Jean Giraudoux

LA FRANCE SENTIMENTALE

1932

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Table des matières

 

JE PRÉSENTE BELLITA.. 3

VISITE CHEZ LE PRINCE. 34

HÉLÈNE ET TOUGLAS OU LES JOIES DE PARIS. 57

LE SIGNE. 78

MIRAGE DE BESSINES. 88

PALAIS DE GLACE. 108

FRANÇAIS AMOUREUX AUX JEUX OLYMPIQUES. 119

ATTENTE DEVANT LE PALAIS-BOURBON.. 124

LE COUVENT DE BELLA.. 128

FONTRANGES AU NIAGARA.. 138

SÉRÉNADE 1913. 148

Ce livre numérique. 160

 

JE PRÉSENTE BELLITA

Vers la fin de septembre, les journaux annoncèrent que le pape était particulièrement bien portant, qu’il semblait la santé même, qu’il s’était remis à lire saint Thomas dans une édition à fins caractères, que les pèlerins avaient été frappés du contraste entre ses joues roses et sa robe blanche. Je devinai qu’il était malade. Quelques jours avant la mort de Benoît XV, nos évêques avaient été frappés également par son œil alerte, sa bonne mine, bref, comme avait dit Gasparri, sa bonne tenue terrestre. Il avait bu devant eux un doigt de Jurançon, d’une bouteille offerte par l’évêque de Bayonne, qui la tenait lui-même de Bolo pacha, juste un doigt, mais Henri IV à sa naissance n’avait pas bu davantage. Son teint, en particulier, était signalé vif… Le rose et le vif sont les couleurs de la mort pour les papes… Le pape allait très mal… Je voulus en avoir le cœur net et rendis visite à mon ami Pierre Gilbertain. C’est lui qui était rose, c’est lui qu’un surcroît de vie animait. Cette intempérance d’amour et d’amitié, cette liberté de pensée et de gestes dont il était possédé dans les rares intervalles où la chrétienté était sans chef, où chaque chrétien redevenait la pierre fondamentale de l’Église, pouvait s’appeler Pierre, où son prénom d’habitude incolore redevenait en lui son vrai noyau, il en était déjà envahi. Il m’embrassa. Il m’offrit du Chianti. Le pape était perdu !

C’était presque la première fois que j’avais Gilbertain à mon niveau. Au lycée, pendant les récréations où je le rejoignais, nos classes respectives finies, je le trouvais toujours perché sur la fourche d’un arbre. On n’attrapait pas Gilbertain, on le dénichait. Sa modestie, qui ne lui permettait pas de s’élever en pensée au-dessus du commun avait traduit physiquement son goût de l’élévation. Nous le trouvions installé commodément au faîte des grilles, à mi-hauteur des murs, vivant dans les pays les plus fermes une existence sur pilotis. À la Sorbonne, à l’école de Rome, je ne l’avais aperçu que travaillant dans les bibliothèques au dernier rayon des échelles, allant de Bembo à Machiavel par les corniches, dédaignant de descendre pour cette tâche sans mortier. J’avais l’habitude de lui parler de bas en haut, d’autant plus qu’il était d’une classe supérieure à la mienne, et que tous mes héros, toutes mes héroïnes, ma Bérénice, mon Pascal, étaient pour l’éternité d’un an plus jeunes et plus petits que les siens. Nous ignorions presque sa vraie stature, nous le trouvions toujours plus grand ou plus petit que nous ne l’imaginions. Aujourd’hui, en le voyant juste de ma taille, en serrant ses mains par un geste horizontal, il me semblait que c’était par un effort d’amitié qu’il avait adopté mon niveau. Il est particulièrement agréable en France, parce que cela y est si rare, d’avoir un ami qui pèse votre poids, qui respire l’air à votre hauteur, et d’éprouver cette joie d’égalité humaine que donnent seulement en ce monde des yeux et des regards situés au même plan. Il avait gardé aussi comme moi sa souplesse d’enfance. À travers les morts de pape, les disputes avec Rome, les flirts avec l’orthodoxie, il avait continué, comme moi dans la guerre, dans le journalisme, dans l’amour, à passer chaque soir sa jambe autour de son cou et à toucher son oreille droite de son bras enroulé autour de la tête. Un avenir de beau vieillard nous souriait à tous deux, dès la trentaine…

L’affection nous poussa à choisir, – pour la première fois –, deux sièges jumeaux.

— C’est exact, me dit-il… Le pauvre pape ne va pas. On me téléphone à chaque heure.

Le comte Vanelli, qui tenait les renseignements du second médecin lui-même, les téléphonait à un cousin de Turin, qui les téléphonait à Lyon, à un abbé gallican, par lequel Gilbertain était averti. La vérité, comme Napoléon, passait par le Mont-Cenis, cependant que les câbles de la Croix et de l’Écho de Paris, venus par Nice, se gonflaient de communiqués heureux et tous menteurs : — Le pape avait reçu son tailleur… Le pape apprenait l’esperanto… Pour quel vêtement, ô saint Père, pour quel dialogue… ! Quels câblogrammes optimistes n’eussent pas reçus de Jérusalem, l’après-midi de la Passion, la Croix et l’Écho de Paris : — Le Christ a obtenu une superbe couronne… — Le Christ a bu avec satisfaction, par un moyen nouveau, une espèce de Chianti… — Le Christ maintenant en croix (oui, c. r.  o.  i. x, justement comme le titre de notre journal), les bras horizontaux et pas du tout verticaux comme certains confrères le disent calomnieusement, est souriant, tout rose… Le mauvais larron a pour lui tant d’égards que beaucoup le confondent avec le bon larron… — Excellente tenue d’Hérode… etc… etc… Le pape allait mourir !

— Qu’a-t-il ?

Gilbertain devint triste. Le pape mourait d’une maladie terrible, maladie dont le père de Gilbertain était mort voilà deux ans. Gilbertain était préparé à tout, sauf à cette ressemblance finale. Le fait que ce pape médiocre, pour mourir, lui aussi, se faisait homme, qu’il était venu chercher dans la famille de Gilbertain des pâleurs, des soupirs, des cris que l’on n’avait pas encore eu le temps depuis la mort du père de ranger parmi les souvenirs ou de redonner à la république des mourants, qu’il se contentait, pour son agonie, de traduire par à peu près en italien les plaintes du père Gilbertain, et en latin, mot à mot, ses réflexions stoïques, que cette mort n’était que le spectacle amplifié de l’autre mort, que le pape avait le même teint cireux et qu’il avait fallu lui mettre du chrême rouge sur les joues, pour la réception des évêques américains venus lui imposer la T.S.F., – tout comme au père Gilbertain quand les Duranoud qu’il détestait étaient venus le voir on avait mis du rouge, qu’on avait également hésité à enlever pour le moment suprême, car il fallait frotter trop fort –, tout cela donnait une sainteté rétrospective à la mort de Jules Gilbertain, à la mort du pape un caractère d’humanité que la plupart des morts de pape ont perdu depuis dix-neuf cent trente ans, depuis que les humains se chargent de mourir eux-mêmes. Nos frères sont ceux qui mangent notre pain, souffrent nos souffrances ; la fraternité est une affaire de boulanger et de teinture d’iode. Nos pères sont ceux qui meurent de la même mort. Les téléphones de Rome apportaient à Pierre un texte, un récit, un appel tellement semblables aux messages émis par les téléphones de Clermont-Ferrand, sa ville familiale, voilà deux ans, qu’il avait presque l’impression de devoir faire sa valise et partir. La morphine seule avait soulagé son père… Pourvu que l’on n’hésitât point à insensibiliser le pape, auquel ne pouvait que profiter, au moment de comparaître devant celui dont il avait été le peu habile régisseur, une certaine confusion dans l’explication et les idées… Mais c’était douteux… Gilbertain se rappelait avoir vu les médecins refuser l’opium et l’insensibilité comme un plaisir coupable au pauvre cardinal Rampolla, et l’entretenir douloureux jusqu’au dernier moment, pour un Dieu qui exigeait voir les cardinaux se débattre dans cette aventure, comme nous les écrevisses. Il redoutait par contre qu’on insensibilisât son âme, qu’on lui cachât les menées du Concile déjà proche. L’intrigue entre le primat des Gaules et l’Action Française, la rupture imminente avec Prague à propos de Jean Huss, tout cela lui était caché. C’était un ignorant qui allait dans quelques jours là-haut faire son rapport sur les événements de la terre. On n’avait rien caché au père Gilbertain de ce qui arrivait au poulailler, à l’étable. Il était mort juste après la lecture d’une lettre de son cousin Stéphane, l’administrateur, qui décrivait sa visite, à Tahiti, du bateau d’Alain Gerbault. Il avait appris tout ce qui concerne la navigation à voiles en Polynésie, et était mort… Pour le pape, on lui disait que tout allait bien dans la chrétienté, on lui réservait huit jours de tranquillité heureuse, une espèce de semaine de paradis ici-bas, à croire qu’aucun de ses médecins et de ses coadjuteurs ne croyait au vrai paradis. Il mourait au sein de cette hérésie suprême. Gilbertain eût été, au contraire, soulagé à la fois de lui démontrer que son pontificat n’avait été qu’une suite d’erreurs, de lâchetés, de brutalités, et en même temps de faire cesser ses bourdonnements d’oreilles… En fait, ce qui manquait le plus au pape, en ce moment, c’était un fils. Mais pourquoi cette expérience terrible qu’on acquiert au chevet de son père ne peut-elle plus jamais servir ?

Gilbertain, quoique tout jeune, était directeur des cultes au Ministère de l’intérieur. Ils étaient deux seuls directeurs, dans toute l’administration française, qui eussent à la fois du génie dans la direction, et de la compétence. L’autre était le vicomte de Vitranolles, directeur des haras. Devant les âmes et les chevaux, le régime démocratique avait douté de soi et délégué son omniscience à des sages et à des experts. À vrai dire, le vicomte de Vitranolles lui convenait mieux que Gilbertain. Dans son haras tenu comme un musée, avec des inscriptions au-dessus de chaque objet et chaque box, mais musée autrement prolifique que le Louvre et Cluny, Vitranolles, parmi ses écuyers audacieux et calmes, ses valets stylés et vêtus à la française, ses barrières ripolinées, ses étalons luisants qui procréaient pour la daumont du Président dans le décor Louis XIV, possédait toutes les qualités royales que les ministres d’aujourd’hui estiment à tort populaires. Il saupoudrait à leur insu les dames en visite d’une poudre qui agitait sur leur passage jusqu’au moins doué de ses pensionnaires, accumulait les plaisanteries douteuses sur la première syllabe de son titre et de son nom, et s’oubliait au dîner à dessein juste une seconde avant que sautât le bouchon de champagne. De tels actes semblaient à nos députés les hommages à quelque fête laïque, au 14 juillet, à eux-mêmes, alors qu’ils l’étaient au Grand Dauphin. La précision et la vigueur de ses appréciations ne laissait pas non plus de les impressionner. Eux, en qui remuaient sans arrêt Bouvard et Pécuchet, qui tentaient perpétuellement dans la politique des accouplements contre nature, prenaient d’une inspection dans les haras de Vitranolles une leçon de déterminisme absolu, et lui en étaient obligés. Ici le percheron ne transigeait pas avec le tarbais, comme au Sénat, ni le pur sang avec le bouc, comme à la Chambre. Ils savaient gré à Vitranolles de cette inflexibilité de caractère, que confirmaient agréablement, dans le repas qui suivait, les unions aussi fatales, admirablement réussies d’ailleurs, des plats et des breuvages. Mais Gilbertain les laissait plus inquiets.

Gilbertain ne se croyait pas de mission divine. Il n’avait pas non plus le goût de la domination. Il était encore moins un ami des âmes ou un apôtre. Cet homme qui vivait dans un état voisin de la sainteté n’avait jamais eu, comme modèles, que des laïques, et surtout des laïques fonctionnaires de l’État, Colbert et Waldeck-Rousseau. Dans ses rapports avec les congrégations, il préférait le plus souvent avoir affaire à l’économe plutôt qu’au père visité par des extases. S’il visitait une Chartreuse, c’était le chemin le moins marqué dans les dalles qu’il suivait, celui qui menait au bureau du prieur et non à la chapelle, il décourageait les guides de Lourdes, en n’écoutant pas leurs descriptions des miracles de la veille et en les pressant d’expliquer le mouvement et l’horaire des pèlerinages. Des amis s’amusèrent à le mettre en présence d’un voyant. C’était un valet de chambre guéri d’une maladie mortelle par saint François, qui lui apparaissait dès qu’il s’étendait. Gilbertain resta debout et ne proposa pas de siège à l’autre, et encore moins de divan, tant il avait peur d’assister à une de ces scènes qui le concernaient si peu et choquaient sa pudeur de chrétien. Il faisait beau. Gilbertain parla du printemps, du ciel, mais en tant que ciel laïque, au croyant déconcerté et qui ne voyait rien d’ailleurs de ces miracles saisonniers. Ses amis, qui le lui avaient montré comme on montre un tableau découvert dans un grenier à un expert étaient déçus… Mais Gilbertain ne contestait rien, ne déniait pas, même dans ce cas, la signature de Dieu. Il ne niait pas les miracles. Les miracles sont l’ordinaire de la religion, mais ils sont l’ordinaire de toute religion, et il ne goûtait la catholique que dans ce qu’elle avait d’original. Elle lui semblait trop élevée au-dessus du sol pour pouvoir subsister intacte, comme ses cathédrales, sans une armée d’architectes intègres, sans une cohorte de ces administrateurs qui vivent naturellement à la hauteur des corniches et des combles, sans des fonctionnaires idéaux. C’est aux fonctionnaires de l’Église que Gilbertain réservait ses haines et ses louanges.

