Jean Giraudoux

SIEGFRIED ET
LE LIMOUSIN

1922

édité par les Bourlapapey,

bibliothèque numérique romande

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Table des matières

 

CHAPITRE PREMIER.. 3

CHAPITRE DEUXIÈME. 21

CHAPITRE TROISIÈME. 50

CHAPITRE QUATRIÈME. 74

CHAPITRE CINQUIÈME. 97

CHAPITRE SIXIÈME. 123

CHAPITRE SEPTIÈME. 150

CHAPITRE HUITIÈME. 175

Ce livre numérique. 192

 

CHAPITRE PREMIER

C’était en janvier 1922. Déjà les civils avaient achevé d’user tout ce qui leur avait été laissé par l’Intendance de leurs vêtements de la guerre, les militaires les derniers uniformes rouge et noir qui leur restaient d’avant 1914, et leur couleur dans la vie était désormais définitive. Mais les diplomates s’épuisaient encore à placer, alternativement dans un ciel ensoleillé et dans un ciel brumeux, à Cannes puis à Boulogne, à Gênes puis à La Haye, une clef de voûte pour l’Europe. Je lisais chaque jour les journaux allemands, dans l’espoir d’ailleurs toujours déçu d’y trouver un mot, un seul mot aimable ou juste à l’adresse d’un Français, fût-ce de Français internationaux comme Jeanne d’Arc et Cachin, ou d’une région de la France, fût-elle indivise entre la France et d’autres nations, comme le pays basque ou catalan, lorsqu’un matin je fus arrêté net dans ma lecture par un passage de la Frankfurter Zeitung… Le voici, dans la traduction que j’en pris aussitôt :

 

… Élisabeth de Bavière et l’empereur voulurent se baigner dans le Königsee et Adélaïde leur trouva des maillots, d’ailleurs mangés aux mites. Comme les souverains déshabillés arrivaient au lac, deux jeunes gens sortaient de l’eau, et c’était, en costume aussi délabré, leur fils Rudolf avec Dora Winzer l’actrice. Chacune des femmes observait l’autre par les trous du tricot comme par un trou de serrure. L’empereur et l’archiduc n’ayant que des caleçons, on voyait le cœur impérial battre deux fois plus vite que le cœur princier. Le couple jeune était ruisselant, avec des épaules gommées, dont le soleil, s’il y était une fois pris, ne pouvait plus se détacher, et des membres qui continuaient à s’allonger dans l’air comme dans l’eau du bain. Le couple âgé terne et tout sec, d’une sécheresse telle qu’elle en paraissait morale, et il se hâta d’entrer dans le lac comme dans une eau qui rajeunit…

 

J’avais de bonnes raisons pour être frappé par ces phrases : je les connaissais. Je les avais lues voilà dix ans, un jour qu’elles étaient nouvellement nées et françaises, dans un récit dont l’auteur était mon ami Forestier, disparu pendant la guerre. Mais ce qui m’étonnait, ce n’était pas de voir un journaliste démarquer un texte qu’il pouvait croire oublié. C’était que son article, si j’exceptais le plagiat, contînt ce que j’avais trouvé de plus impartial et de plus élevé, à beaucoup près, depuis qu’avait commencé ma revue de presse allemande. Pour prétendre, le 3 janvier 1922, que c’était dans la quinzaine après la visite de Gobineau que Nietzsche avait écrit pour la première fois le mot Surhomme, Wagner le mot Parsifal, et qu’Élisabeth de Bavière avait conçu son cirque, il fallait à un critique de Francfort une âme peu commune. La langue de l’auteur aussi me semblait originale, il y faisait un usage presque neuf pour l’Allemagne de la litote et de la paraphrase, et non moins originale la modestie avec laquelle il signait de trois initiales qui ne me permirent pas de bâtir sur elles un nom connu : S. V. K. Ces dernières constatations s’accordaient mal avec l’hypothèse d’un plagiat ou d’un vol, et, l’après-midi, je demandai à la Nationale cette revue où j’avais lu à sa naissance la nouvelle de Forestier… Je ne m’étais pas trompé : la description du bain était la même, avec quelque chose cependant de moins guindé et de plus radieux, bien que son premier auteur fût mort et le second vivant. Un père et un fils brouillés se retrouvaient à la baignade :

 

… Jean arriva en tricar avec Michèle. Depuis trente kilomètres, ils longeaient la Vienne avec la terreur qu’elle obliquât soudain trop à droite ou trop à gauche et qu’il ne fût pas possible de se baigner avant le déjeuner. Le tricar était encore chaud qu’ils se précipitèrent vers l’écluse et la vallée fut bientôt tapissée de cris sonores, mais qui ne s’élevaient pas, prononcés qu’ils étaient par deux bouches au ras du fleuve. Les baigneurs allaient sortir quand ils aperçurent près du bord le père de Jean et Olga Armandeau, se replongèrent dans l’eau jusqu’à leur visage qu’ils n’arrivèrent ainsi qu’à rendre plus distinct et plus reconnaissable ; puis se décidèrent, les deux femmes s’observant par les trous des maillots mangés aux mites comme par des trous de serrure, le couple âgé tout sec, d’une sécheresse telle qu’elle en paraissait morale, et bien que les yeux d’Olga Armandeau fussent soudain humides…

 

Le destin prenait de telles ruses depuis le début de l’année pour ne pas me laisser oublier un seul jour Forestier, donnant à mon frère une fiancée qui portait ce nom – absorbé le soir du mariage par le mien, son rôle de Mané Tecel Pharès terminé, – me faisant découvrir dans mon bureau une liasse de lettres et de manuscrits que Forestier y avait placés le jour de son départ, m’apprenant par une carte postale de Séville que les plus beaux jardins d’Andalousie s’appellent Jardins Forestier, de ce Français qui les traça, que je vis dans ce nouvel épisode un de ses détours. Toutes les lignes que je jetais dans l’inconnu se relevaient avec ce nom. Je devins plus attentif… J’amorçai… Je relus le seul livre que mon ami eût publié…

Bien m’en prit, car, quinze jours plus tard, je constatai que dans les colonnes de la Frankfurter le plagiat continuait. S. V. K., dans le même article, démarquait trois phrases. Par hasard – était-ce un hasard ? – il était question dans ces trois phrases de rivière, de lac, d’eau enfin. Penseur original en trois éléments, dès qu’il touchait au quatrième, S. V. K. empruntait à Forestier :

 

— Aujourd’hui j’écris de mon lit, d’où je vois le lac… Tous les stylos sont cassés dans la villa… Je transporte plumée d’encre après plumée d’encre au-dessus de mon drap… Pas de tache encore…

— Le seul homme qui fût joyeux, mais vraiment joyeux, après l’amour et qui eût traversé la Manche à la nage.

— Je sais quelle sera ma mort… Une locomotive éclatera près de moi… Ou plutôt (oui, c’est bien cela) une vipère se prendra dans la roue de mon automobile, qui la projettera à ma tête. Elle me piquera… On m’étendra dans une prairie, le long d’une rivière, avec deux petits trous rouges à ma joue…

Dans S. V. K., plus romantique, comme il le devait à sa race, chaque roue lançait une vipère et il mourait avec huit trous rouges au visage au lieu de deux. Malgré cette sensible altération du texte, je fus cette fois froissé. On pillait le livre de Forestier comme on avait dû piller son portefeuille, la nuit où il était tombé entre les lignes, dans un no man’s land à cette époque grouillant encore de monde. J’écrivis pour S. V. K. une lettre ouverte que je portai au directeur de notre principale revue hebdomadaire. C’était un socialiste octogénaire qui avait comme quadragénaire publié les classiques grecs et latins, et conservé le ton pleurard qu’il avait comme unigénaire. Il n’avait pas connu Forestier… Il me calma…

— À quoi bon ? me dit-il. Ai-je réclamé contre Willamowitz Moellendorf ? Cependant il a fait sienne ma meilleure dénomination de Penthésilée : « Tigresse qui par-dessus sa peau porte encore une peau de tigre. » Il n’a pas même cité mon nom !

J’observai qu’il s’agissait, dans le cas Forestier, d’un pillage hebdomadaire et qui ne se justifiait pas, à la rigueur, comme pour Tigresse à manteau de tigre, par le prodigieux intérêt de l’expression.

— En effet, dit-il. Tigresse reste une trouvaille. Mais j’ai été victime de plagiats moins indispensables. Dans ma critique de la mise en scène du Banquet des sophistes où figurent Rhétorique, Musique, Gymnastique et autres cousines, j’appelle Instruction publique, qui se jette au cou de tous, Petite Grue pas chère. Avouez que Bapp n’était pas forcé de reprendre ce mot, comme il l’a fait dans les Leipziger Studien. Et quand L. Müller, non pas W. Müller, mais L. Müller en personne, avec son acolyte Lachmann, le vrai, le seul Lachmann, ravissent pour « relavamen » et « consolamen » l’épithète de « formes monstres » que j’ai donnée après Quicherat à ces mots barbares (repérés depuis, je dois l’avouer, dans Priscien et dans Saint Jérôme), croyez-vous sincèrement que lui, Lachmann, ne pouvait trouver mieux ?

Il me retint.

— Mais surtout, mon cher petit, quelle importance ont ces querelles ? Ou plutôt n’est-il pas avantageux que Forestier, dont la vie et l’œuvre fulgurantes (si vous me permettez de plagier à mon tour Baehrens dans son éloge de Firmicus Maternus) ont pénétré par embrasement tant de jeunes Français, s’insinue peu à peu dans l’appareil raisonnable d’un écrivain allemand, fut-ce par fragments aussi gros ? Votre S. V. K. a oublié de mettre des guillemets, mais y a-t-il des guillemets autour des parcelles du corps de votre ami, qui sont (c’est Brunn et Hirschfeld que je cite là), qui sont peut-être amalgamées déjà au corps d’un bel enfant ou d’un jeune tilleul ?… Laissez-moi vous apprendre, pour conclure, que le mot « Bloc », dont l’univers entier croit Clemenceau le père, fut imaginé par un de mes élèves et ami : Joseph Casanova, qui usa le premier de ce vocable dans le Réveil du Nord. Joseph Casanova figure actuellement à l’Office des Réparations, mais croyez que son mot Bloc est la dernière créance qu’il songe à réclamer…

 

Il y eut vers la fin du mois entre l’Allemagne et la France une période de plus grande tension, pendant laquelle barrages intellectuels et commerciaux se rétablirent. Les douaniers allemands déchaussaient les Français qui sortaient de la Hesse avec des souliers neufs, ou ne laissaient que leur oiseau à ceux qui avaient acheté des cages. Le malheureux surpris à Wissembourg avec des pièces d’or se voyait appliquer dans la minute la loi sur les faux monnayeurs. Les monceaux de livres d’art contenus à grand-peine par Leipzig durant la guerre, les biographies mises à jour des cubistes, les suppléments aux catalogues de l’art au Gabon, s’amoncelèrent aux gares frontières avec les denrées périssables. La demi-douzaine d’Allemands et de Français qui avaient repris, – après combien de scrupules ! – leur correspondance d’avant-guerre durent à nouveau l’interrompre. Je ne reçus plus la Frankfurter. Je reçus la Chicago Tribune que je lisais sans curiosité, car M. Mac Cormick ne s’avisait jamais de démarquer André Gide ; la Correspondancia de España, où l’éditeur non plus ne s’ingéniait guère à glisser des phrases de Marcel Proust ; et la Westminster Gazette, où Wells plagiait si rarement Francis Viélé-Griffin !… Le 31 janvier, septième anniversaire de sa mort, en l’absence de tombeau on cloua sur la maison que Forestier avait habitée, rue de Condé, une plaque en son honneur. Nous étions entassés dans cette rue devant une haute et antique façade, tous les gestes que fait un cortège devant une tombe contrariés ici par l’édifice. Nous devions lever la tête au lieu de la baisser, nous tenir sur un rang au lieu d’entourer le cercueil, cependant qu’aux différents étages les fenêtres s’ouvraient l’une après l’autre, de locataires désireux d’entendre cet Oceano Nox que clamait Madeleine Roch, fortement excitée par le voisinage de l’Odéon, et qui se penchaient ou se redressaient pour voir la plaque, toutes ces gargouilles humaines donnant d’ailleurs à notre chapelle son véritable mouvement. La fenêtre de Forestier s’ouvrit une des dernières, et il y apparut un enfant et un vieillard, personne avec qui le plus myope d’entre nous puisse se donner l’émotion de le confondre une seconde. Il y avait là, sans leur personnel, les dirigeants des journaux nationalistes et monarchistes, car Forestier appartenait l’après-midi à la Revue Critique, et, sans les directeurs, le petit personnel des journaux d’extrême gauche auxquels Forestier collaborait le soir pour gagner sa vie, Lanterne ou Progrès Civique. Un de ces typographes, se rappelant m’avoir vu avec lui, me remit un manuscrit que la guerre avait empêché de paraître et que personne n’avait réclamé. Forestier y décrivait la mort de Dumas, qui était à tous deux notre plus grand ami :

 

… Dumas avait trente-sept ans. Sur 5.313.000 tonnes d’acier produites en France, les usines de Dumas en donnaient 3.800.000. Tous les Français, réunis sur le plateau de la balance adverse, ne l’auraient pas fait pencher. Il était le Français le plus connu en Russie, le seul connu en Afghanistan. Dans le monde entier, on appelait un Dumas le bouton pour pression qu’il inventa à vingt-deux ans, pendant son agrégation des lettres, et un Dumas aussi le câble transafricain qu’il découvrit comme agrégé de droit, et un Dumas le modèle de maison ouvrière qu’il exposa comme diplômé des langues orientales, et acier Dumas l’acier du procédé qu’il conçut au cours de sa Présidence de la Conférence Molé. Après le mot Pasteur, le mot Dumas devenait l’épithète purifiante et consolante de l’univers. Libérés par lui de la pesanteur sociale, tous dans son entourage se sentaient devenir écrivains, musiciens ou poètes. Les jours où il y séjournait, des légions d’aquarellistes cernaient Rive-de-Gier ou Lens. Les femmes l’adoraient ; car toute pauvreté, tout accident, et par analogie toute laideur, tout eczéma entrevu par elles dans la rue se reliait dans leur pensée à Dumas par une sorte d’heureux pont, l’arc-en-ciel Dumas sans doute, qui les absolvait elles et leur luxe au regard de tant d’injustices. Un matin de juin, il fit arrêter son automobile au bord d’un ruisseau, plongea, et ne reparut plus. Pour sa mort pas de funérailles, de testament, de partage, car il n’avait pas voulu de la fortune, et il ne resta de lui que les vingt mains de bronze qu’on venait de fondre sur un moulage de sa main qu’avait pris Geneviève Prat. On chercha longtemps le corps dans le ruisseau, puis dans la Seine, mais il y avait un fort courant, il y eut ensuite une tempête, et il ne reste plus d’espoir de le retrouver qu’au milieu de la mer…

 

Quelques jours après, la tension internationale qui foudroyait les voyageurs aux gares frontières baissa de quelques volts. On rendit à l’oiseau impatient sa cage de Berlin, aux pieds nus des Français leurs souliers en carton-veau, et à moi ma Frankfurter. Je l’ouvris avec angoisse, mais je ne me doutais pas de ce que me réservait le début même du premier article :

 

— Müller, y disait S. V. K., avait trente-sept ans… Il était l’Européen le plus connu en Russie, le seul connu en Afghanistan…, Un matin de juin, il arrêta sa voiture près d’un ruisseau…

 

Je ne comprenais plus.

 

*

 

J’avais fait le vœu de résoudre l’énigme, quand la Providence se défit en ma faveur du meilleur agent de renseignements sur l’Allemagne. Je retrouvai Zelten.

Un jour, je fus convoqué par mon marchand de dessins, et, au lieu d’approcher, dès mon entrée en sa boutique, ce carton que l’on suspend, céleste avoine, aux naseaux des notaires ou des boursiers qui ont dételé une heure pour chasser les Pillement, il me poussa vers trois dessins posés à plat sur un tréteau, ainsi qu’on pousse un enfant, sur une montagne suisse, vers la table protégée de verre qui explique le paysage et indique les cimes. C’étaient trois dessins en effet qui expliquaient à peu près tout ce qui se trouve d’élevé et de lumineux aux environs de l’âme… Il n’est jamais hors de propos de décrire un dessin de Poussin, – c’étaient trois Poussins. Le premier était minuscule, dix centimètres à peine sur quinze. Il représentait une ville dont l’aspect seul vous faisait venir à la bouche, comme la vue d’un fruit sa saveur, un beau nom féminin, – avec ses douze portes, sa tour de Babel ruinée à partir du huitième cercle, sa tour de Pise achevée mais penchée, son Odéon, son fleuve peuplé de laveuses et de marins dont je voyais ainsi les trois enveloppes, corps, ombres et reflets. Sur les ponts passaient des caravanes. L’armée des cavaliers maîtresse des faubourgs fourbissait les chars dans la forêt d’ifs qui dominait la capitale ennemie dont on voyait tout juste les cathédrales et les piscines. Toute cette agitation, ce foisonnement de monuments et de peuples, on sentait qu’il était le masque d’une toute petite opération immortelle et méconnue qui s’accomplissait ce jour-là, mort d’un philosophe ou naissance d’une martyre… Dans l’immense ciel, un oiseau… Le second dessin avait ceci d’inestimable pour moi que le principal personnage me ressemblait… Jamais photographie n’avait mieux marqué ce qui restait de mon visage quand la marée du soleil à son plein l’avait recouvert… Il était daté de Rome et de mai 1648. Je me promenais au bord du Tibre. Tout l’éclat romain et du printemps 1648 était étale autour de quatre petits écueils à la sépia qui étaient mon nez, mes sourcils et ma bouche. Ce qui marquait de mon visage sur la neige, je le voyais marqué sur l’âme du Poussin… Dans le ciel volait le même oiseau, un peu rapproché cependant, et, tout au fond, sous un bosquet, dormaient deux personnages qui étaient ma fille et mon gendre nus, Narcisse je crois et Écho… Le troisième dessin était le même héros sur son lit de mort, était ma mort… Mais revenons à Zelten.

Quand j’eus demandé le prix de ces dessins et que je les eus ravis en échange de quelques billets, qui servaient non à les payer, mais à payer ceux que je devais déjà (car un amateur croirait un dessin déshonoré s’il l’achetait comme une marchandise au lieu de se libérer par un système de rançons, payant le Nicole emporté le mois précédent pour avoir le Hubert Robert et le Granet de l’an passé pour saisir le Piranèse), j’appris qu’ils avaient été apportés d’Allemagne par le petit comte von Zelten, qui les avait choisis à cause de cette ressemblance et avait demandé qu’on me prévînt. Il me faisait dire qu’il possédait un autre carton, si j’aimais toujours les Rembrandt, et qu’il serait tous les soirs vers six heures à la Rotonde, si j’aimais toujours les Boches… Il était cinq heures. Je me hâtai au rendez-vous avec l’aide d’une ligne d’autobus de nouvelle création, mais que Zelten justement aurait eu jadis grand avantage à connaître, car son parcours touche successivement, par hasard ou par bonté municipale, les quatre Monts-de-Piété épars dans Paris…

À l’angle du boulevard Raspail et du boulevard du Montparnasse, à la terrasse d’un café au milieu de laquelle, parmi les tables, débouchait la sortie du métro, j’attendis donc Zelten. C’était un de ces beaux soirs de mars où le soleil n’est pas encore soutenu une heure de plus au-dessus de l’horizon par les députés ouvriers, et dès qu’il effleurait la ville, il s’étalait comme un œuf sur la gare et la Tour Eiffel. À cette intersection de la route d’Orléans et des routes de Dreux, à ce carrefour où les seuls passants ne devraient être que Tourangeaux, Beaucerons et coquassiers de Choisy, était installé tout ce que Paris compte de Japonais expressionnistes, de Suédois cubistes, d’Islandais graveurs, de Turcs médaillers, de Hongrois et de Péruviens à vocations complémentaires, chacun agrémenté d’une demi-épouse à maquillage individuel et dont aucune n’employait les mêmes couleurs pour les yeux ou les lèvres ; chacun dans l’accoutrement qui le faisait passer pour fou dans sa ville natale, mais qui représentait dans ce quartier, et pour la concierge elle-même, le minimum de l’extravagant. Des femmes seules se levaient parfois, c’est qu’elles allaient tirer la flamme en veilleuse du comptoir pour allumer leur cigare. En face, le café rival, à l’ombre quand la Rotonde était au soleil, au soleil dès que l’ombre enveloppait la Rotonde ; mais personne jamais ne traversait la rue, – à part un créole qui se déplaçait avec le soleil, et une pianiste congestionnée qui cherchait le frais ; à part aussi celui qui venait de se brouiller avec son groupe, de renier son art et ses frères, de changer de couleur pour les ombres, ou d’idéal politique. Sur l’autre angle du boulevard, enfin, le restaurant Baty, où – laissant les étrangers arracher à des journaux de leur pays une charcuterie qu’il eût suffi de montrer à la glace pour lire, sur elle imprimé, l’éditorial de Bergen ou de Kiev, – venaient nourrir leur âme de Bourgueil et de portugaises Vincent d’Indy, Bernard Naudin, et à la terrasse le principal entrepreneur des pompes funèbres du quartier que saluaient de leur corbillard les cochers des convois, nombreux si près du cimetière. J’étais sûr avant la guerre de rencontrer Zelten dans ce triangle maçonnique, à la seule heure où coulent enfin dans les verres à boire les couleurs des bocaux des pharmacies, où chaque table reçoit alternée la visite des chiens pour le sucre, des sourds-muets pour les deux sous, de ces dames pour le briquet ou pour le franc cinquante de leur taxi, et celle de Rosita dégrafée, exigeant de chaque inconnu qu’il dessinât au stylo sur son album, les yeux fermés, un cochon. Si vous aimiez l’aventure, il suffisait d’aller répondre au téléphone, des voix étrangères vous y parlaient dans une langue inconnue. C’est sur cette fourmilière que Damalli avait formé le projet de se laisser tomber par mépris et par vengeance, et il avait loué une chambre au cinquième, mais, effrayé par la bouche du Métro, il s’était orienté vers la carrière de parachutiste qui l’avait rendu riche et célèbre. À la table même où j’étais assis ce soir, j’avais eu pour voisin quelques secondes un dîneur à pardessus qui réclamait toujours du bœuf gros sel et du bœuf gros poivre. On a su depuis que c’était Trotsky, et personne dans l’établissement n’en conçut la moindre surprise, car personne du café, – et de ce café seul, et peut-être de ce lieu seul au monde, – ne désespère du voisin le plus malpropre, le plus pauvre, le plus grossier au point de croire qu’il ne peut devenir un jour roi ou tyran.

J’attendais Zelten avec quelque angoisse, car non seulement il allait m’aider à percer le mystère S. V. K., mais parce qu’il était, de mes nombreux camarades allemands, le premier que je revoyais, et aussi le plus cher. Dans quelques minutes, lorsqu’il allait marcher sur moi, sa silhouette de face semblable comme toutes les silhouettes humaines à la tranche d’une clef, je saurais donc ce qu’il ouvrait, ce qu’il fermait, et si je devais me faire à l’idée que l’Allemagne pour moi n’existait plus. Or, comme tous les Français, par peur peut-être de l’eau, ma pensée appuyait volontiers vers le continent. J’étais prêt à en faire le sacrifice, mais j’avais l’impression que je vivrais difficilement sans l’Allemagne, et je me sentais parfois, tous les fils qui me liaient à mes amis de Berlin, de Dresde ou de Munich tranchés, désorienté sur mon côté allemand et comme le chien auquel on a coupé à droite la moustache-antenne qui lui donne sa seconde vue et sa seconde ouïe. L’Allemagne est un grand pays humain et poétique, dont la plupart des Allemands se passent parfaitement aujourd’hui, mais dont je n’avais point trouvé encore l’équivalent, malgré les recherches qui m’ont conduit à Cincinnati et à Grenade. L’Allemagne est une vallée où débouchent, au milieu d’un populaire parfois sans goût et de chefs sans grande conduite, comme le métro dans la terrasse de la Rotonde, des souterrains où les Allemands se croient malins de murer à la fois les armes soustraites au Contrôle et les vérités de leur pays, mais où nous étions pas mal en Europe à vouloir cogner. L’Allemagne est une grande plaine créée pour les invasions, et où la France d’ailleurs, depuis quarante ans, n’a pu expédier que la cohorte semestrielle de huit boursiers d’agrégation, mais j’avais été l’un d’eux et je ne renonçais pas à ma conquête. Un pays où les espèces sentimentales sont à ce point matérielles qu’il est aussi nécessaire d’en posséder les appellations que celles du pain et de la bière, mais j’avais besoin d’une race où les mots qui signifient Âme ou Intime, ou Moteur animal, sont les premiers du Baedeker, au vocabulaire pour cochers. J’avais gardé de Zelten, qui le personnifiait pour moi, un souvenir qui ne m’avait jamais permis de l’englober dans cette haine pour l’injustice et l’Allemagne que tous les Français, à part ce collectionneur de timbres d’Asnières qui légua ses Îles Maurice orange et ses Hawaï zébrés à Guillaume II en pleine attaque de Verdun, ont ressentie pendant cinq ans. Au moment où mon Allemagne avait sombré le plus profondément, il y avait toujours eu pour moi une bouée au-dessus du gouffre, qui m’indiquait sa place et qui était Zelten.

Zelten avait tous ces défauts superbes et voyants dont on ornait chez nous les Allemands jusqu’en 1870, et qu’il va bien falloir trouver un autre peuple pour porter, s’ils s’entêtent à vouloir être chauves, rapaces et pratiques : il avait des cheveux blonds en boucles, il sacrifiait chaque minute de sa vie à des chimères, il descendait habillé dans les bassins pour poser la main sur le jet d’eau ou remettre sous la bonne aile le bec du cygne endormi : il était l’Allemagne. Il ressemblait aussi peu que possible à ces écrivains modèles que la Wilhelmstrasse distribua dès 1914 sur ce qu’elle appelait les centres poétiques de l’univers, Boston, Syracuse ou Délos, de même qu’elle fit circuler des couples géants, amoureux et fidèles au Riggi, à Stockholm, à La Havane, dans les capitales sentimentales, afin de soutenir le prestige de la poésie et de l’amour allemands. Alors que ses compatriotes semblent maintenant avoir pour chaque ordre d’action ou de pensée une commande distincte, la boîte de vitesses en Zelten n’existait pas, et quand par exemple il devint sportif, tous les gestes qu’on accomplit nu et sans pensée se trouvèrent chez lui amalgamés aux actes qui commandent le plus de vêtements et de dévotion : il ne se baignait dans le Rhin qu’en plongeant du pont d’où Schumann s’était jeté ; il sautait à cheval le mur dont était tombé Beethoven dans la chute qui causa, dit-on, sa surdité… Il était de taille moyenne, mais beau, surtout au jour, ce qui le désespérait, car il n’arrivait guère à se lever avant cinq heures ; – mais, au coucher du soleil encore, les femmes-peintres de la Rotonde qui devaient épouser un baron balte pour assurer un père légal à leur enfant, les étudiantes russes qui s’étaient résolues à épouser un Français pour obtenir, ainsi naturalisées, le droit d’exercer en France la médecine, hésitaient à sa vue… Il avait des facilités en tout, sport, éloquence, peinture, excepté dans le madrigal et le triolet qu’il s’obstinait à vouloir transplanter dans la poésie rhénane… Je l’avais connu à Munich, alors que plein de raison déjà, à l’âge où je me hasardais à fumer des Abdullah et à boire de l’anisette, il avait épuisé morphine, cocaïne et quelques autres remèdes de Dieu moins connus, tels que l’épine de Mossoul et le swab. Dans les environs des bars, il se donnait pour agent de renseignements, sachant que ces résines suintent de préférence autour des greffes internationales un peu louches, flattant l’Algérien chargé de la propagande en Algérie pour obtenir du kif, et l’adjudant du bureau M pour ses tablettes de bétel dur… Des drogues peu coupables, telles que la grenadine et le maple sirup, qu’il avait obtenues d’un déserteur américain, lui versaient d’ailleurs, en raison de leur source, la même exaltation. Dès que l’esprit de bonheur, du moindre bonheur, soufflait sur lui, il arrivait en une seconde à une estime immodérée de lui-même, car il tenait un compte raisonné de tous ses actes, qu’il accomplissait d’ailleurs d’instinct, et les souvenirs de toutes ses bonnes actions s’épanouissaient à la moindre tiédeur : l’année qu’il avait sacrifiée à un ouvrier malade, le sentiment de n’avoir jamais transigé sur ce qu’il croyait son talent, même pour acclimater le triolet… À la première contrariété et au moindre gel par contre, cette estime se muait en le mépris le plus complet de Zelten et de son existence, car les souvenirs infamants arrivaient en foule ; car il avait emprunté secrètement à une caisse qui n’était pas la sienne, car il avait quelque peu caressé sa belle-sœur Barbara. Il y avait des chances pour que le mouvement du balancier en sept ans se fût, grâce à sept hivers et à sept étés, amplifié jusqu’à l’admiration et à la haine, pour que le comte de Zelten eût sauvé deux ou trois ennemis de la mort, sacrifié sa fortune, donné son sang pour une transfusion, et, d’autre part, fût devenu alcoolique, ait eu raison finalement de Barbara… Brouillé avec son père, en constatant le jour où il voulait le voler que ce père n’avait pas pris le nom de son fils pour mot du coffre-fort… Endormant ce même père au laudanum pour l’embrasser sans qu’il s’en doutât… – C’était si émouvant – me dit-il, – il sentait l’opéré !… Tel était l’agent que m’expédiaient dans ce petit café, comme pour un rendez-vous du deuxième bureau, Goethe, Nietzsche et quelques autres… cependant qu’un convoi funèbre se hâtait dans le crépuscule vers l’arbre qui fait partie à la fois de l’avenue et du cimetière Montparnasse, et me fournissait le moyen de reconnaître le nombre exact de Français ou de Françaises distribués dans la foule de la terrasse, car les Français seuls au monde saluent les morts dans la rue…

Soudain je ressentis l’appel qui prévient les suggestionnés de l’approche de l’hypnotiseur. Il va sans dire que Zelten avait un pouvoir magnétique, et m’avait même une fois endormi… Pendant la guerre, à deux ou trois reprises, j’avais cru percevoir cette succion d’un esprit, parfois tellement vive qu’elle semblait venir de la tranchée d’en face. Zelten, si je me laissais guider aujourd’hui par ce message, prenait en ce moment le tramway vert au quai d’Orsay ; il l’échangeait maintenant à l’École militaire pour le tramway jaune ; il utilisait en cette minute la section chevauchante avec plaque rouge du boulevard des Invalides ; il allait descendre de la deuxième voiture qui stopperait devant la Rotonde…

En effet, il en descendit.

 

*

 

Il en descendit, à reculons, et pour aider à en extraire un pensionnat de fillettes, embrassant la dernière et la plus petite. À mesure qu’il approchait de moi, cette jeunesse de silhouette qui m’avait permis de le reconnaître disparaissait de chaque point de son corps sur lequel se posaient mes yeux, et les petites filles ne s’étaient pas encore évanouies dans l’ombre, qu’elle s’était évanouie. De plus près, je constatai que son côté gauche avait souffert, à gauche il avait des cheveux gris, des rides, des pattes-d’oie ; tout ce qu’il avait pu imaginer pour ne pas laisser la vie et la beauté tomber de lui s’était réduit pendant huit ans à faire la part de la guerre et du feu… On voyait du premier coup d’œil, pauvre Zelten, que ce n’était pas un gaucher ! Ainsi revint Zelten vers nous, ramenant comme ces poules qui disparaissent à la campagne toute une couvée du tramway, et il me tendit les deux mains, tenant à ce que le côté sacrifié participât à cette fête, et s’il avait eu du laudanum, je n’y eus pas coupé d’un baiser… Puis il s’assit en me heurtant comme un cheval qui rejoint au brancard son collègue cheval, reformant après tant d’années le vieil attelage avec lequel nous avions tiré bien des fardeaux, excepté la haine et la lamentation. Nous nous taisions, mais il est facile de savoir comment bat le cœur de celui qui donne tout le sucre au premier chien et cent sous au premier sourd-muet… C’est ce moment précis, naturellement, que choisit le hasard pour faire passer une Alsacienne en costume… Zelten sourit…

— Eh bien, dit-il enfin, tu l’as, cette fois, ton Alsace ! Celle que je t’avais donnée ne te suffisait plus ?

Voilà dix-sept ans, en pension, à Munich, il avait imaginé un moyen de clore nos disputes au sujet de l’Alsace-Lorraine. Il arriva un matin avec un puzzle qui était une carte d’Alsace collée sur carton et découpée par district.

— Il faut vider cette histoire du Reichsland, avait-il ajouté, du moins entre nous deux. J’ai la même carte découpée. Quand je t’en jugerai digne, toi ou ton pays, quand je serai pris d’un accès d’amitié, pour toi ou pour ton pays, je te céderai un district. Fais comme, moi. Quel bel exemple nous donnerions à l’Europe si dans six mois tu avais toute ma carte et moi toute la tienne !

Puis il me glissa aussitôt dans la main, par satisfaction de sa trouvaille et en don d’avènement, le district de Trutchtersheim, perdu en pleine Alsace où j’atterris ainsi comme d’un aéroplane… Rien d’ailleurs de caractéristique dans le Baedeker, sur Trutchtersheim, cette cession demeure son premier événement historique. Puis, deux jours après, – il paraît que j’avais ressemblé étrangement pendant toute une classe à Galéas Sforza, – je reçus Rappoltsweiler, et de ce nom en coque le Baedeker me fit la surprise de tirer, lisse et vernis, Ribeauvillé. Puis, par esprit de justice et avec sa manie des fichiers, il me rendit un à un les cantons de Lorraine où l’on parlait français. Puis, le jour où j’avais particulièrement ressemblé au Titien jeune, j’eus Bernweiler, patrie de Henner. Il ne se plaignait pas de me trouver aussi avare qu’il était généreux. Car je feignais d’être impassible, fût-ce le jour où une de ces grosses colombes du Jardin Royal qui se nourrissent de gâteaux d’enfants comme les ours, le cou ceint du collier que portent les champignons non vénéneux, vint se poser sur son épaule dans un de nos voyages à bicyclette, – ou le premier soir où nous entendîmes tous deux Tristan, en costume de tennis, debout aux Stehplätze, mais à partir du second acte assis sur l’arc de nos raquettes… Je ne cédai ni Baar, ni Saarbrück, ni Brumath… Je cédai seulement, un soir où, tremblant de fièvre, de jeunesse, de nostalgie pour ce pays qu’il n’avait jamais quitté, il ressemblait comme il n’a jamais été ressemblé à un petit Allemand, bon, naïf et fidèle, le dernier et minuscule district frontière au sud de Landau, – que Clemenceau aussi depuis céda. Si bien qu’à la fin du premier trimestre, tant j’avais ressemblé à César Borgia vieux, à Savonarole jeune, à Baudelaire à la fleur de l’âge, il ne lui restait plus que les villes. Il était assiégé de toutes parts. La première petite émotion, le premier reflet de la Renaissance ou de la Réforme sur moi, allait le forcer, – car il ne savait se retenir, – à m’abandonner Metz, Strasbourg ou Colmar. Il tentait d’esquiver l’issue funeste en me glissant par dérision des districts que je ne pouvais introduire dans mon puzzle et qui étaient ceux de cités allemandes qu’il avait en exécration, comme Gœttingen ou Borchum… C’est Strasbourg qu’il rendit avant Metz, gardant jusqu’au bout la ville militaire, comme l’eût fait un général, respectant instinctivement les ordres de son empereur. Puis vint Heidelberg, cette nuit de lune et de parfums que je passai toute, assis près de lui sur la pierre du château, où justement je ne ressemblais à personne, à personne, et à peine à moi-même, où les étoiles, sacrifiées à je ne sais quelles amitiés et analogies divines, se détachèrent l’une après l’autre de la carte du ciel… et j’eus Metz… Je n’avais plus qu’à jouer le même jeu avec les soixante autres millions d’Allemands.

— Oui, reprit-il, je me suis battu quatre ans pour reprendre ce que j’avais déjà donné. Il est vrai que je ne l’avais donné qu’à toi…

Je lui demandai ce qui lui était arrivé en ces huit ans.

— Je te dirai cela demain, dit-il. J’ai rendez-vous avec Geneviève Prat et je ne t’attendais point… Il m’est arrivé tout ce qui arrive aux Allemands diaboliques et romantiques, j’ai hérité d’une part dans une fabrique d’objets en caoutchouc, je me suis brouillé avec ma belle-mère et j’ai une sinusite à l’état chronique… Je suppose par contre que le sort t’a donné tout ce qui est le lot du petit bourgeois français, tu as été aimé d’une princesse régnante, tu as trouvé un nouveau rapport entre les mots et les couleurs, tu as été jeté sur une Cyclade déserte et y as vécu avec Miss Campton et Lénine… Tu n’as pas changé d’ailleurs… Tu ressembles toujours à s’y méprendre à Charles XII… Quel cadeau pourrais-je bien te faire en cet honneur ?

Il se leva, retroussa sa manche gauche, et me montra la trace de la balle qui avait amaigri son bras (c’était la première fois, je crois, que je voyais guérie la trace d’une balle française). Un tatouage entourait en soleil la cicatrice.

— Tâche de lire, dit-il. Le prisonnier Belt Jones, tatoueur du roi, que j’ai utilisé pour ce chef-d’œuvre, a voulu que les majuscules fussent gothiques et a entremêlé les mots d’anglaises.

Je lus, et vite, car déjà approchait Jacqueline Yourst, qui collectionne les inscriptions tatouées :

« … L’Allemand qui possède cette peau ne haïra jamais la France… »

C’est ainsi que j’appris un soir, à la Rotonde, en payant deux apéritifs, que ma longue moustache-antenne de droite pourrait un jour repousser.

CHAPITRE DEUXIÈME

Dès le lendemain, je mis Zelten au courant du mystère de la Frankfurter, qui s’était d’ailleurs épaissi depuis la veille. Le numéro du matin m’avait apporté intercalée dans un article S. V. K. sur la réforme du code maritime allemand, une série de phrases qui prétendaient s’appliquer à Sassnitz et qui provenaient d’une description de Wimereux, dont cette fois j’étais l’auteur : « … De même que les parents s’extasient sur les navires et le mouvement du port, mais que les enfants, dédaignant ce spectacle, rêvent d’apercevoir par le trou de la serrure le bateau de sauvetage et l’assiègent sous son hangar… » Ou bien : « Les barques glissent, le sable amortit le bruit des pas, tous les bruits du monde sont relégués, car les sabots du dernier promeneur de droite seuls résonnent sur la dalle du quai, aux bords extrêmes de la terre et des flots… » J’avais publié ces nouveautés considérables avec l’épigraphe dont Forestier m’avait fait compliment et que S. V. K. ne manquait pas de reprendre : « Est-ce à moi à dire les bienfaits du soir ? »

Zelten ne parut pas le moins du monde surpris de l’aventure.

— On m’a parlé de S. V. K., me dit-il. C’est ce que nous appelons chez nous un juriste poétique. Il vit à l’écart et se consacre, paraît-il, à une critique de la Constitution de Weimar. Il est hors de doute qu’il agit de bonne foi. Puisque je pars dans deux jours pour Munich, où il habite, tu auras la semaine prochaine tous les renseignements. Mais que vois-tu de si extraordinaire dans cette copie à distance ?

Zelten, depuis mon arrivée à la Rotonde, m’avait installé à la terrasse, malgré le gel, et avait déjà changé trois fois de place. De chaque table, il plongeait ses regards dans les ténèbres, cherchait, et déménageait à nouveau. Enfin ses yeux brillèrent, il s’assit tout joyeux, et comme on dit dans les romans réalistes, il fallut que ce fût un picon-grenadine.

— Cher Jean, dit-il, j’ai aujourd’hui pas mal de confidences à te faire. Elles te surprendront, et elles ne ressemblent guère à celles que tu aurais entendues voilà sept ans. Mais nous avons été séparés juste par les années où nous étions appelés à nous rendre compte du monde et de son mouvement, et je doute que Newton, Archimède et Copernic se soient confiés de même façon à leur ami avant et après leur découverte. Ce n’est pas en voyant tomber des pommes, mais des Allemands (et un pauvre gros que je vois encore, qui rebondit !), que j’ai pris conscience des forces qui m’emportaient et qui emportaient l’Allemagne. Puisque ton affaire S. V. K. te tourmente, je crois qu’il est possible de t’en donner une explication sans recourir à cette hypothèse de notre mauvaise foi, dont vos astronomes se servent pour expliquer le mauvais temps et vos ménagères le prix délirant de la langouste. À ce propos, je t’avoue que jamais je n’ai éprouvé autant de surprise à voir la France. Cette révélation du règne en France de la petite propriété, qui laisse les banquiers américains sans voix aux fenêtres de l’express de Cherbourg, je la ressens devant les âmes des Français. Chacun a la sienne, et conduit des disputes de murs mitoyens avec les âmes voisines. Chacun a sa loyauté, son mensonge, sa mort à soi. Toutes les machines modernes à ensemencer ou à moissonner les peuples sont chez vous inutilisables. Jamais nation n’a eu moins de risque de disparaître que la tienne, avec ses quarante millions de lots étanches, et il faut bien avouer qu’aucune jamais ne l’égalera en sagesse et en équilibre, puisque chacun de vous, atrocement isolé des autres, arrive d’instinct aux mêmes conclusions, qui sont l’amour de la paix, du bien-être, et d’une éternité mitigée. De là vient que toutes les familles étrangères adorent avoir, comme un pot de fleurs à leur fenêtre, un ami français, plus sûr qu’un géranium. Mais, débarqué d’un pays où l’âme ne fut jamais morcelée, ni le mensonge, ni le vice, ni la mort, je vous découvre, chacun avec votre canon pare-à-grêle pour détourner jusqu’à l’ombre d’un nuage nouveau, privés de tous les sens. Un visage français est un masque contre tous ces fluides qui inondent l’univers, et plus ils sont nocifs, comme aujourd’hui, et abîment des peuples entiers, plus votre sourire et votre teint intérieurs fleurissent. Mais le système a ses inconvénients. Dès que les lois morales du monde ne se développent plus parallèlement au germe qu’on enferme en chacun de vous à sa naissance, vous n’en êtes plus avertis, et, comme un pêcheur après un long sommeil qui retrouve les raies longues de vingt mètres et les requins gros comme des maquereaux, quand vous vous décidez à sortir de votre monade pour les guerres rhénanes ou les congrès de parasitologie, vous retrouvez les âmes des autres peuples composées d’éléments différents de la vôtre et d’une échelle différente… Vous vous êtes étonnés, le 1er août 1914, de découvrir sur la France un réseau d’espions, d’apprendre que le maire du canton d’Albert de Mun avait nommé secrétaire de la mobilisation un nommé Durand, qui était un nommé Sachsen ; et que dans l’appartement contigu au logis de Maurras habitait un autre Durand qui était le colonel Schœn… Cela prouve que la présence d’aucun académicien ni d’aucun grand esprit français n’exerce la moindre garde contre ce que l’univers recèle, – sous le nom même de Durand, voile bien léger ! – de forces secrètes ou non raisonnables, tandis qu’ils reconnaissent comme à un nimbe le passant qui pense par syllogisme ; et c’est ce que l’on ne peut dire des membres de notre académie berlinoise, du père Hoffmann, ou du comte Clemens, qui devina à trente lieues une jeune fille en léthargie ; ou, de nos jours, du brave Liliencron, notre François Coppée à peu près, qui tombait en transe chaque fois qu’un assassin de souverain, – on l’a vérifié pour Carnot à Lyon, Élisabeth à Genève, Humbert à Rome, – passait l’octroi de la ville où il devait tuer…

Ici Zelten changea de table, et chercha dans les ténèbres…

— Le réseau d’espions, reprit-il, n’est d’ailleurs que le plus lamentable et le plus visible de ces filets secrets. À cette terrasse, je peux te désigner sur-le-champ celles des petites femmes qui ont mission d’atteindre, au besoin par des intermédiaires de toutes les races et par un tour du monde, un adjudant colonial de mitrailleuses assis à la table d’en face, et ceux des maîtres d’hôtel chargés de les surveiller. Le fait qu’un seul chef de bureau français, à l’aide de trois dossiers, d’un apéritif et d’un petit arrosoir pour apaiser l’été la poussière de son parquet, arriva à contrebattre le travail de notre plus grand espion (je parle de ce Scheuermann qui devant la foule et les temples indous se sentit soudain la vocation de l’espionnage et y était donc poussé par l’admiration du grouillement humain), te prouve qu’il s’agit là d’un art bien matériel et grossier. Mais, jetés sur ces deux cents étrangers qui nous entourent, je soupçonne des rets autrement subtils. Je vois ici douze ou quinze membres de la secte dont les adeptes, avant les actes de l’amour, prononcent une suite de paroles rituelles que moi-même je n’ai jamais pu savoir et qu’aucune femme n’a trahie. Je vois trois représentants de la secte de ton ami Barletipoulos, le beau Grec que les femmes aiment un peu moins maintenant parce qu’il leur fait des jumeaux, et auquel elles n’accordent plus que ce qu’on accorde à deux personnes à la fois… Barletipoulos a été sacré à Göteborg, la ville d’industrie de la Suède, une nuit où tous les mineurs étaient montés à cet effet sur les toits proches des constellations, président d’une secte de lunaires (et non de stellaires comme on l’a prétendu), dont les vice-présidents n’étaient autres que le prince Oscar et l’héritier Nobel. Il est astreint à un protocole impérieux, qui règle ses gestes d’heure en heure ; tu l’as vu deux ans de suite chaque jour, tu l’as vu par le soleil et par la lune, et jamais, Français, tu n’as rien soupçonné. Ces deux Américains, nos voisins (je te les dénonce tout haut, car ils ne savent pas le français ; et d’ailleurs, entre membres d’une association secrète, ce qui est le plus inutile, c’est de se comprendre quand on parle), récoltent de l’or par tous les moyens défendus pour que la directrice de la Christian Science d’Europe paie en or, règle absolue, ses dépenses personnelles… Quant à l’enfant blond qui lit le New-York Herald (le New-York Herald est, avec Le Gaulois, le bréviaire de tous les administrateurs de sectes, à cause de la rubrique des déplacements mondains ; on y voit tous les mariages des adeptes, et quand le premier lunaire a gagné au polo ou au billard, ou qu’un petit ami d’Eulenbourg a un fils, il reçoit le lendemain vingt bouquets et vingt télégrammes), c’est l’auteur d’un guide en Europe que j’ai pu entrouvrir une seconde, à la page qui commençait ainsi : « De toutes les villes du continent, c’est Berlin qui compte le plus grand nombre d’anthropophages… » Ne souris pas ; si tu retournes en Allemagne, ces indications te seront aussi nécessaires qu’elles le seraient à Kim s’il y portait ses pas. « À partir de deux cents âmes par kilomètre carré… », dit encore l’enfant blond dans son Guide… Mais, te rappelles-tu Maghéna ?

Maghéna était un nègre du Cameroun qui avait servi quelques jours à la Rotonde, dans un incomparable abrutissement, et qui avait disparu un soir entre le rôti et les desserts, sans apporter notre Beaujolais et pour jamais, comme ce prince hongrois qui donnait à dîner, qui sortit sous le prétexte de surveiller le caviar, et qu’on ne revit plus, si ce n’est à Londres, à Dieppe et à Lennox.

