Oscar Huguenin

DERNIERS RÉCITS

1907

édité par les Bourlapapey,

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Table des matières

 

OSCAR HUGUENIN (1842-1903) 4

UNE LÂCHETÉ. 14

EXTRAIT DES MÉMOIRES D’UN INONDÉ. 50

AU SÄNTIS. 57

UNE ASCENSION MANQUÉE. 61

JUSTIN CHEZ LE BON CLAUDE   Traduit du patois. 65

LA TANTE JULIE. 83

DE NEUCHÂTEL À TURIN.. 96

1ère Journée. 96

2e Journée. 97

3e Journée. 100

4e Journée. 105

5e Journée. 110

6e Journée. 113

7e Journée. 117

8e Journée. 125

9e, 10e, 11e Journées. 128

12e Journée. 136

13e Journée. 138

n

UN VOYAGE EN AMÉRIQUE  Visite d’un père neuchâtelois à ses enfants. 143

UN GRENADIER EN CHAIRE. 148

SIMÉON LA CONTROVERSE. 154

UN VIEUX DU TEMPS D’UNE FOIS. 164

NOTES D’UN JUSTICIER DE LA SAGNE. 167

GENS BIEN AVISÉS. 178

SOUVENIRS D’ENFANCE. 181

Ce livre numérique. 193

 

Oscar Huguenin - Autoportrait, tiré de "Souvenirs d'enfance", 1870

 

Oscar Huguenin - Autoportrait

OSCAR HUGUENIN (1842-1903)

Les morts vont vite ! Si c’est vrai pour la foule qui oublie et néglige souvent aussi rapidement qu’elle a mis d’empressement à admirer et à s’éprendre, il n’en est pas de même pour ceux qui – parents ou amis – conservent à celui qu’ils pleurent un souvenir affectueux et dont le temps ne fait qu’augmenter les regrets.

Voilà bientôt deux ans qu’un cortège recueilli accompagnait à travers la ville de Boudry la dépouille mortelle d’Oscar Huguenin. Tous ceux qui ont eu le privilège de connaître et d’apprécier cet homme de bien, dont la modestie égalait la bonté, en porteront encore longtemps le deuil. Il est donc naturel que nous tenions à honorer sa mémoire, en essayant de rappeler ce que fut cet excellent enfant du pays neuchâtelois.

C’est à la Sagne, dans une famille d’horlogers pour qui le travail était un plaisir et la vie du foyer une joie, qu’il vit le jour, le 18 décembre 1842. Déjà à l’école enfantine, il se fit remarquer par une intelligence précoce et par un sentiment délicat et affiné qui frappèrent bien vite le pasteur de la paroisse, M. Bonhôte. Celui-ci, étonné de constater chez le jeune écolier des aptitudes spéciales pour le dessin, l’invitait avec son frère et quelques amis à passer l’après-midi du samedi à la cure. Cette visite chez « Monsieur le ministre » était pour ces enfants comme la récompense du travail de la semaine. Leur hôte, après avoir examiné le « témoignage » de la maîtresse d’école, installait ses invités dans sa chambre d’étude, autour d’une grande table ronde, couverte de livres illustrés et de papier de dessin. Il leur racontait une histoire, leur donnait « une tâche », pour l’après-midi, puis il s’installait dans son fauteuil et étudiait son sermon pour le lendemain. Tandis qu’Oscar dessinait, son frère Jules et ses amis regardaient des estampes ou lisaient. De temps en temps, le pasteur relevait la tête, questionnait, reprenait sans sermonner ou corrigeait le dessin de son élève.

C’est dans cette atmosphère calme et bienfaisante, comme l’était celle du foyer domestique, que se passaient agréablement les dernières heures de la semaine. Leur influence devait évidemment se faire sentir plus tard sur celui dont nous déplorons la perte.

Une fois sorti de la classe supérieure du village, que desservait alors M. Henri Jacot, qui fut son dernier maître, Oscar Huguenin fit comme tout bon montagnard neuchâtelois de sa condition. Il entra en apprentissage d’horlogerie et ne s’en tira pas trop mal. Bien que laborieux et très soigneux, il n’avait cependant pas la « bosse » du métier. Son esprit sans cesse en éveil, préoccupé d’autre chose et constamment distrait, l’empêchait d’avoir de l’avance. À tout moment, il avait le crayon à la main et s’amusait à esquisser des soldats russes, turcs, piémontais ou anglais, dont les journaux d’alors relataient les hauts faits en Crimée, les milices confédérées qui vinrent, en 1856, occuper sa commune d’origine, ou encore les chasseurs de Vincennes que notre jeune Sagnard admirait à Morteau, le dimanche, quand il allait faire visite à son père, qui s’y était réfugié.

Il continuait toutefois à travailler à l’établi, et se rendait, été comme hiver, le samedi après-midi, à la Chaux-de-Fonds, où tout en portant l’ouvrage de la semaine, il prenait une leçon de dessin de M. Charles-Frédéric Marthe, alors professeur au Collège, quand, au printemps de 1860, survint un événement qui, bien que futile en apparence, devait être d’une grande importance pour son avenir. Le pasteur de la paroisse, revenant un soir de la « visite » de la classe d’Entre-Deux-Monts, ne put s’empêcher de manifester à son jeune protégé la peine qu’il ressentait du piteux résultat de l’examen qu’il venait de faire subir. – « Tu aurais pu diriger tout aussi bien cette école que ce pauvre régent malade et tu t’en serais mieux tiré que lui ! — Oh ! si on me le permettait, je ne demanderais pas mieux que d’être instituteur. »

Cette réponse, donnée sans hésitation, fut le coup d’aiguille qui devait diriger l’horloger dans une toute autre voie. Aussitôt fait que dit ! Avec le consentement de son père, il partit pour la Chaux-de-Fonds afin d’y acheter la grammaire des grammaires, le grand dictionnaire de Bescherelle en deux volumes et la Chrestomathie de Vinet. Tels furent les « outils » dont il se servit pour étudier, sans quitter un jour ceux du planteur d’échappements. Il veillait tard, faisait des dictées et des compositions sous la direction de M. Fritz Chabloz, alors instituteur à la Sagne. Il repassait ses cours d’histoire et d’arithmétique… et – l’automne venu – se présentait à Neuchâtel pour y subir les examens d’instituteur auxquels il s’était si rapidement préparé.

Il réussit facilement, écrivit sa dictée sans faute, obtint un premier degré, puis s’installa tôt après à Couvet, comme remplaçant d’un régent malade. Au printemps de 1861, il fut nommé à Bôle, dont il dirigea la classe supérieure jusqu’en 1871. Le collège dont l’agreste village se loue maintenant avec raison n’existait pas alors, et c’était encore le temps où le maître d’école était astreint à nettoyer et à chauffer le local où il éduquait ses élèves.

 

Quatre murs, six croisées,

Un escalier croulant,

Vieilles parois bistrées,

Poêle à l’avenant,

Pupitre vénérable,

Invalide et branlant,

Contemporain probable

Du tableau noir… jadis ;

Oui, voilà, mes amis,

Humblement, sans emphase,

(J’omets rats et souris)

De Bôle, le gymnase.

 

Pour monter au galetas il fallait se servir d’une échelle qu’on allait quérir dans la cour. Il advint malheureusement, un jour d’hiver, que celle-ci glissa sur le plancher, tandis que le jeune magister descendait ses fagots. Il fit une chute si violente sur un banc que celui-ci se brisa et que lui-même se fit une fracture de côte compliquée d’une grave lésion pulmonaire, qui a été le début de la maladie qui devait l’emporter trente-deux ans plus tard.

La classe qu’il dirigeait avec autant d’affection que de compétence lui laissait cependant des heures de loisir qu’il employait à dessiner. Il s’adonnait avec une vraie passion à cette étude favorite et y consacrait des nuits entières. Il composait de petits albums qu’il présentait aux conférences des instituteurs, d’où il remportait toujours les premiers prix. C’est de cette époque que datent aussi ses premiers essais littéraires ; M. Louis Favre, professeur à Neuchâtel, réunissait alors à Boudry les membres du corps enseignant du district désireux de grouper leurs efforts pour compléter en quelque mesure leurs connaissances pédagogiques. Chacun était tenu d’y apporter sa contribution sous forme d’exercice de diction ou de composition. Les récits qu’Oscar Huguenin présenta à cette occasion furent tout de suite remarqués par le maître et par ses collègues, qui se souviennent encore du tour d’esprit, de l’humour et de l’originalité qui les caractérisaient.

C’est également pendant les derniers mois de son séjour à Bôle que l’internement de l’armée de l’Est et le passage des « Bourbaki » vinrent, malgré le mal dont il souffrait et qui l’avait alité pour de longs mois, mettre la plume à la main du pauvre malade et forcer pour ainsi dire sa vocation de dessinateur. Les scènes auxquelles il assistait de sa fenêtre, tout en le pénétrant de pitié et d’horreur, l’intéressaient au plus haut point et lui procurèrent le motif d’un album qui, offert à une vente en faveur des blessés, eut un légitime succès et le fit connaître et apprécier en Suisse et à l’étranger.

Malheureusement, sa santé fortement ébranlée ne lui permit pas de continuer plus longtemps ses fonctions pénibles. Il se vit obligé, malgré un séjour prolongé de convalescence à Montreux, de donner sa démission et de restreindre son enseignement à l’école normale évangélique de Grandchamp, – transférée plus tard à Peseux, – où il avait été appelé comme professeur de dessin, et aux pensionnats de demoiselles de Bôle et des villages voisins, plus importants alors qu’aujourd’hui, qui n’avaient pas tardé à découvrir et à estimer à leur juste valeur les talents pédagogiques de ce jeune régent de village. Il excellait dans l’enseignement du dessin qui était sa branche de prédilection, mais n’était pas moins apprécié comme maître de français. Les longues semaines d’inaction forcée à laquelle la maladie l’avait réduit, lui avaient permis de compléter ses études littéraires par la lecture des classiques et des ouvrages d’une bibliothèque de choix qu’une amie de la famille avait mise à sa disposition. Il s’était intéressé tout particulièrement aux ouvrages de Tœpffer, aux récits de Cooper et de Mayne Reid, aux romans militaires d’Erckmann-Chatrian, aux nouvelles de Jérémias Gotthelf et surtout aux œuvres de Ch. Dickens, son auteur favori, qu’il relisait toujours avec plaisir et profit.

L’état de sa santé s’étant un peu amélioré, grâce aux soins affectueux de sa mère et de sa sœur et aux ménagements qu’il sut prendre dès le début, il put songer à se créer un « home », en épousant la fille du chancelier d’État du canton d’Appenzell, Mlle Anna Engwyler, une de ses anciennes élèves. Malheureusement, cette union ne devait durer que deux ans, sa compagne étant morte après la naissance d’une fillette.

Ce ne fut pas sans regrets que le jeune veuf quitta le village auquel tant de liens d’affection l’attachaient et dont il a esquissé si finement le croquis dans les vers que voici :

 

Un clocher, quelques toits encadrés de feuillage,

Les hauteurs du Jura, dominant le village,

Des noyers, une vigne… en faut-il davantage

Pour faire le portrait sur cette page-ci

De Bôle en raccourci ?

 

Il s’installa à Boudry auprès de sa mère et de son frère, avec lesquels il vécut en famille. Il employait ses vacances à faire en Suisse de nombreux voyages, durant lesquels il faisait ample moisson d’observations sur les montagnes et les vallées qu’il parcourait et une riche collection de croquis, qui illustraient ensuite le récit qu’il en faisait sous forme de causeries.

Il avait aussi le culte du passé et c’est sans doute ce qui l’engagea à fouiller les archives de la commune de Boudry. Il y trouva des documents importants qu’il recueillit avec soin et qui lui fournirent le motif de deux conférences qu’il offrit à la Société du Musée de l’Areuse. M. le pasteur Verdan, en homme lettré qu’il était, les entendit avec autant de plaisir que d’intérêt et reconnut bien vite la valeur de ces notes rédigées d’une manière si captivante. Aussi engagea-t-il leur auteur à les publier.

La modestie d’Oscar Huguenin fit longtemps la sourde oreille, mais finit cependant par céder aux sollicitations de son pasteur et c’est alors que parut, en 1884, l’« Armurier de Boudry ».

Ce récit du temps de la Réforme, illustré de dessins de l’auteur, révéla au public un conteur intéressant, bienfaisant, plein de cœur et d’esprit, et les amis des lettres enregistrèrent avec autant de surprise que de satisfaction ce nouvel écrivain qui, d’emblée et sans aucune présentation aux lecteurs, prenait place au nombre des meilleurs auteurs romands.

Le succès de ce volume fut d’autant plus grand qu’il arrivait au moment où ceux d’Urbain Olivier ne paraissaient plus et où ceux de Louis Favre se faisaient plus rares.

Noblesse oblige ! Le coup d’essai qui avait été un coup de maître engagea le conteur de Boudry à répondre à l’attente impatiente de ses lecteurs en leur offrant chaque année un récit du bon vieux temps. Il excellait à décrire les mœurs de nos montagnards, leurs occupations, leurs qualités et leurs défauts, leur piété profonde et sincère, non dépourvue de « travers », leur mentalité en un mot. Laissant à la plume fine et déliée de T. Combe le soin de dépeindre notre époque actuelle, il se reportait volontiers à un siècle en arrière, au temps où la vieille Bible et le catéchisme d’Ostervald étaient presque les seuls livres que méditaient nos pères, où le sifflet de la locomotive ne troublait pas plus le calme de leurs vallées que la lutte pour l’existence n’excitait le mécontentement de leurs habitants,… au bon vieux temps, où, moins énervés que leurs descendants, nos aïeux prenaient les choses plus calmement et le soin de passer tranquillement les années de leur pèlerinage terrestre.

C’est d’ordinaire à la Sagne qu’il transporte ses lecteurs, car il a conservé le souvenir non seulement de tous ces hameaux – des Cœudres à la Corbatière – mais encore de leurs habitants. Il a dû connaître ce demi-sauvage des tourbières qu’il a appelé le « Solitaire des Sagnes », comme il a observé l’énergie de « Madame l’ancienne », souvent entêtée et revêche. Il a entendu le « Cosandier » quand, en journée, il venait tailler les habits de milaine de la famille et qu’installé sur la table, après avoir ajusté ses conserves pour enfiler son aiguille, il commençait ses récits captivants. Il n’a pas plus oublié les heurs et malheurs du « Magister », que les excentricités du « Contreleyu » ou les inventions extraordinaires du « Coudet », et c’est parce qu’enfant il les a si souvent observés, qu’en se servant de la loupe grossissante du souvenir, il nous les a si habilement décrits.

O. Huguenin n’avait pas seulement ce talent d’observation qui lui a permis de fouiller le cœur humain et de faire des portraits très fidèles de nos vieilles gens ; il possédait surtout à un haut degré celui de « faire du bien en écrivant », non pas en morigénant ou en prêchant, mais en narrant avec finesse les faits et gestes et en relatant avec humour les menus propos des « environniers » d’autrefois. C’est en vain qu’on chercherait dans ses livres une savante intrigue ou une situation embarrassante à éclaircir. Rien non plus de romanesque, ni de palpitant dans ses récits, dont le cadre est aussi simple que les croupes arrondies et monotones de notre vieux Jura… Et cependant le lecteur s’intéresse à ses personnages, parce qu’ils sont bien de « chez nous ». Il prend part à leurs joies et à leurs peines, à leurs luttes d’âme et de cœur, parce qu’il en a connu de semblables ; et comme celles-ci se terminent dans la règle par où tout devrait finir… par la victoire du bien sur le mal, il ferme le livre satisfait et assuré de s’être fait du bien, – ce qui vaut certainement beaucoup mieux que d’avoir seulement joui.

N’est-ce pas là une des causes et peut-être la principale de la sympathie croissante et constante du public romand pour cet enfant du pays neuchâtelois qui a si bien su en dépeindre les sites, et en décrire les us et coutumes ?

Le conteur de Boudry était aussi simple que les gens qu’il présentait dans ses livres. C’est en promenant ses enfants – il avait épousé en secondes noces la sœur de sa première femme et en avait eu deux filles et un fils – ou en se rendant à Colombier pour y donner ses leçons de dessin, qu’il se rappelait les scènes de son enfance, les répliques en patois de ceux d’autrefois et les récits de ses parents. De retour, le soir, dans la chambre basse du rez-de-chaussée de la petite maison qu’il habitait au bas de la ville et dont les parois étaient couvertes de ses essais de peinture, il évoquait ses souvenirs et sa plume alerte couvrait rapidement, presque sans retouche, les feuillets que le vent d’arrière-automne se chargeait de disperser chez de nombreux lecteurs.

Que de fois l’ai-je trouvé assis, devant sa petite table, vêtu en horloger, les pieds au chaud, toujours aimable et souriant, prêt à mettre au courant un petit cercle d’amis intimes des faits et gestes de ses personnages ! Tant que sa santé le lui permit, il employa les loisirs que lui laissaient ses leçons, qu’il continua pendant plus de vingt-cinq ans, à parcourir le pays. Il partait, l’album sous le bras, et rapportait de ses promenades par monts et vaux une ample moisson de croquis de sites menacés de disparaître ou d’être enlaidis avec le temps, de vieilles maisons entourées d’un coin de forêt, de rues pittoresques, de châteaux, dont l’histoire l’intéressait ou de « Clochers » qu’il réunit en un volume apprécié des Neuchâtelois.

Cependant la maladie qui le minait depuis longtemps et avec laquelle il avait dû compter pendant des années s’aggravait avec l’âge. Il avait, il est vrai, supporté heureusement plusieurs crises, durant lesquelles ses parents et ses amis inquiets avaient craint de le perdre. Il en était sorti chaque fois plus affaibli et ce n’était que grâce à sa prudence et à son énergie qu’il résistait aux progrès de l’affection pulmonaire contractée à Bôle, qui ne s’était jamais guérie complètement.

Dès le printemps de 1902, il déclina lentement. Les complications habituelles de son mal survinrent l’une après l’autre : la toux fatigante, l’oppression croissante, l’enflure pénible lui ravirent ses forces, le privant de ses nuits qu’il passait à écrire ou à dessiner.

Pendant des mois, il n’en demeura pas moins calme et résigné et continua, malgré ses souffrances, à donner ses leçons, montrant ainsi l’exemple de la fidélité au devoir et de la sérénité du chrétien qui, comme le pèlerin, est heureux de voir se rapprocher le but de son voyage. Ce ne fut qu’à la fin de l’année, cédant aux instances de ses proches, qu’il consentit à se démettre de ses fonctions de professeur de dessin : le cœur gros, il se vit forcé de passer l’hiver en chambre.

Quand le printemps reparut, il s’endormit paisiblement souhaitant, comme l’« Armurier de Boudry », « que de manière ou d’autre, ceux qui le liront en tirent quelque profit et priant Dieu qu’il Lui plaise de leur apprendre comme à lui et aux siens de vivre en sa crainte, pour mourir en sa grâce ».

Quelques amis ont tenu à signaler par un monument le tertre du cimetière de Boudry, sous lequel les restes d’Oscar Huguenin ont été déposés. Ils ont pensé qu’il convenait de l’ériger aussi simple et modeste que l’a été celui dont il doit rappeler la mémoire.

S’ils se sont permis d’indiquer les psaumes 88e et 23e, c’est afin de rappeler quelques pages touchantes du « Solitaire des Sagnes », toujours bonnes à relire et écrites par l’auteur dans un moment où, souffrant d’une de ses graves rechutes, il s’était cru aux portes du tombeau !

Neuchâtel, novembre 1904.

Dr MATTHEY[1].

UNE LÂCHETÉ

Un peu plus à droite, j’y étais ! Tiens, celle à Justin qui a frisé le couvert ! Hardi, garçons ! tâchons voir d’en mettre au moins une dedans avant la cloche !

— Par exemple, ce n’est pas Jaquet qui fera le premier carton ; ma parole, si une fille ne s’en tirerait pas mieux ! Hé ! Jaquet, prends garde de faire un trou dans les nuages ! En voilà un, de Guillaume Tell ! il a manqué le toit !

Je rougis de colère, car ces brocards s’adressaient à moi. Je faisais partie de la bande des écoliers de M. Vuille, lesquels, avant d’entrer en classe, exerçaient leur adresse sur la cheminée à bascule de la maison voisine de l’école, entr’ouverte à ce moment.

C’était à qui réussirait à faire pénétrer sa boule de neige entre les deux parties entre-bâillées du couvercle. On s’échauffait à cette joute : les blancs projectiles volaient dans l’air, les uns dépassant le but, les autres s’aplatissant contre les cloisons de la large cheminée. C’était une fièvre, un délire. La cloche commença à tinter ; on ne l’écouta pas ; le bombardement se poursuivit avec acharnement.

Enfin une clameur générale salua le succès :

— Pan ! ça y est ! trois, quatre à la fois dedans ! À présent, filons, que le père Nestor n’y voie que du feu : ni vu, ni connu !

Oscar Huguenin - dessins d'écoliers tirés d'une page de "Croquis et Souvenirs"Et la bande s’engouffra dans la maison d’école, au moment où la cloche finissait de sonner.

 

Toc, toc, toc ! Ces trois coups secs, appliqués contre la porte de la classe, ne parvinrent pas à l’oreille passablement dure de M. Vuille, notre vieux maître, lequel commençait à dicter de sa voix solennelle et nasillarde :

« Quelles que fussent les difficultés que nous eussions rencontrées… »

Ses disciples, qui avaient l’ouïe plus fine, surtout quand il s’agissait de percevoir les bruits étrangers aux austères devoirs de l’étude, levèrent la main avec ensemble en criant :

— On n’heurte, msieu !

Il y eut une main, une seule main qui ne se leva pas, un écolier qui ne souffla mot et continua d’écrire la phrase dictée. Cet écolier, c’était moi ; mais je n’en suis pas plus fier pour cela, parce que, primo, j’avais mes raisons et pas des raisons très nobles pour rester coi, et que, secundo, dans la phrase en question, j’appliquai à faux la règle de « quelque » et donnai une entorse à celle des participes.

Le vieux maître avait bien vu les mains se lever, mais n’ayant perçu qu’un brouhaha indistinct dans le chœur des voix de ses élèves, il promena un regard majestueux et mécontent sur sa classe, releva ses lunettes sur son front et, appliquant un coup sec sur son pupitre du plat de sa règle, prononça d’un ton âpre :

— J’ai dit : « Quelles que fussent les difficultés que nous eussions rencontrées ! »

À ce moment, le visiteur, impatienté, se mit à cogner vigoureusement du poing au panneau de la porte ; sur quoi les écoliers les plus audacieux glapirent de leur voix la plus aiguë :

— Msieu, on a heurté !

Il eût fallu être irrémédiablement sourd pour ne pas comprendre de quoi il s’agissait, d’autant plus que la plupart des mains désignaient la porte d’une façon non équivoque.

M. Vuille commanda le silence d’un coup de règle impérieux et s’en fut ouvrir sans hâte, avec mesure, calme et majesté, ainsi qu’il avait coutume de procéder en toute occasion, qu’il s’agît d’une dictée orthographique, d’un problème de toisé ou d’une correction à administrer à quelqu’un de ses disciples.

Derrière la porte, piétinant d’impatience, il y avait un petit homme à cheveux gris, son casque à mèche blanc sale rageusement repoussé en arrière, le teint échauffé, l’air furibond. C’était M. Nestor Nicolet-Monnier, un vieux garçon qui demeurait presque en face de l’école, voisinage qui le mettait souvent en conflit avec la jeunesse du village. Inutile de dire de quel côté se trouvaient généralement les torts dans ces débats. C’est qu’aussi la large cheminée à bascule de M. Nestor s’entre-bâillait si complaisamment à l’heure où il préparait ses repas qu’il eût fallu être bien vertueux pour résister à la tentation de viser un but si engageant ! Puis le toit de bardeaux de M. Nestor descendait aussi par trop commodément jusqu’à la pente de la colline, nous invitant à faire des promenades, à l’heure de la récréation, sur ce plan doucement incliné, dont en hiver il était tout indiqué d’emprunter les larges tuiles de bois pour exécuter des glissades mirobolantes sur le terrain gelé ou la neige portante, du haut en bas du coteau !

 

— Monsieur le régent, serviteur ; je vous prie bien d’excuser si je suis toujours obligé de vous déranger. Mais vos sacrés garnements de gamins, au respect que je vous dois, ont le diable au corps, ma parole d’honneur ! Ce tantôt, pendant que je faisais mon déjeuner, qu’est-ce qui m’arrive par la cheminée ? deux, trois pommes de neige qui tombent perpendiculairement et d’aplomb dans ma casse à lait ! Bon ! il m’en gicle un bon demi-quart à la figure et dans les cendres. – Est-ce que vous croyez que c’est bien agréable, hein, réprouvés que vous êtes ?

M. Nestor s’était avancé sur le seuil pour nous lancer cette interpellation ; pendant cette dénonciation, notre maître, toujours calme, mais les sourcils terriblement froncés, considérait à la ronde ses réprouvés, comme pour deviner quels étaient les auteurs de ces coups d’adresse ; bien entendu, les dits réprouvés baissaient le nez avec ensemble.

— Enfin, reprit M. Nestor avec une nuance d’indulgence dans la voix, les pommes de neige, passe encore, on en a eu jeté ; je ne dis pas non ; on a eu été jeune, dans son temps ; s’il n’y avait que ça !

 

Il paraît qu’il y avait quelque chose de plus grave ; mais la plupart des réprouvés ne devaient pas avoir ce méfait-là sur la conscience, car presque toutes les têtes se relevèrent et des regards empreints d’un sincère étonnement et d’une vive curiosité s’échangèrent entre les écoliers. Il y en eut encore un qui ne regarda ni ses camarades, ni M. Nestor, sans doute parce qu’il était trop occupé à extraire du bec de sa plume quelque poil malavisé qui paraissait s’y être glissé.

Celui-là, c’était encore moi, et, il faut bien que je l’avoue, il n’y avait pas plus de poil au bec de ma plume qu’il n’y en a sur la coquille d’un œuf.

— S’il n’y avait que ça ! répéta le magister, et son petit œil gris de fer interrogeait M. Nestor, puis se reportait sur les rangs de ses écoliers avec un calme de mauvais augure. Il y a donc quelque chose de pire, Monsieur Nicolet-Monnier ?

Et en juge qui veut être renseigné à fond pour mieux châtier, il porta la main gauche à son oreille, afin de ne rien perdre des révélations de la partie lésée.

— Oui, monsieur le régent, il y a pire, comme vous dites ; il y a ceci : qu’un de ces possédés avait mis dans sa boule de neige…

Ce disant, M. Nestor ramena vivement devant lui la main qu’il tenait derrière son dos et présenta à M. Vuille une pierre de la grosseur d’un œuf de poule.

— Ceci, poursuivit-il en élevant le projectile pour le montrer à toute la classe, ceci ce n’est pas du jeu ! J’aurais pu être assommé, ni plus ni moins. De mon temps, quand quelqu’un fourrait des pierres dans ses pelotes de neige, on lui flanquait une raclée, et c’était bien fait.

Il y eut un murmure approbateur et des regards indignés dans les rangs des écoliers.

— Qui a fait cela ? prononça M. Vuille d’un ton sévère, mais sans élever la voix ni rien perdre de son calme.

Il attendit quelques secondes une réponse qui ne vint pas et ajouta de la même voix tranquille, mais inflexible :

— Si le coupable ne se nomme pas, et si, le connaissant, personne ne le dénonce, toute la classe sera punie pour sa faute à lui.

 

À cette déclaration menaçante, chacun regarda ses voisins d’un œil soupçonneux et indigné.

Moi je fis comme les autres, moi qui de toute la classe connaissais seul le coupable. Hélas ! oui, c’était moi qui avais mis la pierre dans ma boule de neige et voici pourquoi : vexé d’être en butte aux railleries de mes camarades pour ma maladresse insigne, j’avais voulu donner plus de sûreté à ma dernière boule de neige en l’alourdissant sournoisement. Je n’avais que trop bien réussi : avec deux ou trois autres projectiles plus inoffensifs, le mien était entré cette fois dans la cheminée comme une lettre à la poste, et du même coup les conséquences de mon acte s’étaient subitement présentées à mon esprit : « Si ta pierre a cassé quelque chose dans la cuisine de M. Nestor ! S’il l’a reçue à la tête ! »

Et lâchement j’ajoutais pour me rassurer :

« Après tout personne ne t’a vu mettre la pierre dans ta pelote de neige ; personne ne peut dire que c’est toi plutôt qu’un autre ! »

Non, personne ne pouvait le dire que moi, personne ne me soupçonnait, ma maladresse étant trop notoire ; et je me taisais, laissant planer le soupçon sur tous mes camarades et particulièrement sur les trois qui avaient été aussi adroits que moi.

Ceux-là se consultaient de l’œil, mais sans avoir l’idée de regarder de mon côté. Ils ne se doutaient évidemment de rien. Quant à moi j’avais bien soin de ne regarder que du côté des autres.

— Je le répète, reprit M. Vuille d’un ton inflexible, si personne ne veut avouer, toute la classe sera punie ; tous, d’ailleurs, sont plus ou moins fautifs ; ce n’est pas d’aujourd’hui qu’on vous défend d’agrédir de vos projectiles les immeubles et les passants. J’attendrai cinq minutes, passé ce temps, je sévirai.

Il tira de son gousset sa grosse montre d’argent et la tint dans le creux de sa main. À côté de lui, M. Nestor retournait dans la sienne le corps du délit et le considérait avec une sorte d’aversion, comme s’il lui reprochait de l’avoir engagé dans une affaire désagréable.

Le petit homme avait bon cœur, et le premier feu de la colère passé, il n’eût pas mieux demandé que de pardonner.

Tirant le maître d’école par sa manche, il se dressa sur la pointe des pieds pour lui glisser quelques mots à l’oreille. Mais M. Vuille, froid et implacable comme la Justice, fit un signe de dénégation, sans quitter de l’œil les aiguilles de sa montre :

— Msieu ! fit tout à coup le gros Justin Matthey en levant la main.

Comme le maître n’entendait et ne voyait rien, M. Nestor le poussa du coude pour attirer son attention.

— Monsieur le régent, en voilà un qui a quelque chose à dire.

Et le vieux garçon fit au gros Justin un signe de tête encourageant :

— Eh bien, mafi ! pour dire la vérité, prononça le gros Justin à haute et intelligible voix, ma pomme de neige est une de celles qui est tombée dans votre casse à lait, msieu Nestor ; mais je vous promets qu’il n’y avait pas la moindre pierre dedans, ma parole d’honneur !

— Dans la mienne non plus, déclara à son tour mon cousin Ali Perret, un des adroits de la bande. Elle est aussi entrée dans la cheminée, ça, c’est vrai, mais c’était de la neige, rien d’autre, je peux le jurer.

— Moi aussi je peux le jurer, protesta à son tour Hirschy, des Cœudres, un grand gaillard qui nous dépassait presque tous de la tête et avait une toison frisée d’un rouge carotte. Moi j’y vais de franc jeu ; s’il a déroché une pierre en bas la cheminée, c’est dans une autre pelote de neige qu’elle était, pas dans la mienne, vous pouvez compter.

Tout à fait calmé, tout disposé à l’indulgence et à l’oubli, M. Nestor avait furtivement fait disparaître la pierre au fond de sa poche de pantalon et l’on voyait bien qu’il n’eût pas mieux demandé que de mettre du même coup l’éteignoir sur toute l’affaire. Mais M. le régent ne l’entendait pas de cette oreille.

— Quatre minutes écoulées ! prononça-t-il de son ton inflexible. Trois d’entre vous ont avoué leur faute, mais il nous reste à connaître le plus coupable de tous. Celui-là n’a plus qu’une minute pour se dénoncer ! Qu’il parle, ou toute la classe sera frappée d’un châtiment exemplaire.

Les tourments des damnés ne doivent guère être pires que ceux que j’endurai durant cette minute suprême qui m’était accordée pour réparer ma faute, en la confessant.

Le bon et le mauvais esprit se livraient en moi une lutte acharnée.

« Avoue franchement, me disait ma conscience, avoue que c’est toi qui as lesté ta boule de neige avec une pierre pour atteindre plus facilement le but ; dis, et c’est vrai, que tu l’as fait sans réfléchir aux conséquences qui en pourraient résulter. Mais ne laisse pas punir tes camarades. »

À ces honnêtes conseils, ma lâcheté naturelle opposait toute sorte d’arguments spécieux :

« Tu aurais beau te dénoncer ; M. Vuille l’a bien dit : Toute l’école sera punie quand même pour avoir lancé des boules de neige contre la cheminée. Ils en ont tous lancé, en fin de compte, et ils ne demandaient qu’à aller dedans. Et puis ta pierre, dans le fond, quel mal a-t-elle fait ? à qui ? à quoi ? M. Nestor n’a pas dit qu’elle ait cassé quelque chose dans sa cuisine ; il ne s’est pas plaint de l’avoir reçue sur la tête ou ailleurs ! par ainsi… »

Le claquement sec de la boîte de montre à savonnette qui se fermait, coupa brusquement court à mes beaux raisonnements.

— Les cinq minutes sont écoulées ! prononça le maître d’école de sa voix de juge inflexible, en réintégrant la montre dans son gousset.

Il promena sur les rangs de ses élèves le regard d’acier de ses yeux gris, serra un instant ses lèvres minces, puis ajouta du même ton glacial et sans élever la voix :

— J’ai dit que tous seraient punis, et tous le seront, vous pouvez y compter, Monsieur Nicolet-Monnier.

Mais M. Nicolet-Monnier, en brave homme qu’il était, parut plutôt chagriné que satisfait de l’assurance formelle qui lui était donnée.

Il se gratta furieusement l’oreille, nous regarda d’un air perplexe et contrit, et de plaignant qu’il était se transforma du coup en avocat défenseur des coupables.

— Monté ! voyez-vous, monsieur le régent, m’est avis qu’après tout on ferait mieux de passer l’éponge : à tout péché miséricorde.

Il avait tiré le maître à l’écart pour dire cela et parlait aussi bas que la surdité de M. Vuille pouvait le permettre. Mais nous, qui avions l’oreille fine, nous entendions parfaitement son plaidoyer.

— Vous dites, monsieur Nestor ?

Cela était prononcé d’un ton froidement poli qui signifiait : « En dois-je croire mes oreilles ? »

— Je dis…

Puis se ravisant et tournant vers nous sa figure maintenant aussi animée par la bienveillance qu’elle l’était l’instant d’avant par le feu de l’indignation :

— « Qué vous ! » garçons, fit notre avocat par un beau mouvement d’éloquence, « qué vous » que vous ne voulez plus m’envoyer des boules de neige dans ma cheminée ? des pierres encore moins ?

— Non, msieu ! criâmes-nous avec une sincère reconnaissance.

Moi je criai plus haut que les autres. Quel soulagement si la chose pouvait finir de cette manière ! Je n’aurais plus sur le cœur cet horrible poids qui me torturait.

Hélas ! vain et décevant espoir ! M. Vuille s’était redressé, digne et sévère, et d’un geste inflexible écartait l’amnistie généreuse proposée par notre avocat.

— Il y a eu délit, il doit y avoir répression. Plainte a été portée…

— Je la retire, fit M. Nestor avec élan ; par ainsi…

— Plainte a été portée, continua le maître comme s’il n’avait rien entendu ; la justice doit avoir son cours. Agir autrement serait une faiblesse coupable, à laquelle ma conscience d’éducateur me défend de céder. J’ai dit : « Tous seront punis, » et tous le seront d’autant plus sévèrement que le plus coupable s’obstine à garder le silence, et que par une solidarité mal entendue aucun de ses camarades ne veut le dénoncer.

— Est-ce qu’on sait qui c’est, vieille cadenette ? grommela irrévérencieusement à côté de moi le gros Justin Matthey.

 

Le long Hirschy, des Cœudres, qui était au banc devant nous, se retourna pour le regarder de travers.

— Et puis, on le saurait ! fit-il à mi-voix et d’un ton de reproche. Est-ce qu’on se vend entre camarades ? Alors tu le dirais, toi, si tu le savais ? ce serait du propre !

Si M. Vuille était sourd, en revanche il avait de bons yeux.

— Hirschy, tu me conjugueras le verbe « babiller à tout propos » pour cet après-midi, sans préjudice de la punition que tu subiras avec le reste de la classe !

Hirschy haussa les épaules ; mais il devint aussi rouge que sa tignasse et se mordit les lèvres.

M. Vuille, ayant ainsi réglé le compte de son disciple, se retourna vers M. Nestor, qui nous regardait d’un air absolument désolé.

— Monsieur Nicolet-Monnier, fit-il en rouvrant la porte d’un geste expressif, l’incident peut être considéré comme clos ; justice sera faite. J’ai l’avantage de vous présenter mes respects.

M. Nestor s’en fut la tête basse, de l’air d’un homme qui a la conscience bourrelée, et M. Vuille, lui ayant fermé la porte sur les talons, reprit sa dictée comme si rien ne s’était passé :

« Quelles que fussent les difficultés que nous eussions rencontrées, virgule, quelque insurmontables qu’elles eussent pu nous paraître… virgule… »

Je vous réponds que ce jour-là le maître n’eut pas la satisfaction d’enregistrer un seul « béné ! » Chacun avait bien d’autres préoccupations que celles d’accorder convenablement les participes avec leur régime, d’appliquer avec discernement les règles de « quelque », de « tout » et de « même », de juger avec sagacité de la distinction subtile entre « le peu » signifiant une quantité insuffisante et « le peu » équivalent au manque total ou autres chinoiseries du même acabit. Quand on sent, suspendue au-dessus de sa tête, une épée de Damoclès dont un mot du maître va couper le fil, quand on ignore jusqu’à quel point le coup qu’on en recevra sera meurtrier et douloureux, comment pourrait-on garder assez de liberté d’esprit pour cheminer sans défaillance au travers de tous ces perfides traquenards tendus sous les pas de la gent écolière ?

Pour mon compte, la marge de mon cahier de dictées fut à peine assez large pour contenir les barres obliques représentant mes accrocs aux nobles règles de l’orthographe, accrocs dont le total s’éleva à un chiffre fabuleux que je n’avais jamais atteint, même dans mes plus mauvais jours.

Toute la matinée les leçons se succédèrent avec leur invariable régularité ; après la dictée et sa correction avec échange de cahiers, l’analyse grammaticale ; après l’analyse, l’arithmétique. Toute la classe travaillait avec une remarquable assiduité. Pas une niche aux voisins, pas une boulette de papier mâché, échangée à la volée derrière le dos du maître. Chacun cherchait mélancoliquement à se représenter quel châtiment inédit la justice inflexible de M. Vuille allait infliger à tous, et l’on passait mentalement en revue la collection variée de ceux dont il était coutumier. Inutile de consulter la physionomie du maître. Ce masque froid, impassible comme toujours, était impénétrable. Tout ce que nous avions pu constater, c’est qu’à titre d’acompte, sans doute, sur la punition promise, M. Vuille avait supprimé la récréation. Pas un n’avait murmuré, même à voix basse ; tout au plus avait-on échangé furtivement des regards consternés quand le moment de ce répit béni des écoliers avait été dépassé sans que le signal habituel eût été donné par le maître, d’un coup de règle sec sur son pupitre et d’un bref : « Sortez ! »

Au lieu de le faire, il avait passé sans désemparer de l’analyse à la théorie des fractions ordinaires.

Onze heures. La maison de commune avec sa petite cloche est à deux pas : on entend de l’école sonner toutes les heures, ce qui est bien précieux pour le monde des écoliers.

— Rangez vos ardoises !

Voici le moment ! chacun fait disparaître dans sa case respective l’ardoise au cadre maculé et tailladé, tout en regardant anxieusement le maître qui s’est assis à son pupitre, où il nous fait plus que jamais l’effet d’un juge auguste et inflexible qui va prononcer sa sentence.

M. Vuille commença par essuyer soigneusement ses lunettes avec un coin de son foulard jaune et rouge. Nous ne l’avions jamais vu procéder à quelque acte important, sans qu’il eût au préalable accompli cette cérémonie et constaté à plusieurs reprises que les deux lentilles étaient d’une limpidité irréprochable.

Ayant remis bien d’aplomb sur son nez tranchant les lunettes cerclées d’acier bleui, M. Vuille, ses coudes sur le pupitre et ses longs doigts osseux réunis par le bout, promena un regard circulaire sur les rangs de ses disciples anxieux, puis il leva l’index de la main droite.

