Victor Hugo

VICTOR HUGO EN SUISSE

Extraits de :
Le Rhin (tome 3)
En Voyage (tome 2)

1846-1890

édité par la bibliothèque numérique romande

ebooks-bnr.com

 

 


Table des matières

 

EXTRAITS  DE  « LE RHIN »  (tome 3) 3

LETTRE XXXII  BALE.. 4

LETTRE XXXIII  BALE.. 7

LETTRE XXXIV  ZURICH.. 15

LETTRE XXXV  ZURICH.. 20

LETTRE XXXVI  ZURICH.. 30

LETTRE XXXVII  SCHAFFHAUSEN.. 36

LETTRE XXXVIII  LA CATARACTE DU RHIN.. 41

LETTRE XXXIX  VÉVEY. – CHILLON. – LAUSANNE.. 48

EXTRAITS  DE  « EN VOYAGE  (tome II)  ALPES ET PYRÉNÉES »  ALPES 1839. 64

LUCERNE – LE MONT PILATE. 65

LUCERNE  Albums. 81

Notes. 82

BERNE – LE RIGI. 86

[suite de la promenade au Rigi.]. 92

FRIBOURG  Notes. 104

SUR LA ROUTE D’AIX-LES-BAINS. 105

Albums. 105

GENÈVE.. 107

Ce livre numérique. 111

 

EXTRAITS

DE

« LE RHIN »

(tome 3)

(lettres à un ami n° 32 à 39)

LETTRE XXXII

BALE

Paysages. – Profil des compagnons de voyage de l’auteur. – Joli costume des jeunes filles. – Ce qu’un philosophe peut conduire. – Ici le lecteur voit passer un peu de forêt Noire. – Bâle. – L’hôtel de la Cigogne. – Théorie des fontaines. – Tombeau d’Érasme. – Autres tombeaux.

 

Bâle, 7 septembre.

Hier, cher ami, à cinq heures du matin, j’ai quitté Freiburg. À midi j’entrais dans Bâle. La route que je fais est chaque jour plus pittoresque. J’ai vu lever le soleil. Vers six heures il a puissamment troué les nuages, et ses rayons horizontaux sont allés au loin faire surgir à l’horizon les gibbosités monstrueuses du Jura. Ce sont déjà des bosses formidables. On sent que ce sont les dernières ondulations de ces énormes vagues de granit qu’on appelle les Alpes.

Le coupé de la diligence badoise était pris. L’intérieur était ainsi composé : un bibliothécaire allemand, triste d’avoir oublié sa blouse dans une auberge du mont Righi ; un petit vieillard habillé comme sous Louis XV, se moquant d’un autre vieillard en costume d’incroyable qui me faisait l’effet d’Elleviou en voyage, et lui demandant s’il avait vu le pays des grisons ; enfin un grand commis marchand, colporteur d’étoffes, et déclarant avec un gros rire que, comme il n’avait pu placer ses échantillons, il voyageait en vins (en vain) ; de plus ayant sur les joues des favoris comme les caniches tondus en ont ailleurs. – Voyant ceci, je suis monté sur l’impériale.

Il faisait assez froid, j’y étais seul.

Les jeunes filles de ce côté du Haut-Rhin ont un costume exquis ; cette coiffure cocarde dont je vous ai parlé, un jupon brun à gros plis assez court et une veste d’homme en drap noir avec des morceaux de soie rouge imitant des crevés et des taillades cousues à la taille et aux manches. Quelques-unes, au lieu de cocarde, ont un mouchoir rouge noué en fichu sous le menton. Elles sont charmantes ainsi. Cela ne les empêche pas de se moucher avec leurs doigts.

Vers huit heures du matin, dans un endroit sauvage et propre à la rêverie, j’ai vu un monsieur d’âge vénérable, vêtu d’un gilet jaune, d’un pantalon gris et d’une redingote grise, et coiffé d’un vaste chapeau rond, ayant un parapluie sous le bras gauche et un livre à la main droite. Il lisait attentivement. Ce qui m’inquiétait, c’est qu’il avait un fouet à la main gauche. De plus, j’entendais des grognements singuliers derrière une broussaille qui bordait la route. Tout à coup la broussaille s’est interrompue, et j’ai reconnu que ce philosophe conduisait un troupeau de cochons.

Le chemin de Freiburg à Bâle court le long d’une magnifique chaîne de collines déjà assez hautes pour faire obstacle aux nuages. De temps en temps on rencontre sur la route un chariot attelé de bœufs conduit par un paysan en grand chapeau, dont l’accoutrement rappelle la basse Bretagne ; ou bien un roulier traîné par huit mulets ; ou une longue poutre qui a été un sapin, et qu’on transporte à Bâle sur deux paires de roues qu’elle réunit comme un trait d’union ; ou une vieille femme à genoux devant une vieille croix sculptée. Deux heures avant d’arriver à Bâle, la route traverse un coin de forêt ; des halliers profonds, des pins, des sapins, des mélèzes ; par moments une clairière, dans laquelle un grand chêne se dresse seul comme le chandelier à sept branches ; puis des ravins où l’on entend murmurer des torrents. C’est la forêt Noire.

Je vous parlerai de Bâle en détail dans ma prochaine lettre. Je me suis logé à la Cigogne, et, de la fenêtre où je vous écris, je vois dans une petite place deux jolies fontaines côte à côte, l’une du quinzième siècle, l’autre du seizième. La plus grande, celle du quinzième siècle, se dégorge dans un bassin de pierre plein d’une eau verte, moirée, que les rayons du soleil semblent remplir, en s’y brisant, d’une foule d’anguilles d’or.

C’est une chose bien remarquable d’ailleurs que ces fontaines. J’en ai compté huit à Freiburg ; à Bâle il y en a à tous les coins de rue. Elles abondent à Lucerne, à Zurich, à Berne, à Soleure. Cela est propre aux montagnes. Les montagnes engendrent les torrents, les torrents engendrent les ruisseaux, les ruisseaux produisent les fontaines, d’où il suit que toutes ces charmantes fontaines gothiques des villes suisses doivent être classées parmi les fleurs des Alpes.

J’ai vu de belles choses à la cathédrale, et j’en ai vu de curieuses ; entre autres, le tombeau d’Érasme. C’est une simple lame de marbre, couleur café, posée debout, avec une très longue épitaphe en latin. Au-dessus de l’épitaphe est une figure qui ressemble, jusqu’à un certain point, au portrait d’Érasme par Holbein, et au bas de laquelle est écrit ce mot mystérieux : Terminus. Il y a aussi le sarcophage de l’impératrice Anne, femme de Rodolphe de Habsbourg, avec son enfant endormi près d’elle ; et, dans un bras de la croisée, une autre tombe du quatorzième siècle sur laquelle est couchée une sombre marquise de pierre, la dame de Hochburg. – Mais je ne veux pas empiéter, je vous conterai Bâle dans ma prochaine lettre.

Demain, à cinq heures du matin, je pars pour Zurich, où vient d’éclater une petite chose qu’on appelle ici une révolution. Que j’aie une tempête sur le lac et le spectacle sera complet.

LETTRE XXXIII

BÂLE

La Plume et le Canif, élégie. – Frick. – Bâle. – La cathédrale. – Indignation du voyageur. – Le badigeonnage. – Les flèches. – La façade. – Les deux seuls saints qui aient des chevaux. – Le portail de gauche. – La rosace. – Le portail de droite. – Le cloître. – Regret amer au cloître de Saint-Wandrille. – Luxe des tombeaux. – Intérieur de l’église. – Les stalles. – La chaire. – La crypte. – Peur qu’on y a. – Les archives. – Le haut des clochers. – Bâle à vol d’oiseau. – Promenade dans la ville. – Ce que l’architecture locale a de particulier. – La maison des armuriers. – L’hôtel de ville. – Munatius Plancus. – L’auteur rencontre avec plaisir le valet de trèfle à la porte d’une auberge. – L’archéologie serait perdue si les servantes ne venaient pas au secours des antiquaires. – La bibliothèque. – Holbein partout. – La table de la Diète. – Soins admirables et exemplaires des bibliothécaires de Bâle pour un tableau de Rubens. – Remarque importante et dernière sur la bibliothèque. – Fin de l’élégie de la Plume et du Canif.

 

Frick, 8 septembre.

Cher ami, j’ai une affreuse plume, et j’attends un canif pour la tailler. Cela ne m’empêche pas de vous écrire, comme vous voyez. L’endroit où je suis s’appelle Frick, et ne m’a rien offert de remarquable qu’un assez joli paysage et un excellent déjeuner que je viens de dévorer. J’avais grand’faim. – Ah ! on m’apporte un canif et de l’encre. J’avais commencé cette lettre avec ma carafe pour écritoire. Puisque j’ai de bonne encre, je vais vous parler de Bâle, comme je vous l’ai promis.

Au premier abord, la cathédrale de Bâle choque et indigne. Premièrement, elle n’a plus de vitraux ; deuxièmement, elle est badigeonnée en gros rouge, non seulement à l’intérieur, ce qui est de droit, mais à l’extérieur, ce qui est infâme ; et cela, depuis le pavé de la place jusqu’à la pointe des clochers ; si bien que les deux flèches, que l’architecte du quinzième siècle avait faites charmantes, ont l’air maintenant de deux carottes sculptées à jour. – Pourtant, la première colère passée, on regarde l’église, et l’on s’y plaît ; elle a de beaux restes. Le toit, en tuiles de couleur, a son originalité et sa grâce (la charpente intérieure est de peu d’intérêt). Les flèches, flanquées d’escaliers-lanternes, sont jolies. Sur la façade principale il y a quatre curieuses statues de femmes ; deux femmes saintes qui rêvent et qui lisent ; deux femmes folles, à peine vêtues, montrant leurs belles épaules de suissesses fermes et grasses, se raillant et s’injuriant avec de grands éclats de rire des deux côtés du portail gothique. Cette façon de représenter le diable est neuve et spirituelle. Deux saints équestres, saint Georges et saint Martin, figurés à cheval et plus grands que nature, complètent l’ajustement de la façade. Saint Martin partage à un pauvre la moitié de son manteau, qui n’était peut-être qu’une méchante couverture de laine, et qui maintenant, transfiguré par l’aumône, est en marbre, en granit, en jaspe, en porphyre, en velours, en satin, en pourpre, en drap d’argent, en brocart d’or, brodé en diamants et en perles, ciselé par Benvenuto, sculpté par Jean Goujon, peint par Raphaël. – Saint Georges, sur la tête duquel deux anges posent un morion germanique, enfonce un grand coup de lance dans la gueule du dragon qui se tord sur une plinthe composée de végétaux hideux.

Le portail de gauche est un beau poème roman. Sous l’archivolte, les quatre évangélistes ; à droite et à gauche, toutes les œuvres de charité figurées dans de petites stalles superposées, encadrées de deux piliers et surmontées d’une architrave. Cela fait deux espèces de pilastres au sommet desquels un ange glorificateur embouche la trompette. Le poème se termine par une ode.

Une rosace byzantine complète ce portail ; et, par un beau soleil, c’est un tableau charmant dans une bordure superbe.

Le portail de droite est moins curieux, mais il communique avec un noble cloître du quinzième siècle, pavé, lambrissé et plafonné de pierres sépulcrales, qui a quelque analogie avec l’admirable cloître de Saint-Wandrille, si stupidement détruit par je ne sais quel manufacturier inepte. Les tombeaux pendent et se dressent de toutes parts sous les ogives à meneaux flamboyants ; ce sont des lames ouvragées, celles-ci en pierre, d’autres en marbre, quelques-unes en cuivre ; elles tombent en ruine ; la mousse mange le granit, l’oxyde mange le bronze. C’est, du reste, une confusion de tous les styles depuis cinq cents ans, qui fait voir l’écroulement de l’architecture. Toutes les formes mortes de ce grand art sont là, pêle-mêle, se heurtant par les angles, démolies l’une par l’autre, comme ensevelies dans ces tombes ; l’ogive et le plein cintre, l’arc surbaissé de Charles-Quint, le fronton échancré de Charles III, la colonne torse de Louis XIII, la chicorée de Louis XV. Toutes ces fantaisies successives de la pensée humaine, accrochées au mur comme des tableaux dans un salon, encadrent des épitaphes. Une idée unique est au centre de ces créations éblouissantes de l’art, – la mort. La végétation variée et vivante de l’architecture fleurit autour de cette idée.

Au centre du cloître, il y a une petite cour carrée pleine de cette belle herbe épaisse qui pousse sur les morts.

Dans l’intérieur de l’église, outre les tombes dont je vous ai parlé dans ma dernière lettre, j’ai trouvé des stalles en menuiserie du quinzième et du seizième siècle. Ces petits édifices en bois ciselé sont pour moi des livres très amusants à lire ; chaque stalle est un chapitre. La grande boiserie d’Amiens est l’Iliade de ces épopées.

La chaire, qui est du quinzième siècle, sort du pavé comme une grosse tulipe de pierre, enchevêtrée sous un réseau d’inextricables nervures. Ils ont mis à cette belle fleur une coiffe-absurde, comme à Freiburg. – En général, le calvinisme, sans mauvaise intention d’ailleurs, a malmené cette pauvre église ; il l’a badigeonnée, il a blanchi les fenêtres, il a masqué d’une balustrade à mollets le bel ordre roman des hautes travées de la nef, et puis il a répandu sous cette belle voûte catholique je ne sais quelle atmosphère puritaine qui ennuie. La vieille cathédrale du prince-évêque de Bâle, lequel portait d’argent à la crosse de sable, n’est plus qu’une chambre protestante.

Pourtant le méthodisme a respecté les chapiteaux romans du chœur, qui sont des plus mystérieux et des plus remarquables ; il a respecté la crypte placée sous l’autel, où il y a des piliers du douzième siècle et des peintures du treizième. Quelques monstres romans, d’une difformité chimérique, arrachés de je ne sais quelle église ancienne disparue, gisent là, sur le sombre pavé de cette crypte, comme des dogues endormis. Ils sont si effrayants qu’on marche auprès d’eux dans l’ombre avec quelque peur de les réveiller.

La vieille femme qui me conduisait m’a offert de me montrer les archives de la cathédrale ; j’ai accepté. Voici ce que c’est que ces archives : un immense coffre en bois sculpté du quinzième siècle, magnifique, mais vide. – Quand on entre dans la chambre des archives, on entend un bâillement effroyable : c’est le grand coffre qui s’ouvre. – Je reprends. Une vaste armoire du même temps à mille tiroirs. J’ai ouvert quelques-uns de ces tiroirs ; ils sont vides. Dans un ou deux j’ai trouvé de petites gravures représentant Zurich, Berne, ou le mont Righi ; dans le plus grand il y a une image de quelques hommes accroupis autour d’un feu ; en bas de cette image, qui est du goût le plus suisse, j’ai lu cette inscription : Bivoic des bohémiens. Ajoutez à cela quelques vieilles bombes en fer posées sur l’appui d’une fenêtre, une masse d’armes, deux épieux de paysan suisse qui ont peut-être martelé Charles le Téméraire sous leurs quatre rangées de clous disposées en mâchoire de requin, de médiocres reproductions en cire de la Danse macabre de Jean Klauber, détruite en 1805 avec le cimetière des dominicains ; une table chargée de fossiles de la forêt Noire ; deux briques-faïences assez curieuses du seizième siècle ; un almanach de Liège pour 1837, et vous aurez les archives de la cathédrale de Bâle. On arrive à ces archives par une belle grille noire, touffue, tordue et savamment brouillée, qui a quatre cents ans. Des oiseaux et des chimères sont perchés çà et là dans ce sombre feuillage de fer.

Du haut des clochers la vue est admirable. J’avais sous mes pieds, à une profondeur de trois cent cinquante pieds, le Rhin large et vert ; autour de moi le grand Bâle, devant moi le petit Bâle ; car le Rhin a fait de la ville deux morceaux ; et, comme dans toutes les villes que coupe une rivière, un côté s’est développé aux dépens de l’autre. À Paris, c’est la rive droite ; à Bâle, c’est la rive gauche. Les deux Bâle communiquent par un long pont de bois, souvent rudoyé par le Rhin, qui n’a plus de piles de pierre que d’un seul côté, et au centre duquel se découpe une jolie tourelle-guérite du quinzième siècle. Les deux villes font au Rhin des deux côtés une broderie ravissante de pignons taillés, de façades gothiques, de toits à girouettes, de tourelles et de tours. Cet ourlet d’anciennes maisons se répète sur le Rhin et s’y renverse. Le pont reflété prend l’aspect étrange d’une grande échelle couchée d’une rive à l’autre. Des bouquets d’arbres et une foule de jardins suspendus aux devantures des maisons se mêlent aux zigzags de toutes ces vieilles architectures. Les croupes des églises, les tours des enceintes fortifiées, font de gros nœuds sombres auxquels se rattachent, de temps en temps, les lignes capricieuses qui courent en tumulte des clochers aux pignons, des pignons aux lucarnes. Tout cela rit, chante, parle, jase, jaillit, rampe, coule, marche, danse, brille au milieu d’une haute clôture de montagnes qui ne s’ouvre à l’horizon que pour laisser passer le Rhin.

Je suis redescendu dans la ville, qui abonde en fantaisies exquises, en portes bien imaginées, en ferrures extravagantes, en constructions curieuses de toutes les époques. Il y a, entre autres, un grand logis qui sert aujourd’hui de hangar à un roulage, et qui a à toutes les baies, guichets, portes, fenêtres, des nœuds gordiens de nervures, souvent tranchés par l’architecte et les plus bizarres du monde. Je n’ai rien rencontré de pareil nulle part. La pierre est là tordue et tricotée comme de l’osier. Vous pouvez voir des anses de panier en Normandie ; mais, pour voir le panier tout entier, il faut venir à Bâle. Près de ce roulage, j’ai visité l’ancienne maison des armuriers, bel édifice du seizième siècle, avec des peintures en plein air sur la devanture, dans lesquelles Vénus et la Vierge sont fort accortement mêlées.

L’hôtel de ville est du même temps. La façade, surmontée d’un homme d’armes empanaché qui porte l’écu de la ville, serait belle si elle n’était badigeonnée (en rouge toujours !), et, qui plus est, ornée d’affreux personnages peints accoudés à un balcon figuré qui est dans le style gothique de 1810. La cour intérieure a subi le même tatouage. Le grand escalier aboutit à deux statues ; l’une, qui est en bas, est un fort beau guerrier de la renaissance qui a la prétention de représenter le consul romain Munatius Plancus ; l’autre, qui est en haut, au coin de l’imposte d’une porte surbaissée, est un valet de ville qui tient une lettre à la main ; il est peint, vêtu mi-parti de noir et de blanc, qui est le blason de la ville, et la lettre, bien pliée, a un cachet rouge. Ce valet de ville gothique a surnagé sur toutes les révolutions de l’Europe. Je l’avais rencontré le matin même près de l’hôtel des Trois-Rois, allant par la ville, bien portant et bien vivant, précédé de son homme d’armes portant une épée, ce qui faisait beaucoup rire quelques commis marchands, lesquels lisaient le Constitutionnel à la porte d’un estaminet.

Une fraîche servante est sortie tout à coup de la porte surbaissée ; elle m’a adressé quelques paroles en allemand, et, comme je ne la comprenais pas, je l’ai suivie. Bien m’en a pris. La bonne fille m’a introduit dans une chambre où il y a un escalier à vis des plus exquis, puis dans une salle toute en chêne poli, avec de beaux vitraux aux croisées et une superbe porte de la renaissance à la place où nous mettons d’ordinaire la cheminée ; ici, comme en Alsace, comme en Allemagne, il n’y a pas de cheminées, il y a des poêles. Voyant toutes ces merveilles, j’ai donné à la gracieuse fille une belle pièce d’argent de France qui l’a fait sourire.

Sur l’escalier de cet hôtel de ville il y a une curieuse fresque du Jugement dernier, qui est du seizième siècle.

Je n’aurais pas quitté Bâle sans visiter la bibliothèque. Je savais que Bâle est pour les Holbein ce que Francfort est pour les Albert Dürer. À la bibliothèque, en effet, c’est un nid, un tas, un encombrement ; de quelque côté qu’on se tourne, tout est Holbein. Il y a Luther, il y a Érasme, il y a Melanchthon, il y a Catherine de Bora, il y a Holbein lui-même, il y a la femme de Holbein, belle femme d’une quarantaine d’années, encore charmante, qui a pleuré et qui rêve entre ses deux enfants pensifs, qui vous regarde comme une femme qui a souffert, et qui pourtant vous donne envie de baiser son beau cou. Il y a aussi Thomas Morus avec toute sa famille, avec son père et ses enfants, avec son singe, car le grave chancelier aimait les singes. Et puis il y a deux Passions, l’une peinte, l’autre dessinée à la plume ; deux Christ mort, admirables cadavres qui font tressaillir. Tout cela est de Holbein ; tout cela est divin de réalité, de poésie et d’invention. J’ai toujours aimé Holbein ; je trouve dans sa peinture les deux choses qui me touchent, la tristesse et la douceur.

Outre les tableaux, la bibliothèque a des meubles ; force bronzes romains trouvés à Augst, un coffre chinois, une tapisserie-portière de Venise, une prodigieuse armoire du seizième siècle (dont on a déjà offert douze mille francs, me disait mon guide), et enfin la table de la Diète des treize cantons. C’est une magnifique table du seizième siècle, portée par des guivres, des lions et des satyres qui soutiennent le blason de Bâle, ciselée aux armes des cantons, incrustée d’étain, de nacre et d’ivoire ; table autour de laquelle méditaient ces avoyers et ces landammanns redoutés des empereurs ; table qui faisait lire à ces gouverneurs d’hommes cette solennelle inscription : Supra naturam præsto est Deus. – Elle est, du reste, en mauvais état. La bibliothèque de Bâle est assez mal tenue ; les objets y sont rangés comme des écailles d’huîtres. J’ai vu sur un bahut un petit tableau de Rubens qui est posé debout contre une pile de bouquins, et qui a déjà dû tomber bien des fois, car le cadre est tout brisé. – Vous voyez qu’il y a un peu de tout dans cette bibliothèque, des tableaux, des meubles, des étoffes rares ; il y a aussi quelques livres.

Mon ami, j’arrête ici cette lettre, griffonnée, comme vous le pouvez voir, sur je ne sais quel papyrus égyptien plus poreux et plus altéré qu’une éponge. Voici un supplice que j’enregistre parmi ceux que je ne souhaite pas à mes pires ennemis : écrire avec une plume qui crache sur du papier qui boit.

LETTRE XXXIV

ZURICH

L’auteur entend un tapage nocturne, se penche et reconnaît que c’est une révolution. – Sérénité de la nuit. – Vénus. – Choses violentes mêlées aux petites choses. – Enceinte murale de Bâle. – Quel succès les bâlois obtiennent dans le redoutable fossé de leur ville. – Familiarités hardies de l’auteur avec une gargouille. – Les portes de Bâle. – L’armée de Bâle. – Une fontaine en mauvais lieu. – Route de Bâle à Zurich. – Creuznach. – Augst. – L’Ergolz. – Warmbach. – Rhinfelden. – Une fontaine en bon lieu. – L’auteur prend place parmi les chimistes.

 

9 septembre.

Je suis à Zurich. Quatre heures du matin viennent de sonner au beffroi de la ville, avec accompagnement de trompettes. J’ai cru entendre la diane, j’ai ouvert ma fenêtre. Il fait nuit noire et personne ne dort. La ville de Zurich bourdonne comme une ruche irritée. Les ponts de bois tremblent sous les pas mesurés des bataillons qui passent confusément dans l’ombre. On entend le tambour dans les collines. Des Marseillaises alpestres se chantent devant les tavernes allumées au coin des rues. Des bisets zurichois font l’exercice dans une petite place voisine de l’hôtel de l’Épée, que j’habite, et j’entends les commandements en français : Portez arme ! Arme bras ! – De la chambre à côté de la mienne une jeune fille leur répond par un chant tendre, héroïque et monotone, dont l’air m’explique les paroles. Il y a une lucarne éclairée dans le beffroi et une autre dans les hautes flèches de la cathédrale. La lueur de ma chandelle illumine vaguement un grand drapeau de blanc étoilé de zones bleues, qui est accroché au quai. On entend des éclats de rire, des cris, des bruits de portes qui se ferment, des cliquetis bizarres. Des ombres passent et repassent partout. Une joyeuse rumeur de guerre tient ce petit peuple éveillé. Cependant, sous le reflet des étoiles, le lac vient majestueusement murmurer jusqu’auprès de ma fenêtre toutes ces paroles de tranquillité, d’indulgence et de paix que la nature dit à l’homme. Je regarde se décomposer et se recomposer sur les vagues les sombres moires de la nuit. Un coq chante, et là-haut, là-haut, à ma gauche, au-dessus de la cathédrale, entre les deux clochers noirs, Vénus étincelle comme la pointe d’une lance entre deux créneaux.

