Jean Giraudoux

JULIETTE AU PAYS DES HOMMES

1924

édité par la bibliothèque numérique romande

www.ebooks-bnr.com

 

 


Table des matières

 

CHAPITRE PREMIER.. 3

CHAPITRE DEUXIÈME. 12

CHAPITRE TROISIÈME. 28

CHAPITRE QUATRIÈME. 42

CHAPITRE CINQUIÈME. 55

CHAPITRE SIXIÈME. 69

CHAPITRE SEPTIÈME. 82

CHAPITRE HUITIÈME. 96

Ce livre numérique. 107

 

CHAPITRE PREMIER

Le ruisseau soudain ne coulait plus. Les vergnes ne bruissaient plus. Les champs où les glaneurs avaient laissé un seul épi avaient l’odeur du pain. Les carrés de vigne où le raisin était encore vert sentaient le pressoir. Parfois un nuage couvrait le soleil. Alors, pour cette seconde d’éclipse, le ruisseau coulait à nouveau, les vergnes bruissaient. Un merle se perchait et aspirait l’air comme un homme… Mourir, en pêchant les écrevisses !

Gérard, qui dormait, après avoir tendu ses balances, ouvrit les yeux. Les faveurs divines, les grâces efficaces éparses dans ce gazon valurent soudain pour lui les bonheurs que ses ascendants et lui-même s’étaient, par le travail de vingt générations, préparés à grands frais. Il se trouvait sucer une paille, – et, jouissance exactement égale, il avait deux cent mille francs de rente. Il portait une ombre de merle sur le front, une ombre qui ouvrait le bec, – et, pesée équivalente, sur toute l’âme, la silhouette d’une fiancée riche, pure, et dénommée Juliette. Son pied était attaqué par un chatouillement exquis, ou plutôt par un eczéma incomparable, ou plutôt encore par une adorablement délicieuse gale, – et il descendait de Guizot. Sa main couvait un chardon. Il suffisait de la contracter pour se sentir assailli intérieurement par un porc-épic, de l’ouvrir pour avoir le cœur libéré d’une châtaigne en coque, – et il avait une Hispano-Suiza. Puis flambèrent des éclairs de bonheur trop fulgurants pour susciter leur équivalent dans un autre domaine de la joie : un martin-pêcheur, un autre martin-pêcheur, oiseaux intraduisibles. Puis, troisième stade du réveil, l’équilibre s’établit au contraire entre les merveilles de la nature et les avantages secondaires de sa vie courante : il avait à sa droite le soleil couchant, et à sa gauche un fond de bouteille d’absinthe ; il possédait l’été, – rien à faire, l’été était à lui, – et il possédait aussi, dans la faible mesure évidemment où les objets nous appartiennent, un moulinet Graham pour les truites… Mourir, en vivant ainsi cent ans, mille ans !

Les derniers coups de feu retentissaient dans cette campagne dépeuplée en paysans, surpeuplée en chasseurs et qui n’avait gardé d’invariable que son contingent de poètes. En sécurité près de Gérard, les petits animaux familiers lui adressaient ces signes de confiance qu’il leur faut bien, en temps d’ouverture, réserver aux pêcheurs. Les grives, les râles, les oiseaux qu’engraisse l’automne, se posaient près de lui sans que leur jabot les fît encore basculer. Un ramier voleta au-dessus de sa tête, et lui apprit toutes les modulations de la langue la plus tendre, la seule que son aïeul n’apprit point aux apôtres, celle des ramiers :

— Ô coulomb ! ô palombe ! lui criait Gérard, dans le dur langage des hommes.

Il était temps d’aller lever les balances. Déjà, sauvée par cette sieste trop longue, la génération des jeunes écrevisses non méfiantes avait mangé son saoul et se retirait devant les mères prudentes et rabâcheuses, désormais rassurées. Du geste dont le scorpion qu’agacent les enfants retourne vers soi sa queue, enfonce en sa tête son dard, et immole son heureuse vie de scorpion, Gérard éleva son bras gauche, l’arrondit, porta contre ses yeux sa montre-bracelet, et tua sa plus belle minute. Il se dressa sur son séant, et ce mouvement suffit pour que rien en lui ne s’équilibrât plus, paille et fiancée, soleil et absinthe. Il se recoucha : on ne retrouve pas deux fois son empreinte dans le bonheur, le chardon était maintenant sous sa tête. Il se leva… C’est par un effort de ce genre, voilà mille ans, qu’un de ses ancêtres, tout nu et chevelu, ancêtre aussi de Guizot, avait arraché sa conscience à celle de la nature… Les prés, l’eau fugitive, cette distribution d’amarante par le couchant à chaque arbuste figurant, donnèrent soudain à Gérard ce qui ne lui était venu jusqu’à ce jour que par la vue des grands mariages : l’orgueil de sa condition d’homme. Par un de ces calembours qui articulent hypocritement tous les traités de métaphysique, il passa cette minute divine à rien de moins qu’à sa divinité. Il ne put s’empêcher de sourire à l’idée qu’un dieu, penché sur un ruisseau, allait pêcher des écrevisses, les accommoder au retour lui-même en court-bouillon, avec du laurier, des carottes, les manger…

Mais Juliette arrivait.

Juliette était maussade, car elle venait de s’éveiller, au contraire de Gérard, avec l’impression que notre planète est encore en travail de contraction, et l’homme une sorte d’insecte. La terre surtout lui semblait tremper encore dans le bain primitif ; les sources, les ruisseaux n’étaient que sérum. Cela lui tournait le cœur. Elle avait dû pousser une barrière fraîchement peinte, lutter en pleine crise de confiance avec la terre contre une série d’objets ridicules dont les noms même ne sont que des diminutifs, chevillette, portillon, et elle arrivait vers Gérard dégoûtée, comme aucun humain ne le fut avant elle, des vêtements, des loquets, et de la parole articulée. Si bien que tout ce que purent les fiancés fut de diriger la conversation sur les écrevisses, dont Gérard se considérait le frère par orgueil, elle la sœur par humilité, et ils levèrent les balances, – d’où la génération des écrevisses prudentes, maintenant rassasiée, achevait de disparaître sous la pression des étourdies, affamées derechef, et vouées d’ailleurs, par définition, à la mort. Juliette, pour que je ne sais quelle enquête chimique, conduisait Gérard sans qu’il s’en doutât aux places les plus ensoleillées ou les plus sombres, y écoutait sa voix, y observait ses gestes, non sans y éprouver aussi par la même occasion le diamant de sa bague de fiançailles. Alors qu’elle-même se sentait ce soir de nature interstellaire, elle trouvait à la parole de Gérard un timbre terrestre qui le situait aussi impitoyablement sur cette planète qu’un accent bordelais vous situe à Bordeaux. Rien de plus terrestre aussi, cet été, que les vestons à martingale. Impossible avec ce veston de loger Gérard sans scandale dans aucun de ces espaces où elle, Parisienne du firmament, pouvait indifféremment circuler. Impossible de situer ces chaussettes dans Sirius, cette moustache dans l’étoile du matin. Certes l’astre sur lequel Gérard convenait encore le mieux, avec sa ceinture à initiales, ses boutons de manchette à blason, c’était celui des lapins russes, de Guizot, de Thiers, et de la Tour Eiffel. Juliette eut le sentiment qu’elle allait épouser, qu’elle aimait, l’homme le plus provincial de l’infini, et deux pleurs coulèrent sur son visage où rien n’avait été prévu pourtant pour l’écoulement des larmes.

 

— Quel bel air sec ! disait Gérard.

Il est ridicule pour deux fiancés, se disait Juliette, d’avoir leur premier malentendu à propos de l’humidité de la terre. Mais tant pis. Gérard l’a voulu. Je réalise ce soir mon projet.

— Vous dites, Gérard ?

— Quel bel air sec !

Comme je suis inconséquente, pensait encore Juliette. Je me sens en ce moment au-dessus de toute loi divine et humaine, et Gérard m’irrite en contrevenant aux décrets des gardes champêtres, en ne rejetant pas au ruisseau les écrevisses inférieures à la taille légale, en pêchant avec les balances à filet étroit. Voilà qu’il chave ! Pourquoi cet accroc aux lois préfectorales me meurtrit-il le cœur ?…

— Tu dis, Gérard ?

— Il y a de la poussière sur ce ruisseau !

Maintenant ils revenaient, Juliette par la route, Gérard par l’accotement, et c’était seulement les pas de celle qui pesait si peu, ce soir, sur le monde, que l’on entendait. L’oiseau le plus silencieux d’Auvergne, le râle d’eau, poussait sa plainte hebdomadaire ; l’arbuste le plus rigide du Massif Central, le genièvre, frissonnait. Gérard savourait cette résonance inhabituelle de sa campagne, dans laquelle d’ailleurs les fleurs tout spécialement inodorantes embaumaient cette nuit, le dahlia, la marguerite, et où brillèrent soudain les objets ternes par nature, granits et troncs d’arbre. Ainsi, grâce au fracas des chouettes, aux effluves du bleuet, à la transparence des ardoises, le bonheur montait dans son âme par des chemins neufs, et il n’était pas loin de se croire de nouveaux sens, ouverts aux places de son corps les moins sensibles, gras de son bras, ou clavicule. Jusqu’à son squelette qui prenait à son compte les mouvements des poumons et du cœur. Gérard se sentait ému d’une angoisse qu’il n’avait connue qu’à la veille des baccalauréats, car chaque lueur, chaque bruit l’appelait comme une convocation, à laquelle il n’avait pas toujours le sentiment de répondre par l’émotion juste. Des chauves-souris s’engouffraient entre eux deux, revenant, puis repassant, ne cherchant pas d’autres arches à cette nuit que des arches humaines. Gérard songeait que les braconniers cachés dans les joncs, entendant leurs deux voix et le seul pas de Juliette alourdie par les filets, pouvaient croire qu’elle le portait dans ses bras. De sorte, aussi silencieux qu’un fiancé nageant le long de la digue où se promène sa fiancée, qu’il nageait dans la nuit, dans l’estime du monde, dans l’honneur humain, et un désir de beau mobilier, de vaisselle de style, et de pièces de forme l’inondait. Toute pression du soir, chant de rossignol, bétail éclairé dans l’étable par une lanterne, ouvrait en lui un casier où étincelait, en porcelaine du XVIIIe siècle surtout, un magnifique objet usuel. Toutes les étapes successives de la lutte de Paris, de Sèvres, de Vincennes à la recherche de la vraie pâte tendre, il les parcourut sur un chemin sentimental et parallèle, à la recherche de la tendresse elle-même, à l’aide de ce crépuscule, avec parfois un attendrissement subit et déréglé pour les monogrammes dans le Vieux Rouen… Bref, c’était un jeune homme vieux de vingt ans, près d’une jeune jeune fille de vingt mille ans ; c’était la province.

L’oncle de Juliette attendait les pêcheurs à l’entrée du parc, assis sur le banc d’où il tirait tout gibier et qu’on repeignait à la hâte dans les trois seuls jours de l’année où aucune chasse n’est permise. Il donna à leur vue tous les signes que doit provoquer un passage de fiancés. Il les visa de sa canne, il s’embrassa bruyamment la main. L’oncle de Juliette, dont il ne sera plus jamais parlé ici, était un de ces personnages à peine épisodiques, qui ne jouent dans les romans aucune espèce de rôle, mais qui, bien plus que les héros, inspirent le désir irrésistible de connaître la date et le jour de leur naissance, tous leurs prénoms, leurs principaux vices, et naturellement, avec plus de détails encore, tous les faits, gestes et signes particuliers de leurs ascendants. L’oncle de Juliette était de la ville de France où les chapeliers fixent de petites glaces au fond des chapeaux pour que le possesseur, en visite, puisse corriger sa toilette. Né le 21 février 1857, quand il était privé de son chapeau, il avait pris l’habitude de regarder la paume de sa main. L’oncle de Juliette ne bégayait pas, ne zézayait pas, ne zozotait pas. Confirmé le 12 juillet 1859, du doigt léger de Mgr de Valloux, sur la joue encore rouge où son oncle… (l’oncle de l’oncle de Juliette, autre personnage plus épisodique et plus insignifiant encore, mais ne nous laissons pas entraîner), il n’avait d’autre originalité que son affection pour les traîtres célèbres. Il leur avait réservé son parc. La plupart des allées en étaient dénommées d’après ceux qui ont trahi avec quelque éclat le devoir, la patrie, la religion, et chaque année il élevait dans quelque rond-point, choisi au prix de gros sur le catalogue d’un marbrier funéraire, un monument. À droite du banc des bécasses c’était, par exemple, la stèle brisée de Jean de Ligny, qui livra Jeanne aux Anglais. Dominant la cressonnière, le monument de Judas, petit obélisque en granit des Vosges à oreillettes de fonte auxquelles il attachait son chien, le transformant d’ailleurs ainsi en monument de la fidélité. Sur l’île, entre les ifs, le bélier égyptien dédié au Connétable de Bourbon, le plus respecté et le plus choyé, car il était originaire du pays. À part Judas, en somme, et Talleyrand, presque tous des militaires. Le long du canal, quelques colonnades vouées non plus aux traîtres, mais aux traîtrises et félonies, aux abstractions : renversement des Alliances, conduite des Saxons à Leipzig, dissolution du cabinet Leygues. Sous tant de sarcophages, pierres et buttes, ne reposait qu’un seul corps, celui d’un paysan du bourg, insoumis, mais revenu mourir au pays et que le curé avait expulsé du cimetière. Le parfum de l’enfer flottait sur ce clos mi-bourbonnais mi-auvergnat, inscrit entre le sombre Puy Chopine et le plomb de Chantelle, et qui correspondait exactement par ses locataires à l’un des cercles de Dante ; mais, au lieu des âmes incolores des réprouvés, volaient des faisans, que l’oncle félicitait tout haut d’avoir trahi les Indes, des paons, infidèles à la Perse, et plusieurs fois l’an l’oncle de Juliette, président de philharmonique, y faisait jouer des polkas et mazurkas de sa composition intitulées Waterloo ou Azincourt… Car les défaites étaient pour lui des trahisons du sort. Tel était l’oncle de Juliette, personnage épisodique s’il en fut, qui réclamait, fidèle à ses traîtres, d’être enterré dans son propre parc, dont je puis donner les dates complètes d’état civil, puisqu’il vient de mourir au début de ce mois, le 7 juin 1924, et dont il ne sera plus jamais parlé, et nulle part.

L’oncle de Juliette, quand le dîner eut pris fin, l’accompagna jusqu’à sa chambre, séparée de la sienne par la bibliothèque. Ainsi tous deux dormaient chaque nuit, écoutant les soupirs de l’autre, songeant à la vie de l’autre, chacun à travers ce qu’il croyait son affection et qui était un peu sa culture et ses lectures, elle à travers une cloison de Racine, de Beaumarchais, de Baudelaire épiant les rêves d’un vieillard, et lui ceux d’une jeune fille à travers Eugène Sue, Voltaire et Pixérécourt. Juliette se mit à sa fenêtre, tout juste au-dessus de Gérard, qui de son balcon, à la vue de la Voie Lactée, avait soudain l’idée des inflexions futures du Lunéville. La campagne était assez silencieuse pour que le vol des hiboux y devînt perceptible. Arrêtés pour la nuit dans la migration qui les avait amenés en moins de deux mille ans au Limousin, les châtaigniers, la dernière racine encore levée, portaient sur eux-mêmes leur ombre, car la lune était montée aussi haut que peut monter la lune. Tous les diamètres entre les constellations étaient d’ailleurs cette nuit-là tendus à craquer. La route aussi était tendue d’Aigueperse à Randan, et tout chariot, toute bicyclette qui s’y risquait, y résonnait, y grésillait, attaquait le cœur. Repoussant ses volets doucement, comme Noé les volets de l’arche le jour où les eaux commencèrent à baisser, accoudée sur les jasmins de la barre d’appui dont les branches poussaient cette nuit-là assez vite pour s’enrouler peu à peu autour de ses bras et de sa tête, inondant Gérard, précisément à chaque mouvement d’humeur contre lui, à la fois de leur pollen et de leur parfum, Juliette, à travers le Cantique des Cantiques et Laure d’Émile Clermont, voyait l’Auvergne s’élever, – et, à travers Paul-Louis Courier, entendait l’onde craquer des allumettes sous son lit, non par peur, mais pour en chasser les mouches qui s’y cachaient le jour comme des voleurs. Le clair de lune caressait la terre qui semblait sortir en effet d’une de ses crises de l’Ancien Testament et dont l’aspect biblique tournait au néo-alexandrin. Lasses d’avoir bondi comme des agneaux, les collines dormaient comme des génisses ; fières d’avoir bondi comme des béliers, les montagnes luisaient comme des taureaux. Une jeune fille ne peut guère soutenir au clair de lune un duel avec la terre. La planète traversa soudain le cœur de Juliette comme une balle.

Mais c’était trop tard. Sa décision était prise.

Car tout ce bonheur qu’elle avait, cet oncle qu’elle avait, ce fiancé, ce Baudelaire qu’elle avait, ce beau domaine, tout cela lui semblait depuis quelques jours être un point d’arrivée, pas un point de départ. Il lui semblait, tant elle était ce soir insensible, qu’elle avait à délivrer, elle ne savait où, la vraie Juliette qui viendrait redonner du goût à cette nuit et à cette nature. Il y avait à délivrer Juliette de tous ceux qui la tenaient, sans le savoir d’ailleurs, emprisonnée. Ou plutôt il lui fallait rassembler pour la nuit de noces toutes ces Juliettes données par elle à des passants, à des inconnus, à des jeunes gens dont quelquefois elle avait entendu seulement le nom, parties d’elle à ces heures de demi-clarté ou de demi-désir propices aux matérialisations. Elle pouvait les retrouver, elle était soigneuse ; c’était la jeune fille qui avait perdu le moins de mouchoirs en sa vie ; elle avait noté sur un carnet les possesseurs de tous ces doubles d’elle-même laissés comme un manteau à des mains étrangères et qu’elle sentait parfois réunis sur elle à la veille des semaines tristes, comme les mille peaux sur l’oignon quand l’hiver va être froid… Ainsi celle qui poursuivait Hélène avec le plus d’amour et de raison, en Troade, en Égypte, fut Hélène elle-même. Ah ! qu’il serait doux dans un mois de retrouver Gérard, qui au-dessous d’elle maintenant dormait, aussi paisible et content que Pénélope, alors qu’Ulysse n’avait rien dit encore des images de lui-même qu’il avait déjà projetées chez les filles de Lycomède, chez Circé, et chez Calypso !

De sorte que le lendemain, alors que Gérard faisait sa barbe, après avoir au réveil, sous ses draps, équilibré ses joies comme après sa sieste (il avait deux orteils qui se voulaient du bien, et une maison en Provence ; il avait un moineau pris dans les rayons du volet, et une fiancée riche et pure nommée Juliette), il trouva sous sa porte le billet suivant :

 

— Adieu pour un mois, Gérard. Je prends le train de 8 heures 20. Je t’aime et dans un mois je serai ta femme.

 

On ne saurait croire quelle grande peine peut équilibrer un simple coup de rasoir maladroit. Le premier soin au monde, même quand siffle le train qui emmène votre fiancée, ce n’est pas de courir à la fenêtre, c’est de courir à la glace, de sécher votre sang.

CHAPITRE DEUXIÈME

La série des montagnes du Morvan, puis les collines du Gâtinais maintinrent dans la direction du Nord la voie ferrée, et les alpilles de Combs-la-Ville, puis le contrefort de Charenton la dirigèrent irrévocablement sur Paris. Dans le wagon Juliette relisait la première page de son carnet. Jamais depuis son enfance elle n’était passée près d’un carrefour de sa destinée sans en noter les abords. Jamais elle n’avait laissé disparaître, sans se ménager un recours, l’humain qui aurait pu, le cas échéant, devenir son mari. Le carnet lui permettait, pendant qu’il était temps encore, d’approcher, de voir, de toucher les sept ou huit existences qui eussent été sans Gérard ses existences possibles. Depuis quinze ans, d’une écriture qui avait changé mais d’une encre invariable (car il y a deux pensions mais un seul papetier à Aigueperse), Juliette avait noté tous les points de repère qui lui permettraient de retrouver un homme à peine entrevu. Astucieusement, en se rendant invisible et modeste, au lieu de suivre l’exemple des myopes qui ôtent leur lorgnon dans le voisinage d’une jolie femme pour paraître plus beaux, et se privent ainsi de la voir, elle avait tout observé, tout transcrit, et il lui semblait partir pour lever, dans Paris, des balances tendues depuis son enfance…

— Je suis, disait la page 21 du carnet, au théâtre de Vichy. Les deux dames mes voisines, pendant le spectacle, se sont mises à rechercher l’homme le plus parfait qu’elles aient connu. M. Fallière est dans la salle. L’une est très âgée. L’autre est jeune, et revient d’un voyage au Turkestan. Voici l’entr’acte, et soudain, les mille spectateurs disparaissent, me laissant seule avec ces sorcières qui vont me donner le secret de ma vie. Si l’on excepte le duc de Massa et un petit chef de gare russe nommé Samov, à la station même de Samarkand, l’être le plus parfait est un jeune homme qui n’a quitté que d’hier leur hôtel. Je le manque d’un jour. Une nuit a été la cloison entre nos deux existences. Il s’appelle Rodrigue. Il est milliardaire. Il a une automobile Bollée. Il continuera, disent-elles, l’élevage des bêtes bizarres qu’élèvent ses parents. Je n’ose regarder la dame jeune, mais j’apprends par cœur le visage de la dame âgée…

Encore malhabile, Juliette marquait les croisements de sa destinée de repères bien volages ou bien périssables, présence d’un Président de la République, d’une voiturette Bollée, d’un visage voué à une mort prochaine. Toute la description du visage de la vieille dame suivait, en effet, avec chaque ride, chaque bijou, – description passionnée, car Juliette croyait décrire ainsi le transparent d’un visage jeune et inconnu. Suivait même la description de certains chardonnerets, car elle avait rencontré la jeune dame le lendemain au parc, près d’un massif où nichaient des chardonnerets moins jaunes que les autres, aux œufs plus ovales, avec des crêtes vertes, dont elle avait recherché la variété dans le Larousse, écouté le cri, et qu’elle aurait reconnus ainsi les yeux fermés… Tel était le hasard qui avait lié Juliette, plus que toute autre jeune fille, aux animaux féroces. Tout le long de ses études secondaires, à cause de Rodrigue, le tigre, le jaguar avaient trotté comme les animaux de Perrault le long de ses études primaires. Cher mari, qui au lieu de recourir à notre système métrique comptait par bonds de jaguar, par foulée d’hyène, par longueur de boa ! Cher amant, qui, au lieu d’équations et de monômes, intervertissait dans les cages l’ordre du loup et des panthères ! Les premières leçons d’art, de peinture, de sculpture servirent seulement pour elle à embellir, à fortifier dans son imagination les formes, les fourrures et les griffes des fauves. Toute la nourriture généreuse que lui donnait la pension Formot profitait à une ménagerie immense. Toute cette pression de science qui élargit aux yeux des élèves Balzac, Hugo et Napoléon, pour elle gonflait à éclater les onces de Néron et le lion d’Androclès. Tout oiseau un peu coloré qui l’effleurait, tout chat un peu tendre qui sautait sur elle, étaient un message, étaient échappés à son premier amour. Cher René, qui pouvait à la minute, simplement en poussant la porte de son jardin, contrôler sur les intéressés le sophisme de la tortue, le daltonisme du buffle ! Quelles réponses vigoureuses et naturelles elle faisait aux inspecteurs généraux, qui croyaient son cerveau hanté de la lymphatique ménagerie scolaire, sphinx, griffons, ou licornes. Ils s’étonnaient, ils ne savaient pas que l’étalon de vitesse était pour cette jeune Auvergnate le goéland, de force le grizzly ! Tel était celui qu’elle avait, au seuil de l’enfance, marqué avec Fallières et des chardonnerets, et dont elle essaya, dès l’après-midi, de découvrir l’adresse à la Société protectrice des animaux.

Le secrétaire était là, qui brossait une dépouille d’oiseau de paradis et la collait sur un mannequin. Il la maintint des deux mains, pour que la colle prit, comme jamais ne fut maintenu oiseau de paradis vivant, là-bas en Nouvelle-Guinée, après sa capture au piège.

— Éleveur d’animaux bizarres ? répéta-t-il. Expression bizarre, Mademoiselle ! J’ai vu des hommes bizarres. J’en ai vu par milliers. Jamais une seule bête, si vous appelez bizarre, comme moi, l’être qui agit en non-conformité avec sa nature, qui dénonce le contrat conclu avec l’espèce. Un banquier, par exemple, est bizarre, qui accepte qu’on le paye en papier, au lieu d’or. Je vous serais vraiment obligé, Mademoiselle, de me citer des bêtes bizarres.

— J’avais pensé, dit Juliette rougissante, des tapirs, des agoutis…

— Vous me répondez, Mademoiselle, par ce chien de Saintes qui va matin et soir tirer la cloche de l’église. On en fait grand bruit, parce que Saintes est la première paroisse où ait été sonné l’angélus. Moi je trouve bizarre, non le chien, mais le curé qui permet ce scandale.

— Mais enfin, dit Juliette, un tatou est un animal bizarre, on ne peut pas dire le contraire !

— Un banquier, oui, Mademoiselle. Pour le tatou, vous tombez mal : je suis inspecteur de la Société, je visite les fêtes foraines, et depuis six ans je vois justement une fois par semaine un couple de tatous qui creuse sans arrêt le sol pour fuir sa lampe d’acétylène, regagner le soleil des Incas. Le barnum les présente comme deux animaux qui recherchent les trésors, affolés par tous ceux que recèlent Pantin et la Roquette. Ils ont eu la semaine dernière un fils. Toutes les petites encoches de son test pour scier le schiste mexicain sont déjà visibles. Tout son vertex pour écarter la fourmi colombienne est déjà constitué. Les soixante boucliers de ses lombes sont déjà articulés pour écraser le manioc bolivien. On peut déjà le lâcher impunément dans le continent pour lequel il fut créé. Je défie n’importe quel banquier de Paris de me montrer un fils aussi rapproché de l’archétype. N’insistez pas, Mademoiselle. Vous êtes jeune. La bizarrerie des hommes vous réserve des surprises. Savez-vous ceux qui chantent le plus chez les hommes, qui chantent le plus en chœur ?… J’ai habité près d’un orphelinat, ce sont les orphelines…

Il se leva. C’était un vieillard, qui n’avait pu, au cours d’une longue vie, apprendre à s’habiller. Ou plutôt il paraissait habillé de l’intérieur ; ses chaussettes mordaient sur son pantalon, qui lui-même mordait sur le gilet. Comme il saluait Juliette, ses bretelles cassèrent. Ah ! comme les vêtements seraient plus commodes et ajustés si, au lieu de les enfiler, on les collait au corps avec la colle adoptée dans les succursales de la Société protectrice pour les dépouilles d’oiseaux de paradis !