— Rappelez-vous, commença-t-il d’un ton lent et sévère, rappelez-vous que dès la première neige tombée je vous ai intimé défense formelle d’en lancer contre les propriétés et les passants. Pour avoir enfreint cette défense…

Un arrêt, pendant lequel nous ne respirions plus, puis M. Vuille continua, l’index de la main droite posé sur l’index de la main gauche, comme on le fait pour une énumération :

— Premièrement, vous serez privés de la récréation du matin et de celle de l’après-midi jusqu’à nouvel ordre. Deuxièmement, – l’index droit passa sur le médius gauche, – le congé hebdomadaire du samedi est supprimé et vous aurez à venir en classe préparer vos devoirs du lundi et accomplir tels travaux écrits ou oraux que je trouverai opportun de vous imposer.

 

Il y eut un sourd gémissement dans toute la classe et un échange de regards consternés, quelques-uns même furieux et sentant la révolte. La récréation, encore passe, mais le congé du samedi ! Ça, par exemple, c’était pourtant trop ! Pour un peu, les plus hardis l’auraient dit entre haut et bas, mais l’œil gris de M. Vuille montait la garde derrière ses lunettes. Ce que son oreille ne percevait pas, ce terrible regard le lui disait, et merci ! on avait bien assez de punitions comme cela ! Le long Hirschy, qui avait par surcroît sa conjugaison à livrer pour l’après-midi, nous était un garde-à-vous salutaire.

Cependant M. Vuille n’avait pas fini sa communication.

— Troisièmement, – l’index droit tomba sur l’annulaire gauche, – j’ajoute à titre de correctif et pour tenir compte dans une mesure équitable de l’intercession magnanime de la partie lésée, à savoir M. Nicolet-Monnier, j’ajoute que les dites punitions prendront fin dès l’instant où le plus coupable d’entre vous se sera fait connaître.

Cette fois, dans les regards échangés entre les écoliers, il y eut un mélange d’espoir, d’inquisition et de prière qui signifiait clairement : « Voyons, si c’est toi, dis-le, qu’on soit quittes. »

Ma conscience, qui ne cessait de me talonner, me dit alors plus haut que jamais : « C’est le moment, confesse-toi ou tu es le plus grand lâche du monde ! »

Lâche, eh oui ! je savais bien que je l’étais, et je le fus une fois de plus, au lieu d’écouter et de suivre les pressants avis de mon honnête conseiller.

C’est que le maître venait d’ajouter en essuyant derechef ses lunettes :

— J’irai plus loin, quand bien même ceci est un excès d’indulgence, – mais je veux donner au coupable en question une dernière chance de racheter en quelque mesure sa faute, – j’irai jusqu’à lever pour toute l’école les dites punitions sur-le-champ si celui qui s’est tu jusqu’à présent se décide à parler maintenant. Lui seul les subira pendant un laps de temps que je fixerai.

« Oh ! alors, si c’est comme ça, me souffla l’esprit du mal, tu serais bien bon de dire que c’est toi qui as mis la pierre dans ta boule de neige ! Être puni pour tout le monde, merci ! Finalement, ta boule n’a pas fait plus de mal que les autres. »

Et avec un front d’airain, je regardai tout autour de moi, ainsi que faisaient mes camarades, pour avoir l’air de chercher à deviner quel était celui de qui dépendait le sort de toute la classe.

M. Vuille attendit un instant, puis devant l’insuccès de sa tentative de magnanimité, il fronça les sourcils et remettant ses lunettes en place d’un mouvement bref :

— J’ai dit, fit-il sèchement ; vous savez à quoi vous en tenir. Levez-vous pour la prière !

 

*  *  *

 

— Une fameuse canaille, celui qui a mis la pierre dans sa pomme de neige et qui se cache comme un couard qu’il est ! Celui-là, quand on saura qui c’est, je me charge de régler son compte.

Et le long Hirschy, qui, en sus de la punition collective, était gratifié d’une interminable conjugaison à mettre au net dans l’espace de deux heures, secoua sa crinière rousse avec rancune, en regardant autour de lui d’un air méfiant.

— Oui, oui, on lui fera passer le goût du pain ; il est sûr de son affaire ! appuya Justin Matthey ; mais je me demande au monde qui ça peut être !

Hirschy haussa les épaules avec humeur et regarda son camarade de travers.

— En attendant, grommela-t-il d’un ton de rancune, sans toi je n’aurais pas ma conjugaison sur le dos !

— Comment ça ? je voudrais bien voir !

Et le gros Justin Matthey releva le nez d’un air de défi.

— Pardi ! si tu n’avais pas dit : « Est-ce qu’on sait qui c’est ? » je ne t’aurais pas répondu, et M. Vuille ne m’aurait pas colloqué mon verbe.

— Eh bien, après ? tu n’avais qu’à ne pas répondre. Est-ce que ça te regardait ce que je disais, hein ? Est-ce à toi que je parlais ? Mêle-toi de tes affaires une autre fois !

— Ah ! c’est comme ça !

Et la main d’Hirschy appliqua sur la joue dodue de son camarade un retentissant soufflet auquel le poing de Justin Matthey répondit sur-le-champ en écrasant à moitié le nez d’Hirschy, d’où il se mit à couler un filet de sang.

Les deux champions étaient d’égale force, aussi l’affaire fut-elle des plus chaudes, et elle aurait pu durer longtemps sans l’intervention opportune du forgeron Marthaler ; la bataille s’étant engagée à quelques pas de la porte grande ouverte de sa forge, le bruit ne pouvait manquer d’attirer son attention ; en brave homme qu’il était, le cyclope accourut et sépara les combattants en les happant par la nuque, comme il eût fait de deux petits chats.

Après les avoir secoués tous les deux avec impartialité de toute la vigueur de ses bras velus :

— Toi, le rouge, fit-il à Hirschy qu’il expédia d’une bourrade dans la direction des Cœudres, toi, file gez fous, tute suite, tute, ou bien care !

Il retenait en même temps le gros Justin par le col de sa veste pour l’empêcher de suivre son antagoniste. Quand il eut vu Hirschy s’éloigner en se secouant comme un chien qui sort de l’eau, l’honnête artisan montra à son prisonnier la maison de ses parents, qui n’était qu’à une portée de fusil de la forge :

— Si toi pas là être tute suite, tute, c’est moi c’est veux te faire marcher, « ia miseele ! »

Le gros Justin ne se fit pas répéter l’invitation et partit en reniflant avec rancune.

Nous assistions de loin à l’exécution, car dès l’apparition du père Marthaler, nous nous étions éparpillés comme un vol de moineaux.

Je rentrai chez nous la tête basse et avec un grand, poids sur le cœur. À dîner, ma mère me demanda avec une inquiète sollicitude si j’étais malade, que je mangeais si peu ; à quoi je répondis d’un ton dolent que j’avais mal à la tête.

Ce n’était vraiment pas pure invention de ma part ; je me sentais la tête lourde, et il y avait bien de quoi.

Comme la rougeole avait fait son apparition au village, ma mère, avec un redoublement d’inquiétude, inspecta minutieusement mon visage, abaissa mes paupières pour étudier l’intérieur des yeux, remonta mes manches afin de s’assurer si les bras ne présentaient pas quelques rougeurs suspectes. Elle n’y découvrit rien, mais n’en émit pas moins l’avis qu’il serait peut-être bon de me garder au logis l’après-midi, par mesure de précaution.

Je tressaillis d’aise : toute perspective de congé est toujours la bienvenue pour les écoliers de tous les temps, et dans mes circonstances particulières j’eusse été grandement soulagé d’esquiver pour quelque temps la société de mes camarades, victimes de ma faute.

Mais mon père secoua la tête d’un air mécontent.

— Rien de ça, fit-il péremptoirement ; on ne manque pas l’école pour rien. De mon temps on n’était pas si tendre pour les enfants. Chez nous, où nous étions huit, s’il avait fallu prendre garde à tous nos petits bobos on n’en aurait jamais fini.

Il faut savoir que j’étais l’unique enfant de la maison et que mon père trouvait parfois excessif le soin que ma mère prenait de ma chère personne.

— Tu n’as pas mal au cou ? continua-t-il en me regardant droit dans les yeux.

Quand j’avais ce regard sur moi, impossible de déguiser la vérité. Je fus forcé de convenir que je n’avais pas mal au cou.

— Bon ! alors ce mal de tête, je serais curieux de savoir… Tu as été puni à l’école ?

Je me sentais excessivement mal à l’aise.

— Ou… oui, c’est-à-dire non, pas moi tout seul, les autres aussi.

Mon père fronça les sourcils.

— Ah ! ah ! encore un de vos mauvais tours ! Qu’est-ce que vous aviez fait ?

— On avait jeté des pommes de neige contre la cheminée à M. Nestor ; il en est tombé dedans et alors il est venu se plaindre à l’école, et M. Vuille ne veut plus nous donner de récréation, et il nous faudra aller à l’école le samedi après-midi.

— Et M. Vuille a joliment bien fait, conclut mon père. Ça vous apprendra à obéir !

Ma mère, elle, me regardait d’un air de commisération.

— Tout de même… murmura-t-elle.

— Oui, ça vous apprendra à obéir, répéta mon père en lui adressant un regard d’avertissement. Il y a assez longtemps qu’on vous défend ces boules de neige contre les maisons et contre les passants. M. le régent a bien raison de faire une bonne fois un exemple.

Comme on le voit, j’avais prudemment passé sous silence l’incident de la pierre. Mais j’étais horriblement tourmenté à la pensée que ce fait viendrait tôt ou tard à la connaissance de mes parents. Aussi dès lors commença pour moi une vie d’angoisse perpétuelle, première et juste punition de ma lâcheté. Ma conscience, au reste, ne me laissait pas de répit et me dictait nettement mon devoir.

Mais je me raidissais et je laissais étouffer sa voix par les raisonnements perfides et égoïstes du mauvais esprit.

« Te dénoncer à présent ? tu serais bien sot ! Pourquoi paierais-tu pour tous les autres, puisque dans le fond tu n’as pas fait plus de mal qu’eux ? D’ailleurs c’est trop tard ; on t’en voudrait toujours de n’avoir pas avoué depuis le commencement. Quand le maître en aura assez de tenir l’école tous les samedis après-midi, il lèvera la punition et tout sera oublié. »

Une mauvaise action a toujours des conséquences bien plus graves qu’on ne l’avait prévu. C’est la petite tache d’huile qui s’élargit insensiblement et finit par maculer une bien plus grande surface que celle qu’elle avait touchée.

La punition dont toute l’école était frappée, si dure qu’elle parût à tous, ne fut pas le résultat le plus fâcheux de mon manque de courage moral et de mon égoïsme. La méfiance et l’aigreur remplacèrent parmi nous la bonne camaraderie d’autrefois. La bataille entre le long Hirschy et son ancien ami Justin Matthey ne fut que le prélude d’une série d’engagements nombreux entre eux et d’autres.

Deux jours ne s’étaient pas écoulés que la moitié de l’école était à couteaux tirés contre l’autre. Mais il se produisit bientôt un fait plus grave encore : après s’être soupçonnés mutuellement, battus avec acharnement, accusés les uns les autres du méfait qui leur valait la privation de leur seul congé de la semaine, la grande majorité en vint par un accord tacite à diriger ses soupçons non pas sur moi, dont la maladresse était connue, mais sur un des plus jeunes de la classe, Alcide Vuilleumier, que nous surnommions « le Jalon » à cause de sa taille mince et efflanquée. Pourquoi lui plutôt qu’un autre ? Était-il bien plus adroit que moi ? je ne le crois pas. Mais il y avait plusieurs raisons pour que mes camarades le prissent pour leur bouc émissaire.

Ces raisons étaient stupides et n’avaient rien à voir avec la question. Qu’on en juge : d’abord son père était républicain, et nous, c’est-à-dire nos parents, tous royalistes, en cette période néfaste où les Neuchâtelois, frères ennemis, se jetaient à la face ces appellations qui devenaient des injures, en se traduisant par « pourris » et « bédouins ». Un « pourri », c’est-à-dire un républicain, pour ses concitoyens « bédouins » était un être capable des actions les plus noires. Un « bédouin » bien entendu, aux yeux des républicains, était un Neuchâtelois vendu à l’étranger, un humble vassal du monarque prussien.

Or Vuilleumier, dit le Jalon, étant un « pourri » pour le reste de la classe, ne pouvait manquer d’être le misérable qui se cachait et faisait supporter à tous le poids de sa faute.

D’ailleurs, raison aussi concluante que celle-là, le Jalon n’avait-il pas l’air d’un sournois, – d’une baisse-corne, comme nous disions nous autres écoliers, – avec sa longue mine d’enterrement, sa manie de faire bande à part, de s’en retourner tout droit au logis en sortant de l’école, au lieu de faire une bonne partie de barres ou de saute-mouton avec les autres ?

Personne n’avait la charitable idée de faire remarquer que si le Jalon avait l’air triste, c’est qu’il avait lieu de l’être, ses parents étant maladifs et ayant grand’peine à subvenir à l’entretien d’une nombreuse famille ; personne ne se disait que s’il ne se mêlait pas aux jeux bruyants de ses camarades, c’est qu’il était de complexion faible, qu’il avait le souffle court, et que s’il se hâtait tant de rentrer à la maison après les leçons, c’est qu’il assistait sa mère de tout son pouvoir dans les soins du ménage.

Tous savaient cela, mais les enfants ne vont pas au fond des choses, et combien d’hommes faits sont comme eux, se laissant influencer aveuglément par leurs sympathies ou leurs antipathies !

Bref, on n’aimait pas Vuilleumier, donc ce devait être le coupable ! On ne l’accusa pas ouvertement, tout d’abord ; ce furent des mots couverts, des insinuations malveillantes, on le bouscula au passage en le traitant de pourri, de traître, de mouchard ; puis la persécution se fit plus brutale, plus directe à mesure que les samedis revenaient sans apporter le réconfortant congé d’antan. D’abord ahuri, puis indigné en comprenant de quoi il était accusé, le pauvre garçon protesta vivement de son innocence, attestant qu’il n’avait pas même lancé une boule de neige, encore moins une pierre. On ne le crut pas, naturellement ; on le traita de menteur, on lui administra des taloches qu’il n’avait pas la force de rendre, et sa vie d’écolier devint un véritable martyre.

Et moi, le vrai coupable, l’auteur de tout le mal, – je rougis encore à ce souvenir, – je continuais à me taire ; je m’esquivais pour ne pas être témoin de ces odieuses persécutions, que j’eusse pu arrêter d’un mot, et j’étais plus malheureux que ma victime.

Le pauvre Jalon, lui, avait du moins pour le consoler le sentiment de son innocence, tandis que moi, bourrelé de remords, ballotté entre les reproches de ma conscience et la terreur que me faisait éprouver la perspective d’un aveu tardif, je menais une vie misérable et n’avais pas un instant de repos, obligé que j’étais de dissimuler mes angoisses à mes parents et de jouer l’indifférence vis-à-vis de mes camarades. Je n’osais pas prendre la défense de Vuilleumier, de peur d’attirer sur moi les soupçons. Cependant, un jour, interpellé directement au sujet de mon opinion sur la culpabilité du Jalon, il me fallut bien répondre ; je pris alors un air détaché et éludai la question en demandant assez hardiment si quelqu’un avait vu le Jalon lancer sa boule de neige avec les autres.

— Moi, je ne peux pas dire que je l’aie vu, ajoutai-je d’un ton d’impartialité rigoureuse.

Vraiment je me savais intérieurement gré de ce timide essai de réhabilitation de ma victime.

— Avec ça, répliqua d’un ton méprisant le long Hirschy qui avait encore sa conjugaison sur le cœur, avec ça que des êtres pareils ça se gouverne comme les autres ! Ça se tient par les coins, ça se cache pour faire ses mauvais coups. Je te dis, moi… Enfin, voyons, si tu en sais plus que nous, toi, Jaquet, dis-le, pardi !

Il me regardait si fixement que, tremblant d’être deviné, je pris un air aussi indifférent que je pus et haussai les épaules en marmottant « que c’était seulement pour dire !… »

Là-dessus je m’esquivai.

Une fois de plus le courage m’avait manqué ; j’avais perdu l’occasion qui s’offrait à moi de dire loyalement : « Je sais que ce n’est pas Vuilleumier qui a lancé la pierre, puisque c’est moi ! »

Il fallait autre chose, une secousse salutaire, pour réveiller dans mon âme timorée les sentiments généreux et droits que les enseignements et surtout l’exemple de mes parents y avaient déposés et pour m’amener à triompher de ma couardise naturelle.

Il y avait trois semaines que la punition durait : plus de récréations, plus de congé du samedi, et M. Vuille ne paraissait pas le moins du monde fatigué de nous garder sous sa férule, sans désemparer, du lundi matin au samedi soir. Pour ses écoliers, c’était différent : ils commençaient à en avoir assez ; une exaspération sourde tenait leurs cerveaux en ébullition, se traduisant en classe par des mines rechignées, hargneuses, des réponses bourrues et idiotes aux interrogations du maître, des fautes colossales dans les dictées, des solutions absurdes aux problèmes d’arithmétique, et au dehors par des explosions de colère et une persécution toujours plus ouverte et plus violente contre l’innocent Jalon.

Heureusement pour celui-ci, la demeure de ses parents n’était qu’à quelques pas de l’école, ce qui permettait assez souvent au malheureux Vuilleumier de s’esquiver avant d’être pris à partie par ses bourreaux. Mais cela ne lui réussissait pas toujours ; il lui arrivait de trouver le passage barré, d’être enfermé dans un cercle hostile où il était en butte aux invectives, aux menaces et aux bourrades, auxquelles il ne répondait que par de timides protestations d’innocence et par des larmes dont ses persécuteurs impitoyables saluaient l’apparition par leurs propos moqueurs.

 

C’est ce qui arriva une fois de plus le vendredi de la quatrième semaine. Évidemment il y avait eu entente secrète entre une partie des écoliers, car à peine Vuilleumier avait-il mis le pied dans la rue qu’il se trouva encadré, enserré entre les plus âgés de l’école, parmi lesquels le gros Justin Matthey et le long Hirschy, redevenus amis pour la circonstance.

Sans mot dire, cette escorte menaçante entraîna sa victime derrière la maison de M. Nestor, dans un angle où le grand toit surbaissé formait un réduit à l’abri des regards indiscrets.

Tout le reste de l’école suivit, après qu’on se fut assuré que M. Vuille n’était pas venu à la porte surveiller les mouvements de ses disciples. Quoique écrasé par la honte et le remords, je fis comme les autres, mais sans résolution arrêtée d’intervenir. Plus que jamais, pourtant, mon devoir m’était nettement tracé, mais plus aussi le cœur me défaillait à la pensée d’avouer ma culpabilité, aggravée par le lâche et obstiné silence que j’avais gardé si longtemps.

« Ils ne peuvent pas lui faire grand’chose, au Jalon, me soufflait mon misérable égoïsme pour étouffer les pressants appels de ma conscience. Quelques taloches, une tirée d’oreilles, il n’y a pas tant de quoi ! »

« Non, il n’y a pas de quoi quand on le mérite, me répliquait la voix importune, mais Vuilleumier n’a rien fait, tu le sais bien, et c’est toi qui as mérité les taloches, les tirées d’oreilles et bien autre chose avec. Va-t’en, lâche que tu es, si tu ne veux pas le défendre et dire une bonne fois la vérité ! »

Mais le long Hirschy, s’érigeant en juge, s’était planté devant l’inculpé.

— À présent on te tient, Vuilleumier, et on ne te lâche pas avant d’avoir réglé ton compte. C’est demain samedi ; on en a assez de ce commerce ; il nous faut notre congé. Tu vas nous avouer que c’est toi qui avais lancé la pierre, sans quoi je te flanque une raclée à te laisser sur place.

Le malheureux garçon, sa longue et blême figure décomposée par la terreur, se tenait à peine debout sur ses jambes vacillantes. Il porta instinctivement son bras à la hauteur de ses yeux, comme pour parer les coups annoncés, et d’un ton lamentable, avec des larmes dans la voix, protesta une fois de plus de son innocence.

— Mais aussi pourquoi veut-on que ce soit moi ? je vous dis que je n’ai pas seulement touché une boule de neige ; je n’ai fait que vous regarder, je le jure ! Pour l’amour de Dieu, laissez-moi tranquille ! implora-t-il en joignant les mains.

Inflexible, Hirschy répondit à ce cri d’angoisse en prenant le malheureux par une oreille pour la lui secouer violemment. Vuilleumier se mit à gémir à fendre l’âme, pendant qu’on ricanait de ses contorsions.

 

Tout ce qu’il y avait de meilleur en moi se révolta enfin ; je repoussai mes voisins et me portai aux premiers rangs. Juste en ce moment un des petits de l’école détachait méchamment un coup de pied dans les jambes du martyr, assuré qu’il était d’être applaudi. Je le pris par la nuque, lui administrai deux claques sur les oreilles et l’envoyai rouler par terre, puis je me plaçai résolument devant le long Hirschy.

— Laisse Vuilleumier tranquille, commandai-je sourdement et les dents serrées.

— De quoi se mêle-t-il, ce crapaud ? fit-il avec mépris, en me regardant du haut en bas.

Hirschy avait la tête de plus que moi et personne d’autre que Justin Matthey n’était capable de se mesurer avec lui.

Je n’en répétai pas moins, poussé par une force supérieure :

— Lâche-le, que je te dis !

Je n’avais pas fini que le poing d’Hirschy, détendu comme une catapulte, s’abattait sur ma figure, faisant jaillir le sang de mes narines. Je chancelai et vis un millier de chandelles danser devant mes yeux.

— Voilà pour t’apprendre à te mêler de tes affaires, mon petit Jaquet, goguenarda Hirschy ; et il y en a encore autant à ton service si le cœur t’en dit !

Toute la bande des écoliers riait à se tordre de ma déconfiture. Seul Vuilleumier me regardait avec une gratitude compatissante pendant que je m’épongeais avec mon mouchoir.

Chose curieuse, ce coup d’assommoir n’avait pas abattu le courage qui venait enfin de prendre possession de mon âme. Au contraire, j’étais tout prêt à en affronter un second, car il me semblait que c’était un commencement d’expiation.

Cependant Hirschy avait repris à partie sa victime :

— Une fois, deux fois, veux-tu avouer, vermine !

Et il levait le bras pour asséner à Vuilleumier un coup pareil à celui dont il avait puni mon intervention.

Je me jetai entre eux.

— Il n’a rien à avouer, dis-je avec une tranquillité qui me surprit moi-même. Il a dit la vérité : ce n’est pas lui qui a jeté la pierre.

Au moment de compléter ma confession, j’eus une seconde d’hésitation.

Stupéfié de mon audace, Hirschy restait le bras en l’air, la bouche ouverte.

— Qu’en sais-tu, marmouset ? finit-il par gronder comme un dogue qui va mordre.

Le cercle des écoliers s’était resserré et on me regardait avec curiosité.

Je fermai les yeux en pensant : « Quand ils sauront tout, ils vont t’exterminer ! »

Puis je me souvins tout à coup d’une parole que mon père m’avait fait lire un jour en tête de son journal : « Fais ce que dois, advienne que pourra. » Et il avait ajouté :

— C’est la devise des honnêtes gens, tâche que ce soit toujours la tienne.

Alors résolument, mais avec lenteur, je dis :

— Non, ce n’est pas Vuilleumier, c’est moi !

Il y eut un moment de stupeur, puis une clameur d’indignation, un concert d’injures à mon adresse. Mais le terrible poing d’Hirschy ne s’abattit pas sur ma tête comme je m’y étais attendu. Sa main se porta à sa tignasse rousse et se mit à y fourrager avec indécision, pendant qu’il me regardait d’un air absolument désorienté. Même, comme je commençais à recevoir des coups de pied dans les jambes, des bourrades dans les côtes et que mon bonnet venait de voler en l’air par suite d’une violente taloche destinée à mes oreilles, il prit sa plus grosse voix pour crier :

— Allez-vous bientôt finir, vous ? Que Jaquet s’explique, d’abord ; on verra après. – Matthey, fit-il à son auxiliaire, fais voir tenir tranquilles ce tas de petits crapauds, par là derrière, qu’on s’entende. – À présent, Jaquet, mets-toi là, – et il poussa de côté Vuilleumier, ainsi mis hors de cause ; – tu vas tout nous dire, qu’on sache une bonne fois à quoi s’en tenir. Et gare à toi si tu ne dis pas tout !

Il n’y avait pas de danger que je cherchasse à rien cacher, maintenant que le courage m’était enfin venu de m’accuser. Je me confessai en plein, reconnaissant humblement que j’avais été misérablement lâche en laissant peser ma faute sur toute la classe.

— À présent vous me ferez tout ce que vous voudrez, dis-je en forme de conclusion ; j’ai tout mérité. Mais je voudrais qu’on me laisse d’abord aller chez M. Vuille tout lui dire, pour qu’il lève la punition pour le reste de l’école. Quelqu’un peut venir avec moi pour être sûr que je ne me sauve pas et me ramener ici.

Je m’imaginais de bonne foi que mes camarades ne pouvaient manquer de m’écharper pour me punir de mon méfait ; mais j’envisageais cette tragique éventualité avec le calme d’un martyr, tant j’étais soulagé d’avoir enfin déchargé ma conscience du poids qui l’oppressait depuis trois semaines.

Pendant toute la durée de ma confession, il s’était produit dans la bande hostile qui m’entourait force exclamations étouffées, grognements d’indignation, épithètes injurieuses ; mais quand j’eus fini, un silence complet se fit ; les écoliers se regardaient indécis et interrogeaient de l’œil les grands, principalement Hirschy, qui se tenait campé devant moi, digne et sévère comme il convient à un juge.

— C’est un fait, prononça lentement celui-ci en hochant la tête, c’est un fait que Jaquet a été rudement canaille en ne disant rien par devant M. Nestor et quand le régent a encore essayé de savoir qui avait fait le coup, avant de punir toute l’école. Oui, ça, on ne peut pas dire le contraire, c’était une fichue canaillerie. Seulement, tout bien compté, il y en a qui, à la place de Jaquet, auraient continué à ne rien dire et m’auraient laissé faire la bêtise d’écraser cet insecte de Jalon. Tout bien considéré, c’est une justice à lui rendre, Jaquet a repris du cœur pour dire la vérité. Sans doute que ça ne se balance pas tout à fait aussi juste que les comptes en partie double de M. Vuille, parce qu’enfin on a été volé de trois samedis de congé, sans compter les récréations…

— Et ton verbe ! lui souffla facétieusement le gros Justin Matthey.

— Mon verbe, c’était à toi que je le devais, farceur ! répliqua Hirschy ; mais je te l’ai payé ; n’en parlons plus. En fin de compte, mon idée c’est qu’on pourrait passer l’éponge. Qu’est-ce que vous en dites, vous autres ?

Il y eut quelques protestations, quelques grognements de mécontents ; les foules se plaisent aux exécutions, et l’exécution du Jalon ayant raté, on espérait se rabattre sur la mienne.

Mais le gros Justin Matthey trancha la question en se déclarant de l’avis magnanime de Hirschy.

— Bah ! tenons-le quitte, garçons. Le père Vuille veut déjà assez lui régler son compte, allez seulement !

— Tu entends, Jaquet, compléta Hirschy ; on te pardonne ; mais, mâtin, ne recommence pas !

 

J’avais les yeux pleins de larmes et je ne voyais plus clair ; j’aurais voulu pouvoir remercier, mais ma gorge contractée m’empêchait d’émettre aucun son.

— Bravo ! garçons, fit tout à coup derrière nous une voix chevrotante.

Tout le monde se retourna saisi.

La mine joviale de M. Nestor apparaissait au coin de sa maison.

— Voilà comme je vous aime ! fit-il en s’avançant. Pardonnons toujours comme le bon Dieu nous pardonne ! J’ai un peu fait le curieux, mes garçons ; j’ai écouté par les coins, mais je n’en ai pas honte, non, ma parole ! ça m’a fait du bien d’entendre. Voulez-vous que je vous dise ce que je ferais à votre place à présent ?

Hirschy cligna de l’œil d’un air d’intelligence et leva la main en disant :

— Gage que je devine, monsieur Nestor.

— Ça ne m’étonnerait pas, répliqua gaiement M. Nestor ; essaie un peu, pour voir.

— Que nous allions toute la bande trouver M. Vuille, avec Jaquet ; n’est-ce pas ça ?

— Pas mal, pas mal, et puis ?

— Que Jaquet dise ce qu’il a à dire et que, nous, nous demandions à M. Vuille de lui pardonner, parce qu’en fin de compte il a déjà été assez puni comme ça !

— Juste !

Et M. Nestor, qui s’était faufilé au milieu du groupe, frappa amicalement sur l’épaule d’Hirschy.

— Seulement, mon brave garçon, il y a une chose que tu n’as pas devinée, c’est que je veux, moi…

— Être aussi de la bande ! finit Hirschy gaiement.

— Quel gaillard ! fit M. Nestor d’un ton admiratif ; voilà ce qui s’appelle « voir courir le vent ! » On n’a pas le temps d’avoir une idée qu’il vous la souffle ! eh bien, si vous en êtes, allons-y tout de suite, et c’est bien une affaire si entre tous nous n’arrivons pas à faire entendre raison à M. le régent, parlant par respect, bien entendu !

Je ne partageais pas, pour mon compte, l’optimisme du brave M. Nestor. Je connaissais trop bien le caractère inflexible de M. Vuille pour compter sur sa clémence ; mais la perspective d’un châtiment, même rigoureux, n’avait plus pour moi rien d’effrayant. J’en sentais la justice, et pour me réhabiliter en quelque sorte devant ma conscience, à laquelle j’avais tant tardé d’obéir, il me fallait une expiation.

Elle ne me fit pas défaut : en dépit de l’éloquence de M. Nestor, qui finit par se fâcher tout rouge en voyant l’inutilité de ses efforts, en dépit de la généreuse diplomatie que déploya Hirschy, parlant au nom de toute l’école, M. Vuille, personnification parfaite de la Justice avec son bandeau, son épée et ses balances, demeura inflexible.

Oscar Huguenin - Le maître d'école, tiré de "Croquis et Souvenirs"

— J’ai dit, prononça-t-il de son ton calme et implacable, que la punition frappant toute la classe serait levée dès que le coupable se serait fait connaître. Elle le sera demain. J’ai dit en outre, que le dit coupable, une fois découvert, serait seul à la subir pendant le temps que je jugerais bon. Il la subira ; je ne reviens jamais sur ce que j’ai une fois décidé ; d’ailleurs Jaquet, par sa longue dissimulation, dont ses camarades ont été les victimes, s’est enlevé tout droit à aucune espèce de clémence. – Tes condisciples, Jaquet, sont généreux en intercédant en ta faveur, et je les en loue ; mais moi je ne dois pas me laisser aller à une faiblesse coupable. J’ai dit. – Monsieur Nicolet-Monnier, je vous présente mes respects.

— Ma parole ! ce n’est pas un homme, c’est une barre de fer ! grommela M. Nestor en lui tournant le dos. Ma fi ! mon garçon, ajouta-t-il en s’adressant à moi, tu vois qu’on a fait ce qu’on a pu…

— Merci, Monsieur Nestor, vous avez été bien bon et tous mes camarades encore plus ! Ça ne me fait rien du tout de ne plus avoir de congé le samedi, j’aurais mérité bien pire !

Et tout heureux, je pris en courant le chemin de la maison. Cependant, au moment d’arriver, je ralentis peu à peu ma course. C’est que je venais de penser tout à coup qu’il me restait encore une confession à faire, et ce n’était certes pas la plus facile.

J’avais caché à mes parents l’incident de la pierre, motif principal de la punition infligée à toute l’école.

Cette dissimulation, il fallait l’avouer en même temps que ma culpabilité, et la rougeur me montait au front en me représentant la surprise indignée et douloureuse qui accueillerait cette confession.

Je redoutais surtout l’explosion de la colère de mon père, qui était la droiture même ; ma mère, elle, serait affligée, sans doute, mais me trouverait autant et plus à plaindre qu’à blâmer dans toute cette malheureuse affaire.

Ce qui m’embarrassait surtout, c’était mon entrée en matière. Celle-ci, par exemple, me fut fournie par un détail auquel je n’avais pas pensé.

Comme je m’attardais à frotter longuement mes souliers sur le balai de branches de sapin du corridor, ma mère entr’ouvrit la porte de la cuisine.

— Il est temps que tu arrives, dit-elle d’un ton mécontent ; on allait souper sans toi. Tu deviens toujours plus lambin ; t’a-t-on gardé à l’école ? as-tu polissonné, dis ?

Puis tout à coup, comme je relevais la tête pour répondre négativement, elle me regarda de plus près et m’attira vivement dans la cuisine, jusqu’auprès de la fenêtre.

— Pour l’amour du ciel ! s’exclama-t-elle, qu’est-ce que tu t’es fait à la figure ? Es-tu tombé, dis ? Tu ne t’es pourtant pas battu ? allons, parle !

Je multipliais les signes de dénégation et me sentais rougir jusqu’à la racine des cheveux.

— N… non, fis-je enfin en hésitant ; c’est-à-dire que c’est seulement un coup de poing que j’ai reçu, oh ! pas grand’chose.

— Pas grand’chose ! un nez tout enflé, une joue toute bleue et des taches de sang sur ton col, sur ta blouse propre ! pas grand’chose ! Quelle brute est-ce que c’est qui t’a arrangé d’une pareille façon ? Celui-là, que je le retienne, moi ! Qui est-ce que c’est, dis ?

Dans son indignation, ma mère élevait si fort la voix que mon père quitta son établi d’horloger pour venir s’informer de quoi il s’agissait.

— Qu’est-ce qu’il y a ? demanda-t-il de son ton calme.

— Ce qu’il y a ! s’écria ma mère en me poussant devant lui ? regarde-moi voir ce garçon, comme on nous l’a arrangé ! Faut-il pourtant peu valoir ! Les enfants d’aujourd’hui sont pires que des sauvages ! On devrait…

— Viens dans la chambre, interrompit mon père sans élever la voix ; tu nous expliqueras ce qu’il y a eu.

Je suivis mes parents, la tête en feu et le cœur palpitant.

 

Le moment était venu de faire ma confession ; avec mon père il fallait aller droit au but et ne pas se perdre en digressions.

— J’ai idée, fit-il en me regardant droit dans les yeux quand il se fut campé sur sa chaise à vis d’horloger, j’ai idée que ce coup de poing tu ne l’as pas reçu pour des prunes : tu as bien fait quelque chose pour te l’attirer, n’est-ce pas, Jules ?

À une question posée aussi nettement il fallait répondre de même.

— Oui, répondis-je en prenant mon grand courage, je n’ai eu que ce qui me revenait.

— Bon !

Et avec un signe de tête encourageant et approbateur :

— Raconte-nous tout et ne nous cache rien ; la vérité, vois-tu, mon garçon, il n’y a rien de tel, quand même elle est des fois dure à avouer.

J’avalai ma salive et, la rougeur au front, je commençai ma confession, interrompu fréquemment par les exclamations de ma mère, auxquelles un signe de son mari imposait silence.

Il y avait plus de tristesse que de colère dans le regard que mon père attachait sur moi pendant que je faisais mes pénibles aveux et que furtivement je levais de temps à autre les yeux sur son visage sévère et peiné.

Quand j’en fus arrivé au récit de mon intervention en faveur du pauvre Vuilleumier :

— À la bonne heure ! fit-il avec un soupir de soulagement pendant que sa physionomie s’éclaircissait. Continue.

— Tout de même, ce coup de poing, ne put s’empêcher de dire ma mère, ce n’est pas comme ça qu’on y va ! Cet Hirschy n’est qu’une brute !

— C’est ma faute aussi, expliquai-je. Je n’avais qu’à dire tout de suite : « C’est moi qui ai jeté la pierre ! » mais je renvoyais toujours tant que je pouvais. Peut-être qu’alors Hirschy n’aurait pas tapé. Dans tous les cas, quand je l’ai eu dit, il a empêché les autres de me tomber dessus, et c’est lui qui a dit qu’il fallait me pardonner, et Justin Matthey aussi.

— Hirschy est un brave garçon et le coup de poing n’était pas de trop, déclara mon père. Il t’en aurait administré le double qu’il aurait encore été dans son droit. Quand je le verrai, je lui dirai merci. À présent, Jules, écoute : tu vois ce qui arrive quand on ne va pas droit son chemin. Tu as fait punir toute l’école pour ta faute ; tu as amené des chicanes entre amis ; tu as été cause qu’on a malmené, tourmenté un pauvre garçon qui n’avait pas fait le moindre mal ; pendant plus de trois semaines tu n’as vécu que dans les transes, tourmenté par le remords, sentant que tu trompais tout le monde, à commencer par nous, qui croyions bonnement que tu n’en avais pas plus fait que les autres ! Et tout cela simplement parce que tu avais manqué d’une once de courage au bon moment, parce que tu n’avais pas été assez franc pour dire tout de suite : « C’est moi ! » en expliquant comment cette malheureuse idée de mettre une pierre dans ta boule de neige t’était venue. Ç’aurait été si simple !

Sois bien heureux de ce qu’en fin de compte ta conscience ait eu le dessus. Représente-toi ce qui serait arrivé si tu avais continué à te taire ; on aurait roué de coups ce pauvre innocent de Vuilleumier ; chétif comme il est, il aurait pu lui en rester quelque chose pour toute sa vie, peut-être même qu’il en serait mort ! Toi, on ne t’aurait jamais soupçonné, mais quelle vie aurais-tu pu mener après ça ? Quel être pervers, misérable, serais-tu devenu ? On n’ose pas y penser !

 

Je pleurais silencieusement, mais avec un immense soulagement d’être débarrassé du fardeau de duplicité et de mensonge qui avait fait de ma vie un enfer pendant ces dernières semaines.

— Remercie le bon Dieu, conclut gravement mon père, remercie-le de ce qu’il t’a montré ton devoir, tellement que tu n’as pas pu faire autrement que de t’y conformer, et tâche que cette leçon te serve de garde à vous pour le restant de tes jours.

Ma mère pleurait avec moi et essuyait alternativement ses yeux et les miens avec le coin de son tablier.

Moi je pensais : « Papa n’a pas fini ; il n’a pas encore parlé de punition ; ça va venir ; mais quoi qu’il me fasse, ça ne me fait plus rien à présent, quand même ce serait mes cadeaux de nouvel an qu’on me retrancherait ! »

— À présent, Adèle, qu’est-ce que tu en penses ? fit mon père d’un ton tout différent et avec une nuance de malice. Il s’agit de savoir ce qu’on va décider avec ce garçon ! Si tu es d’avis qu’on fasse comme M. le régent, qu’on applique la loi et la justice, tu n’as qu’à le dire !

Elle lança à son mari un regard de reproche et me serra tendrement dans ses bras sans rien dire.

Quelque chose brilla au coin de chaque œil de mon père, qui prit un air dégagé pour ajouter :

— Non, tu n’en es pas ? Alors je pense qu’il ne nous reste qu’à faire comme les garçons de l’école, à pardonner !

Et mon brave père se détourna contre son établi parce que les points brillants grossissaient et menaçaient de rouler en gouttes sur ses joues.

Il y a aussi dans le cœur des pères des trésors de tendresse ; seulement les pères s’en cachent tant qu’ils peuvent, comme on se cache d’une faiblesse.

Pour moi, si quelque chose avait pu accroître dans mon âme d’enfant l’amour et le respect filial, ç’aurait été cette faiblesse-là. Je pris en ce moment par devers moi la ferme résolution de ne plus jamais commettre d’acte dont ce bon père eût à rougir pour moi.

EXTRAIT DES MÉMOIRES D’UN INONDÉ

J’habite une des rares villes du canton, lesquelles villes, comme chacun sait, ne sont qu’au nombre de trois. Celle-là est arrosée – oh ! combien généreusement, parfois ! – par le plus grand des sous-affluents exclusivement neuchâtelois de l’Aar, à savoir l’Areuse.

Vous avez nommé Boudry.

