Guy-Péron
(Albert-Auguste Péron)

LES TRIBULATIONS DE
JACQUES CRAVANT,
INVENTEUR

ou
LE CANOT INVISIBLE

1924

bibliothèque numérique romande

ebooks-bnr.com

 

 


Table des matières

 

Les Tribulations de Jacques Cravant, Inventeur ou Le Canot invisible  3

Ce livre numérique. 46

 

Les Tribulations de Jacques Cravant, Inventeur ou
Le Canot invisible

Le paquebot King-Georges, qui fait le service entre Liverpool et New-York, allait lever l’ancre ; les deux cheminées noires, baguées de rouge, commençaient à cracher une fumée épaisse, la machine haletait, le treuil qui enroule les câbles grinçait avec un bruit de ferraille, et du fond du bateau montait le sourd ronronnement de l’hélice. Sur le pont, à l’avant, un groupe de passagers de 3e classe, des émigrants, assis en rond autour d’une vaste gamelle, déjeunaient avec appétit. Du haut de la passerelle, les passagers de 1re et de 2e classes adressaient leurs adieux aux parents et amis qui étaient venus les accompagner jusqu’à l’embarcadère. Accoudé sur le bastingage, je regardais les préparatifs du départ, lorsque du quai des cris aigus s’élevèrent :

— Arrêtez ! arrêtez !

C’était un jeune homme d’environ vingt-six ans qui, une valise à la main, accourait pour embarquer sur le King-Georges.

D’un bond, il fut sur le ponton, agrippa l’escalier, l’escalada, buta contre un cordage et fit son entrée sur le paquebot, la tête la première.

Entraîné par la vitesse acquise, il serait allé plonger dans la cale par l’écoutille ouverte, si un gigantesque Américain ne l’avait reçu dans ses bras et remis d’aplomb sur ses deux jambes qui tremblaient de fatigue ou de peur.

P001

Après avoir remercié l’Américain, le nouveau venu se tourna vers moi et, d’une voix essoufflée, haletante :

— Ah ! ces compagnies, ces compagnies ! elles se moquent du public. Le départ est annoncé pour midi et le bateau lève l’ancre à 11 h. 55. C’est insensé ! je me plaindrai à mon journal. Mais ce n’est pas tout… j’avais pris des premières. À la dernière minute, on me prévient qu’il ne reste plus de couchettes, il faudra dormir dans le fumoir. Notez que j’ai payé des premières.

« C’est extravagant ! Mais je me plaindrai à mon journal.

— Vous êtes journaliste ? demandai-je.

— Oui, je suis rédacteur scientifique au Radiophare, publication mensuelle.

Et il me tendit une carte au nom de Jacques Cravant, rédacteur au Radiophare.

— Nous sommes confrères alors, lui dis-je en lui montrant ma carte de rédacteur à Sciences et Voyages.

— Soyez donc assez bon, me demanda-t-il, pour me retenir un pliant. Je vais parler au stewart pour avoir une couchette.

Et mon confrère s’éloigna.

J’allai chercher deux pliants, et je m’installai à l’arrière afin d’être à l’abri du vent âpre qui commençait à se lever. Au bout d’un instant, mon confrère revint, l’air radieux.

— Ça y est ! fit-il, j’ai gagné ma cause, le stewart, aimable homme, m’a trouvé une cabine. Au préalable, je lui avais dit qui j’étais… Mais cette cabine est près de la chambre de chauffe. Elle est peu confortable. Enfin que voulez-vous ! C’est la guerre !

Puis, changeant de ton :

— Ah ! c’est gentil, ça, vous m’avez retenu un pliant. Nous allons pouvoir faire la causette. Mais attendez-moi une minute, je vais parler au maître coq et je reviens.

Et de nouveau mon confrère s’éloigna.

Nous avions déjà dépassé la jetée. Liverpool disparaissait à demi dans une brume bleuâtre, percée çà et là d’éclats de soleil dans les vitres des maisons du quai ; cependant on distinguait encore les hautes cheminées d’usine crachant d’épaisses fumées noires vers un ciel obscur.

À mesure que nous gagnions le large, la mer devenait plus houleuse, et, maintenant, une brise aigre sifflait dans les cordages ; à l’horizon, le ciel se couvrait de nuages lourds et d’une teinte cuivrée qui présageait l’ouragan.

Mon confrère ne revenait pas. Peut-être avait-il dû s’égarer ; je me mis à sa recherche, mais il me fut impossible de le retrouver. Je pensai qu’il devait être déjà dans sa cabine et j’allai reprendre ma place sur mon pliant devant la mer dont le bleu sombre s’approfondissait autour du King-Georges, à l’assaut de laquelle elle montait par vagues d’assaut naturellement, en couvrant de sa voix puissante les airs de musique qu’à l’autre bout du pont un Italien jouait sur son accordéon.

J’étais là depuis quelques heures, plongé dans une vague somnolence, m’efforçant de lutter par la volonté contre ce phénomène physiologique qu’est le mal de mer et qui commençait à s’annoncer par un petit pincement de cœur fort désagréable, lorsqu’une cloche tinta.

C’était l’heure du dîner ; des passagers, la mine plombée, la démarche hésitante, défilèrent devant moi, se rendant vers la salle à manger avec l’espoir secret de rétablir par un bon dîner l’équilibre de leur cœur. Je fis comme eux.

Il y avait là : le commandant Fergusson, qui commandait le King-Georges ; Master Lockart, colonial secretary du Gold Coast ; le lieutenant Leverrier, du 13e d’artillerie, blessé à Verdun et envoyé en mission aux États-Unis ; le médecin-major James Elliot, du 3e highlander ; M. Demoye, inspecteur général de la T.S.F. ; le capitaine de vaisseau Jean Flambard, envoyé aux Açores pour la surveillance des sous-marins allemands de fort tonnage qui menaçaient l’Atlantique ; le révérend Harry Flamingham, ex-chef des missions anglicanes aux Nouvelles-Hébrides ; miss Nelly Fergusson, fille du commandant Fergusson, une adorable Anglaise, aux cheveux d’or roux, aux grands yeux bleus, empreints de mélancolie ; un soi-disant Danois, le Dr Van Denbush, qu’on soupçonnait fort d’être un espion allemand ; mon confrère Jacques Cravant, un long et maigre jeune homme à la chevelure romantique, aux moustaches conquérantes, à la barbiche agressive, à la tête coiffée d’un vaste sombrero. Et enfin, votre serviteur.

La nuit était venue, et la tempête également. Le King-Georges tanguait et roulait furieusement. Je n’eus pas le courage de terminer mon dîner et j’allai me réfugier dans le fumoir où des passagers incommodés par l’état des éléments étaient allongés sur des banquettes auxquelles ils se cramponnaient désespérément, pour ne pas rouler à terre. Deux banquettes restaient vacantes ; je m’étendis sur l’une d’elles, persuadé que la position horizontale me permettrait d’offrir plus de résistance au mal de mer redouté. Je me sentis en effet le cœur plus d’aplomb et les entrailles moins cascadeuses que dans la position verticale.

J’entendis mes voisins se plaindre amèrement du sans-gêne des compagnies qui les obligeaient à passer la nuit, faute de couchettes, dans le fumoir, alors qu’ils avaient payé des premières. Je joignis mes récriminations aux leurs, et je leur annonçai qu’un journaliste, victime comme eux et comme moi de ces agissements, allait se plaindre à son journal ; l’un d’eux, qui avait une casquette à galons et deux favoris, me demanda à être présenté à ce journaliste. J’allais lui répondre lorsque la porte du fumoir, violemment poussée du dehors, s’ouvrit, livrant passage à une masse informe qui, tel un bolide, traversa le fumoir pour venir rouler à mes pieds, avec un sourd gémissement.