C’est qu’il y a une révolution à Zurich. Les petites villes veulent faire comme les grandes. Tout marquis veut avoir un page. Zurich vient de tuer son bourgmestre et de changer son gouvernement.

Moi, puisqu’ils m’ont éveillé, je profite de cela pour vous écrire, mon ami. Voilà ce que vous gagnerez à cette révolution.

Le jour se levait hier matin quand j’ai quitté Bâle. La route qui mène à Zurich côtoie pendant un demi-quart de lieue les vieilles tours de la ville. Je ne vous ai pas parlé des tours de Bâle ; elles sont pourtant remarquables, toutes de forme et de hauteurs différentes, séparées les unes des autres par une enceinte crénelée appuyée sur un fossé formidable où la ville de Bâle cultive avec succès les pommes de terre. Du temps des arcs et des flèches, cette enceinte était une forteresse redoutable ; maintenant ce n’est plus qu’une chemise.

Les entrées de la ville sont encore ornées de ces belles herses du quatorzième siècle dont les dents crochues garnissent le haut des portes, si bien qu’en sortant d’une tour on croit sortir de la gueule d’un monstre. À propos, avant-hier, au plus haut de la flèche de Bâle, il y avait une gargouille qui me regardait fixement ; je me suis penché, je lui ai mis résolument la main dans la gueule, il n’en a été que cela. Vous pouvez compter la chose aux gens qui s’émerveillent de Van Amburg.

Presque toutes les entrées du grand Bâle sont des portes-forteresses d’un beau caractère, surtout celle qui mène au polygone, fier donjon à toit aigu, flanqué de deux tourelles, orné de statues comme la porte de Vincennes et l’ancienne porte du vieux Louvre. Il va sans dire qu’on l’a ratissé, raboté, mastiqué et badigeonné (en rouge). Deux archers sculptés dans les créneaux sont curieux. Ils appuient contre le mur leurs souliers à la poulaine et semblent soutenir avec d’énormes efforts les armes de la ville, tant elles sont lourdes à porter. En ce moment passait sous la porte un peloton d’environ deux cents hommes qui revenaient du polygone avec un canon. Je crois que c’est l’armée de Bâle.

Près de cette porte est une délicieuse fontaine de la renaissance qui est couverte de canons, de mortiers et de piles de boulets sculptés autour de son bassin, et qui jette son eau avec le gazouillement d’un oiseau. Cette pauvre fontaine est honteusement mutilée et dégradée ; la colonne centrale était chargée de figures exquises dont il ne reste plus que les torses, et par-ci, par-là, un bras ou une jambe. Pauvre chef-d’œuvre violé par tous les soudards de l’arsenal ! – Mais je reprends la route de Bâle à Zurich.

Pendant quatre heures, jusqu’à Rhinfelden, elle côtoie le Rhin dans une vallée ravissante où pleuvaient, du haut des nuages, toutes les lueurs humides du matin. On laisse à gauche Creuznach, dont la haute tour, tachée d’un cadran blanc, s’aperçoit des clochers de Bâle ; puis on traverse Augst. Augst, voilà un nom bien barbare. Eh bien, ce nom, c’est Augusta. Augst est une ville romaine, la capitale des rauraques, l’ancienne Raurica, l’ancienne Augusta rauracorum, fondée par le consul Munatius Plancus auquel les bâlois ont érigé une statue dans leur hôtel de ville, avec épitaphe rédigée par un brave pédant qui s’appelait Beatus Rhenanus. Voilà une bien grosse gloire, disais-je, et une bien petite ville. En effet, l’Augusta rauracorum n’est plus maintenant qu’un adorable décor pour un vaudeville suisse. Un groupe de cabanes pittoresques, posé sur un rocher, rattaché par deux vieilles portes-forteresses ; deux ponts moisis, sous lesquels galope un joli torrent, l’Ergolz, qui descend de la montagne en écartant les branches des arbres ; un bruit de roues de moulins, des balcons de bois égayés de vignes, un vieux cimetière où j’ai remarqué en passant une tombe étrange du quatrième siècle et qui a l’air de s’écrouler dans le Rhin auquel il est adossé, voilà Augst, voilà Raurica, voilà Augusta. Le sol est bouleversé par les fouilles. On en tire un tas de petites statuettes de bronze dont la bibliothèque de Bâle se fait un petit dunkerque.

Une demi-heure plus loin, sur l’autre rive du Rhin, ce joli ruban de vieilles maisons de bois, coupé par une cascade, c’est Warmbach. Et puis, après une demi-lieue d’arbres, de ravins et de prairies, le Rhin s’ouvre ; au milieu de l’eau s’accroupit un gros rocher couvert de ruines et rattaché aux deux rives par un pont couvert, bâti en bois, d’un aspect singulier. Une petite ville gothique, hérissée de tours, de créneaux et de clochers, descend en désordre vers ce pont ; c’est Rhinfelden, une cité militaire et religieuse, une des quatre villes forestières, un lieu célèbre et charmant. Cette ruine au milieu du Rhin, c’est l’ancien château, qu’on appelle la Pierre de Rhinfelden. Sous ce pont de bois qui n’a qu’une arche, au delà du rocher, du côté opposé à la ville, le Rhin n’est plus un fleuve, c’est un gouffre. Force bateaux s’y perdent tous les jours. – Je me suis arrêté un grand quart d’heure à Rhinfelden. Les enseignes des auberges pendent à d’énormes branches de fer touffues, les plus amusantes du monde. La grande rue est réjouie par une belle fontaine dont la colonne porte un noble homme d’armes qui porte lui-même les armes de la ville de son bras élevé fièrement au-dessus de sa tête.

Après Rhinfelden jusqu’à Bruck, le paysage reste charmant ; mais l’antiquaire n’a rien à regarder, à moins qu’il ne soit comme moi plutôt curieux qu’archéologue, plutôt flâneur de grandes routes que voyageur. Je suis un grand regardeur de toutes choses, rien de plus, mais je crois avoir raison ; toute chose contient une pensée ; je tâche d’extraire la pensée de la chose. C’est une chimie comme une autre.

LETTRE XXXV

ZURICH

Paysages. – Tableaux flamands en Suisse. – La vache. – Le cheval qui ne se cabre jamais. – Le rustre qui se comporte avec le beau sexe comme s’il était élève de Buckingham. – La ruche et la cabane. – Microcosme. – Le grand dans le petit. – Sekingen. – La vallée de l’Aar. – Quelle ruine fameuse la domine. – Brugg. – L’auteur, après une longue et patiente étude, donne une foule de détails scientifiques et importants touchant la tête de hun qui est sculptée dans la muraille de Brugg. – Costumes et coutumes. – Les femmes et les hommes à Brugg. – Chose qui se comprend partout, excepté à Brugg. – L’auteur décrit, dans l’intérêt de l’art, une coiffure qui est à toutes les coiffures connues ce que l’ordre composite est aux quatre ordres réguliers. – Danger de mal prononcer le premier mot d’une proclamation. – Baden. – La Limmat. – Fontaine qui ressemble à une arabesque dessinée par Raphaël. – Aquæ verbigenæ. – Soleil couchant. – Paysage. – Sombre vision et sombre souvenir. – Les villages. – Théorie de la chaumière zuriquoise. – Le voyageur s’endort dans sa voiture. – Où et comment il se réveille. – Une crypte comme il n’en a jamais vu. – Zurich au grand jour. – L’auteur dit beaucoup de mal de la ville et beaucoup de bien du lac. – La gondole-fiacre. – L’auteur s’explique l’émeute de Zurich. – Le fond du lac. – À qui la ville de Zurich doit beaucoup plaire. – Qu’est devenue la tour du Wellemberg ? – L’auteur cherche à nuire à l’hôtel de l’Épée par la raison qu’il y a été fort mal. – Un vers de Ronsard dont l’hôtelier pourrait faire son enseigne. – Étymologie, archéologie, topographie, érudition, citation et économie politique en huit lignes. – Où l’auteur prouve qu’il a les bras longs.

 

Septembre.

Quand on voyage en plaine, l’intérêt du voyage est au bord de la route ; quand on parcourt un pays de montagnes, il est à l’horizon. Moi, – même avec cette admirable ligne du Jura sous les yeux, – je veux tout voir, et je regarde autant le bord du chemin que le bord du ciel. C’est que le bord de la route est admirable dans cette saison et dans ce pays. Les prés sont piqués de fleurs bleues, blanches, jaunes, violettes, comme au printemps ; de magnifiques ronces égratignent au passage la caisse de la voiture ; çà et là, des talus à pic imitent la forme des montagnes, et des filets d’eau gros comme le pouce parodient les torrents ; partout les araignées d’automne ont tendu leurs hamacs sur les mille pointes des buissons ; la rosée s’y roule en grosses perles.

Et puis, ce sont des scènes domestiques où se révèlent les originalités locales. Près de Rhinfelden, trois hommes ferraient une vache qui avait l’air très bête, empêchée et prise dans le travail. À Augst, un pauvre arbre difforme, appuyé sur une fourche, servait de cheval aux petits garçons du village, gamins qui ont Rome pour aïeule. Près de la porte de Bâle, un homme battait sa femme, ce que les paysans font comme les rois. Buckingham ne disait-il pas à Mme de Chevreuse qu’il avait aimé trois reines, et qu’il avait été obligé de les gourmer toutes les trois ? À cent pas de Frick, je voyais une ruche posée sur une planche au-dessus de la porte d’une cabane. Les laboureurs entraient et sortaient par la porte de la cabane, les abeilles entraient et sortaient par la porte de la ruche ; hommes et mouches faisaient le travail du bon Dieu.

Tout cela m’amuse et me ravit. À Freiburg, j’ai oublié longtemps l’immense paysage que j’avais sous les yeux pour le carré de gazon dans lequel j’étais assis. C’était sur une petite bosse sauvage de la colline. Là aussi, il y avait un monde. Les scarabées marchaient lentement sous les fibres profondes de la végétation ; des fleurs de ciguë en parasol imitaient les pins d’Italie ; une longue feuille, pareille à une cosse de haricots entr’ouverte, laissait voir de belles gouttes de pluie comme un collier de diamants dans un écrin de satin vert ; un pauvre bourdon mouillé, en velours jaune et noir, remontait péniblement le long d’une branche épineuse ; des nuées épaisses de moucherons lui cachaient le jour ; une clochette bleue tremblait au vent, et toute une nation de pucerons s’était abritée sous cette énorme tente ; près d’une flaque d’eau qui n’eût pas rempli une cuvette, je voyais sortir de la vase et se tordre vers le ciel, en aspirant l’air, un ver de terre semblable aux pythons antédiluviens, et qui a peut-être aussi, lui, dans l’univers microscopique, son Hercule pour le tuer et son Cuvier pour le décrire. En somme, cet univers-là est aussi grand que l’autre. Je me supposais Micromégas ; mes scarabées étaient des mégathérium giganteum, mon bourdon était un éléphant ailé, mes moucherons étaient des aigles, ma cuvette d’eau était un lac, et ces trois touffes d’herbes hautes étaient une forêt vierge. – Vous me reconnaissez là, n’est-ce pas, ami ? – À Rhinfelden, les exubérantes enseignes d’auberge m’ont occupé comme des cathédrales ; et j’ai l’esprit fait ainsi, qu’à de certains moments un étang de village, clair comme un miroir d’acier, entouré de chaumières et traversé par une flottille de canards, me régale autant que le lac de Genève.

À Rhinfelden on quitte le Rhin et on ne le revoit plus qu’un instant à Sekingen ; laide église, pont de bois couvert, ville insignifiante au fond d’une délicieuse vallée. Puis la route court à travers de joyeux villages, sur un large et haut plateau autour duquel on voit bondir au loin le troupeau monstrueux des montagnes.

Tout à coup on rencontre un bouquet d’arbres près d’une auberge, on entend le bruit de la roue qui s’enraie, et la route plonge dans l’éblouissante vallée de l’Aar.

L’œil se jette d’abord au fond du ciel et y trouve, pour ligne extrême, des crêtes rudes abruptes et rugueuses, que je crois être les Cimes-Grises ; puis il va au bas de la vallée chercher Brugg, belle petite ville roulée et serrée dans une ligature pittoresque de murs et de créneaux, avec pont sur l’Aar ; puis il remonte le long d’une sombre ampoule boisée et s’arrête à une haute ruine. Cette ruine, c’est le château de Habsburg, le berceau de la maison d’Autriche. J’ai regardé longtemps cette tour, d’où s’est envolée l’aigle à deux têtes.

L’Aar, obstrué de rochers, déchire en caps et en promontoires le fond de la vallée. Ce beau paysage est un des grands lieux de l’histoire. Rome s’y est battue, la fortune de Vitellius y a écrasé celle de Galba, l’Autriche y est née. De ce donjon croulant, bâti au onzième siècle par un simple gentilhomme d’Alsace appelé Radbot, découle sur toute l’histoire de l’Europe moderne le fleuve immense des archiducs et des empereurs.

Au nord, la vallée se perd dans une brume. Là est le confluent de l’Aar, de la Reuss et de la Limmat. La Limmat vient du lac de Zurich et apporte les fontes du mont Todi ; l’Aar vient des lacs de Thun et de Brienz, et apporte les cascades du Grimsell ; la Reuss vient du lac des Quatre-Cantons, et apporte les torrents du Righi, du Windgalle et du Mont-Pilate. Le Rhin porte tout cela à l’océan.

Tout ce que je viens de vous écrire, ces trois rivières, cette ruine et la forme magnifique des blocs que ronge l’Aar, emplissaient ma rêverie pendant que la voiture descendait au galop vers Brugg. Tout à coup j’ai été réveillé par la manière charmante dont se compose la ville quand on en approche. C’est un des plus ravissants tohu-bohu de toits, de tours et de clochers que j’aie encore vus. Je m’étais toujours promis, si jamais j’allais à Brugg, de faire grande attention à un très ancien bas-relief incrusté dans la muraille près du pont, qui, dit-on, représente une tête de hun. Comme c’était dimanche, le pont était couvert d’un tas de jolies filles curieuses, souriantes, dans leurs plus beaux atours, si bien que j’ai oublié la tête du hun.

Quand je m’en suis souvenu, la ville était à une lieue derrière moi.

Avec leur cocarde de rubans sur le front, moins exagérée qu’à Freiburg, leur cuirasse de velours noir traversée de chaînes d’argent et de rangées de boutons, leur cravate de velours à coins brodés d’or serrée au cou comme le gorgeret de fer des chevaliers, leur jupe brune à plis épais et leur mine éveillée, les femmes de Brugg paraissent toutes jolies ; beaucoup le sont. Les hommes sont habillés comme nos maçons endimanchés, et sont affreux. Je comprends qu’il y ait des amoureux à Brugg ; je ne conçois pas qu’il y ait des amoureuses.

La ville, propre, saine, heureuse d’aspect, faite de jolies maisons presque toutes ouvragées, n’est pas moins appétissante au dedans qu’au dehors. Une chose singulière, c’est que les deux sexes, dans leurs réunions du dimanche, y jouent le jeu d’Alphée et d’Aréthuse. Quand j’ai traversé la ville, j’ai vu toutes les femmes à la porte du Pont, et tous les hommes à l’autre bout de la grande rue, à la porte de Zurich. Dans les champs, les sexes ne se mêlent pas davantage ; on rencontre un groupe d’hommes, puis un groupe de femmes. Cet usage, que les enfants eux-mêmes subissent, est propre à tout le canton et va jusqu’à Zurich. C’est une chose étrange, et, comme beaucoup de choses étranges, c’est une chose sage. Dans ce pays de sève et de beauté, de nature exubérante et de costumes exquis, la nature tend à rendre l’homme entreprenant, le costume rend la femme coquette ; la coutume intervient, sépare les sexes et pose une barrière.

Cette vallée, du reste, n’est pas seulement un confluent de rivières, c’est aussi un confluent de costumes. On passe la Reuss, la cuirasse de velours noir devient un corselet de damas à fleurs, au beau milieu duquel elles cousent un large galon d’or. On passe la Limmat, la jupe brune devient une jupe rouge avec un tablier de mousseline brodée. Toutes les coiffures se mêlent également ; en dix minutes on rencontre de belles filles avec de grands peignes exorbitants comme à Lima, avec des chapeaux de paille noire à haute forme comme à Florence, avec une dentelle sur les yeux comme à Madrid. Toutes ont un bouquet de fleurs naturelles au côté. Raffinement.

La variété des coiffures est telle, que je m’attendais à tout. Après le pont de la Reuss, il y a une petite côte. Je la montais à pied. Je vois venir à moi une vieille femme coiffée d’une espèce de vaste sombrero espagnol en cuir noir, dans l’ornement duquel entraient pour couronnement une paire de bottes et un parapluie. J’allais enregistrer cette coiffure bizarre, quand je me suis aperçu que cette bonne femme portait tout simplement la valise d’un voyageur. Le voyageur suivait à quelques pas ; brave homme, qui se piquait probablement de parler français, et qui m’a accosté pour me raconter la révolution de Zurich. Tout ce que j’ai pu comprendre, à travers force baragouin, c’est qu’il y avait eu une proclamation du bourgmestre, et que cette proclamation commençait ainsi : Braves iroquois ! – Je présume que le digne homme voulait dire : Braves zuriquois.

La vallée de l’Aar a deux bracelets charmants, Brugg qui l’ouvre, Baden qui la ferme. Baden est sur la Limmat. On suit depuis une demi-heure le bord de la Limmat, qui fait un tapage horrible au fond d’un charmant ravin dont tous les éboulements sont plantés de vignes. Tout à coup une porte-donjon à quatre tourelles barre la route ; au-dessous de cette porte se précipitent pêle-mêle dans le ravin des maisons de bois dont les mansardes semblent se cahoter ; au-dessus, parmi les arbres, se dresse un vieux château ruiné dont les créneaux font une crête de coq à la montagne. Tout au fond, sous un pont couvert, la Limmat passe en toute hâte sur un lit de rochers qui donne aux vagues une forme violente. Et puis on aperçoit un clocher à tuiles de couleur qui semble revêtu d’une peau de serpent. C’est Baden.

Il y a de tout à Baden, des ruines gothiques, des ruines romaines, des eaux thermales, une statue d’Isis, des fouilles où l’on trouve force dés à jouer, un hôtel de ville où le prince Eugène et le maréchal de Villars ont échangé des signatures, etc. Comme je voulais arriver à Zurich avant la nuit, je me suis contenté de regarder sur la place, pendant qu’on changeait de chevaux, une charmante fontaine de la renaissance, surmontée, comme celle de Rhinfelden, d’une hautaine et sévère figure de soldat. L’eau jaillit par la gueule d’une effrayante guivre de bronze qui roule sa queue dans les ferrures de la fontaine. Deux pigeons familiers s’étaient perchés sur cette guivre, et l’un d’eux buvait en trempant son bec dans le filet d’eau arrondi qui tombait du robinet dans la vasque, fin comme un cheveu d’argent.

Les romains appelaient les eaux thermales de Baden les eaux bavardes (aquæ verbigenæ). – Quand je vous écris, mon ami, il me semble que j’ai bu de cette eau.

Le soleil baissait, les montagnes grandissaient, les chevaux galopaient sur une route excellente en sens inverse de la Limmat ; nous traversions une région toute sauvage ; sous nos pieds il y avait un couvent blanc à clocher rouge, semblable à un jouet d’enfant ; devant nos yeux, une montagne à forme de colline, mais si haute, qu’une forêt y semblait une bruyère ; dans le jardin sévère du couvent, un moine blanc se promenait, causant avec un moine noir ; par-dessus la montagne, une vieille tour montrait à demi sa face rougie par le soleil horizontal. Qu’était cette masure ? Je ne sais. Conrad de Tagerfelden, un des meurtriers de l’empereur Albert, avait son château dans cette solitude. – En était-ce la ruine ? – Moi, je ne suis qu’un passant et j’ignore tout ; j’ai laissé leur secret à ces lieux sinistres, mais je ne pouvais m’empêcher de songer vaguement au sombre attentat de 1308 et à la vengeance d’Agnès, pendant que cette tour sanglante, cachée peu à peu par les plis du terrain, rentrait lentement dans la montagne.

La route a tourné ; une crevasse inattendue a laissé passer un immense rayon du couchant ; les villages, les fumées, les troupeaux et les hommes ont reparu, et la belle vallée de la Limmat s’est remise à sourire. Les villages sont vraiment remarquables dans ce canton de Zurich. Ce sont de magnifiques chaumières composées de trois compartiments. À un bout, la maison des hommes, en bois et en maçonnerie, avec ses trois étages de fenêtres-croisées basses, à petits vitraux ronds ; à l’autre bout, la maison des bêtes, étable et écurie, en planches ; au centre, le logis des chariots et des ustensiles, fermé par une grande porte cochère. Dans le faîtage, qui est énorme, la grange et le grenier. Trois maisons sous un toit. Trois têtes sous un bonnet. Voilà la chaumière zuriquoise. Comme vous voyez, c’est un palais.

La nuit était tout à fait tombée ; je m’étais tout platement endormi dans la voiture, quand un bruit de planches sous le piétinement des chevaux m’a réveillé. J’ai ouvert les yeux. J’étais dans une espèce de caverne en charpente de l’aspect le plus singulier. Au-dessus de moi, de grosses poutres courbées en cintres surbaissés et arc-boutées d’une manière inextricable portaient une voûte de ténèbres ; à droite et à gauche, de basses arcades faites de solives trapues me laissaient entrevoir deux galeries obscures et étroites, percées çà et là de trous carrés par lesquels m’arrivaient la brise de la nuit et le bruit d’une rivière. Tout au fond, à l’extrémité de cette étrange crypte, je voyais briller vaguement des baïonnettes. La voiture roulait lentement sur un plancher des fentes duquel sortait une rumeur assourdissante. Une torche éloignée, qui tremblait au vent, jetait des clartés mêlées d’ombres sur ces massives arches de bois. J’étais dans le pont couvert de Zurich. Des patrouilles bivouaquaient alentour. Rien ne peut donner une idée de ce pont, vu ainsi et à cette heure. Figurez-vous la forêt d’une cathédrale posée en travers sur un fleuve et s’ébranlant sous les roues d’une diligence.

Pendant que je vous écris tout ce fatras, le jour a paru. Je suis un peu désappointé. Zurich perd au grand jour ; je regrette les vagues profils de la nuit. Les clochers de la cathédrale sont d’ignobles poivrières. Presque toutes les façades sont ratissées et blanchies au lait de chaux. J’ai à ma gauche une espèce d’hôtel Guénégaud. Mais le lac est beau ; mais, là-bas, la barrière des Alpes est admirable. Elle corrige ce que le lac, bordé de maisons blanches et de cultures vertes, a peut-être d’un peu trop riant pour moi. Les montagnes me font toujours l’effet de tombes immenses ; les basses ont un noir suaire de mélèzes, les hautes ont un blanc linceul de neige.

 

Quatre heures après midi.

Je viens de faire une promenade sur le lac dans une façon de petite gondole à trente sous par heure, comme un fiacre. J’ai jeté généreusement trois francs dans le lac de Zurich ; je les regrette un peu. C’est beau, mais c’est bien aimable. Ils ont un Neu-Munster qu’ils vous montrent avec orgueil et qui ressemble à l’église de Pantin. Les sénateurs zuriquois habitent des villas de plâtre, lesquelles ont un faux air de guinguettes de Vaugirard. Dieu me pardonne ! j’ai vu passer un omnibus, comme à Passy. Je ne m’étonne plus si ces gaillards-là font des révolutions.

Heureusement l’eau bleue du lac est transparente. Je voyais, dans des profondeurs vitreuses, les montagnes au fond du lac et des forêts sur ces montagnes. Des rochers et des algues me figuraient assez bien la terre noyée par le déluge, et, en me penchant sur le bord de mon fiacre à deux rames, j’avais les émotions de Noé quand il se mettait à la fenêtre de l’arche. De temps en temps je voyais passer de gros poissons zébrés de rubans noirs comme des tigres. J’ai sauvé du bout de ma canne deux ou trois mouches qui se noyaient.

