Jérémias Gotthelf

L’ÂME ET L’ARGENT
(deuxième partie)

ou une réconciliation

Traduction : P. Buchenel
Illustrations : H. Bachmann

1901

édité par la bibliothèque numérique romande

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Table des matières

 

CHAPITRE PREMIER  Resli fait une grave démarche et tient tête à l’adversaire. 3

CHAPITRE II  Anne-Mareili va au catéchisme et renaît à l’espérance. 33

CHAPITRE III  Comment un paysan achète des planches et négocie sa fille. 50

CHAPITRE IV  L’union fait la force. 84

CHAPITRE V  Resli maîtrise ses chevaux et se maîtrise soi-même. 101

CHAPITRE VI  Du renoncement et de l’initiative. 130

CHAPITRE VII  La mort d’une mère, aurore d’un bonheur nouveau. 149

Ce livre numérique. 177

 

CHAPITRE PREMIER

Resli fait une grave démarche et tient tête à l’adversaire.

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Le retour d’Anne-Mareili chez ses parents ne fut pas chose agréable ; une jeune fille ne se sépare pas de son bien-aimé sans un certain serrement de cœur, même quand l’avenir se présente sous des couleurs gaies, à bien plus forte raison quand des nuages s’amassent à son horizon et que des contrariétés se préparent.

Il n’est personne qui n’ait entendu parler du Pont-du-Diable, de la gorge ténébreuse qui le précède et du paisible vallon qui s’ouvre de l’autre côté avec son gracieux entourage de pentes vertes, avec ses tranquilles ruisseaux, ses troupeaux aux clochettes harmonieuses, ses habitants aux mœurs simples et rustiques. Supposez un voyageur arrivé en vue du pont au moment où celui-ci vient de s’abîmer dans les flots. La gorge sauvage, les rochers dénudés qui s’élèvent jusqu’aux nues, le torrent qui se précipite avec le fracas du tonnerre, la tempête qui s’amasse à l’horizon, tout lui fait désirer ardemment de mettre bientôt le pied sur la terre bénie où les chemins ne sont plus raboteux, où le soleil brille, où le gazon verdit. Mais le pont n’est plus là ; à sa place l’abîme s’ouvre béant, le torrent roule ses eaux furieuses, l’écume jaillit. Et l’orage approche, les derniers rayons du soleil disparaissent au flanc des rochers arides, les ténèbres descendent peu à peu sur cette scène d’horreur…

Comme ce voyageur, Anne-Mareili voyait s’ouvrir devant elle une gorge ténébreuse. Après avoir entrevu le rivage fortuné où tout est paix et contentement, elle comprenait qu’un abîme l’en séparait, que le seul pont qui eût pu lui offrir un passage, à savoir la volonté paternelle, lui manquait, et que cette volonté, au lieu de s’arrondir en un arc libérateur n’était plus qu’une masse bouillonnante, du milieu de laquelle apparaissait la figure ratatinée de Kellerjoggi, spectre aux yeux ruisselants et à l’expression moqueuse…

Rien de plus affreux pour un enfant que de se sentir entraîné par ses propres parents vers un abîme, quand un seul mot de ceux-ci suffirait à le tirer du danger et à lui ouvrir le chemin de la délivrance. Et si cet enfant, devenu conscient de sa position et ayant vu là-bas la terre promise, ici le noir abîme, rentre chez ses parents, sachant bien qu’ils se refuseront à dire le seul mot qui pouvait lui ouvrir le chemin du bonheur, parce qu’ils sont résolus à offrir leur enfant au monstre qui tend vers lui les bras du fond de l’abîme, vous ne trouverez point étrange qu’il soit profondément malheureux, qu’il pleure toutes les larmes de son corps, et vous n’irez pas lui dire : « Calme-toi seulement, tiens-toi tranquille, montre un peu de bon sens, ce n’est rien du tout ! »

On raconte qu’autrefois, dans les temps reculés où le paganisme florissait, les enfants étaient sacrifiés à de monstrueuses idoles ; on lit avec effroi que de jeunes filles, des adolescents, des esclaves par centaines subissaient le même sort ; on sait que de nos jours encore des centaines de malheureux Hindous se font écraser sous le char de leur divinité. À l’ouïe de ces horreurs on fait le signe de la croix si l’on est catholique et l’on se borne, si l’on est protestant, à frissonner en silence ; dans les deux cas on fait cette réflexion : « Grâces soient rendues à Dieu de ce que le char de l’idole ne circule plus sur nos chemins et que ces temps soient passés ! » Ce qui n’empêche pas le paganisme de régner en maître au milieu de nous, réclamant comme autrefois, de nombreuses victimes, écrasant sous le chariot de la déesse qui a nom Déraison, des centaines et des milliers de malheureux.

Quand on fait de l’argent son Dieu, on lui sacrifiera son honneur, sa vie, ses propres enfants. Qu’un père soit atteint de la manie des grandeurs ou de l’orgueil de race, il leur offrira en pâture ses biens, sa propre vie, ses enfants mêmes, et si ces derniers hasardent une plainte, il criera à l’ingratitude d’enfants qui ne veulent pas le comprendre, si évidentes que soient ses intentions à leur égard. Mais c’est le propre de toutes les idolâtries de réclamer des victimes.

Il est vrai que ces gens-là se retranchent habituellement derrière la prétention de savoir, mieux que leurs enfants, ce qui convient à ceux-ci. Ne sont-ils pas obligés d’avoir de la raison, quand ceux-là n’en ont point ? Il est encore vrai que certains jeunes gens ressemblent aux bambins qui convoitent toutes les poupées aux joues rouges et aux longues tresses qu’ils voient derrière les fenêtres d’un magasin, et s’imaginent qu’il les leur faut absolument. On fait bien alors de leur tenir tête, mais à condition de ne pas prétendre leur imposer des poupées d’un autre genre, car une poupée est toujours une poupée. Il peut arriver aussi que ce soient les enfants qui aient raison tandis que les parents ont tort ; dans ce cas, l’entêtement de ceux-ci est tout simplement un péché et une cruauté ; malheureusement, il n’existe pas de loi qui réprime la cruauté des parents et la sottise des enfants ; seul l’esprit chrétien, qui sait apprécier toute chose à sa valeur intrinsèque, est capable d’intervenir avec succès en pareille occurrence.

Quant à Resli, il reprit, confiant et joyeux, le chemin de sa demeure. La jeune fille était à lui, non seulement en vertu d’une promesse, mais ensuite d’une véritable conformité extérieure et intérieure, comme si Dieu l’eût créée exprès pour lui. Plus il avançait, plus son courage grandissait, si bien qu’arrivé au logis, il se trouva persuadé que tout irait comme sur des roulettes. N’y avait-il pas une justice sur la terre et dans le ciel ?

La soirée était déjà passablement avancée quand il atteignit la maison paternelle, mais une lumière brillait encore à la fenêtre. Sur la terrasse il rencontra son père fumant sa pipe. Dans la chambre la mère lisait la Bible, derrière la table, Anne-Lisi cousait après un corsage. Le frère, qui dormait sur le fourneau, leva la tête. Resli eut beau dire qu’il n’avait besoin de rien et qu’il ne voulait pas qu’on se dérangeât pour lui, la table se trouva mise en un clin d’œil. Pendant qu’il mangeait et buvait on s’entretint de choses indifférentes, de la chaleur qu’il avait fait, de l’état de la moisson. On demanda à Resli s’il y avait du fruit là-bas et si c’était un bon pays pour les cerises. Quand Resli eut fini, on offrit au père et au frère ce qui restait, puis Anne-Lisi desservit et ôta la nappe. Alors seulement la mère demanda :

— Et puis, comment cela est-il allé ? Est-elle venue ? Qu’a-t-elle dit ? Raconte un peu tout cela.

Et Resli raconta sa longue attente, l’arrivée de la jeune fille, comment il l’avait saluée en qualité de cousine, ce qu’elle avait dit, comment il s’était senti toujours plus attiré vers elle, quelle pitié elle lui avait inspirée, quels arrangements ils avaient pris, et enfin comment de toute la journée ils n’avaient rencontré personne qui pût les trahir.

— Ainsi, il n’en résultera pour elle aucun désagrément, dit la mère. J’ai toujours craint qu’on ne la laissât pas venir ou qu’on n’envoyât quelqu’un après elle.

— Oui, mais pense un peu ce qu’elle doit éprouver en rentrant à la maison, obligée qu’elle est de cacher à tous les yeux ce dont son cœur est plein, et cela avec plus de soin qu’un voleur ne cache ce qu’il a volé. Et pourtant, elle n’a dans le cœur rien dont elle doive rougir. Au contraire, ce sont des choses que son père et sa mère devraient apprendre les premiers. Mais elle n’ose pas les leur dire, parce qu’ils considèrent le cœur de leur fille comme une sorte de grenier où rien ne doit entrer et d’où rien ne doit sortir sans leur contentement. Moi, je savais qu’il en serait tout autrement à mon retour ici. Je pensais : Le père sera sur la terrasse, la mère lira dans la Bible. Et c’est justement ainsi que c’est arrivé. Aussi, ne pouvais-je pas attendre le moment d’être ici et de dire tout ce que j’ai vu et entendu ; il me semblait parfois que cela me tirait comme avec une corde à char. Oh, vous ne vous faites pas une idée de ce que c’est agréable de rentrer ainsi à la maison et du plaisir qu’il y a à aller se coucher après avoir pu ouvrir tout son cœur et raconter tout ce qu’on sait.

— C’est vrai, dit le père. Il n’y a rien de pareil et nous ferons en sorte qu’il en soit toujours ainsi. Nous serons comme des gens qui ont failli mettre le feu à leur maison par imprudence et qui, désormais, ne peuvent pas assez prendre de précautions contre l’incendie.

— Oui, observa à son tour Anne-Lisi, il vaut mieux qu’il en soit ainsi. Mais il me tarde de voir cette fille ; je voudrais bien savoir à quoi elle ressemble pour avoir pu t’ensorceler à ce point. Je ne suis pas non plus une des moindres, mais, quoi que je fasse, je ne réussis pas comme elle du premier coup. Ceux que j’envoie promener ne vont pas se pendre et ceux qui veulent savoir ce que mon père me donnera en dot s’en vont tout tranquillement en apprenant que je puis à peu près compter sur une vieille brebis portante et sur quelques chemises de grosse toile. Et j’ai beau faire une mine charmante et leur lancer des œillades assassines, ils ne daignent pas même regarder en arrière. Il est vrai que je ne me suis pas encore mis la corde au cou pour aucun d’eux et que je n’ai pas fait un pas pour les rattraper ; j’aurais regretté ce que mes souliers s’y seraient usés. Aussi je voudrais bien savoir ce que c’est que l’amour, si ce n’est qu’une imagination des gens, ou si le bon Dieu a fait que certains cœurs particulièrement inflammables prennent feu à la moindre étincelle et mettent le feu aux autres comme des étoupes quand on en approche avec une allumette. Ce doit être une belle chose qu’un amour tellement ardent et, il faut le dire, j’y trouverais aussi mon compte, mais comment faire pour l’allumer ? Faut-il être faite exprès pour cela ?

— Petite sotte ! dit la mère. On ne plaisante pas avec ces choses-là ; les moqueurs sont toujours punis et tu ne sais pas encore ce qui t’attend en fait d’amour ; c’est une chose qu’il ne faut pas approfondir et devant laquelle personne n’est en sûreté. Je ne crois pas aux philtres, bien qu’il y ait à Soleure un individu qui en fabrique de fameux et de terriblement forts, quoique fameusement chers ; mais on dit aussi que son commerce ne va plus guère. Le fait est qu’il y a des moments où cela vous prend comme si on vous jetait une pierre. J’en sais quelque chose et c’était sans doute à un de ces moments que Resli s’est rencontré avec sa bien-aimée.

— Que sais-tu donc là-dessus, mère ? demanda Anne-Lisi, pendant que les autres ouvraient des yeux étonnés.

— Mon Dieu, il est bon que vous sachiez cela. Qui sait combien il me reste encore à vivre et cela vous servira de leçon. C’était au temps où votre père me faisait la cour. Au commencement je n’ai fait que me moquer de lui. J’étais une fille allurée, tout comme Anne-Lisi ; il me semblait que tout autre me conviendrait mieux que lui et je n’en voulais à aucun prix. Alors il m’est arrivé de voir une chose qui m’a fait un drôle d’effet, comme si l’on m’eût jeté une pierre à l’endroit du cœur, si bien que dès ce moment j’ai été toute autre et qu’il m’a semblé qu’il me le fallait et qu’il valait tous les autres ensemble. Et depuis j’ai eu beau faire, avoir honte et dissimuler, rien n’y a fait ; il n’est pas allé long que nous faisions publier nos bans.

— Et qu’as-tu vu ? demandèrent toutes les bouches.

— Je vais vous conter cela. Ce sont des choses qui ne doivent pas rester ignorées, car qui sait à quoi elles pourront être utiles ? Il y avait foire à Langnau, je dansais avec un gros lourdaud de fils de paysan et nous faisions toutes les folies possibles. Tout à coup, il me semble que quelqu’un m’appelle ; je regarde autour de moi ; personne ne s’annonce. Je me remets à danser ; nouvel appel ; je jette les yeux vers la fenêtre et je crois voir dehors une figure qui me fait signe à trois reprises. Je lâche mon lourdaud de danseur et je cours dehors. Je ne vois personne, si ce n’est à l’angle de la maison un homme qui me tourne le dos et qui tient son mouchoir à la main. C’était votre père. Je crus d’abord qu’il saignait seulement du nez, mais en y regardant de plus près, je reconnus qu’il s’essuyait les yeux et qu’il sanglotait à fendre l’âme. À cette vue, il me sembla recevoir un furieux coup au cœur ; dès ce moment, je ne pensai plus qu’à lui, oubliant tous les autres, et comme je l’ai dit, tout ce que je crus faire n’y changea rien ; jour et nuit je le voyais s’essuyant les yeux ; personne ne peut se faire une idée de ce j’ai souffert jusqu’à ce qu’il ait recommencé à courir après moi et que nos fiançailles aient été conclues. En vérité, je crois qu’il ne s’est pas passé jusqu’à notre mariage une nuit où je ne me sois réveillée en y pensant. C’est pourquoi, Anne-Lisi, pas de moqueries ; tu ne sais pas ce qui t’attend, et ce ne doit pas être gai de voir celui duquel on s’est moqué vous tourner le dos et courir après une autre.

— Pour moi, répliqua Anne-Lisi, je crois bien qu’il faudrait une grosse pierre pour me mettre le cœur tellement en marmelade que je songeasse à courir après un garçon. On m’a déjà donné beaucoup de rendez-vous, mais je ne suis allée à aucun, au moins pas exprès…

Resli devint tout rouge, mais la mère reprit promptement :

— Écoute, ne parle pas de choses auxquelles tu n’entends rien. Tu me fais penser à celui qui, au cœur de l’été, se moquerait des gens qui, en hiver, vont s’asseoir sur le fourneau et portent des bas de laine. Et pourquoi ne se rencontrerait-on pas dans une auberge honnête et qu’y aurait-il là d’inconvenant ? C’est admis chez nous, et qui entre dans une auberge en tout bien tout honneur en sort certainement aussi avec honneur. Et puis, ma fille, que ferais-tu s’il était question de t’accoupler avec un vieux pécheur, et si nous nous moquions de toi, si le père t’envoyait promener, si ta mère se mettait du côté du père et si tes frères te harcelaient comme un démon poursuit une pauvre âme ? Que ferais-tu si un honnête garçon te faisait la cour et que tu le trouvasses de ton goût et qu’il y eût quelque part un endroit retiré où vous puissiez échanger quelques paroles, enfin si tu n’avais que cette alternative : aller au rendez-vous ou te donner au vieux monstre, voyons, fillette, que ferais-tu ? Et si tu t’appelais Anne-Mareili, à quoi te résoudrais-tu ? Il est facile de bavarder à présent, mais réfléchis à ce que je t’ai dit et réponds.

— Ce que je ferais, mère ? Pas grand-chose… Je ferais ce que tu me conseillerais.

— Tu es une petite sotte ! À présent, mes enfants, allez vous coucher et remerciez Dieu d’avoir fait en sorte que nous puissions causer de toutes ces choses en bonne intelligence. Demandez-lui aussi de faire qu’il en soit toujours ainsi.

— Ne me garde pas rancune, dit Anne-Lisi à Resli, mais que veux-tu ? Je suis jalouse de cette fille que tu aimes mieux que moi, et cela durera jusqu’à ce que j’aie trouvé quelqu’un que j’aime aussi plus que je ne t’aime. Pourtant je voudrais la voir une fois ; ce doit être une merveille incomparable. Tant pis pour tous ceux qui ne l’auront pas.

— Remercie plutôt le ciel d’avoir donné à chacun des yeux différents. Pour moi je ne vois nulle part un mari qui vaille le mien, ni des enfants plus braves que ceux que j’ai, et il se trouvera bien quelqu’un pour t’estimer la plus jolie et la meilleure de toutes les filles qui sont sous la voûte des cieux.

Resli ne différa plus longtemps de faire la démarche convenue, bien qu’il fît à cette occasion l’expérience des difficultés qui s’accumulent inopinément entre une bonne résolution et son accomplissement. Cent fois il regretta de ne pas avoir cédé quand Anne-Mareili voulait qu’il envoyât son père ; il sentit que la présomption se change parfois en une verge qui frappe impitoyablement. N’est-ce pas un usage constant que le père aille présenter la demande aux parents de la fiancée ? « Voici, dit-il en accomplissant cette grave mission ; mon garçon voudrait ta fille ; je pense que tu n’as rien contre ce projet et que tu y donnes les mains ? »

Il en est qui font mieux encore, témoin ce père, qui vint un soir tard frapper au guichet de la fenêtre du père de la fiancée, priant celui-ci de mettre la tête dehors, et disant : « C’est la volonté de Dieu que mon garçon et ta fille se marient et je m’y soumets ; tu en feras sans doute autant. Cependant, je voulais te demander quelle dot tu comptes faire à ta fille. Cela ira bien jusqu’à trois mille livres, je pense. Ou bien ? »

— L’affaire me va, répondit l’autre, mais je ne puis en aucun cas donner plus de cent couronnes.

— Tu ne parles pas sérieusement.

— Si fait, je ne puis pas faire un kreutzer de plus ; il y a déjà trop comme cela.

— Alors ce n’est pas la volonté de Dieu qu’ils se marient ; les desseins du Seigneur sont impénétrables et ses voies incompréhensibles. Bonsoir et sans rancune !

— Il n’y a pas de quoi, répondit l’interpellé en fermant tranquillement le guichet.

Cet usage, qui veut que les pères aillent présenter de semblables demandes, a son origine dans la sollicitude que les parents doivent avoir pour le bonheur de leurs enfants sous tous les rapports ; il date d’un temps où les enfants ne se croyaient pas émancipés, une fois sevrés, et ne regardaient pas leurs parents du haut de leur grandeur, dès qu’ils pouvaient se moucher seuls. Il y a loin de la contrainte impitoyable à la tendre sollicitude, autant qu’il y a de différence entre les parents qui accouplent un sac d’argent à un autre sac d’argent, qui greffent un nom sur un autre nom et un capital sur un autre capital, et ceux qui cherchent à empêcher que leurs fils n’aillent chercher femme dans des maisons impies, voulant faire eux-mêmes un choix qui soit en bénédiction à la famille.

Au reste, les pères sont généralement tout contents de faire cette démarche ; il arrive même que les mères leur disputent cette mission ; c’est en effet pour un père et une mère une excellente occasion de parler avantageusement de leurs enfants et de leur train de maison. Heureux le père, heureuse la mère qui peut en pareille rencontre dire en toute franchise : « En vérité mon enfant ne m’a pas encore fait le plus petit chagrin. Dieu a toujours été avec nous et les nôtres ! »

Le père et la mère seraient volontiers allés à la place de Resli, mais il en avait lui-même décidé autrement et n’osait plus avouer sa pusillanimité et dire à son père : « Père, va à ma place, je n’en ai pas le courage. » Mais que d’hésitations et de lenteurs sur le chemin de la Combe-aux-Épines ! Il établissait d’abord bien nettement ce qu’il allait dire, telle chose si l’affaire prenait telle tournure, telle autre s’il en était autrement. Puis il voulait répéter son rôle. Malheur ! Il avait oublié le commencement. Il reconstituait avec peine son entrée en matière et essayait de se retourner au milieu des complications de la suite ; mais il n’y voyait plus que du feu et se trouvait aussi embarrassé que s’il eût eu à chercher des grains de chanvre dans un tas de foin. Croyait-il enfin être au clair et voulait-il jeter un coup d’œil d’ensemble sur ses arrangements, crac ! tout partait en fumée, et plus il approchait de la maison, moins il y voyait clair et plus il suait de détresse.

Mais Resli n’était pas homme à se laisser si facilement détourner d’un projet arrêté. Il se dit en lui-même : « Cela ne va pas de cette façon ; il faut m’y prendre autrement ; je ne suis plus un gamin pour avoir des détresses pareilles. Je trouverai bien ce qu’il faudra dire quand j’aurai vu de quoi il retourne. Et peut-être le saurai-je avant d’être arrivé là-bas. »

Cela dit, il obliqua à gauche et l’instant d’après se trouva assis derrière une chopine à l’auberge où ses parents étaient venus le chercher peu de temps auparavant. L’hôtesse occupait le haut de la table :

— Vois-tu, disait-elle en réponse à ses questions, la fille mérite toute louange et elle vaut la peine qu’on se dérange pour elle, du moins quant à sa personne ; en fait de fortune, tu trouveras facilement mieux ailleurs ; c’est une maison où les filles n’attraperont pas grand-chose, à moins qu’on y aille à coups de procès. Il est d’ailleurs grandement question de la publication, pour dimanche prochain, de ses bans avec le Kellerjoggi et il ne lui servira pas à grand’chose de s’en défendre ; quand le vieux a quelque-chose dans la tête il ne l’a pas aux pieds. Mais il n’y a pas danger de mort à essayer ; on ne te mangera pas, et si j’ai un conseil à te donner, achète quelque cadeau que tu offriras ; cela fera toujours son effet ; au moins tu y gagneras d’être reçu poliment, quand même on te verra de mauvais œil. Encore une chose : Ne te laisse pas effrayer trop vite, sinon mieux vaut ne pas aller. Et rappelle-toi que tu feras plus de besogne en parlant haut et ferme qu’en baissant la tête ; cela te réussira, surtout avec le vieux qui ne prend les jeunes gens réservés que pour des blancs-becs avec lesquels il croit pouvoir faire tout ce qu’il veut.

Resli suivit ce conseil, acheta un petit pain de sucre de quatre livres et une livre de café dans un cornet, et prit résolument le chemin de la Combe-aux-Épines, comme le soldat qui marche au combat, prêt à mourir, et après avoir recommandé son âme à Dieu.

Il arriva bientôt devant la ferme. C’était une maison en partie vieille et en partie neuve, moitié grise, moitié blanche ; il n’eût pu dire laquelle de ces parties lui plaisait le mieux ; ainsi en arrive-t-il ailleurs ; il y a des gens en quantité dont on ne peut dire si c’est le nouveau ou le vieux genre qui plaît en eux, surtout quand les choses vieilles et les choses nouvelles s’entremêlent sur leur personne comme les choux et les raves sur un plat. Au reste, il n’en tient nullement à la couleur du toit ou des murs d’une maison, mais aux habitants de cette maison. Il y a des toits à la vieille mode, à l’abri desquels on vit heureux, parce qu’on y est entre gens aimables et droits, et il y a des toits couverts en ardoise et à l’épreuve de toutes les averses, où l’on est mal à l’aise parce que les gens, tout en ayant de belles paroles à la bouche, y sont faux et vicieux.

Resli ne put préjuger à l’avance s’il se plairait ou non sous le toit de la Combe-aux-Épines, car il n’y voyait personne, pas même un brave Turc pour l’accueillir de ses aboiements ou un coq pour célébrer son arrivée. Il heurta à la petite porte, rien ne bougea ; il heurta à la grande porte, tout resta silencieux.

Ces maisons silencieuses ont quelque chose de mystérieux, d’effrayant ; il semble toujours qu’elles cachent un gros mystère qui peut se dévoiler subitement ; seulement on ne sait pas encore si c’est par la porte ou par les fenêtres qu’il éclatera. En attendant on continue à heurter et plus on heurte, plus on est angoissé, plus le mystère qui va se dévoiler paraît extraordinaire.

Resli ayant heurté une fois, deux fois sans succès, se décida à heurter une troisième fois, non sans de violents battements de cœur ; tous ses sens étaient fortement tendus. Pas un mouvement dans la maison. Tout à coup une voix se fit entendre derrière lui :

— Qu’est-ce qu’il te faudrait ?

Il tressaillit et se retourna vivement ; il ne vit personne. Plus angoissé que jamais, il resta la bouche ouverte, n’osant ni avancer ni reculer, jusqu’à ce qu’enfin la même voix cria :

— On te demande ce qu’il te faudrait ?

Comme il tournait à ce moment la tête du côté d’où venait la voix, il vit au-dessous de la terrasse, dans le jardin, un long nez émergeant du feuillage des haricots, puis toute la figure de la paysanne apparaissant entre les tiges feuillues.

Il déclina son nom. Lentement la paysanne se dégagea des plantes entrelacées, lentement elle s’approcha du jeune homme, réfléchissant visiblement sur la conduite qu’elle allait tenir.

C’est une belle chose que la lenteur. Qui sait user à l’occasion d’une sage lenteur ne fera guère de faux pas, et le seul risque qu’il courra sera d’ennuyer à mort ceux à qui il a affaire.

Resli se montra d’une politesse parfaite. Néanmoins la paysanne ne le fit pas entrer et l’invita à s’asseoir sur le petit banc à côté de la porte. Il lui tendit son petit sac.

— Voilà pour vous, dit-il. Étant de passage dans cet endroit, j’ai voulu vous apporter un témoignage de ma reconnaissance pour les peines et les frais que vous avez eus à cause de moi.

— Pas possible ! s’écria la paysanne. Je ne m’y attendais guère. Mais cela n’est pas nécessaire, reprends tout cela.

Resli insista tant et si bien qu’au bout de peu d’instants la paysanne lui dit :

— Eh bien, soit, puisque tu veux à toute force ; mais ce n’était nullement nécessaire.

Elle entra dans la maison. Quelques instants après on entendit un joyeux crépitement dans la cuisine et quand la paysanne revint, elle faisait de tout autres yeux ; on eût pu croire que le sucre les avait adoucis.

— Attends un peu, dit-elle. Je ne te laisse pas repartir que tu n’aies pris quelque chose de chaud. Mais il ne fallait pas te mettre ainsi en frais ; cela n’a pas le bon sens.

Resli ne paraissant pas pressé, la paysanne s’assit à ses côtés et se mit à effiler des haricots ; puis, un mot en amenant un autre à mesure que les haricots passaient un à un de son tablier dans la corbeille, la conversation tomba sur le mariage.

— Quant à moi, dit Resli, si je trouve une femme qui m’aille, je suis sûr qu’elle sera au mieux avec moi. Je ne voudrais jamais être brutal avec une femme ; ce serait me charger la conscience bien inutilement, et si c’est vite fait que de se charger la conscience, c’est plus difficile de la décharger.

— D’après ce que j’entends, une femme ne serait pas trop mal avec toi.

— Certainement non. En fait de richesse, je ne veux pas dire qu’elle ne puisse trouver mieux, mais on ne peut pas manger plus qu’à sa faim ni être plus heureux qu’il n’est possible ; et je crois qu’une femme aurait toujours, s’il plaît à Dieu, assez à manger chez nous, et quant à être heureuse, elle le serait autant que n’importe qui.

— Hé oui, répondit la paysanne avec un soupir. Si seulement il en était partout ainsi. Mais la richesse et le bonheur sont deux choses bien différentes et il y a tels mendiants qui sont plus heureux que certains riches.

— C’est vrai ; j’ai vu des femmes qui avaient assez d’argent avec des maris qui les traitaient à faire pitié. Pour moi, si je pouvais en trouver une, tenez, qui ressemblât justement à votre fille, je crois que je serais capable de lui payer les violons aussi souvent qu’elle le voudrait et que j’irais pour elle n’importe où, fût-ce à pieds nus et sur une haie d’épines aussi longue que d’ici à Bâle. Si cela pouvait s’arranger, j’en serais joliment content et je pense que mes parents y donneraient volontiers les mains. Il est vrai qu’ils ne la connaissent pas, mais ils en ont entendu dire beaucoup de bien.

— Tu n’y penses sans doute pas aussi sérieusement que cela. D’ailleurs il serait trop tard. Anne-Mareili a déjà quelqu’un et l’affaire est arrangée. Sans cela tu me plairais, et je crois que la fille ne serait pas tant mal avec toi.

— Allons, tant mieux. Et puisque telle est votre idée, j’espère que vous direz un mot en ma faveur. Il y a peut-être encore moyen d’arranger la chose, et la fille serait d’accord ; j’ai du moins des raisons de le croire.

— Elle fait des façons, je sais tout cela, mais elle n’y gagnera rien, si ce n’est d’être plus malheureuse dans la suite. Elles se ressemblent toutes, ces pécores ; si on les prend par la douceur, elles prétendent qu’on leur a couru après ; si on veut les contraindre, elles vous font toutes les misères possibles, ce qui ne les empêche pas de se calmer peu à peu. J’ai éprouvé tout cela et je sais comment les choses vont.

— C’est pourquoi il vous faut être une bonne mère pour votre fille. Parlez en sa faveur, tâchez que le vieux change d’idée, vous n’aurez pas à vous en repentir ; je la porterai sur mes mains, et vous avec.

— Il est inutile d’insister. Mon mari a la tête aussi dure que celle d’un bailli et ce qu’il a une fois dans la tête n’en sort plus. Il tient à marier notre fille au Kellerjoggi, c’est à cause des garçons ; il prétend que le seul parti qu’on puisse tirer des filles, c’est de leur faire faire des mariages riches de façon à ce que les garçons aient un jour de gros héritages. Et, au fait, Kellerjoggi est riche ; et si tout va comme nous l’espérons, nos garçons en feront une fois ou l’autre leur beurre.

— Mais, observa Resli, n’y a-t-il que les garçons qui soient vos enfants et les filles n’ont-elles pas droit à être aussi bien traitées qu’eux ?

— Que veux-tu ? C’est l’usage et il faut s’y conformer. Je ne veux pas dire qu’Anne-Mareili ne me fasse pas pitié, mais il faut qu’elle passe par le même chemin que les autres filles. Si cela n’était, tu ferais assez bien mon affaire ; une fois le père mort, j’irais habiter avec vous ; il ne tiendra plus bien longtemps ; il tousse quelquefois à faire pitié et il passe souvent des heures entières assis dans son lit. Si le bon Dieu le reprend, je n’en perdrai pas la tête ; à quoi bon ? Il faut savoir prendre son parti de ce qui arrive. Je sais bien qu’après lui je ne serai pas mieux qu’à présent ; les garçons me font déjà toutes les misères possibles et quand ils seront les maîtres ici, je serai traitée comme le dernier chien du village ; ils ramasseront tout, ne m’accorderont rien, et j’aurai beau me plaindre aux hommes de la Commune, je n’y gagnerai rien du tout ; ils n’en font eux-mêmes pas autrement et d’ailleurs on ne se soucie guère d’une vieille femme qu’on aimerait mieux voir à six pieds sous terre. C’est pourquoi j’ai pensé que je pourrais me retirer chez vous et y vivre de mon reste ; tu saurais bien faire en sorte qu’on me donne ce qui me revient et j’en userais de manière à ce que vous ayez encore quelque chose après moi. Mais j’ai souvent eu des regrets à fendre le cœur en pensant que mon mari a eu de moi quarante mille livres comme un batz, sans que j’en aie jamais profité, puisque voici bientôt quarante ans que je suis traitée comme le chien de la maison. Heureusement qu’Anne-Mareili est en train de prendre un meilleur parti. Elle ne gardera pas son mari quarante années, s’il plaît à Dieu, et en sera quitte avec vingt ans au plus, tout en ramassant un joli magot. Mais on a beau dire, c’est long, vingt ans, et les vieux gueux sont une rude calamité.

Cependant il y avait quelque chose de chaud à la cuisine et midi approchait. On entendait dans le lointain des voix d’hommes et les aboiements d’un chien. La paysanne fit entrer Resli, disant qu’il y avait un morceau préparé à son intention et qu’il n’était pas nécessaire que les domestiques vissent la chose.

Resli obéit et fut conduit dans la petite chambre qui l’avait vu à demi-mort et revenu à la vie ; c’était celle d’Anne-Mareili, l’endroit le plus sûr de toute la maison. Il n’y a rien de mystérieux comme une chambrette de jeune fille ; qu’elle soit grande ou petite, simple ou bien meublée, elle a toujours quelque chose qui rappelle un sanctuaire ; heureuse alors la main qui lève le voile de ce sanctuaire ! Il arrive cependant aussi que ce voile cache toute autre chose ; alors il eût mieux valu que celui qui l’a soulevé se fût coupé la main tout uniment.

Le jeune homme ne fit pas grand cas de la soupe qui était sur la table ; il portait les yeux sur ce qui l’entourait, contemplant toutes choses avec un saint recueillement. Ainsi, mais avec un sentiment moins profond, les Anglais admirent les beautés alpestres dont les itinéraires font l’énumération détaillée ; exemple, celui qui, monté de nuit sur le Rügen, contemplait la Jungfrau à la lueur d’une lanterne, parce qu’il devait repartir le lendemain avant jour.

Tout à coup la porte s’ouvrit et Anne-Mareili parut sur le seuil. La mère lui avait fait comprendre par un signe que quelqu’un l’attendait là. Elle leva les mains au ciel, rougit et pâlit tour à tour, sans pouvoir articuler un mot. Quand elle lui tendit la main, celle-ci tremblait.

— La mère serait d’accord, dit Resli.

— Oui, regardez-vous seulement l’un l’autre, interrompit la mère en entrant brusquement. Toi, tu feras bien de vider la place au plus vite ; l’affaire ne donnera rien quand même, et si le vieux arrivait, nous aurions un tapage d’enfer sans nul profit pour personne.

— Pourtant, mère, tu ne voudrais pas me rendre malheureuse ! Aie donc un peu de cœur pour moi !

— Assez de compliments, répliqua la mère. Tu sais bien comment le père l’entend et combien peu je suis écoutée dans cette maison. Après tout, il ne vaut pas la peine de faire tant d’histoires pour un mariage, et, en fin de compte, qu’on prenne celui-ci ou celui-là, c’est tout un ; qu’on ait un mari un peu plus gentil ou un peu plus méchant, la différence n’est pas grande. On ne perd pas la tête pour une petite contrariété, sinon il y a bientôt quarante ans que la mienne n’y serait plus. Il y a si longtemps que les choses ne vont pas à mon idée que je serais toute dépaysée de les voir une fois aller comme je le désirerais. Il ne faut pas vouloir à toute force ce qui ne doit pas arriver, et pourvu qu’on ait de temps en temps une goutte de bon café, on prend son parti de bien des choses qu’on aurait d’abord crues capables de vous faire sauter en l’air.

Telles furent les consolations que la mère adressa à sa fille. Quant à Resli, elle ne jugea pas nécessaire de le consoler, pensant sans doute qu’un garçon, qui n’a qu’à étendre le doigt hors du guichet de la fenêtre pour que dix filles viennent s’y accrocher, ne se mettra pas la corde au cou par la seule raison qu’il ne peut avoir celle qui, par hasard, lui est tombée sous les yeux. « Si seulement il décampait au plus vite ! » pensait-elle.

Mais Resli n’entendait pas la chose de cette oreille. Assis aux côtés d’Anne-Mareili, il ne se pressait pas de manger, malgré les instances de la mère qui lui faisait observer que son dîner allait se refroidir. La tasse de café restait intacte et le premier morceau d’omelette ne diminuait guère. Anne-Mareili, de son côté, ne montrait nulle envie de vider la place. Enfin la mère lui dit :

— À présent, c’est le moment de partir ; les domestiques retournent au champ et si le père ne te trouve pas à l’ouvrage, tu en entendras de belles ; il doit passer par là en revenant à la maison.

— Ah bah ! répondit la jeune fille, il me fait tant de misères depuis quelque temps, qu’une de plus ou de moins ne me dit pas grand’chose. J’en ai bientôt assez d’être ainsi suspendue entre la vie et la mort, et je serais curieuse de savoir si un père a le droit de traiter ses enfants de la sorte.

— Pauvre petite ! Essaie seulement de t’y frotter, et tu sauras bientôt ce que les pères ont le droit de faire et ce qui attend les filles.

— Oui, mère, j’essaierai, parce que je crois que ce n’est qu’une affaire de courage et qu’il suffit de ne pas craindre quelques gros mots et une paire de soufflets pour lui faire entendre raison. Et s’il pousse les choses trop loin, je décampe. Et je sais bien où j’irai…

À l’ouïe de ces paroles la mère fut bien embarrassée. Pour elle, il y avait longtemps qu’elle avait perdu tout courage ; n’ayant nulle envie d’avaler sa part de la sauce que sa fille était en train de se préparer, ne tenant pas à recevoir des coups, ne pouvant décamper, ne connaissant pas de maison où elle eût été la bienvenue, elle supplia sa fille de s’en aller et dit à Resli :

— Je pense qu’il ne te serait pas agréable d’avoir des difficultés, et si j’ai un conseil à te donner, c’est de t’en aller au plus vite. Il n’y a d’ailleurs pas grand’chose à gagner en épousant ma fille ; la fortune reviendra aux garçons et elle-même ne voit goutte à la tenue d’un ménage ; elle m’en a toujours laissé le soin et s’est bornée à travailler aux champs. Un garçon comme toi peut facilement trouver cent fois mieux, et à ta place je ne me donnerais pas tant de peine pour n’avoir en définitive que des désagréments.

Peine inutile ; les jeunes ne faisaient pas plus attention à ses discours que si elle eût parlé à la muraille et continuaient leur entretien particulier. Elle finit par se fâcher et s’écria :

— Je vous le dis pour la dernière fois, allez-vous-en, ou gare quand le vieux rentrera !

À ce moment la porte s’ouvrit et le père apparut.

— Seigneur Jésus, le voici ! cria la paysanne en sortant en toute hâte.

— Oh ; oh ! On s’amuse par ici, dit le paysan d’un ton assez calme. Le proverbe a raison : Quand le chat est loin les souris dansent. Te voilà revenu ? T’a-t-on de nouveau retrouvé derrière une haie ?

— Non, répondit Resli. Cette fois je suis venu de mon chef. Mon père et ma mère deviennent vieux et m’engagent depuis longtemps à me marier, mais je n’en ai jamais eu envie jusqu’à présent. Et je viens vous demander si vous voulez me donner votre fille ; elle sera très bien chez nous, et l’affaire ne serait pas mauvaise pour elle ; nous avons de quoi vivre ; notre domaine est payé et il y a en outre de l’argent placé. Nous sommes trois enfants, dont je suis le plus jeune…

— Ho, ho ! Tu ne fais pas de longs compliments, mon ami. On dirait que tu tombes du ciel et tu penses probablement que je dois dire oui sans hésiter et en te remerciant beaucoup pour l’honneur et la confiance. Malheureusement, ces choses-là ne se traitent pas aussi lestement. Ou bien, voyons, Anne-Mareili, qu’en dis-tu, faut-il conclure marché ?

— Cela m’arrangerait, répondit Anne-Mareili. Je ne saurais pas pourquoi je refuserais.

— Ah, tu ne saurais pas cela ! Tu ne te rappelles donc plus ce qui est convenu ? Il paraît que l’affaire est arrangée entre vous et je n’aurais plus qu’à dire Amen à tout. Allons, il se passe de belles choses au jour d’aujourd’hui.

— Non, père, observa Anne-Mareili ; les choses n’en sont pourtant pas à ce point et je suis bien aise que vous souleviez tout de suite cette question. Il ne serait venu à l’idée de personne de conclure quoi que ce soit derrière votre dos. Mais je le répète et le répéterai toujours : Je ne veux pas du Kellerjoggi, je n’ai que faire d’un mauvais drôle.

— Mais pourquoi ne vas-tu pas me chercher une tasse ? dit le paysan. Ou n’y a-t-il pas aussi du café pour moi ?

Là-dessus, il prit place à la table et dit :

— Il fait chaud aujourd’hui.

Puis il parla de choses et d’autres, demanda à Resli s’il y avait aussi, dans son village une fromagerie, s’informa de tout ce qui touche à cette industrie et fit, sans en avoir l’air, un interrogatoire complet. Enfin, il demanda :

— Où donc est la mère ? Dis-lui d’aller chercher un verre de vin ; rien ne va mieux sur le café ; je n’en ai pas encore bu aujourd’hui, j’étais pressé, il me tardait de rentrer.

La mère était restée à la cuisine, se gardant bien de se montrer, comme un gamin qui, après avoir mis un morceau d’amadou allumé sur un petit canon ou un pétard, attend, l’oreille tendue, que le coup parte, tout en se tenant prudemment à l’écart. Quand elle vit venir Anne-Mareili elle prit peur, croyant l’heure venue de paraître en jugement. Lorsqu’elle apprit de quoi il s’agissait, elle demanda avec une joie non dissimulée :

— Comment ? Serait-il d’accord ? L’affaire est-elle arrangée ?

