Johann Wolfgang von Goethe

LES ANNÉES D’APPRENTISSAGE
DE WILHELM MEISTER
(première partie : livres 1 à 4)

Traduction : Jean-Jacques Porchat-Bressenel

1860

édité par les Bourlapapey,

bibliothèque numérique romande

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Table des matières

 

LIVRE  PREMIER. 5

CHAPITRE 1.1. 6

CHAPITRE 1.2. 10

CHAPITRE 1.3. 14

CHAPITRE 1.4. 19

CHAPITRE 1.5. 21

CHAPITRE 1.6. 24

CHAPITRE 1.7. 29

CHAPITRE 1.8. 33

CHAPITRE 1.9. 38

CHAPITRE 1.10. 41

CHAPITRE 1.11. 47

CHAPITRE 1.12. 51

CHAPITRE 1.13. 55

CHAPITRE 1.14. 62

CHAPITRE 1.15. 67

CHAPITRE 1.16. 75

CHAPITRE 1.17. 79

LIVRE  DEUXIÈME. 88

CHAPITRE 2.1. 89

CHAPITRE 2.2. 92

CHAPITRE 2.3. 101

CHAPITRE 2.4. 106

CHAPITRE 2.5. 125

CHAPITRE 2.6. 128

CHAPITRE 2.7. 131

CHAPITRE 2.8. 136

CHAPITRE 2.9. 139

CHAPITRE 2.10. 146

CHAPITRE 2.11. 150

CHAPITRE 2.12. 157

CHAPITRE 2.13. 161

CHAPITRE 2.14. 164

LIVRE  TROISIÈME. 170

CHAPITRE 3.1. 171

CHAPITRE 3.2. 179

CHAPITRE 3.3. 184

CHAPITRE 3.4. 190

CHAPITRE 3.5. 193

CHAPITRE 3.6. 196

CHAPITRE 3.7. 201

CHAPITRE 3.8. 206

CHAPITRE 3.9. 213

CHAPITRE 3.10. 220

CHAPITRE 3.11. 225

CHAPITRE 3.12. 231

LIVRE  QUATRIÈME. 238

CHAPITRE 4.1. 239

CHAPITRE 4.2. 247

CHAPITRE 4.3. 255

CHAPITRE 4.4. 258

CHAPITRE 4.5. 263

CHAPITRE 4.6. 267

CHAPITRE 4.7. 271

CHAPITRE 4.8. 274

CHAPITRE 4.9. 278

CHAPITRE 4.10. 281

CHAPITRE 4.11. 284

CHAPITRE 4.12. 288

CHAPITRE 4.13. 290

CHAPITRE 4.14. 295

CHAPITRE 4.15. 299

CHAPITRE 4.16. 306

CHAPITRE 4.17. 318

CHAPITRE 4.18. 321

CHAPITRE 4.19. 327

CHAPITRE 4.20. 332

Ce livre numérique. 337

 

LIVRE

PREMIER.

CHAPITRE 1.1.

Le spectacle se prolongeait ; la vieille Barbara s’approchait quelquefois de la fenêtre, pour écouter si les voitures ne commençaient pas à rouler ; elle attendait Marianne, sa belle maîtresse, qui charmait, ce soir-là, le public, dans la petite pièce, sous l’habit d’un jeune officier ; elle l’attendait avec plus d’impatience qu’à l’ordinaire, quand elle n’avait à lui servir qu’un modeste souper : cette fois, Marianne devait avoir la surprise d’un paquet, que Norberg, jeune et riche négociant, avait envoyé par la poste, pour montrer que, même dans l’éloignement, il pensait à sa bien-aimée.

Comme ancienne domestique, confidente, conseillère, médiatrice et gouvernante, Barbara était en possession de rompre les cachets, et, ce soir encore, elle avait d’autant moins pu vaincre sa curiosité, que les bonnes dispositions du généreux amant lui tenaient plus au cœur qu’à Marianne elle-même. À sa grande joie, elle avait trouvé dans le paquet une pièce de fine mousseline et des rubans du goût le plus nouveau pour sa maîtresse, et, pour elle-même, une pièce d’indienne, des mouchoirs et un petit rouleau d’argent. Avec quelle affection, quelle reconnaissance, elle se souvint de Norberg absent ! Comme elle se promit avec ardeur de le servir de son mieux, de rappeler à Marianne ce qu’elle lui devait et ce qu’il avait droit d’espérer et d’attendre de sa fidélité !

La mousseline, animée par les couleurs des rubans à demi-déroulés, était déployée sur la petite table, comme un présent de Noël ; la disposition des lumières relevait l’éclat du cadeau ; tout était en ordre, quand la vieille entendit les pas de Marianne dans l’escalier, et courut au-devant d’elle. Mais comme elle recula de surprise, quand le petit officier féminin, sans prendre garde à ses caresses, passa brusquement devant elle, entra dans la chambre avec une précipitation extraordinaire, jeta sur la table son chapeau à plumes et son épée, marcha de long en large avec agitation, sans accorder un regard aux bougies solennellement allumées !

« Qu’as-tu, ma chère enfant ? s’écria la vieille étonnée. Au nom du ciel, ma fille, qu’est-il arrivé ? Vois ces cadeaux : de qui peuvent-ils venir, si ce n’est de ton plus tendre ami ? Norberg t’envoie la pièce de mousseline, pour en faire des peignoirs. Il arrivera bientôt lui-même : il me paraît plus épris et plus généreux que jamais. »

La vieille se retournait et voulait montrer les cadeaux qu’elle-même avait reçus, quand Marianne, détournant les yeux, s’écria avec passion :

« Laisse-moi ! laisse-moi ! Aujourd’hui je ne veux pas entendre parler de tout cela. Je t’ai obéi ; tu l’as voulu : à la bonne heure ! Quand Norberg reviendra, je serai encore à lui, je serai à toi ; fais de moi ce que tu voudras : mais, jusque-là, je veux être à moi, et, quand tu aurais cent langues, tu n’ébranlerais pas ma résolution. Je veux me donner tout entière à celui qui m’aime et que j’aime. Ne fronce pas le sourcil. Je veux m’abandonner à cette passion, comme si elle devait être éternelle. »

La vieille ne manqua pas d’objections et d’arguments ; mais, comme, dans la suite du débat, elle devenait amère et violente, Marianne s’élança sur elle et la saisit à la gorge : la vieille riait aux éclats.

« Il faut, s’écria-t-elle, que je vous passe bien vite une robe, si je veux être sûre de ma vie. Allons, qu’on se déshabille ! J’espère que la jeune fille me demandera pardon du mal que m’a fait le fougueux gentilhomme. À bas cet habit et tout le reste !… C’est un équipage incommode et dangereux pour vous, comme je vois. Les épaulettes vous enflamment. »

Barbara s’était mise à l’œuvre ; Marianne se dégagea.

« Pas si vite, s’écria-t-elle, j’attends encore une visite.

— Ce n’est pas bien, répliqua la vieille. Ce n’est pas, j’espère, ce jeune fils de marchand, si tendre et sans barbe au menton ?

— C’est lui-même.

— Il semble que la générosité veuille devenir votre passion dominante, reprit la vieille d’un ton moqueur ; vous prenez un bien vif intérêt aux mineurs, aux indigents… Ce doit être charmant de se voir adorée de la sorte, et de donner sans recevoir !

— Raille tant que tu voudras. Je l’aime ! je l’aime !… Quel ravissement j’éprouve, pour la première fois, à prononcer ce mot ! C’est là cette passion que j’ai jouée si souvent, dont je n’avais aucune idée. Oui, je veux me jeter à son cou, je veux le presser dans mes bras, comme si je devais le posséder toujours. Je veux lui montrer tout mon amour, jouir du sien dans toute son étendue.

— Modérez-vous, dit la vieille tranquillement, modérez-vous. Il faut vous dire un mot qui troublera votre joie : Norberg arrive ; il arrive dans quinze jours. Voici sa lettre, qui accompagnait les cadeaux.

— Et quand les premiers rayons du soleil devraient me ravir mon ami, je ne veux pas le savoir ! Quinze jours ! quelle éternité ! En quinze jours que ne peut-il survenir ! quels changements ne peuvent se faire ! »

Wilhelm entra. Avec quelle vivacité elle vola au-devant de lui ! Avec quels transports il entoura de ses bras l’uniforme rouge, il pressa contre son sein le gilet de satin blanc ! Qui saurait décrire, qui se permettrait d’exprimer le bonheur des deux amants ! La vieille s’éloigna en murmurant. Hâtons-nous avec elle et laissons seuls les heureux.

CHAPITRE 1.2.

Le lendemain, quand Wilhelm vint souhaiter le bonjour à sa mère, elle lui découvrit que son père était fort mécontent, et lui défendrait bientôt d’aller tous les jours au spectacle.

« Je prends moi-même ce plaisir de temps en temps, poursuivit-elle, mais je serais souvent tentée de le maudire, puisque ta passion excessive pour le théâtre trouble mon repos domestique. Ton père répète sans cesse : « À quoi cela est-il bon ? Comment peut-on perdre ainsi son temps ? »

— Il m’a fait essuyer les mêmes reproches, répondit Wilhelm, et j’ai répliqué peut-être avec trop de vivacité ; mais, au nom du ciel, ma mère, tout ce qui n’amène pas d’abord l’argent dans notre bourse, tout ce qui ne procure pas un profit immédiat, est-il donc inutile ? N’avions-nous pas assez de place dans notre ancienne maison ? Était-il nécessaire d’en bâtir une autre ? Mon père n’emploie-t-il pas, chaque année, une partie considérable des bénéfices de son commerce à l’embellissement de notre demeure ? Ces tapisseries de soie, ces meubles anglais, ne sont ils pas aussi inutiles ? Ne pourrions-nous pas nous contenter d’un mobilier plus modeste ? Pour moi, j’avoue que ces cloisons ciselées, ces fleurs cent fois répétées, ces volutes, ces corbeilles et ces figures me font une impression tout à fait désagréable, elles me font tout au plus l’effet du rideau de notre théâtre. Mais, comme l’impression est différente, lorsqu’on est assis devant celui-là ! S’il faut attendre longtemps, on sait pourtant qu’il se lèvera, et que nous verrons mille objets divers, qui nous intéressent, nous instruisent et nous élèvent.

— Sache du moins te modérer. Ton père aussi veut qu’on l’amuse le soir ; il croit d’ailleurs que cela te dissipe, et, au bout du compte, quand il est de mauvaise humeur, c’est moi qui en porte la peine. Combien de fois n’ai-je pas dû m’entendre reprocher ces maudites marionnettes, que je vous donnai pour étrennes, il y a douze ans, et qui vous ont, les premières, inspiré le goût du spectacle !

— Ne maltraitez pas les marionnettes ! Ne vous repentez pas de votre tendresse et de votre sollicitude ! Je leur dois les premiers instants de bonheur dont j’aie joui dans cette nouvelle maison si vide. Ce moment est encore présent à ma pensée ; je me rappelle l’émotion singulière que j’éprouvai, lorsqu’après nous avoir donné les étrennes ordinaires, on nous fit asseoir devant une porte qui communiquait avec une autre chambre. La porte s’ouvrit, mais non pour livrer passage à nos jeux, comme à l’ordinaire : l’entrée était remplie par un appareil inattendu. Un portail s’élevait, couvert d’un mystérieux rideau. D’abord nous demeurâmes tous à distance, et, comme notre curiosité augmentait, de voir ce qui pouvait se cacher de brillant et de bruyant derrière la tenture à demi-transparente, on assigna à chacun sa petite place, et l’on nous ordonna d’attendre avec patience.

« Tous les enfants étaient donc assis en silence : un coup de sifflet donne le signal ; le rideau se lève et une décoration, où le rouge domine, montre l’intérieur du temple de Jérusalem. Le grand prêtre Samuel parut avec Jonathas, et leurs voix singulières, qui se répondaient tour à tour, m’inspiraient un profond respect. Bientôt Saül entra en scène, fort embarrassé de l’impertinence du guerrier colossal qui l’avait défié lui et les siens. Aussi, quelle fut ma joie, quand le fils d’Isaï, à la taille de nain, avec sa boulette, sa panetière et sa fronde, survint en sautillant et dit : « Très-puissant seigneur et roi, que personne ne perde courage à cause de ce défi. Si Votre Majesté veut le permettre, j’irai et je combattrai le terrible géant. »

« Le premier acte était fini, et les spectateurs très-curieux de voir ce qui allait arriver ; chacun désirait que la musique cessât bientôt. Enfin le rideau se relève : David voue la chair du monstre aux oiseaux du ciel et aux bêtes des champs ; le Philistin débite des bravades et frappe la terre des deux pieds ; enfin il tombe comme une souche, et donne à toute l’affaire un magnifique dénouement. Cependant, lorsque ensuite les vierges chantèrent : « Saül en a tué mille, mais David en a tué dix mille ; » lorsque la tête du géant fut portée devant le petit vainqueur, et qu’il obtint pour épouse la belle princesse : avec toute ma joie, j’étais fâché de voir l’heureux prince d’une taille si exiguë : car, selon l’idée qu’on se forme du grand Goliath et du petit David, on n’avait pas manqué de les figurer tous deux d’une manière très-caractéristique. Je vous en prie, que sont devenues ces marionnettes ? J’ai promis de les montrer à un ami, à qui je fis beaucoup de plaisir, en l’entretenant l’autre jour de ce jeu d’enfance.

— Je ne suis pas surprise que tu en gardes un si vif souvenir, car tu pris d’abord à la chose le plus grand intérêt. Je sais comme tu me dérobas le petit livre, et que tu appris par cœur toute la pièce. Je m’en aperçus enfin un soir, que tu fabriquas un Goliath et un David de cire ; que tu les fis pérorer en face l’un de l’autre ; qu’enfin tu portas un coup au géant et fixas avec de la cire, sur une grande épingle, sa tête informe dans la main du petit David. Je sentis alors dans mon cœur maternel une si vive joie de ta bonne mémoire et de ton éloquence pathétique, que je résolus sur-le-champ de te livrer moi-même les acteurs de bois. Je ne pensais pas alors que cela me ferait passer tant de pénibles moments.

— N’ayez pas de regrets, repartit Wilhelm, car ces amusements nous ont procuré bien des moments agréables. »

À ces mots, Wilhelm demanda et obtint la clef ; il courut, trouva les marionnettes et fut reporté, un moment, au temps où elles lui paraissaient vivantes, où il croyait les animer par la vivacité de sa voix, par les mouvements de ses mains. Il les emporta dans sa chambre et les enferma soigneusement.

CHAPITRE 1.3.

Si le premier amour est, comme je l’entends assurer généralement, le plus doux sentiment que puisse jamais éprouver un cœur, nous devons estimer trois fois heureux notre héros d’avoir pu goûter dans toute leur étendue les délices de ces incomparables moments. Peu d’hommes sont aussi favorisés ; la plupart ne trouvent dans leurs premières amours qu’une rude épreuve, dans laquelle, après de chétives jouissances, ils sont contraints de renoncer à leurs vœux les plus doux, et d’apprendre à se passer pour jamais de ce qui leur avait semblé la félicité suprême.

Sur les ailes de l’imagination, les désirs de Wilhelm s’étaient élevés jusqu’à la charmante jeune fille ; après quelques assiduités, il avait gagné son amour ; il possédait une personne qu’il aimait éperdument, que même il honorait : car elle lui était d’abord apparue à la lumière favorable d’une représentation théâtrale, et sa passion pour le spectacle s’unissait à un premier amour pour une femme. Sa jeunesse lui faisait goûter des torrents de plaisirs, qui étaient exaltés et entretenus par une vive poésie. La position même de son amante donnait à la conduite qu’elle observait un caractère qui enflammait encore les sentiments de Wilhelm : la crainte qu’il ne découvrît, avant le temps, son autre liaison lui prêtait une aimable apparence d’inquiétude et de pudeur ; sa passion pour lui était vive ; ses alarmes semblaient même augmenter sa tendresse : elle était dans ses bras la plus aimable des femmes.

Lorsqu’il s’éveilla de la première ivresse du plaisir, et qu’il reporta ses regards sur sa vie et sa position, tout lui sembla nouveau, ses devoirs plus sacrés, ses goûts plus vifs, ses connaissances plus claires, ses talents plus vigoureux, ses résolutions plus décidées. Il lui fut donc facile d’arranger sa vie pour échapper aux reproches de son père, tranquilliser sa mère et jouir sans trouble de l’amour de Marianne. Le jour, il s’acquittait ponctuellement de son travail ; il renonçait d’ordinaire au théâtre ; le soir, à table, il était d’agréable humeur, et, quand tout le monde était couché, enveloppé de son manteau, il se glissait sans bruit dans le jardin, et, non moins amoureux que tous les Lindor et les Léandre, il courait chez son amante.

« Qu’apportez-vous là ? lui dit-elle un soir, comme il produisait un paquet, que la vieille observait très attentivement, dans l’espérance d’agréables cadeaux.

— Vous ne devinerez pas, répondit Wilhelm.

Quelle fut la surprise de Marianne, quelle fut l’horreur de Barbara, quand la serviette, détachée, laissa voir un amas confus de poupées hautes d’un empan ! Marianne riait aux éclats, tandis que Wilhelm s’occupait à débrouiller les fils de fer et produisait à part chaque figure.

La vieille, mécontente, se mit à l’écart.

Il suffit d’une bagatelle pour amuser deux amants, et, ce soir-là, notre couple se divertit à merveille. La petite troupe fut passée en revue, chaque figure considérée attentivement et saluée de joyeux rires. Le roi Saül, avec son habit de velours noir et sa couronne d’or, ne fut point du goût de Marianne : il lui semblait, disait-elle, trop roide et trop pédant. Elle trouva bien mieux à son gré Jonathas, son menton lisse, son habit jaune et rouge et son turban. Elle savait très gentiment le faire tourner deçà, delà, avec le fil ; lui faisait faire des révérences et débiter des déclarations d’amour. En revanche, elle ne daigna pas faire la moindre attention au prophète Samuel, bien que Wilhelm lui vantât le petit pectoral, et lui assurât que le taffetas changeant de la tunique provenait d’une ancienne robe de sa grand’mère. Elle trouvait David trop petit et Goliath trop grand : elle s’en tenait à son Jonathas. Elle sut le cajoler et puis faire passer enfin ses caresses de la marionnette à notre ami, si bien que, cette fois encore, un petit badinage amena des moments heureux.

Ils furent éveillés de leurs doux songes par un grand bruit qui se fit à la rue. Marianne appela la vieille, qui, toujours occupée selon sa coutume, ajustait convenablement, pour la pièce prochaine, les costumes changeants de la garde-robe théâtrale. C’était, dit Barbara, une société de joyeux compagnons, qui sortait en tumulte de la Cave italienne, où ils n’avaient pas épargné le champagne, en mangeant des huîtres fraîchement arrivées.

« C’est dommage, dit Marianne, que cette idée ne nous soit pas venue plus tôt : nous aurions pu nous régaler aussi.

— Il en est temps encore peut-être, repartit Wilhelm, en donnant à la vieille une pièce d’or. Procurez-nous ce que nous désirons, lui dit-il, et vous serez de la partie. »

La vieille fut alerte, et, en un moment, une table, avec une collation bien ordonnée, fut dressée devant les deux amants. Barbara fut invitée à prendre place ; on mangea, on but et l’on se réjouit.

En pareille circonstance, la conversation ne languit jamais : Marianne reprit son Jonathas, et la vieille sut amener l’entretien sur le sujet favori de Wilhelm.

« Vous nous avez déjà parlé, lui dit-elle, de la première représentation d’une troupe de marionnettes, la veille de Noël : c’était un récit fort agréable. Vous fûtes interrompu, comme le ballet allait commencer. Maintenant nous connaissons le magnifique personnel qui produisait ces grands effets.

— Oui, dit Marianne, fais-nous part de tes impressions.

— Chère Marianne, répondit Wilhelm, c’est avec un doux sentiment que l’on se rappelle le premier âge et ses innocentes erreurs, surtout à l’heure où l’on est parvenu heureusement sur une hauteur, d’où l’on peut regarder derrière soi et contempler la route parcourue. Il est si agréable de songer, en goûtant une satisfaction secrète, aux divers obstacles que souvent, avec un sentiment pénible, nous avions regardés comme insurmontables, et de comparer ce que nous sommes aujourd’hui, hommes faits, avec ce que nous étions alors, enfants sans expérience ! Mais j’éprouve en ce moment un bonheur inexprimable à parler avec toi du passé, parce qu’en même temps je contemple devant moi les belles contrées que nous pouvons parcourir ensemble, la main dans la main.

— Et que devint le ballet ? interrompit la vieille. Je crains que tout ne soit pas allé pour le mieux.

— Tout alla fort bien, répondit Wilhelm. Les sauts merveilleux des Mores et des Moresses, des bergers et des bergères, des nains et des naines, m’ont laissé, pour toute la vie, un souvenir confus. Ensuite le rideau tomba, la porte se ferma, et toute la petite société, ivre de joie, alla se coucher.

« Mais je sais bien que je ne pouvais m’endormir ; j’aurais voulu que l’on me racontât encore quelque chose ; je fis encore beaucoup de questions, et ne laissai partir qu’à regret la servante qui nous avait menés au lit.

« Le lendemain, hélas ! le magique échafaudage avait disparu ; le mystérieux rideau était enlevé ; on passait de nouveau librement, par cette porte, d’une chambre à l’autre, et tant de prodiges n’avaient laissé aucune trace. Mes frères et mes sœurs couraient çà et là avec leurs jouets : moi seul, je rôdais de tous côtés ; il me semblait impossible qu’il n’y eût que les deux montants d’une porte là où j’avais vu, la veille, tant de magie. Ah ! celui qui cherche ses amours, qu’il a perdus, ne peut être plus malheureux que je ne croyais l’être alors. »

Un regard, plein d’une joyeuse ivresse, qu’il jeta sur Marianne, lui disait assez qu’il ne craignait pas d’éprouver jamais ce malheur.

CHAPITRE 1.4.

« Mon unique désir, continua Wilhelm, était de voir une seconde représentation de la pièce. Je sollicitai ma mère ; elle essaya de persuader mon père dans un moment favorable ; mais ses efforts furent inutiles. Il assurait qu’un plaisir rare avait seul du prix pour les hommes ; que jeunes et vieux ne savaient point apprécier les biens dont ils jouissaient tous les jours.

« Nous aurions dû attendre longtemps encore, et peut-être jusqu’au retour de Noël, si l’architecte et directeur secret de notre théâtre n’avait eu la fantaisie de répéter la représentation, et de produire, dans une petite pièce, un polichinelle qu’il venait d’achever.

« Un jeune officier d’artillerie, plein de talents, habile surtout dans les ouvrages mécaniques, qui avait rendu à mon père beaucoup de services essentiels dans la construction de sa maison, et en avait été généreusement récompensé, voulut témoigner sa reconnaissance à la petite famille, le jour de Noël, et nous fit présent de ce théâtre tout monté, qu’il avait bâti, sculpté et colorié dans ses heures de loisir. C’était lui-même qui, avec le secours d’un domestique, faisait jouer les marionnettes, et, d’une voix déguisée, récitait les différents rôles. Il ne lui fut pas difficile de persuader notre père, qui accorda, par complaisance, à un ami, ce qu’il avait refusé, par principe, à ses enfants. Bref, le théâtre se dressa de nouveau ; on invita quelques enfants du voisinage, et la pièce eut une seconde représentation.

« Si j’avais eu d’abord le plaisir de la surprise et de l’étonnement, je goûtai cette fois la grande jouissance de l’observation et de l’examen.

« Comment cela se passe-t-il ? » C’était maintenant mon souci. Que les marionnettes ne parlassent point elles-mêmes, je me l’étais dit dès la première fois ; que leurs mouvements ne fussent point non plus spontanés, je le soupçonnais aussi. Mais pourquoi tout cela était-il si joli ? Et ne semblait-il pas que leurs discours et leurs gestes vinssent d’elles-mêmes ? Et les lumières et les gens, où pouvaient-ils être ? Ces énigmes m’inquiétaient d’autant plus que je désirais être à la fois parmi les enchantés et les enchanteurs, me mêler du jeu en cachette et goûter en même temps, comme spectateur, le plaisir de l’illusion.

« La grande pièce était achevé ; on faisait les préparatifs de la petite ; les spectateurs avaient quitté leurs sièges et jasaient entre eux. Je me glissai près de la porte, et j’entendis, dans l’intérieur, aux coups de marteau, qu’on était occupé à faire place. Je levai le bas du rideau, et je regardai du coin de l’œil à travers l’échafaudage. Ma mère s’en aperçut et me fit retirer : mais j’avais eu le temps de voir que l’on entassait dans une boîte à tiroirs amis et ennemis, Saül, Goliath et tous les autres. C’était pour ma curiosité, à demi satisfaite, un nouvel aliment. De plus j’avais vu, à ma grande surprise, le lieutenant très-occupé dans le sanctuaire. Dès lors Polichinelle eut beau faire battre ses talons, il ne pouvait plus m’intéresser. Je me perdais dans de profondes réflexions, et je fus, après cette découverte, à la fois plus tranquille et plus agité qu’auparavant. Après avoir appris quelque chose, il me sembla que je ne savais rien du tout, et j’avais raison, car l’ensemble me manquait, et c’est proprement l’essentiel. »

CHAPITRE 1.5.

« Dans les maisons où règnent l’ordre et l’abondance, les enfants ont un instinct assez semblable à celui des rats et des souris : ils remarquent toutes les fentes et les trous par lesquels ils peuvent arriver à quelque friandise défendue ; ils s’en régalent avec une peur furtive et délicieuse, qui compose une grande part du bonheur de l’enfance.

« Je remarquais plus vite que tous mes frères une clef oubliée dans quelque serrure. Plus était grand mon respect religieux pour les portes fermées, devant lesquelles je devais passer des semaines et des mois, et que je lorgnais seulement à la dérobée, s’il arrivait parfois que ma mère ouvrît le sanctuaire, pour en tirer quelque chose : j’étais alerte à profiter d’un moment, que la négligence ménagère me procurait quelquefois.

« De toutes les portes, c’était, comme on l’imagine aisément, celle de l’office, sur laquelle mon attention était surtout dirigée. J’ai eu dans ma vie peu de plaisirs comparables à la joie que j’éprouvais, quand ma mère m’appelait dans l’office pour l’aider à emporter quelque chose, et que j’y gagnais quelques pruneaux, grâce à sa bonté ou à mon adresse. Ces trésors entassés les uns sur les autres étonnaient mon imagination par leur abondance ; et même la senteur étrange de tant d’épiceries amoncelées exerçait un tel effet sur ma friandise, qu’aussi souvent que je me trouvais dans le voisinage, je ne manquais pas de me repaître de ces exhalaisons, que la porte ouverte laissait échapper. Un dimanche matin, que ma mère fut pressée par le son des cloches, et que toute la maison était plongée dans un repos religieux, la précieuse clef resta dans la serrure. À peine l’eus-je observé, que je passai et repassai doucement devant la cloison ; enfin je m’approchai subtilement, sans bruit, j’ouvris la porte, et, d’un seul pas, je me vis à portée de toutes ces friandises longtemps souhaitées. Je jetai sur les caisses, les sacs, les boîtes, les bocaux, un regard rapide, hésitant sur ce que je devais choisir et prendre : enfin je portai la main sur mes pruneaux favoris ; je me pourvus de pommes sèches, à quoi j’ajoutai simplement une orange confite. J’allais me retirer doucement avec ce butin, lorsque mes regards tombèrent sur deux coffrets voisins, dont l’un laissait échapper, par un tiroir mal fermé, des fils de fer, munis par en haut de petits crochets. Poussé par un secret pressentiment, je me jette sur ma proie, et quelle fut mon extase, quand je découvris que toute ma joie, que tous mes héros, étaient là-dedans entassés ! Je voulus enlever ceux de dessus, les contempler, sortir ceux de dessous, mais bientôt je brouillai les fils légers, ce qui me jeta dans l’inquiétude et l’angoisse, surtout quand la cuisinière vint à faire quelques mouvements dans le voisinage ; en sorte que j’entassai le tout, aussi bien que je pus ; je fermai la caisse, sans rien prendre qu’un petit livre manuscrit, qui était posé dessus, et qui renfermait la comédie de David et de Goliath, et, avec ce butin, je me sauvai sans bruit dans une mansarde.

« Dès lors je consacrai toutes mes heures dérobées, solitaires, à lire et relire ma pièce, à l’apprendre par cœur, et à me représenter comme ce serait une chose magnifique, si je pouvais aussi animer sous mes doigts les figures. Là-dessus j’étais moi-même, en idée, tantôt David, tantôt Goliath. Dans tous les coins de la maison, des cours, du jardin, et dans toutes les situations, j’étudiais en moi-même la pièce entière ; je faisais tous les rôles et les apprenais par cœur ; seulement je me mettais, le plus souvent, à la place des principaux personnages, et je faisais courir les autres à leur suite, dans ma mémoire, comme d’humbles satellites. Les magnanimes paroles par lesquelles David provoquait l’orgueilleux géant Goliath étaient jour et nuit présentes à ma pensée ; je les récitais souvent à demi-voix : personne n’y prenait garde que mon père, qui observait quelquefois ces exclamations, et admirait en lui-même l’heureuse mémoire de son fils, qui, en si peu de temps, avait pu retenir tant de choses.

« Par là je m’enhardis toujours davantage, et je récitai un soir, devant ma mère, la plus grande partie de la pièce, en même temps que je me fabriquais des acteurs avec quelques petits morceaux de cire. Elle m’observa, me pressa de questions, et j’avouai tout.

« Heureusement cette découverte arriva dans le temps où le lieutenant venait d’exprimer lui-même le désir de m’initier à ces mystères. Ma mère l’informa aussitôt des talents inattendus de son fils, et il sut se faire abandonner deux chambres hautes, d’ordinaire inhabitées, dont l’une serait pour le public, l’autre pour les acteurs, la scène occupant toujours l’ouverture de la porte. Mon père avait permis à son ami d’arranger tout cela ; lui-même il semblait ne pas y prendre garde, d’après le principe qu’on ne doit pas laisser voir aux enfants combien on les aime, parce qu’ils prennent toujours trop de libertés. Il pensait qu’on doit paraître sérieux au milieu de leurs plaisirs et les troubler quelquefois, afin que leur joie ne les rende pas insatiables et insolents. »

CHAPITRE 1.6.

« Le lieutenant monta le théâtre et fit toutes les autres dispositions. J’aperçus fort bien qu’il venait souvent chez nous, dans la semaine, à des heures inaccoutumées, et je soupçonnais dans quel but. Mon impatience augmentait incroyablement, car je sentais bien qu’avant le samedi, je n’oserais prendre aucune part à ce qu’on préparait. Enfin parut le jour désiré. Mon directeur arriva le soir, à cinq heures, et me fit monter avec lui. Tremblant de joie, j’entrai, et je vis, des deux côtés de l’échafaudage, les marionnettes suspendues, dans l’ordre où elles devaient paraître ; je les considérai attentivement ; je montai sur l’estrade, qui m’éleva au-dessus du théâtre, si bien que je planais sur ce petit univers. Je regardai en bas, entre les planches, non sans une émotion respectueuse, au souvenir de l’effet superbe que tout cela produisait du dehors, et à la pensée des mystères auxquels j’étais initié. Nous fîmes une répétition et tout alla bien. Le lendemain, une société d’enfants fut invitée et nous fîmes merveille ; seulement, dans la chaleur de l’action, je laissai choir mon Jonathas, et je fus obligé d’avancer la main pour le reprendre : accident qui nuisit beaucoup à l’illusion, excita de grands éclats de rire et m’affligea vivement. Cette inadvertance fut aussi saisie avec empressement par mon père, qui se garda bien de laisser voir sa grande joie de trouver son petit garçon si habile ; il ne s’attacha qu’à mes fautes, quand la pièce fut finie, disant que la chose aurait été fort bien, si seulement ceci et cela n’avait pas manqué.

« J’étais profondément mortifié ; je fus triste pendant la soirée ; mais, le lendemain matin, ayant oublié tout mon chagrin dans les bras du sommeil, j’étais heureux de penser qu’à part cet accident, j’avais joué parfaitement. À cela se joignirent les suffrages des spectateurs, qui soutenaient que le lieutenant, quoiqu’il eût produit de grands effets avec les grosses voix et les voix flûtées, déclamait le plus souvent avec trop de roideur et d’affectation, tandis que le débutant avait dit à merveille son David et son Jonathas ; ma mère loua surtout le ton de franchise avec lequel j’avais défié Goliath et présenté au roi le modeste vainqueur.

« Dès lors, à ma grande joie, on laissa le théâtre debout, et, quand revint le printemps, où l’on pouvait se passer de feu, je me tenais dans la chambre, à mes heures de liberté, et je faisais bravement jouer mes marionnettes. J’invitais souvent mes frères, mes sœurs et mes camarades, et, s’ils ne voulaient pas venir, je jouais tout seul. Mon imagination animait ce petit monde, qui prit bientôt une forme nouvelle.

« J’eus à peine représenté quelquefois la première pièce, pour laquelle le théâtre et les acteurs avaient été faits et façonnés, que je n’y trouvai plus aucun plaisir. Mais j’avais rencontré parmi les livres de mon grand-père des pièces allemandes et divers opéras imités de l’italien : je m’enfonçai dans cette littérature, et, me bornant chaque fois à faire le compte des personnages, je passais ensuite purement et simplement à la représentation. Le roi Saül, avec son habit de velours noir, devait figurer Chaumigrem[1], Caton et Darius. Au reste il faut remarquer que les pièces n’étaient jamais jouées en entier, mais seulement le cinquième acte, où pouvait figurer le coup de poignard.

« Il était naturel que l’opéra, avec ses métamorphoses et ses merveilles diverses, m’attirât plus que tout le reste. Là je trouvais des mers orageuses, des divinités qui descendent sur les nuages, et, ce qui faisait surtout mon bonheur, les éclairs et le tonnerre. J’appelais à mon secours le carton, le papier, les couleurs ; je savais parfaitement imiter la nuit ; l’éclair était terrible à voir ; le tonnerre ne réussissait pas toujours, mais cela n’était pas de grande conséquence. Je trouvais aussi dans les opéras plus d’occasions d’employer mon David et mon Goliath, ce qui n’était pas faisable dans le drame régulier. Je sentais chaque jour plus d’attrait pour le petit coin où je goûtais tant de plaisirs, et, je l’avouerai, le parfum dont les marionnettes s’étaient imprégnées dans l’office n’y était pas étranger.

« Les décorations de mon théâtre étaient désormais assez complètes ; l’adresse que j’avais eue de bonne heure pour manier le compas, découper le carton, enluminer des figures, me servait maintenant à souhait. Mes regrets étaient d’autant plus vifs de voir, trop souvent, le personnel me manquer pour la représentation de grandes pièces. Mes sœurs, en habillant et déshabillant leurs poupées, me suggérèrent l’idée de donner aussi peu à peu à mes héros des costumes que l’on pût changer. On sépara du corps les lambeaux qui le couvraient ; on les ajusta ensemble aussi bien que l’on put ; on fit quelques épargnes ; on acheta des rubans et des paillettes ; on mendia quelques morceaux de taffetas, et l’on forma peu à peu une garde-robe de théâtre, où les robes à paniers ne furent pas oubliées.

« La troupe était donc pourvue d’habits pour jouer les plus grandes pièces, et l’on aurait pu croire que les représentations allaient se succéder sans intervalles ; mais il m’arriva ce qui arrive d’ordinaire aux enfants : ils forment de vastes projets ; ils font de grands préparatifs, même quelques essais, et tout reste là. C’est un défaut dont je dois m’accuser. Pour moi, le plus grand plaisir était d’inventer, d’exercer mon imagination. Telle ou telle pièce m’intéressait pour une scène, et je faisais aussitôt préparer de nouveaux costumes. Tous ces apprêts avaient jeté les anciens habits de mes héros dans un tel désordre et une telle dispersion, que la première grande pièce ne pouvait plus elle-même être représentée. Je m’abandonnais à ma fantaisie, j’essayais et je préparais sans cesse ; je bâtissais mille châteaux en l’air, et ne m’apercevais pas que j’avais détruit les fondements du petit édifice. »

Pendant ce récit, Marianne avait prodigué à Wilhelm des caresses, pour cacher l’envie qu’elle avait de dormir. Le récit avait sans doute son côté plaisant, mais il était cependant trop simple pour elle et les réflexions trop sérieuses. Elle posait tendrement son pied sur le pied de son amant, et lui donnait des marques apparentes de son attention et de son assentiment ; elle buvait dans le verre de Wilhelm, et il était persuadé que pas un mot de son histoire n’était tombé à terre. Après une courte pause, il s’écria :

« À toi maintenant, Marianne, de me faire part des premiers plaisirs de ton enfance ! Jusqu’ici nous étions trop occupés du présent, pour nous soucier mutuellement de notre vie passée. Dis-moi au milieu de quelles circonstances tu fus élevée ; quelles sont les premières impressions qui vivent dans ton souvenir ? »

Ces questions auraient jeté Marianne dans un grand embarras, si la vieille ne fût aussitôt venue à son secours.

« Croyez-vous donc, dit la prudente Barbara, que nous soyons si attentives à ce qui nous arrive dans le premier âge ; que nous ayons d’aussi jolies aventures à raconter, et, quand cela pourrait être, que nous saurions donner à la chose un tour aussi agréable ?

— Comme s’il était besoin de cela ! s’écria Wilhelm. J’aime tant cette bonne, aimable et tendre amie, que j’ai regret à tous les moments de ma vie que j’ai passés sans elle. Que du moins je m’associe en imagination à ta vie passée ! Raconte-moi tout ; je veux tout te raconter aussi. Tâchons de nous faire illusion s’il est possible, et regagnons le temps perdu pour l’amour.

— Puisque vous le désirez si vivement, dit la vieille, nous pourrons vous satisfaire ; mais racontez-nous d’abord comment votre passion pour le théâtre s’est accrue insensiblement ; comment vous l’avez exercée ; comment vous avez fait de si heureux progrès, que vous méritez aujourd’hui d’être qualifié de bon comédien. Assurément vous n’avez pas manqué de plaisantes aventures. Ce n’est pas la peine d’aller nous coucher. J’ai encore une bouteille en réserve, et qui sait si bientôt nous serons encore ensemble aussi tranquilles et contents ? »

Marianne jeta à la vieille un regard mélancolique : Wilhelm ne s’en aperçut pas, et il continua son récit.

CHAPITRE 1.7.

« Les jeux de mes camarades, dont le nombre commençait à s’accroître, firent tort à mon plaisir solitaire et tranquille. J’étais tour à tour chasseur, soldat, cavalier, selon que nos jeux le demandaient ; mais j’avais toujours sur les autres un petit avantage, en ce que je savais leur composer adroitement l’attirail nécessaire. Ainsi les épées étaient le plus souvent de ma fabrique ; je décorais et je dorais les traîneaux, et un instinct secret ne me laissa point de repos, que je n’eusse équipé notre milice à l’antique. On fabriqua des casques ornés d’aigrettes de papier, on fit des boucliers et même des cuirasses, travaux pour lesquels les domestiques de la maison, qui étaient un peu tailleurs, et les couturières, cassèrent plus d’une aiguille.

« Je vis alors une partie de mes camarades bien équipés ; les autres le furent aussi peu à peu, mais d’une façon plus modeste, et l’ensemble formait un corps imposant. On manœuvrait dans les cours et les jardins ; on frappait bravement sur les boucliers et sur les têtes : il s’ensuivait mainte querelle, qui était bientôt apaisée.

Ce jeu, qui amusait beaucoup les autres, fut à peine répété quelquefois, qu’il cessa de me contenter. La vue de tous ces porteurs de cuirasses devait nécessairement éveiller en moi les idées de chevalerie, dont j’avais la tête remplie, depuis que je m’étais mis à lire les vieux romans.

La Jérusalem délivrée, dont une traduction (celle de Koppen) m’était tombée dans les mains, donna enfin une direction fixe à mes idées vagabondes. Je ne pus, il est vrai, lire le poème tout entier, mais il y avait des endroits que je savais par cœur et dont l’idée me poursuivait sans cesse. Clorinde surtout me captivait avec tous ses exploits : cette femme, d’un mâle courage, cette riche et tranquille nature, faisait plus d’impression sur un esprit qui commençait à se développer que les charmes factices d’Armide, dont je ne méprisais pourtant pas les jardins.

« Cent fois, lorsque je me promenais le soir sur la plate-forme qui règne entre les pignons de notre maison ; que mes regards se portaient sur la campagne ; qu’un reflet tremblant du soleil couché brillait encore à l’horizon ; que les étoiles se montraient ; que la nuit s’élevait de toutes les vallées et les profondeurs ; que la voix argentine du grillon résonnait au milieu du silence solennel : je me disais l’histoire du funeste combat de Tancrède et de Clorinde.

« Quoique je fusse, comme de raison, du parti des chrétiens, je n’assistais pas moins, de tout mon cœur, l’héroïne païenne, lorsqu’elle entreprend d’embraser la grande tour des assiégeants. Et lorsque Tancrède rencontre, dans la nuit, le prétendu guerrier ; qu’il commence la lutte au milieu des ténèbres, et que tous deux combattent vaillamment, je ne pouvais prononcer ces mots : « La mesure des jours de Clorinde est comblée et l’heure approche où elle doit mourir, » sans que mes yeux se remplissent de larmes qui coulaient en abondance, quand le malheureux amant plonge son épée dans le sein de Clorinde, détache le casque de l’héroïne qui succombe, la reconnaît et court chercher l’eau du baptême.

« Mais comme mon cœur débordait, lorsque, dans la forêt enchantée, Tancrède frappe l’arbre de son épée, que le sang jaillit sous le coup, et qu’une voix crie à son oreille que c’est encore ici Clorinde qu’il a blessée, et qu’il est destiné par le sort à blesser partout, sans le savoir, celle qu’il aime.

« Cette histoire s’empara de mon imagination, et ce que j’avais lu du poème s’arrangea confusément dans mon esprit, de manière à former un ensemble, dont je fus saisi, au point de songer à le transporter, comme je pourrais, sur le théâtre. Je voulais jouer Tancrède et Renaud, et je trouvai, à cet effet, toutes prêtes, deux armures que j’avais déjà fabriquées ; l’une de papier gris foncé, avec des écailles, pour le sérieux Tancrède, l’autre de papier doré et argenté, pour le brillant Renaud. Dans l’activité de mes idées, je racontai le tout à mes camarades, qui en furent tout à fait ravis, mais qui ne pouvaient trop comprendre que tout cela dût être représenté et, qui plus est, représenté par eux.

« Je levai leurs doutes avec beaucoup de facilité. Je disposai d’une couple de chambres du voisinage, dans la maison d’un camarade, sans réfléchir que sa vieille tante ne consentirait jamais à les prêter ; il en fut de même du théâtre, dont je n’avais non plus aucune idée précise, si ce n’est qu’il fallait l’élever sur des poutres, faire les coulisses avec des paravents, et prendre pour le fond une grande pièce de toile. Mais d’où viendraient les matériaux et le mobilier, c’est à quoi je n’avais pas songé. Pour la forêt, nous trouvâmes un bon expédient : nous priâmes un ancien domestique de l’une des familles, devenu garde forestier, de nous procurer de jeunes bouleaux et des sapins, qui furent apportés en effet, plus tôt que nous ne pouvions l’espérer. Nous fûmes alors très-embarrassés à savoir comment nous pourrions monter la pièce avant que les feuilles fussent sèches. Le cas était difficile : nous n’avions ni salle, ni théâtre, ni rideau ; les paravents étaient tout ce que nous possédions.

Dans cette perplexité, nous eûmes de nouveau recours au lieutenant, à qui nous fîmes une ample description du magnifique spectacle que nous voulions donner. Sans trop nous comprendre, il vint pourtant à notre aide ; il assembla dans une petite chambre tout ce qu’on put trouver de tables dans la maison et dans le voisinage, plaça dessus les paravents, forma, par derrière, une perspective de rideaux verts, et puis les arbres furent rangés à la file.

Cependant la nuit était venue ; on avait allumé les chandelles ; les servantes et les enfants étaient assis à leurs places ; c’était le moment de commencer ; toute la troupe héroïque était en costume : alors, pour la première fois, chacun s’aperçut qu’il ne savait pas ce qu’il avait à dire. Dans la chaleur de l’invention, tout pénétré de mon sujet, j’avais oublié qu’il fallait du moins que chacun sût quand et comment il devait parler, et, dans l’ardeur des préparatifs, les autres n’y avaient pas plus songé que moi : ils croyaient qu’il leur serait facile de se présenter en héros, de parler et d’agir comme les personnages de ce monde où je les avais transportés. Ils demeuraient tous étonnés et se demandaient par quoi l’on devait commencer. Et moi, qui, chargé du rôle de Tancrède, m’étais figuré que je marchais à la tête, j’entrai seul en scène et me mis à débiter quelques vers du poëme. Mais, comme le passage tourna bientôt à la narration ; que je vins à parler de moi à la troisième personne ; que Godefroi, dont il était question, ne voulut pas paraître, je dus aussi me retirer, au milieu des éclats de rire de mes spectateurs : disgrâce qui me blessa jusqu’au fond de l’âme.

L’entreprise était manquée ; les spectateurs restaient sur leurs sièges et voulaient voir quelque chose ; nous étions habillés : je repris courage et résolus tout uniment de jouer David et Goliath. Quelques-uns de mes camarades m’avaient aidé à le jouer avec les marionnettes ; tous l’avaient vu souvent ; on distribua les rôles ; chacun promit de faire de son mieux, et un joyeux petit drôle s’affubla d’une barbe noire, afin de remplir, comme paillasse, par quelque bouffonnerie, les lacunes qui pourraient se présenter : arrangement que j’eus beaucoup de peine à souffrir, comme contraire à la gravité de la pièce. Mais je me promis, quand je serais une fois sorti de cet embarras, de ne m’aventurer jamais, sans les plus grandes réflexions, à représenter une pièce de théâtre. »

CHAPITRE 1.8.

Marianne, vaincue par le sommeil, s’appuyait sur son amant, qui la pressait contre son cœur et continuait son récit, tandis que la vieille buvait tranquillement le reste de la bouteille.

« J’oubliai bientôt l’embarras dans lequel je m’étais trouvé avec mes amis, en voulant jouer une pièce qui n’existait pas. La passion que j’avais de transformer en pièce de théâtre chaque roman que je lisais, chaque histoire qu’on m’apprenait, venait à bout du sujet même le plus rebelle. J’étais pleinement convaincu que tout ce qui charme en récit doit produire en action un effet beaucoup plus grand ; tout devait se passer devant mes yeux, tout figurer sur la scène. À l’école, quand on nous donnait la leçon d’histoire, je remarquais avec soin où et de quelle manière un personnage avait été égorgé ou empoisonné ; mon imagination passait par-dessus l’exposition et le nœud, et courait à l’intéressant cinquième acte. Je commençai même à composer quelques pièces à rebours, sans en avoir amené une seule jusqu’au commencement.

« Je lisais en même temps, soit de mon propre mouvement, soit par le conseil de mes amis, qui avaient pris le goût de jouer la comédie, tout un fatras de productions théâtrales, selon que le hasard les faisait tomber dans mes mains. J’étais dans l’âge heureux où tout nous plaît encore ; où l’abondance et la variété suffisent pour nous charmer. Par malheur, un autre motif contribuait à corrompre mon goût : les pièces qui me plaisaient surtout étaient celles où j’espérais de briller, et je les lisais presque toutes dans cette agréable illusion. Ma vive imagination, me permettant de m’identifier avec tous les rôles, m’induisait à croire que je saurais aussi les jouer tous : il s’ensuivit que, dans la distribution, je choisissais d’ordinaire ceux qui ne me convenaient pas du tout, et, quand la chose était quelque peu faisable, j’en prenais deux ou trois.

« Les enfants, dans leurs jeux, savent faire toute chose de tout : un bâton devient un fusil, un morceau de bois une épée, tout chiffon une marionnette, et tout recoin une cabane. C’est de la sorte que se développa notre petit théâtre.

« Dans notre ignorance absolue de nos forces, nous entreprenions tout ; nul quiproquo ne nous frappait, et nous étions persuadés que chacun devait nous prendre pour ce que nous voulions paraître ; et malheureusement tout alla d’un train si vulgaire, qu’il ne me reste pas même une sottise remarquable à raconter. D’abord nous ne jouâmes que les pièces, peu nombreuses, dans lesquelles ne figurent que des hommes ; puis nous déguisâmes quelques-uns d’entre nous ; enfin les sœurs se mirent de la partie. Dans quelques familles, on regardait ces exercices comme une occupation utile, et l’on invitait du monde aux représentations. Notre lieutenant d’artillerie ne nous quitta point : il nous enseignait les entrées et les sorties, la déclamation et le geste ; mais, en général, nous lui sûmes peu de gré de ses soins, étant persuadés que nous entendions déjà mieux que lui l’art théâtral.

« Nous en vînmes bientôt à la tragédie, car nous avions souvent ouï dire, et nous croyions nous-mêmes, qu’il était plus facile de composer et de représenter une tragédie que de réussir parfaitement dans la comédie. Et, dès nos premiers essais tragiques, nous nous sentîmes dans notre véritable élément ; nous nous efforcions d’atteindre à la dignité du rang, à la sublimité des caractères, par la roideur et l’affectation, et nous avions assez bonne opinion de nous, mais nous n’étions parfaitement heureux qu’autant que nous pouvions entrer dans une véritable fureur, trépigner des pieds, et nous rouler par terre, de rage et de désespoir.

« Les petits garçons et les petites filles n’eurent pas été longtemps ensemble dans ces jeux, que la nature s’éveilla, et que la société dramatique se partagea en diverses petites amourettes, si bien que l’on jouait le plus souvent la comédie dans la comédie. Les heureux couples se pressaient la main dans les coulisses, le plus tendrement du monde ; ils nageaient dans les délices, quand ils se voyaient ainsi l’un l’autre enrubannés et parés d’une manière tout idéale, tandis que, de leur côté, les infortunés rivaux se consumaient de jalousie, et, dans leur orgueil et leur maligne joie, méditaient force méchants tours.

« Ces jeux, quoique entrepris sans discernement et conduits sans art, n’étaient pas cependant sans avantage pour nous. Ils exerçaient le corps et la mémoire ; ils donnaient à notre langage et à nos manières plus de souplesse que l’on n’a coutume d’en avoir dans un âge si tendre. Mais, ce fut surtout pour moi une époque décisive : mon esprit se tourna entièrement vers le théâtre, et je ne trouvais point de plus grand bonheur que de lire, de composer et de jouer des comédies.

« J’avais encore des maîtres et des leçons ; on m’avait destiné au commerce et placé dans le comptoir de notre voisin ; mais, dans ce même temps, mon esprit ne s’éloignait que trop vivement de tout ce qui me paraissait une occupation basse et vulgaire : c’est à la scène que je voulais consacrer toute mon activité ; c’est là que je voulais chercher mon bonheur et ma joie.

« Je me souviens encore d’un poëme, qui doit se trouver parmi mes papiers, dans lequel la muse de la poésie tragique et une autre figure de femme, dans laquelle j’avais personnifié l’industrie, se disputent bravement ma noble personne. L’invention est commune, et je ne me souviens pas si les vers valent quelque chose ; mais je vous ferai lire cette pièce, pour juger de la crainte, de l’horreur, de l’amour et de la passion qu’elle fait paraître. Avec quel soin minutieux j’avais dépeint la vieille ménagère, la quenouille à la ceinture, un trousseau de clefs pendant à son côté, les lunettes sur le nez, toujours occupée, toujours inquiète, querelleuse et parcimonieuse, mesquine et importune ! Sous quelles sombres couleurs je présentais la condition de celui qui devait se courber sous sa verge, et gagner chaque jour un servile salaire, à la sueur de son visage !

« De quel air différent se présentait sa rivale ! Quelle apparition pour le cœur affligé ! Belle, imposante, elle paraissait, dans son aspect et ses manières, la fille de la liberté. Le sentiment de son mérite lui donnait de la dignité sans orgueil ; ses nobles vêtements enveloppaient ses membres sans les gêner, et les larges plis de l’étoffe répétaient, comme un écho multiple, les gracieux mouvements de la déesse. Quel contraste ! Tu peux juger aisément de quel côté mon cœur inclinait. Je n’avais non plus rien oublié pour rendre ma muse reconnaissable ; je lui avais attribué la couronne et le poignard, les chaînes et le masque, tels que mes devanciers me les avaient transmis. La lutte était animée, les discours des deux personnes contrastaient avec force ; car un peintre de quatorze ans aime à faire trancher le blanc sur le noir. L’une parlait comme une personne qui ramasse à terre une épingle, l’autre, comme accoutumée à distribuer les royaumes. Je méprisai les menaçants avis de la vieille ; je détournai mes regards des richesses qui m’étaient promises ; pauvre et déshérité, je m’abandonnai à la muse, qui me jetait son voile d’or et couvrait ma nudité.

« Si j’avais pu croire, ô ma bien-aimée, s’écria Wilhelm, en pressant Marianne sur son cœur, qu’une divinité nouvelle et plus aimable m’affermirait dans ma résolution, m’accompagnerait sur ma route, comme j’aurais donné à mon poëme un tour plus agréable ! Comme la conclusion eût été plus intéressante ! Mais ce n’est pas une fiction, c’est la vérité et la vie, que je trouve dans tes bras. Livrons-nous avec délices au sentiment d’un bonheur si doux ! »

Ses vives étreintes et sa voix animée réveillèrent Marianne, qui déguisa son embarras sous ses caresses ; elle n’avait pas entendu un mot de la fin du récit. Il est à désirer que notre héros trouve à l’avenir, pour ses histoires favorites, des auditeurs plus attentifs.

CHAPITRE 1.9.

C’est ainsi que Wilhelm passait les nuits dans les intimes jouissances de l’amour et les jours dans l’attente de nouvelles délices. Dès le temps où le désir et l’espérance l’avaient entraîné vers Marianne, il s’était animé comme d’une vie nouvelle ; il avait senti qu’il devenait un autre homme : maintenant il était uni avec elle ; la satisfaction de ses vœux devenait une charmante habitude ; son cœur s’efforçait d’ennoblir l’objet de sa passion ; son esprit, d’élever avec lui sa bien-aimée. Pendant la plus courte absence, il était possédé de sa pensée. Si elle lui avait été d’abord nécessaire, elle lui était maintenant indispensable, car il se voyait uni avec elle par tous les liens de l’humanité. Il sentait, dans son âme pure, qu’elle était la moitié, plus que la moitié de lui-même ; il était reconnaissant et dévoué sans réserve.

De son côté, Marianne parvint à se faire illusion quelque temps ; elle partageait l’ivresse de son amant. Ah ! si seulement la main glacée du remords n’avait pas quelquefois porté le trouble dans son cœur ! Elle n’y pouvait échapper, même dans les bras de Wilhelm et sous l’aile de son amour. Et, lorsqu’elle se retrouvait seule et qu’elle retombait, des nuages où la passion de Wilhelm l’avait emportée, dans le sentiment de sa situation, alors elle était à plaindre ! La légèreté avait été son refuge, lorsqu’elle vivait dans un désordre vulgaire ; qu’elle s’abusait sur sa position ou plutôt qu’elle ne la connaissait pas. Les aventures auxquelles elle était exposée lui paraissaient des événements isolés ; le plaisir et la peine se relayaient ; l’humiliation était compensée par la vanité, et souvent le besoin, par une opulence passagère ; elle pouvait se représenter la nécessité et l’habitude comme une loi et une excuse, et cependant secouer d’heure en heure, de jour en jour, toutes les sensations désagréables. Maintenant la pauvre fille s’était sentie transportée quelques instants dans un monde meilleur ; comme d’un lieu élevé, du sein de la lumière et de la joie, elle avait jeté un regard sur le désert, le dérèglement de sa vie ; elle avait senti quelle misérable créature est une femme, qui, en inspirant le désir, n’inspire pas en même temps l’amour et le respect, et, au dedans comme au dehors, elle ne se trouvait en rien plus digne d’estime. Elle n’avait rien qui pût la soutenir ; lorsqu’elle s’observait et se cherchait elle-même, son âme était vide, son cœur sans appui. Plus sa situation était triste, plus elle s’attachait avec ardeur à son amant ; sa passion croissait chaque jour, comme le danger de le perdre s’approchait chaque jour davantage.

De son côté, l’heureux Wilhelm planait dans les plus hautes régions ; un monde nouveau s’était aussi ouvert devant lui, mais riche en magnifiques perspectives. À peine les transports de sa première ivresse se furent-ils apaisés, qu’il vit clairement devant ses yeux ce qui l’avait ébloui et troublé jusqu’alors. « Elle est à toi ! elle s’est donnée à toi ! Cette femme chérie, recherchée, adorée, s’est livrée à ta foi ! Mais elle ne s’est pas abandonnée à un ingrat. » Où qu’il fût, il se parlait à lui-même ; son cœur s’épanchait sans cesse ; et il se débitait, dans un flot de paroles pompeuses, les plus sublimes sentiments. Il croyait comprendre la manifeste volonté de la destinée, qui lui tendait la main par l’entremise de Marianne, pour l’arracher à la vie bourgeoise, monotone et languissante, dont il avait depuis si longtemps désiré s’affranchir. Abandonner sa famille et la maison paternelle lui semblait chose facile. Il était jeune, étranger au monde, et son ardeur de courir au loin, après le bonheur et la jouissance, était augmentée par l’amour. Sa vocation pour le théâtre lui paraissait désormais évidente ; le noble but qu’il voyait dressé devant ses yeux lui paraissait plus proche, depuis qu’il y tendait en donnant la main à Marianne ; et il voyait en lui, avec une orgueilleuse modestie, l’excellent comédien, le créateur d’un théâtre national, après lequel il avait vu tant de gens soupirer. Tout ce qui avait sommeillé jusqu’alors dans les derniers replis de son âme s’éveillait aujourd’hui. Avec les couleurs de l’amour et mille pensées diverses, il peignait, sur un fond de nuages, un tableau, dont les figures se confondaient, il est vrai, les unes avec les autres, mais dont l’ensemble produisait un effet d’autant plus ravissant.

CHAPITRE 1.10.

Wilhelm était assis dans sa chambre ; il faisait la revue de ses papiers et se préparait au départ. Ce qui avait rapport à sa destination précédente était mis à l’écart ; il voulait, pendant ses pèlerinages, s’affranchir de tout souvenir désagréable. Les ouvrages de goût, les poètes et les critiques furent, comme de vieux amis, placés parmi les élus ; et, comme il avait jusqu’alors très peu étudié les principes de l’art, il sentit renaître son désir de s’instruire, en revoyant ses livres, et en observant que la plupart des ouvrages de théorie n’étaient pas encore coupés. Pleinement convaincu que ces ouvrages lui étaient nécessaires, il s’en était procuré un grand nombre, et, avec la meilleure volonté du monde, il n’avait pu en lire aucun jusqu’à la moitié. En revanche, il s’était attaché avec d’autant plus d’ardeur aux modèles, et il s’était essayé lui-même dans tous les genres qui lui étaient connus.

Werner entra, et, observant son ami entouré des cahiers qu’il avait vus souvent, il s’écria :

« Te voilà encore avec ces écrits ! Je gage que tu ne songes pas à terminer l’un ou l’autre ! Tu les parcours encore et encore, et tu commences peut-être quelque chose de nouveau.

— Achever n’est pas l’affaire de l’écolier : il suffit qu’il s’exerce.

— Mais du moins il va jusqu’au bout aussi bien qu’il peut.

— Et pourtant il est permis de se demander si l’on ne peut concevoir d’aussi bonnes espérances d’un jeune homme qui s’aperçoit bientôt qu’il a fait un essai malheureux, ne poursuit pas son travail, et ne veut prodiguer ni son temps ni sa peine pour des ouvrages qui n’auront jamais de valeur.

— Je n’ignore pas que tu n’as jamais su terminer quelque chose ; tu es toujours fatigué avant d’arriver à moitié chemin. Quand tu dirigeais notre théâtre de marionnettes, que de fois n’as-tu pas fait tailler de nouveaux habits pour nos petits acteurs, fabriquer de nouvelles décorations ! C’était tantôt une tragédie, tantôt une autre, qu’il s’agissait de représenter, et à grand’peine enfin tu donnais le cinquième acte, où les choses se passaient dans un beau désordre et où les gens se poignardaient.

— Puisque tu veux parler de ce temps-là, à qui la faute, si nous faisions enlever les habits adaptés et cousus aux corps de nos poupées, et si nous faisions la dépense d’une infinie et inutile garde-robe ? N’était-ce pas toi qui avais toujours à vendre quelque nouvelle pièce de rubans, et qui savais enflammer et exploiter mon caprice ?

— Fort bien, répondit Werner en riant, je me souviens avec plaisir que je tirais profit de vos campagnes dramatiques, comme les fournisseurs de la guerre. Quand vous prîtes les armes pour la délivrance de Jérusalem, je fis aussi de beaux bénéfices, comme autrefois les Vénitiens. Je ne trouve rien de plus sage au monde que de mettre à contribution les folies d’autrui.

— Je ne sais s’il n’y aurait pas un plus noble plaisir à guérir les hommes de leurs folies.

— Tels que je les connais, ce serait, je crois, une vaine entreprise. C’est déjà, pour un seul homme, une assez grande affaire, de devenir sage et riche en même temps ; et, le plus souvent, il le devient aux dépens des autres.

— Je trouve justement sous ma main, reprit Wilhelm, en tirant un cahier d’entre les autres, le Jeune homme en face des deux chemins : voilà pourtant un travail terminé, quel qu’en soit le mérite !

— Mets cela au rebut, jette-le au feu ! L’invention ne mérite pas le moindre éloge. Cette composition m’a déplu d’abord, et elle t’a valu le mécontentement de ton père. Les vers peuvent être fort jolis, mais la conception est radicalement fausse. Je me souviens encore de ton Industrie personnifiée, ta vieille ratatinée, ta misérable Sibylle. Tu auras sans doute péché cette figure dans quelque pauvre boutique. Tu n’avais alors aucune idée du commerce. Je ne sais personne dont l’esprit soit et doive être plus étendu que celui d’un véritable négociant. Quel coup d’œil ne nous donne pas l’ordre avec lequel nous dirigeons nos affaires ! Il nous permet de saisir constamment l’ensemble, sans que nous soyons forcés de nous égarer dans les détails. Quels avantages ne procure pas au négociant la tenue de livres en partie double ! C’est une des plus belles inventions de l’esprit humain, et tout bon père de famille devrait l’introduire dans son ménage.

— Excuse-moi, dit Wilhelm en souriant, tu commences par la forme, comme si c’était l’affaire : mais, d’ordinaire, avec vos additions et vos bilans, vous oubliez le véritable total de la vie.

— Et toi, par malheur, tu ne vois pas, mon ami, que la forme et le fond sont ici la même chose, et que l’un ne pourrait subsister sans l’autre. L’ordre et la clarté augmentent le goût d’épargner et d’acquérir. Un homme qui gouverne mal ses affaires se trouve fort bien dans l’obscurité ; il n’aime pas à faire le compte de ses dettes. Rien de plus agréable au contraire, pour celui qui est bon économe, que de faire chaque jour la somme de sa fortune croissante. Une perte même, si elle le surprend et l’afflige, ne l’effraye point, parce qu’il sait d’abord quels gains effectifs il peut mettre sur l’autre plateau de la balance. Je suis persuadé, mon cher ami, que, si tu pouvais une fois prendre un véritable goût à nos affaires, tu te convaincrais que plusieurs facultés de l’esprit y peuvent trouver aussi leur libre développement.

— Peut-être le voyage que je médite fera-t-il naître chez moi d’autres idées.

— Oh ! certainement. Crois-moi, il ne te manque autre chose que le spectacle d’une grande activité, pour que tu deviennes tout de bon l’un des nôtres, et, à ton retour, tu t’empresseras de t’associer à ceux qui, par toutes sortes d’expéditions et de spéculations, savent retenir pour eux une partie de l’argent et des jouissances qui circulent dans le monde, suivant une loi nécessaire. Jette un regard sur les productions naturelles et artificielles de toutes les parties du globe ; considère comme elles sont devenues mutuellement des choses indispensables. Quelle occupation agréable, intelligente, que celle d’observer tout ce qui est actuellement le plus recherché et qui manque parfois, parfois est difficile à trouver ; de procurer facilement et promptement à chacun ce qu’il désire ; de remplir ses magasins avec prévoyance et d’utiliser chaque moment de cette grande circulation ! Voilà, ce me semble, pour tout homme intelligent, le sujet de grandes jouissances. »

Wilhelm ne semblait pas éloigné de partager ces sentiments et Werner poursuivit :

« Commence seulement par visiter quelques grandes villes de commerce, quelques ports de mer, et tu seras certainement entraîné. Quand tu verras tant d’hommes occupés, quand tu sauras d’où viennent tous ces produits, où ils vont, tu les verras sans doute avec plaisir passer aussi par tes mains ; tu considéreras la moindre marchandise dans sa liaison avec le commerce tout entier, et rien ne te semblera méprisable, parce que tout augmente la circulation, d’où la vie tire sa nourriture. »

Werner, qui cultivait son bon esprit dans la société de Wilhelm, s’était accoutumé à considérer aussi d’un point de vue élevé sa profession, ses affaires, et croyait toujours le faire avec plus de raison que son intelligent et précieux ami, qui lui semblait attacher une si grande importance et toutes les forces de son âme aux choses les plus chimériques du monde. Il se disait parfois qu’il finirait par triompher de ce vain enthousiasme et par ramener un si honnête homme au bon chemin. Dans cette espérance, il continua :

« Les grands de ce monde se sont emparés de la terre ; ils vivent dans le faste et l’opulence ; le plus petit coin de notre continent est déjà possédé, et chaque possession confirmée ; les emplois et les autres offices civils sont peu lucratifs : où trouver encore un gain plus légitime, de plus équitables conquêtes que dans le commerce ? Puisque les princes de la terre ont en leur puissance les rivières, les chemins, les ports, et prélèvent sur toute chose qui arrive ou qui passe un fort tribut, ne devons-nous pas saisir avec joie l’occasion, et, par notre activité, lever aussi un péage sur chaque article que le besoin ou la vanité a rendu indispensable aux hommes ? Je puis t’assurer que, si tu voulais faire usage de ton imagination poétique, tu pourrais hardiment opposer ma déesse à la tienne, comme une invincible et triomphante rivale. Elle porte, il est vrai, plus volontiers le rameau d’olivier que le glaive ; elle ne connaît ni le poignard ni les chaînes ; mais elle distribue aussi à ses favoris des couronnes, qui, soit dit sans mépriser les autres, brillent d’or pur, puisé à la source, et de perles, que ses infatigables serviteurs ont tirées du fond des mers. »

Wilhelm fut un peu piqué de cette sortie, mais il cacha son chagrin, car il se souvenait que Werner avait aussi coutume d’écouter ses apostrophes avec tranquillité. D’ailleurs il était assez équitable pour voir avec plaisir que chacun eût la plus haute idée de sa profession, pourvu qu’on s’abstînt d’attaquer celle à laquelle il s’était consacré avec passion.

« Et toi, s’écria Werner, qui prends un si vif intérêt aux affaires humaines, quel spectacle sera-ce pour toi, quand tu verras les hommes recueillir sous tes yeux le bonheur qui accompagne les courageuses entreprises ! Quoi de plus ravissant que la vue d’un vaisseau qui aborde, après une heureuse navigation, qui revient à l’improviste, chargé d’un riche butin ! Non-seulement le parent, l’ami, l’intéressé, mais tout spectateur étranger est transporté, quand il voit avec quelle joie le navigateur, longtemps prisonnier, saute sur le rivage, avant même que son vaisseau l’ait touché, se sent libre encore, et peut désormais confier à la terre fidèle ce qu’il a dérobé à l’onde perfide. Mon ami, ce n’est pas dans les chiffres seulement que paraît notre gain : le bonheur est la divinité des vivants, et, pour sentir véritablement sa faveur, il faut vivre et voir des hommes qui travaillent avec toute l’ardeur de la vie et jouissent avec toute l’énergie de leurs facultés. »

CHAPITRE 1.11.

Il est temps de faire connaissance avec les pères de nos jeunes amis : deux hommes dont les idées étaient fort différentes, mais dont les sentiments s’accordaient à considérer le commerce comme la plus noble des professions, et tous deux fort attentifs à chaque bénéfice que telle ou telle spéculation pouvait leur procurer.

Aussitôt après la mort de son père, le vieux Meister avait fait argent d’une précieuse collection de tableaux, de dessins, de gravures et d’antiquités ; il avait rebâti et meublé sa maison dans le dernier goût, et il avait fait valoir, par tous les moyens possibles, le reste de sa fortune. Il en avait placé une part considérable dans le commerce du vieux Werner, qui était renommé comme un négociant plein d’activité, et dont les spéculations étaient d’ordinaire favorisées par la fortune. Mais le vieux Meister ne désirait rien tant que de procurer à son fils les talents qui lui manquaient à lui-même, et de laisser à ses enfants des biens à la possession desquels il attachait le plus grand prix. À la vérité il avait un goût particulier pour le luxe, pour ce qui frappe les yeux, mais il y voulait en même temps une valeur intrinsèque et la durée : dans sa maison tout devait être solide et massif, les provisions abondantes, l’argenterie de poids, la vaisselle riche ; en revanche les convives étaient rares, car chaque dîner devenait un festin, que, d’une part, la dépense et, de l’autre, l’embarras ne permettaient pas de répéter souvent. Son ménage allait d’un pas uniforme et tranquille, et tout le mouvement et le changement qu’il pouvait subir portait justement sur des choses qui ne donnaient de jouissances à personne.

