Antoine Hornung
Alfred Graz

AU
SAINT-BERNARD
EN TRICYCLE

Illustrations
Albert Gos

1883

édité par la bibliothèque numérique romande

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Table des matières

 

INTRODUCTION.. 3

DÉDICACE. 5

PREMIÈRE JOURNÉE  DE GENÈVE À FLUMET. 6

DEUXIÈME JOURNÉE  DE FLUMET À MOUTIERS. 30

TROISIÈME JOURNÉE  DE MOUTIERS À SEEZ. 41

QUATRIÈME JOURNÉE  DE SEEZ À MORGEX.. 52

CINQUIÈME JOURNÉE  DE MORGEX À ÉTROUBLES  69

SIXIÈME JOURNÉE  D’ÉTROUBLES À VERNAYAZ. 94

SEPTIÈME JOURNÉE  DE VERNAYAZ À ABONDANCE  130

HUITIÈME JOURNÉE  D’ABONDANCE À GENÈVE. 138

Ce livre numérique. 143

 

 

INTRODUCTION

(Extrait du n° 1 de la IIe année du « Coin du feu Gazette »)

Les hirondelles vont partir. C’est le moment que le « Coin du feu » choisit, amis, pour vous inviter à venir vous réchauffer à la flamme pétillante du foyer, à boire, en causant, la tasse de thé accoutumée.

Vive donc l’hiver, puisqu’il nous permet de nous revoir, de continuer les longues causeries et les bons rires d’autrefois et chantons de cœur avec Béranger :

 

Mon bon hiver, vieux et morose,

Je te préfère par instants

À ce petit blondin tout rose

Que l’on appelle le printemps.

Près du feu brûlant sous le marbre

On se retrouve avec bonheur ;

La feuille peut tomber de l’arbre

Mais l’amitié nous reste au cœur.

 

À chacun sa tâche : les uns, à l’inspiration facile, vont nous donner et légendes et poésies, les autres, faits divers et réclames burlesques.

Permettez-nous d’accaparer le feuilleton pour vous faire le récit d’une expédition au pays des marmottes, entreprise cet été par deux reporters de votre estimable journal.

Nous comptons sur votre obligeance, amis, elle nous sera précieuse comme votre bonne amitié.

TONIO ET BLONDIN.

DÉDICACE.

À Messieurs les Membres du « Coin du feu »

La voilà donc en beaux caractères typographiques cette narration que vous avez bien voulu suivre avec intérêt et bienveillance. Trouvera-t-elle en dehors de notre cercle des amis aussi bien disposés que vous ? Nous l’ignorons, mais nous sommes heureux de vous dédier les pages qui suivent en souvenir des bonnes soirées que nous avons passées ensemble.

ANT. H. ALFRED G.

PREMIÈRE JOURNÉE

DE GENÈVE À FLUMET

Heureuse coïncidence. – Présentation de Tonio et de Blondin. – Le Kyste. – Vallée des Bornes. – Journal de bord. – Du pain s. v. p. ! – La Clusaz. – Théorie savante du Kyste. – Les Aravis. – Périlleuse descente. – La Giettaz. – Flumet.

 

Nous demandons plus d’air, plus de jour, plus d’espace.

Depuis longtemps déjà, pendant nos petites promenades, nous avions entre amis partageant les mêmes goûts caressé le projet de faire une excursion de quelque importance en tricycle.

Hélas ! toujours mille choses venaient à l’encontre de ce désir si souvent formulé : tantôt c’était la non concordance des vacances, tantôt, chose plus grave ! la bourse souffrant d’un état de maigreur inquiétant.

Le 4 août au matin, Tonio se trouvant subitement en face de quelques jours de congé annonce par exprès le fait à son ami Blondin lequel, en vacances depuis trois semaines, se morfondait à élaborer en silence plans sur plans, projets sur projets, tous plus inexécutables les uns que les autres, vu l’absence complète de compagnon de route et son horreur de voyager seul.

Les préparatifs urgents empêchent seuls Blondin de faire une maladie, suite du saisissement que lui cause cette chance inespérée.

Le départ est fixé au lendemain matin 5 août. Un itinéraire précis n’a pas le temps de se faire ; on s’en occupera au jour le jour.

Enfin, la monture est prête, les sacs sont bouclés et suspendus, nous enfourchons, un coup de pédale est donné, la voiture s’ébranle… en route !

Quatre heures sonnent au beffroi de Saint-Pierre.

Ah ! grandes routes poudreuses, haies verdoyantes, ormeaux chenus, sapins aux senteurs embaumées, nous vous en prenons à témoin. Quand vous nous avez vus passer comme des flèches, aspirant à pleins poumons cet air de la campagne qui vous grise, quand vous nous avez entendus chanter, le cœur débordant de joie comme des écoliers en vacances, vous vous êtes dit sans doute qu’il fallait bien peu de chose à ces deux mortels pour être heureux. Ah ! oui, bien peu de chose en vérité ! Nous ne demandons que de sortir parfois de nos bureaux enfumés, de nos classes poudreuses, pour voir ce beau soleil d’or se lever derrière les montagnes aux neiges éternelles, pour voir les torrents se briser dans leur course sur les rochers inébranlables, pour voir les chalets dissimulés derrière les noires forêts de sapins, pour rire et deviser en joyeux compagnons sans penser au travail du lendemain, pour revenir enfin meilleurs, après avoir lu dans ce grand livre de la nature qui élève l’âme et fortifie le cœur, plus disposés aussi à nous mettre à l’ouvrage et à affronter les luttes de chaque jour. Et puis que de choses utiles nous apprenons ainsi en route ! De la géographie, de l’histoire, des traits de mœurs, de caractère ; que de tableaux grandioses et pittoresques nous fixons dans notre souvenir ! Que de faits intéressants nous nous faisons connaître l’un à l’autre et quelle riche provision nous amassons pour ces longues soirées d’hiver où, les pieds sur les chenets, on aime à causer des prouesses d’autrefois !

À chaque instant nous nous demandons si ce n’est pas un rêve que nous faisons ! Les événements se sont succédé avec une rapidité telle, qu’il faut du temps pour se rendre à l’évidence pleine de charmes et se faire à la bienheureuse réalité !

Jusqu’à St-Pierre-de-Rumilly, la route n’offre rien d’attrayant et nous nous hâtons de la laisser bien loin en arrière.

Avant d’arriver au susdit village nous nous apercevons que notre mortel ennemi est monté en croupe et galope avec nous. La faim, la cruelle, l’insatiable faim nous talonne et bientôt nous force à faire une première halte.

Ah ! pardon, lecteur ; nous allions oublier qu’il est d’usage de se présenter aux personnes que l’on ne connaît pas. Voici donc le signalement au moral et au physique de vos deux serviteurs :

TONIO

Vif, nerveux, bouillant, monte comme une soupe un lait.

Jouit d’une vue excellente, d’un estomac d’autruche, de jambes de fer.

BLONDIN

Doux, calme, tranquille, se possède en entier dans les moments difficiles.

Possède une vue détestable, porte double lorgnon, prend facilement un piquet pour un bœuf et vice-versa, mange comme quatre. Jarrets d’acier.

Signe caractéristique commun :

Portent sur leur visage le stigmate d’une fringale éternelle.

 

La vallée des Bornes s’ouvre devant nous ; nous la connaissons, mais y revenons toujours avec plaisir. Sa belle route de montagne, sa rivière aux eaux bleues, tantôt ombragée de saules, tantôt roulant dans des gorges étroites, ses cascades, ses vieux ponts de bois tout vermoulus, ses poétiques chalets étagés sur les flancs de la montagne, tous ces points de vue forment un ensemble d’un pittoresque achevé et ont trouvé chez nous de sincères admirateurs.


La Ville (Vallée des Bornes)

Comme la route monte passablement, il ne faut songer qu’à pousser la machine, tâche du reste peu pénible et allégée par l’attrait d’une excellente pipe.

Le soleil est déjà haut, aucun nuage ne se montre à l’horizon, seule une brume couvre la montagne de son léger manteau. Tout nous annonce une belle et chaude journée.

C’est avec un sentiment pénible que nous traversons les ruines du village d’Entremont, récemment détruit par un violent incendie. Dupont, l’aubergiste des « Trois pigeons », est le seul être que nous rencontrons dans l’unique rue du village. Il contemple tristement les vestiges de sa maison ; il nous parle de ses malheurs et de ses projets d’avenir. Nous lui exprimons nos vœux sincères pour la réussite de sa nouvelle entreprise.

À partir d’Entremont, la vallée se rétrécit et gagne en pittoresque ce qu’elle perd en largeur. Tout en admirant à droite et à gauche, nous finissons, ô faiblesse ! par écouter les murmures de nos « Kystes. »

Kystes ! interroge le lecteur, kystes ! il me semble que j’entends comme un vague auvergnat ; quel « baragouin » me chantez-vous là ?

De grâce, lecteur, donnez-nous le temps, nous allions vous l’expliquer. Écouter les murmures de son Kyste veut dire tout simplement commencer à avoir faim. –

Très bien ; mais pourquoi avoir été chercher cette périphrase, élégante je le reconnais. –

Ah ! voici : voyons sans préjugé. Si je me permets de dire tout court, tout franc : j’ai faim, au milieu d’invités réunis au salon avant de passer à la salle à manger, aussitôt je suis noté comme un glouton, un « bâfreur, » s’il ne semble pas que je sois un malheureux sentant la misère à vingt pas et qui exprime ainsi son impatience de se mettre une fois de bons morceaux sous la dent. Allez dans une course, à trois lieues de toute auberge, lancer brutalement ce : j’ai faim, mais rien que cela vous décourage. Aussitôt voilà les jambes qui refusent leur service, le pied droit ne veut plus se mettre devant le pied gauche ; c’est comme un glas funèbre qui résonne à vos oreilles. Direz-vous : j’ai l’estomac creux, fi donc ! vous évoquez le fantôme d’une poche qu’il faut remplir, ou bien : j’ai les rates au ventre, mais c’est d’un vulgaire achevé, c’est le summum de la trivialité. Choisirez-vous de ces phrases qui sentent leur pédant d’une lieue : la course ou mes occupations d’aujourd’hui ont agi de telle sorte sur mon organisme que l’oxygène réservé à ma personne réclame du combustible et que mes muscles ont besoin d’être renforcés. Non, rien que les dire enlève déjà l’appétit.

— Mais enfin tout cela ne m’explique pas ce que c’est que le Kyste !

— Le Kyste, mais c’est un parasite intérieur, c’est l’estomac pris au figuré, la poche aux aliments poétiquement indiquée, c’est tout ce que vous voudrez, hormis une expression basse, plate, grossière, vorace ou ramollissante. Dites donc : le Kyste dort, il susurre, il commence à élever des prétentions, il marronne, comme cela est doux à prononcer, comme cela coule des lèvres sans qu’on s’en aperçoive ! Personne ne vous trouvera à redire, personne ne se formalisera, vous respectez les scrupules du langage, les susceptibilités de la politesse ; bien plus, ô puissance magnétique d’un seul mot ! les Kystes de chacun commenceront à élever des prétentions communes et tout le monde sera d’accord avec vous. Comprenez-vous enfin tous les avantages de ce terme de bon ton qui peut se plier si aisément à toutes les manifestations de la pensée au sujet de la faim.

Un exemple pour finir : Vous vous trouvez en course avec un ami. Vous sentez tout à coup vous venir un appétit féroce ; au lieu de dire brutalement : j’ai faim, vous tâtez le terrain, vous prenez un petit air indifférent : Moi, mon Kyste susurre, comment va le tien ? Cela n’a l’air de rien, mais c’est beaucoup en réalité. Je serais bien étonné que, en vertu de l’effet magnétique indiqué plus haut, le Kyste de votre compagnon ne commençât pas à parler ; vous attendez encore un peu et vous renouvelez votre demande. Cette fois le but est atteint : les kystes battent à l’unisson.

C’était le cas pour nous au moment où vous nous avez interrompus.

— Nous ne voulons pas dîner au Pont des Étroits ? interroge Tonio d’un faux air à ne pas y tenir.

— Oh ! non : allons plutôt jusqu’à la Clusaz ! répond Blondin, en surenchérissant sur le désintéressement de son compagnon.

Ô menées hypocrites ! nous vous avons assez expiées par la suite, mais… n’anticipons pas.

Au Pont des Étroits nous questionnons les douaniers sur la route du Col des Aravis.

On a trop médit, croyons-nous, de ces derniers. Dans l’exercice de leurs fonctions difficiles et sévères, ils ne peuvent avoir avec les voyageurs, surtout dans les gares, que des rapports très tendus. Cela est fort compréhensible. À la solde de l’État, ils font respecter ses droits, de la même manière que les gendarmes veillent sur la sécurité générale et le maintien de la paix publique.

Souvent dépistés, trahis, trompés, ils deviennent à la longue méfiants et finissent par employer des mesures vexatoires, non-seulement par devoir mais aussi par ordre supérieur.

Leur tâche est rude, pénible, ingrate ; elle est généralement méprisée. Par qui ? Par ceux mêmes qui, par bêtise, par imprudence ou même par trop de finesse, n’ont pas pu les tromper, ne fût-ce que pour une bagatelle.

Pour nous, tricyclistes ou piétons, qui souvent avons passé et repassé la zone et les frontières, jamais nous n’avons eu à nous plaindre de ces soldats ; bien au contraire, nous leur devons des remerciements pour leur amabilité à nous renseigner exactement sur n’importe quelle question de leur compétence.

Dans un accident de tricycle nous avons vu un jour tous les hommes d’un poste se multiplier pour nous aider à réparer le véhicule et nous mettre à même de continuer notre route.

En maintes autres occasions nous avons eu des preuves de leur obligeance. Quant à leur politesse, elle se basait sur la nôtre ; c’est, croyons-nous d’ailleurs, le vrai secret pour bien les connaître. Outre que la politesse est l’apanage des gens qui se respectent et par conséquent respectent les autres, elle a le privilège de désarmer les sots et les manants. Bien des gens du grand monde, se drapant dans une morgue insolente, ignorent encore cette loi morale.

Nous voulons bien croire que parmi les douaniers se trouvent des rustres ayant mérité la réputation qu’on leur fait ; cependant, comme dit un de nos amis, « ce n’est pas une raison, parce que le trompette a bu, de croire que toute la musique est ivre. »

Nous voici bien loin du Pont des Étroits ; retournons donc sur nos pas. Les douaniers toujours obligeants nous renseignent d’une manière générale sur le chemin des Aravis qu’ils ne connaissent qu’imparfaitement étant donné sa construction récente. En outre, ils nous conseillent de pousser jusqu’à St-Jean-de-Sixt ou mieux encore jusqu’à la Clusaz pour dîner.

— À l’auberge d’ici, Messieurs, vous ne trouverez pas grand’chose pour ne pas dire rien du tout.

Notre délibération n’est pas longue : en route pour la grande montée !

Le soleil darde ses rayons brûlants avec une joie féroce, mais l’espérance de bientôt nous ravitailler nous donne des forces inespérées.

Hélas ! au bout de cent mètres la fringale nous prend, nous envahit et en moins de rien réduit notre courage à néant. Témoin ces quelques lignes que nous extrayons de notre journal de bord et qui décriront notre situation mieux que le plus éloquent des commentaires.

 

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11 h. 16 matin. Chaleur torride. Kyste gronde.

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11 h. 20 matin. Arrêt devant un « bouchon » de piteuse apparence. Enseigne 0.20. 100. 0. – Crainte de peu, poussons plus loin. Kyste tempête.

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11 h. 35 matin. Kyste éclate… défaillance complète… tremblement nerveux... ne parlons plus.

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À St-Jean-de-Sixt, nous demandons à grands cris l’auberge. Il n’y en a point ! Stupéfaction et mortification complètes ; l’auberge est le bouchon devant lequel nous venons de passer !

Tonio entre dans une maison, hope : personne ne répond. Il propose d’aller à la cure et déjà s’y dirige, lorsque surgit un naturel.

— Eh ! l’homme, vendez-nous un peu de pain, vous nous ferez plaisir.

— Hé ! hé ! hé ! Entrez à la maison, on a tout ce que vous voudrez.

— Nous ne voulons qu’un morceau de pain, là, sur le pouce.

— Hé ! hé ! hé ! On a tout ce que vous voudrez.

— Mais, qu’avez-vous donc, de la viande ?

— Hé ! hé ! hé ! On a tout ce que voudrez ; on fait ce qu’on peut pour gagner sa pauvre vie.

Impossible de tirer davantage de cette brute cupide ; Tonio lui lâche : Vous avez trop pour nous ; au revoir, animal !

Et nous filons. Deux pas plus loin, nous avisons un cantonnier tenant un morceau de pain de seigle à la main. Nos yeux jettent des éclairs.

— Voulez-vous nous vendre votre pain, s’il vous plaît ?

— Avez-vous pareillement misère ?

— Nous avons manqué l’auberge et… nous mourons de faim.

— C’est que… voyez-vous… je n’ai que ça pour dîner… enfin, je veux bien partager.

Il commence à couper sa miche, nous l’interrompons du geste :

— Inutile, nous attendrons la prochaine auberge ; merci toutefois de l’intention.

Mais déjà il nous tend un morceau que nous n’avons pas la force de refuser ; en un clin d’œil il est partagé, mâché, moulu et avalé. Ce brave homme regarde d’un air ébahi ce spectacle nouveau de deux affamés dévorant leur nourriture sur une voiture étrange.

Il semble surpris qu’on puisse avoir aussi faim et plus surpris encore qu’on lui offre trente centimes d’un morceau qui n’en vaut pas deux.

— Merci, Messieurs, ça ne vaut pas la peine.

Nous n’insistons pas, distribuons la somme modique aux enfants et partons après avoir serré la main de cet indigent simple, compatissant et généreux.

Le lourd pain de seigle fait l’effet d’une pierre dans une blague à tabac ; nous le sentons peser sur un seul côté de l’estomac ; néanmoins, comme son séjour ne sera pas de longue durée, nous prenons notre mal en patience et rattrapons le temps perdu.

Bientôt, à un détour de la route, apparaît au fond de la vallée le village de la Clusaz que nous saluons de hourrahs retentissants.

On descend rapidement ; Tonio se passe du frein et nous arrivons comme un coup de vent devant l’auberge. Enfin ! Il est une heure.

L’hôtesse, son fils et ses deux servantes accourent à nos appels.

— Avez-vous quelque chose de prêt ?

— Rien !

— Allons bon ! Alors préparez-nous à dîner, mais auparavant servez-nous quatre œufs sur le plat pour prendre patience.

Ceux-ci avalés, nous sortons en hâte un petit appareil photographique, compagnon inséparable de toutes nos courses en tricycle et nous nous disposons à prendre une ou deux vues de ce charmant village.

Ô misère ! la glace dépolie est cassée en dix ou quinze morceaux ; le mal n’est pas sans remède heureusement ; quelques bandes de timbres-postes forment un premier pansement suffisant et… en position !

À peine avons-nous le temps de prendre le point à quelques pas de là, que la servante arrive au galop en criant : Tout est prêt !

Vite nous opérons, plions bagage et en un clin d’œil nous sommes à table.

L’hôtesse, cette bonne et digne femme, a eu pitié de nous ; elle a composé un menu varié et des plus réjouissants ; il n’est pas besoin d’ajouter que, pendant ce premier repas loin du home, il est beaucoup parlé des absents, puis du voyage que nous entreprenons.

En somme la note est gaie, sans être toutefois trop démonstrative.

Tout en prenant le café, nous consultons le fils de notre hôtesse sur la route des Aravis. Immédiatement ce bellâtre, se méprenant sur ce qu’on lui demande, s’offre pour guide ; nous le remercions poliment de son empressement intéressé.

— En définitive le chemin est-il bon ?

— Pour monter, oui.

— Comment pour monter ? Et après pour descendre ?

— Oh ! pour descendre, y a des piâââires.

— Est-ce bien mauvais ?

— Oh ! non, mais y a des piâââires.

— Très bien, mais nous pourrons descendre avec notre machine ?

— Oh ! oui, mais y a des piâââires.

Madré paysan, va ! Nous n’avons pas pu en tirer davantage et tu as dû bien rire lorsque tu nous as vus nous embarquer sur cette galère qu’on nomme les Aravis. Tu es aussi méchant qu’intéressé, et si jamais ces lignes te tombent sous les yeux, puisses-tu au moins apprendre que, contrairement à tes secrets souhaits, nous sommes arrivés sains et saufs, nous et notre machine, au terme de notre voyage.

Tout ragaillardis et parfaitement disposés à affronter les piâââires et le grand soleil, nous partons tranquillement.

— Nous avons toute la journée, prélude Tonio.

Cette phrase répétée à toute sauce tourne à la « scie », Blondin se fait un devoir de le constater.

Pendant la montée nous devisons sur l’intéressante question des kystes au point de vue scientifique.

Il y a évidemment deux faits qui sont les causes uniques de ces fringales, incompréhensibles pour ceux qui n’aiment pas ces courses saines et fortifiantes. Elles dépendent de notre mode de locomotion ; la rapidité avec laquelle file notre machine nous oblige à respirer une plus grande quantité d’air que nous ne le ferions en allant à pied ; de plus, les muscles des jambes continuellement mis en jeu par le mouvement des pédales nous demandent incessamment un sang frais, nouveau et abondant. Par ce fait la circulation se fait plus vite, la digestion ou plutôt la combustion augmente d’intensité. L’oxygène a bientôt dévoré les aliments et force est de faire des haltes répétées pour contenter à mesure l’insatiable appétit de ce gaz et lui fournir tout le combustible nécessaire à chauffer notre intérieur. « On ne vit pas de l’air du temps » dit le proverbe ; nous en savons quelque chose.

Cette causerie scientifique abrège considérablement la longueur de la route et nous avons atteint les hauts pâturages sans nous en douter.

La Clusaz a disparu derrière un mont que nous avons contourné. Des paysans travaillent à la terre, d’autres rentrent leurs blés et leurs foins, tous en général à notre vue restent bouche béante et ouvrent des yeux grands comme des poches. Une femme qui nous croise s’écrie en joignant les mains :

— Vous allez dans les montagnes, messieurs ?

Il y a deux heures que nous marchons et nous sommes bien à 4000 pieds de hauteur ; cette exclamation naïve a son côté caractéristique, il paraît qu’à cette altitude les naturels s’imaginent être encore dans la plaine !

Un peu plus loin, une autre femme gardant un grand troupeau de vaches lâche, aussitôt qu’elle nous aperçoit, sa houlette et son tricot, dégringole de son monticule, saute rochers, buissons et fossés et arrive sur la route au moment où nous passons.

Ô filles d’Ève ! la curiosité se niche partout chez vous ; sur les monts déserts comme dans les cités populeuses elle est bien l’apanage de votre sexe.

— Hein ! à quoi sert cette machine, mes bons messieurs ?

— À battre le beurre.

— Ah ! et où allez-vous comme ça ?

— À Venise.

— C’est bien loin.

— On irait bien deux ans sans s’arrêter, quand il faut gagner sa pauvre vie !

Satisfaite de ces renseignements positifs, elle regagne lentement son pâturage en se retournant plusieurs fois. Pendant longtemps ce phénomène gravissant les Aravis lui trottera par la tête. Pourvu que le ménage et le troupeau n’en souffrent pas, c’est là l’essentiel.

À propos de troupeau, Tonio a des velléités de photographies instantanées, mais la paresse est là et... on a toute la journée.

À la longue, celle-ci s’avance et il est 5 heures et demie lorsque nous atteignons le haut.

Le col des Aravis, dont le nom nous semblait plein de promesses, est complètement nu et triste. En outre la vue du sommet est bornée, de sorte que nous ne nous éternisons pas à contempler cette morne solitude.

— Ah ça ! mais voilà qui ne fait pas notre affaire – s’écrie tout à coup Tonio.

— Quoi donc ? interroge son compagnon, en braquant lorgnons et lunettes.

— Quoi ! quoi ! et la route à présent, qu’est-elle devenue !

Il y a vraiment de quoi être étonné ; le chemin cesse brusquement et nous sommes là à errer dans les pâturages. Que faire ? Ah ! voilà une femme qui se dirige de notre côté ; c’est une vieille édentée en haillons, à l’air profondément stupide.

— Hé ! bonne dame ; où est la route pour la Giettaz ?

— Ah ! la route pour la Giette, répond-elle en regardant niaisement notre machine.

— Oui, la route, reprend Tonio impatienté. Est-ce à gauche, à droite ou tout droit ?

— Ah ! la route…, oui la route, continue-t-elle sans détourner les yeux.

Désespérés, nous quittons cette brute à face humaine et suivons à tout hasard les traces récentes d’un char dans l’herbe, traces qui nous conduisent en droite ligne dans le lit desséché d’un torrent.

C’étaient donc là les piâââires qui nous attendaient !

Reculer, c’est trop tard. Nous explorons en vain la montagne à droite et à gauche, il n’existe aucun passage plus praticable ; force nous est donc d’entreprendre la descente dans cet affreux sentier, en maugréant et en tempêtant contre notre étoile qui n’en peut mais.

Pendant deux heures et demie, deux siècles et demi de tortures, d’angoisse et de fatigues, nous descendons à pic, roulant, glissant par dessus les cailloux et les roches, soulevant une roue par ci, soulevant l’autre par là, retenant de toutes nos forces par derrière, tirant par devant, traversant ruisseaux et torrents.

Ce manège éreintant nous rend d’une humeur massacrante ; nous vomissons imprécations sur imprécations contre l’incurie des habitants qui peuvent se contenter d’un pareil passage, et surtout contre les ingénieurs et géomètres français qui ont l’insigne impudence de le mentionner sur les cartes comme route de grande communication.

Pendant longtemps nous apercevons au-dessous de nous dans la vallée le clocher de la Giettaz, but de notre descente échevelée. Y arriverons-nous en entier ? C’est à ne pas y croire, car ces chocs répétés doivent finir par disloquer notre pauvre machine ; à chaque instant un bruit insolite nous donne le frisson ; le frein crie à se rompre ; un seul faux pas, une seule seconde d’inattention suffirait pour précipiter notre véhicule le long de ces pentes abruptes et le briser de fond en comble.