— Il n’en dit rien, pas plus que s’il n’avait rien entendu et parle de séré et de petit-lait avec un empressement à nous faire tourner tous au séré. Je ne vois pas où il veut en venir.

— C’est qu’il est probablement survenu quelque difficulté entre lui et le Kellerjoggi ; ils voudraient se mettre réciproquement dans le sac et chacun des deux entend que l’autre ne s’en aperçoive pas. Le père se doute de quelque chose et a peur d’être pris entre la porte et la paroi.

— C’est possible, mais il n’est pas toujours bon de chasser deux lièvres à la fois. Je connais pas mal de filles qui s’usent les semelles à courir après un mari et qui en font tant qu’elles finissent par être dans le pétrin. Quant à celles qui ont bonne intention, on les tracasse tant et si bien qu’elles en arrivent finalement au même point.

— C’est vrai, dit la mère, sans comprendre l’allusion ; il arrive toutes sortes de choses.

Quand la mère entra, elle trouva son mari et Resli s’entretenant comme les meilleurs amis. À la vérité le paysan traitait le jeune homme de haut, persuadé qu’il était de n’avoir pas son pareil sous la voûte des cieux. Un gentilhomme de vieille noblesse n’est pas plus fier de ses prérogatives que le paysan de la Combe-aux-Épines ne l’était de sa fortune, de son savoir et de sa perspicacité. Il avait gagné quelques procès ; une fois même il s’était trouvé en bon chemin de devenir conseiller communal ; du moins s’était-il déclaré prêt à accepter cette charge. Il savait d’ailleurs par cœur certaines tirades contre la prêtraille et les aristocrates et s’en servait régulièrement le dimanche pour amuser quelques ouvriers, et la semaine, aux jours d’audience, pour faire rire le greffier. Aussi ne traitait-il personne d’égal à égal ; il fuyait les gens auxquels il eût été tenu de rendre honneur, et conséquemment ne faisait aucun cas de Dieu, qui, à son avis, n’était visible nulle part. Quant aux gens avec lesquels il se rencontrait, il ne leur laissait pas ignorer longtemps que c’était le propriétaire de la Combe-aux-Épines à qui ils avaient affaire. Et quand il s’en trouvait qui n’avaient pas encore entendu parler de lui, ce qui arrivait encore de temps en temps, il déclarait n’y rien comprendre, puisqu’il n’y avait pas un enfant dans le monde entier qui ne sût qui était le paysan de la Combe-aux-Épines.

Un petit jeune homme comme l’était Resli ne lui allait naturellement pas à la cheville, ce qu’il lui faisait sentir par toute sa manière d’être, par ses observations et sa persistance à contredire à tout propos. Resli se montra modeste, sans toutefois baiser la pantoufle ; il donna les explications voulues tout en guettant une occasion favorable, comme le chat guette la souris ; il le fit longtemps en vain. Heureusement le paysan lui demanda enfin :

— C’est sans doute à toi que reviendra le domaine ?

— Naturellement, répondit Resli. Et si vous me donnez votre fille, elle deviendra une paysanne à n’avoir pas besoin de compter les grains de café.

— Il y a là-haut des domaines dont je ne voudrais rien, quand même on m’en ferait cadeau. Et s’il faut se mettre dans les dettes pour les avoir, mieux vaudrait être gendarme, parce qu’un gendarme reçoit toujours, tantôt ici, tantôt là, un morceau de pain. L’arrangement est sans doute mis par écrit et tu n’auras pas grand-chose à payer aux autres ?

— Il n’y a rien d’écrit, mais on ne me gênera pas ; mon frère et ma sœur sont bons pour moi et chacun entend bien qu’il restera un paysan à Liebiwyl. Le domaine n’est pas entièrement plat, mais il n’a pas non plus de terres trop inclinées, et s’il est bien cultivé, on y récolte de quoi garnir n’importe quelle maison des villages de ce pays.

— J’apprends aujourd’hui que je ne puis pas avoir des planches sur lesquelles je comptais ; il m’en manque deux ou trois billes. Les trouverais-je peut-être chez vous ? Tu m’as dit la dernière fois que vous aviez vendu du bois.

— Oh, nous n’en faisons pas précisément le commerce, mais quand nous pouvons rendre service à quelqu’un nous ne refusons pas d’en laisser. Il doit y avoir dans notre remise de quoi vous arranger en fait de planches ; vous n’avez qu’à venir et faire votre choix.

— Ah, vous en avez une provision en vue de la vente ?

— Pas cela, mais quand il y a dans notre forêt des plantes qui dépérissent ou d’autres qui gênent plus qu’elles ne profitent, nous les abattons pendant l’hiver et nous faisons scier ce qui est bon pour des planches. Mon père dit qu’on ne sait jamais ce qui peut arriver et qu’en cas de besoin il fait beau avoir ce qu’il faut ; il ne déteste rien tant que d’être obligé de courir partout dès qu’on a la moindre réparation à faire.

— Eh bien, si tu penses que vous avez les planches qui me conviendraient, j’irai probablement la semaine prochaine, si j’ai un cheval disponible.

— Vous ferez votre choix. À propos, je voulais vous demander au sujet de votre fille, seriez-vous peut-être d’accord ?

— Hé, la chose ne presse pas tant, je pense ; on a encore le temps d’en parler et nous ne sommes pas dégoûtés de notre fille au point de l’expédier d’un jour à l’autre. On peut toujours voir cela plus tard, et si je monte chez vous la semaine prochaine, un mot en amènera peut-être un autre.

Resli n’en put obtenir davantage malgré ses subtilités de langage. Et quand il observa qu’il avait encore loin à marcher et que le soleil baissait, personne ne l’engagea à prolonger sa visite ; tout au plus fit-on la remarque que les jours étaient longs et que la lune se lèverait à dix heures. Il dut lever l’ancre, non sans avoir terriblement insisté pour que le paysan vînt la semaine suivante et qu’il amenât sa femme et sa fille, qui n’avaient pas encore été là-haut.

— Eh, observa le paysan, est-il donc nécessaire que les femmes aillent partout ? S’il me fallait les mener partout où elles n’ont pas encore été, j’en aurais pour tout le temps qui me reste à vivre, et encore…

Il s’en tint là et ne voulut plus entendre un mot de l’affaire ; plus que cela, il s’arrangea de façon à ce que les deux amoureux ne pussent échanger la moindre parole, pas même un signe d’intelligence ; il accompagna Resli jusqu’à la route, surveillant la maison et ses abords d’un œil pénétrant, si bien qu’une souris et à plus forte raison une fille n’eussent pas trouvé moyen de faire un mouvement à son insu. Ce ne fut que lorsqu’il eût acquis la conviction que Resli était réellement parti et n’essaierait pas de se rapprocher de la maison, qu’il se décida à rentrer. Une fois dedans, il fit subir aux deux femmes un interrogatoire serré, voulant savoir comment le gaillard était arrivé là, ce qu’elles avaient eu avec lui et pourquoi elles l’avaient régalé comme s’il eût déjà été fiancé.

La mère fit l’innocente, allégua le pain de sucre (du café elle n’en parla pas), exposa que, recevant ce cadeau, elle n’avait pu faire autrement que faire entrer le jeune homme et lui offrir quelque chose de chaud, comme cela se faisait toujours ; là-dessus Anne-Mareili était arrivée et ils avaient commencé à faire des manières, surtout en son absence ; et quand elle avait engagé la fille à s’en aller, elle y avait perdu son temps.

Anne-Mareili ne s’en tira pas aussi facilement ; elle avoua tout net avoir dit à Resli qu’elle ne le repoussait pas et qu’il eût à demander le consentement du père, ajoutant que dans aucun cas elle ne prendrait le Kellerjoggi, que plutôt elle se laisserait rôtir comme un grain de café.

— C’est une chose à voir, fit le père.

Là-dessus il tourna le dos sans faire de scène, ce dont Anne-Mareili fut bien étonnée ; mais voici ce que sa mère lui raconta déjà le lendemain :

— Il paraît que Kellerjoggi était convenu de te faire abandon de ses biens, et l’on devait se rencontrer un certain jour à une foire pour signer le contrat, après quoi on aurait immédiatement fait publier les bans. Au jour convenu, Kellerjoggi ne s’est pas présenté et a envoyé à sa place un de ces gredins comme on en trouve partout, qui ne sont bons qu’à mettre les gens dans l’embarras et à jouer de mauvais tours aux paysans. Celui-ci a voulu recommencer à marchander et faire croire au père que le contrat ne pressait pas et qu’il valait tout autant publier d’abord les bans, que cela ne tirait pas à conséquence. Alors le père s’est fâché tout rouge : « Est-ce que tu me prends pour un gamin, a-t-il dit, et t’imagines-tu peut-être que je ne sais pas qu’une publication de bans est un traquenard d’où on ne se tire qu’en y laissant du poil. Va dire à Kellerjoggi que l’affaire ne donnera rien et qu’il ne me mènera pas par le bout du nez comme un imbécile. »

« Le fripon a eu beau dire que Kellerjoggi avait mal dans le dos et ne pouvait supporter le char, le père n’a rien voulu entendre et est parti en colère. Il doit même avoir dit qu’il était las d’attendre et que sa fille pouvait trouver un autre mari que ce vieux bouc. Il est probable qu’un des garçons lui aura rapporté que Resli était ici, et il aura pensé que tout s’arrangeait au mieux pour donner une bonne leçon à l’autre, c’est pourquoi il n’a pas fait de scène ; au contraire, l’affaire s’arrangeait parfaitement. Et qui sait ? Il se peut que tout finisse bien, pourvu que le père aille de l’avant et que l’autre ne vienne pas à retourner ses chars. Quant à espérer que le père change d’idée, il n’y faut pas compter, il tient trop à l’argent. Mais dès qu’il s’aperçoit que quelqu’un veut jouer avec lui au plus fin, alors il se cabre et se met à vouloir à toute force le contraire de ce qu’il avait voulu auparavant, quoi qu’il puisse lui en coûter. C’est un drôle d’homme que le père ! »

Anne-Mareili écoutait ces explications avec un véritable recueillement : une montagne glissait peu à peu de dessus son cœur, le ciel s’ouvrait à ses yeux ravis. Cependant la montagne, à peine descendue, remontait lentement les pentes de son cœur, le ciel se refermait subitement, et la crainte, la noire angoisse reprenait possession de tout son être : Un homme s’est aventuré à la marée basse sur un promontoire du rivage ; pendant qu’il était là, la marée est remontée et lui a fermé le chemin du retour ; il faut qu’il attende, les yeux fixés sur la vaste étendue, qu’il lui vienne du secours ; il voit l’eau monter rapidement, les vagues se jouer autour de lui et venir lui lécher les pieds. Mais l’eau continue à monter. Jusqu’où s’élèvera-t-elle ? Il ne saurait le dire. Qui connaît les caprices de la lune et les variations du vent ? Qui lui prédira ce qui l’attend d’ici à quelques heures : Aura-t-il regagné le rivage sain et sauf et de son propre pied, ou les vagues folles y transporteront-elles son cadavre ? Celui-là seul le sait qui connaît les caprices et les variations de toutes choses.

Ainsi la jeune fille qui voit le ciel ouvert devant elle, mais sans oser lever le pied pour y entrer, sans même savoir combien longue sera l’attente, six jours, six longues nuits, six semaines peut-être, sans pouvoir préjuger si elle y entrera ou si elle ne sera pas précipitée dans les noirs abîmes, et tout cela au gré des caprices de deux vieux merles, de deux rusés matois qui ne savent pas le premier mot de l’amour et du bonheur, mais qui jouent n’importe quel jeu, pourvu qu’ils arrivent à leurs fins. Qui lui dira quels tours ces vieux sont encore capables de lui jouer ?

Pour le moment le bonheur d’Anne-Mareili faisait parfaitement l’affaire de son père, qui s’en servait pour faire enrager Kellerjoggi. Mais que celui-ci vînt faire sa soumission, alléguer un épouvantable mal de dos, jeter toute la faute sur son envoyé, un triple sot qui ne savait ce qu’il disait et qui n’avait été chargé de rien du tout – alors adieu les espérances de la jeune fille ! Et à supposer même que le père allât chez les parents de Resli, qui prouvait qu’il ne commencerait pas par se faire céder des planches à vil prix pour dire ensuite qu’il ne fallait pas compter sur l’affaire en question et que cela ne donnerait rien ? Aussi tressaillait-elle à chaque coup frappé à la porte ; le moindre bruit de char la mettait dans des transes affreuses, jusqu’à ce qu’elle se fût assurée que Kellerjoggi n’y était pas ; le père quittait-il la maison, elle errait comme une âme en peine d’un angle à l’autre de la ferme, n’ayant de repos que lorsqu’il était de retour et qu’elle avait pu se rendre compte de la tête qu’il rapportait.

Les jours se passèrent sans apporter de changement à la situation ; vint le dimanche ; le père n’était pas encore monté chez les parents de Resli et personne ne pouvait savoir quand il irait ; personne au reste ne le lui demandait ; on ne tenait pas de conseil de famille dans la maison, tout y était soumis à la règle de l’autocratie la plus illimitée. Le père entendait que ses fils restassent riches et il y pourvoyait, mais c’était lui qui commandait ; quant à mettre le nez dans ses affaires, nul n’osait y penser. Avait-il lieu de craindre qu’un de ses fils voulût relever la tête et faire acte d’indépendance, il lui rabattait le toupet de façon à lui ôter toute envie de recommencer. Il voulait en faire des paysans et les laissait travailler et brocanter, mais à condition qu’ils n’eussent pas l’air de se croire capables de le surpasser bientôt ; à défaut il était homme à revendre au-dessous de sa valeur un cheval acheté par l’un d’eux, à seule fin de l’humilier et de lui reprocher ce qu’il avait fallu perdre. Et ces blancs-becs s’imaginaient comprendre quelque chose aux affaires ! Les choses iraient joliment si le vieux ne tenait pas le couteau par le manche !

Telle était sa manière de gouverner. Et quand un de ses enfants lui demandait une direction, il répondait : « Essaie toujours ». À quiconque l’interrogeait il ne répondait guère, à moins de dire le contraire de ce qu’il pensait. Il condescendait bien parfois à s’ouvrir à la mère, quand celle-ci se montrait bien humble et soumise ; mais dès qu’elle relevait la tête et manifestait la moindre curiosité, il lui disait :

— Allons donc ! Ce n’est pas à une sotte comme toi qu’on va dire des choses qu’on ne veut pas que tous les gamins de la rue sachent. Va cuire des choux pour tes cochons ; c’est pour ça qu’on a des femmes. Et ne t’avise pas de fourrer ton nez ailleurs, il pourrait t’en cuire.

Cependant il arrive à tout homme d’avoir des moments où il aime babiller, où il ôte sa perruque et se montre tel qu’il est, et ils sont rares ceux qui, comme Louis XIV, gardent en tout temps leur perruque et leurs grands airs, même en présence de leurs valets de chambre. Notre homme avait donc aussi ses moments d’expansion, où il dévoilait à sa femme ses projets et ses intentions ; il fallait alors qu’elle l’admirât et applaudît à ses idées, ce qui lui valait quelques heures de douce illusion, dans la pensée qu’ils étaient redevenus les meilleurs amis du monde. Mais il ne s’agissait pas de laisser percer la moindre manifestation de ce sentiment, sous peine de recevoir un atout qui la remettrait bien vite à sa place. Ce qu’elle éprouvait alors, elle ne le dévoilait qu’à sa fille, qui était discrète et ne la trahissait jamais ; quant aux garçons, ils n’en apprenaient rien, étant de ceux qui professent pour les femmes un souverain mépris ; ne lui faisaient-ils pas sentir à tout propos qu’ils savaient qui commanderait un jour dans la maison ?

CHAPITRE II

Anne-Mareili va au catéchisme et renaît à l’espérance.

Le dimanche, le paysan de la Combe-aux-Épines sortait peu, à moins d’y être obligé pour un achat de bois, pour une vache ou pour d’autres affaires. C’était le jour où il faisait ses comptes ; d’ailleurs, l’après-midi ne se passait guère sans qu’il lui arrivât quelqu’un pour une affaire quelconque, soit un boucher, soit un débiteur, soit un voisin venant demander un conseil ou de l’argent.

Ce dimanche-là, tout alla comme à l’ordinaire. Anne-Mareili tremblait à la pensée de voir arriver Kellerjoggi et n’avait pas assez d’yeux pour surveiller son père et les arrivants. Elle fut bien effrayée de voir son père, une fois le dîner expédié, s’endimancher, faire brosser son chapeau et partir sans dire où il allait, mais en se dirigeant vers certaine auberge où Kellerjoggi avait l’habitude de passer ses après-midi du dimanche. D’instinct elle résolut de le suivre et s’apprêta en hâte, disant à sa mère :

— Il me semble qu’un petit tour me ferait du bien ; j’ai besoin d’air.

— Et bien, va, répondit la mère ; mais tâche d’être de retour pour faire l’ouvrage. On ne peut plus se fier aux servantes ; pour peu qu’elles flairent quelque culotte derrière une haie, il n’y a plus moyen de les retenir.

Anne-Mareili prit la direction où elle avait vu cheminer son père, mais sans pouvoir retrouver ses traces ; plusieurs chemins s’ouvraient devant elle ; elle prit le plus direct et atteignit bientôt le village paroissial ; alors seulement elle se demanda avec quelque embarras ce qu’elle allait donc faire là et quel prétexte elle donnerait à sa sortie. Dire qu’elle faisait un petit tour eût été se faire regarder comme un bœuf sans cornes, ou un porc sans oreilles, car il n’est pas d’usage que d’honnêtes filles de la campagne se promènent sans raison : quand elles sortent, c’est qu’elles ont affaire chez le cordonnier ou à visiter leur champ de lin ou leur étendage de chanvre. En effet, il n’était pas tard et elle arrivait là comme un boulet de canon ; on ne sort pas de si bonne heure et inopinément sans de bonnes raisons.

À ce moment, la cloche du catéchisme se mit à sonner ; ce fut pour son esprit troublé et son cœur angoissé une bien douce musique, comme l’huile qui coulait sur la tête d’Aaron ; elle se sentit apaisée et crut voir devant elle un vaste portail s’ouvrant sur de frais et paisibles espaces. L’idée lui vint qu’elle ferait bien de retourner une fois au catéchisme, où elle n’était plus allée depuis le jour de sa première communion. Il n’est en effet pas d’usage que les filles de paysans fréquentent les catéchismes ; rien ne les y attire, ni le plaisir, ni la perspective de faire d’agréables rencontres ; or on ne fait pas volontiers ce qui n’est pas de mode, ne voulant pas se faire moquer. Il n’y a guère que de pauvres filles et, par-ci par-là, un garçon sage, qui s’y rencontrent ; ceux-ci s’ennuient dans le monde ; ils sont heureux de passer quelques instants dans le lieu où tout leur parle de la bonté de Dieu, et d’entendre encore les instructions de l’homme qui les a aimés et s’est efforcé de leur montrer le chemin du salut.

Anne-Mareili s’était attachée au pasteur en qui elle avait reconnu un cœur aimant et bienveillant. L’instruction religieuse terminée, elle crut avoir perdu ce qu’elle avait de plus cher au monde, et dit plusieurs fois à sa mère : « Il me semble que je ferais bien d’aller au catéchisme. » Et la mère avait répondu : « À quoi penses-tu, sotte que tu es ? Il me semble à moi que tu devrais avoir assez du catéchisme. Ne vois-tu pas que personne n’y va. Tu te feras tout simplement tourner en ridicule. »

Ainsi avait parlé la mère et Anne-Mareili s’était laissée détourner de sa pieuse intention. Combien de parents détournent ainsi leurs enfants du culte et de Dieu lui-même ! Allez, insensés que vous êtes, le jour viendra peut-être où vos cheveux blancs descendront avec douleur au sépulcre ! Comment alors oserez-vous crier à Dieu, quand vos enfants, que vous aurez élevés pour le monde et pour Satan, s’élèveront en témoignage contre vous ?

La jeune fille résolut donc d’aller au catéchisme. À ceux qui lui demanderaient ce qu’elle allait y faire, elle répondrait qu’on avait chez eux un petit domestique qui suivait les catéchismes et qu’elle était curieuse de savoir comment il répondait et s’il serait admis. Ce prétexte trouvé, elle ralentit le pas et traversa le village de l’allure honnête qui convenait à la fille du propriétaire de la Combe-aux-Épines ; elle s’efforça d’atteindre l’église sans être remarquée. On lui demanda où elle allait ; elle allégua le parfait prétexte qu’elle avait imaginé, sur quoi on lui répondit :

— Eh, que veux-tu ? Laisse-les faire seuls ; que tu y ailles ou non, la chose tournera de la même façon, ou comme le pasteur voudra. Viens seulement avec nous ; là-haut tu ne feras que sommeiller. Viens, il y a bal à la pinte des Francs-Amis.

Quand elle arriva à l’église, la cloche avait cessé de sonner ; le pasteur avait lu le Psaume, l’orgue se mettait à jouer. À son entrée, les élèves se retournèrent et la regardèrent d’un air ébahi au point qu’elle devint toute rouge et regretta presque d’être venue là.

Pendant le chant ses pensées se portèrent à la suite de son père ; elle crut le voir se rencontrer avec Kellerjoggi et s’arranger avec lui. Les regards s’étant tournés vers le petit banc devant la table de communion, elle se représenta agenouillée là aux côtés de cet homme laid de corps et d’âme, elle crut entendre le pasteur lire la formule d’engagement des époux. À mesure qu’il approchait de l’endroit où elle devait dire oui, son cœur se serrait, il lui semblait qu’elle allait étouffer, et pour un peu elle eût crié à travers l’église : « Non, jamais, au grand jamais. »

Tout à coup l’orgue se tut, mais l’angoisse de la jeune fille fut longue à se dissiper ; ses vêtements lui étaient devenus trop étroits ; un cœur serré se trouve mal à l’aise dans n’importe quel corset ; l’univers entier lui semble trop étroit, mais, l’univers fût-il devenu trop étroit pour un être humain, son cœur, s’il est bien disposé, lui offrira toujours quelque petit coin tranquille où il pourra jouir de la paix et de la sécurité.

Le pasteur se mit à instruire les élèves en alternant agréablement les questions et les explications. Anne-Mareili y trouvait un plaisir tout nouveau, à mesure qu’elle se remémorait ces choses déjà entendues autrefois, alors que, jeune fille éveillée et folâtre, elle se bornait à écouter, sans trop comprendre, considérant les paroles du pasteur comme autant de perles et de pierres précieuses auxquelles on trouve plaisir, mais qu’on met soigneusement à part faute de savoir quel parti en tirer. Ainsi en arrive-t-il généralement des appels divins ; semblables aux grains de semence, ils doivent séjourner pendant un temps dans le sein de la terre avant de reprendre une vie propre ; ce qui se développe trop rapidement sèche vite ; seules les expériences de la vie font éclore la semence divine dans le cœur des hommes.

Anne-Mareili se crut d’abord transportée de nouveau à l’heureux temps de sa jeunesse ; mais cette illusion ne fut pas de longue durée ; peu à peu, les paroles du pasteur retentirent à ses oreilles avec une toute autre portée ; au lieu de glisser doucement sur son cœur, elles l’ébranlaient jusque dans ses profondeurs les plus secrètes et une voix intérieure semblait se faire entendre en elle, disant : « Oui, c’est ainsi qu’il en est ! » L’expérience lui en fit saisir la vraie signification, l’expérience lui en montra la profonde vérité, l’expérience vivifia les impressions qui longtemps étaient restées enfouies dans les replis secrets de son âme. Il était bien vrai, la paix et le contentement manquaient aux siens, tout était sombre et triste dans leur ménage, la confiance, la reconnaissance et la sérénité faisant défaut au cœur de tous les membres de sa famille parce que Dieu n’y était pas, que nul ne se souciait de lui, que personne ne lui rendait grâces et ne se confiait en lui ; si l’on y priait, c’était des lèvres ; si l’on y travaillait, c’était dans des pensées d’orgueilleuse suffisance ; si l’on y vivait, c’était loin de Dieu.

Quand une abondante récolte remplissait la grange et les greniers, on ne songeait pas à rendre grâces à Dieu ; en revanche, on mangeait et buvait d’autant plus immodérément à la fête des moissons. Quand un orage s’amassait à l’horizon, on murmurait contre le temps, sans penser à demander au Maître des éléments de détourner l’orage. On savait exactement ce que telle chose rapportait et ce que telle autre faisait perdre, mais on ne se souciait pas de savoir comment le Maître de toutes choses appréciait l’une et l’autre. On vivait sur le pied de guerre ; on se suspectait réciproquement sans que Dieu intervînt jamais en médiateur entre gens uniquement préoccupés de leur intérêt personnel. De là le sombre malaise qui régnait dans cet intérieur.

Depuis longtemps déjà Anne-Mareili avait conscience de cet état de choses, mais jamais elle n’en avait eu le sentiment aussi distinct, jamais elle ne s’était aussi bien rendu compte que, vivant dans la maison de ses parents, elle y était au fond une étrangère, une esclave du malin esprit qui y régnait en maître. Ne vivait-elle pas sans Dieu ? N’était-il pas vrai que sa foi, toute réelle qu’elle fût, n’avait que peu d’influence sur ses dispositions, que ses prières ne lui apportaient pas la paix, que sa confiance en Dieu ne lui était d’aucune consolation ? Aussi rien d’étonnant à ce qu’elle passât par tant d’incertitudes comme une feuille poussée çà et là par le vent, à ce qu’elle se crût la victime des caprices de ses parents. Et pourtant elle aussi était un enfant de Dieu, les cheveux de sa tête étaient tous comptés. Que ne prenait-elle la ferme résolution de vaincre avec Dieu et sous son regard ? Une semblable résolution n’était-elle pas le meilleur bouclier contre toutes les craintes et toutes les incertitudes ?

Ainsi s’épanouissait dans le cœur d’Anne-Mareili toute une floraison nouvelle de bons sentiments, comme s’épanouit la végétation terrestre après une pluie d’orage, alors que le ciel perce les nuages et que l’arc-en-ciel s’arrondit à l’Occident. Mais la végétation n’est pas, pour autant, capable de pousser ses jets jusqu’au ciel ; d’ailleurs c’est dans ces moments qu’elle est le plus sensible à la gelée destructive.

On chanta un second cantique, le pasteur prononça la bénédiction, le sacristain ouvrit la porte et Anne-Mareili quitta, non sans regret, la fraîche et paisible atmosphère de l’église pour rentrer dans le monde agité et brûlant. Elle se mit à cheminer à pas lents dans le village, sans but déterminé, sans rien qui l’attirât n’importe où, toute entière à ses réflexions.

Elle ne fut pas longtemps à réfléchir ; déjà une marchande l’appelait, l’engageant à se payer un objet quelconque ; puis ce furent deux amies qui réclamaient qu’elle leur fît boire un verre de vin ; puis ce fut le tour de l’hôtesse :

— Allons, jeunes filles, la danse va commencer ; les violons viennent d’arriver et boivent vite encore une chopine. Ces gueux croient qu’ils ne peuvent pas donner un coup d’archet sans être pleins jusqu’au cou.

Ainsi le monde l’entourait déjà de ses filets, prêt à la ramener au sein du tourbillon duquel elle était sortie pour quelques instants. Elle entra à l’auberge. Où aller ailleurs ? Il fallait en finir avec les échappatoires et peut-être l’hôtesse savait-elle quelque chose qui pût l’intéresser. Elle se sentait d’ailleurs parfaitement tranquille, le monde n’accaparait pas ses sens, les impressions du dehors ne la dominaient pas, le vin ne l’étourdissait pas, le son des violons ne lui faisait pas perdre la tête, et quand les autres jeunes filles montèrent à l’étage pour voir s’il n’y avait pas pénurie de danseuses, elle observa qu’il n’y avait encore rien là-haut qui valût la peine, tout au plus deux ou trois garçons pas plus hauts qu’un sac de trois mesures. Elle resta donc à sa place et bientôt l’hôtesse fut à ses côtés et lui dit :

— Aie bon courage et tiens ferme ; le jeune fera un excellent mari, je sais cela ; quant à l’autre, je sais sur son compte des choses qui, si elles étaient connues de la justice, le mettraient dans de beaux draps. J’aimerais mieux avoir pour mari un crapaud vivant, oui, un crapaud écorché, plutôt qu’un monstre pareil.

Elle ne put en dire plus, ayant à s’occuper d’autres clients. Anne-Mareili paya et s’en alla. Ce qu’elle venait d’entendre lui tenait lieu des violons et de toutes les splendeurs du bal ; elle se sentait de plus en plus résolue à refuser d’épouser Kellerjoggi, si ce projet devait venir de nouveau sur le tapis ; d’ailleurs rien ne rendait ce mariage nécessaire ; ses parents n’en tiraient aucun profit, seuls ses frères y gagneraient un accroissement de biens, sans pour cela lui en savoir gré. Si on ne voulait pas la laisser épouser Resli, elle se résignerait à la garde de Dieu à rester fille, bien qu’elle se sentît toujours plus attirée vers une maison de paix et de contentement, vers une maison dont Dieu fût le centre et le pivot, une maison où chaque journée commençât et se terminât par la prière. C’est là qu’elle vivrait heureuse ; oh, comme elle y serait contente, au moins autant que si, égarée au milieu d’une forêt hantée par des brigands, infestée de bêtes sauvages et de serpents venimeux, elle eût trouvé un sûr asile ! Comme elle y serait obéissante ! Comme ses prières y monteraient chaque jour vers le ciel ! Comme elle s’efforcerait d’être toujours de bonne humeur et de comprimer toute parole d’aigreur ou de mécontentement ! Et les images gracieuses d’un parfait bonheur domestique se déroulaient devant son esprit, si bien qu’elle se trouva presque sans s’en douter tout près de la maison paternelle. La vue du chien venant à sa rencontre en branlant la queue la rappela à la réalité.

Tout était tranquille autour de la maison ; seuls les canards barbotaient dans la mare à purin et les moutons bêlaient à travers leur barrière ; à son passage les porcs se mirent à grogner de toutes leurs forces, car eux aussi la connaissaient bien. Quant aux servantes, elles étaient encore loin d’arriver, ainsi que l’avait prévu la mère. Elle entra dans la chambre et entendit dans le cabinet la mère, réveillée par le grincement de la porte, faire un long bâillement. Dans les maisons où le maître est un grognon, tout grogne et grince à plaisir ; la porte de grange grince, les roues de char grincent, les planchers et parois font de même à tout propos.

— Est-ce toi ? dit la mère en rajustant son bonnet. Quelle heure est-il ? Je pense qu’il est temps de faire le feu.

Anne-Mareili, qui remplissait en toute occasion le rôle d’adjudant de sa mère, commença par porter à manger aux porcs. Elle était précisément en train de nettoyer l’auge, quand le père vint ouvrir la porte de l’étable et se mit à inspecter les animaux. Le cœur de la jeune fille battit violemment, non qu’elle craignait d’être prise à partie à l’occasion de ceux-ci, mais il s’agissait pour elle d’entendre l’arrêt qui allait sortir, comme une décharge de mitraille, de la bouche de son père et décider peut-être de son avenir.

— Ils ne s’en tirent pas mal, dit le père. À la foire de janvier on pourra en céder deux aux bouchers de Berthoud, s’il en est qui aient de quoi les payer. Pour les autres, si nous les engraissons jusqu’à la Chandeleur, ils feront chacun trois quintaux et demi, et si tu tiens à venir avec moi là-haut demain, arrange-toi à être prête avant les cinq heures.

On parle de gens qui ont éprouvé à l’ouïe de quelque événement une commotion semblable à un coup de foudre ; d’autres ont ressenti l’effet d’un seau d’eau froide versé sur leur tête ; pour ce qui concerne Anne-Mareili nous ne saurions quelle comparaison employer. Entrait-elle en danse avec l’auge à porcs, ou voyageait-elle dans les airs avec tout ce qui l’entourait, elle n’eût pu le dire elle-même, et elle n’avait pas encore bien compris de quoi il s’agissait, ni pris le temps de répondre, que le père était déjà loin, occupé à donner à manger aux chevaux tout en pestant contre le dévergondage des jeunes, qui n’étaient pas encore rentrés à six heures et n’en finissaient pas de ripailler. Le fait est que chacun, voyant le père sortir de bonne heure, avait compté qu’il ne rentrerait que tard et s’était arrangé en conséquence. Malheureusement on s’était trompé dans ces calculs. Le père lui-même s’était trompé le beau premier dans les siens. Il avait, comme par hasard, rencontré Kellerjoggi, mais celui-ci, bien loin de se montrer irrité ou décontenancé, s’était borné à dire en deux mots qu’il n’était pas allé l’autre jour parce que le dos lui faisait un peu mal, mais que la chose pourrait se faire la semaine suivante, s’il en trouvait le temps.

Le paysan, prenant la chose très calmement, avait répondu :

— On ne peut rien dire d’avance ; il ne faut rien promettre ; il arrive quelquefois des choses auxquelles on ne s’attendait pas.

Là-dessus il avait parlé de choses indifférentes et, sa chopine liquidée, s’était levé pour partir, quoi qu’on fît pour l’engager à rester encore :

— J’ai encore à voir quelque chose, avait-il dit. Quand on a une affaire en vue il faut s’en occuper pendant qu’il est encore temps ; tel qui renvoie toujours manque les meilleures occasions et quand on a manqué son coup, il est trop tard de se repentir.

Kellerjoggi fut très intrigué ; il réfléchit longtemps à la chose et se dit en lui-même : « À quoi veut-il en venir ? – Ah, bah, pensa-t-il enfin, il veut me faire venir l’eau à la bouche, mais il ne sait pas encore à qui il a affaire. Je comprends que le chat qui guette une souris ait besoin d’avoir l’œil ouvert, mais trop de ruse ne profite pas et qui veut jouer au plus fin est quelquefois le premier trompé. »

Anne-Mareili eut peine à trouver ses mots, tant elle était heureuse, quand elle communiqua à sa mère la nouvelle qu’elle venait d’apprendre ; toutefois elle ajouta :

— Mère, va toi-même avec lui ; il y a si longtemps que tu n’es sortie, et tu n’es jamais allée là-haut.

— S’il avait voulu que j’y allasse, répondit la mère un peu jalouse de la préférence accordée à sa fille, il aurait bien su me l’offrir. Mais voilà, il me tient pour peu de chose et a honte de moi. Et quand il m’offrirait dix batz pour l’accompagner, je l’enverrais se promener.

C’est ce qu’il eût été curieux d’essayer. Mais quand le paysan avait décidé quelque chose, il était inutile de l’en faire revenir, et plus encore en cette occurrence. La mère avait un peu raison, il avait honte d’elle, trouvant qu’elle n’avait pas assez grand air et qu’elle ne savait pas parler comme il fallait. L’approuvait-elle, il n’était pas content ; le contredisait-elle, il se fâchait à plus forte raison ; il lui était difficile d’attraper juste. Il aimait beaucoup mieux avoir à ses côtés sa jolie fille, dont il se faisait une assez haute idée, à peu près comme il l’eût fait d’un beau cheval ou d’une vache de choix ; on préfère toujours être attelé d’une bête pur-sang que d’une vieille jument à moitié rongée par les souris. Chaque fois que quelqu’un regardait sa fille avec un air d’admiration, il pensait à part soi : « Hein, tu voudrais bien l’avoir ! » Il jouissait énormément à la promener toute une journée comme un morceau de lard sous le nez des garçons, en pensant à propos de chacun d’eux : « Celui-là s’en arrangerait volontiers, mais bernique ! »

C’est une toute autre histoire quand un vieux barbon sort avec une belle jeune femme ; les regards aimables qu’elle reçoit sont pour lui comme des coups de poignard : « Que peuvent-ils avoir ensemble ? se dit-il chaque fois. S’ils ne se connaissaient pas ils ne se regarderaient pas ainsi ; il y a sûrement anguille sous roche ! » Autant de coups d’épingle pour ce vieux cœur qui serait tout criblé de trous, s’il ne ressemblait pas à un vieux gant de cuir. En revanche, s’il sort sans elle, il n’est pas une minute sans se demander : « Que fait-elle en ce moment ? Qui peut-elle bien regarder à l’heure qu’il est ? Qui a-t-elle à ses côtés, la sotte ? » Ainsi, qu’il la prenne avec lui ou qu’il la laisse à la maison, il est sur le gril dans l’un comme dans l’autre cas, mais c’est bien son dam. La convoitise porte ses fruits amers.

Anne-Mareili était aux anges ; le bonheur qui lui arrivait dépassait ses espérances ; elle gambadait dans la cuisine de telle façon que sa mère fut obligée de l’expédier ; elle se retira dans sa chambrette où elle mit tout sens dessus dessous, et quand elle contempla son œuvre, il se trouva qu’elle avait préparé pour le lendemain toutes les vieilles nippes et fourré dans l’armoire ce qu’elle eût voulu mettre. Son intention n’était pas de se montrer en grande toilette ; elle voulait avoir quelque chose de digne et de cossu, comme il convient en pareil cas ; mais cela même est une entreprise difficile pour une jeune fille qui n’en a pas eu dès son enfance l’exemple chez sa mère.

C’est toujours une grosse affaire – surtout pour celle qui n’en a pas pris l’habitude dès son jeune âge – que de se vêtir de façon à n’avoir l’air ni d’une écervelée, ni d’une négligente, si bien que chacun soit obligé de se dire : « En voilà pourtant une qui a bonne façon ! Ne dirait-on pas qu’elle sort d’une petite boîte à bonbons ! Rien de trop ni rien de trop peu ! » Un ruban qui dépasse ici, un qui manque ailleurs, un chiffon malpropre ici, ailleurs une couleur criarde, une déchirure, un accessoire superflu, et l’on a travaillé en vain, et l’on est qualifiée de pimbêche ou de souillon, appellations qui se distribuent plus fréquemment qu’on ne croit, et cela précisément sur le dos de jeunes filles qui sont à cent lieues d’y penser. En effet, quoi de moins appétissant qu’un tablier de soie aux couleurs éclatantes surmontant des bas crasseux, ou un superbe chapeau de paille blanche à larges bords, aux plumes ébouriffantes, aux rubans éblouissants, retenu par une bande bleue et blanche qu’on ne voudrait pas toucher avec un bâton, ou de splendides gants à jour recouvrant la moitié de la main, des anneaux d’or aux doigts, avec des ongles noirs et crochus comme ceux de l’épervier, ou encore une chaîne d’or – ou du moins de couleur jaune – au cou, avec de la saleté derrière les oreilles, ou enfin des bas tricotés à jour avec des souliers biscornus et de drôles de talons. Aussi n’est-ce pas une entreprise facile pour une jeune fille que de paraître en tout à son avantage, de façon à ce que tout cadre ensemble, ainsi qu’avec le lieu et les circonstances, qu’elle ne se présente pas à la communion attifée comme un paon et ne sorte pas en hiver en robe bleu de ciel tout en ayant le visage rouge de froidure.

Plus difficile encore est de se vêtir convenablement le jour où l’on se met en campagne à la recherche d’un fiancé, c’est ici que le proverbe est de mise : Trop et trop peu gâtent tous les jeux. Une future belle-mère a les yeux singulièrement pénétrants ; elle a bien vite vu s’il y a quelque chose de trop derrière les oreilles ; elle discerne des choses qu’on aurait mieux aimé qu’elle ne découvrît pas ; elle est exigeante sur tous les points. Et puis ce qui conviendrait à l’une ne fait pas toujours l’affaire d’une autre…

Anne-Mareili avait un sentiment naturel des convenances et l’instinct – qui ne s’achète pas, hélas ! – de la propreté. Tout lui seyait bien ; ses avantages extérieurs gagnaient un nouveau lustre aux vêtements qu’elle portait, et cela sans qu’elle parût s’être mise en frais de toilette ; à la voir on n’eût pas voulu qu’elle fût autrement ; c’était bien ainsi qu’elle devait être. Et pourtant elle ne pouvait guère acheter ce qu’elle eût voulu ; elle recevait la plupart de ses vêtements en cadeau, tantôt de son père, tantôt de sa mère, ce qui devait compliquer singulièrement sa toilette. Si elle était quelquefois présente lorsqu’on lui achetait des vêtements, elle n’y était pas toujours ; au reste, ni le père ni la mère n’avaient bon goût, se bornant à distinguer ce qui sentait bon de ce qui sentait mal et se persuadant que ce qu’ils trouvaient de leur goût était beau ; or, rien ne leur plaisait comme l’étoffe aux couleurs criardes ou les accessoires à bon marché et tirant les yeux.

C’est ainsi qu’ils apportaient quelquefois à leur fille des choses qui lui faisaient venir les larmes aux yeux et pour lesquelles elle était cependant tenue de se confondre en remerciements ; encore fallait-il qu’elle en fît usage, sous peine d’être grondée ; elle les portait donc quelques fois, de manière à ce qu’ils les vissent ; elle profitait pour cela des jours où elle était marraine, des visites qu’elle faisait à des parents, ou des dîners auxquels elle était invitée dans le voisinage. Quand ses parents avaient vu quelques fois l’objet en question sur sa personne, ils l’oubliaient, et elle était dès lors libre de s’en défaire à son gré.

