M. de Favrolles
(Élisabeth Guénard)

LES TROIS MOINES
(tome 1)

1815

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Table des matières

 

AVANT-PROPOS. 3

LES TROIS MOINES  TOME 1. 5

Ce livre numérique. 91

 

AVANT-PROPOS

Dans les temps où la superstition le disputait à l’ignorance pour ensevelir les humains dans le dernier degré d’avilissement, l’état de moine était le meilleur de tous. Bonne chère, bon bien en abondance, accès dans les châteaux, dont le châtelain était presque toujours absent pour les guerres saintes et civiles, et les châtelines toujours disposées à bien recevoir les hommes de Dieu qui venaient les désennuyer. D’ailleurs, quel respect ne devait-on pas avoir pour des gens qui savaient lire ? Et il n’y avait presque dans ces temps que les enfants de saint Bernard, saint François ou saint Benoît, qui eussent cet avantage. Ces trois ordres couvraient toute la terre ; et, à quelque nuance près, ou à quelque différence dans la forme du capuchon, il y avait peu de couvents qui ne reconnussent l’un de ces trois saints pour patron primitif : d’autres avaient pu réformer la règle ; mais il fallait toujours remonter à la source ; et, je le répète, il n’y avait originairement que Franciscains, Bernardins et Bénédictins. Est-ce, me direz-vous, que vous allez nous faire l’histoire de ces trois ordres ? Dieu m’en préserve ! J’aurai bien assez de celle de trois moines qui étaient chacun d’une de ces trois familles monacales. Âmes pieuses et dévotes qui faites vos délices de la fleur des saints ou de Ribadinéria, n’ouvrez pas cet ouvrage ; il vous ferait un chagrin extrême, en détruisant la haute idée que vous avez de ces bienheureux fainéants. Aussi n’est-ce pas pour vous que j’écris ; et la gente dévote lit si peu, que ce n’est pas la peine d’écrire pour elle. Trois ou quatre livres, qu’elle recommence sans cesse, lui suffisent. La toilette (car rien de si long que la toilette d’une dévote), les soins temporels et le temps charitablement employé à médire, ne lui laissent pas celui de chercher à s’instruire dans les livres nouveaux ; et certes, la gente dévote a grand tort, car c’est une bien belle chose que des livres nouveaux.

Cependant, gardez-vous de croire que celui-ci le soit. Ah ! si vous aviez vu comme moi les feuilles à demi-rongées dont j’ai traduit cet ouvrage, vous conviendriez sans peine que, depuis plusieurs siècles, son sot auteur est allé s’assurer si son opinion sur les trois ordres est bonne ou mauvaise. En attendant, je l’adopte, parce que tel est mon bon plaisir. Cette phrase ne se trouvait autrefois qu’à la suite des lettres que le roi écrivait, à ses vassaux ; mais étant devenus tous souverains[1], ne pouvons-nous pas nous en servir ? Je dis donc que c’est mon bon plaisir ; et je le prouve en crayonnant à la hâte l’histoire mémorable des trois moines à qui Dieu fasse paix et miséricorde, et à nous grand profit.

LES TROIS MOINES

TOME 1

Or vous saurez donc, brillante et fringante jeunesse pour qui j’écris, et non pour les mères, les tantes, les vieilles cousines ; vous saurez donc que la ville de Ferrare avait donné naissance à trois jeunes gens, dont l’un s’appelait Dominico del Frazo, le second Silvino Pezzali, et le troisième Georgani. Dominico avait été élevé chez une douce fille qui l’appelait son neveu, et il la nommait sa tante. Quels étaient ses père et mère ? En vérité, je n’en sais rien ; et si vous voulez que je vous le dise en confidence, il n’en savait rien lui-même. Silvino avait reçu le jour de la femme d’un orfèvre, belle et jeune femme d’un fort vilain mari, qui la faisait endiabler tout le jour, et dont on prétend que la bonne dame se vengeait : on disait même que Silvino fut un fruit de cette vengeance ; mais comme est père celui que les noces démontrent, je dirai donc que Silvino Pezzali était fils de Petro Pezzali, et de Clémentina Ribertini son épouse. Il m’est si doux de pouvoir au moins, dans mes trois héros, en trouver un dont l’origine soit connue, que je n’irai pas chicaner Clémentina pour lui faire avouer que son fils Silvino n’était pas légitime.

N’est-ce pas assez pour moi de ne trouver au pauvre Georgani pas seulement un arrière petit-cousin ? Malheureux enfant abandonné de ses parents, il fut trouvé un soir à la porte du duc de **. On le porta à la duchesse ; elle le fit nourrir par une de ses femmes, qui avait perdu son enfant il y avait deux jours. Cet infortuné n’avait point d’autre marque de reconnaissance qu’un billet sur lequel était écrit en vieux gaulois : Anselme Georgani, enfant de l’amour le plus infortuné, Dieu récompense qui en prendra soin : du reste, rien n’annonçait si ses parents étaient ou riches ou pauvres ; car on l’avait mis dans une corbeille d’osier remplie de mousse, couvert avec un simple lange d’un tissu aussi blanc que fin. Cependant la duchesse ordonna que l’on gardât ces témoignages ; et ils furent déposés aux archives du palais.

C’était le 10 juillet qu’Anselme fut exposé à la porte de la duchesse : il paraissait avoir au plus huit jours. C’était le 2 du même mois que le petit del Frazo avait été baptisé ; c’était aussi le 2 que le seigneur Pezzali se trouva père du petit Silvino. Ainsi, par un hasard fort étrange, ces trois singuliers personnages, dont tous les évènements de la vie devaient être liés par les circonstances les plus bizarres, naquirent tous trois le même jour, et tous trois, à ce qu’il paraît, d’une manière assez peu régulière.

Le palais du duc de ** était précisément entre la maison de l’orfèvre et l’humble demeure de la signora Fansonetta : ainsi les trois enfants se virent, dès qu’ils eurent les yeux capables de distinguer les objets. Clémentina était très fière d’avoir donné un fils à son mari. Fansonetta avait fait une de ces histoires qu’une femme compose toujours lorsqu’elle n’a point de mari, et qu’elle se trouve grosse. Histoire que tout le monde écoute par politesse, et ne croit point. Fansonetta avait donc prétendu, lorsque sa taille épaississait, qu’une de ses sœurs, qui habitait près de Naples, la demandait. Elle fut cinq mois absente, et revint en grand deuil de sa prétendue sœur, portant un enfant dans ses bras, qu’elle disait être son neveu, et que cette chère sœur, qui n’avait jamais existé, lui avait confié, en la suppliant de ne s’en remettre à personne du soin de le nourrir ; et Fansonetta, qui était une tante comme il n’y en a point, revenait de Naples à Ferrare, portant le poupon, et lui faisant traire toutes les chèvres qu’elle rencontrait. Enfin, arrivée à Ferrare, elle en acheta une ; et le petit Silvino ne lui laissait pas un moment de repos. Aussi venait-il à ravir ; et tout le monde, malgré l’histoire touchante de la mort de la sœur, lui cherchait une ressemblance avec quelque mauvais sujet de Ferrare ; car il paraissait certain qu’il était fils de Fansonetta, et plus certain encore qu’elle n’était point mariée : cet enfant ne pouvait donc être que le résultat d’une gaîté de quelques jeunes gens de la ville, dont la pauvre fille avait été dupe.

Quant à la nourrice d’Anselme elle n’avait rien à dissimuler, du moins pour son compte. Madame la duchesse lui avait donné cet enfant à nourrir, et toute la ville savait qu’il était enfant trouvé. Mais qui l’avait mis à la porte de l’hôtel ? Pourquoi ce billet en langue étrangère, cet entier dénuement, et cependant rien des livrées de la misère ? La duchesse en avait fait l’observation plusieurs fois ; car elle n’était pas comme sont la plupart des grandes dames, vivement émues un moment, et abandonnant presque aussitôt l’objet qui les a intéressées. En se chargeant de Georgani, elle s’était dit : Je l’élèverai avec soin si ses parents le réclament, je le leur rendrai, sinon il me tiendra lieu d’enfant, que le ciel m’a refusé.

Le duc, homme insouciant pour tout ce qui ne tenait pas à la politique, ne s’embarrassait guère de ce que ferait sa femme : et qu’elle nourrît des oiseaux ou Anselme, cela lui était très égal ; mais il n’aurait pas compromis sa dignité jusqu’à s’occuper un instant d’un enfant abandonné : aussi Anselme avait plus de trois ans, et ne quittait pas la ruelle de sa bienfaitrice, que le duc ne lui avait pas dit un mot, ni fait la plus petite caresse. « Quel homme, disait un jour la duchesse à la nourrice d’Anselme, que monseigneur mon époux ! Conçois-tu qu’il ne donne jamais une marque d’amitié au pauvre petit Anselme ? Cependant c’est une charmante petite créature. — Oh ! oui, Madame, charmante, vous avez bien raison ! Monseigneur, je suis bien sûre, ne le voit seulement pas ; il est toujours abîmé dans des spéculations politiques. — Ah je ne sais à quoi elles le mèneront : quant à moi, j’avoue qu’elles m’ennuient à mourir ; et puis il passe une partie de la nuit à écrire ; car il a des correspondances avec toute l’Europe. — Il passe la moitié à écrire : et l’autre moitié ? — À dormir. — Je ne suis pas étonnée s’il n’a pas d’enfant. C’est bien dommage qu’une belle dame comme vous soit ainsi délaissée. — Cela m’est assez égal : mariée par la volonté de mes parents, je n’ai jamais aimé ni haï le duc. Il n’en était pas de même de son frère. Ah ! que n’était-il l’aîné ! C’était le plus aimable des hommes ; et nos cœurs, attirés par la plus douce sympathie, se seraient trouvés parfaitement heureux, si on n’avait pas eu la cruauté de nous séparer pour me forcer à épouser le duc. Depuis cet instant son malheureux frère a disparu, et personne n’en a eu de nouvelles. Eh bien ! croiriez-vous que le duc n’y pense pas plus que s’il n’avait jamais eu de frère ? Oh, mon cher Alonzo, mon cher Alonzo, vous deviez bien savoir que votre absence me serait aussi douloureuse, qu’indifférente à votre frère ! »

Anselme, qui vit sa bienfaitrice verser quelques larmes, se jeta dans ses bras et l’entraîna dans le jardin du palais, où folâtraient Dominico et Silvino, sous la tendre surveillance de la signora Fansonetta. Clémentina, occupée de son commerce, ne pouvait employer son temps à promener sa chère progéniture ; mais à qui pouvait-elle mieux confier cet objet de ses plus tendres affections qu’à Fansonetta qui était plus digne de cet emploi ? C’était une fille de vingt-cinq à vingt-six ans, douce, posée, dont le son de voix allait au cœur. Il n’y avait point dans tout Ferrare une femme qui chantât une romance avec plus de grâce, qui s’accompagnât du luth avec plus de précision ; puis elle était plus instruite qu’il n’appartenait à ces temps : elle lisait assez couramment dans la Bible ; on assure qu’elle entendait Ovide et Pétrarque, et que l’Amour, pour charmer l’absence, lui avait même appris à tracer quelques lignes assez intelligibles. Clémentina, qui connaissait les rares talents de sa voisine, et qui n’en était point jalouse, car elle était bien plus belle qu’elle, et la beauté est le premier avantage d’une femme, Clémentina donc, rendant justice à Fansonetta, était très aise que son petit Silvino fût avec elle ; et, d’ailleurs, il aimait Dominico à la folie, et tous deux étaient infiniment chers au petit Anselme, qui, chaque jour, priait la tante de son petit ami de venir dans le jardin du palais, où il passait toute la journée avec elle dans des bosquets impénétrables aux rayons du soleil, et rafraîchis par des fontaines jaillissantes qui rendaient ce séjour enchanté. Mais depuis le départ d’Alonzo, la duchesse n’y venait que très rarement ; et ce ne fut que pour céder aux instances de son protégé, qu’elle descendit ce jour-là dans le jardin : elle n’y avait jamais vu Fansonetta, quoique Anselme lui en eût souvent parlé comme de la tante d’un de ses petits amis. Du plus loin que l’enfant l’aperçut, il la nomma à la duchesse : celle-ci, qui était naturellement affable, adressa la parole à la tante de Dominico : « Vous avez là, lui dit-elle, un bien joli petit enfant. — C’est mon neveu, reprit Fansonetta en rougissant » ; et de raconter l’histoire de sa sœur, celle de sa mort, des soins qu’elle s’était obligée de prendre de son neveu. La duchesse, croyant tout ce que cette bonne fille lui disait, fut pénétrée d’admiration pour sa pieuse exactitude à remplir les vœux de sa sœur mourante. C’est ainsi que sont les humains : Fansonetta, selon toutes les apparences, mentait ; la duchesse lui témoigna de l’estime, une sorte de considération. Si elle se fut montrée avec franchise, remplissant les devoirs sacrés de la maternité, l’entrée du palais lui eût été interdite ; car l’on n’honore souvent que le masque de la vertu : n’importe, la société est ainsi faite, et je ne blâme point Fansonetta d’avoir cherché à conserver sa réputation, si toutefois elle s’était exposée à la perdre : c’est ce que nous ne savons pas. Contentons-nous, pour l’instant, de l’entendre causer avec la duchesse. « Y a-t-il longtemps que vous habitez cette ville ? — J’y suis née, signora ; mon père ayant été fait prisonnier au siège d’Antioche, il fallut vendre tout ce qu’il possédait pour le racheter ; et quand il fut de retour, nous nous retirâmes, avec lui et ma mère, dans cette petite maison qui est tout près de votre palais. — Votre père vit-il encore ? — Ah ! madame, il y a plus de douze ans qu’il est mort, et ma mère l’a suivi de près au tombeau. Je suis restée seule, absolument seule. — Et votre sœur ? — Elle était mariée, reprit en rougissant Fansonetta, mariée loin d’ici, à Naples. — Mais vous reste-t-il quelque fortune ? — Si peu de chose, qu’il n’y a que la plus stricte économie qui me fasse subsister. — Et cet enfant, ajouta la duchesse, doit encore augmenter votre dépense ? — Fort peu ; mais toute mon inquiétude, c’est de savoir comment je pourrai lui donner une éducation digne de sa naissance ; car son père était d’une des grandes maisons d’Italie. — Il est donc mort ? — Je le crois, madame ; car depuis longtemps on ne sait ce qu’il est devenu : et s’il vivait, abandonnerait-il son enfant ? — La fureur des aventures, dit la duchesse en soupirant, engage souvent de jeunes gentilshommes, à s’expatrier, et ils sont quelquefois réduits en esclavage, tandis qu’on les croit descendus au tombeau. C’est ainsi que mon beau-frère est parti, et que, depuis trois ans, on n’en a aucune nouvelle. L’avez-vous connu, Alonzo ? — Moi, madame ; et quel rapport pourrait-il y avoir entre le frère d’un duc et une pauvre fille comme moi ? — Mais vous eussiez pu le voir passer, aller, venir : il était d’une figure remarquable ; il n’y a pas beaucoup d’hommes à Ferrare qui puissent lui être comparés. — Cela est possible, madame ; mais avant que je prisse soin de cet enfant, je ne sortais jamais. — Tant de retenue et de modestie, signora, doivent vous mériter l’estime de tout ce qui vous connaît. — Que je puisse obtenir la vôtre, madame, et je serai heureuse ! — Qui pourrait la refuser à une conduite aussi exemplaire ? Mais je ne veux pas la borner à de stériles témoignages : je veux que vous veniez dîner tous les jours avec moi ; je suis presque toujours seule, et votre société me plaira infiniment. » Fansonetta ne répondit à la duchesse que par une profonde inclination. Mais quand la grande dame ajouta qu’elle fût sans inquiétude pour l’éducation de son neveu, que, voulant en donner une très bonne à l’enfant que la fortune lui avait confié, elle lui promettait qu’ils auraient les mêmes maîtres. Ah ! signora, s’écria Fansonetta avec une joie extrême, et se précipitant sur la main que la duchesse lui avait tendue, qui pourra jamais vous peindre, signora, les sentiments que tant de bontés me font éprouver ! Quoi ! serait-il possible que vous voulussiez bien jeter un regard de bienveillance sur mon pauvre petit neveu ?… Et des larmes de joie et de reconnaissance sillonnaient ses joues… Il faut avouer que Fansonetta était une bien bonne tante.

La duchesse en fut attendrie ; et, de ce jour, il se forma une amitié très sincère entre elle et cette digne parente du plus joli enfant qu’on eût vu, si Anselme et Dominico n’eussent pas été ses rivaux en grâces, en beauté, en esprit. Cependant, tous trois annonçaient des caractères bien différents : Dominico ressemblait à sa tante ; ses traits, déjà formés dans un âge aussi tendre, avaient un mélange de fierté et de mélancolie ; il paraissait réfléchi, écoutait attentivement ce qu’on lui disait, moins pour en profiter que pour saisir une occasion d’argumenter ; mais il ne le faisait qu’avec une sorte de réserve qui, au premier coup d’œil, paraissait de la politesse, et n’était au fond qu’une extrême prudence. On aurait pu dire qu’il s’avançait avec précaution dans le sentier de la vie ; et on aurait parié qu’il n’y ferait point de folie, si les passions et la mauvaise compagnie ne l’entraînaient pas.

Silvino, au contraire, avait une pétulance qui n’était arrêtée par aucune considération. Il ne respectait ni ne craignait personne, et dès cinq à six ans il eût battu son père, si celui-ci ne lui eût pas fait sentir, dès la première fois qu’il en avait fait le geste, toute la pesanteur du pouvoir paternel. Sa mère l’idolâtrait, parce qu’elle retrouvait en lui son caractère et sa charmante figure ; mais surtout son insouciance, source en lui, comme en sa mère, d’une gaîté qui semblait défier le malheur : du reste, voleur, menteur et paresseux. Tel était Silvino Pezzali, que son père, ou prétendu tel, regardait avec juste raison comme devant un jour faire le malheur de sa vieillesse, tandis que sa mère conservait de lui l’espoir le plus flatteur.

Pour Anselme, il semblait que l’Amour s’était plu à le former. La régularité de ses traits, la noblesse de son port, quelque chose de cet air gracieux qui paraît protéger, mais qui n’humilie pas, le faisaient distinguer de ses deux compagnons. D’ailleurs, le caractère de sa physionomie différait des leurs ; il paraissait qu’il n’était pas né de parents italiens ; et quoiqu’il s’exposât autant que ses compagnons aux ardeurs du soleil, son teint ne prenait point cette couleur rembrunie des habitants du midi de l’Europe : ses yeux étaient bleus et sa chevelure blonde. Enfin, le Corrège l’eût pu prendre pour peindre l’Amour, sans être sûr d’approcher de son modèle.

Si la nature paraissait avoir fait un effort pour parer Anselme de tous les dons extérieurs, elle n’avait pas moins mis de soins à l’orner des vertus qui constituent l’homme aimable et le citoyen utile. Doux, sensible, son esprit se développait tous les jours ; et si les anas eussent été de mode en Italie à cette époque, on eût pu faire un Georganiana qui aurait contenu toutes les saillies de notre joli enfant ; et le volume eût été aussi gros, aussi intéressant que tant d’autres. Mais, je l’ai dit, à cette époque on était ignorant, et on se contentait d’avoir de l’esprit sans en faire de recueil. Pour en revenir au protégé de la duchesse, c’était un charmant enfant : sa franchise, sa loyauté, sa tendre reconnaissance pour sa bienfaitrice, le faisaient aimer de tous ceux qui le voyaient, et faisaient dire à la duchesse : Georgani n’a point de parents ; mais avec les qualités qu’il annonce, il peut s’en passer. Tels étaient les trois amis qui, en grandissant, devenaient inséparables. Cependant la duchesse et la signora Fansonetta auraient bien désiré que Pezzali fût un peu moins avec leurs élèves ; mais il était impossible de l’obtenir. Dès que Silvino n’était pas de leurs jeux, ils ne pouvaient prendre aucuns plaisirs ; et celle qui leur tenait lieu de mère, et qui en avait la molle tendresse, ne pouvait les voir tristes, sans dissiper ce nuage en envoyant chercher Pezzali, et celui-là ne se faisait pas attendre : alors les échos des grottes du jardin retentissaient de ses longs éclats de rire et de ceux de ses compagnons, dont il avait bientôt ranimé la gaîté. Mais on pouvait être sûr qu’il se trouvait des fruits mangés, des fleurs arrachées, des branches des arbustes les plus rares cassées ; et si on demandait si c’était Pezzali qui avait commis ce désordre, il niait effrontément, quand on l’eût pris la main aux arbres.

Fansonetta, assise sur un banc où elle lisait en attendant la duchesse, lui en faisait un jour de graves reproches, le menaçait de le dire à la maîtresse du logis, qui lui ferait défendre de venir chez elle. « Vous le croyez, signora, » lui répondit l’espiègle d’un air sérieux ; puis posant sa main sur l’épaule de la bonne signora, il sautait légèrement par-dessus sa tête, et était au bout de l’allée, qu’elle ne savait par où il avait passé. « Ah ! disait-elle, il sera un rusé coquin ; et si on force celui-là de faire ce qu’il ne voudra pas, cela m’étonnera. Quelle différence de lui à ses camarades ! Mais il les perdra ; il faut nécessairement les séparer.