Vingt fois nous pensons nous fouler le pied, vingt fois nous sommes entraînés par le tricycle, malgré tous nos efforts pour le retenir. C’est un roulis et un tangage épouvantables sur une mer de cailloux. Nous nous regardons parfois, l’œil morne et découragé, sans oser prononcer une seule parole.

Pendant cet atroce parcours, une seule et unique personne s’offre à nos regards ; c’est à la traversée d’un large ruisseau ; de pont, il n’en faut pas parler, et traverser à pied sec est chose impossible. Or, au moment où, les pieds dans l’eau, nous poussons en maugréant le tricycle sur la rive opposée, apparaît une jeune paysanne.

Tonio qui ne se possède plus, accable de ses malédictions la pauvre victime qui n’en peut mais.

— Puissiez-vous être gratifiée d’autant de crétins qu’il y a de piâââîres sur votre chemin ; les habitants seront alors dignes de votre joli pays !

La fille nous regarde d’un air ébahi et passe sans avoir rien compris à cette sortie.

— Crois-moi, mon camarade, mieux vaut souffrir à deux que d’être heureux tout seul…, déclame sentencieusement Blondin, dans le bon but d’apaiser la colère de son ami.

Cette exhortation n’a pas l’effet attendu.

— Va te… promener, répond ce dernier, en riant malgré lui.

L’arrivée au village verse un baume salutaire sur nos malheurs et une bonne bouteille prise sur le pouce a le don d’apaiser soif et colère ; néanmoins, nous sommes dans un état de prostration tel, qu’un arrêt de quelques minutes est jugé nécessaire.

Sur ces entrefaites, l’aubergiste, apprenant que notre intention est de continuer notre chemin sur Flumet, se met à prêcher pour sa paroisse en disant que la route est en réparation.

— Sur un long parcours ? demandons-nous en dressant l’oreille.

— Oui, voilà ! un kilomètre environ.

— Oh ! oh ! ça change la note, dit Tonio en examinant l’auberge.

Puis :

— Vous logez ici ?

— Bien à votre service.

— Qu’en dis-tu, Blondin, poussons-nous plus loin, ou… ?

— Poussons, mon cher, profitons des dernières lueurs du jour pour arriver à Flumet.

Ceci ne fait plus l’affaire de l’aubergiste.

— Vous avez tort, Messieurs, de ne pas suivre mon conseil ; la route est défoncée en plusieurs endroits, de grandes ornières, des pierres, etc.

— Oui, mon petit, appuie sur la chanterelle, c’est décidé, en route.

Tout à coup Tonio qui veut solder la dépense s’écrie d’une voix étranglée par l’émotion, en se fouillant comme un désespéré :

— Blondin, l’as-tu ?

— Quoi ?

— Ma bourse ; c’est toi qui as payé à la Clusaz.

— Je te l’ai rendue immédiatement.

— Alors !… je l’ai perdue !

Et tous les deux de vider tout le contenu de leurs poches, secouant mouchoirs, foulards, blagues à tabac…

— Ah ! quelle chance, la voici ! exclame Blondin.

Enfin ! c’est heureux, car cet accident menaçait de compromettre le voyage plus encore que la descente des Aravis.

En quelques tours de roues la Giettaz est laissée bien loin en arrière et nous cheminons dans une nouvelle vallée très encaissée. En maints endroits charmants nous regrettons de ne pouvoir utiliser l’appareil photographique, mais la nuit arrive à grands pas et nous ne voulons pas être surpris par l’obscurité au milieu des bois, sur une route qui nous est inconnue.

De grandes forêts de sapins descendent jusqu’au fond du ravin où coulent avec fracas les eaux écumeuses de l’Arondine, et le chemin taillé sur le flanc rapide de ce ravin au milieu même de ces bois immenses est des plus pittoresques. Peu à peu, l’aubergiste de la Giettaz n’avait pas tout à fait tort, les ornières et les pierres nous forcent de ralentir d’abord, puis de mettre pied à terre et de cheminer lentement de crainte d’accidents ; la nuit d’ailleurs a étendu son voile obscur sur la contrée[1].

Il est neuf heures quand enfin nous entrevoyons les lumières de Flumet scintiller au travers des arbres. Trois paysans causent à l’entrée du village ; Tonio s’adresse à eux :

— Hé ! s’il vous plaît, indiquez-nous la meilleure auberge !

— Pourquoi faire ? répond le plus poli en aboyant.

Cette réponse vaut son pesant d’or.

Pour comble d’infortune, la rue qui traverse le village est en réparation ; nous devons user de toutes sortes de ménagements pour parvenir à bon port.

Notre arrivée fait sensation comme dans tous les lieux où nous passons. Chacun sort sur le pas de sa porte ; les frères appellent leurs sœurs, les sœurs le père et la mère, les voisins s’appellent mutuellement ; des groupes nombreux se forment, de vagues rumeurs d’étonnement et d’admiration arrivent à nos oreilles ; c’est un brouhaha général d’où s’échappent des demandes et des réponses, des points d’interrogation et d’exclamation ; il ne manquerait plus que des clameurs sinistres pour faire croire à une émeute.

Qui sait s’il n’y a pas dans la foule quelque bonne vieille bien superstitieuse qui ne croie voir là une œuvre du démon, et ne se signe en tremblant, décidée à aller le lendemain tout droit à confesse pour s’excuser avec contrition d’avoir porté les yeux sur une machine infernale.

Ah ! certes, notre étrange véhicule peut se vanter d’avoir défrayé bien des conversations de naïfs paysans et de paisibles bourgeois, et l’on pourrait chanter en son honneur :

 

On parlera de sa gloire

Sous le chaume bien longtemps ;

L’humble toit dans cinquante ans

Ne connaîtra plus d’autre histoire.

 

____________

 

— Pendant que vous préparez le souper, disons-nous à l’aubergiste, montrez-nous la remise.

— Hélas ! messieurs, je n’en ai point.

Après quelques pourparlers, nous descendons avec prudence le tricycle dans une cave servant au besoin d’écurie, puis nous l’abandonnons, non sans avoir constaté quelques avaries heureusement peu graves dans ses bas-fonds.

Un brin de toilette est fait pour la forme et nous réparons, fourchettes en mains, les dégâts éprouvés par notre individu.

De soucis et d’angoisses il n’est plus question ; le passé est oublié, l’avenir, sous la forme d’une deuxième journée tout ensoleillée, est devant nous : c’est vers lui que se dirigent toutes nos pensées et nos préoccupations.

Suivant l’habitude, l’hôte est appelé sur la sellette et nous le soumettons à un interrogatoire en règle. Ce brave homme n’a qu’un désagrément irritant au plus haut point nos sens olfactifs. En outre, ses yeux larmoient d’une façon inquiétante. Ces faits réunis abrègent de beaucoup la durée de la conversation qui commence en ces termes :

— Est-ce que la route est bonne pour descendre à Albertville ?

— Oh ! pensez donc, c’est la route 292 !

— Mais… ce n’est pas une réponse positive.

— Oui, oui, elle est bonne ; sauf à quelques endroits où on lui fait subir des modifications.

— Et nous pouvons passer avec notre voiture ?

— Oui, parfaitement.

Satisfaits sur ce point essentiel, nous lui exprimons notre étonnement de ce que la route du Col des Aravis est indiquée sur les cartes françaises comme chemin de grande communication, ce qui peut donner lieu à de graves erreurs, témoin notre équipée de ce jour, et lui racontons en outre que c’est la deuxième fois que nous nous trouvons en pareil cas. La route qui va de Tanninges au Biot, en passant par le col des Gets, est indiquée sur les cartes comme route nationale ; or, cette fameuse route nationale n’était faite, au moment où nous y avons passé, que de Tanninges à Fry ; de Fry à Montriond elle n’existait que sur le papier. Il est vrai d’ajouter que l’ancienne route, quoique montant beaucoup, n’avait rien de comparable à celle des Aravis qui n’en est pas une.

— Ce fait ne m’étonne pas, ajoute notre interlocuteur, car ces messieurs du génie français beaux parleurs, beaux mangeurs, sont allés à la Giettaz en caracolant ; puis après déjeuner, tout en roulant une cigarette, ils ont jeté un coup d’œil sur les Aravis :

— Ah ! tiens, c’est là les Aravis ! eh bien ! faut pas faire de route.

— Pourquoi ? On n’a jamais pu savoir.

Ce procédé n’a pas mal fait de mécontents dans la contrée.

Toutes les communes environnantes profiteraient de ce passage, et Flumet lui-même deviendrait un bourg important, centre des communications de la vallée de l’Arve avec Thônes et Annecy.

— Enfin ! que voulez-vous, nos « génies » en ont ainsi décidé dans leur haute sagesse, il n’y a plus qu’à s’incliner. Ainsi soit-il !

DEUXIÈME JOURNÉE

DE FLUMET À MOUTIERS

14 kilomètres de descente. – Albertville. – Moutiers. – Pauvre bourse ! – Une table d’hôte à vol d’oiseau. – Un Genevois. – Vive la molle ! – Salins.

 

Bon souper, bon gîte et… le reste.

Cependant l’aurore aux doigts de rose a ouvert les portes de l’Orient, et le coq a sonné par trois fois la trompette du réveil. Blondin a de vagues réminiscences d’avoir retenu toute la nuit un tricycle roulant dans des abîmes sans fond ; son ami, par contre, n’a cessé de gravir des pentes escarpées. Du contraste de ces rêves agités résulte une compensation bien équilibrée d’humeur et partant une heureuse disposition de caractère.

Pendant que Blondin procède au bouclage des sacs, Tonio fait une inspection générale du matériel roulant ; les écrous disparus sont remplacés, les tiges faussées sont redressées ; chaque pièce est l’objet d’un regard minutieux et d’une tendre sollicitude.

Le kyste est mis ensuite en état de n’avoir pas à murmurer pour longtemps et, avant de partir, nous faisons une rapide tournée dans le village.

Flumet est bâti sur un ravin : ses maisons qui descendent jusqu’au bord du torrent, avec leurs galeries délabrées suspendues sur l’abîme, frapperaient par leur originalité l’artiste le plus blasé ou le spectateur le plus indifférent. Ce sont nos maisons de l’Île, avec je ne sais quoi de moins vulgaire, de moins suranné, de plus coquet, et de plus plaisant à l’œil ; ce qui ajoute au pittoresque, c’est que ce n’est plus le large Rhône qui coule là, mais les eaux écumeuses de l’Arly se brisant en cascades, et que l’on n’est pas au milieu de la ville et des ponts, mais au milieu des forêts de sapins dont l’âpre senteur monte jusqu’à nous.

Nous augmentons sur le champ notre provision de souvenirs d’une belle photographie de ces lieux.

Une bonne partie des habitants n’ayant jamais vu rouler une pareille machine, se fait un devoir de nous accompagner jusqu’à la sortie du village et nous abandonne vers le château des anciens comtes du Faucigny.

En deux tours de roues nous les avons perdus de vue, et nous voguons à pleines voiles sur le territoire de la Savoie proprement dite.

La vallée de l’Arly est un gigantesque point admiratif pour le touriste ; la route qui suit le torrent dans toutes ses sinuosités, dans tous ses capricieux contours, a donné lieu pour son établissement à la construction d’œuvres d’art remarquables : ce sont tantôt des rochers percés en tunnels, tantôt des ponts ou viaducs. À certains endroits, la gorge acquiert un caractère des plus sauvages ; cette nature désolée, ce chaos de rochers d’une hauteur prodigieuse au travers desquels l’eau bondissante se fraye un passage, est un spectacle saisissant dès l’abord. Chaque contour de la route réserve une surprise nouvelle ; nous nous prenons parfois à regretter la vitesse de notre marche qui, sans être excessive, vu que le frein est au maximum de pression, est encore trop rapide pour nous laisser le temps de contempler à satiété les beautés qui se présentent à nos regards. Il est bon d’ajouter, en effet, que de Flumet à Ugines, soit pendant 14 kilomètres la route descend constamment.

À l’endroit le plus pittoresque de la gorge, nous nous hasardons à prendre une vue photographique, mais le mauvais jour nous permet de douter de la réussite de ce cliché.

Bientôt apparaît sur la droite, derrière un mamelon, l’église d’Ugines.

À partir de ce point la vallée s’élargit considérablement : l’Arly empiète sur les terres qui sont couvertes sur une grande largeur de rochers, de pierres et de limon ; en outre, la route offre une surprise nouvelle, mais plutôt désagréable en ce sens qu’elle s’étend en ligne droite à perte de vue.

Pour le touriste, rien n’est plus monotone, plus désespérant que d’arpenter ces voies de communications tirées au cordeau. C’est en vain qu’on compte les poteaux télégraphiques, qu’on étudie les bornes kilométriques ; l’uniformité du paysage qui en résulte en fait paraître la longueur interminable ; le tricycle paraît plus lourd, il semble qu’on avance à peine, et qu’on n’arrivera jamais. Vivent donc les routes tortueuses et accidentées, les lacets sinueux, qui offrent à chaque contour un spectacle toujours nouveau et rapprochent par ce fait même les distances.

Ce long ruban est donc parcouru au triple galop et bientôt nous faisons une entrée à sensation à Albertville. La population fait haie sur notre passage et lorsque nous mettons pied à terre devant un café pour apaiser quelques murmures naissants du kyste, un cercle compact environne le véhicule.

Renseignements pris sur la route de Moutiers, nous convenons de nous rendre directement à ce dernier endroit avant midi et déterminer notre deuxième journée.

Le soleil est déjà haut et ses rayons sont brûlants ; nous nous mettons donc à notre aise pour faciliter la marche : les habits sont ficelés sur les sièges, les lunettes bleues arborées et… en avant ! La route est large, très bonne et surtout bien ombragée, nous filons en conséquence.

Tantôt à droite, tantôt à gauche, de vieux châteaux en ruines pittoresquement situés, de petits villages enfouis sous des dômes de feuillage, des chalets minuscules espacés sur les flancs cultivés ou boisés des montagnes, des lits sauvages et desséchés de torrents aboutissant à la route, donnent à cette vallée un aspect riant et varié.

À tous moments nous regrettons que la disposition quant au jour des principaux points de vue ne nous permettent pas de les fixer sur nos plaques ; ces courts arrêts d’observation nous permettent par contre de les étudier dans tous leurs détails et de les graver dans notre souvenir.

Jusqu’à Aigue-Blanche le chemin monte insensiblement, mais à ce dernier endroit, nous devons faire à pied une énorme montée, rendue d’autant plus fatigante que le soleil déverse sur la vallée un déluge de chaleur. Cette perte de temps et cette fatigue sont vite rattrapées à la descente. Le repos et l’air que nous déplaçons par la marche rapide a le don de nous rendre frais et dispos à Moutiers.

Si notre bonne étoile a voulu nous jouer un tour de sa façon, elle a certes réussi en nous conduisant au meilleur hôtel de la ville.

En en franchissant le seuil, la bourse a de graves appréhensions.

 

« Lasciate ogni denaro, voi ch’entrate »

 

murmure Tonio en clignant de l’œil d’un air expressif.

Cuisiniers aristocratiques, sommeliers en frac, femmes de chambres en tablier blanc et bonnet enrubanné, se croisent et s’entrecroisent dans les corridors de cet antre, où nous devons satisfaire nos kystes et dorloter nos aimables personnes, au grand détriment de cette chère bourse, encore vierge de contacts rapaces.

Reculer, c’est trop tard ; le point d’honneur est en jeu, il s’agit de faire contre mauvaise fortune bon cœur : aussi nous montons, l’oreille basse et penauds comme un renard qu’une poule aurait pris, nous débarbouiller dans notre chambre. Là du moins nous sommes tranquilles, là du moins nous sommes séparés de ces affreux voyageurs aux gants jaunes qui pullulent dans cet hôtel.

Tranquilles, que disons-nous ? À peine Tonio a-t-il le temps d’esquisser un nœud de cravate artistique, temps que Blondin emploie à chercher dans les sacs le savon introuvable et pourtant nécessaire pour ses mains d’un beau noir, qu’on heurte à la porte, et qu’un aimable jeune homme, le fils du propriétaire de l’hôtel, vient exprès nous avertir que la table d’hôte est servie.

Cette annonce résonne comme un glas funèbre à nos oreilles, car nous ne sommes nullement en tenue de nous présenter en société.

En exposant notre embarras à M. V…, nous sollicitons de lui un petit coin bien retiré pour opérer notre déglutition en silence et sans témoins. Nos arguments ne peuvent le convaincre, et, prétextant les embarras d’un service à part, il nous engage purement et simplement à venir dans la salle commune où personne ne nous connaît, et où viennent s’asseoir tous les jours, dit-il, des touristes aux costumes hétéroclites.

Comme nos hésitations étaient dictées par un sentiment tout naturel de discrétion envers le maître de céans, et que celui-ci lève les difficultés ou plutôt ne voit aucun inconvénient à ce que nous effarouchions ses pensionnaires – lesquels, entre parenthèse, nous préoccupent peu – il n’y a plus qu’à s’exécuter. Advienne que pourra !

Il est écrit que nos misères ne sont point encore finies : Blondin découvre au moment de descendre, un vaste accroc à son pantalon. C’est en vain qu’il essaye de le dissimuler sous son habit trop court ; ceux auxquels il tournera le dos ne pourront pas faire autrement que de l’apercevoir. Le temps presse ; pas d’aiguille, pas de fil, et personne en vue auquel on ose confier ce vêtement de première nécessité, surtout pour une table d’hôte. Heureusement que Tonio, en explorant à tout hasard le revers de son habit, y découvre une épingle et bravement se met en devoir d’appliquer à la blessure un premier pansement, qui, s’il ne remédie pas entièrement à la gravité du désastre, a pour effet du moins, de mettre Blondin en règle avec les lois de la décence.

Cinquante-quatre personnes, pour la plupart en grande toilette, sont déjà dans la salle, lorsque nous faisons notre entrée. Cinquante-quatre paires d’yeux sont à l’instant braquées sur les arrivants. Chacun a l’air de se demander quels peuvent être ces vagabonds minces de corps, au teint hâlé, qui se présentent en chemises de flanelle, sans cravate, avec des habits maculés et des pantoufles usées.

Ces regards inquisiteurs sont loin de nous troubler ; nous n’avons d’ailleurs d’yeux que pour le potage qu’un garçon tout de noir habillé nous sert à l’instant.

Entre la poire et le fromage, nous daignons enfin relever notre visage de dessus notre assiette pour observer ceux que le hasard a faits nos compagnons de table.

Voici d’abord des dames et demoiselles en robes de soie claires, ou en étoffes à ramages – le grand chic du jour –. C’est en vain qu’on se demande quel effet elles cherchent à produire, et où elles ont été puiser le goût qui préside à leur accoutrement, pour se donner ainsi – à un prix relativement élevé – l’air d’une devanture de cheminée, ou mieux encore, beaucoup de ressemblance avec une tapisserie. Plusieurs de ces dames ou demoiselles ont encore un point commun, c’est leur énorme embonpoint. On peut cependant dire pour les consoler :

 

Que la rotondité parfois ne déplaît guère

Qu’on y voit le garant d’une conduite austère.

 

____________

 

D’ailleurs Brides n’est pas loin et peut atténuer les progrès d’un épaississement trop prononcé.

Quelques moustaches taillées en brosse et l’impériale d’ordonnance indiquent d’ex-officiers qui viennent soigner leurs vieilles blessures et leurs familles à Salins. Tenue sévère.

À part deux ou trois commis-voyageurs, reconnaissables à leur verbe élevé et à la parfaite assurance de leur personne, le reste se compose d’hommes obèses ayant des accointances journalières avec Brides-les-Bains.

Sauf les commis-voyageurs qui ne s’occupent que d’eux-mêmes, toutes ces personnes s’observent du coin de l’œil et causent peu. On se borne au minimum du parler indispensable en pareille circonstance.

— Monsieur, ayez l’obligeance de me passer le sel !

— Madame, vous verserais-je un doigt de vin ? Tout cela dit du bout des lèvres.

Le kyste murmure encore un peu lorsque nous nous levons de table.

Quelle ridicule habitude que ces dîners à table d’hôte, où les plats vous passent devant le nez avec une rapidité agaçante. C’est à peine si l’on a le temps de se servir, c’est à peine si l’on a le temps de manger. Détournez-vous une seconde les yeux de votre assiette, crac ! elle a disparu, escamotée par un garçon vigilant. Désirez-vous reprendre de la viande ou du légume ? le plat est déjà retourné dans les cuisines.

À bas donc la contrainte, à bas les cérémonies, à bas l’étiquette et vivent nos repas d’auberge, nos dîners bourgeois où le sans façon règne en maître, où l’on a les coudées franches, où le rire et la gaieté sont de rigueur ! Là au moins, on mange pour son argent et à sa faim ; là on accomplit avec esprit un acte bête par lui-même.

Telles sont les réflexions que nous nous faisons, lorsque Blondin sent une main s’appuyer sur son épaule et quelqu’un l’interpeller par son nom.

Vivement surpris, il se retourne et se trouve en face d’un Genevois M. W… accompagné de sa mère et de sa petite sœur, enfant maladive, dont la santé avait nécessité les bains de Salins.

Cette heureuse circonstance de rencontrer une famille amie dans cette foule de gens indifférents, dédaigneux et froidement compassés, nous remplit de joie. Après une longue et amicale causerie, nous convenons de nous retrouver dans le courant de la journée pour visiter les environs, puis nous gagnons notre chambre afin d’y faire une petite sieste pendant la grosse chaleur.

Comme ils sont doux ces moments de repos bien gagnés, dont le charme ne peut être goûté que par ceux qui viennent de faire une longue course !

Mollement étendu sur un canapé ou sur son lit, on suit en rêvant la fumée de son cigare s’élevant en spirales. On pense aux absents, à ceux qui vous sont chers, on les voit, on les suit mentalement, puis, abandonnant les rênes à son imagination et aux souvenirs, on revoit le départ, les péripéties du voyage, les longues routes poudreuses, brillamment éclairées par le soleil ; instinctivement on ferme les yeux pour les parer de cette éclatante lumière, aussitôt on aperçoit la verte ramure des bois de sapins sous lesquels on a passé, on sent leur fraîcheur bienfaisante, on distingue vaguement les prairies, les riants pâturages s’étendant sur le flanc des montagnes, on essaye de découvrir les hauts sommets parmi les nuages, et… il y a longtemps déjà qu’on dort d’un sommeil calme et paisible.

Pendant ce temps, l’admirable machine humaine poursuit son œuvre, la digestion s’opère tranquillement, les nerfs surexcités se détendent, les muscles fatigués reprennent une nouvelle vigueur, et lorsqu’on se réveille, on est frais et dispos, tout prêt à recommencer.

Tonio est le premier réveillé ; son premier soin est de donner des nouvelles communes à la famille, pendant que son ami continue son voyage au long cours dans le pays des rêves. Cependant il est tiré de son occupation par un bruit de voix partant du jardin au-dessous des fenêtres. Il s’approche, écoute, et reconnaît ce bon M. W…, qui, respectant notre sommeil, charme l’attente en enseignant à deux petits marmitons en costume les principes fondamentaux de l’escarpolette. Craignant d’abuser de sa patience, Tonio secoue vigoureusement Blondin.

— Allons, allons, on nous attend !

— Ah ! à quelle heure soupe-t-on dans c’t’ auberge ? s’écrie Blondin en ouvrant les yeux et en s’étirant les bras. Tonio reste abasourdi ; son kyste muet vient de trouver son maître, qu’il traitait d’égal à égal quelques heures auparavant.

M. W… accompagné de sa famille, dirige nos pas vers les anciens établissements salins, dont la maison de Savoie avait le monopole, lorsqu’ils étaient florissants. Actuellement en ruines ils occupaient une vaste étendue. Un grand canal conduisait l’eau salée de la source dans des emplacements spéciaux, où elle traversait des fagots en déposant son calcaire et son sel. De grands piliers à moitié démolis et de nombreux fagots pétrifiés gisant sur le sol sont les derniers vestiges de cette exploitation primitive.

Quelques-uns de ces fagots offrent des formes très curieuses et surpassent par l’originalité du dessin le tuf employé pour l’ornementation des jardins et des grottes artificielles.

Une visite à la source est de rigueur : aussi nous nous acheminons vers Salins où, malgré notre répugnance de nous retrouver dans un cercle d’étrangers faisant étalage de leurs toilettes excentriques, nous accomplissons dans tous les détails le pèlerinage de la source, depuis l’endroit où elle sort de terre, jusque dans les cabinets où elle transmet à l’épiderme des patients ses vertus bienfaisantes. Cette eau chaude a une saveur amère prononcée, qui pourtant n’a rien de répugnant comme celle de l’eau de mer, par exemple.

Entr’autres particularités, on nous montre à quelques mètres de la source d’eau chaude une autre source non moins abondante d’eau glacée et parfaitement pure.

La ville de Moutiers est pauvre en curiosités. Sa position doit être désavantageuse pour la santé, car elle se trouve à la jonction de quatre vallées d’où résulte un courant d’air perpétuel sous la forme d’un vent violent.

L’heure du souper approche ; pour la bonne forme nous faisons un brin de toilette et nous nous replaçons à table d’hôte, bien décidés cette fois à nous passer de toute contrainte.

Le souper est en effet très gai. M. W… s’est placé près de nous et Tonio en veine de bonne humeur, se charge de dérider par ses montures et ses plaisanteries de bon aloi les visages sérieux de tous ceux qui l’entourent.

Par amabilité, M. W… nous reconduit à notre chambre et fait un brin de causette, qui ne dure toutefois pas longtemps, car le sommeil et la fatigue nous ordonnent bientôt de le mettre à la porte avec tous les honneurs dus à son rang.

TROISIÈME JOURNÉE

DE MOUTIERS À SEEZ

Noiraud et son maître. – Drôle de coiffure. – Un aimable géomètre. – Seez. – Le tricycliste en voyage. – Un marquis des Allinges. – Catastrophe des Brévières. – Du mouton et encore du mouton.

La lune éclaire encore la contrée, lorsque nous commençons nos préparatifs de départ. Un déjeuner froid préparé la veille à notre intention est vite englouti.

Le temps est légèrement couvert, mais rien ne fait présager la pluie.

