Or, Mme la conseillère, qui était une personne sensée, s’impatientait chaque fois que son mari faisait une de ses sorties germanophobes.

— Mais finalement, pour l’amour du ciel, quel mal est-ce qu’ils t’ont fait, les Allemands, pour que tu sois toujours après eux ?

— Du mal ! je ne dis pas qu’ils m’aient fait du mal, mais je ne peux pas les souffrir. Que veux-tu que j’y fasse ? c’est tout juste comme les oignons, vois-tu ; je ne peux pas dire qu’ils m’en aient fait du mal, puisque je n’en ai jamais mangé, mais ça n’empêche pas que je les abomine.

— Alors, dis-moi voir un peu, pourquoi c’est deux Allemands que tu as pris comme ouvriers à ta scie ?

Il faut savoir qu’outre un domaine de montagne, le conseiller possédait et dirigeait lui-même une scierie bien montée et bien achalandée.

— Ah ! mafi ! on prend ce qui se présente. Faute de grives…

— Je croyais, fit innocemment dame Elvina, qu’il était venu des Franc-Comtois s’offrir.

— Ouais ! des beaux ouvriers, qui n’ont pas plus de force que des mouches, qui se mettent à deux pour porter des planches d’un pouce ! une vergogne !

— Et Rodolphe, notre domestique, il n’y a pourtant rien à dire contre, voyons, Louis ; pourtant c’est un Allemand, puisqu’il est de l’Emmenthal.

— Oh ! lui, voilà, depuis qu’il est dans le pays, il a appris à vivre et à parler un langage à peu près chrétien. Et puis il faut croire que dans l’Emmenthal, l’espèce est un peu meilleure ; le fait est qu’ils y font du bon fromage, il n’y a pas à dire.

— Et le granger de l’oncle Ulysse, reprit dame Elvina, poursuivant son mari jusque dans ses derniers retranchements, un Allemand, lui aussi, de Thoune, d’Aarberg, enfin de par là autour, n’a-t-il pas déjà remonté le domaine, que l’autre granger, un de chez nous, pourtant, avait tout tiré en bas ?

— Je ne dis pas non ; il y en a dans le tas qui peuvent avoir du bon… jusqu’à un certain point. Mais ça n’empêche qu’en gros les Allemands ne sont pas faits comme nous : ils me vont sous les ongles.

Dame Elvina haussa les épaules d’une façon qui disait clairement : — Inutile de discuter plus longtemps avec quelqu’un qui déraisonne d’une pareille manière !

 

***  ***  ***

 

Un jour, c’était en automne, Henri-Louis chez l’Elvina accourut de sa scierie en disant à sa femme d’un air bouleversé :

— Il est arrivé un terrible malheur à Gottlieb Aellen, le granger de l’oncle : il paraît qu’il est tombé du fin haut de la grange et s’est énuqué du coup ! C’est un de nos Allemands qui vient de me le raconter en revenant de mener des planches de ces côtés.

Dame Elvina laissa tomber son tricot et joignit les mains avec une exclamation de pitié :

— Mon Dieu ! quelle affreuse histoire ! et sa pauvre femme qu’est-ce qu’elle va devenir avec sa bande d’enfants ? Il faut que j’aille…

— Justement j’allais t’en parler. Il paraîtrait, si j’ai bien compris le sacré baragouin de notre Allemand, que la femme d’Aellen est aussi à fin de vie : elle a eu quelque chose comme une crise de haut-mal ou un coup de sang, quand elle a trouvé son mari mort !

— Miséricorde ! et tous ces enfants !

— Rodolphe est en train d’atteler ; quand tu seras prête…

— Ah ! bon, tu viens aussi.

— C’est bien sûr ; l’oncle doit être dans tous ses états. La justice sera par là pour relever le corps…

— Allons vite, Louis ; je te laisse prendre ce panier pour le mettre dans le char.

L’habitation et le domaine de l’oncle Ulysse étaient à trois quarts d’heure de la scierie d’Henri-Louis, au fond d’une longue vallée jurassienne. Le propriétaire, vieux célibataire original et de commerce peu agréable, occupait avec son fermier la vieille demeure au toit de bardeaux, qui s’adossait aux grandes forêts de sapins.

Henri-Louis l’avait bien prévu : l’oncle Ulysse était « dans tous ses états ; » et il y avait de quoi. Seulement comme le vieux garçon pensait toujours à lui avant de penser aux autres, son émoi et son agitation se traduisaient par une humeur exécrable.

— Ah ! vous arrivez, pourtant ! fut l’exclamation bourrue qui accueillit le conseiller et sa femme. C’est le moment ! Un bel entrain par chez nous : mon granger qui se tue bêtement, sa femme qui s’en donne si tellement qu’elle a tout l’air de vouloir tourner le blanc, un tas d’enfants qui braillent, la justice qui vient fourrer son nez par ici… quel sacré commerce !

La malheureuse fermière était en effet au plus mal. De complexion assez délicate, elle avait été terrassée par l’affreux coup qui venait de la frapper. Étendue inerte, sans connaissance, sur le lit où on l’avait déposée, on l’eût crue morte sans le spasme qui contractait par moments ses traits rigides.