Des semaines durant, on voit l’Areuse, faible et languissante se traîner sur les cailloux de son lit, comme fatiguée des besognes multiples auxquelles elle a dû s’astreindre, de sa source à son embouchure. Puis soudain, en une nuit, elle vous prend des allures de torrent sauvage, de fleuve impétueux, sous prétexte qu’un orage a crevé sur le Val-de-Travers, ou qu’une couche de neige fraîche, fondue rapidement, a coulé sans y pénétrer sur le sol gelé, et grossi outre mesure ses tributaires le Buttes, le Fleurier, le Sucre et la Noiraigue. Alors, se trouvant à l’étroit dans son lit, l’Areuse se met au large à travers champs, jardins et vergers, et s’en vient enfiler la rue des Moulins, où elle pénètre subrepticement dans les caves non cimentées et autres, dans tous les rez-de-chaussée, ne respectant ni les bureaux de notaires, fort nombreux dans la basse-ville, ni le laboratoire de l’unique confiseur de la cité, ni même – comble d’insolence et de sans-gêne ! – l’hôtel de la préfecture, qu’elle traverse de part en part, sans plus de façon que la demeure d’un simple mortel comme moi. Car vous l’avez deviné, je suis un habitant de la basse-ville, et c’est de l’amertume de mon cœur d’inondé périodique que ma bouche parle.

Hé ! que ne l’endigue-t-on, votre rivière indisciplinée ! me direz-vous. On muselle bien les chiens pour les empêcher de mordre. Ah ! voilà, c’est que la chose n’est sans doute pas si aisée qu’elle le paraît.

À maintes reprises on a fait, le long de ses rives, voire en travers de son lit, des travaux d’art extrêmement ingénieux, qui ont, comme de juste, englouti beaucoup d’argent. Peines perdues, dépenses jetées à vau-l’eau ! On l’avait cru matée ; depuis 1882, Boudry n’avait eu que de fausses alertes, mais la maligne rivière n’attendait qu’une occasion de prouver qu’elle n’était pas domptée. Cette occasion, elle la trouva la nuit du 8 au 9 mars 1896.

Ici je transcris mon journal ; le narré des événements y gagnera en concision, et j’éviterai les chemins de traverse.

 

Dimanche 8 mars, au soir. – Il pleut comme il a plu tout le jour, comme hier, comme avant-hier.

La neige fraîche fond là-haut. L’Areuse, couleur de soupe aux pois, monte, monte. La venette commence à me prendre. Les gens sceptiques, les gens calmes – je ne suis pas de ceux-là – prédisent le froid pour cette nuit. La neige va tomber au Val-de-Travers, l’Areuse cesser de monter ; on a vu cela cent fois.

Les gamins, qui courent le long des berges, le visage épanoui, ne l’entendent pas de cette oreille ; ils notent les progrès de la crue, en nourrissant l’espoir d’assister à une belle et bonne inondation.

La nuit vient ; il pleut toujours. À travers les vergers, sur le bord de la rivière, courent des lanternes. On dit que le Conseil communal siège en permanence et délibère. Le corps des sauveteurs est sur pied. Tout cela ne me rassure qu’à demi. En ces occurrences, il ne faut guère compter que sur soi. Je barricade ma porte d’entrée avec une brouettée de fumier, digue imperméable, dont j’ai expérimenté l’efficacité dans les inondations de 1877 et 1882. Il n’y a plus qu’à attendre les événements.

Dormir, impossible. On va s’accouder à la fenêtre, écouter la pluie qui tombe, la rivière qui coule bruyamment au ras de ses berges, interroger la cohorte des sauveteurs qui passent, faisant résonner les talons de leurs bottes, et balançant leurs lanternes.

— Ça monte toujours, répondent-ils tout gaillards (j’ai l’impression qu’ils font les mêmes vœux que les gamins !). On est sûr de son affaire : dans une heure, l’Areuse crèvera par la Colombière et le jardin Pulver. Si vous avez quelque chose à sauver, c’est le moment.

Eux, ils ont autre chose à faire. Voilà les ruisseaux emplissant les rigoles qui s’enflent d’une étrange façon, débordant sur la chaussée.

— Ça y est, crie allègrement un porteur de lanterne qui court à toutes jambes, tenant à être le premier à proclamer la nouvelle.

 

Lundi matin, 9 mars. – Je crois bien que ça y est ! Plus de chaussée ; un torrent boueux qui coule d’un bord à l’autre.

Nous voilà bloqués ! Pour combien de temps ? l’eau monte, monte, envahit tout, arrive au seuil des portes. Bien inspirés ont été ceux qui les ont pourvues d’un rempart protecteur !

Comment ? voilà la cloche de l’école qui sonne ! Par exemple ! si on croit que nous voulons y aller à l’école ! crient avec indignation les écoliers de la ville haute qui n’ont pas la chance d’être bloqués comme ceux de la ville basse. Et ils tiennent bon, avec un ensemble digne de celui des chemineaux. Devant cette grève scolaire, les maîtres et maîtresses s’inclinent sans trop protester. Le bruit court vaguement qu’il y a pourtant une exception, que quelques écolières d’une vertu antique et altérées d’une soif surhumaine d’instruction, ont exigé de leur maîtresse qu’elle leur en servît leur portion quotidienne. Ce bruit invraisemblable, loin de provoquer l’admiration dans les rangs de la gent écolière, excite leur colère et leur dégoût.

Oscar Huguenin - Inondation de l'Areuse à Boudry

Cependant l’eau monte : elle arrive comme un torrent furieux à travers jardins et vergers, le long du chemin de la Colombière aboutissant de la route à l’Areuse.

Mais, un plus long récit des péripéties de cette journée d’inondation serait fastidieux. Le crayon sera plus bref et tout aussi expressif. Pour lui laisser la parole, je me mets à croquer. Voici justement un croquis à faire : ce citoyen qui brave l’inondation pour en venir constater la gravité et en mesurer la hauteur, et qui s’arrête en pleine eau avec un flegme imperturbable pour allumer son cigare ; ne serait-ce pas une coupable négligence que de ne pas en faire un instantané ?

Je note, quand il se remet en route, qu’il a dédaigné de se botter pour la circonstance. Dûment botté, lui, le garde-communal fournit de provisions de ménage les épouses des fonctionnaires. Au retour, le serviable employé veut bien se charger de jeter à la poste ma correspondance, bien que celle-ci ne revêtit aucun caractère officiel.

Peu à peu, le service des communications s’organise ; les citoyens possesseurs d’une paire de bottes imperméables, de reins solides, et ignorant ce que c’est que les rhumatismes, tendent complaisamment un dos secourable à leurs concitoyens ou aux passants étrangers dans l’embarras, et leur font franchir à sec les flots déchaînés.

Les tombereaux se transforment en fiacres pour la circonstance, et bientôt on peut parcourir la rue des Moulins ou de la Plaine à une allure et à des prix excessivement doux.

Cependant, le véhicule qui a le plus de vogue, puisqu’il est dans son élément, c’est le bateau que l’édilité a fait venir de Cortaillod. L’embarcation n’est peut-être pas absolument étanche ; les nautoniers improvisés qui la gouvernent ont plus de bonne volonté et d’entrain que d’expérience. C’est égal, on ne va pas tous les jours en bateau à Boudry ; il faut profiter de l’occasion. Le parcours de la rue de la Plaine – une centaine de mètres – demande bien 10 minutes, en affrontant le courant. Les fiacres-tombereaux vont plus vite, mais c’est plus banal, et le trajet n’est pas mouvementé comme sur cette nef capricieuse qui trace des méandres imprévus et vous procure des émotions qui ne sont pas sans charme.

Enfin, un pont volant d’une grande hardiesse est ingénieusement improvisé au moyen des échelles du service des incendies.

Contretemps fâcheux : les pontonniers d’occasion qui s’y emploient avec entrain et s’y trempent de la tête aux pieds, manquant de matériaux, se trouvant à court d’échelles et de planches pour installer le tablier du pont, le laissent en plan, et voilà la passerelle, dont l’extrémité s’arrête au milieu des eaux, comme étonnée de n’avoir pu atteindre la terre ferme.

Item, sont bien plus étonnés encore les candides voyageurs qui ont enfilé l’autre bout et se voient si mal payés des exercices d’équilibre qu’ils ont accomplis pour en arriver là.

Oscar Huguenin - Areuse en crue à Boudry

Jusque vers le soir, l’Areuse monte ; mais la pluie a cessé de tomber, et peu à peu l’inondation reste stationnaire. Dieu merci ! il y a bien assez d’eau comme cela ! Dans ma cave, où elle a filtré à travers le sable, j’en ai 20 centimètres et suis un des privilégiés, car ma chambre d’étude, qui est au plain-pied, est encore à sec, tandis que tous mes voisins, confiseurs, notaires, cafetiers, épiciers, simples mortels et préfet, ont leur rez-de-chaussée sous 30, 40 centimètres et plus d’eau vaseuse ! Demain, sans doute, ce sera mon tour : la pluie n’a qu’à recommencer. Comme il n’y a rien à faire, allons dormir.

 

Mardi matin, 10 mars. – Faut-il en croire ses yeux ? plus d’eau sur la chaussée ! Rien qu’un filet dans les rigoles et des plaques dans les fondrières creusées par le courant, puis plus loin, des amoncellements de vase et de terre emmenée des jardins et des vergers ! Les gens rassis respirent, soulagés ; mais les écoliers soupirent avec regret ; le bateau est échoué devant la forge comme l’arche sur le mont Ararat. Hélas ! plus de prétexte pour esquiver l’école ! Mais s’ils obéissent à l’appel de la cloche, c’est avec le secret espoir que la brave rivière fera encore un de ses coups de tête avant qu’il soit longtemps.

S’ils savaient, les pauvres enfants, que les représentants de la nation, émus des déportements de l’Areuse, ont résolu d’y mettre un terme, que la Confédération elle-même va s’en mêler, qu’on se dispose à museler la rebelle, peut-être qu’ils perdraient tout espoir.

Peut-être ! toutefois la jeunesse a l’espérance tenace ; et qui sait si ces frondeurs ne se permettraient pas de douter du pouvoir des ingénieurs cantonaux et fédéraux à retenir dans son lit la rivière qui leur procure de si délicieuses émotions et des congés si bienvenus !

Eh ! tenez, moi qui suis vieux, je ne croirai la turbulente Areuse domptée que lorsque la muselière aura été solidement fixée et qu’elle aura fait ses preuves.

AU SÄNTIS

Oscar Huguenin - Le Meglisalp, au pied du Säntis, 3 août 1879

 

Monsieur le docteur Haffter, qui est monté sur le Säntis quelques jours après moi, en juillet 1879, et par le même côté, m’a prévenu pour faire à vos lecteurs le compte rendu de l’ascension de cette montagne.

« L’Alpenpost », il va sans dire, n’y a rien perdu, au contraire. Ma petite ascension, à moi, loin d’avoir été préparée de longue date, a été exécutée impromptu, en d’autres termes, je me suis accordé le plaisir de la surprise. Si quelque lecteur de « L’Alpenpost », se demandant comment la chose est possible, désire savoir de quelle manière je m’y suis pris, voici la recette :

— Supposez qu’étant en séjour chez vos parents, à Herisau, par exemple, et toujours à l’affût d’un paysage ou d’un type à croquer, comme le chasseur d’un lièvre à tirer, vous êtes, un beau jour, séduit par l’idée de peindre le Säntis en pied, du sommet à la base. Tout pénétré de cette artistique intention, vous prenez, à six heures du matin, le train pour Urnäsch, chargé pour tout bagage de votre boîte à couleurs et d’un album. La journée est splendide, le ciel sans nuages ; léger comme l’oiseau, vous franchissez sans vous en apercevoir la petite heure qui sépare Urnäsch de l’auberge du Rossfall, d’où le Säntis se présente fort bien. Mais voulant mieux encore, vous montez plus haut, cherchant un bel encadrement de sapins qui remplace par la même occasion le parapluie que vous n’avez pas.

Peu à peu, tout en montant, vous sentez s’éveiller en vous la passion de l’ascensionniste, qui finit par étouffer celle de l’artiste, et sans dire poétiquement « excelsior », vous grimpez, l’œil fixé sur le sommet de la masse rocheuse qui vous écrase de toute sa majesté et dont vous venez d’accepter le défi. À toutes les objections de votre raison, vous faites la sourde oreille, ou vous répondez en plaisantant :

— Mais tu n’as point d’alpenstock, pas même la plus petite canne !

— Ah bah ! ce sont des meubles plus encombrants qu’utiles.

— Mais cette lourde boîte qui pèse six kilos pour le moins, et que tu devras porter là-haut à bout de bras !

— Eh bien, n’étant point embarrassé d’un bâton, j’ai deux mains qui se relayeront pour la porter.

— Et le chemin, dont tu ne sais pas le premier mot ?

— J’ai des yeux, Dieu merci, et des bons, un peu de jugement, et au besoin une langue, trop « welsche » c’est vrai, pour ce pays-ci ; mais ajoutant bout à bout quelques bribes de mon allemand, agrémentées de quelques termes patois appris à Herisau, j’obtiendrai tous les renseignements nécessaires des naturels du pays, assez intelligents pour comprendre à demi-mot.

— Mais, dit la raison, enfin, toi qui n’es jamais allé au Säntis par aucun côté…

— Mais c’est justement pourquoi j’y veux aller aujourd’hui par celui-ci.

 

Et voilà comment, zigzaguant au hasard dans les pâturages, faisant ici le portrait d’un brave homme de vacher qui m’a restauré par un bon repas de lait chaud et de pain, et me remet dans la bonne direction avec force recommandations qu’il me crie dans l’oreille, me prenant pour un sourd, trébuchant sur les pierres roulantes, glissant sur les névés, maintenant mon équilibre assez péniblement, grâce à la fameuse boîte, qui décidément pèse bien les six kilos, dessinant quelque peu pour reprendre haleine, j’arrive à la cabane du Club alpin en même temps que quelques jeunes gens de Herisau.

Oscar Huguenin - Cabane du Club alpin, sur le Säntis, 2 août 1879

Là, un café fumant vous restaure merveilleusement pour escalader les dernières rampes de la montagne. Je ne fatiguerai pas le lecteur à me suivre dans ces deux dernières heures d’ascension, où dans les endroits les plus escarpés, la poignée de ma boîte me jouait le vilain tour de se décrocher subitement, m’obligeant à faire halte pour la réparer tant bien que mal, ou plutôt mal que bien, à l’aide d’une ficelle.

 

Quant à la dernière rampe, – véritable échelle de pierre, – M. le docteur Haffter l’a trop bien peinte en quelques mots « essoufflés » pour que je fasse perdre haleine au lecteur en l’y traînant à ma suite !

— Ouf ! nous y voilà ! avec le peu de jambes qui me restent, je cours à la table de fer qui se dresse sous le signal, et je m’y étends tout de mon long, heureux de pouvoir me dire qu’il n’y a plus rien à gravir, et que j’ai gagné la partie. Pour ne pas faire d’inutiles répétitions, j’en resterai là, ajoutant seulement qu’à mon avis, l’une des plus belles choses qui se voient du sommet du Säntis, c’est le magnifique colosse de l’Altmann, éclairé par les derniers feux du soleil. – Un dernier mot encore ; c’est un avis charitable adressé aux touristes qui préfèrent admirer la nature solitairement, plutôt qu’au milieu d’une foule de deux cents personnes :

— N’allez pas au Säntis un samedi soir, et surtout n’y couchez pas cette nuit-là ; car si les lits y sont excellents, il est impossible d’y fermer l’œil, grâce aux allants et venants, aux cris, aux chants qui y retentissent toute la nuit, aux boules de neige qui arrivent parfois contre les vitres.

J’en appelle au témoignage de mon aimable compagnon de chambre, M. Blessner, de Gais, qui soupirait douloureusement en s’obstinant à chercher un sommeil impossible, et maudissait cordialement une demi-douzaine de touristes qui, dans la chambre au-dessus de nous, avaient organisé une lutte en règle, agréablement variée de chants nationaux et bachiques.

UNE ASCENSION MANQUÉE

Que le lecteur ne s’attende pas à lire ici le récit palpitant d’une tentative d’escalade du Mont-Blanc ou du Cervin : votre serviteur n’aspire pas à la gloire des de Saussure ou des Whymper, je ne suis membre ni du Club alpin suisse, ni même de l’humble et modeste Club jurassien.

Et si dans un moment d’ambition voyageuse, je me suis embarrassé d’un immense alpenstock, surmonté d’une corne de chamois, cet engin est maintenant relégué dans la poussière d’un galetas, après m’avoir accompagné dans une seule de mes courses alpestres, où il ne m’a été que d’une utilité fort problématique.

Pourtant, j’ai fait quand même ma petite ascension… manquée il est vrai, ainsi que vous allez le voir par mon récit ; si j’avais été muni de mon formidable bâton, qui sait si elle n’eût pas réussi !

Je faisais, en juillet 1868, en course de vacances et en compagnie de M. l’abbé Fleury, recteur de Saint-Gervais, à Genève, un petit séjour au Grand-St-Bernard, où l’aimable société du frère clavandier (frère qui reçoit les voyageurs et s’occupe d’eux), et de mon compagnon, homme distingué et botaniste, le passage incessant et journalier des touristes et les ébats de la troupe des chiens du couvent me faisaient paraître le temps court et des plus agréables.

Oscar Huguenin - Hospice du Grand Sain-Bernard,  façade méridionale, se reflétant dans le petit lac qui baigne ses murs, juillet 1868Oscar Huguenin - Hospice du Grand Saint-Bernard, côté suisse, 11 juillet 1868Par-ci, par-là, j’attrapais un croquis, mon album s’enrichissait du portrait d’un muletier et de sa bête, de celui d’un des chiens, qui ajoutait à mon dessin son autographe, sous la forme d’un coup de sa langue rude et large. Aujourd’hui, c’était le sombre et vaste bâtiment de l’hospice que je crayonnais du côté suisse ; le lendemain c’était sa façade méridionale, se reflétant dans le petit lac qui baigne ses murs. Le Mont-Velan, le Mont-Mort, les Chenallettes, le Roc-Poli, et le Pain de Sucre, que j’avais croqués à leur tour, ne m’avaient nullement donné la tentation de faire avec eux une connaissance plus intime, quand un beau jour, en flânant sur le Plan de Jupiter, où je cherchais à reconstruire par la pensée le fameux temple élevé là à Jupiter Pœnimus, j’avisai la Pointe-de-Dronaz, sommité qui se dresse en face du couvent, à plus de mille pieds au-dessus du col. Je ne sais quelles fumées ambitieuses me montèrent au cerveau ; le fait est que le moment d’après j’étais en route pour escalader cette fière sommité, sans guide, ni bâton, ni sentier.

Je ne tardai pas à me convaincre de la difficulté de l’entreprise. Pour atteindre plus vite ce sommet qui, grâce à la pureté de l’air dans ces hautes régions, m’avait paru si rapproché, je suivais une ligne aussi droite que me le permettaient les éboulis de rochers et les pentes de neige que j’évitais autant que possible.

Par moment, à bout d’haleine et de forces, je faisais halte, et en me retournant, je voyais apparaître par-dessus le Mont-Mort, des cimes éclatantes de neige : le Combin ou peut-être le Cervin. Ce premier succès aiguillonnant mon désir d’en voir davantage, je me reprenais à grimper de plus belle et à grand renfort de jarrets, le plus souvent à quatre pattes, car mes mains étaient presque aussi rapprochées du sol que mes pieds.

Il y avait bien une heure que je montais de la sorte, étonné de ne pas arriver, lorsque enfin, levant la tête, je crois voir le sommet à deux pas ; je m’escrime des pieds, des mains et des genoux, et me voilà enfin établi à califourchon sur ce que j’ai pris pour le sommet, et qui n’est, ô déception ! qu’une pyramide élancée, tandis que la Pointe-de-Dronaz se dresse encore derrière moi, de l’autre côté d’un col sauvage et désolé, à plus de huit cents pieds au-dessus de mon piédestal de granit.

 

Mais j’ai beau exhaler mon dépit en frappant du talon mon impassible monture, elle n’a garde de bouger ; je me console de ma déconvenue en admirant le panorama qui m’entoure. Des cimes rocheuses ou blanches de neige s’étagent les unes au-dessus des autres, colorées par le soleil couchant.

À mes pieds j’aperçois l’hospice comme au fond d’un entonnoir ; sur le perron l’on distingue des points noirs qui doivent être les religieux attirés par le spectacle de mon escapade.

Tout autour de mon siège improvisé, s’ouvrent des profondeurs à donner le vertige ; aussi je commence à songer que la descente pourrait bien être un peu plus difficile que l’ascension, et je dis tout bas avec certain personnage d’une comédie : « Je voudrais bien m’en aller ! »

Le soleil va disparaître derrière le col de Fenêtre : vite je me mets à inspecter les alentours.

Impossible de redescendre par où je suis arrivé ici : la vue seule de ces pentes me donne le frisson ; enfin j’avise le col qui sépare ma pyramide de la Pointe-de-Dronaz ; si je puis l’atteindre, un névé qui descend de là favorisera ma descente. J’avance un pied, puis l’autre, et… patatras ! je dégringole sur le dos jusqu’à une terrasse gazonnée qui m’arrête heureusement, et sur laquelle je reprends un peu ému la position verticale.

Enfin, sautant de roc en roc, descendant autant sur mon séant que sur mes pieds, je finis par atteindre le col. Le reste n’est plus qu’un jeu pour moi, né dans une vallée du haut Jura, où les glissades sur la neige durcie sont les délices des gamins.

Il suffit de s’établir carrément sur la neige, en écartant les jambes pour maintenir son centre de gravité, – ce n’est pas gracieux, mais cela fait éviter les culbutes, – et vous voilà parti comme une flèche. Seulement, gare aux pointes de roc qui sortent de la neige et qui recèlent autour d’elles des trous capables de vous briser une jambe en une seconde.

Heureusement, ma descente s’opéra sans mésaventure d’aucun genre, et à la nuit j’étais à l’hospice où, pour toute récompense de mes peines, je reçus une admonestation paternelle du frère clavandier, qui me menaça de me faire accompagner à l’avenir pour m’éviter le désagrément de laisser mes os dans les montagnes des environs.

JUSTIN CHEZ LE BON CLAUDE

Traduit du patois

C’était un Ducommun, ce Justin, un Ducommun de Boinod ; mais on ne l’appelait que Justin chez le bon Claude, à cause de son père qui était un de ces hommes qui se laissent, sans rien dire, manger la laine sur le dos. Parfois, la vieille servante de Justin, la Zabolette (petite Isabelle) en disait autant du fils, parce qu’il avait le cœur sur la main.

— Il se laisse toujours marcher sur le pied, notre Justin ! Dans ce monde, ce n’est pas comme ça qu’il faut s’y prendre. Mais quoi : il a hérité quelque chose de son père !

À vingt-six ans, Justin avait bien « fréquenté » une douzaine de filles tout le long de la Corbatière, mais ça n’avait abouti à rien : toutes ces jeunesses, les pauvres comme les riches, les laides comme les belles, l’avaient renvoyé dès la première veillée, et lui avaient donné son sac.

Tout de même, Justin était un bon parti : de ses père et mère – c’était un orphelin, – il avait hérité un gros domaine d’une douzaine de vaches, sans compter l’argent et les cédules. Avec cela, beau grenadier, et qui avait bon poignet. Il faut croire que les jeunes filles qui l’avaient ainsi rabroué étaient bien difficiles à contenter.

— Attendez, me dites-vous, le garçon n’avait-il point mauvaise langue ?

— Oh ! ma foi ! non ; bien au contraire : Justin chez le bon Claude ne disait du mal ni de personne ni à personne ; jamais, au grand jamais, on ne l’avait entendu contredire quelqu’un.

— Un peu naïf, votre Justin, gageons ?

— Lui ? pas le moins du monde ! Il ne parlait guère ; mais quand il disait quelque chose, Justin, c’est qu’il avait quelque chose à dire. Non, ce qui ne plaisait pas aux jeunes filles, quand Justin venait à la veillée chez elles, voici ce que c’est : aussitôt assis sur sa chaise, le garçon de Boinod commençait à sommeiller, puis à ronfler comme la roue d’un rouet. Tant qu’il était debout, tout allait bien, il pouvait tenir les yeux ouverts ; aussi le pauvre garçon n’aurait-il pas mieux demandé que de rester ainsi sur ses jambes toute la soirée ; mais il fallait bien s’asseoir une fois, et, ma foi ! dès lors il se sentait perdu, le sommeil l’empoignait.

Quelle fille ne se serait pas mise en colère en le voyant sommeiller à côté de ses jupes, au lieu de l’entendre parler, comme un galant, de ce que vous savez bien ?

Celles qui avaient un peu de patience, essayaient de le pousser du genou, du pied, ou bien lui donnaient des bourrades dans les côtes. Mais Justin avait à peine ouvert à moitié un œil, qu’il recommençait à sommeiller de plus belle, au point de tomber à terre. Alors, ma foi ! chacun se mettait autour de lui pour le tirailler, le pincer, le bousculer, jusqu’à ce qu’il sautait sur ses pieds comme un ressort, prenait la porte pour s’enfuir comme un épouvanté, sans souhaiter la bonne nuit à personne, vous pouvez bien le croire !

 

Pauvre Justin ! Est-ce qu’il n’était pas digne de pitié ? Aussi ne mangeait-il presque plus, il regardait de longs espaces de temps devant lui d’un œil fixe, comme quelqu’un qui songe vaguement. Cela faisait mal au cœur à sa vieille servante, la fidèle Zabolette, qui avait vu Justin tout petit et qui l’aimait comme son enfant. Aussi, il fallait l’entendre abîmer toutes les filles du voisinage qui n’avaient rien voulu de son Justin. C’étaient toutes des orgueilleuses, des malapprises, des épouvantails, des sorcières et des crève de faim !

Mais Justin la faisait taire :

— Tais-toi donc, Zabolette ! Quand je te dis que c’est cette canaille de sommeil qui me prend toujours traîtreusement ! Ne sais-tu pas bien qu’à la maison c’est la même chose ? Quand je suis assis, le soir, avec toi, aussitôt le sommeil me tombe dessus. J’ai beau vouloir me défendre, il me faut « tauquer » ! À toi, Zabolette, ça ne te fait rien, tu m’as accoutumé, et puis quelquefois tu « tauques » aussi sur tes dentelles. Mais, ma foi ! les jeunes filles ne veulent rien de cela. Elles aiment jouer avec les garçons, ou babiller avec eux par les coins. Mon Dieu ! je les comprends assez, elles aimeraient mieux que je leur fasse de beaux compliments à l’oreille, que de me voir toujours dormir. Mais je suis comme ça, hélas ! il n’y a pas moyen de me changer.

— Alors, lui fit la Zabolette, qui secouait sa tête blanche, tu veux jeter le manche après l’outil, quoi ? Comme tu voudras, c’est ton affaire ! À moi, ça ne me fait rien !

Elle disait ainsi, la Zabolette, mais ça lui faisait quelque chose tout de même, de voir qu’un garçon comme son Justin ne pouvait pas trouver femme.

 

C’était l’automne, on allait mettre le bétail aux regains.

Ne voilà-t-il pas que le garçon qui devait garder celui de Justin chez le bon Claude, se casse une jambe en tombant d’un escalier ! Il fallait trouver un autre berger, mais dans le voisinage, il n’y avait rien qui vaille.

Justin, vous comprenez bien pourquoi, n’aimait guère en aller chercher un du côté de la Corbatière.

— Je veux aller essayer par les Roulets, les Crosettes, dit-il à sa Zabolette. Les gens y ont tous des bandes d’enfants, par là.

Justin arrivait au Reymond, quand il voit monter un petit garçon, un bissac sur le dos, et un énorme gourdin à la main.

— Vous n’avez pas besoin d’un berger ? lui fait l’enfant.

— Pardi si, que j’en ai besoin ! Retournons-nous-en, mon garçon. D’où viens-tu ?

Oscar Huguenin - Aux Éplatures

— Des Éplatures ; nous sommes les « grangers » de M. Philippe Robert, de la Chaux-de-Fonds, vous savez bien, celui qui est maître bourgeois. Nous, nous sommes des Droz, et moi, je suis le petit Daniel, pour vous servir.

— Et votre bétail, pourquoi ne le gardes-tu pas ?

— Ah ! mon Dieu ! parce que nous sommes une bande d’enfants, à la maison. Je les ai gardées l’an dernier, nos bêtes. À présent, c’est le tour de Moïse, qui est plus jeune que moi. C’est que j’ai dix ans, moi !

Il fallait voir ce petit nabot se redresser comme un coq pour dire cela !

— Alors, vous comprenez, monsieur, que j’ai aussi voulu gagner ma vie, cet automne. Quand on est une demi-douzaine d’enfants à manger au même pain, on est bientôt au bout.

Justin l’écoutait en souriant. Ce petit lui plaisait grandement, avec son air « d’escient » et sa langue bien pendue.

Pour la Zabolette, en les voyant arriver, il lui parut bien que le berger était quelque peu jeune, mais du moment que Justin voulait le prendre, il n’y avait plus qu’à se taire. Cependant, comme elle le regardait un peu de travers, en secouant la tête, Justin lui dit pour la calmer :

— Tu verras, Zabolette, comme il est gentil, obéissant et bien élevé. Regarde-le donc : le voilà qui a déjà pris le balai pour nettoyer autour du fumier.

— Oh ! pardi ! on sait bien que pour ce qui est des balais, les neufs vont toujours bien ! grommela la vieille servante qui allumait le feu pour la soupe.

Daniel avait une faim de loup, ce premier soir.

Il mangeait sa soupe à la farine sans parler, en y mettant de tels morceaux de pain dedans que cela formait une vraie bouillie. C’était un plaisir de le voir « enfourner ».

Quant à la Zabolette, elle se disait : « Dieu nous aide ! quel défoncé, ce garçon ! » Mais Justin ne cessait de donner du pain et de la soupe à son berger, en lui disant :

— Va seulement, Daniel ; mange à ta faim ; du moment que tu trouves de la place, ce serait dommage de quitter au milieu de l’opération.

Tout de même, il n’y a si grand sac qui ne finisse par se remplir : quand Daniel fut rassasié, il dit en s’essuyant la bouche :

— Bien obligé ! À présent, je crois que j’en ai assez. Si « nos gens » savaient seulement comme je suis bien tombé sur mes pattes, ils seraient bien heureux ! Un de ces soirs, dimanche prochain, n’est-ce pas, vous voulez bien me permettre… ?

— Sais-tu, Daniel, lui dit Justin, – ce soir, il n’avait pas envie de dormir, – sais-tu quoi ? J’ai une roue à aller chercher à la Chaux-de-Fonds ; tu viendras avec moi ; on prendra le cheval ; nous irons jusque chez vous ; qu’en dis-tu, garçon ?

Vous pouvez penser ce que le garçon en a dit ! Il fallait le voir sauter de plaisir en remerciant Justin de tout son cœur, puis courir à l’écurie avec lui pour harnacher et atteler le cheval.

— Dieu sait à quelle heure vous allez « ci » revenir ! grommelait la servante en les regardant d’un air mécontent.

Ce qui la mettait de méchante humeur, c’était de voir un homme comme son Justin se donner autant de peine pour un berger, pour le fils d’un pauvre fermier.

Justin, qui la connaissait bien, lui pardonnait ses sorties.

— Allons, allons, Zabolette, lui dit-il tranquillement ; est-ce que j’ai l’habitude de rôder si tard ? Hue ! Mani, hue ! allons !

Le petit Daniel, assis à côté de son maître, bavardait comme une pie. Quel babillard ! Vous pouvez croire que c’était de la maison qu’il parlait, de ses parents, du bétail ; il mêlait tout ; son plus jeune frère qui commençait à marcher ; le veau de trois semaines qu’on voulait vendre au boucher, avec cela le cheval, une jument de quinze ans, qui s’appelait Fanny, puis la grande sœur, la Rose, qui n’était plus une enfant comme l’Emélie et la Justine.

— Pensez-« voir » : elle court ses dix-neuf ans, elle ! Ce que c’est pourtant : si la Rose était un cheval, elle serait déjà vieille comme les pierres, n’est-ce pas ?

Justin éclata de rire :

— Tais-toi donc, les gens ne sont pas des bêtes, Daniel, Dieu soit béni ! Tu ne dois pas parler d’une demoiselle comme on parle d’une jument.

« Je me demande, se disait Justin, quelle sorte de fille… ? Mais il n’y a rien à faire avec ce diable de sommeil ! Ce serait la même histoire que les autres fois, à la Corbatière ! »

Je n’ai pas besoin de vous dire comment les Droz ont reçu Justin chez le bon Claude avec leur petit Daniel. La mère voulait aller tout de suite trouver à manger, comme de juste. Jean Droz, son mari, disait :

— Asseyez-vous donc, que je vous dis ! Vous voulez pourtant boire un verre avec nous. Nous avons de la toute vieille gentiane.

Mais Justin répondait toujours :

— Bien obligé, on vient de souper, n’est-ce pas, Daniel ? À présent que vous savez chez qui votre garçon est placé, il me faut aller. On nous attend à la maison, ma Zabolette pourrait se fâcher, tu l’as bien entendue, Daniel, elle n’a guère de patience.

— Ouais ! lui répondit le petit en souriant ; je crois que vous n’en avez guère peur, de votre Zabolette.

La grande sœur, une fort belle fille, qui avait voulu offrir une chaise à Justin, donna par derrière une bourrade à Daniel en lui disant à l’oreille :

— Tâche donc de parler de tes maîtres avec plus de respect !

— Mes maîtres ! lui répond le berger en soufflant comme un matou en colère ; mes maîtres ! Toi, tâche seulement de savoir de qui on parle ! La Zabolette, c’est la servante. Écoutez donc, monsieur Justin, notre Rose qui prenait la Zabolette pour votre femme ! En voilà une bonne !

— Ma foi, dit Justin, qui avait tout entendu, la Zabolette serait un peu vieille pour moi, j’aimerais mieux une belle jeunesse comme vous, mademoiselle Rose, si le cœur vous en disait.

Jamais Justin n’avait eu autant de courage avec une jeune fille.

La Rose était rouge comme la crête d’un coq.

La mère Droz et son mari se regardaient d’un air un peu troublé, comme pour se dire : « Ce grand garçon de Boinod, y va-t-il tout de bon, ou bien a-t-il l’habitude de badiner ainsi avec les jeunes filles ? »

Pour lui, il se disait : « À présent que tu as commencé, hardi ! va jusqu’au bout ! »

Aussi, comme Jean Droz l’engageait toujours à s’asseoir :

— Non, non, bien obligé ! J’aurais plus besoin d’une femme que d’une chaise. Je sais bien qu’on n’a guère accoutumé de s’y prendre comme ça ; pour ce soir, non, je ne veux pas m’asseoir, parce que… Daniel, va donc dehors, regarder si le cheval ne bouge pas. Tu m’attendras ; je viens tout de suite.

Le petit aurait autant aimé rester dans la chambre pour savoir ce qui allait arriver. Mais il n’y avait pas à regimber.

Au bout d’un moment, la porte s’ouvrit, Justin arriva, disant : « À vous revoir ! » au père Droz et à sa femme qui l’accompagnaient. Puis au berger :

— Dépêchons-nous, Daniel, je tiens à revenir à la maison avant minuit.

Le garçon, qui aurait bien voulu savoir ce qu’on avait fait sans lui, n’était guère content. En s’en retournant à Boinod, il voulut essayer de recommencer à parler, mais Justin lui donna les rênes en disant :

— Ma foi ! j’ai bien sommeil ; veux-tu conduire ? Tu sais pourtant, hein ?

— Moi, si je sais ! ouais ! il y a beau temps ! Dormez bravement jusqu’à la maison.

Justin disait-il la vérité ? Avait-il sommeil, comme c’était assez son habitude à ces heures ? ou bien n’avait-il point envie de faire taire son berger pour réfléchir tout à son aise ?

Quand les Droz avaient vu qu’il parlait sérieusement pour demander leur Rose, le père avait dit à celle-ci :

— Va te coucher, fillette.

Puis, au garçon qui restait toujours debout au milieu de la chambre :

— Monsieur Ducommun, c’est bien de l’honneur que vous nous faites, mais nous ne vous connaissons pas assez pour vous répondre oui ou non. Donner sa fille à un garçon, ce n’est pas la même chose que de vendre une vache à un marchand de bétail. On aime autrement ses enfants que ses bêtes, vous comprenez. Et puis, notre Rose, vous ne la connaissez pas plus qu’elle ne vous connaît. Excusez-moi ; mais ce n’est pas ainsi qu’on y va pour se marier. Je veux m’informer sur votre compte, faites-en autant sur le nôtre. Si tout va bien des deux côtés, vous viendrez à la veillée pour apprendre à vous connaître, la Rose et vous. C’est ainsi qu’on a fait de tout temps dans notre pays.

On ne pouvait pas mieux parler. Cependant Justin n’était qu’à moitié content.

Venir à la veillée, c’était bel et bon. Mais ce traître de sommeil ? Aux Éplatures, ce serait comme à la Corbatière. Quel dommage ! Cette Rose avait si bonne façon ! elle aurait fait une si gentille femme ! une femme parfaite.

Le pauvre Justin, tout affaissé sur son char, songeait tellement à tout cela qu’il en oubliait de sommeiller. Mais le berger ne pouvait pas s’en apercevoir en conduisant son cheval ; il faisait aussi noir que dans un four.

La Zabolette, qui ne s’était pas allé coucher, les reçut avec une belle rebuffade. Mais Justin lui dit tout net :

— S’il te plaît, Zabolette, laisse-moi donc en repos. J’en ai assez pour un soir. Donne à manger au garçon ; pour moi, je n’ai besoin que d’aller me « réduire ».

— On dirait qu’il est malade, notre Justin, se disait la vieille, qui avait meilleur cœur qu’il ne semblait. Lui qui était parti tout joyeux, le voilà qui nous « r’arrive » avec une mine à faire cailler du lait. Pour sûr qu’il y a eu quelque chose par ces Éplatures ; aussi qu’est-ce qu’il avait besoin d’y aller ? pour faire plaisir à un « bovî » ! Oh pardi ! c’est bien le fils de son père : il se soucie plus des autres que de lui-même. Mais attendez seulement ! Je veux assez faire bavarder le « bovî » pour savoir ce qu’ils ont fait à notre Justin, par ces Éplatures.

Daniel mangeait le pain et le fromage qu’on lui avait donnés, comme s’il n’avait rien eu à souper.

— Comment trouves-tu notre fromage gris, garçon ? C’est moi qui l’ai fait.

— Ah ! c’est vous ; je le trouve meilleur que le nôtre. Qu’on m’en donne seulement du pareil tous les jours de ma vie !

— Une goutte de vin blanc, Daniel ?

— Bien obligé ! je ne dis pas non. C’est qu’on n’a rien eu chez nous : jamais M. Justin n’a voulu seulement s’asseoir ; « poussenier » encore moins. Vous comprenez : c’était pour ne pas vous faire attendre. Mais écoutez donc ceci, mademoiselle Zabolette : n’y a-t-il pas ma grande sœur, la Rose, qui vous a prise pour la femme de M. Justin, quand il a parlé de vous !

— Hum ! tu as une grande sœur ? De quel âge à peu près ?

— À l’entour des dix-neuf ans. Oui, il y a bien trois ans qu’elle a fait ses six semaines. Aussi, je le vois bien, les garçons rôdent déjà autour d’elle ; ma foi ! je ne sais pas ce qu’ils y trouvent tant à la Rose. Moi qui la vois tous les jours, il ne m’a jamais semblé qu’elle soit si belle qu’ils le disent tous. Pour dire la vérité, la Rose fait la sourde avec eux. Jamais je ne l’ai vue badiner dans les coins avec les garçons, pour ça, non ! Quel fromage, tout de même ! si on voulait s’écouter, on en mangerait toute la nuit ! Mais il faut pourtant quitter, une fois !

— Bah ! prends seulement encore ce petit morceau.

— Croyez-vous, mademoiselle Zabolette ? Mais ce sera le dernier ; quand c’est tout, c’est assez. C’est que j’avais une faim ! Aussi je n’étais guère content quand j’ai vu que M. Justin ne voulait rien manger chez nous. Il semblait que c’était la Rose qui lui avait ôté la faim, à lui, tellement il la regardait fixement. Pardi ! ne lui a-t-il pas dit qu’il aimerait bien avoir une belle jeunesse comme elle pour sa femme.

— Tais-toi donc, garçon ! il a dit ça ! en badinant, quoi ?

— Eh bien, non ! il ne m’a pas semblé ; quand on voulait le faire s’asseoir, n’a-t-il pas encore fait :

— J’ai plus besoin d’une femme que d’une chaise. – C’est alors qu’il m’a envoyé dehors pour garder le cheval qui ne bougeait rien du tout. Oh ! j’ai assez vu le coup de temps : mes oreilles étaient de trop par là.

— Ça fait que tu n’as rien entendu de plus !

— Rien du tout. Mais il m’a semblé que M. Justin avait l’air un peu triste quand il disait bonne nuit à « nos gens ». Sur le char il ne parlait pas, et il n’a fait que « tauquer » tout le long du chemin. C’est moi qui conduisais ; il fallait nous voir aller, mâtin !