C’était mon confrère qui faisait une entrée sensationnelle, et la tête la première, dans le local où nous étions parqués ; j’aidai à le relever. Il me remercia, puis se plaignit d’être obligé de venir passer la nuit dans le fumoir, après avoir vainement recherché sur le pont et dans l’entrepont le stewart qui lui avait promis une cabine.

Alors, comme nous ne pouvions dormir, nous causâmes.

P002

Mon confrère m’apprit qu’il allait à New-York pour se mettre en rapport avec l’Office des inventions. Il était, me dit-il, l’auteur d’un projet d’invisibilité des canots patrouilleurs contre les sous-marins. Il avait d’abord offert son invention à la France, sa patrie, et il avait pris un brevet à la date du 17 février 1916. Mais la Commission des inventions, après avoir pris connaissance de son projet (approuvé de M. Obeuf, ingénieur des constructions navales, par lettre du 18 février 1916), l’avait refusé par avis du 1er avril suivant, comme étant pratiquement inutilisable, bien que théoriquement bon.

— Les membres de la Commission l’avaient-ils essayé ? demandai-je.

— Nullement, répliqua Jacques Cravant. Ils ont passé outre aux conseils de M. Obeuf qui déclarait l’idée ingénieuse et qu’on pourrait faire des essais avec un canot automobile dans une rade, avant de pousser plus loin. Pour faire ces essais, il eût fallu que ces messieurs se rendissent au bord de la mer, et ils n’en avaient pas le temps.

« Alors je résolus de présenter mon invention à l’Office des inventions de Londres. J’écrivis à lord Fisher qui me répond de me présenter ; je m’embarquai aussitôt pour Londres, où, hélas ! mon plan me fut volé dans des conditions si extraordinaires qu’il faudrait avoir le talent de Conan Doyle pour les raconter.

« Mais, fit Jacques Cravant, je vois que vous somnolez.

— Moi ? fis-je ; pas du tout.

— Vous somnolez, vous dis-je, vous êtes fatigué ; reposez-vous, je vous raconterai demain la suite de mes tribulations.

Et mon confrère s’éloigna. Je rentrai dans ma cabine.

Le lendemain, dès l’aube, je trouvai l’inventeur assis sur le tillac, en contemplation devant la mer que l’orbe du soleil, se levant à l’horizon, incendiait d’une clarté fauve.

Je l’abordai et lui dis :

— Vous m’avez déclaré hier, mon cher confrère, que vous étiez inventeur. Ne serai-je pas indiscret en vous demandant en quoi consiste votre invention.

Jacques Cravant rejeta d’un geste noble sa longue chevelure en arrière et répondit :

— Je sais que le mot inventeur fait sourire. Pour beaucoup de gens, l’inventeur est un demi-fou, sinon un fou. Lorsqu’il expose ses projets, on l’écoute avec un sourire indulgent, on feint de l’approuver, on déclare son projet, son invention géniale, on le félicite, puis, dès qu’il a le dos tourné, on murmure : « Pauvre homme ! il croit que c’est arrivé ! »

— Je vous assure, répliquai-je, que je ne suis pas de ces gens-là. Ce sont très souvent de parfaits imbéciles qui dissimulent sous ce masque du scepticisme leur inaptitude à comprendre.

— Je vois que vous êtes un homme intelligent et que je peux me confier à vous, répliqua Jacques Cravant ; je ne vous raconterai pas ici mes déboires, mes difficultés pour faire adopter par mon pays mon invention qui pouvait rendre de grands services à la marine française. Hélas ! mon histoire n’est pas nouvelle, c’est celle de tous nos inventeurs, qui, lorsqu’ils ne sortent pas des grandes écoles, sont considérés comme des intrus. Il ne suffit pas, en France, d’avoir du génie pour être inventeur officiel : il faut appartenir au génie ou à une autre arme savante.

Jacques Cravant eut un sourire amer, puis continua :

— En 1915, je lus dans les journaux que les canots patrouilleurs chargés de donner la chasse aux sous-marins offraient, en raison de leur trop grande visibilité et de leur manque de rapidité, une cible facile aux canons de ceux qu’ils étaient chargés de poursuivre.

« Le problème consistait donc à rendre ces canots invisibles. Mais comment ? Il fallait chercher la solution de ce problème ; je l’ai cherchée et je l’ai trouvée dans les principes les plus élémentaires de la physique.

« Mon invention repose sur les lois physiques de réflexion avec un objet de résistance homogène et dont le principe est celui-ci : L’angle d’incidence est égal à l’angle de réflexion.

« Mais voilà que je dévoile mon projet, je m’arrête ici. Plus tard, peut-être avant notre arrivée à New-York, je vous ferai connaître ce projet en tous ses détails.

— Il serait indiscret de ma part d’insister, répliquai-je.

— Qu’il vous suffise de savoir que je rends invisible le canot patrouilleur, grâce à un jeu de miroirs. Comment ces miroirs sont disposés, je vous le dirai plus tard.

À ce moment, la cloche du bord tinta trois coups. C’était l’heure du petit déjeuner, et les passagers se dirigeaient vers la salle à manger des premières.

— Je vous raconterai, fit Jacques Cravant, après déjeuner, comment mon plan me fut volé.

Soudain, il se pencha vers moi et me glissa à l’oreille.

— Vous l’avez vu ?

— Qui, demandai-je ?

P003

— Van Denbush, le pseudo-Danois. Il était derrière nous, alors que je vous parlais. Appuyé au bastingage, il faisait semblant de regarder la mer.

— Vous croyez qu’il nous espionnait ?

— J’en suis persuadé. Cet individu ne m’inspire aucune confiance. À Londres, il habitait le Boarding-House, où j’étais descendu et tenta plusieurs fois de lier connaissance avec moi. Je l’ai retrouvé à Liverpool dans le même hôtel que moi. Et le voici sur le même bâtiment.

Tout en parlant, nous étions descendus dans la salle à manger. Van Denbush vint s’asseoir à notre droite. Doué d’un formidable appétit, le pseudo-Danois raflait toutes les coquilles de beurre, ce qui provoqua l’indignation du révérend Harry Flamingham.

— Vraiment, déclara-t-il, il y a des gens peu corrects.

— Mon révérend, répliquai-je, vous avez raison : c’est la première fois que je vois un étranger se livrer à table d’hôte à la réquisition des denrées périssables sur un navire anglais.

Van Denbush feignit n’avoir rien entendu. Il paraissait prêter l’oreille aux propos du commandant Fergusson qui nous annonçait que, la présence de sous-marins ayant été signalée, nous marcherions cette nuit toute lumière éteinte.

Après le déjeuner nous montâmes, mon confrère et moi, pour fumer une cigarette sur le pont. Van Denbush était toujours derrière nous.

— Il m’agace, ce pseudo-Danois, dit Jacques Cravant ; allons dans ma cabine, je vous raconterai mes aventures. J’ose espérer que Van Denbush n’aura pas l’audace de venir écouter à la porte.

— Vous m’avez dit que votre invention vous avait été volée à Londres.