Cela était très raisonnablement vu ; car Silvino, en grandissant, semblait prendre plus d’audace, et ses espiègleries avaient un caractère plus alarmant. Déjà quelques bijoux d’or ou d’argent appartenant aux enfants avaient disparu ; il fut même au moment de s’emparer d’une cuiller d’argent que la signora Fansonetta lui reprit quand il allait la mettre dans une petite poche secrète qu’il avait pratiquée dans son pourpoint. Elle le traita comme il le méritait, et le menaça d’en parler à son père. Il fit une pirouette ; et, en chantant une chansonnette, il grimpa au haut d’un arbre où il savait qu’il y avait un nid, dont il cassa et mangea tous les œufs, en faisant cent mines plus plaisantes les unes que les autres.

« Oh ! Clémentina, dit tout haut la signora Fansonetta, que votre indulgence pour votre fils vous coûtera cher ! Mais voilà qui est fini ; je ne veux plus que mon neveu ait pour compagnon un aussi mauvais sujet : je crois bien que madame la duchesse pensera de même, et sûrement nos élèves ne vous verront plus. — Vous, reprit-il en jetant la coquille du dernier œuf, vous m’empêcheriez de voir mes amis ! Le diable est bien malin, mais je le défierais d’empêcher Silvino Pezzali de faire ce qui lui plaît : or, il me plaît de passer ma vie avec votre songe-creux de Dominico et le tendre Anselme ; et cela sera, entendez-vous, signora. »

« Ah ! quel enfant, quel enfant, disait Fansonetta ; il faudrait prendre son parti d’éloigner de lui del Frazo et de l’envoyer à Bologne, auprès de mon vieil oncle. Mais m’en séparer, quelle douleur ! » Et elle se mettait à pleurer. Oh ! c’était une bonne tante que la signora Fansonetta ! Elle ne dit pourtant rien à la duchesse pendant son dîner, elle attendit même qu’elle eût fait sa sieste ; mais enfin elle lui ouvrit son cœur.

« Je ne puis, signora, vous laisser plus longtemps ignorer que le fils de cet orfèvre est un sujet détestable, qui perdra votre protégé et mon neveu. Je l’ai surpris ce matin faisant un vol manifeste ; et comme je lui représentais l’indignité de sa conduite, il fredonne un air, et je le vois s’élancer au haut d’un sycomore, d’où il semblait me narguer. Je suis décidée, madame, si vous ne lui faites pas défendre l’entrée de vos jardins, de n’y plus amener mon neveu ; et même, pour rompre toute communication, d’envoyer Dominico à Bologne, où j’ai un vieux parent prieur dans une abbaye de Bernardins. — Cela n’est pas nécessaire, ma chère Fansonetta : je suis entièrement de votre avis ; je vais donner ordre que l’on ne laisse point entrer Silvino. J’aime bien mieux que mon protégé éprouve quelques moments de chagrin d’être séparé de ce mauvais sujet, que de le voir privé de la société d’un camarade aussi intéressant que votre neveu. »

L’ordre fut donné ; et dès le soir les deux amis attendirent en vain l’âme de leurs jeux et de leurs innocents plaisirs. Ils parcoururent les jardins qui étaient immenses, le cherchèrent dans tous les bosquets, entrèrent dans toutes les grottes, appelèrent Silvino ! Silvino ! et Silvino ne répondait pas. Enfin, las d’une inutile recherche, ils allaient rentrer au palais pour demander la cause de l’absence de Pezzali, lorsqu’ils l’aperçurent sur le haut du mur. « Paix ! » dit-il en jetant une échelle de soie, sur laquelle il descendit avec la légèreté d’un chat. Dès qu’il fut à terre, il serra ses amis dans ses bras, et leur dit : « J’ai eu bien peur de ne pas vous revoir ; je suis banni de cette respectable enceinte ; mais je me suis procuré ces cordons de soie. » Et il est bon, pour l’édification de mon lecteur, de lui apprendre de quelle manière il les avait eus. J’ai dit que la boutique de Pezzali était attenante au palais du duc ; mais à droite de la maison de Pezzali était un mercier, homme valétudinaire, et dont la femme, très dévote, passait la plus grande partie de la journée dans un oratoire voisin.

Le marchand dans son lit, la femme, à l’église, il ne restait plus pour garder la boutique qu’une petite servante de quinze à seize ans, éveillée s’il en fut jamais, et en sachant déjà autant qu’une femme de trente ans qui en sait beaucoup. Outre ces infirmités, le marchand avait un autre défaut, c’était la plus crasse avarice ; et sa chère moitié, qui savait qu’une femme doit se conformer aux goûts de son mari, faisait l’étude la plus constante des strictes règles de l’économie. Aussi il y avait à peine de quoi se nourrir. Un pain d’une livre pour la maîtresse et la servante, devait encore tailler la soupe du malade pour son déjeuner du lendemain ; et souvent la bonne chère consistait en un peu d’ailloli ou un hareng salé.

Rosa avait très bon appétit, et s’ennuyait fort d’un si triste ordinaire ; mais elle n’osait quitter la maison du signor Pontellini, parce que sa femme était sa marraine, et que la mère de Rosa lui avait dit en l’amenant chez ce marchand : « Rosa, ta fortune est faite si tu restes ici ; car ce pauvre seigneur Pontellini est dans un état des plus critiques. En mourant, il laissera ta marraine veuve, bien riche. Comme elle est la dévotion en personne, elle ne se remariera pas, et alors tu seras comme l’enfant de la maison. Mais conduis-toi bien, et ne va pas t’imaginer que la signora Pontellini aura la même indulgence que moi, et que si elle te trouvait avec un jeune garçon, comme je t’ai trouvée avec Henrio, elle y mît tant de douceur. Moi j’ai bien vu que ce n’était qu’un jeu d’enfant, et je me suis contentée de te donner une paire de soufflets, deux coups de pied qui t’ont envoyée à dix pas de là, te fendre la tête contre le buffet ; et de jeter le petit Henrio du haut en bas de l’escalier, de manière que je l’ai cru mort. Mais ta marraine, je te le dis, ne serait pas si bonne que moi, elle te chasserait impitoyablement de chez elle ; et ne crois pas alors que je te recevrai chez moi : une fois, sortie de la respectable maison du signor Pontellini, il n’y a plus d’abri pour toi, et je te verrais greloter de froid et dans la neige jusqu’à la ceinture, que je ne t’ouvrirais seulement pas la porte. Tu peux te le tenir pour dit, parce que c’est sûr et certain comme le saint évangile. »

Vous imaginez bien, d’après cela, qu’il n’y avait pas moyen que Rosa pensât à quitter sa chère marraine ; et malgré la mauvaise chère et l’ennui qui la dévorait, elle restait dans ce maudit comptoir, se souvenant d’Henrio, de Philippe, de Martini, etc., etc. : mais quand elle vit Silvino, elle les oublia tous, pour ne s’occuper que de son cher petit voisin. Silvino entrait dans sa quatorzième année ; mais le ciel, prodigue envers lui de ses dons, l’avait déjà mis au rang des personnages importants, et Silvino n’était plus un enfant. Il l’aurait encore été, que les charmes de Rosa auraient opéré ce prodige. « Oh ma gentille voisine, lui dit-il, comment se fait-il que je ne vous eusse pas encore vue ? — Je ne sais, dit Rosa, mais je n’en suis pas moins enchantée de vous voir ; vous m’aiderez peut-être à supporter l’ennui que j’éprouve » : et Silvino qui par sa mine réjouie eût fait rire un conclave, ne tarda pas à si bien égayer Rosa, qu’elle se trouvait parfaitement heureuse chez sa marraine.

Cependant l’amour qui remplit le cœur ne contente pas l’estomac, et celui de Rosa se trouvait affaibli par sa longue diète. Son jeune ami s’occupa des moyens d’y pourvoir. Ce ne fut d’abord que des fruits qu’il dérobait dans les jardins de la duchesse ; mais bientôt ce couple aussi gourmand qu’amoureux trouva que la vie ascétique ne lui convenait pas, et il fallut chercher d’autres ressources pour se procurer des mets plus succulents.

Silvino essaya de se faire quelque argent en escamotant à ses amis, des anneaux, des reliquaires, des flacons ; pourvu qu’il y eût de l’or ou de l’argent, cela lui suffisait. Vous me direz : « Mais avec de semblables dispositions, que n’en prenait-il chez son père ? là, il en aurait trouvé autant qu’il en aurait voulu ». Oui, mais mon drôle ne voulait pas s’exposer à être pris sur le fait par son cher petit papa qui n’était pas tendre : ainsi il aimait bien mieux chasser sur des terres étrangères.

L’aventure de la cuiller trouvée dans ses mains par Fansonetta, lui causait cependant quelque inquiétude. Il craignait qu’elle ne s’en plaignît à sa mère, et il avait compris que le meilleur moyen de la forcer au silence, était de rendre son fils complice de sa déloyauté. « Quoi ! tant de perversité dans un âge aussi tendre ! — La plante vénéneuse porte ses qualités destructives dès qu’elle sort de terre ; de même l’âme d’un scélérat s’annonce presque, en naissant. » Il retourna donc au palais dans l’intention d’entraîner Anselme dans l’abîme où, si jeune encore, il se complaisait déjà. L’ordre de la duchesse déconcerta ses plans : mais il ne fut pas longtemps à trouver le moyen, de le rendre inutile ; il pensa qu’une échelle de soie lui serait nécessaire pour descendre dans le jardin, dont une portion du mur tenait à celui du mercier.

Il se rend donc chez sa belle, lui conte sa chance, prend autant d’aunes de cordon de soie qu’il en peut avoir besoin ; dans les boîtes confiées aux soins de Rosa ; puis, à l’aide de quelques tonneaux vides qu’il place les uns sur les autres, il gagne le toit d’un hangar qui donnait sur un des bosquets du jardin du duc. Il attachait son échelle quand il entendit ses compagnons l’appeler : leur répondre, comme nous l’avons vu, et les joindre, ne fut que l’affaire d’un instant.

Après donc avoir raconté à ses camarades que c’était Rosa qui lui avait procuré ce moyen de les revoir, il ajouta avec un soupir hypocrite : « Je crains bien que cette belle enfant ne paye cher cette complaisance. Si sa maîtresse s’aperçoit du manque de ces rubans, elle la chassera, et je ne sais où cette pauvre petite malheureuse pourra aller. Je me reproche bien de les lui avoir demandés ; mais ne pas vous voir me causait tant de chagrins. » Anselme à qui sa bienfaitrice donnait toujours quelques florins, les offrit à son ami pour payer les cordons. Silvino le remercia en l’assurant qu’il n’y avait pas le quart de ce qu’il fallait puis il ajouta : « Nous parlerons de cela un autre jour. Profitons dans celui-ci du plaisir d’être ensemble, plaisir d’autant plus vif qu’il est défendu. — Mais, reprit le prudent Dominico, il faut bien prendre garde d’être surpris ; et dans la crainte que ma tante et madame la duchesse ne descendent dans les jardins, nous devrions établir nos jeux dans les souterrains, où il nous sera toujours facile de cacher Silvino. » L’avis fut unanimement approuvé ; et on se rendit à ces souterrains qui étaient abandonnés, et dont les voûtes détruites dans quelques endroits y laissaient pénétrer assez de jour pour pouvoir s’y promener sans inquiétude de se briser sur les décombres dont ces souterrains étaient remplis.

Autrefois l’ancien bâtiment était au-dessus : mais lorsque le père du duc voulut que son palais servît d’ornement à la principale place de Ferrare, il fit abattre cette gothique habitation pour construire un édifice digne d’un monarque. On avait entièrement abattu le vieux palais ; mais on ne jugea pas nécessaire de combler les souterrains. Ils étaient très vastes et communiquaient jusqu’à la forêt. Pour la sûreté de la nouvelle demeure, on avait seulement fait fermer cette entrée souterraine ; peut-être la reverrons-nous ouvrir par ces mêmes enfants qui sont loin dans cet instant, d’en avoir l’idée. Ils ne pensent qu’à rendre plus commode leur promenade souterraine. Ils déblaient les pierres qui interrompent leurs courses, ou les rendent dangereuses. Ils en forment des piliers pour soutenir les portions de voûtes qui menacent ruine ; enfin, c’est pour eux un travail d’autant plus utile, qu’il développe leurs forces et les accoutume à la fatigue. Heureux si le génie de Silvino n’avait pas empoisonné des occupations aussi innocentes !

Depuis quelques jours il avait cru voir à son père une physionomie plus sévère que de coutume, et à sa mère moins de tendresse. Il ne put attribuer ce changement qu’à quelque indiscrétion de Fansonetta, et résolut de s’en venger. Un jour Anselme, ayant cru entendre que des pas se dirigeaient vers le souterrain, en sortit pour avertir, par un signal convenu, Silvino de se cacher. En effet, c’étaient les dames qui venaient chercher la fraîcheur, sous des peupliers dont les tiges élevées se réunissaient en voûte gothique, et semblaient remplacer les portiques du palais que le père du duc avait fait-abattre : elles s’assirent sur un banc de mousse, et demandèrent à Anselme où était del Frazo. « Il est, je crois, dit-il, à l’entrée des souterrains, à chercher des pétrifications pour orner, m’a-t-il dit, une petite grotte qu’il a creusée dans le jardin de sa tante. » Ces dames engagèrent Anselme à s’asseoir auprès d’elles ; il ne crut pas prudent de les perdre de vue, de sorte qu’il ne rejoignit ses compagnons que lorsque la duchesse et son amie eurent quitté ces ruines.

Mais il s’était passé plus d’une heure, et ce temps avait été suffisant à l’exécution des desseins de Silvino. « Mon ami, avait-il dit au fils de Fansonetta ; tu es bien heureux, aucune passion n’agite ton âme : aimer ta tante, remplir ce qu’elle t’accoutume à appeler tes devoirs, et venir ensuite te réjouir avec nous ; voilà ce qui seul t’occupe et remplit tes journées qui toutes se ressemblent. Ô mon cher Dominico ! puisses-tu longtemps jouir de cette parfaite insensibilité ! Pour moi je ne te cache pas que je suis le plus malheureux des hommes. — Toi malheureux, Silvino : toi qui toujours répands la gaité autour de toi, tu es malheureux ? — Au-delà de toute expression. J’aime, j’idolâtre Rosa, tu le sais : eh bien ! j’ai la triste certitude que je vais être cause de sa perte. Sa maîtresse s’est enfin aperçue que ces maudits cordons manquaient ; elle s’en est tirée pour l’instant en disant que c’était un nommé Pécadilly qui les avait achetés et devait les payer demain : mais si demain elle n’a pas l’argent, sa maîtresse reconnaîtra la fraude, et je me tuerai pour n’être pas témoin du désastre de cette pauvre enfant, dont je serai cause. — Il ne faut pas te tuer, reprit Dominico ; je demanderai à ma tante de me donner cet argent. — Garde-t-en bien, elle ne le donnerait pas, et elle penserait que c’est moi qui t’ai engagé à le lui demander. Elle ferait épier mes actions, et l’on saurait que nous nous réunissons. — Et que puis-je donc faire pour toi ? Je ne possède rien. — Emprunter, mon ami, mais d’une manière qui n’ait rien d’humiliant, qui n’expose jamais aux refus ; trouver dans cette maison où tu as ton accès un bijou, une pièce d’argent sera utile ; la remettre demain matin, avant dix heures, à l’entrée du souterrain, sous cette pierre : je l’y viendrai prendre, et tu sauveras la vie à ton ami, et l’honneur à la belle et charmante Rosa. »

Dominico n’avait pu prendre sur lui d’interrompre le compagnon de son enfance ; un frisson d’horreur s’était emparé de lui à la seule pensée d’un vol, et il n’avait pu trouver une expression pour peindre le chagrin qu’il ressentait en voyant son ami capable de lui demander un service de cette nature. Enfin, cependant, il retrouva la faculté de lui représenter à quel péril il s’exposerait s’il était découvert : « Mais d’ailleurs, ajouta-t-il, on ne le saurait jamais, que moi je le saurais ; et, perdant l’estime de moi-même, je n’aurais plus ni repos, ni bonheur. — Eh bien ! reprit froidement Silvino, adieu pour toujours ; car si tu ne m’apportes pas demain ce que je te demande, avant dix heures, ne reviens pas sous ces voûtes, qui enseveliront pour jamais celui qui se croyait ton ami. On vient ; c’est Anselme : je te défends de lui dire un mot de cet entretien ; jure-le-moi. — Je te le jure ; » et il lui tint parole.

La nuit sépara ces trois amis. Silvino alla rejoindre sa maîtresse, à qui il promit de l’argent pour le lendemain ; non-pour payer les cordons, il ne s’en embarrassait guère, mais pour faire une collation avec deux ou trois autres amies, qui venaient, avec leurs amants chez la dévote Pontinelli dès qu’elle était à l’oratoire. Anselme suivit sa bienfaitrice. Pour le malheureux Dominico, il eût voulu que la terre l’eût englouti : déchiré par l’idée que son ami le plus cher de ses amis, expirerait le lendemain d’une mort violente, quand il ne tiendrait qu’à lui de le sauver ! mais, non, c’était impossible, l’honneur ne pouvait le permettre.

Tantôt il avait l’œil fixe, et on eût dit que ses cheveux s’hérissaient sur son front ; tantôt il regardait Fansonetta avec un attendrissement qui décelait les tourments de son cœur ; tantôt il détournait ses regards, dans la crainte que sa tante n’y lût son terrible secret. Fansonetta suivait tous les mouvements de son neveu : elle ne lui fit aucune question ; elle était bien sûre qu’il ne lui répondrait pas. Ce n’est pas à l’instant où l’âme est agitée par les plus violentes passions, qu’elle se livre à la confiance avec ceux dont elle craint les sages conseils. Il lui parut donc prudent de ne pas paraître s’apercevoir de l’étrange situation de Dominico ; mais de surveiller tellement ses démarches, qu’il n’en pût pas faire de dangereuses, pour sa vie ou pour son honneur.

À peine le souper était-il fini, que ce malheureux jeune homme, pour qui la présence de sa tante était un supplice, lui demanda la permission de se retirer ; et, sans attendre sa réponse, il passait dans le vestibule, lorsque Fansonetta le rappelant, lui dit : « Méchant enfant, tu me quittes sans m’embrasser ; c’est la première fois de ta vie. — Moi !… ma tante… je ne savais pas ; je souffre beaucoup… Ah ! si… » Et il la serra dans ses bras ; mais on eût dit que ses étreintes étaient convulsives. Il eût voulu se cacher à lui-même l’affreuse résolution qu’il avait prise : que serait-il donc devenu, si sa tante avait pu la pressentir ?

Fansonetta voit ses combats, et en est troublée ; mais elle n’en persiste pas moins dans la résolution de ne pas faire de questions, que la situation de son neveu rendaient inutiles et peut-être dangereuses. Mais à peine elle le sait retiré dans sa chambre, qu’elle entre, sans faire le moindre bruit, dans un petit cabinet dont les planches mal jointes laissent apercevoir, tout ce qui se passe chez le jeune homme. Oh ! la signora Fansonetta était une bien bonne tante ! Dominico ne peut se résoudre à chercher le sommeil, qu’il est trop sûr de voir le fuir. Il se promène, à grands pas dans sa chambre, se frappe le front, et s’écrie : « Il faut donc que je sois ou coupable, ou barbare ! Si je fais ce que l’amitié exige, je ne pourrai plus lever les yeux, et je deviendrai méprisable à moi-même ; si je ne le fais pas, le sang de mon malheureux ami criera contre moi. Je verrai sans cesse devant mes yeux son image sanglante. Ah ! ne puis-je donc concilier l’humanité et l’honneur ! mais assurément on n’aura pas à me reprocher de trahir la confiance, dont la duchesse m’honore ; et si je me détermine à une action qui me paraît si vile, je ne veux au moins prendre que ce qui, suivant les tristes lois de la nature, doit un jour m’appartenir. Oh ! pardonne-moi, ma tante, si je dispose sans ton aveu, d’un objet de luxe, il est vrai, et qui n’a pas pour toi une grande, utilité. Si je n’étais pas lié par le serment, je montrerais à la sensible Fansonetta dans quelle affreuse position se trouve mon ami, et elle m’aiderait à sauver Rosa. Si j’allais lui dire… mais, non ; j’ai promis de me taire. – Sa tante, toujours attentive, ne perdait pas un mot de tout ce que disait Dominico, et elle ne démêlait que trop que son neveu était toujours en butte à la séduction de Silvino ; mais elle ne comprenait pas comment ils pouvaient se voir. Cependant notre malheureux jeune homme, las des troubles qu’il éprouvait, espéra enfin que le sommeil y mettrait un terme, et, se jetant sur son lit tout habillé, ses yeux se fermèrent ; et Fansonetta, certaine qu’il dormait, se mit sur un canapé qui se trouvait dans le cabinet : elle y attendit le réveil de son neveu ; il précéda le jour. Où suis-je ? dit-il ; l’heure fatale est-elle sonnée, et suis-je homicide ? Mais, non ; il fait à peine jour, et j’ai tout le temps de devenir un être vil, en me montrant ami sensible. Quel contraste !…… Ma tête se trouble. Profitons de l’instant où ma raison m’éclaire encore, pour remplir ce pénible devoir. Ma tante dort : je puis entrer dans sa chambre sans qu’elle m’entende : sa coupe de vermeil est sur le guéridon à droite de la cheminée ; je puis la prendre sans faire le plus petit bruit. Eh bien ! homme sans énergie et sans courage, tu consens au crime dans ton cœur, et tu n’as pas la force de l’exécuter ! Ah, mon Dieu ! comment peut-il y avoir des êtres dont le métier soit d’être voleurs ? Hélas ! moi qui ai tant de peine à dérober à ma tante, dont je suis le seul héritier, une coupe qu’elle me donnerait si je la lui demandais ; moi qui ne la dérobe que pour un acte d’humanité, je tremble ; mes genoux se dérobent sous moi ; un feu dévorant circule dans mes Veines ; je suis près de mourir.