Il lui avait fallu plusieurs années pour arriver à trouver sa vraie mission, pour isoler et définir ce sentiment d’amertume et d’injustice qu’il ressentait dans toute cérémonie et devant tout spectacle religieux. Il s’était cru pessimiste : mais dès qu’il passait d’un spectacle chrétien à un spectacle laïque, sa gaieté revenait entière. Il s’était cru hanté, damné : mais il avait dû bientôt reconnaître lui-même que tout en lui était santé et raison. Il avait peu de rêves, il n’avait pas l’admiration de sa jeunesse, et, au contraire de ses contemporains qui rejetaient entre leurs cinq et leurs dix ans, dans ce lustre d’inconscience et de noblesse, tous les sentiments trop honnêtes ou trop naturels que n’accueillait plus leur vie gâtée, il ne traitait son enfance que comme un enfant. Il était la négation de Freud et de toute la littérature moderne. Autour des points où d’autres avant lui avaient fait le point humain définitif, – je pense donc je suis, le spectacle d’une nuit étoilée prouve un créateur –, il n’essayait jamais de discuter ces préceptes indéniables, non de la sagesse populaire mais de la sagesse géniale. Il s’était cru touché par l’hérésie, il avait cru que ce qui lui donnait, au centre de Notre-Dame ou de Saint-Pierre, cette impression d’injustice, c’était la cruauté de l’Église envers tous ceux qui se sont écartés tant soit peu, par amour ou par sacrifice, de ses dogmes. Il passa une année à rechercher et à fréquenter les derniers jansénistes, les derniers adeptes de Mme Guyon, mais il ne trouva chez ceux qu’il ne demandait qu’à croire, les bourgeons de la foi, que sécheresse, prétention et artifice. Même à Port-Royal il avait eu le sentiment d’avoir à se courber pour loger dans ce lieu immense, et, à Genève, à Marburg, il avait bien dû convenir que si rien n’est beau et sincère comme le profil d’un schismatique, rien n’est faux et orgueilleux comme sa face… Il s’était cru trop citoyen de son pays, trop petitement nationaliste ; mais après quelques années d’études et de voyages impartiaux, il était reconnaissant à la France d’avoir épuré la religion, d’en avoir retiré, comme elle le retirait aux races qui s’étaient mêlées à la race française, ce goût sui generis, si difficile à porter chez les chrétiens américains ou chez les Italiens eux-mêmes. Pays des agneaux sans suint, du langage sans hoquet, des Arméniens sans odeur, la France avait fait de la religion un levain de liberté, de poésie, d’esprit critique. La religion n’était en France un instrument de domination que sur soi-même. Là seulement elle n’était que civilisation, que perfection. Ce n’était pas par une rencontre fortuite que tous les vins de messe du monde entier se récoltaient dans le district qui avait vu naître Montesquieu et Montaigne, et que dans toutes les consécrations le même soleil qui avait attiédi de la tiédeur la plus humaine ces deux têtes, traversait le gosier du prêtre. Là, seulement, au lieu de le réduire, la religion amenait l’homme à une espèce d’aise terrestre, et, croyance suprême, au scepticisme vis-à-vis du doute. Chaque dimanche matin, lorsque Gilbertain ouvrait la fenêtre de la petite maison de campagne où il allait coucher le samedi chez son beau-frère, il rougissait d’avoir pu imaginer le moindre conflit entre la notion France et la notion Église. Il n’était encore que six heures, mais déjà, dans toute la plaine de Luzarches, les clochers pointaient leur paratonnerre dans le soleil, flèches moins destinées dans cette brume matinale à les protéger du feu céleste qu’à l’attirer, et qu’à s’attirer de Rome un radio de sagesse et d’honneur. Les villages s’éveillaient lentement et noblement. Jusqu’au rythme du lait et du pain par la gloire dominicale était ralenti. Sur les espaces retreints réservés par les hommes au repos et au plaisir, routes et places publiques, gens et voitures se pressaient, tandis que les champs restaient vides, permettant aux alouettes de monter enfin se placer devant le premier rayon selon la loi des alouettes et non celles des laboureurs, et offrant pour leur dimanche la solitude aux arbres et au froment. Gilbertain regardait avec délices la religion prendre le moule de cette belle province. Toutes les collines, les forêts étagées, les grands peupliers, les dolmens, étaient en observation devant les bourgs et les villes, et semblaient beaucoup attendre de cette réunion des hommes et des femmes aux environs des églises. Tous les champs dans leur mutisme, miracle hebdomadaire, tous les chemins dans leur vacarme jouaient leur part dans la cérémonie, et l’espérance de la nature était à ce point exprimée mais à ce point discrète qu’elle égalait en qualité l’espérance humaine. La foi était dans ce district d’une densité parfaite, elle n’étreignait pas, elle ne pesait pas ! Elle déclinait toute prétention, le souci divin était seulement l’habit dominical du souci terrestre quotidien. La vertu humaine était si vive dans les habitants de cette contrée que les animaux ne contenaient plus que leur sainteté animale et paraissaient être tués à juste titre par les membres du Nemrod-Parmain, ou par ce rentier de l’Isle-Adam que dénonçait son flocon de fumée, car il s’obstinait à user de la poudre non pyroxilée… Malgré le fameux plan encore orgueilleux et seul visible de la chrétienté ancienne, abbaye de Thirlemont, aujourd’hui aux Rothschild, couvent de Pont-l’Abbé, aujourd’hui à l’institut, prieuré de Thibaut, aujourd’hui loué aux danseurs russes, l’œil du spectateur le moins averti voyait que ces énormes monuments solitaires étaient sans vie, que les vraies sources de foi étaient au centre de chaque bourg, près de la mairie et de l’école. Tel était ce pays maintenu raisonnable et fidèle par la façon dont les fonctionnaires l’avaient administré depuis mille ans, non pas en l’asservissant par la force ou le prodige, mais en graduant sagement ce qu’il pouvait porter par siècle en impôts, en croyance et en adoration… Suger, Sully, Colbert, c’étaient eux qui avaient créé ces beaux bouquets d’arbres, ce soleil, cette gaieté inoffensive et pourtant proche de la sérénité. La forme de ce dimanche sans contrainte et sans fastes prouvait, comme la forme même de sa maison révèle un homme, la vertu inégalable de cette foi. Du moins Gilbertain le croyait. Pris d’amour pour ces grands hommes d’État dont le but était de rendre des âmes individuelles et non des masses indistinctes à ce Dieu qui donna à la vie l’homme isolé, tirant de Waldeck-Rousseau ou de Pie VII ces illuminations que ses confrères devaient à saint Augustin ou à sainte Thérèse, ayant ses recueillements sur les préfaces de droit canon, ses rêveries sur l’Atlas de la chrétienté, ses silences sur les décrets du Conseil d’État, il fut amené à comparer les fonctionnaires de l’État et les fonctionnaires de l’Église. Et un jour il comprit le malaise qui attristait sa vie : les fonctionnaires de l’État faisaient leur devoir envers les citoyens, les fonctionnaires de l’Église ne faisaient pas le leur envers les chrétiens… De cette constatation sa mission était née, et c’est pour cela aussi qu’à chaque mort de pape je le retrouvais frissonnant de l’espoir que le conclave donnerait enfin au grand royaume un régisseur et non un roi.

Le téléphone ne sonnait plus. Peut-être à cause de l’orage qui venait d’éclater, si violent qu’il nous avait attirés tous deux à la fenêtre. Des nuages se précipitaient droit vers la jeune lune. Nés de l’occident comme elle, ils la recouvraient de leur ouate, bientôt ruisselants de lumière, bientôt consumés. Les arbres remuaient frénétiquement, tirés sur leurs racines. Les oiseaux, qu’ils ne rassuraient plus, se réfugiaient sur ce qu’ont construit les hommes, les églises, les murs. Zéphirs et autans se heurtaient aux carrefours en véritables catastrophes. Les feuilles qui volaient étaient vertes, les branches qui cassaient étaient tendres et gonflées. C’était moins un ravage qu’un élan ; c’était un hiver fleuri. Un vent plus puissant que les autres soufflait d’un coup tous les becs de gaz et du fond de la terre résonnait un tonnerre sourd. Gilbertain regardait sans humeur cette vague de paganisme balayer nuit et gazons. Les gambades de la nature lui plaisaient. Ce n’est pas qu’il la considérât comme irresponsable, mais il la voyait toute jeune. Dès son enfance il avait traité sa planète en planète enfant. Il n’était jamais arrivé à prendre au sérieux, peut-être parce qu’il en avait eu le spectacle d’abord en Italie, ses prétendues colères, éruptions du Vésuve, crachats de l’Etna. Toute la tâche de la vie d’ailleurs devient si facile, si douce, si l’on se rend compte qu’on vit sur un astre à peine né, et, en fait, de cette trentaine d’années passées entre un Massif Central adolescent et les rives d’une Loire pucelle, Gilbertain gardait une fraîcheur d’ange. Il souriait donc paternellement devant cette terre que le Créateur dressait ainsi à la longe et effrayait de ses éclairs.

C’est alors que la porte s’ouvrit et que Bellita parut. La ligne téléphonique des mondaines entre Rome et Paris avait battu la ligne Vanelli-Gilbertain, l’association des femmes amoureuses était plus vite renseignée sur le pape que celle des conjurés. Enivrée de cet événement, avec l’élan et la docilité de ceux qui portent un message, fraîchement sortie de l’arche des robes et des voiles, elle se précipita vers nous.

— Le pape est mort, mon petit Gilbertain, le pape est mort !…

Mais je savais quelle autre raison poussait Bellita vers mon ami ; je pris congé.

Bellita était rentrée du Morvan à Paris la veille, dimanche deux octobre, comme pour une rentrée. Une légère lassitude de son destin individuel l’avait poussée à renoncer à son automobile, et à se donner au sort commun des voyageurs de l’express. La chance avait voulu qu’il n’y eût de place qu’en seconde, et elle se sentait vraiment entre deux eaux du monde. De la portière, elle voyait des paysages rendus enfin classiques ou banals par le nombre d’yeux qui les regardaient à la même seconde, avec vallons, forêts, usines et elle était émue par ces tableaux d’école. Autour du Creusot dont les fours étaient éteints, les ouvriers brûlaient les herbes mortes de leur petit jardin. Sur les collines qui dominaient la cité aujourd’hui sans haleine, c’était une multitude de petites fumées et l’agriculture embuait plus le ciel du Morvan en ce matin de fête que ne l’avait fait la guerre dans ses plus mauvais jours. Une grande offensive de calme et de bonheur se préparait chez la peuplade de l’acier et l’on pouvait pour la première fois aspirer la fumée du Creusot, aujourd’hui odorante. Pas d’autres nuages d’ailleurs entre le ciel et la terre. Les nouveaux labours s’ouvraient sur des sillons luisants, et il n’y avait guère pour ne pas refléter le soleil que ces routes auxquelles Bellita venait de renoncer. Prise de jour pour la première fois depuis bien des années entre deux rails, elle jouissait de ce manque de liberté, de cette prison, de cette menace de retard ou de mort commune à tous ces gens qui devaient, sous peine de désastre, être à Paris à cinq heures vingt-trois et non à cinq heures vingt-quatre. Des voisins mangeaient des œufs durs et du saucisson. Elle eut un soupçon de faim démocratique qui crût peu à peu et la poussa à gagner le wagon-restaurant, mais il n’y restait plus de place. Elle fut prise – elle ne se souvenait pas de l’avoir été auparavant – dans le courant de la grande faim humaine. Ses gestes furent dirigés pendant plus d’une heure en ce sens, comme ceux d’un sauvage ou d’un oiseau, elle dut combattre pour obtenir une orange, qu’elle éplucha et dévora car les ongles et les dents lui poussaient. La soif suivit bientôt ; elle accepta à boire d’un officier de tirailleurs, dans un quart de voyage qui avait dû servir pour les puits sahariens. C’était une eau qui sentait le vin à plein nez et aussi un peu le bouc, une eau d’outre, mais encore suffisamment fluide. Glissée dans cette caravane qui avançait à quatre-vingts à l’heure vers Paris, elle eut bientôt toutes les liaisons et les camaraderies des caravanes, consacrées d’ailleurs bientôt par une puce. Elle regrettait seulement d’apercevoir, toutes les fois où la route nationale venait en tangente à la voie, cet âne d’Antoine, son chauffeur, qui s’amusait à lutter de vitesse avec le train, s’efforçant, après l’avoir atteint, de ne pas le dépasser. Que la liberté individuelle paraît stupide, vue d’un express et d’une tribu ! Qu’elle paraît fatale, bornée ! Ces bonds auxquels Antoine se livrait pour son propre compte sur la route défoncée, ce gaspillage d’intelligence, de ruse, d’audace pour parvenir dans la ville du monde dont l’abord est le plus facile, elle en avait pitié… Le vent de l’express faisait tomber les feuilles les plus dorées. Renonçant à ses recettes personnelles pour entrer dans l’automne, Bellita se bornait à éprouver tout ce qu’il y a de plus général en fait de mélancolie, de plus confection en fait de tristesse, et alanguie, ignorant que sa présence signalée aux deux bouts du train par les équipes montantes et descendantes des dîneurs du wagon-restaurant, enlevait pour tous les autres à ce voyage la banalité qui l’enchantait, émue de la vieillesse d’une Beauce desséchée et vide, elle se donnait loyalement à l’extrême vieillesse de sa vingt-cinquième année.