La ville doit beaucoup plaire aux personnes qui adorent la façade du séminaire de Saint-Sulpice. On y bâtit en ce moment des édifices superbes dont l’architecture rappelle la Madeleine et le corps de garde du boulevard du Temple. Quant à moi, en mettant à part le portail roman de la cathédrale, quelques vieilles maisons perdues et comme noyées dans les neuves, deux aiguilles d’église et trois ou quatre tours d’enceinte, dont une, qui est énorme, ressemble au ventre pantagruélique d’un bourgmestre, je ne suis pas digne d’admirer Zurich. J’ai vainement cherché la fameuse tour du Wellemberg, qui était au milieu de la Limmat, et qui avait servi de prison au comte de Habsburg et au conseiller Waldmann, décapité en 1488. L’aurait-on démolie ?

Pendant que je suis en train, pardieu, parlons de l’auberge ! À l’hôtel de l’Épée, le voyageur n’est pas écorché ; il est savamment disséqué. L’hôtelier vous vend la vue de son lac à raison de huit francs par fenêtre et par jour. La chère que l’on fait à l’hôtel de l’Épée m’a rappelé un vers de Ronsard, qui, à ce qu’il paraît, dînait mal :

 

La vie est attelée

À deux mauvais chevaux, le boire et le manger.

 

Nulle part ces deux chevaux ne sont plus mauvais qu’à l’hôtel de l’Épée.

À propos, je ne vous ai pas dit que Zurich s’appelait autrefois Turegum. La Limmat le divise en deux villes, le grand Zurich et le petit Zurich, que réunissent trois beaux ponts, sur lesquels les bourgeois se promènent souvent, dit Georges Bruin de Cologne. La vigne est bien exposée au soleil. Il y a le vin de Zurich et le blé de Zurich.

Je vous embrasse, quoique je sois à treize cent vingt pieds au-dessus de vous.

LETTRE XXXVI

ZURICH

Il pleut. – Description d’une chambre. – Reflet du dehors dans l’intérieur. – Le voyageur prend le parti de fouiller dans les armoires. – Ce qu’il y trouve. – Amours secrètes et Aventures honteuses de Napoléon Buonaparté. – Le livre. – Les estampes. – 1814. – 1810. – Choses curieuses. – Choses sérieuses. – Il pleut.

 

Septembre.

J’ai quitté l’hôtel de l’Épée. Je suis venu me loger dans la ville, n’importe où. Je n’ai plus la mauvaise auberge, mais je n’ai plus la vue du lac. Il y a des moments où je regrette en bloc le méchant dîner et le magnifique paysage.

Avant-hier, c’était un de ces moments-là. Il pleuvait. J’étais enfermé dans la chambre que j’habite ; – une petite chambre triste et froide, ornée d’un lit peint en gris à rideaux blancs, de chaises à dossier en lyre, et d’un papier bleuâtre bariolé de ces dessins sans goût et sans style qu’on retrouve indistinctement sur les robes des femmes mal mises et sur les murs des chambres mal meublées. J’ai ouvert la fenêtre, qui est une de ces hideuses fenêtres d’il y a cinquante ans qu’on appelait fenêtres-guillotines, et je regardais mélancoliquement la pluie tomber. La rue était déserte ; toutes les croisées de la maison d’en face étaient fermées ; pas un profil aux vitres, pas un passant sur ce pavage de petits cailloux ronds et noirs que la pluie faisait reluire comme des châtaignes mûres. La seule chose qui animât le paysage, c’était la gouttière du toit voisin, espèce de gargouille en fer-blanc figurant une tête d’âne à bouche ouverte, d’où la pluie tombait à flots ; une pluie jaune et sale qui venait de laver les tuiles et qui allait laver le pavé. Il est triste qu’une chose prenne la peine de tomber du ciel sans autre résultat que de changer la poussière en boue.

J’étais retenu au gîte ; le gîte était médiocrement plaisant. Que faire ? La Fontaine a fait le vers de la circonstance. Je songeais donc. Par malheur, j’étais dans une de ces situations d’âme que vous connaissez sans doute, où l’on n’a aucune raison d’être triste et aucun motif d’être gai ; où l’on est également incapable de prendre le parti d’un éclat de rire ou d’un torrent de larmes ; où la vie semble parfaitement logique, unie, plane, ennuyeuse et triste ; où tout est gris et blafard au dedans comme au dehors. Il faisait en moi le même temps que dans la rue, et, si vous me permettiez la métaphore, je dirais qu’il pleuvait dans mon esprit. Vous le savez, je suis un peu de la nature du lac ; je réfléchis l’azur ou la nuée. La pensée que j’ai dans l’âme ressemble au ciel que j’ai sur la tête.

En retournant son œil, – passez-moi encore cette expression, – on voit un paysage en soi. Or, en ce moment-là, le paysage que je pouvais voir en moi ne valait guère mieux que celui que j’avais sous les yeux.

Il y avait deux ou trois armoires dans la chambre. Je les ouvris machinalement, comme si j’avais eu chance d’y trouver quelque trésor. Or les armoires d’auberge sont toujours vides ; une armoire pleine, c’est l’habitation permanente. N’a pas de nid qui passe. Je ne trouvai donc rien dans les armoires.

Pourtant, au moment où je refermais la dernière, j’aperçus sur la tablette d’en haut je ne sais quoi qui me parut quelque chose. J’y mis la main. C’était d’abord de la poussière, et puis c’était un livre. Un petit livre carré comme les almanachs de Liège, broché en papier gris, couvert de cendre, oublié là depuis des années. Quelle bonne fortune ! Je secoue la poussière, j’ouvre au hasard.

C’était en français. Je regarde le titre : – Amours secrètes et Aventures honteuses de Napoléon Buonaparté, avec gravures. – Je regarde les gravures : – un homme à gros ventre et à profil de polichinelle, avec redingote et petit chapeau, mêlé à toutes sortes de femmes nues. Je regarde la date : – 1814.

J’ai eu la curiosité de lire. Ô mon ami ! que vous dire de cela ? Comment vous donner une idée de ce livre imprimé à Paris par quelque libelliste et oublié à Zurich par quelque autrichien ? – Napoléon Buonaparté était laid ; – ses petits yeux enfoncés, son profil de loup et ses oreilles découvertes lui faisaient une figure atroce. – Il parlait mal ; n’avait aucun esprit et aucune présence d’esprit ; marchait gauchement, se tenait sans grâce et prenait leçon de Talma chaque fois qu’il fallait « trôner ». – Du reste, sa renommée militaire était fort exagérée ; il prodiguait la vie des hommes ; il ne remportait des victoires qu’à force de bataillons. (Reprocher les bataillons aux conquérants ! ne croiriez-vous pas entendre ces gens qui reprochent les métaphores aux poètes ?) – Il a perdu plus de batailles qu’il n’en a gagné. – Ce n’est pas lui qui a gagné la bataille de Marengo, c’est Desaix ; ce n’est pas lui qui a gagné la bataille d’Austerlitz, c’est Soult ; ce n’est pas lui qui a gagné la bataille de la Moskowa, c’est Ney[1]. – Ce n’était qu’un capitaine du second ordre, fort inférieur aux généraux du grand siècle, à Turenne, à Condé, à Luxembourg, à Vendôme ; et, même de nos jours, son « talent militaire » n’était rien, comparé au « génie guerrier » du duc de Wellington. De sa personne, il était poltron. Il avait peur au feu. Il se cachait pendant la canonnade à Brienne. (À Brienne !) – Il avait vices sur vices. – Il mentait comme un laquais. – Il était avare au point de ne donner que dix francs par jour à une femme qu’il entretenait dans une petite rue solitaire du faubourg Saint-Marceau. (L’auteur dit : J’ai vu la rue, la maison et la femme.) Il était jaloux au point d’enfermer cette femme, qui ne sortait presque jamais et vivait séparée du monde entier, sans une créature humaine pour la servir, en proie au désespoir et à la terreur. Voilà ce que c’était que l’amour de Napoléon Buonaparté ! – Il avait en outre, – car ce jaloux féroce était un libertin effronté, Othello compliqué de don Juan, – il avait en outre, dans tous les quartiers de Paris, de petites chambres, des caves, des mansardes, des oubliettes louées sous des noms supposés, où il attirait sous divers prétextes des jeunes filles pauvres, etc., etc., etc. De là des troupeaux d’enfants, petites dynasties inédites, relégués aujourd’hui dans des greniers ou ramassant des loques et des haillons au coin des bornes sous une hotte de chiffonnier. Voilà ce que c’étaient que les amours de Napoléon Buonaparté ! – Qu’en dites-vous ? La première histoire rappelle un peu Geneviève de Brabant au fond de son bois ; la seconde est renouvelée du Minotaure. J’en ai entrevu bien d’autres et de pires, mais je n’ai pas eu le courage d’aller plus loin. Je n’ai jamais de bien longues rencontres avec ces livres que l’ennui ouvre et que le dégoût ferme.

Vous riez de cela ? Je vous avoue que je n’en ris pas. Il y a toujours dans les calomnies dirigées contre les grands hommes, tant qu’ils sont vivants, quelque chose qui me serre le cœur. Je me dis : Voilà donc de quelle manière la reconnaissance contemporaine a traité ces génies que la postérité entoure de respect, les uns parce qu’ils ont fait leur nation plus grande, les autres parce qu’ils ont fait l’humanité meilleure ! Soyez Molière, on vous accusera d’avoir épousé votre fille ; soyez Napoléon, on vous accusera d’avoir aimé vos sœurs. – La haine et l’envie ne sont pas inventives, direz-vous ; elles répètent toujours à peu près les mêmes niaiseries, lesquelles deviennent inoffensives à force d’être répétées. Qu’est-ce qu’une calomnie qui est un plagiat ? – Sans doute, si le public le savait ; mais est-ce que le public sait que ce que l’on dit aujourd’hui du grand homme d’aujourd’hui est précisément ce qu’on disait hier du grand homme d’hier ? L’envie et la haine n’inventent rien. D’accord. Mais la foule ignore tout. Les grands hommes ont dédaigné tout cela, diriez-vous encore. Sans doute ; mais qui vous dit qu’ils n’ont pas souffert autant qu’ils ont dédaigné ? Qui sait tout ce qu’il y a de douleurs poignantes dans les profondeurs muettes du dédain ? Qu’y a-t-il de plus révoltant que l’injustice, et quoi de plus amer que de recevoir une grande injure quand on mérite une grande couronne ? Savez-vous si cet odieux petit livre dont vous riez aujourd’hui n’a pas été officieusement envoyé en 1815 au prisonnier de Sainte-Hélène, et n’a pas fait, tout stupide qu’il vous semble et qu’il est, passer une mauvaise nuit à l’homme qui dormait d’un si profond sommeil la veille de Marengo et d’Austerlitz ? N’y a-t-il pas des moments où la haine, dans ses affirmations effrontées et furieuses, peut faire illusion, même au génie qui a la conscience de sa force et de son avenir ? Apparaître caricature à la postérité, quand on a tout fait pour lui laisser une grande ombre ! Non, mon ami, je ne puis rire de cet infâme libelle. Quand j’explore les bas-fonds du passé, et quand je visite les caves ruinées d’une prison d’autrefois, je prends tout au sérieux, les vieilles calomnies que je ramasse dans l’oubli et les hideux instruments de torture rouillés que je trouve dans la poussière.

Flétrissure et ignominie à ces misérables valets des basses-œuvres qui n’ont d’autre fonction que de tourmenter vivants ceux que la postérité adorera morts !

Si l’auteur sans nom de cet ignoble livre existe encore aujourd’hui dans quelque coin obscur de Paris, quel châtiment ce doit être pour cet immonde vieillard, dont les cheveux blancs ne sont qu’une couronne d’opprobre et de honte, de voir, chaque fois qu’il a le malheur de passer sur la place Vendôme, Napoléon, devenu homme de bronze, salué à toute heure par la foule, enveloppé de nuées et de rayons, debout, sur son éternelle gloire et sur sa colonne éternelle !

Depuis que j’avais fermé ce volume, tout s’était assombri ; la pluie était devenue plus violente au dehors, et la tristesse plus profonde en moi. Ma fenêtre était restée ouverte, et mon regard s’attachait machinalement à la grotesque gouttière de fer-blanc qui dégorgeait avec furie un flot jaunâtre et fangeux. Cette vue m’a calmé. Je me suis dit que, la plupart du temps, ceux qui font le mal n’en ont pas pleine conscience, qu’il y a chez eux plus d’ignorance et d’ineptie encore que de méchanceté ; et je suis demeuré là immobile, silencieux, recueillant les enseignements mystérieux que les choses nous donnent par les harmonies qu’elles ont entre elles, le coude appuyé sur ce stupide pamphlet d’où s’était épanché tant de haine et de calomnie, et l’œil fixé sur cette bouche d’âne qui vomissait de l’eau sale.

LETTRE XXXVII

SCHAFFHAUSEN

Vue de Schaffhouse. – Schaffhausen. – Schaffhouse. – Schaphuse. Schapfuse. – Shaphusia. – Probatopolis. – Effroyable combat et mêlée terrible des érudits et des antiquaires. – Deux des plus redoutables s’attaquent avec furie. – L’auteur a la lâcheté de s’enfuir du champ de bataille, les laissant aux prises. – Le château Munoth. – Ce qu’était Schaffhouse il y a deux cents ans. – Quel était le joyau d’une ville libre. – L’auteur dîne. – Une des innombrables aventures qui arrivent à ceux qui ont la hardiesse de voyager à travers les orthographes du pays. – Calaïsche à la choute. – L’auteur offre tranquillement de faire ce qui eût épouvanté Gargantua.

 

Septembre.

Je suis à Schaffhouse depuis quelques heures. Écrivez Schaffhausen, et prononcez tout ce qu’il vous plaira. Figurez-vous un Anxur suisse, un Terracine allemand, une ville du quinzième siècle, dont les maisons tiennent le milieu entre les chalets d’Unterseen et les logis sculptés du vieux Rouen, perchée dans la montagne, coupée par le Rhin, qui se tord dans son lit de roches avec une grande clameur, dominée par des tours en ruine, pleine de rues à pic et en zigzag, livrée au vacarme assourdissant des nymphes ou des eaux, – nymphis, lymphis, transcrivez Horace comme vous voudrez, – et au tapage des laveuses. Après avoir passé la porte de la ville qui est une forteresse du treizième siècle, je me suis retourné, et j’ai vu au-dessus de l’ogive cette inscription : SALVS EXEVNTIBVS. J’en ai conclu qu’il y avait probablement de l’autre côté : PAX INTRANTIBVS. J’aime cette façon hospitalière.

Je vous ai dit d’écrire Schaffhausen et de prononcer comme il vous plairait. Vous pouvez écrire aussi tout ce qu’il vous plaira. Rien n’est comparable, pour l’entêtement et la diversité d’avis, au troupeau des antiquaires, si ce n’est le troupeau des grammairiens. Platine écrit Schaphuse, Strumphius écrit Schapfuse, Georges Bruin écrit Shaphusia, et Miconnis écrit Probatopolis. Tirez-vous de là. Après le nom vient l’étymologie. Autre affaire. Schaffhausen signifie la ville du mouton, dit Glarean. – Point du tout ! s’exclame Strumphius ; Schaffhausen veut dire port des bateaux, de schafa, barque, et de hause, maison. – Ville du mouton ! répond Glarean ; les armes de la ville sont d’or au bélier de sable. – Port des bateaux ! reprend Strumphius ; c’est là que les bateaux s’arrêtent, dans l’impossibilité d’aller plus loin. – Ma foi ! que l’étymologie devienne ce qu’elle pourra. Je laisse Strumphius et Glarean se prendre aux coiffes.

Il faudrait batailler aussi à propos du vieux château Munoth, qui est près de Schaffhouse, sur l’Emmersberg, et qui a pour étymologie Munitio, disent les antiquaires, à cause d’une citadelle romaine qui était là. Aujourd’hui, il n’y a plus que quelques ruines, une grande tour et une immense voûte casematée qui peut couvrir plusieurs centaines d’hommes.

Il y a deux siècles, Schaffhouse était plus pittoresque encore. L’hôtel de ville, le couvent de la Toussaint, l’église Saint-Jean, étaient dans toute leur beauté ; l’enceinte de tours était intacte et complète. Il y en avait treize, sans compter le château et sans compter les deux hautes tours sur lesquelles s’appuyait cet étrange et magnifique pont suspendu sur le Rhin que notre Oudinot fit sauter, le 13 avril 1799, avec cette ignorance et cette insouciance des chefs-d’œuvre qui n’est pardonnable qu’aux héros. Enfin, hors de la cité, au delà de la porte-donjon qui va vers la Forêt-Noire, dans la montagne, sur une éminence, à côté d’une chapelle, on distinguait au loin, dans la brume de l’horizon, un hideux petit édifice de charpente et de pierre, – le gibet. Au moyen âge, et même il n’y a pas plus de cent ans, dans toute commune souveraine, une potence convenablement garnie était une chose élégante et magistrale. La cité ornée de son gibet, le gibet orné de son pendu, cela signifiait ville libre.

J’avais grand’faim, il était tard ; j’ai commencé par dîner. On m’a apporté un dîner français, servi par un garçon français, avec une carte en français. Quelques originalités, sans doute involontaires, se mêlaient, non sans grâce, à l’orthographe de cette carte. Comme mes yeux erraient parmi ces riches fantaisies du rédacteur local, cherchant à compléter mon dîner, au-dessous de ces trois lignes :

 

Haumelette au chantpinnions,

Biffeteque au craison,

Hépole d’agnot au laidgume,

 

je suis tombé sur ceci :

 

Calaïsche à la choute, – 10 francs.

 

Pardieu ! me suis-je dit, voilà un mets du pays ; calaïsche à la choute. Il faut que j’en goûte. Dix francs ! cela doit être quelque raffinement propre à la cuisine de Schaffhouse. J’appelle le garçon.

— Monsieur, une calaïsche à la choute.

Ici le dialogue s’engage en français. Je vous ai dit que le garçon parlait français.

— Vort pien, monsir. Temain matin.

— Non, dis-je, tout de suite.

— Mais, monsir, il est pien tard.

— Qu’est-ce que cela fait ?

— Mais il sera nuit tans eine hère.

— Eh bien ?

— Mais monsir ne bourra bas foir.

— Voir ! Voir quoi ? Je ne demande pas à voir.

— Che gombrends bas monsir.

— Ah çà ! c’est donc bien beau à regarder, votre calaïsche à la choute ?

— Vort peau, monsir, atmiraple, manifigue !

— Eh bien, vous m’allumerez quatre chandelles tout autour.

— Guadre jantelles ! Monsir choue. (Lisez : Monsieur joue.) Che ne gombrends bas.

— Pardieu ! ai-je repris avec quelque impatience, je me comprends bien, moi ; j’ai faim, je veux manger.

— Mancher gouoi ?

— Manger votre calaïsche.

— Notre calaïsche ?

— Votre choute.

— Notre choute ! mancher notre choute ! Monsir choue, Mancher la choute ti Rhin ?

Ici je suis parti d’un éclat de rire. Le pauvre diable de garçon ne comprenait plus, et moi, je venais de comprendre. J’avais été le jouet d’une hallucination produite sur mon cerveau par l’orthographe éblouissante de l’aubergiste. Calaïsche à la choute signifiait calèche à la chute. En d’autres termes, après vous avoir offert à dîner, la carte vous offrait complaisamment une calèche pour aller voir la chute du Rhin à Laufen, moyennant dix francs.

Me voyant rire, le garçon m’a pris pour un fou, et s’en est allé en grommelant : – Mancher la choute ! églairer la choute di Rhin afec guadre jantelles ! Ce monsir choue.

J’ai retenu pour demain matin une calaïsche à la choute.

LETTRE XXXVIII

LA CATARACTE DU RHIN

Écrit sur place. – Arrivée. – Le château de Laufen. – La cataracte. – Aspect. – Détails. – Causerie du guide. – L’enfant. – Les stations. – D’où l’on voit le mieux. – L’auteur s’adosse au rocher. – Un décor. – Une signature et un paraphe. – Le jour baisse. – L’auteur passe le Rhin. – Le Rhin, le Rhône. – La cataracte en cinq parties. – Le forçat.

 

Laufen, septembre.

Mon ami, que vous dire ? je viens de voir cette chose inouïe. Je n’en suis qu’à quelques pas. J’en entends le bruit. Je vous écris sans savoir ce qui tombe de ma pensée. Les idées et les images s’y entassent pêle-mêle, s’y précipitent, s’y heurtent, s’y brisent, et s’en vont en fumée, en écume, en rumeur, en nuée. J’ai en moi comme un bouillonnement immense. Il me semble que j’ai la chute du Rhin dans le cerveau.

J’écris au hasard, comme cela vient. Vous comprendrez si vous pouvez.

On arrive à Laufen. C’est un château du treizième siècle, d’une fort belle masse et d’un fort bon style. Il y a à la porte deux guivres dorées, la gueule ouverte. Elles aboient. On dirait que ce sont elles qui font le bruit mystérieux qu’on entend.

On entre.

On est dans la cour du château. Ce n’est plus un château, c’est une ferme. Poules, oies, dindons, fumier ; charrette dans un coin ; une cuve à chaux. Une porte s’ouvre. La cascade apparaît.

Spectacle merveilleux !

Effroyable tumulte ! voilà le premier effet. Puis on regarde. La cataracte découpe des golfes qu’emplissent de larges squames blanches. Comme dans les incendies, il y a de petits endroits paisibles au milieu de cette chose pleine d’épouvante ; des bosquets mêlés à l’écume ; de charmants ruisseaux dans les mousses ; des fontaines pour les bergers arcadiens de Poussin, ombragées de petits rameaux doucement agités. – Et puis ces détails s’évanouissent, et l’impression de l’ensemble vous revient. Tempête éternelle. Neige vivante et furieuse.

Le flot est d’une transparence étrange. Des rochers noirs dessinent des visages sinistres sous l’eau. Ils paraissent toucher la surface et sont à dix pieds de profondeur. Au-dessous des deux principaux vomitoires de la chute, deux grandes gerbes d’écume s’épanouissent sur le fleuve et s’y dispersent en nuages verts. De l’autre côté du Rhin, j’apercevais un groupe de maisonnettes tranquilles, où les ménagères allaient et venaient.

Pendant que j’observais, mon guide me parlait. – Le lac de Constance a gelé dans l’hiver de 1829 à 1830. Il n’avait pas gelé depuis cent quatre ans. On y passait en voiture. De pauvres gens sont morts de froid à Schaffhouse.

Je suis descendu un peu plus bas, vers le gouffre. Le ciel était gris et voilé. La cascade fait un rugissement de tigre, bruit effrayant, rapidité terrible. Poussière d’eau, tout à la fois fumée et pluie. À travers cette brume on voit la cataracte dans tout son développement. Cinq gros rochers la coupent en cinq nappes d’aspects divers et de grandeurs différentes. On croit voir les cinq piles rongées d’un pont de titans. L’hiver, les glaces font des arches bleues sur ces culées noires.

Le plus rapproché de ces rochers est d’une forme étrange ; il semble voir sortir de l’eau pleine de rage la tête hideuse et impassible d’une idole hindoue, à trompe d’éléphant. Des arbres et des broussailles qui s’entremêlent à son sommet lui font des cheveux hérissés et horribles.

À l’endroit le plus épouvantable de la chute, un grand rocher disparaît et reparaît sous l’écume comme le crâne d’un géant englouti, battu depuis six mille ans de cette douche effroyable.

Le guide continue son monologue. – La chute du Rhin est à une lieue de Schaffhouse. La masse du fleuve tout entière tombe là d’une hauteur de « septante pieds ».

L’âpre sentier qui descend du château de Laufen à l’abîme traverse un jardin. Au moment où je passais assourdi par la formidable cataracte, un enfant, habitué à faire ménage avec cette merveille du monde, jouait parmi des fleurs et mettait en chantant ses petits doigts dans des gueules-de-loup roses.

Ce sentier a des stations variées, où l’on paie un peu de temps en temps. La pauvre cataracte ne saurait travailler pour rien. Voyez la peine qu’elle se donne. Il faut bien qu’avec toute cette écume qu’elle jette aux arbres, aux rochers, aux fleuves, aux nuages, elle jette aussi un peu quelques gros sous dans la poche de quelqu’un. C’est bien le moins.

Je suis parvenu par ce sentier jusqu’à une façon de balcon branlant pratiqué tout au fond, sur le gouffre et dans le gouffre.

Là, tout vous remue à la fois. On est ébloui, étourdi, bouleversé, terrifié, charmé. On s’appuie à une barrière de bois qui tremble. Des arbres jaunis, – c’est l’automne, – des sorbiers rouges entourent un petit pavillon dans le style du café Turc, d’où l’on observe l’horreur de la chose. Les femmes se couvrent d’un collet de toile cirée (un franc par personne). On est enveloppé d’une effroyable averse tonnante.