Le vieux Werner menait une tout autre vie, dans une maison obscure et sombre. Avait-il achevé sa besogne dans son étroit comptoir, à son vieux pupitre, il lui fallait un bon souper et, s’il était possible, du vin meilleur encore. Il n’aimait pas non plus à se régaler seul ; avec sa famille, il voulait toujours voir à sa table ses amis et tous les étrangers en affaires avec sa maison ; ses chaises étaient vieilles, mais chaque jour il invitait quelqu’un à s’y asseoir ; la bonne chère fixait l’attention des convives, et nul ne remarquait que le repas était servi dans de la vaisselle commune ; sa cave ne renfermait pas beaucoup de vins, mais celui qu’on avait fini de boire était d’ordinaire remplacé par du meilleur.

Ainsi vivaient les deux pères, qui se voyaient souvent, conféraient sur leurs affaires communes, et, ce jour même, avaient résolu de faire entreprendre à Wilhelm un voyage de commerce.

« Il apprendra à connaître le monde, dit le vieux Meister, et en même temps il fera nos affaires au dehors : on ne peut rendre un plus grand service à un jeune homme que de le consacrer de bonne heure à ce qui doit l’occuper toute sa vie. Votre fils est revenu si heureusement de sa tournée, il a si bien conduit ses affaires, que je suis très-curieux de voir comment le mien se comportera. Je crains qu’il ne paye son apprentissage plus cher que le vôtre. »

Le vieux Meister, qui avait une grande idée de son fils et de sa capacité, parlait ainsi dans l’espérance que son ami le contredirait, et relèverait les remarquables talents du jeune homme ; mais en cela il s’était trompé : Werner, qui, dans les choses pratiques, ne se fiait qu’à ceux qu’il avait éprouvés, répondit froidement :

« Il faut essayer : nous pouvons l’envoyer par le même chemin ; nous lui donnerons des instructions pour se diriger ; nous avons divers recouvrements à faire, d’anciennes relations à renouveler, de nouvelles à former. Il peut aussi nous seconder dans l’entreprise dont je vous parlais dernièrement ; car, sans prendre sur les lieux des renseignements exacts, il y a peu de chose à faire.

— Il faut qu’il se prépare, dit le vieux Meister, et qu’il parte aussitôt que possible. Où lui trouverons-nous un cheval convenable pour ce voyage ?

— Nous ne chercherons pas bien loin. Un marchand de H., qui nous doit quelque argent, brave homme du reste, m’en a offert un en payement ; mon fils a vu ce cheval, et dit qu’il peut être d’un très-bon service.

— Wilhelm ira le chercher lui-même. En prenant la diligence, il sera de retour après-demain de bonne heure. Dans l’intervalle, on prépare son portemanteau et les lettres, et il peut se mettre en voyage au commencement de la semaine prochaine. »

Wilhelm fut appelé et on l’informa de la résolution qu’on avait prise. Quelle ne fut pas sa joie, quand il vit dans ses mains les moyens d’exécuter son projet, et que l’occasion lui était fournie, sans qu’il y fût pour rien ! Telle était sa passion, il se croyait si pleinement en droit de se soustraire à la gêne de sa première condition, pour suivre une nouvelle et plus noble carrière, que sa conscience ne s’alarmait nullement ; qu’il ne s’éveillait en lui aucune inquiétude ; qu’il se faisait même de cette feinte un devoir sacré. Il était persuadé que ses parents et sa famille approuveraient plus tard et béniraient sa conduite ; il croyait reconnaître dans ce concours de circonstances l’appel de la destinée, qui lui traçait le chemin.

Que le temps lui parut long jusqu’à la nuit, jusqu’à l’heure où il devait revoir son amante ! Retiré dans sa chambre, il méditait son plan de voyage, comme un adroit voleur ou un magicien, dans sa prison, dégage quelquefois ses pieds des étroites chaînes, pour nourrir en lui la persuasion que son évasion est possible, et même plus prochaine que ne l’imaginent ses gardiens imprévoyants.

Enfin l’heure tardive sonna ; il sortit de la maison, secoua toute contrainte et parcourut les rues silencieuses. Dans la grande place, il leva les mains au ciel ; il sentait tout derrière lui et sous ses pieds ; il s’était séparé de tout. Il se voyait dans les bras de sa maîtresse, puis, à ses côtés, sur une scène éblouissante ; il se berçait d’espérances infinies, et la voix du crieur de nuit lui rappelait seule quelquefois qu’il était encore sur la terre.

Marianne vint au-devant de lui sur l’escalier. Qu’elle était belle ! Qu’elle était charmante ! Elle le reçut en négligé de mousseline blanche. Il ne croyait pas l’avoir vue encore aussi ravissante. C’est ainsi qu’elle consacrait la parure que l’absent lui avait donnée à l’heureux amant qui la pressait dans ses bras ; avec une véritable passion, elle prodiguait à son bien-aimé tout le trésor des caresses que lui inspirait la nature, que l’art lui avait enseignées ; et l’on demanderait s’il fut charmé, s’il se sentait heureux !

Il apprit à Marianne ce qui s’était passé, et lui exposa en quelques mots son plan et ses désirs. Il voulait s’assurer un engagement : après quoi il viendrait la chercher. Il espérait qu’alors elle ne lui refuserait pas sa main. La pauvre fille garda le silence ; elle cacha ses larmes, et pressa contre son cœur son ami, qui s’expliquait ce silence de la manière la plus favorable, mais qui aurait pourtant désiré une réponse, surtout lorsqu’il eut fini par lui demander, d’une voix tendre et discrète, s’il ne pouvait pas espérer d’être père. Mais elle ne répondit encore que par un soupir, un baiser.

CHAPITRE 1.12.

Le lendemain, Marianne ne s’éveilla que pour sentir un nouveau chagrin. Elle se trouvait isolée ; elle ne pouvait voir le jour ; elle restait au lit et pleurait. La vieille s’assit auprès d’elle. Elle cherchait à l’encourager, à la consoler ; mais elle ne réussit pas à guérir sitôt ce cœur blessé. Le moment approchait, que la pauvre fille avait envisagé comme le dernier de sa vie. Et pouvait-on se voir dans une situation plus douloureuse ? Le bien-aimé s’éloignait ; un galant importun la menaçait de son retour ; et le plus grand malheur était à craindre, s’ils venaient à se rencontrer, comme il était bien facile.

« Calme-toi, ma chère enfant, s’écria la vieille ; ne me gâte pas tes beaux yeux à force de pleurer. Est-ce donc un si grand malheur d’avoir deux amants ? Si tu ne peux accorder qu’à l’un d’eux ta tendresse, sois du moins reconnaissante envers l’autre, qui, par les attentions qu’il a pour toi, mérite assurément de devenir ton ami.

— Mon amant lui-même, répondit Marianne éplorée, a pressenti qu’une séparation nous menaçait ; un songe lui a découvert ce que nous cherchons à lui cacher avec tant de soin. Il dormait tranquille à mes côtés : tout à coup je l’entends murmurer quelques paroles inquiètes, inintelligibles. Je suis alarmée, je l’éveille. Avec quel amour, quelle tendresse, quelle ardeur, il m’embrasse ! « Ô Marianne, s’est-il écrié, à quelle horrible situation tu m’as arraché ! Comment puis-je assez te remercier pour m’avoir délivré de cet enfer ? Je rêvais, poursuivit-il, que je me trouvais éloigné de toi, dans une contrée inconnue ; mais ton image planait devant moi ; je te voyais sur une belle colline ; le soleil éclairait tout ce lieu. Que tu me paraissais ravissante ! Mais, au bout de quelques moments, je vis ton image descendre en glissant, descendre toujours. Je te tendis les bras : ils ne pouvaient atteindre si loin. Ton image s’abaissait toujours et s’approchait d’un grand lac, ou plutôt d’un marais, qui s’étendait au pied de la colline. Tout à coup un homme te donna la main ; il semblait vouloir te ramener en haut, mais il te mena du côté d’en bas, et parut t’entraîner après lui. Je poussai des cris, voyant que je ne pouvais atteindre jusqu’à toi : j’espérais t’avertir. Si je voulais marcher, mes pieds étaient comme attachés à la terre. Si je parvenais à faire quelques pas, l’eau m’arrêtait, et même mes cris expiraient dans ma poitrine oppressée. » Voilà ce que m’a raconté le pauvre Wilhelm, en se remettant de sa frayeur sur mon sein, et se félicitant de voir un songe horrible s’évanouir devant la plus délicieuse réalité. »

La vieille chercha, comme elle put, à faire redescendre, avec le secours de sa prose, la poésie de Marianne dans le domaine de la vie ordinaire, et se servit pour cela du moyen qui réussit aux oiseleurs : c’est d’imiter de leur mieux, avec un appeau, le chant des oiseaux qu’ils désirent voir bientôt par troupes dans leur filet. Elle fit l’éloge de Wilhelm, vanta sa tournure, ses yeux, son amour. La pauvre fille l’écoutait avec plaisir : elle se leva, se laissa habiller et parut plus tranquille.

« Mon enfant, ma chère, poursuivit Barbara, d’une voix caressante, je ne veux ni t’affliger ni t’offenser ; je ne songe pas à te ravir ton bonheur. Peux-tu méconnaître mes intentions ? As-tu donc oublié que je me suis toujours plus inquiétée de toi que de moi-même ? Dis-moi seulement ce que tu veux : nous chercherons le moyen de te satisfaire.

— Que puis-je vouloir ? reprit Marianne. Je suis malheureuse, malheureuse pour toute ma vie. Je l’aime, il m’aime, je vois qu’il faut me séparer de lui, et ne sais pas comment je pourrai y survivre. Voici Norberg, à qui nous devons toute notre existence, et dont nous ne pouvons nous passer. Les ressources de Wilhelm sont très-bornées, il ne peut rien faire pour moi.

— Oui, il est malheureusement du nombre de ces amoureux qui n’apportent autre chose que leur cœur, et ce sont justement ceux-là qui ont les plus hautes prétentions.

— Ne raille pas ; le malheureux songe à quitter la maison paternelle, à monter sur le théâtre, à m’offrir sa main.

— Nous avons déjà quatre mains vides.

— Je ne sais que résoudre, poursuivit Marianne. Prononce ; pousse-moi d’un côté ou de l’autre, mais sache que je crois porter dans mon sein un gage qui devrait nous unir plus encore l’un à l’autre. Réfléchis et décide lequel je dois quitter, lequel je dois suivre. »

Après un moment de silence, la vieille s’écria :

« Faut-il que la jeunesse flotte sans cesse entre les extrêmes ! Je ne trouve rien de plus naturel que d’unir ensemble ce qui nous procure plaisir et profit. Tu aimes l’un, eh bien, que l’autre paye ! Il s’agit seulement de veiller à ce qu’ils ne se rencontrent pas.

— Fais ce que tu voudras ; je suis hors d’état de réfléchir ; je me laisserai conduire.

— Nous avons l’avantage de pouvoir alléguer le caprice du directeur, qui est fier des mœurs de sa troupe. Les deux amants ont déjà l’habitude des précautions et du mystère. C’est moi qui réglerai l’heure et l’occasion. Sois prête seulement à jouer le rôle que je te prescrirai. Qui sait quelles circonstances viendront à notre secours ? Si seulement Norberg arrivait tandis que Wilhelm est absent ! Qui te défend de penser à l’un dans les bras de l’autre ? Je te souhaite un fils ! Crois-moi, son père sera riche. »

Ces représentations ne tranquillisèrent Marianne que peu de temps : elle ne pouvait accorder sa position avec ses sentiments, avec la voix de son cœur. Elle désirait oublier cette douloureuse situation, et mille petites circonstances la lui rappelaient sans cesse.

CHAPITRE 1.13.

Sur l’entrefaite, Wilhelm était arrivé au terme de son petit voyage, et, n’ayant pas trouvé le correspondant à la maison, il remit à sa femme la lettre d’introduction. Mais elle ne lui fit elle-même que des réponses vagues ; elle était dans une violente agitation, et toute la maison était dans un grand désordre.

Au bout de quelques moments, elle lui confia (et ce n’était plus un secret) que sa belle-fille venait de prendre la fuite avec un comédien, qui avait quitté récemment une petite troupe, s’était fixé dans la ville et y donnait des leçons de français. Le père, transporté de douleur et de colère, avait couru chez le bailli pour faire poursuivre les fugitifs. La femme se répandait en reproches contre sa belle-fille, en outrages contre l’amant ; à l’entendre, ils ne méritaient l’un et l’autre que le mépris. Elle déplora, dans un flux de paroles, la honte qui en rejaillirait sur la famille, et ne mit pas dans un petit embarras Wilhelm, qui se sentait blâmé et condamné d’avance, lui et son dessein secret, par cette sibylle, avec un esprit en quelque sorte prophétique ; mais il prit une part plus vive et plus sentie à l’affliction du père, qui revint de chez le bailli, apprit à sa femme, à demi-mot, avec une douleur concentrée, ce qu’il avait fait, et, après avoir parcouru la lettre, fit amener le cheval devant Wilhelm, sans pouvoir cacher son trouble et sa préoccupation.

Wilhelm voulait monter à cheval sur-le-champ, et s’éloigner d’une maison où il ne pouvait se trouver à son aise dans de pareilles circonstances ; mais le brave homme ne voulut pas laisser partir, sans l’avoir fait asseoir à sa table et logé une nuit sous son toit, le fils d’une maison à laquelle il était si redevable.

Notre ami, après avoir fait un triste souper, et avoir passé une nuit agitée, se hâta de quitter, dès le grand matin, ces pauvres gens, qui, sans le savoir, l’avaient fait cruellement souffrir par leurs récits et leurs confidences.

Il cheminait lentement, livré à ses rêveries, quand tout à coup il vit venir à travers champs une troupe de gens armés, qu’à leurs longs et larges habits, leurs grands parements, leurs informes chapeaux et leurs armes pesantes, leur air débonnaire et leur tenue nonchalante, il reconnut sur-le-champ pour un détachement de milice. Ils firent halte sous un vieux chêne, posèrent leurs fusils, et se couchèrent à leur aise sur le gazon pour fumer une pipe. Wilhelm s’arrêta près d’eux, et entra en conversation avec un jeune homme qui arrivait à cheval. Il dut essuyer un nouveau récit de l’histoire des deux fugitifs, qui ne lui était que trop connue, et qui fut accompagnée cette fois de réflexions assez peu favorables au jeune couple comme aux parents. Il apprit en même temps que la milice était venue dans ce lieu recevoir les deux amants, qu’on avait atteints et arrêtés dans le bourg voisin. Bientôt on vit arriver de loin une charrette, à laquelle une garde bourgeoise formait une escorte plus ridicule que terrible. Un greffier burlesque prit les devants à cheval, et, s’approchant de son confrère de l’autre juridiction, le jeune homme avec qui Wilhelm s’était entretenu, le salua, à la limite même, avec une scrupuleuse exactitude et des gestes bizarres, à peu près comme pourraient faire un esprit et un magicien l’un en dedans, l’autre en dehors du cercle, dans leurs dangereuses opérations nocturnes.

Cependant l’attention des spectateurs s’était dirigée sur la charrette, et l’on considérait, non sans pitié, les pauvres fugitifs, qui étaient assis sur des bottes de paille, se regardaient avec tendresse, et semblaient à peine remarquer les assistants. On s’était vu accidentellement forcé de les amener du dernier village d’une manière si malséante, parce que le vieux carrosse dans lequel on avait mis la belle s’était brisé. À cette occasion, elle supplia qu’on la réunît à son amant, qu’on avait jusque-là fait marcher à côté de la voiture, chargé de chaînes, dans la persuasion qu’il était atteint et convaincu d’un crime capital. Ces chaînes contribuaient à rendre encore plus intéressante la vue du groupe amoureux, le jeune homme se conduisant d’ailleurs avec beaucoup de décence, et baisant par intervalles les mains de sa bien-aimée.

« Nous sommes bien malheureux, disait-elle à ceux qui les entouraient, mais non aussi coupables que nous le paraissons. C’est ainsi que des hommes cruels récompensent un amour fidèle, et que des parents, qui négligent absolument le bonheur de leurs enfants, les arrachent avec violence à la joie, qui leur ouvrait son sein après de longs jours de tristesse. »

Tandis que les assistants témoignaient de diverses manières leur compassion, la justice avait accompli ses formalités ; la charrette se remit en marche, et Wilhelm, qui prenait une grande part au sort des amants, courut en avant par un sentier, pour faire connaissance avec le bailli avant l’arrivée de la troupe. Mais, à peine avait-il gagné la maison, où tout était en mouvement et disposé pour la réception des fugitifs, que le greffier survint, et, faisant un récit détaillé de tout ce qui s’était passé, et surtout un éloge infini de son cheval, que le juif lui avait cédé la veille par échange, il empêcha toute autre conversation. Déjà l’on avait déposé le couple infortuné dans le jardin, qui communiquait avec la maison du bailli par une porte dérobée, et on les avait introduits secrètement. Le greffier reçut les compliments sincères de Wilhelm pour ces ménagements, bien qu’il n’eût voulu, dans le fond, que narguer le peuple assemblé devant la maison, et lui dérober l’agréable spectacle de l’humiliation d’une concitoyenne.

Le bailli, qui avait peu de goût pour ces cas extraordinaires, parce qu’il y commettait le plus souvent quelques bévues, et qu’il recevait ordinairement de l’autorité supérieure, en récompense de ses excellentes intentions, une verte réprimande, se rendit à pas lents à son tribunal, suivi du greffier, de Wilhelm et de quelques notables bourgeois.

D’abord on introduisit la belle, qui se présenta sans arrogance, avec calme et dignité. Sa toilette et toutes ses manières annonçaient une jeune fille qui s’estimait. Elle commença, avant d’être interrogée, à parler, non sans adresse, de sa situation. Le greffier lui imposa silence, et tenait sa plume toute prête sur le papier. Le bailli se donna une contenance, regarda le greffier, toussa légèrement, et demanda à la pauvre enfant son nom et son âge.

« Permettez, monsieur, répliqua-t-elle, je dois trouver fort singulier que vous me demandiez mon nom et mon âge, quand vous savez fort bien comment je m’appelle, et que je suis du même âge que votre fils aîné. Ce que vous voulez et ce que vous devez savoir de moi, je vous le dirai volontiers sans détour. Depuis le second mariage de mon père, je ne suis pas trop bien traitée dans la maison. Il s’est offert pour moi quelques bons partis ; mais ma belle-mère, que la dot effrayait, a su les écarter. J’ai fait la connaissance du jeune Mélina ; il a su se faire aimer, et, prévoyant les obstacles qui s’opposeraient à notre union, nous avons résolu de chercher ensemble dans le monde un bonheur que nous ne pouvions espérer dans ma famille. Je n’ai rien emporté que ce qui m’appartenait ; nous n’avons pas pris la fuite comme des voleurs et des brigands, et mon amant ne mérite pas qu’on le traîne de lieu en lieu enchaîné et garrotté. Le prince est juste : il n’approuvera pas cette rigueur. Si nous sommes coupables, nous ne le sommes pas jusqu’à mériter ces traitements. »

À ces mots, le vieux bailli se trouva dans un double et triple embarras. Déjà les gracieuses mercuriales bourdonnaient autour de ses oreilles. L’éloquence facile de la jeune personne avait absolument troublé son projet de procès-verbal. Ce fut bien pis encore lorsque, sur les questions d’usage, qui lui furent répétées, elle refusa de plus amples explications, et se référa constamment à ce qu’elle avait dit.

« Je ne suis pas une criminelle ! s’écria la jeune fille. On m’a traînée ici honteusement sur la paille : il y a une justice supérieure, qui nous rendra l’honneur. »

Le greffier, qui avait couché par écrit toutes ses paroles, dit tout bas au bailli qu’il n’avait qu’à poursuivre l’interrogatoire ; que l’on pourrait ensuite rédiger un procès-verbal en bonne forme.

Le bailli reprit courage, et commençait à s’enquérir sèchement, avec les arides formules traditionnelles, des doux mystères de l’amour.

La rougeur monta au visage de Wilhelm ; les joues de la gentille pécheresse s’animèrent en même temps du charmant coloris de la pudeur. Elle se tut, elle hésita ; enfin l’embarras même sembla relever son courage.

« Soyez convaincu, s’écria-t-elle, que j’aurais assez de force pour déclarer la vérité, quand je devrais parler contre moi-même. Devrais-je hésiter et reculer quand elle me fait honneur ? Oui, dès le moment où je fus assurée de son attachement et de sa fidélité, je l’ai regardé comme mon époux ; je lui ai volontiers accordé tout ce que l’amour demande et que les cœurs bien épris ne peuvent refuser. Maintenant, faites de moi ce que vous voudrez. Si j’ai balancé un moment à faire cet aveu, la crainte qu’il ne pût avoir pour mon amant des suites fâcheuses en était la seule cause. »

Sur cet aveu, Wilhelm prit une haute idée des sentiments de la jeune fille, tandis que les juges la déclaraient une effrontée, et que les bourgeois présents rendaient grâce à Dieu de ce qu’une chose pareille n’était pas arrivée dans leurs familles, ou du moins n’avait pas été connue.

À ce moment, Wilhelm se figurait sa Marianne devant le tribunal ; il mettait dans sa bouche des paroles plus belles encore ; lui prêtait une franchise encore plus ingénue et un plus noble aveu. Le plus ardent désir de secourir les deux amants s’empara de lui. Il ne le cacha point, et pria secrètement le bailli incertain de mettre fin à la chose, tout étant aussi clair que possible et n’exigeant aucune nouvelle information.

Il obtint du moins que l’on fît retirer la jeune fille ; mais l’on amena le jeune homme à son tour, après lui avoir ôté ses fers. Il paraissait plus inquiet de son sort ; ses réponses étaient plus posées, et si, d’un côté, il montrait moins d’héroïque franchise, il se recommandait par la fermeté et la liaison de ses réponses.

Cet interrogatoire étant aussi terminé, et se trouvant d’accord en tout avec le précédent, si ce n’est que, pour épargner la jeune fille, l’accusé niait obstinément ce qu’elle avait avoué, on la fit reparaître, et la scène qui se passa entre les deux amants acheva de leur gagner le cœur de notre ami. Il voyait dans une triste chambre de justice ce qu’on n’a coutume de rencontrer que dans les romans et les comédies : le combat d’une générosité mutuelle, l’énergie de l’amour dans le malheur.

« Est-il donc vrai, se disait-il, que la craintive tendresse, qui se cache aux regards du soleil et des hommes, et n’ose jouir d’elle-même que dans une solitude écartée, dans un profond mystère, si quelque hasard ennemi la traîne en spectacle, se montre alors plus ferme, plus forte, plus courageuse que d’autres passions, qui font beaucoup d’étalage et de bruit ? »

À sa grande satisfaction, toute l’affaire fut bientôt terminée. Les prisonniers furent gardés avec assez de ménagement, et, s’il eût été possible, Wilhelm aurait ramené, dès le même soir, la jeune personne à ses parents ; car il se proposait de faire l’office de médiateur et de favoriser l’heureuse et décente union des deux amants. Il sollicita du bailli la permission d’entretenir Mélina en particulier, ce qui lui fut accordé sans difficulté.

CHAPITRE 1.14.

La conversation des deux nouveaux amis fut bientôt vive et familière. Car, lorsque Wilhelm eut fait connaître au jeune homme découragé ses rapports avec les parents de la demoiselle ; qu’il se fut offert pour médiateur, et qu’il eut montré lui-même les meilleures espérances, la sérénité reparut dans l’âme attristée et soucieuse du prisonnier : il se voyait déjà délivré, réconcilié avec les parents de sa femme, et dès lors il fut question de ce qu’il pourrait faire pour subsister.

« Cela ne doit pas vous embarrasser, dit Wilhelm ; car vous me semblez l’un et l’autre destinés par la nature à réussir dans la profession que vous avez choisie. Un extérieur agréable, une voix sonore, un cœur plein de sentiment : des acteurs peuvent-ils être mieux doués ? Je puis vous offrir quelques recommandations, et je serais charmé de vous être utile.

— Je vous remercie de tout mon cœur, répondit Mélina, mais il me sera difficile d’en profiter, car, si je puis faire autrement, je ne reparaîtrai jamais sur le théâtre.

— Vous avez grand tort, » dit Wilhelm après un moment de silence, pendant lequel il s’était remis de son étonnement ; car il n’avait pas douté que le comédien, une fois qu’il serait libre avec sa jeune femme, ne revînt bien vite au théâtre. Cela lui semblait aussi naturel et nécessaire qu’à la grenouille de chercher l’eau : il n’en avait pas douté un instant, et c’était avec surprise qu’il apprenait le contraire.

« Oui, reprit Mélina, j’ai résolu de ne jamais en revenir au théâtre, de me charger plutôt d’un emploi civil, quel qu’il soit, et puissé-je en obtenir un !

— C’est là une singulière résolution, que je ne saurais approuver ; car il n’est jamais sage de quitter, sans motif particulier, le genre de vie qu’on a choisi, et d’ailleurs je ne sache aucune profession qui offre autant d’agrément, autant de perspectives séduisantes, que celle de comédien.

— On voit que vous ne l’avez jamais été.

— Monsieur, il est bien rare que l’homme soit content de la position où il se trouve ; il désire toujours celle de son voisin, qui, de son côté, n’aspire qu’à la quitter.

— Il y a toutefois une différence entre le mauvais et le pire. C’est l’expérience et non l’impatience qui me fait agir ainsi. Est-il au monde un morceau de pain plus amer, plus précaire, plus péniblement gagné ? Autant vaudrait, peu s’en faut, mendier aux portes. Qui sait ce que nous fait souffrir la jalousie de nos camarades, la partialité d’un directeur, le volage caprice du public ? En vérité, il faut avoir la peau de l’ours qui est promené à la chaîne, en société avec les singes et les chiens, pour danser, au son de la cornemuse, devant les enfants et la populace. »

Wilhelm faisait en lui-même mille réflexions diverses, mais il ne voulait pas les jeter à la face du bon jeune homme : il usa donc avec lui de ménagements dans ses réponses, et Mélina s’épancha avec d’autant plus de franchise et d’abondance.

« Ne faudrait-il pas, ajouta-t-il, qu’un directeur allât se jeter aux pieds de tout conseil municipal, pour obtenir la permission de faire circuler dans une bourgade quelques sous de plus pendant quatre semaines, à l’époque de la foire ! J’ai souvent plaint le nôtre, un brave homme, quoiqu’il m’ait donné parfois des sujets de mécontentement. Un bon acteur le rançonne ; il ne peut se délivrer des mauvais ; et, s’il veut mettre quelque proportion entre ses recettes et sa dépense, le public trouve d’abord les places trop chères ; la salle reste vide, et, pour ne pas se ruiner tout à fait, il faut jouer avec perte et chagrin. Non, monsieur, puisque vous voulez bien, comme vous dites, vous intéresser à nous, je vous en prie, parlez de la manière la plus pressante aux parents de ma bien-aimée. Que l’on me procure ici un gagne-pain, que l’on me donne un petit emploi de secrétaire ou de receveur, et je m’estime heureux. »

Après qu’ils eurent encore échangé quelques paroles, Wilhelm quitta le prisonnier, en promettant de se rendre le lendemain de bonne heure chez les parents, et de voir ce qu’il pourrait faire. À peine fut-il seul, qu’il s’écria pour soulager son cœur : « Malheureux Mélina, ce n’est pas dans ta profession, c’est en toi-même que sont les misères dont tu ne peux t’affranchir. Eh ! quel homme enfin, s’il embrasse sans vocation un métier, un art, un genre de vie quelconque, ne devrait pas, comme toi, trouver son état insupportable ? Celui qui est né avec un talent, et pour un talent, y trouve la couronne de sa vie. Il n’est rien au monde qui n’offre des difficultés. L’élan de l’âme, le plaisir, l’amour, nous aident seuls à surmonter les obstacles, à frayer la route, et à nous élever au-dessus de l’étroite sphère où la foule s’agite misérablement. Pour toi, Mélina, les planches ne sont que des planches, et les rôles, ce que le pensum est pour l’écolier ; tu vois les spectateurs comme ils se voient eux-mêmes dans les jours ouvriers. Il pourrait sans doute te sembler indifférent d’être assis devant un pupitre, penché sur des livres rayés, d’enregistrer des recettes, d’apurer de vieux comptes. Tu ne sens pas cet ensemble harmonieux, plein de flamme, que le génie peut seul imaginer, comprendre, exécuter ; tu ne sens pas qu’il existe dans l’homme une plus noble étincelle, qui, si elle ne reçoit aucun aliment, si elle n’est pas stimulée, est toujours plus ensevelie sous la cendre des besoins journaliers et de l’indifférence, et, même ainsi, n’est que bien tard étouffée ou ne l’est peut-être jamais. Tu ne sens en toi-même aucun souffle pour l’animer ; dans ton cœur, aucun aliment pour la nourrir après l’avoir éveillée ; la faim te presse, les contrariétés te chagrinent, et tu ne sais pas voir que, dans tous les états, ces ennemis nous guettent, et qu’on n’en peut triompher que par la sérénité et l’égalité d’âme. C’est avec raison que tu aspires à te renfermer dans les bornes étroites d’une position vulgaire : car laquelle pourrais-tu bien remplir de celles qui demandent de l’ardeur et du courage ? Donne tes sentiments au soldat, à l’homme d’Etat, au prêtre, et ils pourront, avec autant de raison, déplorer les misères de leur condition. Eh ! n’a-t-on pas vu même des hommes, chez lesquels tout sentiment de vie manquait si complètement, qu’ils ont proclamé toute la société, toutes les affaires humaines, un néant, une vaine et méprisable poussière ? Si les figures d’hommes agissants s’éveillaient et vivaient dans ton âme ; si une flamme sympathique échauffait ton sein ; si l’émotion qui vient du cœur se répandait sur toute ta personne, alors les inflexions de ta voix, les paroles de tes lèvres charmeraient les auditeurs. Si tu te sentais toi-même, tu chercherais sans doute le lieu et l’occasion de te sentir dans les autres. »

Au milieu de ces discours et de ces pensées, notre ami s’était déshabillé, et il se couchait, avec un sentiment de satisfaction secrète. Tout un roman de ce qu’il ferait le lendemain, s’il était à la place de l’indigne Mélina, se développa dans son esprit ; d’agréables chimères l’accompagnèrent doucement dans le royaume du sommeil, et l’abandonnèrent à leurs frères, les songes, qui le reçurent dans leurs bras ouverts, et firent planer autour de sa tête endormie les visions du ciel.

Il se leva de grand matin, pour s’occuper de la négociation qui l’attendait. Il retourna chez les parents abandonnés, qui l’accueillirent avec surprise. Il présenta modestement sa requête, et trouva bientôt plus et moins de difficultés qu’il n’avait présumé. La chose était faite, et, quoique les gens d’une sévérité et d’une dureté extraordinaire aient coutume de se roidir avec violence contre le passé et l’irréparable, et d’augmenter ainsi le mal, la chose accomplie a sur la plupart des esprits un pouvoir irrésistible, et ce qui semblait impossible prend sa place, aussitôt après l’événement, à côté des faits ordinaires. Il fut donc bientôt convenu que M. Mélina épouserait la fille du marchand ; mais, vu sa mauvaise conduite, elle ne recevrait aucune dot et promettrait de laisser, quelques années encore, à un bas intérêt, dans les mains de son père, l’héritage d’une tante. Le deuxième point, relatif à un emploi civil, rencontra déjà de plus grandes difficultés. On ne voulait pas voir devant ses yeux une fille dénaturée ; on ne voulait pas s’exposer, par la présence de l’homme, à s’entendre incessamment reprocher l’alliance d’un aventurier avec une honorable famille, qui était même apparentée à un surintendant ; on ne pouvait pas davantage espérer que l’administration lui voulût confier une place. Le mari et la femme se prononcèrent contre ce projet avec la même force, et Wilhelm parla très-vivement pour le faire accepter, parce qu’il ne voyait pas de bon œil qu’un homme dont il faisait peu d’estime reparût sur le théâtre, étant persuadé qu’il ne méritait pas un pareil bonheur : mais, avec tous ses arguments, il ne put rien obtenir. S’il avait connu les motifs secrets des parents, il n’aurait pas pris la peine de chercher à les persuader : le père, qui aurait volontiers retenu sa fille auprès de lui, haïssait le jeune homme, parce que sa femme elle-même avait jeté les yeux sur lui, et celle-ci ne pouvait souffrir devant ses yeux une heureuse rivale, dans la personne de sa belle-fille. Ainsi donc Mélina, forcé de s’éloigner avec sa jeune femme, qui témoignait déjà une plus grande envie de voir le monde et d’en être vue, dut partir, peu de jours après, pour chercher dans quelque troupe un engagement.

CHAPITRE 1.15.

Heureuse jeunesse ! heureux temps des premières amours ! L’homme est alors comme un enfant, qui s’amuse pendant des heures avec l’écho, fait seul les frais de la conversation, et s’en trouve toujours assez content, quand même l’interlocuteur invisible ne répète que les dernières syllabes des mots qu’on lui jette.

Tel était Wilhelm dans les premiers et surtout dans les derniers temps de sa passion pour Marianne, lorsqu’il reportait sur elle tous les trésors de ses sentiments, et se regardait auprès d’elle comme un mendiant qui vivait de ses aumônes. De même qu’une contrée nous paraît plus charmante, ou plutôt ne nous charme que dorée par le soleil, tout ce qui entourait Marianne, tout ce qui la touchait, était plus beau, plus magnifique, aux yeux de son amant.

Combien de fois il se tenait, au théâtre, derrière les coulisses, privilège qu’il avait sollicité et obtenu du directeur ! Alors sans doute la magie de la perspective avait disparu, mais le charme bien plus puissant de l’amour commençait à opérer avec toute sa force. Il pouvait rester des heures auprès de l’immonde char de lumière, respirer la fumée des lampes, suivre des yeux sa bien-aimée sur la scène, et, lorsqu’elle rentrait dans les coulisses et le regardait avec amitié, il se sentait ivre de joie, et, parmi cet échafaudage de planches et de solives, il se croyait transporté dans un paradis. Les agneaux empaillés, les cascades en toile gommée, les rosiers de carton, les chaumières qui n’avaient qu’une seule face, éveillaient en lui d’aimables et poétiques images d’un vieux monde pastoral. Les danseuses même les plus laides à voir de près ne lui déplaisaient pas toujours, parce qu’elles figuraient sur les mêmes planches que son amante. Il est donc vrai que l’amour, qui sait d’abord animer les berceaux de roses, les bosquets de myrtes et le clair de lune, peut donner aussi une apparence de vie aux rognures de bois et aux découpures de papier ! C’est un merveilleux assaisonnement, qui peut rendre appétissants les ragoûts les plus insipides.

Cette magie était assurément nécessaire pour lui rendre supportable, agréable même, dans la suite, l’état où il trouvait d’ordinaire la chambre de Marianne et parfois aussi sa personne.

Élevé dans une élégante maison bourgeoise, il vivait dans l’ordre et la propreté comme dans son élément ; ayant hérité une partie des goûts fastueux de son père, il avait su, dès son enfance, décorer pompeusement sa chambre, qu’il regardait comme son petit royaume. Les rideaux de son lit étaient relevés à grands plis et retenus par une campane, comme on a coutume de représenter les trônes ; un tapis couvrait le plancher, et un autre, plus précieux, la table ; il plaçait et disposait ses livres et ses meubles avec un soin si minutieux, qu’un peintre flamand aurait pu en tirer des groupes excellents pour ses tableaux d’intérieur. Il avait disposé un bonnet de coton en forme de turban, et fait tailler, dans le goût oriental, les manches de sa robe de chambre ; il en donnait toutefois pour motif que les longues et larges manches le gênaient pour écrire. Le soir, lorsqu’il était seul, et qu’il n’avait plus à craindre d’être dérangé, il passait d’ordinaire une écharpe de soie autour de son corps ; on assure même qu’il mettait quelquefois à sa ceinture un poignard, déterré dans un vieux dépôt d’armures : équipé de la sorte, il répétait ses rôles tragiques, et c’était dans les mêmes dispositions que, s’agenouillant sur le tapis, il faisait sa prière.

Comme alors il trouvait heureux le comédien qu’il voyait possesseur de tant d’habits majestueux, d’équipements et d’armes, ne cessant jamais de s’exercer aux nobles manières, et dont l’âme semblait un miroir fidèle des situations, des passions, des sentiments les plus admirables et les plus sublimes que le monde eût jamais produits ! Wilhelm se représentait aussi la vie privée d’un comédien comme une suite de nobles actions et de travaux, dont son apparition sur le théâtre était le couronnement : à peu près comme l’argent, longtemps exposé à la flamme qui l’éprouve, paraît enfin brillamment coloré aux yeux de l’ouvrier, et lui annonce en même temps que le métal est pur de tout alliage.

Aussi, quelle fut d’abord sa surprise, lorsqu’il se trouva chez sa maîtresse, et qu’à travers l’heureux nuage qui l’entourait, il jeta un coup d’œil, à la dérobée, sur la table, les sièges et le parquet ! Les débris d’une toilette fugitive, fragile et menteuse, étaient là pêle-mêle, dans un désordre affreux, comme la robe éclatante des poissons écaillés. L’attirail de la propreté, les peignes, les savons, les serviettes, la pommade, restaient exposés à la vue, avec les traces de leur usage ; musique, rôles et souliers, linge de corps et fleurs artificielles, étuis, épingles à cheveux, pots de fard et rubans, livres et chapeaux de paille, ne dédaignaient pas le voisinage l’un de l’autre ; tous étaient réunis dans un élément commun, la poudre et la poussière. Mais comme, en présence de Marianne, Wilhelm faisait peu d’attention à tout le reste, que même tout ce qui lui appartenait, ce qu’elle avait touché, lui devenait agréable, il finit par trouver à ce ménage en désordre un charme qu’il n’avait jamais senti au milieu de sa brillante et pompeuse régularité. Lorsqu’il déplaçait le corset de Marianne pour ouvrir le clavecin ; qu’il posait ses robes sur le lit pour trouver où s’asseoir ; lorsqu’elle-même, avec une liberté naïve, ne cherchait pas à lui cacher certains détails, que la décence a coutume de dérober aux regards : il lui semblait que chaque instant le rapprochait d’elle, et qu’il s’établissait entré eux une existence commune, resserrée par d’invisibles liens.

Il ne lui était pas aussi facile d’accorder avec ses idées la conduite des autres comédiens, qu’il rencontrait quelquefois chez Marianne dans ses premières visites. Occupés à ne rien faire, ils ne semblaient pas songer du tout à leur vocation et à leur état, Wilhelm ne les entendait jamais discourir sur le mérite poétique d’une pièce de théâtre et en porter un jugement juste ou faux. La question unique était toujours : Cette pièce fera-t-elle de l’argent ? fera-t-elle courir le monde ? Combien de fois pourra-t-elle être donnée ?… Et autres réflexions pareilles. Puis on se déchaînait ordinairement contre le directeur : il était trop avare d’appointements, et surtout injuste envers tel ou tel ; puis on en venait au public ; on disait qu’il accorde rarement ses suffrages au vrai talent ; que le théâtre allemand se perfectionne de jour en jour ; que l’acteur est toujours plus honoré selon ses mérites, et ne saurait jamais l’être assez ; puis l’on parlait beaucoup des cafés et des jardins publics et de ce qui s’y était passé ; des dettes d’un camarade, qui devait subir des retenues ; de la disproportion des appointements ; des cabales d’un parti contraire : sur quoi, l’on finissait pourtant par signaler de nouveau la grande et légitime attention du public ; et l’influence du théâtre sur la culture d’une nation et sur celle du monde n’était pas oubliée.

Toutes ces choses, qui avaient déjà fait passer à Wilhelm bien des heures inquiètes, lui revenaient alors à la mémoire, tandis que son cheval le ramenait lentement à la maison, et il réfléchissait aux diverses aventures qu’il avait rencontrées. Il avait vu de ses yeux le trouble que la fuite d’une jeune fille avait jeté dans une bonne famille bourgeoise et même dans un bourg tout entier ; les scènes du grand chemin et de la maison du bailli, les sentiments de Mélina et tout le reste, se représentaient à lui, et jetaient son esprit vif, impétueux, dans une pénible inquiétude, qu’il ne souffrit pas longtemps : il donna de l’éperon à son cheval, et se hâta de gagner la ville.

Mais il ne faisait que courir au-devant de nouveaux chagrins : Werner, son ami et son futur beau-frère, l’attendait, pour entamer avec lui un entretien sérieux, important et inattendu.

Werner était un de ces hommes éprouvés, persévérants dans leurs habitudes, qu’on a coutume d’appeler froids, parce que, dans l’occasion, ils ne s’enflamment ni promptement ni visiblement : aussi son commerce avec Wilhelm était-il une lutte perpétuelle, mais qui ne faisait que resserrer les liens de leur amitié. Car, malgré la différence de leurs opinions, chacun d’eux trouvait son compte avec l’autre. Werner s’applaudissait en lui-même, parce qu’il semblait mettre de temps en temps le mors et la bride à l’esprit de Wilhelm, excellent sans doute, mais parfois exalté, et Wilhelm sentait souvent une joie triomphante, lorsqu’il entraînait son prudent ami dans ses bouillants transports. Ils s’exerçaient ainsi l’un sur l’autre ; ils s’étaient accoutumés à se voir tous les jours, et l’on aurait dit que le désir de se rencontrer, de s’entretenir, fût augmenté par l’impossibilité de se mettre d’accord. Au fond, comme ils étaient bons l’un et l’autre, ils marchaient côte à côte ensemble au même but, et ne parvenaient pas à comprendre pourquoi ni l’un ni l’autre ne pouvait amener son ami à son sentiment.

Werner remarquait depuis quelque temps que les visites de Wilhelm devenaient plus rares ; dans ses sujets favoris, il était bref, distrait et coupait court à l’entretien ; il ne s’arrêtait plus à développer vivement des idées singulières, en quoi se fait le plus sûrement reconnaître un cœur libre, qui trouve le repos et le contentement en présence d’un ami.

Werner, attentif et circonspect, en chercha d’abord la faute dans sa propre conduite, mais quelques bruits de ville le mirent sur la voie, et quelques imprudences de Wilhelm firent approcher son ami de la vérité. Il alla aux renseignements, et découvrit bientôt que, depuis quelque temps, Wilhelm avait fréquenté ouvertement une comédienne, lui avait parlé au théâtre, l’avait reconduite chez elle ; il eût été inconsolable, s’il avait eu aussi connaissance des rendez-vous nocturnes ; car on lui disait que Marianne était une séductrice, qui vraisemblablement dépouillait son ami, et se faisait en même temps entretenir par le plus indigne amant.

Aussitôt que ses soupçons approchèrent de la certitude, il résolut d’attaquer Wilhelm, et toutes ses batteries étaient prêtes, quand son ami, triste et mécontent, revint de son voyage.

Dès le même soir, Werner lui communiqua tout ce qu’il savait, d’abord avec calme, ensuite avec la pressante sévérité d’une amitié dévouée ; il n’oublia pas un détail, et fit savourer à son ami toutes les amertumes que les hommes tranquilles ont coutume de répandre si libéralement, avec une vertueuse et maligne jouissance, dans le cœur des amants. Mais, comme on l’imagine, il produisit peu d’impression.

Wilhelm répliqua avec une profonde émotion, mais avec une grande assurance :

« Tu ne connais pas cette fille. Peut-être l’apparence n’est pas à son avantage, mais je suis aussi sûr de sa fidélité et de sa vertu que de mon amour. »

Werner persista dans son accusation, et offrit des preuves et des témoins. Wilhelm les rejeta et s’éloigna de son ami, saisi de trouble et d’angoisse, comme le malheureux à qui un dentiste maladroit a tourmenté une dent solide et malade, qu’il a vainement secouée.

Wilhelm sentait un extrême déplaisir de voir troublée et presque défigurée dans son âme la belle image de Marianne, d’abord par les rêveries qui l’avaient obsédé dans son voyage, puis par la dureté de Werner. Il eut recours au plus sûr moyen de rendre à cette image tout son éclat et toute sa beauté, en courant le soir chez Marianne par les chemins accoutumés. Elle l’accueillit avec une vive joie. En arrivant, il avait passé à cheval sous ses fenêtres ; elle l’avait attendu dès cette nuit, et l’on peut juger que tous les doutes furent bientôt bannis de son cœur. La tendresse de Marianne lui rendit même toute la confiance de son amant, et il lui rapporta combien le public, combien son ami, s’étaient rendus coupables envers elle. La conversation, fort animée, roula sur les premiers temps de leur liaison, souvenir qui est toujours pour deux amants un des plus doux sujets d’entretien. Les premiers pas que l’on fait dans le labyrinthe de l’amour sont si délicieux, les premières perspectives, si ravissantes, qu’on se les rappelle avec enchantement ; on se dispute l’un à l’autre l’avantage d’avoir aimé plus vite, avec plus de désintéressement, et, dans ce débat, chacun aime mieux la défaite que la victoire.

Wilhelm répétait à Marianne, ce qu’elle avait déjà cent fois entendu, qu’elle avait bientôt détourné son attention du spectacle, pour l’attirer sur elle seule ; que sa figure, son jeu, sa voix, l’avaient captivé ; qu’il n’avait plus suivi que les pièces où elle jouait ; qu’enfin il s’était glissé sur le théâtre, et s’était tenu souvent près d’elle sans en être observé ; puis il parlait avec transport de l’heureux soir où il avait trouvé l’occasion de lui rendre un léger service et d’engager la conversation avec elle.

Marianne, de son côté, ne voulait pas convenir qu’elle eût été si longtemps sans le remarquer ; elle soutenait qu’elle l’avait déjà vu à la promenade, et lui désignait, pour preuve, l’habit qu’il portait ce jour-là ; elle soutenait que dès lors elle l’avait préféré à tous les autres, et qu’elle avait désiré le connaître. Que Wilhelm croyait tout cela volontiers ! Comme il aimait à se persuader qu’au temps où il s’approchait de Marianne, un attrait irrésistible l’avait attirée vers lui ; qu’elle s’était placée à dessein auprès de lui dans les coulisses, pour le voir de plus près et faire connaissance avec lui ; qu’enfin, ne pouvant vaincre sa réserve et son embarras, elle lui avait elle-même fourni une occasion, et l’avait presque obligé de lui apporter un verre de limonade !

Pendant ce gracieux débat, où ils passèrent en revue toutes les circonstances de leur courte histoire d’amour, les heures s’écoulèrent bien vite, et Wilhelm, complètement rassuré, quitta sa maîtresse, avec la ferme résolution d’exécuter sans retard son projet.

CHAPITRE 1.16.

Son père et sa mère avaient pourvu à ce qui était nécessaire pour son voyage : quelques bagatelles, qui manquaient à son équipage, retardèrent son départ de quelques jours. Wilhelm profita de ce temps pour écrire à Marianne une lettre, où il voulut enfin l’entretenir du sujet sur lequel elle avait toujours évité jusqu’alors de s’expliquer avec lui. Voici cette lettre :

« Sous le voile propice de la nuit, qui me couvrit quelquefois dans tes bras, assis à ma table, je rêve à toi et je t’écris, et mes pensées et mes projets ne sont que pour toi. Ô Marianne, je suis le plus heureux des hommes ; je suis comme un fiancé, qui, dans le pressentiment du monde nouveau prêt à se développer en lui et par lui, debout sur le tapis sacré, pendant la sainte cérémonie, se transporte, par le rêve du désir, devant les mystérieux rideaux, où les délices de l’amour le convient avec un doux murmure.

« J’ai pris sur moi de ne pas te voir de quelques jours. Cela m’était facile, avec l’espoir d’un pareil dédommagement : être à toi pour toujours, vivre pour toi sans partage ! Dois-je répéter ce que je désire ? Oui, c’est nécessaire, car il me semble que, jusqu’à ce jour, tu ne m’as pas compris.

« Que de fois, avec l’accent timide de l’amour fidèle, qui n’ose dire que peu de chose, parce qu’il voudrait tout obtenir, ai-je sondé ton cœur sur mon désir d’une éternelle union ! Tu m’as compris sans doute : car le même vœu doit germer dans ton cœur ; tu m’as compris dans chaque baiser, dans le repos, voluptueux de ces heureuses nuits. Alors j’ai appris à connaître ta discrétion, et combien a-t-elle augmenté mon amour ! Une autre aurait employé l’artifice, pour faire mûrir, sous un soleil prodigue de ses rayons, une résolution dans le cœur de son amant ; pour obtenir par adresse une déclaration et s’assurer une promesse : mais toi, tu recules, tu refermes mon cœur, qui essayait de s’ouvrir, et, par une indifférence affectée, tu cherches à dissimuler ton assentiment : mais je te comprends ! Je serais le plus misérable des hommes, si je ne voulais pas reconnaître, à ces caractères, l’amour pur, désintéressé, qui ne s’inquiète que pour son ami ! Aie confiance en moi et sois tranquille ! Nous nous appartenons mutuellement, et aucun de nous deux n’a rien perdu, rien sacrifié, si nous vivons l’un pour l’autre.

« Accepte-la cette main, accepte solennellement ce signe superflu ! Nous avons goûté toutes les joies de l’amour, mais il y a de nouvelles félicités dans la garantie de la durée. Ne demande pas comment ; sois sans inquiétude : le destin veille sur l’amour, et d’autant plus certainement que l’amour demande peu.

« Mon cœur a dès longtemps quitté la maison paternelle ; il est avec toi, comme mon esprit plane sur la scène. Ô ma bien-aimée, à quel autre que moi fut-il accordé de réaliser tous ses vœux ensemble ? Le sommeil ne peut descendre sur mes paupières ; et, comme une éternelle aurore, je vois se lever devant moi ton amour et ton bonheur.

« À peine je me contiens ; je voudrais m’élancer, courir chez toi, arracher ton consentement, et poursuivre dès demain mon but dans le monde… Non, je veux me contraindre ; je ne ferai pas une démarche irréfléchie, téméraire, insensée : mon plan est arrêté, et je veux l’exécuter tranquillement.

« Je connais le directeur Serlo[2] ; ma route me mène droit à lui. L’an dernier, il exprimait souvent le vœu de trouver chez ses acteurs un peu de ma vivacité, de mon goût pour le théâtre, et il me fera sans doute un bon accueil. J’ai plus d’un motif pour ne pas m’engager dans votre troupe. D’ailleurs Serlo joue si loin d’ici que je puis, dans les commencements, cacher ma démarche. Là je trouverai d’abord d’honnêtes appointements : j’étudie le public, j’apprends à connaître la troupe et je reviens te chercher.

« Marianne, tu vois de quel effort je suis capable pour réassurer ta possession. Vivre si longtemps sans te voir, te savoir au milieu du vaste monde, je ne puis m’arrêter à cette pensée : mais, si je me représente ton amour, qui dissipe toutes mes craintes ; si tu ne dédaignes pas ma prière, et si, avant notre séparation, tu me donnes ta main en présence du prêtre, je partirai tranquille. Ce n’est, entre nous, qu’une formalité, mais une formalité si belle ! la bénédiction du ciel jointe à la bénédiction de la terre ! Dans la seigneurie voisine, la cérémonie peut aisément s’accomplir en secret.

« J’ai assez d’argent pour commencer : nous partagerons, et nous aurons tous deux le nécessaire. Avant que ces ressources soient épuisées, le ciel nous aidera.

« Oui, mon amie, je suis sans inquiétude. Une entreprise commencée avec tant de joie doit avoir une heureuse réussite. Je n’ai jamais douté qu’on ne puisse s’avancer dans le monde, si on le veut sérieusement ; et je me sens assez de courage pour gagner largement la subsistance de deux, de plusieurs… Le monde est ingrat, dit-on : je n’ai pas encore trouvé qu’il soit ingrat, si l’on sait, de la bonne manière, faire quelque chose pour lui. Tout mon esprit s’enflamme, à la pensée de monter enfin sur la scène, et d’adresser au cœur des hommes un langage que depuis longtemps ils brûlent d’entendre. Moi, que la beauté de l’art dramatique a si fortement saisi, j’ai été mille fois blessé au fond de l’âme, quand j’ai vu les plus misérables des hommes s’imaginer qu’ils pouvaient adresser à notre cœur une grande et puissante parole. Une maigre voix de fausset est plus sonore et plus pure. Il est inouï, l’attentat dont ces drôles se rendent coupables dans leur grossière ignorance.

« Le théâtre fut souvent en querelle avec la chaire. Ils ne devraient pas, ce me semble, vivre en ennemis. Comme il serait à souhaiter que, dans l’un et dans l’autre lieu, la Divinité et la Nature ne fussent glorifiées que par de nobles esprits ! Ce n’est pas un rêve, mon amie : depuis que j’ai pu sentir sur ton cœur que tu sais aimer, j’embrasse la glorieuse pensée, et je dis… Je ne veux pas m’expliquer, mais je veux espérer qu’un jour nous apparaîtrons aux hommes comme deux bons génies, pour ouvrir leurs cœurs, toucher leur sentiment et leur préparer des jouissances célestes, aussi certainement que j’ai trouvé sur ton sein des joies qui peuvent toujours être nommées célestes, parce qu’en ces moments nous nous sentons transportés hors de nous-mêmes, élevés au-dessus de nous-mêmes.

« Je ne puis finir. J’en ai déjà trop dit, et ne sais si j’ai dit tout ce qui t’intéresse ; car, les mouvements tumultueux de mon cœur, nulles paroles ne sauraient les exprimer.

« Reçois cependant cette feuille, mon amie. Je viens de la relire, et je trouve qu’il faudrait tout recommencer : cependant elle contient tout ce que tu as besoin de savoir, ce qui doit te préparer pour l’heure prochaine, où je retournerai dans tes bras avec la joie du plus tendre amour. Je suis comme un prisonnier qui, faisant le guet, lime ses fers dans un cachot. Je souhaite une bonne nuit à mes parents, qui dorment tranquilles… Adieu, ma bien-aimée ! adieu ! Cette fois, je finis. Mes yeux se sont fermés deux fois, trois fois… La nuit est fort avancée. »

CHAPITRE 1.17.

Le jour ne voulait pas finir, et Wilhelm, qui avait déjà mis dans sa poche la lettre élégamment pliée, brûlait de se rendre chez Marianne. Aussi, contre son ordinaire, il attendit à peine qu’il fît sombre pour se rendre furtivement chez elle. Son plan était d’annoncer sa visite pour la nuit, de quitter sa maîtresse pour quelques heures, après avoir glissé la lettre dans ses mains, et de revenir plus tard recevoir sa réponse, son consentement, ou l’arracher par la force de ses caresses. Il vola dans ses bras, et, penché sur son sein, il fut à peine maître de lui. Sa vive émotion l’empêcha de voir d’abord qu’elle ne lui répondait pas avec sa tendresse accoutumée ; mais elle ne put lui cacher longtemps son anxiété. Elle allégua un malaise, une indisposition ; elle se plaignit d’un mal de tête, et, quand il demanda de revenir cette nuit, elle n’y voulut pas consentir. Il ne soupçonna rien de fâcheux, n’insista point, mais il sentit que ce n’était pas le moment de lui donner sa lettre. Il la garda, et, comme quelques gestes et quelques paroles de Marianne l’obligèrent doucement de se retirer, dans l’ivresse de son amour, qui ne pouvait se satisfaire, il prit un des mouchoirs de Marianne, le mit dans sa poche, et quitta, malgré lui, ses lèvres et sa porte. Il se retira chez lui, mais il ne put non plus y durer longtemps : il changea de vêtements et chercha de nouveau le grand air.

Après avoir parcouru quelques rues, il rencontra un étranger, qui le pria de lui indiquer une auberge qu’il nomma. Wilhelm offrit de l’y conduire. Chemin faisant, l’étranger lui demanda le nom de la rue et des propriétaires de quelques grandes maisons devant lesquelles ils passaient, puis quelques renseignements sur la police de la ville, et ils étaient engagés dans une conversation fort intéressante, lorsqu’ils arrivèrent à la porte de l’auberge. L’étranger obligea son guide d’entrer et de prendre avec lui un verre de punch, en même temps qu’il lui fit connaître son nom, son pays et même les affaires qui l’avaient amené ; puis il pria Wilhelm de lui montrer la même confiance. Wilhelm n’hésita point à lui dire son nom et sa demeure.

« N’êtes-vous point le petit-fils du vieux Meister, qui possédait une belle collection d’objets d’arts ? demanda l’étranger.

— Oui, c’est moi. J’avais dix ans quand mon grand-père mourut, et ce fut un vif chagrin pour moi de voir vendre ces belles choses.

— Votre père en a retiré une somme considérable.

— Vous le savez donc ?

— Oui ; j’ai vu autrefois cette précieuse collection dans votre maison. Votre grand-père n’était pas un simple collectionneur, c’était un connaisseur. Il avait fait dans sa jeunesse, à une heureuse époque, un voyage en Italie, et en avait rapporté des trésors qu’on ne pourrait plus maintenant se procurer pour aucun prix. Il possédait d’excellents tableaux des meilleurs maîtres ; on en croyait à peine ses yeux, quand on parcourait ses dessins ; il se trouvait parmi ses marbres quelques fragments inestimables ; il possédait une suite de bronzes très-instructive ; il avait aussi rassemblé ses médailles dans un ordre convenable pour l’art et pour l’histoire ; le petit nombre de ses pierres gravées méritait tous les éloges ; et tout l’ensemble était bien disposé, quoique les chambres et les salles de la vieille maison fussent construites sans symétrie.

— Vous pouvez juger ce que nous perdîmes, nous autres enfants, quand tous ces objets furent enlevés et emballés. Ce fut le premier chagrin de ma vie. Je me rappelle encore comme les chambres nous parurent vides, quand nous vîmes disparaître peu à peu tous les objets qui nous avaient amusés dès notre bas âge, et que nous croyions être aussi fixes à leur place que la maison et la ville elle-même.

— Si je ne me trompe, votre père plaça les fonds qu’il en retira dans le commerce d’un voisin, avec lequel il forma une association.

— C’est vrai, et leurs entreprises ont bien réussi ; ils ont beaucoup augmenté leur fortune depuis douze ans, et ils n’en sont que plus ardents l’un et l’autre à l’augmenter encore. Mais le vieux Werner a un fils qui entend le commerce beaucoup mieux que moi.

— Je suis fâché que cette ville ait perdu un ornement tel que le cabinet de votre grand-père. Je visitai cette collection peu de temps avant qu’elle se vendît, et, je puis le dire, c’est moi qui fis conclure le marché. Un gentilhomme riche, et grand amateur, mais qui, dans une affaire si importante, ne se fiait pas uniquement à ses propres lumières, m’avait envoyé chez vous et me demandait mon avis. Je consacrai six jours à l’examen du cabinet, et, le septième, je conseillai à mon ami de donner sans hésiter la somme demandée. Vous étiez un petit garçon fort, éveillé ; vous tourniez souvent autour de moi, m’expliquant les sujets des tableaux, et vous saviez, en général, fort bien rendre compte du cabinet.

— Je me souviens d’une personne qui fit ce que vous dites, mais je ne vous aurais pas reconnu.

— Il y a longtemps de cela, et puis nous changeons plus ou moins. Vous aviez dans la collection, si mon souvenir est fidèle, un tableau favori, que vous ne vouliez pas me laisser quitter.

— Fort bien ! Il représentait l’histoire d’un jeune fils de roi, malade d’amour pour la fiancée de son père.

— Ce n’était pas le meilleur tableau : la composition n’en était pas bonne ; le coloris était peu remarquable et l’exécution fort maniérée.

— C’était là ce que je n’entendais point, et je ne l’entends pas même encore. C’est le sujet qui me charme dans un tableau, ce n’est pas le travail.

— Apparemment votre grand-père ne pensait pas comme vous ; car la plus grande partie de sa collection était composée d’excellents ouvrages, où l’on admirait toujours le talent du maître, quel que fût le sujet du tableau : aussi avait-il placé celui-là dans le vestibule, pour marquer qu’il en faisait peu de cas.

— C’était là justement que les enfants avaient permission de jouer ; c’est là que ce tableau fit sur moi une impression ineffaçable : votre critique même, que d’ailleurs je respecte, ne pourrait en détruire la trace, si nous étions maintenant devant la toile. Combien je plaignais, combien je plains encore, un jeune homme, forcé de renfermer en lui-même les doux penchants, le plus bel héritage que nous ait départi la nature, et de cacher dans son sein la flamme qui devrait l’échauffer et l’animer, lui et d’autres encore ! Que je plains l’infortunée qui doit se consacrer à un autre, quand son cœur a déjà trouvé le digne objet d’un pur et véritable amour !

— Ces sentiments sont, à vrai dire, bien éloignés des idées avec lesquelles un amateur a coutume de considérer les ouvrages des grands maîtres. Mais, vraisemblablement, si la galerie fût restée la propriété de votre famille, vous auriez appris par degrés à goûter les ouvrages en eux-mêmes, en sorte que vous auriez cessé de ne voir que vous-même et vos inclinations dans les œuvres d’art.

— Assurément la vente de la collection me causa d’abord un vif chagrin, et, quand mon esprit fut plus formé, je l’ai souvent regrettée ; mais, quand je réfléchis qu’il fallait, en quelque sorte, que la chose arrivât, pour développer en moi un goût, un talent, qui devait exercer sur ma vie une beaucoup plus grande influence que n’auraient jamais pu faire ces figures inanimées, je me résigne volontiers, et je respecte le destin, qui sait amener mon bien et le bien de chacun.

— Il m’est pénible d’entendre le mot de destin dans la bouche d’un jeune homme, qui se trouve justement à l’époque de la vie où l’on a coutume d’attribuer ses passions à la volonté d’un être supérieur.

— Vous ne croyez donc pas au destin, à une puissance qui nous gouverne et dirige tout pour notre bien ?

— Il ne s’agit pas ici de ma croyance, et ce n’est pas le moment d’expliquer comment je cherche à me rendre concevables, dans une certaine mesure, des choses qui sont incompréhensibles pour tous les hommes : il s’agit uniquement de savoir quelle manière de concevoir la chose procure notre bien. La contexture de ce monde se compose de hasard et de nécessité ; la raison de l’homme se place entre l’un et l’autre et sait les dominer ; elle traite la nécessité comme le fond de son être ; le hasard, elle sait le gouverner, le conduire et le mettre à profit, et ce n’est qu’autant qu’elle reste ferme et inébranlable, que l’homme mérite d’être appelé le dieu de la terre. Malheur à celui qui s’accoutume dès sa jeunesse à vouloir trouver dans la nécessité quelque chose d’arbitraire, qui attribuerait au hasard une sorte de raison, à laquelle il se ferait même une religion d’obéir ! N’est-ce pas renoncer à sa propre intelligence et donner à ses passions une libre carrière ? On s’imagine être pieux et l’on chemine sans réflexion, avec insouciance ; on se laisse déterminer par des accidents agréables, et l’on donne enfin le nom de direction divine au résultat de cette vie vagabonde.

— Ne vous est-il jamais arrivé qu’une petite circonstance vous ait déterminé à suivre une certaine route, dans laquelle un agréable incident s’est bientôt présenté à vous, et une suite d’événements inattendus a fini par vous conduire au but, que vous-même vous aviez à peine encore entrevu ? Cela ne devrait-il pas inspirer de la soumission à l’égard du destin, de la confiance dans la passion qui nous mène ?

— Avec de tels sentiments, il n’est point de femme qui pût garder sa vertu, personne qui pût garder son argent dans sa bourse, car il s’offre assez d’occasions pour se défaire de l’un et de l’autre. Je ne vois avec satisfaction que l’homme qui sait ce qui est utile à lui et aux autres, et qui travaille à borner ses désirs. Chacun a son bonheur dans ses mains, comme l’artiste une matière brute, à laquelle il veut donner une figure. Mais il en est de cet art comme de tous les autres : l’aptitude nous est seule donnée par la nature ; elle veut être développée par l’étude et soigneusement exercée. »

Wilhelm et l’étranger continuèrent à discuter de la sorte ; enfin ils se séparèrent, sans avoir fait apparemment beaucoup d’impression l’un sur l’autre : cependant ils convinrent d’un rendez-vous pour le lendemain.

Wilhelm se promenait encore dans les rues : tout à coup il entend des clarinettes, des cors, des hautbois ; il tressaille de plaisir. Des musiciens ambulants formaient un agréable concert nocturne. Il s’entendit avec eux, et, pour une pièce d’argent, ils le suivirent devant la demeure de Marianne. De grands arbres décoraient la place devant la maison ; il posta les musiciens sous le feuillage ; il s’assit lui-même sur un banc, à quelque distance, et s’abandonna tout entier à cette flottante harmonie, qui l’entourait, dans la fraîche nuit, de son léger murmure ; couché sous le beau ciel étoile, il sentait la vie comme un songe délicieux.

« Elle entend aussi ces accords, disait-il en lui-même ; elle devine quelle pensée, quel amour, prête à la nuit cette harmonie ; même dans l’éloignement, nous sommes unis par ces mélodies, comme le plus délicat diapason de l’amour nous unira, quelle que soit la distance. Ah ! deux amants sont comme deux montres magnétiques : ce qui se meut dans l’une doit mettre aussi l’autre en mouvement, car c’est un seul mobile qui agit chez tous les deux, une seule force qui les pénètre. Puis-je, dans ses bras, imaginer qu’il me soit possible de la quitter ? Et cependant je serai loin d’elle ; je chercherai un asile pour notre amour, et je l’aurai toujours avec moi. Que de fois, en son absence, absorbé par son souvenir, si je touchais un livre, un vêtement ou quelque autre chose, j’ai cru sentir sa main, tant j’étais enveloppé de sa présence ! Et me rappeler ces moments, qui fuient la lumière du jour comme les yeux du froid spectateur, ces moments, pour lesquels les dieux se résoudraient à quitter la condition paisible de la pure félicité… me les rappeler ?… Comme si le souvenir pouvait renouveler le délire de l’ivresse qui enlace nos sens de liens célestes, les transporte hors d’eux-mêmes… Et sa beauté… »

Il s’égarait dans ces pensées : il passa du calme au transport ; il saisit un arbre dans ses bras, rafraîchit contre l’écorce ses joues enflammées, et les vents de la nuit emportaient les soupirs haletants qui s’échappaient avec effort de sa poitrine. Il chercha le mouchoir qu’il avait pris à Marianne : il l’avait oublié dans son autre habit. Ses lèvres étaient brûlantes ; tout son corps tremblait de désir.

La musique cessa, et il se crut précipité de la sphère où son émotion l’avait élevé jusqu’alors. Son inquiétude augmenta, lorsque ses sentiments ne furent plus nourris et calmés par la douce harmonie. Il s’assit sur le seuil de Marianne, et il y retrouva quelque repos. Il baisa l’anneau de cuivre, avec lequel on frappait à la porte ; il baisa le seuil effleuré des pas de son amante et le réchauffa des feux de sa poitrine. Puis il demeura encore un moment assis en silence, et se la représenta, derrière ses rideaux, en robe blanche, avec le ruban rouge autour de sa tête, dans un doux repos ; et il se figura lui-même si près d’elle, qu’il lui sembla qu’elle devait maintenant songer de lui. Ses pensées étaient riantes comme les visions du crépuscule ; il passait successivement du calme au désir ; l’amour parcourut mille fois, d’une main frémissante, toutes les fibres de son âme ; il semblait que l’harmonie des sphères célestes fût suspendue, pour écouter les douces mélodies de son cœur.

S’il avait eu la clef qui lui ouvrait ordinairement la porte de Marianne, il n’aurait pu se contenir, il aurait pénétré dans le sanctuaire de l’amour ; mais il s’éloigna lentement ; dans une demi-rêverie, il s’avança sous les arbres, d’un pas chancelant ; il voulait rentrer chez lui et se retournait sans cesse ; enfin il s’était fait violence, il s’en allait et regardait, encore une fois, de l’angle de la rue, lorsqu’il crut voir la porte de Marianne s’ouvrir, et une sombre figure en sortir et s’éloigner. Il était trop loin pour voir distinctement, et, avant qu’il se fût remis et qu’il eût regardé attentivement, l’apparition s’était déjà perdue dans la nuit : seulement il crut la revoir au loin se glisser le long d’une maison blanche. Il s’arrêta et cligna les yeux, mais, avant qu’il eût repris sa fermeté et se fût mis à la poursuite, le fantôme avait disparu. Par quel chemin le suivre ? Quelle rue avait pris cet homme, si c’en était un ?

Comme un voyageur, qui a vu l’éclair illuminer devant ses pas un coin de la contrée, les yeux éblouis, cherche vainement dans les ténèbres les objets qu’il distinguait auparavant et la suite du sentier, Wilhelm avait la nuit devant les yeux, la nuit au fond du cœur. Et, de même qu’un spectre de minuit, qui cause une horrible épouvante, est regardé, dans les moments de calme, comme un enfant de la peur, et que l’affreuse apparition laisse dans l’âme des doutes infinis, Wilhelm était aussi dans la plus grande perplexité, et, appuyé contre une borne, il ne remarquait ni la clarté de l’aurore ni le chant des coqs, lorsqu’enfin les industries matinales se ranimèrent et l’obligèrent de regagner son logis.

Comme il rentrait chez lui, les raisons les plus fortes avaient presque entièrement banni de son âme cette illusion soudaine ; mais les douces émotions de la nuit, auxquelles il ne pensait non plus que comme à une apparition, s’étaient de même évanouies. Pour donner à son cœur une pâture, pour imprimer un sceau à sa confiance renaissante, il prit le mouchoir dans la poche de l’habit qu’il avait quitté ; le frôlement d’un billet, qui en tomba, lui fit écarter le mouchoir de ses lèvres ; il ramassa le papier et lut ces mots :

« C’est ainsi que je t’aime, petite folle ! Mais qu’avais-tu donc hier ? J’irai chez toi cette nuit. Je crois bien qu’il te fâche de t’en aller d’ici, mais prends patience ! J’irai te rejoindre à l’époque de la foire. Écoute, je ne veux plus te voir cette jupe brune, verte et noire, avec laquelle tu ressembles à la sorcière d’Endor. Ne t’ai-je pas envoyé le négligé de mousseline blanche, afin de tenir dans mes bras un petit agneau blanc ? Envoie-moi toujours tes billets par la vieille sibylle : c’est le diable même qui l’a faite pour le rôle d’Iris. »

LIVRE

DEUXIÈME.