En attendant l’arrivée du médecin que le juge de paix s’était chargé de prévenir, dame Elvina mit en œuvre pour ranimer la malade, tous les moyens que l’expérience lui avait enseignés. Ne parvenant à aucun résultat, elle s’occupa des cinq enfants qui sanglotaient en appelant leur mère avec désespoir, et réussit à les calmer par ses caresses maternelles et les tendres paroles que seules trouvent les femmes pour arriver au cœur des petits. Tout doucement elle les amena hors de la chambre et leur distribua dans la cuisine une partie des provisions dont elle avait garni son panier.

Avec les derniers rayons du jour s’éteignit le reste de vie qui animait encore faiblement comme un lumignon tremblant le corps de la veuve. En une journée les cinq enfants, dont le plus jeune marchait à peine, étaient devenus orphelins de père et de mère. Mais ce comble de misère n’attendrit pas le moins du monde le cœur ratatiné de l’oncle Ulysse. Les égoïstes sont à l’abri de pareilles faiblesses. À peine le docteur eut-il constaté que la pauvre mère avait cessé de vivre, que le vieux garçon s’écria en arrachant son bonnet de coton et le froissant dans ses mains avec une vraie rage :

— Alors, moi, nom de ma vie ! me voilà dans un beau pétrin, avec cette bande de petits Allemands sur les bras ? Qu’est-ce qu’on veut que j’en fasse ?

On eût dit, à l’entendre, que son granger et sa femme s’étaient malicieusement concertés pour quitter ce monde clandestinement, afin de se décharger sur leur propriétaire du soin d’élever leur famille.

Henri-Louis regarda son oncle avec une certaine répulsion. Il n’aimait pas les Allemands, c’est entendu, mais il avait du cœur.

— N’ayez peur, oncle, fit-il d’un ton sec, on vous en débarrassera. Elvina, si tu n’as rien contre, nous ramènerons cette marmaille chez nous, et tu en prendras soin jusqu’à ce qu’on les renvoie à leur commune ; es-tu d’accord ?

— C’est bien sûr, Luis ! répondit sa femme avec chaleur. Les pauvres petits malheureux ! si ça ne fend pas le cœur !

 

***  ***  ***

 

Renvoyer les enfants à leur commune, il n’y avait pas d’autre alternative. Ce fut bien là l’opinion unanime du Conseil communal. Seulement comme il est moins aisé d’expédier par la poste ou par chemin de fer, du haut du Jura jusqu’au fond du canton de Berne, cinq enfants en bas âge qu’un nombre égal de colis inanimés, le choix des voies et moyens pour mettre à exécution la décision du Conseil fut quelque peu laborieux.

Conduire tout uniment les cinq pauvres petits colis humains à la gare la plus voisine, et les consigner à destination de l’Assistance centrale à Berne, avec pièces à l’appui, pour obtenir une réduction sur le prix de transport, était un procédé simple, commode et peu coûteux, qui souriait fort à la majorité des membres du Conseil. D’autres se demandaient avec un vague remords si cette façon d’agir n’était point quelque peu brutale et inhumaine. Mais de peur de s’avancer trop et d’être appelés à payer de leur personne, ces circonspects conseillers gardèrent par devers eux leur honnête scrupule. Un seul protesta : Henri-Louis chez l’Elvina.

— Ma parole ! je trouve, moi, que ce serait une vergogne de fourrer ces pauvres petits dans le train comme on expédie des sacs de pommes de terre. Pardi ! ce qui m’étonne, c’est que pendant que vous y étiez, personne n’ait proposé, par-dessus le marché, de coller au milieu du dos de chacun des gamins, une étiquette, une adresse, ou comme ils disent dans les gares, un bulletin de bagages. Est-ce que c’est des manières d’envoyer tout mar seuls des petits malheureux de cet âge, à des distances pareilles ? Si on crie contre la commune, nous n’aurons que ce qui nous vient.

Moi, je dis que quelqu’un devrait accompagner les petits Aellen. Les Bernois nous rembourseront, à la fin du compte !

— Alors, vas-y, toi !

— C’est ça, qu’Henri-Louis les mène ; ils ne voudraient déjà suivre que lui ; ils « l’ont habitué. »

— Et puis il aime tant les Allemands ! ça lui fera plaisir d’aller faire un tour chez eux.

Henri-Louis releva vivement le gant :

— Oh ! pour ce qui est de ça, riposta-t-il en faisant face à tous ses collègues à la fois, je me demande, après tout, si des Allemands ne montreraient pas plus de cœur que vous, tous tant que vous êtes ; ce qui est sûr, c’est qu’on n’en pourrait pas montrer moins ! Oui, que j’y veux aller, à Berne, mener ces petits malheureux, puisqu’il faut les renvoyer ; mais vous pouvez compter que si j’étais plus jeune et ma femme aussi, c’est nous qui les élèverions, tout allemands qu’ils sont !

Les collègues d’Henri-Louis se regardèrent, passablement ahuris. Les uns ricanaient en-dessous ; les autres, pour cacher leur confusion, cherchaient à se donner un air digne ; mais aucun n’osa prendre Henri-Louis à partie pour la verdeur de sa réplique.