— Toi, tu as vu dans Maghéna une merveille d’idiotie congédiée par le patron. En fait, il a été enlevé par un groupe d’Allemands et habite aujourd’hui Berlin. Tu te souviens peut-être qu’à cette époque régnait dans la Rotonde une agitation, un frémissement que tu t’expliquais par la présence de Courteline qui venait y faire son piquet. C’était Maghéna la cause de ces passions. Ainsi un éphèbe neuf à la Nouvelle Athènes. Maghéna avait été ramené du Congo par un Suisse, nommé d’ailleurs avec franchise Schweitzer, qui l’avait tiré de la prison où il attendait la mort en sa qualité d’homme-Tigre. C’était le chef de la marmite de Dibamba, c’est-à-dire celui qui procédait aux sacrifices humains d’initiation du district. Je ne te dirai pas qui il avait tué ou mangé, les victimes devant être des parents de plus en plus rapprochés du chef, et ses menus d’ailleurs ne lui conféraient, entre Gabon et Oubanghi, nulle originalité. Mais il était le dépositaire de pas mal de secrets hypnotiques, et son regard était la plus belle déformation de la lumière et de la pensée qu’on ait vu à Berlin depuis Lilidny. Je lui ai rendu récemment visite dans le taudis de Rummelsburg où ses séquestres le font jeûner ou le gavent selon l’intensité qu’ils veulent donner à leur phare. Toi, Français modèle, pendant que la ruche était en révolution sous la présence du fétiche, tu attribuais bruits et rumeurs au fait que Courteline venait de faire un grand schlem à sans atout sans avoir d’as…

Il s’interrompit. Je vis au fond de la nuit l’étoile qu’il avait cherchée avec tant d’impatience. Elle se levait, de moyenne grandeur, mais taillée. Il rougit de joie, que je l’aie découvert en flirt avec une aussi belle amie…

— C’est Bellina III, dit-il. On la voit surtout de Rékyavick… De Nilsen-Tilsen surtout, où l’on arrive par un petit tramway tiré par des poneys gris…

Un être roux, haut de six pieds, s’était levé et masquait l’étoile. Zelten le repoussa avec colère. Le géant s’excusa. C’était d’habitude un personnage irascible qui insultait les enfants et vidait sa bière dans le violon de la soliste. Il alla se rasseoir tout au bout, ne sachant au juste s’il avait caché Zerlina II, Müller 34 ou Wandenberg 2.000, mais tout honteux.

— Revenons à ton histoire S. V. K., reprit Zelten, qui lut du moins dans l’étoile un de mes désirs. Tu sais qu’à l’université de Berlin, en ce moment même, le Dr Kuno Schmitt professe que pas mal de génies ont été guidés à distance par des amis connus ou inconnus qui usaient de leur supériorité hypnotique pour leur imposer, à leur insu, une inspiration. Il va un peu loin ; il explique ainsi, sans parler de l’affaire Shakespeare, toutes les contaminations et les plagiats. En tout cas, le bonhomme qui projeta ainsi sur Corneille les romanceros, sur Molière Don Juan, et Tristan sur Wagner, n’avait pas perdu son temps, et il est à souhaiter que les lumières des douaniers, à chaque frontière, soient remplacées par un homme projecteur de cet ordre. Mais sans aller si loin et pour t’éviter de me regarder avec pitié, apprends que c’est moi, moi seul, qui t’ai inspiré cette épigraphe sur les bienfaits du soir que tu accuses S. V. K. de t’avoir empruntée. Qui te dit que tu n’es pas toi-même, inconsciemment, le correspondant de S. V. K., en ce qui concerne du moins l’élément liquide, car pour la terre, l’air et le feu il semble se passer de nous ?

— Zelten, dis-je, sois sérieux. L’Action française exigera une explication plus claire.

Il daigna quitter des yeux l’étoile, bien qu’elle fût déjà à son déclin, bien que commençât le crépuscule de cette journée passionnée, mais longue, hélas ! de dix minutes, il me regarda de ses yeux parfois un peu troubles et auxquels, car je n’y vois aucun tatouage, je n’avais pas les mêmes raisons de me fier qu’à son bras gauche.

— Tu me diras, comme le prétendait M. Prudhomme et comme a dû l’affirmer M. Brunetière, que le plus grand mystère de l’univers est encore la clarté de l’esprit français. Tous les syllogismes et les démonstrations qui ratent dans le reste de l’Europe continuent à éclater en France par des pétarades. Les déviations constatées à Potsdam sur la trajectoire de Newton 16 sont immédiatement corrigées à Paris. Mais ce que l’on comprend mal chez toi, c’est que ces conventions conclues avec la logique, la simplicité, l’acceptation de la mort moyennant certaines clauses somptuaires, si tu veux avec la justice, vous êtes les seuls au monde, comme pour les autres traités d’ailleurs, non seulement à les respecter mais à en saisir le caractère nécessaire. Archanges de la table de multiplication, Trônes du juste état civil, Séraphins du froment et de la vigne indigène, vos six cents députés assaillent dans leurs six cents circonscriptions le malheureux qui tente, par la cocaïne ou la vue des cubistes, de trouer son masque de Français. Vous y gagnez d’être un pays tapisserie où le minimum de conscience commence à ce qui est le bonheur pour d’autres nations, et qu’on doit avoir plaisir à observer d’une autre étoile. Mais ne vois-tu pas, toi du moins que je croyais poète, que les esprits se reproduisent en France moins rapidement encore que les Français, et la chauve-souris roussette, seul animal cabalistique que vous ayez conservé des deux mille de votre Moyen Âge, ne peut remplacer à elle seule les incubes et les succubes ? Aussi la France est devenue une institution à peu près purement humaine et les forces poétiques et diaboliques en sont de plus en plus bannies à notre bénéfice. Vous avez d’innombrables forêts, mais à minuit, en pleine horreur nocturne, elles agissent moins sur l’âme primitive qu’une sapinière de Berlin à midi. Vous avez des fleuves et rivières qui se repeuplent, paraît-il, en écrevisses et en mirandelles, mais cette hégémonie et cette hypocrisie de l’élément liquide dont le moindre ruisseau allemand témoigne autant que le Mékong, on peut l’y chercher en vain, et tu peux être assuré que le Rhin, de Bâle à Carlsruhe, ne va plus rouler lui aussi que de l’eau filtrée, loyale et insipide.

— Il en a toujours été ainsi en France, Zelten.

— Erreur, triple erreur. Quand Swedenborg mourut, c’est à la France qu’il remit la direction des forces spirituelles de la planète, à un certain Le Boy des Guays, un des inventeurs aussi du puits artésien, qui pendant cinquante ans entretint de pression démoniaque le monde, et en particulier l’État de Michigan, pour lequel il nourrissait une prédilection que l’étude des textes ne m’a pas permis d’expliquer. Je t’avoue que, dans le désir de trouver en France un district où le bon sens eût plus de trois dimensions, je suis allé autrefois rendre visite au grand maître, son successeur direct, qui habitait l’hôtel Le Boy des Guays lui-même, à Saint-Amand-Mont-Rond en Berry. J’y arrivai plein d’espoir, car les renseignements pris sur la ville et sur Me Rollet me laissaient penser que je trouverais dans Saint-Amand autre chose que ce mélange de nain jaune, de soucis testamentaires et de valse de Faust qu’on appelle une atmosphère bien française. C’est sur le Mont-Rond qu’étaient brûlées les sorcières ; c’est au centre de la ville, en l’endroit nommé Eldorado, que confluent la rivière la plus froide de France, la Marmande, et la plus chaude, le Cher ; le confluent, si tu veux, du diable et de Vénus. Du jour où j’eus décidé de m’y rendre, il ne passa point de semaine où je ne constatai, d’après les journaux, que Saint-Amand n’avait pas été choisi à la légère par Le Boy des Guays. En un mois, j’eus le crime du marquis de Naive, le cimetière hanté, et l’affaire toujours énigmatique des canards décapités. Ville sans grands hommes et sans statue, excellente précaution, car les esprits détestent une concurrence trop précise. (Cet avantage a d’ailleurs disparu, car c’est aux environs de Saint-Amand que Carpentier vient maintenant se mettre au vert.) Ville qui marque juste le centre de la France, ou plutôt qui le marque à nouveau depuis que tu m’as repris l’Alsace, où les fêtes druidiques se sont muées sans transition en romaines, puis en françaises, et les menhirs en sarcophages, puis en bornes milliaires. Sur chaque borne kilométrique, une rigole pour le sang. Avec ses richesses, ses lacs noirs de l’abbaye de Noirlac, sa forêt de chênes verts de Vertechenaie, le tout dominé par un système de tours ridicules bâties après la guerre de Crimée et appelées les tours de Malakoff, la même ville en Allemagne aurait créé trois Hoffmann et cinq Arnim. Mais quand j’entrai chez Me Rollet, ma dernière illusion mourut. Un tennis, comme à l’Ambassade d’Angleterre ; dans le jardin, des fleurs piquées comme à la Légation de Hollande, c’est-à-dire suivant le dessin le moins extra-terrestre, et un pavillon chinois avec des porcelaines neuves, comme à celle de Chine. À l’intérieur, le premier phonographe qu’il y ait à Saint-Amand, la première bouilloire électrique, la première voiturette Bollée : la légation des États-Unis. Je revins à Paris le soir même.

L’étoile était couchée… À demi étendu, Zelten se tut et semblait un fumeur d’opium qui attend sa seconde pipe… Mais l’étoile polaire elle-même ne pouvait plus fournir ce soir d’aliment à ses yeux… Il se détourna du ciel dépeuplé, et remit au lendemain ses confidences, car, à ce qu’il me dit, le troisième sous-brigadier de la 8e escouade de contre-espionnage venait d’être désigné par le gérant pour verser nos consommations. Nous y gagnâmes d’être servis copieusement, et le sous-brigadier d’entendre une discussion aussi vive qu’impromptue sur l’influence aryenne dans les mouvements mexicains…

— Tu as dû apprendre, me dit cependant Zelten qui me raccompagnait chez moi, que je suis divorcé. Mais je continue à voir Geneviève. Elle te portera mes lettres pendant mon absence, car je pars pour une grande entreprise, et j’ai l’impression que S. V. K. ne va pas tarder à nous être moins étranger…

— Tu pars pour l’Allemagne ?

— Il vaut mieux ne rien te dire. Je pars pour Munich. Je pars à cause d’une phrase qui m’obsède. Cette phrase, c’est tout ce que je sais encore de mes projets. Je me suis acheminé vers tous les actes importants de ma vie, et entraîné à eux, tout simplement en me répétant une année, six mois à l’avance la même formule, venue d’ailleurs par hasard à mon esprit, mais l’habitude de la répétition finissait par me rendre anodin et inévitable l’acte qu’elle figurait. Je ne redoutais rien plus, enfant, que désobéir à mon grand-père, mais si je me répétais trois jours de suite : « J’ai dit zut à mon grand-père », j’arrivais inéluctablement et sans remords à ce méfait. L’acte n’était plus que ma confession. L’acte m’absolvait. Ainsi dans mon existence, j’ai prononcé six mois innocemment la phrase : « J’ai trompé ma femme », puis six autres mois j’ai dit : « Je trompe ma femme avec ma belle-sœur », et ces phrases endormaient en moi tout sursaut et tout jugement. Vingt formules ont habité ainsi ma pensée et ma gorge, dont je n’ai pas à te dire si elles se sont ou non réalisées : « J’ai tué mon capitaine », « j’ai crevé la Ronde de Nuit », « j’ai coupé de force la barbe et une moustache de Sudermann », « j’ai donné le quart de ma fortune aux petites sœurs de Cassel ». Sache seulement que la phrase que je porte en ce moment est la suivante : « Je veux mourir pour la vraie Allemagne… » Rassure-toi, il faut d’abord la trouver…

Mais nous étions presque à ma rue. J’entendais déjà l’ébranlement que cause à ma maison, tous les soirs, à minuit, un locataire auquel la concierge ne tient pas à ouvrir et qui secoue, comme Samson, mais en criant, le double portail.

 

*

 

Était-ce à moi, ce soir-là, à dire les bienfaits du soir ?

Je me trouvais avec Geneviève Prat, qui avait à me remettre une lettre de Zelten, sur le pont de la péniche du Maréchal-Joffre, achetée par le Club des Cent, convertie en restaurant, et amarrée par des ancres au sol de la Concorde. Des bandes de Saint-Cyriens y dînaient, c’était le Borda des maréchaux. Le service était fait par trois stewards, anglais, français et suédois, qui, tous trois, avaient été maîtres d’hôtel sur de vrais navires, et que reconnaissait parfois un ancien passager du ToKya-Moru, du Cretic ou du Calédonien. Geneviève m’avait suivi avec bonheur sur la péniche, car elle détestait tout ce qui est en fer et adorait tout ce qui est en bois. Jamais, lors de son flirt de Toulon, le neveu de l’amiral Germinet n’avait pu obtenir qu’elle vînt à bord du cuirassé, et il avait dû louer, pour lui offrir le thé, l’opium et la lecture de Tristan Corbière, un vieux brick abandonné nommé La Désolation. Aussi était-elle étonnée de voir sur l’eau tant de monde. C’était un bateau qui sentait exclusivement ce que ne sent pas un bateau : la violette, la rose, les fraises et le feu de sarments ; c’était un bateau sans barre de gouvernail (on l’avait démontée depuis le jour où elle avait balayé sans raison les trois tables voisines) ; mais il y avait parmi les clients quelques vrais voyageurs, qu’on reconnaissait à ce qu’ils cherchaient instinctivement à descendre vers une cabine, et surtout on voyait deux mouettes, après avoir accompagné jusqu’à une bouche d’égout connue de toutes les mouettes de la Manche quelque saumon âgé qui remontait, attendre devant la Chambre des députés quelque saumon jeune qui descendît… Puis le soleil se coucha, et elles disparurent vers le lieu où couchent les mouettes à Paris… En face, au quai d’Orsay, s’allumèrent les deux fenêtres derrière lesquelles le chiffreur mettait sans repos en bouillie le télégramme pour Pékin qu’allait avaler dans une heure le gros câble de mer… Les cinq étoiles du Maréchal, peintes sur les assiettes et les menus, foisonnaient déjà au-dessus des têtes ; et du niveau de la Seine, on voyait les différentes montagnes de Paris reprendre leur vraie hauteur, le Mont-Rouge plus haut que le Mont-Parnasse, le Chaut-Mont moins haut que le Mont-Martre… Par le robinet de la cuisine, toujours grand ouvert, le lac du Mont-Souris se déversait avec murmures dans la Seine… Quand le Nord-Sud passait sous le fleuve, la péniche tremblait comme un immeuble et l’on entendait ce bruit du cristal qui, au centre de l’Océan Indien, annonce seul le typhon… Sous le souffle de la terre, la lune se couvrait de buée ; impossible de prétendre ce soir que la terre était morte… Rehaussés de rouge là d’où partent leurs paroles, de bleu là d’où partent leurs regards, les visages des femmes, selon l’angle qu’elles aiment avoir avec les rayons de la lune, s’inclinaient ou se relevaient… Pour en revenir à ces fameux bienfaits du soir, peut-être, en effet, n’était-ce pas à M. Forest de les dire, qui affirmait au steward suédois que les laitues à lui servies étaient arrosées au purin et non au porto ; ni à Curnonsky, qui se refusait à manger sa fraise de veau stérilisée par l’appareil de Flonne ; ni à M. Rouff, aux prises à la fois avec un homard et un éternuement ; peut-être était-ce à moi ?…

La lettre de Zelten me permettait d’expliquer les plagiats S. V. K. par une hypothèse hier encore inconcevable, et déjà j’avais obtenu du steward toutes les heures des rapides de Munich. J’étais décidé à partir aussitôt pour la vérifier, pour ne perdre aucune chance de retrouver mon ami Forestier sans mémoire, mais vivant. Jamais, sur un navire, être humain ne désira à ce point voir une gare !…

 

« … Cher Jean, disait la lettre, la formule qui me hantait l’autre jour a disparu ou a pris une autre forme. Elle est devenue maintenant : Je veux être roi de Bavière… Voilà sur moi des indications suffisantes…

« En ce qui concerne S. V. K., son histoire est singulière. Il a été trouvé sur le champ de bataille, au début de la guerre, nu et agonisant, et après deux mois d’inconscience, s’est réveillé sans mémoire. Il a fallu lui apprendre à nouveau à manger, à boire, à parler allemand. C’est un major Schiffl de Stralsund qui s’est chargé de tout cela, et il a mieux réussi que Schlegel avec l’Allemagne de 1800, car S. V. K., qui produit peu, passe pour un des premiers dialecticiens d’Europe. C’est lui qui contrôle en ce moment la Constitution de Weimar. Surveille bien s’il ne copie pas Forestier dans les annotations sur le régime du Danube et le statut des lacs… »

 

Geneviève était étonnée de mon silence, mais tous les convives, anglais et autres, émus après tout de sentir ce soir sous leurs pieds le centre du monde plus mouvant et sensible en ce lieu qu’au Palais-Royal ou à la Madeleine, étaient, eux aussi, plus silencieux que chez Larue ou chez Stefan. On devait avoir, dans quelques heures, un nouveau président du Conseil ; les Français, amis de la liberté, souhaitaient, en buvant leur fine, un tyran qui leur obéît, à part deux ou trois qui souhaitaient un doux roi qui leur commandât. J’avais conduit Geneviève dans le cabinet particulier orné de gravures de Dalila, de Judith, et de Ninon de Lenclos… Je ne savais pas que Ninon eût fait, elle aussi, tant de mal aux hommes… La présence de Geneviève suffisait d’ailleurs à rassurer… Elle était là, menue et faible, devant son apéritif quotidien, qui lui donnait chaque soir le courage de résister à la vie, et admirant le premier maître d’hôtel comme elle eût fait Jurin de la Gravière. Je ne l’avais pas vue depuis dix ans, époque où sa sculpture ne l’avait pas rendue célèbre et où tous les trois mois elle se fiançait. Le fiancé, selon qu’il était professeur ou ingénieur, se mettait aussitôt à déplacer dans l’appartement de la fiancée les livres ou les ampoules, apportant une pile de nouveaux poètes ou illuminant à la lumière bleue le poisson rouge, – selon qu’il disposait d’un tramway, d’un taxi ou d’une auto, lui révélant Bois-Colombes, Marly ou Chartres, – et il disparaissait un beau jour, sans que Geneviève ait jamais su pourquoi, comme si son rôle dans l’existence avait été uniquement de lui révéler les dadas ou le plomb vierge que respectent les courts-circuits. Les écrivains amis de Geneviève ne se croyaient même plus tenus de dédicacer leurs œuvres au fiancé en cours. Elle, dont le visage se modelait de façon inlassable, ne répandait aucune plainte et se contentait de ressembler quinze jours au disparu… Nous l’adorions, car elle était une de ces forces ou de ces faiblesses naturelles que le monde ne produit qu’à contre cœur et dont la civilisation se venge en les accablant de toutes les médiocres disgrâces qu’elle garde en sa panoplie, car Geneviève était fille et mère adultérine, divorcée, défroquée, et pas mal d’autres choses encore. Elle se défendait contre la société par des phrases d’enfant qui causaient de la honte à tous ceux qui se croyaient en règle avec leur petite conscience : Je suis enfant adultérine, mais mon père était sénateur. J’ai quitté le couvent directement pour l’atelier Quentin, mais je ne crois en Dieu que l’été. Je suis divorcée, mais je continue à vivre avec mon mari. J’ai été Allemande pendant la guerre, mais je suis revenue deux fois en France par l’aéroplane pour accoucher de petits enfants morts…

À ses jours de fierté, seuls jours qu’elle eût, elle nous parlait à toute occasion d’une cousine de Montbéliard qui, elle, était en règle avec tous les prêtres et hôtels de ville, qui était légitime, baptisée, mariée à l’église, et qui enfantait de petits enfants vivants. Mais d’une beauté extrême, surtout les jours où elle ressemblait à un fiancé non humain, à l’esclave de Vinci, à l’ange de Modigliani, ayant non seulement les trois sillons du ventre, les traits et le buste parfait d’après le compas des Beaux-Arts (que de fois nous l’avions mesurée !) mais pesant, quoique toujours mourante, le poids de la santé absolue sur les bascules du métro. Traversée, sans qu’elle leur offrît la moindre résistance, par les gros atomes qui déterminent les actes de ses contemporains, nationalité, coutumes, snobismes, mais barrage absolu pour les impondérables. Incapable de pressentir aucun événement, et épousant un Bavarois le 29 juillet 1914, comme elle n’aurait pas manqué d’épouser un Anglais la veille du supplice de Jeanne d’Arc, mais prévoyant tout ce qui ne dépend que des éléments et de l’âme, annonçant les sécheresses, les inondations (le contraire, en somme, de Venizelos, qui donnait en août 1914 la date où le Guatemala entrerait dans la guerre) ; mais, à la vue d’une marchande des quatre-saisons, d’une concierge, devinant avec ses regards X ce que cette forme vulgaire avait accompli dans la vie en générosités, en sauvetages ou en suicides, et le lui faisant avouer par des brusqueries et des menaces, comme à celui qui vous a avalé un louis. N’ayant au monde qu’un désir : ne pas habiter seule ; et, puisque les gens avec qui l’on habite de naissance manquaient autour d’elle, puisqu’elle n’avait père, mère, frère ni sœur, elle avait donc dû se contenter des logis de fait ou de hasard, ceux des peintres russes, des banquiers, ou des actrices du Français. S’en libérant d’ailleurs aussitôt, dès qu’on lui avait signalé l’existence de quelque cousine en province…

— Adieu, Emilio ! Adieu, Somov ! je vais habiter onze jours avec une parente à Montereau…

À cause de sa fragilité, on la disait frivole ; on disait qu’elle aimait les tigres, qu’elle aimait les bruns. Calomnie ! Moi-même, j’avais habité avec elle près de Rouen-Saint-Morin, chez Renaud, à l’enseigne : Au bon vin pas d’enseigne, où elle travaillait seule à sa sculpture ; car elle différait en cela des autres sculpteurs, qui ne se précipitent que là où ils sont sûrs de trouver un contingent de leurs collègues, les sculpteurs s’attirant à la campagne comme les statues à la ville, et comme si le but suprême de la sculpture était de donner au monde les bustes des sculpteurs. Elle préférait simplement les villégiatures humides, à cause de sa glaise, et rentrait de vacances gavée d’écrevisses ou percluse de douleurs. Elle parlait sans liaison, sans adjectif, attribuant toujours l’affirmation qu’elle croyait importante (sur le beau temps par exemple, ou la nécessité des armées permanentes), par modestie, à un corps de métier voisin du sien, médaillers ou graveurs sur bois… Le Figaro lui accordait le plus grand talent après Rodin, mais elle, ce qui l’amusait le plus dans les bustes, c’était de percer les yeux à l’épingle à tricoter… Les Feuillets lui accordaient le plus grand génie après Barka, mais ce qu’elle préférait, dans les statues en pied, c’était de faire les boutons des vêtements. Redon, Monet, Renoir, Debussy avaient posé pour elle, elle était la seule à imaginer l’impression des dix doigts du demiurge, si le premier jour du monde, il avait pétri, au lieu d’Adam, tous les peintres et musiciens de 1912 à 1919 ; mais ce qu’elle préférait, c’était modeler de grands nez au coupe-papier, et comme elle ne savait, semblable à la plupart des Français, reconnaître les Israélites, elle était stupéfaite, le jour de ses expositions, de ne voir sur son catalogue que les Bernheim, les Bloch Levallois, et tous les Valdos Heymann. Parfois, des gens qui venaient la réveiller la nuit, comme on réveille un médecin en province, des gens qui allaient le lendemain prendre des vêtements de deuil, et n’avaient déjà plus de gants ni de chapeaux ; c’était pour l’emmener mouler la tête d’un mort célèbre. Elle se levait sans mot dire, prenait son baquet, son rouleau à plâtre, et suivait, en cuisinière de Pluton… Elle détestait, d’ailleurs, perdre ses compagnons, même animaux, et quand elle avait à choisir entre un chien, un chat, ou des oiseaux, elle allait voir le directeur du Muséum (car elle adorait voir le directeur de chaque administration, de chaque monument, parler au contrôleur, directeur du tramway !) et adoptait celui dont la race vit le plus vieux. Elle se proposait aujourd’hui d’acheter un jeune cheval, car elle était à l’âge (les poneys de Zetland vivent trente et un ans) où le cheval risquait de lui survivre… Dans cette atmosphère d’eau de Seine où elle se sentait par habitude inspirée, elle me racontait pourquoi elle avait épousé Zelten.

 

— Avant Zelten, j’avais eu des amis, mais qui alternaient tous dans cet ordre : un homme mûr, un tout jeune homme, un homme mûr, un tout jeune homme. Jamais un homme de mon âge. Tous les dix-huit mois, j’étais assurée de regagner la barbe blanche des collectionneurs d’Outamaro et de Van Goyen, pour retomber, au bout de dix-huit mois, à l’extrême jeunesse et aider mon ami à préparer son bachot. J’avais à changer de mode de locomotion et de démarche, de jeux d’argent, de bibelots, de bien d’autres choses aussi, et de langage. À la rigueur, j’acceptais d’abandonner le poker et de jouer la bourre, les pyjamas pour les chlamydes, de compter par mille francs au lieu de compter par écus, mais c’était justement ce qui semble appartenir à tous les âges et leur être commun, qui me donnait à moi l’impression d’être collée à mes années et à ma génération : la mer, la montagne, les buissons en allant à Deauville, bref, comme disent les potiers d’art, la nature. C’étaient les ruisseaux, les forêts, c’étaient, comme disent les graveurs sur bois, les Cévennes. Quand les hommes mûrs me parlaient de la pluie ou du beau temps, cela agissait sur moi comme s’ils me parlaient d’une vieille pluie, d’un vieux beau temps. Quand les jeunes me parlaient de la tempête, j’avais l’impression de bébés typhons, d’enfants cyclones. Quelquefois, nous nous baignions ; bien que tout nus, comme disent les ferronniers, dans mon beau paysage à moi, les vieux m’apparaissaient comme des nus de Rochegrosse, et les tout jeunes de Matisse. Aucun de mes amants n’avait le nu de mes peintres. Vous pensez de quel cœur j’ai décidé d’habiter avec Zelten : il était né le même jour que moi, nous n’avions qu’un anniversaire à nous deux. Il m’a suffi de le voir sans vêtements pour deviner que tous les grands événements qui éprouvent l’enfance, la mort de Bismarck, la mort de Jules Ferry, la visite à Tanger, Dreyfus et l’exposition des Munichois, nous les avions ressentis au même jour de notre vie. Je crois seulement qu’il était du matin, moi du soir, mais tous ces mots : hêtres, soleil, topinambours, trèfle incarnat, qui me causaient avec les autres un malaise terrible, je les sentais calmés en moi auprès de lui. Il ne s’est jamais douté de tout cela, ni pourquoi, à la campagne, je m’amusais à fermer les yeux et à lui faire décrire champ par champ le paysage… Vous aussi, d’ailleurs, ne devez pas être si loin de mon année ; j’ai reconnu cela tout à l’heure, quand vous avez parlé de la nuit, comme disent les graveurs en couleurs…

 

C’est ainsi que tout s’ingéniait, même Geneviève, à me désigner pour dire ce soir les bienfaits de la nuit. L’espoir incroyable que m’avait apporté la lettre de Zelten m’y poussait aussi. Sur l’autre quai, le tramway n° 14 faisait la chasse éternelle au tramway n° 20. La Tour Eiffel, juste de notre âge aussi (et il y avait eu une semaine où nous avions eu la même taille qu’elle), toute sa masse mobilisée par la pointe en platine du paratonnerre, hissait par l’ascenseur sa lumière, en berne pour la nuit. Ces deux vies que nous avions eues, ces centaines d’amis tués ou morts, ces maladies, cette otite, cette névrite, et cette sinusite, ces souffrances pour mettre au jour de petits yeux éteints, ces brouilles avec notre concierge, par la vertu de nos deux verres de marc, nous étions tout prêts à les reprendre. La lune avait tourné et nous montrait toutes ses montagnes en ordre, elles aussi, et sans palpitation, le Mont-Argent moins haut que le Mont-Radium, le Mont-Platine égal au Mont-Wilson, la petite étoile qui se nourrit de ses vermines voletant sur son côté droit… Nous la contemplions, c’était bien celle dont notre livre d’enfant, le même aussi pour Geneviève et pour moi, tout en avouant qu’elle faisait figure dans le ciel, révélait dédaigneusement qu’elle n’était pas grand-chose auprès des autres astres et qu’une simple diligence pourrait y parvenir en trois ans quinze jours… Oui, Forestier, c’est à moi de décrire les derniers onze jours, alors qu’on approche d’elle en mettant ses gants pour enfin la toucher, ses lunettes noires pour n’en être pas ébloui, et l’amour de celle qui abandonna la terre pour vous accompagner dans la diligence déjà changé en amitié.

Mais voici que le tramway n° 20 continue sa route, hélas ! horizontale, sans se douter que le 14 le poursuit en brûlant l’arrêt facultatif… À chacun son métier. Moi, qui suis écrivain, quand je pense à un ami, j’écris sans le vouloir avec son écriture. Pour Geneviève, le sculpteur, qui me perce de ses regards, qui a déjà deviné qu’un jour j’ai sauvé trois chats, qui va deviner dans une minute qu’un jour j’ai sauvé un enfant, voilà que son visage commence à me ressembler… Le steward suédois nous a mis à la porte et lâchés vers l’Obélisque… Dire les bienfaits de la nuit ? C’est au premier qui dira au premier sergent de ville : La lune est levée, sergent de ville, on voit mille étoiles !

C’est à moi.

 

*

 

Le 21 mars 1922, à minuit, exact comme le printemps, mais de meilleure humeur, je débarquai à Landshut. Zelten avait dépêché à la gare un docteur Mueller, professeur dans cette ville de diction française, et au métier duquel la guerre avait porté un coup, car s’il avait toujours quelques élèves, à mesure que les parents voyaient s’éloigner la réconciliation franco-allemande et le jour où l’on redonnerait à la distribution des prix de l’Altstadt le Solo de Flûte ou Horace immolant Camille, on lui amenait les futurs protagonistes de plus en plus jeunes, et aucun ce mois-ci n’avait plus de six ans.

Il avait gelé. Le sol de la Bavière sonnait demi-creux. C’était la première fois depuis la guerre que je revenais en Allemagne, elle était reconnaissable, mais il avait dû s’y produire un changement que tout mon être subissait, sans que je pusse remarquer cependant autre chose que le ciel plus noir à minuit, les étoiles plus fixes, et le point du gel un degré plus élevé. Mueller m’entraînait dans un restaurant pour m’y passer les consignes de Zelten. Les maisons centenaires des Corporations, repeintes de la veille, séchaient et dormaient sans une lumière, comme les maisons et les villes ne savent dormir que si elles ont été sous la menace des avions. Mueller, qui professait aussi l’histoire de l’art, essayait de m’indiquer, ou de me faire toucher, quand la hauteur le permettait, en flambant des allumettes, la part respective des artistes bavarois et italiens dans les façades de la Résidence et dans le clocher Saint-Martin, haut de cent trente-trois mètres, et dont il déplorait que l’allumette ne permît pas de voir, juste sous la croix du paratonnerre, un motif sicilien pur. L’Isar gémissait bordé de d’eux Isar de glace. L’odeur des hôtelleries aussi avait changé, la bière y était d’un degré plus faible ou plus forte, les quenelles et le civet d’un jour plus macérés. Mueller me garda au chaud plusieurs heures ; on craignait, à Munich, un mouvement anarchiste, les automitrailleuses patrouillaient sur les grand-routes, et je reçus de la part de Zelten, un faux passeport qui me donnait le nom de Chapdelaine et me baptisait Canadien. L’hôtelier méfiant ne quittait pas la salle, pour le désespoir de mon hôte, qui avait projeté de me réciter les principales tirades du répertoire français, car il craignait que son accent ne se fût corrompu. À peine s’il eut le temps, pendant que l’autre ouvrait sa devanture, de me murmurer, touchant aveu à la France, les stances de Jules Truffier sur les mitaines. Mais soudain, du haut des cent trente-trois mètres, entre ses anges berlinois, de son marteau nurembergeois, la demie convenue sonnait.

Il fallut sortir avec précaution de la ville, en évitant de se frotter aux monuments non secs, par un chemin de jardins palissadés où foisonnait sous la neige le radis noir, et qui contournait des pigeonniers-tourelles d’où s’échappait justement le premier pigeon, car le soleil allait paraître. Bientôt, tout le ciel fut doré, y compris la dernière étoile. Sept heures sonnaient à l’horloge de Trautsnitz, purement allemande celle-là, à part la petite aiguille suédoise, et d’où les poupées par cette aube devaient sortir piteusement, Salomon, du givre à sa main levée, et Goliath, le verglas au nez, quand nous arrivâmes à un tertre planté de quatre chênes, au carrefour de la chaussée de Freysing. Deux percherons de ferme gris pommelé, de ceux que chevauchent les timbaliers de Charles Quint, nous attendaient retenus aux arbres par un nœud marin. C’était une imprudence, comme le remarqua Mueller, car c’est grâce à des nœuds semblables que l’on reconnaissait et arrêtait durant la révolution les matelots, alors tous communistes. À cette place où il avait été tant pendu durant la guerre de Trente Ans, quelques milans et des corbeaux voletaient ou tournoyaient, confondant sur nous l’odeur du sommeil avec l’odeur de la mort. Un jeune homme en manteau de peau de chien que masquait un des chevaux nous salua du gant, m’indiqua ma monture, enfourcha la sienne, et Mueller me dit adieu, d’une phrase larmoyante qu’on sentait poussée en lui par deux ou trois mille vers de Corneille et de Botrel.

Rien de trop morne ni de trop désespéré dans l’aube. Elle était luisante et correcte comme une aube d’Albert Durer. Elle nous était bienvenue comme à ceux qui n’ont pas dormi, comme aux pirates et aux mercenaires, comme aux honnêtes gens la nuit. Sur ces plateaux et ces pentes verglassées, le vent, le soleil nouveau, l’étoile du matin, – tout ce qui semble pourtant un bien commun au monde entier, – sentaient la Souabe et la Franconie à plein nez. Pas un lapin, pas un lièvre, par un genièvre et un noyer avec une grive dans l’angle comme une signature, pas un ruisseau gelé et sillonné d’une rigole à son thalweg, pas une croix, que je ne connusse déjà par le Petit ou le Grand Testament. J’étais dans ce temps épique du Saint-Empire qui continue à vivre en Allemagne le matin, alors que l’époque romantique n’y reparaît que vers midi, et, au crépuscule et dans les environs des villes, celle du Sturm und Drang. Je prenais dans l’air le plus frais ce bain de Moyen Âge que donne la Bavière à son réveil, quand ne sortent encore que les êtres et les animaux qui n’ont pas changé depuis Wallenstein, les belettes, les vairs, les courriers à cheval dont les cors éveillent trop subitement les gardiens de beffroi, étendus par bonheur au pied et non au faîte, et les chambrières qui entr-ouvrent un volet doucement, et de l’épaule, car il faut empêcher l’autre sein de paraître et le pot de verveine de tomber ; une alouette, un coq, mais la seule alouette et le seul coq dont on pût affirmer, à je ne sais quoi dans leur cri et leur plumage, qu’ils ne personnifiaient en rien la Gaule ni la France. Un paysage vu tant de centaines de fois, monticule par monticule, dans Altdorfer ou Wohlgemüth qu’on s’attend à percevoir soudain dans l’air, comme dans leurs dessins et leurs gravures, un gros petit enfant tout nu, ou des mains seules priant, ou des gibets célestes. J’étais, non dans un pays, mais dans une aube de conjuration, de pillage, et qui s’obstinait à ne rien révéler de l’Allemagne moderne. Parfois apparaissait, loin sur la droite ou loin sur la gauche, le clocher d’un bourg où la route finissait toujours par nous mener. Le plus matinal des enfants patinait sur la plus petite des mares. La buse, un trou dans l’air glacé, chavirait soudain de dix mètres. Des bandes de corbeaux, séparés par la chaussée, déléguaient en son milieu les corbeaux héroïques qui se battaient jusqu’au sang et ne s’envolaient pas sous notre cavalcade. Nos chevaux avaient des gerbes droites de fumées aux naseaux, des étincelles à chaque sabot, des éclats d’or au poitrail. C’était juste le paysage où ont eu lieu, grâce aux peintres, le plus de naissances de l’enfant Jésus et le moins de repentirs de Madeleine ; le plus de massacres des Innocents et le moins de noces de Cana, le plus de danses macabres et le moins d’Adonis mourants, où aussitôt, dans les tableaux, les sourcils poussent aux apôtres, les mains des vierges se font noueuses et leur gorge remonte, les chairs pendent aux mégères… c’était l’Allemagne.

Le miracle, par contre, se produisit inverse en ce qui concernait mon jeune compagnon. Il avait des gants à rabat, mais dans lesquels je reconnus peu à peu une main fine, de grosses prunelles, mais dont le regard s’amenuisa ; des bottes où son pied soudain parut minuscule. Je me rappelai que depuis le départ, j’avais eu pour lui des attentions (j’avais ramassé sa cravache et agrafé son manteau ; près du château Cornar, j’évitai de plaisanter), qui me prouvaient que mon corps, plus rusé que son maître, avait soupçonné près de lui un corps féminin. Dès la seconde où je l’eus appelé Fräulein, il tourna vers moi la tête, étirant des deux mains pour se mieux démasquer, comme les enfants dans leurs grimaces font de leurs lèvres, son passe-montagne, et au fond d’une gueule de monstre azur, je vis le visage nu et rosissant d’une jeune fille.

— Si vous saviez mon nom, dit-elle en riant, vous seriez plus étonné encore. Ne cherchez pas. Je n’avais que sept ans quand, pour la dernière fois, vous m’avez vue. Je suis Ida Eilert.

Au seul nom d’Eilert, et peut-être aussi parce que dix heures sonnaient, comme un décor instantané, une autre Allemagne apparut. Nous étions près de Moosburg, et les diligences jaunes, rayonnant de la poste, arrivaient au son de la trompe sur les premiers hameaux. Les restaurations sortaient leurs ifs taillés ; les servantes tyroliennes astiquaient les bougeoirs et les lampes au soleil ; des percherons tachetés chair, attelés à des chèvres, déposaient devant chaque maison à enseigne fleurie un tonneau comme un œuf. Par le sentier en lacet qui mène à la chapelle ogivale, des hommes à pantalon havane et à chapeau hérissé tenaient à chaque main un backfisch à jupe rouge, à chevelure noire en coquille, et à chaînette d’or. Au-dessus d’un horizon plat où se coupaient et recoupaient d’innombrables chaussées bordées de tilleuls en boule, on voyait les Alpes. Des bassets, se ruant hors de niches en forme de cathédrales, aboyaient aux cages en forme d’abbayes, où chantaient de vieux serins d’avant la guerre et leurs métis. Sur le bassin d’un parc était apprêté pour la promenade du matin un traîneau à sonnettes en vernis Martin orange ; et, personnifiant tout cela, la grande Ida en travesti, dont j’avais, voilà quinze ans, aimé successivement et par rang d’âge les trois aînées, Trude au tennis, Elsa au bain Ungerer, et Fredy aux feux de Saint-Jean, une par élément, aurait dit Zelten. Elsa était ma préférée. Tous les mercredis et vendredis, jours mixtes, nous accomplissions à la nage le périple des paysages et des températures qui est l’attrait du bain Ungerer, des 30° du fleuve indien, par les 25 du kiosque chinois, et les 19 du canal français aboutissant au 8 de la caverne de Tannhaüser, éclairée de culs-de-bouteilles alternés d’Apollinaris et de Bordeaux ; nous en sortions juste avec la même température et la même humeur, comme après une lecture à haute voix en famille et allions nous sécher au soleil, le visage protégé et caché par un journal munichois, et le vendredi, jour chic, par Le Figaro. C’est à ce journal distingué que nous reconnaissait le père Eilert, peintre de décors pour pièces tyroliennes, qui venait parfois dessiner le cygne dont nous étions escortés dans notre cycle. Sa fille, nue, détournait à sa vue la tête, surprise sous le journal, non par pudeur, mais parce qu’il avait la manie, chaque fois qu’il pouvait la saisir ou saisir celle de ses sœurs, d’appuyer à la fois sur leur menton et leur nez, comme on le fait au bec des pigeons pour voir s’ils ont volé. Les trois sœurs avaient volé depuis, chacune happée par chaque colonie allemande de l’étranger, l’aînée mariée à Rio, Elsa à Milvaukee, Fredy à Trieste, le père n’avait plus à presser l’un contre l’autre que le menton et le nez de la mère, et chaque lettre de chacune de ces filles inséparables arrivait avec un timbre de continent différent. Ida me racontait tous ces départs, et parfois un de ses mots ébranlait en moi tout un ordre de souvenirs qui jamais n’aurait eu la moindre chance, de l’abîme où il était tombé, de remonter à la surface, tel que les histoires des casseroles à bombes de la mère et de la vis à trou que le père imposait aux machinistes.

— Vous rappelez-vous, me disait Ida, le jour où vous étiez souffleur à la vente de charité de la baronne de Buchen-Stettenbach ?

Pourquoi, en effet, avais-je oublié aussi la baronne, fille de Baedeker et célèbre pour sa taille de sept pieds ? Comment avais-je pu oublier celle dont la grande idée était le Baedeker sentimental, destiné aux jeunes mariés et aux poètes. Gares, musées, hôtels, tout y était décrit en fonction des gens qui vont avoir leur nuit de noces ou en sortent exactement. Les plans et cartes en étaient semés de croix qui marquaient la ville fatale des héros suicidés, ou meurtris ou meurtriers, ou éternellement malades. Werther, Adolphe, et dans la nouvelle édition, d’Anna Karénine et de Paphnuce. Il se trouvait, à l’étonnement de tous, malgré le peu de romantisme de ma race, que la majorité de ces croix était française. Nous savions par cœur les plus belles phrases du guide : « Quelle que soit la distraction qu’engendre l’amour, il convient de lever les yeux en entrant dans le Colisée. » Ou, au chapitre Paris : « Mon mari m’a toujours répété qu’il a eu dans sa vie deux souvenirs impérissables, son mariage et sa campagne de 1870. » Aussi la baronne était-elle dévouée à tout ce qu’elle sentait français, comme si c’était le fruit ou la cause de son mariage même, m’appelant Söhnchen ou Vaterchen, selon son humeur, et m’encourageant à trouver désirable la princesse Ottilie, dans l’espoir que, par l’effet d’un amour aussi illustre, après avoir planté un jour sur ma tombe une croix, l’éditeur du Baedeker sentimental se sentirait autorisé à en dessiner sur sa carte la flatteuse projection.

— Tirer les pieds d’un souffleur, disait Ida, c’est chose plutôt rare ! Le jour, pourtant, où vous souffliez Angèle, au moment où la femme du fils prend le père, on entendit un grand cri sous la scène, qui sembla saisir pour la première fois l’indécence des pièces de Hartleben et qui poussa son appel. C’était que je vous avais tiré par les pieds… Je l’avoue aujourd’hui…

Ainsi se révèle dans votre vie, après trente ans, et dans le fond d’une province étrangère, ce pourquoi la vitre du coin à la fenêtre de votre grand-mère se brisait les jours de foire, ou pourquoi, pendant trois mois et tous les dimanches, votre voisine de palier frappait une boîte à cigares avec un marteau. Je ne désespère pas de voir se résoudre un jour, en Océanie, ou à Mexico, quelques autres énigmes de mon passé ; un nœud finit toujours par se défaire du simple dégoût d’être un nœud. La seule d’ailleurs qui me préoccupe vraiment est l’énigme Tornielli : cet ambassadeur en exercice, que je voyais pour la première fois à la distribution des prix du concours général, me fit signe d’aller à lui et me glissa dans la main un œuf dur.

Ida, qui avait mis pied à terre pour se réchauffer et courir, au lieu de remonter sur son cheval, avait sauté derrière moi à califourchon, et m’expliquait bourgs, châteaux et colonies d’artistes avec des bras qui semblaient être les miens. Elle avait seulement le tort de revenir de Mecklembourg, et de comparer à son correspondant mecklembourgeois chaque paysage et chaque objet de la Bavière. Au Mecklembourg, les châteaux sont imités non de Versailles, mais de Chambord. Au Mecklembourg, au lieu de peindre comme ici les façades des maisons, ils peignent de blanc les rochers, les bornes et jusqu’aux grosses pierres. Quand vous rencontrez une pierre grise, c’est qu’elle n’est sortie du sol mecklembourgeois que de la veille.

Il était midi à l’horloge de Freysing, onze heures cinquante à la chapelle du Saint-Sang de Schwerin, et, de même que jadis avec sa sœur Elsa, j’achevais dans le bain allemand moderne, parmi les marbres et le nickel, le périple aquatique, à cette nouvelle température nous arrivions, n’ayant à peu près enjambé que l’époque goethéenne, à l’Allemagne de 1914. Chassée par les Comités de protection des sites n° 1 à n° 13, elle s’entassait dans les sites 14 à 20, ceux qui sont à l’écart des rivières et des forêts. Puisque l’eau, le chauffage et la lumière se trouvent maintenant à tous endroits, sur chaque surface stérile, entre pinèdes et bruyères, s’amassaient des faubourgs sans ville, des cheminées éloignées d’après le nouveau système de leur usine et réunies à vingt en palmeraie ; auprès de chaque étang, un établissement avec flux et reflux artificiel ; parallèles à la route et fonctionnant à l’air, des courroies de transmission qui reliaient deux pignons dans deux bâtiments séparés de vingt décamètres. Sur les vêtements de tout ce nouveau peuple, quelle qu’en fût la couleur, cette bourre qu’on trouve sur la robe des jeunes louveteaux et des oursons. Mais surtout, à chaque interstice libre entre deux rues, sur chaque façade, sur les tréteaux autour des marchés de poissons combles des bêtes que les autres pays dissimulent dans les conserves, crabes, pieuvres, calmars et poissons tigres, l’alphabet de la nouvelle race, les affiches. Affiches pour les aliments, tous pourvus de noms chimiques, comme si l’Allemand ne connaissait plus la nourriture animale et végétale, l’Égoton, qu’il faut faire bouillir deux heures, l’Hygiopon, préférable rôti, le Rad Io, pour les salades, et les cakes eux-mêmes s’écrivaient Keks. Affiches pour la beauté, aussi fréquentes et plus larges que la publicité chez nous des sardines Amieux, et presque toutes consacrées entre Freysing et Munich à l’embellissement du nez : Ennoblis ta forme de nez, disait l’écriteau qui, en France, au nom de Michelin, vous prie d’épargner les enfants. Les nez rouges sont guéris par l’Ekia, les nez ronfleurs ou à soufflets par l’Ekiol ; les membranes du nez sont raffermies par l’Hygiéna. On eût dit le catéchisme d’une nation vouée à la cocaïne… Les mots empruntés à l’étranger devenaient subitement exsangues. Bureau devenait Burö ; les chères minuscules étaient congelées en une seule majuscule, le thé devenait T, le café K. F. Tous les dieux et les déesses qui président au panmorphisme, grandeur nature, Cybèle, Pan et Orphée, étaient les seuls garants autorisés pour les blanchisseurs et les recettes à l’impuissance… Notre chasseur de chez Maxim’s, notre vagabond à talons de caoutchouc étaient remplacés par Thésée nu, par Apollonios de Thyane… De sorte que bien avant d’avoir rejoint l’auto qui nous attendait à Schleissheim et nous débarqua à Nymphenburg, dans la rue de Siegfried Kleist, j’avais déjà l’impression d’une race qui surpassait de loin toutes les autres dans l’art de digérer les métaux, d’avoir le sang en alcool, de se nourrir d’équivalents solides de l’oxygène, et occupée, par le mélange d’agents chimiques, à créer (c’était toujours un moyen d’imiter Goethe) des homuncules vivants.

 

*

 

— Nous y sommes, dit Ida. Voici sa villa. Dans dix minutes, il va sortir pour fermer les volets… son bureau d’ailleurs donne sur la rue… Tenez, voyez cette ombre !