— Oui, mon cher confrère ; à mon arrivée à Londres, j’étais descendu dans un Boarding-house de Crondace Road, un faubourg où se dressent, parmi des jardins, de charmants cottages de briques rouges et à tourelles enguirlandées de lierres et d’aristoloches. J’occupais un appartement de deux pièces au rez-de-chaussée : l’une donnait sur la rue ; l’autre, où était ma chambre à coucher, était éclairée par un œil-de-bœuf, retenez bien ce détail, un œil-de-bœuf pas plus grand que ce hublot, et qui donnait sur la cour d’un tonnelier.

« Mes co-locataires, avec lesquels je me rencontrai à table d’hôte, étaient un pasteur protestant à visage de puritain, Sam Walter ; une vieille demoiselle de l’armée du Salut, Anna Spiketty ; un étudiant hindou, Karpoula ; deux charmantes misses ; une comtesse russe ruinée par la révolution, Fedorah Kroupine, et un Irlandais, Mac Gregor, que la patronne du Boarding, lady Starker, soupçonnait d’être un sinn-feiner.

« Il y avait aussi le faux Danois Van Denbush et ses filles, enfin un Anglais, Cornélius Bright, se disant explorateur. C’était un grand gaillard à visage boucané, aux yeux couleur de porcelaine bleue, aux favoris roux. Il était vêtu d’un complet à damiers noirs et bleus et portait constamment en bandoulière une sacoche de cuir rouge.

« Comme il était le seul voisin de table d’hôte qui parlât le français, je conversais toujours avec lui. C’était un esprit disert, un causeur agréable d’une mémoire prodigieuse. Mais, dans les questions scientifiques, son instruction me parut nulle. Un jour, entraîné par une conversation sur la piraterie sous-marine et les moyens d’y remédier, j’eus l’imprudence de parler devant lui de mon projet d’invisibilité des canots patrouilleurs. L’insistance qu’il montra à vouloir en connaître le plan me mit en défiance et, sous un prétexte quelconque, je me levai de table, et je rentrai dans ma chambre. Quelques instants après, je vis, par l’œil-de-bœuf qui donnait, comme je vous l’ai déjà dit, sur la cour de l’hôtel, je vis la fenêtre en face s’éclairer et Cornélius Bright penché sur son balcon, semblant sonder du regard l’intérieur de ma chambre.

« Après avoir lu quelques journaux scientifiques et apporté à mon plan certaines modifications de détail qui m’avaient été suggérées par la lecture d’un article sur l’oxydation des métaux au contact de l’air de la mer, je me couchai, laissant mon plan étalé sur ma table, qui, retenez bien ce détail, était placée le long du mur et en contre-bas de l’œil-de-bœuf.

« Or, quelle ne fut pas ma surprise, à mon réveil, de constater la disparition du plan. Quelqu’un devait avoir pénétré chez moi pendant la nuit. Mais, comment ? La porte était fermée avec deux verrous. Par l’œil-de-bœuf ? Impossible : le corps d’un enfant ne pouvait y passer. Quelqu’un aurait-il pu du dehors saisir le plan en allongeant le bras ? Hypothèse inadmissible ! L’œil-de-bœuf était à 2 mètres de la table, et la table où était déposé mon plan était le long du mur de la cour. Alors comment aurait-on pu s’emparer du plan ? Mais le fait brutal était là : mon plan avait disparu. Mes premiers soupçons se portèrent immédiatement sur Cornélius Bright dont l’insistance à connaître mon invention avait éveillé ma méfiance. S’il était l’auteur du vol, il serait difficile de lui arracher des aveux, car c’était un gaillard rusé. Cependant, je voulus savoir comment il accueillerait la nouvelle de la disparition de mon plan. M’habillant à la hâte, je me rendis à sa chambre, je frappai à sa porte, il vint ouvrir en pyjama. D’une voix altérée par l’émotion, je lui racontai le vol dont j’avais été victime.

« Cornélius Bright, assis dans un vaste fauteuil, m’écouta placidement en fumant sa pipe.

« Quand j’eus relaté les faits, il me dit d’un ton rogue :

« — On vous a volé votre invention. Que voulez-vous que j’y fasse ?

« Il ajouta d’une voix plus douce :

« — En quoi cher monsieur, puis-je vous être utile ?

« — Peut-être pourriez-vous m’aider à découvrir le coupable.

« — Si coupable il y a, fit-il imperturbablement.

« — Cependant, m’écriai-je, ce plan ne s’est pas envolé.

« — Qui sait ? fit-il en souriant. Ce n’est pas plus invraisemblable que la nouvelle que vous m’apportez. Vol d’un plan dans une chambre fermée par deux verrous et dont l’unique fenêtre, un œil-de-bœuf, est trop étroite pour permettre même à un enfant d’y passer.

« — En effet, répliquai-je, cela paraît invraisemblable et pourtant c’est vrai.

« J’allais sortir lorsqu’il me rappela :

« — Écoutez-moi, cher monsieur, votre infortune me touche et, si je puis vous être utile pour vous aider à retrouver votre plan, je suis à votre disposition. J’ai un de mes bons amis qui est détective, un détective amateur, très réputé pour son flair policier. Sans vouloir le comparer à Sherlock Holmes, je puis dire que c’est un des meilleurs détectives du royaume britannique. Allez le voir de ma part. Vous le trouverez chez lui vers onze heures.

« Et Cornélius Bright me tendit une carte au nom de Mac Gibson détective, Oxford Street, 25.

« Je redescendis dans la salle à manger du Boarding-house. C’était l’heure du breakfast. Mon arrivée fit sensation : le bruit que j’avais été volé pendant la nuit s’était répandu dans la maison.

« La maîtresse de la maison, lady Starker, vint en exprimer ses condoléances et ses doutes. Elle ne voulait pas croire que j’eusse été victime d’un vol. La maison était, disait-elle, une maison sérieuse et bien gardée la nuit. Les locataires étaient tous des gens corrects et honorables. Enfin, personne n’avait pu pénétrer chez moi, la porte étant fermée intérieurement par deux verrous.

« Je répondis sèchement que le mystère qui planait sur ce vol serait bientôt éclairci, et je sortis pour me rendre chez le détective. Vous me direz qu’il y avait une certaine naïveté de ma part à confier cette affaire à un détective dont l’adresse m’était donnée par l’individu que je soupçonnais d’être l’auteur du vol.

« Eh bien, non, j’estimais, au contraire, que c’était très habile, car il me serait facile de juger, d’après l’attitude du détective, si celui-ci avait partie liée avec Cornélius Bright, et alors mes soupçons à son égard deviendraient des certitudes.

« Le détective Mac Gibson me reçut dans un grand salon meublé avec un luxe inouï et éclairé par deux hautes fenêtres à vitraux de couleurs. Ce détective était un homme d’environ cinquante ans, dont la large face épanouie, à la bouche rusée, au front haut, découvert sur les tempes, inspirait confiance.

« Il m’écouta avec attention relater le vol dont j’avais été victime. Et, comme je le priais d’éclaircir le mystère, il me dit d’un ton péremptoire :

« — Il n’y a pas de mystère pour un détective. L’invraisemblable ne doit pas exister pour lui.

« Il ajouta :

P004

« — Vous avez été volé, ce premier point est établi. Comment avez-vous été volé ? 2e point, à éclaircir. Quel est le voleur ? 3e point.

« Comment arrêter le voleur ?… 4e point.

« Le premier point est établi, les autres le seront. Et maintenant, monsieur, dit-il en se levant, conduisez-moi à votre hôtel, nous allons éclaircir ce que vous appelez, bien à tort, un mystère.

« Je conduisis Mac Gibson au Boarding-house. Il pénétra dans ma chambre, examina la fermeture de la porte, puis déclara :

« — En somme, de quoi s’agit-il ?