Il n’y avait plus rien à tirer du berger ; aussi la Zabolette lui dit-elle :

— À présent, il nous faut aller coucher, garçon. Viens par ici, je veux te montrer ton lit.

Le lendemain, aussitôt que Justin eut conduit le berger et les vaches sur l’un de ses prés, dans un beau regain, la Zabolette entreprit de faire parler son maître.

— Je « m’étonne », lui fit-elle, quelle sorte de gens ce peut bien être, ces Droz des Éplatures ?

— Des braves gens, on le voit bien.

— Des pauvres « grangers », quoi ? de ces gens qui ont plus d’enfants que de pain à leur donner ?

— Des grangers, oui, mais pas plus pauvres que d’autres, à ce qu’il m’a paru. Pour ce qui est des enfants, Daniel m’a dit qu’ils étaient six. Hier au soir, je n’ai vu qu’une des filles, et pour dire la vérité, celle-là, s’il n’en tenait qu’à moi…

— Tu te jetterais à sa tête ! Voilà bien les garçons ! ce que c’est pourtant : aussitôt qu’ils voient un minois de jeune fille, ils s’enflamment comme des éclairs. La connais-tu, cette fille que tu n’as vue qu’une fois ? Sais-tu quelle femme ça ferait ? si elle aime la besogne ? si elle… Mais c’est parler pour rien, je le vois bien. Tu en as déjà la tête pleine, de cette Rose !

— Tiens, tiens, tu sais déjà quelle s’appelle ainsi ? Je parie que tu as fait parler Daniel, hier au soir ?

— Fait parler ! comme s’il y avait besoin de faire parler un bavard ! Pardi ! si ton berger avait tout entendu ce que vous avez tramé avec « leurs gens », j’en saurais autant que toi.

 

Justin, qui s’était assis à la cuisine et qui regardait le feu, se retourna du côté de la vieille femme.

— Allons, Zabolette, ne te fâche pas ! Si quelqu’un m’aime au monde, je sais bien que c’est toi. Aussi je ne voudrais rien faire derrière ton dos. Voici ce que nous avons tramé avec les Droz : J’ai vu tout de suite que leur fille était d’une autre espèce que celles de la Corbatière. Je me suis dit : Celle-là, il te la faut ou bien rien, et ma foi, je l’ai dit. J’étais assez nigaud pour croire que les Droz allaient me donner leur fille de la main à la main, au premier mot. Mais je m’étais trompé !

— Tais-toi donc ! Ils t’ont refusé, toi, ces grangers ?

Il fallait voir la vieille se redresser toute rouge, comme une poule qui se plante devant ses poussins pour les défendre !

— Tout doucement, Zabolette, je ne dis pas ça. Jean Droz m’a dit comme toi : Pour se marier, il faut se connaître. Vous ne connaissez pas notre Rose pour l’avoir vue une fois. La Rose ne vous connaît pas davantage. Vous ne savez rien de nous, nous ne savons rien de vous. Je trouve que ce n’est pas assez. Quand on en saura un peu plus des deux côtés, si tout va bien, vous viendrez à la veillée.

— Ce n’est pas mal parlé ; mais, tout de même, pour un granger, je le trouve un peu fier, ton Jean Droz. Est-ce qu’il croit qu’il en trouvera tous les jours, des garçons riches comme toi, pour sa fille ?

— Riches ! il y a des gens qui ont souci d’autre chose que de la fortune. Jean Droz le sait, que j’ai du bien ; je lui en ai dit quelque chose, mais ce qu’il veut savoir…

— Ce qu’il veut savoir ! Je le comprends pardi bien ! Il n’a qu’à demander à qui il voudra : personne ne lui dira que tu te conduis mal, que tu es un ivrogne, ou que tu as l’habitude de chercher chicane aux gens.

— Non, ce seraient des mensonges ; mais il y a bien autre chose qu’on lui contera sur moi, et ce ne sera que la vérité !

— Quoi ? que tu as l’habitude de « tauquer » à la veillée ? Le grand mal ! ne vaut-il pas mieux ça… ?

— Que de se mal conduire, de se soûler, de se battre ? d’accord ; mais qu’est-ce que ça peut me faire ? Sûrement, Jean Droz ne voudra rien pour sa fille d’un garçon qui ne saurait que « tauquer » à côté d’elle.

 

*  *  *

 

Eh bien, Justin se trompait, avant la nuit, Jean Droz arriva à Boinod.

— Sommes d’accord, monsieur Ducommun ! dit-il à Justin tout troublé. De vous, je n’ai rien entendu dire de mal ; et vous sur notre compte ?

— Rien du tout, monsieur Droz.

(Je crois bien que non ; il était resté tout le jour à la maison !)

— Alors, quand vous voudrez, vous pouvez venir à la veillée chez nous. Attendez : nous sommes un peu loin aux Éplatures ; le soir ce n’est pas bien commode ; si des fois vous vouliez venir de jour, ce serait la même chose. Mais vous savez : c’est seulement pour apprendre à vous connaître avec la Rose ; si elle ne veut rien de vous, au bout de quelques semaines, ce n’est pas moi qui veux la forcer. Et notre Daniel, comment va-t-il ? laisse-t-il aller ses bêtes à mal ? Non, tant mieux ! À présent, il me faut aller ; à vous revoir. Non, non, je ne veux rien manger, rien du tout, il est assez tard ; bonne nuit !

Et le voilà parti, laissant Justin sur sa porte, si heureux qu’il n’en pouvait plus trouver sa langue.

De sa cuisine, la Zabolette, qui n’avait pas des oreilles pour rien, avait entendu tout ce qui se disait dans la chambre.

— Pour un garçon qui est pareillement desserré, dit-elle à Justin en lui donnant une bonne bourrade, tu n’as guère d’idée, ma foi, non ! Tu ne vas pas atteler, lui courir après et le reconduire à la maison, ton Jean Droz ?

Il ne fallait que cela pour faire bouger Justin. Vous pouvez compter qu’il ne mit pas deux pieds dans un soulier pour mettre le collier au cheval et l’atteler.

Comme il allait ! ça ne faisait qu’une trace !

 

*  *  *

 

Ai-je besoin d’aller jusqu’au bout de mon histoire ?

Jamais Justin chez le bon Claude n’a eu envie de sommeiller à côté de la Rose Droz.

— Rien d’étonnant, pensez-vous : de grand jour ! Oh ! voilà, de grand jour ! Écoutez seulement.

Il y avait trois semaines que Justin allait aux Éplatures presque tous les jours ; mais il s’en revenait toujours le soir, pour soigner son bétail, disait-il.

Tout allait très bien des deux parts : la fille ne faisait point la nique au garçon, et le garçon commençait à trouver sa langue pour lui parler comme il convient.

Chacun aimait à tel point Justin, chez les Droz, qu’ils auraient voulu le voir « fréquenter » ainsi tout l’hiver.

Mais lui, qui s’était entendu tout doucement avec la Rose, prit un jour Jean Droz et sa femme à l’écart pour leur dire :

— À présent, nous sommes d’accord, la Rose et moi. Quand voulez-vous me la donner ?

La mère Droz regarda son mari ; celui-ci regarda le garçon dans les yeux pendant un moment, puis il lui dit à l’oreille :

— Quand tu seras resté avec nous quelques veillées, on en pourra reparler.

Vous pouvez vous représenter comme notre pauvre Justin fut atterré. On lui aurait asséné un coup de gourdin sur la tête, qu’il n’aurait pas été plus étourdi et abattu.

Tout de même, en y réfléchissant bien, le courage lui revint peu à peu : depuis que Daniel était chez lui, n’était-il pas resté, sans sommeiller, plus d’une veillée avec le berger et la Zabolette, qui étaient sans cesse à se contrarier, mais qui s’aimaient pourtant à leur manière ! On parlait souvent des Éplatures, ce qui excitait le babil du petit. Ainsi le temps paraissait si court, que le sommeil était vaincu. Dans la compagnie de Rose, cela n’irait-il pas encore mieux ? Quand on s’aime assez… ! Pardi, nous y sommes ! Moi ! « tauquer » à côté d’elle quand elle me regarde ainsi avec ses beaux yeux de la couleur des noisettes ! Jamais de la vie ! Dès demain, j’irai à la veillée. À la garde de Dieu !

Le lendemain, de toute la journée, point de Justin aux Éplatures. La Rose, qui n’était au courant de rien, commençait à prendre un air malheureux.

— Ne t’inquiète donc pas ! lui dit son père en allant soigner son bétail. Peut-être qu’il va venir à la veillée, ton garçon.

La nuit était venue ; on avait allumé les lampes, les femmes étaient autour des globes avec leurs rouets et leurs coussins à dentelles ; le petit Moïse regardait les gravures d’un calendrier que lui avait donné Justin. Quant à Jean Droz, qui faisait toujours quelque chose, le soir, au lieu d’aller sommeiller derrière le poêle, il taillait un manche d’outil.

Voilà qu’on heurte à la porte. C’était Justin.

— Bonsoir ! Y a-t-il de la place pour moi ?

Vous pouvez penser si la Rose lui eut vite fait une place !

Tout de même, avant de s’asseoir, Justin regardait beaucoup l’ouvrage de Jean Droz, les dentelles de sa femme et de ses filles et expliquait les gravures au petit. Vous comprenez qu’il retardait autant qu’il le pouvait, le moment de se mettre aux prises avec le sommeil, ce pauvre Justin ! Mon Dieu ! c’est que pour lui, ce n’était pas un badinage : s’il n’allait pas être le plus fort !

Eh bien ! voyez ce que c’est pourtant que de s’aimer ; les yeux de sa belle ont eu assez de force pour tenir ouverts ceux de Justin toute la soirée, jusqu’au « poussenion ». Voilà : quand le cœur palpite, le sommeil n’y peut rien.

 

*  *  *

 

Cette nuit-là, les gens des Crosettes qui ont entendu un passant attardé chanter des « laouti », ont dit :

— Voilà un Allemand qui a bu un coup !

Mais l’Allemand, qui n’était autre que Justin, marchait aussi droit qu’en revenant de l’église. Ce qui le faisait ainsi chanter, c’était, vous le savez bien, autre chose que la gentiane du « poussenion ».

— Cette fois, nous sommes des bons ! s’écria Justin tout joyeux en arrivant à la maison, où Zabolette l’attendait avec anxiété.

La vieille n’avait pas voulu aller se coucher avant le retour de son Justin.

— Tu n’as pourtant pas « tauqué » ? lui dit-elle.

— Rien du tout. Pense donc, Zabolette, Jean Droz m’a dit en m’accompagnant : À présent, garçon, on publiera les « annonces » quand tu voudras.

— Tant mieux pour toi ; tu auras ta jeune femme. Alors pour moi…

La vieille secouait la tête.

— Voilà ce que c’est que la vie ! les jeunes arrivent, les vieux s’en vont. Je ne ferai plus que vous gêner, par ici, et vous embarrasser.

— Ah ! bien oui ! Veux-tu te taire, Zabolette ! Crois-tu que je n’aie jamais parlé de toi à la Rose ? Pas plus tard que ce soir ne m’a-t-elle pas dit :

— Nous serons deux à l’aimer, ta bonne Zabolette !

La vieille s’essuyait les yeux avec son tablier.

— Elle a dit ça, cette jeunesse ?

— Oui, qu’elle l’a dit, et moi je lui ai fait à l’oreille : Ce sera la grand’mère.

Quand la Zabolette alla se coucher cette nuit-là, – il était bien deux heures, – elle pleurait un peu ; mais vous le savez : parfois on pleure quand on est très heureux.

LA TANTE JULIE

C’était une bonne et originale petite femme que la tante Julie ; quelque peu irritable, et plus vive à quatre-vingts ans que bien des jeunes gens à vingt. N’ayant jamais professé qu’une estime très médiocre pour le sexe fort en général, elle n’avait pas rencontré dans toute sa vie, disait-elle, un individu capable, non pas de faire son bonheur, mais de la mener comme elle entendait l’être ; si bien qu’elle était restée vieille fille et se plaisait à dire de tous les hommes en général ce que Frosine dit à Harpagon, des jeunes gens en particulier :

— Voilà de belles drogues que les hommes pour les aimer ! et peut-on s’attacher à ces animaux-là ?

Ce qui ne l’empêchait pas d’avoir un faible pour les jeunes gens qui, comme moi, faisaient la partie de dominos, pour ceux qui, surtout, la laissaient complaisamment gagner presque à tout coup.

Grâce à ces faciles concessions, quelles bonnes histoires du temps jadis on pouvait entendre, entre deux parties de son jeu favori !

— Vois-tu, mon cher, – me disait-elle souvent, – le temps d’aujourd’hui ne peut te donner une idée de celui où j’étais jeune. Tout est petit, mesquin, étriqué, maintenant ! Vos soldats, par exemple, ils sont beaux, avec leurs képis grands comme la main ! Parlez-moi des shakos de l’an treize : voilà des coiffures martiales et qui produisaient de l’effet avec leur haute plumache ondoyante ?

— Tu ris, blanc-bec ! crois-tu peut-être que je ne me connaisse pas en uniformes ? J’en ai vu assez, de toutes les espèces, et plus que tu n’en verras jamais !

— Je le sais bien, je le sais bien, tante Julie ; c’est de nos képis que je riais !

— À la bonne heure ! Sais-tu bien que j’ai vu ici même, à Bôle, pendant plusieurs jours, défiler des colonnes entières d’Autrichiens de toutes couleurs et de toutes armes, surtout des fantassins en habits blancs ? Quelquefois, il fallait en loger : alors ma mère, en femme bien avisée, commençait par nous reléguer, mes sœurs et moi, dans une petite chambre haute, sur le derrière de la maison, avec défense formelle d’en sortir ; au reste, pour nous enlever tout moyen de désobéir, elle fermait la porte à double tour et emportait la clé.

Quand pourtant elle ne savait plus où donner de la tête, tant ces mangeurs de lard étaient exigeants et difficiles à contenter, elle levait les arrêts… pour moi seulement… j’étais la plus laide des trois, mes moustaches commençaient à pousser et j’avais le poignet passablement solide !

C’est dans une de ces occasions-là que je fus témoin d’une terrible bagarre à deux pas de chez nous…

As-tu connu Jonas-Pierre Thiébaud ? Ah ! mais, qu’est-ce que je dis là ! il y a trente ans qu’il est mort !

;

C’était un jeune et solide gaillard, dans ce temps-là ; peut-être avait-il la tête un peu trop près du bonnet !

Si j’avais bien voulu… mais voilà : il y avait la Lise, et puis ce coup de trop qu’il buvait… Mais, voyons : qu’est-ce que je disais donc ?

— Une bagarre… entre Jonas-Pierre…

— Ah ! c’est cela ; tu sauras d’abord qu’il y avait peu de gens au village qui fussent capables de causer avec les Autrichiens. Jonas-Pierre, qui avait été deux ans du côté de « Melhouse », comprenait très bien leur baragouin, mais il n’aimait guère parler avec eux, si ce n’est pour leur lancer quelques brocards, car il ne voyait rien au-dessus de la France et des Français.

Un beau jour donc, Jonas-Pierre, qui sortait le fumier de son écurie, voit passer deux grands drôles d’habits blancs, à longues moustaches couleur de filasse, des Croates, des sauvages, quoi ! qui venaient de prendre chez le conseiller Monin un portrait de Napoléon, et qui en semaient les morceaux tout le long du village.

J’étais à notre porte : je vis Jonas-Pierre devenir tout d’un coup pâle comme un mort, puis plus rouge qu’une pivoine.

— Holà, canailles ! qu’il crie aux soldats, – le reste était en allemand et je n’y compris rien, mais ça ne devait pas être bien tendre, à voir la manière dont ils se mirent à jurer en tirant leurs sabres et voulant monter à l’assaut du fumier.

Ah ! bien oui, j’en ris encore aujourd’hui. Jonas, qui avait un rude poignet, fit un si beau moulinet avec son trident que les sabres des Croates volèrent dans le creux à purin.

Il fallait voir mon gaillard se démener sur son fumier comme un vrai diable ! Les soldats, exaspérés, avaient pris leurs couteaux ; mais à chaque nouvel assaut, un vigoureux horion sur la tête ou les épaules les faisaient reculer. Pourtant, je ne sais pas trop comment aurait fini la bataille, si, au moment où le couteau d’un des Croates éraflait la jambe de Thiébaud, un officier autrichien n’était arrivé à la tête d’une patrouille et n’avait mis fin à la lutte en faisant arrêter les deux soldats, et en avertissant Jonas-Pierre de se présenter devant le colonel pour expliquer la cause de la rixe.

Les pauvres diables de Croates, outre les coups de trident reçus de Thiébaud, eurent à essuyer trente coups de verge ; punition en usage dans leur armée, tandis que leur adversaire en fut quitte pour un avertissement d’être plus poli à l’avenir dans ses rapports avec les soldats.

— Pauvre Jonas ! finit tante Julie en soupirant, cette Lise est arrivée, puis il s’est mis à lever le coude… mais, bast ! le meilleur de tous ne vaut rien !

Pendant la dernière guerre franco-allemande, la tante Julie se crut revenue au bon vieux temps du premier empire.

Elle harcelait le facteur et le buraliste pour obtenir avant l’heure du courrier son « Constitutionnel » comme elle s’obstinait à nommer le journal l’« Union libérale ». Les défaites écrasantes et continuelles qu’essuyaient les Français, malgré leurs efforts héroïques, la stupéfiaient.

— Ah ! si l’oncle voyait cela ! et ces généraux, des damoiseaux imbéciles ! De mon temps, ils se nommaient Masséna, Augereau, Hoche, Brune, Ney, et ils ne se laissaient pas surprendre autour de leurs marmites !

Tout en faisant, de ses doigts un peu enraidis, force charpie pour les blessés, la brave tante hochait la tête :

— Vous verrez qu’ils prendront Paris ; ce sera la troisième fois depuis que je suis au monde. J’en suis fâchée pour ces pauvres Français… mais aussi, « que diable allaient-ils faire dans cette galère ? » Puis quelle idée aussi d’aller se battre « pour le roi… d’Espagne ! »

On était à la fin de janvier ; le dernier, le suprême effort des armées françaises s’était brisé contre des obstacles de tout genre ; l’armée de l’Est, après des marches forcées au milieu des neiges, et des prodiges de valeur, démoralisée, vaincue et désorganisée, était en pleine retraite le long du Jura et venait se masser à Pontarlier.

Bientôt, grâce à son exclusion des conditions de l’armistice, elle n’eut plus d’autre ressource que de se réfugier en Suisse, en livrant aux Allemands qui la harcelaient un dernier et sanglant combat pour protéger sa retraite.

Les deux premiers jours de février, la tante Julie, tourmentée par ses rhumatismes, n’avait pu quitter la chambre, et comme sa maison est à une certaine distance du village et de la grand’route, elle n’avait encore rien vu des scènes navrantes qu’offraient les débris de cette armée de l’Est, cheminant péniblement dans des amas de neige, en convois silencieux et mornes.

Chacun, au village, était trop occupé à faire de son mieux pour soulager quelques-unes de ces misères, recueillir des malades, etc., pour que la vieille tante eût pu recevoir des visites ; mais de vagues rumeurs étaient parvenues jusqu’à sa paisible maison.

Elle n’y tint plus, et sortit pour aller aux informations.

En se retournant pour fermer sa porte, la vieille femme fit un soubresaut violent et resta immobile de saisissement : – sur un petit banc, adossé au mur, était assis ou plutôt affaissé un soldat français, dormant d’un sommeil de plomb ; sa tête pâle et amaigrie était rejetée en arrière, laissant voir les muscles saillants et décharnés du cou. Il était jeune, cependant, mais sur ses traits ravagés on lisait les souffrances, les fatigues et les privations d’une terrible campagne.

 

La vieille tante, les mains jointes, regardait le soldat et sentait les larmes obscurcir ses yeux. Mais comme irritée et honteuse de se laisser aller à cette faiblesse, elle se frotta vigoureusement les paupières, et après un reniflement bruyant, poursuivit l’examen de l’hôte que lui amenait la guerre. L’uniforme maculé, déchiré en maint endroit, lui fit hocher la tête.

— Ça donnera du mal à laver et à rapiécer ! Dieu du ciel, qu’il est sale ! et ces mains… noires comme celles d’un moricaud ! fines pourtant ; des mains de monsieur… quand elles seront débarbouillées à fond ; j’ai là ce certain savon noir dont on dit merveille : s’il décrotte tout cela, je le déclare parfait. « Ah ! mais idiote que je suis, pendant que je bavarde en le regardant, le pauvre garçon pourrait bien geler ! »

Elle prit le bras du soldat et le secoua doucement, puis plus fort, et voyant qu’elle ne réussissait pas à l’éveiller, elle lui cria dans l’oreille :

— Holà ! debout, mon garçon !

Cet appel, fait d’une voix perçante, produisit sur le dormeur l’effet du clairon, il sauta brusquement sur ses pieds en criant d’une voix enrouée :

« À vos pièces, camarades ! mille bombes, toujours surpris… »

La pauvre tante, stupéfaite, oubliant ses rhumatismes, retrouva son agilité d’autrefois pour effectuer sa retraite dans la cuisine ; mais, bientôt honteuse de sa frayeur, elle reparut au moment où le jeune homme se frottait les yeux et regardait autour de lui d’un air ahuri.

— Ah ! pardon, madame ; c’était vous qui… mais, vous savez… un mauvais rêve, la fatigue, quoi !

— Eh bien, mon garçon, vous pouvez vous vanter de m’avoir fait une jolie peur ! mais ce n’est pas de ça qu’il s’agit : entrez vite !…

— Pardon, je suis si sale !

— Allons donc ! ça s’enlève, j’espère, pas tant de façons !

Et la bonne vieille poussa amicalement le soldat dans sa cuisine.

Si vous étiez entré une heure plus tard dans la chambre proprette de tante Julie, vous eussiez vu celle-ci soupant gaiement en face du soldat déjà transformé, les mains et le visage débarbouillés, et le regard brillant de reconnaissance.

La bonne vieille le tutoyait maternellement et lui avait enjoint de l’appeler tante.

Si la brave femme aimait à raconter, elle n’était pas moins avide de récits captivants ; aussi n’eût-elle pas mieux demandé que de passer toute la soirée à écouter les aventures du jeune homme, mais, en femme de sens qu’elle était, elle imposa silence à sa curiosité pour ce soir-là et conduisit son hôte, que le sommeil recommençait à gagner, à la petite chambre où elle lui avait préparé un lit.

Quelques instants plus tard, la tante Julie trottinait dans la neige, un grand panier au bras, se dirigeant vers le village.

Il était près de dix heures quand elle fit brusquement irruption dans ma chambre en s’écriant :

— Tu vas me prêter une paire de pantalons, un gilet, une redingote ou un spencer ; ah ! j’oubliais : et une chemise.

— Miséricorde ! est-ce que vous allez vous déguiser à votre âge ?

— Qui sait !… va toujours me quérir les culottes et le reste !

Quand le costume complet fut dûment empaqueté et logé dans son panier, la tante consentit enfin à me donner le mot de l’énigme, après m’avoir dit quel hôte dormait en ce moment sous son toit.

— Tu comprends, ajouta-t-elle, qu’il faut laver et rapiécer le costume de ce pauvre garçon, et tu ne voudrais pas, je pense, qu’il fût réduit à s’affubler de mes jupons en attendant la fin de la lessive ?

Je ne pus que serrer la main ridée de la brave femme, et je l’accompagnai jusqu’à sa porte pour lui porter son panier ; en me souhaitant une bonne nuit, elle ajouta :

— Tu viendras demain faire connaissance avec mon pensionnaire.

Quand j’arrivai le lendemain chez la tante Julie, je la trouvai dans sa cuisine, savonnant à tour de bras les habits de son hôte, pendant que celui-ci, qui paraissait avoir fait de violents efforts pour s’introduire dans mes nippes trop étroites pour lui, tournait gaiement la manivelle du moulin à café, qu’il lâcha à mon entrée pour faire le salut militaire.

Oscar Huguenin - un solide gaillard au traits accentués et énergiques.

C’était un solide gaillard aux traits accentués et énergiques, son teint bistré et ses yeux noirs et vifs indiquaient son origine méridionale, ce que, du reste, m’apprit bientôt le récit qu’il nous fit de sa campagne, récit auquel je voudrais pouvoir conserver toute son originalité.

— Eh bien, commença-t-il, bonne tante, et vous, mon cher monsieur, qui m’avez prêté ce costume, j’ai nom « Pujol » et prénom Jean ; je suis natif des environs de Florac, dans le département de la Lozère, où père, mère, frères et sœurs sont sans doute maintenant dans de belles transes ! Je leur écrirai tout à l’heure, et pour cela, ma bonne tante, pas besoin de vous emprunter rien : j’ai là dans ma valise d’artilleur papier à lettres et le reste. Il faut vous dire que, modestie à part, je ne suis pas tout à fait aussi âne que la plupart de mes pauvres camarades, au moins pour ce que vous appelez « instruction primaire ».

Dans mon régiment, je passais pour un savant, parce que je sais lire, écrire et chiffrer, que je n’ignore pas que la Suisse n’est pas exclusivement peuplée de fromagers hérétiques, et qu’en fait de géographie de mon pays, je sais que si le Rhône se jette à la Méditerranée, le Rhin va à la mer du Nord, à l’opposé de Perpignan, qui est au midi, et quelques autres axiomes de cette force-là !

Somme toute, j’aurais été capable de devenir quelque chose comme un petit notaire de campagne, si le devoir de défendre mon pays ne m’eût fait entrer à l’armée, bien que mon père eût dépensé l’année dernière une partie de son petit bien pour me racheter de la conscription. Mais, vrai, tante Julie ; on est Français ou on ne l’est pas ! Est-ce que j’aurais pu tranquillement rester à Florac, les pieds au chaud, à barbouiller du papier, pendant que nos soldats défendaient pied à pied le sol de la patrie ?

— Va toujours, mon garçon, ça ne se demande pas !

Je suis donc allé m’engager pour la durée de la guerre : – après de longs et insipides exercices, on a enfin expédié au feu nos batteries ; nous avions tous hâte de démolir un autre but que des cibles. Bon ! après trente-six marches et contremarches, après avoir obéi, en murmurant, à un millier d’ordres et de contre-ordres, tous plus absurdes les uns que les autres, nous arrivons tout à point pour assister à la belle équipée de Sedan ! Ma foi, mes camarades et moi, nous avions trop peu servi jusque-là, pour consentir à être déjà mis au rebut. Être envoyés là-bas dans une forteresse allemande quand nous nous sentions encore si frais et si gaillards, c’était trop dur !

Les Allemands nous tenaient comme dans une souricière ; pour en sortir, il fallait en bousculer quelques-uns et leur passer sur le corps, au risque d’y laisser sa peau. Nous partîmes quarante, résolus à enfoncer la ligne épaisse qui nous enserrait : dix réussirent, j’étais du nombre ; les autres, braves garçons, dorment là-bas après avoir vendu chèrement leur vie. Quant à nous, chacun avait son petit accroc à la peau : un bras cassé, ou deux doigts de moins, mais les jambes étaient intactes, c’est toujours ça, heureusement. Un grand diable de uhlan qui s’acharnait à notre poursuite à travers un bois, m’a laissé le petit souvenir que voici : – le soldat, écartant ses cheveux sur le haut du front, nous fit voir une longue ligne rougeâtre, cicatrice qu’avait laissée un terrible coup de sabre. – Bref, continua-t-il, je lui ai rendu sa politesse en même monnaie, et je doute qu’il raconte à présent ses aventures comme je le fais en ce moment. C’est égal, je l’ai échappé belle !

Mais que vous dire encore ? c’est trop triste. Recueillis par le corps de Vinoy, en retraite sur Paris, nous refusons d’y entrer ; nous avions bien assez d’une souricière comme cela ; il fallut nous esquiver de nuit pour aller rejoindre l’armée qui se formait sur la Loire. Là, sous le commandement du vieux et brave général de la Motterouge, nous reprîmes un peu d’espoir pour un moment.

 

À Artenay notre artillerie tint en échec les Allemands pendant quelques heures ; mais il fallut bien céder au nombre ; ensuite, à Encuzy, nos canons leur firent encore beaucoup de mal ; d’Ormes à Orléans, on défendit pied à pied les villages, les jardins ; on recula ainsi, écrasés par le nombre, lentement, c’est vrai, mais on recula jusqu’à Orléans, où il y eut encore une lutte acharnée autour de la gare.

Mais nous étions vingt-cinq mille, et pour la plupart jeunes soldats, peu rompus aux fatigues de la guerre, surtout pendant un si rude hiver ; les Allemands, eux, avaient quarante mille hommes aguerris, bien habillés et bien nourris. Il fallut de nouveau battre en retraite et abandonner Orléans aux Allemands.

Gambetta agit alors en ingrat ; notre vieux général de la Motterouge, qui s’était battu comme un lion et nous avait commandés en général habile, fut destitué parce qu’il n’avait pu faire l’impossible.

Sous d’Aurelles de Paladines, encore un moment d’espoir. À Coulmiers, grâce à l’artillerie de marine envoyée par Marseille et Toulouse, grâce à la ténacité que déploya pour la première fois notre jeune infanterie, les Allemands refoulés durent nous abandonner Orléans. Que Metz eût tenu quelques jours de plus, et nous culbutions les troupes du grand-duc de Mecklembourg ! mais Bazaine se rend quand il fallait tenir ferme, et nous voilà avec l’armée de Frédéric-Charles encore sur les bras ! cent mille hommes de plus à combattre ! C’en était trop !

Si on avait laissé faire d’Aurelles, aussi un brave, celui-là, peut-être s’en serait-on tiré, mais l’incorrigible Gambetta lui envoie l’ordre de défendre Orléans ; les télégrammes se croisent, on perd du temps à attendre des ordres, si bien que Frédéric-Charles de Prusse arrive sur nous, et coupe l’armée en deux ! D’Aurelles, couvert de reproches, découragé, demande et voit sa démission acceptée. J’étais avec une batterie dans le corps d’armée rejeté à l’Est. Pendant que l’autre armée, à ce que j’ai appris plus tard, cherchait sous Chanzy à rejoindre l’armée du Nord ; le nôtre, sous le commandement de Bourbaki, marchait sur Dijon, en trompant les Allemands par l’envoi de quelques détachements. Ah ! si l’on avait voulu croire ceux qui voulaient se rallier à Garibaldi, et si l’on avait marché lestement vers Belfort ! Mais un abominable désordre régnait dans le service des intendances : les fourgons d’approvisionnements, bien garnis pourtant, étaient… Dieu sait où ? On ne les rencontrait jamais que pour vous barrer le passage quand le temps pressait. Vous savez la suite ; il fallut se battre, jour et nuit, le ventre vide et les pieds gelés, contre des retranchements hérissés de canons ; bien des braves garçons y ont laissé leurs os, et, la rage au cœur, il fallut bien reculer sous un ouragan de fer et de feu ; sans compter que beaucoup de nos malheureux moblots, perdant la tête, tiraient sur nous autres artilleurs qu’ils prenaient pour des Prussiens !

Et cette épouvantable retraite sur Besançon, le combat d’Abbervilliers, la terreur et l’égoïsme des paysans qui nous laissaient mourir de faim, par peur des représailles allemandes ! Et le désespoir de Bourbaki, qui voyant cette déroute, cherche à se brûler la cervelle, lorsqu’il apprend que son armée est en dehors de l’armistice… Tout cela fait mal à raconter, voyez-vous !

 

Ah ! quel bonheur ! quand, après le sanglant combat sous les forts de Joux, nous avons vu apparaître sur votre frontière le drapeau rouge à croix blanche ! Quel bonheur de pouvoir sauver nos pièces de canon que convoitaient les Prussiens !

Elles n’étaient pas belles, c’est vrai ! les affûts, les roues et les caissons en étaient tout rongés par nos chevaux affamés ; mais elles n’en avaient pas moins fait leur devoir dans cette campagne et dans d’autres plus heureuses.

J’avais hâte de les revoir au Parc de Planeyse, – c’est le nom, je crois, du champ de manœuvres où on devait les loger.

Mais en passant dans ce village, un éblouissement m’a pris et je me suis traîné jusqu’ici, où la bonne tante Julie m’a trouvé dormant comme un plomb.

 

Le jeune homme demeura toute une semaine chez la brave vieille tante, qui remit son uniforme si bien en état que chacun s’émerveilla en le voyant passer, se demandant comment un « Bourbaki » pouvait être si différent de ses pauvres camarades.

La bonne tante versa quelques larmes lors de son départ, et, chose remarquable, elle ne chercha pas à les cacher ; quant à Jean Pujol, comme la bise était très froide ce jour-là, et qu’il en avait perdu l’habitude, il dut plusieurs fois, le long du village, passer sur ses yeux, où il paraissait sentir des picotements, sa manche maintenant bien propre.

Parmi les reliques que la tante Julie conserve pieusement dans un tiroir de sa commode, et qu’elle cache aux yeux des profanes, figurent trois ou quatre lettres, dont l’une porte sur son enveloppe le timbre de Zurich, où avait été interné le brave Jean Pujol ; les autres ayant été affranchies avec des timbres français, on doit supposer qu’elles viennent de Florac.

En considération du service que j’avais rendu à son protégé en lui prêtant mes habits, la tante Julie me donne de temps à autre de ses nouvelles, puis ne manque jamais d’ajouter :

— Jonas-Pierre Thiébaud et Jean Pujol… voilà les deux meilleurs êtres que j’aie connus parmi cette vilaine race des hommes !

Quant à moi, elle ne me met pas en dehors de cette proscription : prêtez donc vos habits, faites des bassesses en jouant à ces assommants dominos… et voilà comment on vous récompense !

DE NEUCHÂTEL À TURIN

Landquart – Davos – Süs – Martinsbrück – Mals – Méran Trente – Vérone – Gênes – Turin – Genève.

1ère Journée.

La belle chose qu’un départ pour des courses de vacances ! Les préoccupations, les soucis de la vie, pour si peu qu’on en ait, sont mis sous clef et relégués bien loin des jouissances du présent et des perspectives de l’avenir.

Les fatigues qu’on devra supporter, la chaleur, la soif, les mille petites incommodités qu’on sait devoir rencontrer sur son chemin, tout cela vous apparaît comme au travers d’une glace trompeuse qui embellit tout, ou du moins réduit ces inconvénients à la taille des petits incidents rompant la monotonie du voyage. Hélas ! quand le voyage commence par une journée de chemin de fer, en temps de canicule, ces charmantes illusions s’envolent peu à peu avec la sueur que fait découler de vos fronts l’atmosphère tropicale d’un wagon de chemin de fer chauffé à blanc. Deux ou trois heures ont suffi pour opérer ce changement et rembrunir l’horizon souriant qui s’ouvrait devant vous. Puis, comme rien dans ce monde n’est durable, la réaction se fait, le voyageur novice finit par tourner au philosophe, les cigares s’allument, le chocolat Suchard fait son apparition, on consulte le liquide enfermé dans la gourde, on regarde fuir le paysage, les champs dorés, les bois, les villages, on fait des signaux joyeux aux campagnards appuyés sur leurs faux… et le temps finit par s’envoler aussi vite que le convoi, sans compter la précieuse ressource que vous offre l’étude des physionomies diverses de vos compagnons de voyage. J’y ai, pour mon compte, souvent eu recours, et, chose digne de remarque, les suppositions que j’avais bâties d’après leur physionomie, sur le caractère, les goûts, les habitudes des personnes qui se sont trouvées soumises bien involontairement à mon examen, ces suppositions ont presque toujours été remarquablement… fausses, et renversées de fond en comble par une connaissance plus approfondie et plus intime des personnages en question.

Oscar Huguenin - Château de Sargans juillet 1870.

Mais pour en revenir à mon voyage, en particulier, le train vient de s’arrêter à la station de Landquart, à l’entrée du Prätigau, après avoir suivi la pittoresque contrée de Gaster, les bords remarquables du lac de Wallenstadt, franchi le district magnifique de Sargans… mais je m’arrête, ne voulant pas être accusé de faire un monstrueux étalage d’épithètes admiratives.

2e Journée.

Le maître d’hôtel de Landquart a grand’peine à nous caser : ceci m’amène, sans coq-à-l’âne, à dire que la compagnie dont je fais partie se compose de treize personnages ; treize ! nombre fatal dont nos compagnons de route ont trouvé un moyen ingénieux de conjurer la sinistre influence ; voici le moyen, qui pourra servir aux esprits timorés, dans une circonstance analogue :

Quand il était question de la caravane, du nombre de ses membres, on disait : « Nous sommes douze… et M. Huguenin ! » Exactement comme avec la douzaine de petits pains au lait achetée chez un boulanger généreux. Si je passe par-dessus le marché, comme le treizième « week », j’aurais grand tort de m’en trouver blessé, vu que ce treizième-là est toujours le bienvenu. Après la nuit passée à Landquart, on nous entasse tous les treize, – non, les douze et moi, dans deux voitures de poste qui doivent nous conduire à Klosters. Au pied d’une des parois de rochers qui ferment l’entrée du Prättigau, voilà les restes informes du vieux castel de Fragstein, le premier des nombreux châteaux en ruines que nous allons trouver sur notre route ; la Landquart roule avec furie sur notre droite ses eaux chargées d’un limon qu’elle dépose entre des digues élevées à cet effet en travers de la vallée. Le sol s’exhausse ainsi peu à peu et finira par se trouver à l’abri des inondations de la redoutable rivière, et rendu à l’agriculture.

Oscar Huguenin - Jenatz dans le Prättigau, 14 juillet 1870.

Aspect du Pratigovia, val Pratens : Sur une colline dominant le petit village de Grüsch se dressent les ruines du vaste château de Solavers. Le grand et beau village de Schiers que nous rencontrons à une lieue plus haut, offre au voyageur altéré l’agréable spectacle de nombreuses enseignes d’auberges, cabarets et cafés. Le passant qui ne se laisse pas séduire par tous les pièges tendus à sa bourse, a du moins l’avantage d’étudier la zoologie sur ces tableaux en plein air, car il y a là bon nombre des animaux qui peuplaient l’arche de Noé, sans compter ceux qu’a inventés ou modifiés l’imagination fertile des peintres du lieu. Après Schiers, la route monte plus rapidement, la contrée devient plus pittoresque, de rustiques ponts couverts, où se lisent des inscriptions et des préceptes moraux, traversent la  Landquart ; voici le tranquille petit village de Jenatz ou Jenatsch qui a sans doute donné son nom au célèbre pasteur Georges Jenatsch, dont la vie agitée se lie si intimement aux luttes des Grisons au XVIe siècle. Jenatz est un joli nid de chalets colorés de ces tons rouges et bistrés qu’on ne rencontre que dans les Alpes, et qui se marient si harmonieusement avec la verdure des arbres fruitiers. Au delà de Jenatz, un chemin « montant », mais non « sablonneux, malaisé », conduit aux bains de Fideris, très fréquentés par les gens des Grisons. Vis-à-vis, Castels. Puis nous rentrons dans une gorge sauvage bordée de rochers à pic, dont la singulière formation rappelle exactement la pâte tourmentée et triturée par sources. Au milieu des montagnes sauvages qui l’entourent, ce petit lac respire un calme, une sérénité dont rien, dans la plaine, ne peut donner une idée. On voudrait s’asseoir sur ses bords pour jouir en plein de cette paix, mais le soleil descend derrière la montagne ; il faut penser aux nécessités prosaïques de la vie, et aller voir si le petit village de Davos-Dörfli peut nous héberger tous cette nuit.

C’est un détail qui a bien son importance pour nous, car s’il nous faut pousser jusqu’à Davos-am-Platz, une demi-lieue plus loin, il nous faudra, demain matin, revenir sur nos pas pour traverser la Fluela, dont la gorge se trouve en face de Dörfli. Heureusement, on réussit à se caser tous, et moi, treizième, logé à la chambre N° 1, honneur auquel je suis on ne peut plus sensible.

Qui croirait qu’à Davos, un petit village alpestre, à 4700 pieds au-dessus de la mer, on trouve les hôtels les plus confortables et les mieux tenus qu’on puisse désirer ? (Ceci a été écrit en juillet 1873.) Depuis quelques années les malades s’y portent en foule pour se fortifier en respirant l’air pur et sain de la montagne. Cet air de Davos fait, dit-on, des cures merveilleuses. Les boiseries de plusieurs des chambres nous frappent par leur originalité, c’est un bois d’un beau poli, verni au copal, d’une nuance claire qui n’est celle ni du sapin ni du pin, et sur laquelle se détachent des nœuds d’un beau brun et des dessins rappelant ceux du noyer.