Il appartenait bien à l’Allemagne, au lieu de me le faire voir lui-même, de me montrer d’abord le spectre de S. V. K. Derrière le store baissé en drap de cinéma, je voyais seulement une ombre se rapetisser à la taille d’un nain, s’agrandir à celle d’un géant, s’orner de nombreux bras, ou ne plus laisser sur la table qu’un cercle gris et mouvant comme en donne le microscope. On eût dit la projection d’une de ces batailles acharnées entre globule vivifiant et globule de mort ; on eût dit la fusion d’un métal, la destruction d’un tissu… Du moindre mouvement de S. V. K., le spectre allemand prenait prétexte pour me dérouter et tripler sa tête, limer son nez, ou ne plus faire de lui qu’une main immense… Triste opération d’avoir à reconnaître ses amis au rayon X !…

Ma peine se doublait de surprendre, à chaque minute, liée à S. V. K. par des fils médiocres mais incassables, l’Allemagne complète. Le facteur passa et jeta des journaux à bande dans une boîte sur laquelle était gravé le nom. On entendit son téléphone sonner. Il avait planté de jeunes tilleuls, il avait préparé un mur pour les tomates ou la clématite. Savoir S. V. K. noué à l’Allemagne par des abonnements de six mois, des contrats de six ans, des tilleuls qui demandaient encore dix années, des tomates qui réclamaient le retour de l’été, du jasmin, plante qui enlace, m’attristait autant que de le savoir dans une vraie prison. Des pigeons bavarois revenaient, à travers les flocons, se coller à sa cheminée, presque à sa chaleur ; des moineaux criaient derrière les volets : S. V. K. était lié à l’Allemagne par ses animaux. Une servante rentra avec une cruche de bière et des bretzels : S. V. K. était lié à l’Allemagne par le sens du goût… Soudain, l’écran devint blanc de neige. S. V. K. allait sortir…

— Le voilà, dit Ida. Approchons de la porte…

Elle me poussa, car je manquais de courage. J’aurais presque souhaité voir sortir le géant lui-même, le nain, l’homme à dix bras, la main unique. La porte s’était ouverte par une double glissière (S. V. K. était lié à l’Allemagne par le système des portes et des fenêtres) et, précédé de la fameuse ombre, je vis un homme regarder le couple inconnu qu’Ida et moi nous formions, je vis un être orné de tous les appendices que confère l’Allemagne quand on y plonge, un visage embelli de deux lunettes de fausse écaille, d’une dent en or, d’une barbe allemande coupée en pointe…

Je vis Forestier…

CHAPITRE TROISIÈME

En face de la villa Siegfried s’élevait un bâtiment, neuf en 1914, et qui avait cent ans, car les maisons allemandes, privées de concierges, ont une conscience autrement délétère, un cœur autrement rapide que les maisons françaises et vieillissent autrement vite. Ce fard dont les Allemands nous reprochent d’enduire nos visages, ils en couvrent leurs édifices : construite dans l’arc-en-ciel de la Herrlichkeit d’avant-guerre, il ne restait sur celui-là, de sa poudre de riz ocre, du rouge des voussures, des torchis orange, des rideaux noirs, des œils-de-bœuf violets, que le spectre d’un soleil neurasthénique, – et des fresques de la façade juste ce qu’il en faudrait dans une caverne préhistorique pour démontrer que les Magdaléniens connaissaient Guillaume II, Salomé, et l’aviation. Il était loué en garni et je retins au premier étage une chambre qui donnait sur la villa, bien que l’hôtesse, me supposant le désir d’épier les exilés de Kiev et d’Odessa dont regorgeait la maison et me croyant de la police, voulût me loger sur la cour d’où je les aurais tous vus, à travers une neige que deux petits enfants russes recevaient dans la cour sur leurs mains et mangeaient comme la manne de leur pays. De mon couloir, j’apercevais d’ailleurs toute la tribu, à travers des fenêtres auxquelles il ne pendait pas de rideaux pour narguer les espions et prouver que leur malheur était le malheur type, celui qu’on peut étudier sous une chambre de cristal, comme les philosophes écossais étudient son contraire. Je dois confesser que ma chambre était par contre l’illustration réussie du bonheur bourgeois allemand. Le confort était assuré par une collection d’ustensiles en peau de lézard, service pour œufs à la coque dont les cuillers elles-mêmes étaient en lézard de Saxe, encrier en lézard de Roumanie, et il y avait même, je ne reconnus pas la couleur de mon compatriote, un service à huîtres en lézard français. Le lézard français est rouge vif et sa queue blanche. Le luxe était non moins généreusement distribué par les trophées offerts au mari, ténor d’un quartette amateur, et cloués au mur ou épars. « À Heinrich Langen pour sa belle victoire de Dessau », « À Langen le grand pour sa triomphale arrivée à Ratisbonne », « À l’ami Langen, colosse du contre-ut, pour son triomphe d’Eckmühl », car Heinrich Langen avait fait comme ténor en Europe centrale à peu près la même tournée que Napoléon. Enfin, car il était fonctionnaire et convertissait le premier du mois, comme ses collègues, de l’instituteur au directeur des postes, sa solde entière en marchandises dont la valeur resterait fixe, la chambre était semée de ces pots d’étain et de ces bassets de laiton dont un seul exemplaire indique, à Sumatra ou à Iquique, qu’un bateau allemand a passé. Que de chaloupes allemandes avaient abordé au large de Langen ! Tous les objets de seconde nécessité n’étaient dans ma chambre que par dizaines et ceux de première par grosses…

Il n’était que sept heures. Je pris le tramway de Munich, de Munich que j’avais abandonnée voilà quinze ans pour venir toucher à Paris le premier prix du concours : Quelles douze nouvelles annonceriez-vous à Napoléon s’il revenait aujourd’hui ? Ce prix était une boussole dont le Premier Consul s’était servi en Égypte, avec la devise : « J’oriente en Orient » et que m’envie encore mon concurrent non classé Dupuy, réputé pour son mauvais caractère, qui annonçait à Napoléon la mort du roi de Rome, Fachoda, Sedan et Chanteclerc. Munich était sous la neige et il faisait nuit. Mais je la reconnaissais, ainsi invisible, insipide et muette, à ces signes plus particuliers aux villes que leur Grande Roue, leur Bavaria ou leurs pompiers : au système par lequel les conducteurs de tramway épargnent leur salive pour distribuer les billets ou empêchent la poignée de la corde d’appel de heurter le front des clients, à la marque sur la plateforme qui sert à mesurer les enfants et au-dessus de laquelle ils paient place entière, à une relève déterminée des voyageurs, chaque place abandonnée par un ouvrier reprise à cette heure et sur cette ligne par des femmes emmitouflées qui étaient les chanteuses du Théâtre Royal, par des petits enfants qui se haussaient à la toise pour mériter la faveur de payer et qui étaient les choristes, et deux ou trois autres voyageurs qu’un profane eût jugés sans caractéristique mais dont la vue me permettait cependant de reconnaître si l’on jouait les Maîtres chanteurs ou Carmen. Pas d’enfants aujourd’hui… Des dames hautes à forte poitrine, c’est-à-dire à voix de Koloratur, de petits hommes gros, c’est-à-dire des ténors, l’énorme bossu qui chantait le mieux l’italien : sûrement on jouait le divin Mozart. Au point terminus du tramway, au point d’ailleurs qui devrait être le terminus de tous les tramways et de tous les trains du monde, au pied même d’un édifice où l’on donnait La Flûte Enchantée, je descendis.

Je n’étais pas désorienté de me promener dans cette ville avec un faux passeport et en vainqueur. C’était celle du monde où je m’étais le plus déguisé. J’avais passé sous ces arcades en berger bernois, dans ce Café Royal, – en vampire, – j’avais embrassé une Finlandaise, j’avais pris ce tramway en Frédéric II et ces taxis en Voltaire, j’avais en femme acheté dans ce magasin des faux cols d’homme. Il me restait de ce polymorphisme, par cette neige et avec l’ivresse du retour, le sentiment de pouvoir presque recourir, s’il en était besoin, selon le schutzmann ou la kellnerin, à des costumes ou à des formes non humaines… Déguisé en glace à la fraise, j’avais bu là mon café-crème… Où ne s’élève point vers le soir l’imagination, quand la réalité vous trouve au matin habillé, comme nous l’étions alors, d’une culotte noire passepoilée de grenat et coupée aux cuisses d’une chemise gaufrée à revers brodés de zinnias, et d’un chapeau émeraude à blaireau de chamois, en un mot du complet bavarois ! Mais, aujourd’hui, plus de ces lumières placées très haut dans un arbre ou un clocher pour détourner les moustiques et les mites des danseuses et des vieux dominos. J’apercevais, à peine éclairés à leur pied par une lanterne comme un cheval dont on regarde le sabot déferré, ces arcs-de-triomphe, ces colonnes maréchales, ces temples élevés à la victoire de l’Allemagne, ces chevaux aussi des statues des Othon et des Maximilien, tout un personnel triomphal qui, à cette heure du moins, affectait de souffrir plus des ténèbres que de la défaite. Par crainte du gel, tout ce qu’il y avait de païen épars dans la ville, les satyres, les taureaux d’Hildebrandt, la nymphe à trois charmes, étaient recouverts, nourriture classique et saine, de baraques Vilgrain, cependant que le chimiste Liebig et l’hygiéniste Pettenkofer, en bronze et un peu luisants – quelles douze nouvelles avais-je bien à annoncer à l’hygiéniste Pettenkofer ? – semblaient des bonshommes en neige noire et commençaient à fondre. Comme Munich avait peu changé ! Il est vrai que je l’avais connue au moment où ma croissance était finie, mon pas étalonné, mon iris incompressible, mais jamais je n’avais retrouvé à ce point, même sur la Vénus de Milo à chaque passage au Louvre, la ressemblance des statues. Le visage de Pettenkofer pétillait d’hygiène et de ressemblance. Pas de ces maisons non plus que l’on retrouve plus à droite, de ces jardins que l’on retrouve tout petits, rien de ce déplacement des monuments dans la mémoire, aussi imperceptible mais aussi implacable que s’ils étaient Rathhaus ou Marienkirche, sur un glacier… Mais, voilà quinze ans, au lieu de me heurter anonymement et en fourrures à une ville enfouie sous la neige et la haine, dans des rues étincelantes bordées de palais peints et plats sur lesquels la moindre mouche par ce soleil formait un haut-relief, j’avais été dès le premier jour heurter mon nom, illustre d’ailleurs en rhétorique supérieure et dans tout Lakanal, aux noms, réputés aussi, de Siegfried Wagner et de Strauss. C’était un jour de juin, et de fête bien entendu. Il y avait eu ce mois-là vingt et un jours fériés en Bavière, grâce aux nombreuses naissances et morts de princes Wittelsbach et d’archiducs zu Bayern. On pouvait prévoir que si la famille continuait à vivre et à mourir au même rythme, les jours de travail seraient bientôt supprimés pour son bon peuple… C’était aussi le jour où Delcassé avait donné sa démission, où la Moréna avait récupéré deux notes de sa voix perdue l’année précédente, où l’on avait enfin retrouvé et offert au Musée une bourse de Wagner en cuir sculpté, que l’on cherchait depuis la mort de Wagner, et que Wagner lui-même avait perdu deux jours de sa vie à réclamer vainement (elle contenait deux billets de faveur pour la représentation du 8 août 1875). Chaque édition des Nouvelles Munichoises, celle de sept heures, celle de onze, celle de deux, apportait donc aux abonnés une version heureuse de la journée, qui les porta, selon leur façon d’entendre l’hospitalité, à réunir leurs fils et filles jusqu’à concurrence de quatre pour me jouer un quatuor, ou à me parler, les larmes aux yeux, du bon vin qu’ils avaient bu dans nos châteaux en 1870. Je ne disais rien… je buvais l’humiliation en silence. Il s’agissait alors pour moi de pousser à la restitution de l’Alsace, de gagner au repentir et à la France, par d’habiles entrefilets dans la Revue d’Art dramatique dont j’étais le correspondant, ces soixante millions d’êtres tombés entre les Slaves et les Gaulois, et qui ont inventé, pour passer la vie et le temps, la bière, la guerre, l’okarina, et un si grand nombre de verbes irréguliers…

Il était neuf heures… Seuls étaient encore brillants, aux environs des théâtres, les magasins d’opticiens et de jumelles… Tous les télescopes, les loupes, les blocs de cristal de roche, le cerveau de Hegel avec un drapeau par circonvolution (carte immuable, celle-là, de l’Allemagne), s’offraient sans concurrence au promeneur… J’allais par les arcades, les passages, les cloîtres, m’arrêtant, pressant le pas comme quelqu’un qui suit quelqu’un et, à quinze ans de distance, je me suivais moi-même… Mes adhérences avec Munich d’ailleurs ne se firent pas douloureuses juste aux places où je pensais les trouver, et je découvrais pour la première fois les vrais points sensibles pour moi de cette capitale. Ce n’était, comme je l’avais imaginé quinze ans, ni la Glypothèque, ni la vieille Pinacothèque, pour ne rien dire de la jeune, ni la demeure où j’avais vu Lenbach peindre, ni le théâtre où j’avais vu Hildebrandt sculpter ; mais bien, surgissant seuls pour moi, comme épargnés dans une ville en cendres, le poste Moyen Âge où je recevais mes lettres guichet restant, l’obélisque d’où les Bavarois étaient partis un jeudi pour la Russie avec Napoléon et d’où je partais tous les dimanches avec Martha pour Schlossheim, les grands magasins Tietz, où je ne connaissais d’ailleurs personne, mais où j’avais continué à me rendre à la parfumerie, située juste au centre et Dieu sait accessible ! par un itinéraire compliqué et immuable qui correspondait peut-être, tant il m’est cher encore, à quelque aimant souterrain. À certains coins de rue, les mêmes glaces m’offraient comme un souvenir mon reflet, à peu près le même reflet… Un objet de porcelaine de la maison Kœller, que j’avais vu jadis en devanture, n’était pas encore vendu. Le hall du café Luitpold était tout vide, on ne voyait que la plaine de marbre des tables, comme un cimetière anonyme, et un étudiant à cicatrices, la tête dépassant à peine, essayait seul d’y ressusciter. Le bar Tip-Top à mémoire multiple m’offrit dix-huit de mes reflets, mais la personne survivante que je cherchais pour clore l’hallucination s’obstinait à ne pas paraître. Je fis le tour des cafés où j’appartenais autrefois à des tables d’habitués, institutions qui ont coutume de donner au voyageur, plus que les Pyramides, le sentiment de l’immuable, quand il aperçoit à travers la vitre embuée et presque à travers ses larmes, au retour du Thibet, l’œil indifférent de l’égoïste chef de table… Mais en vain… Disparu à la Spatenbrau le Baurath et son fer spécial pour brûler la bière, qu’il me prêtait pour ferrer ma citronnade ; disparu à la Franziskaner le major von Podmer, et sa pipe à fourneau électrique ; disparu le professeur peintre Preuss, qui ne voulut jamais pour modèle qu’une Kellnerin et ne pouvait ainsi travailler, Dieu sait s’il en profita ! quand les cafés étaient ouverts. Tous ces gens en retraite qui n’avaient plus qu’à vivre ; disparus ! Les placards au-dessus des tables, qu’on réservait alors pour annoncer la fête de chaque habitué, étaient recouverts d’affiches invitant la Bavière à réclamer une marine de guerre et des colonies, car de tous les États allemands, c’est elle, si loin de la mer, et la principauté de Reuss, qui portent avec le plus d’éclat le deuil du Cameroun et de Togo. J’étais seul en Allemagne !… et machinalement, comme les jours où le Baurath m’avait délaissé pour chasser le chamois avec sa carabine à viseur à musique, où le major – les hôtes devant arriver bientôt à sa villa du Tyrol – était allé placer au fond de son petit lac transparent sa sirène en cristal grandeur nature, je rentrai à mon ancienne pension… Elle était au-dessus du café Stefanie, où je jetai un dernier regard de recherche… Mais disparu Wedekind et sa gymnote pour les rhumatismes, mais disparu Thomas et son serre-front mécanique… Je montai par l’escalier à rampe de cuivre sur lequel, au bruit de leur alliance, le propriétaire repérait la nuit les hommes mariés, et je sonnai… Non seulement je reconnus la sonnette, mais je reconnus ma façon de sonner…

 

*

 

Maintenant j’étais en face de Lili, qui me regardait en silence, cherchant, plutôt qu’à me reconnaître, à distinguer ce que quinze ans avaient apporté de neuf à mes traits. Sa tête à elle s’était rapetissée, ses cheveux étaient plus fins, si je n’étais revenu qu’au bout de soixante ans, je l’aurais trouvée avec une tête de poupée. Elle n’arrivait pas à déchiffrer mon nouveau visage, s’entêtant à en chercher la clef, comme autrefois quand je riais toujours, dans mes yeux et dans mes dents, alors qu’elle était aujourd’hui dans mes paupières et dans mes lèvres. Moi je regardais avec joie ce salon, où j’étais à l’aise comme dans un vieil habit qu’on remet, mais où je remarquais pour la première fois, – (car il est difficile d’être homme à Paris et d’aimer passionnément sans avoir à apprendre la science des cadres Louis XV, les costumes vénitiens ; d’aimer modérément sans faire la connaissance du style Jacob Petit, des soucoupes bleu ciel ; d’aimer égoïstement sans savoir raffiner sur la volupté que donnent les girafes en perle, les fils or et rouge pris dans des pompons d’acier accolés à des gueules de lion en améthyste, sans la brocante enfin !) – l’ameublement de teck, d’ébène, et les portraits de Kaufmann. C’était tout un site de ma jeunesse qui s’ornait soudain en mon honneur. Lili me croyait intimidé, ne se doutant pas que mon cœur fleurissait…

— Vous êtes d’une commission de contrôle ?

— Non.

— D’une commission de désarmement ?

— Non.

Il fallut me défendre aussi d’être d’une commission du Danube, du Rhin. Lili n’imaginait plus qu’un Français pût venir en Allemagne autrement que pour retirer une mitrailleuse d’un Emmenthal géant, plonger des lapins dans des vases de glycérine dénoncés comme empoisonnés, arrêter les pigeons au vol et contrôler leurs ailes, décréter le débit futur de la bière et des fleuves allemands… Or, j’étais simplement venu pour voir si les maîtresses de pension et leurs filles sont immuables, puisque l’on ne peut plus compter, pour donner à l’éternité bavaroise un peu de consistance, sur les Bauräthe et sur les majors à la suite ; et d’ailleurs que je me sentais bien dans ce salon où jadis tous les soirs, selon le pays du plus récent pensionnaire, nous nous souhaitions bonne nuit avec des mots nouveaux – buona notte, dobra notche, – qui nous donnaient surtout l’impression de désigner une chose nouvelle et rajeunissaient le sommeil !

Lili, machinalement, comme à toute visite d’ancien pensionnaire, me disait les nouvelles des hôtes de mon époque ; mais, pour la première fois où elle se trouvait depuis la guerre en présence d’un Français, au lieu de me parler aussitôt de mes amis, elle les fit précéder d’une foule éclatante et anonyme. Au lieu de me dire : Fräulein Schell n’est pas mariée, elle a des actions dans la pâtisserie artificielle et s’occupe de spiritisme, Fräulein Silz est Frau Pappe, Fräulein von Hohenriff est Frau von Hausenknoten, Fräulein Riedel, que vous avez tant aimée en 1905, l’année de cette robe qui lui allait, avec qui vous vous êtes brouillé en 1905, l’année de ses rouflaquettes, et avec laquelle, – était-ce au temps de votre brouille ou de votre amour ? – vous fûtes surpris en canot sur le Starnberg tous deux endormis et voguant, cependant qu’un petit faon des parcs de Rupprecht vous léchait, Lili me dit :

— Nous avons perdu le Prince Régent subitement, le jour où fut élevée sa treizième statue, à la fin de 1912. Puis le roi Otto mourut, d’avoir avalé, dit-on, quarante et un œufs de vanneau. Ces dernières années, il ne pelait plus de pommes de terre, mais comptait les barbes des chats. Pour le roi Ludwig, il devint peu à peu aussi vieux qu’il le paraissait, et le jour où il eut et parut le même âge, ce fut fini… La Moréna a retrouvé toutes ses notes moins deux, et la Boretti toutes ses dents sans exception…

Ainsi, selon le protocole, le rideau munichois se releva pour moi sur un avant-propos de princes et d’acteurs. Puis, quand j’eus observé le même rite, quand j’eus raconté qu’Anatole France était marié, que Rodin était embaumé, que Clemenceau avait dix-sept ans de moins que Freycinet, le barrage officiel une fois rompu, les foules de nos amis modestes se précipitèrent l’une vers l’autre, et elle me parla de Martha…

Martha, le dimanche de mon départ, vêtue de mousseline à pois rouges, les oreilles sous deux coques, la langue au secret dans sa bouche, les yeux sous ses cils et paupières, les ailes de son nez fermées de détresse, ses mains cachées dans un manchon, promena tout ce corps charmant privé de sens du Jardin Royal où elle me cherchait en personne, à l’église des Théatins où elle réclamait par paraphrase pour dix pfennig à saint Antoine un trésor perdu. Elle eut tort de ne pas préciser. Elle trouva un livre de messe, une broche représentant un éléphant passionné, mais ne me trouva pas. Parfois un petit chien perdu semblable au mien passait. Elle le poursuivait jusqu’à ce qu’il eût rejoint son maître. Moi j’étais déjà à Augsbourg, ivre de liberté et surpris par le contrôleur à danser dans le couloir. Parfois un lorgnon renvoyait un rayon dans lequel elle croyait reconnaître un de mes faux regards. Des larmes alors venaient sur ces yeux cachés sous ces cils. Moi, en gare d’Ulm, à la hauteur de la cathédrale, j’appuyais mon visage de toutes mes forces contre la vitre, grimaçant d’aise, à l’étonnement du contrôleur qui se dégourdissait les jambes sur le quai. Parfois, elle croyait me voir entrer au Musée National, elle y pénétrait, voyait sa méprise, et devait courir par les quatre-vingt-trois salles qu’on est obligé de visiter dans l’ordre, pour sortir au plus vite, et me chercher. Moi, en face Lauingen, où naquit ce brave Albert le Grand, je lisais avec ravissement toutes les nouvelles contenues dans l’Écho de Lauingen, et les dates de foire de toute la région… Parfois, un jeune homme me ressemblait, Martha s’arrangeait pour être bousculée par lui, il s’excusait, il lui prenait le bras. Elle décidait de me punir par mon sosie, mais soudain s’échappait. Moi, sans pensée aucune, arrivé à l’indifférence comme à je ne sais quelle écluse, en face l’hôtel Ruf de Pforzheim, je me demandais si je n’allais pas prendre à six heures le train qui ramène à Munich. Parfois Martha, un officier à tête rase la saluant, décidait de me punir par mon contraire, et consentait à ouvrir la bouche pour prendre une glace, pour dire que la glace était froide, pour dire que le froid est chose agréable, ne sachant pas qu’un seul sens délivré délivre tous les autres. La nuit était venue. Moi, à la hauteur de Châlons-sur-Marne, surpris par le désespoir et l’amour, je voulais mourir. Cependant que la belle Martha, toute au lieutenant von Todel, en plein centre du Restaurant du Théâtre, prenait sur la nappe, avec des allumettes et des boules de mie de pain roulées, sa première leçon de tennis… Moi, dans un taxi déplorable, sur la misérable Concorde…

Si le major von Podmer est mort pendant la saison d’été, je pense soudain que la sirène de cristal est encore au fond de son lac…

 

*

 

Quand je m’éveillai, la neige ne tombait plus, mais un grand vent soufflait, qui soudain, comme si le vent avait été le grand ennemi des hommes à leur naissance sur la terre, rendait attendrissante aux larmes l’invention des maisons, de la casserole de cuivre, du lit et des doubles fenêtres. Les animaux, chevaux et bœufs, qui n’ont point la faculté ou le temps de changer leur couleur l’hiver, effarés d’être aussi visibles sur la rue blanche, s’y creusaient, en piaffant et grattant, un socle noir. Comme si la neige avait été le premier ami des êtres humains à leur naissance, les passants se baissaient là où elle paraissait le plus sensible, et la caressaient. Point de bruits de pas, les hommes semblaient tout au plus appuyer sur le monde, comme par un trolley, par leur rire ou par leur parole… Un vieillard, qui avait dû chasser des fauves aujourd’hui disparus, imprimait de ses doigts sur chaque pierre de fenêtre la trace du loup et de l’élan. Puis des valets balayeurs, selon l’amitié ou l’antipathie des propriétaires, tracèrent ou ne tracèrent pas de petits chemins entre les villas.

Juste en face, Siegfried avait tiré ses rideaux et achevait sa toilette. Presque identique en pyjama à Forestier, il disparaissait à chaque instant de sa fenêtre, et de chacun de ses plongeons en Allemagne rapportait un vêtement qui le déguisait un peu plus. Lui, qui ne portait que du linge blanc, s’enveloppa d’un tricot mauve, d’un caleçon rose, de genouillères vert véronèse, s’armant pour je ne sais quel tournoi avec l’arc-en-ciel. En déshabillant nos blessés prussiens nous trouvions ainsi, au-dessous de leur uniforme invisible, un écorché de couleurs. Lui, pour qui jadis les deux questions irritantes, à des moindres degrés, était celle de la rive gauche du Rhin et celle des bretelles, il consolida son matelassage d’épingles de nourrice, de chaînettes-supports, relia ses boutons de plastron par un fil de faux argent qu’il agrafa à une chaîne centrale. Puis, aidé de serviteurs dont la race différait plus encore de la race des nôtres qu’un Celte d’un Germain, par une brosse à tête en nickel élastique, par un soutien-moustache, par une brosse à habits dont se recourbait la poignée et qui laissait croire dans chaque mouvement à un hara-kiri, lui, qui n’admettait jamais qu’il plût, consulta un thermomètre intérieur, un thermomètre extérieur, le baromètre, et tapota un instrument horizontal qui pouvait être un sismographe. Ainsi s’assurent les Allemands du temps qu’il fait. Tout lui indiquant la neige, il la regarda enfin, ouvrit la fenêtre, et, apercevant la trace du loup et de l’élan, l’effaça pour qu’ils pussent échapper aux chasseurs.

Ida vint déjeuner avec moi et m’apporta les nouvelles. On continuait à craindre un complot, et Ida avait l’idée que Zelten en était l’âme. Les inquiétudes n’étaient pas encore si vives, car Zelten remettait toujours les grandes entreprises au 2 juin, jour anniversaire de sa naissance, et le 2 juin prochain risquait d’être chargé, car, d’après ses confidences successives, Zelten avait ce jour-là à commencer son livre sur l’Orient-Occident, à engendrer enfin un fils, et à se faire plomber cinq dents. Peut-être sa famille déléguerait-elle cette année encore, du 25 mai au 5 juin, pour le surveiller, cet oncle, cette cousine ou ce notaire qui avaient empêché, entre autres, deux suicides, un engagement à la Légion, et l’achat (particulièrement redouté du délégué notaire) d’un cuirassé désaffecté avec dancing. À deux heures, les visites pour Siegfried Kleist commencèrent. Ce n’était malheureusement pas des visites insignifiantes. Forestier n’était pas amarré à son nouveau pays par ces petites chaînes, sur moi d’ailleurs assez solides, qui aboutissent à des poètes disciples de Dehmel, des musiciens élèves de Reger, à des actrices viennoises, et à une douzaine de tables de brasserie. Je constatais autour de la villa les allées et venues de ceux qui, grâce à leurs automobiles, leurs rapides ou leurs avions, parviennent plus vite que la foule auprès de la gloire à son lever. Ida, qui était camarade de pension de Rita Sacchetti, voyait chaque semaine autour de la danseuse le même remue-ménage, et à peu près les mêmes gens ; car il vint le président du Conseil, le banquier Zorn, le brasseur Dittmann, tout ce qu’il y a de solide en Bavière. Il n’était pas possible, pour y enfoncer quelqu’un, de lui attacher au cou de plus grosses pierres. Puis vint une foule qu’Ida n’avait guère aperçue qu’aux festivals, celle qui se dérange pour les victoires ou pour les généraux victorieux, le baron von Xylinder, Frau Rattel, les Schœneburg. Puis, un peu plus tard, pour me redonner quelque espoir, ceux qui dans Munich allaient de mon temps au concert français, à l’exposition française, chez la modiste Huguette, et je fus surtout rassuré d’apercevoir le prince Heinrich.

J’avais connu le prince Heinrich von Sachsen Altdorf, qui habitait une rue voisine, près du château de Nymphenburg. J’arrivais à sa maison par une suite de jardins français, à travers un quinconce de statues, signées Coustou, de dieux nommés de noms français, puis par un chemin bordé des quinze logements réservés aux contremaîtres limousins ou parisiens qui travaillaient à la porcelainerie, le nom de famille sur la plaque de marbre remplaçant les noms d’arbustes ou de femmes que portent les chalets français, Villa Morin, Villa Forichon, Villa Couillard, à travers des enfants qui s’appelaient Robert ou Marcel et jouaient aux billes avec un mouvement du pouce qui les eût fait reconnaître entre les quinze autres millions d’enfants de l’Empire ; mais, par cette chaussée Greluchot (c’était son nom), je parvenais au centre de ce que je croyais, avec Mme de Noailles et cent millions d’Américains, l’Allemagne. Le prince, qui devait régner sur Saxe-Altdorf après son frère aîné marié à une sœur de Guillaume mais sans enfants, était né le même mois que l’empereur, et avait étudié en même temps que lui à Bonn, où ils s’étaient brouillés en langue anglaise chaque matin pendant quatre semestres, les précepteurs les contraignant à se réconcilier le soir pour les exercices de français. Le milieu de la journée étant réservé à la langue maternelle, ils n’avaient pas eu encore à se parler allemand. Depuis, car le destin qui a des hommes une médiocre opinion aime insister ou préciser, chacun des actes de Guillaume était reproduit ou devancé dans la semaine ou l’année par un acte correspondant du prince, qui en était, aux yeux de la vraie Allemagne, le désaveu. Le mois où Guillaume eut épousé cette impératrice peu radieuse, on annonça les fiançailles d’Heinrich avec Annette Blensen, fille du romancier, reine de beauté du Schleswig, et la meilleure nageuse du continent, ou plutôt des mers environnantes. Ses robes, même de cour, étaient conçues de telle sorte qu’elle pût se laisser tomber en n’importe quelle circonstance dans la rivière, l’étang ou l’avenue d’eau sur les bords desquels on passait, y disparaissait comme une ondine, et seul Roosevelt, pendant son séjour à la cour impériale, essaya de la suivre, tout habillé, sans succès, à travers les bassins de Potsdam, puis les rigoles du Spreewald. Dans l’année où Guillaume édifiait la Siegesallee, Heinrich, dans son jardin de Nymphenburg, fit construire une tonnelle et poser un cadran solaire. Pour chaque prince adipeux et terrestre que Guillaume engendrait, Heinrich ajoutait à sa lignée un nouveau baron de Altdorf, honnête, candide, qui, dès qu’on put voler, se laissait tomber dans l’air comme sa mère dans l’eau. Il y en eut assez pour faire, en 1914, la première escadrille, et tous, Guillaume gardant intacts ses fils, furent mutilés ou tués. C’était le vieux duc de Saxe le père qui avait créé vers les quatre-vingt la troupe des Altdorf, où chaque rôle, fût-ce celui d’un valet, était joué par un acteur célèbre, comme pour le centenaire de l’auteur, et qui se disait moins offensé par un petit acteur dans un grand que dans un petit rôle. Heinrich avait hérité de cette manie, mais pour sa maison. Il ne voulait voir autour de lui la vie jouée que par des Allemands dignes d’elle et de leur prince. Il n’y avait pour couper le pain à sa table, pour cirer le parquet, pour tirer les rideaux, que des êtres simples et bons, et ceux que l’on aurait choisis justement pour fêter le centenaire de la vie elle-même… Je savais maintenant comment rejoindre Forestier. La baronne de Schleissheim me présenterait une seconde fois au prince, et je demanderais son aide pour pénétrer dans la villa.

Vers six heures, quand les visites eurent cessé, je pouvais donc faire mon bilan. Tous les Allemands que j’avais vus passer ce seuil, en somme, musiciens, banquiers et princes libéraux, sans parler des princesses nageuses, n’étaient autres que ceux qui gardent depuis des siècles l’Or du Rhin, si l’or du Rhin représente la naïveté, la pompe, la douceur allemandes, et c’était à eux que j’avais à ravir Forestier. Le vrai Siegfried aujourd’hui, c’était moi, avec mon passeport canadien : Siegfried Chapdelaine. Dans la circulaire du Generalstab sur la rééducation des blessés allemands amnésiques que venait de m’apporter Ida, je lisais d’ailleurs qu’on ne leur donnait comme maîtres que les spécialistes du Moyen Âge ; on les confinait dans les cités libres intactes, Stralsund, Rothenbourg ou Nüremberg ; on usait avec eux, comme avec les enfants allemands, de cette ressemblance vraie ou factice de l’Allemagne d’aujourd’hui à celle du Saint-Empire pour glisser le Moyen Âge comme un transparent au-dessous de chacun de leurs atlas ou de leurs leçons. J’avais à ravir Forestier, non à Lerchenfeld, non à Theodore Wolff, mais aux Fugger, aux Piccolomini, à Albert Dürer. J’avais à le ravir, non à Lili Marlberg, à Léa Bolz, mais aux Allemandes de Vischer et de Cranach, car je venais de lire aussi la circulaire du médecin-major de Stralsund sur l’infirmière type que doit trouver à son chevet le soldat allemand amnésique dont la conscience s’éveille… « Pas de brunettes, pas de Lorraines rieuses, écrivait le major-chef Schiffl, mais l’image même de la patrie. Il est strictement prescrit qu’elle porte ses cheveux en longues nattes blondes et si possible jusqu’à la cheville, que sa poitrine soit haut placée et qu’elle puisse l’effleurer en se courbant du menton, que son teint soit de neige, de sang, avec un millième de safran, et telle d’ailleurs que le type parfait ci-contre, dont neuf photographies dans l’annexe reproduisent les principales poses réservées aux regards du blessé, avec les mensurations modèles de son corps, déterminées d’après les meilleurs tableaux ou statues du Moyen Âge, ou nos meilleures héroïnes vivantes de tragédie et d’opéra… »

Soudain (je ne devais pas me tromper, car j’avais regardé les neuf photographies avec complaisance), il me sembla voir près de la maison Forestier la femme modèle du major Schiffl. Elle en sortait sans que je pusse me rappeler l’avoir vue y pénétrer, par une étroite porte invisible dans un retrait, et, de cette villa qui était maintenant une partie de moi-même, ainsi qu’une aiguille sort tout d’un coup de votre bras ou de votre manche. C’était bien elle, les bras chargés de roses rouges, le menton penché effleurant presque sa gorge, et telle enfin, malgré l’absence de péplum et l’adjonction d’une veste en chat sauvage et de bottes à l’écuyère, qu’il était prescrit de se présenter, d’après l’image 6, aux amnésiques de deux ans. Pour réveiller même en moi, d’une époque oubliée pas mal antérieure à ma naissance, le souvenir de langueurs et d’amours allemandes, elle n’eut en effet qu’à souffler sur une mèche rebelle de ces cheveux dont l’annexe m’avait dit la longueur, qu’à faire saillir sous la jupe ce genou droit, dont je savais le tour. La connaissance au compas que j’avais de ce corps, de ces tresses de 1 m. 83, de ces yeux de cinq centimètres, de cette bouche calibrée, de ces jambes de deux pieds six pouces, de ce mollet égal à la moitié de sa taille et aux trois dixièmes de sa poitrine, me conférait subitement, de mon poste d’observation, une connaissance égale de ses pensées. Je la devinais ardente et obstinée, à ce front de quatorze centimètres qui s’appuyait sur l’air comme sur un joug, avec des fièvres et des passions dont je pouvais prévoir, à un degré, l’exacte température, de la bonté, de la ruse, et un amour considérable des chapeaux, car au lieu des bleuets ordonnés par l’annexe, elle portait un casque Walkyrie-Reboux. Forestier l’accompagna jusqu’à la grille, d’un corps non mesuré qui paraissait, à côté de ce corps immuable, se modifier à chaque pas, la suivit des yeux jusqu’au moment où elle se retourna avant de disparaître, agitant ses fleurs comme il est prévu à l’image 9 et dernière pour la séparation suprême. Puis, destiné ce jour-là à effacer les traces sur la neige, vinssent-elles des fauves ou des femmes, il se baissa pour ramasser les pétales tombés du bouquet, et, se relevant, haussa vers moi un visage où il n’était nécessaire de connaître ni les rapports du menton et de l’oreille ni l’ellipse de l’œil, pour lire une grande candeur. Qui me dira pourquoi j’en fus irrité comme d’une hypocrisie, non contre mon ami certes, mais contre le major Schiffl et consorts, et cette Allemagne qui prétendait redonner la pureté ? Car Forestier connaissait de la passion tout ce que peut en penser Mlle Trapet, de l’Odéon, des bousculades tout ce qu’en sait Mlle Béril, du Français, et du dégoût tout ce que peut en apprendre Sola Astrum, le démon exactement contraire à ceux que conseillait la circulaire, tout noir, tout onduleux, tout criard, et de l’indifférence tout ce qu’en inspire Yvonne de Greille, qui eut sa dernière lettre, son dernier mot écrit en français la veille du jour où il fut porté tué :

— « Adieu, chère Yvonne, je n’ai pas de monnaie ce soir : acceptez tout ce grand amour que je sens aujourd’hui en moi… »

Forestier ne bougeait pas. Il ressemblait à un somnambule que nous avions éveillé un jour par de grands cris ; c’était aussi l’hiver, et l’homme ne s’était fait aucun mal sur la neige épaisse.

 

*

 

Au bas de la Maximilianstrasse, juste avant les bâtiments romantiques en stuc d’où les monstres et les reines essaient vainement de se dégager, et juste après l’Hôtel des Quatre-Saisons, dont le marbre se plaît par contre à libérer de fort jolies personnes, actrices viennoises ou américaines, et aussi quelques gargouilles, telles que les petites Rosenbreit et la comtesse Cohn, habitait Bertha-Augusta, douairière de Schleissheim. C’est Bertha, dans sa jeunesse, que Sacher-Masoch avait pris pour le modèle de sa dame d’honneur dans son roman sur l’Allemagne, et elle en avait conçu pour elle-même et pour l’auteur une admiration qui l’avait poussée à s’inscrire, bien innocemment, à toutes les sociétés masochistes, dont elle ignora toujours le véritable but. Son petit salon n’était plus ouvert aux Alliés ; elle me reçut dans la salle des vitraux, où les photographies signées de Moltke et de Bismarck paraissaient aussi périmées et lamentables que paraissent soudain périmés et ravissants, dans une anse de l’Oise et du Petit-Morin, des canots d’avant la guerre qui ont nom Quand-Même ou Coulmiers. Je n’hésitais pas à recourir à Bertha, car j’avais barre sur elle. Avare, égoïste et entêtée, comme la famille de Schleissheim dont elle avait acquis tous les défauts par alliance, elle devenait généreuse s’il lui était prouvé qu’elle vous portait bonheur. Des fournisseurs, prévenus, avaient obtenu par elle le Service de la Cour, pour avoir prétendu qu’au lendemain du jour où la baronne avait acheté leur entame de veau ou leur papier à lettres solde en essayant de leur passer des pièces fausses, le nombre des clients avait doublé et le poisson en plein soleil ne pourrissait plus. Les domestiques, s’ils disaient ne rien casser quand elle était là, pouvaient sans crainte saccager Chine et Saxe quand elle était absente. Sa table était fournie de quémandeurs, tenus pour son dîner de revenir de la chasse aux coqs de bruyère, leurs derniers boutons de faux col à bascule brisés dans la hâte, leurs chaussettes craquées, le menton haché d’avoir été livré sans lumière au rasoir, qui la proclamaient leur fétiche, et auxquels elle se pendait en breloque toute la soirée. J’avais eu la chance de lui écrire en juin 1914 une carte d’Auvergne et de Saint-Nectaire, où je lui disais qu’elle me portait chance et que je n’avais jamais de vers dans mon fromage. Elle m’avait aussitôt répondu de ne pas me risquer sur les montagnes élevées de plus de 1.500 mètres, sinon elle m’abandonnait à mon sort…

— Eh bien ? dit-elle, sans répondre à mon salut…

— Eh bien ! répondis-je. Je ne suis pas tué ! Votre carte de 1914 m’a sauvé !

Elle n’avait pas pensé à cela. En fait, n’avais-je pas raison ? De tous les êtres qu’elle avait favorisés, n’étais-je pas le seul à qui elle eût vraiment porté bonheur ? Tous ceux qu’elle avait cru hisser à la réussite, le ténor belge, l’intendant général, la baronne Wolkinska, la guerre, ou le cancer, ou le gâtisme, les avaient ramenés à des tombes particulièrement originales mais au lot commun. Tandis que moi, qui selon ses préceptes formels sur l’altitude avais évité pendant ces cinq années passées en combats, d’attirer mes ennemis au faîte du Sancy, de livrer mes luttes particulières au col du Saint-Bernard, et qui avais vogué sur bien des mers, cherchant la faveur de Bertha au vrai niveau, on pouvait dire qu’elle m’avait sauvé. Il me suffit d’ajouter que j’avais hérité de quelques millions, que j’avais échappé à deux torpillages, pour qu’elle me pardonnât et se pardonnât à elle-même d’avoir porté bonheur, indirectement, à ma patrie.

Je commençai à croire ce jour-là à son pouvoir, car elle m’apprit que Siegfried von Kleist cherchait un professeur de français. Elle lui téléphona et voulut m’y conduire le jour même, sous mon nom canadien si je le désirais, par un de ces après-midi de vent et de rafale que l’on n’obtient à Paris qu’en sortant sur son char la reine des reines… Bertha avait d’ailleurs constaté que toujours elle portait bonheur au mauvais temps…

Le roi Otto, frappé d’entendre un mandarin répondre aux compliments de M. Patenôtre par l’affirmation que les seules nations civilisées étaient la France et la Chine, elles seules possédant une cuisine et une politesse, avait chargé vers 1875 Bertha-Augusta de créer une école ménagère pour les filles aînées de sa noblesse, une école de Grâces pour les cadettes et d’amener ainsi la Franconie à la hauteur de ses deux devancières. On sait combien pleinement réussit l’expérience, couronnée par le soufflet bayadère et la révérence à écho, mais trop vite interrompue par la folie d’Otto. Il en restait à Bertha, qui avait dû apprendre par cœur les manuels de cuisine et de maintien, l’habitude de répondre sans hésiter et en phrases de catéchisme. À travers les cahots du fiacre, j’obtins ainsi sur Siegfried des renseignements que leur précision reculait autant dans le passé que s’il s’agissait du vrai Siegfried ou du vrai Kleist.

Je demandai quelles villes Siegfried connaissait de l’Allemagne.

— Sassnitz, où il a été guéri ; Munich, où il rédige sa critique des constitutions ; Oberammergau, où il passe l’été.

Je demandai ses projets.

— Le 25 avril, une fête de Goethe, à Berlin. Le 14 juin, à Breslau, le procès Erzberger. Hier, par une pénible coïncidence, on a apporté chez lui, le matin, les poignards et revolvers des assassins qu’on doit laisser une semaine, selon la coutume, chez chaque membre du jury, et, l’après-midi, l’urne qui contient, dit-on, le cœur de Goethe et qu’on confiera aussi quelques jours à chaque orateur désigné. Mais chaque Allemand ne vit-il pas à la fois dans cette double atmosphère ?

Je demandai son âge.

— Il a trente-sept ans.

C’était, en effet, son âge exact. À quoi l’Allemagne avait-elle bien pu le deviner ?

 

*

 

Il en était de la maison de Forestier comme de son vêtement. Pas une trace ne subsistait de la sûreté avec laquelle il avait jadis retiré de cent boutiques d’antiquaires et de trois ateliers modernes tous les meubles et tous les objets qui, depuis le XVIe siècle, et en passant par Iribe, n’avaient été faits que pour lui. Gravés sur tout ce qui était bois, brodés sur tout ce qui était étoffe, je retrouvais dans son bureau tous ces proverbes et résidus de la sagesse allemande dont le visiteur est abreuvé : « Qui parle le matin, se tait le soir… Qui aime son prochain aura des fleurs au printemps… Assieds-toi sur moi, je suis un loyal fauteuil de Dessau… L’heure du matin a de l’or dans la bouche… » J’aperçus du moins, pendu au mur, un objet commun à ce bureau et à son bureau de Paris, un objet neutre, la femme à turban de Vermeer. Rien n’était perdu, puisque ce petit Hollandais avait réussi dans sa petite tâche, en s’armant, il est vrai, d’un cadre étain et cuivre plus large que lui-même, et en se colorant de couleurs infiniment plus vives encore que celles de l’original… Le combat avait dû être rude pour traverser cette rétine endurcie par un destin allemand… Enfin, Kleist entra…

Il entra plus couvert encore de barbe, de bagues et de breloques qu’il ne l’avait semblé de loin, tant l’Allemagne prenait ses précautions pour qu’il ne manquât plus, en cas de nouvelle amnésie, de plaques d’identité. Mais il avait gardé ce qu’un homme n’abandonne que s’il est résolu à disparaître, son tic de la lèvre, celui aussi de ses mains qu’il continuait à croiser sans cesse et qu’il tâtait comme une preuve encore muette mais impérissable. Sa première parole aussi me montra que ses manies de pensées, et la joie par exemple qu’il avait de savoir la superficie exacte des pays du monde, ne l’avaient pas abandonné…

— J’aime le Canada, me dit-il en allemand. Peu de personnes savent que son territoire est plus grand que celui des États-Unis, y compris l’Alaska…

Pourquoi fallait-il qu’il appartînt aujourd’hui à un pays dont les kilomètres carrés étaient réduits par la guerre ? Je retirai ma main aussi vite que je le pus, comme si c’était à elle qu’il allait se reconnaître, et je me plaçai à contre-jour, dans la crainte que ma vue n’agît trop brusquement, mais c’était une crainte vaine. Tout droit, chargé de son passé à lui, de son triomphe au baccalauréat à Poitiers, de sa sœur écrasée à Boussac, de sa patrie Limoges, de notre promenade à Dampierre sur un char-à-bancs à coussins tigrés, de son désespoir le jour de rentrée au lycée Lakanal où il s’était assis avec son complet blanc dans l’encrier, je restais à ses yeux le fils d’une dame de Montréal, baigné dans le Saint-Laurent, frotté dans la neige. De quel cadre gigantesque cuivre et étain devrais-je me parer, de quelle aniline éclatante enduire mes vêtements pour atteindre ce cerveau dont je voyais, à travers son iris toujours si large, la première brume ? Lui, à chaque instant, fermait les yeux, se courbait, c’est qu’un des cent mille passés possibles pesait sur lui ; il se taisait, c’est qu’un des mille passés probables ombrageait un moment sa tête ; et cet homme qui ne se souvenait d’aucune souffrance, – ni des plus légers maux de dents de son enfance, – on sentait qu’il devait admettre les avoir connues toutes. Le soir était venu. Il alluma une lumière au fond d’un pot en albâtre sur lequel dansaient des chiens bassets, servit le thé avec une théière dont l’anse était la queue d’une sirène, approcha un cendrier qui était Rübezahl, et, une fois remué le trio ou le quatuor des petits animaux ou héros légendaires dont un vrai Allemand se doit d’exciter toutes les heures la ronde, il s’enfonça dans un fauteuil, et me dit :

— Cher monsieur, vous perdez votre gant.

Il avait parlé français et je regardais à mes pieds, heureux de ce gant perdu qui me permettait de cacher mon émotion… Il avait parlé français sans accent, avec une adhérence, tout au plus, entre les mots comme entre des mots blessés et fraîchement cicatrisés. D’ailleurs, mon gant était près de moi, sur la table, et la baronne se mit à rire : Kleist avait voulu simplement me réciter un chapitre de son manuel. La leçon était commencée, car à la pendule une troupe mixte de coucous, de moines et de Geneviève de Brabant venaient d’indiquer la demie.

J’avais laissé tomber mon gant… Tu avais déchiré ta robe… Nous avions couronné l’âne noir… C’est ainsi que le manuel, ouvert au chapitre des Petits Malheurs, nous fit passer cette première entrevue à une confession puérile, mais dont chaque aveu me libérait à la fois de je ne sais quelle faute et me couvrait de peine… J’avais lâché l’écureuil, il avait plumé le serin… Au-dehors, le vent s’élevait. Je pensais aux vrais méfaits que nous avions commis ensemble ; j’avais déchiré la robe de Cricri ; il avait accusé Sarcey de perfidie ; nous avions tiré la sonnette de Larroumet… Des tuiles tombaient des toits. Dieu aussi, à en juger par ce vacarme au-dehors, était aujourd’hui bien maladroit !… Dieu, – qui avait volatilisé l’uniforme de Forestier, qui avait déchiré le voile du monde, qui avait décimé l’innocente Russie ! Je m’étais approché de Siegfried et je surveillais sa lecture. La dernière fois que nous nous étions ainsi penchés de front, âmes à l’abreuvoir, sur le même volume, il se trouvait que c’était sur un texte allemand, sur Schopenhauer. Quels petits malheurs n’avaient pas causé les femmes ce jour-là ! Mais Kleist ne me laissa pas le temps de préciser mon souvenir, il fallut lire le chapitre suivant, qui était celui des animaux, avec le nom de leur ramage, de leur appel ou de leur cri ; et quand le coucou reparut pour sonner la fin de la leçon, nous savions qu’il coucoulait et nous savions aussi ce qu’aurait pu faire, si l’horloger l’avait voulu, le daim muet de Geneviève.