« Et répondant lui-même à la question qu’il se posait :

« — Il s’agit du vol d’un plan du canot invisible, plan placé dans un endroit invisible, mais cependant vu et pris par un voleur invisible.

« Et voilà comment la question se pose.

« Ceci dit, il constata qu’on ne pouvait pénétrer chez moi, lorsque les deux verrous étaient poussés. Puis, avec un mètre il calcula la distance qui séparait l’œil-de-bœuf de la table où était déposée mon invention. Un moment, comme je lui faisais remarquer que le plan avait pu être saisi du dehors, grâce à une pince, attachée au bout d’une perche, Mac Gibson sourit et dit :

« — Impossible, cher monsieur ; la table où reposait votre plan étant placée au bas de l’œil-de-bœuf, une perche ne pouvait décrire une courbe de ce diamètre pour atteindre le plan. Pour continuer l’enquête, il est nécessaire d’aller dans la cour.

« La cour de l’hôtel était encombrée de futailles et de balais, de seaux et d’un appareil à air comprimé, servant à nettoyer les appartements en aspirant la poussière.

« Mac Gibson resta un instant silencieux, puis brusquement :

« — Sur quel genre de papier votre plan était-il dessiné ?

« — Sur papier pelure, répondis-je.

« — Eh bien, le mystère est éclairci, fit Gibson en se frottant joyeusement les mains.

« — Je ne comprends pas, fis-je.

« — Vous allez comprendre. Avez-vous encore du papier pelure ?

« — Oui.

« — Eh bien ! allez dans votre chambre, découpez dans ce papier une surface égale à celle de votre plan, et placez ce papier sur votre table.

« Suivant le conseil qui m’était donné par Mac Gibson, je me rendis dans ma chambre et je plaçai le papier pelure découpé sur la table.

« — Êtes-vous prêt ? me cria le détective par la fenêtre.

« — Oui !

« — Eh bien ! fit-il en riant, vous allez assister au vol… de votre plan.

« Et, en effet, je vis bientôt passer par l’œil-de-bœuf un tuyau de caoutchouc dont l’extrémité, en pomme d’arrosoir, vint tomber à dix centimètres de la table. Puis un sourd ronronnement me parvint de la cour. Et, se soulevant de la table, mon papier pelure, aspiré par l’air comprimé, vint se coller à la pomme d’arrosoir que le détective n’eut plus qu’à retirer du dehors, avec le plan qui y adhérait.

« Alors je compris comment mon invention m’avait été volée.

« Mais, ce que je ne comprenais pas, c’est qu’on ait pu voir le plan de l’extérieur, la table étant placée le long du mur de la cour, en contrebas de l’œil-de-bœuf.

« — On pouvait très bien voir votre plan de la cour, dit Mac Gibson, imperturbable.

« — C’est impossible ! m’écriai-je.

« — Pardon, fit-il, quelqu’un placé dans la cour pouvait très bien le voir du dehors avec une canne-périscope d’invention toute récente. Le voleur aura dû voir votre plan sur la table, qui d’ailleurs elle-même était reflétée dans votre armoire à glace, laquelle fait face à la fenêtre.

« Il ajouta :

« — J’ai pu me dispenser d’utiliser ce périscope parce que je venais de voir où était placée votre table et que j’avais mesuré, avec mon mètre, la distance qui le sépare de l’œil-de-bœuf.

« — Ce deuxième point de vol ayant été établi, dit le détective, il reste à trouver quel est le voleur. Soupçonnez-vous quelqu’un ?

« Je restai silencieux.

« Je soupçonnais son ami Cornélius Bright. Il m’était fort difficile de porter contre celui-ci une aussi grave accusation sans avoir de preuves.

« — Qui soupçonnez-vous ?

« — Je ne soupçonne personne, répondis-je.

« — Avez-vous parlé de votre plan à vos voisins de table d’hôte ?

« — J’en ai parlé, répondis-je, à votre ami Cornélius Bright.

« — Mon ami, heu ! heu ! fit Mac Gibson en hochant la tête. M. Cornélius Bright est simplement une vieille connaissance : je l’ai connu lorsque j’étais inspecteur de police. C’est un de nos plus notables usuriers. Il avait prêté 2 000 livres sterling à 300 p. 100 au fils de lord Douglas. Il appelait cela prendre l’intérêt de la jeunesse.

« Le chef de police m’avait chargé de l’arrêter. Je l’ai arrêté d’une façon si discrète qu’il m’en a gardé une reconnaissance infinie. Depuis, il m’envoie des clients. Je dois ajouter qu’il appartient toujours à une bande de chevaliers d’industrie dont les méfaits ne sont plus à compter.

« — Alors plus de doute, m’écriai-je, c’est lui mon voleur.

« — Probablement.

« — Certainement.

« — Si vous voulez, mais il faut le prouver.

« — Perquisitionnez chez lui.

« — Il me faut une autorisation du juge. Puis il est probable que le plan n’est plus entre ses mains. Il va tenter de battre monnaie avec votre invention.

« — Il va, dis-je, l’offrir au Board Office des inventions.

« — Non, fit Mac Gibson, ce serait de sa part une grave imprudence qu’il ne commettra pas, car c’est un habile homme. Il va plutôt passer en Amérique d’où votre invention, utilisée, vulgarisée, reviendra en France comme invention américaine. Ce ne serait pas la première fois que pareil fait se produirait.

« — Alors, que faire, que me conseillez-vous ?

« — D’attendre, je vais prendre en filature Cornélius Bright et, avant peu, il y aura du nouveau.

« Sur ces mots, Mac Gibson me quitta.

 

*   *   *

 

« Quelques jours après cette scène, je me trouvais dans Piccadilly. Assis sur un banc, je contemplais un défilé de horse-guards, en dolman rouge, lorsqu’une salutiste portant le chapeau cabriolet à rubans grenat vint m’offrir un numéro du journal En Avant. Je reconnus en elle miss Anna, ma voisine de table d’hôte du Boarding-house ; elle avait quitté cette maison le lendemain du vol dont j’avais été victime ; je lui donnais 2 pence et elle s’éloigna. Machinalement, j’avais déplié l’organe salutiste et je lisais distraitement ses homélies lorsque mon attention fut attirée par cette annonce en deuxième page :

« La personne qui a perdu un plan dans Crondace Road pourra en rentrer en possession moyennant 200 livres sterling. Si le propriétaire de ce plan accepte la proposition, qu’il veuille bien venir seul demain à cinq heures à la Taverne Britannia, dans White-Chapel. »

« Je cherchai immédiatement du regard la salutiste ; elle avait déjà disparu.

« Alors, je me rendis chez Gibson auquel je communiquai l’organe salutiste.

« Après y avoir jeté un rapide coup d’œil, il déclara :

« — La femme qui vous a vendu ce journal n’est pas du tout une salutiste ! C’est sans doute Anna Spiketty, l’amie de Cornélius Bright. Quant à l’annonce, elle n’a pas été imprimée avec le journal.

« — Comment ? m’écriai-je.

« — Non ! voyez, cette annonce est imprimée à part, puis collée sur le journal qui vous était destiné.

« — Peu importe, dis-je, on me promet la restitution de mon plan pour 200 livres sterling, je suis prêt à les donner.

« Mais Mac Gibson m’en déconseilla.