« Serait-ce donc, comme le disent ma tante et madame la duchesse, que l’on a bien de la peine une première fois à commettre une mauvaise action ; mais qu’ensuite l’habitude est telle, qu’on oublie ce qui est mal ; et qu’ainsi on parvient, à se souiller des plus grands crimes sans trouble et sans remords ? Ô Dieu ! ne permets jamais que je tombe dans un tel endurcissement : prends pitié de ma jeunesse, de mon inexpérience. Si j’avais d’autres moyens de sauver la vie à ce pauvre Silvino, je jure que quelques pénibles qu’ils fussent, je les emploierais, plutôt que de me porter à une action qui me cause un trouble si grand ; mais je n’en ai point ; et si je laisse passer cet instant, mon pauvre Silvino expire. » Il dit ; et, s’élançant de sa chambre, il traverse le corridor qui le séparait de celle de sa tante, avec une promptitude qui eût infailliblement éveillé Fansonetta, si la bonne fille eût été couchée et endormie.

Sa main était si tremblante, qu’en ouvrant les portes il les ébranlait, et leur craquement retentissait dans le profond silence de la nuit. À peine a-t-il mis le pied dans la chambre, qu’il s’arrête, retourne en arrière, puis revient sur ses pas, se saisit de la coupe, et fuit avec la rapidité de l’éclair. Rentré chez lui, il jette plutôt qu’il ne pose le vase, et s’en éloigne avec autant d’horreur que si il eût été rempli de poison ; puis, s’asseyant dans un vieux fauteuil qui était au pied de son lit, il tient sa tête appuyée dans ses deux mains, et l’on voyait les larmes qui coulaient entre ses doigts et retombaient sur sa poitrine. Tout à coup il change d’attitude ; toute sa personne annonce de la fierté et de l’audace. Je pleure, dit-il ; quelle faiblesse ! j’ai fait ce que j’ai dû : je sauve mon ami, et je peux pleurer !

Il fallut à Fansonetta un grand courage pour ne pas éclater dans cet instant. Tant qu’elle a vu son neveu se traîner avec timidité dans la route tortueuse du crime, elle ne craignait pas qu’il s’y engageât d’une manière irrévocable : mais lorsqu’il s’applaudit de sa bassesse, c’est alors que son cœur est déchiré : cependant elle n’en veut pas moins suivre le plan qu’elle a formé ; elle ne doute point que sa coupe ne doive être remise à Silvino. Dans quel lieu ? C’est ce qu’elle saura en suivant les pas de celui qui, jusqu’à présent, avait fait son bonheur, et qui la plonge dans le dernier degré de l’inquiétude et de la douleur. Oui, Fansonetta eût préféré dans cet instant la mort de cet enfant chéri, à la crainte de le voir un jour au nombre des brigands qui désolaient alors l’Italie.

Cependant elle repasse dans son appartement, y attend son neveu, qui n’avait jamais manqué jusqu’à ce jour à lui demander sa bénédiction ; mais c’est en vain qu’elle espère lire sur son front sa honte et son repentir. Il se hâte de fuir une maison où tout est reproche pour lui. Fansonetta le voit sortir et le suit. Il entre dans le palais ; elle y est aussitôt que lui : elle le voit prendre le chemin du souterrain ; et, se cachant dans un cabinet de charmille qui en est près, elle l’observe : il paraît calme ; et au moment où il lève la pierre sous laquelle il doit mettre la coupe, un rayon de joie paraît sur sa figure, obscurcie par les remords. Mais quelle est la surprise de Fansonetta, quand elle entend la voix de Silvino, qui témoignait à son ami sa tendre reconnaissance ! Elle ne laissa pas à son neveu le temps de rentrer dans le souterrain ; et, le saisissant par le bras : « C’est donc pour cette indigne créature que vous vous êtes rendu coupable d’un crime que l’honneur, les lois et la reconnaissance mettent au rang des actions les plus viles. Je n’ai pas perdu un seul de vos mouvements ; j’ai remarqué le trouble qui était peint dans toute votre physionomie, lorsque vous êtes rentré hier. J’ai veillé pour la douleur, tandis que vous veilliez pour le vice. »

Silvino avait été si effrayé de l’apparition subite de Fansonetta, qu’il s’enfuit, mais sans abandonner le fruit de son intrigue. Fansonetta n’eut pas le temps de le lui reprendre. Elle voulait d’abord porter ses plaintes au juge, ou au moins à ses parents ; mais réfléchissant que cet éclat compromettrait son cher Dominico, elle aima mieux perdre ce bijou, plus précieux pour elle par la main dont elle le tenait, que par le métal dont il était fabriqué ; et d’ailleurs elle fut forcée de tourner toute sa sollicitude sur son malheureux neveu, que l’effroi, la honte et le repentir firent tomber à ses pieds sans aucun mouvement.

Le souterrain était éloigné du palais, et même de la partie cultivée des jardins, de sorte qu’on ne pouvait espérer avoir du secours. Elle se détermine donc à transporter ce précieux fardeau. Ah ! que la tendresse donne de forces et de courage. Dominico touche à sa quatorzième année ; il est grand et très fort ; Fansonetta est faible et délicate ; mais la crainte que lui cause l’état de son neveu double son existence, et elle arrive jusqu’aux degrés, portant celui qui lui est si cher.

La duchesse l’aperçoit de son appartement : inquiète, elle envoie Anselme savoir ce qui est arrivé à son compagnon, et elle ne tarde pas elle-même à l’aller joindre. Les douces caresses de Fansonetta, eurent bientôt ranimé Dominico ; mais elles ne pouvaient lui ôter le sentiment intérieur des torts qu’il venait d’avoir avec celle qui lui tenait lieu de mère. Il leva sur elle des yeux où se peignait le trouble de son âme, et les rabaissa soudain.

Fansonetta, qui ne voulait point que l’on se doutât de la cause de son évanouissement, lui dit assez bas, pour n’être pas entendue : « Quels que soient les reproches que je pourrais vous faire, et que vous vous faites sûrement à vous-même, prenez garde que l’on ne pénètre le sujet qui vous a fait évanouir, ou vous seriez perdu, et je veux vous sauver. » Il serra tendrement la main de sa tante, et la reconnaissance parut prendre la place du repentir.

Anselme, qui aimait sincèrement del Frazo, était très inquiet de l’indisposition qu’il avait éprouvée, et ne fut tranquille que lorsqu’il le vit parfaitement remis. On le fit entrer dans une galerie qui donnait dans le vestibule ; et, s’étant placé sur un lit de repos, Anselme s’assit près de lui, tandis que la duchesse et Fansonetta causaient d’une manière très animée. Enfin, elles se rapprochèrent des jeunes gens ; et la duchesse, prenant un ton grave et imposant, leur dit : « Puisque, malgré mes ordres, vous continuez à voir Silvino, que j’ai tant de raisons de croire un mauvais sujet, nous venons de décider, la signora Fansonetta et moi, que vous allez partir dans l’instant pour Bologne, où mon amie a un oncle prieur des Bernardins, auquel vous serez recommandés. Je paierai votre pension dans l’abbaye où vous finirez votre éducation, sous des maîtres qui vous en imposeront plus que des femmes, qui n’avaient d’autres armes avec vous que leur tendre amitié, dont vous abusez, en croyant que tout vous est permis ; mais, je vous le répète, dans une heure vous partirez. »

Ce mot fut pour nos deux jeunes gens un coup de foudre, mais surtout pour Dominico, qui ne pouvait plus douter à quel point il avait offensé sa tante, puisqu’elle l’éloignait d’elle avec autant de promptitude ; d’elle, qui jusqu’à ce moment ne paraissait supporter la vie qu’embellie par la présence de son cher del Frazo. Il crut donc devoir employer les seuls moyens qui lui restaient, les plus touchantes supplications. Il se jeta aux genoux de la duchesse, qui le releva avec bonté, l’assura de sa protection, s’il se conduisait bien : du reste, elle fut inflexible sur l’article du départ et sur la défense de sortir de la galerie avant de monter à cheval.

« Il faut bien nous résigner, dirent-ils, trop heureux qu’au moins on ne nous sépare pas. — Sois tranquille, dit tout bas Anselme, ce diable de Silvino saura bien nous rejoindre. » Ce nom, en rappelant à del Frazo ses torts, lui fit sentir combien il était prudent de les éloigner de celui qui les lui avait fait avoir. Il se tut, serra la main d’Anselme, et poussa un soupir : mais son camarade était loin de savoir quel était le chagrin qui affectait Dominico. Les préparatifs du départ furent aussi prompts que la duchesse l’avait dit. Son écuyer vint les avertir que les chevaux étaient scellés, et qu’Antonio les attendait.

Cet Antonio était un vieux serviteur du palais, auquel ils furent confiés. Il était chargé de l’argent pour la dépense du voyage, et de la lettre que la tante écrivait à son oncle pour lui recommander ce cher enfant. Cette lettre fut plus d’une fois baignée de ses larmes ; car signora Fansonetta était une bien bonne tante. Avant de la quitter, Dominico se jeta dans ses bras, et lui demanda pardon avec tant de douceur et de sensibilité, qu’elle se reprocha presque son inflexibilité ; et si elle ne le lui dit pas, au moins l’assura-t-elle en termes si touchants, qu’elle avait oublié son incartade, qu’il partit assuré de n’avoir pas perdu sa tendresse. Anselme baisa la main de la duchesse, embrassa sa nourrice et suivit son ami avec assez de plaisir. Le changement de situation plaît toujours à la jeunesse, dût-elle être moins bonne que celle qu’elle quitte.

Voilà nos deux jeunes gens en chemin, ne sachant encore s’ils égaieront la longueur de la route en faisant enrager Antonio, ou s’ils gagneront son amitié pour qu’il rendît d’eux à l’oncle éternel un compte avantageux, et obtenir de lui quelques testons, chose très utile à des écoliers, surtout au moment où ils arrivent dans une ville dont ils ne connaissent point les agets. Ils prirent donc le second parti, et furent aussi affables, aussi d’accords avec le bonhomme Antonio, que s’il les eût conduits à la cour du roi de Naples. Après quelques mots sur la beauté du temps, la pureté de l’air, l’agrément de la route, Antonio voyant que l’on était disposé à l’entendre, commença à parler de tout ce qui s’était passé dans le château depuis soixante ans ; car il se souvenait de l’âge le plus tendre.

« Vous connaissez bien M. le duc, dit ce vieux serviteur à Anselme ? — Oui, je le voyais de temps en temps chez madame la duchesse. — Pas souvent, parce qu’elle n’est pas politique, et que M. le duc n’estime rien que la politique. Mais si vous aviez connu son frère Alonzo : ah ! c’est lui qui était aimable. Je me souviens quand ils étaient petits tous deux, bien plus jeunes que vous n’êtes, on voyait déjà entre eux la différence de leurs caractères. L’aîné, toujours taciturne, ne riait jamais, et ne disait pas quatre paroles dans un jour : le cadet, vif, sémillant d’esprit, était bien obligé de parler ; car je crois par ma foi, que s’il eût gardé le silence, ses pensées l’eussent étouffé. Le temps, loin de changer leurs caractères, ne fit qu’en fortifier les défauts et les qualités, en les développant davantage.

« L’intention du père de ces jeunes gens avait été de faire entrer Alonzo dans l’état ecclésiastique : on le mit dans un séminaire ; mais bah ! il n’y fut pas huit jours qu’il mit le désordre dans cette grave maison. Les pauvres professeurs n’avaient plus ni paix ni trêve : c’étaient des cordes que l’on tendait le soir dans les escaliers où ils devaient monter, et qu’ils mesuraient avec le nez : c’étaient des pois que l’on semait sur les parquets cirés du directeur. Alonzo trouvait mille inventions pour faire entrer des mets défendus : tantôt c’était dans des bottes fortes, tantôt dans un étui de chapeau. Mais il fut cependant attrapé un jour.

« Il avait, avec bien de la peine, rassemblé un excellent déjeuner pour trois ou quatre de ses amis ; il y avait entre autres choses des petits pâtés, une langue fourrée et du vin de Poulchiano. Le directeur passe dans le corridor, et l’odeur de la pâtisserie trahit nos gourmands : ils entendent tourner la clé : la peur les saisit, et ils se cachent dessus et dessous le lit, dont ils tirent les rideaux et laissent là le déjeuner — Ah ! dit le bon père, qui avait été carme avant d’être nommé directeur du séminaire, voilà un déjeuner que le ciel m’envoie, il faut en profiter. Il se met à table sans paraître avoir de doute qu’il y eût personne dans la chambre. Le béni père avait bon appétit et soif à l’avenant, de sorte que du repas préparé pour les quatre jeunes gens il ne resta rien. — Voilà, je l’avoue, dit Alonzo, un singulier personnage : se prier à manger chez les gens, sans leur permettre au moins d’en prendre leur part. Il me le paiera, je vous jure, si vous voulez me seconder ; et ils le lui promirent. Le soir même où les séminaristes se réunissaient pour les conférences, dans une grande galerie qui n’était éclairée qu’aux deux bouts par un flambeau de cire posé sur un chandelier, deux de nos gaillards se placent aux côtés du directeur, deux autres auprès du chandelier : ceux-là posent leurs bonnets sur les lumières, et les interceptent si bien qu’on les crut éteintes, tandis que les deux autres appliquent sur chaque joue du directeur le plus fameux soufflet qui ait été donné dans toute l’Italie. Dès que le bruit a frappé l’oreille de ceux qui tenaient leurs bonnets sur les flambeaux, ils les ôtèrent et rendirent la lumière au directeur, sans lui donner la connaissance des coupables ; car ils s’étaient glissés aussitôt dans la foule de leurs camarades.

« — Qui donc a eu l’audace de me donner des soufflets, s’écria-t-il en grinçant des dents de colère ? Si je le savais ! — Oh ! nous pensons bien, disaient en eux-mêmes nos espiègles, que si nous le saviez, nous nous en ressentirions ; mais vous ne le savez pas : et le pauvre homme fut obligé de s’en tenir à se frotter les joues, et maudire les méchants sujets qui, sans respect pour sa place, l’avaient si grièvement offensé.

« Cependant, comme il parut prouvé que c’était depuis l’arrivée d’Alonzo que l’on voyait se passer des choses aussi extraordinaires, et que le directeur l’accusait avec assez de raison de pervertir tous ses confrères, il résolut d’écrire au duc, père d’Alonzo, pour le prier de retirer son fils du séminaire ; ce qu’il fit à la grande satisfaction de mon jeune maître : il obtint de partir avec le duc de Modène qui allait faire la guerre au roi de Naples.

« Il fut absent plusieurs années, puis il revint à Ferrare. Il avait fait des prodiges de valeur ; mais comme il est dans l’humaine nature de n’être pas parfait, il avait contracté un grand défaut dans ses expéditions guerrières : c’était celui d’en conter à toutes les femmes. Vous ne savez pas encore ce que c’est, vous qui sortez à peine de l’enfance. Enfin, il courtisait la blonde et la brune, la jeune et la vieille, la gaie, la triste : tout lui était bon, pourvu que ce fût un minois féminin. Mais, au milieu de ses courses amoureuses, il fut séduit, enchanté par la plus belle personne de tout Ferrare : c’était la signora Delfiorani ; elle n’avait pas atteint son troisième lustre. C’étaient les grâces et la fraîcheur d’Hébé ; c’étaient le port et la majesté de Pallas. Son esprit, son cœur, valaient cent fois mieux encore. Alonzo en devint éperdument amoureux, et je crois que la pauvre petite l’aimait aussi bien tendrement.

« Je me rappelle quand mon jeune maître me donnait des billets à lui porter, qu’il faisait écrire par l’aumônier de M. le duc, elle avait l’air si content eu les lisant, quoiqu’elle fît bien des difficultés pour les ouvrir. Mais des amours heureux, c’est aussi rare que de beaux jours d’hiver. Le père de la signora Delfiorani s’entendit avec mon vieux maître, et il fut convenu que la chère maîtresse d’Alonzo épouserait son frère aîné.

« Vous pensez tout ce que l’on dit et écrivit en apprenant cette terrible décision. Je crois que je portai et rapportai bien vingt lettres dans le jour ; mais elles ne servirent à rien. La signora fut bien obligée d’épouser le duc, qui n’eut pas l’air de s’apercevoir qu’elle en aimait un autre. Cela ne troublait pas la tranquillité de l’Europe, ni ne faisait pencher l’équilibre entre les puissances ; ainsi, cela était fort égal. Il n’en était pas de même d’Alonzo ; il n’y eut pas d’extravagance qu’il ne fît. La dernière fut de vouloir enlever la mariée à main armée, au moment où elle venait de prendre le nom du duc. Mais comme il était masqué, nous tombâmes sur lui et les gens de sa suite : il fut blessé à mort, et je le reconnus comme on le transportait, dans une maison près le palais. Tenez, je crois que c’était, Dominico, celle où demeure votre tante ; et il y mourut. Madame la duchesse ne l’a jamais su ; elle le croit parti pour expédition d’outremer, et espère toujours qu’il reviendra. Je suis peut-être le seul des gens du duc qui ait su que c’était son frère, qui voulait faire enlever sa femme, et vous êtes les premiers à qui j’en aie parlé ; mais c’est que je n’ai jamais pu comprendre quelle diable de fantaisie il avait eue d’enlever sa belle-sœur avant le mariage, à la bonne heure ; mais après, cela n’avait pas le sens commun. Il fut enterré bien secrètement, car on n’a jamais su où il avait été mis, si ce n’est dans ce petit bois que votre tante a fait environner de haies vives, et où elle a fait mettre des arbustes de toutes espèces. — Ma tante aimait donc Alonzo ? — Et quelle était la fille de Ferrare qui ne l’aimât pas. — Mais comment n’a-t-elle pas dit à la duchesse qu’il était mort ? — Quand je dis qu’elle le sait, je l’imagine ; car au fait personne n’en est sûr, et il est très possible que même je me sois trompé, et que ce ne fût pas lui qui eût voulu enlever la duchesse, car souvent deux hommes se-ressemblent ; et puis un grand coup d’épée au travers du corps, cela change bien un homme. Ce qui est certain, c’est qu’on n’a pas revu le seigneur Alonzo depuis ce temps, et que c’est bien dommage ; son frère n’avait point d’enfant, son nom s’éteindra. »

Les jeunes gens avaient laissé le bonhomme Antonio parler tant qu’il avait voulu, sans prendre grand intérêt à tout ce qu’il avait dit. Ils ne pensaient qu’au chagrin de ne plus voir leur cher Silvino, et à celui de se trouver sous la coulevrine du prieur des Bernardins, qu’ils ne pouvaient croire aussi bon, aussi indulgent que la signora Fansonetta. Cependant ils arrivèrent à la première couchée, où la fatigue du voyage les endormit profondément ; le lendemain ils partirent à l’aurore, et se trouvèrent à Bologne avant l’heure indue. On sait qu’en Italie c’est celle de la grande chaleur du jour.

Antonio les conduisit directement à l’abbaye, où il fit demander le prieur à qui il avait des lettres à remettre de la duchesse et de Fansonetta. On le conduisit dans un parloir où on le fit attendre : il attendit en effet, mais si longtemps que la patience lui échappa ; et appelant de toutes ses forces, un frère vint et lui demanda ce qui pouvait l’engager à faire tant de bruit. « Eh mais ! depuis une heure que je suis ici à attendre votre prieur, il ne vient point, je m’ennuie, et ces jeunes gens aussi. — Cela peut être, dit le frère, mais notre prieur n’aime pas qu’on le presse, et pour venir de sa cellule ici il lui faut au moins trois quarts d’heure. — Que diable que ne l’avez-vous dit, je lui en aurais évité la peine ? — Ce n’en est point une pour lui, il aime à faire de l’exercice ; mais il prétend qu’on doit toujours être modéré dans toutes ses démarches, que sans cela on altère son sang, et que… — Laissez-nous tranquilles, pensez que j’ai fait dix lieues aujourd’hui, que j’ai faim et besoin de me reposer, ainsi que ces enfants. — On pourvoira à tout ce qui vous est nécessaire. M. le prieur en a déjà donné l’ordre : mais il faut le temps. — Le temps : mais à vous entendre il semblerait que pour donner à dîner et un mauvais gîte à un pauvre valet, on eût tant de précautions à prendre : vous voulez vous moquer de moi ; et s’il ne fallait pas que je remisse à votre prieur ces enfants, il y aurait beau temps que je serais parti. »

Le bonhomme Antonio était aussi impatient qu’il paraissait que le prieur l’était peu ; enfin, après avoir encore attendu une demi-heure, ils virent arriver un homme, que dis-je ! un spectre. Il en avait la maigreur, la pâleur, et surtout la roideur ; on eût dit une statue s’avançant à ressorts. Quand il fut à une certaine distance, il s’arrêta tout à coup ; et tirant de sa poche une paire de lunettes qu’il fut bien cinq à six minutes à ajuster sur son nez, il considéra Dominico et son camarade, cherchant à démêler lequel était son neveu. Il ne parlait point ; et les enfants que sa figure originale effrayait, n’avaient guère envie de rompre le silence. Ce fut donc encore le bavard Antonio qui entama la conversation.