Dans ces conditions, le choix d’une toilette convenable présentait de grosses difficultés, et cela d’autant plus que la toilette d’une jeune Bernoise commence par une pièce à laquelle les femmes élégantes n’attachent encore aucune importance, savoir à la chemise. Ici la chemise est un élément essentiel du vêtement. Je ne sais pas ce qu’une reine porte en fait de chemise, mais je suis persuadé que si on lui en prêtait une appartenant à la fille de riches paysans bernois, elle remarquerait à peine une différence de finesse de la toile, surtout si celle qu’on lui prête en était une dont les manches et le corps sont de même toile, ce qui à la vérité n’est pas toujours le cas. Mais il y a tant de tromperies dans ce bas monde !

Pour en revenir à l’élégance en matière de linge de corps, nous la croyons permise et louable ; rien pour engager jour après jour la jeune fille à se conserver pure, comme la toile fine et propre qui lui recouvre la place du cœur.

Ce soir-là la mère eut de l’ouvrage par-dessus les bras, aussi fut-elle d’une humeur massacrante. Anne-Mareili ne lui était absolument d’aucune utilité, les servantes ne revenaient pas à la maison et elle était seule à faire tout le ménage. C’est une drôle d’engeance que ces servantes ; tant que dure la musique elles ne pensent pas à rentrer au logis ; encore faut-il qu’elles ne fassent pas de rencontre en chemin ; elles n’ont pas la moindre trace du sentiment de leur devoir et fort peu de sens chrétien dans le corps ; leur seul mobile est celui du moucheron qui ne pense non plus qu’à danser et à danser autour d’une lumière jusqu’à ce que les uns et les autres s’y brûlent les ailes. Alors adieu la danse ! Au plaisir succède une vie de lutte et de misère qui se prolonge jusqu’à ce qu’enfin la mort vienne y mettre un terme.

Anne-Mareili fut longtemps à chercher en vain le sommeil, tant elle avait chaud dans sa chambrette. Et quand le sommeil parut être là, l’angoisse vint avec lui ; elle crut entendre tonner ou pleuvoir ; elle se leva en sursaut, mit le nez au guichet et crac ! le sommeil se trouva bien loin. Cependant il revint peu à peu et lui ferma doucement les paupières ; à ce moment elle s’éveilla brusquement en criant : « Père, arrête, arrête ! Seigneur Jésus, nous allons verser ; regarde donc le talus ! » Et elle se trouva assise sur son lit, tout ahurie en constatant qu’il n’y avait pas de talus par là ; honteuse d’elle-même, elle se glissa sur la couverture et le sommeil compatissant prit pitié d’elle et vint abaisser lentement ses paupières. Tout à coup elle poussa un grand cri et se dressa de toute sa hauteur au milieu de son lit en s’écriant : « Père, arrête, pour l’amour de Dieu, arrête ! Ne vois-tu pas que le bidet a des ailes et va prendre le vol ? » Elle rit de sa méprise et se rendormit bientôt.

Le sommeil n’y mettait pas de malice ; n’est-il pas le plus compatissant ami que l’homme ait sur la terre ? Chaque soir il verse sur nous ses brises rafraîchissantes et nous apporte de nouvelles forces pour le travail du lendemain. De même qu’une tendre mère revient à trois et quatre reprises offrir à son enfant malade une potion salutaire, ainsi le sommeil s’y prend à plusieurs fois pour nous apporter ses bienfaits. Toutefois il ne va pas là où il sait qu’on a un besoin urgent de penser jour et nuit aux choses du ciel parce qu’on est encore trop éloigné de la porte étroite ; il laisse aux hommes le temps de la réflexion. Mais la plupart ne comprennent pas ses intentions et ne pensent qu’au monde dont leur cœur est plein.

Une troisième fois le sommeil revint auprès d’Anne-Mareili, mais ce fut pour lui apporter des visions agréables dont elle n’eut plus à s’effrayer et qui la plongèrent dans une délicieuse extase ; en effet son expression devint riante, un sourire illumina sa figure, pareil au doux parfum qui monte des fleurs. Le jour parut, elle ne s’en aperçut point ; des rayons d’or s’arrêtèrent sur elle, contemplant ce charmant visage, revêtant ses songes de couleurs éclatantes, lui faisant entrevoir le commencement du plus beau jour de sa vie. Mais de même que les journées les plus belles s’achèvent souvent au bruit du tonnerre, ainsi la voix de sa mère retentit tout à coup au milieu de ses rêves dorés :

— Allons, lève-toi, si tu veux aller avec le père ! Est-ce ainsi qu’on reste au lit et qu’on me laisse tout l’ouvrage jusqu’au moment de partir ?

À ces mots Anne-Mareili tressauta comme un cheval qui, en pleine bataille, recevrait sur la tête un obus ou autre chose, et se trouva debout au milieu de la chambre, sans cependant savoir encore où elle était, jusqu’à ce qu’elle vit le soleil frappant les vitres et ses vêtements arrangés sur la table et les chaises.

— Mon Dieu, s’écriait-elle, je me suis oubliée, moi qui voulais me lever de si bonne heure. Ne te fâche pas, je suis prête à l’instant.

Le paysan de la Combe-aux-Épines n’entendait pas la plaisanterie ; quand on est un maître sévère, il n’est rien qu’on supporte moins que l’attente. Anne-Mareili le savait, aussi se trouva-t-elle prête comme par enchantement. Quand elle eut achevé ses préparatifs, la sueur coulait à grosses gouttes de son front. Heureusement son visage était de ceux qui peuvent supporter la sueur, ce qui, comme on le sait, n’est pas le cas de tous les visages ; heureusement aussi elle savait se dépêcher sans perdre la tête, ce qui n’est pas non plus le cas de toutes les filles, aussi devrait-on le leur enseigner dès leur jeunesse ; encore faudrait-il pour cela des maîtres qualifiés. Bien lui en prit aussi de pouvoir avaler son café bouillant, habitude déplorable, que la plupart des filles tiennent de leurs mères, à n’en pas douter.

Déjà le père était prêt à partir et prenait le fouet en main, ce qui revenait à dire : « Je pars ; si quelqu’un veut venir avec moi, qu’il se décide. »

L’état de guerre rend les gens lestes, la paix les appesantit, Anne-Mareili, qui était refaite aux combats, avait quelque chose du soldat, qui au premier appel du tambour ou à l’annonce de l’approche de l’ennemi se trouve prêt à partir et n’ose rien laisser derrière lui.

Chose curieuse que la promptitude avec laquelle les jeunes filles terminent leurs préparatifs, en certaines occasions, s’entend. Anne-Mareili était donc au grand complet ; il ne lui manquait ni son mouchoir de poche, ni ses bracelets, ni ses mites (courtes manches pour l’avant-bras) qu’elle n’enfila à la vérité que sur le chemin de la cuisine au char ; mais au moment où le père s’assit sur le banc, elle avait déjà le pied sur le marche-pied. Ne voulant pourtant pas être assez brute pour dire : Hue ! il attendit qu’elle fût assise.

La mère, quoique obligée de rester au logis, trottina cependant jusqu’au char, attendant une amicale parole d’adieu de son vieux :

— Qu’on fasse en sorte d’avoir fini d’arracher le lin aujourd’hui et qu’on l’étende tout de suite sur le pré du Marais. Mais que tout soit fait quand je reviendrai ! Hue bidet !

Il dit, claqua deux ou trois fois de son fouet, et le bidet se mit en route d’un air grincheux.

— Sot animal ! grommela la mère en retournant à sa cuisine. Parlait-elle du bidet ou de son époux, c’est une question qu’elle ne jugea pas à propos d’élucider.

CHAPITRE III

Comment un paysan achète des planches et négocie sa fille.

Il faisait une matinée splendide ; le soleil brillait dans toute sa gloire, l’air était frais, la terre étincelait de l’éclat varié des innombrables gouttes de rosée et ressemblait à un champ de perles. Peu à peu le bidet, gagné par la gaieté générale, prit une allure plus dégagée.

Celui qui, par une fraîche et claire matinée, galope à la rencontre de son bonheur, éprouve des sensations d’un genre particulier qui influent d’une manière toute spéciale sur sa tournure d’esprit. Le sous-lieutenant qui chevauche aux premiers rayons du soleil et au son joyeux des clairons au-devant de sa première action d’éclat ressent parfaitement la chose ; il compte bien pourfendre le feld-maréchal de l’armée ennemie au milieu de sa troupe ; il veut être le premier au sommet de la brèche, enlever la première batterie des canons qui vomissent la mitraille ; mais à mesure qu’approche le moment de l’action son cœur se serre de plus en plus. Le tireur, qui a longtemps rêvé de coupes, de carabines d’honneur et de médailles d’or, passe par les mêmes sensations quand, au matin de son premier tir, il chemine en veston vert vers la place de fête, au milieu des cris de joie de ses compagnons. Cependant, arrivé là, son cœur se met à battre, un brouillard passe devant ses yeux, si petite est la cible, si éloignée est la butte de tir ! Que ne peut-il renvoyer le tir de quelques jours ! Mais l’heure est là, il faut boire un coup pour se donner du courage – le bon vin, dit-on, dissipe le tremblement des membres – ce qui n’empêche pas la carabine de vaciller dans ses mains. Faut-il viser haut ou bas, il ne s’en souvient plus, il tire au hasard, sans trop savoir ce qu’il en adviendra ; une chose est certaine, c’est qu’il n’atteint pas le noir, tout au plus touche-t-il la cible.

La jeune fille qui va bientôt, bientôt toucher au but vers lequel elle tend de toute son âme n’est pas moins émue. Et si, sentant qu’elle échappe à l’enfer, elle s’approche du ciel qui dans peu d’instants s’ouvrira devant elle, elle éprouve des sensations dont seul celui qui a passé par là peut se rendre compte ; à mesure qu’elle s’approche du ciel, elle se sent prise de vertiges, elle envisage avec un certain effroi la distance qui l’en sépare, elle pense aux obstacles qui peuvent se dresser entre elle et le rivage tant désiré. Le lieutenant qui marche à la bataille sait que son sort ne dépend que de Dieu et de soi-même ; le tireur sait pareillement qu’un peu d’air seulement sépare la cible du bout de sa carabine ; autrefois il avait, à vrai dire, à compter encore avec le marqueur, mais cet inconvénient a été supprimé depuis. Toute autre est la situation de la jeune fille qui s’en va côte à côte avec un père entêté et capricieux pour faire la connaissance d’un prétendant, quand celui-ci a en outre des frères et des sœurs, sans parler du père et de la mère, tous gens ayant leurs manies particulières, et, qui plus est, ont tous quelque chose à dire à son cas et peuvent s’interposer entre elle et le but qu’elle poursuit.

Le père, préoccupé de son achat de planches, parlait peu. La jeune fille parlait encore moins, une affaire de cœur absorbant autrement les pensées qu’un commerce de planches ; tantôt il lui semblait que le bidet cheminait avec une lenteur incroyable et elle eût voulu lui crier : Hue, hue ! Tantôt elle croyait le voir prendre des ailes et était prête à hurler : « Père, père, arrête ! » Tout à coup, il y eut réellement un arrêt.

— Mon Dieu, où sommes-nous ? demanda Anne-Mareili, se croyant déjà arrivée.

— À Herrligen, répondit le père.

Il tendit les rênes au valet d’écurie en disant :

— Détèle ; le cheval restera ici jusqu’après midi.

Anne-Mareili comprit qu’elle devait descendre et que Liebiwyl ne devait pas être loin. Le père suivit le cheval à l’écurie et la jeune fille resta debout entre le char et la porte d’écurie, ne sachant que faire. La fille d’auberge l’engagea à entrer ; elle répondit qu’elle attendait son père, ne sachant ce que celui-ci avait en vue. Celui-ci voulait entrer à l’auberge, à ce qu’il parut bientôt ; Anne-Mareili le suivit. L’aubergiste vint amicalement à leur rencontre et demanda au paysan :

— Quel bon vent vous amène dans nos parages, où on vous voit si rarement ?

— J’ai besoin de bois et de planches, répondit le paysan d’un ton dégagé, et j’ai pensé venir voir dans ce pays si je trouverais ce qu’il me faut. Vous pourrez sans doute me dire où je pourrais avoir ici quelque chose de bon et de bon marché ?

— Ce n’est pas facile, nos bois partent tous au dehors, nous n’avons plus qu’à le regarder filer et nous ne pourrons bientôt plus faire scier le nôtre propre ; les scieurs travaillent pour la vente et laissent traîner nos bois jusqu’à ce que les vers s’y mettent ; ils se soucient peu de nous autres paysans et, quand nous nous fâchons, ils se moquent de nous. Les planches et charpentes sèches sont rares ; tout au plus trouverait-on çà et là un petit billon chez un paysan. Peut-être le scieur du Taubloch a-t-il encore quelque chose.

— Est-ce loin ?

— Oh non, il n’y a pas un quart d’heure. C’est là-bas, à l’entrée de la combe.

— On m’a dit que le paysan de Liebiwyl en avait toujours en réserve ?

— C’est vrai, il en a d’habitude, mais pas pour la vente ; il en laisse seulement à l’occasion pour rendre service. Le connaissez-vous ?

— Non. Son garçon a été rossé à l’incendie de Colletmonté et nos gens l’ont trouvé étendu sur le terrain et l’ont apporté chez nous ; il nous a dit que si nous avions besoin de quelque chose, nous n’avions qu’à venir chez son père, qui ne manquerait pas de nous le procurer. Mais je sais ce que valent des services comme ceux-là ; on n’ose pas marchander, et celui qui peut vous tromper ne s’en fait pas faute.

— Soyez sans inquiétude ; si le fils vous l’a dit, vous trouverez chez ces gens tout ce que vous voudrez, et cela à meilleur compte et de meilleure qualité que partout ailleurs ; ils auraient honte de ne pas tenir ce que leur fils a promis, quoi qu’il puisse leur en coûter. Ce sont des gens comme il en est peu, et si tout le monde leur ressemblait, la vie serait encore supportable pour nous autres. Je leur achète presque tous leurs veaux ; ils se font payer ce qui est raisonnable, mais je n’ai jamais eu à débourser plus que la marchandise ne valait, et celle-ci a toujours été bien conditionnée. Quand ils achètent, ils paient raisonnablement et ne vous cassent pas la tête à force de marchander, comme s’il fallait leur donner la moitié de bon poids. On peut leur acheter des cochons au poids sans craindre de trouver des paniers pleins de noyaux de cerises dans le ventre de leurs bêtes. Avec des gens comme cela il y a encore quelque chose à faire, mais la plupart des paysans n’ont bientôt plus la moindre confiance dans les aubergistes, ceci sans vous accuser personnellement.

— Oh, si les paysans deviennent tous les jours plus malins, c’est qu’ils y sont obligés s’ils ne veulent pas se laisser tondre jusqu’aux os. Ces gens sont-ils riches ?

— Oui, c’est encore des paysans à la vieille mode, qui ont du foin dans leurs bottes. Cela ne ressemble pas à la plupart des gens d’à présent qui sont obligés de courir à l’emprunt quand il leur manque trois doublons, et qui sont à court de lait quand il leur faut une tasse de café pour une visite inattendue.

— Ho ! observa le paysan, ils ne sont pas les seuls à avoir du lait et de l’argent de reste, et il ne se trouve pas mal d’aubergistes qui sont bien aises de pouvoir trouver de l’argent chez les paysans ou d’acheter une vache et même deux à crédit.

— Il y en a aussi des deux espèces, mais si j’ai un conseil à vous donner, allez-y vous-même, vous ne vous en repentirez pas.

— Je dois avant tout passer à la scie, est-ce sur le même chemin ?

— Non, les chemins se séparent là-bas près de cette maison au toit rouge et vous aurez à y revenir pour prendre celui de Liebiwyl.

Quand le père et la fille furent arrivés vers la maison au toit rouge, le paysan dit :

— Va toujours en avant. Si ces gens n’étaient pas à la maison, on pourrait aller les chercher, pour que je n’aie pas longtemps à attendre, car il faut que nous rentrions encore aujourd’hui au logis, et il y a loin.

Là-dessus il prit à gauche, laissant Anne-Mareili debout au milieu du chemin. La jeune fille eût voulu se cacher dans un trou, s’il s’en fût trouvé un, jusqu’au retour de son père, mais, n’osant pas rester plantée là, elle prit bon gré mal gré le chemin de droite.

Ce n’était pas ce qu’on appelle une fille timide, elle se savait la fille du paysan de la Combe-aux-Épines et pouvait heurter à une porte et s’expliquer sans avoir à rougir ni à faire des sottises. Mais il est une timidité intérieure, invisible à tous les yeux et sur laquelle on se trompe parfois ; elle est quelque chose d’indéfinissable, moitié crainte de déranger les gens et de leur être à charge, moitié frayeur à la pensée d’entrer en relations avec des inconnus, répugnance profonde à se produire sous les yeux d’autrui et à ouvrir son cœur à des étrangers. Cette timidité accompagne certains hommes du berceau à la tombe, elle se rencontre chez beaucoup de femmes, mais son séjour de prédilection est un cœur de jeune fille. Dans le feu de son premier amour, Anne-Mareili avait laissé Resli pénétrer dans son cœur, elle s’était montrée telle qu’elle était, sans faire beaucoup de façons ni de compliments ; le secours qu’elle avait apporté au jeune homme dans sa détresse avait été l’instrument propre à lui ouvrir le cœur, et maintenant elle allait vers une maison où elle n’avait jamais mis les pieds, il faudrait se faire ouvrir, expliquer tout au long ce qu’elle venait faire ; elle ignorait ce que Resli avait pu dire de ses parents et ce que ces gens pensaient d’elle-même ; à plus forte raison ne pouvait-elle savoir que dire ni comment se comporter. Elle se tromperait peut-être de maison, se ferait moquer d’elle, ou ne trouverait personne au logis, personne qu’un chien hargneux comme celui de son père, et alors…

Plongée dans ces réflexions inquiètes, elle suivait à pas lents un étroit chemin bordé de chaque côté d’une haie élevée et feuillue. Tout à coup elle entendit derrière une des haies le bruit d’une faux qui courait dans l’herbe, puis ces mots : « Écoute, ils ne viendront plus aujourd’hui, sinon ils seraient ici. »

— Ce n’est pas encore dit, répliqua une autre voix qu’elle crut parfaitement reconnaître. Ils peuvent encore venir ; il y a loin de là-bas ici.

— Tu peux compter là-dessus, reprit la première voix, ils ne viendront pas ; ils ont tout simplement voulu se débarrasser de toi sans te fâcher. Sinon, pourquoi le vieux t’aurait-il suivi si longtemps du regard ? Tu es le dindon de la farce et je parierais bien que les bans sont publiés depuis hier.

— Cela ne se peut pas ; elle n’en est pas capable ; d’ailleurs elle m’en aurait prévenu.

— Ah bah ! Ne te fie pas aux filles ; quand elles sont mises au pied du mur elles se valent toutes et on n’en a jamais vu à qui il ait fallu mettre de force un tablier propre pour aller trouver le pasteur, quand même elles avaient jusqu’alors fait toutes les façons possibles ; elles ont toujours pu le mettre seules.

— Ne les mets donc pas toutes dans le même paquet ; il y a toutes les sortes de filles comme de garçons ; tu ne voudrais pas non plus te laisser mettre dans le même paquet que le premier garçon venu. Je te le répète : la mienne n’y serait pas allée et m’aurait au moins averti.

— Elle est donc d’une espèce toute particulière. À quoi ressemble-t-elle ? Je suis curieux de la voir.

— Ce serait difficile à dire ; attends que tu la voies ; elle te plaira sûrement. Elle est de la grandeur de notre mère ou à peu près, sans être une perche de haricots. Sa peau est lisse et fine, ni trop pâle ni trop rousse ; elle a de longues tresses, des yeux noirs et des dents superbes ; quand elle ouvre la bouche, on croirait voir la petite grille du paradis toute refaite à neuf, et quand elle vous regarde elle a quelque chose de si doux qu’on se sent fondre jusqu’à la moelle des os. À l’ordinaire elle fait une petite mine grave, comme si elle allait commander quelque chose. Quant à ses mains, on voit qu’elle s’en sert pour travailler et qu’elle les lave aussi souvent qu’il convient à une jeune fille.

— Et l’as-tu déjà vue en colère ?

— Je l’ai mise en colère à Colletmonté, mais aussitôt vue, sa colère avait passé.

— Alors prends garde et ne tape pas là-dedans du premier coup. Pour moi je ne voudrais pas épouser une fille avant de l’avoir vue en colère pour tout de bon. Et si cela n’arrivait pas par hasard, je ne lâcherais pas la partie avant de l’avoir démontée à lui donner envie de m’avaler tout cru.

— Voilà une idée !

— C’est que, vois-tu, je tiens à savoir la mine qu’elles font quand elles sont en colère et pourquoi elles se fâchent. Il faut que je te raconte mon histoire ; personne n’en sait encore un mot. J’ai eu aussi une fois envie de me marier ; il s’agissait d’une fille qu’on eût dit faite toute de soie et de velours, un vrai biscôme, un être incapable de troubler de l’eau, des yeux d’une douceur inaltérable et une voix à ne pas pouvoir dire un mot plus haut que l’autre. Quand je comptais la voir le soir, je ne pouvais pas attendre le moment d’être près d’elle. Un jour qu’il y avait bal elle n’arriva pas d’abord ; pour me désennuyer je pris une autre fille avec laquelle je tournai trois danses, après quoi je lui payai un verre. Pendant que nous étions à boire, voilà ma préférée qui arrive. M’avait-elle guetté du dehors ? Je ne sais. Mais elle me plante des yeux à faire croire qu’ils lui sortaient de la tête d’une longueur de bras et qu’il y avait à chacun cinq griffes acérées comme celles d’un vautour des Alpes. Elle m’envoie promener, se démène dans la salle comme une guêpe contre une vitre, paie à sa servante à manger et à boire sans avoir l’air de me remarquer, et repart comme une enragée. Je me mets à ses trousses, je la rattrape près de son logis, je fais d’humbles excuses, je promets de mieux faire une autre fois, mais j’apprends à mes dépens ce que c’est qu’une fille en colère. Elle me fait une mine dix fois plus épouvantable qu’auparavant, son nez se gonfle, elle roule des yeux gros comme une roue de charrue, et de sa bouche grande ouverte sort une voix aussi grosse qu’un tour de tisserand, avec une collection d’injures comme je n’en avais entendu de ma vie. En la voyant dans cet état, je sens mon amour se transformer en un dégoût profond. Je me dis : « Plutôt un chat enragé qu’une femme pareille ! » Et je me tire les pieds aussi lestement que possible, craignant toujours qu’elle ne soit à mes trousses pour se réconcilier avec moi. Ce n’est qu’une fois arrivé à la maison et couché dans mon lit que je retrouve un peu de tranquillité. Aussi ai-je juré de ne pas me marier avant d’avoir mis ma prétendue dans une colère bleue et d’avoir vu pourquoi et comment elle est capable de se fâcher. Pour toi, prends-y garde ; je serais bien étonné que ta demoiselle, une fois démontée sur toute la ligne, restât aussi charmante que tu l’as vue jusqu’à présent.

Ce disant Christeli portait une fourchée de trèfle vers le char ; mais il s’arrêta tout à coup et resta comme pétrifié. C’est qu’il venait de voir à travers le feuillage des noisetiers une tête de jeune fille avec de grands yeux noirs attachés sur lui.

— Eh bien, que dis-tu de ma figure ? demanda la jeune fille avec un malin sourire.

Christeli restait là stupéfait, collé sur place comme une livre de beurre au soleil, et Dieu sait combien longtemps il y fût resté si Resli n’était accouru à l’ouïe de l’interpellation de la jeune fille et n’eût à son tour découvert celle-ci dans le vert feuillage. Entendant parler d’elle, elle n’avait naturellement pas fait un pas de plus, non qu’elle voulût écouter ce qui se disait, mais à seule fin de s’annoncer, et, craignant de se montrer, elle avait dû attendre que Christeli la découvrît.

— Eh, bonjour ! s’écria Resli tout joyeux. Voilà qui est brave de ta part ; je commençais à avoir des doutes…

— Tu ne te fies donc plus à personne ? Ce qu’on promet on le tient. Mon père a voulu que je vinsse avec lui ; il se fait vieux et ne sort pas volontiers seul.

Et la jeune fille prit un petit air enjoué, laissant de côté la figure grave sous laquelle elle était d’abord apparue à Christeli. Celui-ci s’approcha à son tour, lui tendit la main et lui souhaita la bienvenue en ajoutant :

— Tu ne m’en veux pourtant pas d’avoir bavardé de la sorte ? Il faut bien dire quelque chose pour se passer le temps, et cela ne tire pas à conséquence. Mais je crois que nous ferons bien d’aller à la maison, sinon nos gens se figureront que nous avons perdu la tête et que nous nous mettons à bavarder avec les coudriers.

De l’endroit où ils se trouvaient on pouvait, sans passer devant d’autres maisons, atteindre la ferme. Celle-ci était en plein verger, mais suffisamment dégagée ; on l’eût dit arrangée pour un jour de fête ; pas de morceaux de bois, ni de fétus de paille traînant au hasard ; des fleurs à toutes les fenêtres : sur la terrasse spacieuse un vieux chien couché au soleil et se levant à leur approche pour venir à leur rencontre en remuant la queue et sans aboyer. Dans la remise, le père était occupé à façonner un morceau de bois pendant que la mère triait des graines. Anne-Lisi, qui lavait les vases à lait sur la fontaine, fut la première à voir Anne-Mareili marchant avec Resli derrière le char de trèfle ; elle lâcha son ustensile, se précipita dans la maison par la porte de côté, et reparut sur le seuil de la porte de devant en criant à sa mère : « La voici ! la voici ! »

— Ne fais donc pas toujours la sotte ! répondit la mère. Tu sais que je n’aime pas ces manières. Que va-t-elle penser ?

Mais Anne-Lisi n’entendit rien, ayant de nouveau disparu dans l’intérieur de la maison, ce qui n’empêcha pas la mère de s’avancer gracieusement vers la jeune fille, et de lui souhaiter cordialement la bienvenue en ajoutant :

— Comme il nous tardait de te voir ! J’espère que tu te plairas chez nous et que tu voudras nous rester pour toujours. Mais entre un peu et dis-nous où tu as laissé ton père.

Anne-Lisi paraissait de nouveau sur le seuil, un mouchoir autour des oreilles et un tablier neuf sur sa robe, oubliant presque de saluer l’arrivante, tant elle avait à la regarder. C’est que rien n’intéresse autant une jeune fille comme de savoir à quoi ressemble une nouvelle venue et comment elle est mise de la tête aux pieds ; elle n’a pas de repos qu’elle n’ait découvert de quelle étoffe est son jupon, et constaté qu’il est noir ou rouge, à moins qu’il ne soit bleu. Mettez en contact deux jeunes filles, elles s’aborderont aussi amicalement que vous voudrez, ce qui ne les empêchera pas de s’observer mutuellement à la façon de deux lutteurs qui, pour être prêts à s’empoigner, ne s’en donnent pas moins amicalement la main. Il est d’ailleurs fort heureux qu’en se mesurant l’une l’autre, chacune des jeunes filles fasse à part soi cette réflexion : « Oh, je suis pour le moins, Dieu soit loué, aussi jolie qu’elle. Il vaut bien la peine de faire tant de façons. C’est égal, il me faut aussi un corset ou un jabot comme celui-là, et je ne lâche pas la partie avant de les tenir, et plus beaux encore ! »

Les deux jeunes filles firent-elles cette réflexion ? Elles ne l’ont dit à personne, mais la chose n’est pas improbable, à preuve qu’une fois les constatations faites elles se montrèrent de plus en plus aimables l’une pour l’autre, ce qui donne à penser que chacune se trouva plus de son goût que sa partenaire. Elles avaient d’ailleurs toutes deux pleinement raison à leur point de vue. En effet, à considérer seulement la bonne façon, Anne-Mareili l’emportait en finesse de visage, en élégance de stature et en régularité des traits, tandis qu’au point de vue des exigences vulgaires en fait de vivacité, d’entrain et de fraîcheur corporelle et spirituelle, Anne-Lisi passait au premier rang comme c’est le cas de ces natures rondelettes desquelles on n’attend pas la grâce et le bon ton requis dans les cercles aristocratiques.

La cuisine resplendissante de propreté, la chambre spacieuse et bien éclairée plurent singulièrement à Anne-Mareili, qui n’en avait pas autant dans la maison paternelle. Et quand, du seuil de la porte de la cuisine, ses regards se portèrent au dehors sur le vaste jardin, sur les prairies et les champs qui faisaient à la maison un entourage digne d’elle, elle se dit à part soi qu’elle n’avait pas encore vu une aussi belle ferme et qu’il devait être bien doux d’y habiter en qualité de maîtresse et paysanne. Et cependant elle s’y sentait gênée, mal à l’aise, et une sorte d’oppression s’emparait d’elle, comme il en arrive à certaines gens à l’approche d’un orage.

Chacun s’empressa autour d’elle ; on lui servit en dépit de ses refus répétés un café excellent, comme elle n’en avait jamais bu à la maison, du fromage et du pain blanc ; on trouva le temps de rester auprès d’elle et nul ne parut vexé de devoir perdre une belle journée de travail sans rime ni raison, tout simplement pour être agréable à une jeune fille. Elle sentit qu’il y avait dans cette maison un tout autre genre que chez elle, une sorte de bon ton et des manières qu’on ne va pas apprendre en pays romand, un composé de bienveillance naturelle et d’égards réciproques devenus une seconde nature et mis en pratique sur toute la ligne, dans le cercle de l’intimité journalière comme en présence des gens du dehors.

Il est en effet des maisons où l’un ou l’autre des membres de la famille tient absolument à montrer aux gens qu’il est le maître et que c’est lui qui commande et pas un autre. Il en est où chacun, jeune ou vieux, petit ou grand, est possédé du besoin de faire voir qu’il a aussi quelque chose à dire et qu’il ne se laisse pas maîtriser. De là des conflits perpétuels qui n’aboutissent qu’à diminuer les égards qu’on se doit réciproquement et à détruire toute réelle autorité. Quelque chose de semblable se passait chez Anne-Mareili, et la jeune fille en avait l’impression distincte en ce moment. Son père voulait que chacun vît comment il savait mener son monde ; les fils en faisaient autant ; chacun se défendait de son mieux, les égards mutuels étaient chose inconnue. Ici rien de pareil ; combien ces gens-ci étaient donc supérieurs à ceux-là !

Anne-Mareili eut si bien conscience de cette supériorité qu’elle se sentit mal à l’aise dans ce milieu ; elle craignit de se trouver dans un cruel embarras à l’arrivée de son père ; ce fut comme un sombre nuage qui assombrit son bonheur. Resli, qui remarquait la chose, se sentait comme sur des épines et ne savait à quoi l’attribuer ; il faisait tout son possible pour faire paraître Anne-Mareili à son avantage, mais plus il faisait d’efforts, plus la figure de la jeune fille s’assombrissait. On sait ce qu’éprouve celui qui doit présenter une personne aimée devant un cercle de gens ; il entend que celle-ci se comporte mieux que jamais et qu’elle fasse les manières les plus distinguées, de façon à ce qu’il en tire honneur et louange. Voyez cette mère qui, à moitié désespérée, emporte son enfant hors d’une chambre au milieu des trépignements et des cris de détresse de celui-ci ; elle avait voulu tirer gloire de l’enfant, qui n’entendait pas se prêter à la chose ; plus elle insistait, plus le gamin faisait le contraire de ce qu’on attendait de lui, si bien que la scène se terminait au milieu des hurlements de l’enfant et des cris de désespoir et de colère de la mère.

Mais tout cela n’est rien au prix de ce qu’endure un amoureux qui voit sa préférée paraître pour la première fois dans la maison de ses parents ; il entend naturellement qu’elle soit l’amabilité même et que ses gens l’accueillent comme un ange descendant tout droit du ciel ; doublement inquiet, il porte ses regards tantôt sur la jeune fille, tantôt sur ses parents ; tantôt il remarque que quelque chose cloche par ci et il veut y remédier, tantôt cela pèche par là et il vient à la rescousse ; il y gagne une sorte de fièvre qui le rend souverainement désagréable ; il indispose chacun, si bien que l’affaire finit souvent à la façon d’un tisserand impatient aux prises avec un écheveau de mauvais fil complètement embrouillé.

Non qu’il en arrivât autant à Resli ; le jeune homme était trop bien élevé pour cela ; pourtant il était sur des épines. Sa préférée se montrait si singulière, si taciturne, si grincheuse, qu’il ne la reconnaissait plus et croyait réellement à quelque faute commise. Il redoubla d’attentions. Anne-Mareili les remarqua parfaitement, mais sans qu’elles eussent sur elle d’autre effet que de lui serrer plus étroitement la gorge ; elle n’en devint que plus renfermée et finit par ne plus répondre un mot.

L’arrivée du père amena une diversion à la situation, sans cependant mettre Anne-Mareili à l’aise ; la jeune fille était mécontente des allures de son père et avait toutes les peines du monde à ne pas le faire remarquer ; il lui semblait que son devoir était pourtant de faire comprendre à l’auteur de ses jours qu’il y a des choses qui se disent et d’autres qu’il est séant de garder par devers soi. Si donc Resli était sur des épines, Anne-Mareili de son côté se sentait sur des charbons ardents.

Quant au père, il se mit parfaitement à son aise, mangea et but deux fois plus qu’à l’ordinaire, parce qu’il ne lui en coûtait rien ; il acheta des planches et, voyant qu’on les lui laissait à très bas prix, il en retint beaucoup plus qu’il n’en avait besoin. Encore un peu il eût profité de la bienveillance de ses hôtes pour leur acheter toute leur écurie à vil prix ; il fallut que le paysan expliquât qu’il avait besoin de ses attelages pour labourer et du lait pour tout son monde, de sorte qu’il ne pouvait se passer de ses vaches ni de ses chevaux. L’autre dut se rabattre sur un gros veau de choix, et comme celui-ci ne donnait pas de lait et ne pouvait servir à la charrue, pour la bonne raison qu’on ne garde les veaux que pour les montrer ou les manger, le paysan ne put alléguer aucune bonne raison et lâcha son veau à trois doublons au moins au-dessous de sa valeur. Chacun s’en aperçut et personne ne fit la grimace, si ce n’est l’homme de la Combe-aux-Épines lui-même, qui ne se sentait pas d’aise et se disait en soi-même : « C’est toujours ainsi ; plus on a de toupet, mieux on s’en tire. »

Anne-Mareili n’avait pas assisté à ces marchandages ; elle était sortie avec Anne-Lisi pour jeter un coup d’œil sur les jardins. Quand elle fit observer à son père, en retournant à la maison, qu’il y avait de quoi avoir honte de se faire céder la marchandise à tel prix, elle reçut cette réponse :

— Aie honte si tu veux, il ne t’en coûte rien. Mais si tu n’étais pas une oie, tu saurais qu’il faut secouer les poires quand elles veulent tomber.

Ainsi se passa la matinée et les deux jeunes filles durent regagner la chambre de ménage où était servi un dîner comme on n’en avait pas encore vu sur la table de la Combe-aux-Épines, un dîner propre et appétissant, ne se composant pas seulement de quartiers de pommes et de grosses assiettées de viande de porc et de salé, mais organisé de toutes pièces, avec des entrées et même du rôti, bien qu’on ne fût pas à baptême. Anne-Mareili en avait des battements de cœur : « Comme ces gens sont pourtant à leur aise ! pensait-elle. Faut-il qu’il y ait du butin dans la maison pour offrir de pareils dîners ! Je crois bien que je serais dans l’embarras, si tout cela m’appartenait. »

Cependant le père avait recommencé à manger comme s’il n’eût encore rien pris de la journée, ce qui mettait sa fille dans une nouvelle indignation ; aussi ne parvenait-elle qu’à avaler de temps en temps une bouchée. Les bonnes gens s’en alarmèrent et s’excusèrent de leur mieux de ce qu’ils avaient un si maigre dîner ; s’ils eussent prévu qu’elle arriverait, ils eussent pris d’autres mesures ; une autre fois ils feraient en sorte d’avoir quelque chose de meilleur. Ces paroles mettaient le comble à l’embarras d’Anne-Mareili ; sa gorge se serrait, elle mâchait sans parvenir à avaler et manœuvrait avec sa fourchette sur l’assiette comme si elle eût ôté les chardons d’un tas de foin avec ses doigts nus. La mère en était réellement affligée, elle ne put s’empêcher d’en dire un mot à Resli au moment où il traversait la cuisine et lui demanda :

— En quoi ai-je manqué pour qu’elle soit si taciturne et ne veuille rien manger ? Sera-t-elle donc toujours ainsi ?

— Non, répondit Resli ; elle est d’habitude aimable et dégourdie. Je ne sache pas que nous ayons manqué à son égard. Peut-être ne supporte-t-elle pas la voiture et a-t-elle mal à la tête, comme cela arrive souvent aux femmes. Cependant cette explication de Resli ne le satisfaisait pas lui-même entièrement.

Il ne fut pas question pendant le dîner de l’affaire essentielle. Ce ne fut que quand personne ne put plus manger, qu’on eut apporté le vin et que celui-ci eut été loué comme de raison, que Christen prit la parole après qu’Anneli lui eut fait signe à réitérées fois.

— Et puis, que dites-vous de notre affaire ? Si cela vous arrangeait, nous en serions bien aises. Nous nous faisons vieux et ne savons pas pour combien de temps nous avons encore à vivre ; aussi aimerions-nous voir à qui nous pourrions laisser notre butin. Il y a déjà longtemps que nous disons au nôtre qu’il doit se marier, mais il n’a pas encore trouvé une fille qui fût à sa guise ; ce n’est que quand il a vu la vôtre qu’il s’est épris d’elle. Elle-même ne s’oppose pas à la chose, c’est du moins ce qu’il prétend ; et si vous étiez d’accord, cela pourrait donner un mariage. Je crois, sans nous vanter, qu’une fois mariés et pour peu qu’il veillent à leur affaire, ils posséderont plus qu’il ne leur faudra pour la fin de leurs jours.

Anneli s’essuya les yeux. Aux premiers mots du père, Christeli avait pris la porte, suivi de près par Anne-Lisi. Resli et Anne-Mareili ne disaient mot. Le paysan de la Combe-aux-Épines liquida encore un bon morceau de jambon et prit enfin la parole :

— Au fond, je ne suis pas venu ici pour cela, et si j’avais su que c’était aussi sérieux j’aurais probablement laissé les planches où elles étaient. Ce n’est pas que j’aie quoi que ce soit contre vous ; je ne dirai rien du renom de votre famille, chacun ne peut pas être de la noblesse, et pour ce qui concerne la richesse c’est une chose à voir de plus près. Mais c’est un peu loin de nous ; à cette distance on ne sait guère ce qui arrive à ses enfants et c’est pourtant ce à quoi un père tient le plus ; on pourrait les écorcher tout vifs qu’on ne le saurait que trop tard. Et je dois le dire, je suis très chatouilleux sur cet article-là, je passe sur bien des choses, mais quant à laisser souffrir un de mes enfants, c’est plus fort que moi et il y aurait de quoi me pousser à toutes les extrémités.

Anne-Mareili fit des yeux étonnés. Elle ne souffla mot, mais ses regards disaient clairement : Mon père est un fieffé menteur !

— Je sais bien, continua le paysan, qu’il n’y a pas grand’chose à faire des filles et qu’on les a au fond pour les marier, mais on est aussi là pour voir comment on les marie. Si j’avais voulu donner ma fille au premier croquant venu, elle pourrait être déjà grand-mère depuis longtemps.

— C’est bien heureux pour vos enfants, dit Anneli, que vous ayez autant d’intérêt pour eux, mais il se peut que le bon Dieu ait voulu réserver votre fille précisément pour notre Resli. D’ailleurs vous n’avez pas à craindre qu’elle soit malheureuse ici ; vous pouvez aller aux informations ; nous avons bonne réputation et j’ai souvent déjà pris devant Dieu et devant les hommes l’engagement d’être une bonne belle-mère ; pour peu que ma belle-fille y mette de la bonne volonté, elle sera ici mieux qu’elle n’aura jamais été à la maison. C’est pourquoi vous pouvez sans inquiétude laisser venir votre fille.

— Pour ce qui concerne le bon Dieu, dit le paysan, j’aime autant qu’on n’en parle pas trop, et s’il n’en avait tenu qu’à moi il n’aurait pas eu grand-chose à dire ici. Je ne veux pas d’emblée faire opposition, mais je n’oublie pas que comme on fait son lit on se couche. La fille ne nous gêne pas à la maison ; il est vrai que le moment serait bientôt venu pour elle, ce qui n’empêche pas que nous n’ayons encore du pain et du travail à sa disposition. J’aimerais savoir un peu ce que vous avez en vue pour le cas où l’affaire aboutirait.

— Cela va de soi, répondit Christen. Resli est le cadet et prendra la ferme à un prix raisonnable, tout en faisant aux autres une juste indemnité.