Il était six heures. De ce cri qu’on appelle la parole, de ce cri étouffé, guttural, émouvant qu’on appelle la parole allemande, Siegfried me dit à demain…

 

*

 

Il avait été convenu qu’après chaque leçon, pour la compléter, j’enverrais à Siegfried un exemple de rédaction française. Je savais que le raccord profond entre Forestier et moi ne pouvait guère être obtenu que par cette correspondance en apparence anodine. Jamais la conversation de Forestier, même avec son meilleur ami, ne permettait autrefois l’abandon ou les confidences. Mais, parfois, nous recevions des lettres, auxquelles il ne faisait plus ensuite allusion, dans lesquelles il nous expliquait par exemple pourquoi, la veille, du Père-Lachaise, il avait détourné la tête au lieu de reconnaître la Seine invisible à sa gaine de brume et de tendre l’oreille pour suivre au bruit le tracé des métros, ou tout autre détail insignifiant d’une attitude qui se révélait ainsi très complexe et très sensible. Au téléphone, d’ailleurs, c’était un troisième Forestier, précis, sec et assez dur ; je ne sais ce qu’il était par télégramme, par T.S.F. ou par message spirite. Mais j’étais assuré de l’atteindre par la moindre écriture. Je choisis donc une rédaction qui me permit de lui parler de ces ruisseaux limousins dont l’humidité baignait encore son cerveau et je lui fis un tableau semblable à ceux des écoles, mais avec sa vraie petite ville, en y logeant certains épisodes de sa vie même, comme celui de l’anguille, et en diminuant ou grossissant démesurément certains objets, pour que sa mémoire, qu’elle fût devenue myope ou presbyte, eût plus de chances d’être atteinte. En voici le début :

 

EXEMPLE DE RÉDACTION FRANÇAISE : SOLIGNAC.

 

Solignac a une chapelle et une cathédrale, un ossuaire et un cimetière, un ruisseau et un fleuve. Les baptêmes sont célébrés dans la chapelle, les morts dans la cathédrale, et les mariages à l’église de l’abbaye. C’est comme si les Solignacois avaient des lits différents pour naître, se marier et mourir. Le ruisseau s’appelle la Briance. De sa rive droite, car il a emprunté des hommes l’habitude de n’être pas gaucher, il a travaillé la vallée pendant des centaines de milliers d’années, contrecarré depuis six mois par un agent voyer nommé Sicard. Sur la place de la Marine, coule une fontaine dont l’eau rejoint à deux cents mètres le ruisseau par un caniveau souterrain, et lorsque le maire, en y lavant une anguille, la laissa glisser de ses mains dans le conduit, il fut beau de le voir galoper, suivi de l’adjoint, encouragé par le receveur des postes, jusqu’au trou par lequel elle devait déboucher. Les maisons sont de granit, avec de grandes caves, de grands greniers, et les Solignacois vivent ainsi entre l’abondance des vins ou des piquettes et l’abondance des fruits. Les deux essences principales sont le châtaignier, le peuplier, et, sur les pentes, le cyprès. Les peupliers y agitent sans arrêt leurs feuillages. Le savant qui trouva la méthode pour utiliser la force des marées, vient souvent les écouter, et cherche un moyen de capter toute cette douceur et tout ce bruissement. Devant le Café du Commerce, chaque soir, il se sent pénétré de la même émotion qui le force à boire le même Byrrh, car, si tous les êtres sont différents en France, tous les jours et toutes les consommations y sont semblables.

CHAPITRE QUATRIÈME

De même que c’est toujours le matin où le grand romancier a décidé, après deux années perdues, de commencer un roman, que monte lui faire une visite un camarade de collège dont l’ambition est de questionner en détail sur ses goûts un romancier et d’apprendre de lui s’il a aimé ; de même que le poète installé à l’aube dans la prairie voit son poème intérieur sapé par le bruit des lavoirs, qu’il décrète en vain applaudissements de l’horizon ; de même que c’est le jour où le méchant a juré d’être bon, que ses créanciers, avertis par des impondérables, précipitent sur lui leurs encaisseurs, dont il arrive, de rage, à tuer le dernier : – tout au contraire, moi qui avais décidé d’être ce matin-là sans beauté, lâche et paresseux, je fus comblé en ouvrant ma fenêtre. Le ciel était bleu, à part trois ou quatre nuages ronds qui tournaient à la manière du soleil. Il faisait éclatant ; de la neige, séparés comme les grains d’un riz à l’indienne, chacun des cristaux étincelait à son compte, et tous les humains qui ont un vœu de gymnastique suédoise à leur lever s’en acquittaient, pour la première fois de leur vie, sans rechigner contre la Suède.

J’achevais ma courte vie nue de la journée, quand un gaillard entra, s’inclina devant moi jusqu’à terre, – c’était la première fois que j’étais adoré sans voile, – et poussa le cri que deux ou trois millions d’Allemands rugissent en se présentant…

— Meyer !

J’affectai d’entendre ce nom pour la première fois, et il le fit alors précéder d’un correctif qui réduisait à deux ou trois cent mille le nombre de ses possesseurs.

— Doktor Meyer !

Enfin, d’autres explications me révélèrent que l’Université de Munich avait organisé les étudiants pauvres ou bénévoles en une association de guides, chargés de diriger les visiteurs étrangers en Bavière. Le doktor Meyer avait reçu l’ordre de se présenter chez moi, et se plaçait à ma disposition pour l’un des trois itinéraires.

Le premier comprenait un voyage aux châteaux de Bavière, construits par Louis II, Chiemsee pour détruire dans les imaginations allemandes la hantise de Versailles, Linderhof celle de Trianon, Neuschwanstein celle de Carcassonne, et aux souvenirs de toutes les invasions françaises en Tyrol et en pays munichois. On pouvait réclamer de l’Université pour guides spéciaux les descendants d’anciens émigrés de la Révocation de l’Édit de Nantes. Tous les Franzosenstege, pistes et sentiers par lesquels les troupes de Napoléon avaient débordé la vallée d’Innsbrück, étaient piqués de poteaux infamants. On voyait même, affreux vestige, une trace de balle dans un mur à Mittenwald.

Le deuxième itinéraire, recommandé tout spécialement aux Canadiens, amis de l’ordre et de la religion, comprenait un pèlerinage à tous les points de Munich où la révolution, manœuvre de la France, avait sévi quatorze jours : le lycée Luitpold, où le jeune Toller, disciple assurément de Loriot et de Cachin, deux Français, avait donné l’ordre de fusiller la comtesse Westarp ; la prison de Stadelheim, sur le chemin de laquelle Landauer, disciple du Parisien d’adoption Jean-Jacques Rousseau, avait été assommé après avoir écrit un livre si nul sur Shakespeare ; les caves où les deux femmes otages avaient été violées par quatorze révolutionnaires avec tous les raffinements et cruautés que prescrit dans ses livres le marquis de Sade, le honteux Français.

Le troisième était le plus dispendieux, cinq mille marks versés d’avance, mille devant être remis à l’Orgesh, mille au Schutzbund et mille à la Frauenliga. Mais il comprenait une visite à Ludendorff, l’invaincu signataire de l’armistice, à Rupprecht, le roi déposé toujours régnant, à un professeur de l’Université qui jurait à chaque membre de la caravane avoir falsifié les documents de la chancellerie bavaroise pour plaire à Kurt Eisner, à l’ancienne espionne des Français, la danseuse Menda Sacchi, qui avait assisté aux orgies de Joffre et vu chaque soir la péniche incliner du côté des chambres de dames ; enfin, au président des anciens Bavarois de la Légion étrangère. Pour que cette promenade historique demeurât une excursion, on avait réparti chacune de ces personnalités dans un site connu, en particulier au bord d’un lac, et je n’avais qu’à choisir les lacs que je préférais si je voulais, par leur couleur. Le professeur habitait Schlendorf sur le lac Kochel, qui est le plus bleu. Menda Sacchi, dans le chalet suprême du Peissemberg, le Rigi bavarois, au-dessus du lac de Starnberg, qui est le plus sensible aux rayons du soleil levant : elle était levée avant l’aube. C’était la tournée préférée des Américains, auxquels des permissions spéciales étaient données pour nager d’île en île, tirer le chamois, et celle que M. Hearst avait publiée dans les cent premiers journaux des États-Unis, avec, triomphe typographique, un échantillonnage des eaux de chaque lac en regard de chaque portrait et de chaque autographe. Pour les dames, une section d’étudiantes aussi se formait, distribuée en trois sections, naïves, averties et indifférentes. Mais déjà la doctoresse Meyer, sa sœur, se mettait à mes ordres pour sœurs et cousines éclairées ou non, ou bien, car le voyage avec les femmes peut être préféré des esprits canadiens, amis de la sensibilité et du cœur, pour moi-même.

Comme je congédiais le Dr Meyer qui m’indiquait in extremis, confus peut-être de son origine plébéienne, un étudiant duc, j’aperçus dans une des boîtes en verre de la cour Zelten en personne, assis près d’un casquettier et qui, toutes les minutes, pour tromper sans doute une surveillance, se coiffait d’une casquette. Il poussait la conscience jusqu’à ne jamais essayer la même, parfois sa coiffure tombait au-dessous des oreilles, parfois elle ne dépassait pas le haut du crâne. De mon poste, j’avais l’impression que sa tête enflait et diminuait. Je crus qu’il m’avait découvert et me cherchait, mais il n’en était rien. Bientôt, il sortit, tête nue cette fois, comme il en avait l’habitude au cœur même de l’hiver, et je courus à sa poursuite.

Le ciel n’avait plus un nuage. Dans les rues ensoleillées, toutes les petites filles et pas mal de grandes personnes suivaient un chemin bizarre, car elles s’amusaient à ne marcher que sur la neige vierge. Les hautes bourgeoises de Munich sortaient des églises, et tout ce que recelait en fourrures la capitale, du renard bleu à la loutre et à la belette, dirigeait leurs porteuses vers les retraites mêmes qu’eussent choisies les animaux vivants, le Jardin Anglais et les bords de l’Isar. À chaque angle de rue, les mendiants qui, jadis, en hiver, perdaient tant de pfennigs dans la neige, se réjouissaient de la monnaie-papier qu’on y retrouve aisément. Le peuple bavarois circulait en vêtements neufs, en gants neufs, en chapeaux neufs, mais étoffes et feutres étaient rêches à la vue, au toucher, et les plus colorés semblaient des coupons noirs reteints. J’avais presque rattrapé Zelten à la Halle des Maréchaux. Dans la Ludwigstrasse, large de trente-sept mètres, sans boutiques, et bordée de palais, il avança d’une marche en crémaillère, passant d’un trottoir l’autre, comme nous le faisions boulevard Saint Michel pour éviter les magasins où nous avions des dettes. Que pouvait bien devoir Zelten au prince Theodor, à la Bibliothèque royale, et à la maison florentine du duc zu Bayern, notre protecteur aujourd’hui mort, l’octogénaire ami des jeux de mots, et qui adorait les vers français, surtout Victor Hugo parce qu’il confondait les rimes avec les calembours ? À quoi pensait Zelten au pied de sa loggia ? Au fameux jeu de mots sur le premier consul qu’on prépare en mettant de côté un petit pois dans son assiette et, que le duc d’ailleurs, en disant Napoléon au lieu de Bonaparte, avait piteusement raté ? À son succès, le jour où il avait demandé au duc dont l’amie Tordek s’était pour le déjeuner déguisée en oiseau, son avis sur l’Avis ? Aux larmes d’émotion du duc le jour où nous lui avions appris le distique :

 

Gall, amant de la reine, alla, tour magnanime,

Galamment, de l’Arène à la tour Magne, à Nîmes ;

 

qu’il récita dans la suite en se trompant à peine, disant tout au plus magnifique au lieu de magnanime, et Peste au lieu de Gall ? Les fenêtres aujourd’hui étaient closes ; je voyais pour la première fois le revers des volets sur lesquels étaient peints à droite un cygne et à gauche une femme nue… Quelque rébus sans doute au sujet de Léda… Puis, suivant sa piste de trappeur, Zelten repassa sous la porte de la Victoire, séparé de moi maintenant par un cortège d’étudiants en autos, équipés de rapières et de baudriers, debout à huit dans chaque voiture autour de la bannière du Korps, et qui se rendaient à la séance inaugurale en taxis, comme nos soldats s’étaient rendus à la Marne, n’eût pas manqué de dire le correspondant particulier d’un journal parisien. Je le retrouvai au Jardin Royal. Il le traversa en flânant, de cet air amical que lui donnait aussi le Luxembourg, caressant, à défaut d’enfants ou de chiens, les lions en pierre épars et dont la présence semblait moins justifiée, depuis que la neige recouvrait le dessin des parterres. L’Isar, aujourd’hui, était plus impétueuse, la Bavière avait respiré cette nuit et redonné à ses torrents un peu de pente. Zelten attendit sur le pont, penché vers l’eau, comme ce petit homme inconnu qui fit donner Strasbourg aux Français. Puis il appuya le dos contre le parapet, regarda non moins longuement le ciel, comme cet autre petit homme qui donna notre planète au soleil, et posant enfin ses regards à sa hauteur, il aperçut une grande fille blonde, vers laquelle il courut et qu’il prit par le bras… Je les suivis.

… Je les suivis, car les drames qui se jouent dans une ville se jouent toujours, comptât-elle huit cent mille habitants, entre un nombre restreint de personnages. La personne blonde était l’infirmière de Kleist.

 

*

 

Je les suivis par un itinéraire connu, indiqué par trois étoiles dans le Baedeker Amoureux de Mme von Buchen-Stettenbach comme le plus important de Munich, celui où Lola Montez avait embrassé le roi devant la reine, prise soudain d’attendrissement à la vue du shako royal cabossé par le chambellan, où le ténor Pfohl s’était, par désespoir, coupé la langue se condamnant à ne plus chanter que les vocalises et où moi-même, mais ce n’était pas sur le Guide m’étant trompé de vingt-quatre heures pour un rendez-vous, je m’étais obstiné et j’avais attendu un jour entier sans vouloir me plier au sort et sans rentrer chez moi. Une Américaine m’a dit que c’était la plus longue attente amoureuse en plein air du monde. Nous étions en juillet, la nuit du moins fut brève, les sentinelles de la Résidence se relayaient et me reconnaissaient après chaque garde, jusqu’à cinq heures juste de l’après-midi où enfin, toute rose et fière d’être exacte, Fritzi leur était apparue. Il me semblait presque, aujourd’hui, tant le détail des frontons et les écorchures aux plaques indicatrices m’étaient familières, n’en être jamais parti, attendre encore… Mais ce n’était pas un chemin d’amoureux que suivaient Zelten et sa compagne. Ils discutaient avec une volubilité qui permettait d’affirmer qu’aucun d’eux ne se préparait en ce jour à imiter le ténor Pfohl. Ils ne m’entendaient pas, à cause de la neige, mais, tournant en rond autour des mêmes plates-bandes, ils virent aux traces de pas qu’on les suivait, et je fus pris.

Zelten me présenta sous mon nom canadien, tout joyeux, puis me désigna son amie.

— Fräulein Eva von Schwanhofer, dit-il.

Je regardais Eva avec admiration. Tout ce que je savais d’elle, le nombre de décimètres qu’elle cubait dans l’air, le nombre exact de verstes ou de lieues marines que donneraient ses cheveux noués bout à bout, je l’oubliai soudain, et tous ces chiffres placés par deux ou trois sur chaque partie de son corps, la Providence qui me l’offrait les effaça comme elle efface le prix de ses cadeaux. J’avais déjà rencontré Eva voilà quinze ans, alors qu’elle en avait six ou sept, chez le peintre Franz Stuck, dont son père était l’ami le plus intime, et les seuls portraits féminins que Stuck ait alors peints sans adjonction de serpents, d’hydres, de dieux Pan et de salamandres étaient justement ceux de la petite Eva, dont l’innocence arrivait seule à muer le décor infernal en fauteuils, en roses et en théières. Je l’avais rencontrée un de ces jours néfastes pour les fillettes, où elle était tombée sur la mosaïque de la villa grecque de Stuck, où elle s’était ouvert le front à un stylobate, où elle avait déchiré sa robe à un modillon spartiate, le jour où peut-être lui aurait été épargnée toute mésaventure dans une demeure égyptienne ou un chalet mauresque, mais où les démons hellènes la poursuivirent jusqu’au premier sang. C’est moi qui avais essuyé ce sang, qui l’avais consolée de mes bras modernes, arrachée à ce sol et à ces accidents antiques, qui avais appuyé sa chevelure alors encore non graduée contre mon cœur contemporain, et je l’avais consolée avec une chanson française. Je doutais aujourd’hui de l’efficacité du même remède pour égayer son visage, dont l’hostilité défiait tout instrument de mesure. Jusqu’à la guerre, par les tableaux de Stuck, que reproduisaient les catalogues, j’avais été tenu à jour de sa beauté et de sa croissance ; je savais qu’en 1908 on lui avait percé les oreilles ; je ne le savais plus en 1910, date à laquelle elle avait adopté les cheveux en coquille ; je savais qu’en 1913, elle aurait pu commencer cette tendre occupation de vérification demandée par le major Schiffl et qui consiste à caresser de son menton sa gorge ; qu’en 1914 enfin, dans le coin droit du tableau, le serpent bleu s’était glissé. Sur tous ces portraits, elle portait une robe du même rouge ; on devinait à je ne sais quoi que c’était par sa volonté et non par celle du peintre, et, entre son manteau de lynx et son corps de lait, je devinais, aujourd’hui encore, entretenue par la guerre et la révolution, la tunique de braise. Elle accueillit sans prévenance mes allusions à la villa Stuck, me refusa ce mot aimable sur Québec que depuis hier dans mes visites on m’avait habitué à recevoir, dédain pour le Canada auquel je fus étonné de me trouver sensible. Elle discuta l’utilité des leçons de Kleist, et se réjouit tout haut de la décision des maîtres de langue bavarois qui avaient décrété dans les gymnases de remplacer le français par l’espagnol. Elle se félicita que les professeurs de maintien, de la Souabe à la Franconie, eussent approuvé en chœur le boycottage, s’engageant à remplacer désormais la révérence française par un pas qu’ils venaient d’inventer et qui s’appelait révérence Meyer-Goya. J’avais peine à reconnaître dans cette personne revêche la fille du bon vieux Schwanhofer.

Schwanhofer, mort depuis douze ans, avait été de 1880 à 1900 le romancier allemand le plus aimé des femmes, et la carte postale de sa main tenant une plume de cygne (Die Schwanfeder) avait battu le record de vente atteint par la photographie du cœur d’Hebbel et du front de Beethoven. Dès son premier roman, comme si tous les auteurs jusqu’à ce jour ne les avaient que calomniées et insultées, les femmes bavaroises s’étaient constituées en ligue (Die Schwanhofer Frauenliga) pour surveiller en lui et développer au besoin cette conception merveilleuse et enchantée du démon-ange féminin, du démon-ange munichois en particulier, et assurer audit démon une publicité éternelle. Toute personne, homme ou femme, qui eût pu le troubler dans sa dévotion, avait été impitoyablement écartée, et deux jumelles l’avaient séquestré au nom de la Liga dans le château de Linderhof, prêté par le roi Otto. Vertueuses toutes deux mais passionnées, belles et modestes, fières de leurs petits défauts et humbles de leurs grandes qualités, – dont la moindre était de remplacer les touches noires des pianos par de l’ivoire mordoré, – n’entrant à la chapelle qu’inondées de voiles, se baignant nues, entre ces deux extrêmes imaginant une gamme complète, le décolletage pour le thé dans le Monoptéros, le travesti à crevés pour les dîners dans la Grotte bleue, un seul bras nu pour la lecture au pavillon Velleda, se dorant un soir des pieds à la tête et se détachant soudain, dans le parc, sur le passage du romancier, du soleil et des gigantesques statues dorées de Flore et de Ninon auxquelles elles étaient collées, Emma et Amalia de Hohenriff donnaient chaque jour à Schwanhofer le spectacle, à peine truqué dans ce décor, des antinomies qui animent le corps-âme des ondines, des walkyries et des femmes, – la vue de la cadette corroborant plus qu’une preuve la vue de la première. J’avais eu l’autorisation d’approcher Schwan (on l’appelait tout court le Cygne), car Fritzi, qui était du comité de la Liga, avait ébruité pour ma gloire mon attente d’un jour, et de la part d’un fournisseur j’apportais à Amalia un sachet de cette poudre d’or dont on faisait au château une telle consommation. Il vivait dans une aile réputée romantique, où les murs de stuc cédaient sous les doigts, mais dont le parquet et les plinthes étaient de marbre noir, et où la petite Eva avait tout avantage à se cogner et non à tomber. Il avait une tête de mari parfait, non pas exactement la tête de ceux qui seront ou sont trompés, mais de ceux qui l’ont été à foison dans une existence antérieure par je ne sais quels êtres, que des raisons de conservation et de politesse humaines protègent sur la terre de ce petit ennui, mais que dans l’existence immédiatement prochaine, tous les archanges et séraphins feront cocu. Depuis son premier roman sur Lilith (la dernière peut-être qui le trompa avant sa naissance terrestre), jusqu’à sa Suite sur la Reine de Saba (celle peut-être qui le trompe depuis douze ans), et en passant par la multitude fidèle de ses héroïnes modernes, il avait attiré sur les femmes de l’Allemagne du Sud une particulière faveur, dont l’effet se faisait sentir l’été dans les casinos de la Baltique et en hiver de Davos à Vienne par la qualité de leurs flirts. Vingt fois des privat-docents de Heidelberg trompés et furieux, des chefs d’orchestre de Salzbourg bernés, ou de jeunes et vieilles personnes de Dantzig et de Stettin jalouses des perfections méridionales avaient tenté d’introduire le doute en son âme. Emma avait surpris dans la malle d’une copiste, – le jour par bonheur de son engagement, – la Religieuse de Diderot, Schopenhauer, dont le Cygne n’avait lu que l’édition pour jeunes filles, et des albums complets aussi de photographies d’art pour lesquelles une archiduchesse respectée de l’univers servait de modèle nu, les bas peints au pinceau. Elle avait arrêté également un microphone, envoi d’une anonyme, qui répétait les dix premières phrases prononcées par une héroïne paneuropéenne qu’adorait Schwan, le jour du départ vers Samoa de l’ami pour lequel elle avait renoncé à ses titres et peut-être à la couronne : – « Quelle sale histoire que la pluie !… Ma paupière droite remue, on parle de moi !… J’ai envie de poireaux à déjeuner, c’est l’asperge du pauvre !… Quels beaux yeux ont les marins mais quelle dégoûtante histoire que la pluie, au moins le soleil réchauffe !… » Une autre fois, le gros acteur Bauberger avait été introduit par surprise dans Linderhof où il lui fut mandé que Lili Arlberg le lâchait, mais il s’était borné à briser les cloches à melon du jardin, ce qui n’avait pu que déprécier encore, vis-à-vis de Schwanhofer, le coefficient de l’âme masculine. Il fallut, pour qu’il commençât à concevoir l’ombre d’un soupçon, l’y préparer par une série de méprises savamment graduées, dont la première lui fit trouver Thérèse Rosenwald dans les bras de son propre frère. Cependant, la petite Eva, soucieuse déjà de son teint et redoutant la poudre d’or d’Amalia à l’égal de la poudre de riz, croissait en vertu et en gorge tiède parmi des peintres et des poètes dont le dessein bien déterminé était de lui faire réparer un jour vis-à-vis de leur sexe l’injustice de Schwanhofer.

— Ma cousine Eva, dit Zelten, est l’infirmière qui a guéri Kleist.

— En quoi cela regarde-t-il votre ami ? dit Eva.

— C’est elle qui l’a baptisé Siegfried, continuait Zelten, parce qu’il ne connaîtra jamais son père ni sa mère, et Kleist, en souvenir de notre plus grand poète, car la balle qui enleva la vie à Kleist et la mémoire à Siegfried pénétra juste à la même place. L’un perdit par elle sa vieillesse, l’autre son enfance…

Toute la dilatation en millimètres que donnait la colère au corps modèle du Major Schiffl, je pus la constater en cet instant. D’autant plus que Zelten, qui ce jour-là manquait de tact, se mit à raconter son amour malheureux pour Eva…

— Le 2 juin 1915, dit-il, je peux te l’avouer maintenant, je m’étais juré de t’enlever… Tu as été sauvée par un triolet que j’avais promis au Berliner Tageblatt et que je ne pouvais remettre… Que tes baisers sont doucereux !

Car Zelten n’avait pu s’habituer à dire « doux » au lieu de « doucereux ».

— Vous êtes fou, ce matin, Zelten ! Cet étranger est gêné de vos paroles…

Zelten se mit à rire…

— Ma petite Eva, dit-il, je vais te conter une histoire. Il y a dix-huit ans j’en avais dix-huit. Tu sais comment m’éleva mon grand-père. Je vivais étendu, à cause de ma coxalgie, et de ma naissance au jour de la guérison je n’ai pas aperçu un jeune visage… Ce n’était pas que mon grand-père l’eût voulu, mais le précepteur, la cuisinière, les valets étaient de son âge, et l’on écartait tout enfant pour que je ne souffrisse pas de sa vue. On ne me promenait que dans le parc, où les statues de personnes que mon maître disait jeunes, Proserpine, la reine Louise, offraient une tête sans nez et décrépite, – et jusqu’au pavillon du Grand Électeur, converti lui aussi, mais par la municipalité, en asile de vieillards. Si bien que les éléments de la beauté humaine étaient pour moi des yeux usés et lavés, une voix aigre et sourde, les cheveux blancs et le craquement des genoux. Les traits normaux et officiels c’étaient les veines gonflées, les éclats de sang dans les yeux ou sur le nez, les mains tremblantes. J’aime mieux ne pas vous dire comment j’imaginais les héros de mon histoire sainte ou de la littérature, ce qu’était le père Anchise pour moi, le père Mathusalem, ou la mère Hécube, puisque je croyais jeunes les octogénaires qui m’entouraient. Puis je fus guéri, et le soir vint où j’eus la permission de partir pour Munich. C’était la nuit, et une veille de Fasching. Toutes les puissances maléfiques de la Bavière avaient pris à cette heure leurs formes les plus jeunes, mais toutes d’ailleurs, et dans la rue et à la redoute du Volkstheater où mon précepteur me dirigea d’office, louant à la porte des dominos, étaient masquées. Le bal commençait. Les loges des barons et des banquiers avaient baissé leur pont-levis jusqu’au parterre et favorisaient l’échange de corps à peu près nus, à peine agrémentés d’une épingle ou d’une ceinture qui permettaient de les reconnaître pour ceux d’une bayadère ou d’une dame de pique. De ma cage en peluche rouge, à peu près ivre d’ailleurs, moi pour qui les corps humains n’avaient guère été jusqu’ici que des os et des tendons, j’admirais leur souplesse, leurs bonds, leur peau. Aucun ne craquait, et si je fermais les yeux quand l’un d’eux passait près de moi, c’était un froissement incomparable. La matière humaine soudain devenait nouvelle, mais les visages étaient toujours masqués. J’imaginais moins que jamais une tête digne de ces corps, et la jeunesse au carrefour des sens. Incapable d’attendre le premier coup de minuit qui allait faire tomber les loups de toute tête non titrée et non marquée de la vérole, trop timide et trop éloigné du parterre pour arracher celui d’une femme, je me penchai, et tirai à moi, de la loge voisine, celui d’un grand jeune homme. Je vis alors, je vis, – et ce fut pour moi comme si en écorchant un lièvre je trouvais sous la peau un petit corps d’enfant, – un visage de dix-huit ans, des joues, des yeux, des lèvres, des dents de dix-huit ans, le visage enfin de celui qui est là et que vous appelez un étranger !

Il me regarda tendrement, mon visage d’aujourd’hui masqué pour lui de mon visage de la redoute…

Mais Eva haussait les épaules… Je prétextai un rendez-vous et les laissai…

 

*

 

Kleist ne fit aucune allusion à ma lettre, mais à la façon dont il me serra la main, je compris qu’il l’avait reçue. La leçon fut moins bonne que la veille, il était distrait. Le chapitre du Coiffeur, de la visite au Musée Grévin n’arrivèrent point à le captiver. Je crus qu’il attendait Eva, mais j’appris bientôt qu’il s’agissait d’une triste visite. Il m’apparaissait non pas transformé depuis hier, mais plus ressemblant à la dernière image que j’avais conservée de lui. J’appris à la fin de la soirée pourquoi il avait enlevé ses lunettes et se condamnait à plus de myopie, écourté sa barbe, coupé ses cheveux. Sa chemise était à col souple et ouvert, ses escarpins laissaient voir presque entièrement ses pieds. De tout son être il était bon, affectueux, mais hors du présent. Je me souvenais avoir éprouvé à un degré plus faible la même impression, et il me revint que c’était à la Fourrière. Chaque chien sur mon passage se relevait, l’oreille contractée pour donner à l’onde sonore la forme de son nom, s’étalait pour indiquer sur lui ce qu’il croyait sa marque. Un flux et un reflux de souffrance agitait les toisons des caniches bruns comme le vrai flux un bouquet d’algues. Le mal de Kleist était aujourd’hui de cet ordre. Il offrait un long cou sans collier. Il avait sur l’épaule deux grains en croix : je le sentais désolé de ne pouvoir montrer son épaule. Au lieu de combattre ses tics, il les amplifiait ; il donnait carte blanche à tous ces petits sursauts mécaniques qui seuls peut-être pouvaient désormais lui rendre une famille et un passé. Toujours comme ces chiens perdus qui furent réputés toute leur vie méchants et dangereux et qui aujourd’hui vous pourlèchent, je le devinais disposé à montrer ses tendresses et ses pensées les plus secrètes, comme si c’était à une pensée secrète qu’il dût être un jour reconnu, ou à son opinion la plus sincère sur la neige et sur la pluie. Aussi, dès que le prince Heinrich fut arrivé et qu’il l’eut installé sur le sofa dont la pancarte fut ainsi cachée,

 

« Ici cesse la neige et s’apaise le vent :

« Du repos je suis le divan…

 

Kleist rejeta manuel, grammaire, et se refusa à parler d’autre chose que de l’âme de la guerre, de l’Europe, secouant ces mots autour de lui comme un cheval, dans la forêt profonde ou dans la nuit qu’il prend pour la forêt, ses grelots.

Un malade n’attend que le mot le plus voisin de son mal pour y revenir… Comme j’avais prononcé le mot « allemand » :

— Monsieur Chapdelaine, demanda Kleist, que pensez-vous de l’Allemagne au Canada ?

J’acceptai un débat qui allait me permettre de voir où en était Kleist avec l’Allemagne, de voir si j’avais quelque chance de le regagner en l’amenant à choisir peu à peu entre les habitudes et les passions des deux pays, comme on l’eût fait dans un roman, ou si je devais me résoudre à lui annoncer un beau jour la vérité.

On pensait de l’Allemagne, selon moi, que c’était un grand pays, plein de musiciens en uniforme, de soldats en civil, industrieux, actif, dont la barre était tenue par des antisémites aux heures éclatantes de l’année, par des sémites à toutes les autres, et mal disposé, ou mal préparé, à remplir une seule minute les engagements répartis pour lui sur chaque instant de son prochain demi-siècle.

— Et de la France, qu’en pensez-vous ?

— Ce qu’on pense de la France au Canada ?

— Oui, un marchand de Québec, comment la juge-t-il ?

Le marchand de Québec pensait que la France est un pays riche en églises, pauvre en baptêmes, et qui, par de petits bourgeois trop mesquins dans le détail et trop larges dans leurs vues, dirigeait depuis six ans l’Europe avec honnêteté et non sans honneur.

Le prince et Kleist se mirent à rire.

— Et vous, me demanda Kleist, reprochez-vous quelque chose à l’Allemagne ?

— Oui ; en trois jours, la lecture de ses journaux m’y autorise.

— Mais encore ?

— J’accuse l’Allemagne d’écrire le mot Bureau Burö et le mot Cakes Kehs. J’accuse l’Allemagne d’attaquer au bâton chaque jour ou d’inonder d’immondices le gardien du monument de Turenne. Je l’accuse d’écrire, sous la signature Trossinger, que Balzac est une brute, Racine un pourceau, et Molière un chancre. Je l’accuse, chez le coiffeur, de me faire passer le blaireau exclusivement sur les lèvres alors que ma barbe est confinée à mon menton. J’accuse aussi l’Allemagne d’accuser tout le monde.

Le prince dit :

— Nous autres Allemands l’accusons de bien d’autres fautes encore, et c’est ce qui enlève du poids à vos accusations. Je vous connais, monsieur Chapdelaine, je vois quel penchant vous avez eu pour notre pays et quelle curiosité il vous inspire. Je ne sais si on le calomnie mais je suis certain qu’on se méprend sur le fond de son âme. Vous avez devant vous deux Allemands bien différents : S’il m’est permis de commencer par moi, pour que la démonstration soit plus claire, j’appartiens depuis douze cents ans au plus petit État de l’Allemagne, j’en connais chaque artisan, chaque cultivateur, j’étais appelé un jour à en devenir le souverain. Siegfried, au contraire, c’est l’Allemand idéal, il n’est fils ni de la Prusse, ni de la Bavière, ni de Bade. Son infortune lui a du moins valu d’être l’unique représentant réel d’une race qui compte soixante millions de défenseurs. Or, je vous assure que si votre Amérique et si la France connaissaient notre pensée, la pensée des deux Allemands qui sont aux deux extrémités de l’Allemagne, elles se rassureraient vite.

— Elles sont rassurées sur vous deux, dis-je, mais il reste les intermédiaires…

— Aucun juge n’a jamais été plus sévère pour l’Allemagne, reprit le prince, que l’Allemand lui-même. Je ne sais, monsieur Chapdelaine, de quelle façon les écrivains canadiens disent ses vérités au Canada. Je sais, en ce qui concerne la France, que vous trouverez tout juste dans son immense production un auteur prêt à confesser que les terrains vagues autour de Paris sont dépassés en beauté par les Alpes autour de Vienne, et que le sonnet d’Arvers est d’un développement moins varié que les Lusiades. Peut-être est-ce par politesse, et manque-t-on de tact à parler de ses défauts… Mais ni Heine, ni Nietzsche ne se sont sentis assez polis pour dissimuler à l’Allemagne, quand ils le crurent nécessaire, sa servilité et sa lourdeur, et si j’étais un écrivain et non un prince, ou simplement si j’avais un nom au lieu d’un numéro à ajouter à mon prénom, je n’hésiterais pas à faire comme eux. Je crois cependant qu’aujourd’hui ce serait ne pas être juste. On ne peut guère accuser un pays que s’il se détourne de la voie que Dieu lui a tracée, s’il renonce à sa mission et à ses vocations, et, au-dessous d’apparences attristantes, je n’ai pas l’impression que l’Allemagne, ni pendant la guerre, ni depuis, y ait renoncé. Nous parlerons de cela un autre jour, mais apprenez que c’est une impropriété de parler d’une Allemagne en guerre, et d’une Allemagne en paix. Il n’y a que l’Allemagne. Entre la paix allemande et la guerre allemande, il n’y a pas, comme entre la paix française et la guerre française, une différence de nature, mais de degré. La guerre ne transforme ni nos âmes ni nos mœurs. Le jour de la mobilisation, les sergents n’ont pas eu à distribuer à nos soldats, comme ils le devaient en Angleterre et en France, avec les musettes et les jambières, des sentiments homicides nouveaux pour eux et à leur en apprendre le maniement. De 1914 à 1918, les femmes allemandes ont à peine trompé davantage leurs maris, les collectionneurs de livres libertins augmentèrent à peine leurs achats, les littérateurs ne se turent point. Tant c’est le paroxysme qui est normal en Allemagne, et non l’ordre ! Tant ses énormes fleuves témoignent physiquement de son artériosclérose ! Tant la passion et non la raison ! Le seul sage que l’Allemagne ait produit se trouve être son plus grand homme, mais il est à peu près le seul, alors que dans le moindre bourg français de la côte méditerranéenne, Cassis ou Carqueiranne, le reflet qui a caressé le front de Goethe et qui s’accroche d’ailleurs depuis sa mort à chacun de ses bustes, se pose chaque jour sur le visage du brigadier du port et du receveur en retraite…

Sur le front de Kleist, une tache de soleil jouait. Le prince se tut, la regarda. Il avait le choix : il pouvait croire que c’était là le second reflet de la sagesse sur une tête allemande, ou plus simplement, comme dans les music-halls une lumière annonce la fin du numéro, qu’il devait passer maintenant la parole à Siegfried… J’aidai à cette interprétation en me tournant vers mon ami. Kleist se préparait d’ailleurs à parler ; à dire sur l’Allemagne sa pensée profonde, qu’il n’éprouvait plus le besoin, depuis la lettre de Solignac, de me cacher, pensée qu’il croyait inspirée en lui par Mommsen et Treitschke, alors qu’elle l’était par Michelet et par Renan, avec des détails d’expression qu’il croyait empruntés à Dehmel ou à Gottfried Keller et qui étaient du Toulet ou du Moréas, et parfois des hésitations, qu’il attribuait à Luther, à Hauptmann, mais qui lui venaient en fait de Montaigne ou de France…

— Monsieur Chapdelaine, dit-il, ne m’en veuillez pas si j’élimine du débat votre continent. Les États-Unis n’ont jamais compris la guerre et n’y ont pas pris part. Ils ont, tout au plus, pris part à une autre mêlée qui se livrait en même temps et sur les mêmes champs de bataille. Les États-Unis n’imaginent pas d’autre guerre que la guerre civile. C’est toujours eux-mêmes et celui de leurs défauts que personnifie la nation ennemie qu’ils combattent dans chaque guerre. Ils appellent la guerre une crise morale. Quand ils étaient Anglais, ils se battirent avec les Anglais ; dès qu’ils ont été Américains, ils se sont battus entre Américains ; le jour où ils ont été suffisamment germanisés dans leurs mœurs et leur culture, ils se sont rués contre les Germains. Le premier Américain qui fit un prisonnier en 1917 s’appelait Meyer, et son prisonnier aussi. En Allemagne, nous n’avons jamais pris au sérieux cette brouille de famille. Mais la guerre a été réelle entre l’Allemagne et la France. Il est vain de discuter le problème des responsables. L’Allemagne est responsable, pour la raison que l’Allemagne est le mouvement et la France le repos. Aucun peuple ne jouit plus de ce qu’il possède et ne se limite plus à cette possession que le peuple français, n’est plus heureux de bonheurs, souvent fictifs et fragmentaires comme la propriété de la Martinique, de Pondichéry, débris d’empires coloniaux, ou du savant Adler et de celui qui prévit le téléphone, débris de l’empire des ondes aériennes et sonores : – ce qui est signe de paix. Aucun peuple n’attache plus ses désirs à ce qu’il n’a pas que le peuple allemand, – signe de guerre. Il désire Besançon, Grenoble, il réclame Chopin, Franck ; il baptise Roger de la Bruyère, Roger van der Wayden dans un appétit d’annexion souterraine auquel pas un professeur ordinaire ou un privat-docent ne s’est refusé, il a annexé les cathédrales gothiques, les colonies hollandaises et l’Algérie, les épopées françaises ; et les malheureux artistes et savants neutres, aux environs de la cuvette allemande, ne s’en tirent, comme des mouches d’une jarre à crème, qu’avec des appellations teutonnes qui les suivent désormais dans tous les manuels. L’Allemagne voulait gagner la guerre pour que la ville où naquit Pasteur fût allemande, et cette année, le jour de son centenaire, Pasteur, seconde naissance, aurait été proclamé Allemand… Mais qu’en concluez-vous ? Moi, j’en conclus que son orgueil et son appétit de querelles ont pu être cette fois justement refrénés. Mais c’est tout. L’Allemagne est aussi vivante aujourd’hui qu’hier. Le mot France et le mot Allemagne ne sont à peu près plus et n’ont jamais été pour le monde des expressions géographiques, ce sont des termes moraux… Plus on démembre l’une d’elles, plus sa puissance non temporelle, comme celle de la papauté, s’accroît. Pourquoi alors continuer de juger comme un simple attentat à la propriété, une explosion qui était à la vie moderne ce qu’est une passion dans un cœur. L’Allemand a été soudain amoureux de l’univers. Depuis cinquante ans, l’échelle qui servait au maître d’école pour ses leçons de choses, au brasseur pour le diamètre de ses tonneaux, au fabricant de clous pour la longueur de ses clous, était graduée à l’usage de l’univers. Pas une carte du monde, des océans, des astres, où la couleur réservée à l’Allemagne n’inondât soudain le Brésil entier, le Gulf-Stream, et quelque constellation. Nous prenions la terre comme on prend une femme : en étant là continuellement ; en la menant à la musique ; en la menant à la parade ; en adorant les géraniums ; en étant propres, et chacune de nos villes avait sa baignoire ; en allant à Ténériffe par bande d’astronomes quand Mars se rapprochait d’elle et en lui offrant un album d’honneur avec autographe d’Einstein pour cette conjonction ; en faisant verser par des Allemands dans chaque hôtel et dans chaque restaurant du monde entier le café-crème, Wagner et le champagne. Ce qu’on a appelé notre force de propagande n’est pas autre chose. C’est cet amour du globe qui éparpille nos enfants sur chaque continent, d’où s’échappent aussitôt le fumet des choucroutes et les voix des quartettes et des harmonicas ; un amour physique de la planète, qui nous pousse à aimer sa faune et sa flore plus que tout autre peuple, à avoir les plus belles ménageries, les plus beaux herbiers, à fournir de fleurs en cristal les universités asiatiques et tropicales ; et aussi à l’aimer (ce qu’elle sent, prodiguant de préférence à nos chimistes et à nos physiciens ses rayons secrets, ses électricités, ses ectoplasmes), dans ses minéraux et ses essences. Il se trouve qu’en plein siècle nuptial, nous nous sommes heurtés à un peuple qui ne l’aimait plus que d’un vague amour platonique, mais que choquait notre étreinte, car, il faut bien le dire, la terre, nous l’étreignions. Il nous a vaincus, mais, vous qui connaissez la France, monsieur Chapdelaine, vous nous rassureriez et nous consoleriez, si vous preniez sur vous d’affirmer qu’elle est capable de redevenir pour notre planète cet amant. Les houilles de Chine, les insectes du Pacifique, les palmiers du Brésil, les cheveux frisottés des professeurs de Cambridge ont besoin, à certaines époques, d’être caressés par le même souffle, la même main et les mers ouvertes par les mêmes étraves…

Je n’eus pas le temps de répondre que l’Occident eût peut-être préféré d’autre affection que l’amour von Kluck, d’autres tendresses que la tendresse Kronprinz, et qu’il eût peut-être convenu de les réserver d’abord à l’Orient, – car on frappa…

Je vis entrer cinq femmes âgées et un vieillard. Deux d’entre elles portaient de pauvres vêtements ; l’une était une paysanne du Spreewald en costume ; les deux autres et le vieillard paraissaient de condition meilleure. Mais tous avaient en évidence des médaillons avec cheveux, de petites croix avec médailles, et chacun tenait dans la main, comme un ticket d’entrée, une photographie : c’était le lot mensuel des parents de disparus qui avaient cru reconnaître un trait de leur enfant dans les portraits de Kleist. Kleist était sorti de son bureau, pour que ses jambes aussi fussent visibles. Les vieilles le regardaient de loin, n’osant approcher, ne voyant rien sur lui qui rappelât leur fils, mais attendant encore qu’il les reconnût et tâchant de se rendre semblables à ce qu’elles étaient voilà sept ans, voilà vingt ans. On avait allumé tout grand le lustre. Au-dessous de cent bougies, je sentais mon ami misérable et sans nom. Siegfried, Kleist s’étaient écartés de lui, pour laisser la place, si par bonheur il le fallait, au père Strossmeyer, et à Frau Oberrath Friesz, qui pour cette minute les dépassaient en grandeur. Le père Strossmeyer renonça le premier, en homme qu’il était… Puis les femmes partirent… Je les reconduisis jusqu’à la porte… Fatiguées, elles laissaient une trace dans la neige, la trace à peu près d’une femme qui porte un fils.

 

*

 

Quand je quittai mon ami, ni Siegfried ni Kleist n’étaient encore revenus. Leurs ombres libérées avaient quitté jusqu’à la salle, jusqu’à la maison ; elles devaient se plonger avec délices, ombres septentrionales, dans l’échafaudage encore mouvant de la nuit tombante, s’éloignant à jouer avec les ombres des fusains, seules encore intactes, ou les ombres d’enfants, et le prince Heinrich, n’osant même plus prononcer leur nom, essayait d’appeler Forestier d’un mot neutre qui se trouvait être le mot : Mon enfant… Ma décision était prise ; le lendemain soir, à la leçon, je révélerais le secret…

Mais sous ma porte, je trouvai la lettre suivante, écrite à l’encre rouge et en français :

— Devons vous prévenir que vos relations avec S. V. K. hautement suspectes nous sont. De votre départ immédiat le désir exprimons hautement. En tout état de cause avertissons hautement que, si troublez S. V. K. dans état calme péniblement obtenu et interrompez d’un jour son travail, il court risque de mort, ainsi que vous, dont sommes hautement serviteur. Signé : Consul.

 

*

 

Je me vengeai provisoirement de la Consul en envoyant le lendemain à Kleist l’exemple suivant de nomenclature française. Je publierai un jour ces indispensables compléments pratiques à la méthode Berlitz.

 

RÉDACTION ET NOMENCLATURE. LA BAIGNEUSE DE BELLAC.

 

Tu affectas de plonger à ma vue, puis, reparaissant, tu fis les yeux de celle qui revient de grandes profondeurs, de la main tu époussetas sur la surface de l’eau quelques taches ensoleillées comme une femme les traces sur son corsage de la poudre de riz et une ondine les écailles détachées d’elle. Mais tu n’étais pas une ondine. Tu tombais mal, car je connaissais la profondeur de chaque trou de la Bazine. Tu étais dans le trou de soixante-cinq centimètres, assise sur un fond tapissé de chardons d’eau. Tu étais à la place où habite la truite imprenable du département mais combien vulnérable toi-même ! Naïade cul-de-jatte, tu ignorais aussi le nom de ton fleuve.

— C’est la Bazine ! te criai-je.

— Dans quelle rivière se jette-t-elle ? répondis-tu, car tu espérais du moins obtenir ainsi un nom connu.

— Dans le Vincou, criai-je encore.

— Mais le Vincou ?

— Dans la Gartempe.

Tu es obstinée, surtout nue.

— Mais la Gartempe ?

— Dans la Vienne…

Tu ne te doutais pas de ton ridicule, car tu crois que la Vienne se jette dans le Rhône, et dans ces eaux vives qui nourrissent l’Atlantique, après avoir rongé à chaque château du Limousin, du Poitou et de la Touraine, tu donnais, en bombant ta gorge, en alanguissant tes yeux, un reflet destiné à Avignon et à Marseille. Je dus te dire que Young avait remonté cette rivière jusqu’à Nantes. Mais les hommes t’ont toujours plus intéressée que les fleuves, et tu cherchas aussitôt, coupée net au nombril, en sirène, par la rivière noire et la partie de toi posée sur l’eau aussi aride qu’un buste de coiffeur, à relier ce voyageur à quelque courant parisien.

— Young, l’ami de Révillon ?

— Non, l’ami de Pitt.

— Pitt, l’ami de Sacha ?

— Non, l’ami de Mirabeau.