Il est doux, pour une âme bien née, de gravir pour la première fois les pentes de Sainte-Geneviève, et de découvrir, ombragées de branches profanes qui dépassent de vieux murs et connaissent tout de la vie et des scandales de la rue alors que le tronc de l’arbre lui-même vit au milieu des séminaristes, les sources tranquilles de ces lignes d’autobus qu’on ne voit généralement que bruyantes et gorgées par leurs affluents. Juliette allait à l’École Normale Supérieure, sur les conseils du secrétaire. Aux alentours du Panthéon, tous les lycées ou pépinières où s’élèvent ceux qu’on enterrera sous ce dôme étaient ouverts et leurs pensionnaires en vacances. C’était les vacances. Pas un seul futur sauveur de la patrie, pas un futur inventeur de rythmes, pas un seul futur parrain de métal et d’astre, qui ne fût en ce moment jusqu’au cou dans la mer, ou attaché à un guide par une ficelle. La girouette du Panthéon n’indiquait guère qu’à J.-J. Rousseau, qu’à Berthelot, que le vent soufflait du sud. Aux terrasses des tavernes, de beaux Anglais regardaient Juliette. Par un réflexe de sa coquetterie, n’ayant jamais mis de rouge, ni de poudre, ni sur son visage de fausse indifférence, ne sachant trop comment répondre aux regards de désir, c’étaient ses sentiments que Juliette fardait. Jamais bel Anglais n’avait regardé âme plus poudrée, pudeur plus distinguée, dévouement à la vie mieux sanglé. Juliette allait, engourdie par le soleil, dans l’incapacité absolue, – tant le fait de n’être pas gaucher prime tout sous le regard des jeunes Anglais, – de ne pas prendre la première rue qui s’offrait à sa droite. Bien lui en prit. Tourner à gauche l’eût menée à Polytechnique, alors qu’elle trouva soudain Normale sous ses pas.

L’École normale était entr’ouverte, comme le sont aussi, la nuit et le dimanche, le Palais et le Quai d’Orsay, la République exigeant que tout citoyen puisse se jeter à quelque heure que ce soit dans la science, la justice, et la politique étrangère. Après avoir traversé une première cour carrée où le passant était épié par les soixante bustes des grands hommes qui surent le mieux observer, Lavoisier, Cuvier ou Chevreul, puis un jardin bordé par la rue Claude-Bernard et où tout promeneur était épié, plus scientifiquement encore, par soixante concierges, Juliette parvint à l’enclos où l’observation semblait cette fois personnifiée par un jeune homme, qui étudiait au microscope, sous l’auvent d’une baie ouverte, et qui riait. C’était le préparateur en sciences naturelles de l’école, et l’homme dont le rire était commandé par la tragédie la plus minuscule de la création, quoique la plus longue en durée car il surveillait sur un fragment d’étamine le mariage de l’Ardisia crispia, qu’il faut deux ans pour féconder. Juliette lui posa sa question sur les éleveurs d’animaux bizarres, mais il essaya de la détourner vers le règne végétal, feignant d’entendre par animaux bizarres les animaux les moins mobiles, comme le brochet ou l’huître, et, par analogie, les végétaux migrateurs. C’est ainsi, lors de l’agrégation, que son maître l’avait lui-même détourné de la zoologie vers la botanique, et il tenta de convaincre Juliette. Que ne lui raconta-t-il pas des plantes ? C’est chez elles seules, affirmait-il, que Juliette trouverait la bizarrerie, l’étrangeté, la folie. Elle ne pouvait imaginer à quelles opérations les fleurs peuvent se livrer et complaire, infidèles s’il en fut aux promesses faites à l’espèce. Avec son cinématographe, il montra à Juliette l’éveil des étamines chez les végétaux dioïques, l’alliance avec lui-même du Zinnia. Il sortit d’une serre la plante la plus sensible qui existe, le Cephalea lolana, qui jette par ses fleurs un jet d’eau quand on la tourmente, la plante qui pleure. Aucun contrat de l’espèce pourtant n’a jamais obligé une plante à pleurer. Il chatouilla le Cephalea d’une paille, les larmes vinrent à ses propres yeux. Il lui décrivit aussi la criée des dahlias à Booskop, en Hollande, l’aiguille se mouvant sur un cadran avec des numéros éclairés par les lampes rouges qu’actionnent les acheteurs, tout cela dans le silence, un peu tristement, comme si les dahlias s’achetaient eux-mêmes. Il s’emporta. Tout ce qu’on peut dire pour inspirer à une jeune fille le dégoût des êtres qui boivent le Dubonnet, qui mangent de la blanquette à l’ancienne, et surtout, quelle impuissance ! qui marchent, et l’amour des êtres qui communiquent entre eux non par des cris mais par des lianes, non par des serrements de main, mais par des mélanges d’ombres, le dégoût des vésicules, des ventricules, l’amour des tissus, des pollens, fut avancé par ce jeune homme, d’ailleurs agréable, et dont les yeux, une fois privés de microscope, semblaient des organes exclusivement destinés à voir chez le prochain les qualités végétales et morales. Tout ce que peut dire en faveur des petits cynips, ces insectes qui se chargent de tout dans le mariage du figuier, un homme qui voit que vous êtes franche, bonne, indomptable, avec des tendances à la sensualité, fut dit par le préparateur, et il alla jusqu’à couper pour Juliette, en disant d’ailleurs que c’était la fleur qui fleurit tous les siècles, la fleur qui fleurit tous les lustres. En vain : Juliette se leva, non sans la pensée qu’il serait doux, dans une dizaine d’années, de rechercher, de retrouver ce jeune et charmant botaniste. Elle nota son nom sur le carnet, s’arracha au petit jardin avec l’énergie du premier animal quand il cessa d’être plante, et partit, surveillée de loin par le préparateur de minéralogie, aujourd’hui sans aucune, sans aucune chance.

Le soir était venu, Juliette redescendit la colline. Peu voyageuse, elle n’avait pas le sentiment de contempler Paris, mais d’être contemplée par lui et par chacun de ses édifices. Devant chaque coupole, chaque clocher, comme devant des microscopes géants, elle se sentait traversée et jugée par un siècle, une vertu, et son squelette, et les parties stables de son âme étaient différents pour chacun de ces radiums. Même devant les monuments dont elle attendait le moins qu’ils l’intimidassent, l’institut océanographique, la Tour Eiffel, – la Tour Eiffel surtout, d’un œil qu’elle s’apprêtait à colorer pour la nuit, – Juliette sentait sa vie et ses secrets à vif. Elle essaya de jouer au plus fort. Comme l’alouette qui n’a d’autre recours que de se poser sur le canon du chasseur, elle alla se placer au centre même du Panthéon, puis devant le tombeau de Victor Hugo lui-même ; elle allia une minute, pour résister à cet examen des édifices illustres, sa jeune vie inconnue aux fantômes de tous ceux qui avaient en France répondu personnellement au Créateur, et qui allongés maintenant dans la crypte semblaient (au contraire de ceux de Saint-Denis, issus d’un seul ancêtre) les ascendants d’un monarque encore à naître. Elle erra parmi ces grandes ombres, chaque vertu et chaque talent en elle décolorés par leur formidable vertu et talent correspondants, sa pauvre sincérité par celle de Rousseau, son petit talent d’impromptu par celui de Voltaire, son habileté à l’aquarelle par celle de Puvis, et elle se sentait un pauvre insecte translucide. Certes, elle avait conscience de posséder une vertu irréductible, qui était la vie. Mais, par modestie et par pitié, elle évitait devant les sarcophages tout geste qui eût pu la montrer trop vivante, et elle sortit du caveau à l’anglaise comme si, venue pour toujours, elle avait oublié là-haut son sac ou son mouchoir.

Elle y avait oublié le soleil, le Luxembourg. Elle s’assit dans le jardin. Chaque vivant, chaque passant redonnait à son âme l’opacité première. Elle retrouvait avec amitié ces plantes jadis indifférentes, ces arums, ces ricins, ces fuchsias rencontrés tout à l’heure à l’École normale et qui ne la transperçaient d’aucun regard, à part un camélia, – en quoi un camélia est-il un édifice ? – sur lequel elle dut poser sa main comme sur les yeux d’un curieux. Les semences jetées dans son âme par le petit préparateur germaient d’ailleurs déjà : de grands platanes avaient poussé pour elle depuis son dernier passage, des rosiers embaumés. La garde républicaine avait terminé son concert, et la foule se distribuait, selon l’effet qu’a sur elle la musique militaire, entre les statues et les eaux. Ce fut l’heure où Juliette, trompée depuis vingt ans par la manie de son oncle et qui n’imaginait plus qu’un obélisque ou une stèle fussent consacrés à d’autres qu’à des traîtres, effleurant une statue d’un regard machinal, vit un visage souriant, s’approcha pour voir l’inscription, et lut : Théodore de Banville. Ce n’était pas Iago, ce n’était pas Ganelon, c’était Théodore de Banville. Elle se leva. Elle caressa le premier visage de pierre qui personnifiait pour elle une vertu ; elle parcourut libérée ce jardin où les félons s’appelaient enfin Zénaïde Fleuriot, Ferdinand Fabre. La race des hommes de pierre était soudain régénérée. La race des hommes de chair y gagna. Chaque être vivant assis ou debout sur la terrasse parut un petit monument élevé à lui-même. Confiante à nouveau, Juliette descendit à grands pas vers la Société d’acclimatation.

M. Guillet, le vice-président, était assis devant son courrier du soir. Les lettres étaient nombreuses, car il venait d’être guéri miraculeusement d’une péritonite et les correspondants des sociétés d’acclimatation du monde entier le félicitaient. Chacun, en cadeau de convalescence, lui annonçait sa dernière trouvaille en animaux, en insectes, ou en légumes inconnus et la lui dédiait. L’univers, en l’honneur de cette fistule, avait jusqu’à ce soir pavoisé trente-cinq nouvelles variétés d’êtres, dont douze comestibles. De chaque continent s’élevaient, à la gloire du vice-président Guillet, une saveur nouvelle, des cris inédits. Aux îles Samoa, aiguille avalée le siècle précédent, le serpent Baya disparu des Indes depuis Dupleix était ressorti de la planète. Du flanc meurtri de M. Guillet, pour le paradis des naturalistes, avaient ainsi surgi l’Hydropotos parisiensis, le Cervus Guilleti, la Lymphea peritonitanea, et que ne surgirait-il pas, pensait mélancoliquement le convalescent, de la terre remuée au jour prochain de sa mort ! Il écrivait justement au tableau tous ces noms latins nouveaux, ces litanies qui n’avaient jamais encore été ni chantées, ni même prévues pour aucun personnage divin, quand Juliette entra avec une rose à son corsage. C’était une rose commune. M. Guillet la regarda un moment comme une rose nouvelle. Cela lui était arrivé d’ailleurs toute la journée pour les œillets, pour la salade. Quelle forme nouvelle de la vie de cette jolie fille apportait-elle ? Il vint l’écouter de tout près, comme si elle allait lâcher un écureuil. D’ailleurs il y avait des grillages aux fenêtres ouvertes, non pas que M. Guillet eût des enfants en bas âge, mais rares étaient les humains qui pénétraient dans ce local sans un petit jaguar dans un panier ou un oiseau dans leur poche.

Juliette expliqua quel jeune homme elle recherchait, et donna les repères fournis par les deux dames, initiale du prénom R…, du nom B…, parents célèbres dans l’art d’élever les animaux bizarres. Juliette se défiait des hommes ; elle ne se sentait pas sûre au milieu des animaux ; d’où vient qu’elle se trouvait tellement à l’aise au milieu de ces hommes voués aux animaux ? Car M. Guillet n’était pas seul. Il y avait avec lui les trois êtres humains dont les empreintes digitales peuvent se rencontrer le plus fréquemment sur les bêtes malades, herbivores ou carnivores. Il y avait là le secrétaire de la Société de protection, du corps duquel venait de jaillir un nouveau vêtement, encore pris dans le faux col et le caleçon, un pardessus à boutons cousus à l’envers. Il y avait là M. Du Loas de Ray de Marne-Xaintrailles, ruiné mais épanoui, affamé mais gras, qui signait maintenant Duloasderay-Demarnexaintrailles, car son nom était le miroir de sa vie, qui n’avait guère été qu’une longue série d’apocopes, qui avait été la contraction misérable d’à peu près autant de beaux sentiments qu’il avait de titres ; et, à mesure, faute d’argent, de chance et d’amour, que sa loyauté fusionnait avec son goût pour la bonne chère, son courage avec le non-ressemelage de ses souliers, il laissait le nom de son aïeul Loas, ami de Blanche de Castille, se fondre avec le Ray de l’Ogre, et celui du compagnon de Jeanne d’Arc avec le Marne de Pépin. Il en était aujourd’hui à se demander s’il n’écrirait pas son nom en un unique mot, car sa vie éculée, sa misère uniforme correspondaient assez à Duloasderaydemarnexaintrailles. Et il y avait aussi là un vieillard, qui n’avait pu se venger sur son nom des infortunes de sa vie, car il s’appelait By, auquel des malheurs particulièrement choisis, mort d’une femme adorée, mort du fils unique, avaient laissé seulement l’apparence d’un être accablé de menus et légers accidents, bousculade, tuile sur l’épaule, et que les plus épouvantables malheurs avaient seulement marqué de plâtre et de cambouis. D’une timidité telle que lorsqu’il avait demandé un numéro au téléphone, on ne le voyait plus, il s’enfuyait de honte, il devenait plusieurs heures invisible. Tels ils étaient tous quatre, qui se croyaient réunis par l’amour du canari huppé, et qu’assemblait en fait l’amour pour les trois autres, l’amour pour ce qu’il y a de plus digne dans l’humanité et de ce que la vie a traité le plus indignement. Ils s’étaient réunis aujourd’hui pour protester contre l’usage fait par les spirites des canaris huppés, race spécialement résistante, dont Eusapia et Éva comprimaient un représentant dans un recoin de leurs voiles ou de leur corps, et le délivraient, quand elles prétendaient ramener leur double astral des Indes ou de Madagascar. Béni soit le canari huppé, qui avait été prendre chacun sur le quai de l’Horloge, l’un d’eux même, M. By, bien plus près de la Seine, par ses vols jusqu’à cette salle, dernière enclave au monde du Paradis, où se continuait par des croisements entre le canari et le bouvreuil la besogne de création interrompue un samedi à minuit par Dieu. Le secrétaire prenait part à la conversation par des phrases qui n’avaient aucun rapport avec elle, mais qui cependant, mieux qu’un résumé textuel et ainsi que l’argument des chants dans les poèmes épiques, exprimaient le ton général et le niveau des âmes. C’est ainsi qu’après l’exposé de M. Du Loas contre Eusapia, il avait dit :

— Un abbé qui a beaucoup voyagé, avait-il dit, m’a dit : « La mer, c’est comme la confession, terrible ou fastidieux ! »

— Évidemment, avaient répondu ses trois amis, et c’est alors que Juliette était entrée, guidée par un canari invisible.

Je ne vous dirai pas tous les détails de la rencontre, ni comment Juliette en les quittant fut amenée à les embrasser tendrement. À leur vue, elle avait éprouvé cet accès de confiance que l’on n’a guère qu’une fois dans sa vie, et encore à l’égard de personnes peu susceptibles de se moquer des secrets ou de les trahir, l’océan, la première étoile, ou la chanson de l’oiseau dans Siegfried. Un accès de confiance tel que le secret à confier n’en a plus d’importance, cède le pas à des descriptions de meubles anciens ou à des histoires de chasse, et disparaît dans une plénitude de sympathie pour l’univers, pour les antiquaires, pour les dadas, comme le soleil d’été dans son rayonnement.

Eux aussi, mis en confiance, lui racontèrent pourquoi ils avaient manqué leur vie.

— J’ai manqué ma vie par ma faute, avoua M. By. Il m’eût suffi peut-être, pour être heureux, de consulter les statistiques. Mais, avec une femme anémique, j’ai accepté un poste dans le département où meurent le plus de pulmonaires. Avec un fils audacieux, j’ai sollicité mon changement pour le département où l’on compte le plus d’accidents de montagne. Maintenant, enfin, par ironie j’habite la ville où il y a le plus de centenaires. Je sais tout cela depuis peu… La statistique m’a vaincu… J’ai suivi l’itinéraire Nice-Grenoble-La Ferté alors que mon bonheur exigeait Pau, Tours, et le Chemin des Dames.

— J’ai manqué ma vie, dit M. Guillet, parce que je n’ai jamais traité un seul être au monde comme il l’aurait fallu. J’ai traité par exemple les hommes comme on traite les femmes, et inversement. Je croyais les hommes sensibles, ardents, nerveux, de santé faible, je les menais à la musique, je les comblais de prévenances, de flatteries ; je croyais les femmes réservées, musculaires, non susceptibles. Je leur disais leur fait, je les réveillais tôt… De là vient que ma vie est perdue… J’ai traité les chats comme on doit traiter les chiens, j’essayais de les convaincre, je les raisonnais, et j’ai été au contraire plein de réserve et de hauteur pour des chiens qui sans nul doute m’ont adoré. J’ai fait le malheur de ma vie… Celui qui ne sait pas se conduire exactement vis-à-vis de chaque espèce est perdu. Vis-à-vis des antilopes seulement j’ai conscience d’avoir réussi. Elles me suivent, elles me lèchent. Tout cela a commencé le jour où, au lycée, j’ai embrassé le pion qui dormait. Heureux ceux qui ont embrassé la bonne !

— Dans les répertoires des vies de héros depuis saint Louis, dit à son tour M. Du Loas, je crois que les Loas, entre toutes les familles de France, revendiquent le plus fort pourcentage. Mais ils ne peuvent être que héros. Dès qu’un Loas admet un rythme moins rapide, ou une conception moins tendue de l’existence, il doit se rendre au Mont-de-Piété et donner des leçons. Seuls les héros et les saints dans ma famille ont réussi à garder leurs diamants. Seuls les Loas martyrs ont été décorés. J’ai essayé de suivre leur exemple, mais l’intensité d’honneur, de témérité, de vertu qu’il m’a fallu porter et maintenir au rouge pendant trois mois, simplement pour passer mon baccalauréat, m’a découragé pour toujours… Et vous, Monsieur le Secrétaire ?

Le secrétaire prit son temps.

— Quand meurt, dit-il enfin, quand meurt une personne aimée à laquelle vous devez une lettre, si vous êtes égoïste, vous vous en réjouissez. Si vous êtes bon, vous n’aurez de tranquillité qu’après avoir écrit cette réponse !

La phrase du secrétaire, servant, on ne sait pourquoi, de transition entre les trois discours et les désirs de Juliette, amena M. Guillet à chercher dans l’annuaire de la Société le jeune homme parfait. Deux collègues répondaient au signalement. Même âge, mêmes initiales : le fils Belvoir et le fils Blanche-marine.

— Je connais le fils Belvoir, dit M. Du Loas. C’est le contrôleur pour le Harper’s Magazine de toutes les histoires d’animaux. Vous vous rappelez que Roosevelt s’était désabonné après avoir lu dans cette publication un conte du pasteur Burke, d’après lequel les renards se feraient mutuellement des pansements, et Harper ne souffre plus qu’il soit publié sur aucun animal d’affirmation invraisemblable. Le fils Belvoir m’envoie chaque trimestre le recueil des passages qu’il est contraint d’échopper ou de corriger dans les auteurs français. Nos écrivains d’ailleurs passent dans les pays anglo-saxons pour connaître aussi peu les bêtes que les enfants. L’idée que se fait Bourget de la simple chèvre, Maupassant du homard, prétend Harper, dépasse vraiment l’imagination. Harper cherche également un censeur analogue pour les actions des hommes. L’idée que se fait d’eux Jules Laforgue le stupéfie.

— Son prénom ? demanda Juliette.

— Romuald, dit M. Guillet.

Ce n’était pas cela.

— Alors, dit M. Guillet, votre futur mari est le fils Blanchemarine, dont les parents tiennent au Brésil la ferme des serpents venimeux élevés pour les instituts Pasteur ? Je l’ai rencontré chez M. Rollinat, d’Argenton, où il faisait un stage pour étudier l’aspic du Berry, celui-là même, – où les Berrichons vont-ils se nicher ? – qui piqua Cléopâtre. Être charmant, habitué à saisir les bothrops, qui vous touchait d’une main hardie, et juste à la place du bras où la pression vous rendait inoffensif. Pour arrêter l’ami qui médisait, la femme qui commençait à haïr, Blanchemarine les saisissait doucement, et renaissaient l’amitié et l’amour. Il voyait du premier coup d’œil si vous étiez de ceux que l’on calme par le cou, ou par la taille, ou par l’épaule. Une recherche excessive peut-être dans ses souliers et ses chaussettes, peut-être parce qu’il était américain du Sud, mais surtout parce que c’est à la jambe qu’il attendait la mort, piqué à la cheville comme presque tous ses aînés. Les agrafes de ses jarretelles étaient d’or garni de brillants.

— Son prénom ? demanda Juliette rougissante.

— Une fois, interrompit le secrétaire, l’un de mes ancêtres emmena à la Guerre de Sept ans un petit fox nommé Friquet. Il l’y perdit. Quelle ne fut pas sa surprise, la guerre achevée, de voir arriver un beau jour, d’Allemagne, le petit Friquet à sa maison de Touraine !

— Son prénom ? insista Juliette.

— Friquet, dit le secrétaire. Mais il revint avec un collier qui portait en caractères gothiques Bellauf.

— Il s’appelle Rodrigue, dit M. Guillet.

Juliette ferma les yeux. C’était bien son nom. Rodrigue et Juliette ! Elle répéta ces deux prénoms, et tous les prénoms aussi que les poètes croyaient avoir accolés pour l’éternité, se dégagèrent et formèrent des couples nouveaux, Roméo s’unit à Armide, Béatrice à Pétrarque, ô quatre coins des grandes amours, Desdémone au Cid. Rodrigue et Juliette ! Ils étaient enfin mariés, ces deux prénoms que tout romantisme, tout classicisme, que le génie semblait à bout de bras avoir écartés pour toujours ! Avis aux écrivains. Une nouvelle gravitation pour les cœurs était créée.

— Ou plutôt, dit M. Guillet, ah, Mademoiselle, quel chagrin je cause ! Ou plutôt, il s’appelait Rodrigue.

Il s’appelait !… À la menace de cet imparfait terrible, tous les couples dépareillés se reformèrent avec fracas. Béatrice et Dante, Desdémone et Othello reprirent, avis aux Annales, leur perpétuel accouplement.

— Car je trouve dans ce dossier, continua M. Guillet, la lettre suivante qu’on m’envoie du Haut-Paraguay et que mon opération m’a empêché de lire :

 

« Monsieur Guillet,

« Cette semaine a été funeste, car nous avons eu la douleur de perdre notre ami Rodrigue Blanchemarine. Vous savez combien il aimait nos convoyeurs Guarani. Il nous forçait à apprendre leur langue, car il n’y avait aucune chance qu’ils apprissent la nôtre, leur langue qui n’emploie que des mots d’amour et parfois si excessifs que le chargé d’affaires de France au Paraguay dut retirer sa fille de l’école, à propos du simple vocabulaire de la leçon de couture. Les repas, la chasse aux orchidées, la pêche du poisson ferrugineux que l’on attire hors de l’Orénoque avec des aimants, tout n’était ainsi pour nos Guaranis et pour nous que des opérations amoureuses. Soleil, lune, singes trouant le plafond de ces orchidées qui poussent dans les premières fourches de troncs lisses jusqu’à quarante mètres, tout n’était qu’organes et qu’instruments d’amour, et quand il nous arrivait de parler français entre nous, nous éprouvions ce froid qui saisit le corps quand on sort d’un fleuve tiède. Songez, Monsieur Guillet, que l’adjectif guarani se place au cœur même du mot, l’article au cœur de l’adjectif, l’apostrophe au cœur de l’article. Nous voyions quelquefois de loin nos Guaranis caresser des indigènes, les embrasser : c’est qu’ils discutaient, c’est qu’ils demandaient le gué. Une seule femme guarani était avec nous, qui servait à doubler encore, Monsieur Guillet, la volupté de notre vocabulaire, car chez les Guaranis la langue des femmes et celle des hommes sont différentes. Un de nos chasseurs d’orchidées se fit une entorse à la plus haute fourche d’un acajou, et Rodrigue s’offrit pour le descendre. C’est alors, hélas ! que nous eûmes à employer le mot guarani le plus tendre, celui qui désigne la mort. Ah ! qu’il nous fut pénible de mettre au centre de ce mot le prénom du petit Blanchemarine et chacune de ses vertus. Car il ne voulut pas à mi-hauteur de la corde à nœuds lâcher le blessé qu’il tenait à deux mains et arrêter dans son élan le serpent minute qui le suivait sur le tronc depuis le faîte. Chaque Guarani, quand il fut mort, suça la piqûre pour qu’il pénétrât guéri dans leur ciel, adora la jarretelle défaite, étendue près du mollet comme un serpent divin à yeux brillants né du sacrifice, et nous avons hissé, selon leur coutume, le cercueil au faîte du plus grand des arbres et au-dessus même des fleurs. »

 

Le secrétaire pleurait.

— Bien des gens, trouva-t-il la force de dire, croient que le mot Bayonne est la forme la plus ancienne pour désigner la ville. Erreur profonde ! Elle s’appelait Labourdum !

… C’est ainsi que la faune du monde fut écartée de la vie de Juliette. C’est ainsi que par la mort de Rodrigue, – de même que l’ami intime de Citroën, du jour où il s’est brouillé avec Citroën, voit l’univers sillonné non plus de messages amicaux, mais de tacots indifférents, – s’éteignirent en l’âme de Juliette toutes ces parentés qu’elle croyait avoir avec les bêtes.

CHAPITRE TROISIÈME

Maintenant le train emportait Juliette vers Chantilly. Juliette n’avait pas lu Sylvie. Elle n’avait vu aucun Corot, aucun Daubigny. Elle ne savait pas que l’Île-de-France est une île que bat la France, un morceau d’alluvion vis-à-vis duquel l’Orléanais, la Beauce, la Brie sont des mers orageuses. De la portière, elle constatait bien le jeu habituel de la locomotive et de l’horizon, mais elle ignorait qu’aujourd’hui si les collines s’inclinaient, si les vallées se déroulaient, c’était non plus selon des lois purement géologiques, mais selon une loi, valable dans cet unique lieu, commune aux marnes liasiques et aux humains. Elle trouvait le ciel clair, les ombres d’encre, mais elle ne découvrait pas qu’elle était dans le seul district du monde qui réunît à midi le ciel de l’aurore et les ombres. Elle savait peu d’histoire. Ignorant qu’agissaient depuis vingt minutes sur son âme les coudes de fleuve les plus chargés en libertés humaines, les failles calcaires et les affleurements trias les plus imprégnés d’honneur, elle s’imaginait simplement être bien, être à l’aise, n’être pas mal, en ce wagon… De fait elle était à l’aise en la France… En réalité, elle n’était pas mal en son cœur, qui de fait était bien, admirablement bien dans son corps soudain reposé et orné de mains, de pieds, d’organes particulièrement indépendants. Jamais elle n’avait eu des poumons, des genoux dénués à ce point de servilité. Elle se félicitait de son indifférence, qui venait de ce que tous les atomes de l’air et du pays l’avaient portée soudain à leur degré de tendresse, de bienveillance, et qu’il ne subsistait aucun gouffre entre aucun de ses désirs et aucun des paysages. Elle croyait à nouveau à la fatalité de son voyage, parce qu’elle se trouvait dans le sens et sur le grand chemin des conquêtes, des invasions et des migrations, des Francs et des Wisigoths, entre Enghien et Orry-la-Ville. Elle se félicitait de son jeune âge, au moment même où le soleil la recouvrait d’un vernis millénaire, et d’ailleurs d’un vernis tout jeune son voisin le vieillard d’en face. Elle se disait qu’on est heureuse à peu de frais… À peu de frais en effet. Il suffisait qu’un jour de printemps, en pleine jeunesse, votre regard nourri depuis une heure par des églises fondées dans le roc, par des forêts nouées au fond de la terre, par des fleuves que rivent aux confluents des villes murées et des châteaux forts, aperçût soudain, flottant dans le ciel, seul atome de l’Île-de-France que n’ait touché ni la grâce, ni l’intelligence, ni l’honneur, ni la tradition, touché soudain par le soleil, un pigeon…

Juliette, quand le règne des animaux lui eut échappé, avait hésité entre les divers conseils que lui donnait son carnet. Retourner à l’École normale, revoir le petit botaniste, elle n’y songea pas. Il n’était pas temps encore. Certes ses yeux voyaient mieux qu’hier les dômes des hêtres, les clématites, les jasmins ; elle les reconnaissait mal, comme vous devient étranger un visage amical qui va devenir un visage chéri, et d’ailleurs il est de notoriété publique que tout ce que vous allez aimer, fût-ce une plante, se plonge d’abord dans un bain d’oubli. Mais Juliette commençait à se comprendre. Elle savait qu’il faudrait dix ans environ pour que tous les arbres, arbustes et graminées présentés par le préparateur devinssent dans son imagination ses compagnons nécessaires, et la terre son jardin. Le système de son cœur était dix fois plus lent que le système solaire. Les platanes du Luxembourg étaient encore pour elle trop jeunes de dix ans, et le figuier de Roscoff, et l’ombre des forêts ; il manquait encore dix petits cercles concentriques aux baobabs, au cèdre du Jardin des plantes. L’herbe simple avait besoin pour lui plaire d’un perfectionnement que deux lustres seulement pouvaient apporter à l’herbe. Tout ce qui est végétal n’était planté que d’hier pour elle dans le monde, le monde n’était encore à ses yeux qu’une pépinière ; et ce frisson à la vue du petit botaniste, ce n’était que le début de son flirt avec un des règnes de la nature, frisson qu’elle avait éprouvé déjà, – son carnet en témoignait, – le jour où la vue d’un jeune élève de Navale leur avait ouvert la mer, d’un polytechnicien, la physique : car, en province ce sont tous ces petits jeunes gens en uniformes anciens qui viennent tendre aux jeunes filles la clef d’un élément comme la clef d’un toril, d’où s’échappent pour leurs nuits et leurs rêves l’océan et la vapeur. Elle laissa donc un écureuil, qui jamais ne l’intéresserait plus, se plonger dans un catalpa qu’elle ne chérissait pas encore, et elle ouvrit son carnet.

