Jean Giraudoux

INTERMEZZO

1933

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Table des matières

 

PERSONNAGES. 4

ACTE PREMIER.. 5

SCÈNE PREMIÈRE.. 5

SCÈNE DEUXIÈME.. 10

SCÈNE TROISIÈME.. 11

SCÈNE QUATRIÈME.. 12

SCÈNE CINQUIÈME.. 20

SCÈNE SIXIÈME.. 37

SCÈNE SEPTIÈME.. 52

SCÈNE HUITIÈME.. 56

ACTE DEUXIÈME. 62

SCÈNE PREMIÈRE.. 62

SCÈNE DEUXIÈME.. 70

SCÈNE TROISIÈME.. 79

SCÈNE QUATRIÈME.. 91

SCÈNE CINQUIÈME.. 99

SCÈNE QUATRIÈME.. 102

SCÈNE SEPTIÈME.. 107

SCÈNE HUITIÈME.. 112

ACTE TROISIÈME. 116

SCÈNE PREMIÈRE.. 116

SCÈNE DEUXIÈME.. 126

SCÈNE TROISIÈME.. 130

SCÈNE QUATRIÈME.. 141

SCÈNE CINQUIÈME.. 150

SCÈNE SIXIÈME.. 153

Ce livre numérique. 164

 

PERSONNAGES

La première représentation de cette comédie a eu lieu le lundi 27 février 1933 au Théâtre Louis Jouvet (Comédie des Champs-Élysées). Entre parenthèse, la distribution de cette première :

Isabelle (Valentine Teyssier)

Armande Mangebois (Christiane Lauray)

Léonide Mangebois (Raymone)

 

Le Contrôleur (Louis Jouvet)

L’Inspecteur (Félix Oudart)

Le Maire (Romain Bouquet)

Le Droguiste (Robert Le Vigan)

Cambronne (Alexandre Rignault).

Crapuce (André Moreau)

 

Le Spectre (Pierre Renoir)

 

Les Petites Filles :

Luce (Odette Joyeux)

Denise (Sonia Bessis)

Daisy (Jeannine Joly)

Gilberte (Annie Rasamat)

Irène (Irène Vanel)

Nicole (Fernande David)

Marie-Louise (Jeannine Camp)

Viola (Monique Povel)

 

Musique : Francis Poulenc.

ACTE PREMIER

La campagne. Une belle prairie. Des bosquets.
Vers le soir.

SCÈNE PREMIÈRE

LE MAIRE, puis LE DROGUISTE.

LE MAIRE, entrant seul et criant.

Oh ! Oh !… Évidemment, l’endroit est étrange. Personne ne répond, pas même l’écho… Oh ! Oh !

LE DROGUISTE, entrant derrière lui.

Oh ! Oh !

LE MAIRE.

Vous m’avez fait peur, mon cher Droguiste.

LE DROGUISTE.

Pardon, monsieur le Maire, vous avez cru que c’était lui ?

LE MAIRE.

Ne plaisantez pas ! Je sais bien qu’il n’existe peut-être pas, que tous ceux qui prétendent l’avoir rencontré dans ces parages sont peut-être victimes d’une hallucination. Mais convenez que ce lieu est singulier !

LE DROGUISTE.

Pourquoi l’avez-vous choisi pour notre rendez-vous ?

LE MAIRE.

Pour la raison qui sans doute le lui fait choisir. Pour être hors de vue des curieux. Vous ne vous y sentez pas mal à l’aise ?

LE DROGUISTE.

Pas le moins du monde. Tout y est vert et calme. On se croirait sur un terrain de golf.

LE MAIRE.

On n’en rencontre jamais, sur les terrains de golf ?

LE DROGUISTE.

Peut-être en rencontrera-t-on plus tard, quand se sera accumulé sous les allées et venues des joueurs de golf mâles et femelles cet humus de mots banals et de vrais aveux, de bouts de cigares et de houppettes, de rivalités et de sympathies, nécessaire pour humaniser un sol encore primitif. Pour le moment, ces beaux terrains bien dessinés, exhaussés, surveillés, sont certainement les moins maléfiques !… D’autant plus qu’on les plante en gazon anglais, c’est-à-dire avec la graminée la moins chargée en mystère… Ni jusquiame, ni centaurée, ni vertadine… Il est vrai qu’ici vous avez ces plantes, à ce que je vois, et même la mandragore.

LE MAIRE.

C’est vrai ce qu’on raconte de la mandragore ?

LE DROGUISTE.

Au sujet de la constipation ?

LE MAIRE.

Non, au sujet de l’immortalité… Que les enfants conçus au-dessus d’une mandragore par un pendu deviennent des êtres démoniaques, et vivent sans terme ?

LE DROGUISTE.

Tous les symboles ont leur raison. Il suffit de les interpréter.

LE MAIRE.

Peut-être avons-nous affaire avec un symbole de cet ordre.

LE DROGUISTE.

Comment apparaît-il en général : malingre, difforme ?

LE MAIRE.

Non. Grand, avec un beau visage.

LE DROGUISTE.

Il y a eu des pendus, autrefois, dans le canton ?

LE MAIRE.

Depuis que je suis Maire, j’ai eu en tout deux suicides. Mon vigneron, qui s’est fait sauter dans son canon paragrêle, et la vieille épicière, qui s’est pendue, mais par les pieds.

LE DROGUISTE.

Il faut un pendu homme de vingt à quarante ans… Mais je commence à croire que ces Messieurs se sont égarés. L’heure de la réunion passe.

LE MAIRE.

Rien à craindre. J’ai prié le Contrôleur des Poids et Mesures de guider l’Inspecteur. Ainsi nous serons quatre pour former la commission chargée d’enquêter sur l’affaire.

LE DROGUISTE.

Une commission de trois membres aurait largement suffi !

LE MAIRE.

Notre jeune Contrôleur est pourtant bien sympathique.

LE DROGUISTE.

Très sympathique.

LE MAIRE.

Et courageux ! À notre dîner du mercredi, où les propos avant lui frisaient l’indécence, il ne laisse passer aucune occasion de défendre la vertu des femmes. En deux phrases, hier, il nous a réhabilité définitivement Catherine II, malgré l’agent voyer, fortement prévenu contre elle.

LE DROGUISTE.

Je parlais de l’Inspecteur. Pourquoi l’avoir convoqué de Limoges ? Il passe pour brutal, les esprits n’aiment pas les butors.

LE MAIRE.

C’est qu’il est venu de lui-même. C’est qu’il entend se déranger lui-même pour combattre tout ce qui surgit d’anormal ou de mystérieux dans le département. Dès qu’un phénomène inexplicable se manifeste dans la faune, la flore, la géographie même de la région, l’Inspecteur survient et ramène l’ordre. Vous connaissez ses derniers exploits ?

LE DROGUISTE.

En Berry, avec ses prétendues ondines ?

LE MAIRE.

Dans le Limousin même ! À Rochechouart d’abord, où il a fait murer par le génie militaire la source qui appelait. Et au haras de Pompadour, où les étalons s’étaient mis à user de leurs yeux comme des humains, à se regarder de biais entre eux, à se faire signe de leurs prunelles ou de leurs paupières, il leur a imposé des œillères, même dans les stalles. Vous pensez si l’état de notre ville a dû l’allécher… Je m’étonne seulement qu’il tarde ainsi.

LE DROGUISTE.

Appelons-le !

LE MAIRE.

Non ! Non ! Ne criez point ! Ne trouvez-vous pas que l’acoustique de ce pré a je ne sais quoi de trouble, d’inquiétant ?

LE DROGUISTE.

Le Contrôleur a la plus belle voix de basse de la région. Nous l’entendrons d’un kilomètre… Oh ! Oh !…

SCÈNE DEUXIÈME

LES MÊMES. ISABELLE. LES ÉLÈVES.

 

On entend des voix aiguës de fillettes répondre : Oh ! Oh ! et aussitôt, Isabelle et ses élèves entrent sur la scène.


LE MAIRE.

Ah ! c’est mademoiselle Isabelle ! Bonjour, mademoiselle Isabelle !

ISABELLE.

Bonjour, monsieur le Maire !

LE DROGUISTE.

Vous herborisez, mes enfants ?

LE MAIRE.

Depuis trois mois que notre institutrice est malade, mademoiselle Isabelle veut bien la remplacer. Elle tient seulement à faire sa classe en plein air, par ce beau temps.

ISABELLE.

D’ailleurs, nous herborisons aussi, monsieur le Droguiste. Il faut que ces petites connaissent la nature par tous ses noms et prénoms. J’ai là un sac plein déjà de plantes curieuses… Excusez-nous, mais nous cherchons la plus indispensable à mon cours de tout à l’heure… Je sais où la trouver…

LE DROGUISTE.

Laquelle ?

LES FILLETTES.

La mandragore ! La mandragore !

Elles sortent.

SCÈNE TROISIÈME

LE MAIRE. LE DROGUISTE.

LE DROGUISTE.

La charmante personne ! Comme il est touchant de voir l’innocence tourner ainsi sans soupçon et sans péril autour des symboles du mal !

LE MAIRE.

Je voudrais bien que les demoiselles Mangebois eussent sur elle la même opinion.

LE DROGUISTE.

Qu’ont à voir ces deux taupes avec Isabelle ?

LE MAIRE.

C’est ce que nous allons savoir tout à l’heure. Elles ont demandé à être entendues de l’Inspecteur ; elles m’ont laissé supposer qu’il s’agissait d’Isabelle, et d’une dénonciation.

LE DROGUISTE.

Que peuvent-elles bien dénoncer ? Isabelle est si simple, si nette, si différente en somme de ses compagnes ! Car vous les connaissez, monsieur le Maire, toutes les autres. Elles passent leur après-midi à se perdre dans les bois aux bras de leurs cousins, à se baigner avec l’employé nègre de la sous-préfecture, à lire, étendues dans les prairies, le marquis de Sade illustré… Des jeunes filles, quoi !… Isabelle, au contraire, n’a pas de vague à l’âme, pas de curiosité anticipée… Regardez la franchise de cette silhouette ! Près de chaque être, de chaque objet, elle semble la clef destinée à le rendre compréhensible. Voyez-la à cheval sur ce baliveau, faisant valser cet ânon, en agitant un chardon, pendant que ses élèves dansent une ronde autour d’eux, la nécessité des ânons dans ce bas monde devient fulgurante… Celle des petites filles aussi, d’ailleurs… Regardez-les, monsieur le Maire : les charmantes petites figures, les charmants petits dos…

LE MAIRE.

Eh bien, eh bien, mon cher Droguiste !

LE DROGUISTE.

Ah ! Voici M. l’Inspecteur !

SCÈNE QUATRIÈME

LES MÊMES. L’INSPECTEUR. LE CONTRÔLEUR.

L’INSPECTEUR.

La preuve, mon cher Contrôleur ? La preuve que les esprits n’existent pas, que le monde invisible n’existe pas ? Voulez-vous que je vous l’administre à la minute, sur-le-champ ?

LE CONTRÔLEUR.

Venant d’un haut fonctionnaire, elle me sera précieuse.

L’INSPECTEUR.

Vous admettez que si les esprits existent, ils m’entendent ?

LE CONTRÔLEUR.

À part les esprits sourds, sans aucun doute.

L’INSPECTEUR.

Qu’ils entendent donc ceci : Esprits, formes de vide et de blanc d’œuf (vous voyez, je ne mâche pas mes mots, s’ils ont un peu de dignité, ils savent ce qui leur reste à faire), l’humanité en ma personne vous défie d’apparaître ! Vous avez là une occasion unique, étant donné la qualité de l’assistance, de reprendre un peu de crédit dans l’arrondissement. Je ne vous demande pas d’extirper de ma poche une perruche vivante, opération classique, paraît-il, chez les esprits. Je vous défie d’obtenir qu’un vulgaire passereau s’envole de cet arbre, de ce bosquet, de cette forêt, quand j’aurai compté trois… Je compte, monsieur le Contrôleur : Une… Deux… Trois… Voyez, c’est lamentable. (Son chapeau s’envole.) Dieu, quel vent !

LE DROGUISTE.

Nous ne sentons pas le moindre souffle, monsieur l’Inspecteur.

L’INSPECTEUR.

Il suffit. C’est piteux.

LE CONTRÔLEUR.

Peut-être que les esprits ne croient pas aux hommes.

LE MAIRE.

Ou que l’invocation avait un caractère un peu général.

L’INSPECTEUR.

Vous voulez que je les appelle chacun par leur nom ? Vous voulez que j’appelle Asphlaroth ?

LE DROGUISTE.

Asphlaroth, le plus susceptible et le plus cruel des esprits, qu’on dit se loger dans l’organisme humain et se plaire à le torturer ? Prenez garde, monsieur l’Inspecteur ! On ne sait jamais où mènent ces jeux.

L’INSPECTEUR.

Tu m’entends, Asphlaroth, mes organes les plus vils et les plus ridicules te défient aujourd’hui. Non pas mes poumons, mon cœur, mais ma vésicule biliaire, ma glotte, ma membrane sternutatoire… Frappe l’un d’eux de la moindre douleur, de la moindre contraction, et je crois en toi… Une… Deux… Trois… J’attends !… (Il glisse.) Que c’est humide, ici !

LE MAIRE.

Il n’a pas plu depuis trois semaines.

LE DROGUISTE.

Les esprits ont une autre notion du temps que nous. Peut-être Asphlaroth a-t-il répondu à vos insultes longtemps à l’avance… Puis-je vous demander d’où proviennent ces cicatrices à votre nez ?

L’INSPECTEUR.

Une tuile m’est tombée sur la tête, quand je marchais à peine.

LE DROGUISTE.

Voilà l’explication de son silence. Il vous a répondu voilà quarante ans.

L’INSPECTEUR.

Je n’attendais pas moins de lui : il n’existe pas, et il est lâche, et il s’attaque à des enfants… Messieurs, la preuve est faite, irréfutablement… Je me permettrai donc de sourire quand vous me dites que votre bourg est hanté.

LE MAIRE.

Il est hanté, monsieur l’Inspecteur…

L’INSPECTEUR.

Je sais ce qu’est en réalité un bourg hanté. Les batteries de cuisine qui résonnent la nuit dans les appartements dont on veut écarter le locataire, des apparitions dans les propriétés indivises pour dégoûter l’une des parties. De là les commères au travail. De là la suspicion et l’agitation poussées à la calomnie et jusqu’au crime. Vous aviez à élire un conseiller général. Il en est résulté des rixes autour des urnes, évidemment, des rixes sanglantes. Ma foi, tant pis : l’urne, même électorale, appelle le cadavre.

LE MAIRE.

Pas du tout, monsieur l’Inspecteur, au contraire !

L’INSPECTEUR.

On a voté sans répandre le sang ? C’est à peine démocratique, et pas du tout démoniaque.

LE MAIRE.

On n’a pas voté. Personne n’a voté, ni songé à voter. Les électeurs s’étaient pourtant levés à l’aube, conscients de leur devoir, et précipités vers les affiches. Mais le soleil étincelait ; tous prétendent avoir lu sur les panneaux : au soleil, pas d’abstentions ! et ils sont allés se promener jusqu’au soir.

L’INSPECTEUR.

Ils ont été soudoyés par la réaction.

LE DROGUISTE.

D’accord avec le soleil.

LE CONTRÔLEUR.

Certainement pas, monsieur l’Inspecteur. M. le Maire ne vous dit pas que depuis plusieurs semaines c’est à une série d’opérations aussi étranges que la ville se consacre. Une influence inconnue, et dont, pour ma part, je trouve les effets assez sympathiques, y sape peu à peu tous les principes, faux d’ailleurs, sur lesquels se base la société civilisée.

L’INSPECTEUR.

Je vous dispense de vos commentaires personnels. Expliquez-vous.

LE CONTRÔLEUR.

Je m’explique. Les enfants que leurs parents battent, par exemple, quittent leurs parents. Les chiens que leurs maîtres rudoient mordent la main de leurs maîtres. Les femmes qui ont un vieux mari ivrogne, laid et poilu, l’abandonnent simplement pour quelque jeune amant sobre et à peau lisse. Les hercules que des gringalets insultaient impunément n’hésitent plus à leur fracasser la mâchoire. Bref, la faiblesse n’est plus ici une force, ni l’affection une habitude.

L’INSPECTEUR.

Et vous me prévenez si tard d’un pareil état de choses ?

LE MAIRE.

J’ajoute que plusieurs coïncidences étranges témoignent de l’intrusion, dans notre vie municipale, de puissances occultes. Nous avons tiré l’autre dimanche notre loterie mensuelle, c’est le plus pauvre qui a gagné le gros lot en argent, et non le gagnant habituel, monsieur Dumas, le millionnaire, qui d’ailleurs a fort bien tenu le coup ; c’est notre jeune champion qui a gagné la motocyclette et non la supérieure des bonnes sœurs à laquelle elle échéait régulièrement. Cette semaine, nous avons eu deux décès : les deux habitants les plus âgés, qui, par-dessus le compte, étaient le plus avare et la plus acariâtre. Pour la première fois, le sort nous débarrasse, le hasard frappe à coup sûr.

L’INSPECTEUR.

C’est la négation de la liberté humaine !

LE DROGUISTE.

Vous pourriez peut-être parler du recensement, monsieur le Maire.

L’INSPECTEUR.

Quel recensement ?

LE MAIRE.

Le recensement quinquennal officiel. Je n’ai pas osé transmettre encore les feuilles à la préfecture.

L’INSPECTEUR.

Vos administrés ont écrit des déclarations mensongères ?

LE MAIRE.

Au contraire, tous ont répondu avec une vérité si outrée et si cynique qu’elle est un défi à l’administration. Au chapitre de la famille, pour vous en donner un exemple, la plupart n’ont pas indiqué comme leurs enfants leurs vrais fils ou filles, quand ceux-là étaient ingrats ou laids, mais leurs chiens, leurs apprentis, leurs oiseaux, bref, ceux qu’ils aimaient vraiment comme leurs rejetons.

LE CONTRÔLEUR.

Plusieurs ont noté pour épouse non pas leur épouse réelle, mais la femme inconnue dont ils ont rêvé, ou la voisine avec laquelle ils sont en rapports secrets, ou même l’animal femelle qui représente pour eux la compagne parfaite, la chatte ou l’écureuil.

LE MAIRE.

Au chapitre des appartements, les riches neurasthéniques ont prétendu habiter des masures, les pauvres heureux des palais.

L’INSPECTEUR.

Et depuis quand, tous ces scandales ?

LE MAIRE.

À peu près depuis que l’on rencontre ce fantôme.

L’INSPECTEUR.

N’employez pas ce mot stupide. Il n’y a pas de fantôme.

LE MAIRE.

De ce spectre, si vous voulez.

L’INSPECTEUR.

Il n’y a pas de spectre !

LE DROGUISTE.

Ce n’est pas ce que nous apprend la science. Il y a des spectres de tout, du métal, de l’eau. Il peut s’en trouver un des hommes.

On entend, à la cantonade, les voix des demoiselles Mangebois.

SCÈNE CINQUIÈME

LES MÊMES. LES DEMOISELLES MANGEBOIS.

 

L’aînée des demoiselles Mangebois est sourde. Elle porte en sautoir un récepteur par lequel sa sœur la tient au courant de la conversation.


ARMANDE MANGEBOIS, criant, encore invisible.

Nous pouvons approcher, monsieur le Maire ?

LE MAIRE.

Approchez, mesdemoiselles, approchez ! Monsieur l’Inspecteur, voici justement ces demoiselles Mangebois qui nous ont promis des révélations.

ARMANDE, apparaissant avec sa sœur.

J’espère, monsieur le Maire, que nous ne vous décevrons pas.

LE MAIRE.

Mlles Mangebois sont les filles de notre défunt juge de paix, célèbre pour avoir fait trancher la membrane de deux sœurs siamoises que deux forains de Limoges se disputaient.

Les demoiselles Mangebois s’asseyent sur des pliants, après l’échange des saluts.

L’INSPECTEUR.

Mes félicitations, mesdemoiselles. Le vrai jugement de Salomon ! Je vous écoute.

ARMANDE.

Je tiens à vous demander d’abord, monsieur l’Inspecteur, d’excuser ma sœur Léonide. Elle est un peu dure d’oreille.

LÉONIDE.

Que dis-tu ?

ARMANDE.

Je dis à M. l’Inspecteur que tu es un peu dure d’oreille.

LÉONIDE.

Pourquoi me le dis-tu à moi ? Je le sais.

ARMANDE.

Voyons, Léonide, tu exiges que je te répète tout ce que je dis ?

LÉONIDE.

Excepté que tu dis que je suis sourde.

L’INSPECTEUR.

Mesdemoiselles, si nous vous avons priées de venir jusqu’en ces lieux, choisis à cause de leur discrétion…

LÉONIDE.

Tu ronfles, toi. Est-ce que je le dis ?

ARMANDE.

Je ne ronfle pas.

LÉONIDE.

Si tu ne ronfles pas, c’est que tu as subitement cessé de ronfler à la minute où je devenais sourde…

L’INSPECTEUR.

Priez votre sœur de se taire, mademoiselle, ou nous n’en sortirons jamais.

ARMANDE.

Cela m’est difficile, monsieur l’Inspecteur ; elle est mon aînée.

LÉONIDE.

Que dis-tu ?

ARMANDE.

Rien qui t’intéresse.

LÉONIDE.

Si cela ne m’intéresse pas, c’est que tu es en train de dire que tu es la cadette.

ARMANDE.

Monsieur l’Inspecteur te fait dire qu’il souhaite le silence.

LÉONIDE.

S’il savait ce que c’est, le silence, il ne le souhaiterait pas. Je me tais.