 

***  ***  ***

 

Ce fut un vrai chagrin pour dame Elvina que de se séparer des orphelins qu’elle avait soignés maternellement durant une semaine. La désolation ne fut pas moins grande de leur côté. Brusquement privés de leurs parents, ils avaient retrouvé dans la digne conseillère une mère au cœur chaud et tendre, et voilà qu’il fallait la quitter, elle aussi ! Pourquoi ? cette question qui revient si souvent sur les lèvres des enfants, combien elle était, cette fois, amère et déchirante dans sa naïve candeur ! Qu’y répondre, si ce n’est par de tendres paroles, des promesses évasives d’un vague retour ? Heureusement pour eux, les jeunes enfants n’ont pas la notion du temps. Et puis, les perspectives radieuses d’un voyage en chemin de fer étaient bien faites pour leur adoucir la séparation qui, dans leur esprit enfantin, ne devait être que temporaire.

Seul, le poupon, une fillette de onze mois, aux cheveux blonds et bouclés, sur qui le raisonnement ne pouvait avoir aucune prise, se refusa nettement, au moment du départ, à abandonner dame Elvina, dont elle entourait le cou de ses petits bras potelés. Cependant quand Henri-Louis eut extrait de sa poche un grand cornet de pralines, l’ingrate relâcha son étreinte, et se laissa enlever par ce séducteur pourvu de charmes aussi irrésistibles.

Durant toute cette semaine, Henri-Louis chez l’Elvina n’avait pas fait une seule de ses sorties contre les Allemands. Et pourtant jamais il n’avait de sa vie assisté à un pareil massacre du français, car du poupon jusqu’à l’aîné, Hans, âgé de huit ans, toute la petite bande parlait un jargon des plus incohérents. Mais les enfants sont de si grands magiciens !

Après le départ du conseiller et des orphelins, dame Elvina trouva la maison horriblement vide et désolée. Si seulement elle eût eu des petits-enfants à elle à dorloter ; mais de ses deux fils, un seul était marié depuis peu, et l’autre, clerc de notaire dans la ville voisine, était encore célibataire.

Toute la journée, la bonne dame, triste et soucieuse, chercha en vain un adoucissement à sa peine dans l’accomplissement de ses devoirs domestiques. Malgré elle, tout en se livrant machinalement à ses occupations habituelles, sa pensée suivait sans cesse les voyageurs dont un seul devait revenir. Elle se représentait avec un serrement de cœur la cruelle scène qui se passerait là-bas, sous le dôme de cette gare bruyante et encombrée de monde, quand les enfants, auxquels son cœur s’était attaché, verraient disparaître au milieu de la foule le seul visage qui fût connu d’eux !

Henri-Louis l’avait dit d’avance :

— À Berne, il faudra tâcher de m’esquiver des pauvres petits comme je pourrai, sans quoi jamais ils ne voudraient me lâcher. C’est avec la petite que ça va être le plus dur !

Oh ! cette petite Marie ! il lui semblait encore sentir autour de son cou la douce étreinte de ses bras dodus ! oh ! celle-là, si seulement… !

— Ne m’attends que demain, avait dit en partant le conseiller à sa femme, ce soir c’est tout au plus si je pourrai revenir jusqu’à Neuchâtel. Il faudra que Rodolphe vienne me chercher au Locle avec la Grise, pour le train de midi.

À partir de deux heures de l’après-midi, dame Elvina fut plus souvent sur le seuil de sa porte à explorer du regard la route du Locle, qu’assidue à son tricot. Mais comme pour le dire des voisins, elle ne pouvait décemment faire le guet sans relâche, il advint ce qui arrive ordinairement en pareil cas : Rodolphe et la Grise, ramenant leur maître, firent leur apparition dans la rue et arrivèrent devant la maison quand dame Elvina n’y était pas. Attirée par le bruit, elle se levait en hâte pour sortir quand son mari ouvrit la porte.

Elle recula, saisie et ravie à la fois : une petite tête blonde reposait, au retour comme au départ, sur l’épaule d’Henri-Louis, et, derrière lui, dans ses jambes, trottinait un bambin en jupon, à cheveux rouges, s’accrochant des deux mains aux pans de son habit.

— Prends garde, Elvina, elle dort ! découvre le lit que je la couche. Toi, Fritz, lâche-moi, à présent ! la voilà, ta Mutter Vina, tu as assez crié après !

Oui, vraiment, vous avez bien entendu : Henri-Louis avait dit « Mutter, » ni plus ni moins qu’un Allemand ! ce que c’est que de nous !

La petite Marie posée sur le lit, et Fritz en possession d’une puissante tartine de mélasse, dame Elvina, la mine rayonnante, les yeux humides, vint confesser son mari, qui s’était installé sur le vieux sofa à ramages, de l’air délibéré d’un homme qui vient de faire un coup d’audace, mais qui prend la responsabilité de ses actes.

— À présent, Luis, dis-moi vite, est-ce pour « la toute, » que tu les ramènes, dis ? Est-ce que ces messieurs de Berne en sont ?

