Jean Giraudoux

SIMON LE PATHÉTIQUE

1918

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Table des matières

 

CHAPITRE PREMIER.. 3

CHAPITRE DEUXIÈME. 19

CHAPITRE TROISIÈME. 35

CHAPITRE QUATRIÈME. 49

CHAPITRE CINQUIÈME. 56

CHAPITRE SIXIÈME. 70

CHAPITRE SEPTIÈME. 85

CHAPITRE HUITIÈME. 94

CHAPITRE NEUVIÈME. 105

CHAPITRE DIXIÈME. 115

CHAPITRE ONZIÈME. 124

Ce livre numérique. 145

 

CHAPITRE PREMIER

Debout Simon ! On peut écouter debout les derniers conseils de son père. Écoute et retiens : je te ferai répéter.

Je me levai.

— Inutile, Simon, de t’encourager au travail. Ou tu travailleras, ou tu te passeras de pain. Cela est ton affaire et je ne m’en mêlerai plus. S’il te plaît de mourir au pied d’une borne kilométrique, couvert de haillons, libre à toi… Regarde-moi, Simon ! Laisse ces noix.

Je regardai.

— Tu entres dans la lutte avec une chance incroyable. Je t’envie ! Pas de charge : je suis toute ta famille. Pas de tare : ton grand-père était paysan ; il n’y a eu entre lui et toi ni comptables, ni perruquiers, ni maquignons. Ton nom, tu peux en faire ce que bon te semble ; il est neuf ; il n’a jamais figuré sur une enseigne, ni sur le papier où sont enveloppées les côtelettes. Félicite-toi de tous ces privilèges et pose cette pomme.

Je posai la pomme.

— Voici donc mes derniers conseils ! Ne t’imagine pas, parce que tu es boursier, devoir rien à personne. Tu es l’égal de tous ; fais-le sentir aux camarades riches, en les dédaignant. Obéis à tes maîtres, révère-les, admire-les ; mais le jour où tu les sentiras injustes à ton égard, le jour où ils favoriseront un moins digne que toi, un cancre, un fort en thème, – réclame ! Réclame, et pose cette pêche. Avant tout, Simon, sois digne. Quand tes professeurs te prieront de bourrer le poêle, d’ouvrir la fenêtre, d’essuyer le tableau, refuse sèchement ; ils n’y reviendront pas. Tu ne vas pas au lycée pour doubler le concierge. Tu le sais pourquoi tu vas au lycée ?

Je le savais. Pour faire des études parfaites. Pour devenir préfet, ministre.

— Tu vas au lycée pour ne pas perdre tout à fait ton temps. Chaque soir dans ton lit, répète-toi que tu peux devenir Président de la République. Le moyen en est simple ; il suffit que tu sois le premier partout ; et tu l’as bien été jusqu’ici. J’ai terminé. Répète.

— Ce n’est pas la peine, père, j’ai compris.

— Suis-je ton père ? Vas-tu répéter ?

— On répète des leçons.

— Voilà l’enfant pour lequel je me suis tué ! Regardez ces petites mâchoires, ce petit front. Nous allons voir de nous deux quel est le plus entêté !

Nous voyions seulement, d’habitude, quel était le plus fort. Déjà j’étais chez moi barricadé. J’achevai ma malle, puis je fis l’ordre dans ma chambre. J’effaçai toutes mes traces, je remis tous les meubles aux places où je les avais découverts voilà dix ans. Malgré la surveillance, j’étais parvenu à écarter mon lit de la cloison suffisamment pour m’endormir, à ma guise, dans un sous-marin, sur un radeau, dans une île. Je supprimai tout océan, je repoussai le lit contre le mur. L’enfant moins téméraire qui m’y succéderait pouvait s’étendre sans risquer la tempête et la mort. Pour le cas où jamais je ne reviendrais, je ne voulus laisser, par orgueil, que les empreintes d’une grande personne, – une carafe, un encrier, un buvard avec ses marques, et j’enfermai tous les jouets dans un placard, dédaignant sans remords les favoris même auxquels j’avais juré qu’ils m’escorteraient dans la vie. – Un poulet qui change de basse-cour ne doit pas arracher toutes ses plumes, recommandait mon livre de Lectures pratiques au chapitre des Émigrants. Mais je dédaignai ses préceptes. Ni la faim, ni le vertige ne m’effrayaient aujourd’hui. Je rouvris ma malle pour en retirer d’inutiles pots de confitures, d’inutiles jerseys et la vieille montre sans rouages. Dans le monde où j’entrais maintenant, il faut une montre qui marche, une montre de bataille, ou s’en passer. Je ne gardai que mes compas, que ma boussole, que les vêtements indispensables pour une expédition au pôle, à l’équateur, – le trousseau, en un mot, requis par les économes du lycée. Il ne resta plus de moi, au bout de cinq minutes, qu’un enfant dépouillé de ses ordres étrangers, de sa machine à dessécher la mer, de ses canons, qu’un garçon décidé à tout, avec douze mouchoirs, six chemises de madapolam et un béret, – qu’un mousse, en somme, qu’un fils d’Iroquois, qu’un orphelin.

Mon père alors m’appela :

— Viens voir tes professeurs, Simon !

Je les vois encore, ils venaient me dire adieu. Je ne les vois bien qu’aujourd’hui. Eux toujours en guenilles, je les vois soudain avec des cravates blanches, des rabats en dentelle, des chaussettes de soie. C’est là effet de la reconnaissance, sans doute, mais que ne leur dois-je pas ? Au village, puis au lycée, je n’ai trouvé pour me protéger et m’instruire que des êtres parfaits. Jusqu’à ce que je fusse devenu moi-même un homme, l’occasion m’a été refusée de connaître un homme méchant, menteur ou envieux. Je pensais que l’hypocrisie, la vanité, la lâcheté étaient des défauts d’enfants. Mes deux maîtres étaient justement trop modestes, trop parfaits, tous deux avaient vu leur vie se briser au départ et ils m’avaient avoué et remis, à moi si jeune, et pour en faire ce que je voudrais, toutes leurs pauvres ambitions. Le premier, gloire du séminaire, avait un jour quitté les ordres pour épouser une laveuse. Trois années il avait cassé les cailloux, puis scié le bois, puis vendu le cresson, les cèpes. Il se rapprochait peu à peu de la forêt, du vagabondage, quand le maire l’avait sauvé. — Une commune libre-penseuse s’honore, avait écrit le maire, de ramasser ce que Dieu rejette ; et il l’avait nommé trésorier de l’hôtel de ville. Mon père lui proposa de me donner chaque après-midi, pour un franc, une leçon de quelques heures. J’avais huit ans. La séance dura bientôt pour le même prix jusqu’au soir. Mes devoirs corrigés, il s’établissait dans le fauteuil, s’étalait, éternuait sans priser, le tabac coûtant cher, et me confiait tout ce qu’il n’avait pas eu le cœur de révéler à ses trois fils, apprentis boulangers tous trois, ou à sa fille, pauvre idiote, – un peu de philosophie, pour que je n’arrive pas à dix ans sans savoir ce qu’est l’âme, un peu d’anatomie, pour que je ne connaisse mon petit corps qu’en raison d’un corps parfait. Il me parlait aussi des quatre éléments : du feu, qui sous certains Grecs créait le monde ; de la terre, qui n’existe peut-être pas, qu’on touche là, mais qui sans doute est ailleurs ; de l’eau, sorte d’air liquide ; de la mer, dont il m’expliqua le flux, quand soudain ses abîmes se gonflent d’air, le reflux, quand la lune attire les flots vers le centre de sa masse. Il réservait justement la lune et l’air pour l’été, il préparait déjà sur sa carte du ciel les excursions nocturnes pour lesquelles il s’était acheté, folie, une pèlerine doublée de soie, quand mon père crut remarquer qu’il me donnait l’accent tourangeau. C’est le plus faible accent de France. Mon père le jugea trop fort pour son fils, et me confia à l’instituteur… Le magasin, par chance, reprit le capuchon…

L’instituteur n’avait pas d’accent, mais il n’avait pas de voix. Je ne l’ai jamais vu qu’essoufflé, enroué. Toujours bancal aussi, toujours boiteux, toujours gaucher. Premier dans tous ses examens écrits, il n’avait eu qu’à paraître, à l’oral, pour être refusé. De plus, il était ridicule, car il affectait d’être homme de sport : à tout propos il courait au pas gymnastique suédois, selon les manuels officiels ; il sautait à pieds joints chaque menu obstacle, un journal, un chapeau tombé, – le sien presque toujours. Mais il m’entraîna à passer tous les oraux qu’il avait manqués dans sa vie. L’oral de Saint-Cyr, – avec toutes les dates de l’histoire du monde, et y compris, en dépit même du programme, les peuples d’Orient ; y compris, combien je lui en sais gré ! ces Hindous qui jadis envahirent l’Europe, escortés du chien et de la poule, et portant sous leur bras, comme un simple Français devait le faire, dans un chapeau, du cèdre, qui le plant du pêcher, qui le cerisier, qui la rose. — Il faut que chaque année depuis l’an 1200 vous dise un fait précis, m’expliquait-il. Pour les jours nous avons l’éphéméride… D’ailleurs il m’apprenait par ruse des extraits de l’éphéméride… L’oral du concours des employés de l’hôtel de ville de Paris, – pour lequel (je n’ai jamais compris le lien entre Paris et cette faune), il m’enseigna le poids, l’ossature, le nombre des griffes, des ailerons de tous les monstres préhistoriques que l’abbé ne semblait connaître que de vue… L’oral des candidats météorologistes en Tunisie, – qui consistait à répéter que nous vivions sous un régime parfait, et à nous féliciter de notre siècle, de notre pays : la France était par excellence la contrée où toute faute, tout mérite est estimé et payé à sa valeur. On n’y torture plus : chacun avoue de bon cœur ses crimes. On n’écartèle plus : on guillotine. Quand un pauvre vole un pain, les spectateurs conspuent la boulangère et font une collecte. Grâce aux associations amicales règne la liberté, presque partout l’amitié ; la France est le pays des amis ; le vin, le doux climat les encouragent… L’oral de la Surveillance des hospices de Lyon, – pour lequel on exigeait toute la géographie : mon maître ne mentionnait d’ailleurs de nos villes que leurs richesses, leurs gloires ; sur son atlas, à partir de vingt mille habitants, pas une cité qui ne devînt, marquée de rouge, de bleu, de jaune, un joyau, comme sur les cartes d’albâtre qu’échangent les rois dans les expositions ; il ne détestait pas les départements limitrophes du nôtre, et quand je diminuais à dessein leur population, il rectifiait… L’oral des pointeurs des Établissements de l’Inde, redouté pour ses questions d’histoire, et, en histoire, il se garda de me dire qu’Alexandre buvait, que Jean Bart savait à peine signer son nom, qui n’était pas d’ailleurs Jean Bart. Quand un homme connu dénouait un nœud gordien en le tranchant, faisait tenir un œuf debout en le cabossant, il trouvait cela génial, il s’extasiait. Mais il me dissimulait jalousement tout ce qui eût pu excuser le connétable de Bourbon, ou Grouchy, ou Bazaine. De sorte que je partais pour le lycée avec les armures de tous mes héros fourbies à neuf et celles de mes traîtres vernies de noir.

Tels étaient les deux maîtres venus pour m’embrasser, mais, intimidés par mon père, c’est à lui qu’ils souhaitèrent heureux voyage, c’est à lui qu’ils dirent adieu. Je les vois, ô ma Jeunesse, avec de grands manteaux pourpres, avec des douillettes à crevés, des boucles d’or ! Puis ils partirent, d’un pas affairé mais au hasard, l’un vers le bourg, pour monter, l’autre vers la campagne, pour descendre. Ils ne m’embrassèrent pas. L’un rencontra la diligence à vide, cent mètres plus haut, et l’autre, cent mètres plus bas, voulut en vain m’apercevoir parmi les vitres miroitantes. Ils ne m’ont jamais écrit non plus, ils ne m’ont rien légué à leur mort, et les trois garçons boulangers se partagèrent l’herbier, les papillons. Les professeurs sont égoïstes, je n’étais pas tout pour eux.

— En route, dit mon père. Ton trajet est simple. Laisse-toi aller.

Je me laissai aller, la voiture me débarqua juste avant la nuit dans une petite ville d’où une carriole me conduisit à un bourg, et un cabriolet à une gare perdue. Je ne m’effrayais pas de voir qu’aller vers la vie et l’humanité c’était aller vers des régions de plus en plus désertes dans des voitures de plus en plus petites et hautes. Il pleuvait. Je ne m’en tourmentais que pour ma malle sous l’averse et je ne m’habituais point à l’idée que les voyageurs dussent se séparer de leurs bagages. Le petit train me déposa dans une sous-préfecture : si je n’avais été qu’au collège et non au lycée, si j’avais été de moitié moins ambitieux, mon voyage était terminé. Il fallut changer une fois encore et attendre deux heures dans la salle sans feu où un soldat me fit boire du vin afin d’arrêter mes larmes et m’enveloppa de son cachenez pour que mes dents ne claquent pas. Il m’a dit son nom, son matricule ; je les ai sur un carnet. Dans le train direct, vers minuit, à défaut d’autres fantassins, il me confia à un wagon d’artilleurs. Je dus me tenir debout, car ils étaient étendus sur les banquettes et ne bougeaient pas. Tout bruissait, tout résonnait ; j’avais l’impression de venir au lycée par un tunnel. Il était une heure et non minuit trente quand j’arrivai : je ne pouvais me consoler de ces trente minutes gâchées. Je ne savais pas que les trains parfois sont inexacts et je me croyais la victime de leur premier retard. Par bonheur, ma malle était déjà au pied de mon lit, où je pus monter grâce à elle. J’en redescendis pour compter les chemises, mais pas une ne manquait, et ce n’est pas cette nuit-là encore que je connus le désespoir…

 

Mon lycée, de briques et de ciment, était tout neuf. À tous les étages, la clarté, l’espace, l’eau. D’immenses cours sans arbres. D’immenses dortoirs dont les fenêtres donnaient sur le terrain d’une caserne. Au lever, en voyant au-dessous courir et manœuvrer ces uniformes, on avait l’impression qu’après la classe au second étage, après l’étude au premier, à midi l’on sortirait soldat. La sonnerie du clairon au réveil et au couvre-feu, une demi-heure avant notre lever, une demi-heure après notre coucher, encadrait la journée d’une marge, d’un temps neutre et libre pour lequel nous réservions nos gambades, nos folies. Je trouvai tout en abondance : dans mes rêves les plus heureux, ce que j’avais juste imaginé, c’était le lycée. Les poêles ronflaient à rouge. Chaque étude possédait des dictionnaires historiques, sa bibliothèque, son atlas. J’eus le jour même trente volumes, sur lesquels j’écrivis mon nom ; j’eus d’un seul coup vingt professeurs.

Travail, cher travail, toi qui terrasses la honteuse paresse ! Travail d’enfant, généreux comme un amour d’enfant ! Il est si facile, quelle que soit la surveillance, de travailler sans relâche. Au réfectoire, alors qu’on distribuait les lettres, j’en profitais, puisqu’on ne m’écrivait jamais, pour relire mes cahiers. Le jeudi et le dimanche, pour éviter la promenade, je me glissais à la Permanence. Ce nom vous plaît-il autant qu’il me plaisait : travail permanent, permanente gloire ! Dans les récréations il suffisait, sans même dissimuler son livre, de tourner lentement autour d’un pilier selon la place du répétiteur qui faisait les cent pas. Je me levais chaque matin à cinq heures avec joie, pour retrouver, dans mon pupitre, le chantier de mes thèmes, mes feuilles de narration éparpillées, mais déjà portant leur numéro, comme les pierres d’un édifice. Le jour était souvent gâché par la vaccination, la gymnastique, mais toujours il restait la nuit. Je me couchais, j’attendais. La caserne était endormie. Les clairons des sociétés civiles qui s’exerçaient dans les prairies voisines, sonnant à cette heure, sans dignité, la soupe ou la visite, se taisaient enfin… J’attendais. Je savais que la journée, avant de s’évanouir, me laisserait la solution du problème, qu’elle ne mourrait pas sans dévoiler le sens de la phrase latine la plus mystérieuse à cet enfant silencieux et nu, sans langage, sans tunique, qui pouvait être aussi bien un enfant romain, un enfant toscan. Je savais que les fautes d’orthographe oubliées devaient apparaître sur le mur, en caractères géants, que les barbarismes bossus, les solécismes émaciés, envoûtés dans le grec pur et ferme de mon thème, allaient s’en dégager et, grimaçants, se laisser prendre, les gallicismes revenir vers moi, déconfits, en tenue française, de leur équipée aux mondes antiques. Il ne me restait bientôt plus que des cahiers apaisés, des devoirs lisses, une mémoire soumise ; je pouvais, sans scrupule, me livrer à tous les rêves qui se pressaient maintenant autour du seul élève éveillé et ne pouvaient plus pénétrer que par moi dans le cœur de la nuit… Onze heures ! Le veilleur passait ; il n’y avait, contre sa lanterne, contre sa tournée aveuglante, que les ombres fuyantes des quatre colonnes de fonte, que quatre demi-secondes d’ombre. Il s’arrêtait devant mon lit, soupçonneux, je retenais mon souffle, je ne réfléchissais pas que les dormeurs eux aussi respirent et qu’ainsi, s’il était bon veilleur, il ne pouvait que me croire mort.

Chers professeurs, les amis de la concorde, qui vous êtes pourtant rangés à mon côté contre le censeur, et m’avez sauvé quatre fois de son conseil de discipline. Ce n’est pas seulement parce que j’étais toujours premier ; il faut que toute classe ait son premier, comme elle a son dernier, et son menteur, et celui aux jambes maigres qu’on appelle tombé du nid. Mais je me rendais compte qu’ils estimaient plus encore que le labeur, l’aisance de l’esprit, l’indépendance. J’étais respectueux sans humilité, zélé sans zèle. J’avais une écriture haute, nette, des cahiers à double marge, de sorte que la correction n’y devenait pas une tache infamante, mais la variante, mais un appendice. Je ne demandais jamais à répondre, mais interrogé, je me levais, et tout droit, et je ne feignais pas de m’asseoir sur l’encrier de la table voisine. Libéraux, ces hommes avaient de la reconnaissance envers cet enfant libéral. Ils ne me tinrent pas rigueur de ne jamais m’attarder à leur chaire, la récréation sonnée ; de ne jamais accepter leurs invitations pour le dimanche, comme si j’étais le perpétuel invité de mes camarades… Ils m’estimaient.

— Simon, me dit l’un d’eux, vous qui êtes la conscience de la classe…

Ils me chargeaient donc de décider tout ce que tranche une conscience, s’il fallait reculer la composition, ouvrir la fenêtre, si Tibulle vraiment l’emporte sur Properce. De mon côté, dans les moments critiques, je leur prêtais tout mon appui ; je faisais en sorte qu’expirât sur moi, par une réponse brillante, par une condamnation improvisée de l’amour de Didon pour Énée, la mauvaise foi des inspecteurs d’académie, des inspecteurs généraux. Je leur offrais les souvenirs de départ, que j’ai choisis les sept années, j’y songe trop tard, parmi des objets qui se complétaient, comme s’ils étaient destinés à la même personne. À part le cendrier, qui recueille encore des cendres à Tarbes, je crois d’ailleurs que tout entier le nécessaire de fumeur, aujourd’hui, se retrouve à Paris, dispersé dans les cinquièmes autour de Rollin et de Chaptal. Je n’étais point ingrat ; je quittais les rangs pour saluer le maître de l’an passé, je me tournais avec complaisance vers le maître de l’année prochaine ; je saisissais l’occasion de lui rapporter au milieu de sa classe une Andromaque ou un Britannicus par lui prêtés ; il me reconnaissait, il me disait un mot aimable sur Racine, il me faisait un sourire d’entente :

— Vous êtes un peu notre bien, Simon.

Un peu ; pas beaucoup. J’appartenais à mes camarades. Je n’avais point de sentiment qui ne pût s’épanouir à l’aise dans les limites de ma classe. La classe précédente était déjà si vieille, si vulgaire ; elle avait laissé rider sur elle nos enthousiasmes, notre science ; il nous fallait la chasser devant nous, à chaque fin d’année, comme un serpent chasse sa peau ; – la classe inférieure si enfantine, si brouillonne, si dégingandée dans nos défroques. Deux autres générations en somme. La nôtre était plus robuste aussi, plus habile à la course, à la lutte, et j’en étais le plus rapide, le plus fort. Notre file éclipsait les plus anciennes files quand nous partions pour la promenade, les deux mêmes élèves toujours en tête, comme s’il eût fallu des guides attitrés pour suivre l’unique avenue, et c’était aussi mes deux meilleurs amis, comme s’ils conduisaient pour moi : Gontran, inégal, paresseux l’été, qui, par un devoir raturé, inachevé, parvenait à un quart de point, dans les compositions finales, de ma copie parfaite, – avec Georges, qui ne savait que dépeindre les forêts, et dans toute narration parvenait à glisser la description d’un taillis, ou d’un étang entouré de futaies, à la rigueur d’une oasis. Nous étions aussi plus unis que dans toute autre classe ; il est ainsi des générations où ne vit aucun hypocrite, aucun espion. Chacun de nous avait un ami qui sortait avec lui de l’étude si le répétiteur le mettait à la porte. Unis dans les périodes de révolte où nous nous enivrions du souvenir de toutes les émeutes historiques, celles de Prague, celles du lycée de Nantes, – crises où nos camarades se reposaient sur moi du soin de les venger, et c’était fait le soir même. Époque héroïque où nous étions persécutés par le censeur, qui interdit finalement les billets échangés entre élèves des grandes et des petites cours. Le lendemain de son arrêt, il eut l’imprudence de venir assister à notre classe d’histoire. C’était un ancien cuirassier qui avait chargé à Reichshoffen. Interrogé sur le bassin du Danube, j’affectai de parler des pays annexés. Il m’interrompit brusquement :

— Vous ne bavarderiez pas à tort et à travers de l’Alsace, fit-il, si vous saviez ce que c’est.

Je me tournai vers lui.

— Ce que c’est ? C’est une province que nos pères ont perdue.

Il était à cheval sur sa chaise ; il l’agita. Il releva d’un geste son haut de forme qu’il avait posé, ainsi qu’on pose son casque, contre un pied de la chaise : il allait charger. La classe trépignait.

Le professeur tenta de détourner l’orage vers une contrée lointaine…

— Parlez-moi du Soudan, de son avenir…

Mais d’une voix déplorable je déniai tout avenir à nos colonies… Ce qui manquait à la France, ce n’était pas le caoutchouc, les arachides, c’était le houblon, les filatures, c’était les cigognes. Le censeur se dressa, tout pâle. Il étendait déjà vers moi sa main desséchée, cette main qui eût interdit à Pylade de répondre à Oreste, à Schiller d’écrire à Goethe ; – mais le tambour de la récréation roulait devant notre porte et ma génération en profita pour sortir avec les honneurs de la guerre, au grand galop.

Unis dans les trimestres où le travail devenait, sans qu’on sût pourquoi, une griserie. Toute notre troisième, par exemple. Le professeur titulaire était mort pendant les vacances, comme meurent tant de professeurs, et dans sa chaire la classe trouva un nouveau maître plus jeune, fils de professeur lui-même, imberbe et chétif, né au cours d’une année scolaire sans doute. Il venait en disgrâce d’un lycée où ses élèves l’obligeaient à ne marcher qu’entre deux lignes tracées à la craie entre son fauteuil et son tableau, et pendant les éclipses de soleil brûlaient sa chaise pour noircir des verres. Incertain d’abord, tout inquiétude et tout espoir, essayant de lire sur nos visages si nous étions trente disciples ou trente bourreaux, nous tournant à dessein le dos, courage suprême, pour voir comment nous en profiterions. Plusieurs d’entre nous, sur le modèle des cow-boys qui laissent, pour tirer, leur revolver dans le veston, claquaient des doigts les mains dans les poches. Il frissonnait sans se retourner, secouant des épaules ces balles anonymes. Mal habillé, mal renseigné, il me traitait sans déférence et je trouvais un grand charme à cet incognito. Je l’attendais au concours d’ouverture. Il osa, ce jour-là, nous donner un sujet sentimental : l’amour d’Orphée et d’Eurydice. Il jouait toutes ses cartes : il voulait sortir de la composition déconsidéré ou admis. C’était le matin, je fus inspiré, je composai un poème du moyen âge. – Las, Orphée ! disait Eurydice. Aimable Orphée ! Doux ménestrel. Le roi d’Outopia me veut. Je vous veux, et ne veux rien autre !… Orphée se lamentait dans la même langue correcte et mesurée, s’accompagnant, lui, sur la viole. Le lendemain, notre maître arriva avant l’heure, les joues rouges ; sans attendre les leçons il lut aussitôt ma copie, et celle de Gontran, qui avait fait d’Eurydice une amie de Louis XV, d’Orphée un comte bourguignon. Il lut celle de Gratien, où Orphée était un Persan, celle de Georges, qui intervertissait les rôles et laissait enlever Orphée, dans une clairière, naturellement, par les femmes de Bactriane. Chacun de ces devoirs était pour lui une déclaration d’amitié, de zèle. Chacun sous un masque, nous nous engagions pour un an à la fantaisie qu’exigent les humanités ; nous nous engagions à être originaux, à être une classe où l’on ne copiait point et, de ce jour, il vécut à l’aise. Il se retourna sans péril vers sa chère troisième qu’il ramenait enfin de l’enfer. Encore au large dans sa liberté, il allait vers le tableau par des détours infinis, longeant les fenêtres. Il goûtait à chaque heure la joie de nous trouver attentifs, et, en fait de voluptés classiques, déjà trop avertis. Il nous tendait à dessein des pièges pervers dans lesquels eût donné peut-être toute autre classe, mais, en vain : nous savions toutes les expressions ambiguës, nous connaissions toutes les effigies marquées au revers du mot le plus usé…

— Comment se fût appelé, sous Louis XIV, un gentilhomme austère, puritain, mais d’esprit libre ?

— Un libertin ! criait la classe.

— Et La Fontaine, qui ne croyait pas ?

— Un mécréant !

Il flattait le lyrisme de nos narrations, nous modérant à peine quand nous comparions le profil d’une colline à la ligne d’un jeune sein. Il accepta notre mode des dialogues, car dans nos devoirs, fatigués de s’écrire, les auteurs célèbres, désormais, se parlèrent. Molière et Racine, Figaro et Scapin, Hérodote et Chateaubriand eurent enfin, sur un terrain neutre semé d’asphodèles, l’explication que tant de faux amis et de siècles avaient différée. Entrevues qui n’aboutissaient pas toujours, comme celle de Victor Hugo et de Napoléon III, de Médée et de Jason. De même qu’en géographie, pour étudier la moindre Cévenne ou le moindre Puy, nous dessinions toujours à son côté la coupe de l’Himalaya, nous mesurions ainsi à leur plus grande échelle, – Prométhée pour l’audace, Bayard pour l’honneur, – chaque homme, chaque sentiment. Chacun de nos petits héros, à l’autre bout du temps, eut, pour l’équilibrer, le plus illustre contrepoids. Les grands hommes pour nous n’existèrent plus guère que par couples, et maintenant encore j’appelle difficilement une ombre solitaire du champ où nous les avons couchées par deux, Grisélidis près d’Andromaque, Bérénice près de Mancini. À Napoléon lui-même, dans son île, ainsi que l’on fournit au lion en cage son caniche, nous accordions un petit général blessé, Philoctète, Bélisaire. Ou encore le Sphynx d’Égypte trouvait devant lui un Sphynx vivant, et tous deux se confiaient, interrompus par les plaintes des Colosses, – seules les Pyramides se taisaient en somme cette nuit-là dans la vallée du Nil, – qu’un jour, sur le bord d’un fleuve pacifique et sinueux, ces Gaulois hirsutes et bruyants, subitement rasés, ou à peu près, subitement les plus polis, entreprendraient de rebâtir les sept merveilles du monde, un phare d’Alexandrie en fer ajouré, des jardins suspendus sur des buttes, un Panthéon, un Odéon…

Cinq ans, six ans passèrent ainsi, la durée d’une croisade, la durée de la Révolution ; les arbres plantés à mon arrivée dans les cours avaient déjà toutes leurs feuilles. Si ma vie devait s’écouler à cette vitesse, j’avais devant moi l’éternité. Enfant, l’on profite de l’immortalité la plus passagère. J’étais patient, consciencieux, minutieux comme ceux qui sont assurés de vivre cent ans. Je conservais mes vers latins pour les relire vers 1980, dans mon extrême vieillesse, mon discours en prose rythmée sur les émeutes pour le remettre en 1930 à mes fils, en 1948 à mes petits-enfants. Je ne me hâtais pas, je n’apprenais à connaître chaque année que les auteurs du programme, à l’exception des auteurs étrangers, tous égaux en inutiles familiarités, en lyrisme sans âge, dont on pouvait lire sans progression l’œuvre éparpillée au hasard par l’économe dans les bibliothèques, Camoëns en sixième, Byron en septième étude. Je ne sortais jamais, je recevais peu de lettres ; c’était l’époque où l’on modifiait tous les six mois la vignette de nos timbres-poste : il est des modèles que mon père ne trouva pas le temps d’employer. Enfin, en rhétorique, le vieux siècle s’effondra, au milieu d’une année scolaire, au milieu d’une semaine, malgré l’empereur d’Allemagne, vous vous rappelez, qui voulait le soutenir encore un an. Tous ceux qui n’avaient été jusque-là pour notre classe que de proches aînés, Lamartine, Michelet, Hugo, passèrent le second cercle du Styx. Je me dégageai d’eux. Je renonçai, par des généalogies fictives, à me faire le cousin de Vigny, le petit-fils de Chateaubriand… Ce fut une tente qui s’abattait et ensevelissait tous nos aînés. Mais, tout seuls, nous n’avions pas peur…

Six ans, sept ans… Au séminaire, j’aurais déjà connu les recoins les plus chers de l’humilité ; au prytanée, aimé la discipline. Toujours orgueilleux et sauvage, dans mon lycée qu’avais-je appris ? Que devais-je à ces professeurs qui, demain, me donneraient eux aussi leurs derniers conseils et me prieraient de regarder en face leurs yeux sincères, difficiles à joindre, rapetissés par le lorgnon ?

Je leur devais une vie large, une âme sans bornes. Je leur devais, en voyant un bossu, de penser à Thersite, une vieille ridée, à Hécube ; je connaissais trop de héros pour qu’il y eût pour moi autre chose que des beautés ou des laideurs héroïques. Je leur devais de croire à l’inspiration ; – à des chocs, à des chaleurs subites qui me contraignaient, en cour ou en classe, un oiseau divin me coiffant, à graver sans délai sur l’arbre ou le pupitre mon nom en immenses lettres. Je leur devais de croire à ces sentiments qu’on éprouve au centre d’un bois sacré, d’une nuit en Écosse, d’une assemblée de rois, – à l’effusion, à l’horreur, à l’enthousiasme. Je croyais, – j’y crois, – aux saules, aux harpes, aux palmes. Je croyais, comme toute ma classe, au génie, et le talent pour nous ne comptait pas ; qu’était le talent de plus qu’une facilité, de plus qu’un don ? Fénelon, Ronsard avaient du talent, j’avais du talent. On dédaigne ce qui n’est que talent, en province ! Mais nous savions par cœur tous les vers, toutes les ripostes sublimes. Douce chose que le sublime, pour un enfant qui lit, ses devoirs terminés, dans l’étude mal éclairée, grondant l’orage ; chacun de nous avait sur un carnet tous ces distiques qui reluisent soudain dans la tirade comme un double échelon d’argent ; ces phrases qu’une forme de fer maintient tendues depuis des siècles au-dessous d’un langage desséché ; tous ces mots dédaigneux de vaincus à vainqueurs, de martyrs à leurs épouses, qui vous donnent soudain des os en ivoire, des ongles coiffés d’or, des yeux piqués de rubis ; tous les débuts de vers que l’indignation, la mort, le désespoir du héros interrompent et d’où l’on peut secouer, comme d’un marbre un raccord de plâtre, le second hexamètre. Mais le sublime a je ne sais quoi de bestial, d’impitoyable ; je lui préférais le génie. Je devenais caressant et paresseux dès que je pensais au génie. Une crème naissait sur ma pensée, sur mon front ma première ride. Pourquoi mon père, dans un éclair de folie, n’avait-il pas fait une statue, une découverte ? Il eût suffi d’une semaine ! Ou pourquoi n’avais-je pas un grand-père de génie, qui m’eût donné, désormais annulé du tirage des noms illustres, breloque immortelle, son nom pour prénom, – et qui m’eût porté mon chocolat au lit, et m’eût fait prendre des cachets, et devant lequel j’eusse toussé sans rhume, pleuré sans chagrin, pour voir s’inquiéter, pour voir s’assombrir les yeux, le front de ce visage, de ce buste…

J’achevais ma rhétorique, quand un proviseur de Paris m’offrit son lycée. J’hésitai. Paris ? Bien peu m’importait alors que l’on plaçât autour de ma classe trois millions de gens en plus. Mes maîtres s’étonnèrent de mon indifférence et m’obligèrent à les abandonner ; ce fut, cette fois, sa famille qui contraignit l’enfant prodigue au départ. Lycée ingrat qui m’avait déjà trouvé un successeur, un élève de cinquième au teint jaune, aux yeux bridés, au nez camus que nous appelions le grand lama. Mais il avait l’âge du lama qu’on proclame ; j’avais l’âge du lama qui disparaît, et je partis. Il était temps, et, après tout, je n’avais plus rien à faire dans cette ville. J’y étais venu souder à moi le passé des grands hommes, des petits hommes, de l’univers. C’était fait, solidement fait. Il faudrait que l’avenir tirât bien fort sur moi pour m’en détacher. Cela ne m’avait coûté, et encore, que le passé d’un enfant…

CHAPITRE DEUXIÈME

Dans la ville annoncée voilà quatre mille ans par mes sphinx, je continuai, de moins entendus l’eussent d’ailleurs prédit, d’être le premier. Mes professeurs croyaient tout convenu que je devinsse professeur. Un examen encore, et, d’élève, j’étais promu maître… Je reculai. Élève aujourd’hui, professeur demain ! – une nuit, une seule nuit pour tout ce qui n’était pas, dans la vie, l’enseignement ! Je reculai, et devant ma jeunesse. Mes directeurs ne devaient pas deviner à quel point j’étais jeune ; le seul d’entre eux qui me vit marcher sur les mains, m’entraîner au Bois de Boulogne en maillot noir au large cercle blanc (ce qui me donnait l’air de courir en deux parties), et terminer ma course par un saut périlleux, était le professeur de gymnastique, auquel ces exercices paraissaient justement les occupations les plus sérieuses de l’âge mûr. Professeur, tant qu’ils voudraient, dès que j’aurais atteint soixante, cinquante-cinq ans, mais je voulais aller d’abord là où me seraient utiles leur latin, leur histoire, – voyager. Je refusais d’indiquer ma vocation. Je n’en voulais pas encore. Je me sentais encore de taille à être officier, banquier, architecte. Je ne pus me résoudre à signer le papier qu’ils me tendaient, et à m’engager pour dix ans à être des leurs, c’est-à-dire à ne point construire pendant dix ans de cathédrales, point commander d’armées, ne point devenir moine. Mes professeurs obtinrent pour moi une mission à l’étranger et arrangèrent, d’eux-mêmes, le voyage que l’on offre au fiancé dont le mariage est rompu.