L’INSPECTEUR.

Mesdemoiselles, on m’assure que vous êtes au courant de tout ce qui se dit et se passe dans l’arrondissement ?

ARMANDE.

Nous sommes en effet secrétaires de l’œuvre des Trousseaux.

L’INSPECTEUR.

Et de quoi est-il question, en ce moment, à l’œuvre des Trousseaux ?

ARMANDE.

De quoi parlerait-on, monsieur l’Inspecteur ? Du spectre !

L’INSPECTEUR.

Vous y croyez, à ce spectre ? Vous l’avez vu ?

ARMANDE.

J’ai vu des gens qui l’ont vu.

L’INSPECTEUR.

Des témoins dignes de foi ?

ARMANDE.

L’un d’eux est Commandeur du Grand Dragon de l’Annam.

L’INSPECTEUR.

S’il croit au Grand Dragon de l’Annam, il est déjà suspect. Nommez-les.

ARMANDE.

Notre laitier, la belle Fatma – ces Messieurs appellent ainsi l’épicière, – et le commandant Lescalard. C’est le commandant qui est commandeur.

L’INSPECTEUR.

Je l’aurais parié… Et comment ont-ils vu le spectre ? Recouvert d’un suaire, évidemment, la tête faite d’une citrouille vidée et ajourée où l’on installe une lampe électrique ?

ARMANDE.

Pas du tout, monsieur l’Inspecteur. Tous les témoignages concordent. C’est un grand jeune homme vêtu de noir. Il apparaît à la tombée de la nuit, et toujours aux environs de l’étang dont vous voyez là-bas les roseaux.

L’INSPECTEUR.

Et comment expliquez-vous ces apparitions ? Y a-t-il eu déjà des revenants dans la région ?

ARMANDE.

Jamais. Jamais avant le crime.

L’INSPECTEUR.

Quel crime ?

LE CONTRÔLEUR.

Un crime superbe, monsieur l’Inspecteur, je dirai même mondain. Un jeune étranger et sa femme avaient loué le château à Pâques. Un ami est venu les rejoindre. Au matin, on a retrouvé la femme et l’ami tués, sauvagement tués et, sur le bord de l’étang, le chapeau du mari. Ce salut à la mort a grande allure. On suppose qu’il s’est noyé.

ARMANDE.

À l’Œuvre, nous sommes toutes d’avis que c’est ce noyé qui revient. D’ailleurs, il est nu-tête.

L’INSPECTEUR.

Il peut revenir sans s’être noyé. Le criminel revient toujours au lieu de son crime, comme le boomerang aux pieds de son maître.

LÉONIDE.

Que dit l’Inspecteur ?

ARMANDE.

Que le boomerang revient aux pieds de son maître.

LÉONIDE.

Très intéressant. Quand vous en serez au fusil à canon coudé, tu voudras bien me prévenir.

L’INSPECTEUR.

Et vous croyez que les événements insolites dont votre ville est le théâtre se rapportent à ce spectre ?

ARMANDE.

Oh non ! Cela, c’est une autre histoire. Mais à notre avis, les deux histoires ne vont pas tarder à se rejoindre. C’est ce danger qui nous décide à parler.

LE MAIRE.

Soyez claire, mademoiselle Mangebois.

ARMANDE.

Monsieur l’Inspecteur, je ne sais si ces messieurs vous ont dépeint dans son horreur tout le scandale.

L’INSPECTEUR.

Oui, oui, mademoiselle, abrégez. Je sais que dans votre ville toute la morale bourgeoise est en ce moment cul par-dessus tête.

LÉONIDE.

Que dit l’Inspecteur ?

ARMANDE.

Rien de particulier.

LÉONIDE.

J’exige que tu me répètes les trois derniers mots, comme d’habitude.

ARMANDE.

À tes ordres… Tu m’ennuies… Cul par-dessus tête.

LÉONIDE.

Ah ! vous parlez de Mme Lambert !

ARMANDE.

Nous ne parlons pas de Mme Lambert…

LÉONIDE.

Ce ne peut être que de Mme Lambert ou de la receveuse.

L’INSPECTEUR.

Quelle est cette Mme Lambert ?

ARMANDE.

La femme de l’horloger… et de quelques autres…

LE CONTRÔLEUR.

Comment ?

ARMANDE.

Et de quelques autres.

LE CONTRÔLEUR, soudain passionné.

Pardon ! Je ne souffrirai pas que l’on suspecte la conduite de Mme Lambert !

L’INSPECTEUR.

Monsieur le Contrôleur, notre enquête est suffisamment ardue. Il n’est pas ici question de Mme Lambert.

LE CONTRÔLEUR.

Eh bien, tant pis, il en sera question. Vous ne vous étonnez pas, à Paris, aux terrasses des cafés ou dans les salons littéraires de voir soudain un poète se lever et faire sans raison l’éloge du printemps. Mme Lambert est le printemps de notre ville.

ARMANDE.

Ce jeune homme est fou !

LE MAIRE.

Monsieur le Contrôleur !

LE CONTRÔLEUR.

Que nous frôlions Mme Lambert debout au pas de son magasin en feignant de prendre l’heure à cent cadrans qui se contredisent, ou que nous l’apercevions à travers sa vitrine, occupée, ses jolies dents dans l’effort mordillant sa langue, à boucler un bracelet-montre au poignet d’une communiante ou à faire sauter de son ongle rose le boîtier d’un militaire, il nous faut bien convenir que la spécialité la plus émouvante de la France ce ne sont ni ses cathédrales, ni ses hôtelleries, mais cette jeune femme dont le corsage tendrement moulé de satin ou d’organdi aimante dans chaque petite ville aux diverses heures du jour l’itinéraire du sous-préfet, des lycéens, et de toute la garnison !

LÉONIDE.

Que dit le Contrôleur ?

ARMANDE.

Absolument rien !

LE CONTRÔLEUR.

Bref, cette beauté de province à laquelle rien ne m’empêchera en cette minute de rendre hommage en la personne de Mme Lambert, et sous tous les noms et formes qu’a revêtus Mme Lambert au cours de ma carrière pourtant encore si courte, quand elle s’appelait Mme Merle et était libraire à Rodez, Mme Lespinard, la bandagiste de Moulins, ou Mme Tribourty, la gantière de Castres… Ces gants d’agneau viennent de chez elle… Pas une déchirure… Je me porte garant de Mme Lambert.

L’INSPECTEUR.

Messieurs, je lève la séance. Nous n’arriverons à rien avec une telle gabegie. Vous avez un blâme, Contrôleur.

ARMANDE.

Et Mlle Isabelle, monsieur le Contrôleur, vous vous portez garant aussi de Mlle Isabelle ?

LE DROGUISTE.

Vous n’allez pas mêler Mlle Isabelle à ces scandales ?

LE CONTRÔLEUR.

Elle est la pureté et l’honneur mêmes.

LE MAIRE.

Et je me félicite de lui avoir confié, en l’absence de la titulaire, la classe des fillettes.

ARMANDE.

Que les hommes sont aveugles ! Mlle Isabelle est là, dans ce champ. Vous avez une nièce dans sa classe, monsieur le Maire. Appelez-la… Vous verrez ce qu’on lui apprend à la petite Daisy !

LE MAIRE.

Que lui apprend-on ?

ARMANDE.

Profitez de la présence de M. l’Inspecteur pour lui faire passer un examen, et vous le verrez.

L’INSPECTEUR.

Mais encore ?

ARMANDE.

Nous soupçonnions depuis longtemps Isabelle d’être pour quelque chose dans les machinations qui corrompent la ville. Depuis ce matin, nous en avons la certitude.

LE CONTRÔLEUR.

Calomnie !

ARMANDE.

Léonide, dis à ces messieurs pourquoi nous sommes sûres qu’Isabelle est la coupable.

LÉONIDE.

Parce que l’agenda où elle écrit chaque soir le récit de sa journée nous en a fait l’aveu.

L’INSPECTEUR.

Comment est-il venu en votre possession ?

ARMANDE.

Comment est-il venu en ta possession ?

LÉONIDE.

Je l’ai trouvé, sur le trottoir.

LE DROGUISTE.

Vous avez eu l’impudence de le lire ?

ARMANDE.

Tu as eu l’impudence de le lire ?

LÉONIDE.

Est-ce que je te demande ton avis ? Je l’ai feuilleté pour découvrir le nom de son propriétaire.

LE CONTRÔLEUR.

Ce carnet appartient à Mlle Isabelle. Vous deviez le lui rendre.

ARMANDE.

Ce carnet appartient à Mlle Isabelle. Tu devais le lui rendre.

LÉONIDE.

Mêle-toi de ce qui te regarde ! Le voici, monsieur le Maire ! Ouvrez-le au hasard. Vous y verrez votre favorite à l’œuvre ; s’ingéniant à séparer les époux mal assortis, excitant par des drogues les chevaux contre les charretiers qu’elle prétend brutaux, multipliant les lettres anonymes pour signaler aux maris ou aux femmes les vertus de leurs conjoints. Ouvrez-le au 21 mars, par exemple, si vous voulez savoir combien vous fûtes avisé d’en faire votre maîtresse d’école ! Quoi ? Qu’est-ce qu’on dit ?

ARMANDE.

Mais c’est toi qui parles…

L’INSPECTEUR.

Lisez, monsieur le Maire.

LE MAIRE, lisant.

« 21 mars… 21 mars !… Organisé petite fête du printemps. Profité de la circonstance pour faire à mes élèves l’éloge du corps, leur expliquer sa beauté. Souligné les bienfaits, la franchise de la coquetterie. Pour les exercer, élisons le plus bel homme de la ville. Leur choix se porte sur le sous-préfet. Ce n’est déjà pas si mal. »

ARMANDE.

M. le Contrôleur n’était pas encore parmi nous.

L’INSPECTEUR.

Mais en effet, c’est une infamie ! Et à laquelle il faut porter promptement remède. Contrôleur, prévenez cette demoiselle d’avoir à venir immédiatement ici, avec ses élèves. Je vais passer illico leur examen. J’étais sûr qu’il y avait des femmes à la base de ces turpitudes. Dès qu’on laisse un peu de liberté à ces fourmis dans l’édifice social, toutes les poutres en sont rongées en un clin d’œil.

LE CONTRÔLEUR, sur le point de sortir,
se retourne.

Permettez, monsieur l’Inspecteur…

L’INSPECTEUR.

Vous refusez d’aller chercher Mlle Isabelle ?

LE CONTRÔLEUR.

Certes, non, monsieur l’Inspecteur. Je voulais respectueusement contester l’exactitude de votre métaphore et vous faire remarquer qu’il y a pourtant une certaine différence entre les femmes et les fourmis.

L’INSPECTEUR.

Si vous voyez la moindre, vous êtes plus malin que moi. Hâtez-vous, je vous prie.

LE CONTRÔLEUR.

Notez que je ne méprise pas les fourmis. Je reconnais leurs qualités exceptionnelles. Je sais qu’elles traient des puces et qu’elles ont des militaires. Mais de là à les comparer aux femmes, à toutes les femmes, non !

ARMANDE.

Pour une fois, bravo, monsieur le Contrôleur…

LE CONTRÔLEUR.

Vous avez dit cela en l’air, au hasard. Quelle est la caractéristique du physique de la fourmi ?

L’INSPECTEUR.

Je vous ai donné un ordre, Contrôleur.

LÉONIDE.

Que disent-ils ?

ARMANDE.

L’Inspecteur prétend qu’il ne peut distinguer une femme d’une fourmi.

LÉONIDE.

Il est marié ?

L’INSPECTEUR, éclatant.

Non, je ne distingue pas, mademoiselle. Même affairement, même bavardage dès que deux se rencontrent. Même cruauté vis-à-vis de qui pénètre dans leur cercle. Et leur taille. Et tous ces paquets qu’elles portent. Absolument des fourmis.

LE CONTRÔLEUR.

Monsieur l’Inspecteur, si, renversant une fourmi, vous la touchez du bout de l’index…

L’INSPECTEUR.

Je vous enjoins pour la dernière fois d’aller chercher Mlle Isabelle.

Le Contrôleur s’incline et sort.

LE MAIRE.

Mais enfin, monsieur l’Inspecteur, nous nous étions réunis pour parler du spectre et non d’Isabelle !

ARMANDE.

C’est la même chose !

LE DROGUISTE.

Vous allez sans doute prétendre aussi que Mlle Isabelle est une sorcière ?

ARMANDE.

Ouvrez le carnet au 14 juin, et lisez.

L’INSPECTEUR.

Le 14 juin, c’était hier. Nous sommes bien le 15 ?

ARMANDE.

Nous nous demandions pourquoi, depuis quelque temps, Mlle Isabelle choisissait les bords de l’étang pour ses sorties nocturnes. La dernière page de son carnet vous fixera.

L’INSPECTEUR.

Lisez, monsieur le Maire.

LE MAIRE, lisant.

« 14 juin. Je suis certaine que ce spectre a compris que je crois en lui, que je peux l’aider. Comment peut-on ne pas croire aux spectres ? Il me cherche, car on signale son passage partout où j’ai mené mes fillettes en promenade. Près de quelque bois, à la chute du jour, il va sûrement m’apparaître, et quels conseils ne va-t-il pas me donner pour rendre la ville enfin parfaite. Je suis sûre que c’est pour demain. »

L’INSPECTEUR.

Et demain, c’est aujourd’hui.

LÉONIDE.

Que dit l’Inspecteur ?

ARMANDE.

Que demain, c’est aujourd’hui.

LÉONIDE.

C’est une opinion…

LE CONTRÔLEUR, réapparaissant.

Mlle Isabelle me suit, monsieur l’Inspecteur.

ARMANDE.

Partons, Léonide, Isabelle arrive.

L’INSPECTEUR.

Mes remerciements, mesdemoiselles. J’espère que, grâce à vos indications, nous allons voir enfin la vérité toute nue.

ARMANDE.

C’est tout ce que nous avons à offrir à ces messieurs, nous ne disposons point de Mme Lambert…

L’INSPECTEUR.

Vous savez manier la flèche du Parthe, mademoiselle.

LÉONIDE.

Comment ?

ARMANDE.

L’Inspecteur parle de la flèche du Parthe.

LÉONIDE.

Quelle panoplie !

Les demoiselles Mangebois sortent.

LE CONTRÔLEUR, regardant Isabelle
qui approche.

Si les fourmis qui marchent dans les prairies ressemblent à la Victoire de Samothrace avec sa tête, à la Vénus de Milo avec ses bras, si le sang de la grenade colore leurs pommettes, celui de la framboise leur sourire, alors, oui, monsieur l’Inspecteur, et seulement dans ce cas, Isabelle ressemble à une fourmi. Regardez-la !

SCÈNE SIXIÈME

L’INSPECTEUR. LE CONTRÔLEUR.
LE DROGUISTE. LE MAIRE. ISABELLE,
puis LES PETITES FILLES.

ISABELLE.

Vous m’avez demandée, monsieur l’Inspecteur ?

L’INSPECTEUR.

Mademoiselle, les bruits les plus fâcheux courent sur votre enseignement. Je vais voir immédiatement s’ils sont fondés et envisager la sanction.

ISABELLE.

Je ne vous comprends pas, monsieur l’Inspecteur.

L’INSPECTEUR.

Il suffit ! Que l’examen commence… Entrez, les élèves… (Elles rient.) Pourquoi rient-elles ainsi ?

ISABELLE.

C’est que vous dites : entrez, et qu’il n’y a pas de porte, monsieur l’Inspecteur.

L’INSPECTEUR.

Cette pédagogie de grand air est stupide… Le vocabulaire des Inspecteurs y perd la moitié de sa force… (Chuchotements.) Silence, là-bas… La première qui bavarde balaiera la classe, le champ, veux-je dire, la campagne… (Rires…) Mademoiselle, vos élèves sont insupportables !

LE MAIRE.

Elles sont très gentilles, monsieur l’Inspecteur, regardez-les.

L’INSPECTEUR.

Elles n’ont pas à être gentilles. Avec leur gentillesse, il n’en est pas une qui ne prétende avoir sa manière spéciale de sourire ou de cligner. J’entends que l’ensemble des élèves montre au maître le même visage sévère et uniforme qu’un jeu de dominos.

LE DROGUISTE.

Vous n’y arriverez pas, monsieur l’Inspecteur.

L’INSPECTEUR.

Et pourquoi ?

LE DROGUISTE.

Parce qu’elles sont gaies.

L’INSPECTEUR.

Elles n’ont pas à être gaies. Vous avez au programme le certificat d’études et non de fou rire. Elles sont gaies parce que leur maîtresse ne les punit pas assez.

ISABELLE.

Comment les punirais-je ? Avec ces écoles de plein ciel, il ne subsiste presque aucun motif de punir. Tout ce qui est faute dans une classe devient une initiative et une intelligence au milieu de la nature. Punir une élève qui regarde au plafond ? Regardez-le, ce plafond !

LE CONTRÔLEUR.

En effet. Regardons-le.

L’INSPECTEUR.

Le plafond, dans l’enseignement, doit être compris de façon à faire ressortir la taille de l’adulte vis-à-vis de la taille de l’enfant. Un maître qui adopte le plein air avoue qu’il est plus petit que l’arbre, moins corpulent que le bœuf, moins mobile que l’abeille, et sacrifie la meilleure preuve de sa dignité. (Rires…) Qu’y a-t-il encore ?

LE MAIRE.

C’est une chenille qui monte sur vous, monsieur l’Inspecteur !

L’INSPECTEUR.

Elle arrive bien… Tant pis pour elle !

ISABELLE.

Oh ! monsieur l’Inspecteur… Ne la tuez pas. C’est la collata azurea. Elle remplit sa mission de chenille !

L’INSPECTEUR.

Mensonge. La mission de la collata azurea n’a jamais été de grimper sur les Inspecteurs. (Sanglots.) Qu’ont-elles maintenant ? Elles pleurent ?

LUCE.

Parce que vous avez tué la collata azurea !

L’INSPECTEUR.

Si c’était un merle qui emportât la collata azurea, elles trouveraient son exploit superbe, évidemment, elles s’extasieraient.

LUCE.

C’est que la chenille est la nourriture du merle !…

LE CONTRÔLEUR.

Très juste. La chenille en tant qu’aliment perd toute sympathie.

L’INSPECTEUR.

Ainsi, voilà où votre enseignement mène vos élèves, mademoiselle, à ce qu’elles désirent voir un Inspecteur manger les chenilles qu’il tue ! Eh bien, non, elles seront déçues. Je tuerai mes chenilles sans les manger, et je préviens tous vos camarades de classe habituels, mes petites, insectes, reptiles et rongeurs, qu’ils ne s’avisent pas d’effleurer mon cou ou d’entrer dans mes chaussettes, sinon je les tuerai !… Toi, la brune, veille à tes taupes, car j’écraserai les taupes, et toi, la rousse, si un de tes écureuils passe à ma portée, je lui romps sa nuque d’écureuil, de ces mains, aussi vrai que, quand je serai mort, je serai mort… (Elles s’esclaffent…)

LES PETITES FILLES.

Pff…

L’INSPECTEUR.

Qu’ont-elles à s’esclaffer ?

ISABELLE.

C’est l’idée que quand vous serez mort, vous serez mort, monsieur l’Inspecteur…

LE MAIRE.

Si nous commencions l’examen ?

L’INSPECTEUR.

Appelez la première. (Mouvements.) Pourquoi ces mouvements ?

ISABELLE.

C’est qu’il n’y a pas de première, monsieur l’Inspecteur, ni de seconde, ni de troisième. Vous ne pensez pas que j’irais leur infliger des froissements d’amour-propre. Il y a la plus grande, la plus bavarde, mais elles sont toutes premières.

L’INSPECTEUR.

Ou toutes dernières, plus vraisemblablement. Toi, là-bas, commence ! En quoi es-tu la plus forte ?

GILBERTE.

En botanique, monsieur l’Inspecteur.

L’INSPECTEUR.

En botanique ? Explique-moi la différence entre les monocotylédons et les dicotylédons ?

GILBERTE.

J’ai dit en botanique, monsieur l’Inspecteur.

L’INSPECTEUR.

Écoutez-la ! Sait-elle seulement ce qu’est un arbre ?

GILBERTE.

C’est justement ce qu’elle sait le mieux, monsieur l’Inspecteur.

ISABELLE.

Si tu le sais, dis-le, Gilberte. Ces Messieurs t’écoutent.

GILBERTE.

L’arbre est le frère non mobile des hommes. Dans son langage, les assassins s’appellent les bûcherons, les croque-morts les charbonniers, les puces, les picverts.

IRÈNE.

Par ses branches, les saisons nous font des signes toujours exacts. Par ses racines les morts soufflent jusqu’à son faîte leurs désirs, leurs rêves.

VIOLA.

Et ce sont les fleurs dont toutes plantes se couvrent au printemps.

L’INSPECTEUR.

Oui, surtout les épinards… De sorte, ma petite, si je te comprends bien, que les racines sont le vrai feuillage, et le feuillage, les racines.

GILBERTE.

Exactement.

L’INSPECTEUR.

Zéro !… (Elle rit.) Pourquoi cette joie, petite effrontée ?

ISABELLE.

C’est que dans ma notation, j’ai adopté le zéro comme meilleure note, à cause de sa ressemblance avec l’infini.

LE CONTRÔLEUR.

Intéressant.

L’INSPECTEUR.

Monsieur le Maire, vraiment, je suffoque… Continuez, mademoiselle, interrogez vous-même.

ISABELLE.

Parle de la fleur, Daisy.

DAISY.

La fleur est la plus noble conquête de l’homme.

L’INSPECTEUR.

Très bien. Cela promet.

DAISY.