CHAPITRE 2.1.

Tout homme que nous voyons poursuivre un projet avec ardeur et persévérance peut compter sur notre sympathie, soit que nous approuvions ou que nous condamnions son dessein ; mais, aussitôt que l’affaire est terminée, nous détournons de lui nos regards. Toute chose finie, accomplie, ne peut nullement fixer notre attention, surtout quand nous avons prédit, dès le commencement, la mauvaise issue de l’entreprise.

C’est pourquoi nous ne devons pas entretenir en détail nos lecteurs des souffrances et de la détresse dans lesquelles fut plongé notre malheureux ami, quand il vit ses vœux et son espoir détruits d’une manière si inattendue. Nous aimons mieux franchir quelques années et le chercher encore à l’époque où nous espérons le trouver dans une sorte d’activité et de jouissance, après que nous aurons seulement exposé en peu de mots ce qui est nécessaire pour l’ensemble de cette histoire.

La peste et la fièvre maligne exercent des ravages plus violents et plus prompts dans un corps sain et robuste, et le pauvre Wilhelm fut si soudainement accablé par son infortune, qu’en un moment tout son être en fut bouleversé. Lorsqu’un feu d’artifice s’allume par hasard, pendant les préparatifs, les cartouches, percées et remplies artistement, qui devaient, rangées et allumées selon un certain plan, dessiner dans l’air des feux changeants, d’un effet magnifique, sifflent et grondent maintenant pêle-mêle, dans un désordre dangereux : c’est ainsi que le bonheur et l’espérance, les plaisirs et la volupté, les réalités et les rêves s’écroulèrent et se confondirent à la fois. Dans ces affreux moments, l’ami, qui vient au secours de son ami, reste immobile et muet, et c’est un bienfait pour celui qui est frappé, qu’il perde le sentiment de son existence.

Puis arrivèrent les jours de la douleur bruyante, qui revient sans cesse et qu’on renouvelle avec intention ; mais il faut encore les considérer comme un bienfait de la nature. Pendant ces heures, Wilhelm n’avait pas encore entièrement perdu son amante ; ses transports étaient des tentatives, répétées sans relâche, de retenir le bonheur, qui s’enfuyait de son âme, d’en ressaisir l’idée comme possible encore, de faire un instant revivre ses joies à jamais ensevelies : tout comme un corps qui se décompose n’est pas tout à fait mort encore, aussi longtemps que les forces, qui essayent vainement d’agir selon leur destination première, travaillent à la destruction des organes que naguère elles animaient ; c’est seulement alors, quand toutes les parties se sont usées mutuellement, quand nous voyons tout le corps réduit en poussière indifférente, que s’éveille en nous le lugubre et vide sentiment de la mort, que peut seul ranimer le souffle de l’Éternel.

Dans un cœur si neuf, si pur et si tendre, il y avait beaucoup à déchirer, à ravager, à détruire, et la force réparatrice de la jeunesse donnait même à la puissance de la douleur une nourriture, une vivacité nouvelle. Le coup avait frappé à la racine son être tout entier. Werner, devenu son confident par nécessité, saisit avec ardeur le fer et le feu, pour attaquer la passion détestée, le monstre, jusqu’au centre de sa vie. L’occasion était si favorable ! les preuves si bien à la portée de sa main ! Et combien de récits et d’histoires ne sut-il pas mettre à profit ! Il procéda pas à pas, avec tant de violence et de cruauté, sans laisser à son ami le soulagement de l’illusion la plus faible et la plus passagère, en lui fermant tout refuge où il aurait pu se sauver du désespoir, que la nature, qui ne voulait pas laisser périr son favori, le livra aux assauts d’une maladie, pour qu’il eût trêve de l’autre côté.

Une fièvre violente, avec son cortège, les médicaments, les transports et la faiblesse, les soins de la famille, l’affection des amis du même âge, que nous ne sentons bien que dans nos besoins et nos détresses, lui furent autant de distractions dans sa situation nouvelle et une misérable diversion. Ce fut seulement lorsqu’il se trouva mieux, c’est à dire quand ses forces furent épuisées, qu’il jeta les yeux, avec horreur, dans le désastreux abîme de son aride misère, comme on plonge ses regards dans le cratère profond des volcans éteints.

Il se faisait alors les reproches les plus amers de pouvoir, après une si grande perte, goûter encore un moment de tranquillité, de repos, d’indifférence ; il méprisait son propre cœur, et soupirait après le soulagement des plaintes et des larmes.

Pour les faire couler encore, il se représentait toutes les scènes de son bonheur passé ; il se les retraçait avec les couleurs les plus vives, s’y reportait avec ardeur ; et, quand ses efforts l’avaient élevé à la hauteur suprême, quand le soleil des jours passés semblait ranimer ses membres, réchauffer son sein, il jetait un regard en arrière dans l’abîme épouvantable ; il repaissait sa vue de son écrasante profondeur, s’y précipitait, et faisait subir à la nature les plus amères souffrances. Par ces cruautés renouvelées sans cesse, il se déchirait lui-même ; car la jeunesse, si riche en forces secrètes, ne sait pas ce qu’elle prodigue, lorsqu’à la douleur d’une perte elle ajoute mille tortures volontaires, comme pour donner une valeur nouvelle au bien qu’elle a perdu. Au reste, parfaitement convaincu que cette perte était l’unique, la première et la dernière qu’il pourrait éprouver de sa vie, il repoussait avec horreur toute consolation qui essayait de lui représenter ces souffrances comme devant finir un jour.

CHAPITRE 2.2.

Accoutumé à se tourmenter ainsi lui-même, il poursuivit sans ménagement, de ses critiques amères, tout ce qui, après l’amour et avec l’amour, lui avait donné les joies et les espérances les plus grandes, c’est à dire son talent de poète et d’acteur. Il ne voyait dans ses travaux rien qu’une imitation insipide, et sans valeur propre, de quelques formes traditionnelles ; il ne voulait y reconnaître que les exercices maladroits d’un écolier, sans la moindre étincelle de naturel, de vérité et d’inspiration ; ses vers n’étaient qu’une suite monotone de syllabes mesurées, où se traînaient, enchaînées par de misérables rimes, des pensées et des sentiments vulgaires ; par là il s’interdisait encore toute espérance, toute joie, qui aurait pu le relever de ce côté.

Son talent de comédien n’était pas mieux traité. Il se reprochait de n’avoir pas découvert plus tôt la vanité, seule base sur laquelle cette prétention était fondée ; sa figure, sa démarche, son geste et sa déclamation n’échappèrent point à ses critiques ; il se refusait absolument toute espèce d’avantage, tout mérite, qui l’aurait élevé au-dessus de la foule, et par là il augmenta jusqu’au dernier point son morne désespoir. Car s’il est dur de renoncer à l’amour d’une femme, il n’est pas moins douloureux de s’arracher au commerce des Muses, de se déclarer pour jamais indigne de leur société, et de se refuser aux plus beaux et plus sensibles éloges, qui sont donnés publiquement à notre personne, à nos manières, à notre voix.

Wilhelm s’était donc complètement résigné, et s’était appliqué en même temps avec zèle aux affaires du commerce. À la grande surprise de son ami, et à la vive joie de son père, il n’y avait personne de plus actif que lui au comptoir, à la Bourse et dans les magasins ; comptes et correspondance et ce qui lui était confié, il soignait, il faisait tout avec l’activité, avec l’ardeur la plus grande. Ce n’était pas, il est vrai, cette joyeuse activité, qui est en même temps la récompense de l’homme laborieux, quand nous faisons avec ordre et avec suite les travaux pour lesquels nous sommes nés ; c’était la silencieuse activité du devoir, qui a pour base la meilleure intention, qui est nourrie par la conviction, et récompensée par l’estime de soi-même, mais qui souvent, même quand la conscience lui décerne la plus belle couronne, peut à peine étouffer un soupir.

Wilhelm continua de vivre quelque temps de la sorte, dans une grande application, et il se persuadait que le sort lui avait imposé pour son plus grand bien la rude épreuve qu’il avait subie ; il s’applaudissait de se voir averti assez tôt, quoique bien rudement, sur le chemin de la vie, tandis que d’autres expient plus tard, et plus cruellement, les erreurs où les a jetés un caprice de jeunesse. Car d’ordinaire l’homme se défend aussi longtemps qu’il peut de congédier la folie qu’il nourrit dans son sein, d’avouer une erreur capitale, et de reconnaître une vérité qui le plonge dans le désespoir.

Tout décidé qu’il était au sacrifice de ses idées les plus chères, il fallut quelque temps pour le convaincre entièrement de son malheur. Enfin il avait, par de solides raisons, étouffé si complètement dans son cœur toute espérance d’amour, de travaux poétiques, d’imitation théâtrale, qu’il prit la courageuse résolution d’anéantir toutes les traces de sa folie et tout ce qui pourrait la lui rappeler. Ayant donc allumé, par une soirée froide, un feu de cheminée, il tira d’une armoire un coffret de reliques, où se trouvaient mille bagatelles, qu’en des moments heureux il avait reçues de Marianne ou lui avait dérobées. Chaque fleur desséchée lui rappelait le temps où, fraîche encore, elle brillait dans les cheveux de sa maîtresse ; chaque billet, l’heure fortunée où elle l’invitait ; chaque nœud de rubans, le beau sein sur lequel il avait reposé sa tête. N’était-ce pas de quoi réveiller les sentiments qu’il croyait avoir depuis longtemps étouffés ? Et la passion, dont il s’était rendu maître loin de son amante, ne devait-elle pas reprendre sa force en présence de ces bagatelles ?

Pour nous faire observer combien un jour nébuleux est triste et désagréable, il faut qu’un rayon de soleil, perçant la nue, nous offre le joyeux éclat d’une heure de sérénité.

Aussi ne put-il voir sans émotion ces reliques, longtemps gardées, monter l’une après l’autre en fumée et en flamme devant ses yeux. Quelquefois ses mains incertaines s’arrêtèrent : un collier de perles et un fichu de gaze lui restaient encore, lorsqu’il résolut de ranimer le feu languissant, avec les essais poétiques de sa jeunesse.

Jusqu’alors il avait soigneusement gardé tout ce qui avait coulé de sa plume, dès le premier développement de son esprit. Ses manuscrits étaient encore en liasse au fond de la malle où il les avait serrés, lorsqu’il espérait les emporter dans sa fuite. Comme il les ouvrit alors avec d’autres sentiments qu’il ne les avait liés ensemble !

Lorsqu’une lettre, que nous avons écrite et cachetée dans certaines circonstances, ne parvient pas à l’ami auquel elle était adressée et qu’elle revient à nous, si nous l’ouvrons, au bout de quelque temps, nous sommes saisis d’un sentiment singulier, en rompant notre propre cachet, et nous entretenant, comme avec un tiers, avec notre moi, dont la situation est changée. Un sentiment pareil s’empara fortement de notre ami, lorsqu’il ouvrit le premier paquet, et jeta au feu les cahiers mis en pièces, que dévorait une flamme soudaine, au moment où Werner entra, et, surpris de voir cet embrasement, demanda à Wilhelm ce qu’il faisait là.

« Je donne la preuve, répondit-il, que j’ai résolu sérieusement de laisser là un métier pour lequel je n’étais pas né. »

En disant ces mots, il jeta dans le feu le second paquet. Werner voulut l’arrêter, mais c’était chose faite.

« Je ne vois pas, lui dit-il, pourquoi tu en viens à cette extrémité : ces travaux peuvent ne pas être excellents, mais pourquoi les détruire ?

— Parce qu’un poème doit être parfait ou ne pas être ; parce que tout homme qui n’a pas les dons nécessaires pour exceller dans les arts devrait s’en abstenir et se mettre sérieusement en garde contre la tentation. Car chacun éprouve, il est vrai, je ne sais quel vague désir d’imiter ce qu’il voit ; mais ce désir ne prouve point que nous ayons la force d’accomplir ce que nous voulons entreprendre. Vois les enfants, chaque fois que des danseurs de corde ont paru dans la ville, aller et venir et se balancer sur toutes les planches et les poutres, jusqu’à ce qu’une autre amorce les invite à une nouvelle imitation. Ne l’as-tu pas observé dans le cercle de nos amis ? Chaque fois qu’un virtuose se fait entendre, il s’en trouve toujours quelques-uns qui entreprennent aussitôt d’apprendre le même instrument. Que de gens s’égarent sur cette route ! Heureux celui qui reconnaît bientôt que ses désirs ne prouvent point son talent ! »

Werner contredit ; la discussion s’anima, et Wilhelm ne put répéter sans émotion à son ami les arguments avec lesquels il s’était si souvent tourmenté lui-même. Werner soutenait qu’il n’était pas raisonnable de négliger absolument, sous le prétexte qu’on ne pourrait jamais le déployer dans la plus grande perfection, un talent pour lequel on n’avait qu’une certaine mesure d’aptitude et d’habileté. Il y a bien des heures vides que nous pouvons ainsi remplir, et, par degrés, nous en venons à produire quelque chose qui nous amuse nous et nos amis.

Wilhelm, qui, sur ce point, pensait tout autrement, l’interrompit et dit, avec une grande vivacité :

« Quelle erreur, cher ami, de croire qu’un ouvrage dont la première idée doit remplir l’âme tout entière, puisse être composé à des heures dérobées, interrompues ! Non, le poète doit vivre tout à lui, tout à ses créations chéries. Il a reçu du ciel les plus intimes et les plus précieuses faveurs ; il garde dans son sein un trésor qui s’accroît de lui-même sans cesse, et il faut, sans que rien le trouble au dehors, qu’il vive, avec ses richesses, dans la félicité secrète dont l’opulence essaye en vain de s’environner en amoncelant les trésors. Vois courir les hommes après le bonheur et le plaisir ! Leurs vœux, leurs efforts, leur argent, poursuivent sans relâche… quoi donc ? ce que le poète a reçu de la nature, la jouissance de l’univers, le don de se sentir lui-même dans les autres, l’harmonieuse union de son être avec mille choses souvent inconciliables entre elles.

D’où vient l’inquiétude des hommes, sinon de ce qu’ils ne peuvent accorder leurs idées avec les choses ; que la jouissance se dérobe sous leurs mains ; que les objets souhaités viennent trop tard, et que les biens obtenus ne font pas sur leur âme l’impression que le désir nous fait augurer de loin ? La destinée a élevé le poète, comme un dieu, au-dessus de toutes ces misères. Il voit s’agiter sans but les passions tumultueuses, les familles et les empires ; il voit les énigmes insolubles des malentendus, qu’un monosyllabe pourrait souvent expliquer, causer d’inexprimables, de funestes perturbations ; il s’associe aux joies et aux tristesses de l’humanité. Quand l’homme du monde traîne ses jours, consumé par la mélancolie, à cause d’une grande perte, ou marche avec une joie extravagante au-devant de sa destinée : comme le soleil fait sa course, l’âme tendre et passionnée du poète passe du jour à la nuit, et, avec de légères transitions, sa lyre s’harmonise à la joie et à la douleur. Semée des mains de la nature dans le domaine de son cœur, la belle fleur de la sagesse s’épanouit, et, tandis que les autres hommes songent en veillant, et sont bouleversés par d’épouvantables images, il sait vivre le rêve de la vie en homme qui veille, et ce qui arrive de plus étrange est pour lui en même temps passé et à venir. Ainsi le poète est à la fois l’instituteur, le prophète, l’ami des dieux et des hommes. Comment veux-tu qu’il s’abaisse à un misérable métier ? Lui qui est fait, comme l’oiseau, pour planer sur le monde, habiter sur les hauts sommets, se nourrir de boutons et de fruits, en passant d’une aile légère de rameaux en rameaux, il devrait, comme le bœuf, traîner la charrue, comme le chien, s’accoutumer à la piste, ou peut-être même, esclave à la chaîne, garder la cour d’une ferme par ses aboiements !

Werner, comme on peut croire, avait écouté son ami avec surprise.

« Si seulement les hommes étaient faits comme les oiseaux, s’écria-t-il, et, sans filer et tisser, pouvaient couler d’heureux jours en de perpétuelles jouissances ! S’ils pouvaient, à l’approche de l’hiver, se transporter aussi aisément dans les contrées lointaines, échapper à la disette et se préserver des frimas !

— Ainsi vécurent les poètes, s’écria Wilhelm, dans les temps où ce qui mérite l’honneur était mieux apprécié ; ainsi devraient-ils vivre toujours. Assez riches au dedans, ils demandaient peu de chose au dehors. Le don de communiquer aux hommes de beaux sentiments, des images sublimes, dans un doux langage et de douces mélodies, qui se pliaient à chaque sujet, enchanta jadis le monde et fut pour le poëte un riche héritage. À la cour des rois, à la table des riches, devant les portes des belles, on les écoutait, et l’oreille et le cœur se fermaient à tout le reste, de même qu’on s’estime heureux et qu’on s’arrête avec ravissement, quand, des bocages où l’on se promène, s’élance la voix touchante du rossignol. Ils trouvaient un monde hospitalier, et leur apparence humble et modeste ne faisait que les relever davantage. Le héros prêtait l’oreille à leurs chants, et le vainqueur du monde rendait hommage au poëte, parce qu’il sentait que, sans lui, sa monstrueuse existence ne ferait que passer comme une tempête ; l’amant souhaitait de sentir ses vœux et ses jouissances avec autant d’harmonie et de diversité que les lèvres inspirées savaient les décrire, et le riche lui-même ne pouvait pas voir de ses propres yeux ses richesses, ses idoles, aussi magnifiques qu’elles lui paraissaient, illuminées par la splendeur du génie, qui comprend et relève le prix de toute chose. Et quel autre enfin que le poëte a figuré les dieux, nous a élevés jusqu’à eux et les a fait descendre jusqu’à nous ?

— Mon ami, reprit Werner après quelque réflexion, je regrette souvent que tu travailles à bannir de ton âme ce que tu sens si vivement. Ou je me trompe fort, ou il vaudrait mieux céder un peu à toi-même que te consumer par les combats d’un renoncement si rigoureux, et te retrancher, avec un plaisir innocent, la jouissance de tous les autres.

— Oserai-je te l’avouer, mon ami, repartit Wilhelm, et ne me trouveras tu pas ridicule, si je te déclare que ces idées me poursuivent toujours, quelle que soit mon ardeur à les fuir, et que, si je descends dans mon cœur, tous mes premiers désirs le possèdent encore et plus fortement que jamais ? Et que me reste-t-il, malheureux que je suis ? Ah ! celui qui m’aurait prédit qu’elles seraient sitôt brisées, les ailes de mon esprit, avec lesquelles je m’élançais vers l’infini et j’espérais atteindre à quelque chose de grand, qui me l’aurait prédit, m’eût réduit au désespoir. Et maintenant que mon arrêt est prononcé, maintenant que je l’ai perdue, celle qui devait, comme une divinité, me conduire au terme de mes désirs, que me reste-t-il que de m’abandonner aux plus amères douleurs ?

« Ô mon frère, poursuivit-il, je ne veux pas le nier, elle était, dans mes secrets desseins, l’anneau auquel est fixée une échelle de corde ; animé d’un espoir dangereux, le téméraire poursuit dans l’air sa course chancelante, l’anneau se rompt, et il succombe, il est brisé, aux pieds de l’asile où tendaient ses vœux. Pour moi aussi, plus de consolations, plus d’espérance !

« Non, s’écria-t-il, en s’élançant de son siège, je ne laisserai pas subsister un seul de ces malheureux papiers. »

Il prit encore une couple de cahiers, les déchira et les jeta au feu. Werner essaya vainement de l’arrêter.

« Laisse-moi faire ! lui dit Wilhelm. Qu’importent ces misérables feuilles ? Elles ne sont plus pour moi ni des échelons, ni des encouragements. Devront-elles subsister, pour me torturer jusqu’à la fin de ma vie ? Devront-elles peut-être servir un jour de risée au monde, au lieu d’éveiller la compassion et l’horreur ? Malheur à moi et à ma destinée ! Je comprends cette fois les plaintes des poètes, des malheureux, devenus sages par nécessité. Comme je me crus longtemps indestructible, invulnérable ! Hélas ! et je vois maintenant qu’une première, une profonde blessure ne peut se cicatriser ni se guérir ; je sens que je dois l’emporter dans le tombeau. Non, la douleur ne me quittera pas un seul jour de ma vie et finira par me tuer ; et son souvenir aussi, le souvenir de l’indigne… je le garderai ; il doit vivre et mourir avec moi. Ah ! mon ami, s’il faut parler du fond de mon cœur, elle n’était pas tout à fait indigne ! Son état, sa position, l’ont mille fois excusée à mes yeux. Je fus trop cruel ; tu m’as inculqué impitoyablement ta froideur et ta barbarie ; tu t’es rendu maître de mes sens égarés, et tu m’as empêché de faire pour elle et pour moi ce que je devais à tous deux. Qui sait dans quelle situation je l’ai plongée ? Ma conscience, qui se réveille peu à peu, me fait songer enfin dans quel désespoir, dans quel dénûment, je l’ai abandonnée. Et n’avait-elle pas peut-être de quoi s’excuser ? Ne l’avait-elle pas ? Combien de méprises peuvent troubler le monde ! Combien de circonstances doivent faire pardonner la plus grande faute ! Souvent je me la représente assise dans la solitude, la tête appuyée sur sa main : « Voilà, dit-elle, la fidélité, l’amour qu’il m’avait juré ! Briser par un si rude coup la belle vie qui nous unissait !… »

Wilhelm fondit en larmes, le visage appuyé sur la table, et il baignait de ses pleurs les papiers qui la couvraient encore.

Werner était debout auprès de lui, dans le plus grand embarras : il n’avait pas prévu cette explosion soudaine de la passion. Plusieurs fois il avait voulu interrompre son ami ; plusieurs fois il avait essayé de changer de discours. Effort inutile ! Il n’avait pu résister au torrent. Alors l’amitié patiente reprit son office. Il laissa passer le plus violent accès de la douleur, en faisant voir par sa présence muette, mieux que par tout autre moyen, une franche et sincère compassion. C’est ainsi qu’ils passèrent cette soirée, Wilhelm, plongé dans une douleur silencieuse et recueillie, et Werner, effrayé de ce nouvel éclat d’une passion qu’il croyait avoir dès longtemps vaincue et surmontée par ses bons conseils et ses vives exhortations.

CHAPITRE 2.3.

Après ces rechutes, Wilhelm avait coutume de se livrer avec plus de zèle que jamais aux affaires et au travail, et c’était le meilleur chemin pour se sauver du labyrinthe qui cherchait à l’attirer encore. Ses manières agréables avec les étrangers, sa facilité à tenir la correspondance dans presque toutes les langues vivantes, donnaient toujours plus d’espoir au père et à son associé, et les consolaient de la maladie, dont la cause ne leur avait pas été connue, ainsi que du retard qui avait interrompu leur dessein. On résolut, pour la seconde fois, le départ de Wilhelm, et nous le trouvons sur son cheval, sa valise en croupe, animé par le grand air et le mouvement, s’approchant des montagnes, où il devait remplir quelques commissions.

Il parcourait lentement les monts et les vallées avec un vif sentiment de plaisir. Roches pendantes, bruyantes cascades, côtes boisées, profonds ravins, s’offraient à lui pour la première fois ; mais les rêves de son plus jeune âge s’étaient souvent égarés dans de pareilles contrées. À cet aspect, il se sentait comme une vie nouvelle ; toutes ses douleurs étaient évanouies, et, avec une parfaite sérénité, il se récitait des passages de divers poëmes, surtout du Pastor fido, qui, dans ces lieux solitaires, lui revenaient en foule à la mémoire. Il se rappelait aussi quelques endroits de ses poésies, qu’il répétait avec un plaisir particulier. Il animait, de toutes les figures du passé, le monde qui s’étendait devant lui, et chaque pas dans l’avenir lui faisait pressentir une foule d’affaires importantes et de remarquables événements.

Beaucoup de gens, qui, venant à la file, arrivaient par derrière, le saluaient en passant, et poursuivaient à la hâte leur chemin dans la montagne, par des sentiers escarpés, avaient quelquefois interrompu sa méditation tranquille, sans avoir cependant fixé son attention. Enfin un passant, plus communicatif, l’aborda et lui apprit la cause de cette nombreuse procession.

« On donne ce soir, dit-il, la comédie à Hochdorf, et l’on s’y rassemble de tout le voisinage.

— Eh quoi ! s’écria Wilhelm, dans ces montagnes solitaires, à travers ces forêts impénétrables, l’art dramatique a su trouver un chemin et se bâtir un temple ? Et je vais me rendre à sa fête en pèlerin ?

— Vous serez plus surpris encore, dit le passant, quand vous saurez par qui la pièce est représentée. Il y a dans le village une grande fabrique, qui nourrit beaucoup de monde. L’entrepreneur, qui vit, pour ainsi dire, loin de toute société humaine, ne sait pas en hiver de meilleure distraction pour ses ouvriers que de les engager à jouer la comédie. Il ne souffre point de cartes dans leurs mains, et désire les détourner aussi des habitudes grossières. C’est ainsi qu’ils passent les longues soirées, et, comme c’est aujourd’hui l’anniversaire du vieux maître, ils donnent en son honneur une fête extraordinaire. »

Wilhelm, étant arrivé à Hochdorf, où il devait passer la nuit, descendit à la fabrique, dont le maître se trouvait sur sa liste comme débiteur.

Lorsqu’il se fut nommé, le vieillard s’écria avec surprise :

« Eh ! monsieur, êtes-vous le fils du brave homme à qui je dois tant de reconnaissance et de l’argent aussi ? Monsieur votre père a été si patient avec moi, que je serais un misérable, si je ne payais avec joie et empressement. Vous arrivez tout à propos pour voir que je prends la chose à cœur. »

Il appela sa femme, qui ne fut pas moins réjouie de voir le jeune homme. Elle assura qu’il ressemblait à son père, et témoigna son regret de ne pouvoir l’héberger cette nuit, à cause du grand nombre des étrangers.

L’affaire était claire et fut bientôt réglée ; Wilhelm mit dans sa poche un rouleau d’or, et souhaita que ses autres commissions allassent aussi aisément.

L’heure du spectacle était venue ; on n’attendait plus que le maître des eaux et forêts, qui arriva enfin, fit son entrée avec quelques chasseurs, et fut reçu avec les plus grandes marques de respect.

La société fut alors conduite à la salle de spectacle. On avait converti à cet usage une grange attenante au jardin. La salle et le théâtre étaient disposés avec un goût assez commun, mais qui ne manquait pas d’agrément et de gaieté. Un des peintres qui travaillaient pour la fabrique, ci-devant manœuvre au théâtre de la résidence, avait représenté, un peu grossièrement, il est vrai, une forêt, une rue, une chambre. Les acteurs avaient emprunté la pièce à une troupe ambulante, et l’avaient arrangée à leur manière. Telle qu’elle était, elle amusa. Deux rivaux dérobent ensemble une jeune fille à son tuteur, pour se la disputer entre eux : cette intrigue amenait plusieurs situations intéressantes. C’était la première pièce que notre ami voyait depuis longtemps. Elle lui suggéra diverses remarques. Elle était pleine d’action, mais sans peinture de véritables caractères. Elle plaisait et divertissait. Tels sont toujours les commencements de l’art dramatique. L’homme grossier est satisfait, pourvu qu’il voie se passer quelque chose ; l’homme de goût veut être ému, et la réflexion n’est agréable qu’à ceux dont le goût est tout à fait épuré. Wilhelm aurait volontiers secondé çà et là les acteurs, car, avec quelques conseils, ils auraient pu jouer beaucoup mieux.

Il fut troublé dans les observations qu’il faisait à part lui, par une fumée de tabac, de plus en plus épaisse : le maître des eaux et forêts avait allumé sa pipe dès le commencement de la pièce, et, de proche en proche, de nombreux spectateurs prirent la même liberté. Les grands chiens de ce monsieur jouèrent aussi de fâcheuses scènes. On les avait mis dehors ; mais ils découvrirent bientôt la porte de derrière, s’élancèrent sur le théâtre, assaillirent les acteurs, et, sautant par-dessus l’orchestre, ils rejoignirent leur maître, assis au premier rang du parterre.

Pour la petite pièce, on représenta un sacrifice. Un portrait du vieillard, en habit de noces, était dressé sur un autel et couronné de fleurs. Tous les acteurs lui rendirent hommage dans des attitudes pleines de respect. Le plus jeune de ses enfants s’avança, vêtu de blanc, et récita un discours en vers, qui émut jusqu’aux larmes toute la famille et même le maître des eaux et forêts, à qui cette scène rappelait ses enfants.

Ainsi se termina le spectacle, et Wilhelm ne put s’empêcher de monter sur le théâtre, de s’approcher des actrices, de les complimenter sur leur jeu et de leur donner quelques conseils pour l’avenir.

Les autres affaires que notre ami régla successivement dans quelques bourgs, grands ou petits, de ces montagnes, ne furent pas toutes aussi heureuses et aussi agréables. Plusieurs débiteurs demandèrent des délais ; plusieurs furent impolis, plusieurs prétendirent ne rien devoir. D’après ses instructions, Wilhelm dut en citer quelques-uns en justice, consulter un avocat, informer, comparaître, et prendre bien d’autres mesures non moins désagréables.

Les choses n’allaient pas mieux pour lui quand on voulait lui faire une politesse. Il trouvait peu de gens en état de lui fournir quelques renseignements ; bien peu, avec lesquels il espérât de lier d’utiles relations de commerce. Et comme, par malheur, le temps devint pluvieux ; comme un voyage à cheval dans ces contrées n’allait pas sans des fatigues insupportables, il rendit grâce au ciel quand il se rapprocha du plat pays, et qu’au pied des montagnes, dans une belle et fertile plaine, il vit, sur le bord d’une paisible rivière, s’étaler, aux rayons du soleil, une riante petite ville, où il n’avait point d’affaires, il est vrai, mais où il résolut, par cela même, de passer deux ou trois jours, afin d’y chercher quelque repos pour lui et pour son cheval, qui avait beaucoup souffert des mauvais chemins.

CHAPITRE 2.4.

Il descendit à une auberge sur la place du marché, et y trouva les gens fort joyeux, ou du moins fort animés. Une nombreuse troupe de danseurs de corde, de sauteurs et de bouffons, accompagnés d’un Hercule, s’y étaient logés avec femmes et enfants, et faisaient, en se préparant à une représentation publique, un tapage continuel. Ils disputaient avec l’aubergiste ; ils disputaient entre eux ; et, si leurs querelles étaient importunes, les manifestations de leur joie étaient tout à fait insupportables. Ne sachant s’il devait rester ou s’en aller, Wilhelm, arrêté sur le seuil de la porte, regardait les ouvriers qui commençaient à construire un tréteau sur la place.

Une jeune fille, qui portait de place en place des roses et d’autres fleurs, lui présenta sa corbeille, et il acheta un joli bouquet, qu’il arrangeait d’une autre manière, selon sa fantaisie. Il le considérait avec satisfaction, lorsqu’une fenêtre s’ouvrit à une auberge voisine, qui avait vue sur la place, et une belle personne s’y montra. Malgré la distance, il put observer qu’une agréable gaieté animait son visage. Ses cheveux blonds tombaient négligemment sur ses épaules ; elle semblait s’occuper de l’étranger.

Quelque temps après, un jeune garçon, en tablier de coiffeur et en jaquette blanche, sortit de cette auberge, vint droit à Wilhelm, le salua et lui dit :

« La dame que vous voyez à la fenêtre vous fait demander si vous ne lui céderiez pas une partie de vos belles fleurs.

— Elles sont toutes à son service, répondit Wilhelm, en remettant le bouquet au jeune messager et saluant la belle, qui répondit par un geste gracieux et se retira de la fenêtre.

En rêvant à cette charmante aventure, il montait l’escalier, pour aller dans sa chambre, lorsqu’une jeune créature, qui descendait en sautant, attira son attention. Une courte veste de soie, avec des manches tailladées à l’espagnole, un pantalon collant, orné de bouffantes, lui allaient à merveille. Ses longs cheveux noirs étaient frisés et attachés en boucles et en tresses autour de sa tête. Wilhelm observait avec étonnement cette figure, et ne savait s’il devait la prendre pour un garçon ou pour une fille. Mais il s’arrêta bientôt à la dernière supposition ; et, comme l’enfant passait devant lui, il l’arrêta, lui souhaita le bonjour, et lui demanda à qui elle appartenait, quoiqu’il pût voir aisément qu’elle devait faire partie de la troupe dansante. Elle lui jeta, de ses yeux noirs et perçants, un regard de côté, et, se dégageant de ses mains, elle courut dans la cuisine sans lui répondre.

Lorsqu’il eut monté l’escalier, il trouva, dans le spacieux vestibule, deux hommes qui s’exerçaient à faire des armes, ou plutôt qui semblaient essayer leurs forces l’un sur l’autre. L’un appartenait évidemment à la troupe qui logeait dans la maison, l’autre avait de meilleures manières. Wilhelm, s’étant arrêté à les regarder, eut sujet de les admirer tous deux, et, le vigoureux champion à barbe noire ayant bientôt quitté la place, l’autre offrit, avec beaucoup de politesse, le fleuret à Wilhelm.

« Si vous voulez, répondit-il, vous charger d’un écolier, je serai charmé d’essayer avec vous quelques passades. »

Ils engagèrent la lutte, et, quoique l’étranger fût bien plus fort que notre voyageur, il eut la politesse d’assurer que tout dépendait de l’exercice. Et véritablement Wilhelm s’était montré le digne élève d’un bon maître allemand, qui lui avait autrefois enseigné les principes de l’escrime.

Leur exercice fut interrompu par le vacarme avec lequel la troupe bariolée sortit de l’auberge, pour annoncer dans la ville son spectacle et rendre les gens curieux d’admirer ses talents. L’entrepreneur, à cheval, ouvrait la marche, précédé par un tambour ; derrière lui venait une danseuse, portée aussi sur une haridelle, et tenant devant elle un enfant tout chamarré de rubans et d’oripeaux. Le reste de la troupe suivait à pied. Quelques-uns portaient avec aisance sur leurs épaules, dans des postures bizarres, des enfants, parmi lesquels la jeune et sombre figure aux cheveux noirs attira de nouveau l’attention de Wilhelm.

Paillasse courait et folâtrait parmi la foule empressée, et, tout en faisant ses farces sans gêne, tantôt embrassant une fillette, tantôt appliquant un coup de batte à un petit garçon, il distribuait des programmes, et il éveillait parmi le peuple un extrême désir de faire avec lui plus ample connaissance.

Dans les annonces imprimées étaient prônés les divers talents de la troupe, particulièrement ceux de M. Narcisse et de Mlle Landrinette, qui, en qualité de personnages principaux, s’étaient habilement dispensés de la parade, pour se donner plus de considération et piquer davantage la curiosité.

Pendant le défilé, la belle voisine s’était de nouveau montrée à la fenêtre, et Wilhelm n’avait pas manqué de s’enquérir d’elle à son compagnon. L’étranger, que pour le moment nous appellerons Laërte, offrit de le conduire auprès d’elle.

« Cette dame et moi, dit-il en souriant, nous sommes les débris d’une troupe de comédiens qui vient de faire naufrage dans cette ville. L’agrément du lieu nous a décidés à y séjourner quelque temps, et à manger doucement nos petites économies, tandis qu’un ami est allé à la recherche d’un engagement pour nous et pour lui. »

Laërtes conduisit aussitôt son nouveau compagnon à la porte de Philine[3], où il le laissa un moment pour acheter des bonbons dans une boutique voisine.

« Vous me saurez gré assurément, lui dit-il à son retour, de vous avoir procuré cette aimable connaissance. »

La dame vint à leur rencontre hors de la chambre. Elle était chaussée de légères pantoufles à hauts talons ; elle avait jeté une mantille noire sur un déshabillé blanc, qui, n’étant pas d’une parfaite fraîcheur, lui donnait un air de négligence familière ; sa jupe courte laissait voir le plus joli pied du monde.

« Soyez le bienvenu, dit-elle à Wilhelm, et recevez mes remercîments pour vos belles fleurs. »

Elle le fit entrer, en lui donnant une de ses mains, tandis que, de l’autre, elle pressait le bouquet sur son cœur. Lorsqu’ils furent assis, discourant de choses insignifiantes, auxquelles Philine savait donner un tour agréable, Laërtes secoua sur les genoux de l’actrice une poignée de pralines, qu’elle se mit à croquer aussitôt.

« Voyez donc quel enfant que ce jeune homme ! s’écria-t-elle. Il voudra vous persuader que je suis passionnée de ces friandises, et c’est lui qui ne peut vivre sans gruger quelques bonbons !

— Avouons franchement, répliqua Laërtes, qu’en cela, comme en beaucoup d’autres choses, nous allons fort bien ensemble. Par exemple, ajouta-t-il, la journée est fort belle : je serais d’avis d’aller faire une promenade et dîner au moulin.

— Très-volontiers, dit Philine ; nous devons à notre nouvelle connaissance une petite distraction. »

Laërtes sortit en courant (il ne marchait jamais), et Wilhelm voulait retourner un moment chez lui pour faire arranger ses cheveux, où paraissait encore le désordre du voyage.

« On peut vous coiffer ici, » dit-elle ; puis elle appela son petit domestique, et, de la manière la plus aimable, elle obligea Wilhelm d’ôter son habit, de passer son peignoir et de se faire coiffer en sa présence.

« Il ne faut pas perdre un moment, dit-elle ; on ne sait pas combien de temps on doit rester ensemble. »

Le jeune garçon, plus par malice et mauvaise volonté que par maladresse, ne s’y prit pas au mieux ; il tirait les cheveux de Wilhelm, et semblait ne vouloir pas en finir de sitôt. Philine lui reprocha plusieurs fois sa sottise, l’écarta enfin avec impatience et le mit à la porte. Puis elle se chargea elle-même de la besogne, et frisa les cheveux de notre ami, avec beaucoup de délicatesse et de facilité, bien qu’elle ne parût pas elle-même fort pressée, et qu’elle eût toujours quelque chose à corriger dans son travail : cependant elle ne pouvait éviter de toucher de ses genoux ceux de Wilhelm et d’approcher le bouquet et son sein si près de ses lèvres, qu’il fut tenté plus d’une fois d’y cueillir un baiser.

Wilhelm ayant enlevé la poudre de son front avec un petit couteau de toilette, elle lui dit :

« Gardez-le en souvenir de moi. »

Le couteau était fort joli ; sur le manche d’acier incrusté on lisait ces mots tendres : PENSEZ À MOI. Wilhelm l’accepta, et demanda la permission de faire en retour un petit cadeau.

La toilette achevée, Laërtes amena la voiture, et l’on commença une joyeuse promenade. Philine jetait par la portière, à chaque pauvre qui lui tendait la main, une petite aumône, qu’elle accompagnait d’une joyeuse et douce parole.

Ils venaient à peine d’arriver au moulin et de commander le repas, qu’une musique se fit entendre devant la maison. C’étaient des mineurs, qui, aux sons de la guitare et du triangle, chantaient, de leurs voix criardes et vives, quelques jolies chansons.

La foule ne tarda pas à s’amasser, faisant cercle autour d’eux, et la société leur fit, de la fenêtre, des signes d’approbation. Ces gens, ayant observé cette marque d’attention, agrandirent leur cercle, et semblèrent se préparer à jouer leur petite pièce d’apparat. Après un moment de silence, un mineur s’avança, une pioche à la main, et, tandis que les autres faisaient entendre une mélodie grave, il représenta les travaux de la mine.

Un paysan ne tarda guère à sortir de la foule, et, par ses gestes menaçants, donnait à entendre au mineur qu’il devait vider la place. La société fut surprise, et ne reconnut dans le paysan un mineur déguisé qu’au moment où il prit la parole, et, dans une sorte de récitatif, chercha querelle à l’autre de ce qu’il osait travailler sur son champ. Le mineur, sans perdre contenance, entreprit d’expliquer au paysan qu’il avait le droit de fouiller à cette place, et lui donna en même temps les premières notions de l’exploitation des mines. Le paysan, qui n’entendait rien à cette terminologie étrangère, faisait mille questions saugrenues, dont les spectateurs, qui se sentaient plus habiles, riaient à gorge déployée. Le mineur cherchait à l’éclairer et lui montrait l’avantage qui en découlerait enfin pour lui-même, si l’on exploitait les richesses souterraines du pays. Le paysan, qui avait d’abord menacé l’autre de le battre, se laissa peu à peu radoucir, et ils se quittèrent bons amis. Mais le mineur surtout se tira de ce conflit de la manière la plus honorable.

« Ce petit dialogue, dit Wilhelm, lorsqu’ils se furent mis à table, prouve de la manière la plus vive combien le théâtre pourrait être utile à toutes les classes de la société, et quels avantages l’État pourrait lui-même en retirer, si l’on présentait sur le théâtre les occupations, les métiers et les entreprises des hommes avec leur face honorable et avantageuse, et dans le point de vue sous lequel le gouvernement doit les honorer et les protéger. Maintenant nous ne représentons que le côté ridicule de l’humanité ; le poëte comique n’est, en quelque sorte, qu’un malveillant contrôleur, qui observe partout, d’un œil vigilant, les défauts de ses concitoyens, et semble jouir, lorsqu’il peut livrer quelqu’un au ridicule. Ne serait-ce pas une agréable et noble tâche pour un homme d’État, d’embrasser du regard l’influence naturelle et réciproque de toutes les classes et de diriger dans ses travaux un poëte doué du génie comique ? Je suis persuadé qu’on pourrait composer, dans cet esprit, nombre de pièces intéressantes, qui seraient à la fois utiles et récréatives.

— Autant que j’ai pu le remarquer, dit Laërtes, dans tous les pays que j’ai parcourus, on ne sait que défendre, empêcher, écarter : il est rare qu’on sache ordonner, encourager et récompenser. On laisse aller le monde jusqu’à ce que le mal éclate, puis on se fâche et l’on frappe à tort et à travers.

— Ne me parlez pas, dit Philine, d’État et d’hommes d’État : je ne puis me les représenter autrement qu’en perruque, et une perruque, quelle que soit la personne qui la porte, excite dans mes doigts une démangeaison convulsive ; je voudrais soudain l’arracher à l’honorable personnage, courir autour de la salle, et rire aux dépens de la tête chauve. »

Philine interrompit la conversation par quelques chants animés, qu’elle exécuta fort bien, puis elle demanda qu’on repartît sans tarder, pour ne pas manquer le spectacle que les danseurs de corde devaient donner le soir. Rieuse jusqu’à l’extravagance, elle continua, pendant le retour, ses libéralités envers les pauvres, et, lorsqu’enfin l’argent lui manqua, ainsi qu’à ses compagnons de voyage, elle jeta, par la portière, son chapeau de paille à une jeune fille et son fichu à une vieille femme.

Philine invita ses deux compagnons à monter chez elle, assurant que de ses fenêtres on verrait mieux le spectacle que de l’autre auberge.

À leur arrivée, ils trouvèrent le tréteau dressé, et le fond décoré de tapisseries. Les planches élastiques étaient posées, la voltige attachée aux poteaux, et la corde tendue fixée par dessus les tréteaux. La place était assez remplie de monde, et les fenêtres garnies de spectateurs plus élégants.

Paillasse disposa l’assemblée à l’attention et à la bonne humeur par quelques sottises, qui provoquent toujours le rire des spectateurs. Quelques enfants, dont les membres figuraient les plus étranges dislocations, excitèrent tour à tour la surprise et l’horreur, et Wilhelm fut saisi d’une profonde pitié, lorsqu’il vit la petite fille à laquelle il s’était intéressé dès le premier coup d’œil, prendre, avec quelque peine, ces positions bizarres. Mais bientôt les joyeux sauteurs causèrent un vif plaisir, lorsqu’ils firent, d’abord isolément, puis à la file, et enfin tous ensemble, leurs culbutes en avant et en arrière. De bruyants applaudissements et des cris de joie éclatèrent dans toute l’assemblée.

Ensuite l’attention se tourna sur un tout autre objet. Les enfants, les uns après les autres, durent monter sur la corde, et d’abord les apprentis, afin d’allonger le spectacle par leurs efforts et de mettre en lumière la difficulté de l’art. Quelques hommes et des femmes dans la force de l’âge se montrèrent aussi avec assez d’adresse, mais ce n’était pas encore M. Narcisse ni Mlle Landrinette !

Ils sortirent enfin d’une sorte de tente, placée derrière une draperie rouge, qui se releva, et, par leur agréable tournure et leur élégante toilette, ils satisfirent pleinement l’attente générale, jusque-là heureusement entretenue : lui, joyeux compagnon de moyenne taille, aux yeux noirs, à l’épaisse chevelure ; elle, aussi bien faite, aussi forte. Ils se montrèrent l’un après l’autre sur la corde avec des mouvements légers, des sauts, des postures admirables. Elle, par sa légèreté, lui, par son audace, tous deux, par la précision avec laquelle ils exécutaient leurs tours d’adresse, redoublèrent, à chaque pas, à chaque bond, la satisfaction générale. La décence de leur action, l’empressement que semblait leur témoigner le reste de la troupe, leur donnaient l’air de chefs et de maîtres, et chacun les estimait dignes de ce rang.

L’enthousiasme du peuple se communiqua aux spectateurs des fenêtres ; les dames n’avaient des yeux que pour Narcisse, les hommes que pour Landrinette. Le peuple poussait des cris de joie ; le beau monde ne se tenait pas d’applaudir. Paillasse avait de la peine à provoquer encore quelques rires. Peu de gens disparurent au moment où quelques personnes de la troupe promenèrent les plats d’étain parmi la foule pour faire la quête.

« Ils ont, à mon sens, fort bien rempli leur tâche, dit Wilhelm à Philine, qui était auprès de lui à la fenêtre. J’admire avec quelle intelligence ils ont produit peu à peu, et à propos, leurs tours les moins remarquables, comme ils ont su les faire valoir, et comme ils ont composé, de l’inexpérience des enfants et des talents de leurs meilleurs sujets, un ensemble, qui a d’abord excité notre attention, et puis nous a procuré la récréation la plus agréable. »

La foule s’était écoulée peu à peu et la place était devenue déserte, tandis que Philine et Laërtes disputaient sur la beauté et les talents de Narcisse et de Landrinette, et se raillaient l’un l’autre. Wilhelm aperçut l’étonnante petite fille auprès d’autres enfants qui jouaient dans la rue ; il la fit remarquer à Philine, qui, avec sa vivacité ordinaire, l’appela sur-le-champ, lui fit des signes ; et, comme elle ne voulait pas monter, elle dégringola l’escalier en chantant, et la ramena avec elle.

« Voici l’énigme, » s’écria-t-elle en l’entraînant vers la porte. L’enfant s’arrêta sur le seuil, comme si elle avait voulu s’éclipser aussitôt, posa la main droite sur sa poitrine, la gauche sur son front, et s’inclina profondément.

« Ne t’effraye pas, chère petite, » dit Wilhelm en courant à elle.

Elle jeta sur lui un regard timide, et fit quelques pas en arrière.

« Quel est ton nom ? lui dit-il.

— Ils m’appellent Mignon.

— Quel est ton âge ?

— Personne n’a compté mes années.

— Qui était ton père ?

— Le grand diable est mort.

— Voilà qui est assez singulier ! » s’écria Philine.

On lui fit encore d’autres questions : elle répondit en mauvais allemand et avec une singulière solennité, et, chaque fois, elle portait la main à sa poitrine et à son front et s’inclinait profondément.

Wilhelm ne pouvait se rassasier de la regarder ; ses yeux et son cœur étaient attirés irrésistiblement par cette mystérieuse créature. Il lui donnait douze ou treize ans. Elle était bien faite, mais ses membres promettaient une plus forte croissance ou annonçaient un développement comprimé. Sa figure n’était pas régulière, mais frappante, son front rêveur, son nez d’une beauté remarquable, et la bouche, quoique trop fermée, pour un enfant, et quelquefois agitée, d’un côté, de mouvements convulsifs, était toujours naïve et charmante. On pouvait à peine distinguer sous le fard la couleur brune de son visage. Cette figure laissa dans l’esprit de Wilhelm une empreinte profonde ; il ne la quittait pas des yeux, gardait le silence, et cette contemplation lui faisait oublier ceux qui l’entouraient. Philine le tira de sa rêverie, en offrant à l’enfant quelques bonbons qui lui restaient et lui faisant signe de s’éloigner. Mignon fit sa révérence accoutumée, et sortit, aussi prompte que l’éclair.

L’heure étant venue, où les nouveaux amis devaient se séparer, ils convinrent auparavant d’une seconde promenade pour le lendemain. Ils résolurent, cette fois, d’aller dîner dans une maison de chasse du voisinage. Wilhelm, en se retirant, revint plusieurs fois à l’éloge de Philine, à quoi Laërtes ne répondit que peu de mots, d’un ton léger.

Le lendemain, après avoir fait des armes pendant une heure, ils se rendirent à l’auberge de Philine, où ils avaient déjà vu arriver la voiture commandée. Mais quelle ne fut pas la surprise de Wilhelm ! La voiture avait disparu, et, qui plus est, Philine n’était pas au logis. Elle était montée, leur dit-on, dans le carrosse avec deux étrangers arrivés le matin, et ils étaient partis ensemble.

Notre ami, qui s’était flatté de passer avec elle des moments agréables, ne put dissimuler son dépit ; mais Laërtes se prit à rire et s’écria :

« Voilà comme elle me plaît ! Voilà bien son humeur ! N’importe, allons à pied à la maison de chasse. Que Philine soit où elle voudra, nous ne manquerons pas notre promenade pour elle. »

Comme Wilhelm ne cessait de blâmer, chemin faisant, cette inconséquence, Laërtes lui dit :

« Je ne puis trouver inconséquente une personne qui reste fidèle à son caractère. Si elle projette ou promet quelque chose, c’est toujours sous la condition tacite qu’il lui conviendra d’exécuter son dessein ou de tenir sa promesse. Elle donne volontiers, mais il faut être toujours prêt à lui rendre ses dons.

— Voilà un singulier caractère !

— Rien moins que singulier ; seulement elle n’est pas hypocrite : c’est pourquoi je l’aime. Oui, je suis son ami, parce qu’elle me représente fidèlement un sexe que j’ai tant de raisons de haïr. Elle est vraiment, à mes yeux, Ève, la mère primitive du sexe féminin. Elles sont toutes ainsi ; seulement elles ne veulent pas en convenir. »

Au milieu d’entretiens divers, pendant lesquels Laërtes exprima très-vivement sa haine pour les femmes, sans en donner le motif, ils étaient arrivés dans la forêt, où Wilhelm s’avançait avec beaucoup de tristesse, parce que les discours de Laërtes avaient réveillé le souvenir de sa liaison avec Marianne. Ils trouvèrent, non loin d’une source ombragée, sous de vieux arbres magnifiques Philine, assise seule à côté d’une table de pierre.

Elle les accueillit par une joyeuse chansonnette, et, quand Laërtes lui demanda des nouvelles de sa compagnie, elle répondit :

« Je les ai bien attrapés, et me suis moquée d’eux comme ils le méritaient. J’avais déjà mis en chemin leur générosité à l’épreuve, et, m’étant aperçue que j’avais affaire à des gourmands avares, je résolus sur-le-champ de les punir. À notre arrivée, ils demandèrent au garçon ce qu’il pouvait nous servir. Celui-ci, avec sa volubilité accoutumée, énuméra tout ce qu’il avait et plus qu’il n’avait. Je voyais leur embarras : ils se regardaient, hésitaient, et ils demandèrent le prix. « À quoi bon ces longues réflexions ? m’écriai-je. La table est l’affaire d’une femme ; laissez-m’en le soin. » Là-dessus, je commande un dîner extravagant, pour lequel il fallait faire venir par des messagers bien des choses du voisinage. Le garçon, que j’avais mis au fait par quelques signes d’intelligence, me seconda parfaitement ; et nous les avons tellement alarmés par le tableau d’un somptueux festin, qu’ils se sont bien vite décidés à faire une promenade dans la forêt, d’où je pense qu’ils ne reviendront pas de sitôt. J’en ai ri tout un quart d’heure à part moi, et j’en rirai, chaque fois que je penserai à ces visages. »

À table, Laërtes retrouva dans sa mémoire des aventures pareilles : ils se mirent en train de raconter des histoires plaisantes, des quiproquos et des fourberies.

Un jeune homme de la ville, qui était de leur connaissance, et qui se promenait dans le bois, un livre à la main, vint s’asseoir près d’eux et vanta ce bel endroit. Il appela leur attention sur le murmure de la source, le balancement des rameaux, les effets de lumière et le chant des oiseaux. Philine dit une chansonnette sur le coucou, qui ne sembla pas charmer le survenant. Il prit bientôt congé.

« Si je pouvais une fois ne plus entendre célébrer la nature et les scènes de la nature ! s’écria Philine, quand il fut parti. Rien de plus insupportable que de s’entendre détailler le plaisir que l’on goûte ! Quand il fait beau, l’on va se promener, comme on danse, quand la musique résonne. Mais qui va songer un moment à la musique, au beau temps ? C’est le danseur qui nous intéresse, ce n’est pas le violon : il est pour cela trop agréable à deux yeux bleus de s’arrêter sur deux beaux yeux noirs. Que nous font, auprès de cela, les ruisseaux et les fontaines et les vieux tilleuls ? »

En parlant ainsi, Philine arrêta sur les yeux de Wilhelm, placé devant elle, un regard, qu’il ne put empêcher de pénétrer du moins jusqu’à la porte de son cœur.

« Vous avez raison, répondit-il avec un peu d’embarras, l’homme est pour l’homme l’objet le plus intéressant, et le seul peut-être qui devrait l’intéresser. Tout le reste, autour de nous, n’est que l’élément dans lequel nous vivons, ou l’instrument qui sert à notre usage. À mesure que l’homme s’y arrête, qu’il s’en occupe et qu’il s’y intéresse davantage, s’affaiblit en lui le sentiment de sa propre valeur et de la société. Les gens qui attachent un grand prix aux jardins, aux bâtiments, aux habits, aux parures et à toute autre propriété, sont moins sociables et moins aimables ; ils perdent de vue les hommes, que peu de gens ont le talent de charmer et de rassembler. Ne le voyons-nous pas au spectacle ? Un bon comédien nous fait bientôt oublier une misérable et ridicule décoration, tandis que le plus beau théâtre ne fait sentir que mieux l’absence de bons acteurs. »

Après dîner, Philine s’assit à l’ombre dans l’épais gazon. Ses deux amis furent invités à lui cueillir des fleurs en abondance. Elle en tressa pour elle une couronne et la posa sur sa tête : elle était ravissante. Il restait assez de fleurs pour une seconde couronne : ses mains la tressèrent, tandis que ses deux amis étaient assis auprès d’elle. La couronne achevée, au milieu de plaisanteries et d’allusions diverses, elle la posa, avec une grâce infinie, sur le front de Wilhelm, et la tourna plus d’une fois, jusqu’à ce qu’elle lui parût bien placée.

« Et moi, dit Laërtes, je serai, à ce qu’il paraît, le déshérité.

— Nullement, répliqua Philine : vous n’aurez point à vous plaindre. »

Elle prit sa propre couronne sur sa tête, et la plaça sur celle de Laërtes.

« Si nous étions rivaux, dit-il, nous pourrions disputer très-chaudement, pour savoir lequel tu favorises le plus.

— Et vous seriez de vrais fous, » répliqua-t-elle.

En même temps, elle se pencha vers lui et lui présenta sa bouche à baiser ; mais aussitôt elle se retourna, entoura Wilhelm de son bras, et imprima sur ses lèvres un ardent baiser.

« Lequel a la plus douce saveur ? demanda-t-elle avec malice.

— C’est singulier ! s’écria Laërtes, il semble que cela ne puisse jamais avoir le goût de l’absinthe.

— Aussi peu, dit Philine, que toute faveur dont on jouit sans caprice et sans envie. Maintenant, s’écria-t-elle, je voudrais danser une heure, et puis il faudra aller revoir nos sauteurs. »

Ils se rendirent à la maison de chasse, où ils trouvèrent de la musique. Philine, qui était une bonne danseuse, mit en verve ses deux cavaliers. Wilhelm n’était pas gauche, mais il manquait de bonnes leçons. Ses deux amis se chargèrent de l’instruire.

Ils s’attardèrent : les danseurs de corde avaient déjà commencé leurs exercices ; de nombreux spectateurs s’étaient rendus sur la place ; mais nos amis, en descendant de voiture, remarquèrent un rassemblement tumultueux devant la porte de l’auberge où Wilhelm s’était logé. Il y courut, pour observer ce que c’était, et il vit avec horreur, après avoir fendu la presse, le chef de la troupe, qui traînait par les cheveux l’intéressante enfant hors de l’auberge, et frappait impitoyablement son petit corps avec un manche de fouet.

Wilhelm fondit comme l’éclair sur cet homme et le prit au collet.

« Lâche cette enfant, cria-t-il avec fureur, ou l’un de nous deux restera sur la place ! »

En même temps, avec une force que la colère seule peut donner, il saisit à la gorge le misérable, qui se crut étranglé, lâcha l’enfant et cherchait à se défendre. Quelques assistants, à qui la petite fille faisait pitié, mais qui n’avaient pas osé engager la lutte, tombèrent aussitôt sur le saltimbanque, le désarmèrent, en l’accablant de menaces et d’injures. L’homme, se voyant réduit aux armes de la parole, se mit à faire aussi d’affreuses menaces et des imprécations. Cette paresseuse, inutile créature, ne voulait pas faire son devoir ; elle refusait d’exécuter la danse des œufs, qu’il avait promise au public. Il la tuerait, et personne ne pourrait l’en empêcher. En parlant ainsi, il tâchait de se dégager pour chercher l’enfant, qui s’était glissée parmi la foule. Wilhelm le retint et lui dit :

« Tu ne reverras ni ne toucheras point cette enfant, avant d’avoir déclaré au juge où tu l’as volée. Je te poursuivrai sans relâche ; tu ne m’échapperas point. »

Ces paroles, que Wilhelm avait prononcées dans la chaleur de la colère, sans but et sans réflexion, par un vague sentiment, ou, si l’on veut, d’inspiration, apaisèrent tout à coup cet homme furieux.

« Qu’ai-je à faire de cette inutile créature ? s’écria-t-il. Payez-moi ce que ses habits me coûtent, et vous pourrez la garder. Nous serons d’accord dès ce soir. »

Là-dessus, il se hâta de reprendre la représentation interrompue, et de satisfaire à l’impatience du public par quelques tours d’adresse intéressants.

Wilhelm, voyant la tranquillité rétablie, chercha l’enfant ; mais il ne put la trouver nulle part. Quelques personnes voulaient l’avoir vue au grenier, d’autres sur les toits des maisons voisines. Après l’avoir cherchée de tous côtés, il fallut se tenir en repos et attendre qu’elle revînt peut-être d’elle-même.

Sur l’entrefaite, Narcisse était rentré au logis, et Wilhelm le questionna sur la destinée et l’origine de l’enfant. Il ne savait rien ; il n’y avait pas longtemps qu’il faisait partie de la troupe. En revanche, il raconta avec beaucoup d’aisance et de légèreté ses propres aventures. Wilhelm l’ayant félicité du grand succès qu’il avait obtenu, il en parla avec beaucoup d’indifférence.

« Nous sommes accoutumés, dit-il, à provoquer le rire et à voir admirer nos talents, mais des applaudissements extraordinaires ne rendent point notre position meilleure. L’entrepreneur nous paye, et le succès le regarde. »

Là-dessus Narcisse avait pris congé et voulait sortir à la hâte : Wilhelm lui demanda où il allait si vite. Le jeune homme sourit, et avoua que sa figure et ses talents lui avaient valu des suffrages plus solides que ceux du grand public. Il avait reçu des messages de quelques dames, qui désiraient vivement apprendre à le connaître de plus près, et il craignait de pouvoir à peine achever ses visites avant minuit. Il continua de raconter ses aventures avec la plus grande franchise, et il aurait indiqué les noms, les rues et les maisons, si Wilhelm n’avait écarté une pareille indiscrétion et ne l’avait poliment congédié.

Dans l’intervalle, Laërtes avait entretenu Landrinette, et il assura qu’elle était parfaitement digne d’être et de rester une femme.

Puis ils traitèrent avec l’entrepreneur au sujet de l’enfant, qui fut abandonnée à notre ami pour trente écus, contre lesquels le fougueux Italien à barbe noire renonçait à toutes ses prétentions. Mais il ne voulut rien déclarer sur l’origine de Mignon, si ce n’est qu’il l’avait recueillie après la mort de son frère, surnommé le grand diable, à cause de son habileté extraordinaire.

Le lendemain, on fit de nouvelles recherches ; on visita inutilement tous les coins de la maison et du voisinage. L’enfant avait disparu, et l’on craignit qu’elle ne se fût jetée à l’eau ou n’eût éprouvé quelque accident.

Les agaceries de Philine ne purent dissiper l’inquiétude de notre ami. Il fut tout le jour triste et rêveur. Le soir même, bien que les sauteurs et les danseurs déployassent tous leurs talents, pour prendre dignement congé du public, son esprit ne put ni s’égayer ni se distraire.

L’affluence des populations du voisinage avait augmenté la foule d’une manière extraordinaire, et le succès, comme la boule de neige, qui roule, s’était accru énormément ; le saut par-dessus les épées, et à travers le tonneau à fond de papier, produisit une grande sensation. Au milieu de l’horreur, de l’épouvante et de la surprise générale, l’Hercule, appuyant, d’une part, sa tête, de l’autre, ses pieds, sur deux chaises écartées l’une de l’autre, fit poser, sur son corps suspendu sans appui, une enclume, sur laquelle de vigoureux ouvriers forgèrent un fer à cheval.

L’exercice qu’on nomme la force d’Hercule, où une rangée d’hommes, debout sur les épaules d’une première, porte à son tour des femmes et de jeunes garçons, de sorte qu’il se forme enfin comme une pyramide vivante, dont un enfant, debout sur sa tête, décore le sommet, comme une boule ou une girouette : cette merveille, ne s’était jamais vue encore dans le pays, et elle termina dignement tout le spectacle. Narcisse et Landrinette, assis dans des palanquins, portés sur les épaules de leurs camarades, se firent promener dans les principales rues de la ville, aux bruyantes acclamations de la foule. On leur jetait des rubans, des bouquets, des mouchoirs de soie, et l’on se pressait pour contempler leurs traits. Chacun semblait être heureux de les regarder et d’en obtenir un coup d’œil.

« Quel acteur, quel écrivain, quel homme enfin ne serait au comble de ses vœux, si, par une noble parole ou par une bonne action, il produisait une impression aussi générale ? Quelle délicieuse jouissance n’éprouverait-on pas, si l’on pouvait répandre aussi rapidement, par une commotion électrique, des sentiments honnêtes, nobles, dignes de l’humanité ; si l’on pouvait exciter parmi la foule un enthousiasme pareil à celui que ces gens ont provoqué par leur adresse corporelle ; si l’on pouvait inspirer à la multitude la sympathie pour tout ce qui est de l’homme ; si l’on pouvait, par la représentation du bonheur et du malheur, de la sagesse et de la folie, de la sottise même et de l’absurdité, enflammer, ébranler les cœurs, imprimer aux âmes engourdies une émotion libre, vive et pure ! »

Ainsi parla notre ami, et, comme Laërtes et Philine ne semblaient pas disposés à poursuivre de pareils discours, il s’entretint tout seul de ces méditations favorites, en se promenant, jusqu’à une heure avancée de la nuit, autour de la ville, et en poursuivant de nouveau, avec toute la vivacité et toute la liberté d’une imagination vagabonde, son ancien vœu de rendre le bon, le beau et le grand accessibles aux sens par le moyen du théâtre.

CHAPITRE 2.5.

Le lendemain, quand les saltimbanques furent partis avec grand fracas, Mignon se retrouva soudain ; elle entra, comme Wilhelm et Laërtes faisaient des armes dans la salle.

« Où étais-tu cachée ? lui demanda Wilhelm avec amitié : tu nous as donné beaucoup d’inquiétude. »

L’enfant ne répondit rien et le regarda.

« Tu es à nous maintenant, s’écria Laërtes, nous t’avons achetée.

— Combien as-tu payé ? demanda-t-elle sèchement.

— Cent ducats. Si tu nous les rends, tu seras libre.

— C’est sans doute beaucoup d’argent ?

— Oh ! oui, tu n’as qu’à te bien conduire.

— Je vous servirai, » dit-elle.

Dès cet instant, elle observa soigneusement ce que le garçon avait à faire pour le service des deux amis, et, le lendemain, elle ne souffrit déjà plus qu’il entrât dans la chambre. Elle voulut tout faire elle-même, et fit le service en effet, lentement, il est vrai, et quelquefois maladroitement, mais avec beaucoup de soin et de ponctualité.

Elle prenait souvent un vase plein d’eau et se lavait le visage, avec tant de persévérance et de vivacité, qu’elle s’écorchait presque les joues ; enfin Laërtes, par ses questions et ses agaceries, reconnut qu’elle s’efforçait, par tous les moyens, d’enlever le fard de ses joues : et que, dans l’ardeur avec laquelle elle y travaillait, elle prenait pour le fard le plus tenace, la rougeur qu’elle avait produite par le frottement. On le lui fit comprendre ; elle cessa, et, après quelques moments de repos, on lui vit un beau teint brun, relevé d’un léger incarnat.

Séduit par les grâces frivoles de Philine et la mystérieuse présence de Mignon, plus qu’il n’osait se l’avouer à lui-même, Wilhelm passa quelques jours dans cette singulière société. Il se justifiait à ses propres yeux, en s’exerçant avec ardeur à l’escrime et à la danse, qu’il ne croyait pas retrouver aisément l’occasion de cultiver.

Il fut bien surpris et il sentit quelque joie, lorsqu’il vit un jour arriver M. et Mme Mélina, qui, après les premiers compliments, demandèrent des nouvelles de la directrice et des autres acteurs. Ils apprirent, avec une grande consternation, que la directrice était partie depuis longtemps, et que les acteurs s’étaient dispersés, à la réserve d’un petit nombre.

Après leur mariage, pour lequel Wilhelm avait, comme nous savons, prêté ses bons offices, les jeunes époux avaient cherché en plusieurs lieux un engagement, sans en trouver aucun ; enfin on leur avait indiqué cette petite ville, où quelques personnes, qu’ils avaient rencontrées en chemin, prétendaient avoir vu un bon théâtre.

Quand ils eurent fait connaissance, Philine ne goûta nullement Mme Mélina, ni le vif Laërtes son mari. Ils désiraient se voir bien vite délivrés des nouveaux venus, et Wilhelm ne put leur inspirer des sentiments plus favorables, quoiqu’il ne cessât de leur protester que c’étaient de très-bonnes gens.

À vrai dire, la joyeuse vie de nos trois aventuriers était troublée, de plus d’une manière, par l’augmentation de la société : car Mélina, qui avait trouvé place dans l’auberge de Philine, commença d’abord à gronder et marchander. Il voulait avoir, pour peu d’argent, de meilleures chambres, des repas plus copieux et un service plus prompt. L’aubergiste et le garçon ne tardèrent pas à faire piteuse mine, et, tandis que les trois amis, pour vivre gaiement, se contentaient de tout, et payaient vite, afin de ne plus songer à ce qui était consommé, il fallait chaque fois récapituler, tout entier, le repas, que Mélina vérifiait aussitôt régulièrement, en sorte que Philine l’appelait sans façon un animal ruminant.

Madame était encore plus odieuse à la rusée comédienne. Cette jeune femme n’était pas sans éducation, mais ce qui lui manquait tout à fait, c’était l’âme et l’esprit. Elle ne déclamait pas mal et voulait toujours déclamer ; mais on observait bientôt que ce n’était qu’une éloquence de mots, qui appuyait sur certains endroits, et n’exprimait pas le sentiment de l’ensemble. Avec tout cela, elle n’était point désagréable, surtout aux hommes. Même, ceux qui étaient liés avec elle lui attribuaient une belle intelligence. C’est qu’elle était, j’oserais dire, une enjôleuse sentimentale : elle savait flatter, par une attention particulière, un ami dont elle avait besoin de gagner l’estime ; elle entrait dans ses idées aussi avant que possible, et, dès qu’elles dépassaient sa portée, elle accueillait avec extase cette apparition nouvelle. Elle savait parler et se taire, et, sans avoir le cœur perfide, épier soigneusement le côté faible de chacun.

CHAPITRE 2.6.

Cependant Mélina avait pris des informations exactes sur ce qu’étaient devenus les débris de la direction précédente. Les décorations et la garde-robe étaient en gage chez quelques marchands, et un notaire avait reçu de la directrice la commission de les vendre à certaines conditions, s’il se trouvait des amateurs. Mélina voulut voir ce mobilier, et mena Wilhelm avec lui. Lorsqu’on leur ouvrit les chambres, notre ami éprouva un certain plaisir, qu’il ne s’avouait pas à lui-même. En si mauvais état que fussent les décorations barbouillées, et si chétive que fût l’apparence des costumes turcs et païens, de ces vieilles guenilles pour hommes et pour femmes, ces robes de magiciens, de juifs et de moines, il ne put s’empêcher d’être ému, à la pensée que c’était au milieu d’une pareille friperie qu’il avait passé les plus heureux moments de sa vie. Si Mélina avait pu lire dans son cœur, il l’aurait pressé plus vivement de lui avancer une somme d’argent, pour dégager, réparer ces membres épars, leur rendre une vie nouvelle et en recomposer un bel ensemble.

« Quel homme heureux je pourrais être, s’écria Mélina, si j’avais seulement deux cents écus, pour commencer par faire l’acquisition de ce premier fonds de théâtre ! Que j’aurai vite monté un petit spectacle, qui suffirait assurément à nous faire vivre dans cette ville, dans ce pays ! »

Wilhelm garda le silence, et ils quittèrent tous deux, en rêvant, ces trésors, que l’on remit sous clef.