Elle l’ouvrit à la page intitulée : « Page des vices » ; et cette page était plus riche en chiffres que même le carnet de ces Parisiens irritables qui prennent pour les intimider les numéros des mauvais sergents de ville :

 

« 18 octobre 1914. Passé avec tante salle 72 hôpital 145. Dans lit 41 le plus beau blessé connu. Blessé pour mon usage, facilement reconnaissable quand je voudrai : trou au-dessus de l’œil gauche. Poinçon dangereux ! Donné ma main sans qu’il s’en doutât. Pas une dent ne manque. Température 39°,9. Nom : Emmanuel Ratié. Véritable héros, dit major à tante, mais le plus vicieux, ajoute-t-il tout bas, de la ville la plus riche en vices, de Chantilly… »

 

Juliette relisait cette note. À cause de son style télégraphique, elle lui faisait toujours l’effet d’un télégramme et l’atteignait à la vitesse d’un message… Premier télégramme à une vierge pour lui apprendre qu’il y a des vices… Dix ans, depuis qu’il était parvenu. Cette Gourmandise enfant, cette adolescente Vanité, ces neuf péchés capitaux nains, qui ce jour-là s’étaient soudain approchés d’elle, encore de sa taille, s’étaient aujourd’hui développés et avaient leur apparence adulte. Juliette n’était pas tentée par les vices. Elle les haïssait. Mais l’image de ce héros la poursuivait cependant, vivant au milieu d’eux, dompteur plus menacé que le petit Blanchemarine, et qu’il conviendrait peut-être de sauver. Elle ignorait que le major était d’Orry-la-Ville, bourgade ruinée par la concurrence de Chantilly, et qu’il calomniait cette dernière cité parce que ses clients anglais l’abandonnaient l’un après l’autre, n’admettant en vrais snobs d’être soignés que par le médecin de la ville des vétérinaires. Chantilly restait pour Juliette la ville des perversions, et comme elle avait confié ce secret à ses amies, il suffisait de parler de la porcelaine, de la crème, de la dentelle de Chantilly, pour faire rougir, au pensionnat Fromot, une classe entière. Mlles Fromot, qui ne croyaient pas au mal, avaient été amenées d’autre part, en raison de leur bonne nature, à présenter dans leurs cours de morale les vaniteux, les luxurieux, les gourmands comme des délégués de l’humanité voués à un minotaure ; autrefois c’étaient des jeunes filles, – et elles faisaient d’ailleurs valoir à leurs élèves à ce propos les avantages de la période contemporaine. Emmanuel était donc aussi dans l’imagination de Juliette un de ces êtres qui se battent pour elle sur le front de la damnation, Chantilly faisant enfin partie du front, une victime, mais de quel vice ? Contre quel vice luttait-il pour l’humanité avec ses 39°,9 et ses dents entières ? Juliette avait essayé de le découvrir, en insérant une annonce insidieuse dans l’Écho de Chantilly : « Jeune fille, vingt-deux ans, serait reconnaissante à qui lui indiquera l’habitant le plus avare de Chantilly… » Ainsi interrogés sur un défaut de leur prochain, justifiés dans l’emploi de lettres anonymes, cent Chantillois avaient donné dans le piège, et déversé leur haine dans les oreilles de la jeune fille reconnaissante. Ils en arrivaient de bonne foi, ainsi que l’avait prévu Juliette, partis de l’avarice, à désigner le plus vaniteux et le plus gourmand. Tant le jeu des vices est semé sur la terre comme un jeu de jonchets, et il est difficile de retirer l’un sans ébranler tous les autres ! Chaque correspondant ajoutait d’ailleurs, volontairement, pour se dissimuler et laisser croire que la bassesse de son âme venait de sa bassesse d’extraction, une de ces fautes de participes qu’il ignorait être chères à Mme de Sévigné et au duc de Saint-Simon.

C’était le jour de la fête locale. Débouchant sur la pelouse, Juliette eut la fortune de voir à cheval les seuls habitants de la ville qui ne sont pas cavaliers et n’entretiennent par amitié ou par fonction aucune relation personnelle avec les chevaux. C’était l’heure où se disputait le tournoi annuel de bagues. Dans la tribune s’étaient assemblés les meilleurs starters de la Société d’encouragement, les meilleures trompes du monde, les entraîneurs patentés des écuries, les jockeys gagnants des Grands Prix, mais étaient à cheval les papetiers, les cafetiers, les droguistes, et un soldat permissionnaire du Ier génie. Il s’agissait de gagner le sucrier consigné dans le testament du duc d’Aumale, et du sucre était promis par les concurrents à leurs montures. Ces montures étaient aussi les seuls chevaux de Chantilly inaptes à la course, les chevaux des coquassiers, des entreprises de deuil, du rouleau à vapeur. Mais les spectateurs étaient les mêmes qui savaient, entre quinze anatomies de partants au Derby, reconnaître le muscle trop gras d’un centigramme, le tendon surchargé, jauger la goutte de sang qui séparait deux pur-sang, deviner à l’œil, parfois au regard, les ascendants au cinquième degré d’une pouliche, et, placés devant ces haridelles qui n’étaient pour eux qu’un gouffre sans nom d’obscurité et de servitude, au lieu des termes hippiques, pour la première fois de leur vie ils employaient le vocabulaire des ménagères en apostrophant ces bêtes qui avaient des nez, des pattes et du poil. Tous les beaux mots de chanfrein, de liste en tête, de balzane, étaient tombés de ces chevaux, comme les pièces d’une cuirasse tombent, quand ils se sont rendus indignes, des chevaliers. Parfois, juché sur une descendante de Flying Fox, un lad s’arrêtait devant le cirque où la municipalité entretenait, comme un abcès de secours remué chaque année, ce cercle de laideur ; alors, à ce voisinage les chevaux de l’entreprise de deuil, choisis pour leur mutisme et que la mort dans toutes ses manifestations n’avait pu pervertir, hennissaient de nostalgie. Juliette n’était pas surprise de voir tant de chevaux, les jeunes filles n’imaginent pas les vices à pied. C’est la justice, la bonté qu’on voit plutôt sans cavalerie. Seule l’étonnait la douceur de ces bruits, en tous lieux amortis par de la pelouse ou de la forêt, et quand sur la chaussée du roi éclatait le roulement d’un chariot, ou là-bas celui de ce rapide Bruges-Paris qui relie Memling à Clouet, elle tressaillait comme si c’était la colère, le mensonge qui ne pouvaient soudain, dans ces vallons, se contenir. Ainsi Dieu doit sursauter, quand il entend soudain le péché résonner sur cette terre à herbe et à tourbe où il a disposé les hommes pour ne rien entendre d’eux. Les vices allaient vraiment sur la pointe des pieds dans ce dimanche. Un passant la tutoya, la suivit. C’était la première fois que Juliette était tutoyée par un vice, suivie par un inconnu, et elle en eut les yeux humides. Pour éviter d’interroger ces hommes qui tutoient, elle obéit à l’appel d’un paon, et découvrit le château ; elle suivit une bande de canards et découvrit la vallée et ses canaux. Toujours suivis par l’homme, elle suivit, elle, un faisan, et découvrit la flèche de Senlis. Quand elle se fut rendu compte que dans ce district plus que partout ailleurs le moindre appel d’oiseau la conduisait à un de ces paliers, châteaux, musées, ou parcs, d’où les Français plus haut perchés que sur des cités lacustres dédaignent les attaques du doute et de la peur, elle prit courage et sonna à la porte d’Emmanuel Ratié.

De quel vice Emmanuel était-il la proie ? À tout autre qu’à Juliette, l’aspect de sa maison l’eût révélé, à un confesseur dans sa première semaine d’exercice, au plus neuf des fournisseurs. Le péché, le pourboire que devait fournir cette demeure étaient visibles à tous les yeux. Il y avait dans le jardin un cadran solaire et sur le fronton une horloge : l’habitant de cette demeure entendait déplaire à la fois au soleil et aux horlogers. De la maison Louis XVI restaurée avec manie, sortaient une marquise en verre, des stores, et elle contenait avec peine une maison ultra-moderne dont les appendices passaient. Le blason du fronton avait été récemment gratté et n’offrait plus que des initiales ; une petite chapelle 1830 avait été dégarnie de ses statues : le propriétaire était quelqu’un qui avait en plein vingtième siècle savouré, voilà quinze jours, les excès de la Révolution. Mais Juliette ne comprenait toujours pas. La cloche rendait un son aigre au pavillon du concierge, et résonnait à l’intérieur en cascades de gongs. Des chiens se levèrent des gazons, des chiens qui n’aboyaient pas, auxquels il semblait qu’on eût coupé la langue ou retranché un sens pour qu’un autre devînt plus aigu. Juliette ne comprenait point. Puis elle vit une volière d’oiseaux muets, d’oiseaux dont la race était muette, d’oiseaux qui regardent, de volatiles qui essayent de développer, aux dépens de leur chant, leur sens du toucher ou du goût ; et surtout, tout autre aurait deviné le péché de la maison rien qu’à un de leurs mouvements, un bassin plein de poissons décorés de bagues, de carpes, de tanches, qui semblaient ici seuls heureux. Quel vice peut bien personnifier la carpe, suçant sa rivière ? Un domestique, – rien qu’à voir ce domestique Juliette devait comprendre, – un domestique à yeux tristes, à yeux qui dans le visage d’un maître eussent indiqué une série de deuils, de chagrins, et qui d’ailleurs n’avaient répandu aucune larme, avec des rides toutes tirées de gauche à droite, un pauvre domestique contre-épreuve, la fit entrer dans un salon qui pour vous eût été l’alphabet du péché, la salua sans cet amour de saluer les hôtes, envoyés divins, qu’ont les domestiques heureux, et l’on sentait que son âme devenait de plus en plus terne dans sa livrée de plus en plus éclatante. Il s’était fait le matin une cicatrice en se rasant. Toute sa pensée était dominée par la crainte que son maître ne vît cette cicatrice, tirée elle de droite à gauche, qui amenait la vie et l’humanité sur cette face de fantôme, à travers un cataplasme de poudre de riz semblable au dernier tissu d’une ombre, et qui allait distiller toute la journée à chaque appel de ce maître maniaque une goutte de sang de domestique. Puis il laissa seule Juliette, désorientée, qui s’approcha de la fenêtre, mais qui recula aussitôt, car il lui sembla soudain que toutes ces fleurs dans ces massifs avaient un sens inconnu d’elle… Il y avait sur la table quelques instruments même du vice, aussi évidents que le sont dans une chambre de supplice la pince à pouce et le cric à poils, mais Juliette ne comprenait pas. Il y avait une orchidée dans un vase céladon, un Varillat aux armes de Louis XIV, il y avait aux murs le diplôme de sauvetage, dans le port de Palavas, d’une petite fille nommée Madeleine Badaroux. Bref un aveu complet. Dans toute la demeure, le silence. Par analogie avec ces oiseaux sans cri, ces chiens sans aboi, les bibelots, les meubles semblaient avoir perdu leur langage. On sentait d’ailleurs la maison habitée de toutes parts. Mais c’était moins les tapis qu’un manque de densité chez ses habitants qui empêchait tout bruit. Juliette était dans une maison hantée où le spectre suçait le cœur et le sang des êtres, celui des domestiques par la cicatrice de leur rasoir. Et soudain dans ce silence, un éclat de rire tel, que Juliette comprit que c’était le rire d’Emmanuel. Elle en fut atterrée. Ce rire était un des éléments du péché, c’était une partie de son exercice même. Juliette se levait pour partir, quand une porte s’ouvrit ; une femme entra.

Elle aussi était rusée, craintive. De tous les vêtements, celui qui l’habillait était ce que les couturiers de l’année avaient certes cousu de plus invisible. Elle aussi portait au visage une angoisse, qu’elle ne dissimulait pas sous la poudre de riz et la goutte de sang du domestique, mais comme Lady Macbeth lave sa main, c’était son visage lui-même qu’elle lavait et relavait chaque matin à grande eau froide. Elle le tendait aux yeux de Juliette, avec ses dents encore éclatantes, mais dans le blanc des yeux apparaissait de temps en temps une veinule rouge, comme un grand ver qui passait et repassait. Elle aussi, – c’était la femme d’Emmanuel, on le devinait à son alliance, à son ancienne beauté, – de même qu’on comprenait au visage d’Urbain, le domestique, que le cauchemar ne l’abandonnait jamais, ni en ouvrant le bain, ni en faisant les chaussures, – on voyait qu’aucune action n’était pure pour elle, ni son réveil, ni le repassage de sa chemisette, ni l’achat de ses épingles à chapeau. Elle essaya de sourire à Juliette, qu’elle appela Madeleine, la vit si incroyablement exempte de péché, si vernie, qu’elle la prit dans ses bras, et fondit en larmes…

— Oh ! Madame, fit Juliette.

— Hélas, hélas, répondit la dame, vous avez raison !

C’était le contraire du dialogue de ces amis qui se rencontrent et se disent : « — Comment vas-tu ? — Et toi ? — Tant mieux ! » Ni Juliette, ni la dame ne se doutèrent que ces deux phrases, seule conversation qu’elles eurent jamais, n’avaient aucun sens. Mais déjà, devinant une source pure dans la maison, les chiens s’étaient approchés, et au lieu de fermer les yeux sous la caresse, regardaient, – c’était la première fois que Juliette voyait cela, – Juliette dans les yeux. Jusqu’à Urbain qui ouvrit la porte sans raison, et questionna Juliette pour entendre le son de sa voix, façon des domestiques de regarder dans les yeux de leur maître. Jusqu’aux rossignols dans la cage, aveugles par ordre, qui eurent soudain le sentiment, il fallait pour cela ce beau soleil et la présence de Juliette, non plus de la cécité mais de la vraie et mystérieuse nuit, et qui chantèrent. Jusqu’aux fleurs amassées dans le salon qui soudain, de symboles et de comparses d’un crime, reprirent en une seconde leur innocence et parlèrent le langage des fleurs selon le dictionnaire de la pension Fromot. Jusqu’aux objets accrochés aux murailles, sculptures, appliques, qui semblaient être jusque-là pour le vice d’Emmanuel les trophées que sont les cornes de bêtes chez un chasseur, qui reprirent leurs fonctions bourgeoises. Juliette était stupéfaite de voir cette demeure purifiée par sa seule présence. Elle se demandait de quel vice elle était l’antidote et la sainte. Elle se sentait rayonnante du radium qu’elle portait, et qui était peut-être la pudeur, ou la franchise, ou la douceur… Mais l’éclaircie ne dura qu’une minute. Emmanuel devait approcher, car l’oppression soudain reprit. Oppression, malédiction d’un vice certes supérieur à tous les autres, et qui les alliait tous, car cette épouse sûrement avait été l’instrument et l’adjoint du Mensonge, ces domestiques à nom de pape les serviteurs de la Colère, ces chiens et ces rossignols les esclaves de l’Ostentation, ces fleurs les flatteuses du Stupre. En effet, la porte double du fond à laquelle conduisaient des degrés s’ouvrit à deux battants, Emmanuel apparut, et Juliette soudain comprit tout, tout… C’était l’Orgueil !

Après l’apparition dans le tabernacle, Emmanuel resta un instant immobile avant de descendre et de venir vers Juliette. Il avait un tel mépris pour le sens observateur ou le jugement des hommes, qu’après chacun de ses gestes il laissait un intervalle vide qui leur permît de le contempler. Au lieu de poser au cinquantième de seconde comme les vaniteux, il posait au vingt-cinquième. Il ralentissait donc sa vie à peu près d’une moitié. Chacune de ses journées comprenait, alternant avec douze heures de vie courante, douze heures d’orgueil physique absolu. Il en était arrivé à marcher lentement, à sourire mécaniquement. Ceux qui ne connaissaient pas son vice le distinguaient à peine d’un ataxique. À chacune de ses pensées aussi il ajoutait cette seconde de satisfaction, de béatitude, et chacune était séparée de l’autre par un abîme de volupté. Le spectacle de cette vie était aussi pénible à suivre que celui d’un cardiaque dont saute une pulsation sur deux. Dans cette bouffée qui l’étourdissait après chaque geste, chaque parole, chaque pensée, il perdait le contrôle même de son corps, et les tics, les mouvements nerveux en avaient profité pour l’envahir sans qu’il s’en doutât. Ainsi le coq de bruyère devient sourd dans la minute où il se gonfle et se pavane, et les chasseurs en profitent pour approcher. S’étaient approchés le froncement convulsif et alternatif des deux paupières, la tension avec deux saccades de la commissure gauche des lèvres, et le reniflement triplé. Emmanuel, dans sa seconde d’inconscience, levait soudain haut le front, sans bouger les yeux qui en devenaient presque cachés. En somme, un corps subitement cadavre toutes les deux secondes, et sur lequel s’abattaient pour le ronger, alertés par ces signaux qui attirent les vautours ou les requins, une cohorte d’instincts et de manies, une âme vide toutes les deux secondes, voilà ce que l’Orgueil avait fait d’Emmanuel. Il avait parfois un soupçon de son état. Il avait remarqué dans des yeux amis parfois de l’impatience et parfois de la pitié. Il ne se doutait pas qu’il avait l’air alternativement d’une statue et d’un pantin. Il pensait que dans une de ses cravates le visiteur remarquait le trou de l’épingle, tant la trame de l’étoffe en était belle. Il pensait que l’un de ses boutons de gilet, qu’il allait lui-même choisir à Méru parmi cent mille boutons semblables, avait perdu cette nacre sombre qui faisait justement leur rareté. Ou bien, plus inquiet, s’approchant de la glace, il recherchait en vain sur le reflet du superbe corps les signes de décrépitude que portait seul le second, se voyait beau, tirait sur un cheveu qui ne cédait pas, le même cheveu d’ailleurs, que cet exercice reconstituait, puis rassuré, pris d’orgueil, se donnait à un de ses spasmes d’inconscience et de béatitude qui hélaient du fond des siècles des tics de sultan ou de tyran aztèque et le faisaient même depuis quelques jours pivoter d’une pièce sur son talon droit. Tel il s’avança vers Juliette, la prenant pour Madeleine, cette jeune fille qu’il avait sauvée voilà quinze ans à Palavas, comme vers celle qui lui devait la vie, et venait attester de son courage quasi divin en d’autres lieux que le Languedoc et les Corbières.

Il la fit asseoir, la questionna, fut étonné de son langage pur. Celui-là n’est pas le premier venu qui des flots de Palavas trouve le moyen de sauver une fillette sans accent du Midi. Il lui prit les mains. Il la regarda au fond de ses yeux. Tout ce qu’elle avait en elle de clair, son teint blanc, ses yeux bleus lui prouvait que son sauvetage avait une valeur symbolique, et qu’il l’avait emporté sur je ne sais quel démon méridional. Un grand mépris du Languedoc le prenait. Subitement il n’eut pas assez de haine pour les cheveux noirs, pour la Méditerranée. Il venait de voir les cartes de natalité, il fut heureux que la France du Sud, avec son ail, se dépeuplât. Un profond dégoût le prit de Gambetta. Il éliminait d’ailleurs, peu à peu, de son admiration, tous les grands hommes dont la carrière avait commencé à un âge inférieur à son âge. Tous ceux dont la gloire l’avait le plus attiré autrefois, Hoche, Alexandre, le jour où il eut l’âge auquel ils étaient morts, le jour où ils furent ses cadets, lui parurent des enfants stupides et leur fortune méprisable. Il les dédaignait, il les oubliait. Son âge happait tout sur son passage comme une lave, restreignant peu à peu et acculant à la mort le champ du génie et des gloires. Depuis longtemps il n’avait déjà plus de souvenirs de Chénier, de Néron… Parfois Urbain devait décrocher du mur un portrait de ces hommes qu’Emmanuel avait jadis pris pour modèles, Byron, Lucullus : c’est que son maître venait d’atteindre l’âge auquel ils avaient publié leur chef-d’œuvre ou auquel ils étaient morts. Désormais ils ne laissaient plus en lui que le souvenir de leurs maladies, tel roi de son ver solitaire, tel empereur de sa gale. Si bien que l’art, le passé, la science n’étaient plus guère maintenant pour lui, car il était presque grand-père, que des primes de vieillesse. Il ne se rattachait plus au roman que par le vieux de Foe qui avait commencé d’écrire à soixante ans, à la science que par le vieux Fabre, à la politique que par Sylla. Il allait avoir à la fin de cette semaine même l’âge auquel Napoléon était mort. Toute une épopée tremblait en lui, tout un décor qui allait dimanche s’abattre. Il appréciait Napoléon pour la dernière fois aujourd’hui. Il appréciait encore pour vingt-quatre heures Austerlitz, Wagram. Mais dès lundi prochain, il ne broncherait plus au nom de Joséphine ou de Sainte-Hélène et il se retrouverait sans plus de souvenirs de Bonaparte, qu’il n’en avait maintenant d’Antoine, et aussi de Cléopâtre.

Car, pour les mêmes raisons, il n’aimait plus les femmes depuis qu’il n’en trouvait plus de jolies qui fussent aussi ses aînées. En ce moment même, où ayant écarté du salon sa femme et Urbain, il essayait de séduire Juliette, il cédait simplement à un sentiment de sympathie pour l’être qui lui devait tout. Autrefois, quand il préférait son corps à tout autre corps au monde, passé ou vivant, il était excusable à demi, car il était en effet assez beau. Mais aujourd’hui qu’il commençait à vieillir, sa préférence égoïste s’accentuait encore. À cause de son front, où les rides transparaissaient, il méprisait le front le plus lisse. Par amour de ses veines qui tournaient en varices, il méprisait tous les plus beaux systèmes artériels ou veineux de l’humanité. Par haute idée de son vieux foie, qu’il allait soigner tous les ans, il méprisait les jeunes foies d’athlètes exposés en exemple aux boutiques antialcooliques, et pas un de ses organes, viscères ou sens, qui ne le poussât à dédaigner l’organe correspondant chez la plus belle ou le plus jeune. Depuis quelque temps c’est la fierté de son squelette qu’il éprouvait surtout. Il le comparait aux squelettes des plus grands poètes, des plus grands inventeurs. Son squelette était plus élégant que celui de Brummel, plus fin que celui de Descartes, plus fort que celui de Corneille. L’orgueil l’avait ainsi amené hypocritement à donner la main à la danse macabre. Il l’avait amené aussi au dégoût de la vie. Depuis qu’il avait découvert que le but de l’humanité avait été seulement de le former, de former un être un peu malade, chaque jour plus faible, il trouvait l’humanité assez méprisable. Puisque la raison de toutes ces jeunes femmes, de ces génies colosses, de ces saisons était de l’avoir amené, lui, Emmanuel Ratié, à ce jour, l’humanité n’avait vraiment plus qu’à se taire. Créer l’être qui aura le plus beau squelette le jour du Jugement dernier, ce n’était vraiment pas une excuse à tant de médiocrité et de misère. Alors que tout vice et défaut ou se calme par la vieillesse, ou se cherche des légataires, ou se réjouit de se voir transmis pour des siècles et des siècles, Emmanuel trouvait donc désormais, par modestie, le monde sans objet. Il trouvait inutiles tant de gens et tant de solitude, tant de pluie et de beau temps, l’électricité, la vapeur, le gaz. Pour Dieu, Dieu l’agaçait.

Ce nom venait justement de résonner entre lui et Juliette, qui n’osait pas encore parler. Il est difficile d’avouer à un orgueilleux, quand on est jolie, qu’on ne lui doit pas la vie, qu’on ne lui doit pas la jeunesse, la beauté. Emmanuel parlait d’ailleurs en l’écoutant à peine. Puisqu’il avait un vice d’empereur, d’antéchrist, d’archange déchu, et qu’il n’avait pas de cour, pas de milliards, il était obligé de tirer de lui-même ses flatteurs, ses adulateurs, ses encouragements et il avait pris l’habitude de parler seul. Tel était l’homme auquel aucun des remèdes vrais ou fictifs créés par les hommes ne semblait désirable, ni la fontaine de Jouvence, ni le Graal, ni Lourdes. Il trouvait que le plus grand miracle c’était sa vie. Il s’étonnait d’être vivant, et cela lui suffisait. Un peu de rancune aujourd’hui contre Napoléon, qu’il allait ne plus aimer, qui allait provoquer dans son appartement, car il allait faire disparaître ses bustes, les tableaux de bataille, les meubles empire, ce changement que provoque ailleurs l’arrivée d’un nouvel amour. Il lui suffirait d’arriver à cent ans, mort de Chevreul, mort de Fontenelle, pour que tout fût ravagé en son âme et qu’il pût inaugurer un règne terrible sur le monde… C’est alors qu’aurait commencé le vrai combat entre cet être qui l’agaçait, Dieu, pour tout dire, et lui. Combat qu’il n’avait pas eu l’occasion de préciser encore dans sa pensée, car il n’était pas philosophe : les hommes étaient dans sa famille marchands, de père en fils, de bielles à vapeur… Entre lui et Dieu.

C’est alors qu’il eut sa première interruption plus longue de respiration. Il devint exsangue, s’étendit les yeux fermés sur un fauteuil. Juliette s’enfuit. Sur le palier elle croisa la vraie Madeleine de Palavas, souillon brun, qui arrivait avec une malle, qui boitait, dont les convulsions avaient détraqué le visage, qu’Emmanuel allait trouver, à son réveil, dans le salon, et insulter, résidu honteux de sa vraie Madeleine.

CHAPITRE QUATRIÈME

Chaque jour son carnet dirigeait Juliette sur un quartier différent de Paris. Ce n’était pas de sa part une rébellion contre l’étroite destinée réservée à chaque jeune fille. Au contraire ; elle entendait vérifier tous ces Possibles qui déplacent parfois tellement loin les bornes sur les bas côtés de notre existence. Seul le sens de notre vie nous mène à la mort, toute marche en travers est infinie… C’était cette marche que faisait Juliette en ce moment. Vérificatrice de l’irréel, de l’inimaginable, du non-révolu, Juliette s’étonnait de retrouver les êtres qu’un de ses désirs d’enfant avait attirés un quart d’heure à l’existence emportés désormais par l’âge, soumis au contrôle des concierges, et marqués, pour qu’elle n’eût pas de doute sur leur qualité humaine, d’une dent d’or ou d’un coryza. Quel gaspillage du sort ! Pour que Juliette pût épouser ce qu’il y a de plus simple et de plus facile à concevoir, un jeune rentier intelligent et beau, le sort avait dû créer une trentaine d’hommes, les jeter dans des métiers spécialisés, et inventer, car c’est le seul point sur lequel aucun homme ne ressemble à aucun autre, – trente modèles de jarretelles. Certains étaient mal nourris par lui, et Juliette en souffrait. Certains avaient perdu au feu une oreille ou la jambe : on ne saurait imaginer dans quelle large mesure les Possibles ont pris part à la dernière guerre. Certains aussi s’apprêtaient peut-être à lui être infidèles, et chez eux le thé était prêt… Témoin l’archéologue.