— Sois tranquille, Elvina, c’est les nôtres comme si le notaire y avait passé.

Vois-tu, à Berne, il n’y a pas eu moyen de me dépêtrer de cette petite enjôleuse qui me serrait « si tellement » par le cou, que l j’en perdais quasi le souffle. Mafi ! je n’ai pas eu le cœur de la faire lâcher.

C’est comme ce petit crapaud de Fritz : il criait comme un aigle : — Moi veux Mutter Vina ! en se pendant à mon habit de toutes ses forces ; j’ai eu de la chance que ce soit du bon drap ! Qu’est-ce que je pouvais faire, sinon de reprendre les deux petits. Ces messieurs n’ont pas dit non, seulement ils entendent bien que c’est nous qui les élèverons.

— Comme de juste, que j’ai dit, puisque je m’en charge, c’est mon affaire. En fin de compte, il n’y a rien à dire, ils ont été bien honnêtes…, pour des Allemands. Ils ont commandé dans un restaurant du café et des beignets pour les enfants, et les trois gros s’en donnaient si bien à bouche-que-veux-tu, que j’ai pu me sauver à la sourdine avec ces deux. À présent, dis, Elvina, est-ce que j’ai mal fait ?

— Oh ! Luis, si tu savais comme je suis contente.

— À la bonne heure ! parce que vois-tu, ça ne m’amuserait pas de recommencer le voyage. Par exemple, il n’y a rien à dire : les Allemands ont du bon ; je n’ai pas eu à m’en plaindre. S’il m’avait fallu parler leur langage, j’aurais été joliment pris ! Eux savaient me parler français, pas du tout pur, c’est clair, mais on se comprenait, c’est l’essentiel, et je leur en ai su gré.

 

***  ***  ***

 

Et voilà comment il se fait qu’Henri-Louis chez l’Elvina qui ne pouvait pas souffrir les Allemands, en élève deux qui lui feront honneur.

Un souvenir

 

Voilà les douze plantages, Monsieur.

La femme qui disait cela tendait en même temps à un monsieur correctement vêtu une boîte oblongue, en carton bleu, à travers le guichet d’un grillage. Le monsieur correctement mis, un fabricant d’horlogerie du Locle, un établisseur, si vous voulez, était porteur d’un collier de barbe grisonnante et fournie, qu’encadrait un col bien empesé, aux pointes rigides. Personne n’ignore que c’est là le genre d’encadrement, col et coupe de barbe qui complète le plus heureusement une physionomie joviale, bienveillante et un tantinet colorée. Mais quand la figure ne répond à aucun trait de ce signalement, que voulez-vous qu’y fasse l’encadrement ? Or, l’établisseur en question n’avait la physionomie ni joviale, ni bienveillante, ni colorée, même un tantinet.

Il prit le carton des mains de la femme, sans mot dire, et en lui jetant un regard rapide par-dessus le cercle d’or de ses lunettes.

Elle, c’était une femme d’ouvrier, aussi modestement que proprement vêtue, d’un âge un peu incertain, car ses traits fins étaient fatigués et vieillis précocement par les veilles, les soucis, la maternité.

Elle attendait debout devant le guichet, et sous son petit châle mince, frissonnait visiblement… de froid, sans doute – on était à l’entrée de l’hiver – d’appréhension, peut-être aussi, car l’établisseur examinait bien longuement, bien minutieusement à la loupe l’ouvrage qu’elle apportait.

— C’est moins soigné qu’à l’ordinaire ! fit-il brusquement, en se détournant avec un mouvement d’impatience.

Le ton était aussi revêche que la figure.

— Des « pierres et des contre-pivots » mal sertis, trop « d’ébat de plateau » à l’un, pas assez à l’autre ; deux « échappements » trop faibles, et avec cela trois ou quatre pièces où il n’y a pourtant rien à redire ! Qu’est-ce que cela signifie ? Est-ce que votre mari se dérouterait, par exemple ?

La femme avait pâli et s’était troublée aux premiers reproches de l’établisseur, mais à l’ouïe de la supposition malveillante qu’il émettait, elle releva la tête et rougit d’indignation.

— Mon mari se conduit comme il doit, Monsieur ; personne n’a rien à lui reprocher.

— En attendant, grommela le fabricant, il a braussé son ouvrage, et s’il l’avait apporté lui-même… oui, à propos, pourquoi n’est-il pas venu ? ajouta-t-il d’un air soupçonneux. Est-il malade ? insista-t-il, remarquant tout à coup l’embarras et l’hésitation de son interlocutrice.

— Il n’est pas à la maison, ces temps, finit-elle par répondre en détournant les yeux.

— Ah ! fit longuement le fabricant qui la regardait avec méfiance. Et je parierais que c’est en France qu’il est, votre mari, hein ?

Son ton était devenu sarcastique.

Elle baissa la tête sans répondre, pendant qu’il reprenait d’une voix sèche et cassante :

— Parbleu ! j’aurais dû deviner tout de suite qu’il s’était brûlé les doigts dans cette stupide échauffourée royaliste ! un sagnard ! C’est le contraire qui serait surprenant. Ma foi ! c’est son affaire !