Depuis ce jour, Mélina ne parla plus que de projets et de propositions, sur les moyens d’établir un théâtre et d’y trouver son avantage. Il cherchait à intéresser Philine et Laërtes, et l’on proposait à Wilhelm d’avancer de l’argent contre des garanties. Mais, à cette occasion, il s’avisa tout à coup qu’il n’aurait pas dû s’arrêter si longtemps en ce lieu ; il s’excusa et voulut se préparer à poursuivre son voyage.

Cependant la figure et le caractère de Mignon avaient toujours plus de charmes pour lui. Cette enfant avait, dans toutes ses actions, quelque chose d’étrange. Elle ne montait, ne descendait point les degrés ; elle les franchissait d’un bond ; elle courait sur les barrières des corridors, et, avant qu’on s’en fût avisé, elle s’asseyait sur l’armoire et demeurait quelques moments immobile. Wilhelm avait aussi remarqué qu’elle avait pour chaque personne une manière particulière de saluer. Depuis quelque temps, elle le saluait lui-même en croisant les bras sur sa poitrine. Souvent elle était complètement muette ; parfois elle répondait à différentes questions, toujours d’une manière bizarre, mais sans que l’on pût distinguer si c’étaient des saillies ou l’ignorance de la langue, car elle parlait un mauvais allemand, entremêlé de français et d’italien. Dans son service, elle était infatigable et levée avec le soleil ; mais, le soir, elle disparaissait de bonne heure, dormait, dans quelque chambre, sur le plancher, et l’on ne put lui faire accepter un lit ou une paillasse. Wilhelm la trouvait fréquemment occupée à se laver. Ses habits étaient propres, quoique souvent cousus et recousus. On lui dit aussi qu’elle allait tous les jours à la messe de grand matin : il la suivit une fois, et la vit s’agenouiller dans le coin de l’église avec son rosaire, et prier avec ferveur. Elle ne l’aperçut point. Il revint au logis en faisant mille conjectures sur cette enfant extraordinaire, et ne savait à quoi s’arrêter.

Les nouvelles prières de Mélina de lui prêter une somme d’argent, pour dégager le matériel de théâtre, décidèrent toujours plus Wilhelm à songer au départ. Il voulut écrire, le jour même, à sa famille, qui depuis longtemps n’avait pas eu de ses nouvelles. Il commença en effet une lettre à Werner, et déjà il avait passablement avancé le récit de ses aventures, dans lequel, sans y prendre garde, il s’était plusieurs fois éloigné de la vérité, lorsqu’en tournant la feuille, il eut le désagrément d’y trouver écrits quelques vers extraits de ses tablettes, dont il avait commencé la copie pour Mme Mélina. Il déchira la feuille avec dépit, et renvoya jusqu’à l’ordinaire suivant la répétition de ses aveux.

CHAPITRE 2.7.

Notre société se trouvait de nouveau réunie, et Philine, qui observait, avec la plus vive attention, toute voiture et tout cavalier qui passait, s’écria vivement :

« Notre pédant ! voici notre aimable pédant ! Mais qui peut-il avoir avec lui ? »

Elle appela et fit des signes par la fenêtre, et la voiture s’arrêta. Un pauvre diable, qu’à son habit gris brun, tout râpé, et à sa chaussure mal conditionnée, on aurait pris pour un de ces maîtres ès arts, qui moisissent dans les universités, descendit de la voiture, et produisit au jour, en ôtant son chapeau pour saluer Philine, une perruque mal poudrée, mais du reste fort crêpée, et Philine lui jeta cent baisers.

Si elle trouvait son bonheur à aimer une p partie des hommes et à jouir de leur amour, elle ne goûtait pas moins vivement le plaisir, qu’elle se donnait aussi souvent que possible, de mystifier d’une façon légère ceux que, pour le moment, elle n’aimait pas.

Au milieu du vacarme avec lequel elle reçut ce vieil ami, on oubliait d’observer ses compagnons de voyage : cependant Wilhelm crut reconnaître les deux dames et un homme, déjà vieux, qui entrait avec elles. En effet il se découvrit bientôt qu’il les avait vus souvent tous trois, quelques années auparavant, parmi la troupe qui jouait dans sa ville natale. Les filles avaient grandi depuis lors, mais le père avait peu changé. Il jouait d’ordinaire les vieillards bourrus et bienveillants, dont le théâtre allemand n’est pas dépourvu, et qu’il n’est pas rare non plus de rencontrer dans la vie ordinaire : car, le caractère de nos compatriotes étant de faire le bien sans beaucoup d’éclat, ils songent rarement qu’il est aussi une manière de le faire avec grâce et délicatesse, et, poussés par un esprit de contradiction, ils tombent aisément dans le défaut de présenter en contraste, par une humeur grondeuse, leur vertu favorite. Notre comédien jouait fort bien ces rôles, et les jouait si souvent et si exclusivement, qu’il en avait pris les allures dans la vie ordinaire.

Wilhelm fut saisi d’une grande émotion en le reconnaissant : il se rappela combien de fois il avait vu cet homme sur le théâtre, à côté de sa chère Marianne ; il entendait encore le vieillard gronder ; il entendait la voix caressante avec laquelle, dans plusieurs de ses rôles, la jeune fille devait répondre à sa brusquerie.

On commença par demander vivement aux nouveaux venus si l’on pouvait trouver ou espérer ailleurs un engagement. La réponse, hélas ! fut négative, et l’on eut le regret d’apprendre que les troupes auxquelles on s’était adressé étaient complètes : quelques-unes même craignaient d’être forcées de se dissoudre, à cause de la guerre dont on était menacé. Le dépit et l’amour du changement avaient fait abandonner au vieux bourru et à ses deux filles un excellent engagement ; il avait rencontré le pédant et loué avec lui une voiture pour se transporter dans cette ville, où ils purent voir qu’on n’était pas moins embarrassé.

Tandis que les comédiens s’entretenaient vivement de leurs affaires, Wilhelm restait pensif. Il désirait entretenir le vieillard en particulier ; il désirait et craignait d’apprendre ce que Marianne était devenue, et il se trouvait dans la plus grande inquiétude.

La gentillesse des jeunes personnes qui venaient d’arriver ne pouvait le tirer de sa rêverie, mais une dispute, qui s’éleva, fixa son attention. Frédéric, le petit blondin qui servait Philine, résista cette fois vivement, quand il dut mettre la table et servir le repas.

« Je me suis engagé à vous servir, lui cria-t-il, mais non pas à servir tout le monde. »

Ils entrèrent là-dessus dans un vif débat : Philine lui disait qu’il eût à faire son devoir, et, comme il s’y refusait obstinément, elle lui dit, sans plus de façon, qu’il pouvait aller où il voudrait.

« Croyez-vous peut-être que je ne saurai pas me passer de vous ? » s’écria-t-il ; puis il sortit fièrement, fit son paquet et sortit, en courant, de la maison.

« Va, Mignon, dit Philine, procure-nous ce qu’il nous faut : avertis le garçon, et tu l’aideras à faire le service. »

Mignon s’approcha de Wilhelm, et lui dit, dans son style laconique : « Faut-il ? »

Et Wilhelm lui répondit :

« Mon enfant, fais ce que mademoiselle te commande. » Elle s’occupa de tout, et, toute la soirée, elle servit les hôtes avec grand soin. En sortant de table, Wilhelm tacha de faire avec le vieillard un tour de promenade ; il y réussit, et, après diverses questions sur sa vie passée, qui amenèrent la conversation sur l’ancienne troupe, Wilhelm osa enfin lui demander des nouvelles de Marianne.

« Ne me parlez pas de cette abominable créature ! s’écria le vieillard. J’ai juré de ne plus y penser. »

Cette exclamation effraya Wilhelm, mais il fut encore dans un plus grand embarras, quand cet homme continua d’invectiver contre la légèreté et le dérèglement de Marianne. Que notre ami aurait volontiers coupé court à l’entretien ! Mais il lui fallut essuyer les orageux épanchements du bizarre vieillard.

« Je rougis, poursuivit-il, de l’avoir tant aimée, et pourtant, si vous aviez connu particulièrement cette jeune fille, vous m’excuseriez sans doute. Elle était si gracieuse, si naturelle et si bonne, si obligeante et, à tous égards, si facile ! Je n’aurais jamais imaginé que l’impudence et l’ingratitude fussent les traits essentiels de son caractère. »

Wilhelm s’était déjà préparé à entendre sur le compte de Marianne les choses les plus graves, quand il remarqua soudain, avec étonnement, que le ton du vieillard se radoucissait ; qu’il hésitait, et qu’il tira son mouchoir pour essuyer ses larmes, qui finirent par l’interrompre tout à fait.

« Qu’avez-vous ? s’écria Wilhelm ; quel sujet donne tout à coup à vos sentiments une direction si opposée ? Ne me cachez rien : je prends au sort de cette jeune fille plus d’intérêt que vous ne pensez. Que je sache tout !

— J’ai peu de chose à dire, reprit le vieillard, en revenant au ton sévère et fâché. Je ne lui pardonnerai jamais ce que j’ai souffert pour elle. Elle eut toujours une certaine confiance en moi. Je l’aimais comme ma fille, et, du vivant de ma femme, j’avais résolu de la prendre chez moi, et de la sauver des mains de la vieille, dont la direction ne me promettait rien de bon. Ma femme mourut, et ce projet n’eut pas de suite.

« Vers la fin de notre séjour dans votre ville natale, il y a trois ans à peine, je remarquai chez elle une tristesse visible. Je la questionnai, mais elle évita de me répondre. Enfin nous partîmes. Elle voyageait dans la même voiture que moi, et je remarquai, ce qu’elle m’avoua bientôt après, qu’elle était enceinte, et dans la plus grande appréhension d’être renvoyée par le directeur. En effet il ne tarda pas longtemps à faire la découverte. Il congédia Marianne, dont l’engagement expirait d’ailleurs au bout de six semaines, et, malgré toutes nos instances, il la laissa dans une mauvaise auberge d’une petite bourgade.

« Que le diable emporte toutes ces drôlesses ! poursuivit le vieillard avec colère, et particulièrement celle-là, qui m’a fait passer tant de mauvais moments ! Faut-il vous dire encore longuement comme elle m’a intéressé, ce que j’ai fait pour elle, comme je m’en suis occupé, et l’ai secourue même pendant l’absence ! J’aimerais mieux jeter mon argent dans la rivière, et perdre mon temps à soigner des chiens galeux, que de faire jamais la moindre attention à une pareille créature. Qu’est-il arrivé ? Au commencement, je reçus des lettres de remerciements, des nouvelles, datées de plusieurs endroits où elle séjourna ; et puis enfin plus un mot, pas même un grand merci, pour l’argent que je lui avais envoyé pendant ses couches. Oh ! que la ruse et la légèreté des femmes s’accordent bien, pour leur procurer une existence commode et faire passer de mauvais moments à un honnête homme ! »

CHAPITRE 2.8.

Qu’on se figure l’état de Wilhelm, lorsqu’il retourna chez lui après cet entretien ! Toutes ses anciennes blessures étaient rouvertes, et le sentiment que Marianne n’avait pas été tout à fait indigne de son amour s’était ranimé chez lui : en effet, dans l’intérêt que lui portait le vieillard, dans les éloges qu’il lui donnait malgré lui, se montrait de nouveau à Wilhelm toute l’amabilité de sa maîtresse. Les violentes accusations de cet homme passionné ne renfermaient elles-mêmes rien qui pût la rabaisser aux yeux de son amant, car il se reconnaissait le complice de ses égarements ; son silence enfin ne lui paraissait point blâmable, et faisait plutôt naître en lui de tristes pensées ; il la voyait, relevant de couches, errer sans secours dans le monde, avec un enfant dont il était probablement le père… Images qui réveillèrent chez lui le plus douloureux sentiment.

Mignon l’avait attendu, et l’éclaira comme il montait l’escalier. Lorsqu’elle eut posé la lumière, elle lui demanda la permission d’exécuter ce soir devant lui un de ses tours. Il aurait bien voulu s’excuser, surtout ne sachant pas en quoi il consisterait, mais il ne pouvait rien refuser à cette bonne créature.

Au bout d’un moment, elle rentra. Elle portait sous le bras un tapis, qu’elle étendit sur le plancher. Wilhelm la laissa faire. Là-dessus elle apporta quatre flambeaux, et les plaça aux quatre coins du tapis. Un petit panier plein d’œufs, qu’elle alla prendre ensuite, rendit son intention plus claire. Ayant pris ses mesures exactement, elle allait et venait sur le tapis, et y déposa les œufs, à certaines distances les uns des autres. Puis elle appela un homme, qui faisait quelque service dans l’auberge et qui jouait du violon. Il se plaça dans un coin avec son instrument.

Mignon se banda les yeux, donna le signal, et, aux premiers sons de la musique, comme un rouage qu’on lâche, elle commença ses mouvements, accompagnant avec des castagnettes la mesure et la mélodie.

Vive, rapide et légère, elle dansait avec précision. Elle s’avançait entre les œufs, d’un pas si ferme et si hardi, les effleurait de si près, que l’on croyait, à chaque instant, qu’elle allait écraser l’un ou lancer l’autre bien loin, dans ses pirouettes rapides. Point du tout ! Elle n’en touchait aucun, bien qu’elle parcourût les files avec toute sorte de pas, petits ou grands, même en sautant et enfin presque à genoux. Régulière comme une horloge, elle poursuivait sa course, et, à chaque reprise, la musique bizarre donnait un élan nouveau à la danse, toujours recommencée et impétueuse. Wilhelm fut entraîné par ce spectacle étrange ; il oubliait ses peines ; il suivait chaque mouvement de cette chère créature, surpris de voir comme son caractère se développait admirablement par cette danse. Elle se montrait grave, sévère, dure, impétueuse, et, dans les poses douces, plus solennelle que gracieuse. Il éprouva soudain, en ce moment, ce qu’il avait déjà senti pour Mignon ; son ardent désir était d’adopter comme enfant, de serrer sur son cœur cette pauvre délaissée, de la prendre dans ses bras, et de réveiller en elle, avec la tendresse d’un père, la joie de la vie.

La danse était finie ; Mignon roula doucement, avec les pieds, les œufs en un monceau, sans en laisser, sans en casser aucun, se plaça auprès, en ôtant le bandeau de ses yeux, et termina son exercice par une révérence.

Wilhelm la remercia de lui avoir donné gentiment, à l’improviste, le spectacle de la danse qu’il avait souhaité de voir ; il lui caressa les joues, et la plaignit d’avoir pris tant de peine. Là-dessus il lui promit un habit neuf, et Mignon s’écria vivement : « Ta couleur ! »

Il le promit encore, sans savoir clairement ce qu’elle entendait par là. Elle mit les œufs dans le panier, le tapis sous son bras, demanda s’il avait encore des ordres à lui donner, et s’élança hors de la chambre.

Wilhelm apprit du musicien qu’elle s’était donné, depuis quelque temps, beaucoup de peine, pour lui chanter l’air de danse, qui n’était autre que le fandango, jusqu’à ce qu’il sût le jouer. Elle lui avait même offert quelque argent pour sa peine, mais il n’avait pas voulu l’accepter.

CHAPITRE 2.9.

Après une nuit inquiète, que notre ami passa, tantôt dans l’insomnie, tantôt tourmenté par des songes pénibles, dans lesquels il voyait Marianne, d’abord dans toute sa beauté, puis avec l’aspect de l’indigence, ou bien un enfant sur les bras, enfin dépouillée de ce gage d’amour, le jour naissait à peine, que Mignon entra, suivie d’un tailleur. Elle portait du drap gris et du taffetas bleu, et déclara, à sa manière, qu’elle désirait une veste neuve et un pantalon à la matelote, comme elle en avait vu aux enfants de la ville, avec des parements et des rubans bleus.

Depuis la perte de Marianne, Wilhelm avait renoncé à toutes les couleurs gaies ; il ne portait que du gris, le vêtement des ombres ; seulement une doublure bleu de ciel, ou un petit collet de la même couleur, animait un peu ce modeste habillement. Mignon, impatiente de porter les couleurs de Wilhelm, pressa le tailleur, qui promit de livrer bientôt son travail. Les leçons de danse et d’escrime que notre ami prit de Laërtes ce jour-là allèrent médiocrement. Elles furent d’ailleurs bientôt interrompues par l’arrivée de Mélina, qui fit voir, en entrant dans de grands détails, qu’une petite troupe était maintenant réunie, avec laquelle on pourrait jouer bon nombre de pièces. Il adressa encore à Wilhelm la demande d’avancer quelques fonds pour l’établissement, et Wilhelm témoigna de nouveau son irrésolution.

Là-dessus Philine et les jeunes filles arrivèrent en riant et faisant un beau bruit. Elles avaient projeté une nouvelle promenade : car le changement de lieux et d’objets était un plaisir après lequel elles soupiraient sans cesse. Dîner chaque jour dans un lieu nouveau était leur désir suprême : cette fois il s’agissait d’une promenade sur l’eau.

Le bateau dans lequel elles voulaient descendre le cours sinueux de l’agréable rivière était déjà prêt, par les soins du pédant. Philine fut pressante, la société n’hésita point, et l’on fut bientôt embarqué.

« Qu’allons-nous faire ? dit Philine, quand tout le monde se fut placé sur les bancs.

— Le plus court, repartit Laërtes, serait d’improviser une pièce. Que chacun prenne le rôle qui convient le mieux à son caractère, et nous verrons comment cela nous réussira.

— À merveille ! dit Wilhelm, car, dans une société où l’on ne se déguise point, où chacun ne suit que son sentiment, la grâce et le plaisir ne demeurent pas longtemps, et, dans celle où l’on se déguise toujours, ils ne se montrent jamais. Il n’est donc pas mal à propos de nous permettre d’abord le déguisement, et d’être ensuite sous le masque aussi sincères qu’il nous plaira.

— Voilà, dit Laërtes, pourquoi l’on trouve tant de charme dans la société des femmes, qui ne se montrent jamais sous leur air naturel.

— C’est, repartit Mme Mélina, qu’elles sont moins vaines que les hommes, qui s’imaginent qu’ils sont toujours assez aimables, tels que la nature les a faits. »

On avait vogué entre des bocages et des collines agréables, des jardins et des vignobles ; les jeunes femmes, et surtout Mme Mélina, exprimaient leur enchantement à la vue de ce beau pays. Mme Mélina commença même à déclamer solennellement un charmant poëme descriptif, qui roulait sur une scène pareille ; mais Philine l’interrompit, et proposa une loi qui défendrait à chacun de parler d’un objet inanimé ; puis elle mit vivement à exécution le projet d’une comédie improvisée. Le vieux bourru serait un officier en retraite, Laërtes un maître d’armes sans emploi, le pédant un juif ; elle-même serait une Tyrolienne : elle laissa les autres personnes se choisir leurs rôles. On supposa que la société était composée de gens qui ne s’étaient jamais vus, et qui venaient de se rencontrer dans le coche.

Philine commença aussitôt à jouer son rôle avec le juif, et cela répandit une gaieté générale.

On n’avait pas fait beaucoup de chemin, quand le batelier arrêta, pour recevoir, avec la permission de la société, un voyageur, qui était sur le bord et avait fait des signes.

« C’est justement ce qu’il nous fallait ! s’écria Philine. Il manquait à la compagnie un passe-volant. »

On vit monter dans la barque un homme bien fait, qu’à son costume et à son air respectable, on pouvait prendre pour un ecclésiastique. Il salua la société, qui lui rendit son salut à sa manière, et le mit d’abord au fait de son amusement. Là-dessus il prit le rôle d’un pasteur de campagne, et le remplit de la manière la plus agréable, à la grande surprise de tout le monde ; tour à tour exhortant, racontant des histoires, laissant voir quelques côtés faibles, et sachant toutefois se faire respecter.

Quiconque était sorti, ne fût-ce qu’une fois, de son caractère, avait dû donner un gage. Philine les avait recueillis avec beaucoup de soin, et avait menacé particulièrement l’ecclésiastique de mille baisers, quand il faudrait retirer les gages, bien qu’il n’eût pas été pris en faute une seule fois. Mélina, au contraire, était absolument dépouillé ; boucles, boutons de chemises, tout ce qui pouvait se détacher de sa personne, avait passé dans les mains de Philine : il avait voulu représenter un voyageur anglais, et ne pouvait entrer dans son rôle.

Le temps s’était passé de la manière la plus agréable ; chacun avait mis en œuvre toutes les ressources de son imagination et de son esprit, et habillé son rôle de plaisanteries ingénieuses et divertissantes : on arriva de la sorte dans le lieu où l’on se proposait de passer la journée, et, en se promenant avec l’ecclésiastique (nous lui laisserons la qualité que son extérieur et son rôle lui avaient fait donner), Wilhelm eut avec lui une conversation intéressante.

« Je trouve, dit l’inconnu, cet exercice fort utile entre comédiens, et même dans une société d’amis et de connaissances. C’est le meilleur moyen de faire sortir les hommes d’eux-mêmes et de les y ramener par un détour. Il faudrait introduire dans chaque troupe l’usage de s’exercer quelquefois de cette façon, et le public y gagnerait certainement, si l’on jouait tous les mois une pièce non écrite, mais à laquelle les acteurs se seraient préparés dans de nombreuses répétitions.

— Il ne faudrait pas, répondit Wilhelm, entendre par une pièce improvisée celle qui serait composée à l’instant même, mais celle dont le plan, l’action et la suite des scènes seraient donnés, et l’exécution remise à l’acteur.

— Fort bien, dit l’inconnu, et, précisément pour ce qui regarde l’exécution, aussitôt que les acteurs seraient une fois en verve, une telle pièce gagnerait infiniment, non pas sous le point de vue du style, car l’écrivain qui réfléchit doit polir son travail sous ce rapport, mais pour les gestes, le jeu de la physionomie, les exclamations et le reste, bref, le jeu muet, à demi-mot, qui semble se perdre chez nous chaque jour. Il est sans doute des comédiens en Allemagne, dont les attitudes expriment ce qu’ils pensent et ce qu’ils sentent ; qui, par le silence, l’hésitation, les gestes, par de gracieuses et délicates inflexions du corps, préparent un discours, et savent, par une agréable pantomime, lier avec l’ensemble les pauses du dialogue ; mais un exercice qui viendrait au secours d’un heureux naturel, et enseignerait à rivaliser avec le poète, n’est pas aussi en usage qu’il serait à souhaiter pour le plaisir des amateurs du théâtre.

— Mais un heureux naturel, répliqua Wilhelm, ne suffirait-il point, comme condition première et suprême, pour conduire l’acteur, ainsi que tout artiste et tout homme peut-être, à un but si élevé ?

— Oui, il pourrait être et demeurer la condition première et suprême, le commencement et la fin ; mais, dans l’intervalle, bien des choses manqueraient peut-être à l’artiste, si l’éducation, et une éducation précoce, ne le faisait pas d’abord ce qu’il doit être : en effet, celui auquel on attribue du génie se trouve, je crois, dans une situation plus fâcheuse que l’homme qui n’a que des facultés ordinaires : car le génie peut être faussé plus aisément, et poussé beaucoup plus violemment dans une mauvaise voie.

— Mais le génie ne saura-t-il se sauver lui-même, et guérir de ses mains les blessures qu’il s’est faites ?

— Nullement, ou du moins d’une manière très-insuffisante. Qu’on n’imagine pas en effet qu’il soit possible d’effacer les premières impressions de la jeunesse. L’enfant a-t-il grandi dans une sage liberté, entouré d’objets nobles et beaux, dans la société d’hommes distingués ; ses maîtres lui ont-ils enseigné ce qu’il devait savoir d’abord, afin de comprendre le reste plus facilement ; a-t-il appris ce qu’il n’aura jamais besoin de désapprendre : ses premières actions ont-elles été dirigées de telle sorte qu’il puisse à l’avenir faire le bien avec moins d’efforts et de peine, sans avoir à se défaire d’aucune mauvaise habitude : un tel homme passera une vie plus pure, plus complète et plus heureuse qu’un autre, qui aura consumé dans la lutte et l’erreur les forces de sa jeunesse. On parle et l’on écrit beaucoup sur l’éducation, et je vois bien peu d’hommes capables de saisir et de mettre en pratique la simple et grande idée qui embrasse tout le reste.

— Cela peut bien être, dit Wilhelm, car tout homme est assez borné pour vouloir former les autres à son image. Heureux, par conséquent, ceux dont le destin se charge, lui qui forme les gens à sa manière !

— Le destin, répliqua l’inconnu en souriant, est un maître excellent, mais qui fait payer cher ses leçons. Je m’en tiendrais toujours plus volontiers à la raison et aux leçons d’un homme. Le destin, dont la sagesse m’inspire un profond respect, me semble avoir dans le hasard, par le moyen duquel il agit, un serviteur très-malhabile : il est rare que l’un exécute purement et simplement ce que l’autre avait résolu.

— Vous exprimez là une idée fort singulière !

— Nullement ! La plupart des choses qui arrivent dans le monde justifient mon opinion. Une foule d’événements n’annoncent-ils pas d’abord une grande pensée, et ne finissent-ils pas le plus souvent par quelque fadaise ?

— Vous voulez rire !

— Et n’est-ce pas aussi ce qui arrive à chaque individu ? Supposons que le destin eût appelé quelqu’un à devenir un grand comédien (et pourquoi ne nous pourvoirait-il pas aussi de bons comédiens ?), mais que, par malheur, le hasard conduisît l’enfant dans un théâtre de marionnettes, où, dès son premier âge, il ne pourrait s’empêcher de prendre goût à une chose absurde, de trouver supportable, peut-être même intéressant, un spectacle insipide, et de recevoir ainsi, par un côté faux, les impressions d’enfance, qui ne s’effacent jamais, pour lesquelles nous conservons toujours un certain attachement…

— Qu’est-ce qui vous amène à parler de marionnettes ? dit tout à coup Wilhelm, un peu troublé.

— Ce n’était qu’un exemple pris à l’aventure. S’il ne vous plaît pas, prenons-en un autre. Supposons que le destin ait appelé quelqu’un à devenir un grand peintre, et qu’il plaise au hasard de confiner sa jeunesse dans de sales cabanes, des étables et des granges, croyez-vous qu’un tel homme se puisse jamais élever à la pureté, à la noblesse, à la liberté de l’âme ? Plus il a reçu dans son enfance une vive impression de ces objets impurs et les a ennoblis à sa manière, plus ils se vengeront de lui dans la suite de sa vie : car, tandis qu’il cherchait à les surmonter, ils se sont identifiés avec lui de la manière la plus intime. Celui qui a vécu de bonne heure dans une société mauvaise ou insignifiante, fût-il maître d’en avoir plus tard une meilleure, regrettera toujours celle dont l’impression se mêle chez lui au souvenir des plaisirs du jeune âge, qui reviennent si rarement. »

On peut juger qu’un pareil entretien avait éloigné peu à peu tout le reste de la société. Philine surtout s’était mise à l’écart dès le commencement. On revint par un chemin détourné aux deux interlocuteurs. Philine produisit les gages, qu’il fallut racheter de diverses manières. Alors, par les plus agréables inventions et une participation aisée et naturelle, l’étranger charma toute la société, et particulièrement les dames. Et, parmi les jeux, les chants, les baisers et les agaceries de tout genre, les heures s’écoulaient de la manière la plus agréable du monde.

CHAPITRE 2.10.

Quand la société voulut retourner à la ville, on chercha des yeux l’étranger, mais il avait disparu, et l’on ne put le retrouver.

« Ce n’est pas aimable, dit Mme Mélina, de la part d’un homme, qui annonce d’ailleurs tant de savoir-vivre, de quitter, sans prendre congé, une société qui lui a fait un si bon accueil.

— Pendant tout le temps qu’il a passé avec nous, dit Laërtes, j’ai cherché à me rappeler où je puis avoir vu cet homme singulier, et je me proposais justement de le questionner là-dessus au moment de le quitter.

— Mon impression a été la même, dit Wilhelm, et je ne l’aurais pas laissé partir, avant qu’il nous eût fait quelques révélations. Je me trompe fort, si je ne lui ai pas déjà parlé quelque part.

— Et vous pourriez bien vous tromper, dit Philine. Ce personnage a le faux air d’une ancienne connaissance, uniquement parce qu’il ressemble à un homme, et non pas à un Jean ou un Paul.

— Qu’est-ce à dire ? reprit Laërtes ; est-ce que nous ne ressemblons pas aussi à des hommes ?

— Je sais ce que je dis, répliqua Philine, et, si vous ne me comprenez pas, n’en parlons plus. Je ne prétends pas être réduite à interpréter mes paroles. »

Deux voitures étaient prêtes. On en fit compliment à Laërtes, qui les avait commandées. Philine prit place à côté de Mme Mélina, en face de Wilhelm, et les autres s’arrangèrent du mieux qu’ils purent. Laërtes monta le cheval de Wilhelm, qu’on avait aussi amené.

Philine était à peine en voiture, qu’elle se mit à chanter de jolis airs, et sut amener l’entretien sur des histoires auxquelles on pourrait, assurait-elle, donner avec succès la forme dramatique. En faisant, avec adresse, prendre ce tour à la conversation, elle n’avait pas tardé à mettre son jeune ami de bonne humeur, et, de son imagination vive et féconde, il tira d’abord un drame tout entier, avec tous ses actes, scènes, intrigue et caractères. On trouva bon d’y mêler quelques ariettes et des chants ; on composa les paroles, et Philine, qui se prêtait à tout, leur adapta sur-le-champ des mélodies connues et les chanta. Elle était dans son beau jour ; elle savait animer notre ami par mille agaceries : il goûtait plus de joie qu’il n’avait fait de longtemps.

Depuis qu’une douloureuse découverte l’avait arraché des bras de Marianne, il était resté fidèle au vœu de fuir l’insidieuse surprise d’une caresse de femme, d’éviter le sexe perfide, de renfermer dans son sein ses douleurs, ses inclinations, ses tendres désirs. La scrupuleuse exactitude avec laquelle il observait ce vœu, donnait à tout son être un secret aliment, et, comme son cœur ne pouvait rester sans attachement, une amoureuse sympathie devenait un besoin pour lui. Il errait encore à l’aventure, comme accompagné des premières illusions de sa jeunesse ; ses regards saisissaient avec joie tout objet charmant, et jamais il n’avait jugé avec plus d’indulgence une aimable figure. Combien, dans une situation pareille, devait être dangereuse pour lui la téméraire jeune fille, c’est ce qu’il est trop facile d’imaginer.

La société trouva tout préparé chez Wilhelm pour la recevoir ; les chaises rangées pour une lecture, et, au milieu, la table, sur laquelle le bol de punch devait trouver sa place.

Les pièces chevaleresques étaient alors dans leur nouveauté, et avaient fixé l’attention et la faveur du public. Le vieux bourru en avait apporté une de ce genre, et l’on avait résolu d’en faire la lecture. On prit place ; Wilhelm s’empara du livre et commença.

Les chevaliers bardés de fer, les vieux manoirs, la loyauté, la probité, la cordialité, mais surtout l’indépendance des personnages, furent accueillis avec une grande faveur[4]. Le lecteur remplit sa tâche de son mieux, et la société fut transportée. Entre le deuxième et le troisième acte, le punch fut servi dans un vaste bol, et, comme dans la pièce même on buvait et l’on trinquait beaucoup, il était fort naturel que la société, chaque fois que le cas se présentait, se mît vivement à la place des héros, qu’elle choquât de même les verres, et portât des vivat à ses personnages favoris.

Le feu du plus noble patriotisme enflammait tout le monde. Que cette société allemande trouvait de charme à goûter, conformément à son caractère et sur son propre terrain, cette jouissance poétique ! Les voûtes et les caveaux, les châteaux en ruines, la mousse et les arbres creux, et par-dessus tout les scènes nocturnes des bohémiens et le tribunal secret firent une sensation incroyable. Chacun se mit à songer comment il produirait bientôt devant le public sa nationalité allemande, les acteurs, en casque et en cuirasse, les actrices, en grande collerette empesée et montante. Chacun voulut sur-le-champ se donner un nom tiré de la pièce ou de l’histoire d’Allemagne, et Mme Mélina déclara que le fils ou la fille qu’elle portait dans son sein n’aurait pas d’autre nom qu’Adalbert ou Mathilde.

Au cinquième acte, l’approbation fut plus vive et plus bruyante ; et, lorsqu’enfin le héros échappa des mains de son oppresseur, que le tyran fut puni, l’enthousiasme fut si grand, que l’on jura qu’on n’avait jamais passé d’aussi heureux moments.

Mélina, que le punch avait enflammé, était le plus bruyant, et, quand on eut vidé le second bol, à l’approche de minuit, Laërtes jura haut et clair que nul homme n’était digne de porter désormais ces verres à ses lèvres, et, en faisant ce serment, il jeta derrière lui le sien à la rue, à travers les vitres. Les autres suivirent son exemple, et, malgré les protestations de l’aubergiste, accouru au bruit, le bol, qui, après une pareille fête, ne devait pas être souillé par une boisson profane, fut lui-même brisé en mille morceaux. Tandis que les deux jeunes filles dormaient sur le canapé, dans des attitudes qui n’étaient pas d’une décence irréprochable, Philine, chez qui l’effet de la boisson était le moins visible, poussait avec malice les autres à faire tapage. Mme Mélina déclamait quelques poésies sublimes, et son mari, dont l’ivresse n’était pas fort aimable, se mit à clabauder sur ce punch mal préparé, assurant qu’il saurait, lui, ordonner une fête tout autrement ; et, comme il devenait toujours plus grossier et plus bruyant, Laërtes, qui l’avait invité à se taire, lui jeta, sans plus de réflexion, les débris du bol à la tête, ce qui n’augmenta pas peu le vacarme.

Cependant la garde était accourue, et demandait qu’on ouvrît la porte. Wilhelm, très-échauffé par la lecture, quoiqu’il eût bu modérément, eut assez de peine à l’apaiser, avec le secours de l’hôte, en distribuant de l’argent et de bonnes paroles, et à ramener chez eux les membres de la société en fâcheux état. À son retour, vaincu par le sommeil et fort mécontent, il se jeta tout habillé sur son lit, et rien ne se peut comparer à la sensation désagréable qu’il éprouva le lendemain, lorsqu’il ouvrit les yeux, et qu’il jeta un triste regard sur les ravages de la veille, sur le désordre et les fâcheux effets qu’avait produits un poëme plein de génie, de chaleur et de nobles sentiments.

CHAPITRE 2.11.

Après un moment de réflexion, il fit appeler l’aubergiste, et lui dit de mettre sur son compte la dépense et le dégât. Il apprit en même temps une fâcheuse nouvelle : Laërtes, en revenant à la ville, avait tellement fatigué son cheval, que, vraisemblablement, l’animal en était fourbu, et que le maréchal avait peu d’espoir de le guérir.

Un salut, que Philine lui adressa de sa fenêtre, lui rendit sa bonne humeur, et il courut dans la boutique voisine, pour lui acheter un petit présent en retour du couteau de toilette ; et nous devons avouer qu’il ne se tint pas dans les limites d’un échange proportionné. Non-seulement il acheta pour elle une paire de fort jolies boucles d’oreilles, mais il y joignit un chapeau, un fichu et quelques autres bagatelles, qu’il lui avait vu jeter par la portière dans leur première promenade. Mme Mélina, qui vint l’observer, comme il offrait ses cadeaux, chercha, avant le dîner, l’occasion de lui faire de sérieuses observations sur son penchant pour cette jeune fille, et il en fut d’autant plus surpris, qu’il croyait ne mériter rien moins que ces reproches. Il jura sur son âme qu’il n’avait jamais eu l’idée de s’attacher à cette personne, dont il connaissait toute la conduite ; il excusa de son mieux ses attentions et ses prévenances pour Philine, mais il ne put nullement satisfaire Mme Mélina, toujours plus offensée de voir que ses flatteries, dont notre ami l’avait récompensée par une sorte de bienveillance, ne suffisaient pas à défendre cette conquête contre les attaques d’une rivale plus vive, plus jeune et plus favorisée de la nature.

Lorsqu’ils vinrent se mettre à table, ils trouvèrent le mari de très-mauvaise humeur, et déjà il commençait à la répandre sur des bagatelles, quand l’aubergiste vint annoncer un joueur de harpe.

« Je crois, ajouta-t-il, que sa voix et son instrument vous feront plaisir : nul ne peut l’entendre sans l’admirer et lui donner quelque aumône.

— Qu’il passe son chemin, repartit Mélina : je ne suis rien moins que disposé à entendre un vielleur ; d’ailleurs nous avons parmi nous des chanteurs qui seraient heureux de gagner quelque chose. »

Il accompagna ces mots d’un regard malin, à l’adresse de Philine. Elle le comprit, et fut prête soudain à protéger contre la mauvaise humeur de Mélina le chanteur annoncé. Elle se tourna du côté de Wilhelm et lui dit :

« Refuserons-nous d’entendre cet homme ? Ne ferons-nous rien pour nous sauver du déplorable ennui ? »

Mélina se disposait à lui répondre, et la dispute serait devenue plus vive, si Wilhelm n’avait salué le chanteur, qui parut à la porte, et ne lui avait fait signe d’approcher.

L’extérieur de cet homme étrange étonna toute la compagnie, et il avait déjà pris possession d’un siège, avant que personne eût osé l’interroger, ni faire aucune observation. Sa tête chauve ne portait qu’une légère couronne de cheveux gris ; de grands yeux bleus pleins de douceur, brillaient sous de longs sourcils blancs ; son nez était d’une belle forme ; sa longue barbe blanche ne cachait point ses lèvres gracieuses, et une grande robe brune enveloppait sa taille élancée et flottait jusqu’à ses pieds. Il ne tarda pas à préluder sur sa harpe, qu’il avait placée devant lui. Les agréables sons qu’il tirait de son instrument charmèrent bientôt la société.

« Bon vieillard, dit Philine, on assure que vous chantez aussi ?

— Chantez-nous, dit Wilhelm, quelque chose qui charme l’esprit et le cœur, en même temps que les sens. L’instrument devrait se borner à soutenir la voix ; des mélodies, des passages et des tirades sans paroles me semblent des papillons ou de jolis oiseaux, qui voltigent çà et là sous nos yeux, et que nous voudrions quelquefois saisir et nous approprier, mais le chant s’élance vers le ciel comme un génie, et il invite la meilleure part de nous-mêmes à prendre l’essor avec lui. »

Le vieillard jeta les yeux sur Wilhelm, puis il les leva vers le ciel, tira quelques accords de sa harpe, et commença. Son hymne célébrait la louange du chant, la félicité des chanteurs, et invitait les hommes à les honorer. Il donnait à ses vers tant de vie et de vérité, qu’on eût dit qu’il les avait composés à l’instant même et pour cette occasion. Wilhelm eut peine à s’empêcher de sauter au cou du vieillard : la crainte d’exciter les éclats de rire le retint sur sa chaise, car les autres auditeurs faisaient déjà à demi-voix quelques sottes réflexions, et disputaient sur la question de savoir si cet homme était un juif ou un moine.

Quand on lui demanda quel était l’auteur des paroles, il ne fit aucune réponse précise. Il assura seulement qu’il savait beaucoup de chansons, et que tout son désir était qu’on voulût les entendre avec plaisir. La plupart des auditeurs étaient joyeux et charmés ; Mélina lui-même était devenu expansif à sa manière ; et, comme on jasait et plaisantait ensemble, le vieillard, avec une inspiration sublime, entonna la louange de la vie sociale ; il célébra par des accents flatteurs la concorde et la bienveillance. Tout à coup son chant devint rude, sauvage et confus, pour déplorer l’odieuse dissimulation, l’aveugle haine et la dangereuse discorde, et toutes les âmes rejetèrent avec bonheur ces importunes chaînes, lorsque, porté sur les ailes d’une entraînante mélodie, il chanta les fondateurs de la paix et le bonheur des âmes qui se retrouvent.

À peine avait-il fini, que Wilhelm s’écria :

« Qui que tu sois, ô toi, qui viens à nous, comme un génie secourable, avec des chants de bénédiction et de vie, reçois l’hommage de mon respect et de ma reconnaissance ! Puisses-tu sentir que nous t’admirons tous, et te confier à nous, si tu as besoin de secours ! »

Le vieillard gardait le silence, ses doigts effleurèrent d’abord les cordes de la harpe, qu’il attaqua ensuite avec plus de force, et il chanta :

« Qu’entends-je là dehors devant la porte ? quels accents résonnent sur le pont ? Faites que ce chant retentisse à notre oreille dans la salle ! Ainsi parla le roi ; le page courut, il revint ; le roi s’écria : « Fais entrer le vieillard. »

« Je vous salue, nobles seigneurs ! je vous salue, belles dames ! Quel ciel resplendissant ! Étoile sur étoile ! Qui nous dira leurs noms ? Dans la salle pleine de pompe et de magnificence, fermez-vous, mes yeux : ce n’est pas le moment de se réjouir et d’admirer. »

« Le chanteur ferma ses paupières et fit retentir les cordes sonores : les chevaliers regardaient devant eux hardiment et les belles baissaient les yeux. Le roi, qui goûta la chanson, voulut offrir au chanteur, pour sa récompense, une chaîne d’or.

« Ne me donne pas la chaîne d’or : donne-la aux chevaliers, dont le bras audacieux brise les lances ennemies ; donne-la à ton chancelier, et qu’il porte la chaîne d’or avec ses autres chaînes.

« Je chante, comme chante l’oiseau logé sous le feuillage ; le chant qui sort de mon gosier est à lui-même une riche récompense ; mais, si j’ose prier, je ferai une prière : fais-moi servir dans le pur cristal une coupe du meilleur vin. »

« Il porta la coupe à ses lèvres ; il la but tout entière. « Ô boisson douce et bienfaisante ! Ô trois fois heureuse la maison où un tel don est peu de chose ! Quand vous serez dans la joie pensez à moi, et remerciez Dieu aussi vivement que je vous remercie pour ce breuvage. »

Quand le chanteur, ayant fini sa chanson, prit le verre qu’on avait placé devant lui, et, souriant, d’un air affectueux, à ses bienveillants auditeurs, le but tout entier, une satisfaction générale se répandit dans l’assemblée ; on applaudit, et l’on exprima le vœu que ce verre de vin pût raffermir sa santé et ses vieux membres. Il chanta encore quelques romances, et il excita toujours plus d’allégresse dans la compagnie.

« Vieillard, lui dit Philine, sais-tu l’air de la chanson : Le berger s’était paré pour la danse[5] ?

— Oui, sans doute, reprit-il, et, si vous vous chargez du chant et des gestes, je vous accompagnerai. »

Philine se leva et se tint prête. Le vieillard fit entendre la mélodie et la comédienne chanta les couplets, que nous ne donnerons pas à nos lecteurs, parce qu’ils pourraient bien les trouver insipides et même indécents.

Cependant les auditeurs, qui étaient toujours plus gais, avaient encore vidé quelques bouteilles et commençaient à devenir fort bruyants ; mais, comme notre ami avait encore présentes à l’esprit les suites fâcheuses de leur joie, il tâcha d’y couper court ; il glissa dans la main du vieillard une généreuse récompense ; les autres convives donnèrent aussi quelque chose ; on le laissa se retirer et prendre du repos, en se promettant de jouir encore, le soir même, de son talent.

Lorsqu’il fut sorti, Wilhelm dit à Philine :

« Je ne puis trouver, je l’avoue, à votre chanson favorite aucun mérite poétique et moral ; mais, si vous chantez jamais sur le théâtre, avec autant de naïveté, de naturel et de grâce, quelque chose de sortable, vous obtiendrez une vive et universelle approbation.

— Oui, dit-elle, il serait sans doute fort agréable de se chauffer contre la glace.

— À tout prendre, dit Wilhelm, combien cet homme l’emporte sur plus d’un comédien ! Avez-vous remarqué comme était juste l’expression dramatique de ses romances ? Assurément il y avait dans son chant plus de drame et de vie que dans nos roides personnages sur la scène. On serait tenté de prendre pour un récit la représentation de maintes pièces, et ces récits chantés pour une scène qui se passe sous nos yeux.

— Vous êtes injuste, répliqua Laërtes. Je ne me donne ni pour un grand comédien ni pour un bon chanteur ; mais, croyez-moi, quand la musique dirige les mouvements du corps, leur donne de la vie et leur marque en même temps la mesure ; quand la déclamation et l’expression m’ont été notées par le compositeur, je suis un tout autre homme que dans le drame prosaïque, où je dois commencer par créer tout cela, trouver d’abord pour moi la mesure et la déclamation, que peut encore me faire oublier toute personne qui joue avec moi.

— Tout ce que je sais, dit Mélina, c’est que cet homme l’emporte sur nous en un point, et un point capital : la force de ses talents se montre dans le profit qu’il en tire. Nous, qui serons peut-être bientôt dans l’embarras de savoir où nous trouverons à dîner, il nous décide à partager notre dîner avec lui. Avec une chansonnette, il sait tirer de notre poche l’argent que nous pourrions employer à nous former quelque établissement. C’est un grand plaisir sans doute, de jeter par la fenêtre l’argent avec lequel on pourrait se créer une existence à soi et aux autres ! »

Cette observation ne donna pas à l’entretien un tour fort agréable. Wilhelm, à qui ce reproche était adressé, répondit avec quelque vivacité, et Mélina, qui ne se piquait pas de la plus grande politesse, finit par exposer ses griefs assez sèchement.

« Voilà quinze jours, dit-il, que nous avons été voir le mobilier et la garde-robe du théâtre qui sont ici mis en gage, et nous pourrions les avoir pour une somme très-modique. Vous me donnâtes alors l’espérance que vous m’avanceriez cet argent, et je n’ai pas vu jusqu’à présent que vous ayez donné suite à la chose ou songé à prendre aucune résolution. Si vous en aviez pris une alors, nous serions à l’œuvre aujourd’hui. Votre projet de départ, vous ne l’avez pas non plus mis encore à exécution, et, dans l’intervalle, vous ne me semblez pas avoir épargné l’argent : il y a du moins des personnes qui savent toujours vous procurer l’occasion de le dissiper plus vite. »

Ce reproche, qui n’était pas tout à fait injuste, blessa notre ami. Il répondit, en quelque mots, avec vivacité, avec violence même, et, comme la société se levait de table et se dispersait, il prit la porte, en faisant entendre assez clairement qu’il ne voulait pas rester plus longtemps avec des gens si désagréables et si ingrats. Il descendit à la hâte, fort mécontent, pour s’asseoir sur un banc de pierre qui se trouvait devant la porte de son auberge, et ne remarqua point que, moitié par gaieté, moitié par humeur, il avait bu plus qu’à l’ordinaire.

CHAPITRE 2.12.

Au bout de quelques moments, que Wilhelm avait passés agité de mille pensées, assis sur le banc, le regard fixe et rêveur, Philine s’avança doucement vers la porte de l’auberge, en fredonnant quelques airs, s’assit auprès de lui, on pourrait presque dire sur lui, tant elle s’était approchée ; elle s’appuyait sur son épaule, jouait avec ses cheveux, lui caressait le visage, et lui disait les plus jolies choses du monde. Elle le supplia de rester, et de ne pas la laisser seule dans une société où elle mourrait d’ennui ; elle ne pouvait plus vivre sous le même toit que Mélina, aussi s’était-elle transportée dans l’auberge de Wilhelm.

Vainement chercha-t-il à se délivrer d’elle, à lui faire comprendre qu’il ne pouvait ni ne devait rester plus longtemps ; elle ne cessa de le conjurer ; elle lui passa même, à l’improviste, le bras autour du cou, et lui donna des baisers passionnés.

« Êtes-vous folle, Philine ? s’écria Wilhelm, en cherchant à se dégager ; rendre la place publique témoin de semblables caresses, que je ne mérite en aucune façon ! Laissez-moi, je ne puis rester ; je ne resterai pas.

— Et je ne te lâcherai pas, dit-elle, et je t’embrasserai ici en pleine rue, jusqu’à ce que tu m’aies promis ce que je désire. J’en mourrai de rire, poursuivit-elle : après ces familiarités, les gens croiront assurément que nous sommes de nouveaux époux, et les maris, témoins d’une scène si agréable, me vanteront à leurs femmes, comme un modèle d’ingénue et naïve tendresse. »

Quelques personnes passèrent justement, et Philine fit à Wilhelm les plus douces caresses, et lui, pour éviter le scandale, il fut contraint de jouer le rôle de mari commode. Puis elle faisait des grimaces aux gens par derrière, et la folle étourdie continua de faire tant de sortes d’impertinences, qu’il dut enfin lui promettre de rester encore ce jour-là et le lendemain et le surlendemain.

« Vous êtes une véritable souche ! dit-elle là-dessus, en le laissant aller, et moi je suis une folle de vous prodiguer ainsi mes caresses. »

Elle se leva de mauvaise humeur et fit quelques pas, puis elle revint en riant et s’écria :

« Je crois que c’est justement pour cela que je raffole de toi. Je cours chercher mon tricot, pour avoir quelque chose à faire. Reste là, et que je retrouve l’homme de pierre sur le banc de pierre ! »

Cette fois elle lui faisait tort : car, malgré tous ses efforts pour se contenir, s’il se fût trouvé avec elle en ce moment sous un berceau solitaire, selon toute vraisemblance, il n’aurait pas manqué de répondre à ses caresses.

Après lui avoir jeté une œillade agaçante, elle entra dans l’auberge. Il n’avait aucune envie de la suivre ; sa conduite avait même excité chez lui une nouvelle répugnance : cependant il se leva, sans savoir pourquoi, afin de la rejoindre.

Il était sur le point d’entrer, quand Mélina survint, lui adressa la parole avec politesse, et lui demanda pardon de quelques expressions trop dures, qui lui étaient échappées dans la dispute.

« Vous ne m’en voudrez pas, poursuivit-il, si, dans la position où je me trouve, je laisse peut-être voir trop d’inquiétude : le souci que j’ai pour une femme, bientôt peut-être pour un enfant, m’empêche de vivre tranquillement au jour le jour, et de passer mon temps dans la jouissance de sensations agréables, comme cela vous est encore permis. Veuillez y réfléchir, et, s’il vous est possible, mettez-moi en possession du mobilier théâtral qui se trouve ici : je ne serai pas longtemps votre débiteur, et je vous serai éternellement obligé. »

Wilhelm, fâché de se voir arrêté sur le seuil, qu’un penchant irrésistible le portait alors à franchir, pour joindre Philine, dit, avec une distraction soudaine et une bienveillance précipitée :

« Si je puis vous rendre par là heureux et content, je ne veux pas balancer davantage. Allez, arrangez tout ; je suis prêt à payer ce soir même ou demain matin. »

Là-dessus il tendit la main à Mélina, pour gage de sa promesse, et fut très-satisfait de le voir s’éloigner promptement. Par malheur, un nouvel obstacle, plus désagréable que le premier, l’empêcha de pénétrer dans la maison.

Un jeune garçon, la valise sur le dos, arrivait à la hâte et s’approcha de Wilhelm, qui reconnut d’abord le petit Frédéric.

« Me revoici ! s’écria-t-il, en promenant avec joie ses yeux bleus de tous côtés et à toutes les fenêtres. Où est mademoiselle ? Qui diable pourrait durer plus longtemps au monde sans la voir ? »

L’aubergiste, qui venait de s’approcher, répondit : « Elle est là-haut. » En quelques sauts, Frédéric eut franchi l’escalier, et Wilhelm resta sur le seuil, comme pétrifié. Au premier moment, il aurait pris le jeune drôle par les cheveux, pour lui faire dégringoler l’escalier ; mais l’accès violent d’une furieuse jalousie suspendit tout à coup le cours de ses esprits et de ses idées, et, lorsqu’il se fut remis peu à peu de sa stupeur, il fut saisi d’une inquiétude, d’un malaise, tel qu’il n’en avait éprouvé de sa vie.

Il entra chez lui et trouva Mignon occupée à écrire. L’enfant s’était exercée depuis quelque temps, avec une grande application, à écrire tout ce qu’elle savait par cœur, et l’avait donné à corriger à son maître et son ami. Elle était infatigable et comprenait bien, mais les lettres étaient toujours inégales et les lignes irrégulières. Ici, comme toujours, son corps semblait en lutte avec son esprit. Wilhelm, à qui l’attention de l’enfant faisait grand plaisir, lorsqu’il était de sang-froid, s’arrêta peu cette fois à ce qu’elle lui montrait : elle s’en aperçut, et en fut d’autant plus affligée, qu’elle croyait avoir très-bien fait ce jour-là.

L’inquiétude poussa Wilhelm dans les corridors ; il montait, il descendait, et il retourna bientôt à la porte d’entrée. À ce moment, arriva au galop un cavalier de bonne mine, et qui, dans l’âge mûr, paraissait très-vert encore. L’aubergiste courut au-devant de lui, et lui tendit la main comme à une ancienne connaissance, en s’écriant :

« Eh ! monsieur l’écuyer, on vous revoit donc une fois !

— Je ne veux que donner l’avoine à mon cheval, dit l’étranger : je dois me rendre sans tarder au château, pour faire tout préparer bien vite. Le comte et la comtesse y seront demain ; ils y séjourneront quelque temps, pour recevoir de leur mieux le prince de ***, qui établira probablement dans le pays son quartier général.

— C’est dommage que vous ne puissiez rester chez nous, reprit l’aubergiste : nous avons bonne compagnie. »

Un piqueur, arrivé au galop, prit le cheval de l’écuyer, qui s’entretenait avec l’hôte sur le seuil de la porte et paraissait observer Wilhelm.

Wilhelm, s’apercevant que l’on parlait de lui, s’éloigna, et se promena dans quelques rues.

CHAPITRE 2.13.

Dans la pénible inquiétude qu’il éprouvait, l’idée lui vint d’aller à la recherche du vieillard, espérant que sa harpe chasserait les mauvais esprits. Sur les informations qu’il demanda, il fut adressé à une méchante auberge, dans une ruelle écartée, et, dans l’auberge, on le fit monter jusqu’au grenier, où les doux sons de la harpe, s’échappant d’une chambre, arrivèrent jusqu’à lui. C’étaient des accords touchants, plaintifs, qui accompagnaient un chant triste et douloureux. Wilhelm se glissa vers la porte, et, comme le bon vieillard exécutait une espèce de fantaisie, et répétait toujours un petit nombre de strophes, chantant et récitant tour à tour, après un moment d’attention, l’auditeur put saisir, à peu près, les paroles suivantes :

« Celui qui jamais ne mangea son pain mouillé de larmes, qui jamais ne passa les tristes nuits, assis sur sa couche et pleurant, celui-là ne vous connaît point, ô puissances célestes !

« Vous nous introduisez dans la vie, vous laissez le malheureux devenir coupable, puis vous l’abandonnez à sa peine, car toute faute s’expie sur la terre. »

Cette plainte douloureuse et touchante pénétra Wilhelm jusqu’au fond de l’âme. Il lui semblait que le vieillard était quelquefois interrompu par les larmes ; puis les cordes résonnaient seules, et enfin la voix y joignait de nouveau de faibles sons entrecoupés. Wilhelm se tenait auprès de la porte ; il était profondément ému ; la douleur de l’inconnu ouvrit son cœur angoissé ; il ne résista pas à la compassion, et il laissa un libre cours aux larmes que la plainte touchante du vieillard fit aussi couler enfin de ses yeux. Toutes les douleurs dont son âme était oppressée s’exhalèrent à la fois ; il s’y abandonna tout entier, il ouvrit la porte, et se présenta devant le vieillard, qui avait dû se faire un siège du méchant grabat, unique meuble de ce misérable réduit.

« Bon vieillard, s’écria-t-il, quelles sensations tu as excitées chez moi ! Tout ce qui dormait dans mon cœur, tu l’as réveillé. Ne te trouble pas, poursuis : en même temps que tu adoucis tes souffrances, tu rends heureux un ami. »

Le vieillard voulait se lever et répondre quelques mots : Wilhelm s’y opposa, car il avait remarqué, le matin, qu’il ne parlait pas volontiers. Il s’assit lui-même, à son côté, sur le grabat.

Le vieillard essuya ses larmes, et lui dit avec un gracieux sourire :

« Comment êtes-vous venu jusqu’ici ? Je voulais vous faire ce soir une nouvelle visite.

— Nous sommes plus tranquilles ici, répondit Wilhelm. Chante-moi ce que tu voudras, ce qui convient à ta situation, et fais comme si je n’y étais pas. Il me semble que tu ne saurais te tromper aujourd’hui. Tu es bien heureux de pouvoir t’occuper et t’entretenir si doucement dans la solitude, et, puisque tu es partout étranger, de trouver dans ton cœur la plus agréable connaissance. »

Le vieillard jeta les yeux sur les cordes, et, après avoir doucement préludé, il chanta :

« Qui s’abandonne à la retraite, hélas ! est bientôt seul ; chacun vit, chacun aime, et le laisse à sa souffrance. Oui, laissez-moi à ma peine ! Et, si je puis une fois être vraiment solitaire, alors je ne serai plus seul.

« Un amant se glisse sans bruit, pour guetter si son amie est seule : ainsi pénètre, nuit et jour, dans ma solitude la peine, dans ma solitude l’angoisse. Ah ! qu’une fois je sois solitaire dans le tombeau, alors elle me laissera seul ! »

Il faudrait trop nous étendre, encore nous serait-il impossible d’exprimer le charme du singulier entretien que notre ami soutint avec le mystérieux étranger. À tout ce que disait le jeune homme, le vieillard répondait, avec la plus pure harmonie, par des accords qui éveillaient toutes les sensations voisines, et ouvraient à l’imagination une vaste carrière.

Quiconque assista jamais à une assemblée de ces personnes pieuses[6] qui, séparées de l’Église, croient trouver une édification plus pure, plus intime et plus spirituelle, pourra se faire aussi une idée de la scène qui nous occupe. On se rappellera comme l’officiant sait adapter à ses paroles quelque vers d’un cantique, qui élève l’âme où l’orateur désire qu’elle prenne son vol ; comme, bientôt après, un membre de la communauté, ajoute, avec une autre mélodie, un vers d’un autre chant, et comme à celui-ci un troisième en associe un autre, si bien que les idées analogues des cantiques auxquels ces vers sont empruntés en sont éveillées, mais que chaque passage reçoit de la nouvelle combinaison un sens individuel et nouveau, que l’on dirait trouvé à l’instant même ; en sorte que, d’un cercle d’idées connu, de cantiques et de passages connus, résulte, pour cette assemblée, pour ce moment, un ensemble particulier, dont la jouissance la fortifie, l’anime et la restaure. C’est ainsi que le vieillard édifiait son auditeur, et, par des chants et des passages connus et inconnus, donnait à des sentiments éloignés et prochains, éveillés et assoupis, agréables et douloureux, une impulsion, qui, dans la situation où se trouvait alors notre ami, pouvait produire les plus heureux résultats.

CHAPITRE 2.14.

Wilhelm, en revenant chez lui, commença en effet à réfléchir sur sa position, plus vivement qu’il n’avait fait jusqu’alors, et il était arrivé au logis avec la résolution de s’en arracher, quand l’aubergiste lui dit, en confidence, que Mlle Philine avait fait la conquête de l’écuyer du comte ; qu’après avoir rempli sa commission au château, il était revenu en toute hâte, et faisait avec elle un bon souper dans la chambre de la dame.

Au même instant Mélina survint avec le notaire. Ils se rendirent ensemble dans la chambre de Wilhelm ; là il acquitta sa promesse, non sans quelque hésitation, et livra trois cents écus contre une lettre de change sur Mélina, qui remit sur-le-champ les espèces au notaire, et reçut en échange le titre d’achat de tout le mobilier de théâtre, qu’on devait lui remettre le lendemain.

À peine furent-ils séparés, que Wilhelm entendit dans la maison des cris épouvantables. Une jeune voix, colère et menaçante, éclatait au travers de sanglots et de hurlements affreux ; il entendit ces cris, partis d’en haut, passer devant sa chambre et fuir dans la cour.

La curiosité ayant fait descendre notre ami, il trouva le petit Frédéric dans une espèce de frénésie. Il pleurait, grinçait les dents, trépignait, menaçait du poing, et faisait mille contorsions de colère et de douleur. Mignon était devant lui, et l’observait avec étonnement. L’aubergiste expliqua assez clairement cette étrange scène.

Après son retour, le jeune garçon, que Philine avait bien reçu, avait paru joyeux et content ; il avait chanté, sauté, jusqu’au moment où l’écuyer avait fait connaissance avec Philine. Alors le petit compagnon, encore enfant, presque jeune homme, avait commencé à témoigner son dépit, à fermer les portes avec fracas, à monter et à descendre comme un furieux. Philine lui avait commandé de servir ce soir à table, ce qui l’avait rendu toujours plus grondeur et mutin ; enfin, comme il portait un plat de ragoût, au lieu de le poser sur la table, il l’avait répandu entre mademoiselle et son convive, qui étaient assez près l’un de l’autre ; sur quoi, l’écuyer lui avait appliqué une bonne paire de soufflets et l’avait jeté à la porte.

« Pour moi, ajouta l’aubergiste, je me suis mis à nettoyer les deux personnes, dont les habits sont en fort mauvais état. »

Quand le jeune garçon apprit le bon effet de sa vengeance, il se mit à rire aux éclats, en même temps que les larmes lui coulaient encore sur les joues. Il se réjouit quelques moments de tout son cœur ; puis, l’affront que cet homme lui avait fait, en abusant de sa force, lui revenant à la pensée, ses cris et ses menaces recommencèrent.

Wilhelm était rêveur et confus en présence de cette scène. Il voyait ses propres sentiments exprimés en traits énergiques, exagérés : lui aussi, il était enflammé d’une insurmontable jalousie, et, si la bienséance ne l’avait pas arrêté, lui aussi, il aurait satisfait sa mauvaise humeur, maltraité, avec une maligne joie, la séduisante Philine et provoqué son rival ; il aurait voulu étouffer ces gens, qui ne semblaient être là que pour son tourment.

Laërtes, qui était aussi accouru et avait appris l’aventure, encouragea malicieusement le petit furieux, lorsqu’il protesta et jura que l’écuyer lui donnerait satisfaction ; qu’il n’avait jamais souffert une insulte ; que, si l’écuyer s’y refusait, il saurait bien se venger. Laërtes était là dans son rôle. Il monta, d’un air sérieux, et provoqua l’écuyer au nom du jeune garçon.

« C’est drôle ! dit l’écuyer. Je ne m’attendais guère ce soir à une pareille bouffonnerie. »

Ils descendirent et Philine les suivit.

« Mon fils, dit l’écuyer au petit bonhomme, tu es un brave garçon, et je ne refuse pas de me battre avec toi ; mais, comme l’inégalité de nos âges et de nos forces rend la chose un peu extraordinaire, je propose, au lieu d’armes, une paire de fleurets. Nous frotterons les boutons avec de la craie, et celui qui marquera sur l’habit de l’autre la première botte ou le plus grand nombre, sera déclaré vainqueur, et régalé par l’autre du meilleur vin qu’on puisse trouver dans la ville. »

Laërtes décida que cette proposition pouvait être acceptée ; Frédéric lui obéit comme à son maître. On apporta les fleurets ; Philine s’assit, prit son tricot, et observa les deux champions avec une grande tranquillité.

L’écuyer, qui maniait fort bien le fleuret, fut assez complaisant pour ménager son adversaire, et laisser marquer son habit de quelques taches de craie ; sur quoi ils s’embrassèrent et l’on apporta le vin. L’écuyer désira connaître la naissance et l’histoire de Frédéric : le jeune garçon lui fit un conte, qu’il avait souvent répété, et que nous rapporterons une autre fois à nos lecteurs.

Ce duel était pour Wilhelm le dernier trait du tableau de ses propres sentiments : car il ne pouvait se dissimuler qu’il aurai souhaité de tenir le fleuret, et mieux encore une épée, pour se battre avec l’écuyer, quoiqu’il vît bien que cet homme lui était fort supérieur dans l’art de l’escrime. Mais il ne daigna pas adresser un regard à Philine ; il se garda de toute parole qui aurait pu trahir ses sentiments, et, après avoir bu quelques coups à la santé des combattants, il se hâta de regagner sa chambre, où mille pensées désagréables le vinrent assiéger.

Il se rappelait le temps où son esprit s’élevait, d’un essor libre et plein d’espérance ; où il nageait, comme dans son élément, dans les plus vives et les plus diverses jouissances. Il se voyait tombé dans une oisiveté sans but, où il ne goûtait qu’à peine, du bout des lèvres, ce qu’il avait savouré autrefois à longs traits ; mais il ne pouvait voir clairement le besoin invincible dont la nature lui avait fait une loi, et que ce besoin, stimulé seulement par les circonstances, n’était satisfait qu’à demi et s’égarait loin du but.

Il ne faut donc pas s’étonner qu’en réfléchissant à sa situation, et en cherchant avec effort les moyens d’en sortir, il fût tombé dans la plus grande perplexité. Ce n’était pas assez que son amitié pour Laërtes, son inclination pour Philine, son attachement pour Mignon, l’enchaînassent, plus longtemps qu’il n’était convenable, dans une ville et dans une société au milieu de laquelle il pouvait se livrer à son goût favori, satisfaire ses désirs comme à la dérobée, et, sans se proposer un but, poursuivre furtivement ses anciens rêves : il croyait avoir assez de force pour s’arracher à ces liaisons et partir sur-le-champ ; mais il venait de s’engager avec Mélina dans une affaire d’argent ; il avait fait la connaissance du mystérieux vieillard, et il sentait un désir inexprimable de le pénétrer. Cependant, longtemps agité de pensées diverses, il était résolu, il le croyait du moins, à ne pas se laisser retenir même par ces nouveaux liens. « Il faut que je parte ! s’écriait-il, je veux partir ! » En disant ces mots, il se jeta sur un siège : il était fort ému.

Mignon entra et demanda si elle ne devait pas lui rouler les cheveux. Elle s’approchait sans bruit ; elle était fort affligée de ce qu’il l’avait renvoyée si brusquement ce jour-là.

Rien n’est plus touchant que de voir une affection qui se nourrit en silence, une fidélité qui se fortifie en secret, se produire enfin dans l’instant propice, et se manifester à celui qui jusqu’alors ne l’avait pas méritée. La jeune fleur, longtemps, étroitement fermée, allait s’épanouir, et le cœur de Wilhelm ne pouvait être plus ouvert à la sympathie.

Mignon était debout devant lui et voyait son trouble.

« Maître, s’écria-t-elle, si tu es malheureux, que deviendra Mignon ?

— Chère enfant, dit-il en lui prenant les mains, tu es aussi une de mes douleurs : il faut que je parte. »

Elle le regarda fixement ; elle vit briller dans ses yeux les larmes qu’il retenait ; elle tomba violemment à genoux devant lui.

Il tenait ses mains dans les siennes ; elle appuya sa tête sur les genoux de son maître, sans faire aucun mouvement. Il jouait avec ses cheveux, d’une main caressante. Elle resta longtemps immobile. Enfin il aperçut chez elle une sorte de tressaillement, d’abord très-faible, et qui s’étendit par degrés à tous ses membres.

« Que t’arrive-t-il, Mignon ? » s’écria Wilhelm.

Elle leva sa jolie tête, le regarda, et porta tout à coup la main sur son cœur, comme pour réprimer sa souffrance. Il la souleva ; elle tomba sur les genoux de Wilhelm. Il la serra dans ses bras et lui donna un baiser. Pas un serrement de sa main, pas un mouvement ne répondit. Elle se pressait toujours le cœur, et tout à coup elle poussa un cri, accompagné de mouvements convulsifs. Elle se leva en sursaut, et tomba soudain sur le plancher, comme si toutes ses articulations se fussent brisées. C’était un spectacle déchirant.

« Mon enfant, s’écria-t-il, en la relevant et l’embrassant avec force, mon enfant, qu’as-tu donc ? »

Les spasmes continuaient, et, du cœur, ils se communiquaient aux membres affaissés. Elle n’était soutenue que par les bras de Wilhelm. Il la pressait sur son cœur et la baignait de larmes. Tout à coup elle parut se roidir encore, comme une personne qui souffre la plus violente douleur ; tous ses membres se ranimèrent avec une nouvelle violence, et, comme un ressort qui se détend, elle se jeta au cou de Wilhelm, en paraissant éprouver un déchirement profond, puis, au même instant, un torrent de larmes coula de ses yeux fermés sur le sein de son ami. Il la serrait fortement. Elle pleurait, et aucune parole ne saurait exprimer la violence de ces pleurs. Ses longs cheveux s’étaient dénoués et flottaient sur les épaules de l’enfant éplorée, et tout son être semblait s’écouler sans trêve en un déluge de larmes. Ses membres roidis reprirent leur souplesse ; son cœur s’épanchait ; et, dans le trouble du moment, Wilhelm craignit qu’elle ne fondît dans ses bras, et qu’il ne restât plus rien d’elle. Il la serrait toujours avec plus de force.

« Mon enfant, s’écria-t-il, mon enfant ! Tu es à moi, si ce mot peut te consoler. Tu es à moi ! Je te garderai ; je ne t’abandonnerai pas. »

Les larmes coulaient encore : enfin elle se dressa sur ses pieds ; une douce sérénité brillait sur son visage.

« Mon père, dit-elle, tu ne veux pas m’abandonner ! tu veux être mon père ! Je suis ton enfant. »

À ce moment, les doux sons de la harpe retentirent devant la porte ; le vieillard venait offrir à son ami, en sacrifice du soir, ses chants les plus tendres, et lui, pressant toujours plus étroitement son enfant dans ses bras, il goûtait une pure et ineffable félicité.

LIVRE

TROISIÈME.

CHAPITRE 3.1.

« Connais-tu la contrée où les citronniers fleurissent ? Dans le sombre feuillage brillent les pommes d’or ; un doux vent souffle du ciel bleu ; le myrte discret s’élève auprès du superbe laurier… La connais-tu ?

« C’est là, c’est là, ô mon bien-aimé, que je voudrais aller avec toi.

« Connais-tu la maison ? Son toit repose sur des colonnes ; la salle brille, les chambres resplendissent, et les figures de marbre se dressent et me regardent. « Que vous a-t-on fait, pauvre enfant ? » La connais-tu ?