« Révérend père, dit-il, voici, comme les lettres que je vous ai fait remettre ont dû vous en instruire, voici votre neveu Dominico et son camarade Anselme que madame la duchesse de ** vous envoie, en vous priant de vouloir bien accepter pour votre maison cette bourse qui contient la première année de la pension de ces enfants, qui sont, comme vous voyez, de jolis enfants. — Oui, je le vois, interrompit enfin l’oncle ; mais lequel est mon neveu ? — C’est moi, dit Dominico — Eh bien ! venez donc m’embrasser. » Le neveu de Fansonetta veut courir. « Doucement, doucement, lui dit le vieillard, qui va vite, va mal, parce qu’on dit avec raison qui va pian, va san. »

Aller doucement pour Dominico, c’était comme si on eût voulu empêcher l’eau de couler, le vent de souffler, le feu de brûler : il aima donc mieux rester en place. « Mais, venez donc. Entre courir ou ne pas changer de place, il y a bien de la distance et ne savez-vous donc pas marcher posément comme moi, dit le moine en mettant un pied devant l’autre. » Enfin Anselme que ce colloque ennuyait, prit son camarade par les épaules et le jeta dans les bras de son vieil oncle, qui, n’étant pas prévenu du coup, trébucha, et eût roulé à dix pas de là, si Antonio ne l’eût soutenu. « Ah ! mon Dieu ! quels étourdis m’amenez-vous là… Est-ce donc ainsi que ma nièce a élevé cet enfant, qu’on me dit être son neveu : et celui-ci, de qui est-il fils ?... — De mon père, répondit Anselme. — Belle réponse, tout le monde est fils de son père : mais quel est-il ce père ? — Il n’est rien, puisqu’il est mort. — Mais dans sa vie, que faisait-il ? — Vous êtes bien curieux, mon révérend père, je n’en ai jamais tant demandé à mon illustre protectrice. J’étais bien aise de savoir… — Ne doit-il pas vous suffire que je vous sois confié par madame la duchesse de ** ? et quelle que soit ma naissance, j’espère ne jamais rien faire qui ne soit digne de la plus noble origine. — Fort bien, jeune homme, fort bien, vous êtes étourdi, mais vous avez des sentiments ; et si on peut vous accoutumer à ne vous point trop hâter dans vos actions, je crois que l’on fera quelque chose de vous ; quant au neveu, comme il ne parle-pas, on ne peut savoir ce qu’il pense. — Que voulez-vous que je dise ? que sais-je ? il faut peut-être peser sur ses mots, comme vous traînez vos pas. — Non, c’est différent, les opérations de l’esprit ne sauraient être trop promptes ; et c’est pour qu’il ait tout loisir de se hâter, que je veux que le corps se hâte si peu. Curente calamo, exprime la rapidité d’un écrivain ; et tout ouvrage fait avec cette rapidité ne peut être médiocre, il sera ou détestable ou sublimé. Or, mieux vaut détestable que médiocre, parce qu’au moins on ne lit pas les derniers ; au lieu que le médiocre acquiert souvent une réputation usurpée qui vous trompe.

— Révérend père, dit Antonio, tout ce que vous dites là est très beau ; mais j’ai besoin de repos, et ces jeunes gens ont sûrement faim. — Cela est tout simple : avec le temps vous aurez, mon cher, ce qui vous est nécessaire. » Antonio qui vit bien que rien ne dérangerait la lenteur méthodique du prieur, lui dit que lui ayant remis les enfants dont il était chargé, il n’avait plus rien à faire, et qu’il allait chercher dans la ville des gens un peu plus pressés de satisfaire les besoins des voyageurs. « Allez, dit le prieur, grand bien vous fasse ; mais je vous le répète, vous avez tort de vous en aller, tout vient à bien qui peut attendre ; » et il prit les deux jeunes gens chacun par une main ; et les forçant de mesurer leur marche sur la sienne, il les fit entrer dans le couvent dont Antonio s’éloigna le plus vite qu’il put.

Je n’entrerai point dans le détail de tout ce que le contraste de l’étourderie de mes héros, et la pesante raison du prieur formaient de scènes originales. C’était un fort bon homme que ce prieur, à ses tics près ; mais il n’en faisait pas moins endiabler nos pauvres petits amis, dont une entière liberté avait été jusqu’alors la compagne. Se voir tenir tout le jour dans une cellule, grande de huit à dix pieds carrés, où les moindres mouvements précipités sont réprimandés comme une faute grave, il y avait de quoi en devenir fou ; et nos deux jeunes gens étaient bien décidés d’écrire à leurs protectrices pour les supplier de leur donner des maîtres qui eussent au moins quelque idée des goûts de l’enfance. Déjà la lettre était écrite, et il ne fallait plus que trouver quelqu’un qui voulût bien la mettre à la poste (car ils n’avaient pas la permission de sortir du couvent), quand Dominico appela Anselme pour venir voir un enfant à peu près de leur âge, qui lui paraissait ressembler tellement à Silvino, qu’il ne doutait point que ce ne fût lui : il avait une balle sur ses épaules, et paraissait offrir des marchandises aux moines qui se promenaient sous les fenêtres. Il le faisait apparemment d’une manière plaisante ; car les bons pères riaient aux éclats. « C’est Silvino, dit Anselme ; il n’y a que lui qui puisse avoir l’art de faire rire les hommes les plus graves ; descendons nous en assurer. » Descendons, c’est bien dit. Ils oubliaient que le père prieur les enfermait foutes les fois qu’il sortait de sa cellule. Pour celle-ci, Anselme ne put y tenir : et, prenant une bûche qui se trouvait sous sa main, il fit sauter les gonds, la serrure ; et le voilà courant dans le dortoir, descendant les escaliers tout aussi vite, au risque de se casser le cou. Il est au milieu de la cour, que Dominico ne sait encore ce qu’il est devenu. Celui-ci regarde tristement cette porte jetée par terre, et ne sait s’il doit rester ou sortir de la chambre ; mais, après avoir réfléchi quelque temps, il pensa qu’en restant c’était prouver qu’il n’était pour rien dans cette espièglerie, et que ce n’était pas lui qui avait jeté la porte en bas. Il resta donc.

Ce n’était pas la seule raison qui ne lui donnait pas d’empressement de sortir ; l’arrivée de Silvino (car il ne doutait point que ce ne fût lui), loin de lui faire plaisir, l’affligeait. Il se souvenait de la faute qu’il lui avait fait commettre, et l’accusait des chagrins qu’il avait éprouvés et éprouvait encore : ainsi, il l’aurait voulu bien loin de lui. Cependant il regarde par la croisée, et voit Anselme approcher du petit marchand ; et il remarqua que Silvino, ou celui qu’il imaginait être lui, mettait son doigt devant sa bouche pour lui imposer silence. Il vit son camarade faisant semblant de vouloir acheter ; et enfin, il lui parût que toute la scène avait été très bien jouée, quant à la pantomime ; car il n’entendait point ce qu’ils se disaient ; et d’ailleurs il était si inquiet de la porte enfoncée, qu’il ne pouvait penser à autre chose.

Cependant, notre ami Anselme avait rejoint son camarade. En le reconnaissant, la joie avait éclaté sur son front ; et, comme il allait parler, nous avons vu de quelle manière Silvino lui avait imposé silence. Le marchand débitait avec une si grande volubilité tout ce que contenait sa boîte, entremêlait ce catalogue de tant de saillies plus plaisantes les unes que les autres, que l’on fit cercle autour de lui pour l’écouter ; mais personne ne lui achetait, et ce n’était pas son compte, quand enfin le prieur et le père cellérier, qui causaient depuis longtemps sur un banc à l’autre extrémité de la cour, se levèrent et vinrent rejoindre le groupe qui environnait Silvino.

« Mon révérend père, dit un des moines, voici un habitant du Valais qui vous apporte, à ce qu’il dit, les plus belles choses du monde, — Il faut le voir, dit le prieur ; il n’a qu’à se rendre au grand parloir. Toute la communauté y viendra, et nos pères achèteront ce qui leur plaira ; » et le bon prieur se mit en marche. On se souvient que c’était d’une manière si lente, qu’on aurait dit qu’il ne changeait pas de place. Silvino gambadait devant lui, et fit au moins quatre fois la longueur du chemin avant que notre lent personnage eût atteint la porte du parloir. Enfin il l’ouvre, tous les moines s’asseyent sur les bancs. Silvino se met à déployer sa boutique. « Voyez, dit-il, cette lunette d’approche. On regarde avec la mitre, le chapeau de cardinal, la tiare même, et il semble qu’on n’ait qu’à mettre la main dessus. — Voyez-vous ce multipliant ? Rien de plus commode pour un procureur qui rend ses comptes ; il pose ce verre sur un écu, et il en paraît cent. Voilà des flacons pleins d’une eau qui répare toutes les fatigues que cause aux moines l’office de la nuit. Pastilles bonnes contre la soif, maladie dangereuse avec le froc. » Enfin il fit, en montrant tout ce que contenait sa boîte, la satire la plus amère de l’état religieux.

« Vous êtes bien mordant, monsieur le marchand, dit enfin le procureur. — Moi, monsieur, je vous raconte, comme on me l’a dit, les propriétés de tout ce que j’ai à vendre. Ce protocole m’a été donné avec le fonds, et je suis trop bête pour avoir inventé de si belles choses. — Bête, dit un cordelier qui était venu faire une visite à un bernardin de ses amis, tu ne le parais pas ; mais, dis-moi, d’où es-tu ? — De Rome. — Que fais-tu ? J’use le temps. — Où vas-tu ? — À la fortune ; mais j’ai bien peur de rester en chemin : un pauvre orphelin chargé comme moi de sa sœur, — De sa sœur ? reprit le franciscain : tu as une sœur ; est-elle jolie ? — Elle me ressemble comme deux gouttes d’eau ; et c’est elle qui a de l’esprit ! Je disais donc que je n’ai guère l’espoir que mon petit commerce m’enrichisse ; personne n’achète, et je vois bien qu’il me faudra aller coucher sans souper. Et ma jolie Rose ? — Non, non, dit le cordelier ; viens avec moi trouver ta sœur, je vous aiderai tous deux à vous tirer d’affaire » Silvino reploya sa Boutique et suivit le moine gris. En passant, il trouva Anselme dans la cour, qui n’avait pas osé entrer dans le parloir, de peur d’être reconnu du prieur. « Te voilà parti, et je ne puis… — Tais-toi, tais-toi, je ne suis ici que pour vous ; demain nous nous verrons ; mais laisse-moi ce soir. » Anselme remonte, et trouve Dominico à la même place où il l’avait laissé. « Eh bien ! lui dit celui-ci, ne voilà-t-il pas une belle chose que tu as faite là ? et que dira mon oncle ? — Rien, car il ne le saura pas, puisque j’ai eu le bonheur de rentrer ici sans qu’il m’ait vu. Je vais replacer la porte de manière que je le défie de se douter que je l’aie enfoncée ; » et le voilà, aidé de Dominico, qu’il parvient à replacer la porte dans la feuillure ; il est vrai qu’elle devait tomber au moindre choc : mais que lui importait ? Ils se mettent près de leur table, et ne paraissent occupés que de leurs travaux.

Cependant Anselme raconte toutes les plaisanteries de Silvino, dont Dominico ne peut s’empêcher de rire ; puis il lui dit qu’il est parti avec le père Baldini, cordelier, qui a paru s’intéresser à lui. Mais tout cela n’apprenait pas aux deux amis comment Silvino s’était enfui de chez son père, et quel était son dessein.

Tandis qu’ils se perdaient en conjectures, on entendit les pas mesurés du cher oncle. Aussitôt ils se collent le nez sur leurs livres, et paraissent ne rien voir, ne rien entendre que leur auteur. L’oncle éternel arrive ; mais à peine veut-il enfoncer la clef dans la serrure que la porte s’ébranle et va tomber au milieu de la chambre. Le prieur, qui n’était pas en équilibre, et qui avait appuyé une main contre la porte, privé tout à coup de cet appui, se trouve entraîné dans sa chute, et tombe couché tout de son long : son neveu et Anselme ne perdent pas un instant pour lui donner du secours ; et il trouve, pour la première fois de sa vie qu’ils avaient eu raison de se presser, car il était dans une situation très pénible. Ce ne fut pas sans peine qu’ils parvinrent à le remettre sur ses pieds ; ils l’assirent ensuite dans son grand fauteuil, et l’un d’eux alla avertir le frère apothicaire. Et le prieur disait à l’autre : « Il est bien singulier que moi, qui vais toujours avec tant de prudence, je me sois laissé tomber sans cependant avoir fait aucun mouvement précipité, et que le poids de mon corps ait cassé les gonds de ma porte. Voilà de ces choses, on vivrait cent ans, que l’on ne les verrait pas deux fois. — Mon cher oncle, n’êtes-vous pas blessé ? — Je ne me trouve pas trop bien. » Le frère apothicaire arriva. Il raconta son accident ; tous le crurent un effet du hasard : les jeunes gens seuls sachant ce qui en était se gardèrent d’en convenir.

La maladie de l’oncle donna à nos reclus plus de liberté. Ne pouvant leur faire répéter leurs leçons, il ne les obligeait pas de les apprendre, et alors il ne les enfermait pas pour qu’ils étudiassent, car c’était la seule raison qu’il eût de les tenir en charte privée. Il n’avait jamais été jeune de sa vie ; en conséquence, il ne s’imaginait pas ce que peuvent les passions à cet âge : il voulait seulement que ses élèves travaillassent beaucoup et ne s’échauffassent pas le sang à courir. Mais pendant qu’il était gisant dans son lit, il ne pouvait veiller à l’un et l’autre : ainsi il prit le parti, de ce moment, de leur laisser la clef des champs. Ils allèrent donc le lendemain se promener dans un bois qui était près des murs de l’abbaye ; ils y étaient à peine entrés, qu’ils aperçurent un petit moinillon qui accourait à leur rencontre. « Quoi ! dit Anselme, est-ce toi, Silvino, sous ce vilain froc ? — Oui, c’est moi, et je m’estime le plus heureux des hommes de l’avoir pris : me voilà, Dieu merci, ne redoutant plus aucune autorité civile. J’appartiens à un ordre puissant par le respect qu’inspire au peuple son humilité ; et il n’y a plus ni père, ni mère, ni magistrat, qui puissent rien contre moi, et je me moque d’eux. — Fort bien ! mais que feras-tu de ta liberté sous ce vilain habit ? — Tout ce que l’on en fait sous des pourpoints de drap d’or. — Et tes vœux ? — Je n’en ferai qu’un, de me procurer toujours tout ce qui me fera plaisir. — Mais, dis-moi donc pourquoi et comment tu es ici ? — Ingrats ! c’est pour vous seuls, pour jouir du bonheur de vous voir.

« Depuis votre départ je languissais d’ennui. Rosa, la jolie Rosa, ne pouvait même me consoler ; et voyant qu’elle avait inutilement employé toutes les ressources que la nature et l’art lui ont données pour m’enivrer de bonheur, n’y pouvant réussir, elle me dit un jour : « Silvino, tu ne m’aimes pas comme je t’aime ; car je n’ai besoin que de toi pour être heureuse. Mais toi, depuis que tu n’as plus tes camarades, tu es aussi triste qu’une mère qui aurait perdu son fils unique. Je ne vois qu’un moyen, c’est d’aller les rejoindre. J’ai enfin appris qu’ils sont à Bologne. — Et comment le sais-tu ? — Par ce que j’ai entendu hier la duchesse et Fansonetta qui s’entretenaient ensemble dans le jardin ; et comme elles nommaient tes amis, je me suis mise tout près du mur, à l’endroit où tu as ôté quelques pierres, pour voir ce qui se passait, et j’ai entendu qu’elles disaient que tes camarades étaient à Bologne dans l’abbaye des Bernardins ; et si tu veux nous irons les rejoindre. — Si je le veux, ma chère Rosa ; sûrement je le veux. Mais comment ? — Te voilà bien embarrassé : n’as-tu donc aucune ressource ? » Je la compris, et en vingt-quatre heures nos arrangements furent terminés.

« J’achetai cette balle que tu m’as vue et un mulet ; et un matin, prenant ma Rosa en croupe, nous partîmes au lever de l’aurore, et laissâmes là, moi mon vieux père, et Rosa sa marraine. Nous sommes l’un et l’autre si bons sujets, que je crois que l’on ne se mettra pas en peine de courir après nous ; mais enfin, s’ils en avaient la fantaisie, ils en seraient pour leur peine, ayant eu l’adresse de me faire recevoir dans le couvent des Cordeliers. Il est vrai que j’en ai encore l’obligation à Rosa : ce sont ses beaux yeux qui ont séduit sa révérence, et il lui a dit qu’il n’y avait rien qu’il ne fît pour le frère d’une si jolie fille. Je crois bien qu’il en coûtera quelques infidélités à cette pauvre petite ; mais quand le cœur n’y a point de part, ce n’est rien. Enfin, il l’a dès le soir même établie dans une petite boutique sur la place, qui dépend du couvent : j’y ai déposé tout ce que j’avais de marchandises. Elle fera fortune ; je serai toujours l’ami du cœur, et nous nous amuserons aux dépens des autres.

— Tout cela me paraît fort bien vu, dit Dominico ; mais si le béni père apprend que tu n’es pas son frère. — Avec tes si, tes mais, tu me fais damner. S’il le sait, alors il sera temps de chercher un expédient pour se tirer d’affaire : en attendant, jouissons du présent ; venez ce soir chez notre petite amie, qui se fait un grand plaisir de faire connaissance avec vous. »

Nos trois jeunes gens se rendirent à l’invitation, et trouvèrent Rosa charmante ; soit qu’elle le fût en effet, soit que l’âge leur fît enfin apprécier dans le sexe des charmes qui jusqu’alors leur avaient été assez indifférents. Rosa s’aperçut de l’impression qu’elle faisait sur les amis de son amant, et se promit bien d’en tirer parti, quand ce ne serait que pour se dédommager de l’ennui d’écouter le père Baldini, qui avait pu être dans sa jeunesse un fort bon vivant ; mais il avait cinquante ans passés. Quelle comparaison avec Silvino et ses charmants compagnons ! Ils seront mes amis, disait-elle, ils le seront ; car ils sont aussi jolis que Silvino, et que je leur plais.

Mais elle était loin encore de compte avec l’un qui était naturellement prudent, et qui se méfiait de Rosa, parce qu’il était persuadé que c’était elle qui avait conseillé Silvino de lui demander la fameuse coupe. Ainsi, malgré les désirs que cette séduisante fille lui inspirait, il avait résolu de ne point lui déclarer l’impression qu’elle lui faisait éprouver. Il la réduisit à faire les avances, et Rosa n’y était pas encore accoutumée. Quant au tendre et sensible Anselme, il serait plutôt mort d’amour que de se permettre de chercher à enlever la maîtresse de son ami. Ainsi, même difficulté ; mais c’est un attrait de plus au plaisir. Rosa résolut donc de les enchaîner tous deux. Une seule chose l’arrêtait, c’était de savoir si elle en conviendrait avec Silvino, ou si elle lui en ferait un mystère : le dernier parti lui eût mieux convenu. Quelque dépravée que soit une femme, elle ne renonce pas sans quelque peine à toute estime d’elle-même, et elle ne tombe pas au dernier degré d’avilissement, sans entendre longtemps à son oreille les murmures de la pudeur, qui s’indigne que l’on ôte au plaisir leurs plus grands charmes, en ne lui laissant pas y prêter son voile.

Elle aurait donc voulu dérober à Silvino ses projets ; mais d’un autre côté elle craignait que venant à s’en apercevoir il ne lui en fît un crime, et que s’éloignant d’elle, il ne lui laissât pour toutes ressources que le père Baldini. Ainsi, toutes réflexions faites, elle résolut de le sonder avant de rien entreprendre.