Je partis donc pour la première fois de ma vie sans uniforme. D’interne, – sans connaître les intermédiaires : externe, vagabond, – je passai émigré. Je partis non sans peine. Les départs étaient laborieux chez moi ; mon père, qui ne voyageait que pour les enterrements, m’avait légué sa peur des salles d’attente, bien que tout le monde maintenant, à part nous deux, fût mort dans la famille. Chaque fois que je débouchais sur l’avenue partout semblable de la gare, je me sentais partir pour un pays lamentable et gâché, – qu’hélas j’ai aperçu –, pour le Sahara planté de houblon, pour Ceylan bordé d’usines ; je me sentais abandonné. Ceux qui vont vers la même ville devraient s’attendre jusqu’à ce qu’ils soient au moins une dizaine : et encore l’on ne part bien qu’à mille, qu’à dix mille, pour une grande aventure. Du lycée même, tout enfant, je ne me décidais à revenir que par le dernier train. Il fallait que ma vieille bonne m’attirât en m’écrivant que je trouverais à la maison un chevreuil donné par un garde, un renardeau, un louveteau. J’aurais méprisé une boîte de couleurs, une bicyclette, mais je succombais chaque fois devant cet appât vivant. Le soir de mon retour n’était que plus décevant et vide, près de cette cheminée, sur ce lit où aucune bête sauvage ne venait me lécher les mains.

Avant de quitter Paris, je voulus passer un après-midi à Dieppe. J’aurais eu honte de ne pas connaître la mer avant de m’enfoncer en Europe ; ainsi je partirais du seul niveau véritable… C’était bien elle, telle que je l’imaginais du moins, avec son écume de mouettes. Tous ceux qui pensent à elle la connaissent. Tous ceux qui ont imaginé l’horizon en fusion, la droite et la gauche du monde écroulées, le zénith dans tous les points du ciel, l’imaginent vaguement. J’étais joyeux de l’avoir devinée. Je devais donc aussi voir d’avance comme ils sont les glaciers, les déserts, le vide. Inutile désormais de contrôler de trop près tout cela. Je tins à me baigner, malgré le froid ; léger, rêveur, je tenais sur elle sans nager. Je plongeai ; je perdis même en plongeant mon seul bijou de famille, une bague. Je n’en fus point touché ; je savais qu’elle me reviendrait un jour ou l’autre, dans un poisson. L’heure pressait, je n’étais pas sec en repartant pour Paris.

 

Ce fut longtemps un voyage silencieux, consacré à m’acquitter des mille commissions dont mes professeurs m’avaient chargé, sans le savoir, pour ce monde qu’ils ne connaîtraient jamais. J’allai remettre en liberté, dans le pays qu’ils m’avaient révélé, mille souvenirs précis que j’ai oubliés maintenant, qui aussitôt s’y fondirent, comme un oiseau qu’on relâche dans l’air. Entendre un nom de ville, quand on est interne, prisonnier, c’est faire vœu de la connaître. J’accomplis mon pèlerinage vers chaque cité qui m’avait guéri, au lycée, d’un soir de solitude ou d’injustice. Je voyageai sur le plan incomplet et périmé transmis par mes maîtres. Je ne vis pas, en Hollande, les fleurs, – qu’aucun d’eux n’avait songé à me signaler. J’aperçus bien le long du train, autour de l’hôtel même, au bord des canaux, partout enfin, des champs de tulipes ; j’en vis aux meurtrières des tours de prison, au guichet des boulangeries ; non prévenu, je ne m’en étonnai point. Je ne remarquai pas que les Belges ressemblent aux Japonais. Mais je vis les moulins, les écluses ; mais j’eus l’impression, – je la tenais de Louis XIV –, dans ces bas-fonds, sous ces digues, qu’un peuple vivait dans l’Océan jusqu’à la ceinture, que Delft, Dordrecht, Amsterdam, au contraire de la ville d’Ys, mouraient peu à peu dans leurs tuiles vernissées, dans leurs écailles, ainsi retirées de l’onde. Je tins à visiter les lieux de défénestration, de décapitation. J’étais le voyageur qui baissait encore un peu la tête, – un voyageur de grande taille –, en entrant dans le port de Rhodes, pour ne point se heurter au colosse. Dans les musées, dédaignant les peintres des petites batailles, des petits hivers, des énormes cornues, je ne vis que Rembrandt, Rubens, Holbein. À eux trois ils me suffisaient. Je suivais leurs tableaux épars sur ma route comme les traces de je ne sais quel voyageur, mon aîné, et sûr de le rejoindre. Avec mes bottes de sept lieues, je passais sans fatigue de l’un à l’autre, sans souffler aux petites œuvres, et toujours le plus beau me plaisait davantage. Une ou deux fois, alors qu’assis en face de Rembrandt je rêvais, relevant la tête trop à droite ou trop à gauche, au lieu du visage immortel dont une minute d’absence avait fait dériver mon regard, j’avais bien entrevu une tête fraîche et blonde, une dentellière devant un vitrail bleu et rouge, goûtant un calme enviable au-dessous de cet arc-en-ciel modeste à deux couleurs ; ou bien un sourire entre trois lumières ; ou bien une lumière entre trois fronts enfantins ; ou, souvenir d’un dimanche enterré avec ses bijoux et sa neige, vingt fillettes à patins argentés, à coiffures dorées revenant de l’église ; ou bien un vrai petit arc-en-ciel avec ses sept cercles, qui, sans raison, m’émouvait, m’attristait, comme s’il eût annoncé que baissaient les eaux de mon enfance. Mais déjà un aimant ramenait mes regards vers les trois maîtres, et, surpassant les conseils de Cellini lui-même, l’ombre tombant, je bâtissais de nouvelles formes avec les craquelures, les crevasses mêmes de ces peintures éternelles.

Ainsi je traversai, non sans quelque dédain, ces pays qui n’ont pas, nettes, généreusement tracées par de vrais fleuves, une ligne de vie, de chance et de cœur. Je parlais peu avec ces étrangers dont les ancêtres, au cours de mes classes, m’avaient vu pourtant si familier. Je n’avais pas été de ces enfants qui appuient sur le bouton de toutes les fontaines ; je n’interrogeais aucun gardien, aucun agent. Je personnifiais la discrétion aux yeux des portiers d’hôtel. Si peu m’importait d’ailleurs que ce palais fût maintenant hôtel de ville ou geôle, que cette procession fût catholique ou anabaptiste, que ce mort vînt du cimetière ou y allât ! Mais, le musée fermé, je me faisais indiquer le plus haut clocher, le plus haut beffroi. J’aimais cette ascension que n’avilissent point de paliers, ce tunnel qui m’amenait d’un coup à la plus grande hauteur où les bourgeois de la ville jamais furent surélevés. Une tour ne peut être construite que par des bourgeois à la fois audacieux et amis : il restait toujours à son faîte un peu de concorde et de vent. Tout s’ordonnait dans la cité : le champ de ses petits fracas m’apparaissait bordé par un cercle parfait, qu’échancrait parfois la mer. Je voyais mille bateaux endormis, et l’un d’eux, comme si l’on avait tiré au sort, appareillait subitement. Les sifflets des usines ne semblaient plus partir des petites maisons du quartier calme, les sirènes des écoles ; chaque bateau, chaque enfant gardait son cri autour de lui. Parfois je restais jusqu’au soir, sans qu’on me troublât. Il est encore des gardiens pour comprendre que l’on puisse demeurer une heure entière là-haut autrement que pour se suicider. Parfois la pluie tombait, je la laissais tomber ; on ne va pas à Bruges, on ne va pas à Jérusalem avec un parapluie. Parfois venait la nuit. En vain j’attendais que le beffroi devînt phare, à peine s’allumait une lanterne à la porte d’entrée. Je redescendais dans l’ombre, étreignant la corde de la rampe qu’au seuil je lâchais, laissant aller ma tour comme un ballon.

Je séjournai six mois en Allemagne. J’y arrivai après un long détour par la Hollande, par les îles, et je n’avais point l’impression que ce fût un pays limitrophe du mien. J’étais sur un autre continent, en tout cas dans un autre âge. Je trouvai un peuple biblique, accomplissant quelque besogne obscure d’avant le Messie, dont aucune action n’apparaissait sainte et sanctifiée, obligé d’exposer en file tous ses morts, qu’il comptait comme nous comptons nos nouveau-nés, de vendre ses cercueils au bazar, vivant sous la double et dure loi du foisonnement, du dénombrement. Entre deux rues de marbre peint, rehaussées aux combles de pourpre ou de ponceau, ils se bousculaient. On pensait aux fourmis, aux rats de Hameln, d’ailleurs tout voisins ; il eût suffi de suivre le premier passant pour arriver à un nid souterrain et millionnaire. On devait se retenir pour ne pas féliciter les promeneurs isolés, qui errent, cravatés d’une écharpe verte à raies citron, avec des fronts bosselés, derrière les allées de pommiers en pot. J’habitais à Charlottenbourg une maison de vermillon et dont les fenêtres ovales étaient cerclées de linteaux d’or. Chaque soir, mes hôtes épiaient mon retour, encadrés, et, chantant, parlant en chœur, m’entraînaient dans un appartement en bois d’orange et en cuir aubergine où les meubles garnis de devises m’invitant à m’asseoir, à m’attabler, à m’étendre, semblaient des meubles sourds et muets. Hôtes sentimentaux qui sur toute émotion passaient un cœur avide comme une éponge, le même cœur pour toute la famille : ce n’était pas propre. Hôtes durs, qui n’avaient pour domestiques que des fillettes de treize ans et les giflaient. Je les quittai bientôt, car moi je ne leur en voulais pas seulement de Sedan, je leur en voulais d’Arminius. Mais, vers le sud, en Bavière, j’eus de bons camarades ; j’eus, dans une lumière acide, sous un vent mordant, sous un ciel ténu, d’énormes camarades ; deux à la brasserie de la Bêche, deux à la brasserie des Franciscains, deux à la brasserie Royale ; amis qui vidaient lentement leur cruchon, sans beaucoup de rêves peut-être, sans beaucoup de vertige ni de frénésie : mais la bière, après tout, n’est pas de l’opium.

Vinrent les pays des navires, le Danemark, la Suède. Sur une mer indigo, coupée de courants bleu clair, mourait un continent crayeux et calme, à peine écumant. Des falaises l’encadraient, et il fallait monter pour aller à la mer. La moindre pièce d’eau communiquait avec l’Océan, se troublait aux équinoxes, ramenait les épaves, les reflets d’un naufrage lointain, et les mouettes voletaient autour des puits. Peu d’habitants, tous les oiseaux ; des canards trop lourds qui devaient traverser le golfe en plusieurs fois, par ricochet ; des poules d’eau, surprises sur la berge par le pasteur, qui regagnaient dignement et pudiquement leur bain ; des éperviers égarés au large, qui convoitaient traîtreusement leur propre image, se laissaient soudain tomber sur elle, et, déconfits, regagnaient la terre d’un vol court et mouillé. Pas de fils blancs, le soir, sur les buissons, entre les arbres ; mais des aigrettes, des flocons, des duvets, et, sur la rive, alternant pour le poète gai, le poète mélancolique, des plumes de cygne blanc, des plumes de cygne noir. Du moindre regard au ciel, comme d’une fusée, retombait une gerbe d’oiseaux. On reconnaissait d’où venait le vent, vers le crépuscule, à l’orientation des cygnes endormis. Pays des légendes ; pour un bateau qui appareillait s’élevaient mille mouettes ; pour une pensée, mille rêves. Je vis l’immense goéland, l’immense grèbe d’Andersen. Assis sur ces rives verdoyantes peuplées de pinsons et de mésanges qui se posaient bien sur le sable pour voir la mer, puisqu’ils n’y buvaient pas, le seul désir était de s’appuyer contre l’immense goéland, l’immense grèbe, contre un nuage bien gonflé si le reste était impossible. Dans le jardin zoologique un seul fauve, une tigresse en furie, qui mordait ses barreaux, qu’on pouvait d’ailleurs lâcher, qui ne pouvait fuir, Copenhague étant dans une île. Les passants étaient sveltes et soigneux ; on me souriait ; à Elseneur, un vieux monsieur se leva même de son banc et se découvrit à mon approche. C’était la première fois qu’un étranger, un inconnu me saluait ; qu’un arbre, dans un continent nouveau, s’inclinait sur mon passage. Trop surpris, je répondis à peine au vieillard, mais depuis je n’ai plus perdu une occasion de parler avec dévouement de sa petite ville rouge, de son château dont l’ombre dérivait jusqu’au milieu du Sund, d’Ophélie…

Je visitai encore l’Autriche, la Russie, l’Angleterre, servi par le hasard. Là je vis une émeute, là une guerre, là une paix magnifique et pesante. Ma vie devenait un livre de classe. J’en riais. Comme les deux enfants du Tour de France, qui arrivaient à Bourges le jour où l’on fondait le plus gros canon, à Valence le jour où éclosaient les vers à soie, dans Avignon le jour où les derniers castors français décidaient de finir le pont par un barrage modeste, il me suffisait d’entrer dans un pays pour que le monarque en mourût, ou se mariât, ou entrât en conflit avec son Parlement. Ennemi de ceux qui manquent leur train, qui ne trouvent pas de place au théâtre, j’avais réglé, dès le début, mon pas sur le vrai horaire du monde. Je sus parfois à temps l’accélérer. Je rattrapai Ibsen, Gladstone sur le bord de leur tombe. Je suis le dernier Français qui ait vu Bismarck…

 

J’étais arrivé à la tombée de la nuit dans son château et j’entrai dans le jardin. Il se promenait dans la clarté de la lune et fit volte-face en entendant mes pas. J’avais mes pieds sur son ombre. Il se recula pour la dégager.

— Que faites-vous ? cria-t-il.

Je ne venais pas voler. Je le lui expliquai.

— Vous me regardez comme un policier, répondit-il ; vous tenez à me reconnaître, la fois prochaine ?

Ses chiens n’aboyaient pas, ils flairaient mon manteau et remuaient la queue. Bismarck s’adoucit.

— Vous êtes le seul inconnu qu’ils aiment, dit-il. Vous êtes le seul qui puisse m’assassiner. Vous êtes bien taillé d’ailleurs. Vous devez bien courir.

Je lui appris que j’étais champion de mon gymnase, en surseconde. Il n’eût pas compris le mot lycée, le mot rhétorique.

— Et les poids, les haltères ? demanda-t-il, les Allemands sont plus forts que vous, aux poids ?

Je le détrompai. J’expliquai que le record à bras tendu était détenu par un Français, celui des deux bras par un Suisse, mais de Genève. Il m’écoutait. Il accorda même aux Français le jeu de tennis, comme il leur accordait les colonies. Nous étions maintenant à la porte du château ; quelques éclairs à l’ouest indiquaient qu’il pleuvait en France. J’avais honte de ma sottise, de mon enfantillage. J’étais venu lui crier qu’ils n’avaient rien, que Goethe, – qu’ils ne comprenaient rien, que la musique, la philosophie, que les sciences, – et je m’acharnais à faire l’éloge de notre pugilat et de nos sauteurs à la perche ! Aujourd’hui je pense que chaque âge doit combattre avec ses armes, et qu’après tout il a senti mon poing sous ces modestes gants de boxe.

— Adieu, fit-il. Je me couche.

Il me tendit la main, machinalement, sourit de sentir ma main froide et morte, et me quitta. Je restai sur un banc du jardin, insoucieux du sort que me feraient les chiens danois si l’idée leur venait soudain que je n’étais pas, comme ils avaient paru le croire, le lieutenant de Moltke adolescent, ou Kleist enfin éveillé, ou la reine Louise en travesti. Puis la nuit vint. La diligence jaune avec son postillon bleu arriva pour prendre les lettres de Bismarck. Elle s’éloigna dans le vallon, indiquant, au son de la trompe, qu’elle était toujours là où l’on croyait le silence le plus profond. De grands oiseaux saxons, avant de se coucher au haut des sapins, vinrent regarder au-dessous, par crainte des dénicheurs. Une laitière demanda si Bismarck voulait du lait le lendemain… S’il en voulait ! Puis je vis une fenêtre s’éclairer, et le profil de Bismarck se dessiner en noir sur les rideaux de mousseline, maigre, avec une cravate. Il donnait encore son ombre d’étudiant… Au bout de cinq minutes, à peine, il dormait, la lampe était éteinte…

C’est d’Oxford que le duc de Birngham, père d’un de mes amis, voulut me recommander à Jacques de Bolny, qui venait de perdre son neveu et cherchait pour le remplacer un secrétaire. Je fus tenté. Bolny, sénateur, presque milliardaire, possédait le journal influent d’Europe et passait à l’étranger pour régner sur Paris. Je m’étais ainsi représenté ma carrière : un ministre m’adoptait, me léguait ses charges… Je partis aussitôt.

J’aurais dû prendre le bateau de jour, car le mal du pays que j’avais évité ces trois années d’exil, m’atteignit enfin à l’aube dans la gare de Boulogne. Il pleuvait. Une caissière mal éveillée avalait son chocolat, un garçon me rendait sans générosité la monnaie ; une vieille mendiante, mendiant au rabais, déclarait accepter la monnaie anglaise. Il n’est point de compatriotes, il n’est que des complices dans une aube aussi désolée. Du train, je vis des douaniers endormis, des maraîchers arrêtés aux passages à niveau, des veilleurs qui rentraient, les traits durs et tirés, en retard de la bonté et de l’indulgence de toute une nuit. Je ne les reniai pas et c’est par ces parentés douloureuses ou vulgaires que je revins à mon cœur de Français, de même que je dus rentrer à Paris en frôlant ignominieusement des faubourgs, des terrains vagues, des maisons vagues. Comme j’avais eu tort de surprendre à son réveil ma France défardée et défaite ! Je m’imaginais encore d’un seul tenant toutes ces provinces que je retrouvais loties. Enfin j’arrivai. Je m’aperçus alors que j’avais pris un billet aller et retour, comme l’évêque qui vint à Rome et fut élu pape.

Jacques de Bolny attendait à la gare.

— Je cherche un neveu, me dit-il, voulez-vous l’être ? Voulez-vous me donner des conseils ? je cherche un directeur.

Bolny avait cette façon d’être modeste.

— Quel beau métier que celui de coiffeur, déclarait-il aussi à celui qui le rasait, – le merveilleux, le délicat métier !

Bolny n’avait qu’une ambition, – ambition que peuvent satisfaire dans les villages les adjudants retraités, les vicaires – : passer pour avoir l’âme noble, et il ne parvint jamais à la réaliser, pour la simple raison que cette âme était basse. Non pas que je lui aie vu commettre lui-même de mauvaises actions, mais il faisait porter ses défauts autour de lui par des amis, ou des parents pauvres, ou des familiers : il avait un secrétaire envieux, un cousin lâche, un portier vaniteux. Le monde entier se rendait compte de cette hypocrisie et le boudait, bien qu’il s’obstinât à être le bienfaiteur de l’humanité, en fondant des piscines, – l’humanité doit être propre –, ou des cours de morale du soir –, l’humanité doit être honnête, en tout cas se coucher honnête. En vain il voulait de bonne foi épurer la magistrature, accélérer la vie des bureaucrates, écarter des rues les pelures d’oranges. — Chantage ! disait-on à chaque tentative… Il avait une façon de condamner les exécutions capitales qui faisait dire : — Tiens ! Bolny est mal avec le bourreau ! Lié par son passé, il subventionnait en maugréant les instituts, les asiles. Inlassablement, il payait à l’ordre de la vertu, de la pudeur, de la propreté, mais toujours inutilement, et il les considérait toutes, après tous ses déboires, comme autant de maîtres chanteurs. J’étais confus de rentrer dans mon pays, dans mon avenir, par cette presqu’île fangeuse. Je redoutais surtout les matins où il fallait, pour une affaire grave, le surprendre dans son sommeil. Je n’ai jamais vu dormir avec cette laideur : il dormait comme un mort, les yeux blancs, le menton tombé, ne rêvant jamais. On espérait qu’au réveil il aurait tout oublié, sa richesse, sa force, son nom, comment on s’habille et comment on se tient debout. Mais, ses prunelles à peine rabaissées, il se saisissait avidement, – comme le voyageur assoupi en gare saisit sa valise au premier cri, de la journée et du présent, il parcourait les enveloppes de son courrier, épelant les syllabes de son illustre nom ; il mangeait des fruits de son château, il demandait quel était le temps. On avait parfois la consolation de lui répondre qu’il pleuvait, qu’il neigeait, que Paris était couvert de boue.

Je devins cependant son favori. Alors que je ne lui avais même pas indiqué mon adresse, il me confia ses deux secrets. Les voici ; je n’ai pas eu l’occasion de m’en défaire plus tôt : son père s’enivrant, il l’avait fait conduire un jour au poste, pour l’humilier et le corriger ; un de ses amis ayant pris sa place comme otage sous la Commune, Bolny, atteint subitement de goutte, n’avait pu revenir à temps et l’ami fut passé par les armes. C’est ainsi qu’il avait fait pénétrer le rhumatisme dans l’histoire de Damon et de Pythias, le sergent de ville dans celle de Noé. Une chose en moi l’inquiétait : tant d’indifférence pour mon avenir. Il m’aurait souhaité plus ambitieux. Il s’ingéniait à exciter mon amour-propre ou ma vanité. Sur son ordre on insérait mon nom à tout propos dans son journal, on notait mes repas, mes travaux. À tour de rôle, il invitait, pour me les présenter, les hommes d’État. Il organisa pour moi le dîner des ministres malhonnêtes, des ministres sots, et celui des néfastes, dont chaque assistant avait, avec la meilleure volonté, perdu une administration. Il me montra le monde politique tel qu’il serait plus tard, distribué dans ses treize cercles. Si bien que George Duchâtelot, président du conseil, me réclama un jour comme chef de cabinet. Bolny céda à contre-cœur.

— Je perds un fils, dit-il.

On savait, d’après l’expérience du neveu, qu’il supportait assez bien cette épreuve.

Libre de tout souci, je voulus alors retrouver, au milieu de mes amis et de mes maîtres, la place que j’avais quittée voilà quatre ans. Mes maîtres m’avaient abandonné ; ils ne me répondirent que par des formules : — Nous vous suivons, affirmaient-ils, nous nous réjouissons de vos succès, nous applaudissons à votre rapide carrière… En somme, ils ne parlaient que d’eux, et ne me prièrent même pas à déjeuner alors que je pensais encore valables leurs invitations répétées d’autrefois. Même accueil chez les maîtres que je n’avais pas connus, chez ceux que j’avais aimés de loin, poètes ou philosophes, et que je pris cependant la précaution d’aller voir le dimanche matin, à l’heure où ils savent libres les collégiens qui les admirent.

— Le maître n’est pas là, me répondit l’un d’eux, derrière sa porte.

Je revins donc vers mes camarades, mais avec plus de crainte. J’eus honte d’avoir nourri l’idée de me rappeler à eux en leur rendant service : j’allais tant leur devoir ! Je les invitai tous un soir et les attendis, le cœur battant. Je n’en avais revu aucun. Que pouvaient-ils penser de moi ? Comprenaient-ils que les discours à la République je les faisais comme je faisais autrefois, dans nos classes, les discours au préfet et à l’évêque, non par ambition, par désir de paraître, mais simplement parce que je savais mieux écrire qu’eux tous, plus nettement penser… Je ne contestais pas à Gontran le pouvoir qu’il avait sur les chiens, les animaux, j’étais résigné à approcher moins que lui de l’âme de mon chat… Allaient-ils se précipiter sur mon porto comme sur un buffet de sénateur ? J’étalais mes cigares, mes vins, avec un point au cœur, ainsi qu’un banquier laisse ouvert son coffre-fort pour tenter un ami… Allaient-ils seulement venir ? Au lieu d’un carton et d’une ligne, j’aurais dû leur envoyer une lettre, une supplication… On ne met pas une carte de visite dans une bouteille à la mer !…

Ils vinrent tous. Quelques-uns eurent même l’idée d’amener des camarades plus jeunes qui ne m’avaient aperçu, au lycée, que par-dessus le mur de la cour des petits et qui haussaient encore la tête pour me regarder. Georges et Robert amenèrent leurs femmes, toutes deux belles, l’une blonde, l’autre brune. Il ne manquait plus que des cheveux roux vénitiens pour que la place tenue jadis par nos songes fût tenue maintenant par des personnes vivantes. Tous étaient gais, bien portants. Il ne resta pas une goutte de porto. Pas un dont la voix eût changé, pas un geste qui ne fût de notre collège. Je reconnus une épingle de cravate. Au cou de Gontran, toujours un peu râpé, une cravate. C’était, de notre ancien vestiaire, à peu près tout ce qui devait subsister au monde. Ils burent par groupes ; ils retrouvèrent chez moi le harnais enfantin qui les unissait, selon l’humeur de la semaine, par deux, par trois ou par quatre. Ils partirent vers Montmartre, vers Belleville comme s’ils prenaient les lignes qui jadis les ramenaient chez eux, aux vacances, et formèrent, pour rejoindre leur autobus, le groupe de la ligne d’Issoudun, celui de Guéret, celui de Tours. Gontran, au lycée déjà solitaire, resta le dernier. Je lui demandai pourquoi il était venu si tard. Il baissa la tête…

— Je reçois aussi le mardi, dit-il…

J’eus l’impression qu’il jouait mon rôle dans un univers de commis, d’employés. Je voulus savoir ce qu’il devenait :

— Je ne deviens pas, dit-il. Je suis répétiteur, pour longtemps.

— Tu es marié ?

— J’ai une petite amie.

Pauvre Gontran, ce devait être une très, très petite amie ! Il lui fallait rougir maintenant à chacune des questions qui me faisaient lever la tête. Pauvre âme, qui roulait de l’or, pourquoi fallait-il que la main-d’œuvre fût en elle si chère ! C’est sur Gontran pourtant, plus encore que sur moi, que j’avais misé jadis nos espérances, sur son enthousiasme, sur son dédain illimités. C’étaient les formules répandues à foison dans ses devoirs que j’avais recueillies dans mon carnet : — Mourir n’est rien, il s’agit de ne mourir qu’une fois. — Conquérir une ville, sauver un enfant, et mourir… Ou encore : — Moi, simple lycéen, je regarde le soleil, le vide, la mort, et beaucoup d’autres choses, en face ! Nous l’appelions « roi de Jérusalem ».

— Et Jérusalem, Gontran ?

— Pardonne-moi, Simon… Il m’est arrivé un grand malheur. Depuis ce jour-là, je suis mort.

Pas même un enfant sauvé ! Je le regardai. Ses ongles, ses cheveux avaient continué de pousser dans la tombe. Il était hirsute, peu soigné. Il portait un complet d’alpaga, sur lequel il eût été difficile, en effet, d’épingler la croix rouge des Croisés, la croix bleue de Jean-Bart, la croix de Lorraine. Il avait bien définitivement renoncé à Jérusalem, à Québec, à Metz. Il eût pu suivre tout au plus une croisade d’enfants, s’occupant à l’arrière-garde du pain et des vivres, dans l’intendance. Sa vie était dès maintenant encadrée : un brevet périmé. Il vieillirait dans ce lycée dont il n’avait pu trouver la porte de sortie. Il serait la risée des élèves, il les entendrait chanter dans les couloirs des complaintes sur sa cravate, – sur notre cravate, – sur son amie, sur son enterrement. Puis, un jour, il mourrait vraiment, sans que sa mort, comme un coup porté à la terre même, amenât sur un coin de cimetière un afflux de gens éplorés et d’orphelins, et il resterait à peine de lui quelques souvenirs, quelques hardes, à peu près ce qu’il resterait de gravier et de sable, sa tombe une fois remplie. Un peu moins de force, d’indifférence, un peu moins de chance, et j’aurais eu moi aussi cette vie mortelle. Il partit en levant enfin les yeux, en souriant, en me disant :

— Nous sommes fiers de toi, Simon, tu es parfait !

Il avait oublié sur la cheminée son gant, son unique gant sans bouton. Il aurait oublié sa main que je n’eusse point été ému davantage.

 

… Ce n’était pas tout à fait faux. Je n’étais pas tout à fait imparfait. J’étais à mon aise dans la vertu. De même que le négligé me gâtait plus qu’un autre, et que je devais être toujours fraîchement rasé, fraîchement coiffé, un seul défaut, je le sentais, eût en moi tout compromis. J’essayais donc de n’en pas avoir. Il est si commode de ne pas mentir, de ne pas voler pour qui n’a point à justifier de premiers mensonges, de premières dettes. J’étais mon maître ; je n’avais eu à demander pardon, dans ma vie, qu’aux voisins sur les pieds desquels j’avais marché. Je pouvais à ma guise m’écarter des gens antipathiques, des gens cyniques, des malfaisantes gens. Je ne me fis point scrupule de rappeler en plein repas à un ancien ministre, le même qui supprima lâchement l’uniforme des gendarmes, qu’il avait désorganisé l’armée. C’était vrai : il avait fait aussi cela. De même que je vengeais autrefois mes camarades, je pris à tâche de venger, dans les banquets ou les salons prétentieux, Poussin, Schumann et Michel-Ange. Le monde est si fragile que je le pénétrai aisément, sous cette enfantine cuirasse. Ma transparence, mon désintéressement même intriguaient ; les maîtresses de maison me croyaient également capable de jeter des bombes sur un tsar ou de faire décapiter le même jour cent anarchistes. Bientôt l’on ne se moqua plus de ma parole, de sa légère emphase, de mes mots un peu nobles, qui paraissaient avoir l’accent d’une province restée antique. Ceux qui avec moi discutaient acceptèrent en réponse mes arguments somptueux, mes comparaisons parfois un peu éclatantes et un peu lâches ; pêcheurs mesquins et minutieux, ils se mirent à respecter mes filets à si larges mailles. C’est moi qui dus combattre ma tendance à parler par métaphores, par paraboles, par prophéties, la grammaire et la poétique des apôtres… Ne souriez pas, je n’imaginais point les apôtres à mon image ! Ne croyez pas que je fusse orgueilleux ! La peine la plus grande qu’on aurait pu me faire eût été de prouver que mon intelligence était l’intelligence, ma vertu la vertu. Le reflet de moi que je voyais dans la vitre lointaine me paraissait tellement plus noble, tellement plus digne que moi-même. Rien pour moi de flamboyant, de décevant, de pénétrant dans ma pensée. Rien en moi de cet esprit de finesse qui du premier regard atteint le cœur à sa plaie, l’ellipse à ses foyers, le menteur à ses deux yeux. Non ! Je comprenais les hommes, comme je comprenais jadis mes problèmes, en vivant avec eux, en les aimant d’une amitié déférente et réservée, en pensant à eux la nuit. Parfois, le soir, en me couchant, j’étais fort encore pour deux jours. J’étais heureux seulement d’être un de ces mille Français qui assurent les relations entre quelques académiciens et quelques familles bourgeoises, entre les auteurs classiques et les sentiments journaliers, et qu’on peut prendre comme exemple ou référence, sans être obligé, comme le font les juifs, de recourir tout de suite à Jésus ou à Spinoza :

— Sois juste, comme Simon !

— Tiens-toi droit, comme Simon !

— Dis toujours ce que tu penses et ne fume pas, comme Simon !

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Je fus donc indigné qu’un jour, où j’avais blâmé ses mensonges à la Chambre, Duchâtelot me reprocha de l’envier. Je frémis. J’eus soudain le désir de lui crier pourquoi je ne l’estimerais, pourquoi je ne l’envierais jamais ! Un défaut épouvantable sévissait à cette époque sur les ministres et sur Duchâtelot le premier. Ce qui est le seul but de la vie était bafoué par lui, peut-être ignoré. Il vivait avec ce que je croyais le rebut, l’opprobre du monde. Une moitié de lui était flétrissure et honte. Enviable ! Il avait une femme méchante, corrompue et laide !

CHAPITRE TROISIÈME

Les jeunes filles, seules, m’attiraient. La fraîcheur, la fierté, l’ardeur, la grâce, seules, m’attiraient. Mme de Liville en fut d’abord désolée. Il ne régnait plus chez elle, chaque après-midi, par ma faute, cette confusion de tous les âges qui faisait la gloire de son salon, où des fillettes de cinq ans offraient le thé, où les académiciens avaient le devoir de bavarder avec des lycéens du petit lycée. Sous ma conduite, dans un coin de la maison, jeunes filles et jeunes gens s’assemblaient. Nous retenions par la force, en l’attachant au besoin s’il était de caractère faible, celui de nous que de là-bas on appelait ; nous avions un langage secret pour nous dire, dès qu’un habitué d’âge s’égarait vers notre groupe, – sans presque remuer les lèvres, – du mal des intrus, du bien des amis. Déjà, imitant notre exemple, les vieilles dames et les vieux messieurs, réunis dans le boudoir, entendaient parler pour eux seuls du passé, et, reléguées au grand salon, les femmes mariées, divorcées, les veuves, agitant des éventails dans un air qui n’était pas lourd, baissant les paupières sur des regards qui étaient à tous, écoutaient les hommes gras, les hommes maigres parler du théâtre et de l’amour. Dans l’escalier qui conduisait de l’antichambre à l’appartement, assis les uns au-dessus des autres, nous nous passions d’espiègles compliments ou d’espiègles menaces. La joie même, l’enjouement, la malice elle-même, comme le furet arrêté dans la ronde, étaient toujours cachés sous les mains de l’un de nous. Il n’y aura plus de rampes aussi gaies, aussi tendres, aussi unies. Rampe qui se dressait quand une femme allait rejoindre ses compagnes définitives de vieillesse ou de purgatoire ; à chaque pas l’arrivante était à la hauteur d’une nouvelle tête fraîche, d’une nouvelle âme obstinée ; sur chaque degré, chaque année de sa jeunesse la dévisageait et lui demandait des comptes, avec des yeux sans complaisance, des lèvres sans fard… Elle montait vite…

 

Chaque soirée, chaque repas était pour moi une aventure. Je cherchais ma fiancée… L’hiver approchait. Les jeunes filles étaient vêtues d’hermine, de cygne. Dans les foyers, la flamme montait peu à peu, sous la sûre pression de chaleur distribuée dans la ville entière. Les voilettes enfin servaient et protégeaient contre la grêle quand les grêlons étaient trop gros, arrêtaient le givre. Les enfants, au retour de l’école, s’amusaient contre le trottoir à faire jaillir les étincelles de leurs souliers ferrés ; les plus habiles ne se déchaussaient même pas. Ce matin, des brouillards s’élevaient de la Seine, interdisant qu’on se fît signe d’un pont à l’autre ; ce soir, la pluie tombait du ciel par nappes soudaines, comme d’un plafond les plâtras, et les moineaux se réfugiaient au-dessous des chapeaux chinois des cheminées, le bec vers la rue, à cause de la fumée. Plus de feuilles aux arbustes des squares ; les gardiens, pour n’avoir plus à les balayer, cueillaient les dernières.