L’archéologue était Jean Daudinat, avec lequel elle avait déjeuné le jour de Pâques 1910 chez les Servan à Aigueperse, et que Mme Servan avait guidé après le déjeuner jusqu’en sa propre chambre pour le consulter sur un trésor qui sonnait dans le plancher. Ce trésor était un sou, un simple sou de Chili mais il leur avait fallu une heure pour l’extraire. Quand il redescendit, Daudinat avait le ventre plein de poussière, comme ceux qui s’unissent à la terre même, mais du fait qu’il avait refusé d’accepter le sou, qu’il avait rougi, l’avait accepté, rendu encore, certains avaient deviné que ce sou était le prix de Mme Servan. Jamais jolie femme ne parut d’ailleurs plus heureuse de s’être donnée pour un sou. Juliette alors avait dix ans, et Daudinat ne la reconnut point, quand elle pénétra dans son entresol.

Il habitait quai Malaquais, au-dessus de deux antiquaires et dans aucun humus de capitales et de civilisation archéologue n’aurait pu réussir fouilles plus riches que Jean Daudinat en creusant simplement un trou dans son parquet. Il prit Juliette pour Mrs. Bates, la veuve assyro-chaldéenne de l’agent consulaire d’Angleterre à Ourmiah, qui devait lui apporter cet après-midi-là un plat sassanide en or massif. Il réservait toutes ses facultés critiques pour le plat, qu’il avait déjà des motifs sentimentaux d’attribuer à l’âge d’Ardaschi et non à l’âge de Sapor, et il ne lui restait plus de perspicacité disponible pour lui permettre de voir que Juliette n’était pas née en Assyrie. Au contraire, Juliette possédant un œil bleu et un œil brun, il eut immédiatement à l’esprit les chats d’Erzeroum qui ont un œil bleu et un œil gris, et il haussa instinctivement la voix, les chats d’Erzeroum étant sourds. Toute une demi-heure, il attendit patiemment que la visiteuse chatte sortît le plat de son manteau, de sa robe, de son chapeau, et sans prononcer une parole pour le réclamer. Car il savait de quelle horde cupide tout plat d’or sassanide est escorté jusqu’à notre ère, depuis le siècle où il fut fondu, à travers l’Asie et l’Europe, les descendants des démarcheurs épiant et harcelant à travers révolutions et pestes les descendants des possesseurs, le petit-fils de celui que Mme Dieulafoy avait chargé de le conquérir à prix d’or liant partie avec l’arrière-neveu de celui auquel Potemkine avait prescrit de le prendre au prix du sang, les deux clans se composant selon la civilisation et l’époque, ou d’êtres faibles et doux, ou d’êtres cruels, ou de bandits autochtones, ou d’envahisseurs passagers, ou, après de trop forts massacres, de femmes, mais le plat subsistant entre eux, respecté et envié d’eux comme l’étalon de toute richesse et de tout honneur.

Daudinat avait placé Juliette le dos à la fenêtre, de sorte qu’elle ne voyait ni le Louvre ni la Samaritaine, monuments qui pour Daudinat étaient chronologiquement presque des jumeaux, mais seulement une vitrine dont le contenu seul devait avertir Mrs. Bates qu’elle n’avait pas à conter d’histoires sur son plat et qu’on saurait ici l’identifier. Car cette vitrine renfermait les reproductions en étain des vases retrouvés dans l’île de Lolland, signés de Cheirisophos, que le soleil à son déclin illuminait autant que l’étain souffre d’être illuminé et affecté par le couchant. Ainsi Mrs. Bates, sans être froissée, pouvait comprendre que l’on était au courant, quai Malaquais, des émigrations suspectes de plats romains vers le pays des Normands ou des Parthes, et que l’on saurait découvrir à la première auscultation de cet or si c’était une vraie assiette de Sapor ou une de ces banales imitations de Philoctète données, comme la moindre lecture d’Hygin et de Dion le démontre, à Rheshotipos II par Caracalla… Or, Juliette voyait seulement, au fond de la vitrine, le sou du Chili, énigme dont elle seule avait la clef, et elle comprenait après treize ans la vraie histoire du trésor Servan. Il était là, ce sou du Chili, parvenu dans Paris, non pas, comme le plat sassanide, grâce à une suite de conjonctions entre rois et padishas, de mariages entre vierges persanes et conquérants mongols, mais au contraire à la faveur des plus humbles trafics de la vie, par une suite de vils négoces roulant sur des souliers à cirer, des bananes non fraîches, des cornets de tabac à priser, jusqu’en cette tirelire qu’était la vertu de Mme Servan : et le soleil dorait toute cette place du ventre de Daudinat couverte jadis de poussière. Car si la visiteuse s’obstinait à ne point sortir le plat sassanide, d’elle venait de s’évader le soleil, arrivé presque à son déclin, qui enveloppa d’un nimbe sa tête, disparut dans son dos, permettant à Daudinat de contempler tout ce qu’on peut trouver de persan et d’antique sur une jeune Auvergnate assise dos au soleil. Plat sassanide, sou du Chili, soleil, monnaies d’échange pour trois ordres de pensées et d’amours, jouèrent ainsi quelques minutes entre eux dans un muet jonglement. Puis Daudinat impatient se surprit à regarder avec tant d’insistance ce corps auquel un médecin ausculteur pouvait faire rendre, –mais où ? – un écho argentin, qu’il rougit, et n’osa plus regarder que le visage de Juliette.

Tout cet antique respect envers un trésor, cette vénération transmise depuis vingt siècles envers les plus précieux alliages, Juliette la prenait pour la politesse réservée par les Parisiens aux jeunes filles de la province, et en jouissait. Le regard de Daudinat d’ailleurs se dérobait devant le sien, et elle aurait pu le croire faux, si elle n’avait su qu’il avait passé deux années de sa jeunesse, au sortir de l’École d’Athènes, à regarder en face les dieux grecs qui justement sont privés de prunelles et de regards. C’est à Daudinat que nous devons l’ouvrage où est décrit, dans la sculpture grecque classique, le passage de l’impassibilité des dieux à leur souffrance, avec des dates exactes où un sculpteur s’avisa d’introduire la crainte du chatouillement dans Junon, le doute de soi dans Jupiter, le mal du pays dans Mercure. C’est Daudinat qui lâcha, selon l’expression de Willamovitz, les rats et les souris dans l’Olympe. Dieu sait combien de fois Daudinat débarqua en Angleterre, aux époques de Fachoda, pour aller au British dévisager l’angoisse dans l’Apollon Pourtalès, – combien dévisagé lui-même par les douaniers, inquiets d’une sérénité aussi complète dans les traits d’un de ces voyageurs français tellement prompts aux gestes et aux imprécations ! Que de fois il partit pour Rome, après un rêve qui le lui avait montré consolé, contempler l’Apollon du musée Barracco, l’Apollon qui pleure, ému lui-même aux larmes de la douleur du dieu ! Que de fois il partit pour l’Autriche, la Grèce, l’Espagne, pour chaque musée ou champ de fouilles d’où lui avait été signalé un chagrin, une inquiétude, fût-elle légère comme la crainte de la pluie ou des guêpes, sur un visage olympien, – avec sa petite valise de spécialiste du cœur qui le faisait prendre dans l’Orient-Express pour le médecin qui allait ausculter Venizelos, Abdul Hamid, ou M. Carp, et surnommer par les archéologues ses confrères le pédicure des dieux ! De quel élan il s’embarqua pour la Crète quand fut annoncée la découverte d’un Olympe crétois à visages passionnés ! Quel échec pour la sculpture classique, quelle honte pour Phidias, pour Praxitèle, s’il était prouvé qu’avant eux tout l’Olympe avait pleuré ou souri, et qu’ils n’étaient plus que des faiseurs de masques ! Il accourait, dédaignant jusqu’aux formalités nécessaires pour l’obtention d’un demi-tarif Paris-Marseille (ce qui lui valut une série de regrets au retour), se précipitant dans le hangar où les statues étaient couchées, leur visage recouvert d’une bâche destinée à les cacher aux oiseaux et aux rats, comme de vrais cadavres, bâche mortuaire qu’il souleva avec la tendresse d’une femme de mineur après le coup de grisou, apportant à l’Olympe souffrant toute la sympathie d’un noble cœur et de l’École des Chartes, – et quelle désillusion ! Car la tête de Jupiter pleurant était toujours celle de quelque Centaure tiré par la queue, le rictus de Vénus c’étaient les flots qui l’avaient creusé, gâtant, selon le mot de Garoby, l’œuvre de leur écume. Parfois le nuage d’inquiétude ou de romantisme dénoncé à Daudinat par une lettre anonyme sur Hercule ou Neptune (car dans toute l’Europe on connaissait sa manie), subsistait encore à son arrivée, mais c’était un jeu de la lumière, de la poussière, et ses clichés donnaient au développement un visage presque souriant, et tels que les cieux eux-mêmes le doivent au photographe. Si bien, excédé aussi par la plaisanterie de collègues qui avaient modifié au plâtre les statues de Naples pour le berner, qu’après avoir juré de trouver au moins une souffrance par dieu, il ne lui restait plus d’indéniablement douloureux que la tête de l’Apollon Pourtalès et celle de l’Apollon Barracco. L’appréhension des barbares, la prescience du christianisme, la crainte même des archéologues n’avaient amené que ces deux froncements de sourcils, ces deux légères fluxions sur le visage de la Grèce, et, avide tout d’un coup de maxillaires tendus, d’arcades sourcilières creuses, de bouches ouvertes sur des amygdales, Daudinat était passé corps et âme aux Sassanides, dont le visage exprime toujours quelque chose, disait-il avec le langage hardi de ceux qui ont supporté deux ans un salon solennel, car un lion au moins leur mord la fesse.

Mais que de souvenirs passionnés lui restaient de sa première vocation ! Cette sortie du British Muséum, un jour d’hiver qui ne semblait pas différent des autres jours, et où toute la foule, ayant acquis dans la nuit il ne savait quelle divinité, – qui était la défaite de Johannesbourg, – avait un visage impassible et des yeux sans prunelles. Foule divine qu’il n’avait pu retrouver qu’une seule fois en France, voilà dix ans, un jour de moisson d’été ! Ce voyage à Délos, ces espoirs insensés sur la sensualité de Cérès, partagés d’ailleurs par Tirabosch, ce hangar où il était resté tout le jour face à face avec la fille de Cybèle, n’obtenant de ce visage qu’on lui avait annoncé voluptueux que ce que peut donner un cadran solaire, une ombre tournante, l’annonce en somme de notre mort, – et soudain, à la porte même, il avait vu renverser par un tilbury une paysanne qui ressemblait à s’y méprendre à la statue. Elle criait à rendre l’âme. Elle avait été à peine effleurée, le conducteur et propriétaire du tilbury, M. Acrobatios, encore qu’il fût retombé durement sur le coussin de buis, n’avait même pas perdu son gibus ; mais elle poussait des cris, agitant les jambes, comme si, lasse de s’être contenue toute la journée sous les yeux du savant français, elle se donnait enfin à son délire ! Ce jour enfin à la sortie du Musée de Copenhague où ses yeux qui avaient erré huit jours sur mille yeux de marbre et n’y avaient trouvé en tout qu’un iris, avant qu’il ait eu le temps de changer son regard de savant pour son regard d’homme, dans un visage de jeune fille rencontrèrent soudain deux yeux. C’était, en fait d’yeux humains, la paire qui se rapprochait le plus des yeux des statues, incolores, indolores, et il épousa Olga Kirkegaard, élève de Mueller III, qui la dirigeait alors sur l’Expression des Vœux dans l’Art populaire chinois, on ne sait dans quel but hypocrite, car il était de notoriété que Granet pâlissait déjà sur cette étude. Il la revit chez Mueller, elle lut pour une fois sur un visage occidental l’expression d’un vœu distingué, l’exauça, mit au monde un petit enfant qui n’ouvrit jamais les yeux, et mourut elle aussi… Telle avait été la fortune de Daudinat qui en ce moment, humble, attendait de sa visiteuse l’obole de trois millions.

Juliette sentait confusément qu’il y avait entre eux quelque malentendu. Ce drapeau rouge à scarabée d’or, qu’il s’était procuré à grand’peine auprès de la délégation assyro-chaldéenne et dont il avait pavoisé la pièce en l’honneur de Mrs. Bates, elle sentait bien qu’il était une allusion, et elle cherchait vainement laquelle dans son passé. Lorsque Daudinat s’excusa avec un sourire d’avoir trop aimé Darius, trop peu Nabuchodonosor, elle sentit qu’il y avait une raison à cette excuse et ne put la découvrir en elle. Mais bientôt pas une de ces caresses de langage qui valaient pour une femme d’un autre continent, d’un autre âge, d’un autre climat, qui ne l’atteignît au cœur même, friandise inconnue. Voilà la langue que l’on goûtait chez les archéologues ! Voilà la langue qu’ils parlaient, surgissant des tombes comme des ressuscités : un langage chiffré qui leur permettait de saisir l’âme des femmes à travers des couches épaisses de passé. Qu’elle est douce la parole qui vous atteint matelassée de siècles ! Par quelque délicate attention, cette minute de passé commun qu’ils avaient eue dans la salle à manger des Servan, Daudinat sans doute s’amusait, privilège de son art, à la muer en longs règnes d’une camaraderie bordée par l’Euphrate et le Tigre. Elle acceptait le jeu. Il peut à la rigueur se produire que deux amis adoptent l’assyro-chaldéen pour se parler de leur enfance. Chaque arbre, chaque animal d’un continent n’est en somme que le chiffre de l’arbre et de l’animal des autres. Autant prendre le chiffre le plus beau et le plus vrai, le chiffre biblique. Ce long éloge qu’il fit du palmier qui couvrait la Chaldée du temps d’Hérodote, il pénétrait en elle comme le plus grand hommage rendu jamais aux ormeaux d’Aigueperse. Ces deux minuscules taureaux ailés, en plâtre d’ailleurs trop frais, reproductions des taureaux du Louvre, qu’il avait postés de chaque côté de la porte, elle se crut obligée de les caresser ; et quand il lui prit sa main, blanchie à l’intérieur par les génies, en affirmant qu’après tout il se pourrait fort bien que les Assyriens fussent les créateurs de la voûte, quand il loua les deux revêtements assyriens, l’albâtre et le gypse, quand, avec la certitude qu’elle savait lire comme toutes les Chaldéennes dans les étoiles, les astres, il lui parla de son avenir et de sa mort, Juliette se trouva finalement transportée au bord de ce qui lui semblait le désert ou l’océan, ou l’Asie, et qui était simplement l’histoire. Tout ce que Juliette connaissait de l’antiquité lui semblait soudain revenir non de sa mémoire mais de son souvenir. Et quand, s’approchant plus près encore, il lui baisa doucement le poignet, en répétant le mot du professeur Delaborde d’après lequel l’art assyrien n’a ni enfance, ni vieillesse, cela elle le comprit, elle comprit qu’il la trouvait jolie, douce, périssable, une larme coula de ses yeux, et il fut bien dommage, se dit Daudinat, qu’elle n’eût pas sorti le plat sassanide pour la recevoir.

Il la plaignit de son voyage si long, si rigoureux, car il pensait à l’Anabase que Mrs. Bates avait commencée d’Ispahan à la recherche de ses compatriotes, rebroussant sa route à Van devant la première barbe cosaque, à Erzeroum devant la première sentinelle à fez, à Bagdad devant la première casquette anglaise, car ces soldats appartiennent à trois peuples qui fouillent les femmes et le plat eût été volé ou confisqué. Juliette approuvait de la tête, croyant qu’il faisait allusion à l’obligation pour les gens d’Aigueperse d’aller prendre l’express à Clermont-Ferrand, où il y a deux heures perdues, complètement perdues, – à perdre devant Notre-Dame du Port, devant la maison de Pascal, arrêt trop court même d’une heure pour voir pétrifier un objet dans la fontaine pétrifiante. Il la félicita de son talent pour la danse, car il avait lu le rapport d’Aga Ischios sur l’arrivée de Mrs. Bates, sur sa course en plein désert quand elle entendit enfin derrière un groupe de palmiers retentir l’instrument spécial aux Assyro-Chaldéens, en l’espèce le clairon, que le sergent Ischios Latos avait rapporté de la Légion étrangère et qui sonnait chaque soir, sur le pays du déluge, le couvre-feu ; sur le bal donné le lendemain, au bord même de l’Euphrate, au son des pistons et théorbes, quand Mrs. Bates dansait si mollement, alourdie par le plat, qu’Aga Palos la crut enceinte, ainsi que l’étaient presque toutes les femmes échappées aux Turcs, et que le camp la soigna et la respecta comme si elle portait un fils, un de ces petits assyro-chaldéens si rares maintenant. Elle se contentait en fait de porter, non point en elle, mais imprimé en creux sur sa peau par le plat, le roi Kushru, son cheval, et un abondant gibier. Il la félicita de la politesse de ses compatriotes, car il pensait à Agas Metios qui avait publié aimer la France à cause de Son parler agréable et de Sa personnalité sympathique, et Juliette accepta l’éloge, car elle pensait à son compatriote Pierre de Nexon, qui poussa si loin la courtoisie envers Marie de Berry qu’il dut, pour la venger, se consacrer à insulter la mort. C’est seulement quand il lui prit les deux bras et insista pour voir l’empreinte du roi Kushru, qu’elle ne comprit plus, que tout s’expliqua, et Daudinat sut alors que cette jeune fille lui rapportait, non un plat, mais un jour de sa jeunesse.

Elle lui montra le carnet. Elle lui lut la page du 12 mai 1910. Daudinat se rappelait à peine leur rencontre. Ce jour de printemps, dont Juliette avait noté jusqu’à la température, il fallut que son imagination le déterrât d’au-dessous de toutes les époques qu’il avait depuis habitées, de la période crétoise, de l’attalide, de la sassanide. Dans ce jeu de balançoire autour de la naissance du Christ, sa tête tournait parfois. Cet an 1910, c’était un âge séparé du sien par un humus de temples et de dieux. Vingt nécropoles l’isolaient d’Aigueperse. Ce beau soleil auver-gnat, qui d’après le carnet inondait ce jour-là la Limagne de 31°,3, il lui fallut le retrouver au-dessous d’une pile d’autres soleils, soleil de Délos, soleil de Ravenne, soleil de Naples, au-dessous de tout ce service pour savants heureux et soudain, un peu ému, au-dessous du cubiculum, de la couche, du hamac chaldéen, il retrouva le lit de Mme Servan. Juliette lui nommait et lui décrivait, lentement, les invités de cet après-midi fameux. Elle sentait confusément qu’elle aidait Daudinat à débarrasser chaque objet, chaque plat, chaque visage auvergnat de tous ces synonymes et ces rouilles antiques dont chaque année écoulée les avait pour lui découverts. Fontaine pétrifiante que la science de Daudinat ! Cette vibration forcenée que l’étude archéologique donne à l’atmosphère du monde entier, elle la calma peu à peu, et soudain, les ailes de l’archéologue s’écartant, Ormuz et Zeus et Sopor s’évanouissant sous la parole de Juliette comme les rêves au cinéma, il aperçut le notaire, le percepteur, le médecin d’Aigueperse assis solidement autour d’une table à rallonges éclatante de linge damassé, et immobiles. Retirés de ces fouilles, au lieu de perdre leurs couleurs, ils étincelaient, et Juliette indiqua qu’ils n’étaient même pas morts. Ce jour de Pâques 1910 devint soudain pour Daudinat, avec ces bourgeois et ce vin gris dans des bouteilles de Saint-Galmier, la toile de fond de toute antiquité et de toute sagesse. Il se souvint de cette petite fille qui l’avait guidé, Antigone sans nulle patine d’un futur voyant, dans cette ville qu’il ne comprenait pas alors, car il n’avait fait encore aucun relevé de citadelle, aucune reconstruction de cité, sa spécialité maintenant, mais dont soudain, – la science vraiment sert à quelque chose, – la raison et le plan lui apparurent en traits de feu. Aidé par le nom des convives, par la vision de quelques pierres historiques aperçues ce jour-là, par le souvenir des simples façades, tout ce que son œil avait inconsciemment enregistré lui revint et il se mit à lire maintenant sur Aigueperse comme sur un palimpseste. Aigueperse se reconstituait toute seule dans ses pensées, bientôt ceinte de ses murailles. Le Mantegna, que Juliette lui avait montré dans l’église, lui apprenait soudain qu’Aigueperse était une étape sur cette route empruntée par les rois de France à leur retour d’Italie et semée par eux d’innombrables cadeaux, qui finalement eux aussi arrivaient un jour au Louvre, avec un retard de cinq cents ans. Ces bornes à chaîne à goupille sur laquelle la petite Juliette s’était balancée, c’était (il n’y avait pas le moindre doute, la goupille était du XVe) les poternes de l’hôtel Marillac. Daudinat achevait avec ravissement cette version alors incomprise. Il lui suffit de revoir en imagination l’encorbellement des Dupuy pour repérer l’emplacement de l’hôtel des Bourbons, le heurtoir des Durand pour reconstituer la maison Michel de l’Hôpital, et il lui parut soudain indubitable que les arbres du Pré-Monsieur (ce quinconce supposait un jardinier du XVIe), dépendaient autrefois du château d’Effiat. Aux yeux émerveillés de Juliette, il fit surgir un palais de la perception, un four banal de l’épicerie Potin, une léproserie du garage. Sur le canevas de la cité, tous les âges se mirent soudain à retisser. Oui, cette niche à bandes moulées dans sa chambre d’hôtel, elle était un indice d’influence lombarde, il n’y avait pas à en douter : elle joignait la Limagne à Milan. Oui, le croisillon sud de la chapelle était d’influence bourguignonne, et joignait Riom à Charlieu. Oui, de tous les points créateurs de l’Occident comme au bout des bras d’une machine à écrire, une marque venait imprimer sur Aigueperse le chiffre indélébile d’un siècle. Daudinat se rappelait aussi sa promenade avec Juliette dans les saules, l’ascension dans le volcan éteint, et, par analogie, appliquant les méthodes de l’archéologie à l’interprétation du paysage, il comprenait pourquoi Aigueperse avait donné naissance à la fois au poète le plus idyllique de France, à Jacques Delille, et à Pierre Nesson, poète de la mort. Et, son imagination ne se contenant plus, escaladant les buttes autour d’Aigueperse qu’il avait alors dédaignées de son autocar, il devinait la situation des châteaux disparus, par leur position même devinait leur âge, par leur âge combiné avec leur nombre total l’histoire même de l’Auvergne, il comprit soudain pourquoi Louis XI s’y était réfugié, il comprit la tour noire et blanche de Cusset, et soudain, à cause du château de Virmeux dont les balustres lui rappelaient ceux de Frederickbord, il pensa à Olga Kirkegaard et se mit à sangloter.

Mais c’est alors que Mrs. Bates arriva. Cette fois c’était bien elle. Dès l’antichambre, elle avait aperçu les taureaux ailés, et elle entra dignement par cette porte royale. Puis elle salua son drapeau. Puis elle s’assit à côté de Juliette. L’archéologue contemplait les deux femmes, poternes si différentes de l’humanité, châteaux si contraires de l’âme, qu’il renonçait pour ce soir à saisir le plan du cœur indo-européen. Mrs. Bates avait d’immenses prunelles, des narines béantes, des lèvres distendues ; la bouche de Juliette était petite, son nez imperceptible. Celle-là avait évidemment pour mission d’accepter par ses sens le plus possible, et celle-ci le minimum. Un seul rayon atteignait juste l’iris de Juliette, le monde visible n’appuyait sur elle que par ce poinçon. Aux prunelles de Mrs. Bates la moindre lueur se collait pour la journée, au blanc des yeux surtout, et elle l’en secouait vainement. Mrs. Bates avait une allure de serpent, de serpent court et gros. Ces jambes fendues si nécessaires à Juliette pour enjamber, pour nager, pour ruer la nuit contre la cloison, Mrs. Bates n’en avait nul besoin. Mrs. Bates n’avait pas avalé le plat sassanide, comme on était tenté de le croire à voir sa bouche fendue aux oreilles, mais elle parla de Paris avec des soupirs, des hoquets, comme si Paris eût été depuis son arrivée récente à l’intérieur d’elle-même. Ah ! que la tour Eiffel, lui faisait mal ! Ah ! que la maison de l’avenue Mac-Mahon lui pesait. Ah ! que la colonne Vendôme lui faisait du bien ! Elle parlait des monuments comme nous parlons de cachets d’aspirine, de la cocaïne, de l’opium. Le Louvre magasin faisait frémir ses narines, le Louvre musée chavirait ses yeux. Elle était là, aspirant et cuvant, pour ce corps que ne fécondait plus hebdomadairement le défunt agent consulaire, toute la vertu médicinale de Paris. Parfois (c’était bien un serpent, le serpent d’Ève était une femme), elle repoussait d’une contraction de l’œsophage l’Arc de Triomphe jusqu’à son cœur, et soudain, tournant la tête vers le fleuve, elle aperçut, déjà dans l’ombre, Notre-Dame, Notre-Dame pour la première fois. Face à elle, elle l’attira de ses yeux luisants, sifflant à peine, préparant sa salive, mais heureusement la nuit tombait et la vaste nef sauvée par les ténèbres recula doucement s’adosser aux belles gares. Le crépuscule gagnait, dans la chambre, les taureaux, les collections, ces êtres de race différente, et il les submergeait avec une modestie d’éternité. Juliette se sentait légère et surnager sur des siècles. Un bec de gaz s’alluma sur la berge, atteignant du même éclat un poisson endormi et la tête de Daudinat. Juliette voyait cette tête isolée. Il est touchant d’avoir pour la première fois le sentiment de la vie humaine sur la tête coupée d’un archéologue. Elle se leva. Elle sentait qu’il convenait de laisser seule Mrs. Bates et cette tête, que les pattes-d’oie couvraient d’ailleurs de caractères chaldéens secrets pour elle, comme on laisse Salomé seule avec celle de Iochanaan. Elle sortit toute blonde de Mrs. Bates comme un éclat d’un diamant noir.

Mais, à peine au bas de l’escalier, elle entendit un bruit éclatant. C’était Mrs. Bates qui laissait le plat d’or choir de ses jupes, et le quai Malaquais résonna du joyeux accouchement.

CHAPITRE CINQUIÈME

C’était quelqu’un qui croyait n’avoir jamais menti.