Un soir qu’il était seul avec elle (car Baldini qui était persuadé que Silvino était frère de Rosa, ne formait pas le moindre soupçon, et laissait le novice passer chez sa sœur tout le temps qui n’était pas destiné à remplir les devoirs de son état ; un soir donc Rosa amena la conversation sur les deux amis. Silvino en parla avec toute la chaleur de l’amitié. « Rien, disait-il, ne me consolerait s’ils cessaient de m’aimer — C’est cependant, reprit l’adroite Rosa, ce qui arrivera dès qu’ils auront pris une maîtresse, et ce temps ne peut être éloigné : il est même étonnant que parmi les belles de Bologne, qui viennent à l’office à l’abbaye, ils n’aient pas fait un choix ; et dès qu’il sera fait ils iront chacun de leur côté, et vous ne les reverrez presque plus. — Cela est vrai, reprit tristement Silvino, et j’en mourrai ; car je tiens à eux plus qu’à la vie, plus qu’à toi Rosa, qui m’es si chère : mais il y aurait un moyen... — Un moyen, dit Rosa, oh ! tu es homme aux grands moyens : quel est-il ? — Mais tu ne voudrais peut-être pas. — Il est certain que je ne fais pas tout ce qui peut te plaire : et ton vieux Baldini ? — Eh bien ! tu m’entends, ô ma Rosa ! en la serrant contre son cœur, ma Rosa ! ma chère Rosa ! fais que rien n’éloigne de moi mes amis, sois la chaîne invisible qui les unisse à moi ; que dans ces moments ou l’homme, abîmé par l’excès du bonheur, se perd en quelque sorte dans un autre lui-même, que mes amis n’éprouvent ce délire que dans les bras de l’amie de mon cœur : soyons notre univers, et que, hors le cercle que nous formons, il n’existe rien qui puisse intéresser moi et mes amis. — Que me proposes-tu, dit Rosa qui ne demandait pas mieux ? Quoi ! n’est-ce donc pas assez que tu aies exigé que je laissasse l’espoir à ce vieux moine d’être un jour… Deux autres, c’est trop, mon cher Silvino. — Je conçois que tu m’aies fait un sacrifice, en voulant bien écouter sans colère les tendres propositions de Baldini ; mais que tu refuses de partager les transports des deux plus jolis hommes de l’Italie, voilà, ma chère Rosa, ce que j’ai peine à croire. Et veux-tu que je te dise ce que je pense : c’est que tu ne me réponds ainsi que pour ne pas m’inspirer de jalousie, et que tu avais peut-être déjà fait le projet de les séduire. Je dis séduire, car ils sont encore aussi simples que tu l’es peu. — Tu mériterais bien d’avoir deviné juste ; mais sache que je ne m’abaisse jamais à feindre. J’aime tes compagnons, ils me plaisent, mais non autant que toi, parce que je te préférerai toujours à tout : non que tu sois plus beau, plus aimable ; mais parce qu’il y a entre nous une sorte d’analogie qui fait que penser seule, ou avec toi, c’est la même chose ; enfin, tu pourrais cesser d’être mon amant, que tu ne cesserais pas d’être le confident de mes secrètes démarches, et que je ne trouverais plus aucuns plaisirs, n’ayant pas l’espérance de les partager avec toi : voilà le cœur de Rosa tel que la nature l’a fait : connaissant tout le prix du plaisir, mais plus encore celui d’un ami tel que toi. »

Silvino la serra dans ses bras, et lui jura qu’il aurait toujours pour elle aussi un amour de préférence, et l’engagea à ne pas perdre de temps pour décider Anselme et Dominico à lui offrir leurs hommages. La friponne était bien sûre qu’ils ne lui échapperaient pas, elle se donna donc le temps de les voir venir ; le plus grand embarras, c’est qu’ils étaient toujours ensemble, et que de trouver le moyen de les séparer, n’était pas chose facile.

Déjà des regards à la dérobée avaient appris à Anselme qu’on n’était pas insensible aux maux qu’il souffrait ; déjà la main de Rosa s’était sentie serrée avec tendresse, et avait répondu à ce mouvement qui dit tout la première fois qu’on l’éprouve : mais combien Anselme craignait qu’on ne démêlât une ardeur qu’il se reprochait comme un crime ! Aussi la présence de ses amis le gênait, et il prit la résolution de venir seul chez Rosa, pour oser au moins lui dire qu’il l’aimait, et mourir après, si elle rejetait son hommage.

Un jour que Silvino était venu à l’abbaye et avait obtenu du prieur que ses élèves allassent se promener avec lui, Anselme prétexta un grand mal de tête qui ne lui permettait pas de sortir ; et dès que les deux autres eurent pris leur parti, il s’échappa et vint chez Rosa, qui joua l’extrême surprise. Anselme se jeta à ses genoux et lui fit l’aveu qu’il croyait ne devoir jamais sortir de sa bouche, et lui dit qu’étant assez malheureux pour trahir l’amitié en cherchant à plaire à l’objet qui charmait son ami, il ne lui restait plus qu’à mourir… « De plaisir, dit Rosa en l’attirant doucement sur son sein palpitant de désir et de joie. » Bientôt, maîtresse habile, quoique dans un âge aussi tendre, elle apprit à Anselme à saisir cet éclair de bonheur qui eût mis les hommes au-dessus des dieux, si ceux-ci, par envie, ne l’eussent rendu trop court. Anselme, étourdi de son bonheur, s’y livre avec une telle sensibilité, qu’il oublie tout ce qu’il croyait devoir à l’amitié. Rosa lui parut une divinité qui disposait de son sort, et qui seule pouvait être accusée, si tant de félicité pouvait être un crime, car elle seule l’avait créée pour lui ; aussi ne pouvait-il mettre de bornes à sa reconnaissance. Rosa, qui savait que Baldini devait venir le soir, sous prétexte qu’elle craignait le retour de Dominico, dit qu’il fallait se retirer pour éviter toute explication. Anselme, aussi coupable qu’il pouvait l’être envers son ami, ne voulut pas l’attendre chez sa maîtresse, et retourna à l’abbaye. À peine y était-il rendu, que Silvino reconduisit son camarade au couvent ; mais Anselme, qui, pour la première fois, redoutait de le voir, se coucha dès qu’il l’entendit, et fit semblant de dormir. Dominico vint prendre place à côté de son camarade (car dans ce temps on n’avait pas un lit pour chacun, et deux amis couchaient fort bien dans le même) : les mœurs étaient-elles meilleures ou plus mauvaises, je n’en sais rien ; mais ce que je sais bien (car mon vieil auteur me l’assure), c’est qu’Anselme ne ferma pas l’œil de la nuit, quoiqu’il eût dû bien dormir ; mais il se faisait de si grands reproches, qu’il ne ressentait plus aucune satisfaction d’avoir pu attendrir Rosa en sa faveur ; et il résolut, de s’éloigner plutôt que de troubler le bonheur de son ami. Ce beau projet conçu, il ne trouva rien de mieux que d’écrire à sa bienfaitrice, qu’elle l’avait fait partir de Ferrare pour éviter la société de Silvino ; que c’était bien inutilement, car il y était depuis quatre mois, et avait même pris l’habit dans un couvent de cordeliers ; qu’en conséquence il la suppliait de le rappeler auprès d’elle.

La lettre ne fut pas plutôt partie, qu’il eût voulu la retenir ; mais il n’était plus temps. Elle eut l’effet qu’on devait en attendre. Le bon homme Antonio vint reprendre nos jeunes gens ; mais l’oncle ne voulut jamais rendre son neveu, qui était au moment d’entrer au noviciat et de prendre l’habit de bernardin ; en conséquence, Antonio ne put suivre ses ordres que pour Anselme, encore ne fut-ce pas sans qu’il eût bien du chagrin de se séparer de ses amis, et surtout de Rosa, qu’il aimait malgré lui à la folie. Ce qui le désola, c’est qu’il n’eut pas le temps de faire ses adieux à Silvino et à sa maîtresse. Il regrettait l’ami de son enfance, et surtout Rosa. Silvino fut aussi très affligé de son départ ; il l’aimait plus que Dominico ; et celui-ci, depuis l’aventure de la coupe, n’écoutait qu’avec une extrême méfiance tout ce que Silvino pouvait lui conseiller. Ainsi il ne régnait pas entre eux cet abandon qui fait le charme de l’amitié. Il semblait qu’Anselme, en s’éloignant, eût emporté avec lui les plaisirs de cette société, qui devait être un jour si funeste aux trois amis.

Mais n’anticipons pas les moments, et laissons Silvino et le neveu de Fansonetta à Bologne, pour voir ce qui se passe à Ferrare dans le palais du duc.

Sa charmante femme continuait à trouver les jours, et surtout les nuits bien longues. Elle n’était plus au printemps de l’âge ; mais l’été la brûlait de tous ses feux. Trente ans est l’instant où une belle éprouve peut-être avec plus de force le besoin d’aimer, surtout lorsque ses principes, les circonstances, car les unes influent presqu’autant que les autres, l’ont forcée d’être sage. En vain la duchesse se rappelait ses devoirs envers un époux à qui elle ne pouvait reprocher que son trop grand attachement aux destins de l’Europe. En vain le souvenir toujours présent à son cœur du bel Alonzo, lui rendait tous les hommes indifférents. Il y avait au-dedans d’elle-même un sentiment vague qui lui disait que, lorsqu’un mari néglige les devoirs de l’hymen, pour ne s’occuper que des traités de paix, déclarations de guerre et autres misères semblables, l’amour peut fort bien profiter d’un moment de distraction, où le jettent ces intérêts majeurs, pour venir incognito, consoler la belle de la négligence de son époux. Elle ne pouvait aussi s’empêcher de penser que lorsqu’un amant est mort, c’est folie de se conserver pour lui ; car dès ce temps ce proverbe existait :

 

Vaut mieux goujat debout que monarque enterré.

 

Mais elle avait une si haute réputation de vertu, de sagesse, que personne n’osait lever les yeux jusqu’à elle, et il eût fallu un autre Alonzo pour former le projet de l’arracher à des devoirs qu’elle paraissait chérir autant que la vie. Il fallait donc même malgré elle, qu’elle s’en tînt au rôle glorieux, mais souvent fatigant, d’honnête femme.

Cependant, elle était encore bien belle ; des yeux noirs dont le regard pénétrait jusqu’au cœur, de ces nez qui donnent à la figure quelque chose de noble, une bouche où mille nichées d’amours folâtraient, des dents plus blanches que l’ivoire, une gorge que nul mortel, pas même le duc, n’avait effleurée d’un baiser, et dont le contour eût pu servir au modèle de la plus belle coupe : joignez à cela une taille légère, une jambe, un pied si parfaits, qu’on en serait devenu amoureux seulement en la voyant marcher ; et cependant pas un amant ! Quels hommes que ces habitants de Ferrare !

Il est vrai qu’elle était presque toujours enfermée dans son palais, à broder avec Fansonetta et ses femmes ; et le soir elles se promenaient dans les jardins. Le lendemain elles recommençaient, et ainsi chaque jour se ressemblait, parce que chaque jour elle sentait plus péniblement l’ennui de son existence. Jamais elle n’avait éprouvé ce sentiment d’une manière aussi forte qu’au moment où Anselme revenait auprès d’elle. Nous avons dit, au commencement de ces Mémoires, qu’elle était capable d’un attachement solide envers ceux qu’elle obligeait. Fansonetta était devenue son amie, et Anselme lui était aussi cher qu’un fils ; elle avait donc été très aise qu’il revînt auprès d’elle. D’ailleurs, quatre mois d’études pour un homme qu’elle destinait à la carrière des armes, lui paraissaient assez longs. Elle pria son écuyer de lui faire faire les exercices qui convenaient à un gentilhomme ; car, disait-elle, nous ignorons tellement le sort de cet enfant, qu’il vaut mieux faire d’un vilain un chevalier, que d’un chevalier un vilain.

Bientôt Anselme Georgani excella dans tout ce qu’il apprenait, et la duchesse avait un sensible plaisir à lui voir manier un cheval, abattre l’oiseau, courir la bague, danser la sarabande ; mais surtout elle aimait à l’entendre chanter, en s’accompagnant de la guitare, d’assez mauvais vers qu’il composait en l’honneur de sa bienfaitrice. Ainsi elle l’écoutait lui parler d’amour sans s’offenser, parce que c’était dans la langue des dieux, et s’il avait osé lui dire un seul mot en prose, elle l’eût accablé du poids de sa colère ; mais c’était toujours beaucoup de pouvoir se faire entendre. « Quoi ! me direz-vous, Anselme était amoureux de la duchesse ! » – Je ne vous l’avais pas dit. Dès qu’il revint à Ferrare, les charmes de sa bienfaitrice, qu’il n’avait pas remarqués avant son départ, lui causèrent une émotion si vive, qu’il oublia tout à coup Rosa ; et, comparant le regard doux et modeste de Célesta (c’était le nom de baptême de la duchesse), ce regard où la volupté ne se montrait qu’à la dérobée, ces grâces que la décence rendait si séduisantes ; quand il comparait ces charmes à l’œil étincelant de Rosa et à ses manières libres, il ne comprenait pas comment il l’avait laissée un seul instant l’arbitre de son sort ; et tous ses vœux se portèrent vers cette divinité dont il était surpris de n’avoir pas plus tôt reconnu la puissance ; mais combien son hommage était pur ! Aurait-il pu allier dans sa pensée les vertus de Célesta et ces plaisirs qu’il avait goûtés dans les bras de Rosa ?

« Oh ! disait-il, puisque les dieux ont mis une si extrême différence de l’amour que nous inspire une femme vertueuse à ce goût immodéré qu’une jolie suivante peut faire naître, je voudrais que la nature nous eût donné le moyen de leur exprimer des sensations si différentes. » Mais hélas ! Lucrèce et Laïs reçoivent le même encens, l’autel est le même, de même sont les offrandes. La seule chose qui les distingue, c’est que l’une les exige, et l’autre les repousse. Ainsi Rosa avait volé au-devant du plaisir, et la duchesse n’avait pas même l’idée que son protégé pût lever les yeux jusqu’à elle ; et c’est là ce qui la perdit. Elle croyait toujours Anselme ce jeune enfant qu’elle avait reçu au moment de sa naissance, et qu’elle avait depuis cet instant jusqu’à celui-ci comblé de marques de bontés ; et, sans se douter qu’il avait alors quinze ans passés, et que tout annonçait en lui ces dons précieux qu’Amour ne départ qu’à ses élus.

Force d’Hercule et beauté d’Adonis, a été dit par un de nos maîtres pour peindre un de ses héros, et je suis obligé de me servir des mêmes couleurs pour donner une idée du mien. Sa nourrice l’aimait à la folie, et disait à la duchesse : « Encore si monseigneur avait donné à madame, pour fils, un beau jeune homme comme mon nourrisson, la signora n’aurait pas à se plaindre. N’est-il pas vrai que madame voudrait bien qu’Anselme fût son fils ? — Si je le voudrais, répondit la duchesse, qui avait à peine entendu la nourrice, j’en serais bien fâchée. Ne me dites jamais de semblables impertinences. — Pardon, madame, si j’ai offensé votre seigneurie ; j’ai cru que madame aimait mon fils Anselme. — Et qui vous a dit que je ne l’aimais pas ? Nourrice, vous ne savez pas ce que vous dites aujourd’hui. — Jamais je n’ai eu le malheur de déplaire à madame ; et comment se fait-il qu’en parlant d’Anselme je vous cause aujourd’hui de l’humeur ? — Je n’ai point d’humeur, nourrice, je n’ai point d’humeur ; mais je trouve singulier que vous vous permettiez de chercher à lire dans mon cœur. — Dieu me préserve, madame la duchesse, d’avoir une pareille témérité. Que madame daigne conserver ses bontés à mon pauvre petit Anselme, et je n’en demande pas davantage ; » et voyant que Célesta était plongée dans la plus sombre rêverie, elle s’éloigna par respect. Mais elle disait : « Je ne sais ce qui a pris à notre maîtresse. Est-ce qu’elle a… Oh ! non ; il ne faut pas avoir cette pensée. Madame la duchesse est trop sage ; et puis une grande dame aimer un pauvre orphelin, c’est impossible. Il est vrai qu’Anselme est beau comme le beau jour. »

En disant ces mots, elle vit le jeune homme sortir du palais, et prendre le chemin des bosquets, où la duchesse était restée à rêver. La nourrice alla l’y attendre ; mais elle se cacha pour pouvoir observer tout à son aise de quelle manière sa maîtresse recevrait ce pauvre petit. Anselme la cherchait par cet instinct qui nous attire vers l’objet aimé, sans aucun projet, sans oser même s’avouer qu’on peut en avoir. Il s’avance vers le bosquet, et s’arrête avant d’y entrer. Une rose s’offre à ses regards ; il la cueille, et c’est pour celle qu’il adore ; mais osera-t-il la lui offrir ? Et qui l’en empêcherait ? Ne décore-t-on pas les autels des dieux avec des guirlandes de fleurs ? Il entre dans le bosquet : son œil, avide du bonheur de voir la duchesse, la cherche ; il l’aperçoit sur un banc ; une main couvrait ses beaux yeux, et l’autre, posée sur son cœur, semblait chercher à adoucir la plaie qu’Amour y avait faite ; Anselme s’approche avec respect : Célesta, abîmée dans ses réflexions, ne le voit qu’au moment où il est tout près d’elle. « C’est vous, Anselme, lui dit-elle : à qui destinez-vous cette rose ? — À celle qui ne dédaignera peut-être pas de l’accepter ; » et il la plaça sur le banc. La duchesse la prit avec distraction, la posa sur son sein, et ne dit pas un mot. Combien Anselme se trouva heureux qu’elle ne la refusa point ! et cependant, depuis son enfance, il ne s’était presque pas passé de jours où il n’eût présenté des fleurs à sa protectrice, et on n’y avait pas seulement pensé. Pourquoi aujourd’hui est-il si reconnaissant que cette dame accepte une rose ? C’est qu’elle est l’hommage non de la reconnaissance, comme les fleurs qu’il lui avait offertes jusqu’à ce jour ; mais celui de l’Amour, et qu’il lui semblait que ce n’était point avec la froide dignité de la protection qu’on la reçut. Enfin, raison ou folie, vérité ou illusion, cette rose fixa l’incertitude d’Anselme, et apprit à Célesta combien son cœur était sensible pour le pauvre orphelin. Après un moment de silence, elle lui dit : « Georgani, vous allez bientôt suivre monseigneur mon époux à la guerre, et vous quitterez encore ce paisible palais : — Qu’il me soit permis d’y revenir quand la victoire m’aura donné des droits à votre estime, et je me trouverai le plus heureux des hommes. — Mais ne pensez-vous pas que votre absence affligera ceux qui vous aiment ?… Votre nourrice, par exemple, cette bonne femme, vous aime à la folie. — J’y suis bien attaché ; mais n’y aurait-il donc que ma nourrice qui voulût bien prendre à moi quelque intérêt, qui s’inquiétât de mon sort, qui désirât mon retour ? — Et qui voulez-vous, Anselme, qui vous aime autant que cette bonne femme ? — Hélas ! madame, je sais qu’un enfant abandonné, qui ne connaît pas ses parents, ne peut intéresser personne : cependant, madame, vous m’aviez accoutumé à me traiter avec plus d’amitié ; vous m’aimiez autrefois, quand j’étais incapable de sentir tout le prix de vos bontés. À présent que je suis parvenu à cet âge où l’on n’existe que pour aimer, n’auriez-vous plus pour moi, madame, que de l’indifférence ? — Ai-je rien dit de tout cela, Anselme ? Je dis que votre nourrice… vous aime beaucoup… ; mais moi, je vous aime aussi. — Ah ! répétez-le moi cent fois ce mot si doux. Il me semble que c’est la première fois que je l’entends, que c’est la première fois que je me trouve avec vous dans ce bosquet, que j’entends le chant des oiseaux : jamais le parfum des fleurs n’a été si doux : ah ! madame, ayez pitié d’un malheureux dont vos bontés ont altéré la raison, et qui mourrait de douleur s’il les perdait. — Je ne sais, en vérité, reprit Célesta interdite, ce qui vous arrive, Anselme ; vous dites fort bien que votre raison est égarée… Je vous conseille de rester dans votre appartement jusqu’à ce que vous vous sentiez parfaitement rétabli de cette étrange maladie, qui est, dit-on contagieuse : ainsi, je vous défends de me suivre. » Elle se leva aussitôt et rentra dans le palais. Anselme, anéanti, ne sait s’il existe encore ; un froid mortel a passé dans ses veines. Il a offensé sa bienfaitrice, celle qui lui a tenu lieu de mère ; il a osé déclarer une passion qui devait être rejetée par celle qui l’inspire ; car ses devoirs, son rang, son âge, tout lui faisait une loi de ne pas recevoir des vœux inconsidérés. Le voilà banni de sa présence, autant vaudrait mourir : il était résolu à ne point quitter la place où il avait entendu son arrêt. « Elle y reviendra, dit-il assez haut pour être entendu de sa nourrice, qui avait été témoin de toute cette scène, et elle ne trouvera que mes froides dépouilles : elle veut que je ne l’aime pas ; il n’y a que la mort qui puisse opérer ce prodige, et mon cœur embrasé des feux de l’Amour, ne peut les sentir éteindre qu’à son dernier battement. Mourons, puisque je n’ai pas d’autres moyens de lui prouver mon respect et mon obéissance ; » et en disant ces mots, il tira son poignard de sa poche, et allait s’en percer, quand sa bonne nourrice s’élança assez à temps pour arracher l’arme meurtrière. Georgani, désespéré de ce qu’on avait pu pénétrer ses secrets, veut fuir, mais celle qui lui a tenu lieu de mère le retient dans ses bras, et bientôt lui arrache l’aveu de sa fatale passion. Son attachement pour l’enfant qu’elle a allaité, ne lui permet pas de lui laisser ignorer tout ce qu’elle soupçonne des sentiments de la duchesse. L’amour se flatte ou se désespère pour la moindre chose : d’après les discours de celle qui l’a nourri, Anselme se crut aimé, et ne voulut plus mourir ; mais il fallait obtenir cet aveu qui, dans une femme vertueuse, est le dernier terme de la résistance ; car dire : « j’aime, » et se défendre, est bien difficile, et n’est cependant point sans exemple. Mais la nourrice, qui croyait s’y connaître mieux que personne, persuada à son élève qu’il ne fallait rien presser, et qu’elle était bien sûre que la signora serait la première à le rappeler auprès d’elle. En effet, l’insinuante nourrice fit si bien, qu’elle persuada à la duchesse qu’Anselme mourrait de douleur de l’avoir offensée, si elle ne lui permettait pas de venir chez elle ; que, d’ailleurs, on commençait à parler dans le palais de son absence ; on se demandait s’il était malade ou disgracié ; que cela pourrait revenir aux oreilles de monseigneur, qui voudrait savoir les causes, etc. ; et mille autres choses semblables que la duchesse, malgré sa sévérité apparente, entendait avec grand plaisir, parce qu’elles servaient de prétexte pour révoquer l’ordre qu’elle avait donné à Anselme de ne pas paraître devant elle qu’il ne fût guéri d’une maladie qu’elle espérait bien être incurable.