— C’est là-dessus qu’il serait bon d’être au clair ; tout dépend de savoir qui intervient dans ces arrangements ; il s’est trouvé des garçons qui ont dû donner plus qu’il ne leur restait ; cela ne vaut rien ; on veut éreinter les paysans pour faire la part belle aux écrivassiers et aux marchands d’écuelles, il y a longtemps qu’on vise à cela. Le mieux est de mettre les choses en ordre de son vivant, quand on les tient encore en mains et qu’on en est le maître ; une fois qu’on s’est dessaisi, c’est trop tard et il n’y a plus rien à y faire.

— Ce ne sera pas nécessaire pour ce qui nous concerne ; on peut épargner ces frais. Le domaine appartiendra comme de juste au cadet ; personne ne le lui conteste et il ne viendra à l’idée de personne d’exiger une compensation trop élevée. C’est la coutume que les domaines ne se morcellent pas et il est bon qu’il en soit ainsi. Si l’on voulait les partager, il n’y aurait plus de bonne agriculture possible, on ne pourrait plus garder un attelage convenable, les terrains maigres ne s’engraisseraient plus suffisamment, les domaines s’appauvriraient et les gens avec eux ; chacun voudrait s’en tenir à sa part de terres, et on sait ce qu’il advient des petits patrimoines : ils ne peuvent ni se maintenir ni nourrir leurs possesseurs, et ceux-ci finissent par s’y ruiner, pour peu qu’ils ne sachent pas se faire de l’argent d’une autre façon. Notre assesseur racontait justement l’autre jour d’un pays qu’on appelle l’Irlande, où tout va à la dérive et où la moitié des gens meurent de faim, et cela précisément parce que le territoire est trop morcelé et que chaque ménage y tient à peine assez de terres pour pouvoir vivre dans les bonnes années ; vienne une mauvaise année, on y meurt de faim comme les mouches en automne. Non, nous n’en sommes pas là, Dieu merci. Les domaines restent intacts de manière à pouvoir se suffire à eux-mêmes et nourrir convenablement une famille. Et pour peu que les enfants soient de bonne composition on ne se chicane pas quand il s’agit de faire le partage et personne n’exige une trop forte compensation.

— Oui, oui, fit le paysan ; il serait heureux qu’on s’arrangeât toujours ainsi, mais on ne sait jamais ce qui vient à la tête des gens ou ce qu’on leur met dans l’idée, c’est pourquoi il vaut mieux prendre des précautions à l’avance. Et il me semble que vous feriez bien de vendre le domaine au fils cadet, de manière à ce qu’il puisse s’en tirer. Combien peut-il valoir ?

— Je ne l’ai pas évalué exactement, mais feu mon père a toujours dit qu’il valait bien soixante mille livres, prix d’ami. Depuis j’ai fait des acquisitions et les terres ont pris de la valeur. Il serait difficile de prévoir à quel chiffre il monterait s’il était mis à l’enchère, surtout si on le vendait en détail.

— Vous pourriez ainsi le céder au garçon pour trente-deux mille ou trente mille livres ? Il en résulterait encore une dette pour lui et il aurait assez à faire, d’autant plus que je ne compte pas faire une dot à ma fille, cela ne m’arrange pas, je n’aime pas les à-compte ; plus tard ils ramasseront le tout ensemble, ils ne s’en trouveront que mieux.

— Les dettes ne donneront pas beaucoup de mal à mon garçon ; nous avons de l’argent placé. Et puis, le mobilier est au grand complet ; il n’aura pas à acheter grand’chose en fait d’outils aratoires ; d’ailleurs la forêt donnerait, en cas de besoin, un beau produit ; il ne faut pas croire que j’aie tout abattu sans penser à mes enfants, comme c’est arrivé en tant d’endroits.

— Tant mieux ! répondit le paysan. Et s’il est vrai qu’il y ait de l’argent placé, il me semble que nous pourrions nous arranger. Il s’agirait de faire rentrer ce qui s’y prêterait le mieux, le garçon prendrait l’argent et paierait le domaine ; personne ne saurait d’où cela vient et si quelqu’un s’en informait, on pourrait dire que c’est la dot, et on n’aurait plus à s’en inquiéter. Quant à ceux qui voudraient en savoir plus long, vous n’auriez qu’à me les expédier, je me chargerais de les mettre au clair.

À ce discours Anneli soupira profondément et Christen dit :

— Il me semble que cela ne serait pas nécessaire. Si Resli retient le domaine pour cinquante mille livres et même pour soixante mille, chacun sera content et il y gagnera un bon tiers ; qu’il abandonne ensuite sa part des capitaux et qu’il fasse une coupe raisonnable dans la forêt, et les dettes ne le tourmenteront pas beaucoup. J’ai encore là en créances la dot de ma femme et peut-être encore quelque chose avec, et Resli n’aura pas besoin de payer des dettes avec ce qui lui reviendra de sa femme ; au prix où tout est aujourd’hui, le domaine les aura depuis longtemps payées jusqu’au dernier kreutzer quand cet héritage lui arrivera. Mais je ne voudrais pas agir en filou avec mes enfants ; on ne fait pas cela dans ses vieux jours et je ne tiens pas à ce que mes petits-enfants et arrière-petits-enfants me poursuivent dans l’autre vie et me reprochent devant Dieu de m’être conduit à leur égard en fripon et de les avoir réduits à la mendicité. Il y a des endroits où c’est l’usage que tout l’héritage revienne à l’un des enfants, qui n’est tenu de donner aux autres qu’une misérable aumône ; eh bien, cela me fait frémir, non seulement parce que c’est une iniquité, mais parce qu’on sait qu’un kreutzer mal acquis en dévore dix honorablement acquis ; d’ailleurs cela se voit tous les jours et s’il y a tant de gens qui vont pieds nus, c’est parce que leur aïeul a autrefois trompé indignement ses frères, ses neveux et nièces ou d’autres personnes de sa parenté. C’est pourquoi Resli aura ce qui lui revient de droit, chacun le lui cède volontiers ; mais quant à retirer plus que son droit, nous l’aimons trop pour lui passer cela et nous ne voudrions pas en prendre la responsabilité vis-à-vis de ceux qui nous ont précédés dans la tombe.

— Il ne faut pas prendre les choses aussi vivement. On est toujours libre de dire ce qu’on pense et aussi de faire ce qu’on veut ; il n’est jamais trop tard pour cela. Quant à donner ma fille au premier va-nu-pieds et gueux venu, ce n’est pas mon intention ; voilà mon dernier mot.

— Faites excuse, interrompit Anneli ; Christen n’a pas dit cela à mauvaise intention ; il n’a voulu que citer des exemples. Non, notre Resli ne sera pas un va-nu-pieds : quoi qu’il arrive, les dettes ne le tourmenteront pas beaucoup et il n’y aura pas beaucoup de paysans plus à leur aise ; bien heureux s’il y en avait qui le fussent autant que lui. Mais, continua-t-elle en se tournant vers Anne-Mareili, qu’en dis-tu toi-même ? C’est surtout toi que cela concerne et tu n’as pas encore dit ton avis.

Cette interpellation inattendue fit sur Anne-Mareili l’effet d’un coup de canon qu’on eût fait partir subitement derrière son dos. Pendant toute la durée de l’entretien elle n’avait cessé de trembler intérieurement ; l’issue de ce marchandage, dont son bonheur était l’objet, lui paraissait de plus en plus incertaine, d’autant plus qu’elle ne savait pas lire dans le fond des cœurs ni apprécier d’un coup d’œil l’ensemble de la situation. Mise en demeure d’intervenir personnellement elle tremblait de compliquer encore les choses, aussi répondit-elle :

— Je m’en remets à ce que vous ferez ; nous autres n’avons pas grand’chose à dire à ces choses-là ; il faut que nous les prenions comme elles arrivent.

La pauvre fille ne savait pas qu’une parole franche et nette vaut souvent cent fois mieux qu’une réponse lâche et résignée. Combien de gens, qui ne sont pas de jeunes filles contrariées dans leurs amours, l’ignorent aussi bien qu’elle. Combien elle eût aimé pouvoir supplier son père de ne pas soulever ces questions et de remettre toutes choses à Dieu et à de braves gens. Combien il lui eût été facile de se dire contente de tout pourvu qu’elle pût quitter la maison et venir à Liebiwyl ! Mais elle craignait de rendre son père encore plus rusé et intraitable. Quant à appuyer les exigences de celui-ci, elle ne se sentait pas assez impudente pour cela, aussi sa réponse eut-elle pour effet d’aigrir son père et de faire de la peine aux autres, ne satisfaisant aucune des parties en présence.

— Et toi, demanda le paysan à Resli, qu’en dis-tu ? C’est toi que la chose intéresse le plus et il me semble que ma proposition devrait faire ton affaire ; c’est toi qui en tireras le profit.

— Pour moi, répondit Resli le cœur serré, voici ce que j’en pense. Je tiens à Anne-Mareili, je crois qu’elle deviendrait une femme de la trempe de ma mère et qu’elle n’aurait pas à se plaindre de nous. Aussi n’ai-je jamais demandé ce qu’elle possède et combien elle apportera en dot, et quand elle n’aurait rien du tout, cela me serait égal. C’est justement pourquoi il me semble qu’on pourrait avoir confiance en nous. Au reste je m’arrangerai de tout, pourvu que mon frère et ma sœur soient contents ; ils sont toujours mon frère et ma sœur.

— À mon avis, observa le paysan, la peau est plus près que la chemise et celui qui veut prendre femme ne doit pas trop s’inquiéter de ses frères et sœurs. Du reste vous pouvez faire ce que vous voudrez, cela m’est égal, je ne suis pas venu pour cela. Si ma fille trouve ici un parti de tout premier choix, tant mieux pour elle ; mais cela n’empêche pas qu’elle en trouverait chez nous dix pour un, et alors on saurait au moins à qui on aurait affaire, et quoiqu’il puisse arriver on verrait ce qui se passe. Il y en a par exemple un qui tourne depuis longtemps autour du pot, un comme ma fille ne trouvera jamais son pareil. Il est vrai qu’elle le trouve trop vieux pour elle, mais elle finira bien par ouvrir les yeux et comprendre que les plus vieux sont les meilleurs ; il lui faudra peut-être du temps pour en arriver là, mais je suis sans inquiétude à cet égard. À propos il serait temps de partir si nous voulons rentrer à la maison aujourd’hui.

— Oh, ne nous fâchons pas, reprit Christen ; il ne s’agit pas de revenir en arrière de ce qui a été dit ; nous n’avons pas eu mauvaise intention et chacun a bien le droit de dire son avis. Notre garçon nous est cher, et nul d’entre nous ne regardera à quelques pauvres mille livres de plus ou de moins pour lui être agréable ; là où l’on s’aime, l’argent n’empêche aucun arrangement. La fille lui convient et à nous aussi, quand même nous ne la connaissons pas autrement. Mais je le répète, nous sommes un peu loin de compte. Les montagnes ne se rencontrent pas facilement, mais bien les gens, et une fois qu’on s’est rencontré, ce ne doit pas être pour se séparer, c’est mon avis. Et vous, qu’en dites-vous ? Comment pourrait-on arranger la chose ? Nous ferons ce qui sera possible.

— C’est à toi de répondre, dit le paysan à sa fille. Cela te concerne, parle.

La pauvre fille n’avait pas le cœur à parler, hélas ; l’angoisse la plus affreuse lui étreignait le cœur. Le joueur qui a mis tout ce qu’il possède sur une carte ne peut être plus angoissé au moment où il a les regards attachés fixement sur les mains hésitantes du croupier. Chacune des paroles qu’elle entendait augmentait cette angoisse, elle en voulait à ceux qui parlaient, de ne pas hâter la solution ; elle eût voulu donner tout ce qu’elle avait à attendre dans ce monde et dans l’autre pour qu’on en finît. Aussi répondit-elle :

— Je n’aurais pas cru qu’il y avait là de quoi faire tant d’histoires, du moins à ce que l’on m’avait dit. Mais je ne veux me mêler de rien, ce que le père fera me conviendra. D’ailleurs ces marchandages me répugnent et j’aimerais mieux n’y être pour rien, je le dis franchement.

— C’est aussi mon cas, dit le père, et voici mon dernier mot : Vous céderez le domaine au garçon pour quarante mille livres, de manière à ce que ma fille aussitôt mariée puisse prendre les clefs et la cuiller en mains. Et si Resli vient à mourir avant elle et sans enfants, la fille héritera de plein droit de tout le domaine. Ce sont mes conditions et je n’y changerai rien.

À ces mots Resli pâlit affreusement ; ses lèvres s’agitèrent comme s’il eût voulu parler, mais l’eût-il voulu, aucun pouvoir au monde n’eût pu lui faire articuler une parole. Un profond dégoût, une haine amère, toutes les révoltes de l’orgueil blessé, sentiments jusqu’alors étrangers à son esprit, lui montaient au cœur. Ces gens venaient donc de là-bas, s’imaginant n’avoir affaire ici qu’à des imbéciles qu’on pouvait berner à son gré ? Cette fille n’avait donc pas d’affection pour lui, elle n’en tenait qu’au domaine, et pendant que lui-même n’exigeait rien, ne demandait pas un sou de dot, était-il juste qu’on lui posât toutes sortes de conditions ? Était-il un garçon qu’il fût nécessaire de dorer sur tranche pour le faire accepter à une jeune fille ? Il commençait à comprendre qu’il valait à lui tout seul n’importe quelle fille et que sa personne pesait autant dans la balance que telle autre personne flanquée d’une centaine de mille livres. Le pauvre garçon ignorait, hélas, que les jeunes filles apprécient rarement les choses à leur valeur et que les parents ne font cas de quelqu’un que pour autant qu’il peut joindre à sa personnalité un inventaire de créances, une entreprise, un titre, un grand nom. Ne sachant rien de tout cela et ne pouvant lire dans le cœur d’Anne-Mareili, n’ayant d’ailleurs sous les yeux que le visage de celle-ci qui ne lui disait rien que de fort décourageant, il se sentit pris d’une immense colère ; il eût voulu partir en guerre sur son cheval de dragon contre n’importe qui, à la vie et à la mort, à seule fin de prouver qu’il n’était pas un rien du tout, mais Resli, le fils du paysan de Liebiwyl, un brave garçon, voire même un des meilleurs dragons de sa compagnie.

Les femmes ont plus particulièrement le don de lire sur les figures, ce sens leur sert de clef pour ouvrir le cœur des hommes ; il leur donnerait la domination sur ceux-ci, n’était l’esprit de contradiction également inné en elles et qui les pousse à vouloir chasser à force de chicanes et de reproches ce qu’elles rencontrent dans ces cœurs, plutôt qu’à s’efforcer de le dominer paisiblement. Les mères sont cependant, plus que les épouses, à l’abri de ce défaut, leur affection est moins égoïste ; sachant lire dans le cœur de leurs fils (chose curieuse, elles y voient plus clair que dans celui de leurs filles) elles ne se croient pas obligées de le contrecarrer ; elles s’en font les protectrices, les éclaireurs, elles le fléchissent doucement à leurs vues, de même qu’on amollit le beurre pour le pétrir et qu’on fait fondre le fer pour le couler dans une forme.

C’est ainsi qu’Anne-Mareili et Anneli lisaient parfaitement sur la figure de Resli ce qui se passait dans son cœur ; à cette vue la première sentit les frissons lui courir le long du dos ; pour rien au monde elle n’eût pu articuler une parole aimable et s’il eût fallu parler à toute force, c’est un jet de bile qui eût jailli de sa bouche.

Heureusement Anneli prit la parole :

— Ce sont, dit-elle, des choses auxquelles nous n’avons pas pensé et desquelles nous ne nous sommes pas encore entretenus ensemble. Pour ce qui me concerne, je serais toute disposée à me décharger de mon fardeau, et plus vite Resli m’amènera une belle-fille, plus je serai contente ; je lui remettrai volontiers la direction de la maison et je la laisserai faire. Je me sens fatiguée et je tiens à me reposer ; d’ailleurs je n’ai jamais été femme à aimer commander : que personne n’en prenne de l’inquiétude. Pour ce qui est du reste, il est pourtant bon d’en parler aux autres, cela les concerne aussi et ce qu’on a préalablement discuté et arrangé ne donne pas lieu à des querelles dans la suite. Je ne crois pas qu’on ait grand-chose à redouter du côté de Christeli, mais si Anne-Lisi vient à se marier, on ne sait pas quelle sorte de mari elle aura. C’est pourquoi il vaudrait mieux parler de la chose entre nous, avant de donner réponse.

— Cela m’arrange, dit Christen. Où les enfants sont-ils allés ? On peut les appeler.

Une ombre passa sur la figure d’Anneli ; déjà sa bouche s’ouvrait quand le paysan prit la parole :

— Rien ne presse, dit-il. Si on les fait venir tout de suite ils vont s’imaginer que je ne puis pas attendre. Et cela n’est pas ; au contraire je préfère qu’on reste libre de part et d’autre ; on ne sait jamais ce qui peut survenir ; il peut arriver dans un jour toutes sortes de choses imprévues. Parlez de la chose entre vous, et si vous êtes d’accord avec moi, faites-le moi savoir, sinon, je le répète encore, cela m’est égal. Au fond, toute l’affaire ne me va qu’à moitié, et si je ne voyais pas que ma fille se plaît ici, j’aimerais mieux ne plus en entendre parler ; c’est pour lui faire plaisir que j’ai poussé les choses aussi loin, mais il ne faut pas pour cela vous imaginer que vous pourrez faire de moi ce que vous voudrez. Les filles de cet âge prennent facilement leur parti de tout ; chez nous on n’apprend pas à devenir malade ou à perdre la tête, ce n’est pas notre genre. Pour un perdu, un retrouvé ; et si tous font défaut, nous pouvons nous passer d’eux, voilà comme on raisonne dans notre famille. Mais il est bientôt quatre heures et nous aurions encore d’autres questions à liquider. Je suis bien embarrassé pour transporter ces planches chez moi, il me les faudrait tout de suite et je ne sais comment faire pour venir les chercher ; nous avons de l’ouvrage par-dessus les épaules ; chaque matin nos deux attelages doivent être au champ dès après deux heures sonnées. Pour ce qui est du veau, je pourrais encore le faire chercher par un petit domestique, mais les planches exigent du temps et un attelage. Je ne sais, ma foi, comment en sortir. S’il me faut payer le voiturage, elles me reviendront tellement cher que j’aurais eu beaucoup plus de profit à les acheter ailleurs…

— Pour ce qui est de cela, interrompit Anneli, vous n’avez pas besoin d’être en peine. Nous trouverons toujours le temps de conduire quelques billons de planches, et par la même occasion on pourra vous rendre réponse et terminer l’affaire. Ce sera pour jeudi ou vendredi, si cela vous arrange.

— C’est que le transport n’était pas compris dans le marché, et, s’il devait m’en coûter trop, je préférerais attendre encore.

— Compris ou non, dit Christen, ce qu’on offre est offert et il n’est pas question de paiement. Dites seulement quel jour vous préférez.

— Si c’est ainsi, j’accepte avec reconnaissance ; tous les jours me conviennent, le jeudi m’irait presque encore mieux que le vendredi. Vous n’aurez pas besoin de prendre du foin avec vous, j’en suis suffisamment pourvu ; quant à l’avoine, nous n’en avons que tout juste, mais le foin est d’autant meilleur et, s’il ne suffit pas, on peut y suppléer avec des criblures. Cependant il faut nous en aller ; la nuit sera là depuis longtemps quand nous arriverons.

— Rien ne presse ; vous avez bien encore le temps de prendre un verre et de manger un morceau, c’est pour cela que la table est mise.

Il ne se le fit pas dire deux fois ; Dieu sait combien de verres de vin y passèrent ; notre homme eût continué indéfiniment si Anne-Mareili n’eût insisté d’une manière de plus en plus pressante pour qu’on partît. La pauvre fille en avait, selon l’expression de nos femmes, jusqu’au cou, elle prenait des éblouissements et elle eût donné beaucoup pour pouvoir reposer sa tête sur un lit dans une chambre bien sombre, et là pleurer toutes ses larmes de colère et d’amour en s’efforçant d’oublier l’état de son pauvre cœur. Elle se sentait en effet entrer peu à peu dans cette sorte d’irritabilité et de nervosité, à laquelle il ne fait pas bon se laisser aller, parce qu’on ne sait jamais à quelles extrémités elle peut conduire. Elle réussit donc à faire donner le signal du départ, mais elle n’y gagna pas un air de plus grand contentement, au contraire elle en voulait à chacun, à soi-même parce qu’elle était obligée de lutter contre ses envies de pleurer, à son père parce qu’il avait manœuvré de façon à décourager les autres, à Resli et à ses gens parce qu’ils avaient demandé de la réflexion, ce qui s’appelle en langage administratif renvoyer la chose à une commission.

Oh ! la douce chose que le renvoi à une commission, c’est-à-dire la faculté de peser mûrement une décision, d’examiner longuement et dans tous ses détails une affaire. Mais quand il s’agit d’une affaire d’amour, le renvoi à une commission semble aux jeunes cœurs une chose épouvantable, avec ses longueurs, ses complications, ses atermoiements. Et quand un cœur enthousiaste bat pour une noble cause, s’enflamme pour une grande idée, s’élève à la conception claire et nette de cette cause et de cette idée, quel seau d’eau froide que le renvoi à une commission !

On accompagna les voyageurs jusque près de l’endroit où ils avaient laissé leur voiture et on se quitta en proie à de fâcheux sentiments. Anne-Mareili emboîta tristement le pas derrière son père. Celui-ci ayant parlé à plusieurs reprises sans recevoir de réponse, se détourna et vit sa fille manœuvrant de son mouchoir de poche après son visage.

— Tu pleures ? dit-il.

— Non, répondit-elle, j’ai le rhume de cerveau.

— Je ne saurais pas non plus pourquoi tu pleurerais, quoi qu’il puisse arriver. Si tu vas chez ces gens tu seras casée ; s’ils reculent, eh bien, nous avons une autre ressource. Ce sont de sottes gens, des gens à la vieille mode qui ont pour chaque chose un usage différent et qui se croient bien malins ; pourtant ils ne voient goutte aux affaires et je leur ai accroché la valeur d’au moins quarante couronnes. Il y a longtemps que je n’en ai vu d’aussi bêtes ; il fallait leur dire leur chapitre tout de suite. Si tu devais vivre sous leur régime, en huit jours ils t’auraient fait perdre la tête. C’est pourquoi j’ai pris soin de tes affaires, quand même tu n’as pas voulu ouvrir la bouche.

— Mais, père, dit enfin Anne-Mareili, s’ils refusent ?… Avoue que la chose est un peu dure pour eux.

— Soit, j’ai au moins des planches à bon compte et un veau sur lequel il y aura quelque chose à gagner. Mais sois tranquille, ils y viendront, ils ne voudront pas revenir en arrière. C’était bien impudent de leur part de ne pas faire marché tout de suite, et cela après nous avoir invités de façon à nous faire croire qu’ils étaient d’avance décidés à tout accepter. C’était à nous à demander de la réflexion et non pas à eux ; ils auraient déjà dû s’estimer bien honorés de ce que nous nous soyons donné la peine de venir les trouver ici dans leur nid de corbeaux. Mais c’est le jeune qui m’a le plus vexé avec ses façons, lui qui était le premier intéressé à ouvrir la bouche et à faire avancer l’affaire. Au fait, ce qu’il a dit était bien dit ; ce qui n’empêche pas qu’il y ait probablement par là quelque chose de louche, sinon il n’aurait pas eu besoin de courir si loin pour trouver femme, ni de faire tant de compliments. Heureusement que nous nous sommes mis sur nos gardes et que nous n’avons pas topé des deux mains dans cette affaire ; au point où la pâte en est à présent, nous pouvons attendre tranquillement les événements.

Anne-Mareili connaissait son père ; elle ne répondit pas, ne fit pas de scène. Ce fut la mère qui s’en chargea. Elle avait compté que l’affaire s’arrangerait ; elle se voyait déjà avec un brave beau-fils qui lui apporterait de temps en temps une demi-livre de café et chez lequel elle pourrait se retirer quand elle n’y tiendrait plus avec son mari ou que celui-ci n’y serait plus. Et voilà que tout était encore en suspens et que l’issue de l’affaire était plus douteuse que jamais. Elle en fut vivement irritée.

— Notre vieux, dit-elle, est bien le plus sot personnage qu’il y ait sous la voûte des cieux ; ses exigences sont tout simplement absurdes, mais voilà, il a toujours été ainsi et le sera toujours. Mais ces gens de là-haut sont aussi bien drôles avec leur manie de réfléchir et de tenir conseil ; il faut qu’il y ait par là quelque chose de louche, car si le garçon avait eu gros comme un pommeau d’épingle d’amour pour toi, il s’y serait pris autrement et aurait dit son fait à son vieux jusqu’à ce que la chose fût arrangée. C’est ainsi que tes frères ont fait en pareil cas. Oh, mon Dieu, il ne faut pas que ces gens s’imaginent qu’on n’ait pas ici de quoi manger et qu’on ne connaisse pas les usages ! Leur garçon a beau être riche, il faut qu’ils sachent que quand on se donne la peine d’aller les trouver là-haut dans leur désert, ce n’est pas pour se laisser berner et faire la loi, mais pour faire de bonnes affaires, oui, pour leur enseigner les usages des gens comme il faut et se diriger en conséquence…

Ces discours bourdonnaient aux oreilles d’Anne-Mareili et bien que la pensée lui vînt de temps en temps que ce qui avait été dit à Liebiwyl était parfaitement fondé, elle eut quelque peine à s’en persuader. Il lui sembla que tout le monde allait lire sur sa figure qu’elle était allée là-haut en visite de fiançailles et que chacun se ferait des gorges chaudes sur son insuccès. Elle se promit d’être aussi froide et indifférente que possible lorsque Resli viendrait le vendredi suivant, de ne se montrer qu’au dernier moment, et apportât-il les meilleures nouvelles, elle résolut de lui laisser le bec dans l’eau assez longtemps pour lui faire comprendre une fois pour toutes qu’il s’était mal conduit à son égard, affaire de le mettre d’emblée sur un bon pied. D’ailleurs Kellerjoggi avait fait une nouvelle apparition et s’était montré empressé et disposé à toutes les concessions possibles. Il avait probablement eu vent de ce qui se tramait ; peut-être avait-il d’autres raisons de hâter son mariage, bref, un beau soir on le vit arriver de son pas sautillant.

Il fit comme si rien ne se fût passé, s’assit sur le petit banc devant la cuisine, demanda à voir le père et entretint, en attendant, la mère de ses richesses et de ses projets. Et quand le père arriva enfin, l’air important et madré, Kellerjoggi prit un petit air innocent et dit :

— La dernière fois nous n’avons pu nous entendre, mais j’ai réfléchi et je me suis rendu compte des choses, c’est pourquoi je viens voir à quoi nous en sommes. Il a couru toutes espèces de bruits sur la fille à propos de l’incendie ; je n’en ai rien cru, mais j’ai pourtant voulu savoir ce qui en était, parce qu’à mon âge on ne fait rien qu’à bon escient, et je ne me suis pas trop pressé de prendre une décision. À présent je sais que ce qu’on disait était de pure invention et je voudrais mettre les choses en ordre ; on ne sait jamais combien longtemps on a encore à vivre et cela va quelquefois plus vite qu’on ne s’y attend. Avant-hier encore l’aubergiste du Corbeau est allé se coucher en parfaite santé et le lendemain il était mort, sans que personne ait su comment. J’en ai encore le frisson ; je ne voudrais pourtant pas mourir ainsi. Les gens d’un certain âge devraient toujours avoir quelqu’un avec eux pour veiller au grain et au besoin pour vite faire une prière, si l’affaire devenait mauvaise.

— Eh oui ! dit la mère, j’y ai déjà pensé souvent quand mon vieux se mettait à tousser à se rompre la poitrine, et je me suis dit que je ferais bien de trouver un livre de prières, de manière à l’avoir sous la main en cas de besoin, parce qu’on ne trouve jamais ce qu’on voudrait quand on est dans la détresse, surtout quand c’est quelque chose dont on ne se sert pas tous les jours. Et quand je pense que je pourrais arriver trop tard, cela me donne le frisson, parce que je me dis qu’il pourrait en résulter de tristes choses. Brr ! Si sa pauvre âme allait revenir ! Puisqu’il faut mourir une fois, mieux vaut que ce soit définitivement et qu’on reste où on est ; on a toujours eu assez le temps d’être ensemble de son vivant…

— Tu es une écervelée et tu ne sais ce que tu dis, interrompit le paysan. Va-t-en donner à manger à tes porcs ; n’entends-tu pas comme ils grognent ? Voilà les femmes ! Ce qui ne les regarde pas est justement ce dont elles s’inquiètent le plus, au point d’en oublier leur besogne, et qui sait comment les choses iraient si on n’était pas toujours devant et derrière elles !

— Oui, oui, il y a bien quelque chose à dire à cela, observa Kellerjoggi, mais cela n’empêche pas de penser aussi de temps en temps à son âme ; quoi qu’il arrive on n’a au moins rien à se reprocher. Je deviens quelquefois tout drôle ; tout tourne autour de moi, il me semble que je suis en voiture et que je roule loin, bien loin, puis, en fin de compte, il se trouve que je n’ai pas bougé de la place. Cela n’ira plus longtemps, je le crains, je le crains. Soit, il faut se soumettre. Mais, je le répète, je n’aimerais pas mourir ainsi tout seul, sans que quelqu’un me fasse une prière ; la vie est longue et il s’y passe bien des choses qui eussent mieux fait de ne pas arriver et qu’il vaut mieux laisser derrière soi. C’est pourquoi j’ai pensé venir encore aujourd’hui ; il ne doit plus y avoir d’empêchement à ce que nous finissions notre marché. Est-elle à la maison, la fillette ?

— Oh, oh, répondit le paysan d’un air enjoué, pas si vite que cela ! Nous n’avons pas d’écrivain sous la main et d’ailleurs il faut en reparler à la fille, qui n’y comptait plus et qui a peut-être déjà combiné autre chose. Et puis il faudrait savoir comment tu entends arranger l’affaire à présent.

Là-dessus Kellerjoggi fut pris d’un violent accès de toux et ne put pendant un bon moment pas retrouver son souffle ; on eût dit que quelque chose s’était rompu dans sa poitrine. Il dit enfin :

— Oui, oui, cela n’ira plus longtemps. Il est écrit : « Ce que tu as à faire fais-le promptement ». Il faut que je rentre, l’air du soir ne me convient pas ; viens me trouver un de ces jours, nous tomberons d’accord, tu peux en être sûr ; mais ne tarde pas trop, on change quelquefois d’idée. Donne le bonsoir à la fille.

Et il partit de son pas sautillant, pendant que le paysan grommelait : « Va seulement, vieux coquin de filou ! »

CHAPITRE IV

L’union fait la force.

À Liebiwyl le ciel n’était pas clair non plus. Les membres de la famille rentrèrent silencieusement au logis après avoir accompagné leurs visiteurs ; tout au plus échangèrent-ils quelques paroles indifférentes :

— Il te faudra cueillir des haricots, dit la mère à Anne-Lisi.

— On dirait qu’il va venir un orage, dit Christen.

— Faut-il aller ouvrir les rigoles ? demanda Resli.

— Il me semble que le regain pousse joliment, observa Christeli.

Mais personne ne demanda : « Qu’en dites-vous ? Comment les trouvez-vous ? » Anne-Lisi souffrit passablement de ne pouvoir dire tant de choses qui lui trottaient par la tête, mais elle comprenait qu’il ne lui convenait pas de parler de quelque chose tant que son père et sa mère ne commençaient pas. Au moment où elle revenait de chercher un panier pour ses haricots, elle se trouva nez à nez avec Christeli et ne put s’empêcher de lui demander :

— Eh ! dis donc, comment l’as-tu trouvée ?

— Pas trop mal, répondit Christeli. Seulement un peu timide ou tant soit peu fière, un des deux.

— Pour moi je suis diablement curieuse de savoir comment elle a pu donner dans l’œil à Resli et ce qu’il peut bien trouver en elle de si remarquable, lui qui a toujours fait le délicat et la fine bouche, au point de ne pas en trouver une à son goût dans tout ce pays. Elle aurait assez bonne façon, ce qui ne veut pas dire qu’il n’y en aurait pas eu ici d’aussi bien faites. Mais il est de fait qu’elle ne sait pas parler ; j’ai eu beau la mettre sur tous les chapitres, foires, tirs, garçons, filles, je n’ai pas pu lui faire décrocher autre chose qu’un oui ou un non tout sec ou un « pas possible ! » Et avec cela fière comme on ne sait quoi ! Figure-toi qu’elle n’a pas dit un mot aimable aux servantes, aussi ont-elles fait de belles grimaces à son dos ! Encore si elle avait des manières ! Mais as-tu vu comme elle pousse la viande de sa fourchette avec le bout des doigts ? Et son mouchoir de poche qui n’était pas plus grand que la main et si mince que j’aurais eu honte d’en avoir un pareil pour aller en visite. Et toutes les fois qu’elle voulait s’en servir, elle devait chercher longtemps avant de le trouver et de savoir comment elle voulait s’y prendre avec lui. Je parierais bien qu’à la maison elle se mouche avec les doigts ou dans son tablier.

— Tu es toujours la même, répondit Christeli ; tu ne te plais qu’à critiquer. Que dirait-on de toi si on t’entendait ? Quand tu es chez les gens tu fais la sainte Nitouche, au point que les gens s’imaginent que tu vas les entraîner à la réunion. Peut-être est-ce l’inverse pour elle et se montre-t-elle plus aimable à la maison qu’en visite.

— Méchant que tu es ! répondit Anne-Lisi. Moi qui te parle franchement, croyant avoir en toi un ami, voilà comment tu me fais !

— Oh, il ne faut pas te fâcher, je ne fais que répéter ce que j’ai entendu l’autre jour à l’auberge. Il y avait là un individu qui prétendait qu’il y a deux sortes de filles, les unes bonnes pour la maison, les autres bonnes pour être dehors ; les unes ayant des manières à la maison, les autres ne sachant pas se conduire à la maison, mais se montrant charmantes en visite ; il disait donc qu’il y a de jolies têtes à visite qui sont d’épouvantables têtes de maison. Reste à savoir à quoi on tient le plus, ce qui n’empêche pas qu’on ne soit souvent trompé parce qu’on ne voit les filles guère qu’en visite ou sur la rue et qu’on ne peut pas se rendre compte du visage qu’elles feront dans leur cuisine, ou de ce qu’elles aimeront mieux faire, cueillir des haricots ou bavarder et critiquer les gens.

— Attends seulement, je ne te dirai plus jamais rien, grommela Anne-Lisi en prenant le chemin du carré de haricots. Et quand tu auras besoin du docteur, tu iras le chercher toi-même…

Quand tout le monde fut au lit et que Christen et Anneli se trouvèrent seuls dans leur chambre, ils furent longtemps sans parler, Christen se bornant à soupirer profondément.

— Qu’as-tu ? demanda Anneli.

— Je n’en sais rien moi-même, mais j’éprouve une certaine inquiétude ; l’affaire ne me plaît qu’à moitié et je ne sais qu’en dire.

— Qu’est-ce qui ne te plaît pas là-dedans ?

— La fille m’irait assez, ce n’est pas d’elle que je veux parler, quoiqu’elle ne perdrait rien à être plus avenante ; mais c’est le vieux qui me vexe avec sa manie de croire qu’il en sait plus long que chacun et qu’une fois hors de son village il n’a plus affaire qu’à des demi-imbéciles. Il savait pourtant où il était, ce qui ne l’a pas empêché de se croire sur une foire et de marchander comme j’aurais honte de le faire même avec des étrangers. Je crois qu’il nous eût acheté les habits que nous avions sur le corps, si je n’avais pas déclaré en avoir besoin pour moi-même.

— Affaire d’habitude ; à chacun son genre ; quand on va beaucoup sur les foires on croit toujours y être.

— Passe encore pour cela, j’en prendrais assez mon parti, mais ce sont les conditions qu’il a posées, qui me semblent tout à fait impudentes. S’il voulait de son côté faire beaucoup, il aurait bien le droit d’exiger quelque chose en échange, mais ne rien donner et tout vouloir, cela n’a pas le sens commun. On dirait qu’il n’y a pas d’autre fille au monde que la sienne.

— Eh ! C’est leur genre là-bas. Est-on bien disposé pour eux, ils exigent tout ; refuse-t-on, ils se contentent aussi à moins. J’ai aussi souffert de tout cela, autant que Resli, qui m’a véritablement fait pitié. Mais que faire ?

— Je crois que je laisserais agir les enfants ; c’est leur affaire de s’entendre pour un prix. Mais ce n’était pas beau de la fille de ne pas trouver un mot à redire à son père et de le laisser faire ; elle aurait pu se montrer raisonnable et faire opposition. Je l’avoue, je me retournerais dans ma tombe s’il devait venir dans cette maison une femme avare et méchante comme celle-là.

— Espérons qu’il n’en sera rien. Resli dit qu’elle n’est pas ainsi et que l’avarice de ses parents lui répugne ; mais qui sait ? il semble quelquefois, à les entendre chez elles, qu’elles voudraient faire tout autrement que ce qu’elles voient à la maison, et une fois à leur ménage, elles retombent dans leurs anciennes habitudes. Toutefois, ne la jugeons pas trop sévèrement ; il se peut qu’elle n’ait pas su que dire, qu’elle ait eu honte de son père et n’ait pas osé le laisser voir. Il n’y a rien qui nous rende sot et malheureux que d’avoir honte de quelqu’un sans oser le montrer ; on a alors l’air d’une tête fêlée. Si l’on dit un mot, on gâte les affaires ; si l’on ne parle pas, on s’attire des reproches. Je sais par expérience ce qui en est ; j’ai aussi eu affaire avec un individu qui se comportait parfois de telle façon que j’aurais voulu disparaître sous terre ; et plus il en faisait, moins je pensais à m’éloigner de lui, dans la crainte qu’il ne fît pis encore. Il faut avoir passé par là pour savoir ce que c’est. Mais quand on peut se parler à cœur ouvert, on se comprend et s’entend beaucoup mieux que quand il faut se contraindre ; mais la fille est probablement de celles qui, pour une mouche qui bourdonne à leurs oreilles, ne se croient pas obligées de faire une grimace comme si elles avalaient des pommes de pin.

— Tu parles toujours à bonne intention, dit Christen. Et tu as raison, mieux vaut cela que de médire. Mais il n’en est pas moins vrai que le mariage est une grosse affaire. Si brave et si bien disposé soit-on, il suffit qu’on ne se comprenne pas ou qu’on ne veuille pas s’expliquer pour être malheureux. Notre Resli sait ordinairement ce qu’il fait ; il voit clair aux affaires et n’est pas emprunté ; s’il s’aperçoit que la chose est en train de tourner mal, il ne voudra pas rester sur le char jusqu’à ce qu’il verse, il saura ce qu’il doit entreprendre et parlera aussi au bon moment. Seulement, aujourd’hui, il s’est trouvé embarrassé, je l’avoue.

— C’est qu’il avait sans doute le cœur trop plein. Tout cela est pour nous une grosse affaire, mais nous sommes d’accord, Dieu soit loué, et le Père céleste est notre consolateur. Nous ferons bien de ne plus vouloir forcer quoi que soit dans ce monde ; qui sait s’il ne nous manquera pas bientôt sous les pieds ; bornons-nous à examiner les choses et à prier Dieu d’aplanir la voie de nos enfants comme il l’a fait pour nous, bien qu’il nous ait fait passer quelquefois par des moments difficiles. Et il le fera, je n’en suis pas en peine. Il est toujours le même bon Dieu qui nous a guidés jusqu’ici. Quand nous nous sommes rencontrés, nous n’étions pas ce que nous sommes à présent et il nous a conduits de telle façon que nous pouvons nous adresser à lui d’un cœur confiant. Ce n’est pas que nous soyons irréprochables, mais je sais et je sens qu’il nous tient pour siens, qu’il nous bénira, nous et nos enfants, et donnera efficace à sa bénédiction. Veux-tu prier ou faut-il le faire ?

— Prie, toi, dit Christen. Et Anneli pria ainsi :

— Père céleste, pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés et ne les impute point à nos enfants. Si nous avons fait quelque bien dans ce monde, tiens-leur en compte et bénis-les pour autant. Non que tu les fasses riches et grands, mais que tu les conserves dans la bonne voie, qu’ils aient la paix dans leur cœur, la paix dans leur ménage et un jour la paix dans le ciel. Maintiens entre eux le lien fraternel, de façon à ce qu’ils soient l’un pour l’autre un appui et une consolation dans les jours difficiles. Que rien ne vienne se glisser entre eux, ni Satan, ni les hommes. Et que celle qui entrera dans leur intérieur soit aussi bénie, qu’elle soit pour nous un envoyé céleste, qui nous montre encore mieux le chemin du ciel ; nous lui céderons volontiers la place, nous ne prétendons pas lui commander. Donne à Resli une femme bien disposée, qui ait un esprit de paix et qui recherche les choses qui sont pour la vie éternelle. Donne-leur à tous deux la douceur et la patience. Accorde-leur de ne jamais manquer de confiance l’un envers l’autre, de ne pas perdre courage, de ne pas laisser le soleil se coucher sur leur colère, de ne jamais s’endormir avant de s’être réconciliés, de s’être souhaité le bon soir et d’avoir obtenu ta bénédiction. Père céleste, nous te demandons beaucoup, mais c’est avec des cœurs droits que nous te prions, et tu ne trouveras pas que c’est trop. Qui sait d’ailleurs combien longtemps nous pourrons encore te prier. Fais de nous ce que tu jugeras bon, mais n’oublie pas nos enfants et prends pitié de nos âmes ! Amen.