La vallée, arrosée par l’Isère, et que nous allons remonter jusqu’à Bourg-St-Maurice, est assez resserrée sur le parcours des quatre premiers kilomètres. Un seul point de la route mérite une mention spéciale, et motive un arrêt photographique : c’est l’endroit où elle traverse le rocher en deux tunnels.

La gent ecclésiastique du lieu a profité des arcs-boutants pour creuser une niche en l’honneur de la vierge et édifier un tronc surmonté de l’inscription :

 

Pour les pauvres voyageurs

 

On se demande en vain à qui les dits doivent s’adresser pour obtenir leur part des dons que les bonnes âmes y déposent, à moins de forcer la boîte.

Au moment où nous prenons le point, débouche au contour de la route un paysan juché sur un mulet. À peine la bête a-t-elle aperçu notre véhicule reluisant au soleil et l’appareil photographique braqué sur elle, qu’elle fait un écart formidable, rue des quatre fers et envoie nager dans l’espace, d’un coup d’échine artistique, son malheureux propriétaire.

Notre premier mouvement n’est point de la commisération ; le coup d’œil est si comique que le fou rire nous gagne, un de ces rires qui vous coupent en deux, communicatifs, inextinguibles, comme ceux des dieux de l’Olympe homérique. Toutefois, en voyant le pauvre homme graver son portrait dans la poussière et ne plus bouger nous nous élançons vers lui, et le prenant chacun sous un bras, nous l’aidons à se remettre sur pied.

— Vous êtes-vous fait mal ?

— Non, non, merci !

Sur ce, Blondin ne fait qu’un saut sur le « sociable », s’empare du flacon d’alcool de menthe, remplit le gobelet de cuir à la petite source qui bruit sur les rochers, et tendant le breuvage au paysan :

— Allons, brave homme, voilà qui vous remettra.

Celui-ci ne se fait pas prier, et tout en buvant il se tâte le corps et époussète ses habits, puis s’approche de notre véhicule qu’il examine avec le plus grand étonnement.

— Oh ! la belle charrette ! c’est-y en argent, ces barrières… et il désigne les tringles nickelées qui forment le dossier.

Pour le consoler et lui faire oublier son saut de carpe, nous lui expliquons le maniement du tricycle. Alors, ce ne sont que des oh ! des ah ! qui sortent de la bouche de ce digne naturel vivement ému de ce qu’il voit et ne comprend qu’à peine. Nous achevons de le combler en le hissant sur un des sièges et en lui faisant faire quelques tours de roues ; seulement ses jambes pendantes reçoivent de temps à autre quelques durs avertissements aux mollets des pédales gênées dans leur rotation. Cette fois il ne paraît plus trouver la chose aussi drôle et se laisse glisser à terre.

À deux pas de lui se dresse l’appareil photographique couvert de son voile noir : il s’en approche prudemment.

— Ah ! voilà ce qui a fait peur à Noiraud. C’est-y une bombarde ? Sur quoi que vous allez tirer avec ce canon ?

Ce canon c’est l’objectif.

Tonio explique alors la manière dont on tire. Voilà notre homme aux cent coups ; il avait bien vu des « mimages » mais il ignorait totalement comment elles se font.

Alors nous le fourrons sous le voile noir pour qu’il voie le paysage, mais malgré tout il ne distingue rien.

— Alors, mes bons messieurs… comme ça vous pourriez me prendre avec Noiraud… Noiraud… Noiraud… tiens… ousqu’il a passé… et il se tourne à droite, tourne à gauche, sans résultat : Noiraud a disparu !

À peine cinq minutes auparavant, maître Noiraud se bourrait copieusement de chardons au bord de la route, à quelques pas du groupe. Maintenant « cherche que te cherche pas plus de Noiraud que de beurre à l’œil, » comme dit le paysan.

La route qui descend à Moutiers est visible sur un long parcours : aucun quadrupède ne s’y trouve.

— Il est parti en avant, s’écrie Blondin.

— Nous allons assez le rattraper, répond son ami.

L’appareil photographique est plié en hâte, les sacs bouclés et cinq minutes après, au premier contour de la route, un fou rire nous coupe les jambes : l’aimable Noiraud est étendu sur le dos et gigote dans la poussière, les quatre fers en l’air ; naturellement les deux paniers placés de chaque côté du bât se sont renversés ; cornets de graines, bandes de savons, paquets de toile et chapelets de saucisses sont en grand danger de se mêler sur la chaussée.

Un coup de pied adroitement administré ramène maître Aliboron au sentiment prosaïque de la réalité ; il se relève promptement et, la tête basse et l’air déconfit, il cherche à exprimer ses regrets de l’escapade qu’il vient de se permettre, licence qui n’est plus de son âge.

Tout est remis dans les sacs. Une minute de plus, et le dégât était irréparable !

Sur ces entrefaites arrive le paysan, auquel nos hourrahs ont appris la trouvaille de l’enfant prodigue. Il enfourche son baudet, nous notre tricycle et nous cheminons de conserve aussi lentement que l’exige la montée. Notre homme n’en revient pas de la facilité avec laquelle nous manœuvrons ; nous achevons de le confondre lorsqu’au haut de la rampe nous prenons congé de lui et filons à toute vitesse. Il essaye bien de stimuler Noiraud en lui faisant prendre le galop, mais bientôt nous le perdons de vue.

À Bellentre, le kyste réclamant un droit de passage, nous entrons dans un bouchon de piètre apparence avec l’intention de prendre quelque chose de chaud.

— Avez-vous du bouillon ?

— Oui.

— Bien, servez-en deux !

La domestique qui nous répond, tout en vaquant aux soins de la cuisine, porte une coiffure curieuse que nous remarquons du reste chez toutes les femmes de cette vallée. Les cheveux peignés à plat sont roulés en tresse par derrière ; sur le sinciput, à peu près comme l’auréole sur la tête des saints, se trouve une sorte de bourrelet diadème avec un triangle en étoffe qui repose sur le crâne et dont la pointe vient se placer au milieu du front.

Au bout de dix minutes d’attente, la servante annonce que le bouillon promis n’a jamais existé ; en conséquence nous nous contentons d’un morceau de pain bis et de fromage qu’on nous sert immédiatement, mais quelle désillusion ! le pain est immangeable, le fromage atroce, le vin une affreuse piquette, c’est à peine si nous mangeons et buvons. En outre, des milliers de mouches circulent avec un bruit assourdissant dans cette cuisine et la rendent promptement inhabitable.

Impatientés de ne plus pouvoir ouvrir la bouche sans en avaler quelques-unes, nous en faisons une razzia monstre et… levons l’ancre.

La route, depuis là, nous réserve des surprises assez désagréables ; tantôt des montées interminables, tantôt des descentes à pic où nous ne sommes guère à notre aise.

L’extrémité de la vallée apparaît, et nous faisons de loin connaissance avec le Petit-St-Bernard que nous devons gravir.

Bourg-St-Maurice est un bourg assez respectable traversé dans toute sa longueur par la grande route. Les boutiques et surtout les cafés ont bonne apparence et prouvent que le décorum a pénétré dans cet endroit reculé.

Nous franchissons en quelques instants les trois kilomètres qui nous séparent de Seez.

Un personnage à la mine joviale et rubiconde nous renseigne très aimablement et nous conduit à la meilleure auberge de l’endroit. Pendant qu’on nous prépare nos chambres et le bain demandé, notre compagnon improvisé se met à nous raconter des choses fort intéressantes sur le Petit-St-Bernard et les chasses de Victor-Emmanuel auxquelles il assistait en qualité de piqueur.

Comme l’on nous appelle, nous le quittons en le priant de venir plus tard prendre le café, et nous montons dans notre chambre où nous trouvons deux filles et un individu, apportant l’un un immense baquet, les autres arrosoirs et seaux d’eau.

Rien de plus délassant que ces douches d’eau froide prises à la fin d’une longue course ! Cela nous prédispose d’ailleurs le mieux du monde au dîner que nous engloutissons avec ardeur.

Ayant réparé nos forces par une petite sieste, employée par Tonio à brâiller et à tourmenter son compagnon, nous flânons, faute de mieux, dans les rues du village.

Voici le cimetière, voici l’église ; dans les bas murs se trouve le corps grossièrement moulé d’un marquis des Allinges. Assez intrigués de ce nom, nous questionnons l’ex-garde chasse del Re galantuomo, notre obligeant cicerone, qui nous apprend qu’en effet les marquis d’Allinges avaient des propriétés dans la Tarentaise et un château aux environs.

— Il paraît, continue-t-il sur un ton badin, qu’on a découvert, il n’y a pas si longtemps, un souterrain qui menait du château au couvent voisin, couvent de femmes bien entendu. Les seigneurs rendaient visite incognito aux aimables nonnettes pour charmer les loisirs de la solitude.

Détail piquant des mœurs du bon vieux temps !

De retour à l’auberge, nous trouvons le tricycle entouré d’une foule nombreuse, pérorant, discutant, touchant, ce qui décide Tonio à faire l’emplette d’une chaîne aussi monumentale que primitive, en attendant de le mettre en sûreté dans une grange qu’on débarrasse à notre intention.

Le tricycliste en voyage est obsédé à chaque halte par une foule de curieux. On comprend du reste parfaitement, que lorsqu’une machine inconnue arrive dans un lieu quelconque, elle excite une juste curiosité. Si l’on se bornait à contempler le nouvel objet, le propriétaire ne trouverait jamais rien à redire ; malheureusement il n’en est pas ainsi ; dans la foule se trouvent trois classes bien distinctes de curieux :

1° Les admirateurs.

2° Les questionneurs.

3° Les connaisseurs.

Les premiers sont les plus inoffensifs : leur admiration passive ne se traduit souvent que par un long silence.

Les seconds sont atrocement pénibles. Toujours et partout les mêmes et éternelles questions :

— Est-ce bien fatigant ?

— Est-ce bien dur à la montée ?

— Combien faites-vous de kilomètres à l’heure ?

— Combien ça coûte-t-il, d’où ça vient-il ?

— Pourquoi faire ceci, pourquoi faire cela ?

Et toujours et partout les mêmes et éternelles réponses !

Les questionneurs sont « bassins » et pour peu que les haltes se répètent, on perd facilement patience. Mais rien au monde n’est plus agaçant, plus énervant que ceux qui font les connaisseurs et qui, au fond, n’y connaissent rien du tout.

À ceux-ci la parole ne suffit pas, il leur faut le geste pour montrer aux autres que ceci sert à ça, qu’on guide comme ceci, qu’on enraye comme cela ; ils pincent les rais comme les cordes d’une guitare, au risque de les faire sauter. Naturellement ils prennent le paracrotte pour le frein et une poignée quelconque pour la guide. Il faut qu’ils touchent tout, et ils ne se gênent nullement de faire mouvoir la machine en avant ou en arrière, si l’envie ne leur prend même pas de monter sur le siège.

Peut-on écouter avec sang-froid ces imbéciles qui viennent vous dire en branlant la tête d’un air entendu : Oui… oui… mais c’est bien fatigant ! comme s’ils venaient de faire nombre de kilomètres dessus, ou bien qui disent avec importance en tiraillant le caoutchouc coupé :

— Quelle idée de mettre de « l’élastique, de la gomme » aux roues, ça s’use tout de suite !

Vous voyez d’ici ces charrons de village donner leur appréciation et leurs conseils sur la construction des tricycles, comme s’il s’agissait d’un tombereau, d’une charrue, ou d’un char à échelles… c’est à se mourir de rire !

Tonio qui s’échauffe facilement n’est pas avare de réponses.

— Dites donc, l’homme ! quand vous avez marché pendant longtemps, vous êtes fatigué, n’est-ce pas ?

— Oui.

— Eh ! bien… nous aussi, avec cette seule différence que nous le sommes bien moins que vous, en ayant fait toutefois trois fois plus de chemin.

Ou encore :

— À la longue vos souliers s’usent, n’est-ce pas ?

— Oui !

— Eh ! bien, notre « gomme » aussi !

Un de nos amis, plus possesseur de lui-même coupait court aux démonstrations des connaisseurs en leur tendant sa clef anglaise et en disant avec un calme imperturbable :

— Vous savez… si vous voulez le démonter, bien à votre service !

Ça manquait rarement son effet !

Un douanier de planton nous entretient longuement de Genève qu’il connaît, étant de Bonne sur Menoge, et nous donne des renseignements utiles sur le chemin que nous avons encore à parcourir. Ce brave homme nous conseille en outre de prendre un mulet pour nous aider à la montée, laquelle n’a pas moins de 29 kilomètres de longueur.

— L’idée est bonne, disons-nous, mais ne serons-nous pas écorchés ?

— Oh ! qu’à cela ne tienne ! je me charge, si vous le désirez, de vous procurer le mulet. Cent sous à l’homme et c’est une affaire faite !

Cette proposition nous agrée, nous lui laissons carte blanche pour trouver un muletier. En attendant, nous vidons avec lui une excellente bouteille d’Asti qui lui rappelle quelques anecdotes du temps où il s’était enrôlé dans l’armée italienne.

Bientôt les exigences de son service mettent fin à cet entretien et nous lui disons au revoir.

Nous ne restons pas longtemps seuls : notre connaissance du matin, l’ex-garde chasse del Re, qui, entre parenthèse, est géomètre-arpenteur de son métier, arrive sur ces entrefaites et charme de nouveau nos loisirs par des récits animés sur ses chasses aux chamois, aux loups, aux renards, qui ne manquent pas d’originalité et d’actualité. Le pays est extrêmement giboyeux ; aussi ces expéditions cynégétiques doivent être pleines d’intérêt et de péripéties.

— C’est dommage, messieurs, que vous ne restiez pas quelques jours ici, nous aurions fait dans les bois une battue dont vous auriez gardé le souvenir.

N’étant chasseurs ni l’un ni l’autre, et n’ayant pas de jours à perdre, l’invitation ne nous laisse aucun regret.

La récente catastrophe des Brévières, village de la vallée de Tignes, nous est ensuite racontée en détail par notre géomètre dont la verve augmente à mesure qu’il cause. Rien de plus émouvant que tous ces détails horribles sur cette avalanche tombée du mont Pourri, nom prédestiné, engloutissant un village entier, comblant le lit de l’Isère, et déracinant sur une largeur de deux kilomètres toute une forêt de sapins et de mélèzes. Neuf personnes perdirent la vie dans cet éboulement, le reste fut sauvé grâce aux travaux de déblaiement entrepris sur le champ. Si l’on avait su où trouver ces malheureux on les aurait tous sauvés, mais comment s’orienter, comment se diriger sur un champ de neige de deux kilomètres comblant la vallée !

En dernier lieu, il nous parle de la construction originale de la route d’Aime à Bourg-St-Maurice. Cette dernière aurait été faite avec plus de facilité et moins de dépenses sur la rive gauche de l’Isère, mais le conseiller général et le député de Bourg-St-Maurice ont donné chacun un coup de pouce sur le tracé pour protéger leurs intérêts personnels, de sorte que ce dit tracé sera forcément modifié tôt ou tard.

Malgré cette après-midi passée dans l’inaction, ce n’est pas en boudant les plats que nous nous mettons à table. Le matin, au dîner, nous avons eu du bouilli de mouton, du rôti de mouton. Le souper ne varie guère ; le menu est identique : bouillon de mouton, bouilli de mouton, pommes frites à la graisse de mouton.

— C’est la seule viande que l’on mange dans le pays, nous dit l’hôte.

À tout estomac bien né la quantité prime la qualité.

Malgré notre horreur pour le mouton, nous faisons plat net.

QUATRIÈME JOURNÉE

DE SEEZ À MORGEX

Nos deux guides. – Une outre inépuisable. – L’hospice du Petit-Saint-Bernard. – Un aimable gardien. – Des gants jaunes à 6,500 pieds d’altitude ! – Une impardonnable bévue. – Attention au frein ! – La Thuile. – Le Tunnel. – Hourrah ! – Pré St-Didier. – Encore des gants jaunes ! – Morgex. – Le Chêne vert. – À tour de bras.

 

Andiamo sempre !

Le tableau du départ est des plus pittoresques : au tricycle est attelé un petit bourriquet aux formes gracieuses et rondelettes que le propriétaire, ne pouvant conduire lui-même, a confié à ses deux garçons ; l’un tient la bride de l’âne pour modérer son allure, l’autre placé sur un des sièges, guide le véhicule avec un air plein d’importance pour la haute position qui lui est accordée ; les deux voyageurs ferment la marche avec dignité et surveillent la troupe en fumant gravement pipe et cigare.

Le père et la mère de nos deux gamins ont tenu aussi à nous souhaiter bon voyage, et se présentent au dernier moment, munis des provisions nécessaires pour l’âne et ses deux gardiens : c’est un sac qui renferme la provende du premier, et un portefeuille d’école le pain et le fromage des enfants ; quant au liquide, il se trouve renfermé dans une outre de taille respectable qui a le don de renverser son contenu à chaque mouvement brusque du porteur.

Le cadet des jeunes gens, âgé de quinze ans, à l’air éveillé et très intelligent, s’exprime nettement et avec assurance ; suivant l’expression pittoresque du père, « ce garçon mange les sueurs de la famille, » ce qui veut dire qu’il reçoit une instruction supérieure au collège de Moutiers.

— Travaille-t-il bien ? demande Blondin au père.

— Oui, oui, il a bon cœur et nous témoigne par ses progrès sa reconnaissance des sacrifices que nous faisons, la mère et moi.

Cet orgueil bien légitime d’un père, de vouloir faire quelque chose de son fils, de chercher à l’élever par l’instruction au-dessus de sa modeste condition, et, ce qui est plus rare chez un paysan, de savoir s’imposer des sacrifices pour mieux arriver à ses fins, puis ce dévouement récompensé par les travaux du fils reconnaissant, tous les détails de cette idylle de famille racontés simplement et naïvement, nous charment beaucoup.

En jetant les yeux sur le second gamin, nous comprenons tout de suite pourquoi c’est sur son frère que repose tout l’espoir de la famille. Il a dix-sept ans, le corps trapu, difforme, la figure bouffie, l’œil terne et sur son visage se lit l’exclamation consolante de l’Écriture : Heureux les pauvres d’esprit… !

Par suite des nombreux lacets que fait la route le long des flancs de la montagne, nous ne nous élevons qu’insensiblement. À chaque contour, nous jouissons d’un panorama à vol d’oiseau, tantôt sur la vallée de l’Isère dont on distingue les moindres villages, et surtout Bourg-St-Maurice et Seez, tantôt sur la vallée de Tignes disparaissant encore dans une légère brume. Quelques cimes neigeuses apparaissent aussi au fur et à mesure, le mont Pourri en particulier, éclairé par les premiers rayons du soleil.

Peu à peu le kyste murmure, et tout en marchant nous utilisons quelques œufs cuits dur que la prudence nous avait fait mettre dans le fond de nos poches. Nous acceptons aussi sans façons de la part des deux gamins deux ou trois verres de vin de l’inépuisable outre, que les nombreux soubresauts n’ont pu encore vider. Dans notre inexpérience, nous avions négligé de nous munir d’une boisson alcoolique, comptant apaiser notre soif aux sources d’eau glacée de la montagne : ce système convient fort bien à la plaine, mais ne s’adapte plus aux hauteurs. Là, le sang sous l’influence de l’air vif et froid, se fige aux extrémités et pour rétablir une circulation active le vin est indispensable, plus encore que les liqueurs dont l’effet est de donner pour quelques moments de la chaleur et une activité factice, suivies en général de faiblesse et d’épuisement.

Après sept heures d’une montée non interrompue, nous arrivons à l’hospice passablement fatigués d’une si longue course à pied à laquelle nous sommes loin d’être habitués.

Prévenus favorablement de tous côtés sur l’hospitalité légendaire des hospices en général et de ceux de St-Bernard en particulier, nous nous attendons dans notre naïve bonhomie à un salut de bienvenue de la part des gardiens : il n’en est rien.

Quelques messieurs entrevus la veille à Seez et qui sont partis une heure avant nous de ce dernier endroit, s’entretiennent devant l’hospice et nous saluent aimablement : c’est tout.

À notre droite, vis à vis de l’hospice, se trouve un bâtiment servant de hangar aux voitures et d’écurie ; nous y conduisons notre machine, prenons nos châles, car le froid est très vif, puis nous nous dirigeons vers l’hospice, dans l’espérance de pouvoir réparer nos forces très compromises en prenant une collation quelconque.

Un haut perron donne accès à ce grand bâtiment qui n’a rien d’engageant à l’extérieur et ressemble à une caserne ou à une prison. Le vestibule est vide et ce qui nous frappe de prime abord ce sont deux troncs, d’une taille dépassant la moyenne, l’un à droite, l’autre à gauche. Au-dessus de l’un se lit le règlement de l’hospice ; au-dessus de l’autre un avis sommaire rappelant le but de la fondation et faisant appel à la charité des voyageurs. En attendant que quelqu’un se présente pour nous recevoir, nous prenons connaissance de ce document, et voyons avec surprise que les voyageurs sont instamment priés de repartir aussitôt après avoir refait leurs forces. L’hospitalité pour la nuit, ajoute le règlement, n’est accordée qu’en cas de force majeure, tels que maladie ou tempête sur la montagne.

Sur cette lecture Tonio regarde Blondin. Blondin regarde Tonio : stupéfaction et déception complètes ! Notre intention était de faire dans le courant de l’après-midi l’ascension du pic de Lancebranlette d’où l’on jouit, au dire des gens de Seez, d’un admirable panorama sur les Alpes puis, le soir, de coucher à l’hospice pour n’en repartir que le lendemain de grand matin.

— Voilà qui dérange bien nos plans ! commence Blondin.

— Ne m’en parle pas ; les bras m’en tombent, ajoute Tonio furieux.

— Et pas le plus petit orage en vue, termine Blondin en regardant par la fenêtre.

Sur ces entrefaites paraît un servant à mine peu avenante, coiffé d’un bonnet fourré qu’il se garde bien de toucher à notre vue.

— Ah ! vous désirez manger, dit-il avec un accent de patois italien très prononcé et d’une voix de boule-dogue, alors il vous faudra attendre encore un peu, nous avons beaucoup de monde aujourd’hui.

— Nous nous contentons de peu, répond Tonio, seulement ayez l’obligeance de nous donner un petit à-compte, nous mourons de faim et de froid.

— Bien ! alors passez à la cuisine, et sur cette réponse l’homme nous plante là.

Cette réception bourrue, cette manière de nous traiter comme des mendiants, parce que nos accoutrements de touristes couverts de poussière ne payent pas de mine, nous froisse considérablement. Tonio continue à être furieux, Blondin cette fois, ne lui cède en rien comme disposition de caractère ; n’était la faim nous partirions sur le champ, mais nous ressentons déjà ses terribles avertissements qui coupent vite bras et jambes et mettent dans l’impossibilité de continuer la route.

Que faire alors, sinon accepter la situation telle qu’elle se présente et faire le poing dans sa poche.

Qu’êtes-vous devenus, ô fierté humaine, sentiment de dignité offensée, volonté suprême ! l’estomac parle, l’estomac a parlé, et vous êtes devant lui comme si vous n’existiez pas !

Un bol de bouillon bien chaud, arrosé d’un grand verre de vin, nous est servi à la cuisine. Ce breuvage bienfaisant fait l’effet d’un vermouth ; l’eau nous vient à la bouche à la vue d’un plat de veau rôti qu’une servante sort du four et d’une poêle débordant de pommes de terre frites qu’une autre remue sur les fourneaux.

— On payera ce qu’il faut, mais donnez-nous au moins quelque chose, ne serait-ce que du pain et du fromage, s’écrie Tonio.

— Entrez dans la chambre là-bas, au fond du corridor ; dans cinq minutes vous serez servis, répond l’homme-roquet en continuant d’aboyer.

Cinq, dix, quinze minutes se passent : rien ne vient ; Tonio de plus en plus furieux sort un instant sur le perron, mais le froid le force bientôt de rentrer ; il trouve son ami Blondin en grande conversation avec deux escouades de douaniers français et italiens qui fraternisent le verre en main. Ces gais compagnons lui racontent que les règlements affichés dans le vestibule sont loin d’être observés par d’autres aussi scrupuleusement que par nous. Ainsi au premier étage une baronne, ses enfants et ses gens, occupent depuis deux ou trois semaines déjà une des chambres réservées aux voyageurs de qualité : séjour de campagne admirable, très commode et surtout très bon marché !

En outre ils nous apprennent que deux ministres italiens, fraîchement arrivés le matin même ont mis sur les dents toute la domesticité de l’hospice ; c’est là sans doute la cause du retard apporté à notre dîner. Impatientés et fatigués de cette attente ridicule, nous essayons de tuer le temps en parcourant l’établissement de haut en bas. Le vestibule s’ouvre à droite et à gauche en deux corridors voûtés comme dans un cloître : le premier donne accès dans les chambres à coucher, le second dans la cuisine et les salles à manger. Au premier étage se trouvent la chapelle et les appartements spécialement affectés à la famille royale, où Victor-Emmanuel venait se reposer chaque année des fatigues de la chasse au bouquetin dans la vallée d’Aoste ; la chapelle n’a vraiment rien de particulier, à part deux tableaux de maître offerts par le roi d’Italie.

Tout à coup de joyeux grelots tintent et de vigoureux claquements de fouets retentissent sur la grande route. Tonio et Blondin se précipitent au dehors ! ce sont deux voitures à quatre chevaux qui arrivent au triple galop. Bientôt mettent pied à terre, cinq personnes tirées à quatre épingles, gantées de jaune jusqu’au coude, habillées de soie et de drap le plus fin, armées de pics tout neufs et de jumelles de marine, qui entrent d’un pas délibéré dans l’hospice. Le domestique qui n’avait pas daigné tirer sa casquette graisseuse devant nous, se confond en révérences à la vue de ces gentlemen and ladies du high life italien.

Une bonne demi-heure se passe encore, sans qu’on voie apparaître le pain et le fromage demandés. Ce nouveau retard amène, non sans raison, à notre esprit l’amère réflexion que, sur les plus hauts sommets comme dans la plaine, les premiers sont souvent les derniers et que l’habit fait toujours le moine.

La vénération pour le « trinkgeld » serait donc le seul sentiment qui fasse vibrer la fibre charitable et hospitalière des servants attachés à cet établissement ? c’est triste à reconnaître !