Je cherchais… J’acceptais avec une arrière-pensée les invitations d’hommes âgés qui pouvaient avoir des filles de vingt ans ; tout nom de sénateur, de général, de préfet devenait pour moi l’enseigne d’une famille paisible, où des enfants cousaient en paix. Parfois je tombais juste ; la fille de l’hôte était là ; elle savait même chanter, elle savait même jouer au piano cette prière de Moïse, prière à trois temps, écrite sans doute un jour que Moïse valsait. Parfois j’arrivais trop tard : on était mariée à un spahi ; on était à Mascara. Parfois, taquinerie, l’hôte de soixante ans n’avait que des fillettes. Je pouvais alors caresser, embrasser, soudain rajeunies, les jeunes filles que je devais à peine effleurer du regard, malice de la nature qui était bien capable demain de me donner à ce bal une danseuse géante. Je découvris Louise et Thérèse, les deux sœurs que toutes mes amies admiraient, et entre lesquelles j’aurais dû choisir, si je m’étais marié par plébiscite. La modestie qu’inspire le bonheur, et qui, de deux sœurs jumelles, vous fait épouser celle qui est la plus petite d’une ligne, la plus légère d’une once, celle dont le regard va un centimètre moins loin, m’inclina tout un mois vers Thérèse. Puis j’aimai Louise, mais ce n’était pas convaincre Louise, prendre la main de Louise qui était difficile, c’était la voir. Elle se cachait. Il fallait des ruses pour la rencontrer ou la surprendre, sur un fauteuil où alors elle feignait de dormir, – mais, une fois découverte, elle était à votre merci, elle parlait sans arrêt, vous disait sa vie, son passé, son avenir… puis, dès qu’on ne la surveillait plus, disparaissait et redevenait pour des semaines insaisissable. Je vis aussi des bouches sensuelles, des épaules rondes, des yeux bleus et noirs débordant de candeur, de feu, de doux plaisir… Je pourrais toujours, si je ne me mariais point, faire une fin, avoir quelque grande passion… Mais il semblait bien que ce recours dût m’être épargné. Tous s’accordaient à me prédire un mariage prochain, une femme parfaite. Personne ne s’avisait de penser que j’entretenais une actrice, qu’une ouvrière délaissée me tuerait. La somnambule du quartier des Invalides mit même tout ce futur au présent. – Tu es marié à la femme qui fut faite pour toi, me révéla-t-elle, tu as de beaux enfants… Le même soir, au premier livre que je pris sur un rayon, l’antiquité aussi me tutoya et me parla de mes fils.

Mme de Liville songea donc à me marier. Deux fois par semaine, à sa table, je fus installé près d’une jeune fille nouvelle. Mais, alors que ma protectrice mettait sa gloire à n’assembler que des couples modèles, alors qu’elle avait uni le plus riche Américain à la plus riche Russe, perdu une année complète pour trouver à un poète sensible, de très petite taille, une fiancée sensible et minuscule, je me demandais en quoi pouvait me compléter Lili Dolce, qui élevait chez elle un lionceau, ou Maria Petersen, qui, agitée, réclamait, quand la nature était trop belle, de vraies armes pour punir la nature. J’entendais m’approcher du Mont Blanc sans pistolet automatique, de mon bureau sans cravache. Un jour, je me plaignis de mes voisines. Mme de Liville secoua la tête…

— Combien il est fâcheux, Simon, dit-elle, que vous vous entêtiez à n’aimer que les Françaises. Avec Maria ou avec Lili, vous seriez tellement à même d’accomplir votre mission.

— Ma mission ?

— Ces deux jeunes filles que vous méprisez sont des héroïnes. Lili Dolce, à Benghazi, porta toute une nuit, en deux morceaux, le corps de son père coupé par les Arabes. Maria Petersen a vécu un mois déguisée en servante chez le meurtrier de sa mère et l’a dévoilé.

Je protestai. Je déclarai que ma mission n’était point en tout cas de devenir le prince consort d’un maigre champ héroïque, ou d’épouser, satisfaite et désormais inoffensive pour la vie, une petite Vengeance. Je déclinai pour le prochain dîner le voisinage de Bertha Bols, qui repêcha le ministre de la marine autrichien, tombé dans l’eau au lancement de son premier dreadnought. Mme de Liville, froissée, n’insista plus.

— C’est bon, dit-elle seulement, vous aurez Gabrielle…

Le lendemain donc, entre sa tante qui est sourde et un Américain fraîchement débarqué de l’Ouest, j’eus pour voisine Gabrielle. Gabrielle arrivait de province, où chaque année elle passait six mois, mais on l’avait prévenue que ce grand jeune comme, son voisin, était un voyageur, un savant, un homme d’État, un assez grand jeune homme enfin. Candidement, elle voulut m’intriguer, m’étonner, être digne de moi. Elle affectait d’être préoccupée, distraite ; cela ne se fait point en province, je m’en inquiétai. Ses verres, remplis jusqu’au bord, allaient déborder : je la fis boire. Elle les vida d’un trait. Je demandai si elle était malade ; elle protesta :

— Pourquoi je ne bois pas ? dit-elle. Pourquoi je bois si vite ? Mais, cher Monsieur, croyez-vous que les jeunes gens aient seuls le droit d’être distraits ? La vie nous préoccupe, nous aussi.

Je dus sourire.

— Vous me croyez ridicule, n’est-ce pas ? J’ai l’air éphémère, avec ma robe verte et mes joues roses. Je vous en prie, ne riez point. Mais parlons : Je vous assure que les jeunes filles, aujourd’hui, apprennent et comprennent beaucoup.

Que n’eût point compris Gabrielle, en effet, si elle eût passé les douze mois de l’année à Paris ! Voici ce qu’elle devait au semestre de province : elle comprenait l’impiété, poussée jusqu’à la fureur ; elle excusait les iconoclastes, les bourreaux de saint Sébastien, sur le cas de Judas faisant toutefois quelques réserves. En art, tout était sacré, elle admettait, pour voir la flamme, qu’un empereur brûlât sa ville, un bourgeois son chalet. En amour, elle comprenait tout, jusqu’à l’inceste. Elle ne pouvait, non, elle ne pouvait condamner la passion d’un frère pour sa sœur, – d’un frère gentil –, d’un père pour sa fille, – d’un père tout jeune. Si j’y voyais des objections autres que les préjugés je n’avais qu’à les dire, mais j’étais alors plus rigoriste que les philosophes irlandais, qui approuvaient le rapt. Elle ne pouvait voir un grand mal à la légèreté dans le mariage, à la fidélité non plus… ; d’ailleurs elle comprenait aussi le mal. En résumé, qu’hommes et femmes se livrent un combat sans fin, que tout est convention, que nous mourrons un jour, voilà les vérités qui paraissaient évidentes à Gabrielle, et qu’essayait en vain de comprendre, par tentatives de plus en plus espacées, notre Américain de l’Ouest.

Vers la fin du repas elle se tut, découragée. L’acoustique de la salle à manger, de Paris peut-être, de la semaine, ne se prêtait point décidément à ces aveux. Elle baissait la tête, laissant aller ses bras, comme un pêcheur qui s’est trompé, qui a mis au mât ses vieux filets et non ses voiles, et s’étonne d’être immobile sous un vent qui pousse les autres. Il me suffit, au dessert, de raconter quelques histoires de petits chiens et d’enfants pour l’attendrir, pour l’amener à l’aveu qu’elle n’était point de limon et de feu, mais seulement bonne et dévouée, assez jolie, un peu bornée…

— Je suis bête, dit-elle en me quittant. Je crois décidément qu’une jeune fille ne comprendra jamais rien !

Je la revis souvent. Elle était docile, gaie. Mais elle s’entêtait à une noblesse, à un décor qui juraient avec son nom même. Parti pour la voir en sifflant, un bouquet de deux sous dans la poche, je tombais dans un salon mystérieux, éclairé par deux veilleuses violettes, où je me heurtais douloureusement aux fauteuils, aux tables, au piano mugissant. Il fallait dix minutes pour découvrir les commutateurs et changer la caverne en salle de bal. C’est alors que Gabrielle, dont la naïve main, une seconde avant mon arrivée, brodait de petits Hollandais sur un coussin, apparaissait dans la gaze et la mousseline, rattachée tout juste à ce bas monde par une écharpe. Elle jouait, avec des fautes, le rôle d’une absente, pour le moins d’une reine absente. Elle avait, pour toucher les roses, pour me donner la main, une adresse infinie, mais qui était copiée. Elle approchait parfois sa tête, l’éloignait avec un mouvement tendre et noble qui me faisait dire : — Qui donc se rapproche, qui donc s’éloigne ainsi de moi ? Son parfum non plus n’était pas le sien. Je respirais sur cette fleur de papier un parfum profond, naturel. Ni sa coiffure, ni certains sourires distraits et amers qu’elle avait étudiés devant une glace, devant un visage peut-être. Un jour, je découvris un signe sur son cou.

— Oui, dit-elle d’une voix indifférente, c’est mon signe, je l’aime.

C’était faux ; elle ne l’aimait pas ; ce devait être le signe favori de quelque amie, de l’amie peut-être qui ne pouvait vivre que dans une ombre percée de deux yeux violets, et qui, si j’en croyais certains regards, certaines phrases reprises par Gabrielle, en ce début d’hiver souffrait un peu, aimait un peu.

— Vous vivez seule, Gabrielle ?

— Seule ?

— Vous n’avez pas une amie que vous vénérez, à qui vous obéissez, qui vous a choisi cette robe, celle enfin dont vous ne parlez jamais ?

Elle me regardait, atterrée.

— Hélène ?

— Hélène peut-être… Je voudrais la connaître, quel que soit son nom !

Les yeux de Gabrielle se gonflèrent de larmes. Elle s’adossa à la vitrine, gagna une table à petits pas, puis le piano. Allait-elle, s’aidant aux meubles comme une convalescente, faire ainsi le tour de la pièce ? Elle sentait qu’en elle se livrait une lutte ; elle ne bougeait pas, elle se taisait pour que le combat eût lieu dans le silence, sur un cœur à peine agité. Mais personne n’était là pour lui dire que ces combattants étaient l’amitié et la jalousie, que son cœur éprouvait simplement le désir de tout garder, ou de ne garder rien et de tuer tout, ou, – c’était le plus commode –, de se tuer. Elle se crut ridicule et emportée par un enfantillage. Des fillettes ramènent à leur ménagerie, sans autre appréhension, en les tirant par les oreilles, des tigres échappés. Elle surmonta à son insu, en cinq minutes, l’envie, la jalousie, puis l’orgueil.

— Quand voulez-vous la voir, Simon ? Elle recevait hier… ou avant-hier… Elle ne reçoit pas toutes les semaines…

— Aujourd’hui ?

— C’est cela. Je n’ai rien à faire. Il fait beau… Allons à pied.

Nous marchions l’un près de l’autre, lentement. Je lui accordais volontiers ce quart d’heure… il était pris sur le passé. Soudain, trop fière, elle appela une voiture, donna l’adresse, à voix basse, mais pria tout haut le cocher d’aller vite. Dès que je fus monté, elle vint se blottir contre moi, prit mes mains, les entrelaçait aux siennes, distraitement mais d’après des figures précises, comme s’il était question de dévider un écheveau ou de porter un enfant fatigué. Elle me révélait tout ce que j’aurais pu lui reprocher, plus tard, de m’avoir tu : Hélène me connaissait déjà. Ce n’était pas tout : Hélène s’inquiétait de moi. Toutes deux, au fond, ne parlaient plus guère que de Simon. Elle avoua qu’un jour, par sa ruse, Hélène m’avait vu dans un thé. Ainsi, elle combla en quelques secondes un enfantin fossé d’hypocrisie et d’égoïsme. J’avais son secret, sa force. Déjà, elle me suppliait de ne pas revenir chez son amie sans elle, car, on ne peut avoir toutes les prudences, elle ne m’avait pas bandé les yeux et je savais maintenant le chemin, chemin peu compliqué : la voiture traversait la Concorde, suivait les Champs-Élysées, s’arrêtait à l’Étoile.

 

J’étais maintenant dans un salon dont toutes les portières, dont tous les rideaux étaient déjà retombés, dans une nuit précoce et orgueilleuse qui ne voulait rien devoir à la nuit du dehors, dans la nuit d’une planète minuscule, d’un cœur seul ; j’étais au centre de cette ombre dont Gabrielle, avec ses yeux clairs, essayait vainement de promener une tache sur sa vie. Puis se haussa, précoce, achevé, le parterre où glanait Gabrielle : remplissant les vases, les fleurs qu’elle aurait eues dans quelques jours ; sur les meubles, les livres qu’elle lirait le mois prochain ; aux murs, ce qu’elle aimerait et acquerrait peu à peu au cours de sa vie entière, un portrait de Poussin, des fresques grecques, – des primeurs encore pour elle. Dès qu’Hélène parut, elle se sentit indiscrète : toutes les deux minutes elle se levait pour prendre congé, et notre première entrevue se passa à retenir entre nous cette ombre vacillante et petite. Elle ne devait plus être désormais qu’un bouffon turbulent et maladroit, pinçant, mordant ou jouant les chansons à la mode sur un peigne entouré de papier de soie. Elle ne prenait plus part au bavardage, abandonnait définitivement l’inceste à l’Irlande, la folie incendiaire aux bourgeois ; on sentait qu’elle n’avait plus que de minuscules pensées, mais précises…, et, ce premier jour justement, ainsi que l’on désire parfois interroger le chien, le chat qui vous voit aux genoux d’une amie, je désirais savoir quelles images nettes donnait sur cet écran le jeu d’ombres que j’improvisais sans logique et sans conscience. Qu’eussent pensé de moi, ce soir, les chats, les chiens ? Gabrielle eût-elle dit, si je l’avais brutalement forcée à parler :

— Ils vont se faire la cour, sûrement s’aimer…

Si je l’avais menacée :

— Ils vont se marier ; c’est l’entrevue.

Si je l’avais torturée :

— Dans quinze jours, ils s’embrasseront…

Mais il ne fut pas besoin de brusquerie. Comme je la reconduisais, d’elle-même, elle traduisit dans son langage mille impressions mystérieuses que j’avais :

— Les étoiles luisent… Les tramways grincent… Jamais, non, jamais, la lune n’a été aussi ronde !

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Heureux petit Copperfield, qui eut le droit, avant d’épouser sa vraie femme, d’avoir sa femme enfant, sa femme sœur… Hélène était nonchalante avec un rire rapide. Sans secret, elle intriguait, et doublement, comme la réponse à une énigme inconnue. Sans imagination, elle avait la force de ceux qui se laissent tomber, du haut d’une tour, du haut d’un pont, dans le vide. Elle échappait à la discussion, à l’heure, d’une phrase brève, décidée, et il fallait la retenir comme au bord d’un parapet. Pourquoi m’était-il interdit d’avoir ma femme astrale, ma femme uranienne ? Car Hélène avait l’entêtement, la douce éternité des astronomes ; elle aimait leur science ; souvent, au balcon, devant la nuit, elle me donnait les leçons que mon premier maître, à cause de l’accent tourangeau, avait interrompues. Soudain bavarde, elle touchait chaque astre d’une parole purifiée, pleine de sens encore et de raison quand elle devait s’arrêter sur l’étoile la plus lointaine, de là-bas revenant sans transition et sans surprise vers moi, qui me sentais reculé de toute la distance infinie, et ma tête en retombait brutalement sur mes épaules comme au bout d’un élastique. Certains soirs, elle restait insensible aux couleurs, à la saison, au temps, elle avait des yeux sourdement éclairés qui semblaient voir les choses elles-mêmes, objets biscornus et incolores, battus par l’espace ; et le monde était en dehors d’elle ; et je lui sentais l’enfantine fierté de n’être assurée que de sa vie ; et, subitement arrogante, elle traitait les amis, les objets les plus chers avec indifférence, images qu’ils étaient. Cela ne l’eût point surprise que mon corps se cassât alors en deux, flottât dans l’air. Je m’éloignais, je m’étendais sur le divan, les yeux fermés. Il venait bien un moment où elle ne pouvait supporter la vue de cette image morte, rebelle, elle s’approchait à la dérobée et partageait avec moi d’un geste, d’un mot, sa vie, – m’en donnant parfois, généreuse, plus même que la moitié qui m’était due.

J’éprouvai vite un malaise dans ce vide. Je me sentais soulagé, une fois dans la rue, d’aspirer cet air parisien où pouvaient vivre les moineaux les plus essoufflés. Hélène ne remarquait pas que ma plus grande pudeur était justement celle de ce paganisme qu’elle étalait. Je m’étais toujours refusé aux discussions sur l’espace, sur l’âme, et au désir de casser un sablier. Bientôt, j’exagérai ma bonne humeur, j’arrivai chaque fois avec un lot d’anecdotes, j’apportai les périodiques dans ce pays sans âge. J’essayai de lui faire croire, par mes turbulences, que je l’avais mal comprise. Elle ne fut pas dupe de ma ruse, j’étais malgré moi l’acrobate qui feint à tout moment de heurter des pièces fragiles et qui ne les brise jamais. Je bousculais sa transparente idée du Temps, mais comme l’apprenti horloger le globe de pendule qu’il va livrer à bicyclette. Elle parut d’ailleurs se soucier peu d’avoir ainsi confié à faux son cœur. Elle se borna à n’en plus parler ; elle s’habitua à cette compromission, et, au contraire de Gabrielle, se plaisait à sa déchéance. Je lui appris le poker, je la fis abonner à la Galette des Modes ; nous en restâmes là pour le ciel ; nos livres, notre fenêtre, s’ouvrirent moins souvent. Bientôt, il ne fut plus question, entre nous, que de théâtre, de patinage. L’amitié, cette fois, unissait deux cœurs tendres et graves par ce qu’ils avaient de volage et d’indifférent. Puis un jour, comme s’il était temps qu’à son tour elle s’effaçât, levant le dernier écran qui me séparait peut-être de l’avenir, sans raison, sans prétexte, elle me dit :

— Je veux vous marier, Simon… Je pense à une amie.

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Une guerre avait eu lieu en Orient, entre des ennemis et des amis à nous. Je venais annoncer à Hélène victoires et défaites. Assis dans un coin de la cheminée, je tisonnais, j’organisais de grands feux de trois bûches, d’une seule bûche, d’un tison. À l’autre coin, mon amie lisait : ainsi se disposent les couples dans leur extrême vieillesse, et de vieillesse je ne sais quel amour mourait. J’attendais. Je savais qu’Hélène n’avait point dit au hasard : — Je pense à une amie…, comme un camarade attendri vous confie, après un heureux dîner : — Je pense à un vieux mufti, je pense à un enfant birman… C’était bien là une promesse ! J’avais le droit d’attendre… Trois mois passèrent… D’attendre des années ! Un jour enfin, elle me tendit une carte :

— L’amie dont je vous ai parlé revient d’Égypte, dit-elle.

Ce n’était point son amie nommée Cléopâtre, nommés Thaïs, et la carte était signée Anne. Dans ma joie, mon cœur se serra un peu, car depuis deux mois je vivais dans Paris comme si Anne y habitait ; deux ou trois fois j’avais cru l’apercevoir. Ainsi, sur un peu de neige, – bien peu, l’hiver n’était pas rude –, j’avais, sans me douter du danger, enjambé un gouffre, un abîme. Puis vint une carte de Corfou, dans laquelle Anne affirmait avoir toujours désiré voir Corfou… Puis vint une carte de Florence ; Anne s’y attarda ; elle avait toujours désiré voir Florence… Et Paris, qu’en faisait-elle ? Et tous ces petits bourgs de Paris, que j’explorerais, mais pas seul, dès le printemps : Marly, Champigny, Nogent, – l’histoire du siège, – l’histoire peut-être de notre amour ! Qui n’a pas toujours désiré voir Pantin, voir Nogent ? Puis vint une carte qui gardait encore le parfum de son papier à lettre : elle était en France ! Puis ces huit jours de silence mortel qui suivent toujours l’arrivée à Paris des amis les plus impatiemment attendus, cette semaine morte qu’on doit ajouter au temps de leur voyage de retour, ne fût-il que de quelques heures. Puis, par téléphone, Hélène m’apprit qu’Anne allait me téléphoner.

C’est un samedi qu’elle tint parole, un samedi sur lequel empiétait le soleil du dimanche comme mord sur le simple clairon qui le précède, dans les images d’Épinal, l’or du colonel. Le ciel était tout bleu, avec une traînée de bleu plus clair, sous laquelle se devinait la voie lactée. C’était le jour où une foule plus grande que nature se promène sur l’Arc de Triomphe. Jour innocent, dont chaque minute est gravée dans mon esprit, qui me fournirait sans effort mille témoins, mille alibis au cas où l’on m’accuserait, pour ce jour-là, de vol, de crime, ou simplement d’injustice. Car je citerais ma concierge, qui vint jusqu’à moi me sourire, elle ne sourit que de près ; je citerais mon pâtissier, qui achevait de servir une femme de chambre, et se tournait vers une cuisinière, disant : — Voici, jeunesse, et vous, marquise ? et le conducteur de mon autobus, qu’on reconnaîtra sans peine, qui est nègre, au lieu d’une sacoche qui porte une bourse et la tire de son gilet pour rendre la monnaie, tandis qu’il vérifie la pièce avec les dents ; et mon nouveau bottier enfin, qui habite au coin de la rue où vivait Rabelais et de ce quai, refuge des marchands de lunettes, où aurait vécu Spinoza s’il avait été de Paris, un bottier ému, qui venait d’avoir un fils. Insistons sur cette entrevue ! Il me donna sa parole d’honneur que toutes mes bottines m’iraient sans essayage, je répondis qu’il pourrait toujours prendre le temps voulu. Il m’affirma que nous nous entendrions pour les factures ; je lui dis que je cherchais un bottier pour toute ma vie. Il n’attendait que ce prétexte pour me révéler que la maison ne risquait plus de disparaître, qu’elle avait un héritier, et me présenta son fils, qu’apporta sa femme, suivie de la bonne. Il était dix heures… je gagnai la Présidence par les quais, et je vis descendre vers Auteuil la troupe des cygnes qui remonte, à la tombée de la nuit, vers Joinville.

Comme entraient chez moi les inspecteurs, les architectes et les délégués qui venaient discuter les plans du Palais de l’Agriculture, le téléphone m’appela.

C’était Anne… J’ai oublié ce qu’elle dit ; je ne me souviens que de mes trois réponses, car je les surveillai, ne voulant rien dire que ne pussent entendre des agriculteurs, et essayant de leur cacher que pour la première fois je téléphonais à Anne.

— Oui, je devine. C’est vous. Je reconnais votre voix.

— Entendu, demain, à quatre heures… par l’Égypte, par les Indes, par la Perse ?…

— Oh ! enchanté, ravi… Oh ! désolé !…

Cachant mon enchantement, mon ravissement, ma désolation sous un masque désabusé, je revins vers mes hôtes, entièrement courbé sur leurs devis. Ils avaient d’ailleurs tout entendu, et proposèrent de revenir le lendemain à deux heures, au lieu de quatre. J’aurais dû leur demander pourquoi, et surtout j’aurais aimé un architecte libéré de fausse discrétion, qui n’eût pas résisté au plaisir de me parler de cette femme que j’allais perdre ou rejoindre par tant de pays d’architectes !

Le soir vint. Je m’endormis paisiblement. Mais, une fois dans la haute nuit, je fus ballotté et secoué. Mon domestique affirme que je poussai des cris, des gémissements, que je me débattis. C’est sur un lit pourtant que j’ai appris à nager ; mais cette fois, si Bastien ne m’avait pas tenu les bras, j’y sombrais. Le matin, j’ouvris les yeux avec angoisse. Il doit être si facile à l’esprit, dans une nuit aussi profonde, d’oublier nos trois pauvres dimensions et de ne point nous ramener exactement sur notre espace, dans notre temps. Allais-je m’éveiller en Afrique, voilà vingt siècles ? Je repassais déjà, et pour m’en servir, je vous assure, les injures latines, les imprécations de ces héros grincheux…

Mais c’était bien le matin du bon jour ! Des marchands dans la rue criaient leurs légumes en français. Sur mon tapis jouait un doux soleil que je reconnus nôtre au demi-degré qu’il a perdu depuis l’antiquité ou depuis l’Orient. Huit heures seulement me séparaient d’Anne. Il était déjà trop tard pour qu’on pût arriver à temps à notre rendez-vous d’Espagne ou d’Italie ! De quel appétit je déjeunai ! Mon domestique avait oublié de sucrer le chocolat, de beurrer les tartines. Mais, au fond, il avait bien fait : ils ne sont plus des esclaves !

CHAPITRE QUATRIÈME

Je vivais content, paisible… Était-ce la Grâce ? Était-ce la paresse ? Devenais-je plus croyant, moins travailleur ? Je crois tout simplement que j’allais aimer. J’étais certain d’aimer bientôt. Peut-être eût-il suffi dès ce moment d’une brusque décision pour me persuader de mon amour, orgueilleusement en souffrir, en mourir. Mais je préférais ne rien savoir de moi, et ne pas arracher de mes yeux ce bandeau qui liait aussi contre la mienne, doucement pressée, la tête de l’amour. Tâche facile. Les jours succéderaient aux jours, au soleil le soleil ; tout se retrouverait, tout se ressemblerait. Je n’avais qu’à attendre, qu’à vivre, qu’à veiller les jours de tempête aux tuiles qui tombent des toits, qu’à éviter le sort de ces fiancés maladroits, écrasés par un camion, tués – ridicules – à la fenêtre d’hôtels ottomans ou mexicains pendant une révolution. Pour la première fois, je suivais les conseils qu’on m’avait donnés à mon départ pour Paris ; je ne descendais plus des tramways en marche ; je ne circulais plus la nuit dans les fossés des fortifications, je portais mon choix, aux stations, sur la voiture dont le numéro était un multiple de neuf. Je ne me promenais que le matin, ou le soir, ou à midi, dans ces heures – uniquement – qui sont un trottoir ou un refuge au milieu de la journée bruyante. Il n’était pas un Parisien, à la fin du mois, qui eût bousculé moins d’aveugles.

C’était presque la Grâce ; c’était la tendresse. Je m’arrêtais à tous les étalages. Je découvrais les magasins de jouets. Tout ce avec quoi l’on joue m’était désormais interdit, vu mon âge, mais chacun de ces soldats de plomb, de ces tramways, parce qu’ils étaient petits, par cela seul, me devenaient chers. Tout ce qui était petit et vivant m’émouvait. Géant soudain, j’eusse été pour la France un Gulliver délicieux, ami du petit président, amoureux de la présidente. Je pouvais du moins être Gulliver pour tous les autres siècles, et ne m’en privais point ; la guerre de Troie, la conquête des Gaules se déroulaient pour moi entre des êtres minuscules, qui perdaient juste une goutte de sang, mourant tout pâles, dans des pays où les fleurs, les arbres, les oiseaux gardaient leur taille d’aujourd’hui. Si l’amour consiste à aimer tout, j’aimais déjà !… C’était la patience ; j’ouvrais mes lettres au coupe-papier, mes noisettes au casse-noix. J’autorisai les trois architectes du Palais de l’Agriculture à ne l’achever que dans deux ans. En voulaient-ils quatre et ajouter des tours ? Je comprenais si bien qu’un ouvrier passât toute sa vie à sculpter une fenêtre, que son fils, si elle était inachevée, la terminât, s’en remettant au petit-fils pour la lanterne. J’admettais tous les écarts à notre humble emploi du temps, tout ce qui me vexait, quand j’étais enfant, comme une injure à l’homme : les comètes, les fleurs qui fleurissent tous les dix ans. J’aurais admis – mais je le cachai aux architectes – les phares qui tournent tous les cent ans. Rassuré sur la dernière fin du monde, j’attendais paisiblement la prochaine.

Cependant je m’organisai de mon mieux pour les modestes trente années qu’il me restait sans doute à vivre. Je m’installai enfin. Je n’aurais plus été capable de camper sous une tente au milieu du Champ-de-Mars ou de la Concorde. Je mis enfin des rideaux à mes fenêtres ; j’y eusse fait sceller des barreaux si la mode l’avait voulu. Je laissai recouvrir pour un nouveau siècle mes fauteuils. Je connus enfin ma maison, j’appris les habitudes de mon voisin d’en haut, le peintre, qui tous les lundis et les vendredis à dix heures, lui seul peut expliquer ce rite, courait un long moment en souliers autour de sa chambre. Je saluai mon voisin d’en bas, dont les neuf fils et filles me saluèrent désormais du plus loin qu’ils m’aperçurent. Toute attention m’était par eux rendue neuf fois. Je devins citoyen de ma rue ; je sus bientôt de quelles portes une main hâtive, dès la première goutte de pluie, pousserait dehors un araucaria, un hortensia, et, dès que reparaissait le soleil, un petit garçon, une petite fille. Tous les cris de cette rue jadis indistincts me donnèrent leur traduction. J’aurais pu acheter à temps du mouron, – élever des oiseaux ; à temps, le résultat du dernier tirage, – gagner le gros lot. Comme la voirie menaçait de nous repaver en pierre, je présidai le comité de défense, et j’obtins que les pavés fussent de bois. La pierre s’arrêtait juste à la première maison, reprenait à la dernière ; les autos devaient se dire qu’il y avait un grand malade dans cette rue. Souvent, en effet, mon domestique me trouvait étendu sur le tapis :

— Monsieur devient créole, disait-il ; Monsieur ne sait plus s’asseoir !

Il donnait tous les signes d’une vive inquiétude, ma chambre était la grotte de Capri. Je consentais à me dresser, à m’asseoir, de créole tout au plus à devenir Turc… mais la moindre pensée dans ma tête faisait tout basculer à nouveau. Il posait, vexé, la théière sur la haute table. Moi, qui m’étendais dans je ne sais quel esprit d’obéissance, je me taisais confus, les bras écartés. Mais il eût fallu découper le parquet en croix au-dessous de moi pour me soulever.

— Je laisse Monsieur penser !

Il ne croyait pas si bien dire. Je pensais. Je pensais à ce peintre, là-haut, qui allait sans répit de sa cheminée à sa toile, qui peignait à la flamme. Je pensais à ce doux soleil qui réchauffe les hommes. Je pensais qu’on eût dû empêcher ce serin, chez ma concierge, de répéter avec aussi peu d’amour le chant qu’il chanterait au printemps. Mes paupières battaient, mes oreilles bourdonnaient, cela voulait dire qu’on parlait de moi dans un salon, dans une rue, qu’on pensait à moi, mais je résistais à cette invite du monde comme aux appels du téléphone. Je m’étendais ainsi qu’on se couche tôt, quand le courrier du lendemain doit apporter une bonne nouvelle. Une fois heureux, je saurais me tenir debout.

J’allais aimer. Tous ceux qui avaient souci de l’amour ou quelque tendresse se retournaient vers moi, me questionnaient. Ainsi les voisins de compartiment s’approchent d’un soldat, s’inquiètent auprès de lui de savoir si nous sommes prêts pour la guerre, se réjouissent d’apprendre que notre cavalerie est merveilleuse, notre infanterie parfaite, notre artillerie la meilleure d’Europe. Gontran vint m’avouer qu’il était amoureux d’Hélène. Une jeune fille que je connaissais à peine, chez Mme de Liville, me questionna :

— Souffre-t-on, quand on aime ?

— Les uns souffrent, les autres sont heureux…

— Vous souffrez ?

— Je suis heureux…

Je pris ainsi l’habitude d’affirmer le bonheur devant tous et à tout propos. Certains, qui cachaient jalousement un bonheur médiocre, me regardaient comme un parvenu. Certains avaient pitié de moi. D’autres, plus conciliants, prétendaient que tout revient au même : la vie est faite de bonheur, de malheur ? Théories ! Ainsi l’on discute au sujet de la terre, qui pour les uns est de feu, pour les autres d’air, qui ne nous brûle pas, et nous supporte. Je protestais. Je prétendais que le bonheur est un fait… Il y avait toujours un vieux monsieur aux yeux tristes, au col râpé, pour m’encourager et me soutenir.

À ce bonheur venaient reprendre un peu de chaleur et de vie les souvenirs même qu’il eût dû écarter… Les amis qui me parlaient jadis en riant d’assister du fond de l’église, à mon mariage, tendrement devançant l’heure, se réunissaient pour un premier cortège. Jamais je n’avais pensé avec plus d’affection à elles trois. À Jane, qui dans ses jours heureux signait Jehanne, et Jeanne dans ses jours d’affliction, qui est morte, que nous avons ensevelie avec ses bracelets et ses colliers égyptiens, épinglée de scarabées et de fibules qu’elle rapporta, après deux années à peine de soleil et de parfums dans Paris, au tombeau où ils venaient de passer quatre mille ans. À Henriette, qui éprouvait entre un petit cœur sensible et une petite tête logique, l’angle était le même, les affres d’un martyr, héros à la fois et démon, entre sa volonté et ses désirs. Toujours discutant. Un jour, je l’avais appelée raisonneuse :

— Mon Dieu oui, Simon, je raisonne, répondit-elle, et j’en rends grâce à Dieu. Ou plutôt je ne raisonne pas. Bien fou qui raisonne. J’essaye seulement de discuter avec moi-même, de savoir quel est mon désir, – pas mon désir, mais ma pensée. D’ailleurs, les hommes raisonnent bien. Pourquoi pas nous ?

— Vous raisonnez. Enlevez votre chapeau.

— Simon, vous êtes fou !

— Vite, et votre manteau !

Elle me regardait :

— Évidemment, Simon, vous n’avez pas tort, puisque je ne crois pas avoir l’intention inébranlable, absolue, de résister. Le voilà mon chapeau. Vous seriez naïf de parler autrement. Je l’ai peut-être malgré tout, cette intention, mais si confuse, si lointaine ! Je sens qu’il peut y avoir des jours où je l’aurais. Des jours de soleil torride, ou de neige. Mais aujourd’hui, au fond, par le brouillard, résister serait hypocrite… Voilà mon manteau. Voilà ma ceinture, si l’on peut appeler cela une ceinture ! Voilà cette soi-disant robe !

Elle se jetait dans mes bras.

— Que je suis faible, Simon, que je suis stupide ! Peut-on trouver plus faible et plus stupide ! Pourquoi faut-il aimer ?

À Luce aussi, que j’entraînai à Biarritz et qui se réveilla, entre Poitiers et Angoulême, poussant des cris, rêvant qu’un lion sans crinière l’avait mordue. Il me fallut une heure entière pour la rassurer ; je dus lui conter toutes mes histoires de panthère noire apprivoisée, de jaguar fidèle ; lui expliquer que le lion abat de sa griffe, mais ne mord point ; que le tigre n’attaque pas les gens qui portent des messages. Bientôt elle s’excusa, elle affirma n’avoir peur qu’en rêve de toutes ces bêtes, elle avait toujours regretté qu’on dût les tuer pour les toucher, le lion sans crinière justement avait des yeux si bons, si francs ; elle me demanda si l’on ne faisait pas quelquefois lier solidement les lionnes pour les caresser ; elle s’inscrivait, le billet fût-il de dix francs ; puis la conversation s’éloignant des grands fauves à mesure que revenait son sommeil, si j’avais vu des lynx, des guépards ? J’en avais vu. J’avais même vu un lynx sans qu’il me vît. J’avais vu aussi des couguars, dans leur pays même, dans le pays des agoutis, des pécaris, non loin du pays des tatous. À chaque nom nouveau pour elle, elle s’effarait comme si j’allais lui passer, sous la couverture, la bête elle-même. Je convoquai aussi les mangoustes, les onces. Elle souriait, par ce fourmillement de petits êtres muets attendrie. Notre coupé eût été ainsi peu à peu surpeuplé le premier jour du monde, car moi je n’eus pas su m’arrêter à temps. Déjà par la portière les ombres de plus grands animaux allongeaient vers elle leurs cous. Il neigeait ; on apercevait les raies du grand tigre des neiges. Brusquement, sous le rideau flottant, elle s’endormit. Je voyais la campagne glacée, la lune. J’avais oublié de lui parler du carcajou, de l’ocelot… Mais je ne la réveillai pas.