— Amen ! dit Christen.

Les deux jours suivants, on eût dit qu’il y avait un mort dans la maison, un deuil dont personne n’osait parler. Chacun vaquait en silence à ses occupations, cherchant d’ailleurs à être seul, comme si on eût plus à faire au dedans de soi qu’extérieurement. Les domestiques et servantes s’apercevaient bien qu’il y avait quelque chose sur le tapis, mais un secret instinct les poussait à se tenir à l’écart, laissant le champ libre aux entretiens confidentiels de leurs maîtres. Ce ne fut toutefois que le mercredi soir, après que domestiques et servantes se furent éloignés, que la glace fut rompue. Le père, qui fumait sa pipe sur le petit banc, observa qu’il fallait rentrer, que l’air était vif et qu’on avait d’ailleurs quelque chose à décider.

Quand on fut dans la chambre, le père demanda :

— Qui est-ce qui va ?

— Moi, je pense, répondit Resli.

— Quel char prends-tu ?

— Le gros char à brancards, je pense.

— N’est-il pas trop lourd ?

— J’ai six billons de planches à charger et il faut un char solide.

— N’est-ce pas trop à la fois ?

— Cela peut aller, le chemin est bon, les planches sont sèches et il n’y a qu’à descendre. Et si l’on peut faire en une fois on n’aura pas besoin de faire un nouveau voyage.

— Si cela peut se faire, je suis d’accord.

— Et quelle réponse veux-tu leur porter ? dit Christeli. Il faut aussi en parler.

— La réponse ne sera pas longue, répondit Resli en appuyant la tête sur sa main ouverte, comme si la lumière lui eût fait mal aux yeux.

— On peut répondre de bien des manières en peu de mots, observa le père.

— Il n’y a qu’une réponse possible. Aux conditions qui nous sont posées il n’y a rien à faire ; je ne veux pas que tout le monde sacrifie son bonheur pour moi, et cela pour aboutir finalement à quoi ? À une chose dont personne ne peut prévoir l’issue. J’avais d’abord envie d’envoyer le domestique, mais j’ai réfléchi que c’était à moi à finir ce que j’avais commencé. Et puis j’ai pensé à la fille, qui me fait pitié. Elle n’est pas ce qu’elle paraît et j’ai voulu la voir encore une fois, arrive ensuite ce qu’il pourra.

— Qu’arriverait-il donc ? demanda Christeli. Il faut pourtant s’entendre avant de perdre courage et de jeter le manche après la cognée.

— Ce qui arrivera je n’ai guère besoin de le dire. Le vieux a si bien combiné son affaire qu’elle ne peut pas aboutir. Le misérable sait parfaitement ce qu’il fait, il ne veut rien de moi et tient seulement à en attirer un autre dans ses filets. J’ai vu son jeu et je compte bien lui dire son fait avant de nous séparer ; il faut que ce vieux filou sache que nous sommes des gens et pas des chiens. Au fait, les gens de là-bas savent mieux aboyer que nous autres de la montagne.

— Rien de cela, dit Anneli, ne fais pas ainsi. Quand on aime une fille on n’insulte pas son père, on a des égards pour lui, quel qu’il soit. Cette affaire-là est de celles qui se traitent en détail et qu’on ne jette pas ainsi de côté en bloc. Voyons, qu’y a-t-il qui ne puisse s’arranger ?

— Eh, il entend qu’on ne me compte le domaine qu’à quarante mille livres, quand il vaudrait, bien évalué, autant d’écus. Non pas que je veuille en donner cette somme, mais si je ne le payais que quarante mille livres, je ferais du tort à mon frère et à ma sœur, qui n’auraient pour leur part que trente mille livres tandis que la mienne vaudrait presque le double.

— Comment ? Trente mille livres ! s’écria Anne-Lisi. J’aurais autant que cela ! Alors prends le domaine pour quarante mille livres. Avec trente mille livres je puis choisir un mari dans tout le pays et je vais me redresser et faire du fracas ! Gare !

— Allons, dit Christen, on ne plaisante pas sur ce sujet !

— Mais, père, je parle sérieusement, et je n’ai pas la moindre envie de plaisanter.

— Elle a raison observa Christeli. Et si elle prend les choses ainsi, je m’en souviendrai à l’occasion et son mari n’aura pas longtemps à grogner, s’il lui en prenait envie, parce que j’aurai en mains de quoi le tranquilliser. Il n’y a donc rien à craindre de ce côté-là et ce point serait réglé.

— C’est bon à dire, répondit Resli, mais tu sais bien qu’il y a autre chose qui ne joue pas et que je ne puis accepter.

— Eh bien ! Qu’on en parle. Il s’agit probablement du testament ?

— Oui, voilà une absurdité. Si la ferme me reste et que ma femme en hérite au cas où je vienne à mourir, il pourra arriver que vous soyez obligés de vous en aller tous tant que vous êtes et de céder la place à quelque brouillon venu on ne sait d’où, qui y mettra tout sens dessus dessous. C’est un chagrin auquel je ne voudrais pas pour tout au monde vous exposer.

— Je ne veux pas me mêler à vos arrangements, observa le père, mais il me semble qu’on pourrait convenir que dans ce cas Christeli aurait le droit de reprendre le domaine au prix où il t’est compté. La veuve aurait ainsi quarante mille livres à retirer et n’aurait pas à se plaindre. Au fait, je verrais avec peine ce patrimoine sortir un jour ou l’autre de la famille, et je sais que chacun dans le voisinage en serait étonné. Ce n’est pas que je pense que tu doives mourir le premier, mais on ne sait jamais ce qui peut arriver.

— C’est une pensée qui m’est aussi venue, dit Christeli, mais je n’ai pas voulu en parler parce que je ne voulais pas être seul à faire opposition. Il m’en coûterait beaucoup de devoir partir d’ici, et si la chose pouvait s’arranger ainsi, j’en serais bien aise, et même je serais disposé à reprendre le domaine pour cinquante mille livres, pour peu que la forêt n’ait pas trop souffert dans l’intervalle. Dans ces conditions la fille ne doit pas craindre de monter chez nous ; quoi qu’il arrive elle ne sera pas à plaindre et je doute qu’on lui fasse ailleurs une plus belle part…

— Mais, interrompit Resli, est-il juste que tout aille d’un seul côté ? Le mariage n’est pourtant pas un jeu à pile ou face, où il ne s’agisse que de savoir lequel des joueurs attrapera l’argent de l’autre, et je ne puis prendre mon parti de mettre tout en jeu pour ne rien gagner peut-être. On dirait que j’ai quelque défaut qu’il faille effacer avec de l’argent. Et pourtant je ne me connais rien de pareil et même je me demande lequel d’entre nous serait redevable à l’autre, en comptant bien. Orgueil pour orgueil, prétention pour prétention, il y a là quelque chose qui me répugne plus que je ne pourrais dire.

— Oh, dit Anneli, si tu aimes véritablement cette fille, tu n’y regarderas pas de si près ; il te faudra bien un jour ou l’autre penser au mariage et quand on s’aime on ne se quitte pas pour des éventualités qui ne se présentent guère une fois sur vingt. Le véritable amour est chose bien rare, si rare qu’il ne faut pas le détruire pour des bagatelles ; heureux qui une fois en sa vie l’a éprouvé ; on n’y revient guère une seconde fois. C’est pourquoi, si j’étais à ta place et puisque ton frère et ta sœur n’y mettent pas opposition, j’accepterais bravement. La jeune fille t’en saura gré toute sa vie, pour peu qu’elle ait du cœur, ce que j’aime à croire.

— Elle a bon cœur, répondit Resli. Elle vaut certainement mieux qu’elle ne s’est montrée ici ; je n’y ai rien compris moi-même, mais il faut qu’elle me dise encore ce qu’elle a eu ce jour-là.

— Ainsi tout serait arrangé, conclut Christen, sans contestations et sans difficultés. Cela ne se voit pas partout. Continuez ainsi et vous vous en trouverez bien. Quand on a du cœur et qu’on sait s’entendre, on peut se rendre bien des services l’un à l’autre. Rappelez-vous cela, mes enfants. Et maintenant allons nous coucher. Bonne nuit !

Celui qui, le lendemain matin, eût assisté aux préparatifs du départ eût inévitablement pris Christeli pour le fiancé s’apprêtant à faire une expédition triomphale dans le bas pays. Il eut presque pour toute la matinée à faire avec les chevaux, les faisant sortir l’un après l’autre de l’écurie, les conduisant à la fontaine et n’en finissant pas de les étriller et de les laver. Anne-Lisi passa par hasard près de lui et, le voyant tremper et retremper la queue d’un cheval dans un seau d’eau, pour la lisser ensuite avec un soin infini, lui dit :

— Dommage qu’on n’ait pas fait de toi une femme de chambre. Je suis sûre qu’il y a beaucoup de grandes dames qui voudraient être peignées avec autant de soin et d’attention :

— Je crois, moi, répondit Christeli, qu’il y a aussi pas mal de filles de paysans qui en auraient besoin ; on prétend qu’il en est qui donneraient plus de peine à mettre au propre qu’une écurie à débarrasser de son fumier.

— Moque-toi seulement, cela ne me fait rien. Et quant à la propreté, je ne sais pas qui s’en tire le mieux, d’une jeune fille ou d’un vieux garçon d’oncle qui finit par être trop paresseux pour changer de chemise deux fois par année.

À ces mots Christeli aspergea sa sœur avec la queue de cheval qu’il trempait dans l’eau, ce qui lui fit jeter les hauts cris :

— Attends, mauvais sujet que tu es, comme tu m’as arrangée ! Et mon mantelet que je mets pour la première fois ! Comment me montrer à présent ?

Après midi Christeli nettoya les harnais de luxe qu’il alla chercher au grenier et dont il fit briller les plaques et les boucles comme autant de miroirs. Il mit aux abois le personnel de la cuisine auquel il avait à chaque instant quelque chose à demander, tantôt un chiffon de laine, tantôt un chiffon de fil, tantôt de l’huile, tantôt du vinaigre. C’est qu’il voulait montrer qu’on n’était pas des gens de rien et qu’à Liebiwyl on avait un attelage présentable. Il tenait de l’espèce des vieux oncles qui rappellent plutôt les chats que les chiens ; en effet les chiens s’attachent plutôt aux personnes et les chats plutôt aux maisons. Il est vrai qu’il est des chats qui s’attachent aussi aux gens ; on en voit qui suivent une paysanne jusqu’à son carré de choux, ou qui courent après la fille de la maison jusqu’au premier contour de la route ; mais, arrivés là, ils s’arrangent à rentrer au logis, s’ils s’aperçoivent qu’on va plus loin. Ainsi les vieux oncles : ils s’attacheront volontiers aux personnes, surtout à celles qui leur garderont une cafetière sur le fourneau ou qui mettront leur dîner au chaud quand ils iront à la forêt ; un vieil oncle aimera aussi un des enfants aussi longtemps que celui-ci courra après lui et voudra coucher avec lui. Mais tout ce qui dépasse ces limites, tout ce qui les force à perdre de vue la maison leur est désagréable ; se trouvant bien à la maison ils s’intéressent aussi à la maison ; se rappelant l’heureux temps où ils vivaient au sein de la famille, ils veillent au maintien de celle-ci, et s’ils murmurent parfois contre les membres actuels de cette famille, ils reportent toutes leurs espérances sur ses membres futurs qui reconstitueront les heureux temps d’autrefois ; et dans cette pensée ils veillent déjà à leur en procurer un jour les moyens.

De là le zèle de Christeli à donner à l’attelage tout son lustre ; il entendait que les gens de là-bas, qui ne savaient pas ce que c’est qu’une maison bien dirigée, parlassent longtemps de cette expédition et de la ferme d’où elle sortait.

Les gens du grand monde font cas d’un bel équipage ; ils aiment à s’atteler de deux chevaux, et s’ils sont comtes ou barons, ils pousseront jusqu’à quatre. Le paysan de bonne maison tient un peu du comte ou du baron ; il lui faut ses quatre chevaux, deux solides juments derrière, deux jeunes et vaillants étalons devant ; les premières tirent avec une orgueilleuse gravité, les autres avancent en sautillant ; mais quand l’affaire devient sérieuse et que le chariot arrive au pied d’une montée, alors tous tirent d’un commun accord et à plein collier. C’est un plaisir que de cheminer ainsi par monts et vallées avec un attelage de quatre solides chevaux, quand le conducteur et les bêtes sont habitués l’un à l’autre de façon à ce que celles-ci marchent au moindre signe du fouet de celui-là et sans qu’il ait un mot à dire. C’est pourquoi le fouet est aussi une sorte de sceptre et c’est un point d’honneur que de savoir s’en servir. On parle de jeunes Anglais de bonne famille qui montent sur le siège du cocher et se font fête de diriger de là-haut un attelage de quatre chevaux ; le moindre de nos fils de paysans en fait autant. Quand le père remet le fouet à son garçon, c’est un événement dans la famille ; le père élève ainsi son fils à la dignité d’aide ou de suppléant du chef de la maison, et le fouet est une sorte de bâton de maréchal qu’un monarque remet au meilleur et au plus fidèle de ses officiers. Mais c’est aussi un événement que le retrait du fouet et tout le voisinage en retentit : « Pensez donc, son père lui a repris le fouet ! » Quelle menace pour un fils, quand son père lui dit : « Tu vas te faire reprendre le fouet ! » Cette menace précède immédiatement celle de le déshériter, et un général qui se verrait rabaissé au rang de simple soldat ne peut pas être plus honteux que le fils de famille qui descend du rang de conducteur de la charrue à celui de simple piocheur du champ. Et cette punition ou cette menace n’atteint pas seulement le garçon qui conduit mal, qui verse le char dans la boue ou qui fait galoper les chevaux à les éreinter, mais aussi celui qui fréquente telle fille qui ne convient pas au père, ou telle auberge qui n’est pas du goût de celui-ci et à l’égard de laquelle il a des craintes ; il faut d’ailleurs des fautes graves pour l’attirer sur la tête du coupable.

C’était Resli qui tenait le fouet, honneur que Christeli n’avait jamais ambitionné, ce qui ne l’empêchait pas de vouer tous ses soins à l’attelage ; le brave garçon jouissait d’avance de l’étonnement des gens à la vue des quatre superbes chevaux à la fière allure et aux splendides harnais entraînant le puissant chargement de planches avec autant de facilité que si c’eût été de la plume ; il se disait que chacun voudrait savoir à qui appartenaient ces splendeurs, et quand on chargea les planches il n’épargna pas les grosses chaînes pour les serrer ensemble.

— Il y en a trop, observa Resli ; les chemins sont bons et il n’y aura pas beaucoup de secousses.

— Mieux vaut trop attacher que pas assez, répondit Christeli ; les chaînes sont là pour cela. Et puis il est bon qu’on sache par là-bas que nous n’avons pas besoin de les économiser ni de les rappondre avec des bouts de corde, comme je les ai vus faire souvent quand ils viennent par ici chercher du bois ; bienheureux quand ils ont assez de bouts de corde et qu’ils ne sont pas obligés de courir de maison en maison pour en emprunter.

Resli devait partir à trois heures du matin. Le père lui avait offert de l’accompagner, disant qu’il faisait toujours beau être deux, quoi qu’il arrivât. Resli avait refusé ; il entendait régler seul son importante affaire, conserver toute sa liberté d’action et faire à son idée, comme il convient d’ailleurs à un homme.

On ne dort guère dans une maison de paysans, quand une expédition de ce genre est projetée pour le lendemain ; on ne remarque d’ailleurs nullement à la figure des gens pendant la journée que le sommeil n’a pas été complet. Ce n’est pas comme dans les grandes maisons où la cuisinière fait la grimace trois semaines durant, quand il a fallu qu’elle se lève une fois à cinq heures au lieu de six, et sept semaines durant quand on a osé la faire sortir du lit à quatre heures.

De bonne heure quelqu’un est à l’écurie pour donner à manger aux chevaux, et celui qui est chargé de cette fonction ne met guère les pieds au lit. Les chevaux de paysan mangent lentement et abondamment, en prenant bien leur temps. Et pendant qu’à l’écurie on prépare le départ du maître, on ne l’oublie pas non plus dans l’autre partie de la maison. La mère s’est mise au lit à moitié déshabillée pour ne pas s’oublier, car il faut que le conducteur soit aussi bien lesté que ses bêtes ; on ne se borne pas à lui expédier rapidement quelque chose de réchauffé, une tasse de café clair ou même un verre d’eau-de-vie ; il lui faut au moins de bonnes pommes de terre rôties, si ce n’est une grosse omelette ; ce qui reste après son départ devient le lot du fidèle veilleur de l’écurie. C’est que dans ces occasions la mère elle-même tient à faire la cuisinière ; quand le fils de la maison doit sortir, on ne s’en remet guère à une servante, ce qui serait trop de confiance vis-à-vis d’une simple domestique. D’ailleurs une véritable et fidèle mère de famille ne laisse à personne le soin d’allumer le feu le matin pas plus que de l’éteindre le soir ; elle a la charge du feu et le feu lui est soumis ; véritable vestale du foyer domestique, elle veille à ce que le feu joue dans le ménage le rôle qui lui est dévolu. Belle, antique et respectable coutume que celle qui fait à la mère de famille un devoir de tout ce qui touche au feu, cet auxiliaire indispensable de la vie d’un ménage.

C’est ainsi que les choses se passèrent à Liebiwyl cette nuit-là. Quand Resli eut fini de manger, les chevaux se trouvèrent attelés, les domestiques s’étant spontanément mis sur pied pour donner un coup de main ; Anneli fit à son fils ses dernières recommandations :

— Au moins ne soit pas trop exigeant. Et si en définitive il n’en tient plus qu’à la question de savoir qui sera maîtresse dans la maison, ne regarde pas à moi ; pour peu que la fille ait de la bonne volonté, il y aura moyen de s’entendre avec elle. Rappelle-toi tout ce que le père t’a dit. Au point où en sont les choses, il serait fâcheux que cela finît en queue de poisson.

Du fond de la chambre à coucher la voix du père se fit entendre :

— Si tu veux de l’argent, la clef du tiroir est dans ma poche ; prends ce qu’il te faut. Et puis, si tu tiens à cette fille, tâche qu’on te l’accorde ; une fois ici nous saurons assez la dresser, ce n’est après tout qu’une jeune fille.

— Justement, répondit Resli. Et c’est pour cela qu’il me semble qu’il n’est pas nécessaire de se mettre à plat ventre devant elle pour qu’elle s’imagine qu’elle n’aura jamais qu’à nous marcher sur le dos. Et si plus tard elle venait à s’apercevoir que les choses ne sont pas tout à fait ce qu’on lui a représenté, il y aurait des pleurs et des lamentations ; elle se plaindrait qu’on lui a mis l’eau à la bouche et qu’à présent on lui fait comme si elle devait tout faire et tout avaler. Et, au fait, elle aurait un peu raison, parce qu’on ne lui aurait pas exposé carrément les choses à l’avance. Il faut toujours dire ce qu’on pense. À la garde de Dieu, c’est ce que je compte faire aujourd’hui.

— Comme tu voudras, répondit le père. Tu as bien un peu raison, mais, quoi qu’il arrive, ne prends pas la chose trop à cœur et dis-toi que tout est allé pour le mieux.

— Je ferai mon possible. Au revoir, père, et bonne journée.

Et il alla, non sans avoir tendu la main à son père. Dehors il trouva l’attelage prêt à partir, le fouet fixé au harnais du cheval de selle, qui frotta sa tête contre Resli en reniflant, lorsque celui-ci vint prendre son sceptre de conducteur ; Christeli l’accompagna en l’éclairant de sa lanterne pendant qu’il inspectait l’attelage dans tous ses détails.

— Y a-t-il de l’avoine dans le sac ? demanda Resli qui n’avait pas oublié l’insinuation très significative du paysan.

— Un demi-muid, répondit Christeli ; j’ai pensé que tu pourrais faire aussi une petite fête aux chevaux de ton beau-père l’avoine doit être une rareté pour eux.

La mère vint aussi avec sa lanterne et demanda :

— Tu n’as au moins rien oublié ? As-tu ton mouchoir, de la ficelle et ta montre ?

— Oui, mère, je crois que j’ai tout.

— Eh bien, bon voyage, va doucement et ne rentre pas trop tard. Que le bon Dieu t’accompagne !

— Hue, à la garde de Dieu ! fit Resli en levant son fouet. Les chevaux partirent d’un pas tranquille, éclairés prudemment par Christeli jusqu’à ce qu’ils fussent sur la route. Le passage conduisant hors de la cour était bien un peu étroit, affaire de savoir s’y prendre ; on ne l’agrandissait pas, on replantait toujours des poteaux neufs dans les anciens trous. Le jeune conducteur se fût cru déshonoré s’il n’eût pu comme ses prédécesseurs passer par une sortie aussi resserrée.

CHAPITRE V

Resli maîtrise ses chevaux et se maîtrise soi-même.

Resli traversa heureusement, comme d’habitude, le passage difficile et se dirigea au pas pressé de ses chevaux, malgré la lourde charge, vers le but de son voyage. Le fouet en main, quatre forts chevaux sous ses ordres, il sentait grandir en lui l’estime de soi-même et la persuasion qu’il n’avait pas besoin de se laisser maîtriser complètement comme s’il n’eût eu d’autre moyen de se procurer une femme que de la payer à prix d’argent.

Étrange chose que l’amour ! À la fois hautain et soumis, tantôt prêt à tout endurer, tantôt sautant en l’air comme un tonneau de poudre, tantôt doux comme une tasse de bon lait d’été, tantôt aigre comme le lait tourné ; aujourd’hui faisant peu de cas de la vie, demain criant pour une bagatelle ; offrant spontanément tout ce qu’il possède et refusant le kreutzer qui lui est demandé, affrontant les épreuves les plus pénibles pour dédaigner finalement la récompense légitimement acquise à la persévérance, l’amour présente les contrastes les plus imprévus. Ces contrastes naissent du sentiment quelque peu exagéré qu’a l’amoureux de sa valeur personnelle. Au fait, je me demande s’il n’a pas quelque droit à s’attribuer une valeur personnelle, le jeune homme qui comme Resli, point mal fait de sa personne, doué d’un bras robuste, habile à manier chaînes, pieux et crics, bien lesté de pommes de terre rôties, café et fromage, s’en va par le monde, le fouet haut élevé, l’œil sur quatre beaux et bons chevaux qui sont à lui et valent bien chacun cent doublons, et je me dis qu’il a quelque raison de se dire à part soi : « Tu vaux bien quelque chose par toi-même et, à défaut d’or et d’argent, ta personne seule pèse déjà d’un certain poids dans la balance. »

Si le jeune homme avait fait son précédent voyage à la Combe-aux-Épines dans une disposition d’esprit peu gaie, il n’était cette fois guère plus vaillant ; il se sentait cependant ferme et résolu, et quand il fit son entrée dans la cour de la ferme, il tenait la tête haute aussi bien que ses chevaux ; et si ceux-ci reniflaient joyeusement, son fouet n’en claquait pas moins crânement dans l’air du matin. Il n’eut pas besoin cette fois de chercher longtemps un être vivant. Anne-Mareili accourut au-devant de lui, lui tendit la main et dit :

— Ah, te voilà enfin ! Je finissais par croire que tu n’arriverais pas. Apportes-tu de bonnes nouvelles ?

Ce disant elle lui regardait amicalement dans les yeux et, laissant une de ses mains dans la sienne, elle caressait de l’autre le fier cheval de dragon qui grattait la terre et se trémoussait comme s’il venait de sortir de l’écurie.

— Je l’espère, répondit Resli. Nos gens se sont montrés si bons pour moi que j’en suis tout confus.

— Dieu soit béni ! Tu ne saurais croire combien cette nouvelle me fait plaisir. Pense donc, le vieux gueux de Kellerjoggi a de nouveau été ici ; il a fait les plus belles promesses et a mis l’eau à la bouche de mon père en lui faisant croire qu’il allait bientôt mourir ! J’ai eu bien peur que le père ne s’arrangeât avec lui. Heureusement cela n’est pas arrivé, le père lui a fait une réponse évasive, mais je tremble qu’il ne survienne quelque crochet dans notre affaire. Alors je ne pourrais plus échapper à Kellerjoggi ; plutôt mourir !

— Sois sans crainte, répondit Resli.

Sur ces entrefaites arriva la mère, à qui Resli voulut tendre la main.

— Oh, je viens de graisser les souliers de mon vieux, dit-elle, j’ai la main si sale que je n’ose presque pas te la donner. C’est heureux que tu viennes, la fille était en train de pleurer toutes les larmes de ses yeux ; j’avais beau lui dire que tu ne pouvais pas t’être mis en route avant minuit, elle aurait fini par en perdre la vue. Mais n’y a-t-il personne pour t’aider à dételer et te montrer où il faut mettre tes chevaux ? Il commence à faire chaud et les mouches deviennent méchantes. Anne-Mareili, va donc voir où se tiennent Hans et Joggi, ces gros flâneurs.

Mais Anne-Mareili n’entendait rien et restait en place, vantant les chevaux de Resli et se plaignant d’avoir eu terriblement l’ennui, tellement que ces deux ou trois jours lui avaient paru une éternité et qu’elle avait cru ne pouvoir y tenir plus longtemps.

Ce sont des aveux que les jeunes filles ne font généralement pas devant des tiers, ne voulant pas avoir le nom d’être attachées corps et âme à quelqu’un de leurs semblables. Il y en a même qui trouvent inconvenant de les faire entre quatre yeux. C’est que les filles sont de drôles d’êtres ; pour les comprendre il faut avant toutes choses se dire qu’il en est un grand nombre qui sont obligées de feindre et un nombre non moins grand qui sont dressées dès leur jeune âge à dissimuler leurs pensées, et que le nombre n’est pas grand de celles qui osent se montrer telles qu’elles sont, n’ayant pas été incitées par une mère idiote, ni par une gouvernante inepte, ni par des livres absurdes à jouer bêtement un rôle stupide, au lieu de montrer sous ses dehors naturels ce qu’il y a de plus beau en elles, un amour pur et sincère.

— Ces choses-là ne se disent pas, fit la mère d’Anne-Mareili. Si fort qu’on tienne à quelqu’un, il ne faut jamais le lui laisser voir. Il faut au contraire toujours avoir les ongles tournés en avant, sinon l’autre croira pouvoir faire à sa guise. Va seulement, tu t’en apercevras bientôt à tes dépens. Mais tu ne m’écoutes pas, et il me faudra encore courir moi-même après ces deux flandrins.

Eh, n’y a-t-il donc personne par là-haut ? cria-t-elle d’une voix perçante du côté de la maison.

Ce fut le paysan qui descendit en personne de la grange. Il annonça que les domestiques venaient de partir avec le tonneau à purin et qu’on pourrait bien dételer sans eux. Il se montra beaucoup moins accueillant que les femmes, s’approcha avec lenteur, fit tout d’abord le tour des planches et accosta enfin Resli auquel il dit sans même lui souhaiter le bonjour :

— Amènes-tu celles que j’ai choisies et non des autres, peut-être ?

— Eh, répondit Resli, voyez vous-même ; vous devez bien les reconnaître. D’ailleurs, que ce soient les mêmes ou d’autres, je pense que vous n’aurez pas grand-chose à y redire ; vous en trouveriez difficilement de plus belles. Mais dites où je dois les conduire ; il faut les décharger ; je serais bien aise de mettre mes chevaux à l’abri du soleil.

— On ne peut guère aller plus près, observa le paysan.

— C’est ce qu’on verra, répondit Resli.

Et, levant son fouet, sans cris et sans vacarme, il dirigea ses chevaux sûrement et rapidement à l’endroit où le char devait aller. D’un mot il les arrêta net. Le paysan ne put s’empêcher de lui dire :

— Il paraît que ce n’est pas la première fois que tu conduis.

Qui sait s’il n’eût pas éprouvé un malin plaisir à voir tout le chargement verser à terre.

— Regarde, dit la mère à sa fille, comme il sait conduire ! Je ne crois pas qu’aucun de nos garçons puisse en faire autant. À propos, va chercher des œufs dans le nid ; je n’en ai plus à la cave de quoi faire une omelette ; quand on n’a jamais un kreutzer en poche, avec un mari comme celui-là, il faut bien payer la marchande de petits pains avec des œufs, si l’on veut avoir de temps en temps autre chose que du pain noir.

— Est-ce que je sais où est le nid ? répondit Anne-Mareili en s’en allant vers les chevaux qu’elle aida à dételer, quoi qu’on pût lui dire pour l’en empêcher.

— Je voudrais savoir si tu ne connais pas les nids ! dit la mère. Y a-t-il au monde une fille qui ne sache pas où sont les nids ? Mais elle est toquée de ce garçon ; elle sera capable de perdre la tête si elle ne l’attrape pas. Après tout, il me plairait aussi ; il n’a pas l’air d’un rapin ni d’un va-nu-pieds. Si seulement il m’apporte quelque chose de bon, cela me viendrait bien, surtout si je dois employer mes œufs pour lui.

Ce fut une rude corvée pour Resli que d’introduire ses chevaux dans l’étroite et sombre écurie de la Combe-aux-Épines, tout en se demandant s’il en sortirait un vivant de cette caverne et s’ils parviendraient à s’accorder avec ceux du paysan. En effet, à l’approche de l’étranger, ceux-ci s’effarouchèrent et se cabrèrent à démolir leur crèche. Ainsi des enfants mal élevés se sauvent derrière la maison comme des sauvages dès qu’apparaît à l’horizon un visage inconnu. Et de même que ces enfants ne reparaissent plus guère que pour exciter le chien contre l’étranger, lui jeter des pierres ou lui crier des grossièretés, ainsi les chevaux du paysan ne laissaient passer quelqu’un derrière eux qu’au péril de sa vie ; la seule ressource était alors de les rouer de coups avant de tenter le passage. À voir les allures des enfants quand on approche d’une maison, celles des chevaux et même des vaches, quand on entre dans une écurie, on peut conclure à coup sûr de ce qu’on trouvera à l’intérieur du logis ; il n’est pas jusqu’au chien couché sur la terrasse qui ne fournisse d’utiles indications sur ce point spécial.

Vint le déchargement des planches, opération que Resli commença de concert avec le vieux paysan. Or il n’est rien de plus agaçant pour un jeune homme leste, hardi, qui a le bras à la manche et qui est pressé d’en finir, que d’avoir à faire un ouvrage avec un individu dont on ne sait pas s’il fait exprès de tirer au long ou s’il est impotent de naissance. Et quand le jeune homme prompt a la perspective d’une importante délibération, où se décidera la question de savoir s’il obtiendra sa préférée ou non, on comprend que cette occupation soit encore moins gaie pour lui. À cela s’ajoutait la prétention du paysan d’échantillonner ses planches séance tenante, affaire de s’épargner un travail supplémentaire. Et comme on n’avait pas assez d’échantillons et que ceux qu’on avait étaient de quatre pieds de longueur selon l’ancien usage, il fallut d’abord les scier en deux ; ils étaient d’ailleurs d’épaisseur inégale, tordus et bossus, de sorte qu’il fallut les trier, et cela avec plus de soin qu’on ne choisit de nos jours les soldats bons pour le service. De là de longs retards que le paysan multipliait en allant à chaque instant à l’écurie où les chevaux se débattaient et faisaient un vacarme à faire craindre pour le bâtiment ; il finit par attacher son cheval de selle en tête des autres, assuré que celui-ci saurait se faire de la place, comme une femme acariâtre sait défendre ses positions au foyer de la cuisine.

Dès qu’on entendait les cris de colère des chevaux, le paysan disait : « Écoute ce vacarme ; il faut pourtant aller voir. » À quoi Resli répondait : « Laissons les faire ; ils ne se mangeront pas. » Si le vacarme se prolongeait, il courait à l’écurie, craignant encore que son meilleur cheval n’eût le dessous, et se mettait à jouer du fouet, cela de préférence sur le dos des chevaux de Resli. C’était une manière de combat d’avant-postes, en attendant mieux.

Quand on put se mettre à table, la journée était déjà fort avancée et la figure d’Anne-Mareili s’était considérablement assombrie.

— Nous ne pouvons pas te traiter comme nous l’avons été chez vous, dit-elle, il faudra te contenter comme cela. Au moins tout est propre, je puis te l’assurer.

— Ne te moque pas de moi, répondit Resli, je serais peiné que vous eussiez fait des dérangements. Au fond c’est impoli de ma part de venir de nouveau m’asseoir à votre table, mais puisque c’est fait, je mangerai, à la garde de Dieu !

La jeune fille était vexée de voir que sa mère n’avait eu ni argent ni approvisionnements pour recevoir convenablement le visiteur, et encore moins de belle vaisselle et de verres de choix. Resli ne s’en rendait pas compte, ne voyant que le nuage qui assombrissait son visage. « Que peut-elle avoir de nouveau ? pensa-t-il. Elle qui était si émoustillée il n’y a qu’un instant, la voilà déjà sombre et réservée. Serait-elle quinteuse ou a-t-elle eu quelque chose avec ses parents ? »

Il est facile de voir les changements qui se produisent sur un visage, mais la cause en est difficile à démêler. Il en est des nuages qui assombrissent une figure comme de ceux qui passent au ciel ; ceux-ci sortent le plus souvent d’une anfractuosité de montagnes ; quelquefois ce sont de simples nuages de bise, des vapeurs amenées par l’âpre vent du nord, mais il arrive plus fréquemment qu’on n’en devine pas le point de départ ; ils paraissent et disparaissent sans qu’on sache d’où ils viennent ni où ils vont ; tout ce qu’on sait c’est qu’ils ont vite fait de changer le ciel le plus serein en une masse sombre et triste. Tel nuage qui sort des profondeurs d’un amour ardent ressemble absolument à celui qui devrait son origine aux abîmes de la colère et de la haine ; à le voir de loin on le croirait chargé d’éclairs et de tonnerres, ou même capable de donner naissance à un tremblement de terre, quand une douce parole le transforme instantanément, de manière à en faire sortir un aimable sourire et des larmes de reconnaissance. Or Resli, ne voyant pas l’endroit d’où était parti le nuage en question, conçut de l’inquiétude ; il eût beaucoup donné pour le voir disparaître ; le café lui semblait amer et l’omelette atroce ; il est vrai de dire qu’on y avait mis plus de farine que d’œufs ; Anne-Mareili elle-même ne la trouvait pas de son goût, d’autant que Resli en mangeait peu. De là un mécontentement de plus en plus accentué, une colère intime qu’elle n’osait d’ailleurs exprimer par des paroles. Elle n’ignorait pas que rien n’est plus laid chez des enfants que de contredire ou de dénigrer leurs parents en présence d’étrangers ; aussi s’en gardait-elle soigneusement, quoi qu’elle pût souffrir, se retirait dans sa chambrette, s’étendait sur son lit, sanglotait amèrement, et c’est à peine si une porte fermée plus vivement que de coutume indiquait ce qui se passait en elle. Cette fois, n’osant s’enfuir, elle dut se borner à donner un coup de pied au chat. Mais il ne faut pas croire qu’il suffise d’un coup de pied lancé au chat pour soulager un cœur de jeune fille lourdement chargé.

— Et maintenant, quelles nouvelles as-tu ? demanda le paysan quand on eut apporté la bouteille de vin. J’aimerais mieux que tout fût abandonné, mais puisque j’ai donné ma parole je veux savoir si vous êtes d’accord avec ce que j’ai dit. Mais je le répète, je préfère que les choses en restent là parce que, tu sais, le chat qui a flairé le rôti ne se soucie plus des souris.

— C’est vrai, mais si le chat devait attendre chaque fois le rôti qu’il a flairé, il aurait le plus souvent le temps de mourir de faim.

— Laissons là le chat et parlons de notre affaire. C’est comme j’ai dit, si ma parole n’était pas donnée je ne la donnerais plus.

— Et toi, demanda Resli à Anne-Mareili, est-ce que tu te repens aussi, peut-être ?

— Je n’ai pas changé d’idée, répondit la jeune fille.

— Dans ce cas, j’espère que rien ne s’opposera plus à une entente. Mes parents me veulent du bien et consentent à tout. Le domaine me sera attribué au prix de quarante mille livres, et si je devais mourir sans enfants, Anne-Mareili prendrait cette somme et en ferait ce qu’elle voudrait.

— C’est-à-dire le domaine, observa le paysan.

— Non ; le domaine a toujours été dans la famille, aussi loin qu’on se le rappelle et nous serions peinés de l’en voir sortir. C’est pourquoi Christeli le reprendrait, s’il me survit, dans l’intérêt de la famille.

— Ah, mon garçon, vous voulez continuer à marchander ! Croyez-vous que je ne sache pas ce qui vaut mieux, le domaine ou quarante mille livres ? Je ne vous aurais pas supposés capables d’une telle effronterie. Mais ce n’est pas là tout ce que tu as en tête sans doute ? Vide un peu ton sac !

— Il me semble pourtant que nous ne sommes pas déraisonnables, d’autant plus qu’il y a cent à parier contre un qu’on n’en viendra pas là. C’est d’ailleurs notre seule condition. Que les profits et les pertes ne me concernent qu’à partir de la mort de mon père ou de ma mère, et que jusqu’alors les choses continuent à être en leur nom, cela vous est sans doute indifférent.

Le paysan se leva.

— Ah, tu crois ? dit-il. Tu t’imagines que tu vas me faire avaler cela sans que je soupçonne le moins du monde à quoi vous voulez en venir ! À d’autres !

— Il n’y a pas là de mauvaise intention, ni rien à vous faire avaler…

— Ne fais pas l’imbécile. Tu n’es pourtant pas bête au point de ne pas savoir que c’est autre chose de prendre dès à présent le domaine pour quarante mille livres ou de ne le faire que dans vingt ans ou même plus tard. On sait bien que les gens sur la mort desquels on attend font exprès de ne pas mourir. Si tu prends dès maintenant le domaine à ton compte, tu pourras gagner quelque chose d’ici à vingt ans. Quant à payer un loyer aux vieux comme si on était des étrangers, cela ne se fait nulle part ; il suffit qu’ils puissent se tirer d’affaire tant bien que mal.

— C’est que je ne voudrais pas être ingrat envers mes parents. Vous ne voudriez pas non plus que vos enfants vous traitassent plus mal qu’un étranger.

— Ce n’est pas la question. Comme on fait son lit on se couche, et il ne faut pas me croire aussi bête que cela.

— Il est vrai que nous n’avons pas fixé de chiffre et je suis bien assuré que mes parents me laisseront année après année ce qui sera raisonnable.

— Mais pourquoi ne pas faire comme je l’entends, puisque cela doit revenir au même ? demanda le paysan.

— Mon Dieu, répondit Resli, le cœur serré, je veux bien vous le dire. Ma mère nous a fait beaucoup de bien, c’est une bien bonne femme, et je ne voudrais pas qu’elle fût ainsi mise de côté comme on fait d’un vieux torchon. Elle en souffrirait trop et n’y tiendrait pas, quand même elle n’en soufflerait mot. Et puis les usages ne sont pas les mêmes chez nous, et les habitudes sont les habitudes ; celui qui veut faire autrement se fait critiquer et tourner en ridicule. C’est pourquoi il nous a semblé qu’Anne-Mareili pourrait venir chez nous comme l’enfant de la maison, apprendre d’abord comment on fait chez nous et se faire à nos usages, afin d’être en état de diriger à son tour la maison quand ma mère viendra à manquer. Oh, ce n’est pas à dire qu’elle en sera plus mal, personne ne la forcera à travailler ; d’ailleurs nous savons nous arranger de manière à ce que chacun puisse tenir chez nous. Au contraire, elle se trouvera mieux de cet arrangement que si elle devait prendre d’abord toute la responsabilité, et pour peu qu’elle s’entende avec ma mère, elle n’aura que plaisir et bon temps.

— Voilà qui me plairait, dit la paysanne. Mais ce doit être un drôle de genre que le vôtre, pour que tu tiennes tellement à ta mère. Chez nous on ne se soucie guère de moi, sauf quand il y a quelque mauvaise besogne à faire ou qu’il s’agit de faire retomber une faute sur quelqu’un. Et quand nous aurions cent enfants à marier, on ne mettrait jamais en avant, si ce n’est quand il serait question du trousseau ou qu’il manquerait quelque chose en fait de nappes ou de draps de lit. Alors on ne pourrait pas assez me reprocher de ne pas avoir fait tisser suffisamment et on voudrait savoir ce que j’ai fait de la filasse. Allez donc donner de la filasse au tisserand quand on vend le chanvre brut à ces gueux de marchands qui commencent à l’acheter tel !…

— Si tu allais laver ta vaisselle ? interrompit le paysan, ce serait le moyen d’avoir le feu éteint une fois dans la journée.