Les douaniers, voyant notre découragement nous invitent à partager leur modeste et frugal repas, mais ces braves gens n’ont déjà pas trop de provisions pour que nous les en privions d’une partie ; aussi refusons-nous cette offre bienveillante.

Nous nous décidons à partir et prenons congé d’eux. Il paraît que les yeux de Tonio et de Blondin lancent des éclairs et que leur visage porte l’empreinte d’une rage concentrée, car une servante les voyant arriver dans le corridor, prend peur et se précipite affolée dans l’escalier qui conduit à la cave, en criant d’un ton d’épouvante : « Les Souisses se fâcent, Beppo, les Souisses se fâcent, ils s’en vont ! »

Beppo escalade les marches quatre à quatre : « Signori, le dîner est préparé dans la salle au fond du corridor. »

Nous nous dirigeons vers l’endroit désigné en riant, in petto, de l’effet produit par cette manifestation pleine de grandeur et de dignité.

C’est dans une petite chambre malpropre qu’on nous introduit. Là, on nous sert en compagnie d’un des cochers récemment arrivés, les restes qu’ont daigné laisser messieurs les voyageurs traités avant nous. Il paraît que, conduisant nous-mêmes notre voiture, ce grossier personnage à la casquette fourrée nous assimile à des cochers italiens, ce qui n’est pas précisément faire l’éloge de la compagnie dont il nous favorise.

Les quelques reliefs dont on a bien voulu nous gratifier sont vite engloutis et nous partons sans plus tarder, en secouant la poussière de nos sandales sur le seuil de cet hospice inhospitalier.

Auparavant un hôtel était adjacent à l’hospice ; il est regrettable à tous points de vue qu’il n’existe plus ; les touristes, c’est à dire tous ceux qui voyagent pédestrement et sans apparat comme nous, auraient au moins des vivres pour leur argent, sans avoir recours à une hospitalité basée sur l’apparence des personnes et sur la bonne main qu’ils sont à même d’offrir aux plats valets !

Ah ! de quel poids nous sommes soulagés en nous retrouvant sur la grande route tout ensoleillée, avec quelle joie nous aspirons à pleins poumons cet air vif et pur, il nous semble que nous sortons de prison.

Le spectacle de la belle nature et du Mont-Blanc émergeant au-dessus de sommités moins importantes, a le don de calmer notre ressentiment et de faire une heureuse diversion dans notre esprit.

Nous nous arrêtons un moment au Cirque d’Annibal, vaste enceinte entourée de pierres, pour tirer une photographie de ce beau panorama.

Au moment où Tonio se dispose à rentrer les châssis dans le sac ad hoc, il s’affaisse sur lui-même en fermant les yeux et pouvant à peine articuler un ah ! rempli d’angoisse.

— Qu’y a-t-il ? s’écrie Blondin éperdu.

Après un long silence, Tonio se décide enfin à répondre qu’il vient de commettre une bévue inouïe.

— Quoi donc ?

— Oh ! rien, reprend Tonio avec un ton de désespoir latent et d’indifférence poignante qui donne la chair de poule à son camarade.

— Mais quoi ? quoi ?

— Je viens seulement de tirer cette vue sur la plaque où nous avons déjà tiré l’attelage du tricycle avec son personnel à la montée du Petit St-Bernard !

Voilà donc une plaque de perdue ; la pose de l’attelage était des plus pittoresques et ce devait être la perle de notre écrin photographique !

Les deux amis cherchèrent longtemps encore à se consoler par des maximes fortifiantes et de mutuelles exhortations. Essais infructueux ! Longtemps ils restèrent silencieux, portant au cœur le deuil de cette perte irréparable ; des bouffées de sombre mélancolie leur montaient à la tête et la tristesse de son noir manteau leur voilait les yeux :

 

Non, ne nous parlez plus de cette pauvre plaque

Vous voyez bien que nous nous n’en parlons jamais !

 

____________

 

Attention au frein maintenant ! car la descente est des plus rapides malgré les lacets nombreux que fait la route.

Parfois la machine et ses deux voyageurs sont lancés avec une vitesse si grande qu’on peut émettre des doutes sur leur bonne arrivée. Le frein, à de certains endroits, est complètement impuissant à modérer l’allure toujours croissante du véhicule ; alors Blondin, avec le sang-froid qui le caractérise dans toute occasion difficile, agit sur les pédales de toutes ses forces et parvient ainsi à éviter maints désastres.

Tout à coup, un obstacle inattendu se présente : c’est un troupeau de moutons qui barre la route.

— Gare à vos [moutons] ! crie Tonio d’une voix tonitruante au conducteur, faites-nous un passage !

Le vilain sire reste tranquillement assis, silencieux et grave, sans répondre à cette injonction.

— Corpo di Bacco ! faites-nous un passage, crie Tonio furieux, ou nous écrasons vos bêtes ! Et ce disant il lâche le frein.

Le danger est imminent, le grossier rustre se décide alors à se décoller de dessus son rocher et à ranger son essaim bêlant, mais ce n’est pas sans grommeler en italien quelques imprécations parmi lesquelles nous ne saisissons que : quando Vittorio Emmanuele era sulle montagne, si fermava per lasciar passar le bestie !

— On lui fera la commission, caro amico !

En quelques instants d’une descente vertigineuse, nous quittons la zone rocheuse, et nous sommes transportés dans les régions cultivées ; puis apparaît au loin la vallée, avec le bourg de la Thuile.

Cette vue assez originale détermine une nouvelle halte photographique. Décidément c’est la journée aux déceptions ! Au moment où nous déployons la chambre noire, nous constatons avec stupéfaction que la vis du pied, pièce principale, manque à l’appel. Dans notre trouble, nous l’aurons oubliée au sommet du Petit St-Bernard ; un coup d’œil jeté sur la cime de ce dernier nous enlève toute pensée d’aller à la recherche de cette vis malencontreuse. Il s’agit maintenant de la remplacer tant bien que mal. La misère rend l’homme inventif, aussi un morceau de bois équarri à la hâte remplit provisoirement et d’une façon imparfaite l’emploi voulu.

La route est parfois si mauvaise que nous sommes obligés de ralentir et que nous mettons passablement de temps avant d’arriver à la Thuile qui se montre depuis si longtemps à nos regards.

De ce bourg assez joliment situé, l’on jouit d’une vue très étendue sur le Ruitor et ses glaciers qui s’élèvent à l’horizon ; les habitants groupés sur le pas de leurs portes se demandent en vain quel est le météore à grelots qui fuit et se perd au premier contour.

Rien de plus ravissant que la gorge sur les flancs de laquelle la route déploie ses spirales. Partout d’innombrables bois, presque plus de roches arides ; cette nature verte et sombre repose notre vue passablement mise à l’épreuve par le grand soleil ; Tonio surtout, qui a eu la mauvaise chance de perdre ses lunettes bleues à Seez, est charmé du contraste ; la rivière roule ses flots écumeux sur d’immenses rochers ; deux beaux ponts d’une seule arche ajoutent au paysage un cachet de pittoresque fort goûté de nos amateurs.

Tonio que le frein absorbe en entier regrette souvent de ne voir qu’à moitié autour de lui ! Blondin par contre ajuste son lorgnon par dessus ses lunettes pour ne rien perdre de ce qui peut s’offrir d’intéressant à sa vue.

Tout d’un coup, la vallée se trouve barrée par la montagne ; la rivière s’est frayée tant bien que mal un étroit passage ; quant à la route, force a été de lui en creuser un dans les rochers. Nous entrons donc à toute vitesse dans un tunnel assez long. Le jour paraît… un triple hourrah sort de nos poitrines et d’un commun accord nous stoppons pour admirer à notre aise le magnifique panorama qui se déroule devant nos yeux.

La chaîne du Mont-Blanc tout entière s’élève majestueuse en face de nous. Pas le plus petit nuage n’entrave la vue, l’atmosphère est d’une limpidité parfaite et les hautes cimes neigeuses dessinent tous leurs capricieux contours sur l’azur du ciel. Les glaciers brillant d’une éclatante blancheur sous les feux du soleil, laissent distinguer leurs crevasses profondes et les rochers arides montrent leurs aspérités dentelées dans tous leurs détails.

Le Mont-Blanc, le Mont-Maudit, l’Aiguille du Géant et son col, les grandes Jorasses, le Mont-Dolent sont l’un après l’autre l’objet de nos regards ravis.

Ce spectacle est vraiment sublime et nous comprenons sans peine combien les enragés grimpeurs sont récompensés, lorsqu’après mille fatigues ou dangers ils sont à même de poser le pied sur ces Alpes où l’âme comme les yeux se délecte dans le ravissement.

Au devant de nous s’étend une partie de la vallée d’Aoste, de Courmayeur caché au loin derrière un escarpement de la montagne jusqu’à Pré St-Didier, dont on aperçoit l’église et les maisons droit au-dessous.

Au grand ébahissement de deux naturels qui se reposent à quelques pas, l’appareil photographique est dressé et nous travaillons de notre mieux à obtenir une pâle imitation de ce tableau du plus grand des peintres.

Jusqu’à Pré St-Didier, la route semble quitter à regret cette pittoresque vallée ; elle s’ébat et folâtre joyeusement au milieu des sapins et se replie en mille lacets fantastiques, cherchant en vain à résister à la pente rapide qui l’entraîne jusqu’au bas.

Enfin voici St-Didier !

— Ouf ! un hôtel… puis deux, puis trois !…

— Des gants jaunes… vite filons !

Le souvenir de la table d’hôte de Moutiers et de l’hospice du Petit St-Bernard s’offre à notre pensée. Malgré la faim qui implore un arrêt, nous traversons le village comme le vent, bien décidés à nous contenter de peu… en moins élégante compagnie.

La satisfaction d’avoir échappé aux embûches tendues à notre pauvre et chère bourse nous donne des jambes et nous franchissons rapidement les quelques kilomètres qui nous séparent de Morgex.

Placée au bord de la Dora, au milieu de la vallée large à cet endroit, la ville paraît enfouie sous les nombreux arbres fruitiers qui l’environnent. Petites et basses, les maisons ont mesquine apparence ; la plupart n’ont pas leurs murs passés à la chaux, en sorte que les pierres et le mortier sont à découvert.

L’unique rue qui donne accès dans la ville qu’elle traverse du reste dans toute sa longueur est le prolongement de la route. Large comme la rue Traversière, elle est atrocement pavée de petits cailloux ronds ; il est vrai d’ajouter que deux larges dalles servent de rails aux roues et au besoin de trottoirs, mais elles sont si usées qu’elles se changent parfois en ornières profondes qui doivent faire aussi peu l’affaire des cochers que des piétons. À droite et à gauche, des boyaux étroits et sombres, pompeusement baptisés du nom de rue, partent d’un sale ruisseau coulant au milieu de la rue principale et donnent accès aux agglomérations de maisons.

Nous mettons pied à terre et poussons bravement notre machine à la grande stupéfaction des habitants du lieu.

Une enseigne d’auberge se balance au gré des vents à notre droite. Blondin se dirige vers l’établissement, entre, ne trouve personne, hèle... l’écho seul lui répond.

— Une fois… deux fois… personne ? Alors au revoir !

Quelques pas plus loin nouvelle auberge :

 

AU CHÊNE VERT

On loge

 

— Va pour le chêne ! Quelqu’un ! – s’écrie Tonio en ouvrant la porte.

Personne ne répond.

— Ah ! ça, c’est une « monture »… Voyons… y a-t-il quelqu’un ? entonne-t-il encore avec vigueur.

À ce second appel apparaît enfin l’hôte du chêne. En deux tours de main la connaissance est faite, et pendant que nous rentrons le tricycle dans une grange voisine, il active déjà le feu de ses fourneaux.

À tout seigneur, tout honneur ! On nous donne la plus belle chambre de la maison, la chambre nuptiale de notre hôte, la seule croyons-nous destinée aux voyageurs.

Deux grands tableaux à l’huile représentant notre hôte et hôtesse aux jours si beaux où… le chêne était tout à fait vert… un canapé antique aux ressorts assassins, un lit immense pour deux couples, enfin un lavabo en fer avec une seule cuvette, une grande table ronde et une commode, voilà certes un ameublement confortable et puis… pas de gants jaunes dans l’établissement, c’est un vrai bonheur !

— Ah ! tiens, dit Tonio, en entrant dans la salle à manger – un piano ! Après le dessert un brin de musique, ça sera charmant.

Il s’approche… Oh ! bonheur des gens fatigués ; oh ! bonheur des ignorants, la musique, le plus délassant des plaisirs, mise à la portée de tout le monde : un piano mécanique !

En un tour de bras il se met à moudre son air.

Ne lui sachant pas des connaissances si étendues, Blondin, qui de son côté prélude à sa toilette, arrive tout surpris dans le plus grand négligé. Arrive aussi l’hôte inquiet de sa mécanique, qui nous en explique aussitôt le maniement.

Aussitôt Tonio de remoudre avec furie et Blondin, le grave Blondin, de se pâmer d’aise en se livrant à des exercices de haute école chorégraphique. Mais :

 

À vaincre sans péril on triomphe sans gloire.

 

Aussi nous lassons-nous vite de cet instrument qui ne demande qu’un artiste possédant des biceps bien conditionnés. D’ailleurs l’hôte lui-même arrivant avec ses plats met fin à ce concert improvisé d’enragés.

Pendant que nous mangeons, l’aubergiste qui croit devoir nous tenir compagnie, nous donne quelques renseignements intéressants : nous apprenons entr’autres avec surprise que l’italien n’est point la langue nationale de la vallée d’Aoste ; dans les écoles, l’italien est enseigné au même titre que le français, mais cependant la langue officielle est cette dernière, et ce qui est plus curieux encore, les avocats qui ont fait leurs études dans les universités italiennes plaident leurs causes en français devant les tribunaux d’Aoste.

Chose qui vient à l’encontre de la théorie de Whymper sur les crétins, les habitants ont l’humeur assez nomade et beaucoup s’en vont chercher fortune à l’étranger, particulièrement en France, comme charpentiers, cuisiniers, cochers, etc., etc.

Au dessert Tonio « serine » Blondin sur l’urgence de mettre ses notes à jour ; celui-ci, qui voue un culte particulier à Morphée, n’entend pas de cette oreille, cligne déjà d’une paupière, puis sous le prétexte de déguster un excellent cavour, il s’étend sur le canapé, cligne de l’autre paupière et… finit par « se regarder en dedans. »

Pendant ce temps Tonio solde le compte avec l’aubergiste et lui donne nos instructions détaillées pour le déjeuner du lendemain.

À ce colloque animé, Blondin secoue ses pavots... et ses habits, cherche à se rendre compte de la situation, et finalement s’étend en crucifié sur la couche commune où son compagnon ne tarde pas à le rejoindre, en maugréant sur le peu de place qui lui reste.

CINQUIÈME JOURNÉE

DE MORGEX À ÉTROUBLES

Le Mont-Blanc. – Où diable vont-elles ? – Une rencontre. – Un portrait pour deux sous. – Crétinisme et crétins. – Zone torride. – Conciliabule. – Passerons-nous ? – Un crétin de renfort. – Étroubles. – Un vermouth hygiénique. – Deux complices et une marmotte. – Un coucher poétique. – Ronflements alexandrins.

 

L’attelage suait, soufflait, était rendu.

La ville est encore plongée dans le silence, quand la porte de l’auberge donne issue aux deux touristes chargés de leurs sacs.

La journée, comme les précédentes, s’annonce sous les plus heureux auspices. Le ciel est pur, ainsi qu’il convient à une vallée où depuis plus de quinze jours il n’est pas tombé une goutte de pluie et où le soleil règne en maître dans un empyrée radieusement bleu.

En jetant un coup d’œil d’adieu sur Morgex, l’admiration nous transporte en voyant le Mont-Blanc doré des premiers feux du jour, fermant seul par sa masse imposante de neige d’une blancheur immaculée la vallée encore plongée dans une obscurité relative et qu’il domine à pic de sa majestueuse beauté. Longtemps encore nous nous retournons pour jouir de ce spectacle vraiment féérique, nouveau pour nous, et que nous ne serons pas appelés à revoir de sitôt.

Partout autour de nous nous ne voyons que beaux vergers, champs bien cultivés et vignes disposées d’une manière assez curieuse ; ce sont des treilles basses, soutenues par des piliers dans une situation horizontale à la hauteur de 1 à 2 mètres.

Nous ne nous sentons pas de joie de laisser ainsi folâtrer nos yeux à droite et à gauche, tantôt sur les hauts sommets des Alpes recevant les premiers rayons du soleil, tantôt sur les monts couverts de belles forêts dont les échos ont répété longtemps chaque année le joyeux hallali des chasseurs compagnons de Victor-Emmanuel, tantôt sur les pittoresques villages ou bourgades assis au bord de la Doire, tantôt enfin sur de vieux châteaux encore debout, images parlantes d’un temps qui n’est plus.

Les exclamations de joie et de ravissement ne trouvent pas dans le français un interprète assez digne, c’est « la lingua del Dante, la lingua del paradiso » qui est seule à la hauteur de traduire notre enthousiasme. Notre verve déréglée et surtout notre accent auraient déridé plus d’un front sévère, écoutez plutôt :

— Oh ! che bella giornata !

— Che superbo il Monte Bianco !

— Tonio, riguarda qui !

— Biondino, admira questa cascata, etc., etc.

Le mouvement se ressent de la contemplation de toutes ces belles choses et des efforts que nous faisons pour pondre cet italien fictif. Ce n’est plus « a vele gonfie » que nous filons ; nous obéissons plutôt à « un andante maestoso larghissimo ». Du reste, la route nous y force plus ou moins ; c’est en effet le seul point noir à l’horizon, la douche d’eau froide calmant notre verve et notre enchantement. Ô routes cantonales dont nous avons si souvent médit, où êtes-vous ? Mais ce n’est ni une surprise ni une désillusion ; nous nous étions attendus à la chose, car tout ce qui est service public en Italie, routes comme chemins de fer, est généralement négligé. La chaussée jusqu’à Aoste, large à peine comme une voie de grande communication en France, est couverte d’une couche phénoménale de poussière ; sous celle-ci, une autre couche de pierres est censée recouvrir des ornières dans lesquelles nos roues, une fois prises, se débattent comme des malheureuses. Danser sur les pierres, sortir d’une ornière pour tomber dans une autre, être constamment enveloppé d’un nuage de poussière qui s’attache aux habits, vous sèche la gorge et vous crève les yeux, voilà certes qui n’est pas un plaisir. Nous voulons bien convenir que les routes ne sont pas faites pour les tricycles, parfait ! mais nous doutons fort que ces routes atroces fassent l’affaire du voiturier, du cavalier ou du piéton.

À tout moment, pour comble d’infortune, nous sommes croisés par des attelages transportant des voyageurs à Pré St-Didier et à Courmayeur. Attelage et tricycle, tout disparaît alors dans un tourbillon de poussière. Chose assez curieuse, ces voyageurs appartiennent presque tous au beau sexe. Trois, quatre cabriolets passent, contenant chacun une seule personne, demoiselle ou dame ? Malgré la poussière et la vitesse du croisement, ces personnes nous paraissent très jolies… « adorabili, » comme dit Blondin enthousiasmé. Où diable vont-elles donc ainsi ?

La seule voiture vide de voyageuses qui nous croise est sur le point de nous attirer une grave affaire sur les bras. Nous venions de gravir péniblement une de ces rampes inouïes dont les ingénieurs italiens ont seuls le secret, et nous faisions avec lenteur et prudence la descente non moins raide du côté opposé, lorsque apparaît à un contour de la route un attelage marchant rapidement. Comme toujours en pareil cas, nous crions à l’homme de tenir son cheval ; cette observation lui paraît peu utile et il ne modère nullement l’allure de la bête ; mal lui en prit, car au moment où celle-ci nous aperçoit, elle se cabre et fait un écart qui conduit l’attelage au bord du fossé. Furieux le cocher nous invective de la plus belle façon ; Tonio n’entendant pas de cette oreille, prend feu et riposte dans le même langage pittoresque. Une fois sur ce ton, la conversation s’envenime et prend une mauvaise tournure ; le cocher fait mine de nous caresser de son fouet qu’il brandit d’un air menaçant ; Tonio saute alors sur la fonte au revolver et l’attend. L’arme n’a pas besoin d’être mise en évidence, notre homme l’a devinée, cela le calme, il fouette sa bête et part à fond de train en maugréant. Tout contents de l’issue du débat nous bénissons l’idée de nous être munis d’un porte-respect dans ce pays aux mœurs peu parlementaires.

Cette altercation ne nous a pas assez émus pour nous empêcher de stopper quelques instants et d’admirer le passage le plus pittoresque de la route. À cet endroit la vallée se resserre ; la montagne est coupée à pic dans toute sa hauteur et le chemin passe sur une étroite corniche au-dessus du précipice au fond duquel coule la rivière.

Voici à notre gauche Avise, bâti sur des éboulis qui continuent plus loin, au cachet italien très prononcé, aux tours et aux châteaux gothiques, avec la rivière et les vignes sur le devant, de beaux vergers sur les derrières et la montagne au-dessus des vergers. Le Mont-Blanc disparaît alors ; mais là-bas, au fond, se dresse superbe la pyramide de la Grivola et à droite le Ruitor attire nos regards sur ses glaciers.

À Liverogne, la route est tellement resserrée entre les maisons que nous nous demandons avec étonnement comment de plus grandes voitures que la nôtre peuvent passer ; pour sûr, elles doivent s’accrocher un peu partout et laisser des épaves de voyageurs ou de bagages suspendues aux avant-toits. Comme à Morgex, la plupart des maisons ne sont pas crépies et puis toujours les petits pavés ronds, les dalles creusées, le sale petit ruisseau et les étroits boyaux décorés emphatiquement du nom de rue.

Il est sept heures et nous commençons à croiser de nombreux groupes d’indigènes se rendant à l’ouvrage. Les femmes, la tête couverte de l’invariable foulard rouge, sourient gracieusement sur notre passage, surtout les timides jouvencelles au visage légèrement basané, presque belles sous leurs misérables vêtements.

Blondin, qui a sur le cœur le rire épais et les réflexions bêtes de nos paysannes, cueille tous ces sourires pour son compte et n’en perd aucun sur tout le parcours.

— Che sorrisi del cielo ! – l’entend-on murmurer dans son ravissement.

Les nonnes elles-mêmes s’en mêlent ; nous en rencontrons deux, fraîches et gentilles, qui nous voyant passer comme le vent se retournent en riant pour voir sans doute si nous n’avons pas des ailes dans le dos. Entre des chérubins et nous, il y a pourtant de la marge !…

Au sortir du village de Villeneuve lequel par extraordinaire n’a pas une rue pavée, Blondin s’écrie tout à coup :

— Arrête !… arrête !… c’est lui.

— Qui lui ? demande Tonio, en appuyant sur le frein.

— Lui… mon crétin de l’année dernière, et Blondin désigne sur la route un petit homme traînant une brouette.

Il paraît que ce même crétin l’avait gratifié lui et ses compagnons d’une ou deux grimaces lors de son passage dans ces mêmes lieux l’année précédente.

— Il faut faire son portrait !

— Je veux bien, si c’est possible.

Le tricycle mis au repos, nous nous dirigeons vers ce pauvre idiot.

Une grande robe faite avec du cuir, du drap, de la laine, de gros sabots, voilà pour le costume ; une face ridée, hâlée et malpropre, les yeux éteints, un nez grossièrement épaté, une bouche immense à la ganache pendante qui esquisse un sourire bestial, voilà l’être misérable et grotesque que nous avons sous les yeux, il ne manque plus qu’un goître pour en faire un crétin accompli. Quel âge peut-il avoir ? Dieu le sait. Impossible de le deviner sur ce visage dégradé.

— Deux sous si tu laisses faire ton portrait et deux autres sous si tu ne bouges pas pendant l’opération ! lui dit Tonio.

Un grognement incompréhensible est toute la réponse qu’il obtient.

Malgré cette promesse alléchante, le pauvre hère ne conserve pas l’immobilité voulue ; il est vrai d’ajouter qu’une voiture à quatre chevaux arrivant au triple galop derrière lui en est bien un peu la cause.

Un seul signe, une seule lueur d’une impression quelconque se trahit sur le visage de ce déshérité du ciel au moment où Tonio lui pose dans sa large main calleuse trois pièces de deux sous. Un rire bête lui fend la bouche jusqu’aux oreilles et un grognement saccadé sort de sa poitrine, annonçant la joie de la même façon que le ferait un chien affamé tombant sur un os.

Nous reprenons notre route, mais avec un sentiment pénible causé par la vue de ce spécimen de la nature humaine dans ce qu’elle a de plus avili et de plus dégradé.

— Et dire que nous avons des compatriotes de ce calibre là ! – exclame mélancoliquement Tonio, en donnant des pédales avec fureur.

— Italiens, Français, Autrichiens, Allemands, Espagnols et jusqu’aux habitants des Andes et de l’Himalaya pourraient faire la même triste réflexion, réplique le pédant Blondin, tout heureux de faire étalage de ses lectures de la veille.

— Eh ! nous ne sommes en tous cas pas mal partagés : 4000 crétins sur 3,000,000 d’habitants soit un sur 750, si je suis fort en calcul mental, sans compter les idiots et ceux qui s’abrutissent avec le fuzzel et le baetziwasser[2], nous n’avons pas le droit de nous montrer fiers !

— Je te ferai observer, cher ami, que n’était le Valais, la proportion chez nous serait presque nulle. Du reste, tu me sembles injuste envers notre canton confédéré, car être crétin n’est point un délit, c’est une infirmité et nos autorités cherchent activement à diminuer le nombre de ceux qui en sont atteints.

— Il est étonnant que le crétin que nous venons de voir n’ait pas de goître ?

— C’est que, quoique ce soit fort souvent un des signes extérieurs de la maladie et que les crétins possèdent en général cet appendice, ce n’est pas une condition sine qua non pour prétendre à ce titre ; exemple, l’Angleterre qui possède beaucoup de naturels à « besace de chair, » sans compter un seul crétin.