« C’est là, c’est là, ô mon protecteur, que je voudrais aller avec toi.

« Connais-tu la montagne et son sentier dans les nuages ? La mule cherche sa route dans le brouillard ; dans les cavernes habite l’antique race des dragons ; le rocher se précipite et, après lui, le torrent. La connais-tu ?

« C’est là, c’est là que passe notre chemin : ô mon père, partons ! »

Le lendemain, quand Wilhelm chercha Mignon dans l’auberge, il ne la trouva pas, mais il apprit qu’elle était sortie avec Mélina, qui s’était levé de bonne heure, pour prendre possession du mobilier et de la garde-robe de théâtre.

Quelques heures après, Wilhelm entendit de la musique devant sa porte. Il crut d’abord que c’était le joueur de harpe, mais il reconnut bientôt les sons d’une guitare, et la voix, qui commençait le chant, était la voix de Mignon. Wilhelm ouvrit la porte ; la jeune fille entra, et chanta les strophes que nous venons de rapporter.

La mélodie et l’expression plurent singulièrement à notre ami, bien qu’il ne pût comprendre toutes les paroles. Il se fit répéter, expliquer les strophes, les écrivit et les traduisit. Mais il ne put imiter que de loin l’originalité des tournures ; l’innocence enfantine de l’expression disparut, lorsque la langue incorrecte devint régulière, et que les phrases rompues furent enchaînées. Rien ne pouvait d’ailleurs se comparer au charme de la mélodie.

Mignon commençait chaque strophe d’une manière pompeuse et solennelle, comme pour préparer l’attention à quelque chose d’extraordinaire, comme pour exprimer quelque idée importante. Au troisième vers, le chant devenait plus sourd et plus grave. Ces mots : La connais-tu ? étaient rendus avec réserve et mystère ; c’est là ! c’est là ! était plein d’un irrésistible désir, et, chaque fois, elle savait modifier de telle sorte les dernières paroles : Je voudrais aller avec toi ! qu’elles étaient tour à tour suppliantes, pressantes, pleines d’entraînement et de riches promesses.

Après qu’elle eut fini le chant pour la seconde fois, elle resta un moment silencieuse, arrêta sur Wilhelm un regard pénétrant et lui dit :

« Connais-tu la contrée ?

— Ce doit être l’Italie, répondit Wilhelm. D’où te vient cette chanson ?

— L’Italie ! dit Mignon rêveuse. Si tu vas en Italie, tu me prendras avec toi : j’ai froid ici.

— As-tu déjà vu ce pays-là ? »

L’enfant garda le silence, et Wilhelm n’en put rien tirer de plus.

Mélina, qui survint, examina la guitare, et se réjouit de la voir déjà mise en si bon état. L’instrument faisait partie du vieux mobilier. Mignon l’avait emprunté pour cette matinée ; le joueur de harpe l’avait monté sur-le-champ, et l’enfant fit paraître, à cette occasion, un talent qu’on ne lui connaissait pas encore.

Mélina avait déjà pris possession de l’attirail de théâtre avec tous les accessoires ; quelques membres du conseil municipal lui promirent aussitôt l’autorisation de jouer quelque temps dans la ville. Il reprit dès lors un cœur joyeux et un visage serein ; il semblait un autre homme ; il était doux et poli avec chacun, et même prévenant, insinuant. Il se félicitait de pouvoir maintenant occuper et engager, pour quelque temps, ses amis, jusqu’alors oisifs et embarrassés ; il regrettait toutefois de n’être pas en état, du moins au début, de payer selon leur mérite et leur talent les excellents sujets qu’un heureux hasard lui avait amenés ; mais, avant tout, il devait s’acquitter envers Wilhelm, son généreux ami.

« Je ne puis vous exprimer, lui disait Mélina, la grandeur du service que vous me rendez, en m’aidant à entreprendre la direction du théâtre. En effet, quand je vous ai rencontré, je me trouvais dans une très-fâcheuse situation. Vous vous rappelez avec quelle vivacité je vous témoignai, dans notre première entrevue, mon dégoût du théâtre ; et cependant, aussitôt que je fus marié, je dus, par amour pour ma femme, qui s’en promettait beaucoup de plaisir et de succès, chercher un engagement. Il ne s’en présenta aucun, du moins rien de fixe ; en revanche, je trouvai heureusement quelques négociants, qui pouvaient avoir besoin, dans des cas extraordinaires, d’un homme en état de tenir la plume, sachant le français et connaissant un peu la comptabilité. Je m’en trouvai fort bien pendant quelque temps ; j’étais honnêtement payé ; je me nippai quelque peu, et je formai des relations honorables. Mais les travaux extraordinaires de mes patrons tiraient à leur fin ; une place fixe, il n’y fallait pas songer, et ma femme témoignait plus de goût que jamais pour la carrière dramatique, en un temps où, par malheur, sa situation n’était pas la plus avantageuse pour se présenter devant le public avec succès : aujourd’hui l’établissement que je fonderai par votre secours sera, je l’espère, un heureux début pour les miens et pour moi, et mon avenir, quel qu’il soit, sera votre ouvrage. »

Wilhelm fut très-satisfait de ce langage ; de leur côté tous les acteurs furent assez contents des déclarations du nouveau directeur ; au fond, ils se félicitaient de trouver si vite un engagement, et se contentèrent, pour commencer, de faibles appointements, parce que la plupart considéraient ce qui leur était offert inopinément comme un accessoire, sur lequel ils n’avaient pu compter peu auparavant. Mélina s’empressa de mettre à profit ces dispositions ; il entretint adroitement chaque artiste en particulier, et il les eut bientôt persuadés, celui-ci d’une façon, celui-là d’un autre, si bien qu’ils se hâtèrent de signer des engagements, sans trop réfléchir à leur nouvelle situation, et croyant trouver une sûreté suffisante dans la faculté qu’ils avaient de se retirer, en donnant congé six semaines d’avance.

On allait rédiger les conditions en bonne forme, et déjà Mélina songeait aux pièces par lesquelles il chercherait d’abord à captiver le public, quand un courrier vint annoncer à l’écuyer l’arrivée de ses maîtres, sur quoi celui-ci ordonna de faire avancer les chevaux de relais.

Bientôt après, la voiture, pesamment chargée, s’arrêta devant l’auberge ; deux laquais s’élancèrent du siège. Suivant sa coutume, Philine fut la première à se montrer, et se plaça près de la porte.

« Qui êtes-vous ? lui dit, en entrant, la comtesse.

— Une actrice, pour servir Votre Excellence, » répondit-elle ; et la rusée, s’inclinant d’un air humble et modeste, baisa la robe de la noble dame.

Le comte, voyant autour de lui quelques autres personnes, qui se donnaient aussi pour comédiens, demanda quel était le nombre des acteurs, leur dernier séjour et le directeur.

« Si c’étaient des Français, dit-il à la comtesse, nous pourrions faire au prince une agréable surprise, et lui procurer chez nous son divertissement favori.

— Il faudrait voir, répondit la comtesse, si nous ne pourrions pas, quoique ces gens ne soient, par malheur, que des Allemands, les faire jouer au château pendant le séjour du prince. Ils ne sont pas, je pense, sans quelque talent. Le spectacle est le meilleur amusement pour une société nombreuse, et le baron pourrait les former un peu. »

En parlant ainsi, le comte et la comtesse montaient l’escalier, et, quand ils furent en haut, Mélina vint se présenter comme directeur.

« Assemblez vos gens, dit le comte, et présentez-les-moi, afin que je voie ce qu’on en peut faire. Je veux aussi avoir la liste des pièces qu’ils pourraient jouer. »

Mélina se retira, en faisant une profonde révérence, et revint bientôt avec les comédiens. Ils se pressaient les uns les autres : les uns se présentaient mal, par leur grand désir de plaire ; les autres ne firent pas mieux, par leur façon négligée. Philine témoigna de grands respects à la comtesse, qui était d’une grâce et d’une bienveillance extraordinaires ; cependant le comte passait les autres en revue. Il demandait à chacun son emploi, et il affirma, en se tournant vers Mélina, qu’on devait s’en tenir rigoureusement à la spécialité des emplois, maxime que le directeur accueillit avec la plus grande dévotion. Le comte marqua ensuite à chacun l’objet auquel il devait surtout s’appliquer, ce qu’il devrait corriger à sa personne, à sa tenue ; il leur fit voir clairement en quoi les Allemands péchaient toujours, et montra des connaissances si extraordinaires, que tous avaient pris la plus humble attitude devant un connaisseur si éclairé, un si noble Mécène, et n’osaient presque respirer.

« Quel est cet homme dans ce coin là-bas ? » demanda le comte, en désignant un sujet qu’on ne lui avait pas encore présenté.

Et une maigre figure s’approcha, en habit râpé, rapiéceté aux coudes ; une misérable perruque couvrait le chef du pauvre diable.

Cet homme, que nous avons appris à connaître comme favori de Philine, jouait d’ordinaire les pédants, les maîtres ès arts, les poètes, enfin les personnages destinés à recevoir des coups de bâton ou des potées d’eau. Il s’était façonné à certaines courbettes rampantes, ridicules, timides, et sa parole hésitante, qui convenait à ses rôles, provoquait le rire des spectateurs, en sorte qu’il était considéré comme un membre utile de la troupe, d’autant qu’il était d’ailleurs fort serviable et complaisant. Il s’approcha du comte à sa manière, s’inclina devant lui, et répondit à toutes ses questions de la même façon, avec les mêmes grimaces, que dans ses rôles. Le comte l’observa quelque temps avec une attention bienveillante et avec réflexion, puis il s’écria, en se tournant vers la comtesse :

« Mon enfant, observe bien cet homme, je réponds que c’est un grand comédien, ou qu’il peut le devenir. »

L’homme fit, de tout son cœur, une sotte révérence, si bien que le comte éclata de rire, et s’écria :

« À merveille ! je gage que cet homme peut jouer ce qu’il voudra. C’est dommage qu’on ne l’ait employé jusqu’ici à rien de mieux. »

Une préférence si extraordinaire était très-mortifiante pour les autres. Mélina lui seul n’en fut pas blesse ; au contraire, il trouva que le comte avait parfaitement raison, et il ajouta, de l’air le plus respectueux :

« Ah ! oui sans doute, il ne lui a manqué, comme à plusieurs d’entre nous, qu’un connaisseur et des encouragements tels que nous les avons trouvés aujourd’hui dans Votre Excellence.

— Est-ce là toute la troupe ? demanda le comte.

— Quelques membres sont absents, répondit le prudent Mélina, et, si nous trouvions quelque appui, nous pourrions bientôt nous compléter dans le voisinage. »

Cependant Philine dit à la comtesse :

« Il se trouve encore là-haut un fort beau jeune homme, qui sans doute jouerait bientôt parfaitement les premiers amoureux.

— Pourquoi ne se montre-t-il pas ? dit la comtesse.

— Je vais le chercher, » s’écria Philine, en sortant à la hâte. Philine trouva Wilhelm occupé de Mignon et le pressa de descendre. Il la suivit avec une certaine répugnance, mais la curiosité le poussait : ayant ouï parler de personnes de qualité, il sentait un vif désir de faire leur connaissance. Il entra dans la chambre, et ses yeux rencontrèrent aussitôt les yeux de la comtesse. Philine le présenta à la noble dame, tandis que le comte s’occupait des autres. Wilhelm fit un salut respectueux, et il ne répondit pas sans trouble aux différentes questions que lui adressa la charmante dame, dont la beauté, la jeunesse, la grâce, l’élégance et les manières distinguées firent sur lui la plus agréable impression, d’autant plus que ses gestes et ses paroles étaient accompagnés d’une certaine réserve, on pourrait dire même de quelque embarras. Il fut aussi présenté au comte, qui fit peu d’attention à lui, se retira avec sa femme vers la fenêtre, et parut la consulter. On put remarquer qu’elle entrait avec une grande vivacité dans ses sentiments, qu’elle semblait même le prier avec instance et l’affermir dans son opinion.

Bientôt le comte se retourna, et dit aux comédiens :

« Pour le moment, je ne puis m’arrêter, mais je vous enverrai un ami, et, si vous faites des conditions raisonnables, si vous montrez du zèle, je suis disposé à vous faire jouer au château. »

Ils témoignèrent tous une grande joie, et Philine baisa vivement les mains de la comtesse.

« Adieu, petite, dit la dame, en caressant les joues de la jeune étourdie ; adieu, mon enfant : tu viendras bientôt chez moi. Je tiendrai ma promesse, mais il faut t’habiller mieux. »

Philine s’excusa sur ce qu’elle ne pouvait guère dépenser pour sa toilette, et la comtesse ordonna sur-le-champ à ses femmes de chambre de lui donner un chapeau anglais et un châle de soie, qu’il était facile de tirer des cartons. La comtesse fit elle-même la toilette de Philine, qui joua gentiment son rôle jusqu’au bout, avec un air de candeur et d’innocence.

Le comte présenta la main à sa femme, pour la ramener à sa voiture. Elle salua, en passant, toute la troupe avec bienveillance, et, se retournant encore une fois du côté de Wilhelm, elle lui dit, de l’air le plus gracieux :

« Nous nous reverrons bientôt. »

Une si belle perspective ranima toute la société. Chacun donnait un libre cours à ses espérances, à ses vœux, à son imagination ; parlait des rôles qu’il voulait jouer, des succès qu’il obtiendrait. Mélina se mit à rêver aux moyens de donner vite quelques représentations, pour tirer un peu d’argent des habitants de la petite ville, et mettre en même temps la troupe en haleine. Sur l’entrefaite, quelques-uns coururent à la cuisine, pour commander un dîner meilleur qu’à l’ordinaire.

CHAPITRE 3.2.

Le baron arriva quelques jours après, et Mélina ne le vit pas sans frayeur. Le comte l’avait annoncé comme un connaisseur, et l’on devait craindre qu’il ne découvrît bientôt le côté faible de ce petit groupe, et ne reconnût que ce n’était point une troupe formée, car elle était à peine en état de jouer convenablement une seule pièce : mais directeur et comédiens furent bientôt délivrés de tout souci, car ils trouvèrent dans le baron un homme à qui le théâtre national inspirait le plus vif enthousiasme, et pour qui toutes les troupes et tous les comédiens du monde, étaient bons et bienvenus. Il les salua tous d’un ton solennel, se félicita de rencontrer à l’improviste une société d’artistes allemands, de se lier avec eux, et d’introduire les muses nationales dans le château de son parent. Là-dessus il tira de sa poche un cahier, dans lequel Mélina se flattait de lire les clauses du contrat ; mais c’était tout autre chose. Le baron pria les comédiens d’écouter avec attention un drame de sa composition, qu’il désirait de leur voir jouer. Ils formèrent le cercle volontiers, charmés de pouvoir se mettre, à si peu de frais, dans les bonnes grâces d’un homme si nécessaire, bien qu’à voir l’épaisseur du cahier, chacun craignît que la séance ne fut d’une longueur démesurée. Ces craintes se réalisèrent : la pièce était en cinq actes et de celles qui ne finissent pas.

Le héros était un homme de haute naissance, vertueux, magnanime et, avec cela, méconnu et persécuté, mais qui finissait par triompher de ses ennemis, sur lesquels se serait alors exercée la justice poétique la plus sévère, si le héros ne leur avait pardonné sur-le-champ.

Pendant la lecture, chaque auditeur eut assez de loisir pour penser à lui-même, s’élever tout doucement de l’humilité, dont il se sentait pénétré naguère, à une heureuse suffisance, et, de cette hauteur, contempler dans l’avenir les plus agréables perspectives. Ceux qui ne trouvèrent dans la pièce aucun rôle à leur mesure la déclaraient en eux-mêmes détestable, et tenaient le baron pour un écrivain malheureux : en revanche, les autres, à la grande joie de l’auteur, comblèrent d’éloges les passages dans lesquels ils espéraient d’être applaudis.

La question financière fut promptement réglée : Mélina sut conclure avec le baron un traité avantageux et le tenir secret pour les autres comédiens.

Il parla de Wilhelm au baron, en passant ; assura qu’il était fort estimable comme poète dramatique, et que même il n’était pas mauvais acteur. Aussitôt le baron lia connaissance avec lui, comme avec un confrère, et Wilhelm lui fit part de quelques petites pièces, sauvées par hasard, avec de rares fragments, le jour où il avait jeté au feu la plus grande partie de ses écrits. Le baron loua les pièces aussi bien que la lecture. Il regarda comme convenu que Wilhelm se rendrait au château, et, en partant, il promit à chacun le meilleur accueil, des logements commodes, une bonne table, des applaudissements et des cadeaux ; Mélina y joignit l’assurance d’une gratification déterminée.

On peut juger de la bonne humeur que cette visite répandit parmi la troupe, qui, au lieu d’une situation pénible et misérable, voyait tout à coup devant elle le bien-être et l’honneur. Ils prenaient déjà leurs ébats sur le compte de l’avenir, et chacun jugeait malséant de garder un sou dans sa poche.

Cependant Wilhelm se demanda s’il devait suivre la troupe au château, et trouva, pour plus d’une raison, qu’il ferait sagement de s’y rendre. Mélina espérait que cet engagement avantageux lui permettrait d’acquitter au moins une partie de sa dette, et notre ami, qui désirait connaître les hommes, ne voulait pas négliger l’occasion d’observer de près le grand monde, où il espérait trouver beaucoup d’éclaircissements sur la vie, sur lui-même et sur l’art. Au reste, il n’osait pas s’avouer combien il désirait se rapprocher de la belle comtesse ; il cherchait à se persuader, d’une manière générale, que la connaissance plus particulière des grands et des riches lui serait très-avantageuse. Il fit ses réflexions sur le comte, la comtesse, le baron, sur la facilité, la sûreté et l’agrément de leurs manières, et, lorsqu’il fut seul, il s’écria avec enthousiasme :

« Heureux, trois fois heureux, ceux qui sont élevés tout d’abord par leur naissance au-dessus des autres classes de la société ; qui n’ont pas besoin de traverser, de subir, même passagèrement, comme des hôtes, ces situations difficiles dans lesquelles tant d’hommes distingués se débattent tout le temps de leur vie ! Dans la position élevée qu’ils occupent, leur coup d’œil doit être vaste et sûr, et facile chaque pas de leur vie. Ils sont, dès leur naissance, comme placés dans un navire, afin que, dans la traversée imposée à tout le monde, ils profitent du vent favorable et laissent passer le vent contraire, tandis que les autres hommes, lancés à la nage, se consument en efforts, profitent peu du vent favorable, et, dans la tempête, périssent, après avoir bientôt épuisé leurs forces. Quelle aisance, quelle facilité, ne donne pas un riche patrimoine ! Comme il est sûr de fleurir, le commerce fondé sur un bon capital, en sorte que toute entreprise malheureuse ne jette pas d’abord dans l’inactivité ! Qui peut mieux apprécier ce que valent ou ne valent pas les biens terrestres, que celui auquel il fut donné de les goûter dès son enfance ? et qui peut diriger plus tôt son esprit vers le nécessaire, l’utile, le vrai, que l’homme qui peut se détromper de tant d’erreurs, dans un âge où les forces ne lui manquent pas pour commencer une vie nouvelle ? »

C’est ainsi que notre ami proclamait heureux tous ceux qui se trouvent dans les régions supérieures, et ceux aussi qui peuvent approcher de cette sphère, puiser à ces sources ; et il bénissait son bon génie, qui se préparait à lui faire aussi franchir ces degrés.

Cependant Mélina, après s’être longtemps rompu la tête pour chercher, selon le vœu du comte et sa propre conviction, à diviser sa troupe en spécialités, et assigner à chacun un emploi déterminé, dut s’estimer très-heureux, lorsqu’on en vint à l’exécution, que ses acteurs, si peu nombreux, fussent disposés à se charger de tels ou tels rôles, selon leur aptitude. Toutefois Laërtes jouait d’ordinaire les amoureux, Philine les soubrettes ; les deux jeunes personnes jouèrent, l’une les ingénues, l’autre les coquettes ; le vieux bourru était parfaitement dans son rôle. Mélina lui-même crut pouvoir se charger des cavaliers ; madame, à son grand regret, dut passer à l’emploi des jeunes femmes et même des mères sensibles, et, comme dans les pièces modernes on ne voit guère de pédants et de poètes ridicules, le favori du comte dut jouer les présidents et les ministres, parce qu’ils sont d’ordinaire présentés comme des coquins et maltraités au cinquième acte. Mélina, de son côté, dans ses rôles de chambellans et de gentilshommes de la chambre, avalait très-volontiers les grossières injures que lui prodiguaient, selon l’usage traditionnel, dans maintes pièces favorites, d’honnêtes et loyaux Allemands ; parce qu’à cette occasion, il pouvait s’ajuster galamment et se permettre les airs de gentilhomme, qu’il croyait posséder dans la perfection.

On ne tarda guère à voir accourir de divers côtés nombre de comédiens, qui furent acceptés assez légèrement, mais qui durent aussi se contenter de légers honoraires.

Wilhelm, que Mélina essaya quelquefois, mais inutilement, de décider à prendre un rôle d’amoureux, s’occupa de l’entreprise avec beaucoup de zèle, sans que notre nouveau directeur rendît le moins du monde justice à ses efforts, étant persuadé qu’il avait reçu, avec sa dignité, toutes les lumières nécessaires. Les coupures étaient surtout une de ses occupations favorites. Par là il savait, sans s’arrêter à aucune autre considération, réduire chaque pièce à la longueur convenable. Il attira beaucoup de monde ; le public était fort content, et les plus fins connaisseurs de la petite ville affirmaient que leur théâtre était beaucoup mieux monté que celui de la résidence.

CHAPITRE 3.3.

Enfin le moment arriva où l’on devait se disposer au départ, attendre les voitures et les carrosses, destinés à transporter toute la troupe au château du comte. Il s’éleva, par avance, de grands débats sur la question de savoir quelles personnes iraient ensemble, comment on serait placé. L’ordre et la distribution furent enfin réglés et arrêtés : ce ne fut pas sans peine, mais, hélas ! ce fut sans effet. À l’heure fixée, il arriva moins de voitures qu’on n’en attendait, et il fallut s’en accommoder. Le baron, qui les suivait de près à cheval, allégua que tout était en mouvement au château, parce que le prince était arrivé quelques jours plus tôt qu’on n’avait cru, et qu’il était aussi survenu des visites inattendues : on manquait de place, aussi ne seraient-ils pas aussi bien logés qu’on l’avait promis, ce qui lui faisait une peine extraordinaire.

On s’entassa dans les voitures aussi bien que l’on put, et, comme le temps était assez beau et le château à quelques lieues seulement, les plus dispos aimèrent mieux faire la route à pied que d’attendre le retour des voitures. La caravane partit avec des cris de joie, et, pour la première fois, sans souci de savoir comment ils payeraient l’aubergiste. Le château du comte se présentait à leur imagination comme un palais de fées ; ils étaient les gens les plus heureux et les plus joyeux du monde ; et, chemin faisant, chacun à sa manière faisait dater de ce jour une suite de plaisirs, d’honneurs et de prospérités.

Une pluie abondante, qui survint tout à coup, ne put les arracher à ces impressions agréables ; mais, comme elle était toujours plus tenace et plus forte, plusieurs en furent assez incommodés. La nuit vint, et nul spectacle ne leur pouvait être plus agréable que le palais du comte, qui brillait devant eux sur une colline, avec tous ses étages éclairés, en sorte qu’ils pouvaient compter les fenêtres.

En approchant, ils virent aussi des lumières à toutes les croisées des autres corps de logis. Chacun se demandait quelle chambre il aurait en partage, et la plupart se contentaient modestement d’un cabinet aux mansardes ou dans les ailes.

On traversa le village et l’on passa devant l’auberge. Wilhelm fit arrêter pour y descendre, mais l’aubergiste assura qu’il n’avait pas la moindre place à lui offrir. M. le comte, ayant vu arriver des hôtes inattendus, avait retenu aussitôt toute l’auberge, et, dès la veille, on avait marqué à la craie, sur les portes de toutes les chambres, les noms des personnes qui devaient les occuper. Notre ami fut donc obligé de se rendre au château avec la troupe.

Les voyageurs virent, dans un corps de logis à part, les feux des cuisines, et les cuisiniers allant et venant avec activité ; et déjà ce spectacle les réjouit ; des domestiques, armés de flambeaux, accoururent sur le perron de l’escalier principal, et, à cette vue, le cœur des bons voyageurs s’épanouit : mais quelle fut leur surprise, lorsque cet accueil se convertit en horribles imprécations ! Les domestiques invectivaient contre les cochers, qui avaient pénétré dans la cour, leur criaient de retourner et de se rendre au vieux château : ils n’avaient point de place pour de pareils hôtes. À une réception si grossière et si inattendue, ils ajoutèrent force railleries, et se moquaient entre eux de la méprise qui les avait fait courir à la pluie. Elle tombait toujours par torrents ; pas une étoile au ciel, et la troupe fut menée, par un chemin raboteux, entre deux murailles, dans le vieux château, situé sur les derrières, et inhabité, depuis que le père du comte avait bâti le nouveau. Les voitures s’arrêtèrent, les unes dans la cour, les autres sous la longue voûte de l’entrée du château, et les voituriers, qui n’étaient que des paysans de corvée, dételèrent et partirent avec leurs chevaux.

Personne ne paraissant pour les recevoir, les comédiens descendirent de voiture. Ils appellent, ils cherchent, peine inutile : tout restait sombre et silencieux. Le vent soufflait par la haute porte, et l’on observait avec horreur les vieilles tours et les cours, dont les formes se distinguaient à peine dans les ténèbres. On tremblait de froid, on frissonnait ; les femmes avaient peur ; les enfants commençaient à pleurer ; l’impatience croissait à chaque moment, et un si soudain changement de fortune, auquel personne n’était préparé, les plongeait tous dans la consternation.

Comme ils s’attendaient, à chaque moment, à voir paraître quelqu’un qui viendrait leur ouvrir, trompés tantôt par la pluie tantôt par l’orage, et plus d’une fois ayant cru entendre les pas du concierge souhaité, ils restèrent longtemps oisifs et découragés. Aucun n’eut l’idée de se rendre au château neuf et d’y demander le secours de quelques âmes compatissantes. Ils ne pouvaient comprendre ce qu’était devenu leur ami le baron, et se trouvaient dans la situation la plus cruelle.

Enfin quelques personnes approchèrent ; mais on reconnut, à leurs voix, les piétons, que les voitures avaient laissés en arrière. Ils rapportèrent que le baron avait fait une chute de cheval, s’était blessé au pied grièvement, et qu’aux informations qu’ils avaient demandées, en arrivant au château, on avait répondu brutalement en les adressant ici.

Toute la troupe était dans la plus grande perplexité ; on délibérait sur ce qu’on devait faire, et l’on ne savait que résoudre. Enfin on vit venir de loin une lanterne, et l’on respira ; mais l’espérance d’une délivrance prochaine s’évanouit encore, quand on vit de plus près et distinctement ce que c’était. Un garçon d’écurie portait la lanterne devant l’écuyer que nous connaissons, et celui-ci, après s’être approché, demanda, d’un air très-empressé, Mlle Philine. Elle fut à peine sortie de la foule, qu’il offrit, d’une manière fort vive, de la conduire au château neuf, où une petite place était ménagée pour elle chez les femmes de la comtesse. Sans hésiter longtemps, elle accepta l’offre avec reconnaissance ; elle prit le bras de l’écuyer, et, après avoir recommandé sa malle à ses camarades, elle voulait partir bien vite avec lui ; mais on leur barra le passage, on questionna, on pria, on conjura l’écuyer, si bien que, pour s’échapper avec sa belle, il promit et assura qu’on leur ouvrirait tout à l’heure le château, et qu’on les y logerait au mieux. Bientôt ils virent la lanterne disparaître, et ils attendirent longtemps en vain une nouvelle lumière, qui, après une longue pause, après force jurements et malédictions, parut enfin et leur rendit quelque joie et quelque espérance.

Un vieux domestique ouvrit la porte du vieux bâtiment, et les malheureux s’y précipitèrent ; puis chacun s’occupa de ses effets, pour les tirer des voitures, les porter dans la maison. Presque tout ce bagage était, comme les personnes, traversé par la pluie. Avec une seule lumière, tout allait fort lentement. Dans les salles, on se heurtait, on bronchait, on tombait. On demandait, avec prière, d’autres flambeaux ; on demandait du feu. Le laconique vieillard se décida, non sans beaucoup de peine, à laisser sa lanterne, s’en alla et ne revint pas.

Alors on se mit à visiter le château. Les portes de toutes les chambres étaient ouvertes ; de grands poêles, des tentures, des parquets de marqueterie, restaient encore de son ancienne magnificence ; mais on ne trouvait aucun meuble, ni tables, ni sièges, ni glaces, à peine quelques bois de lit énormes, dépouillés de tout ornement et de tout le nécessaire. Les malles et les valises mouillées servirent de sièges ; une partie des voyageurs, fatigués, se couchèrent à leur aise sur le plancher. Wilhelm s’était assis sur un escalier ; Mignon s’appuyait sur ses genoux. L’enfant était inquiète, et Wilhelm lui ayant demandé ce qu’elle avait, elle répondit : « J’ai faim. » Il n’avait rien à lui donner ; les autres personnes avaient aussi consommé toutes leurs provisions, et il dut laisser la pauvre petite sans soulagement. Pendant toute cette aventure, il restait inactif et rêveur ; il était affligé et furieux de n’avoir pas persisté dans son idée, et de n’être pas descendu à l’auberge, quand il aurait dû coucher au grenier.

Les autres se démenaient, chacun à sa manière. Quelques-uns avaient amassé un monceau de vieux bois dans une vaste cheminée, et ils allumèrent le bûcher en poussant de grands cris. Malheureusement, leur espérance de se sécher et se chauffer fut trompée d’une terrible manière : cette cheminée n’était là que pour l’ornement ; elle était murée par le haut. La fumée reflua bientôt et remplit la salle ; le bois sec s’enflammait en pétillant, et la flamme aussi était chassée au dehors ; les courants d’air, qui jouaient à travers les vitres brisées, lui donnaient une direction incertaine ; on craignit de mettre le feu au château ; il fallut retirer les tisons, les fouler aux pieds, les éteindre : la fumée en fut plus épaisse ; la situation était intolérable et l’on touchait au désespoir.

Wilhelm, pour éviter la fumée, s’était retiré dans une chambre écartée, où Mignon le suivit bientôt et lui amena un domestique en belle livrée, qui portait une grande et brillante lanterne à deux chandelles. Cet homme s’approcha de Wilhelm, et, en lui présentant, sur une assiette de belle porcelaine, des fruits et des confitures, il lui dit :

« Voilà ce que vous envoie la jeune dame de là-bas, avec prière de la rejoindre. Elle vous fait dire, ajouta-t-il d’un air léger, qu’elle se trouve fort bien, et qu’elle désire partager son contentement avec ses amis. »

Wilhelm n’attendait rien moins que cette proposition, car, depuis la scène du banc de pierre, il avait traité Philine avec un mépris décidé, et il était si fermement résolu à ne plus rien avoir de commun avec elle, qu’il fut sur le point de lui renvoyer son doux présent ; mais un regard suppliant de Mignon l’obligea de l’accepter et de remercier au nom de l’enfant. Pour l’invitation, il la refusa absolument. Il pria le domestique de songer un peu aux voyageurs et demanda des nouvelles du baron. Il était au lit, mais le domestique croyait savoir qu’il avait déjà chargé un autre valet de pourvoir aux besoins de la troupe si mal hébergée.

Le laquais se retira, après avoir laissé à Wilhelm une de ses chandelles, qu’à défaut de chandelier, il dut coller sur le rebord de la fenêtre, si bien qu’au milieu de ses réflexions, il vit du moins éclairés les quatre murs de la chambre : car il se passa bien du temps encore avant que l’on fit les préparatifs nécessaires pour coucher nos hôtes. Peu à peu arrivèrent des chandeliers, mais sans mouchettes, puis quelques chaises ; une heure après, des couvertures, puis des coussins, le tout bien trempé ; et il était plus de minuit, lorsqu’on apporta enfin les paillasses et les matelas, que l’on se fût trouvé si heureux de recevoir d’abord.

Dans l’intervalle on avait aussi apporté de quoi manger et boire, et nos gens en usèrent sans y regarder de trop près, quoique cela eût l’air d’une desserte fort confuse, et ne donnât pas une bien haute idée de l’estime qu’on avait pour les hôtes.

CHAPITRE 3.4.

La sottise et l’impertinence de quelques étourdis augmentèrent encore le trouble et les souffrances de cette nuit : ils se harcelaient, s’éveillaient, et se faisaient tour à tour toute sorte de niches. Le lendemain, tous éclatèrent en plaintes contre leur ami le baron, qui les avait trompés de la sorte, et leur avait fait un tout autre tableau de l’ordre et de la vie commode qu’ils trouveraient au château. Mais, à leur vive et joyeuse surprise, le comte lui-même parut de grand matin, avec quelques domestiques, et s’informa de leur situation. Il fut très-indigné, lorsqu’il apprit combien ils avaient souffert ; le baron, qu’on amena tout boiteux, accusa le maître d’hôtel d’avoir montré dans cette occasion une extrême indocilité, et il crut l’avoir mis en fort mauvaise posture.

Le comte ordonna sur-le-champ que tout fût disposé en sa présence pour la plus grande commodité de ses hôtes. Là-dessus arrivèrent quelques officiers, qui poussèrent d’abord une reconnaissance auprès des actrices. Le comte se fit présenter toute la troupe, adressa la parole à chacun, en le nommant par son nom, et jeta dans la conversation quelques plaisanteries, si bien que tous furent enchantés d’un si gracieux seigneur. Wilhelm, avec Mignon, qui se pendait à son bras, dut paraître à son tour. Il s’excusa du mieux qu’il put de la liberté qu’il avait prise, mais le comte parut l’accueillir en personne de connaissance.

Un monsieur, qui accompagnait le comte, et qui paraissait être un officier, quoiqu’il ne portât pas l’uniforme, s’entretint particulièrement avec notre ami. On le remarquait parmi tous les autres. Ses grands yeux bleus brillaient sous un front élevé ; ses cheveux blonds tombaient négligemment ; avec une taille moyenne, il paraissait plein de vigueur, d’énergie et de résolution ; ses questions étaient vives, et il semblait avoir des lumières sur tout ce qu’il demandait.

Wilhelm s’informa de lui auprès du baron, qui ne sut pas lui en dire beaucoup de bien. Il avait le titre de major ; il était proprement le favori du prince ; il était chargé de ses affaires les plus secrètes ; on le regardait comme son bras droit ; on avait même lieu de croire qu’il était son fils naturel. Il avait suivi les ambassades en France, en Angleterre, en Italie, et partout on l’avait fort distingué, ce qui le rendait présomptueux. Il s’imaginait connaître à fond la littérature allemande, et se permettait contre elle mille vaines railleries. Pour lui, baron, il évitait avec cet homme toute conversation, et Wilhelm ferait bien aussi de s’en tenir éloigné, car il finissait par donner à chacun son paquet. On l’appelait Jarno, mais on ne savait trop que penser de ce nom.

Wilhelm ne trouva rien à répondre, car il se sentait une certaine inclination pour l’étranger, bien qu’il eût quelque chose de froid et de repoussant.

La troupe fut distribuée dans le château, et Mélina lui prescrivit très-sévèrement d’observer désormais une conduite régulière ; les femmes devaient loger à part, et chacun s’occuper uniquement de ses rôles et de son travail. Il afficha sur toutes les portes des règlements composés de nombreux articles. Il y spécifiait les amendes à payer, que tout délinquant devait verser dans une boîte commune.

Ces règlements furent peu respectés. Les jeunes officiers entraient et sortaient ; ils folâtraient, sans trop de délicatesse, avec les actrices, se moquaient des acteurs, et firent tomber toute la petite ordonnance de police, avant qu’elle eût pu prendre racine. On se pourchassait dans les chambres, on se déguisait, on se cachait. Mélina, qui voulut d’abord montrer quelque sévérité, fut poussé à bout par mille espiègleries, et, le comte l’ayant fait appeler bientôt après, pour examiner la place où l’on devait établir le théâtre, les choses allèrent de mal en pis. Les jeunes gens imaginèrent les plus sottes plaisanteries ; le secours de quelques acteurs les rendit encore plus extravagants, et il semblait que tout le vieux château fût occupé par une bande furieuse : le désordre ne cessa pas avant l’heure du dîner.

Le comte avait conduit Mélina dans une grande salle, qui appartenait encore au vieux château, mais qui communiquait avec l’autre par une galerie, et où l’on pouvait très-bien établir un petit théâtre. L’ingénieux seigneur expliqua comment il voulait que tout fût disposé.

Alors on se mit à l’œuvre diligemment : le théâtre fut bientôt monté et mis en état ; on employa ce qu’on avait dans le bagage de décorations passables ; quelques hommes experts, au service du comte, firent le reste. Wilhelm lui-même se mit à l’œuvre ; il aidait à régler la perspective, à tracer les esquisses, et s’occupait avec zèle à prévenir toute incongruité. Le comte, qui paraissait souvent, témoignait toute sa satisfaction, expliquait aux gens comment ils devaient faire ce qu’ils faisaient effectivement, et montrait, avec cela, dans tous les arts, des connaissances extraordinaires.

Puis on en vint sérieusement aux répétitions, pour lesquelles on aurait eu assez d’espace et de loisir, si l’on n’avait pas été troublé sans cesse par de nombreux étrangers ; car il arrivait chaque jour de nouveaux hôtes, et chacun voulait voir de ses yeux les comédiens.

CHAPITRE 3.5.

Le baron avait amusé Wilhelm pendant quelques jours avec l’espérance qu’il le présenterait de nouveau à la comtesse. « J’ai tant parlé, lui disait-il, à cette excellente dame, de vos pièces, pleines d’esprit et de sentiment, qu’elle est fort impatiente de vous voir et de vous entendre lire quelques-uns de vos ouvrages. Tenez-vous prêt à vous rendre chez elle au premier signal ; car, aussitôt qu’elle aura une matinée tranquille, vous serez certainement appelé. »

Il lui désigna là-dessus la petite pièce qu’il devrait lire la première, et qui lui ferait un honneur tout particulier. La comtesse regrettait vivement qu’il fût arrivé dans un temps si troublé, et qu’il fût logé si mal au vieux château avec le reste de la troupe.

Aussitôt Wilhelm revit avec grand soin la pièce par laquelle il devait faire son entrée dans le grand monde.

« Jusqu’à présent, se disait-il, tu as travaillé pour toi ; tu n’as recueilli que les suffrages de quelques amis ; pendant longtemps tu as désespéré tout à fait de ton talent, et tu dois appréhender encore de n’être pas sur la bonne voie, et de n’avoir pas pour le théâtre autant de disposition que de goût. En présence de connaisseurs si exercés, dans le cabinet, où l’illusion est impossible, l’épreuve est plus dangereuse que partout ailleurs ; et pourtant je voudrais bien ne pas laisser échapper l’occasion ; je voudrais ajouter cette jouissance à mes premiers plaisirs, agrandir le champ de mes espérances. »

Là-dessus, il reprit quelques-unes de ses pièces, les relut avec la plus grande attention, les corrigea ça et là, les lut à haute voix, pour se rendre bien maître de la phrase et de l’expression, et, ce qu’il avait le plus étudié, ce qu’il croyait le plus propre à lui faire honneur, il le mit dans sa poche, lorsqu’un matin la comtesse lui fit dire qu’elle l’attendait.

Le baron lui avait assuré qu’elle serait seule avec une intime amie. À son entrée dans la chambre, la baronne de C. vint, avec beaucoup de prévenance, au-devant de lui, se félicita de faire sa connaissance, et le présenta à la comtesse, qui se faisait coiffer dans ce moment, et qui le reçut avec des paroles et des regards pleins de bienveillance ; mais il eut le chagrin de voir, près de son fauteuil, Philine à genoux, faisant mille folies.

« La belle enfant, dit la baronne, vient de nous amuser par ses chansons. Achève donc, lui dit-elle, celle que tu avais commencée, car nous n’en voulons rien perdre. »

Wilhelm écouta fort patiemment la chansonnette, désirant attendre la sortie du coiffeur avant de commencer sa lecture. On lui offrit une tasse de chocolat, et la baronne lui présenta elle-même le biscuit. Cependant ce déjeuner ne flatta point son palais : il désirait trop vivement lire à la belle comtesse quelque chose qui pût l’intéresser, et le rendre lui-même agréable à ses yeux. Philine aussi le gênait fort : elle avait été souvent pour lui un auditeur incommode. Il observait avec anxiété les mains du coiffeur, attendant sans cesse l’achèvement du gracieux édifice.

Cependant le comte survint : il parla des hôtes qu’on attendait ce jour-là, de l’emploi de la journée et de diverses affaires domestiques. Lorsqu’il fut sorti, quelques officiers, qui devaient partir avant dîner, firent demander à la comtesse la permission de lui présenter leurs hommages. Le coiffeur avait achevé, et la comtesse fit introduire ces messieurs.

Pendant ce temps, la baronne prit la peine d’entretenir notre ami, et lui témoigna beaucoup d’estime, à quoi il répondait avec respect, quoique un peu préoccupé. Il tâtait quelquefois son manuscrit dans sa poche ; il espérait voir arriver le moment ; mais la patience faillit lui échapper, lorsqu’on introduisit un marchand de nouveautés, qui ouvrit impitoyablement, l’un après l’autre, ses cartons, ses coffres, ses boîtes, et produisit chacune de ses marchandises avec l’importunité propre à cette sorte de gens.

La société devint plus nombreuse ; la baronne regarda Wilhelm, puis elle échangea quelques mots à voix basse avec la comtesse : il le remarqua, sans deviner leur pensée, qu’il finit par s’expliquer chez lui, lorsqu’il se fut retiré, après une heure de vaine et pénible attente. Il trouva dans sa poche un joli portefeuille anglais. La baronne avait su l’y glisser furtivement ; et, aussitôt après, le petit nègre de la comtesse lui apporta une veste élégamment brodée, sans lui dire bien clairement d’où elle venait.

CHAPITRE 3.6.

Un mélange de chagrin et de reconnaissance agita Wilhelm tout le reste du jour ; mais, vers le soir, il trouva de quoi s’occuper, Mélina étant venu lui dire en confidence que le comte lui avait parlé d’un prologue, qui devait être débité en l’honneur du prince, le jour de son arrivée. Il voulait y voir personnifiées les qualités de ce héros, ami des hommes ; ces vertus devaient paraître ensemble, publier ses louanges, et couronner enfin son buste de fleurs et de lauriers. Un transparent ferait voir en même temps son chapeau de prince et son chiffre illuminés. Le comte l’avait chargé de versifier et de mettre en scène cette pièce, et il espérait que Wilhelm, pour qui c’était chose facile, voudrait bien le seconder.

« Eh quoi ? s’écria Wilhelm avec chagrin, n’avons-nous que des portraits, des chiffres et des figures allégoriques, pour honorer un prince qui, à mon avis, mérite de tout autres louanges ? Quel spectacle flatteur pour un homme raisonnable de se voir représenté en effigie et son nom briller sur du papier huilé ! Je crains fort que les allégories, surtout avec une garde-robe telle que la nôtre, ne prêtent aux équivoques et aux plaisanteries. Si vous voulez faire la pièce, ou bien en charger quelqu’un, je n’ai rien à dire à la chose, mais je vous prie de m’en dispenser. »

Mélina lui représenta que c’était seulement l’idée approximative du comte, qui leur laissait du reste la liberté d’arranger la pièce comme ils voudraient.

« C’est de grand cœur, reprit Wilhelm, que je contribuerai en quelque chose au plaisir de cet excellent seigneur, et ma muse n’a pas eu encore d’occupation aussi agréable que celle de célébrer, ne fût-ce que d’une voix tremblante, un prince si digne de respect. Je vais penser à la chose : peut-être réussirai-je à produire notre petite troupe de telle sorte, qu’elle fasse un certain effet. »

Dès ce moment, Wilhelm médita son sujet de toutes ses forces. Avant de s’endormir il avait déjà ébauché l’ordonnance ; le lendemain matin, le plan était achevé, les scènes esquissées, et même quelques-uns des principaux endroits et plusieurs chants versifiés et couchés par écrit.

Wilhelm courut de bonne heure chez le baron, pour le consulter sur certaines circonstances, et il lui exposa son plan. Le baron le trouva fort à son gré, mais il témoigna quelque surprise : il avait entendu, la veille, le comte parler d’une tout autre pièce, qui devait, sur sa donnée, être mise en vers.

« Je ne puis imaginer, reprit Wilhelm, que l’intention de monsieur le comte ait été de nous faire exécuter précisément la pièce telle que Mélina me l’a rapportée. Si je ne me trompe, il a voulu seulement, par une indication, nous mettre sur la bonne voie. L’amateur, le connaisseur, indique à l’artiste ce qu’il désire, et lui laisse le soin de produire l’ouvrage.

— Point du tout, répondit le baron : le comte s’attend à voir la pièce exécutée comme il l’a tracée, et non pas autrement. La vôtre a sans doute, avec son idée, une ressemblance éloignée ; mais, si nous voulons la faire adopter, et obtenir que le comte renonce à son premier plan, il faut faire agir les dames. La baronne surtout excelle à conduire de pareilles opérations ; l’essentiel est que le plan soit assez de son goût pour qu’elle veuille prendre la chose à cœur : alors le succès est certain.

— Le secours des dames nous est d’ailleurs nécessaire pour autre chose, répliqua Wilhelm, car notre personnel et notre garde-robe ne pourraient suffire pour la représentation. J’ai compté sur quelques jolis enfants, que je vois courir dans la maison, et qui appartiennent au valet de chambre et au maître d’hôtel. »

Le baron, que Wilhelm pria de faire connaître son plan aux dames, revint bientôt avec la nouvelle qu’elles voulaient l’entendre lui-même. Ce même soir, quand les hommes seraient au jeu, que l’arrivée d’un certain général devait rendre d’ailleurs plus sérieux qu’à l’ordinaire, elles prétexteraient une indisposition, pour se retirer chez elles. Wilhelm serait introduit par l’escalier dérobé, et pourrait exposer ses idées tout au mieux. Cette espèce de mystère donnait dès lors à la chose un double attrait ; la baronne surtout se réjouissait de ce rendez-vous comme un enfant, et plus encore de ce qu’il s’agissait d’aller finement et secrètement contre la volonté du comte.

Vers le soir, à l’heure fixée, on fit venir Wilhelm, et il fut introduit avec précaution. La manière dont la baronne vint au-devant de lui dans un petit cabinet lui rappela un moment des temps heureux. Elle le conduisit dans l’appartement de la comtesse, et l’on en vint aux questions, à l’examen. Il exposa son plan avec beaucoup de chaleur et d’éloquence, si bien que les dames en furent tout à fait charmées, et nos lecteurs nous permettront de le leur exposer en peu de mots.

Des enfants devaient ouvrir la pièce, dans un lieu champêtre, par une danse qui représentait ce jeu où l’un court autour des autres, en cherchant à surprendre la place de quelqu’un ; puis ils devaient passer à d’autres amusements, et entonner enfin un joyeux chant en formant une ronde, qu’ils reprenaient sans cesse. Là-dessus, le joueur de harpe et Mignon devaient s’approcher ; ils excitaient la curiosité et attiraient une foule de gens du pays. Le vieillard chantait des hymnes à la louange de la paix, du repos, de la joie, et Mignon exécutait la danse des œufs.

Ils sont troublés dans ces plaisirs innocents par une musique guerrière, et la foule est surprise par une troupe de soldats. Les hommes se mettent en défense et sont repoussés ; les jeunes filles s’enfuient et le vainqueur les atteint. Tout semble tomber dans un affreux tumulte, lorsqu’une personne, dont le poëte n’avait pas encore déterminé la condition, arrive, et rétablit la tranquillité, par la nouvelle, qu’elle apporte, de l’approche du général en chef. Ici le caractère du héros est tracé avec les plus beaux traits ; la sûreté est promise au milieu des armes ; des bornes sont imposées à la violence et à l’orgueil ; une fête générale est célébrée en l’honneur du héros.

Les dames furent très-satisfaites de ce plan ; mais elles soutinrent qu’il fallait absolument quelque allégorie dans la pièce, pour la rendre agréable au comte. Le baron proposa de présenter le chef des soldats comme le génie de la discorde et de la violence ; Minerve paraîtrait ensuite, le mettrait aux fers, annoncerait l’arrivée du héros et célébrerait ses louanges. La baronne se chargea de persuader au comte que l’on avait suivi, avec quelques changements, le plan que lui-même avait donné. Mais elle demanda expressément que l’on produisît, à la fin de la pièce, le buste, le chiffre et le chapeau du prince ; car, sans cela, toute négociation serait inutile.

Wilhelm, qui s’était déjà figuré les louanges délicates qu’il adresserait au prince par la bouche de Minerve, ne céda sur le dernier point qu’après une longue résistance ; mais il se sentit vaincu par une bien douce violence : les beaux yeux de la comtesse et ses manières aimables l’auraient aisément décidé à sacrifier même la plus agréable et la plus belle conception, l’unité, si désirée, d’une composition et tous les plus heureux détails, et à travailler contre sa conscience de poète. Sa conscience de citoyen eut aussi à soutenir un rude combat, lorsqu’on on vint à la distribution des rôles, et que les dames exigèrent expressément qu’il en prît un.

Laërtes avait, pour sa part, le terrible dieu de la guerre ; Wilhelm devait représenter le chef des gens du pays, qui avait à dire quelques vers agréables et touchants. Après avoir regimbé quelque temps, il finit par se rendre ; il ne trouva surtout point d’excuse, quand la baronne lui représenta que le théâtre du château devait être purement considéré comme un théâtre de société, où elle jouerait elle-même volontiers, si seulement on pouvait amener la chose d’une manière convenable. Là-dessus les dames congédièrent Wilhelm avec une grâce charmante. La baronne lui assura qu’il était un homme incomparable, et l’accompagna jusqu’à l’escalier dérobé, où, en lui disant adieu, elle lui pressa doucement la main.

CHAPITRE 3.7.

Excité par l’intérêt sincère que les dames prenaient à la chose, il voyait son plan, dont il s’était rendu l’idée plus présente par l’exposition qu’il en avait faite, s’animer tout entier devant lui. Il passa la plus grande partie de la nuit, et le jour suivant, à versifier, avec le plus grand soin, le dialogue et les chants.

Il avait presque achevé, lorsqu’il fut appelé au château, où le comte, qui déjeunait en ce moment, voulait lui parler.

Comme il entrait, la baronne vint au-devant de lui, et, sous prétexte de lui souhaiter le bonjour, elle lui souffla ces mots :

« Ne parlez de votre pièce qu’autant qu’il faudra pour répondre aux questions qui vous seront faites.

— À ce que j’apprends, lui dit le comte, en élevant la voix, vous êtes fort occupé, et vous travaillez au prologue que je veux donner en l’honneur du prince. J’approuve que vous y fassiez paraître une Minerve, et je me demande dès à présent comment nous devrons habiller la déesse, afin de ne point pécher contre le costume : c’est pourquoi je fais apporter de ma bibliothèque tous les livres où se trouve la figure de Minerve. »

Au même instant, quelques domestiques entrèrent, avec de grands paniers pleins de livres de tout format : Montfaucon, les recueils de statues, de pierres et de monnaies antiques, toute espèce d’ouvrages mythologiques, furent ouverts et les figures comparées. Mais ce n’était pas encore assez. L’excellente mémoire du comte lui rappela toutes les Minerves qui pouvaient figurer dans les frontispices, les vignettes et autres ornements. Tous ces volumes durent être apportés l’un après l’autre de la bibliothèque, si bien qu’à la fin le comte se trouvait assis au milieu d’un monceau de livres.

Enfin, aucune Minerve ne lui revenant plus à la mémoire, il s’écria, en éclatant de rire :

« Je gagerais qu’il ne reste plus maintenant une seule Minerve dans ma bibliothèque, et ce pourrait bien être la première fois qu’une collection de livres se voit privée aussi complètement de l’image de sa divinité protectrice. »

Toute la société applaudit à cette saillie, et Jarno surtout, qui avait excité le comte à faire apporter toujours plus de livres, riait de tout son pouvoir.

« Maintenant, dit le comte, en se tournant vers Wilhelm, la question capitale est de savoir quelle déesse vous avez en vue : est-ce Minerve ou Pallas, la déesse de la guerre ou celle des beaux-arts ?

— Votre Excellence ne pense-t-elle pas, répondit Wilhelm, que le mieux serait de ne pas s’exprimer là-dessus d’une manière positive, et, puisque la déesse joue dans la mythologie un double personnage, de la faire paraître en sa double qualité ? Elle annonce un guerrier, mais seulement pour tranquilliser le peuple ; elle célèbre un héros, mais en exaltant son humanité ; il triomphe de la violence, et rétablit parmi le peuple la joie et le repos. »

La baronne, qui craignait que Wilhelm ne se trahît, se hâta de faire intervenir le tailleur de la comtesse, qui fut invité à donner son avis sur la meilleure manière de couper la robe antique. Cet homme, costumier expérimenté, sut rendre la chose très-facile ; et, comme Mme Mélina, malgré sa grossesse fort avancée, s’était chargée du rôle de la vierge divine, le tailleur reçut l’ordre de lui prendre mesure, et la comtesse désigna, non sans provoquer quelque mauvaise humeur parmi ses femmes de chambre, celles de ses robes qui seraient découpées pour cet usage.

La baronne sut encore éloigner Wilhelm avec adresse, et lui fit bientôt savoir qu’elle avait pris soin du reste. Elle lui envoya sans retard le maître de chapelle du comte, soit pour mettre en musique les morceaux nécessaires, soit pour adapter aux autres des mélodies convenables, tirées de son répertoire. Tout alla dès lors à souhait : le comte ne parla plus de la pièce, étant principalement occupé de la décoration transparente, qui devait terminer la représentation et surprendre les spectateurs. Son imagination et l’habileté de son confiseur produisirent en effet une illumination fort agréable : car il avait vu, dans ses voyages, les plus magnifiques spectacles de ce genre ; il avait rassemblé force gravures et dessins, et savait produire avec infiniment de goût tous ces tableaux.

Cependant Wilhelm achevait son travail, distribuait ses rôles, étudiait le sien ; le musicien, qui entendait aussi fort bien la danse, arrangea le ballet, et tout cheminait pour le mieux.

Une difficulté inattendue vint à la traverse, et menaça de laisser une fâcheuse lacune dans la pièce. Wilhelm s’était flatté que la danse des œufs, exécutée par Mignon, produirait le plus grand effet, et quelle ne fut pas sa surprise, lorsque l’enfant, avec sa sécheresse ordinaire, refusa de danser, assurant qu’elle était maîtresse d’elle-même, et qu’elle ne paraîtrait plus sur le théâtre ! Il essaya par mille moyens de la persuader, et ne cessa que lorsqu’il la vit pleurer amèrement et tomber à ses pieds en s’écriant :

« Mon père, toi aussi, renonce à monter sur les planches ! »

Il ne s’arrêta pas à cet avis, et se mit à songer au moyen de rendre la scène intéressante d’une autre manière.

Philine, qui jouait une des villageoises, et qui devait chanter les solos de la ronde et conduire le chœur, en témoignait d’avance une joie folle. Au reste les choses allaient parfaitement au gré de ses désirs : elle avait sa chambre à part ; elle était constamment autour de la comtesse, qu’elle amusait par ses singeries, et recevait, en récompense, chaque jour quelque présent. On lui fit aussi un costume pour cette pièce. Comme elle était, par nature, aisément disposée à l’imitation, elle eut bientôt observé, dans son commerce avec les dames, tout ce qui pouvait être séant pour elle, et, en peu de temps, elle était devenue une femme de bon ton et de bonnes manières. Les attentions de l’écuyer n’en devenaient que plus vives, et, les officiers étant aussi fort empressés auprès d’elle, quand elle se vit dans une situation si brillante, elle s’avisa de jouer une fois la prude, et de s’exercer adroitement à prendre des airs distingués. Froide et rusée comme elle l’était, elle connut en huit jours le faible de tous les gens de la maison, en sorte que, si elle avait voulu se conduire avec prévoyance, elle aurait pu très-facilement faire fortune. Mais, cette fois encore, elle ne profita de son avantage que pour se réjouir, pour se donner du bon temps et se montrer impertinente, lorsqu’elle voyait qu’elle pouvait l’être sans danger.

Les rôles étaient appris ; une répétition générale fut ordonnée : le comte voulait y assister, et la comtesse commençait à craindre qu’il ne prit mal la chose. La baronne fit appeler Wilhelm en secret auprès d’elle : plus le moment approchait, plus on était embarrassé, car il n’était resté absolument rien de l’idée du comte. Jarno, qui survint, fut mis dans le secret. Il trouva la chose fort divertissante, et il s’empressa d’offrir ses bons offices.

« Il faudrait, dit-il, gracieuse dame, que l’affaire fût désespérée, pour que vous n’en vinssiez pas à bout. Néanmoins, à tout événement, je serai votre corps de réserve. »

La baronne exposa qu’elle avait jusqu’alors fait connaître au comte toute la pièce, mais par fragments et sans ordre ; il était donc préparé à tous les détails ; mais il était toujours persuadé que l’ensemble cadrait avec son projet.

« J’aurai soin, ajouta-t-elle, de me placer ce soir auprès de lui pendant la répétition, et je tâcherai de le distraire. J’ai recommandé au confiseur, tout en faisant paraître avantageusement la décoration finale, d’y laisser quelque léger défaut.

— Je sais une cour, lui dit Jarno, où nous aurions besoin d’amis aussi actifs et aussi prudents que vous l’êtes. Si vos stratagèmes ne suffisent pas ce soir, veuillez m’avertir par un signe de tête : j’attirerai le comte hors de la salle, et ne le laisserai pas rentrer avant que Minerve paraisse, et qu’on puisse espérer le prochain secours de l’illumination. J’ai, depuis quelques jours, une révélation à lui faire au sujet de son cousin, et que j’ai différée, pour cause, jusqu’à présent. Ce sera pour lui encore une distraction, et non pas des plus agréables. »

Quelques affaires empêchèrent le comte d’assister au commencement de la répétition ; ensuite la baronne s’empara de lui. Le secours de Jarno ne fut point nécessaire, car le comte, assez occupé à donner des avis, à reprendre, à diriger, s’oublia complètement dans ces détails, et, Mme Mélina ayant parlé tout à fait selon ses idées, l’illumination ayant bien réussi, il se déclara pleinement satisfait. Pourtant, lorsque tout fut fini, et qu’on se rendit aux tables de jeu, la différence parut enfin le frapper, et il se demanda si la pièce était bien de son invention. Alors, sur un signe qu’on lui fit, Jarno sortit de son embuscade ; la soirée se passa ; la nouvelle de l’arrivée du prince se confirma ; on fit quelques promenades à cheval pour voir l’avant-garde, campée dans le voisinage ; la maison était pleine de tumulte et de bruit. Cependant nos comédiens, que les domestiques, mal disposés, ne servaient pas toujours au mieux, durent passer leur temps au vieux château, dans l’attente, et livrés à leurs exercices, sans que personne songeât trop à ce qu’ils devenaient.

CHAPITRE 3.8.

Enfin le prince était arrivé : les généraux, l’état-major et les autres personnes de la suite, qui arrivèrent en même temps, les nombreux étrangers qui se présentèrent, soit pour affaires, soit pour offrir leurs hommages, firent du château comme une ruche, dont l’essaim va prendre l’essor. Chacun se pressait pour voir l’excellent prince, et chacun admirait sa bienveillance et son affabilité ; chacun s’étonnait de trouver, dans le héros et le général, l’homme de cour le plus aimable.

D’après l’ordre du comte, tous les gens de la maison devaient être à leur poste à l’arrivée du prince. Aucun acteur ne devait se montrer, parce qu’il fallait que la solennité préparée fût pour lui une surprise ; et, en effet, le soir, quand on le conduisit dans la grande salle, brillamment éclairée, tendue de tapisseries de l’autre siècle, il ne parut nullement s’attendre à un spectacle, bien moins encore à un prologue en son honneur. Tout réussit parfaitement, et, après la représentation, la troupe dut paraître et se présenter devant le prince, qui sut adresser à chacun quelques questions de la manière la plus obligeante, et leur dire à tous quelques paroles agréables. Wilhelm, comme auteur, fut surtout mis en évidence, et il eut sa part de félicitations.

Du prologue, personne n’en parla guère, et ce fut, quelques jours après, comme si la représentation n’avait pas eu lieu. Jarno seul en parla à Wilhelm incidemment, et lui donna de judicieux éloges, en ajoutant toutefois :

« C’est dommage ! vous jouez avec des noix creuses pour des noix creuses. »

Wilhelm rêva plusieurs jours à ces paroles : il ne savait comment les expliquer ni l’usage qu’il en pouvait faire.

La troupe jouait tous les soirs, du mieux qu’elle pouvait, et faisait tous ses efforts pour fixer l’attention des spectateurs. Des applaudissements, qu’ils ne méritaient point, les encouragèrent, et ils croyaient réellement, dans leur vieux château, que tout ce monde affluait en leur honneur, que les étrangers accouraient en foule à leurs représentations, et qu’ils étaient le centre autour duquel et pour lequel tout se mouvait et circulait dans le château.

Wilhelm seul remarquait, avec un vif chagrin, tout le contraire ; car le prince, qui avait assisté aux premières représentations du commencement à la fin, sans quitter son siège, et avec l’assiduité la plus scrupuleuse, sembla peu à peu, sous un prétexte honnête, se dispenser du spectacle ; et c’étaient justement les personnes que Wilhelm avait trouvées, dans la conversation, les plus éclairées, Jarno à leur tête, qui ne passaient dans la salle du théâtre que de courts instants, allaient ensuite s’asseoir dans le salon d’entrée, jouaient ou semblaient parler d’affaires.

Wilhelm sentait un vif déplaisir de ne pouvoir, avec ses efforts persévérants, obtenir les suffrages qu’il ambitionnait le plus. Pour le choix des pièces, la copie des rôles, les fréquentes répétitions et tout ce qui se présentait, il secondait avec zèle Mélina, qui, dans le sentiment secret de sa propre insuffisance, finit par le laisser agir. Il apprenait ses rôles avec soin, les jouait avec chaleur et vivacité, et avec autant de distinction que le permettait le peu d’expérience d’un homme qui s’était formé lui-même.

Cependant les marques d’intérêt que le baron ne cessait de donner aux autres acteurs écartaient tous leurs doutes. À l’entendre, ils produisaient les plus grands effets, surtout quand ils jouaient une de ses pièces. Il regrettait seulement que le prince eût un goût exclusif pour le théâtre français, et qu’une partie de ses officiers, parmi lesquels Jarno se faisait surtout remarquer, donnassent aux horreurs du théâtre anglais une préférence passionnée.

Si donc les talents de nos comédiens n’excitaient pas une attention et une admiration bien vives, en échange, leurs personnes n’étaient pas tout à fait indifférentes aux spectateurs et aux spectatrices. Nous avons déjà dit que, dès le premier jour, les actrices avaient éveillé l’attention des jeunes officiers ; mais elles furent plus heureuses dans la suite, et firent de plus importantes conquêtes. Nous les passons sous silence, et nous dirons seulement que Wilhelm paraissait de jour en jour plus agréable à la comtesse, et qu’il sentait, de son côté, germer en lui une secrète passion pour elle. Lorsqu’il était en scène, elle ne pouvait le quitter des yeux, et il parut bientôt ne jouer, ne parler que pour elle. Se regarder l’un l’autre était pour eux un plaisir inexprimable, auquel s’abandonnaient pleinement leurs âmes innocentes, sans former des vœux plus ardents ou s’alarmer des conséquences.

Comme, à travers une rivière qui les sépare, deux avant-postes ennemis parlent joyeusement et paisiblement ensemble, sans songer à la guerre dans laquelle leurs deux partis sont engagés, la comtesse et Wilhelm échangeaient des regards expressifs par-dessus l’abîme que la naissance et le rang avaient creusé entre eux, et chacun, de son côté, croyait pouvoir se livrer sans péril à ses sentiments.

Cependant la baronne avait choisi Laërtes, qui lui plaisait singulièrement, comme un vif et joyeux jeune homme ; et lui, tout ennemi qu’il fût des femmes, il ne dédaignait pas un amour de passage ; et, véritablement, l’affabilité et les prévenances de la baronne l’auraient cette fois enchaîné, si le baron ne lui avait rendu, par hasard, le bon ou, si l’on veut, le mauvais service de l’éclairer sur les sentiments de cette dame.

En effet, comme Laërtes célébrait un jour ses louanges, et la mettait au-dessus de toutes les personnes de son sexe, le baron lui dit, d’un ton badin :

« Je vois où nous en sommes : notre chère amie a conquis un nouvel hôte pour ses étables. »

Cette comparaison malheureuse, qui faisait une allusion trop claire aux dangereuses caresses d’une Circé, fâcha Laërtes outre mesure, et il ne put entendre sans colère le baron, qui poursuivit impitoyablement :

« Tout étranger croit être le premier à qui elle se montre si favorable, mais il se trompe grossièrement, car elle nous a tous promenés par ce chemin : hommes faits, jeunes gens, tendres adolescents, tous, quels qu’ils soient, doivent se dévouer quelque temps à son service, porter sa chaîne et soupirer pour elle. »

L’heureux mortel qui, à son entrée dans les jardins d’une enchanteresse, est accueilli par les délices d’un fallacieux printemps, ne peut éprouver une surprise plus désagréable que d’entendre, au moment où son oreille épiait le chant du rossignol, le grognement soudain de quelque devancier métamorphosé. Après cette révélation, Laërtes se sentit sincèrement humilié, que sa vanité l’eût entraîné encore une fois à penser d’une femme quelconque le moindre bien. Dès lors il négligea tout à fait la baronne et s’en tint à l’écuyer, avec lequel il faisait assidûment des armes et allait à la chasse, se comportant d’ailleurs, dans les répétitions et les représentations, comme si ce fût une chose accessoire.

Le comte et la comtesse faisaient parfois appeler, le matin, quelques personnes de la troupe, et chacun y trouvait toujours sujet d’envier la trop heureuse Philine. Le comte avait souvent à sa toilette, pendant des heures entières, le pédant, son favori. Cet homme fut, peu à peu, habillé de neuf, et se vit même pourvu d’une montre et d’une tabatière.

Quelquefois aussi les comédiens étaient appelés, ensemble ou séparément, devant Leurs Seigneuries, après le repas. Ils tenaient la chose à grand honneur, et ne remarquaient pas qu’on faisait amener au même instant, par les piqueurs, nombre de chiens, et avancer les chevaux dans la cour d’honneur.

On avait dit à Wilhelm qu’il ferait bien, dans l’occasion, de vanter Racine, le poëte favori du prince, et de donner par là bonne opinion de lui-même. Dans une de ces après-midi, à laquelle on l’avait appelé, il trouva l’occasion désirée. Le prince lui demanda s’il ne lisait pas aussi avec soin les grands écrivains de la scène française. Wilhelm répondit très-vivement : « Oui, monseigneur. » Il ne remarqua point que le prince, sans attendre sa réponse, allait déjà se détourner et passer à autre chose ; il s’empara de lui, l’arrêta, peu s’en faut, au passage, et poursuivit, en disant qu’il estimait fort le théâtre français, et qu’il lisait les grands maîtres avec délices ; qu’il avait appris avec une véritable joie que le prince rendait pleine justice au grand talent d’un Racine.

« Je puis me représenter, poursuivit-il, combien les personnes d’un rang élevé doivent estimer un poëte qui sait peindre, avec tant de justesse et de perfection, leur état et leurs relations augustes. Corneille, si j’ose ainsi m’exprimer, a peint les grands hommes, et Racine les grands seigneurs. Quand je lis ses ouvrages, je puis toujours me représenter le poëte au milieu d’une cour brillante, ayant devant ses yeux un grand-roi, vivant dans la société des hommes les plus distingués et pénétrant dans les secrets de l’humanité, tels qu’ils se cachent derrière de précieuses tentures. Quand j’étudie son Britannicus, sa Bérénice, il me semble véritablement que je suis à la cour, que je suis initié aux grands et aux petits mystères de ces demeures des dieux terrestres ; et je vois, par les yeux d’un Français délicat, des rois, que tout un peuple adore, des courtisans, que la foule envie, représentés dans leur figure naturelle, avec leurs vices et leurs souffrances. Racine mourut de chagrin, dit-on, parce que Louis XIV ne le regardait plus et lui faisait sentir son mécontentement ; cette anecdote est pour moi la clef de tous ses ouvrages ; il est impossible qu’un poëte si éminent, dont la vie et la mort dépendaient du regard d’un roi, n’ait pas écrit des ouvrages dignes de l’approbation des rois et des princes. »

Jarno s’était approché, et il avait écouté notre ami avec étonnement. Le prince, qui ne répondit pas, et qui avait simplement témoigné son approbation par un coup d’œil bienveillant, se tourna d’un autre côté, bien que Wilhelm, qui ne savait pas encore qu’il n’est pas convenable de prolonger le discours dans une pareille situation, et de vouloir épuiser un sujet, en eût dit volontiers davantage, et eût fait voir au prince qu’il n’avait pas lu sans fruit et sans plaisir son poëte favori.

« N’avez-vous jamais lu Shakspeare ? lui dit Jarno en le prenant à part.

— Non, répondit Wilhelm ; car, depuis que ses ouvrages sont plus connus en Allemagne, j’ai cessé de m’occuper du théâtre, et je ne sais si je dois me féliciter de ce qu’un ancien amusement, un goût de mon enfance, s’est réveillé maintenant chez moi. Au reste, tout ce qu’on m’a dit de ces ouvrages ne m’a point rendu curieux de connaître de pareilles monstruosités, où toute bienséance et toute vraisemblance paraissent outragées.