Alors, croyant que Mirabeau était du Nord, à ce nom tu sortis toute nue de l’eau, en baigneuse suédoise…

CHAPITRE CINQUIÈME

Cette nuit-là, je rêvai. Au moment où j’apprenais à Kleist qu’il était Français, Eva me prouvait que j’étais Allemand. Pour éviter le scandale, Kleist prenait mon nom et je prenais le sien. L’aspect du monde se modifiait pour chacun de nous à tel point, le sol se boursouflant pour l’un quand il se dégonflait pour l’autre, que nous avions dû nous séparer. D’un chemin qu’il me disait de plus en plus droit et pavé, Kleist me criait que l’air devenait pour lui plus transparent, qu’on soudait ses raisonnements avec des charnières et ses passions avec des articulations, que les insectes lui paraissaient plus menus, plus effilés, que le chant des oiseaux qu’il avait compris jusqu’à ce jour n’était plus à ses oreilles qu’un ramage, et dès qu’un corbeau croassait, il me réclamait la traduction ; qu’il éprouvait enfin un désir indomptable d’absinthe et d’économies. Il m’appelait d’un mot assez vulgaire : Boche, et se hâtait vers Paris pour entendre enfin Mignon et Les Huguenots. Les êtres humains dans ses environs avaient des pieds de plus en plus petits, tenaient de moins en moins au sol. Les édifices, les plantes, les animaux eux-mêmes avaient autour d’eux une gaine toujours stylisée qui les protégeait d’un regard trop brutal, des chênes Louis XV ombrageaient des chiens Saint-Germain Henri II ; et si quelqu’un mourait sur son chemin, il le saluait profondément, disant pardon à la mort quand elle le bousculait. Moi, sur une colline qui menaçait à chaque instant de me rejeter comme le cercle tournant de Magic-City, je voyais, cramponné à l’arbre d’Adam lui-même, s’accoupler tous les contraires que j’avais jusque-là trouvés séparés, le pin au palmier, le phonographe au rossignol, la Sprée au Fleuve Bleu ; je ne distinguais des hommes et des animaux que leur instrument de fécondation ou de destruction, la trompe gigantesque des moustiques, le formidable pistil des zinnias, l’h aspirée de mes compatriotes ; parfois, j’étais pris de rage, c’était que la Zugspitze, la plus haute montagne allemande, n’eût que 2.963 mètres ; parfois de ravissement, c’était que Louis II de Bavière pressait Wagner sur sa poitrine dont les décorations se collaient automatiquement à la poitrine de Wagner, – alors, je prenais une tendre blonde dans mes bras et la faisais mienne en pleurant. Puis, la colline arrivant à me désarçonner, car j’avais dû lâcher l’arbre en ce dernier événement, je m’éveillai avec une névralgie et des fourmis au pied, faibles agitations qui seraient sans doute devenues dans mon rêve le désir d’épouser Trieste ou de jouer du luth sous le rocher de la Lorelei, et la vie journalière, autrement compliquée, recommença pour moi avec les mouches effilées et le service à déjeuner en lézard.

Je n’eus point une seule fois, dans la semaine qui suivit, la chance de me trouver seul avec Kleist ; son histoire était devenue légendaire, et les visiteurs abondaient. Le fait n’était pas isolé en Allemagne de ces pèlerinages autour d’écrivains sans production ou de peintres sans tableau. Il n’y a plus d’œuvres, ou à peu près, en ce pays ; il n’y a plus que des auteurs. Disparus, ces Berlinois plus semblables à des silhouettes ou à des baudruches qui arrivaient à créer la vie et de lourds volumes, comme les femmes efflanquées, que personne jamais n’aima, à donner à la Prusse dix enfants. Disparus, les bourgeois dont l’histoire se limitait à leurs allées à la brasserie et à leurs venues au bureau, mais qui écrivaient trente drames et des Paradis retrouvés. Plus même de ces romanciers philistins, inférieurs à leur œuvre, quelle qu’elle fût, comme le père Schwanhofer. Les romanciers allemands produisent le minimum de romans, les poètes, les tragédiens, des apparences de vers, des soupçons de tragédies ; tous songent seulement à avoir les vies de romancier ou de poète les plus étonnantes, profitent du siècle qui s’y prête, et, grâce à la guerre, aux révolutions, aux victoires et aux défaites, accumulent les avatars en place de volumes et changent plus souvent de continent que Goethe n’a changé d’étage. Si bien que les biographies des artistes allemands sont toutes en ce jour infiniment plus captivantes que leurs ouvrages, en admettant que ceux-ci n’aient pas été complètement omis. De même que leur pays mettait sur sa carte de visite « Premier Empire du Monde », ils ont écrit sur la leur le mot « Schriftsteller » ou le mot « Komponist », sans songer plus que lui aux obligations intérieures que de tels mots exigent, et, trouvant trop lent sur eux et leurs semblables le travail déflagrant de la musique, de la littérature ou des couleurs, lui préfèrent des agents plus rapides, comme la cocaïne, le trafic des bêtes fauves et les complots. À chaque devanture de librairie, on compte vingt biographies pour dix ouvrages et le public l’exige ; toute l’Allemagne, chaque matin, se rue vers les noms propres nouveaux qu’a secoués la nuit, remplace avec délices les grands noms propres d’autrefois, Russie, France, Amérique par des mots individuels tels que Ioffé, Tannery ou Grane, personnages dont elle exige aussitôt de savoir la naissance, les voyages, et qui les aima. Il était déjà courant dans les écoles de demander aux élèves comment ils imaginaient la vie de Siegfried von Kleist avant sa blessure, et s’il ne l’avait défendu, un volume se serait publié de ses biographies, où il était deux fois fils de Liebknecht, deux fois Kleist lui-même, et un nombre infini de fois descendant de Goethe ou de Werther…

Je ne fus donc qu’à moitié surpris le jour où Eva vint me surprendre dans ma chambre, et me demanda qui j’étais…

Je commençais à me demander, moi aussi, qui était Eva. Tout ce que je savais d’elle jusqu’à ce jour, c’est qu’elle était belle, et, sous pas mal de rapports, assez différente des êtres féminins ses sœurs, occupés en général, par ce siècle impossible, à se défendre des intempéries des saisons, de leur propre lubricité, et de la cherté des taxis. Je savais aussi que la vue d’Eva à l’œil nu ressemblait pas mal à la vie des chrysanthèmes au cinématographe, et plus particulièrement de la variété Bourla. Ses cheveux s’ébouriffaient et se calmaient sans autre raison, semblait-il, comme au cinéma, que la contrainte de la durée. Ses mains jouaient sans arrêt entre elles une comédie d’étamines, chacun des glissements de ses yeux sur son visage, de son visage sur le fond de la toile, figurait un épisode dans cette lutte de la jeunesse avec une force qui, pour les films au ralenti plus encore que pour les accélérés, ressemble si fort au dépérissement et à la mort. Le parfum était à peine perceptible et comme suggéré, toujours comme pour les fleurs des projetions. Parfois, ainsi que vous voyez s’épanouir soudain une partie jusque-là invisible ou rigide du chrysanthème Bourla, un coin d’Eva fleurissait pour moi de façon imprévue. Ce jour-là, voyant mon admiration, elle tira la langue.

— Qui êtes-vous ? dit-elle. Quelle est votre biographie ? Quels sont vos continents ?

Le jeu qui consiste en France à calculer combien de départements vous connaissez chacun, ne se joue en Allemagne qu’avec les continents. On en inventa même de nouveaux pour compliquer le jeu : Mitropa, Gaelica… Ce que j’étais ? J’étais quelqu’un qui ne connaissait pas l’Amérique, l’Asie, et, – demande-t-elle à être un continent ? – l’Irlande. Mais, tout ce qui peut vivre de femmes blondes à yeux verts aux environs de Seattle, de Trebizonde et de Dublin, j’étais quelqu’un qui les connaissait. L’ami de la femme du consul suédois de Cork, dont les yeux ne furent verts qu’une année, par bonheur celle de mon séjour, ce n’était pas, comme on l’avait prétendu, O’Sullivan Dolywood, c’était moi. Celui qui se brouilla avec Betty Scheff, qui prétendait le faire asseoir du côté de son œil noir (ses yeux étaient vairons), ce n’était pas, comme il fut publié, Oscar-Erick de Sumiprast, c’était moi. Celui qui eut de Rosine Ravarina un fils dont on ne vit jamais s’il avait les yeux de sa mère, car il mourut le premier jour, ce n’était pas Dante di Branginetti, c’était moi. Celui qui porta Nenetza Benge dans un grand papier, ce n’était pas Alcibiades Mevrondis, c’était moi. Et j’étais aussi, pour tout avouer, celui auquel le plus grand poète haïtien avait dédié son meilleur poème, qui débutait par le vers devenu illustre :

« L’allègre pipirit a sonné le réveil !… »

— Haïti ? dit Eva, qui m’écoutait sans trop d’impatience, mais qui eût désiré une biographie plus ordonnée, avec des dates… Haïti ? Un de mes cousins, Otto von Mueller, est tombé du bateau entre Haïti et La Havane, et un requin l’a mangé… Pourquoi riez-vous ?

Il était très impoli de rire, mais au fond qui était à sa place, à mi-chemin entre Port-au-Prince et Cuba, du requin ou du fils Mueller ? Famille entreprenante, mais imprudente, car le frère cadet était mort, lui aussi, dans un combat plus égal, à Brégy (Seine-et-Marne), où pas grand-chose ne l’appelait non plus, entre Vareddes et Dammartin… On pouvait, il est vrai, me faire aujourd’hui le même reproche et demander ce que je venais chercher à mi-chemin, – si je jugeai juste, – entre la haine et la sympathie d’Eva… Toutes deux s’étaient rapprochées, car Eva m’avait pris tendrement les mains et me regardait durement dans les yeux.

— Vous avez le front de votre père, lui dis-je.

— Laissez le front de mon père. Si vous voulez tout savoir, et pour compléter cette circulaire du Major Schiffl qu’Ida vous a donnée, j’ai les hanches de ma tante Schadow et de la Madeleine de Cranach, les dents de mon grand-père Curlus et de la sirène d’Adam Kraft, la poitrine de mon arrière-grand-mère Dorothée, et, celle, double, bien entendu, de Penthésilée. Mais vous, qui êtes-vous ?

Je n’avais plus peur des femmes. Ma peur venait autrefois de ce que je les croyais rares et périssables. Mais je savais, depuis la guerre, que c’est dans le corps de l’homme, infiniment plus fragile, que se logent tous les aimants qui attirent le plomb, le fer, l’acier mortel. De toutes ces amies de jeunesse que j’avais eu de telles craintes d’abord d’effleurer, puis de palper, puis d’étrangler, aucun ne manquait encore à l’appel. À peine leur cohorte, pour user des mots poétiques chers aux sénateurs, quand ils disputent du vote des femmes, à peine leur cohorte s’était-elle acquittée, par le don d’une jeune poitrinaire ou l’aide d’une vague de fond, de l’impôt le plus dérisoire. J’étais sûr de mourir avant Eva. Cela m’enleva tout scrupule.

— Votre nom ? répéta-t-elle.

Je lui déclarai que mon nom était Chapdelaine ou, plus exactement, Chapedlaine.

— Mon cher Jean, disait-elle, jouons franc jeu. Zeten m’a rappelé, à propos, que je vous avais connu jadis. J’ai retrouvé vos initiales sur une de vos lettres à mon père, votre nom dans le catalogue de l’Université, et j’ai obtenu du recteur votre feuille matricule… La voici…

Elle me tendit, en effet, ma carte de 1906, sur laquelle il était écrit que j’étais né en Limousin, que j’habitais l’Île-de-France, que j’avais étudié en Berry (car à l’étranger je suis plus fier de mes provinces que de mes départements). Le reste de la carte était vide. À ces questions indiscrètes que posent les Universités allemandes au nom du Rector magnificus sur votre puberté, ses manifestations, et sur vos vices, j’avais refusé de répondre, évitant ainsi de compromettre, entre autres, l’Anjou, le Vivarais et la Saintonge… Je me félicitai de n’avoir pas commis d’indiscrétion dont Eva sûrement eût tiré avantage…

— Répondez-moi, dit Eva, et lâchez-moi, il y a danger…

Elle parlait en pylône électrique, et en effet, si j’en croyais Ida, Eva supportait des câbles assez chargés en volts, celui de la Consul, celui de la Thulé, ceux des Schutzcorps…

— Que faites-vous autour de Siegfried Kleist ? Que machinez-vous contre lui ?

Assuré que vingt bonnes années après qu’on m’aurait enterré dans mon petit cimetière au fond d’un cercueil égal, pour la bonne ordonnance, au plus long cercueil de mes aïeux, la belle Eva vivrait encore, chrysanthème Bourla à son déclin, sa fureur ne m’impressionna point. J’adore d’ailleurs les scènes entre jeune homme et jeune femme, dès qu’elles éclatent en Allemagne. Elles y correspondent à ce qu’est en Écosse le silence des deux fiancés dans la caverne, aux États-Unis à l’adoption par deux amoureux d’un petit de blaireau ou d’oiseau rieur, en somme à toute contraction romantique de l’âme, et sur l’océan Indien, où l’on ne bouge point par paresse, et où l’on laisse faire les scènes par les éléments eux-mêmes, au typhon et au grand éclair. Il se consomme heureusement en Thuringe et en Souabe, à l’usage de ces débats, plus de cravaches, plus d’aumônières de velours, plus de baisers pour ennemis que dans le monde entier. Surprenant les mains d’Eva déchaînée par un geste que je n’avais pas révélé dans ma feuille matricule au Rectori Magnifico, immobilisant ses genoux par une méthode que j’avais apprise d’ailleurs depuis l’Université, je limitais tout mon péril à ses dents et ses lèvres par la pratique assez connue, si vous voulez, en Picardie, et dénommée baiser. Assuré que cette amazone nourrirait encore de myrtilles et de quenelles sa hanche d’Adam Kraft et son sein de Penthésilée alors que depuis longtemps seraient plantés sur ma tombe les arbres différents que j’ai indiqués au hasard comme mes arbres préférés à mes amies, le petit catalpa, le laurier, le chêne-liège et le saule non pleureur, je l’embrassai… J’avouais peut-être ainsi que je n’étais pas un Chapdelaine. Mais c’était la fin de la scène… Mais c’était ce qui correspond, en Écosse, aux appels de Miss Draper, le chaperon, pour le golf ; aux États-Unis, à la morsure faite par le petit blaireau, et, sur l’océan Indien, à la mer calme, calme au-dessus des dix mille Chinois noyés dans la minute, sans vagues, mais éventrée de sillons comme un champ. Eva n’avait pas reculé.

— Je ne sais si je hais tous les Français, dit Eva, perfectionnant l’exemple classique de la litote : je hais la France. Tous les soirs, je fais réciter à mes petites cousines la prière contre la France, que répandent nos ligues.

— Récitez, lui dis-je. On gagne des indulgences à toute heure.

Elle récita :

« Sainte Marie, Mère de Dieu, délivrez le monde de la race horrible des Français. Vous qui êtes pleine de grâces, vous qu’écoute le Seigneur, faites des lieux où ils prétendent vous vénérer, Lourdes et autres, des lieux de catastrophe et de ruine. Vous qui n’avez pas intercédé pour les Mèdes assassins, les honteux Carthaginois, laissez le Christ vengeur répandre sur eux son soufre et sa poix. Priez pour nous, pauvres pécheurs, qui allons reprendre nos armes pour chasser les Nègres du Rhin, les Annamites du Neckar, les Marocains de la Moselle, et, comme aux merveilleuses Vêpres siciliennes, massacrer les Français dans leurs culottes rouges, battre d’orties les Françaises enduites de leurs fards, et disperser leur engeance avec celle des Serbes et des honteux Roumains. Dites à sainte Catherine de laisser flamber leurs demeures. Dites à sainte Barbe de laisser exploser leurs mines. Que les cent mille bœufs livrés par nous empestent leurs troupeaux. Que les cent mille wagons livrés par nous soient dans leurs attelages de trains les coursiers noirs. Ainsi soit-il… » Voilà ! Il n’est pas un enfant bien né en Bavière qui ne récite cette invocation sur sa petite descente de lit alors que monte la lune derrière les vitraux.

Elle réfléchit :

— Que font les petits Français à pareille heure ?

— Ils disent aussi leur oraison. Vous voulez la connaître ?

Je récitai :

« Saint Gabriel, nous te rendons ton glaive qui a vaincu le petit Hindenburg. Saint Michel, nous te rendons ton bouclier qui a terrassé le petit Ludendorff. Saint Raphaël, nous te rendons ton casque auquel s’est brisé le casque du petit Guillaume. Quand le temps sera venu de pardonner aux petits Allemands qui ont détruit 789.000 de nos maisons, convenons d’un petit signe qui sera un petit enfant bavarois offrant de lui-même 10 petits pfennig à la France ; quand le temps sera venu de pardonner aux petits Allemands qui ont déporté nos sœurs, qui ont rasé nos cerisiers et nos pommiers, qui ont dévasté 3.337.000 de nos hectares, convenons d’un petit signe qui sera une petite fille hessoise refusant de dire le soir sa petite prière homicide, car, Archanges, en nous donnant la victoire, vous nous avez enlevé le droit de haïr. » Parlons donc franchement, Eva ; asseyez-vous, puisque nous avons dit nos Benedicite. Où avez-vous rencontré Siegfried pour la première fois ?

Cette fois elle me répondit. Sa robe avait glissé et l’on voyait une épaule. Que voulaient dire les archanges par ce signe ?

— À Sassnitz, à l’hôpital, dans la salle des soldats atteints à la tête et inconscients, prisonniers et alliés, où l’on m’avait mise parce que je sais pas mal de langues et que je traduisais leurs appels. C’était affreux. On aurait dit l’Europe. Au bout d’une semaine, je comprenais la nationalité des cris, des râles. J’ai vu Siegfried arriver le 4 mars 1915. Cette date est portée sur son livret, à la place de sa naissance…

— Et la nationalité des plaintes de Siegfried, à quoi l’avez-vous reconnue ?

— Que voulez-vous dire ?

— Je sais où l’on a ramassé Siegfried. C’est dans un bois où se battaient la légion étrangère et un régiment mi-allemand mi-autrichien. Toutes les nations du monde, ou à peu près, et même les neutres, ont laissé des blessés sur ce terrain. À quoi avez-vous reconnu que Siegfried était Allemand ?

— Avant de s’évanouir, il avait crié Wasser.

— Aux troupes anglaises et françaises, avant l’assaut, on apprenait à dire, en Orient : « Mahomet est son prophète », et en Occident : « Vater mit Kindern », ou « Wasser ».

Se croyant acharnée à la discussion, mais l’étant surtout à la lutte, Eva s’était approchée avec tant de menace que son nez toucha le mien. C’est la déclaration de l’amour dans quelques îles malaises. Mais je me gardai d’exprimer tout haut cette réflexion frivole. Je m’en tins à une déclaration d’inimitié analogue à la première. Je n’infligeai pas à Eva le frottement des deux oreilles, qui en Bechuanaland engage pour la vie deux êtres à vivre ensemble du produit de la chasse, ni du front et du menton, qui, dans la secte Dibamba, en Haut-Ogoué, connue de Zelten, signifie que vous mangerez du même homme et que vous êtes autorisé à inscrire sur le captif vivant, à votre morceau favori, un numéro réservant votre part. Enserrant ses deux bras dans l’étau du Berry, comme eût dit ma feuille matricule, je lui donnai le baiser, si vous voulez, de Louveciennes.

— Savez-vous, dit-elle, quand elle put parler toujours maintenue contre moi, quelle formule les étudiantes et les jeunes filles allemandes récitent et doivent copier neuf fois et adresser à neuf amies ?

Je la regardai sans mot dire. J’en avais assez de nos assauts de haine. Mais elle récita :

« Ô Allemagne, nous jurons d’avoir chacune cinq fils pour te venger. Le premier te vengera des Polonais, qui sont une insulte et une dérision pour l’Europe. Les quatre autres te vengeront des Français, qui enlèvent tout prix à l’existence. Ils ont confisqué, en Alsace, les biens du général Scheuch, ancien ministre de la Guerre. Grâce à la valeur de leur franc, ils pillent nos boutiques. Trop lâches pour violenter eux-mêmes nos femmes, ils les soumettent à des nègres. Ils avivent leurs plaies comme un mendiant espagnol pour exciter la pitié et réclamer l’aumône. Mais, Allemagne, ton heure vient peu à peu. Déjà, la Bolivie a repris sa mission vétérinaire allemande, déjà la station zoologique de Naples a rappelé un directeur allemand, déjà les Volières de New York ont demandé du personnel à Hagenbeck et l’Argentine acclame nos botanistes. La royauté, Allemagne, que tu exerçais sur la flore et sur la faune du monde te sera bientôt redonnée. Que le jour des Vêpres siciliennes arrive, comme le réclame le Dr Grober, tu trouveras chacune de nous tendant le poignard à notre frère. Égorge tout un jour après avoir haï cinq ans, et te sera redonnée la royauté sur les âmes, que tu féconderas par ta poésie et ta musique. »

Eva, délivrée, m’avait tendu le texte. Après les mots « mendiant espagnol », une annotation indiquait d’éviter cette métaphore pour les pays de langue espagnole, et de le remplacer par Shylock réclamant sa livre de viande (à éviter celle-là dans le centre Europe et les milieux sionistes)… Puisque les chants amœbées avaient repris, je ne voulus pas être en reste et préparai mon épode. Voici donc ce que les étudiantes disaient chez nous : je n’inventais d’ailleurs pas ; c’était le discours de l’agrégée d’allemand à la distribution des prix de Brive :

« Nous avons aujourd’hui à Brive la première distribution de prix où les robes de couleur soient plus nombreuses que les robes noires. Toi, Marie Desmoulins, qui as eu le prix de thème allemand, toi, Denise Laurent, qui as celui de version, une mission plus grave vous est réservée qu’à celles de vos compagnes lauréates en italien et en anglais. Vous savez, mes enfants, que le monde a deux tampons, l’Allemagne, qui amortit les heurts du côté de l’instinct, de la vie physique, du chaos, comme mon cours d’avant Pâques vous l’a prouvé, et la France, qui les empêche du côté de la vie théorique, sensible et logique. Tu as donc, Marie Desmoulins… »

Je ne pus achever mon antistrophe, car on frappa et deux hommes entrèrent.

Ils étaient évidemment depuis longtemps derrière la porte. Mon escalier est raide et aucun ne soufflait. Ils détournaient les yeux d’Eva, dont les cheveux, autre signe des archanges ou autre rappel au chrysanthème Bourla, s’étaient défaits. Ils semblaient deux maris venus pour surprendre ensemble leur unique femme. Je connaissais de vue le plus jeune, jadis ami de Zelten et grand spirite, et j’avais suivi à l’Université le cours dans lequel le plus vieux déclarait erronées toutes les doctrines de l’économie politique européenne sur les guerres ; le contingent naturel de cuivre, de laiton ou d’acier s’éparpillait selon lui dans le corps d’une nation comme la graisse dont vit ensuite un malade, et l’esprit de guerre ne se déclarait qu’au moment où la sursaturation de métal guerrier était acquise.

— Monsieur, dit le Professeur Schmeck, nous connaissons le but de votre enquête à Munich. Vous avez, semble-t-il, quelques raisons de croire que Siegfried von Kleist n’est pas Allemand ?

J’affectai de ne pas comprendre.

— Monsieur, dit le professeur Schmeck, je suis Monsieur le professeur Schmeck. Mon ami est le capitaine baron de Greidlinger. Avec Fräulein von Schwanhofer vous avez à peu près reconstitué ici le trio parfait qu’utilisaient vos romanciers mondains du Second Empire quand ils voulaient décrire l’Allemagne. Par un singulier hasard, un trio composé de nos ancêtres à tous trois s’est rendu jadis en délégation auprès du ministre de la police bavaroise pour obtenir la libération de Lola Montès. Le fait qu’aujourd’hui nous sommes tous trois présidents de clubs de revanche et d’associations de haine, suffit à vous prouver que l’Allemagne a changé. Il convient donc, pour votre bien autant que pour le nôtre, de nous accorder cette explication. Nous sommes prêts à accepter vos exigences, si vous voulez bien nous dire ce que vous savez de Siegfried.

Je ne savais rien.

— Monsieur, reprit le professeur Schmeck, vous infligez à Fräulein Eva une immense peine. Tout ce qui nous attache à un fils l’attache à Siegfried. C’est elle qui lui révéla comment se nomme un verre, un chien, un chat ; qui lui apprit à écrire, et je me rappelle encore avec quelle furie son élève s’y mettait ; le premier stylo a fait une heure. Avouez qu’un homme qui ressuscite aime mieux appeler une femme Eva qu’Amélie ou Ursule. Mais depuis 1914 nous n’en sommes plus, hélas ! à un fils près, et je comprends que ce premier argument vous touche à peine. Le second vous atteindra davantage. Quelle que soit la nationalité de Siegfried, Hongrois, Français ou Portugais, l’Allemagne a besoin de lui. Les autres peuples nous ont souvent reproché notre passion pour la transfusion des âmes, du sang, pour la création artificielle de corps ou d’intelligences humaines… Rassurez-vous, nous n’avons pas transfusé un fluide étranger en votre ami ; depuis que sa blessure est devenue cicatrice, le cycle de son sang est resté parfait. Mais notre grand maître Bentram, l’auteur de presque toutes les additions à nos constitutions, ayant eu la chance de voir Siegfried à Sassnitz, nous l’indiqua dès 1915 comme le conseiller désigné, par sa logique et son intuition sans précédent en Allemagne, pour étudier critiquement les projets de nos hommes d’État. C’est le principe de l’éducation allemande de spécialiser chaque Allemand, – chaque Allemand ne connaît que sa spécialité, pour le reste il s’en remet au Gouvernement, – et il nous a été facile de développer en Siegfried un conseiller d’État modèle. Vous êtes arrivé à l’heure où ses services vont nous devenir indispensables. Ce dont nous manquons le plus, vous le savez, ce n’est point d’esprit créateur (par rapport au Français, nous créons dans la proportion où engendre un mari polygame par rapport au monogame), c’est de critique, et jusqu’ici seul Siegfried a vu le vice et les conséquences scabreuses de 31 de nos paragraphes. En admettant qu’il soit Français, comme semble l’indiquer votre venue à Munich, ne rendrez-vous pas à la France un service signalé puisque de ce fait la constitution de Weimar comportera quelques clous et quelques charnières français. Vous luttez pour imposer votre langue dans les congrès ? Pourquoi retirer du congrès germain le seul représentant, je puis l’assurer, de votre esprit ? Quelle somme ne paierait pas l’Allemagne pour avoir à votre Cour des Comptes un assistant, insoupçonnable, qui permettrait à cet illustre corps de s’adapter inconsciemment aux grands sentiments de l’Allemagne, ou auprès de votre Conseil d’État, cette admirable institution qui vient de décréter que tous les procès faits depuis 1858 au Bois de Boulogne l’ont été à tort, la femme d’un de ses membres ayant mérité le dernier pour son obstination à ne pas y museler son chien… Nous venons donc vous demander de remettre vos révélations jusqu’au jour où l’Allemagne sera faite et l’Europe apaisée…

Le professeur Schmeck se tut. Je m’inclinai.

— Monsieur le professeur, lui dis-je, je réfléchirai. D’ailleurs, M. von Greidlinger vous dira mes intentions, puisqu’il est le plus habile liseur de pensée d’Allemagne et que vous l’avez amené à ce titre. Qu’avez-vous lu en moi, monsieur von Greidlinger ?…

Greidlinger, muet comme un microphone, tressaillit et détourna les yeux des miens comme celui qu’on surprend à lire par-dessus votre épaule. S’il lisait vraiment ma pensée, il me voyait pêchant à la ligne avec le petit Forestier, plus jeune que moi de deux ans, et lui contant l’histoire du pêcheur qui prit une truite si grosse qu’en la jetant en l’air elle assomma une perdrix, ce dont le pêcheur fut si stupéfait qu’il tomba assis sur un lièvre et le tua. Le plus grand esprit critique de Weimar avait tout cru… C’était tout ce qu’il y avait à lire en moi, avec le désir de voir terminer l’intermède comique ; Greidlinger en fit part à Schmeck et tous deux prirent congé.

Eva s’était assise, lasse. Le verbiage de Schmeck m’avait servi. Cette façon mécanique de faire d’un homme sans patrie l’Allemand le plus conscient soudain la choquait. Je vins m’asseoir près d’elle. Je passai mon bras autour de sa taille. Je réunis un peu les deux planches flottantes du radeau qui portait, sur une mer si menaçante, notre ami. Le poêle qui ronflait, le soleil qui mourait sur la couronne d’Austerlitz du ténor Langen, lui redonnaient pour une minute la mémoire de ce qu’avait été et la vue de ce que sera un jour la paix. Elle prit ma main. Mais le tournoi dont les êtres vivants avaient donné l’exemple dans cette salle continuait entre les objets, et les chants alternés s’y échangeaient dans le silence, car, heurtant du coude un Hamburgisches Correspondent, que Schmeck avait dû laisser là, elle le fit tomber ouvert à nos pieds et, penchés sur la revue, nous y lisions un hymne de haine :

« France, disait un Otto Ernst Schmidt, je souhaite la fin du monde si tu peux en mourir. À tous les pays je souhaite le malheur qui est le nôtre. Qu’une autre race descende d’une autre planète ; qu’elle apporte à l’Amérique une unité monétaire qui vaille 600 dollars, que des êtres à sexe difforme ravagent la France. De même que pendant la guerre ce n’étaient pas les canons les plus effroyables, mais les poux, de même pendant la paix, les Anglais ne sont pas les plus insupportables, mais les Français. La France est le plus mesquin, le plus cruel peuple de la terre, l’unique chez qui tout sentiment du droit s’est éteint pour toujours. C’est le peuple le plus pourvu en vices, celui du marquis de Sade, celui de Choderlos de Laclos, général de la Révolution, le collègue de leur Monsieur Foch. La morale de la France, c’est le pot de fard. De même qu’on ne trouve dans aucun pays civilisé autant d’êtres sales et mal lavés qu’en France, de même on ne trouve nulle part autant de fard. Une couche de fard sur de l’ordure, c’est l’enseigne de la France. Pour chaque Français noir qui a souillé notre sol, dix mille Français pâles doivent périr, et ce chant est un chant de haine entre un million. »

— Eh bien ! Eva ?

— N’était-ce pas à peu près votre chant et celui de vos professeurs après 1870 ?

— Après 70, mon instituteur m’a forcé à dessiner aux crayons Faber et à mépriser les crayons Conté. Mon professeur de gymnase à lire Immerman et Kotzebue, au lieu de Dante et de Shakespeare. Mon maître d’histoire naturelle, à l’Université, à découper les animaux d’aquarium en quatre, suivant la méthode de Giessen, et non en deux, suivant la méthode de Gaston Bonnier. L’influence la plus claire de 1870 sur moi, c’est que j’ai été nourrie de Kotzebue et que je découpe le têtard par quartiers.

— Et maintenant ?

— Puisque notre dialogue se poursuit entre tous ces livres, voulez-vous que nous lisions le premier chant que nous donnera cette Revue des Deux Mondes par exemple, ouverte au hasard ?

Avant même qu’il nous fût besoin de feuilleter le chant frères Tharaud, le chant Doumic, le chant Madelin, en pleine Revue des Deux Mondes, cette page s’offrit :

« Je ne veux pas mourir avant d’avoir revu l’Europe heureuse. Sans avoir vu reparaître ce journal dont je ne sais ce qu’est devenu le directeur, l’Écho international des gens heureux avec son supplément illustré des bêtes et des plantes heureuses, et ses trois cents abonnés. Sans avoir vu les deux mots qu’une force invincible écarte le plus chaque jour, le mot Russie et le mot Bonheur, se rencontrer sur mes lèvres à nouveau. Je ne veux pas mourir avant que les mères dont les fils ont été tués soient toutes mortes : ce jour-là, un grand pas sera fait vers le bonheur du monde. Moi, qui n’avais jamais voulu jusqu’ici renoncer au tennis malgré mes palpitations, aller aux eaux malgré mon foie gonflé, et aux bains, malgré mes rhumatismes, je veux voir l’Europe heureuse, je veux me garder intact pour ce jour, et me calfeutrer entre Royat, Néris et Vichy, dans ce triangle auvergnat de santé qui s’élargira peu à peu, à mesure que viendra l’heure heureuse, jusqu’à Marienbad, jusqu’à Constantza, et enfin jusqu’aux eaux de Crimée… Être heureux, – je dis cela pour ceux qui n’ont pas plus de vingt-cinq ans, car ils l’ignorent, – c’est, aux frontières, ne pas entendre les gens multiplier par cent ou par mille, comme des peuples d’enfants, le contenu de leur bourse. C’est revoir la même humeur sur le visage des dix maîtres d’hôtel de l’Orient-express, et des quarante stewards quand on fait le Tour du Monde, et ce même sourire qu’ils se transmettaient, flambeau des âmes domestiques, avec ma couverture et ma valise. C’est ne pas avoir, à la vue d’un rapatrié des régions affamées, l’impression qu’il a un jour disputé son repas à un enfant… Alors, le jour où j’aurai vu le monde à nouveau robuste accrocher comme deux plaques de ceinturon le mot Russie et le mot Bonheur, je veux bien mourir. Quel agréable jour que celui de ma mort !… On me lira, dans l’Écho (ou dans le Figaro, ou dans le Matin, je choisirai mon journal non d’après sa politique, mais d’après son optimisme), ces accidents terribles qui indiquent que le siècle est au bonheur, qu’un revolver est parti tout seul dans le Loiret, qu’un poète s’est cassé la jambe à Berlin, qu’un typhon a tué son million de Chinois… Ô monde, nous ne nous doutions pas que le naufrage du Titanic était un message d’heureuse paix !…”

 

*

 

Quand la Providence a mis dans votre chambre une aussi belle créature qu’Eva, elle ne peut guère la retirer sans payer une rançon. À peine la porte s’était-elle fermée sur Fräulein von Schwanhofer qu’elle s’ouvrait sur Geneviève Prat. J’avais toujours eu le sentiment que Geneviève, seule des femmes, mourrait avant moi, c’est vous dire quel fut mon accueil. Elle n’était pas plus étonnée de me voir à Munich que de s’y trouver, car la vie lui semblait une aventure suffisamment étrange pour qu’on eût, par-dessus le marché, à s’étonner de ses détails. Il lui parut normal de rencontrer sur mon palier la plus belle femme de l’Allemagne du Sud avec des nattes mal ajustées et semblable à s’y méprendre à un chrysanthème Bourla. Mais elle tint à me dire que cette personne devait avoir un clou dans son soulier droit. Blasé sur les affaires humaines, son œil était celui d’un lynx pour surveiller le corps humain, et sur des passants dont les démarches ne me paraissaient point différentes, elle remarquait des boiteries, des inclinaisons, et le travail, intolérable pour elle, de tous les cors, engelures et hernies.

— Eh bien ! lui dis-je, les Bernardo de Rothschild ?

— Rien encore, fit-elle tristement.

Car Geneviève, qui n’avait aucun désir, désirait être invitée chez les Bernardo de Rothschild. On n’a jamais su pourquoi. Ce n’était pas un vœu dont la réalisation fût impossible. Il est surtout nécessaire, pour être invité chez les Bernardo, qu’ils aient le plus léger soupçon que vous accepteriez. Je me proposais, à la première occasion, de leur signaler le vœu de Geneviève. Mais un destin les éloignait de ma route, qu’il parsemait des autres membres de leur famille, des Edmondo, des Alexandro, et je sentais la fin de Geneviève Prat arriver. J’aurais dû me méfier dès Paris, car tous les biens de la vie me sont venus une année ou une heure trop tard. Pour commencer par le premier, le Certificat d’études m’est venu ; j’y étais reçu en tête de la liste, à cause d’un mot sur la France que le jury avait déclaré heureux, et mon grand-père, qui m’avait préparé lui-même, qui avait, par des mots continuels sur l’honnêteté, l’orthographe, la gloire et les quatre fleuves, donné à ce mot une telle pression qu’il avait jailli soudain à la vue de l’inspecteur primaire et du droguiste d’Écueillé, était mort depuis trois mois. J’en ai un remords éternel ! Il était si facile de demander une dispense, d’être reçu un an plus tôt et de permettre à mon grand-père de me donner avec plus de confiance qu’à un petit-fils sans diplôme ses derniers conseils !… La santé m’était venue, et celui qui l’avait cherchée en moi, par des soirées d’écoutes, était mort. La richesse m’était venue, subitement, quelques mois après la mort du tuteur qui avait partagé avec moi, pendant dix ans, les 2.300 francs de sa retraite. Tous les objets qu’il disait en riant attendre de mes futurs millions me sautent encore aux yeux, du fond de chaque vitrine : ses lunettes en doublé, sa robe de chambre en faux poil de chameau, sa valise en fausse truie, car il n’imaginait même pas que l’or, le vrai poil de chameau et le vrai porc pussent un jour entrer dans sa vie, et, dans chaque chapellerie, parmi les initiales d’argent piquées sur le velours comme les décorations d’un mort m’appellent ses deux initiales, pour lesquelles il n’eut jamais les deux francs nécessaires, et qui étaient pourtant les plus faciles à saisir, l’A et le B. Voilà pourquoi, à la vue de Geneviève, je me jurai d’aller trouver au fond de leurs jardins, ensoleillés, il va sans dire, là où l’ombre était nécessaire, ombreux là où il fallait le soleil, et malgré la certitude de les trouver, les Bernardo de Rothschild.

Je pouvais en attendant montrer à Geneviève Ludendorff, et elle accepta de partir le lendemain avec Kleist pour la troisième tournée Meyer. L’auto vint nous prendre par un beau soleil. La neige était fondue. En l’absence des feuillages caducs, le printemps luisait sur les lauriers, les cèdres et toutes les écorces. Le Dr Meyer, par malheur, nous avait adjoint M. Grane, le commissaire chargé jadis de recueillir les plaintes du Cameroun contre le mandat français. C’était un Américain de Salt Lake City qui avait pris la France en grippe parce qu’elle n’utilisait pas suffisamment le lierre pour agrémenter ses vieilles églises et ses manoirs. De plus, détenant une part dans l’entreprise montée par les fabricants prohibitionnistes de sirop de raisin, il ne pardonnait pas aux grands propriétaires de la Bourgogne et du Bordelais d’avoir décliné ses offres philanthropiques et refusé d’élaborer, dans un but à la fois divin et financier, en place de leur liquide nocif et pour les grands restaurants, un sirop Pontet-Canet et un sirop Hospice de Beaune. Dès la sortie de la ville, le Dr Meyer stoppa et nous montra du doigt les deux tours en gobelet du Dom.

— Ici, vous admirez la constance du travail allemand, récita le Dr Meyer. Jamais les Français n’ont pu finir les flèches de leurs cathédrales. Voyez Notre-Dame ! Voyez Beauvais ! La seule cathédrale inachevée en Allemagne est Strasbourg, parce qu’elle est restée deux siècles entre leurs mains.

Nous avions pris la route féodale, devinant l’Allemagne aux animaux : les districts royaux aux daims et aux paons, la petite noblesse aux faisans et aux sangliers, et enfin, aux pies apprivoisées et aux bassets, les colonies de peintres, qu’annonçaient d’ailleurs aussi, dix kilomètres à l’avance, les taches qu’ils faisaient aux bornes, aux rochers et aux barrières en rouvrant leurs tubes à peinture. Sur les torrents d’eau rapide, des câbles pendaient aux ponts pour que les paysagistes en baignade emportés par le courant pussent se rattraper avant l’écluse et la meule. Devant nous un soleil empressé taillait les montagnes. À chaque vibration plus aiguë de la lumière, Geneviève se mettait du rouge, à la seconde où les peintres devaient aussi rehausser la couleur de leurs personnages, tant leur paysage s’avivait.

Chacune de nos visites était décorée d’un titre : la première s’appelait Hermannschlacht, la seconde Sedan, et la troisième Lacs Mazuriens. L’Hermannschlacht fut ratée. Le président des anciens Bavarois de la Légion étrangère manqua du sang-froid le plus élémentaire, car sa fille accouchait. Elle poussait, dans la chambre proche, des clameurs qu’il essayait de comparer, tout blême, aux cris qu’il avait entendu pousser par le jeune Fliegenschuh, condamné près de Figuig à être mangé par les chacals. Les explications qu’il nous donnait en latin, – pourquoi en latin ? – de la furor sadica du capitaine Gouraud, de la frenesis capitalis du lieutenant Lyautey, étaient embrouillées et troublées par son désir de savoir si c’était un fils ou une fille. Ce fut une fille ; elle poussa aussitôt de petits beuglements qui rappelaient à s’y méprendre, paraît-il, les dernières plaintes du légionnaire Muller, de Stuttgart, condamné à être mangé par les fourmis. Enfin, après quelques récriminations contre la mentem mortiferam du commandant Archinard, et aussi contre le stupidum caput du Dr Strockner, le pangermaniste, d’après lequel seule une remarquable infériorité intellectuelle pouvait amener des Allemands à la Légion, après un défilé devant les portraits de ses prétendus bourreaux (je reconnaissais surtout, sans doute à cause de la plus grande facilité avec laquelle on trouve leurs photographies, tous les colonels attachés à la Présidence de la République), et les chefs de Ligues contre la Légion, que notre hôte saluait suivant le cas du salut militaire français ou de l’allemand, après quelques objections de M. Grane, qui n’était plus hostile aux régiments étrangers depuis qu’il avait constaté que le mess des officiers de Figuig était couvert, à défaut de lierre, de clématites et de jasmins, nous prîmes congé. La mère et l’enfant dormaient, le grand-père s’épanouissait dans un silence soudain comparable aux belles siestes de Sidi-Bel-Abbès. C’était la première fois que j’entendais naître quelqu’un dans le pays le plus prolifique d’Europe et j’en étais tout ému…

Puis vinrent les lacs. Selon que les nuages étaient blanc gris, ou blanc blanc, l’eau en devenait bleu clair ou encre de Chine. Sur les bords, des châteaux construits par Louis II pour imiter Versailles, renonçant à remplir leur mission par leurs bâtiments, y arrivaient presque, aujourd’hui, par leurs reflets. Des fillettes costumées, la première rose à la bouche, agitaient vers nous à chaque tournant des fleurs d’hiver de la main droite, des fleurs d’été de la main gauche. Les peintres chasseurs de paysage avaient cédé la place aux chasseurs d’échos ; devant chaque montagne convexe, un Berlinois en vacances de Pâques faisait crier au chœur de ses enfants, juchés sur des pierres de taille différente, pour que leurs bouches du moins fussent à la même hauteur, un hymne de vengeance, ou, pour les reposer, une de ces questions comiques dont l’écho ne doit répondre que la dernière syllabe. Mais c’étaient de trop bons échos ; ils reprenaient la phrase à son début. Puis vint la frontière autrichienne, au-dessus de laquelle planait le premier aigle de la promenade, toujours hésitant entre les deux nouvelles républiques. Les douaniers autrichiens étaient au poste bavarois à boire de la bière, les bavarois dans l’autrichien à boire du vin. Les maisons à fresque avaient fait place aux chalets. Nous étions dans les cantons où les braconniers coupent la tête du camarade tué et le déshabillent pour qu’il ne soit pas reconnu. Un sirop d’histoire tyrolienne coulait sur la mémoire de M. Grane, tout ému. Mais derrière nous, j’entendais Geneviève interroger Kleist. Elle apprenait de lui-même sa vie, et qu’il avait tout oublié de ses trente premières années…

— Vous avez rudement de la veine, lui dit-elle.

Elle baissa les paupières une seconde sur ses yeux tristes, et bientôt deux yeux éclaircis apparurent, deux fois plus ignorants au moins que ceux de Forestier.

La visite aux Lacs Mazuriens débuta sans solennité par la faute de M. Grane, transporté pour avoir aperçu un lac entièrement tapissé de verdure.

— Jamais, jamais, cria-t-il à Ludendorff dès qu’il l’aperçut, M. Hearst ne permettra que la Bavière, sous le mandat français, voie péricliter ses plantes les plus vivaces !

Il m’était réservé d’être son interprète, car il ne savait point l’allemand.

Ludendorff était pour un mois à Hobenschwangau. Tous les cygnes et les chamois qui servaient au temps des touristes à peupler le paysage avaient été réunis dans son jardin. Il arrivait d’un défilé exécuté par les enfants des fonctionnaires allemands retirés des provinces cédées à Versailles et réunis, comme les cygnes et les chamois jadis épars pour la grandeur allemande, en colonie au bord de l’Alpsee. C’était la première fois que les enfants avaient défilé sur le sol et non sur la neige ; ils avaient entendu le son du pas de parade, et leurs petits visages s’épanouissaient. Le général nous reçut debout, dans un salon qui donnait sur le lac et sur les villas assemblées, elle aussi, semblait-il, de la Saxe ou de la Baltique, villas du Kronprinz, du prince Eitel Friedrich et du vieux Moltke. Son mobilier n’était remarquable que par deux petites cantines, celles qu’avaient reçues tant de châteaux polonais, belges ou ardennais, ces deux cercueils d’enfant que traîne tout général dans ses conquêtes et ses exils, moins sage et moins prudent certes que le plus léger Chinois. Il attendit, le regard voilé par deux paupières en bandeau. M. Grane d’ailleurs nous empêcha de placer la moindre phrase. Je suffisais tout juste à le traduire.

— Général, cria-t-il, en votre personne je salue l’Allemagne ! L’Allemagne est battue, bien battue, mais grâce à vous elle est invaincue !

Je fus interprète infidèle et me bornai à saluer l’hôte.

— Général, continua M. Grane, nous sommes ici pour nous dire la vérité. Nous sommes entre Ludendorff et Grane. Moi je suis franc et loyal. Je tiens ma franchise de mon grand-père Grane, le dentiste de Salt Lake City, celui qui fit rayer des grammaires américaines l’ignoble expression française : menteur comme un arracheur de dents. Général, je vous le demande : Aimez-vous au fond l’Empereur ?

Je traduisis, à ma guise encore, que M. Grane trouvait le lac ravissant et Ludendorff répondit en indiquant sa profondeur et sa beauté au soleil couchant. M. Grane frémissait dans l’attente de la réponse, qui lui vint par mon truchement sous cette forme :

— Le général aime l’empereur d’amitié. Mais il est républicain.

— Hurrah ! cria M. Grane enthousiasmé. Quelle joie quand les généraux des empereurs sont républicains et ceux des républicains monarchistes, comme Castelnau ! Ce sont les meilleurs généraux !

Ludendorff parut à peine surpris de voir acclamer son opinion sur le soleil.

— Général, continua M. Grane, j’adore la loyauté. Je tiens la mienne de mon arrière-grand-mère, qui avait du sang grec. C’est elle qui a rendu populaire à Salt Lake City le dicton « loyal comme un Grec ». Elle était venue des Carpathes s’embarquer à Hambourg, recueillant sa vie à montrer une ourse, je vous dis cela loyalement, qui mourut à Budapest en mettant bas un ourson. Nous soupçonnons les Serbes de l’avoir empoisonnée. Ma pauvre aïeule eut ainsi un voyage difficile, car la muselière de la mère était trop grande pour l’ourson. C’était un supplice, loyalement parler, et pour les deux, d’avoir à l’ajuster sans cesse avec des cordes au collier. Je vous demande donc, général, ce que vous dites de la Honte Noire. J’ai dans ma poche cette belle médaille que votre ligue distribue pour avertir vos vierges et qui représente l’Allemagne nue enchaînée à un gigantesque phallos coiffé d’un casque de nègre. Général, que pensez-vous de la Honte Noire ?

Cette fois je traduisis :

— Toute occupation étrangère, répondit Ludendorff, d’une voix de phonographe et sa pensée complètement absente, qu’elle soit blanche ou qu’elle soit noire, est une honte pour le pays occupé.

Dans sa distraction, au lieu de dire « blanche » il avait d’ailleurs dit « verte ».

Je me tournai vers M. Grane, qui sténographia :

— M. Grane, nous dit le général, vous comprenez mieux que moi, puisque vous êtes Américain, la folie des Français. Ce peuple pousse la marotte de l’égalité jusqu’au délire. Il n’a vraiment pas cru insulter l’Allemagne en relevant par ses noirs nos garnisons de hussards de la mort ou de cuirassiers blancs. Les régiments nègres sont réclamés par les villes françaises. Pour moi, Ludendorff, qui suis aussi franc et loyal, je dois avouer que l’occupation noire nous a donné en quatre ans onze fois moins de métis que l’exposition de Togo à Berlin pendant l’été de 1906.

— Trois dernières petites questions au général, dit M. Grane. D’abord, quelle est son opinion sur la France. Je lui demanderai ensuite s’il est vrai qu’il faisait tout, et le maréchal Hindenburg rien ; et s’il est exact qu’il laissait deux ou trois jours, pendant les batailles, l’empereur Guillaume sans nouvelles.

Le général ayant dû comprendre le mot France, je lui demandai s’il avait jadis voyagé en France, s’il comptait rester en Bavière, toutes ces questions en somme qu’on pose à ceux qui ont eu une bonne maladie. Il me savait gré de ces curiosités modestes. Il m’en récompensait en m’indiquant la meilleure route pour le retour, avec la déclivité exacte des pentes et les empierrements. Mais M. Grane tirait avec insistance ma veste et réclamait la traduction. Il désirait aussi savoir si le général avait vu beaucoup de morts sur les onze millions de tués que la guerre a causés. Cette fois je m’arrangeai pour que ma traduction foudroyât M. Grane. Je voulais rejoindre Geneviève que je voyais apporter en tout lieu du salon sa trace pacifique, ajustant les cadenas des cantines, remettant droit les tableaux où les chamois reprirent par contre une position difficile, essuyant le verre des portraits de Bismarck, de Moltke, de Roon, que Ludendorff entretenait autour de lui comme des miroirs (je ne savais ce qu’il pensait de Ludendorff), rapetissants ou grossissants, et que j’entendais répondre à Kleist qui lui demandait si elle s’entendait avec son mari bavarois : — Nous nous entendions bien, si ce n’est qu’il employait le mot « distingué ».