De jolis petits colimaçons jaunes se promènent voluptueusement sous cette rosée sur le bord du balcon. Le rocher qui surplombe au-dessus du balcon pleure goutte à goutte dans la cascade. Sur la roche qui est au milieu de la cataracte se dresse un chevalier troubadour en bois peint appuyé sur un bouclier rouge à croix blanche. Un homme a dû risquer sa vie pour aller planter ce décor de l’Ambigu au milieu de la grande et éternelle poésie de Jéhovah.

Les deux géants qui redressent la tête, je veux dire les deux plus grands rochers, semblent se parler. Ce tonnerre est leur voix. Au-dessus d’une épouvantable croupe d’écume, on aperçoit une maisonnette paisible avec son petit verger. On dirait que cette affreuse hydre est condamnée à porter éternellement sur son dos cette douce et heureuse cabane.

Je suis allé jusqu’à l’extrémité du balcon ; je me suis adossé au rocher.

L’aspect devient encore plus terrible. C’est un écroulement effrayant. Le gouffre hideux et splendide jette avec rage une pluie de perles au visage de ceux qui osent le regarder de si près. C’est admirable. Les quatre grands gonflements de la cataracte tombent, remontent et redescendent sans cesse. On croit voir tourner devant soi les quatre roues fulgurantes du char de la tempête.

Le pont de bois était inondé. Les planches glissaient. Des feuilles mortes frissonnaient sous mes pieds. Dans une anfractuosité du roc, j’ai remarqué une petite touffe d’herbe desséchée. Desséchée sous la cataracte de Schaffhouse ! dans ce déluge une goutte d’eau lui a manqué. Il y a des cœurs qui ressemblent à cette touffe d’herbe. Au milieu du tourbillon des prospérités humaines, ils se dessèchent. Hélas ! c’est qu’il leur a manqué cette goutte d’eau qui ne sort pas de la terre, mais qui tombe du ciel, l’amour !

Dans le pavillon turc, lequel a des vitraux de couleur, et quels vitraux ! il y a un livre où les visiteurs sont priés d’inscrire leurs noms. Je l’ai feuilleté. J’y ai remarqué cette signature : Henri, avec ce paraphe : . Est-ce un V ?

Combien de temps suis-je resté là, abîmé dans ce grand spectacle ? Je ne saurais vous le dire. Pendant cette contemplation, les heures passeraient dans l’esprit comme les ondes dans le gouffre, sans laisser trace ni souvenir.

Cependant on est venu m’avertir que le jour baissait. Je suis remonté au château, et de là je suis descendu sur la grève d’où l’on passe le Rhin pour gagner la rive droite.

Cette grève est au bas de la chute, et l’on traverse le fleuve à quelques brasses de la cataracte. On s’aventure pour ce trajet dans un petit batelet charmant, léger, exquis, ajusté comme une pirogue de sauvage, construit d’un bois souple comme de la peau de requin, solide, élastique, fibreux, touchant les rochers à chaque instant et s’y écorchant à peine, manœuvré, comme tous les canots du Rhin et de la Meuse, avec un crochet et un aviron en forme de pelle. Rien n’est plus étrange que de sentir dans cette coquille les profondes et orageuses secousses de l’eau.

Pendant que la barque s’éloignait du bord, je regardais au-dessus de ma tête les créneaux couverts de tuiles et les pignons taillés du château qui dominent le précipice. Des filets de pêcheurs séchaient sur les cailloux au bord du fleuve. On pêche donc dans ce tourbillon ? Oui, sans doute. Comme les poissons ne peuvent franchir la cataracte, on prend là beaucoup de saumons. D’ailleurs dans quel tourbillon l’homme ne pêche-t-il pas ?

Maintenant je voudrais résumer toutes ces sensations si vives et presque poignantes. Première impression : on ne sait que dire, on est écrasé comme par tous les grands poèmes. Puis l’ensemble se débrouille. Les beautés se dégagent de la nuée. Somme toute, c’est grand, sombre, terrible, hideux, magnifique, inexprimable.

De l’autre côté du Rhin, cela fait tourner des moulins.

Sur une rive, le château ; sur l’autre, le village, qui s’appelle Neuhausen.

Tout en nous laissant aller au balancement de la barque, j’admirais la superbe couleur de cette eau. On croit nager dans de la serpentine liquide.

Chose remarquable, chacun des deux grands fleuves des Alpes, en quittant les montagnes, a la couleur de la mer où il va. Le Rhône, en débouchant du lac de Genève, est bleu comme la Méditerranée ; le Rhin, en sortant du lac de Constance, est vert comme l’Océan.

Malheureusement le ciel était couvert. Je ne puis donc pas dire que j’ai vu la chute de Laufen dans toute sa splendeur. Rien n’est riche et merveilleux comme cette pluie de perles dont je vous ai déjà parlé, et que la cataracte répand au loin ; cela doit être pourtant plus admirable encore lorsque le soleil change ces perles en diamants et que l’arc-en-ciel plonge dans l’écume éblouissante son cou d’émeraude, comme un oiseau divin qui vient boire à l’abîme.

De l’autre bord du Rhin, d’où je vous écris en ce moment, la cataracte apparaît dans son entier, divisée en cinq parties bien distinctes qui ont chacune leur physionomie à part et forment une espèce de crescendo. La première, c’est un dégorgement de moulins ; la seconde, presque symétriquement composée par le travail du flot et du temps, c’est une fontaine de Versailles ; la troisième, c’est une cascade ; la quatrième est une avalanche ; la cinquième est le chaos.

Un dernier mot, et je ferme cette lettre. À quelques pas de la chute, on exploite la roche calcaire, qui est fort belle. Du milieu d’une des carrières qui sont là, un galérien, rayé de gris et de noir, la pioche à la main, la double chaîne au pied, regardait la cataracte. Le hasard semble se complaire parfois à confronter dans des antithèses, tantôt mélancoliques, tantôt effrayantes, l’œuvre de la nature et l’œuvre de la société.

LETTRE XXXIX

VÉVEY. – CHILLON. – LAUSANNE

Ce que l’auteur cherche dans ses voyages. – Vévey. – L’église. – La vieille femme bedeau. – Deux tombeaux. – Edmond Ludlow. – Andrew Broughton. – David. – Les proscrits. – Comparaison des épitaphes. – Philosophie. – Un troisième tombeau. – L’apothicaire. – Néant des choses humaines proclamé par celui qui a passé sa vie à poursuivre M. de Pourceaugnac. – Le soir. – Souvenirs de jeunesse. – Vaugirard et Meillerie. – Paysage. – Clair de lune. – Histoire. – Traces de tous les peuples en Suisse. – Les grecs. – Les romains. – Les huns. – Les hongrois. – Chillon. – Le château. – Une femme française. – La crypte. – Les trois souterrains. – Détails sinistres. – Le gibet. – Les cachots. – Bonivard. – La cage donne la même allure au penseur et à la bête fauve. – Touchante et lugubre histoire de Michel Cotié. – Ses dessins sur la muraille. – Impuissance démontrée de saint Christophe. – Nom de lord Byron gravé par lui-même sur un pilier. – Détails. – La voûte devient bleue. – Magnificences secrètes et générosités cachées de la nature. – Les martins-pêcheurs. – Sept colonnes ; sept cellules. – Trois cachots superposés. – Peintures faites par les prisonniers. – Les oubliettes. – Ce qu’on y a trouvé. – La cave comblée. – Permission refusée à lord Byron. – L’auteur descend dans le caveau où lord Byron n’a pas pu entrer. – Ce qu’il y voit. – Le duc Pierre de Savoie. – Encore la destinée des sarcophages. – Le cimetière. – La chapelle. – La chambre des ducs de Savoie. – Intérieur. – Ce qu’en ont fait les gens de Berne. – La fenêtre. – La porte. – Traces de l’assaut. – Quel oiseau passait son bec par le trou qui est au bas de la porte. – La salle de justice. – De quoi elle est meublée aujourd’hui. – La chambre de la torture. – La grosse poutre. – Les trois trous. – Affreux détails. – Une particularité du château de Chillon. – L’auteur démontre que les petits oiseaux n’ont pas la moindre idée de l’invention de l’artillerie. – Ludlow et Bonivard confrontés. – Lausanne. – Ce que Paris a de plus que Vévey. – Le mauvais goût calviniste. – Lausanne enlaidie par les embellisseurs. – L’hôtel de ville. – Le château des baillis. – La cathédrale. – Vandalisme. – Quelques tombeaux. – Le chevalier de Granson. – Pourquoi les mains coupées. – M. de Rebecque. – Lausanne à vol d’oiseau. – Paysage. – Orage de nuit qui s’annonce. – Retour à Paris.

 

Vévey, 21 septembre.

À M. LOUIS B.

Je vous écris cette lettre, cher Louis, à peu près au hasard, ne sachant pas où elle vous trouvera, ni même si elle vous trouvera. Où êtes-vous en ce moment ? que faites-vous ? Êtes-vous à Paris ? êtes-vous en Normandie ? Avez-vous l’œil fixé sur les toiles que votre pensée fait rayonner, ou visitez-vous comme moi la galerie de peinture du bon Dieu ? Je ne sais-ce que vous faites ; mais je pense à vous, je vous écris, et je vous aime.

Je voyage en ce moment comme l’hirondelle. Je vais devant moi, cherchant le beau temps. Où je vois un coin du ciel bleu, j’accours. Les nuages, les pluies, la bise, l’hiver, viennent derrière moi comme des ennemis qui me poursuivent, et recouvrent les pauvres pays à mesure que je les quitte. Il pleut maintenant à verse sur Strasbourg que je visitais, il y a quinze jours ; sur Zurich, où j’étais la semaine passée ; sur Berne, où j’ai passé hier. Moi, je suis à Vévey, jolie petite ville, blanche, propre, anglaise, confortable, chauffée par les pentes méridionales du mont Chardonne comme par des poêles, et abritée par les Alpes comme par un paravent. J’ai devant moi un ciel d’été, le soleil, des coteaux couverts de vignes mûres, et cette magnifique émeraude du Léman enchâssée dans des montagnes de neige comme dans une orfèvrerie d’argent. – Je vous regrette.

Vévey n’a que trois choses, mais ces trois choses sont charmantes : sa propreté, son climat et son église. – Je devrais me borner à dire la tour de son église ; car l’église elle-même n’a plus rien de remarquable. Elle a subi cette espèce de dévastation soigneuse, méthodique et vernissée que le protestantisme inflige aux églises gothiques. Tout est ratissé, raboté, balayé, défiguré, blanchi, lustré et frotté. C’est un mélange stupide et prétentieux de barbarie et de nettoyage. Plus d’autel, plus de chapelles, plus de reliquaires, plus de figures peintes et sculptées ; une table et des stalles de bois qui encombrent la nef, voilà l’église de Vevey.

Je m’y promenais assez maussadement, escorté de cette vieille femme, toujours la même, qui tient lieu de bedeau aux églises calvinistes, et me cognant les genoux aux bancs de M. le préfet, de M. le juge de paix, de MM. les pasteurs, etc., etc., quand, à côté d’une chapelle condamnée où m’avaient attiré quelques belles vieilles consoles du quatorzième siècle, oubliées là par l’architecte puritain, j’ai aperçu dans un enfoncement obscur une grande lame de marbre noir appliquée au mur. C’est la tombe d’Edmond Ludlow, un des juges de Charles Ier, mort réfugié à Vévey en 1698. Je croyais cette tombe à Lausanne. Comme je me baissais pour ramasser mon crayon tombé à terre, le mot depositorium, gravé sur la dalle, a frappé mes yeux. Je marchais sur une autre tombe, sur un autre régicide, sur un autre proscrit, Andrew Broughton. Andrew Broughton était l’ami de Ludlow. Comme lui il avait tué Charles Ier, comme lui il avait aimé Cromwell, comme lui il avait haï Cromwell, comme lui il dort dans la froide église de Vévey. – En 1816, David, en fuite comme Ludlow et Broughton, a passé à Vévey. A-t-il visité l’église, je ne sais ; mais les juges de Charles Ier avaient bien des choses à dire au juge de Louis XVI. Ils avaient à lui dire que tout s’écroule, même les fortunes bâties sur un échafaud ; que les révolutions ne sont que des vagues, où il ne faut être ni écume ni fange ; que toute idée révolutionnaire est un outil qui a deux tranchants, l’un avec lequel on coupe, l’autre avec lequel on se coupe ; que l’exilé qui a fait des exilés, que le proscrit qui a été proscripteur, traînent après eux une mauvaise ombre, une pitié mêlée de colère, le reflet des misères d’autrui flamboyant comme l’épée de l’ange sur leur propre malheur. Ils pouvaient dire aussi à ce grand peintre, – n’est-ce pas, Louis ? – que pour le penseur, en un jour de contemplation, il sort de la sérénité du ciel et de l’azur profond du Léman plus d’idées nobles, plus d’idées bienveillantes, plus d’idées utiles à l’humanité, qu’il n’en sort en dix siècles de vingt révolutions comme celles qui ont égorge Charles Ier et Louis XVI ; et qu’au-dessus des agitations politiques, éternellement au-dessus de ces tempêtes climatériques des nations, dont le flux bourbeux apporte aussi bien Marat que Mirabeau, il y a, pour les grandes âmes, l’art, qui contient l’intelligence de l’homme, et la nature, qui contient l’intelligence de Dieu !

Pendant que je me laissais aller à toutes ces rêvasseries, un rayon de soleil couchant, entré par je ne sais quelle lucarne, et comme dépaysé dans cette église nue et morne, est venu se poser sur les tombes comme la lumière d’un flambeau, et j’ai lu les épitaphes. Ce sont de longues et graves protestations où semble respirer l’âme des deux vieux régicides, hommes intègres, purs et grands d’ailleurs. Tous deux exposent les faits de leur vie et le fait de leur mort sans colère, mais sans concession. Ce sont des phrases rigides et hautaines, dignes en effet d’être dites par le marbre. On sent que tous deux regrettent la patrie. La patrie est toujours belle, même Londres vue du Léman. Mais ce qui m’a frappé, c’est que chacun des deux vieillards a pris une posture différente dans le tombeau. Edmond Ludlow s’est envolé joyeux vers les demeures éternelles, sedes aeternas lætus advolavit, dit l’épitaphe debout contre le mur. Andrew Broughton, fatigué des travaux de la vie, s’est endormi dans le Seigneur, in Domino obdormivit dit l’épitaphe couchée à terre. Ainsi, l’un joyeux, l’autre las. L’un a trouvé des ailes dans le sépulcre, l’autre y a trouvé un oreiller. L’un avait tué un roi et voulait le paradis ; l’autre avait fait la même chose et demandait le repos.

Ne vous semble-t-il pas, comme à moi, qu’il y a, dans ces deux petites phrases si courtes, la clef des deux hommes et la nuance des deux convictions ? Ludlow était un penseur ; il avait déjà oublié le roi mort, et ne voyait plus que le peuple émancipé. Broughton était un ouvrier ; il ne songeait plus au peuple, et avait toujours présente à l’esprit cette rude besogne de jeter bas un roi. Ludlow n’avait jamais vu que le but, Broughton que le moyen. Ludlow regardait en avant, Broughton regardait en arrière.

L’un est mort ébloui, l’autre harassé.

Comme je quittais ces deux tombes, une troisième épitaphe m’a attiré, longue et solennelle apostrophe au voyageur gravée en or sur marbre noir, comme celle de Ludlow. Mon pauvre Louis, à côté de toute grande chose il y a une parodie. Près des deux régicides il y a un apothicaire. C’est un respectable praticien appelé Laurent Matte, fort honnête et fort charitable homme d’ailleurs, qui, parce qu’il lui est arrivé de faire fortune à Libourne et de se retirer du commerce à Vevey, veut absolument que le passant s’arrête et réfléchisse sur l’inconstance des choses humaines : Morare parumper, qui hac transis, et respice rerum humanarum inconstantiam et ludibrium.

Si jamais tombe emphatique a été ridicule, c’est à coup sûr celle qui coudoie les deux pierres sévères sous lesquelles Ludlow et Broughton gisent avec leurs mains sanglantes.

Le soir, – c’était hier, – je me suis promené au bord du lac. J’ai bien pensé à vous, Louis, et à nos douces promenades de 1828, quand nous avions vingt-quatre ans, quand vous faisiez Mazeppa, quand je faisais les Orientales, quand nous nous contentions d’un rayon horizontal du couchant étalé sur Vaugirard. La lune était presque dans son plein. La haute crête de Meillerie, noire au sommet et vaguement modelée à mi-côte, emplissait l’horizon. Au fond, à ma gauche, au-dessous de la lune, les dents d’Oche mordaient un charmant nuage gris perle, et toutes sortes de montagnes fuyaient tumultueusement dans la vapeur. L’admirable clarté de la lune calmait tout ce côté violent du paysage. Je marchais au bord même du flot. C’était la nuit de l’équinoxe. Le lac avait cette agitation fébrile qui, à l’époque des grandes marées, saisit toutes les masses d’eau et les fait frissonner. De petites lames envahissaient par moments le sentier de cailloux où j’étais, et mouillaient la semelle de mes bottes. À l’ouest, vers Genève, le lac, perdu sous les brumes, avait l’aspect d’une énorme ardoise. Des bruits de voix m’arrivaient de la ville, et je voyais sortir du port de Vévey un bateau allant à la pêche. Ces bateaux pêcheurs du Léman ont une forme que le lac leur a donnée. Ils sont munis de deux voiles latines attachées en sens inverse à deux mâts différents, afin de saisir les deux grands vents qui s’engouffrent dans le Léman par ses deux bouts ; l’un par Genève, qui vient des plaines, l’autre par Villeneuve, qui vient des montagnes. Au jour, au soleil, le lac est bleu, les voiles sont blanches, et elles donnent à la barque la figure d’une mouche qui courrait sur l’eau, les ailes dressées. La nuit, l’eau est grise et la mouche est noire. Je regardais donc cette gigantesque mouche, qui marchait lentement vers Meillerie, découpant sur la clarté de la lune ses ailes membraneuses et transparentes. Le lac jasait à mes pieds. Il y avait une paix immense dans cette immense nature. C’était grand et c’était doux. Un quart d’heure après, la barque avait disparu, la fièvre du lac s’était calmée, la ville s’était endormie. J’étais seul, mais je sentais vivre et rêver toute la création autour de moi.

Je songeais à mes deux régicides, qui prennent, eux aussi, leur part de ce sommeil et de ce repos de toutes choses dans ce beau lieu. Je m’abîmais dans la contemplation de ce lac que Dieu a rempli de sa paix et que les hommes ont rempli de leurs guerres. C’est un triste privilège des lieux les plus charmants d’attirer les invasions et les avalanches. Les hommes sont comme la neige, ils fondent et se précipitent dans les vallées éclairées par le soleil. Toute cette ravissante côte basse du Léman a été, depuis trois mille ans, sans cesse dévastée par des passants armés qui venaient, chose étrange, du midi aussi bien que du nord. Les romains y ont trouvé la trace des grecs. Les allemands y ont trouvé la trace des arabes. La tour de Glérolles a été bâtie par les romains contre les huns. Neuf cents ans plus tard, la tour de Goure a été bâtie par les vaudois contre les hongrois. L’une garde Vévey ; l’autre protège Lausanne. En feuilletant, l’autre jour, dans la bibliothèque de Bâle, un assez curieux exemplaire des Commentaires de César, je suis tombé sur un passage où César dit qu’on trouva dans le camp des helvétiens des tablettes écrites en caractères grecs, et j’en ai pris note : Repertæ sunt tabulae litteris græcis confectæ. (De Bell. Gall., XL, I.)

Les romains ont laissé à ce délicieux pays deux ou trois tours de guerre, des tombeaux, entre autres la sombre et touchante épitaphe de Julia Alpinula, des armes, des bornes milliaires, la grande voie militaire qui balafre ces admirables vallées depuis le Valais jusqu’à Avenches, par Vévey et Attalens, et dont on découvre encore çà et là quelques arrachements. Les grecs lui ont laissé des processions-pantomimes qui rappellent les théories, et où il y a des jeunes filles couronnées de lierre qu’on traîne sur des chars. Ils lui ont laissé aussi les koraules de la Gruyère, ces danses que leur nom explique, χορός et αυλή. Ainsi des forteresses, des sépulcres, une épitaphe qui est une élégie, une route stratégique, voilà l’empreinte de Rome ; des processions qui semblent ordonnées par Thespis et une danse au son de la flûte, voilà la trace de la Grèce.

Ce matin je suis allé à Chillon par un admirable soleil. Le chemin court entre les vignes au bord du lac. Le vent faisait du Léman une immense moire bleue ; les voiles blanches étincelaient. Au bas de la route, les mouettes s’accostaient gracieusement sur des roches à fleur d’eau. Vers Genève l’horizon imitait l’océan.

Chillon est un bloc de tours posé sur un bloc de rochers. Tout le château est du douzième et du treizième siècle, à l’exception de quelques boiseries, portes, tables, plafonds, etc., qui sont du seizième. Il sert aujourd’hui d’arsenal et de poudrière au canton de Vaud. La bouche des canons touche l’embrasure des catapultes.

C’est une femme française qui fait faire aux visiteurs la promenade du château avec beaucoup de grâce et d’intelligence.

La crypte, qui est au niveau des eaux du lac, se partage en trois souterrains principaux. Le premier, qui est ajusté comme une serrure à l’entrée des deux autres, était la salle des gardes. C’est une vaste nef formée de deux voûtes ogives juxtaposées dont les retombées s’appuient, au milieu de la salle, sur une rangée de piliers qui la traversent. Le second souterrain, plus petit, se divise en deux chambres fort sombres. La première était un cachot, la deuxième est un lieu sinistre. Dans la première, on entrevoit un grand lit de pierre creusé dans le roc vif ; dans la seconde, entre deux énormes piliers carrés dont l’un est le mur même, on distingue confusément, après une station de quelques minutes dans cette cave, un madrier scellé transversalement par les deux bouts dans le granit brut, et dont l’arête supérieure présente des façons de dents de scie, comme si elle avait été usée et entaillée profondément et à différents endroits par une corde ou par une chaîne qu’on y aurait nouée. Au milieu de cette traverse il y a un trou qui laisse passer le jour, si l’on peut appeler jour la lueur blafarde et terreuse qui s’accroche çà et là aux angles de la voûte. Ce vague et horrible appareil est un gibet. Ces entailles ont été faites en effet par des chaînes patibulaires. Ce trou laissait passer la corde d’en-cas. Les deux échelles du patient et du bourreau, qui étaient appliquées aux deux piliers vis-à-vis l’une de l’autre, ont disparu. En face du gibet, il y avait dans la muraille un pertuis par où l’on jetait le cadavre au lac. Ce pertuis a été muré et s’est changé en une niche basse pleine de ténèbres qui fait une tache noire au pied du mur. À deux pas de cette niche aboutit l’escalier à vis de la chambre de justice avec sa massive porte de chêne à peine équarrie.

La troisième salle ressemble à la première ; seulement elle est beaucoup plus obscure. Les meurtrières ont été comblées et se sont transformées en soupiraux. Dans chaque entre-colonnement il y avait un cachot. On a jeté bas les cloisons, et les compartiments qu’avaient remplis tant de misères diverses pendant trois siècles se sont effacés. C’est le cinquième de ces compartiments que Bonivard a rendu célèbre. Il ne reste plus de son cachot que le pilier, de la chaîne de ses pieds qu’un anneau scellé dans ce même pilier, de la chaîne de son cou qu’un trou dans la pierre. L’anneau de cette chaîne a été arraché. Je suis resté longtemps comme rivé moi-même à ce pilier, autour duquel ce libre penseur a tourné pendant six ans comme une bête fauve. Il ne pouvait se coucher – sur le roc – qu’à grand’peine et sans pouvoir allonger ses membres. Il n’avait en effet d’autres distractions que les distractions des bêtes fauves renfermées. Il usait le bas du pilier avec son talon. J’ai mis ma main dans le trou qu’il a fait ainsi. Et il marquait, en l’usant de même avec le pied, la saillie de granit où sa chaîne lui permettait d’atteindre. Pour tout horizon il avait la hideuse muraille de roc vif opposée au mur qui trempe dans le lac. – Voilà dans quelles cages on mettait la pensée en 1530.