Ce bois doit être du mélèze, fort commun sur les montagnes des environs.

3e Journée.

À quatre heures du matin notre petite troupe est en marche pour la Fluela ; le ciel est gris ; il a plu dans la nuit, aussi le « surtout » est-il parfaitement de saison ; la route monte par une pente d’abord insensible, puis un peu plus raide dans des forêts de mélèzes traversées par une foule de petits ruisseaux à cascatelles ; tout le monde est silencieux, mais ce n’est pas pour mieux savourer la poésie matinale des hauts sommets : c’est, pour plusieurs, le regret d’avoir été arrachés trop tôt aux douceurs du sommeil ; c’est l’influence du ciel chagrin qui menace de nous asperger dans quelques instants, c’est le sac qui est bien certainement deux fois plus lourd que la veille, c’est la boue gluante qui gêne la marche, c’est enfin et surtout pour les novices, l’estomac vide, car nous allons chercher notre déjeuner à une lieue de Davos. La caravane s’allonge, se disperse d’une façon déplorable, sur chacun des poteaux qui bordent la route est affaissé un des voyageurs, qui, son sac jeté à ses pieds, le contemple d’un air farouche et paraît nourrir à son égard des pensées sinistres. Que bien que mal, clopin-clopant, on atteint l’Eden tant désiré : une petite auberge beaucoup moins poétique que son nom : « l’Alpenrose ».

Nos jeunes touristes, étendus sur toutes les chaises, ont bien vite repris le sommeil interrompu, et l’arôme du café est seul capable de les en tirer. Au départ, la caravane a totalement changé d’aspect, les yeux sont vifs, les fronts sans nuages, on relève le pied avec souplesse, et malgré la boue on marque vigoureusement le pas. Quel étrange animal que l’homme ! il n’a fallu pour nous transformer ainsi, que combler le vide de notre estomac.

Nous montons ; les pentes se dégarnissent d’arbres et se couvrent de buissons de vernes qui répandent le plus agréable parfum ; les flancs de la montagne qui nous fait face, de l’autre côté du torrent, sont littéralement rougis par les fleurs du rhododendron.

Quelques vaches qui paissent entre des débris de rochers amoncelés, restent tout à fait insensibles aux agaceries des plus jeunes de notre troupe. J’avais lu, je ne sais où, des détails sur les habitudes, le caractère des vaches des Alpes, que l’auteur disait être tout à fait différentes de celles de la plaine ou du Jura. Cet article de journal m’avait laissé passablement incrédule, mais ici j’ai changé d’opinion en voyant de quel air superbe ces petites et élégantes vaches grises nous dévisageaient du haut de leurs piédestaux de granit, et comme à la moindre menace de nos cannes, elles présentaient crânement leurs cornes, au lieu de prendre la fuite.

La route commence ses interminables lacets qu’on abrège au moyen de spéculations parfois un peu hasardeuses ; tel trop confiant dans la sagesse des ingénieurs qui ont posé les poteaux du télégraphe en se conformant au fameux axiome que la ligne droite est le plus court chemin d’un point à un autre, a suivi aveuglément ce guide qu’il croyait infaillible, pour se voir arrêté net par le lit passablement rébarbatif de la rivière.

Favorisés par d’heureuses spéculations, deux de mes compagnons, MM. Paux, Carbonnier et moi, nous nous trouvons peu à peu à l’extrême avant-garde.

Les premiers, nous avons la satisfaction de nous livrer un combat acharné à coups de boules de neige, et de faire de splendides glissades sur cette surface durcie. Nouveaux Don Quichotte, nous mettons en déroute un immense troupeau de moutons bergamasques, exploit qui ne paraît pas du goût d’un chien de berger, lequel proteste énergiquement du haut d’une pointe de rocher. Après toutes ces alternatives d’espoir et de déceptions par où passent tous les touristes qui traversent un col dont ils croient toujours voir le sommet à vingt pas, nous finissons par mettre le pied sur le plateau de la Fluela ; nous saluons de nos hourrahs le lac couvert de glaçons qui s’y trouve, d’où s’échappe une des branches du Landwasser, et nous buvons à même, sans penser aux conséquences qui peuvent en résulter. Puis, au moyen de deux foulards attachés à une canne fixée elle-même à une perche de vingt pieds qui gît au bord de la route, nous cherchons, au moyen de signaux, à attirer l’attention du reste de la troupe qu’on voit s’élever lentement comme une dizaine de fourmis à 700 ou 800 pieds plus bas.

Mais comme du rocher où nous perchons, nous venons de découvrir le toit d’une maison, nous nous y acheminons bien vite, flairant une auberge ; c’en est une, en effet, et un relai de poste encore, voire même une station télégraphique desservie par un jeune homme, parlant très bien français, et chasseur de chamois par occasion, comme le témoigne l’arme magnifique qu’il nous fait voir.

Bientôt arrivent un à un tous nos compagnons de route ; tous, sauf le chef de la caravane, M. Ch. sont passablement démoralisés et ont l’air dolent. Une petite collation les a bien vite remontés, et tout gaillards, nous redescendons sur l’Engadine par une pente beaucoup plus raide que du côté de Davos, et tellement exposée aux éboulements qu’en certains endroits les fils du télégraphe sont placés sous terre pendant plus d’une demi-lieue. La route elle-même est protégée par une forte et longue galerie en pierres de taille, construite au-dessous d’un couloir dangereux. Bien au-dessous de nous mugit au fond de la gorge le torrent de la Süsasca, qui, à Süs, est une rivière aussi grande que l’Inn elle-même.

Nous nous passons la fantaisie d’y précipiter de gros blocs de rochers, qui rebondissent en sauts prodigieux, traversant à grand fracas une forêt de pins rabougris, pour n’arriver que par fragments dans le lit du torrent.

Sur ce versant, et à cette heure du jour (midi), la chaleur est accablante. Pour s’y soustraire et trouver un peu d’ombre, un immense troupeau de moutons blancs s’est réuni en masse compacte où l’on ne distingue que des dos et des queues, toutes les têtes étant sous la panse du voisin. Ces moutons-là ont, paraît-il, le caractère mieux fait que certains bipèdes, et mettent en pratique la maxime charitable : – « Aidons-nous mutuellement, la charge « de la chaleur » en sera plus légère… »

Quant aux bergers, pittoresquement couchés dans un enfoncement de rocher, et formant à peu près le groupe original si bien reproduit par M. Albert de Meuron, ils mangent la « polenta » qu’ils puisent à pleine main dans la marmite, et dont ils font une boulette ronde avant de la savourer. Curieux de goûter à cette bouillie d’un jaune d’or, et invités cordialement à mettre la main dans la marmite, nous mangeons quelques pincées de ce mets italien que tous déclarent d’une fadeur abominable. Décidément les « pastori » bergamasques sont faciles à contenter, et pourraient rivaliser avec Diogène de frugale mémoire. On dit que le philosophe ayant vu boire un chien au ruisseau voisin, brisa son écuelle de bois pour faire comme l’animal. Nos bergers ne sont pas tout à fait à la hauteur de ce sage, car ils ont une marmite et puisent l’eau dans leur chapeau.

De zigzags en zigzags nous finissons par découvrir Süs au-dessous de nous, et, les genoux un peu disloqués par cette descente de trois heures, nous faisons notre entrée dans l’Engadine.

Süs est un grand village ladin, où la vieille langue des Rhètes et les anciens costumes se sont conservés religieusement. Il est fâcheux seulement que les hôteliers et les maîtres de poste y aient adopté toutes les habitudes de rapacité qui fleurissent dans les endroits plus « civilisés ». Pour franchir en voiture les huit lieues qui nous séparent de Martinsbrück, on exige cent francs, ni plus ni moins, et il faut en passer par là ; il est vrai que nous sommes douze… sans me compter. En conséquence, un omnibus passablement détraqué fait son apparition, onze s’entassent à l’intérieur ; deux autres, heureux comme des rois, se hissent sur la bâche qui couvre nos sacs, et de cet observatoire élevé font aux passants et aux campagnards ahuris des signaux burlesques, quand le pavé inégal des villages ne les force pas à se cramponner à la voiture pour ne pas être précipités, ou que le passage sous une voûte basse qui pourrait fort bien les décapiter, ne les oblige pas à s’étendre à plat ventre afin d’éviter cet accident « aussi désagréable ». Tout va bien jusqu’au delà de Schuls. Nous traversons Lavin, un beau village à l’apparence italienne ; Ardetz, plus vieux, plus noir, et dominé par la ruine pittoresque du Steinsberg ; nous descendons sur Tarasp, bien connu par son immense et riche établissement de bains ; plus haut, de l’autre côté de l’Inn, se dresse la grande masse du château de Tarasp ; au delà du grand village de Schuls, qui se trouve à quelque distance de la grand’route, survient un accident à la voiture, une roue se brise, grand émoi, pourparlers dans toutes les langues ; le cocher jure en ladin, ce qui ne raccommode rien, nos jeunes gens donnent des conseils, qui en espagnol, qui en anglais, conseils excellents en eux-mêmes, mais qui ne réparent pas davantage l’avarie. Obligé de rebrousser chemin jusqu’à Schuls pour emprunter une autre voiture, notre cocher nous abandonne pour une heure dans le petit hameau de Grüsch, misérable amas de bicoques fort peu pittoresques. Pour faire passer le temps, nous entrons dans un petit « bouchon » d’une propreté fort douteuse, la grande auberge du lieu étant fermée par suite de la faillite du propriétaire, qui a pris la fuite et court encore. Quelques-uns d’entre nous entament la conversation avec le tenancier de l’établissement, beau et grand gaillard qui doit être très intelligent, car il réussit à comprendre même l’allemand le plus contestable. Grâce aux renseignements qu’il nous donne sur le paysage environnant, le temps passe assez rapidement jusqu’au moment où la voiture arrive à fond de train.

Notre homme qui tient à regagner le temps perdu, nous fait monter prestement en voiture, et repart au grand galop de ses chevaux. Grâce à cette allure, à la nuit qui tombe et au sommeil qui nous gagne en nous faisant faire de grotesques plongeons, les villages de Ramus, Saraplana, Strada, etc., passent comme des fantômes.

Holà ! la voiture s’arrête : Martinsbrück ! les lumières de l’hôtel rustique nous éblouissent et chacun descend tout chancelant pour aller continuer le somme interrompu, sur les chaises de la salle à manger.

Aussi fait-on peu honneur au dîner, d’ailleurs excellent, qui nous est servi par les filles de l’hôtelier, à ce que nous supposons ; personnes, en tout cas, beaucoup plus agréables à voir que les sommeliers à frac noir qu’on rencontre presque partout maintenant, fondus exactement dans le même moule, et pour lesquels j’ai conçu une antipathie presque féroce.

4e Journée.

Martinsbrück, à ce que nous voyons le lendemain, n’est guère qu’un hameau qui s’agrandit pourtant d’année en année, grâce à sa position à la frontière d’Autriche et au passage de plus en plus fréquent des touristes qui vont en Italie par le col de Reschen.

Avant de passer l’Inn, par un pont fermé de deux solides portes, barrière élevée contre la contrebande, nous nous débarrassons de notre monnaie suisse et nous l’échangeons contre les vilains kreutzers autrichiens avec lesquels nous allons nous débattre maintenant. Rendons pourtant justice aux jolies pièces d’argent de 5, 10 et 20 kreutzers encore trop rares et trop souvent remplacées par d’affreux chiffons de papier.

Pour atteindre Nauders où nous devons déjeuner, il faut gravir la montagne qui sépare l’Engadine du Tyrol italien ; une route impériale, nouvellement construite, y conduit par d’immenses zigzags qui vont rejoindre sur le plateau de Nauders la grand’route de Landeck ; mais nous préférons la vieille route qui attaque de front la côte rapide, et, en une heure, nous fait atteindre le sommet, un peu essoufflés, il est vrai.

Nauders, village important où de loin nous comptons trois clochers, sans parler d’un castel voisin à demi caché dans un groupe de mélèzes, s’étale sur un large plateau marécageux et un peu enfoncé, tout entouré de belles montagnes boisées à leur pied et au sommet abrupt et tacheté de neige. Si le bon vieux douanier qui, à Martinsbrück, nous a poliment souhaité bon voyage, au lieu de fouiller au fond de nos havresacs, ne nous avait appris déjà que nous étions en Autriche, le costume qui se modifie sans être encore pourtant le classique tyrolien, l’aigle impériale qui s’étale sur les enseignes des auberges, sur la porte du bureau de tabac, tout contribuerait à nous le rappeler, jusqu’aux nombreux crucifix et statues de saints qui se dressent à chaque instant au bord des routes, témoignage évident de la dévotion un peu superstitieuse de ce brave peuple du Tyrol.

Pendant que mes compagnons de route déjeunent, je me hâte de prendre le croquis d’un paysage voisin de Nauders et qui m’avait frappé au passage ; il faut peu de chose, souvent, pour décider un amateur de pittoresque à choisir tel sujet plutôt que tel autre ; dans cette occasion, ce qui me séduisit, ce fut l’aspect vénérable et original d’un vieux crucifix jadis peint en noir, dont un fouillis de grands chardons entourait le pied ; les montagnes voisines formaient à ce groupe pittoresque un fond de tableau harmonieux et paisible. Je ne crois pas avoir payé trop cher cette page de mon album et ce moment de contemplation par l’oubli de mon foulard sur le talus de la route, où quelque Tyrolienne, je l’espère, en aura pris soin. De Nauders jusqu’à Reschen, on monte par une pente très douce, et bien que la distance soit assez considérable, le temps ne paraît pas très long, grâce à la variété et au grandiose du paysage.

 

Reschen est un hameau insignifiant, composé de quelques maisons couvertes en bois, et aux murailles décorées de peintures religieuses à moitié effacées. Un charmant lac, d’une lieue de tour, remplit presque toute la largeur du plateau ; c’est avec ceux de Mitten-see et Heiden-see, l’une des sources de l’Adige.

L’auberge rustique de Reschen a un ornement qui peint le caractère tyrolien : sur l’une des parois de la salle commune est appliqué un grand crucifix. Je me demande jusqu’à quel point la vue de ce symbole de la rédemption est capable de maintenir les habitués du lieu dans les bornes de la décence. On s’habitue tellement à tout dans ce pauvre monde, que, sans courir le risque de calomnier les gens de Reschen, on peut craindre que la salle d’auberge n’en ait pas moins été parfois le théâtre de scènes peu édifiantes.

À partir de Reschen, la route est d’une monotonie désespérante, désagrément qu’augmentent encore et la chaleur et les mouches, qui sont légion ; à Grann, petit village près du Mitten-see, nous ne voyons guère d’intéressant qu’une fontaine à l’eau délicieusement fraîche, et qui tombe dans un grand bassin circulaire, fait comme une immense cuve, de douves solidement cerclées de fer ; c’est la mode du pays, paraît-il, car tous les villages, à partir de Nauders, possèdent des bassins de ce genre-là. Une autre coutume, dont les voyageurs doivent de la reconnaissance à l’administration autrichienne, c’est celle d’afficher le nom de chaque localité sur la première et la dernière maison de l’endroit.

Ainsi le troisième village du plateau, situé au bord du lac de Heiden-see, porte à l’entrée l’écriteau suivant : « Sankt-Valentin auf der Heide, im Grenzbezirk ».

Ceci nous rappelle que le plateau que nous venons de parcourir a été le théâtre d’une des plus sanglantes batailles de la guerre de Souabe ; c’est la fameuse bruyère de Mals, la Malserheide, où 8 000 Grisons battirent et mirent en déroute 15 000 Impériaux en 1499 ; où mourut en héros Bénédict Fontana, où fut conquise la grande bannière du Tyrol, déposée dans la cathédrale de Coire. Nos jeunes compagnons de route, en vrais étrangers qu’ils sont, paraissent parfaitement insensibles à ce souvenir historique, et témoignent un intérêt beaucoup plus vif pour les morceaux de bois qu’ils ont lancés dans le torrent qui, plus bas, deviendra l’Adige, et qu’ils suivent au petit trot en engageant des paris sur la rapidité de leur allure. Parmi les nombreuses statuettes de saints, avec ou sans niche que nous rencontrons à chaque pas, en voici une près de Saint-Valentin, qui est d’un à-propos presque touchant : à l’entrée d’un grand pâturage où paissent de nombreux moutons, se dresse la statue du Bon Berger portant sa brebis sur ses épaules.

Enfin, la descente impatiemment attendue, ardemment désirée, commence ; raide, par zigzags nombreux que nous nous hâtons d’abréger en galopant dans de beaux prés qu’on est en train de faner. Un magnifique panorama se montre peu à peu à notre regard émerveillé. Là-haut, dans les nuages, cette énorme masse blanche, c’est le grand Orties, la plus haute montagne de l’Autriche (12 060 pieds), cette large et belle vallée entourée de hautes montagnes aux formes hardies, c’est la vallée de l’Adige ; cette échancrure, cette gorge qui fait pressentir une autre vallée, c’est l’entrée du Münsterthal, ou la vallée romanche et grisonne de Moustair, d’où sort l’une des sources de l’Adige, le torrent de Rom.

Les clochers des premiers villages du Tyrol italien élèvent du milieu de la verdure leur flèche élancée : près de nous, Burgeis ; là-haut, Schlinig avec un énorme couvent au-dessus d’une forteresse restaurée, plus loin Tauffers, et là-bas, à nos pieds, les quatre ou cinq clochers de Mals.

 

Après une heure de descente assez pénible pour des jambes déjà fourbues, nous passons sous la vieille porte de Mals, et, dévisagés curieusement par les naturels du lieu, nous allons nous installer à l’« Aquila d’Oro », autrement dit « Goldene Adler », où nous trouvons « bon feu, bon gîte et le reste ».

Il n’y a guère ici d’italien que l’enseigne de notre auberge et les noms des bourgeois de Mals, qui, d’ailleurs, parlent allemand.

Une famille très nombreuse dans ce vieux bourg, comme nous l’apprennent les enseignes des magasins et les tombes du cimetière, c’est la famille Flora, dont le nom gracieux est malheureusement partout accompagné d’une armoirie peu récréative à l’œil : une vipère qui s’élance. Un négociant du même nom a surmonté sa porte d’un beau bas-relief de marbre blanc, en l’honneur de Saint Florian, lequel est censé préserver ou avoir préservé sa maison de l’incendie. Je ne puis résister à l’envie d’en prendre un croquis pour enrichir mon album.

De vieux restes de remparts, de tours lézardées, d’églises abandonnées, donnent à Mals un cachet original d’antiquité qui fait rétrograder la pensée de quelques siècles. Le vieux et élégant costume tyrolien est encore porté par beaucoup d’hommes, et tous en ont au moins gardé les larges bretelles vertes et le chapeau de feutre pointu.

5e Journée.

Les douze lieues qui nous séparent de Méran pouvant être franchies en huit heures de poste, nous prenons place dans un grand omnibus, dit « Stellwagen », entreprise particulière d’un maître de poste sous la surveillance et avec l’autorisation du gouvernement. Notre véhicule, qui d’après le règlement ne doit être chargé que de quinze voyageurs, finit par en contenir vingt-deux, tant le cocher est accommodant et se laisse attendrir par les kreutzers qu’on lui glisse dans la main. Nos protestations n’y font rien, et il faut nous résigner à être serrés comme des anchois, au point d’avoir peine à tourner la tête pour admirer les beaux points de vue, les châteaux nombreux et bien conservés que nous rencontrons sur notre route. Nulle part comme dans le Tyrol nous n’avons vu une telle quantité de châteaux antiques et de dimensions aussi énormes. Deux en particulier m’ont frappé : c’est le Khurbourg, ou château électoral de Schluderns, vraie forteresse robuste, immense et dominant de sa masse granitique ce dernier bourg ; c’est ensuite celui de Castelbel, non moins considérable et dont le nom caractéristique se ressent du voisinage de l’Italie.

Près de ce dernier château, vers le petit village de Kortsch, commence la culture de la vigne, mais à l’italienne, en berceaux ou bosquets gracieux ; les pentes des montagnes se couvrent de châtaigniers à la croupe arrondie. L’Adige grandit rapidement : c’est maintenant une rivière impétueuse dont les eaux enflées par la fonte des glaciers battent les talus de la route, inondant les prairies et emportant les chétifs barrages qu’essaient d’élever les campagnards.

Tout à l’heure, voilà nos chevaux passablement effarés et dressant les oreilles d’un air inquiet, pataugeant dans le fleuve qui couvre toute la largeur de la route. Le cocher rend le courage à ses bêtes par de grands coups de fouet, et le mauvais pas est franchi. Notre automédon s’administre à lui-même fréquemment des réconfortants plus agréables que ceux dont il gratifie ses malheureuses haridelles. Sans parler des trois relais où il prend des chevaux frais, il n’est pas de village, de hameau ou d’auberge isolée où il ne fasse une petite station, le temps de vider une chope ; notez qu’il nous engage gracieusement à l’imiter, dans l’espérance secrète que nous le défraierons. Aussi devient-il quelque peu incohérent et abandonne-t-il volontiers les rênes pour héler les moissonneurs qui abattent les épis mûrs à grands coups de faucille, dans les champs voisins.

Un orage violent survenant vers le soir, est impuissant à lui faire faire diligence ; au beau milieu d’une averse épouvantable, il quitte gravement la grand’route pour s’engager avec la voiture dans un chemin étroit menant à une brasserie en renom. Et là, comme il pleut, comme la bière est d’excellente qualité, comme il s’aperçoit… et nous aussi, que

Plus il boit,

Plus il voit

Que la bière

L’altère,

il en avale deux chopes, remonte péniblement sur son siège et manque culbuter l’équipage en rejoignant la route, au travers d’un ruisseau fangeux. Enfin, entre deux ondées, la jolie ville de Méran nous apparaît entourée de collines couvertes de vignes cultivées en berceaux, et dominée par la masse imposante du château des anciens comtes du Tyrol dont elle fut jadis la capitale.

Notre ivrogne de cocher, trouvant sans doute qu’il avait assez d’arrêts sur la conscience, refuse de nous débarquer à l’hôtel où nous avions compté descendre, et déclare qu’il n’a pas le droit de s’arrêter autre part qu’au bureau de poste. Cette déclaration est naïve et cynique, après toutes les étapes qu’il a faites pour son compte. Comme la pluie persiste, force est bien de descendre où notre homme veut nous décharger, c’est-à-dire à la poste qui est en même temps l’Hôtel de l’Archiduc Henri, et où, de fait, nous sommes logés comme des princes… moyennant finance.

Par bonheur, après notre dîner, un rayon de soleil perce les nuages, la pluie cesse, et nous nous empressons d’employer le peu de temps qui nous reste avant la nuit, pour faire un tour en ville. Ici, nous nous sentons tout à fait en pays étranger : à tout instant nous croisons des soldats autrichiens, affublés d’un nouvel uniforme brun et de casquettes grises à plumes, le tout disgracieux et du plus mauvais goût. Ce sont des chasseurs, paraît-il.

Comme c’est l’époque de la moisson, la ville est remplie de travailleurs descendus des montagnes pour s’engager chez les cultivateurs de la plaine. On les distingue bien vite des citadins qui ont pour la plupart adopté le costume moderne ; leur chapeau vert à bords immenses et à couche pointue, planté sur la nuque, leur culotte de serge noire qui laisse le genou à découvert, les larges bretelles et la ceinture de cuir plus large encore qui les soutiennent, leurs bas blancs sans pieds, laissant la cheville nue, tout ce costume qui leur va à merveille, l’air un peu ahuri avec lequel ils examinent les devantures des magasins, l’élasticité de leur démarche, leurs membres robustes et bien proportionnés, tout cela les fait remarquer au milieu de la foule qui à cette heure circule sous les vieilles arcades et sur la promenade ombragée des bords du Passeyre, affluent de l’Adige.

À Méran, l’italien et l’allemand paraissent familiers à chacun ; c’est la limite des deux langues, comme c’est celle entre le Wintschgau, vallée supérieure de l’Adige et le Trentin ; il est remarquable d’entendre ces deux langues se mélanger, s’entrecroiser dans les établissements publics, et le plus souvent, la même personne parlant à celui-ci dans une langue et à celui-là dans l’autre.

Méran est une antique petite ville dont les rues passablement tortueuses, sont bordées d’arcades sous lesquelles s’ouvrent de nombreux magasins ; comme dans les rues principales de certaines villes du Tyrol, deux rangées de dalles placées parallèlement, servent de rails aux voitures.

La cathédrale, bâtie dans le style des églises lombardes, offre comme elles une particularité remarquable : les colonnes du portail principal reposent sur deux lions antiques et sculptés d’une façon un peu naïve. Les statues de saints sont aussi nombreuses ici que dans les campagnes ; l’une d’elles représentant, si je ne me trompe, saint Charles Borromée, est couverte de riches habillements de soie, de brocart et de fourrures, qu’un petit auvent sert à garantir de la pluie. Un bon vieux Tyrolien qui se découvrait respectueusement en passant devant la statue, parut si surpris et si attristé de voir un étranger regarder le saint avec plus de curiosité que de vénération, que je regrettai vivement de l’avoir scandalisé en ne faisant pas de génuflexion.

6e Journée.

Le lendemain matin nous prenions tous place dans un grand « Stellwagen » qui fait le service d’omnibus postal entre Méran et Botzen. Nous avions pour compagnons de route trois messieurs barbus et très polis, parlant avec la même facilité l’allemand et l’italien, et que M. Paux déclare reconnaître pour des confrères en pédagogie, cela à certains signes dont il a le secret. Plus une brave femme venant de l’Engadine avec force paniers ; grande gaillarde aux épaules carrées et aux genoux anguleux, ses vis-à-vis peuvent en parler pertinemment, la voiture étant un peu étroite, les cahots amenaient des collisions plus fréquentes qu’agréables. Plus une jeune fille, qui porte un beau bouquet odorant, qu’elle dîme volontiers en faveur des boutonnières et des rubans de chapeaux de ses compagnons de route. Plus, enfin, un couple aristocratique en gants jaune serin, qui se prélasse dans le coupé, où le chapeau à deux ou trois étages de la dame nous masque complètement le paysage.

Heureusement que l’omnibus a des vitres tout autour, ce qui nous permet d’admirer la vallée dans une autre direction. La route côtoie la montagne sur la rive gauche de l’Adige, aussi pouvons-nous embrasser d’un coup d’œil toute cette riche et pittoresque plaine, à la végétation luxuriante. À chaque instant le regard est attiré par les ruines pittoresques d’un château perché sur un escarpement, à l’entrée d’une gorge, et dominant ordinairement un village.

La pensée se reporte involontairement aux temps féodaux, où les pauvres vassaux ou serfs du village devaient regarder ces fières murailles avec de tout autres sentiments que ceux qui nous animent aujourd’hui. – « Croulez, vieux murs, le bon vieux temps n’est plus ! »

À propos d’édifices, qu’est-ce donc que cette tour là-bas qui pèche contre toutes les lois de l’équilibre ? Une église à la flèche élancée, surmontant un vieux clocher fortement incliné, se dresse au milieu d’un village que l’écriteau habituel nous apprend être Terlan. Chacun fait ses réflexions tout en passant au pied de la tour qui surplombe la route, et plus d’un plie les épaules comme s’il sentait déjà l’énorme masse crouler sur lui. Est-ce une fantaisie d’architecte, ou le terrain a-t-il peu à peu cédé sous les fondations de la tour ? C’est cette dernière hypothèse qui nous paraît la plus probable. Ainsi, Pise et Bologne. La vallée s’élargit encore et bientôt nous apercevons les clochers de Botzen ; grâce au marché, cette petite ville à ce jour-ci, toutes les allures d’une grande cité. Notre voiture, pesamment chargée, roule bruyamment dans les rues étroites et pavées, entre deux rangées d’arcades où les campagnards étalent leurs légumes et leurs fruits. Botzen est appelée par les Italiens Bolzano, preuve évidente que l’élément italien commence à dominer à partir de là, dans la vallée de l’Adige. La petite ville, importante autrefois, déjà à cause de ses foires qui attiraient Suisses, Italiens et Autrichiens, l’est devenue davantage encore depuis la construction de la voie ferrée du Brenner, dont Botzen est une des stations principales. À côté de ses antiques et originales constructions comme la cathédrale au portique lombard, de ses larges et belles arcades, et des belles façades sculptées de quelques-unes de ses maisons qui font pressentir les palais des villes de l’Italie, on voit déjà s’élever de nouveaux bâtiments, des habitations modernes, comme notre siècle les produit, confortables à l’intérieur, peut-être, mais affreusement banales au dehors, sans style aucun, et qui ont l’air de dire aux gens de goût : « Foin du pittoresque ! nous ne connaissons pas cette denrée-là, nous sommes bien trop pratiques pour cela ! » Aussi est-ce avec empressement que nous montons dans les wagons de la ligne du Brenner, qui nous emportent rapidement à travers une contrée toujours pittoresque, mais peu à peu moins grandiose jusqu’à Trente.

Au premier coup d’œil on reconnaît dans ces tours, ces clochers, ces hautes maisons aux murs crénelés, une cité plus importante que Méran et Botzen.

Sans parler de l’intérêt qu’excite Trente, grâce au souvenir du fameux concile qui se tint dans ses murs de 1545 à 1563, la ville en elle-même est assez curieuse et assez remarquable à bien des égards pour retenir plus d’une journée l’artiste et l’amateur du pittoresque.

À tout seigneur, tout honneur : ma première visite fut pour Santa-Maria-Maggiore, église où fut assemblé le concile ; malheureusement on y célébrait une messe, de sorte que je dus me contenter d’en dessiner l’extérieur, lequel ne se distingue au reste que par l’élégance de son haut campanile. Assis sur le seuil d’une échoppe de charron, j’eus bientôt la visite d’une jolie petite fille, qui, s’appuyant sans façon sur mes épaules, me gazouilla dans l’oreille : « Il signor fâ il campanile ? » puis allant recruter toute la marmaille du quartier, elle m’en fit une cour d’admirateurs plus embarrassants qu’agréables ; bientôt la place ne fut plus tenable ; des chatouillements étranges et insupportables me firent déguerpir à toutes jambes, malgré mon désir d’emporter le portrait de quelques-uns de mes courtisans. Je ne pus que tracer à la hâte le croquis de quelques soldats de ligne autrichiens, porteurs du pantalon collant hongrois, d’un bleu foncé, orné de brandebourgs et de passepoils jonquille ; ces militaires avaient un air assez mélancolique et ne paraissaient nullement disposés à chanter le refrain de nos militaires suisses :

Ah ! quel plaisir que d’être militaire !

Et pourtant, il faut convenir que leur société n’était pas du tout désagréable, comme avaient pu nous le faire craindre certains souvenirs de voyage en Suisse, dans les mêmes conditions. Tout amour-propre national mis de côté, il faut que j’avoue que les façons d’agir des soldats autrichiens, italiens et français, à l’égard de leurs compagnons de voyage, non militaires, sont infiniment plus convenables que celles de nos défenseurs de la patrie. Comment se fait-il que le pantalon gris bleu, à liséré rouge, la tunique à martingale et l’élégante coiffure, nouvelle ordonnance de nos miliciens, les changent si complètement au moral aussi bien qu’au physique ? C’est ce que je n’ai jamais pu m’expliquer d’une manière satisfaisante, sans doute parce que je ne suis pas philosophe. Mais sans vouloir l’expliquer par ce raisonnement assez logique que tout ce qui n’est pas militaire étant civil, tout ce qui n’est pas civil est incivil, je reviens à mes croquis et à notre voyage.

Un monument qui mérite d’être vu à Trente, c’est la magnifique fontaine qui se dresse sur la place de la cathédrale. Au milieu d’une vasque élégamment arrondie, posée sur un piédestal formant escalier, s’élève une colonne de marbre blanc ciselée avec goût et surmontée d’une grande et belle statue de Neptune brandissant son trident ; le pourtour de la vasque est orné de tritons et autres dieux marins également en marbre blanc. Sur la même place, se dresse à une grande hauteur une ancienne tour carrée qui doit avoir appartenu à un château fort, si l’on en juge par ses mâchicoulis et ses meurtrières. En tout cas, c’est une bonne fortune pour un dessinateur et je me propose d’en profiter.

Le ciel qui se couvre d’épais nuages noirs, le vent qui soulève des tourbillons de poussière dans les rues, me font regagner prudemment l’hôtel, que je ne parviens à retrouver qu’après maint détour et maint zigzag dans trente-six petites rues tortueuses. À peine étais-je rentré que l’orage éclata dans toute sa furie sur la ville même, dont les rues, où fuyaient à toutes jambes soldats et bourgeois, étaient sillonnées par les éclairs, tandis que des coups de tonnerre, secs, brefs, semblables à des détonations de grosse artillerie, ébranlaient les vitres. Pendant deux heures, des averses épouvantables changèrent les rues en véritables lacs bourbeux. Puis, peu à peu l’orage s’éloigna, si bien que nous pûmes passer la soirée à nous promener au clair de lune ; avant de rentrer, un triste incident nous impressionna péniblement. Des cris, de véritables hurlements retentissaient au bout de la rue, accompagnés du pas cadencé d’une patrouille. Quand le groupe se fut approché, nous pûmes distinguer un soldat, qu’un peloton de ses camarades entraînait du côté de la tour des prisons, malgré ses cris et ses tentatives de fuite. Les hommes de l’escorte, sombres, graves, silencieux, le repoussaient à coups de crosse de fusil, et suivaient leur officier qui marchait à quelques pas, le sabre nu sous le bras. Bientôt le groupe noir, où brillaient les baïonnettes au clair de lune, disparut au tournant de la rue. À toutes nos questions, les curieux qu’avait attroupés cette scène, se bornèrent à hocher la tête en disant : « C’en est un qui va faire quelques mois de forteresse ».

7e Journée.

Il restait sans doute bien des choses curieuses à visiter à Trente, mais comme nous venions de nous décider à pousser jusqu’à Gênes, la route que nous allions suivre par Vérone, Brescia, Milan, Alexandrie, nous offrirait tellement d’occasions de faire dépense d’admiration, qu’il était prudent d’en garder une respectable provision, car on le sait, c’est une denrée qui finit aussi par s’épuiser en voyage, tout comme le contenu des porte-monnaie.

Ceci me fait souvenir qu’en partant de Trente, nous nous débarrassons des florins de papier, des kreutzers d’argent et de cuivre avec lesquels nous avions fini par nous familiariser. Nous allons entrer en Italie où nous retrouverons avec plaisir le système décimal, mais où malheureusement le papier-monnaie remplace trop souvent les lires d’argent et les centesimi de cuivre.

Le train nous emporte bientôt rapidement du côté de Vérone.

À mesure que nous descendons la vallée de l’Adige, nous voyons avec surprise la végétation diminuer de vigueur, la vallée se rétrécit ; les pentes des montagnes sont plus abruptes et se dégarnissent d’arbres ; la culture qui domine est celle du mûrier, dont on voit de toutes parts d’immenses plantations ; des champs de maïs assez maigres ou des vignobles chétifs remplissent l’intervalle qui reste entre ces rangées de petits arbres qu’on dépouille de leurs feuilles, pour l’élève des vers à soie. De petits villages, des maisons isolées, montrent çà et là leurs toits rouges aux tuiles rondes, et aux murs délabrés.

Roveredo, petite ville qui doit son importance au commerce de la soie, n’en a pas moins une apparence assez misérable. Après cette localité, la voie ferrée passe au travers d’énormes amas de rochers, de pierres amoncelées qu’on prendrait pour d’anciennes moraines de glacier ; le Dante, dans sa « Divine Comédie », parle de ces amoncellements et nous apprend d’où ils proviennent :

« Déjà, dit-il, nous étions penchés sur les bords du gouffre qu’un œil mortel ne peut sonder sans effroi : la descente s’y présentait comme auprès de Vérone, sur ces rocs entassés que le temps et la terre ébranlée précipitèrent du front des montagnes sur les flancs de l’Adige. »

On prétend – est-ce vrai ? – qu’une ville importante fut ensevelie sous cet éboulement, comparable à celui qui écrasa Goldau et combla une partie du lac de Lowerz. Nous voici arrivés à la station d’Alla, sur la frontière italienne, ce qui nous procure l’agrément d’un arrêt, d’une visite méticuleuse de nos havresacs par les douaniers italiens, et l’occasion pour ceux qui ont encore de l’argent autrichien, de l’échanger contre de la monnaie italienne, car un changeur est établi à la gare pour la commodité des voyageurs… et dans l’intérêt de sa bourse, l’agio étant en Autriche et en Italie une excellente manière de s’enrichir, si l’on en juge par la quantité d’enseignes de « Cambio monete » qu’on rencontre dans les rues de Trente, Vérone et Gênes, etc. Les pentes rocheuses et stériles qui se rapprochent de plus en plus nous annoncent le voisinage d’une gorge ou d’une cluse étroite comme on en trouve à l’entrée de la plupart des vallées, aussi bien dans les Alpes que dans le Jura. Voici bientôt, en effet, un paysage qui rappelle d’une manière frappante le défilé de Saint-Pierre de la Cluse, au pied du fort de Joux. Ici, comme aux environs de Pontarlier, une forteresse ancienne, mais bien entretenue, couronne une colline élevée sur la rive droite de l’Adige ; vis-à-vis, un fort plus moderne se dresse dans les rochers escarpés de la rive gauche, rappelant le fort du Larmont, en face de celui de Joux. Mais ici s’arrête la ressemblance, car dans l’endroit le plus resserré de la cluse, nous trouvons au lieu d’un village comme celui de Saint-Pierre, une forteresse fermant complètement le défilé et ne permettant le passage qu’à l’Adige et à la voie ferrée. Sur la porte, où se tient un factionnaire de la ligne italienne, nous lisons les mots : « Forte della Chiusa ».

Un détail caractéristique et qui apprendrait bien vite à celui qui pourrait l’ignorer, que ce fort, construit par l’Autriche, est maintenant aux mains de l’Italie, c’est que les embrasures de canons sont maintenant murées du côté de Vérone, et que de nouvelles ont été percées du côté de Trente, laissant passer la gueule noire des pièces de position. Le défilé franchi, nous entrons dans la plaine ; voilà la Lombardie, avec ses cultures de maïs, de riz, d’oliviers bien entretenues, riches, mais d’une monotonie désespérante ; le train file rapidement entre deux rangées d’acacias qui masquent le plus souvent le paysage ; parfois une échappée nous permet de voir les talus gazonnés ou les murs de briques des forts innombrables qui entourent Vérone d’une ceinture de fer. Quelques-uns dominent la plaine et couronnent les quelques collines qui rappellent encore le voisinage des Alpes. Tous ces ouvrages de défense nous annoncent l’approche du fameux quadrilatère ex-autrichien ; les forts qui protègent Vérone sont, nous dit-on, au nombre de cinquante-quatre.

Bientôt les clochers de cette vieille cité apparaissent au-dessus de la plaine, puis les édifices les plus élevés, puis les remparts, les fossés que l’Adige vient inonder en cas de besoin. Comme les grandes villes, Vérone possède deux gares, nous descendons à la seconde, où les cochers de fiacre qui nous assaillent d’offres de service, nous donnent une fâcheuse idée de la probité italienne, en cherchant à nous faire payer le double du prix fixé par le tarif. Heureusement que notre directeur, qui connaît la façon d’agir de ces honorables industriels, leur montre qu’il n’est pas d’humeur à se laisser écorcher, et leur prouve, le tarif en main, qu’ils sont des filous. Voyant leur ruse déjouée, les automédons véronais prennent fort gracieusement la chose, et sans se fâcher… bien qu’ils aient tort… (en dépit de l’axiome bien connu : « tu te fâches, donc tu as tort »), ils nous conduisent au grand hôtel de la « Colomba d’Oro », en traversant une bonne partie de la ville. Celle-ci est pleine de soldats de toutes armes, tous coiffés, à l’exception des « bersaglieri », d’un affreux képi à double visière, imitation exacte de celui des chasseurs de la landwehr prussienne.

Un malicieux bourgeois de Vérone, qui n’est pas un admirateur fervent de cette coiffure, nous assure que cette forme-là a été choisie pour ménager l’amour-propre des soldats en cas de défaite et de fuite.

— Voyez, Messieurs, à distance, impossible de savoir de quel côté marchent nos guerriers, la visière est la même derrière et devant !