Je pensais avec émoi à ces petites âmes. Pour sortir d’une ronde d’enfants, le guerrier le mieux harnaché doit se courber de toute sa taille. Mais quelle joie j’éprouvais de ne rien trouver dans ces souvenirs qui me liât au passé ! Je n’avais point aimé d’héroïnes, de saintes. Ce que je souhaitais de toute mon âme m’était accordé : je n’avais point aimé. À la minute même où je cédais à la tendresse, je lui barrais le fond de mon âme par mille restrictions mentales, et je ne l’éprouvais qu’à condition. Ma tendresse pour Luce était l’amour, amour mon dévouement pour Jeanne, mais à condition qu’on m’ait trompé sur l’amour, à condition qu’Horace, le triste Horace, avec ses bouteilles et ses demoiselles, eût raison ; à condition que dans un grand lit, une enfant orgueilleuse et tendre en ce moment précis ne soupirât pas, ne se retournât pas, n’ouvrît pas ses yeux bleus, n’étendît pas ses bras blancs. Ménageant ainsi mon cœur, j’avais ménagé l’enthousiasme, la joie. J’avais tout regardé, tout éprouvé avec la même retenue, – à condition. Je n’avançais point d’un pas pour me rapprocher du soleil, pour écarter de ma vue, devant un paysage, l’arbre qui le coupait ou le cachait. Pourquoi faire des réparations dans un univers qui ne m’appartiendrait peut-être pas ? Or maintenant, je n’étais plus le locataire de la nuit, de l’hiver. Ce fut à mes frais que cette neige ensevelit Paris, que cette tempête agita deux jours les jardins dénudés de mars, s’entêtant à ne point cesser avant d’avoir fait tomber au moins une feuille. Je laissais chaque rayon, chaque oiseau, chaque pensée plonger jusqu’au fond de mon âme ; je vidais jusqu’à sa lie la moindre peine. Je buvais un peu aussi… le porto, le vin de Tavel… N’est-ce pas ? J’allais aimer.

CHAPITRE CINQUIÈME

Si vous aimez, je vous conseille, amis, de ne pas lire plus avant. Si votre amie est assise près de vous, dites qu’elle vous fait attendre au bas des pages, que la littérature vous ennuie, et fermez brusquement le livre. Ou donnez-le-lui ; elle peut lire sans danger le portrait d’Anne ; les étreintes avec la perfection, non plus, n’attristent point les femmes. Elle continuera de vous tutoyer, comme d’ailleurs après avoir lu Yseult ; elle reprendra ses gammes sans voir, en face de ses mains, deux mains coupées au poignet se débattre sur le bois verni. Mais vous, et sans médire cependant de celle que vous aimez, la plus heureuse et la plus belle, je vais malgré moi vous humilier à chaque ligne. S’il pleut, s’il neige, c’est le mieux qui puisse vous arriver, vous sortirez sans parapluie ; s’il fait soleil, d’un mot sec vous refuserez de conduire au bois cette tendre créature. Vous penserez à moi avec jalousie et haine. Vous m’écrirez une lettre anonyme… Ou alors, cher ami, vous êtes un lâche.

Je vous parle donc posément et simplement de la beauté d’Anne. C’était une beauté trop parfaite pour sa jeunesse même. Le mot beauté ne suffit pas, ni le mot jeunesse, ni le mot perfection. Elle était telle que je l’eusse souhaitée si j’avais été la fantaisie et la générosité mêmes. J’eus le remords, comme d’une ladrerie, comme d’une impuissance, de ne pas avoir imaginé tant de beauté, d’éclat, et souvent, à nos premières rencontres, je sentis à sa vue s’éloigner de mon cœur une Anne plus modeste, plus petite, qui revint longtemps, le soir, habiter médiocrement cette place étincelante. Autrefois j’aurais accepté de modeler moi-même ma femme. À ce concours général où l’on pria tous les élèves en France de recréer le monde suivant leur esthétique, c’est mon univers qui fut préféré, j’eus le prix, et je préfère encore au vrai Nil mon Nil sans sources, sans rives et sans embouchures, à la mer Jaune, à la mer Noire, mon océan vraiment jaune, vraiment noir, mais quel mannequin que mon Ève, que je décidai pourtant de créer avant l’homme, dès que je pense à Anne !

 

Le printemps vint à l’improviste. Tous les astres de l’hiver scintillèrent quelques semaines au-dessus de feuillages déjà épanouis. Pas de hannetons. Une lune rousse bourdonnante, dépaysée, à laquelle les plus tendres pousses résistaient avec l’entêtement de lauriers centenaires. Plus d’ornières, plus de crevasses, de guérets défoncés. Partout un gazon, un blé, un orge dru et ras ; un enfant au galop pouvait traverser la France sans tomber. Des pluies soudaines rapportaient aux rivières les eaux douces dérobées à l’autre année. Les canaux étaient combles et débordaient chaque matin. Les sourciers, à toute minute égarés, retenant des deux mains leur baguette, arrivaient à des étangs inconnus, à des lacs. Le réservoir des jets d’eau, des fontaines, avait été remonté sur la plus haute montagne, était une neige au soleil. Déjà résonnaient à l’aube les détonations lointaines des champs de tir : la guerre était ouverte. Déjà le poète était étendu sur le dos au milieu de la prairie, cherchant au-dessus de lui, comme un mineur dans son couloir, son ouvrage de la journée. Déjà les merles surveillaient les fleurs de cerisier, les moineaux les feuilles de radis… Les lycéennes écartaient leurs fourrures, montraient leurs visages nouveaux, et les collégiens les regardaient sans peur, désireux de les épouser. Les jardiniers ouvraient leurs serres, les gardiens leurs musées, on allait rapporter chaque palmier, chaque tableau dans son bosquet habituel… Seuls, dépassant les taillis de cent coudées, restaient fidèles à l’hiver les grands arbres, les ormes, les platanes, les chênes. On ne leur en voulait pas ; on savait que dans six mois, géants lents à comprendre, ils resteraient fidèles à l’automne.

Anne, qui avait compris pourtant, s’obstinait à recueillir tous les restes de l’autre saison. Elle entretenait l’hiver comme on refait un feu qui tombe, avec des tisons, des bûches de fortune. Tous les devoirs envers la neige, envers la ville couverte et chaude, si souvent négligés en décembre ou en janvier, elle les observait maintenant avec scrupule. Elle se vouait à la religion du froid et du grésil, qui allait devenir fausse. Elle n’oubliait plus un seul concert, une seule exposition ; elle dansait jusqu’au matin ; elle achetait sans raison, souvenirs pris au mourant, une dernière étole, une dernière lampe. Je devais contenir, en sa présence, cette humeur joyeuse qui m’invitait à rire plus haut, à chanter, à personnifier pour mon propre compte le printemps. Une semaine de chaleur torride vainquit enfin sa résistance. Elle pardonnait au printemps quand il succédait à l’été.

Je la voyais presque chaque jour. Nous ne parlions guère que de nous ; ou plutôt chacun ne parlait guère que de soi, et découpait sans réserve dans un passé dont l’autre ignorait tout. Les plus grandes confidences n’étaient entre nous deux qu’un des hasards du bavardage. Encore inconnus l’un à l’autre, nous nous amusions à déterrer de notre enfance chaque minute qui pouvait avoir été la même pour nous deux. Nous cherchions des amis communs, à leur défaut des amis symétriques. Il était bien rare que le même enfant, petite fille chez elle, petit garçon chez moi, n’eût pas été près de nous, le jour où nous avions découvert le même coin de notre cœur ; c’était, pour elle, Dorrit, huit ans, qui écrasa une abeille en disant : « Meurs, abeille ; maintenant pique-moi ! » ; pour moi, François, neuf ans, qui coupa de sa bêche un ver de terre en criant : « Vil ver de terre, je suis ton roi ! » ; pour elle, Malou, qui la supplia par lettres de la prendre pour esclave, pour vraie esclave, elles iraient au besoin dans une île où l’esclavage était permis ; pour moi, Georges, qui se faisait attacher les mains derrière le dos, et cela pour mieux m’obéir. Anne, habile à ce jeu, retrouva, en travesti, à peu près toute son enfance. Nous en arrivions, égalisant nos souvenirs, à avoir été élevés à peu près par les mêmes domestiques, éprouvé les mêmes frayeurs, à avoir vu le même chien enragé, la même foudre. Un jour, je parlai aussi d’un paysage qui est dans ma mémoire et que je ne peux situer. Son visage s’éclaira, elle avait souvent la même vision. La même île heureuse désormais flotta sur notre passé… Ainsi les deux premiers joueurs d’échecs, arrivés l’un contre l’autre avec des figures d’ivoire différentes, pour arriver à jouer, pour ne pas avoir non plus trop de chagrin dans les échanges, supprimèrent celui-ci l’éléphant, celui-là le lion et ne gardèrent enfin que les pions communs.

Parfois, au contraire, nous nous entêtions à prouver que jamais deux jeunesses n’avaient été aussi différentes. Subitement, je l’inquiétais, je l’intriguais. Alors que tout, dans mes récits, indiquait combien ma vie était tranquille et simple, – et je me plaisais justement, c’était un peu mon ridicule, à la lui peindre comme un chef-d’œuvre de clarté, d’heureux hasard –, loin d’apprécier cette chance qui tenait tous les passages à niveau ouverts devant moi, elle tenait uniquement à connaître mes heures obscures, mes défaillances, mes ennemis… Je n’en avais pas… Je n’avais pas non plus été malade. On ne m’avait point opéré. Je continuais à étaler une conscience transparente et sur laquelle ne s’était penché aucun chirurgien, les jours même où elle me parlait plus bas, de plus près, comme s’il s’agissait de me faire avouer au moins des crimes. Ainsi je la décevais. De mon côté, j’apprenais par hasard qu’elle avait vécu six mois dans un couvent autrichien, habité un hiver aux Canaries, qu’elle savait monter à cheval depuis un voyage au Caucase. Elle m’arrivait chaque fois des pays les plus inattendus, il me semblait que le lieu de sa naissance, selon l’aimant du jour, changeât. Je n’avais séjourné que dans des capitales. Anne, au contraire, n’avait habité que des hôtels dans des montagnes, des bourgs, des châteaux. Elle me montra un jour l’atlas où était indiquée par une croix chacune de ses demeures, croix éparpillées au hasard comme celles qui marquent la mort des aéronautes. Qu’il paraissait enfantin mon tour d’Europe, tracé en rouge sur ma carte, important et sec comme l’itinéraire de Marco Polo, empruntant les vallées et les cols ! Pas un seul point du monde que j’aie semblé atteindre, comme elle, non par une route, par un chemin de fer, mais avec des machines ailées, mais par un souterrain. Toutes les aventures que j’avais lues ou eues par mes livres d’enfant, l’incendie qu’allume un serviteur et qui consume la maison de famille, l’inondation, le naufrage, elle en avait l’expérience ; elle savait faire les nœuds pour attacher une corde à une fenêtre ; elle savait ramer, nager. Pas de vices non plus, de défauts que l’on n’eût poussés au crime dans son entourage : un domestique malais avait voulu la défigurer, un de ses meilleurs camarades, lieutenant hongrois, avait trahi… et ces défauts, portés par des étrangers, me semblaient plus vivants encore, plus démoniaques et plus actifs que nos honnêtes défauts français. Le moindre de ses amis, la moindre de ses amies, se faisait saint pour passer devant une église, criminelle pour quitter un salon ennuyeux. À ce passé comble et exaspéré, moi qui n’avais pas vu encore un seul mort, je devais chercher toutes les réponses dans mon avenir. C’est là seulement que mes héros, mes traîtres étaient rassemblés, un peu gauches encore, un peu indécis, comme des acteurs à la lecture. D’une vie que j’avais toujours le droit d’imaginer aventureuse, féconde, d’une année glorieuse mais encore lointaine, d’une terre inconnue qu’un jour j’explorerais, du Gobi, du Thibet revenant soudain, à la fois agacé et naïf, je bousculais tous ses souvenirs par le récit de mes futurs exploits. Elle n’eût pas accepté cela d’une femme, mais un homme, jusqu’à trente ans, peut vivre de chèques.

Nous nous quittions toujours pleins de confiance ; elle se séparait de moi avec peine, m’accompagnait jusqu’à la porte, me remettait à chaque départ le soin de récolter tout ce qui ne peut avoir été dans le passé d’une jeune fille, les duels, la ruine au jeu… Le sourire par lequel elle m’avait dit adieu demeurait toute la soirée, et parmi des indifférents, sur son visage. Mais, à mon retour, elle m’accueillait sans élan, sans douceur, son amitié était découragée, sans nerfs. Je n’étais peut-être pas de ceux auxquels profite l’absence, et mon souvenir appelait moins que moi-même la tendresse et le calme. Un défaut sur un absent est doux, on le pardonne. Sur moi, il devenait, de ma part, un mensonge. Je m’étais rendu compte déjà que j’avais dû, dans ce pacte signé par moi pour être heureux et parfait, sacrifier un peu de mon ombre. Défiante, Anne me regardait en plein visage, pressait à peine ma main, la reprenait hypocritement pour voir si elle était ferme, fraîche, gardait enfin jalousement dissimulée, alors que je tendais la mienne, sa part du sentiment rompu entre nous la dernière fois et auquel nous devions reconnaître dès l’abord, comme les Grecs avec leurs monnaies brisées, que nous étions de grands amis.

Sans aucune crainte, je m’asseyais en face d’elle. Je la sentais déjà déconcertée par la tristesse, par la paix qu’amassait dans mes yeux le regret de cette injustice. Je buvais mon thé sans hâte, je rattrapais au vol une tasse heurtée par elle : j’étais plus grave, plus jeune, plus habile qu’elle ne l’attendait. Je ne paraissais pas m’apercevoir de notre tête-à-tête ; je me gardais de toute allusion à notre intimité ; le petit fantôme soupçonneux qu’elle avait posté derrière nous pouvait tout entendre. Bientôt, ne supportant plus cette fausse trêve qui nuisait à sa cause, Anne attaquait. Elle avait une intuition singulière de toutes mes imperfections, de toutes celles que j’avais vaincues ou que je n’avais pas eu le temps de posséder. Elle distinguait aussi, impitoyablement, le point faible de mes qualités. Elle y faisait passer la plus lourde charge. Parfois je la sentais à l’affût d’une parole qui eût prouvé ma fausseté, mon hypocrisie. Nous étions d’ailleurs les deux jeunes gens les plus francs du monde, mais elle avait une sincérité de détail, qui la poussait à parler, à avouer, à dire à son plus grand ennemi qu’en la minute précise elle l’aimait, au plus grand ami qu’elle le haïssait ; et moi j’avais une sincérité d’ensemble, qui me poussait à composer, comme une œuvre d’haleine, et au prix de menus mensonges, chaque jour, chaque mois de franchise. Je me sentais si sûr contre sa défiance que je n’en souffrais pas. Indifférent, je répondais à ses questions, ne faisant aujourd’hui aucune réticence, blâmant nettement celui-ci, louant hautement celui-là, vendant pour une fois ma franchise au détail… Parfois, elle me soupçonnait d’être égoïste : j’avais gardé heureusement, de mon enfance, les recettes pour être sensible, pour être bon à volonté. Ou bien, quand je me croyais prêt à subir l’examen le plus compliqué, elle posait une question trop simple, qui me déconcertait :

— Quel est votre plus grand ami ?

J’hésitais à choisir entre les trois ou quatre noms qui galopaient soudain devant les autres. Pour ne pas mentir, je devais, du passé, nommer à ce haut grade, du rang d’une amitié modeste, un compagnon de lycée dont le souvenir se prêtait à tous les ornements, toutes les louanges, et que je me reprochais justement de n’avoir pas assez aimé. C’était André, docile, intelligent, beau, et qui ne pourra me contredire, car il est maintenant troisième clerc de notaire dans une petite ville sans cathédrale, sans route nationale, où notre automobile ne passera jamais.

Quelquefois, elle attaquait tellement à faux qu’elle seule avait à en souffrir :

— Vous ne parlez jamais de votre mère !

Elle apprenait que ma mère était morte le jour de ma naissance. Son courroux tombait. Confuse de son injustice, elle s’excusait. Elle fermait les yeux pour voir la main pâle et froide levée pour m’abriter. Déjà elle se reprochait d’avoir mis, volontairement, une des robes, un des colliers que je n’aimais pas. Dédaigneuse de cette toilette, de ces bijoux qu’avaient cousue ou forgés des ennemis à moi, elle en dégageait sa tête, ses mains. Courbée, elle me demandait ce que je pensais d’elle. Elle s’offrait pour une peine, pour une blessure.

— Vous, Anne, vous n’aimez personne.

— C’est vrai, répondait-elle.

Elle prononçait ces mots si nettement, avec un regret si sincère, que j’aurais pu en être meurtri. Aussi, je la rassurais vite…

— Vous aimez Georges. Pensez à sa moustache blonde, à sa souplesse, à la façon dont il traverse cent personnes pour venir vous saluer… Il vous aime.

Déjà Anne souriait.

— Vous aimez le gros Emmanuel. Quelle joie il eut, le jour où nous nous pesions, d’être moins lourd à lui seul que nous deux ensemble. Il vous aime.

Sur les lèvres d’Anne, je reconnaissais, après chacune de mes phrases, le sourire qui accompagnait mon départ. Dans ses yeux brillait le dévouement, et presque la reconnaissance. On devinait qu’elle se félicitait maintenant de vivre, – de vivre justement au milieu des hommes, au milieu des jeunes gens malicieux ou affectueux, des jeunes gens maigres, gras, dont les uns étaient prêts à se tuer pour elle, dont les autres, chers égoïstes, étaient polis, étaient aimables.

— Vous aimez Lucien, qui vous écrivit une lettre pour s’excuser d’avoir pris votre main, à la campagne, le soir, devant ce grand incendie et une seconde parce qu’il avait embrassé votre robe pendant les inondations… Vous m’aimez un peu, moi aussi.

— Ah ! Pourquoi ?

Un peu de méfiance à nouveau, dans son regard, un peu de dédain. Elle allait moins m’aimer, si j’étais peu perspicace. Sans orgueil, sans naïveté, je rassemblais en moi mes qualités, puisque je n’étais pas de ceux que l’on aime pour leurs défauts. Puis je parlais en regardant bien en face, ainsi que mon père me l’ordonnait autrefois pour lire dans mon visage, m’apprenant seulement à lire dans le sien.

— Vous m’aimez parce que je suis grand, vif, agile. Parce que ma voix est claire. Parce que je suis partout à ma place, partout naturel. Nulle part je ne suis en surcharge. Jamais je ne suis l’ennuyeux, le grincheux, l’indiscret. Vous m’aimez parce que j’ai ma jeunesse à moi, une vraie jeunesse, puisée à la campagne et aux vieux livres…

Elle m’interrompait, heureuse, flatteuse, alors que j’allais me taire, convaincu d’avoir tout dit.

— Je vous aime, Simon, parce que tout en vous est sécurité, calme. J’aime votre entêtement et votre sagesse. Jamais je ne vous ai vu céder. Vous parlez sans grande émotion, mais toujours à une seule personne. Celle-là vous la regardez, vous vous campez en face d’elle, les autres peuvent attendre. Vous me prendriez les mains, dès que vous parlez ainsi, par les épaules vous m’attireriez, que je ne saurais point comment on vous résiste. J’adore aussi quand vous vous promenez, détaché soudain de tout, mais souriant encore, le long des autres groupes ; vous avez l’air d’un sauveteur, d’un guide, d’un pilote. Vous adoptez des enfants trouvés. Vous épousez la femme d’un collègue disparu, et la lui rendez quand il revient. Je vois ainsi l’allumeur de becs de gaz, grand, indifférent, heurtant du poing les palissades des chantiers pour exciter les chiens qui aboient et le suivent en reniflant sous les planches.

 

C’est ainsi que j’arrivai à être persuadé qu’il y avait entre nous deux je ne sais quel accord tacite. Ce n’était pas seulement un accord pour lutter. De mon côté, du moins, je m’étais engagé à elle. Je refusai de partir, ma valise à la main, pour Rouen et pour Bourges, où l’on organisait pour moi des entrevues. Épouser Anne, je n’y songeais certes pas, mais, ne pas l’épouser, cela me semblait inconcevable. À ceux qui sont simples, aux amis d’un monde modeste où mon secret pouvait courir sans danger, je laissai dire que mon mariage était proche. J’eus désormais quatre ou cinq camarades qui me demandèrent des nouvelles de ma fiancée. Anne en rencontra un avec moi, entendit la phrase, s’amusa. Un solliciteur de Saint-Malo me pria de saluer ma femme et de lui remettre une boîte de nacre. Je transmis le cadeau et le salut à Anne, elle sourit. Je lui apportais les catalogues de mon courrier où mon adresse était au féminin… Souvent je parlais avec elle de mon prochain départ pour la Chine, elle me décrivait son futur mari, – pas trop jeune, pas trop chauve –, nous convenions de marier nos futurs enfants, j’acceptais d’épouser sa fille, nous faisions le plus loin possible de nous, en dehors de nous, le nœud qui devait nous attacher pour toujours, mais je sentais que tout cela était un jeu, un jeu de cache-cache derrière lequel nous finissions par nous apercevoir, elle déjà émue, pâlie, moi, Simon, aveuglé et obstiné jusqu’à la mort. Tout ce qui lui parvenait de cet ami correct et aimable était maintenant tourmenté, passionné, presque ambigu. Chaque semaine, elle devait pourtant deviner de qui, Anne recevait un bouquet de fleurs blanches piquées d’une fleur pourpre ; à elle d’enlever cet œillet, cette rose. Elle m’avait aperçu, une ou deux fois, vers minuit, passant lentement dans sa rue ou à sa sortie du théâtre, sans parapluie sous l’orage, les bords de mon chapeau ruisselants. Croyait-elle donc à mon Sosie ? Se désintéressait-elle alors de mon Sosie ? L’écart s’accentuait entre mes lettres et mes paroles. Dès qu’Anne n’était plus devant moi, m’apparaissait une Anne plus proche, plus lointaine, à laquelle plus de liens et plus de souvenirs encore m’attachaient. C’est à celle-là que j’écrivais maintenant. L’autre ne m’en parlait jamais ; elle eût semblé à moi-même indiscrète et sa présence n’était pas quelquefois le remède exact à ma peine. Je feignais de croire, moi, à son Sosie, et peut-être l’un de nous n’était-il jamais qu’avec l’ombre de l’autre. Mais il m’arrivait, quand je suivais de trop près ma lettre, de trouver Anne nerveuse ; elle bousculait un des objets qu’elle me savait aimer, elle avait un mot injuste pour cette Anne mélancolique et tendre à laquelle je venais d’écrire, et la traitait avec dédain. Alors, décidé à ne rien supporter d’elle, à ne point céder d’un pas, je la défiais.

Je n’avais pas peur d’elle. Je me moquais d’elle. Rien ne m’abandonnait, chaque soir, dans la chambre où je revenais, de tous mes désirs, de tous mes livres, de ces premières éditions d’Andromaque, du Misanthrope, qui ne sauront jamais leur gloire, de ce Descartes qui se croit une œuvre anonyme sur la foi de sa première page, et aussi, parce qu’il presse quelques feuilles séchées, un herbier raté. Je puisais dans le bavardage seul de mes huissiers, de mes dactylographes, la force que l’on demandait autrefois à des philtres. Je négligeais Anne. Je l’oubliais. J’étais tout à mon travail, tout à ma flânerie… Cher printemps, qui n’appartenait qu’à la terre ! L’idée d’arbres feuillus dans la lune faisait rire. Une pitié vous prenait du ciel, de l’infini, des étoiles. Triste condition, pour qui n’aime pas la solitude, d’être perdu ainsi au milieu de l’éther ! Les courants tièdes dans les airs s’établissaient, et les oiseaux et les ballons volaient par compagnies. Le marchand d’habits qui donnait la mode et avait mis un chapeau de paille, effrayé de la résonance, chantait en demi-teinte. Le feu redevenait un secret. On ne l’allumait plus, on ne le contrôlait plus, on laissait au hasard, à la loi des nombres, le soin d’en conserver la recette. Je reprenais mes promenades dans les rues, m’arrêtant aux encombrements, tenant à encombrer pour ma part, aidant de ma présence, du haut des ponts, au renflouement d’une péniche. Je m’arrêtais sous la lune, rentrant chez moi, à caresser le chat râblé qui me suivait le long des grilles du Luxembourg. Je lui parlais : — Chat, lui disais-je, je suis comme toi libre, comme toi sauvage ! Il ronronnait. Nous nous séparions avec peine ; les gens indépendants s’attachent facilement. De son côté, ma fiancée me boudait. Pas de lettres ; pas de rencontres. Je m’en passais. J’aurais pu vivre ainsi cent ans.

Mais, dès que les cent ans étaient écoulés, subitement, sans raison, je me sentais débordant d’amitié, de gaieté. J’écrivais à Anne une lettre joyeuse ; j’abdiquais sans amour-propre ma solitude ; toute la journée, par des messages, des dépêches, des cadeaux, je sollicitais sa réponse. Je lui faisais téléphoner par Gabrielle, puis par Hélène ; enfin, comme si le câble brisé en deux points par quelque orage était ainsi rétabli, je téléphonais moi-même.

J’avais bientôt des remords de ma fugue. Anne n’avait pas observé la trêve. Moins égoïste elle avait, pendant toute mon absence, pensé à moi, pensé cruellement.

— Vous m’avez manqué en mille choses, Simon. J’ai donc appris en mille choses à me passer de vous.

Elle me prenait les mains, désolée.

— Derrière quel voile vivez-vous ? Comment savez-vous, mauvais ami, vous mettre au cœur des sentiments que vous n’éprouvez pas, ou à cent lieues de ceux qui sont les vôtres ? Il me semble parfois que rien ne vous atteint.

— Rien !

— Mais aussi vous n’atteignez personne. Des hommes, dans un salon, dans une rue, m’ont dit une seule phrase, un seul mot qui s’est gravé dans ma mémoire. Des gestes de passants se sont fixés pour toujours sur mes yeux, comme des silhouettes aperçues d’un navire. Vous ne m’avez fait aucun de ces signaux. De vous j’oublie tout…

— Tout !

— Vous ne savez point prononcer mon nom. Vous ne savez pas prendre mon bras, baiser ma main. Vous ne personnifiez pour moi aucun sentiment, aucun être, alors que je ne peux voir le moindre de vos amis sans penser à la montagne, à la mer… Votre Gontran, morne, incertain, m’attire comme une forêt… Je vous fais de la peine, Simon… j’ai tort, vous êtes mon ami, bien que ce ne soit pas vous, oh non ! qui personnifiez l’amitié…

Elle se taisait, elle pensait à l’inconnu, entrevu sur une impériale ou dans une foule, ami suprême. Dans la semaine, elle m’invitait, pour me donner une leçon, les amis qui personnifiaient à ses yeux la noblesse, le courage, l’automne. Mais ce dîner de masques justement me vengeait. Le simple contact avec moi leur était funeste. Le Courage se révélait vulgaire, l’Automne bavard, l’Honnêteté riait stupidement dès qu’on prononçait le mot femme. Anne les écoutait avec le dépit qu’éprouve le directeur des Enfers, Virgile ou quelque seigneur les visitant, contre Atlas lâchant son globe, contre Sisyphe échappant son rocher. Dès le salon, elle venait vers moi, reconquise. Sa petite cousine, dont j’étais le préféré, accourait nous confirmer qu’elle n’aimait que nous deux. Le café était servi par la vieille demoiselle qui ne peut entendre prononcer mon nom, paraît-il, sans crier : — Ah ! qu’il est beau ! et le chien, aboyant aux avances du Courage déconcerté, qui avait prétendu être adoré des chiens, se réfugiait dans mes bras.

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Mais ce n’est pas le soir que ma journée est finie. Je suis né un matin, au lever du jour, et chaque matin, je le sens. C’est à mon réveil seulement que je finis mes comptes de la veille. Jamais certes jusqu’ici je n’avais trouvé de raisons décisives pour ne plus me lever. Mais, certains matins, ces matins de brume où les invalides souffrent du bras, de l’œil, du coin de cerveau qu’ils ont perdu, je souffrais de tout ce que j’avais amputé de moi-même, de la faiblesse, du doute. Pourquoi cette tristesse ? Pourquoi surtout ce sentiment de n’être pas assez triste ? Je me levais avec rage, détestant ce Simon anémique. Il m’eût fallu une occasion de passer sur lui mon humeur.

Elle vint… Gontran se précipita un jour à mes genoux, et, la coiffure, la cravate en désordre, son pantalon de cycliste déchiré, me déclara qu’il aimait Anne. Il était décidé à le lui avouer sur-le-champ. Je suis persuadé qu’il me soupçonnait de l’aimer aussi. Il voulait surtout donner à notre amitié le noyau un peu douloureux dont, en effet, elle manquait. C’est à moi en somme qu’il venait se déclarer. J’en profitai, et je le reçus ! Comme il était prêt à se tuer, comme il pleurait, et que ses larmes coulaient jusqu’à ses mains, plus bas encore que les larmes de l’autre Simon ne seraient tombées, je lui fis honte. Je lui appris qu’on ne vient pas se confesser à bicyclette, et encore moins, comme il rectifiait, à motocyclette ; je lui prouvai qu’il n’avait aucun espoir de se faire aimer, ni de se faire plaindre ; je lui cachai son unique chance : jouer de sa ressemblance avec la forêt et approcher de mon amie comme de nos postes les Arabes déguisés en buissons ; je lui montrai l’abîme qui séparait d’Anne l’homme mal rasé qui gémissait là. Gontran me pardonna mes paroles, et m’en sut gré, mais j’humiliai et congédiai du même coup le Simon plus tendre peut-être et plus sensible, mais plus faible, mais changeant, qui en moi s’était agité…

Jamais l’autre n’alla mieux… Celui des frères siamois qu’on sauve vit cent ans.

CHAPITRE SIXIÈME

J’étais heureux…

Comment donc souffrir ? direz-vous… Impossible de me torturer dans le présent ; tout n’y était que joie, espoir ; le mot le plus commun, le mot table, le mot chaise, prononcé tout haut, écartait de moi aussi vivement le malheur que le mot arabe le plus sûr. Je souffris donc de mon passé, de mon enfance.

Ma jeunesse ? Mon enfance ? Soudain je n’éprouvai plus que de la compassion, de la pitié pour elles. Il pleuvait, il neigeait sur mon passé. L’enfant que jusque-là j’avais cru heureux, que je chargeais joyeusement, à tout propos, sur mes épaules, devenait chaque jour plus pesant et m’enfonçait dans une eau froide, trouble. Peut-être m’eût-il suffi, pour écarter le nuage, de me revoir sur un portrait avec une tête étourdie et joyeuse, mais de cette enfance je n’avais pas une photographie. Mon père n’admettait pas plus les photographes que les dentistes, les oculistes. On avait économisé sur mes dents, sur mes yeux, sur mes reflets. Je me rappelais chacun de mes costumes, je revoyais nettement chacun de mes souliers, un peu moins nettement mes cravates, mes cols, mais je n’en pouvais revêtir qu’un petit fantôme à tête voilé, confuse, et parfois, – maintenant je l’aimais comme un autre, – il me semblait qu’un autre avait été enfant pour moi.

Il n’y avait d’ailleurs plus à s’y tromper : cet autre avait été malheureux. Il n’y avait plus à le lui cacher. Chaque souvenir qui surnageait de mon passé contenait, trop tardif, inutile, comme la bouteille d’un naufragé, l’appel d’un enfant à l’abandon dans une île désormais sans abord. Abandonné huit hivers dans un dortoir glacé, dans un lit étroit où trois mille nuits il était parvenu à dormir sans tomber à droite ou à gauche. Abandonné par un cousin ivre au milieu de la foire de Limoges, privé par cette trahison de voir la première lionne qui ait été à trois pas de lui, la première hyène, le premier kangourou. Heureux certes de croire la terre plus ronde qu’elle n’est, les étoiles entièrement brillantes et non attachées à leur astre opaque comme la lueur au ver luisant, l’air d’une hauteur infinie, – heureux d’acheter avec les cinq sous de son mois, chaque mois, un petit livre bleu de la Bibliothèque nationale pour avoir dans sa vieillesse une bibliothèque fameuse, – mais chaque année il avait dû marcher vers le Premier Janvier comme un explorateur vers le pôle, n’ayant espoir de se réchauffer que s’il le découvrait, qu’au retour. Heureux de dénicher, dans le fond d’un de ces saules creux où l’on enterre les poètes, au Père-Lachaise, un hibou ; de le rapporter par les ailes, protégeant de la main libre contre le jour les yeux dorés ; d’avoir à caresser toute sa vie, – les hiboux vivent longtemps, – un oiseau, le plus velouté ; mais le forgeron le lui volait, le clouait vivant sur sa porte ; l’enfant se levait la nuit pour arracher les clous, les tenailles étaient trop faibles, il n’en arrachait qu’un, il s’enfuyait, laissant son seul ami pendu par une aile, ne désirant plus que sa mort. Heureux de se baigner dans l’étang ; mais une crampe le prenait, il fermait les yeux, – et sans espérer même la consolation, due aux noyés, de revoir toute sa vie, il en avait eu si peu !… Un nageur vantard, pour sauver ce corps docile, décidé à rester souple, à flotter, l’assommait d’abord à coups de poing. Tristes histoires aussi que celles de son chien écrasé, de son chat volé, de sa chèvre vendue, unique chien, unique chat, chèvre unique, car son père ne l’autorisait point à remplacer la bête disparue par une bête de même espèce, et le condamnait ainsi à n’avoir plus que des compagnons de moins en moins intelligents, c’est-à-dire, – les animaux sont comme les hommes, – de moins en moins caressants : un écureuil, une tortue. À son départ pour le lycée il en était aux vers à soie et aux corbeaux. Enfant toujours vêtu dès lors d’une vareuse bleue et d’un pantalon noir. Enfant sans ceinture à boucle de diamant, sans guêtres en peau de requin, sans toque de grèbe… Enfant sans mère !…

Ma mère ? Les braves, les honnêtes gens, qui pensent que j’ai encore ma mère ! Je n’aurais plus supporté d’un étranger qu’il me sût orphelin. J’ai vu d’ailleurs ma mère, je l’ai touchée de mes mains, effleurée de mes lèvres. Elle n’est morte que cinq heures après ma naissance ; toutes les heures on m’apportait à elle cinq minutes. Elle m’embrassait quand j’arrivais et quand je partais. Elle se sentait mal, elle eût désiré avant de mourir me voir remuant et vivant, mais je dormais avec obstination et elle refusait qu’on m’éveillât. Elle m’appelait du nom qu’elle eût choisi, que mon père avait rejeté, et qui n’est pas le mien, mais qui me fait encore retourner brusquement chaque fois que je l’entends dans la rue. Soudain, à la cinquième heure, dans ses bras mêmes, je sortis du sommeil, et, – c’est aujourd’hui mon plus grand bonheur –, je plissai les lèvres, sans crier, comme pour sourire. Puis je criai, mais juste assez pour prouver que je ne devais pas être muet ; je bus, je ne pleurai pas. J’étais gros, alerte. Elle n’eut, ces cinq heures, qu’à être fière de moi… J’ai encore, mère, des jours comme cela… Je lui donnai confiance pour tout le reste de ma vie. J’avais déjà son front haut et clair : cela annonçait un cœur sensible. J’avais déjà le menton de mon père : cela lui donnait l’assurance que je saurais ne pas souffrir de ce cœur… Combien ont connu moins leur mère ! J’avais de quoi puiser dans cette journée assez de souvenirs pour parler de ma mère d’une voix naturelle, pour laisser croire qu’elle n’était morte que voilà deux ans, qu’hier, et faire ainsi des envieux… Mère qui avait un jour de moins que je n’ai juste aujourd’hui, de sorte qu’un tendre droit d’aînesse m’a permis ce matin d’ouvrir ses coffrets, de lire ses lettres d’avant son mariage, d’avant ma naissance, où pas un mot ne trahit que je fusse alors ignoré. Mère dont tous les baisers – et l’un à côté de l’autre ceux-là même qu’elle mit à la même place, – tenaient au large sur mon front, l’idée me vint soudain que dans son rêve le plus hardi jamais elle n’avait imaginé la vie de son fils aussi facile, aussi triomphale ; j’eus l’angoisse d’être sorti du tendre faisceau de sa pensée et de ses souhaits ; je m’assis, je me courbai, j’évitai tout geste pour que ni ma tête, ni mes mains ne lui devinssent invisibles. Le jour arriva enfin, – jour heureux –, où je sentis mon cœur juste au centre de son regard.