Le premier des cinq compartiments ne m’a pas moins intéressé que le cinquième. Dans le cachot de Bonivard il y a eu l’intelligence, dans celui-ci il y a eu le dévouement. Un jeune homme de Genève, nommé Michel Cotié, avait pour le prieur de Saint-Victor un attachement mêlé d’admiration. Quand il sut Bonivard à Chillon, il voulut le sauver. Il connaissait le château de Chillon pour y avoir servi ; il s’y introduisit de nouveau et s’y fit donner je ne sais quelle besogne domestique. Quelque imprudence le trahit ; il fut pris essayant de communiquer avec Bonivard. On le traita en espion et on le mit dans un cachot (le premier à droite en entrant). On l’aurait bien pendu, mais le duc de Savoie voulait des aveux qui compromissent Bonivard. Cotié résista vaillamment à la torture. Une nuit, il tenta de s’échapper ; il scia sa chaîne et perça son mur avec un clou, il grimpa jusqu’à un des soupiraux et arracha une barre de fer. Là il se crut sauvé. La nuit était très noire ; il se jeta dans le lac ; il n’avait séjourné au château que l’été, et il avait remarqué que l’eau du lac montait à quelques pieds au-dessous des soupiraux ; mais c’était l’hiver ; en hiver, il n’y a plus de fontes de neige, l’eau du lac baisse et laisse à découvert les rochers dans lesquels est enraciné Chillon ; il ne les vit pas et s’y brisa. – Voilà l’histoire de Cotié.

Rien ne reste de lui que quelques dessins charbonnés sur le mur. Ce sont des figures demi-nature qui ne manquent pas d’un certain style ; un Christ en croix presque effacé, une Sainte à genoux avec sa légende autour de sa tête en caractères gothiques, un Saint Christophe (que j’ai copié ; vous savez ma manie) et un Saint Joseph. L’aventure de Cotié dément, à mon grand regret, la tradition Christofori faciem, etc. Son Saint Christophe ne l’a pas sauvé de mort violente.

Le soupirail par où Michel Cotié s’est précipité fait face au troisième pilier. C’est sur ce pilier que Byron a écrit son nom avec un vieux poinçon à manche d’ivoire, trouvé, en 1536, dans la chambre du duc de Savoie, par les bernois qui délivrèrent Bonivard. Ce nom Byron, gravé sur la colonne de granit en grandes lettres un peu inclinées, jette un rayonnement étrange dans le cachot.

Il était midi, j’étais encore dans la crypte, je dessinais le saint Christophe ; – je lève les yeux par hasard, la voûte était bleue. – Le phénomène de la grotte d’Azur s’accomplit dans le souterrain de Chillon, et le lac de Genève n’y réussit pas moins bien que la Méditerranée. Vous le voyez, Louis, la nature n’oublie personne ; elle n’oubliait pas Bonivard dans sa basse-fosse. À midi, elle changeait le souterrain en palais ; elle tendait toute la voûte de cette splendide moire bleue dont je vous parlais tout à l’heure, et le Léman plafonnait le cachot.

Et puis elle envoyait aux prisonniers des martins-pêcheurs qui venaient rire et jouer dans son soupirail. – Les ducs de Savoie ont disparu du château de Chillon, les martins-pêcheurs l’habitent toujours. L’affreuse crypte ne leur fait pas peur ; on dirait qu’ils la croient bâtie pour eux ; ils entrent hardiment par les meurtrières, et s’y abritent, tantôt du soleil, tantôt de l’orage.

Il y a sept colonnes dans la crypte, il y avait sept cachots. Les gens de Berne y trouvèrent six prisonniers, parmi lesquels Bonivard, et les délivrèrent tous, excepté un meurtrier nommé Albrignan, qu’ils pendirent à la traverse de la chambre noire. C’est la dernière fois que ce gibet a servi.

Chaque tour de Chillon pourrait raconter de sombres aventures. Dans l’une, on m’a montré trois cachots superposés ; on entre dans celui du haut par une porte, dans les deux autres par une dalle qu’on soulevait et qu’on laissait retomber sur le prisonnier. Le cachot d’en bas recevait un peu de lumière par une lucarne ; le cachot intermédiaire n’avait ni air ni jour. Il y a quinze mois, on y est descendu avec des cordes, et l’on a trouvé sur le pavé un lit de paille fine où la place d’un corps était encore marquée, et çà et là des ossements humains. Le cachot supérieur est orné de ces lugubres peintures de prisonniers qui semblent faites avec du sang. Ce sont des arabesques, des fleurs, des blasons, un palais à fronton brisé dans le style de la renaissance. – Par la lucarne, le prisonnier pouvait voir un peu de feuilles et d’herbe dans le fossé.

Dans une autre tour, après quelques pas sur un plancher vermoulu qui menace ruine et où il est défendu de marcher, j’ai aperçu par un trou carré un abîme creusé dans la masse même de la tour ; ce sont les oubliettes. Elles ont quatre-vingt-onze pieds de profondeur, et le fond en était hérissé de couteaux. On y a trouvé un squelette disloqué et une vieille couverture en poil de chèvre rayée de gris et de noir, qu’on a jetée dans un coin, et sur laquelle j’avais les pieds, tandis que je regardais dans le gouffre.

Dans une autre tour, il y avait une cave comblée. Lord Byron, en 1816, demanda la permission d’y faire des fouilles. On la lui refusa sous je ne sais quels prétextes d’architecte. Depuis on a déblayé le caveau. J’y suis descendu. C’est là qu’était la sépulture du duc Pierre de Savoie, qui fut un des grands hommes de son temps, et qu’on avait surnommé le petit Charlemagne (deux mots mal accouplés, soit dit en passant). L’an 1268, le duc Pierre fut descendu en grande pompe dans ce caveau. Aujourd’hui le tombeau et le duc, tout a disparu. J’ai vu la vieille porte pourrie du caveau, sans gonds et sans serrure, appuyée au mur sous le hangar d’une cour voisine ; et il ne reste plus rien du grand duc Pierre que l’empreinte carrée du chevet de son sarcophage, arraché de la muraille par les bernois.

Cette cour voisine était elle-même un cimetière où plusieurs grands seigneurs savoyards avaient des tombes. Il n’y a plus maintenant qu’un peu d’herbe et un vieux lierre mort autour d’une vieille poutre déchaussée.

Je n’ai pas pu visiter la chapelle, qui est pleine de gargousses. La chambre des ducs est au-dessus du caveau sépulcral. Les bernois en avaient mutilé les lambris, et en avaient fait un corps de garde. La fumée des pipes a noirci le plafond de bois à caissons fleurdelisés et à nervures semées de croix d’argent. L’ours de Berne est peint sur la cheminée. L’écusson de Savoie est gratté. On montre un trou dans le mur, où, dit-on, il y avait un trésor, et d’où les gens de Berne ont tiré avec de grands cris de joie les belles orfèvreries de M. de Savoie. Le fait est que tous ces merveilleux vases de Benvenuto et de Colomb ont dû faire un admirable effet en roulant pêle-mêle dans un corps de garde. Vous voyez d’ici le tableau. Si vous le faisiez, Louis, il serait ravissant. – La chambre était ornée d’une belle châsse peinte à fresque dont on voit encore quelques jambes et quelques bras. La fenêtre est une croisée du quinzième siècle assez finement sculptée au dehors.

La porte de cette chambre ducale a été arrachée après l’assaut. On me l’a montrée dans une grande salle voisine, où il y a, par parenthèse, quelques tables curieuses et une belle cheminée. C’est une porte de chêne massif doublée avec des cuirasses aplaties sur l’enclume. Vers le bas de la porte est une ouverture ronde à biseau par laquelle passait le bec d’un fauconneau. Une balle bernoise a profondément troué l’armature de fer, et s’est arrêtée dans le chêne. En mettant le doigt dans le trou on sent la balle.

La salle de justice est voisine de la chambre ducale. Figurez-vous une magnifique nef, plafonnée à caissons, chauffée par une cheminée immense, égayée par dix ou douze fenêtres ogives trilobées du treizième siècle, et meublée aujourd’hui de canons, ce qui ne la dépare pas. Toutes les salles voisines sont pleines de boulets, de bombes, d’obusiers et de canons, dont quelques-uns ont encore la belle forme monstrueuse des derniers siècles. On entrevoit par les portes entre-bâillées ces formidables bouches de cuivre qui reluisent dans l’ombre.

Au bout de la salle de justice est la chambre de torture. À quelques pieds au-dessous du plafond, une grosse poutre la traverse de part en part. J’ai vu dans cette poutre les trois trous par où passait la corde de l’estrapade.

Cette solive s’appuie sur un pilier de bois couronné d’un charmant chapiteau du quatorzième siècle, qui a été peint et doré. Le bas du pilier, auquel on attachait le patient, est déchiré par des brûlures noires et profondes. Les instruments de torture, en se promenant sur l’homme, rencontraient le bois de temps en temps. De là ces hideuses cicatrices. La chambre est éclairée par une belle fenêtre ogive qu’emplit un paysage éblouissant.

Une chose remarquable, c’est que le château de Chillon, quoique entouré d’eau, est préservé de toute humidité, à tel point qu’on en laisse les fenêtres ouvertes hiver comme été. Au printemps, les petits oiseaux viennent faire leur nid dans la bouche des obusiers.

Après une visite de trois heures j’ai quitté Chillon, et, rentré à Vévey, je suis allé revoir Ludlow dans son église. C’est avec un grand sens, selon moi, que la providence a rapproché la tombe de Ludlow du cachot de Bonivard. Un fil mystérieux, qui traverse les événements de deux siècles, lie ces deux hommes. Bonivard et Ludlow avaient la même pensée, l’émancipation de l’esprit et du peuple. La réforme de Luther, à laquelle coopérait Bonivard, est devenue en cent trente ans la révolution de Cromwell, dans laquelle trempait Ludlow. Ce que Bonivard voulait pour Genève, Ludlow le voulait pour Londres. Seulement, Bonivard, c’est l’idée persécutée ; Ludlow, c’est l’idée persécutrice ; ce que le duc de Savoie avait fait à Bonivard, Ludlow l’a rendu avec usure à Charles Ier. L’histoire de la pensée humaine est pleine de ces retours surprenants. Donc, et c’est ici que se clôt le magnifique syllogisme de la providence, près de la prison de Bonivard il fallait le sépulcre de Ludlow.

 

Lausanne, 22 septembre, 10 heures du soir.

C’est à Lausanne, cher Louis, que j’achève cette interminable lettre. Un vent glacial me vient par ma fenêtre ; mais je la laisse ouverte pour l’amour du lac, que je vois presque entier d’ici. Chose bizarre, Vévey est la ville la plus chaude de la Suisse, Lausanne en est la plus froide. Quatre lieues séparent Lausanne de Vévey ; la Provence touche la Sibérie.

L’année donne en moyenne, à Paris, cent cinquante et un jours de pluie ; à Vévey, cinquante-six. Prenez cela comme vous voudrez, et ouvrez votre parapluie.

Lausanne n’a pas un monument que le mauvais goût puritain n’ait gâté. Toutes les délicieuses fontaines du quinzième siècle ont été remplacées par d’affreux cippes de granit, bêtes et laids comme des cippes qu’ils sont. L’hôtel de ville a son beffroi, son toit et ses gargouilles de fer brodé, découpé et peint ; mais les fenêtres et les portes ont été fâcheusement retouchées. Le vieux château des baillis, cube de pierre rehaussé par des mâchicoulis en briques, avec quatre tourelles aux quatre angles, est d’une fort belle masse ; mais toutes les baies ont été refaites ; les contrevents verts de Jean-Jacques se sont stupidement cramponnés aux vénérables croisées à croix de Guillaume de Challant. La cathédrale est un noble édifice du treizième et du quatorzième siècle ; mais presque toutes les figures ont été soigneusement amputées ; mais il n’y a plus un tableau ; mais il n’y a plus une verrière ; mais elle est badigeonnée en gris de papier à sucre ; mais ils ont pauvrement remis à neuf la flèche du clocher de la croisée, et ils ont posé sur le clocher du portail le bonnet pointu du magicien Rothomago. Cependant il y a encore de superbes statues sous le portail méridional, et, à quelques figurines près, on a laissé intacte la belle porte flamboyante de M. de Montfaucon, le dernier évêque qu’ait eu Lausanne. Dans l’intérieur, je me trompais, il reste un vitrail, celui de la rosace. Ils ont respecté aussi un charmant banc d’œuvre de la transition, mêlé de gothique fleuri et de renaissance, don de ce même M. de Montfaucon, un grand nombre de chapiteaux romans, d’une complication exquise, et quelques tombeaux admirables, entre autres celui du chevalier de Granson, qui est couché sur sa tombe, les mains coupées, ayant été vaincu dans un duel. Au-dessous du chevalier, vêtu de sa chemise de fer, j’ai remarqué la pierre mortuaire de M. de Rebecque, aïeul de Benjamin Constant.

Quand je suis sorti de l’église, la nuit tombait, et j’ai encore pensé à vous, mon grand peintre. Lausanne est un bloc de maisons pittoresques, répandu sur deux ou trois collines, qui partent du même nœud central, et coiffé de la cathédrale comme d’une tiare. J’étais sur l’esplanade de l’église, devant le portail, et pour ainsi dire sur la tête de la ville. Je voyais le lac au-dessus des toits, les montagnes au-dessus du lac, les nuages au-dessus des montagnes, et les étoiles au-dessus des nuages. C’était comme un escalier où ma pensée montait de marche en marche et s’agrandissait à chaque degré. Vous avez remarqué comme moi que, le soir, les nuées refroidies s’allongent, s’aplatissent et prennent des formes de crocodiles. Un de ces grands crocodiles noirs nageait lentement dans l’air, vers l’ouest ; sa queue obstruait un porche lumineux bâti par les nuages au couchant ; une pluie tombait de son ventre sur Genève ensevelie dans les brumes ; deux ou trois étoiles éblouissantes sortaient de sa gueule comme des étincelles. Au-dessous de lui, le lac, sombre et métallique, se répandait dans les terres comme une flaque de plomb fondu. Quelques fumées rampaient sur les toits de la ville. Au midi, l’horizon était horrible. On n’entrevoyait que les larges bases des montagnes enfouies sous une monstrueuse excroissance de vapeurs. Il y aura une tempête cette nuit.

Je rentre et je vous écris. J’aimerais bien mieux vous serrer la main et vous parler. Je tâche que ma lettre soit une sorte de fenêtre par laquelle vous puissiez voir ce que je vois.

Adieu, Louis, à bientôt. Vous savez comme je suis à vous ; soyez à moi de votre côté.

Vous faites de belles choses, j’en suis sûr ; moi, j’en pense de bonnes, et elles sont pour vous ; car vous êtes au premier rang de ceux que j’aime. Vous le savez bien, n’est-ce pas ?

Je serai à Paris dans dix jours.

EXTRAITS

DE

« EN VOYAGE

(tome II)

ALPES ET PYRÉNÉES »

ALPES 1839

(Lucerne – Le Mont Pilate, Berne – Le Rigi, Fribourg, Sur la route d’Aix-les-Bains, Genève)

LUCERNE – LE MONT PILATE.

 

Lucerne. – 10 septembre, minuit.

Je vais probablement passer la nuit à t’écrire, chère amie, car j’ai la tête pleine de spectacles et le cœur plein de tendresse.

Je suis arrivé à Lucerne de nuit comme à Zurich[2], mais Lucerne est aussi calme que Zurich est agitée.

Je me suis logé à la pension Lichman, excellent hôtel installé dans une belle vieille tour, à mâchicoulis, ma foi ! J’ai soupé, j’ai demandé une chambre, j’ai ouvert ma fenêtre, et je t’écris.

Quand le paysage qui remplit ma croisée ouverte en vaut la peine, j’en fais un croquis et je te l’envoie. Aujourd’hui il est admirable, malgré la nuit, et peut-être en partie à cause de la nuit.

J’ai sous les yeux le lac des Quatre-Cantons, la merveille de la Suisse. L’eau du lac vient jusque sous ma croisée battre doucement les vieilles pierres de la tour. J’y entends sauter les poissons avec un bruit faible. L’obscurité est profonde. Cependant je distingue à ma droite un pont de bois vermoulu à toiture aiguë qui va se rattacher à une grosse tour d’un superbe profil. Des lueurs vagues courent sur l’eau. Quelques hauts peupliers noirs se reflètent dans le lac sombre vis-à-vis de moi, à cinq cents pas de ma tour. Une large brume, versée par la nuit sur le lac, me cache le reste. Cependant elle ne monte pas assez haut pour m’empêcher de voir le développement sinistre du mont Pilate posé devant moi dans toute son immensité. Au-dessus des trois dents de son sommet, Saturne, avec quatre belles étoiles d’or au milieu desquelles il est placé, dessine dans le ciel un gigantesque sablier. Derrière le Pilate et sur les rives du lac se pressent pêle-mêle une foule de vieux monts chauves et difformes, Titlis, Prosa, Crispalt, Badus, Galenstock, Frado, Furka, Multhorn, Beckenviederberg, Urahorn, Hochstollen, Rathhorn, Thierstock et Brünig. J’entrevois confusément tous ces géants goitreux et bossus accroupis dans l’ombre autour de moi.

De temps en temps le vent m’apporte à travers les ténèbres un bruit de clochettes éloignées. Ce sont les vaches et les chèvres qui errent en secouant leurs grelots dans les pâturages aériens du Pilate et du Rigi, et cette douce musique qui vient jusqu’à moi tombe de cinq ou six mille pieds de haut.

J’ai vu dans ma journée trois lacs, le lac de Zurich que j’ai quitté ce matin, le lac de Zug qui m’a gratifié d’une excellente anguille pour mon déjeuner, et le lac de Lucerne qui vient de me donner à souper avec ses admirables truites saumonées.

Vus à vol d’oiseau, le lac de Zurich a la forme d’un croissant qui appuie l’une de ses pointes à Zurich et l’autre à Uznach, le lac de Zug a la forme d’une pantoufle dont la route de Zug à Art ferait la semelle, le lac des Quatre-Cantons figure jusqu’à un certain point une patte d’aigle brisée dont les fractures font les deux golfes de Brunnen et de Buochs, et dont les quatre ongles s’enfoncent profondément, l’un dans Alpnach, l’autre dans Winkel, le troisième dans Lucerne et le dernier dans Küssnacht, où Tell a tué Gessler. Le point culminant du lac est Fluelen.

Avant de quitter le lac de Zurich, je me suis réconcilié avec lui. C’est qu’il était vraiment beau à voir du haut de la côte d’Albis. Les maisons blanches brillaient sur la rive opposée comme des cailloux dans l’herbe, quelques bateaux à voiles ridaient l’eau étincelante, et le soleil levant enlevait l’une après l’autre de la surface du lac toutes les brumes de la nuit, que le vent portait diligemment à un gros tas de nuages amoncelés dans le nord. Le lac de Zurich était magnifique ainsi. Cependant je n’y reviendrai plus.

Quand je te dis que j’ai vu trois lacs dans ma journée, je suis bien bon, car j’en ai vu quatre. Entre Albis et Zug, au milieu des sierras les plus pittoresques du monde, au fond d’un ravin très sauvage, très boisé et très désert, on aperçoit un petit lac d’un vert sombre qui s’appelle Dürlersee et dont la sonde n’a pu trouver le fond. Il paraît qu’un village riverain s’y est écroulé et englouti. La couleur de cette flaque d’eau est inquiétante. On dirait une grande cuve pleine de vert-de-gris. – Mauvais lac ! m’a dit un vieux paysan en passant.

Plus on avance, plus les horizons deviennent extraordinaires. À Albis il semble qu’on ait sous les yeux quatre chaînes de montagnes superposées ; au premier plan les Ardennes vertes, au second plan le Jura sombre et à brusques courbures, au troisième étage les Apennins chauves et abrupts, au fond, au-dessus de tout, les blanches Alpes. On croit voir les quatre premières marches de l’ancien escalier des Titans.

Puis on redescend dans les vallées, on s’enfonce dans les forêts ; les branchages chargés de feuilles font sur la route une voûte réticulée dont les crevasses laissent pleuvoir le jour et la chaleur, quelques rares cabanes montrent à moitié leurs façades de bois blond, ragoûtantes et gaies, avec leurs croisées à vitres rondes qu’on dirait grillées de gros tulle ; un paysan bienveillant passe avec son chariot attelé de bœufs ; les ravins font de larges coupures dans la futaie, le regard s’échappe par ces tranchées, et, s’il est midi, si le temps est beau, il se fait de toutes parts un magnifique échange d’ombres et de rayons entre le ciel et la terre, les larges rideaux de brume qui pendent sur l’horizon se déchirent çà et là, et, par la déchirure, les montagnes éloignées vous apparaissent tout à coup comme dans un miroir magique au fond d’un gouffre de lumière.

Zug, comme Bruck, comme Baden, est une charmante commune féodale, encore enceinte de tours, avec ses portes ogives blasonnées, crénelées, robustes, et toutes meurtries par les assauts et les escalades. Zug n’a pas l’Aar comme Bruck, Zug n’a pas la Limmat comme Baden, mais Zug a son lac, son petit lac, qui est un des plus beaux de la Suisse. Je me suis assis sur une étroite estacade ombragée de tilleuls, à quelques pas de mon auberge ; j’avais devant moi le Rigi et le Pilate, qui faisaient quatre pyramides monstrueuses ; deux montaient dans le ciel et deux se renversaient dans l’eau.

Les fontaines de pierre, les maisons peintes et sculptées abondent à Zug. L’auberge du Cerf a quelques vestiges de Renaissance. À Zug la fresque italienne prend déjà possession de presque toutes les murailles. Dans tous les lieux où la nature est très ornée, la maison et le costume de l’homme s’en ressentent ; la maison se farde, le costume se colore. C’est une loi charmante. Nos guinguettes de la Cunette et nos paysans-banlieue vêtus de guenilles seraient des monstres ici.

J’ai vu sur une porte à Zug un bas-relief qui représente un troglodyte, avec sa massue. Au-dessous est gravée la date : 1482. Sur une autre porte est inscrite cette légende plus engageante que le troglodyte : Pax intrantibus, salus exeuntibus 1607. (Mon Charlot, explique ce latin à ta bonne mère.)

L’église de Zug est meublée comme une église de Flandre. Les autels à colonnes torses, les lames sépulcrales coloriées et dorées sont appliqués à tous les murs. Un bedeau m’a introduit dans le trésor de l’église qui est splendide, et qui regorge d’argenteries et d’orfèvreries, quelques-unes extrêmement riches, quelques autres extrêmement précieuses. Pour trente sous j’ai vu des millions.

Il y a quinze ans, le chemin de Zug à Art était un sentier impraticable où trébuchait le meilleur cheval. C’est maintenant une grande route excellente, laquelle ne cahote pas même l’espèce d’omnibus-charrette qui la parcourt avec des cargaisons de voyageurs le sac sur le dos. J’avais loué à Zurich un petit cabriolet à quatre roues qui trottait le plus agréablement du monde sur cette jolie route, ayant des escarpements d’arbres et de rochers à gauche, et à droite l’eau du lac à peine ridée par un souffle.

Le lac est gracieux quand on quitte Zug, il devient superbe quand on approche d’Art. C’est qu’au-dessus d’Art, qui est un grand village du canton de Schwyz, il y a le Rossberg, que les gens du pays appellent le Sonnenberg (montagne éclairée par le soleil), et le Rigi qu’ils nomment le Schattenberg (montagne exposée à l’ombre).

Le Rossberg a quatre mille pieds de haut, le Rigi en a cinq mille. Ce sont les deux plus hautes montagnes de brèche qu’il y ait dans le monde. Le Rossberg et le Rigi n’ont aucun rapport géologique avec les Alpes qui les entourent. Les Alpes sont de granit ; le Rigi et le Rossberg sont faits de cailloux roulés dans une fange aujourd’hui plus dure que le ciment, ce qui donne aux rochers tombés près de la route un air de pans de murs romains. Ces deux énormes montagnes sont deux tas de boue du déluge.

Aussi il advient parfois que la boue se délaie et s’écroule. Cela est arrivé notamment en 1806, après deux mois de pluie. Le 2 septembre, à cinq heures du soir, un morceau du sommet du Rossberg, de mille pieds de front, de cent pieds de haut et d’une lieue de long, s’est détaché tout à coup, a parcouru en trois minutes une pente de trois lieues et a brusquement englouti une forêt, une vallée, trois villages avec leurs habitants et la moitié d’un lac. Goldau, qui a été broyée ainsi, est derrière Art.

À trois heures, j’entrais dans l’ombre du Rigi, laissant sur les collines de Zug un soleil éblouissant. J’approchais d’Art et je songeais à Goldau ; je savais que cette jolie ville riante masquait au passant le cadavre de la ville écrasée, je regardais ce lac si paisible où miroitaient les chalets et les prairies. Lui aussi masque des choses terribles. Sous le Rigi il a douze cents pieds de profondeur, et quand elle est saisie par deux vents violents que les bateliers d’Art et de Zug nomment l’Arbis et le Wetter-Föhn, cette charmante flaque d’eau devient plus horrible et plus formidable que l’océan.