« — Monsieur, me dit-il, il est impossible que nous fassions avec une bande de voleurs de pareilles transactions ; je dirai plus, c’est que vous ne devez pas plus que moi céder à de telles offres ; chez moi le devoir, chez vous l’honneur le défendent. Je dois ajouter que si, malgré mes conseils, vous persistiez à poursuivre cette affaire d’une manière aussi illégale, je refuserais de poursuivre plus longtemps mes investigations.

« Je m’inclinai devant les instances de Gibson et je le priai d’activer les recherches.

« — Vous rentrerez en possession de votre plan avant peu, dit-il.

« Il ajouta :

« — Si vous suivez mes conseils.

« Cependant, pour arriver à quelques renseignements nouveaux, il fut convenu que je me rendrais seul à la Taverne Britannia à l’heure indiquée dans l’annonce, mais sans emporter le moindre penny. Gibson se chargeait du reste.

 

*   *   *

 

P005

« Le lendemain, je me rendis à la Taverne Britannia dans White-Chapel, et je m’assis dans une salle à plafond bas et enfumé. La clientèle était composée de valets de chambre et de cochers dont les voitures stationnaient à la porte ; sur un banc, un ivrogne était couché. « Singulier public », pensai-je. Je venais de commander un whisky à une grosse maritorne à cheveux roux, lorsqu’un jeune boy me remit une lettre où l’on m’annonçait que les négociateurs ne viendraient pas parce qu’ils avaient été prévenus des mesures de police.

« — Qui t’a donné cette lettre ? demandai-je au boy.

« — Un chauffeur qui vient de partir avec sa voiture.

« J’allais mettre ma lettre en poche, lorsque, au verso, je remarquai des lignes que je n’avais pas lues.

« Toutefois, disait la lettre, le plan pourra vous être remis contre 200 livres sterling demain trois heures, à Hythe, au lieu dit le Dolmen de la lande ».

« Je me rendis chez Gibson à qui je communiquai cette lettre comme la première.

« — Les mesures de police ont été prises avec discrétion, me dit-il ; ces valets de chambre étaient des policiers, et l’ivrogne qui dormait sur une table, c’était moi. Voici encore la perruque, dit Gibson en riant.

« Le rendez-vous qu’il vous donne est dans un endroit bien choisi pour les négociations. La lande est en effet une vaste étendue de terrain d’environ trois kilomètres carrés traversée par un chemin creux. Du dolmen qui est au bord de la mer, vous verrez venir vos négociateurs. Mais eux aussi verront si vous êtes seul. Cependant, ils n’ont pas songé qu’à 1 500 mètres se trouve un petit bois de sapins où les gens de police peuvent se cacher et les prendre au retour, lorsqu’ils voudront gagner la route de Plymouth.

« Allez donc seul au rendez-vous, cher monsieur, et demain soir vos voleurs seront à l’ombre.

« Ainsi qu’il avait été convenu, je me rendis le lendemain à Hythe, d’où je gagnai à pied la lande. Par un sentier qui longe la mer j’arrivai au dolmen, j’attendis les négociateurs. Le rendez-vous était pour 3 heures, j’étais en avance de 10 minutes. En les attendant, je suivais du regard un avion qui, au-dessus de moi, décrivaient des cercles, des spirales, lorsque soudain le moteur eut des ratés, l’appareil parut désorienté et se mit à descendre en feuille morte, tandis que les aviateurs – (ils étaient deux) – semblaient faire des efforts pour le redresser. Mais il piqua du nez, il allait capoter en touchant terre, lorsqu’à deux mètres il se redressa, mais se posa brusquement à terre. J’entendis un bruit sec : le pare-brise s’était cassé, ainsi que deux rayons d’une roue, et les deux aviateurs faillirent piquer une tête par-dessus le bord.

« — Vous n’avez pas de mal ? dis-je en me précipitant vers eux.

« — Non, répondit l’un d’eux qui ressemblait étrangement à l’Indou Karpoula, mon voisin de table du Boarding-house. Non, gentleman.

« Il ajouta aussitôt :

« — Mais vous, avez-vous les 200 livres sterling ?

« Stupéfait par cette question à laquelle j’étais loin de m’attendre, ainsi que par l’arrivée des négociateurs par la voie des airs, je répliquai :

P006

« — Mais… je ne vous attendais pas par cette voie.

« — Alors, fit l’autre aviateur qui portait d’épaisses lunettes d’écaille à verres ronds et avait les favoris roux, comme Cornélius Bright, vous nous attendiez par la route de Plymouth. C’est pourquoi vous aviez fait poster les gens de police dans le bois de sapins. Vous n’êtes pas un homme d’honneur, dit-il, vous avez voulu nous faire arrêter.

« L’Indou Karpoula ajouta :

« — Vous pouvez courir après votre plan.

« Et l’avion s’éleva aussitôt dans l’air. Mais son atterrissement un peu brusque devait avoir détruit son équilibre, car, en s’élevant, l’avion paraissait virevolter sur lui-même. Son pilote ne semblait plus maître de sa direction. Alors qu’il voulait se diriger vers le nord, le vent violent qui venait de se lever l’entraîna vers la mer ; je le suivis longtemps du regard. L’avion semblait soutenir une lutte folle contre les éléments. Mais, alors qu’il ne paraissait plus qu’une grosse mouche au milieu de l’immensité, je le vis soudain tomber dans la mer.

« — Bravo ! fit une voix derrière moi.

« Je me retournai.

« C’était le détective Gibson, suivi de quatre de ses collègues qui s’étaient dissimulés dans le bois de sapins pour arrêter Cornélius Bright et accouraient trop tard, hélas !

« — Ces chevaliers d’industrie sont très forts, déclara-t-il, et j’étais loin de m’attendre à les voir venir en avion au lieu du rendez-vous. Oui, ils sont très forts, mais la Providence est beaucoup plus forte qu’eux. Elle les a engloutis.

« — Avec mon plan, fis-je.

« — Bast ! fit Gibson, vous en referez un autre ; le principal pour vous est qu’ils ne pourront l’utiliser, puisqu’ils sont morts en mer. Le plus drôle, s’écria Gibson qui était décidément en verve, ce serait qu’un requin avalât votre invention et qu’un pêcheur retrouvât dans son ventre le projet d’invisibilité des canots patrouilleurs.

« Tout en devisant avec le détective nous rentrâmes à Hythe où nous prîmes le train pour Londres.

« En arrivant au Boarding-house, je trouvai une lettre du directeur du Board Office des inventions, me fixant audience pour le lendemain : le comité voulait m’entendre au sujet de mon invention, car, contrairement à ce qui se passe en France, où la Commission des inventions se prononce sur les projets qui lui sont soumis sans que les auteurs soient entendus, le Board Office entend l’inventeur, et lui présente ses objections lorsqu’il en a à formuler, ce qui permet à celui-ci, soit de les réfuter, soit d’en tenir compte.

« J’écrivis aussitôt à Lord Fisher pour lui relater l’aventure dont j’avais été victime, le vol de mon plan et la nécessité qu’il y avait à me laisser quelques jours pour recommencer mon travail que je présenterais, aussitôt terminé, à la Commission.

« Et le soir même je me mis au travail.

 

*   *   *

 

« J’avais complètement oublié Cornélius Bright, Anna Spiketty et l’Indou Karpoula, lorsque, le dimanche suivant, je rencontrai dans Madison Square le pseudo-Danois Van Denbush.

« — Ah ! cher monsieur, me dit-il avec un sourire narquois, voilà une nouvelle qui va vous faire plaisir.

« — Quelle nouvelle ? demandai-je.