Et il pirouetta sur lui-même pour regagner sa place. Au moment de s’asseoir, il se retourna encore et fit ironiquement :

— Alors c’est en France que votre mari m’a fait le bel ouvrage que vous m’apportez ? Ma foi, la politique lui a gâté la main ; j’en suis fâché pour lui : c’était un bel ouvrier. Mais comme je ne tiens pas à avoir mes montres abîmées, vous saurez, ma bonne dame, qu’il n’y a plus d’ouvrage pour lui dans ma maison. Moi, je ne travaille pas pour le roi de Prusse !

Comme il s’asseyait en relevant avec soin les pans de sa redingote – c’était un homme d’ordre – un jeune horloger, installé devant un établi, à la fenêtre voisine de la sienne, vint lui dire quelques mots à l’oreille.

— Rien ! répondit-il sèchement : je ne reviens jamais sur ce que j’ai dit. Comme on fait son lit on se couche ! Toi, Auguste, apprends une bonne fois à te mêler de tes affaires !

Le jeune homme, qui était le neveu de l’inflexible établisseur, reprit place sur sa chaise à vis, non sans jeter un regard de commisération à la pauvre femme, dont on voyait à travers le guichet la figure pâle et navrée.

Jusque-là elle n’avait rien dit, craignant de gâter sa cause en excusant son mari, et comptant peut-être sur un bon mouvement du fabricant, une fois sa mauvaise humeur exhalée.

Mais la déclaration qu’il venait de faire au jeune homme à haute et intelligible voix ôtant cette illusion à la femme de l’insurgé royaliste, elle tenta une défense désespérée.

— Monsieur ! appela-t-elle d’une voix basse et étranglée.

— Ah ! vous êtes encore là ? Inutile, inutile ! Ce qui est dit est dit.

— Monsieur, insista-t-elle, si je vous avouais que ce n’est pas mon mari qui a fini les plantages…

— Voyez-vous ça ! et il fit faire un demi-tour à sa chaise : de mieux en mieux ! on va donner mes échappements à massacrer à un patraqueur, Dieu sait qui, Dieu sait où !

— Ils ne sont pas sortis de chez nous ! fit-elle vivement. C’est mon garçon qui les a achevés quand son père a dû se sauver à Morteau.

Cet aveu, où en dépit de la situation, perçait un certain orgueil maternel, ne produisit guère l’effet qu’en avait attendu la solliciteuse.

— Là, qu’est-ce que je disais ! et peut-on savoir, Madame, quel âge il a cet horloger d’avenir qui a fait de si remarquable besogne ?

— Seize ans !

Maintenant c’était d’une voix basse et découragée qu’elle parlait, car comme le noyé qui s’est débattu désespérément contre la suffocation et qui sent que tous ses efforts ne réussissent qu’à précipiter sa perte, elle abandonnait la lutte.

— Seize ans ! et c’est à un pommeau de ce calibre qu’on va donner des pièces « lignes droites à contre-pivots, pitons à coulisse » et le reste à… achever !

Décidément la face blême du fabricant pouvait se colorer à l’occasion, non pas un tantinet seulement, mais devenir du plus beau cramoisi ! Par exemple, elle n’en paraissait ni moins revêche, ni plus joviale.

— Allez ! lui dit-il d’un ton impératif en montrant la porte ; nous n’avons plus rien à nous dire.

— Alors, fit-elle avec le courage du désespoir, vous me renvoyez comme cela sans ouvrage, sans argent ?

Il répondit sèchement par-dessus son épaule :

— Vous savez qu’on paie à « l’époque ». Nous sommes au 30 septembre ; revenez à la Saint-Martin.

— Mais la Saint-Martin, s’exclama-t-elle avec angoisse, c’est le 11 novembre ! D’ici là comment vivrons-nous avec les enfants, si vous ne nous donnez pas au moins un acompte ?

Il haussa les épaules.

— Votre mari aurait dû penser à tout cela avant de se fourrer dans le guêpier. Je ne paie pas des acomptes quand on me livre de l’ouvrage mal fait.

Et bien déterminé à ne plus répondre un mot, l’établisseur s’installa définitivement devant sa fenêtre, assombrie déjà par l’approche du crépuscule.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! gémit la femme de l’horloger ; comment trouver de l’ouvrage ailleurs, sans avoir un échantillon à montrer ? Pour l’amour du ciel ! prêtez-moi au moins un de ces « échappements » pour le faire voir dans un autre comptoir.

Le large dos du fabricant ne remua pas.

Dans sa détresse, la solliciteuse se tourna vers le neveu de l’implacable établisseur, mais la place du jeune homme était vide.

Elle sortit en chancelant, les mains appuyées sur ses tempes où le sang battait douloureusement.

Dans l’obscurité du corridor elle frôla une ombre et allait passer, tout à sa détresse, quand une main la retint doucement.

Elle regarda l’ombre avec des yeux égarés ; un regard inconscient, sans frayeur, sans espoir.