— Je vous conseille pourtant de faire un essai : il ne peut être nuisible de voir le bizarre de ses propres yeux. Je vous en prêterai quelques parties, et vous ne pouvez faire un meilleur emploi de votre temps que de vous dégager d’abord de tout lien, et, dans la solitude de votre antique demeure, d’appliquer vos yeux à la lanterne magique de ce monde inconnu. Vous êtes coupable de perdre votre temps à costumer ces singes en hommes et à faire danser ces chiens. Je ne vous demande qu’une chose, c’est de ne pas vous arrêter à la forme : le reste, je puis l’abandonner à votre bon jugement. »

Les chevaux étaient devant la porte, et Jarno partit avec quelques cavaliers, pour aller se divertir à la chasse. Wilhelm les suivit des yeux tristement : il aurait voulu s’entretenir longtemps encore avec cet homme, qui lui donnait, quoique avec brusquerie, de nouvelles idées, des idées dont il avait besoin.

Quand l’homme travaille au développement de ses forces, de ses idées et de ses facultés, il entre quelquefois dans une perplexité d’où les conseils d’un ami pourraient aisément le tirer ; il ressemble au voyageur qui tombe dans l’eau non loin de l’auberge : qu’une main secourable le saisisse aussitôt et l’entraîne au bord, il en est quitte pour un bain ; au lieu que, s’il parvient seulement à se sauver lui-même, mais sur le bord opposé, il doit faire un long et pénible détour pour arriver à son but.

Wilhelm commençait à soupçonner que le monde allait autrement qu’il ne se l’était imaginé. Il voyait de près la vie des grands, pleine d’importantes et sérieuses affaires, et il s’étonnait de la tournure aisée qu’ils savaient lui donner. Une armée en marche, un vaillant prince à sa tête, tant de guerriers sous ses ordres, tant d’adorateurs qui se pressaient à sa suite, élevaient l’imagination de notre ami. C’est dans ces dispositions qu’il reçut les livres promis, et bientôt, comme on peut s’y attendre, le flot de ce grand génie s’empara de lui, et l’emporta dans une mer immense, où il ne tarda pas à se perdre et à s’oublier.

CHAPITRE 3.9.

Les rapports du baron avec les comédiens avaient éprouvé des phases diverses depuis leur séjour au château. Au commencement, les choses se passèrent à leur satisfaction mutuelle ; le baron, dont les pièces n’avaient encore paru que sur un théâtre de société, les voyant, pour la première fois de sa vie, dans les mains de véritables comédiens, et sur le point d’être convenablement représentées, était de la meilleure humeur du monde ; il se montrait libéral, et, lorsqu’un marchand de nouveautés venait à paraître, ce qui arrivait assez souvent, il achetait de petits cadeaux pour les actrices ; il savait aussi faire servir d’extra aux acteurs mainte bouteille de champagne. De leur côté, ils se donnaient mille peines pour ses ouvrages, et Wilhelm n’épargna aucun soin pour bien graver dans sa mémoire les magnifiques discours du héros admirable dont le rôle lui était tombé en partage.

Cependant il était survenu peu à peu quelques mésintelligences. La préférence du baron pour certains acteurs devint plus marquée de jour en jour, et devait nécessairement blesser les autres. Il n’avait d’éloges que pour ses favoris, et sema de la sorte dans la troupe la division et l’envie. Mélina, qui d’ailleurs manquait d’adresse dans les disputes, se trouvait dans une position très-désagréable. Les préférés recevaient les éloges sans en être fort touchés, et les rebutés faisaient sentir de mille manières leur mécontentement ; et, d’une façon ou d’une autre, ils savaient rendre désagréable à leur ancien et très-honoré protecteur ses relations avec eux. Leur maligne joie trouva même une assez agréable pâture dans une certaine chanson, dont l’auteur était inconnu, et qui produisit une grande émotion dans le château. Jusque-là on s’était toujours moqué, mais d’une manière assez fine, des relations du baron avec les comédiens ; on avait fait sur lui bien des contes, accommodé certains incidents, pour leur donner une tournure gaie et divertissante. À la fin, on en vint à dire qu’il s’élevait une certaine jalousie de métier entre lui et quelques acteurs, qui se croyaient aussi des écrivains, et c’est sur ce bruit que se fonde la chanson dont nous avons parlé et que nous allons rapporter :

« Je suis un pauvre diable, monsieur le baron, et j’envie votre rang, votre place auprès du trône, et maints beaux domaines, et le château fort de votre père, et ses chasses et ses canons.

« Et moi, pauvre diable, monsieur le baron, vous m’enviez, à ce qu’il semble, parce que, dès mon enfance, la nature s’est montrée envers moi bonne mère ; j’ai le cœur vif, la tête vive ; je suis pauvre, il est vrai, mais non un pauvre sot.

« Si vous m’en croyez, mon cher baron, demeurons tous deux ce que nous sommes : vous resterez le fils de votre père, et je resterai l’enfant de ma mère ; nous vivrons sans haine et sans envie, sans demander les titres l’un de l’autre, sans prétendre, vous, une place au Parnasse, et moi, une place dans le chapitre. »

Ces couplets, dont il se trouva, dans diverses mains, des copies presque illisibles, furent jugés très-diversement ; mais personne ne put en deviner l’auteur, et, comme on s’en amusait avec quelque malignité, Wilhelm se déclara vivement contre cette satire.

« Nous autres Allemands, s’écria-t-il, nous mériterions que nos Muses restassent dans le mépris où elles ont gémi si longtemps, puisque nous ne savons pas estimer les hommes de qualité qui s’adonnent, de quelque manière, à notre littérature. La naissance, le rang et la richesse ne sont pas incompatibles avec le goût et le génie ; nous l’avons appris d’autres nations, qui comptent parmi leurs plus beaux esprits un grand nombre de gentilshommes. Si, jusqu’à présent, ce fut une merveille en Allemagne de voir un homme de noble maison se vouer aux sciences ; si, jusqu’à nos jours, bien peu de noms illustres sont devenus plus illustres encore par leur goût pour l’étude et les arts ; si plusieurs, au contraire, sont sortis de l’obscurité et se sont élevés sur l’horizon, comme des astres inconnus, il n’en sera pas toujours de même, et je me trompe fort, ou la première classe de la nation se prépare à se servir de ses avantages pour conquérir la plus belle des couronnes, celle que décernent les Muses. Aussi rien ne m’est plus pénible que de voir non-seulement la bourgeoisie railler le noble qui sait les estimer, mais encore les personnes de qualité détourner, avec un caprice irréfléchi et une impardonnable malignité, leurs pareils d’une carrière où chacun peut rencontrer l’honneur et le plaisir. »

Ces derniers mots parurent s’adresser au comte, Wilhelm ayant ouï dire qu’il avait trouvé les couplets à son gré. En effet ce seigneur, qui ne cessait de plaisanter, à sa manière, avec le baron, avait trouvé l’occasion excellente pour tourmenter son parent de toutes les façons. Chacun faisait ses conjectures particulières sur la personne qui pouvait avoir composé les vers, et le comte, qui n’aimait pas que l’on prétendît le surpasser en pénétration, imagina et protesta que l’auteur de la pièce ne pouvait être que son pédant, qui était un rusé compère, et chez lequel il avait remarqué depuis longtemps quelque génie poétique. Pour se divertir, il fit donc appeler un matin le comédien, qui, en présence de la comtesse, de la baronne et de Jarno, dut lire les couplets à sa manière, et reçut en récompense des éloges et un cadeau. Mais, à la question que lui fit le comte, s’il n’avait pas encore quelques anciennes poésies pareilles à celle-là, il sut répondre adroitement, d’une manière évasive. Le pédant arriva donc à la réputation de poëte et d’homme d’esprit ; mais les amis du baron ne virent dans le favori du comte qu’un libelliste et un méchant homme. Dès lors son Mécène l’applaudit toujours davantage, qu’il jouât bien ou mal son rôle, de façon que le pauvre homme finit par en être bouffi d’orgueil et presque fou, et là-dessus il songeait à demander, comme Philine, un logement au château.

S’il avait pu l’obtenir sans délai, il aurait évité un accident très-grave. Un soir qu’il revenait fort tard au vieux château, et qu’il marchait, en tâtonnant, dans le chemin étroit et sombre, il fut assailli tout à coup, saisi par quelques personnes, tandis que d’autres le rouaient de coups, et le maltraitèrent si fort, dans l’obscurité, qu’il en resta presque sur le carreau, et ne se traîna qu’avec peine chez ses camarades. Ceux-ci, tout en affectant une vive indignation, ressentirent de cet accident une secrète joie, et pouvaient à peine s’empêcher de rire en le voyant si bien étrillé, et son bel habit brun tout poudré et taché de blanc, comme s’il avait eu affaire à des meuniers.

Le comte, qui fut aussitôt informé de la chose, entra dans une furieuse colère. Il traita ce désordre comme le plus grand crime, le qualifia d’attentat contre la paix du château, et fit entreprendre par son bailli l’enquête la plus sévère. L’habit poudré de blanc devait servir de pièce probante. Quiconque dans le château avait affaire avec la poudre ou la farine fut cité à comparaître, mais ce fut sans résultat.

Le baron déclara sur l’honneur, qu’à la vérité la plaisanterie lui avait vivement déplu, et que le procédé de M. le comte n’avait pas été fort amical, mais qu’il avait su se mettre au-dessus de tout cela, et qu’il n’avait pas eu la moindre part à la mésaventure du poëte ou du libelliste, comme on voudrait le nommer.

L’affluence des étrangers, le mouvement du château, firent bientôt oublier toute l’affaire, et l’infortuné favori dut payer cher le plaisir d’avoir porté quelque temps un plumage étranger.

Les comédiens, qui jouaient régulièrement tous les soirs, et qui, à tout prendre, étaient fort bien entretenus, élevèrent leurs prétentions, à mesure que leur position devenait meilleure. Bientôt la table, le service, le logement, leur semblèrent misérables, et ils réclamèrent du baron, leur protecteur, des soins plus attentifs, enfin les jouissances et la vie commode qu’il leur avait promises. Leurs plaintes devinrent plus bruyantes, et les efforts de leur ami pour y faire droit, toujours plus infructueux.

Sur ces entrefaites, Wilhelm ne se montrait guère qu’aux répétitions et aux heures de spectacle. Enfermé dans une des chambres les plus écartées, où Mignon et le joueur de harpe étaient seuls admis avec plaisir, il vivait dans le monde de Shakespeare, étranger et insensible à tout ce qui se passait au dehors.

On parle d’enchanteurs, qui, par des formules magiques, évoquent dans leur laboratoire une foule innombrable de fantômes divers ; les conjurations sont si puissantes, qu’elles remplissent bientôt la chambre tout entière ; et les esprits, poussés jusqu’au cercle étroit que l’enchanteur a tracé, se meuvent, toujours plus nombreux, autour du cercle et sur la tête du maître, tourbillonnant et se transformant sans cesse ; tous les recoins en sont remplis, toute corniche est occupée ; des œufs se développent et se distendent, et des figures gigantesques se réduisent en champignons : malheureusement le magicien a oublié le mot par lequel il pourrait contraindre ce déluge de fantômes à refluer. Telle était la situation de Wilhelm, et, avec une émotion toute nouvelle, il s’éveillait en lui mille sensations, mille facultés, dont il n’avait eu jusqu’alors aucune idée, aucun pressentiment. Rien ne pouvait l’arracher à cette situation, et il était fort mécontent, si quelqu’un saisissait l’occasion de venir à lui, pour l’informer de ce qui se passait au dehors.

Aussi fit-il à peine attention, quand on lui vint annoncer qu’il allait se faire dans la cour du château une exécution ; que l’on devait fouetter un jeune garçon, qui s’était rendu suspect d’effraction nocturne, et qui, portant l’habit de perruquier, était, selon toute vraisemblance, un des meurtriers du pédant. Le jeune garçon niait, il est vrai, obstinément la chose : aussi ne pouvait-on lui faire subir le châtiment légal, mais on voulait, avant de le relâcher, lui infliger une correction, comme vagabond, parce qu’il avait rôdé pendant quelques jours dans les environs, passé la nuit dans les moulins, enfin appuyé une échelle contre un mur de jardin, qu’il avait escaladé.

Wilhelm ne trouvait à toute l’affaire rien de bien remarquable, lorsque Mignon survint à la hâte, et protesta que le prisonnier était Frédéric, qui, depuis ses démêlés avec l’écuyer, avait disparu loin de la troupe et avait cessé de nous occuper.

Notre ami, que ce jeune garçon intéressait, accourut, et trouva déjà dans la cour du château les apprêts du supplice, car le comte aimait la solennité, même en ces occasions. Le jeune garçon fut amené ; Wilhelm intervint, et pria que l’on voulût bien faire une pause, attendu qu’il connaissait le jeune homme, et qu’il avait à donner d’abord sur son compte divers éclaircissements. Il eut de la peine à faire écouter ses représentations ; cependant il finit par obtenir la permission de s’entretenir seul à seul avec le délinquant. Celui-ci lui protesta qu’il ne savait absolument rien d’une attaque dont un comédien avait été victime ; il n’avait rôdé autour du château, et ne s’y était glissé de nuit que pour chercher Philine, dont il s’était fait indiquer la chambre, et il y serait certainement arrivé, si on ne l’avait surpris en chemin.

Wilhelm qui, pour l’honneur de la troupe, n’avait nulle envie de révéler cette liaison, courut à l’écuyer, et le pria, lui qui connaissait les personnes et la maison, d’arranger l’affaire et de délivrer Frédéric.

Cet homme enjoué composa, avec le secours de Wilhelm, une petite histoire : l’enfant avait fait partie de la troupe et s’était sauvé, mais il avait repris fantaisie de la rejoindre et d’y rentrer. Il avait voulu aller de nuit à la recherche de ses protecteurs, pour obtenir leur appui. On déclara du reste qu’il s’était toujours bien conduit ; les dames s’en mêlèrent, et il fut relâché.

Wilhelm se chargea de lui : c’était le troisième membre de la singulière famille que, depuis quelque temps, il regardait comme la sienne. Le vieillard et Mignon accueillirent avec amitié le déserteur, et tous trois s’unirent dès lors pour servir avec zèle leur protecteur et leur ami, et pour lui être agréables.

CHAPITRE 3.10.

Philine s’insinuait chaque jour davantage dans les bonnes grâces des dames. Quand elles étaient sans témoins, elle amenait le plus souvent la conversation sur les hommes qui allaient et venaient, et Wilhelm n’était pas le dernier dont on s’occupât. La rusée personne ne manqua pas de s’apercevoir qu’il avait fait une profonde impression sur le cœur de la comtesse ; elle racontait de lui ce qu’elle savait et ce qu’elle ne savait pas, mais elle se gardait bien de rien avancer qu’on pût interpréter défavorablement ; en revanche elle vantait son noble cœur, sa libéralité, et surtout sa délicatesse avec le beau sexe. À toutes les autres questions qui lui étaient faites, elle répondait avec prudence. Quand la baronne observa l’inclination toujours plus vive de sa belle amie, cette découverte lui fut aussi très-agréable ; car ses liaisons avec plusieurs cavaliers, et surtout, dans ces derniers temps, avec Jarno, n’avaient pas échappé aux yeux de la comtesse, dont l’âme pure ne pouvait voir une pareille légèreté sans la désapprouver et sans faire quelques doux reproches.

La baronne et Philine avaient donc l’une et l’autre un intérêt particulier à rapprocher notre ami de la comtesse, et Philine espérait en outre travailler de nouveau pour elle-même à cette occasion, et regagner peut-être l’affection de Wilhelm, qu’elle avait perdue.

Un jour, que le comte était parti pour la chasse avec le reste de la société, comme on n’attendait ces messieurs que pour le lendemain, la baronne imagina une plaisanterie qui était tout à fait dans son caractère. Elle aimait les travestissements, et, pour surprendre la société, elle se montrait tantôt en jeune paysanne, tantôt en page ou en piqueur. Elle se donnait ainsi l’air d’une petite fée partout présente, et justement où elle était le moins attendue. Rien n’égalait sa joie, quand elle avait pu servir quelque temps la compagnie ou s’y mêler sans être reconnue, et qu’elle savait enfin se découvrir d’une façon badine.

Vers le soir, elle fit appeler Wilhelm dans sa chambre, et, comme elle avait encore quelques affaires, elle chargea Philine de le préparer.

Il vint, et fut assez surpris de trouver l’étourdie fillette au lieu des nobles dames. Elle l’accueillit avec une sorte de franchise modeste, à laquelle elle s’était exercée, et, par ce moyen, elle l’obligea lui-même à la politesse. D’abord elle plaisanta en général sur le bonheur qui le poursuivait, et qui l’amenait alors dans ce lieu, comme elle savait bien le remarquer ; puis elle lui reprocha, d’une manière agréable, sa conduite avec elle et les chagrins qu’il lui avait faits ; elle se blâma et s’accusa elle-même, avoua qu’elle avait mérité ces traitements, et fit une peinture sincère de sa situation, qu’elle nommait passée, ajoutant qu’elle se mépriserait elle-même, si elle était incapable de se corriger et de mériter l’amitié de Wilhelm.

Wilhelm fut bien surpris de ces discours. Il connaissait trop peu le monde, pour savoir que les personnes tout à fait légères, et incapables d’amendement, s’accusent souvent avec une extrême vivacité, avouent et déplorent leurs fautes avec une grande franchise, quoiqu’elles n’aient pas le moins du monde la force de quitter la route où les entraîne un naturel invincible. Il ne pouvait donc persister dans sa mauvaise humeur avec la jolie pécheresse ; il engagea la conversation, et il apprit le projet d’un singulier travestissement, par lequel on songeait à surprendre la belle comtesse.

Il éprouva quelques scrupules, dont il ne fit pas mystère à Philine ; mais la baronne, qui survint à ce moment, ne lui laissa pas le temps de balancer ; elle l’entraîna par la main, en assurant que c’était le moment d’agir.

La nuit était venue : elle le conduisit dans la garde-robe du comte, lui fit ôter son habit, pour s’envelopper dans la robe de chambre du noble seigneur, le coiffa elle-même du bonnet de nuit, avec le ruban rouge, le conduisit dans le cabinet, et le fit asseoir dans le grand fauteuil, un livre à la main. Elle alluma elle-même la lampe, qui était devant lui, puis elle l’instruisit de ce qu’il avait à faire et du rôle qu’il avait à jouer.

« On annoncera, dit-elle, à la comtesse l’arrivée imprévue de son mari et sa mauvaise humeur : elle viendra, elle fera quelques tours dans la chambre, ensuite elle s’appuiera sur le dossier du fauteuil, posera son bras sur votre épaule et dira quelques mots. Jouez votre rôle de mari aussi longtemps et aussi bien que vous pourrez ; mais, quand vous devrez enfin vous découvrir, soyez aimable et galant. »

Wilhelm était donc assis, fort inquiet, dans ce bizarre costume ; le projet l’avait surpris, et l’accomplissement avait devancé la réflexion. La baronne avait déjà quitté la chambre, lorsqu’il observa combien était dangereux le poste qu’il avait pris. Il ne se dissimulait pas que la beauté, la jeunesse, les grâces de la comtesse avaient fait impression sur lui ; mais, comme il était, par caractère, fort éloigné de toute vaine galanterie, et que ses principes ne lui permettaient pas de songer à une entreprise plus sérieuse, il ne se trouvait pas à ce moment dans un petit embarras. La crainte de déplaire à la comtesse, et celle de lui plaire plus qu’il n’était permis, se balançaient dans son cœur.

Tous les appas qui avaient jamais exercé sur lui leur empire se retraçaient à son imagination. Marianne lui apparut en blanche robe du matin, et réclamait tendrement son souvenir ; les grâces de Philine, ses beaux cheveux et ses manières caressantes l’avaient retrouvé plus sensible, depuis leur nouvelle entrevue : mais tout s’effaçait, comme dans un vague lointain, lorsqu’il se figurait la noble et brillante comtesse, dont il sentirait, dans quelques instants, le bras se poser sur son cou, et dont les innocentes caresses provoqueraient les siennes.

Assurément il ne soupçonnait pas l’étrange manière dont il devait sortir de cette perplexité. Quelle ne fut pas sa surprise, ou plutôt son effroi, lorsque la porte s’ouvrit derrière lui, et qu’au premier coup d’œil jeté furtivement dans le miroir, il reconnut le comte, qui entrait, un flambeau à la main ! Que devait-il faire, rester assis ou se lever, fuir, avouer, nier ou demander pardon ? Son anxiété ne dura que peu d’instants. Le comte, qui était resté immobile sur le seuil de la porte, se retira et la ferma doucement. Au même instant, la baronne accourut par la porte dérobée, éteignit la lampe, arracha Wilhelm du fauteuil et l’entraîna dans la garde-robe. Il ôta vite la robe de chambre, qui fut remise aussitôt à sa place ordinaire ; la baronne prit l’habit de Wilhelm sous son bras, et, traversant avec lui quelques chambres, cabinets et corridors, elle le ramena dans son appartement. Là, quand elle se fut remise, elle lui apprit qu’elle avait passé chez la comtesse pour lui porter la fausse nouvelle du retour de son mari. « Je le sais déjà, avait dit la comtesse. Que peut-il être arrivé ? Je viens de le voir entrer à cheval par la petite porte. » Aussitôt la baronne effrayée était accourue dans la chambre du comte, pour en tirer Wilhelm.

« Malheureusement, vous êtes venue trop tard, s’écria-t-il ; le comte vous a précédée et m’a vu dans le fauteuil.

— Vous a-t-il reconnu ?

— Je ne sais. Il m’a vu dans la glace comme je l’y ai vu, et, avant que j’aie pu savoir si c’était un fantôme ou lui-même, il s’est retiré et a refermé la porte. »

Le trouble de la baronne augmenta, lorsqu’un valet de chambre vint l’appeler, et l’informa que le comte était chez la comtesse. Elle s’y rendit, le cœur oppressé, et elle le trouva pensif et rêveur, il est vrai, mais plus doux dans son langage et plus amical que de coutume. Elle ne savait que se dire. On parla des incidents de la chasse et des causes qui avaient hâté le retour du comte. Bientôt la conversation tarit ; il devint silencieux, et la baronne dut être singulièrement surprise, lorsqu’il demanda des nouvelles de Wilhelm, exprimant le désir qu’on le fit appeler pour faire une lecture.

Wilhelm, qui avait repris ses habits, et s’était un peu remis dans la chambre de la baronne, se rendit à cet ordre, non sans inquiétude. Le comte lui remit un livre, dans lequel il lut, avec saisissement, une nouvelle romanesque. Sa voix était tremblante et mal assurée, ce qui heureusement s’accordait avec le fond de l’histoire. Le comte donna quelques signes d’approbation bienveillante, et, lorsqu’enfin il congédia notre ami, ce ne fut pas sans louer l’expression qu’il avait mise à sa lecture.

CHAPITRE 3.11.

Wilhelm avait à peine lu quelques pièces de Shakespeare, qu’il se trouva hors d’état de continuer, tant elles avaient fait sur lui une forte impression. Toute son âme était profondément émue. Il chercha l’occasion de s’entretenir avec Jarno, et ne put assez le remercier des jouissances qu’il lui avait procurées.

« J’avais bien prévu, lui dit Jarno, que vous ne resteriez pas insensible au mérite éminent du plus extraordinaire et du plus admirable de tous les écrivains.

— Oui, dit Wilhelm, je ne me souviens pas qu’un livre, un homme ou un événement quelconque ait produit sur moi d’aussi grands effets que les drames excellents que votre complaisance m’a fait connaître. On les dirait l’œuvre d’un génie céleste, qui s’approche des hommes pour leur apprendre, de la manière la plus douée, à se connaître eux-mêmes. Ce ne sont pas des poèmes : on croit voir ouvert devant soi le vaste livre du destin, dans lequel le vent orageux de la vie la plus agitée gronde et tourne et retourne avec violence les feuillets. Ce mélange de force et de tendresse, de calme et de violence, m’a tellement surpris et mis hors de moi, que j’attends avec la plus vive impatience le moment où je serai en état de poursuivre ma lecture.

— À merveille ! dit Jarno, en serrant la main de notre ami ; voilà ce que je désirais ; et les suites que j’en espère ne tarderont pas à se faire voir.

— Je voudrais, reprit Wilhelm, pouvoir vous dépeindre tout ce qui se passe en moi. Tous les pressentiments sur l’homme et sa destinée qui m’ont suivi confusément dès mon enfance, je les trouve réalisés et développés dans les pièces de Shakespeare. Il semble qu’il nous explique tous les mystères, sans que l’on puisse dire toutefois : « Voici ou voilà le mot qui les résout. » Ses personnages semblent être des hommes naturels, et pourtant ils n’en sont pas. Ces êtres, si mystérieux et si complexes, agissent devant nous, dans ses ouvrages, comme s’ils étaient des montres dont le cadran et la boîte seraient de cristal ; elles indiqueraient, selon leur destination, le cours des heures, et laisseraient voir en même temps les rouages et les ressorts qui les font mouvoir. Quelques regards jetés dans le monde de Shakespeare m’excitent plus que toute autre chose à m’avancer d’un pas plus rapide dans le monde réel, à me plonger dans le flot des événements dont il sera le théâtre, et à puiser un jour, s’il m’est possible, quelques coupes dans la vaste mer de la vraie nature, pour les verser, du haut de la scène, au public de ma patrie, altéré de ce breuvage.

— Je suis charmé des dispositions dans lesquelles je vous trouve, dit Jarno, en posant sa main sur l’épaule du jeune homme transporté ; ne laissez pas sans exécution le projet d’entrer dans une vie active, et hâtez-vous d’employer diligemment vos bonnes années. Si je puis vous être utile, ce sera de tout mon cœur. Je ne vous ai pas encore demandé comment vous êtes entré dans cette société, qui ne convient sans doute ni à votre éducation ni à votre naissance. J’espère du moins, et je vois même, que vous désirez en sortir. Je ne connais ni votre famille ni l’état de vos affaires : voyez ce qu’il vous conviendra de me confier. Je vous ferai seulement observer que les temps de guerre où nous vivons peuvent amener de prompts changements de fortune. S’il vous plaît de consacrer vos forces et vos talents à notre service ; si la fatigue, et au besoin même le danger, ne vous effrayent pas, j’ai à présent même l’occasion de vous établir dans un poste que vous ne regretterez pas dans la suite d’avoir occupé quelque temps. »

Wilhelm ne put exprimer assez vivement sa reconnaissance, et s’empressa de faire à son ami et protecteur toute l’histoire de sa vie.

Pendant cet entretien, ils s’étaient perdus bien avant dans le parc, et ils étaient arrivés à la grande route qui le traversait. Jarno s’arrêta un instant et dit :

« Réfléchissez à ma proposition, décidez-vous, rendez-moi réponse dans quelques jours et donnez-moi votre confiance. Je vous l’assure, c’est encore une chose inconcevable pour moi que vous ayez pu vous associer à de pareilles gens. J’ai vu souvent avec chagrin et dégoût que, pour chercher du moins quelque pâture, votre cœur ait dû s’attacher à un misérable chanteur vagabond, à une équivoque et niaise petite créature. »

Il n’avait pas achevé, qu’un officier à cheval arrivait au galop, suivi d’un domestique, qui tenait un cheval de main. Jarno le salue bruyamment ; l’officier saute à bas de son cheval ; ils s’embrassent et s’entretiennent un moment, tandis que Wilhelm, troublé des derniers mots de son belliqueux ami, se tenait pensif à l’écart. Jarno parcourait quelques papiers, que l’officier lui avait remis ; tout à coup cet homme s’approche de Wilhelm, lui tend la main, et s’écrie avec emphase :

« Je vous trouve dans une société digne de vous ! Suivez le conseil de votre ami, et par là comblez en même temps les vœux d’un inconnu, qui vous porte un intérêt sincère. »

Il dit, embrassa Wilhelm et le pressa vivement sur son cœur. À ce moment, Jarno s’approche et dit à l’officier :

« C’est fort bien ; je vais monter à cheval et vous suivre, pour que vous puissiez recevoir les ordres nécessaires et repartir avant la nuit. »

Aussitôt ils s’élancèrent tous deux sur leurs montures, et laissèrent notre ami à sa surprise et à ses réflexions.

Les derniers mots de Jarno retentissaient encore à ses oreilles. Il ne pouvait souffrir de voir si profondément rabaissés par cet homme, qui lui inspirait tant de respect, deux pauvres créatures humaines, qui avaient gagné innocemment son affection. La singulière embrassade de l’officier, qu’il ne connaissait pas, fit peu d’impression sur lui ; elle n’occupa qu’un moment son imagination et sa curiosité, mais les paroles de Jarno l’avaient frappé au cœur ; il était profondément blessé, et, en revenant au château, il éclatait en reproches contre lui-même, d’avoir pu méconnaître et oublier un instant la froide insensibilité de Jarno, qui se lisait dans ses yeux et dans toutes ses manières.

« Non, non, s’écria-t-il, insensible et froid courtisan, c’est vainement que tu te figures pouvoir être un ami ! Tout ce que tu peux m’offrir ne vaut pas le sentiment qui me lie à ces malheureux. Quel bonheur, que je découvre assez tôt ce que je pouvais attendre de toi ! »

Mignon accourait au-devant de lui : il la prit dans ses bras et s’écria :

« Non, rien ne doit nous séparer, bonne petite créature. La fausse sagesse du monde ne pourra me résoudre à t’abandonner, à oublier ce que je te dois. »

L’enfant, dont il évitait d’ordinaire les caresses passionnées, fut ravie à cette marque inattendue de tendresse, et ses étreintes furent si vives, qu’il eut de la peine à s’en dégager.

Depuis ce temps, il observa plus attentivement la conduite de Jarno, et elle ne lui parut pas toujours louable : plusieurs choses lui déplurent même vivement. Il eut, par exemple, de forts soupçons que les couplets contre le baron, qui avaient coûté si cher au pauvre pédant, étaient l’œuvre de Jarno ; et, comme il avait plaisanté de l’affaire en présence de Wilhelm, notre ami crut y reconnaître la marque d’un cœur tout à fait corrompu : pouvait-on rien voir de plus méchant que de railler un innocent dont on a causé la souffrance, sans songer ni à le satisfaire ni à le dédommager ? Wilhelm aurait volontiers provoqué lui-même cet acte de justice, car un singulier incident l’avait mis sur la trace de l’attaque nocturne.

Jusqu’alors on avait su toujours lui cacher que plusieurs jeunes officiers passaient des nuits entières à se réjouir dans une salle basse du vieux château avec une partie des acteurs et des actrices. Un matin, qu’il s’était levé de bonne heure, suivant son habitude, il entra par hasard dans la chambre, et trouva ces jeunes gens occupés à une singulière toilette. Ils avaient râpé, et délayé avec de l’eau, de la craie dans un bassin, et, avec un pinceau, frottaient de cette pâte leurs vêtements, sans les ôter ; par là ils rendaient, en un moment, la blancheur et la propreté à leur uniforme. À la vue de cette singulière pratique, notre ami se rappela tout à coup l’habit poudreux et taché du pédant : le soupçon devint bien plus fort, quand il apprit qu’il se trouvait dans la compagnie plusieurs parents du baron.

Pour éclaircir ses doutes, il proposa aux jeunes gens un petit déjeuner. Ils s’animèrent et racontèrent cent histoires plaisantes. L’un d’eux, qu’on avait employé quelque temps au recrutement, ne pouvait assez vanter l’adresse et l’activité de son capitaine, qui savait attirer à lui toute espèce d’hommes et attraper chacun à sa manière. Il racontait avec détail comment des gens de bonne maison et d’une éducation soignée étaient abusés, par mille fausses promesses d’un honnête établissement ; il riait de bon cœur des imbéciles, qui étaient d’abord si flattés de se voir estimés et distingués par un officier considérable, brave, habile et libéral.

Comme Wilhelm rendit grâces à son bon génie, qui lui découvrait inopinément l’abîme au bord duquel il s’était innocemment avancé ! Il ne voyait plus dans Jarno qu’un recruteur ; l’embrassade de l’officier étranger s’expliquait aisément. Il détestait les maximes de ces hommes, et, dès ce moment, il évita de se rencontrer avec quiconque portait l’uniforme. Il aurait appris avec joie la nouvelle que l’armée marchait en avant, s’il n’avait pas dû craindre en même temps de se voir éloigné, peut-être pour toujours, de sa belle comtesse.

CHAPITRE 3.12.

La baronne avait passé plusieurs jours, tourmentée par l’inquiétude et par une curiosité qu’elle ne pouvait satisfaire. La conduite du comte, depuis son aventure, était pour elle une énigme complète. Il était absolument sorti de ses habitudes ; on n’entendait plus ses plaisanteries accoutumées ; ses exigences avec la société et avec les domestiques avaient beaucoup diminué ; la pédanterie, les manières impérieuses avaient presque disparu ; il était plutôt silencieux et rêveur, et pourtant il montrait de la sérénité ; il semblait vraiment un autre homme.

Dans les lectures qu’il demandait quelquefois, il choisissait des ouvrages sérieux, souvent des livres de piété, et la baronne vivait dans une crainte perpétuelle, que, sous cette tranquillité apparente, il ne cachât un ressentiment secret, une mystérieuse résolution de venger l’acte téméraire qu’il avait fortuitement découvert. Elle résolut donc de mettre dans sa confidence Jarno ; elle le pouvait d’autant mieux qu’elle était avec lui dans une intimité où l’on a d’ordinaire peu de secrets l’un pour l’autre. Depuis quelque temps, Jarno était décidément son ami ; mais ils étaient assez habiles pour cacher leur inclination et leurs plaisirs au monde bruyant qui les entourait. Les yeux de la comtesse avaient seuls démêlé ce nouveau roman, et il est très-vraisemblable que la baronne tâchait d’occuper, de son côté, son amie, pour échapper aux secrets reproches que cette belle âme lui faisait entendre quelquefois.

À peine la baronne eut-elle raconté l’histoire à son ami, qu’il se prit à rire et s’écria :

« Assurément le barbon croit s’être vu lui-même ! Il craint que cette apparition ne lui présage un malheur et peut-être la mort, et maintenant il s’est radouci, comme font les esprits faibles, lorsqu’ils pensent au dénoûment auquel personne n’a échappé et n’échappera jamais. Laissez-moi faire ! Comme j’espère qu’il a longtemps à vivre encore, nous allons profiter de l’occasion pour le former si bien, qu’il ne soit plus importun à sa femme et à ses alentours. »

Ils commencèrent donc, dans le premier moment favorable, à parler, en présence du comte, de pressentiments, d’apparitions et autres choses pareilles. Jarno joua l’incrédule, la baronne également, et ils firent si bien, que le comte prit enfin Jarno à part, lui reprocha son scepticisme, et s’efforça de le convaincre par son propre exemple que ces choses étaient possibles et réelles. Jarno feignit la surprise, le doute et enfin la persuasion ; mais bientôt après, dans le silence de la nuit, il ne s’en divertit que mieux avec son amie du faible gentilhomme, qu’un épouvantail avait tout d’un coup corrigé de ses travers, et qui pourtant méritait du moins quelques éloges, pour savoir attendre avec une si grande résignation un malheur imminent et peut-être même la mort.

« Je doute un peu qu’il fût résigné à la conséquence la plus naturelle qui aurait pu naître de cette apparition, » dit la baronne, avec son enjouement ordinaire, qui revenait dès qu’un souci l’avait quittée.

Jarno fut libéralement récompensé, et l’on forgea de nouveaux projets, afin de rendre le comte toujours plus docile, d’enflammer et de fortifier l’amour de la comtesse pour Wilhelm.

Dans ce but, on raconta toute l’histoire à la noble dame. Elle s’en montra d’abord mécontente ; mais dès lors elle devint plus rêveuse, et, dans ses moments de loisir, elle sembla songer à la scène qu’on lui avait préparée, la poursuivre et en achever le tableau.

Les préparatifs qui se faisaient alors de toutes parts ne permirent plus de douter que les armées ne dussent bientôt se porter en avant, et le prince changer en même temps de quartier général. On disait même que le comte quitterait aussi le château et retournerait à la ville. Nos comédiens pouvaient donc aisément tirer leur horoscope ; mais là-dessus Mélina prenait seul quelques mesures ; les autres ne cherchaient qu’à saisir de leur mieux, au passage, les plaisirs du moment.

Cependant Wilhelm était occupé d’une façon toute particulière. La comtesse lui avait demandé une copie de ses pièces de théâtre, et il considérait le désir exprimé par l’aimable dame comme sa plus belle récompense.

Un jeune auteur, qui ne s’est pas encore vu imprimé, met, en pareil cas, le plus grand soin à faire une copie d’une netteté et d’une élégance parfaite. C’est, pour ainsi dire, l’âge d’or de la profession d’auteur : on se transporte dans ces siècles où la presse n’avait pas encore inondé le monde de tant d’écrits inutiles, où les vénérables productions du génie étaient seules copiées, et conservées par les plus nobles esprits ; et comme on arrive alors aisément à cette fausse conclusion, qu’un manuscrit soigneusement copié en lettres moulées est en même temps une rare production de génie, digne d’être possédée et recueillie par un amateur et un Mécène !

On avait ordonné un dernier festin en l’honneur du prince, dont le départ était proche. Beaucoup de dames du voisinage étaient invitées, et la comtesse s’était habillée de bonne heure.

Elle avait mis ce jour-là sa plus riche toilette ; sa coiffure était plus soignée que jamais ; elle était parée de tous ses bijoux. La baronne avait aussi déployé dans sa toilette autant de goût que de magnificence.

Philine, observant que les deux dames trouvaient le temps long en attendant leurs hôtes, proposa de faire demander Wilhelm, qui désirait présenter son manuscrit et lire encore quelques bagatelles. Il parut, et, dès l’entrée, il admira la beauté, la grâce de la comtesse, plus éblouissantes encore sous sa nouvelle parure. Il fit la lecture que les dames lui demandèrent, mais il la fit si mal et avec tant de distraction, que, si celles qui l’écoutaient n’avaient pas été fort indulgentes, elles l’auraient bientôt congédié.

Chaque fois qu’il regardait la comtesse, il lui semblait voir briller une étincelle électrique ; l’air manquait à la poitrine du lecteur oppressé ; la belle dame l’avait toujours charmé, mais, ce jour-là, il lui semblait n’avoir jamais rien vu d’aussi parfait, et voici, peu s’en faut, la substance des mille pensées qui se croisaient dans son âme :

« Quelle folie, à tant de poètes et à tant d’hommes qu’on appelle sensibles, de se révolter contre la toilette et la magnificence, et de n’aimer à voir les femmes de toute condition qu’en vêtements simples et conformes à la nature !

« Ils blâment la toilette, sans songer que ce n’est pas cette pauvre toilette qui nous déplaît, quand nous voyons une personne, laide ou peu jolie, élégamment et richement vêtue. Je voudrais rassembler ici tous les connaisseurs du monde, et leur demander s’ils souhaiteraient retrancher quelque chose de ces plis, de ces rubans, de ces dentelles, de ces bouffantes, de ces boucles et de ces joyaux étincelants ? Ne craindraient-ils pas de troubler l’agréable impression qui agit sur eux d’une manière si aisée et si naturelle ? Oui, naturelle, j’ose le dire : si Minerve s’élança toute armée du cerveau de Jupiter, la déesse que je vois semble, avec toute sa parure, avoir pris l’essor du sein de quelque fleur. »

Il la regardait souvent pendant sa lecture, comme pour graver à jamais cette impression dans son âme, et il lisait quelquefois de travers, sans se troubler pour cela, lui qui d’ordinaire était au désespoir, jugeant toute une lecture indignement déshonorée, lorsqu’il lui arrivait de prononcer un mot ou une lettre pour une autre.

Une fausse alerte, qui fit croire que les hôtes arrivaient, mit fin à la lecture. La baronne sortit, et la comtesse, sur le point de fermer son secrétaire, prit son écrin, et passa encore quelques bagues à ses doigts.

« Nous allons bientôt nous séparer, dit-elle, les yeux fixés sur l’écrin : acceptez ce souvenir d’une véritable amie, qui ne souhaite rien plus vivement que votre bonheur. »

Elle prit une bague enrichie de diamants, et portant, sous le chaton de cristal, un chiffre artistement tressé en cheveux. Elle l’offrit à Wilhelm, qui, en la recevant, ne trouva ni geste, ni parole, et restait immobile, comme s’il eût pris racine à la place. La comtesse ferma le secrétaire et s’assit sur le sofa.

« Et je m’en irai les mains vides ! dit Philine, en s’agenouillant à la droite de la comtesse. Voyez cet homme, qui débite tant de phrases mal à propos, et qui maintenant ne peut même bégayer un pauvre merci ! Allons, monsieur, faites du moins votre devoir par gestes, et, si vous ne savez rien trouver aujourd’hui par vous-même, du moins imitez-moi. »

Philine prit la main droite de la comtesse et la couvrit de baisers ; Wilhelm tomba à genoux, prit la main gauche et la pressa de ses lèvres. La comtesse parut troublée, mais non pas mécontente.

« Ah ! s’écria Philine, j’ai vu des parures aussi riches, mais jamais de dame aussi digne de les porter. Quels bracelets, mais aussi quelle main ! quel collier, mais aussi quel beau sein !

— Tais-toi, flatteuse ! dit la comtesse.

— Est-ce là le portrait de M. le comte ? dit Philine, en indiquant un riche médaillon, que la comtesse portait à gauche, retenu par une chaîne de grand prix.

— Il est peint en habit de noces, répondit la comtesse.

— Était-il aussi jeune ? demanda Philine. Vous êtes mariée, je le sais, depuis peu d’années.

— Il faut mettre cette jeunesse sur le compte du peintre, répondit la dame.

— C’est un bel homme, poursuivit Philine ; mais, ajouta-t-elle, en posant la main sur le cœur de la comtesse, une autre image ne se serait-elle point glissée dans cette retraite ?

— Tu es bien téméraire, Philine ! s’écria la comtesse. Je t’ai gâtée. Que je n’entende pas une seconde fois de semblables propos !

— Si vous êtes fâchée, je suis bien malheureuse ! » dit Philine, en se levant et s’élançant hors de la chambre.

Wilhelm tenait encore cette main si belle dans les siennes ; il avait les yeux fixés sur le bracelet, et, à sa grande surprise, il y remarqua son chiffre tracé en brillants.

« Est-ce réellement de vos cheveux, dit-il avec modestie, que je possède dans ce précieux anneau ?

— Oui, » répondit-elle à demi-voix, puis elle fit un effort sur elle-même, et dit en lui donnant la main : « Levez-vous ! Adieu !…

— Voilà mon nom, par la plus merveilleuse rencontre ! s’écria-t-il en indiquant le bracelet.

— Comment ! dit la comtesse ; c’est le chiffre d’une amie !

— Ce sont les initiales de mon nom. Ne m’oubliez pas ! Votre image ne s’effacera jamais de mon cœur. Adieu ! laissez-moi fuir. »

Il lui baisa la main et voulut se lever ; mais, comme dans un songe les prodiges naissent des prodiges pour nous surprendre, sans savoir comment la chose s’était faite, il tenait la comtesse dans ses bras ; leurs lèvres se rencontrèrent, et les baisers de flamme qu’ils échangeaient leur firent goûter la félicité qu’on ne puise qu’une fois dans l’écume frémissante de la coupe d’amour, à l’instant qu’elle est remplie. La tête de la comtesse reposait sur l’épaule de Wilhelm ; les boucles, les rubans froissés, elle n’y songeait pas ; elle l’entourait de son bras ; il la pressait dans les siens avec ardeur, et la serra plusieurs fois contre sa poitrine. Oh ! qu’un semblable moment ne peut-il être éternel ! Soit maudite la destinée jalouse, qui vint même abréger pour nos amants ces instants si courts !

Avec quel effroi, quel étourdissement, Wilhelm se réveilla de cet heureux songe, lorsqu’il vit la comtesse s’arracher de ses bras, en poussant un cri et portant la main sur son cœur.

Il restait éperdu devant elle ; elle avait posé son autre main sur ses yeux, et, après un instant de silence, elle s’écria :

« Éloignez-vous ! Hâtez-vous ! »

Il demeurait immobile.

« Laissez-moi ! » dit-elle encore ; puis, laissant retomber la main qu’elle avait portée sur ses yeux, et fixant sur lui un regard inexprimable, elle ajouta, de la voix la plus tendre :

« Fuyez-moi, si vous m’aimez ! »

Wilhelm était sorti de chez la comtesse et rentré dans sa chambre, avant de savoir où il se trouvait.

Infortunés ! quel étrange avertissement du sort ou de la Providence les avait séparés !

LIVRE

QUATRIÈME.

CHAPITRE 4.1.

Laërtes était rêveur à la fenêtre, la tête appuyée sur sa main ; il promenait ses regards sur la campagne : Philine traversa doucement la grande salle, s’accouda sur son ami et se moqua de sa gravité.

« Ne ris pas, lui dit-il. C’est affreux de voir comme le temps passe, comme tout change et finit. Regarde : là s’étendait naguère un camp superbe. Comme les tentes avaient un air joyeux ! Quelle vie au-dedans ! Quelle garde vigilante on faisait dans tout le canton ! Et maintenant tout a disparu ! Pendant quelques jours encore, la paille foulée et les foyers creusés dans la terre en montreront la trace ; puis tout sera bientôt labouré, et la présence de mille et mille vaillants hommes dans cette contrée ne sera plus qu’un rêve fantastique dans les têtes de quelques vieilles gens. »

Philine se mit à chanter, et tira son ami dans la salle pour le faire danser.

« Eh bien ! dit-elle, puisque nous ne pouvons courir après le temps, sachons du moins l’honorer gaiement et gentiment à son passage, comme une belle divinité. »

À peine avaient-ils fait quelques tours, que Mme Mélina traversa la salle. Philine fut assez méchante pour l’inviter aussi à danser, et lui rappeler par là combien sa grossesse lui rendait la taille difforme.

« Si je pouvais, dit Philine, lorsqu’elle eut passé, ne plus voir de ma vie une femme en état d’espérance[7] !

— Elle espère pourtant ! dit Laërtes.

— Mais elle s’habille si mal ! As-tu remarqué, par devant, les plis de sa jupe raccourcie, qui prennent l’avance quand elle marche ? Elle ne montre aucun goût, aucune adresse, pour s’ajuster un peu et cacher son état.

— Laisse faire, le temps lui viendra en aide.

— Ce serait pourtant plus joli, reprit-elle, si les enfants tombaient comme les prunes quand on secoue la branche. »

Le baron entra, et dit aux comédiens quelques paroles obligeantes, au nom du comte et de la comtesse, qui étaient partis de grand matin, et il leur fit quelques présents. Il se rendit ensuite auprès de Wilhelm, qui était occupé de Mignon dans la chambre voisine. L’enfant s’était montrée fort amicale et empressée, lui avait demandé des détails sur ses parents, ses frères et sœurs, sa famille, et lui avait ainsi rappelé qu’il était de son devoir de leur donner de ses nouvelles.

Le baron, en lui faisant les adieux des maîtres du château, assura que le comte avait été fort content de lui, de son jeu, de ses travaux poétiques et de son zèle pour le théâtre. Pour preuve de ces sentiments, il produisit une bourse dont les mailles élégantes laissaient briller, à travers leur tissu, l’attrayante couleur des pièces d’or toutes neuves. Wilhelm fit un pas en arrière et refusait cette largesse.

« Considérez ce cadeau, poursuivit le baron, comme un dédommagement de votre temps, une marque de reconnaissance pour vos peines, non comme une récompense de votre talent. Si ce talent nous vaut une bonne renommée et l’estime des hommes, il est juste que notre application et nos efforts nous assurent aussi les moyens de suffire à nos besoins ; car enfin nous ne sommes pas de purs esprits. Si nous étions à la ville, où l’on trouve tout, cette petite somme aurait pris la forme d’une montre, d’une bague ou de quelque autre bijou. Maintenant, je mets dans vos mains la baguette magique : achetez-vous avec cela le joyau qui vous sera le plus agréable et le plus utile, et gardez-le comme un souvenir de nous. Quant à la bourse, vous la tiendrez en grand honneur : elle est l’ouvrage de nos dames, et leur désir a été de donner au cadeau la forme la plus agréable.

— Excusez mon embarras, reprit Wilhelm, et mon hésitation à recevoir ce présent. Il semble anéantir le peu que j’ai fait, et il mêle quelque gêne à un heureux souvenir. L’argent est une belle chose pour en finir avec les gens, et je voudrais ne pas en finir tout à fait avec votre famille.

— Il n’en sera rien, répondit le baron. Mais, puisque vous avez des sentiments si délicats, vous n’exigerez pas que le comte, qui met son plus grand honneur à se montrer attentif et juste, soit forcé de se sentir votre débiteur. Il n’ignore pas la peine que vous avez prise, et comme vous avez consacré tout votre temps à seconder ses vues ; il sait même que, pour accélérer certains apprêts, vous n’avez pas ménagé vos propres deniers : comment oserai-je reparaître devant lui, si je ne peux lui assurer que sa reconnaissance vous a été agréable ?

— Si je n’avais à penser qu’à moi, si j’osais suivre ma propre inclination, reprit Wilhelm, malgré toutes les raisons, je refuserais obstinément ce cadeau, si beau et si honorable qu’il soit ; mais je dois avouer qu’au moment où il me jette dans un embarras, il me tire d’un autre, où je me trouvais à l’égard des miens, et qui m’a causé plus d’une secrète inquiétude. Je n’ai pas été fort bon ménager du temps et de l’argent dont je dois rendre compte : maintenant, grâce à la générosité de votre noble parent, je pourrai sans crainte informer ma famille de l’heureux succès auquel je suis arrivé par ce singulier détour. La délicatesse, qui, dans de pareilles circonstances, nous avertit comme une conscience scrupuleuse, je la sacrifie à un devoir plus élevé, et, pour être en état de paraître avec assurance aux yeux de mon père, je demeure confus devant les vôtres.

— C’est étonnant, reprit le baron, de voir les étranges scrupules qu’on se fait d’accepter de l’argent de ses amis et de ses protecteurs, dont on recevrait avec joie et reconnaissance tout autre présent. La nature humaine a mille fantaisies pareilles, et se crée volontiers et nourrit soigneusement ces délicatesses.

— N’en est-il pas ainsi de tout ce qui tient au point d’honneur ?

— Sans doute, et à d’autres préjugés encore. Nous ne voulons pas les extirper, de peur d’arracher en même temps de nobles plantes ; mais je suis toujours charmé, quand certaines personnes sentent qu’elles peuvent et qu’elles doivent s’affranchir du préjugé ; et je me rappelle avec plaisir l’histoire de ce poète ingénieux qui avait fait, pour un théâtre de cour, quelques pièces, dont le monarque avait été pleinement satisfait. « Je veux le récompenser dignement, dit le généreux prince. Qu’on lui demande si quelque bijou lui ferait plaisir, ou s’il ne rougirait pas d’accepter de l’argent. » Avec sa manière badine, le poète répondit au courtisan chargé du message : « Je suis vivement touché de cette gracieuse bienveillance, et, puisque l’empereur prend de notre argent tous les jours, je ne vois pas pourquoi je rougirais d’en recevoir de lui. »

À peine le baron eut-il quitté la chambre, que Wilhelm s’empressa de compter la somme qui lui arrivait d’une manière si soudaine et, à ce qu’il croyait, si peu méritée. Quand les belles pièces brillantes roulèrent de la jolie bourse, il parut comprendre, pour la première fois, et comme par pressentiment, la valeur et la dignité de l’or, dont nous ne sommes guère touchés que dans l’âge mûr. Il fit son compte, et trouva qu’avec les avances que Mélina avait promis de lui rembourser sur-le-champ, il avait autant et même plus d’argent en caisse que le jour où Philine lui avait fait demander le premier bouquet. Il jetait un coup d’œil de satisfaction secrète sur son talent, et de léger orgueil sur le bonheur qui l’avait conduit et accompagné jusqu’alors. Là-dessus il prit la plume avec confiance, pour écrire à ses parents une lettre, qui devait leur ôter, d’un seul coup, toute inquiétude, et leur présenter sa conduite sous le plus beau jour. Il évita une narration expresse, et donna seulement à deviner, sous des expressions mystérieuses et solennelles, ce qui lui était arrivé. La bonne situation de sa caisse, le gain qu’il devait à son talent, la bienveillance des grands, la faveur des femmes, la connaissance du grand monde, le développement de ses facultés physiques et intellectuelles, les espérances de l’avenir, formèrent un tableau chimérique si étrange, que la fée Morgane elle-même n’aurait pu en composer un plus merveilleux.

Dans cette heureuse exaltation, après avoir fermé sa lettre, il poursuivit en lui-même un long monologue, dans lequel il récapitulait ce qu’il venait d’écrire, et se traçait un avenir de travaux et de gloire. L’exemple de tant de nobles guerriers l’avait enflammé ; la poésie de Shakespeare lui avait ouvert un monde nouveau, et il avait aspiré sur les lèvres de la belle comtesse une ineffable ardeur : tout cela ne pouvait, ne devait pas rester sans effet.

L’écuyer parut, et demanda si les paquets étaient prêts. Malheureusement, à l’exception de Mélina, personne n’y avait songé, et il fallait partir sans délai. Le comte avait promis de faire conduire la troupe à quelques journées de là : les chevaux étaient prêts, et leurs maîtres ne pouvaient s’en passer longtemps. Wilhelm demanda sa malle : Mme Mélina s’en était emparée ; il demanda son argent : M. Mélina l’avait serré, avec grand soin, tout au fond de son coffre. Philine dit qu’elle avait encore de la place dans le sien. Elle prit les habits de Wilhelm et chargea Mignon d’apporter le reste. Wilhelm dut s’en accommoder, et ce ne fut pas sans répugnance.

Pendant qu’on faisait les paquets et les derniers préparatifs, Mélina se prit à dire :

« Il me déplaît que nous ayons en voyage l’air de saltimbanques et de charlatans. Je voudrais que Mignon mît des habits de femme, et que le joueur de harpe se fît bien vite couper la barbe. »

Mignon se serra contre Wilhelm, en disant avec une grande vivacité :

« Je suis un garçon ; je ne veux pas être une fille ! »

Le vieillard se tut, et, à cette occasion, Philine fit quelques réflexions badines sur l’originalité du comte, leur patron.

« Si le joueur de harpe se fait couper la barbe, il faudra, dit-elle, qu’il la couse sur un ruban et la garde avec soin, afin de pouvoir la reprendre, aussitôt qu’il rencontrera le comte quelque part dans le monde ; car c’est à sa barbe seule qu’il doit la faveur du noble châtelain. »

Comme on la pressait d’expliquer cette singulière observation, elle répondit :

« Le comte croit que l’illusion gagne beaucoup à ce que le comédien continue de jouer son rôle dans la vie ordinaire et soutienne son personnage. C’est pourquoi il était si favorable au pédant, et il trouvait le joueur de harpe très-habile de porter sa fausse barbe, non-seulement le soir sur le théâtre, mais aussi durant tout le jour, et il goûtait fort l’air naturel de ce déguisement. »

Tandis que les autres s’égayaient sur cette erreur et sur les singulières idées du comte, le joueur de harpe prit Wilhelm à part, et le conjura, les larmes aux yeux, de le laisser partir sur l’heure. Wilhelm lui dit de se rassurer, et lui promit qu’il le défendrait contre tout le monde, que nul ne toucherait à un poil de sa barbe, bien moins encore ne l’obligerait de la couper.

Le vieillard était fort ému, et ses yeux brillaient d’un éclat singulier.

« Ce n’est pas là ce qui me chasse, s’écria-t-il. Depuis longtemps je me fais en secret des reproches de rester auprès de vous. Je devrais ne m’arrêter nulle part ; car le malheur me poursuit, et il frappe ceux qui s’unissent à moi. Craignez tout, si vous ne me laissez partir. Mais ne me faites point de questions : je ne m’appartiens pas ; je ne puis rester.

— À qui donc appartiens-tu ? Qui peut exercer sur toi un pareil pouvoir ?

— Monsieur, laissez-moi mon horrible secret, et souffrez que je vous quitte. La vengeance qui me poursuit n’est pas celle du juge terrestre : je suis dominé par un sort impitoyable ; je ne puis, je ne dois pas rester.

— Non, non, je ne te laisserai pas partir dans l’état où je te vois.

— Je vous trahis, mon bienfaiteur, si je balance. Je suis en sûreté près de vous, mais vous êtes en péril. Vous ne savez pas qui vous gardez à vos côtés. Je suis coupable, mais moins coupable que malheureux. Ma présence met le bonheur en fuite, et une bonne action est impuissante quand je m’y associe. Je devrais être sans cesse errant et fugitif, pour échapper à mon mauvais génie, qui ne me poursuit que lentement, et ne me fait sentir sa présence qu’au moment où je veux reposer ma tête et goûter quelque relâche. Je ne puis mieux vous témoigner ma reconnaissance qu’en m’éloignant de vous.

— Homme étrange, tu saurais aussi peu me ravir ma confiance en toi que l’espérance de te voir heureux. Je ne veux pas fouiller dans les secrets de tes superstitions ; mais, quand même tu vivrais dans l’attente d’événements et de combinaisons extraordinaires, je te dirai, pour te rendre la confiance et le courage : « Associe-toi à ma fortune, et nous verrons lequel sera le plus puissant, de ton noir démon ou de mon bon génie. »

Wilhelm saisit cette occasion pour dire encore au vieillard beaucoup de choses consolantes, car, depuis quelque temps, il avait cru reconnaître dans son mystérieux compagnon un homme qui, par hasard ou par une dispensation céleste, avait commis un grand crime, dont il traînait partout avec lui le souvenir. Peu de jours auparavant, il avait prêté l’oreille à ses chants, et remarqué les paroles suivantes :

« Pour lui les rayons du soleil matinal colorent de flammes le pur horizon, et sur sa tête coupable s’écroule le bel édifice de l’univers. »

Le vieillard eut beau dire, Wilhelm avait toujours des raisons plus fortes ; il savait donner à tout une apparence et un tour si favorables, il trouva des paroles si courageuses, si amicales, si consolantes, que l’infortuné lui-même sembla revivre et renoncer à ses fantaisies.

CHAPITRE 4.2.

Mélina avait l’espoir de s’établir avec sa troupe dans une ville petite, mais riche. Déjà ils se trouvaient au lieu où les chevaux du comte avaient dû les conduire, et ils cherchaient d’autres voitures et d’autres chevaux pour se faire mener plus loin. Mélina s’était chargé du transport, et, suivant son habitude, il se montrait fort avare. En revanche, Wilhelm sentait dans sa poche les beaux ducats de la comtesse, qu’il se croyait pleinement en droit de dépenser gaiement, et il oubliait bien vite qu’il les avait pompeusement mis en ligne de compte dans son bilan.

Son ami Shakespeare, qu’il reconnaissait aussi avec joie comme son parrain, et qui lui rendait plus cher le nom de Wilhelm, lui avait fait connaître un prince[8] qui passe quelque temps dans une société vulgaire et même mauvaise, et qui, malgré la noblesse de son caractère, trouve de quoi se divertir dans la rudesse, les incongruités et la sottise de ses grossiers compagnons. Il se complaisait fort dans cet idéal, avec lequel il pouvait comparer sa situation présente, et il lui devenait, de la sorte, extraordinairement facile de se faire illusion, plaisir qui avait pour lui un charme irrésistible.

Il commença par songer à son costume. Il trouva qu’une petite veste, sur laquelle on jette au besoin un manteau court, est un habillement fort commode pour un voyageur. Un pantalon de tricot et des bottines lacées étaient la véritable tenue d’un piéton. Puis il fit emplette d’une belle écharpe de soie, dont il se ceignit d’abord, sous prétexte de se tenir le corps chaud ; en revanche, il secoua le joug de la cravate, et fit coudre à ses chemises quelques bandes de mousseline, assez larges pour ressembler parfaitement aux collets antiques ; le beau fichu de soie, souvenir sauvé d’entre ceux de Marianne, était négligemment noué sous le collet de mousseline ; un chapeau rond, avec un ruban bariolé et une grande plume, complétaient la mascarade.

Les dames assuraient que ce costume lui allait parfaitement. Philine en était, disait-elle, enchantée. Elle pria Wilhelm de lui donner ses beaux cheveux, qu’il avait fait couper impitoyablement, pour se rapprocher toujours plus de son idéal. Elle se mit par là fort bien dans son esprit. Notre ami, qui, par sa libéralité, s’était acquis le droit d’agir avec ses compagnons à la manière du prince Harry, prit bientôt fantaisie d’inventer et d’encourager de folles équipées. On faisait des armes, on dansait, on imaginait toute sorte de jeux ; et, dans la joie du cœur, on buvait largement les vins passables qu’on trouvait sur la route ; Philine, au milieu de cette vie désordonnée, tendait ses pièges au héros dédaigneux, et puisse son bon génie veiller sur lui !

Un des amusements favoris de la troupe était d’improviser des pièces, dans lesquelles ils imitaient et tournaient en ridicule leurs anciens patrons et bienfaiteurs. Quelques-uns avaient fort bien observé les airs singuliers de certains grands personnages ; en les imitant, ils provoquaient chez leurs camarades les plus vifs applaudissements, et, quand Philine tirait des secrètes archives de son expérience quelques singulières déclarations d’amour, qu’on lui avait faites, les rires malins ne pouvaient plus finir.

Wilhelm blâmait leur ingratitude, mais ils répondaient qu’ils avaient bien gagné ce qu’ils avaient reçu au château, et qu’à tout prendre, on ne s’était pas comporté le mieux du monde envers des gens de leur mérite. Puis ils se plaignaient du peu d’estime qu’on leur avait témoigné, des humiliations qu’on leur avait fait souffrir. Les moqueries, les pasquinades, l’imitation, recommençaient, et l’on était toujours plus injuste et plus amer. Là-dessus Wilhelm leur disait :

« Je voudrais que votre langage ne laissât paraître ni l’égoïsme ni l’envie ; je voudrais vous voir considérer sous leur vrai point de vue ces personnes et leur position. C’est une chose toute particulière d’occuper par sa naissance même une place élevée dans la société. L’homme à qui une richesse héréditaire assure une large et libre existence ; qui, dès son jeune âge, se trouve, si j’ose ainsi dire, environné de tous les accessoires de la vie, s’accoutume, le plus souvent, à considérer ces avantages comme les premiers et les plus grands, et le mérite d’une personne bien douée par la nature le frappe moins vivement. La conduite des grands envers les petits et aussi des grands entre eux est mesurée sur les avantages extérieurs ; ils permettent à chacun de faire valoir son titre, son rang, son habillement, sa parure et ses équipages, mais non pas ses mérites. »

La troupe applaudit avec transport à ces dernières paroles : on trouvait abominable que l’homme de mérite fût constamment laissé en arrière, et qu’on ne vît pas trace dans le grand monde de liaisons naturelles et sincères. Ils se livrèrent sur ce dernier point à des réflexions infinies.

« Ne les blâmez pas, s’écria Wilhelm, plaignez-les plutôt : il est rare en effet qu’ils sentent vivement ce bonheur, que nous reconnaissons comme le plus grand, qui prend sa source dans le sein fécond de la nature. C’est à nous seuls, enfants déshérités, qui ne possédons rien ou qui possédons peu de chose, qu’il est donné de goûter, dans une large mesure, les jouissances de l’amitié. Nous ne pouvons élever nos amis par des grâces, ni les avancer par la faveur, ni les enrichir par des largesses ; nous n’avons rien que nous-mêmes : cet unique bien, il faut le donner tout entier, et, pour qu’il ait quelque prix, en assurer à notre ami la possession éternelle. Quelle jouissance, quel bonheur, pour celui qui donne et pour celui qui reçoit ! Dans quelle heureuse sphère nous transporte la fidélité ! Elle donne à cette vie passagère une certitude céleste : c’est la base de notre richesse. »

Mignon s’était approchée, pendant que Wilhelm parlait ainsi ; elle l’entourait de ses bras délicats, et restait la tête appuyée sur sa poitrine. Il posa sa main sur la tête de l’enfant et poursuivit en ces mots :

« Qu’il est facile aux grands de gagner notre affection ! Qu’ils s’attachent aisément les cœurs ! Une conduite obligeante, facile, humaine seulement, produit des miracles. Et combien n’ont-ils pas de moyens de conserver les amis qu’ils se sont faits ! Pour nous, tout est plus rare et plus difficile, et n’est-il pas bien naturel que nous mettions un plus grand prix à ce que nous pouvons obtenir et donner ? Quels touchants exemples de serviteurs fidèles, qui se sont sacrifiés pour leurs maîtres ! Que Shakespeare nous en fait de belles peintures ! La fidélité est alors l’élan d’une âme généreuse pour s’égaler à plus grand que soi. Par un attachement et un amour fidèle, le domestique devient l’égal de son maître, qui, sans cela, est autorisé à le considérer comme un esclave mercenaire. Oui, ces vertus n’existent que pour les petits ; ils ne peuvent s’en passer ; elles sont leur gloire. Celui qui peut se racheter aisément est si aisément porté à se dispenser de la reconnaissance ! Oui, dans ce sens, j’oserais affirmer qu’un grand peut bien avoir des amis, mais qu’il ne peut être l’ami de personne. »

Mignon se serrait toujours plus fortement contre Wilhelm.

« À la bonne heure ! dit quelqu’un de la troupe ; nous n’avons pas besoin de leur amitié, et nous ne l’avons jamais réclamée : mais ils devraient mieux connaître les arts, qu’ils prétendent protéger. Quand nous avons le mieux joué, personne ne nous a écoutés. Tout n’était que cabale. Celui-là plaisait, auquel on était favorable, et on ne l’était pas à celui qui méritait de plaire. C’était révoltant de voir comme souvent la sottise et la platitude attiraient l’attention et les applaudissements.

— Si je mets à part, répondit Wilhelm, ce qui n’était peut-être que de l’ironie et de la malignité, il en est, je crois, des beaux-arts comme de l’amour. Comment l’homme du monde peut-il, au milieu de sa vie dissipée, conserver la vivacité de sentiment qu’un artiste doit nourrir sans cesse, s’il veut produire quelque chose de parfait, et qui ne doit pas être non plus étrangère à celui qui veut que l’ouvrage fasse sur lui l’impression que l’artiste espère et souhaite ? Croyez-moi, mes amis, il en est des talents comme de la vertu. Il faut les aimer pour eux-mêmes ou bien y renoncer tout à fait ; et pourtant les talents et la vertu ne sont reconnus et récompensés qu’autant que l’on peut, comme un dangereux mystère, les pratiquer en secret.

— Mais, en attendant qu’un connaisseur nous découvre, nous pouvons mourir de faim, s’écria de son coin une des personnes de la troupe.

— Pas si vite, répliqua Wilhelm : croyez-moi, aussi longtemps qu’un homme vit et se remue, il trouve sa nourriture, quand même elle ne serait pas d’abord des plus abondantes. Et de quoi donc avez-vous à vous plaindre ? Au moment où nos affaires avaient la plus fâcheuse apparence, n’avons-nous pas été accueillis, hébergés à l’improviste ? Et maintenant, que nous ne manquons de rien encore, nous vient-il à l’esprit d’entreprendre quelque chose pour nous exercer et de chercher seulement à faire quelques progrès ? Nous nous occupons de choses étrangères, et, pareils à des écoliers, nous écartons tout ce qui pourrait nous rappeler notre leçon.

— Vraiment, dit Philine, c’est impardonnable ! Faisons choix d’une pièce. Nous la jouerons sur-le-champ : chacun fera de son mieux, comme s’il était devant l’auditoire le plus imposant. »

On n’hésita pas longtemps ; une pièce fut choisie ; c’était une de celles qui trouvaient alors une grande faveur en Allemagne, et qui sont oubliées maintenant. Quelques acteurs sifflèrent une symphonie ; chacun se remit à son rôle ; on commença et l’on joua l’ouvrage d’un bout à l’autre, avec la plus grande attention. On s’applaudit tour à tour ; on avait rarement aussi bien joué.

Quand ils furent au bout, ils éprouvèrent tous une satisfaction extraordinaire, soit d’avoir bien employé leur temps, soit parce que chacun pouvait être content de soi. Wilhelm se répandit en éloges, et leur conversation fut joyeuse et sereine.

« Jugez, disait-il, où nous pourrions arriver, si nous poursuivions de cette manière nos exercices, sans nous contenter d’apprendre par cœur, de répéter, de jouer mécaniquement, par devoir et par métier. Combien les musiciens méritent plus de louanges, combien ils jouissent eux-mêmes, comme ils sont exacts, quand ils font en commun leurs exercices ! Que de soins ils prennent pour accorder leurs instruments ! Comme ils observent exactement la mesure ! Avec quelle délicatesse ils savent exprimer la force et la faiblesse des sons ! Nul n’a l’idée de se faire honneur, en accompagnant à grand bruit le solo d’un autre ; chacun cherche à jouer dans l’esprit et le sentiment du compositeur, et à bien rendre la partie qui lui est confiée, qu’elle soit importante ou ne le soit pas. Ne devrions-nous pas travailler avec la même précision, la même intelligence, nous qui cultivons un art bien plus nuancé que toute espèce de musique, puisque nous sommes appelés à représenter, avec goût et avec agrément, ce qu’il y a de plus commun et de plus rare dans la vie humaine ? Est-il rien de plus détestable que de barbouiller dans les répétitions, et de s’abandonner sur la scène au caprice et au hasard ? Nous devrions trouver notre plus grande jouissance à nous mettre en harmonie, afin de nous plaire mutuellement, et n’estimer aussi les applaudissements du public qu’autant que nous nous les serions déjà garantis, en quelque sorte, les uns aux autres. Pourquoi le maître de chapelle est-il plus sûr de son orchestre que le directeur de sa troupe ? Parce que là-bas chacun doit rougir de sa faute, dont l’oreille est blessée. Mais qu’il est rare qu’un acteur reconnaisse et sente avec confusion ses fautes, pardonnables et impardonnables, dont l’oreille intérieure est si outrageusement offensée ! Je voudrais que la scène fût aussi étroite que la corde d’un saltimbanque, afin que nul maladroit ne voulût s’y hasarder, tandis que tout le monde se croit assez habile pour y venir parader. »

La société accueillit fort bien cette apostrophe, chacun étant persuadé qu’il ne pouvait être question de lui, puisqu’il venait de se montrer si bien à côté des autres. On convint que, pendant ce voyage et dans la suite, si l’on restait ensemble, on continuerait de travailler en commun, dans le même esprit qu’on avait commencé. On trouva seulement que, la chose étant une affaire de bonne humeur et de libre volonté, le directeur ne devait point s’en mêler. On admit, comme démontré, qu’entre personnes sages la forme républicaine était la meilleure ; on soutint que les fonctions du directeur devaient passer de main en main ; qu’il devait être élu par toute la troupe et assisté d’une sorte de petit sénat. Ils furent si charmés de cette idée, qu’ils voulurent la mettre à exécution sur-le-champ.