La nourrice n’eut pas plutôt obtenu le rappel d’Anselme, qu’elle courut le trouver, et lui conseilla de mettre dans sa toilette cette négligence qui sans nuire aux charmes de la personne, donne un air plus intéressant. Il laissa donc tomber négligemment les longues tresses blondes de ses cheveux qui flottaient sur ses épaules ; son écharpe n’était pas relevée par des rubans, un seul nœud la tenait attachée sur son pourpoint qu’il eut soin de choisir de couleur feuille morte, emblème du chagrin qui le dévorait. Ah ! que cet abandon lui prêtait de grâces ! Ses longues paupières semblaient humides, sa démarche, ordinairement si fière était lente et pénible ; toute son attitude enfin peignait le trouble et la douleur. Quand la duchesse le vit, elle voulut armer son front de courroux, et ses yeux n’exprimaient que la plus tendre pitié. Cependant elle ne lui adressait pas la parole. ; et la nourrice lui dit tout bas : « Parlez-lui donc, Madame, ou l’on dira que vous êtes fâchée contre lui et on voudra en deviner la raison. — Vous avez été malade, Anselme ? — Je le suis encore, Madame. — Il faut vous guérir. — Je ne le puis. — Mais la solitude où vous êtes resté ! — N’a fait qu’accroître mon mal ; et si madame la duchesse ne m’avait pas fait dire de venir, je serais mort. — J’en aurais été fâchée. — Vous êtes si bonne, d’ailleurs on aime son ouvrage, et Anselme est le vôtre, Madame. » La duchesse détourna les yeux, et un léger incarnat colora ses joues. Le reste de la journée se passa de la manière accoutumée.

Enfin, le soir, en se rendant dans le jardin, la duchesse saisit un instant que ses demoiselles étaient éloignées pour dire à Anselme qu’il ne devait pas compter sur son indulgence, qu’elle lui pardonnait une première faute ; mais que s’il parlait jamais de sa folie, il faudrait bien qu’elle s’en plaignît au duc. « Plus jamais, Madame, n’en parlerai ; et en prononçant ces mots, ses regards disaient plus que tout ce que les langues les plus riches peuvent exprimer par des mots. La duchesse l’entendit et l’Amour sourit de sa menace.

Plusieurs jours se passèrent sans apporter le moindre changement à la situation d’Anselme ; mais semblable à ce calme qui précède l’orage, l’apparente tranquillité d’Anselme ne donnait à la duchesse qu’une fausse sécurité ; et plus elle croyait qu’il avait vaincu le sentiment qui l’offensait ou qu’elle feignait de le croire, moins il lui restait de force pour résister à l’occasion que notre aimable jeune homme ne tarda pas à faire naître.

On était dans les chaleurs excessives de l’été, et la journée avait été si accablante qu’il avait été impossible de respirer. La duchesse persuadée qu’elle ne pourra dormir si elle se couche avant l’aurore, propose une promenade sur la rivière qui baignait les murs du palais. Le disque argenté de l’amante d’Endymion répandait une douce lumière ; des barques ornées de guirlandes, furent préparées en un instant, et ce fut Anselme qui s’en donna le soin. Il obtint pour sa récompense d’être admis dans celle que la duchesse montait avec Fansonetta.

Depuis qu’il était de retour de Bologne, la signora lui témoignait encore plus d’amitié qu’elle n’avait jamais fait. Il lui semblait qu’elle voyait son cher Dominico ; en voyant Georgani, elle lui en parlait sans cesse. Parler de ce qu’on aime quand on est privé de le voir est un bien grand plaisir : elle se livrait à ces doux épanchements, pendant que leur barque légère sillonnait l’onde. La duchesse se mêla de la conversation ; elle était si bonne que le neveu de Fansonetta ne lui était pas indifférent. Quelques gens mal intentionnés diront que, comme ami d’Anselme, elle l’aurait aimé, quand il n’aurait eu aucun rapport avec Fansonetta.

Les voilà donc transportés en esprit à Bologne ; et on fait raconter à Anselme toutes les espiègleries qu’il faisait avec son camarade au cher oncle, dont il contrefaisait les mouvements compassés, ce qui faisait beaucoup rire les dames. Le temps était superbe, et l’on s’éloignait du palais sans s’en apercevoir. Tout à coup un nuage paraît et obscurcit un instant la clarté de la lune. Elle s’en dégage, il la suit, se joint à d’autres, et le ciel n’est plus qu’une voûte tendue de voiles funèbres, où l’on aperçoit à peine quelques étoiles qui ne jettent que des feux languissants.

La surface de l’eau qui le moment d’auparavant offrait l’image d’une glace, tant elle était unie et transparente, en une minute est agitée par un vent d’ouest qui semble vouloir pénétrer jusque dans les grottes des Naïades ; il la fait bouillonner et mugir à l’instar des flots de la mer. On entend de loin des coups de tonnerre, et l’éclair sillonne les nuées. Célesta, tremblante, ordonne qu’on regagne le palais à force de rames ; mais on en est à plus d’une lieue, la pluie tombe par torrent, et la foudre n’est pas un instant sans gronder : enfin, jamais orage ne fut plus terrible, et jamais on ne fut plus effrayé que la duchesse et ses femmes. En vain l’écuyer et Anselme cherchent à les rassurer, elles se pressent les unes contre les autres ; et se plaçant ainsi toutes du même côté, elles font pencher la barque. Au moment où la foudre éclate et tombe sur la proue, leur frayeur est si grande, qu’elles semblaient chercher sous l’onde un abri contre le courroux du ciel. Le frêle bâtiment ne peut résister au choc de la foudre et au peu d’équilibre que les femmes conservent : il chavire, et les plonge toutes dans le liquide élément. Anselme qui a vu le danger que l’objet de ses adorations va courir, est plus tôt qu’elle, dans la rivière, qui à cet endroit est profonde et rapide : il la reçoit dans ses bras au moment où elle y est plongée ; et tenant d’une main ce précieux fardeau, il lutte contre le courant qui entraîne toutes ses compagnes d’infortune, et gagne une île qu’un bras de la rivière entourait.

Au milieu de la nuit, sans autres secours que ceux que l’amour lui prête, il réchauffe de son haleine les membres roidis et glacés de Célesta, que la frayeur et l’effet de l’eau avaient conduite aux portes du trépas. Mais il sent que son cœur bat encore ; il espère, et d’une main timide il écarte les vêtements mouillés qui rendent plus lent son retour à la vie. L’orage avait cessé, et la chaste Diane éclairait en rougissant cette scène d’amour et de volupté. Georgani, maître des trésors que recèle un corset qu’il vient de mettre en pièces, ose presser de sa bouche des charmes qui l’eussent enivré d’amour s’il n’en avait pas déjà ressenti tous les feux. Mais, ô prodige de ce sentiment, âme de la nature ! Célesta partage ses transports, et, sans être encore rendue à la vie, elle rêve le bonheur, et répond aux douces étreintes de l’heureux Anselme ; rien, rien ne s’oppose au délire dont elle enivre ce fortuné jeune homme ; et ce n’est que lorsqu’elles ne lui sont plus nécessaires, qu’elle reprend des forces que la nature complice de l’amour lui avait ôté pour assurer le triomphe d’Anselme.

Qu’on se figure l’effroi, la honte de la duchesse, en se trouvant dans les bras d’un jeune homme qu’elle reconnaît pour son protégé, conservant à peine quelque voile qui ne dérobe pas ses formes enchanteresses ; l’onde qui les imbibe leur laissant suivre ces délicieux contours, dont l’œil d’Anselme ne peut se rassasier, quoiqu’ils aient été, il n’y a qu’un instant, dans sa puissance. « Infâme ! s’écria-t-elle avec l’accent du plus horrible désespoir, qu’avez-vous fait ? Comment m’avez-vous amenée ici dans l’ombre de la nuit ? Pourquoi y suis-je presque sans vêtements, et que ceux qui me couvrent sont tellement mouillés, qu’ils sont en quelque sorte inutiles ? Dis, scélérat, par quel crime as-tu consommé les forfaits que tu méditais depuis si longtemps ? — Oh ciel ! répondait. Anselme en se jetant à ses genoux, tant de bonheur peut-il devenir à l’instant le plus affreux supplice ! Vous m’accusez, vous me regardez comme un monstre. Ah ! si vous daigniez m’entendre, vous verriez que je ne suis coupable que d’un excès d’amour, et que des circonstances qui ne dépendaient pas de moi, ont seules été cause de l’abandon où vous vous trouvez, et de ma témérité. »

Célesta aimait Anselme, elle n’était peut-être pas fâchée d’avoir le mérite de la résistance ; avec le charme des plaisirs dont la molle impression agitait encore doucement son être, elle finit donc par écouler ce qu’Anselme avait à lui dire pour sa justification. Elle l’entendit, lui pardonna ; on dit même qu’elle scella son pardon en accordant volontairement ce qui n’avait pas été en son pouvoir de refuser ; mais quand le délire de la passion eût fait place à la réflexion, la duchesse sentit tout le danger de sa position.

Déjà l’aurore venait éclairer cette scène digne du jardin d’Éden ; et l’on assure que cette déesse, plus surprise qu’elle ne le fut en voyant les chanoines éveillés avant qu’elle eût ouvert les portes du ciel, éprouva le sentiment de l’envie qui caractérise son sexe, en contemplant les charmes de la duchesse, que celle-ci s’efforçait de voiler avec ses longs cheveux. On assure encore que jamais l’épouse de Tithon, depuis qu’elle amenait le jour, n’avait vu un plus beau couple, et qu’elle les eût pris pour Vénus et Adonis, si elle n’avait pas su que ce dernier avait péri il y avait bien des siècles.

Cependant, plus cette déesse de la lumière avançait dans sa marche rapide, plus l’embarras de nos amants allait croissant, leurs habits étaient déchirés, tant Anselme s’était donné peu le temps pour les détacher ; et il n’y avait nulle espérance de pouvoir les remettre. Que faire ? on va sûrement venir chercher la duchesse ; ou au moins ses restes, si l’on croit qu’elle a péri dans les flots. Anselme ne voit qu’un moyen, c’est de gagner à la nage l’autre bord de la rivière, comme si l’orage l’y avait jeté : alors il se procurera d’autres habits, en disant qu’il a ôté les siens pour pouvoir nager : qu’ensuite il irait au palais, et accompagnerait ceux qui viendraient chercher Célesta ; et qu’il y aurait bien moyen, sans la compromettre, de la faire trouver par hasard dans l’île.

Il aborda, comme il l’avait dit : la seule chose, c’est qu’au moment où il parut à terre, tout le monde fuyait, le prenant pour un fou. Il eut toutes les peines du monde à se faire entendre. Enfin, une veuve entre deux âges en eut pitié, le fit entrer dans sa maison en fermant les yeux, et se signant crainte de mauvaises pensées ; puis elle lui donna des habits du défunt, et lui offrit à déjeuner ; ce qu’il accepta, car il mourait de faim. Il raconta l’accident funeste qui avait changé en deuil cette partie de plaisir. Oh, disait-il en feignant de pleurer, madame la duchesse est sûrement morte, je n’ai pu la sauver. La veuve le consolait, lui passait la main sous le menton ; elle en valait encore une autre. Il n’avait point d’argent pour lui payer son déjeuner et les habits du défunt. Il crut donc qu’il ne pouvait se dispenser de lui offrir ce que tout galant homme a toujours à sa disposition avec une jolie femme. Elle parut contente du paiement, et offrit au même prix à notre héros de venir se rafraîchir chez elle tant que bon lui semblerait. Ne perdant plus un moment, il se rendit au palais où il trouva tout dans la consternation. Les demoiselles et l’écuyer s’étaient sauvés ; il n’y avait que la duchesse et lui qu’on croyait morts : son retour rendit quelque espérance.

M. le duc qui pensait que la mort de sa femme sans enfants ouvrait sa succession à des parents ayant une existence politique, puisque plusieurs faisaient battre monnaie, et entretenaient quelques centaines d’hommes de troupe, pensa que les différends qui pourraient s’élever entre eux troubleraient peut-être la tranquillité de l’Europe, chaque petit suzerain intéressant dans sa querelle des voisins puissants ; qu’ainsi la mort de sa femme avait quelque rapport avec les objets importants qui l’occupaient sans cesse, et que cet événement méritait qu’il y pensât pour le faire constater officiellement. Il donna des ordres afin qu’on fît les recherches les plus scrupuleuses, et Anselme s’offrit pour être du nombre de ceux qui s’en occuperaient.

Il laissa longtemps errer sur les bords de la rivière, s’informer à toutes les cabanes de pêcheurs, et l’on ne trouvait aucuns vestiges de la pauvre duchesse. Son vieil écuyer se désespérait quand Anselme dit : « Mais il se pourrait que madame la duchesse eût été portée par le courant de l’eau, dans quelques-unes de ces petites îles que nous voyons là-bas. — Dieu le veuille, dit l’écuyer, allons-y sur-le-champ ; » et, sautant dans une barque avec la vivacité d’un jeune homme, il gagna l’île où était Célesta ; il l’aperçut qui se cachait dans des touffes de lilas et de chèvrefeuille. Il cria à ses compagnons qui étaient restés à terre : « Madame la duchesse vit, elle est ici. — Oui, j’y suis, allez me chercher des habits ; car j’ai été obligée de déchirer ceux que j’avais, et qui s’étaient accrochés aux racines des arbustes qui couvrent cette île. — Ah Madame ! Ah ! ma chère maîtresse, disait le bon écuyer, que je suis heureux de vous retrouver ! je serais mort de douleur si vous eussiez péri. »

On procura promptement des vêtements à la duchesse, et ses femmes, averties qu’elle existait, accoururent pour lui rendre leurs devoirs. Bientôt elle fut en état de paraître ; et montant dans la barque, on la ramena à bord, d’où elle fut conduite en triomphe au palais.

Fansonetta vint au devant d’elle, et la félicita d’avoir échappé à un si grand péril. Tout Ferrare lui témoigna la joie qu’elle éprouvait de sa résurrection ; car tous la croyaient périe dans les flots. Le duc ne put se dispenser de se trouver à son arrivée, et lui dit : « En vérité, Madame, il ne faut pas ainsi se faire passer pour morte et en revenir. Voilà vingt pages de dépêches que j’adressais à vos parents pour qu’ils vinssent prendre possession de vos biens, qui seront perdues. — J’en suis fâchée, dit la duchesse, mais je ne suis pas morte ; et je vous dirai, en jetant à la dérobée un regard sur l’ami de son cœur, que je n’ai jamais plus chéri la vie.

— Grand bien vous fasse, Madame ; mais il n’en est pas moins désagréable que d’aussi belles pièces d’éloquence restent inutiles. — Gardez-les, Monsieur ; dans cinquante ans elles pourront vous servir. »

Pendant ces tendres débats entre le duc et la duchesse, Anselme, le vieux écuyer et Fansonnetta s’étaient occupés à préparer à la hâte une fête pour célébrer le retour de leur amie, de leur maîtresse ; et, en moins de deux heures, une musique délicieuse se fit entendre, la grande galerie de l’Est fut ornée de guirlandes, des buffets magnifiques furent dressés et toute la jeunesse de Ferrare forma des danses. On vint prendre Célesta, et on l’engagea à entrer dans la galerie, où des quadrilles de bergers et de bergères vinrent la complimenter ; et elle se mêla à leurs jeux.

Un festin, digne de la table d’un roi fut servi sous des tentes, et six cents habitants s’y assirent. Après le dîner il y eut un tournois où Anselme remporta tous les prix : une troupe de comédiens venus de France joua des mystères ; on soupa, et la danse recommença et dura toute la nuit, qui fut presque aussi claire que le jour par l’éclat de la lumière que donnaient les flambeaux que l’on avait allumés dans le parc.

On se retira à l’aurore. La nourrice, confidente des amants, introduisit Anselme dans la ruelle du lit de la duchesse, qui voulait en vain l’engager à goûter les douceurs du repos. Elle ne put s’empêcher de lui marquer sa reconnaissance de la fête qu’il avait fait exécuter : mais quelque sincère qu’elle fût, le sommeil la força d’en suspendre les témoignages, et elle s’endormit la tête appuyée sur le sein de son jeune ami.

Ô fortuné Anselme ! seul tu goûtes les délices que départ aux mortels qu’il chérit un cœur tel que celui qui daigne t’aimer ; et n’as-tu pas quelques remords de l’infidélité que tu lui as faite, à l’instant même où elle venait de combler tes vœux ? Je crains bien que malgré ta tendresse pour Célesta, ce ne soit pas la dernière.

Cependant nos amants vécurent pendant trois ans dans une félicité si parfaite, qu’elle semblait ne devoir pas appartenir aux faibles humains. La guerre dont on avait parlé n’eut point lieu : rien n’obligea donc Anselme de quitter le palais, où chaque jour il recevait de nouvelles marques d’amour de sa chère Célesta. Il avait assez fréquemment des nouvelles de ses amis de Bologne, qui suivaient tous deux leur carrière qui n’empêchait pas que Rosa ne leur fît goûter tout le charme que la défense ajoute à l’amour. Son commerce, écrivait-elle (car elle avait appris à écrire), et elle écrivait à Anselme que son commerce avait été si bon, qu’elle allait bientôt le quitter, et qu’elle achèterait une des belles maisons de Bologne ; et que si jamais la fantaisie lui prenait d’y revenir, il la retrouverait dans un état bien différent de celui où il l’avait laissée.

Silvino n’écrivait pas, mais chargeait son camarade de presser leur ami de venir les joindre. Nous avons, lui mandait-il, à notre disposition la plus belle maison de Bologne, le meilleur vin et les plus jolies filles de la ville ; et depuis la mort de mon oncle qui s’est enfin hâté, malgré sa lenteur ordinaire, d’aller trouver le Père éternel, je n’ai plus rien qui me gêne. Viens donc, mon cher Anselme, et sois assuré d’avance que tu ne manqueras de rien. Comment peut-il être si riche, se disait-il en lui-même ? il faut que le commerce de Rosa ait bien réussi ; mais il n’avait nulle envie de quitter Ferrare, où l’amour, l’amitié, le rendaient le plus fortuné des hommes. Hélas ! bonheur passe comme un éclair, malheur le remplace et reste.

La mort vint troubler les jours fortunés d’Anselme ; sa nourrice fut attaquée d’une fièvre inflammatoire qui remporta le quatrième jour. Cette perte était pour lui bien douloureuse ; elle le privait de celle qui avait soigné ses jeunes années, et de la confidente de son bonheur. Sa prudence, son attachement avaient voilé à tous les yeux l’amour de la duchesse ; et cette belle alliait encore aux roses du plaisir les honneurs de la vertu. La mort de la nourrice força la duchesse de chercher parmi ses femmes une autre confidente : elle jeta les yeux sur Sara. Celle-ci avait une âme vénale et intéressée, qu’elle avait su cacher sous des dehors agréables qui en imposèrent à Célesta. Cette femme avait eu des projets sur Anselme, dont il n’avait pas voulu paraître s’apercevoir ; aussi dès qu’elle fut assurée qu’elle avait été dédaignée pour une autre, la jalousie la porta à trahir sa maîtresse, qui l’avait, ainsi que ses compagnes, comblée de bontés, et un jeune homme dont tous les torts envers elle étaient de ne pas la trouver assez jolie pour être infidèle à l’objet de son amour : mais Sara était méchante et désirait se venger, puis était avare ; et elle se flattait qu’en avertissant le duc de son déshonneur, elle en aurait une riche récompense.