Il ne bégayait pas non plus. Il ne balbutiait jamais. Il n’employait jamais un mot pour un autre. Il n’avait jamais commis même ce mensonge de fait qui consiste à appeler garde-feu, le pare-étincelles ou liséré le passe-poil. Il évitait de parler des quelques étoiles dont il ignorait le nom, et quand il disait qu’il bruinait, on pouvait être sûr qu’il s’agissait bien de la bruine, et qu’il ne pleuvinait, et qu’il ne brouillassait point. Les jours où il sentait sa langue inhabile, il se bornait à parler des objets et des événements qui fournissent sans peine leur vocabulaire, le temps, l’histoire de France, et son langage de malade n’était plus qu’un langage d’enfant. Mais, dès sa convalescence, il plongeait dans les dictionnaires de termes techniques, et bientôt cette inspiration qui saisit les poètes après la lecture du dictionnaire de rimes lui donnait le nom de chaque courbe dans un péristyle, de chaque nervure dans un stylobate, de chaque brisse dans un picot. Il avait même deviné, un superbe soir d’été, sans l’avoir jamais lu ni entendu, le mot Trescheur Fleuronné. De sorte, disposant de soixante mille noms pour désigner son univers, alors que les Français, alors que Racine et Bossuet ne disposent pour désigner le leur que de cinq cents à mille, qu’il avait l’impression d’un monde en ordre, d’un grand apaisement, l’impression qu’il pouvait mourir en paix. Il comprenait les tourments moraux de Racine, de Bossuet, abandonnés sans vocabulaire devant un siècle si riche en objets ouvragés. Les soirs d’émotion, de détachement, il achevait d’apprendre les différentes parties d’un menhir, les différentes races de chiens, comme d’autres polissent et repolissent leur testament… Il est doux de mourir en connaissant par son nom chaque pièce d’un menhir, chaque divagation de la race des pointers… De sorte aussi que l’univers était recouvert pour lui plus que pour tout autre d’une croûte verbale qui lui cachait les gouffres du chaos, et qu’il était optimiste. Pourquoi fallait-il qu’il eût choisi le seul métier où les mots ne soient pas de belles étiquettes, où ils se présentent à l’esprit tous mous comme des éponges, et gluants, et imprécis ? Pourquoi fallait-il qu’il fût écrivain ? Devant les opérations les plus simples de l’esprit, comme la déduction ou la restriction devant les aventures les plus cataloguées du cœur, comme l’émotion au printemps devant la première cerise ou le retour au logis de celui qui retrouve sa femme mariée, il ne disposait plus que d’un langage faux, ou des mots réservés pour les opérations ou aventures exactement contraires. Le fait que les Allemands construisent des gares gigantesques, adorent l’univers, tuent Rathenau, il résumait cela par le mot « mentalité ». Le fait qu’une femme se donne, puis se reprend, se redonne, puis, au moment de se reprendre, se vend, il le résumait par le mot « intoxication ». Le fait que l’Europe passait de l’amour pour la France à la haine pour la France, c’était simplement, d’après Lemançon, un « déclenchement ». Cela lui valait le plus éclatant succès, et d’être lu et réputé jusque dans le pays de Juliette. On mettrait en prison l’individu qui publierait un annuaire inexact des chemins de fer, mais l’Académie s’apprêtait pour Lemançon, dont circulaient en France deux cent mille indicateurs faux pour l’amitié, l’amour et, comme on va le voir, la mort.

Juliette se rendit chez lui un dimanche matin, unique matin de la semaine où se visitent les artistes et écrivains non catholiques militants. Lemançon était seul, car il n’était plus assez jeune pour aller voir les écrivains maîtres, et pas assez âgé pour recevoir les jeunes. Douce période intermédiaire dans la vie des romanciers, qui leur redonne, entre quarante et quarante-cinq ans, les Dimanches. Enfance de la gloire… Lemançon était le seul écrivain porté sur le carnet de Juliette, car les Lemançon sont originaires d’Effiat, comme les Montpensier, et d’ailleurs leurs cousins les Durafort sont de Moulins, comme les Bourbons. Chaque nom bourgeois au centre de la France s’accouple naturellement à un nom de roi. Il faut dire à son honneur que Juliette avait essayé d’en voir de plus célèbres. Mais elle avait été happée par un chien à la porte du premier, elle avait glissé dans l’escalier du second, et devant la tombe d’un troisième, elle avait été coupée au visage par la branche d’un saule. Avec cette morsure qu’elle devait à Anatole France, cet écartèlement qu’elle devait à Bourget, cette égratignure qui lui venait d’Alfred de Musset, toute courbatue par la fréquentation de nos poètes, elle arriva chez Lemançon justement méfiante, fermant les portes de l’ascenseur, appuyant sans poids sur la sonnette, prête à l’électrocution. Elle attendit ce temps d’attente nécessaire chez tous les écrivains pour leur permettre d’achever la phrase commencée, si variable selon leur facilité, elle attendit une seconde, et Lemançon parut.

Si Juliette avait soupçonné de quelle nomenclature précise Lemançon disposait pour nommer chaque partie de son corps, — car il avait tenu à prendre son diplôme d’anatomie pour n’en rien ignorer, – elle eût été bien confuse. Mais elle s’imaginait que ce psychologue connaissait seulement les articulations de ses désirs, les pulsations de ses indifférences, et elle en était toute fière. D’ailleurs, dos à la fenêtre, illuminée cette fois par midi, la brise l’éventant, elle avait l’air d’un de ces génies dont Lemançon, – car il avait lu le dictionnaire swedenborgien, – connaissait aussi par leur nom chaque détail, et tous les mots qui s’appliquent aux femmes, tels que gorge, soutien-gorge, etc., furent revêtus soudain dans Lemançon par leurs synonymes pour êtres surnaturels. C’est ce changement subit de vocabulaire, rapide comme un changement de vitesse, que d’aucuns dénomment l’amour. L’opération par contre fut inverse en ce qui concernait Lemançon. Il portait des lorgnons à chaîne, une chaîne de montre, une épingle de cravate à perle balançante, de sorte qu’à chacun de ses mouvements un fils à plomb de nacre et d’or indiquait l’axe auquel Lemançon renonçait. Les bijoux ne sont beaux et ne remplissent leur rôle que s’ils ont l’air d’être jaillis de la personne qui les porte. Ce n’était vraiment pas le cas ; rien dans l’auriculaire de Lemançon qui eût pu être la matrice de sa chevalière à vitrail, rien dans son sternum qui justifiât cette breloque Louis XIII. Il avait plutôt l’air d’un aimant qui s’est promené dans une orfèvrerie, et cet amas d’objets précieux sur lui, au lieu d’évoquer la richesse, appelait à la pensée de Juliette tous les objets utiles et vulgaires qui remplissaient le véritable office dans cet habillement, bretelles, jarretelles, et pince à cravate. Juliette évidemment ne s’attendait pas à ce qu’il vînt nu, ni à ce qu’il portât un péplum ou des braies, mais les vêtements de Lemançon semblaient avoir subi démesurément les opérations de la coupe. Partout et en tout sens couraient d’énormes coutures, comme sur le moulage en plâtre d’une statue. Si bien que Juliette eut, par de faux indices, l’impression de la vérité, et soupçonna que Lemançon était un faux, un moulage d’écrivain.

Lemançon regardait Juliette et essayait de pénétrer par un regard en cette jeune fille inconnue. Mais Lemançon n’avait qu’un talent. Il ne pouvait comprendre les femmes qu’au moment où elles abandonnent l’amour, par tristesse à cause de l’âge, ou par désespoir. Dès qu’une de ses héroïnes sentait sa liaison menacée, le style de Lemançon sortait un peu de la platitude. De même dans la vie. Entre dix femmes, Lemançon devinait celle qui s’était dans la journée découvert une ride, reconnaissait à sa rigueur ou sa pâleur la partie d’un visage nouvellement et longuement massée. Un itinéraire implacable le conduisait, par les salons, de la femme qui s’était teinte pour la première fois à celle qui venait de surprendre pour la première fois sa fille embrassée par un joueur de tennis. Quand on voyait Lemançon se lever de sa chaise et se diriger brusquement vers une lointaine voisine, c’est que naissait un premier cheveu blanc. Il avait exploité ce don ; il avait prétendu créer dans la littérature une annexe contemporaine au cercle des délaissées, où circulaient, au lieu de Clytemnestre et d’Hélène, celles, venues d’Anjou ou d’Algérie ou de Montmartre, que les critiques appelaient maintenant les Lemançoniennes. Il regardait cette belle fille, avec ses attributs de péri, ses iris d’elfe, sa base de nez d’archange, ce visage d’une lecture aussi facile que les lettres des autobus, et il n’y comprenait rien, rien… Aucun indice par lequel se révélât sur ces traits les sentiments qu’il connaissait si bien sur ses favorites, ce subit dégoût des belles sorties de Paris par le Bois et le parc de Saint-Cloud, qui correspond au subit dégoût d’aimer, cette haine de l’heure d’hiver, qui correspond à la lassitude d’étreindre un corps hypocrite, ce désespoir au mot de Barbizon, qui est le désespoir d’avoir toute la vie à n’embrasser qu’un ingrat. Sur tout ce corps il n’y avait de ride qu’une ligne de cœur toute droite, du nord au sud, l’endroit du monde le plus éclairé mais où le jeu du soleil et de l’ombre s’exprimât avec le plus de discrétion, et une ligne de vie toute droite de l’est à l’ouest. Juliette, d’après l’âge des portraits et des photographies dédiés à Lemançon, d’après l’âge même des femmes de bronze ou de porcelaines éparses dans la pièce, comprenait confusément l’embarras de son hôte, et elle gonflait en elle ce qu’elle devinait pour lui un mystère : sa joie, ses joues, sa jeunesse. Il la regardait comme un numismate regarde un individu qui porte dans son estomac une monnaie antique, avalée au cours d’un pillage, et qu’il lui suffirait d’extraire pour déchiffrer l’inscription qui ruinerait ou confirmerait la thèse de sa vie. Beaucoup ont tué des jeunes filles pour être enfin renseignés, mais Lemançon n’était pas sanguinaire. Il se contenta de lui dire qu’elle était une énigme. Juliette le sentait, et elle sentait aussi que les hommes, eux, avec leurs objets d’or, leur parole, leurs vêtements, sont moins des énigmes que des rébus. Devant cette créature autour de laquelle son esprit tournait à la recherche d’un joint comme on tourne autour du crocodile, Lemançon, dont le talent partait des femmes d’âge, la traitait sans s’en douter comme si elle était d’un âge supérieur à celui de ses belles amies. Familier avec les autres, il employait à chaque phrase pour Juliette le mot respect, le mot hommage, saluant, poussant des coussins, à croire que l’espoir, la confiance, la certitude du bonheur étaient pour lui les attributs d’une haute vieillesse.

Juliette en profitait. Malgré son extrême timidité en face d’un grand homme, elle en profitait pour faire valoir sa voix, ses yeux, comme le diamant le plus timide profite d’être diamant quand la lumière lui arrive. Elle était venue adjurer cet homme de la renseigner pour toujours sur la vie, sur la mort ; il détenait des foudres, des bulles ; mais elle ne dédaignait pas de faire valoir ses avantages de créature, par ce léger chantage que le plus modeste d’entre nous aime exercer vis-à-vis même de Dieu, les jours où il fait beau, où nous nous sentons en beauté, et où nous remplaçons vis-à-vis de Lui notre religion par des sourires et par des mines. Jour heureux, où c’est pour Dieu que l’on relève sa voilette, que l’on dégrafe son fichu, où, bien que seule, on n’agit plus dans les prairies et les bois avec aussi peu de précaution que si l’on était devant un aveugle. Plusieurs fois déjà, à Aigueperse, en promenade le long de la route de Clermont, quand les riches automobiles s’échangeaient entre Vichy et Royat, dans cette lumière heureuse où elle se sentait d’une densité plus ferme, dans cet état instable où sous d’autres âges sa précipitation en ruisseau ou en chêne se fût automatiquement opérée au premier regard d’un puissant du monde, sur cette Limagne qui est le tapis le plus épais posé sur des grès hercyniens, Juliette juste aussi droite que ces arbres qu’aucun vent marin n’incline, mais seul arbuste qui n’eût pas son côté de moussure et son côté de soleil, Juliette aimait voir les Rolls-Royce arriver sur elle, d’yeux bleus, d’yeux verts, d’yeux carmins, comme des regards ravisseurs ; elle sentait chacun de ces beaux conducteurs inconnus et invisibles sous leurs masques l’effleurer et, comme au manège, arriver à prendre sur elle-même elle ne savait quelles bagues, manquées complètement par cette Berliet trop lente, par cette Amilcar mal tenue, bagues qui ne pourraient être arrachées d’elle que par l’extrême luxe ou l’extrême vitesse. Le soleil la dorait. Toutes ses facultés féminines d’affection, de fidélité, de reproduction étaient annihilées au fond d’elle ; elle se sentait personnifier, non plus la jeunesse, non plus même, comme dans la revue jouée chez Mme Servan, la jeune fille d’Aigueperse, mais une sorte de vertu masculine et d’être mâle. Les Hispano-Suiza passaient. Toutes ces belles flèches la traversaient comme le saint Sébastien de son église, à tous les points du corps, mais trouvant partout un cœur entier, qui montait et descendait, Juliette s’habillait pour ces promenades solitaires de toute son élégance. Elle réservait sa plus extrême coquetterie pour ce qu’il y a de plus fugitif comme union, la vue d’une cent-chevaux en quatrième vitesse, pour cette union d’un dixième, d’un vingtième de seconde. Elle avait mis aujourd’hui la même toilette. Mais elle comprenait déjà que l’esprit, le talent, le cœur de Lemançon n’étaient pas cette âme Delage, ce talent Renault, ce cœur Cadillac auxquels elle était venue s’offrir comme un elfe sur la route pour une collision invisible, et c’est comme on récite son couplet devant une sibylle sous le voile de laquelle on vient de reconnaître une tante de province, qu’elle lui posa ses questions, qu’elle aurait tellement préféré poser à Larbaud ou à Max Jacob.

— Qu’est-ce que la vie ?

Lemançon n’aimait pas les questions aussi directes. Il aurait préféré de beaucoup qu’on lui demandât son avis sur le Monologue intérieur, par exemple, dont il devait parler prochainement devant une assistance de Lemançoniennes. Il n’était pas de ceux qui trouvent le moyen, en vous indiquant ce qu’ils pensent de la vie, de modifier votre conduite pour la journée et jusqu’à votre façon de prendre l’omnibus. Qu’allait-il bien dire de la vie à cette jeune fille inexperte, mais exigeante, qui savait encore par cœur les trois cents sous-préfectures de la France et leurs spécialités culinaires, les trois cents plus grands hommes, qui tendait à la vie une âme adolescente armée de ses six cents papilles avides ? Lemançon préféra tourner la difficulté et se faire valoir un peu. Sa théorie de la vie ? Elle consistait à regarder certains êtres, certains pays, au visage et d’autres au corps. Juliette ne saisissait pas ? Qu’elle écoute !

Lui, Lemançon, avait jadis composé une saynète jouée dans les plus grandes villes de l’Europe où lui-même la mettait en scène. Le deuxième tableau montrait le rideau percé de trente trous, étalés ou superposés, où les jeunes filles et les femmes de la société passaient la tête. Au Portugal, le spectateur avait une vue inoubliable. Soixante yeux admirables qui semblaient appartenir à la même personne et l’on savait désormais ce que c’est qu’être regardé par le géant Argus. Soixante lèvres ouvertes sur un ivoire qui semblait courir sous tous les corps. Toutes ces femmes avaient des crânes en ivoire, des maxillaires en ivoire. Mais qui passait derrière la scène découvrait des corps inégaux, des chevilles d’homme, des bras sans finesse. Toutes les têtes souriaient. Tous les corps se crispaient et, en vain, pour pénétrer dans le domaine de lumière. Le rideau ainsi qu’un couperet tranchait la beauté de la laideur. Ce fut le contraire dans tel pays Scandinave ; le spectateur voyait des yeux fades et arrogants, des cheveux chanvre, de larges bouches ouvertes sur des dents à mâcher des viandes, mais le machiniste voyait trente corps souples et parfaits, nus pour la circonstance, car pour toute opération esthétique, pour penser, par exemple, le Scandinave prend la précaution préliminaire de se déshabiller. Si bien que ce jour-là Lemançon resta derrière le rideau. Dans un seul pays il passe le même nombre de minutes dans son avant-scène et dans la coulisse… En France… Ainsi est tout être… Telle est la vie !

Juliette souriait. Elle trouvait son hôte naïf, cette guillotine n’était pas pour l’effrayer. Elle sentait au contraire en elle amicalement et indissolublement unies ces parties du corps si peu solidaires dans les exemples fournis par Lemançon, ses oreilles et ses orteils, son front et son talon, organes qui par plaisir rimaient aujourd’hui entre eux, assonances de joie vitale… Et l’amour ? Elle demanda à Lemançon ce qu’était l’amour.

— De quel amour voulait-elle parler ? Moral ? physique ? L’amour physique était une aventure tout simplement extraordinaire. C’était évidemment très particulier, un peu curieux, très spécial, mais prodigieux, inespéré !

Elle voulait parler de l’amour moral. Mais cela ne faisait rien. Et la mort ?

Car Juliette sentait son avantage d’archange et n’aurait pour rien au monde abandonné les seules armes qu’elle pût brandir contre Lemançon, trois ou quatre mots flamboyants. Lemançon se révolta.

— La mort ? Question sans intérêt. Ce qui intriguait Paris en ce moment, ce n’était certes pas la mort, c’était le Monologue intérieur. Voulait-elle qu’il le lui expliquât ? Avait-elle entendu parler de Joyce ?

Elle aurait aimé poser d’abord une question sur la gloire.

— Le Monologue intérieur était un accès de franchise tel que tous les revêtements imposés à l’âme depuis Aristote jusqu’aux symbolistes en étaient ébranlés. C’était ce tremblement d’âme qui secouait depuis deux mois les littérateurs parisiens. Il fallait en profiter. Avec un peu d’habileté, le moindre critique pouvait arriver à connaître la vérité sur leurs méthodes de travail, leurs bonnes fortunes, leurs plagiats, leur tailleur. Juliette en désirait-elle un exemple ? Non ? Mais si, il allait… Mais qu’avait-elle ?

Elle s’asseyait. Elle avait un peu mal aux reins.

Alors Lemançon fut ému. Certes bien des femmes s’étaient déjà plaintes devant lui comme devant un médecin. Se dévêtant pour lui avouer un remords, se dévoilant pour lui montrer un scrupule, se mettant nues pour lui raconter une haine. Mais aucune ne s’était plainte aussi simplement d’un mal physique. Il en fut touché. Il lui parut avoir devant lui la seule femme qui eût jamais été mal à l’aise en ce monde, et alors qu’il comptait bien imaginer un faux monologue intérieur, celui qu’il avait appris par cœur pour les Lemançoniennes, à cause de ces reins humains imposés à ce corps de sylphe il décida d’être sincère… Voici, il commençait… Quoi ?… Non, il n’y avait pas de monologues intérieurs en vers… Il commençait bien entendu à la condition que Juliette elle aussi, à son tour, lui en donnerait tout à l’heure un exemple féminin. Quoi ?… Évidemment, c’était une opération dangereuse pour bien des écrivains qui passent pour corrects ; on ne comptait plus les fautes de français dans les monologues intérieurs d’écrivains aussi puristes que Marcel Boulenger ou les Tharaud… Voilà, il commençait… Le contraire du Monologue intérieur ? c’était le Silence intérieur. Mais assez de questions… Il jurait de dire toute la vérité, rien que la vérité… Voici…

 

MONOLOGUE INTÉRIEUR

— Il perchè della caduta del marco. Tous mes monologues débutent maintenant par cette phrase, que j’ai entendue dans un tramway ! Elle est stupide, mais je n’y peux rien. Vraiment la cheville de cette jeune visiteuse est fine. Autrement fine que celle de Fedora Brandès. Être forgeron. Lui forger des anneaux. Obliger cette jeune fille par des anneaux forgés à cette démarche qu’on n’obtient autrement que tous les deux cents ans avec les jupes entravées… La dernière fois que Fedora m’a surpris avec une femme, – d’ailleurs tout le monde sait que son vrai nom est Ferdinande et non Fedora et au fait pourquoi ne pas l’appeler Ferdinande la prochaine fois que je la verrai ? – elle s’est précipitée sans paraître nous remarquer sur un petit tableau représentant M. Vandenkop, traducteur de Télémaque en Hollande, et l’a piétiné… piétiné. Qu’ai-je diable à bégayer dans mes monologues ! Il perchè della caduta del marco. Tiens, c’est la première fois que cette phrase me vient à l’intérieur même du monologue… C’est comme son nom de Brandès, elle s’appelle Brandebourg. Elle prétend descendre de Stendhal. C’est étonnant ce que les impuissants ont de descendance. Pourquoi m’obstiner à dire que j’aime Fedora ? Tout me déplaît en elle. Je hais la manie qu’elle a de mettre les enfants en bas âge en éveil contre leurs parents. Je la hais d’avoir cru pendant toute la guerre que le mot « as » avait un sens péjoratif. Je la hais de me demander à chaque occasion, non pas si l’auteur du Cid, ou l’auteur des Maximes est mort, mais ce qu’est devenu l’écrivain qui a dit pour la première fois : « Ceux qui partent ne sont pas à plaindre, ce sont ceux qui restent », ou « La Beauce est le grenier de la France », ou « Qui va à la chasse perd sa place ». Elle me réclame son adresse. Elle veut me tromper avec l’auteur des truismes et le dépositaire de la sagesse des nations. Je me demande aussi ce qu’elle peut entendre par le mot démiurge qu’elle emploie au moins une fois à chaque repas. Mot si beau. À condition de l’attribuer avec discrétion aux dentistes et aux pédicures,… pédicures. Beau problème d’ailleurs que celui de la création du monde. Insoluble pour moi, que je me place en son centre ou à la périphérie ! Il est un peu exagéré de croire que Shakespeare, Hugo, Proust, ont été créés à cause de moi. Ce serait à désespérer du Créateur,… du Créateur ! Qu’à cause de moi, autour de moi, il ait imaginé un système solaire de génies et de talents, Aristote, Euripide, et une voie lactée d’auteurs qui sont nécessaires pour la toile de fond, bien qu’ils me soient pleinement indifférents, comme saint Thomas d’Aquin et Chênedollé !… Il perchè della caduta del marco. À la vérité cette phrase n’appartient pas au Monologue intérieur. C’est simplement un tic… D’autre part, imaginer que je ne suis pas le centre du monde, mais un de ses organes, que je suis moi, indispensable à Aristote, à Platon, à Descartes, c’est peut-être un orgueil plus fol encore !… Vous me suivez, Mademoiselle ?

 

Juliette, hélas, suivait ! Ainsi c’était cela le Monologue intérieur ! Ainsi il différait si peu des phrases que prononcent les vieillards qui parlent tout seuls. Lemançon donnait seulement à Juliette l’impression d’une vieillesse précoce. Comme elle avait eu raison depuis qu’elle savait parler de ne jamais vouloir prononcer un mot qu’en présence d’une autre personne ! Il y avait un témoin dans le monde à tout ce qu’elle avait dit. Ce n’est pas elle qui eût adressé la parole à un arbre, à une statue, mais quel bavardage dès qu’apparaissait un cantonnier vivant ! Une fois évidemment… et encore l’on pourrait discuter si parler devant un lapin de garenne, c’est du Monologue intérieur… Ainsi, alors qu’elle se donnait au contraire à sa pensée pour s’épurer, pour n’avoir pas à avaler à chaque instant cette bouillie du langage, nourriture qui ne nourrit pas, voilà donc, sous le manteau du silence, les monstres, qui se battaient en elle !… Lemançon continuait, et par son monologue, simplement en décrivant sa maîtresse, répondait tristement à toutes les questions que lui avait posées Juliette au début de la consultation : la vie c’était une suite d’irruptions de Fedora ; la mort, c’était Fedora, avec cette haine qu’elle a des ongles longs, coupant chaque soir jusqu’à la mise en bière les ongles du cadavre de Lemançon ; l’amour, c’était l’amour de Fedora, ce n’était rien, ce n’était pas du tout inespéré, ni curieux, ni spécial, c’était attendu, cela faisait mal. Tuer Fedora ! Ou la forcer à mesurer ses chevilles avec un mètre de tailleur !… Juliette aperçut soudain au fond d’elle-même, immobiles, tous ces monstres que déchaîne la confession, tous les contraires à tout ce qu’elle croyait savoir et aimer, monstres endormis, mais existants : le contraire à son amour pour Gérard, à son affection pour son oncle, à son goût pour les crêpes, à sa modestie. Elle sentit tout ce qu’un être garde et défend en se taisant vis-à-vis de soi-même, et que tout humain qui n’est pas doublé à l’intérieur par un sourd-muet est la trappe par lequel le mal inonde le monde. Elle se doubla de silence. Recouverts par cette couverture, les monstres qu’avait déchaînés Lemançon, le dégoût des hommes, l’appétit pour les chenilles, le désir de casser le service Empire de son oncle, se contentèrent de l’agiter doucement, comme des enfants sous une toile pour faire la mer.

— À vous, Mademoiselle !

Lemançon venait de terminer, tout ému. Il avait cru, avec quelque mauvaise foi, attaquer en lui des sentiments déjà durcis et le sang en jaillissait. Ainsi celui qui de son rasoir croit attaquer un durillon et attaque son cœur. Juliette souriait, pour laisser croire qu’elle ne voyait dans ces aveux qu’une démonstration, qu’une leçon. Elle essaya même par politesse de lui obéir. Mais vraiment, cette confession à soi-même de la pensée et de la vie, elle n’y était pas plus habituée qu’un enfant de dix ans à la simple confession. Pourquoi n’y a-t-il pas un manuel du monologue intérieur ! Jamais elle ne fut plus heureuse de trouver des phrases toutes faites. Ç’aurait aussi bien pu être celles que l’on dit dans les fêtes, il se trouva que ce fut celles que l’on prononce dans les deuils…

— Cher Monsieur, croyez en ma profonde sympathie. Je prends une part, une grande part…

Elle prenait une part, une légère part à la vie physique de Lemançon car elle avait saisi sa main. Lemançon, les yeux brouillés, se cramponnait à cette main inconnue, tendait de détresse toute son âme vers le dialogue extérieur, et, comme une ombre charmante retire un passager tombé au Styx, Juliette le fit passer tout dégouttant de pensée-parole dans la conversation courante. Il leur sembla d’ailleurs à tous deux, en abandonnant le Monologue intérieur, abandonner leur corps même, leurs viscères, et ils se trouvèrent soudain à la hauteur épurée où le dialogue chaste et éternel prévu pour les amants étrangers qui se rencontrent à l’improviste au-dessus des vergues, au-dessous d’un rasoir inconnu, sur des chevaux au galop. Et en effet des chevaux noirs galopaient vers Lemançon, un rasoir menaçant s’aiguisait sur lui…

— Éprouvez-vous vraiment de la sympathie pour moi, Mademoiselle ?

— J’en éprouve vraiment.

— Et un verre de Moscatel, en prendrez-vous un ?

— J’en prendrai un.

Ces expressions de manuel, usées par le contact, par la politesse, par l’aménité humaine, leur semblaient presque maintenant appartenir à un vocabulaire sacré. Ils étaient saisis par la sainteté, par l’innocuité de la conversation courante. Dans leur désir d’échapper à la ventouse du Monologue intérieur, ils cherchaient les termes les plus banals, c’est-à-dire les plus rituels, et par un nombre de mots aussi restreint que le nombre des frictions et caresses par lesquelles les fourmis se disent leur chemin ou se dénoncent le puceron le plus laiteux, chacun approchait de beaucoup plus près l’âme de l’autre.

— Vous avez l’air plus tranquille, dit Juliette.

— C’est le soleil. C’est l’été.

Comme ces relations entre les sentiments de Lemançon et les astres, cette explication du calme de Lemançon qui nécessitait seulement l’intervention des saisons et des nébuleuses, paraissaient à Juliette plus satisfaisantes et simples que des raisons intérieures ! Telle fut la visite de Juliette à un homme de lettres, qui aboutit à la défaite de la psychologie, de la psychophysiologie, et à la mort du style. Car, pour chaque geste de Lemançon, au lieu de se cacher au fond de sa conscience, la raison en apparaissait maintenant à son extrême surface. Il sanglotait : c’était ce dimanche. Il couvrait de baisers la main de Juliette : c’était ce seringa… Et déjà de ses yeux l’image de Fedora Brandès avait disparu.