Un homme ne change point de passé et d’âme sans que ses voisins s’en aperçoivent. On devina que l’enfant triste dont je ne lâchais plus la main me rendait méfiant de tout ce qui est luxe et éclat. Mon affection pour Anne fut soudain silencieuse, moins satisfaite, gagnée par cette pudeur que secouait un autre sentiment, car je ne parlais plus d’elle, et je parlais de ma mère à tout propos. Déjà, sous un prétexte, j’avais rendu visite à l’amie de ma mère qui habitait Paris ; j’avais osé parler de sa beauté, de ses mains. En dix minutes on m’avait rendu à peu près tout ce que j’étais venu chercher d’elle ; on m’avait dit que j’avais son regard, ses yeux, sa voix. Pour la première fois, en me couchant, tout haut je me souhaitai bonne nuit. Je n’écrivais plus à Anne ; à ma mère j’aurais écrit que j’entendais la prendre dans mes bras, la consoler ; je lui écrivis ; je relus, comme des aveux de sa propre tendresse, tous les aveux de mon enfance : les fleurs collées au lycée pour elle sur des cartons, les romans à elle dédiés, de six pages, où les héros trouvaient le temps d’avoir toutes les aventures et mouraient à la fin de morts séparées. Mais quel sentiment – et si je passais les sentiments en revue de la confiance à l’avarice, je n’en trouvais pas le nom, – m’écartait de ce qui est passion, de ce qui est amour ?

Qu’un amoureux se suicidât me causait un malaise. Qu’un auteur décrivît l’amour, et, choqué, je jetais son livre. La vision de la jeune fille que j’eusse épousée en province, du demi-bonheur dédaigné, – du jardin le soir avec ses tomates, de la pêche aux écrevisses –, rendait pénible l’idée du bonheur moins borné, l’idée d’Anne. Je négligeai mes amis trop intelligents, mes amis trop riches. Je devins le familier de ceux qui n’ont point eu de grandes chances, de grands espoirs, et qui se sont arrangés dans la vie comme on s’arrange dans une île : des camarades répétiteurs mariés à des répétitrices, des fonctionnaires qui venaient d’épouser leur amie, ou leur cousine boiteuse, ou cette femme justement, sans charme et dévouée, que dans l’île j’aurais acceptée pour compagne. Ils me présentèrent à ces sous-intendants en retraite et à ces veuves qui ont adopté par amour-propre, par amour, la dernière famille par laquelle ils furent vus en uniforme ou en ménage. Dans ce petit cercle discoureur et français j’étais aussi en sûreté contre mon amour que contre un sentiment hindou, un goût chinois. J’en profitai ; je revins sans mot dire à cette époque heureuse où je n’avais pas vu la mer, où Degas et Ridon ne déjeunaient pas chez moi, et, par politesse, ignorant qu’ils mourraient ensemble, n’y cherchaient pas à découvrir qu’ils étaient nés la même année ; je repris mes distances avec les poètes, les musiciens, les peintres, – avec les éléments ; je coupai tous les liens qui m’attachaient à une nostalgie, à un spleen vivants. Ce fut de nouveau à cause de ses vers que j’aimai Chénier, que j’aimai Vigny, et non plus à cause de ses yeux, à cause de sa main. Je ne me mêlai plus de leur vie, de leurs affaires de cœur, je les jugeai avec pureté et simplicité. Je n’hésitai plus à amener à leur isolement de braves gens respectables. Ce que j’aimais en Baudelaire, je l’expliquai au sous-intendant, c’était, dans des vers au corset un peu étroitement lacé par derrière, le mal, ce mal qu’il fait au cœur ; ce qui plaisait dans Beethoven, – oui, il avait vraiment existé, – c’étaient sa grandeur, sa tristesse. Le sous-intendant désormais, à cause de moi, les défendit chez ses collègues de même que jadis, un sergent ami de Schumann faisait du succès de Schumann une question d’amour-propre pour les mess des sous-officiers. De même du temps : contre ceux qui prétendaient n’aimer que l’été ou l’hiver, je défendais l’autre saison. C’était parfois la saison présente : je rentrais chez moi l’âme paisible, contemplant les nuages, les feuillages, doucement, comme le député qui a voté les crédits de l’année contemple son année ; le vent s’élevait, mais j’avais voté aussi le vent. Il m’effleurait… Je profitai de ce tendre esprit de justice pour reviser en moi tout parti pris, toute habitude. J’avais eu d’un professeur la manie de dédaigner les panoramas, d’en dire du mal ; je me rapprochai d’eux d’un pas, sur les terrasses ; je vis que je les adorais ; je relâchai dans l’univers la couleur rose et la couleur grenat que je croyais détester : je relâchai les lauriers en fleurs, les rhododendrons, cent chapeaux sur cent têtes blondes. J’étais gêné d’entendre dire que ma mère, jusqu’à sa mort, eût adoré les gaufres, car je ne les aimais pas ; je les goûtai à nouveau ; rien n’est meilleur, – et le dernier pli fut effacé à l’amour filial. Je n’inventai plus en moi un être différent de moi, m’indiquant les moyens puérils et infaillibles pour être à ma guise triste ou gai, faible ou fort. Je me sentis plus seul, mais plus un ; plus triste, mais plus tendre, et aussi pour moi-même ; et les quatre fils Aymon eussent éprouvé le même bien-être si on les avait, – pour l’avantage aussi de leur monture –, fondu en un seul fils Aymon.

 

Anne avait vite deviné. Elle se plaisait davantage en ma présence ; elle me quittait avec peine ; avant de s’endormir, à la page ouverte de son journal, elle traçait mon nom en imitant mon écriture, comme si j’étais venu moi-même signer à minuit. Mais, illogiquement, alors que je m’attendais moi-même à voir s’irriter notre amour, accru de tout mon cœur nouveau, il se calma soudain, il devint modeste. Plus de luttes, plus de brouilles subites. Ce fut fini de lire nos poètes au coin du feu, de nous égarer dans les quartiers misérables. Tous les pactes par lesquels nous devions nous comprendre dans l’ombre ou dans le silence furent dénoncés. Nous aimions nous rencontrer au restaurant, au théâtre. Au lieu d’échanger, dans un square perdu, sur le bord d’un canal de banlieue, de petites douleurs qui souvent n’étaient pas à nous, et de partager aux portes de Paris le butin qu’y fait en un jour une âme rôdeuse, nous nous donnions rendez-vous dans les églises à la grand’messe, dans les musées à l’heure du soleil, à l’heure où le conservateur, sortant d’un pan de la muraille et satisfait comme un dompteur pendant le repas des élèves, se promène impunément devant les plus sombres tableaux. Puis, au Bois, écoutant les tziganes, nous discutions peut-être d’art, de religion ; mais celui de nous deux qui ce jour-là était païen ne s’éloignait pas d’un demi-centimètre de l’autre qui était catholique ; celui qui se sentait romantique ne différait du parnassien que par un demi-sourire en plus. Qui pouvait me reprocher de bâtir dans l’enceinte de ma grande peine, un amour élégant, léger, et d’y cultiver de menues joies, de menues délices ? Jamais Anne n’exprima un regret de voir disparaître le Simon encombrant du printemps. Elle ne retirait plus sa main quand je la prenais : il s’agissait bien de moi. Elle n’achetait plus de chapeau sans me consulter, elle me donna voix décisive sur les diamants, sur les métaux. Elle eut un tailleur de même étoffe qu’un de mes costumes, une cravate comme une de mes cravates, et nous remplacions ainsi par de simples couleurs ces sentiments pédants et pathétiques que nous portions jadis en commun. J’en arrivai à lui faire une cour discrète, habile… à lui faire la cour. Ce ne fut plus à la nuit, à la nostalgie que je la disputai, mais à des rivaux de mon âge et de ma taille, à Gray-Lucigne, à Adolphe Évans, à ses prétendants même. Les jours où j’offrais un aveu moqueur et attendri, c’est à eux qu’elle me préférait, et non à Musset, et non à Verlaine. Après tant de déguisements, nous nous étions enfin rejoints sous cette forme et ces masques. Le flirt n’amenait plus près d’elle que le suicide ou la mort. Sur un terrain banal nous goûtions mille plaisirs interdits dans notre royaume. Devant des tiers je lui faisais de fades compliments qui nous touchaient tous deux aux larmes. Je m’extasiais sur ses épaules, sur son décolletage : ses épaules rougissaient. En excursion je la réclamais près de moi, je m’étendais sur sa part de gazon ; nous avions une humeur complice qui lui faisait maintenir une de ses amies, dont la peau était douce, pour que je l’embrasse… On la maintenait à son tour.

Un soir que nous passions devant sa chambre et qu’elle en voulait fermer la porte, je l’écartai doucement, j’entrai. La fenêtre aussi était ouverte, j’aurais pu entrer par la fenêtre. Discret, évitant de regarder chaque meuble, chaque photographie, je pris un miroir, j’y vis Anne près de moi, joyeuse ; j’y vis l’envers de tous ses secrets, et de son lit immense, si ridicule, si débonnaire que nous nous mîmes à rire. Je ne sais quel enjouement nous gagnait à le voir lourdement approcher, dans le miroir qui s’inclinait, comme un gros navire qu’on suit au périscope.

— Vous avez couché dans un lit-cage, Anne ?

Elle avait couché, en Bretagne, sur un matelas à roulettes ; endormie dans l’alcôve, elle s’était éveillée près de la fenêtre. Et en Auvergne, elle avait eu, une fois, un lit si haut qu’elle ne savait comment y grimper.

— Alors ?

Le front têtu, les yeux rieurs, elle ne répondait point. Je l’interrogeai sur les papillotes, les résilles. Soudain, ouvrant la porte, elle me poussa par traîtrise au dehors, et s’enferma. Du balcon, je reçus ses rires, je reçus un baiser… Il n’est pas de douceur plus grande que de voir une âme agitée devenir paisible… J’étais heureux !…

 

Un matin en me réveillant, j’aperçus sur le tapis un petit livre que je ne connaissais pas. Je n’eus qu’à me pencher un peu pour l’atteindre. C’était un carnet tombé de la poche de Gontran. Je ne crus pas indiscret de le feuilleter, car, en tête des pages, je voyais des noms qui m’appartenaient autant qu’à lui : Andromaque, Lucrèce, Lavallière. Il s’amusait à expliquer d’un mot chacune des femmes célèbres. C’était un jeu banal, et, après avoir lu « Andromaque ou l’Amitié », « Lucrèce, ou la Distraction », j’allais ouvrir le journal, lire les faits divers du Matin, qui avaient alors à peu près les mêmes titres, « Angèle, ou la Kleptomanie », « Lucienne ou la Coquetterie », quand le nom d’Anne, suivi de sa formule, apparut en haut d’un chapitre. Je lus, puis, effaré, plein de je ne sais quel dégoût, de quelle honte, je lançai le carnet dans le feu, je me rejetai sur mon oreiller, j’y cachai mon visage.

Ce n’était pas que Gontran eût écrit du mal de mon amie, qu’il en pensât. « Anne, disait le titre, ou la Sensualité. » Étais-je assez déraisonnable ! Il eût ainsi expliqué la vie de Béatrice, la mission de Jeanne d’Arc que je n’en eusse point été choqué. Je connaissais si bien ces joies de lettrés ou de philosophes qui expliquent un mot par son contraire et la loi morale par l’inceste. Douce vision d’ailleurs qu’une Béatrice, qu’une Hélène sensuelle, que les sens de La Vallière ! Mais Anne, mon Dieu, pourquoi Anne ? Pourquoi m’être penché vers ce carnet, avoir saisi cette main du voleur qui sous mon lit se cachait ?

Sensualité : je connaissais ce mot. Il ne m’avait pas paru, jusqu’à ce jour, ennemi du mot pureté, du mot fierté. Sensuel ? L’était qui avait ses cinq sens, ou qui au moins en avait un. Sensuel le sourd-muet qui se parfume, le sourd-aveugle qui boit. Être sensuel, c’était, pour les savants, jouer avec leur corps, pour les athlètes, avec leur âme. C’était être un peu égoïste, se regarder avec amitié dans la glace, feindre de ne pas s’y reconnaître, embrasser cet inconnu. C’était tourner sa tête pour tourner ses yeux ; c’était, dans son lit, quand il fait trop chaud à droite, s’étendre brusquement sur l’autre bord, et, sans avertir, prendre la gauche de la nuit. Le soir, en rentrant, par un bon dîner attendri, c’était jeter au concierge son prénom au lieu de son nom. Sensuel ce jour de mon enfance où soudain j’avais voulu avoir un élément préféré : le feu ; une couleur, le bleu de roi ; un parfum, le lilas blanc ; sensualité honnête qui avait l’avantage d’être aux couleurs de ma patrie. Mais alors pourquoi le carnet me rappelait-il la nuit de lycée où, couché près de moi à l’infirmerie, un élève âgé dont me séparaient d’habitude quatre murs de deux mètres, – la hauteur juste que ne franchit point le scandale –, s’acharna à me révéler, de sa haute voix dans un dortoir vide, ce qu’elles étaient, ce que toutes étaient. Moi, au matin, je restais intact, mais on m’avait volé mes plus chers dépôts, la pureté, la propreté, l’orgueil. Je n’en voulais pas aux femmes, c’était simplement fini entre nous, – fini aussi entre moi et tous ceux, renseignés, qui ne s’étaient pas écartés d’elles. J’avais la preuve qu’on avait soudoyé Euripide, Racine ; je dédaignerais désormais leurs hypocrites visages. Je n’en voulais point à Anne, mais je n’oserais plus regarder son portrait.

Chaque phrase stupide de Gontran se jouait malgré moi, dans ma mémoire, entre des personnages vivants.

— Tout homme qui a une liaison infâme l’attire.

Je la voyais devant Hugues Robert, elle prenait sa main immonde, elle la mesurait à la sienne, elle y étendait la sienne, qui avait soudain, toute ferme et petite, une marge avilie.

— Rien ne l’émeut plus que les poulpes, les sangsues, les infusoires.

Ridicule Gontran. Phrase imbécile ! Mais cependant je voyais Anne, dans ce musée, devant un masque de marbre couché sur un coussin. Une tête livide, rosée, gonflée. Une vie trouble. Une tête séparée du corps à l’époque où rien ne savait mourir. Une tête d’homme, si les hommes vivaient étendus, soudés à la terre par un dos de racines, incapables de se mouvoir, attendant du vent ou des animaux vagabonds tout toucher ou toute caresse ; s’ils luisaient sourdement la nuit, si dans les replis de leur chair de gemme et de sel naissaient de petites têtes, de petites jambes, des perles… Anne, qui de côté l’aperçut, m’abandonna, hypocritement fit un détour par deux statues tourmentées, par la nudité, par l’ambiguïté, revint droit au coussin et se pencha lentement vers la tête, front à front, bouche à bouche. Puis nous étions partis, à l’aventure. Elle se heurtait de temps en temps à moi ; j’étais un mur le long de son chemin. Nous nous arrêtions enfin sur le quai, et la tour Eiffel était en face qui semblait la base d’un sablier, qui peu à peu s’emplissait de brume, qui semblait un filet, qui traînait de si haut, qui n’avait pris que deux lumières. Juste au-dessus de nous le bec électrique s’alluma, et nos ombres de la nuit vinrent brusquement chasser nos ombres du jour. Une fillette qui courait dans la nuit tomba à nos pieds, resta étendue, comme si tout son jeu consistait à tomber dans un cercle de lumière, puis se plaignit dans son langage. Anne la releva, remit en ordre cette robe, tira ces bas, considéra ce visage tendre du regard qui avait caressé la tête de marbre, et remit à la bouche rose le baiser contenu, le baiser destiné aux fruits marins, aux morts ; le vil baiser que maintenant, dans une chambre d’ouvrier, échangent chaque jour, sans défiance, une mère et son enfant.

— Anne aime l’amour.

Pourquoi ce simple mot me semblait-il donner Anne à tous, excepté à moi ? N’aimais-je donc pas l’amour ? Au fait, en y songeant, singulier amour que le mien ! Alors que j’avais découvert, dès mon enfance, sur le plus commun de mes camarades, les joies, les mots les plus cachés, les sens de l’amitié, je ne savais encore comment embrasser, comment caresser l’amour. Avec emportement, avec délire, j’aimais dans Anne ce qu’eût préféré l’ami le plus bourgeois, le plus calme, – sa franchise, sa dignité, – mais c’est de l’amitié que j’avais pour ses mains, pour sa bouche, pour son parfum. Il me suffisait de penser à sa loyauté, à tous les secrets qu’elle gardait en elle comme des boulets de cristal dans une fontaine agitée, pour que je devinsse pâle, que mon cœur s’arrêtât ; et si je voulais que ce cœur repartît, reprît son cours ordonné et satisfait, il me suffisait de penser à ses mains, à sa gorge, au tendre cerne de ses yeux. J’avais parfois le sentiment de lui être infidèle, non pas quand je caressais des yeux un beau visage brun, chose agréable, quand j’effleurais de mes lèvres un bras blanc, chose lisse, chose fraîche –, mais quand, dans des yeux pour moi secrets, je provoquais par ma parole une lueur de sa fierté, de sa droiture. Elle songeait bien peu à m’en faire un reproche. Au contraire, je la sentais froissée par cette fidélité, par l’autre fidélité, dont elle n’avait pu manquer de s’apercevoir. De quel droit lui étais-je fidèle ? Pourquoi, dans la ronde, ne donnais-je pas l’autre main, comme tous ses amis, à quelque petite créature à ressorts, à une modiste passionnée, à un mannequin faible ? Par Lucien, par Adolphe, elle sentait la moindre de ses humeurs se distribuer dans un petit monde sensible, se répercuter jusqu’à un petit cœur naturel. Moi j’étais d’un métal, d’une chair qui arrêtait tout.

— Anne aime Anne…

Tout cela n’était pas très gai… Je me levai… Il n’y avait dans mon courrier aucune des lettres faciles et jeunes qu’elle m’écrivait parfois ; il n’y avait aucune carte postale d’un pic dominant l’Océan, d’une île désolée et glacée, avec des pingouins saluant Anne ; aucun catalogue non plus, inutile et chaste, et le carnet de Gontran resta sans démenti.

Je devais rencontrer Anne le soir même, à la campagne. J’eus du moins toute la journée pour vieillir, pour me préparer à revoir le visage que Gontran m’avait dénoncé. D’ailleurs il m’avait dénoncé du même coup Paris, et ma chambre, et ma rue, et moi-même. Tous ces objets, ces passants, ces maisons, dont j’avais été jusque-là le camarade loyal, je les trompai. Je vis leurs plis, leurs rides, leurs couleurs. La vieille et candide place de l’Odéon, qui cache pour les initiés dans ses entresols un épicier, un pharmacien, comme dans une armoire l’aïeule cache son chocolat, son élixir, me donna –, une fille criait, un homme la battait –, un peu de volupté, un peu de sang. Le vitrail orange, l’angle de fenêtre qui chaque matin aiguisaient, purifiaient ma vue, je les touchai de mes doigts, je surpris un de mes sens passant hypocritement à l’autre son métier ou ses plaisirs. Comme Anne, je suivis ces passants solitaires et pitoyables qui à eux seuls sont un cortège ; une femme qui, dans un visage commun, portait enfoui en dépôt un trait connu, un regard célèbre ; un ouvrier dont les yeux étaient rouges, dont le crêpe taillé dans un sarrau neuf de femme indiquait une épouse, une fillette morte dans la semaine ; un autre, dont la barbe avait quinze jours, dont la peine remontait plus haut que l’avant-dernier dimanche. Je les prenais au bas de la place Saint-Michel, près de la Seine ; à leur hauteur, de leur pas, comme le cheval de renfort, je montai le boulevard, les aidant à tirer un moment ce malheur dont l’attache traînait encore à Belleville ou à Pantin. Pauvres corps usagés, pauvres âmes effacées sur lesquels le destin, de nos jours un peu lâche, entasse les malheurs réservés jadis aux rois bien portants !

Anne était au fond d’un jardin, sur une terrasse. Je m’accoudai près d’elle, sans mot dire, et d’ailleurs sans mot penser, et sans lever les yeux. Le soleil se couchait. Nous avions devant nous la vallée ; le tableau même du jeune été, et chaque objet si net qu’il semblait, comme dans les tableaux d’école, avoir son nom au-dessous de lui ;… là-bas, ce sur quoi l’on traverse : le pont, le viaduc ; sur le pont ce qui se promène, le vélocipède, l’abbé ; sur le viaduc ce qui ébranle le soir, le train, et dans le ciel tout ce qui éclaire et qui vole. Nous nous taisions. Comme le carnet de Gontran devenait puéril, les murs de Paris une fois enjambés ! Les arbres à demi touffus encore se confiaient à l’ombre ainsi que se confie au sommeil un demi-espoir, un demi-chagrin. Un arbuste en retard usait pour ses premières feuilles la dernière sève de l’automne, et frissonnait. Les girouettes étaient au repos : la dernière fois que le vent avait soufflé, il venait de la mer. Un rossignol, tout près de nous, chantait une note, une seule et brève note, de façon seulement à bien nous rappeler qu’un rossignol, pendant les longs intervalles, se taisait. Déjà le murmure de la nuit s’ordonnait, déjà on y distinguait, comme dans la voix d’un orgue usé, des vides, des grincements : ici auraient dû coasser les grenouilles, là-bas aboyer un chien, – et à droite surtout se taire cette voix menaçante qui appelait : « Simon ! Simon ! » Pourquoi fallait-il que l’enfant vagabond ou rêveur de ce village et de cette nuit, portât justement mon nom ? On le battit. Nous l’entendions pleurer. J’étais ému comme si l’on battait une fillette nommée Anne. Je pris la main de mon amie.

Elle la dégagea. Elle haussa les épaules.

Vraiment ?… Comme nos ombres étaient mêlées, je retirai la mienne, plus brusquement encore qu’elle n’avait dégagé sa main. Qu’était-elle après tout ? La nuit passée j’avais justement rêvé d’une femme parfaite, et si confiante aussi dans ma perfection qu’elle me conduisait dans le pays où meurent ceux qui ont fait le plus léger mensonge ; qui pleurait ; que je portais dans mes bras sur une corde raide, au-dessus de cascades ; que je laissai échapper ; qu’on ne revit jamais… Qu’était Anne, auprès d’elle ? Je voulus me venger. Je levai les yeux, décidé à contempler, – décidé à adorer, mais cela je l’avouerais plus tard –, les meurtrissures, les ombres, les empreintes marquées sur son visage.

Hélas ! Pourquoi me faut-il toujours jouer aux quatre coins avec les quatre démons du cœur et perdre à chaque instant ma place ? Jamais je n’avais vu de front plus paisible et plus clair, d’yeux plus purs. C’était maintenant à la nuit, à un calme sans limites que je devais disputer Anne, à la transparence, à la pureté. Le ciel étincelait, les étoiles scintillaient, oscillaient, on ne voyait plus que les constellations pures de tout alliage, celles qui jamais d’au-dessus de nous ne disparaissent, et les astres impurs où vivent, mitoyens, un demi-dieu grec et un dieu papou étaient déjà redescendus derrière l’horizon. La source, l’étang donnaient une image complète et lisse de la lune, aujourd’hui pourtant mutilée et bosselée. La pensée la plus inquiète avait son reflet parfait et paisible, et la route blanche, cochée jusqu’à l’infini de ses bornes, était la seule mesure humaine de tout ce repos. Puis chaque chaumière s’alluma, marquant, comme la maison d’un garde-barrière, la ligne sinueuse sur laquelle dorment, songent les hommes ; il suffisait de garder sa distance pour marcher sur un astre insensible et inhabité. Pour que la nuit fût aussi pure, pour qu’on n’entendît aucun troupeau meuglant, aucun chariot grinçant, c’est que dans le monde entier, – au moins en France, – chaque enfant se taisait, chaque soldat en permission, sur la route, enveloppait de feutre ses souliers, chaque berger tenait serrée la gueule de son chien.

Une pensée muette et caressante s’était détachée de nos fronts, planait au-dessus des pelouses, des sillons, dans chacun desquels s’allongeait pour la nuit un rayon presque éteint, – et revint sous la forme d’un oiseau, éternellement errante désormais, mais ayant du moins un cri, un faible et doux cri pour se plaindre. Anne se retourna lentement ; sa main, celle que je n’avais pas saisie tout à l’heure, coupée au poignet par la lune. Je la pris, je la pressai ; j’aurais pressé ainsi une main antique, une main sans bras, pour me rattacher à ce qui est pureté, paix, jeunesse, et néant. Je la pris par remords d’avoir pressé voilà une minute la main vivante. Je la pris pour me rattacher à tout ce qui n’existe que la nuit, à tout ce qui n’existe pas. Crépuscule trop comble, coupe trop lourde dont les anses, l’une après l’autre, cédèrent sous mes doigts. La main de marbre, la main sans maître se crispa comme l’autre, m’échappa.

— Qu’avez-vous contre moi, Anne ?

Elle me regarde, stupéfaite.

— Contre vous, mon pauvre Simon ? Il s’agit bien de vous !

Debout et immobile, comme le jour où j’échappai au fond de l’abîme cette autre femme, je levai la tête, je fermai les yeux…

Du moins je ne vis pas, haussée sur la pointe des pieds mais évitant de me toucher, de m’effleurer, Anne, les yeux ouverts et curieux, – je sentais notre amour lui-même entre nous comme un frère indiscret –, poser ses lèvres distinctes contre mes lèvres fermées et les appuyer un long moment d’un poids que j’éprouvai pour la première fois, du poids de la tête que j’aime !

CHAPITRE SEPTIÈME

Je restai quelques semaines sans me décider à voir Anne. Je ne pouvais arriver à me faire une idée de ce qui s’était passé entre nous. Je ne savais vraiment si ce soir sur la terrasse avait été un soir de querelle, ou au contraire un soir d’aveu, ou simplement un soir comme les autres. Parfois j’avais l’impression que notre amitié avait commis sa première faute, qu’elle rougirait maintenant, qu’il faudrait la vêtir. Parfois il me semblait qu’Anne m’avait révélé ainsi qu’elle m’aimait, parfois qu’elle en aimait un autre. Il était évident qu’elle avait oublié notre dernière rencontre, mais cependant à la fin de ma visite, elle m’embrassa encore, – et cette fois mes yeux étaient ouverts –, distraitement, comme par une habitude millénaire. Puis juin arriva, le printemps s’écoula des rues par les rigoles, les ruisseaux, et les platanes haussèrent l’été au niveau même des mansardes. Anne m’abandonnait au fond du salon comme au fond d’une loge et allait s’accouder à la fenêtre. Je l’y rejoignais. On entendait des accordéons, des cris : c’était un dimanche que l’on jouait. De gros ballons ronds, immobiles, regardaient tourner au-dessous d’eux la terre luisante. Le soleil, au lieu de tomber au milieu juste de l’Arc de Triomphe, se posait sur la pile gauche, n’en descendait plus, tout était à recommencer. Un petit fox qui venait de retrouver son maître, galopait délirant autour du rond-point, poursuivi par un autre fox qui, à ce jeu, perdait le sien. Trois jeunes filles enlacées, trois sœurs, levaient la tête vers nous, et, des deux seuls bras qu’elles avaient libres, nous faisaient de grands signaux. Celle du milieu, condamnée à ne point remuer, jusqu’au coin de la rue tournait la tête pour moi, et me souriait.

Anne était chaque jour plus tendre et plus calme. Je lui apprenais à se taire et à obéir. Je lui apprenais que la femme est plus bornée que l’homme, qu’elle doit en tout l’écouter, l’aimer, – mais sans l’importuner –, partout le suivre. Je lui appris à être heureuse par le beau temps, et à laisser chaque tache de soleil marquer sur elle pour la journée ; par la pluie, et à rire des jeunes gens en jaquette qui courent vers la porte cochère, – oubliant soudain dans leur panique qu’ils sont prêts à mourir pour leur amie. Les ombres de ses amis n’allongèrent plus soudain sans raison, et ne diminuèrent plus. Elle ne poursuivit plus de sa haine l’abbé qui faisait le bésigue de la famille et qu’elle trouvait sans mystère. L’abbé y gagna un dîner par semaine. Dieu y gagna d’échapper à l’inquisition de cette jeune femme qui, hier encore, lui supposait un secret, comme au moindre de ses hommes, et s’entêtait à le découvrir. Dieu respirait. Sa création pouvait donc, enfin, être sans secret : elle était ainsi, au fond, parce qu’elle n’était pas autrement. Ne parlons pas des orages, un peu fréquents cette année-là, il l’avouait. Mais qu’aurait-il pu mettre à la place des ruisseaux, des arbres ? Des platanes, surtout, qui haussaient l’été, – il n’hésitait pas à reprendre mes paroles même, – au niveau des mansardes ?

J’appris à Anne à ne plus brouiller ses désirs, ses vertus, à n’avoir plus pour âme une masse confuse. Chaque semaine, comme on retire d’une tapisserie qu’on défait, pour un futur travail, les fils de même couleur, j’obligeai Anne à n’avoir qu’un seul sentiment, qu’un seul travail. Chaque muscle de son cœur s’exerça ainsi, solitaire, dans huit jours de soleil.

Nous étions décidés soudain à ne plus laisser sans nouvelles, à ne plus négliger une année entière nos meilleurs amis. Anne fit son testament, j’ouvris le mien. C’est dans mon testament que j’avais classé mes amis, avec la sincérité qui échappe dans cette vie et qui m’avait valu de retrouver au bas de la liste, dédaignés, certains amis pour lesquels je continuais à descendre même du tramway. Mon légataire à chacun devait porter un souvenir. Pourquoi remettre, à une date lointaine ce que je pouvais faire aujourd’hui ? J’allai les voir tous. Ils ne se doutèrent jamais que je remplissais, plaisantant, le vœu d’un mort. Je leur distribuai d’avance les cadeaux qui devaient rappeler ma mémoire, – si bien qu’ils auraient pu, si j’étais justement mort quelques mois plus tard, me croire oublieux et trouver mon testament vide. Tous mes bibelots disparurent et il ne resta guère que les objets pour ennemis, les glaces, les pendules. Il fallut bientôt faire des cadeaux vivants. Gabrielle eut des poissons, un rouge affectueux, un noir fidèle. À Fernand, qui étudiait la vie des insectes, j’apportai une ruche en verre avec un essaim d’élite ; je l’apportai moi-même : je n’avais plus peur des abeilles depuis que j’en avais sauvé une, jadis, d’une goutte de pluie. Jacques, qui allait à ses chantiers avant le lever du soleil à travers des terrains vagues, reçut un chien ; un chien courageux qui désormais le précéda dans l’ombre, de tout près, pour avoir moins peur en le défendant… Il vit encore.

Amis professionnels, nous prenions les décisions des amis qui hésitent, ceux qui doutaient de leur bonheur, nous le leur prouvions. Je mis à la porte un colonial huileux qui voulait épouser Gabrielle. Je fis interdire le père de Cécile, qui la ruinait. Aucun voyage ne nous effrayait plus. Anne m’accompagna jusqu’à Melun voir une vieille amie de mon grand-père, à laquelle on m’avait annoncé lors de mon entrée au collège ; elle m’attendait ; on la conservait depuis cinquante ans par une piqûre journalière, elle se demandait pourquoi ; pour allonger sans doute, d’une seconde, ou deux, la moyenne de la vie des Françaises et de l’amitié. Quelques lettres encore aux amis habitant hors de France, quelques visites à des cimetières, et la semaine était terminée, et nous aurions dû laisser peu à peu nos amis éloignés redevenir invisibles, nos amis pauvres souffrir à nouveau de la pauvreté, nos amis mystiques sans miel et sans oiseaux. Mais Anne était insatiable. Elle voulut que je connusse ses amies, leur offrit à dîner et les réunit toutes. Ce fut une cohorte de provinciales, de Parisiennes, d’étrangères dont chacune avait cru jusque-là être la meilleure amie, et partit déçue. Anne elle-même perdait à être vue dans tant de miroirs ; deux des invitées étaient laides : on cherchait sur le visage d’Anne deux signes de laideur ; deux autres étaient accoutrées : on examinait de plus près la robe d’Anne. Elle avait demandé qu’on amenât des amies, bientôt chaque jeune fille s’isola avec sa camarade inconnue. Trois ou quatre anciennes amies, déchues, invitées comme souvenirs, étaient les seules à rire bruyamment, à triompher. Puis toutes, en une minute, partirent. Ainsi sombre un navire sans cloisons. Ce fut un désastre.

J’en étais enchanté. De ce jour Anne, qui me reprochait de défendre contre elle l’approche de mes trois meilleurs amis, m’en sut gré. Elle comprit par quelle gêne je reculai l’heure de les lui présenter ; elle se contenta de les voir à travers moi ; les aimant par moi ; curieuse sans cesse à leur sujet, mais comme si mes yeux, mes oreilles seuls pouvaient percevoir leurs formes ou leur voix. Elle, qui s’impatientait de la lenteur et de la maladresse de ses propres sens, accepta d’en avoir un nouveau, plus éloigné encore et plus rebelle, pour connaître Philippe, Claire, Jacques, et si je disparaissais, de devenir aveugle, sourde et paralytique pour le monde de ces trois êtres parfaits.

Philippe d’ailleurs était mort depuis cinq mois ; Anne se sentait moins indiscrète en parlant de lui. Elle était heureuse d’apprendre que le dernier soir où j’avais vu Philippe, la veille de son entrée à la clinique, je lui avais parlé d’elle. Triste et douce soirée d’hiver, basse, – la dernière enfin, tirée comme une barre d’addition au-dessous des autres ; étroite ; – au-dessous d’une courte vie. Elle en voulait connaître tous les détails. Elle m’interrogeait, mais doucement, dignement, comme on interroge un capitaine dont le bateau a coulé, par petites questions précises :

— Qui m’avait donné l’idée de venir, un pressentiment, une crainte ?

Le hasard. Il est des jours où l’on préfère remonter la Seine. J’avais aperçu relevés les rideaux de sa fenêtre.

— L’avais-je dérangé ?

Je l’avais dérangé. Les jours où il relevait ses rideaux, c’est qu’il travaillait… Il travaillait dans la fenêtre exposée au soleil, je m’assis dans la fenêtre de l’ombre, j’attendis pour parler que le soir nous eût mis dans une lumière égale. Il ajouta quelques mots à la dernière phrase écrite, il appuya sur eux un buvard, qu’il tint un long moment pressé comme un mouchoir sur une égratignure. Bientôt rien ne saigna plus, et il me regarda en souriant.