Devant moi se dressait à perte de vue le Rigi, sombre et immense muraille à pic où les sapins grimpaient confusément et à l’envi comme des bataillons qui montent à l’assaut.

De tout paysage il sort une fumée d’idées, tantôt douces, tantôt lugubres ; celui-ci dégageait pour moi une triple pensée de ruine, de tempête et de guerre, et me faisait rêver, lorsqu’une jeune fille pieds nus, qui était assise au bord du chemin, est accourue, a jeté en passant trois prunes dans mon cabriolet et s’est enfuie avec un sourire. Pendant que je prenais quelques batz dans mon gousset, elle avait disparu. Un moment après, je me suis retourné, elle était revenue au bord du chemin tout en se cachant dans la verdure, et elle me regardait de ses yeux brillants à travers les saules comme Galatée. Tout est possible au bon Dieu, puisqu’on rencontre des églogues de Virgile dans l’ombre du Rigi.

À cinq heures je sortais de l’ombre du Rigi. J’avais parcouru le coude qui fait le fond du lac de Zug, j’avais traversé Art, et je venais de quitter les bords de l’eau pour une route fort encaissée qui gravit d’un mouvement assez âpre une des croupes basses du mont Rigi. On bâtit à droite et à gauche de cette route quelques maisons neuves d’un goût médiocre. Il paraît que les belles devantures de bois passent de mode ici ; le plâtre parisien tend à envahir les façades. C’est fâcheux. Il faudrait avertir la Suisse que Paris lui-même a honte de son plâtre aujourd’hui.

Tout à coup le chemin devient désert, une masure sort d’une touffe d’arbres sur une petite esplanade. Mon cocher s’est arrêté. J’étais dans l’illustre chemin creux de Küssnacht. Il y avait cinq cent trente et un ans, neuf mois et vingt-deux jours qu’à cette même heure, à cette même place, le 18 novembre 1307, une flèche fermement lancée à travers cette même forêt avait frappé un homme au cœur. Cet homme, c’était la tyrannie de l’Autriche ; cette flèche, c’était la liberté de la Suisse.

Le soleil baissait, le chemin devenait sombre, les broussailles au haut du talus pétillaient dans la vive lumière du couchant ; deux vieux mendiants, l’homme et la femme, qui gardent la masure voisine, tendaient la main à mes sous de France ; un bateleur menant en laisse un ours muselé descendait le chemin vers Küssnacht, suivi des cris joyeux de quatre ou cinq marmots émerveilles de l’ours ; mon cocher enrayait sa carriole et j’entendais le bruit de ferraille que fait le sabot ; deux branches écartées m’ouvraient une fenêtre sur la plaine et je voyais au loin des faneurs bâtir leur meule ; les oiseaux chantaient dans les arbres, les vaches mugissaient dans le Rigi. Moi j’étais descendu de voiture, je regardais les cailloux du chemin creux, je regardais cette nature sereine comme une bonne conscience ; peu à peu le spectre des choses passées se superposait dans mon esprit aux réalités présentes et les effaçait, comme une vieille écriture qui reparaît sur une page mal blanchie au milieu d’un texte nouveau ; je croyais voir le bailli Gessler couché sanglant dans le chemin creux, sur ces cailloux diluviens tombés du mont Rigi, et j’entendais son chien aboyer à travers les arbres après l’ombre gigantesque de Guillaume Tell debout dans le taillis.

Cette masure, qui est une chapelle, marque la place même où s’est accompli ce sublime guet-apens. Excepté la porte, qui est faite d’une vieille membrure d’ogive, la chapelle n’a rien de remarquable. Un intérieur délabré, de misérables fresques sur le mur, un pauvre autel décoré d’une friperie italienne, des vases de bois enluminés et des fleurs artificielles, deux mendiants qui baragouinent et qui vous vendent pour quelques sous le souvenir de Guillaume Tell, voilà le monument du chemin creux de Küssnacht.

Une madone est sur l’autel ; devant cette madone est ouvert un livre où les passants peuvent enregistrer leurs noms. Le dernier voyageur entré dans la chapelle y avait écrit ces deux lignes qui m’ont plus touché que toutes les déclarations de guerre aux tyrans dont le livre est rempli : – « Je prie humblement notre sainte mère de Dieu de daigner, par son intercession, faire recouvrer un peu de vue à ma pauvre femme. » Je n’ai rien écrit sur le livre, pas même mon nom. Au-dessous de cette douce prière la page était blanche. Je l’ai laissée blanche.

De l’esplanade devant la chapelle, on voit un coin du lac des Quatre-Cantons. En me retournant, j’ai aperçu, sur une éminence couverte de ronces, au pied du Rigi, un tronçon de tour qui a l’aspect d’un pignon démantelé, et qui sort des broussailles comme une dent. Cette ruine, c’était la forteresse de Küssnacht, le donjon habité par Gessler, le cachot préparé pour Guillaume Tell. Guillaume Tell n’y est pas entré, Gessler n’y est pas rentré.

Un quart d’heure après j’étais à Küssnacht. L’ours dansait sur la place, les commères riaient aux fontaines, trois chaises de poste anglaises débarquaient devant l’hôtel maniéré et confortable qui dérange les devantures gothiques des cabanes du quinzième siècle. Deux vieilles femmes soignaient des tombes dans le cimetière devant l’église. C’est là que j’ai fait arrêter ma carriole. J’ai visité l’église, insignifiante comme édifice, mais très coquette et très ornée.

À Zurich les églises sont nues. Ici, comme à Art, comme à Zug, elles sont parées, et parées avec exagération, avec violence, avec colère. C’est une réaction des églises romaines contre les temples calvinistes ; c’est une guerre de fleurs, de volutes, de pompons et de guirlandes que font les cantons catholiques aux cantons protestants.

Les cimetières en particulier sont remarquables. Sur chaque fosse il y a une pierre, et de cette pierre sort une croix rococo en fer ouvragé très vernie et très dorée. L’ensemble de toutes ces croix donne au cimetière l’aspect d’un gros buisson noir à fleurs jaunes.

La route de Küssnacht à Lucerne côtoie l’eau comme celle de Zug à Art. Le lac des Quatre-Cantons est encore plus beau que le lac de Zug. Au lieu du Rigi j’avais devant moi le mont Pilate.

Le mont Pilate m’a occupé toute la journée. Je l’ai rarement perdu de vue dans le trajet de Zurich ici. En ce moment je le distingue vaguement devant ma fenêtre.

C’est une montagne étrange que le Pilate. Elle est d’une forme terrible. Au moyen-âge on l’appelait le mont brisé, Fracmont. Il y a presque toujours un nuage sur la cime du mont Pilate ; de là vient son nom de mons Pileatus, mont enchapassé. Les paysans lucernois, qui savent mieux l’évangile que le latin, font du mot pileatus le nom Pilatus et en concluent que Ponce-Pilate est enterré sous cette montagne.

Quant au nuage, au dire des bonnes femmes, il se comporte d’une façon bizarre ; présent, il annonce le beau temps ; absent, il annonce la tempête. Le Pilate, en géant singulier qu’il est, met son chapeau quand il fait beau et l’ôte quand il pleut. Si bien que cette montagne-baromètre dispense quatre cantons de la Suisse d’avoir à leurs fenêtres de ces petits ermites à capuchons mobiles que fait vivre une corde à boyau. Le fait du nuage est certain ; je l’ai observé toute la matinée ; pendant quatre heures le nuage a pris vingt formes différentes, mais il n’a pas quitté le front de la montagne. Tantôt il ressemblait à une grande cigogne blanche couchée dans les anfractuosités du sommet comme dans un nid ; tantôt il se dressait sur quatre pieds, ouvrait une gueule, et l’on eût dit un dogue qui aboie ; tantôt il se divisait en cinq ou six petits nuages et faisait à la montagne une couronne d’aigles planant en rond.

Tu comprends qu’un pareil nuage sur une pareille montagne a dû faire naître bien des superstitions dans le plat pays. Le mont est à pic, l’escarpement est laborieux, il a six mille pieds de haut, beaucoup de terreurs entourent le sommet ; aussi a-t-il fait hésiter longtemps les plus hardis chasseurs de chamois. – D’où pouvait venir cet étrange nuage ? – Il y a deux cents ans, un esprit fort, qui avait le pied montagnard, s’est risqué et a gravi le mont Pilate. Alors le nuage s’est expliqué.

Sur le sommet même de la montagne il y a un lac, un petit lac, verre d’eau de cent soixante pieds de long, de quatre-vingts pieds de large et d’une profondeur inconnue. Quand il fait beau, le soleil frappe ce lac et en tire un nuage ; quand le temps se gâte, plus de soleil, plus de nuage.

Le phénomène expliqué, les superstitions n’ont pas disparu. Au contraire. Elles n’ont fait que croître et embellir. C’est que la montagne visitée n’était pas moins effrayante que la montagne inexplorée.

Outre le lac, on avait trouvé sur le mont Pilate des choses prodigieuses ; d’abord un sapin unique dans toute la Suisse, un sapin colossal qui a neuf branches horizontales et qui, sur chacune de ces branches, porte un autre grand sapin, ce qui doit lui donner la figure d’un créquier gigantesque ; puis, dans l’Alpe de Bründlen, qui est la croupe voisine des sept pics du sommet, un écho qui semble plutôt une voix qu’un écho, tant il est complet et tant il répète les paroles jusqu’aux dernières syllabes et les chants jusqu’aux dernières notes ; puis enfin, dans un précipice épouvantable, au milieu d’une paroi à pic de roche noire de plus de six cents pieds de haut, la bouche d’une caverne inaccessible ; et, à l’entrée de cette caverne, une statue surnaturelle en pierre blanche d’environ trente pieds de haut, assise et accoudée sur une table de granit, jambes croisées, dans l’attitude redoutable d’un spectre qui garde le seuil de l’antre.

Il paraît certain que la caverne traverse toute la montagne et va aboutir de l’autre côté, au-dessous de l’Alpe de Temlis, à une ouverture qu’on nomme le trou de la Lune (parce que, dit Ebel, on y trouve beaucoup de lait de lune).

Ne pouvant escalader la muraille de six cents pieds de haut, on a essayé de tourner la statue et d’entrer dans son repaire par le trou de la Lune. Ce trou a seize pieds de diamètre dans un sens et neuf dans l’autre. Il en sort un vent de glace et un torrent. C’était déjà fort dangereux. On s’est aventuré pourtant. On a traversé à tâtons des salles voûtées, on a rampé à plat ventre sous des plafonds horribles pêle-mêle avec des ruisseaux. Peines perdues. Personne n’a pu pénétrer jusqu’à la statue. Elle est toujours là, intacte dans le sens étroit du mot, contemplant l’abîme, gardant la caverne, exécutant sa consigne et rêvant à l’ouvrier mystérieux qui la taillée. Les gens de la montagne appellent cette figure saint Dominique.

Le moyen-âge et le seizième siècle ont été préoccupés du Pilate autant que du Mont-Blanc. Aujourd’hui personne n’y songe. Le Rigi est à la mode. Les sombres superstitions du mont Pilate sont tombées dans les bonnes femmes et y croupissent. Le sommet n’est plus redouté que parce qu’il est malaisé d’y monter. Le général Pfyffer y a fait des observations barométriques et affirme qu’avec une lunette on y voit le Munster de Strasbourg.

Une singulière peuplade de bergers s’y est cantonnée et y habite. Ce sont des hommes oisifs, forts et simples, lesquels vivent centenaires et méprisent profondément les fourmis humaines qui sont dans la plaine.

Cependant il y a encore à Lucerne de vieilles lois qui défendent de jeter des pierres dans le petit lac qui est au sommet du Pilate, par ce motif fantastique qu’un caillou en fait sortir une trombe, et que, pour une pierre qu’on lui jette, ce lac rend un orage qui couvre toute la Suisse.

Depuis cent ans, tout terrible qu’il est, le mont Pilate s’est couvert de pâturages. Ainsi ce n’est pas seulement une montagne formidable, c’est une énorme mamelle qui nourrit quatre mille vaches. Cela fait un orchestre de quatre mille clochettes que j’écoute en ce moment.

Voici l’histoire de ces vaches des Alpes. Une vache coûte quatre cents francs, s’afferme de soixante-dix à quatre-vingts francs par an, broute six ans dans les montagnes, fait six veaux ; puis, maigre, épuisée, exténuée, quand elle a donné toute sa substance dans son lait, le vacher la cède au boucher ; elle passe le Saint-Gothard, redescend les Alpes par le versant méridional, et devient bœuf dans la marmite suspecte des auberges d’Italie.

Du reste, si cela continue, le miraculeux mont Pilate se fera prosaïque comme une cathédrale badigeonnée. Une compagnie française a acheté récemment une forêt de mélèzes qui est à une demi-lieue du sommet, y a pratiqué une route carrossable, et à cette heure la commandite tond le géant. – En outre, un guide m’a affirmé à Küssnacht qu’en 1814 un chasseur de chamois, nommé Ignatius Matt, était entré dans la caverne avec des échelles et des cordes, et, au péril de sa vie, il est vrai, avait hardiment abordé la sombre sentinelle de pierre.

Je dois dire qu’une des vieilles femmes du cimetière, qui écoutait l’histoire du guide, a protesté énergiquement, déclarant qu’Ignatius Matt n’était qu’un fat, qu’il s’était vanté d’une bonne fortune impossible et que la statue du Dominick loch était encore vierge. – En cette matière, je crois les vieilles femmes.

J’ai fait les trois lieues de Küssnacht à Lucerne en une heure et demie au grand trot. Je n’en suis pas moins arrivé à Lucerne à la nuit close. Mais la promenade des bords du golfe de Küssnacht au crépuscule est admirable.

En quittant Küssnacht, j’avais les yeux encore fixés sur la ruine de Gessler que déjà j’en rencontrais une autre. C’est le donjon de Neu-Habsburg, autre nid d’aigles tombé à mi-côte dans les bruyères. Je voyais de la route un grand pan de muraille qui, comme une tête renversée dont les cheveux pendent en arrière, laissait tremper le bout de ses lierres dans l’eau du golfe. En face de moi, les pentes vertes de la Zinne se réfléchissaient avec leur réseau brouillé d’arbres et de cultures dans le miroir du lac déjà sombre et lui donnaient l’aspect d’une agate herborisée. Au pied du Rigi, je ne sais quel reflet renvoyait à l’eau une clarté blanche ; une petite barque qui courait à côté dans une flaque obscure s’y doublait en se reflétant et y figurait une longue épée ; la barque faisait la poignée, le batelier, la garde, et le sillage étincelant, la lame fine, longue et nue.

 

11 septembre, 4 heures après-midi.

Excepté l’arsenal et l’hôtel de ville, j’ai déjà tout vu à Lucerne.

La ville est bien faite, assise sur deux collines qui se regardent, coupée en deux par la Reuss qui entre dans le lac à Fluelen et qui en sort violemment à Lucerne, murée d’une enceinte du quatorzième siècle, dont toutes les tours sont différentes comme à Bâle, ce qui est une fantaisie propre à l’architecture militaire germanique, pleine de fontaines presque toutes curieuses et de maisons à volutes, à tourelles et à pignons, en général bien conservées. La verdure extérieure déborde par-dessus les créneaux.

Toutes les façades de la ville, disposées en amphithéâtre sur des pentes, voient le lac s’enfoncer magnifiquement dans les montagnes.

Il y a trois ponts de bois couverts, qui sont du quinzième siècle ; deux sur le lac, un sur la Reuss. Les deux ponts du lac sont d’une longueur démesurée et serpentent sur l’eau sans autre but apparent que d’accoster en passant de vieilles tours pour l’amusement des yeux. C’est fort singulier et fort joli.

Le toit aigu de chaque pont recouvre une galerie de tableaux. Ces tableaux sont des planches triangulaires emboîtées sous l’angle du toit et peintes des deux côtés. Il y a un tableau par travée. Les trois ponts font trois séries de tableaux, qui ont chacune un but distinct, un sujet dont elles ne sortent pas, une intention bien marquée d’agir par les yeux sur l’esprit de ceux qui vont et viennent. La série du grand pont, qui a quatorze cents pieds de long, est consacrée à l’écriture sainte. La série du pont de Kappel, qui est sur l’écoulement du lac et qui a mille pieds de longueur, contient deux cents tableaux ornés d’armoiries qui racontent l’histoire de la Suisse. La série du pont sur la Reuss, qui est le plus court des trois, est une danse macabre.

Ainsi les trois grands côtés de la pensée de l’homme sont là, la religion, la nationalité, la philosophie. Chacun de ces ponts est un livre. Le passant lève les yeux et lit. Il est sorti pour une affaire et il revient avec une idée.

Presque toutes ces peintures datent du seizième et du dix-septième siècles. Quelques-unes sont d’un fort beau caractère. D’autres ont été gâtées dans le dernier siècle par des retouches pâteuses et lourdes. La danse des morts du pont de la Reuss est partout d’excellente peinture pleine d’esprit et de sens. Chacun des panneaux représente la Mort mêlée à toutes les actions humaines. Elle est vêtue en tabellion et elle enregistre l’enfant nouveau-né auquel sourit sa mère ; elle est cocher avec livrée galonnée et elle mène gaillardement le carrosse blasonné d’une jolie femme ; un don Juan fait une orgie, elle retrousse sa manche et lui verse à boire ; un médecin saigne son patient, elle a le tablier de l’aide et elle soutient le bras du malade ; un soldat espadonne, elle lui tient tête ; un fuyard pique des deux, elle enfourche la croupe du cheval. Le plus effrayant de ces tableaux, c’est le paradis ; tous les animaux y sont pêle-mêle, agneaux et lions, tigres et brebis, bons, doux, innocents ; le serpent y est aussi ; on le voit, mais à travers un squelette ; il rampe en traînant la Mort avec lui. Mylinger, qui a peint ce pont au commencement du dix-septième siècle, était un grand peintre et un grand esprit.

Sur le pont de Kappel il y a une vue charmante, presque à vol d’oiseau, de Lucerne comme elle était il y a deux cents ans. Par bonheur pour elle, la ville a peu changé.

Je n’ai encore vu que l’extérieur de l’hôtel de ville.

C’est un assez bel édifice, quoique de style bâtard, avec beffroi coiffé d’une toiture en forme de heaume, d’un aspect amusant. De Bâle à Baden, les clochers sont pointus à tuiles de couleur ; de Baden à Zurich, ils sont peinturlurés en gros rouge ; de Zug à Lucerne, ils ressemblent à des casques, avec cimiers et visières, étamés et dorés.

L’église canonicale, qui est hors de la ville, et qu’ils appellent la cathédrale, a deux aiguilles en ardoise d’une belle masse ; mais, hormis un portail Louis XIII et un bas-relief extérieur qui est du quinzième siècle et qui représente Jésus aux Oliviers couronné de fleurs de lys et repoussant le calice, l’église par elle-même ne vaut pas la peine d’être cherchée.

Sur le port il y a l’église des Jésuites qui est d’un rococo violent et tapageur, et, derrière les Jésuites, sur une petite place, une autre église qui a plus d’intérêt que toutes les autres, quoiqu’elle se cache. La nef est ornée de drapeaux peints. La chaire, du dix-septième siècle, est d’un beau travail de menuiserie ; les stalles du chœur également. J’ai remarqué aussi, à une chapelle rocaille, une magnifique grille du quinzième siècle.

Il y a de tout à Lucerne, du grand et du petit, des choses sinistres et des choses charmantes. Au milieu du port, une troupe de poules d’eau, à la fois sauvages et familières, joue avec l’eau du lac à l’ombre du mont Pilate. La ville a pris ces pauvres poules joyeuses sous sa protection. On ne peut les tuer sous peine d’amende. On dirait un essaim de petits cygnes noirs à becs blancs. Rien de gracieux comme de les voir plonger et voleter au soleil. Elles viennent quand on siffle. Je leur jette des mies de pain de ma fenêtre.

Dans toutes ces petites villes les femmes sont curieuses, craintives et ennuyées. De la curiosité et de l’ennui naît le désir de voir dans la rue ; de la timidité naît la peur d’être vues. De là, sur les façades de toutes les maisons, un appareil d’espionnage, plus ou moins discret, plus ou moins compliqué. À Bâle comme en Flandre, c’est un simple petit miroir accroché en dehors de la fenêtre ; à Zurich comme en Alsace, c’est une tourelle, quelquefois jolie, prenant jour de tous les côtés, et à demi engagée dans la façade du logis.

À Lucerne, l’espion est tout simplement une sorte de petite armoire percée de trous et placée en dehors des croisées, sur l’appui, comme un garde-manger.

Les femmes de Lucerne ont grand tort de se cacher, car elles sont presque toutes jolies.

 

À propos, j’ai vu le Lion du 10 août. C’est déclamatoire.

 

15 septembre.

Je suis encore à Lucerne, mon Adèle. Mais je viens de faire deux admirables excursions, le tour du lac et l’ascension du mont Rigi.

Je suis parti pour le Rigi le 12 au matin, après m’être fait préalablement raser par un affreux perruquier appelé Frau Nezer, qui m’a coupé le menton en trois endroits et qui m’a pris seize sous de France pour cette opération chirurgicale.

Je te conterai tout cela. Mais je n’ai pas voulu fermer ma lettre sans t’en dire un mot. Le Rigi est superbe.

Voici un petit dessin pour ma Didine. L’espèce de soucoupe qui est sur la tour est un nid de cigogne. Explique-lui cela.

Et puis embrasse ma Dédé, mon Toto et mon Charles. J’espère qu’ils travaillent bien. Je serre la main à Vacquerie.

Adieu, mon Adèle ; je t’écrirai bientôt. Dans un mois je te reverrai, et je vous embrasserai tous, mes bien-aimés.

Ton Victor qui t’aime.

 

LUCERNE

Albums

16 septembre.

Il est six heures du matin. Il a plu à verse toute la nuit. Le soleil se lève dans un tas de brume diffuse derrière le Rigi. Toutes les montagnes voisines sont couvertes de neige. Le Pilate est magnifique ainsi avec un rayon de l’aube sur son front blanc. Les barques à quatre rames qui commencent à courir là-bas sur le lac ont l’air de grandes araignées d’eau. J’entends les filles de Lucerne qui vont au marché passer sur le pont de bois de Kappel. Les batelières rient et s’appellent. Les galériens, le carcan et la chaîne au cou, balaient le débarcadère. Les poules d’eau du lac font leur toilette sous ma fenêtre.

 

Notes.

16 septembre.

Arsenal de Lucerne. – Canons battus de la pluie à la porte.

Première salle : paysan en habit de Sempach. Pavillon turc, occupant presque tout le plafond de la salle basse. – Salles supérieures : beaux vitraux des seizième et dix-septième siècles figurant les armes des cantons à toutes les fenêtres. Piques. Pertuisanes. À en croire le guide, tout est de la bataille de Sempach. Bottes de flèches de Marignan. Figures grotesquement peintes de Winkelried, de l’avoyer Gundoldingen et du duc d’Autriche. – Cotte de mailles du duc. Masse d’armes de Winkelried, à la main du bonhomme de bois. Collier pour l’avoyer, collier pour les paysans qu’on prendrait. J’ai essayé le collier destiné à l’avoyer. J’ai cherché vainement la bannière de Lucerne teinte de son sang. Arbalète de Guillaume Tell ; une corne de bœuf forme l’arc. Fausse probablement. – Canne de Voltaire. – Plume de Fontainebleau.

Dans un coin, costume des gardes-suisses de l’Empereur. Livrée. Il y a loin de là au sayon de Sempach. Le suisse, étrange espèce d’homme moitié Spartiate, moitié condottiere, se souciant plus de la dignité de la montagne que de la dignité du montagnard, tenant à la virginité de la neige, vendant sa personne, acceptant une cage, esclave et content, pourvu qu’il sente son nid libre.

Départ. La tempête de la nuit a jeté la Reuss hors de son lit, dévasté deux villages et détruit la route de Fluelen à Altort que j’avais traversée la veille en omnibus. – Arbres déracinés tout le long du chemin ; temps charmant d’ailleurs, route admirable, tantôt un vieux pont de bois couvert, du seizième siècle, sur un torrent, tantôt un monastère sur la cime d’un rocher, tantôt une cascade. Villages vivants, route animée, foire, chars de verroteries qui font étinceler les yeux des jeunes filles. Paysans cheminant par troupe en chantant des psaumes. – La rivière arrache la brèche presque partout et laisse le calcaire à nu. – Intlibuch, situation charmante dans les ravins, les torrents et les collines.