 

Quant aux bersaglieri ou chasseurs italiens, ceux-là ont la tournure militaire, on les prendrait pour un des corps de l’armée française. Leur chapeau à grande plumache flottante posé crânement sur l’oreille, leur courte lévite serrée étroitement à la taille par un ceinturon noir portant le sabre-baïonnette, leur pantalon aux larges plis retombant sur la guêtre blanche, ce costume élégamment porté par tous, fait distinguer de loin le bersaglier ; c’est au reste l’élite de l’armée italienne, élite recrutée au milieu de la population active, énergique et solide du Piémont. L’officier italien est, comme de juste, beaucoup mieux vêtu que le commun des soldats, et il faut convenir que la plupart de ceux que nous rencontrons dans les rues portent leur uniforme très élégamment. Parfois pourtant, le théâtral et la fantaisie paraissent être plus suivis que l’ordonnance.

Certains de ces messieurs arrivent, je ne sais par quel prodige, à avoir des tailles de guêpes ; je ne veux pas leur faire l’injure de les soupçonner du corset… Beaucoup élargissent tellement la double bande argent et or qui décore leur pantalon que celui-ci, vu de côté, a tout l’air d’être blanc ou jaune avec un passepoil bleu foncé. Certains d’entre eux aussi exagèrent la grosseur de leur plumache tant et si bien qu’elle leur couvre la moitié du dos. Quant aux torsades, épaulettes, arabesques et brandebourgs, inutile de dire que, du sous-lieutenant au colonel et au général, tous les officiers en portent partout où ils croient pouvoir se les permettre.

Eh bien, malgré tout ce clinquant, un général de brigade resplendissant comme un astre de première grandeur, m’a beaucoup moins intéressé qu’un vieux sergent du génie qui passait près de lui, avec deux modestes décorations sur la poitrine, une grande balafre en travers de la joue et une épaisse et rude moustache grise. Le bonnet de police râpé du troupier me parut infiniment plus digne de respect que le chapeau galonné du général, et ce ne fut pas devant ce dernier que je me découvris.

Mais j’oublie que c’est de Vérone que je pensais parler. Une construction remarquable, faisant à juste titre l’orgueil des habitants, c’est le vaste amphithéâtre romain, très bien conservé, qui se dresse au centre de la place Bra. Cette énorme masse produit un effet saisissant par le contraste qu’elle offre avec les édifices voisins tous plus ou moins modernes ; le palais municipal lui-même, en dépit de son beau fronton, de ses élégantes colonnes de marbre rougeâtre, paraît mesquin à côté de ce vieux géant qui a survécu à tant de cataclysmes. Conduits par un cicerone intelligent, spirituel et nullement obséquieux comme nombre de ses confrères le sont, nous visitons tout l’édifice, depuis les cellules humides et sombres où étaient enfermés les malheureux qu’on livrait aux bêtes fauves jusqu’à celles d’où les lions et les tigres s’élançaient dans l’arène pour déchirer leurs victimes, ou se livrer entre eux de sanglants combats. Nous pénétrons dans l’amphithéâtre par des ouvertures qui servaient d’entrées au menu peuple et qu’on appelait vomitoires. La grandeur et la nouveauté du spectacle frappent dès l’abord ; sur ces longues rangées circulaires de degrés en marbre, l’esprit place involontairement des milliers de spectateurs contemplant avec une joie féroce les sanglantes boucheries que faisaient exécuter les empereurs romains dans cette enceinte. C’était là qu’en l’an 102, Trajan donnait aux Véronais et en l’honneur de sa femme, leur compatriote, un combat de bêtes féroces. C’était là que le fameux tyran de Vérone, au moyen âge, Ezzelin III da Romano, le Féroce, faisait mourir dans des supplices atroces hommes, femmes et enfants ; c’était là encore qu’il enferma 11 000 de ses soldats, qu’il fit massacrer par petites troupes.

En sortant de l’Arena, comme on l’appelle à Vérone, nous remarquons une inscription gravée au-dessus d’un des vomitoires, et rappelant que dans cette enceinte fut donnée une fête nautique en l’honneur de Napoléon 1er, fête à laquelle assistaient plus de 70 000 spectateurs debout sur les gradins de l’amphithéâtre. On nous fait remarquer que des aqueducs souterrains peuvent amener dans les arènes les eaux de l’Adige. Parmi les cinquante-trois églises de Vérone, notre cicerone nous conseille de visiter seulement Sainte-Marie, la cathédrale, et Saint-Zénon. Cette dernière, moins importante par ses dimensions, nous intéresse beaucoup plus par sa haute antiquité ; le sacristain la dit être du VIIe siècle. La crypte surtout, est une merveille d’élégance et de goût, avec ses colonnettes gracieuses de marbre rouge de Vérone. Cette pierre, où courent des entrelacements de veines brunes et blanches, possède une sonorité presque comparable à celle du bronze ; les colonnes de la cathédrale et celle de Saint-Zénon, frappées avec le dos de la main et surtout avec un petit marteau de bois, rendent des vibrations métalliques et prolongées. Dans le chœur de Saint-Zénon une grande statue enluminée nous frappe par son étrangeté, on la prendrait pour une idole indoue, avec sa large face peinte en noir et ses mains monstrueuses, gauches et raides ; gardez-vous de rire ; le sacristain ne vous le pardonnerait pas : – « Voyez, messieurs, voilà la statue de San-Zenone, dans son costume antique de patriarche ; voyez son visage et ses mains noirs ; il était Égyptien, messieurs ; il n’y a pas d’église à Vérone, Mantoue, Venise, Milan, Gênes, où vous voudrez, qui puisse vous offrir quelque chose d’aussi curieux, messieurs, ni rien qui en approche, même de loin. » – Nous en sommes parfaitement convaincus.

Mais il faut nous hâter si nous voulons visiter tout ce que Vérone renferme de curieux en fait d’art. Aussi c’est au galop que nous regardons une haute maison à façade noire, du reste assez insignifiante, qui fut, dit-on, la maison de Juliette ; quant à son tombeau, le guide nous en fait grâce : la pierre tumulaire sert aujourd’hui (horreur !) d’auge à abreuver les ânes et les mules de Vérone !…

Mais ce que le cicerone, en bon Véronais, tient à nous faire admirer, ce sont les fameux tombeaux des Scaligieri, jadis seigneurs de Vérone, monuments qui font l’orgueil de la vieille cité, mais auxquels les injures du temps ont fait perdre de leur splendeur primitive, en leur donnant un aspect plus vénérable ; ces tombeaux, près de la place des Signori, s’élèvent en plein air, entourés d’une grille en fer forgé qui est elle-même un ouvrage d’art des plus remarquables, où l’armoirie des Scaligers, ou « della Scala », une échelle, est reproduite avec profusion. Les statues qui surmontent les tombeaux offrent pour la plupart un caractère de noble simplicité, augmentée, me semble-t-il, par la perte de la dorure qui les recouvrait et dont il ne reste que quelques vestiges noircis.

Parmi les nombreuses façades de palais qui attirent les regards à Vérone, celle de la Salle du Conseil, construite d’après les dessins de Giocondo, m’a frappé par sa grâce et sa richesse. Le sommet en est orné et surmonté par les statues de Véronais célèbres : Pline le jeune, Cornélius Népos, Emilius Macer, Catulle, Vitruve, Fracastor. – La plupart des beaux édifices véronais de la Renaissance ont été construits par San-Micheli et Sansovino, amis de Michel-Ange et de Bramante ; aussi ne pouvons-nous assez admirer la belle ordonnance, le grand style et la richesse de décoration des palais Canossa, Pompei, Bevilacqua, etc. Mais le temps s’envole, et après une visite rapide au jardin botanique où nous admirons des cyprès dont l’un a plus de cent pieds de hauteur, et je ne sais combien de siècles d’existence, il faut dire adieu aux murailles rouges du Castel et Ponte Vecchio, à l’arc de triomphe antique de Gavius, et aller retrouver la prose moderne dans la personne des wagons de la ligne ferrée de Milan, affreuses boîtes, dont les parois chauffées par un soleil caniculaire vous rendent le séjour presque intolérable.

8e Journée.

Si les chemins de fer eussent été inventés du temps de Dante, dont nous venons d’admirer à Vérone une statue colossale, nul doute que le poète ne les eût signalés dans son Enfer, comme l’un des tourments des damnés. L’air était de feu dans ces voitures bourrées de soldats qui se rendaient à de grandes manœuvres sur les champs de bataille de Castiglione. La plaine lombarde, si monotone d’aspect, ne fournissait d’autre distraction aux voyageurs que l’assourdissant grincement des cigales perchées dans les mûriers et les acacias des bords de la voie. – Bien heureux qui avait eu la précaution de se munir d’un livre ! M. Paux avait pris Dante pour compagnon de route et se plongeait dans les profondeurs de la Divine Comédie ; Dickens, l’inimitable conteur, me faisait prendre la chaleur en patience. M. Ch. étudiait les mœurs israélites dans les nouvelles juives de Kompert. Tel autre se délectait aux boutades d’Alphonse Karr sur la plus belle partie du genre humain dans son malicieux ouvrage intitulé : « Encore les femmes ». Plus belliqueux, paraît-il, M. Carbonnier dévorait le « Treizième Hussard ». Trois ou quatre, anéantis, dormaient en suant à grosses gouttes.

À part une belle échappée sur le lac de Garde et sa petite île de San-Pietro, je confesse n’avoir guère vu de la Lombardie, surtout jusqu’à Milan, que les innombrables acacias qui bordent la voie ferrée, d’interminables rizières, des rangées de mûriers, petits et rabougris, et par-ci par-là un cyprès aigu, ou un clocher éloigné et quelques toits rouges. Je me trompe : Brescia est quelque chose de plus que cela, et je dois convenir que ses clochers, ses remparts et sa situation pittoresque auraient bien mérité une attention plus sympathique que celle que pouvaient lui accorder de pauvres touristes anéantis par la chaleur tropicale du soleil lombard. Quoi qu’il en soit, Milan est seul capable de nous arracher à notre apathie, et encore ne faut-il rien moins que l’appât d’un arrêt de deux heures et la perspective d’un dîner restaurateur, pour nous décider à boucler nos sacs sur l’épaule et sortir de la gare, en affrontant l’effroyable chaleur des rues. Heureusement que pour rendre nos devoirs au Dôme, qui a bien droit à cette politesse, nous pouvons profiter des excellentes voitures de la « Società anónima degli omnibus ». Nous sommes transportés en quelques minutes au pied de cet étonnant édifice qui vous stupéfie, vous déroute par son architecture extraordinaire, unique en son genre. Ces clochetons, ces aiguilles innombrables de marbre blanc, font peut-être, vus de loin, un effet grandiose ; mais vue des escaliers qui conduisent à la cathédrale, cette façade, surchargée de détails, paraît manquer de la majesté qu’on aime à trouver dans un édifice consacré à la Divinité. À peine est-on entré dans la cathédrale, que cette impression se modifie bien vite. Ces immenses voûtes soutenues par des faisceaux de colonnes élégantes et nobles, la simplicité pleine de grandeur qui a présidé à la décoration de l’édifice, tout cet ensemble bien ordonné et exempt du clinquant et du faux goût qui déparent tant de belles églises catholiques, nous saisit d’une émotion respectueuse. Malheureusement le sacristain fond sur nous comme une araignée sur sa proie, et nous fait pénétrer dans la crypte, puis dans le tombeau de saint Charles Borromée, tout scintillant de dorures. Le sarcophage, les parois, le plafond, tout est argent doré et ciselé, les sculptures représentent les phases principales de la vie du saint, que notre cicerone nous récite d’un ton nasillard et fatigué. – « Ceci, messieurs, vous représente saint Charles Borromée soignant les pestiférés ; ceci vous représente saint Charles vendant son argenterie pour soulager les pauvres ; ceci vous représente… » Et savez-vous par quoi la description se termine ? « Tout ce magnifique monument, messieurs, « il » a coûté quatre millions de francs, sans parler du travail des artistes ! »

Et voilà de quelle manière on honore la mémoire d’un homme charitable qui dépensait son temps, sacrifiait sa vie, ses forces, sa fortune, tout enfin, pour le soulagement des misères de l’humanité ! – Je ne sais si tout le monde pense comme moi, mais j’ai trouvé cela plutôt triste.

Nous traversons ensuite à pied les belles rues de Milan pour regagner l’hôtel voisin de la gare, où nous allons dîner. Nous entrons dans la splendide galerie Victor-Emmanuel, composée de quatre larges rues qui se coupent à angle droit, et sont fermées à chaque extrémité par une porte monumentale semblable à un arc de triomphe. Ces quatre rues, pavées de mosaïques, sont couvertes d’un dôme vitré qui en fait de véritables salles. Toutes les maisons de la galerie ont une architecture riche et de bon goût, les rez-de-chaussée sont tous occupés par des magasins d’une richesse inouïe qui m’ont fait penser aux bazars de l’Orient, rêverie à laquelle semblait vouloir donner un corps la rencontre inopinée de quatre gros Tunisiens en costume national.

Tout cela nous eût retenus bien davantage, sans l’attrait du dîner qui nous attendait. Mais hélas ! comme nous devions être punis de notre sensualité ! Nous fûmes mal servis, un orage subit vint nous faire déguerpir de nos tables établies dans un jardin, et cela avant la fin du dîner, puis, pour couronner le tout, l’hôte nous écorcha de la belle manière, si bien qu’il ne nous resta pour toute consolation que ce mot des gamins de Paris : « Fallait pas qu’il y aillent ! »

De Milan à Alexandrie, paysage peu différent de celui qui nous a si ennuyés le matin. De cette dernière ville, forteresse importante cependant, nous ne voyons rien, grâce à la nuit qui tombe et à nos yeux qui se ferment de fatigue. L’air du soir, un peu moins étouffant, nous ranime un peu, et l’on cause révision avec un brave Tessinois établi à Gênes, lequel, grâce sans doute à la distance d’où il juge mieux de l’ensemble de la question, tient la balance égale entre les « révi » et les « anti », et prononce très sensément, suivant moi, que si ceux-ci ont raison, les autres n’ont pas tort. Puis la question ainsi tranchée à la satisfaction générale, notre Salomon s’endort solidement et nous aussi à sa suite, ceux du moins qui ont l’heureuse chance d’être en possession d’un des coins du coupé. Quant aux autres, déshérités dont je fais partie, nous ne faisons que sommeiller, heurtés à chaque instant contre nos voisins ; chacun des réveils incommodes amenés par ces collisions a du moins l’avantage de nous apprendre que le train file rapidement dans une gorge rocheuse, où il pénètre dans maint tunnel, ce qui fait naître dans nos cerveaux engourdis la vague idée que nous pourrions bien traverser les Apennins, à moins que ce ne soit les montagnes Rocheuses. À une heure du matin, le train nous dépose enfin à Gênes, où nous sommes tout surpris de trouver les gens si éveillés, et les rues si peuplées. L’omnibus de l’Hôtel de France nous emmène par mainte rue tortueuse jusqu’à notre gîte où nous entrons avec un soupir de soulagement.

9e, 10e, 11e Journées.

La première pensée du touriste qui, ne connaissant que la terre ferme et l’eau douce, arrive dans un port de mer, c’est de repaître ses yeux du spectacle qu’il a si souvent désiré voir, une masse d’eau sans limites visibles, autres que l’horizon formé par la rencontre du ciel et des flots.

Sans vouloir entamer une variation sur le thème banal des désillusions, je suis pourtant obligé d’avouer, pour être vrai, que ceux d’entre nous qui voyaient la mer pour la première fois, ont été quelque peu déçus. La Méditerranée n’aura pas lieu d’être flattée, par exemple, de cette exclamation d’une politesse un peu douteuse, échappée à l’un de nous : « Hum ! c’est tout cela, la mer ! » – Qui a commis cette irrévérence ? Si ce n’est pas moi, j’en ai pensé tout autant, et j’en fais ici mes excuses à la Méditerranée qui a droit à une admiration plus respectueuse. Il faut dire que, vue de Gênes, des quais surtout, la mer ne produit pas sur le spectateur cette impression grandiose qu’il s’attendait à ressentir, et ne donne guère l’idée de l’infini. À droite et à gauche, les côtes du golfe de Gênes bornent l’horizon, et bien qu’en face, s’étende la mer sans limites, il faut faire presque un effort d’imagination pour se dire : « C’est là la Méditerranée ; la Corse et la Sardaigne sont là quelque part vis-à-vis de toi derrière l’horizon ; un peu plus loin, toujours en face, l’Afrique… » Ce qui n’empêche qu’on ne dise tout bas : « D’Yverdon, quand la bise souffle, le lac de Neuchâtel ressemble étonnamment à ceci ! » Après tout ce pourrait bien être une affaire d’amour-propre national.

Ce qui, certainement, est hors de toute contestation, c’est la teinte uniformément grise de la ville et de ses alentours. Sur les murs gris des maisons, des édifices publics, des églises, une mer de toits, de dômes recouverts d’ardoises saupoudrées de poussière ; partout, sur les collines voisines dénuées de végétation, sur le port, partout et toujours cette nuance poudreuse qui ne contribue guère à égayer le paysage. Mais comme je ne veux pas être accusé de dénigrer systématiquement Gênes et sa banlieue, je vais tâcher de laisser de côté les ombres, pour ne voir que les côtés lumineux du tableau.

Ce qui dans la vieille cité m’a laissé l’impression la plus vive et la plus agréable, c’est le spectacle de l’animation du port. Cette forêt de mâts qui entremêle d’une manière en apparence inextricable ses agrès sans nombre ; ces pavillons de toutes les couleurs flottant à leur sommet ou à l’arrière des navires ; ces embarcations de toutes formes qui filent lestement entre les bâtiments, se frôlent sans jamais accrocher les avirons des rameurs ; ce spectacle si nouveau pour plusieurs d’entre nous, ramène invinciblement, à chaque promenade, nos pas du côté de la mer. Aussi nous laissons-nous souvent tenter par l’offre séduisante des bateliers génois : « Barca, signori ? » – Le costume national des barcaroli du port est des plus simples : un pantalon de toile, ou souvent un simple caleçon, en fait tous les frais ; les plus fashionables possèdent une chemise largement ouverte sur la poitrine, ou un sac de grosse toile jeté sur le dos et retenu par une ficelle. Quant à la coiffure, beaucoup la jugent superflue, quelques-uns portent un très large chapeau de paille grossière ; les plus vieux ont conservé l’antique bonnet phrygien des marins de la Méditerranée, la coiffure rouge qu’avaient adoptée les sans-culottes de 1793. La plupart de ces hommes, bateliers, portefaix, forts de la halle, fourniraient aux artistes de magnifiques modèles, avec leur torse puissant, bronzé comme du vieux cuivre, leurs bras énormes où les muscles, les nerfs se dessinent semblables à des cordes. On se dit involontairement à la vue de pareils athlètes : « Un coup de poing d’un de ces gaillards te mettrait la face en marmelade ! » Eux-mêmes ont sans doute conscience de la pesanteur de leur bras, car à plusieurs reprises j’ai été témoin de discussions violentes et passionnées qui, chez nous, se fussent évidemment réglées au bout de quelques minutes par une averse de gourmades, mais qui finissaient toujours entre ces hercules par s’apaiser peu à peu, après une explosion de vociférations, de jurements et d’invocations à tous les saints du calendrier.

Le port de Gênes ne renferme que des vaisseaux marchands, des paquebots transatlantiques, des caboteurs, des remorqueurs et des barques de pêche aux voiles élégantes et découpées en pointes aiguës comme des ailes d’oiseau de proie.

Les vaisseaux de guerre sont à la Spezzia, station navale à une quinzaine de lieues de Gênes, du côté de la Toscane.

Mais pour être plus pacifiques, les bâtiments ancrés dans le port n’en sont pas moins intéressants. Nous nous accordons le plaisir de visiter l’un d’eux de la dunette à la cale. C’est un grand steamer anglais qui fait activement ses préparatifs en vue de son départ prochain pour Montevideo ; le contremaître, qui est italien, nous fait courtoisement les honneurs du « bastimento », comme il l’appelle. Il nous fait tout voir, et ne nous fait pas grâce du plus petit recoin : « Cabines de première et de seconde classes ; salles à manger des premières, avec glaces, dorures, candélabres, piano ; salle à manger des secondes, plus modeste, mais très confortable, cuisines, soutes aux provisions, au charbon, aux marchandises, infirmerie où gémit en ce moment un matelot en proie à la fièvre ; il va sans dire que nous n’oublions ni la boussole dans son habitacle, ni les instruments de marine qui servent à « relever le point ». Nous en sortons émerveillés de l’ordre, de la propreté et de l’arrangement ingénieux qui règnent à bord de « l’Espress ». Le contremaître ne paraît pas moins satisfait en recevant les petits chiffons de papier que M. Ch. lui glisse dans la main avant de descendre l’escalier du navire ; en tout cas, c’est d’un ton bien senti qu’il nous dit au départ : « A riverde, signori, mil grazia ! » Quant à nous revoir jamais, c’est plus que douteux.

Les noms des bâtiments, inscrits pour la plupart à la poupe, nous font reconnaître leur nationalité, quand bien même leur pavillon ne serait pas là pour nous l’apprendre : « The Stranger », pas de doute possible ; « Nicolas Costa » hollandais, à voir les lions qui soutiennent cet écusson ; « Rafaëllo », « Ministre Abatucci », « La Carolina », ces noms sentent le terroir ; d’ailleurs voilà le pavillon tricolore italien : vert-blanc-rouge, avec la croix de Savoie à l’un des angles. Nous passons au-dessous d’un grand steamer à deux cheminées et cinq mâts, qui porte à sa poupe le beau nom de « Philopator », en caractères grecs ; tout à côté est ancré un trois-mâts suédois reconnaissable à son pavillon bleu à grande croix jaune. Plus loin, un danois… mais qu’est-ce que ce pavillon tricolore recouvert d’un crêpe ? Un navire français dont l’un des hommes d’équipage est mort hier, nous dit notre batelier.

Près du phare, auquel nous allons rendre visite, cinq ou six bâtiments sont ancrés à l’écart et portent à leur corne le pavillon jaune indiquant qu’ils sont en quarantaine. Les uns arrivent du Levant, les autres d’Amérique ; leurs équipages emploient les loisirs qu’on leur impose pour quatre ou cinq jours, à laver leur linge qu’ils étalent sur les plats-bords et dans les agrès.

Notre batelier nous dépose au pied des batteries, à quelques minutes du phare, dont l’élégante et immense tour carrée s’élance d’un rocher escarpé. Pour y arriver, nous traversons des corps de garde où bâillent de malheureux factionnaires à côté de monceaux d’obus systématiquement entassés, et derrière d’énormes pièces de position, qui vous font penser à des éléphants endormis.

Celui qui veut visiter le phare ou la « lanterna » de Gênes, doit s’attendre à éprouver le sort de l’équipage du « coche » de La Fontaine, qui

Suait, soufflait, était rendu.

Quelle série de degrés à grimper ! Le souvenir seul m’en ôte la respiration ; à chaque petite fenêtre on s’assied avec un « ouf » convaincu, et c’est avec des jarrets tout tremblants qu’on arrive à l’énorme lampe à réflecteurs prismatiques qui se trouve au sommet de la tour. Le gardien du phare est monté avec nous et nous explique le système d’éclairage, en faisant tourner la lampe. Si je ne répète pas ici tout ce qu’il nous dit, c’est que la langue des compatriotes de Colomb m’est à peu près aussi familière que l’iroquois. De là-haut, la vue est splendide sur Gênes et tout le golfe, mais comme j’ai grande envie de rapporter un croquis du phare, je me hâte de descendre les trois cent seize marches d’escalier qui conduisent à la plate-forme où est le logis du gardien, puis la centaine d’autres qui séparent celui-ci du sol des batteries. Grâce à un gros canon qui se trouve là juste à point nommé, je me hisse sur le toit d’une casemate d’où j’aperçois en plein le promontoire et le phare qui le surmonte. Sur la plus haute galerie, on voit se dessiner contre le ciel trois points noirs : ce sont trois de mes compagnons de voyage.

Le soir, quand le phare commença à briller comme une étoile, je pus me rendre compte du sens d’une explication du gardien que je n’avais pu saisir complètement ; il disait que les réflecteurs compliqués qui entourent la lampe sont à éclipses. En effet, la lumière, très intense par moment, semble s’éteindre, puis se ranimer subitement. Cet arrangement est destiné à éviter des méprises dangereuses ; comme il y a deux autres phares moins importants, leurs lumières pourraient être confondues, si elles étaient parfaitement semblables. Il paraît que c’est précisément à la suite d’un naufrage amené par une méprise de ce genre, que le système d’éclairage a été changé.

Le cicerone attaché à l’hôtel, nous mène ensuite visiter au pas de course quelques palais, la cathédrale, dont la façade est curieusement zébrée de bandes alternatives de marbre blanc et noir, et les colonnes du portail soutenues par des lions ou des griffons antiques, tandis que deux autres plus modernes et magistralement sculptés dans un beau marbre blanc, sont accroupis sur les degrés qui conduisent au seuil du portail.

Au « palazzo municipal », ancienne demeure des Brignole ou des Doria, les corridors sont ornés de très belles fresques transportées ici de l’église aujourd’hui ruinée de Saint-Sébastien. On nous y fait voir, soigneusement enfermé dans un riche étui, déposé lui-même dans une armoire, le violon ou l’un des violons du fameux Paganini, l’illustre violoniste. Les Génois sont fiers de pouvoir citer le grand artiste comme leur compatriote, et son portrait figure dans la salle où l’on conserve son violon.

La salle voisine de celle-là renferme également deux portraits magnifiques qui se font face, deux grands hommes qui appartiennent à l’humanité tout entière, mais que Gênes et Venise réclament comme leurs enfants : « Christophe Colomb et Marco Polo ». L’exécution en est d’autant plus remarquable que, au lieu d’être peints à la fresque ou à l’huile, ces deux médaillons d’au moins cinq pieds de diamètre, sont des mosaïques admirables. Les deux grands voyageurs, tout en offrant dans leurs traits un contraste frappant, ont cependant un point de ressemblance, l’énergie se lit aussi bien dans l’œil mélancolique, sur le front soucieux de Colomb, que sur la belle et vigoureuse figure de Marco Polo. Mais tandis que les traits de celui-ci respirent la santé, la vigueur, l’audace d’un homme habitué à renverser les obstacles, la pâle figure de Colomb, ses lèvres minces au sourire triste, disent tous les mécomptes, les chagrins, dont la brutale ignorance de ses contemporains, l’ingratitude des grands, l’ont abreuvé jusqu’à sa tombe. Les hommes seront-ils donc toujours les mêmes ? Repoussé de ses compatriotes eux-mêmes pendant sa vie, Colomb est après sa mort celui des enfants de Gênes dont la vieille cité est la plus fière. Un magnifique monument de marbre blanc, qui s’élève en face de la gare, semble être placé là pour rappeler au voyageur débarquant à Gênes qu’il arrive dans la patrie du grand navigateur.

 

On ne peut s’arrêter quelques jours à Gênes, sans aller visiter la célèbre villa Pallavicini, éloignée de deux lieues. Sans savoir au juste ce qu’elle a de remarquable, nous prenons un billet de chemin de fer pour Pegli, village de pêcheurs près duquel se trouve cette propriété. À mesure que nous nous éloignons de Gênes, le paysage change d’aspect ; les falaises nues et grises se couvrent de pins d’Italie au feuillage sombre, entremêlés d’oliviers à la feuille argentée.

La mer, ici, se déploie sans limites, et ses longues lames bleues viennent déferler jusqu’à la voie ferrée. Au petit village de Sestri-Ponente, une cinquantaine de vaisseaux en construction dressent sur le chantier leurs énormes carcasses qui font penser aux squelettes d’animaux antédiluviens.

Voici Pegli, avec ses bateaux pêcheurs pittoresquement accroupis sur les galets de la plage. Mais ce n’est pas là ce que le cicerone veut nous faire admirer ; il nous emmène à la villa Pallavicini par une longue avenue bordée de maigres chênes verts, arbres que, pour mon compte, je vois pour la première fois, et qui ne me semblent guère mériter leur nom, vu leur feuillage d’un vert douteux. Je sais bien qu’on les nomme ainsi parce qu’ils gardent leurs feuilles toute l’année, mais quand on fait tant que de s’appeler « chêne vert » on devrait tâcher de n’être pas d’une nuance aussi terne. De toute l’immense propriété que nous parcourons pendant deux longues heures, qui m’ont paru interminables, il ne me reste guère que le souvenir passablement confus d’un amalgame d’architecture pseudo-antique d’un goût douteux, d’une nature artificiellement pittoresque, de grottes féériques, mais fabriquées, de lacs et de cascades sui-generis, quelque chose comme une soirée de carnaval. Et pourtant il y a là de magnifiques ombrages, des arbres exotiques et indigènes de toute beauté ; mais pourquoi semer au milieu d’eux ces débris de colonnes, de statues, ces semblants de ruines, ces châteaux gothiques, jusqu’à ces simulacres de tombeaux à la mémoire de quelque grand homme ! – J’avoue que c’est avec un soupir de soulagement que je franchis le seuil de la maison du custode, pour me retrouver à l’air libre, en face de la vraie nature que le bon Dieu a faite si belle.

Oscar Huguenin - portrait d’un pacifique mulet.

Pendant que mes douze compagnons de voyage vont se plonger avec délices dans les belles lames qui se brisent sur le rivage, j’avise, moi treizième, certain café à deux fins où l’on consomme des glaces et de la bière, et où les ménagères de Pegli viennent faire leurs provisions de sucre, mélasse, chicorée, etc. ; sous prétexte d’avaler une chope de bière à la glace, je m’empare d’un escabeau, et campé sur la porte du café-épicerie, j’augmente ma provision de souvenirs en croquant deux barques de pêche amarrées sur la plage. Comme nous partons demain de Gênes, il faut se hâter d’emporter tout ce qu’on peut d’ici ; c’est ce qui m’engage à faire encore le portrait d’un pacifique mulet attelé à sa grande carriole à deux roues, au fond de laquelle dort comme un loir le « vetturino », qui paraît être un fervent adorateur de Bacchus. Profitant du sommeil du maître, le brave mulet s’est arrêté à l’ombre d’une maison où il pose complaisamment devant moi, jusqu’au moment où stimulé par l’arrivée d’un équipage fringant, il part en galopant.

 

12e Journée.

Il faut dire adieu à la mer que nous commencions à apprécier ; à Gênes, dont les rues étroites commençaient aussi à nous être familières, la santé de notre bourse fortement ébranlée par les copieuses saignées des ciceroni, des barcaroli, des fabricants de sorbets et de glaces, et surtout par celles du tenancier de l’Hôtel de France, nous force à regagner au plus vite nos pénates. Le chemin de fer de Gênes à Alexandrie nous emporte rapidement à travers les tunnels et les gorges arides que nous avons déjà franchis en venant.

Rien de remarquable dans ce trajet, si ce n’est que nous avons l’avantage de le faire en la compagnie de deux solides gendarmes italiens, autrement dits « carabiniers royaux », beaux hommes, et armés jusqu’aux dents : grand sabre de cavalerie, mousqueton muni de sa baïonnette, pistolets à la ceinture, rien n’y manque ; pour compléter leur ressemblance avec la maréchaussée française, ils portent la buffleterie jaune et le tricorne obligé. En dépit de tout cet attirail rébarbatif, nos compagnons de route ont l’air d’être fort sociables et font des efforts surhumains pour comprendre l’italien que plusieurs d’entre nous ont inventé pour leur usage particulier, avec plus d’audace que de bonheur. Grâce aux bons rires que notre charabia arrache aux deux troupiers et auxquels se joignent tous les occupants du wagon, nous-mêmes y compris, grâce encore au paysage toujours plus vert et plus accidenté qui passe rapidement à côté de nous, Turin est bientôt atteint, et nous saluons d’une exclamation joyeuse l’apparition des Alpes, dont le demi-cercle s’élève comme une barrière à l’horizon.

Avec ses hautes et belles maisons, ses rues droites, larges et propres, ses places ornées de statues, entourées d’arcades, où de nombreux magasins de bijouterie, d’horlogerie, d’orfèvrerie étalent leurs richesses, Turin, traversé par le Pô, dominé par le Mont des Capucins et la belle église de Santa-Madre-de Dio, est une vraie capitale, mais une ville moderne où l’amateur de pittoresque trouve peu son compte. Le palais royal est loin pourtant d’être une construction moderne ; c’est un vieux château dont la façade qui regarde la place a seule l’apparence d’un palais.

En face s’élève un monument commémoratif de la campagne de 1859. C’est une statue de marbre blanc représentant un soldat italien, personnification de l’armée. Le drapeau qu’il élève au-dessus de sa tête et dans les plis duquel il se drape en partie, ne parvient pas à dissimuler la vulgarité de son costume de troupier. L’ensemble du monument a une apparence commune ; mais aussi comment donner de la noblesse au képi droit, à la disgracieuse capote et au vulgaire pantalon moderne ? S’il s’agissait du soldat français, passe encore, lui du moins, a le sentiment instinctif de l’élégance : l’épaulette crânement redressée lui rend les épaules carrées en les élargissant et faisant paraître la taille plus fine, les pans de la capote, relevés, dégagent la jambe ; le pantalon, au lieu de descendre lourdement et sans plis sur le pied, est emprisonné dans la guêtre étroite, qui lui fait former maint pli élégant.

Mais pour en revenir à Turin, une autre statue d’un genre tout différent, décore une autre place de l’ancienne capitale du Piémont. C’est celle du duc Charles-Philibert, dont le caractère belliqueux est amplement indiqué par l’armure complète dont il est couvert. Monté sur un cheval fougueux, dont l’encolure et la croupe puissantes font un peu trop penser aux chevaux de brasseurs, le « Père des soldats », comme on l’a surnommé, fait le geste de remettre son épée au fourreau ; est-ce une allusion au traité de Vervins ! Quoi qu’il en soit, cette statue équestre produit un très bel effet, dû d’abord à ses formes plus nobles et plus classiques que celles de l’autre statue, et à la teinte sombre du bronze, qui convient beaucoup mieux que le marbre à des monuments de ce genre.

13e Journée.

En route pour la Suisse ! Nous allons passer sous les Alpes, perspective qui ranime la curiosité et l’intérêt un peu émoussés.

La route est accidentée et pittoresque, aussi les livres sont-ils passablement négligés et les places voisines des portières des plus recherchées. Les tunnels se succèdent les uns aux autres, ce qui nous donne l’idée de les compter. Quand le cri de « Bardonnèche » longtemps attendu fut enfin vociféré par les employés du train qui, en Italie, comme chez nous, ont d’excellents poumons, nous avions déjà compté vingt-six tunnels traversés. Celui du Mont-Cenis, dans lequel nous entrons lentement après l’arrêt à la station de Bardonnèche, est le vingt-septième. Un détail nous frappe, c’est que personne, dans notre wagon, ne fait mine de monter les glaces des portières, et que, cependant, la fumée ne pénètre pas dans les voitures. Les douze kilomètres de longueur que mesure le tunnel sont indiqués par de grosses lanternes et numérotés. Nous les franchissons en trente-cinq minutes ; la traversée du tunnel prend ordinairement moins de temps, mais en ce moment les trains doivent marcher prudemment, la voûte étant en réparation du côté de Modane. C’est toujours avec grand plaisir qu’on revoit la lumière du soleil, et surtout après avoir cheminé pendant une demi-heure et plus dans les entrailles de la terre et dans le granit de nos géants alpestres. La voie descend rapidement par zigzags sur la station de Modane, où la casquette des douaniers et les sons d’une langue qui nous est plus familière que l’italien, nous apprennent bien vite que nous sommes en France.

— Tout le monde descend ! Messieurs les voyageurs, passez à la douane avec vos bagages !

Nous entrons, examinés d’un air soupçonneux par le gendarme coiffé du tricorne légendaire, et le commissaire de police aux manières tranchantes et despotiques. Cinq ou six des membres de notre société passent sans encombre, quand tout à coup le commissaire de s’écrier :

— Monsieur, vous êtes marin ! votre passeport !

C’est à M. Paux que s’adresse cette brusque interpellation, laquelle prouve péremptoirement qu’on peut être commissaire de police français et faillible : M. Paux n’a jamais vu la mer qu’à Gênes, ces derniers jours, et bien que très flatté qu’on le prenne pour un émule de Colomb, Cook, etc., il se voit forcé de détromper le fonctionnaire si bon physionomiste, que la production de notre passeport collectif parvient cependant seule à convaincre qu’il s’est trompé sur la profession de notre compagnon de voyage. Puis c’est le tour des douaniers ; quand donc en aura-t-on fini avec toutes ces mesures vexatoires ? – Enfin nous échappons aux griffes des policiers et des fonctionnaires du fisc, et nous remontons en wagon, maudissant l’institution des douanes, la formalité absurde des passeports et la bureaucratie française.

Heureusement que la pittoresque contrée que nous traversons nous fait oublier bientôt ces petits désagréments. – Dans le trajet de Modane à Culoz, un point de vue nous a tout particulièrement frappés et charmés. C’est ce joli lac du Bourget, un vrai bijou enchâssé dans de belles montagnes, moins grandioses, sans doute, que celles qui entourent les lacs de Lucerne et de Wallenstadt, mais qui, cependant, font à cette charmante nappe d’eau un encadrement des plus pittoresques. La voie suit les bords du lac et passe à travers une série de tunnels qui rappellent la route de Wesen à Wallenstadt. Hélas ! l’aigre sifflet des trains de chemin de fer ne retentissait pas sur ses rives quand Lamartine, inspiré par la poésie tranquille de cette belle nature, écrivait ces vers bien connus :

 

Ô lac, rochers muets, grottes, forêt obscure !

Vous que le temps épargne ou qu’il peut rajeunir,

Gardez de cette nuit, gardez, belle nature,

Au moins le souvenir !

 

Qu’il soit dans ton repos, qu’il soit dans tes orages,

Beau lac, et dans l’aspect de tes riants coteaux,

Et dans ces noirs sapins et dans ces rocs sauvages

Qui pendent sur tes eaux !

 

Qu’il soit dans le zéphyr qui frémit et qui passe,

Dans les bruits de tes bords par tes bords répétés,

Dans l’astre au front d’argent qui blanchit ta surface

De ses molles clartés !

 

Et voyez : sur cet îlot, à deux pas du chemin de fer, voilà le vieux château où Lamartine, jeté contre ses murs par une tempête, reçut l’hospitalité de M. de Châtillon, poète comme son hôte, auquel il lut un poème intitulé : « Mon lac et mon château ».

À notre arrivée à Culoz, la nuit tombe, arrêt de deux heures ; la bise souffle ; tout grelottants nous entrons au buffet, et pour tuer le temps, « que faire en un buffet, à moins que l’on n’y mange »… et boive ? – Puis, une fois remonté dans le train de Genève, la fatigue et le travail de la digestion aidant, chacun s’arrange pour dormir dans son coin. Dormir ! ah bien oui ! dormez donc près des frontières ! À Bellegarde, une voix impérieuse nous fait tressauter :

— Messieurs, vos passeports ! allons, plus vite que ça ! dépêchez-vous !

— Comment donc ? Nous les avons exhibés à Modane !

— Mille tonnerres, nous n’avons pas de temps à perdre à discuter, voulez-vous donner ces passeports, oui ou non ? Gendarme, par ici !

— Eh tenez ! les voilà.

Dans le compartiment voisin dormait à poings fermés un lignard français. Le commissaire le réveille du pied.

— Votre feuille de route, et vite !

— Pourquoi ça ? répond d’un ton hargneux le soldat à moitié réveillé.

— Ah ! vous raisonnez ; un déserteur, j’en jurerais ! Gendarme !

— Eh ben après ! la belle affaire, la voilà, ma feuille de route.

Le commissaire épluche d’un air soupçonneux le petit carré de papier sale que le soldat a sorti de son porte-monnaie :

— Vous voulez vous faire passer pour tambour ?

— Qui est-ce qui vous dit ça ?

— C’est votre feuille de route qui le dit.

— Eh ben ! si elle le dit, et si je le suis, qué que ça vous fait ?

— Ah ! c’est ainsi que vous le prenez, insolent !

— Que voulez-vous, je rends toujours la monnaie des pièces qu’on me donne !

 

Le commissaire, furieux, appelle le gendarme qui paraît très amusé par cette scène, et avoir peine à tenir son sérieux ; celui-ci finit par apaiser le fonctionnaire chatouilleux, puis cligne de l’œil au soldat pour l’engager à se tenir coi. Au moment du départ, ce dernier lance un mauvais regard au commissaire et marmotte entre ses dents quelques paroles de menace et de rancune.