— À quoi pensiez-vous, quand il vous regardait ainsi ?

Je pensais à son métier qui était de vérifier si les étalages dépassaient les trottoirs ; tout était à sa ligne dans mon cœur.

— Il souffrait déjà ?

Sa tête était vague ; il enleva de son nez ce lourd lorgnon de fer qu’il garda jusqu’à la dernière minute et qu’il jeta de son lit en mourant. Il avait, plus nets et plus doux que jamais, ces traits que je n’ai pas encore trouvés redistribués dans le monde, que personne peut-être ne pillera, car aucun voleur ne visite son cimetière, où il n’y a pas en tout dans les caveaux cent francs en or. — Je vais être tendre toute la journée, me dit-il, et il s’accouda à la fenêtre. Déjà quelques lumières s’allumaient sur la Seine. Il me montra la pharmacie d’en face… Pourquoi la loi n’ordonne-t-elle pas que tous les pharmaciens habitent sur les quais, avec tous leurs bocaux ? C’était l’heure où l’on se sent un ami sur chaque remorqueur, sur chaque rapide qui siffle dans la gare du P.-L.-M., un plus modeste dans chaque train de banlieue, dans chaque maison, sur chaque tour. Puis le vent du soir se leva. Une étoile parut. Deux, c’eût été trop. Deux étoiles nous eussent causé une peine profonde, un regret déchirant…

— Il est enterré à Paris ?

Non. Nous l’avons accompagné à la gare, à minuit, sous le verglas. Il y avait deux cercueils pour la même ville. Ce fut très long. Chacun eut son wagon. J’étais sûr que Philippe eût accepté le même.

Elle se pencha vers moi, elle me pardonna de l’avoir perdu.

Un mois après, Claire mourut aussi. Elle mourut après avoir été, pendant une heure, privée de la voix ; elle ne put appeler chacun de nous, mais nous regarda longuement l’un après l’autre, d’un regard plus différent que ne l’étaient nos prénoms même. Du moins Anne put voir le corps de Claire. Elle vit la statue, elle vit sur le lin le plus blanc l’empreinte de cette existence parfaite dont je détiens les clefs. Elle embrassa son front… Mais c’est ainsi que, de mes bras écartés, j’épargnai à deux âmes la tâche vile de se connaître.

 

Vers cette époque Anne eut l’appendicite. Sa mère m’écrivit qu’elle avait décidé de ne point se faire endormir, à peine insensibiliser. Plus égoïste que Gabrielle, qui avait tout accepté, qui se réjouissait d’être garde-malade, qui indiquait un moyen pour moins souffrir, – se pincer le petit doigt, au besoin le mordre, – j’arrivai à la détourner de son projet. Le soir même de l’opération on me permit de la revoir.

Je pénétrai dans cette chambre déjà obscure ; j’allai vers ce lit comme si quelqu’un venait de naître ; il semblait que j’eusse à demander des nouvelles de deux personnes, à passer à côté pour voir je ne sais quel être nouveau. Toutes les fleurs qui peuvent naître d’une blessure ou d’un vœu étaient autour d’elle. Par la porte ouverte sur le parc entrait la fraîcheur du gazon, des arbres ; je respirais, séparées, l’odeur du jardin et celle des fleurs.

— Je vous aime, Simon.

— Je vous aime, Anne.

À tout propos, pour nous protéger contre un peu d’émoi, ou simplement contre le silence, nous prononcions ainsi les mots qui sont, pour d’autres, des aveux. Je ne sais ce qu’un tiers eût pensé d’entendre Anne me dire, sans même me regarder, qu’elle voulait passer sa vie entière avec moi, qu’elle n’aimait personne, à part moi. Mais pour nous deux cela signifiait seulement que, d’un peu plus, elle eût pris ma main, elle m’eût souri. Je répondais dans le même langage : pour éviter de dire un mot, de dire : vous avez raison, vous avez tort, vos yeux sont ouverts, fermés ; je disais : — Anne, je vous aime. Nous agitions ces grandes phrases comme des faux autour de nous, et cela nous épargnait d’être liés au monde par des fils et des liens minuscules.

— J’adore votre cravate, Simon.

Cela ne voulait pas dire qu’elle joignait les mains et s’agenouillait à sa vue, qu’elle désirait l’enrouler autour de sa taille, comme ceinture, autour de sa bouche, comme bâillon. Je ne la lui offris point. Je vins m’asseoir près d’elle.

— Eh bien, Simon, vous voilà content ? Je n’ai pas souffert. Je ne souffrirai jamais plus. Avec quel entêtement, avec quelle douceur, vous êtes parvenu à faire de moi une fille médiocre et futile ! Me voici parjure aujourd’hui, grâce à vous. Cela m’est égal.

— C’était un vœu ?

— C’était un vœu, c’était une crainte, c’était l’un des deux ou trois vœux que j’ai gardés de mon enfance : si je me faisais endormir pour une opération, Gilberte devait mourir. Heureusement Gilberte maintenant est en Chine, où le destin n’est pas le même. À moi aussi ce vœu paraissait ridicule, mais on n’a pas tous les jours la joie de tenir une de ses promesses d’enfant ! Heureuse enfance, dans notre couvent, où chaque ardeur, où chaque peine se rachetait à sa naissance même par un vœu, où les vœux s’abattaient sur nous d’un carquois inépuisable, où il fallait autant de précaution pour arriver à toucher notre vrai désir que pour toucher le corps de saint Sébastien au-dessous de toutes ses flèches. Incapable de tout payer par un vœu, j’en arrivais parfois à rester immobile, à ne pas penser, à ne pas ouvrir mes lettres. Fermer les yeux tout l’été au moment où se couche le soleil, si l’été était beau ! M’arracher un ongle si je devenais parjure ! Donner mon âme chaque fois que je verrais une nouvelle actrice ! Vous savez donner votre âme ?

— On s’incline, je crois, on pense, on attend que je ne sais quoi s’évapore ?

— Rien ne s’évapore. Une âme de femme du moins est ronde, nette, elle jaillit, elle fait mal… Puis vint ma seizième année, que j’ai gardée exempte de tout vœu, et il me semblait, chaque fois que chantait une actrice nouvelle, que j’avais deux âmes en même temps.

— Vous parlez beaucoup, pour une malade.

— Vous avez raison, Simon. Aux martyrs la souffrance, aux pauvres la pauvreté. Je ne vivrai plus que ma vie bourgeoise et riche. Je me confie à vous. Je sais que si, un jour, vous apercevez en moi de la sainteté, si vous me voyez animée d’un esprit plus grand que moi-même, vous me rendrez la liberté, sans égoïsme. Dès qu’une de mes paroles, qu’un de mes gestes, un regard, touchera l’ineffable, l’infini, poussez-moi du coude, faites-moi signe. Dès que vous me verrez appuyer sur un des points sensibles du monde, tirez-vous l’oreille droite, je comprendrai. Mais il y a le temps d’ici ce jour ; je me sens une âme légère, mon ami. Jamais âme n’a été à ce point délacée, éparse ; étrange impression d’avoir une âme pour écharpe… Embrassez-moi, Simon, vous en avez le droit.

Je m’approchai, j’embrassai son front, puis je sortis, comme si ma visite était terminée. Je sortis par la porte vitrée, la vraie porte étant trop loin, la vraie porte exigeant qu’on traversât la pièce, et au lieu d’errer dans la rue, je me perdis dans le jardin. Il était sans issue, bordé de grands murs, je ne pouvais regagner le couloir que par la chambre d’Anne ou par celle d’une autre jeune fille malade ; je pouvais choisir ; j’apercevais sur les oreillers des têtes blondes, brunes, la tête aussi d’une fillette que la garde avait abandonnée un instant et que l’on ne croirait jamais, si elle racontait qu’un jeune homme était apparu soudain, l’avait embrassée, s’était enfui. La nuit tombait. Une à une les infirmières vinrent jeter des fleurs fanées sur ce jardin, ces étoiles, cette nuit qu’elles ne savaient point, ce soir, habitées. Parfois des ombres immenses se cassaient sur les vitrages ; la petite malade était maintenant veillée par des géants. Puis il n’y eut plus en face de moi que les dix lueurs des veilleuses, paisibles et égales, et les dix heures de la nuit brûlèrent pour moi cette nuit-là, toute cette nuit, en même temps.

CHAPITRE HUITIÈME

Quel soleil ! Nous ne pouvions nous regarder sans sourire. Quand l’auto effleurait une carriole dont le cocher remontait pour nous insulter jusqu’à nos ancêtres, quand la sirène effrayait un enfant, ou, suprême joie, un soldat ; quand un heurt annonçait que le ruisseau de cette vallée, le caniveau de ce bourg était franchi, nous nous regardions et nous souriions. Une poule, dix poules nous crurent une minute acharnés à les poursuivre. Quelles folles que les poules ! Que de bonds inutiles et stupides ! Que d’accidents si on les attelait ! Leur angoisse nous remplit de joie. Un chat effleuré par la roue fit de côté un écart formidable. Anne éclata de rire et me prit par la main.

— Quel soleil ! Où allons-nous ?

— Devant nous !… Quel soleil !

Nous allions devant nous, derrière ces forêts éparses qui peu à peu se groupaient, derrière ce ciel transparent. Nous allions tenter de passer à toute vitesse entre ces deux clochers sur la colline. Nous allions là d’où venaient ces cerises sur ces brouettes, ces bicyclistes avec des agneaux bêlants sur leurs guidons, cette automobile chargée d’hortensias ; vers ce pays où chaque mode de transport avait enfin trouvé sa vraie raison, – devant nous, en un mot : nous n’avions pas une minute à perdre !

Assise dos au chauffeur, Frauken, notre chaperon, qui allait, pauvre Frauken, droit derrière elle, et qui pensait, voulut enfin dire sa pensée :

— Quel soleil ! dit-elle.

J’éclatai de rire. Anne m’imita. Nous regardions, moqueurs, Frauken interloquée. Nous mettions notre plus dévouée malice à intimider ce visage que l’âge et les malheurs les plus affreux, – un fiancé voilà trente ans brûlé vif, un père écrasé par un marteau-pilon, – avaient laissé insignifiant. Puis, se détournant de Frauken, nos yeux se rencontrèrent. Des yeux enfantins, éclatants. Comme Frauken avait trouvé le mot juste : quel soleil !

Les chaussées étincelaient, les étangs luisaient. Un vrai rayon tenait en laisse chaque tache dorée, chaque pierre, chaque fleur vernie. C’était le jour le plus long de l’année, le jour où le soleil parvient à effleurer la terre même. De vrais rayons mouraient sur nous, nous sentions sur nos genoux, sur nos cheveux leur flèche émoussée. Inutile d’étendre la main pour savoir s’il faisait beau ; nos mains oisives étaient ensoleillées. Sur les villages, les châteaux, la lumière consumait les toits, rongeait les fenêtres, laissait moins que n’eût laissé un incendie. On oublie que le soleil réchauffe : notre chair était tiède, nos vêtements brûlaient. Un peu perdu seulement, un peu seul, le soleil lui-même, dans tout cet éclat ; et notre cœur aussi était diffus en nous. Comme des milliards de petits cœurs nous rendent moins lourds qu’un seul cœur ! Enfin nous étions sans poids, sans chaînes… – à part cette oppression dans la poitrine, à la place vide sans doute.

Nous traversions à toute allure cette ceinture vague de Paris sur laquelle nulle saison ne prend. Nous longions des rangées de petits chalets neufs qui avaient aux fenêtres leurs premiers rideaux, sur le perron la première femme qui les habita. Le chien était plus vieux que la maison, les oiseaux que les arbres. Puis une église barrait la route. Avisés, nous contournions l’église. Une colline se dressait, s’enflait ; nous la gravissions si vite que le temps lui manquait de devenir montagne. Mais nous laissions à loisir se courber, fléchir, la vallée sinueuse où maintenant se retrouvaient, se côtoyaient la route, la voie ferrée et la rivière. Toutes trois s’entendaient pour passer sous le même pont, paresseuses, dociles. Elles s’entrecroisaient. Éclatantes, transparentes, elles maintenaient dédaigneusement à distance cette longue allée de tilleuls qui amenait vers Paris, par un aqueduc d’ombre, la fraîcheur de la forêt. Les trains sifflaient aux chalands : — Vous allez moins vite, mais plus sûrement ! — Vous êtes le chemin qui marche, disait la route aimable à la rivière. La rivière répondait : — Nous marchons si peu, si peu. Nous sommes surtout profonde, nous pensons. Voyez sur notre berge cet homme grave avec ce grand chapeau de paille, ce bambou : Gloire aux penseurs !

Un empierrement. Le rouleau à vapeur, doux monstre apprivoisé, essayait par des mugissements d’arrêter et de se gagner notre voiture sauvage. Nous longions des parcs, des bois. Au bout des avenues, le château s’ouvrait avec ses doubles ailes comme un éventail, claquait, se fermait. Nous dépassions un haut portail où flottait le drapeau ; nous lisions l’enseigne d’or : c’était l’Asile National des Convalescents ; et nous nous étions toujours doutés que la convalescence était une affaire nationale, – et l’indolence, et le sommeil. Tous les pensionnaires, de la porte, de la cour, nous observaient avec sympathie ou défiance, selon qu’ils nous prenaient pour d’anciens ou de futurs convalescents. Le chauffeur manqua d’écraser un vieillard qui faisait d’immenses enjambées, mais avec lenteur, appuyé sur deux béquilles, une canne en plus sous chaque bras : ce n’est pas marcher qui est difficile, c’est se tenir debout. Frauken profita de l’incident :

— Quelle belle fleur que la rose ! dit-elle soudain, alors qu’aucune rose n’était en vue, alors qu’elle aurait eu plus de raisons de dire : — Quelle belle fleur que la balsamine, que le zinnia ! Attristée de nos moqueries, elle se lamenta :

— Vous me détestez, dit-elle. Vous avez un secret à propos du temps. Vous riez chaque fois que j’en parle.

La détester ? Ne pas songer en souriant, l’émoi dans l’âme, à son fiancé rôti, à son père décapité, par ce soleil ? Nous t’aimions, Frauken, qui sais toutes les langues, qui peux chaperonner un fiancé flamand et sa fiancée polonaise. Mais qui ignores le mal et permets tout.

— Puis-je prendre les mains d’Anne, Frauken ?

— Mais, Monsieur Simon, pourquoi pas ?

— Puis-je lui dire un mot à l’oreille ? Est-ce mal ?

— Parlez tout haut. Je me bouche les miennes.

— Tournez-vous, Frauken ! Je veux presser Anne sur mon cœur, sur ma poitrine.

— Votre cœur ! Votre poitrine !

Mais, malgré elle, elle s’était tournée. Nous prenions chacun une de ses mains pour la ramener face à nous. Son bavardage nous gênait si peu ! Nous laissions son cerveau modeste, comme une montre qu’on fait sonner, nous indiquer en gros ce que nous aurions pensé, si la pensée ne nous eût point trahis.

— Comme il est bon de ne pas parler ! disait-elle. Quel délice aussi d’être seuls, si seuls !

Elle indiquait aussi la vraie heure.

Nous ne pensions pas, nous ne parlions pas. Indolents, dès que l’ombre d’un sentiment apparaissait, plutôt que de nous fatiguer à lui mesurer sa part exacte, nous nous accordions le sentiment entier. Au moindre virage nous fermions les yeux, nous nous abandonnions. Au moindre dos d’âne, nous nous regardions en fronçant les sourcils, en rentrant la tête, nous attendions la culbute et la mort. La moindre perspective sur la vallée nous donnait l’amour subit et infini des peintres, de la peinture ; le moindre mur, des architectes, de notre amie l’architecture. La moindre source, le moindre ormeau nous déléguait sa nymphe ou sa dryade. Quel soleil ! Tous les atomes des joies, des modes, des douleurs inconnues dont vivront nos fils dans mille ans étaient aujourd’hui dans l’air. Nous devinions les futures sonates, les poèmes futurs, un soleil futur, bleu, tout rouge. Un vent léger se levait. Les grands arbres, aux fûts courbés vers le sud par l’Aquilon et immobiles sous sa menace, accordaient hypocritement toutes leurs feuilles au zéphir. Un couple d’amoureux regarda la voiture avec défi, y découvrit plus amoureux, s’attrista. Puis il y eut l’épisode du général qui lançait sur l’accotement des cailloux à son fox, l’atteignit à la tête, le fit hurler. De grandes machines battaient la Seine ; on pensait à des barattes, à un fleuve de lait, de crème. Puis l’auto abandonna la route de halage, tourna à angle droit vers une forêt, monta, ne fut plus à la remorque que d’un ballon, et, dans une clairière inondée de lumière, s’arrêta. Frauken descendit la première, ensoleillée jusqu’à la ceinture ; nous pouvions la suivre, on avait pied.

Anne s’élança dans le fourré ; je la poursuivis. J’avais les vêtements, le col, les souliers où je me sentais le plus à l’aise. Je reconnaissais la robe, l’ombrelle qu’elle préférait. Nous étions enveloppés par les couleurs que nous aurions choisies si, le matin, il avait été annoncé que la forêt dût nous changer en scarabées, en arbrisseaux. Nous avions la tenue que nous aurions exigée s’il avait fallu, pour sauver un ami d’un tyran lunatique, traverser le Niagara sur la corde tendue. De quel pas assuré nous foulions cette terre si large et cette mousse ! Nous courions, nous n’étions pas hors d’haleine. Nous faisions à pied la course que les amoureux plus tourmentés se livrent à cheval. Nous enjambions plus vite encore les allées, d’un bond, comme s’il pleuvait sur elles. Enfin parut le plus droit et le plus haut des chênes de la forêt. Nous avions eu la même pensée : de nos quatre bras nous l’enserrions juste ; c’était le modèle des chênes qu’à nous deux nous aurions créés ; c’était la forme, amour, de notre étreinte. Il fallut l’abandonner. Il fallut porter nos bras énervés. Le rond-point était proche, avec les murs rasés d’un pavillon de chasse dont on voyait juste encore le plan, avec les portes, les couloirs. Anne modeste, s’assit sur le gazon dans la pièce la plus petite. Je m’étendis près d’elle, tandis que péniblement nous rejoignait Frauken, qui avait dû contourner les rochers, remonter à la source des ruisseaux que nous avions franchis, qui s’entêtait à appeler l’écho du nom d’un chien qu’elle avait jadis perdu, inquiète quand il se taisait. Entrée par le grand corridor dans notre château invisible, elle s’étendit, de son long, pour moins voir, dans la pièce voisine.

Quel soleil ! Le pavillon disparu semblait seulement enfoncé dans la terre, et nous étions sur la terrasse d’un siècle élégant et heureux. Nul mouvement, nulle agitation pour tromper notre joie. Nous la sentions grandir en nous, non sans angoisse. Nous sentions un émoi s’accroître lentement, comme s’il avait un cours réglé ; nous attendions je ne sais quelle secousse, quelle délivrance, comme celui qui n’a jamais pleuré, le jour où il souffre, devine, attend les pleurs. Nos yeux justement se voilaient : allait-il en tomber de la neige, du grésil ? Près de nous un ruisseau coulait, bouillonnait, déversoir de tout le délire. Je l’écoutais, ma tête posée sur les genoux d’Anne ; bientôt je n’entendis plus que lui ; je fermai les yeux. Anne seule connaît le geste ou la stupeur qui termine la joie : je m’endormis.

 

Une feuille morte, la première feuille morte de l’année en tombant m’éveilla. Là-bas un coq chantait et me donna une seconde l’inquiétude de l’aube… Mais je reconnus le soleil ; je reconnus le silence, ni Anne ni Frauken n’avaient encore prononcé une parole. Sur mes tempes reposaient encore, casque embaumé qui ne m’avait rendu qu’à moi-même invisible, les mains jointes de mon amie. Elle ne me savait pas éveillé, mais elle sentait se fondre le plomb sacré qui alourdissait ma tête. Ses mains se faisaient plus légères. Bientôt elles m’effleurèrent à peine. J’ouvris les yeux.

J’étais las. J’étais déjà, – moi qui avais dormi, – au lendemain du jour joyeux où Anne vivait encore. J’avais une nuit d’avance sur elle pour deviner ou mépriser le bonheur. Elle souriait d’avoir enjambé ce sommeil que j’avais dû, comme Frauken, reprendre à sa source. De son mouchoir elle éventait mon front, elle caressait mes cheveux ; elle affectait de connaître tous les moindres secrets de cette tête que je lui avais confiée presque inconnue, la tempe droite, doucement inclinée, et ces trois rides, qui disparaissent si je dors. J’avais l’impression qu’elle m’avait embrassé pendant mon absence, dérobé pour elle seule un souvenir, pris dans mon visage, par une caresse, un regard, la parcelle promise. Son nom était gravé sur moi. Je me vengeai. J’essayai d’enlaidir, d’effacer le trait même qu’elle avait choisi, je plissai les lèvres, je ridai mon front. Mais, hypocrite, ainsi qu’un bon page, quand son maître est amoureux, tient sellés un cheval blanc et aussi un cheval noir, elle était toute prête à servir la tristesse. Je me plaignis du soleil ; elle l’insulta. Les insectes voletaient, affolés de voir le pavillon habité à nouveau ; elle dit du mal des moustiques, des fourmis. Je me levai ; elle s’appuya à mon bras, décidée à alourdir l’heure de mille chagrins, d’aveux attristants, l’alourdissant de son poids même. Quel appât est la tristesse ! Afin de suivre cet ami mélancolique qu’elle voyait pour la première fois, elle oublia l’autre, elle oublia le courage, la gaieté. Je me vengeai encore. Par une allée que je connaissais et qu’elle suivit sans méfiance, une dernière branche s’écartant, je l’amenai au-dessus d’une plaine étincelante. On voyait le soleil lui-même. Des trains sur de grands ponts sifflaient, les ponts résonnaient. Ainsi, sans consulter la fiancée avec laquelle il s’asphyxie, le fiancé, subitement joyeux, s’élance vers la fenêtre et l’ouvre toute grande. Anne me regarda, me vit rire de sa dignité, comprit, se mit à rire. C’est ainsi que reprit notre promenade heureuse.

Mais Frauken, au soleil même, découvrit qu’il était cinq heures. Il fallut regagner la voiture au plus vite, par le village. À travers un village habité par une peuplade cruelle, si l’on en croyait les écriteaux : « Le chemin de fer passe sans que la barrière soit fermée. » « Le chien est méchant. » « Il y a des pièges. » Mais les écriteaux mentaient. Le chemin de fer siffla du plus loin qu’il nous vit, et il y avait même, suprême attention, une femme près du chauffeur. Le chien nous adopta, nous escorta jusqu’à la dernière maison et tint à nous protéger activement contre les chats. Les fillettes revenaient de l’école, d’un bout du village, et les garçons, de l’autre bout, comme si l’on eût séparé par tout le bourg l’instituteur et l’institutrice, trop amoureux, trop familiers. Le boucher, qui songeait déjà au repos, le boulanger, qui se levait, cherchaient une conversation agréable à la fois à ceux qui dorment le jour et à ceux qui dorment la nuit. Les vieux et les vieilles désœuvrés dans cette saison qui n’a pas de restes, pas de feuilles mortes, de noix, de chanvre, attendaient seulement, pour rentrer, que leur ombre, comme le sable d’un sablier, eût glissé tout entière à leurs pieds.

L’auto partit. Un pneu creva. Comme nous étions en retard, j’aidai le chauffeur. Je lavai mes mains à l’essence. Je lavai l’essence au ruisseau. Je parfumai le ruisseau avec le flacon d’Anne… Le soleil n’était plus très haut. Déjà les Français exilés en Chine ou au Japon pouvaient l’apercevoir. Coiffé de nuées, ses rayons rabattus, il marquait simplement le soir aux armes de l’été. Frauken avait voulu s’asseoir près du chauffeur. Elle ne se tourna qu’une fois, près de l’asile, de regret que les convalescents eussent attendu notre retour pour se coucher. Anne était appuyée contre mon épaule, je voyais l’ombre dans ses yeux prolonger à l’infini sa soumission. Je songeais à ce que je devais être dans son âme généreuse. Je m’enivrais de cette idée. J’aspirais à longs traits l’air, je me tenais droit la tête haute, je ne voulais pas être moins large, moins grand que ma propre statue. Nous bavardions : il fallait, dans ces moments heureux, offrir à Anne le même présent qu’à Moloch lui-même : des êtres vivants. Je lui parlai d’amis nouveaux, qu’elle ne connaissait pas. J’épelai leurs noms ; je décrivis leurs familles. Puis un train effrayé bondit dans un taillis. Deux ramiers en voyage, l’un moins hardi, voletaient sur la première ligne d’arbres au delà de la route, protégés des hommes par la largeur d’un champ, des oiseaux de proie par les hommes. Nous voyions maintenant à rebours le chemin parcouru à midi, le côté moussu des arbres, les portes des maisons qui nous avaient paru avoir seulement des fenêtres, le visage des facteurs rentrant de leur tournée. Tout s’explique, le soir… Anne était cette fois du côté de la Seine ; j’étais du côté des parcs. Chacun de nous marquait tout haut les plaisirs ou les dangers que l’autre, tantôt, lui avait cachés. Une péniche vide dérivait ; elle la reconnut, c’était le premier bateau rencontré à notre départ ; notre ancien fleuve s’était maintenant écoulé et tout ce que nous voyions de la Seine, en amont était d’eau neuve.

Nous allions. Une autre voiture, depuis un moment, nous faisait escorte. Plus vigoureuse, plus rapide, elle ne cherchait point à nous dépasser. Elle s’entêtait à nous suivre, avec l’amitié qui unissait jadis deux corvettes, deux diligences. Elle s’amusait à nous joindre aux montées, aux passages à niveau. Les trois enfants qu’elle contenait, et le chauffeur aussi, jugeaient suffisante pour rentrer à Paris l’allure d’une voiture de ville et d’un couple heureux. Les deux garçons et la fillette parlaient de nous, nous regardaient de loin en souriant, faisant même des signes, changeant brusquement leurs visages en visages d’étrangers quand les voitures nous rapprochaient à la distance où nous n’étions plus que des inconnus. À nouveau éloignés, ils redevenaient nos amis, nos égaux, se battaient en riant vers nous, étalaient orgueilleusement cette enfance que de près ils sentaient sans valeur et qui, de loin, devenait notre propre enfance, mutinée contre nous et insaisissable.

— Vous ne me quitterez jamais, Simon ?

— Jamais, à part ce soir, dans dix minutes.

Une fumée s’élevait en effet à l’horizon. C’était un feu d’herbes, ou Paris.

C’était Paris, enfoui dans l’occident, promesse de tout ce jour. C’était d’abord un bois avec un cimetière dont le gardien fauchait le gazon, d’une faux prudente entre les pierres comme ici celle du Temps lui-même, où n’était d’aplomb aucune des tombes, toutes anciennes, et l’on sentait qu’au Jugement ces morts-là à Paris seraient les premiers prêts. Puis c’étaient, dans la plaine, de longs hangars accolés, aux fonds vitrés et lumineux dans le crépuscule, larges sillons d’où montaient de florissantes cheminées.

— Je compte sur vous jusqu’à ma vieillesse. Vivez longtemps, ne m’abandonnez pas. J’ai fait déjà avec vous le tour de Paris ; à mesure que sera reconnue notre amitié, nous élargirons le cercle, nous ferons l’an prochain le tour des cathédrales, dans deux ans les châteaux, dans trois ans les côtes. Il faut que nos amis s’habituent peu à peu à nous inviter comme un couple, n’hésitent plus à demander à l’un des nouvelles de l’autre. Aurons-nous un nom composite, Sianne ou Annemon pour les télégrammes communs ?

C’est ainsi qu’à nouveau elle s’ingéniait à enlacer de faux liens autour de nous, alors que je la tenais dans mes bras.

— Je ne sais pas, Anne, cela dépendra de vous.

Elle crut avoir mal entendu. Puis elle crut que je n’avais pas compris toute la tendresse de ses paroles. Elle en serait quitte pour les répéter. Puis elle se redit à elle-même cette petite phrase inattendue, à peine longue comme un de ces messages qui, le soir, en province, changent en veillée funèbre le dîner de famille.

— Cela dépendra ?

Elle regardait avec angoisse. Elle espérait encore que j’allais rire et dissiper par une plaisanterie son malaise. Je m’obstinais, et, plus que mon amour, ce fut ce petit entêtement passager et inexplicable qui me poussa à mettre fin à cette année débordante et incertaine.

— Dans une semaine, Anne, vous me fixerez sur ce que sera ma vie. Dans huit jours juste. Mardi prochain. Je prends cette décision.

Les mains sur mes genoux, les yeux regardant devant moi, assis comme un de ces dieux égyptiens, je reçus la minute qui suivit avec la force qui permet de recevoir trente siècles. Anne s’était écartée de moi. La grosse voiture, nous voyant attristés et séparés, nous dépassa tout d’un coup. Nous arrivions. À la barrière, je descendis. Anne me tendit la main, voulut me sourire.

— À bientôt, peut-être, Simon ?

Je répondis :

— À mardi. Nous devons aller ensemble à la campagne.

Elle se rejeta en arrière, agacée et nerveuse.

— Vous l’aurez voulu, dit-elle, adieu !

CHAPITRE NEUVIÈME

Je vous ferai grâce du contraste. Jusqu’au moment où je rencontrai Anne, à la gare, je fus peut-être, en effet, trop joyeux. Mais ce n’est pas ma faute si, dans ma cour, sur laquelle donne un garde-meuble de l’Odéon, l’on avait sorti tous les décors gais pour les nettoyer au soleil, si, debout dans un puits à margelle, un machiniste l’époussetait, si à cheval sur un sarcophage un peintre en bâtiments repeignait le cheval de Troie… Il faisait beau… Un aéroplane tournait… Des oiseaux volaient… Mais pourquoi dire tout cela ? L’air ne changea pas de poids. Ni le pilote, ni les oiseaux ne se tuèrent le soir.

Assis en face d’Anne, dans le train, je lui parlais de Gabrielle. C’était notre façon de parler du temps. Elle ne répondait point. Je parlai alors du temps lui-même, de ce ciel. — Je sais, répondit-elle, je sais… Elle mentait, elle ne savait pas. Je dus tirer son rideau contre le soleil qui l’aveuglait sans qu’elle y prît garde. De mon coin, détaché, je voyais venir lentement vers moi, les maisons, les gares, parfois une pensée, tout un monde solide et vrai qui pour elle n’était qu’effondrement, que fuite.

— Anne, regardez-moi !

— Je vois, fit-elle, je vois !

Elle semblait décidée à répondre ainsi, deux fois, à toutes les questions : — j’entends, j’entends ! — Je caresse des yeux, je caresse…

Je m’enfonçai dans les coussins, j’eus la permission de fumer, je me serais tu jusqu’à l’arrivée, si tout à coup elle n’avait soupiré, pâli… J’interrogeai :

— Ce n’est rien, dit-elle, ce n’est rien.

Elle évitait mon regard. Je pris sa main, elle la retira, avec colère, puis tristement me sourit. J’effleurai ses cheveux : elle secoua impatiemment la tête, et de nouveau, aussi péniblement, sourit. Soudain, comme de son poignet je m’amusais à détacher son sac, elle se leva. Elle resta debout, les yeux à demi fermés, la tête courbée sous le plafond trop bas, secouée par le train. Je la conjurais de s’asseoir, nous avions encore dix minutes. Chaque cahot la jetait vers moi, elle se retenait aux courroies. Les bras ainsi levés, elle semblait traînée par un cheval, par un ballon. Je souffrais de ce spectacle inutile. J’allais la soulever, l’asseoir, quand elle dit :

— Regardez-moi, Simon !

La regarder ? C’est vers l’horizon que se tournèrent mes regards, tant cette voix était lointaine ! De ce moment je prévis tout, je m’attendis à tout. La regarder ! Voûté, lâche, au contraire, je me détournai ; je goûtai comme mon dernier moment, une suprême seconde de campagne, de verdure. Je me donnai encore une seconde pour ne pas penser, pour être heureux. Sur mes yeux se fixèrent une prairie et trois grands arbres, une maison rouge avec des lettres d’or qui disaient Gallina, une table verte. Ils y sont encore… On pourra retrouver l’endroit.

— Je vous en supplie, Simon ! Il faut que je parle !

Je baissai la tête davantage. Le train passait sur un pont, il allait plus doucement, il s’arrêta presque au-dessus de la rivière. Anne n’osait dire un mot dans ce silence. Ce fut encore une seconde gagnée. Puis l’autre pente de la vallée fut atteinte, puis vint un tunnel. Anne n’osait dire un mot dans ce bruit ; je pensais qu’il me restait encore d’autres moyens pour reculer son aveu, car il n’y avait pas de doute, c’était un aveu : la maladie, la guerre, – et enfin vint la clarté.

— Simon, vous rappelez-vous Thérèse ?

Thérèse ? Il y a mille Thérèse. J’essayai d’échapper à la vraie. J’avais, enfant, une amie, ma meilleure amie, de ce nom. Il y a tant d’autres Thérèse que celle dont Anne un jour m’avait parlé, qui avait eu un amant, qui, le troisième jour, obligea soudain cet homme indigne à descendre de voiture place de la Concorde, et ne le revit plus !

— Vous rappelez-vous Thérèse ?

— Non, quelle Thérèse ?

— Celle qui avait eu un amant, qui l’obligea soudain place Vendôme.

En effet, je me trompais de place… Mais pas Anne.

Pourquoi ternir à jamais la Place de la Concorde ? Elle ne voulait toucher cette partie de sa vie qu’avec des mots déjà sacrifiés.

— Place Vendôme. C’était moi.

… C’est ainsi que la fausse Thérèse mourut. Anne parlait encore. Anne entrait dans cette petite forme douloureuse avec obstination, et je sentais aussi qu’un mauvais génie pénétrait dans le petit corps de l’autre Thérèse, ma petite compagne, la distendait, la torturait, coupable de m’avoir aimé et de porter ce nom.

— Regardez-moi !

Je ne revis plus Anne. Immobile, je ne respirais même pas. Il n’y avait point de buée sur la glace du petit sac ouvert au-dessous de ma bouche. Le train sifflait, nous arrivions. Anne m’appela, de lèvres qu’elle avait approchées d’un centimètre, mais qui me semblèrent maintenant posées sur mon corps même, qui me brûlaient…

— Simon, je vous en prie. Nous arrivons…

Je ne bougeai pas. Elle prit ma manche, elle toucha mon chapeau. Elle comprenait que je n’étais pas là. Il fallait convaincre mes vêtements, ma canne…

— Venez, je vois nos amis sur le quai de droite.

Nos amis ? Mot étrange ! Ceux qui nous aimaient ? Ceux que nous aimions ? Nos amis, en un mot ?… Le train s’arrêtait. Anne dégagea doucement son sac, le ferma sur ce reflet triste et mort, enleva de ma main gauche la cigarette consumée qui déjà me brûlait les doigts. J’entendis la porte se refermer… Elle mit même le loquet, elle eut peur de mon imprudence. J’entendis, sur le quai des amis, des voix joyeuses, sa voix joyeuse. Réfugié du côté des ennemis, je baissais la tête dès qu’apparaissait un employé, un passant… Je voyageais, je vivais sans billet. J’entendis qu’on viendrait m’attendre, avec Anne, au train suivant.