Dans la fleur, mon attention se porte sur le pistil et les étamines. Ce sont eux qui reçoivent le pollen des autres fleurs, par l’entremise du vent. C’est ainsi que naît la plante, d’une façon tellement différente de celle adoptée par l’oiseau.

GILBERTE.

L’ornithorynque…

VIOLA.

Surtout le Carnivore !…

L’INSPECTEUR.

Un scandale, monsieur le Maire, un scandale ! Mon opinion sur les événements du bourg est faite !

LE MAIRE.

Passons à la géographie, monsieur l’Inspecteur… Toi, ma petite Viola, qui cause les éruptions des volcans ?

VIOLA.

C’est l’ensemblier, monsieur le Maire.

L’INSPECTEUR.

C’est quoi ?

VIOLA.

C’est l’ensemblier !

LES FILLETTES.

C’est l’ensemblier !

L’INSPECTEUR.

L’ensemblier ? Elles sont folles ?

ISABELLE.

Monsieur l’Inspecteur, je veille à ce que ces enfants ne croient pas à l’injustice de la nature. Je leur en présente toutes les grandes catastrophes comme des détails regrettables il est vrai, mais nécessaires pour obtenir un univers satisfaisant dans son ensemble, et la puissance, l’esprit qui les provoque, nous l’appelons, pour cette raison, l’ensemblier !

LE CONTRÔLEUR.

Très juste ! Très sensé !

L’INSPECTEUR.

Et je suppose, mademoiselle, si je comprends bien votre méthode, que vous avez imaginé aussi, pour expliquer les petits ennuis et les petites surprises de la vie, un second personnage malin et invisible, celui qui claque les volets la nuit ou amène un vieux monsieur à s’asseoir dans la tarte aux prunes posée par négligence sur une chaise ?

VIOLA.

Oh ! oui, monsieur l’Inspecteur ! C’est Arthur !

L’INSPECTEUR.

C’est Arthur ou l’Ensemblier, qui fait monter la chenille sur les Inspecteurs en visite ?

LES PETITES FILLES.

C’est Arthur ! C’est Arthur !

L’INSPECTEUR.

Et c’est Arthur qui fait tuer la chenille par les Inspecteurs ?

LES PETITES FILLES.

Non, non, l’Ensemblier ! L’Ensemblier !

LES AUTRES ASSISTANTS.

L’Ensemblier !

L’INSPECTEUR.

C’est à désespérer, monsieur le Maire ! Je n’ai jamais vu cela !

LE MAIRE.

Peut-être qu’en histoire elles seront plus fortes…

L’INSPECTEUR.

En histoire ? Mais vous ne voyez donc pas à quoi tend cette éducation ? À rien moins qu’à soustraire ces jeunes esprits au filet de vérité que notre magnifique XIXe siècle a tendu sur notre pays. En histoire ! Mais ce sera comme en calcul ou en géographie ! Et vous allez le voir ! Toi, qu’est-ce qui règne entre la France et l’Allemagne ?

IRÈNE.

L’amitié éternelle. La paix.

L’INSPECTEUR.

C’est trop peu dire. Toi, qu’est-ce qu’un angle droit ?

LUCE.

Il n’y a pas d’angle droit. L’angle droit n’existe pas dans la nature. Le seul angle à peu près droit s’obtient en prolongeant par une ligne imaginaire le nez grec jusqu’au sol grec.

L’INSPECTEUR.

Naturellement ! Toi, combien font deux et deux ?

DAISY.

Quatre, monsieur l’Inspecteur.

L’INSPECTEUR.

Vous voyez, monsieur le Maire… Ah ! pardon ! Ces petites imbéciles me font perdre la tête. D’ailleurs, au fait, d’où vient que, pour elles aussi, deux et deux font quatre ? Par quelle aberration nouvelle, quel raffinement de sadisme, cette femme a-t-elle imaginé cette fausse table de multiplication absolument conforme à la vraie !… Je suis sûr que son quatre est un faux quatre, un cinq dévergondé et dissimulé. Deux et deux font cinq, n’est-ce pas, ma petite ?

DAISY.

Non, monsieur l’Inspecteur, quatre.

L’INSPECTEUR.

Et entêtées, avec cela ! Toi, chante-moi La Marseillaise !

LE MAIRE.

Est-ce bien au programme, monsieur l’Inspecteur ?

L’INSPECTEUR.

Qu’elle chante La Marseillaise !

ISABELLE.

Mais elle la sait, monsieur l’Inspecteur. La Marseillaise des petites filles, naturellement.

DENISE.

Je la sais, monsieur le Maire. Je la sais !

Elle chante.

LA MARSEILLAISE DES PETITES FILLES

Le Pays des petites filles,

C’est d’avoir plus tard un mari,

Qu’il ait nom Paul, John ou Dimitri,

Pourvu qu’il sache aimer et que bien il s’habille.

 

ISABELLE.

Au refrain, mes enfants !

LES PETITES FILLES :

Refrain

À Marseille, à Marseille,

La patrie, c’est le soleil !

Le vrai quatorze juillet

C’est Marseille ensoleillé !

 

L’INSPECTEUR.

Quelle honte ! Et peignées chacune à sa guise ! Et ce signe qu’elles ont au cou, au crayon rouge, c’est un vaccin ?

LUCE.

Non, monsieur l’Inspecteur, c’est pour les spectres !

L’INSPECTEUR.

Nous y voilà. Ces demoiselles Mangebois avaient raison. Les spectres ?

LUCE.

Les spectres, les fantômes. C’est la marque à laquelle ils reconnaissent des amis, mademoiselle l’écrit elle-même sur nous tous les matins !

L’INSPECTEUR.

Effacez-la !

LUCE ET LES PETITES FILLES.

Jamais ! Jamais !

VIOLA.

Nous avons trop peur.

LES PETITES FILLES.

Nous avons trop peur ; le spectre est dans les environs.

L’INSPECTEUR.

Effacez-la, ou je vous gifle !

LES PETITES FILLES.

Nous avons trop peur ! Le spectre est dans les environs !

L’INSPECTEUR.

Taisez-vous. Apprenez qu’après la mort il n’y a pas de spectres, petites effrontées, mais des carcasses ; pas de revenants, mais des os et des vers. Et répétez toutes ce que je viens de vous dire. Toi, qu’est-ce qu’il y a après la mort ?

LE DROGUISTE.

Ne leur gâtez pas l’idée qu’elles ont de la vie, monsieur l’Inspecteur.

L’INSPECTEUR.

Elles en auront toujours une idée trop favorable, monsieur le Droguiste. Je vais leur apprendre ce qu’est la vie à ces nigaudes : une aventure lamentable, avec, pour les hommes, des traitements de début misérables, des avancements de tortue, des retraites inexistantes, des boutons de faux col en révolte, et pour des niaises comme elles, bavardage et cocuage, casserole et vitriol. Ces petites imbéciles me font parler en vers pour la première fois de ma vie. Ah ! vous apprenez le bonheur à vos élèves, mademoiselle !

ISABELLE.

Je leur apprends ce que Dieu a prévu pour elles !

L’INSPECTEUR.

Mensonge. Dieu n’a pas prévu le bonheur pour ses créatures ; il n’a prévu que des compensations, la pêche à la ligne, l’amour et le gâtisme. Monsieur le Maire, ma décision est prise. Le Contrôleur, dont les fonctions ne sont pas autrement absorbantes, assurera provisoirement la direction de la classe. Où allez-vous, Mesdemoiselles ? C’est l’ensemblier qui vous fait sortir sans prendre congé ?

ISABELLE.

Faites vos révérences, mes enfants.

L’INSPECTEUR.

Par deux, et fermez vos bouches : les cas d’aérophagie pullulent dans l’arrondissement. Qu’est-ce que tu emportes là ?

GILBERTE.

Le tableau bleu, monsieur l’Inspecteur.

L’INSPECTEUR.

Que le tableau bleu reste ici ! Qu’il reste avec la craie dorée, l’encre rose et le crayon caca d’oie. Vous aurez un tableau noir, désormais ! Et de l’encre noire ! Et des vêtements noirs ! Le noir a toujours été dans notre beau pays la couleur de la jeunesse… Et regardez-moi ! À la bonne heure, elles commencent à se ressembler maintenant. Un mois de discipline et l’on ne pourra plus les distinguer l’une de l’autre… Quant à vous, mademoiselle, j’écris dans l’heure à vos parents que vous déshonorez leur famille et notre Université.

ISABELLE.

Je suis orpheline, monsieur l’Inspecteur.

L’INSPECTEUR.

Tant mieux pour eux. Au moins ils ne vous voient pas.

ISABELLE.

Ils me voient, monsieur l’Inspecteur, et m’approuvent.

L’INSPECTEUR.

Félicitations. Cela nous donne une haute idée de l’enseignement primaire aux Enfers.

ISABELLE.

Sortez, monsieur l’Inspecteur !

L’INSPECTEUR.

Je sors, mademoiselle. Il n’y a pas de porte, mais je sors. Nous nous retrouverons. Je demeure ici jusqu’à ce que j’aie liquidé ce scandale… Venez, Messieurs ! Où est mon chapeau ? Qui a mis un hérisson à la place de mon chapeau ?

VIOLA.

C’est Arthur, monsieur l’Inspecteur…

LES PETITES FILLES.

C’est Arthur, monsieur l’Inspecteur ! C’est Arthur !

Tous sortent, moins Isabelle et le Droguiste.

SCÈNE SEPTIÈME

ISABELLE. LE DROGUISTE.

ISABELLE.

Vous avez à dire quelque chose, monsieur le Droguiste ?

LE DROGUISTE.

Non. Je n’ai absolument rien à dire.

ISABELLE.

À faire, alors ?

LE DROGUISTE.

Non, je n’ai absolument rien à faire. Je reste une minute, pour la transition.

ISABELLE.

Quelle transition ?

LE DROGUISTE.

À mon âge, mademoiselle, chacun se rend compte du personnage que le destin a entendu lui faire jouer sur la scène de la vie. Moi, il m’utilise pour les transitions.

ISABELLE.

Certes, vous êtes toujours le bienvenu.

LE DROGUISTE.

Ce n’est pas précisément ce que je veux dire. Mais je sens que ma présence sert toujours d’écluse entre deux instants qui ne sont pas au même niveau, de tampon entre deux épisodes qui se heurtent, entre le bonheur et le malheur, le précis et le trouble, ou inversement. On le sait dans la ville… C’est toujours moi que l’on charge d’apprendre l’accident mortel d’auto de leur amant à des femmes qui jouent au bridge, le gain du million de la loterie à un cardiaque. C’est moi qui ai annoncé la déclaration de la guerre à l’Union des mères des soldats de l’active… J’arrive, et, par cette seule présence, le passé prend la main du présent le plus inattendu.

ISABELLE.

Et vous voyez la nécessité d’une transition en ce moment ?

LE DROGUISTE.

Au plus haut point. Nous voilà installés, du fait de l’Inspecteur, dans un présent ridicule, trivial, cruel, et il ne faut pas être grand clerc pour sentir que, pourtant, en cette minute, un moment de douceur et de calme suprême cherche, dans le soir, à se poser. Et il y a aussi la transition à ménager entre l’Isabelle que nous connaissons, si vive, si terrestre, et je ne sais quelle Isabelle amoureuse et surnaturelle, à nous inconnue.

ISABELLE.

Comment allez-vous vous y prendre ?

LE DROGUISTE.

Avec vous, rien de plus simple. Avec cette femme au bridge dont l’amant s’était noyé, certes, il m’a fallu un bon quart d’heure. Elle avait cent d’as, trois rois, et on lui contrait les trois sans atout de sa demande. Elle surcontrait, naturellement… L’amener de ce délire à son Emmanuel noyé, ce ne fut pas une petite affaire… Mais avec vous, Isabelle, pour que le mystère s’installe sur le moment le plus vulgaire, il suffit d’un rien, d’un geste, de ce geste… d’un silence, de ce silence… (Court silence.) Voyez, c’est presque fait. Mes collègues en transition, la chauve-souris, la chouette, commencent doucement leur ronde… Dites seulement le nom de cette heure, et tout sera prêt.

ISABELLE.

Tout haut ?

LE DROGUISTE.

Oui, qu’on entende…

ISABELLE.

On m’a dit jadis qu’elle s’appelait le crépuscule.

LE DROGUISTE.

On ne vous a pas menti… Et, au crépuscule, quel écho vient des petites villes ?

ISABELLE.

Celui des clairons qui s’exercent. (Clairons.)

LE DROGUISTE.

Écoutez-les… Il y a trois bruits qui sont le diapason de notre pays, le ratissage des allées dans le sommeil de l’aube, le coup de feu d’après vêpres, et les clairons au crépuscule…

ISABELLE.

Ils se taisent.

LE DROGUISTE.

Et quand le dernier clairon s’est tu, qui se dresse parmi les roseaux et les saules, qui ajuste sa cape noire, et circule à travers les cyprès et les ifs, s’adossant aux ombres déjà prises de la future nuit ?…

ISABELLE, souriant.

Le spectre ! Le spectre !

LE DROGUISTE, disparaissant.

Voilà… J’ai fini !

SCÈNE HUITIÈME

ISABELLE. LE SPECTRE

 

Isabelle est assise sur le tertre. Elle a tiré sa glace, se regarde, regarde ses yeux, ses cheveux. Le fantôme surgit derrière elle. Elle le voit dans le miroir. Bel homme jeune. Pourpoint velours. Visage pâle et net. Un moment de confrontation comme une conversation muette. Isabelle baisse le petit miroir, le relève, envoie une tache de soleil, du soleil couchant, sur le Spectre qui semble souffrir.


ISABELLE.

Je m’excuse de cette tache de soleil !

LE SPECTRE.

C’est passé. La lune est venue.

ISABELLE.

Vous entendez ce que disent les vivants, tous les vivants ?

LE SPECTRE.

Je vous entends.

ISABELLE.

Tant mieux. Je désirais tellement vous parler.

LE SPECTRE.

Me parler de qui ?

ISABELLE.

De vos amis, de mes amis aussi, j’en suis sûre : des morts. Vous savez pas mal de choses sur les morts ?

LE SPECTRE.

Cela commence.

ISABELLE.

Vous me les direz ?

LE SPECTRE.

Venez ici, chaque soir, à cette même heure, et je les dirai. Votre nom ?

ISABELLE.

Mon nom est vraiment sans intérêt. Vous me les direz, je pense, d’une façon un peu moins grave. Vous n’allez pas me faire croire qu’ils ne sourient jamais ?

LE SPECTRE.

Qui, ils ?

ISABELLE.

Nous parlons des morts.

LE SPECTRE.

Pourquoi souriraient-ils ?

ISABELLE.

Que font-ils alors, quand il arrive quelque chose de drôle aux Enfers ?

LE SPECTRE.

De drôle aux Enfers ?

ISABELLE.

De drôle ou de tendre, ou d’inattendu. Car je pense bien qu’il y a des morts maladroits, des morts comiques, des morts distraits ?

LE SPECTRE.

Que laisseraient-ils tomber ? Sur quoi glisseraient-ils ?

ISABELLE.

Sur ce qui correspond dans leur domaine au cristal ou aux pelures d’orange… Sur un souvenir… Sur un oubli…

LE SPECTRE.

Non. Tous les morts sont extraordinairement habiles… Ils ne butent jamais contre le vide. Ils ne s’accrochent jamais à l’ombre… Ils ne se prennent jamais le pied dans le néant… Et leur visage, rien jamais ne l’éclaire…

ISABELLE.

C’est là ce que je ne peux arriver à comprendre, que les morts eux-mêmes croient à la mort. Des vivants, on peut concevoir une telle bêtise. Il est juste de croire que la stupidité, le mensonge, l’obésité auront leur fin, de croire aussi que la bonté, la beauté mourront. Leur fragilité est leur lustre. Mais, des morts, j’attendais autre chose ! De ces morts dont toute part est noble, purifiée, pure, j’attendais autre chose.

LE SPECTRE.

Qu’ils croient à la vie, n’est-ce pas ?

ISABELLE.

À la vie des morts, sans aucun doute… Voulez-vous que je vous parle franchement ? J’ai souvent l’impression qu’ils se laissent aller. Ne parlons pas de vous, qui êtes là, que je remercie d’être là. Mais je pense qu’il leur suffirait peut-être d’un peu plus de volonté, de gaieté, pour s’évader et venir vers nous. Il ne s’est donc trouvé personne parmi eux pour leur en donner le désir ?

LE SPECTRE.

Ils vous attendent…

ISABELLE.

Je viendrai… Je viendrai… Mais je n’ai pas le sentiment que je serai particulièrement forte et volontaire, une fois disparue. Je sens très bien au contraire que ce qui me plaira dans la mort, c’est la paresse de la mort, c’est cette fluidité un peu dense et engourdie de la mort, qui fait qu’en somme, il n’y a pas des morts, mais uniquement des noyés… Ce que je peux faire pour la mort, je ne peux l’accomplir que dans cette vie… Écoutez-moi… Depuis mon enfance, je rêve d’une grande entreprise… C’est ce rêve qui me rend digne de votre visite… Dites-moi : il n’y a donc pas encore eu de mort de génie, de mort qui rende la foule des morts consciente de sa force, de sa réalité, – un empereur, un messie des morts ? Ne croyez-vous pas que tout serait merveilleusement changé, pour vous et pour nous, s’il surgissait un jeune mort, une jeune morte, – ou un couple, ce serait si beau – qui leur fasse aimer leur état et comprendre qu’ils sont immortels ?

LE SPECTRE.

Ils ne le sont pas.

ISABELLE.

Comment cela ?

LE SPECTRE.

Eux aussi, ils meurent.

ISABELLE.

C’est curieux comme toutes les races se connaissent mal ! La race des Indiens se croit rouge, la race des nègres se croit blanche, la race des morts se croit mortelle.

LE SPECTRE.

Il arrive qu’une fatigue les prend, qu’une peste des morts sur eux souffle, qu’une tumeur de néant les ronge… Le beau gris de leur ombre s’argente, s’huile. Alors, c’est bientôt la fin, la fin de tout…

ISABELLE.

Voyons, vous n’allez pas croire cela !… Il est sûrement un moyen d’expliquer cette défaillance !

LE SPECTRE.

La fin de la mort.

ISABELLE.

Certainement non ! Ne soyez pas obstiné… Racontez-moi tout et je suis sûre de tout vous expliquer pour le mieux…

LE SPECTRE.

Tout ? Votre nom, d’abord.

ISABELLE.

Je vous dis que mon nom n’a pas d’importance… Je m’appelle comme tout le monde… Parlez… Ayez confiance !

LE SPECTRE.

Après la mort de la mort…

ISABELLE.

Très bien… C’est juste maintenant que cela devient intéressant. Après la mort de la mort qu’arrive-t-il ?… Je vous écoute… Voilà… (Elle regarde derrière elle.) Personne ne peut entendre… Personne… (Pendant qu’elle se retournait, le Spectre a disparu.) Où êtes-vous ? Où êtes-vous ? (Elle regarde désespérée autour d’elle. Elle crie :) Isabelle ! Je m’appelle Isabelle !

 

RIDEAU

ACTE DEUXIÈME

Un autre aspect de la campagne. Bosquets de hêtres. Haies. Crépuscule encore lointain.

SCÈNE PREMIÈRE

LE CONTRÔLEUR. LES PETITES FILLES
(munies de lampes électriques).
Puis
LE DROGUISTE.

LE CONTRÔLEUR.

Formez le triangle, mes enfants.

Les fillettes forment une sorte de triangle, en chantant.

LES FILLETTES, chantant :

Le grand frisson qu’éprouva Bougainville

Ce fut un soir à Nouméa

De voir les feux du Triangle immobile

Ruisseler sur les bougainvilléas !…

 

LE CONTRÔLEUR.

Très bien. La Balance !

LES FILLETTES, chantant et formant une balance
dont
la plus grande est le fléau.

Si s’exauçait le vœu de mon enfance,

Pour peser le poids de la nuit,

Au ciel austral je serais la Balance

Dont les plateaux sont la joie et l’ennui…

 

LE CONTRÔLEUR.

Les Quatre Loups !

LE DROGUISTE, entrant.

Bonjour, mes enfants, vous jouez aux quatre coins ?

LE CONTRÔLEUR.

Aux quatre coins du ciel, oui.

LES PETITES FILLES.

Bonne nuit, monsieur le Droguiste, bonne nuit.

LE DROGUISTE.

Pourquoi bonne nuit ? Le jour est encore très haut. Que fait celle-là, les jambes écartées, avec sa lampe électrique ?

GILBERTE.

Je suis le Compas austral, monsieur le Droguiste.

LE CONTRÔLEUR.

Vous nous surprenez en plein cours d’astronomie. Relève ta lampe, Gilberte. Tu es de première grandeur.

LE DROGUISTE.

Vous avez bien choisi votre soir. Vous pourrez voir les étoiles surgir, l’une après l’autre. Belle nuit pour les petites filles qui veulent apprendre à compter jusqu’au milliard. Vous aurez même Orion.

LE CONTRÔLEUR.

Hélas, non ! L’Inspecteur exige que mes élèves se couchent avec le soleil.

LE DROGUISTE.

Et vous leur parlez de nos astres devant un ciel vide ? Mauvais système, et qui risque d’exciter la concupiscence de ces jeunes demoiselles ? elles vont se mettre à désirer les étoiles comme des diamants.

LE CONTRÔLEUR.

Je m’en garde. Je sais trop que les petites filles ne croient que ce qu’elles voient. Leurs yeux ne leur permettent pas de distinguer en plein jour à travers l’air notre voûte céleste, mais c’est un jeu pour leur imagination de voir à travers la terre tous les détails de l’autre calotte du firmament. Oui, nous sommes en pleine nuit australe.