« Je n’ai point d’objection à élever, dit Mélina, s’il vous plaît de faire cette tentative pendant le voyage ; je suspends volontiers mon autorité de directeur, jusqu’à ce que nous soyons arrivés à notre destination. »

Il espérait ainsi faire des économies et rejeter quelques frais sur la petite république ou sur le directeur intérimaire. Alors on discuta très-vivement sur la meilleure forme qu’on pourrait donner au nouvel État.

« C’est une république nomade, dit Laërtes : du moins n’aurons-nous aucuns débats pour les frontières. »

On réalisa aussitôt le dessein conçu, et Wilhelm fut d’abord élu directeur. On établit le sénat, où les femmes eurent le droit de siéger, avec voix délibérative : on proposa, on rejeta, on approuva des lois. Au milieu de cet amusement, le temps s’écoulait inaperçu, et, parce qu’on le passait d’une manière agréable, on crut avoir fait réellement quelque chose d’utile, et avoir ouvert, par cette forme nouvelle, un nouvel avenir au théâtre national.

CHAPITRE 4.3.

Wilhelm, voyant la troupe dans de si bonnes dispositions, espéra pouvoir aussi s’entretenir avec elle du mérite poétique des pièces de théâtre.

« Il ne suffit pas, leur dit-il le lendemain, lorsqu’ils furent de nouveau rassemblés, il ne suffit pas que le comédien jette sur une pièce un coup d’œil rapide, la juge sur la première impression, et l’approuve ou la condamne sans examen : cela peut être permis au spectateur, qui veut être ému et intéressé, mais qui ne prétend pas juger. L’acteur, au contraire, doit pouvoir rendre compte de la pièce et motiver ses éloges ou sa censure. Et comment le pourra-t-il, s’il ne sait pénétrer dans la pensée et les vues de son auteur ? J’ai remarqué si vivement chez moi-même, il y a quelques jours, le défaut qui consiste à juger une pièce par un seul rôle, à considérer un rôle en lui-même, et non dans ses rapports avec la pièce, que je vous citerai cet exemple, si vous voulez bien m’accorder votre attention.

« Vous connaissez l’incomparable Hamlet, de Shakspeare, par une lecture qui vous fit, au château, le plus grand plaisir. Nous résolûmes de jouer cette pièce, et, sans savoir ce que je faisais, je m’étais chargé du rôle d’Hamlet : je crus l’étudier, en apprenant d’abord par cœur les endroits les plus forts, le monologue et les scènes dans lesquelles la force d’âme, l’élévation et la vivacité d’esprit ont une libre carrière, et où l’émotion du cœur peut se manifester par un langage pathétique ; je croyais aussi entrer parfaitement dans l’esprit du rôle, en me chargeant moi-même, en quelque sorte, du poids de cette profonde mélancolie, et en cherchant à suivre, sous ce fardeau, mon modèle, à travers l’étrange dédale de ses caprices et de ses bizarreries sans nombre. C’est ainsi que j’apprenais, ainsi que je répétais mon rôle, et je croyais m’identifier par degrés avec mon héros.

« Mais plus j’avançais, plus la conception de l’ensemble me devenait difficile, et enfin elle me parut presque impossible à saisir. Je relus la pièce d’un bout à l’autre, et, même alors, bien des choses me choquèrent. Tantôt les caractères, tantôt l’expression, semblaient se contredire, et je commençais à désespérer de trouver le ton que je pourrais donner à l’ensemble de mon rôle, avec toutes ses déviations et ses nuances. Je me fatiguai longtemps en vain dans ce labyrinthe, mais enfin j’espérai approcher de mon but par un tout autre chemin.

« Je recherchai toutes les traces qui se montraient du caractère d’Hamlet dans sa première jeunesse, avant la mort de son père ; j’observai ce qu’avait été ce jeune homme, si digne d’intérêt, indépendamment de cette catastrophe et des affreuses aventures qui la suivirent, et ce qu’il serait peut-être devenu sans elles.

« Avec sa noble et tendre nature, la royale fleur croissait sous l’influence immédiate de la majesté suprême ; l’idée du droit et de la dignité souveraine, le sentiment de ce qui est bon et bienséant, se développaient en lui avec la conscience de son auguste origine. Il était prince, prince légitime, et désirait de régner, uniquement pour que l’homme de bien ne fût pas empêché d’être bon. Son extérieur agréable, ses mœurs pures, son obligeance, devaient en faire le modèle de la jeunesse et les délices du monde.

« Sans aucune passion dominante, son amour pour Ophélie était un secret pressentiment de tendres besoins ; son ardeur pour les exercices chevaleresques n’était pas entièrement naturelle : il fallait plutôt qu’elle fût aiguillonnée et soutenue par les éloges donnés à des rivaux. Comme il avait le cœur pur, il discernait les bons ; il savait apprécier le repos que trouve une âme sincère à s’épancher dans le sein d’un ami. Il avait appris, jusqu’à un certain point, à connaître, à estimer le bon et le beau dans les arts et les sciences ; l’absurde lui répugnait, et, si la haine pouvait germer dans son âme tendre, ce n’était qu’autant qu’il fallait pour mépriser des courtisans perfides et volages et se jouer d’eux avec moquerie. Il était doux dans ses manières, simple dans sa conduite, et, sans se complaire dans l’oisiveté, il recherchait peu le travail.

« Il semblait continuer à la cour sa douce vie d’Université. Il avait plutôt la gaieté du caprice que celle du caractère ; il était d’un aimable commerce, facile, modeste, prudent ; il savait pardonner une offense et l’oublier ; mais il ne pouvait s’accorder avec quiconque passait les bornes du juste, du bien et des convenances.

« Si nous relisons l’ouvrage ensemble, vous jugerez si je suis sur la bonne voie. J’espère du moins pouvoir justifier mon opinion par des passages de la pièce. »

On applaudit bruyamment à cette peinture ; on crut prévoir que désormais la conduite d’Hamlet s’expliquerait parfaitement ; on goûta fort cette manière de pénétrer dans l’esprit de l’auteur ; chacun se proposa d’étudier de même quelque pièce et de développer la pensée de l’écrivain.

CHAPITRE 4.4.

À peine la troupe eut-elle passé quelques jours dans la petite ville, qu’il s’offrit à plusieurs de ses membres des aventures assez agréables. Laërtes se vit en butte aux agaceries d’une dame, qui avait un château dans le voisinage ; mais il lui témoigna une extrême froideur, et même une impolitesse, qui lui attira force railleries de Philine. Elle en prit occasion de raconter à notre ami la malheureuse histoire d’amour qui avait rendu le pauvre jeune homme ennemi de toutes les femmes.

« Qui pourrait trouver mauvais, dit-elle, qu’il haïsse un sexe qui s’est joué de lui si cruellement, et qui lui a fait boire, d’un seul trait, toutes les amertumes que les hommes ont à craindre des femmes ? Figurez-vous que, dans l’espace de vingt-quatre heures, il a été amant, fiancé, mari, trompé, blessé et veuf. Je ne sais comment on pourrait rencontrer pis. »

Laërtes s’enfuit, moitié riant, moitié colère, et Philine se mit à raconter, avec tout l’agrément de son esprit, comment Laërtes, à l’âge de dix-huit ans, le jour même où il entrait dans une troupe de comédiens, y rencontra une belle jeune fille de quatorze ans, sur le point de partir avec son père, qui s’était brouillé avec le directeur. Au premier coup d’œil, Laërtes en était devenu éperdument amoureux ; il avait fait au père toutes les représentations possibles pour le retenir, et enfin il avait promis d’épouser la fille. Après quelques douces heures de fiançailles, il s’était marié, avait passé une heureuse nuit, et, le lendemain, tandis qu’il était à sa répétition, sa femme avait orné son front de la décoration d’usage ; mais, comme sa trop vive tendresse l’avait ramené trop vite au logis, il avait trouvé à sa place un ancien galant. Dans sa passion extravagante, il avait dégainé, provoqué l’amant et le père, et s’en était tiré avec une assez jolie blessure. Le père et la fille étaient partis dès le soir, et l’infortuné Laërtes était resté avec sa double blessure. Son malheur l’avait adressé au plus mauvais chirurgien du monde, et le pauvre garçon était sorti de cette aventure avec les dents noires et les yeux larmoyants. « C’est dommage, c’est d’ailleurs le plus brave jeune homme que porte la terre du bon Dieu. Je suis surtout fâchée, ajouta-t-elle, que le pauvre fou haïsse les femmes ; car celui qui hait les femmes, comment peut-il vivre ? »

Philine fut interrompue par Mélina, qui vint annoncer que les voitures étaient prêtes, et que l’on pourrait partir le lendemain matin. Il fit connaître comment il avait classé les voyageurs.

« Pourvu qu’un bon ami veuille me prendre sur ses genoux, dit Philine, que m’importe que nous soyons serrés et mal assis ? Au reste, ça m’est égal.

— Qu’importe ? dit Laërtes qui survint à ce moment.

— C’est désagréable ! » dit Wilhelm, qui sortit en courant.

Il trouva, pour son argent, encore une voiture très-commode, que Mélina avait refusée. On se répartit d’autre façon, et l’on se félicitait de pouvoir voyager commodément, quand la nouvelle alarmante se répandit, qu’on avait vu, sur la route que les comédiens voulaient prendre, un corps franc, duquel on n’attendait rien de bon.

Dans la ville même, cette nouvelle, bien qu’elle fût douteuse et sans consistance préoccupa vivement les esprits. D’après la position des armées, il semblait impossible qu’un corps ennemi eût pénétré si avant, ou que des troupes amies eussent osé rester si fort en arrière. Chacun représentait vivement aux comédiens le grave péril qui les attendait, et leur conseillait de prendre un autre chemin.

La plupart étaient inquiets et tremblants, et tous les membres de l’État ayant été convoqués, selon les nouvelles formes républicaines, pour délibérer sur ce cas extraordinaire, ils furent presque unanimes pour décider qu’il fallait prévenir le mal en restant dans la ville, ou le détourner en prenant un autre chemin.

Wilhelm, lui seul, ne se laissant pas effrayer, déclara qu’il serait honteux d’abandonner, sur un simple bruit, un plan que l’on avait adopté avec tant de réflexion. Il inspira du courage à ses compagnons ; ses raisonnements étaient mâles et persuasifs.

« Ce n’est encore qu’une rumeur, disait-il, et combien n’en fait-on pas courir, de pareilles dans la guerre ! Des hommes sages déclarent le fait invraisemblable et presque impossible. Devons-nous, dans une affaire si importante, nous déterminer sur des propos si vagues ? La route que le comte nous a tracée, que spécifie notre passe-port, est la plus courte, et nous y trouverons les meilleurs chemins ; elle nous mène à la ville où des connaissances et des amis vous attendent, où vous espérez recevoir un bon accueil ; la route détournée nous y mène aussi, mais dans quels mauvais chemins elle nous engage, et comme elle nous écarte ! Pouvons-nous, dans cette saison avancée, espérer d’en sortir ? Et que de temps et d’argent nous gaspillerons jusque-là ! »

Il dit encore bien des choses, et présenta l’affaire par tant de côtés favorables, que la peur des comédiens diminua, et qu’ils reprirent courage. Il sut leur vanter si bien la discipline des troupes régulières, leur présenter comme si méprisables les maraudeurs et la canaille vagabonde, et même leur peindre le danger sous des couleurs si attrayantes et si gaies, que tous les esprits retrouvèrent leur sérénité.

Dès le premier moment, Laërtes s’était rangé de son côté ; il déclara qu’il ne voulait ni branler ni reculer ; le vieux bourru sut trouver, à sa manière, quelques paroles dans le même sens ; Philine se moqua de tout le monde, et Mme Mélina, à qui sa grossesse avancée n’avait point fait perdre son courage naturel, trouvant la motion héroïque, son mari, qui d’ailleurs espérait faire une grande économie à suivre la route la plus courte, pour laquelle il avait traité avec les voituriers, ne pouvait pas résister : on adopta donc de grand cœur la proposition.

Alors on fit, à tout événement, des préparatifs de défense ; on acheta de grands couteaux de chasse, que l’on suspendit à des baudriers élégamment brodés ; Wilhelm mit de plus à sa ceinture une paire de pistolets ; Laërtes avait un bon fusil. On se mit en route avec une vive gaieté.

Le second jour, les voituriers, qui connaissaient le pays, proposèrent de faire la halte de midi sur le plateau d’une montagne boisée, parce que le village était fort loin, et que l’on prenait volontiers ce chemin dans les beaux jours.

Le temps était superbe, et chacun consentit aisément à cette proposition. Wilhelm prit les devants à pied, à travers la montagne ; tous les passants s’arrêtaient, à la vue de son étrange costume ; il montait la forêt d’un pas rapide et joyeux ; Laërtes allait sifflant derrière lui ; les femmes seules se faisaient traîner dans les voitures ; Mignon courait à côté, toute fière du couteau de chasse qu’on n’avait pu lui refuser, quand la troupe s’était armée ; elle avait entouré son chapeau du collier de perles que Wilhelm avait conservé de Marianne ; le blond Frédéric portait le fusil de Laërtes ; le joueur de harpe avait l’air le plus paisible du monde : sa longue robe était retroussée et retenue par sa ceinture ; il en marchait plus lestement, un bâton noueux à la main ; son instrument était sur une des voitures.

Lorsqu’ils eurent gagné la hauteur, non sans quelque fatigue, ils reconnurent aussitôt la place indiquée, aux beaux hêtres qui l’entouraient de leur ombrage. Une grande pelouse bocagère, doucement inclinée, invitait au repos ; une source bordée de verdure, offrait le plus agréable rafraîchissement, et, de l’autre côté, à travers des ravins et des hauteurs boisées, une lointaine et belle perspective semblait convier l’espérance. On voyait des villages et des moulins dans les vallées, des villes dans la plaine, et d’autres montagnes, qui paraissaient au loin, augmentaient le mystérieux attrait de la perspective, parce qu’elles se présentaient seulement comme une vague limite.

Les premiers venus prirent possession de l’endroit, se reposèrent à l’ombre, allumèrent du feu, et, occupés et chantant, ils attendirent le reste de la troupe. À mesure que les voyageurs arrivaient, ils saluaient, tout d’une voix, ce lieu, ce beau jour et cette admirable contrée.

CHAPITRE 4.5.

Si l’on avait souvent passé ensemble des heures agréables entre quatre murailles, il est naturel de penser que l’on fut encore bien plus animé dans cet asile, où la libre étendue du ciel et la beauté de la campagne semblaient épurer tous les cœurs. Ils se sentaient tous plus unis ; chacun aurait voulu couler sa vie dans une si agréable retraite. On portait envie aux chasseurs, aux charbonniers, aux bûcherons, que leur état fixe dans ces demeures fortunées ; mais on vantait surtout la séduisante existence d’une bande de bohémiens. On enviait ces drôles bizarres, autorisés à goûter, dans un délicieux loisir, tous les charmes pittoresques de la nature ; on se félicitait d’avoir avec eux quelque ressemblance.

Sur l’entrefaite, les femmes avaient fait cuire des pommes de terre, déballé et préparé les provisions qu’on avait apportées ; quelques marmites étaient rangées autour du feu ; la société se groupait sous les arbres et les buissons. Ses costumes bizarres et ses armes de toute sorte lui donnaient un air étrange. Les chevaux mangeaient à l’écart, et, si l’on avait pu cacher les voitures, l’aspect de cette petite caravane eût été romantique jusqu’à l’illusion.

Wilhelm goûtait un plaisir tout nouveau ; il pouvait se figurer une colonie errante, dont il était le chef. Il s’entretenait, dans cet esprit, avec chacun de ses compagnons, et prêtait à l’illusion du moment tout le charme de la poésie. Les sentiments de la société s’exaltèrent ; on but, on mangea, on poussait des cris d’allégresse, et l’on ne pouvait assez dire qu’on n’avait jamais passé de plus beaux moments.

Le progrès de la joie ne tarda pas à réveiller chez les jeunes gens le besoin de l’activité. Wilhelm et Laërtes prirent des fleurets, et commencèrent cette fois leurs exercices dans une intention dramatique. Ils voulaient représenter le combat singulier dans lequel Hamlet et son adversaire trouvent une fin si tragique. Les deux amis étaient persuadés que, dans cette scène importante, on ne doit pas se contester de pousser maladroitement quelques bottes, comme on fait d’ordinaire sur les théâtres ; ils espéraient montrer par leur exemple comme on peut offrir, dans la représentation, un digne spectacle, même au connaisseur dans l’art de l’escrime. On forma un cercle autour des champions ; tous deux se montraient pleins d’ardeur et d’adresse ; l’intérêt croissait à chaque passade.

Soudain une détonation se fit entendre dans les buissons voisins, et puis une autre encore, et la troupe, effrayée, se dispersa. Bientôt on vit paraître des gens armés, qui couraient à l’endroit où les chevaux mangeaient, non loin des voitures chargées de bagages. Toutes les femmes poussèrent des cris, nos héros jetèrent leurs fleurets, prirent leurs pistolets, coururent aux brigands, et, avec de vives menaces, leur demandèrent raison de leur entreprise.

Comme on leur répondit laconiquement par quelques coups de fusil, Wilhelm déchargea son pistolet sur un drôle à tête frisée, qui était grimpé sur une voiture, et coupait les cordes des bagages : atteint du coup, il roula par terre. Laërtes aussi avait bien ajusté, et les deux amis avaient dégainé hardiment leurs couteaux de chasse, quand une partie des brigands se jeta sur eux, avec des imprécations et des hurlements, leur tira quelques coups de fusil et fit tête à ces braves, le sabre à la main. Nos jeunes héros se défendirent vaillamment ; ils appelaient leurs compagnons, et les exhortaient à se rallier pour la défense commune : mais bientôt Wilhelm ne vit plus rien et perdit connaissance ; étourdi par un coup de feu, qui le blessa entre la poitrine et l’épaule gauche, et par un coup de sabre, qui fendit son chapeau et pénétra presque jusqu’à la cervelle, il tomba, et n’apprit que plus tard la malheureuse issue de cette surprise.

Lorsqu’il rouvrit les yeux, il se trouva dans la plus étrange situation. Le premier objet qu’il aperçut, à travers le voile encore étendu sur sa vue, fut le visage de Philine, qui se penchait sur le sien. Il se sentait faible, et, comme il fit un mouvement pour se lever, il se trouva sur le sein de cette jeune fille et il y retomba. Elle était assise sur le gazon ; elle avait doucement appuyé contre sa poitrine la tête du jeune homme étendu devant elle, et lui avait fait, de son mieux, une couche moelleuse dans ses bras. Mignon, les cheveux épars et sanglants, était agenouillée aux pieds de Wilhelm et les embrassait en pleurant.

Quand il vit ses habits sanglants, il demanda, d’une voix éteinte, où il se trouvait, ce qui lui était arrivé à lui et aux autres. Philine le pria de rester tranquille ; les autres, dit-elle, étaient tous en sûreté ; il n’y avait de blessés que lui et Laërtes. Elle n’en voulut pas dire davantage, et pria instamment Wilhelm de vouloir bien rester immobile, parce que ses blessures n’avaient été pansées que fort mal et à la hâte. Il tendit la main à Mignon, et demanda pourquoi ses cheveux étaient sanglants : il la croyait aussi blessée.

Pour le tranquilliser, Philine lui raconta que cette bonne petite, ayant vu son ami blessé, et ne sachant que prendre, dans sa précipitation, pour étancher le sang, s’était servie de ses cheveux flottants pour bander les blessures, mais qu’elle avait dû bientôt renoncer à son inutile entreprise. On les avait ensuite pansées avec de l’agaric et de la mousse : Philine avait donné son fichu.

Wilhelm remarqua qu’elle était assise, le dos appuyé contre son coffre, qui paraissait encore bien fermé et intact. Il lui demanda si les autres avaient été, comme elle, assez heureux pour sauver leurs effets. Elle répondit en haussant les épaules, et en jetant un regard sur la pelouse, où les caisses brisées, les coffres rompus, les portemanteaux coupés en morceaux et une foule de petits effets étaient dispersés çà et là. On ne voyait personne sur la place, et ce groupe étrange se trouvait seul dans ce lieu désert.

Wilhelm en apprenait toujours plus qu’il n’en aurait voulu savoir. Les autres hommes, qui auraient pu tout au moins opposer encore de la résistance, avaient d’abord pris peur et avaient bientôt cédé. Les uns s’étaient enfuis, les autres avaient assisté avec horreur au désastre. Les voituriers, qui avaient défendu opiniâtrement leurs chevaux, s’étaient vus terrassés et garrottés, et, en un moment, les brigands avaient tout pillé et emporté. Les malheureux voyageurs, aussitôt qu’ils eurent cessé de craindre pour leur vie, s’étaient mis à déplorer leur perte, et avaient couru en diligence au premier village, emmenant avec eux Laërtes, légèrement blessé, et sans avoir sauvé que de rares débris de leur bagage. Le joueur de harpe avait appuyé contre un arbre son instrument brisé, et s’était hâté de courir avec eux au village, pour chercher un chirurgien et procurer tous les secours possibles à son bienfaiteur, laissé pour mort sur la place.

CHAPITRE 4.6.

Nos trois malheureux voyageurs restèrent quelque temps encore dans leur situation extraordinaire ; personne ne venait à leur secours ; le soir approchait ; la nuit allait répandre ses ombres ; déjà le calme de Philine faisait place à l’inquiétude ; Mignon courait çà et là, et son impatience croissait à chaque moment. Enfin, lorsque leur vœu s’accomplit, et que des gens s’approchèrent, elles furent saisies d’une nouvelle frayeur. Elles entendaient distinctement une troupe de cavaliers, montant le chemin qu’ils avaient eux-mêmes suivi, et les jeunes filles craignirent qu’une nouvelle bande de ces hôtes fâcheux ne vint fouiller la place et glaner après les autres.

Quelle agréable surprise pour elles, quand elles virent déboucher des buissons une dame montée sur un cheval blanc, accompagnée d’un vieux seigneur et de quelques cavaliers ! Des piqueurs, des domestiques et quelques hussards venaient à la suite.

Philine, toute saisie à cette vue, allait élever la voix pour implorer le secours de la belle amazone, mais déjà cette dame tournait ses regards avec surprise vers ce groupe singulier, et aussitôt elle dirigea son cheval de leur côté, accourut et s’arrêta près d’eux. Elle commença par s’enquérir vivement de l’état du blessé, dont la posture, sur les genoux de la légère Samaritaine, parut singulièrement l’étonner.

« Est-ce votre mari ? dit-elle à Philine.

— Ce n’est qu’un intime ami, » répondit-elle, d’un ton qui déplut fort à Wilhelm.

Il avait fixé ses regards sur la figure imposante et douce, calme et compatissante, de la voyageuse ; il ne croyait pas avoir jamais rien vu de plus noble et de plus aimable. Sa taille était cachée par un large manteau d’homme ; elle l’avait apparemment emprunté à quelqu’un de ses compagnons de voyage, pour se garantir de la brise du soir.

Les cavaliers s’étaient approchés à leur tour. Quelques-uns mirent pied à terre ; la dame en fit autant, et, avec une tendre pitié, elle demanda tous les détails de la funeste aventure que les voyageurs avaient rencontrée ; mais elle s’informa surtout des blessures du jeune homme, qu’elle voyait gisant. Puis elle se retourna vivement, et se rendit, avec le vieux seigneur, aux voitures qui montaient lentement la côte, et faisaient halte sur la place du combat.

Après que la jeune dame se fut arrêtée un moment à la portière d’une des voitures, et eut échangé quelques mots avec les survenants, un homme d’une taille ramassée descendit, et la dame le conduisit près de notre héros. La petite boîte qu’il portait à la main et sa trousse de cuir, garnie d’instruments, le firent bientôt reconnaître pour un chirurgien. Ses manières étaient plutôt rudes qu’aimables, mais sa main était légère et ses secours bienvenus. Il sonda soigneusement les blessures, et déclara qu’elles n’étaient pas dangereuses : il allait sur-le-champ les panser, après quoi on pourrait transporter le malade au village le plus proche.

La jeune dame paraissait toujours plus inquiète.

« Voyez, disait-elle, sans pouvoir tenir en place, et en ramenant le vieillard près de Wilhelm, voyez comme on l’a maltraité ! Et n’est-ce pas pour nous qu’il souffre ?

Wilhelm entendit ces mots, et ne pouvait les comprendre. La dame allait et venait avec agitation. Il semblait qu’elle ne pût détacher ses regards de Wilhelm et qu’en même temps elle craignît de manquer à la bienséance, si elle restait là, tandis qu’avec assez de peine, on commençait à déshabiller le blessé. Au moment où le chirurgien ouvrait la manche du bras gauche, le vieux seigneur, s’étant approché d’elle, lui représenta, d’un ton grave, la nécessité de continuer leur voyage. Wilhelm avait les yeux fixés sur la jeune beauté, et il était si charmé de son regard, qu’il sentait à peine ce qu’on lui faisait.

Sur l’entrefaite, Philine s’était levée pour baiser la main de la gracieuse dame. Quand elles furent à côté l’une de l’autre, il crut n’avoir vu de sa vie un pareil contraste ; Philine ne lui était jamais apparue sous un jour aussi défavorable. Elle ne devait pas, lui semblait-il, s’approcher d’une si noble créature, encore moins la toucher.

La dame fit plusieurs questions à Philine, mais à voix basse ; enfin elle se tourna vers le vieux seigneur, qui était là, toujours impassible, et lui dit :

« Cher oncle, me permettez-vous d’être libérale à vos dépens ? »

Et soudain, elle ôta son manteau, et l’on vit bien qu’elle voulait le donner à l’homme blessé et sans habits.

Wilhelm, que son regard céleste avait captivé jusqu’alors, fut ravi des charmes de sa personne, quand le manteau tomba de ses épaules. Elle s’approcha et l’étendit sur lui doucement. Alors, comme il voulait ouvrir la bouche et bégayer quelques mots de remerciement, la présence de cette jeune femme produisit sur ses sens, déjà troublés, une impression si vive, qu’il lui sembla tout à coup qu’elle avait la tête environnée de rayons, et qu’une éclatante lumière se répandait par degrés sur toute sa personne. À cet instant même, le chirurgien lui fit éprouver une douleur aiguë, en se disposant à retirer la balle, qui était restée dans la blessure : la sainte disparut aux regards de Wilhelm tombé en défaillance. Il avait perdu tout sentiment, et, lorsqu’il revint à lui, les cavaliers et les voitures, la belle dame et son escorte avaient disparu.

CHAPITRE 4.7.

Lorsque notre ami fut pansé et habillé, le chirurgien se hâta de partir, à l’instant même où le joueur de harpe arrivait avec quelques paysans. Ils fabriquèrent bien vite un brancard, avec des rameaux et des branchages entrelacés ; ils y placèrent le blessé, et, sous la conduite d’un chasseur à cheval, que les nobles voyageurs avaient laissé, ils le portèrent doucement au bas de la montagne. Le joueur de harpe, silencieux et rêveur, portait son instrument brisé ; quelques hommes s’étaient chargés du coffre de Philine, qui marchait négligemment à la suite, un paquet sous le bras ; Mignon courait, tantôt en avant, tantôt à côté, à travers les arbres et les buissons, et ses regards se tournaient avec amour vers son protecteur.

Enveloppé du manteau propice, il était couché doucement sur le brancard ; une flamme électrique semblait passer de la moelleuse étoffe dans tout son corps ; enfin il éprouvait une sensation nouvelle et délicieuse. La belle dame qui s’était dépouillée pour lui de ce vêtement avait exercé sur lui une puissante influence ; il voyait le manteau tomber de ses épaules ; la noble figure, environnée de rayons, était devant ses yeux, et son âme volait, à travers les rochers et les bois, sur la trace de la beauté disparue.

Il était déjà nuit quand le cortège arriva devant l’auberge du village ; le reste de la troupe s’y trouvait, et déplorait avec désespoir ses pertes irréparables. L’unique petite salle regorgeait de monde ; quelques-uns étaient couchés sur la paille ; d’autres s’étaient emparés des bancs ; plusieurs se pressaient derrière le poêle, et Mme Mélina attendait avec angoisse sa délivrance dans un cabinet voisin ; la frayeur en avait hâté le moment, et l’assistance de l’hôtesse, jeune femme sans expérience, ne promettait rien de bon.

Quand les survenants demandèrent d’être hébergés, il s’éleva un murmure général. C’était uniquement par le conseil de Wilhelm, s’écriait-on, sous sa conduite particulière, qu’on avait suivi ce chemin et qu’on s’était exposé à ce malheur ; on rejetait sur lui ce funeste événement ; on s’opposait, sur la porte, à son entrée, et l’on prétendait le contraindre de chercher un autre gîte ; Philine fut encore plus indignement traitée ; le joueur de harpe et Mignon essuyèrent leur part d’injures.

Le chasseur, à qui sa belle maîtresse avait fortement recommandé ces malheureux, fut bientôt las de cette querelle ; il s’avança sur la troupe en jurant et menaçant, lui ordonna de reculer et de faire place aux nouveaux venus. Alors on devint plus facile. Il disposa, pour y coucher Wilhelm, une table, qu’il poussa dans un coin ; Philine fit placer son coffre à côté et s’assit dessus ; chacun se serra de son mieux, et le chasseur sortit, pour voir s’il ne trouverait pas aux jeunes époux un logement commode.

À peine se fut-il éloigné, que le mécontentement éclata de plus belle : c’étaient des reproches sans fin. Chacun détaillait, exagérait ses pertes ; on maudissait la témérité qu’on avait payée si cher ; on ne cachait pas même la maligne joie qu’on ressentait des blessures de notre ami ; on persiflait Philine, et l’on déclarait suspecte la manière dont elle avait sauvé ses effets. De maints quolibets et maintes épigrammes, on aurait dû conclure que, pendant le pillage et la déroute, elle s’était appliquée à gagner la faveur du chef de la bande, et l’avait décidé, Dieu sait par quels artifices et quelles complaisances, à épargner son coffre. On voulait qu’elle se fût quelque temps éclipsée. Philine ne répondait rien, et se contentait de faire cliqueter le cadenas de sa malle, pour convaincre ses envieux qu’il était toujours là, et pour augmenter leur désespoir par son propre bonheur.

CHAPITRE 4.8.

Wilhelm, quoique affaibli pour avoir perdu beaucoup de sang, et disposé à la douceur et à l’indulgence, après l’apparition de l’ange secourable, ne put contenir son indignation des propos injustes et durs que la troupe mécontente, encouragée par son silence, ne cessait de renouveler. Enfin il se sentit assez de force pour se soulever, et lui reprocher les indignités dont elle fatiguait un chef et un ami. Il leva sa tête, enveloppée d’un bandeau, puis, s’accoudant avec quelque peine, et s’appuyant contre la muraille, il parla en ces termes :

« La douleur que chacun de vous éprouve de ses pertes fait que je vous pardonne de m’offenser, dans un moment où vous devriez me plaindre, et de me rebuter, de me repousser, la première fois que j’ai besoin de vos secours. Si je vous ai rendu quelques services, si j’ai eu pour vous quelques complaisances, votre gratitude et votre conduite amicale suffisaient pour ma récompense. Ne me provoquez pas, ne m’obligez pas à revenir sur le passé et à récapituler ce que j’ai fait pour vous. Ce compte ne ferait que m’affliger. Le hasard m’a conduit au milieu de vous ; les circonstances et une inclination secrète m’ont retenu dans votre société ; j’ai pris part à vos travaux, à vos plaisirs ; j’ai mis à votre service le peu que je sais ; si vous me reprochez amèrement le malheur qui nous a frappés, vous avez donc oublié que la première idée de prendre ce chemin nous fut suggérée par des étrangers, que vous l’avez tous examinée, et que chacun de vous l’avait approuvée aussi bien que moi. Si notre voyage s’était accompli heureusement, chacun se ferait honneur de cette bonne idée, s’applaudirait d’avoir conseillé ce chemin, de l’avoir préféré ; chacun se rappellerait avec joie nos délibérations et le suffrage qu’il avait donné : maintenant vous me rendez seul responsable ; vous rejetez sur-moi une faute, dont je me chargerais sans hésiter, si le plus pur témoignage de ma conscience ne m’absolvait pas, enfin si je ne pouvais en appeler à vous-mêmes. Si vous avez des torts à me reprocher, présentez-les convenablement, et je saurai me défendre ; si vous n’avez rien de valable à dire, taisez-vous, et ne me tourmentez pas, maintenant que j’ai un si pressant besoin de repos. »

Pour toute réponse, les jeunes filles recommencèrent à pleurer et à faire le détail de leurs pertes. Mélina était hors de lui, car il avait perdu plus que les autres, et plus que nous ne pouvons imaginer. Il se démenait comme un furieux dans la petite chambre ; il se battait la tête contre la cloison, jurait et maugréait de la manière la plus indécente ; et, l’hôtesse étant venue à ce moment lui annoncer que sa femme était accouchée d’un enfant mort, il se permit les plus violentes invectives, et tous ensemble hurlaient avec lui, criaient, grondaient, tempêtaient d’une commune voix.

Wilhelm, ému tout à la fois jusqu’au fond du cœur, de compassion pour leur état et d’indignation pour leur bassesse, sentit renaître, dans son corps affaibli, toute la force de son âme.

« Vous m’obligez, peu s’en faut, de vous mépriser, s’écria-t-il, si dignes de pitié que vous puissiez être ! Il n’est point de malheur qui nous autorise à charger de reproches un innocent. Si j’ai eu part à cette fausse démarche, j’en souffre aussi pour ma part. Me voilà blessé, et, si la troupe a fait des pertes, c’est moi qui ai fait les plus grandes : la garde-robe qu’on a pillée, les décorations détruites, étaient à moi, car enfin, monsieur Mélina, tous ne m’avez pas encore payé, et je vous tiens quitte absolument.

— Le beau mérite, s’écria Mélina, de donner ce que personne ne reverra jamais ! Votre argent était dans le coffre de ma femme, et c’est ce qu’on vous devait que vous avez perdu. Oh ! s’il n’y avait que cela ! »

Et, de plus belle, il trépignait, il insultait et criait. Chacun se rappelait les beaux habits de la garde-robe du comte, les boucles, les montres, les tabatières, les chapeaux, que Mélina avait achetés à si bon compte du valet de chambre. Puis chacun passait en revue ses propres trésors, quoique bien moins considérables. On lorgnait avec dépit le coffre de Philine, et l’on faisait entendre à Wilhelm que vraiment il n’avait pas mal fait de s’associer avec cette belle, dont le bonheur avait sauvé ses propres effets.

« Croyez-vous donc, leur dit-il avec véhémence, que j’aurai quelque chose en propre, aussi longtemps que vous serez dans la gêne ? Que l’on ouvre le coffre ! Je consacre aux besoins communs ce qui m’appartient.

— C’est mon coffre, dit Philine, et je ne l’ouvrirai pas avant que cela me convienne. Les deux ou trois nippes que vous m’avez confiées produiraient peu d’argent, quand elles seraient vendues aux plus honnêtes de tous les juifs. Songez à vous, à ce que coûtera votre guérison, à ce qui peut vous survenir en pays étranger.

— Philine, s’écria Wilhelm, vous ne me retiendrez pas ce qui est à moi, et ce peu suffira pour nous tirer du premier embarras. Mais l’homme a d’autres ressources encore que les espèces sonnantes pour secourir ses amis. Tout ce qui est en moi, je le voue à ces infortunés, qui, assurément, lorsqu’ils seront revenus à eux-mêmes, regretteront leur conduite présente. Oui, poursuivit-il, je sens vos besoins, et, ce que je pourrai, je le ferai pour vous. Rendez-moi votre confiance ; tranquillisez-vous pour le moment ; acceptez mes promesses. Qui veut recevoir ma parole au nom de tous ? »

À ces mots, il tendit la main, et il s’écria :

« Je promets de ne pas vous quitter, de ne pas me séparer de vous, avant que chacun voie sa perte deux fois et trois fois réparée ; avant que vous ayez complètement oublié l’état où vous êtes, quel qu’en puisse être l’auteur, et que vous l’ayez échangé contre un sort plus heureux. »

Wilhelm présentait toujours sa main, et personne ne voulait la prendre.

« Je le promets encore une fois, » s’écria-t-il, en retombant sur le coussin.

Tous gardèrent le silence : ils étaient confus, mais non pas consolés, et Philine, assise sur son coffre, grugeait des noix, qu’elle avait trouvées dans sa poche.

CHAPITRE 4.9.

Le chasseur revint avec quelques hommes, et se mit en devoir d’emporter le blessé. Il avait décidé le ministre du village à recevoir le jeune couple. On emporta le coffre de Philine ; elle le suivait d’un air simple et modeste. Mignon courut en avant.

En arrivant au presbytère, le blessé y trouva un grand lit conjugal, depuis longtemps préparé, comme lit d’honneur et d’hospitalité. Alors seulement, on s’aperçut que la blessure s’était rouverte et avait beaucoup saigné. Il fallut s’occuper d’un nouveau pansement. Le blessé eut un accès de fièvre ; Philine le veilla fidèlement, et, quand elle fut vaincue par la fatigue, le joueur de harpe prit sa place ; Mignon, avec la ferme volonté de veiller, s’était endormie dans un coin.

Le lendemain, Wilhelm, se trouvant un peu mieux, le chasseur lui apprit que les nobles voyageurs qui les avaient secourus la veille venaient de quitter leur château, pour s’éloigner du théâtre de la guerre, et se retirer, jusqu’à la paix, dans un pays plus tranquille. Il dit le nom du vieux seigneur et de sa nièce, désigna le lieu où ils se rendaient d’abord, et ne laissa pas ignorer à Wilhelm comme la jeune dame lui avait recommandé de prendre soin des malheureux voyageurs.

Le chirurgien vint interrompre les vifs remerciements par lesquels notre ami épanchait sa reconnaissance ; il fit une description détaillée des blessures, et assura qu’elles guériraient aisément, si le blessé se tenait tranquille et se ménageait. Quand le chasseur fut parti, Philine informa Wilhelm qu’il lui avait laissé une bourse de vingt louis d’or ; qu’il avait fait un présent au pasteur pour le prix du loyer, et déposé chez lui les honoraires du chirurgien ; que du reste on la croyait absolument la femme de Wilhelm ; qu’elle s’introduisait, une fois pour toutes, auprès de lui en cette qualité, et ne souffrirait pas qu’il cherchât une autre garde.

« Philine, répondit-il, vous m’avez déjà rendu de grands services dans notre malheureuse aventure, et je souhaiterais ne pas voir augmenter les obligations que je vous ai. Je ne serai pas tranquille, aussi longtemps que vous serez autour de moi, car je ne sais comment je pourrai reconnaître votre peine. Rendez-moi mes effets, que vous avez sauvés dans votre coffre ; rejoignez le reste de la troupe ; cherchez un autre logement ; recevez mes remerciements et ma montre d’or, comme un faible gage de ma reconnaissance. Adieu, quittez-moi : votre présence m’agite plus que vous ne pensez. »

Quand Wilhelm eut tout dit, Philine se prit à lui rire au nez. « Tu es un fou, dit-elle, tu ne deviendras jamais sage. Je sais mieux que toi ce qu’il te faut. Je resterai, je ne quitterai pas la place. Je n’ai jamais compté sur la reconnaissance des hommes, et tout aussi peu sur la tienne. Et, si je t’aime enfin, que t’importe ? »

Elle resta. Elle eut bientôt gagné les bonnes grâces du pasteur et de sa famille, étant toujours gaie, sachant faire à chacun de petits cadeaux, parler à chacun selon son goût ; à côté de cela, faisant toujours ce qu’elle voulait. Wilhelm se trouvait assez bien ; le chirurgien, ignorant mais non maladroit, laissait agir la nature, et le malade fut bientôt en voie de guérison. Il brûlait d’impatience de se voir rétabli, afin de poursuivre avec ardeur ses plans et ses désirs.

Il se rappelait sans cesse l’événement qui avait fait sur son cœur une impression ineffaçable ; il voyait la belle amazone sortir à cheval de la forêt ; elle s’approchait, descendait de cheval, allait et venait, s’occupait de lui ; il voyait le manteau tomber de ses épaules ; il voyait sa figure, sa personne, briller et disparaître. Tous les rêves de sa jeunesse se rattachaient à cette image ; il croyait maintenant avoir vu de ses yeux l’héroïque Clorinde ; il se rappelait le prince royal, malade d’amour, et la belle princesse compatissante, qui s’approchait de son lit avec un silence modeste.

Il se disait quelquefois, dans ses méditations secrètes :

« Les images de l’avenir ne pourraient-elles planer autour de nous dans le jeune âge comme dans le sommeil, et le pressentiment ne les rendrait-il point visibles à nos regards ingénus ? Les germes de nos destinées futures ne seraient-ils point d’avance répandus par la main du sort, pour nous donner peut-être un avant-goût des fruits que nous espérons cueillir un jour ? »

Sur la couche où le retenait sa faiblesse, il eut le temps de se retracer mille fois cette scène ; mille fois il se rappela le son de cette douce voix ; et comme il enviait Philine, qui avait baisé cette main secourable ! Souvent l’aventure lui semblait un rêve, et il l’aurait tenue pour une fable, si le manteau ne lui fût resté, pour lui garantir la réalité de l’apparition.

Aux soins extrêmes qu’il prenait de ce vêtement se joignait le désir le plus vif de s’en couvrir. Aussitôt qu’il put se lever, il le jeta sur ses épaules, et tout le jour il fut en crainte d’y faire une tache ou quelque déchirure.

CHAPITRE 4.10.

Laërtes visitait son ami. Il n’avait pas assisté à la scène violente de l’auberge, étant alors couché dans une chambre haute. Il était parfaitement consolé de ses pertes, et prenait son parti, avec son refrain accoutumé : « Qu’importe ? » Il rapportait à Wilhelm différents traits ridicules de la troupe. Il accusait Mme Mélina de ne pleurer la perte de sa fille que pour n’avoir pas eu le plaisir germanique de faire baptiser une Mathilde. Pour son mari, c’était maintenant une chose manifeste qu’il avait eu beaucoup d’argent, et que, dans le temps, il aurait pu fort bien se passer de l’avance qu’il avait tirée de Wilhelm. Il se disposait à partir par la première diligence, et il viendrait lui demander une lettre de recommandation pour son ami Serlo, dans la troupe duquel il espérait trouver de l’emploi, son entreprise particulière ayant échoué.

Mignon avait été quelques jours fort silencieuse ; enfin, pressée de questions, elle finit par avouer qu’elle avait le bras droit foulé.

« Tu en as l’obligation à ta témérité ! » lui dit Philine.

Puis elle raconta comme, dans le combat, l’enfant avait dégainé son couteau de chasse, et, voyant son ami en danger, avait frappé hardiment sur les bandits ; qu’enfin on l’avait prise par le bras et jetée de côté. On la gronda de n’avoir pas plus tôt déclaré son mal, mais on comprit fort bien qu’elle avait eu peur du chirurgien, qui jusqu’alors l’avait toujours prise pour un garçon. On lui donna les soins nécessaires ; il lui fallut porter le bras en écharpe. Ce fut pour elle un nouveau chagrin, parce qu’elle dut laisser à Philine la meilleure part des soins et du service auprès de son ami. La gentille pécheresse ne s’en montra que plus diligente et plus attentive.

Un matin, Wilhelm, en se réveillant, se trouva singulièrement rapproché d’elle. Pendant un sommeil agité, il avait glissé sur sa large couche du côté de la ruelle ; Philine était étendue en travers sur le devant du lit. Elle semblait s’être endormie, étant assise sur le lit, occupée à lire. Le livre s’était échappé de sa main, et elle était tombée en arrière, la tête vers la poitrine de Wilhelm, sur laquelle était répandue à flots sa blonde chevelure dénouée. Le désordre du sommeil relevait plus ses charmes que n’auraient fait l’artifice et le dessein de plaire ; un calme enfantin, souriant, était répandu sur son visage. Wilhelm l’observa quelque temps, et paraissait se reprocher le plaisir avec lequel il la contemplait, et nous ne savons s’il regretta ou s’il bénit sa situation, qui lui faisait une loi du calme et de la sagesse. Il l’avait considérée quelque temps avec attention, lorsqu’elle parut s’éveiller. Il ferma doucement les yeux, mais il ne put s’empêcher d’entr’ouvrir les paupières et de l’observer, lorsqu’elle rajusta sa toilette, et qu’elle sortit pour savoir des nouvelles du déjeuner.

Tous les comédiens s’étaient présentés successivement chez Wilhelm, et lui avaient demandé, avec plus ou moins de rudesse et de grossièreté, des lettres de recommandation et de l’argent pour le voyage, et toujours, contre le gré de Philine, ils en avaient obtenu. Vainement elle représentait à son ami que le chasseur avait aussi remis à ces gens une somme considérable et qu’on se moquait de lui. Ils en vinrent même là-dessus à une vive dispute, et Wilhelm lui déclara, une fois pour toutes, qu’elle ferait bien de rejoindre le reste de la troupe et de chercher fortune auprès de Serlo.

Elle ne perdit qu’un moment son insouciance, puis elle se remit bien vite et s’écria :

« Si je retrouvais seulement mon blondin, je me soucierais fort peu de vous tous. »

Elle voulait parler du petit Frédéric, qui avait disparu du champ de bataille, et dès lors ne s’était plus montré.

Le lendemain, Mignon vint apprendre à Wilhelm, dans son lit, que Philine était partie pendant la nuit. Elle avait laissé en bon ordre, dans la chambre voisine, tout ce qui appartenait à Wilhelm. Il sentit son absence : il avait perdu en elle une garde fidèle, une compagne agréable ; il n’avait plus l’habitude d’être seul ; mais Mignon combla bientôt ce vide.

Tandis que cette beauté légère avait environné le blessé de ses soins caressants, la petite fille s’était retirée insensiblement à l’écart, recueillie et silencieuse ; mais, lorsqu’elle retrouva le champ libre, elle fit paraître sa vigilance et son amour ; elle était empressée pour servir son maître et joyeuse pour le distraire.

CHAPITRE 4.11.

La guérison faisait des progrès rapides. Wilhelm espérait pouvoir se mettre en chemin dans peu de jours. Il ne voulait plus mener à l’aventure une vie indolente ; une marche calculée devait régler désormais sa carrière. Il voulait d’abord chercher les secourables seigneurs, afin de leur témoigner sa reconnaissance ; ensuite il se hâterait de rejoindre le directeur, son ami, afin de pourvoir de son mieux aux intérêts des malheureux comédiens ; il verrait en même temps les correspondants auxquels il était adressé, et il traiterait les affaires dont il était chargé. Il se flattait que la fortune le seconderait à l’avenir comme auparavant, et lui fournirait l’occasion de réparer ses pertes par quelque heureuse opération de commerce, et de combler le vide qui s’était fait dans sa caisse.

Son désir de revoir sa libératrice croissait de jour en jour. Pour fixer son itinéraire, il consulta le pasteur, qui avait de grandes connaissances en géographie et en statistique, et qui possédait une belle collection de livres et de cartes. On chercha le lieu que les nobles voyageurs avaient choisi pour leur résidence pendant la guerre ; on chercha des renseignements sur eux-mêmes : mais le lieu ne se trouvait dans aucune géographie, dans aucune carte, et les manuels de généalogie ne disaient rien de la famille.

Wilhelm prit de l’inquiétude, et, comme il laissait paraître du chagrin, le joueur de harpe lui fit entendre qu’il avait lieu de croire que, par un motif quelconque, le chasseur lui avait caché le véritable nom.

Mais notre ami, se croyant dans le voisinage de la belle dame, espéra en recueillir quelques nouvelles, s’il envoyait le joueur de harpe à la découverte. Cette espérance fut encore trompée. Le vieillard eut beau prendre des informations, elles ne le mirent point sur la trace. On avait vu à cette époque beaucoup de mouvements rapides et de marches imprévues dans la contrée ; personne n’avait pris garde à ces voyageurs, si bien que le messager envoyé à la découverte avait dû revenir, de peur qu’on ne le prît pour un espion juif, et reparaître devant son maître et son ami sans rameau d’olivier. Il rendit un compte exact de la manière dont il avait cherché à remplir son message, voulant éloigner de lui tout soupçon de négligence. Il cherchait par tous les moyens à calmer le chagrin de Wilhelm ; il repassait en lui-même tout ce qu’il avait appris du chasseur, et mettait en avant maintes conjectures, parmi lesquelles il se présenta enfin une circonstance qui permit à Wilhelm de s’expliquer quelques paroles énigmatiques de la belle inconnue.

En effet, ce n’était pas la troupe ambulante que les brigands attendaient au passage ; c’était cette noble famille, qu’ils supposaient avec raison pourvue de beaucoup d’or et d’objets précieux, et dont la marche devait leur être parfaitement connue.

On ne savait s’il fallait accuser de l’attentat un corps franc, des maraudeurs ou des brigands. Quoi qu’il en fût, heureusement pour la noble et riche caravane, les chétifs et les pauvres avaient occupé les premiers la place, et subi le sort que l’on réservait aux autres. Tel était le sens des paroles de la jeune dame, que Wilhelm avait fort bien retenues. Si donc il pouvait être heureux et satisfait de ce qu’un génie prévoyant l’avait choisi pour être la victime qui devait sauver une mortelle accomplie, en revanche, il était comme désespéré de voir que, du moins pour le moment, toute chance de la retrouver, de la revoir, avait disparu.

Ce qui augmentait son trouble, était la ressemblance qu’il croyait avoir découverte entre la comtesse et la belle inconnue. Elles se ressemblaient comme peuvent se ressembler deux sœurs, dont aucune ne saurait être appelée l’aînée ou la cadette, et que l’on dirait deux sœurs jumelles.

Le souvenir de l’aimable comtesse lui était d’une douceur infinie ; il ne se rappelait que trop tendrement son image : maintenant la figure de la noble amazone venait d’abord à la traverse ; ces apparitions se transformaient mutuellement, sans qu’il fût capable de fixer à part l’une ou l’autre dans son esprit.

Aussi, combien ne dut-il pas être surpris, en voyant la ressemblance de leur écriture ! Il conservait dans son portefeuille une charmante poésie écrite de la main de la comtesse, et il avait trouvé dans le manteau un petit billet, par lequel on s’informait, avec un soin fort tendre, de la santé d’un oncle.

Wilhelm était persuadé que sa libératrice avait écrit ce billet pendant le voyage, qu’elle l’avait envoyé, dans une auberge, d’une chambre à une autre, et que l’oncle l’avait serré dans sa poche. Wilhelm confrontait les deux écritures, et, si les gracieux caractères tracés par la main de la comtesse l’avaient jusqu’alors enchanté, trouvait dans les traits pareils, mais plus libres, de l’inconnue, une admirable et facile harmonie. Le billet était insignifiant, mais les caractères semblaient exalter notre ami, comme avait fait la présence de cette belle.

Il tomba dans une rêveuse langueur, à laquelle répondaient parfaitement les strophes que Mignon et le joueur de harpe chantèrent en ce moment avec la plus tendre expression :

« Celui qui connaît la langueur dira seul ce que je souffre. Isolée, étrangère à toute joie, je regarde au firmament, de ce côté là-bas.

« Hélas ! celui qui me connaît et qui m’aime est loin de moi. Le vertige me prend, un feu me dévore le sein. Celui qui connaît la langueur dira seul ce que je souffre. »

CHAPITRE 4.12.

Les doux appels de l’ange gardien, au lieu d’ouvrir à notre ami quelque chemin, ne faisaient que nourrir et redoubler l’inquiétude qu’il avait sentie jusqu’alors. Une ardeur secrète circulait dans ses veines ; des objets vagues ou déterminés se succédaient dans son âme et réveillaient en lui des aspirations infinies. Il désirait tantôt un coursier, tantôt des ailes ; il lui semblait impossible de rester en place, et il se demandait encore de quel côté il voulait courir. Le fil de sa destinée s’était singulièrement embrouillé ; il souhaitait d’en voir déliés ou tranchés les nœuds étranges. Souvent, s’il entendait le trot d’un cheval ou le roulement d’une voiture, il regardait bien vite par la fenêtre, dans l’espérance que peut-être quelqu’un venait le chercher, et lui apportait, fût-ce même par hasard, des nouvelles, la certitude et la joie. Il se racontait des histoires à lui-même : son ami Werner pourrait bien arriver dans ce pays et le surprendre ; Marianne allait peut-être se montrer à sa vue ; les sons du cor de chaque postillon le mettaient en mouvement ; Mélina lui donnerait de ses nouvelles ; mais surtout, le chasseur allait revenir et l’inviter à se rendre auprès d’une femme adorée.

Hélas ! de toutes ces choses, aucune ne se réalisait, et il finissait par se retrouver seul avec lui-même, et, dans la revue qu’il faisait du passé, une circonstance lui était plus pénible et plus insupportable, à mesure qu’il l’examinait et la considérait davantage : c’était la malheureuse marche militaire dont il s’était fait le chef. Il ne pouvait y songer sans douleur. En effet, quoiqu’il se fût justifié assez éloquemment devant la troupe, le soir même de ce jour fatal, il ne pouvait se dissimuler sa faute ; même, dans ses moments d’humeur noire, il s’attribuait à lui seul tout l’accident.

L’amour-propre nous exagère nos défauts aussi bien que nos vertus : Wilhelm avait excité ses camarades à prendre confiance en lui ; il avait conduit leurs volontés ; entraîné par l’inexpérience et l’audace, il avait pris les devants ; un danger les avait surpris, auquel leurs forces ne pouvaient faire tête. Des reproches le poursuivaient, avec des cris ou de sourds murmures, et, lorsqu’après cette sensible perte, il avait promis aux comédiens, égarés sous sa conduite, de ne pas les abandonner, avant de les avoir dédommagés avec usure, il s’était rendu coupable d’une nouvelle témérité, en se faisant fort de reporter sur ses épaules le mal réparti sur toute la troupe.

Tantôt il se reprochait d’avoir fait cette promesse dans la chaleur et l’exaltation du moment ; tantôt il revenait à sentir que l’offre bienveillante de sa main, que personne n’avait daigné accepter, n’était qu’une frivole formalité, auprès du vœu que son cœur avait fait. Il songeait aux moyens d’être utile et secourable à ces malheureux, et trouvait qu’il avait tout sujet de hâter sa visite à Serlo. Il fit ses paquets, et, sans attendre sa complète guérison, sans écouter les conseils du pasteur et du chirurgien, prenant avec lui Mignon et le joueur de harpe, son escorte bizarre, il se hâta de fuir l’oisiveté, dans laquelle sa destinée l’avait de nouveau retenu trop longtemps.

CHAPITRE 4.13.

Serlo le reçut à bras ouverts, et s’écria, en courant à lui :

« Est-ce bien vous ? Oui, je vous reconnais : vous êtes peu changé, ou plutôt vous êtes toujours le même. Votre passion pour le plus noble des arts est-elle toujours aussi forte, aussi vive ? Je suis ravi de votre arrivée, et je ne sens plus la défiance que vos dernières lettres m’avaient inspirée. »

Wilhelm, étonné, demanda une explication.

« Vous n’avez pas agi avec moi, reprit Serlo, comme avec un ancien ami : vous m’avez traité comme un grand seigneur, à qui l’on peut recommander sans scrupule des gens ineptes. Notre sort dépend des dispositions du public, et je crains que votre M. Mélina et son monde n’aient de la peine à trouver ici un accueil favorable. »

Wilhelm voulut dire quelques mots en leur faveur, mais Serlo se mit à faire de ces gens une description si impitoyable, que notre ami fut très-heureux de voir la conversation interrompue par l’arrivée d’une dame, que Serlo lui présenta. C’était sa sœur Aurélie. Elle fit à Wilhelm le plus aimable accueil, et sa conversation fut si agréable, qu’il ne remarqua point une teinte prononcée de mélancolie, qui donnait à sa spirituelle physionomie un intérêt particulier.

Pour la première fois, depuis longtemps, Wilhelm se retrouvait dans son élément. Il n’avait rencontré jusqu’alors que des auditeurs à peine disposés à l’entendre : maintenant il avait le bonheur de parler à des artistes et à des connaisseurs, qui le comprenaient parfaitement, et dont les répliques pouvaient même l’instruire. Avec quelle rapidité on parcourut les pièces nouvelles ! Avec quelle sûreté on les jugea ! Comme on sut peser et apprécier le jugement du public ! Avec quelle promptitude on s’entendit de part et d’autre !

La prédilection de notre ami pour Shakspeare ne pouvait manquer d’amener la conversation sur ce poète. Il exprima la plus vive espérance que ces excellents ouvrages feraient époque en Allemagne, et il ne tarda pas à produire son Hamlet qui l’avait tant occupé.

Serlo assura qu’il aurait dès longtemps donné la pièce, si la chose eût été possible ; qu’il se chargerait volontiers du rôle de Polonius.

« Et Ophélie se trouvera, je pense, ajouta-t-il en souriant, si nous pouvons seulement trouver le prince. »

Wilhelm ne s’aperçut point que cette plaisanterie du frère parut déplaire à la sœur, et, à sa manière, il exposa longuement et doctement dans quel esprit il voudrait que le rôle d’Hamlet fût joué. Il présenta dans le plus grand détail les résultats dont nous l’avons vu occupé, et se donna beaucoup de peine pour faire accueillir son opinion, quelques doutes que Serlo élevât contre son hypothèse.

« Eh bien, soit ! dit enfin le directeur, nous vous accordons tout cela : quelle en sera selon vous la conséquence ?

— Elle sera grande, elle sera décisive, répliqua Wilhelm. Imaginez un prince, tel que je l’ai dépeint, dont le père meurt soudainement. L’ambition et la soif du pouvoir ne sont point les passions qui l’animent, car il lui suffisait d’être fils de roi : maintenant il est forcé d’observer avec plus d’attention la distance qui sépare le roi du sujet. La couronne n’était pas héréditaire ; cependant si le père avait vécu plus longtemps, les droits de son fils unique en auraient acquis plus de consistance, et son espérance de succéder au trône était garantie. Maintenant, en dépit de feintes promesses, il se voit exclu, peut-être à jamais, par son oncle ; il se sent dépourvu de crédit, de richesses, étranger dans le pays qu’il pouvait, dès son enfance, considérer comme son patrimoine. Alors apparaissent ses dispositions à la mélancolie. Il sent qu’il n’est pas plus, qu’il n’est pas même autant qu’un simple gentilhomme ; il se donne pour le serviteur de chacun ; il n’est pas affable, il n’est pas gracieux, il est humble et indigent.

« Son état précédent n’est plus à ses yeux qu’un songe évanoui ; vainement son oncle veut-il relever son courage, lui faire envisager sa position sous un autre point de vue : le sentiment de sa nullité ne le quitte jamais.

« Le second coup qui l’a frappé, qui l’a blessé plus profondément, et humilié toujours davantage, c’est le mariage de sa mère. À ce fils tendre et fidèle, quand son père mourut, il restait encore une mère ; il espérait pouvoir, dans la société de cette mère auguste, qui lui était laissée, honorer le héros descendu dans la tombe : mais il perd aussi sa mère, et c’est pour lui un coup plus fatal que si la mort l’avait ravie ; elle s’évanouit, l’image rassurante qu’un fils bien né aime à se faire de ses parents ; chez le mort aucun secours ; chez celle qui survit aucun soutien ; elle est femme aussi, et la fragilité, attribut commun de son sexe, l’assujettit à sa loi. C’est alors qu’il se sent courbé vers la terre, alors qu’il est vraiment orphelin ; aucun bien de ce monde ne lui peut rendre ce qu’il a perdu. Il n’est point triste et rêveur par nature ; la tristesse et la rêverie lui pèsent. C’est ainsi que nous le voyons se produire. Je ne crois pas ajouter rien à la pièce ni exagérer aucun trait.

— Eh bien, dit Serlo à sa sœur, te faisais-je un portrait infidèle de notre ami ? Il commence bien, et va nous débiter et nous faire accroire encore bien des choses. »

Wilhelm protesta hautement qu’il ne voulait pas faire accroire, mais convaincre, et demanda encore un moment de patience.

« Figurez-vous, poursuivit-il, ce jeune homme, ce fils de roi vivant sous vos yeux ; représentez-vous sa position, et puis observez-le, quand il apprend que l’ombre de son père apparaît ! Suivez-le dans la nuit terrible où le spectre vénérable se lève devant lui ! Une affreuse épouvante le saisit ; il apostrophe le fantôme, il le voit lui faire un signe, il le suit et l’écoute. La plus horrible accusation contre son oncle résonne à ses oreilles, puis un appel à la vengeance, et l’instante prière, deux fois répétée : “Souviens-toi de moi !”

« Et quand le fantôme a disparu, qui voyons-nous devant nos yeux ? Est-ce un jeune héros qui ne respire que vengeance ? Un prince légitime, qui se sent heureux qu’on l’invite à frapper l’usurpateur de sa couronne ! Non ! L’étonnement et la mélancolie s’emparent du solitaire ; il a des railleries amères pour les coupables qui sourient ; il jure de ne pas oublier le mort, et finit en exhalant cette plainte significative : « Le temps est sorti de ses voies : malheur à moi, qui suis né pour l’y faire rentrer ! »

« Ces paroles me semblent expliquer toute la conduite du prince ; il est évident pour moi que Shakspeare a voulu peindre un grand acte imposé à une âme trop faible pour l’accomplir, et je vois cette pensée dominer dans toute la pièce. C’est un chêne planté dans un vase précieux, qui n’aurait dû recevoir dans son sein que d’aimables fleurs : les racines s’étendent et le vase est brisé.

« Un beau caractère, pur, noble, éminemment moral, sans la complexion vigoureuse qui fait le héros, succombe sous un fardeau, qu’il ne peut ni porter ni rejeter ; tous les devoirs sont sacrés pour lui : celui-là est trop pesant. On lui demande l’impossible ; non l’impossible en soi, mais ce qui est impossible pour lui. Comme il se tourmente, se replie, s’agite, avance et recule, reçoit toujours de nouveaux avis, se les-rappelle sans cesse, et finit presque par oublier son dessein, sans jamais retrouver la sérénité ! »

CHAPITRE 4.14.

L’arrivée de plusieurs personnes interrompit l’entretien. C’étaient des musiciens qui avaient coutume de se réunir chez Serlo, une fois par semaine, pour un petit concert. Il aimait beaucoup la musique, et soutenait qu’un acteur qui ne l’aime pas ne saurait acquérir une notion claire et un sentiment distinct de son art.

Comme l’action du corps est bien plus décente et plus facile, quand les gestes sont conduits et accompagnés par une mélodie, le comédien doit disposer un rôle, même écrit en prose, de manière à ne pas le débiter d’une façon monotone, en suivant ses habitudes personnelles, mais à le traiter, avec les inflexions convenables, suivant les lois du rythme et de la mesure.

Aurélie semblait prendre peu d’intérêt à ce qui se passait autour d’elle ; elle finit par conduire notre ami dans une chambre voisine, et, se mettant à la fenêtre, les yeux levés vers le ciel étoilé, elle dit à Wilhelm :

« Vous nous devez encore sur Hamlet plus d’une observation, mais je ne veux pas être importune, et je souhaite que mon frère entende aussi ce que vous avez encore à nous dire ; en attendant, faites-moi connaître ce que vous pensez d’Ophélie.

— On ne saurait en dire beaucoup de choses, répondit Wilhelm ; en effet, quelques traits de maître suffisent pour dessiner son caractère. Une sensibilité douce et profonde anime tout son être ; son amour pour le prince, à la main duquel elle a droit de prétendre, coule de source, d’une façon si naïve ; ce bon cœur s’abandonne si complètement à son désir, que le père et le frère s’en alarment, et l’avertissent tous deux avec une franchise grossière. La bienséance, comme la gaze légère qui couvre son sein, ne peut cacher les battements de son cœur, et trahit plutôt ces mouvements légers. Son imagination est séduite, sa secrète modestie respire une amoureuse langueur, et, si l’occasion, facile déesse, venait secouer l’arbrisseau, le fruit tomberait à l’instant.

— Mais, dit Aurélie, lorsqu’elle se voit abandonnée, repoussée, dédaignée ; quand l’essor le plus sublime se change, dans l’âme de son amant insensé, en une chute profonde, et qu’au lieu de la coupe délicieuse de l’amour, il lui présente le calice amer de la souffrance…

— Son cœur se brise, reprit Wilhelm ; tous les appuis de son être sont ébranlés ; la mort de son père éclate comme un coup de tonnerre, et le bel édifice s’écroule tout entier. »

Wilhelm n’avait pas remarqué avec quelle expression Aurélie avait prononcé les derniers mots auxquels il venait de répondre. Uniquement occupé de l’œuvre littéraire, de son ensemble et de sa perfection, il ne soupçonnait pas que la sœur de son ami éprouvait de tout autres émotions ; qu’une douleur profonde était vivement excitée chez Aurélie par ces dramatiques images.

Jusqu’à ce moment, elle était demeurée la tête appuyée sur ses deux mains, et ses yeux pleins de larmes se tournaient vers le ciel ; enfin, ne pouvant contenir plus longtemps sa douleur secrète, elle prit les deux mains de l’ami, immobile de surprise devant elle.

« Pardonnez, lui dit Aurélie, pardonnez à un cœur plein d’angoisse ! La société me gêne et m’oppresse ; il faut que je me cache à mon impitoyable frère ; votre présence a brisé tous ces liens. Mon ami, poursuivit-elle, je ne vous connais que depuis une heure, et déjà vous allez être mon confident. »

L’émotion lui coupait la voix ; elle se laissa tomber sur l’épaule de Wilhelm.

« Ne jugez pas mal de moi, dit-elle avec des sanglots, si je m’ouvre d’abord à vous et montre tant de faiblesse : soyez mon ami, soyez-le toujours ! Je le mérite. »

Wilhelm l’exhortait de la manière la plus tendre : soins inutiles ! Ses larmes coulaient toujours et lui étouffaient la voix, en ce moment, Serlo survint, très-mal à propos, et, avec lui, très-soudainement, Philine, qu’il tenait par la main.

« Voici votre ami, dit-il à Philine ; il sera charmé de vous saluer.

— Eh quoi ? s’écria Wilhelm étonné : je vous rencontre ici ! »

Elle vint à lui, d’un air modeste et posé, lui souhaita la bienvenue, vanta la bonté de Serlo, qui avait bien voulu, non pour son mérite, mais seulement dans l’espérance qu’elle se formerait, l’admettre dans son excellente troupe. Elle se montra d’ailleurs amicale avec Wilhelm, mais à une distance respectueuse.

Cette dissimulation ne dura qu’autant que les deux autres personnes furent présentes. Aurélie s’étant retirée pour cacher sa douleur, et quelqu’un ayant appelé Serlo, Philine regarda aux portes, avec précaution, s’ils étaient bien partis l’un et l’autre, puis elle sauta comme une folle par la chambre, s’assit par terre et pensa mourir de rire ; puis elle se releva d’un bond, fit mille caresses à notre ami, et s’applaudit sans mesure d’avoir eu la sagesse de prendre les devants, de sonder le terrain et de se caser.

« On mène ici une vie un peu bigarrée, lui dit-elle, justement comme il me la faut. Aurélie s’était prise d’une malheureuse passion pour un gentilhomme, qui doit être un homme superbe, et que je voudrais bien voir une fois. Il lui a laissé un souvenir, ou je suis bien trompée. Je vois courir çà et là un petit garçon de trois ans, beau comme le soleil. Le papa doit être charmant. Je ne puis souffrir les enfants, mais celui-là m’amuse. J’ai fait mes calculs : la mort du mari, la nouvelle liaison, l’âge de l’enfant, tout s’accorde. Maintenant l’ami court le monde ; depuis une année on ne le voit plus. Elle en est hors d’elle-même. La folle ! Le frère a dans la troupe une danseuse, qui l’amuse, une petite actrice, avec laquelle il est au mieux, et, dans la ville, quelques dames encore, auxquelles il fait la cour ; à présent, je suis aussi sur la liste. Le fou ! Pour le reste de la troupe, je t’en parlerai demain. Et maintenant, encore un petit mot de cette Philine, que tu connais : la pauvre folle est amoureuse de toi. »

Elle jura que c’était la vérité, et puis elle assura que c’était une pure plaisanterie. Elle supplia Wilhelm de vouloir bien être amoureux d’Aurélie, ce qui ferait la partie de chasse la plus belle du monde.

« Elle court après son infidèle, toi tu cours après elle, moi je cours après toi, et le frère après Philine. S’il n’y a pas là de quoi s’amuser six mois, je veux bien mourir, au premier épisode qui viendra se jeter dans la quadruple intrigue de ce roman. »

En finissant, la jeune comédienne pria Wilhelm de ne pas lui faire tort, et de lui témoigner autant d’estime qu’elle voulait en mériter par sa conduite publique.

CHAPITRE 4.15.

Le lendemain, Wilhelm alla rendre visite à Mme Mélina, et ne la trouva pas chez elle ; il demanda les autres membres de la troupe ambulante, et il apprit que Philine les avait invités à déjeuner. Il y courut, par curiosité, et les trouva tous joyeux et consolés. L’adroite créature les avait réunis, leur avait offert le chocolat, et leur donnait à entendre que tout espoir n’était pas perdu. Elle saurait, disait-elle, faire comprendre au directeur combien il serait avantageux pour lui de recevoir dans sa troupe des gens de ce mérite. Ils écoutaient dévotement, buvaient tasse sur tasse, trouvaient que la jeune personne était assez gentille, et ils se promettaient de chanter ses louanges.