Pendant le monologue de la mère, Resli avait assuré Anne-Mareili que sa mère la traiterait véritablement comme sa propre fille et qu’elle-même se trouverait beaucoup mieux de se laisser mettre peu à peu au courant plutôt que de prendre d’emblée la direction de la maison sans trop savoir comment s’en tirer dans la plupart des cas. Il l’avait persuadée qu’il était de beaucoup préférable de seconder des gens qui vous veulent du bien que de commander sans avoir l’expérience nécessaire. Anne-Mareili était pleinement entrée dans ces vues, ayant déjà compris que c’était une grosse affaire que la direction d’une maison, d’autant plus que les usages différaient d’un endroit à l’autre.

Quand le paysan eut expédié sa femme, il dit :

— L’affaire ne donnera rien, je vais te payer les planches. Je vois bien à quoi vous voulez en venir ; il faudrait que ma fille fût chez vous comme un chien et vous savez trouver à toutes choses de bonnes raisons. C’est pourquoi mieux vaut en finir. C’est comme je le disais, le chat qui a flairé le rôti ne court plus après les souris. Je vais chercher de l’argent.

— Mais, papa, dit Anne-Mareili, je suis parfaitement d’accord, moi, et je ne pourrais désirer mieux. Comment irais-je commander là-haut, quand je ne vois goutte à leurs affaires ? Je m’en remets entièrement à Resli.

— Tu n’y entends rien, c’est pourquoi tu n’as pas un mot à dire.

— Mais, papa, c’est pourtant de moi qu’il s’agit.

— Si c’est de toi qu’il s’agit, c’est moi qui ai à commander. Ce qui est dit est dit.

Et il alla chercher son argent.

— Eh, mon Dieu ! dit Resli ; comme le voilà monté ! Est-ce que nous n’avons donc pas notre mot à dire dans cette affaire ? Et sommes-nous déraisonnables ? Je voudrais bien savoir si nous sommes des gens de rien, de mauvais sujets, que nous devions tout accepter et nous laisser faire la loi !

— Il est toujours ainsi, dit Anne-Mareili d’une voix plaintive. Il mène la commune à la baguette et croit qu’il doit en faire autant chez lui. C’est qu’il a de nouveau le Kellerjoggi dans la tête ; le vieux gueux a réussi à se remettre dans ses papiers. Mais, pour l’amour de Dieu, accepte ses conditions. Pour ce qui me concerne je sais d’avance que je n’obtiendrai rien de lui. Quand il a quelque chose en tête, il y tient. D’ailleurs il ne m’a jamais aimée, aussi, je t’en prie, si tu m’aimes, toi, aie égard à moi et cède à ses exigences ; je te promets d’être une bonne fille pour tes parents, que tu aies le domaine ou non. Une fois échappée d’ici, une fois que nous serons ensemble, nous pourrons toujours nous arranger à notre guise et personne n’aura rien à nous commander. Et ce que tu trouveras bon, je le ferai, crois m’en seulement.

— Je crois tout ce que tu voudras, je sais que tu m’aimes, mais, comme tu le vois, c’est une affaire de vie ou de mort et en cela ton père a raison : comme on fait son lit on se couche. Pour ce qui me concerne, je ferai tout ce qui dépendra de moi, mais je ne puis rien promettre pour les autres. Et d’ailleurs il ne convient pas que tout le monde se dévoue pour moi et qu’on fasse comme si je n’existais pas ; c’est trop demander.

— Alors tu ne m’aimes pas ? Je sais bien, moi, que si tu consens, les autres se mettront d’accord, j’ai bien vu comme ils te sont attachés. Et si tu ne cèdes pas à mon père il y renoncera et s’arrangera avec Kellerjoggi. Pense donc un peu à moi !

— Je t’aime mieux que moi-même, mais si ton père tient à ce qu’il a dit nous osons bien faire de même. Nos conditions sont-elles donc déraisonnables ? Faudra-t-il pousser de côté mon père et ma mère ?

— Je serai leur fille dévouée, j’obéirai, j’y suis habituée, mais fais ce que le père veut, sinon il t’expédiera. Et quand il a une fois dit quelque chose, il n’en revient pas.

En parlant ainsi la pauvre fille se tenait tout près de Resli et, tendre et anxieuse à la fois, le regardait dans les yeux. Le jeune homme en eut le cœur serré ; il l’entoura de son bras et la serra contre son cœur :

— Tu ne sais pas combien je t’aime, dit-il ; si j’avais sept vies je te les donnerais toutes, parce qu’elles m’appartiendraient. Je sais que tu tiendrais ta parole et que tu te conduirais en brave épouse ; mais si je venais à mourir dès la première semaine, pourrais-tu tenir tête à tous ceux qui viendraient te circonvenir ?

— Tu ne mourras pas, il faut avoir confiance en Dieu.

— C’est vrai, mais il faut aussi faire attention à ce qu’on fait soi-même ; la confiance en Dieu est à ce prix.

— Écoute, écoute, il compte son argent. Il va être prêt. Ô promets-moi de céder et de conclure avec lui !

— Mais, chère amie, réfléchis donc à ceci : Si j’étais à l’article de la mort et que je dusse me dire que, moi enterré, mes parents devront tourner le dos à leur vieille demeure, ne serai-je pas rongé de remords ? Oserais-je recommander ma pauvre âme à Dieu et pourrais-je mourir en paix.

— Écoute, écoute, il est prêt… Au premier jour nous changerons tout cela, promets seulement tout ce qu’il voudra ; nous ne sommes obligés de tenir que ce qui nous conviendra, tire-moi d’abord d’ici !

— Faudrait-il mentir à ton père et même à nos gens, fonder notre bonheur sur le mensonge et la tromperie ? Non, ma chère amie. Restons plutôt fermes et attachés l’un à l’autre ; ne nous laissons pas séparer par les hommes, confions-nous en Dieu et une fois ou l’autre nous nous verrons réunis, et cela en toute bonne conscience.

— Écoute, il ferme le tiroir ; il vient, il vient ; pour l’amour de Dieu dis Amen à tout ce qu’il dira, sinon je croirai que tu ne m’as jamais aimée, je regretterai de t’avoir rencontré et je ne voudrai plus rien avoir à faire avec toi. Fais cela, je t’en prie à genoux…

Sa voix devenait tremblante et étouffée, ses lèvres pâlissaient et ses yeux grands et fixes sortaient presque de leurs orbites. Resli ne put répondre, déjà le vieux était là et, sans dire mot, étalait son argent par petits paquets et en pièces aussi mauvaises que possible sur la table à l’angle de laquelle se tenait Anne-Mareili toute tremblante.

— Voilà ton compte, dit-il. Tu es sans doute pressé de retourner à la maison et je ne veux pas te retenir.

Resli se rapprocha de la table, visiblement en proie à un violent combat intérieur ; il dit sans regarder l’argent :

— Je ne voudrais pourtant pas m’en aller ainsi et il me sera bien permis de dire encore un mot en tout bien tout honneur. Pour ce qui est du domaine et de l’argent, je ne veux pas marchander ; nous ferons ce qui est en notre pouvoir et nous avons assez montré que nous ne faisions pas de ceci une affaire d’intérêt ; nous n’avons d’ailleurs jamais exigé qu’on nous dît si la fille apportait quelque chose en dot ou non. Pour le moment, nous avons assez et, quant à l’avenir, nous nous en remettons à Dieu et j’espère que nous nous en tirerons avec ou sans votre héritage. Mais il faut que je vous dise une chose, de laquelle vous ferez ce que vous voudrez, à la garde de Dieu. Il y a dans chaque famille des moments où l’on n’est pas d’accord ; notre famille a passé par un de ces moments, et alors mon père a eu l’idée de me céder le domaine ; mais il y a renoncé par considération pour la mère qui a apporté passablement en dot et qui est une femme pleine de sens et de savoir-faire, ne voulant pas la mettre de côté pendant qu’elle est encore en possession de toute sa force ; il a craint en effet qu’elle n’eût la tête troublée si elle se trouvait un beau jour ne plus rien pouvoir commander. Voilà ce qu’a pensé mon père. Je crois que lui-même aurait encore facilement pris son parti de se retirer et de me laisser faire. Et je devrais penser différemment vis-à-vis d’une mère comme celle-là, qui a toujours été la première et la dernière, qui n’a considéré en tout que notre avantage et qui ne s’est donné aucun repos chaque fois que nous étions souffrants ou qu’il nous arrivait quelque mal ? Non, je m’en ferais un cas de conscience et, si chère que me soit votre fille, je ne voudrais pas prendre cette responsabilité devant Dieu et devant les hommes. Et ma femme n’en sera pas plus chargée ni moins bien soignée. Rappelez-vous que vous avez aussi des enfants et que vous pourriez un jour être bien aise qu’ils vous veuillent du bien.

— Qu’ai-je à me soucier de ta mère ? répondit le paysan. Ta mère ne me regarde pas. Et quant à mes enfants je saurai bien les styler de façon à ce qu’ils ne fassent que ce qui me conviendra. Tu m’as entendu, ce qui est dit est dit. Compte ton argent, je vais faire atteler.

De grosses larmes coulaient sur les joues de Resli sans qu’il en eût conscience. Anne-Mareili, les lèvres frémissantes, s’appuyait à la table.

— Est-ce possible ! dit le jeune homme. Se peut-il qu’un père tienne un tel langage à un fils vis-à-vis de ses parents ! Soit ! Restons attachés l’un à l’autre et personne ne pourra nous faire céder.

En parlant ainsi il tendait la main à Anne-Mareili. Celle-ci resta muette, les lèvres frémissantes, les yeux hagards, grands ouverts et brillant d’un sombre éclat.

— Dis-moi une bonne parole, continua Resli, je la garderai fidèlement dans mon cœur et si tu as besoin de moi, fais-le-moi savoir ; l’hôtesse voudra bien s’y prêter.

Il voulut serrer Anne-Mareili dans ses bras, mais elle le repoussa violemment, la figure rouge d’indignation, et d’une voix frémissante :

— Va-t-en, dit-elle, ne me touche pas ; je sais ce que vaut ton amour. Ne t’ai-je pas supplié, ne t’ai-je pas promis tout ce que j’ai pu ? Et voilà le cas que tu fais de mes promesses et de mes supplications ! Tu m’abandonnes lâchement.

Resli voulut protester, elle n’entendit rien…

— Va-t-en, répéta-t-elle, je ne puis plus te voir ni t’entendre. D’un mot tu aurais pu me délivrer, et tu refuses…

Les sanglots étouffèrent sa voix ; elle se précipita dans la chambre voisine, se jeta sur le lit et sanglota à ébranler sa couche. Resli, épouvanté, la suivit, il essaya de la consoler, s’excusa, voulut lui prendre la main, lui demanda en grâce une bonne parole ; elle ne l’entendit pas et, au contact de la main du jeune homme, frémit comme si elle eût touché un serpent. La mère survint et lui dit :

— Laisse-la tranquille, il n’y a plus rien à faire ; pourquoi as-tu gâté ton affaire ? Ce qu’on a voulu, on l’a. Sans doute c’est beau de s’intéresser à une vieille mère et de lui acheter de temps en temps quelque petite chose, mais il ne faut pas s’en donner à en perdre la tête. Il faudra bien une fois ou l’autre qu’elle lâche le domaine ; que ce soit une année plus tôt ou plus tard, cela ne doit pas lui faire grand’chose. Pour ce qui me concerne, je serais bien aise qu’on me débarrassât de cette charge, si j’étais sûre d’avoir toujours ce qu’il me faut, de temps en temps une goutte de café et un morceau de viande. Mais arrange-toi maintenant à partir, la fille ne voudra quand même plus t’adresser la parole ; quand elle se démonte, elle est terrible. Et si le vieux vient s’en mêler tu attraperas encore des injures.

— Je ne voudrais pourtant pas m’en aller ainsi…

— C’est ta faute ; prends ton argent, tu n’as rien d’autre à attendre…

La porte s’ouvrit et une grosse voix cria :

— Il faut venir, personne ne peut mettre le collier à ces sacrées bêtes.

— Qu’on les laisse tranquilles ! répondit Resli.

Et s’approchant de la jeune fille :

— Rien qu’une bonne parole, pour l’amour de Dieu, ne me laisse pas partir ainsi !

De nouveaux sanglots furent sa réponse ; la jeune fille enfonça plus profondément sa tête dans les couvertures.

— Viens, viens, cria la mère, voici le vieux. Prends ton argent, personne ne te saura gré de le laisser là plus longtemps.

Et, prenant l’argent, elle le jeta dans le chapeau de Resli qui était sur la table et pressa celui-ci dans les mains du jeune homme.

— Adieu, dit-elle, et sans rancune. Les choses ne vont pas toujours comme on voudrait, et il est bon de s’y habituer de bonne heure.

— Il serait temps que tu vinsses, dit le paysan ; jamais je n’ai eu dans mon écurie des chevaux aussi féroces.

Resli bouillonnait de colère et de douleur ; les paroles du paysan lui firent l’effet d’une saignée.

— Il n’y a qu’à savoir s’y prendre avec eux, dit-il, et ils seront plus raisonnables que bien des gens.

— Tu ne veux pourtant pas m’apprendre à manier les chevaux, tu es encore trop jeune…

— Je n’en ai pas l’idée, cela me prendrait trop de temps.

— Comment l’entends-tu ?

— Il y a plusieurs sortes de gens et aussi de chevaux ; les uns supportent ce qui ferait sauter les autres, c’est affaire d’habitude…

— Il paraît que tu as drôlement habitué les tiens.

La réponse de Resli se perdit dans le bruit de l’écurie. Il y trouva en effet tout sens dessus dessous. Les domestiques armés de fouets et de bâtons, se tenaient dans le couloir ; ses chevaux étaient à la crèche du fond ; on avait éloigné ceux du paysan. Resli fit sortir tous les porteurs de fouets et de bâtons et se mit à parler à ses chevaux. À sa voix on eût dit que les pauvres bêtes se retrouvaient après avoir été égarées dans un désert et se sentaient délivrées ; elles se mirent à hennir bruyamment en tournant la tête vers lui et, quoique encore agitées, ne cherchèrent plus à mordre et ne firent plus mine de ruer. Il les harnacha et les brida sans lutte et sans difficulté, car elles lui faisaient pitié et, comme elles le comprenaient, elles se laissèrent faire et le suivirent docilement hors de l’écurie. À la vue du paysan et des domestiques, elles recommencèrent leur tapage, firent mine de s’enfuir, sans doute pour regagner leur logis par le plus court chemin. Il dut atteler seul, car dès que les autres s’approchaient, les chevaux tiraient sur leurs traits et lançaient des ruades. Une jument un peu chatouilleuse lui donna fort à faire ; il lui avait dans sa hâte mis le collier d’un autre et elle ne voulait pas être au premier rang ; elle dut en passer par là, Resli ne tenant pas à faire l’échange et préférant d’ailleurs pour cette fois monter le cheval de dragon.

Ce n’est pas chose facile à un homme seul que de harnacher et d’atteler quatre chevaux effarouchés ; cette opération avait rendu un peu de calme à Resli qui retrouvait son sang-froid à mesure que ses bêtes se tranquillisaient ; il réunit, sans trop se presser, son outillage, chercha encore une chaîne qui était restée en arrière, sans rechercher si la chose était arrivée intentionnellement ou non, vida le reste du sac d’avoine dans l’arche du paysan, donna dix batz de pourboire à l’un des valets et s’approcha du patron en disant :

— Au revoir, merci en attendant.

— Il n’y a pas à remercier, répondit le paysan. Merci à toi pour le voiturage, je ne t’ai pas demandé ce que cela coûte, vous me l’avez offert.

Resli ne prit pas garde à ces paroles ; il sauta lestement en selle et donna le signal du départ ; le cheval qu’il montait s’élança en avant, les autres poussèrent un joyeux hennissement et l’attelage se mit en mouvement d’un pas mesuré jusqu’à une centaine de pas de la maison où il prit un trot de plus en plus rapide pour disparaître bientôt à un tournant de la route.

— Voilà un solide gaillard qui sait se tenir en selle et conduire les chevaux, dit un des domestiques.

— Il connaît au moins les usages du monde, dit celui qui avait reçu les dix batz de pourboire.

— Il me semble que vous avez assez regardé, dit le paysan après avoir suivi du regard, d’un air pensif et les mains dans les poches, l’attelage disparaissant dans le lointain. Voilà bientôt une demi-journée perdue, ce serait le moment de vous remettre à l’ouvrage.

Là-dessus il s’éloigna de la maison, son chien rouge sur les talons. Quant à Resli, ses chevaux, quoique cheminant d’une allure pressée n’allaient pas assez vite à son gré, tant son sang courait rapidement dans ses veines ; ses mains et ses pieds s’agitaient d’un mouvement fébrile, activant, sans qu’il s’en rendît compte, la marche de l’attelage ; son cœur bouillonnait à la fois de colère et de douleur, d’amour et d’indignation, d’orgueil et de honte, et de même que le vent excite le feu, ainsi la course rapide activait l’ardeur des sentiments qui brûlaient en lui comme en un chaudron placé sur un bûcher incandescent.

Il est vrai que c’est chose assez désagréable que de rentrer chez soi avec une corbeille sur les bras. Que cette corbeille soit finement ouvragée ou grossièrement tressée, qu’elle soit l’œuvre des parents ou préparée par les propres mains de la jeune fille, elle n’en fera pas moins, dans la plupart des cas, sur votre cœur l’effet du morceau d’amadou que l’on met sur une chandelle romaine pour la faire partir en étincelles. Toutes les chandelles romaines ne brûlent pas avec la même intensité ; les unes ont plus de poudre que les autres ; les étincelles qu’elles projettent n’ont pas toutes la même couleur, ce qui ne les empêche pas de pétiller et de craqueter avec autant d’entrain les unes que les autres. De même une corbeille est toujours une sotte affaire, un pied de nez, une humiliation, l’indication que nous ne sommes pas dignes de délier la courroie des souliers de telle ou telle demoiselle ; qu’elle soit élégante ou gros grains, qu’elle soit donnée avec un air gracieux ou avec une mine moqueuse, la chose importe peu, l’essentiel n’est pas là. Quand elle n’est autre chose qu’une spéculation manquée, comme une chandelle romaine qui fait long feu, elle vexe considérablement, elle fait qu’on entre en une grande colère contre la demoiselle, mais, comme il n’y a rien à y changer, on prend mieux ses précautions, on change l’amadou, et on s’arrange de manière à ce que l’affaire réussisse mieux une autre fois. L’essentiel est de ne pas se fâcher.

Toute autre est la question quand la chandelle romaine est plus ou moins imbibée par l’amour ; étant humide elle brûle plus lentement, projette ses étincelles avec moins de vivacité ; le cœur ainsi atteint tourne à la mélancolie et des pensées noires traversent lentement son horizon.

Quand la corbeille n’est pas complète, qu’elle n’est l’œuvre que des parents seuls ou seulement de la jeune fille, l’orgueil se met de la partie et l’on ne pense qu’à conquérir ou circonvenir celui ou ceux qui l’ont préparée. Si l’on est d’accord avec les parents et que la jeune fille seule fasse des difficultés, on se rappelle que les parents ont des droits imprescriptibles et l’on se rabat sur le bon vieux temps où ces sottes fillettes ne s’avisaient pas de riposter quand le père et la mère avaient dit oui ; on va jusqu’à penser à telles mesures de rigueur et l’on se dit qu’il y aurait peut-être lieu d’user de tel moyen coercitif, celui par exemple qui consiste à interdire toute relation à la coupable, jusqu’à ce qu’elle se soit soumise.

Si ce sont, en revanche, les parents qui ont éconduit le prétendant et que celui-ci soit d’accord avec la jeune fille, il spéculera sur les idées modernes qui interdisent aux parents d’user de contrainte (tout en permettant aux enfants d’en user à leur gré) ; il observera d’un œil attentif les parents, espérant découvrir ici les symptômes d’une inflammation de la moelle épinière, là ceux de l’hydropisie, ailleurs les traces de la goutte, ailleurs encore un commencement de ramollissement du cerveau, ce qui mettrait d’une manière toute simple un terme à la contrainte. On aura du reste à sa disposition des phrases toutes faites sur l’étroitesse de vues des parents, sur les préjugés de famille ou sur l’avarice stupide de gens qui s’imaginent que l’argent doit être au bout de tout.

Resli ne rentrait, comme on l’a vu, dans aucun de ces cas, aussi se trouvait-il dans une disposition d’esprit toute particulière. Il n’eût tenu qu’à lui d’échapper à la corbeille, car la jeune fille l’aimait ; il était en son pouvoir de donner suite aux exigences des parents, et il se trouvait repoussé par les uns et les autres, bafoué par les parents, expédié par la fille qui n’avait pas daigné lui laisser une bonne parole et lui avait tourné le dos avec indignation. Et pourtant il était dans son droit et eux avaient tort, leur sottise était l’écueil où venaient se briser ses rêves dorés. Or il n’est rien qu’on pardonne moins facilement que la sottise, rien qui nous mette pareillement aux abois, au point qu’on en vient à rendre responsable le monde entier, y compris le bon Dieu, de l’affront dont un seul est coupable. C’est pourquoi les jeunes philanthropes deviennent généralement misanthropes avec l’âge, leur enthousiasme juvénile tournant bien vite à la bile noire.

Telle était la disposition d’esprit de Resli ; le monde lui semblait un désert affreux d’où il eût voulu sortir au triple galop de ses chevaux, et dans son indignation il jetait des regards amers vers le ciel qui avait permis un pareil déploiement de la sottise humaine ; pour un peu il eût rossé ses chevaux de la bonne manière ; en attendant il se borna à souhaiter la rencontre d’un gros lourdaud de paysan sur sa petite voiture ou à la tête d’une paire de bœufs, mieux encore celle d’un commis en manteau doublé de rouge et à la moustache frisée ; comme il les eût sanglés de coups de fouet, si bien qu’il n’en fût pas resté un morceau gros comme la main ! Fort heureusement personne ne parut à l’horizon ; seul un chien accourut pour aboyer les chevaux, ainsi que font tous les chiens ; il y a du reste assez d’hommes qui ne peuvent faire autrement que d’aboyer tout ce qui passe à leur portée. Celui-ci attrapa un coup de fouet si bien appliqué qu’il renonça pour le moment à aboyer et s’enfuit en hurlant vers son logis.

Cette fièvre se calma peu à peu et l’indignation se transforma en un retour sur les événements qui venaient de s’accomplir, sorte d’étude nouvelle de la question des droits et des torts réciproques. À chaque fois que Resli pensait au paysan, sa main se crispait, et malheur alors au cheval qui à ce moment précis faisait quelque incartade ! La pauvre bête attrapait une rossée numéro un, car le garçon, oubliant que le cheval seul était coupable, croyait réellement corriger le paysan, persuadé que plus il frapperait fort, plus la correction serait efficace. De là ses pensées allaient, sans qu’il sût comment, à la jeune fille, sur laquelle elles s’arrêtaient confuses et désordonnées, quoique toujours indignées ; bientôt surgissait en lui une sorte d’avocat habile à défendre l’accusée, prouvant clairement que si lui-même eût voulu montrer un brin de confiance la chose eût pris une toute autre tournure et que c’était une honte pour un amoureux d’avoir été pareillement méfiant ! Et l’avocat continuait :

— Oui, si tu avais véritablement aimé cette jeune fille, si tu avais eu pitié d’elle, tu aurais cédé volontiers. Car il n’en tenait qu’à toi seul, ta mère elle-même t’y encourageait ; ne t’avait-elle pas engagé à ne pas pousser les choses à l’extrémité ? Voyons, était-il au pouvoir d’Anne-Mareili de faire céder son père ? Quelle influence attendre d’elle sur ce brutal qui se soucie du droit et de la justice comme de Colin-Tampon ? N’était-ce pas pur entêtement de ta part que de ne pas vouloir prendre immédiatement le domaine à ton compte ? Tu n’as donc qu’à t’en prendre à toi-même, à ton absurde entêtement, et non à la sottise d’autrui, si tu manques ton bonheur.

Ainsi parlait l’avocat au langage muet, et si le chemin n’eût été bordé de chaque côté de deux haies épaisses de coudriers, notre jeune homme eût été capable de tourner bride et de reprendre au grand galop la direction de la Combe-aux-Épines, prêt à y demander pardon de son entêtement. Cependant une image se dessinait peu à peu dans sa pensée, en face de celle de l’avocat, image d’abord vague et indécise, surgissant d’un lointain nuageux, puis se rapprochant et devenant de plus en plus reconnaissable, l’image de la jeune fille courroucée, tremblante d’émotion, frémissante de colère, pâle, les yeux flamboyants, les lèvres convulsivement agitées, la main tendue pour le repousser. Il la revit se jetant violemment sur son lit, pleurant et gémissant lamentablement. Jamais il n’avait vu quelqu’un dans cet état, ni sa mère, ni Anne-Lisi, ni une des servantes ; l’une ou l’autre avait bien à l’occasion pris une colère, parlé plus précipitamment, soupiré plus profondément ; elles avaient versé des larmes, s’étaient retirées dans un coin, avaient caché leur visage dans leur tablier, mais aucune n’avait eu une crise pareille au point de refuser de répondre à une parole amicale et de repousser toute consolation. Il se rappela ce que son frère lui avait dit des filles courroucées et se dit qu’Anne-Mareili n’avait pas fait autrement. Quelle chance d’avoir vu cela à temps ! On pouvait donc être laide à ce point ! Et dire qu’il était sur le point de l’épouser ! Voyez le malheur et la honte du pauvre garçon à qui sa femme eût fait une scène pareille ! Ne semblait-elle pas avoir perdu la tête ? Et pouvait-on prévoir que la chose ne se renouvellerait pas souvent, non seulement en famille, devant son mari et ses parents, mais encore devant le monde ?

Il avait beaucoup entendu parler du haut-mal et ce qu’il en avait entendu lui avait donné le frisson, mais ceci était dix fois plus redoutable ; la fille en était devenue méconnaissable, elle s’était trouvée toute autre, au point qu’il ne se sentait plus capable de l’aimer et moins encore de la prendre pour femme. À ce souvenir le pauvre Resli, ballotté entre des sentiments contraires, finit par rougir de son amour et se féliciter de ce dont il venait d’être le témoin.

La dernière impression, le dernier regard, la dernière parole de celui duquel on prend congé se grave profondément dans la mémoire ; celui qui tient à laisser un souvenir favorable doit veiller attentivement à ses derniers gestes ; ceci est surtout applicable aux jeunes filles. Nous ne voulons pas dire que celles-ci doivent faire les coquettes, prendre des airs gracieux et empressés ; du moins faut-il qu’elles soient assez maîtresses d’elles-mêmes pour ne rien faire qui les rende laides et repoussantes. Il y a de grandes, de nobles colères qui transforment la jeune fille en une véritable déesse ; mais celles-ci sont rares, et toute autre explosion de colère la défigure au point que le premier gros lourdaud venu, un benêt qui ne saura pas distinguer ce qui est beau de ce qui est laid, s’écriera en la voyant : « Voyez-moi cette écervelée ! Ce n’est pas moi qui en voudrais une comme celle-là ! »

Sans doute c’est beaucoup demander d’une jeune fille que de la vouloir toujours maîtresse d’elle-même et incapable de s’emporter. Combien d’hommes en feraient autant ? Qu’un homme s’emporte, cela se comprend moins encore si possible de lui que d’une femme, cela le diminue dans l’opinion de ses semblables, mais l’emportement ne l’enlaidit, ne le défigure pas au même point. Et comme il se rencontre des cas, des occasions, des concours de circonstances qui poussent l’homme à la colère, en font un meurtrier et le conduisent à la potence, non sans que chacun les plaigne et implore en leur faveur la miséricorde de Dieu, de même il est des contrariétés, des désagréments et des mécomptes qui mettent la jeune fille dans un état tel qu’elle inspire une véritable horreur à ses prétendants ; qu’elle n’ait pu faire autrement, nous l’accordons volontiers ; il n’en est pas moins vrai que l’effet est produit, que l’impression existe, qu’il y a déjà un fait acquis. Qui effacera cette impression, qui empêchera que l’effet se soit produit ? Comment enlever l’image qui est restée dans les yeux du prétendant ? Comment arrêter les conséquences de la vue de cette image ? Autant vaudrait faire disparaître entièrement les traces d’une mauvaise fracture de la jambe chez une jeune fille ; on sait bien le dire : « Cela se guérira et il n’y paraîtra guère pour commencer, mais tout se retrouve avec l’âge. »

Après tout il n’est personne qui, mis à la place de la pauvre fille, n’eût pleuré et sangloté et fait des yeux furibonds comme elle. Rappelons-nous sa grande envie de sortir de la maison de ses parents pour aller habiter celle de Resli, rappelons-nous qu’elle vivait de la pensée que nul être au monde, si ce n’est Resli, ne pouvait lui procurer cette satisfaction, et que son attachement devait le pousser à tous les renoncements et à tous les sacrifices ; elle ne mettait d’ailleurs pas en doute que tout ce qu’elle apporterait à son mari de dévouement et d’affection ne compensât dans une large mesure ces sacrifices. Mais on dira ce qu’on voudra, on expliquera tout ce qu’on pourra, on n’empêchera pas les yeux d’avoir vu ce qu’ils ont vu et, s’il arrive exceptionnellement qu’on subisse l’influence de réflexions ultérieures, on ne s’y arrêtera pas longtemps et ces réflexions passeront au souffle destructeur de doutes nouveaux et d’incertitudes nouvelles.

Heureusement Resli était ainsi fait que la pensée s’était formée dans son esprit avant la vue de la jeune fille courroucée ; son cœur contenait en effet une forte couche d’excellent terrain où le bien se développait avec plus de facilité que le mal, réchauffé qu’il était par le soleil de l’amour. L’image en question trouva donc la place déjà prise par les bonnes pensées de Resli ; celles-ci résistèrent vaillamment et, semblables au chérubin à l’épée flamboyante qui gardait l’entrée du Paradis, repoussèrent tous les assauts. Cette lutte intérieure apporta une salutaire diversion à sa surexcitation extérieure ; le calme lui revint, il ne tressauta plus sur sa selle, ne rudoya plus ses chevaux et répondit honnêtement aux passants qui lui souhaitaient le bonjour.

Il en vint ainsi peu à peu à prendre en pitié la jeune fille, il la plaignit du fond de son cœur et se rabattit sur la grossièreté du père, un individu absolument déraisonnable, avec lequel il n’y avait rien à faire. Il se félicita intérieurement de ne pas avoir montré trop de dépit et d’être resté maître de soi jusqu’à une centaine de pas de la maison, ce qui était tout ce qu’on pouvait raisonnablement exiger. Une chose au moins lui paraissait certaine, c’est que l’affaire était définitivement enterrée ; un abîme semblait s’être ouvert entre la Combe-aux-Épines et lui ; les jours passés se présentaient à lui comme un songe envolé à tout jamais et sans relation possible avec la suite de sa carrière. Il en était affligé comme on l’est chaque fois qu’un objet chéri descend au tombeau, chaque fois qu’après un splendide lever de soleil on voit le ciel s’assombrir et le jour menacer de s’éteindre dans une nuit profonde. Non qu’on se jette dans la tombe après l’objet chéri ; on pleure peut-être d’abondantes larmes, mais on est retenu par une main puissante, celle de la foi qui nous persuade que rien n’arrive par l’effet du hasard, qu’au contraire tout est soumis à la volonté paternelle de Celui qui trace aux astres leur voie dans l’espace et qui sait le nombre des cheveux de notre tête ; on ne s’arrache pas les cheveux, on ne se casse pas la tête contre les murailles, on ne s’accuse pas de la mort de l’objet chéri, comme si l’on eût été son meurtrier. Quand on a agi d’une manière raisonnée et dans la limite de ses forces, on ferait montre, en s’accusant soi-même, d’une faiblesse puérile, d’un défaut d’appréciation des choses ; on fournirait la preuve qu’on n’entend pas se soumettre aux événements, qu’on apprécie le juste et l’injuste d’après leurs résultats plutôt qu’à la mesure de leur valeur intrinsèque.

Comme Resli devenait plus calme et jugeait d’un œil plus sain la valeur de la perte qu’il venait de faire, il se trouva moins accablé par ses incertitudes premières. Il se dit qu’il n’aurait pas pu agir autrement ; ce qu’il avait dit n’était pas seulement une manière de parler, c’était l’expression de son droit, et le droit n’est pas fait pour se plier aux circonstances ; ce n’est pas une verge à haricots dont on casse un bout quand elle se trouve trop longue ; ce n’est pas non plus une somme d’argent dont on débat longuement le chiffre, quitte à en rabattre un peu plus ou un peu moins dans la proportion de l’intérêt que l’on a à ce que l’affaire se conclue. Rien ne console d’un insuccès comme la pensée qu’on a pas marchandé ses droits et qu’on a pas consenti à céder à des prétentions injustes, mais rien n’exige autant de force de caractère.

Resli n’eut donc pas de peine à se consoler. N’avait-il pas agi en toute droiture et franchise ? Fais ce que dois, advienne que pourra. À la garde de Dieu ! Mais pour se rendre ce témoignage, il faut ne pas avoir été de ceux qui pensent, qui croient, qui supposent, qui espèrent, qui marchandent, qui font des concessions ; ceux-ci peuvent échouer, le résultat de leurs efforts peut être autre que ce qu’ils avaient supposé et espéré, mais ces mots : « À la garde de Dieu ! » ne viennent pas sur leurs lèvres, ils leur restent collés à la langue comme les mouches à la graisse de char.

Lentement et tardivement il approcha de la maison. On l’attendait dans les meilleures dispositions ; on considérait ce retard comme de bon augure. Anne-Lisi parlait déjà d’aller se coucher et disait :

— Voyez-vous, il ne rentrera pas ce soir, vous pouvez compter là-dessus. Je parierais bien un pot de fleurs ou une chopine avec le premier venu que nous ne le reverrons pas aujourd’hui.

— Parions, dit Christeli. Mais, j’y pense, si tu perdais, avec quoi paierais-tu ? Tu n’as jamais un sou en poche. Resli reviendra, aussi vrai que le foin n’est pas de la paille. Il se peut que le paysan de là-bas ait de sept en quatorze quelqu’un à loger, mais il ne se fend pas en quatre pour autant, soyez en sûrs. J’y ai aussi été et il ne m’a pas retenu plus que de raison, mais une chose est certaine, c’est qu’il ne gardera pas quatre chevaux pour la nuit. Je n’avais qu’un cheval avec moi, mais personne ne m’a offert de le mettre à l’écurie, fût-ce une heure ou une demi-heure seulement.

L’instant après on entendit dans le silence de la nuit le bruit d’un chariot.

— C’est lui ! dirent deux ou trois bouches.

— Non, ce n’est pas lui, observa quelqu’un ; il cheminerait plus vite et on entendrait claquer son fouet.

À ce moment le char franchit sans bruit et sans claquement de fouet la porte d’entrée de la cour…

— L’affaire est manquée ! dit la mère.

CHAPITRE VI

Du renoncement et de l’initiative.

Un morne silence régnait à Liebiwyl et cependant les membres de la famille se sentaient unis plus que jamais par les liens d’une affection et d’une sympathie aussi profondes qu’elles étaient peu bruyantes. Il n’est rien au monde de plus silencieux et de plus désolé qu’une maison de laquelle on vient d’emporter pour le conduire au cimetière un être aimé. Combien tout paraît triste et vide à ceux qui rentrent au logis après la funèbre cérémonie ; partout où ils portent leurs pas quelque chose leur manque ! Ils éprouvent le besoin de se serrer plus étroitement les uns contre les autres ; ils veulent entourer d’une affection plus complète celui des membres de la famille auquel la perte est la plus sensible, ils cherchent à remplacer l’être qui vient d’être enlevé, ils font preuve d’un attachement plus vif et plus manifeste. Ainsi le soleil ne brille jamais avec plus d’éclat qu’après un violent orage. Le véritable amour sait ainsi guérir les blessures faites par l’amour, c’est sa gloire et sa récompense.

On vivait donc à Liebiwyl dans une douce et affectueuse intimité, chacun parlant d’une voix plus tendre à Resli et cherchant à lui témoigner combien on lui était attaché et combien on désirait lui être agréable. On ne parlait guère, ou plutôt on ne parlait plus de l’affaire. Resli raconta naturellement ce qui lui était arrivé et toute la famille fut vivement affectée de l’affront fait à un de ses membres ; les jeunes tombèrent à plate couture sur Anne-Mareili et Anne-Lisi dit qu’il fallait ne pas avoir de l’amour pour quelqu’un, gros comme un pommeau d’épingle, pour se conduire ainsi à son égard. Les vieux souffrirent surtout des procédés orgueilleux du père vis-à-vis d’une famille dont il n’avait certes pas à rougir ; quant à la fille ils n’eurent rien de particulier à lui reprocher, sachant bien qu’un enfant est un enfant et que les vieillards n’en font souvent pas mieux.

La mère rappela qu’elle avait plus ou moins prévu la chose et qu’elle se serait volontiers soumise à la condition posée par le vieux. Au reste personne n’eut un mot de blâme pour Resli ; l’affaire étant bâclée, rien ne servait de venir dire : « À ta place j’aurais fait de telle et telle manière ». Le proverbe qui dit « Après dîner moutarde » est parfaitement vrai et l’expérience de tous les jours lui donne raison. Autant il est difficile de donner un sage avis avant l’événement, autant les commères en ont leur tablier plein, une fois l’affaire faite ; et non seulement elles les offrent gratis, mais elles les imposent à la malheureuse victime. Rien n’est plus sot que ce déballage tardif de sagesse désormais inutile ; on l’épargna à Resli.

Anneli fut tout particulièrement peinée que son espérance d’avoir bientôt une belle-fille se trouvât remise à une époque éloignée, tant elle eût aimé voir celle qui devait lui succéder dans la direction de la maison. Toutefois elle n’en prit pas occasion de pousser son fils à une nouvelle tentative. La persistance à se démener en temps inopportun ne fait qu’augmenter les obstacles ; c’est un des fruits amers de l’amour imparfait, qui veut imposer à autrui un bonheur dont celui-ci ne se soucie en aucune façon. Resli se rapprocha donc plutôt de sa mère ; il se fit raconter par elle maints usages du temps passé, maints événements survenus autrefois dans la famille, pour autant qu’elle en avait conservé le souvenir. Quand l’homme a cessé d’être aux prises avec les difficultés du temps présent, quand son cœur s’est débarrassé des épines et des chardons de la vie de tous les jours, il se tourne volontiers vers le passé, ou bien il songe à l’avenir, il pense au sort futur de ses enfants, tout en cherchant à se renseigner sur ceux qui lui ont donné à lui-même l’existence.

Le passé d’une famille ne se résume pas en effet dans la sèche nomenclature des prénoms des ancêtres, pas plus qu’il ne se compose que de l’épargne accumulée par leur travail et leur économie, il est aussi dans leurs coutumes, dans les événements de leur vie ; c’est là que leurs enfants et petits-enfants iront puiser des directions et des encouragements, c’est à la lumière de ce passé qu’ils grandiront, c’est là qu’ils s’appuieront comme un arbre de bonne sorte s’appuie à l’espalier ; les us et coutumes des ancêtres se transmettent ainsi aux enfants en les élevant au-dessus de la broussaille des choses nouvelles. C’est un fait que beaucoup de gens oublient ; un nom ou de l’argent, et si possible les deux ensemble, cela leur suffit ; mais ce ne sont que des éléments dépourvus de vie, incapables de donner la vie, privés d’âme, des corps prêts à tomber en pourriture, précisément parce qu’ils n’ont point d’âme. Il est vrai qu’on a quelquefois à rougir du passé de sa famille et qu’on n’ose pas le raconter aux enfants. Folie que cela ! L’Ancien Testament ne raconte-t-il pas aux enfants d’Israël les faits et gestes de leurs pères les patriarches, et cela avec une entière fidélité, à titre d’avertissement autant que d’encouragement.

Resli avait aussi un passé, une histoire à raconter, celle de ses amours perdues, mais il hésitait à la redire à sa mère, quelle que fût l’affection qu’il avait pour elle. Au contraire, à mesure que les jours s’ajoutaient aux jours, il se sentait toujours plus résolu à ne rien entreprendre pour faire revivre ce passé, pour faire sortir cette histoire du domaine de la légende ; il la gardait avec soin dans les profondeurs de son âme, l’entourait d’un profond silence, sachant la manie qu’ont les hommes de prétendre repêcher les choses d’autrefois, de vouloir rendre à ceux qu’ils aiment ce qu’ils ont perdu, quitte à perdre au cours de leurs recherches plus qu’ils n’auraient retrouvé s’ils eussent mis la main sur l’objet cherché. Il connaissait les sentiments de sa mère, il savait qu’au premier mot de ses tourments intérieurs elle ferait tout au monde, sacrifierait au besoin sa vie pour renouer le lien brisé et rendre à son fils l’objet perdu et si sincèrement regretté ; il était intimement persuadé que la chose devait aller ainsi et cette persuasion était en lui comme un rocher résistant aux vents et à la marée, beau rocher battu par les vagues de l’amour. Il évita toute mention de la chose, prévint les questions qui eussent pu lui être adressées ; il sentait en effet qu’un mot pouvait facilement devenir le « Sésame ouvre-toi » brisant les résistances, ouvrant les rochers, qu’il est un plongeur capable de retirer de profondeurs inconnues des choses depuis longtemps oubliées. Cependant, dès qu’il se retrouvait seul, il se plaisait à revivre en pensée les heureux instants de ses amours et chaque fois ces instants se coloraient de couleurs plus vives, et la jeune fille lui apparaissait plus captivante et leur affection réciproque plus profonde.