LE DROGUISTE.

Et elles s’y reconnaissent ?

LE CONTRÔLEUR.

Où est la Balance volante, Daisy ?

DAISY.

Exactement sous monsieur le Droguiste.

LUCE.

C’est pour cela qu’on le voit si bien.

LE CONTRÔLEUR.

L’avantage de ces constellations océaniennes est que les anciens ne les ont pas connues et qu’elles ont été baptisées par quelque astronome physicien ou franc-maçon. C’est un ciel complètement moderne. Il est plein, non de héros, mais d’objets : l’horloge, le triangle, la balance, le compas. On dirait un atelier. Les enfants adorent les ateliers… Viola, saute du triangle à la machine pneumatique !

VIOLA.

Par la boussole ?

LE CONTRÔLEUR.

Non, par le poisson austral.

VIOLA.

C’est qu’il y a onze milliards de lieues.

LE CONTRÔLEUR.

Mets deux enjambées, nigaude. Très bien. Reformez la Croix du Sud, mes enfants.

Les fillettes forment une croix en chantant.

LES FILLETTES

Pas n’est besoin, racontait La Pérouse,

De connaître le Talmud

Pour découvrir l’antipode jalouse.

Mon gouvernail, ce fut la Croix du Sud.

 

LE CONTRÔLEUR.

L’inconvénient du système, évidemment, est que j’en arrive à leur montrer le ciel comme un plancher et non un plafond, la nuit comme quelque chose sur quoi l’on marche.

LE DROGUISTE.

N’ayez pas peur. Au premier tour complet de leur cœur, elles la retrouveront au-dessus d’elles. Elles sont logiques.

LE CONTRÔLEUR.

Elles sont logiques en ce que j’obtiens toujours avec elles le résultat contraire à celui que j’attendais. Cette semaine, par exemple, pour leur mettre dans la tête la notion la plus utile à l’homme, celle du volume, de la pesanteur, je leur ai fait soupeser de la fonte, j’ai cassé un thermomètre pour remplir leurs dés de mercure. Elles ont tenu à me porter à elles toutes pour voir ce que pèse un homme. Résultat : elles sont toutes amoureuses du spectre.

LUCE.

Comme Mlle Isabelle !

LE CONTRÔLEUR.

Tu seras punie, Luce. Éteins ta lampe. Tu seras étoile morte pendant dix minutes. Vas-tu éteindre ?

LUCE.

Les étoiles mortes brillent encore deux millions d’années après leur mort.

LE CONTRÔLEUR.

Oui, et les humains deux secondes. Éteins. D’ailleurs, c’est l’heure de la récréation. Disparaissez.

Les fillettes disparaissent.

LE DROGUISTE.

Vous vous intéressez beaucoup à Mlle Isabelle ?

LE CONTRÔLEUR.

Je ne suis malheureusement pas le seul. Depuis ce matin, j’ai l’impression que l’Inspecteur aussi est au courant.

LE DROGUISTE.

Au courant de quoi ?

LE CONTRÔLEUR.

Ne faites pas non plus l’ignorant. Vous savez parfaitement que le spectre continue à apparaître et que l’on rencontre un peu trop souvent Isabelle dans les parages où il revient.

LE DROGUISTE.

C’est son droit.

LE CONTRÔLEUR.

Ce n’est pas son droit. Elle qui nous appartenait à tous, qui est le bon sens de la ville, de la nature entière, elle n’en a pas le droit. Car vous n’allez pas me dire, cher Droguiste, que vous croyez vraiment que ce spectre existe.

LE DROGUISTE.

Qu’il existe déjà, je n’en suis pas sûr, en effet. Mais qu’il existera ce soir, c’est fort possible.

LE CONTRÔLEUR.

Je ne vous suis pas.

LE DROGUISTE.

J’ai tout à fait l’impression que nous pourrions fort bien assister, ce soir, à la naissance d’un spectre.

LE CONTRÔLEUR.

La naissance d’un spectre ? Comment ? Pourquoi ?

LE DROGUISTE.

Comment, je n’en sais rien. Ce sera notre surprise. Pourquoi ? Parce que je n’imagine pas qu’une pareille atmosphère se soit amassée sur notre ville gratuitement. Chaque fois que la nature a pris, vis-à-vis d’une agglomération d’hommes, ce ton d’ironie, ce froncement comique et inquiétant du front de l’éléphant que son cornac énerve, il en est toujours résulté un événement mystérieux, naissance d’un prophète, crime rituel, découverte d’une nouvelle espèce animale. C’est dans un de ces instants que le premier cheval est apparu soudain devant la caverne de nos ancêtres. Nous ne ferons pas exception.

LE CONTRÔLEUR.

Pour cela, c’est exact. Notre ville est folle.

LE DROGUISTE.

Elle est bien plutôt dans cet état où tous les vœux s’exaucent, où toutes les divagations se trouvent être justes. Chez un individu, cela s’appelle l’état poétique. Notre ville est en délire poétique. Vous ne l’avez pas constaté sur vous-même ?

LE CONTRÔLEUR.

Si fait ! Ce matin, à mon lever, j’ai pensé, Dieu sait pourquoi, à ce singe dénommé mandrille, dont le derrière est tricolore. Qui ai-je heurté en poussant ma porte ? Un mandrille. Un mandrill apprivoisé que des bohémiens tenaient en laisse, mais enfin, il y avait un mandrille sur mon trottoir.

LE DROGUISTE.

Et si vous aviez pensé à un tatou, vous auriez heurté un tatou ; à une Martiniquaise et cela eût été une Martiniquaise, et tout se fût expliqué de la façon la plus naturelle, par le passage d’un cirque ou le déménagement d’un gouverneur colonial en retraite. La ville est en état de chance, comme un individu à la roulette qui gagne à chaque coup sur le numéro plein.

LE CONTRÔLEUR.

Mais alors, ne devons-nous pas veiller plus étroitement sur Mlle Isabelle ?

LE DROGUISTE.

Sans aucun doute. Car la nature n’est jamais grosse impunément. Les montagnes n’ont jamais accouché d’un rat, ni les orages d’un oiseau, mais de lave et de foudre. Tout va s’y mettre pour nous créer un spectre, la lumière, l’ombre, la bêtise, l’imagination, les spectres eux-mêmes, s’ils existent, sans compter l’Inspecteur.

LE CONTRÔLEUR.

Notre numéro plein est sorti. Le voilà…

SCÈNE DEUXIÈME

LE CONTRÔLEUR. L’INSPECTEUR.
LE MAIRE. LE DROGUISTE.

L’INSPECTEUR.

Affaire urgente, Messieurs, voici la lettre que, par courrier spécial, m’expédie le gouvernement. Lisez, monsieur le Maire, elle vous intéresse.

LE MAIRE.

Croyez-vous vraiment qu’elle m’intéresse ?

L’INSPECTEUR.

Autant que moi, surtout la fin.

LE MAIRE.

Mais la fin, justement…

L’INSPECTEUR.

Je vous prie de la lire.

LE MAIRE.

Le gouvernement me semble du dernier bien avec vous ?

L’INSPECTEUR.

Il l’est, pour mon bonheur.

LE MAIRE.

Il dépose un baiser sur votre bouche adorée, vous réclame cent francs et signe « Ton Adèle ».

L’INSPECTEUR.

Pardon, j’ai confondu. Voici la vraie lettre. J’exige votre sérieux, messieurs. Nous touchons à une heure tragique.

LE MAIRE, lisant.

« Le Conseil supérieur a pris connaissance des événements singuliers qui troublent votre circonscription. Passionnément laïque, il se félicite de voir que l’hystérie collective trouve en France un autre exutoire que le miracle. Il n’attendait pas moins de la terre limousine qui a su jeter entre le naturalisme des druides et le radicalisme contemporain, au-dessus des superstitions cléricales et tout en donnant trois papes à la chrétienté, une arche de croyances locales et poétiques. »

LE CONTRÔLEUR.

Comme c’est bien dit ! De qui se compose le Conseil supérieur ?

L’INSPECTEUR.

Son nom même l’indique : des esprits supérieurs.

LE MAIRE, lisant.

« Cependant, le caractère des perturbations provoquées par ce spectre dans la vie communale n’est pas suffisamment démocratique pour justifier une collaboration tacite du gouvernement. En conséquence, le Conseil vous donne pleins pouvoirs pour aérer définitivement le district et place à votre disposition les autorités civiles et militaires. »

L’INSPECTEUR.

Donc, Messieurs, au travail. Terminons notre chasse.

LE MAIRE.

N’est-elle pas terminée, monsieur l’Inspecteur ? Depuis quinze jours que nous pourchassons dans la ville les êtres et les animaux suspects d’étrangeté, le gibier s’épuise.

L’INSPECTEUR.

Vraiment, et quel était le tableau d’hier ?

LE MAIRE.

Insignifiant !

L’INSPECTEUR.

En ce qui concerne les hommes ?

LE CONTRÔLEUR.

Nous avons mis sous séquestre le registre où le Conservateur des Hypothèques inscrivait secrètement les hypothèques morales et démoniaques de nos compatriotes.

L’INSPECTEUR.

En ce qui concerne les animaux ?

LE MAIRE.

Nous avons attrapé au lasso, et malheureusement privé de la vie, un chien qui ressemblait étrangement à un de nos courtiers de publicité les plus en vue, mais qui a retrouvé dans la mort l’expression d’humanité et de loyauté familière à sa race. C’est peu.

L’INSPECTEUR.

C’est peu. Et qu’avez-vous rêvé, cette nuit, mon cher Maire ?

LE MAIRE.

Ce que j’ai rêvé, pourquoi ?

L’INSPECTEUR.

Si l’atmosphère de la ville est à ce point purifiée, ses habitants doivent jouir des rêves les plus normaux de France. Vous rappelez-vous ce que vous avez rêvé ?

LE MAIRE.

Certes ! Je me débattais contre deux hannetons géants qui, pour m’échapper, devinrent en fin de compte mes deux pieds. C’était gênant. Ils rongeaient le gazon et rien de plus difficile que d’avancer avec des pieds qui broutent. Puis, ils se changèrent en mille-pattes, et alors, tout alla bien, trop bien !

L’INSPECTEUR.

Et vous, cher Contrôleur ?

LE CONTRÔLEUR.

C’est assez délicat à vous dire.

L’INSPECTEUR.

Vous êtes en service commandé.

LE CONTRÔLEUR.

J’aimais avec délire une femme qui sautait en redingote à travers un cerceau, le sein droit dévoilé, et cette femme, c’était vous.

L’INSPECTEUR.

Ainsi, Messieurs, voilà le rêve, flatteur pour moi j’en conviens, que vous appelez un rêve français normal. Et si vous le multipliez par quarante-deux millions, vous prétendez que ce résidu nocturne est digne du peuple le plus sensé et le plus pratique de l’univers ?

LE CONTRÔLEUR.

Par rapport au résidu des soixante-quatre millions de rêves allemands, c’est assez probable.

LE DROGUISTE.

En somme, monsieur l’Inspecteur, vous commencez à être impressionné par ce surnaturel ?

L’INSPECTEUR.

J’en arrive à vous, Droguiste. En ce qui vous concerne aussi, la coupe est pleine. C’est grâce à votre éternel sourire et à votre silence perpétuel que notre lutte contre l’influence d’Isabelle n’a pas fait un pas dans la sous-préfecture. J’ai l’impression que vous n’êtes pas étranger à ces mystifications continuelles qui pouvaient avoir jadis leur sel dans quelque résidence de Thuringe, mais qui font tourner le cœur du citoyen éclairé. À minuit, une main facétieuse ajoute un treizième coup aux douze coups du beffroi. Il suffit qu’un haut fonctionnaire s’asseye sur un banc pour que ce banc devienne fraîchement peint, ou à une terrasse pour que le sucre refuse de fondre dans son café, même bouillant. Un martinet vient de me frapper de plein fouet, en pleine poitrine, habitué sans doute à traverser vos spectres. Je lui ai opposé pour son malheur la densité humaine, mais mes binocles de rechange sont en morceaux. Je frémis à l’idée des dérogations au bon sens que nous apportera demain le tirage de votre loterie mensuelle. Aussi, je vous en avertis. J’entends porter un terme à ces divagations humiliantes dès ce soir, en mettant définitivement Isabelle hors de cause.

LE MAIRE.

Que vient faire Isabelle dans cette histoire ?

L’INSPECTEUR.

Monsieur le Maire, à part vous chacun sait dans la ville que depuis un demi-mois mademoiselle Isabelle accepte un rendez-vous quotidien.

LE CONTRÔLEUR.

Mensonge.

LE MAIRE.

Quelle est cette plaisanterie ?

L’INSPECTEUR.

Ce n’est pas une plaisanterie. Chaque soir, vers six heures, vers cette heure-ci, Isabelle s’échappe par un faubourg, de l’air faussement oisif de qui va ravitailler un évadé dans sa cachette. Mais elle est plus rose que jamais, son œil plus alerte à la fois et plus noyé, et, comme ses mains sont vides, il est hors de doute que les vivres portés par elle à ce protégé, c’est ce sang, cette vie et cette tendresse… Un repas de spectre, en un mot, et peut-être avec dessert.

LE CONTRÔLEUR.

Monsieur l’Inspecteur !

LE MAIRE.

Voyons, monsieur l’Inspecteur. Si je me suis arrangé ce matin pour vous faire déjeuner avec Isabelle, c’est justement pour vous montrer combien tout en elle est réel, vivant. Avez-vous vu jamais un appétit plus humain ?

L’INSPECTEUR.

C’est ce qui vous trompe. Je l’ai bien observée. Évidemment, elle a repris du lièvre à la royale et causé de sérieux dommages dans le clan des profiteroles. Mais j’ai remarqué qu’à côté du vrai déjeuner de viandes et de crèmes, elle picorait, sans s’en douter elle-même, des miettes de pain, des grains de riz, des bribes de noisette, bref qu’elle faisait un de ces repas justement qu’on met dans les tombes. Qui, en elle, nourrissait-elle ainsi ? Et dans sa toilette, à côté de sa robe, de son collier, j’ai distingué une seconde Isabelle, toute pâle, parée et préparée pour un rendez-vous infernal. Elle le croit du moins. C’est celle-là en ce moment qui se met hypocritement en route vers cette lisière de forêt et à laquelle nous allons nous attaquer sans retard.

LE MAIRE.

Mais que convient-il d’entreprendre d’après vous ?

LE CONTRÔLEUR.

Monsieur l’Inspecteur, évitons tout incident ou tout scandale. Mlle Isabelle veut bien parfois bavarder avec moi. Laissez-moi lui parler, attirer son attention sur les dangers de sa conduite. Je suis sûr de la convaincre.

LE DROGUISTE.

Et peut-on vous demander par quel moyen vous comptez réduire Isabelle ?

L’INSPECTEUR.

Par la force. Ce n’est pas sans motif que j’ai attendu, pour agir, que le gouvernement plaçât à ma disposition les forces armées de la ville. Il faut liquider cette histoire de spectre. Par là seulement je peux atteindre le prestige d’Isabelle, et mon opinion diffère de la vôtre en ce que je crois avoir affaire, non à un spectre, mais à votre assassin du château. C’est ici qu’ils se rejoignent, et vers cette heure. Je viens lui tendre un guet-apens. Cachés derrière ce bosquet, les agents de la force publique se saisiront de lui à mon signal.

LE MAIRE.

Ne comptez pas sur le garde champêtre, monsieur l’Inspecteur. C’est l’ouverture de la pêche. Il est en tournée.

L’INSPECTEUR.

J’aurai donc recours aux gendarmes.

LE MAIRE.

Les gendarmes sont en quarantaine, et aussi bien vis-à-vis des honnêtes que des malhonnêtes gens. Un cas de scarlatine s’est déclaré à la gendarmerie.

L’INSPECTEUR.

Peu importe qu’un malfaiteur attrape la scarlatine !

LE MAIRE.

Ce n’est pas l’avis du Parquet, car c’est le Parquet que le malfaiteur contaminerait à son tour, du concierge au substitut. Une justice qui veut être saine exige des criminels sains.

L’INSPECTEUR.

Vous ne me prendrez pas de court, monsieur le Maire. Je me doutais du peu d’empressement que l’on mettrait ici à seconder mes efforts, et toutes mes précautions sont prises.

LE MAIRE.

Qu’avez-vous encore imaginé ?

L’INSPECTEUR.

Rien que de simple. J’ai appris que la ville voisine recèle l’homme de France qui redoute le moins de se colleter avec les bandits morts et vivants.

LE MAIRE.

L’ancien bourreau, qui a pris là-bas sa retraite ?

L’INSPECTEUR.

Lui-même, et je l’ai convoqué par une annonce qui lui promet cinq cents francs. Vous le connaissez ?

LE MAIRE.

Personne ne le connaît. Il vit très à l’écart. Mais l’effet de votre annonce, hélas, est trop certain ! Où doit-il vous rejoindre ?

L’INSPECTEUR.

Ici même et je l’attends. Avec des armes.

LE MAIRE.

Mais l’autre peut se débattre, se défendre !

LE CONTRÔLEUR.

Monsieur l’Inspecteur, je vous en prie. Permettez-moi, avant qu’il ne soit trop tard, de parler d’abord à Mlle Isabelle !

L’INSPECTEUR.

Chut, Messieurs, la voilà ! Vous voyez ! Mes prévisions se vérifient. Vous avez cinq minutes pour la convaincre, monsieur le Contrôleur. Sinon je passe à l’action… Je vous laisse avec elle. Nous autres, allons au-devant de ce bourreau qui me semble tarder.

LE DROGUISTE.

Le bourreau n’est exact, qu’à l’aurore.

Ils sortent.

SCÈNE TROISIÈME

LE CONTRÔLEUR, puis ISABELLE

LE CONTRÔLEUR.

Quelle marche légère est la vôtre, mademoiselle Isabelle ! Que ce soit sur le gravier ou les brindilles, on vous entend à peine. Comme les cambrioleurs qui savent dans les maisons ne pas faire craquer l’escalier, en marchant juste sur la tête des pointes qui l’ont cloué, vous posez vos pas sur la couture même de la province.

ISABELLE.

Vous parlez bien, monsieur le Contrôleur. C’est très agréable de vous entendre.

LE CONTRÔLEUR.

Oui. Je parle bien quand j’ai quelque chose à dire. Non pas que j’arrive précisément à dire ce que je veux dire. Malgré moi, je dis tout autre chose. Mais cela, je le dis bien… Je ne sais si vous me comprenez ?

ISABELLE.

Je comprends qu’en me parlant de la couture de la province, vous voulez m’exprimer un peu de sympathie. Vous êtes très gentil pour les femmes… C’est très bien ce que vous avez dit de Mme Lambert !

LE CONTRÔLEUR.

Justement ! En parlant d’elle, je ne pensais pas seulement à Mme Lambert.

ISABELLE.

Vous pensiez à prendre le contre-pied de l’Inspecteur. Je vous remercie. Tout ce que fait cet individu m’est incompréhensible et odieux : vous savez pourquoi il m’espionne ?

LE CONTRÔLEUR.

Il vient de nous le dire. Il trouve anormal que l’on croie aux spectres.

ISABELLE.

Et vous, monsieur le Contrôleur ? Vous ne croyez jamais à ce qui est anormal ?

LE CONTRÔLEUR.

Je commence à m’y habituer : il est anormal qu’il existe un être aussi parfait qu’Isabelle.

ISABELLE.

Très bien dit. Ce n’est sûrement pas ce que vous vouliez dire.

LE CONTRÔLEUR.

Oh ! mademoiselle Isabelle…

ISABELLE, elle lui a souri, touchée.

Anormal de croire aux spectres ! Ce que j’appelle anormale, moi, c’est cette indifférence que les vivants ont pour les morts. Ou nous vivons dans l’hypocrisie, et les milliards de chrétiens qui professent que les morts ont une autre vie le disent sans le croire. Ou bien, dès qu’ils parlent d’eux, ils deviennent égoïstes et myopes.

LE CONTRÔLEUR.

Vous n’êtes plus myope, vous, mademoiselle Isabelle ? Vous les voyez ?

ISABELLE.

Je ne vois pas encore très clair. Je n’en vois qu’un.

LE CONTRÔLEUR.

Mais qui est beau, dit-on dans la ville ?

ISABELLE.

Il n’est pas mal.

LE CONTRÔLEUR.

Et jeune aussi peut-être ?

ISABELLE.

Dans les trente ans. Autant prendre l’éternité à trente ans, n’est-ce pas, qu’avec une barbe blanche ?

LE CONTRÔLEUR.

Il vous approche ? Vous lui permettez de vous toucher ?

ISABELLE.

Il ne m’approche pas. Je ne fais aucun pas vers lui. Je sais trop ce que peut ternir un souffle humain.

LE CONTRÔLEUR.

Vous restez ainsi longtemps face à face ?

ISABELLE.

Des heures.

LE CONTRÔLEUR.

Et vous trouvez cela vraiment très raisonnable ?

ISABELLE.

Cher monsieur le Contrôleur, je me suis obstinée toute ma jeunesse, pour obéir à mes maîtres, à refuser toutes autres invites que celles de ce monde. Tout ce que l’on nous a appris, à mes camarades et à moi, c’est une civilisation d’égoïstes, une politesse de termites. Petites filles, jeunes filles, nous devions baisser les yeux devant les oiseaux trop colorés, les nuages trop modelés, les hommes trop hommes, et devant tout ce qui est dans la nature un appel ou un signe. Nous sommes sorties du couvent en ne connaissant à fond qu’une part bien étroite de l’univers, la doublure intérieure de nos paupières. C’est très beau, évidemment, avec les cercles d’or, les étoiles, les losanges pourpres ou bleus, mais c’est restreint, même en forçant sa meilleure amie à appuyer de son doigt sur vos yeux.