— M. Grane, a dit le général, ne vous y trompez pas. Des centaines de milliers d’Allemands, au fond d’eux-mêmes, envient et admirent la France de n’avoir pas soufflé brusquement, comme les autres peuples, sur le château de la guerre. Elle conserve une armée, c’est-à-dire ce qui d’une nation s’est soudain coloré à l’approche de la guerre de couleurs superbes, orné journellement d’éclairs magnifiques à peine prévus dans la paix le 5 ou le 14 juillet, entouré de fracas mystérieux, au milieu d’une tourbe terne et sans génie. Elle conserve une armée glorieuse, c’est-à-dire l’élément immortel qui, de tous les tourments, de toutes les mutilations, est sorti le visage rayonnant et le corps intact. Ce que nous pensons de la France : nous l’envions. Elle a seule en Europe ce glacier coloré et immuable qui emplit les routes les jours de soleil ou d’anniversaires et d’où s’écoulent la force et la foi !

Mais déjà, dans la cour, le Dr Meyer sonnait de sa trompe. Cette trompe, m’avait-il expliqué, ne devait servir qu’à deux sonneries : annoncer la fin de la visite dans les tours Meyer, proclamer le retour de Guillaume. Bien que le Dr Meyer sonnât avec acharnement, il y avait tout lieu de croire qu’il sonnait à notre usage, et Ludendorff, qui préférait d’ailleurs à tous les points de vue cette interprétation, nous fit signe que l’entretien était terminé.

Il me rappela comme j’étais sur le pas de la porte.

— I can perfectly french and english, dit-il. Pourquoi n’avez-vous pas répondu à M. Grane au sujet des tués de la guerre ? Il n’y a que les accoucheurs dont le rôle soit de voir naître des hommes. Tous les autres sont faits pour voir mourir.

 

*

 

Ce soir-là, car Kleist réclamait maintenant sa lecture quotidienne, la rédaction française fut un dialogue des morts dans lequel Chateaubriand, les Scudéry, Saint-Simon et quelques autres essayaient perfidement de provoquer des métaphores dans le langage de Bertrand de Born, le plus grand poète limousin, qui dans tous ses poèmes n’a eu recours qu’à la métaphore suivante : Toujours calme au fond de son âme, même quand la surface en était agitée, comme la mer.

— À quoi peut bien ressembler notre existence d’ombres ? lui demandait Chateaubriand.

— Oui, reprenait Saint-Simon, ne dirait-on pas ce reflet, ce murmure… Comment diable dites-vous en limousin ?

Mais Bertrand se méfiait et répondait par mots limpides.

CHAPITRE SIXIÈME

Kleist était pour la première fois à Berlin. Il en était épouvanté. Cette ville était le démenti le plus formel à tout ce que ses maîtres lui avaient affirmé de l’Allemagne. Non seulement il n’y découvrait aucune de ces grâces qui distinguent en Europe les futures ou anciennes capitales et leur prêtent un charme nettement féminin, mais aussi, nourri dans le Moyen Âge, il était habitué à voir dans le plan primitif et dans la situation même de chaque cité digne de ce nom une réponse à des nécessités vitales ou à ces questions divines sur l’amour mystique et l’amour terrestre, la forme et la matière que l’on se posait entre architectes de l’an mille à l’an quinze cents. Or il paraissait impossible de prétendre que Berlin fût un lieu géométrique ou providentiel, que ce fût entre le froment et les pommes de terre, ou les épices et les eaux-de-vie, ou la statuaire protestante et la gravure en couleurs, et à l’âme qui n’interroge jamais en vain Rothenbourg ou Würtzbourg, Berlin ne répond rien. Aucune pensée divine n’ayant présidé à sa fondation, Berlin est une ville hantée. Elle paraît à première vue sauvegardée, par son terrain plat, sa banalité, son plâtre neuf, de ces exorcismes qui pèsent sur Londres et sur New York. Pas de fleuve : une rivière-canal où l’on eut toutes les peines du monde à remonter un cachalot naturalisé qu’on voulait montrer pour quinze pfennig aux membres cadets de la Ligue navale et à l’intérieur duquel fut aménagée plus tard une chambre de sous-marin. Partout ce sol argileux qui ne permet aucun souterrain, qui isole chaque mort dans sa cabine étanche, et ne laisse à l’eau de pluie d’autre moyen de disparaître que ceux qu’ont la bière et le vin : par l’été ou par la soif. Partout une architecture d’expositions universelles, foires peu recherchées des esprits. Une ville qui paraît gangrenée et presque aussi ravagée qu’une ville du front, simplement parce qu’on a négligé les parterres des avenues. Mais, dénués de caveaux et de fleuves, des profondeurs de la terre et de l’eau, de ruines et de cathédrales, les maléfices se réfugient dans les cachettes modernes, dans le téléphone, les tubes acoustiques, les trolleys, et donnent une vertu criminelle aux instruments qui servent dans tous autres pays pour commander une timbale milanaise ou annoncer à l’ami d’un autre arrondissement qu’il fait beau dans le vôtre. Pas de salon berlinois qui ne paraisse disposé pour l’assassinat, à cause on ne sait de quoi, à cause de la place des miroirs, la façon dont ils reflètent des miroirs de miroirs. Une vie d’hôtel forcenée, avec le garçon qui vous éveille le matin en habit et sans un sourire, comme pour votre exécution. Une ville amoureuse de l’or, qu’elle se procure par les pierres philosophales, l’électricité, la distillerie de l’air, mais qui n’en ressemble pas moins, par ses mœurs, aux villes de l’Alaska où l’on cherche l’or lui-même, où les perturbateurs et voleurs sont arrêtés et jugés aussi vite que les cowboys et où, au lieu de ruiner un homme ou une société peu à peu, ainsi qu’il est d’usage, il s’agit pour la fille ou le banquier de les dépouiller en une heure, comme dans les films américains. La seule ville d’ailleurs qui paraisse employer des moyens à la taille exacte du monde, où directeurs, généraux, banquiers, assemblés dans une de ces petites chambres d’hôtel et gênés par le lit, mettent aux voix deux ou trois théories et appliquent dès le lendemain la théorie élue à l’Allemagne et à l’univers. Kleist couchait dans la chambre 28, où avait été décidée la chute du mark ; Eva dans la chambre 41 où il avait été convenu de doubler la largeur des voies et des canaux allemands. La mienne était le 111, où venait d’être décrétée l’injection de teintures dans les arbres des forêts de l’État pour obtenir des bois colorés. Par quarante ans de tyrannie sur le monde, toutes ces piles de volonté, d’audace, de suffisance que sont dans une capitale la Bourse, les offices de publicité, de tourisme et le Général de jour, étaient encore rechargées pour des décades. Une prodigieuse ressemblance dans les types qui donnait aux événements l’aspect d’une prodigieuse ressemblance : l’artiste, la chanteuse, le hobereau, l’agent en civil sont faits en série par un dieu extra-rapide, et l’aspect symbolique des personnages impose à chaque aventure un visage à la fois irréel et définitif qui ressemble, m’a-t-on assuré, à celui de la désolation. Pas une rencontre en tramway, pas une liaison subite que vous n’ayez aussitôt l’impression d’avoir eue mille fois. Des passions dont le dénouement, puisqu’il n’y a pour le retarder ni la pâtisserie à cinq heures comme en France, ni le thé à six heures comme en Angleterre, éclate à n’importe quelle époque du jour, avec le suicide aux heures des repas. Un tel départ journalier dans chaque famille vers la réalité et la fortune qu’on dirait un départ pour la pêche et que Berlin donne tous les accidents de la vie d’un port. Le fils sort heureux du logis de sa mère au soleil levant, et le soir, après avoir aimé, souffert et tué, il est engagé à la légion. Bref, une vie d’éphémères, les plus gros éphémères du globe ; plus éphémères encore depuis que la journée est réglée non par le calendrier et ses saints et son temps probable, mais par le taux du change que donne le journal. En se frottant les yeux, au réveil, chaque Berlinois double ou diminue par trois ou par cinq ses projets et ses illusions, et, le crâne rasé au rasoir, ravalant son café au lait comme de l’ectoplasme, il se précipite à la besogne européenne la plus rapacement et la plus largement conduite depuis César-Auguste. Kleist rentrait chaque soir plein d’horreur et d’admiration.

— Ce sont des gens qui changent chaque jour de péché originel, disait-il…

Il pensait qu’à Berlin surtout devait être ressentie la honte de la défaite. Il n’en était rien. Pas d’affiche permanente en l’honneur du Cameroun, comme à Dachau, bourg des peintres en plein air. Pas de manifestations pour réclamer les Van Eyck et la tête du roi hottentot, comme à Tölz, ville du bon lait. Pas de chapelle édifiée en souvenir de la cathédrale de Strasbourg, comme à Graïnau, ville des sirènes et antre du paganisme. Tous ceux qui avaient pris à cœur le plébiscite de Haute-Silésie s’étaient cru, par leur passion même, naturalisés Hauts-Silésiens et étaient partis là-bas. Par orgueil ou par calcul, tout Berlin semblait croire que le patriotisme est un sentiment périmé (théorie votée dans la chambre 29 de l’Adlon), que les frontières n’existent pas (axiome accepté au 261 de l’Esplanade). L’Allemagne ayant supprimé ses frontières, il restait seulement à obtenir, avec l’aide de l’Angleterre (Hôtel Kaiserhof, 12), que la France et la Pologne supprimassent les leurs, et la victoire ainsi revenait du bon côté.

À part l’Empereur et le Kronprinz, je rencontrais à Berlin tous ceux que j’y avais vus voilà quinze ans. Alors qu’à Munich, tous mes amis bavarois étaient morts, sculpteurs ou écrivains, et même chefs d’orchestre, Stuck, Hildebrandt, Wedekind, Ruederer, Mottl, le hasard m’avait ici relié à ceux qui devaient survivre à la guerre et à la révolution. J’apercevais même des Allemands qu’il fallait aller autrefois à New York ou à Paris pour rencontrer. Les compositeurs, les architectes épars à l’étranger, ceux qui n’avaient qu’à demi compris la guerre, étaient revenus en chercher l’explication dans leur pays et devaient y séjourner, l’explication variant chaque semaine. Certains devinaient que la houle germanique devait repartir vers l’univers d’une nouvelle source. Certains, par piété filiale, voulaient voir et honorer le corps vaincu de leur pays. Pour moi, sous ce soleil nordique qui modifiait mon ombre, je m’amusais à croire comme autrefois, lors de mon premier voyage, que c’était l’ombre d’Hoffmann qui m’escortait dans sa ville. Entre les tilleuls et la Leipzigerstrasse, sur l’itinéraire favori qui le menait à l’unique sous-sol qu’ait pu obtenir Berlin, j’allais à ce qui aurait été son téléphone, sa poste, son bar automatique, assuré de ses rencontres. J’allais à ce qui aurait été son bréviaire : au Tableau des Annonces, machine à écrire du destin en pays berlinois, car à Berlin chacun considère l’annonce comme une lettre personnelle d’inconnu, et dédaigne pour elle la correspondance régulière. La page des offres et des demandes comme une rue grouillante dont chaque passant se met à votre merci, vous fait dédaigner de suivre ou d’observer dans la vraie rue. J’insérai les appels qui m’avaient valu, voilà quinze ans, la visite du poète Larsen et du sculpteur Einward. Tous deux étaient morts, n’étant pas de Berlin même, mais aux deux lignes rédigées avec les mêmes mots qu’autrefois, ce fut le fils de Larsen et le cousin d’Einward qui répondirent. Car Berlin, plutôt que de nous rendre après vingt ans nos amis vieillis et transformés, leur suscite toujours, dans la génération qui les suivit, des sosies fils ou cousins, et nous donne à nous-mêmes, en rajeunissant notre entourage, l’illusion parfaite du passé. C’est ainsi qu’il tint à m’offrir Inge Walden.

J’avais avec Eva sur la perversion comparée des mœurs allemandes ou françaises, ces querelles que vident, d’ailleurs plus sérieusement, l’Écho de Paris et la Deutsche Tageszeitung, et je voulus montrer à Kleist ce qu’est la vertu berlinoise. Nous avions le choix. C’était la semaine du Deutsch Freundschafts-Verband, et son journal à tous les kiosques invitait pour le bal masqué de l’Alte Jacobstrasse 89, toutes les dames et messieurs invertis de la ville. Le célèbre Peer Lotti en duo, avec le non moins aimé Fred Barré, devaient y faire la lecture des vingt derniers testaments d’homosexuels où la générosité éclatait, et les comparer, pour la honte des esprits normaux, à vingt testaments bourgeois. Mais la salle était déjà comble ; et, gratifiés de prospectus : « Elisabeth Blieferth, dentiste, prix spéciaux pour amis et amies », « Machines à écrire Ia, prix spéciaux pour Allemands à esprit antique », nous allions nous contenter des bars où l’on cherche les mères possibles de Mandragores, quand je me souvins d’un mot que m’avait confié Zelten. Il était possible par lui de pénétrer chez les Kunstfreunde, amis des danses nues, chez les Kunstfreundinnen, amis de la musique exécutée par des instrumentistes nus, chez les Kunstfeinde, ennemis de ce qui n’est pas le cinéma bizarre, chez les Asiatische Fanomenenfreunde, amis des phénomènes orientaux, et dès la première syllabe on nous ouvrit, en effet, au fond d’une cour, un cirque de marbre jaune et d’ébène, qui ressemblait assez au tombeau de Napoléon, avec la différence que les Victoires étaient berlinoises et déshabillées. L’arène s’éclairait par un plafond de dalles lumineuses, analogue, en plus transparent, à nos plafonds du métro, avec la différence qu’on y faisait circuler, pour l’agrément des yeux, un troupeau de femmes nues, dont on apercevait distinctement les pieds et indistinctement la forme. Le capitaine baron von Leyde, de la Garde, et en demi-solde, devait répéter dans cette arène sa conférence sur la nudité, et y montrer sans voiles sa chère Celly, la baronne. Il était déjà sur l’estrade, deux femmes nues accroupies à ses pieds, l’une portant un stylo gigantesque et l’autre une machine à écrire, symboles modernes de Clio et d’Euterpe. À mesure qu’on évoquait dans la salle une autre muse, un œil observateur pouvait compter deux pieds de moins au plafond… Soudain, j’eus le sentiment que Lotte Walden était là.

Il y avait quinze ans aussi que je n’avais vu Lotte Walden. Je lui avais été présenté (c’est la meilleure et plus correcte présentation à Berlin) par une annonce, où je sollicitais pour jeune étudiant français hôtes de marque et de culture. Le journal m’avait imposé cette rédaction, qui m’avait valu, le soir même, une enveloppe à blason si considérable que j’avais été sur-le-champ saluer son expéditeur. C’était un jeune israélite de Charlottenburg, nommé Walden, acharné à pénétrer dans la bourgeoisie berlinoise, en vain d’ailleurs, et malgré l’ingéniosité de ses procédés. C’est ainsi, ne comptant plus sur les intermédiaires humains, qu’il s’était fait inscrire à la Société d’Acclimatation du Jardin Zoologique, et apprivoisait la variété d’animaux chère aux collectionneurs dont il voulait l’invitation. Pour capter le Baurath von Berger, il avait comme lui, élevé des souris japonaises. La salle à manger était garnie sur son pourtour d’un fourreau métallique à renflements assez semblable à certain soutien-gorge, et dans lequel les souris continuaient à courir jusqu’à leur mort dans le sens où Walden les avait pour la première fois déposées, gravissant au galop les souris galopantes parties à leur naissance en sens inverse. Mais le Baurath, sollicité, avait refusé de prêter son mâle… Pour capter Georg von Göltz, Walden avait ensuite tenté, dans son salon, le croisement du cerf gyska et de l’hydropote ; en vain, tous les jeunes sujets acquis à prix d’or, zèbres, daims, antilopes, avaient eu la maladie des jeunes chiens, et Walden dut se limiter aux seules bêtes qui réussissent en appartement berlinois : aux têtards et aux reptiles. Mais aucun serpent ne poussant le Conseiller d’État Balin, le grand spécialiste des boas, à manger la pomme qui lui rendrait désirable la rencontre de Walden, celui-ci avait eu recours aux bêtes héraldiques et imaginé de publier les écussons des blasons prussiens. C’est alors qu’il armoria ses enveloppes, et que Lotte, sa jeune épouse chrétienne, put faire figure dans la noblesse, dont chaque famille l’invitait une fois, le jour où Walden apportait le premier tirage du blason, l’évinçant pour toujours, dès le soir, dès que les couleurs, dès que la chimère ou l’hermine étaient sèches.

J’adorais Lotte. Douce au conquérant de 1907, tendre au vaincu de 1870, elle n’avait qu’une manie : s’attacher, non point seulement par son vivace sentiment, ni par son vivace appétit, mais par une attache réelle, ceinture ou chaînette, à celui qu’elle aimait. C’était l’époque où le prince de Monaco, désireux d’éviter la guerre franco-allemande, avait trouvé le moyen préventif de présenter sur l’Opéra de Berlin, les décors de Gunsbourg et de Xavier Leroux. Tous les soirs, nous assistions à cette entreprise pacifique qui se terminait sur la scène par des assassinats en nombre inconnu dans l’opéra wagnérien. Lotte me montrait du doigt – elle n’avait plus à être polie avec elles – les duchesses et les comtesses qui l’avaient déjà invitée, du menton celles qui l’inviteraient un jour (elle en était aux von Granest, l’armorial étant publié par lettre alphabétique, les Blaudorf étaient passés, les Sagan viendraient l’an prochain), et de la langue les épouses, pour l’éternité inapprochables, des éleveurs d’écureuils rouges ou de zébus. L’empereur, à moins que ce ne fût le chef machiniste, avait remarqué mon amie, et un rayon de projeteur, coup d’œil impérial, l’avait un moment encerclée ainsi que mon bras et ma jambe droite. Puis, sortis de notre rang à grand-peine, car elle était parvenue, au moment même où Théodora périssait, à lier son soulier blanc à l’un de mes lacets, ou, pendant le suicide d’un simple comparse, une de ses tresses à ma cravate, nous regagnions Charlottenburg par le Tiergarten, dans un vieux carrosse que la lune se plaisait à distinguer comme Guillaume II Lotte, mais avec plus de constance, élargissant peu à peu le cercle d’argent jusqu’aux jeunes villas grecques sous leurs ifs et leurs sureaux. Parvenus dans l’édifice sassanide à porte Louis XVIII qui figurait la demeure de Walden, et cependant que la lune, à travers la fenêtre égyptienne, désignait dans l’aquarium de ma chambre le têtard double qu’elle chérirait d’amour cette nuit-là, il fallait encore, désirs de la nuit, qu’elle liât nos bras et épaules par le jeune boa qui rêvait sur les paillassons et s’y frottait le ventre comme une semelle… Il est à croire que cette Lotte l’aimait, si c’est aimer que s’attacher en quinze jours de toutes ses fibres à un inconnu, et, le jour où il part, de ses mains, de ses jambes, et de tout ce que Dieu a donné à l’homme pour se cramponner ou se souder à la terre ; mais elle refusa de se croire aimée jusqu’au jour, où, de Paris, l’ayant à peu près oubliée, je lui écrivis pour lui raconter le Grand Prix. Je n’ai jamais su pourquoi cette lettre lui parut une déclaration passionnée. Mes indications sur Moulins la Marche, mon mépris de la casaque noire à toque d’or, mes allusions à Harpocrate, la firent soudain pleurer d’amour et de regret. Aucun lien ne pouvant m’atteindre aussi loin, elle m’envoyait comme un lasso, les bras de toutes ses amies de passage à Paris, elle attendait en pleurant l’annonce de mon suicide… et elle crut que je m’exilais pour elle, le jour où je ne répondis plus et partis pour les continents où vivaient en liberté, et avec des mâles, les souris de la salle à manger, où volaient larges comme des vampires les têtards de ma chambre, et où les hydropotes du salon, invisibles, laissent dans les roseaux une mince trace mouvante qui s’élargit bientôt, car le tigre les suit.

Or, le baron capitaine von Leyde achevait, avec sa femme, la seconde démonstration, et prouvait que le regard, devant un chœur de femmes nues, erre un peu partout au cours des sept premières minutes, pour se fixer implacablement et définitivement sur la gorge (on ne voyait plus à travers les dalles lumineuses que quatre pieds nus), quand j’aperçus Lotte Walden. C’était Lotte, non pas même au jour où je l’avais quittée, mais au jour, de deux semaines plus ancien encore, où je l’avais jadis rencontrée. Elle était assise aux tables où l’on soupait et les garçons suffisaient à peine à la servir de rôts, de faisans et de crêpes. Sur son corsage en maillot de velours, j’aperçus l’épingle de platine que j’avais donnée autrefois à la première Lotte, et jamais épingle avalée et reparue après des lustres à votre genou droit, ou entre vos deux côtes, ne vous causa mal plus bref mais plus aigu.

— C’est la petite Inge Walden, me dit le maître d’hôtel. Elle vient ici depuis 1916, et je la vois souper depuis qu’elle a dix ans… C’est certainement l’Allemande qui a le plus mangé de 1914 à l’armistice…

Pourquoi la petite Inge venait-elle aux danses de beauté depuis qu’elle avait dix ans ? Sa mère, une fois épuisées les dernières initiales de l’armorial et après le dîner von Zyppau, avait-elle recommencé l’alphabet dans un monde plus gai et durable ? Comme le capitaine congédiait d’un geste la muse sténographe, la petite Inge arracha sa robe, la laissa sur sa chaise avec son sac comme font les suicidés, et, dans une pyrrhique qui rappelait la forme la plus moderne de la nage, les jambes bougeant à peine et le travail étant réservé aux bras, offrit aux Kuntsfreuden un corps charmant sur lequel les yeux des amateurs furent condamnés à errer au-delà des sept minutes réglementaires, car il ne comprenait point de gorge…

Ainsi revient le passé à Berlin… Ainsi cette ville ne nous redonne de notre passé que des épaves toutes neuves, des empreintes jamais sèches. Tant d’événements, d’ailleurs, s’y accumulent sur chaque famille, grâce à ses membres pullulants, tous à la recherche d’inquiétudes et de richesse dans les cent mille annonces du jour ou dans les colonies allemandes du monde entier, que l’aventure est devenue un élément normal de la vie, et que ce goût d’existences uniques et légendaires plaqué sur un sol bourgeois et poétique, a désigné l’Allemagne pour prendre, après mille ans, sur le Rhin et la Sprée, l’héritage des empires orientaux. Toute cette poésie que l’Angleterre n’obtient plus chez elle, même en posant ses universités et ses écoles de poètes sur les rivières soumises à la houle et en dirigeant le jeu de l’âme par les marées, le remous de la vie la disperse dans l’Allemagne entière. C’est l’Empire d’Haroun-al-Raschid, avec ses sept frères Mannesmann et ses quatre-vingt-treize intellectuels, brutal, savant ; même inégalité prodigieuse entre les castes toujours distribuées en maréchaux, princes, marchands et esclaves, et même prodigieuse égalité dès que comparaît l’appareil poétique, larmes, attouchements, musique et brasserie ; même mépris de la mort, même brutalité de tous ceux qu’on dresse en pays occidentaux à la douceur, porteurs, cochers et gérants de cafés ; mêmes maladies nerveuses sans nombre, même impuissance à concevoir un vice défendu ; même ardeur du mensonge dans les récits ; même amour des bâtiments en rotonde et, preuve suprême, alors qu’il paraîtrait ridicule d’imaginer les Mille et une Nuits avec Édouard VII pour sultan, avec Grévy ou avec le roi d’Italie, personne ne serait étonné d’apprendre qu’un prince allemand, tous les soirs, se fait conter, par l’archiduchesse sa femme, assistée de la cour en tenue de gala, les orchestres jouant, les femmes nues dansant, les lions d’Hagenbeck rugissant du parc, mille ampoules électriques rendant bleue ou rouge la nuit, un conte qu’il exige chaque soir nouveau, sinon il la tuera…

 

*

 

Je n’avais été mis au courant par aucun billet des projets de la Consul, mais j’avais été signalé à la Franzosenhassliga, et je recevais, tous les matins, une lettre anonyme relevant un fait honteux découpé dans un journal français du jour : « Les femmes Bessarabo avaient tué leur père et mari. » « Le sieur Schang, de Colmar (ce qui démontrait quelle peut être l’influence de la France sur un pays innocent à elle confié), venait de violer la fille Schang. » « Dans un seul hôtel de Paris, l’actif commissaire du XVIIIe avait arrêté trente souteneurs. » « Les portraits du Salon de la Nationale (le dénonciateur écrivait : le Salon nationaliste) n’avaient jamais été aussi nuls. À êtres nuls, portraits nuls. » Je dois ajouter que la dizaine d’Allemands affiliés à l’Antifranzosenhassliga m’envoyèrent à leur tour une lettre anonyme antidatée, chargée d’un fait à notre honneur : « Les danseuses cambodgiennes à l’Exposition coloniale de Marseille ont dit que le Lavandou était leur seconde patrie. » « Le bateau de Douarnenez a sauvé cet hiver plus de deux cents personnes. » « Un Français est champion de 110 mètres haies à quatorze années d’intervalle. » Le commissaire de police auquel j’allai me plaindre du vol de mes valises n’appartenait malheureusement pas à ce dernier groupe. Il prétendit que les Français étaient tous cleptomanes, et que ce peuple passait son temps à se voler lui-même. Je n’avais qu’à me regarder en face dans la glace et à obtenir de moi des aveux…

Au lieu de se livrer dans l’âme de Kleist, le combat continuait en dehors de lui, entre Eva et moi. C’était à nouveau, pour Forestier, cette fois, ma dispute alsacienne avec Zelten, mais Eva préférait, toutes les fois où Zelten m’eût livré un district allemand, m’abandonner un peu d’elle-même, et Forestier restait intact entre nous. Je ne cherchais plus qu’un moyen d’amener par surprise mon ami en France et de le retenir au-delà de la frontière comme les bons policiers font des espions. Mais je savais que les menaces de la Consul n’étaient pas vaines, et aussi je prenais un goût étrange à avoir une partie de moi-même allemande et à prolonger cette communion avec un ennemi plein de haine. Kleist d’ailleurs rentrait rarement satisfait de ses réunions politiques. Toujours quelque détail le choquait, le député qui avait raison crachait par terre, le député loyal était celui qui avait tort. Il allait de groupe à groupe, de conseil à conseil, impuissant à donner un mouvement raisonnable et réel aux débats. Tout cela rappelait la mer au théâtre, quand le régisseur n’a pu trouver qu’un seul enfant pour glisser sous le tapis et l’agiter. J’attendais avec impatience les fêtes de Goethe.

Pour ne pas donner à la manifestation un aspect politique, c’est à Potsdam, au bord de la Havel, que furent lus les discours. L’enceinte était au centre d’un parc public, comme dans chaque phrase du poète son sens réservé. Dans les jardins de Frédéric les bonnes dames de Potsdam se promenaient toutes vernies de violet, de carmin et de jaune entre les ifs, les catalpas et les platanes. Les fiacres sans roues caoutchoutées, au compteur dont on multiplie le chiffre par vingt-deux et demi, stationnaient au pied des obélisques, car les monuments en avril fournissent plus d’ombre que les arbres, surveillés des mausolées par les taxis dont on multiplie le compteur par cent huit. Les procureurs secrets, assistés de la procureuse, aidaient par le collier les bassets à gravir les onze terrasses. Un hussard rouge s’échappait d’une pyramide voilée de peupliers à feuilles naissantes et disparaissait dans une double colonnade. Devant l’Orangerie les spécialistes qui avaient installé, en 1902, les instruments chinois en fonte de bronze ravis à l’Observatoire de Pékin, s’occupaient à les dévisser pour renvoyer à la Chine son seul gain de la guerre. Un spectacle vieux berlinois si pur que chaque rue semblait une de ces rues modèles de la cité-cinéma à Los Angeles, et qu’on avait l’impression de devoir tomber au premier angle sur la rue hindoue ou sur la rue espagnole ! Mais on tombait sur un monsieur en redingote occupé à prendre les mesures du temple de l’amitié, comme si, dérobé lui aussi à la vraie Amitié, il fallait en vertu du traité de Versailles le rendre. Bien qu’ils fussent plus vivants qu’à ma dernière visite, ces lieux ne me disaient plus ce que j’attendais d’eux et je découvris pourquoi. C’est qu’ils étaient par force muets. C’est que tous les mots français avaient été rayés des cadres ou arrachés aux murs. Les cartouches des Watteau étaient enlevés, pour qu’il fût permis au visiteur de les attribuer à Troschel ou à Achenbach. Les aiguilles de toutes les pendules marquaient six heures et demie, de façon à masquer sur le cadran le mot Paris, et ce mot avait été gratté sur l’émail de la pendulette condamnée à marquer éternellement deux heures vingt, heure de la mort de Frédéric.

Ce n’était pas un vrai centenaire, puisque Goethe n’était mort qu’en 1832, et on le sentait. Ces cent ans, au bout desquels les droits moraux d’un auteur se répandent en divins bénéfices sur sa nation, n’étaient pas encore périmés. L’ombre nonagénaire revenait, non par un jeu naturel des rapports des hommes et des ombres et au bout de cette minute qu’est un siècle pour les enfers, mais par politesse. Que n’avait-on attendu les dix années, les dix secondes finales ? Tous ceux qui pouvaient rendre hommage à Goethe n’étaient pas là, les ligues d’étudiants ayant menacé de mort la plupart des écrivains autrichiens, Schnitzler ou Hermann Bahr. Faute des dix secondes, les représentants de la future Allemagne, encore imberbes collégiens, occupés à obtenir l’insertion de leur premier poème ou de leur premier article dans la Deutsche Rundschau, manquaient aussi. Mais je voyais tous ceux qui, avant que les dix secondes fussent écoulées, fondateurs de l’Allemagne moderne, destructeurs de l’Allemagne moderne, allaient mourir. Deux centenaires qui avaient pu rencontrer Goethe, car ils étaient de Weimar, et qui avaient pu troubler par vagissements une conversation avec Eckermann, étaient là, silencieux aujourd’hui, isolés au premier rang entre cette salle noire qui se levait et s’asseyait avec la force d’une marée et le souvenir et la statue de Goethe, inertes mais apaisants comme les tampons qu’on laisse aller entre le navire et le quai. On fit l’appel. Personne ne pouvant paraître masqué devant Goethe, la plupart des grands écrivains et acteurs à beaux pseudonymes répondaient à leur vrai nom d’Aaron ou de Rosenwald. Tous avaient attendu cette heure comme si elle devait apporter un repos ou un secours à l’Allemagne. Chacun attendait de chaque orateur qu’il lui passât par l’exemple de Goethe une solution à son angoisse individuelle. Les plus superstitieux étaient prêts à suivre le précepte qu’eussent donné les initiales des principales œuvres de Goethe mêlées en une phrase. Pour la première fois, sans aucune réserve, ces chefs de parti catholique assez indécis sur l’existence de Dieu, ces rabbins incrédules, ces généraux sceptiques sur la valeur de l’Empire, croyaient. Mais, à cause des dix secondes, Goethe se dérobait. Il dominait ce jour de si haut qu’on n’osait lui parler que par des intermédiaires qui étaient ses héros, Wilhelm-Meister ou Götz, ou par des intermédiaires d’intermédiaires qui étaient ses critiques. Hélène, Faust, Homonculus, dont c’était justement le centenaire, étaient promenés dans les phrases comme des statues dorées pour écarter la sécheresse, si bien que la cérémonie, au lieu de s’adresser à celui qui console ou qui ressent, semblait offerte à une idole qui fait pleuvoir ou neiger à son gré. Goethe se dérobait. Il se dérobait aux nationaux libéraux, et ne leur donnait aucune solution pour la Haute-Silésie ; au Centre, et ne lui donnait aucune aide cismontaine ; il se dérobait aux sociaux-démocrates, aux meurtriers et aux meurtris. Comme tous ces écrivains qu’on dit mondiaux, comme Shakespeare, comme Cervantès, il ne voulait être d’aucun secours dans ces crises où le seul nom de Molière, de Voltaire ou de Hugo venge le vaincu et donne un conseil aussi précis que l’indication d’une rue ; et quand on observa ce long silence que les Américains organisent à la minute anniversaire de la naissance du Christ ou de la victoire d’un ballon américain dans la coupe aéronautique, ce n’était pas seulement l’Allemagne qui se taisait, c’était Goethe. Une nation à ce point désorientée et malheureuse ne devrait pas avoir à fêter, comme son sauveur, le modèle du bonheur et de la sagesse. Une nation amoureuse de la mort et des extrêmes, celui qui n’était que vie et que modération. Car c’est le destin de l’Allemagne de ne créer, pour exprimer ce qu’est l’Allemagne, que des esprits médiocres, et de donner au monde ses génies. Goethe se dérobait à tous ces partis allemands venus pour le faire parler par cette estrade comme par une table tournante, et atterrés de voir que l’Allemagne épuisée ne donnait plus au commandement, comme l’Allemagne heureuse, son plus bel ectoplasme.

Je comparais en moi, sans jalousie, cette expérience d’hypnotisme au centenaire de Molière que nous avions célébré en janvier. Le mois de Molière était arrivé, premier de l’année, à chaque minute changeant et étincelant, – quelque don de Shakespeare en l’honneur de son collègue, – à midi la neige déjà fondue excepté au rebord des croisées nord, puis du soleil, puis du gel, et le mercure du thermomètre montait et descendait aussi vite que l’huile dans le tube indicateur d’une auto. Toute une succession aussi de beaux meurtres et de belles haines, offrande de Dante ; une femme Guillaumin, de Lyon, ayant eu en six mois deux maris et cinq amants assassinés, Briand lâché de Cannes sur son ministère comme un élastique, le pape Benoît tué la veille de sa reddition à Trotsky. Un mois de répit et presque d’accord avec l’Allemagne, don de Goethe ; un collectionneur de gnous, l’un de ceux sans doute dont l’épouse avait méprisé Lotte, léguant ses dix plus beaux sujets au Muséum de Paris… Dans le hall du Claridge, les délégués étrangers expliquaient pourquoi ils aimaient Molière aux Guitry, au député de Pézenas, au corps diplomatique et consulaire, et à d’illustres actrices dont ils croyaient bien reconnaître les visages célèbres mais qu’ils n’osaient identifier, car elles s’appelaient entre elles Ripiapia et Bout-de-Bibi. Le délégué esthonien aimait Molière parce qu’il a vengé l’Estonie de ses maîtres grossiers dans Monsieur de Pourceaugnac. Le délégué russe-blanc, pour la raison que pas un vers du Misanthrope n’est obscurci si l’on imagine que le franc scélérat avec qui Alceste a procès est Lénine lui-même. Un délégué pâle et qui toussait, délégué surtout de la Patrie des vrais malades, louait Molière d’avoir déconsidéré les faux remèdes, les faux médecins, les faux malades… Le délégué hollandais remerciait Molière d’avoir fourni à la Hollande la seule arme efficace contre ses deux tyrans, l’Espagnol et l’Hypocrisie : Le Tartuffe ; et, de Don Garcie de Navarre, des Amants magnifiques, du Cocu imaginaire, il n’était pas un délégué d’Asie ou d’Amérique qui ne tirât un vengeur de son pays et de son honneur. De sorte que tous mes compatriotes restaient stupéfaits de découvrir que Molière était pour l’univers un libérateur plus grand que Vercingétorix pour la Gaule, et non moins effrayés de voir les vices les plus affreux s’échapper aujourd’hui de ces comédies que l’habitude et le jeu de la Comédie-Française leur avaient rendues anodines ; beaucoup d’entre eux, désormais, n’entrouvriront qu’avec crainte Mélicerte… Il faisait chaud… Chacun s’éventait avec un menu dont la première page était le portrait de Molière, mais au-dessous du portrait était imprimé le nom du convive, qui se regardait à la dérobée dans ce beau miroir… Le délégué danois, le délégué polonais, le délégué du Centre-Amérique remerciaient Molière d’avoir donné à leur pays le Molière danois, le Molière polonais et le Molière guatémaltèque ; tandis qu’un délégué de l’Europe centrale expliquait que les premières traductions de Molière, dès le XVIIe siècle, étaient les polonaises, les tchèques, les serbes et les roumaines, et que c’était déjà l’Europe centrale d’aujourd’hui, avec sa Petite Entente, qui avait, voilà deux siècles, au-dessous de l’Europe alors apparente, acclamé Poquelin. Ainsi la Bible.

J’avais à ma droite une actrice blonde, si jolie qu’elle croyait, puisque j’étais placé à côté d’elle, que c’était moi l’organisateur du banquet et des tables, et qui ne pouvait parler à quelqu’un sans le toucher… Elle me touchait à chacun de ses mots, retirant la main en toute hâte dès que je parlais à mon tour… Pour répondre à mon voisin de gauche, elle passait le bras devant moi et le touchait, dédaignant salières et huiliers que tous les délégués des environs s’empressaient alors de lui tendre. Les tziganes s’installaient et annonçaient par un carton, pour débuter un peu officiellement, le seul de leurs bostons qui eût un nom de chef-d’œuvre français : le Cid Campeador. Ce titre émouvait ma voisine, car il lui rappelait un grand cheval bai sur lequel elle avait perdu les feux de sa première matinée. Mais ce fut bien autre chose quand elle reconnut en lui le boston favori d’un de ses anciens amants (le premier, disait-elle, mais elle ajoutait le mot « premier » à tout et elle avait prétendu tout à l’heure manger pour la première fois du riz), dont un délégué étranger, el sénor de Caldear, son cousin peut-être, justement portait le nom. El sénor marquès de Caldear n’avait pu, comme elle espérait, prononcer son discours à cause d’un rhume des foins, qui le poussait à éternuer sans relâche, – quelque don de Lope de Véga, – et il n’était pas outrageusement beau, et il se curait les dents avec un cure-dent dont le seul mérite était d’être en or, ou parfois, quand il se croyait soudain à l’abri de chacun des trois cents regards, avec sa main entière, d’or aussi et de pierreries. Mais la plus belle actrice de Paris, – la première, aurait-elle dit, – ne le quittait pas des yeux, non pour le voir, mais pour savourer le plaisir de prononcer son nom tout haut en l’ornant d’épithètes : « Caldear vient de renverser son verre de champagne sur Worms Baretta. » « Ce cochon de Caldear va avaler son auriculaire. » Entre ce nom vivant et le premier violon, elle tendait lentement la main droit devant elle pour répondre à un fantôme, le toucher, et les larmes dans chaque œil bleu coulaient de la paupière supérieure à la paupière inférieure qui les buvait, habituées à ne point glisser sur la belle joue en rose.

Puis, le Cid Campeador terminé, les tziganes jouèrent Morte la Vie, et ce fut alors mon tour d’être balancé comme elle, car Morte la Vie était le premier tango que j’entendis sous son vrai titre de Vivante la Muerte au pays des tangos, et moi aussi je venais d’apercevoir à la droite du sénor de Caldear un illustre linguiste qui s’appelait Forestier. Lui, dont chaque livre décrit la ruine et l’atrophie des mots, surgissait là pour m’apporter intact le nom de mon ami, se moquant de cette contradiction apparente. J’avais pâli si fort que la belle actrice m’avait examiné et touché le visage, comme s’il lui parlait, y découvrant les symptômes de la première maladie qu’elle avait eue et qu’elle appelait, d’un langage parvenu à son évolution dernière, l’hallocose. Jamais le linguiste Forestier ne se doutera de la stupeur avec laquelle la Comédie-Française apprit par moi ses découvertes : que chez les peuples sauvages les mots des hommes sont interdits aux femmes, qui durent, malicieuses, inventer le langage des gestes ; que deux petits enfants enfermés et servis silencieusement depuis leur naissance se crient entre eux un langage phrygien et appellent le pain Bécos. Ventura, Dussane et voisines ne réclamèrent plus leur pain et leur gâteau que par le cri de Bécos au maître d’hôtel, qui comprenait en effet… Molière, au lieu de conseils, dispersait la vie et la bonté sur les cabots et les consuls, comme on doit les nommer aussi en Phrygie, et quand Forestier se leva, à voir ce grand Français blond ne faire aucun des gestes trop humains auxquels ses amis étrangers l’avaient habituée, ma voisine fut prise, par je ne sais quel contre coup, d’une admiration forcenée pour Molière. Quand Forestier désigna le buste du poète d’un doigt qu’il n’avait jamais mis dans ses oreilles, elle cria : « Vive Alceste ! » Quand il lut sa communication sur le Bourgeois Gentilhomme et sur les aires géographiques des phonèmes, découvrant aux dentales une double mâchoire qui n’avait pas rongé ses ongles et scandant les gutturales d’une main gauche qui n’avait pas massé son tendon d’Achille, elle cria : « Vive la Béjart ! » Si bien que le gros Caldear insoucieux soudain de sa demi-fistule à l’œil et de sa démangeaison au crâne, se mit à applaudir, de deux bras minces terminés par de beaux index à ongles plus beaux encore, ce qui fit pleurer ma voisine, car il lui semblait que c’était le vrai Caldear, caché derrière le faux, qui faisait maintenant les gestes.

Molière était présent et me parlait.

 

*

 

Kleist décida que nous irions, pour nous reposer de Berlin, passer quelques semaines à Sassnitz.

Sassnitz n’a rien de bien attrayant. Surtout au début de mai. L’eau de la Baltique y était à peu près aussi froide que l’eau de la grotte chinoise au bain Ungerer, et la troupe des douze beautés que l’on plonge en début de saison dans la mer ou dans les lacs devant le casino de chaque station balnéaire pour assurer un stock de cartes postales revenait sur la grève avec vingt-quatre jambes rouges. Elles étaient le principal attrait de notre hôtel, où elles répétaient habillées les tableaux vivants qu’exigeait dans les flots le concessionnaire de Binz, de Ruegen ou de Swinemünde. Un médecin les accompagnait, un certain docteur Wolff, spécialiste du cœur et de grande malpropreté qui achevait une étude sur les palpitations des cœurs féminins dans l’eau. Il suivait les quarante-huit ventricules et oreillettes dans la mer même, où il pénétrait avec un imperméable et qu’il évitait d’effleurer, levant les bras comme s’il se rendait à elle. Revenu à terre débarrassé des cœurs aquatiques, il guignait fort du côté du cœur d’Eva et du cœur de Geneviève qui nous avaient rejoints. Nous nous levions avec le soleil, et voyions alors ces dames nues, car elles travaillaient à cette heure pour les cartes à quinze centimes. Toujours vêtues d’un seul manteau qu’elles rejetaient sans pudeur dès que leur amant la mer l’exigeait, par un froncement ou une ride, et sans qu’il fût besoin de leur dire un mot, à certains aspects et certaines agitations soudains des flots ou des feuillages, elles comprenaient que l’heure était venue des cartes en couleur, ou des cartes sentimentales, et se précipitaient devant la vague ou la falaise la plus vive, effrayant les mouettes qui portaient alors au ciel, sous un saint esprit immaculé, les cris d’une vieille corneille et d’un canard. Nous habitions face au Casino, jadis hôpital, où Kleist avait repris conscience, et j’étais sûr, chaque matin, de retrouver alentour ses pas marqués dans le sable, soit qu’il eût voulu regarder à l’intérieur par les interstices des échafaudages, soit qu’il se fût acharné sur une piste pour moi invisible et qui le menait toujours jusqu’à la Baltique au langage inhumain. L’après-midi, nous nous réunissions sur la terrasse. Le temps était beau. Parfois un bateau rouge dépassait insensiblement un bateau tout bleu et le contenait une minute. Il était doux de voir une couleur absorber l’autre sans en être modifiée. Celles des hirondelles qui préfèrent les moucherons salés voletaient sur la mer. La petite maison du sémaphore, aussi guindée et passée à la chaux que l’homme qui se tient debout dans les courses au milieu de l’arène et que jamais le taureau ne touche, attendait avec sérénité la tempête. Pas un volet ne tressaillait. Le docteur Wolff qui avait soigné la plupart des hommes d’État allemands, Erzberger, Rathenau, Wirth, nous donnait leur tension artérielle, et devait avouer que les assassinats, par un hasard inconcevable, avaient jusqu’ici observé l’ordre de mort fixé par la faiblesse cardiaque. Puis c’était le soir. De la presqu’île voisine arrivait le premier rayon bleu d’un phare, et de Scandinavie d’immenses lueurs blanches. Débarrassées des queues écailleuses qu’elles avaient adoptées pour les cartes postales du couchant, les douze naïades enfin tranquilles s’habillaient pour la nuit, et le docteur Wolff, dédaigneux de ce qui n’a pas de cœur, la mer, la lune, tendait vers nos conversations une oreille incurvée en stéthoscope, la main satisfaite sur le ventre d’un chien sale comme sur un bon moteur.

Depuis que Geneviève était avec nous, la belle Eva, qui avait pourtant appris chez les diaconesses de Spandau quelles quinze attitudes il convient à une jeune Allemande noble d’observer vis-à-vis des quinze principales nations, semblait prise de gêne envers la nature. Alors que Geneviève vivait à l’aise dans ce paysage pourtant nouveau et parmi ces gens dont elle ignorait la langue, en face de chaque émotion et de chaque être vivant faisait toujours le poids, comme un boxeur, – pour arriver à un accord avec le moindre épicéa ou hanneton de mer, Eva se voyait dans la nécessité de changer complètement d’âme, sinon de costume. Elle était toujours, dans le décor de Kleist, à la place où elle devait être, mais à la manière des naïades, par l’effet d’un déguisement. Elle essayait de soustraire ce paysage et cette mer à la simplicité dont l’inondait Geneviève en faisant lever dès le café au lait d’immenses fantômes, en indiquant sur la mer le chemin par lequel Sigurd était venu, en nous conduisant à la source auprès de laquelle, dans les hêtres, on sacrifiait les prisonniers à Hertha, en essayant de nous envelopper les jours de brume de spectres qu’elle nous distribuait comme des imperméables, Geneviève de Brabant à Geneviève, Hagen à moi, Mime au docteur Wolff, mais il suffisait que Geneviève se mît à pêcher à la ligne ou à jouer au croquet pour que l’île fût soudain purifiée de ce qu’elle contenait en histoire, géographie et miasmes légendaires, et qu’elle nous donnât le repos réservé aux jeunes filles de Candie au lendemain de la fête du Minotaure. Jusque dans les promenades à bicyclette le contraste se poursuivait, avec la machine normale de Geneviève et la polymultipliée d’Eva. Ainsi leurs âmes. Je sentais l’affection de Kleist vaciller entre les deux femmes, et il s’étonnait que ce fût avec quelque angoisse, ne se doutant pas, tant chacune en était la fille, qu’il hésitait entre deux pays. Il se demandait pourquoi toutes les grandes formes imaginaires nées sous d’autres climats, Tristan, Parsifal, et tous les dieux normands, venaient mener en Allemagne une existence plus reconnue, plus officielle et plus effective que celle des plus grands Allemands, – et pourquoi tous les grands hommes vivants et réels se précipitaient ou aspiraient à la France comme à un refuge ou à une sanction et souvent aimaient à rendre leur âme d’humain à ce pays qu’on disait privé d’âme de nation, que ce fût Tourgueneff, d’Annunzio, Börne ou Heine… Était-il juste d’appeler cette Allemande véridique et cette Française artificielle, alors que chaque mouvement de l’esprit ramenait celle-ci aux humains de sa taille, et accolait celle-là à des géants et à des spectres ? D’où venait cette rapidité avec laquelle le premier nouveau riche allemand, en érigeant une colonne près d’une source, pouvait créer dans la journée une légende d’ondine que le Baedeker confirmait dans la prochaine édition, tous les esprits et éléments qui personnifient l’insaisissable toujours apprivoisés en quelques heures entre Rhin et Elbe, – et d’où vient l’amitié rapide qui lie soudain pour toujours, dans le premier restaurant auprès de la gare de l’Est, le grand exilé tchèque ou anglais avec le garçon berrichon qui le sert ? Geneviève était toujours logée à la place exacte où la baie et le salon du Casino, de leur soleil ou de leur ripolin, l’eussent sécrétée comme une perle. Eva à celle où la municipalité eût élevé la fontaine ou la statue. Deux ou trois fois j’entendis Eva appeler des animaux sous le prétexte que sa robe était de leur couleur et qu’ils étaient frères. — Venez, leur disait-elle, j’ai votre pelage ! Mais les braques blancs fuyaient ses robes blanches, les serins sa robe jaune, et acclamaient Geneviève en vert pomme.