L’officier, qui avait étanché la soif de Bellita, parlait de la difficulté de trouver des bonnes, même chez les enfants-trouvés berbères, les voisins aux œufs durs du prix des œufs frais. Mais Bellita se plaisait à leur conversation. Il y avait eu vraiment trop d’originaux dans ce château du Morvan. Cette aversion qu’elle ressentait aujourd’hui pour la liberté, elle ne l’éprouvait pas moins vive vis-à-vis de ce peintre, de ce littérateur, de ce collectionneur avec qui elle avait dû vivre un mois : vis-à-vis de l’originalité. Mon Dieu, combien pénible doit être la vie quand on ne peut peindre que des négresses étendues et accroupies, et qu’on doit trouver dans la seule couleur noire, avec parfois il est vrai une touche de rouge, les variations qui s’obtiennent d’habitude entre le violet et le blanc, quand on ne peut aimer les femmes que dans leurs chaussures et qu’on collectionne les clefs pour cellier de l’époque Louis XI. Antiquités, et antiquité, au singulier et au pluriel, Bellita en était fatiguée. Elle se sentait pour une fois à jour dans la vie, dans le siècle, et elle éprouva une volupté à trouver dans son sac, qu’elle ouvrait, sa clef système Yale pour son bureau et non la clef de la cage du cardinal de la Balue. Ce goût de la vie, qu’elle avait si heureux et si vif, elle l’alimentait aujourd’hui par les faubourgs d’Auxerre plus que par ses églises, et elle était reconnaissante à des vaches, dont la tenue n’avait pas changé depuis la création, de leur couleur et de leur regard modernes. Elle s’irritait aussi de ce portrait que ses hôtes avaient commandé d’elle à Vernouillé, l’homme de lettres, qu’on invitait et payait pour avoir une description de soi-même, comme un portraitiste. Il demandait trois jours d’études, vous observait un jour de face, un jour de dos, un jour de profil, et vous suivait partout sans comprendre – en vrai psychologue – si vous vous leviez pour aller retrouver Guiches ou pour vous laver les mains. Il n’avait rien compris à Bellita ; sa première phrase entassait déjà les erreurs : « son teint original, disait-il, la liberté de son allure, son port antique », en somme les trois affirmations qui pouvaient vexer le plus Bellita cette saison. Mais du moins, comme tous ceux qui sont observés et étudiés, elle avait fait quelques progrès dans la connaissance de soi-même, et sous les yeux de Vernouillé munis, dans tous les sens, d’écaille, avait mûri le fruit d’elle qu’elle avait été la seule à cueillir. Pendant que Vernouillé l’observait et prenait des notes, une série de petites vérités naissaient à elle, sur elle et sur Vernouillé à la fois, portées à sa connaissance par une espèce de ventriloquie. Le résultat en avait été curieux et l’avait poussée parfois à s’observer elle-même dans la glace, pour le contrôle. Elle qui se croyait, avant l’histoire Vernouillé, fantasque, un peu trop facile, assez humaine, elle qui se reprochait d’être différente de Fontranges et produite par quelque faute, ces petites phrases écloses et mortes en sa gorge, lui avaient appris, dans le langage primaire des esprits autour des tables, qu’elle était bien de la lignée – et Vernouillé un imbécile. Douce, elle aimait la force – et Vernouillé faire le crétin. Pieuse, elle ne croyait pas à la vie future. Elle ne croyait qu’à cette vie obtenue, dans les lits nuptiaux, les haras, par les accouplements, – et Vernouillé qu’à Vernouillé. Elle se l’avouait. Ce qu’elle aimait dans l’amour, c’était l’éloignement de la mort, c’était l’impression de donner la vie. Même à vide, ce geste était un geste maternel. Aucun des suppléments à l’amour, des variantes sur l’amour ne lui plaisait, elle était un instrument de fatalité, implacable et pur comme l’instinct. À mesure que Vernouillé affadissait et compliquait son pastel, elle en arrivait à une vue de plus en plus simple d’elle-même, farouche d’elle-même, farouche de l’amour. Sa facilité, – elle comptait quelquefois le soir ses amants pour s’endormir, comme les jeunes filles font des académiciens, mais c’était une académie autrement restreinte et vigoureuse, – sa facilité l’amenait seulement (cet idiot de Vernouillé avec sa phrase sur son inaccessible intégrité le lui avait révélé), à une suite de mariages purs. Son vrai souci, c’était ses deux enfants. L’ardeur avec laquelle elle se donnait à chaque nouvel ami semblait devoir être nécessaire pour la création de cette fillette et de ce garçon déjà nés depuis cinq ans. Il doit être des circonstances où le présent travaille pour le passé. Chacun de ses amants possédait, seule mais magnifique, une de ces particularités, de ces qualités, de ces richesses dont l’ensemble serait indispensable à un père parfait. Elle n’avait eu aucun amant désœuvré, impuissant au moral ou menteur au physique. Pas un rendez-vous où il n’y avait eu une espèce de vie enfantine, de survie enfantine, sous-entendues. Les ennuis habituels des liaisons n’existaient pas avec Bellita. Il n’y avait pas avec elle de rupture, de jalousie, de guerre à l’amour. Ceux qu’elle choisissait, le jour où cette grossesse fictive se déclarait et où elle cessait soudain de les voir, avaient l’affreux sentiment d’être désormais des exclus, d’être plus loin d’elle que des inconnus, d’être reportés en arrière des milliards d’humains non étreints encore par elle. Leur tour ne pourrait revenir que quand serait épuisée cette innombrable série. Une suprême modestie les prenait. Le souvenir de Bellita devançant tous leurs souvenirs allait se placer au début de tous leurs amours, et devenait leur premier souvenir de jeunesse, d’enfance, de vie antérieure. Oui, elle s’en rendait compte aujourd’hui. Au soir où elle rentrait à Paris pour poursuivre ce qu’elle croyait une vie légère, fantaisiste, individuelle, il lui apparaissait qu’elle menait seulement l’existence modèle d’une femme, de deux, de trois femmes. Sa vie n’était pas une suite de liaisons, mais de mariages. Ses anciens amis, quand elle les rencontrait, étaient pleins de respect, de considération, beaucoup plus même qu’avant leur courte union…, de vrais divorcés. Chacun avait le sentiment d’avoir été répudié en vue d’un devoir de caractère suprême, qu’il ignorait mais auquel se devait Bellita. Chacun était meurtri, et résigné, aimait la retraite, les champs, était la Joséphine de Beauharnais d’un empire dont il soupçonnait la grandeur. Le doux empereur n’éprouvait de son côté aucun déplaisir à revoir ces êtres dont sa mémoire ne gardait aucun souvenir personnel, et qui – leur mémoire à eux aussi fautive, car ils n’avaient cherché depuis dans leur désespoir qu’à répéter cet amour et en avaient effacé l’empreinte en obtenant des épreuves chaque fois plus plates, – s’affinaient, se vêtaient avec plus de soin, lisaient davantage jusqu’à des poètes et des économistes, en vue de cet amour dont ils avaient déjà épuisé leur part, et dont le goût s’était évanoui dans leur bouche à mesure que s’en révélait la dignité. La plupart, sous l’impulsion de cette nostalgie nouvelle, s’attaquaient alors à des reines en vacances ou déchues, nombreuses alors à Paris. Mais vite renseignés sur la vulgarité de la royauté elle-même, ils n’en avaient bientôt que plus de piété pour cette royauté de l’amour qu’exerçait Bellita. Telle reine d’Orient, telle princesse de Centre-Europe se demanda pourquoi son amant, juste avant le lit, ajoutait des moustaches au portrait de son père impérial, ou l’obligeait, en la pinçant dans une promenade, à s’incliner devant les drapeaux en zinc des lavoirs. C’était sa façon de crier la gloire de Bellita et la gloire de l’amour, l’état absolument inaccessible de cette Bellita et de cet amour qu’il avait tout un mois tenus contre lui à pleins bras.

— Tiens, son mari n’était pas à la gare !

Comme Bellita choisissait l’apparence de ses amis avec une expérience de jeune fille chaque jour plus instruite et plus franche, suivant la progression d’une âme toujours plus vierge et toujours plus avertie, il était naturel que celle du premier d’entre eux, son mari, fût la moins satisfaisante. Le mari de Bellita était trop grand, maigre, et jusqu’à ses muscles avaient l’air d’os. Elle se rappelait comme un épisode de messe ou de vie légendaire sa première nuit avec lui, nuit de noce avec une mort désespérément aimable et dont chaque pensée, par contre, semblait doublée d’un squelette de douceur et de vide. Bellita le connaissait mal. Il était secret. Il l’avait été vis-à-vis de sa femme au début du mariage par pudeur, il l’était maintenant par admiration, et se plaisait dans ce silence, qui était un don permanent de soi-même. C’était par des campagnes de journaux que Bellita avait appris les détails de sa jeunesse, par des interpellations à la Chambre l’emploi de sa journée. Une fois, curieuse de lui, elle l’avait fait suivre, non par une agence dans la rue, mais par un archiviste dans les revues de bourse et les journaux de commerce. Le jeune archiviste, – qui n’avait suivi jusqu’à ce jour que Sénèque, même pas le philosophe, mais le tragique, pour son premier mémoire en Sorbonne, et, pour son second, Guillaume de Salluste du Bartas, dans la traduction latine de Monin – revenait toutes les semaines enchanté de ces excursions dans des documents jaunis et plus ruinés déjà que ceux du XVIe siècle, mais d’une date si récente. Il est doux de trouver le passé – quand on n’aime que lui – à sa naissance, dans les journaux du jour, et il s’enivrait de ce passé enfant, de cette science qui sentait pour la première fois l’encre fraîche, la vie. Le parfum de Bellita, d’ailleurs, ne l’inspirait pas moins, mais comme l’effluve d’un avenir dont lui-même ne parviendrait jamais à faire un temps révolu, et il se contentait de chercher son nom dans les chroniques mondaines, où son œil exercé l’atteignait à la seconde, entre les naissances et les morts, comme le point culminant de la vie… Il se trouvait, d’après ses recherches, que Gaston de Peyrat avait, depuis son mariage, fondé une dizaine, une douzaine, – à peu près le nombre de mes amants, pensait Bellita, – d’entreprises chaque fois plus considérables. Il se trouvait aussi, ce qui déconcertait un peu l’archiviste, que chacune de ces entreprises prenait base sur des objets de plus en plus humains et vitaux. Des opérations de change où il avait débuté avec Emmanuel Moïse, il était passé aux plantations de caoutchouc, puis aux créations de ports, puis à l’ensemencement en coton du Soudan et à la culture du vin. Au lieu d’être déporté, comme la plupart des hommes d’affaires, vers la théorie des affaires, Gaston était passé des chiffres aux animaux, des théorèmes du commerce aux semences et aux fruits du monde. Bellita remarquait que chacune de ces entreprises coïncidait chronologiquement avec une de ses liaisons. Elle aurait pu mettre un nom, un nom jadis chéri, sur le percement de l’isthme de Nicaragua, sur le monopole des fourrures, sur l’accaparement des blés. Le soirs où, le dîner à peine fini, elle prenait congé de lui, avec affection et donnant dans son départ vers un rendez-vous l’impression d’une nécessité familiale, nécessité de l’amour, comme si le devoir lui commandait de faire cela pour ses enfants, elle ne pouvait s’empêcher de penser tendrement à cette âme si simple, si noblement élémentaire, qu’elle laissait là enfermée avec les éléments eux-mêmes, un peu de vrai feu dans la cheminée, d’eau pure sur la table de travail. Loyale dans sa dissimulation, pure dans ses déportements, elle le trompait avec fidélité. Ce qu’il pensait de sa femme, je vous le dirai exactement, à la fin de cette histoire, mais Bellita ne pouvait arriver à le savoir. Ce qu’elle pensait de lui était plus discernable. D’abord, elle respectait cet être, qui, dans sa générosité, devenait chaque jour plus direct, qui ne se contentait plus de donner aux bonnes sœurs et aux coopératives, mais qui ne pouvait plus voir un pauvre dans la rue sans faire tout ce que ne fait pas Rockefeller, l’interroger, le combler, le rendre riche, qui renonçait souvent à sa voiture pour avoir l’occasion de donner aux gens qui vont à pied, et, même en voiture, découvrait des automobilistes mendiants et pauvres. Elle admirait aussi en lui les hommes d’affaires, leur peu d’égoïsme, leur désintéressement vis-à-vis du bénéfice personnel. Quand Gaston avait trusté les parfums de Grasse, ces parfums qui nécessitaient par an, selon l’archiviste, deux millions cinq cent mille kilos de roses, autant de fleurs d’orangers et autant de jasmins, il n’en revenait pas d’un accent plus parfumé pour sa journée. Quand il avait trusté le vin de l’Hérault, – ici les chiffres dépassent le nombre de zéros mis à la disposition des statistiques, – Gaston gardait son régime. Bellita sentait, elle, qu’elle se fût colorée dans le commerce des couleurs, couverte de zibeline dans le commerce des fourrures. Elle, dont le métier théorique sur cette terre était l’amour, se repaissait de son entreprise. Mais, de neige au milieu du coke et de l’anthracite, de température humaine modérée au milieu des glaces, Peyrat, dont on trouvait inscrits maintenant le nom et la volonté au robinet distributeur de toutes les denrées humaines, restait aussi sobre dans ses repas, ses vêtements et, aurait-on dit, dans sa volonté. L’archiviste, par lequel Bellita savait que son mari exerçait une sorte de souveraineté, partagée évidemment, mais universelle, sur les troupeaux de moutons et de bœufs des deux mondes, sur les lièvres et les chevreuils de l’Europe Centrale, et, depuis qu’il avait commandité Hagenbeck, sur les lions et les rhinocéros, l’avait comparé à un pasteur suprême. Bellita aimait remplir les interstices de sa vie agitée avec cette tranquille existence du berger. Physiquement même, il ne lui déplaisait pas, et, dans les intervalles de liaisons, elle ne détestait pas reprendre sa fidèle vie conjugale. Il attendait sans jamais la tromper. C’était à croire qu’il faisait aussi la traite des blanches… Mais c’était bien la première fois qu’il ne venait pas à la gare.

Antoine avait naturellement crevé à la hauteur de Maisons-Alfort, et, dédaignant soudain son match à mort avec l’express, se trouvait présentement attablé au bistro que venait de lui recommander le mécanicien d’un rouleau à vapeur. La rapidité d’une voiture n’a rien à voir avec les bonnes adresses. C’était du vrai Beaujolais qui avait donné à la fois à Antoine une bouffée de dévouement pour sa patronne, le mépris de ses devoirs et le désir du vrai saucisson d’Arles, et Antoine racontait à la servante qui en frémissait – son nom ? Rachel, – comment on choisit à Arles, au marché, le petit âne avec lequel on veut faire son saucisson. Histoire qui lui rappelait aussi comment au Congo – son pays ? Villeneuve-Saint-Georges, – on marque à la craie sur le petit nègre en vente le morceau qu’on désire pour rôti. Bref, Antoine lui aussi n’était pas à la gare. Abandonnant son bagage à ce qu’il existe de plus aristocratique comme agence, à cet interprète qui porte au train et du train ce qu’il y a à transporter de plus précieux et que les riches voyageuses appellent dès qu’elles voient sa casquette d’interprète, comme s’il était le seul à savoir parler aux perles et aux solitaires, Bellita, pour gagner l’avenue Montaigne, s’était donnée elle-même au cocher le plus déguenillé. Il l’avait conduite par un itinéraire pouilleux à ce quartier select, arrivant à passer par les Halles et le marché du 29 Juillet, et bloqué à chaque angle de rue par des encombrements d’ordre humiliant, poubelles et épandages. Attiré sur le premier arrondissement par un crépuscule particulièrement dédoré, il le traversa dans son biais le plus sordide. Les charcuteries éclataient au milieu des boutiques mortes comme des postes de secours. Un bec de gaz sur deux, une fille sur quatre étaient déjà à leur mission sur le trottoir. Au milieu de ce bas peuple contenu entre des avenues ignorées et magnifiques, enfermée dans son fiacre avec le désir et le goût de la vie, Bellita se serait laissée toute la nuit cahoter et meurtrir, si, par un système d’impasses, de ruelles et de culs-de-sac, le cocher ne l’avait soudain déposée au Rond-Point des Champs-Élysées.

Son mari n’était pas à la maison. Dix télégrammes à son nom l’attendaient dans l’antichambre, il ne pouvait tarder. Comme elle s’installait pour dîner, un nouveau télégramme arriva. Elle prit peur. Il s’agissait peut-être des enfants, toujours à Biarritz. Elle ouvrit et lut :

— De Riga. 2 fr. 85. Mais hélas ! hausse imminente. Chabas.