— Conclusion logique à tirer : tous les goîtreux ne sont pas des crétins et tous les crétins ne sont pas des goîtreux.

— Approuvé ! à propos, je serais bien curieux de savoir pourquoi Aoste et les villages environnants sont le quartier général des crétins, et pourquoi, d’un autre côté, Courmayeur et Morgex au commencement de la vallée, Ivrée à l’extrémité dans la plaine, ainsi que les vallées tributaires, n’en sont pas infectés !

Voilà donc, comme observe Whymper, des individus de la même race, parlant la même langue, respirant le même air, consommant la même nourriture, vivant enfin de la même vie, qui n’en sont pas atteints, tandis que, à une lieue plus loin, des milliers de leurs concitoyens en sont victimes. Remarque qu’il en est de même dans le Valais ! Ses extrémités sont exemptes de la maladie, qui est à son apogée dans les districts intermédiaires, à Brigue, à St-Maurice et disparaît complètement dans la plaine du Léman.

— À cette question, ou plutôt à ce problème sur les causes du crétinisme, les savants n’ont pu donner aucune solution satisfaisante. On a accusé tour à tour l’exposition à certains vents, la stagnation et la corruption de l’air, la privation de soleil, la constitution géologique du sol, des causes plus ou moins stables, les mœurs et les usages des habitants, le manque de circulation constante dans la population, les mariages consanguins et je ne sais quoi encore !

— Mais, si l’on ignore les causes, on ne peut guère arrêter les progrès du mal, il faudra procéder par tâtonnements. En tous cas, puisqu’on ne peut pas guérir le crétin lui-même, et que qui est crétin reste crétin toute sa vie, qu’on empêche l’Église de bénir l’union de ces couples d’idiots qui en perpétuent la race, qu’on élargisse les rues, qu’on assainisse les habitations et les lieux marécageux ou infectés de la maladie, qu’on augmente le nombre des voies de communication, qu’on mette des bornes à l’ivrognerie, qu’on fasse des lois sévères contre les mauvaises mœurs et… vedremo !

— Bravo, bravo ! ma basta ; voici Aoste là-bas !

En effet au loin apparaît Aoste paresseusement couchée à l’ombre des mûriers et des amandiers, avec ses vieilles tours et sa cathédrale.

Nous pressons la marche, aspirant au repos car la chaleur est suffocante ; en outre le kyste murmure, non sans raison cette fois, aussi ferons-nous droit à ses réclamations pressantes.

Il est 9 heures lorsque le tricycle faisant résonner ses grelots joyeux sur les pavés de la ville, recrute à ses trousses un nombre considérable de badauds et jusqu’à des officiers, grandement étonnés à la vue de ce singulier véhicule.

Connaissant la ville, Blondin conduit toute la troupe, tricycle en tête, sur la place de l’Hôtel-de-Ville devant le café « Nazionale » où nous nous dédommageons promptement en engouffrant une collation bien comprise. La foule fait cercle compact autour du sociable lequel excite une vive curiosité. Nous cherchons bien autant que possible à éviter les questionneurs, mais nous ne pouvons malheureusement pas trop nous écarter à cause des connaisseurs ; force nous est donc de subir les premiers ; nous n’y gagnons que des renseignements fort peu concordants sur le Grand St-Bernard dont l’ascension fait partie de notre programme.

— Vous ne pouvez pas passer, Messieurs, dit un individu.

— Et pourquoi ?

— La route n’est pas assez large pour votre machine.

— Oui, elle est assez large, ajoute un autre.

— Hum ! Hum ! dit un troisième en tirant son mètre et mesurant le tricycle.

— Je connais le chemin, reprend un quatrième, ce n’est pas pour manque de largeur qu’il est impraticable aux voitures, mais bien à cause des pierres et des roches qui l’encombrent et de la raideur considérable de la pente.

— Alors, quoi, passons-nous ?

— Avec des précautions peut-être ; le mieux serait encore de démonter votre voiture et de la faire porter à dos de mulet.

À ces paroles, la bourse commune tressaille douloureusement dans la poche. Fidèle gardien de notre mince trésor, calme-toi ! pour te sauver la vie que ne ferons-nous pas ?

Bien restaurés et bien reposés, nous entreprenons une promenade à travers les rues de la ville, étroites, bordées de hautes maisons noircies par le temps, pavées de cailloux ronds avec l’inévitable ruisseau, les inévitables boyaux, et les non moins inévitables dalles usées.

Aoste étonne passablement Tonio qui s’attendait à voir une cité plutôt moderne, devant une grande partie de son développement aux fréquentes visites que lui faisait Victor-Emmanuel. L’Hôtel-de-Ville est le seul bâtiment construit dans le style consacré de nos jours, très vaste et ressortant bien dans son ensemble, grâce à sa position sur la place « Charles-Albert. »

Quant aux autres monuments importants, à part la cathédrale toutefois qui est d’une construction plus récente et l’église St-Ours, ils datent du temps de l’occupation romaine.

L’Augusta Praetoria Salassorum, nom que donnaient les Romains à cette ville après l’avoir conquise sur les Salasses, peuple habitant la vallée dans l’antiquité, était une place fortifiée de la plus haute importance ; par sa position elle commandait les passages du Petit et du Grand St-Bernard. Une muraille épaisse, dont on voit encore des traces sur plusieurs points, entourait la ville comme d’un cordon redoutable. Une double porte encore parfaitement conservée de nos jours donnait accès dans la forteresse.

À l’entrée de la ville un gigantesque arc de triomphe, composé de gros blocs granitiques recouverts primitivement de marbre et orné de dix colonnes corinthiennes dont les chapiteaux fouillés avec art ont résisté aux intempéries, a été élevé par les soldats d’Auguste pour consacrer à jamais leur victoire éclatante sur les Salasses.

Rien de plus imposant que ce trophée monumental noirci par la vétusté, qui reste debout, défiant les siècles qui s’écoulent et les ouragans qui passent sans l’ébranler !

En présence de cette glorification chèrement achetée on se prend involontairement à songer à ce petit peuple qui défendit si vaillamment son indépendance, qu’Auguste fit de ses guerriers des esclaves et les dispersa dans d’autres contrées ; à ces avides vainqueurs, pour qui une nation libre était une insulte faite à leur empire et dont la puissance et la grandeur ont duré moins encore que les apothéoses de leurs conquêtes.

Pourquoi faut-il que le voyageur qui se laisse emporter ainsi par la pensée et les souvenirs, soit désagréablement surpris et péniblement impressionné par la vue d’un Christ suspendu à la voûte par un grossier échafaudage. Un crucifix dans un arc de triomphe ! Qu’on les laisse aux églises et qu’on ne vienne pas affubler les monuments romains des insignes d’un culte qui n’a rien à faire avec ces reliques du passé !

Quelle était aussi l’utilité de badigeonner tout le piédestal de l’édifice pour indiquer avec une date fausse et en français, probablement pour remplacer l’ancienne inscription à moitié disparue : « que les Romains ont conquis ici les lauriers de la victoire. »

Pendant que vous y êtes, paisibles habitants d’Aoste, suivez la voie intelligente que le progrès vous trace : collez des affiches électorales et des réclames sur ces panneaux de pierres, plantez dans ces murs quelques réverbères à gaz, et creusez dans ces blocs antiques et sacrés des vespasiennes modernes !

Et c’est pourtant vous, qui avez écrit sur les vieilles portes de la ville ces nobles paroles : « Respect à ces ruines. »

Les arceaux démantelés d’une antique basilique attirent également l’œil du voyageur, lequel est assez surpris de voir sur une des places une fontaine élevée en l’honneur de la fuite de Calvin en 1541, nous ne savons en quelles circonstances.

Nous avons assez de notre escorte de badauds qui s’acharnent à nos trousses, nous ne nous sentons pas le courage d’entrer dans la ville. Suivant les vieilles murailles, nous passons près de la Tour du Lépreux que la légende de Xavier de Maistre a rendue célèbre et qui ressemble à toutes les vieilles tours.

Avant de quitter Aoste, un dernier mot sur la ville moderne : Aoste sur le confluent du Buttier et de la Doire – Dora Baltéa – possède 7 à 8000 habitants. C’est une ville grande comme Carouge, les rues y sont plus étroites et paraissent de ce fait plus populeuses. Les magasins sont peu vastes et pour beaucoup les marchandises, suivant l’usage en Italie, sont étalées à l’extérieur. En somme Aoste sans ses antiquités ne ferait que peu d’impression au touriste.

Il est presque midi lorsque nous tournons le dos à la ville et partons par un soleil caniculaire dans la direction de St-Rémy où nous désirons coucher.

L’homme propose et les chemins disposent ! Cette variante du proverbe se présente vite à notre pensée lorsque nous nous trouvons pris entre deux murs dans une étroite ruelle dépavée et montant à peu près comme le Perron. Le soleil, la chaleur, les difficultés à pousser notre véhicule, qui, soit dit en passant, pèse avec ses sacs près de 2 quintaux, tout cela nous met à une rude épreuve, et en calculant mentalement le nombre de kilomètres qui nous restent à grimper jusqu’à St-Rémy, nous nous demandons si vraiment nous y arriverons une fois. Notre bonne étoile nous a fait prendre une mauvaise route, nous ne nous en apercevons que lorsqu’il est trop tard pour reculer ; bientôt d’ailleurs nous atteignons la vraie chaussée après un vigoureux et dernier coup de collier.

— Ouf ! dit Tonio en essuyant son visage inondé de sueur, quel coup de chalumeau !…

— Soleil d’Italie, mon bon… la fleur humaine est celle qui a le plus besoin de soleil… répond Blondin, dont le nez, seule partie de son visage accessible à la transpiration, est couvert de gouttelettes.

Semblable à celle de la vallée d’Aoste, la route que nous venons d’atteindre est couverte de poussière et pour comble d’infortune se trouve encaissée entre deux murs chauffés à blanc, puis monte monte… monte… autant que route peut monter. Dans cette étuve, ruisselants, haletants, nous poussons le tricycle en réunissant tout ce qui nous reste de forces. Malgré notre désir d’en sortir au plus vite, la moindre ombre que peut projeter un arbre, une maison, n’importe quoi au soleil de midi, est prise comme prétexte de halte ; il faut retrouver son souffle, calmer les pulsations du cœur battant au pas de charge, et rafraîchir ou plutôt aérer le cerveau qui bout sous le couvre-chef. Autour de nous, devant, derrière nous, la terre surchauffée donne à l’air ces petits bouillonnements qu’on observe au-dessus des fours à chaux. La langue se colle au palais, la gorge se sèche, nous poussons en silence aspirant tout bas au repos et à l’ombre. Enfin, harassés, moulus, cuits à point, nous atteignons une auberge où nous absorbons immédiatement, sans en sentir le goût, une première limonade.

Puis, la tête dans les mains, nous nous observons mutuellement du coin de l’œil.

Blondin, rouge comme un homard, avec ses énormes lunettes bleues à grilles lui sortant de la tête, semble faire des effets de capricorne.

— Il ne te manque plus que des antennes, s’écrie Tonio en riant.

Ce dernier ferait mieux de se taire, car sa tenue mérite aussi une mention particulière. Son visage tourne au brun chocolat, son cou est d’un beau noir ; toute débraillée sa chemise entr’ouverte laisse voir sur sa poitrine un coup de soleil « di primo cartello », ses mains et ses bras qu’il s’obstine à tenir découverts sont couleur rouge brique ; enfin pour compléter son accoutrement, un grand voile d’un bleu passé, attaché derrière sa casquette, lui tombe jusqu’au bas des reins.

— Dites donc, continue Tonio en s’adressant à l’aubergiste, est-ce que ça monte ainsi jusqu’à St-Rémy ?

— À peu près.

— Mince de plaisir alors !… Si nous prenions un mulet, Blondin ?

— Comme tu voudras !

La bourse murmure bien à ces mots, mais nous faisons la sourde oreille.

— Pouvez-vous nous en procurer un ? demande Tonio à l’hôte.

— Je crois que oui… il y a… je vais voir, dit ce dernier en s’éloignant.

— Tu comprends, mon cher, ajoute Tonio à Blondin, ce « commerce » ne peut pas continuer, il nous faut quelqu’un pour nous aider, sinon… nous n’arriverons jamais, ou… si nous arrivons… çà sera éreintés, brisés, et… je ne vois guère de plaisir à çà.

— D’accord, répond le flegmatique Blondin qui devine une fine dose de découragement dans les paroles de son ami. Pour moi, sans la chaleur je ne serais nullement fatigué. Mais je trouve qu’en effet si nous pouvons diminuer notre peine à bon compte il ne faut pas hésiter à le faire.

— Je ne compte offrir que cent sous, termine Tonio.

Sur ces entrefaites, l’aubergiste qui a vu une femme laquelle a été chercher son mari qui connaît un paysan lequel à son tour ira chercher son frère qui est le possesseur du mulet, revient et nous pose carrément cette question :

— Ah ça !... vous autres ! est-ce que vous voulez passer le Grand avec ça ?

— Le Grand… le Grand St-Bernard, voulez-vous dire ?

— Oui... oui… vous ne pourrez pas passer !

— Et pourquoi donc ?

— D’abord… y faut vous dire…, c’est pas assez large, puis… y a des cailloux… puis… ça monte fort…

— Nous savons tout ça, mon bon… rassurez-vous, c’est assez large.

— Pas vrai ! dit-il en s’adressant à un groupe de paysans, pas vrai… qu’ils ne passent pas le Grand avec ça.

— Pour sûr, répond le chœur.

Blondin et Tonio se regardent d’un air anxieux ; à force de s’entendre répéter qu’ils entreprennent une chose impossible, ils commencent à douter du succès de leur entreprise. Tonio est complètement découragé, il n’attend qu’un seul mot de Blondin pour rebrousser chemin. Ce dernier se garde bien de laisser percer une trop grande indécision.

— Bah ! dit-il, du courage !… allons toujours jusqu’à St-Rémy, puis après avoir vu de nos propres yeux la route du « Grand » nous prendrons une résolution… j’ai le pressentiment que nous passerons : en route !

De simples paroles et un ton résolu ont toujours eu pour effet d’électriser les masses.

— Partons ! s’écrie Tonio en se levant, ton plan est bon… advienne que pourra !… Ah ! et le mulet ?

— Voici l’homme, répond le cabaretier.

— Combien demandez-vous ? interroge Tonio.

— Huit francs !

— Hum ! c’est pour rien… trop cher mon bon… je donne cinq francs.

— Allons !… six francs et la nourriture.

— Cinq francs net… c’est mon dernier mot… voulez-vous, oui ou non ?

— Non !

— C’est bien… a riverderci !

Et nous nous mettons bravement en route. Cette fois le soleil n’est plus si terrible, de grands noyers tamisent ses rayons et nous permettent de cheminer à l’ombre.

Pendant la première demi-heure, aucune plainte n’est proférée malgré la pente extra-rapide que nous gravissons péniblement. Peu à peu, avec la fatigue, les prétextes de halte abondent : chaque « bourneau » de fontaine a le privilège de nous abreuver à son eau limpide et claire ; une église avec des fresques extérieures brossées par un apprenti peintre en bâtiments, une enseigne d’auberge « À la 1ère halte d’Annibal », une masure en ruines, un ou deux endroits frais et ombragés et quelques points de vue insignifiants nous arrachent de faux cris de ravissement et longtemps nous contemplons ces divers tableaux avec une admiration hypocrite. Et en effet le paysage n’est guère intéressant : les montagnes sont chauves, désolées même, et la vallée n’offre rien de pittoresque.

Un gamin, fine graine de crétin, sans chapeau, le visage dégoûtant, le nez morveux, en bras de chemise, et quelle chemise, bon Dieu ! et les pieds nus est appréhendé au passage.

— Allons moutard, donne-nous un coup de main et tu auras quelque chose, lui dit Tonio en montrant son portemonnaie.

Après un brin d’indécision et sans répondre le gamin s’attelle et… en avant !

Cette recrue diminue passablement nos peines, nous sommes trois pour pousser le tricycle, celui-ci va plus vite et nous avançons rapidement.

Au bout de deux heures environ pendant lesquelles nous ne pouvons lui arracher que des sons inarticulés, notre gamin témoigne l’envie de nous fausser compagnie. Tonio lui glisse alors un billet, le dernier, de 50 centimes, il l’attrape, le regarde attentivement et avec joie dans tous les sens et détale comme une flèche sans rien dire.

Réduits à nos propres forces, ou pour mieux dire à notre plus simple expression, nous repartons, mais d’un pas plus lent.

Ô surprise ! tout à coup la route reprend son niveau normal. Par acquit de conscience nous prenons place sur les sièges, voulant voir si nous savons encore faire mouvoir la machine.

Ô bonheur ! ça tourne, nous voilà partis et pour comble de félicité apparaît au loin le clocher d’Étroubles.

— Tu sais, insinue Blondin, en se risquant à pas de loup, nous ferons peut-être bien… à ce village… si tu crois…

— De coucher, j’allais te le dire, répond Tonio en riant.

Un cantonnier casse des pierres sur la route :

— Y a-t-il une auberge pour loger là-bas ?

— Trois, mes bons messieurs, oh !… la belle voiture, c’est y une drôle d’invention… où allez-vous comme ça ?

— Au Grand St-Bernard… connaissez-vous le chemin… passons-nous ?

— Si je connais le chemin… pensez donc… il est assez large oui, oui… faudra aller doucement à cause des roches… vous prenez un mulet ?

— Oui… combien font-ils payer par ici ?

— Quatre ou cinq francs… si vous le désirez je vais vous en procurer un… tenez… venez là… à deux pas, dans cette maison… vous vous arrangerez avec le propriétaire.

Nous rebroussons chemin, tout contents de voir les choses se présenter sous un jour si favorable, et pénétrons dans le chalet du muletier. Hélas ! celui-ci déclare aussitôt que les travaux des champs ne lui permettent pas de s’absenter.

Nous voilà donc Grosjean comme devant ! Enfin, le mal n’est pas irrémédiable, les mulets ne manquent pas dans le pays, bien au contraire.

À titre de dédommagement nous nous accordons chacun une tasse de lait chaud « au pressoir » comme dit Blondin.

Le lait est bien bon, par contre les tasses sont bien sales !

Étroubles qui semble nous fuir et que nous attrapons à quatre heures, est un petit village qui paraît en ruines à première vue. Les maisons construites grossièrement, les pierres posées les unes sur les autres et nullement passées à la chaux lui donnent cet air de vétusté qui frappe de prime abord.

— Blondin, dit Tonio en montrant un canal où coule une eau limpide et pure, voilà le consolateur de toutes nos peines, le baume sur nos blessures saignantes !

— Et le meilleur vermouth que nous puissions prendre avant dîner, répond Blondin en riant.

La pensée de prendre un bain rafraîchissant nous met de joyeuse humeur et nous avons hâte de quitter nos habits poudreux.

 

À LA CROIX BLANCHE

On loge

 

dit une enseigne d’auberge aux voyageurs en se balançant au-dessus de leur tête.

L’hôtesse coiffée de l’invariable foulard rouge, grande et sèche, la figure en lame de couteau, à l’œil vif et clair s’avance sur le perron.

— Elle a dû être jolie autrefois ! soupire tout bas Blondin à son compagnon.

— Attention ! soyons diplomates, répond ce dernier sur le même ton. Puis, d’une voix forte et en cadençant ses phrases :

— Madame !… notre intention est de traverser le Grand St-Bernard… pour ça, il nous faut un mulet… Si vous nous en trouvez un – à un prix raisonnable – nous nous ferons un plaisir et un devoir de coucher chez vous.

— Rien de plus facile, Messieurs !

— Alors ça va, montrez-nous notre chambre, puis mettez en train le dîner, nous mourons de faim.

— C’est que je n’ai rien...

— Pas possible… voyons bien… nous nous contenterons… d’une soupe pour commencer…

— Ah ! bon.

— D’une viande quelconque…

— Ah ! bien, et elle jette un coup d’œil à un poulet qui picote aux environs.

— D’un plat de pommes de terre…

— Ah ! oui.

— Et avec ça les quatre mendiants si vous n’avez pas d’autre dessert… vous voyez donc que rien n’est plus facile de nous contenter, seulement faites vite.

La brave femme se multiplie et lorsque nous redescendons de notre chambre pour aller nous plonger dans le Léthé du lieu, elle plume en notre honneur un malheureux poulet dont notre arrivée avait fait sonner l’heure dernière.

— De profundis ! murmure le kyste reconnaissant.

En un clin d’œil nous prenons nos ébats dans les flots glacés.

— Ah ! s’écrie douloureusement Tonio en s’étendant de tout son long sur le lit de la rivière.

Blondin, inquiet de cette exclamation de désespoir déjà entendue au Petit St-Bernard, se retourne éperdu, pensant que pour cette fois Tonio a dû au moins casser une glace, sans réfléchir que l’appareil photographique n’est ici nullement en jeu.

— Qu’y a-t-il encore ?

— Oh ! rien, répond Tonio sur un ton plaintif. En prenant mon « fond »... pierre pointue… endroit sensible… tu comprends…

Et les deux rates de s’épanouir d’aise.

Le dîner est prêt lorsque nous rentrons à l’auberge ; inutile d’ajouter que les mets n’ont pas le temps de se refroidir et disparaissent sans laisser de traces. Peines, fatigues, souffrances, tout est loin de nous et oublié. Frais et dispos, bien restaurés, fiers et joyeux de la réussite inespérée de cette course d’un nouveau genre, la vie nous semble belle. Nous devisons et chantons chassant le doute et les appréhensions pour le lendemain à coup de bravades insensées. Après les Aravis de désastreuse mémoire, après les fatigues endurées dans ce jour, le passage du Grand St-Bernard ne nous semble qu’un jeu : à quand le départ, où sont ces roches infranchissables, cette route impossible, où sont… Ô imagination, girouette humaine, ton siège est dans le cerveau, mais souvent hélas ! surtout dans les voyages ton pivot est dans l’estomac ! Quels travaux, quels projets formés par toi dans un corps bien lesté et bien reposé peuvent réussir, si l’on n’a pas soin d’armer en guerre le garde-manger. Celui-ci vide, voilà la fatigue, qui à son tour engendre le découragement. Une aveugle confiance dans le succès est donc la simple résultante de nos deux estomacs dans la plénitude de leurs jouissances aussi mystérieuses que matérielles.

Selon notre habitude nous faisons la sieste, le cigare aux dents, en parcourant le village à la recherche de curiosités et de pittoresque.

Nous sommes servis à souhait : l’artiste en passage doit inévitablement établir ici son campement et moissonner à pleines mains ces points de vue charmants qui se présentent à chaque pas. Que d’études, que de croquis pour l’amateur avide de souvenirs originaux !

Ici, les ruines d’une scierie détruite par le feu, murs lézardés, vestiges de toits, de hangars et au milieu d’un fouillis de planches, de poutres couvertes de mousse et de troncs mal équarris occupant la place de l’ancienne roue, tombent en cascade les eaux d’un canal à l’écluse vermoulue ; là, quelques chalets rustiques avec leur toit en abat-jour, l’immense porte de grange occupant tout un côté, le perron aux marches chancelantes que soutiennent à peine des arceaux dégradés ; dans les rues étroites, des ponceaux couverts correspondant d’une maison à l’autre et sous lesquels on passe avec appréhension. Des femmes « ratatinées », des gamins aux pieds nus grouillant par ci par là, quelques hommes fumant leur pipe sur le seuil de leur porte ou prenant l’air en flânant les mains dans les poches, animent ces divers tableaux colorés par le soleil couchant.

Nous en sommes à nous demander si nous ne ferions pas mieux de différer notre départ au lendemain après-midi, et de butiner à droite et à gauche quelques vues photographiques. Le peu de plaques dont nous disposons et le chemin encore long qu’il nous reste à parcourir lèvent notre indécision et nous ne changeons rien à nos plans.

L’église d’Étroubles à elle seule mériterait une description toute particulière. Peintures, fresques, vitraux, décoration du maître autel, tout est beau, tout est riche ; rien ne manque, pas même un orgue d’une belle dimension.

Cette somptuosité dans un village pauvre et misérable ne manque pas d’étonner le voyageur. Un paysan, le même qui a mis sa grange à notre disposition pour le tricycle, nous dit que l’aménagement intérieur de cette église n’a pas coûté moins de 50 à 60 mille francs ; ce chiffre n’est pas hors de proportion avec ce qu’il a servi à faire, et si tout bas nous félicitons ceux qui ont su employer cet argent avec autant de goût et d’art, nous déplorons tout haut ce principe autoritaire du clergé de considérer comme sa chose les deniers que le paysan gagne à la sueur de son front, et de se les approprier pour l’ornementation de ses églises.

Assez de saints dorés, assez de vierges enrubannées, prêtres ; vous faussez l’imagination de vos coreligionnaires, vos saints n’avaient que des haillons pour vêtements et prêchaient le mépris des richesses ; fondez des écoles, instruisez le peuple, développez l’intelligence des enfants pour en faire des hommes utiles et pieux. Votre œuvre sera féconde et éminemment morale, et vous apporterez aisance et bien-être où il n’y a que misère et superstition.

Devant l’auberge nous trouvons un gamin déguenillé, pâtre de son métier et porte-mortier à l’occasion. Il tient dans ses bras un animal qu’il fait « gigoter » à notre approche. Nous ne pouvons nous méprendre sur son intention de conclure une bonne affaire en excitant notre curiosité et notre envie. Néanmoins, comme la bête est jolie, nous feignons de nous laisser prendre au piège.

— Tiens ! la jolie bête qu’est-ce que c’est ?

— Une marmotte.

— Ah ! c’est toi qui l’as prise !

— Non… je l’ai achetée à un homme (dans ses yeux nous lisons pertinemment le contraire de ce qu’il avance).

— Et combien ?

— Trois francs.

— Qu’en veux-tu faire ?

— La tuer. (Ses yeux continuent à prouver qu’il ment comme un arracheur de dents).

Tonio se tourne alors vers Blondin :

— Si nous avions quelque chose… un panier… n’importe quoi… nous la prendrions bien, n’est-ce pas ?

— Oui… mais nous n’avons rien.

À ces mots, ce qui prouve que toute la scène était arrangée, l’hôtesse s’avance : elle se trouvait là par hasard.