L’instinct qui révélait à Geneviève ce que les inconnus contenaient en héroïsme et en souffrance l’arrêtait aussi devant les bicyclettes qui avaient eu des accidents mortels et devant les maisons riches en drames mesquins ou confortables. C’est ainsi qu’elle nous mena prendre tous les jours le café chez les Weissberger. Frau Weissberger avait d’abord rougi de nous voir arriver juste à l’heure où la lumière soulignait le délabrement de son chalet et ses premières rides. Fanny Weissberger, au temps où elle était Fräulein Horn de Hambourg et millionnaire, méprisait sa fortune, ne pensait qu’à lui échapper, et, au prix de vingt années, après deux divorces, – de même que ses oncles les Friedlander avaient gagné la religion catholique en deux temps, le premier l’athéisme, le second le protestantisme, – elle était arrivée par un baron bibelotier, puis par un général écrivain, à un petit poète qui était cela même qu’elle avait souhaité, modeste, illustre et sans lunettes. Mais, à ce moment même, elle avait aussi quarante-cinq ans et sa fortune avait péri. Tout ce qui est à cet âge la poésie de la vie, l’auto avec deux chauffeurs en peau blanche, les dîners auprès des petites rivières, les voyages avec de belles malles, lui échappait, et elle n’avait plus qu’un poète… Ainsi ceux qui aiment un parfum jusqu’à partir pour le Liban en respirer l’essence même, et ne trouvent que son bois d’origine, tout juste odorant si on le frotte avec son nez. Sur son divan, enfouie sous la couverture déformée comme ne se déforment que les vêtements, elle se lamentait du réalisme de la vie, alors que dans la pièce voisine, malgré ses appels de lèvres, car elle avait pris dans le malheur l’habitude de siffler comme un serpent ; malgré les cris du premier petit beau-frère, le piano de la seconde petite belle-sœur, avec une encre qui lui était disputée trois fois par jour pour les comptes, Weissberger, passant sa défaite dans le mariage au compte général de sa patrie, composait les seuls beaux poèmes de l’Allemagne vaincue. Parfois, entendant son mari lire à mi-voix une épode, à quart de voix une antistrophe, par haine des bourgeois et de la poésie, leur expression, les bas tombant sur les chevilles, elle enfilait, devant la cuisinière, un grand verre de vin blanc.

C’est entre ces deux persécutés que Kleist put juger Geneviève. Alors qu’Eva, franchi le paillasson des Weissberger, ne parlait que par allusions aux héros que Weissberger avait créés, le grand boulanger de Garmisch, ou le forgeron de Kochel, clamant à voix entière les odes et à voix suraiguë les épodes, Geneviève constata que chaque vers du mari était relié à une ride de la femme, que lire une strophe du premier faisait remuer dans le visage de la seconde les deux pattes-d’oie à la fois, et se borna à découvrir que le fils Weissberger aimait dessiner et sculpter. Elle lui donna des leçons ; on ne parla plus que de peintres et de sculpteurs dans cette maison sursaturée en poètes. Quand Weissberger, un peu étonné, se laissa aller à faire des confidences sur son travail Geneviève l’expulsa, et installa son bureau dans une soupente dont il n’avait pas le droit de sortir sans avoir sonné trois fois d’un cor de chasse. Pour donner confiance à Fanny, elle allait assidûment à la correspondance du bateau de Trelleborg, et il était bien rare, car elle connaissait toute l’Europe, qu’elle n’en ramenât pas une célébrité, à laquelle le Weissberger, extrait de sa soupente, était présenté comme un pair. Prétextant chaque réception pour un aménagement, sans rapport du reste avec l’hôte, le jour où elle ramena Anatole France qui revenait de Suède avec son prix Nobel, elle nettoya la cuisine ; le jour où ce fut Rappoport, qui allait plaider à Moscou, la chambre des enfants. Einstein partait pour Copenhague. Elle lava le plafond de l’office, ramena Einstein, et, avertie par la sœur de Lola Levy qu’il savait faire des tours avec des ficelles, elle lui lia les mains comme aux briseurs de chaînes. Il se délivra, apprit à chacun le moyen d’arriver du moins à cette liberté, et aussi des tours de cartes, et aussi à enlever le gilet sans toucher au veston. On eut besoin de la soupente pour la photographie. Weissberger dut aller travailler dans la salle de correspondance du Casino… D’ailleurs, avec la même autorité, quand la pêche aux hommes célèbres ne donnait pas, Geneviève ramenait un inconnu, un Suisse avec un étui dont on ne sut jamais s’il était violoniste ou joueur de tennis, et un beau Suédois, trouvé en maillot sur la grève, que j’avais déjà vu dans ce costume à Abbazia et à Deauville, et qui devait ne se déplacer qu’à la nage. Un beau jour, le bateau étant retardé, elle ramena du Casino Weissberger, organisa la fête, nettoya la penderie et le derrière des volets en son honneur, força la Weissberger à l’embrasser publiquement, et nous avons su depuis que de cette fausse accolade était reparti l’amour.

 

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Ci-dessous le quarante-troisième exercice de français, le seul que je n’eus pas le courage, une fois écrit, d’envoyer à Forestier, et dont le titre était : « LA MÉMOIRE. UN LIMOUSIN RAPPELLE À SON AMI, QUI A TOUT OUBLIÉ, LEURS SOUVENIRS D’ENFANCE. PLANTES, INSECTES, PETITS ANIMAUX. »

— Parlez encore, parlez, disait l’homme sans mémoire, disait Forestier. Voilà dix ans à cette heure que faisions-nous ?

— Le 22 mai 1912 ? répondais-je. Nous étions dans un village des environs de Paris. Nous avions choisi l’auberge à cause d’une plaque de marbre sur laquelle une devise incompréhensible était gravée. Vous la savez par cœur : Les papillons baisent les fleurs, les fleurs baisent les papillons… De temps à autre des salves, c’étaient les invités du Président de la République qui chassaient. Parfois un coup de feu isolé, c’était un musicien invité pour la première fois et qui tirait aussi son premier coup de fusil.

— Dites-moi tout cela avec les noms propres, disait Forestier. J’adore les noms propres.

— Je traduis donc : nous étions à Marly-le-Roi, à l’auberge Martin. Les sphinx baisaient les roses ; les pervenches, les phalènes. Des coups de feu : c’étaient MM. Chéron, Maunoury… Un coup de feu isolé, c’était M. Erik Satie.

— Et voilà onze ans ?

— Le 22 mai 1911, nous allions chez les Arduran-Ladoucet, manger des cèpes et du lièvre. Nous étions à motocyclette, car vous savez aller à motocyclette. Vous emportiez votre trompe, car vous savez sonner de la trompe. Nous nous arrêtions dans chaque forêt pour cueillir des champignons, car vous distinguez tous les champignons non vénéneux, du mousseron aux cocherelles.

— Et encore ?

— Vous aviez dans votre poche le tome I de Vauvenargues. Le tome II était dans la sacoche pour les crevaisons. Car vous ne savez pas réparer les pneus. Arrivé à la Marne, nous pêchions à la ligne. Je vous étais d’un grand secours, car vous détestez toucher les asticots. À la tombée de la nuit, nous nous attaquions aux écrevisses, et vous m’alertiez à chaque bruit, car vous avez la terreur des gardes champêtres.

— Et encore ?

— Le 22 mai 1891, vous habitiez chez votre tante Eynard, en Limousin. Elle vit encore. Elle est la seule de votre famille à vivre encore. Elle vous donnera des indications devenues classiques sur votre jeunesse, ce génie de dessinateur qui vous posséda entre trois ou quatre ans. Vous dénichiez des nids. Vous avez pas mal de torts envers la France. Vous avez cassé pas mal d’œufs de bouvreuil ou de merle dans votre poche, car vous ne pouviez consentir à les mettre dans votre bouche pour redescendre des ormeaux. Vous êtes tombé une fois dans une mare et l’on vous a sauvé à grand-peine.

— Qui m’a sauvé ?

— Un de nos camarades nommé Durand et un chien nommé Miraut. Tout ce que la France peut fournir de plus anonyme en fait de sauveteurs. Une autre fois, sur un échafaudage du clocher, votre planche basculant, vous étiez tué sans un ouvrier qui vous rattrapa par les oreilles. Elles ne cédèrent point. De ce sauveteur-ci nous avions retenu le nom, c’était un Piémontais et peu porté à l’anonymat, car il s’appelait Garibonticelli.

— Qui voyions-nous ?

— Nous voyions à deux heures le maire, qui savait tout juste encore lire, qui était partisan du grec, et nous offrait du vin de Mon bazillac sucré, le meilleur étant le sucré. À trois heures le professeur de rhétorique de Limoges, partisan de la suppression des classiques, et qui nous offrait du Mon bazillac sec, le meilleur étant le sec. Toutes ces antinomies de formidable envergure, Dieu et Néant, Royauté et République, cubisme et classicisme, vin sucré et alcool, notre petite ville nous en nourrissait sans mesure. Puis nous partions vers Brantôme par le chemin vicinal, du vicinal bordé de haies débouchant dans le départe mental bordé de cerisiers, du départemental dans la route nationale bordée de peupliers ou d’ormes, – tout le chemin de notre civilisation ! Nous arrivions à six heures tout vifs dans Brantôme suintante et entourée de douves, et à sept heures, quand les rhumatismes nous avaient pris, nous revenions par un chemin où chaque vallée avait sa petite scierie mécanique comme un souffle nocturne…

— Et encore ?

— Puis la nuit venait. Le jet d’eau de la place redescendait. On entendait le contrôleur, avant de clore sa maison, siffler son chien avec la clef de la porte. Nous nous couchions dans des lits à deux draps nous nous endormions au cri des grenouilles et des  grillons, qui essayaient en vain de forger un nom propre à leur marais ou à leur champ. Alors commençaient nos rêves, car vous rêviez beaucoup, mais je ne peux vous renseigner sur eux, sinon vous dire que vous voyiez souvent une colline à pic d’où descendent en luges des jeunes filles et des tigres… C’était la fin… Les grillons s’étaient tus… C’était le néant…

— Et encore ?

 

*

 

Un jour je trouvai affichée à la porte du Casino une nouvelle qui nous chassa de la Baltique.

— Révolution Munich. Comte Docteur Artiste Peintre von Zelten a pris pouvoir.

Car il faut, en Allemagne, la moitié au moins du télégramme pour indiquer les titres bourgeois du révolutionnaire.

CHAPITRE SEPTIÈME

L’aube se levait, quand l’automobile que nous avions frétée à Berlin et qui avait l’autorisation de traverser les lignes révolutionnaires, le citoyen Siegfried von Kleist étant invité à faire partie du nouveau Sénat, nous déposa dans Munich. Des agents vêtus de l’ancien uniforme nous poursuivirent dès notre entrée et nous donnèrent une alerte, mais ils en voulaient à nos phares encore allumés et il fallut leur payer contre reçu vingt-quatre marks, le premier impôt certainement qu’ait perçu le dictateur Zelten. Ils ne nous demandèrent pas nos papiers, l’ancienne police n’assurant plus la surveillance que des objets inanimés, voitures, automobiles ou pots de fleurs, et devant remettre à la nouvelle celle des êtres humains. On entendait de temps à autre un coup de feu, timide, car guerre et révolte demeurent filles de la chasse, défendue en tous pays avant le lever du soleil. Un dernier arrêt, provoqué par des agents qui me signalèrent une déchirure à mon manteau, – toujours l’ancienne police, – et je fus à la maison. Si j’avais pu concevoir un doute sur la révolution, le moindre regard jeté vers la cage en verre de mes israélites russes l’eût levé. Ils étaient déjà tous habillés, groupés – je ne pouvais le préciser encore – à la manière du gibier ou des chasseurs, et les téléphones, les appareils de T.S.F. avaient surgi dans les réduits où le facteur hier ne pouvait pénétrer que sa carte de facteur à la main. Les femmes, que j’avais toujours vues étendues sur des grabats et recouvertes de haillons, étaient debout, demi-nues, décolletées pour la fête, et les bijoux avaient apparu à leur gorge, leur cou, leur front et jusqu’à leurs chevilles comme les tatouages qu’on repique de frais chez les Papous au jour du Grand-Jour. Le murmure des harmonicas, des boîtes à musique et les fredons, seule particularité empruntée à l’Allemagne par la tribu, avait cessé. Eux qui ne tenaient jusqu’ici leurs renseignements sur le monde que par des colloques, des lettres chiffrées, des pressions de pouce, s’arrachaient les journaux et l’on sentait que le journal, en effet, apportait aujourd’hui imprimés tous ces mots cabalistiques que leur transmettait hier la tradition orale. Des mélanges que je n’aurais jamais soupçonnés et qui n’avaient dû avoir lieu que de nuit s’opéraient au grand jour ; la blonde à dartres du quatrième circulait dans le premier à gauche ; le casquettier, dans la cellule opposée à la sienne, recevait pour la première fois les flots du soleil levant, desquels il s’écartait avec dégoût, comme si c’était vraiment de l’eau. Les femmes tendaient des rideaux, hissaient des stores, ainsi que dans les fiacres avant de complètes et rapides unions. Les fenêtres, chose incroyable, s’ouvraient, et l’air de la révolution recevait le droit d’aérer. Parfois, une nouvelle sensationnelle, comme un coup heureux au jeu de l’oie, faisait avancer tout le monde de plusieurs chambres. Des enfants qui avaient l’ordre jusqu’ici de ne pas se connaître, reprenaient dans la cour, et en évidence, le jeu qu’ils avaient péniblement poursuivi toute l’année dans un placard. Derrière leurs vitres, les quatre espions montraient les visages ahuris de savants qui ont étudié vingt ans au microscope les mœurs des microbes et qui les voient soudain autour d’eux se marier et s’ébattre grosseur humaine. Pour la première fois, des parfums, violents à la fois et fades, et tels qu’en doit exhaler le corps des chrétiens morts en odeur de sainteté, mais qui annonçaient ici un sursaut de la vie. L’agitation de la maison avait d’ailleurs un sens ; c’était vers ma voisine de chambre que venaient toutes les femmes en vêtements drapés teints de ces couleurs que l’on projette sur les femmes nues dans les cafés-concerts avec le pavillon de leur nation. Le drapeau de cette nation était rouge vif, jaune vif, or vif, en un mot arc-en-ciel vif, sur teint de safran, de pourpre et de mort. Puis on entendit un aéroplane passer. Toutes disparurent. Il ne demeura plus de visible que le casquettier et quelques hommes qui insultaient de leur fenêtre l’avion gouvernemental comme des coqs la buse. Ils lui criaient en hébreu que le ciel est à Jéhovah et en allemand qu’il n’est pas à Wirth ni à Ebert… On voyait distinctement à bord un observateur écrire sur une carte.

— Marque-moi ! criait le casquettier. Je suis Lieviné Lieven. J’ai à moi seul les deux plus beaux noms de la dernière révolution !

À neuf heures, Ida m’apporta les nouvelles. C’était bien le jour de sa naissance que Zelten avait proclamé sa dictature. On n’était pas très bien fixé encore sur l’esprit du mouvement, car dans Schwabing on avait arrêté tous les juifs, et dans Haidhausen trois réunions de séminaristes qui fêtaient la nomination d’un nouveau nonce. La seconde république bavaroise avait d’ailleurs déjà un débat avec le Vatican, et pour la même raison que la première, ses agents ayant réquisitionné l’automobile de la nonciature à cause de sa couleur rouge. Zelten, d’après ces renseignements, me semblait déjà transiger avec ses goûts et ses haines, car ce qu’il détestait le plus, c’étaient les ingénieurs électriciens et les peintres de plein air, et l’on ne signalait point qu’aucun encore eût été pendu ni, raffinement qu’il s’était jadis promis, électrocuté. Le Ier juin, l’adjoint de Zelten, capitaine Kessler, séduisant le gardien de la Bavaria, statue de bronze dont on apprend par cœur dans les écoles les dimensions géantes comme dans les hôpitaux les dimensions, moindres, de la belle Eva, avait logé cent révolutionnaires armés de grenades dans la poitrine de 15 mètres 21, et les jambes de 8 mètres 30. Ils avaient bouilli tout le jour, car le thermomètre marquait trente-deux et la statue était surchauffée, mais à huit heures, comme les Grecs sortant de leur cheval, ils s’étaient rués sur les casernes et avaient pris le Rathaus. Il y avait eu un mort, et comme il arrive toujours, le sort avait mal choisi, car c’était un malheureux soldat qui allait être libéré le soir, qui devait se baptiser le lendemain matin, se marier le lendemain soir, et avoir un enfant dans la semaine. Ida m’apportait un revolver, et me pria de l’essayer, car il sentait la rouille. Je n’avais qu’à tirer au plafond. Tous ces bruits dans la ville, ce n’était ni lutte ni fusillade, mais les bourgeois qui s’exerçaient au pistolet dans leurs jardins.

Dans le ciel de Jéhovah passa un autre avion, cette fois du gouvernement Zelten. Il jetait des proclamations vers lesquelles la maisonnée tendait les bras comme vers la manne et qui disparurent – celles de la dernière révolution valaient déjà trois dollars, – comme des pièces de collection. Ida les avait lues. Il y était question de la stupidité avec laquelle l’Allemagne, après avoir imité toutes les autres nations, s’était forgé l’idée d’une Allemagne gigantesque à l’intérieur de laquelle elle menait la vie hypocrite d’un crabe dans un coquillage, et du trésor des forces électriques bavaroises. La révolution avait pour but de déloger le crabe et de répartir également les hectowatts sur chaque tête de Bavarois.

Dans la chambre de ma voisine, la voix de Lieviné Lieven faisait assaut avec une voix d’enfant.

— Ce qu’il faut, criait Lieven, c’est que la calomnie cesse, c’est que l’honneur d’Eisner soit lavé ! Que lui reprochent-ils, Lerchenfeld et Brentano ? D’avoir dépensé 5.000 marks dans son voyage en Suisse ? J’ai fait et refait le calcul, avec les tables de change ; j’ai compté comme pour moi-même ; pas de bain ; les places en seconde, avec l’aller et retour jusqu’à Landau, et la carte-tarif suisse. Je compte les trois dîners offerts à Albert Thomas et à Ambroise Got à 7 francs suisses chacun ; je compte 10 francs les deux ressemelages ; et j’arrive à 5.230 marks. C’est 230 marks que le gouvernement bavarois doit à ses pauvres héritiers…

— Tais-toi, tais-toi, dit la voix d’enfant. Que fait Zelten ?

— Que veux-tu qu’il fasse ! Il attend Kleist, il attend Thomas Mann, il attend sa lettre de Gorki, sa lettre d’Anatole France ! Les dictateurs collectionnent les autographes et disparaissent. En tout cas, il a trouvé au courrier la mienne où je réclame les 230 marks. Au fond, tu le connais, ce n’est qu’un Allemand, ce qu’il attend, c’est Goethe, c’est le vrai Kleist. Mais la France est le seul pays où les morts règnent et arrivent au commandement. Il ne veut que des Bavarois en Bavière ! C’est comme s’il ne voulait que des Allemands en Allemagne. À qui est l’Allemagne, sinon à nous ? Cette belle bourgade de Berlin, à qui est-elle ? À qui est le village de Francfort ? À qui est le district de Leipzig ? À moi. À toi. À nous. Que Zelten me trouve un bateau, un théâtre, une barque où nous ne soyons les maîtres ? Chez Rheinhardt, l’autre soir, au Marchand de Venise, il n’y avait pas un seul chrétien dans les quarante-trois acteurs qui insultaient Shylock ! Que Zelten me cite un seul beau livre ou me montre un seul beau tableau fait depuis trente ans par d’autres que par nous ! Qui est Schnitzler ? Qui est Cassirer ? Qui est Rathenau ? Qui est Liebermann ? Le bec de l’aigle allemand c’est notre nez.

— Tais-toi. Tu parles comme un national-libéral ! On nous écoute.

— Qui nous écoute, ma reine ? Le Canadien ? Je me moque cent pour cent du Canada. Je me moque de l’Amérique. Le billet coûte trois cents dollars. Laisse les Allemands s’y précipiter, y cirer des bottes, vendre du sirop et y tendre le dos à l’American Légion. D’ici, avec dix pfennig, je vais au cœur de l’Allemagne. Le petit Kieterfeld est allé au Canada, on lui a volé une dent en or qu’il avait dans son portemine. L’Allemagne est un pain sans levain qui me nourrit l’âme. Regarde notre maison, ma reine ! Vois ces possédés ! Tout fonctionne en nous déjà de cette vie nouvelle que nous ne partageons pas encore. Que Zelten nous tienne à l’écart, s’il veut tenir la rate à l’écart de la course ! Tiens, regarde ton Kleist qui s’en va au conseil… Je vais lui crier qui je suis !

Kleist, en effet, partait, fermait sa porte à clef, portant sur le bras une couverture, allant au pouvoir suprême aussi triste que le candidat va en loge aux Beaux-Arts, pour tirer des flots Vénus ou des sillons l’Agriculture. Il se retourna vers celui qui criait Lieviné Lieven, fit signe que ce n’était pas son nom, et partit. Il avait une musette et de quoi manger trois jours, comme le soir où il était parti pour le front français.

— Excusez-moi, dit soudain la voix d’enfant derrière moi, je ne vous croyais pas chez vous. Vous y êtes d’ailleurs, à ce qu’il me semble, aussi peu que possible ?

Sur la reine de Lieviné Lieven, sur une chair ensoleillée, mes yeux posaient la petite tâche grise de Kleist, qui fondit bientôt dans tant d’éclat. La reine avait vingt ans, et elle était vêtue comme une Parisienne à huit heures du soir. J’avais devant moi le contraire d’Eva. Au lieu de chaque chiffre accroché à chaque membre et à chaque trait de la parfaite Allemande, il y avait, indiquée et lisible sur chacun de ceux-là, sa valeur dans le bien et dans le mal. Ces bras savaient mieux étreindre que les bras de Lisette Friedläuder elle-même. Cette bouche venait seconde pour embrasser après celle de la reine de Saba. Ce cerveau premier pour le dévouement et le badinage dans le drame depuis la petite Shylock. Pas l’ombre d’une veine, d’une artère, n’apparaissait sur sa peau, – la peau la plus reconnaissante après celle de Jacqueline May, et il semblait évident que du cœur artères et veines allaient tout droit en rayonnant à travers la chair, comme chez Judith. Elle était nu-tête. Ses cheveux ondulés avec la raie large d’un petit doigt étaient les plus confiants qu’on ait vus depuis Mary Garden. Jamais un corps n’avait été à ce point le désaveu du mesquin et du mensonge et provoqué sur lui le doux écartèlement des chants de Salomon. Mais tout cela pouvait ne point exclure d’ailleurs, chez le même être, les manies et les mensonges de l’âme.

Elle regardait avec dégoût les objets en peau de lézard.

— Le vieux serpent change aujourd’hui de peau, me dit-elle. Au panier !

Telle était Lili David, créature de cet enfer que j’adore, et qui appartient, aurait dit Lieviné Lievin, au démon et non à Wirth. Ses prunelles où se mêlaient et s’emmêlaient tous les personnages des dessins de Rembrandt, avec la petite lampe de la synagogue seule veillant, ses mains indépendantes de femme qui a l’habitude de prier les mains disjointes, son sourire uni par tant de pourpre à sa pensée, tout indiquait, – c’est toujours ainsi d’ailleurs le jour où l’on a besoin de quelqu’un pour coudre vos boutons et faire votre valise, – une créature pour qui la mort était le moindre châtiment et la béatitude la première petite récompense. Dans un autre temps, j’aurais accepté de m’accrocher quelques semaines au balancier qui bat de la vie à l’éternité, avec arrêt au-dessus de la Jérusalem céleste, mais c’était jour de révolution, j’étais pressé ! Ses oreilles étaient rouge vif, minuscules, et il y avait trois trous percés dans chaque lobe. Je me demandais comment on avait pu arrêter le sang, chaque jour de forage… Ses jambes étaient les plus caressantes et les plus fidèles, après celles de la patrie.

— Vous êtes Français, dit-elle. Je viens vous demander service.

Belle naïveté qui unit le mot « français » et les mots « demander service » ! Lili David me rappelait ce monsieur à moustache bleue qui, du fond du salon vide de l’Orient-express s’avança vers ma table et me dit : Voulez-vous jouer aux cartes avec moi, je suis Grec ? On voyait que Lili ne connaissait pas mon oncle millionnaire, qui me laissa ne faire qu’un repas par jour pendant deux ans, faute de trente-cinq francs par mois ; ni Sainte-Beuve, qui donnait aux étrennes dix sous à sa concierge ; ni le directeur de Polytechnique, qui roulait dans un papier la somme sans pourboire qu’il glissait au taxi, et disparaissait avant que le cocher eût pu dérouler et compter. Un soir, par malheur pour lui, il avait pris une mauvaise clef.

— Je vais être arrêtée, continua Lili David. Nous avions préparé un mouvement que celui de votre ami Zelten annule. Les Zelteniens, à moins que ce ne soient les Kleisteins, à moins que ce ne soient les réactionnaires qui s’embusquent déjà derrière Dachau, vont me prendre. Je serai relâchée, mais on perd dans ces prisons bien des choses et tous ses papiers. Aidez-moi à sauver les seuls auxquels je tienne, ces trois lettres, qui ont été écrites par Heinrich Heine à mon arrière-grand-mère. Vous pensez quel cas ferait d’elles le nouveau Seidl ou le nouvel Egelhofer ! Mon viens Lieviné Lieven, d’autre part, les vendrait. Les voulez-vous ?

Je pris les lettres. Jusqu’au déjeuner, d’ailleurs, Lili trouva des prétextes à revenir ; elle avait oublié en une fois ce que les femmes oublient en une année chez leur ami, son mouchoir, son face-à-main, un petit cornet acoustique, des sels pour son cœur, car il n’était pas un de ses sens qui ne fût trop tendu ou trop lâché, et qui ne réclamât à toute heure un excitant ou un frein. Elle affectait de ne pas user de ces annexes en ma présence, me laissant l’illusion que je mettais en elle au même rythme et ses yeux, et ses poumons, et les ondes sonores… Puis, quand tout fut retrouvé, elle revint pour me combler de dons, avec tous les airs d’une restitution et comme si, à mon tour, je les avais oubliés chez elle, une malle de voyage en laque gravée, des chandeliers en cire, tous ustensiles éminemment pratiques, et qu’une révolution risquait en effet de ne respecter qu’en partie. Puis, ma mission de coffret remplie, elle revint pour détruire les objets en peau de lézard.

— Il faut du moins que la révolution serve à cela, dit-elle.

Je les rattrapai avec peine de ses mains. Je dus ouvrir ses mains pour les reprendre. Combien la peau du lézard est moins douce que celle de Lili David !

____________

 

Par malheur, c’est moi qu’on arrêta le soir à minuit, et qu’on conduisit au café Luitpold. Mon agent devait être un agent de l’ancienne police, car il bousculait mon bagage, mais il me parlait tendrement.

 

*

 

On s’est demandé pourquoi la dictature Zelten put durer quatre jours alors que tous les chefs de partis bavarois réprouvèrent unanimement son programme dont le premier paragraphe était l’alliance avec la France, et que les troupes de Lerchenfeld étaient réunies dès le 3 juin à leur immuable citadelle, Dachau, ville des peintres, d’où il s’échappait maintenant sur Munich presque autant de sang que jadis de peinture. C’est que toutes les sociétés secrètes dont il me parlait à Paris et dont il était membre paralysèrent chacune quelques heures la machine, c’est que le sous-chef du ravitaillement gouvernemental était de ceux qui se reconnaissent au regard, le troisième ingénieur postal de ceux qui se reconnaissent au mot ALRAUNE, et le 4e chef de bataillon de la garde de ceux qui se découvrent frères par l’index. Au Luitpold, où le vestiaire fonctionnait pour les prisonniers, et où l’on m’obligea à remettre mon pardessus et mon chapeau contre un ticket, je fus lâché dans le compartiment des révolutionnaires de la dernière révolution qui, d’Autriche, de Suisse, d’Italie, s’étaient abattus aux environs de Munich en auto, en avion, ou en canot automobile. Il y avait là Axelrod, qui réclamait l’immunité diplomatique, le docteur Lipp le fou, qui, maître des transports une heure en 1918, en avait profité pour déclarer à la Suisse et au Wurtemberg une guerre qu’il croyait toujours sévissante et qu’il avait hâte de conclure. Il s’était échappé de l’asile, à la faveur de cette confusion qui fait douter quelques minutes le directeur de maison de fous, à l’annonce d’une guerre ou d’une émeute, que les règles du bon sens restent les mêmes, avec un camarade de cellule, un gros brasseur à folie douce, qu’il essayait d’exciter en lui contant tous les méfaits de cette Allemagne : qui avait laissé massacrer les Roumains de Temesvar par les Hongrois, les Bulgares russes par les Bulgares Bulgares, les Arméniens par les Turcs, qui avait ruiné la France et ne la payait pas. Les gardes, désignés aux suffrages de leurs collègues comme les plus doux, – pour éviter les massacres de 1918, – apportaient des foulards, à ceux qui toussaient et conduisaient le Dr Lipp fumer sa cigarette aux lavabos, après avoir vérifié sa manchette comme au concours général. Le bruit du canon seul donnait à réfléchir, car il n’était guère possible de l’expliquer, comme Ida les coups de fusil, par l’exercice des bourgeois sur leurs terrasses ou contre leurs plafonds. J’étais là depuis une heure dans la tabagie, et commençais à regretter le compartiment pour révolutionnaires non fumeurs, quand un garde, de la part d’une détenue, m’apporta le billet suivant :

 

— Cher Heinrich, je suis près de toi, au fond, à droite. Écris-moi trois lettres. Qu’est-ce que la culture et qu’est-ce que la civilisation ? N’as-tu point passé jadis l’examen du port de Hambourg ? Sais-tu si je t’aime ? Ta Fanny.

 

Je crus que le gardien s’était trompé. Mais, m’étant levé, j’aperçus dans le fond Lili David, qui m’envoyait des baisers avec une ferveur dont je fus surpris jusqu’au moment où je compris sa ruse. Elle voulait ses trois lettres, ou leur copie. Les surveillants qui eussent confisqué les manuscrits, nous laisseraient peut-être correspondre. Je recopiai donc la première lettre :

 

— Mon ange, ma lumière.

Tu t’en es laissé accroire par le petit Spontini. Chacune de ses journées est consacrée à des mensonges qui préparent une journée de mensonges plus amples. S’il t’a dit qu’il était né au numéro 9 de la rue des Petits-Champs, c’est qu’il va te dire aujourd’hui qu’il est fils de Mlle George, qui habitait cette maison, et demain que Napoléon était son père.

Mon ange, je réponds à tes demandes comme à un enfant. La culture, la civilisation ? On me posa cette question le jour où, devant les principaux magistrats des quais, des entrepôts et des phares, j’aspirai aux fonctions de surveillant du port de Hambourg. J’obtins la note 0, mais je crois cependant devoir te faire la même réponse. La culture est la superstition de la culture. Les pays de culture sont aux autres ce que sont aux vrais les champignons de culture. Au lieu de suivre les leçons et les instincts que donne le sol qui leur fournit les oranges et les pommes de terre, ils se forgent un modèle, et croient dur comme fer à la didactique (cette dernière phrase m’a fermé les entrepôts, l’entreposeur étant ancien professeur de gymnase). Ils imitent tour à tour chacune des rares nations auxquelles la chance, les dons, la persévérance ou la sagesse, ont permis de donner une nouvelle forme à la dignité humaine, Grèce, France, ou Angleterre, – ce qui assemble sur leur tête des vérités opposées, qu’ils invoquent selon les occasions ; ce qui les rend, non pas menteurs, non pas hypocrites, mais convaincus successivement et même à la fois de la primauté du droit, de la force, de la faiblesse, bienfaits de la surpopulation ou de la stérilité. (Ici me fut fermée la Chambre de Commerce, dont le président n’avait pas d’enfant.) De là vient qu’ils sont cruels, sentimentaux, qu’ils invoquent sans cesse les traités, et qu’ils les violent. (Ce dernier mot, je ne sais pourquoi, me fit perdre la dernière faveur du grand éclusier de l’Elbe.) Enfin, le dernier stade, ayant imité tout le monde, ils entreprennent de s’imiter eux-mêmes, ou plutôt l’image de leur nation que leur a forgée un peuple de pédants et de princes mégalomanes. Tyr, Rome, ont été des pays de culture, mais l’Allemagne les dépassera de cent coudées, dès qu’elle se sera faite une galerie d’idoles à sa taille, se sera constituée par l’emprunt une mythologie, et que le fils Meyer sera lié personnellement avec un Siegfried ou un Hagen… (Ici me furent interdits les bateaux eux-mêmes, le directeur du personnel navigant s’appelant Meyer.) Pour la civilisation, c’est le résultat de l’entente parfaite entre un climat, un peuple, et ces courants de richesses morales et matérielles qui disparaissent et apparaissent au cours des siècles dans les environs des mers tièdes. C’est un état de modestie qui pousse l’homme civilisé à vivre parallèlement à la nature (ce qui lui évite d’ailleurs de rencontrer cette personne impitoyable), à attribuer par une juste évaluation du pouvoir humain, dont les cathédrales et les Pyramides lui marquent le plus grand volume, le moins de prix possible à la vie, à en garder vis-à-vis de son contraire, la mort, une certaine déférence et à la saluer ; – et, d’autre part, en raison de ce doux mépris pour elle, à ne pas la compliquer sur terre par d’autres exigences que les humaines ; à exercer, mais sans nuire aux autres et par gymnastique, les qualités qui seraient nécessaires si la vie était juste, agréable et éternelle, telle que le courage, l’activité, quelque parcimonie et la bonté. (Ici, j’espère bien que l’embouchure de la Seine me fut ouverte.) La France est actuellement le pays le plus civilisé. Le Français a refusé ces missions fausses sur lesquelles l’Allemagne se précipite parce qu’elles comportent un uniforme, d’être dieu, d’être mondial, d’être démon, et quand il lui arrive un de ces reflets semi-divins dont nous sommes gratifiés tous les deux cents ans, il ne s’en sert que pour éclairer le visage ou l’esprit humain. Sa langue et son raisonnement ne permettent que des vérités humaines. (Ici, je pense qu’on me leva le pont de Rouen.) De ce scepticisme s’expliquent tous ces contraires, que le Français est le seul qui sache faire la cuisine et qu’il est sobre, qu’il est acharné dans le combat et sans rancune, qu’il déteste les étrangers et qu’il reste au monde le seul ami des nègres, des races débiles, des parias. (Ici s’ouvrit pour moi le pont de Grenelle.) Telle est la France, paisible, et elle exterminera ceux qui viendront troubler ses couturiers, ses philosophes et ses cuisines…

Si je sais que tu m’aimes ? Je t’écris d’un café du boulevard Saint-Michel, mon ange. Les garçons servent ma rêverie avec de grandes burettes de grenadine et de kirsch. Je n’aurais qu’à m’étendre, à arracher une lame du parquet pour trouver une source qui a donné son nom au café et qui ruisselle jusqu’au fleuve sans jamais voir le jour. Je n’aurais qu’à me lever, à monter sur la banquette, à trouer la tente, pour voir l’étoile polaire veiller sur l’établissement. Il fait noir, on ne soupçonne pas les maisons ; seules apparaissent, soulevées au-dessus de la ville, les chambres illuminées de ceux qui aiment à Paris. Des remords me viennent du mal que j’ai dit à tort dans ma vie ; j’ai dit que les vêtements des civils sont d’affreuse couleur ; je pense ce soir qu’avec un évêque en gala, avec ces hommes de Biarritz qui ont des pantalons rouges, avec quelques-uns de ces vignerons bleus qui sulfatent les vignes…

 

Ici s’interrompait la lettre… et je dus m’interrompre. J’ajoutai tout juste une phrase où je ne retirais rien du mal dit par moi des lézards et de leur peau. Mon gardien parcourut la copie, la porta au contrôleur Hofmann, qui me regarda, regarda Lili David m’envoyer un dernier baiser et laissa passer, non sans avoir fait copier mon manuscrit par la petite Kramer, l’ancienne dactylo du cruel Egelhofer. Lili, par retour du courrier, pour amorcer la seconde lettre, m’écrivit :

 

— Cher petit Heinrich, crois-tu à l’été ? Que penses-tu des Musset ? Que font tes cousins Schombach ?

 

Je répondis :

 

— Mon ange, ma lumière, crois à l’été. Rends-moi cette justice que je n’ai pas encore évité une seule fois, si fugitive qu’elle fût, l’occasion de parler du printemps et de l’été. Le jour n’est pas loin, d’ailleurs, où je ne résisterai plus qu’à l’hiver. Mais que le bel été de l’an dernier me paraît morne auprès de cet été pluvieux ! J’étais pourtant dans une auberge qui n’était autre que celle du Petit-Morin et de l’Œuf dur. Ce doux vent, que les Français appellent le faux mistral, et les Allemands la vraie tramontane, retroussait pourtant les lilas débarrassés déjà pour l’année de toute fleur et de toute ambition, pour le reste de l’année purs comme l’herbe. C’était pourtant l’été habituel : au moindre signe de sécheresse, l’angoisse envahissait le visage des maraîchers, au moindre signe de pluie, celui des cultivateurs. Dans les ajoncs, les peintres s’installaient dos au soleil et tournaient avec lui, comme s’ils s’exerçaient au daguerréotype. Aux abbés en victoria, Dieu parlait par la voix des petits torrents, par le silence des lacs, et par les coucous volants… On se retournait en riant quand une femme justement était parfumée au lilas… Moi, je sortais de la rivière le matin, pour vivre nu jusqu’à midi sur le rivage, pour mettre ma pèlerine l’après-midi, et le soir j’allais en frac aux petits chevaux de Saint-Germain, – histoire de tout homme sans amour en vacances, histoire du vêtement à travers les âges, histoire de l’humanité. Mais je ne te connaissais pas, mon amie. Mes sens étaient pourtant plus aiguisés que jamais. Je voyais la fumée que font les pivoines en éclatant. Je voyais le clapet inférieur du bec des oiseaux quand ils chantent… Mais je ne te connaissais pas… C’était pour un autre que les ormes sonnaient six fois sous le bec des pics verts, que onze fois ce que les Français appellent l’oie sauvage et les Allemands le cygne domestique claironnaient au-dessus de la diligence… Je ne te connaissais pas… Le soir venait… Les jasmins qui, par leurs efforts de tout le jour, étaient parvenus vers le crépuscule à se cramponner à ma fenêtre, devaient céder quand je l’ouvrais, et m’inondaient de parfum ; de pollen, d’étamines… Mais je ne te connaissais pas… Jamais, dans l’île du Pacifique, pollen n’était tombé sur un rocher plus sec… J’étais enfin libéré du chat sans queue de l’hôtesse, qu’il me fallait caresser à mon tour de table ; du chevreuil à trois pattes du gérant, que je devais nourrir de cigarettes ; la nuit m’expédiait des oiseaux sauvages intacts, qui ne dépendaient point de l’hôtel, des insectes au complet et vernis, et faisait ululer pour moi un grand-duc bien portant au fond de la forêt… Mais je ne te connaissais pas… J’écrivais en automate à je ne sais quelle œuvre qui continuait à pousser comme les ongles d’un mort, puis j’éteignais et m’accoudais à ma fenêtre… Chaque étang, chaque bassin semblait épuisé, et se reposer d’avoir porté pendant le jour une flotte innombrable ; à chacun une lune déjà vieillie distribuait un portrait jeune d’elle. Jamais créature de 1 m. 65 à 2 mètres n’avait moins demandé à la nature et à la nuit, et jamais nature et nuit n’avaient offert davantage… Elles ne savaient pas que pour moi, depuis ce jour de plein juillet où j’avais senti que tu vivais et que je ne te connaissais pas, l’image de la désolation ne m’était plus donnée par des arbres dénudés, par un ciel ravagé de vent et de verglas, mais en bas par les floraisons et en haut par les astres… Je ne voyais de ma fenêtre que le spectacle de forêts plus touffues, de collines plus rondes, d’oiseaux de nuit tout gras, celui de la désolation des désolations… D’un regard plus lent mais plus dur que le leur, je regardais fixement les étoiles… Je ne te connaissais pas… Pas une qui n’ait cligné avant moi… Adieu, mon ange.

P.-S. – Les deux Musset sont deux poètes et les deux Schombach deux idiots.

 

Le temps pour la petite Kramer de recopier à six exemplaires, et j’eus la réponse de Lili…

 

— Petit Heinrich, d’où vient que tu casses les verres si facilement ? Dis-moi si mes baisers te plaisent ? Tu ne me parles pas non plus de mes jambes.

 

Je répondis :

 

— Fanny, ma main tremble. Ce n’est pas seulement parce que je t’écris, ou par ce frémissement de l’aimant qui veut attirer hors du papier quelques trésors. Parfois, dans ce corps qui t’appartient, surgissent des gestes qui sont à mes aïeux et qui me possèdent quelques minutes. Tu sais combien ma main est sûre, tu m’as vu jongler avec un couteau, mais une ou deux fois par mois je me sens tout à coup les doigts gourds, j’hésite devant le verre que je voulais saisir, je me fais violence, je le casse, – et je suis pris, non de remords, mais de tendresse pour mon père, que j’ai vu si souvent, possédé du même frisson infernal, répandre le vin rouge sur la nappe et la bière sur les robes. Parfois aussi, je bégaie vingt secondes, chaque année une fois au moins. C’est tout ce qui me reste du bégaiement d’un ancêtre. Je m’occupe, pour mes petits-neveux, de composer le répertoire de ces réflexes qui sont notre blason et nos coutumes, et s’ils se grattent soudain l’annulaire de l’ongle de leur pouce, si toutes les fois qu’on prononce devant eux le mot français Chat, leur pensée, d’un penchant invincible, y ajoute le suffixe lumeau ou rançon ; s’ils aiment à se pincer les doigts avec des épingles à tendre le linge, ils sauront que c’est leur vieil oncle Heinrich Heine qui revient une minute en eux.

Voilà ma main solide, Fanny, voilà ma lèvre tremblante. Quelle sorte de planète bizarre tu habites ! Tu n’apparais jamais à ma pensée comme un navire nous apparaît, sur ce globe tout rond, par ton mât et tes voiles. Ton pied nu d’abord m’apparaît, puis ta cheville… Voici ton visage enfin, Fanny. Mais déjà il est disparu…

 

Comme il n’était nulle part question de baisers, je fus forcé d’ajouter un post-scriptum de mon cru. Mon imagination me servit mal. – Vous ne vous êtes rien cassé, me dit plus tard Lili.

 

Post-Scriptum : Tes baisers sont tout simplement extraordinaires

 

Les trois lettres étaient donc sauvées. Elles allaient même l’être au-delà de ce qu’eût désiré Lili, car la Kramer continuait à les recopier à des dizaines d’exemplaires. Au milieu des prisons-cafés, les lettres de Heine se reproduisaient avec la vitesse d’éphémères ou comme les pains de Kanah. Les prisonniers se les passaient, tellement émus par ce grand amour, que l’un d’eux intima à Hofmann l’ordre de ne plus me séparer de mon amante et de ma vie. Le garde aussi plaida notre cause, la gagna, et malgré les protestations de Lieviné Lieven, il me conduisit dans une salle vide, hier encore cabinet particulier, revint avec Lili et nous enferma :

— Embrassez-vous tout votre saoul, dit-il, demain vous pouvez être morts. Si vous avez peur de la mort, profitez-en…

Lili, à ce qu’il me sembla, en avait encore plus peur que moi.

 

Il était tard dans la nuit et nous dormions quand Lieviné Lieven força la serrure et vint nous rejoindre… Je le voyais pour la première fois de près ; il était si mal tenu que quand il parlait, tous les boutons de son veston et de son gilet remuaient, et, quand il éternua, deux tombèrent. À cause de sa peur, qui l’avait poussé à nous rejoindre, il se croyait autorisé à des privautés que j’avais mieux supportées de Lili. Il tenta de m’embrasser sur le front, et s’empara de ma main libre, où il essayait de lire. Un corrosif ayant rendu dans son enfance ses paumes indéchiffrables, il ne pouvait en tirer d’indication personnelle sur sa vie, et se bornait à l’amalgamer à celle d’un être que les lignes proclamaient heureux. Mes lignes étaient bonnes. Il tâcha donc de devenir mon ami le plus cher, car je n’avais pas une main à perdre un vrai ami ; et, comme tous les peureux avec ceux qui ont moins peur, il essayait de me donner confiance en me contant sa condamnation de Kiev et ses dix pendaisons…

— C’est l’histoire de Shéhérazade, Heinrich ! Tous les lundis et vendredis, pendant un mois, deux notables me prenaient pour me conduire pendre au Todtenfeld. Les Russes sont plus durs que les Allemands. Dès le premier jour, Lili avait obtenu sa grâce d’un capitaine von der Galt, 9, Litauer strasse, à Berlin. (Il faut retenir les adresses de ceux qui vous ont sauvé la vie, ils doivent vous aider ensuite à la supporter.) À von der Galt, Lili, apprenant qu’elle allait être pendue, tira la langue. Von der Galt se mit à rire :

— Va-t’en, dit-il, tu as donné tout ce qu’une femme peut donner par la pendaison ! Il faisait allusion à ce que vous savez. Moi, je lui tendis en vain mes mains rissolées, mais, par bonheur, le Todtenfeld était loin de la ville. Mes guides à la potence, c’étaient tantôt des maîtres d’école, tantôt des petits patrons, qu’il était bien facile d’attirer dans les discussions, que le moindre argument trouvait sans réplique, et qui me ramenaient par conscience. Je voyais vite à leur tête si c’était avec leur dieu, leur tsar, ou leur Trotsky, ou si c’étaient des ouvriers, leur électricité et leur caisse de secours qu’il fallait les amorcer. Le jour du maître d’école Balanov, 333, Alexandre-perspective, je lui prouvai que la mort ne peut engendrer la vie, c’est-à-dire le bon exemple, c’est-à-dire la bonne Russie, et il me ramena. Le jour des deux ébénistes, 11, impasse Pochina, qu’une potence en plus c’est une table, un lit et quatre chaises en moins, et ils me ramenèrent. Tous d’ailleurs tenaient beaucoup plus à sentir et à me faire sentir que ma vie leur appartenait, qu’à me tuer. Quand ils étaient bien mis, je les flattais, je tâchais de les dégoûter cent pour cent de ma personne. Ah ! petit père, leur disais-je, je sais bien que mes orteils et mes oreilles t’appartiennent et que mes mains pourraient être ton verre à vodka. Alors, ils étaient dégoûtés et me ramenaient. Un jour, pour rire, ils désignèrent un sourd, je m’échappai juste au poteau. La dernière verste, je criais plus fort que si l’on m’égorgeait…

C’est ainsi qu’au matin, je fus réveillé, une main dans les mains de Lili, une autre comprimée dans les mains de Lieviné Lieven, par un vacarme. Protégés par le bruit de la machine à écrire, quelques prisonniers avaient comploté. Ils venaient de désarmer les gardes, et cherchaient maintenant à sortir par le vestiaire… L’escouade de secours les avait refoulés en tirant en l’air. Il ne restait plus, barricadé derrière l’estrade de l’ouvreuse, que le bon fou du docteur Lipp, déchaîné, et qui tirait à vraies balles sur les hideux personnages dont le docteur lui avait révélé les méfaits.

— Ah ! égoïstes, criait-il, vous faites tuer les Arméniens !

Il rechargea son fusil.

— Ah ! turbulents ! vous avez fait massacrer les Roumains de Temesvar !

Il tira, puis monta debout sur la barricade.

— Ah ! petits paresseux, vous ne payez pas les Français !

Ici, il tomba en avant, et je ne vis plus rien.