Elle sourit. Chabas, correspondant de son mari à Riga, était avare et avait cinq enfants. De là le mot « hélas », qui grevait de quinze sous inutiles la correspondance avec son bureau. Il parlait là sans doute de quelque denrée nécessaire aux familles nombreuses. Elle reposait le télégramme, rassurée, quand un second arriva. Elle l’ouvrit aussi :

— D’Oslo. Heureusement 66 ore, c’est-à-dire 1 fr. 80 ; mais fêtes Vikking déjà compromises. Bloch.

Bloch était un secrétaire de Moïse, qui servait aussi de correspondant à Peyrat. Que Bloch se réjouît du prix relativement faible d’une denrée, c’était l’indice d’un événement curieux. Tout en mangeant, Bellita ouvrit un troisième télégramme :

— De Constantinople. 3 francs. Troubles des femmes imminents. Ministère compromis. Lestrigon.

Lestrigon, toujours pessimiste en ce qui concernait les animaux, et qui annonçait sans relâche des épizooties et des fièvres aphteuses, était généralement optimiste dans ses prophéties sur les hommes. De quelle catastrophe prochaine pouvait-il bien s’agir ?

— Rio-de-Janeiro, disait le quatrième message. 3 fr. 10 ; matelots menacent révolution. Eirick.

Pourquoi les correspondants en Amérique du Sud prennent-ils des noms islandais ? Là n’était évidemment pas la question.

— Athènes. 7 drachmes. Bousculade Parthénon. Rixe Propylées. Enfants étouffés Olympie. Lutfallah.

— Budapest. 10.000 couronnes. Andrassy contre Esterbasy. Députés non paysans assommés. Jeanniot.

Il était assurément répondu de tous les coins du monde à une enquête de Gaston. Enquête sur qui, sur quoi ? À propos de quoi, pouvait-on, en 1920, assommer des députés non paysans et étouffer des enfants grecs ? Il ne s’agissait pas de la liberté, elle était à vil prix, au kilo et au litre. Soudain, Bellita comprit.

Elle comprit et rougit. Son repas était achevé, mais près de son assiette, intact, plus digne et intact que sa fourchette et son couteau, reposait son petit pain. Elle n’y avait pas touché, comme d’habitude. Le pain engraisse, et elle ne voulait pas engraisser. Le pain est lourd, et elle ne voulait pas souffrir de l’estomac. Le pain est malsain ; il lui donnait des taches de rousseur. Tout ce qu’elle pouvait penser de lui, c’est qu’il portait bonheur, comme la perle ou l’agate, et qu’il donne de la vie au couvert. Or, c’était pour cet aliment, ou ce poison, que l’humanité, insoucieuse de la graisse, des taches au visage et des crampes du pylore, réclamait et criait au secours par tous ses câbles.

Gaston, avec sa manie des affaires de plus en plus concrètes et populaires, devait évidemment en venir un jour au pain… Elle acheva la lecture des télégrammes. Pour une fois, tous les correspondants, à part deux, réagissaient en hommes, en pères de famille, écartant l’esprit d’affaires devant une denrée aussi sainte. On eût pu croire, tant on les sentait atteints dans leur être même, que chacun avait tous les matins et tous les soirs à donner du pain à huit enfants. Sur tous ces Français épars dans l’univers, la plupart célibataires, la menace contre le pain agissait comme une menace contre leur paternité. Aucune hésitation dans leurs chiffres et leurs réflexions ; on devinait qu’ils n’avaient pas été provoqués par l’enquête, qu’ils étaient prêts à toute heure comme le point sur un navire. Tous ces télégrammes d’hommes d’argent, de courtiers avides, semblaient des suppliques à un chef d’État pour la libération d’un grand prisonnier. Seuls, Gambier, de Calcutta, et Sonnolet, de Tokio, qui vivaient de riz, ajoutaient à leurs messages des considérations consolantes sur le poisson séché. Après tant de phrases si pures, Bellita avait, à les lire, l’impression de traîner un cafard dans de la farine… Ils trahissaient… Marthe vint desservir. Bellita, qui avait fait disparaître son petit pain dans son tiroir à bijoux, la laissa balayer des miettes imaginaires, dans un geste sans doute rituel.

— Que mangez-vous de pain à l’office, Marthe ?

— Soixante-trois kilos par dizaine, Madame.

C’était son poids à elle. Chaque décade, ses domestiques communiaient en mangeant son poids de pain.

Les télégrammes plus longs, envoyés par des correspondants consciencieux, arrivaient maintenant.

— De Varsovie. Pain noir, 1,29. Pain seigle, 1,84. Pain blanc, 3,92.

Car déjà l’inégalité se glissait dans l’aliment égal.

— De La Haye. Pain à l’eau, 2,343. Pain coopérative Emden, 2,062.

Malgré le style télégraphique, certains correspondants laissaient percer des plaintes contre le pain du pays, celui de Madrid parlait avec mépris du pain candéal, à peine levé. Celui de Suède, sans colère, mais avec la dignité d’un martyr, indiquait que le seul pain mangeable – dit des légations – valait 7 fr. 55 le kilo. C’était de cette base regrettable que partait pour lui le thermomètre de la vie chère. Environnée de tous ces télégrammes ouverts comme dans un matin de fête, Bellita sentait augmenter en elle la conscience de je ne sais quelle faute, quel péché originel, qui l’avait séparée si longtemps de milliards d’autres fidèles. La pensée de Gilbertain, qui si souvent l’avait soutenue et éclairée en ce qui concerne le pain non levé, s’imposa aussi violemment que si, pour le pain levé aussi, elle avait besoin d’un confesseur, d’un ami. Elle retira son pain du tiroir, essaya de le manger, se força, en mangea du moins la moitié, mais rien n’allait. Une miette se prit dans sa gorge et la fit tousser. Un morceau aiguisé de croûte la blessa jusqu’au sang. Elle en eût pleuré ; par le pain, le monde l’accablait.

Cependant le visage de Gilbertain devenait de plus en plus visible. De plus en plus nettement il devenait évident à Bellita que lui seul, avec sa patience et son intelligence de saint, pouvait guérir ce malentendu par lequel elle se sentait soudain isolée si cruellement des hommes. Il était sûrement à Paris, il travaillait sous sa lampe. Comme à toutes les femmes, tous les hommes qui travaillaient le soir sous leur lampe semblaient à Bellita l’attendre, et quand, tout jaune, parmi les télégrammes bleus, apportant à la fois sa couleur et son deuil, le télégramme de Rome vint annoncer la mort du pape, comme si c’était là la conclusion préparée par les autres messages, Bellita n’hésita plus, et, sans téléphoner, se précipita au rendez-vous qu’avaient pris, sans dire un seul mot, pour une partie carrée étrange, l’estime et l’amour, l’amitié et le désir.

À la vue de Bellita, Gilbertain acheva d’avaler son pain et manqua s’étrangler. Ce qu’il eût ressenti peut-être sans cela, en surprise et en émotion, cette contraction de la gorge, cette course du sang, il le ressentit à cause du pain, et il toussa.

— Comment, vous aussi ? dit Bellita.

Gilbertain se demanda ce qu’elle voulait dire avec ces trois mots par lesquels généralement on admoneste le fils ou le favori qui se joint aux meurtriers pour vous percer le cœur. En fait, le cœur de Bellita était vraiment atteint. Cette poursuite, ce motif du pain, toute cette soirée l’émouvait. Le fait d’avoir mangé du pain à peu près le même soir que Gilbertain la rapprochait de lui, infiniment, comme il la rapprochait, sans qu’elle s’en doutât, de tous ceux qui en avaient mangé ce jour-là. Or, quand Bellita se rapprochait moralement, tout son corps suivait l’élan. Jamais elle n’avait été aussi proche de Gilbertain. À le toucher. À le caresser. Gilbertain ne se doutait pas du danger. Il n’avait jamais connu de femme, jamais aimé. La seule idée précise qu’il eût d’une aventure amoureuse, la seule assurance, et partant sa seule sécurité, vis-à-vis de cette menace inconnue, c’est qu’elle comportait, d’après lui, une série de développements, une gradation, un programme d’événements surenchérissant lentement l’un sur l’autre et tels que la moindre intrigue ne lui paraissait pas devoir durer moins de quelques années. Souvent même, car il avait trop d’inexpérience et de noblesse pour délimiter le domaine de l’amour par les bornes de l’âge et lui réserver seulement le domaine compris entre puberté et impuissance, la durée normale d’un amour lui apparaissait tellement vaste que seuls les êtres devenus centenaires pouvaient en avoir vraiment connus, et qu’il croyait ne devoir jamais en mener un à terme puisqu’il avait déjà trente-trois ans. À en juger par le temps que lui prenaient déjà les promenades solitaires, les confrontations avec les simples accessoires du moindre sentiment ; à en juger, dis-je, par le temps considérable que prenaient les temps morts de l’amour, il en arrivait à ne pas voir comment une journée pouvait contenir un seul des moments de l’amour. Une apparition d’amoureuse célèbre, Laure ou Béatrice, lui paraissait avoir duré et vibré des années, les mots célèbres d’amour avoir été prononcés lentement et résonné des semaines. Jusque dans son imagination des joies physiques, il transportait une idée de durée qui attachait l’un à l’autre pour des mois les couples amoureux par leurs liens de chair. Il se rendait compte que ce n’était pas exact, il voyait dénoués au matin des couples que Paris entier savait avoir été noués par la nuit, mais c’est justement que ces couples ne connaissaient pas l’amour. Si bien que tous ceux qui, autour de lui, se fiançaient, se mariaient, divorçaient, lui paraissaient mener une vie à rythme accéléré et faux, à côté de sa vie normale. C’était ce passage à une vitesse si effrayante, plus encore que la crainte et le choix, qui l’avait écarté jusqu’à ce jour de la passion. Il s’en consolait assez facilement, comme ceux qui n’ont pas été prévenus au moment utile de se présenter avant vingt et un ans à l’École Polytechnique se consolent de n’avoir plus jamais en ce bas monde la perspective d’être officier du génie. Il n’avait plus l’âge, le temps. Il avait juste le temps d’achever sa lutte contre l’Église catholique, de régénérer l’État français dans ses rapports avec les cultes, et de voir se succéder une demi-douzaine de papes. Six ou sept fois encore, il aurait le temps de voir s’élever du Vatican, à l’heure où finit le conclave, cette fumée, si semblable à celle qu’on voit aussi s’élever, dans la forêt, en cherchant tout ému des champignons, de la chaumière où l’on vient de s’aimer… Mais il n’avait pas le temps d’aimer… Toutes ces lettres qu’il lui aurait fallu écrire sans arrêt, lui qui éprouvait déjà le besoin d’écrire à chaque heure à de simples amis, tous ces baisers dont il aurait occupé aurores, midis et crépuscules, puisqu’il éprouvait parfois le désir d’embrasser et de tenir embrassés des inconnus aperçus dans la rue, cette contemplation qui le fixerait sans relâche devant le front, les lèvres, les reflets du visage de celle qu’il aimerait, alors qu’il s’abîmait des heures entières dans la contemplation du maxillaire gauche ou de la narine de Richelieu, quelle vie humaine pouvait être assez large pour y suffire ! Faut-il parler des caresses, lui qui aimait caresser tout le long d’une matinée quelques objets de sa table, une girafe de verre entre autres, dont il connaissait encore à peine, après trois ans, les concavités et les convexités, la bouche et les oreilles ? Faudrait-il qu’il renonçât à fermer les yeux près de cette femme alors qu’au milieu des champs, assis près d’un cormier ou d’un chêne pas autrement sympathique, il les tenait fermés jusqu’à la nuit ? Non. Toute l’occupation amoureuse d’une vie sans amour était déjà trop absorbante pour qu’il pût envisager la possibilité d’aimer. Il avait tout le temps d’aimer, après sa mort, en face du visage de Dieu. Ce corps qu’on ensevelirait dans la ville où était né Pascal, se serait son vrai corps d’amoureux, pur, souriant, pour la première fois sans hâte. Mais, aimer sans être éternel soi-même, et aimer un être qui ne serait pas éternel, alors qu’il fallait prendre des tramways dix fois par jour, des repas trois fois sans compter le thé, sans compter aussi pas mal d’autres occupations aussi ridicules que nécessaires, essayages chez le tailleur et limage des ongles, cela n’entrait plus dans ses projets et dans ses moyens. Il aurait seulement aimé avoir un fils pour le vouer dès la naissance à une pareille mission, pour le préparer en beauté à tous les examens et diplômes de l’amour. Mais il ne concevait pas non plus qu’on pût avoir un fils sans aimer, et il acceptait donc, sans regret et sans mauvaise humeur, de vivre célibataire ou seul sur cette planète si ardente dans ses annuelles révolutions et si mal conditionnée pour les sentiments immortels.

— Voilà, le pape est mort, mon petit Gilbertain, reprit Bellita, et je t’aime.

Le lien était trop faible entre ces deux propositions pour que de la vérité de la première découlât la vérité de la seconde. Du moins pour Gilbertain. Car pour Bellita une série d’équivalences absolues était déjà inscrite dans le livre des évidences. Le pape est mort, bien mort, et j’aime, et j’adore Gilbertain. Le peuple romain défile devant le corps, les paysannes se signent, les gardes suisses ont l’uniforme de deuil, et moi je prends la main de Gilbertain et je regarde son visage, et jamais, non jamais, je n’ai vu de sourcils ayant un nombre aussi exactement égal de cils. Quelle impression de repos l’on a en face de lui ! Il n’y a pas dans son cerveau une pensée de plus à droite qu’à gauche. Que de bruit dans Rome, que de silence dans la rue Cassette !

— Un mauvais pape de moins, dit Gilbertain, sans savoir que, dans la traduction de Bellita, cette phrase apportait, sur les lèvres, et les yeux de Gilbertain, une série de vérités dont lui-même eût rougi. Avec le sentiment de se défendre elle-même, Bellita défendit le pape, par pudeur. Il était généreux. Il avait envoyé un cadeau superbe aux moines de Saint-Maurice, dont elle venait de visiter le trésor, une chape où était brodée en or leur abbaye.