On siffla, on partit, et je pus relever la tête. C’était un petit train qui allait juste deux stations au delà, puis revenait sur ses pas. J’eus du moins, dans cette banlieue, les distractions du voyageur aux confins d’un désert : je vis tourner la locomotive sur l’extrême plaque tournante, je vis le château d’eau, je vis le chauffeur se laver les mains ; en me penchant, en me penchant tout entier, j’aurais pu voir le mécanicien lui-même. Au delà des plaques tournantes, j’aperçus le monde sauvage, les forêts… On repartit, on repassa devant la gare où Anne m’avait quitté. On en cria encore le nom pour le voyageur qui s’obstinait à se dissimuler, à ne pas descendre, on le cria devant chaque wagon, devant la voiture des bagages. Enfin l’on siffla. Tout était fini. Après cette boucle inutile hors de ma vie, j’y revenais. Tout, par bonheur, alla très vite. Bientôt un employé me secouait le bras.

— Réveillez-vous, Monsieur, vous êtes arrivé !

Je me dressai…

— Arrivé ? Où suis-je ?

— Vous êtes à Paris.

Je me précipitai sur le quai. L’employé réclama mon billet. J’en avais deux. Puis il courut sur mes pas, tendant l’ombrelle d’Anne. Je la refusai. Je sautai dans un taxi, je dis mon adresse. Mais il n’aurait pas fallu que le chauffeur m’en demandât davantage, mon nom par exemple ?

J’étais enfin dans ma chambre. Je l’avais quittée voilà trois heures ; pas un grain de poussière, de lumière, qui ne fût tombé d’un matin heureux. Pas un meuble, pas un objet qui ne fût maintenant une fausse promesse, qui ne m’eût menti. Menteurs ces tableaux avec leurs couleurs, menteur le rouge, menteur le vert. Menteuses plus encore les choses tristes, le portrait de Philippe mort, de Claire morte. Je cherchais en vain un coin de table, un cadre, qui ne m’eût pas promis le bonheur lui-même. Je frémissais à la pensée que cette fausseté je la trouverais désormais dans le dernier casier de mes tiroirs. Pas une lettre reçue dans l’année qui ne fût maintenant démentie. Démenti, le printemps. Démentie, ma jeunesse. Je me réfugiais vers la glace de la cheminée, je m’accoudais devant elle, j’y rafraîchissais mon front, je voyais mon reflet penché sur moi, lui seul était sincère, lui seul était sincère, lui seul ne mentait pas, et, bien que parfois il sourît, j’acceptai de lui toute pitié. Longtemps je n’eus d’autre consolation que de voir ainsi, proche ou lointain, ce pauvre sosie jouer mon rôle et souffrir pour moi. De lui venaient aussi mille insinuations consolantes : — Fais-toi un peu de thé. Fais-toi un peu de tilleul !… Je m’obéissais… Mais j’avais besoin d’ordres plus nets, de maîtres plus exigeants. Heureux les désespérés qui peuvent se constituer prisonniers ! J’allai dans un hôtel voisin, je demandai une chambre, je retrouvai des chaises loyales, un fauteuil ami, des gravures qui ne promettaient rien, car c’était Alexandre Dumas, Étienne Marcel, égoïstes et sincères, je me jetai tout habillé sur ce lit du moins inconnu.

La nuit venait. Heureux encore dans mon malheur ! Chaque jour m’en éloignait d’un jour ! Quatre heures, cinq heures peut-être m’en séparaient déjà… Parfois le sommeil. Un cauchemar me réveillait. J’entendis minuit sonner sur ma cheminée même. Jamais je n’avais eu de pendule chez moi ; je me sentais étendu au centre de la nuit, pauvre scarabée sur le dos… Minuit sonna encore à une horloge voisine, puis à une troisième… Je me débattais… Jamais je n’en pourrais sortir ! Dès que j’avais fermé les yeux, je rêvais…

Je rêvais qu’il suffisait de supplier Anne, de la convaincre, et que tout serait comme autrefois. Par toutes les ruses j’essayais de l’attirer dans son corps de jeune fille, étendu près du nouveau. Je le vantais, j’affirmais qu’il ne contenait pas de veines, rien que des artères… Elle secouait la tête, elle me montrait sur son bras mort, une, deux, trois veines isolées, vestiges d’un réseau disparu. Alors je vantais ses yeux, dont on peut du doigt caresser les prunelles ; ses cheveux, souillés chez la femme, dont chacun était pur. Elle acceptait enfin, par lassitude, – non pour redevenir jeune fille, mais pour calmer tant de peine !

— Je veux bien, disait-elle, je veux !

Je rêvais qu’Anne n’existait plus, n’existait pas. À chaque carrefour, sur chaque affiche, de grandes majuscules annonçaient que jamais Anne n’avait existé. On se moquait de ma douleur imaginaire. On me prouvait qu’elle était fausse. Vides soudain étaient les minutes, les heures, les jours qu’elle avait remplis. Un enfant soufflait dans ma vie et la gonflait d’air comme un ballon. Mais peu à peu, sur les écriteaux, la phrase fondait, la première négation tombait, laissant une trace rouge, puis la seconde. Bientôt les traces elles-mêmes disparurent. Bientôt je n’en pus plus douter. Il n’y avait plus de négatives : Anne existait. Elle me tendait ses bras aux mains coupées, elle se soulevait sur ses chevilles éclatées, je la pressais dans mes bras, elle disait :

— J’existe, j’existe… Simon ! Hélas non, je meurs ! je meurs !

Je rêvais que dans une caverne tendue de pourpre je paraissais devant un conclave. Devant des spécialistes de scolastique, des grammairiens, des logiciens, je m’humiliais. Je leur expliquais le peu qu’ils auraient à faire pour me sauver. Il leur suffisait de condamner le syllogisme, les axiomes. Si B n’était plus B, si 2 n’était plus 2, Anne n’était plus Anne, et redevenait mon amie, et redevenait jeune fille.

— Faites que B ne soit plus B et, si vous l’exigez, je me tue !

Grammairiens, logiciens sont friands de la mort d’un jeune homme ! Ils agitaient leurs ailes noires. Ils claquaient leurs becs décharnés. Ils m’accordèrent tout : syllogismes, axiomes, B était C, 2 était 7… Hélas ! je m’éveillai ! et, dans la nuit profonde, bien que sourd, bien qu’étendu, je sentais vraies toutes les chaînes de la logique, de la pesanteur. Je n’essayai même pas de compter, d’un filet inflexible la table de multiplication m’enserrait, – même pas d’étendre la main à travers ces chiffres de fer.

— Faites qu’elle ne soit pas Thérèse !

Maintenant je murmurais cette prière devant une foule de mères sensibles, de frères tendres, de musiciens alanguis. Eux du moins m’interrogeaient avec bonté : il s’agissait d’une jeune fille nommée Laure…

— Calmez-vous, Simon ! disaient-ils. Tout peut encore s’arranger. Vous ne rêvez pas, cette fois. Mais évitez de répéter ainsi deux fois les verbes. Vous indisposez vos meilleurs amis.

Je leur expliquais alors mon malheur.

— Je suis… je suis né pour le mariage.

Les pères m’interrompaient :

— Pourquoi répéter deux fois « je suis né » ?

— Les couples fortunés ont deux enfants.

Bonne excuse. Ils se souriaient. Je poursuivais mon discours, encouragé.

— Pour moi l’on élevait, l’on élevait cette jeune fille, nommée Laure !

— Nous la voyons, mais pourquoi deux fois « l’on élevait » ?

— Les rois frappent deux fois du pied pour appeler.

Mauvaise excuse ; aucun rapport. Ils hochaient la tête…

— Les femmes ont deux seins…

Alors ils se levaient, méprisants. Atterré, je m’éveillais. Pendant une minute les décombres de mon rêve ne se confondaient pas avec l’autre désastre. Laure un moment avait le même poids qu’Anne elle-même. Un fantôme pleurant équilibrait mon chagrin. Il faisait encore noir, j’étais au fond d’un double rêve, et je m’apprêtais pour le second réveil. Puis, car hier au soir j’avais oublié de fermer les persiennes, le premier dans Paris je vis venir l’aube. J’accueillis avec délivrance, brisé par tant de rêves, ce jour, cette lumière qui me permettrait de n’avoir plus qu’une peine continue… Je sautai de mon lit, effrayé du bruit de mes pas, car la nuit, qui de tout allège, cette fois me rendait à l’aurore avec mes souliers, mes poches pleines, car j’étais tout habillé, tout équipé pour la seule journée de ma vie qui eût été stérile d’avance et damnée.

Heureux qui sait souffrir ! Je ne sais pas souffrir. Au lieu de souffrir j’attendais. J’attendais je ne sais quelle réponse, j’attendais que la porte s’ouvrît. J’errai dans les rues, me retournant quand on marchait derrière moi. Je me précipitai, comme vers une nouvelle, comme vers le facteur, sur le premier visage connu. Je me cramponnai à ce débris de mon passé. C’était un camarade qui a son tour ne me lâcha plus, qui voulut me ramener chez moi, comme s’il y avait une récompense. Je pus lui échapper à l’avant-dernière rue et j’entrai au Luxembourg… Assis face à la grille, j’avais enfin la chance d’être prisonnier ! J’étais ému d’avoir mille arbres dans ma cage, mille fleurs, et un enfant avec un bâton pour en chasser tous les oiseaux. La fontaine murmurait ; quand ma chaise basculait, je voyais le ciel tout bleu. Les jardiniers, autour d’un second banc, remplaçaient les fleurs d’un massif, aménageaient hâtivement ce coin de jardin pour un second prisonnier qui détestait les géraniums et adorait les fuchsias. J’attendais ce compagnon… De temps en temps, dans la rue, passait un être en liberté… Hommes égoïstes ! Dès qu’ils sont malheureux, ils souffrent de la souffrance des autres, pour oublier ainsi la leur : et la vue d’un pauvre boiteux me déchira l’âme ; et un enfant, le malheureux, fit tomber son cerceau ; et un juif, je dis bien un juif, courait, triste misère, après un omnibus… Je me levai, je repris mon vagabondage. J’eus la chance de rencontrer un camarade plus égoïste encore, qui ne vit rien, qui me félicita de ma bonne mine, de ma bonne voix.

Le soir on ne s’y trompa pas. Je m’appliquai à saluer mon huissier, ma sténographe, avec mes paroles de tous les jours, mais ils me regardaient avec compassion. Ils eussent préféré pour eux et pour moi une peine plus franche ; ils cherchaient un crêpe à mon bras. Je dictai mes lettres de plus en plus lentement : une sténo ne se trompe point à cet indice. Je pris un livre ; mais, de tous ceux qui ont écrit, pas un auteur encore n’a pensé qu’il pourrait être lu par un homme malheureux ; des mots cruels pour moi, des mots sans tact frappaient mes yeux à chaque ligne, le mot « gazon », le mot « campagne », toujours ce mot « soleil ». Je jetai le livre. J’ouvris un atlas muet ; je pus du moins contempler à l’aise des cartes sans malice, la Méditerranée, la France… Nous venions d’annexer le Maroc, tout blanc, près de l’Algérie, toute pourpre. Je pris un crayon rouge, je le fondis dans sa voisine. Il était consolant de voir cet immense empire. Une Baléare en plus, toute jaune, les Canaries en plus, et je n’aurais plus rien souhaité. Il eût suffi d’une petite guerre avec l’Espagne – sans un blessé… Pauvres Marocains !… Pauvres Espagnols !…

Et je regardai soudain l’heure. Et le temps passe vite… Un jour, tout un jour était passé.

CHAPITRE DIXIÈME

C’est ainsi que commencèrent mes vacances. Un gouffre me sépara de ma vie ; je restai seul sur l’autre bord, me suffisant pendant un mois d’un passé de quelques jours, puis heureux de quelques semaines… Juillet finissait. Il n’y avait plus dans les jardins publics que les enfants de la campagne, rançon rose et joufflue des petits Parisiens épars dans les provinces. Les concierges, las d’être assis, supportaient debout leurs maisons vides. Le soleil modérait sa course, prenait de l’eau à chaque bassin. On voyait passer solitaires les étudiants qui étaient deux au printemps, trois en hiver, – et passer à deux ceux qui étaient quatre, qui étaient six. Des zouaves désœuvrés regardaient les hydroplanes labourer la Seine stérile, revenir, la moissonner. Un instinct infaillible conduisait à la gare de Lyon les voyageurs qui débarquaient à Saint-Lazare. Paris n’était plus qu’un de ces disques tournants qui rejettent, dans les foires, le badaud qui s’étend sur eux. Ô Belleville, où je fus lancé un matin vers six heures, d’où je vis réunies en groupe, comme les meubles d’un salon au mois d’août, avec la même housse et sa poussière, toutes les églises de ma cité ! Ô Grenelle, avec tes cieux crémeux, où l’aile du pigeon fait jaillir un nuage ! Ô Beaugrenelle, proie de la voirie, aux flancs de qui s’attachent, comme des épieux, de petits squares en triangle au bout d’immenses avenues ! Ô Mélancolie, avec ta tour Eiffel, ton viaduc, ton chien perdu, avec tes nuits d’été, claires, consolatrices, que je retenais jusqu’à l’aube contre moi, sans vouloir dormir, comme un soldat retient du dedans la toile de sa tente envers le vent et la pluie.

Lyzica !

Un soir j’avais sauté dans le train, décidé à me laisser emporter jusqu’où l’on change de voiture. C’était un bon train, on ne changeait qu’au Bosphore. C’était un train de nuit après lequel les chiens aboyaient mais ne couraient pas. Une lune éclatante me permettait de surprendre au passage les stations où j’attendais, enfant, les trains qui s’arrêtent ; la gare où deux missionnaires m’avaient parlé du Canada, et un Italien y jouait du violon ; celle où la neige nous avait ensevelis, et l’on y collait des affiches d’Abbazia. Une langueur, une mollesse déblayait tous les coins glacés et rudes de ma mémoire. Des maisons arrêtées près des étangs, des poulains près des barrières, attendaient modestement sur place l’aube que j’allais chercher en Orient même… À travers la cloison, j’entendis Lyzica, la petite Roumaine, – dix amies au départ avaient crié son nom –, remonter son réveil, essayer par des chansons sa voix de demain, chantant en mots français ce que des voisins peuvent entendre — Adieu, train ! Bonne nuit, signal d’alarme ! – et en roumain tous ses secrets. Puis mon ampoule s’éteignit au milieu d’une grande ville, car le conducteur, ennemi des transitions, s’arrangeait chaque fois pour que la lumière de son wagon semblât aspirée par cette place ronde à mille becs éclatants.

Quand je sortis dans le couloir, le lendemain, le rapide quittait Munich. C’était bien Munich. Le conducteur, qui à Commercy était remonté en mangeant une madeleine, à Verdun des dragées, sautait sur le marchepied la main pleine de raiforts munichois qu’il devait avoir arrachés au macadam même de la gare. Puis la cathédrale, qui était à gauche, apparut soudain à droite ; on la reconnaît à cela, et les autres monuments, Glyptothèque, Pinacothèque, parce qu’ils contiennent trop d’objets fragiles sans doute, restaient immobiles. Puis se dressa la Bavaria, dans la tête de laquelle douze femmes peuvent tenir à l’aise. Qu’y faisaient-elles bien à cette heure matinale, surprises de s’éveiller ensemble dans le bronze ? Enfin, comme une barre au-dessous de la ville, l’Isar, rivière de craie, aussi droite qu’une main d’homme peut tracer une ligne. Il n’y avait plus qu’à additionner ces maisons rouges avec ces bassets, ces dômes d’or avec ces tramways bleus, ce Maximilianeum avec cet homme en pantalon brodé et à genoux nus, et l’on avait Munich. C’est alors que Lyzica sortit de sa cabine…

— On a Munich, expliquai-je.

— Ah ! fit-elle.

En fait, on n’avait plus déjà qu’une plaine déserte, des ifs, des sorbiers. Pendant tout le voyage, Lyzica manqua ainsi les villes de deux minutes. Quand je lui disais : — C’est Vienne, c’est Budapest, c’était toujours déjà une prairie solitaire, un hameau. Elle ne s’en étonnait pas. Elle regardait, elle disait :

— Je n’aime que Paris !

Telle fut notre amitié, parfaite, également partagée entre la présentation et l’adieu ; qui eut deux journées en tout, celle de la rencontre et celle du départ ; qui n’avait point de souvenirs dans le temps, déjà mille dans l’espace :

— Ces trois arbres près de Salzbourg ! Ce pêcheur fou à Orsova !

Déjà fidèle, elle abandonnait, pour déjeuner à ma table, les amis moins anciens, celui de onze heures, celui de midi. Déjà jalouse, elle tenait à lire dans ma main qui je trompais avec elle, et elle y voyait que j’avais un vrai cœur ; elle voyait cela à la ligne de tête. Elle mangeait avec des grâces ; je la comparais à une chatte, et alors elle se récria, discuta, comme si j’entendais qu’elle était en tous points faite comme une chatte, avec des oreilles pointues, des moustaches de soie. Erreur complète ! Elle disparaissait, elle revenait parée pour moi de châles, de blouses, achetés dans Paris la veille du départ, tirés du fond de ses valises, un peu froissés, – car elle ne comptait pas les mettre avant la fête roumaine la plus proche ; et la nuit vint. Assis sur les strapontins du couloir, détournant les genoux comme un double guichet de musée quand la famille anglaise regagnait par exemplaires semblables ses cabines, nous parlions de Longchamp ; elle courait et revenait avec un chapeau pour les courses. Nous parlions de Bougival et elle revenait en canotier, en sweater bleu. Nous parlions de la nuit, et elle fermait les yeux. Puis minuit sonnèrent et il fallut rentrer chez nous en nous tournant le dos, et l’un semblait rentrer dans hier et l’autre dans demain.

À notre réveil, le train côtoyait un fleuve ; près du fleuve, une hutte inhabitée : Belgrade ou je ne sais quelle autre capitale. Tous les voyageurs balkaniques, qui bavardaient entre eux jusqu’après l’Autriche, à nouveau en famille, devenaient ennemis. Moi le Français j’étais maintenant le meilleur ami de chacun. Lyzica me montrait son pays, confondit d’abord les villages, puis reconnut les routes, puis m’annonça d’avance les sentiers, puis me dit le surnom de chaque paysanne. Elle sautait de la fenêtre à la fenêtre opposée et reliait les fragments épars de son pays. Elle montait sur ma banquette. Je l’appelais écureuil. Elle descendait pour protester. Que pouvait-il y avoir de commun entre elle et l’écureuil, une bête rousse, qui vit de noix ?

Elle arrivait. Ses amies postées au point extrême du quai pour la voir plus tôt, de plus loin, devaient maintenant courir après nous.

— Lykita ! Lysota ! Lilika ! criaient-elles.

Pour un seul nom de départ, que de noms d’arrivée ! Le nom légué par elle avait vécu dans chaque mémoire une vie différente : là s’était amolli, là durci, là avait fleuri. Je dus descendre ; je fus présenté à toutes. Bientôt ce ne fut plus Lyzica, l’amie chérie qu’on recevait : c’était moi, l’inconnu qu’on embarquait pour toujours, et Lyzica monta sur le marchepied, m’avoua en rougissant qu’elle était bien un écureuil, me caressa la main, – une chatte !… – et de ce côté aussi du quai, le cortège, m’accompagnant, alla jusqu’à l’extrême pierre.

Douce peine, par qui ce soir, pour la première fois, fut calmée une grande peine. Je pensais à Lyzica. Ainsi l’on se pince la main quand la tête vous fait trop mal. Le soleil se couchait. Les rivières noires qui séparent aux Balkans les districts ennemis étaient maintenant une barrière de sang, séparaient des amis. Les paysans entassaient, prévoyant l’hiver ou l’orage, les meules de paille au faîte des arbres. Trois enfants roumains poursuivaient une poule roumaine. Des buffles remuaient la vase, brouillant les veines du Delta. Une lumière illuminait une enseigne que je ne pouvais comprendre, et sur l’étang, tournant leur aile rose vers le couchant, leur aile blanche vers l’orient, des flamands alignés m’en donnaient la traduction, pour moi à peine plus lisible, en égyptien, en phénicien. Puis, vers l’est, se leva un croissant d’or. Je savais que c’était le vrai. J’en étais triste. J’en étais attristé comme le jour où je vis la vraie hermine, la licorne… et triste aussi de voir un oiseau, qui fuyait la nuit depuis le pays même où la nuit était née, enfin rejoint, tomber épuisé sur le wagon… et aussi d’apprendre, par le conducteur, qu’Ovide, à la même place, justement, le volage Ovide, pour toutes ces raisons sans raison, était mort.

 

Geneviève…

Au fond de ce grand jardin, devant cette maison blanche, à droite de ces rosiers, à gauche de ces framboisiers… Des oiseaux silencieux volaient, des oiseaux invisibles chantaient. Seuls les pics-verts chantaient et volaient à la fois. C’était l’heure du soir où les oiseaux sont maîtres, où nous vivons dans les mailles de leur vol, qui s’élargissent autour des bourrus, des bavards, les laissant retomber jusqu’à la terre. Autour de nous deux le réseau à chaque minute devenait plus étroit. Un pinson blanc fermant ses ailes retomba brun ; une mésange bleue, un verdier jaune, retomba grise, retomba vert. Effrayés par une mouette, ils repartirent dans leur vraie couleur… Une vraie mouette blanche, qui ne voulut pas se poser, et retomber violette ou noire, ou rouge, qui tenait dans son bec des algues… De vraies algues, car nous étions devant la mer.

Nous reposions, étendus sur le sable. Ces cousins facétieux dont le jeu est de tirer la nappe sans renverser les compotiers et les verres, avaient au-dessous de nous retiré l’océan. Nous affections de ne point voir la plaisanterie. Nous parlions comme des gens qui flottent. Notre voix s’élevait de nous tout droit, comme d’un bateau sa fumée.

— Simon, dit-elle soudain, m’aimez-vous ?

Il y avait quinze ans que je n’avais vu Geneviève, que je lui avais dit adieu au pied de cet orme bourré de guêpes, nos amies alors, qui me piquèrent l’année suivante. Elle avait six ans. Elle s’accrochait à moi, il fallut lui promettre qu’aussi je partirais. On me fit une fausse malle, on me hissa dans le wagon, puis au dernier coup de sifflet, on me reprit par la fenêtre malgré ses cris. Enfin nous nous étions revus, émus, et cherchant un langage nouveau comme si nous retrouvions changé en jeune fille, en jeune homme, notre chien fidèle d’alors, notre chat fidèle…

— Moi je vous aime. Comme il est facile d’aimer, Simon ! Facile d’avouer son amour ! Pour la première fois de ma vie je dis à quelqu’un que je l’aime, et il me semble que je l’ai dit cent fois, et, – Simon, ne m’en veuillez pas, – à cent personnes différentes. Pour la première fois je prends la main que j’aime, je l’embrasse. Voyez comme mon geste est sûr, comme ma main est forte, comme elle vous tient pour toujours…

Tout bas elle ajoutait :

— Vous me briseriez, si vous vouliez !

Puis, tout haut :

— Je ne sais pourquoi les autres vous aiment. Je ne sais pourquoi l’on aime. Je vous aime à cause de vos yeux, de vos sourcils, de cette veine qui coupe votre front ; monte-t-elle ? descend-elle ? Peut-être est-ce ridicule d’aimer pour ces raisons. Peut-être y a-t-il un autre sentiment, dont j’ignore le nom, qui me donnerait le même droit sur vous. Je suis amoureuse à défaut d’autre chose. Mais je suis orgueilleuse, je suis paresseuse, si l’orgueil, si la paresse consistent à regarder des yeux, à toucher une veine… M’aimez-vous ?

Elle se tut.

— Pourquoi d’ailleurs m’aimer, Simon ? Mais je vous dis cela pour que parfois vous songiez que vos yeux sont les seuls yeux au monde pour une jeune fille. Tous les autres êtres me semblent aveugles, et comment dans la rue ils se dirigent c’est un problème… Vos oreilles aussi : que les autres puissent entendre, cela me passe, ou alors ils ont un moyen mécanique, ou, confondant tout, ils entendent d’après les lèvres, ils voient d’après ce que dit leur oreille… Leur parole aussi est stérile… Ils touchent et ne sentent pas…

De la maison on nous hélait.

— Voyez, Simon, le sable nous recouvre. Je suis juste sortie de terre pour vous parler, pour reprendre haleine… J’ai fini… Partons…

Secouant de nous le sable pur comme on secoue le sommeil, nous revenions, emportant nos ombres, laissant nos empreintes, dans lesquelles deux enfants coururent s’étendre, se disputant pour la plus grande. Geneviève s’appuyait à moi…

— Comme tout est simple dans la vie, disait-elle. C’est la première fois que celui que j’aime se tait ; répond ou qu’il ne m’aime pas ou qu’il ne m’aimera jamais. Il me semble que c’est la centième… et j’oubliais aussi, Simon, de vous parler de votre malle. On ne me permit pas de l’ouvrir. On disait que vous viendriez. Quand j’eus quinze ans je la soupesai. Elle était vide…

 

C’était la fin des vacances. Les jeudis, perdus depuis juillet dans le flot des jours désœuvrés, déjà se devinaient, comme les cimes quand descend le déluge. Les enfants s’y réfugiaient ; les ouvriers en souffraient comme d’un double travail, les retraités comme d’une double retraite. Un enfant ne s’étend pas juste à la hauteur de son père, dans la prairie ; mes hôtes me laissaient étendre ma journée un peu au-dessous, un peu au-dessus de la leur. — Laissons-le dormir, disaient-ils le matin, et le soir : — Laissons-le veiller. On soignait ma tristesse comme on la soigne au village, comme une convalescence ; on frémissait quand je mordais dans un fruit vert, et, dès que j’avais mal à la tête, le pharmacien accourait vite : — Prenez cela, me disait-il, c’est un cachet, ce sont de petites pyramides… et la tête aussitôt allait mieux, sans qu’il fût besoin de m’apporter de petits sphynx, de petits colosses. Ma peine ? J’avais changé le cœur où elle habite contre une maison claire et sonore. Ma peine n’allait plus de la tristesse au désespoir, mais de la fenêtre de la salle à manger, qui donne sur la place, à la fenêtre de ma chambre, qui donne sur les jardins, les collines. De la salle à manger, je voyais deux fois par jour le maire venir au-devant du facteur, noblement, comme on voit tous les cent ans la commune elle-même recevoir les postes, et je vis aussi, sur un chariot, la statue de Vercingétorix, qu’on roulait au lieu de sa naissance. De la chambre, je retrouvais toutes les frontières de ma jeunesse, la route que je ne pus franchir qu’à huit ans, le ruisseau qu’on me défendit de passer jusqu’à douze, la lisière de la forêt où je ne pus me perdre qu’à partir de quinze ans, et l’on devinait plus loin, comme les cercles d’un tronc d’arbre, toutes les autres frontières rondes, qui chaque année s’ajoutent… Un vieillard était chaque matin prisonnier dans le premier cercle de mon enfance ; je lui parlais, il me répondait par mon nom.

L’automne était venu, verrière de l’année. Les écoliers qui jouaient à la guerre, soudain impitoyables, jouaient à la chasse. Dans l’angle de chaque champ, de chaque jardin, initiale en fusion, un feu brûlait, et la pluie, faite de ces fumées, sentait les herbes et le bois vert. Le soir, sur la route défoncée, les mille carrioles arrivaient à éviter l’ornière et à laisser mille traces différentes, tout en or. Le boulanger enfilait ses couronnes dans son bras gauche, pour pouvoir, à la première goutte, ouvrir son parapluie. Les laboureurs traçaient au milieu du guéret leur premier sillon, le reprenant jusqu’à ce qu’il fût droit, comme un élégant la raie de ses cheveux. Fiers d’avoir eu quatre couvées pour la patrie des moineaux, aux fenêtres les moineaux se reposaient. Un pêcheur de truites jurait, car il avait pris un gardon à la ligne volante, – et le vieux pont, près du cheval pour les sangsues, ramassait patiemment aussi de ses quatre arches tout ce que l’eau contient de mousses, de rouille et de nuages.

CHAPITRE ONZIÈME

Par Hélène, j’appris qu’Anne était revenue et achevait ses vacances à Saint-Germain. Je ne connaissais pas Saint-Germain, je m’y précipitai. J’attendis tout un matin sur la terrasse, en vain. Chaque femme de loin lui ressemblait, mais devenait en marchant vers moi une inutile Anglaise, une Espagnole ; ou enfin, rejetant la ressemblance jusque dans l’autre hémisphère, une Américaine ; ou bien la forme que j’avais crue jeune vieillissait à chaque pas, menaçant de mourir à ma hauteur. Je passai à l’hôtel : Anne était partie pour Chartres la veille. Je ne connaissais pas non plus Chartres. Les enfants jouent ainsi à sauter sur un perchoir toujours nouveau : un jour elle irait à Vendôme, à Châteaudun, que je connaissais, – et elle perdait. Mais je n’arrivai même pas à Chartres ; l’auto eut un accident ; je dus coucher à quelques lieues, je dus visiter longuement, pour attendre le dîner, une église sans style, effondrée, qui semblait dire : — Ce noble touriste se trompe, je ne suis point Notre-Dame de Chartres, je suis Saint-Lactansin… À neuf heures, le lendemain j’appris qu’Anne était partie deux heures auparavant pour Fontainebleau. Du moins l’écart diminuait. Je ne me laissai distraire ni par cette terrasse, ni par cette cathédrale, ni par cette forêt neuve qu’elle jetait derrière elle pour ralentir ma course, ni par les clairières d’or, toutes rondes. À Fontainebleau, je déjeunai à la table même qu’elle venait de quitter ; assis en face de sa chaise vide, je voulus bien me soumettre, pour ce dernier repas, au sort qui nous poussait si souvent à goûter l’un en dehors de l’autre, l’un après l’autre, la même joie, la même tristesse. Je reconstituai son menu, je le commandai, malgré le maître d’hôtel qui vaguement se sentait hypocrite, coupable, de me servir un repas déjà fait, et tentait de me détourner vers des cèpes, les premiers de la forêt, avec une pointe d’ail. Puis, finie cette table d’hôte, je pris moi-même le volant, je conduisis à toute vitesse, bousculant sans égard un vieil automobiliste à barbe blanche qui s’emporta, voulut suivre, et leva les bras en jurant, perdant l’avance de toute une vie. Soudain, à une lieue à peine de Paris, je crus reconnaître la voiture d’Anne.

C’était bien elle ; je voyais maintenant à l’arrière le numéro, cet X, ces zéros, ces chiffres, qui me donnaient jadis, quand je les apercevais au milieu d’un carrefour, derrière une file, un frisson ; car ils étaient pour moi dans le remous de Paris l’équation de tout trafic, de toute vitesse ; et je regardais aussi avec amitié dans les voitures dont le numéro était presque le même, de vieilles dames avec des chiens. J’arrivai brusquement à sa hauteur, j’y restai, nos deux numéros pour la première fois sur la même ligne, – et le moindre passant pouvait en faire l’addition, jusqu’au moment où Anne tourna la tête vers moi, pâlit, donna en se hâtant un ordre. J’eus alors le spectacle d’une voiture qui se précipita, qui prit sans précaution les virages, comme si Anne elle-même saisissait contre moi le volant, qui dérapa, qui, à un cassis, sauta ! Qu’Anne conduisait mal ! Je la laissai échapper. Je la vis, afin de ne pas me rencontrer à l’octroi, tourner dans Choisy vers la gauche et me laisser pour entrer dans Paris toutes les portes du Sud.

Je téléphonai aussitôt. On me répondit sans attendre une question, qu’Anne serait chez elle le lendemain à l’heure du thé. Il faisait beau. Dans l’après-midi, rue de la Paix, je l’aperçus arrêtée devant une boutique. À nouveau je courus vers elle ; elle me vit dans la glace, où je la vis pâlir ; elle s’enfuit. Un quart d’heure après, car je restai dans le quartier avec ces mille jeunes gens qui savent qu’une femme disparue, au bout de quelques minutes, toujours à la même place remonte et reparaît, nous nous rencontrions encore, de face cette fois ; mais j’avais trouvé un ami, Anne une amie. Nous avions trouvé chacun le contrepoids d’indépendance, d’indifférence. Elle tourna simplement la tête ; et peut-être n’était-ce pas elle ; et pas elle à coup sûr cette troisième jeune fille, aussi brune qu’elle était blonde, aussi timide qu’elle était audacieuse, qui me suivit et me sourit.

Octobre était venu. Les Argentins, partis d’une impasse de l’avenue Victor-Hugo, envahissaient Paris, avec leur tête et leurs souliers en toute saison vernis. Amoureux de la bouquetière, ils achetaient toutes les fleurs et les envoyaient à leur amie charmée. Des Chiliens, des Colombiens, assis au coin de chaque terrasse, indiquaient une fausse saison, comme faisaient les palmiers et les magnolias dans les music-halls. Mais, au centre du café, des Parisiennes mélancoliques ne gardaient de leur âge que leur automne. Mais les arbres du Luxembourg, sans feuilles depuis août, devinaient enfin sonnée, à une seconde près, l’heure sur laquelle ils étaient arrêtés depuis deux mois et soudain ne retenaient plus la sève de l’hiver. Des hommes sandwiches se distribuaient dans la ville avec, sur des panneaux, de gigantesques A… Mais c’était faux, c’étaient les dernières semaines de l’année, les seules au contraire que rien n’eût marqué au chiffre d’Anne. Dans quinze jours il y aurait un an que je savais son nom. Je me forçai à profiter de ces derniers jours insouciants, gonflés au fond de cette année, qui résistaient comme une dernière bulle d’air et de soleil, sans mémoire, sans traces. Jours d’automne, rebelles tout le jour, mais qui, vers le soir, suivaient servilement le troupeau des autres et devenaient le souvenir d’un jour loin d’elle, d’un jour sans souvenir. Plus jamais Paris ne me fournirait de ces minutes vides. Pour la dernière fois les feuilles qui volaient, les collégiens qui rentraient ne me faisaient point songer à Anne. Fier marchand de marrons, et vous, premières violettes, vous me donniez encore la liberté qu’il me faudrait désormais chercher dans les pays où naît une cinquième saison, qui ont des fleurs, des fruits, des animaux inconnus. Liberté que je devrais désormais, comme le char de Bacchus, faire tirer par des tigres, des éléphants, des lynx, et décorer de fleurs hindoues.

Quand j’arrivai chez Anne, la nuit tombait. Le ciel, vers le soir, s’était aplani, tous ses gouffres comblés d’or. Je marchais la tête levée, j’étais seul avec lui ; je ne partageais la Mélancolie avec aucun être humain. Mélancolie, je te ressentais comme une passion secrète et tu étais à moi seul. Être mélancolique me semblait aussi particulier qu’aimer Anne, qu’être aimé d’elle… Mais un homme passait, il était triste, j’en fus peiné comme s’il aimait Anne. Il déchirait une lettre, veillant à jeter le même nombre de lambeaux dans la Seine et vers Paris ; c’était bien la mélancolie, le jour qui mourait sur lui mourait en lui. Puis vint un enfant qui ne riait pas, un Anglais rêveur. Mon amour appartint à tous quand j’arrivai chez Anne.