LE CONTRÔLEUR.

Mais vous avez été reçue la première au brevet, mademoiselle Isabelle. On vous a appris le savoir humain ?

ISABELLE.

Ce qu’on appelle ainsi c’est tout au plus la religion humaine et elle est un égoïsme terrible. Son dogme est de rendre impossible ou stérile toute liaison avec d’autres que les humains, à désapprendre, sauf la langue humaine, toutes les langues qu’un enfant sait déjà. Dans cette fausse pudeur, cette obéissance stupide aux préjugés, quelles avances merveilleuses n’avons-nous pas rejetées de tous les étages du monde, de tous ses règnes. Moi seule ai osé répondre. Si tard, d’ailleurs. Mais j’entends répondre. Ma réponse aux morts n’est que la première.

LE CONTRÔLEUR.

Et aux vivants, vous comptez aussi répondre un jour ?

ISABELLE.

Je réponds à tout ce qui m’interroge.

LE CONTRÔLEUR.

Au vivant qui vous demandera de vivre avec lui, d’être votre mari, vous répondrez ?

ISABELLE.

Je répondrai que je prendrai seulement un mari qui ne m’interdise pas d’aimer à la fois la vie et la mort.

LE CONTRÔLEUR.

La vie et la mort, cela peut encore aller, mais un vivant et un mort, c’est beaucoup, car si je comprends bien, vous continueriez à recevoir le spectre ?

ISABELLE.

Sans aucun doute, j’ai la chance d’avoir des amis dans d’autres domaines que la terre, j’entends en profiter.

LE CONTRÔLEUR.

Et vous ne craignez pas que les événements de votre vie commune en soient amoindris ou gênés ?

ISABELLE.

En quoi ? En quoi le fait pour un mari de trouver en revenant de la chasse ou de la pêche une femme qui croit à la vie suprême, de fermer le soir, après une réunion politique, les volets sur une femme qui croit à l’autre lumière, peut-il l’humilier ou l’amoindrir ? Cette heure vide de la journée que les autres épouses donnent à des visiteurs autrement dangereux, à leurs souvenirs, à leurs espoirs, au spectre de leur propre vie, à leur amant aussi, pourquoi ne serait-elle pas l’heure d’une amitié invisible ?

LE CONTRÔLEUR.

Parce que votre mari pourrait ne rien vouloir admettre entre vous et lui, même d’invisible et d’impalpable.

ISABELLE.

Il y a déjà tant de choses impalpables entre deux époux. Une de plus ou de moins !

LE CONTRÔLEUR.

Entre deux époux ?

ISABELLE.

Quand ce ne serait que leurs rêves… Quand ce ne serait que leur ombre. Vous ne vous amusez jamais à piétiner à leur insu l’ombre des personnes que vous aimez, à vous y loger, à la caresser ?

LE CONTRÔLEUR.

L’ombre de votre mari est à lui, et elle ne ressent rien.

ISABELLE.

Alors, sa voix.

LE CONTRÔLEUR.

Sa voix ?

ISABELLE.

Il y aura sûrement dans la voix de mon mari un timbre qui me plaira et qui ne sera pas lui, et que j’aimerai sans le lui dire. Et ses prunelles ? Vous croyez que je penserai toujours à mon mari, cher monsieur le Contrôleur, en regardant ses prunelles ? Je veux un mari comme je voudrais un diamant, pour les joies et pour les feux qu’il me donnera sans s’en douter. Mille choses de lui me feront sans cesse des signes qui le trahiront et le spectre à son égard sera sûrement plus loyal que sa propre apparence.

LE CONTRÔLEUR.

Tout ce que l’on sait des spectres, c’est qu’ils sont terriblement fidèles. Leur manque d’occupation le leur permet. Vous verrez apparaître sa tache grise dans les heures où il ne sera qu’un importun et vous n’aurez finalement gagné, à regarder la mort en face, que ces troubles de vue qu’on prend à regarder fixement le soleil.

ISABELLE.

Il y a deux soleils. Le sombre n’est pas pour moi le moins tiède ni le moins nécessaire.

LE CONTRÔLEUR.

Prenez garde, Isabelle, prenez garde !

ISABELLE.

À qui ? À quoi ?

LE CONTRÔLEUR.

Méfiez-vous des morts ou des prétendus morts qui rôdent autour d’une jeune fille. Leurs intentions ne sont pas pures.

ISABELLE.

Celles des vivants le sont davantage ?

LE CONTRÔLEUR.

Leur jeu est bien connu. Ils s’occupent à séparer un être de la masse des humains. Ils l’attirent par la pitié ou la curiosité loin du troupeau qui se plaît aux robes et aux cravates, qui aime le pain et le vin et ils l’absorbent. Votre spectre ne fait point autre chose.

ISABELLE.

N’insistez pas, cher monsieur le Contrôleur. Songez que de cette foule innombrable des morts, mon spectre, comme vous dites, est le seul qui ait pu parvenir jusqu’à moi. Et soyez sûr qu’il n’est pas le seul que ce voyage ait tenté… Souvent, je sens que de l’océan des ombres se forment des courants, s’orientent des houles vers cette jeune femme qui croit en elles. Je sens le désir de chacune de se séparer des autres, de retrouver un corps, une apparence. Je sens qu’elles m’ont comprise, qu’elles me signalent aux myriades d’autres. Toutes savent que je ne les accueillerai pas avec des claquements de dents et des adjurations, mais humainement, simplement… Ce que les morts veulent, dans leur visite, c’est qu’on leur dise : « Reposez-vous de votre éternel repos ! Asseyez-vous ! Je fais comme si vous n’étiez pas là… » C’est voir un morceau de pain, entendre un serin en cage, c’est effleurer ce modèle de suprême activité que doit être pour eux un fonctionnaire en retraite, c’est respirer sur une jeune fille le plus nouveau des parfums obtenus par les vivants avec des essences et des fleurs… « Allons voir Isabelle, disent là-bas des milliards de silences, elle nous attend… Allons-y… Nous aurons peut-être la chance de voir aussi l’agent voyer, le receveur… » Mais la force leur manque pour un tel voyage et, à portée de voix de la recette buraliste, mais sans voix, à vue à œil nu de la sous-préfecture, mais aveugles, ils hésitent et une lame de fond les disperse ou les remporte… Seul, mon spectre, par un prodige de force ou de volonté, a pu surnager sur le gouffre. J’aurais le cœur de l’y rejeter ?

LE CONTRÔLEUR.

Isabelle ! Ne touchez pas aux bornes de la vie humaine, à ses limites. Sa grandeur est d’être brève et pleine entre deux abîmes. Son miracle est d’être colorée, saine, ferme entre des infinis et des vides. Introduisez en elle une goutte, une seule goutte du sang des ombres, et votre geste est aussi plein de conséquences que le sera celui de cet habitant de notre système solaire qui, un beau jour, par une malencontreuse expérience, par la synthèse d’un métal plus lourd, ou par une façon inédite de rire ou d’éternuer, faussera notre gravitation. Le moindre jeu dans la raison humaine, et elle est perdue. Chaque humain doit n’être qu’un garde à ses portes. Vous trahissez peut-être en ouvrant, en cédant à la poussée du premier mort venu.

ISABELLE.

Un seul a forcé. Des milliards poussaient.

LE CONTRÔLEUR.

Justement, des milliards peuvent suivre.

ISABELLE.

Où serait le mal ? N’insistez pas, cher monsieur le Contrôleur. Vous m’avez demandé mon avis sur l’homme qui voudra, un jour, me prendre dans ses bras. Je vous l’ai dit. Si c’est pour me prendre à tout ce qui m’appelle, si c’est pour fermer mes paroles par sa bouche, mes regards par ses yeux, pour aider tous ces autres couples dont on ne voit que le double dos à reformer le misérable blocus humain, qu’il n’approche pas. Si vous le connaissez, prévenez-le. Je reverrai le spectre. C’est à choisir… Adieu : il m’attend !

LE CONTRÔLEUR.

Il vous attend ? Je vous en supplie, mademoiselle Isabelle ! En tout cas, ne le revoyez pas aujourd’hui.

ISABELLE.

Je me sauve.

LE CONTRÔLEUR.

Je vous en conjure. Pour son bien, n’y allez pas. L’Inspecteur vous tend à tous deux un piège ! Ne le revoyez pas !

ISABELLE.

Je le reverrai, et aujourd’hui même, et à l’instant même. Et je vous demande en effet de partir, cher monsieur le Contrôleur, car l’heure approche.

LE CONTRÔLEUR.

Eh bien, je reste. Je le verrai aussi.

ISABELLE.

J’en doute. Il me décevrait fort, s’il était visible pour d’autres que pour moi.

LE CONTRÔLEUR.

Je le verrai, je le toucherai, je vous prouverai son imposture.

ISABELLE.

Vous ne le verrez jamais.

LE CONTRÔLEUR.

Pourquoi ?

ISABELLE.

Pourquoi ? Parce qu’il est déjà là !

LE CONTRÔLEUR.

Où, là ?

ISABELLE.

Là, près de nous : il nous regarde en souriant !

LE CONTRÔLEUR.

Ne plaisantez pas ! L’heure est grave ! L’Inspecteur est en train de poster des hommes armés, pour le prendre mort ou vif.

ISABELLE.

Un spectre, mort ou vif, c’est assez drôle… Oh ! voici la lune ! Et la vraie, monsieur le Contrôleur ! Voyez tous ces poinçons !

Elle disparaît.

SCÈNE QUATRIÈME

LE CONTRÔLEUR. L’INSPECTEUR. LE MAIRE. LE DROGUISTE… Puis LES BOURREAUX.

L’INSPECTEUR.

Eh bien, mon cher Contrôleur ? Votre mine n’indique pas que vous ayez réussi dans votre entreprise ?

LE CONTRÔLEUR.

J’aurai plus de chance demain.

L’INSPECTEUR.

C’est cela, demain ! Pour aujourd’hui faites-moi le plaisir de rassembler vos élèves qui vagabondent dans la forêt et vont s’y perdre avec la nuit.

Le Contrôleur sort.

L’INSPECTEUR fait signe aux deux bourreaux
qui sont dans la coulisse
.

À nous deux, mes gaillards. Toi, tu prétends que tu es l’ancien bourreau ?

LE PREMIER BOURREAU.

Je le suis !

LE DROGUISTE.

Alors, celui-là, quel est-il ?

LE DEUXIÈME BOURREAU.

Moi ? C’est moi l’ancien bourreau !

L’INSPECTEUR.

L’un de vous deux ment. L’un de vous deux est un imposteur qui veut toucher la prime de cinq cents francs.

Les deux bourreaux protestent en même temps.

Vos papiers. Ah ! je tiens le faux. Tes papiers te trahissent, mon brave. Tu es l’ancien basson du casino d’Enghien !

LE PREMIER BOURREAU.

Vous pensez bien que la Sûreté n’indique pas notre vrai titre sur nos feuilles. Elle imagine, pour nous éviter les ennuis, une profession inoffensive, de préférence dans la musique.

LE DEUXIÈME BOURREAU.

C’est exact. Je suis déclaré comme petite flûte.

L’INSPECTEUR.

Montrez ce que vous avez dans vos poches… monsieur le Maire, essayons de deviner quel est le bourreau d’après ces indices.

LE MAIRE.

Celui-ci a un tire-bouchon prime, une vieille coquille Saint-Jacques et deux cure-dents.

L’INSPECTEUR.

Tout à fait normal !

LE DROGUISTE.

Celui-là a un bout de crayon encre, deux dragées et un peigne de femme.

L’INSPECTEUR.

C’est à peu près ce que l’on trouve dans les poches de tous ceux auxquels on les fait vider à l’improviste.

LE MAIRE.

Il me semble pourtant que ce devrait être un jeu de distinguer un bourreau d’un paisible citoyen.

L’INSPECTEUR.

Essayez vous-même !

LE DROGUISTE.

Il paraît que le poil des chiens se dresse devant le bourreau. Attrapons quelque chien de berger !

LE MAIRE.

Le temps nous manque ! Posez-leur plutôt quelques questions sur leur métier. Les examens sont votre fait.

L’INSPECTEUR.

Va pour l’examen des bourreaux… Je le préfère encore à celui des petites filles… Toi, de quel bois est la guillotine ?

LE PREMIER BOURREAU.

Du bois de la croix chrétienne, de chêne, excepté le cadre de la glissière…

LE DEUXIÈME BOURREAU.

Qui est du bois de la croix hindoue, du bois de teck…

L’INSPECTEUR.

Toi, qu’a dit Madame du Barry en montant sur l’échafaud ?

I

LE PREMIER BOURREAU.

Elle a dit : « Encore un petit moment, monsieur le Bourreau, encore un petit moment… »

L’INSPECTEUR.

À ton tour ! Qui a dit au bourreau : « Prends garde à ma barbe, bourreau. J’entends qu’elle reste intacte. Car je suis condamné à avoir le cou tranché, non la barbe. »

LE DEUXIÈME BOURREAU.

Thomas More ou Morus, en l’année 1535.

L’INSPECTEUR.

Je n’arriverai pas à les prendre ! Toi, qu’est-ce que l’ordonnance de janvier 1847 ?

LE PREMIER BOURREAU.

C’est l’ordonnance Dunoyer de Segonzac par laquelle il est rappelé aux condamnés à mort qu’une exécution est un événement sérieux.

LE DEUXIÈME BOURREAU.

Et interdit de rire ou de plaisanter sur l’estrade pour provoquer la gaieté dans le public.

L’INSPECTEUR.

Toi, quelle est la chanson du bourreau ?

LE PREMIER BOURREAU.

Laquelle, celle du bourreau coquet ?

LE DEUXIÈME BOURREAU.

Celle de la femme bourreau ?

L’INSPECTEUR.

Celle du bourreau coquet. Tu la sais ?

LE DEUXIÈME BOURREAU.

Nous ne savons que cela !

LE PREMIER BOURREAU :

CHANSON DU BOURREAU COQUET

Sur le carrefour du marché,

Lorsque je guillotine,

Une aurore fleur de pêcher

M’oint de sa brillantine.

 

LE DEUXIÈME BOURREAU :

Pas d’Houbigant, pas de Guerlain

Dans mon eau de toilette !

Quelque condamné sans entrain

Dirait que je l’entête !

 

LE PREMIER BOURREAU :

Mais qu’Aurore fleur de pêcher

LE DEUXIÈME BOURREAU :

De rose mes mains teigne

LE PREMIER BOURREAU :

Mary Stuart me l’a reproché

LE DEUXIÈME BOURREAU :

Ni Ravachol la teigne !

L’INSPECTEUR.

Et au diable avec l’examen ! Puisque vous vous obstinez à être deux, vous vous partagerez la prime. Cela vous va ? (Approbation.) Vous avez vos armes ? (Affirmation.) Des pistolets ? Excellent ! Préparez-les et dissimulez-vous derrière ce taillis.

LE PREMIER BOURREAU.

Il n’y a pas à attendre trop longtemps ? Passé minuit, si je veille, je vomis.

L’INSPECTEUR.

Tout sera terminé dans un quart d’heure… Par ce chemin va venir une jeune fille…

LE DEUXIÈME BOURREAU.

Salut au seul vrai bourreau, à l’amour !

L’INSPECTEUR.

En face du bosquet, surgira aussitôt un jeune homme…

LE PREMIER BOURREAU.

Salut au seul vrai condamné, à l’amant !

L’INSPECTEUR.

Laissez-les parler cinq minutes. Puis convenez d’un signal pour tirer sur lui. C’est un dangereux assassin. Le gouvernement vous y autorise.

LE DEUXIÈME BOURREAU.

Quand il prononcera par exemple la phrase : « Obélisque et Pyramides » ?

L’INSPECTEUR.

Pourquoi ?

LE DEUXIÈME BOURREAU.

Ce sont des mots qui s’entendent bien. Avec mon aide, pour nos signaux, c’étaient les mots convenus.

L’INSPECTEUR.

Il peut n’avoir aucune raison de prononcer avant quelques années les mots « Obélisque et Pyramides » ! Mais il est un mot qu’aime ce genre de personnages et qui revient souvent dans sa conversation.

LE MAIRE.

Lequel ?

L’INSPECTEUR.

Le mot : vivant !

LE PREMIER BOURREAU.

Entendu, dès qu’il prononcera le mot vivant.

LE DEUXIÈME BOURREAU.

Vivant !

LE DROGUISTE.

Mettez-les en garde, monsieur l’Inspecteur.

L’INSPECTEUR.

J’ai en effet à vous mettre en garde. Par une dernière question. Qui fut Axel Petersen, mes amis ?

LE PREMIER BOURREAU.

Ce fut le bourreau boucher de Göteborg.

LE DEUXIÈME BOURREAU.

Qui guillotina bel et bien un spectre.

L’INSPECTEUR.

Vous voilà prévenus… Ne perdons plus de temps. Mettons-nous à la recherche d’Isabelle. Elle nous guidera sûrement à lui.

Rires du Droguiste.

L’INSPECTEUR.

Quant à vous, Droguiste, au travail vous aussi !

LE DROGUISTE.

Que puis-je faire pour vous ?

L’INSPECTEUR.

S’il est vrai que votre spécialité consiste en ce bas monde, par une phrase ou par un geste, à changer le diapason de l’atmosphère et à rendre naturels les événements les plus inattendus, au travail ! Vous pouvez y aller d’un bon bémol ou d’un bon dièse !

LE DROGUISTE.

Comptez sur moi.

L’Inspecteur et les bourreaux sortent.

SCÈNE CINQUIÈME

LE MAIRE. LE DROGUISTE.

LE MAIRE.

Vous souriez en un pareil moment, Droguiste ?

LE DROGUISTE.

C’est que je viens de les retrouver, cher Maire.

LE MAIRE.

Qu’avez-vous retrouvé ?

LE DROGUISTE.

Mes diapasons !

LE MAIRE.

Il s’agit bien de diapasons. Vous venez d’entendre, il s’agit de meurtre.

LE DROGUISTE.

Regardez-les. Je préfère encore ce modèle dans lequel on souffle, – ne soufflez pas encore, mon ami, – et qu’on prendrait pour la flûte de Pan, la vraie, celle d’une note unique, à ce second de métal qui ne ressemble qu’à la lyre et qu’à l’aimant. Ne le prenez pas ainsi, cher ami, vous le tenez comme un fer à friser.

LE MAIRE.

Cela m’étonne. Je n’ai jamais tenu de fer à friser. La vie d’un homme est en jeu, Droguiste, et vous plaisantez !

LE DROGUISTE.

Je les croyais perdus et je les avais sur moi. Si deux pièces d’un sou s’étaient égarées dans la doublure de ma poche, j’aurais tinté comme une mule avec ses sonnailles, et toute la musique du monde s’y cachait, en silence… Nous voici sauvés !

LE MAIRE.

Vous comptez sur ces diapasons pour protéger Isabelle ?

LE DROGUISTE.

Mon cher Maire, croyez-vous qu’il soit vraiment nécessaire de protéger Isabelle ? La rage de l’Inspecteur contre elle ne vous rappelle rien ?

LE MAIRE.

Si, celle de ces insectes de proie en captivité qui veulent se dévorer à travers une cloison de vitre.

LE DROGUISTE.

Vous l’avez dit. Tous deux se meuvent dans des réalités trop différentes pour que l’un puisse nuire à l’autre. Ils ne sont pas séparés seulement par du verre. Ils vivent dans deux registres complètement différents de la vie, où ce qui est spectre pour l’un est chair pour l’autre, et inversement. Ce que l’on peut seulement craindre, c’est que, par son agitation sans raison et sa voix discordante, l’Inspecteur ait laissé ici assez de dissonances pour troubler, quand elle arrivera, l’atmosphère d’Isabelle. Il ne faut pas que toute cette nature, dont elle tire la vérité intime, résonne tout d’un coup faux sous ses doigts. Mais le danger n’est pas très grand.

LE MAIRE.

Je vous comprends, il suffit d’un accordeur.

LE DROGUISTE.

D’un diapason…

LE MAIRE.

Et aussi d’une nature docile.

LE DROGUISTE.

Ne vous préoccupez pas de cela. La nature adore que ce soit de cet être qui rend en général en marchant et en parlant un son si faux, de l’homme, que porte l’harmonie suprême.

LE MAIRE.

Vous croyez vraiment que je peux partir, qu’Isabelle ne risque rien ?

LE DROGUISTE.

Mon diapason vous en répond.

LE MAIRE.

Je vais les surveiller quand même.

Il sort.

LE DROGUISTE, seul.

Sur une note juste, l’homme est plus en sécurité que sur un navire de haut bord.

Le Droguiste souffle dans son diapason. La nature s’ordonne d’après sa note et résonne tout entière pendant qu’il s’écarte lui-même.

SCÈNE QUATRIÈME

LE SPECTRE. ISABELLE.

LE SPECTRE.

Vous m’attendiez ?

ISABELLE.

Ne vous excusez pas. Moi aussi, si j’étais spectre, je m’attarderais dans ce crépuscule et ces vallons où je n’ai pu jusqu’ici mener qu’un corps opaque. Buissons, ruisseaux, tout me retiendrait de ce qui ne m’arrêterait plus. Je ne serais pas encore là si je pouvais, comme vous, envelopper de mon ombre tout ce que je ne peux que toucher ou que voir, et me donner pour squelette, selon mon humeur, un oiseau immobile sur sa branche, ou un enfant, ou, de biais, un églantier avec ses fleurs. Contenir, c’est la seule façon au monde d’approcher… Mais ce que je vous reproche, c’est de revenir ce soir encore seul, toujours seul. Aucun des vôtres n’a pu encore être atteint par vous, se joindre à vous ?