Gilbertain dut mettre au point les nouvelles sur la générosité du pape. Sa Sainteté ne donnait aucun cadeau qu’elle n’eût elle-même reçu. Un de ses bureaux était chargé de réexpédier, comme une maîtresse de maison le fait à Noël de ses chocolats, tous les objets d’art parvenus au Vatican aux personnes et aux œuvres envers lesquelles le pape avait une obligation. C’est ainsi que le cardinal Mercier avait reçu le presse-papier d’acier en forme de colombe offert par le chapitre d’Essen-Krupp, le vicariat général de Mossoul la bicyclette argentée due à la confrérie de Saint-Étienne, et l’orphelinat du Caire les dragées de baptême de Johns Evans, l’industriel de Baltimore converti au catholicisme. Sur la chappe offerte à Saint-Maurice était brodée en fait l’abbaye de Mittenwald, donatrice, mais le Vatican avait joué, pendant la guerre, le blocus des Empires germaniques sur la ressemblance des tours romanes. Seuls, les cadeaux en or monnayé ou en lingots, pour des raisons sans doute de convenances, n’étaient pas réexpédiés.

Mais pourquoi Bellita semblait-elle ne plus écouter, pâlissait-elle ?

Elle n’aurait pas dû manger de ce pain. Il ne passait pas. Elle sentait son œsophage plus rétréci que par un cachet d’aspirine. Elle ne savait pas non plus si elle n’avait pas un peu de fièvre. Gilbertain l’aida à s’étendre sur le divan, où elle demeura oppressée et lasse, comme atteinte d’une flèche. Sur son corps, on ne voyait aucune blessure.

— Je ne suis pas très bien, Gilbertain, j’ai mangé du pain.

— Oh ! mon Dieu ! Que puis-je faire ?

Il était si sincère qu’elle sourit et le plaisanta.

— Que fait-on dans ce cas, cher Gilbertain ? On boit ?

— Je crois justement qu’on ne peut pas boire, cela fait gonfler le pain.

Bellita souffrait vraiment. Elle éprouvait, sans parler de la lourdeur d’estomac, une très désagréable impression, celle qu’elle avait un jour rapportée du taudis où elle entrait en visiteuse et où on l’avait insultée. Le pain l’insultait. La nourriture de l’univers n’avait aucune considération pour elle. C’était vraiment fâcheux, le soir où justement elle s’était redonnée à la foule, aux tramways, aux cochers de fiacre. Au fond, quand elle y réfléchissait, tous les grands aliments du monde l’avaient écartée, le riz, le hareng, la viande de conserve, la bière. Elle détestait le sucre, le sel, le lait. Pour la faire mourir dans d’atroces souffrances, il eût suffi de la nourrir avec ce qui nourrissait les trois cent millions d’Hindous ou les deux cent millions d’Européens. La conscience de son inutilité et la bêtise de ce mal l’énervèrent soudain à pleurer. Elle se mit à pleurer de vraies larmes, salées… Mon Dieu ! que c’est mauvais, les larmes !… Elles ne pourraient être plus mauvaises que sucrées, ou en alcool ! Gilbertain, touché, la regardait sans pouvoir être vraiment triste.

— Laissez-moi aller chercher un médecin, demander conseil à un pharmacien, dit-il.

— Mais non, mon ami, il n’y a que les boulangers qui travaillent à cette heure-ci. Essayons un peu d’eau, malgré tout.

Il alla jusqu’à sa cuisine chercher une bouteille d’Évian ; la vue des armoires lui donna faim ; il avala un gros morceau de mie qui traînait et s’attarda tellement que quand il revint Bellita dormait ou semblait dormir. Après cette absorption terrible, le pain maintenant répandait la béatitude sur son visage, et, sur son corps, une sorte de charmant et général oubli. Le sang bleu azur du sommeil circulait en elle. De ses yeux fermés, une sombre lumière inondait son cerveau et son corps. Elle reprenait ainsi, les paupières closes, sa ressemblance avec ses deux enfants, qui n’avaient pas sa couleur d’yeux, et, par contre, perdait celle de son père, le vieux Fontranges, qui les avait, comme elle, si grands et si noirs. Cela lui donnait une jeunesse nouvelle. Tout ce qui était d’une brune en elle, ses yeux, sa voix, ses gestes, était justement éliminé par la nuit, qui donnait une blonde parfaite à son mari et à ses amants extasiés. Il ne restait, de cette brune, qu’une chevelure dorée, qu’une peau laiteuse, il restait le jour. Gilbertain s’était agenouillé près d’elle. Lui, qui tombait à deux genoux, dans les sanctuaires, sur le marbre ou sur la chaise, comme un cheval qui se couronne, il avait trouvé pour la première fois la forme naturelle de l’agenouillement. Des profondeurs du sommeil, une main alerte et vive avait surgi, et saisi sa main. Seule éveillée autour de ce corps, dont la garde lui était confiée, il n’y avait pas de doute qu’elle le trahissait, qu’elle le livrait.

Telle fut la revanche de l’heure contre l’éternité.

Gilbertain sentait en lui la carrière de son amour se développer à une allure folle. Car c’était bien son amour, il aimait Bellita ; – son seul amour, il n’aimerait jamais que Bellita. Et cet amour était né voilà une demi-heure à peine, au moment où Bellita avouait avoir mangé du pain, et il avait déjà toute sa virulence. Toutes ces phases de l’amour, qui lui semblaient devoir prendre chacune des années, il les sentait se dérouler, dans toute leur floraison, mais en quelques minutes. Il sentait que ce long prologue à l’amour, celui qui avait demandé un demi-siècle à Dante et à Pétrarque, venait de s’achever lorsque la main de Bellita s’était tendue vers lui. C’était la fin de l’amour platonique qui avait sonné à ce moment, la fin des luttes de deux fausses ignorances, des discussions spirituelles sur le pape et sur l’âme, l’ouverture de cette écluse de douceur et de suprême entente qu’il avait fallu pour bâtir quatorze ans à Dante, – et à Gilbertain, qui trouvait hier la hâte de Dante excessive, quatorze minutes. Voilà qu’il y avait soudain dans leur étreinte une minute de confiance, de repos, – qui eût été, dans ses vraies proportions, l’année des visites aux musées, aux concerts. Toute la musique du monde, toute la peinture du monde, d’ordinaire détaillées aux amants, étaient condensées en elle. Puis, succédait une minute où son cœur était serré, relaxé, serré à nouveau, et il comprenait à merveille que c’était là l’année des lettres, des télégrammes, des correspondances échangées sans arrêt par pneus ou par radios. Puis une seconde de tristesse : c’était les deux mois des premières vacances, de la première séparation, c’était La Baule quand Bellita est à Chamonix, Bayreuth quand elle est à Raguse : la mer et Wagner dans toute leur tristesse et leur stérilité. Puis une minute, toute une minute d’une joie si nouvelle qu’il fut épouvanté à l’idée d’une Bellita nouvelle : mais ce n’était que le premier hiver, l’éclat des premiers feux de bois, l’empreinte dans la neige des pas de Bellita, l’auvent de la nuit d’hiver sur les travaux des hommes. Bellita suivait aussi, sans jamais se tromper, cette course inimaginable, souriant dans l’année des prémices, radieuse dans l’hiver, le visage plus lumineux dans la saison des voyages d’art, et triste maintenant ; car on était arrivé à l’année des brouilles, des malentendus, des départs pour l’étranger. Gilbertain tremblait à l’approche du moment présent, du moment où Bellita, touchée par une passion si ancienne et si vraie, viendrait un soir s’étendre près de lui, trahie par sa main vivante ; car, cette heure une fois atteinte, si l’allure se maintenait, c’était en quelques secondes le bonheur, la séparation et la mort.

Et le moment présent arriva, et c’est ce caractère de dénouement terrible qui poussa Gilbertain à céder à l’aventure. Il ne se fût pas donné à un début, à un avenir, à une perspective de bonheurs et d’imaginations futures. Il se donna à une série de souvenirs, de regrets, à un passé déjà révolu. Toute cette vie, tous ces objets, toutes ces habitudes, qu’il avait jusque-là considérés comme ceux d’un solitaire, lui apparurent soudain la vie et le décor d’un homme perpétuellement amoureux. De ce portrait de Pascal, de ce buste de Turgot, de ces Annales des Saints Africains, de tout ce qu’il sentait en lui d’isolé et de seul, rien qui ne fût prêt à regagner, du passé de célibataire dont ils venaient d’être expulsés, le passé de l’amant le plus éphémère, mais le plus scrupuleux et le plus complet. Il ne pouvait, en lui et autour de lui, rien trouver qui fût inutile ou même qui ne fût indispensable, dans tout ce qui avait précédé cette passion subitement formée, à cette passion même ; et la logique, et l’élan qui l’emportaient vers la minute si laborieusement savourée par les autres couples furent si puissants qu’il ne pensa pas non plus à s’arrêter à celle-là, et se retrouva, intact et confus, aux genoux de Bellita, qui avait tout compris, et qui lui souriait.

— Oh ! Mon Dieu, Bellita ! Qu’avons-nous manqué faire ?

— Cela a un très joli nom, répondit Bellita. Cela s’appelle l’amour.

VISITE CHEZ LE PRINCE

Je décidai de confier au prince de Saxe-Altdorf que j’avais identifié Siegfried.

Le chemin qui menait chez le prince n’avait plus de villa Morin, de villa Couillard. Les contremaîtres de Limoges et leurs familles importées en ce coin de Bavière avaient disparu. Les enfants qui jouaient sur le trottoir n’avaient plus le truc français pour lancer les billes. Tous les porcelainiers de Nymphenbourg s’étaient brisés à la guerre comme de la porcelaine. Seules les indications des girouettes n’avaient pas été repeintes en allemand. Seul les dieux du parc gardaient dans leur socle leur nom versaillais de Phébus ou de Diane gravé en ces lettres romaines, si pareilles pour le profane sur toutes les statues, mais où le graphologue retrouve aussitôt le ciseau de Coysevox ou de Coustou. Excepté aux dieux et aux vents, il fallait ici parler bavarois. Un chanteur tyrolien semblait payé pour donner son accent au paysage qui s’obstinait parfois à me murmurer, par ses peupliers, par ses cascades, un pur esperanto. Jusqu’aux oiseaux, isolés ou par deux, qui posaient des inflexions ou des trémas allemands sur ce que les cyprès et les temples pouvaient ce soir offrir à l’âme de latin ; et j’étais d’ailleurs dans cet état de tension raciale où l’on distingue subitement la différence entre les plus petits insectes de votre patrie et les insectes étrangers… J’allais lentement… Des hannetons me heurtaient qui, avec l’envergure française, m’eussent à peine effleuré…

J’étais venu voilà quinze ans rapporter au prince un chien égaré. Je lui rapportais aujourd’hui un homme. Mes deux démarches étaient tellement identiques et si différente l’allure du monde, que j’en avais le sentiment d’une seconde existence, de cette existence où l’on recommencera, pour un objet parfait, toutes les commissions et les démarches que nous imposèrent ici-bas des capitaines d’habillement ou des animaux domestiques. D’une sagesse en avance d’un degré sur mon tour dans la vie astrale, je cherchais dans ces quinze ans écoulés la minute d’oubli, de souffrance ou de volupté qui avait pu me tenir lieu de mort aux yeux d’un créateur. Était-ce ce millepattes monstre, aux Dardanelles, dont j’avais sauvé la vie ? Était-ce cet évanouissement au café de la Paix, qu’on m’avait assuré pourtant n’avoir duré que deux secondes, et où je m’étais réveillé entouré de cinquante médecins délégués par l’Amérique aux fêtes de Pasteur, occupés à boire un bock à la terrasse ?… Ou cette nuit entre Dunkerque et Bayonne, dans un compartiment de troisième avec cette jeune femme dont tous les bagages portaient des prénoms différents et qui s’indignait à chaque nom de gare, comme si les gares au contraire eussent dû avoir le même nom ?… De ma mémoire s’empressaient tous les souvenirs d’actes bien médiocres, mais qui avaient fait leur chemin en tant que souvenirs et primaient aujourd’hui des souvenirs de morts ou de délices… Soudain, à la dernière porte du parc, j’aperçus, au-dessus de Munich, le cathédrale. J’en fus étonné ; ou plutôt j’eus l’impression d’éprouver le même étonnement, à un dix-millième près, que cette vision m’avait valu alors. Elle scintillait à peine davantage, comme il convient à la cathédrale d’une planète supérieure. Il était la même heure à son horloge. Les rayons du soleil l’atteignaient à des places aussi immuables que celles de stigmates. Jamais vis-à-vis d’une église, jamais vis-à-vis d’un Dieu je ne m’étais trouvé à deux époques de ma vie à une distance aussi minutieusement égale ; et, accoudé comme autrefois à la grille, logé dans ma première position comme dans un moule, sans que pourtant aucune des énigmes, aucun des problèmes de ma vie en devint plus éclairé, je descendis tout léger et prêt aux aveux de cette matrice, et plus satisfait pour ma conduite personnelle de cette identité que d’une révélation ou d’une solution divine.

Le prince, la princesse et leurs deux fils survivants, les barons d’Altdorf, étaient là. Alors qu’en visitant une famille royale, on éprouve d’habitude le sentiment de la surprendre dans des opérations outrageusement bourgeoises, dans des colères géantes contre le tailleur, des explications démesurées avec la cuisinière, des indignations saintes contre le garagiste, et aussi l’impression qu’elle vient de dissimuler dans ses poches un jeu de cartes qu’elle ressortira dès votre départ pour jouer à l’humain le plus sordide et le plus vicieux, les Altdorf vous réservaient la surprise contraire. En face du prince, qui possédait depuis l’an 800 les plus beaux souvenirs de famille et la plus belle mémoire depuis l’an 1853, de la princesse, qui était somnambule et nièce d’Andersen, des deux princes, élevés par ce que l’Allemagne comptait encore avant la guerre en descendants directs d’hommes qu’on n’imagine pas d’habitude avoir eu des enfants ou des neveux, par des professeurs qui s’étaient appelés dans leur enfance le petit Heine, le petit Kant, le petit Fouqué, vous vous trouviez devant une association dont le programme était de relier à une vie féerique tous les actes de la présente journée, et vous-même. Si vous prononciez des mots aussi courants que le mot tramway ou le mot bolchevik, les Altdorf les accueillaient dans leur conversation et les y roulaient jusqu’à ce qu’ils fussent mués en leurs synonymes nobles. De sorte que les avis donnés par le prince ne me semblaient pas réservés à la vie courante, mais qu’ils étaient valables pour celle de mes vies souterraines ou astrales qui se jouait à portée, et que s’il disait en me quittant qu’un orage se préparait, j’en avais du souci pour ceux de mes amis qui sont aux Enfers, et j’oubliais mon parapluie… Ils étaient donc là, à cette heure où les banques closent leurs guichets pour des opérations de compensation entre les désirs des clients français et des clients de New-York, occupés à brasser dans leur langage les gains humains de la journée et les gains divins de la nuit. Puis la mère et les fils, après m’avoir aidé à traduire en mots d’archange nos impressions sur le temps et sur la Ruhr, me laissèrent seul avec le prince.