— Un panier, Messieurs… c’est bien facile… il doit bien y en avoir un vieux dans la maison… tout à votre service.

L’affaire est donc conclue à la grande joie des complices ; le tricycle aura un voyageur de plus et la brave femme se charge de nous le ficeler à sa façon.

Le muletier se présente à son tour ; c’est un bon garçon à l’air un peu endormi, peu parleur, ce qui est une bonne affaire au fond car son langage est incompréhensible ; excellent caractère, il se plie à tout et s’en rapporte à nous : « comme Monsieur voudra » mime-t-il ; cela évite bien des paroles inutiles.

Nous prenons rendez-vous pour le lendemain matin à 4 heures, puis, enveloppés dans nos châles, car l’air est vif à 4300 et quelques pieds d’altitude, nous nous établissons sur un balcon et savourons un dernier cigare dans la béatitude et le calme que nous octroie le crépuscule.

Blondin est mélancolique et contemple la lune. Tonio cherche en vain à le faire sortir de son mutisme par ses plaisanteries dévissantes : Blondin reste rêveur.

— La muse m’inspire, murmure-t-il, laisse-moi.

Désespéré de son insuccès, Tonio gagne en maugréant le berceau de Morphée qui lui verse en souriant son breuvage opiacé.

Blondin s’établit à ses côtés et là, à la lueur mourante d’une bougie, il ébauche une ode dédiée aux femmes de la vallée d’Aoste avec l’épigraphe :

Ami tu dors, et moi je fais des vers.

Ô sourire enchanteur ! enivrement suprême !

Plus pur que le bleu ciel, plus doux que le miel même,

Je chanterai ta grâce et tes charmes... tes charmes…

tes… char… mes… char… m…

 

Il n’acheva pas, laissa tomber sa tête sur l’oreiller et s’endormit. Sa poitrine se soulevant en cadence battit quelque temps encore la mesure des dodécasyllabes, puis la Muse fatiguée s’envola sur les ailes du sommeil, laissant la place aux sylphes porteurs des songes, et Blondin, après quelques soupirs antipoétiques de seize pieds sans césure, accompagna en quinte majeure les variations trombonesques de son ami.

SIXIÈME JOURNÉE

D’ÉTROUBLES À VERNAYAZ

Notre guide. – Des soldats ! – St-Rémy. – Gare les douaniers ! – Ça passe ! – Une évasion diurne. – Cantine italienne. – Le Pas de l’Échelle de l’endroit. – L’hospice du Grand St-Bernard. – Un clergyman méthodiste à 7600 pieds. – La morgue. – Une conversation instructive. – Nouvelle édition des Araris, revue et considérablement augmentée. – 3 curés. – Bourg St-Pierre. – La folle. – 3 manants. – Les Gorges du Durnand. – Martigny. – Vernayaz.

 

Excelsior !

Dès quatre heures précises les deux voyageurs complètement équipés sont devant l’auberge : point encore de mulet.

De lourdes nuées glissant sur les monts assombrissent le temps et donnent à la nature cette teinte grisâtre, uniforme, peu agréable à l’œil, un vent glacé circule dans la vallée. L’attente dans ces conditions devient pénible ; on se promène de long en large, les mains dans les poches, pour tuer le temps.

L’hôtesse pendant ce temps nous prépare un bon déjeuner, et lorsque nous redescendons, l’homme et la bête sont là. Le premier s’est piqué d’amour-propre en notre honneur. Un feutre immense, déformé par les averses, la couleur primitive rongée par le soleil, lui sert de couvre-chef, et sous sa blouse ressortent les basques de son habit des jours de fête.

— Ah ! Ah ! vous voilà… c’est le moment. Alors quoi… a-t-on la pluie ou le beau temps ?

Le muletier grommelle quelque chose ; Tonio regarde Blondin, Blondin regarde Tonio :

— As-tu compris ?

— Rien du tout.

— Il vous a dit qu’il fera beau, ajoute l’aubergiste.

— Ah ! bon !

Vite, on attelle le tricycle et l’on se dispose à partir lorsque Blondin s’écrie :

— Et la marmotte !

C’est vrai, nous l’avions oubliée ; en un clin d’œil la pauvre bestiole est fourrée dans un panier en compagnie d’un vieux morceau de fromage, le tout est ficelé au véhicule et cette fois… en route !

— Bon voyage ! nous crie l’hôtesse du haut de son perron, ne m’oubliez pas !

Brave femme, dont l’unique ambition est de contenter les voyageurs et de voir le nom de son auberge imprimé sur les pages d’un Bædeker ; nous gardons une excellente impression d’Étroubles et de la Croix Blanche où l’on nous a si hospitalièrement reçus et traités à bon marché. Nos amis sauront la trouver à l’occasion.

L’attelage a très bonne tournure : le mulet au poil noir et luisant, portant sur son dos l’énorme bât en bois qui sert de selle au cavalier et de porte-fardeaux à l’occasion, traînant le « sociable » chargé de sacs, châles et manteaux couverts de poussière, tout cela offre à l’œil quelque chose de pittoresque et d’original.

Malheureusement Blondin gâte l’harmonie du tableau en voulant jouer au jockey ; ce grand porte-lorgnon, droit comme un I sur le dos de la bête, manque totalement de grâce, au dire de Tonio. Il est fort possible d’ailleurs que ce dernier étant seul juge n’altère tant soit peu la vérité par jalousie.

D’Étroubles à St-Rémy la montée est insensible et la route bonne, tout est donc plaisir.

Notre muletier chemine en silence à nos côtés, il culotte un brûle-gueule en fin gourmet. À plusieurs reprises nous essayons de nouer un brin de conversation, c’est en vain : il répond toujours par monosyllabes incompréhensibles. Alors Tonio regarde Blondin, Blondin lorgne Tonio et tous les deux en riant se disent :

— As-tu compris ?

— Rien du tout.

— Ni moi non plus !

Ainsi se terminent invariablement ces intéressants entretiens.

C’est regrettable, car en causant avec un guide de la contrée il y a toujours mille choses utiles à apprendre, détails du crû, donnant une idée exacte des mœurs et coutumes du pays, de la vie des habitants, et le tout est souvent dépeint simplement et naïvement mais par contre avec les couleurs vives et naturelles de la vérité.

Ah ! voici notre homme qui s’arme d’initiative, il ouvre la bouche et murmure dans le tuyau de sa pipe quelque chose qui n’arrive pas à notre compréhension.

Tonio regarde déjà Blondin, lorsque ce dernier qui a suivi le geste du muletier, braque son lorgnon par dessus ses lunettes et s’écrie :

— Des soldats ! En effet sur le flanc de la montagne serpente une longue file d’hommes et de mulets : c’est l’armée italienne faisant des exercices dans les montagnes. Les premiers soldats du détachement sont déjà à une très grande hauteur et les derniers viennent à peine de quitter la grande route que nous suivons. Il est assez curieux de suivre à l’aide de jumelles cette longue spirale d’hommes et de bêtes qui s’élève lentement le long de la montagne ; ils disparaissent parfois derrière un groupe de maisons pour reparaître ensuite au-dessus des rochers. Les armes étincellent au soleil et l’on distingue sur le dos des mulets la carapace luisante des canons de montagnes.

Nous nous félicitons « in petto » de ne voir cette troupe que de loin ; car, si nous l’avions rencontrée sur la route, quelques mulets ou chevaux auraient pu s’effrayer et amener du désordre dans les rangs, sans préjudice de ce qui aurait pu arriver à notre véhicule pendant le désarroi.

Après une petite heure de marche nous arrivons en vue de St-Rémy. Situé dans une gorge sauvage, ce village est protégé contre les avalanches par une forêt de mélèzes, le bannberg, le heiliger hain de ces lieux[3].

Les montagnes, surtout celles du fond, sont arides et désolées. Plus d’arbres, plus de chalets, quelques rares buissons, des pâturages empierrés de débris de roches : tout parle du rude et sombre hiver qui doit régner sur ces hauteurs.

À l’extrémité du village, les douaniers italiens arrêtent notre petite troupe et s’informent si nous n’avons rien à déclarer. La question semble passablement drôle, vu que nous sortons de leur pays, et qu’en général c’est à l’entrée qu’on appréhende les voyageurs au passage pour leur adresser cette question. N’importe, nous tranquillisons ces zélés fonctionnaires avec la réponse usagée qui nous vaut un « va bene » protecteur.

Notre pauvre guide, pendant la conversation avec les agents du fisc, fait sous cape des gestes désespérés à Blondin qui s’obstine à bourrer la marmotte de fromage. Il paraît que l’exportation de ces bêtes est soumise à un droit de péage et qu’en fin de compte nous l’avons échappé belle. Blondin du reste n’est pour rien à cette heureuse issue, car n’ayant que ses lunettes il n’a rien vu de la scène mimique du muletier.

C’est à St-Rémy que la grande route prend fin et que commence le sentier à mulets traversant le Grand St-Bernard.

— Oh ! oh ! s’écrie Tonio, ça va, il est assez large pour le « sociable. »

— Ce qui prouve, observe le sentencieux Blondin, que souvent il faut voir pour croire.

Ce premier point de gagné nous donne de l’assurance et calme en partie l’appréhension qui nous obsédait depuis le départ d’Étroubles.

Le muletier lui aussi a besoin de se retremper ; il s’accorde à ce moment, en profitant de la dernière auberge, quelques verres d’acquavita. À la manière dont ces derniers sont ingurgités, il est aisé de voir que le brave homme est familiarisé avec cette liqueur.

Comme le sentier a une pente excessivement raide, nous prenons nos mesures pour éviter tout accident, et chacun se tient au poste qui lui est assigné avec ordre exprès de ne pas l’abandonner. Le muletier est invité à ne pas quitter la bride de sa bête et à l’arrêter net au premier commandement. Tonio et Blondin se placent derrière le tricycle, l’un à droite, l’autre à gauche, et le maintiennent dans la bonne voie en cherchant à éviter les trop gros cailloux.

Ce n’est d’ailleurs pas trop que d’être deux ; la marmotte, cette coquine de bête, réclamerait à elle seule toute notre attention et notre vigilance. Depuis un certain temps déjà, elle témoigne son bonheur d’apercevoir le soleil entre les mailles de son panier par des sifflements étourdissants, puis désireuse sans doute de distinguer en toute liberté l’astre du jour elle a rongé le dessus du panier et menace à tout instant de s’échapper. Faute de mieux, Tonio bouche le trou avec une pierre plate maintenue par une courroie et nous voilà quelque peu tranquillisés.

De grosses pierres mises en travers du sentier pour guider l’eau d’un ruisseau ramènent vite notre attention au véhicule ; en soulevant une roue puis une autre, nous passons non sans peine l’obstacle.

Ces pierres, au fur et à mesure que nous montons, se rencontrent à tous les vingt pas, en sorte que le manège ci-dessus décrit devient une première source d’angoisses.

Malgré toutes nos précautions, des secousses épouvantables ébranlent la machine à chacun de ces passages, et nous nous demandons déjà avec inquiétude, en mesurant des yeux le chemin qui nous reste à parcourir, si le tricycle pourra résister jusqu’au bout.

Sur ces entrefaites, les secousses répétées ont sensiblement déplacé la pierre qui recouvre le panier, et la marmotte s’aidant de ses crocs aigus et de ses griffes acérées a bientôt élargi le trou de façon à passer tout le corps au travers. Blondin l’apercevant dans cette position, s’élance en criant sur le panier ; la bestiole effrayée en sort tout-à-fait, glisse entre les doigts de Tonio, prend la clef des champs et… court encore.

Le muletier, voyant de quoi il en retourne, lâche la bride du mulet et descend avec une adresse et une rapidité inconcevables la pente escarpée de la montagne à la poursuite de celle qui vient de nous fausser compagnie.

En un clin d’œil il a enjambé rochers sur rochers derrière lesquels nous le perdons de vue.

Tout penauds de l’aventure, désolés de la perte de cette petite bête, nous contemplons d’un œil morne les lieux du désastre. De temps en temps une exclamation un peu… crue rend compte de la communauté d’idées et exprime nos regrets d’une énergique façon.

Bientôt apparaît le guide, il revient bredouille naturellement et cherche à nous expliquer les péripéties de sa chasse ; nous n’y comprenons qu’une chose que nous savons du reste, c’est qu’il n’a pas pu retrouver la marmotte.

Le chemin devient de plus en plus mauvais, les cailloux abondent, on grimpe maintenant sur des roches rendues glissantes par l’usure, les difficultés surgissent à chaque pas, l’esprit est tendu, on n’a plus qu’une seule et unique préoccupation : celle de passer sans accident.

Quand on réfléchit maintenant de sang-froid à toutes les péripéties émouvantes de cette équipée, on se prend à admirer les nombreuses qualités du mulet et l’on est à même d’apprécier les services qu’il rend à l’homme dans ces passages difficiles. Presque toujours lourdement chargé, il gravit d’un pas régulier les pentes les plus escarpées, jamais il ne bronche, jamais il ne tombe ; il ne pose les pieds qu’à coup sûr et si par hasard une pierre se dérobe sous un de ses fers, les trois autres sont ancrés au sol ; avec cela il jouit d’un tempérament infatigable et d’une force étonnante.

Un peu plus haut nous rencontrons deux touristes, sac au dos, pique à la main ; l’un d’eux nous interpelle :

— Vous avez « du nez » de venir par ici en tricycle ; vous ne savez donc pas ce qui vous attend plus haut ?

— Est-ce bien mauvais ?

— Un peu ! vous verrez… bonne chance !…

Et chacun de poursuivre son chemin, eux en riant et nous passablement inquiets.

Le paysage est des plus désolés, on ne voit presque plus de verdure, rien que des roches nues, grisâtres ou vertes ; la vallée qui s’étend à nos pieds est d’une uniformité désespérante ; toutes les aspérités, tous les accidents de terrain ont été nivelés par les nombreuses avalanches qui descendent chaque hiver du haut des monts. La disposition des lieux se prête parfaitement à la formation de ces descentes de neige, vrais cataclysmes que rien n’arrête et qui ensevelissent et anéantissent tout sous leur passage.

Depuis longtemps déjà nous remarquons, espacés le long du sentier sans qu’ils en suivent pourtant tous les contours, de grands poteaux. Lorsque la montagne est ensevelie sous une couche uniforme de neige, ces pieux émergent encore quelque peu de l’épaisse couverture, servent de point de repère, et indiquent la route à suivre aux courageux et souvent imprudents voyageurs. Une corde tenant fortement à un rocher près de l’hospice et descendant très bas sert aussi en hiver aux voyageurs venant d’Italie, qui se hissent par la force des bras sur les pentes couvertes de neige et arrivent ainsi au couvent par le chemin le plus direct. On a soin d’enlever cette corde en été, afin que les voyageurs n’aient pas le frisson en voyant les endroits périlleux par lesquels ils passeront en hiver.

Il faut une âme fortement trempée et un suprême dédain du danger pour oser affronter pendant la mauvaise saison ces lieux déjà sinistres au cœur même de l’été.

Bientôt, et non sans peine, véhicule, hommes et bête arrivent à la cantine italienne. Il est décidé d’y faire une courte halte réconfortante.

Cette maison solidement bâtie, voûtée et casematée, est à l’épreuve des ouragans et des avalanches. Située dans une vaste combe ou pour mieux dire dans un vaste entonnoir formé par de hauts rochers, elle sert de lieu de refuge et d’abri à ceux qui pendant la traversée du col ont besoin de reprendre leurs forces ou d’attendre un temps propice avant de poursuivre leur route.

Lorsque le guide nous montre le chemin, sorte de « Pas de l’Échelle » taillé dans la paroi de rochers qu’il nous faut prendre pour parvenir à l’hospice, un frisson d’angoisse nous étreint : nous comprenons à ce moment les paroles des deux touristes rencontrés plus bas :

— Vous ne savez donc pas ce qui vous attend là haut !

Enfin, le vin est tiré, il faut le boire ! Du courage et en avant !

Quiconque nous voit nous engager dans cet affreux sentier, escaladant les rochers, poussant, soulevant ou même retenant le tricycle prêt à perdre l’équilibre, peut nous prendre pour des fous.

Pendant la demi-heure que dure ce manège aussi pénible, mais plus dangereux encore qu’aux Aravis, à peine quelques paroles sont prononcées et toutes ont trait au commandement de la manœuvre. Malgré le froid vif qui règne à cette altitude, nous sommes en nage, il est temps que cela prenne fin, et la vue de l’hospice au bord de son petit lac aux eaux noires est saluée par des cris d’allégresse et de joie. Encore quelques pas et tout est fini.

Tonio et Blondin sont trop heureux d’être arrivés à bon port, ils se présentent leurs mutuelles félicitations par une vigoureuse et sincère poignée de main qui en dit plus que bien des paroles oiseuses.

Quelques gros et beaux chiens se lèvent à notre approche et viennent nous souhaiter la bienvenue d’une façon muette, il est vrai, mais au moins hospitalière. D’un bond nous franchissons le haut perron et entrons dans l’établissement à l’aspect triste et dépourvu de toute espèce d’ornements. Immédiatement à notre vue un sommelier fait résonner une cloche, puis entr’ouvre une porte en disant :

— Entrez dans la salle à manger, Messieurs, le prieur va venir.

Tonio ouvre la marche, Blondin le suit à une dizaine de pas en arrière. À peine Tonio a-t-il effleuré le seuil de la salle, qu’il s’entend interpeller par un vigoureux :

— Do you speak English ? partant de l’intérieur qui paraît désert.

Tout ahuri, il reste bouche béante avant de répondre, tellement il s’attendait peu à cette question d’outre-mer.

— Do you speak English ? répète pour la seconde fois un petit homme, d’un certain âge, tout de noir habillé, à l’abondante chevelure et à la barbe taillée à la Lincoln.

— Non, Monsieur, pas moi, mais mon ami, répond enfin Tonio en désignant Blondin.

— Aoh ! je été si content de vouare quéqiune qui pâlé anglé… continue le petit monsieur en se précipitant sur Blondin qui, tout occupé à lorgner une inscription latine, ne sait pas un traître mot de ce qui se passe à ses côtés. Aussitôt le petit monsieur le saisit par le revers de son habit, et sans lui donner le temps de se reconnaître se met à lui débiter une longue tirade en anglais, où il lui témoigne avec une verve et un abandon incroyables son bonheur et sa joie de pouvoir enfin s’exprimer dans sa langue maternelle.

Blondin tombe des nues : c’est à peine s’il peut répondre ; notre énergumène d’ailleurs le tire bientôt d’embarras en faisant en même temps demandes et réponses ; il est si transporté de se voir enfin compris qu’il n’en demande pas davantage.

Pendant cette scène, le sommelier est revenu, portant sur un plateau deux bols d’un bouillon fumant.

— Allons ! s’écrie Tonio à son ami. Viens donc prendre ton bouillon pendant qu’il est chaud !

Blondin jette des yeux de convoitise vers la table et cherche à s’en approcher, oui, mais le petit monsieur à la longue redingote le tient plus que jamais par le col de son habit et ne paraît pas disposé à lâcher sa victime avant qu’il ait fini de lui narrer l’histoire entière de sa vie.

Il faut l’arrivée d’un jeune prêtre pour mettre fin à cette scène du plus haut comique. Blondin se décide alors à brusquer la conversation, et d’un geste rapide il se détache de son crampon pour s’approcher du nouvel arrivant.

Ce dernier nous souhaite tout d’abord la bienvenue en termes sincères, puis s’informe de notre voyage et nous engage à passer la nuit à l’hospice, ou du moins à n’en repartir qu’après nous être entièrement reposés. Ensuite il s’empresse de mettre à notre disposition une chambre pour nos préliminaires de toilette, auxquels il nous abandonne en nous disant que le dîner est pour 11 heures et qu’il aura le plaisir de nous revoir à cette occasion.

Cette réception cordiale nous ravit et nous réchauffe le cœur ; un seul point nous ennuie lorsque nous sortons de la chambre, c’est le petit monsieur à la redingote noire, un clergyman méthodiste, à ce que nous apprend Blondin, qui nous appréhende au passage et se cramponne à ce pauvre Blondin qu’il assaille de mille questions.

Tonio sort de l’hospice en courant, Blondin le suit espérant se débarrasser de son atroce compagnon, mais ce dernier s’attache à ses pas, et depuis ce moment jusqu’au dîner ne cesse d’être un tiers très importun dans notre intimité.

Les chiens sont toujours là, mollement étendus sur les rochers, se réchauffant aux rayons du soleil. Nous nous en approchons pour admirer de près cette race particulière qui s’est fait un nom dans le monde entier. À notre approche ils grondent bien un peu, mais devinant nos bonnes intentions ils se laissent doucement caresser.

Toujours suivis par le véhément clergyman plus ennuyeux que jamais, nous rentrons dans l’hospice pour en visiter les curiosités.

Un autre jeune prêtre, le prieur cette fois, accourt au coup de cloche de Tonio et se met le plus aimablement du monde à nous servir de guide.

En premier lieu il nous conduit dans la bibliothèque, vaste salle où règne un froid intense qui nous saisit en entrant. Près de 19,000 volumes composés en majeure partie d’œuvres théologiques et d’ouvrages sérieux dont quelques-uns remontent à la fin du 15e siècle, forment le fond de ce trésor où les moines viennent puiser pendant les longues soirées d’hiver, soit des documents précieux pour leurs travaux, soit de saines lectures qui retrempent l’âme et vivifient l’esprit.

Un médailler occupe le centre de la salle et attire l’œil du visiteur. Étonnés de cette grande collection de pièces très anciennes, qu’un numismate ne verrait pas sans un grain d’envie, nous demandons au prêtre le nom de celui qui a doté le couvent de cette collection et apprenons avec surprise que toutes ces pièces de monnaie, ainsi que d’autres objets d’art tels que statuettes, ex-voto, armes en bronze, ont tous été trouvés à quelques pas de l’hospice.

— Voilà qui est curieux ! et par quelles circonstances ces objets sont-ils venus échouer dans ces parages ?

— Ah ! c’est que ce passage, Messieurs, était connu dans les temps les plus reculés. Les Romains avaient élevé à quelques pas d’ici un temple consacré à Jupiter Pennin, voyez, là-bas, sur ce petit plateau ; c’est en fouillant dans les ruines de ce temple que l’on a trouvé ce grand nombre de pièces et d’ex-voto.

L’Anglais clergyman, fidèle à sa consigne d’embêter son prochain comme soi-même, ne cesse d’interrompre le cicerone dans les détails intéressants qu’il livre à notre curiosité et répète à satiété sa phrase de prédilection :

— Aoh ! jé régretté bàucoup qué vô né pâlé pâ anglé.

Si nous regrettons quelque chose, c’est qu’il ne comprenne pas à notre air combien il est importun et fatiguant.

À l’inspection du médailler il s’écrie d’un air scandalisé :

— Aoh ! jé né vouâ pas de pièces anglès.

Aussitôt, et de la manière qu’on donne un bonbon à un enfant qui vous ennuie, le prêtre lui montre une guinée à l’effigie de la reine Victoria.

— Aoh ! yes, jé aimé bâucoup nôte reine.

Plus loin, nous admirons quelques tableaux offerts au couvent par des voyageurs reconnaissants, entr’autres un magnifique chien du St-Bernard, un Napoléon passant les Alpes, etc., etc.

— Et celui-ci, demande Blondin, que représente-t-il ?

— Cromwell.

— Cromwell, aoh ! nô, cé n’été pâ Cromwell, jé avé ché moâ un vré Cromwell, et il né ressemblé pas di tout à céloui-ci !

Là dessus, il entame une conversation à n’en plus finir sur Cromwell, sur l’Angleterre et sur lui-même. Le pauvre moine ne peut dorénavant plus placer une parole, et plus poli, plus endurant que nous, il n’ose se débarrasser de l’importun.

Furieux, nous commençons à battre la semelle sur le parquet et à parcourir la salle d’un bout à l’autre. Blondin, chose étrange ! est sorti de son calme habituel et lance des regards furieux sur ce pasteur méthodiste mis sans doute au monde pour faire damner son prochain ; l’épithète de crampon, lâchée d’abord à voix basse, suit une gamme ascendante et risque à la longue d’arriver à son oreille ; mais dans sa rage de parler, l’insulaire a le conduit auditif bouché !

— Alors quoi !… s’écrie Blondin, on va voir la morgue !

— Oui, je l’espère, répond Tonio, il fait un froid de loup ici.

À ces paroles, le moine jette un regard anxieux vers nous, et fait quelques pas du côté de la porte pour montrer à son malencontreux parleur qu’il est temps de mettre un terme à son baragouin inintelligible.

Oui, mais la machine est remontée et l’Anglais voyant sa victime lui échapper la prend par sa robe, puis continue à lui dévider son rouleau interminable.

Impatientés, nous sortons et continuons à battre la semelle dans le corridor que nous arpentons avec rage et furie.

Enfin ! les deux hommes sortent de la bibliothèque. Oh ! ne croyez pas que notre Anglais a fini de parler, pas le moins du monde ; son interlocuteur s’est dégagé, nous ignorons comment, mais ce que nous savons et ce que nous voyons c’est que l’Anglais emboîte le pas du moine en gesticulant et baragouinant plus que jamais.

Ô Dieu clément, c’est là un de tes serviteurs ! Mais il y a de quoi dégoûter à jamais ses ouailles d’entendre interpréter tes saints préceptes par un semblable mannequin à remontoir !

— Messieurs, nous allons à la morgue, dit le moine en descendant rapidement l’escalier, comme s’il avait le diable à ses trousses.

— Lé môgue, aoh nô, jé reste, répond l’Anglais.

Quelle chance ! Enfin ! – nous voilà débarrassés de ce compagnon plus que ridicule.

La morgue est un petit bâtiment situé à quelques pas du couvent, où l’on expose et conserve les corps des malheureux qui ont trouvé la mort pendant la traversée du St-Bernard.

En voyant ce chaos de roches grises, dépouillées de végétation, ces combes garnies de névés, ces arêtes dentelées sans cesse battues par la foudre et les ouragans, ces crevasses et ces précipices sans fond, ces pentes escarpées si propices aux avalanches, cet horizon de cimes blafardes, on se sent envahir peu à peu par une angoisse indicible, par le pressentiment du danger, et l’on se familiarise avec la mort qui hante ces sommets.