— Madame, dit à voix basse et rapidement l’homme qui venait de l’arrêter, voici un acompte de cinquante francs ; vous me rendrez ça quand mon oncle vous réglera votre carnet à la Saint-Martin. J’aime autant qu’il n’en sache rien. Mais écoutez : n’allez pas croire au moins que tous les républicains soient de ce calibre-là ! Moi aussi je suis républicain, et avec honneur ! J’étais dans la colonne qui a repris le château ; j’ai tiré sur les royalistes comme ils avaient tiré sur les nôtres à Peseux. Ça, c’était de bonne guerre ; chacun défend son idée. Votre mari avait la sienne sur le bien du pays ; moi je crois que plus tard il conviendra que la nôtre valait mieux. Seulement, ce n’est pas une raison pour faire la guerre aux femmes et aux enfants et les laisser crever de faim pendant que leurs maris sont à Morteau.

Et sur cette chaleureuse tirade, le jeune homme glissa les cinquante francs dans la main de la pauvre femme, suffoquée de gratitude.

— Écoutez, ajouta-t-il, pour couper court à ses remerciements, ce soir, il est trop tard pour chercher de l’ouvrage. Vous arriverez déjà de nuit chez vous. Mais demain, tâchez de revenir et de vous trouver vers les onze heures… voyons… oui, c’est ça, devant l’imprimerie Eugène Courvoisier ; je m’arrangerai pour vous mener chez un établisseur de mes amis qui vous donnera de l’ouvrage, j’en réponds, quand même c’est un républicain de 31. Vous ne vous épouvanterez pas de sa grosse voix : il parle toujours de faire une bonne fois leur affaire aux « Bédouins », mais dans le fond il a le cœur sur la main, et il ne ferait pas du mal à une mouche. À présent, madame, n’attendez pas que la nuit vienne ! Moi, je file ; il ne s’agit pas de me laisser pincer par le cher oncle ! Saperlotte ! quelle sautée !

 

***  ***  ***

 

Dans une grande chambre de l’hôtel de l’Écu de France, à Morteau, une douzaine de « réfugiés » cherchaient à tuer le temps. Les uns jouaient aux cartes, en discutant bruyamment les coups ; d’autres écrivaient d’un air mélancolique sur le coin d’une table, ou vidaient par désœuvrement bouteilles et petits verres. Près d’une fenêtre, l’un d’eux, joli garçon, posait devant cet original de Droz-Pipolet, qui a fait passer à la postérité tant de physionomies de montagnons. Un dossier de chaise faisait l’office de chevalet, la palette était représentée par un fragment de verre à vitres.

— À la guerre comme à la guerre ! disait le portraitiste-bohème, qui puisait de fréquentes inspirations dans un godet ressemblant à s’y méprendre à un petit verre, et contenant tout autre liquide que du siccatif ou de l’huile de lin ; de fait ce n’était pas sa brosse qu’il y trempait, mais bien ses lèvres.

Un cercle de curieux se pressait derrière l’artiste, constatant les progrès de l’œuvre et, suivant les tempéraments, admirant sans réserve ou émettant d’un ton goguenard les critiques les plus saugrenues, pour se procurer le malicieux plaisir de voir Droz-Pipolet entrer en fureur.

— Pas mal, Gustave, ta binette ; tu commences à ressembler à quelque chose : il y a un moment, on aurait juré Roulet de la pouëte mine !

— Taisez-vous voir, sacrées mauvaises langues !

— Ah ! çà, Droz, pourquoi le fais-tu pareillement guigner à gauche ? ma parole ! on dirait un chien qui guette une saucisse à la cheminée !

Loin de ce groupe, aussi bruyant que celui des joueurs de « binocle », un homme s’était isolé dans un coin de la chambre pour lire une lettre, dont le contenu devait être bien captivant et de nature fort agréable, car le front du lecteur, chargé de soucis l’instant d’avant, se rassérénait à vue d’œil, à mesure qu’il avançait dans sa lecture.

— Voilà Philippe-Auguste qui a des nouvelles !

— Et des bonnes, à voir sa mine. Boûtâ-le-vé ![25]

— Ah ! çà, gourmand, quand on a un bon morceau à manger, est-ce qu’on ne partage pas avec les amis ? Ça va bien par chez vous, que tu es pareillement guilleret ?

Philippe-Auguste qui arrivait au bout de sa missive, releva la tête ; sa figure était rayonnante ; une figure d’honnête horloger paysan qui n’avait rien du conspirateur, bien que trois ou quatre semaines auparavant il eût bel et bien pris les armes pour renverser avec préméditation les autorités constituées.

— Ça ne pourrait pas aller mieux ! fit-il avec jovialité. Voilà que ma femme va m’amener mes outils un de ces jours ! Quand on pourra travailler et gagner sa vie au lieu de ne faire que manger de l’argent, on n’aura pas la moitié autant « l’ennui ».

L’idée de Philippe-Auguste trouva de l’écho chez tous ces désœuvrés, principalement chez ceux qui étaient pères de famille.

— À qui le dis-tu ! ce n’est pas l’embarras : quelle sacrée vie de flâneurs, de bévioleurs, il faut mener par ici ! Si ça devait durer… !