C’est alors, poussant la porte avec une telle fureur qu’elle ne sut jamais si elle était ou non verrouillée, que Fedora, sans paraître remarquer Juliette et Lemançon, comprimés soudain à sa vue entre le silence extérieur et le silence intérieur, que Fedora se rua sur le portrait de Mme Vandenborg, femme du traducteur de Télémaque, le lacéra, détruisit tout ce qui subsistait du couple hollandais le plus dévoué à Fénelon, et repartit sans mot dire en fermant la porte à clef, pour en tirer plus tard argument dans ses scènes.

CHAPITRE SIXIÈME

Juliette vint me voir aussi. Moi aussi elle me traita toute une matinée comme si j’étais pour elle le représentant au monde de l’inconnu. De ma pendule, de mes glaces, de mes tableaux, de ces objets qui dans une atmosphère et une camaraderie communes avaient perdu pour moi jusqu’à leur style, elle arriva à faire jaillir une sonnerie et une heure mystérieuses, des reflets et des personnages étrangement nouveaux. De ses yeux étonnés, elle ramena chaque meuble non plus à l’antiquaire qui me l’avait vendu, cousin de Seligmann ou parent de Jonas, mais à son auteur même, élève de Jean Goujon ou de Boulle, et chacun d’eux ne fut plus qu’une ventouse posée sur un siècle ressuscité. Elle avait dans mon bureau les gestes qu’on a au sommet de la Tour Eiffel, s’accoudant à chaque console, à la cheminée comme à un balcon, avec ce petit vacillement que donne l’altitude aux voyageuses les moins sujettes au vertige. Ou bien elle touchait avec une précaution infinie des objets de solidité à toute épreuve, encrier en bronze, buste en marbre de la jeune amie de Caracalla, comme si elle était dans la chambre de chauffe de quelque sous-marin, à la manœuvre de quelque avion, et que le moindre geste donné à faux devait amener notre perte. Étais-je aviateur ou scaphandrier de l’inconnu ? Par malheur, c’était un jour de soleil. Je m’étais levé à l’aube ; personne moins que moi n’était qualifié pour se prétendre l’ambassadeur des mystères auprès d’une jeune fille vagabonde. C’était le matin d’une nuit où j’avais peu rêvé ; toutes ces forces auxquelles vous vous sentez parfois adossé au réveil, ce plâtre du sommeil qui s’arrache péniblement de votre visage pour vos amis de l’au-delà, cette habitude que vous prenez dans le rêve d’une atmosphère si dense que l’air du jour vous semble le vide, que vos bras retombent, que vous retombez sans force sur votre lit, rien n’en restait sur moi. Ma nuit avait été claire et limpide comme le jour. Il n’avait fallu me débarrasser à ma toilette d’aucun de ces fils de la Vierge qui tendent les enfers, d’aucune ombre d’ami, d’aucun de ces parfums qui font renifler autour de nous les médiums. Mon soleil personnel était à son zénith ; jusqu’à l’ombre de la mort qui s’éloignait de moi pour la journée. Juliette n’avait même plus en face d’elle cet écran à un vice ou une vertu qu’est tout homme rencontré pour la première fois. Elle n’avait devant elle que la sentinelle la plus avancée de toute la littérature française, ce matin-là, sur le front de la clarté, de la luminosité, de l’évidence. Elle essaya en vain sur moi les mots de passe qui séduisent les sentinelles de l’ombre, de la damnation, de la tristesse. Mon mot était pour toute la journée ce qu’il est pour un jeune conscrit : Mac-Mahon, Messimy, Jordan, Joffre. Pour n’avoir pas réglé je ne sais quelle quittance, l’administration de Paris m’avait coupé toutes les conduites d’électricité ou de gaz qui me retenaient au passé, à l’avenir. Je vivais sur les seules ressources de la minute, de la seconde. Juliette était en face d’elle un homme éphémère. Je vivais des belles feuilles des arbres de mon jardin comme un insecte. Si bien, comme le naufragé Elpénor jeté sur l’île des Phéaciens et disputant avec la belle Nausicaa pour savoir lequel d’elle ou de lui était l’étranger, que j’essayais de rejeter sur Juliette cette dignité d’inconnu dont elle voulait me parer. De sorte que, l’épithète Inconnu refusée des deux côtés par politesse et par modestie, nous étions obligés, comme ces philosophes qui admettent que le monde n’est pas une illusion de nos sens et que les êtres existent en eux-mêmes, de croire chacun davantage à l’existence de l’autre, de nous sourire davantage, de nous nourrir davantage au goûter que l’on servait. Si bien que je ne lui refusai pas de lire la Prière sur la Tour Eiffel, que je venais justement d’écrire.

 

PRIÈRE SUR LA TOUR EIFFEL

 

C’est le premier mai. Chaque mal infligé à Paris est guéri aujourd’hui par le grand spécialiste. Quand un plomb saute dans un ministère, c’est le fondateur même de l’École supérieure d’électricité qui accourt. Quand un tramway déraille, c’est l’équipe des dix premiers polytechniciens qui vient le remettre dans sa voie. Chaque bourgeois, vers midi, après ces cures merveilleuses, a le sentiment que si son bouton de pardessus sautait on alarmerait la rue de la Paix, et l’Observatoire si sa montre s’arrête. Il est gonflé de plénitude, en ce jour d’ouvriers parfaits, comme au temps, qu’il a oublié, où pour le moindre chagrin il alertait Schopenhauer, pour la moindre joie Rabelais. C’est que les grandes puissances sont seules aujourd’hui face à face avec les grands hommes, le feu en face du directeur du Creusot, le gaz du directeur du gaz, la vapeur face à face avec l’École Centrale. La journée de Paris, que trois millions d’ouvriers ont reposée, tourne sur ses huit rubis.

C’est le premier mai. C’est le jour où l’on reconnaît, à ce qu’elles restent actives, les industries qui mourront le jour de la révolution, qui sont purement bourgeoises, qui mourront bientôt. La maison Falize mourra où étincelle aujourd’hui l’épée de Forain avec la garde de faisceaux de pinceaux, et la coquille en palette d’or. La pharmacie Roberts mourra, avec ses médicaments contre l’abus du bourgogne, différents selon le cru et l’année. Paris est un étang vidé ; de magnifiques étrangers, de superbes hommes d’État, des Rothschild, sautent dans les flaques ou reluisent. Le Panthéon est isolé des autres édifices par l’armée en costume, et ne reçoit que les grands hommes vivants qu’il pourra plus tard recevoir morts. C’est le seul jour où l’on entende en France le burin des graveurs gratter, la plume des écrivains grincer. Tout le vacarme est fait par les métiers libéraux. Le médecin de l’usine est plus bruyant aujourd’hui que l’usine elle-même. On percevrait presque plus le grincement du soleil que celui de la terre… Le soleil est radieux d’ailleurs… Un bourgeois a dû l’appeler pour quelque panaris ou quelque géranium débile. Le ciel est tout bleu, les hirondelles volent, et là-haut aussi, plus haut qu’elles, deux ou trois hommes se maintiennent dans l’air sur des machines, grâce à un truc.

Il en est toujours ainsi, et réciproquement : l’inclination que je nourris depuis ce matin pour les hommes n’a d’autres résultats que de me faire obéir aux éléments. Le moindre vent me dirige. Au lieu de remonter la Seine j’ai suivi son courant. Des patrouilles escortaient ce poète qui allait au travail, – et voici la tour Eiffel ! Mon Dieu, quelle confiance il possédait en la gravitation universelle, son ingénieur ! Sainte Vierge, si un quart de seconde l’hypothèse de la loi de la pesanteur était controuvée, quel magnifique décombre ! Voilà ce qu’on élève avec des hypothèses ! Voilà réalisée en fer la corde que lance au ciel le fakir et à laquelle il invite ses amis à grimper… J’ai connu Eiffel, je grimpe… Mon Dieu, qu’elle est belle, vue de la cage du départ, avec sa large baguette cousue jusqu’au deuxième, comme à une superbe chaussette ! Mais elle n’est pas un édifice, elle est une voiture, un navire. Elle est vieille et réparée comme un bateau de son âge, de mon âge aussi, car je suis né le mois où elle sortit de terre. Elle a l’âge où l’on aime sentir grimper sur soi des enfants et des Américaines. Elle à l’âge où le cœur aime se munir de T.S.F. et de concerts à son sommet. Tout ce que j’aime dans les transatlantiques je l’y retrouve. Des parfums incompréhensibles, déposés dans un losange d’acier par un seul passant, et aussi fixes dans leur altitude qu’un cercueil dans la mer tenu par son boulet ; mais surtout des noms de Syriens, de Colombiens, d’Australiens, gravés non sur les bastingages mais sur toutes les vitres, car la matière la plus sensible de cette tour et la plus malléable est le verre. Pas un visiteur étranger qui ne soit monté là avec un diamant… On nous change à chaque instant d’ascenseur pour dérouter je ne sais quelle poursuite, et certains voyageurs, débarrassés de leurs noms et prénoms dès le second étage, errent au troisième les yeux vagues, à la recherche d’un pseudonyme ou d’un parrain idéal.

On donne un quart d’heure d’arrêt sur cette plate-forme. Mais, pour ces quinze minutes d’isolement, Eiffel assembla tout ce qui suffit pour onze mois aux passagers du bateau qui fait le tour du monde, dix jeux de tonneau, dix oracles automatiques, des oiseaux mécaniques par douzaines, et le coiffeur. Chaque exposition a laissé si haut son alluvion, un peu d’alluvion universelle. Celle de 1889, des appareils stéréoscopes où l’on voit les négresses de chaque peuplade du Congo écarter les yeux et les seins devant un spectacle prodigieux qui ne peut être, tant leurs surprises sont semblables, que l’aspect du photographe. Celle de 1900 des mots russes. Moscou, Cronstadt sont montées elles aussi graver leur nom… Mais que le musée Galliera est beau d’ici ! Comme ces disputes que mènent en bas Notre-Dame et le Sacré-Cœur, le Panthéon et la gare de Lyon, on voit d’ici qu’elles sont truquées pour amuser un peu les hommes et qu’il n’y a, au contraire, entre tous ces édifices qu’accord et que consentement. Désaxés aujourd’hui par un aimant qui est sans doute l’amitié, c’est tout juste si le pont Alexandre et le pont de la Concorde ne se rapprochent et ne s’accolent pas. Comme d’ici les lois de l’univers reprennent leur valeur ! Comme les savants ont tort, qui disent l’humanité vouée à la mort, un sexe peu à peu prédominant, et comme au contraire ils apparaissent distribués dans les rues, les voitures et aux fenêtres en nombre égal, ces hommes et ces femmes, qui, la journée finie, se retirent pour engendrer et concevoir, grâce à un stratagème.

Que l’on travaille en ce premier mai sur ce faîte ! Un radio envoie vers quatre continents, à travers moi, les nouvelles de Paris. Sur une carte je vois délimité son domaine, si net que par le bottin étranger je peux connaître le nom du dernier épicier brésilien, du dernier rentier de Samarkand effleuré par ses ondes. Tout un orchestre joue aussi pour l’univers, satisfait du seul applaudissement du gardien. Seuls les hommes de lettres ici sont sans voix. Bénie soit l’institutrice qui, lorsque j’eus cinq ans, me montrant le plus beau livre d’images et me bâillonnant hermétiquement de sa main, m’apprit à penser sans avoir à pousser des cris, en deux leçons d’une heure !

 

Ainsi, j’ai sous les yeux les cinq mille hectares du monde où il a été le plus pensé, le plus parlé, le plus écrit. Le carrefour de la planète qui a été le plus libre, le plus élégant, le moins hypocrite. Cet air léger, ce vide au-dessous de moi, ce sont les stratifications, combien accumulées, de l’esprit, du raisonnement, du goût. Ainsi tous ces amoindrissements et mutilations qu’ont subis les hommes, il y a plus de chance, ici plus que partout ailleurs, y compris Babylone et Athènes, pour que les aient valus la lutte avec la laideur, la tyrannie et la matière. Tous les accidents du travail sont ici des accidents de la pensée. Il y a plus de chance qu’ailleurs pour que les dos courbés, les rides de ces bourgeois et de ces artisans aient été gagnés à la lecture, à l’impression, à la reliure de Descartes et de Pascal. Pour que ces lorgnons sur ce nez aient été rendus nécessaires par Commines et par Froissart. Pour que cette faiblesse des paupières ait été gagnée à la copie du manuel héraldique, ou dans un atelier, parce que des gens n’ont pas voulu transiger avec certain chrome ou certain écarlate. Pour que ce manchot ait eu le doigt, puis la main, puis l’autre main coupés en retenant près du radium la barque (si vous voulez et si vous avez saisi l’allusion à ce combat de Salamine) de nos maux. Voilà l’hectare où la contemplation de Watteau a causé le plus de pattes-d’oie. Voilà l’hectare où les courses pour porter à la poste Corneille, Racine et Hugo ont donné le plus de varices. Voilà la maison où habite l’ouvrier qui se cassa la jambe en réparant la plaque de Danton. Voilà, au coin du quai Voltaire, le centiare où il fut gagné le plus de gravelle à combattre le despotisme. Voilà le décimètre carré où, le jour de sa mort, coula le sang de Molière. Il se trouve qu’en ce jour de grève où les métiers passent pour chômer dans Paris, où les ouvriers, croyant aller contre leur nature et obéissant seulement à l’habitude ancestrale, ont regagné la campagne, Paris exerce le pur métier de Paris ; et Notre-Dame et le Louvre et tous ses monuments sont aujourd’hui aussi opaques et immobiles que la roue de l’hélice tournant à mille tours… Mais que vois-je ?

J’ai pu soutenir des maux apprêtés pour des générations de héros et de géants, la guerre, la peste, le naufrage, avec rien autre chose qu’un courage bourgeois. Fils des citoyens de Louis-Philippe, je n’ai pas été inégal aux fléaux d’Attila. Mais tout ce que je croyais en moi digne des grandes époques, cet épanouissement quattrocentiste en moi de l’espoir, ce débordement ronsardien en moi de l’amour, chaque année, en face du printemps, ne me fournit que des armes piteuses. Le moindre bourgeon remporte sur moi la victoire. Je suis inférieur à la moindre cascade. Or, soudain, je vois le printemps entourer Paris. Par les brèches des murailles et par les avenues, il se pousse jusqu’à la Seine et seuls les ponts sont encore sans feuillage. En ce jour de repos le vent dans le bois de Boulogne n’est plus qu’un mouvement de croissance. Le printemps, le Bois, croissent comme une mer. Sur la banlieue ressuscitée, lacs, bassins et réservoirs reprennent leur orient. De chacun des sept cimetières, entre les verdures neuves, n’émerge plus qu’un seul monument. Paris n’avoue aujourd’hui que sept morts, et de belles files bleues de fantassins transparaissent sous les rues en veines royales… Voilà vingt-deux ans, Jules Descoutures-Mazet, que par un printemps semblable, tu m’as hissé pour la première fois sur cette tour, en uniforme de lycée, et afin de m’offrir, à la veille des concours généraux, la vue de cette cité qu’un second prix de version grecque, disais-tu, ferait sûrement mon esclave. Evelyne était avec nous, ton amie de Genève, et tu prétendais que la Seine était moins visible à Paris que le Rhône dans le Léman. Évelyne n’osait te contredire. Résolue à se tuer quand on la contredisait, elle croyait tous les humains susceptibles comme elle. Tous ces enterrements, ces convois, elle croyait que c’étaient ceux de malheureux que leurs amis, le temps, la vie avaient contredits, et quand on lui parlait d’un mort l’excusait toujours, par la raison qui l’aurait elle-même, cette semaine-là, incitée à la mort : — Les canons à grêle faisaient tant de bruit ! Les feuilletons du Matin étaient si idiots ! Les merciers qui éclairent à l’électricité les jambes en celluloïd sont si bêtes !… Aussi, par peur de ton suicide, me décrivait-elle le Rhône à croire qu’en relief il coulait sur le lac.

Tu la caressas, tu me dis :

— C’est à cette hauteur minima, mon enfant, que je sens sourdre, s’agiter, tout ce qui correspond dans ma poitrine aux manifestes écrits par nos aînés. Mon Art Poétique, en ce moment, y lutte avec une autre possibilité qui est, je le distingue mal, mon Vicaire Savoyard ou mon J’accuse. Pour aujourd’hui je me contenterai de te répéter : — Déteste les adjectifs ; et chéris la raison !…

Car la vie était dure dans ta classe pour qui aimait les adjectifs. Pour toi, ils étaient dans la langue française ce que les parasites sont dans les caves ou les bateaux. Tu n’en parlais qu’avec les expressions utilisées pour les cancrelats, les rats et les poissons morts. — Quand les adjectifs sortent du mot à la queue leu leu, répétais-tu, c’est que le mot vogue à sa perte. — Quand je vois au-dessus de ce lac, disais-tu encore (le soir où tu me surpris avec Théophile Gautier), tant d’adjectifs flotter le ventre en l’air !… Et tu les comparais aussi aux brigands et aux gendarmes.

— Entre deux épithètes, prétendais-tu, le nom crucifié meurt nu et fait homme ; et tu méprisais tous ces romantiques qui se précipitent, quand un bonheur ou un malheur arrive à un nom, sujet de la phrase, chercher une escouade d’adjectifs. Je t’écoutais l’oreille basse, car je les aimais ; j’avais déjà eu zéro, le jour où je décrivis Fatma la Belle visitant Tanger la Blanche, pour me punir d’entretenir près des noms orientaux ces abcès de secours qui en soutirent l’éclat ou le venin ; et, ce jour de printemps, c’était aussi, du haut de la tour Eiffel, c’était aussi de beaux adjectifs que les bateaux de Meudon traînaient pour moi dans leur sillage, doublé lui-même d’épithètes, c’était par des adjectifs que mon regard touchait Belleville, Grenelle, et ces quartiers que tous les dix ans, ravalage ordonné par les lois, les écrivains naturalistes barbouillaient alors d’adjectifs nouveaux… Rassure-toi : j’ai fait des progrès depuis, comme tous tes autres élèves. Terrorisés, laissés seuls sans l’aide d’épithètes en face de tous les noms communs et propres, que tu me permettras bien de comparer à des serpents, à des ginettes ou à des orchidées, nous ne nous en tirions plus que par les métaphores. Toute la classe passait son temps, comme un poste téléphonique, à relier les noms les uns aux autres par des directs électriques. Le plus cancre distinguait ces signes-lueurs, invisibles aux autres classes, que se faisaient à distance cette année-là dans Châteauroux l’objet positif et l’objet négatif, et le plus prosaïque d’entre nous, le soir, quand il se dévêtait, confiait son corps nu non plus aux adjectifs mais aux métaphores de la nuit. De sorte que plus tard, chacun dans sa profession, nous t’avons de bon ou de mauvais gré obéi. Cela se voit surtout chez moi, qui passe pas mal de soirées avec les noms eux-mêmes, mais la partie du Berry limitée par la Brenne et par le Bourbonnais recèle depuis cette époque des pharmaciens, des receveurs de l’enregistrement, des rentiers qui ne parlent que par métaphores. Certes, parfois me tente un bel Adjectif coloré et luisant, – tu me permettras de donner des épithètes à ce nom-là, – mais le plus souvent je résiste, car j’ai l’impression que tu me l’envoies des enfers, pour me tenter, avec un miroir de poche.

Mais pour la Raison, maître, j’ai peur de t’avoir moins suivi. Que tu nous la dépeignais belle, pourtant, à cette époque ! C’était l’année du phonographe. Triomphe de la raison, les membres de l’Académie des sciences écoutaient en corps devant le cornet, fiers d’être hommes, voluptueux d’être savants, les chansons de Polin. Certes il ne s’agissait pas de prétendre que l’intelligence de Dieu et celle des hommes est la même, mais on pouvait hardiment prétendre que celle des hommes était celle de Dieu divisée par le nombre exact d’étoiles, et c’était là un minimum. Que la terre devenait douce à fouler, la vie douce à vivre, quand on expliquait ce qui s’y passe, affirmais-tu, par la raison ! Ces oiseaux mécaniques dans cette tour chantaient par une grâce de la raison. D’ici tu promenais tes yeux heureux sur le Cirque d’Hiver, le Club paléontologique et les champs de courses raisonnables. Par raison, dès que l’hiver avait fui, le printemps revenait, et, tant l’étoile polaire était bleue, par raison l’on désirait mourir. Que la Seine était belle aux environs des Andelys, quand par raison elle fait douze boucles dont chacune contient une station de train et une église ! Que les femmes étaient belles quand raisonnables elles nous cédaient, leur chapeau avisé écrasé sous elles et les rideaux tirés sur l’intelligente lune ! Un visage était pour toi le cachet de la raison. Tu étais d’une cire sur laquelle chacun marquait. Tu portais toutes les initiales de l’humanité. Tu étais fier d’elle. Pas un seul visage qui ne te parût un miroir. Dans les foules, tu te regardais à la dérobée sur chaque tête voisine. De chaque homme tu étais fier comme le parent d’un grand homme est fier de son parent. Le fait d’être homme primait pour toi le fait d’être Bayard ou Spinoza. Tu continuais avec bonheur, par la correction de nos copies et de nos leçons, à faire la course avec cet être d’une autre planète sur lequel tu te sentais en avance de l’invention du feu, des marmites suédoises, des stylos, et surtout, – tu parlais souvent d’elles car ton père était marinier, – des écluses. Qu’elle était belle et sensée, la planète qui a des écluses à ses fleuves, ornées d’échelles à aloses ! Quel beau miroir, sans parler de l’écluse elle-même, que le visage d’un éclusier ! Que dirais-tu de voir aujourd’hui la plupart de ces visages, autrefois clairs, balafrés de cicatrices, de rides, comme ces chèques qu’il faut avoir déjà un trésor quelque part pour toucher. Je te l’avoue : je ne sais plus où est ce mien dépôt, j’ai perdu la preuve de cette identité qui te permettait de toucher aussitôt en fraternité et en joie tous ces mandats fournis par la rencontre d’un être vivant, surtout d’un ingénieur des ponts et chaussées, et aussi d’un poète, écluse du langage… C’est alors que la guerre éclata, que tu y fus tué, que l’obus laissa de toi à peine de quoi remplir une boîte d’Olibets, un jour d’hiver éclatant de lumière et de raison, et presque le jour anniversaire de la mort de Renan, dont l’atome le plus modeste eut ainsi par toi une seconde et dernière mort, absolue…

 

Mais voilà que le même rayon, comme le chien qui vient et revient mordiller un passant pour l’amener à son maître évanoui, a fixé enfin mon regard sur ton cimetière. Que veux-tu de moi ? De quelles réponses, réclamées jadis ou maintenant par toi, te suis-je encore redevable ? Oui, ce sonnet sur les saumons que tu trouvas dans ton pardessus et dont l’auteur imaginait les alevins remontant dans le fleuve biblique le jour où le fleuve remontait lui-même à sa source et engageant un match avec le miracle, ce sonnet était bien de moi. Oui, cette photographie d’un portrait d’Évelyne, portrait elle-même, disais-tu, de La Vallière, cette réplique vivante d’Anne de Bretagne, si semblable à la reine Blanche (les femmes au fond sont la même femme), elle était de moi. Toutes ces préférences que tu tentais en vain de me faire avouer, je te les livre aujourd’hui. Oui je préférais, – je puis te le dire depuis qu’elles ont pris de l’âge elles aussi dans ma pensée, – Nausicaa à Antigone. Et te rappelles-tu ce jour où tu me donnas l’ordre de choisir entre le stoïcien et l’épicurien, et où je ne pus t’obéir, aimant les deux ? Tu en étais indigné. Tu me dis qu’il était interdit et indélicat de chérir à la fois la souffrance et le plaisir, qu’alors on n’en finirait plus, que c’était d’ailleurs un manque de tact, que seul, Adam, à la rigueur, avait ce droit avant l’histoire du serpent. Aujourd’hui je vais tout t’avouer, et tu verras pourquoi tu m’avais distingué parmi tes élèves, et tu verras d’où vient ce que j’écris…

C’est justement que j’ai un poids de moins à porter. C’est que je vis encore, comme l’autre, dans cet intervalle qui sépara la création et le péché originel. J’ai été excepté de la malédiction en bloc. Aucune de mes pensées n’est chargée de culpabilité, de responsabilité, de liberté. Toutes ces catastrophes qu’a provoquées la faute, meurtre d’Abel, guerre de Troie, Réforme, construction des grands magasins de la Samaritaine, je peux m’en laver les mains, moi seul au monde je n’y suis pour rien. Par je ne sais quel lignage, je suis passé à travers les filets des mille générations, ne gardant l’empreinte ou l’odeur ni de la babylonienne, ni de l’athénienne, ni de la carolingienne, à travers les mailles du repentir, du désir. Je vois les meubles anciens du monde comme Adam les vit, les arbres, les étangs sans tache originelle, et les meubles modernes, téléphone, cinéma, auto, dans leur divinité. Je suis un petit Messie pour les objets et les bêtes minuscules. J’emploie certains mots, – certains adjectifs, aussi, ami, – comme les employait Adam. Je suis un petit Messie pour trois ou quatre phrases. Seul je puis apercevoir, çà et là, l’être, l’insecte, la tache de soleil qui a eu dans sa catégorie mon sort heureux et échappé à la parole maudite. Je suis un petit Messie pour les taches de soleil. Il s’ensuit que je n’ai guère pu contribuer au progrès de l’univers depuis Adam et Ève. Je n’ai contribué en rien à l’établissement d’un plan cadastral raisonné des terres arables, en rien au perfectionnement du siphon des pipes-sondes pour l’extraction des pétroles, en rien au passage de la hotte à la brouette, ou à la table des logarithmes, ou au cloisonnement des carnets d’importation. Je n’ai contribué en rien à l’invention des coffres-forts et de leurs systèmes, ni à celle des briques ignifugées, ni à l’édulcoration des sous-produits de la térébenthine. Les quelques modifications que l’on me doit ici-bas sont celles que j’aurais apportées au jardin d’Ève. Une certaine manière neuve d’approcher les enfants, les petits animaux et de parler d’eux en leur présence. Une certaine manière d’offrir, au lieu de votre bouche à une autre bouche, votre langage à un autre langage ; mais l’on me doit surtout la publication de ce journal qui donne les nouvelles précises, non des hommes, immuables par définition, mais de tout ce qui est par rapport à eux éphémère, c’est-à-dire les saisons, les sentiments, les dignités non humaines de l’univers, et vous tient au courant des maladies et des prospérités qui affectent par exemple l’honneur, l’automne et les périssables constellations. Je suis le Rédacteur du premier journal, le vrai, de cette race immortelle si malheureusement déposée sur une planète condamnée sans espoir. De là vient, dans le raid des autochenilles, d’inconnu et d’inutilisable que j’étais au départ d’Alger, que mon influence croissait à chaque kilomètre de désert. Mes compagnons reconnurent que, dès que je donnais des signes d’intelligence ou que je bavardais, nous nous rapprochions du bonheur et du sol primitifs. Il y eut un soir, au sud de Laghouat, où personne ne put parler que moi, c’est que nous étions campés sur l’affleurement d’un terrain non condamné par Jéhovah, c’est que tous étaient heureux. Cela m’est arrivé aussi une fois, dans une réunion d’amis, près d’un bois, à Argenteuil : je suis le sourcier de l’Éden !… Cela durera son temps, car il est très possible que j’en sois chassé moi aussi. Ce sera du moins pour mon propre compte…

Mais le gardien du troisième étage m’avertit que le dernier de ces ascenseurs qui renouvelèrent chaque quart d’heure les passagers de mon bateau va descendre dans une minute. Il m’a surveillé d’abord, inquiet sur mes desseins, puis rassuré, m’a raconté les deux derniers suicides. Ils sont de la semaine. Deux hommes. Chacun d’eux sauta sans mettre les mains, tant les sports se généralisent. Cela va bientôt faire la centaine depuis la fondation. Surtout des hommes…

— Les cols durs sont si incommodes, aurait répondu Évelyne.