La présence d’une morgue dans ces lieux n’a donc rien de terrifiant : on est, pour ainsi dire, préparé à sa vue ; l’imagination exaltée par le paysage a déjà entrevu ces sinistres victimes dans leur horrible aspect… Telle est du moins notre impression lorsque nous jetons un coup d’œil dans cette lugubre salle.

Les cadavres gelés se conservent en parfait état grâce à la basse température qui règne dans ces parages. Ils tombent rarement en putréfaction, ils se dessèchent lentement et peu à peu tombent en poussière. Toutefois il arrive que dans le cœur de l’été la chaleur décompose les chairs mais ces cas sont rares, ce qui est heureux pour l’hospice placé dans le voisinage immédiat.

Le sol est couvert de débris informes d’ossements et de crânes. Contre les murs sont adossés, dans la posture où ils ont été trouvés, les cadavres des malheureux entourés d’un linceul. L’un d’eux est assis, sa figure exprime la souffrance, ses deux mains crispées sur l’estomac indiquent que la faim n’est pas étrangère à sa mort. Un autre ficelé sur une planche, couvert de ses vêtements, les pieds chaussés de gros souliers, semble sur le point de se mettre en marche et cependant il dort debout du sommeil éternel. Ici un enfant, là, un autre homme possédant encore intacte toute sa chevelure, ici encore… mais c’est assez contempler ces victimes de tant d’évènements funestes, qui ont payé de leur vie, un acte de témérité, d’imprudence ou de folie.

La plupart de ces pauvres gens sont des ouvriers qui allaient chercher dans un autre pays une subsistance qu’ils ne trouvaient pas chez eux ou qui regagnaient pour l’hiver le foyer qu’ils avaient abandonné pour travailler à l’étranger pendant la bonne saison.

Tout silencieux, nous quittons cet asile de la mort et rentrons à l’hospice dont la cloche annonce l’heure du dîner.

Le prêtre qui nous a reçus précédemment nous fait les honneurs de la table. Nous sommes en tout cinq dans la salle : deux touristes vaudois, peu causeurs, le prêtre et nous.

Sitôt après le bénédicité que chacun est censé se réciter mentalement, le moine rompt la glace en nous demandant mille détails sur notre curieuse voiture qu’il voit pour la première fois.

— Vous avez dû avoir bien de la peine pour monter ?

— Mais oui… pas mal.

— Et vous venez de Genève avec… ?

— Oui, et nous y retournons.

— C’est merveilleux !

Et tout en mangeant l’on cause avec abandon de part et d’autre. Comme tout ce qui a trait à cette belle institution nous captive et nous passionne, nous assaillons le moine de questions sans nombre, dans le but de satisfaire notre curiosité singulièrement développée par tout ce que nous voyons et entendons, et de nous instruire sur des faits que nous ignorons pour la plupart.

— En quelle année Bernard de Menthon fonda-t-il cet hospice ?

— On croit généralement qu’il en a jeté les fondements en 969 ou 970.

— Il me semble avoir lu quelque part qu’il existait un hospice ici avant même la venue de St-Bernard. — Est-ce vrai ? interroge Blondin.

— Effectivement, les chroniques assurent qu’il existait un « hospital » plus d’un siècle avant celui fondé par Bernard de Menthon ; ce qui semblerait indiquer que le monastère tire son nom actuel non pas de Bernard de Menthon, mais de Bernard, oncle de Charlemagne, qui utilisa ce passage pour son expédition contre le dernier roi des Lombards.

— Tiens !… Tiens !… c’est intéressant… et par quelles circonstances St-Bernard vint-il s’établir ici ou réédifier cet hospice ?

— Ceci, messieurs, est une histoire qu’il serait trop long de vous raconter ici ; elle est des plus curieuses, elle commence comme un roman :

Le père de Bernard, le baron Richard de Menthon, veut marier son fils à une noble demoiselle, Marguerite de Miolans ; Bernard, qui avait fait vœu de chasteté, s’y refuse : colère du père et fuite du fils qui se réfugie à Aoste où il fut nommé plus tard archidiacre. L’idée d’établir un monastère hôpital sur le St-Bernard, alors mont Joux, lui vint un certain jour, où, avec l’aide de paysans, il délivra quelques pèlerins français que des brigands habitant le mont Joux avaient faits prisonniers.

— Et l’hospice actuel est le même que celui bâti par St-Bernard ?

— Oui… en partie, selon toutes probabilités.

— Vos archives doivent vous le prouver d’une manière certaine.

— Malheureusement non, car beaucoup de nos documents ont été jadis la proie des flammes.

— Ah bah !… et y a-t-il longtemps de cela ?

— Oui, oui, autant que je me le rappelle, ce fut en 1550 ou 1555 environ ; un incendie, dont on ignore les causes, détruisit toute la partie supérieure du bâtiment. Mais, comme je vous le disais tout à l’heure, ce qui nous fait présumer que l’édifice actuel doit être celui qu’a fait construire Bernard de Menthon, c’est qu’en 1825, lorsque la congrégation fit rebâtir la partie sud-ouest de l’hospice, le premier mur mitoyen (il y en a trois) se montra alors à nu, et on le vit portant en plusieurs endroits des traces de calcination, marque évidente qu’il a résisté à un incendie, et comme, selon toutes probabilités, un seul incendie à détruit notre hospice, ce mur, ainsi que les fondements, doivent inévitablement avoir été construits à une date antérieure, soit au dixième siècle.

— Mais servez-vous seulement de vin, poursuit le religieux en s’adressant à Tonio qui se verse on ne sait trop pourquoi un grand verre d’eau. Ne buvez pas de l’eau, cela ne vaut rien à 8000 pieds de hauteur. Il faut vous réconforter avec du vin pur ; faites comme moi !

— Le fait est que l’air est singulièrement vif ici.

— N’en soyez point étonnés, vous êtes dans l’habitation la plus élevée de l’Europe, à la limite des neiges éternelles, et ce qui ajoute encore au froid que l’on éprouve ici à cause de l’altitude c’est que, comme vous avez pu le remarquer, l’hospice est bâti dans une gorge placée dans la direction du N E. au S O., c’est-à-dire dans celle des vents.

— Oui, si le moindre petit air de bise vous amène toujours un froid aussi incommode, qu’est-ce que cela doit être en hiver ?

— Ah ! en hiver c’est autre chose ! mais quand je vous aurai dit qu’en été, même pendant les mois les plus chauds, l’eau gèle chaque soir et chaque matin, vous ne serez pas étonnés d’apprendre que le thermomètre descend souvent à 27°R[4].

— Pristi ! mais ce rude climat doit à la longue vous ruiner la santé !

— En effet, il n’est supportable que pour des hommes dans la force de l’âge, et encore, comme je vous le disais tout à l’heure, pour nous entretenir le sang chaud, sommes-nous obligés de boire du vin pur et de manger beaucoup, surtout des choses très nourrissantes telles que la viande et les légumes à gousses.

— Cultivez-vous quelque chose ici ?

— Nous ne plantons guère dans un endroit abrité que quelques choux et légumes, qui sortent à peine de terre au mois de septembre ; c’est plutôt pour nous procurer le plaisir de voir croître quelque chose et ajouter un élément de distraction à notre vie monotone et confinée que nous nous occupons un peu de culture, car ici tout est roc, il n’y a pas deux pouces de terre, et c’est ce qui fait que nous avons une morgue au lieu d’un cimetière. Nous avons aussi dans le lac quelques petits poissons presque immangeables qui ne deviennent guère plus gros que le petit doigt de la main.

— En définitive, avec cette température de Spitzberg, ces brouillards presque continuels et les maladies qui en sont les suites inévitables, avec cette solitude qui doit à la longue engendrer l’ennui, vous ne pouvez pas rester longtemps à l’hospice ?

— À partir de 35 ans environ nous sommes obligés de descendre dans la plaine.

— Vous êtes contents de ce déplacement obligatoire ?

— Je n’ai jamais vu partir un Père d’ici sans qu’il ne pleure amèrement : c’est un chagrin immense, et notre seul vrai souci, notre unique appréhension est de quitter cet asile où nous aurons passé les plus beaux jours de notre vie.

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Oh ! que nous nous sentons petits et misérables à côté de ces hommes qui sacrifient la plus belle partie de leur existence au soulagement des misères humaines, et qui parlent de leurs œuvres avec autant d’humilité ! Eux doivent posséder cette paix intérieure, cette satisfaction de la conscience que peut seul donner le sentiment du devoir accompli. Leur contact journalier avec les étrangers qui traversent le col, loin de leur faire regretter le monde, doit leur faire chérir davantage leur solitude désolée et leur nid d’aigle placé sur cette chaîne des Alpes sous l’œil direct de Dieu.

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— Allons, allons, messieurs, servez-vous, poursuit le moine, faites honneur à notre table… réconfortez-vous, vous avez encore bien du chemin à faire et bien des fatigues à subir avant d’arriver dans la vallée.

— Le sentier est-il bien mauvais pour descendre ?

— Oui… surtout pour votre machine.

— Nous irons lentement… puis, nous commençons par être aguerris à ce genre d’exercices.

— Le fait est que les difficultés ne doivent pas vous manquer parfois… Si vous étiez arrivés hier, vous auriez vivement excité la curiosité par ici.

— Pourquoi donc ?

— Nous avions beaucoup de voyageurs. À onze heures, cette salle était comble.

— Et cela vous arrive-t-il souvent ?

— En été, dans la belle saison, nous hébergeons de 200 jusqu’à 500 personnes.

— C’est un beau chiffre, auquel il vous est aisé de suffire parce que vous pouvez vous ravitailler à volonté, mais en hiver comment donc faites-vous ?

— Nous prenons nos mesures en conséquence. D’ailleurs les voyageurs sont infiniment moins nombreux en hiver ; toutefois, rares sont les jours où nous n’en voyons pas. Les vivres ne nous manquent jamais, mais il nous arrive quelquefois de manquer de combustible. À partir du mois de juillet ou août, des convois de vingt chevaux se succèdent les uns aux autres, et nous apportent jusqu’à l’arrivée des premières neiges les provisions nécessaires pour l’hivernage. Les vivres viennent de Bourg-St-Pierre et le bois du val Ferret. Vous voyez que le ravitaillement et le transport ne sont point une sinécure.

— En effet, il vous faut penser à tout, car vous êtes pour ainsi dire bloqués dans votre asile quand viennent les premières neiges.

— Bloqués n’est pas le terme propre, puisque nous sommes visités par les voyageurs et que nous leur portons secours à l’occasion ; mais si les hommes peuvent traverser le col, il n’en est pas de même des bêtes de somme auxquelles il serait de toute impossibilité de se frayer un passage. Notre hiver dure neuf mois environ, il faut donc nous pourvoir de tout ce qui nous sera utile et nécessaire.

— Votre colonie est-elle nombreuse pendant l’hiver ?

— Suivant la règle, quinze frères doivent résider à l’hospice avec sept valets ou « marronniers » comme nous les appelons. Ce sont eux qui font le service de sûreté et explorent chaque jour le passage. Quand le temps est mauvais, et surtout dans la saison des avalanches, en novembre et en mai, nous partons avec eux emportant tous les outils nécessaires pour secourir et transporter les malheureux voyageurs.

— Tiens ! dans toutes les histoires ou légendes sur le Grand St-Bernard, on dit que ce sont les chiens qui vont au-devant des voyageurs avec une gourde suspendue au cou et qui les ramènent à l’hospice. C’est donc une couleur à l’avantage des chiens ?

— Ces derniers nous sont très utiles, soyez-en certains, mais ils ne vont jamais seuls au devant des voyageurs ; quant à la gourde, c’est comme vous le dites, une fiction ; le « marronnier » porte tout. Les chiens nous sont surtout utiles pour nous aider à retrouver l’hospice la nuit, voire même le jour pendant les brouillards.

— Comment… vous sortez aussi la nuit ?

— Oui ; assez souvent des voyageurs arrivent au cœur de la nuit et nous avisent qu’un de leurs compagnons est resté en route, souffrant du froid, de la faim ; nous partons aussitôt à sa recherche, et nous sommes heureux si nous parvenons à l’arracher à la mort.

— Nous admirons votre courage ! ces expéditions doivent être bien dangereuses, étant donné les avalanches qu’un rien fait naître et les crevasses qui abondent aux environs.

— On ne sait jamais en quittant l’hospice si l’on y reviendra, poursuit le moine avec une mélancolique douceur. Ainsi, il y a trois ans, je suis allé avec trois frères à la recherche de deux voyageurs ; une avalanche les a ensevelis tous les cinq… et je suis revenu seul au couvent…

Non-seulement les avalanches et les crevasses font un grand nombre de victimes, mais la fatigue, la faim et surtout le froid sont les instruments que choisit de préférence la mort pour arriver à ses fins.

C’est aussi le brouillard qui égare le voyageur loin du sentier ou des piquets indicateurs, le fait revenir sur ses pas dont il ne voit déjà plus la trace, l’entraîne au bord d’un abîme, puis le vent qui avec violence s’oppose à sa marche et l’oppresse, puis la neige dont les gros flocons s’insinuent dans ses vêtements, l’aveuglent et qui, entassée à certains endroits, l’empêche de passer ou dissimule un gouffre dans lequel il tombe. Vous figurez-vous tout cela, l’âpreté noire du brouillard enveloppant le voyageur de son obscurité impénétrable, ou le vent qui lui souffle au visage sa froideur furieuse et glacée, ou la neige lugubre tombant, tombant toujours, ou la monotonie, l’uniformité de la contrée… et il marche, il marche sans avancer : enfin il s’arrête épuisé exténué de fatigue : il voit dans une angoisse indicible la mort le frôler de ses ailes, il pense peut-être un instant à sa famille, à sa patrie, il sent ses membres s’engourdir, le poison du froid qui glisse dans ses veines, remonte jusqu’au cerveau auquel il ôte son activité naturelle et lui glace le cœur. Tout son sang se fige et il s’endort d’un sommeil calme qui le conduit inévitablement à la congélation et à la mort. Il n’y a pas de lutte, il s’affaisse et tombe pour ne plus se relever. Chose curieuse ! et qui prouve combien ce besoin de dormir est insurmontable et s’empare rapidement du malheureux, il y a quelques années, on a trouvé dans la neige un individu debout, un bâton à la main et un pied levé. Il était mort depuis longtemps.

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Quelle heure charmante passée dans cette causerie, où nous apprenons une foule de détails sur la vie intime de ces gens si dévoués et si charitables, détails narrés avec une simplicité et une modestie touchantes ! Au récit des dangers courus, nous sentions une vive émotion nous gagner et nous arracher presque des larmes. Il faudrait une plume plus autorisée que la nôtre pour décrire avec les vives couleurs de la réalité et reproduire fidèlement avec son cachet de simplicité les récits que nous fait notre amphitryon.

Rien de plus réconfortant que ce dîner : « un de ces dîners comme on n’en fait qu’au St-Bernard, dit Töpffer, c’est à dire savoureux dans leur simplicité et sans rapport aucun avec les somptuosités souvent frelatées des tables d’hôte. Ce sont des potages succulents et bourgeois tout ensemble, de grosses viandes cuites dans leur jus, des pommes de terre exquises de qualité et d’apprêt. Sans compter que linge, verres, ustensiles, tout est net, propre, engageant, comme serait dans un jour de fête la table d’un riche fermier. »

Nous songeons à quitter, quoique à regret, ces religieux si sympathiques ; à ce moment, Tonio cherche des yeux le tronc pour y déposer notre modeste obole… impossible de le découvrir. N’osant, par discrétion, s’adresser au Père qui se trouve encore à nos côtés, Tonio tire par la manche un des deux messieurs vaudois, nos voisins de table, et lui glisse dans le tuyau de l’oreille le sujet de nos recherches.

— Dans l’église, lui souffle l’autre.

— Ah ! c’est juste, nous avons oublié de visiter la chapelle, s’écrie Tonio, et s’adressant au religieux :

— Seriez-vous assez obligeant pour nous rendre ce dernier service en nous servant de guide ?

— Bien volontiers !

Contrairement à l’hospice du Petit St-Bernard où le tronc est placé avec ostentation sous les yeux du voyageur avec réclames à l’appui, il se trouve ici bien modestement dissimulé derrière un pilier.

L’église est simple ; et la seule chose digne d’intérêt est le tombeau du général Dessaix, avec un bas relief admirablement fouillé. Aussi ne sommes-nous point retenus par les curiosités dans cette maison de prière ; du reste, il y fait un froid glacial capable de refroidir les plus ardents piétistes.

Blondin grelotte dans ses habits légers ; Tonio claque des dents d’une manière inquiétante ; nous nous hâtons donc d’aller retrouver en dehors et la chaleur bienfaisante des rayons du soleil et l’air pur qui fouette et régénère le sang. Oui, mais nous comptons sans notre hôte : le soleil a disparu derrière de gros nuages noirs qui, chassés par un vent violent, battent les hauts sommets d’une pluie diluvienne. Quelques larges gouttes apportées par les courants tombent sur le roc, par habitude nous allions dire la terre, aussi nous hâtons les préparatifs du départ et déplions les vêtements de caoutchouc.

— Ne craignez rien, Messieurs, s’écrie le moine du haut du perron. Vous n’aurez pas de pluie, ces nuages passeront sans vous atteindre.

— C’est à peine croyable, d’aussi brusques changements de température ! exclame Blondin.

— Dans le courant de l’année, continue le moine, c’est à peine si nous jouissons de quinze jours d’un ciel pur sans tempête ou sans brouillards. Ce qui est très curieux, voyez-vous, ce sont ces bourrasques de neige qui se forment pour ainsi dire instantanément en toute saison…

— À ce propos, je puis vous en dire deux mots, interrompt un des deux messieurs vaudois. L’année dernière, nous faisons presque chaque année le pèlerinage de l’hospice, nous quittions le couvent par un ciel serein ; à peine étions-nous arrivés 200 pas plus, bas, qu’un tourbillon de neige nous enveloppe et nous cloue sur place pendant près d’une demi-heure. Impossible d’avancer ou de reculer, au risque de se précipiter dans une crevasse : on ne voyait plus le sentier ; je vous réponds que nous n’étions pas à noce.

— Pourvu qu’il ne nous en arrive pas autant, hein ! Blondin, qu’en penses-tu ?

— Hum ! j’en pense… que tout ça n’est guère rassurant.

— En tout cas, Messieurs, vous ne risquez rien aujourd’hui, la température est plutôt chaude, reprend le moine.

Notre guide, le muletier d’Étroubles, qui fume sa pipe à quelques pas de là et assiste à l’entretien, nous confirme cette assertion.

— Comment ! vous êtes encore là, exclame Tonio.

— Oui, j’attendais un voyageur pour descendre, mais… il se refuse à me donner quarante sous… ce n’est pourtant pas trop cher !

— Ça ne peut être que notre Anglais ! Importun et pingre, il n’y a pas lieu d’en douter.

Et pourtant, ô insulaire ridicule, tu manques la plus belle des occasions. Dans ce muletier paisible, tu aurais trouvé un partenaire docile et endurant au suprême degré : il n’aurait pas eu le bonheur de te comprendre, et son caractère peu démonstratif aurait laissé le champ libre à ton verbiage clair… comme les brouillards de ton île. L’âne, le muletier et toi, vous auriez fait un trio réussi.

— Bon voyage, Messieurs, nous dit le religieux, au revoir et souvenez-vous qu’ici vous serez toujours les bienvenus !

Avec quelle affectueuse sympathie, avec quel élan de cœur nous serrons la main de cet excellent homme ; nous sommes vraiment émus, et c’est avec regret que nous quittons cet asile où tous les hommes sont reçus comme des frères, et où nous avons puisé durant ces quelques heures de précieux enseignements instructifs et moraux.

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Le chemin… ami lecteur, nous vous faisons grâce d’une nouvelle description de nos tourments et de nos malheurs ; transportez-vous à quelques pages en arrière et relisez, si le cœur vous en dit, les lignes relatives à la mémorable descente du Col des Aravis. Lamentations, angoisse, désespoir, découragement, tout est identique ; le cadre seul diffère un peu en ce sens qu’ici tout est rochers et que nous avons même un vaste névé à traverser.

Votre patience a été suffisamment mise à l’épreuve en vous amenant jusqu’ici, nous ne voulons pas en abuser. Apprenez donc que notre témérité ne fut point punie et que nous arrivons sains et saufs, mais horriblement fatigués et énervés, à la Cantine de Proz après deux heures d’un supplice que nous sommes loin de vous souhaiter.

Trois curés, gros, gras, joufflus et bien portants, descendent d’un char qui les amène de la vallée. Ces touristes enfroqués sont parfaitement au courant du sport vélocipédiste ; les voilà aussitôt examinant, discutant :

— Oh ! Oh !... c’est un sociable anglais… dernier système... frottements à balles… lanterne King of the Road… caoutchouc rouge… Ah ! Ah ! Messieurs, vous avez bien choisi votre route, il est joli maintenant votre caoutchouc !

Plus en train de nous désaltérer et de nous reposer que d’entamer une conversation sur nos petits malheurs, nous saluons ces curés si bien au courant des inventions modernes et entrons à la Cantine. Bientôt nous les voyons enfourcher de vigoureux mulets et partir dans la direction du Col.

À notre tour, nous montons sur notre voiture et partons dans le sens opposé.

Enfin ! nous voici sur une route, une vraie route, avec peu ou point de pierres, c’est à ne pas y croire !

— On ne va plus savoir faire marcher les pédales ! s’écrie Blondin.

— Bah ! nous n’avons pas à nous en préoccuper, répond Tonio, jusqu’à Martigny nous descendons fort et ferme ; là… si rien ne casse, nous aurons le temps d’apprendre de nouveau le mouvement jusqu’à St-Maurice.

C’est bien le cas de dire que nous descendons fort et ferme : Tonio n’use pas du frein et nous filons comme le vent.

Voici des plantations, des champs cultivés, des chalets, des montagnes boisées, de verts pâturages ; le panorama se déroule comme une vaste toile.

À chaque contour quelque chose de nouveau et d’attrayant. Voici Bourg-St-Pierre avec ses chalets rustiques soutenus par de grosses pierres au-dessus du sol ; toute la marmaille sortant de l’école galope à nos trousses… pas longtemps toutefois ! La vallée s’élargit, la Dranse qui plus haut était un mince filet d’eau, est maintenant une honnête rivière qui roule ses eaux grises dans un lit profondément encaissé.

Une seule ombre au tableau, ce sont les fréquents arrêts que nous devons faire devant chaque attelage que nous rencontrons. Les chevaux et les mulets, peu familiarisés avec notre genre de locomotion, font tous à notre vue des écarts formidables qui peuvent être dangereux aussi bien pour nous que pour ceux qu’ils sont chargés de traîner.


Bourg St-Pierre

— Eh ! l’homme, crions-nous de loin, attention à la bête !

L’homme descend de son véhicule et nous ne repartons que lorsque qu’homme et bête ont passé. Ce manège quoique prudent finit par lasser à force d’être répété.

Voici Liddes, voici Orsières à l’entrée du val Ferret, etc., etc. Grâce à la carte, nous nommons tous les villages et tous les hameaux que nous traversons.

— Hé ! hop ! crie tout à coup Tonio à quelques femmes causant au milieu de la route ; le groupe se disperse aussitôt, mais l’une d’elles s’élance au devant de nous et bondit sur notre voiture. Tonio, la main sur le frein, a heureusement le temps d’amortir le choc en arrêtant instantanément, sinon, la malheureuse était renversée et nous lui passions sur le corps.

Cramponnée à la tige directrice qu’elle serre d’une main de fer, cette femme fixe sur Blondin des yeux hagards et brillants, et s’écrie d’une voix gutturale en saccadant les mots :

— Elle est à moi la voiture… je la veux… je la veux.

— Voyons… qu’est-ce que cela signifie ? dit Tonio en s’élançant de son siège et cherchant à dégager le véhicule.

— Elle est à moi la voiture… je la veux, je la veux, répète pour toute réponse la femme, sans cesser de fixer Blondin de son regard étrange.

Tonio impatienté essaye de la prendre à bras le corps et de lui faire lâcher son point d’appui ; toutes ses forces réunies restent sans effet et ne peuvent détacher ces mains crispées de la faible tige d’acier qui plie sous le poids.

— Hé ! monsieur, ne lui faites pas de mal, s’écrient plusieurs femmes en accourant, attirées par cette scène inquiétante.

— Mais… qu’est-elle donc ?… que veut-elle ?… répond Tonio pâle de colère.

— C’est une malheureuse… elle ne « voit » pas.

— Ne voit pas ?… quoi ?

— Elle est folle sans doute, réplique Blondin.

— Alors dans ce cas, il faut l’enfermer ; elle aurait pu se jeter devant une voiture et se faire écraser… faites-la déguerpir… toi, Blondin, reste sur le tricycle et passe aussitôt qu’il sera dégagé.

Chacun unit ses forces à celles de Tonio, et la folle poussée par devant, tirée par derrière, lâche le véhicule qui poursuit sa route sous la vigoureuse impulsion de Blondin.

À ce moment la malheureuse s’échappe brusquement des mains qui l’étreignent, s’élance comme une flèche, dépasse le tricycle en un clin d’œil et se campe au milieu de la route, droit sur son passage.

Pâle, les cheveux épars flottant en désordre sur ses épaules, les yeux d’un beau noir et d’une fixité incroyable, cette femme est d’une beauté sauvage. Son visage de jeune fille frais et pur, épargné par ces rides précoces que procurent les malheurs ou la maladie, rayonne d’une joie enfantine qui se trahit par une danse vive et des battements de mains répétés.

Tout à coup, elle pousse un cri impossible à rendre et fond sur le « sociable » comme une tigresse sur sa proie.

— Vite, passe !… s’écrie Tonio en accourant par derrière.

C’est trop tard, la malheureuse a de nouveau saisi la tige directrice et rend toute fuite impossible.

— Mais voyons… de par tous les diables il faut en finir !… et Tonio furieux cherche à lui faire lâcher prise en lui frappant sur les mains ; rien ne fait. À bout de ressources et croyant l’intimider, il sort brusquement le revolver de sa fonte et le braque sur le front de la folle. Aussitôt des cris d’épouvante et de terreur partent du groupe qui nous entoure :

— Non, non ! Monsieur !