Elle se rendit donc dans le cabinet de son seigneur, qui fut fort étonné qu’une des femmes de la duchesse vînt dans son appartement. « Que voulez-vous, Sara, lui dit-il, et qui vous a permis de venir chez moi sans être annoncée ? — Pardon, monseigneur ; mais ce que j’ai à dire à monseigneur est d’une telle importance, que monseigneur excusera si je prends la liberté de lui en faire part. — Comment ! dit le duc, serait-il possible que vous eussiez des relations importantes avec quelques têtes couronnées ? — Aucunes, monseigneur. — Eh bien ! que me voulez-vous ? — Je viens dire à monseigneur que je crois ma conscience engagée. — Ah ! si c’est affaire de conscience, adressez-vous à mon aumônier, et ne me rompez pas plus longtemps la tête. — Mais, monseigneur, c’est une chose qui vous intéresse personnellement. — Cela n’est pas vrai : rien ne peut m’intéresser personnellement. J’appartiens à la famille politique, je n’ai d’autre intérêt que ceux de mon souverain : comme dans une toile d’araignée tous les fils correspondent les uns aux autres, et avertissent, par le plus léger ébranlement, l’animal de se tenir en garde, de même tout ce qui tient aux rois et aux princes souverains, quelque considérable qu’il puisse être, doit ne pas perdre une seule occasion d’avertir le chef de la ligne offensive et défensive de tout ce qui peut porter atteinte à sa grandeur. — Tout, cela est le mieux du monde, reprit Sara, mais n’empêche pas que monseigneur ne serait pas bien aise qu’on lui prît sa femme. — C’est selon, s’il n’y avait d’autre moyen de terminer une guerre sanglante, l’amour de l’humanité devrait me forcer à vaincre tout intérêt personnel comme vous l’appelez, et je lui donnerais un acte de divorce qui lui permettrait d’épouser le prince qui, en faveur de cette alliance, se départirait de ses prétentions. — Mais je ne crois pas, monseigneur, qu’Anselme soit un prince : et c’est lui… — Que dites-vous ? — Je dis, monseigneur, que Georgani vient passer toutes les nuits près de Madame. — Ce que vous dites-là me paraît bien étonnant et la preuve ! — Oh ! monseigneur n’a qu’à se rendre dans ma chambre ce soir, il se convaincra qu’Anselme y vient pour que je le conduise dans celle de madame. C’était autrefois sa nourrice qui était chargée de ce bel emploi ; mais elle est morte, et c’est moi que l’on a choisie pour la remplacer. Vous devez penser, monseigneur, que ne voulant point me prêter à de semblables horreurs, je viens vous demander ce que je dois faire. — Rien, jusqu’à nouvel ordre. Ceci n’intéresse qu’un seul individu, ainsi rien ne périclite dans la masse des intérêts majeurs ; et, dans huit jours, comme aujourd’hui, je puis venger mon outrage. Je ne vous demande que le plus extrême silence. Si j’apprends que vous ayez dit un mot, c’est fait de vous : sortez. »

Le courroux avec lequel le duc prononça ces mots fit frémir Sara ; elle se reprocha bien d’avoir trahi les amours de sa maîtresse, puisqu’il paraissait que cette déclaration lui serait si peu avantageuse : elle fut même à l’instant d’avertir Anselme qu’il était épié ; mais elle craignit que la colère du duc ne retombât sur elle entièrement s’il n’avait pas la preuve qu’elle lui avait dit la vérité : elle attendit donc ce qu’il plairait à sa seigneurie d’ordonner, et elle n’attendit pas longtemps.

Dès le soir, le duc se rendit chez Sara ; et, s’étant placé derrière un rideau, il vit entrer Anselme, et ne put douter, à ses discours, de la vérité de ceux de cette fille ; cependant, il voulut la conviction entière, et laissa Anselme passer dans l’appartement de la duchesse ; mais à peine y était-il arrivé, et se disposait-il à prendre place dans le lit de sa maîtresse, qu’il se sentit saisir par un bras vigoureux. : il se retourne et aperçoit le duc. Célesta le voit aussi et ne doute pas que ce ne soit le terme de sa vie et de celle de son amant : personne, néanmoins, n’a encore proféré une parole.

Enfin, le duc rompt ce silence effrayant par ces paroles plus effrayantes encore : « Vous avez mérité la mort et vous allez la recevoir ; mais non celle qui terminerait vos tourments. Vous, en s’adressant à Anselme, vous mourrez, mais au monde ; vous ensevelirez sous un froc votre impudique passion, si mieux n’aimez que je dénonce votre complice comme adultère, et, comme telle, qu’elle soit condamnée à porter sa tête sur un échafaud.

« Vous, Célesta, qui n’êtes rien moins que céleste, vous mourrez aussi, mais au plaisir : je vous condamne à ne pas être un instant sans moi ; je me fais de ce moment votre geôlier, ne voulant pas être votre bourreau, et j’exige que vous paraissiez au comble du bonheur de me voir sans cesse, ou sinon les jours de votre indigne amant me répondront de l’indiscret éclat que vous mettriez dans votre châtiment. De ce moment, vous n’aurez d’autre lit que le mien ; le jour, la nuit, vous verrez devant vos yeux l’époux que vous avez trahi d’une manière aussi lâche. »

Vous vous imaginez bien que nos amants ne répliquèrent pas un mot. Ils n’eurent pas même la consolation de pouvoir se dire un éternel adieu. Le duc prit dans le lit de sa femme la place qu’Anselme devait y occuper ; et celui-ci, bien sûr que cet époux outragé tiendrait ce qu’il avait promis, alla dès le lendemain à une abbaye de bénédictins qui était à trois quarts de lieue de la ville, presqu’en face de l’île où il avait connu un bonheur auquel il fallait renoncer.

On le reçut avec grand plaisir : et à l’instant il écrivit au duc que pour remplir ses intentions, il était entré dans le couvent de Saint-Benoît, dont il ne sortirait pas, et expierait, par le plus sincère repentir, la faute qui l’avait privé de ses bontés, et dont il était seul coupable. Le duc ne daigna pas lui faire réponse, mais envoya au prieur deux cents pièces d’or pour la dot d’Anselme, qui bientôt prononça ses vœux ; non, cependant, sans prendre une précaution que les circonstances de sa vie parurent exiger : ce fut de faire chez un notaire de la ville une protestation contre ces mêmes vœux, y déclarant que c’était par une force majeure qu’il avait été contraint de les prononcer, et que, d’ailleurs, ignorant de qui il était fils, il n’entendait se lier à l’état monastique qu’autant qu’il ne retrouverait pas ses parents, protestant ne vouloir, s’il les rencontrait, rien faire que ce qui pourrait leur plaire. Cet acte signé, il se décida à remplir avec exactitude les devoirs du nouvel état qu’il était forcé d’embrasser ; il se fit aimer de ses supérieurs, et considérer de tout le pays : il prêchait, il confessait, il édifiait tous les fidèles par son pieux recueillement à l’église ; enfin, le duc s’applaudissait d’avoir fait une si belle conversion.

Il n’avait pas tout à fait autant à se louer de celle de sa femme ; son indifférence pour lui s’était changé en une sorte de haine qu’elle lui témoignait dès qu’ils étaient seuls. On ne concevait pas, dans le palais, par quelle bizarrerie le duc, qui, depuis dix-sept ou dix-huit ans qu’il était marié, ne se trouvait avec sa femme que dans les occasions d’apparat, avait pris tout à coup la résolution de ne plus la quitter un seul instant ; et on ne savait aussi par quelle raison Anselme s’en était allé sans dire adieu à personne : tout cela paraissait bien étrange. Sara seule aurait pu l’expliquer ; mais le duc, qui n’estimait pas les délateurs, la fit partir le même jour pour une terre qu’il avait en Sicile et dont elle n’est jamais revenue.

Anselme, n’osant venir au palais, allait chez Fansonetta ; c’était la seule personne qui pouvait lui donner des nouvelles certaines de la duchesse. Fansonetta n’osait lui faire des questions, et elle s’en mourait d’envie. Anselme lui paraissait profondément triste ; la duchesse l’était au moins autant ; cependant ils ne se plaignaient pas. Fansonetta se permit seulement de dire à Anselme qu’elle était étonnée qu’il ne vînt plus au palais. « C’est contre le vœu de la duchesse que j’ai pris l’habit monastique, répondit Anselme ; elle ne me verrait qu’avec peine, et je crois qu’il faut mieux que je ne la voie pas que de l’affliger : le souvenir de ses bontés est toujours présent à mon cœur, mais je n’ai pu résister à ma vocation. — Je crois, reprit Fansonetta, qu’elle est meilleure que celle de mon neveu ; car j’apprends de lui bien des choses qui m’affligent : il ne quitte pas ce Silvino, qui n’est pas meilleur sujet depuis qu’il est cordelier. Cette infâme Rosa s’était établie sur la place de Bologne, où elle a fait le commerce le plus utile : elle est retirée maintenant dans une maison superbe, et vit comme una principessa. Et comment se procurent-ils tant d’argent ? je ne sais ; mais j’ai la plus mauvaise opinion d’elle et de Silvino. Je crains qu’ils n’entraînent mon neveu, mon cher Dominico, dans quelques démarches hasardées dont il ne pourrait se tirer. Que je vous aurais d’obligation si vous pouviez aller jusqu’à Bologne trouver votre ami en particulier et l’engager à venir dans l’abbaye des bernardins de cette ville, où j’aurais du moins le bonheur de le voir tous les jours ; et, avec le crédit de madame la duchesse, qui m’aime toujours beaucoup, on le ferait tout aussi bien prieur ou procureur qu’à Bologne, et au moins seriez-vous à portée de le voir et de le prémunir contre les instigations de ce scélérat de Silvino, qui a fait mourir son père de chagrin, en partant pour aller vous rejoindre ; non pas de ce qu’il s’était éloigné, il aurait été trop heureux d’en être débarrassé, mais parce qu’il lui avait volé tout ce qu’il avait de lingots d’or et d’argent, dont une partie n’était pas à lui ; de sorte qu’il avait été obligé de vendre son fonds pour s’acquitter, et de se retirer dans une petite chaumière où il est mort plongé dans la misère. Sa femme a été forcée, pour avoir de quoi subsister, d’entrer au service d’une dame française qui retournait dans son pays ; et, cependant, c’est son fils unique, l’enfant chéri de la pauvre Clémentina, qu’elle a gâté ; et voilà le fruit qu’elle en retire.

Anselme, qui commençait à s’ennuyer de la retraite où l’amour malheureux lui avait fait trouver des charmes, ne fut pas fâché que Fansonetta lui donnât un prétexte de quitter pour quelque temps Ferrare. Les hommes conservent rarement des douleurs éternelles ; ou ils en meurent, ou ils en guérissent : c’est ce dernier parti qu’Anselme avait pris. Tandis que la pauvre duchesse séchait d’amour et d’ennui, et ne comptait dans son existence que les trois ans où elle avait été la maîtresse d’Anselme, notre jeune moine avait presque oublié ces moments de délire qui l’avaient enivré. Depuis longtemps, il ne voyait plus qu’avec indifférence les ombrages de l’île fortunée où il avait vaincu la sagesse de la belle et aimable Célesta. Ô femmes ! si vous saviez quelle différence la nature a mise entre vous et les hommes, vous ne seriez pas si empressées à adoucir des chagrins qui à peine effleurent leur âme, tandis qu’ils déchirent la vôtre.

Amour, chagrin et dévotion vont fort bien ensemble : aussi, tant qu’Anselme aima la duchesse et fut au désespoir d’être séparé d’elle, il ne trouva pas de plus grand adoucissement à ses maux que la piété ; il crut qu’il ne pouvait rien faire de mieux que de s’ensevelir dans un cloître ; et loin de se plaindre du duc, il trouvait qu’il avait fait pour lui le choix qui convenait à la douloureuse situation de son âme ; mais, quand le temps, avec ses ailes pesantes, eut amorti ce feu brûlant d’une première passion, il ne regarda plus son état du même œil, et faute de pouvoir s’affliger, il s’ennuya ; et l’ennui est le plus grand fléau qui puisse accabler l’espèce humaine. Aussi, comme je l’ai dit, il ne demanda pas mieux que de partir pour Bologne.

Jamais Fansonnetta n’osait parler d’Anselme à la duchesse : sans savoir précisément jusqu’à quel point il l’avait intéressée, elle ne doutait pas que cette séparation subite n’eût été causée par quelques accès de jalousie du duc, soit qu’il eût un sujet véritable ou imaginaire ; cependant elle crut devoir dire à Célesta qu’il lui rendait le service d’aller à Bologne pour chercher à rompre la liaison de son neveu avec Silvino. « Vous l’avez donc vu ? — Oui, madame, je le vois souvent. — Est-il changé ? — Il l’a été beaucoup pendant longtemps ; mais, depuis cinq ou six mois, il a repris son embonpoint, et ses joues se sont couvertes de ce bel incarnat que nous avons tant de fois remarqué, et qui prouve que sa mère est française, car nos italiennes sont belles, mais pâles. — Vous parla-t-il quelquefois de moi ? — Avec le plus profond respect. » Célesta soupira et changea la conversation.

Anselme voulant rendre service à Fansonetta et se distraire, obtint de son supérieur une obédience pour aller à Bologne. Depuis qu’il avait pris l’habit de saint Benoît, il n’avait pas écrit à ses fripons de camarades, qui ignoraient son malheur comme ils avaient ignoré ses plaisirs. Il pensa donc qu’ils seraient bien étonnés en le voyant affublé d’un capuce et d’une longue coule ; et, voulant jouir de leur surprise, il ne les fit point prévenir. En s’éloignant de Ferrare, il ne put se défendre de souvenirs douloureux : elle est dans ce triste palais où j’ai été si heureux par elle, où j’ai vu couler les beaux jours de ma jeunesse, où ceux de mon enfance ont été si tranquilles, où je ne pourrai jamais rentrer ; elle y est malheureuse, car ne doit-elle pas l’être en passant tous les instants de sa vie avec un époux qu’elle a outragé, et à qui elle a donné des droits, par notre fatale imprudence, de lui refuser son estime ? Et je n’ai pu adoucir les peines que je lui ai causées ! Il soupira, et ce fut la dernière preuve de sensibilité qu’il donna à l’infortunée duchesse.

Il hâta son voyage, ayant une vive impatience de revoir son ami Dominico, et même il ne pouvait se dissimuler qu’il rirait de bon cœur encore des saillies de Silvino : la petite Rosa se retraçait aussi à sa mémoire. Depuis qu’il avait enrôlé le duc dans la grande confrérie, qui existait dès ce temps-là, et existera jusqu’à la consommation des siècles, il n’avait plus un si grand scrupule de partager les faveurs de la belle avec Silvino. En tout la morale se relâche avec les années, et puis le froc, en ce temps-là, n’était pas l’habit le plus édifiant ; et quoique Anselme n’eût point encore manqué ses engagements, il savait que ses confrères n’étaient pas si scrupuleux à les tenir. Il en avait vu de belles, et en avait plus appris depuis trois ans qu’il était dans le cloître, que dans les trois années qu’il avait passées dans le monde. C’est pour les hommes de Dieu que sont faits mille plaisirs dont les mondains n’ont jamais eu l’idée ; et cette femme qui, en mangeant une pêche, disait quel dommage que ce ne soit pas défendu ! donne la mesure du plaisir que goûtent les moines, lorsqu’ils manquent à leurs vœux…

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Notre cher Anselme était donc dans de bonnes dispositions lorsqu’il arriva à Bologne. Il allait entrer dans la première hôtellerie pour faire manger son cheval qui était un des plus beaux de la province, lorsqu’il entend de grands éclats de rire : il se retourne, il voit Silvino le montrant au doigt à Dominico, avec qui il était. Dominico le regarde et s’écrie : « De par des cinq cents diables, c’est Anselme. — La peste m’étouffe, c’est lui-même, il est moine aussi. — Oui, je le suis, dit Anselme ; mais il me paraît qu’à Bologne cela n’empêche point d’être le bons vivants, — Oh ! je te l’assure… Mais où vas-tu ? — Je viens ici pour vous voir et passer quelques jours avec les amis de mon enfance. — Sois le bien arrivé, mon bon Anselme. — Où comptes-tu coucher ? — À l’abbaye de mon ordre. — Ne te gêne pas, dit Silvino, si cela ne te convient pas, ce soir Rosa peut t’offrir un charmant logement. — Je le connais, reprit Anselme. — Non, elle en a changé. — Elle a eu tort, car il était délicieux. — Bon, celui qu’elle a à présent est beaucoup mieux… Mais viens t’en assurer. En disant cela, ils le conduisent à la maison de Rosa.

C’était en effet une des plus agréables de la ville. Il trouva la maîtresse du logis mise avec un goût et une magnificence qui étonnaient ceux qui, comme Anselme, savaient qu’il y avait six ans elle était fille de boutique chez un pauvre marchand mercier. Cependant il ne paraissait pas que cette fortune fût une raison pour que la signora passât sa vie dans l’oisiveté : sa maison, quoique belle et agréable, annonçait encore qu’une partie servait à d’immenses magasins.

Elle reçut Anselme avec un plaisir extrême ; et, en femme qui se souvenait encore d’une première nuit, et qui espérait qu’il y en aurait une seconde, le froc ne l’effrayait pas. Outre Silvino, Blandini, notre ami Dominico n’avait pas toujours conservé ses préventions contre elle ; nous l’avons dit, Rosa était bien séduisante. Anselme était venu avec le projet de prêcher del Frazzo et de l’engager à revenir à Ferrare : il oublia toute sa morale, pour ne se livrer qu’au plaisir de revoir ses anciens amis. Le souper fut charmant et prolongé fort avant dans la nuit : il n’était plus temps d’aller se présenter à l’abbaye : il fut donc convenu que les trois, amis resteraient chez Rosa ; mais il n’avait pas d’appartement de préparé pour Anselme, il fallut bien qu’il se contentât d’un petit cabinet près de la chambre de Rosa ; y passa-t-il la nuit entière ? voilà ce que j’ignore et ce que j’ai peine à me persuader.

Rosa était encore charmante. Il y avait trois ans qu’Anselme vivait en véritable ermite : les vins grecs et d’Espagne avaient donné à son sang cette activité qu’il est si difficile de calmer en récitant le rosaire. Bref, on se leva très tard, et un ample déjeuner, égayé par le récit des aventures d’Anselme, remplit une partie de la matinée.

Il faut convenir, dit del Frazzo à Silvino, que vous menez une vie bien agréable. Mais comment vous arrangez-vous avec vos supérieurs ? Silvino aurait pu répondre comme Mahomet : Dès longtemps, je rien connais plus. En effet, il s’était si parfaitement emparé de l’esprit des gros bonnets, qu’il faisait généralement tout ce qu’il voulait. Il avait mis sa maison de part dans son commerce, de sorte qu’on lui donnait toute liberté d’y vaquer ; il faisait quelquefois des absences de cinq ou six semaines, pour aller faire les emplettes ; et, comme il ne revenait pas sans fournir abondamment ses confrères de ce qui leur était utile et agréable, ils étaient bien loin de s’opposer à ses voyages.

Quant à Dominico, il s’était fait la réputation méritée d’un très célèbre prédicateur. On sait que, dans les communautés, dès qu’un religieux prêche, on le dispense de la règle et qu’il est toujours censé occupé à composer ou à étudier ses sermons. Comme il avait une extrême facilité et une mémoire rare, il ne lui fallait que très peu de temps pour se mettre en état de prêcher tout un carême ; ainsi, il lui en restait beaucoup pour s’amuser : mais ordinairement il le passait chez la signera Rosa, qui, pour éviter la monotonie avait soin de réunir chez elle de jeunes personnes toutes aussi jolies, toutes aussi sensibles qu’elle. On faisait de la musique, on récitait des vers tant soit peu gaillards ; mais surtout on riait, on buvait largement, et, après des repas délectables, on trouvait des lits excellents, où l’on était libre de dormir ou de veiller avec une douce amie. N’était-ce pas réunir tout ce qui rend la vie heureuse ? aussi Anselme oublia bientôt le sujet de son voyage ; et, loin d’engager Dominico à revenir avec lui à Ferrare, il se fixa à Bologne.

Sa réputation de sainteté, de régularité, et ses talents pour la confession, firent désirer au prieur de l’abbaye des bénédictins de Bologne de le garder. Il en écrivit à celui de Ferrare qui y consentit, et nos trois amis se trouvèrent, encore réunis.

Ils ne passaient pas un jour sans venir chez Rosa ; ils n’étaient jamais séparés, excepté lorsque Silvino allait en marchandises. Mais comme c’était Rosa qui tenait la maison, cela ne changeait point l’existence de nos deux amis : l’argent ne manquait jamais. « Sais-tu où va notre ami pour son commerce, demandait un jour Anselme ? — Mon dieu non ; mais je crois que c’est du côté de Naples. Ce qui m’étonne, c’est qu’il ne reçoit aucune lettre, et qu’aucun de ses correspondants ne vient jamais ici. — Il ne traite peut-être pas avec eux comme moine, et alors il ne leur donne point son adresse ici, afin qu’ils ne sachent pas qu’il est cordelier. — Il est à présumer qu’il fait tout au comptant. — Selon toutes apparences ; alors, il n’est pas nécessaire d’écrire. Enfin, il paraît certain qu’il fait de bonnes affaires, et il nous en fait généreusement partager le bénéfice ; ainsi, nous n’avons pas besoin de nous informer du reste : et lorsque ma tante et madame la duchesse ne voulaient pas que nous fussions liés avec lui, elles avaient grand tort : car c’est réellement un homme de mérite. — Infiniment aimable ; » ajouta Anselme : et il s’attachait de jour en jour à Silvino, qui était véritablement un homme bien extraordinaire. On en pensait du mal quand il était absent ; mais venait-il à paraître, sa physionomie était si agréable, son esprit si original, que l’on ne pouvait croire tout ce qu’on disait de lui, et qu’on finissait par l’aimer, même malgré soi. S’il inspirait ce sentiment à ceux qui ne le voyaient qu’en passant, il n’est pas étonnant que les compagnons de son enfance lui fussent sincèrement attachés, et disposés à s’exposer à tout plutôt que de s’en séparer.

Aussi ne se passait-il pas de jour où ils ne lui renouvelassent l’assurance de ne jamais le quitter ; d’ailleurs, qu’auraient-ils aimé autant que Silvino ? Ils ne connaissaient pas les auteurs de leurs jours, ils n’avaient ni frère ni sœur, aucun objet ne les attachait ; car les belles avec qui ils passaient de doux instants, en y comprenant même Rosa, ne leur inspiraient aucun sentiment qui pût seulement balancer celui qu’ils avaient pour l’ami de leur enfance. Mais l’Amour, qui s’était plu à former Anselme, voulait qu’il connût des chaînes plus fortes que celles de l’amitié ; et, par un des traits qui caractérisent son humeur mutine, il se servit de ce qui devait éteindre sa flamme pour la rendre plus ardente.