FIN DE LA PRIÈRE SUR LA TOUR EIFFEL

CHAPITRE SEPTIÈME

C’était la première fois que les bras d’un homme tenaient Juliette prisonnière. Pour la première fois ces bras qu’elle voyait depuis vingt ans, sur des milliers d’hommes, séparés et occupés à des offices différents, piège au repos, s’étaient soudainement fait signe et refermés en anneau de chair autour d’elle. Le piège après vingt ans avait fonctionné. Elle se débattait en criant au secours. Mais l’homme était vigoureux. Tout ce qui sur Juliette n’était pas de matière pure avait déjà cédé. Le collier de fausses perles s’était répandu sur le parquet, les lacets de faux cuir, l’épingle à chapeaux en faux acier, la boucle d’oreille droite en strass, tout cela craquait. Juliette comprenait pourquoi les femmes que leur beauté ou leur rang expose trop aux désirs des hommes se bardent de platine, se calfeutrent de diamants. Chaque perle qui éclatait sous le pied de l’adversaire dénonçait sa faiblesse, l’humiliait. Il ne restait d’intact sur elle qu’une médaille encore vierge, que la boucle d’oreille gauche, on ne sait pourquoi résistante, dotée celle-là d’une vertu généralement refusée au strass, et Juliette croyait déjà, alors qu’elle sentait seulement la part de relâchement dans son courage, de résignation dans sa colère, sentir la part de coton dans la laine, la part de soie artificielle dans la soie de ses vêtements, dernier rempart ! Elle ne comprenait pas d’ailleurs exactement les gestes de cet homme qui la malaxait, lui semblait-il, comme un créateur. Elle se dépitait de voir ses réflexes de jeune fille fonctionner à tort, — du moins elle le croyait, – ses chevilles se croisant quand la bouche effleurait ses cheveux, sa main repoussant la tête quand les rotules la harcelaient. Qu’il devait la trouver stupide, à moins, ce qui n’était guère vraisemblable, que ce ne fût là la première de ses rencontres avec des femmes ! Voilà que les bas, – Dieu pourtant en savait le prix, on aurait pu pour la même somme avoir autrefois des jambières de bronze, – eux aussi cédaient. Juliette en était réduite à chercher ses armes dans ces visions de la famille qui maintinrent le héros de Salamine agrippé au bateau perse et les candidats au baccalauréat les plus désespérés sur leur version. Trop bousculée pour arriver à sa pensée, elle demandait secours à chacun des souvenirs qui lui arrivait du passé heureux où elle n’était pas emprisonnée par cette étreinte ; et de ces souvenirs aucun d’ailleurs ne cédait ; tous, – y compris celui de la pêche aux écrevisses, y compris celui du matin même, celui du dernier café au lait dans l’hôtel de la rue Gay-Lussac, – étaient de pur passé, et toutes les figures de l’album de famille défilèrent à son aide. L’homme, bien que fatigué, persévérait, encouragé, lui, par les futurs souvenirs, par la future mémoire de cette charmante lutte, de cette innocence, des pleurs qui allaient suivre… Avouons-le d’ailleurs : cette aventure, Juliette l’avait bien cherchée.

Car c’est en plein Opéra, à l’étage des comparses, dans la chambre rembourrée où les figurantes et chanteuses viennent s’exercer à pousser les cris de terreur et d’angoisse que le combat se livrait. Juliette y avait succédé à trois filles du Rhin, qui avaient succédé elles-mêmes aux protestants des Huguenots. Le personnel venait d’entendre tous les cris qui se peuvent pousser dans l’eau et dans le feu, et il ne songeait pas plus à répondre aux appels de Juliette qu’à se précipiter tout à l’heure sur la scène au secours de Siegfried ou de Marcel. L’homme savait tout cela, et, pour entretenir l’illusion, d’une belle voix rauque criait de temps en temps « À la mort ! À l’aide ! » (le cri « Au feu » étant seul interdit par les règlements), ce qui laissait croire à Juliette qu’elle l’avait blessé et ralentissait sa défense. Ou bien, il criait : « Vive Rouché ! » et le régisseur soupçonneux qui s’était approché s’éloignait rassuré en criant : « Vive Voirol ! » Un machiniste dans le lointain répondait « Vive Dethomas ! » et le sanglot de Juliette se répercutait ainsi en échos de plus en plus bruyants d’officielle jubilation. Les objets dans lesquels Juliette avait espéré un moment, ce revolver, ce sabre sur cette table, la trahissaient, étaient de bois, car la chambre servait de magasin d’accessoires. Elle en menaçait en vain son agresseur, se demandant avec angoisse si la faiblesse de ses armes n’allait pas laisser croire l’homme à la fausseté de sa défense. Aussi, parfois, d’une main pour une seconde libérée, Juliette parvenait péniblement à ouvrir un robinet à gaz, un robinet à eau. L’homme, d’une main prisonnière, les refermait avec aisance. L’homme parlait. — C’est une lutte entre deux éléments ! avait-il déclaré dès le début du combat, pour diminuer sa responsabilité, quand elle l’avait pincé. — C’est l’homme contre la femme, avait-il rugi, quand elle l’avait mordu. — C’est la Parisienne contre l’étranger, avait-il pu balbutier, quand elle avait jeté sur son visage et dans sa bouche les poudres de couleur étalées sur la table. Mais, de lutte rituelle, de danse antique qu’elle était au début, à mesure que Juliette injuriait ce pouce écrasé qu’il avait, qu’elle contrefaisait son accent, qu’elle cassait ses lunettes, qu’elle criait avoir eu une tout autre idée des Petits-Russiens, ses compatriotes, la lutte entre eux était vraiment devenue personnelle. Si bien que maintenant c’était Juliette Delavalle contre Boris Selmalof et Aigueperse contre Kiev. Car l’homme l’insultait aussi, en décrivant à haute voix ses charmes, ou plutôt presque exclusivement ce qu’il appelait ses ourlets, l’ourlet de ses lèvres, l’ourlet de ses oreilles, toute une série de divins ourlets qui la rendaient plus finie par Dieu au regard des hommes et des Petits-Russiens ; et si elle détournait alors son visage rougissant, il bondissait et criait avoir découvert l’ourlet de chacun de ses cheveux.

Il était trois heures de l’après-midi. Ville enchantée qui s’anime autour d’un sacrifice, l’Opéra s’animait. Par plus d’escaliers et de couloirs et de trappes qu’il n’en faut pour descendre aux vrais Enfers, Orphée et Eurydice débouchaient pour la répétition sur la scène que bornaient, aussi irrévocables, aussi vides d’espérance et d’air que de vraies montagnes, les décors de Guillaume Tell. Les deux amants affectaient de ne pas s’en apercevoir, mais le spectateur ne pouvait s’empêcher d’attendre que leurs plaintes immortelles revinssent de la Jungfrau en tyroliennes. Sur ce qu’ils appelaient le Styx, au-dessus du reflet de Chillon, flottait une barque à voile triangulaire. Charon avait hissé un pavillon à croix, et pêchait la brème. Les ombres, sortant de leur chalet, au lieu d’asphodèles s’offraient de vraies fleurs de neige rapportées de la veille à Mlle Belia, l’étoile, par son amant helvète le chocolatier… Il avait neigé aux Enfers… Les figurantes de Manon garnissaient le côté jardin, les filles fleurs le côté cour, car c’était la première fois que la partie d’Orphée était chantée par un homme et toutes voulaient entendre. Étaient rassemblées et mêlées sur le plateau les poussières les plus attrayantes dont l’humanité ait poudré sa gaieté ou son pathétique, les fards aussi les plus solides, et sur le tout, un orchestre, noir et sans mélange, s’obstinait à souffler des enfers. Les danseuses étaient mélancoliques. Il n’était jamais venu à leur pensée qu’Orphée dût être un homme, ni Yseult, ni Coppélia. Elles eussent été moins surprises d’entendre les plaintes de leur mère sur les bonnes et le prix des linoléums clamées soudain par elle en voix de ténor. Il leur en venait l’idée que les hommes étaient tout d’un coup plus sensibles. Elles-mêmes se sentaient plus tendres, sentaient soudain dans leur gorge de danseuse un timbre d’éphèbe, et, pensant à l’amour, à l’Amour, rudoyaient leurs amants. La régie essayait de nouveaux décors par projection, Eurydice mourait après avoir épuisé toutes les teintes intermédiaires entre rougeole et scarlatine. Tout gorge-de-pigeon, Orphée sanglotait. Mais personne ne comprenait que cette résonance, cette tendresse, cette couleur changeante qu’avait aujourd’hui l’Opéra lui venait de ces deux belles pilules humaines qu’il avait absorbées et qui continuaient à lutter en son centre.

Tout cela Juliette l’avait bien cherché, le soir où elle avait voulu réaliser le vœu consigné à la page 80 du carnet : – Connaître un Russe, – l’épouser, – être abandonnée de lui, – le reprendre, — l’abandonner ! Elle ne croyait certes pas que l’exécution du premier paragraphe fût à elle seule aussi épouvantable. Mais les Russes sont comme la Russie. Toutes les fois où ils aperçoivent une âme large et agitée, ils se précipitent, comme la Russie vers la direction où est signalée la mer, qu’elle soit tiède ou glacée. La folie thalassocratique avait jeté Boris à la poursuite de Juliette, depuis le jour où il l’avait rencontrée dans le restaurant russe de la rue Sainte-Geneviève. Juliette aimait ce restaurant. C’était le seul enclos en ce monde où les devoirs pratiques de la vie étaient ennoblis par le personnel humain, et où la vie s’écoulât telle qu’elle est présentée aux enfants en bas âge pour les y attirer ; la soupe était trempée par des princesses, les verres lavés par des pages, les beefsteaks servis par des maréchaux. Parmi toutes les promesses faites par les grand-mères aux enfants rêveurs ou malades, une du moins, la seule, était réalisée, du fait de Lénine et Trotsky. Le pain était servi par les petits-neveux de Pouchkine, le sel était offert par les petites-filles d’Ivan le Terrible. Juliette était touchée de recevoir sa nourriture terrestre de beaux garçons et de belles filles descendus pour cet office de la poésie et même du pouvoir. Tous les soirs, modeste, en robe noire, elle montait jouir de sa royauté.

Boris était au milieu de sa vie et au terme de sa fortune. Du moins, il en jugeait ainsi d’après le volume de sa chambre. Né dans la chambre verte du palais Selamlov (chambre toute rouge d’ailleurs, dénommée verte à cause du liséré vert des rideaux, liséré imperceptible à l’œil non prévenu, mais aussi éclatant pour les Selamlov que l’est pour un parrain, dans l’être qui a tout pour qu’on l’appelle Jean, la raison de l’appeler Hippolyte), chambre qui cubait 400 mètres, il était parvenu aujourd’hui après l’atelier de Tremont Street et la chambre du Tokatlyan, à une mansarde de l’hôtel Crillon de volume juste intermédiaire entre celui de la chambre verte et celui du cercueil. Celles des femmes qui l’aimaient depuis sa jeunesse voyaient ainsi le plafond se rapprocher irrévocablement de lui, comme dans un conte d’Edgar Poe, et avaient peur. Boris tenait de son précepteur des ardeurs poétiques incroyables, qui lui avaient été inoculées dans toute leur véhémence, car le précepteur était vierge, et il lui restait de cette éducation un langage saturnien auquel les femmes résistaient peu, car il semblait les atteindre aux bornes de la réalité. Ainsi que ces femmes arabes qui la nuit passent en dehors de la tente conjugale leurs jambes et leur buste à leur amant, la moitié fidèle de leur corps éclairée par l’œuf d’autruche, la moitié désirée par la lune, les amies de Boris, avec la tête la plus lucide et la plus raisonnable, avec des désirs normaux de goûters et de couturiers, lui abandonnaient un corps pour une minute changé d’astre et de climat. Boris était beau, d’une beauté régulière, mais les traits réguliers étant rares en Russie, il se croyait la beauté du diable. Il était honnête, mais il se croyait sans scrupules. Comme il était le chef en jeux pacifiques, en charades, au poker, de la bande de jeunes blancs qui avaient tué pas mal de tyrans juifs, il s’imaginait être leur chef en meurtre. Parfois, le soir, il bénissait Dieu qui lui avait accordé, à lui assassin, de ne jamais assassiner, à lui vandale, de ne jamais brûler de musées, et des actes qui pour d’autres sont anodins et banals, comme se trouver seul en wagon avec un Rothschild, ou seul enfermé avec un Rembrandt, lui procuraient un sentiment de purification. Il était généreux, et se croyait dépensier, il était adroit mais il croyait que l’adresse est ce que l’on appelle la tricherie. Toutes ses qualités d’ailleurs, au lieu d’être ajustées, comme l’éducation des Selamlov l’exigeaient, sur un axe mâle, tel qu’amour de la patrie, ou dévotion à Paul Ier, ou conquête du Turkestan, l’étaient sur sa principale passion, celle des timbres-poste. L’élan, l’attendrissement que donne aux hommes la lecture d’une lettre attendue, c’était la vue seule du timbre sur l’enveloppe qui les donnait à Boris. Il ne relisait jamais une lettre mais il regardait vingt fois le timbre. C’était pour lui l’étiquette d’origine sur ces paquets de nostalgie. Ces petits carrés arrachés au grand drapeau des timbres-poste, inépuisable comme la mer, ces lettres et ces chiffres ineffaçables comme des tatouages mais gravés sur des lamas, des condors, des ours, il les aimait, et c’était presque par un baiser qu’il les collait sur ses propres lettres. Leurs teintes si spéciales selon l’année, le climat, le degré de révolution, étaient pour lui plus claires que des mots de passe. Il connaissait tous les timbres, tous les mots de passe de l’univers, ceux qui avaient permis en 1870 aux veuves du Paraguay privé d’hommes d’appeler au secours de la race les cousins et frères émigrés, les mots de passe entre l’île Maurice et le monde en 1847, entre le Saint-Siège et d’Italie vers 1864. Il comprenait tous ces appels des pays soudain compromis dans une infortune ou dans une guerre, quand apparaissent sur les timbres, sur les vues de villes ou sur les blasons, comme Mane, Thécel, Pharès apparut, les surcharges. La vue des surcharges lui serrait le cœur. Car si elles annoncent quelquefois un État naissant, si elles sont le premier souffle de la Lithuanie ou de la Tchécoslovaquie sur le visage des empereurs déchus, si parfois, venant du centre de l’Afrique ou de l’Asie, elles indiquent un raid audacieux, une kasbah conquise, il savait par expérience qu’elles annoncent surtout la révolution, la débâcle, et que leurs chiffres, par leur multiplication même, indiquent que l’or s’épuise, que le courage fuit, et montent comme le plus sûr thermomètre de la nation malade. Il lui suffisait de feuilleter sa collection pour éprouver les sentiments qu’il faut d’habitude Balzac ou Dostoïevski pour aiguiser en nous. Le sentiment du gaspillage, il l’éprouvait à son comble quand, sur une enveloppe vieille de quinze ans, il s’apercevait que l’expéditrice avait collé un timbre d’un centavo ou d’un kopek trop cher. Le sentiment de la tyrannie, quand sur les lettres écrites par Vassia Dourov, de Gibraltar, au lieu du timbre espagnol, il voyait le timbre anglais. Son imagination poétique ne se nourrissait qu’en sa collection. Il possédait les dix premiers timbres de la Réunion, encore neufs, et c’était à ses yeux de quoi pour la petite-fille de Virginie écrire dix fois aux descendants de Paul. Un timbre suffisait à lui donner l’élan que donnent à d’autres un accès de tendresse, un air nouveau, un chien perdu. C’était le jour du timbre de la Guyane Hollandaise qu’il avait forcé sa cousine affamée à accepter ses dix dernières émeraudes ; le soir du premier timbre par avion, qu’il avait dans son enthousiasme attaqué les bolcheviki au sud de Sébastopol et sauvé trois équipages encore à terre. C’était parce qu’il songeait en ce moment au vermillon-terne, au premier timbre de un franc français, à cette tête de femme à nez grec, à menton américain, au cou de guillotinée, avec du maïs entremêlé dans ses tresses, qui personnifia la France de 1849 aux yeux du monde qu’il laissait maintenant Juliette l’attirer, il le voyait bien, vers un guéridon chargé de vrais poignards. C’était parce qu’il pensa soudain, par analogie, au premier timbre russe, au 10 kopeks brun et bleu, avec ces petits cors de chasse qu’on y introduisit au-dessous du double aigle l’année de la naissance de son père, ces foudres qu’on passa dans les cors l’année de sa propre naissance, ces hameçons qu’on ajouta aux foudres l’année où Vassia mourut, qu’il laissa Juliette choisir le poignard tcherkesse, bien que sa connaissance des peuplades de l’Asie lui fît prévoir que c’était le mieux aiguisé. Ce fut parce qu’il revit l’aigle double, blason de son empereur, cet aigle double qu’on ne trouve plus dans le monde que sur le pont Alexandre III, devant lequel il s’arrangeait pour passer au moins une fois la semaine et tous les jours anniversaires de sa famille et du tsar, parce qu’il le revit sur 14 kopeks bleu et carmin, sur le timbre heureux avec lequel il avait scellé ses toutes premières lettres, quand il avait écrit à son père à Wiesbaden sa première lettre française, à sa tante à Nice sa première lettre italienne, à Miss A.W. Sharples-Johnson à Vladicaucase sa première lettre anglaise, le plus commun de tous les timbres, coté un sou au plus dans le catalogue, à cause des malheurs de la Russie le plus précieux de tous, que les larmes lui vinrent aux yeux ; et, enivré du souvenir de tous ces débuts à travers les différents langages, à travers les différents sentiments sous l’estampille de cet oiseau pourtant si peu destiné à porter les messages et à devenir symbole de tendresse, il laissa Juliette dégainer… Mais comment avait-il attiré Juliette en ce repaire ?

Boris, à la vue de Juliette, en était devenu amoureux. Or, les amours de Boris, si elles duraient moins que chez d’autres les passades, avaient chaque fois toutes les caractéristiques d’un amour surhumain. Dès le soir de leur rencontre, il forçait Juliette à accepter la seule photographie qu’il eût de sa nourrice, qu’on avait eu tellement de peine à faire poser (son père Dmitri la croyait d’origine musulmane). Il éprouvait un désir furieux d’alimenter Juliette lui-même, de lui donner à boire, à manger. Il lui confiait le dernier souvenir qu’il eût de sa mère, dans ce grand pré où elle était venue le voir jouer, et où la nourrice avait refusé de faire lever à coup de pioche la vache brette (l’oncle Paul la disait d’origine hindoue). D’autre part, Boris ne renonçait jamais à un projet. Il avait acheté à l’âge de vingt ans et encore récemment à Paris des jouets qu’il avait tout petit désirés en vain. Tout ce que touchait son désir restait pour toute sa vie marqué d’un signe. Il avait obtenu à quarante ans l’amour de femmes qu’il avait aimées encore adolescent. Parfois, à Noël, il avait le sentiment de n’avoir pas perdu son année : ce n’était pas à cause de ses succès, de ses aventures, de ses travaux de l’année même, mais parce qu’il avait enfin découvert le truc de son précepteur pour se libérer de ficelles quadruples passées autour des pouces et des poignets. La femme qui lui résistait, il ne la poursuivait point. Mais il l’observait inconsciemment de façon si précise qu’en six mois il arrivait à savoir l’heure de ses repas, de ses bains, de son thé, et la laissait courir les bals musette ou les ambassades avec la sécurité du lion qui connaît les heures où la gazelle va au gué. En bon chasseur, il s’identifiait tellement à elle qu’au bout de quelques mois elle le retrouvait développé dans son sens, avec la même ouïe, la même vue, friand des mêmes gâteaux, presque analogue à elle, vêtu de ses couleurs, et souvent l’aimait. Devant l’honnêteté de Juliette, Boris avait donc rangé sans ennui le désir immédiat qu’il avait d’elle parmi les désirs de longue haleine étendus dans son cœur comme dans une cave et d’ailleurs c’était une bonne année de désirs, puisque depuis janvier seulement, il y avait, étendus là, bien au frais, un désir de crime, un désir d’être grand-père, et le désir de posséder le 25 centimes raté du gouvernement de Bordeaux. Il laissa donc grandir en lui, presque accolé au désir d’avoir des petits-enfants, le désir de Juliette ; et entreprit de la séduire.

Boris séduisait les femmes non pas en déployant les côtés séduisants de son esprit, non pas en chantant ou en dansant devant elles, bien qu’il fût excellent dans les deux arts, mais en découvrant le point le plus faible du pont qui reliait leur vie courante au monde de leur imagination. Il est toujours dans la vie d’une femme un souvenir, une habitude, qui ne peut supporter qu’une charge infime d’émotion. Souvenirs ou habitudes en général du degré le plus modeste, souvenirs d’un objet usuel, d’un animal familier, mais qui commandent, plus que les grands événements de la vie, sa sensibilité. Quand Boris avait appris le vin préféré de celle qu’il aimait, la gare de province fréquentée d’elle dans son enfance, le nom de son poney, le nom de son fournisseur de stylos avant son mariage, il se savait pleinement armé. Bien des femmes qui n’ont cédé à d’autres que devant le Mont Blanc ou le Vésuve, ont cédé à Boris au seul nom d’une station de Sologne ou à la vue d’une photographie de petit cheval irlandais. C’est la méthode qu’un dieu intelligent eût utilisée, et non point son vain crédit, pour émouvoir une mortelle. Il étudia donc Juliette. Elle était sans défiance, mais difficile à pénétrer. Provinciale, elle n’avait aucune de ces préférences des Parisiennes pour les fiacres à chevaux, la menthe verte et les antiquités. Les déjeuners dans les bistrots la choquaient, loin de la laisser faible et pantelante. Les promenades aux environs de la place des Vosges la glaçaient, loin de lui brûler l’âme. La visite à Freia la rendit muette dans le taxi de retour, loin d’écarteler son âme aux quatre vents du sort. Boris insista sur les modes de locomotion, avec lesquels il avait eu jusqu’ici le maximum de réussites, liés comme ils sont à toutes les opérations les plus graves du cœur, au départ, à l’absence, au retour. Il n’avait d’ailleurs pas tort, et le point faible de l’armure était bien par là. Mais ni l’avion qu’il lui fit prendre pour aller d’un point au même point à toute vitesse, pour aller du Bourget au Bourget à la vitesse de la terre et d’où elle vit sept cathédrales accroupies, ni la diligence de Cormeilles-en-Parisis, où il la conduisit un dimanche voir le tombeau d’un maréchal de Henri III, ni la Rolls Royce du grand-duc Serge qui les déposa vers minuit devant les étangs de Ville-d’Avray, ni la promenade au chêne de Robinson, lui sur un âne et elle sur un cheval, ne changèrent rien à la placidité de Juliette. Aucune de ces unions ne rendait, que ce fût le mariage de la vitesse avec le style gothique, de la lenteur avec la Renaissance, du luxe avec la lune sur l’eau, de la forêt avec l’amble d’une jument toute blanche. Il éprouva Juliette en automobile ; mais le point faible de son cœur n’avait rien à voir avec les dos d’âne, les cahots, les passages à niveau, et même avec celui d’Achères, où la première barrière vous laisse passer jusqu’au second qui vous arrête, étreinte autour de votre automobile des deux plus grandes voies ferrées de France, dont les automobilistes profitent généralement pour s’étreindre eux-mêmes et s’embrasser. Jamais ce léger mouvement qui incline vers vous la tête de votre compagne alors que tout son corps est déporté de vous par le virage. Jamais, en traversant une ville au crépuscule, quand l’allumeur des becs de gaz fait surgir soudain sous vos yeux l’étude du notaire ou la statue de Chapelain, ce visage qui se détourne et ce corps qui vous cherche. Un jour enfin il trouva ! Ce qui amenait sur Juliette ce sourire, si attendu, ce sourire né non du contentement, mais du relâchement soudain de toutes les forces qui maintiennent le sérieux sur le visage humain, le mélange pour son âme détonant, l’opium qui détendait parmi ses muscles les muscles qui servent à résister aux attaques des amants, c’était la vue d’un enfant à bicyclette. C’était le souvenir de ce jour, à Biarritz, où déjà contrariée par l’humidité de notre planète, elle avait vu passer devant la mer quatre jeunes garçons, sur quatre bicyclettes de fillettes. Ils allaient de front, à la vitesse d’un oncle ou d’un père au pas, les cheveux noirs collés à la gomme. Ces quatre bicyclettes neuves et égales supposaient quatre petites filles jumelles. La pensée s’engouffrait sans fin devant ce problème dans un labyrinthe de cousins, de demi-cousins, d’amis de cousines, qui laissait l’âme enjouée et sereine. Ces quatre petits Espagnols, entourés de soleil, asséchaient pour Juliette sur leur passage la planète éponge. Ce qu’il y a de plus primitif comme vent d’ouest essayait en vain de distraire un poil à leurs chevelures laquées. Ce qu’il y a de plus ancien en fait d’océan se cabrait et, vaincu, s’affalait comme une sole devant eux. À l’heure du bain, près du Port-Vieux, elle avait trouvé les quatre bicyclettes étalées sur le sable, abandonnées par leurs maîtres pour un autre élément ; elle avait attendu, et c’étaient les quatre petites Espagnoles, à peines sorties de l’eau, mais déjà de tuile séchée mille ans, qui avaient tout d’un coup surgi et disparu sur elles.

Boris était fin. Dès qu’il avait découvert le véritable appât pour celle qu’il désirait, il savait le tendre admirablement, surtout l’ennoblir. Si Juliette avait aimé la combinaison du luxe et de la lune, il eût préparé avec le calendrier et avec l’aide même du météorologue de la tour Saint-Jacques (qu’il fréquentait comme il fréquentait à Paris tous ceux qui font le temps, le change, la mode), une promenade à minuit, sous des fourrures empruntées à des amies milliardaires, la lune à son plein, sur une de ces collines crayeuses de Saint-Leu-d’Esserent où tout reluit. Quelle joie c’était pour lui de rapprocher peu à peu une femme insensible de la part de l’univers qui se trouve aimantée vis-à-vis d’elle, montagne, mur, plaine sous l’inondation, grands vins, jusqu’au point où l’aimant attirait enfin irrésistiblement sa victime ! Que de fois, pour celles qui ne sont émues que par le spectacle même de la passion, il avait placé sous le porche de Saint-Séverin un faux couple, dont les faux et persévérants embrassements avaient provoqué dans un cœur blasé un élan neuf d’amour. De plus, il aimait le riche, il développait en plus brillant les souvenirs. Il ne montrait la lune qu’en son éclat nouveau. Il aimait les fleuves combles, les gazons rasés. Il montra donc à Juliette le plus bel enfant de Paris, Nicolas Baliatchine, sur la bicyclette à roues d’argent qui avait servi au tsarévitch, et, quand le petit Baliatchine, après trois tours dans le jardin de la Rubinstein, enjamba sa machine et, accompagné de deux jeunes lionceaux essoufflés, vint tendre sa joue à Juliette, il n’eut qu’à demander pour obtenir à l’Opéra ce rendez-vous…, dont il est temps de raconter la fin.

 

Pour l’amour donc du 10 centimes rose semeuse, du timbre qui avait donné valeur officielle vers 1908 à la première lettre écrite par cette jeune fille, Boris avait renoncé à elle. Elle serait seulement désormais sa cousine, sa sœur, sa fille. Il se pencha pour lui prodiguer des baisers fraternels. Il la couvrit d’une étreinte de famille. C’est ce moment que Juliette choisit pour lui donner le coup de poignard, à la place du cœur. Il porta la main à sa poitrine, puis à ses yeux, pour vite essuyer ses larmes et qu’on ne crût pas qu’il pleurait de souffrances, et il eut soudain le visage plein de sang. Alors Juliette poussa un dernier cri d’appel.