LE SPECTRE.

Aucun.

ISABELLE.

Nous avions pensé hier, après tous nos échecs, que ce qui avait le plus de chance de les alerter, de les émouvoir, d’éveiller ce qui peut être les nerfs d’une ombre, d’un brouillard, ce devait être une espèce de long cri, de longue plainte, uniforme, répétée longuement. Comme ce cri vrai ou rêvé de locomotive qui nous éveille parfois à l’aube entre les vivants. Ou ce cri de sirène des paquebots, la nuit dans les estuaires, dont les molles méduses elles-mêmes sont atteintes. Vous l’avez poussé ? Vous avez employé votre veille à le pousser ?

LE SPECTRE.

Oui.

ISABELLE.

Vous-même ? Seul ? Il ne s’est pas joint à votre voix, peu à peu, des milliers de plaintes semblables…

LE SPECTRE.

Je me suis heurté au sommeil des morts.

ISABELLE.

Ils dorment ?

LE SPECTRE.

Est-ce dormir ? Le plus souvent, là où ils s’entassent, règne un frémissement. Une occupation les anime, si intense, qu’il pourrait parfois en jaillir un reflet ou un son. Les nouveaux qui arrivent en ces heures tombent dans une espèce de vibration heureuse sur laquelle s’apaise le dernier reflux de leur vie. Le doux balancement de la terre pour toujours les agite. Mais parfois, au contraire, toute leur masse se prend, est prise comme une glace, gagnée par un sommeil d’hivernage où les arrivants morts là-haut sombrent avec une lueur, car le sommeil des vivants est éclat et soleil.

ISABELLE.

Et ils étaient ainsi hier ? Et cela durera longtemps ?

LE SPECTRE.

Des siècles… des secondes…

ISABELLE.

Et il n’est à espérer aucun secours ?

LE SPECTRE.

D’eux-mêmes, j’en doute.

ISABELLE.

Ne dites pas cela. Parmi ceux qu’a pris le sort autour de moi, il en est que j’ai sentis dès la première heure pour toujours disparus, rayés désormais de toute vie et de toute mort. Je les ai lâchés sur le néant comme une pierre. Mais il en est d’autres que j’ai donnés à la mort comme à une mission, à une tentative, dont la mort m’a paru au contraire un accès de confiance. L’atmosphère du voyage et du continent inconnu flottait autour du cimetière. On n’était pas tenté de leur dire adieu par des paroles, mais par des gestes. Tout l’après-midi, je les sentais occupés à découvrir un nouveau climat, une nouvelle flore. Il faisait soleil, et je les voyais là-bas soudain touchés par leur nouveau soleil. Il pleuvait, et eux recevaient les premières gouttes de la pluie infernale. Vous n’allez pas me faire croire que ceux-là aussi oublient ou déchoient une fois arrivés ?

LE SPECTRE.

Ils ne sont pas arrivés, je ne les ai pas vus.

ISABELLE.

Mais vous-même, vous renoncez ? Cela suffit à vos aspirations, à vos désirs, d’errer en spectre au-dessus d’une petite ville ?

LE SPECTRE.

Ils ont parfois leurs somnambules. Sans doute j’en suis un.

ISABELLE.

Ne croyez pas cela. Vous, je vous ai attiré, je vous ai pris au piège.

LE SPECTRE.

Quel piège ?

ISABELLE.

J’ai chez moi un piège pour attirer les morts.

LE SPECTRE.

Vous êtes une sorcière ?

ISABELLE.

Ma sorcellerie est si naturelle. Quand j’imaginais ce à quoi peuvent penser les morts, je ne leur prêtais pas des souvenirs, des visions, mais seulement la conscience de miroitements, de fragments de lueurs, posées sur un angle de cheminée, sur un nez de chat, sur une feuille d’arum, de minuscules épaves colorées surnageant sur leur déluge…

LE SPECTRE.

Alors ?

ISABELLE.

Alors, toute ma chambre est en apparence une chambre pour vivants, pour petite vivante provinciale. Mais si l’on y regarde de près, on s’aperçoit que tout est calculé pour que cette marque de lumière sur des objets familiers, sur un ventre de potiche, un bouton de tiroir, soit entretenue sans arrêt, le jour par le soleil ou le feu, la nuit par la lampe ou la lune. C’est là mon piège, et je n’ai pas été surprise le soir où j’ai vu votre visage à ma fenêtre. Vous regardiez le reflet de la flamme sur le montant du pare-étincelles, la lune sur l’écaille du réveil, vous regardiez le diamant des ombres : vous étiez pris…

LE SPECTRE.

J’étais pris.

ISABELLE.

La question est seulement de savoir ce qui vous a retenu.

LE SPECTRE.

Ce qui m’a retenu ? Votre voix, d’abord. Ce bavardage de votre voix grâce auquel chaque soir dans le crépuscule il y a maintenant pour les ombres ce qui correspond pour les hommes à l’alouette dans le soleil. Mais surtout cette confiance, si généreuse, que jamais l’idée même ne vous a effleurée que je peux vous avoir trompée et que je suis…

ISABELLE.

Et que vous êtes ?

LE SPECTRE.

Et que je suis vivant !

On entend deux coups de feu. Le Spectre s’affaisse à terre.

SCÈNE SEPTIÈME

ISABELLE. L’INSPECTEUR.
LE DROGUISTE. LE MAIRE.
LES BOURREAUX, qui surgissent de divers côtés,
puis
LE SPECTRE.

LE MAIRE.

Qui a tiré ?… Qui est là, à terre ?

L’INSPECTEUR.

Vous le voyez : un faux spectre, un vrai mort.

LE DROGUISTE.

Qu’avez-vous fait, misérables !

L’INSPECTEUR.

Remerciez-nous. Nous avons libéré Isabelle de sa folie, la ville de sa hantise, et le département d’un assassin.

LE DROGUISTE.

Personne ne croyait sérieusement au spectre, Inspecteur. Qui êtes-vous donc pour n’avoir pas compris qu’une jeune fille a le droit de s’élever au-dessus de sa vie quotidienne et de donner un peu de jeu à sa raison !

LE MAIRE.

Venez, ma petite Isabelle. Ce pauvre garçon est bien puni de la comédie qu’il vous jouait.

LE PREMIER BOURREAU.

Son cœur ne bat plus.

L’INSPECTEUR.

Parfait. Rien d’inquiétant dans un mort comme un cœur qui bat.

LE DROGUISTE.

Qu’il est beau ! Quel beau cadeau à Dieu qu’un beau cadavre. Vous n’avez pas honte devant lui d’avoir vu juste, Inspecteur… (Il s’agenouille.) Pardon, Isabelle. Pardon, beau cadavre !…

L’INSPECTEUR.

Vous êtes fou ? Pardon de quoi ?

LE DROGUISTE.

De ce que le vulgaire tombe toujours juste, de ce que les yeux myopes seuls voient clair, de ce qu’il y a des cadavres et pas de spectres.

Face aux Bourreaux, identique au corps étendu, un spectre monte. Tous les assistants l’aperçoivent l’un après l’autre. Isabelle et le Maire se sont arrêtés dans leur départ. Seul, le Droguiste incliné ne voit rien.

LE DROGUISTE.

De ce que le monde n’est pas digne de vous, de ce qu’il n’offre avec générosité que sa cruauté et sa bêtise : de ce que l’Inspecteur a raison.

Le Spectre est à son apogée.

UN BOURREAU.

Monsieur l’Inspecteur…

L’INSPECTEUR.

Droguiste, j’ai la berlue ? Il n’y a personne devant nous ?

Le Droguiste lève la tête.

LE DROGUISTE.

Si.

LE MAIRE.

Si.

L’INSPECTEUR.

Un jeune sapin, sans doute, que le vent remue, et que notre émotion travestit.

LE MAIRE.

Non. Lui.

LES BOURREAUX, ensemble.

Il avance.

L’INSPECTEUR.

Calmez-vous, mes enfants. C’est un phénomène très fréquent. C’est le mirage. C’est tout simplement le mirage. Droguiste, le voyez-vous normal ou les pieds en l’air ?

LE DROGUISTE.

Le front haut.

L’INSPECTEUR.

Alors, c’est un halo. C’est le halo bien connu de Chevreul. Sa composition est plus instable encore que celle de l’eau. Le moindre geste va le dissiper.

Il gesticule. Le spectre ne disparaît pas.

L’INSPECTEUR.

Cette fille insensée peut être satisfaite. L’hallucination collective a gagné jusqu’aux fonctionnaires départementaux.

LE SPECTRE.

À demain, Isabelle !

L’INSPECTEUR.

Et elle se double de folie auditive ! Que raconte-t-il avec son verre de sang ?

LE PREMIER BOURREAU.

Il ne parle pas de sang. Il parle de guillotine.

LE SPECTRE.

À demain, chez toi, à six heures. Je viendrai. Avec eux tous, eux tous…

L’INSPECTEUR.

Une embolie ! Où prend-il que je vais avoir une embolie ?

LE DEUXIÈME BOURREAU.

Moi une amputation ?

L’INSPECTEUR.

Vous m’emmenez, monsieur le Maire ?

LE MAIRE.

Partons, Isabelle. La nuit tombe, et tout est fini !

Tous sortent.

LE SPECTRE.

Oui, demain tout commence.

SCÈNE HUITIÈME

LE DROGUISTE. LE CONTRÔLEUR.
LES FILLETTES.
(On voit par intervalles LE SPECTRE.)


Le Droguiste s’apprête à partir quand on entend les voix des petites filles et elles entrent, suivies du Contrôleur.


LE CONTRÔLEUR.

Il manque Luce, naturellement. Luce !

LES FILLETTES.

Luce ! Luce !

Luce apparaît.

LE CONTRÔLEUR.

Pourquoi t’attardes-tu ?

LUCE.

Parce que je cherchais des vers luisants avec ma lampe électrique.

LE CONTRÔLEUR.

Tu mens. La seule façon de ne pas voir la lueur des vers luisants, c’est de les éclairer.

LUCE.

Parce que j’avais perdu ma jarretière.

LE CONTRÔLEUR.

Regarde à ton lance-pierres. Tu la retrouveras.

LUCE.

Parce que…

LE CONTRÔLEUR.

Parce que quoi encore ? Comment, cher Droguiste, vous m’attendiez ?

LE DROGUISTE.

Je vous attendais.

LE CONTRÔLEUR.

Pour m’apprendre quelque malheur ? Nous avons entendu un coup de feu.

LE DROGUISTE.

Pour vous dire que votre heure est proche.

LE CONTRÔLEUR.

Laquelle de mes heures ? J’en ai de toute espèce.

LE DROGUISTE.

L’heure où vous pourrez combattre votre rival devant celle que vous aimez.

LE CONTRÔLEUR.

J’aime quelqu’un ?

LES FILLETTES.

Mlle Isabelle ! Mlle Isabelle !

LE CONTRÔLEUR.

Et j’ai un rival !

LES FILLETTES.

Le spectre ! Le spectre !

Le Spectre est apparu à nouveau derrière eux.

LE DROGUISTE.

Passez devant, mes enfants… (Prenant le bras du Contrôleur et sortant avec lui.) Écoutez-moi bien, mon cher Contrôleur. Je crains que vous ne vous exagériez la complication de toute cette intrigue. Ce qui se passe ici se passe chaque jour dans une des trente-huit mille communes de France… Vous savez ce qu’est une jeune fille ?…

LE CONTRÔLEUR.

Je sais, oui, sans savoir…

Ils sortent en devisant. Il n’y a plus, sur la scène, que Luce.

LUCE, achevant lentement sa phrase.

Parce que j’aime rester seule, le soir, dans les forêts.

LA VOIX DU CONTRÔLEUR.

Luce !

LUCE.

J’ai perdu mon béret !

En lançant son béret en l’air, elle aperçoit le Spectre. Elle s’amuse à mimer son balancement, les bras tombants, les jambes en laine.

LA VOIX DU CONTRÔLEUR.

Tu l’as, ton béret ?

Luce a encore lancé très haut, très haut, son béret. Elle le rattrape.

LUCE.

Je l’ai ! Je l’ai !

Elle fait un pied de nez au Spectre et disparaît.

 

RIDEAU

ACTE TROISIÈME

La chambre d’Isabelle. Un balcon à deux fenêtres d’où l’on voit la place de la petite ville, sur laquelle donne aussi une porte fermée. La philharmonique répète dans un hall du voisinage pendant toute la durée de l’acte.

SCÈNE PREMIÈRE

LE MAIRE. L’INSPECTEUR.
LES PETITES FILLES.


Une porte du fond s’ouvre. L’Inspecteur, le Maire, les petites filles entrent les uns après les autres, sur la pointe des pieds.


LE MAIRE.

Mais c’est de l’effraction !

L’INSPECTEUR.

Pensez-vous pouvoir, à notre âge, pénétrer dans la chambre ou le cœur d’une jeune fille autrement que par effraction ? Quelle heure est-il ?

LE MAIRE.

Au soleil, cinq heures et demie.

L’INSPECTEUR.

Je doute que les spectres prennent leur heure au soleil.

LE MAIRE.

S’ils la prennent à l’Observatoire, il est cinq heures trente-huit.

L’INSPECTEUR.

Reste donc vingt-deux minutes, puisqu’il s’est annoncé pour six heures. Nous avons tout le temps d’organiser notre tranchée.

LE MAIRE.

Des tranchées, maintenant ?

L’INSPECTEUR.

Vous échapperait-il, mon cher Maire, que nous avons l’honneur, dans ce moment d’angoisse où une invasion d’ordre tout spécial menace notre ville, d’occuper les tranchées les plus proches de celles de notre ennemi ?

LE MAIRE.

Des tombes ?

L’INSPECTEUR.

Il faut bien nous rendre à l’évidence. Après notre départ, hier, Cambronne et Crapuce ont recherché vainement le corps. Ils n’ont trouvé qu’un cercle de gazon brûlé à ras de terre. Hallucination ou spectre, l’action s’en continue aujourd’hui.

LE MAIRE.

Mais que dira Isabelle de nous trouver ici ?

L’INSPECTEUR.

Isabelle ne nous trouvera pas. J’ai fait retarder d’une heure la pendule sur laquelle se règle toute la ville. D’ailleurs Gilberte va se poster dans l’embrasure de la fenêtre et nous donner l’alerte dès que quelqu’un paraîtra.

GILBERTE.

Je vois les demoiselles Mangebois.

L’INSPECTEUR.

Annonce tout, sauf les demoiselles Mangebois. Tu aurais trop à faire. Tu peux indiquer même les animaux, Gilberte. Tout est suspect aujourd’hui.

GILBERTE.

Je vois le basset du pharmacien.

L’INSPECTEUR, s’asseyant.

Même observation pour le basset du pharmacien que pour les demoiselles Mangebois… Mon cher Maire, j’avais toujours regretté qu’à côté de l’exorcisme religieux, notre siècle de lumières n’eût pas institué encore une sorte de bénédiction laïque, qui interdît à la superstition le local une fois consacré. C’est à cette cérémonie que vous allez assister, et j’ai composé ce matin le texte d’une adjuration que je m’en vais vous lire.

GILBERTE.

Est-ce que j’annonce aussi les arbres ?

L’INSPECTEUR.

Les arbres ne marchent pas, bécasse.

GILBERTE, se reculant peu à peu.

C’est ce que je croyais… Mais ! C’est ce que je croyais… Mais… Mais…

L’INSPECTEUR.

Remplace Gilberte, Viola. Elle est nerveuse.

LE MAIRE.

On le serait à moins.

L’INSPECTEUR.

Le seriez-vous, monsieur le Maire ?

LE MAIRE.

Je le suis, monsieur l’Inspecteur. D’autant plus que vous me faites manquer le tirage de notre loterie mensuelle, que jusqu’ici j’ai toujours présidé et auquel on procède en ce moment à la mairie.

L’INSPECTEUR.

Ne vous occupez pas de la loterie. Le sort nous y réserve les mêmes avatars que dans la précédente. Rendez-moi bien plutôt compte de l’enquête dont je vous ai chargé auprès de vos concitoyens. Ne sommes-nous pas leurs représentants ici ? Vous ont-ils donné leur mandat ?

LE MAIRE.

Nous l’avons.

L’INSPECTEUR.

Vous leur avez bien dit le péril qui les menaçait par la faute d’Isabelle ? Vous leur avez demandé ce qu’ils pensaient de voir à la suite de ce spectre, et comme il l’a annoncé lui-même hier au soir, tous leurs défunts de tous les âges revenir, vivre avec eux, et ne plus les quitter ?

LE MAIRE.

À la bourgeoisie seulement, y compris les fonctionnaires.

L’INSPECTEUR.

Évidemment. La réponse de l’alimentation et du bâtiment était connue d’avance. Qu’a dit le président du Tribunal ?

LE MAIRE.

Qu’il détestait déjà la radio.

L’INSPECTEUR.

Le notaire ?

LE MAIRE.

Qu’il connaissait déjà pas mal de morts pour les avoir connus vivants. Qu’ils n’étaient pas tous si recommandables.

L’INSPECTEUR.

Le commandant des pompiers ?

LE MAIRE.

Qu’on commençait juste à être un peu chez soi, depuis la guerre…

L’INSPECTEUR.

L’archiviste municipal ?

LE MAIRE.

Il craint pour la vérité qu’il a si péniblement arrachée à ses archives. Les morts vont tout lui brouiller par leur mauvaise mémoire ou leurs mensonges.

L’INSPECTEUR.

Bref, l’unanimité contre eux. Il n’est plus que votre avis qui me soit ignoré, monsieur le Maire ?

LE MAIRE.

Monsieur l’Inspecteur, ma seule passion est de collectionner les faïences provençales à sujets licencieux et les timbres-poste non dentelés des Antilles. Je consacre mes veillées à cette tâche, et je ne me vois pas très bien classant mes Vénus en terre écaillée ou préparant ma colle sous les regards conjugués de mes ascendants jusqu’à Êve. Des Mérovingiens, par exemple, n’est-ce pas, Daisy ? J’aurais l’air complètement imbécile.

L’INSPECTEUR.

Trop juste. Il faut des vivants pour apprécier la gravité des occupations des vivants…

LE MAIRE.

Naturellement, dans les Antilles, je comprends les îles Bahamas…

VIOLA.

Voici les maisons, monsieur l’Inspecteur !

L’INSPECTEUR.

Les maisons ne marchent pas, idiote.

VIOLA.

C’est ce que je croyais… Mais… C’est ce que je croyais… Mais…

L’INSPECTEUR.

Daisy, remplace Viola ; et en cercle au centre de la pièce, mes petites ! Vous savez que vous avez à redire après moi le dernier mot de chaque phrase importante.

LES FILLETTES.

Importante !

L’INSPECTEUR.

Pas encore… Je commence. (Il se place au milieu des fillettes et lit son invocation.) Oui, c’est moi, Superstition. Qui, moi ? Moi l’Humanité.

LES FILLETTES.

L’humanité.

L’INSPECTEUR.

Ce que c’est que l’humanité ? Je suis ici justement pour vous le dire et par cette seule révélation vous barrer la route, à vous et aux vôtres… L’humanité est… est une entreprise surhumaine.

LES FILLETTES.

Surhumaine !

L’INSPECTEUR.

Qui a pour objet d’isoler l’homme de cette tourbe qu’est le Cosmos…

LES FILLETTES.

Le Cosmos !

L’INSPECTEUR.

Grâce à deux forces invincibles, qu’on nomme l’Administration et l’Instruction obligatoire.

LES FILLETTES.

Obligatoire.

L’INSPECTEUR.

L’Administration isole son corps en le dégageant de tous les lieux trop chargés en vertus primitives… Il faut la voir, aidée des conseils municipaux et du génie militaire…

LES FILLETTES.

Du génie militaire…

L’INSPECTEUR.

Lotissant les parcs, démolissant les cloîtres, érigeant des édicules d’ardoise et de faïence au pied de chaque cathédrale ou de chaque monument historique, faisant des égouts les vraies artères de la civilisation, combattant l’ombre sous toutes ses formes et surtout sous celle des arbres. Qui ne l’a pas vue abattant les allées de platanes centenaires sur les accotements des routes nationales n’a rien vu !

LES FILLETTES.

N’a rien vu !

L’INSPECTEUR, toujours récitant.

Et l’Instruction obligatoire isole son âme, et chaque fois que l’Humanité se délivre d’une de ses peaux spirituelles, elle lui accorde, en prime, une découverte absolument correspondante. L’Humanité a cessé au XVIIe siècle de croire aux feux et aux soufres de l’Enfer, et dans les dix ans, elle a découvert la vapeur et le gaz…

LES FILLETTES.

Le gaz.

L’INSPECTEUR.

Elle a cessé de croire aux esprits, et elle a inventé, la décade suivante, l’électricité…

LES FILLETTES.

… cité !

L’INSPECTEUR.

À la parole divine, et elle a inventé le télé…

LES FILLETTES.

… phone !

L’INSPECTEUR.

Qu’elle cesse de croire au principe divin même, et à l’Instruction obligatoire succédera tout naturellement la Clarté obligatoire, qui nettoiera la terre du rêve et de l’inconscient, rendra les mers transparentes jusqu’au fond des Kouriles, la parole des filles enfin sensée, et la nuit, monsieur le Spectre, semblable au soleil.

L’INSPECTEUR ET LES FILLETTES.

Au soleil !

DAISY.

Le voici, monsieur l’Inspecteur.

L’INSPECTEUR.