« Croyez-vous donc, lui dit Wilhelm, lorsqu’ils furent seuls, que Serlo pourra se résoudre encore à garder nos camarades ?

— Nullement, répondit-elle, et je ne m’en soucie pas du tout. Je voudrais les voir déjà partis, et ne tiendrais à garder que Laërtes. Nous écarterons peu à peu les autres. »

Là-dessus, elle fit entendre à notre ami qu’elle était parfaitement convaincue qu’il ne laisserait pas plus longtemps son talent enseveli, et qu’il monterait sur la scène, sous un directeur tel que Serlo. Elle ne pouvait assez vanter l’ordre, le goût, l’esprit, qui régnaient dans son administration. Elle parla d’une manière si caressante à notre ami ; elle fit de ses talents des éloges si flatteurs, qu’il sentait son cœur et son imagination incliner vers cette proposition, autant que son jugement et sa raison l’en éloignaient. Il cachait à Philine, il se cachait à lui-même son penchant, et passa une journée inquiète, sans pouvoir se résoudre à visiter les correspondants auxquels il était adressé, et à retirer les lettres qu’ils pouvaient avoir pour lui. En effet, quoiqu’il pût se figurer l’inquiétude de ses parents, il craignait cependant d’apprendre avec détail leurs soucis et leurs plaintes, d’autant plus qu’il se promettait, pour le soir, une grande et pure jouissance, à la représentation d’une pièce nouvelle.

Serlo avait refusé de l’admettre à la répétition.

« Il faut, lui dit-il, que vous appreniez d’abord à nous connaître par notre plus beau côté, avant que nous vous permettions de voir le dessous des cartes. »

La représentation procura en effet à notre ami la plus grande jouissance. C’était la première fois qu’il voyait le spectacle à ce point de perfection. Tous les acteurs avaient des talents remarquables, d’heureuses dispositions, une idée élevée et claire de leur art, et cependant ils n’étaient pas égaux entre eux ; mais ils se soutenaient et se secondaient mutuellement ; ils s’animaient l’un l’autre, et mettaient dans tout leur jeu beaucoup d’exactitude et de précision. On sentait bientôt que Serlo était l’âme de tout, et il se distinguait lui-même d’une manière fort avantageuse. Une verve comique, une vivacité modérée, un juste sentiment des bienséances, avec un talent remarquable d’imitation, se faisaient admirer chez lui, dès qu’il paraissait sur la scène et qu’il prenait la parole. Sa bonne humeur semblait se répandre dans toute l’assemblée, et la manière ingénieuse dont il exprimait, avec grâce et facilité, les nuances les plus délicates de ses rôles, faisait d’autant plus de plaisir, qu’il savait cacher l’art dont il s’était rendu maître, par un exercice persévérant. Sa sœur Aurélie ne lui était pas inférieure ; elle était même encore plus applaudie, parce qu’elle émouvait les cœurs, qu’il savait si bien amuser et réjouir.

Après quelques jours agréablement passés, notre ami fut prié par Aurélie de se rendre chez elle. Il y courut, et la trouva assise sur son canapé. Elle souffrait d’un mal de tête, et faisait de vains efforts pour dissimuler un accès de fièvre. À la vue de Wilhelm, son regard devint plus serein.

« Pardonnez-moi, lui dit-elle ; la confiance que vous m’avez inspirée m’a rendue faible. Jusqu’ici j’ai pu m’entretenir en secret avec ma douleur ; elle me donnait même de la force et du courage : maintenant vous avez, je ne sais comment, brisé les liens de la réserve, et vous prendrez part, fût-ce malgré vous, au combat que je soutiens contre moi-même. »

Wilhelm lui répondit avec grâce et cordialité. Il assura que l’image et la douleur d’Aurélie l’avaient constamment occupé ; qu’il serait heureux d’obtenir sa confiance et qu’il se déclarait son ami.

Comme il parlait ainsi, ses yeux se fixèrent sur le petit garçon qui était assis par terre devant lui, entouré de joujoux qu’il mêlait confusément. Il pouvait avoir trois ans, comme Philine l’avait dit, et Wilhelm comprit comment l’étourdie, qui se servait rarement d’expressions relevées, avait pu comparer cet enfant au soleil : autour de ses grands yeux et de son visage arrondi, flottait en boucles dorées la plus belle chevelure ; sur un front d’une blancheur éblouissante, des sourcils bruns, délicats, dessinaient leur élégante courbure ; le coloris de la santé brillait sur ses joues.

« Placez-vous près de moi ! dit Aurélie. Vous regardez cet heureux enfant avec surprise. Je l’ai reçu dans mes bras avec joie ; je le garde avec soin, mais il me fait bien juger l’étendue de mes douleurs, car elles me laissent rarement sentir le prix d’un pareil trésor.

« Souffrez, poursuivit-elle, que je vous parle aussi de moi et de ma destinée, car j’attache un grand prix à ne pas être méconnue de vous. Je croyais avoir quelques moments de calme ; c’est pourquoi je vous ai fait demander : vous voilà, et je me sens troublée. Encore une femme abandonnée ! direz-vous peut-être. Vous êtes un homme, et vous dites en vous-même : « Comme elle s’agite pour un mal nécessaire, dont une femme est plus certainement menacée que de la mort ! Tant de bruit pour un homme infidèle ! La folle ! » Ô mon ami, si ma destinée était ordinaire, je saurais supporter doucement un mal ordinaire : mais il sort de la règle commune. Que ne puis-je vous en montrer l’image dans un miroir fidèle ! Que ne puis-je charger quelqu’un de vous le raconter ! Oh ! si j’avais été séduite, surprise et puis abandonnée, je trouverais encore un soulagement dans le désespoir ; ma situation est bien plus cruelle : c’est moi qui me suis séduite ; je me suis trompée moi-même, et j’ai voulu l’être : voilà ce que jamais je ne pourrai me pardonner.

— Avec des sentiments aussi nobles que les vôtres, répondit Wilhelm, vous ne pouvez être tout à fait malheureuse.

— Et savez-vous à qui je les dois ces sentiments ? À la plus détestable éducation qui aurait jamais dû corrompre une jeune fille ; à l’exemple le plus mauvais, le plus fait pour égarer le cœur et les sens.

« Après la mort prématurée de ma mère, je passai les plus belles années de mon adolescence chez une tante, qui s’était fait une loi de braver les lois de l’honneur. Elle se livrait aveuglément à toutes ses passions, et, soit qu’elle fût avec ses amants l’esclave ou la maîtresse, toujours satisfaite, pourvu que, dans ses plaisirs effrénés, elle pût s’oublier elle-même.

Enfants, comme nous l’étions, avec le regard limpide et pur de l’innocence, quelle idée pouvions-nous nous faire des hommes ? Comme ils étaient stupides, importuns, effrontés, impudents, ceux qu’elle attirait auprès d’elle ! Comme ils étaient dégoûtés, dédaigneux, hébétés, insipides, aussitôt qu’ils avaient satisfait leurs désirs ! C’est ainsi que j’ai vu, des années entières, cette femme avilie sous la tyrannie des êtres les plus pervers. Quels traitements ne devait-elle pas souffrir, et de quel front savait-elle se résigner à son sort ! de quel air, porter ces honteuses chaînes !

« Voilà, mon ami, comment j’appris à connaître votre sexe ! Oh ! comme je sus le haïr franchement, quand je crus observer que même des hommes estimables semblaient renoncer, dans leurs rapports avec les femmes, à tous les bons sentiments dont la nature les avait d’ailleurs rendus capables !

« Malheureusement, je dus aussi, dans ces circonstances, faire sur mon sexe beaucoup d’expériences affligeantes ; et, en vérité, à l’âge de seize ans, j’étais plus raisonnable qu’aujourd’hui, aujourd’hui, que je puis à peine me comprendre moi-même. Pourquoi sommes-nous si sages, quand nous sommes jeunes, si sages, pour devenir toujours plus insensées ? »

L’enfant faisait du bruit ; Aurélie en fut importunée ; elle sonna : une vieille femme vint le chercher.

« As-tu toujours mal aux dents ? dit Aurélie à la vieille, qui avait la tête enveloppée d’un mouchoir.

— Un mal insupportable, » répondit-elle d’une voix sourde ; puis elle prit l’enfant, qui parut la suivre volontiers, et elle l’emporta.

À peine l’enfant fut-il sorti, qu’Aurélie se mit à pleurer amèrement.

« Je ne sais que pleurer et gémir, s’écria-t-elle, et je rougis de paraître à vos yeux comme le ver qui rampe sur la terre. Tout mon sang-froid m’abandonne, et je ne puis continuer ce récit. »

Elle s’interrompit brusquement et garda le silence. Wilhelm, ne voulant pas lui faire entendre des paroles banales, et ne sachant que lui dire qui pût répondre à sa situation, lui pressa la main dans les siennes, et tint quelques moments les yeux fixés sur elle. Enfin, dans son embarras, il prit un livre, qu’il trouva devant lui sur le guéridon : c’était un volume de Shakspeare, ouvert à la pièce d’Hamlet.

Serlo, qui parut à ce moment, s’informa de la santé de sa sœur, jeta les yeux sur le livre que notre ami tenait à la main, et dit vivement :

« Je vous trouve encore occupé de votre Hamlet ? Fort bien ! Il s’est présenté à mon esprit plusieurs doutes, qui me semblent beaucoup affaiblir l’autorité canonique qu’il vous plaît d’attribuer à cette pièce. Les Anglais eux-mêmes ont pourtant reconnu que l’intérêt principal disparaît avec le troisième acte ; que les deux derniers se relient faiblement à l’ensemble, et, véritablement, vers la fin, la pièce ne marche plus.

— Il est possible, dit Wilhelm, que, chez un peuple qui possède tant de chefs-d’œuvre, quelques hommes soient conduits par leurs préjugés ou leurs vues bornées à de faux jugements ; mais cela ne doit pas nous empêcher de voir par nos propres yeux et d’être justes. Je suis bien loin de condamner le plan de cette pièce ; je crois au contraire que l’on n’en conçut jamais de plus grand. Que dis-je ? Ce n’est pas une conception, c’est la réalité même.

— Comment expliquez-vous cela ? dit Serlo.

— Je ne veux rien expliquer, je veux seulement vous exposer ma pensée. »

Aurélie se souleva sur ses coussins, appuya sa tête sur sa main, et fixa ses regards sur notre ami, qui, avec la plus ferme conviction que la raison était de son côté, poursuivit en ces termes :

« Nous sommes charmés, nous sommes flattés de voir un héros qui agit par lui-même, qui aime et qui hait, quand son cœur l’ordonne, qui entreprend et exécute, écarte tous les obstacles et parvient à un grand but. Les historiens et les poètes voudraient bien nous persuader qu’une si glorieuse destinée peut être celle de l’homme. Ici nous recevons une autre leçon : le héros n’a pas de plan, mais celui de la pièce est parfait. On ne voit pas ici un scélérat puni, par suite d’une idée de vengeance constamment et obstinément poursuivie ; non, un horrible forfait est commis ; il se développe dans ses conséquences ; il entraîne des innocents ; le criminel semble éviter l’abîme qui lui est destiné, et il y tombe, à l’instant même où il pense échapper et poursuivre heureusement sa carrière. Car c’est le propre des actions criminelles d’étendre aussi le mal sur les têtes innocentes, comme celui des actions vertueuses, de répandre même sur les indignes beaucoup de biens, quoique souvent les auteurs des unes et des autres ne soient pas punis ou récompensés. Ici, dans notre pièce, quel merveilleux spectacle ! Le purgatoire envoie son spectre et demande vengeance, mais en vain ; toutes les circonstances conspirent et poussent à la vengeance : c’est en vain ; les puissances terrestres et souterraines ne peuvent accomplir l’œuvre qui n’est réservée qu’au destin. L’heure de la justice arrive : le méchant tombe avec le bon ; une race est retranchée, une autre s’élève. »

Après un moment de silence, pendant lequel leurs regards se consultèrent, Serlo prit la parole.

« Vous ne faites pas à la Providence un fort beau compliment, en même temps que vous glorifiez le poëte ; et, d’un autre côté, vous me semblez faire, en l’honneur de votre poëte, ce que d’autres font en l’honneur de la Providence : vous lui attribuez un but et un plan auxquels il n’a pas songé. »

CHAPITRE 4.16.

« Permettez-moi, dit Aurélie, de vous faire à mon tour une question. J’ai revu le rôle d’Ophélie : il me plaît, et je me flatte de pouvoir le jouer sous certaines réserves. Mais, dites-moi, le poëte n’aurait-il pas dû mettre dans la bouche de l’insensée d’autres chansonnettes ? Ne pourrait-on choisir des fragments de ballades mélancoliques ? Que signifient des équivoques et d’indécentes niaiseries, sur les lèvres de cette noble jeune fille ?

— Excellente amie, répondit Wilhelm, je ne puis non plus céder ici même un iota. Dans ces bizarreries, dans cette indécence apparente, est aussi renfermé un grand sens. Nous savons, dès le commencement de la pièce, de quoi est occupé le cœur de cette aimable enfant. Elle vivait silencieuse et recueillie, mais elle dissimulait à peine sa langueur, ses désirs ; les accents de la volupté résonnaient en secret dans son âme ; et que de fois, comme une berceuse imprudente, a-t-elle essayé peut-être d’assoupir sa flamme par des chansonnettes, qui ne devaient que l’éveiller davantage ! Enfin, lorsqu’elle perd tout empire sur elle-même, que son âme voltige sur ses lèvres, ces lèvres la trahissent, et, dans l’innocence de la folie, elle se plaît à redire, en présence du roi et de la reine, ses folâtres chansons de la jeune fille qui se laisse séduire, de la jeune fille qui se glisse auprès de son bien-aimé, et ainsi du reste. »

Wilhelm avait à peine achevé, quand il vit se passer soudain devant ses yeux une scène singulière, qu’il ne put nullement s’expliquer. Serlo s’était promené quelquefois de long en large dans la chambre, sans laisser paraître aucune intention particulière. Tout à coup il s’approcha de la toilette, saisit vivement un objet qui s’y trouvait, et courut à la porte avec son butin. Aurélie se fut à peine aperçue de son action, qu’elle courut lui barrer le passage, l’assaillit avec une ardeur incroyable, et fut assez adroite pour saisir l’objet par un bout. Ils engagèrent une lutte opiniâtre, se tournaient et se retournaient vivement ; il riait, elle se fâchait, et, quand Wilhelm accourut pour les séparer et les apaiser, il vit tout à coup Aurélie, un poignard nu dans la main, s’élancer de côté, tandis que Serlo jetait, avec dépit, sur le parquet, le fourreau qui lui était resté. Wilhelm recula d’étonnement, et sa surprise muette semblait demander la raison d’une lutte si étrange entre le frère et la sœur, pour un meuble si singulier.

« Soyez juge entre nous, lui dit Serlo : qu’a-t-elle affaire de cette lame tranchante ? Qu’elle vous la montre ! Ce poignard n’est pas fait pour une comédienne ; pointu comme une aiguille, tranchant comme un rasoir ! À quoi bon cette plaisanterie ? Violente comme elle est, elle se blessera par accident. J’ai une antipathie profonde pour ces singularités. Cela est-il sérieux, c’est de la folie ; n’est-ce qu’un dangereux jouet, c’est une absurdité.

— Je l’ai reconquis ! s’écria Aurélie en brandissant la lame brillante. Je garderai mieux désormais mon fidèle ami. Pardonne, dit-elle en baisant l’acier, pardonne ma négligence ! »

Serlo paraissait sérieusement fâché.

« Prends-le comme tu voudras, mon frère, poursuivit-elle. Peux-tu savoir si ce nest pas un précieux talisman qui me fut donné sous cette forme ? si, dans un moment funeste, je ne trouverai pas en lui conseil et secours ? Faut-il donc croire nuisible tout ce qui semble dangereux ?

— Des discours si dépourvus de sens me rendraient furieux, » dit Serlo, en sortant de la chambre avec une sourde colère.

Aurélie remit soigneusement le poignard dans le fourreau et le garda sur elle.

« Poursuivons, dit-elle, l’entretien que mon malheureux frère a troublé. »

Par ces mots, elle coupa court aux questions que Wilhelm essayait de lui faire sur ce singulier débat.

« J’admets, reprit-elle, votre explication du caractère d’Ophélie ; je ne veux pas méconnaître l’intention du poëte ; mais je plains cette jeune fille plus que je n’entre dans ses sentiments. Maintenant, permettez-moi une réflexion, que vous m’avez déjà souvent suggérée en peu de temps. J’admire chez vous le coup d’œil juste et profond avec lequel vous jugez la poésie, et surtout la poésie dramatique ; les plus secrets mystères de l’invention ne vous sont pas cachés, et vous saisissez les traits les plus délicats de l’exécution. Sans avoir jamais vu les objets dans la nature, vous reconnaissez la vérité dans l’image ; on dirait que vous portez en vous un pressentiment du monde entier, et qu’il s’éveille et se développe au contact de l’harmonie poétique. Car, en vérité, poursuivit-elle, vous ne recevez rien du dehors : je n’ai vu, je crois, personne qui connaisse aussi peu, qui méconnaisse aussi complètement, les gens avec lesquels il vit. Permettez-moi de le dire : quand on vous entend expliquer votre Shakspeare, on croit que vous arrivez du conseil des dieux, et que vous avez entendu comme on s’accorde là-haut pour former les hommes ; mais, quand vous êtes en commerce avec le monde, je vois en vous cet homme enfant, premier-né de la création, qui contemple, avec une singulière admiration et une bonté d’âme édifiante, les lions et les singes, les moutons et les éléphants, et qui leur adresse naïvement la parole comme à ses égaux, parce qu’ils vivent et se meuvent comme lui.

— Excellente amie, répondit Wilhelm, le sentiment secret de ma nature écolière m’est souvent à charge, et je vous serai très-obligé si vous voulez bien m’aider à me faire du monde des idées plus claires. Dès mon enfance, les yeux de mon esprit ont plus regardé au dedans qu’au dehors, et il est très-naturel que j’aie appris, jusqu’à un certain point, à connaître l’homme, sans concevoir et comprendre le moins du monde les hommes.

— Assurément, dit Aurélie, j’ai soupçonné d’abord que vous vouliez vous moquer de nous, quand vous nous disiez tant de bien des gens que vous avez envoyés à mon frère, et que je comparais vos lettres avec les mérites des personnes. »

L’observation d’Aurélie, si vraie qu’elle pût être, et si volontiers que son ami s’avouât ce défaut, avait quelque chose de pénible et même de blessant, en sorte que Wilhelm garda le silence et se recueillit, soit pour ne laisser apercevoir aucune susceptibilité, soit pour se consulter lui-même sur la justesse de ce reproche.

« N’en soyez pas confus, poursuivit-elle : nous pouvons toujours parvenir à la lumière de la raison, mais nul ne peut nous donner les trésors du sentiment. Si vous devez être un artiste, vous ne pourrez conserver trop longtemps cette illusion et cette innocence : c’est la belle enveloppe du jeune bouton. Malheur à nous, si nous sommes trop vite épanouis ! Certes, il n’est pas toujours bon de connaître ceux pour qui nous travaillons.

« Je fus aussi une fois dans cet heureux état, à l’époque où je parus sur la scène, avec la plus haute idée de moi-même et de mes compatriotes. Que n’étaient pas les Allemands dans ma pensée ? que ne pouvaient-ils pas être ? Je parlais à ce peuple, au-dessus duquel m’élevait un petit échafaudage ; j’en étais séparée par une rangée de lampes, dont l’éclat et la fumée m’empêchaient de distinguer nettement les objets devant moi. Qu’il m’était doux, le bruit des applaudissements partis du sein de la foule ! Que je recevais avec reconnaissance le don qui m’était fait par tant de mains animées du même sentiment ! Longtemps je me berçai de la sorte ; l’influence que j’exerçais sur la foule, elle l’exerçait sur moi à son tour ; j’étais avec mon public dans la meilleure intelligence ; je croyais sentir une parfaite harmonie, et voir toujours devant moi la meilleure et la plus noble partie de la nation.

« Malheureusement, ce n’était pas seulement la comédienne, dont le naturel et le talent intéressaient les amis du théâtre ; ils eurent aussi la prétention de plaire à la vive jeune fille ; ils me firent entendre assez clairement que mon devoir était de partager moi-même avec eux les sentiments que je leur avais inspirés. Mais ce n’était pas là mon dessein : je désirait élever leurs âmes, et, pour ce qu’ils appelaient leurs cœurs, je n’y avais pas la moindre prétention. Alors toutes les conditions, tous les âges et les caractères, l’un après l’autre, m’importunèrent, et rien ne me fut plus pénible que de ne pouvoir, comme toute honnête jeune fille, m’enfermer dans ma chambre, et m’épargner ainsi bien des ennuis.

« Les hommes se montraient, la plupart, tels que je les avais vus chez ma tante, et, comme autrefois, ils ne m’auraient encore inspiré que de l’aversion, si leurs singularités et leur sottise ne m’avaient amusée. Comme je ne pouvais éviter de les voir au théâtre, ou dans les lieux publics, ou chez moi, je me proposai de les observer tous, et mon frère me secondait à merveille. Et, si vous songez que, depuis le sensible commis de magasin et le présomptueux fils de marchand, jusqu’à l’homme du monde habile et circonspect, au soldat audacieux et au prince entreprenant, tous ont successivement défilé devant moi, et que chacun a voulu nouer son roman à sa manière, vous m’excuserez, si je me flatte de connaître assez bien mes compatriotes.

« L’étudiant, à la mise fantastique, le savant, avec son embarras et son humble orgueil, le frugal chanoine, à la marche vacillante, l’homme d’affaires, attentif et guindé, le robuste baron campagnard, le courtisan, avec ses grâces et sa plate politesse, le jeune ecclésiastique égaré, le marchand qui va son train paisible, comme celui qui galope et spécule ardemment : je les ai tous vus se donner du mouvement, et, par le ciel, il s’en trouvait bien peu qui fussent capables de m’inspirer même un intérêt vulgaire ; loin de là, il m’était infiniment désagréable d’enregistrer en détail, avec fatigue et avec ennui, les suffrages des sots, qui m’avaient tant charmée en masse, et que je m’étais appropriés en gros si volontiers.

« Quand j’attendais sur mon jeu un compliment raisonnable ; quand j’espérais qu’ils allaient faire l’éloge d’un auteur que j’honorais, ils ne faisaient que sottes remarques les unes sur les autres, et citaient quelque pièce insipide, dans laquelle ils désiraient me voir jouer. Quand je prêtais l’oreille, dans la société, avec l’espérance d’entendre peut-être un noble trait, un mot spirituel et placé à propos, rarement j’en découvrais quelque trace. Une faute échappée au comédien qui avait dit un mot pour un autre, ou fait entendre un provincialisme, voilà les points importants auxquels ils s’arrêtaient, d’où ils ne pouvaient sortir. Je finissais par ne savoir plus de quel côté me tourner. Ils se croyaient trop habiles pour se laisser amuser, et ils croyaient m’amuser moi-même merveilleusement par leurs cajoleries. J’en vins à les mépriser tous de bon cœur, et il me semblait que toute la nation eût voulu, de propos délibéré, se prostituer à mes yeux par ses représentants. Je la trouvais en tout si gauche, si mal élevée, si mal instruite, si dénuée de qualités aimables, si dépourvue de goût ! Je m’écriais souvent : « Un Allemand ne saura-t-il donc attacher les cordons d’un soulier, s’il n’a reçu les leçons d’une nation étrangère ? »

« Vous voyez comme j’étais aveuglée, injuste, morose, et cette disposition maladive ne faisait que s’accroître de jour en jour. Elle m’aurait poussée au suicide ; mais je tombai dans une autre extrémité : je me mariai, ou plutôt je me laissai marier. Mon frère, qui avait pris la direction du théâtre, désirait fort un associé. Son choix tomba sur un jeune homme qui ne me déplaisait point ; qui n’avait, il est vrai, aucune des qualités de mon frère, le génie, l’esprit, la vie et l’ardeur, mais qui possédait, en échange, tout ce qui manquait à Serlo, l’amour de l’ordre, l’application, un talent précieux pour les affaires d’administration et de finances.

« Il devint mon mari, sans que je sache comment ; nous avons vécu ensemble, sans que je sache pourquoi, mais nos affaires prospérèrent ; nous fîmes de bonnes recettes, et nous le devions à l’activité de mon frère ; nous vécûmes dans l’aisance, et c’était grâce à mon mari. Je ne songeais plus au monde et à la nation ; je n’avais rien à démêler avec le monde, et j’avais perdu le sentiment national. Si je paraissais sur la scène, c’était pour vivre ; je parlais, parce qu’il ne m’était pas permis de me taire, parce que je m’étais produite pour parler.

« Au reste, pour ne pas faire un tableau trop noir, je m’étais entièrement dévouée aux vues de mon frère : il lui fallait des applaudissements et de l’argent, car, entre nous, il aime à s’entendre louer, et il dépense beaucoup. Je ne jouais plus d’après mon sentiment et mes convictions, mais selon ses avis, et, quand j’avais pu le satisfaire, j’étais contente. Il s’accommodait à toutes les faiblesses du public ; les recettes étaient bonnes ; il pouvait vivre à son gré, et nous étions ensemble dans une heureuse situation.

« Cependant, j’étais tombée dans une indifférence routinière. Je passais mes jours sans plaisir et sans joie ; je n’avais point d’enfants, et mon union fut de peu de durée. Mon mari tomba malade ; ses forces diminuaient visiblement : les soins que je pris de lui me tirèrent de mon indifférence. Dans ce temps-là, je formai une liaison avec laquelle commença pour moi une nouvelle vie, nouvelle et moins durable encore, car elle n’est pas loin de finir. »

Aurélie se tut quelques moments, puis elle reprit :

« Mon caprice bavard fait une pause soudaine, et je n’ai pas le courage de poursuivre. Laissez-moi prendre un moment de repos. Vous ne sortirez pas d’ici sans connaître tout le détail de mes malheurs. Appelez Mignon, et sachez ce qu’elle désire. » Pendant le récit d’Aurélie, Mignon avait paru quelquefois dans la chambre, et, comme à son entrée on parlait plus bas, elle s’était doucement retirée dans la pièce voisine, où elle attendait sans bruit. Quand on l’appela, elle parut, tenant un livre, qu’à la forme et à la reliure, on pouvait prendre pour un petit atlas de géographie. Pendant son séjour au presbytère, elle avait vu, pour la première fois, avec une grande admiration, des cartes géographiques ; elle avait fait là-dessus beaucoup de questions au pasteur, et appris tout ce qu’elle avait pu. Ces nouvelles connaissances paraissaient avoir rendu plus vif que jamais son désir de s’instruire. Elle pria instamment Wilhelm de lui acheter ce livre : elle avait laissé en gage au libraire ses grandes boucles d’argent, et désirait, la soirée étant déjà fort avancée, les retirer le lendemain matin. Wilhelm lui accorda ce qu’elle demandait. Alors elle se mit à débiter ce qu’elle savait, puis elle fit, à sa manière, les plus bizarres questions. On put observer de nouveau que, malgré sa grande application, elle ne comprenait qu’avec effort et difficulté ; il en était de même pour l’écriture, dont elle s’occupait avec beaucoup de zèle ; son langage était toujours très-défectueux : mais, lorsqu’elle se mettait à chanter, lorsqu’elle faisait vibrer les cordes de sa guitare, elle semblait se servir du seul organe qu’elle possédât, pour épancher et communiquer ses sentiments.

Puisque nous en sommes venus à parler d’elle, nous devons aussi faire mention de l’embarras où, depuis quelque temps, elle mettait notre ami. Lorsqu’elle arrivait ou s’en allait, qu’elle lui souhaitait le bonjour ou le bonsoir, elle le serrait si fort dans ses bras, et son baiser était si plein de flamme, que l’ardeur de ce naturel, qui commençait à se développer, le rendait souvent inquiet et soucieux. La vivacité convulsive de ses manières semblait augmenter de jour en jour, et tout son être était la proie d’une agitation secrète. Elle ne pouvait durer sans tortiller dans ses doigts un bout de fil, manier un mouchoir, mâcher du papier ou des morceaux de bois. Chacun de ses jeux semblait n’être qu’un moyen de détourner une émotion violente. La seule chose qui parût lui rendre quelque sérénité, était l’approche du petit Félix, avec qui elle savait déployer beaucoup de gentillesse.

Aurélie, qui, après un moment de repos, était disposée à s’expliquer enfin avec son ami sur un sujet qui lui tenait si fort au cœur, fut impatientée, cette fois, par la persistance de la petite, et lui fit entendre qu’elle devait se retirer, et, cela ne suffisant pas encore, il fallut lui ordonner de sortir, ce qu’elle fit de mauvaise grâce.

« C’est maintenant ou jamais, dit Aurélie, que je dois vous raconter le reste de mes malheurs. Si quelques lieues seulement nous séparaient de l’ami tendrement aimé qui ne m’a pas rendu justice, je dirais : « Montez à cheval, trouvez quelque moyen de faire connaissance avec lui, et, quand vous reviendrez, vous m’aurez pardonnée sans doute, et vous me plaindrez sincèrement. » Maintenant, mes paroles peuvent seules vous apprendre combien il était aimable et combien je l’aimais.

« Je fis sa connaissance dans le temps pénible où j’avais des craintes sérieuses pour la vie de mon mari. Il revenait d’Amérique, où il s’était fort distingué, avec quelques Français, sous les drapeaux des États-Unis.

» Il vint à moi avec un tranquille maintien, une cordiale bienveillance ; il me parla de moi, de ma position, de mon talent, comme un ancien ami, avec tant de sympathie et de clarté, que j’éprouvai, pour la première fois, la jouissance de voir tout mon être se réfléchir nettement dans un autre que moi. Ses jugements étaient exacts, sans être tranchants ; justes, sans être rigoureux ; il ne montrait aucune dureté, et son badinage était aimable. Il semblait accoutumé à réussir auprès des femmes, et je me tins sur mes gardes ; mais il ne se montrait ni flatteur, ni pressant, et cela me rendit ma sécurité.

« Il voyait peu de monde à la ville, montait beaucoup à cheval, visitait les nombreuses connaissances qu’il avait à la campagne, et soignait les affaires de sa maison. À son retour, il descendait chez moi, entourait de soins affectueux mon mari, toujours plus malade ; il soulagea ses souffrances par le secours d’un habile médecin ; et, comme il s’intéressait a toutes mes affaires, il sut m’intéresser aussi à sa destinée. Il me parlait de ses campagnes, de son irrésistible penchant pour la vie militaire, de sa famille ; il me faisait part de ses occupations présentes ; enfin il n’avait rien de caché pour moi ; il me développait ses plus intimes pensées, laissait mon regard pénétrer dans les plus secrets replis de son cœur ; j’appris à connaître ses talents, ses passions. C’était la première fois de ma vie que je jouissais de la société d’un homme aimable et sincère. Je fus attirée, entraînée, avant d’avoir pu me reconnaître.

« Sur ces entrefaites, je perdis mon mari, à peu près comme je l’avais épousé. Le fardeau des affaires du théâtre retomba sur moi ; mon frère, parfait sur la scène, n’était bon à rien dans l’administration. Je veillais à tout, et cependant j’étudiais mes rôles avec plus d’ardeur que jamais. Je jouais de nouveau comme autrefois, ou plutôt avec une tout autre force et une vie nouvelle. C’était par lui et pour lui ; cependant mon jeu laissait souvent à désirer, quand je savais mon noble ami dans la salle ; mais quelquefois il m’écoutait à la dérobée, et vous pouvez juger combien son suffrage inattendu me surprenait agréablement.

« Certes, je suis une étrange créature : dans chacun de mes rôles, il me semblait toujours que je faisais son éloge et célébrais sa gloire ; c’était la disposition de mon cœur, quel que fût le sens des paroles. Si je le savais parmi les spectateurs, je n’osais parler avec toute mon énergie, comme si je n’avais pas voulu lui jeter au visage mon amour et mes louanges. S’il était absent, j’avais libre carrière, je faisais merveilles, avec une tranquille assurance, avec une satisfaction inexprimable. Je retrouvais du charme aux applaudissements, et, quand le public prenait plaisir à m’entendre, j’aurais voulu m’écrier : « C’est à lui que vous le devez ! »

« Oui, comme par l’effet d’un prodige, mes rapports avec le public, avec toute la nation, étaient changés. Tout à coup elle s’offrait de nouveau à mes regards sous le jour le plus favorable, et je m’étonnais de mon premier aveuglement.

« Que tu étais déraisonnable, me disais-je souvent, de blâmer un peuple justement de ce qu’il est un peuple ! Est-il nécessaire, est-il possible, que les individus soient intéressants ? Nullement ! il s’agit de savoir si, dans la grande masse, ne sont pas réparties une foule de dispositions, de forces et de facultés, qui puissent être développées par des circonstances favorables et conduites à une fin commune par des hommes éminents. J’étais charmée dès lors de trouver parmi mes compatriotes si peu d’originalité saillante ; j’étais charmée de les voir accepter, sans répugnance, une direction étrangère ; j’étais charmée d’avoir trouvé un guide.

« Lothaire (laissez-moi désigner mon ami par ce prénom chéri), Lothaire m’avait toujours parlé de la vaillance allemande, et m’avait fait voir qu’il n’est pas au monde une nation plus brave, lorsqu’elle est bien conduite, et je rougissais de n’avoir jamais songé à la première qualité d’un peuple. Il connaissait l’histoire, et il était en relation avec la plupart des hommes distingués de son temps. Dès la fleur de son âge, il suivait des yeux la jeunesse allemande, cette génération nouvelle qui donnait tant d’espérances ; il suivait les silencieux travaux auxquels se livraient, dans tous les genres, des hommes assidus et laborieux. Il me faisait passer l’Allemagne en revue, me montrait ce qu’elle est, ce qu’elle peut être, et je me reprochais d’avoir jugé une nation d’après cette tourbe confuse qui se presse dans les coulisses d’un théâtre. Il me faisait un devoir de me montrer aussi, dans ma profession, vraie, animée et vivifiante. Je me croyais inspirée, chaque fois que je paraissais sur la scène. Des choses de peu de valeur devenaient de l’or dans ma bouche ; et si un poëte m’avait dignement soutenue, j’aurais produit des effets prodigieux.

« Ainsi vécut pendant quelques mois la jeune veuve. Il ne pouvait se passer de moi, et j’étais fort malheureuse en son absence. Il me communiquait les lettres de ses parents, de son excellente sœur ; il prenait intérêt à mes moindres affaires ; on ne peut imaginer d’union plus intime, plus parfaite. Le mot d’amour n’était pas prononcé… Lothaire partait et revenait, il revenait et partait… Et maintenant, mon ami, il est temps que vous partiez aussi. »

CHAPITRE 4.17.

Wilhelm ne pouvait différer plus longtemps sa visite aux correspondants de sa maison. Il ne la fit pas sans embarras, car il savait qu’il trouverait chez eux des lettres de sa famille. Il appréhendait les reproches qu’elles devaient renfermer. Vraisemblablement, on avait aussi informé la maison de commerce de l’inquiétude où l’on était au sujet du voyageur. Après tant d’aventures chevaleresques, il craignait de paraître comme un écolier, et il résolut de payer d’audace pour cacher son embarras.

Mais, à sa grande surprise, à sa grande satisfaction, tout se passa fort bien et fort doucement. Dans le comptoir vaste, animé, affairé, on eut à peine le temps de chercher ses lettres ; on ne fit mention qu’en passant de son long retard, et lorsqu’il eut ouvert les lettres de son père et de son ami, il les trouva, en somme, fort modérées. Le vieillard, espérant que Wilhelm lui enverrait un journal détaillé, qu’à son départ il lui avait soigneusement recommandé de rédiger, et dont il lui avait même tracé le plan, paraissait assez tranquillisé sur le silence des premiers temps, et se plaignait seulement du style énigmatique de la première et unique lettre qu’il avait écrite du château du comte. Werner se contentait de plaisanter à sa façon ; il racontait les joyeuses anecdotes de la ville, et demandait des nouvelles d’amis et de connaissances, que Wilhelm verrait, en nombre, dans la grande ville de commerce.

Notre ami, enchanté d’en être quitte à si bon marché, répondit aussitôt par quelques lettres fort gaies, et promettait à son père un journal détaillé, avec toutes les observations géographiques, statistiques et commerciales qu’on lui demandait. Il avait vu beaucoup de choses en voyage ; et il espérait pouvoir en composer un cahier d’une grosseur raisonnable. Il ne songeait pas qu’il se trouvait à peu près dans la même situation que lorsqu’il avait allumé les chandelles et convié les spectateurs pour jouer devant eux une pièce, qui, bien loin d’être apprise, n’était pas même composée. Aussi, lorsqu’il voulut se mettre à l’œuvre, il s’aperçut avec chagrin qu’il pouvait exposer et décrire ses sentiments, ses idées, maintes expériences du cœur et de l’esprit, mais non les objets extérieurs, auxquels, comme il put l’observer alors, il n’avait pas accordé la moindre attention.

Dans cet embarras, la science de son ami Laërtes lui fut d’un grand secours. L’habitude avait lié ces deux jeunes hommes, malgré la différence de leurs caractères, et, avec tous ses défauts, avec ses singularités, Laërtes était, on peut le dire, un homme intéressant. D’une heureuse et saine complexion, il aurait pu vieillir sans y songer, sans réfléchir jamais sur sa position ; mais son malheur et sa maladie lui avaient ravi la sérénité de la jeunesse, et lui avaient fait entrevoir l’instabilité et la fragilité de notre nature. De là une façon capricieuse et décousue de juger les choses, ou plutôt d’en exprimer les impressions immédiates. Il n’aimait pas la solitude ; il fréquentait les cafés, les tables d’hôte, et, s’il restait chez lui, les voyages étaient sa plus chère ou plutôt son unique lecture. Il avait maintenant de quoi satisfaire son goût, ayant trouvé un loueur de livres richement pourvu, et bientôt la moitié du monde apparut dans son excellente mémoire.

Il lui fut donc facile de rassurer son ami, lorsqu’il vint lui découvrir son dénûment absolu de matériaux pour la relation si solennellement promise.

« Nous allons faire, lui dit-il, un tour de force qui n’aura pas son pareil. Est-ce que l’Allemagne n’a pas été parcourue, traversée, sillonnée, explorée et visitée d’un bout à l’autre ? Et chaque voyageur allemand n’a-t-il pas le magnifique avantage de se faire rembourser par le public ses grandes ou petites dépenses ? Donne-moi seulement ton itinéraire jusqu’au jour où tu nous as joints : le reste, je le sais. Je te fournirai les secours et les sources où tu puiseras ; nous ne manquerons pas de noter les lieues carrées, qu’on ne mesura jamais, et les populations, qui ne furent jamais dénombrées. Nous trouverons les revenus des États dans les almanachs et les tableaux statistiques, qui sont, comme chacun sait, les documents les plus sûrs. Nous établirons là-dessus nos raisonnements politiques ; nous ne manquerons pas de faire quelques digressions sur les gouvernements ; nous représenterons une couple de princes comme les pères de leurs sujets, afin que l’on nous croie d’autant mieux, si nous disons du mal de quelques autres ; et, si nous ne traversons pas les lieux mêmes habités par quelques hommes célèbres, nous les rencontrons dans une auberge, où nous mettons sur leur compte cent extravagances, qu’ils veulent bien nous confier. Surtout nous ne manquons pas d’entremêler à tout cela, de la manière la plus agréable, une histoire d’amour avec quelque naïve jeune fille : c’est de quoi faire un ouvrage qui, non-seulement enchantera ton père et ta mère, mais que tous les libraires t’achèteront volontiers.

On se mit à l’œuvre, et ce travail amusa beaucoup les deux amis. Cependant Wilhelm trouvait, le soir, les plus vives jouissances au spectacle et dans la société de Serlo et d’Aurélie, et ses idées, trop longtemps renfermées dans un cercle étroit, s’étendaient davantage de jour en jour.

CHAPITRE 4.18.

Il entendit avec le plus grand intérêt ce que Serlo lui raconta peu à peu de ses aventures, car ce n’était pas la manière de cet homme singulier de s’épancher et de parler de suite, sur quelque sujet que ce fût. Il était né, pour ainsi dire, sur le théâtre, et en avait sucé, avec le lait, toute la pratique. Comme petit enfant, encore sans langage, il avait ému les spectateurs par sa seule présence ; car les auteurs connaissaient déjà ces moyens innocents et naturels ; et ses premiers PÈRE ! MÈRE ! lui valurent, dans quelques pièces aimées du public, les plus grands succès, avant qu’il sût ce que c’était qu’applaudissements. Plus d’une fois il descendit tout tremblant, en Amour, dans la machine à voler, il sortit de l’œuf en Arlequin, et il joua bientôt les plus jolis tours, comme petit ramoneur.

Mais, hélas ! il payait bien cher pendant le jour les applaudissements qu’il obtenait dans ces brillantes soirées. Son père, estimant que les coups pouvaient seuls éveiller et soutenir l’attention des enfants, le fouettait à intervalles réglés, chaque fois qu’il devait étudier un nouveau rôle ; non que l’enfant fût maladroit, mais afin qu’il montrât son adresse d’une manière plus certaine et plus soutenue. C’est ainsi qu’autrefois, quand on plantait une borne, on donnait aux enfants qui se trouvaient là de vigoureux soufflets, si bien que les plus vieilles gens se souviennent encore parfaitement de la place.

Il grandit, et son esprit fit paraître des facultés, son corps, des aptitudes extraordinaires ; ajoutez une grande souplesse, soit dans sa manière de concevoir, soit dans l’action et le geste. Son talent d’imitation passait toute croyance. Jeune enfant, il imitait déjà les grandes personnes, si bien que l’on croyait les voir, quoiqu’elles n’eussent aucun rapport avec lui ni entre elles, pour la taille, l’âge et les manières. D’ailleurs il ne manquait pas du talent de se produire, et, aussitôt qu’il eut, dans une certaine mesure, conscience de ses forces, il trouva tout naturel de fuir son père, qui, voyant grandir l’intelligence de son fils et croître ses talents, jugeait nécessaire de les seconder encore par un traitement rigoureux.

Qu’il se sentit heureux, le malin garçon, dans le vaste monde, où ses espiègleries lui assuraient partout un favorable accueil ! Sa bonne étoile le conduisit d’abord, à l’époque du carnaval, dans un couvent, où il arriva comme un ange secourable, parce que la mort venait d’enlever le révérend père qu’on avait chargé de conduire les processions et de divertir les fidèles par de pieuses mascarades. Serlo se chargea en outre de jouer dans l’Annonciation le rôle de Gabriel, et il ne déplut pas à la jolie jeune fille, qui, en sa qualité de Vierge Marie, reçut très-gentiment son gracieux salut, avec une humilité apparente et un orgueil secret. Il joua successivement, dans les mystères, les rôles les plus importants, et ne fut pas médiocrement satisfait de lui-même, lorsque enfin, comme Sauveur du monde, il fut raillé, fouetté et mis en croix.

Dans cette occasion, quelques soldats avaient joué leurs rôles trop au naturel : pour se venger d’eux de la manière la plus convenable, il les équipa, pour le jugement dernier, de magnifiques vêtements d’empereurs et de rois, et, au moment où, fort satisfaits de leurs rôles, ils s’avançaient, pour prendre aussi dans le ciel le pas sur tous les autres, il se jeta sur eux à l’improviste, sous la figure du diable, et, à la grande édification des mendiants, ainsi que des autres spectateurs, il les reçut à coups de fourche, les repoussa et les précipita impitoyablement dans la fosse, où ils se virent fort mal accueillis par un feu jaillissant.

Il était assez habile pour comprendre que les têtes couronnées ne trouveraient pas de leur goût son audacieuse entreprise, et n’auraient aucun respect pour son emploi d’accusateur et d’archer ; il s’éclipsa donc sans bruit, avant le commencement du règne de l’éternité, et fut reçu à bras ouverts, dans une ville voisine, par une confrérie qu’on appelait alors les Enfants de la joie.

C’étaient de bons vivants, gens d’esprit et de bon sens, qui voyaient bien que la somme de notre existence, divisée par la raison, ne peut jamais parfaitement se réduire, mais qu’il reste toujours une fraction singulière ; cette fraction, gênante, dangereuse même, lorsqu’elle se répartit dans toute la masse, ils tâchaient de s’en débarrasser à des époques fixes. Ils étaient parfaitement fous un jour par semaine, et, ce jour-là, ils châtiaient mutuellement, par des scènes allégoriques, les folies qu’ils avaient remarquées chez eux et chez les autres, pendant les autres jours. Si cette manière était plus rude qu’une suite de leçons, dans lesquelles les hommes polis ont coutume de s’observer, de s’avertir et de se reprendre chaque jour, elle était aussi plus gaie et plus sûre : car, en même temps que l’on ne désavouait point une manie favorite, on la traitait pour ce qu’elle était réellement ; tandis que, par l’autre voie, avec le secours de l’illusion personnelle, elle finit souvent par être maîtresse au logis, et réduit à un secret esclavage la raison, qui s’imagine l’avoir dès longtemps mise à la porte. La marotte faisait le tour de la confrérie, et il était permis à chacun de la décorer, à son jour, d’une manière caractéristique, d’attributs personnels ou étrangers. Dans le temps du carnaval, on prenait les plus grandes libertés, et l’on rivalisait d’efforts avec le clergé, pour amuser et attirer le peuple. Les processions solennelles et allégoriques de vertus et de vices, de sciences et d’arts, de saisons et de parties du monde, personnifiaient pour le peuple une foule d’idées, et lui donnaient des notions d’objets éloignés, et par là ces amusements n’étaient pas sans utilité, tandis que les momeries du clergé ne faisaient que fortifier toujours davantage une absurde superstition.

Le jeune Serlo se retrouvait là dans son élément. Il n’avait pas le génie créateur, mais beaucoup d’adresse pour utiliser, disposer et faire valoir ce qu’il trouvait à sa portée. Ses saillies, son talent d’imitation, son esprit mordant, auquel il osait donner libre carrière, du moins une fois par semaine, même contre ses bienfaiteurs, le rendaient précieux et même indispensable à toute la société.

Mais son inquiétude lui fit bientôt abandonner cette position avantageuse, pour visiter d’autres provinces de sa patrie, où il eut à faire de nouvelles expériences. Il visita cette partie civilisée, mais prosaïque, de l’Allemagne, où le culte du beau et du bon ne manque pas sans doute de vérité, mais souvent de génie. Là il ne pouvait plus réussir avec ses masques ; il dut essayer d’agir sur l’esprit et le cœur. Il ne passa que peu de temps dans les grandes et les petites troupes, et saisit l’occasion d’observer les particularités de tout le répertoire et de tous les acteurs. La monotonie qui régnait alors sur la scène allemande, le rhythme et la chute insipides de l’alexandrin, le dialogue plat et ampoulé, la sécheresse et la vulgarité des sermons de morale toute crue : il eut bientôt tout saisi, et, en même temps, observé ce qui savait plaire et toucher.

Ce n’était pas seulement un rôle des pièces en vogue, c’étaient les pièces entières qui se fixaient aisément dans sa mémoire, avec le ton particulier de l’acteur qui les avait jouées avec succès. L’argent étant venu à lui manquer tout à fait dans ses courses vagabondes, il eut l’idée de représenter, à lui seul, dans les châteaux et les villages, des pièces entières, et de se procurer ainsi, en tous lieux, le gîte et la table. Une salle de cabaret, une chambre, un jardin, voyaient en un clin d’œil son théâtre s’élever. Avec une feinte gravité, un air d’enthousiasme, il savait captiver l’imagination de ses auditeurs, abuser leurs sens, et, à leurs yeux ouverts, transformer une vieille armoire en un château fort, un éventail en poignard. La chaleur de la jeunesse suppléait chez lui au défaut de sentiment profond ; sa fougue semblait de la force et ses câlineries de la tendresse. À ceux qui connaissaient déjà le théâtre, il rappelait tout ce qu’ils avaient vu et entendu, et il éveillait chez les autres le pressentiment de quelque chose de merveilleux, avec le désir de le mieux connaître. Ce qui avait produit de l’effet dans un lieu, il ne manquait pas de le répéter dans un autre, et le fripon était enchanté, lorsqu’il avait pu, de même sorte, se jouer de tout le monde à l’impromptu.

Avec son esprit vif, libre et indépendant, il fit des progrès rapides, à répéter fréquemment les rôles et les pièces. Il récita et joua bientôt avec plus de justesse que les modèles qu’il s’était borné d’abord à imiter. Par là, il en vint peu à peu à jouer naturellement, quoiqu’il se déguisât toujours : il paraissait entraîné et il cherchait l’effet, et rien ne le rendait plus fier que d’émouvoir les hommes par degrés. La folle industrie qu’il exerçait eut encore l’heureux effet de le forcer bientôt à garder une certaine mesure, et, en partie par nécessité, en partie par instinct, il apprit ce que si peu de comédiens semblent soupçonner, c’est qu’il faut ménager le geste et la voix.

Il sut donc apprivoiser même des hommes grossiers et farouches, et les intéresser à lui. Comme il se contentait partout de la nourriture et du gîte, qu’il recevait avec reconnaissance le moindre présent, et parfois même refusait l’argent, lorsqu’il croyait en avoir assez, ses hôtes lui donnaient tour à tour des lettres de recommandation pour leurs amis, et il se promena longtemps ainsi de châteaux en châteaux, où il éveillait et goûtait maint plaisir, non sans trouver les plus agréables et les plus jolies aventures.

Avec sa froideur naturelle, il n’aimait proprement personne ; avec son coup d’œil clairvoyant, il ne pouvait estimer personne ; car il ne voyait jamais que les qualités extérieures des hommes, et il les recueillait dans son répertoire mimique. Mais, avec cela, sa vanité était extrêmement offensée, s’il ne plaisait pas à chacun, et s’il n’excitait partout les applaudissements. Il avait fait peu à peu une étude attentive des moyens de les obtenir, et il avait acquis là-dessus une pénétration si vive que, non-seulement sur la scène, mais encore dans la vie ordinaire, il ne savait plus que flatter ; et son caractère, son talent, sa manière de vivre, agirent de telle sorte l’un sur l’autre, qu’il en devint insensiblement un acteur accompli. Même, par une action et une réaction singulières en apparence, mais tout à fait naturelles, sa récitation, sa déclamation et son geste, s’élevèrent, par la réflexion et la pratique, au plus haut degré de vérité, de liberté et de franchise, tandis qu’il parut devenir toujours plus réservé, plus artificiel, et même dissimulé et contraint, dans la vie ordinaire et les relations de société.

Nous parlerons peut-être ailleurs de sa destinée et de ses aventures, et nous ne ferons plus ici qu’une observation, c’est que, plus tard, lorsqu’il fut devenu un homme fait, avec une réputation établie, une situation fort belle, quoique peu solide, il avait pris, dans la conversation, l’habitude de faire le sophiste, avec une finesse ironique et railleuse, et rendait ainsi presque impossible tout entretien sérieux. Il employait surtout cette méthode avec Wilhelm, chaque fois que notre ami prenait fantaisie, comme cela lui arrivait souvent, de discuter sur quelque théorie générale. Malgré cela, ils aimaient beaucoup à se rencontrer ; car la diversité de leurs manières de voir donnait à la conversation beaucoup de vie. Wilhelm voulait tout déduire des idées qu’il avait conçues ; il voulait réduire l’art en système ; il voulait établir des règles expresses, déterminer ce qui était correct, beau et bon, et ce qui méritait l’approbation ; bref, il traitait les questions sérieusement. Serlo, au contraire, prenait les choses d’une façon fort légère, et, sans répondre jamais directement, il savait faire accueillir, à l’aide d’une histoire ou d’une facétie, la plus piquante et la plus agréable explication, et instruire la société en même temps qu’il l’amusait.

CHAPITRE 4.19.

Tandis que Wilhelm passait de la sorte des heures agréables, Mélina et les autres étaient dans la plus triste position. Ils apparaissaient quelquefois à notre ami comme de mauvais esprits, et lui faisaient passer de fâcheux moments, non-seulement par leur présence, mais souvent aussi par leurs regards farouches et leurs propos amers. Serlo ne les avait pas admis à jouer, même en qualité d’artistes voyageurs, bien loin de leur faire espérer un engagement, et néanmoins il avait appris à connaître peu à peu les talents de chacun. Aussi souvent que les acteurs se réunissaient chez lui familièrement, il avait coutume de les faire lire, et même quelquefois de lire avec eux. Il prenait les pièces qui devaient être jouées plus tard, celles qui ne l’avaient pas été depuis longtemps, et, d’ordinaire, il les prenait par fragments ; il faisait aussi répéter, après la première représentation, les passages sur lesquels il avait quelque observation à faire : par là, il éclairait les comédiens, il les rendait plus sûrs de toucher le véritable point. Et, comme un esprit médiocre, mais juste, peut faire plus de plaisir aux spectateurs qu’un génie embrouillé et sans culture, il élevait, par les vues claires qu’il leur communiquait insensiblement, les talents ordinaires à une remarquable supériorité. Ce qui ne laissait pas de contribuer au succès, c’est qu’il leur faisait lire aussi des poésies, et entretenait chez eux le sentiment du charme qu’un rhythme bien rendu éveille dans notre âme, tandis que, sur d’autres théâtres, on commençait dès lors à ne plus débiter qu’une prose pour laquelle suffisaient les plus faibles interprètes.

Dans ces réunions, Serlo avait aussi appris à connaître les nouveaux venus ; il avait jugé ce qu’ils étaient et ce qu’ils pouvaient devenir, et il avait secrètement résolu d’en tirer parti dans la révolution qu’il craignait de voir éclater parmi ses comédiens. Il laissa quelque temps l’affaire en suspens ; il éludait toutes les intercessions de Wilhelm en haussant les épaules ; enfin il saisit son moment, pour faire tout à coup à son jeune ami la proposition de monter lui-même sur le théâtre : à cette condition, il engagerait aussi les autres.

« Ces gens ne sont donc pas aussi ineptes que vous me les avez représentés jusqu’à ce jour, repartit Wilhelm, si vous pouvez aujourd’hui les recevoir tous en masse : et je pense que, sans moi, leurs talents seraient toujours les mêmes. »

Là-dessus Serlo lui fit, sous le sceau du secret, confidence de sa position : son premier amoureux faisait mine de lui demander une augmentation d’appointements en renouvelant leur traité ; il n’avait pas l’intention de céder, d’autant que cet acteur n’était plus fort goûté du public. S’il le laissait aller, tout son parti le suivrait ; ce qui ferait perdre à sa troupe quelques bons sujets, mais aussi quelques médiocres. Puis il fit connaître à Wilhelm ce qu’il espérait de lui, de Laërtes, du vieux bourru et même de Mme Mélina. Il promettait d’employer jusqu’au pauvre pédant et de le faire briller dans les rôles de juifs, de ministres et, en général, de scélérats.

Wilhelm fut surpris ; il n’entendit pas ces ouvertures sans émotion, et, pour dire quelque chose, il reprit avec un profond soupir :

« Vous vous bornez à parler, d’une manière très-obligeante, du bien que vous trouvez en nous et que vous en espérez ; mais que pensez-vous des côtés faibles, qui sans doute n’ont pas échappé à votre pénétration ?

— Avec l’étude, l’exercice et la méditation, nous en ferons bientôt des côtés forts, répliqua Serlo. Il n’en est aucun parmi vous, bien que vous ne soyez encore que des apprentis, des enfants de la nature, qui ne donne plus ou moins d’espérances ; car, autant que j’ai pu juger tous ces gens-là, il n’en est aucun qui soit une véritable bûche, et les bûches seules ne peuvent se former, qu’elles soient indociles et inflexibles par vanité, par sottise ou par hypocondrie. »

Ensuite Serlo exposa, en peu de mots, les conditions qu’il pouvait et voulait faire ; il pria Wilhelm de se décider promptement, et le laissa dans une grande inquiétude.

En travaillant à cette singulière relation de voyage supposé, qu’il n’avait entreprise qu’en se jouant, et qu’il composait avec Laërtes, il était devenu plus attentif qu’il ne l’avait jamais été aux conditions sociales et au train journalier de la vie pratique. Il comprit alors pourquoi son père lui avait si vivement recommandé la rédaction de ce journal ; il sentait, pour la première fois, combien ce pourrait être une chose utile et agréable de se faire le centre de tant d’industries et de besoins, et d’aider à répandre la vie et l’activité jusqu’au fond des bois et des montagnes. Cette ville de commerce, si vivante, au milieu de laquelle il se trouvait, et que Laërtes, avec son inquiétude habituelle, lui faisait parcourir en tous sens, lui offrait l’idée la plus saisissante d’un grand centre, duquel tout s’écoule et où tout revient, et c’était la première fois que son esprit goûtait une véritable jouissance à contempler ce genre d’activité. C’est dans ces circonstances que Serlo lui avait fait sa proposition et avait réveillé ses vœux, sa passion, sa confiance en ce qu’il croyait être chez lui un talent naturel, et ses obligations envers les comédiens sans ressource.

« Me voilà de nouveau, se disait-il à lui-même, devant le chemin fourchu, entre les deux femmes qui m’ont apparu dans mon enfance ; l’une ne paraît plus aussi misérable ni l’autre aussi magnifique qu’autrefois. Tu te sens une certaine vocation à suivre l’une comme l’autre, et, des deux parts, les considérations extérieures sont puissantes ; il te semble impossible de prendre une résolution ; tu désires que quelque impulsion étrangère puisse fixer ton choix ; et pourtant, si tu t’observes bien, ce sont uniquement des circonstances extérieures qui t’inspirent une certaine inclination pour le négoce, le gain et la richesse ; mais ce sont les besoins de ton âme qui produisent et nourrissent ton désir de développer et de cultiver toujours d’avantage les dispositions, corporelles ou intellectuelles, pour le bon et le beau, qui peuvent sommeiller en toi. Et ne dois-je pas respecter l’arrêt du destin qui, sans mon concours, me conduit ici au terme de tous mes vœux ? Tout ce que j’ai rêvé et projeté autrefois n’arrive-t-il pas aujourd’hui par hasard, sans que je m’y sois employé ? Chose étrange ! L’homme semble ne rien connaître mieux que les espérances et les vœux qu’il a longtemps nourris et portés dans son cœur, et pourtant, quand ils s’offrent à sa vue, quand ils s’imposent à lui, en quelque sorte, il ne les reconnaît plus et recule devant eux. Tout ce qui n’était plus pour moi qu’un rêve, depuis la nuit fatale qui me sépara de Marianne, est devant mes yeux et s’offre à moi spontanément. Je voulais fuir dans cette ville, et je m’y vois doucement amené ; je voulais chercher un engagement auprès de Serlo : c’est lui qui me recherche, et il m’offre des conditions que je ne pouvais attendre comme débutant. Était-ce donc seulement l’amour de Marianne qui m’enchaînait au théâtre, ou bien était-ce mon amour pour l’art dramatique qui m’attachait à cette jeune fille ? Cette perspective, ce refuge cherché dans le théâtre, était-ce uniquement la ressource d’un homme inquiet et déréglé, qui désirait continuer un genre de vie que ne lui permettaient pas les mœurs de la société bourgeoise ; ou bien était-ce tout autre chose, un objet plus noble et plus pur ? Et qu’est-ce qui pourrait te faire changer de sentiment ? N’as-tu pas au contraire poursuivi ton plan jusqu’à ce jour, même à ton insu ? Ta dernière démarche n’est-elle pas d’autant plus digne d’approbation, que nuls mobiles accessoires ne sont ici en jeu, et que tu peux, tout à la fois, acquitter une parole solennellement donnée et te libérer noblement d’une dette pesante ? »

Tous les mouvements de son cœur et de son imagination se combattaient de la manière la plus vive. L’idée de pouvoir garder Mignon, de n’avoir pas à congédier le joueur de harpe, jetait un assez grand poids dans la balance, et cependant elle flottait encore au moment où il se rendit chez Aurélie, à l’heure accoutumée.

CHAPITRE 4.20.

Il la trouva couchée sur son lit de repos ; elle paraissait tranquille.

« Croyez-vous pouvoir jouer demain ? lui dit-il.

— Sans doute, reprit-elle vivement. Vous le savez, rien ne m’en empêche. Ah ! que ne puis-je trouver un moyen d’échapper aux applaudissements de notre parterre ! Ils me veulent du bien et ils me feront mourir. Avant-hier j’avais le cœur brisé. Autrefois je pouvais souffrir ces hommages, quand je me plaisais à moi-même. Lorsque j’avais longtemps étudié et préparé mon rôle, j’aimais à entendre éclater dans la salle entière le signe heureux de mon succès. Maintenant je ne dis pas ce que je veux, ni comme je veux, je suis entraînée, je m’égare, et mon jeu fait une impression beaucoup plus grande ; les applaudissements sont beaucoup plus bruyants, et je dis en moi-même : “Si vous saviez ce qui vous charme ! Ces accents étouffés, violents, incertains, vous émeuvent, vous arrachent des cris d’admiration, et vous ne sentez pas que ce sont les cris de douleur de l’infortunée à laquelle vous avez accordé votre bienveillance.”

« Ce matin, j’ai appris mon rôle ; je viens de répéter, de m’essayer ; je suis lasse, brisée, et demain il faudra recommencer. Demain soir, il faudra jouer. C’est ainsi que je me traîne d’une fatigue à une autre : le matin, je me lève avec ennui ; le soir, je me couche avec chagrin. Je tourne dans un cercle éternel. Puis viennent les fâcheuses consolations ; puis je les rejette et les maudis. Je ne veux pas me soumettre, me soumettre à la nécessité !… Pourquoi ce qui me tue serait-il nécessaire ? Les choses ne pourraient-elles aller autrement ?… Je suis Allemande et il faut que je l’expie : c’est le caractère des Allemands de peser sur tout et de sentir tout peser sur eux.

— Ô mon amie, s’écria Wilhelm, ne cesserez-vous pas d’aiguiser vous-même le poignard dont vous vous frappez sans relâche ? Ne vous reste-t-il rien ? Votre jeunesse, votre beauté, vos forces, vos talents, n’est-ce rien ? Si vous avez perdu, sans votre faute, un bien précieux, devez-vous donc rejeter tout le reste ? Est-ce là encore une nécessité ? »

Aurélie garda un moment le silence, puis elle dit avec exaltation :

« Je sais bien que c’est un temps perdu ! L’amour n’est pas autre chose. Que n’aurais-je pu, que n’aurais-je dû faire ? Et maintenant, tout n’est plus rien. Je suis une pauvre créature ; j’aime ! j’aime !… Ayez pitié de moi ! mon Dieu, je suis une pauvre créature ! »

Elle pencha la tête sur son sein, et, après un instant de silence, elle s’écria :

« Vous autres hommes, vous êtes accoutumés à voir les femmes se jeter à votre cou. Non, vous ne pouvez le sentir, aucun homme ne peut sentir ce que vaut une femme qui sait se respecter. Par tous les anges du ciel, par toutes les félicités dont un cœur pur et bon se forme l’image, il n’est rien de plus divin qu’une femme qui se donne à l’homme qu’elle aime. Nous sommes froides, fières, hautaines, clairvoyantes, habiles, quand nous méritons le nom de femmes, et tous ces avantages, nous les mettons à vos pieds aussitôt que nous aimons, aussitôt que nous espérons amour pour amour. Oh ! comme j’ai sacrifié, le sachant et le voulant, toute mon existence ! Mais aussi je veux maintenant m’abandonner au désespoir, oui, me plonger, de propos délibéré, dans le désespoir. Je ne veux pas qu’il y ait en moi une goutte de sang qui ne soit punie, pas une fibre que je n’aie tourmentée. Souriez, moquez-vous, je le veux bien, de cet appareil théâtral de la passion ! »

Wilhelm ne se sentait nullement disposé à rire. L’affreux état, moitié naturel, moitié forcé, de son amie, ne l’affligeait que trop vivement. Il sentait avec elle les tortures d’une exaltation malheureuse ; ses idées se confondaient, et une ardeur fiévreuse agitait son sang.

Aurélie s’était levée et se promenait dans la chambre.

« Je me répète, s’écria-t-elle, toutes les raisons que j’avais de ne pas l’aimer ; je sais aussi qu’il n’en est pas digne ; je détourne mes affections tantôt sur un objet, tantôt sur un autre ; je m’occupe comme je puis. Quelquefois j’apprends un rôle, quand même je n’ai pas à le jouer ; les anciens, que je connais à fond, je les étudie dans le détail, avec une application nouvelle, et les médite encore et encore… Mon ami, mon confident, quel horrible travail, de s’arracher à soi-même ! Ma raison s’altère, ma tête s’égare : pour me sauver de la folie, je reviens à ce sentiment… que je l’aime !…

« Oui, je l’aime, je l’aime ! s’écria-t-elle, baignée de larmes ; je l’aime, et c’est ainsi que je veux mourir. »

Wilhelm lui prit la main, et la conjura, avec les dernières instances, de ne pas se déchirer elle-même.

« Étrange destinée de l’homme ! disait-il, que non-seulement l’impossible, mais le possible même, lui soit souvent refusé ! Vous n’étiez pas destinée à rencontrer un cœur fidèle, qui vous aurait donné une félicité parfaite ; et moi, je devais attacher tout le bonheur de ma vie à une infortunée, que j’ai accablée, brisée peut-être comme un roseau, avec le fardeau de ma fidélité. » Wilhelm avait fait confidence à Aurélie de sa liaison avec Marianne, et pouvait donc y faire allusion : elle le regarda fixement, et lui dit :

« Pouvez-vous affirmer que vous n’avez jamais trompé aucune femme ; que jamais vous n’avez cherché à surprendre ses faveurs par de frivoles hommages, des déclarations téméraires, des serments séducteurs ?

— Je le puis, repartit Wilhelm, et je n’en fais pas gloire, car ma vie était fort simple, et je fus tenté rarement de devenir tentateur. Et quel avertissement pour moi, ma belle et noble amie, que le triste état dans lequel je vous vois plongée ! Recevez un vœu que m’inspire mon cœur, qui se formule en paroles expresses par l’émotion que vous m’avez inspirée, et qui est sanctifié par ce moment : je jure de résister à toute inclination passagère, et même d’ensevelir les plus sérieuses dans mon sein ; aucune femme n’entendra jamais l’aveu de mon amour, que celle à qui je pourrai consacrer ma vie. »

Aurélie regarda Wilhelm avec une farouche indifférence, et, comme il lui tendait la main, elle recula de quelques pas.

« Ce n’est pas la peine ! dit-elle ; quelques pleurs de femme de plus ou de moins, la mer n’en sera ni plus ni moins grande. Cependant, poursuivit-elle, sur tant de milliers, une de sauvée, c’est quelque chose ; sur tant de milliers, trouver un homme sincère, cela n’est pas à dédaigner. Savez-vous aussi ce que vous promettez ?

— Je le sais, répondit Wilhelm en souriant, et il tendit la main.

— J’accepte, dit Aurélie. »

Elle fit un mouvement de la main droite, qui fit croire à Wilhelm qu’elle voulait prendre la sienne ; mais elle porta vivement la main à sa poche, elle en tira le poignard, avec la vitesse de l’éclair, et lui en promena rapidement la pointe et le tranchant sur la main : il la retira soudain, mais déjà le sang coulait.

« Il faut vous marquer rudement, vous autres hommes, pour que le souvenir vous en reste ! » s’écria-t-elle, avec une gaieté sauvage, qui fit bientôt place au plus vif empressement.

Elle prit son mouchoir, et enveloppa la main de Wilhelm pour arrêter le sang.

« Pardonnez à une femme presque insensée, lui dit-elle, et ne regrettez pas ces gouttes de sang. Je suis apaisée, je reviens à moi. Je veux vous demander pardon à genoux ; laissez-moi la consolation de vous guérir. »

Elle courut à son armoire, y prit du linge et quelques objets, arrêta le sang, et visita soigneusement la blessure. L’incision partait de la base du pouce, traversait la ligne de vie, et s’étendait jusqu’au petit doigt. Aurélie le pansait en silence ; elle était plongée dans une sérieuse rêverie ; Wilhelm lui dit plusieurs fois :

« Ma chère, comment avez-vous pu blesser votre ami ?

— Silence ! lui répondit-elle, en se posant un doigt sur la bouche, silence ! »


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— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Œuvres de Goethe VI, Les Années d’apprentissage de Wilhelm Meister, Paris Hachette 1860. D’autres éditions ont pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Détail de statue à Rietschel, a été prise par Sylvie Savary.

— Dispositions :

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[1] Personnage à plusieurs rôles, du théâtre des marionnettes.

[2] Anagramme de Loser, directeur du théâtre de Weimar.

[3] Dans le personnage de Philine, Goethe a eu en vue Corona Schrœter, actrice du théâtre de Weimar.

[4] Il est impossible, en lisant ce passage, de ne pas songer à Goetz de Berlichingen, et Goethe l’avait sans doute en vue.

[5] Faust, première partie ; page 145.

[6] Goethe a en vue les Moraves.

[7] On prie le lecteur d’excuser cette traduction un peu littérale, à laquelle devait correspondre la réplique de Laërtes, et qui vaut bien peut-être la périphrase que les Anglais ont mise à la mode.

[8] Le prince Harry (plus tard Henri V) figure dans les deux parties de Henri IV. Voici ce que Johnson, le commentateur de Shakspeare, dit à son sujet : Le prince, qui est à la fois le héros de la partie tragique et de la partie comique, est un jeune homme très-habile et très-passionné, dont les sentiments sont droits, quoique ses actions soient mauvaises ; dont les vertus sont ternies par la négligence et l’esprit égaré par la légèreté. Quand les circonstances le forcent de produire ses qualités cachées, il se montre grand sans effort et brave sans éclat.