— Vous êtes porteur d’une nouvelle, me dit Altdorf. Vous avez ce visage, – m’a-t-on affirmé aux Indes, – qui empêche le tigre, toujours respectueux des messages, d’attaquer le voyageur. Je m’y connais, n’ayant plus voulu lire depuis 1914 aucune lettre et aucun journal. Ma vue m’y oblige.

C’est en effet, comme un roi grec pendant la guerre de Troie, par des hérauts, par des hérauts nommés Burchhammer, Schmidt ou Scheidenbrodt, que le prince avait appris la mort de ses fils, les victoires, les défaites. Un soir, un nommé Mayer était venu, courant à travers le parc, Dieu sait combien respecté des tigres bavarois, et lui avait appris la révolution et la déchéance.

— Ce n’est pas une bonne nouvelle, continua-t-il, je le sens. Mais n’hésitez pas. Depuis quelques années, la vérité n’a plus la force de se contenir. Vous n’avez qu’à chatouiller un homme, une nation du bout du doigt pour qu’ils aient aussitôt, – autrefois il fallait une longue étreinte, – accès sur accès de vérité. En ce qui me concerne, des trente secrets de famille ou d’État, et dont certains dataient de Charlemagne, que je possédais à ma majorité, des trente sources apparemment pures auxquelles seul je buvais et puisais ma raison de souverain, c’est tout juste s’il m’en reste cinq. Vous verrez que l’on m’enterrera, moi le plus vieux monarque d’Europe, sans secrets. Il vous suffirait d’insister bien peu pour que je vous dise le secret de Wallenstein et celui de Rodolphe. Eh bien, que se passe-t-il aujourd’hui dans le monde des vérités ?

Il s’y passait que la barbe de Siegfried lui allait mal, que ses magnifiques chaussettes à raies horizontales, vertes, rouges et jaunes n’étaient pas les siennes aux yeux de Dieu, que son journal favori était le Courrier du Centre et non la Frankfurter Zeitung, qu’il avait cueilli dans sa jeunesse des fraises des bois près des nids de cailles, et non des airelles près des arènes des coqs de bruyère, qu’il avait eu un cahier de classe, dont la couverture illustrée montrait les derniers castors sur le Rhône et non les mouettes de l’île d’Heligoland, bref qu’il était Français et non Allemand.

Nos fauteuils étaient face au parc. Nous étions installés devant le château comme devant un paysage mouvant et devant le jet d’eau sans pièce d’eau comme devant la mer. Le prince ne me répondait pas, et surveillait toutes les phases d’un jeu entre les statues immobiles. Moi stupide, comme le chevalier qui s’écria, le dernier jour de la centième année :

C’est l’heure

De réveiller la Belle au bois dormant !

Allons-y tous, et carrément !…

je me levais pour courir chez Siegfried, quand le prince me fit rasseoir.

— Je ne me doutais de rien, dit-il. Une seule chose m’intriguait. Quand vous touchez un Allemand à la tête, même en caressant simplement son crâne, il n’est plus que vertige et détresse. Siegfried, de cette blessure au cerveau, avait tiré des manuels, des dissertations de droit privé, une juste vue de la répartition des cadastres… Où l’avez-vous connu ?

— Dans un bourg nommé Cérilly, qui était aussi la patrie de Péron le naturaliste, le premier qui étudia vraiment les madrépores, de Marcellin Desboutin le graveur, de Charles-Louis Philippe l’écrivain, de Guillaumin, et d’un grand nombre de généraux, de philosophes et de conseillers municipaux de Paris.

Le prince s’étonnait qu’un village français pût avoir une telle floraison. C’est alors que je lui expliquai comment naissent nos grands hommes.

— Ce qui vaut pour les nations et pour les capitales, Prince, vaut en France pour les cantons et les communes. Tous les quatre ou cinq cents ans, par un assortiment providentiel entre les fonctionnaires, les rentiers, les négociants, et aussi par une harmonie soudain établie entre les divers négoces et les diverses cultures, d’où résultaient l’aisance et le contentement, Cérilly florissait. J’étais arrivé à Cérilly vers treize ans, dans une période justement de haute civilisation, provoquée par le rapport soudain parvenu à la perfection de la valeur du receveur de l’enregistrement à celle du notaire, du talent du médecin à l’honnêteté du percepteur, de l’intelligence du contrôleur des hypothèques à la justice du juge, rapport perdu ou faussé depuis la grande époque de Cérilly (où Charles IX s’écarta de sa route royale pour venir y boire à la fontaine de Saint-Pardoux, dont une tasse rajeunit) et qui existait en 1570 entre l’échevin et le collecteur, le premier chanoine et le louvetier. Pas plus qu’en 1570 il n’y avait, – condition expresse de la civilisation, – ingérence d’aucun métier inférieur : le sous-directeur de la prison et l’huissier chez les fonctionnaires, le revendeur des issues chez les marchands, ne tenaient aucun rang ; et par contre des professions parfois négligées, celle de vétérinaire ou de garde des forêts, étaient remplies par des hommes polis et riches, amateurs de livres et d’autos, ce qui relevait dans tout le canton la dignité même des animaux et de la nature. Cette nature d’ailleurs, après cinq cents ans de jachères qui n’arrivaient jamais à leurs heureuses alternances, atteignait aussi son maximum de rendement et de perfection, la forêt, par le jeu des coupes, libérée des mauvaises essences, les étangs après cinq cents pêches, libérés des chevênes et des poissons-chats, le lac enfin clair, les plants de vigne tous abondants en raisin où le muscat ne prédominait plus, les outardes enfin acclimatées. Dans le chapelet de générations avaricieuses, il se trouvait aussi que cette période amenait au jour, entre quarante descendants ou ascendants, le seul rentier généreux ou prodigue de la lignée. Les deux châteaux qui flanquaient Cérilly venaient donc d’être réparés, le Louis XIII par un ténor, le Louis XVI par une famille princière qui chassait à courre ; le soir était doux dans le bourg entre le plus bel air du Prophète et les riches aboiements ; les invités du premier palais rapportaient dans la propre patrie de Desboutin et de Philippe, ignorante d’eux jusque-là, leur renommée de Paris qui devenait sa renommée ; les invités du second faisaient jaillir de certains ronds-points ou étoiles ces bêtes que suscitent seules les époques heureuses, le daim, l’hermine et le blaireau. L’hôtel était peuplé aux vacances de poètes, qui parcouraient la forêt sous la conduire de Valéry Larbaud. Cérilly en était donc, non plus à sa période romaine, périmée sous Charles IX, mais à sa période athénienne, plus parfaite s’il est possible, puisqu’elle suivait l’autre au lieu de la précéder. Quand mon père y fut nommé juge, il manquait peut-être encore aux bourgeois de Cérilly la sagesse, je veux dire une attitude non offensante et digne vis-à-vis du crime, de la mort, et même de l’intelligence. Mon père l’apporta. Dès le premier enterrement, – comme il s’agissait d’un suicide, c’était aussi dès la première faute, – Cérilly reconnut dans mon père le dignitaire destiné à le sauver dans les sièges, dans les famines, dans les erreurs. On était dans la paix, dans la prospérité, dans la vérité, mais sa présence fut la clef de voûte de cet édifice charmant et tel qu’il n’y en avait peut-être alors que dix ou douze en France. Tout s’effondra quand il mourut ; les brouilles surgirent à propos des vignes dont le vin devenait aigre, des femmes, qui devenaient d’ailleurs laides ; l’affaire Dreyfus, l’affaire Boulanger, qui n’avaient pas été discutées lors de leur éclat, y séparèrent les amis qu’elles eussent dû séparer cinq ou six lustres plus tôt ; les foires, les frairies n’y eurent plus cette vertu qui attire, entre les cent foires du département, les plus belles vaches et les plus beaux manèges, et le bourg retourna pour cinq siècles à l’obscurité. Il ne resta de cette splendeur que ce qui subsiste de la splendeur d’Athènes, quelques édifices, le pont, la fontaine, quelques travaux de l’agent-voyer, l’écluse de la Marmande, l’assèchement d’un marais, – toute civilisation consiste en somme à jouer avec l’eau, – et il en reste aussi les fils… Car les fils, qui avaient douze ans quand commença cette période et dix-huit quand elle fut conclue, en ont gardé ce qui leur serait resté d’une éducation à Athènes, fortifiée par la présence d’une grande forêt. Il est facile de les reconnaître, et aussi les fils des dix petites villes qui maintiennent sur la France, volcan de la sagesse, de petits cratères ouverts à tour de rôle, soit au centre de l’Auvergne, soit à la périphérie du Limousin, et d’où s’élancent nos meilleurs inspecteurs de finances, professeurs de rhétorique et administrateurs de colonies. Nous sommes une trentaine que Cérilly dispersa ainsi sur le monde, audacieux comme tout fils d’une capitale florissante, et sans ombre de défaite dans notre mémoire. Si Siegfried nous dépasse tous, c’est non seulement qu’il eut là son adolescence, mais que son enfance s’était écoulée, par un hasard heureux, dans une petite ville limousine qui avait elle-même une sorte de période Renaissance, avec des sculpteurs, des anatomistes, un grand mathématicien et le régiment de hussards. Il avait donc au carré l’aisance de sa patrie. Il était l’aboutissant normal de cette éducation moyenne bourgeoise qui donne, dans le Massif Central ou ses environs, selon la ville, Pascal, Montaigne, ou Montesquieu… Montaigne, Pascal, Altesse, c’est de l’excellente moyenne…

— Ainsi, dit le prince, Siegfried est limousin !… Qu’est-ce que le Limousin ? Un vicomté ?

Une vicomté ? Pour rendre Siegfried à la France, le prince choisissait l’époque où le Limousin vivait de sa vie propre et non de sa vie française. C’est tout ce qu’il s’accorda de rancune et de haine : affecter de croire que le Limousin était une nation. Il fut enchanté d’apprendre que le Limousin avait une langue propre, plus riche en mots pour désigner les sources que le catalan même. Il semblait consentir avec moins de peine à ce que Siegfried abandonnât l’allemand, puisque c’était pour le patois. Puis, en géologue réputé qu’il était, reculant sa peine présente à l’époque primaire, il me fit parler du sol limousin comme s’il allait lui rendre un mort et non un vivant.

Je ne demandais pas mieux que de ramener Siegfried par cette écluse préhistorique. Je parlai donc au prince de notre terre, la seule en France qui soit une et composée des mêmes roches. Chaque Limousin non armé rend le même son sur toute l’étendue de sa province et, enfants, comme le maître la disait de roches cristallines, nous aimions la frapper du pied, et écoutions. Nous avions un grand mépris de ceux qui ne vivaient pas comme nous sur les plus anciens granits du monde, et quand par hasard nous foulions ces crétacés, ces marnes liasiques, ou ces alluvions sur lesquelles, d’après Henry Bidou, se sont déroulés tous les grands drames d’amour, nous avions l’impression de marcher sur de mauvais tapis au mètre. Il n’y a, si mon cher Bidou a raison, que deux mètres carrés, dans un angle de la Vienne, où puissent se dérouler en toute ma province les sacrifices, les suicides, et les fameux drames d’amour. Il oublie seulement que deux villages limousins s’appellent Turenne et Pompadour. Je me gardai d’ailleurs de dire au prince, fanatique de l’abbé Breuil, que le Limousin était, des régions françaises, la moins peuplée de beaucoup à l’époque de la pierre taillée. Je décrivis la petite oseille qui annonce qu’il n’est pas un gramme de chaux dans le sol ; la belle vallée transversale, si solitaire depuis que les Romains ne vont plus de Lyon à Saintes, mais toujours fréquentée par le soleil, qui accepte, sur ces genêts et ces bruyères, de n’être plus de sa couleur, et aspire à chaque tournant une source fumante et glacée. Je décrivis toutes les roches tremblantes, car on peut faire osciller la moitié du Limousin avec la main. Je décrivis les vaches qui broutent aux feuillages des arbres, les pieds de devant sur le tronc. Que ne devaient pas faire les chevaux limousins, de combien plus agiles encore, malheureusement disparus ! Ce pays auquel tous les historiens reprochent de n’avoir pas été l’Île-de-France du Centre, je le décrivis aussi, pour atténuer encore la peine du prince, comme une île. C’était sur ses rives que Young avait vu les premiers lézards verts. C’était en l’abordant que Richard Cœur de Lion, à Chalus, avait reçu à travers les châtaigniers une flèche en plein cœur, et Jean de La Fontaine, entrant dans le havre de Bellac, à travers les peupliers, une flèche moins cruelle de la main de mon aïeule. Je décrivis ces petits bourgs, auxquels les moindres divinités avaient offert chacune une source, et les fils célèbres, comme Dupuytren à Pierre-Buffière ou Marmontel à Bor, une pompe. Le prince alors me fit énumérer tous mes grands compatriotes.

— Moquez-vous, dit-il, quand j’eus fini. Ne m’en veuillez pas si, au lieu de redonner tout de suite Siegfried à Jeanne d’Arc ou à Pasteur, je le confie au maréchal Bugeaud et à Denis-Dussoubs. Il me semble surtout le rendre à ces fontaines, à ces ruisseaux. Je change en source cet audacieux qui a vu l’Allemagne nue. Ce n’était pas par hasard que sa mémoire et ses articles étaient imprégnés d’eau fraîche. On m’enlève mon ami, mais on me laisse un beau torrent.

Il me montra quelques portraits au mur.

— Ici est ma sœur qui épousa un roi en Orient, ici ma cousine qui épousa un grand-duc, ici celle de mes filles qui épousa Ernst le Scandinave. Croyez que jamais je n’ai laissé ces femmes changer de nation sans les relier, comme je viens de le faire machinalement pour Siegfried, à la vie naturelle de leurs nouvelles patries. Nous autres petits souverains allemands, qui ne tenions guère de la toute-puissance qu’une loge au lieu d’un promenoir pour assister à la vie, si nous nous décidions à répandre nos filles sur le continent, c’est qu’il nous semblait les donner non à des couronnes ou à des millions, mais à des génies ou à des minotaures qu’il fallait satisfaire pour le bien de l’Europe, ma sœur Ottilie à l’Orient et aux roses, ma fille à la neige, ma cousine aux steppes et à la puissante tchornaïa. Allons-y pour Siegfried. C’est le premier holocauste que je fais aux étangs. Hélas, je suis trop sûr qu’au premier mot de vous il va remonter dans son passé comme un saumon dans son fleuve.