Aussi aimait-il à se trouver seul et, la nuit, il se relevait, se mettait à la fenêtre et se plongeait dans d’interminables rêveries. Quand il voyait au ciel le chariot cheminer majestueusement et sans le moindre écart à travers l’espace, chargé sans doute d’esprits célestes, il se reportait à son voiturage de planches, d’où sa pensée s’arrêtait sur la sombre maison de la Combe-aux-Épines, sur la jeune fille qui y reposait, et il se demandait ce qui pouvait bien se passer dans ce cœur, si son image y existait encore, si le passé y brillait encore d’un mélancolique éclat. Et il eût beaucoup donné pour avoir une réponse à ces questions. Et si la réponse eût été affirmative, avec quel empressement sa pensée eût tout quitté, corps, maison et domaine pour aller se nicher dans cette image que la jeune fille portait dans son cœur, pour élire domicile dans cette paisible retraite et y passer de longs instants à de douces caresses avec les pensées de l’objet aimé, sans regretter le monde et ses luttes, puisqu’il aurait trouvé le ciel dans l’âme aimante de la jeune fille. Oh, quelle vie que celle-là, toute de pures délices, loin de tout contact avec les hommes aux regards curieux ! Le matin, épier son premier regard, voir les premiers rayons du soleil se refléter dans ses yeux, être le premier qu’elle salue amicalement, le premier avec lequel elle s’entretient gaiement, pour lequel elle adresse au ciel sa prière ; pouvoir, tout le jour durant, la suivre pas à pas, s’entendre appeler par elle du fond de quelque recoin solitaire, recevoir ses baisers, sentir la douce pression de sa main au milieu même de la foule, en présence de gens qui l’encensent, être en un mot son tout, quelle douceur pour celui qui serait l’objet de ces préférences et de cette prédilection ! Puis, à l’approche de la nuit, voir grandir son impatience de se retrouver seule avec cette image chérie pour l’embrasser mille fois avant de s’endormir, savoir qu’une fois ses yeux fermés et son cœur laissé sous la garde de celle-là, on sera le centre de ses songes heureux… Qui ne voudrait habiter ainsi dans le cœur de la jeune fille préférée, et y attendre sa vie durant le moment où Dieu nous rappellerait à Lui ?

Resli eût donné des années de sa vie pour être mis en état de voir, comme dans un miroir, dans les étoiles qui glissaient lentement au ciel, le reflet des pensées qui s’agitaient là-bas dans le cœur de la jeune fille, de constater que son souvenir y était encore vivant et de quelle nature était ce souvenir. Souvent il se disait : « Peut-être ne nous reverrons-nous plus ici-bas, mais nous retrouverons-nous au moins dans une autre vie, nous reconnaîtrons-nous, y aura-t-il encore quelque chose entre nous ou pourrons-nous nous aimer d’un amour exempt de toute contrariété ? »

Tels étaient ses rêves et ses préoccupations et maint projet aventureux d’exploration de ce qui se passait à la Combe-aux-Épines traversait son esprit. S’y présenterait-il déguisé en mendiant, se glisserait-il secrètement à l’auberge et se ferait-il donner par l’hôtesse des renseignements circonstanciés ? Jouerait-il au revenant pour surveiller la maison et se rendre compte de tout ce qui y entrait et en sortait ? Il ne s’arrêta ni à ces projets ni aux autres en grand nombre qui lui vinrent à l’esprit, non par irrésolution ni faute de savoir choisir le meilleur, mais parce qu’il entendait bien ne rien faire de semblable, persuadé que les choses devaient en rester au point où elles étaient. Cent fois il fut sur le point de s’en ouvrir à sa mère, mais, sachant d’avance que celle-ci abonderait dans son sens, il se lia la bouche d’une chaîne d’airain.

En revanche, Anne-Lisi en eut bientôt assez de cette vie d’amour platonique et elle aspira à quelque chose de plus varié et de plus amusant. Il y a une ressemblance frappante entre les guêpes et les garçons. Aussi longtemps qu’une poire est encore dure et amère les guêpes volent autour d’elle, mais s’en éloignent bien vite à tire-d’aile. La poire commence-t-elle à devenir tendre, voilà que les guêpes la sentent de tout loin ; elles arrivent en bande, se mettent à mordre de ci, de là et n’abandonnent la partie que quand toute la poire y a passé. Ainsi font les guêpes. Quant aux garçons, ils remarquent aussi de loin, presque à cent lieues, qu’il y a quelque part une poire mûre ; ils diffèrent cependant des guêpes en ce que chacun d’eux entend garder toute la poire pour lui et ne pas la partager avec une bande de ses congénères. Et si la jeune fille n’est pas toujours accaparée du premier coup, c’est qu’elle a trop d’aspirants et qu’elle éprouve quelque difficulté à savoir lequel la croquera le plus agréablement et le plus tendrement.

Anne-Lisi devint donc le point de mire d’une foule de gourmands. Il vint même des avocats, mais ce fut en vain qu’ils frisèrent leur moustache et qu’ils donnèrent de l’air à leur chevelure, l’effet produit fut nul. Un jeune paysan qui avait grandi avec Anne-Lisi et qu’elle n’avait cessé de turlupiner depuis la première année d’école jusqu’à la dernière, avec lequel elle s’était disputée, griffée, rossée, sur lequel elle avait dès lors décoché tous les traits de la moquerie et du sarcasme, se glissa aussi parmi les guêpes qui voletaient autour de la poire. Elle le déchira de plus belle, au point que la mère dut intervenir à plusieurs reprises, la suppliant de se taire et lui représentant que c’était un vrai péché. La fille s’excusait, promettait de ne plus le faire, ce qui ne l’empêchait pas de recommencer à la première occasion et avec un nouvel acharnement.

Un dimanche que Christen était seul à garder la maison, le garçon en question se montra à l’horizon, vint s’asseoir à ses côtés et lui demanda sa fille. Christen ouvrit les oreilles toutes grandes et dit :

— Hans-Uli, je ne t’attendais guère et je ne pensais réellement pas à toi. Pour ce qui me concerne je ne dis pas non, mais tu comprendras qu’il me faut d’abord en parler à nos gens. Quant à la fille, je ne sais pas ce qu’elle en dira.

— Pour ça, répondit le garçon, nous sommes déjà d’accord.

— Pas possible ! Voilà qui serait drôle !

— C’est bien ainsi ; elle me l’a du moins promis et elle ne voudra pas se moquer de moi à ce point.

— Je le pense bien ; on ne plaisante pas avec ces choses-là. Tout de même cela me surprend et, si tu ne me le disais pas toi-même, je ne le croirais pas.

— Moi aussi je ne le croirais pas si un autre me le disait. Au fait elle m’a toujours plu et je l’aurais trouvée de mon goût. Mais elle n’a jamais fait que se moquer de moi et me chercher chicane, aussi j’étais bien loin de penser à elle ; au contraire je me disais : Si jamais celle-là se marie il y aura de quoi tirer, musiquer et faire les cent coups. Mais voilà que l’autre jour, aux bains d’Herrligen, j’étais devant la maison à regarder et à réfléchir s’il fallait entrer ou non, ou entreprendre autre chose, quand on me frappe sur l’épaule et qu’une voix me dit : « Eh, pauvre malheureux, tu broies du noir ? Sais-tu quoi ? Si tu en danses trois avec moi et si tu m’accompagnes un bout de chemin contre la maison, je te paie une chopine, et s’il le faut, pour un kreutzer de fromage et une demi-livre de pain, mais rien de plus. »

Moi je restais là, la bouche ouverte, sans savoir ce que cela voulait dire, parce que c’était votre Anne-Lisi, celle qui s’était toujours moquée de moi, et que je pensais que c’était comme d’habitude. Et comme je restais sans répondre, elle me dit : « Écoute, Hans-Uli, fais-moi un plaisir. Il y a là deux écervelés qui m’en veulent, deux vilains gaillards ; je ne sais pas si ce sont des fils de conseillers ou d’autres malotrus ; l’un des deux se dit professeur et l’autre médecin ; ce que je sais c’est qu’ils sont plus marauds l’un que l’autre et qu’ils font plus de sottises que notre vacher qui vient pourtant du Seeland. J’ai peur de ces grossiers personnages et je ne veux pas avoir la honte d’être vue buvant ou dansant avec eux. Allons, j’espère que tu ne vas me laisser dans le pétrin. »

En l’entendant parler de la sorte je n’ai pas su si j’étais sur ma tête ou sur mes pieds, mais cette fois au moins elle ne m’a pas fait de misères ; un mot en a amené un autre et j’ai pu voir qu’elle ne m’en voulait pas autant que je le croyais, ce qui ne l’a pas empêchée de faire mille façons avant de me permettre de la demander en mariage. Encore n’a-t-elle pas voulu être présente à ma demande, comme c’eût été convenable ; elle m’a laissé venir seul en jurant qu’on ne la reverrait pas au logis avant minuit.

— Elle est toujours la même, fit Christen ; une fois calmée elle donnera encore une bonne femme de ménage ; je l’aime malgré tout. Elle a pour le moment la tête pleine de fariboles et n’est pas contente quand on ne s’amuse pas tant que le jour est long. Mais cela lui passera comme à bien d’autres, et sans qu’elle soit obligée d’aller prendre les bains dans le Valais. Si tu veux en courir le risque, qu’à moi ne tienne, mais réfléchis-y bien, c’est une crâne fille.

— J’en sais quelque chose…

À ce moment Christen, qui était assis tout près de la porte de grange alors fermée, crut entendre quelque bruit derrière celle-ci. Il se leva plus lestement que de coutume, en pestant contre les servantes qui viennent fourrer leur nez partout et ouvrit la porte. Il lui sembla que quelques gerbes de paille, adossées dans un coin, avaient bougé ; il en souleva une et voilà, sa fille était accroupie derrière dans l’attitude d’un renard pris au piège. Il partit d’un éclat de rire ; la fille retrouva bientôt son sang-froid et dit :

— Voilà, j’ai été curieuse de savoir comment ce garçon-là s’y prendrait pour me demander en mariage et ce qu’on dirait de moi à cette occasion. J’ai bien pensé qu’il te ferait des révélations que je n’ai pas l’occasion d’entendre autrement et c’est justement ce qui est arrivé.

— Toi, continua-t-elle en se tournant vers Hans-Uli, tu n’avais pas besoin de raconter que je t’ai dit de venir avec moi. Et c’est encore une question de savoir si je te veux ; cela dépend de ce que le père dira ; je ne t’ai rien promis de définitif.

Le pauvre Hans-Uli restait là, abasourdi, Christen reprit :

— Tu as entendu ce que j’ai dit. On ne plaisante pas avec ces choses-là. En attendant il sera bon de ne pas en parler ; les gens n’ont pas besoin de savoir ce qui se passe. D’ailleurs nous allons entrer dans les communions où il ne se publie pas de bans. Et puis, il faut avoir égard à Resli qui penserait trop à son malheur s’il devait voir prochainement une noce dans la maison. On pourra le dire à la mère, et déjà ce soir, cela lui fera plaisir. Quand on a des filles aussi dévergondées, on ne sait jamais ce qu’elles sont capables d’entreprendre. Une fois mariées c’est l’affaire de leur mari d’avoir l’œil sur elles...

— Alors, papa, interrompit Anne-Lisi piquée, c’est justement le moment de me laisser partir puisque je vous ai fait tant de chagrin. Je croyais pourtant m’être conduite de façon à ne pas vous donner beaucoup d’inquiétudes.

— Je ne me plains pas de toi, répliqua Christen, mais l’espèce humaine est faible, quoi qu’on en dise, et si nous nous tirons honorablement d’affaire, c’est à Dieu et non pas à nous que nous en sommes redevables, entends-tu ?

On allait entrer dans les communions de septembre qui se clôturent par la solennité du Jeûne. En automne quand la moisson est rentrée, que les champs nouvellement ensemencés commencent à verdir et que les feuilles des arbres jaunissent, laissant apparaître les fruits dorés, l’homme fait bien de se dire qu’il est aussi un arbre duquel on attend du fruit, et que l’humanité est un vaste champ qui sera apprécié d’après la valeur et la quantité de la récolte qu’il fournit ; il voit en esprit le Seigneur passant d’arbre en arbre en quête de fruits et doit chercher lui-même à se rendre compte de l’existence de ces fruits ; il y gagnera une impression de tristesse et de regret, car l’homme, la soi-disant couronne de la création, porte, hélas, bien peu de fruits, et le peu qu’il en porte est couvert de taches et piqué des vers. Qu’ils sont rares et chétifs les épis qui croissent sur le vaste champ de l’humanité, et combien riche et luxuriante l’ivraie que l’ennemi y a semée !

Le jour du Jeûne est chez nous une grande solennité et l’approche de ce jour nous rappelle chaque fois au sérieux et au recueillement. C’est un temps de retour sur nous-mêmes où nous reconnaissons que nous sommes privés de la gloire qui vient de Dieu et que toute notre justice est comme un vêtement souillé. À la campagne où l’on est plus encore qu’à la ville tourné vers les choses sérieuses, le Jeûne revêt une signification particulièrement solennelle et l’on sait tirer un beaucoup meilleur parti de ce jour ; on en comprend la portée mieux que là où l’on parle à tout propos de l’esprit ; on sait d’ailleurs que les gens qui se vantent le plus de leur développement spirituel n’en vivent pas moins de viande, de pain, de vin et d’autres choses semblables.

Déjà le samedi soir on se prépare à la célébration de ce jour et, le jour venu, un silence religieux plane sur toute la contrée ; tout au plus entend-on dans le lointain le roulement d’une petite voiture de promenade conduisant des gens qui cherchent à échapper à leur conscience ; dans les endroits où l’on se respecte il ne se trouvera guère de paysan capable de faire sortir ce jour-là un cheval de l’écurie. On ne rencontre que gens allant à l’église. Dans le nombre il en est que la curiosité amène d’une commune éloignée pour entendre comment le pasteur dira leur fait aux bons voisins, ou simplement pour entendre sermonner autrui, puisqu’il est admis qu’on n’a pas à s’appliquer à soi-même un sermon entendu dans une autre église, comme si ce n’était que dans notre propre église que Dieu eût le droit de nous reprendre. Çà et là on verra peut-être dans le voisinage d’une maison isolée une lessive flotter au soleil, on ne dira rien, bien que ce soit défendu, parce qu’on saura que c’est celle d’une journalière pauvre.

Quant au prédicateur, sachant que la paroisse attend ce jour-là un appel sérieux à la repentance, un labour plus profond du champ que le Maître lui a confié, il s’y est préparé par le recueillement et la prière ; il a passé le champ en revue, il a cherché à se rendre compte des maladies qui y sévissent et qui mettent en danger la récolte et, le moment venu, il dévoile à ses paroissiens le résultat de ses recherches, il le fait non pas avec les accents de la colère, non comme un maître qui châtie ses esclaves ou un berger qui fouette son troupeau dévoyé, mais avec une émotion contenue, et non sans se rappeler qu’il est lui-même un membre de la paroisse et que la position qu’il occupe le charge précisément d’une plus grande responsabilité.

À Liebiwyl le jour du Jeûne était toujours observé avec soin ; on le passait dans la tranquillité et le recueillement et il était entendu qu’à l’exception des cas de maladie chaque habitant de la maison devait assister au moins à l’un des sermons ; les prédications du jour faisaient d’ailleurs, longtemps après, l’objet de sérieux entretiens.

C’est un jour où l’on ne voit pas les gens aller à l’église avec leur calme et leur lenteur habituelle ; ils se hâtent, semblables à des torrents qui descendent vers la plaine ; personne ne veut être en retard, chacun tient à trouver encore de la place ; plus on est âgé, plus on se met de bonne heure en route et l’église est remplie depuis longtemps, du moins par le beau temps, quand le pasteur apparaît, grave et solennel, sentant que les pensées qui s’agitent dans son âme sont celles de la plupart des auditeurs, et comptant que Dieu lui fera trouver la meilleure expression de ses pensées, de manière à atteindre tous les cœurs.

Christen et Anneli n’avaient pas été sans réfléchir à tout ce que l’année écoulée leur avait apporté d’événements importants, de bénédictions et d’épreuves ; ils s’étaient rendu compte de tout ce qui leur manquait encore pour être agréables à Dieu ; ils s’en étaient remis à Dieu de l’avenir de Resli, et la veille ils avaient passé de longs instants de sérieux entretien, si bien que le sommeil n’avait que tardivement apporté le repos à leur pensée inquiète et troublée. Aussi s’oublièrent-ils un peu le matin, contre le gré d’Anneli qui n’aimait pas en pareil jour la hâte et la précipitation ; il est en effet difficile à un esprit préoccupé des soins domestiques de trouver le calme indispensable à une action fructueuse de la parole divine. Mais à son grand étonnement elle trouva la besogne du matin en bonne partie faite et les préparatifs à peu près terminés, chose peu habituelle, les jeunes laissant en général aux vieux le souci de se lever les premiers. La fille était à la cuisine, très affairée autour du foyer. Elle lui demanda :

— Qui t’a éveillée ?

— Eh bonjour, mère, répondit Anneli en se retournant, la figure rouge et animée. Es-tu aussi éveillée ?

— Bonjour, reprit la mère. Mais dis-moi donc pourquoi tu es déjà debout et qui t’a fait sortir du lit ?

— Personne. J’ai seulement un peu réfléchi et je me suis dit qu’il était temps de commencer à me lever et de vous laisser un peu plus longtemps au lit. Vous avez plus que moi besoin de sommeil et quand mon tour viendra de me lever la première, j’y serai déjà habituée.

— Allons, tant mieux ; cela ne te gênera pas. Mais comment ta tête toujours à l’évent a-t-elle pu faire ces réflexions ?

— Mon Dieu, ce n’est pas que je n’aie jamais réfléchi, mais je n’ai jamais su le faire voir comme les autres gens. C’est vrai, j’ai mes défauts, mais je suis bien décidée à m’en corriger, et si je veux en venir peu à peu à te ressembler, il me faudra du temps. J’ai donc fait mes petites réflexions, et il faut le dire, j’ai eu quelque peu honte de moi-même, aussi ai-je résolu de commencer aujourd’hui même à t’imiter parce que je ne sais pas non plus combien longtemps le bon Dieu me donnera à vivre. On peut être surpris et n’avoir plus le temps de se corriger.

— Tu as raison. Cela arrive quelquefois aux jeunes femmes et c’est souvent au moment où elles se croient arrivées au terme de leurs désirs que le bon Dieu les reprend. C’est pourquoi, mon enfant, je suis bien aise que tu y penses de toi-même, je n’aurais guère attendu cela de toi. Continue ainsi et je pourrai mourir en paix, car tu as toujours été celui de mes enfants qui m’a donné le plus de souci. Mais il y a longtemps que je n’ai trouvé précisément au sortir du lit une chose qui me fit autant de plaisir. Si seulement je savais ce qu’il adviendra de Resli et qu’il sera heureux, je ne regretterais pas de mourir.

— Bêtises que cela ! Est-ce le moment de mourir quand nous avons plus que jamais besoin de toi ? Toi qui nous reprends chaque fois que nous en disons un mot, et qui nous reproches d’offenser Dieu !

— Ce n’est pas la même chose, ma fille. Quand les arbres sont grands on en enlève les tuteurs ; à les laisser trop longtemps on leur ferait du tort. Le bon Dieu n’en agit pas autrement ; il sait le moment favorable. Mais je vais achever de m’habiller avant que le déjeuner soit sur la table. Je n’aime pas être pressée pour aller à l’église et le souffle commence à me manquer.

Il faisait une belle journée d’automne ; l’air était doux et clair et plein de sonneries harmonieuses. Les cloches se taisaient-elles ici qu’elles reprenaient ailleurs plus douces ou plus graves. On eût dit un bon père et une bonne mère exhortant leurs enfants, et la parole tendre et affectueuse de celle-ci succédant à la voix grave de celui-là. Les dimanches ordinaires c’est la jeunesse aux pieds légers qui prend les devants. Cette fois les vieilles mamans ouvraient la marche, cheminant à petits pas, s’arrêtant souvent pour reprendre haleine. Les vieillards se joignaient à elles pour deviser du vieux temps et de ce qu’on prêchait alors. Au fait, l’humanité est-elle autre chose qu’un gros corps d’armée marchant vers la tombe et cherchant au-delà du sombre passage les clartés du ciel ? Rien de plus naturel que les vieux tiennent la tête de la colonne. Ne sont-ils pas pressés d’atteindre le but ? Ne se plaisent-ils pas à ouvrir la voie aux jeunes qui s’arrachent plus difficilement au soleil et au grand air ? C’est pourquoi il est touchant de voir les vieux prendre le pas devant et marcher dans la foi et le recueillement à la rencontre de leur Dieu ; il faut les voir alors cheminer d’un pas tranquille et confiant à travers les tombeaux qui s’alignent sur le cimetière et jeter un regard de douce soumission sur la dernière ligne, où peut-être s’ouvrira bientôt l’étroite demeure de leur dépouille mortelle.

Anneli fut une des premières en route et plus d’une pauvre vieille fut heureuse de pouvoir aller à l’église côte à côte avec la bonne paysanne de Liebiwyl, qui s’informait de tout avec intérêt et causait avec tant d’amabilité ; elles en marchaient plus droit qu’elles ne l’avaient fait depuis dix ans. Quelle douce chose qu’une nature sympathique et quel bien elle fait à un pauvre cœur attristé ! La vue du gai soleil n’apporte pas plus de jouissance au malade. Qu’un pauvre, couché sur un lit de maladie et près de mourir, voie un riche, un grand personnage s’approcher de son chevet comme un père, il en est plus réjoui et fortifié que si on lui versait un breuvage réparateur, il se relève, il est, plus que jamais, heureux de s’en aller, il éprouve toute la douceur de l’amour fraternel et son âme en est pénétrée jusqu’au fond. Si l’on savait quelle force une sympathie véritable ajoute aux manifestations de la charité, on ne manquerait pas de donner à celle-ci tout ce qu’elle comporte de procédés bienveillants. Aussi les pauvres femmes se pressaient-elles autour d’Anneli et quand on arriva à l’église chacune d’elles prétendit savoir où on entendait mieux le pasteur ; elles finirent par la colloquer dans un banc à dossier appuyé contre la muraille, où l’on était commodément assis sans être trop en vue, et où en cas de fatigue on pouvait s’adosser, ce qui n’était pas trop, le pasteur faisant long quelquefois…

L’église se remplit peu à peu ; le régent se mit à lire dans la Bible, forçant sa voix pour dominer le son des cloches. À un moment donné le silence se fit sur toute la ligne ; le pasteur venait d’apparaître dans la chaire, pâle d’émotion ; il fit sa prière et lut d’une voix contenue le cantique qui allait être chanté par l’assemblée.

Le chant s’éleva grave et solennel, laissant dans tous les cœurs une sérieuse impression. On pria pour demander à Dieu de donner efficace aux exhortations qui allaient suivre et l’on tendit les oreilles à la lecture du texte. C’étaient ces paroles tirées du livre de Josué :

« S’il ne vous plaît pas de servir l’Éternel, choisissez aujourd’hui qui vous voulez servir, ou les dieux que vos pères ont servis de l’autre côté du fleuve ou les dieux des Amorrhéens dans le pays desquels vous habitez. Mais pour moi et ma maison nous servirons l’Éternel ».

« Votre maison, dit entre autres le pasteur, sera toujours, que vous le veuillez ou non, le miroir de votre être intérieur. Si votre cœur est affligé, orgueilleux ou indiscipliné, votre maison reflétera ces défauts comme un miroir toujours placé devant vos yeux. Et c’est bien ce qui fait que tant d’hommes n’aiment pas être à la maison ; ils y sont mal à leur aise comme un prisonnier dans son cachot, comme un oiseau qui se serait introduit dans une chambre. Ce miroir leur met devant les yeux beaucoup de choses qui sont pour eux un reproche continuel ; prédicateur muet, il leur parle un langage redoutable et les atteint comme une épée à deux tranchants. Et pourtant la maison devrait être l’endroit où l’on aime venir se reposer après le labeur de la journée, le port tranquille, après lequel soupire le navigateur longtemps ballotté par les vagues de la vie. C’est là qu’on devrait être heureux de retrouver la paix. Et ne vous laissez pas égarer par le vain bavardage de quelques malheureux insensés ; ne croyez pas que le ressort de la vie soit dans l’état, dans l’école ou dans telle institution de ce genre, il est au foyer domestique et nulle part ailleurs. Ce ne sont pas les autorités qui régissent une nation, ni les maîtres d’école qui forment les populations, ce sont les pères et mères de famille. Ce n’est pas la vie publique qui est l’essentiel dans un état, c’est la vie domestique ; elle est la base de toutes choses, elle en est la racine, et telle est la racine tel est l’arbre. Ne vous y trompez pas, l’arbre reste parfois encore vert quand déjà la racine est flétrie, mais il n’en sera pas longtemps ainsi, le feuillage se flétrira bientôt, les branches se dessécheront et au premier orage qui passera sur la contrée, l’arbre s’effondrera, car ses racines ne le retiendront plus. Ainsi en arrivera à la nation qui bâtit sur le sable des institutions humaines au lieu de se fonder sur la base solide de la famille selon le cœur de Dieu.

« C’est pourquoi considérez vos maisons. Sont-elles des temples de Dieu ? Entretenez-vous à votre foyer le feu sacré de l’amour et de la fidélité ? Remplissez-vous dans votre intérieur les fonctions de ministres de ces temples du Dieu vivant ? Vous rappelez-vous toujours que, quelle que soit la charge que vous occupez au milieu de vos semblables, votre charge la plus élevée, votre fonction la plus importante doit être celle de ministres de Dieu dans ce sanctuaire qui vous appartient en propre, dans ce temple où vous habitez avec les vôtres ? Et si vous voulez servir l’Éternel, que ce soit ce service-là que vous rendiez à Dieu plutôt que de vous en tenir à l’observance plus ou moins attentive de tel commandement, quand les hommes vous observent ou que votre intérêt et votre commodité vous en font un devoir. C’est ce qu’entendait précisément l’apôtre Paul quand il disait : « Je vous exhorte, mes frères, par les compassions de Dieu, que vous offriez vos corps en sacrifice vivant, saint et agréable à Dieu, ce qui est votre service raisonnable. »

« Si donc vous voulez servir Dieu, confessez le devant les hommes, montrez votre foi par toute votre manière de faire et que cela vous serve de témoignage. Si l’homme dépravé regarde à ses idoles mortes, pourquoi ne regarderiez-vous pas à votre Dieu vivant ? »

Et le pasteur continua en développant cette pensée que le chrétien doit s’offrir lui-même en sacrifice saint et agréable à Dieu et faire de sa maison un temple consacré à l’Éternel. L’auditoire écoutait avec recueillement ; il y avait peu de gens dans l’église qui ne donnassent raison au pasteur en reportant leurs pensées sur leur propre maison, et bien des yeux devinrent humides à mesure que la réflexion donnait à comprendre qu’elle était la cause fondamentale du désordre qui y régnait. Tel repassait l’histoire de sa maison et se rendait compte de ce qui avait à un moment donné troublé la paix domestique et de ce qui l’avait rétablie plus tard ; tel autre se rappelait qu’il y avait eu des moments où la joie régnait au logis et d’autres moments où le mécontentement avait pris sa place et que ces alternatives avaient coïncidé avec le plus ou moins d’ardeur du feu sacré brûlant sur l’autel domestique ; telle malheureuse femme essuyait secrètement une larme, à la pensée que son mari était bien loin de rendre à Dieu un service raisonnable ; tel mari se félicitait d’avoir une femme dévouée à sa maison ; tel autre se disait que la sienne était bien loin de réaliser l’idéal ; des enfants mêmes comprenaient la discipline dont les parents usaient à leur égard et se promettaient d’être plus obéissants à l’avenir.

Anneli fut elle-même très impressionnée ; une sorte de souffle divin se répandait sur son âme ; elle se sentait attristée et pourtant infiniment heureuse ; elle voyait en pensée sa maison brillant d’un doux éclat et savait qu’elle pouvait en être fière devant Dieu et devant les hommes ; avec quelle satisfaction intime elle se disait qu’elle était là chez elle, d’accord avec son mari, qu’ils étaient en parfaite communion d’idées, que leurs enfants leur étaient attachés et que, braves comme ils l’étaient et vivant en bonne harmonie, ils sauraient conserver à la maison le même éclat non seulement aux yeux des hommes mais aussi devant Dieu. Jamais elle ne s’était rendu compte d’une manière aussi évidente du bonheur qu’il y a pour des parents à pouvoir redire cette prière : « Seigneur, tu laisses maintenant ton serviteur aller en paix ». Elle comprenait aussi que des parents ne peuvent parler ainsi que lorsqu’ils sont persuadés que leurs enfants sont fondés sur Dieu et leurs noms inscrits dans le livre de vie.

Il y avait cependant une ombre à son bonheur, c’était la pensée de Resli, de ce garçon devenu subitement morose, ne se plaignant pas sans doute, mais ne riant que rarement, travaillant comme un nègre, recherchant la solitude, et là souffrant visiblement, ainsi qu’elle l’avait à plusieurs reprises observé en secret. Ce garçon allait-il donc rester seul et ne verrait-elle pas celle qui prendrait un jour sa place au foyer comme la prêtresse de l’autel domestique ? Cependant cette ombre s’éclaira bien vite des clartés de l’espérance. La bonne mère se dit que l’Éternel, qui avait aidé jusqu’alors et qui avait dirigé toutes choses avec sagesse, saurait bien continuer à protéger son enfant, et elle répéta intérieurement cette parole de confiance et de résignation : « Ta volonté, Seigneur, et non la mienne ! » Elle reprit donc courage et ce fut avec un nouveau bonheur qu’elle regagna son foyer ; il lui semblait que quelque chose l’y attirait ; depuis des années elle n’était pas rentrée chez elle avec autant de plaisir.

CHAPITRE VII

La mort d’une mère, aurore d’un bonheur nouveau.

Ce sermon ne laissa pas que d’impressionner les assistants et la plupart de ceux-ci ne tarirent pas en expressions louangeuses à son sujet.

— Il a raison, dit l’un, notre pasteur ; la maison est le fondement de tout et si elle manque, rien ne sert d’avoir du foin et de la graine en abondance.

— C’est vrai, dit un tailleur à l’esprit caustique, et ce qui m’a le mieux plu, c’est que le pasteur a dû avouer lui-même que l’école n’aboutit à rien, et que les enfants n’y apprennent rien, du moins rien de bon. Si je n’instruisais pas les miens à la maison, ils ne sauraient, ma foi, rien du tout. Et du moment que le pasteur le dit il faut croire que c’est vrai ; mais je ne me serais pas attendu à ce qu’il en viendrait là ; c’est pourquoi respect pour lui ; c’en est un en qui l’on peut avoir confiance, mais on ne peut pas en dire autant de la plupart.

À Liebiwyl on s’entretint aussi pendant le repas de ce qui avait été dit à l’église, assaisonnant ainsi des mets d’ailleurs préparés avec soin. Quand on se leva de table, Anneli dit :

— C’est moi qui garde la maison cet après-midi. Je pense que chacun de vous tient à entendre le second sermon. Et si le pasteur se donne autant de peine que ce matin, chacun remportera sa petite leçon à la maison. À propos, il faudra aussi me rapporter du riz, une demi-livre, je pense. On dit que la dysenterie règne dans le pays et qu’elle est très maligne, et il paraît qu’il y a quatre enfants malades chez la Christine, qu’elle-même est au lit et que ces gens sont dans une grande détresse. Ce doit être affreux et j’en suis toute affligée. Quand vous serez de retour, j’irai voir là-bas ce qu’il y a à faire pour ces gens ; on ne peut pas les laisser dans cet état. Pensez donc, tant de malades à la fois, personne pour les soigner, rien dans la maison et peut-être pas même quelqu’un pour aller chercher le médecin !

— Mère, dit Christeli, envoyez-y quelqu’un à votre place ; une des filles ira, ou plutôt attendez à demain. Il y a loin jusque là-bas et vous avez déjà été à l’église.

— Je ne puis pas envoyer une des filles ; elles ne voient pas ce qu’il y a à faire et peut-être ces gens ne le voient-ils pas eux-mêmes ; ou bien ils ne sauront ou n’oseront pas le dire et tu sais bien qu’il n’y a rien qui fatigue autant un malade, surtout quand il a de la peine à parler, comme d’être continuellement interrogé et de devoir répondre à cent questions. Il faut savoir lire dans les yeux du malade sans trop le questionner. Et les servantes ont beau avoir toute la bonne volonté du monde, elles manquent d’expérience. Il faut avoir passé par là pour savoir que faire.

— Alors, attendez à demain.

— Mais, Christeli, à quoi penses-tu donc ? Et que dirais-tu si tu étais malade et que je te disse : On verra cela demain, si on a le temps, et on te fera quelque chose ?

— C’est vrai, mais je suis votre garçon.

— En effet, mais il ne s’agit pas là que d’un garçon, il y a quatre enfants qui souffrent de cette dangereuse maladie, et personne pour leur venir en aide. Quelle nuit ils passeraient, penses-y donc !

— Mais vous ne pourrez pas leur faire grand-chose.

— Qui sait ? En tout cas cela leur fera du bien de voir que quelqu’un s’intéresse à eux et qu’ils ne sont pas entièrement abandonnés. Et si l’un d’eux venait à mourir pendant la nuit, faudrait-il qu’il n’y eût personne pour ôter le mort du lit des vivants et le coucher à part.

— Tu n’as pourtant pas l’intention d’y passer la nuit ?

— Je ne puis le dire. Cela dépend de ce qui arrivera, mais si je ne rentre pas de bonne heure, soyez sans inquiétude, vous saurez où je suis. Et si j’ai quelqu’un sous la main pour envoyer chercher ce qui pourra manquer, vous donnerez ce qu’on demandera.

— Après tout, mieux vaudrait ne pas aller. On dit que la dysenterie est contagieuse, observa Christeli exprimant enfin le fond de sa pensée. Vous ferez mieux d’envoyer une des servantes.

— Mais, Christeli, mon garçon, à quoi penses-tu ? N’as-tu pas honte de raisonner ainsi ? Il faudrait donc faire les bonnes gens en envoyant là-bas quelque peu de chose qui ne nous coûte rien, et employer à cela une servante qui n’a que sa santé et qui risque de la perdre en y allant, sans que personne lui dise seulement merci ! Et nous en aurions toute la gloire ! Non, Christeli, cela ne s’est jamais fait chez nous.

Dans la cabane du pauvre aucune maladie, à l’exception du choléra peut-être, n’est plus redoutable et n’inspire plus de dégoût que la dysenterie. Qu’on se mette à la place de gens qui n’ont guère qu’un lit, et un mauvais lit, où les autres membres de la famille doivent se tirer d’affaire avec quelques pièces de literie si ce n’est avec des haillons, où les enfants n’ont pour se coucher qu’un bois de lit vide, le fourneau ou simplement une table, où personne ne possède plus de deux chemises, l’une sur son corps, l’autre séchant sur la barrière devant la maison, où il n’y a quoi que ce soit en fait de provisions, où l’on va jour après jour ramasser le bois nécessaire, où la question qui se pose quand il s’agit de dîner n’est pas de savoir s’il est midi, mais s’il y a dans le buffet de la cuisine de quoi manger, et l’on comprendra la détresse de ces gens quand éclate chez eux une maladie où la propreté, le lavage du linge, une nourriture substantielle et des soins entendus sont de rigueur.

L’après-midi, quand on fut revenu de l’église, Anneli se mit en route. On ne lui fit plus d’objection, mais chacun voulut l’accompagner et, sur son refus, on la supplia de penser à son âge et de revenir le plus tôt possible.

Anneli avait déjà vu de près bien des misères, mais ce qu’elle trouva cette fois dépassa tout ce qu’elle aurait pu imaginer en fait de dénuement et d’abandon. Elle avait pris avec elle beaucoup de choses, du riz, quelque peu de linge pour les enfants, du pain et même une bouteille de crème, parce qu’elle avait entendu dire que la crème était bonne pour calmer l’estomac, mais il n’y avait dans la maison point de bois, pas trace de beurre, presque pas de linge. Quelques personnes s’étaient rencontrées là, surtout parce que c’était le Dimanche ; il y en avait qui avaient apporté soit du pain, soit des biscômes, ou même de la viande salée et fumée : d’autres mettaient un batz ou une pièce de six kreutzers sur la table et s’en allaient en disant : « Mon Dieu, quel taudis ! C’est à n’y pas tenir une heure ! Il y a de quoi en devenir malade ! » D’autres mettaient la main à l’œuvre, puis disaient être obligés de retourner à la maison, n’ayant personne pour faire le souper, et prenaient la porte sans s’informer par qui ils seraient remplacés. On entrait et sortait, on questionnait, on se renseignait mutuellement, on exprimait l’opinion que toute la famille y passerait, à l’exception de la mère, et encore fallait-il qu’elle fût robuste pour en sortir, mais personne n’avait encore mis sérieusement la main à l’œuvre quand Anneli arriva.

La brave paysanne jugea d’un coup d’œil la situation. Une femme de ménage intelligente ne peut tenir dans le désordre ; d’instinct elle remet toutes choses à leur place, faisant concourir toutes les activités individuelles à un même but de telle façon qu’aucune d’elles ne travaille à l’encontre de l’autre et qu’elles s’entraident mutuellement. Et elle le fait calmement, sans se démener comme une girouette, sans faire usage de beaucoup de paroles, sans relancer les gens à droite et à gauche comme un tourbillon qui disperse un tas de foin au moment de la récolte ; elle s’y prend en quelque sorte à la façon du Créateur débrouillant le chaos, si bien que chacun se met à l’œuvre à l’endroit qui lui est assigné, croyant au fond avoir pris toute l’initiative et se persuadant que sans lui on n’en serait jamais sorti et qu’on peut se féliciter de l’avoir eu sous la main.

Un des assistants se déclara prêt à aller chercher le docteur ; on le chargea de porter en passant un message à Liebiwyl ; il vint du bois pour les premiers besoins ; il se trouva du beurre ; une soupe au riz fut mise sur le feu ; on aéra, on balaya et plus l’ouvrage avançait moins on se démenait et moins on bavardait, si bien que la pauvre femme se mit à dire : « Je crois que cela commence à mieux aller, je me sens déjà toute autre. » Le tout est de savoir s’y prendre, et dans la plupart des cas c’est plutôt le savoir-faire que la bonne volonté qui fait défaut.

Le soir encore Anne-Lisi arriva, portant de nombreux paquets et chargée de dire à la mère qu’elle eût à rentrer au logis, voulant elle-même rester ici. Mais elle eut beau dire, la mère ne l’entendit pas ainsi. Quand une femme de tête a résolu de remettre l’ordre quelque part et qu’elle a commencé son œuvre, rien ne peut l’en détourner : il lui prend une sorte de fièvre, un besoin d’agir qu’on ne calme pas facilement. Il faut d’ailleurs avoir vu de pauvres enfants aux prises avec la souffrance et la mort pour savoir ce que ce spectacle a de triste et d’émouvant. Ces enfants ont le plus souvent dès leur jeune âge l’impression qu’ils sont une charge pour leurs parents réduits à lutter péniblement pour eux avec les difficultés de la vie ; quand on ne le leur dirait pas en tout autant de termes, ils n’ont qu’à ouvrir les yeux pour s’en convaincre. Tout petits la mère les porte sur son dos, le père sur ses bras ; dès qu’ils peuvent marcher on ne se soucie plus guère d’eux, à moins que l’un d’eux plus aimant et de plus jolie figure ne trouve le moyen de se coller à l’un ou l’autre des parents ; encore n’y réussira-t-il qu’à force de petites flatteries.