 

Le 17.

Thun à midi. – Délicieuse approche de la ville. Le vieux château. – Visite. – C’est une prison. – Ces exquises tourelles sont des cachots. – Soldat entrevu dans l’un, mélancoliquement tourné vers le lac. C’est un meurtrier. – Autre cachot qu’on n’ouvre pas. Grand brigand, dit le sergent en baragouin. – Vue ravissante des tourelles. – Belle charpente et grand toit. – Chant du grand brigand. Doux et grave.

Lac de Thun. – Mont Niesen. – Château de Chadow, admirable.

Le vieil Olibrius, important et sot, accompagné de deux femmes qui paraissent souffrir.

Il aimait Voltaire pour les préjugés qu’il a combattus et la philosophie qu’il a propagée. Il estimait les Jésuites parce qu’ils ont bâti un beau séminaire à Fribourg (vilaine caserne neuve et blanche, par parenthèse, que j’ai vue le lendemain et qui gâte l’aspect gothique et charmant de la ville) ; il adorait Don Carlos parce qu’il défend les vrais principes ; il détestait les jacobins ; il exécrait Buonaparte ; il abominait les romantiques ; il avait horreur de la France parce qu’elle est le pays de tout cela. Tout cet ensemble, soudé par un solide ciment d’idées absurdes, se tenait parfaitement dans la tête de ce bonhomme et poussait des saillies dans sa conversation. Il était du reste patriote suisse, tout en se déclarant lettré classique français, et je l’avais vu écrire cette phrase textuelle sur le livre des voyageurs à l’hôtel de Bellevue : que Dieu conserve notre patrie par tous les ans des pièges périculeuses !

Musique d’omnibus dans le bateau. – Anglais, allemands, suisses.

Ranz des vaches.

Valse allemande.

God save the queen.

Rien pour la France. L’Olibrius le remarque avec satisfaction, puis il se met à déclamer sur Don Carlos en style de Gazette de France avec force horions politiques, vaisseau de l’État, etc., et cela en présence du Niesen qui, vu de flanc et faisant un majestueux obstacle au soleil, redoublait de magnificence en ce moment même.

Ce que voyant, j’allai à l’homme de la musique et je lui demandai la Marseillaise.

Pour quinze sous j’eus la Marseillaise.

Après avoir enfoncé cette flèche barbelée dans le cœur de mon homme, je vins me rasseoir à ma place et je me remis à dessiner d’un air indifférent.

Lac très beau. – Grotte d’un ermite. – Cascade. – Village au haut de la montagne.

Entre Langnau et Thun, tombeau : grosse statue de bois peint en armure Louis XIV. Épitaphe :

 

ROBERTUS ET ALBERTUS DE WATTWYLL

GENERALISSIMUS IN FRANCIA COLONELLUS

NIVEUS HELVETTÆ TEOS NOBILITATUS

 

Le 17 au soir.

Berne. – Ville à arcades comme Turin. La cathédrale, tour et portail, belle masse. Figures remarquables sous les voussures. Assez belle boiserie dans l’église. – 4 lancettes sur 6 conservées, fort belles. – Beaux fonts baptismaux en marbre noir. Autel primitif en granit noir.

Fontaines innombrables et toutes charmantes. – Jeune fille qui verse de l’eau. – L’ours de Berne armé de pied en cap. – Berger jouant de la flûte. Une troupe d’enfants danse sur le bas-relief autour de la colonne.

La tour de l’horloge avec les figures peintes qui entrent et sortent pour marquer les heures.

La tour de St-Christophe. Un grand soldat de bois peint dans une immense ogive.

Les ours dans leur cave. Les galériens. Pluie. Sur un des vitraux au-dessous d’un blason qui représente une roue de moulin avec ses aubes, remarque cette inscription :

PURA ME MOVENT

BERNE – LE RIGI

 

Berne, 17 septembre, minuit.

Partout où j’arrive, mon Adèle, mon premier soin est de t’écrire. À peine installé, je me fais apporter une table et un encrier, et je me remets à causer avec toi, avec vous tous, mes enfants bien-aimés. Prenez tous votre part de ma pensée comme vous avez votre part de mon cœur.

Je suis arrivé à Berne de nuit comme à Lucerne, comme à Zurich. Je ne hais pas cette façon d’arriver dans les villes. Il y a dans une ville qu’on aborde la nuit un mélange de ténèbres et de rayonnements, de lumières qui vous montrent les choses et d’ombres qui vous les cachent, d’où il résulte je ne sais quel aspect exagéré et chimérique qui a son charme. C’est une combinaison de connu et d’inconnu où l’esprit fait les rêves qu’il veut. Beaucoup d’objets qui ne sont que de la prose le jour prennent dans l’ombre une certaine poésie. La nuit, les profils des choses se dilatent ; le jour, ils s’aplatissent.

Il était huit heures du soir ; j’avais quitté Thun à cinq heures. Depuis deux heures le soleil était couché, et la lune, qui est dans son premier quartier, s’était levée derrière moi dans les hautes crêtes déchirées du Stockhorn. Mon cabriolet à quatre roues trottait sur une route excellente. – J’ai toujours mon cabriolet, qui a seulement changé de cocher, je ne sais par quel arrangement.

Mon cocher d’à présent est assez pittoresque ; c’est un grand piémontais à favoris noirs et à large chapeau verni, enfoui dans un immense carrick de cocher de fiacre, en cuir fauve doublé de peau de mouton noire et orné au dehors de morceaux de peau, rouge, bleue, verte, qui sont appliqués sur le fond jaune et qui y dessinent des fleurs fantastiques. Quand le carrick s’entr’ouvre, il laisse voir une veste de velours olive, une culotte et des guêtres de cuir, le tout rehaussé par une breloque faite d’une pièce de quarante sous à l’effigie de l’empereur, dans l’épaisseur de laquelle on a vissé une clef de montre.

Donc j’avais devant moi le ciel blanc du crépuscule et derrière moi le ciel gris du clair de lune. Le paysage, vu à ce double reflet, était ravissant. Par intervalles j’apercevais, à ma gauche, l’Aar faisant des coudes d’argent au fond d’un ravin noir. Les maisons, qui ont toutes forme de chalets, et qui sont de petits édifices de bois les plus ouvragés qui soient, montraient des deux côtés de la route leurs façades faiblement animées par le clair de lune, avec leur grand toit rabattu sur leurs fenêtres rougeâtres.

Note, en passant, que le toit des cabanes est immense dans ce pays d’averses et d’ondées. Le toit se développe sous la pluie : en Suisse, il envahit presque toute la maison ; en Italie, il s’efface ; en orient, il disparaît.

Je reprends. – Je regardais les contours des arbres, ce qui m’amuse toujours, et je venais d’admirer la touffe énorme d’un noyer dans une prairie à cent pas de la route, quand le cocher est descendu pour enrayer. C’est bon signe quand on enraie ; c’est le sifflet du machiniste. Le décor va changer.

En effet la route s’est abaissée comme une croupe, et à ma gauche, à travers la rangée d’arbres qui borde le chemin, aux rayons de la lune, au fond d’une vallée confusément entrevue, une ville, une apparition, un tableau éblouissant, a surgi tout à coup.

C’était Berne et sa vallée.

J’aurais plutôt cru voir une ville chinoise, la nuit de la fête des lanternes. Non que les toits eussent des faîtes très découpés et très fantasques ; mais il y avait tant de lumières allumées dans ce chaos vivant de maisons, tant de chandelles, tant de falots, tant de lampes, tant d’étoiles à toutes les croisées ; une sorte de grande rue blanchâtre traçait au milieu de ces constellations développées sur le sol une voie lactée si étrange ; deux tours, celle-ci carrée et trapue, celle-là svelte et pointue, marquaient si bizarrement les deux extrémités de la ville, l’une sur la croupe, l’autre dans le creux ; l’Aar, courbée en fer à cheval au pied des murs, détachait si singulièrement de la terre, comme une faucille qui entame un bloc, cet amas de vagues édifices piqués de trous lumineux ; le croissant posé au fond du ciel juste en face, comme le flambeau de ce spectacle, jetait sur tout cet ensemble une clarté si douce, si pâle, si harmonieuse, si ineffable, que ce n’était plus une ville que je voyais, c’était une ombre, le fantôme d’une cité, une île impossible de l’air à l’ancre dans une vallée de la terre et illuminée par des esprits.

En descendant, les belles silhouettes de la ville se sont décomposées et recomposées plusieurs fois, et la vision s’est dissipée à demi.

Puis ma carriole a passé un pont et s’est arrêtée sous une porte ogive ; un vieux bonhomme, accosté de deux soldats en uniforme vert, est venu me demander mon passeport ; à la lueur du réverbère, j’ai aperçu une affiche de danseurs de corde ornée d’une gravure et collée sur la muraille, et je suis retombé du haut de mon rêve chinois dans Berne, capitale du plus grand des vingt-deux cantons, chef-lieu de trois cent quatre-vingt-dix-neuf mille habitants, résidence des ambassadeurs, ville située par les 46° 57’14’4 de latitude septentrionale et par les 25° 7’6’’ de longitude, à dix-sept cent huit pieds au-dessus du niveau de la mer.

Un peu remis de cette chute, j’ai continué ma route, et me voici maintenant dans l’hôtel des Gentilshommes. – Ce qui est une autre chute, car l’hôtel des Gentilshommes me fait l’effet d’une auberge délabrée ; les chambres sentent le moisi, les rideaux blancs sont dorés par les années, les cuivres des commodes sont vert-de-grisés, l’encre est une bourbe noire ; bref, l’hôtel des Gentilshommes a son originalité ; rien de plus inattendu que cette oasis de saleté bretonne au milieu de la propreté suisse.

 

Il faut maintenant que je te conte ma promenade au Rigi.

Ce n’était pas le Rigi que je voulais en restant à Lucerne, c’était le Pilate. Le Pilate est un mont abrupt, sauvage, empreint de merveilleux, d’une approche difficile, abandonné par les touristes ; il me tentait fort. Le Rigi est moins haut que le Pilate de quatorze cents pieds, se laisse gravir à cheval, n’a des escarpements que ce qu’il en faut aux bourgeois, et se couvre tous les jours d’une peuplade de visiteurs. Le Rigi est la prouesse de tout le monde. Aussi ne m’inspirait-il qu’un médiocre appétit. Cependant le temps défavorable à l’ascension du Pilate s’est obstiné ; Odry, un guide au nez camard, ainsi surnommé par des voyageurs français, s’est refusé à me conduire ; il a fallu que je me contentasse du Rigi. En somme, je ne me plains pas du Rigi, mais j’aurais voulu le Pilate.

Après ma barbe faite chez cet horrible écorcheur appelé Frau Nezer, j’ai quitté Lucerne pour le Rigi le 12 à huit heures du matin ; à neuf heures, le bateau à vapeur la Ville-de-Lucerne me débarquait à Weggis, joli petit village au bord du lac, où j’ai passablement déjeuné ; à dix heures, je quittais le gasthof de Weggis et je commençais à gravir la montagne ; j’avais un guide pour la forme et ma canne pour tout bagage.

En route, j’ai rencontré deux ou trois caravanes avec chevaux, mulets, ânes, sacs de provisions, bâtons ferrés, guides pour mener les bêtes, guides pour expliquer les sites, etc. Il y a des voyageurs qui traitent le Rigi comme le Mont-Blanc ; des espèces de don Quichottes des montagnes qui sont déterminés à faire une ascension, et qui escaladent cette butte avec tout l’attirail de Cachat-le-Géant. – Or le Rigi est très beau, mais on peut y monter et en descendre sa canne à la main. Tu te souviens, mon Adèle, de notre excursion au Montanvert ; le Rigi n’a qu’une hauteur double ; le Montanvert a environ deux mille cinq cents pieds, le Rigi environ cinq mille.

L’ascension du Rigi par Weggis dure trois heures et peut se diviser en quatre zones.

Le trajet de chacune des deux premières zones dure à peu près une heure ; le trajet de chacune des dernières dure une demi-heure.

D’abord un chemin sous des bois, dont les branches basses accrochent les dentelles des voyageuses anglaises, et où de jolies petites filles, pieds nus, vous offrent des poires et des pêches. Ces bois sont mêlés de vergers ; de temps en temps, le bleu du lac perce le vert des arbres, et, entre deux prunes, on voit une barque. Puis un sentier, fort âpre par endroits, qui gravit cet escarpement qu’ont presque toutes les montagnes entre leur base et leur sommet ; puis une pente de gazon où le chemin s’élargit à l’aise et qui sépare la maison dite les bains froids de la maison dite le péage ; puis, du péage jusqu’au sommet (kulm), un sentier, assez rude çà et là, d’où l’on revoit Lucerne et que borde un précipice au fond duquel est Küssnacht.

La première zone n’est qu’une promenade agréable, la seconde est assez pénible. Il faisait très beau, le soleil chauffait à plomb les parois blanches de la montagne le long desquelles grimpait le sentier, soutenu de place en place par des échafaudages et des maçonneries. La vieille muraille diluvienne est égrenée par les pluies et les torrents, les cailloux roulés couvrent le chemin, et j’avançais assez lentement sur les têtes de clous de la brèche. De temps en temps je rencontrais une méchante peinture accrochée au mur de roche et représentant une des stations de la voie douloureuse.

À mi-côte, il y a une chapelle ornée d’un mendiant, et, deux cents pas plus haut, un grand rocher détaché de la montagne qu’ils appellent la pierre-tour et sous lequel passe la route. Beaucoup d’ombre froide et un peu d’eau fraîche tombe de cette voûte sur le passant trempé de sueur ; on a mis là un banc traître sur lequel les pleurésies sont assises.

La pierre-tour est du reste curieuse à voir. Elle est couronnée d’une plate-forme inaccessible sur laquelle de hauts sapins ont poussé paisiblement. À quelques pas de là tombe dans le précipice une belle cascade qui rugit en avril et que l’été réduit à quelques cheveux d’argent.

Arrivé au sommet de l’escarpement, j’étais essoufflé ; je me suis assis quelques instants sur l’herbe ; de gros nuages sombres avaient caché le soleil, toute habitation humaine avait disparu, l’ombre qui tombait du ciel donnait à cet immense paysage désert je ne sais quoi de sinistre ; le lac était sous mes pieds avec ses montagnes et ses caps, dont je distinguais nettement les hanches, les côtes et les longs cous, et je croyais voir un troupeau énorme de monstres poilus, groupé autour de cet abreuvoir bleu, boire à plat ventre, les museaux allongés dans le lac.

Un peu reposé, je me suis remis à monter…

 

18, 6 heures du matin.

J’interromps cette lettre ici, mon Adèle, pour te l’envoyer tout de suite. Le temps devient affreux, il pleut à verse, il faut que je change mon itinéraire. Impossible de rebrousser chemin vers le nord, je vais descendre au midi afin d’aller retrouver le ciel bleu et le soleil. Je me hâte de t’en prévenir. Écris-moi à Marseille (poste restante toujours sans prénom). Comme j’ai soif de vos nouvelles à tous, écris-moi sitôt cette lettre reçue, mon Adèle, et toi aussi, ma Didine. Dites-moi tout ce que vous faites et si vous vous amusez bien, comme je l’espère.

Mon Charlot, mon Toto, ma Dédé, écrivez-moi aussi. – Je vais m’occuper de faire revenir les lettres qui sont à Cologne[3]. – Je ferme cette lettre pour qu’elle parte tout de suite ; je t’embrasse, mon Adèle toujours aimée, et vous tous. – Au prochain courrier la suite du Rigi.

Ton Victor.

Je pars pour Lausanne.

 

[suite de la promenade au Rigi.]

J’ai donc continué ma route. J’avais franchi les deux premières zones ; j’entrais dans la troisième et j’apercevais à une certaine hauteur, à mi-côte, sur un plan incliné recouvert de gazon, la maison de bois qu’on appelle les bains froids. En cinq minutes j’y étais parvenu.

La maison n’a rien de remarquable ; elle est revêtue de petites planchettes taillées en écailles qui imitent l’écorce des sapins. Note en passant que la nature donne des écailles à tout ce qui doit lutter contre l’eau, aux sapins dans la pluie comme aux poissons dans la vague. Quelques anglaises en toilette étaient assises devant la maison.

Je me suis écarté de la route, et au milieu de quelques grosses roches éboulées j’ai trouvé la petite source claire et joyeuse qui a fait éclore là, à deux mille pieds au-dessus du sol, d’abord une chapelle, puis une maison de santé. C’est la marche ordinaire des choses dans ce pays que ses grandes montagnes rendent religieux ; d’abord l’âme, ensuite le corps. La source tombe d’une fente de rochers en longs filandres de cristal, j’ai détaché de son clou rouillé la vieille écuelle de fer des pèlerins, et j’ai bu de cette eau excellente, puis je suis entré dans la chapelle qui touche la source.

Un autel encombré d’un luxe catholique assez délabré, une madone, force fleurs fanées, force vases dédorés, une collection d’ex-voto où il y a de tout, des jambes de cire, des mains de fer-blanc, des tableaux-enseignes figurant des naufrages sur le lac, des effigies d’enfants accordés ou sauvés, des carcans de galériens avec leurs chaînes, et jusqu’à des bandages herniaires ; voilà l’intérieur de la chapelle.

Rien ne me pressait ; j’ai fait une promenade aux environs de la source, pendant que mon guide se reposait et buvait quelque kirsch dans la maison.

Le soleil avait reparu. Un bruit vague de grelots m’attirait. Je suis arrivé ainsi au bord d’un ravin très encaissé. Quelques chèvres y broutaient sur l’escarpement, pendues aux broussailles. J’y suis descendu, un peu à quatre pattes comme elles.

Là, tout était petit et charmant ; le gazon était fin et doux ; de belles fleurs bleues à long corsage se mettaient aux fenêtres à travers les ronces, et semblaient admirer une jolie araignée jaune et noire qui exécutait des voltiges, comme un saltimbanque, sur un fil imperceptible tendu d’une broussaille à l’autre.

Le ravin paraissait fermé comme une chambre. Après avoir regardé l’araignée, comme faisaient les fleurs (ce qui a paru la flatter, soit dit en passant, car elle a été admirable d’audace et d’agilité tant qu’elle m’a vu là), j’ai avisé un couloir étroit à l’extrémité du ravin, et, ce couloir franchi, la scène a brusquement changé.

J’étais sur une étroite esplanade de roche et de gazon accrochée comme un balcon au mur démesuré du Rigi. J’avais devant moi dans tout leur développement le Bürgen, le Buochserhorn et le Pilate ; sous moi, à une profondeur immense, le lac de Lucerne, morcelé par les nases et les golfes, où se miraient ces faces de géants comme dans un miroir cassé. Au-dessus du Pilate, au fond de l’horizon, resplendissaient vingt cimes de neige ; l’ombre et la verdure recouvraient les muscles puissants des collines, le soleil faisait saillir l’ostéologie colossale des Alpes ; les granits ridés se plissaient dans les lointains comme des fronts soucieux ; les rayons pleuvant des nuées donnaient un aspect ravissant à ces belles vallées que remplissent à de certaines heures les bruits effrayants de la montagne ; deux ou trois barques microscopiques couraient sur le lac, traînant après elles un grand sillage ouvert comme une queue d’argent ; je voyais les toits des villages avec leurs fumées qui montent et les rochers avec leurs cascades pareilles à des fumées qui tombent.

C’était un ensemble prodigieux de choses harmonieuses et magnifiques pleines de la grandeur de Dieu. Je me suis retourné, me demandant à quel être supérieur et choisi la nature servait ce merveilleux festin de montagnes, de nuages et de soleil, et cherchant un témoin sublime à ce sublime paysage.

Il y avait un témoin en effet, un seul, car du reste l’esplanade était sauvage, abrupte et déserte. Je n’oublierai cela de ma vie. Dans une anfractuosité du rocher, assis les jambes pendantes sur une grosse pierre, un idiot, un goitreux, à corps grêle et à face énorme, riait d’un rire stupide, le visage en plein soleil, et regardait au hasard devant lui. Ô abîme ! les Alpes étaient le spectacle, le spectateur était un crétin.

Je me suis perdu dans cette effrayante antithèse ; l’homme opposé à la nature ; la nature dans son attitude la plus superbe, l’homme dans sa posture la plus misérable. Quel peut être le sens de ce mystérieux contraste ? À quoi bon cette ironie dans une solitude ? Dois-je croire que le paysage était destiné à lui crétin, et l’ironie à moi passant ?

Du reste, le goitreux n’a fait aucune attention à moi. Il tenait à la main un gros morceau de pain noir dans lequel il mordait de temps en temps. C’est un crétin qu’on nourrit à l’hospice des capucins situé de l’autre côté du Rigi. Le pauvre idiot était venu là chercher le soleil de midi.

Un quart d’heure après j’avais repris le sentier ; et les bains froids et la chapelle et le ravin et le goitreux avaient disparu derrière moi dans une des ampoules que fait la pente méridionale du Rigi.

Après avoir passé le péage, où l’on demande aux voyageurs six batz (dix-huit sous) par cheval, je me suis assis au bord du précipice, et, de même que le crétin, j’ai laissé pendre mes pieds sur le donjon ruiné de Gessler, enfoui dans les ronces à sept cents toises au-dessous de moi.

À quelques pas derrière moi riaient et jasaient, en se roulant sur l’herbe, trois marmots anglais fort jolis et fort empanachés, jouant avec leur bonne en tablier blanc, comme au Luxembourg, et me disant bonjour en français.

Le Rigi est fort sauvage en cet endroit, le voisinage du sommet se fait sentir ; quelques chalets groupés en village s’enfoncent dans un haut ravin qui balafre le faîte du mont, et, du côté de Küssnacht, dans l’abîme, je voyais grimper en foule vers moi ces hauts sapins qui seront un jour des mâts de navires et qui n’auront eu que deux destinées, la montagne et l’océan.

Du point où j’étais, on aperçoit le sommet, il semble tout près, on croit y atteindre en trois enjambées, il est à une demi-lieue.

À deux heures, après une marche de quatre heures, fort coupée de stations et de caprices dans le sens étymologique du mot, j’étais sur le Rigi-Kulm.

Au sommet du Rigi, il n’y a que trois choses : une auberge, un observatoire fait de quelques planches clouées sur quelques solives, et une croix. C’est tout ce qu’il faut ; l’estomac, l’œil et l’âme ont un triple besoin. Il est satisfait.

L’auberge s’appelle l’hôtel du Rigi-Kulm et m’a paru suffisante. La croix est suffisante aussi ; elle est de bois, avec cette date : 1838.

Le sommet du Rigi est une large croupe de gazon. Quand j’y suis arrivé, j’étais seul sur la montagne. J’ai cueilli, au bord d’un précipice de quatre mille pieds, en pensant à toi, chère amie, et à toi, ma Didine, cette jolie petite fleur. Je vous l’envoie.

Le Rigi a neuf fois la hauteur du clocher de Strasbourg ; le Mont-Blanc n’a que trois fois la hauteur du Rigi.

Sur des sommets comme le Rigi-Kulm, il faut regarder, mais il ne faut plus peindre. Est-ce beau ou est-ce horrible ? Je ne sais vraiment. C’est horrible et c’est beau tout à la fois. Ce ne sont plus des paysages, ce sont des aspects monstrueux. L’horizon est invraisemblable, la perspective est impossible ; c’est un chaos d’exagérations absurdes et d’amoindrissements effrayants.

Des montagnes de huit cents pieds sont des verrues misérables ; des forêts de sapins sont des touffes de bruyères ; le lac de Zug est une cuvette pleine d’eau ; la vallée de Goldau, cette dévastation de six lieues carrées, est une pelletée de boue ; le Bergfall, cette muraille de sept cents pieds le long de laquelle a glissé l’énorme écroulement qui a englouti Goldau, est la rainure d’une montagne russe ; les routes, où peuvent se croiser trois diligences, sont des fils d’araignée ; les villes de Küssnacht et d’Art avec leurs clochers enluminés sont des villages-joujoux à mettre dans une boîte et à donner en étrennes aux petits enfants ; l’homme, le bœuf, le cheval, ne sont même plus des pucerons ; ils se sont évanouis.

À cette hauteur la convexité du globe se mêle jusqu’à un certain point à toutes les lignes et les dérange. Les montagnes prennent des postures extraordinaires. La pointe du Rothhorn flotte sur le lac de Sarnen ; le lac de Constance monte sur le sommet du Rossberg ; le paysage est fou.