C’était le seul qui fût inutile, elle était sauvée, mais tous l’entendirent. D’abord accoururent toutes les danseuses, en tête celles des poses plastiques plus habituées à courir, puis, faisant à lui seul le même bruit sur le parquet qu’elles toutes, un ténor ; puis, seul essoufflé, car pour tous les autres la course était sport professionnel, un machiniste, et, par le trou de la serrure, ils virent pour la première fois dans leur vie ce qu’on voit au cinéma chaque vendredi, une femme penchée sur un homme assassiné…

Boris était étendu sur une chaise longue de rotin, lit de mort idéal pour l’été. Il n’osait toucher sa sœur fratricide de ses mains sanglantes, l’étreignait fraternellement de ses genoux, et Juliette, pour la première fois en face d’un crime, se penchait, disposée, semblait-il, à sucer la plaie comme une piqûre de serpent. La porte était maintenant secouée par une douzaine de bras nus sans force, les bras d’êtres imaginaires aux jambes robustes mais aux biceps bien maigres. Coppélia, Sylvia, Vénus… Boris, qui se savait à peu près indemne, vit avec plaisir, quand la serrure eut cédé, se précipiter autour de lui, au lieu d’Érynnies, les jolies filles qui ont coutume d’apparaître, non point dans les heures de crime, mais autour des coups de banque heureux, des triomphes de l’exportation des soies, des victoires de la Dutch sur la Standard, ou des pockers d’as souvent répétés, ou des grands prix à Longchamp. Juliette toujours enserrée par les jambes de Boris, statue jusqu’à la taille, hésitait à se retirer de cette étreinte, comme on hésita jadis à retirer l’épée de la blessure d’Épaminondas, dans la certitude qu’il en devait mourir ; et Boris souriait, maintenant l’étau de ses genoux, affectant de croire que c’était là désormais la position définitive que Juliette et lui-même avaient adoptée dans la vie. Juliette exsangue et immobile ressemblait aussi à une danseuse prise dans une eau soudain congelée. Elle avait voulu se baigner dans la Russie et la vague qui la portait s’était changée soudain en Boris. Elle n’en revenait pas de cette aventure mythologique. C’était bien au hasard qu’elle répondait à celle des danseuses qui conseillait de faire une piqûre antitétanique, à cause du cheval de la Walkyrie, dont l’itinéraire empruntait ce couloir. Elle était prise pour une compatriote de Boris et les danseuses lui parlaient avec cérémonie :

— Que son sang est rouge, Madame.

— C’est signe de santé, disait-elle, sans penser à ses paroles.

Elle était Russe au possible. On eut peur, en entendant Boris l’inviter à dîner…

____________

 

Une meurtrière a des devoirs envers l’assassiné. Elle accepta ; et c’est ce soir-là que Boris choisit pour convives, parmi ses amis, tous ceux dont il savait que pendant la guerre ou la révolution ils avaient tué. Ils offraient à Juliette les plats, de cette voix douce qui avait été pour un être vivant la trompette du jugement terrestre, et ceux qui avaient entendu le souffle suprême d’une âme forcée hors de son corps, s’ils aspiraient l’air comme tout le monde, l’expiraient sans bruit…

CHAPITRE HUITIÈME

L’été était venu, les vacances. Les abeilles avaient délaissé le seringa pour les jasmins, qui s’ouvraient, bienheureux, – et les enfants leurs professeurs pour leurs parents, qui souhaitaient voir l’été partir, les vacances finir. L’air était limpide. Quand vous touchiez une branche, vous aviez la même impression qu’en touchant les aiguilles d’une montre soudain sans verre. Qu’il était doux pour Juliette d’avancer les branches de ce saule, de retarder ce peuplier, de mettre les vergnes à l’heure ! Tous les désastres de la préciosité, mal qui consiste à traiter les objets comme des humains, les humains comme s’ils étaient dieux et vierges, les dieux comme des chats ou des belettes, mal que provoque, non pas la vie dans les bibliothèques, mais les relations personnelles avec les saisons, les petits animaux, un excessif panthéisme et de la politesse envers la création, Juliette les entassait sous ses pas. Elle saluait les sources. Elle ajoutait avec son canif des fautes d’orthographe aux phrases amoureuses gravées depuis trente ans dans les chênes du parc. Elle ouvrait son ombrelle à l’ombre, elle la fermait au soleil. Elle respirait avec le nez, elle plaçait sa bouche ouverte au-dessus des fleurs. Arrivée la veille, lasse de tant d’âmes, moustaches et robes de chambre nouvelles, dans le même pré aux écrevisses où elle l’avait laissé, voilà un mois, elle cherchait Gérard.

Gérard sans passé, Gérard sans mystère ! Gérard, dont elle avait appris à connaître les gestes et les manies sur le père et même le grand-père de Gérard. Gérard, qui avait mangé sa première bouillie, dont elle savait la recette, dans une assiette gravée dont elle savait les initiales. Gérard, qui avait bu tout le lait, l’alcool, toute l’eau de sa vie dans des verres, petits verres ou gobelets dont elle avait lavé chacun ; roulé sur des voitures dont elle connaissait le cocher et le cheval par leurs ascendants, chassé avec des chiens dont elle était depuis vingt ans la marraine. Gérard dont elle avait vu le regard dans les yeux de sa grand-mère, la tache blanche à l’ongle de l’index droit dans l’index gauche, de son grand-oncle ; qui ne portait un signe, une breloque, une médaille dont elle ne sût l’origine, sur le teint duquel les rougeurs, les pâleurs, les jaunisses venaient d’un astre dont elle avait déjà vu les rayons se poser sur tous les ancêtres et cousins de Gérard. Gérard en compagnie de qui et sur qui elle avait fait ses premières expériences de physique, dont elle connaissait la résistance à l’électricité, dont elle avait étudié le sang au microscope. Dont elle avait mesuré aussi la résistance à la pitié, quand il tuait des oiseaux, des taupes ; dont elle savait quel poids il soulevait ou arrachait à bout de bras. Gérard qui ne pouvait sauter en hauteur plus de 1 m. 58, 6 m. 22 en longueur et qui ne savait par cœur que le début de l’Oraison d’Henriette d’Angleterre et la Maison du Berger… Comme si justement tout le connu s’était assemblé et disposé sur son fiancé ! Ce que Juliette savait, ce qu’elle soupçonnait d’elle-même était certes beaucoup plus vague. Elle ne se penchait qu’avec inquiétude sur son jeune passé, elle y sentait des ombres qui plus tard deviendraient des lumières, des silences qui deviendraient des voix ; la même buée voilait à son approche chacun de ses miroirs et chacun de ses souvenirs. Elle sentait l’inconnu travailler sur elle constamment d’un travail qui ne cesserait qu’à sa dernière heure. Mais Gérard ! elle se rappelait le jour exact où une expression, devenue depuis favorite, était entrée dans son langage, le premier jour où il avait employé les mots « tendre une inondation », « ovationner le roi ». Elle savait les dates exactes des jours où, pendant sa typhoïde, sa grippe espagnole, il avait été le plus près de la mort, et le degré de température extrême où il eût été porté en ce bas monde. La seule période qui fût pour Juliette une énigme, c’était les huit jours que Gérard avait passés à Zurich, avec la mission Vidal pour l’enseignement technique. Tout ce que la dernière amie de Don Juan se plaît à éparpiller en soupçons sur la vie entière de son séducteur, sur l’Alhambra, sur l’Escurial, Juliette le concentrait sur ces huit jours de Zurich, sur le Polytechnichum et sur le Brennstoffkundeseminär. Zurich, huis de l’inconnu, cité des mystères ! Inconnu que d’ailleurs elle cultivait, car elle se gardait de poser sur ces huit jours la moindre question à Gérard. Elle attendait quelquefois des mois entiers qu’il lui vînt de cet inconnu un éclair, une illumination, sous la forme d’une allusion à la poule d’eau que Gérard avait poursuivie à la nage dans le lac, ou de Ventura, qu’il avait entendu dans le Stadttheater jouer l’Invitation au Voyage (pièce dont chaque phrase, puisqu’il était au loin, l’invitait d’ailleurs à repartir vers Aigueperse, vers Juliette, et à regagner son foyer au plus vite)… Le jour où elle apprit d’un tiers que Zurich était la ville la plus austère d’Europe, elle en voulut à Gérard, à l’hypocrite Gérard qui avait imposé à sa fiancée le nom d’un asile aussi vertueux pour symbole des dépravations… Cher Gérard, qui se refusait obstinément à lui avouer le prix des bas de soie en Suisse, mais qui tenait de braconniers dont elle aussi était l’élève, son cri pour appeler les cailles ou son geste pour retirer les balances ! Elle se réjouissait à l’idée de voir soudain apparaître entre les arbres l’être qui promenait dans le monde ce qu’elle en connaissait le plus, couvert de couleurs qu’elle-même avait choisies, et de sweaters par elle tricotés… Il n’était pas loin. Le vent roulait vers elle la première page de son journal, dont il déchirait toujours le titre pour essuyer son rasoir, et qu’elle reconnaissait partout à cet anonymat, Juliette avança, se dissimulant derrière les vergnes… Le vent apportait le sifflement de cette chanson transmise par les cousines d’Herveloy. Il approchait, celui dont en fermant les yeux, en se bouchant les oreilles, en ne parlant pas, Juliette pouvait partager et comprendre pleinement la vie. Soudain, elle s’arrêta et se cacha… Gérard, se sachant seul et loin de tout, avait pris un bain, et était nu…

Elle le voyait de dos. Il écartait à bras tendus deux jeunes arbres, et, penché sur l’eau, surveillait une ablette. Elle sentait que ce n’était qu’une ablette, à l’apathie à peine troublée des muscles. Une ligne séparant aux poignets et au cou ce que Juliette connaissait de cet homme soudain nouveau, isolant la tête et les mains, de teinte un peu plus sombre. Une truite passa, tous les muscles se tendirent. Puis Gérard s’allongea dans l’herbe. Une pensée passa, tout le dos soudain fut uni. Le soleil fut voilé par un nuage, reparut. Pour la première fois, Juliette voyait sur un corps entier ce jeu de la lumière et de l’ombre, qu’elle aimait tant provoquer à la pension sur sa main étendue pour s’expliquer la vie, la mort, le froid, la chaleur, et s’offrir en champ de bataille à Ormuz et Ahriman. C’était son fiancé tout entier qu’elle voyait maintenant soudain terne, ou soudain transparent – à demi endormi sur cette couche où Ormuz et Ahriman, c’était bien eux, tiraient chacun à soi successivement la couverture – donné tour à tour à une faible et tiède mort, puis à une bouillante et immobile vie. Il se leva d’un bond, se suspendit à un arbre, faisant de son corps à une branche connue la pesée que devaient faire d’eux-mêmes les magdaléniens soucieux de leur santé, de leur poids, et qui surveillaient leur régime. La branche se courbait. Juliette voyait ce que pèse, sur un chêne, sur le roi des arbres, l’humain préféré d’elle. Il s’arrêtait, écartait ou élevait les bras, feignait pour faire jouer ses muscles, de tirer sur un sandow dont les élastiques étaient fixés au fond de l’horizon, bien loin derrière Juliette, arrivait péniblement à les tendre, lâchait tout… Il marchait. Pour éviter les épines, les chardons, les flaques, il allait sur la pointe du pied, il bondissait ; il avait avec la terre tous ces gestes de réserve et d’enjouement, toute cette souplesse qu’on a avec son premier flirt. Il sautait à pieds joints dans le ruisseau : s’il respectait la terre, il brutalisait l’eau, sa conquête habituelle. Il ne se retournait toujours pas. Juliette ne voyait toujours que le dos, les épaules, qu’il avait très larges, qu’un des plus grands coupons de peau humaine sur lequel n’aient pas été apposés d’organes ou de sens. Une sorte de bouclier à l’abri duquel se passaient les opérations humaines qui consistent à rire, à penser, à dormir, aveugle et sourd comme un bouclier. Tout ce qu’il faut pour être surpris par derrière par sa fiancée ou par la mort la moins précautionneuse. Si bien que Juliette un moment se sentit triste, comme les Japonais qui ont enlevé le voile de ce monstre-femme dont le visage ne contient ni bouche, ni yeux, ni oreilles, et est désert comme un œuf. Si Gérard avait soudain marché à reculons, à la vue de ce monstre aveugle elle eût crié…

Enfin il se tourna, et elle le vit de face. Il était musclé. Elle vit une sorte d’armure sur laquelle étaient vissées la tête et les mains ses amies. Tout ce qui constitue une armure était là, avec des encoches et des arondes à la Louis XIV aux points où le buste s’articule, avec des côtes bombées, des brassards à la romaine et aux hanches de belles volutes en style Renaissance… Un insecte l’effleura. Toute l’armure frémit… Juliette ne fut pas fâchée de voir que l’homme a reçu pour armure ce qu’il y a de plus sensible aux blessures, aux froids, aux chatouillements : la peau, et sa doublure de chair… Gérard avait évidemment l’habitude de se promener ainsi, sa vie physique paraissait perfectionnée, il ramassa une branche avec son orteil, il grimpa à un arbre sans l’étreindre des genoux, il fit le saut périlleux. Prêtées provisoirement à ce corps en liberté, la tête et les mains elles-mêmes se donnaient elles aussi à cette ardeur primitive et inconnue que se transmettaient depuis des milliers d’années les ascendants de Gérard, au-dessous des braies, des manches à crevés, des péplums et des justaucorps. Il semblait à Juliette que c’était tous ces vêtements, antiques et modernes, que Gérard venait soudain de rejeter. Ce corps traîné à travers les âges par les Géradini, les Geraldi, les Gérard, sous tant de soies ou de haillons, de pourpre ou de coton, et qui reparaissait soudain nu dans cet après-midi, s’entraînant pour lui-même ou quelque lointain successeur, les bras levés, écartés, croisés, à toutes les grandes opérations qu’on a demandées ou qu’on demandera aux hommes nus, à Abel, à Thésée, au Christ, à saint Sébastien, Juliette l’observait presque aussi pieusement qu’un mannequin chez un grand couturier. C’était le mannequin de tant de noblesses, de tant de lâchetés ! Autour de lui, tous les animaux, les arbres, les rochers reprenaient cette vraie proportion de la nature à l’homme, qui disparaît dès que l’homme a mis des talons. Tous ces rapports habilement contradictoires qu’homme et nature entretenaient entre eux aux époques de la création, de propriétaire à esclave, de nain à géant, d’esprit à matière, ressuscitaient. Tous les poèmes de Desbordes-Valmore et de Millevoye reprenaient leur génie. Le protocole des êtres et des plantes était à nouveau en vigueur. À voir Gérard nu, la vraie hiérarchie s’établissait dans le cœur de Juliette entre les diverses essences et les divers oiseaux. Tout, à part Gérard, paraissait d’ailleurs si âgé, si périmé ! Seul l’homme, ce soir, était jeune et sans histoire sur cette planète pour antiquaires et ni les animaux ni les plantes n’avaient ce truc trouvé par Gérard pour rendre soudain une vérité à leur rôle sur la terre… Belle leçon aussi donnée par un fiancé à sa fiancée pour délimiter dans le monde ce qui était lui. Gérard surgissait hors de ces objets ou de ces parures que Juliette eût risqué de confondre ou d’entraîner dans son affection avec lui-même. Dégagé de cet univers qui colle à l’homme ainsi que le papier gommé au clown, dégagé de l’immortalité des cravates, des breloques, dégagé de tous ces intermédiaires avec le couchant, le levant, que sont les couleurs des vêtements, échappé en pleine canicule à la sincère et froide nuit, somnambule du soleil et de midi que le moindre cri eût fait choir de ce vertige physique, il était tout entier là ; de tout ce qu’elle voyait là de Gérard, rien n’était né avant lui, tout devait disparaître à sa mort. Juliette était émue de voir une vie humaine si nettement délimitée entre les limbes et les enfers. Elle fut prise de reconnaissance envers cet être qui s’arrachait à l’éternité pour elle, qui pour elle collait sur un corps inconnu cette tête et ces mains héritées de famille, qui s’était fait homme pour elle, et qui se condamnait pour elle à mourir. Comme Psyché, punie comme elle, elle vit son fiancé pâlir, mourir et disparaître.

 

Maintenant il s’habillait. Il n’est pas sans charme de voir s’habiller les hommes. Celui-là sautait à pieds joints dans son pantalon, jetait en l’air sa veste, parvenait à enfiler les manches pendant qu’elle retombait, lançait les deux chaussettes roulées vers le ciel et les rattrapait dans son chapeau. Puis, ainsi terminée sa confession d’homme, à la façon du jongleur de Notre-Dame, il prit son fusil et disparut.

Le soleil, à peu près immobile, disait l’heure par sa couleur à chaque minute changeante. Le ruisseau coulait, unissant avec un accent campagnard les bruits les plus distingués de jets d’eau, de source, de débits hors de têtes de dauphins, de cascades, de fontaines lumineuses, parfois des glous-glous de gouffre. Ou bien il gémissait, lassé de sa pente éternelle, n’espérant plus dans ces interventions de Jéhovah ou de Moïse, qui l’avaient une fois ramené à sa source, par l’écluse de Bourgchomel et le Creux Durand. Juliette avait retiré ses souliers, ses bas, et les pieds dans l’eau, sur la piste même de l’Ancien Testament, remontait le ruisseau jusqu’à ce Creux Durand, où Gérard se baignait. C’était une piscine profonde et transparente d’où montaient des bulles qu’escortait un véron. C’était une source presque glacée jaillissant à même le cours d’eau comme celle de Jouvence. C’était cette eau miraculeuse qui donne la jeunesse aux jeunes, la force aux forts, aux bons la bonté. Juliette arracha ses vêtements et se préparait à plonger, quand un coup de feu retentit tout près, annonçant Gérard. À peine eut-elle le temps de s’envelopper dans un manteau déposé sur la berge, le manteau écossais de haute laine commandé spécialement par Gérard pour son voyage de noces, que le chasseur, brandissant son fusil, se précipitait vers elle, gibier qu’on ne tue pas !

— N’approche pas, Gérard, ou je me jette à l’eau !

Il s’était arrêté net. Il la considérait tendrement, de ses yeux si durs aux cailles et aux gelinottes. Sous ce soleil qui rend bien portants les futurs centenaires, pleins d’espoir ceux qui seront heureux, il luisait, et il déchargeait machinalement son arme devant Juliette, comme tout bon chasseur le fait devant les obstacles trop haut à franchir.

— Oh ! Juliette, criait-il, d’où viens-tu ?

— N’approche pas, Gérard, ou je me jette à l’eau ! Qu’as-tu fait pendant mon absence ? Tu m’avais juré de ne pas étrenner ton manteau sans moi !

— Tu es toujours avec moi, Juliette. D’ailleurs je ne l’étrennais pas. Je le portais aux Herveloy, qui veulent tous le voir, car ils ont su son arrivée par les Faultriat. Prends garde ! Ne laisse pas traîner ainsi ses manches, le sable là est humide.

C’est ainsi qu’ils s’amusaient à mettre le manteau écossais entre eux pour leur première rencontre, comme deux amoureux, méfiants d’eux-mêmes, un enfant. Il la contemplait. Il la trouvait nouvelle. Certes il reconnaissait sous le manteau, en homme avisé, ce corps, la respiration de ce corps, ses frémissements, mais le visage de Juliette avait changé. Ces pieds nus, qu’il avait si rarement pu voir, c’était bien eux,… mais il ne reconnaissait plus les mains. Tout ce que Juliette avait offert nu à Paris, aux archéologues, aux charmeurs défunts de serpents, aux poètes, aux exilés russes, en revenait avec un nouveau hâle et un nouveau parfum. Ses yeux surtout, de myopes au départ, semblaient devenus presbytes. Elle était à deux mètres à peine et Gérard avait l’impression d’être regardé de si loin !

— Enfin, te voilà, Juliette ! Quand nous marions-nous ?… Je t’en supplie, ne l’accroche pas aux ronces ! Tu vois, je ne l’ai pas porté. Quelques boutonnières sont encore cousues.

Elle le savait diable bien. Elle était obligée de le maintenir contre elle comme un plaid.

— Pourquoi l’as-tu pris rayé, Gérard ? Tu savais pourtant que je préfère la robe des hommes et des animaux tachetée. Je t’aurais adoré en léopard. Je te détesterai en tigre. N’approche pas… Comme tu as bonne mine. Tu es superbe ce soir !

Car elle était poussée, protégée par ce manteau de laine pure, à couvrir Gérard de louanges. D’abord elle le couvrit des éloges réservés aux enfants. Il avait grandi. Il paraissait si sage. Que ses oreilles étaient rouges ! Puis des compliments réservés aux hommes. Ses sourcils s’étaient rejoints pendant son absence. La raie laissée à droite était à gauche. Les lèvres ne se rejoignaient plus. Sa tête en un mois avait joué ! Puis de ceux qu’on fait aux vieillards : pas une ride à sa bouche, pas un seul cheveu blanc ! Gérard laissait se promener sur lui la lanterne de l’âge, et répondait à dessein par tout ce qu’on peut trouver de plus banal en fait d’aveu et d’amour : elle était ravissante, sa robe lui allait. Mais la banalité au cœur de l’été, au cœur de la jeunesse, c’est juste le génie au cœur de la vieillesse et de l’hiver.

— Quels ongles bien vernis tu as, Gérard ! Mais, dis-moi, où l’as-tu acheté ?

Il cacha ses mains derrière son dos. Ils furent tous deux face à face, sans mains et sans bras.

— En Angleterre, Juliette. Les experts prétendent qu’il supportera mieux la poussière que la pluie. Ce sera pour Naples. Quand le vent soufflera et nous ombragera avec les fumées du Vésuve. C’est un manteau excellent pour les fumées du Vésuve, pour les soufres de Sicile, contre la lave. Merci de tes lettres, Juliette. As-tu revu la jeune archéologue ? Depuis la visite que tu lui fis, je me surprends parfois, par trois nids en ruine vus dans les arbres, par un squelette trouvé sous une gerbe, à reconstituer pour un pré donné la république des oiseaux et des rats, telle qu’elle était voilà trois ans… As-tu remis mes fleurs à Dora Salamlov ? Qu’elle devait être belle, dans son fauteuil de rotin, poignardée par ce danseur amoureux… Caresse-le, tu verras, rien de plus soyeux…

Car il essayait d’attirer au dehors ses bras nus.

— Oh ! Gérard ! mon ami, que je suis aise de me marier ! Quel beau voyage nous allons faire ! Tu me défendras des chou-los en Espagne, des ruffians à Venise, des faquins à Vérone. J’ai appris tous les noms qui désignent ceux dont un jeune époux doit protéger sa femme. Tu me protégeras des tranvieri dans les tramways, des controllori dans les trains. Voici que je ne serai plus seule désormais dans la vie, à Naples en face des cameristi, à Rome en face des teppisti… Tu vois comme ses boutons sont mal cousus. N’approche pas ! Tu ne peux le retrouver dans cette herbe.

— Ne plaisante pas, Juliette ! M’aimes-tu ?

— Comme tu sais peu de choses, Gérard ! Je ne croyais pas en partant pour Paris avoir un fiancé aussi ignorant ! Tu ne sais pas que les Assyro-Chaldéens ne croient pas au péché originel. Ou tu me l’as caché vingt ans. Tu ignores la date de l’avènement de Sapor, peut-être même la date de sa chute. Ou tu as voulu être le seul à le savoir dans Aigueperse. Tu ne sais pas que la mort compte à peine, et que tout l’intérêt de la vie, c’est le Monologue intérieur. Ou tu t’entêtes à croire la mort plus forte que tout. Tu ignores qu’un chien à Saintes va tous les matins et tous les soirs sonner l’angélus. Tu ignores que dans la langue des Guaranis l’adjectif se place au cœur du nom, l’article au cœur de l’adjectif. Parle franchement, tout cela le savais-tu ? Sais-tu même le premier constructeur des Pyramides ?

— C’est Chéops, en l’an 1300 avant Jésus-Christ. Ne plaisante pas, Juliette ! M’aimes-tu ?

Il piétinait sur sa ligne, comme un coureur à pied auquel on va donner le départ de sa vie. Juliette était plus émue d’avoir fait jaillir un éclat de science de ce beau chasseur de perdrix que l’ancêtre qui découvrit le feu en frappant des silex.

— Et comme tu m’as menti, Gérard ! La litote, le douanier Rousseau, les dadas sont exactement le contraire de ce que tu prétendais, exactement. Et comme tu te moquais de moi, quand j’ai voulu savoir la nourriture des grands hommes. J’ai vérifié. Il est faux que Stendhal se nourrissait de pilaf, et Balzac d’œufs de vanneau. Comme tu m’as maltraitée aussi dans la vie ! Quand j’étais petite tu me ramenais chaque soir avant six heures à la maison, malgré mes cris car je voulais voir coucher le soleil ! J’ai fait le calcul à Paris. Tu m’as privée de sept ou huit cents couchers de soleil. Étonne-toi un jour si tu as une femme, aux approches de la nuit, bornée et insensible…

Mais il n’était plus temps de plaisanter. Gérard avait les larmes aux yeux, toute patience le quittait…

— Je compte jusqu’à trois, Juliette ! Une fois, m’aimes-tu ?

— Je t’aime, mon petit Gérard. N’attends pas trois. Viens m’embrasser. Serre-moi dans tes bras !

Alors plein de passion, délié magiquement, il se précipita vers elle, les bras ouverts ; mais déjà Juliette, comble d’affection, d’amitié et d’amour, avait plongé dans le Creux Durand, avec le manteau écossais…


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

http://www.ebooks-bnr.com/

en janvier 2016.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’édition, aux corrections, aux conversions et à la publication de ce livre numérique : Hubert, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Giraudoux, Jean, Juliette au pays des hommes, Paris, Émile-Paul, 1926. D’autres éditions, telle Giraudoux, Jean, Œuvre romanesque Tome 1, Paris, Grasset, 1955, ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La maquette de première page reprend le détail d’une photo tirée de Wikimédia, Panorama observé dans la région du Ségala, prise par Greteck le 27.07.2007.

— Dispositions :

Ce livre numérique – basé sur un texte libre de droit – est à votre disposition. Vous pouvez l’utiliser librement, sans le modifier, mais vous ne pouvez en utiliser la partie d’édition spécifique (notes de la BNR, présentation éditeur, photos et maquettes, etc.) à des fins commerciales et professionnelles sans l’autorisation des Bourlapapey. Merci d’en indiquer la source en cas de reproduction. Tout lien vers notre site est bienvenu…

— Qualité :

Nous sommes des bénévoles, passionnés de littérature. Nous faisons de notre mieux mais cette édition peut toutefois être entachée d’erreurs et l’intégrité parfaite du texte par rapport à l’original n’est pas garantie. Nos moyens sont limités et votre aide nous est indispensable ! Aidez-nous à réaliser ces livres et à les faire connaître…

— Autres sites de livres numériques :

La bibliothèque numérique romande est partenaire d’autres groupes qui réalisent des livres numériques gratuits. Ces sites partagent un catalogue commun qui répertorie un ensemble d’ebooks et en donne le lien d’accès. Vous pouvez consulter ce catalogue à l’adresse : www.noslivres.net.

Vous pouvez aussi consulter directement les sites répertoriés dans ce catalogue :

http://www.ebooksgratuits.com,

http://beq.ebooksgratuits.com,

http://efele.net,

http://bibliotheque-russe-et-slave.com,

http://www.chineancienne.fr

http://djelibeibi.unex.es/libros

http://livres.gloubik.info/,

http://eforge.eu/ebooks-gratuits

http://www.rousseauonline.ch/,

Mobile Read Roger 64,

http://fr.wikisource.org/

http://gallica.bnf.fr/ebooks,

http://www.gutenberg.org/wiki/FR_Principal.

Vous trouverez aussi des livres numériques gratuits auprès de :

http://www.alexandredumasetcompagnie.com/

http://fr.feedbooks.com/publicdomain.