« Van Denbush tira de sa poche le Times et me désigna à la troisième page ce fait divers :

« Aviateurs perdus en mer.

« Lundi dernier, le vapeur Columbia se rendant de Plymouth à New-York a recueilli à cinq milles de l’île de Wight deux aviateurs qui depuis vingt-quatre heures étaient cramponnés aux débris de leur appareil tombé en mer. »

« Sans aucun doute, c’était mon voleur Cornélius Bright et son complice Karpoula. Hélant un cab, je me fis conduire à Oxford Street pour prendre conseil du détective. Malheureusement, il venait de partir pour Belfast, d’où il ne devait être de retour que dans une huitaine. C’était un fâcheux contretemps.

« Le lundi suivant, ayant appris que Gibson était de retour, j’allai le voir et lui montrai le Times. « J’ai lu cette information, me dit-il. Nul doute, les rescapés aviateurs sont vos voleurs. Actuellement ils sont débarqués en Amérique. »

« — Alors, que faire ? demandai-je. Envoyer un radio à la police de New-York ?

« — On n’accepte pas de radio, en temps de guerre, me répondit Gibson, la T.S.F. est réservée aux télégrammes officiels. Non, le mieux à faire, c’est de vous embarquer pour New-York et d’aller déposer votre plainte vous-même à la police. Puis d’aviser l’office des inventions et l’Amirauté américaine du vol dont vous avez été victime. Mais il n’est que temps. Le King-Georges part demain. Allez vite retenir votre place.

« J’y allai le soir même. Et voici pourquoi, conclut Jacques Cravant, je me trouve aujourd’hui sur le King-Georges.

— Vos aventures paraissent tellement invraisemblables, déclarai-je, que je n’y croirais pas, si elles n’étaient pas racontées par vous, mon cher confrère.

— Et je ne suis pas au bout de mes aventures, fit Jacques Cravant, car je crains fort qu’à New-York, Cornélius Bright ait battu monnaie avec mon invention.

— Bast, fis-je, en supposant qu’il l’ait soumis à l’Office des inventions, dès son arrivée à New-York, il y a cinq jours, la Commission ne l’examinera pas avant un mois. Comptez un mois pour les épreuves, les essais…

— Erreur ! erreur ! mon cher confrère. Vous jugez l’administration américaine d’après la nôtre, vous vous trompez étrangement. Les Américains sont des gens pratiques et expéditifs. Vous leur soumettez une affaire, un projet, un plan. Immédiatement, il est examiné et accepté ou refusé. S’il est accepté, le projet est envoyé aux services d’exécution.

Comme Cravant disait ces mots, le stewart qui passait nous répéta : « Messieurs, ce soir, nous marcherons tous feux éteints, car des sous-marins ont été signalés. Je vous engage à rentrer dans vos cabines et à voiler vos lumières ».

— Décidément, fit Jacques Cravant, je ne suis pas au bout de mes aventures. Il ne manquerait plus que cela… moi, être torpillé après avoir été volé !

Depuis que la présence des sous-marins avait été signalée par le poste de T.S.F. de Long-Island, une angoisse pesait sur les passagers. Cette angoisse s’accrut lorsque, le quatrième jour de la traversée, nous aperçûmes, flottant sur les mers, parmi des débris de toutes natures, planches, poutres, barriques et cages à poules, deux cadavres de matelots anglais, décelant qu’un torpillage avait eu lieu récemment dans ces parages.

La nuit, nous marchions tous feux éteints, non seulement les feux de navigation, mais encore tous les feux de passerelle, de cuisine, de cabines étaient masqués. Cette prescription, très difficile à faire observer, est absolument indispensable, car la moindre lueur filtrant du bord peut renseigner l’ennemi, surtout s’il s’agit de sous-marins. La surveillance extérieure est d’une importance primordiale. Sir Geddes a déclaré au Parlement britannique que, pour les navires de guerre ayant aperçu les périscopes des sous-marins, la proportion des bâtiments coulés était de 3 sur 10 et de 7 sur 10 pour ceux qui n’avaient, hélas ! pas vu de périscopes.

Le lendemain de notre long entretien, Jacques Cravant, atteint du mal de mer, resta enfermé dans sa cabine.

Enfin, le matin du cinquième jour, à l’aube, le vent s’apaisa et la mer devint unie comme un miroir ; je trouvai l’inventeur assis à sa place habituelle sur la passerelle des premières classes, en conversation avec la jolie miss Nelly Fergusson. Lorsque je l’abordai, il me dit :

— J’ai fait un rêve étrange.

— Qu’avez-vous donc rêvé, mon cher confrère ?

— J’ai rêvé qu’un sous-marin s’était montré à 2 milles en mer par bâbord, et qu’il allait nous torpiller.

— Auriez-vous peur ? fit miss Nelly.

— Moi, un Français, avoir peur ? Y pensez-vous ?

Il n’acheva pas.

Un matelot placé en vigie sur le mât de misaine venait de crier : « Sous-marin en vue par bâbord ».

Un sous-marin, ou plutôt le périscope d’un sous-marin, avait été aperçu. Sur la mer unie comme un miroir et d’une teinte de plomb, le miroir triangulaire d’un périscope étincelait. C’était comme un œil ouvert sur l’immensité, l’œil triangulaire d’un monstre d’acier, qui se dissimulait dans l’océan pour perpétrer son crime. Sur l’ordre du capitaine, le bateau accéléra sa vitesse et chercha à fuir et à se dérober par une marche en zigzag.

— La marche en zigzag est la plus efficace défense pour les navires isolés, me dit Jacques Cravant qui venait de revêtir une ceinture de sauvetage. En effet, le pirate, pour lancer sa torpille avec des chances de succès, a besoin d’estimer à vue la direction et la distance à laquelle il se trouve du navire qu’il se prépare à attaquer. Si, pendant qu’il se met en plongée pour décocher son engin, cette route et cette direction ont été modifiées, il est obligé de remonter pour recommencer ses calculs de probabilités.

Le silence à bord était impressionnant. On n’entendait que les ordres brefs du commandement ; tous les matelots étaient à leur poste, les uns et les autres prêts à détacher les barques de sauvetage. Grâce à la limpidité des eaux, on apercevait maintenant presque au ras de la mer le monstre d’acier qui s’était rapproché. Jacques Cravant paraissait très calme.

À nos côtés, miss Fergusson avait dit :

— Les misérables, ils vont nous torpiller.

Le révérend Harry Flaminghan, qui regardait la mer avec une jumelle marine, répondit imperturbablement :

— Le Seigneur ne le permettra pas.

Nous étions alors dans la situation terrible de gens qui se trouvent devant un danger de mort contre lequel il n’y a rien à faire. Et une sorte de rage me prenait à la pensée que des barbares pouvaient impunément et lâchement, en se dissimulant, donner la mort à des centaines de passagers qui n’étaient pas des combattants, et parmi lesquels se trouvaient des femmes et des enfants.

Cependant, le sous-marin gagnait de vitesse sur nous et, maintenant, la limpidité des eaux nous permettait d’apercevoir très distinctement le requin d’acier qui se plaçait parallèlement à la marche du King-Georges pour lancer sa torpille. Nous nous attendions à sauter d’un moment à l’autre, lorsque, soudain, nous entendîmes un coup de canon et, venu on ne sait d’où, un obus s’abattit sur le sous-marin. Il se fit alors au-dessus de lui un bouillonnement, puis le périscope disparut et de larges plaques d’huile s’épandirent sur la mer à l’endroit où, quelques instants avant, se tenait le pirate.