En présence de ce spectacle inexprimable, on comprend les crétins dont pullulent la Suisse et la Savoie. Les Alpes font beaucoup d’idiots. Il n’est pas donné à toutes les intelligences de faire ménage avec de telles merveilles et de promener du matin au soir sans éblouissement et sans stupeur un rayon visuel terrestre de cinquante lieues sur une circonférence de trois cents.

Après une heure passée sur le Rigi-Kulm, on devient statue, on prend racine à un point quelconque du sommet. L’émotion est immense. C’est que la mémoire n’est pas moins occupée que le regard, c’est que la pensée n’est pas moins occupée que la mémoire. Ce n’est pas seulement un segment du globe qu’on a sous les yeux, c’est aussi un segment de l’histoire. Le touriste y vient chercher un point de vue ; le penseur y trouve un livre immense où chaque rocher est une lettre, où chaque lac est une phrase, où chaque village est un accent, et d’où sortent pêle-mêle comme une fumée deux mille ans de souvenirs. Le géologue y peut scruter la formation d’une chaîne de montagnes, le philosophe y peut étudier la formation d’une de ces chaînes d’hommes, de races et d’idées qu’on appelle des nations. Étude plus profonde encore peut-être que l’autre.

Du point où j’étais, je voyais onze lacs (les habiles en voient quatorze), et ces onze lacs, c’était toute l’histoire de la Suisse. C’était Sarnen, qui a vu tomber Landerberg, comme le lac de Lucerne a vu tomber Gessler ; Lungern, où la beauté suisse habite parmi les peuplades du Hasli ; Sempach, où Winkelried a embrassé les piques, où l’avoyer Gundoldingen s’est fait tuer sur la bannière de sa ville ; Heideck, qui reflète un tronçon du château de Waldeck arraché de sa roche en 1386 par les gens de Lucerne ; Hallwyll, qu’ont désolé les guerres civiles de Berne et des cantons catholiques et les deux déplorables batailles de Wilmorgen ; Egeri, rayonnant du souvenir de Morgarten et dominé par les gigantesques figures de ses cinquante paysans écrasant une armée à coups de pierres ; Constance, avec son concile, avec les deux sièges où s’asseyaient le pape et l’empereur, avec son cap qu’on appelle encore la Corne des romains, Cornu romanorum, avec son défilé du Bregenz ensanglanté par la revanche des chevaliers de la Souabe sur les paysans de l’Appenzell ; Zurich, qui a vu combattre Nicolas de Flac à la bataille de Winterthur et Ulrich Zwingle à la bataille de Cappel.

Sous mes pieds, dans l’abîme, c’était Lowerz, où s’est écroulé Goldau ; Zug, qui a l’ombre de Pierre Colin et les souvenirs de la bataille de Bellinzone, et sur les bords duquel j’avais vu en passant, la veille, apparaître brusquement entre deux arbres une pierre tumulaire déjà cachée par les ronces, avec cette inscription : KARL-MARIA WEBER ; enfin, c’était cet admirable lac dont les rives sont faites par les quatre cantons qui sont comme le cœur même de la Suisse : par Schwyz, le canton patriarcal ; par Unterwald, le canton pastoral ; par Lucerne, le canton féodal ; par Uri, le canton héroïque.

Au nord, à perte de vue, j’avais la Souabe à droite, à gauche la Forêt-Noire, à l’ouest le Jura jusqu’au Chasseral, et, avec une lunette, j’aurais peut-être distingué Bienne, la Petenissa d’Antonin, sa forêt de hêtres et de chênes, son lac, sa source profonde qui tressaillit et se troubla le jour du tremblement de terre de Lisbonne, son île charmante d’où Jean-Jacques fut expulsé par Berne en 1765.

Plus près, j’avais une ceinture immense de cantons : Appenzell, où sont les Alpes calcaires et que deux religions divisent en deux peuples : le catholicisme fait des bergers, le calvinisme fait des marchands ; – Saint-Gall, qui a remplacé son abbé par un landammann, et qui a servi de théâtre à la bataille de Ragatz ; – Thurgovie, qui a vu la bataille de Diessenhofen, et d’où partit Conradin, le dernier des Hohenstaufen, pour aller mourir à Naples, comme est mort de nos jours le duc d’Enghien à Vincennes ; – les Grisons, qui sont l’ancienne Rhétie, qui ont soixante vallées, cent quatre-vingts châteaux, les trois sources du Rhin, le mont Julien, avec les colonnes Juliennes, et cette belle vallée d’Engiadina où la terre tremble et où l’eau résiste : les lacs étaient encore gelés le 4 mai 1799, jour où l’artillerie française les traversa ; – Schaffhouse, qui a la chute du Rhin, comme Bellegarde a la porte du Rhône, avec les sombres souvenirs de Heinz, de Stern et de la défaite de Paradies en 992 ; – Argovie, qui a vu tomber en 1415 la forteresse autrichienne d’Aarburg et où les paysans votent encore comme les vieux romains dans leurs comices, en plein air, avec les bras levés et par bandes séparées ; – Soleure, que les italiens appellent Soletta, qui a des peintures de Dominique Corvi, et dont le régiment ne déparait pas cette infanterie espagnole du dix-septième siècle de laquelle a parlé Bossuet.

Le mont Pilate me cachait Neuchâtel et les champs de bataille de Granson et de Morat ; mais les deux ombres de Nicolas de Scharnachtal et de Charles le Téméraire se levaient dans mon esprit plus haut que le mont Pilate et complétaient cet horizon de grandes montagnes et de grands évènements.

J’avais encore sous les yeux Frutigen d’où fut chassé le bailli de Tellenburg ; – l’Entlebuch, où l’on cueille le rosage des Alpes, où les paysans ont les jeux de la Grèce et chantent tous les ans leur chronique scandaleuse et secrète du Hirsmontag ; – à l’est, Berne, qui a vu la première bataille des suisses opprimés, Donnerbühl, en 1291 ; – au nord, Bâle, qui a vu la dernière victoire des suisses libres, Dornach, en 1499.

De l’est au nord, je voyais courir toutes les Alpes calcaires depuis le Sentis jusqu’à la Yungfrau ; au midi surgissaient pêle-mêle, d’une façon terrible, les grandes Alpes granitiques.

J’étais seul, je rêvais, – qui n’eût rêvé ? – et les quatre géants de l’histoire européenne venaient comme d’eux-mêmes devant l’œil de ma pensée se poser debout aux quatre points cardinaux de ce colossal paysage : Annibal dans les Alpes allobroges, Charlemagne dans les Alpes lombardes. César dans l’Engadine, Napoléon dans le Saint-Bernard.

Au-dessous de moi, dans la vallée, au fond du précipice, j’avais Küssnacht et Guillaume Tell.

Il me semblait voir Rome, Carthage, l’Allemagne et la France, représentées par leurs quatre plus hautes figures, contempler la Suisse personnifiée dans son grand homme ; eux capitaines et despotes, lui pâtre et libérateur.

C’est une heure grave et pleine de méditations que celle où l’on a sous les yeux la Suisse, ce nœud puissant d’hommes forts et de hautes montagnes, inextricablement noué au milieu de l’Europe, qui a ébréché la cognée de l’Autriche et rompu la formidable épée de Charles le Téméraire. La providence a fait les montagnes, Guillaume Tell a fait les hommes.

Comment ai-je passé toute cette journée sur le sommet du Rigi ? je ne sais. J’ai erré, j’ai regardé, j’ai songé. Je me suis couché à plat ventre au bord du précipice et j’ai avancé la tête pour fouiller du regard dans l’abîme ; j’ai fait à vol d’oiseau la visite de Goldau ; j’ai jeté quelques pierres dans le trou qu’ils appellent Kessisbodenloch, mais je dois dire que je ne les ai pas vues ressortir par le bas de la montagne ; j’ai acheté un couteau de bois sculpté à un montagnard ; je suis monté sur l’observatoire et de là j’ai dessiné le Mythen, prodigieux cône de granit au sommet duquel il y a une pièce rougeâtre qui fait que le Mythen semble avoir été raccommodé avec du ciment romain comme le pyramidion de Luxor. Vu du Rigi, le Mythen a la forme exacte des pyramides d’Égypte. Seulement Chéops disparaîtrait dans son ombre, comme la tente du bédouin disparaît dans l’ombre de Chéops, comme Rhamsès disparaît dans l’ombre de Jéhovah.

Pendant que je dessinais, le Rigi-Kulm s’est peuplé. Les premiers visiteurs ont gravi la montagne par le chemin d’Art, qui est plus escarpé, mais qui a plus d’ombre que le chemin de Weggis, où j’avais eu à lutter contre le soleil et le sirocco.

C’étaient de jeunes étudiants allemands, le sac sur le dos, le bâton à la main, la pipe de faïence peinte à la bouche, qui sont venus s’asseoir à côté de moi avec leur air à la fois penseur et naïf. Puis une jolie anglaise blonde est montée sur l’observatoire. Elle arrivait de Lombardie et était parvenue à Lucerne par le Saint-Gothard. Les étudiants, qui étaient descendus en Suisse par Zurich et par Schwyz, parlaient de Rapperschwyl, de Herrliberg et d’Affholtern ; l’anglaise s’extasiait avec une petite voix mélodieuse sur Giamaglio, Bucioletto, Rima et Rimella.

Tout cela c’est la Suisse. Les voyelles et les consonnes se partagent la Suisse de même que les fleurs et les rochers. Au nord, où est l’ombre, où est la bise, où est la glace, les consonnes se cristallisent et se hérissent pêle-mêle dans tous les noms des villes et des montagnes. Le rayon du soleil fait éclore les voyelles ; partout où il frappe, elles germent et s’épanouissent en foule ; c’est ainsi qu’elles couvrent tout le versant méridional des Alpes. Elles s’éparpillent gaiement sur toutes ces belles pentes dorées. Le même sommet, le même rocher, ont dans leur côté sombre des consonnes, dans leur côté éclairé des voyelles. La formation des langues apparaît à nu dans les Alpes, grâce à la position centrale de la chaîne. Il n’y a qu’une montagne, le Saint-Gothard, entre Teütelsbrücke et Airolo.

Vers cinq heures et demie, les visiteurs ont surgi presque à la fois de toutes parts, à pied, à cheval, à âne, à mulet, en chaise à porteurs ; des anglais enfouis sous des carricks, des parisiennes en châles de velours, des malades qui passent l’été à la maison des bains froids ; un sénateur de Zurich chassé par la petite révolution d’il y a huit jours ; un commis voyageur français disant qu’il avait visité Chillon et la prison où est mort Bolivar, etc. À deux heures j’étais arrivé seul ; à six heures nous étions soixante.

Cette grosse foule, comparée à cette chétive auberge, émut un des jeunes allemands, qui me déclara solennellement que nous allions tous mourir de faim.

En ce moment l’abîme devenait magnifique. Le soleil se couchait derrière la crête dentelée du Pilate. Il n’éclairait plus que les sommets extrêmes de toutes les montagnes, et ses rayons horizontaux se posaient sur ces monstrueuses pyramides comme des architraves d’or. Toutes les grandes vallées des Alpes se remplissaient de brumes. C’était l’heure où les aigles et les gypaètes reviennent à leurs nids.

Je m’étais avancé jusqu’au bord du précipice que domine la croix et qui regarde Goldau. La foule était restée sur l’observatoire, j’étais seul là, le dos tourné au couchant. Je ne sais ce que voyaient les autres, mais mon spectacle à moi était sublime.

L’immense cône de ténèbres que projette le Rigi, nettement coupé par ses bords et sans pénombre visible à cause de la distance, gravissait lentement, sapin à sapin, rocher à rocher, le flanc rougeâtre du Rossberg. La montagne de l’ombre dévorait la montagne du soleil. Ce vaste triangle sombre, dont la base se perdait sous le Rigi, et dont la pointe s’approchait de plus en plus à chaque instant de la cime du Rossberg, couvrait déjà Art, Goldau, dix vallées, dix villages, la moitié du lac de Zug et tout le lac de Lowerz. Des nuages de cuivre rouge y entraient et s’y changeaient en étain. Au fond du gouffre, Art flottait dans une lueur crépusculaire qu’étoilaient çà et là des fenêtres allumées. Il y avait déjà de pauvres femmes filant à côté de leur lampe.

Art vit dans la nuit ; le soleil s’y couche à deux heures.

Un moment après, le soleil avait disparu, le vent était froid, les montagnes étaient grises, les visiteurs étaient rentrés dans l’auberge. Pas un nuage dans le ciel. Le Rigi était redevenu solitaire, avec un vaste ciel blanc au-dessus de lui.

Je t’écrivais, chère amie, dans une de mes premières lettres : « Ces vagues de granit qu’on appelle les Alpes. » Je ne croyais pas dire si vrai. L’image qui m’était venue à l’esprit m’est apparue dans toute sa réalité sur le sommet du Rigi, après le soleil couché. Ces montagnes sont des vagues en effet, mais des vagues géantes. Elles ont toutes les formes de la mer ; il y a les houles vertes et sombres qui sont les croupes couvertes de sapins, les lames blondes et terreuses qui sont les pentes de granit dorées par les lichens, et, sur les plus hautes ondulations, la neige se déchire et tombe déchiquetée dans des ravins noirs, comme fait l’écume. On croirait voir un océan monstrueux figé au milieu d’une tempête par le souffle de Jéhovah.

Un rêve épouvantable, c’est la pensée de ce que deviendraient l’horizon et l’esprit de l’homme si ces énormes ondes se remettaient tout à coup en mouvement.

FRIBOURG

Notes

 

Le 19.

Fribourg. – Ravissante ville suisse et gothique pleine de couvents : Cordeliers, Ursulines, Capucins, Augustins, Jésuites. – Vue de la tour de la cathédrale, a la forme d’un tricorne. La cathédrale est sur une des pointes. – Belle boiserie ; quelques beaux vitraux ; orgue trompe-l’oreille. Voix humaine. – Le clocher qu’on répare en ce moment a 360 pieds de haut. – Tilleul planté le jour de la bataille de Morat, étayé sur des piliers, entouré de vieillards se chaulant au soleil. – Promenade sur les vieux ponts ; aspect ravissant des vieux quais ; pont suspendu, curieux et utile. – Les femmes portent des touffes énormes de cheveux.

Sorti de Fribourg au soleil couchant. – Mont Blanc d’un côté parmi des montagnes, une vache de l’autre dans sa prairie. – Deux choses majestueuses.

Gruyères, collines calcaires ; le Gibloux, noyau de grès couvert de brèche. – Bulle : vieille ville brûlée en 1805. Il n’en reste que l’ancien donjon. – Il y a là une auberge à l’enseigne : Hôtel de la Mort.

SUR LA ROUTE D’AIX-LES-BAINS

Albums

 

24 septembre, 7 heures du matin.

En sortant du lac de Genève, le Rhône rencontre la longue muraille du Jura qui le rejette en Savoie jusqu’au lac du Bourget. Là il trouve une issue et se précipite en France. En deux bonds il est à Lyon.

Au loin sur les croupes âpres et vertes du Jura les lits jaunes des torrents desséchés dessinaient de toutes parts des Y.

Avez-vous remarqué combien l’Y est une lettre pittoresque qui a des significations sans nombre ? – L’arbre est un Y ; l’embranchement de deux routes est un Y ; le confluent de deux rivières est un Y ; une tête d’âne ou de bœuf est un Y ; un verre sur son pied est un Y ; un lys sur sa tige est un Y ; un suppliant qui lève les bras au ciel est un Y.

Au reste cette observation peut s’étendre à tout ce qui constitue élémentairement l’écriture humaine. Tout ce qui est dans la langue démotique y a été versé par la langue hiératique. L’hiéroglyphe est la racine nécessaire du caractère. Toutes les lettres ont d’abord été des signes et tous les signes ont d’abord été des images.

La société humaine, le monde, l’homme tout entier est dans l’alphabet. La maçonnerie, l’astronomie, la philosophie, toutes les sciences ont là leur point de départ, imperceptible, mais réel ; et cela doit être. L’alphabet est une source.

A, c’est le toit, le pignon avec sa traverse, l’arche, arx ; ou c’est l’accolade de deux amis qui s’embrassent et qui se serrent la main ; D, c’est le dos ; B, c’est le D sur le D, le dos sur le dos, la bosse ; C, c’est le croissant, c’est la lune ; E, c’est le soubassement, le pied droit, la console et l’architrave, toute l’architecture à plafond dans une seule lettre ; F, c’est la potence, la fourche, furca ; G, c’est le cor ; H, c’est la façade de l’édifice avec ses deux tours ; I, c’est la machine de guerre lançant le projectile ; J, c’est le soc et c’est la corne d’abondance ; K, c’est l’angle de réflexion égal à l’angle d’incidence, une des clefs de la géométrie ; L, c’est la jambe et le pied ; M, c’est la montagne, ou c’est le camp, les tentes accouplées ; N, c’est la porte fermée avec sa barre diagonale ; O, c’est le soleil ; P, c’est le portefaix debout avec sa charge sur le dos ; Q, c’est la croupe avec la queue ; R, c’est le repos, le portefaix appuyé sur son bâton ; S, c’est le serpent ; T, c’est le marteau ; U, c’est l’urne ; V, c’est le vase (de là vient qu’on les confond souvent) ; je viens de dire ce que c’est qu’Y ; X, ce sont les épées croisées, c’est le combat ; qui sera vainqueur ? on l’ignore ; aussi les hermétiques ont-ils pris X pour le signe du destin, les algébristes pour le signe de l’inconnu ; Z, c’est l’éclair, c’est Dieu.

Ainsi, d’abord la maison de l’homme et son architecture, puis le corps de l’homme, et sa structure et ses difformités ; puis la justice, la musique, l’église ; la guerre, la moisson, la géométrie ; la montagne ; la vie nomade, la vie cloîtrée ; l’astronomie ; le travail et le repos ; le cheval et le serpent ; le marteau et l’urne, qu’on renverse et qu’on accouple et dont on fait la cloche ; les arbres, les fleuves, les chemins ; enfin le destin et Dieu, – voilà ce que contient l’alphabet.

Il se pourrait aussi que, pour quelques-uns de ces constructeurs mystérieux des langues qui bâtissent les bases de la mémoire humaine et que la mémoire humaine oublie, l’A, l’E, l’F, l’H, l’I, le K, l’L, l’M, l’N, le T, le V, l’Y, l’X et le Z ne fussent autre chose que les membrures diverses de la charpente du temple.

GENÈVE

 

Aix-les-Bains, 24 septembre.

Bonjour, maman, bonjour, mon Adèle chérie ; je mets le numéro 9 à cette lettre ; le numéro 8 est une longue lettre commencée où je te raconte la suite de ma grande ascension du Rigi, et que je n’ai encore pu finir tant je voyage rapidement en ce moment. Je te la finirai et tu la recevras bientôt. En attendant je ne veux pas te laisser sans lettre, et je t’écris en toute hâte ces quelques petites pages. Je suis à Aix-les-Bains. Tu vois comme je descends en hâte vers le midi. Il fait un temps affreux en Suisse. Plusieurs routes vers le nord sont rompues.

J’ai passé à Lausanne avant-hier, mon Adèle, et j’ai bien songé à toi. Nous n’avons qu’entrevu Lausanne, tu t’en souviens, par un beau clair de lune, en 1825. L’église, quoique belle, est au-dessous de l’idée qui m’en était restée. Le soir, par un hasard étrange, précisément le même clair de pleine lune est revenu et j’ai revu l’église aussi belle qu’en 1825. La lune est le cache-sottises des architectes. La cathédrale de Lausanne a un peu besoin de la lune.

Genève a beaucoup perdu et croit, hélas ! avoir beaucoup gagné. La rue des Dômes a été démolie. La vieille rangée de maisons vermoulues, qui faisait à la ville une façade si pittoresque sur le lac, a disparu. Elle est remplacée par un quai blanc, orné d’une ribambelle de grandes casernes blanches que ces bons genevois prennent pour des palais. Genève, depuis quinze ans, a été raclée, ratissée, nivelée, tordue et sarclée de telle sorte qu’à l’exception de la butte Saint-Pierre et des ponts sur le Rhône il n’y reste plus une vieille maison. Maintenant, Genève est une platitude entourée de bosses.

Mais ils auront beau faire, ils auront beau embellir leur ville, comme ils ne pourront jamais gratter le Salève, recrépir le Mont-Blanc et badigeonner le Léman, je suis tranquille.

Rien de plus maussade que ces petits Paris manqués qu’on rencontre maintenant dans les provinces en France et hors de France. On s’attend à une vieille ville avec ses tours, ses devantures sculptées, ses rues historiques, ses clochers gothiques ou romans, et l’on trouve une fausse rue de Rivoli, une fausse Madeleine qui ressemble à la façade du théâtre Bobino, une fausse colonne Vendôme qui a l’air d’une colonne-affiche.

Le provincial prétend faire admirer cela au parisien ; le parisien hausse les épaules, le provincial se fâche. Voilà comment je me suis déjà brouillé avec toute la Bretagne, voilà comment je me brouillerai avec Genève.

Genève n’en est pas moins une ville admirablement située où il y a beaucoup de jolies femmes, quelques hautes intelligences et force marmots ravissants jouant sous les arbres au bord du lac. Avec cela on peut lui pardonner son petit gouvernement inepte, ridicule et tracassier, sa chétive et grotesque inquisition de passeports, ses boutiques de contrefaçons, ses quais neufs, son île de Jean-Jacques chaussée d’un sabot de pierre, sa rue de Rivoli, et son jaune et son blanc et son plâtre et sa craie.

Cependant, encore un peu, et Genève deviendra une ville ennuyeuse.

Hier, c’était une fête, un ensuissement, comme ils disent. On tirait des boîtes. Tout le monde parlait genevois. J’avais perdu la clef de ma montre, il m’a été impossible de trouver un horloger travaillant. Genève ne se connaissait plus. On allait sur l’eau malgré les seiches ; des gamins polissonnaient dans les bergues ; les charrettes descendaient les côtes sans lugeon ; et les promeneurs dégradaient les talus-gazonnages.

Je ris ; je ne riais pas pourtant. Je me promenais solitairement dans cette ville où je m’étais promené avec toi il y a quatorze ans. J’étais triste et plein de pensées bonnes et tendres dont tu aurais peut-être été heureuse. Mon Adèle, aime-moi.

Depuis Bulle jusqu’au delà de Lausanne j’ai voyagé avec une famille suisse excellente et charmante. Six personnes. Le père est un vieillard distingué, lettré, aimable, plein de renseignements, et, ce qui est mieux encore, d’enseignements utiles, qui m’a rappelé ton père. La fille aînée est une jeune veuve agréable (dans le genre de Mme François). Elle a désiré voir Chillon, je lui ai offert mon bras, elle a accepté ; le frère aîné, brave étudiant enthousiaste, s’est mis de la partie et nous avons fait tous les trois l’expédition du château. J’en ai écrit de Lausanne[4] tous les détails à Boulanger. Demande-les-lui s’il est près de vous, comme je le désire pour vous et pour lui. À Coppet ma famille suisse m’a quitté. Je la regrette fort.

Mais ce que je regrette, c’est toi, c’est vous, tous mes bien-aimés. Avant un mois, je vous reverrai. Mon voyage est un travail ; sans quoi je l’abrégerais. J’ai bien besoin de vous embrasser tous. Je vous aime tous.

Et, bien entendu, je n’excepte pas mon cher Vacquerie.


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a été édité par la

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en octobre 2016.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’édition, aux corrections, aux conversions et à la publication de ce livre numérique : Sylvie, Maria-Laura, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Hugo, Victor, Œuvres complètes de Victor Hugo en voyage Le Rhin III, Paris, Hetzel, 184?, ainsi que : Hugo, Victor, Victor Hugo illustré, En voyage, Alpes et Pyrénées, Paris, Librairie du Victor Hugo illustré, 18??, et : Hugo, Victor, France et Belgique, Alpes et Pyrénées, Voyages et Excursions, Paris, Ollendorf, 1910. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La gravure de première page, Vevey lac et montagnes au 19e siècle 2, a été photographiée par Sylvie Savary..

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[1] En 1814 on se servait contre Buonaparté des noms si justement renommés des lieutenants de Napoléon ; aujourd’hui tout est à sa place : Desaix, Soult, Ney, sont de grandes et illustres figures ; Napoléon est dans sa gloire ce qu’il était dans son armée, l’empereur.

[2] On trouvera la lettre précédant celle-ci dans le Rhin, voyage de 1839.

[3] Lettres adressées par Mme Victor Hugo à son mari pendant le voyage de 1839. (Le Rhin.)

[4] Le Rhin, lettre 39.