 

*

 

À neuf heures, un officier pommadé vint chercher Lieven, qui affectait de croire, pour obtenir mon adresse à Paris, que je lui avais sauvé la vie, et qui nous quitta en cherchant par quoi il pourrait bien dégoûter son garde. À dix heures, ce fut mon tour. Les nouvelles, d’après mon surveillant, n’étaient pas bonnes. On disait que Zelten était tué. La vérité était que les armuriers téléphonaient à la police dès qu’un étudiant leur avait acheté un revolver. Mais le revolver n’est pas le signe caractéristique des assassins d’hommes d’État : c’est le petit pain et la barre de chocolat que l’on trouve toujours dans leur poche ; et les indications des boulangers sont plus précieuses, en révolution, que celles des armuriers. Zelten était sain et sauf. Il avait lu mon nom dans la liste des prisonniers et c’était lui qui m’appelait.

Il s’était logé à la Résidence. Pour l’atteindre, il fallait accomplir un chemin terrestre comparable à la route d’eau que je suivais avec Elsa pour le rejoindre jadis aux bains Ungerer, par une série de couloirs à vitraux, par la grotte des Moules, la salle des Singes et l’escalier en papier mâché. Puis, après les quatre salons des 60 panneaux des Niebelungen, peints par Schnorr von Carolsfeld, la cour de la Pharmacie, la salle d’Hercule et le salon Blanc, j’arrivai enfin à la salle d’Or, salle du Trône, où je trouvai Zelten tout seul, le col de son veston relevé, car il n’avait pas dormi et il avait froid. Où était l’heureux temps où après l’enfilade des cavernes, je le retrouvais tout nu, mais au soleil ! Il avait accroché la photographie de sa mère sur le dossier du trône. Deux jeunes filles travesties en pages noirs, – tout ce qu’il avait pu travestir de ses six millions de Bavarois, – apportaient des télégrammes pour lesquels le facteur exigeait un reçu. Les maillots de ces dames ajoutaient encore à la ressemblance avec l’établissement de bain. Puis l’homme du train apporta lui-même un paquet recommandé. Puis Zelten fut appelé au téléphone, il y avait erreur, on demandait le café Stefanie. Tout cela tenait de la royauté et de la loge de concierge. Quand le nouveau roi m’aperçut, il vint me prendre les mains.

— L’opération est réussie, dit-il, mais le malade va mourir. J’aurai à choisir dans quelques heures un des quatre souterrains qui partent d’ici, car je me refuse absolument à revoir les Schnorr von Carolsfeld. Le premier m’amènera dans un orme creux de l’Englicher Garten, qu’on a eu d’ailleurs toutes les peines du monde à garder creux, car M. Grane, le journaliste américain, profite de la révolution pour faire plomber au ciment tous les beaux arbres qui sonnent vide. Le second est relativement moderne ; il aboutit dans la gare de Ceinture à une des fosses de nettoyage des machines. À la machine est attelé un wagon spécial. Le troisième, au lac de Starnberg. Le quatrième est inutilisable, il donne dans une prairie dont les foins sont coupés depuis hier. Que diraient les paysans de voir émerger la tête du dictateur, tiré aux pieds par un garde ? Je crois que je prendrai surtout le cinquième, celui qui débouche par la gueule du métro Vavin, au milieu de la Rotonde.

Je lui dis qu’il avait bonne mine, je lui demandai s’il avait mangé. Ces questions eussent mieux convenu à un opéré de l’appendicite qu’à un tyran, mais il était aussi heureux de trouver quelqu’un à qui confier ses démêlés avec la royauté qu’une maîtresse de maison en villégiature qui aperçoit enfin, là-bas, nue sur la plage, l’âme sœur capable de comprendre ses démêlés avec sa bonne.

— Cher Jean, dit-il, tu arrives pour le plus beau tableau, pour l’abdication. Toute abdication, fût-ce d’un métier infime, prête à celui qui abdique une dignité comparable à celle du sacre. Songe à un maître d’école qui abdique, un boulanger qui abdique ! Veux-tu que j’abdique en ta faveur ? Cela fera bien dans les cafés. Le malheur est que j’ai avec moi la nation et que je l’abandonne. Ne crois pas que les opiomanes, les cocaïnomanes et les morphinomanes aient été les seuls agents actifs de mon soulèvement. Mais les grands peuples, à part peut-être la France, n’aiment être gouvernés et régis que par ceux qui ne partagent point leurs soucis. Dès que le dieu de la poésie et du romantisme agite soixante millions d’hommes, comme l’Allemagne en ce moment, ils se donnent corps et âme à des trafiquants en pétrole. Dès qu’un peuple est sauvagement pratique, comme l’américain, il élit, pour guider ses pas, les plus fumeux et ignorants idéologues que l’univers ait jamais connus. Chez vous, du moins, la sagesse est entretenue par le corps même des fonctionnaires. Du cantonnier au président de la République, du plus infime traitement au plus élevé, quatre millions de Français sont élevés ainsi à l’école de la modération, de la liberté, et le percepteur et le receveur de l’enregistrement sont des prêtres de la sagesse. Avec quatre millions de brahmanes, un pays est tranquille. Tous les excès sont commis en dehors de ce corps officiel qui est en Allemagne le seul inintelligent et le seul dominateur…

On apportait une liasse de télégrammes.

— Lis-les toi-même, dit-il, cela t’amusera une minute.

Je lus donc :

— Paris-Rotonde. Offrons à nouveau tyran vœux les meilleurs. Retire couronne que Madeleine et Claire embrassent front royal. – Bombay. Tagore refuse questure honoraire nouveau Sénat bavarois. – Moscou. Ordonnons Zelten relâcher docteur Lipp avec camarade. Cas refus, brûlerons chaque heure un dessin original de Poussin que Zelten passe pour aimer. – Berlin. Forces gouvernement sont à deux kilomètres Munich. Une seule bourgade, Mittenwald, ville des luthiers, a pris parti Zelten. – New York. Tailleur Thomasini rappelle respectueusement petite dette Excellence Zelten.

On annonça le docteur Krumper, sénateur de l’opposition.

— Où l’avez-vous mis ? dit Zelten.

— Il est dans la cour des Grottes, auprès du puits de Persée.

— Quand je sonnerai, amenez-le par la salle Saint-George, la salle d’Hercule, la caverne de Nacre et la salle Blanche… Tu ne peux t’imaginer, cher Jean, ce que j’ai dû pâlir sur le plan de la Résidence. Tous les dédales qu’un roi doit connaître à l’intérieur de sa royauté, je n’ai pu arriver à les connaître qu’à l’intérieur même du château. Aucun de ces politiciens ne veut être vu des autres, et tous veulent m’atteindre. Je suis une châtelaine obligée de recevoir à la fois tous ses amis brouillés entre eux.

On annonça Siegfried von Kleist.

— Il s’est déclaré contre moi, dit Zelten. Il se sent humilié, paraît-il, que la tragédie du pouvoir absolu tienne ses débats dans une âme aussi enfantine que la mienne… Je ne voudrais pas qu’il rencontrât Mueller, qui est dans la chambre papale… Faites passer l’Ambassadeur Mueller dans la troisième Chambre de Charlotte, par la galerie des Petits Saints. Que le docteur Krumper recule jusqu’aux Niebelungen par la salle Verte et l’escalier Dodu.

Mais les visiteurs se multipliaient, sinistre présage. On annonça M. von Salem, chef du parti tyrolien. Zelten dut consulter son plan et se fâcha :

— Fourrez-le dans le Trésor ! dit-il. Tous ces gens-là viennent le revolver au poing. D’ailleurs qu’ils entrent tous !… À part cependant le capucin Stobben, que vous évacuerez sur le jardin par la Trappe des blasons… Toi, Jean, reste…

Salem arriva le premier, car, familier du palais, il avait trouvé une traverse du XVIe siècle pour aller du Trésor à la salle Barberousse. Mueller, Krumper et Kleist entrèrent ensemble, avec le capucin qu’on avait dû mal aiguiller à quelque carrefour et, de peur de glisser sur ces parquets luisants, ils marchaient sur la pointe des pieds, comme les magistrats et le prêtre qui viennent réveiller un condamné.

Kleist voulut parler, mais M. von Salem le pria de lui céder son tour.

— C’est cela, dit Kleist, que M. von Salem parle en notre nom.

— Pas du tout, dit von Salem. Je tiens à parler d’abord pour moi-même. Je tiens à protester contre l’attente qu’on m’a imposée dans les salles du Trésor, réservées aux ministres étrangers. Depuis 1341, les Salem ont entrée directe auprès des Wittelsbach. Si je devais attendre, ce ne pouvait être que dans la salle Grenat. Mais j’ai peur que le comte von Zelten ne connaisse pas plus les chemins de la Résidence que les avenues du cœur allemand.

Zelten était allé prendre au dossier du Trône le portrait de sa mère, et l’avait remis dans sa poche.

— Et puis ? dit-il.

Il n’y avait aucune chaise ou fauteuil dans la pièce, et l’on ne pouvait guère s’accouder à la cheminée qui avait huit pieds de haut… J’étais sur le point de tomber de fatigue… Kleist s’avança :

— De la part du Sénat et de la Chambre, dont je suis le mandataire, je demande à Zelten combien de minutes encore il entend prolonger cette plaisanterie…

— Le mandataire de qui ? demanda Zelten.

— D’un pays que vous vous retirez le droit de dire vôtre, l’Allemagne.

— Messieurs, dit Zelten, dans une heure j’aurai quitté le palais. Ce n’est pas vous qui m’en chassez, ni l’Allemagne. Je persiste à croire que les vrais Allemands sont avec la paix, l’amour des arts et la fraternité. Ce qui m’en expulse, ce sont deux télégrammes pour Berlin que voilà interceptés : le premier vient d’Amérique et est adressé à Wirth. Je vous le lis : Si Zelten se maintient Munich, annulons contrat pétrole. Le deuxième vient de Londres et est adressé à Stinnes : Si Zelten se maintient Munich annulons contrat Volga et provoquons hausse mark. Par contre, je n’ai intercepté aucun télégramme disant : – Si Zelten est roi, musiciens allemands refusent composer et jouer. – Si Zelten est président, philosophes allemands incapables penser et décorateurs feront grève. – Si Zelten est premier Consul, jeunes filles allemandes renieront jeunesse allemande, printemps allemand refusera produire myrtilles et narcisses… Mais je n’insiste pas. Que le pétrole et la Volga pénètrent donc à flots par le puits de Persée et la fontaine Wittelsbach. J’ai traversé le pouvoir absolu comme aux enfers on traverse une ombre. Je ne l’ai exercé en somme que sur moi-même. Pendant quatre jours je me suis dévoué comme un esclave à ces deux petites qualités que je me connaissais, le désintéressement, la franchise, et qui étaient devenues soudain une franchise et un désintéressement royaux… Je pars, sans avoir dormi ici, sans savoir ce qu’est le sommeil royal. Mais je veux vous conseiller, Messieurs, pour les autres exécutions, quand vous choisirez un mandataire à l’Allemagne, de le choisir Allemand. Monsieur Kleist n’est pas Allemand…

Kleist pâlissait. La transfusion de sang était commencée.

— Monsieur de Kleist est étranger. Un ancien soldat a demandé hier à me parler. Il a vu apporter Kleist blessé dans sa chambre d’hôpital, et l’a entendu se plaindre. Il ne se plaignait pas en allemand. Sa plaque d’identité, qui fut à dessein égarée, portait un chiffre qui ne correspond à aucune formation allemande. À la suite de quelle amnésie vos amis Rathenau, Harden et Scheidemann se sont introduits en Allemagne, ce n’est pas à moi de vous le dire, ni les plaintes yeddish qu’ils ont poussées tout petits… Adieu, messieurs.

Je voulus courir à Kleist, que les autres emmenaient, mais je devais avoir dans ce palais antique, en plus de ma fatigue, le mal des musées. Étourdi, je tombai sur Zelten. Il me prit dans ses bras, chercha où m’étendre, et me hissa par l’estrade sur le trône.

— Repose-toi une minute, cher Jean, fit-il…

CHAPITRE HUITIÈME

Quand je m’éveillai, Zelten avait disparu. Les portes étaient fermées et sans serrure visible. Quelque radical-socialiste, mon futur concurrent aux élections, m’avait enfermé seul avec un trône, comme les épouses prévoyantes enferment sans qu’il s’en aperçoive, pour divorcer ensuite à leur jour, l’époux avec une négresse. Le téléphone, le microphone, le réflecteur avaient disparu. La vieille salle dorée avait supprimé ou réabsorbé ses sens nouveaux, et il ne restait plus, sous un portrait de Benedicta, femme de Louis le Sévère, qu’un tableau d’appel dont je pressai deux boutons, celui du Chambellan de la Porte, pour qu’on m’ouvrît, et celui de la Chambellane Tercéenne, pour en voir une dans ma vie. Mais il ne vint qu’un des deux pages, son maillot noir à la main, et qui se hâtait d’accrocher les boutons à pression de sa robe verte et rouge. Le bain de tyrannie, et de bon goût, était terminé. Par des passages obscurs et des escaliers de service, mais qui longeaient les salons à couleurs et à noms féeriques où nous pouvions plonger grâce aux hublots dissimulés, par la piste de la valetaille que la tradition des chambrières et des laquais avait aussi baptisée, par le couloir de l’Araignée, la cour aux Chats et le palier du Nombril de Charles, nous forâmes dans le Palais, aux parties non protégées par la nacre, l’onyx et l’encaustique des préraphaélites munichois, un terrier sans honneur. Les hublots nous laissaient parfois apercevoir dans le salon du Grand Casimir, dans la cour papale, des groupes bavarois à la recherche de Zelten, que la famille Wittelsbach, vieille Atalante, déroutait ou ralentissait par des parquets trop glissants ou par des mosaïques. Pas de rencontre, à part celle du concierge à casquette galonnée, casquette qu’il souleva, sachant par expérience que tout ce qui sortait depuis quelques années par l’escalier de service avait infiniment plus de chance d’être princier que ce qui entrait par l’escalier d’honneur.

Je passai la journée à chercher Kleist qui n’avait pas reparu à Nymphenbourg. Ida croyait qu’Eva de Schwanhofer l’avait conduit à Oberammergau, à sa villa. Il paraissait d’ailleurs impossible d’aller ailleurs, tous les moyens de transport étant réquisitionnés ou par les contre-révolutionnaires, ou par le service de la Passion. Le lendemain, vers deux heures, je fus déposé à Oberammergau.

La représentation commençait et j’eus de la peine à l’éviter. Les archers de Dieu rabattaient vers les guichets du Calvaire. Mais ma curiosité ne les aidait point, car j’étais venu ici en 1905, pour cette répétition générale qui précède de cinq ans la représentation… La Passion d’ailleurs doit être la seule œuvre dramatique qui supporte cet intervalle… Arrivé par la montagne, avec des bandes de tyroliens abhorrés des cantonniers, car leurs bâtons ferrés crevaient les routes, j’avais eu la chance d’être le voisin du nonce, qui avait donné le signal des applaudissements au châtiment de Judas, et de Mrs. Barfield, de Birmingham, qui devait acheter l’ânon chevauché par Jésus dans l’entrée à Jérusalem, l’emmener à Birmingham, et pour guérir sa nostalgie, pauvre sioniste, l’y faire périr de candies et de vrais chardons écossais. La conversation, ingrate avec le nonce, qui m’indiquait par leur nom biblique les héros du lever du rideau, Gad, Architophel, et Achanaas, le fut moins avec Mrs. Barfield, qui habitait le village depuis trois mois, et ne savait au contraire de Jésus, de Véronique ou des apôtres que leurs noms de paysans. Je pus grâce à elle constater que Strossmayer (c’était Ponce Pilate) se lavait vraiment les mains dans une bouteille d’eau du Jourdain offerte par Mrs. Barfield, que le père Wolf s’était piqué à la couronne d’épines en la portant et qu’il saignait, que Zwang tenait mal ses trente deniers et allait sûrement les perdre, et j’obtins pour toujours ma traduction allemande de la Bible, quand, celui qu’elle appelait Anton Lang ayant soupiré sur la croix et rendu le dernier soupir, celle qu’elle appelait Maria Lang, sa mère, justement s’étant écroulée de malheur, Melchior Breitsamer, le disciple aux cheveux d’or soutenant Paula Rendl, celle qui devait aborder un jour aux Saintes-Maries avec Bertha Veit et Liesl Ohlmüller, soudain, au milieu des cris et des tempêtes, quand Meyer, le simple Meyer, du haut de ses cieux appela son fils Miller à sa droite, s’entoura de ses séraphins Zwick, Mayr, Zwinck, et de la main caressant sa barbe blanche, de l’œil faisant un léger signe d’intelligence au nonce, foudroya, car ils commençaient à s’agiter bruyamment avec leurs cent trente démons, Julius Freysing et Kurt Eberlein.

La tribu sainte d’Oberammergau n’était pas sortie intacte de la guerre. Les mobilisés avaient dû, malgré les démarches du bourgmestre, laisser couper pour la première fois de leur vie leurs chevelures ; sur les bras nus demeuraient les marques du vaccin antityphique, anticholérique, antitétanique, et il apparaissait que les Amalécites avaient sévi sur la région. Aux portes du bourg, des gaillards armés d’arcs et de javelots montaient la garde, car les mineurs voisins de Peissenberg menaçaient d’interrompre par la force des spectacles si préjudiciables aux prix des denrées, et un Américain devait, malgré les défenses, cinématographier la scène d’une fenêtre. Dès que le soleil éclatait sur une vitre, tous les arcs se bandaient contre elle. Ils parlaient le langage du nonce, et j’appris d’eux que les Schwanhofer habitaient en dehors de la ville entre les maisons de Sadok et de saint Pierre. Pour y arriver, j’eus à passer sur le tronc d’un chêne les canaux d’eau courante, à écarter les aubépines, à toucher tous les végétaux qui avaient fourni aux Jeux la couronne, la croix ou les fleurs. Un aigle planait au-dessus de quelque agneau dédaigné pour le rôle d’agneau pascal. Le printemps et la montagne, affolés par tant de visites, offraient à profusion de quoi finir pour toujours la Passion et la Lutte du Bien et du Mal, des chutes d’eau par milliards de volts pour électrocuter définitivement Judas, des lacs profonds de mille pieds pour noyer l’enfer, et, pour donner un jeu éternel aux séraphins et aux archanges, un chamois apprivoisé qui m’escorta.

Forestier était assis sur la terrasse, et un jeune homme près de lui feuilletait les journaux. Il avait soulevé sa tête, de ses mains, et l’offrait au soleil comme on offre une part de soi aux rayons X. À tout bruit, à tout murmure de cascade, il tendait l’oreille avec la demi-grimace de ceux qui croient avoir entendu crier leur nom. Son lecteur lisait les dernières nouvelles de chaque nation, qu’il écoutait religieusement, comme si l’espoir lui restait de deviner son pays au nombre des ouvriers chômeurs, des incendies ou des duels entre parlementaires et il se promenait sur l’Europe comme un sourcier… Que peu de nationalités d’ailleurs paraissaient enviables !

— Et en Italie ? demandait-il.

— Le brave Gasparri a conclu un traité avec les bolcheviki. Les fascistes marchent sur Rome et les récoltes sont mauvaises. D’Annunzio s’est fracassé la tête, et une maladie appelée carico sévit dans les houilles.

— Et en Hongrie ?

— Les fonctionnaires des provinces cédées, qui logent dans des trains, ont obtenu des wagons de seconde. C’est la seule information de bonheur. La récolte est mauvaise. Une maladie appelée charnin sévit près du Balaton.

— Et de Russie ?

— On a découvert à la fonte des neiges quinze mille cadavres dans un coude de collines, là où les prospecteurs espéraient trouver du pétrole. Deux Américains de la Croix-Rouge rapportent les photographies de petits enfants qui ont mangé leur père.

— Et des pays baltes ?

Il semblait ne pouvoir se résoudre à questionner le lecteur sur l’Angleterre, l’Amérique, la France. J’y pressentais une appréhension, c’est-à-dire une préférence, et je n’en étais pas fâché ; le journal ne donnait ce matin sur la France qu’un renseignement ridicule : deux éléphants d’un cirque en voyage avaient évité une collision en gare de Tulle, car on les avait attelés, en l’absence de machines, à une rame mal placée… Je me décidai à avancer, résolu à parler aujourd’hui même et à guérir le seul être qui souffrît dans ce bourg dédié officiellement à la souffrance. Du moins je le croyais… Mais il se précipita vers moi avec l’élan de celui qui donne une nouvelle et non de celui qui la reçoit :

— Mon pauvre ami, me dit-il. Geneviève se meurt ! Il a fallu l’opérer ce matin, on désespère… Eva est près d’elle… Venez.

 

*

 

Geneviève ne mourait pas commodément. Elle avait un lit un peu court et ses regards aussi étaient gênés par la montagne, qui tombait devant elle à pic. Elle préférait attendre la mort les genoux pliés et les yeux fermés. Jamais humiliée mais toujours repentante d’être fille naturelle, pleine d’admiration pour ce qui est l’ordre ou la loi, elle essayait seulement de donner à sa vie une conclusion plus régulière que son commencement. — Est-ce que cela se fait ? me demandait-elle, quand je voulais lui mettre trois oreillers au lieu de deux, ou lui dire quelque livre nouveau. L’idée d’une mort conforme aux usages établis l’effrayait moins. Tous ces personnages licites et légitimes qui allaient et venaient autour de son lit, non insoumis, non polygames, à métiers clairs et définis, la flattaient dans son mal. Le curé d’Oberammergau vint la voir, puis le pasteur, puis le rabbin. Elle déplorait d’avoir à choisir une religion au moment où trois s’offraient si aimablement comme on déplore une triple invitation pour le même soir, et décidait d’être enterrée selon le rite qui permettait l’assistance et la présence des deux autres. Au fond, elle eût voulu être en règle aussi avec la religion musulmane, la religion hindoue. Elle me demandait sur Bouddah les renseignements qu’elle eût demandés sur un employé d’état civil, s’il était impitoyable, s’il était beau. Elle était tourmentée seulement de la tristesse et de l’incertitude de Forestier. De sorte qu’un soir je fus amené à lui dire qui il était. Elle en fut tout heureuse. Non point qu’elle eût éprouvé moins de sympathie pour lui s’il était né dans une ville étrangère, mais être Hongrois, ou Bulgare, ou Lithuanien ne lui semblait pas une situation en aussi parfaite conformité avec la vie régulière et avec le code qu’être Français.

— Tâchez qu’il s’inscrive à Belleville, me dit-elle. Tout lui sera aisé. Le jour de mon mariage, le maire de Belleville n’a lu tout haut ni mon acte de naissance, ni mon âge.

Il fut convenu que Kleist, dès qu’elle pourrait rentrer en France, nous accompagnerait. Elle le lui fit promettre. Depuis la révélation de Zelten, je n’avais plus reçu aucune lettre de la Consul, aucune visite de Schmeck, et Eva s’était résignée.

— Mon cher Kleist, disait Geneviève, ce n’est vraiment pas de chance de voir mourir ainsi sans raison la première Française que l’on rencontre. Si vous raisonniez comme l’Anglais qui vit la femme rousse de Boulogne vous nous feriez une belle réputation… Vous le voyez, Jean, j’avais raison. Tout ce qui n’est pas en bois me porte malheur. Mais allez réclamer une table d’opération en bois, des pinces et des bistouris en bois ! Les opérations sont comme les voyages en Algérie, on s’imagine qu’on va pouvoir choisir son bateau, sa place, sa semaine et l’on est jeté sans précaution dans un des tubes mêmes du déterminisme. Je n’ai vraiment jamais pu être comme les autres, je reviens faire mes enfants en France et je vais mourir en Allemagne… Pour reparler des Françaises, Kleist, je vous assure qu’elles sont très solides, et que les veuves en France sont autrement nombreuses que les veufs.

— Ne parlez pas toujours de mort, Geneviève.

— Pourquoi ?

— Cela ne se fait pas.

Elle n’insistait point.

Au lieu de revoir sa vie en une seconde, comme d’autres mourants, elle la revit minutieusement, mordant même un peu sur la vie de sa mère, du temps où elle-même n’existait pas encore. — J’en étais à ma naissance. — J’en étais à l’élection de Félix Faure. — J’en étais à l’Exposition de 1900, disait-elle quand j’entrais, car ses souvenirs ne se cristallisaient qu’autour de dates officielles. Elle parlait à peine de son métier, mais ses mains s’agitant, caressant ou creusant, nous sentions que sa mémoire de sculpteur complétait ou illustrait l’autre. C’étaient des mains qui avaient beaucoup touché l’univers et son argile, un peu usées, étroites, et qui entraient dans toutes les mains amies comme dans un fourreau, avec de bien inutiles petites rides pour le sang. Elle avait peu de fièvre ; le mal l’attaquait par assauts qui déroutaient les docteurs, enflant subitement un de ses bras, entourant son front d’un bandeau inconnu. On eût dit qu’il essayait sur elle de nouvelles façons de tuer. Le matin où elle en était au passage à Paris du roi d’Espagne, elle sentit ses jambes froides, et le froid monter. Mais c’était trop peu pour une pauvre créature abîmée par la vie, les excès et l’insouciance. Une péritonite se déclara, puis une pneumonie double, puis je ne sais plus quoi encore et par ses armes les plus vulgaires la maladie parvint à triompher de cette enfant.

— Ne parlez pas tant ! répétions-nous.

— C’est que je n’ai jamais tant pensé, mes amis. Quelle drôle d’histoire que la vie ! Peut-être personne dans une semaine ne pourra plus parler à la première personne de moi, de mon corps, de mes yeux, et cependant je ne renonce à aucun de mes goûts ; je préfère toujours le jaune aux autres couleurs ; je sens le bleu, le rouge intriguer autour de moi, essayer de m’attendrir, profiter de ma faiblesse, rien à faire ! Je continue à détecter jusqu’à la dernière minute les gâteaux secs, le crêpe de Chine, les tapis Aubusson empire… Mon Dieu, qu’ils sont désagréables au pied !… Pour les animaux et les hommes, au contraire, je n’ai plus de parti pris, plus aucun. Dieu sait si j’ai pu détester les singes, les animaux à langue visqueuse comme le fourmilier, les rats ; je les verrais sans ennui entrer maintenant par centaines dans ma chambre ; et aussi d’ailleurs ce pauvre Bouguereau, et aussi cet hypocrite de Kessler, et Lantelme, et un grand blond dont je me souviens, mais cela c’est une autre histoire…

La porte s’ouvrait. Ce n’étaient ni les fourmiliers, ni les rats, ni le cortège des humains dont la présence l’agaçait, des actrices aux députés, ce n’étaient pas non plus, hélas ! les Bernardo de Rothschild. C’était le docteur avec sa morphine. Il essayait de la faire taire.

— Je me tais. Mais ce grand blond, malgré tout, j’y reviens. Une brute, qui croyait tous les autres êtres des brutes, ne les aimant que pour cela, et disparaissant le jour où il doutait de leur brutalité. Que n’ai-je pas commis pour retarder ce jour-là ! Sous ses yeux, je touchais en brute à mes oiseaux, aux verres, à moi-même. Dès que j’étais seule, j’essayais de réparer en embrassant et caressant comme je pouvais ces pauvres objets et cette pauvre femme. Mais cela ne vous intéresse point, Kleist. J’ai des projets sur vous. Voulez-vous que nous fassions l’aveugle et le paralytique. Je n’ai plus rien devant moi, mais j’ai un petit passé. On n’arrive jamais à la mort sans dot. Je voudrais vous léguer ce qui peut subsister de ces trente-six ans, et deux ou trois commissions. Je tiens à ce que vous habitiez parfois ma maison de Solignac. Vous hériterez de moi, de moi-même ; j’ai écrit dans ce papier deux ou trois de mes manies que je voudrais ne pas voir périr, car je n’ai pas de petits-neveux auxquels elles reviendraient naturellement, comme disait Heine dans sa troisième lettre. Je tiens à ce que vous soyez à Paris pour l’Exposition coloniale de 1924. Celle des Arts appliqués, je m’en moque. (Arts appliqués est d’ailleurs une faute de français.) Je tiens à ce que toutes les fois que vous entendrez le mot Prémisses…

Elle passa ainsi le soir à séparer ce qui devait périr avec elle et ce qu’elle devait planter dans le nouveau passé de Kleist. Puis quand le chromo officiel de sa vie fut épuisé, quand les troupes alliées eurent défilé sous l’Arc de Triomphe, et quand il ne resta plus en elle que ses défaillances, ses erreurs, ses mauvaises habitudes, elle se tut, gémit toute une nuit, ressembla soudain à la mort, ressembla pour la première fois à son fiancé futur et non passé et mourut…

 

*

 

Il était minuit. Tous les Français dormaient. Y compris le million de mères que la guerre a privées de fils. Y compris, dans les dortoirs de la Légion d’honneur, groupées pour la surveillance autour de la répétitrice qui ronfle sous sa tonnelle de mousseline, les quatre élèves romantiques. La lune, pour une aussi belle nuit, s’était arrangé à la paraffine des traits normaux. À peine un futur clairon s’exerçait-il dans les jardins lumineux sur un clairon d’argent. Tout dormait entre Rhin, Atlantique et Pyrénées, y compris, car c’était le lendemain d’un dimanche d’élections et de sport, les nouveaux conseillers généraux et les nouveaux champions de longue paume. Y compris Monet, Bergson, Foch… Dans une proportion défavorable aux pyjamas et favorable aux chemises de madapolam, les huit cent mille fonctionnaires dormaient, gloire et douceur de l’État. L’égalité de la nuit pénétrait par des millions de volets hermétiquement clos et par cinq ou six fenêtres ouvertes le peuple le plus amoureux de l’égalité et le plus ennemi de l’air. À peine une cloche mal attachée tintait-elle parfois en reprenant son équilibre. Au douanier et au poète qui veillaient encore, par respect de la République ou du firmament, et qui recevaient debout les coups homicides de la nuit, la nature hypocrite affectait de se donner elle aussi pour mortelle, mais ne consacrait à cette politesse que l’effort minimum, une brindille cassée, un craquement dans un silo, ce peu qui satisfait, paraît-il, les douaniers et les poètes que consume à minuit l’idée d’une nature immortelle… Tout dormait. Y compris les acteurs et les actrices encore maquillés dans le dernier train de Bois-Colombes. Les trois cent mille concierges dormaient, mais avec des sursauts, consciences des maisons. Y compris le Loing dont on avait clos les écluses. Y compris, dans de grands cimetières inclinés à la lune, Pasteur, Debussy, Rodin… Tout dormait…

Hormis moi, qui regardais Forestier endormi, dans le wagon qui nous menait au Limousin. Devant la première pente du Massif Central la locomotive soufflait. J’avais fermé le gaz, tiré les rideaux. Je maintenais l’ombre sur mon ami jusqu’au moment où je pourrais à la fois lui apprendre son nom et lui révéler son département Haute-Vienne étincelant, car j’avais décidé de tout dire aujourd’hui. Il dormait, comme tous les Français. Je l’entendais parfois rêver dans sa langue étrangère, je me penchais, je lui répondais dans la mienne, je ramenais le français sur lui comme une couverture. Ce qui restait encore en lui de Siegfried aspirait à longue haleine cet air nouveau de la montagne. Ce qui restait en lui de Kleist maintenait sur ses yeux que la mort de Geneviève avait adoucis des paupières encore rudes. Puis on cria le nom de la première gare limousine, et, soudain, ce département que j’avais quitté à deux ans et que je croyais ignorer me reçut comme son enfant. Mon père l’avait habité toute sa jeunesse, tous les noms propres que l’on prononçait chez moi avec amour et respect étaient pris dans les almanachs, les annuaires, les journaux de ce pays, et jamais noms n’avaient contenu pour moi plus de nostalgie et d’aventure que ceux qu’appelaient maintenant à toute voix les employés, ou que je voyais collés au flanc des gares comme des colis précieux laissés pour moi en consigne, entre des arbres et des troupeaux dont mon cœur aussi reconnaissait la race, par mon père adolescent. Car, comme si l’on criait tout à coup dans le silence, aux arrêts de votre train, les noms de celles que vous avez aimées ou désirées, on criait Argenton, Saint-Sébastien, Azérables ! Dès le sud de Châteauroux tous les bourgs dont je connaissais seulement par mon père les dates de foire et de frairie sortirent pour une si belle rencontre de leur réserve fixée par le préfet, et Eygurande, de son premier jeudi mensuel, Saint-Sébastien de son troisième mardi, La Souterraine de son deuxième vendredi et de son 28 février des années bissextiles vinrent me saluer jusqu’au quai. Gargilesse, Crozant, pas un seul de ces bourgs dont je ne connusse exactement à quel jour et à quelle saison se produisait vers lui la migration des génisses, des dindons et des poulains. À Sagnat, j’aperçus dans l’étang la plus grande quantité d’eau que mon père ait jamais vue, car il ne connaissait pas la mer. À Razé, où mon père vit Monsieur Grévy, une gare obscure, mystérieuse, accrochait pour la première fois dans mon esprit au train présidentiel le wagon de la solitude. Toutes les sonnettes des gares sonnaient sans arrêt ; en lisant ou en prononçant leur nom, j’avais pressé sur un bouton électrique que je ne savais plus apaiser et qui appelait pour moi de la bourgade et de la commune tous les personnages liés à elle dans ma mémoire, à Morterolles, le père Arouet de Saint-Sauveur, l’athée, qui faisait ses enfants en janvier pour qu’ils naquissent en septembre, mais dont la femme n’avait que des grossesses raccourcies ou prolongées ; à Bessines, le cantonnier, le père Bénoche, qui avait sauvé un colonel en Crimée, un général au Mexique, et dont la vie était ratée, disait-il, car il lui restait à sauver un maréchal ; au Breuilh-au-Fa où l’on prend au filet les saumons, Monsieur Claretie qui avait emmené à la pêche mon père, le jour où il eut juste un mètre, et qui l’étendait près des poissons pour les mesurer. À Droux, où des renards qui mangeaient les baies sous des genévriers effrayèrent mon père quand il regagnait le collège, après les arrière-petits-neveux de ces renards, peut-être, des chiens aboyaient. À Ambazac, où le loup suivit son cheval, je vis, en me penchant, deux disques vert et rouge, un loup vairon. J’entrais dans le pays le plus légendaire pour moi après celui de Gulliver, mais où les hommes avaient ma taille et où le train passait. Tout ce qui a permis de prouver que l’itinéraire de Chateaubriand en Amérique était faux prouvait que la jeunesse de mon père était vraie. Il y avait juste la place entre Fursac et Blond pour la chasse à courre des Lecointe. Je devinais le nom d’arbres et de plantes presque inconnus pour moi, sarrasin, merisiers, genévriers, tant chacun semblait placé ou semé à la place exacte que lui assignait la parole de mon père ; et, bien que chaque village offrît à mon regard un tassement nouveau, ce n’était pas sur une contrée nouvelle que j’éparpillais ces noms pour moi usés. Chacun fécondait son district d’une humanité et d’une faune distinctes : Le Breuil, où les Lacôte, nouveaux venus du Bourbonnais, s’étaient brouillés avec les Sillac, qui avaient servi le poulet avec le foie et la tête, et où chez mon cousin Petit vivait un lynx apprivoisé. Rancon, où était empaillé à la mairie un oiseau porte-lyre et où le député auquel mon père donna son premier vote affecta toujours de croire qu’il avait voté pour l’adversaire. Rancon, premier synonyme pour moi de la beauté et de l’injustice. Fromental, avec sa tortue, où les nouveaux riches appelés Frommenthal s’empressent d’acheter des maisons de famille, et où il vit un saltimbanque tomber de la corde raide et se tuer, – premier synonyme pour moi de la mort. Pas un de ces bourgs ensoleillés pour lui et lunaires pour moi dont le nom ne s’accolât ainsi à l’un des espoirs et l’une des déceptions de la vie tels que je les avais imaginés pour la première fois à huit ans. Quelquefois des stations, Larsac, Le Raynou, dont je ne lui avais jamais entendu parler, et l’air, le sol m’étaient dans cette zone sans saveur ; mais arrivait soudain Saint-Sulpice-Laurière, embranchement vers les trois villes d’Universités, où il dormait sur un banc dans ses voyages d’examens, et où justement je voyais ce matin affalés une dizaine de collégiens à l’intersection de Bourges, de Clermont et de Poitiers, vers lesquelles chacun, à l’aube, s’orienterait suivant sa force en mathématiques ou sa faiblesse en latin, qu’un répétiteur empêchait de dormir les uns sur les autres par habitude de les empêcher de copier. Plus encore que par ce bruit, aux arrêts, d’eaux vives perpétuelles, ces odeurs nouvelles d’essences, cet accent de ma terre, j’étais atteint par l’accent limousin des hommes, dans la nuit noire, cet accent du Midi que mon père reprenait dans ses surprises ou ses émotions, que je retrouvais ce matin dans la voix des chefs de gare, des hommes d’équipe, du répétiteur, et qui me donnait l’impression de circuler dans une province surprise et émue… Sur mon cœur, la pesée s’accentuait de l’air ancestral ; j’étais tout à ce sentiment de modestie vis-à-vis des éléments et des humains que l’on ne peut éprouver que dans le pays de ses pères, où ni les monuments ni les familles ne semblent avoir été créés spécialement pour votre passage, comme Chambord ou les Luynes, et, moins que le décor de notre vie, en figurent une base inébranlable et quelque peu humiliante, avec ses églises romanes où l’eau bénite n’a pas été changée depuis votre baptême, ses chênes qui, en toute votre vie, ont pris trente cercles de 2 millimètres, et la dynastie des Chausson-Bouillat. Cette force à vivre dix siècles, que l’on se sent en Touraine, entre Cléry et Montbazon, ce n’était plus guère ici que l’espoir d’une vieillesse robuste ; cette immortalité garantie que donne la Provence, ce n’était plus, entre Montagnac et Ambazac, que la certitude d’une belle mort ; et, peut-être, à mesure que j’allais m’approcher plus près de la ville de ma naissance et y reprendre mon rang de simple pion dans le jeu qu’y jouent contre la mort les neuf familles principales, cet intervalle avec l’éternité et la liberté allait-il encore se restreindre. Que ma petite dignité d’homme me paraissait claire aujourd’hui, à mi-chemin de Magnac-Laval où sommeillait la lignée inconnue de mes petits-cousins, et du Dorat, avec mes belles-sœurs de belles-sœurs ! Pour la première fois, j’étais réduit à la taille où la page de ma vie cadrait avec le transparent, et l’apparition infaillible de chaque nom attendu. — Tiens, voilà Droux, Pierre-Buffière n’est pas loin, – près de cet être qui n’avait plus ni la jeunesse de son père ni la sienne. — Tiens, Folles et Bersac ont disparu, non, les voilà ! – me donnait, plus encore que l’indication d’une expérience réussie, la seule vraie estimation que j’aie trouvée — justement, voilà Bellac ! – de la condition humaine.

Soudain, le train fut secoué d’un de ces légers heurts qui passent au corps du voyageur la surprise du mécanicien à la vue d’un mouton sur la voie, ou la mort d’un bicycliste dans un passage à niveau. À notre gauche, le soleil se levait et d’un rayon horizontal transperçait le compartiment. Aux stations, on entendait le début ou la fin du chant d’un coq, et, quand l’arrêt était habile, le chant entier. Du pardessus de Forestier, de ces vêtements qui allaient lui sembler dans une heure la dépouille d’un autre, une lettre avait glissé. C’était la dernière lettre de Kleist au prince de Saxe-Altdorf.

— Mon ami, disait-elle, adieu. Ce n’est pas que vous m’ayez peiné en préférant Hoffmann à Tieck. Ce n’est pas que je doute du récit de votre voyage en Sicile, et de ce rosier dont les racines enserraient le cœur même de Platen. Ce n’est pas que j’en veuille à votre neveu Ernest d’avoir reproché à la France ses idées claires et son armée sans poésie. Ni que je songe amèrement à nos terribles disputes journalières, et que je m’écarte de celui qui croit la vie née de l’ordre et non du chaos, qui estime le sanscrit plus utile aux historiens que le grec, et l’effort au lieu de l’intuition la seule preuve de l’existence. C’est que je ne suis plus Allemand…

Il est six heures du matin et je vous écris d’Oberammergau, à cette fenêtre des Schwanhofer vers laquelle l’écho renvoie six fois les paroles et douze fois les pensées. Je vois tous les animaux sortis de la nuit grands et purs, les bœufs endormis debout se redonner à la vie de bœuf en ouvrant simplement les yeux, couverts de rosée comme des plantes ; les chats tout lisses guettent les musaraignes toutes peignées. J’ai vu, par contre, le voisin Sadock laver son visage sali par le sommeil, étendre ses bras alourdis par le repos, et rappeler ses esprits déchaînés par les rêves en lisant sa Gazette de Munich. La banque Mueller a sauté. Le ténor Knote va mieux. La bière baisse de 2 pfennig. Ces trois nouvelles vont amorcer le passage d’Oberammergau du songe au réel. La vie peut y reprendre. La Passion continuer…

C’est que je disparais. C’est que ce soir, à six heures, mon train passera une frontière et que Siegfried Kleist aura vécu. Je vous rends ces deux noms intacts, de même que j’ai dû rendre, élève, à la fin de l’année, à l’économe du gymnase, mes livres de latin et de grec sans taches nouvelles. Tous mes papiers, permis de circulation pendant les émeutes, cartes de séjour pendant les révolutions, médailles d’identité pour la ration des denrées indigènes, entrée gratuite aux Pinacothèques et à tous les Musées germaniques, abonnements spéciaux au gaz et à l’électricité, j’en débarrasse tout à l’heure mon portefeuille. Désormais, je paierai double pour voir les Cranach et les Dürer, triple pour me chauffer à Munich, et quadruple pour acheter les œuvres de Schiller… J’ai perdu l’Allemagne…

Le Rhin, le Danube, l’Elbe et l’Oder, tous ces fleuves que j’ai appris si récemment dans l’ordre comme un enfant, je les ai perdus. Il y en a que je n’aurai même pas eu le temps de voir pendant qu’ils étaient mes fleuves nourriciers. Soixante millions d’êtres et leurs ancêtres se sont envolés de moi l’autre jour, et m’ont laissé seul, comme le renard glissé dans l’assemblée des oiseaux qui apparaît dès que les oiseaux s’élèvent. Le gros aigle de l’Empire s’est envolé. Me voici abandonné aussi par l’oiseau Wagner, l’oiseau Nietzsche, l’oiseau Goethe. Zelten me retire un second passé dont le souvenir peut m’être aussi cruel que le néant de l’autre. Je sens d’ailleurs qu’il a dit vrai. Je sens que j’ai été un élément étranger en Allemagne ; je me rends compte aujourd’hui seulement des malaises, des douleurs provoqués par elle en moi, et qui m’indiqueront peut-être mon vrai peuple : cette peine que j’avais toujours à rouler le verbe à la fin, cette manie de ne pas croire les journaux, ce besoin d’avoir les cheveux non rasés, d’exiger une preuve à toute affirmation, un statut précis aux relations des États avec l’Empire et du cœur avec les sens. Vous rappelez-vous comme je reprochais à votre dynastie de n’avoir pas réglé depuis 1113 la question des biens du clergé avec la Saxe ? Vous auriez dû deviner ce jour-là que j’étais né hors de l’Allemagne. Je me rends compte mieux encore depuis l’autre jour du délire sacré de votre patrie, que j’ai dansé chorégraphiquement, de sa résonance terrible, dont j’ai usé pour lire de petits discours composés, de son déterminisme épouvantable, que j’avais cru quelque phénomène politique et passager comme la course à la mer ou au Rhin, en somme de tout ce que je croyais une conséquence de la guerre, alors que les causes seules en apparaissent encore en Allemagne comme les muscles après l’écorchement. Pauvre grande nation, qui n’est plus que chair, que poumons et digestion à jour, et sans douce peau… Tout ce que je demande aujourd’hui, c’est que l’on me redonne pour patrie un pays que je puisse du moins caresser.

J’ai prévenu les autorités. Il n’y aura pas de scandale. On va me porter noyé au Starnberg. Mueller et Salem m’ont vu couler devant eux. Ils m’ont tendu une dernière fois les mains avec une force d’ailleurs qui aurait retiré vingt noyés. Krumper m’a regardé partir avec cet air à la fois dédaigneux et jaloux du soldat qui voit le soldat blessé quitter le front. Toutes les recherches et les sondages dans le lac n’ont donné aucun résultat. Dès que je reparaîtrai, dans l’Adriatique, dans le lac d’Annecy, ou le Balaton, vous serez prévenu par Eva… Adieu… Deux vrais oiseaux viennent de s’élever près de moi, de la terrasse même… Le râle des genêts et le faisan bavarois m’abandonnent…

 

*

 

Tous étaient maintenant éveillés en France. Le soleil rayonnait sur le pays à idées claires. Un chasseur à cheval de l’armée sans poésie avait capturé un renardeau et le montrait d’une barrière aux parents voyageurs qui n’hésitaient plus, pour un si beau spectacle, à réveiller leurs enfants dans les filets. Ces side-cars roux hérités de l’armée américaine couraient déjà les routes comme des parasites. Tous étaient éveillés, à Valençay, à Buzançais, et dans les pays des fromages, Roquefort et Levroux, déjà on les mangeait tout jeunes en buvant du vin blanc. Tous ouvraient les yeux, y compris les six cent mille candidats aux palmes académique, à la médaille des Épidémies. Y compris les tireurs à l’arc de l’Oise, devant l’épouse en papillotes et sans prétendant, qui bandent l’arc d’acajou. Y compris les indifférents du Pont-sur-Yonne, tous déjà penchés sur l’Yonne avec leurs lignes et qui arrachent à l’eau dorée des gardons comme des ganglions. Y compris Monet, Bergson, Foch. C’est l’heure où les peintres et les chasseurs de Crozant rentrent de conserve à l’auberge Lépinat, dégouttants de sang et de couleur. On cire au vernicire les sabots des chevaux de Robinson. À Louang-Pra-bang, à Cayenne, à Brazzaville, les administrateurs jeunes et vieux se disent qu’il doit faire rudement beau aujourd’hui à Bayeux, à Périgueux, ou à Gap. Déjà, ceux des Français qui croient le plus en Dieu sortent des cathédrales après la seconde messe, tout heureux de la fin du prêche, et les pies assaillent les chouettes hasardées dans ce beau dimanche. C’était le premier dimanche du mois ; et tous acceptaient avec reconnaissance ce jour de paix profonde au milieu des sept jours de paix problématique. Rien ne menace aujourd’hui les maisons et les familles, c’est sans raison, et pour s’exercer seulement, que les pompiers se groupent autour de leur pompe et les filles Durand autour de leur mère. Les souvenirs des batailles s’éveillent pour les visiteurs. Tout le monde est éveillé, y compris ceux que l’on attendait le moins, y compris Pasteur, Renan, Debussy… et les écluses lâchent leurs eaux sur les canots de ce loueur de Nogent qui les baptise et rebaptise d’après le nom de notre plus fidèle allié : les noms n’en sont jamais secs. Les réveils que mon père avait placés pour moi dans chaque gare se sont tus, inutiles. Personne ne dort plus en France.

Hormis Forestier, près de moi. Mais il est temps. Pas une vallée, pas une colline depuis une heure qu’il n’y ait eu joie à caresser. Je vais le frapper à l’épaule de ma main gantée comme celle d’un contrôleur, et, pendant qu’il cherchera son billet, je lui tendrai, billet pour trente ans, sa photographie d’enfant avec le nom imprimé du photographe, et, quoique à l’encre simplement, son nom…


Ce livre numérique

a été édité par

l’Association Les Bourlapapey,

bibliothèque numérique romande

 

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en janvier 2015.

 

— Élaboration :

Les membres de l’association qui ont participé à l’édition, aux corrections, aux conversions et à la publication de ce livre numérique sont : Lise-Marie, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Jean Giraudoux, Siegfried et le Limousin, Paris, Grasset, 1922. D’autres éditions, notamment, Jean Giraudoux, Œuvre romanesque Tome 1, Paris, Grasset, 1955, ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La maquette de première page a été réalisée par Laura Barr-Wells en décembre 2014. Elle utilise une photo, Coucher de soleil et coupoles en Allemagne de Sylvie Savary ainsi que, tiré de Wikimédia, Royère de Vassivière Tourbière d'Auzoux-Auchaise, prise en juin 2009 par Langladure (qui protège son travail par une licence CC BY-SA 3.0).

— Dispositions :

Ce livre numérique – basé sur un texte libre de droit – est à votre disposition. Vous pouvez l’utiliser librement, sans le modifier, mais vous ne pouvez en utiliser la partie d’édition spécifique (notes de la BNR, présentation éditeur, photos et maquettes, etc.) à des fins commerciales et professionnelles sans l’autorisation des Bourlapapey. Merci d’en indiquer la source en cas de reproduction. Tout lien vers notre site est bienvenu…

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