P007

— Bien touché ! cria le commandant, le pirate est coulé.

Le coup était si imprévu, si inattendu que nous restâmes un instant stupéfaits et silencieux. Le révérend Harry Flaminghan s’écria :

— Le Seigneur ne l’a pas permis.

Comment le sous-marin avait-il pu être coulé ? D’où l’obus avait-il été tiré ? Nous étions à 8 milles de la côte. Aucun navire de guerre, aucun torpilleur, aucun canot patrouilleur n’était visible. Cet obus n’était pourtant pas tombé du ciel.

Soudain, je vis Jacques Cravant, blême de fureur, accourir vers moi en criant :

— Les misérables, ils utilisent mon invention !

— De quels misérables voulez-vous parler ?

— De ceux qui m’ont volé mon invention, car c’est un canot invisible qui a tiré sur le sous-marin et l’a coulé.

— Mais alors, m’écriai-je, il faut vous en féliciter, car nous sommes sauvés.

— Vous en parlez à votre aise, fit l’inventeur, avec des sanglots dans la gorge : on voit bien que vous n’avez jamais rien inventé. Mais moi qui suis l’auteur du projet d’invisibilité des canots patrouilleurs, moi que des misérables ont volé, dépouillé de son invention !…

— Invention qui vous a sauvé.

— Ah, s’écria l’inventeur, j’eusse préféré cent fois que le King-Georges fût torpillé.

— La colère vous égare, mon cher confrère, dis-je en l’entraînant vers sa cabine, car, dans son désespoir, il eût été capable de se jeter à l’eau.

Livide, les jambes flageolantes, le malheureux inventeur se laissa entraîner.

Croyant le consoler, je lui dis :

— Rien ne prouve, d’ailleurs, que le sous-marin ait été coulé par un canot invisible.

— Ne dites pas cela ! s’écria rageusement Jacques Cravant, ne dites pas cela, nous sommes à 8 milles des côtes, et aucun navire de guerre n’est en vue. À moins que l’obus ne soit tombé de la lune…

Soudain à environ 2 milles en mer, un canot qui semblait sortir du fond des eaux se montra, contenant deux hommes, un drapeau américain flottait à l’arrière.

— C’est le canot invisible, s’écria Jacques Cravant, avec désespoir. Ils ont rabattu les miroirs métalliques à l’intérieur pour signaler leur présence.

Alors des milliers de hourrahs s’élevèrent. Tous les passagers réunis sur le pont levaient leurs coiffures en acclamant leurs sauveurs, tandis que Jacques Cravant, blême de rage, leur montrait le poing en criant :

— Voleurs ! bandits ! canailles ! c’est mon invention que vous avez utilisée.

— Eh ! monsieur, êtes-vous fou ? lui cria le commandant du haut de sa passerelle, vous insultez ceux à qui nous devons la vie.

— C’est à moi que vous devez la vie, répliqua l’inventeur d’un ton acerbe, car c’est moi Jacques Cravant, citoyen français, l’inventeur du canot invisible.

Le commandant haussa les épaules et ne répondit pas, pensant avoir affaire à un fou.

Cependant, le révérend Harry Flaminghan s’était avancé vers les passagers et leur disait :

— Maintenant, mes frères, remercions le Seigneur qui nous a si miraculeusement sauvés.

— C’est vrai ! fit Van Denbush.

— Le Seigneur qui les a sauvés, c’est moi, fit Jacques Cravant, en s’avançant menaçant vers Van Denbush, et vous le savez bien puisqu’à la table d’hôte de Londres, je vous ai parlé de mon invention.

« C’est moi l’inventeur du canot invisible.

— Prouvez-le, dit le faux Danois.

— Ha ! ha ! ricana Jacques Cravant, prouvez-le ! Voilà bien la réponse hypocrite que l’on fait aux inventeurs dépouillés de leur invention et qui en revendiquent la paternité. Prouvez-le ! Et si l’inventeur prouve par un brevet qu’il est bien l’auteur de l’invention qu’il revendique, on lui répond : « Vous avez un brevet pour la France, mais vous n’en avez pas pour l’Angleterre, ni pour l’Amérique, et l’idée que vous avez eue en France, d’autres ont pu l’avoir en Angleterre et en Amérique ». Et l’on s’arrête à la constatation de ce fait que l’auteur d’une invention est celui qui l’utilise.

— Master Jacques Cravant a raison, dit miss Fergusson.

Cependant le canot invisible, devenu visible, s’était rapproché, et le commandant, au nom des passagers et de l’équipage, adressait ses remerciements à ceux qui le montaient.

L’un, le pilote, était un petit homme maigre et jaune ; l’autre, le canonnier, un grand et fort gaillard, type parfait de l’Américain.

Ils furent invités à monter à bord pour sabler le champagne. C’en était trop. Lorsque le malheureux inventeur vit passer devant lui en triomphateurs, sous les acclamations des passagers et de l’équipage, ceux qui lui avaient ravi sa gloire (sans se douter certainement que l’invention utilisée avait été volée à un Français par l’Anglais Cornélius Bright qui l’avait revendue en Amérique), il bondit sur le pilote américain, le prit à la gorge en hurlant :

— Ah ! coquin, tu vas me dire qui t’a vendu mon plan.

Dix mains vigoureuses enlevèrent Jacques Cravant comme une plume, tandis que le commandant ordonnait d’une voix brève :

— Enfermez ce fou dans sa cabine ! Et ne le laissez pas sortir avant notre arrivée à New-York.

— Mais, père, intervint miss Nelly, M. Jacques Cravant n’est pas fou.

Cependant malgré ses cris, ses protestations, ses clameurs, Jacques Cravant fut descendu dans l’entrepont par deux matelots et enfermé à double tour dans sa cabine. Le lendemain, j’obtins la permission d’aller lui rendre visite avec le médecin du bord.

Mon pauvre confrère était dans un état de prostration extrême. Assis devant sa table devant un nouveau plan, qui y était étalé, il pleurait, et ses larmes, délayant l’encre rouge du schéma, semblaient des larmes de sang.

— Je ne suis pas fou, dit-il au médecin du bord, je ne suis pas fou, c’est moi l’inventeur du canot invisible. Et maintenant, puisque l’idée est divulguée, il n’y a plus de secrets à garder.

— Alors expliquez-vous, dit le docteur, sceptique.

— Je vous en ferai ce soir la démonstration scientifique, répondit Cravant.

— Il est fou, me dit le docteur, il ne peut même pas expliquer son système d’invisibilité.

Nous nous retirâmes et, selon l’ordre du commandant, la porte fut fermée à clef.

Le soir, lorsqu’un garçon vint apporter son dîner au malheureux inventeur, il constata que celui-ci était devenu invisible. La cabine était dans le plus grand désordre, la porte de l’armoire à glace avait été enlevée de ses gonds et était appuyée dans un angle de la cabine.

Par où Jacques Cravant avait-il pu fuir ? La porte était fermée à clef, et le hublot était trop étroit pour livrer passage à un homme de sa taille.

Immédiatement, le garçon en référa au stewart qui parla au commandant de cette disparition. La nouvelle s’en répandit rapidement parmi les passagers. Ce fut une véritable stupeur. Le pseudo-inventeur du canot invisible, disait-on, s’était lui-même rendu invisible. On était en plein mystère.

Pendant le dîner auquel avaient été invités le pilote et le canonnier du canot sauveur, la disparition de Cravant fut l’objet de toutes les conversations.