Nous avons dit qu’Anselme avait la réputation d’être un habile directeur ; en conséquence, toutes les dévotes du haut parage se le disputaient, et il fallait qu’une fois ou deux par semaine, il écoutât le récit des jolis péchés de leurs seigneuries ; et l’on assure que presque toutes étaient bien repentantes... de n’en avoir pas commis avec lui. Il tirait peu de parti de leur bienveillance à son égard, parce qu’il n’en trouvait pas qui valussent la peine de chercher à les séduire, et de risquer pour elles de perdre sa réputation : Silvino l’en plaisantait quelquefois.

« Si je m’ennuyais, comme toi, à écouter toutes les sornettes que l’on te dit à l’oreille, je trouverais bien le moyen de m’en dédommager. — Cela peut être, reprenait Anselme, mais je crains l’auto-da-fé. Il cessa de le craindre quand une veille de grande fête, c’était, je crois, celle de la Pentecôte, il aperçut au travers de la petite grille les plus beaux yeux qu’il eût vus de sa vie, teint frais comme la rose, bouche qui ne semblait être là que pour appeler le baiser, puis certains attraits qu’un corset contenait à peine, et qui paraissaient faire effort pour reprendre leur liberté. Il vit tout cela d’un coup d’œil, ou plutôt il ne vit qu’un ensemble charmant qui le ravit, au point qu’il pensa refermer le petit volet, bien sûr qu’il serait hors d’état d’entendre et surtout de répondre à cette belle enfant, qui paraissait doucement tourmentée de ses 15 à 16 ans ; de plus, elle était magnifiquement habillée, et ayant à sa suite grand nombre de demoiselles, pages et écuyers ; enfin, tout ce qui annonce une personne d’une haute naissance. Ce fut une des considérations qui l’empêcha de la renvoyer sans avoir reçu l’aveu de ses fautes, qui devaient être bien graves, si elle se chargeait de toutes celles que ses charmes faisaient commettre. Il fallut donc la laisser débiter, non sans qu’elle rougisse, ce qui l’embellit encore, l’histoire secrète de ses offenses envers Dieu et les hommes.

Aucune cependant n’annonçait un mauvais cœur ; c’était distraction dans les prières, vanité d’entendre dire partout qu’elle était belle, curiosité d’apprendre ce qui changeait une jeune fille en femme, et mille autres peccadilles qui ne valaient pas la peine d’en parler. Comme elle n’avait touché en rien ce qui tient aux amours, Anselme en conclut que la belle ne disait pas tout, ou qu’elle était l’innocence même. Les libertins, en général, croient peu à la chasteté des femmes ; ainsi, il imagina qu’on lui cachait quelque chose, qu’en sa qualité de directeur il avait droit de savoir. Il s’informa donc du nom, du rang et de l’âge de la jolie pénitente. « Je me nomme Élisa del Monte-Tenero, fille du prince de ce nom, et j’ai eu quatorze ans le mois de mai dernier. — Quoi ! si jeune, si belle, et dans un état si brillant, l’amour ne vous a pas fait faire un seul péché véniel ! — Hélas ! non, mon révérend père ; promise par le prince del Monte-Tenero, au fils d’un de ses amis, je suis bien obligée de fermer mon cœur à tout autre attachement. — Et le connaissez-vous, demanda Anselme, le cœur agité de tous les serpents de la jalousie ? — Mon dieu non, mon révérend, il y a bien des années que son père est absent, et il n’a point, avant son départ, présenté son fils au prince. » Ces mots calmèrent les vives inquiétudes qu’Anselme éprouvait ; et, sûr qu’Élisa n’aimait personne encore, il se flatta d’être le premier qui aurait ce bonheur. Comment pouvait-il s’aveugler à ce point ? Un orphelin sans aucune connaissance de son origine, rendre sensible la fille d’un prince promise au fils de quelque grand seigneur, il fallait avoir une vanité inconcevable pour nourrir un semblable espoir ; et, cependant, il ne mit pas même en doute que cela ne dût pas être : en conséquence, il exigea de sa belle pénitente qu’elle reviendrait dans quatre jours, ayant à lui donner un plan de vie à suivre pour éviter les fautes où elle était tombée jusqu’à cet instant. « À quatre jours, dit-elle ; » et il lui sembla que sa voix était émue.

Quand Anselme fut réuni le soir ses amis, il leur raconta ce qui lui était arrivé, et jura qu’il n’y avait prince, duc, et même roi qui pût l’empêcher d’être l’amant d’Élisa, s’il avait le bonheur de s’en faire aimer. Ses camarades furent de son avis mais l’engagèrent à ne pas prendre la chose au grave, si la belle résistait à ses douces propositions. Alors ajouta Silvino, il n’y aurait que deux partis à prendre : l’oublier, ce qui est le plus commode, ou l’enlever la mettant ainsi en ta puissance, il faudra bien que la belle s’humanise, « Enlever, c’est bientôt dit, reprit le prudent Dominico ; et la justice ! — Que peut-elle contre nous ? n’appartenons-nous pas à l’Église ? et quel tribunal oserait connaître de nos crimes ? — Mais, nos supérieurs ! — Eh ! n’ont-ils pas besoin de nous, chacun dans leur genre ? Laisse-le faire, mon cher Anselme, si tu n’as pas la belle Élisa de gré, nous saurons bien te la donner sans son consentement. — À merveille, si je ne l’aimais pas ! — Si tu ne l’aimais pas, cela n’en vaudrait pas la peine. — On voit bien, mon cher Silvino, que vous ne connaissez pas l’amour. — Ni ai envie de le connaître, le plaisir oui ; mais les langueurs, les soupirs, les fades protestations, je les laisse à ceux qui n’ont rien de mieux à faire. »

Quand le songe de la vie n’offre que de riants tableaux, où se succèdent gloire, honneurs, plaisirs, santé, richesse combien ne doit-on pas craindre le réveil ! Puissants de la terre, c’est pour vous que la mort est terrible ; vous avez tout à perdre, et souvent rien à espérer.

Sans être de ceux qui se sont trouvés, par leur naissance ou par des circonstances heureuses destinés à commander aux nations, nos trois moines participaient à tout ce qui fait le charme de la puissance. Jamais roi n’avait fait meilleure chère, bu de meilleur vin, et possédé maîtresses plus jolies ; mais ils avaient de plus que les rois, la liberté et l’absence de toute contrainte ; aussi étaient-ils si heureux qu’ils disaient : « Que nos jours passent ainsi, et que la mort nous surprenne sans que nous ayions le temps de la voir, et nous n’aurons qu’à nous louer de notre sort. » Néanmoins, ce bonheur qu’ils imaginaient ne devoir finir qu’avec leur vie, leur échappa à l’instant où ils le croyaient le plus assuré. Mais, avant de tracer ces terribles évènements, revenons à Élisa, dont nous n’avons encore dit qu’un mot, et qui cependant mérite que l’on s’occupe d’elle.

Fille unique du prince del Monte-Tenero, elle faisait les délices de son père par ses vertus, ses talents, ses grâces, aussi supérieures à sa beauté, que sa beauté l’était à celles de toutes les jeunes personnes de Bologne.

« Tu feras le bonheur et la gloire de ma vieillesse, lui disait son père ; et si jamais le Ciel me rend l’ami qui est éloigné de moi depuis tant d’années, et que je puisse t’unir à son fils, comme je le lui ai promis, je serai le plus heureux des hommes. D’ici là préserve ton cœur, ma chère fille, de tout autre engagement ; car je ne te marierais pas au fils du roi de Naples qui te demanderait en mariage, si je n’avais pas la certitude que le fils de mon ami n’existât plus. » Élisa dont le cœur était parfaitement calme, répondait qu’elle était trop heureuse auprès de son père pour songer à se marier, et que, d’ailleurs, elle ne ferait jamais que ce qui pourrait lui plaire. Ainsi parlent toutes les filles bien nées tant que l’amour ne leur a pas tourné la cervelle. Heureux si Élisa eût conservé ces sages résolutions ! mais elle se trouva engagée sans avoir pu prévoir le danger. Lorsque les femmes n’ont point encore d’objet de prédilection, ou lorsqu’elles n’en ont plus elles occupent la faculté aimante de leur être à chérir Dieu, les saints, enfin tout ce qui peut, en échauffant leur imagination, tromper le besoin d’aimer qu’elles éprouvent. Ainsi l’adolescence et la vieillesse de ce sexe fragile sont abandonnées aux prêtres, surtout en Italie, et Dieu sait ce qu’ils en retirent. Quels rares trésors ne leur sont pas donnés ! On entend bien que ces trésors ne sont pas tous de même nature, mais enfin, chacune offre à l’homme de Dieu ce qu’elle possède.

De vieilles douairières disaient à Anselme, en lui présentant leurs bourses : Prenez, prenez, mon père ; chargez-vous, en distribuant mes aumônes, de nous mériter du Ciel le pardon des fautes de notre jeunesse, et surtout la grâce d’en oublier la cause qui ne peut plus nous être d’aucune utilité. De jeunes Agnès, en rougissant, lui demandaient de les aider à supporter, le poids d’une existence dont elles n’avaient pas encore connu tout l’ennui. « Que faut-il faire, disaient-elles, pour se délivrer, de cette agitation, de ce trouble que la vue des hommes nous fait éprouver ? — Avoir confiance en un seul, qui, ne s’occupant que de votre salut, vous délivrera de la tentation sans vous exposer à perdre votre réputation. » Et comme Anselme était le plus beau moine qu’on eût pu voir, il aurait passé sa vie à chasser le malin esprit du cœur de ses pauvres filles, s’il n’avait pas, comme il le disait à ses amis, craint quelque indiscrétion qui l’aurait conduit à la mort ; car, dans ce temps, on ne badinait pas sur ces sortes d’articles lorsqu’on en était instruit, et tout confesseur qui abusait de son ministère pour tromper femme laide ou jolie, était ars[2] en plein marché pour l’édification des fidèles ; mais ils étaient trop prudents pour que rien ne transpirât : ainsi on en soupçonnait beaucoup d’être coupables, on n’en voyait guère de punis. Nous avons déjà dit que toute crainte céda à l’amour qu’inspira à notre héros enfroqué. Il attendit avec une impatience qui ne peut se concevoir le quatrième jour où il reverrait l’objet de ses uniques pensées. Il avait écrit, comme il le lui avait promis, une règle de conduite dont le but ne paraissait rien moins que de la mener droit au ciel : il la lui présenta au travers de la petite grille. « Prenez et lisez, jeune, fille, et nourrissez-vous de cette sainte morale. — Hélas ! mon révérend père, reprit en rougissant la belle Élisa, mon père n’a jamais voulu que j’apprisse à lire et à écrire, afin, disait-il, que je ne reçusse aucunes lettres, et ne pusse y répondre. — Cette précaution, reprit notre hypocrite prouve la sagesse de votre père, qui connaît toute la faiblesse de votre sexe. Eh bien ! demandez-lui la permission que j’aille chez vous, afin de vous lire ce petit écrit, et de le commenter avec vous, pour vous en faire saisir l’esprit ; car vous savez que seul il vivifie, tandis que la lettre tue.

« D’ailleurs, je pourrai peut-être déterminer le prince à permettre que vous appreniez à lire et à écrire, en lui répondant que vous n’en ferez jamais usage que pour la gloire de Dieu, et l’utilité du prochain. S’il accepte que j’aille vous rendre les soins que votre salut exige, vous me le ferez dire ce soir, ma jeune fille, en sortant de complies, et je me rendrai directement chez vous. — Je n’y manquerai pas, mon père. » Et, avant de se retirer, elle s’accusa des péchés qu’elle avait commis depuis quatre jours : ils étaient si légers, que ce n’était pas même des peccadilles. Mais elle finit par dire : « Est-on coupable, mon père, des pensées involontaires, des désirs vagues auxquels on résiste sans savoir s’ils sont un mal ? — Oui, ma fille, très coupable, si on ne s’en accuse pas. — Eh bien ! mon père, je ne m’en sens pas la force. — Eh bien ! ma fille, vous serez damnée. — N’est-il donc aucun moyen de vous les apprendre que par des paroles, qui, je le sens, expireront toujours sur mes lèvres ? — Vous pourriez les écrire, mais vous ne le savez pas. — J’apprendrai, mon révérend père ; je vous écrirai ce que ma bouche ne pourrait jamais prononcer. — D’ici là, mon enfant, je ne puis vous donner l’absolution, et vous vous livrerez aux exercices de la pénitence, pour que le seigneur vous délivre de ce terrible ennemi qui s’acharne à vos pas et vous dévorera. — Ah ! mon père, priez Dieu que je ne sois pas dévorée ; » et elle se retira.

La joie d’Anselme était à son comble ; cependant, était-ce lui qui était l’objet des pensées involontaires, des désirs vagues ? c’est ce qu’il saura si elle parvient à lui écrire ; mais il faut que le père y consente, et c’est ce qui n’est pas certain. Il lui faut attendre quatre heures du soir : que ce temps est long à son imagination ! il l’abrège en allant passer quelques heures avec Rosa ; mais son esprit inquiet et rêveur ne lui laisse prendre aucune part à la joyeuse société de l’amie des trois moines : elle s’en plaint et veut en savoir le sujet ; il le lui dit. « Elle est à toi, reprit Rosa ; elle est à toi, et voilà encore Rosa que tu abandonneras pour Élisa, comme tu l’avais abandonnée pour Célesta. Mais n’importe, je suis plus ton amie que ta maîtresse, et tu peux compter sur ma discrétion et l’envie que j’ai de te servir. »

Il l’embrassa comme si c’eût été sa belle, et la quitta pour aller attendre l’heure des complies, où il fut un des premiers, croyant ainsi en avancer la fin. Lorsque l’on chanta l’antienne de la Vierge, il aperçut un page à la livrée de Monte-Tenero : le cœur lui battit, et, au lieu du répons qu’il devait chanter, il s’écria en latin : « Qui me donnera des ailes comme à la Colombe, pour voler jusqu’à elle ? — Vous vous trompez, mon révérend père, ce n’est pas là le répons du jour. — C’est le mien, dit Anselme ; » et on n’en dit pas davantage, car on avait un profond respect pour lui, ses pénitentes donnant de riches présents à l’abbaye, et une grande considération dont les enfants de saint Benoît étaient encore plus avides que d’argent.

Les complies finies, il passa du cœur dans la nef, et le page vint à sa rencontre, et lui dit : « Je suis chargé, mon très révérend père, de vous dire de la part de monseigneur le prince del Monte-Tenero, mon illustre maître, qu’il prie votre révérence de lui faire la grâce de venir demain matin pour déjeuner avec lui, afin de causer sur ce que la signora sa fille lui a dit de votre part. — Cela suffit, jeune homme, je m’y rendrai. »

Anselme était si tourmenté de ce que le prince voulait lui dire, qu’il n’alla point chez Rosa, et passa la soirée dans sa chambre à perfectionner le plan de vie dont il avait parlé à Élisa. Il était réellement très édifiant, et Anselme ne doutait pas qu’en le montrant au père, il ne prît en lui la plus grande confiance, ce qui était nécessaire à l’exécution de ses projets.

Il arrive au palais de Monte-Tenero, il est frappé de l’air de grandeur qui y régnait : un nombre d’estafiers étaient sur les degrés ; des pages, des écuyers occupaient les différentes salles que l’on traversait ; enfin, il pénètre dans la chambre de parade où se tenait le prince : elle était meublée en drap d’argent avec des franges d’or, les colonnes du lit étaient d’argent massif, l’impérial était surmonté de panaches du plus grand prix, tous les meubles étaient aussi beaux et annonçaient l’immense fortune du prince de Monte-Tenero ; cependant c’était l’homme de l’Italie le plus simple dans ses habits, et surtout dans ses manières ; il avait été bon époux, il était bon père, bon ami, bon maître ; tout ce qui l’approchait était heureux, et il était heureux de leur bonheur : il avait fait la guerre en brave, s’exposant au péril sans prévoir de quelle manière il pourrait y échapper ; deux fois un de ses plus chers amis lui avait sauvé la vie, et il était si persuadé qu’il la lui devait, que, voulant s’acquitter envers lui, il lui promit sa fille en mariage pour son fils ; mais par une bizarrerie qu’il ne pouvait comprendre, au lieu de se rendre à Bologne avec lui, il resta quelques jours sous prétexte d’attendre des nouvelles qui l’intéressaient ; soit qu’elles fussent opposées à ce qu’il avait droit d’espérer, soit quelque accident imprévu, il ne revint point à Bologne ; mais le prince ne se croyait pas dégagé de sa promesse par son absence, et était résolu de ne pas marier sa fille de dix ans encore, se flattant que, pendant ce terme, son ami reviendrait à Bologne, ou au moins lui apprendrait sous quel ciel il habitait.

Tel était le bon prince del Monte-Tenero : il n’y avait pas d’homme plus aisé à tromper, parce qu’il n’y en avait pas de plus éloigné de toute ruse ; aussi Anselme, dès qu’il aperçut sa physionomie franche et ouverte, conçut quelque espérance. « Je vous ai fait prier de passer à mon palais, mon révérend père, non que je n’eusse peut-être dû vous aller trouver à l’abbaye, mais j’ai cru que nous serions plus libres ici, — Partout où il conviendra à votre seigneurie de me faire la grâce de me recevoir, je serai toujours prêt à me rendre à ses ordres. — Si vous voulez, révérend père, nous passerons dans mon oratoire. » On apporta à déjeuner : le prince s’empressa de servir à Anselme les meilleurs morceaux, et lui versait des vins exquis, dont, cependant, notre moine buvait avec modération, parce qu’il voulait se conserver la tête saine pour que rien ni dérangeât ses projets. Quand le déjeuner fut desservi, le prince entama la conversation et dit au père Anselme : « Ma fille m’a dit que vous aviez dessein de lui donner, par écrit, des conseils sur la vie chrétienne, et qu’elle me demandait la permission que vous vinssiez ici, et que vous lui apprissiez à lire et même à écrire. Je ne vous cache point, mon révérend père, que je ne suis pas tranquille en lui accordant sa demande. Mon père, qui était un homme de grand sens, n’aurait jamais voulu que j’épousasse une femme qui sût lire et écrire : ma mère n’a jamais dit que son chapelet, et elle était la plus respectable mère de famille ; et ma femme qui n’en savait pas plus, que je pleure chaque jour, m’a rendu le plus heureux des hommes. J’ai bien peur qu’en faisant apprendre à lire et à écrire à ma fille, elle ne renonce à ces mœurs antiques, et respectables qui ont conservé l’honneur intact dans ma maison. »

Anselme combattit par des raisons si spécieuses les préjugés du prince qu’il finit par lui accorder la permission d’apprendre à lire et à écrire à Élisa ; et pour prouver à ce père crédule que ce n’était que pour la gloire de Dieu qu’il voulait instruire sa charmante fille, il lui lut les conseils religieux qu’il avait rédigés pour elle : le prince en fut très édifié, se recommanda aux prières du bon père, et lui permit de passer dans l’appartement d’Élisa.

Elle reçut son directeur avec respect, et fut on ne saurait plus reconnaissante des soins qu’il voulait bien se donner pour son salut : aussi fit-elle des progrès rapides. Il est vrai qu’il n’épargnait ni le temps, ni les peines ; quelquefois il lui donnait jusqu’à trois leçons par jour. Que ne lui était-il permis de lui donner toutes celles qu’il aurait désirées ! mais l’innocence d’Élisa plus encore que la présence de sa gouvernante et de ses demoiselles, lui en imposait au point que s’il eût été seul avec elle au fond des forêts, il n’aurait osé alarmer sa pudeur : ses camarades l’en plaisantaient et trouvaient très extraordinaire, surtout Silvino, qu’il se fût donné tant de peines pour n’obtenir d’autre faveur que celle d’être le maître à lire et à écrire d’Élisa. Rosa ne pouvait le concevoir, et aurait donné tout au monde pour que la fille du prince se fût enfin humanisée. Ces sortes de femmes n’ont rien tant en antipathie que la vertu : elle faisait donc l’impossible pour déterminer Anselme à mettre bientôt fin à cette aventure.

« Je ne demanderais pas mieux, répondait-il, car je l’adore ; mais plus je tiens à elle, plus je dois trembler de la perdre en me pressant trop ; d’ailleurs, Rosa, ajoutait-il avec malignité, je l’aime tant, je respecte tellement sa vertu, que je suis plus heureux près d’elle entouré de témoins incommodes, que je ne l’ai jamais été dans les bras des plus belles femmes ; et c’est là l’extrême différence de l’amour au plaisir ; » ce langage, à peine intelligible pour l’éveillée Rosa, l’impatienta et elle termina une conversation qui la mettait au supplice.

Avoir une rivale, elle l’aurait souffert, ne pouvant l’empêcher ; mais au moins aurait-il fallu qu’on ne parlât pas avec autant d’enthousiasme de ses vertus que de ses charmes.


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en juin 2018.

 

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Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Anne C., Françoise.

– Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Les trois Moines par Monsieur de Favrolles nouvelle édition revue et corrigée, tome premier, Paris, Théodore Dabo, 1815. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Cloître albigeois, a été prise par Laura Barr-Wells le 10.05.2016.

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[1] Cet ouvrage a paru pendant que l’on croyait à la souveraineté du peuple. (N.d.A.)

[2] Brulé. (BNR.)