— Ah ! voilà, sait-on jusqu’à quand ? interrompit Philippe-Auguste. Aussi, mon idée est qu’il ne faut pas rester les bras croisés, n’y aurait-il qu’à cause des mauvais plis qu’on prend.

— Sans doute ; mais c’est bien des histoires : amener ses outils, apporter de l’ouvrage jusqu’ici, le renvoyer… et puis la douane ?

— Eh bien ! on s’informera de ce qu’il y a à payer ; d’ailleurs je serais bien surpris si les Français ne nous faisaient pas des passe-droits ; finalement on leur apporte assez d’argent.

— Ça, c’est la pure vérité : nous aurions fait le « 3 septembre » pour eux, que nous n’aurions pas pu mieux réussir.

Cette réflexion chagrine n’était pas faite pour relever le moral de l’assistance. Chacun y ajouta la sienne et aucune n’était couleur de rose.

— Bah ! intervint jovialement Philippe-Auguste, ne nous faisons pas du mauvais sang. À quoi ça sert-il de broyer du noir ?

Je ne vous ai pas encore dit ce qui m’avait fait le plus plaisir dans la lettre de ma femme. Écoutez voir ça.

Quand j’ai passé la frontière sans tambour ni trompette, comme tous les amis, je laissais en plan un carton de plantages à moitié faits. C’est mon garçon qui s’est mis autour pour les achever. Un pommeau de seize ans, mon garçon, qui ne va pas mal pour son âge ; il a fait ce qu’il a pu. Mais qu’est-ce que vous voulez ? on ne peut pas demander qu’un gamin qui n’est pas seulement catéchumène, ait la main d’un ouvrier fini. Mon établisseur, un patron qui s’y entend, il n’y a pas à dire, et qui ne laisse rien passer, a « piqué une monture toute bleue » quand il a vu l’ouvrage ; il a voulu savoir ce qui en était ; ma femme a bien dû lui dire pourquoi ce n’était pas moi qui avais fini les échappements, que j’étais réfugié en France, – il s’en méfiait déjà un peu – et il n’a voulu lui donner ni ouvrage ni argent !

— Canaille, va ! – Un républicain, cet établisseur, hein ? – Alors, c’est ça qui t’a fait si tellement plaisir dans la lettre de ta femme, Philippe-Auguste ? Ma foi, tu n’es pas difficile !

— Laissez-moi voir finir ! L’établisseur a un neveu qui a fait ce qu’il a pu pour donner un coup de main à ma femme ; mais l’oncle l’a envoyé promener. Alors le neveu est allé attendre ma femme dehors, lui a donné de sa poche 50 francs et lui a promis de lui faire trouver de l’ouvrage. Notez bien que le neveu est républicain, lui aussi, et un tout chaud, puisqu’il était dans la colonne des Montagnes qui a repris le château. Voyons, dites, est-ce que ce n’est pas beau, d’autant plus qu’il risquait de se mettre à mal avec son oncle ?

— Ça, c’est vrai, respect pour lui, tout républicain qu’il est ! Il paraît que dans le nombre il y en a qui ont du bon !

— Oui, qu’il y en a, et plus qu’on ne le croit, reprit Philippe-Auguste avec chaleur. Si cette sacrée politique ne vous bouchait pas les yeux… !

Écoutez seulement la fin : savez-vous chez qui le neveu de l’autre a mené ma femme pour chercher de l’ouvrage ? Chez un échauffé républicain qui lui en a donné tout de suite, quand même il savait que c’était pour un royaliste réfugié en France ! Vous ne devineriez jamais qui c’était : Henri Grandjean, du Locle !

— Tais-toi voir ! Henri Grandjean !

Grandjean des singes ! ce rouge ! ce pourri !

— Oui, un rouge, mais un brave homme tout de même. Je défie qui que ce soit de soutenir le contraire !

Personne ne relevant le défi de Philippe-Auguste, il ajouta bonnement : — Voyez-vous, garçons, il y a des braves gens partout… et des canailles aussi ! Nous ne sommes pas tous des modèles, nous autres, tant s’en faut ! Chacun peut avoir ses idées, en politique, et bien entendu, les croire meilleures que celles des autres ; c’est pour ça que les républicains ont fait 31 et 48, et que nous autres, à l’heure qu’il est, nous mangeons le pain des Français… qu’ils nous font payer. Mais ce n’est pas une raison pour traiter ceux qui ne pensent pas comme nous de « rien-qui-vaille » et de canailles. Moi je dis : — Vivent les braves gens, et il y en a dans tous les partis !

Il y eut quelques cris de « appuyé ». Cependant la plupart des assistants hochèrent la tête d’un air mal convaincu.

Que voulez-vous ? ils sortaient de la lutte et sentaient encore les coups ! Les uns retournèrent à leur jeu, les autres au portrait.

— Binocle ! cria l’un reprenant ses cartes.

— Ce mâtin de Pipolet ! fit d’un ton admiratif l’un des loustics, en a-t-il du talent, mes amis ! en a-t-il ! Gustave, mon cher, tu es criant de ressemblance : je ne te dis que ça. Il n’y manque que la parole, à ton portrait. Je sais bien qu’à la place de Droz j’y aurais mis un petit peu moins de nez ! Eh ! Adamir, ne jurerait-on pas qu’il a pris mesure sur le tien ?