Au bout d’un instant, tout le monde s’est rendormi, et ce n’est qu’à onze heures du soir, au cri de « Genève », qu’on se réveille en sursaut pour aller trouver un gîte.

Le lendemain, en route pour regagner nos pénates, nous pouvons répéter avec le pigeon de La Fontaine :

Je reviendrai dans peu conter de point en point

Mes aventures à mon frère ;

Quiconque ne voit guère,

N’a guère à dire aussi. Mon voyage dépeint

Vous sera d’un plaisir extrême.

Je dirai : J’étais là ; telle chose m’advint ;

Vous y croirez être vous-même !

UN VOYAGE EN AMÉRIQUE

Visite d’un père neuchâtelois à ses enfants.

Ce que c’est pourtant : autrefois, quand on parlait de l’Amérique, il semblait que c’était le bout de la terre ! Il fallait ne plus savoir de quel côté se tourner pour avoir le courage de courir si loin pour gagner sa vie, en risquant de se noyer dans la grande « mare », ou bien, qui sait ! de se faire tuer, déchiqueter, peut-être manger par des sauvages aussi méchants et aussi laids que le diable !

À présent, on a autrement de cœur : les sauvages ! taisez-vous donc ! ne savez-vous pas qu’il n’y en a presque plus ? on leur fait passer le « goût du pain » en leur donnant celui de « l’eau-de-vie ! » C’est le meilleur moyen de se débarrasser des gens, comme on le voit assez chez nous. Pour ce qui est de la grande « mare », maintenant personne n’en a plus guère peur : c’est de l’eau, quoi ! une bonne goutte de plus qu’au lac ; mais, mon Dieu ! pour se noyer, il n’en faut pas tellement : on se noie parfaitement bien au Doubs, au lac, même dans les canaux de nos marais ! – Cependant, je le sais bien : sur la mer, – comme ils l’appellent, – il y a quelque chose qui n’est guère commode : on y a mal au cœur que ça porte peur, et il vous faut vomir, – excusez, – mais c’est comme ça ! jusqu’à ce que vous ayez accoutumé les balancements de ces grands bateaux à vapeur qu’on appelle des paquebots.

J’en peux bien parler, moi qui y suis allé. Eh oui ! celui qui m’aurait dit que moi, David Vuille, de la Sagne, j’irais un jour en visite chez mes enfants, dans ces pays étrangers, je lui aurais dit : « Tais-toi, menteur ! » C’est pourtant la vérité : j’y ai été dans cette Amérique, au fin fond, encore, dans un coin de pays qu’ils appellent l’Iowa ; je n’y ai pas seulement vu le plus petit sauvage, et Dieu soit béni ! j’en suis revenu avec toute ma peau. Aujourd’hui, voyez-vous, avec une langue et de l’argent, on va loin !

Une langue, ai-je dit : eh bien, voilà ; une, ce n’est pas assez ; écoutez plutôt ce qui m’est arrivé de l’autre côté de l’eau.

Pendant que j’étais sur le bateau, tout allait très bien ; presque chacun parlait comme moi. Mais aussitôt que j’eus mis le pied sur la terre, hélas ! j’avais beau ouvrir la bouche toute grande, et parler aussi fort qu’un officier qui commande ses soldats, personne ne voulait me comprendre ; moi non plus je ne comprenais personne ! J’étais terrifié, et je ne savais de quel côté me tourner. Les Tûtches, comme nous appelons les Allemands, je puis encore m’entendre avec eux. Il nous en vient assez de l’autre côté de la Thielle pour nous apprendre leur langue !

Mais pour ces Américains, Dieu nous bénisse ! je n’étais pas capable de comprendre ce qu’ils voulaient dire avec leur baragouin.

Vous pouvez compter que je n’étais pas à noce ; j’aurais bien donné un louis pour avoir dans ma poche un petit livre que les enfants m’avaient envoyé pour m’aider à me faire comprendre. Est-ce que je ne l’avais pas oublié à la maison ! Eh bien, voyez ce que c’est que de nous : moi qui ai si souvent dit du mal des Allemands, qui me suis parfois fâché, qui ai parfois éclaté de rire de les entendre massacrer notre langue, je n’ai jamais été aussi heureux qu’en entendant tout à coup derrière moi quelqu’un qui me disait :

— Hé ! cam’rade ! fous pas rien gomprendre engliche, gell ? Warte, warte, moi fous aider. Fous être Français, quoi ?

— Non, Suisse, que je lui ai dit.

— Gut, gut ! famos, moi aussi, Suisse, wie geht’s ?

J’aurais bien embrassé ce gros homme à poil rouge qui venait ainsi me sortir d’embarras. C’était un Allemand de Zurich, qui en savait un peu plus que moi.

Il m’a conduit tout droit là où je devais prendre le chemin de fer pour aller du bon côté. Mais quel dommage ! quand j’ai voulu le faire boire un verre de vin avec moi, il m’a dit en secouant la tête :

— Dank, dank, moi pas boire vin, nur wasser !

J’ai été tout désappointé ; je lui aurais pourtant bien payé de bon cœur une bouteille de rouge de Neuchâtel, m’eût-elle coûté un louis ! Ça fait que je n’ai pu que lui dire : « Merci ! » en lui donnant une bonne poignée de main.

Vous direz ce que vous voudrez : j’ai tout de même eu du bonheur de tomber sur un abstinent, comme on les appelle ; ça valait mieux que de tomber entre les mains d’un voleur qui m’aurait vidé la poche !

Dans ce pays, il y a quelque chose qui est bien commode dans les trains : si vous avez faim, si vous avez soif, vous y pouvez acheter tout ce que vous voulez ; vous y pouvez manger, boire, aussi bien, ma foi ! qu’à l’hôtel de ville de la Sagne, mais un peu plus cher.

Ce qu’on en mange d’argent, dans ces voyages ! Ça porte au monde peur ! Mais voilà : c’était pour revoir les enfants !

Il faut voir comme les trains y vont par là ! Quand vous regardez dehors, vous ne voyez qu’une trace : on dirait des éclairs. Je me « pensais » : Tout de même, David, si on venait à culbuter, tu serais bouchoyé, assommé, écrasé ! Le Seigneur nous garde !

Mais, Dieu soit béni ! tout est très bien allé ; je n’ai rien eu de cassé.

Ce sont les enfants qui ont été heureux de me voir arriver ! Et moi, qu’en croyez-vous ?

Il faut voir quel puissant domaine ils ont, mes garçons ! S’il n’est pas presque aussi grand que toute la commune de la Sagne, depuis Martel jusqu’à Boinod, depuis Marmoud jusqu’à la Queue-de-l’Ordon, il ne s’en faut pas de beaucoup. Qu’en dites-vous ? C’est autre chose que mon petit bien (domaine) de Miéville ! Aussi ils ont une belle bande de bêtes : des vaches plus de deux cents ; quant aux veaux qu’ils élèvent, je n’en parle pas seulement ; une quinzaine de chevaux, et des tout beaux, vous pouvez m’en croire, j’ai assez trafiqué pour m’y connaître !

Tout ça donne de la besogne ; mais c’est qu’ils ont des autres outils que nous. Voulez-vous croire que dans leur baratte on fait deux cents livres de beurre d’une seule fois ? Vous croyez peut-être que je vous fais des contes ? Pas du tout : il faut savoir que cette baratte est aussi grande que la roue de la « scie » des Cœudres. Vous comprenez qu’avec la main jamais personne ne pourrait tourner la manivelle assez vite. C’est une sorte de locomotive qui fait la besogne, et qui la fait, vous pouvez y compter.

Pour labourer, pour semer, pour faucher, fener, moissonner, on s’y sert aussi de toutes sortes d’outils qui ne ressemblent pas plus à nos charrues et à nos herses que les arbalètes d’autrefois aux fusils d’aujourd’hui. C’est tout de machines avec des couteaux, de longues dents, des roulettes, des roues en fer.

On attelle deux chevaux à ces mécaniques, qui ont un petit siège pour celui qui conduit. Vous n’avez qu’à vous asseoir, les rênes et le fouet dans les mains ; hue, bidet ! On en fait comme ça des poses d’un jour ; presque autant, je pense, qu’une douzaine d’ouvriers en une semaine. Mais il faut savoir que là le pays est aussi plat qu’un gâteau : ni petites courbes, ni crêts comme chez nous ; avec cela, pas une pierre. Ce n’est pas là qu’on en pourrait faire des monceaux comme ceux de nos Crêtets (murgiers). Pour labourer, c’est bien commode, il n’y a rien à dire ; c’est comme si on coupait dans du fromage gras. Mais si la pluie y tombe un peu longtemps, on s’empêtre dans la boue jusqu’au genou. Avec la sécheresse, c’est encore pis : si le vent se met à souffler, vous étouffez dans une poussière aussi noire que de la tourbe en poudre. Ça vous en emplit le nez, les oreilles, la bouche ; ça vous salit comme des chaufourniers. J’en sais quelque chose ; un jour j’en avais tout en haut les jambes, – excusez, – de cette « poison » de poussière noire, parce que j’avais oublié de boutonner mes guêtres par-dessus mon pantalon. J’ai eu de la peine à me nettoyer, vous pouvez penser ! Ma foi, tout ça « m’engringeait » ; je me fâchais tout rouge, un jour contre la boue, un jour contre la poussière.

Pour mes garçons, ils étaient habitués à tout ça ; ils n’y prenaient plus garde ; mais moi, j’étais trop vieux pour y venir. Aussi une fois, je leur ai dit : « Voyez-vous, garçons, j’ai eu bien du plaisir chez vous ; mais pour ce fichu pays, j’en ai assez ; j’ai l’ennui de la Sagne. À vous revoir ; bien de la santé, et que le bon Dieu vous bénisse ! »

Mes deux garçons ont bien cherché à me retenir ; leurs femmes et leurs enfants aussi, qui étaient bien gentils avec moi et que j’aimais « tout plein » (expression du cru). Mais qu’est-ce que vous voulez : j’avais mis sous mon bonnet de revoir le vieux pays ; c’est là qu’il fait encore le plus beau, c’est là que je veux mourir.

UN GRENADIER EN CHAIRE

Vous avez sans doute entendu parler de ce vilain temps où nous étions devenus Français, parce que ce voleur de Napoléon, qui avait toujours faim et soif du bien d’autrui, nous avait volés à notre prince, qui était alors le roi de Prusse. On dit bien qu’il lui avait donné en échange, dans les Allemagnes, un tout petit morceau de pays, aussi grand qu’un mouchoir de poche : un œuf pour un bœuf, quoi ! Quelle canaille, tout de même ! Vous comprenez que notre bon et beau pays de Neuchâtel lui convenait joliment, ainsi tout à côté de la Bourgogne ; un pays où on parle français, un pays qui n’est pas pauvre, Dieu soit béni ! avec ses bonnes vignes, ses horlogers qui gagnaient alors beaucoup d’argent, plus qu’aujourd’hui, hélas ! et toutes ses fabriques de toiles peintes.

Vous pouvez croire que ce sorcier de Napoléon n’a pas demandé à nos vieilles gens d’alors s’ils étaient d’accord. Il nous a tout de suite donnés à un de ses généraux qui se nommait Berthier, comme on donne un pauvre petit chien au lieu de le noyer.

Je pense qu’il lui avait dit quelque chose comme ceci : Berthier, je suis content de toi ; tu m’as bien aidé à battre les Autrichiens ; je te donne la principauté de Neuchâtel ; tu en feras ce que je te dirai ; mais, en attendant, il nous en faut tirer des soldats, beaucoup de grenadiers. Je me suis laissé dire que les gens y aimaient assez à batailler. Tu sais que j’en ai besoin de cette graine, que j’ai semée de tous les côtés, mais qui ne repousse guère.

On sait assez que c’est allé ainsi : les recruteurs ont ramassé tout ce qu’ils ont pu, en faisant de gros mensonges, comme d’habitude ; puis, comme ça ne suffisait pas, on a fait un beau bataillon de soldats habillés de jaune et de rouge, aux couleurs du pays. Aussi bien les appelait-on « les Canaris ». Cela fait que bien des jeunes gens sont allés se faire tuer bien loin de leur pays, pour aider à ce vilain oiseau de Napoléon à tout renverser chez les voisins et jusque chez les Cosaques.

 

Je le sais bien pour l’avoir entendu raconter à mon oncle Abram, un de ces cerveaux brûlés qui ont eu goût de manier le fusil, et qui ont planté là tous les autres outils et la maison avec, pour voir du pays ; il en a vu plus qu’il n’aurait voulu !

J’ai oublié si l’oncle Abram était dans les Canaris, ou bien s’il était parti avec les grenadiers d’Oudinot, mais ce qui est bien sûr, c’est qu’il parlait toujours de l’Espagne. Il fallait l’entendre faire ses longs contes sur cette guerre, sur le pays, sur les gens de là.

— Un bon pays, qu’il faisait ; mais un peu chaud ; je veux être brûlé s’ils n’ont pas les canicules tout le long de l’année. Tout y est rouge, grillé, fricassé ! Presque jamais de la pluie ; mais la nuit, il faut voir quelles rosées ! Les chéneaux y coulent gros comme le bras ! Dommage que les gens y soient si mauvais ! des brigands, des bouchers, quoi ! Ils nous prenaient traîtreusement, par derrière, nous empoisonnaient, ces diables, quand ils étaient forcés de nous donner à manger. Les soldats qui leur tombaient dans les mains étaient à plaindre, n’est-ce pas, Verdonnet ?

Ce Verdonnet avait aussi fait cette campagne ; aussi bien ne l’appelait-on que Verdonnet l’Espagnol, parce qu’il racontait toujours qu’il avait failli y rester.

— Oui, oui ! qu’il faisait en buvant son eau-de-vie (ces vieux soldats ont toujours soif, et ils ont l’habitude de boire la « goutte » !), oui, qu’on les connaît : aussi bien j’ai eu assez peur, accroupi dans ma chaire !

Vous avez bien entendu : c’est bien d’une chaire d’église qu’il voulait parler.

Voici ce qui lui était arrivé dans les Espagnes :

Un soir, les Français, un bataillon de grenadiers, avaient pris un petit village et pour la nuit s’étaient logés dans les maisons, où il n’y avait plus personne, – les gens qui leur avaient tiré dessus avaient mauvaise conscience !

Dans l’église qui était bondée de grenadiers, Verdonnet, tout serré dans un coin, se dit, en regardant la chaire : on serait mieux là-haut ; je veux essayer. Ma foi ! il s’y trouva si bien, mon Verdonnet, qui était harassé, qu’il y ronfla, comme dans un bon lit, jusqu’au milieu de la matinée. Voilà qu’en rouvrant les yeux il remarque, en entendant la rumeur dans l’église, qu’on n’y parle plus français : Aïe ! qu’il se dit, nous sommes dans de beaux draps ! Je me suis oublié : les nôtres sont loin ; à présent, ce sont les Espagnols qui sont là. Le tonnerre les écrase ! Si quelqu’un monte ici, je suis cuit !

Le pauvre diable se tenait accroupi dans sa chaire, se donnant bien garde de ne pas plus bouger qu’une souris cachée dans son trou. Quelles transes ! des moments il frissonnait comme s’il gelait à pierre fendre, des autres, il se sentait inondé de sueur.

— Ces brigands ! seraient-ils contents de te trouver ici ! qu’il se disait. Tu serais bien arrangé ! On dit qu’ils ont l’habitude de vous arracher les ongles avec des tenailles, de vous couper le nez, les oreilles pour vous les faire manger, de vous crever les yeux, puis de vous brûler tout vifs à petit feu. Mais rien de ça ! J’aime mieux me tuer tout de suite avec mon fusil, si je suis pris, que de me laisser « bouchoyer » ainsi.

Vous pouvez croire si le pauvre Verdonnet dressait les oreilles pour écouter si quelqu’un montait l’escalier !

Mais personne ne vint regarder dans la chaire, par grande chance.

Trois heures plus tard, les Espagnols étaient partis.

Mais pour Verdonnet, il lui fallait rester dans son coin jusqu’à la nuit, pour pouvoir s’en aller tout doucement. Quelle journée ! longue comme un jour sans pain ; on peut bien dire ainsi, quand on n’a pas un morceau de quoi que ce soit à manger, ni une goutte à boire, pas même de l’eau.

— Mais tout de même, disait Verdonnet, j’avais beau être affamé, ce qui me donnait encore le plus de souci, c’était de combiner le moyen de sortir de l’église et du village, sans que personne me vît, puis de retrouver les nôtres, ce qui serait rudement malaisé dans ce sacré pays que je ne connaissais pas.

Quand il a fait nuit noire, je suis sorti de ma chaire, mon fusil tout chargé, tout armé à la main, les jambes un peu raides d’être resté si longtemps accroupi, et le souffle un peu court, parce que le cœur me battait, pour dire la vérité, tout grenadier que j’étais. J’aurais voulu vous y voir, vous !

Personne dans l’église. Arrivé sur le cimetière, j’ai cherché à me rappeler de quel côté nous étions venus. Mais c’était difficile : il faisait aussi noir que dans un four !

— Sortons toujours du village, que je me dis ; et puis à la garde de Dieu !

Le bon Dieu, quand vous croyez n’en pas avoir besoin, vous l’oubliez souvent. C’est pour moi que je le dis, non pas pour les autres. J’ai assez à faire à moi.

Eh bien ! qui est-ce qui m’a conduit toute la nuit du bon côté ; qui m’a fait trouver un petit ruisseau pour y boire, des fruits dans un jardin, une chèvre qui s’est laissé traire, et quand le jour est venu, qui est-ce qui m’a fait tomber tout droit sur les nôtres qui s’empoignaient justement avec les Espagnols ? Pour moi, en voyant nos grenadiers, avec le drapeau aux trois couleurs, j’ai dit : Dieu soit béni ! puis j’ai déchargé mon fusil sur les autres ! c’est les camarades qui ont ouvert des yeux, quand ils m’ont vu arriver !

— D’où viens-tu ? que me fait Abram Bindith, la cartouche aux dents. Je te croyais mort, brûlé tout vif, déchiqueté en petits morceaux.

— Parbleu ! il ne s’en est pas fallu de grand’chose ; vous m’aviez abandonné dans la chaire de l’église ; si ces brigands m’avaient trouvé !…

— Dans la chaire ! qu’il me fait en éclatant de rire, en voilà une bonne ! Est-ce que nous le savions ? Une autre fois, quand tu auras envie de prendre la place du ministre, tu nous feras signe.

— Ma foi ! j’en ai assez comme ça ! que j’ai dit à Abram. Mais attends seulement : je veux envoyer quelques prunes à ces canailles, pour la peur qu’ils m’ont faite.

 

*  *  *

 

— Tout de même, disait toujours Verdonnet, quand il était au bout, la besogne que nous avons faite en Espagne, ça a donné autant que celle de l’homme des Verrières, qui avait voulu tondre son porc : bien du bruit pour peu de laine !

SIMÉON LA CONTROVERSE

Certain soir de la fin de décembre, Siméon Juvet, « planteur d’échappements » et ancien d’Église à Buttes, où on ne le désignait que par le surnom de « Siméon la controverse », à cause de son penchant à la contradiction, s’en venait à Fleurier livrer son ouvrage de la semaine à l’établisseur, c’est-à-dire au fabricant d’horlogerie dont il était le meilleur ouvrier. En ce temps-là, il n’était pas question de « régional » au Val-de-Travers ; les « Butterans » se servaient encore de leurs jambes pour franchir la petite heure qui les sépare de Fleurier, et Siméon Juvet eût traité de mauvais farceur l’amateur de progrès qui lui eût prédit qu’un jour, sur la route qu’il suivait le long du Buttes, serpenterait une locomotive traînant un convoi de wagons.

Le froid était piquant, la campagne triste et désolée, sous le manteau trop mince encore des premières neiges, qui laissait percer des touffes de longues herbes fanées.

Dans la montagne, les parois de rochers montraient à travers les sapins noirs et les hêtres dépouillés, leurs faces sombres et revêches. Siméon Juvet, son carton sous le bras, enfonçait ses mains dans ses poches et hâtait le pas, ouvrant démesurément le compas de ses longues jambes ; c’était un homme long, sec et maigre, et malgré ses soixante ans bien sonnés, aussi droit qu’un peuplier.

Ses souliers ferrés faisaient craquer la glace maculée des ornières du chemin, côtoyant le torrent du Buttes, qui courait rejoindre la Reuse, sillon noir dans la plaine enneigée.

— Tout de même, marmotta Siméon entre ses dents, il fait « rude » froid ! On ne peut pas soutenir le contraire.

C’était pourtant le contraire qu’il avait soutenu tout à l’heure à la vieille Susette Bolle, sa ménagère, quand elle lui avait dit, en sortant du placard où elle était remisée, une chaude et ample redingote couleur noisette, et la lui avait tendue :

— Voilà votre « sur-habit », monsieur Juvet, c’est le fin moment de le mettre, par cette « cramine » (froid piquant).

— Cramine ! voilà bien les femmes, elles sont toujours gelées ! Moi je dis qu’il fait quasi un air de printemps. Va me « réduire » ce meuble, et un peu vite.

La vieille Susette qui connaissait son maître, n’avait pas essayé d’insister, mais en replaçant le pardessus dans son placard, elle avait haussé les épaules :

— Mafi ! avait-elle grommelé avec philosophie, c’est son affaire ! Il verra bien qui avait raison, surtout quand il s’agira de revenir, batteur de controverse qu’il est ! S’il attrape une pleurésie, ça lui viendrait… Enfin, non, il ne faut pas « corder » le mal aux gens, à lui surtout, parce qu’il a du bon, en fin de compte, il faut être juste !

Et maintenant Siméon la controverse frissonnait, en dépit du spencer de laine tricoté qu’il portait sous sa blouse d’horloger. Arrivé à Fleurier à la nuit tombante, il grelottait positivement, ce qui ne l’empêcha pas de répondre sèchement au jovial boulanger Libet, qui lui criait du seuil de sa maison :

— Hein ! monsieur Juvet, comme ça « pince », ce soir !

— Ouais ! ces jeunes ! si tu trouves qu’il fait froid, va te réchauffer devant ton four !

Et il passa avec une grande dignité, tout en serrant la mâchoire pour s’empêcher de claquer des dents.

— Si seulement, pensait Siméon, en pressant le pas du côté du comptoir d’horlogerie où il avait affaire, si seulement je n’étais pas en bisbille avec Justin ! une tasse de café ferait rudement plaisir ! Les cabarets ce n’est pas mon fort ; il y a bien la « tempérance », mais j’aurais vergogne d’y entrer ; on me prendrait pour un « mômier ! ». Je suis sûr qu’ils sont à souper chez Justin !

Le Justin en question, c’était son unique neveu, un brave père de famille, qui parvenait tout juste à équilibrer son budget à force de travail et d’économie. Parfois l’oncle l’y aidait, en glissant discrètement un petit paquet dans la poche de sa nièce, après avoir passé un bout de veillée dans cet intérieur paisible, où il aimait à venir oublier son isolement de vieux garçon.

Par malheur, l’incorrigible travers de Siméon, la controverse, qui lui avait joué bien des tours dans sa vie, avait fini par amener une brouille entre l’oncle et le neveu. Celui-ci, pacifique par tempérament, faisait ordinairement preuve d’une patience et d’une conciliation inaltérables, quand Siméon se mettait à contredire. Mais il était arrivé ceci : un soir qu’entre l’oncle et le neveu, horlogers tous les deux, il était question des mérites respectifs de la montre à cylindre et de la montre à ancre, et que Siméon soutenait avec âpreté la première contre la seconde, peut-être parce que celle-ci avait les préférences de Justin :

— Monté ! oncle, dit celui-ci avec bonhomie, pour clore le débat, les deux ont du bon, mettons !

— Ah ça, fit l’oncle en se redressant, moi j’aime qu’on ait une opinion, que ce soit en politique, que ce soit en horlogerie. Les « mi-tout » et les girouettes, ça ne me va pas. Si tu es pour les ancres, dis-le carrément, et pourquoi. Mais moi, je te soutiens qu’il n’y a que les cylindres pour pouvoir compter dessus !

— Monté, oncle, il n’y a pas de quoi s’échauffer, eut le malheur de dire Justin qui s’échauffait un peu lui-même, mettons que la montre à cylindre c’est la perfection, et que l’horloger qui a inventé le système à ancre s’est mis le doigt dans l’œil.

Si la femme de Justin eût été présente, cette riposte malheureuse n’eût probablement pas été lâchée. Mais la mère de famille mettait coucher ses enfants, et quand elle rentra, elle ne retrouva plus Siméon Juvet dans le fauteuil de cuir où elle l’avait laissé.

— L’oncle est déjà parti ! fit-elle d’un ton surpris.

Justin regarda furtivement sa femme, de l’air d’un enfant qui se sent coupable, et se remit à limer avec ardeur en répondant :

— Le fait est qu’il a pris la mouche à propos d’une affaire d’horlogerie ; tu sais comme il est, ton oncle : tout de suite, il vous lance de ces mots !… Enfin, j’ai peut-être aussi été un peu prompt, ça, j’en conviens. Ça n’empêche qu’il a pris la porte en jurant qu’il ne remettrait plus les pieds chez nous. Mais tu verras, Adèle, s’empressa d’ajouter Justin, pour rassurer sa femme consternée, tu verras si un de ces soirs on ne le voit pas revenir comme si de rien n’était !

Mais l’oncle n’était pas revenu, et il y avait un grand mois que cela durait. Fait aggravant, Justin, mettant de côté tout amour-propre, était parti un dimanche après-midi pour faire la paix avec son oncle, en reconnaissant honnêtement qu’il avait été trop vif.

Siméon Juvet, qui avait vu venir son neveu, s’était esquivé par une porte de derrière, et Justin avait eu la rhortification d’entrevoir son oncle qui se faufilait entre deux maisons et disparaissait.

— Ah ! c’est comme ça ! fit Justin entre ses dents : s’il s’imagine que je veux lui courir après !

 

En sortant du comptoir où il avait livré son carton « d’échappements », Siméon Juvet jeta un regard d’envie vers les fenêtres éclairées de l’appartement de son neveu, de l’autre côté de la rue.

— Si seulement, marmotta-t-il d’un ton chagrin, l’autre dimanche je ne l’avais pas vu venir ! peut-être qu’il m’aurait fait des excuses, et alors…

Naturellement l’oncle ne voulait pas convenir, même vis-à-vis de lui-même, qu’ayant aperçu son neveu et ayant deviné l’objet de sa démarche, il avait eu tort d’éviter sa rencontre.

— Brr ! quelle « fricasse » ! ajouta-t-il en frissonnant.

Non loin de là un petit restaurant semblait lui cligner de l’œil, avec sa porte vitrée, ornée de rideaux rouges.

— Je n’aime pas les cabarets, grommela Siméon, mais tout de même, refaire la « trotte » jusqu’à Buttes sans se mettre du chaud dans le corps…

Et il s’en fut du côté du vitrage aux rideaux rouges.

Tout à côté, les vitrines du bazar – Noël était à la porte – étalaient leurs étrennes alléchantes, objet de l’admiration et de la convoitise d’un groupe de gamins attardés. Siméon reconnut parmi eux deux des enfants de son neveu : Jeanne, l’aînée, qui, un panier au bras, cherchait à emmener son jeune frère en arrêt devant un cheval à bascule.

— Allons, Louis, viens donc ! On va nous gronder à la maison d’avoir tant lambiné !

Mais Louis résistait :

— Oh ! Jeanne, regarde, quelle belle crinière ! et quelle queue ! comme il doit faire beau sur cette selle !

La grande sœur – grande relativement : elle avait dix ans – tout en continuant à morigéner son cadet, caressait de l’œil une poupée de belle taille, costumée en bernoise.

— Non, viens, à la fin du compte ! on attend sur la mélasse pour souper, et on ne nous en donnera pas, si on arrive trop tard !

L’argument fut décisif : le bambin s’arracha enfin à la contemplation du coursier et suivit sa sœur qui jetait un regard d’adieu à sa Bernoise.

Sans se faire connaître de ses petits-neveux, Siméon Juvet avait disparu derrière le vitrage aux rideaux rouges.

— Madame Bourquin, serviteur ! Un grog chaud au rhum !

— À votre service, monsieur Juvet. Rien de tel que du chaud, par un froid pareil.

— Voilà, voilà ! froid ? Je ne sais que vous en dire ; on a eu vu pire que ça ! Si ce n’était pas pour mon estomac, j’aimerais quasi autant de la bière.

Chose curieuse, Siméon Juvet n’avait plus son air chagrin de tout à l’heure, et l’on eût juré que s’il se frottait les mains, c’était autant pour exprimer sa satisfaction intérieure que pour combattre le froid.

 

Noël est là : Noël, la joie des petits et la joie des grands. C’est fête partout ; à travers les rues de Fleurier on voit passer, sous les flocons qui tombent larges et serrés, des ombres affairées, emmitouflées, chargées de paquets ; ombres joyeuses, car des rires étouffés sortent des capuchons.

Ce sont les dames de Noël, les « Rôdes », comme on appelait au temps de nos grands-pères, ces messagères mystérieuses et voilées, chargées des cadeaux de la joyeuse fête, dont les plus grands des bambins avaient tôt fait de percer à jour le travestissement, mais que les petits considéraient avec un respect voisin de la terreur, car outre les étrennes, récompense des enfants sages, la dame de Noël portait ostensiblement la verge vengeresse destinée aux méchants.

Chez Justin Pilet, comme partout où il y avait des enfants, on attendait la dame de Noël ; la fièvre délicieuse de l’attente enflammait les joues des deux aînés ; quant au petit frère qui ignorait encore la joie de Noël, il s’était endormi dans son berceau en suçant son pouce.

Toc, toc, pan, pan ! En souriant, comme des gens qui sont dans le secret, le père et la mère vont ouvrir. Mais ils paraissent surpris et désorientés à l’aspect du couple qui fait son apparition, au lieu de la jeune voisine qu’ils attendaient, et qui s’était offerte à jouer le rôle de la bienfaisante messagère. Elle devait bien se costumer en vieille femme ; mais celle qui entre n’a ni sa taille, ni le déguisement que les époux Pilet lui avaient vu préparer. Celle-ci est évidemment une vieille femme, ou bien elle joue son rôle à la perfection ; d’ailleurs, elle n’est pas voilée, si ce n’est par le capuchon de son manteau qui lui tombe jusque sur le nez, et le bas de la figure est ridé, tanné, hérissé de touffes de poils gris ! Quant à son compagnon, il est difficile de deviner son âge. Un ancien tricorne dont il a rabattu les vastes ailes, lui cache le haut de la figure, tandis que le col relevé d’une vieille capote militaire lui remonte jusqu’aux yeux.

Tout ce qu’on peut deviner, c’est qu’il est de grande taille, bien qu’il se donne l’air, pour dissimuler celle-ci, de paraître ployer sous le poids d’une hotte, recouverte de toile d’emballage. La vieille a fait une révérence à la ronde ; sur la table elle pose la verge du châtiment, sorte de balai qu’elle extrait des plis de son manteau, puis, sans dire un mot, fait signe au porteur, qui, non moins silencieux, dépose sa hotte et se met en devoir de déficeler la toile d’emballage. Fortement intrigué, car cette scène n’était pas celle qu’on attendait, Justin s’était approché, autant pour donner un coup de main que pour tâcher de deviner à qui il avait affaire.

— Oh ! oh ! se dit-il, quand, grâce à un adroit mouvement, il eut pu glisser un regard sous les ailes du chapeau, il me semblait bien que c’était sa tournure !

— L’oncle Siméon ! chuchota-t-il à l’oreille de sa femme ; mais ne va rien dire, au moins ! laissons-le faire.

Les enfants suivaient tous les mouvements des mystérieux visiteurs avec une curiosité à la fois ardente et craintive. Mais la dame de Noël et son acolyte avaient bien soin de masquer de leurs amples manteaux l’opération du déballage de la hotte.

Soudain, ils se retournèrent avec ensemble : une double exclamation jaillit des lèvres de Jeanne et de Louis. Le cheval à bascule et la Bernoise du bazar étaient devant eux, celle-ci à califourchon sur celui-là !

Les enfants se précipitaient, quand un geste imposant de la dame de Noël les arrêta.

— Sommes-nous sages, au moins ? demanda-t-elle d’une voix caverneuse, en brandissant la verge qu’elle avait prise en main.

Suppliant, le regard des enfants chercha celui des parents, comme pour les adjurer de ne pas révéler leurs menues peccadilles de l’année.

— Très sages, déclara solennellement Justin ; n’est-ce pas maman ?

La maman, ayant approuvé d’un signe de tête souriant, la vieille femme montra du bout de sa verge le bébé dormant du sommeil du juste.

— Et celui-là, fit-elle sévèrement, n’y a-t-il rien à dire contre ?

— Rien du tout, répliqua la maman avec chaleur, il fait bien son dodo, ne mange que toutes les deux heures, et ne crie que quand il a faim !

— Bon, voilà pour lui !

Et un polichinelle flamboyant sortit, avec un gai tintement de grelots, des profondeurs de la hotte, pour venir se camper en croupe de la Bernoise.

Juste comme la vieille dame de Noël exécutait une série de révérences d’adieu, pendant que son auxiliaire, toujours silencieux, rechargeait sur son dos sa hotte vide, la porte s’ouvrit après un coup retentissant et une femme, voilée de la tête aux pieds, pénétra dans la chambre d’un air solennel. C’était la jeune dame de Noël attendue.

À la faveur du brouhaha qui suivit cette entrée, la vieille et le vieux s’esquivaient à la sourdine, quand au corridor ils trouvèrent Justin qui les avait suivis et leur barra le passage.

— Oncle Siméon, vous n’allez pas partir comme, ça !…

— Moi, et pourquoi pas ?

— Pas avant…

— Si tu me lâches des « mercis » à bout portant, je file et je ne reviens pas ! Tu sais bien que j’abomine les compliments.

— Eh bien ! non, oncle ; je voulais seulement vous dire…

— Quoi ? que tu aimes mieux, après tout, les cylindres que les ancres ? Il ferait beau voir ! Moi, je n’aime pas les gens qui changent d’idée comme on change de linge ! Mais nous n’allons pas recommencer à nous chamailler ! Susette, nous allons reporter cette hotte et ces nippes chez ton frère ; tu m’y attendras jusqu’à ce que la retraite sonne ; moi, si Justin ne m’invite pas…

— Oh ! oncle ! vous savez bien ce qui en est ; et vous ne pouvez pas vous faire une idée comme j’ai regretté d’avoir eu la langue trop longue, à propos…

— Des cylindres et des ancres ? Quelle idée ! bien le contraire ! Moi, j’aime qu’on dise carrément ce qu’on pense. Ça fait que tu m’invites ?

— Je crois bien, oncle ! c’est Adèle qui va être contente ! et les enfants !

— C’est bon, mais n’aie pas le malheur de vendre la mèche aux petits, tu entends !

Noël, une fois de plus, avait apporté son message d’amour : « Paix sur la terre ! bonne volonté envers les hommes ! »

UN VIEUX DU TEMPS D’UNE FOIS

Je pense bien que vous n’avez jamais connu le vieux Justin chez le marchand d’écuelles, qui vivait du temps d’un des seigneurs d’Orléans. C’était Derrière-les-Communes, à côté de la Queue de l’Ordon, que demeurait le vieux garçon.

Pardieu oui ! c’était un garçon qui avait bien vu huitante-trois fois les hirondelles de fenêtre revenir trouver leurs nids sous son toit.

Les gens d’à présent ont beaucoup d’esprit ; ils connaissent toutes sortes de belles choses ; mais je crois cependant que sous le bonnet blanc de notre Justin, il y avait plus d’esprit que sous bien des chapeaux de soie.

Il fallait l’entendre raconter ses longues histoires qui vous faisaient trembler comme des brebis, tellement cela portait peur, ou bien crever de rire à se jeter à terre. Il n’était jamais au bout de sa science, comme celui qui faisait des almanachs avec son fils, et qui lui disait pour remplir un bout de page : « Fiches-y un coup de tonnerre ».

Un jour d’été que Justin, les mains dans ses poches, son bonnet sur la nuque, et les pieds dans ses sabots, se promenait dans son pâturage, il entendit tout d’un coup un bruit de gens qui riaient, qui caquetaient comme des poules qui ont fait leurs œufs. C’étaient des jeunes, des messieurs et des demoiselles, vêtus comme des princes, avec des habits de toutes les couleurs.

— Je crois bien que « c’est » des messieurs de là-bas, se dit le petit vieux, pour sûr des bourgeois de la ville.

Quand il furent près de lui, Justin, qui était très bien « appris », ôta son bonnet en leur disant :

— Votre serviteur.

Mais toute cette troupe, comme des ricaneurs et des malhonnêtes, n’y prit nullement garde, et les voilà riant, regardant le pauvre vieux, qui remettait crânement son bonnet sur sa tête. Ils se disaient à l’oreille :

— Est-il drôle, ce vieux-là ?

Ma foi, le Sagnard, qui avait plus de malice et d’esprit sous ses habits de milaine, qu’eux avec tous ces beaux ajustements, leur parla ainsi :

— Vous êtes bien guillerets, mais si vous saviez ce que je sais, vous prendriez bientôt peur, et trembleriez bien vite.

Les visages commencèrent de s’allonger. Tous ces jeunes gens trouvaient alors que ce vieux-là n’était pas du tout drôle ; ses petits yeux gris, sous son bonnet, leur faisaient tourner le sang.

Justin, à ce moment, tout en ouvrant sa tabatière et prenant une prise, regardait en haut et en bas, de côté et d’autre.

— Eh ! mon brave homme, dit aussitôt un de ces messieurs, que craignez-vous donc ?

— Ma foi ! dans ce pâturage il y a un taureau qui est souvent de mauvaise humeur et qui n’aime pas les vêtements qui ont du rouge. Tiens, tiens, le voilà qui commence de beugler.

(Je vous dirai à l’oreille que c’était une vache qui bramait.)

Seigneur ! Quelle frayeur ! Si vous aviez vu toutes ces jambes courir comme si le diable avait montré le bout de sa queue !

Ce sorcier de Justin se roulait à terre et n’en revenait pas de voir ces mollets qui dévidaient. Il semblait qu’ils avaient tous des fourmis sous les pieds. Toute la troupe courait tout droit du côté du Locle, et je crois bien qu’ils courent encore.

Je vous donne l’histoire comme un vieil homme me l’a racontée, je ne vous jure pas que ce soit la vérité ; mais vous savez bien comme moi, qu’il n’y a rien pour ressembler aux mensonges comme la vérité.

Vous croyez, sans doute, vous qui ne connaissez pas les Sagnards, qu’ils sont des benêts, je voudrais que ceci vous ouvre les yeux.

L’orgueil d’à présent fait aussi croire aux enfants qu’ils valent mieux que leurs pères, mais pour moi, je crois que pour les hommes, c’est comme pour les carottes :

« Le meilleur est sous la terre ! »

NOTES D’UN JUSTICIER DE LA SAGNE

Le 2e novembre 1681, Monsieur Matthieu, « souffragant » de Monsieur Perrot, ministre en « leglise » de la Sagne, m’a « espousé » avec Susanne, fille de feu Daniel JeanRichard-dit-Bressel (peut-être le père du fondateur de l’horlogerie dans le pays).

C’est par cette mention que s’ouvre le registre où le sieur Jaques Bressel, membre de la Cour de justice de la Sagne, inscrivait, non jour par jour, mais à d’assez longs intervalles, ses circonstances de famille les plus importantes, ainsi que les faits météorologiques et les événements qu’il jugeait dignes d’être relatés.

Nous ne présentons pas le justicier Jaques Bressel comme un personnage considérable, bien qu’il ait pu être considéré dans sa petite sphère. Nous ne le connaissons que par le « livre de raison » qu’un de ses descendants, M. U.-L. Matile, ancien député, a bien voulu nous communiquer.

Ce n’est qu’à titre de représentant de son époque et de témoin oculaire de certains événements, petits et grands, qu’il mentionne, que Jaques Bressel et son journal nous ont paru devoir intéresser ceux qui s’occupent encore du passé et de l’histoire de notre pays.