Voici qui ?

DAISY.

Le Spectre !

L’INSPECTEUR.

Que dit-elle ? Qu’appelles-tu spectre, petite idiote !

DAISY.

Il vient par ici.

L’INSPECTEUR.

Il va trouver à qui parler : c’est quelque complice d’Isabelle qui me prend pour un imbécile !

LES FILLETTES en chœur, très sérieuses.

Un imbécile !

L’Inspecteur sort précipitamment.

LE MAIRE.

Venez, mes enfants, venez !

DAISY.

C’était une farce, monsieur le Maire. C’est mademoiselle Isabelle et le Droguiste qui sont entrés par le portail…

LE MAIRE.

Raison de plus !

Tous disparaissent par la porte qui donne sur la place.

SCÈNE DEUXIÈME

ISABELLE. LE DROGUISTE.

ISABELLE.

Merci, cher Droguiste, grâce à vous j’arrive à temps. Mais était-il bien nécessaire d’arriver à temps ? Croyez-vous vraiment qu’il revienne ?

LE DROGUISTE.

Il viendra…, j’en suis sûr…

ISABELLE.

Vous restez avec moi, n’est-ce pas ?

LE DROGUISTE.

Vous ne voulez pas le recevoir seule ?

ISABELLE.

Désire-t-il être reçu seul ? Depuis hier, il a jugé bon de se rendre visible à d’autres. Il n’est plus le spectre d’Isabelle, mais celui de la ville. Vous avez aperçu toutes les vieilles aux fenêtres. Les demoiselles Mangebois tiennent conseil en permanence sur le parvis. Les bouches n’ont aujourd’hui qu’un sujet de conversation : notre secret. Les yeux ne se préparent qu’à voir un seul spectacle : le spectre. Notre liaison n’avait de sens que par son intimité. Pourquoi reviendrait-il ?

LE DROGUISTE.

Parce qu’il a besoin de vous.

ISABELLE.

Pour demeurer sur cette terre ?

LE DROGUISTE.

Non, pour en disparaître.

ISABELLE.

Vous êtes obscur.

LE DROGUISTE.

Chère Isabelle, il n’y a pas deux espèces de damnations et pas deux espèces de spectres. Il y a seulement ceux qui, privés de la vie, ne trouvent pas le moyen de rejoindre les morts. De plus en plus, je crois que votre ami est de ceux-là.

ISABELLE.

Il n’a pourtant rien de commun, de vulgaire. Vous-même le croyiez un poète.

LE DROGUISTE.

Peut-être pour cela. Cette survivance qu’est la mort n’est pas ouverte d’office à ceux qui parlent bien ou pensent fort. Les gens croient que le talent, le génie, donnent droit à la mort. C’est bien plutôt le contraire. Ils sont une exaspération de la vie. Ils consument chez ceux qui les portent toute immortalité. Les poètes sont ceux qui se dévouent pour mourir tout entiers, pour sauvegarder l’existence future de la silencieuse sœur du poète, de l’humble servante du poète. Rappelez-vous celui qui est venu l’autre mois de Paris nous parler de son œuvre : quelle éloquence ! Il rimait même dans sa prose sans le vouloir, comme un cheval qui forge ; mais tout cela était périssable. Excepté un court moment où, pendant son discours même, il a été soudain distrait, il se souriait à soi-même. Il pensait sans doute à sa collection de cannes, à sa chatte buvant du lait trop chaud… C’était sa seule chance de rejoindre un jour les morts.

ISABELLE.

Mais en quoi pourrais-je le guider, moi, une jeune fille ?

LE DROGUISTE.

Connaissez-vous une aventure de spectre sans jeune fille ? C’est justement qu’il n’est pas d’autre âge qui mène naturellement à la mort. Seules, les jeunes filles pensent à elle sans l’amoindrir ou sans l’amplifier. Seules, elles l’approchent, non en pensée et en théorie, mais physiquement, mais par leur robe ou par leur chair. Il y a des pas de vous qui mènent à la mort et que vous entremêlez dans vos danses mêmes. Il y a dans vos conversations les plus gaies des phrases du vocabulaire infernal. Un jour, en sa présence, le hasard vous fera dire le mot qui ouvrira pour lui la porte du souterrain, à moins que vous ne l’y ameniez par un de ces élans ou de ces abandons du genre de ceux qui conduisent les vivants à la passion ou à l’enthousiasme ? Croyez-moi, il n’est plus loin… Adieu.

ISABELLE.

Restez, je vous en supplie. Il n’est pas pour moi de visite que votre présence ne rende plus précieuse.

LE DROGUISTE.

Si vous voulez. Quelle heure est-il ?

ISABELLE.

Il est l’heure.

Tous deux vont à la fenêtre. L’horloge sonne. On frappe à la porte un coup. Ils ne bougent pas. Un second. Le Droguiste seul se retourne.

LE DROGUISTE.

Oh, c’est le Contrôleur ! Je vous laisse, Isabelle.

ISABELLE.

Le Contrôleur ?… C’est cela, cher Droguiste, à tout à l’heure !

SCÈNE TROISIÈME

ISABELLE. LE CONTRÔLEUR.

La porte s’ouvre doucement et donne passage au Contrôleur. Il est en jaquette. Il tient dans ses mains, qui sont gantées beurre frais, son melon et une canne à pomme d’or.

Isabelle s’est tournée vers lui.


LE CONTRÔLEUR.

Pas un mot, mademoiselle ! Je vous en supplie, pas un mot ! Pour le moment, je ne vous vois pas, je ne vous entends pas. Je ne pourrais supporter à la fois ces deux voluptés, primo : être dans la chambre de Mlle Isabelle ; secundo : y trouver Mlle Isabelle elle-même. Laissez-moi les goûter l’une après l’autre.

ISABELLE.

Cher monsieur le Contrôleur…

LE CONTRÔLEUR.

Vous n’êtes pas dans votre chambre, et moi j’y suis. J’y suis seul avec ces meubles et ces objets qui déjà m’ont fait tant de signes par la fenêtre ouverte, ce secrétaire qui reprend ici son nom, qui représente pour moi l’essence du secret – le pied droit est refait, mais le coffre est bien intact –, cette gravure de Rousseau à Ermenonville – tu as mis tes enfants à l’Assistance publique, décevant Helvète, mais à moi tu souris – et ce porte-liqueurs où l’eau de coing impatiente attend l’heure du dimanche qui la portera à ses lèvres… Du vrai baccarat… Du vrai coing… Car tout est vrai, chez elle, et sans mélange.

ISABELLE.

Monsieur le Contrôleur, je ne sais vraiment que penser !

LE CONTRÔLEUR.

Car tout est vrai, chez Isabelle. Si les mauvais esprits la trouvent compliquée, c’est justement qu’elle est sincère… Il n’y a de simple que l’hypocrisie et la routine. Si elle voit les fantômes, c’est qu’elle est la seule aussi à voir les vivants. C’est qu’elle est dans le département la seule pure. C’est notre Parsifal.

ISABELLE.

Puis-je vous dire que j’attends quelqu’un, monsieur le Contrôleur ?

LE CONTRÔLEUR.

Voilà, j’ai fini. Je voulais me payer une fois dans ma vie le luxe de me dire ce que je pensais d’Isabelle, de me le dire tout haut ! On ne se parle plus assez tout haut. On a peur sans doute de savoir ce qu’on pense. Eh bien, maintenant, je le sais.

ISABELLE.

Moi aussi, et j’en suis touchée.

LE CONTRÔLEUR.

Ah ! vous voici, mademoiselle Isabelle ?

ISABELLE.

Soyons sérieux ! Me voici.

LE CONTRÔLEUR.

Tant pis, mademoiselle, tant pis ! Il faut donc vous parler…

ISABELLE.

Me parler de qui ?

LE CONTRÔLEUR.

De moi. De moi, simplement.

ISABELLE.

Vous vous êtes fait très beau pour parler de vous, monsieur le Contrôleur.

LE CONTRÔLEUR.

Ne raillez pas mon costume. Lui seul en ce moment me soutient. Ou plutôt l’idée de celui, de ceux que devrait habiller ce costume. Oui, au fait, ceux qui devraient être là sont justement ceux à qui appartiennent ces vêtements, mon grand-père dont voilà la canne, mon grand-oncle dont vous voyez la chaîne de montre, et mon père, qui jugea cette jaquette encore trop neuve pour l’emporter dans la tombe. Seul ce melon est à moi. Aussi il me gêne, surtout moralement. Permettez-moi de le déposer.

ISABELLE.

Votre père ? Votre grand-père ? Que viennent-ils me demander ?

LE CONTRÔLEUR.

Vous ne le devinez pas… Votre main, mademoiselle Isabelle, ils ont l’honneur de vous demander votre main.

ISABELLE.

Ma main ?

LE CONTRÔLEUR.

Ne me répondez pas, mademoiselle. Je demande votre main et non une réponse. Je vous demande de m’accorder, en ne me répondant qu’après-demain, le jour le plus heureux de ma vie, les vingt-quatre heures pendant lesquelles je me dirai qu’enfin vous savez tout, que vous n’avez pas encore dit non, que vous êtes émue, malgré tout, de savoir que quelqu’un ici-bas ne vit que par vous… Quelqu’un qui s’appelle Robert, car mon père vous eût dit mon prénom. Ce prénom-là du moins, j’en ai deux autres moins avouables. Quelqu’un qui est courageux, travailleur, honnête, modeste, car mon grand-père ne vous eût fait grâce d’aucune de mes vertus… Ou ne me répondez jamais, et laissez-moi fuir en me bouchant les oreilles.

ISABELLE.

Non, non, restez, monsieur Robert… Mais je suis si surprise, et vous venez à un tel moment !

LE CONTRÔLEUR.

J’ai choisi ce moment. Je l’ai choisi parce que je n’en suis pas indigne, parce qu’il m’est venu tout à coup à l’esprit que, plus heureux que ce spectre qui ne va vous apporter encore que confusion et angoisse, je pouvais le combattre devant vous, lui montrer son impuissance à vous aider, et vous offrir ensuite la seule route, le seul acheminement normal vers la mort et vers les morts…

ISABELLE.

Voyons ! Y en a-t-il d’autres que d’aller vers eux ?

LE CONTRÔLEUR.

Celui-là va à eux lentement, doucement, mais sûrement. Il nous y porte…

ISABELLE.

Et quel est-il ?

LE CONTRÔLEUR.

La vie.

ISABELLE.

La vie avec vous ?

LE CONTRÔLEUR.

Avec moi ? Ne parlons pas de moi, mademoiselle… Je suis bien peu en cause. Non… La vie avec un fonctionnaire. Car c’est mon métier, dans cette affaire, qui importe… Vous ne me comprenez pas ?

ISABELLE.

Si fait, je vous comprends ! Vous voulez dire que seul le fonctionnaire peut regarder la mort en face, en camarade ; qu’il n’est pas comme le banquier, le négociant, le philosophe ; qu’il n’a rien fait pour se dérober à elle ou pour la masquer ?

LE CONTRÔLEUR.

Voilà !

ISABELLE.

La contradiction entre la vie et la mort, c’est l’agitation humaine qui la crée. Or, le fonctionnaire a travaillé, mais justement sans agitation…

LE CONTRÔLEUR.

Oui, sans excès trop grave.

ISABELLE.

Il a vécu, mais sans exploitation forcenée de sa personnalité…

LE CONTRÔLEUR.

Trop forcenée, non.

ISABELLE.

Et il a dédaigné les richesses, parce que son traitement lui arrive sans attente, sans effort spécial, comme si des arbres lui donnaient en fruits mensuels des pièces d’or.

LE CONTRÔLEUR.

C’est cela même, en fruits mensuels sinon en pièces d’or. Et s’il n’a pas eu le luxe, il s’est épuré à tout ce que son métier comporte d’imagination.

ISABELLE.

D’imagination ? Figurez-vous que sur ce point j’avais des doutes. Sur ce point la vie avec un fonctionnaire m’effrayait un peu. Le métier de Contrôleur des Poids et Mesures comporte beaucoup d’imagination ?

LE CONTRÔLEUR.

En pouvez-vous douter ?

ISABELLE.

Donnez-moi un exemple.

LE CONTRÔLEUR.

Mille, si vous voulez. Chaque soir, quand le soleil se couche et que je reviens de ma tournée, il me suffit d’habiller le paysage avec le vocabulaire des contrôleurs du Moyen Âge, de compter soudain les routes en lieues, les arbres en pieds, les prés en arpents, jusqu’aux vers luisants en pouces, pour que les fumées et les brouillards montant des tours et des maisons fassent de notre ville une de ces bourgades que l’on pillait sous les guerres de Religion, et que je me sente l’âme d’un reître ou d’un lansquenet.

ISABELLE.

Oh ! je comprends !

LE CONTRÔLEUR.

Et le ciel même, mademoiselle. La voûte céleste elle-même…

ISABELLE.

Laissez-moi achever : il suffit que vous leur appliquiez, à ce ciel, à cette voûte, la nomenclature grecque ou moderne, que vous estimiez en drachmes ou en tonnes le poids des astres, en stades ou en mètres leur course, pour qu’ils deviennent à votre volonté le firmament de Périclès ou celui de Pasteur !

LE CONTRÔLEUR.

Et c’est ainsi que le lyrisme de la vie de fonctionnaire n’a d’égal que son imprévu !

ISABELLE.

Pour l’imprévu je vous assure que je ne vois pas très bien. Et c’est fâcheux, car c’est ce que j’adore par-dessus tout. Votre vie comporte un imprévu ?

LE CONTRÔLEUR.

Un imprévu de qualité rare, discrète, mais émouvante. Songez, mademoiselle Isabelle, que nous changeons tous les trois ans à peu près de résidence…

ISABELLE.

Justement, c’est long, trois ans.

LE CONTRÔLEUR.

Mais voici où intervient l’imprévu : dès le début de ces trois ans, l’administration prévoyante nous a donné les noms des deux villes entre lesquelles elle choisira notre prochain poste…

ISABELLE.

Vous savez déjà dans quelle ville vous irez en nous quittant ?

LE CONTRÔLEUR.

Je sais et je ne sais pas. Je sais seulement que ce sera Gap ou Bressuire. L’une d’elles, hélas, m’échappera, mais j’aurai l’autre ! Saisissez-vous la délicatesse et la volupté de cette incertitude ?

ISABELLE.

Oh ! certes ! Je saisis que pendant trois ans, et au-dessus même de nos bruyères et de nos châtaigneraies, votre pensée va vous balancer sans arrêt entre Gap…

LE CONTRÔLEUR.

C’est-à-dire les sapins, la neige, la promenade après le bureau au milieu des ouvrières qui ont passé leur journée à monter en broche l’étoile des Alpes…

ISABELLE.

Et Bressuire…

LE CONTRÔLEUR.

C’est-à-dire les herbages, c’est-à-dire – vous pensez si je sais déjà par cœur le Joanne ! – la belle foire du 27 août, et quand septembre rougit jusqu’aux roseaux des anguillères dans l’eau du marais vendéen, le départ en Victoria pour les courses au trot à l’angle des rues Duguesclin et Général-Picquart. Est-ce du prévu, tout cela ? Entre votre méthode et la mienne, entre Gap, Bressuire et la mort immédiate, avouez, il n’y a pas à hésiter !

ISABELLE.

J’ignorais tout cela. C’est merveilleux ! Et à Gap, vous aurez ainsi trois ans à attendre entre deux autres villes ?

LE CONTRÔLEUR.

Oui, entre Vitry-le-François et Domfront…

ISABELLE.

Entre la plaine et la colline…

LE CONTRÔLEUR.

Entre le Champagne nature et le cidre bouché…

ISABELLE.

Entre la cathédrale Louis XIV et le donjon…

LE CONTRÔLEUR.

Et ainsi de suite, par une série de balancements et de merveilleux carrefours où seront inclus, au hasard des contrées, la chasse aux coqs de bruyère ou la pêche à la mostelle, le jeu de boules ou les vendanges, les matches de ballon ou la représentation aux Arènes de L’Aventurière avec la Comédie-Française, j’arriverai un beau jour au sommet de la pyramide.

ISABELLE.

À Paris ?…

LE CONTRÔLEUR.

C’est vous qui l’avez dit.

ISABELLE.

À Paris !

LE CONTRÔLEUR.

Car c’est là, par une contradiction inexplicable, le comble de l’imprévu des carrières de fonctionnaires. C’est qu’elles se terminent toutes à Paris. Et à Paris, mademoiselle, l’engourdissement n’est pas non plus à redouter, car selon que l’on m’affectera au premier ou au second district, j’aurai à osciller entre Belleville, sa prairie Saint-Gervais, son lac Saint-Fargeau, ou Vaugirard, avec ses puits artésiens.

ISABELLE.

Quel beau voyage que votre vie ! On en voit le sillage jusque dans vos yeux.

LE CONTRÔLEUR.

Dans mes yeux ? Je n’en suis pas fâché. On parle toujours des yeux des officiers de marine, mademoiselle Isabelle. C’est que les contribuables, en versant leurs impôts, ne regardent pas le regard du percepteur. C’est que les automobilistes, en déclarant leur gibier, ne plongent pas au fond des prunelles des douaniers. C’est que les plaideurs ne s’avisent jamais de prendre dans leurs mains la tête du président de cour et de la tourner doucement, tendrement vers eux en pleine lumière. Car ils y verraient le reflet et l’écume d’un océan plus profond que tous les autres, la sagesse de la vie.

ISABELLE.

C’est vrai. Je la vois dans les vôtres.

LE CONTRÔLEUR.

Et que vous inspire-t-elle ?

ISABELLE.

De la confiance.

LE CONTRÔLEUR.

Alors, je n’hésite plus !

Il se précipite vers la porte.

ISABELLE.

Que faites-vous, monsieur le Contrôleur ?

LE CONTRÔLEUR.

Je verrouille cette porte. Je ferme cette fenêtre. Je baisse ce tablier de cheminée. Je calfeutre hermétiquement cette cloche à plongeurs qu’est une maison humaine. Voilà, chère Isabelle. L’au-delà est refoulé au-delà de votre chambre. Nous n’avons plus qu’à attendre patiemment que l’heure fatidique soit passée. Gardez-vous seulement de faire un souhait, d’exprimer un regret, car notre spectre ne manquerait pas d’y voir un appel, et se précipiterait !

ISABELLE.

Notre pauvre spectre !

La porte verrouillée s’ouvre. Le Spectre paraît, déjà plus transparent et plus pâle.

SCÈNE QUATRIÈME

LE SPECTRE. ISABELLE. LE CONTRÔLEUR.

LE SPECTRE.

Je puis entrer ?

LE CONTRÔLEUR.

Non. Cette porte est même fermée à clef et au verrou. Il n’y paraît pas. Mais elle l’est.

LE SPECTRE.

Je t’apporte la clef de l’énigme, Isabelle ! Que cet homme me laisse seul avec toi.

LE CONTRÔLEUR.

Je regrette. Impossible.

LE SPECTRE.

Je parle à Isabelle.

LE CONTRÔLEUR.

Mais c’est moi qui réponds. Je suis de garde auprès d’elle.

LE SPECTRE.

Vous la gardez de quoi ?

LE CONTRÔLEUR.

Je ne le sais pas encore très bien moi-même. Je dois donc être d’autant plus sur l’œil.

LE SPECTRE.

N’ayez aucune crainte. Je suis inoffensif.

LE CONTRÔLEUR.

Celle qui vous envoie l’est peut-être moins.

LE SPECTRE.

De qui voulez-vous parler ? De la mort ?

LE CONTRÔLEUR.

Vous voyez !… Si elle se fait appeler ainsi dans son propre domaine, c’est qu’il n’y a décidément pas d’autre nom pour elle.

LE SPECTRE.

Et vous croyez que votre présence suffirait à l’écarter ?

LE CONTRÔLEUR.

La preuve, c’est qu’elle n’est pas là.

LE SPECTRE.

Qu’en savez-vous ? Elle y est peut-être. Vous seul peut-être ne l’apercevez pas. Regardez le visage d’Isabelle : elle voit sûrement quelque chose d’étrange en ce moment.

LE CONTRÔLEUR.

Peu importe. Il rôde toujours autour d’une femme des figures et des personnes cachées à son mari et à son fiancé. Mais si mari ou fiancé est là, rien à craindre.

LE SPECTRE.

Tu m’as caché ton mariage, Isabelle ? Un cadeau de noces de tous les morts réunis ne te tentait pas ? Alors j’ai devant moi le fiancé d’Isabelle.

LE CONTRÔLEUR.

Fiancé est trop dire. J’ai demandé sa main et elle n’a pas encore dit non. Je ne sais au juste comment on appelle ce lien.

LE SPECTRE.

On l’appelle fragile.

LE CONTRÔLEUR.

C’est le seul en tout cas qui attache Isabelle à la terre. Aussi rien ne me délogera d’ici tant que vous y serez.

LE SPECTRE.

Et vous croyez que je ne saurai pas revenir en votre absence cette nuit ou demain ?

LE CONTRÔLEUR.

Je suis à peu près sûr que non. Si les forces invisibles qui nous assiègent prenaient sur elles d’attendre et de persévérer un quart d’heure de suite, depuis longtemps il ne resterait plus rien des hommes. Mais rien d’impatient comme l’éternité. Vous êtes revenu par l’effet d’un vieux reste de l’énergie ou de l’entêtement humain. Mais vous en avez pour quelques heures. Croyez-moi, retirez-vous ! Si vous ne pouvez passer que par des portes fermées, je peux refermer celle-là.

LE SPECTRE.

C’est ta volonté, Isabelle ?

ISABELLE.