Au-dessous de nous, cueillant des fleurs, la fille cadette du prince passa. Il regarda presque avec tristesse cette belle humaine, qui n’était plus destinée, depuis tant de révolution, qu’à un homme.

Devant la baie ouverte, Altdorf m’avait pris la main. Toutes ces fausses ruines dont les architectes français peuplaient sous Louis XV les parcs allemands, témoignages de paix et de prospérités suprêmes, devenaient dans ce soir les vraies ruines d’un siècle et d’un régime. Nous voyions, entre les châteaux, devinant à cette fenêtre deux hommes occupés à extraire d’eux-mêmes ce qui en était le moins sauvage et le moins petitement humain, le soleil piqué au jeu, trouver sur son déclin des lueurs de réconciliation avec la terre. Tous deux s’enveloppaient de la même flamme glaciale, il était moins pénible de regarder en face le soleil ; il était moins facile de regarder la terre, qui scintillait à mesure qu’avançait le crépuscule, de feux et de brasiers invisibles le jour. Prolongeant le seul flirt franco-allemand qui ait été poursuivi en cette année vingt-trois, le prince me parlait d’une jeune Française heureuse qu’il avait vue vers 1865 sur la terrasse de Valençay. Il apercevait de trois quarts son visage accablé de beauté, de richesse, de luxe et d’amour. Elle était ployée, visitée par le bonheur. Le mari, debout dans le voisinage, infatigable dans un rôle incompréhensible de veilleur, frissonnait au moindre appel des oiseaux de nuit et laissait tous les êtres humains approcher de la jeune femme, lui parler, la toucher, sans paraître les voir. Une rivière, croyait le prince, coulait au loin… Un hibou, croyait-il aussi, avait volé… C’était tout, mais cette vision gravée au fer rouge dans un cœur jusque-là fantasque et coléreux avait fait diriger quarante ans une principauté allemande avec justice et bonté. De mon côté, je lui avouais d’où venait le respect que j’avais des hommes. Je lui décrivais ce petit Allemand dans l’embrasure de sa fenêtre voûtée, à Iéna. Dieu sait si j’avais vu des hommes penser, des étudiants travailler ! Pendant huit ans, j’avais habité en face du bureau du plus grand de nos philosophes. Au-dessous du rideau relevé, sa tête osseuse et chauve prenait toute la lumière et oscillait comme un diamant au seul cri des marchandes des quatre-saisons ou du sifflet du marchand de lait de chèvres. Pendant huit ans aussi, j’avais vu se ruer aux examens tout ce que comptaient de vaillants la Sorbonne, l’École des Mines de Saint-Étienne, l’École Normale. Mais je ne savais pas ce que c’était que la pensée, que le travail, j’ignorais leur dignité, et de ce jour-là je le sus. Mon petit Allemand ne travaillait pas du reste, il ne pensait peut-être pas. Assis sur le lieu de sa grande défaite, orné de ses attributs qui permettaient de dire qu’il était le symbole du travail, et non celui de l’astronomie, et non celui de la pudeur, – le livre à dos de parchemin que se sont transmis depuis Holbein tous les liseurs de l’Empire, une plume en vraie plume, une boîte à poudre d’or qu’il répandait non sur sa page blanche mais sur sa main, ou son genou, comme s’il était une machine à penser et que les mots apparaissaient sur lui en tatouages –, il était encadré de monuments familiers, une halle des marchands, un beffroi, une église ; son dos courbé semblait la voûte de cette ville, dont je voyais ainsi par je ne sais quels rayons X l’architecture secrète et insoluble : un petit Allemand philologue rêveur. C’était tout, ce n’était rien, mais je l’avais vu, mais c’était pour cela que le plus modeste domaine de la langue française avait été cultivé depuis avec fierté et conscience.

Le soleil atteignait l’horizon. Les statues des dieux à noms français, penchant à demi pour une pensée pacifique leurs crânes de pierre que les colombes croyaient penchés pour elles, avaient soudain de longues ombres vivantes, les plus longues de la journée, et par elles tentaient d’atteindre ou de contenir des objets, des plantes ou des passants insaisissables. Dans sa villa voisine, Dora Winzer, la première chanteuse de la Cour, sans qu’on entendit aucun piano, répétait toutes les minutes, probablement en s’habillant pour un dîner et après chaque progrès de sa toilette la même phrase d’Yseult ; mais au lieu d’être agacé par cette répétition, le cœur, ce soir, au bord de la Bavière, en était angoissé à la fois et calmé comme il l’est, au bord d’un lac ou d’une jungle, par l’appel régulier du cygne ou du paon. Dora Winzer avait d’abord, sans doute en sortant de son bain, poussé son cri à toute voix. Puis, les bas passés, elle le modula à peine. Puis, la robe bien lacée, il éclata. Nous en étions après chaque silence à désirer ce cri humain, modèle très acceptable proposé pour le cri de la femme, alors que celui qu’adoptèrent justement paons et cygnes est si manqué ! Puis, dans les lilas et les sureaux le rossignol, ce rossignol qui ne chante pas en Amérique, commença à chanter, avec des pauses qui devaient correspondre elles aussi à je ne sais quels progrès dans l’ordonnance du plumage ou du firmament. Puis le cri d’Yseult résonna si fort que j’eus la certitude que le collier était agrafé. Nous étions émus, le prince et moi, par le cri de cet oiseau emprunté à l’Asie mais fidèle à l’Europe, par le cri de cette héroïne prise à la France, mais commune désormais à nos deux pays, et, sous ce ciel où n’apparaissait aucune des étoiles qu’ont aimées dans leur enfance Bolivar ou Wilson, nous sentions entre nous, malgré tant de combats, malgré tant de haines, notre fraternité d’Européens.

Pour couper court à cette belle défaillance occidentale, le sort introduisit à ce moment trois visiteurs, dont deux gigantesques.

— Voici d’anciens collègues à vous, me dit le prince. Voici ma revanche à Siegfried.

Le premier géant était le général comte de Fontgeloy, dont l’aïeul Xavier avait été le premier protestant expulsé par Louis XIV. Le matin même du jour où lui était parvenue la lettre royale, Xavier s’était précipité vers le Saint-Empire à bride abattue. La frontière française une fois franchie, il avait fait front aussitôt, avait tué vers midi deux cavaliers français en maraude, ses compatriotes jusqu’au matin à onze heures, refusa le château que lui offrait le grand électeur à Berlin pour rester plus près de son ennemie, et, depuis 1680, sa lignée combattait la France, n’y retournant jamais que pour les invasions, aussi satisfaite d’avoir extériorisé cette patrie ingrate que nous pourrions l’être d’extérioriser nos défauts ou nos vices et de lutter avec eux corps à corps. Elle luttait, croyait-elle, avec la tyrannie, l’inquisition, tout ce que personnifiait Louis XIV ou Loubet. Seuls les Fontgeloy n’avaient jamais signé les suppliques de retour qu’après chaque traité les protestants français faisaient remettre à Louis XIV. Ils recevaient à la porte de l’exil chaque émigré, l’examinaient, et le dirigeaient selon ses qualités vers la ville qui manquait de notaire, ou de collecteur, ou de bourgmestre, fortifiant le Brandebourg à ses points faibles. Toujours adonnés à cette guerre civile, les Fontgeloy actuels haïssaient nos présidents de République d’une haine qui en général est réservée aux rois, plus méfiants encore d’ailleurs quand un protestant prenait la direction de la France, abonnés au Temps pour lire la statistique municipale de la décade et suivre avec bonheur la décroissance des naissances, et, chaque fois qu’un fleuve débordait à Toulouse ou à Nantes, le délire du déluge les prenait. Ils avaient tout près de deux mètres. Incroyablement parcimonieux, dédaigneux des honneurs mais non du pouvoir, durs autrefois aux poisons et aux pestes ils l’étaient maintenant au feu et au gel. Leurs mains, pendant les conversations, touchaient sans effort apparent, comme tout à l’heure les statues par leurs ombres, des objets qui semblaient hors d’atteinte sur les consoles et ils entassaient sur leur visage tant de particularités, yeux vairons, balafres, nombre de canines illimité, que dans leurs voyages les commissaires des gares frontières, après avoir lu leur signalement sur le passeport, s’offraient le luxe de les réveiller pour les voir. Mais ils dégringolaient le marchepied du wagon aussi vite que les Sarrasins décrochés jadis des créneaux par les Fontgeloy de Cognac.

Le second personnage était le vidame de Poncarmé, membre du Landtag prussien, dont la famille avait quitté en 1688 Villefayard, seul bourg du Limousin gagné à la Réforme. Si Berlin avait eu au XVIIIe siècle des carottes nouvelles, des tomates, et des éclairs au chocolat, c’était grâce à cet aïeul, qui y avait attiré cent horticulteurs de Nîmes et vingt pâtissiers de Montpellier. De petite noblesse et de petite imagination, les Poncarmé, sur lesquels avaient chu tout d’un coup la faveur d’un roi et le voisinage de l’Orient, car le grand électeur les avait établis aux confins de la Pologne, en avaient conçu un orgueil démesuré et le goût du pillage. Leur hôtel de Berlin était un repaire de collections, où les Rubens engendraient les Rembrandt. Mais eux-mêmes s’étaient reproduits avec peine. Chaque Poncarmé, fils unique, vivait garçon jusqu’à la vieillesse et se résignait alors au mariage avec une fille qu’il demandait toujours aux protestants français émigrés. Certains d’ailleurs trouvaient le moyen, entre soixante-dix et quatre-vingts, d’être veufs, car la vie pour une femme était dure avec eux, et de se remarier. Le Poncarmé présent avait cinquante-cinq ans et approchait de son âge nubile. Le cœur des Poncarmé, plus encore que celui des Fontgeloy, me paraissait d’une matière française bien inconnue aujourd’hui, et que je ne sentais même plus au-dessous des deux couches posées sur moi par deux siècles français entiers et vingt-trois ans de rabiot. Un sourire ironique ne quittait jamais leurs lèvres, ce n’est pas qu’ils vous jugeaient borné, ou mal vêtu, ou trop pauvre : c’est, nourris de la Bible, qu’ils vous savaient mortels. Ils se gaussaient de vous, d’être des objets périssables. Ils vous serraient les mains à les meurtrir, souriants d’avoir meurtri votre squelette. J’avais été voilà quinze ans invité par le chef de famille à visiter les collections. Il avait voulu être mon guide. C’était le guide de la mort. Devant chaque meuble, chaque tableau, il insistait sur sa fraîcheur et sur la décrépitude où devait être le corps de l’ébéniste ou du peintre, surtout des peintres catholiques, me décrivant dès que je m’arrêtais devant une table ou une pendule, quelle triste momie, quelle poussière devait être aujourd’hui Riessner ou Lepeautre, si bien que dans la galerie je passai vite, n’osant m’arrêter que devant les œuvres insignifiants (pauvre Boilly d’ailleurs, pauvre Devéria !) pour éviter de savoir ce qu’était devenu au juste le corps de Rembrandt, et celui de Vermeer, et celui de Watteau ; jusqu’à ce qu’il m’arrêtât de force devant un tableau de la Révolution dont le bleu et le vermillon avaient été faits, par l’entremise d’un peintre lui aussi en cendres, avec les cendres de nos rois.

Le troisième était l’arrière-petit-fils d’Anacharsis de Thorald, émigré de Provence en 1793. On jugeait à le voir de ce qu’un siècle français apporte en alluvions et en perfectionnement sur une de ses castes. Les ancêtres de Thorald, sous Louis XIII, ne devaient pas être très différents des Fontgeloy ou des Poncarmé mais cent années prodigues avaient passé sur eux. Au lieu d’aller vers le Nord, les Thorald avaient oscillé entre Bade et Vienne, introduisant dans ces villes, non des horticulteurs, mais la plupart des jeux de hasard et des tripots. Ils portaient des guêtres blanches, des monocles. Aimés des femmes, encombrant les cours de liaisons, mais perfides, ils utilisaient le compartimentage de l’Allemagne du Sud, comme les grands amoureux aux États-Unis en utilisent les États, disparaissant du Wurtemberg pour apparaître en Bade, et, si le scandale était trop grand, jusqu’en Liechtenstein. Athées mais constructeurs d’églises qu’ils ornaient de tableaux dont l’auteur leur importait aussi peu que le sujet, avec un faible cependant pour les paysages romains et pour les cadres à colonnes. Parfois, après des décades d’ennui et de parcimonie, un prince les appelait au ministère des finances, ou les consultait sur la voirie de ses villes, et dans les trois ans, la principauté était ruinée jusqu’au dernier thaler.

Tels ils étaient tous trois, délégués ce soir auprès du prince des quatorze généraux, des trente colonels, des trois cents officiers descendants de Français émigrés, représentant le vingtième de la fortune de la noblesse prussienne, le dixième de son énergie, et le cinquième de sa haine pour la France. Le prince me présenta comme un Canadien de Québec. Cela ne leur enleva pas toute méfiance. Ils m’observaient à la dérobée, tâchant de voir ce qu’un Français gagnait sous Louis XIV à aller vers l’Occident au lieu d’aller vers l’Est. Pour moi je découvrais sur eux, isolés et conservés, quelques-uns des traits de ma race ou du XVIe siècle, des tics certainement perdus depuis cette époque, une manière disparue d’écouter les rossignols, un rire ancestral. Il ne faut pas s’obstiner à croire que la patrie est douceur et velours ; je me heurtais ce soir à la part la plus dure de la mienne, aussi décontenancé que si l’on m’accusait soudain avec preuves en main d’avoir été cruel et impitoyable dans mon enfance. Il est dur de toucher et de sentir en soi, sous les yeux des Poncarmé, son squelette, un cruel squelette, soudain grandissant. Je ramenais sur moi, comme une tendre peau, devant les deux géants le XVIIIe siècle, et devant Thorald, le XIXe, dont je comprenais enfin les vertus. Jusqu’à ces deux derniers mois passés loin de France qui me paraissaient, malgré la couche d’or dont m’ornait ce soir le ciel munichois, m’avoir frustré d’un vernis que je ne reprendrais plus ! Venus pour annoncer au prince qu’étaient supprimées désormais les réunions trimestrielles entre descendants de Français immigrés, ils étaient tous trois debout et immobiles ; c’étaient les mannequins de haine, d’audace, de brutalité sur lesquels avait été taillée ma race, ma race de politesse. Mais tout ce qu’a ajouté à la matière d’un Français Austerlitz, la conquête de l’Algérie, l’exposition de 1900, frémissait à ma surface en papilles indignées. Ce qui me gênait le plus, c’étaient posés sur moi ces regards de voyeurs qu’ont tous les Allemands devant les littérateurs étrangers, le spectacle de la nature, et les statues ; car ils étaient déjà en Allemagne au moment où l’on s’y livrait, sous la surveillance de Lessing, de Winckelmann, ou de plus grands encore, à tous les accouplements imaginables entre dieux hellènes et dieux germains. C’étaient des gens qui voyaient dix ou vingt fois par an, selon la saison théâtrale, Hélène se donner à Faust et Penthésilée à Odin. Mais toute la purification simple et humaine apportée au cerveau par Malebranche ou Voltaire, aux yeux par les impressionnistes, au rire par Courteline, me donnait le sentiment d’être d’une densité moindre en face de ces trois Français dont les plus récents cartilages s’appelaient Waterloo, Kant et Sedan.