— Tonio… Tonio… je t’en prie, ne fais pas de bêtises ! s’écrie Blondin avec terreur.

— Tu es ridicule… je ne veux pas tirer… je veux seulement l’effrayer.

Ô touchant spectacle ! une petite fille, une enfant de dix ans à peine, croyant qu’on va tuer la folle, lui a rapidement posé la main sur le front comme pour la protéger. Ce geste est si spontané et si noble à la fois qu’il nous touche profondément.

Tonio continue à serrer les poignets et à frapper les bras de la malheureuse ; les femmes finissent par la dégager et cette fois la maintiennent solidement à l’écart pendant que nous repartons à toute vitesse.

Longtemps encore nous cheminons en silence, surexcités et énervés que nous sommes par cette agression inattendue. L’un et l’autre nous avons toujours devant nous le visage livide de cette folle et son regard froid comme une lame d’acier, un de ces longs regards qui ne regardent pas, a produit sur nos sens et notre esprit une pénible impression.

Il faut le spectacle d’une nature sauvage et pittoresque pour secouer ce sentiment, mélange de trouble et de tristesse, que procure la vue des malheureux privés de raison et redonner à notre imagination son essor primitif et toute sa puissance d’observation.

Soudain un hourrah de ravissement et d’enthousiasme s’échappe spontanément de nos lèvres. C’est au delà de Sanbranchier : la Dranse avec une impétuosité superbe et une furie de torrent déchaîné se brise en écumant de rage sur les rochers qui lui ferment le passage. Ce fracas d’eaux éperdues que suit en serpentant la route taillée dans le roc contraste singulièrement avec la tranquillité des forêts de sapins s’étageant et se perdant sur les hauteurs abruptes et les sinuosités des montagnes.

Nous comprenons alors avec quel amour, avec quelle ivresse, nos Diday et nos Calame se sont acharnés à reproduire de main de maître ces tableaux ravissants et si dignes d’enthousiasmer les âmes avides du beau dans le naturel.

Tout entiers à la contemplation de ces merveilles qui mériteraient cent arrêts photographiques, si hélas ! notre provision de clichés n’était épuisée, nous faisons si peu attention à la route que nous arrivons droit sur le derrière d’un char contenant un douanier valaisan et trois paysans.

— Hé hop ! s’écrie Tonio.

— Ne te dérange pas, dit le douanier au conducteur, ils ont bien le temps de passer !

Profitant d’une largeur à peu près satisfaisante, nous enlevons le tricycle et frottons les naseaux du cheval en le devançant à toute vitesse.

— Merci bien, messieurs, vous êtes aussi aimables que polis, répond Tonio en soulevant sa casquette.

Chose curieuse ! la civilisation produit des effets bien différents suivant les degrés d’éducation intellectuelle et morale des gens chez lesquels elle pénètre.

Allez dans les montagnes reculées de la Savoie et dans tous ces lieux qui ont gardé leur cachet primitif et patriarcal de simplicité, vous serez rarement en butte à l’insolence ou à la grossièreté ; vous trouverez des gens naïfs, mais honnêtes, des gens simples et bons. C’est que cette civilisation n’y est encore qu’à l’état embryonnaire ; instruisez d’abord et dégrossissez moralement le paysan, vous en ferez un être capable d’apprécier les bienfaits d’une civilisation plus avancée ; malheur à lui si, au contraire, sans l’avoir préalablement sorti de son ignorance, vous le mettez en contact avec une société policée ; il en saisira précisément les côtés vicieux et les défauts, et vous en ferez un manant… tout comme ceux que nous venons de rencontrer.

— Tonio !… voici les gorges du Durnand, tu sais… il nous faut les visiter… insinue Blondin.

— D’accord… je ne demande pas mieux… mais… où laisser le tricycle pendant ce temps ?

— À l’auberge…

— Laquelle… je n’en vois point…

— Il y en a une plus haut, nous l’avons dépassée il n’y a qu’un instant.

— Ah ! c’est dommage que tu n’aies rien dit plus tôt car… retourner en arrière… ça monte dur…

— Oui, c’est vrai… alors continuons et arrêtons-nous à la première auberge… j’aimerais bien voir ces gorges qu’on dit très belles.

— Moi aussi… c’est dit ! à la première auberge, halte !

Tonio lâche le frein ; l’on file grand train, les gorges du Durnand se perdent au loin dans la brume et… nous arrivons à Martigny le Bourg sans avoir rencontré ce fameux point de halte.

Adieu gorges, maintenant vous êtes trop loin !

À 6 heures nous mettons pied à terre devant le bureau de poste de Martigny. Tonio retire sa correspondance et la fourre dans sa poche :

— Ça sera pour le dessert… filons sur St-Maurice avant la nuit.

Ceci est plus facile à dire qu’à faire : la route est mauvaise et pleine de poussière ; aussi d’un commun accord nous stoppons à Vernayaz à l’hôtel des Alpes.

— Ça va bien, dit en débarquant Blondin par manière de consolation, – demain, avant de partir, nous irons visiter les Gorges du Trient, cela fera compensation avec celles du Durnand.

Un excellent souper, un hôte aimable et… de bons lits, clôturent dignement cette journée si fertile en évènements et en impressions diverses.

SEPTIÈME JOURNÉE

DE VERNAYAZ À ABONDANCE

Une araignée sur la route. – St-Maurice. – Deux limonades. – Cinq heures de montée ! – Morgins. – Encore des gants jaunes ! – Illusions perdues ! – C’est maigre ! – Abondance. – Ruines du cloître. – Encore 3 curés ! – Un concert. – Sarah Bernhardt.

Blondin se rend seul aux Gorges du Trient ; il accomplit avec béatitude ce beau pèlerinage et se paie le luxe d’un coup de pistolet dans la grotte, comme le ferait, ni plus ni moins, le premier touriste « beautiful » venu.

Tonio qui les connaît déjà, préfère opérer une inspection générale du véhicule avant d’entreprendre une nouvelle journée.

À 7 heures, le tricycle et ses deux voyageurs file comme un météore sur le long ruban poussiéreux qui conduit à St-Maurice.

Longtemps encore les oisifs de Vernayaz contemplent dans un mutisme absolu ce phénomène qui arpente la chaussée et disparaît dans l’éloignement comme une grande araignée glissant sur la surface d’un étang.

Ah ! si vous nous aviez vus arriver à St-Maurice suant et soufflant comme des phoques, naïfs curieux de Vernayaz, notre prestige aurait bien perdu de sa valeur !

C’est qu’il faut dire que maître Soleil fait fête, et qu’il inonde la nature de ses rayons incendiaires ! Puis, ô malheur ! les routes ne répondent guère à notre attente : beaucoup de pierres sous la poussière et des rubans d’une longueur désespérante.

— Voyons… nous ne sommes pas si pressés que ça, commence Blondin, arrêtons-nous à St-Maurice et visitons la Grotte aux Fées !

D’accord ! le tricycle est relégué dans une encoignure de maison sous l’œil vigilant des douaniers valaisans et vaudois qui, placés à chaque extrémité du pont sur le Rhône comme deux chiens de faïence, regardent couler l’eau à travers les bouffées de leurs pipes mélangeant patriotiquement leurs fumées.

L’excursion ne se prolonge pas, et bientôt nous arpentons, mais d’un coup de pédale plus calme, dans la direction de Monthey. – Route pénible et montant légèrement, et avec cela peu ou point d’ombrage ; on se figurera aisément l’empressement avec lequel nous avalons deux limonades coup sur coup à Monthey.

— Combien d’ici à Morgins ? demande Tonio à l’aubergiste.

— Trois heures tout au plus.

— Et… ça monte ?

— Oui, toujours.

Les pipes sont chargées, l’entrain ne fait pas défaut ; nous entreprenons bravement la montée. La route traversant de beaux vignobles s’élève par une pente moyenne au-dessus de Monthey qu’on domine bientôt en entier ainsi que la vallée du Rhône barrée au loin par les rochers de St-Maurice.

Dans la plaine, le fleuve déroule son large ruban gris sale dans les terres marécageuses ; des villes aux toits brillants se voient ça et là, reliées entre elles par des routes d’un blanc mat et droites comme un I ; sur les flancs boisés ou cultivés des montagnes, on distingue vaguement dans la brume qui s’élève de la terre surchauffée les riants villages du Canton de Vaud et dominant tout cela, les hautes cimes des Alpes, les Diablerets, le Grand Moveran[5], la Dent du Midi, étalent leur manteau de neiges éternelles sur l’azur de ce ciel d’été. Peu à peu, on atteint de grandes plantations de châtaigniers dont les beaux troncs exubérants de vigueur s’accotent lourdement sur la terre et dont quelques-uns laissent échapper d’énormes racines rampant sur le sol rocailleux et semblables aux bras d’une pieuvre gigantesque. Sous le dôme de leur feuillage, reposent depuis des siècles d’immenses blocs erratiques couverts de mousse et de lierre. Que d’études pour l’artiste amoureux des originalités pittoresques !

Un dernier contour, et la route tournant le dos à la vallée du Rhône entre dans le val d’Illiez. Mais la route monte, monte, et le soleil donne, donne… aussi c’est rôtis à point que nous entrons à l’auberge de Trois Torrents.

Le kyste de Tonio supplie qu’on lui accorde un léger picotin ; celui de Blondin est calme, mais de ce calme précurseur de l’orage ; en effet, Blondin déclare d’abord qu’il ne prendra qu’une part passive à la collation, mais peu à peu, et sous le spécieux prétexte d’égaliser le fromage, il aide beaucoup son compagnon à faire plat net.

De Trois Torrents à Morgins, la route s’élève graduellement en longs lacets. Plus d’ombrage, pas un souffle d’air, une atmosphère de cornue, et un soleil de plomb qui fond notre ardeur et nos forces. Jusqu’au moment où nous atteignons la lisière des sapins, ce n’est que lamentations sur lamentations :

— Eh ! bien, là vrai ! j’en ai assez, gronde parfois Tonio surexcité.

— Moi aussi, ajoute Blondin en regardant son compagnon ivre de soleil.

À trois heures, après un trajet pénible, nous arrivons enfin dans le frais et charmant vallon de Morgins dont le parcours est des plus agréables. De belles forêts de sapins à droite et à gauche, de grands et beaux pâturages bien verts, reposent nos yeux fatigués par l’incessante réverbération du soleil sur la route et une foule de petits chalets « culotés » couverts de bardeaux, espacés çà et là, ajoutent au paysage un cachet des plus riants.

Hélas ! pourquoi faut-il qu’une construction moderne, un vaste hôtel pour « gants jaunes » adossé au fond du vallon, détruise en un clin d’œil le charme que l’on éprouve tout d’abord !

Quelques étrangers se promènent devant l’hôtel, d’autres jouent au croquet sur la pelouse ; notre vue a le don de faire éclore quelques rires.

Oh ! comme il y a loin de ces éclats niais, de ces dilatations de rates civilisées que la moquerie seule inspire, à ces légers sourires des femmes de la vallée d’Aoste provoqués par l’étonnement naïf et l’admiration passive !

Depuis vingt minutes un gamin ne cesse de nous suivre, en tournant autour de nous comme une mouche autour d’une tasse de lait.

— Que veux-tu ? demande à la fin Tonio impatienté.

— Savoir ce qu’on fait de cette machine.

— Eh bien ! cette roue sert à battre le blé.

— Et l’autre ?

— L’autre sert à battre le beurre !

— Ah !…

Et notre gamin satisfait, de courir annoncer la nouvelle à des camarades qui attendent le résultat de sa démarche.

Les deux ou trois kilomètres de descente sur la vallée d’Abondance sont atroces, la route est fraîchement empierrée ou mal entretenue, et nous sommes forcés de faire ce trajet à pied en retenant de toutes nos forces. Tonio est furieux, il comptait sur une bonne route qui nous conduirait en peu de temps à Abondance :

— Pristi… quelle veine… avoir grimpé pendant si longtemps et ne pas avoir le bénéfice de la descente.

Peu à peu la route devient passable, mais elle est toute en montées et en descentes impossibles, et souvent il nous faut mettre pied à terre pour éviter des accidents.

Et le Kyste ? allez-vous nous demander.

Le Kyste, ami lecteur, nous n’osions pas vous en parler ; nous avons honte pour lui, il se conduit d’une manière indigne ; abusant de notre faiblesse, de nos fatigues, il rechigne, il gronde, il tempête, et ne nous laisse pas un instant de repos.

Las de ce procédé vexatoire, nous nous arrêtons à La Chapelle pour lui accorder une pitance raisonnable.

— Hé ! quelqu’un ! s’écrie Blondin en pénétrant dans l’auberge.

— Que voulez-vous ? répond une voix bourrue.

— Manger d’abord et… coucher si c’est possible.

— Combien êtes-vous ?

— Deux.

— Je n’ai rien à vous donner… c’est maigre aujourd’hui.

— Maigre ! et ces poulets qui se promènent là, avise Tonio.

— C’est pas pour vous…

Bien résolus à ne pas faire maigre, nous enfourchons et descendons cette fois à toute vitesse.

Décidément cette vallée d’Abondance n’a rien d’intéressant ; tout y est morne et triste, les montagnes sont nues, les chemins sont mauvais, les habitants font maigre… nous nous prenons à regretter de n’être pas revenus par le bord du lac. Enfin c’est trop tard !

Ah ! voici Abondance, avec sa grande église ; c’est bien, mais ce qui est mieux encore, c’est l’hôtel des Alpes qui nous tend les bras à l’entrée du village.

L’hôtesse, sa fille et la servante arrivent sur le pas de la porte au bruit de nos grelots.

— Ah ! Madame, ne nous dites pas que vous n’avez rien à nous donner !

— On vous trouvera bien quelque chose, répond la bonne dame en riant.

— C’est ça ; préparez tout pendant que nous soignons le tricycle et surtout, souvenez-vous que pour nous « Abondance » de biens ne nuit pas !…

— Bien, bien...

Nous profitons des derniers rayons du soleil pour visiter le village.

Abondance est adossé contre la montagne et n’a rien de pittoresque comme situation. Les maisons construites avec goût et en parfait état de conservation prouvent que les habitants jouissent d’un certain bien-être. Nos pas se portent vers l’église, belle construction moderne dont le clocher supporté par une série de pilastres ogivaux est d’un effet assez original.

Derrière l’église sont les ruines d’un ancien cloître. Le préau, atrium, contient encore quelques fresques rongées par les intempéries, contre lesquelles un toit vermoulu ne les protège qu’à peine. Il est juste d’ajouter que ce toit sert de hangar à un char à échelles, à un vieux traîneau et à quelques centaines de fagots, qui ne doivent précisément pas contribuer à l’entretien de ces précieuses reliques. Quelques colonnes de marbre noir du Valais soutiennent des voûtes ogivales, chancelantes de vétusté et de ruine.

Ce cloître, autrefois très important et très riche, fut détruit par les Bernois lors de la conquête du Chablais en 1536. Les archives furent brûlées dans ce préau et le couvent fut saccagé de fond en comble.

Voilà les quelques détails que nous fournissent trois curés bourgeonnés qui passent en ces lieux.

De retour à l’hôtel, Blondin, l’éthéré, le vaporeux Blondin s’établit au piano, et charme nos loisirs en effeuillant les pages de son inépuisable répertoire. Rêveries, mélodies, chansons, tout y passe et Tonio croit de son devoir d’éveiller les échos d’alentour par ses chants dans lesquels, à défaut de talent, il développe la force prodigieuse de son appareil respiratoire.

Ce petit concert improvisé fait passer rapidement la soirée, et la venue de l’hôtesse apportant la note et le livre des voyageurs met fin à cet agréable passe-temps.

De la note… peu vous intéresse, mais vous serez aussi surpris que nous, en apprenant d’après le livre des étrangers que Sarah Bernhardt, oui Sarah Bernhardt ! a couché à Abondance deux jours avant notre passage.

Encore un commis-voyageur qui laisse de son séjour le souvenir d’une bonne « monture ».

Pendant que Tonio aligne sa monnaie et attend sa note acquittée, Blondin prend les devants et va dans l’obscurité s’étendre sur le canapé d’une chambre qu’il croit être la nôtre. Tonio l’attend en vain dans le réduit commun ; à la fin, inquiet de cette absence inexplicable, il part à sa recherche et le trouve rêvant lui aussi à la longue solitude dans laquelle son ami l’abandonne.

C’est notre dernière soirée passée loin du « home ». Demain, à ces heures, nous chanterons nos combats et nos victoires devant l’auditoire sympathique de la famille.

HUITIÈME JOURNÉE

D’ABONDANCE À GENÈVE

Coup d’œil rétrospectif. – Vacheresse… enchanteresse ! – Évian. – Un endroit fatal. – St-Pierre. – Adieu tricycle ! – Adieu lecteurs !

 

Et je laisse à juger
De combien de plaisirs ils payèrent leurs peines.

Soixante-neuf kilomètres nous séparent de Genève où nous désirons arriver encore ce matin avant midi pour surprendre notre monde. Aussi les préparatifs ne sont-ils pas longs, et à 5 heures, le tricycle emporté par une pente légère file rapidement sur une route exempte de poussière et de pierres.

Ce n’est pas pour longtemps malheureusement car les longueurs d’une montée viennent rabattre de beaucoup notre ardeur ; mais passons ! aujourd’hui, il n’est plus question de jérémiades, notre but est d’arriver et nous arriverons. L’entrain, la bonne humeur et le courage sont aussi vivaces, plus vivaces encore que le jour du départ.

C’est un fait curieux à constater : si l’on part avec joie, on revient toujours avec bonheur. Est-ce les désagréments de la vie nomade que l’on vient de mener, est-ce le moindre intérêt que l’on éprouve pour ce que l’on voit, lorsqu’on a quitté ces cimes arides dont l’ascension était le but du voyage, est-ce enfin le désir de narrer « tout chaud, tout bouillant » nos aventures à ceux qui nous sont chers et qui attendent anxieux notre retour et nos descriptions, oui, c’est un peu tout cela qui donne au retour ce charme et cette émotion particulière, mêlé du désir de se reposer au foyer domestique et de se retremper dans la vie active habituelle, après avoir joui d’une semaine de détente morale, d’aventures et d’imprévu.

Depuis Vacheresse à l’embouchure de la vallée la route est large, et belle mais monte toujours passablement. Droit devant nous, de l’autre côté du ravin, à un quart de lieue environ se dessine le village de Vinzier que nous n’atteignons qu’une heure après, car la route est allée chercher aux antipodes le commencement du ravin pour le franchir sur un pont minuscule. Économie rurale !

Blondin, qui adore la géométrie en chambre, se fait un devoir de constater tout haut qu’il n’a jamais eu de goût pour arpenter des hypoténuses aussi développées avec ses propres jambes pour compas !

Et dire que Vacheresse rime avec enchanteresse, quelle ironie !

Bientôt la vue du lac, de notre beau lac aux eaux argentées par un soleil radieux, fait éclore nos transports de joie : c’est une partie de notre Genève, c’est la patrie que nous voyons là, il est tout naturel que nos cœurs ravis la saluent avec allégresse.

En quelques instants d’une descente vertigineuse nous sommes transportés à Évian. Le tricycle essoufflé s’arrête juste à point devant un petit café et le colloque suivant s’engage :

— Il n’est que huit heures, si… ?

— Ah ! tu as… moi aussi, c’est une bonne idée.

Lecteurs, niez maintenant l’affinité magnétique des Kystes !

— Je ne me trompe pas, c’est bien vous, Monsieur H., s’écrie une troisième voix à nos côtés. Tonio reconnaît aussitôt une connaissance, et lui tend la main :

— Oui, c’est bien moi.

— Et d’où venez-vous comme ça ?

— Du Grand.

— Du Grand… quoi ?

— St-Bernard, parbleu !

— Ah !…

Ce monsieur nous prend sans doute pour des fous, et peu désireux de se faire remarquer en notre compagnie, il se perd immédiatement dans la foule des curieux qui bourdonnent tout autour de nous.

Depuis Évian, le chemin n’est plus nouveau ; aussi nous l’arpentons comme deux forcenés à la vitesse de 16 kilomètres à l’heure. Un incident manque de compromettre gravement le retour : un cocher – toujours gracieux ces gens-là – nous voyant arriver comme un boulet derrière sa voiture, si l’on peut ainsi nommer sa caisse roulante, s’imagine de nous tenir tête. Aussitôt il roue de coups sa pauvre rosse qui prend le galop, puis il s’amuse à faire faire des zigzags à son attelage pour ne pas nous laisser passer. Bientôt le cheval exténué fait mine de s’arrêter, alors nous nous élançons. Au moment où nous allons le dépasser, l’aimable cocher n’hésite pas à pousser son attelage sur nous : un demi-pouce de plus et nous culbutions dans le fossé.

— Brute ! lui lâche Tonio blême de colère.

L’impulsion et la descente nous donnent bientôt une avance considérable, et, fouette que je te fouette, cheval, cocher et carriole, tout disparaît bien loin en arrière dans un tourbillon de poussière.

Décidément cet endroit est prédestiné : trois ou quatre mois auparavant nous arrêtions un paysan dans ces parages et lui demandions poliment où conduisait tel chemin à droite.

— Ça ne me regarde pas, voyez la carte, répondit d’un ton rogue ce grossier personnage.

— En définitive, Tonio, qu’aurions-nous fait si cet imbécile avait brisé notre véhicule… il n’y avait personne sur la route pour constater le fait.

— Alors Coco aurait parlé, répond Tonio en frappant sur la fonte au revolver. J’aurais mis fin à la triste existence de sa rosse : le drame aurait fini par une bonne action !

Notre ardeur se maintient sans relâche jusqu’au moment où la vue des tours de St-Pierre, émergeant au-dessus des toits de la ville aimée, nous coupe bras et jambes d’une émotion bien légitime.

Il est 11 heures quand pour la dernière fois nous descendons de tricycle.

____________

 

Cher et fidèle coursier, que de remerciements et que d’obligations nous te devons ! Ce serait faire œuvre de basse ingratitude que de te quitter sans avoir auparavant chanté tes louanges et décrit tes qualités exemplaires. C’est grâce à toi qu’il nous a été donné de faire ce voyage d’une façon aussi rapide et aussi économique : c’est grâce à toi qu’il a si bien réussi, car tu es sorti victorieux des rudes épreuves que tu as dû subir : tu as résisté à tous les chocs, tu as bravement escaladé les monts neigeux et arpenté dans la plaine les chemins les plus mauvais, sans que ton tempérament d’acier en soit le moins du monde affecté.

Reçois donc ici le témoignage de ta supériorité incontestable et puisse ce récit engager nombre de touristes à recourir à tes précieux services. Qu’on s’attache à toi, n’est-ce pas compréhensible maintenant ? N’es-tu pas notre ami, notre ami fidèle et désintéressé, ce qui est si rare de nos jours ?

Faire l’éloge du tricycle et ne pas parler de l’appareil photographique, son digne complément, serait méconnaître les services rendus ; il est juste de dire tout haut combien cette invention, mise maintenant à la portée de tout le monde, est précieuse pour le voyageur ami de la belle nature et des beaux sites. Rapporter chez soi des souvenirs fidèles et précis des lieux qui ont produit une impression de pittoresque ou de beauté, n’est-ce pas un rêve cher à tout touriste observateur auquel le dessin n’est pas familier ?

Et vous, ami lecteur, avant de vous quitter, laissez-nous vous remercier de nous avoir accompagnés jusqu’ici et de nous avoir écoutés avec bienveillance. Si ce simple récit pèche par des détails trop personnels, des longueurs et un langage indigent, laissez-nous espérer que l’ensemble a pu vous intéresser quelque peu, et notre voyage aura alors doublement réussi.


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

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en mars 2016.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’édition, aux corrections, aux conversions et à la publication de ce livre numérique : Sylvie, Anne C., François, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : [Hornung, Antoine et Graz, Alfred], Au St-Bernard en tricycle par X*** X***, Genève, Imprimerie Annuaire du commerce Suisse, 1883. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, tirée de Wikimédia, Le col du Grand Saint Bernard entre la Suisse et l’Italie, a été prise par Hans Hillewaert le 27.07.2008 (sous licence CC BY-SA). La carte de l’itinéraire de cette ballade a été réalisée par François sur la base de la carte topographique Thomas Cook, 1841.

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[1] Lorsque nous avons passé dans ces lieux, et même lorsque nous avons écrit les lignes qui précèdent, nous étions bien loin de nous douter que cette route était réputée des plus dangereuses. L’aubergiste de la Giettaz nous avait prévenus que le chemin était mauvais, c’est-à-dire défoncé, mais il n’avait nullement fait soupçonner les dangers qu’on y court. Les journaux se sont chargés de nous l’apprendre : « Le 4 octobre dernier, un individu qui se rendait, en plein jour, de Flumet à la Giettaz a perdu pied à un endroit périlleux et a roulé au fond du précipice que surplombe la route. C’est, ajoute la chronique, la dixième personne, depuis 1865, qui perd la vie dans cet endroit. »

Pour une cause qu’il serait oiseux d’expliquer ici, nous n’avions pas allumé notre lanterne, et nous allions lentement, pleins d’insouciance, en poussant le véhicule ; nous distinguions vaguement que la route passait sous une voûte, qu’à notre droite se trouvait un précipice à pic et que de temps en temps nous traversions sur des ponts de planches et de poutres, mais nous le répétons, nous étions loin de nous douter du danger que nous courions en cheminant ainsi à l’aventure.

[2] Eau-de-vie de fruits à pépins (pommes, poires). (BNR.)

[3] On sait qu’Altorf est aussi protégé contre les avalanches et les éboulements de rochers par une forêt que les habitants appellent la forêt enchantée (bannberg) ou le bois sacré (heiliger hain). Ils racontent qu’il y a un charme dans ces arbres, qu’ils saignent quand on les frappe avec la hache, et que quand un homme leur a fait dommage, sa main sort de la terre après sa mort.

[4] Sans doute moins 27 degrés Réaumur (-27 R), équivalent à -33,75 degrés Celsius. (BNR.)

[5] Sans doute le Grand Muveran. (BNR.)