Pourquoi cette ombre, ce thé tout prêt, cette chaleur ? Je ne venais point reprendre nos habitudes. Je m’attendais à avoir faim, à avoir froid. Je m’attendais aussi à ne pas attendre ; je pensais qu’Anne me recevrait sans ce quart d’heure pendant lequel, – une fois annoncé l’homme effleuré par la pluie ou la neige, – toute tiède on se parait, blanche et rose on s’ornait. Vingt minutes passèrent. Pourquoi cette ombre surtout, jetée comme une housse sur tant d’anciens amis, sur les meubles, les fleurs, les livres ?… J’ouvris tout grand le lustre.

Poudrée, cernée, trop amicale, Anne avança surprise dans cette lumière crue. Elle heurta une chaise, elle semblait ne pas voir.

— Quel bonheur de vous rencontrer enfin, Simon !

Un vrai bonheur ! Une chance ! Ma bonne mine surtout la comblait de joie. Elle répéta, les yeux fermés : — Quelle bonne mine !

— Mais pourquoi, mon ami, m’avoir laissée si longtemps sans nouvelles ?

J’avais voyagé ; j’étais en vacances.

— Vous n’en aviez que plus de temps.

Je perdais le goût d’écrire.

— À votre meilleure amie ?

Pour confondre cette mauvaise foi, il m’eût suffi d’appeler une seconde à mon secours cette Peur et cet Entêtement qui s’étaient aperçus hier, dans leurs autos, à Malakoff… Je n’osai pas.

— Mais vous, Anne ?

— Ne vous ai-je pas écrit ? Non ? C’est bien possible.

— Comment avez-vous passé ces trois mois ?

— Que faire en vacances ? J’ai lu, j’ai voyagé.

Puis, prise d’un remords, comme si elle devait soudain me rendre le compte des moindres minutes, et donnant pour un motif secret je ne sais quelle importance aux rivières :

— Je suis allée à Nogent, pas Nogent-sur-Marne, Nogent-sur-Seine. À Châtillon, pas sur la Seine, cette fois, mais dans le Berry, à Châtillon-sur-Indre. Puis à Hérisson, sur l’Aumance. L’Aumance n’est pas comme le Clain, elle est aussi claire qu’il est noir, aussi plate qu’il est profond. Je suis restée aussi cinq jours à Valençay. Six jours plutôt, et sept nuits. J’y suis revenue quinze jours… Nous péchions dans un ruisseau dont j’ignore le nom.

— C’est le Nahon, Anne.

Elle tressaillit, me regarda comme si je lui disais un nom à elle, pour tous secret…

— Je dois y retourner huit jours…

Elle versait ainsi les jours, en trop grand nombre, car cela eût bientôt fait toute l’année, dans ce petit bourg berrichon qui n’avait pas de fond, qui laissait tout couler jusqu’à sa rivière hypocrite… Elle fermait les yeux sous tant de lampes… Elle heurtait par des paroles des souvenirs fragiles… Je voyais un amour nocturne se débattre en plein soleil… Soudain le commutateur, que j’avais sans doute mal fixé, céda, et il ne resta plus de tant de lumières qu’une bougie isolée. Anne s’assit, se donna d’une masse à l’ombre. En face de nous, dans un miroir, son visage, ses mains, seuls apparaissaient. Elle me sourit, pour qu’un sourire nous vînt du moins de ce fantôme, de ce froid. Je pris sa main, non pour cette main même, mais pour qu’au moins dans cette glace, devant nous, nos mains ne fussent pas ennemies. Je supportais que notre couple vivant fût désuni, mais je n’avais point le courage de le voir ainsi en pensée, et en tableau pas plus qu’en rêve… Ainsi reprit haleine, et simplement, comme un noyé, en la forçant au premier geste machinal, au premier souffle, notre amitié…

Notre amitié ? De son côté, une confiance sans limites, sans raison. Anne était persuadée que d’elle, – pour les autres impénétrable, – je devinais tout. Pour m’éviter la faible peine de le découvrir par un simple regard, elle ne me cachait aucun secret. Devant moi, elle parlait des autres, et d’elle, et de sa mère, comme elle en parlait à elle-même. Il fallait l’impudeur d’une femme pour vivre aussi facilement sous des yeux qu’on croit devins… À vrai dire je ne devinais rien, rien que le secret de sa nonchalance, de son silence, – et quelquefois, un jour d’avance, le temps du lendemain. J’étais justement incapable de suivre chez un autre le moindre raisonnement, le moindre calcul, mais je devinais la pensée de tous les gens distraits, rêveurs. Ma seule force était de m’entendre, du premier coup, non avec les cerveaux des hommes, mais avec cette ombre moins agitée et moins exiguë qu’eux-mêmes qu’ils ont tous, l’ombre indifférente des coulissiers, l’ombre coquette des prêtres, l’ombre tendre des professeurs. C’était avec l’ombre d’Anne que je vivais, et si peu avec elle-même. Nous parlions, nous nous taisions dans un air plus fluide, et comme si nous n’avions point de poids aussi, point de veines. Notre amitié était une petite place volée, en plein Paris, sur les doux espaces et les doux plaisirs infernaux. Jamais un geste violent au-dessus de ces asphodèles. Aidés subitement par la paresse éternelle, nous bavardions, nous discourions, et loin de nous les mots qui n’ont pas d’ombres. Nous discourions des visages : du visage de l’amitié, du visage des arbres. Pas un dialogue, la porte s’ouvrant, dans lequel aussitôt ne pouvaient entrer Télémaque, Archimède, Aspasie, et tous ceux enfin qui reçoivent aux Enfers. C’est cette âme vide et transparente qu’Anne croyait son plus grand secret ; c’est ce square immortel qu’était notre amitié. Voilà qu’aujourd’hui la paix de tous les âges nous gagnait à nouveau, malgré la fenêtre entr’ouverte, malgré la voix d’un enfant vivant qui, dans la rue, criait, d’une mère, vivante ou morte, qui répondait, malgré qu’on vît des ombres prisonnières encore et attachées à des passants, les plus lourdes à des chevaux, parcourir le plafond. Sans vouloir parler, cependant, par désir surtout de me taire, je retrouvai un de ces mots qui, aux Enfers, n’ont d’autre sens que d’être parfaits, qui sont dans le langage ce que peut être, parmi les figures, un carré vraiment carré, un losange losange, et je le prononçai par amour pour lui :

— Anne, je vous aime.

Elle aussi m’aimait… Elle aussi allait…

Mais on entrait. Un inconnu, M. de Beyllex, demandait par téléphone s’il serait reçu. Anne répondit qu’elle l’attendait. Je me levai. Elle s’étonna.

— Restez ! Restez ! dit-elle.

Pourquoi recevoir cet indifférent ? J’étais mécontent. Je partais.

— Indifférent ! dit-elle en souriant. Mon fiancé indifférent !

Anne fiancée ! Je reçus la nouvelle sans trouble apparent et le trouble intérieur non plus je ne l’éprouvai pas encore. Anne m’avait trop habitué à voir s’accumuler autour d’elle, vivants, les obstacles qui demeurent, près d’âmes moins réelles, des imaginations. Je fus à peine aussi troublé que si elle m’eût dit : — Indifférents, mes sept maris ? Indifférent, mon fils qui a mon âge ? Je savais que des êtres passagers, toute sa vie, viendraient s’ajouter à son nom pour lui donner un à un tous ses sens et ses adjectifs : Anne mère, Anne fiancée, Anne religieuse, Anne perdue ; qu’ils n’avaient pas beaucoup plus d’existence que ses souhaits et qu’au premier jour de liberté et de fierté, les maris, les voiles, les fils disparaîtraient sans avoir été.

Je me contentai de répondre avec un tendre reproche :

— Voyons, Anne ! Votre fiancé, c’est moi !

Elle secoua la tête, d’un regard qui ne voulait point pénétrer mes yeux les caressait, secoua la tête encore :

— Cher Simon…

Mais déjà elle s’appuyait à mon épaule. Tout ce qui dans une femme est refus, toute l’enveloppe d’abord qui est méfiance, tous les atomes épars et circulant qui sont Peut-être ou Jamais, s’élevaient soudain de son corps et il ne restait pas une parcelle qui ne fût consentement. Oui, pour cette minute, elle acceptait. Ou plutôt elle acceptait pour le seul temps qui fût durable, pour notre passé. Puisque à nouveau je l’ouvrais, comme une femme ajoute, en imitant son écriture d’autrefois, le mot oublié à son journal de jeune fille, elle me permettait de prononcer enfin la phrase dont elle avait gardé la place vide… Ma fiancée, c’était elle… Nous étions fiancés… et toutes les autres paroles que j’avais hésité ou tardé à dire, il m’était permis de les jeter, par-dessus le dernier jour de cette année comble, sur l’amour écoulé.

J’avais si peu nommé ce que l’on voit dans son visage ! J’avais ce soir le droit d’appeler tout haut chacun des traits dont jamais devant elle je n’avais dit le nom ; j’avais le droit de faire une phrase avec chacun d’eux, et si je ne trouvais rien que dire leur couleur, cils noirs, lèvres rouges, cheveux blonds, du moins il me semblait pour la première fois appeler par leur nom les couleurs… J’avais si peu touché ce corps ! Toutes nos rencontres m’apparurent soudain muettes, immobiles ; devant elle, il me sembla soudain avoir été toujours debout, les bras tombant ; j’avais ce soir le droit de faire chaque geste oublié. Jamais je n’avais posé ma main sur ces nattes, attiré et pesé cette tête, plongé en elle toutes à la fois ces épingles qui en tombaient, pour l’empêcher de se désunir ; jamais mes genoux n’avaient heurté ces genoux. Front contre lequel se pressa mon front, du même effort, yeux, du même regard, lèvres inégales. Étreinte qu’elle m’avait gardée, que j’aurais pu réclamer dans cinq ans, dans dix ans, et elle respirait pour ne pas me laisser étreindre qu’une ombre, et elle se taisait, elle sacrifiait, elle, tous ses gestes, pour que tout ne fût, au moment même, qu’un souvenir. Mais bientôt je fus moins loyal. Je respirai sur elle un parfum qui était nouveau ; je caressai un cerne que le soleil des vacances, et non le mien, avait donné ; je pressai une gorge plus nue, je la trompai, – et ses yeux ouverts soudain sur le miroir, au lieu du reflet indistinct qu’ils attendaient, virent un couple enlacé, des cheveux défaits, deux visages ardents, un homme et une jeune femme. Elle se dégagea, elle me repoussa, cruellement si le hasard n’avait adouci son geste, si un fil de soie accroché à l’un de mes boutons ne l’eût retenue prisonnière et elle accepta un second départ, plus lent, plus doux, qui l’obligea à tourner et à rire autour de moi. Puis, le fil plus solide que notre vie étant enfin rompu, l’ombre devenue femme se moqua de nous deux.

— Vous êtes en jaquette, Simon !

— Visite officielle.

— Officielle ?

— Ne vous y trompez pas davantage, Anne. Voyez là-bas mes gants crème dans mon chapeau… Je viens demander votre main… Je vous la demande pour la seconde fois aujourd’hui !

Obstination des hommes à tout oublier, à tout reconstruire, à n’aimer point les ruines ! Maçon que j’étais… À tromper, à être fidèle ! Froissée, elle répondit comme s’il s’agissait d’une lubie soudaine, comme si, présenté la veille, égaré avec elle, dans un pique-nique, je m’offrais pour mari :

— Non, Simon, non !

— Pourquoi ?

— Restez mon frère, mon père !

— J’ai bien le droit d’épouser ma sœur, ma fille !

Tranchante elle dit :

— Vous savez que c’est impossible. Ce que vous dites est mal.

Ainsi, par deux écluses, nous étions arrivés à une région où notre bavardage semblait desséché, où il faisait froid et vent, où seuls l’amour et la haine pouvaient vivre ; en nous rasseyant, nos genoux craquèrent, et nous étions guindés comme deux squelettes. Nous voulûmes parler de nos amis, de Gabrielle, d’Hélène, – cela toujours nous réconciliait, – mais ce n’était point l’altitude à laquelle on les trouve ; nous n’aperçûmes d’eux que des doubles insensibles et antipathiques, qui allaient bien, dont aucun, pour nous attendrir ou nous apaiser, ne se fiançait à point, subitement ne mourût.

— Anne, dis-je en me levant, voulez-vous être ma femme ?

Elle frémit. Il semblait qu’à chaque demande je réclamais davantage, je réclamais une Anne plus cachée et plus inviolable, et que maintenant je venais d’arriver, le premier et le plus audacieux, devant la dernière. Moi, avec ma jaquette, j’étais face à face avec ce qui ne se donne pas, ce qui ne se voit pas… Elle se tourna vers moi indignée, se levant aussi…

— Vous êtes fou ?

 

Un moment je désespérai. Je sentis tous mes désirs plus lâches que moi-même. Jamais l’on ne m’eût trouvé plus dispos pour une lutte. J’étais prêt à tout braver, et jusqu’aux convenances. Mais, – car la tentation aussi a son vice, – toute une vie de résignation soudain m’appela, tout un avenir s’ouvrit de tristesses chaque jour plus tendres où le souvenir d’Anne me semblait déjà plus précieux qu’Anne elle-même, et, flottant autour d’elle, brouillait jusqu’à son aspect. À la voix qui criait : — Parle ! ou tu perds ta vie ! — Parle ! ou Anne est perdue ! une voix répondait : — Tais-toi. Laisse donc tout cela… Viens… Voix qui m’était, hélas ! connue, qui m’avait répété, à chaque départ dans le hall Saint-Lazare : — Qu’importe de voir Moscou, d’être à Brousse ! et me parlait alors pour me séduire, de Vierzon, de Montchanin, de la ville la plus laide de France ; voix d’un démon assez vil pour amener autrefois, les matins de concours, devant le collégien de douze ans que j’étais, l’image même de la mort et la faire grimacer à ses yeux jusqu’à ce qu’il pensât : — Qu’importe un accessit !… Nous mourons… Qu’importe un prix d’honneur !… Je me taisais. J’eus le temps de détacher d’Anne, sans regret, une à une, toutes les voluptés dont son nom est une promesse ; de notre chambre voir tomber la neige, être son mari, son amant, tout cela ne me tentait plus ; j’échangeai ses yeux, ses lèvres, contre de beaux yeux sans regard, contre une bouche frêle et dont les lèvres étaient fondues, – bouche pour toujours close. Mais ce fut justement cette seconde Anne, privée de passion, et de sens, et de vie, qui me donna l’ardeur de poursuivre la première. Je pensai à mon bonheur, dans cinq minutes, dans la rue, si je n’étais pas ennemi d’Anne. Pourquoi me brouiller avec toi, corps de l’ombre que j’aime ? Être fiancé d’Anne, quand la nuit tombe, quand la pluie tombe, quand les enfants crient les journaux ! Être fiancé d’Anne, quand près de votre lit, le chocolat fume, bouillant, vous brûle, qu’on l’abandonne pour sommeiller une minute, qu’on se réveille, et qu’il est froid.

— Anne…

— Laissez-moi !

… À midi, quand on entend, du vestibule, en quittant son paletot, moudre le café à l’office. Et je ne parlais pas du thé, du maté, je ne parlais pas de l’alcool, que les vieux messieurs tiennent avant de le boire, dans leur main fermée, imaginant qu’elle le réchauffe. Être fiancé d’Anne, et boire un porto tout seul, devant un barman inconnu… ou un manzanilla, ou un porto flip…

— Anne…

— Partez !

Trop tard, j’étais prêt… Déjà j’étais gagné par cette humeur insensible qui me fit subir en somnambule toutes mes heures décisives. Déjà, fermant les yeux, – ainsi que je me récitais, dans ces fameux concours, une phrase grecque ou latine pour me placer de force dans Athènes, pour écrire mon thème au milieu juste du forum, – et, malgré la Mort, j’étais toujours premier –, déjà je me redisais la lettre d’Anne que j’aimais le plus, celle du moineau qu’elle avait trouvé mort. Je souriais. Je revenais à la fois vers elle et vers Lesbie. Toute une tendresse romaine m’envahit, celle qui gonfle la poitrine, une joie de tribun amoureux et ceint d’une armure à joints d’or. Être fiancé d’Anne, quand Catulle ajuste sa toge attaquée par l’orage, quand Tibulle essaye vainement de tracer un dernier vers sur le papyrus que la bise enroule, quand un grand vent souffle sur le Latium… Je tournai le dos à la lumière pour ne pas en être gêné, comme un légionnaire doit le faire contre le soleil. J’achevai une tasse de thé. Je n’avais plus à craindre la faim, la soif. Je me disais : — Tu es la plus belle, tu te crois l’âme grande, mais tu n’es quand même pas Cornélie, pas Camille… Anne ignorait son abaissement soudain, et que sa hauteur, son mépris, ne m’en imposaient plus. Elle se défendait comme si elle était la première au monde, alors que Julie, Sabine étaient autour d’elle… Elle était une pauvre Française arrogante… Que je l’aimais !

Je la voyais trop agitée pour parler autrement que par exclamations, par phrases brèves, trop irritée pour trouver la réponse à ce que je disais et elle n’avait recours qu’à sa mémoire. Tout ce qu’elle avait pensé ou entendu d’hostile à mon sujet, – et de vieux reproches périmés, – elle l’essayait à nouveau sur moi. Elle avait honte de sa mauvaise foi, elle s’en irritait davantage. Elle en arrivait à parler en termes plus violents, moins dignes, se défendant par des sentiments trop vifs, trop précis, comme doit se défendre par des bras nus, des jambes nues, la femme la plus digne qu’un guerrier a surprise nue. Elle disait que je ne lui plaisais pas, qu’elle haïssait ma fidélité, que le jour où elle me saurait l’ami d’une autre femme, le vrai ami, l’ami d’un cou, l’ami de cheveux, de mains, elle en serait soulagée. Elle disait que j’avais fait de l’amitié un commerce illégitime, une liaison ; qu’elle ne supportait plus mon contentement éternel, qui déformait tout ce qu’il touche plus que l’amertume ; qu’elle voulait bien souffrir, mais pas sans la passion, sans le désir, mais avec la folie ; qu’elle haïssait ma manie de placer chacune de mes pensées, et la plus petite, sous quelque pensée immense, comme un réveillon sous un globe ; que je lui gâtais ses amis, que j’aspirais leur bonté, leur éclat, et jusqu’à leur jeunesse, comme ces alchimistes qui vivent de jeunes souffles ; que j’étais myope et emphatique ; que j’étais là maintenant, debout et le front haut, ridicule comme mon Pyrrhus devant son Andromaque…

Une femme ne peut tout deviner : nous étions à Rome et non en Grèce. Je lui répondais tendrement, passionnément ; j’essayais, par amour pour elle, d’être simple, d’éviter mon âme pathétique. Pathétique ? Mais que sont la blancheur, les mains, les yeux pour ceux qui ne sont point pathétiques ? Quand un cœur ainsi devant eux éclate, se bornent-ils donc à échanger des propos sans aucun lien avec les cœurs, et prononcent-ils des phrases à dessein anodines : le printemps est une saison, le chien est un ami ? Doivent-ils donc se tuer, quand une métaphore seule, un noble mot seul peut trancher le nœud que fait soudain leur âme, quand ils sont obligés de comparer leur femme à une sphynge qui oublia son secret, la minute au balancier d’une heure immense, ou, plus simplement, dans leur candeur niaise, leur cœur à un navire, leur amour à la mer ? Anne peu à peu s’attendrit de me voir si calme, si fidèle… Des larmes enfin vinrent à ses yeux…

— Vous-même ne m’aimez plus, Simon. J’enlaidis !

— Je vous aime.

— Voyons, Simon, vous qui m’aimez, regardez-moi !

Elle ouvrit le lustre, elle avança sa tête, elle la sacrifia un moment à la laideur. Tous les fils qu’une femme sait maintenir, la beauté, le masque de son visage, elle les dénoua. Je vis des yeux ternis, des joues outragées, un menton au-dessous d’une bouche ouverte. Mais ce n’était point la beauté qui fuyait cette tête ; Anne s’était trompée, elle en laissait fuir la vie. Je voyais seulement Anne mourir, et elle aussi sentait, – ce n’était pas la laideur, la laideur réchauffe, – un froid subit la prendre, et venir en elle pour moi cette compassion que, par indifférence, les mourants, les morts ont pour ceux qui restent.

— Après tout, Simon, que voulez-vous ?

— Simplement vous revoir comme autrefois, dès demain.

Mais on entrait encore ; on annonçait des visiteurs. Elle se tourna vers moi, elle me dit :

— Voyons des gens, n’est-ce pas, beaucoup de gens ! Ne vous semble-t-il pas n’en avoir point vu depuis des siècles ?

 

Les gens vinrent organisés ; ils vinrent en formation serrée, en famille, mère, filles et nièces, avec un garçon de trois ans. Du monde où nous étions, où le cœur n’avait plus sa pesanteur, le langage ses trois dimensions, la famille Boncerf nous transporta dans une vie de manuel. Tous les sentiments elle les fit jouer avec affectation et sans en oublier un seul sur son groupe, et sans qu’il en souffrît d’ailleurs, comme des serpents apprivoisés autour de Laocoon et des siens. Que les Boncerf risquaient peu à vivre ! et pourtant en une minute il fut prouvé par eux que rien d’humain ne leur était étranger. Les sentiments familiaux ? La mère ne parlait que de sa mère morte, mère exemple d’amour filial ; les filles étaient possédées par l’amour maternel et se passaient sans relâche leur cadet. Les sentiments français ? L’héroïsme ? La bravoure ? Les Boncerf toujours avaient été intrépides. Rien de plus beau que la patrie. Le père, blessé au Soudan, avait pris au Tonkin un étendard. L’oncle, mort depuis, avait repêché un de ses neveux, mort depuis lui-même, de sorte que ces sauvetages Boncerf semblaient maintenant s’être opérés dans l’eau même du Styx. Héroïsme qui ne sortait pas plus de la famille que Didi du cercle de ses sœurs ; les fils n’avaient point sauvé de baigneurs qui ne fussent au moins cousins, les jeunes filles ne se mariaient point en pensée aux jeunes maris inconnus. Sur les visages, avec une ressemblance complète, des traits faussement divers : Marthe avait un nez retroussé et des yeux en amande ; Jeanne des lèvres trop rouges, des cheveux bleu corbeau – tout ce slavisme, ce tatarisme, cet ibérisme de famille qui fournit les surnoms, les plaisanteries. – Jeanne était appelée Olga, Marthe Carmen, – et Jeanne les jours tristes, et Marthe les jours triomphants, affectaient d’avoir de pauvres petites nostalgies russes, de pauvres grands désirs espagnols. Dans le langage, pas une liaison omise, fausse justice, et la même précision aussi dans les gestes, qui les fit se lever ensemble, comme si cinq personnes pouvaient avoir à la même seconde l’envie de quitter Anne et sa beauté. La mère manqua de glisser et fut retenue par sa fille ; il y eut mille allusions enjouées aux sauvetages de l’oncle. Puis tous disparurent, et nous pensions, comme intermède, avoir observé des insectes, des fourmis, les habitants de la planète où ne poussent point les œillets, les roses, où, la jeunesse une fois écoulée, l’on engraisse, l’on vit, l’on se dessèche, triste contrée, et, la vieillesse une fois là, on expire…

Entre Anne et moi étaient morts soudain leur instinct, leur intelligence. Nous nous sentions des vices, des vertus, mais point de ceux que cette tribu nourrissait ; un dévouement, mais qui nous eût ordonné de nous jeter chacun seul dans deux prairies voisines ; un amour maternel, mais qui nous donnait le souci des fleurs, des ruisseaux, du Nahon ; un courage, mais le courage eût consisté à cueillir des cerises, des noisettes, à suivre exactement ces sauterelles à ailes bleues et rouges qui avancent dans les bruyères en sautant de biais comme le cheval aux échecs. Anne respirait mes cheveux, c’était le mensonge. Je songeais au travail, c’était la luxure. Nous nous taisions, attendris par une dignité, une infamie inconnues. Race un moment nouvelle nous étions éclairés par un nouvel honneur.

Anne me regardait et s’étonnait de ne plus rien trouver sur moi, malgré ses efforts, de ce qui chez les autres accrochait son regard, sa malice, son antipathie, ou cette affection subite, dès le lendemain importune. Elle se sentait désormais impuissante à juger mes traits, mes gestes ; elle fermait les yeux, les ouvrait, mais toujours incapable d’évoquer l’image éphémère que de moi avait donnée notre première rencontre, et celle où je fus laid, et celle où l’on me trouvait beau. Je n’avais pas seulement l’immunité que donne l’habitude : il n’y avait pas seulement que cette saison de peines, comme un lit de malade, avait fait mes mains lisses et blanches, pâli mes joues ; – ma bouche avait mordu un fruit amer, mes yeux avaient été aveuglés par je ne sais quel éclat, et tout mon visage n’était plus, pour Anne du moins, que mon symbole. Elle me sentait affranchi pour elle de ces lois qui rendent subitement laid, maladroit, importun. Chacun de mes gestes habituels, quand je croisais les jambes, quand, les mains étendues sur mes genoux, le dos un peu voûté, comme un colosse, je recevais la minute présente avec la force qui sert à soutenir quarante siècles, lui plaisait pour toujours, flattait son âme. Étais-je donc le seul homme qui eût conquis à ses yeux la même liberté qu’un arbre, qu’un animal et dont les mouvements fussent naturels et sacrés ? Elle m’en était reconnaissante. Mais alors avais-je donc raison contre elle ? Étais-je donc vraiment le seul homme qu’elle pût aimer ? Elle vint vers moi… Elle s’approcha de cet ami, lourdement et paisiblement assis, aussi anxieusement qu’on approche un reflet… Caressante, dans sa dernière et tendre hypocrisie, elle m’unissait dans sa pensée, pour voir si chaque fois j’en supportais le voisinage, à tout ce qui est l’amour ; au centre des saisons, au centre de tous les pays elle me plaçait, comme sous toutes les projections l’acteur que l’on engage pour la vie. Elle me prenait la main. C’était donc là celui qui depuis sa naissance lui était réservé, celui qui avait pour elle le secret de la nuit, de l’Orient ; celui qui ravit sur son cheval, celui qui sous une fenêtre gémit ; celui qui meurt. C’était donc là, elle pouvait à peine y croire, celui qui était pour elle la raison du printemps, de l’été, et, – elle y croyait moins encore, – de la tempête, de l’hiver…

— À quoi pensez-vous, Simon ?

— À la neige…

Des larmes vinrent à ses yeux…

Mais on annonçait Beyllex. L’hiver fondit ; on entendit des pas que rien n’amortissait. On frappa.

 

Les rues sont plus profondes qu’hier et les astronomes, du fond des puits, ne sont plus les seuls à voir le ciel. Celles qu’on nomme les étoiles scintillent, palpitent, et ressemblent à s’y tromper à celles qu’on nomme les femmes. Je vois, je vois, pauvre Junon, flotter de l’est à l’ouest une seconde voie lactée… Le bruit de Paris ne couvre pas entièrement le bruit des mondes, et l’on entend tourner le plus proche. Un enfant y gémit, un perroquet y siffle. Des ailes, des voix m’effleurent et m’offrent le char même de la nuit. Ignorant, un pauvre cocher persiste à me suivre et me vante son fiacre.

Me voici dans l’avenue déserte. Je viens de quitter Anne. Beyllex est grand, solide. Que n’est-il pas ? il est doux, beau… Pour être moins seul, je marche au milieu de la chaussée et ainsi je n’ai pas besoin, comme contrepoids ou comme écho d’un passant sur l’autre trottoir. Les étoiles, puisque c’est leur nom, orgueilleusement s’attisent et se croient incomparables, hormis une seule, qu’on sent indifférente à la terre, qu’on aime plus encore, et qui indique avec amour le pôle d’une planète inconnue. Un chien m’accompagne. Parfois je veux le caresser. Il me menace alors de ses dents, puis il se remet à me suivre… Il me hait… Il m’aime…

Voici que l’avenue se jette dans un quartier de boutiques, peuplé d’enfants. Ils s’ébattent dans cette première heure de la nuit, et on les rappelle suivant leur taille à mesure que la nuit devient plus profonde. À saute-mouton, ils encerclent d’une chaîne infinie la place, et ils remontent aussi sans arrêt une montre brisée, la seule qu’on leur laisse. Ils jouent à Chilpéric, à Clodomir, portent en contournant le chien étendu les volets des magasins qu’ils appellent des pavois, et se battent avec des fusils en planche, de vrais fusils carolingiens. Ils crient les journaux, rendent la monnaie à regret, car ils redoutent les pièces fausses et ne savent point les reconnaître. Ils aident le sacristain à tirer les cloches, et la corde les soulève plus haut que le plus haut sacristain. Par une fenêtre entr’ouverte, je vois deux frères couchés, et l’un pleure, dénonçant par ses larmes la cadette des têtes égales. Puis, dans la voiture qui le mène au théâtre, je vois l’enfant qui sera aujourd’hui, auprès des sentiments des hommes, l’ambassadeur des enfants, qui, de sa loge comme les petits sonneurs, sera soulevé plus haut qu’un amant par l’amour, qu’un ami par l’amitié, et que Michel Strogoff par le courage. Il est huit heures. Dans le sous-sol d’une boulangerie un grillon chante, et on voudrait l’en faire sortir, comme de son trou avec un chaume, en fouillant de la canne dans le soupirail.

Soudain, devant moi, j’aperçois Beyllex. Anne là-bas est seule. J’ai le droit d’imaginer mon amie solitaire. Il faut moins pour que je me dévoue à ses amis… Je suis Beyllex… Je vais le laisser diriger ma promenade, il vient à point. J’aurais suivi ce soir l’ami d’Anne le plus futile, ou son grand-oncle, ou son cousin de dix ans… Mais que Beyllex est novice, et empêtré dans sa peine ! Qu’il connaît peu Paris et peu la tristesse ! Il suit nonchalamment je ne sais quelle route d’homme d’affaires pressé, marchant contre la pente, s’arrêtant sans raison devant les magasins stériles, des papeteries, des verreries, et, pour garder ma distance, je dois marquer le pas devant une porte cochère sur laquelle il est interdit d’afficher, et je n’ai même pas la ressource des images ou des discours de la Chambre. C’est à moi de l’aider, je dois cela à Anne. Je le dépasse au-dessous même d’un arc électrique, sans paraître le remarquer, mais il m’a vu ; il hésite, à son tour il me suit. Je le sens déjà soulagé de passer à d’autres mains le fil de sa promenade. Je vais. Je lui impose celle que je fis voilà huit mois, son amour est de huit mois plus jeune. Dans la rue bordée de hauts portails avec leurs écussons, je l’arrête devant l’hôtel construit jadis de biais, en retrait, à cause d’un arbre depuis des siècles d’ailleurs disparu, et dans l’angle vide, me retournant, je l’oblige à se loger une minute. Je fais le tour du bassin de la Concorde, le tour de Saint-Roch : il y a déjà une source, une église entière prises dans notre chemin. De sa main il effleure l’eau, de sa canne il touche le chien de pierre. Je l’amène vers la Seine, et ne sentant pas que la route descend, moins fatigué, Beyllex se croit moins triste, il veut être moins seul, d’un pas il se rapproche. Mais, en tournant la tête, je le maintiens à sa distance. Du milieu du pont, je jette au fleuve une lettre ; du parapet d’aval il la voit entraînée, il reconnaît le papier d’Anne, et la lettre va tout droit, et elle passe dans le pont suivant par l’arche du milieu. Nous allons face à l’étoile qui a reparu cet été après vingt ans, et ceux qui alors firent des vœux doivent s’occuper à tout rendre. Nous allons. Voici la maison où mourut Philippe, et qui avance, elle, pour être à l’ombre d’un platane. Voici le jardin où dorment des chevreuils, des ânes du Thibet avec de petits cœurs affectueux qui battent trop vite, et où, de tous les animaux que connut Buffon lui-même, il reste juste les deux plus égoïstes, le cacatoès, le crocodile. Un vieux monsieur, venu jusque-là, pour ne plus trouver de boîtes à bouquins et s’accouder à l’aise, ennemi de la science, me regarde, le regarde, et s’étonne, – car il a, pour la première fois dans sa vie, aperçu à la suite sur deux visages deux peines justes égales.

Mais voici le quartier où Anne aimait venir. Voici la rue où elle trouva, comme si l’on glanait dans Paris, un épi de blé véritable. Voici la fenêtre où chaque soir une famille d’ouvriers devant nous deux s’asseyait et dînait ; je m’arrête, mon ombre par un bec projetée, immense, sur la maison et la fenêtre allumée au milieu d’elle ; la mère coud, la fille lit, le père songe et fume ; et tout dans la famille est calme et paix, et je ne regrette point qu’il ait fallu pour eux découper un aussi grand carré dans le cœur de mon ombre. Nous montons. Du Panthéon on aperçoit juste le dôme, du Luxembourg juste le roi des chênes ; de mes souvenirs enterrés aussi la tête seule ce soir dépasse, je la caresse, mais Beyllex, déjà habitué au plan des jours de fêtes, ne comprend plus qu’il suit, à travers ces ruelles, le fil même tendu par Anne dans un jour sans histoire. Il m’abandonne, il disparaît à l’entrée d’une place, alors qu’assis sur une chaise de fer, je lui laissais le banc où Anne, – et jamais l’on n’a su pourquoi, ni elle, ni moi, ni la nourrice étonnée qui entraîna, pour le préserver de ce mal, son enfant ; et c’étaient de vrais pleurs, car un mouchoir ne lui suffit pas, et elle prit le mien ; et ce n’était pas du chagrin, car je la plaisantais, et elle riait à travers ses larmes… Mais pourquoi achever ma phrase ?

Il fait froid, il fait sombre. Je vais maintenant pour mon compte. De bons hôtels m’offrent du feu, de la lumière. J’ai faim. Pas un restaurant, et même le plus petit, qui ne m’invite. Un chien dans une boîte cherche les os d’un gros livre, et s’enfuit devant moi… La lune s’est levée. Un chat, au milieu de la rue, assis en équilibre au faîte de l’ombre des toits, franchit ce qu’il croit tout le ciel même pour m’éviter… Les étoiles ont tourné d’un millimètre, juste assez pour que soit neuf le firmament… Ô amis, si l’on permet jamais aux hommes de se créer un nouvel animal, un nouveau compagnon, au pelage noir le jour et blanc la nuit, qui sourira, qui pleurera, – ne trouvez-vous pas qu’il manque ? – et pas infécond, comme tous ceux qu’ils ont formés jusqu’ici, hippogriffes ou licornes, et tel que parfois vous l’imaginez sûrement, dans une île ronde d’Océanie, au bord du lac intérieur où cuit au bain-marie une eau douce délicieuse, veillant sa petite femelle endormie et pensant aux hommes d’Europe… un animal qui vous parle, qui chante… – que l’on me charge de la tâche !

Demain je revois Anne… Vais-je l’aimer ? Demain tout recommence…


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

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en aout 2015.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’édition, aux corrections, aux conversions et à la publication de ce livre numérique : Isabelle, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Giraudoux, Jean, Simon le pathétique, Paris, B. Grasset, 1926 (26e édition). D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. L’illustration de première page, Les Chalands, bord de Seine, huile sur toile, 1901, a été peinte par Félix Vallotton (collection privée).

— Dispositions :

Ce livre numérique – basé sur un texte libre de droit – est à votre disposition. Vous pouvez l’utiliser librement, sans le modifier, mais vous ne pouvez en utiliser la partie d’édition spécifique (notes de la BNR, présentation éditeur, photos et maquettes, etc.) à des fins commerciales et professionnelles sans l’autorisation des Bourlapapey. Merci d’en indiquer la source en cas de reproduction. Tout lien vers notre site est bienvenu…

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