À l’exemple de la plupart de ses contemporains, notre justicier mettait volontiers en rapport l’apparition de certains phénomènes météorologiques avec les événements de l’histoire. Témoin la note suivante :

« Le 11e décembre de l’ennée passée 1680, il apparut une commette, « à une estoile », du costé du soleil couchant, « duquel » la queue attenait au chemin St-Jaques, et elle dura jusques à la Chandeleuse 1681 ; « ça esté alors que la persécution pour la religion a commencé au roiaume de France. »

Plus loin il enregistre sans commentaires la révocation de l’Édit de Nantes :

« Louis quatorze, roy de France, a fait un esdit le 19e octobre 1685 par tout le roiaume et terre de son obéissance, que tous ceux de la religion réformée « eusse à l’embrasser » la romaine, sous peine des « gallaires » pour les hommes et confiscation de « cors » et biens pour les femmes, ou sortir du roiaume dans 24 heures et 15 jours pour les ministres. »

Il ne paraît pas que l’innovation des sachets pour la quête à la sortie du culte date de cette époque à la Sagne, comme le dit Boyve pour d’autres localités où cette forme de collecte fut instituée à l’usage des réfugiés pour cause de religion. Les innovations n’ont jamais fait un chemin rapide à la Sagne – au temps d’une fois – et si celle-là s’y fût introduite alors, Jaques Bressel n’eût pas manqué de la signaler.

Entre l’apparition de la comète de 1680 et la révocation, figure en 1683, le grand incendie du Locle :

« Le 16 aoust 1683 il a « brullé » 24 maisons au bas du Locle et douze « loquattaires », et le feu « print » en la maison du justicier J. Jaques « Vagneux », sans savoir comment. »

 

Un détail qui caractérise bien l’époque par l’absence complète des formalités officielles dont notre siècle est si prodigue, c’est le fait qu’en 1689, donc huit ans après son mariage, notre justicier est pris de la curiosité bien légitime, du reste, de s’informer de son âge exact et de celui de sa femme. Il paraît que M. le « souffragant » Matthieu les avait mariés de confiance et sans s’enquérir trop minutieusement si Jaques Bressel et Susanne JeanRichard étaient en âge de convoler. En voici la preuve :

« Le 16e février 1689, ayant voulu rechercher l’âge de moy et de ma femme afin de le vouloir yci « incerrer », j’ay trouvé que je naquy le 24e février 1651, bathizé par monsieur Sandoz, et Susanne JeanRichard-dit-Bressel, ma femme, fut née le 31e mars 1664, aussi baptizée par monsieur Sandoz, l’ayant trouvé ainsi.

« Signé : Jaques Bressel. »

 

Décidément les formalités de l’état civil ont du bon : à trente ans le justicier Bressel, avait failli « s’espouser » avec une enfant ; Susanne JeanRichard n’avait que dix-sept ans lors de son mariage.

Ce n’est au reste, que par cette constatation que nous connaissons le nom de l’auteur du manuscrit, lequel a sans doute cru de son devoir de signer en toutes lettres une pièce quasi-officielle comme celle-là ; sage précaution qui nous permet, après deux cents ans, de savoir à qui nous avons affaire.

Notre justicier paraît s’être vivement intéressé aux événements politiques du dehors et particulièrement de l’Angleterre. Il avait évidemment dans ce dernier pays quelque parent ou ami avec lequel il était en correspondance, car sous la rubrique : Extrait d’une lettre reçue de Londres, du 24e février 1689, il rapporte que « le mardy après midy, 19e février 1689, la princesse d’Orange arriva à Londres, où elle fut reçue du peuple avec des démonstrations de joie extraordinaires. »

Puis que « le 24e du dit mois le prince et la princesse furent proclamés roy et reyne d’Angleterre, de « France » et d’Irlande, avec grande solennité. »

Le justicier donne ensuite par le menu la liste des seigneurs du conseil privé du roi, en commençant par l’archevêque de Cantorbéry, puis il fait le récit détaillé des fêtes du couronnement.

« Ce n’est pas sans étonnement, ajoute le justicier, de voir un Jaques, 2e roy d’Angleterre, quitter son roiaume et s’en aller en France, et dedans peu de temps voir un prince d’Orange estre sur le trône avec Madame son espouse, fille du devant roy d’Angleterre. »

De cet étonnement fort naturel, le brave justicier de la Sagne est distrait par la grande inondation de la même année :

« Au mois de mars 1689 il a esté des grands débordements d’eau, que depuis Bienne jusques à Gléresse on ne pouvoit aller le long du lac, mais il falloit aller le long de la montagne, et par le Landeron le lac s’éstendait par toute la ville et par les vignes.

« Au même mois l’eau a desmolly les moulins et la « raisse » des Cœudres. »

C’est l’inondation que Boyve mentionne en disant que les trois lacs de Neuchâtel, Bienne et Morat furent joints ensemble.

Autre phénomène météorologique signalé l’année suivante par Jaques Bressel :

« Le 17e janvier 1690, il fit quatre ou cinq gros tonnaires dont il tomba sur un buisson sur le bien des héritiers de feu Jaques Huguenin-dit-Virchaux, et les eaux furent grandement débordées, et après il vint un grand beau temps. »

Après avoir signalé la mort du pape Alexandre VIII et son remplacement par Innocent XII, notre justicier en vient à un événement plus important pour notre petit pays, « savoir la mise en possession des comtés de Neuchâtel et Valangin par S.A.S. Mme la duchesse de Nemours. »

Il fait la description détaillée de toute la cérémonie. En témoin oculaire, il ne manque pas de faire remarquer que M. le conseiller Guy, présidait, « estant assis sur une chaise à dos, vers le milieu de la table, un peu à gauche, et que Madame la duchesse de Nemours, à sa droite, estoit sur un fauteuille, tandis que le chevalier d’Angoulême, envoyé du prince de Conti, estoit à sa gauche sur une chaise à dos, etc., etc. »

Quant aux discours du président, aux « protestes » et « contre-protestes » des personnages présents, il les mentionne très brièvement et ne les fait suivre d’aucune réflexion. Il semble que l’appareil extérieur de la cérémonie l’ait plus impressionné que toute autre chose.

L’événement considérable de l’hiver de 1694 à 1695, fut chez nous, comme chacun sait, la congélation du lac aux mois de janvier et de février.

Jaques Bressel ne manque pas d’en parler longuement, et de rapporter comme d’autres témoins oculaires le fait curieux de longues traces rouges et bleues au travers de la glace, ainsi que la débâcle, arrivée le 14 février.

Dès le dimanche 12 février, assure le justicier, les fentes qui se faisaient dans la glace produisaient de telles détonations qu’on en entendait le bruit « depuis la commune de la Sagne et mêmement depuis les Éplatures ».

Il décrit aussi les amas prodigieux de glaçons qui se formèrent près de Neuchâtel et surtout de Marin, portant à leur sommet « des pierres de « grison » qui pouvaient estre de la pesanteur d’environ deux muids de vin ».

« Le 25 février, poursuit Jaques Bressel, il m’a esté montré par M. le maistre-bourgeois J.-Jaques Faverger une requeste présentée à Messieurs les Quatre-Ministraux par le sieur Nicolas Inzely, demandant pour boire un coup aux dits messieurs, de la peine qu’il avoit pris de mesurer le lac de Neufchâtel et du rapport qu’il fit à ces messieurs que par la dite mesure il trouva onze mille cinq cent quarante quatre pas depuis Neufchâtel à Pourtalbanc, sur lequel ces messieurs lui donnèrent une « ba-joire » pour boire et à trois camarades qu’il avoit avec luy. Le dit Nicolas Inzely me dit le mesme jour de la manière qu’il l’avoit mesuré avec ses trois « consorts » dont il m’en nomma un qui est assez long pour faire les pas tirant de droit fil tout le possible, et que lui-même marquoit tous les cent pas, et qu’après le calcul fait, il se trouva qu’il y avoit onze mille cinq cent quarante quatre pas, mais n’affirmant pas qu’ils ne se soyent « inquivoqués » de quelques dixaines, mais qu’il l’avoit mesuré avec autant d’exactitude qu’il leur avoit été possible. »

La citation est un peu longue et les explications du justicier sur la méthode d’arpentage employée par Inzely, manquent assurément de clarté ; mais nous avons tenu à rapporter le morceau entier à cause de son parfum de naïveté. Ce verbe « inquivoquer » n’est-il pas dans son incorrection une trouvaille exquise ? Quant au terme de « bajoire », très français celui-là, il désignait une monnaie portant les deux effigies superposées d’un souverain et de son épouse, comme Henri IV et Marie de Médicis.

Le temps déplorable qu’il fit en 1698, humide et froid, l’hiver tardif, les gelées recommençant déjà en septembre, fournissent au justicier-laboureur la matière de plusieurs pages, au beau milieu desquelles il insère une note rétrospective :

 

« Ayant trouvé, dit-il, sur une feuille volante, datée du 29 mars 1663, que Monsieur Breguet, ministre du Locle, vint à la Sagne faire visite et savoir s’il n’y avoit aucune plainte contre Monsieur Sandoz, ministre pour lors à la Sagne, et il s’acquittoit bien de toutes les fonctions de son ministère, il n’y eut aucune plainte ; la communauté très satisfaite de ses prêches et de tout ce à quoy il est tenu de faire, et de son côté il fut content de la communauté et de son église. Cette visite se fit par ordre de la Seigneurie et de Messieurs de la Classe. Monsieur Tribolet, pour lors maire de la Sagne, présent pour la Seigneurie, mon grand-père, pour lors lieutenant de la dite Sagne, fit la réponse au nom de la communauté.

« J. Bressel. »

 

Était-ce une mesure générale, ou bien des bruits fâcheux – heureusement démentis par l’enquête, conduite par M. le ministre Breguet, – avaient-ils couru sur le compte de son collègue ? Jaques Bressel ne nous renseigne pas à cet égard, et ignorait sans doute ce qui en était.

En 1708, c’est lui qui est chargé de prononcer un discours au nom de la communauté, dans une circonstante analogue, quoique plus agréable pour tout le monde. Il s’agissait de l’installation d’un nouveau pasteur, M. Le Goux, précédemment à Engollon.

« Après, dit le justicier Bressel, que M. de Bély, ministre du Locle, eut fait son discours, et que M. le maire Roy eut accepté le nouveau pasteur, je m’avançai un peu, moy, et je fis le remerciement au nom de la communauté, comme suit : La séparation du bon pasteur d’avec ses brebis ne peut de moins que de causer une vive doulleur dans les esprits, soit qu’elle arrive par la mort ou par d’autres cas. Le cas vient d’arriver dans notre église de la Sagne par la mort de M. Chailliet, notre très honoré pasteur… Sa mémoire sera toujours en bénédiction parmi nous. Dieu, par un effet de sa bonté, a pourvu d’une manière admirable, à notre sort par l’élection que Messieurs de la vénérable Classe ont faite, approuvés de la Seigneurie, de M. Le Goux pour remplir la charge de pasteur de ce lieu, choix qui nous est bien agréable et qui seul était capable d’apaiser nos doulleurs… »

 

Suit un éloge enthousiaste de la personne, des vertus et des succès pastoraux de M. Le Goux, dont l’orateur ne craignait pas de mettre l’humilité chrétienne à une rude épreuve ; puis des remerciements adressés à M. de Bély, juré du colloque des montagnes, à M. le procureur Meuron, etc. Détail piquant, dix-neuf ans plus tard, le justicier Bressel est appelé à fonctionner de nouveau dans une circonstance semblable, pour l’installation de M. Cartier, et comme il n’est sans doute pas orateur par tempérament, il répète mot pour mot le discours dans lequel il avait exalté les vertus de M. Le Goux et brûle devant M. Cartier le même encens qu’il avait déjà servi à son prédécesseur… et qui, peut-être, était utilisé de génération en génération, à chaque changement de pasteur.

Il eût été surprenant que dans le désordre pittoresque de son registre, désordre qui n’est pas un effet de l’art, le justicier Bressel n’eût pas relaté quelque affaire judiciaire.

Il y en a une, en effet, et interminable, une affaire de meurtre, dans laquelle notre justicier et quatre de ses collègues de la Sagne fonctionnèrent à la Chaux-de-Fonds comme juges « de renfort ». Cette affaire est contée tout au long sous la rubrique « Langtalle », probablement une corruption de « Landtag ». On sent que M. le justicier est dans son élément.

 

« Le 22e novembre 1697, nous sommes estez cinq justiciers de la Sagne, le lieutenant Perret, Abram Vuille, Jaques Bressel, Jean Convert et Moïse Perret, pour renfort à la Chaux-de-Fonds, pour être juges à un « langtalle », pour un meurtre arrivé à la Maison à Monsieur, sur le Doux, par Droz dit Busset, pour avoir tué la femme d’Abram Duboz et blessé son fils…

« En premier lieu, M. de Rougemont, maire de la Chaux-de-Fonds, fit une proposition après avoir eu par connaissance d’administrer justice impériale sous la voûte des cieux pour fait du crime, il commença que les Rois et princes estoient appelez Dieux en des passages de l’Écriture sainte, en tant qu’ils font faire bonne et briève justice, et que la justice est la fille de Dieu, et que nous sommes le peuple le plus heureux qui soit au monde,… etc., etc… C’est pourquoy il formoit demande criminelle au dit Busset pour avoir tué la femme au dit Abram Duboz… »

Naturellement, le dit Busset, en homme avisé, avait passé le Doubs et se garda bien de paraître à l’audience, bien qu’il « eût esté cité à son domicile et appelé aux quatre coins du parquet, » et naturellement aussi il fut condamné par défaut une première fois.

Seconde citation, seconde audience, non comparution, seconde condamnation par défaut. À trois reprises les cinq juges de renfort de la Sagne durent se rendre à la Chaux-de-Fonds. Le fugitif avait enfin envoyé à l’audience, pour plaider sa cause, un Bourguignon du Russey, nommé Monsieur Sans-Espée, lequel demanda à produire des témoins à décharge.

La déposition de ceux-ci tourna à la confusion du Bourguignon et de son client, car, dit Jaques Bressel, « ayant fait réflexion sur la déposition des témoins, notamment d’un Jean, fils naturel d’une réfugiée, lequel avoit vu donner un coup d’épée par Abram Droz dit Busset, dans le corps de la femme d’Abram Duboz, et la confession qu’a fait Monsieur Sans-Espée, son charge-ayant, on condamna Abram Droz comme meurtrier et « ommicidiaire »,… tous les officiers de son A. S. le pourront faire saisir au corps pour le faire rendre prisonnier et luy faire supporter le châtiment que le dit meurtre a attiré sur luy… sauf en tout et partout la grâce de son Altesse Sérénissime notre souveraine princesse… »

 

Le reste du manuscrit de Jaques Bressel est rempli par des transcriptions d’actes de franchises et donations accordés à la communauté de la Sagne, depuis le XVIe siècle jusqu’au XVIIIe, des jugements d’arbitrages au sujet des différends concernant le payement des dîmes, des respectueuses mais fermes réclamations de la bourgeoisie contre la défense d’entrée des vins de France, etc.

De sa plus belle écriture, le justicier y a transcrit la lettre par laquelle le roi de Prusse remercie, en 1726, ses sujets de la bourgeoisie de Valangin de la réponse qu’ils ont faite à Messieurs de Berne « au sujet des faux bruits répandus par des gens mal intentionnés du dessein que nous aurions formé d’aliéner notre principauté de Neufchâtel et Valangin », et les félicite de leur fidélité inébranlable.

Mentionnons encore, à titre de document historique, une longue épître en vers dithyrambiques, copiée par Jaques Bressel et adressée par un rimeur anonyme à M. François Le Chambrier, Conseiller d’État et maire de la ville de Neuchâtel.

En voici le début :

Illustre magistrat, dont la vertu chérie

Fut l’appui, l’ornement, l’honneur de la patrie,

Quel secret ennemi de ta félicité,

Obscurcir à ses yeux ton zèle et ta sagesse,

Et détruire avec toi la publique allégresse ?

Il y en a quarante vers sur ce ton !

Cependant, à défaut de mérite littéraire, l’épître en question a du moins celui de rappeler un incident historique tout à l’honneur du magistrat auquel elle fut dédiée. En effet, M. le Conseiller d’État et maire Le Chambrier fut disgracié en 1724 et suspendu pour un an de toutes ses charges, pour s’être énergiquement élevé en Conseil contre certains actes arbitraires et abus de pouvoir de M. de Strunckdi, envoyé plénipotentiaire du roi.

M. Le Chambrier estimait ces actes contraires à la Constitution et à de précédentes délibérations du Conseil ; il en résulta entre lui et l’envoyé du roi une violente altercation, dont les détails ont été en partie supprimés par ordre de la cour.

De là la disgrâce du digne magistrat, disgrâce, au reste, qui ne fut pas de longue durée, car le roi, sans doute mieux informé plus tard, puisque le gouverneur, M. de Froment, avait été lui-même froissé par les allures autoritaires de M. de Strunckdi, révoqua la mesure qu’il avait ordonnée contre M. Le Chambrier.

L’auteur anonyme de l’épître voit déjà poindre cette réhabilitation et la prédit en ces termes :

…Ton prince qu’on abuse

Ne sera pas toujours ébloui par la ruse :

Je vois, je vois déjà l’aimable vérité

Descendre de son trône avec plus de clarté,

Et terrasser enfin la noire politique

De ces traîtres chargés de la haine publique !

Cette épître honnêtement indignée fut très vraisemblablement du nombre de ces vers jugés « licencieux » qu’un rescrit royal ordonna de faire brûler par la main du bourreau. Mais notre justicier sagnard avait eu le temps de les transcrire dans son livre de notes, pour les conserver à la postérité.

(C’est à M. F. de Chambrier que nous devons la communication de ces détails historiques. Nous lui en exprimons notre plus vive gratitude.)

GENS BIEN AVISÉS

Il y a quelques semaines, à Noël, à ce que je crois, j’ai lu dans les journaux de Neuchâtel quelque chose qui m’a fait plaisir, relativement à des gens qui tiennent si tellement à la langue qu’ont parlée leurs pères, qu’ils ont peur de l’oublier.

Vous savez aussi bien que moi, qu’au fin bout de la Suisse, à côté des Tyroliens, nous avons des confédérés qui ne sont ni des Allemands, ni des Italiens, mais des espèces de Welches comme nous, attendu que leur langue ressemble beaucoup au vieux patois de notre pays, autant qu’à celui des Vaudois et des Fribourgeois.

Cependant, dans leur pays, les Grisons, comme on l’appelle, il y a aussi la bonne moitié d’Allemands. Il faut reconnaître pourtant que ceux-ci ont un jargon un peu plus doux qu’à Muntschmier.

Mais ce sont toujours des Allemands, quoi ! Ils ont pris l’outil par le manche, comme on sait assez qu’ils en ont l’habitude en tout pays, tellement que chacun, là-haut, est obligé, vieux et jeunes, aux écoles, au temple, en justice, au Grand Conseil, de parler une langue qui ressemble de loin à celle de Berlin.

Ainsi, qu’est-ce qu’il arrive ? L’autre langue qu’on parlait autrefois dans tout le pays des Ligues, même chez les voisins, cette langue qui est si vieille que les gens de là-haut l’appellent : « le plus antique langage de la Haute-Rhétie, le romantsch » (l’antiquissim lungaig de l’Ota Rhetia, il romantsch), cette pauvre langue commençait rapidement à s’oublier, attendu que les enfants ne l’entendaient plus qu’à la maison… et encore !

Tout doucement ils se mettaient à ne plus dire que « Vater, Mutter, Bruder, Schwester », comme ils apprenaient à l’école, au lieu de « Bap, mamma, frer, sour », ainsi qu’on nomme en romansch père, mère, frère et sœur.

Il y a bien quelques journaux dans cette langue, comme la « Gazette Romansch, », la « Ligue grise », l’« Engadinais », les « Feuilles d’Engadine » ; mais chacun n’a pas le moyen de se les payer. – Vous comprenez que cela faisait mal au cœur à ceux qui aiment leur pays et son histoire, de voir que la langue de leurs ancêtres allait mourir comme une chandelle qui est à bout.

Hélas ! c’est ce qui est arrivé à notre pauvre patois qui est presque tout à fait oublié ! Qui le parle encore chez nous ? Les jeunes gens d’aujourd’hui se croient plus savants que cela !… Misère !!

Ceux des Grisons sont plus avisés ; respect pour eux !

Ils ont dit : Prenons garde ! Faisons une société pour conserver, parler, lire, apprendre à aimer notre beau romansch aux enfants, langue que les Rhètes ont parlée, lue et aimée de tout temps, aussi bien là-bas, au bord de l’Arno, où ils ont demeuré, qu’ici en haut, dans notre pays d’aujourd’hui.

Mais il faut savoir que dans une partie des Grisons, on parle un peu autrement que dans une autre, comme chez nous les gens de la montagne appellent les demoiselles « feuilletet » et ceux du Vignoble « baësté » (de beauté).

Alors, qu’est-ce qu’ils ont fait, ces braves romansch ? Les vieux tout blancs, les jeunes, les enfants des écoles même, chacun a réuni tous les mots de son village pour les envoyer à des messieurs instruits qui veulent les imprimer dans un puissant livre aussi gros que le dictionnaire de Richelet.

Quand tout cela sera couché sur le papier, il n’y aura plus moyen de l’oublier !

Eh bien, ma foi ! que je me suis dit en lisant tout cela, si tu n’étais pas du pays de Neuchâtel, communier du Locle et bourgeois de Valangin, tu serais fier d’être du pays des Ligues, d’une commune comme celle de Bonaduz (« Pan-à-tots », en romansch, signifie pain pour tous), où les pauvres ont du pain à manger, plus que dans la tienne, aujourd’hui, si on en croit son nom !

Cela me fait penser que j’ai lu dans une gazette romansch quelque chose sur ma commune. Vous verrez qu’on sait là-haut, ce qu’on fait chez nous :

« Une dame Dubois, native du Locle et dernièrement morte à Paris, où son mari s’était enrichi, a légué en faveur de l’Asile des vieillards du Locle, fr. 25 000, et en faveur de l’École des horlogers dans ce lieu fr. 15 000. »

« Una dama Dubois, nativa da Locle, ed ultimamaing morta a Paris, inua sieu hom s’avaira inrichieu, ho legô a favur del asil dels vegls a Locle, F. 25 000, ed a favur délia scoula dels orologiers in quaist lô F. 15 000. »

Cette langue, qu’en dites-vous, vaut bien les grognements des ours de Berne !

Ah ! braves gens des Ligues, que vous avez raison de vous liguer pour la conserver mieux que nous n’avons pu garder la nôtre !…

SOUVENIRS D’ENFANCE

Oscar Huguenin - ...mon premier pantalon.

 

Quand je serai grand !… Vous souvient-il de cette ambition qui, tout petit, vous prenait au cerveau, attristant parfois jusqu’aux jouissances délirantes du colin-maillard ? Que d’horizons lointains et vastes s’ouvraient alors devant vous ! Que de projets grandioses se suivaient, s’entassaient dans votre imagination, puis, hélas ! s’écroulaient soudain comme vos châteaux de cartes, quand la vue d’un heureux de cinq pieds vous ramenait au sentiment de la réalité !

Vous et moi nous voilà grands, du moins dans l’acception physique du mot : les visions de l’enfance ont-elles tenu toutes leurs promesses ? Franchement je me surprends parfois à penser : Ah ! que ne suis-je encore enfant ! – Le poète anglais Hood écrivait un jour aux enfants de son ami Elliot : « Ah ! que vous devez être heureux ! l’enfance est un si bon temps ! Je voudrais bien être deux ou trois enfants à la fois : comme je vous tirerais vite mes trois pantalons, mes trois paires de souliers, mes trois paires de bas pour patauger dans la mer jusqu’à mes six genoux ! » Puisque le vœu du bon Hood est irréalisable, je veux du moins revivre par le souvenir dans cet heureux temps maintenant envolé.

 

*  *  *

 

J’avais cinq ans alors ; c’est assez vous dire que depuis quelque temps j’avais extraordinairement grandi dans ma propre estime en passant avec recueillement mon premier pantalon. Aussi n’était-ce qu’avec la commisération la plus profonde que j’envisageais les pauvres déshérités trottinant encore en jupons. Le jour de cette importante modification de mon costume avait encore été marqué par une autre solennité : mon entrée à l’école…

Jamais monarque parvenu au faîte du pouvoir ; jamais triomphateur revenant d’une victoire, chargé de trophées et de lauriers, ne goûta félicité comparable à la mienne, quand, conduit par ma sœur, un abécédaire enluminé sous le bras, je fis mon entrée dans le sanctuaire de Mme Petit-Jean.

Bonne vieille chambre aux boiseries bistrées, que tu me parus vénérable dans ce moment !

Je revois encore cette rangée de petites têtes qui se lèvent curieusement à mon arrivée ; la vieille maîtresse, ses besicles sur le nez, trônant dans un grand fauteuil recouvert de cuir, puis par dessus tout cela, deux tableaux étranges dont le souvenir est resté profondément gravé dans ma mémoire. Placés trop haut pour me permettre d’en saisir les détails, ils sont demeurés pour moi une énigme insoluble, quelque chose de vague et de mystérieux où j’entrevois encore confusément des anges, une mer agitée, avec une lumière intense dans le fond du tableau.

Oscar Huguenin - Madame Petit-Jean.

Je fus installé sur un petit escabeau destiné aux nouveaux venus, et placé aux genoux de la maîtresse, puis les leçons commencèrent. Mme Petit-Jean n’avait point de programme imprimé ou manuscrit, ce qui ne l’empêchait pas d’instruire sa petite famille avec une sollicitude toute maternelle ; elle savait aussi manier la verge, quand besoin était, j’ai de fortes raisons pour m’en souvenir. Une correction qu’elle affectionnait particulièrement, consistait à jucher les coupables sur le rebord intérieur de la fenêtre, dans le but d’inspirer une honte salutaire aux bambins ainsi exposés à la vue des passants. Ici, je dois avouer à ma honte que la punition se répéta si fréquemment pour moi que je finis par y prendre goût ; une fillette avec laquelle je bavardais à tout propos, partageait avec moi les honneurs de l’exposition. De compagnie nous faisions aux passants indignés les grimaces les plus grotesques, et la douceur de ce délassement ne pouvait être compromise que par le passage subit et terrifiant de nos parents ou de voisins dont nous craignions les rapports. Oh ! alors, réduits à notre plus mince expression dans les coins de l’embrasure, nous bénissions les géraniums de Mme Petit-Jean, qui nous permettaient de dissimuler parmi les teintes veloutées de leurs grappes de fleurs, le cramoisi de nos joues. Si je ne vous parle pas du coin noir et de la cave pleine de mystères, dernier recours de la maîtresse dans les cas d’une gravité exceptionnelle, c’est que mon amour-propre d’écolier a déjà cruellement souffert pendant le récit de mes errements, et que ces aveux me paraissent être une expiation suffisante.

D’après ce qui précède, on pourrait douter qu’avec des dispositions semblables je fisse des progrès bien surprenants. Mais détrompez-vous : j’ai le souvenir très net qu’en un jour d’heureuse mémoire je ne fis que quinze fautes à ma dictée ; vrai est-il d’ajouter qu’elle n’avait que trois lignes et que Mme Petit-Jean l’avait épelée mot à mot. Mais de peur de vous éblouir et de passer pour vaniteux, j’étends un voile de modestie sur ces succès de mon enfance. – Notre vieille maîtresse avait un frère qui cumulait les professions de marchand de tourbe, de fabricant de pastilles et de charcutier. La variété dans les occupations charme, dit-on, la monotonie de l’existence ; à ce compte-là, l’humeur devrait s’en ressentir et n’en être que plus aimable. Tel n’était pourtant pas l’effet produit sur le tempérament de cet honorable industriel par son triple genre de travail. Le sucre taré qui composait le plus net de ses pastilles était impuissant à lutter contre l’effet déplorable produit sans doute sur son caractère par la poussière noire de la tourbe et le sang des malheureux porcs qu’il égorgeait. M. Petit-Jean, que nous autres écoliers ne connaissions guère que sous le surnom de Côti, que lui avait valu sa profession de charcutier, M. Petit-Jean était un personnage à la physionomie sombre comme une journée d’automne. Les rides nombreuses qui faisaient grimacer sa face le transformaient à nos yeux en un être surnaturel, et quand il paraissait soudain au milieu de notre petite classe, nous croyions voir entrer sa majesté satanique.

Oscar Huguenin - Maître Côti.

Je me demande encore aujourd’hui pourquoi maître Côti faisait de notre chambre d’étude le laboratoire de sa fabrication de pastilles.

Il devait y avoir certainement malice calculée de sa part ; car je vous le demande, en conscience, n’était-ce pas une cruauté révoltante que de nous faire assister à la confection des susdites pastilles, nous, bambins affamés de toutes sortes de produits sucrés ? Un tel procédé criait vengeance ! Le hasard se chargea de nous consoler de ce supplice de Tantale.

Un jour, maître Côti s’était installé près du poêle avec son attirail ordinaire consistant en trois larges plaques de tôle déposées sur le dossier de deux chaises, et un petit pot contenant le précieux liquide qui allait se changer en pastilles appétissantes. Lentement, goutte à goutte, comme s’il eût savouré un plaisir diabolique à prolonger notre supplice, il avait laissé tomber la mixtion sucrée que nos yeux pétillants de convoitise regardaient à la dérobée, s’étaler sur la plaque en une pastille rondelette. L’opération finie, il était sorti d’un air goguenard en passant sa manche sur ses lèvres ; geste cruellement significatif qui accumula dans nos petites cervelles un désir immodéré de vengeance.

Enfin, après avoir soulagé son cœur d’un gros soupir, chacun reprenait son travail d’un air profondément malheureux, quand… patatras ! un tintamarre effroyable fait sauter d’épouvante écoliers et maîtresse ; celle-ci, par parenthèse, dormait paisiblement. La vieille chatte de Mme Petit-Jean (était-ce par gourmandise ou avait-elle eut pitié de nous ?) avait fait dégringoler l’échafaudage de M. Côti.

Je vous laisse à penser quelle scène s’ensuivit !

Oscar Huguenin - ...Toute la chambrée, y compris la maîtresse, fut en un clin d’œil à quatre pattes sur le lieu du désastre.

Toute la chambrée, y compris la maîtresse, fut en un clin d’œil à quatre pattes sur le lieu du désastre : ceux-là pour piller, sous prétexte d’aider à réparer le dommage, celle-ci pour protéger la propriété fraternelle. Le carnage, en cette occasion, fut effrayant ; et malgré les efforts de Mme Petit-Jean, les pastilles survivantes furent en bien petit nombre : chose étonnante, au témoignage des écoliers, qui tous prétendaient être étrangers à la disparition des absentes. La visite des poches n’amena aucun résultat ; mais nombre de petits cristaux révélateurs restés fixés à nos lèvres, constituèrent un corps de délit suffisant pour priver toute la classe d’une promenade projetée. Je n’ai garde de me poser en apologiste des larrons et du larcin ; mais les procédés de M. Côti m’avaient paru si peu courtois que ses pastilles pesèrent beaucoup plus sur mon estomac que sur ma conscience.

Cinq ans ont passé : je ne souffrirais plus maintenant le chaperonnage de ma sœur et de ses compagnes, qui m’entraînaient autrefois chez Mme Petit-Jean, après m’avoir soigneusement enveloppé dans mon petit manteau de milaine. Fi donc ! Je suis, moi, trente-sixième, élève de M. Bellemain à la grande école, s’il vous plaît, où l’on affiche le plus souverain mépris pour les… gamins ! quant à ma sœur, c’est toujours une bonne fille, c’est vrai, mais enfin, ce n’est qu’une fille !… Ici, plus d’abécédaire : j’ai la prétention de lire couramment, c’est-à-dire sans m’arrêter aux points non plus qu’aux virgules, jusqu’à ce que la respiration me fasse défaut ; quitte à reprendre haleine au beau milieu d’un mot. Quant à l’arithmétique, j’avoue me sentir parfois un peu ahuri au milieu de l’inextricable labyrinthe des fractions, où la férule de M. Bellemain parvient rarement à me faire trouver une issue. Mais demandez à tous les écoliers : ils vous diront unanimement : Ça ne veut pas devenir juste !

J’ai trop de modestie pour vous faire part de mes succès dans d’autres branches. Aussi ne dirai-je mot des remarquables travaux géographiques que je fis alors en calquant tous les pays du globe contre les vitres de la salle d’école. Les points cardinaux étaient bien parfois un peu étonnés de s’y trouver intervertis ; mais que l’Est eût pris la place de l’Ouest, c’est ce dont je m’inquiétais fort peu, pourvu que de magnifiques enluminures de bleu de Prusse et de vermillon en relevassent toutes les beautés.

Oscar Huguenin - Mes remarquables travaux géographiques.

Et nos jeux en dehors de la classe ! Quelles combinaisons merveilleuses pour passer son temps le plus agréablement possible ! Quelle débauche de rires et de gambades ! Le seul souvenir m’en épanouit le cœur : ah ! c’était alors le bon temps !

Les termes hétéroclites par lesquels nous désignions nos jeux eussent, il est vrai, fait rougir d’indignation nos très doctes maîtres Noël et Chapsal ; mais on sait assez que les écoliers de tous les temps n’ont jamais péché par une grande affectation de purisme.

Si cache-cache, en notre argot, avait nom « colinette » ou colin-maillard « boûchet » ; si nos billes s’appelaient marbres, ou certain jeu la « gouenne » ; si la seule monnaie en cours parmi nous était le « stoclet », n’en déplaise à tous les grammairiens du monde, nous n’eussions pas pour un empire voulu changer ces appellations baroques.

Mais c’est l’hiver surtout que notre bonheur arrivait à son apogée : bien différents des poètes qui font de l’hiver un personnage sinistre et glacé, frère jumeau de la mort, nous autres écoliers, nous ne voyions en lui qu’un vieux bonhomme des plus jovials, qui nous apportait sous son manteau fourré d’hermine une collection inépuisable de nouvelles jouissances. Retrouverai-je jamais l’ivresse de ces glissades triomphantes, où, emporté par ma luge dans une course vertigineuse, j’aspirais à pleins poumons l’air pur et frais de nos montagnes ? Parfois, il est vrai, la course se terminait d’une façon assez désagréable : témoin mon frère, qui, lancé à fond de train sur la pente raide de l’unique rue du village, s’en vint échouer malencontreusement dans les jambes d’un gendarme.

Oscar Huguenin - mon frère, qui s’en vint échouer malencontreusement dans les jambes d’un gendarme.

L’équilibre et la dignité du fonctionnaire ayant été gravement compromis, il fallut payer une amende pour arrêter la confiscation de la luge.

Oscar Huguenin - un de mes camarades qui, à cheval sur son traîneau, pénétra comme un boulet par une fenêtre au rez.

Témoin encore un de mes camarades qui, à cheval sur son traîneau, pénétra comme un boulet par une fenêtre au rez du sol, dans la chambre d’une vieille faiseuse de dentelles : coussin, fuseaux et leur propriétaire par-dessus, allèrent s’abattre sur le plancher avec l’intrus et son véhicule.

Oscar Huguenin - Il ne m’est jamais arrivé d’autre aventure que de m’écorcher prosaïquement le nez, les paumes des mains ou telle autre partie du corps non moins sensible, quand ma luge, lancée avec la vitesse d’une locomotive, s’enfonçait brusquement dans la neige.

Je n’ai malheureusement point, dans mes souvenirs personnels, d’incident aussi dramatique à rapporter. Il ne m’est jamais arrivé d’autre aventure que de m’écorcher prosaïquement le nez, les paumes des mains ou telle autre partie du corps non moins sensible, quand ma luge, lancée avec la vitesse d’une locomotive, s’enfonçait brusquement dans la neige, me laissant continuer seul sur cette surface rugueuse ma course furibonde. Le plus fort tissu ne résiste pas longtemps à un frottement pareil : aussi vous devinez le reste !

Oscar Huguenin -  à mon premier coup de patin un peu vigoureux, j’enfonce mon genou dans le pot à lait d’une femme de ménage.

Mes patins, cependant, m’ont joué un mauvais tour dont j’ai gardé le souvenir. Après bien des essais malheureux, après bien des chutes aussi blessantes pour mon amour-propre que pour mes os, j’étais parvenu à maintenir tant bien que mal mon équilibre sur les maudites lames. Les jambes élégamment écartées, j’essayais de prendre mon élan, quand, horreur, à mon premier coup de patin un peu vigoureux, j’enfonce mon genou dans le pot à lait d’une femme de ménage qui passait près de moi. Chose curieuse : la terreur me donna l’adresse et la sûreté que j’avais en vain cherchées, et je pris la fuite comme le vent.

Ma mère, à laquelle j’avouai le fait en sanglotant, fut inflexible : elle m’envoya faire mes excuses et payer le dommage. Quelle conjoncture angoissante ! Je me vois encore tout tremblant sur ce seuil que je n’ose franchir ; je crois sentir mon cœur battre à se rompre, quand enfin, par un effort désespéré, j’ai pénétré jusque dans la cuisine, où je me trouve en face de la personne que je pense avoir offensée mortellement ; mes excuses s’arrêtent à ma gorge et s’éteignent dans un sanglot.

Oh ! quel regard reconnaissant je levai sur la bonne vieille, quand, passant la main dans mes cheveux, elle me dit d’un ton encourageant :

Oscar Huguenin -  la bonne vieille  passant la main dans mes cheveux.

— « Poûr p’tet, y ne te faut pas d’ains’ piorâ ; y vaut mî cinque qu’on bras fratchî et lé tchavon poidu ! »

Décidément, il y a dans le monde plus de bonnes âmes qu’on ne se l’imagine.

À ce propos, encore un souvenir. Notre pasteur était l’ami des enfants. Chaque samedi, la plupart des écoliers se rendaient régulièrement chez lui avec leur témoignage de la semaine. Il encourageait les uns, reprenait doucement les autres et avait toujours quelques petits cadeaux, livres ou gravures, à distribuer à l’heureuse troupe ; quelquefois il nous installait autour d’une table chargée de papiers, et plaçait devant nous quelque livre aux magnifiques illustrations.

Debout devant son pupitre où il achevait un travail interrompu par notre arrivée, il arrêtait par moment son regard bienveillant sur nous qui, de peur de le déranger, parlions bien bas et mettions une sourdine aux éclats de rire qu’excitait parfois une estampe drolatique. Influence bénie de cette atmosphère d’amour, que de fautes n’as-tu pas prévenues ! Combien de fois cette seule pensée : « Cela ferait de la peine à M. Bonhôte », ne nous a-t-elle pas empêchés de succomber à la tentation de jouer un mauvais tour à l’un de nos camarades, ou pis encore, à notre maître !

Dix ans plus tard, voici encore une école à peu près pareille à celle de M. Bellemain. C’est toujours le même tableau noir où j’ai vu tant de fois avec perplexité mon cauchemar, les fractions, s’étaler en signes cabalistiques. Les vieilles cartes de Vaugondy ont fait place à celles plus modernes et plus exactes de Holle ; quant au personnel pensant, agissant et surtout babillant, il semble n’avoir pas changé : mêmes petites têtes légères, rieuses et oublieuses ; mêmes pieds fiévreux et bruyants que le plancher de l’école semble brûler ; et puis dans ce coin, derrière le pupitre vénérable qui lui aussi a connu les anciens jours, un grave magister… de vingt ans. Hélas ! les rôles sont intervertis maintenant ; et les écoliers ne se doutent guère avec quelle joie leur maître d’aujourd’hui donnerait tout son mince bagage de savoir avec sa dignité par-dessus, pour redevenir l’enfant d’autrefois.


Ce livre numérique

a été édité par

l’Association Les Bourlapapey,

bibliothèque numérique romande

 

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en mai 2015.

 

— Élaboration :

Les membres de l’association qui ont participé à l’édition, aux corrections, aux conversions et à la publication de ce livre numérique sont : Sylvie, Marcel, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Huguenin, Oscar et Matthey, César, Derniers Récits : Précédés d'une notice biographique sur l'auteur, 1842-1903, Neuchâtel, Delachaux & Niestlé, 1907. D’autres éditions, en particulier l’édition moderne (Neuchâtel, Belle rivière, 1981) (nous la recommandons au lecteur intéressé), ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. Les illustrations dans le texte ont été réalisées par l’auteur. La maquette de première page, réalisée par Laura Barr-Wells en mars 2015, reprend et adapte une photo, tirée de Wikimédia : Fussgängerbrücke über die Areuse in den Gorges de lAreuse bei Brot-Dessous; Neuenburg, Schweiz, prise le 18.07.2010,  par Chriusha (Хрюша), lequel protège sa prise de vue d’une licence CC-BY-SA-3.0 qui s’applique à cette adaptation.

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[1] Dr. César Matthey (1859-1923), directeur de l’Hôpital Pourtalès de Neuchâtel (1893-1903), fondateur de sa Maternité en 1900. (NBNR.)