Pendant qu’on éclatait de rire autour du portrait, que l’artiste se retournait furieux et que son modèle alarmé venait constater de visu les dimensions qu’avait prises sur la toile son appendice nasal, Philippe-Auguste, sans se préoccuper du vacarme, écrivait à sa femme :

« Quand tu reverras M. Henri Grandjean et ce brave garçon qui t’a mené à son comptoir et qui t’a avancé les 50 francs, tu n’as qu’à leur dire que ton mari a trouvé beau ce qu’ils ont fait pour un « bédouin », que ça ne change rien à ses idées en politique, bien entendu ; mais qu’à présent il sait quelque chose de plus et qu’il l’apprendra à ses enfants : c’est qu’on peut n’être pas du même parti, et s’estimer quand même ; le tout c’est d’avoir le cœur à la bonne place.


Ce livre numérique

a été édité par

l’Association Les Bourlapapey,

bibliothèque numérique romande

 

http://www.ebooks-bnr.com/

en janvier 2015.

 

— Élaboration :

Les membres de l’association qui ont participé à l’édition, aux corrections, aux conversions et à la publication de ce livre numérique sont : Marcel, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : O. Huguenin, Gens de Cœur Récits du Foyer, Neuchâtel, Delachaux et Niestlé, 1896. D’autres éditions ont pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo utilisée pour la maquette de la première page, tirée de Wikimédia, La perte du voisinage, doline du Bied de la Vallée des Ponts, canton de Neuchâtel, Suisse, a été prise par Ludovic Péron le 07.07.2013. Ce dernier protège sa photo d’une licence CC BY-SA 3.0.

— Dispositions :

Ce livre numérique – basé sur un texte libre de droit – est à votre disposition. Vous pouvez l’utiliser librement, sans le modifier, mais vous ne pouvez en utiliser la partie d’édition spécifique (notes de la BNR, présentation éditeur, photos et maquettes, etc.) à des fins commerciales et professionnelles sans l’autorisation des Bourlapapey. Merci d’en indiquer la source en cas de reproduction. Tout lien vers notre site est bienvenu…

— Qualité :

Nous sommes des bénévoles, passionnés de littérature. Nous faisons de notre mieux mais cette édition peut toutefois être entachée d’erreurs et l’intégrité parfaite du texte par rapport à l’original n’est pas garantie. Nos moyens sont limités et votre aide nous est indispensable ! Aidez-nous à réaliser ces livres et à les faire connaître…

— Autres sites de livres numériques :

La bibliothèque numérique romande est partenaire d’autres groupes qui réalisent des livres numériques gratuits. Elle participe à un catalogue commun qui répertorie un ensemble d’ebooks gratuits et en donne le lien d’accès. Vous pouvez consulter ce catalogue à l’adresse : www.noslivres.net.

Vous pouvez aussi consulter directement les sites répertoriés dans ce catalogue :

http://www.ebooksgratuits.com,

http://beq.ebooksgratuits.com,

http://efele.net,

http://bibliotheque-russe-et-slave.com,

http://www.chineancienne.fr

http://livres.gloubik.info/,

http://www.rousseauonline.ch/,

Mobile Read Roger 64,

http://fr.wikisource.org

http://gallica.bnf.fr/ebooks,

http://www.gutenberg.org.

Vous trouverez aussi des livres numériques gratuits auprès de :

http://www.alexandredumasetcompagnie.com/

http://fr.feedbooks.com/publicdomain.



[1] Et non Rochers-Bruns comme on a voulu traduire le terme patois de Ro-tchi-Brun.

[2] Habitants des Ponts.

[3] Mélange d’orge et d’avoine.

[4] Nef.

[5] Vieille salutation signifiant littéralement : À Dieu soyez-vous !

[6] Galoper d’affolement.

[7] Blaireau.

[8] Suivre.

[9] Nom des deux principaux quartiers du village.

[10] Fourvoient.

[11] Habitant des Ponts-de-Martel, dont fait partie le hameau du Joratel.

[12] Les habitants des Ponts et ceux de la Sagne ayant eu jadis de fréquents démêlés communaux et paroissiaux, en ont longtemps conservé les uns contre les autres une certaine animosité, qui ne se traduisait, au reste, que par des taquineries.

[13] Avare.

[14] Joindre.

[15] Réfléchir.

[16] La Chaux-de-Fonds.

[17] Poussenier : prendre une petite collation avant de se coucher.

[18] Tablier de cuir.

[19] Laid.

[20] Il faudra prendre garde à nous là-haut, dans les pâturages de Tête-de-Ran.

Littéralement : il veut falloir nous donner à garde…

[21] Dans les brouillards on ne connaît plus ni rien ni personne.

[22] Hucher, héler.

[23] Taisons-nous ! nous avons assez chacun à balayer devant chez nous !

[24] Chacun a toujours quelque chose à apprendre, les vieux comme les jeunes !

[25] Regardez-le donc !