Mais une surprise attendait les passagers et les officiers du King-Georges. Le commandant allait porter un toast aux deux Américains du canot qui avaient sauvé le paquebot par leur intervention heureuse, lorsque quelqu’un troubla la fête. C’était Jacques Cravant dont l’apparition imprévue dans la salle à manger fut saluée par une clameur de surprise.

— Vous ici ? s’écria le commandant, mais où étiez-vous donc ? On vous a vainement cherché dans votre cabine.

— J’y étais cependant, répliqua l’inventeur.

— Alors, comment se fait-il que l’on ne vous y ait pas vu ?

— Parce que je m’étais rendu invisible comme le canot dont je suis l’inventeur, j’ai voulu vous faire la démonstration de l’invisibilité de mon canot ; j’étais derrière la glace de l’armoire, dont j’avais enlevé la porte et que j’avais placée dans un angle de la pièce.

« Or, mon invention procède de ce système : je place des miroirs métalliques sur les flancs extérieurs du canot ; ces miroirs, inclinés dans un angle de 450, reflètent la surface de la mer et la prolongent, tout en masquant le canot.

« Montés sur pivot, ces miroirs peuvent être rabattus à l’intérieur du canot lorsque l’état de la mer n’en permet pas l’utilisation. Alors le canot redevient visible.

« C’est simple, ajouta-t-il, mais il fallait y songer.

La démonstration que venait de faire de son système Jacques Cravant avait convaincu les assistants que c’était bien lui l’inventeur du canot invisible.

Cependant, le commandant tint à savoir des deux Américains comment les États-Unis avaient eu connaissance de cette invention.

— Le projet, dit un des Américains, fut apporté à l’Amirauté à New-York par un Anglais nommé, je crois, Cornélius Bright. Il a reçu un million.

— Un million ! s’exclama Jacques Cravant, un million pour m’avoir volé mon plan.

— Évidemment, ce n’est pas honnête, fit le commandant. Mais il importe peu que ce soit vous ou un autre l’inventeur du système d’invisibilité, c’est le résultat qu’il faut voir. Or ce résultat est très appréciable, à tous les points de vue.

« Contentez-vous donc de la satisfaction morale d’avoir rendu un grand service à votre patrie et à vos alliés. L’argent ne compte pas.

— Et la gloire ? fit Jacques Cravant, elle sera pour votre compatriote l’Anglais Cornélius Bright qui m’a volé mon invention.

Alors, le commandant ayant répliqué d’une voix amère :

— Que voulez-vous ! en temps de guerre, chacun prend son bien où il le trouve.

— Fort bien, mon commandant, fit Jacques Cravant, vous vous souviendrez de vos propos.

Et il sortit précipitamment pour remonter sur le pont.

Près de la passerelle des premières, il rencontra la jolie miss Nelly.

— Miss, adieu, lui dit-il en lui tendant la main.

— Où allez-vous donc, ami ? lui demanda-t-elle.

— Je vais reprendre mon bien, je quitte le bord.

— Mais quand ?

— De suite.

— Et comment ?

— Vous allez voir.

Et, après avoir baisé la main de miss Nelly interloquée, Jacques Cravant, franchissant le bastingage, descendit, en s’aidant d’un grelin, dans le canot invisible attaché par une corde au paquebot.

Cependant, dans la salle à manger des premières, les toasts continuaient, quand, soudain, un marin venu du pont bondit dans la salle à manger en criant :

— On vient de voler le canot invisible !

P008

— On a volé le canot ? demanda le commandant. Mais qui l’a volé ?

— C’est le passager Jacques Cravant ; il est descendu le long du bord en s’aidant d’un grelin, puis est monté dans le canot. Attiré par le vrombissement du moteur, je me suis penché par-dessus le bord, je l’ai vu s’éloigner immédiatement, j’ai fait détacher la baleinière et lancé deux hommes à sa poursuite, mais il l’a distancée sans peine.

Puis, le doigt fixé vers le hublot ouvert :

— Voyez, mon commandant, voyez-le tout là-bas, comme il file, voyez, il a remplacé le pavillon américain par le drapeau français.

— Eh bien ! fit le commandant, le King-Georges va se lancer à sa poursuite et le rattrapera sans peine. Ordonnez aux mécaniciens d’accélérer la vitesse et prenez la barre.

L’officier suivit l’ordre qui lui était donné et lança le paquebot à la poursuite du canot qui filait dans la direction des îles Açores.

Grâce à ses puissantes machines, le King-Georges gagnait de vitesse sur le canot automobile, et déjà on espérait bien l’atteindre, car un mille à peine séparait le poursuivant du poursuivi, lorsque le canot disparut subitement.

— Il a rabattu les miroirs ! s’écria rageusement le pilote américain, il s’est rendu invisible après avoir changé sa direction.

— Qu’on le cherche tout de même ! ordonna le commandant.

Hélas ! comment retrouver un objet invisible dans l’immensité de la mer ? Ce fut vainement, que jusqu’au soir, le King-Georges louvoya dans toutes les directions. Le canot automobile ne put être retrouvé.

Lorsque les dernières lueurs crépusculaires se furent éteintes sur la mer, il fallut renoncer à la poursuite.

 

*   *   *

 

Depuis ce jour, je n’ai plus entendu parler ni de Jacques Cravant, ni de son invention.

J’ajoute que, pendant la guerre, les États-Unis observèrent le secret le plus absolu sur l’existence de canots invisibles.

Ce n’est que dix-huit mois après l’armistice, en juin 1919, qu’un journal scientifique en parla pour la première fois et célébra l’ingéniosité du système d’invisibilité des canots patrouilleurs, chasseurs de sous-marins.

Mais où ce journal se trompe, c’est lorsqu’il donne ce système comme étant d’invention américaine, alors que l’inventeur est le Français Jacques Cravant, dont le brevet est déposé aux Arts et Métiers de Paris, depuis le 17 février 1916, ainsi qu’en font foi les registres de cette administration qui portent le nom de mon alter ego.

 

FIN


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnr.com/

Ebooks libres et gratuits - Bibliothèque numérique romande - Google Groupes

en juillet 2020.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : B. L., Sylvie, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Les Tribulations de Jacques Cravant, Inventeur ou Le Canot invisible, roman par Guy Péron, in Sciences et Voyages n° 235 – 238, du 28 février au 20 mars 1924. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Sillage sur la Méditerranée, a été prise par Laura Barr-Wells en 1985. Les illustrations dans le texte, de Jack Abeillé, proviennent des numéros de Sciences et Voyages.

— Dispositions :

Ce livre numérique – basé sur un texte libre de droit – est à votre disposition. Vous pouvez l’utiliser librement, sans le modifier, mais vous ne pouvez en utiliser la partie d’édition spécifique (notes de la BNR, présentation éditeur, photos et maquettes, etc.) à des fins commerciales et professionnelles sans l’autorisation de la Bibliothèque numérique romande. Merci d’en indiquer la source en cas de reproduction. Tout lien vers notre site est bienvenu…

— Qualité :

Nous sommes des bénévoles, passionnés de littérature. Nous faisons de notre mieux mais cette édition peut toutefois être entachée d’erreurs et l’intégrité parfaite du texte par rapport à l’original n’est pas garantie. Nos moyens sont limités et votre aide nous est indispensable ! Aidez-nous à réaliser ces livres et à les faire connaître…

— Autres sites de livres numériques :

Plusieurs sites partagent un catalogue commun qui répertorie un ensemble d’ebooks et en donne le lien d’accès. Vous pouvez consulter ce catalogue à l’adresse : www.noslivres.net.