Mais ceci est généralement l’exception et ne concerne que les tout jeunes enfants que le monde n’a pas encore endurcis et rendus insensibles à l’affection paternelle et maternelle. Les autres se tirent d’affaire comme ils peuvent ; s’ils manquent du nécessaire, c’est qu’on n’a rien à leur donner ; s’ils souffrent, c’est qu’on n’a pas le temps de les soigner ; s’ils sont négligés, c’est qu’on a autre chose à faire qu’à s’inquiéter d’eux. C’est une dure école pour les cœurs sensibles et beaucoup s’y racornissent, s’ils ne s’y brûlent pas comme les tuteurs d’arbres qu’on passe au feu pour les durcir, quitte à les brûler quelquefois. À cette école on apprend à se soumettre, à souffrir et à lutter sans se plaindre, comme cela se voit si souvent chez les enfants pauvres aux prises avec la maladie ; ils ne crient pas, ne pleurent pas ; on les voit, brûlants de fièvre ou claquant les dents, couchés sans mot dire sur un misérable grabat ; leurs lèvres sont rouges de soif ; il y a bien sur le poêle un pot ébréché contenant quelque breuvage, mais personne n’a le temps de le leur apporter ; ils ne disent mot, continuent à souffrir, les regards tournés vers le vase qui est sur le poêle ; ils attendent, jusqu’à ce que la mère remarque la chose en passant et leur dise : « As-tu peut-être envie de boire ? » Voyez au contraire les enfants riches avec leurs caprices, leurs impatiences, leur incapacité de supporter la douleur ; voyez-les jetant les hauts cris dès qu’ils ont failli se couper, voyez les entourés de tout le personnel, dès qu’ils se sont coupés en réalité et ne pouvant même alors modérer leurs cris ; voyez tout cela et vous vous demanderez peut-être quelle école est la plus profitable à la vie, celle du riche ou celle du pauvre, et vous commencerez à comprendre combien il est difficile aux éducateurs de la jeunesse et spécialement aux parents de trouver le juste milieu en fait d’éducation, soit d’endurcir le cœur en vue des difficultés de la vie et de l’amollir en vue des exigences de l’affection.

Les pauvres petits malades dont nous parlons avaient donc passé par la dure école ; aussi étaient-ils résignés, muets, insensibles, disaient telles gens qui ne comprennent rien à ces choses. À quoi pensaient-ils sous les haillons qui les couvraient ? À leurs maux ? À la guérison ? À la mort dont il était tant question autour d’eux ? Ils n’en disaient rien. Mais quand la bonne et belle vieille dame s’approcha d’eux, qu’elle les mit au propre, leur fit endosser une belle chemise blanche, leur apporta une bonne boisson chaude et calmante, qu’elle leur eut adressé des paroles encourageantes, il sembla qu’ils se réveillaient et qu’ils avaient envie de dire quelque chose, et la dernière, une fillette au teint pâle, au gentil regard, à la chevelure blonde et frisée lui demanda :

— Es-tu peut-être ma marraine ?

— Pourquoi pas ? mon enfant, répondit Anneli. Je veux bien être ta marraine.

— Alors tu resteras avec nous, n’est-ce pas ? Tu ne t’en iras pas que tout soit passé et que la mère puisse se lever.

— Oui, ma petite, je resterai.

Aussi Anneli ne pouvait-elle réellement pas partir. Les enfants, et surtout la petite blonde lui avaient pris le cœur ; elle se considérait presque comme leur grand’mère et il lui semblait que si elle les abandonnait Dieu lui en demanderait compte. Elle n’en dit pas un mot à Anne-Lisi, cela se comprend ; elle opposa d’autres raisons. Ainsi faisons-nous volontiers ; nous dirons tout autre chose que ce que nous pourrions et devrions dire, peut-être parce que nous ne savons pas au juste pourquoi nous voulons ce que nous voulons ; une résolution se forme en nous, elle sort, comme un esprit, d’un sombre abîme et ce n’est qu’une fois formée que nous cherchons des raisons pour la justifier.

— C’est que, dit Anneli, personne ne saurait faire le bouillon de riz qu’il faut à ces malades. On se borne à mettre la chose un moment sur le feu, mais on ne fait pas assez cuire le riz ; il ne faut pas qu’au moment de le donner toute l’eau se tienne au haut et le riz au fond ; l’essentiel est que le bouillon soit épais et qu’il se colle aux boyaux ; j’entends le préparer moi-même. Et puis il faut que les enfants prennent leur potion ; la mère dit bien qu’on ne peut pas la leur faire avaler, pourtant il le faut, et je crois être la seule qui puisse la leur faire prendre, vu qu’ils commencent à s’habituer à moi ; je veux essayer. Après tout il m’est aussi facile de rester, à présent que je suis ici, que de courir à la maison. Qu’on me fasse chercher demain matin avec le char et le cheval, et si quelqu’un veut alors me remplacer, cela m’arrangera. Au reste, une fois la chose en train, il se trouvera bien quelqu’un du voisinage pour continuer. Mais n’oubliez pas d’apporter du gruau d’avoine et un des duvets qui sont pendus au grenier.

Anne-Lisi dut aller bon gré mal gré et ce fut tout aussi inutilement que la malade s’interposa :

— Non, disait la pauvre femme, je ne puis accepter cela, je ne saurais comment vous le rendre. Passe encore si c’était pour un accouchement ; cela se fait toujours ; on sait bien qu’une femme a besoin alors d’une autre femme et j’en ai déjà profité quelquefois, mais pour une maladie comme celle-ci, cela n’a pas le bon sens. Il n’y a qu’à mettre le bouillon sur le poêle et je verrai à me tirer d’affaire seule.

Comme Anneli persistait dans sa résolution, la femme se mit à pleurer, disant :

— Non, je n’aurais pas cru qu’il y eût au monde une femme aussi bonne, et encore une femme riche qui n’a pas besoin de cela ni pour le monde, ni pour le ciel où sa place est toute marquée, j’en suis bien sûre. Mais je ne puis pas assez dire le bien que cela me fait d’avoir chaud et de n’être pas obligée de me lever à chaque instant.

Les remèdes arrivèrent enfin avec l’avis que le médecin viendrait le lendemain de bonne heure. En attendant il fallait donner la potion d’heure en heure et faire boire du bouillon de riz autant qu’on pourrait.

Anneli prit la bouteille en main et s’approcha des enfants qui avaient toujours été rebelles aux remèdes. Elle commença par la plus jeune, lui fit des caresses, promit de donner ensuite de ce bon bouillon, et l’enfant avala la cuillerée.

— C’est joliment bon, dit la petite. Je n’aurais pas cru qu’il y avait de si bons remèdes.

— N’en as-tu pas encore pris ? demanda Anneli.

— Non, mais on m’a toujours dit que si je n’étais pas sage et si je ne voulais pas aller au lit, je deviendrais malade et qu’on me donnerait des remèdes qui puent horriblement et qui vous tordent les boyaux et qui sont terribles à prendre…

— Oh ! oh ! fit Anneli.

Les autres enfants prirent la potion, soit parce que la plus jeune l’avait prise, soit parce qu’ils n’osaient guère la refuser des mains de la bonne dame.

La nuit vint sur ces entrefaites ; la mère s’endormit, et Anneli qui avait assez à faire soit autour des enfants, soit à la cuisine, voulut faire de la lumière. Elle trouva bien une lampe mais pas d’huile. Elle chercha dans tous les endroits où on met d’habitude la bouteille d’huile, ce fut en vain. Elle demanda à voix basse à un des enfants où était l’huile.

— Nous n’en avions déjà rien hier soir, répondit l’enfant.

Heureusement il faisait un beau clair de lune, mais cette lumière était encore bien insuffisante et chaque fois qu’Anneli avait un moment de repos elle se livrait à de pénibles réflexions : « Quatre enfants malades et pas d’huile dans la maison ! Nous ne savons guère, nous autres, ce que les pauvres ont à souffrir ; nous sommes, en vérité, trop bien partagés. Je me croirais certes bien à plaindre, s’il me manquait quelque chose, fût-ce peu de chose, dans mon ménage et quand ce ne serait que pour une nuit ; si je n’avais plus de café ou de farine, je n’en dormirais pas, quand même je saurais que je pourrais m’en procurer le lendemain autant qu’il m’en faudra. Et ici rien, ni argent, ni pain, ni quoi que ce soit et tout le monde malade ! Ne rien avoir et ne pas savoir où prendre, j’en perdrais la tête ! Il faudrait sans doute en passer par là si c’était la volonté de Dieu, mais je ne sais pas comment j’en sortirais. Combien il fait plus beau donner que recevoir ! Et s’il m’avait fallu voir mes enfants couchés ainsi dans des haillons, n’ayant que la peau sur les os, pâles, épuisés, s’il fallait en voir un seul dans cet état, non, je ne pourrais supporter cela ! Et si le bon Dieu me laissait le choix entre des enfants, mais des enfants dans l’état de ceux-là, manquant de tout, couchés dans de misérables grabats, ou pas d’enfants du tout, que faudrait-il choisir ? Que Dieu est pourtant bon de ne pas nous tenter de la sorte et de faire ce qu’il juge à propos ! Et cependant s’il me fallait donner tout ce que je possède, quitte à voir mes enfants dans cet état, sans même pouvoir mendier pour eux, j’aurais le cœur brisé, mais je ne voudrais pas les lâcher. À quoi me servirait la richesse, si je n’avais plus mes enfants ? Il me faudrait pleurer et gémir sans trêve et sans repos et sans pouvoir dire autre chose que ceci : « Si seulement je les avais encore ! Si seulement ils étaient encore là ! »

Il fallut relever la petite et la lune éclaira le charmant visage de l’enfant, se jouant dans ses boucles blondes et ceignant sa tête d’une auréole d’or.

« Qu’elle est jolie ! pensa Anneli. Pauvre enfant, qu’adviendra-t-il de toi ? Combien triste sera ton sort ! Et pourtant mainte femme riche serait si heureuse de te posséder ! Tu serais couchée dans un lit bien meilleur, et on t’entourerait de tous les soins et de tous les égards. Dieu en a décidé autrement ; il sait pourquoi, et nous, nous n’y comprenons rien. Il y a tant de choses que nous ne comprenons pas ! Pourquoi ne pas donner à cette femme un peu plus, quand nous pourrions, nous autres, faire avec beaucoup moins sans pour cela être mal logé ou n’avoir pas de quoi acheter un peu d’huile ? Il l’a voulu ainsi et il faut sans doute qu’il en soit ainsi, à condition que, pauvre ou riche, chacun fasse son devoir, le riche à l’égard du pauvre et le pauvre vis-à-vis du riche. Pour moi, je ferai certainement mon devoir. Si seulement Christen voyait tout ceci ! Christen a bon cœur, surtout ces derniers temps, mais s’il voyait cette misère et ces enfants, il me pardonnerait bien des choses, il comprendrait ce que je ressens quand on me demande l’aumône ; je donne, à la garde de Dieu. Se doute-t-on de ce que les gens souffrent ? Il n’y a qu’à voir ce qui se passe ici. Mais Christen n’a pas besoin de le voir, il a bon cœur. D’autres en auraient plus besoin que lui ; il y a des gens qui, s’ils pouvaient écraser les pauvres, leur sucer la dernière goutte de sang, ne s’en feraient pas faute, les misérables, les brutes, Dieu me pardonne ! Oh si tous les hommes et toutes les femmes savaient comme on peut être malheureux dans ce monde et ce que c’est que la misère ! Combien se plaignent continuellement et ne sont jamais contents, parce qu’ils ne savent pas ce que c’est que souffrir et ne veulent pas voir leurs avantages ! Ces gens, avec leurs plaintes et leurs jalousies, offensent Dieu d’une manière indigne. Oh, que plutôt celui qui a la santé et qui peut chaque soir se glisser dans un bon lit chaud, sachant que ses enfants sont bien couverts et ont tout ce qu’il leur faut, que celui-là s’estime heureux et rende grâce au Dieu tout bon.

La nuit passa donc bien vite et quand l’étoile du matin parut à l’horizon et jeta un regard curieux à travers les vitres, elle vit des figures dormant d’un sommeil paisible. Avec le jour vinrent d’autres gens, entre autres Christen, le visage passablement mécontent, mais pourvu du nécessaire. Anneli ne se laissa pas désarçonner par l’air de son mari, elle lui fit attacher son cheval et l’obligea à entrer. Christen vit la misère et le dénuement des pauvres gens, il eut sous les yeux les enfants et leur air de souffrance, mais il n’en prit pas un visage plus aimable et se borna à dire :

— Ce n’était pas une raison pour te faire passer ici toute la nuit. Allons maintenant.

— Tu veux t’en aller ? dit la petite fille. Non, marraine, il faut que tu restes ; tu l’as promis.

Et elle se suspendit au cou d’Anneli qui dut lui faire force promesses pour la tranquilliser. Les autres enfants ne dirent pas grand’chose, mais il était facile de voir qu’il leur était dur de se séparer de la bonne dame qui avait eu pour eux tant d’égards et de bonnes paroles. Quant à la mère, elle fondit en larmes en disant :

— Que le Père céleste vous rende ce que vous m’avez fait ! Non, on ne trouvera plus sur la terre une femme comme vous, et jamais je n’oublierai cette nuit ; il m’a semblé en vérité que c’était un ange qui était là et qui veillait sur nous.

À ces paroles la figure de Christen se rasséréna ; il commençait à comprendre ce que sa femme avait fait ; son cœur s’attendrit ; il fut touché de compassion et trouva quelques bonnes paroles :

— On ne vous oubliera pas, quand même la mère revient à la maison, mais elle se fait vieille et ne pourrait plus supporter tout cela. Ne vous tourmentez pas, cela ira mieux. Et quand vous serez guéris, venez seulement chez nous, on verra à vous aider.

C’était beaucoup pour Christen, qui laissait ordinairement ces choses-là à sa femme. Mais ce qu’il entendit de celle-ci pendant le voyage le toucha encore davantage.

— On ne sait pas apprécier son bonheur, dit-il. Mais je ne comprends pas qu’il puisse exister une telle misère dans ce pays, où l’on n’est pourtant pas dur à l’égard des pauvres. Le mal est qu’on ne va pas assez voir les choses de près. À voir tant de mendiants à sa porte, on finit par se persuader que ceux qui ont besoin de quelque chose viennent eux-mêmes le demander.

C’était une fraîche matinée d’automne ; une bise âpre fouettait le visage des deux voyageurs. Quand ils arrivèrent au logis, Anneli était transie de froid ; elle avait eu chaud et ne s’était pas habillée comme il l’aurait fallu pour sortir en voiture. Personne n’y avait pensé ; au reste le trajet n’était pas long. Elle n’avait pas mangé depuis le jour précédent, ne voulant pas diminuer le bouillon des enfants et n’ayant rien d’autre à sa disposition.

— C’est étonnant comme on se refroidit vite quand on a l’estomac vide ; je ne l’aurais jamais cru. Mais Anne-Lisi aura sûrement pensé à me laisser du café et, il faut le dire, jamais il ne m’aura fait autant plaisir.

En effet, le café était préparé et Anneli s’en régala, non sans s’interrompre à chaque instant pour dire à ses enfants :

— Voyez-vous, nous ne savons pas ce que nous sommes heureux et ce que les pauvres gens sont à plaindre. Avoir une nourriture chaude, un bon lit, une cave et un grenier où nous pouvons aller chercher ce dont nous aurions envie, n’est-ce pas de quoi être contents ?

Les enfants engagèrent la mère à aller se coucher pour se remettre plus vite ; elle ne s’y décida qu’à grand’peine, ayant le cœur tellement plein de ce qu’elle avait vu. Elle eût préféré raconter toute la matinée durant. Anne-Lisi dut lui dire au moins six fois : « À présent, dors ! » avant de pouvoir s’en aller. « Écoute encore ceci », disait-elle toujours.

Le sommeil fut long à venir ; encore fut-il agité et pénible. Anne-Lisi avait seulement tiré la porte pour entendre la mère quand elle demanderait quelque chose. Elle l’entendit parler, alla voir et la trouva endormie. Elle appela Resli.

— Viens donc ! Écoute comme elle parle tout en dormant. Faudrait-il l’éveiller ?

— Je la laisserais dormir, répondit Resli. Elle a le cœur tendre et ces gens lui ont fait tellement pitié que cela lui revient en songe. Je crois que ce ne sera rien, mais ne t’éloigne pas et aie l’œil sur elle.

Anneli se réveilla ayant mal à la tête, mais sans se plaindre. Elle se sentait très mal, mais elle ne voulut pas en avoir le nom, quoiqu’on lui en demandât. Elle craignait qu’on ne lui reprochât de ne pas avoir suivi les conseils qu’on lui avait donnés. Une semblable crainte se rencontre fréquemment et cause plus de mal qu’on ne le croit ; elle est habituellement la conséquence du sentiment que l’on éprouve d’avoir été dans ses torts ; on avait été averti et on est allé de l’avant quand même. Elle résulte aussi de la trop vive tendresse ou de l’impressionnabilité excessive de certaines gens qui sautent en l’air à la moindre alerte et envoient tout d’abord un char de déménagement à la pharmacie pour chercher des remèdes. Il y a aussi des gens qui ont la rage de faire des sermons, et comme les occasions de les appliquer ne sont pas aussi fréquentes qu’ils le voudraient, ils se rabattent sur ceux qu’ils voient indisposés ou qui se plaignent de quelque bobo et alors il faut les entendre :

— Je te l’ai pourtant assez dit ; tu l’as à présent, tu ne veux jamais me croire, c’est ton affaire. Mais je ne dis plus rien. Tu veux forcer les choses, grand bien t’en fasse ! Mais ne viens plus dire que c’est ma faute.

On se cache donc autant que possible de ces prêcheurs, de telle façon qu’ils n’aient aucun prétexte à placer un sermon, ce qui ne les empêche pas de vous accoster un beau matin en disant :

— Écoute, il faut que je te dise quelque chose. Ne te fâche pas, c’est pour ton bien. J’aimerais mieux ne rien dire mais cela me tient à cœur. Tu ne peux décidément pas rester ainsi ; tu aurais besoin d’un purgatif ou de n’importe quoi.

— Mais je me trouve parfaitement.

— C’est justement ce qui m’inquiète. Tu as toujours eu de sept en quatorze quelque petit bobo et voici longtemps que tu n’as rien. C’est mauvais signe ; tu ne fais pas assez attention, et je tiens à t’avertir à temps. C’est pourquoi prends garde à toi, cela pourrait donner quelque chose de grave, quoi ? je n’en sais rien, je ne suis pas médecin, mais cela ne manquera pas. Voilà justement ta femme qui va en ville ; à ta place je lui ferais apporter cette potion qui t’a déjà fait tant de bien.

Les gens d’Anneli n’étaient heureusement pas de cette trempe, ce qui ne les aurait pourtant pas empêchés de dire leur petit mot :

— Mère, pourquoi ne veux-tu écouter personne ? Ne te fies-tu pas à nous ? Tu te crois encore à vingt ans !

Elle cacha donc son mal. Et quant aux maux de tête et à l’abattement se joignirent la colique et le dérangement d’estomac, elle resta bouche close, se fit aussi secrètement que possible du thé dont elle buvait quand personne ne la voyait, c’est-à-dire rarement. Enfin Anne-Lisi et Christen remarquèrent quelque chose.

— Écoute, mère, tu es malade. Qu’as-tu ? Il faut le dire.

— Ce n’est rien d’autre, répondit Anneli. Un léger dérangement d’estomac ; cela s’arrangera ; je me suis fait du thé de camomilles.

— Alors il faut envoyer tout de suite quelqu’un au docteur ; on ne peut pas laisser la chose ainsi. Qui sait ce que cela pourrait donner ?

— Il en vaut bien la peine ! Aller au médecin pour un petit dérangement d’estomac ! On se moquerait de nous. Un peu de bouillon de riz fera l’affaire, sinon il sera encore temps de voir autre chose.

— Oui, à force de voir on laisse mourir les gens.

— Allons, le danger n’est pas si grand qu’on ne puisse attendre à demain, et si cela ne va pas mieux on enverra quelqu’un au médecin ; il faudra déjà que quelqu’un aille à l’huilerie voir si notre colza n’est pas encore pressuré ; notre provision d’huile est bientôt à bout et je ne serai tranquille que quand nous en aurons de nouveau. Je sais à présent ce que c’est que de ne pas avoir d’huile dans la maison.

Le lendemain matin Anneli ne se trouva pas mieux, bien au contraire ; elle était très abattue et les souffrances n’avaient pas diminué. On courut au médecin avec prière instante de ne pas s’arrêter en chemin. Le messager revint avec la recommandation de faire bien attention, la dysenterie régnant dans le pays et un dérangement d’estomac étant une chose à surveiller de près. Le docteur annonçait son arrivée pour l’après-midi.

Ce fut comme si la foudre était tombée sur la maison. Tous les visages étaient pâles. Toutes les mains tremblaient. Il n’était venu à l’idée de personne que la mère pût prendre la dysenterie ; Christeli lui-même, qui l’avait mise en garde, n’y pensait plus, puisqu’elle était rentrée sans la rapporter sur elle comme une vermine qu’on ramasse en route.

— Mon Dieu ! Mon Dieu ! La mère a la dysenterie ! Ce cri sortit de toutes les bouches, même de celle du petit berger qu’on trouva gémissant derrière la maison et qui dit en sanglotant :

— Si elle vient à mourir, je n’aurai plus personne au monde. Ne m’avait-elle pas promis un habit neuf pour le Nouvel-An si j’étais sage ? Et elle me l’aurait certainement donné.

Christen était tout abattu, sa tête n’y était plus ; voulait-il sortir, il ne trouvait pas la poignée de la serrure et devait la chercher un bon moment. Au fond, personne ne savait le motif de cette inquiétude générale ; rien ne prouvait qu’il y eût du danger, le docteur s’étant seulement borné à déclarer qu’il fallait surveiller la chose. Mais la mère n’avait jamais été malade, elle n’avait jamais manqué, elle avait été le pivot sur lequel tournait le ménage, la Providence du logis, et qu’elle ne fût plus à son poste, qu’elle pût même mourir, cette éventualité se présenta tout à coup à tous les esprits, comme si la foudre eût frappé la maison. Quand Anne-Lisi lui donna sa potion, les larmes coulaient à flots de ses yeux et sa main tremblait tellement qu’elle ne put ni tenir la cuillère ni approcher la bouteille de celle-ci. Resli dut lui venir en aide.

Quant à Anneli, elle restait calme et cherchait à consoler ses gens :

— Eh, eh ! disait-elle, il ne faut pas se désoler tellement pour une chose qui n’est pas encore arrivée. Et si même j’attrape le mal, cela ne veut pas dire que je doive en mourir. Et si j’en meurs, à la garde de Dieu ! Il faut partir une fois, un peu plus tôt ou un peu plus tard. Remerciez plutôt le bon Dieu de nous avoir laissés si longtemps ensemble. Il y a vingt ans, alors oui, c’eût été une autre affaire ; mais à présent cela doit vous être égal ; vous pouvez faire sans moi.

Quand le docteur arriva dans l’après-midi il constata que la dysenterie était déclarée et dit d’un air entendu : « C’est clair, nous la tenons à présent, je l’avais bien dit. » À ces mots ce fut dans toute la chambre une explosion de cris et de larmes. Le docteur se crut obligé d’intervenir :

— Allons, ne vous désolez pas tant, dit-il, vous ne faites qu’effrayer la mère. Je ferai tout ce qu’il sera possible de faire et le bon Dieu ne voudra pas reprendre une aussi brave femme, les pauvres y perdraient trop et beaucoup d’autres gens avec eux.

Quand il sortit, tous l’accompagnèrent jusque devant la maison et plus loin, pour lui demander son avis et le supplier de ne rien négliger et de dire sans se gêner ce qu’il fallait faire, plus et mieux. Et quand ils rentrèrent ils allèrent s’asseoir chacun dans un coin, la tête appuyée dans les mains, pour revenir l’instant d’après au chevet de la malade et voir à quoi elle en était. Chacun voulait veiller, donner un coup de main, se rendre utile ; le vacher lui-même se leva le lendemain plus tôt qu’à l’ordinaire, ne pouvant plus dormir, tant il était inquiet au sujet de la mère et voulant savoir comment elle avait passé la nuit. C’est que les domestiques savaient qu’en cas de maladie, la mère ne les abandonnait pas non plus ; souvent elle restait levée pour l’un d’eux et paraissait tout à coup à son chevet, une tasse à la main. Et quand même il grognait intérieurement contre la tisane, il était reconnaissant de la peine qu’on prenait pour lui et heureux de ne pas se sentir abandonné quoique simple domestique.

L’accès fut violent pour une personne de l’âge de la mère et le docteur prit un air de plus en plus sérieux, recommandant des soins assidus et s’y aidant de son mieux. « Il n’y a pas à lanterner, » disait-il. Le matin de bonne heure il était déjà là et le plus souvent revenait sur le soir. Les gens de la maison faisaient l’impossible ; personne ne se déshabillait et si l’un ou l’autre quittait un instant la chambre pour faire un petit sommeil, il revenait l’instant d’après, réveillé par l’inquiétude, pour écouter derrière la porte ou pour interroger ceux qui sortaient. Le docteur avait interdit les visites, disant que cela ne servait qu’à troubler la malade, d’autant plus que c’était une maladie où il fallait se relever souvent, ce qui devenait difficile en présence d’étrangers.

Les visiteurs donnaient effectivement beaucoup à faire. Dès qu’on sut que la paysanne était malade, on vint de tous côtés dans l’intention de la voir et, à laisser entrer tout le monde, la chambre n’eût pas cessé un instant d’être remplie. « Seigneur Jésus, eût dit l’un, comme elle est malade ! Elle n’ira pas jusqu’à demain. » Un autre se fût écrié : « A-t-elle donc changé ! Mais on a vu de bien plus malades en revenir. » On eût raconté cent histoires toutes plus effrayantes l’une que l’autre, on eût pleuré bien fort, les pauvres femmes se fussent répandues en gémissements lamentables et l’une d’entre elles n’eût pas manqué de dire en s’en allant : « Allons, je ne te reverrai plus, mais je prierai le bon Dieu de te pardonner tes péchés. » Une autre eût pris congé en ces termes : « Il faut que j’aille. Au revoir donc, si ce n’est ici-bas, du moins là-haut ! »

Il ne fut pas facile de contenir la foule des visiteurs. Chacun prétendait avoir le droit d’entrer et s’imaginait que la malade était terriblement angoissée et disait des choses qu’on ne voulait pas laisser entendre. Aux yeux de beaucoup de gens c’est en effet un péché que de ne pas laisser pénétrer chacun dans la chambre d’un malade, et celle-ci devrait être ouverte à tous, comme une salle de Grand Conseil ou de Parlement.

On dut se débarrasser des gens à force de politesse et en leur servant à boire et à manger. On mit d’ailleurs en avant la défense du médecin, ce qui ne convainquit personne.

— Oh, disaient les uns, elle est sans doute déjà morte et on n’ose pas la montrer, tant elle est épouvantable à voir.

— C’est pur orgueil ! disaient des seconds. Nulle part ailleurs on ne nous a empêchés d’entrer.

— Qui sait ? chuchotaient des troisièmes. La paysanne voudrait peut-être révéler quelque chose et ses gens aiment mieux que personne ne l’entende et que cela ne se sache pas. Ou bien elle a envie de donner quelque chose à tel ou tel, elle a toujours eu bon cœur. Mais ses enfants veulent tout garder pour eux.

Ainsi parlaient les gens, fidèles à leur habitude de ne pas réfléchir à ce qu’ils disent. Heureusement que, pour la plupart, le cœur vaut mieux que la langue.

Anneli, de son côté, parlait peu de la mort, ce qui donnait bon espoir aux siens ; on se disait : « Elle doit savoir mieux que personne à quoi elle en est, et si elle sentait quelque chose elle le dirait ». Bref, on se reprenait à espérer. Et en effet un beau matin le mal parut arrêté ; on en eut une grande joie et l’on trouva tout naturel que la malade restât faible après tant de maux ; elle-même les engagea à aller tous au champ, sauf Resli qui lui tiendrait compagnie ; il avait veillé toute la nuit et pourrait peut-être dormir un peu ; si quelque chose n’allait pas, on n’était pas éloigné les uns des autres et on aurait vite fait de rappeler tout le monde.

Le temps était très beau et l’ouvrage pressait, de sorte qu’ils allèrent, bien qu’ils eussent de la peine à se décider à partir et qu’ils revinssent tous l’un après l’autre, prétextant avoir oublié quelque chose, mais à seule fin de s’informer s’ils ne pouvaient pas encore se rendre utiles à la mère.

— Sont-ils tous partis ? demanda Anneli.

— Je le crois, je n’entends plus personne, répondit Resli.

— Alors viens t’asseoir là, près de moi ; j’ai à te parler et ma voix n’est plus guère forte. Écoute, mon enfant, je n’en ai plus pour longtemps et je voudrais te dire ce que j’ai encore sur le cœur.

— Oh, ce n’est pas possible ! Sûrement vous vous guérirez. Ne voulez-vous pas dormir un moment ?

— Ce n’est pas le moment de dormir ; j’ai fait mon temps, je le sens et j’aurai bientôt du sommeil de quoi me reposer. Écoute-moi et donne-moi la main ; c’est la volonté de Dieu que les uns s’en aillent et que les autres arrivent. Mais c’est justement mon grand souci, le seul que j’aie sur le cœur, que celle qui doit prendre ma place ne soit pas encore là, qu’il n’y ait personne à qui je puisse remettre ma tâche et recommander mon mari et mes enfants. C’est ce qui me pèse. Je n’ai pas voulu te demander à quoi en était ton cœur, j’ai assez vu que cela n’allait pas et que tu aimais mieux faire seul. Maintenant il faut pourtant que je sache ce qui en est, si tu aimes encore cette fille ou si tu penses à une autre. Car il te faut une femme, mon garçon. Anne-Lisi suivra son mari, moi je rejoindrai là-haut le Père Céleste, il est nécessaire qu’il y ait ici quelqu’un.

— Non certainement, mère, je n’ai pensé à aucune autre fille. Et pourquoi l’aurais-je fait ?

— Tu l’aimes donc encore ?

— Je ne le devrais pas, en vérité, mais je ne puis me l’ôter de l’idée et j’ai beau penser à autre chose, elle revient toujours et se tient là devant mes yeux.

— Écoute, mon enfant, cela me fait plaisir. Tu la prendras donc quand je n’y serai plus.

— À quoi pensez-vous ? On croirait que j’ai attendu que vous fussiez morte, parce que vous étiez à mon chemin, et je ne veux pas qu’on croie cela. Et puis j’ai peine à oublier les yeux qu’elle me faisait la dernière fois que je l’ai vue. Voyez-vous, mère, on eût dit que le feu y était, tellement elle était irritée. Encore n’a-t-elle pas voulu me dire une bonne parole, quand même je l’en ai priée pour l’amour de Dieu, comme je n’ai jamais prié quelqu’un. Et elle m’a laissé partir ainsi, sans même me dire adieu. Moi, je ne voudrais faire ainsi à personne, fût-ce mon plus grand ennemi. Et il faudrait aller m’humilier devant elle et lui dire : « Voilà ma mère morte, Dieu soit béni ! » Et cela à une fille qui n’a pas daigné me dire une bonne parole ! Et si, une fois mariée, elle se mettait à me traiter ainsi, oh, mère, je serais le plus malheureux des hommes et je rougirais devant les domestiques, les servantes et tout le monde.

— Il ne faut pas prendre les choses ainsi, mon garçon. Les gens qui nous connaissent savent bien que tu n’auras pas attendu ma mort, et quant aux autres, peu nous importe. Pour ce qui concerne la fille il ne faut pas te montrer ainsi et lui en vouloir à ce point pour un seul moment de colère qu’elle a eue, car je suis bien sûre qu’elle tient à toi. Pense donc, si le bon Dieu voulait nous traiter ainsi !

— Eh bien, mère, si elle m’aimait, elle n’aurait pas fait ainsi ; déjà ici elle a fait une mine si étrange, que je ne savais qu’en penser. J’en ai été tout abasourdi.

— J’y ai aussi réfléchi, mon garçon. Au commencement j’ai été comme toi, j’ai cru qu’elle ne se plaisait pas ici, qu’on ne la recevait pas assez bien et qu’on ne lui faisait pas assez de compliments ; cela m’a fait de la peine et je me suis presque méfiée d’elle. Tout à coup une lumière s’est faite et j’ai vu clair à travers sa camisole comme à travers une fenêtre. Au fond, ce que je croyais lire au dedans d’elle, c’est dans mon propre cœur que je le trouvais par le souvenir. Voici de quoi il s’agissait. Je ne vous ai jamais beaucoup parlé de mon père ; c’était un homme de désordre, passant une partie de son temps dans les auberges et nous faisant honte au point que j’ai maintes fois désiré pouvoir disparaître sous terre à sa vue ; c’était surtout le cas en présence des gens ; alors je ne parlais jamais beaucoup et faisais une figure toute pareille à celle d’Anne-Mareili, baissant les yeux pour ne pas voir mon père, et demeurant incapable de dire une chose aimable à qui que ce fût, quand même il m’en eût coûté la vie. Au contraire, j’eusse été prête à crier de colère et de honte. Et pourtant mon père valait mieux que celui-là ; jamais il ne se serait conduit de la sorte chez des étrangers. Voilà ce qui a écrasé cette jeune fille, qui sans cela se plaisait parfaitement ici. J’ai bien vu qu’elle voyait ici beaucoup de choses qui la surprenaient et qui lui paraissaient toutes nouvelles et qu’elle avait une furieuse envie de quitter la maison paternelle, d’autant plus qu’on parlait de lui faire épouser le grossier personnage en question. Aussi craignait-elle que tout ceci n’aboutît à rien, surtout à la vue des impudentes prétentions de son père. Elle eût volontiers dit son mot, mais elle n’osait parler de peur de commencer à fondre en larmes, ce qui eût trahi ses sentiments et gâté toute l’affaire. Elle m’a fait réellement pitié. Et je suis bien sûre qu’elle s’est trouvée au même point lorsque tu t’es pris de langue avec son père chez lui ; elle n’a pu avaler la chose, et ses sentiments, trop longtemps contenus, ont débordé comme tu l’as vu. Crois-m’en, la plupart des filles auraient fait un bien autre tapage.

— Mère, je veux bien croire qu’elle ait été à ce point hors d’elle-même, mais ce n’était pas une raison pour se démener ainsi. Comment voulez-vous que je reste attaché à une femme qui fait des yeux pareils et qui ne veut rien répondre, quoiqu’on lui dise ? Il y a des hommes qui redoutent tel défaut, d’autres tel autre ; moi je ne puis souffrir celui-là et je ne veux pas qu’on dise sur les foires et sur le chemin de l’église que ma femme fait des scènes épouvantables et qu’elle semble avoir perdu la tête.

— Écoute, mon enfant, sois indulgent et ne repousse pas cette pauvre fille pour une fois qu’elle t’a déplu. Elle n’aurait pas fait cela si elle ne t’avait pas beaucoup aimé. Crois-moi, c’est quand on veut une femme sans défaut qu’on est le plus facilement puni, et celui qui n’a jamais fini de choisir devient la victime des filles rusées qui prennent des airs bien ingénus, pendant que les filles droites et consciencieuses se montrent ce qu’elles sont. Une chose est certaine, c’est que tu ne trouveras pas de femme sans défauts, heureux si tu connais par avance ces défauts. Et quant à la colère, c’est un défaut que toutes les jeunes femmes ont plus ou moins ; tu auras beau choisir avec soin, si tu n’es pas toi-même affectueux et patient, si tu ne te fais pas respecter de ta femme par ton honnêteté et ta bienveillance et si le bon Dieu ne te tend pas la main, tu auras choisi en vain. Tu aimes ta mère et tu veux une femme qui lui ressemble, mais est-il raisonnable d’exiger que celle-ci ait les qualités d’une vieille qui a passé par tant de choses ? Je crois bien que si tu m’avais connue jeune, tu m’aurais trouvée trop vive et trop méchante et n’aurais rien voulu de moi. C’est qu’on est dans ce monde pour se corriger. Mets-toi d’ailleurs à la place de cette jeune fille et représente-toi ce qu’elle a dû éprouver alors que son bonheur dans ce monde et peut-être dans l’autre dépendait d’un seul mot et que ce petit mot n’était pas prononcé, de sorte que son bonheur lui glissait entre les doigts. Et elle aurait dû voir cela de ses yeux et ne rien dire, ne montrer en aucune façon ce qui s’agitait dans son cœur, rester parfaitement calme ! Voyons, Resli, crois-tu cela possible ? Une mijaurée se fût jetée à ton cou et eût cherché à te persuader par des caresses. Celle-là a agi en toute franchise, elle s’est montrée comme elle était en réalité, et tu lui en fais un crime ! Non, ne fais pas cela, promets-moi de lui pardonner et de retourner auprès d’elle. Rappelle-toi que tu as aussi tes défauts et que tu as besoin qu’on te les pardonne. Je ne désire plus que cela en ce monde et je pourrai mourir tranquille. J’ai bien réfléchi à tout cela, je sais l’effet que peut faire une maison ; dans une autre maison je serais devenue toute autre ; il y a des maisons où il semble qu’un bon esprit ait élu domicile et il me semble de plus en plus que j’en ressens la présence ici ; qui sait, peut-être le verrai-je bientôt ?

— Mère, ne parlez pas ainsi. Auriez-vous besoin de quelque chose ?

— Veux-tu me promettre de chercher à revoir la jeune fille ?

— Comment le pourrai-je ? Faudrait-il aller me faire chasser comme un chien ? Passe encore si j’avais d’elle une parole d’espérance, mais il faut croire qu’elle ne tient pas à moi, puisqu’elle n’a plus donné signe de vie.

En parlant ainsi il vit le visage de la mère prendre une singulière expression ; elle joignit les mains ; l’effroi le saisit.

— Mère, mère, qu’as-tu ? s’écria-t-il.

Il vit ses regards se diriger vers la porte, il se tourna de ce côté et vit sur le seuil, la tête appuyée au montant de la porte, pâle, amaigrie, pleurant à chaudes larmes… Anne-Mareili en personne. Stupéfait, il ne put dire un mot ni faire un pas vers elle ; elle s’approcha, la main tendue vers lui.

— Amène-là, dit doucement la mère.

Resli obéit sans trop se rendre compte de ce qu’il faisait. Elle prit leurs mains et dit :

— Maintenant je reconnais que Dieu m’aime ; il m’envoie ce que je désirais encore. Soyez unis, mes enfants ; restez fidèles l’un à l’autre, soyez sincères et dites-vous toujours réciproquement ce que vous avez sur le cœur afin qu’il n’y ait pas de malentendus entre vous. C’est une chose affreuse que les malentendus. Ils poussent inopinément entre les cœurs et les séparent en peu de temps. Pensez-y, aimez-vous tendrement, rappelez-vous votre mère et dites-vous que je vous observerai de là-haut. Resli, va appeler nos gens, dépêche-toi, je n’en ai plus pour longtemps, je le sens, le froid me gagne, je voudrais les voir encore tous. Va vite !

Quand il fut sorti elle demanda à Anne-Mareili :

— N’est-ce pas que tu l’aimeras et que tu vivras pour lui ?

Anne-Mareili tomba à genoux devant le lit et dit en fondant en larmes :

— Oh, mère ! Vous n’êtes pas une femme, vous êtes un ange. Si seulement je pouvais vous ressembler !

— Non pas un ange, une pauvre créature, mais le bon Dieu fera peut-être de cette pauvre créature un de ses anges ; il le fera aussi de toi, si tu fais de ton mieux et que tu t’attaches à notre Sauveur ; tu deviendras meilleure que moi, tu as été à plus dure école… Aime toujours mon fils, sois-lui fidèle ; je l’ai beaucoup aimé moi-même, trop peut-être ; mais il le mérite, il est brave… N’est-ce pas que tu l’aimeras et que tu resteras d’accord avec lui… ? Crois-m’en, tu seras heureuse avec lui, tu ne sais pas encore comme il est bon, quel cœur il a… Je m’en sépare difficilement, tant je l’aime, mais le bon Dieu me pardonnera cela, puisque c’est lui qui me l’a donné… Soutiens-moi un peu, je voudrais m’asseoir… Je me sens si drôle, j’ai froid et cependant tout est clair à mes yeux ; l’autre vie commencerait-elle déjà ?… Si seulement ils arrivaient, j’aimerais tant les voir encore, tous ensemble… Au moins je t’ai vue, Dieu en soit béni !… Tu le soigneras, n’est-ce pas ? quand il sera malade, et tu l’empêcheras de travailler… Les entends-tu venir… ? Si seulement ils arrivaient !… Couvre-moi un peu mieux, il me semble que mon cœur se refroidit… Quand tu auras une colère, ne le fais pas voir, mais retire-toi à l’écart et fais une prière… Ô mon Dieu ! mon Dieu ! viendrais-tu me chercher ? Il me semble que je vois ma mère…

Ceux qui étaient au champ arrivèrent, haletants, le visage en pleurs. Anne-Mareili, surprise, gênée, voulut s’éloigner du lit ; la mère lui retint la main et dit à voix très basse :

— C’est notre enfant ! Aimez-la ! C’est elle qui me remplacera… Pardonnez-moi et gardez de moi bon souvenir… Et toi, dit-elle en s’adressant à Christen, aime-moi toujours ; je te trouverai une petite place dans le ciel...

Elle joignit les mains ; ses lèvres pâles remuèrent doucement, ses yeux regardèrent en haut avec un éclat singulier. Pendant qu’elle murmurait ainsi une dernière prière, sa tête se pencha doucement… et cette terre compta une bonne mère, une brave femme de moins.


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a été édité par la

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Ont participé à l’édition, aux corrections, aux conversions et à la publication de ce livre numérique : Pascal, Marie-Camille, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Jérémias Gotthelf, Œuvres choisies IIe série, Neuchâtel, F. Zahn, s d. [1901]. D’autres éditions pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Champs 2, a été prise par Sylvie Savary.

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