Cher monsieur le Contrôleur, je vous en supplie. J’apprécie votre dévouement, votre amitié. Demain je vous écouterai. Mais laissez-moi cette minute, cette dernière minute.

LE CONTRÔLEUR.

Demain, vous me mépriseriez si je désertais ma consigne.

ISABELLE.

Ne voyez-vous donc pas que ce visiteur m’apporte ce que j’ai passé mon enfance à désirer, le mot d’un secret !

LE CONTRÔLEUR.

Je ne suis pas pour connaître les secrets. Un secret inexpliqué tient souvent en vous une place plus noble et plus aérée que son explication. C’est l’ampoule d’air chez les poissons. Nous nous dirigeons avec sûreté dans la vie en vertu de nos ignorances et non de nos révélations. Le mot de quel secret ?

ISABELLE.

Vous le savez. De la mort !

LE CONTRÔLEUR.

La mort de qui, de quoi ? Des volcans, des insectes ?

ISABELLE.

Des hommes.

LE CONTRÔLEUR.

C’est très petit comme question. Vous vous plaisez à ces détails ? Où voyez-vous, d’ailleurs, un secret là-dedans ? Nous savons tous, dans les Poids et Mesures, ce que c’est que la mort, c’est un repos définitif. Se torturer à propos d’un repos définitif, c’est plutôt une inconséquence. Et qui vous dit que les morts aient ce secret ? S’ils savent ce qu’est la mort aussi bien que les vivants ce qu’est la vie, je les félicite, ils sont bien renseignés… Je reste.

ISABELLE.

Alors, que notre visiteur le dise devant vous ! Il y consentira peut-être !

LE SPECTRE.

Jamais. Je connais trop cette variété d’homme. Devant elle le secret le plus dense s’évapore et s’évente.

ISABELLE.

Il peut se boucher les oreilles.

LE CONTRÔLEUR.

Je regrette. Je ne peux justement pas. Mes doigts, même joints, ne sont pas suffisamment étanches. Si mes oreilles se fermaient par une membrane naturelle, comme mes yeux, oui. Mais ce n’est pas le cas…

LE SPECTRE.

Tel est l’être en ciment armé, avec lequel le destin est obligé de faire des ombres !

LE CONTRÔLEUR.

Rassurez-vous. Si j’ai une certitude, c’est au contraire celle de faire, quand mon tour sera venu, une ombre parfaite de contrôleur…

LE SPECTRE.

Vraiment ?

LE CONTRÔLEUR.

Et d’être, comme dans mes changements de poste, indispensable au bout de quelques jours à mes nouveaux collègues.

LE SPECTRE.

On peut savoir pourquoi ?

LE CONTRÔLEUR.

Parce que j’aurai été consciencieux. Parce que les morts exigent seulement de nous de n’être rejoints qu’après une vie consciencieuse. C’est de cela qu’ils nous demandent compte. — Comment, disent-ils, tu as eu une guerre magnifique, et tu n’en as pas épuisé les tourments et les joies, tu as eu une Exposition coloniale, et tu as négligé de visiter Angkor, et de t’asseoir sur le bassin d’eau de la Guadeloupe ?… Moi, je ne craindrai aucun reproche. Que de détours j’aurai faits sur ma route, pour aller, en hommage aux spectateurs invisibles, caresser un chat sur sa fenêtre, ou soulever le masque d’un enfant au carnaval. Et, ici même, j’aurai vu Isabelle chaque jour des trois années passées dans le bourg d’Isabelle. J’aurai une fois, à minuit, effacé à la gomme et gratté au canif de malhonnêtes graffiti tracés sur la pierre de sa porte ; j’aurai, un matin, à l’aube, remis d’aplomb le couvercle de son pot au lait et, un après-midi, poussé au fond de la boîte de la poste une lettre qu’elle y avait mal engagée ; j’aurai dans la plus minime mesure adouci autour d’elle la malignité du destin… J’aurai droit à la mort !

ISABELLE.

Cher monsieur Robert !

LE SPECTRE.

Tu dis, Isabelle ?

ISABELLE.

Je ne dis rien.

LE SPECTRE.

Pourquoi viens-tu de dire : cher monsieur Robert ?

ISABELLE.

Parce que je suis touchée par le dévouement de M. le Contrôleur. J’ai tort peut-être ?

LE SPECTRE.

Tu as raison, et je te remercie. J’allais commettre la plus grande des sottises. J’allais trahir pour une jeune fille. Par bonheur, elle a trahi avant moi !

ISABELLE.

Qu’ai-je trahi ?

LE SPECTRE.

Et toutes, elles seront toujours ainsi ! Et c’est là toute l’aventure des jeunes filles.

LE CONTRÔLEUR.

Pourquoi mêler les jeunes filles à cette histoire ?

LE SPECTRE.

Assises dans les prairies, leur ombrelle ouverte, mais à côté d’elles, accoudées aux barrières des passages à niveau et souhaitant la bienvenue au voyageur par un geste d’adieu, ou sous leur lampe derrière la fenêtre, avec une ombre pour la rue et une pour la chambre, égales aux fleurs en été, égales en hiver à la pensée qu’on a des fleurs, elles se disposent si habilement parmi la foule des hommes, la généreuse dans la famille des avares, l’indomptable parmi des parents aveulis, que les divinités du monde les prennent, non pour l’humanité dans son enfance, mais pour la suprême floraison, pour l’aboutissement de cette race dont les vrais produits sont les vieillards. Mais soudain…

LE CONTRÔLEUR.

C’est très simpliste.

LE SPECTRE.

Mais soudain l’homme arrive. Alors toutes elles le contemplent. Il a trouvé des recettes pour rehausser à leurs yeux sa dignité sur la terre. Il se tient debout sur les pattes de derrière, pour recevoir moins de pluie et accrocher des médailles sur sa poitrine. Elles frémissent devant lui d’une hypocrite admiration et d’une crainte que ne leur inspire même pas le tigre, dans l’ignorance où elles sont qu’à ce bipède seul, entre tous les carnivores, les dents s’effritent. Alors, c’en est fait. Toutes les parois de la réalité dans lesquelles transparaissaient, pour elles, mille filigranes et mille blasons deviennent opaques, et c’est fini.

LE CONTRÔLEUR.

C’est fini ? Si vous faites allusion au mariage, vous voulez dire que tout commence ?

LE SPECTRE.

Et le plaisir des nuits, et l’habitude du plaisir commence. Et la gourmandise commence. Et la jalousie.

LE CONTRÔLEUR.

Chère Isabelle !

LE SPECTRE.

Et la vengeance. Et l’indifférence commence. Sur la gorge des hommes, le seul collier perd son orient. Tout est fini.

ISABELLE.

Pourquoi cette cruauté ? Sauvez-moi du bonheur, si vous le jugez si méprisable !

LE SPECTRE.

Adieu, Isabelle. Ton contrôleur a raison. Ce qu’aiment les hommes, ce que tu aimes, ce n’est pas connaître, ce n’est pas savoir, c’est osciller entre deux vérités ou deux mensonges, entre Gap et Bressuire. Je te laisse sur l’escarpolette où la main de ton fiancé te balancera pour le plaisir de ses yeux entre tes deux idées de la mort, entre l’enfer d’ombres muettes et l’enfer bruissant, entre la poix et le néant. Je ne te dirai plus rien. Et même pas le nom de la fleur charmante et commune qui pique notre gazon, dont le parfum m’a reçu aux portes de la mort et dont je soufflerai le nom dans quinze ans aux oreilles de tes filles. Prends-la dans tes bras, Contrôleur ! Prends-la dans ce piège à loups que sont tes bras, et que plus jamais elle n’en échappe.

ISABELLE.

Si, une fois encore !

Elle se précipite vers le Spectre qui l’étreint et disparaît. Elle pâlit et défaille.

LE CONTRÔLEUR, appelant à l’aide.

Droguiste ! Droguiste !

SCÈNE CINQUIÈME

ISABELLE, évanouie. L’INSPECTEUR. LE CONTRÔLEUR.

LE CONTRÔLEUR.

Nous arrivons à temps. Elle respire !

L’INSPECTEUR.

La tête est tiède, les mains froides, les jambes glacées. Notre visiteur d’outre-tombe a eu la maladresse de l’entraîner d’abord par les pieds. C’est une chance.

ISABELLE.

Où suis-je ?

LE CONTRÔLEUR.

Dans mes bras… Ah ! Inspecteur, elle retombe à nouveau…

L’INSPECTEUR.

C’est que votre réponse est insuffisante, jeune homme. Le pays d’où revient Isabelle n’est pas l’évanouissement, mais la désincarnation peut-être, l’oubli suprême. Ce qu’elle réclame, ce sont des vérités universelles, et non des détails d’ordre particulier !

ISABELLE.

Où suis-je ?

L’INSPECTEUR.

Vous voyez ! Vous êtes sur la planète Terre, mon enfant, satellite du Soleil. Et si vous vous sentez tourner, comme votre regard l’indique, c’est vous qui avez raison, et nous tort, car elle tourne…

ISABELLE.

Qui suis-je ?

LE CONTRÔLEUR.

Vous êtes Isabelle !

L’INSPECTEUR.

Vous êtes un être humain femelle, mademoiselle, une des deux formes du développement de l’embryon humain. Et fort réussie…

ISABELLE.

Quel bruit !

LE CONTRÔLEUR.

C’est la fanfare qui répète…

L’INSPECTEUR.

Ce sont des vibrations d’onde, petite femelle humaine, qui agissent sur des parties différenciées de votre derme ou de votre endoderme, appelées sens… Voilà… Elle rosit. La science est encore le meilleur flacon de sels. Passez les atomes et les ions sous le nez d’une jeune institutrice évanouie, et elle renaît aussitôt.

LE CONTRÔLEUR.

Mais pas du tout ! La voilà morte à nouveau ! Droguiste ! Au secours !

SCÈNE SIXIÈME

LES MÊMES. LE DROGUISTE,
suivi d’une foule curieuse.

LE DROGUISTE.

Me voilà, et rassurez-vous : j’apporte le remède.

MONSIEUR ADRIEN.

On a vu des flammes. C’est un incendie ?

LE DROGUISTE.

Vous arrivez à point, monsieur Adrien. Asseyez-vous, à cette table.

LE PÈRE TELLIER.

Nous l’emportons à l’air ? Elle est asphyxiée ?

LE DROGUISTE.

Laissez-la, et asseyez-vous. Voici des cartes. Dès que je vous l’ordonnerai, jouez la manille. La manille perlée.

LES FILLETTES.

Elle vit encore, monsieur le Droguiste ? Elle vit encore ?

L’INSPECTEUR.

Veuillez sortir, mesdemoiselles.

LE DROGUISTE.

Au contraire. Qu’elles entrent ! Nous ne serons jamais trop pour mon expérience. Et qu’elles récitent leurs leçons à mon signal !

L’INSPECTEUR.

Vous êtes fou, Droguiste ! On dirait que vous placez une chorale !

ARMANDE.

Elle est carbonisée, paraît-il ?

LE CONTRÔLEUR.

Évanouie seulement.

ARMANDE.

Vous faut-il des sangsues ?

LE DROGUISTE.

Pas de sangsues, mesdemoiselles Mangebois. Entrez avec votre sœur, et bavardez à mon commandement.

ARMANDE.

Bavarder ? Nous bavardons ?

LÉONIDE.

Offre donc nos sangsues. N’oublie pas que la grise est fiévreuse.

ARMANDE.

Il les refuse. C’est nous qu’il veut.

LE DROGUISTE.

Parfait ! Bon début !

L’INSPECTEUR.

Allez-vous nous expliquer cette conduite, Droguiste ?

LE DROGUISTE.

Est-il vraiment nécessaire que je m’explique, Inspecteur ? Mlle Isabelle n’est ni une baigneuse noyée, ni une alpiniste gelée. Elle est tombée, par crime ou par mégarde, dans une anesthésie dont vous devinez comme moi le principe. Le seul massage, la seule circulation artificielle que nous puissions pratiquer dans ce cas, c’est de rapprocher d’aussi près que possible de sa conscience endormie le bruit de sa vie habituelle. Il ne s’agit pas de la ramener à elle, mais de la ramener à nous. Essayons. Vous y êtes, tous ? Vous avez compris ?

L’INSPECTEUR.

Non, Droguiste.

LE MAIRE.

En effet, vous n’êtes pas clair.

MONSIEUR ADRIEN.

Tu as compris, toi, Tellier ?

LE PÈRE TELLIER.

Moi, jamais.

LÉONIDE.

Que dit le Droguiste ?

ARMANDE.

Qu’on va lire le dictionnaire pour y trouver un mot qui réveille Isabelle.

LES FILLETTES.

Pas du tout ! Elle n’a pas compris !

LE MAIRE.

Tu as compris, toi, Luce ?

LES FILLETTES.

Nous avons toutes compris.

VIOLA.

C’est tout simple. Il faut rendre la vie, autour de Mlle Isabelle, plus forte que la mort.

LUCE.

Monsieur le Droguiste veut condenser autour d’elle tous les bruits de la petite ville et tous ceux du printemps.

GILBERTE.

Comme un faisceau de rayons X.

DAISY.

Comme une symphonie.

IRÈNE.

Et quand ce sera parfait, quand cette musique…

LUCE.

Quand cette chaleur l’auront à nouveau pénétrée…

DAISY.

Un simple mot, un simple bruit l’atteindra au cœur…

VIOLA.

Et le cœur repartira !

LE DROGUISTE.

Bravo, mes enfants ! Je pense que vous y êtes tous, maintenant ? monsieur le Maire, allez donc dehors vous charger des sons, s’il vous plaît.

LE MAIRE.

Le maréchal-ferrant ? les battoirs ?

LE DROGUISTE.

Ou un piston dans le lointain. Et vous, monsieur l’Inspecteur, prononcez à intervalles espacés quelques-uns de ces termes abstraits si courants dans votre langage.

L’INSPECTEUR.

Je n’emploie en mots abstraits que ceux-là seuls qu’exigent la Justice et la Vérité.

LE DROGUISTE.

Très bien… Très bien…

LE CONTRÔLEUR.

Je vous aime, Isabelle.

L’INSPECTEUR.

Et la Démocratie.

LE DROGUISTE.

Le « je vous aime » est un peu faible, le « démocratie » un peu fort. Allons-y. Une seconde de silence d’abord. Un… deux… trois…

Les manilleurs se mettent à jouer vraiment, les femmes à chuchoter. L’Inspecteur monologue. Au lieu des bruits factices, le bruit de la vie même. Une trompe d’auto. Un passant qui siffle, ce n’est qu’un rêve, un joli rêve. La philharmonique qui répète, un serin qui chante. Isabelle peu à peu frémit.

FUGUE DU CHŒUR PROVINCIAL

LE DROGUISTE : Un, deux, trois !

LES FILLETTES : La Vienne grossie de la Creuse.

ADRIEN : Père Tellier, cœur !

LES FILLETTES : Le Cher grossi de l’Auron.

LE PÈRE TELLIER : Qui en est malade en meurt.

LES FILLETTES : L’Allier grossi de la Sioule.

L’INSPECTEUR : Laborieuses populations… mares stagnantes.

LES FILLETTES : La Vienne grossie de la Creuse.

ARMANDE : Il y a dégraisseur et il y a teinturier.

LE CONTRÔLEUR : Je vous aime.

LES FILLETTES : Le Cher grossi…

ADRIEN : La dame de pique.

LES FILLETTES : … de l’Auron…

LE PÈRE TELLIER : Elle est bonne…

LES FILLETTES : L’Allier grossi…

LE PÈRE TELLIER : … et à poil.

LES FILLETTES : … de la Sioule. La Vienne grossie…

L’INSPECTEUR : mares stagnantes…

ES FILLETTES : … de la Creuse. Le Cher grossi…

L’INSPECTEUR : mentalité…

LES FILLETTES : … de l’Auron.

LÉONIDE : La margarine n’a jamais été du beurre…

ADRIEN : Deux byrrh citron !

ARMANDE : C’est une femme qu’il a trouvée dans le ruisseau.

LE CONTRÔLEUR : Je vous adore.

LES FILLETTES : La Vienne…

 

Cependant le Droguiste dirige de sa baguette le chœur qui s’enfle ou s’assourdit à son gré.

LE DROGUISTE.

Et voici qu’approche le dénouement de ce nouvel épisode de Faust et de Marguerite. Le chœur des Séraphins évidemment nous manque, mais la rumeur des manilleurs, des Mangebois et des enfants, c’est là aujourd’hui le chœur qui, dans sa curiosité, son indifférence, supplie pour elle, et je ne le crois pas moins puissant.

Pendant que le DROGUISTE récite.

LE CHŒUR. (pianissimo)

LES FILLETTES : Le Cher grossi de l’Auron.

ARMANDE : On devient cuisinier mais on naît rôtisseur.

LES FILLETTES : L’Allier grossi de la Sioule.

L’INSPECTEUR : Mentalité… lotissements salubres.

 

Le Droguiste fait signe d’amplifier.

LE CHŒUR. (forte)

LES FILLETTES : Le Cher grossi de l’Auron.

ADRIEN : Père Tellier, cœur !

LES FILLETTES : L’Allier grossi de la Sioule.

LE PÈRE TELLIER : Qui en est malade en meurt.

L’INSPECTEUR : Superstition… freudisme…

ARMANDE : C’est comme ma cape.

LES FILLETTES : La Vienne grossie de la Creuse.

ARMANDE : Je vais la doubler en velours !

 

LÉONIDE.

Ah non, par exemple !

ISABELLE, frémissant.

Ah, non, par exemple !

TOUS.

Comment ? Qu’y a-t-il ? Elle a parlé ?

LE DROGUISTE.

Je n’attendais pas moins du mot « velours ». C’est cela, mademoiselle Armande, parlez comme à votre sœur. Une couche de silence nous sépare aussi d’Isabelle.

LE CHŒUR :

LES FILLETTES : Le Cher grossi de l’Auron.

ADRIEN : La dame de pique.

L’INSPECTEUR : laborieuses populations.

LES FILLETTES : L’Allier grossi de la Sioule.

ARMANDE : Je pensais du velours de soie.

 

ISABELLE, se réveillant peu à peu.

Pour doubler la vie, du velours de soie… pour doubler la mort… Mais qu’est-ce que je dis ?

L’INSPECTEUR.

Pauvre fille !

LÉONIDE.

Et pourquoi ne prendrais-je pas du crêpe de Chine ?

ISABELLE.

Et pourquoi ne prendriez-vous pas du crêpe de Chine ? Le magasin est encore ouvert, la philharmonique répète… Ah ! vous êtes là, cher monsieur Robert… Votre main !

L’INSPECTEUR.

Elle est perdue !

LE DROGUISTE.

Elle est sauvée !

LÉONIDE.

Que disent ces messieurs ?

ARMANDE.

Que Mlle Isabelle est perdue et sauvée.

LÉONIDE.

Elle a bien fait tout ce qu’il fallait pour cela !

LE MAIRE, apparaissant avec Viola.

Monsieur l’Inspecteur ! Monsieur l’Inspecteur ! La loterie !

L’INSPECTEUR.

Qu’est-ce qu’elle a, votre loterie ?

LE MAIRE.

Elle est tirée.

L’INSPECTEUR.

Pourquoi cette émotion ? Le scandale continue ?

LE MAIRE.

Au contraire, tout est redevenu normal, au moment où nous commencions à désespérer. Parle, Viola, je suis hors d’haleine.

L’INSPECTEUR.

Normal ? Qui a gagné la motocyclette ?

VIOLA.

Le cul-de-jatte de l’orphelinat.

L’INSPECTEUR.

Et le gros lot en espèces ?

VIOLA.

Monsieur Dumas le millionnaire.

L’INSPECTEUR.

Victoire, messieurs, victoire ! Nos peines n’ont pas été inutiles. Notre joie est grande, chers concitoyens, à constater que, dans une ville où les notions humaines étaient en désaccord, il a suffi de notre présence pour réduire les imaginations les plus diverses par ce commun diviseur qu’est la démocratie éclairée. Permettez-moi de prendre congé de vous. L’épisode Isabelle est clos. L’épisode Luce ne surviendra que dans trois ou quatre ans. Je peux filer sur Saint-Yrieix où l’on me signale un veilleur de nuit somnambule, le pire somnambulisme, puisque, en raison des fonctions du malade, il s’exerce en plein jour, et parmi des gens éveillés. Adieu, monsieur le Maire. Je vous rends un district en ordre. L’argent y va de nouveau aux riches, le bonheur aux heureux, la femme au séducteur. Notre mission chez vous, mes chers concitoyens, est terminée.

LE MAIRE.

Et guérie l’âme d’Isabelle !

ARMANDE.

Et couronné comme il se doit le lyrisme des fonctionnaires !

LE DROGUISTE.

Et fini l’intermède !

 

RIDEAU


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

http://www.ebooks-bnr.com/

en juillet 2015.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’édition, aux corrections, aux conversions et à la publication de ce livre numérique : Isabelle, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Giraudoux, Jean, Intermezzo comédie en trois actes, Paris, Grasset, 1933. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. L’illustration de première page reprend le détail d’un tableau de Félix Vallotton, Le Ballon, huile sur carton collé sur bois, 1899 (Musée d’Orsay, Paris).

— Dispositions :

Ce livre numérique – basé sur un texte libre de droit – est à votre disposition. Vous pouvez l’utiliser librement, sans le modifier, mais vous ne pouvez en utiliser la partie d’édition spécifique (notes de la BNR, présentation éditeur, photos et maquettes, etc.) à des fins commerciales et professionnelles sans l’autorisation des Bourlapapey. Merci d’en indiquer la source en cas de reproduction. Tout lien vers notre site est bienvenu…

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