Le soleil était couché. Dora Winzer poussait de tout petits cris d’Yseult successifs, à cause des bagues sans doute. Thorald était le seul à en paraître agacé, et il démontrait ainsi que c’était le XVIIIe siècle, entre tous les siècles français qui avait posé sur les âmes françaises la couche rebelle à Wagner.

Soudain, Poncarmé poussa un gémissement et glissa sur un fauteuil.

Pendant la semaine qui suit la mort d’un écrivain que j’aime, je pense, je vois, j’écris sans le vouloir à son image. J’ai ses manies de style, presque son écriture. Cela vient de ce que j’arrive enfin et pour quelques jours seulement à le comprendre. J’admire ceux qui ont pu pasticher La Bruyère, Racine, après les huit jours qui suivirent leur mort. Cela vient de ce que l’agitation qu’il a donnée à leur vie trouve, à défaut de lui-même, son récepteur dans l’être qui y est le plus sensible, aujourd’hui moi. J’ai le sentiment que des instruments merveilleux se trouvent soudain sans maître, encore aigus et étincelants ; je les essaye par dévotion avant leur rapide rouille. Lorsque, redescendant le Père-Lachaise, après avoir hissé le cercueil sur le feuillage le plus haut de Paris, passant cette porte des vivants pour laquelle on ne réclame pas d’obole, vous avez déposé pour toujours près de Moréas ou de Proust, par pitié pour eux qui vous l’avaient prêtée et comme un myope met son lorgnon dans le linceul d’un ami oculiste, la vraie méthode pour voir la Seine, la Trinité, le coucher du soleil, pour entendre les cris des cochers, des vendeuses des quatre-saisons, le cor des rempailleurs, et que soudain, dès la grille, vous apercevez, échappés à leur tombe fraîche et démesurément amplifiés, tous ces édifices que leur disparition vous avait préparés à ne plus revoir et vous avait rendus depuis l’heure de leur mort invisibles, tous réunis pour la vente à l’encan au pied de ce cimetière et n’ayant pas eu le temps de s’éparpiller dans Paris ou dans l’univers, la Tour Eiffel, Notre-Dame, et des monuments que vous ne saviez pas leur appartenir autant, qui vous arrachent le cœur, comme Dufayel et la Grande Roue ; quand leur beau soleil, de scellé sans couleur qu’il était hier sur le ciel, éclate soudain en flammes, car il est midi, et libère toutes choses du crêpe des ombres, alors tous ces objets vous donnent en douleur ce qu’ils leur ont apporté en délices, faisant de vous, comme Boulle autrefois de son écaille et de son cuivre, le meuble femelle du beau meuble qu’ils étaient. Tous ces beaux platanes, ces nuages, qu’ils vous avaient habitués à voir autour d’eux et jusque sur eux en relief, on les incruste soudain en vous, d’un canif trop cruel et qui dessine en votre chair chaque feuille et chaque oiseau. Et quand, après avoir retrouvé sur le terre-plein de la Roquette, sur la place de la République, leurs jouets d’adultes morts, le premier café à terrasse, la première statue tirée par des lions, le premier Bébé Cadum, vous vous trouvez soudain face à face avec la première femme qu’ils auraient sur cet itinéraire suivie du regard, cette femme semblable à leur héroïne, cette femme que vous aviez couchée là-haut près d’eux et que voilà venant au sens contraire, comme dans une farce de Fregoli, alors chaque être, chaque objet, dissimulant sur lui ce qui le désignait jadis à vous, arbore la cravate, les gants, la couleur qui eût attiré leur regard. Tout l’univers afflue en nourriture pour ce mort, en aliments tout frais qu’il dépose sur vos bras et dont vous n’avez que faire. Une saison forcenée éclate qui pendant huit jours ne couvre les arbres que des fruits qu’ils aimaient, si amers pour vous, les plantes que de leurs fleurs. Pendant huit jours tout continue à pousser dans leur univers déjà mort. Heureux encore si leurs héros ne se réfugient pas en vous, comme des orphelins, réfugiés d’une zone dévastée pour lesquels l’hôte déblaie toute sa pensée et son âme. Puis, après s’être donnés à moi si amplement, après m’avoir prétendu leur mandataire auprès de tout ce qu’ils aimaient ici-bas, ils se retirent peu à peu, impitoyablement, en quinze jours, en une semaine ; le jour arrive où les arbres m’offrent soudain mes fruits, les parterres mes fleurs, les théâtres et les jardins mes femmes, et je suis affreusement, pour toujours, desséché d’eux.

Or, cet après-midi-là – pourquoi mon deuil d’Agrippa d’Aubigné n’était-il pas périmé ? – je vis mourir avec les yeux d’Agrippa le vidame de Poncarmé. Poncarmé avait glissé sur le fauteuil. Je comprenais, comme il ne l’a jamais été au XVIe siècle, pourquoi ont été ajoutés aux chaises des bras et des dossiers. Je voyais que le fauteuil est bien le seul meuble conditionné spécialement pour la maladie et la mort, alors que le lit a trois fonctions. Je pris son poignet. Le pouls ne battait plus. Poncarmé se cramponnait aux accoudoirs de mains dont le pouls ne battait plus. Il ne respirait plus, son sang était vieux déjà de vingt, de trente secondes, mais sa bouche était large ouverte, comme si un miracle devait se produire sur ce vieux calviniste, et qu’il allait en sortir des roses et l’idée d’un miracle du moyen âge domina en effet toute la scène. Un aimant intérieur rappelait tout éclat, toute limpidité vers le centre de son corps ; il était au milieu de notre groupe rougi par le couchant comme un être dont le soleil s’est écarté, il était dans une pénombre affreuse entre le ciel et la terre, mais une de ses mains sortit tout à coup de ce cône infernal, et s’ouvrit, les doigts écartés, vers le plancher, comme s’il allait en tomber des violettes ou des pervenches. Fontgeloy défit le col, la chemise, les brodequins, semblant chercher sur ce corps même, comme on la cherche sur une pendule ou une boîte à sardines, la clef qui la remonterait ou l’ouvrirait ; je vis nu tout ce qui constitue le buste d’un huguenot, le col, le tétin, et la narine qui se pincetait, comme pour aspirer un parfum de jasmins et de clématites. Chacun de nous essaya sur lui cet ignare massage humain que les camarades d’un mort, qu’ils soient boulangers, écrivains ou même masseurs, font subir au corps encore chaud. Puis quand chacun de nous l’eût touché comme un bain et que la température parut soudain trop froide, le prince fit appeler son voisin Hartmann, le psychiatre. Quand Hartmann entra, ouvrant la porte largement comme pour un constat, Poncarmé était à peu près déshabillé par nous, et il le surprit dans un tête-à-tête indéniable avec la mort. Nous avions enlevé ses souliers neufs qui l’encadraient, vides comme jamais ne l’ont été souliers au XVIe siècle de pivoines et de glaïeuls…

Hartmann se pencha vers Poncarmé, le prit par l’épaule et le secoua comme on secoue un enfant qui a volé une pomme ou dix sous, détacha la main de ce fauteuil électrisé par la mort et auquel, blanchie par le courant, elle ne pouvait s’arracher, tira une seringue et une lancette, et se tournant vers le prince lui dit :

— Il est mort, Altesse.

Il avait dit cela en français et je n’en fus pas surpris : Poncarmé, à peu près déshabillé, reprenait l’apparence qu’avaient dû revêtir autrefois les Poncarmé agonisant à Villefayard, et l’écart s’accentuait entre ce corps peu à peu cévenol et la personne à faux, à registres gothiques, et à voiles, la mort allemande qui s’apprêtait à le saisir. Ce corps qui avait toujours vécu sur le Brandebourg et ses marais redevenait un corps de montagnard. Sur cette peau lavée dans le Wannsee et les écluses de Dantzig, apparaissaient triomphants les grains de beauté provoqués, chez l’ancêtre, par un pinçon de Henri IV ou de Marguerite de Navarre. Ce corps nourri de bière, de salaison, de pommes de terre, était sec et noueux et semblait avoir consommé uniquement des châtaignes, des truffes, du lièvre à la royale et des piquettes. La transsubstantiation était en cours qui livrerait au futur préhistorien, dans les couches prussiennes, un crâne méditerranéen. Dieu sait que la mort allemande elle aussi n’est pas sans splendeur ; à la guerre je suis apparu parfois en son lieu et place au-dessus des tranchées prussiennes et ce n’est pas à moi de la rabaisser, mais il n’était pas juste que le dernier des Poncarmé fût emporté par elle dans la sarabande des bourgeois d’Augsbourg et de Bâle. Les vêtements de Poncarmé arrachés comme un loup à un visage, elle ne reconnaissait plus son danseur dont les gants à rabat tombés à terre refusaient d’ailleurs obstinément de s’emplir de roses trémières et d’œillets. Comme dans les contes de fées vous tuez un prince en tuant un chevreuil, le cri de Dora Winzer, en atteignant ce colonel prussien, avait tué un être qui reprenait sa conformation première pour pouvoir loger dans le cercueil et le caveau des Poncarmé, avec ce dos un peu creux redouté des tailleurs de Tulle, ces mains connues à Pierre-Buffière pour tordre des fers à cheval, ces rotules déjetées qui donnaient aux destriers de Pompadour l’impression qu’on enfonçait des boules entre leurs côtes. L’intrus qui habitait ce corps donnait à peine quelques derniers signes d’impatience, les talons se frappèrent pour une présentation bien allemande, les sourcils se froncèrent à la Bismarck, mais soudain, ensevelisseuse, la race limousine l’inonda ; il tourna la tête du côté droit comme tous les Limousins à l’agonie, et il se mit même à ressembler, à s’y méprendre, à un oncle que j’avais vu déjà mourir. Il mourait seulement de façon plus brutale, j’assistais seulement à une mort bien plus reculée dans le passé. Le Sire des Adrets mourait sous mes yeux, sur une couche que le soleil jonchait vraiment cette fois de lilas et de jonquilles. Toute cette guerre allemande, toute cette soirée munichoise, tout ce déluge allemand depuis huit ans sur mon âme me laissait, en se retirant, un cadavre français, presque un cadavre de famille.

— Je m’étais trompé, dit soudain Hartmann.

Dans le corps abandonné que l’occupant avait tout à l’heure, comme le locataire qui part en vacances, coupé d’air, de lumière, de liquide sanguin, se révélait tout à coup une présence. Hartmann s’était trompé. Une présence d’abord malhabile qui justement tâtonna à la recherche des divins compteurs, écarquillant les yeux avant que la respiration ne fût revenue, puis lâchant le souffle à tels flots que les poumons tinrent tout juste, puis enfin, ce qui aurait dû être son premier souci, dans une générosité de nouveau propriétaire, inondant les artères et jusqu’aux veines de sang pur. Puis, en pédant qu’il est parfois et pour me donner une leçon, en signe de confiance peut-être, ou aussi par dérision, ce démon franco-germanique qui me harcèle ou me cajole sans arrêt depuis le jour où j’ai franchi le Rhin, prétendit me fournir en une seconde un spectacle que j’accepte tout juste quand il se répartit sur des siècles, et me montra comment un Allemand s’installe dans un corps français. Cette main nue, si pareille à celle de mon oncle, comme on remet une bague au sortir d’un bain, d’un simple geste remit je ne sais quelle alliance allemande. Les yeux se centrèrent avec ce demi-millimètre de différence qui fait voir le Walhalla, les Hohenzollern, et rend Manon, et rend Trianon invisibles. Une sorte de lingot de plomb coula jusqu’aux talons, et donna au ressuscité cette forme rigide nécessaire pour leur équilibre aux Allemands sur terre comme aux cercueils dans la mer. Il arrivait au corps de mon oncle ce que j’avais tellement redouté, au chevet des amis ou des femmes dont j’avais surveillé le sommeil : il était attribué à un autre siècle, à un autre pays. Je vis soudain toutes mes ombres les plus chères émigrer de la France, peupler sous des noms exotiques l’univers. Quelques-uns de mes morts m’appelèrent soudain en hongrois, en hollandais. Je fus comble de pitié pour ce Brandebourgeois qui continuait à mener au combat, – et contre nous d’ailleurs, – la dépouille de ce Limousin mort depuis deux cents ans ; pour cette main surtout, qui tâtonnait vainement sur le dossier. Je voulus la prendre, la serrer, pendant qu’elle cherchait encore à quelle chaîne elle allait se joindre.

Mais il était déjà trop tard…

— Lassen sie mich doch in Ruhe ! me dit mon oncle.

HÉLÈNE ET TOUGLAS
OU LES JOIES DE PARIS

Je devrais vous dire seulement deux mots d’Hélène. Elle ne joua dans le combat Dubardeau-Rebendart d’autre rôle que d’y introduire Touglas, mais jamais Grecque plus charmante et plus inoffensive n’introduisit la destinée dans l’histoire. Elle avait sur sa belle aînée l’avantage d’un nom plus grec encore, car elle s’appelait Hélène Melilacrionidis. Ce n’était pas une orpheline ou une expulsée de la guerre. Les Melilacrionidis, doués de longévité, existent encore jusqu’à la génération de Navarin. Hélène allait au cours de Péra accompagnée de ses deux tantes qui ont hébergé Pierre Loti, aux examens semestriels escortée de sa grand’mère qui a connu Gobineau, et à l’examen annuel avec son arrière-grand-père, qui reçut Lamartine. Quand un étranger de marque leur rendait visite, les Melilacrionidis faisaient servir le thé par un domestique turc, qui avait cent dix ans, et que Lord Byron avait connu. Car on ne pouvait prétendre que le Turc, qui était borné, eût connu lord Byron. Aussi n’était-il pas étonnant que la jeune Hélène eût obtenu la bourse de séjour à Paris, offerte par sa pension et l’ambassade, pour la copie suivante :

POURQUOI J’AI APPRIS LE FRANÇAIS

On aime la nation française pour ses habitudes joviales et surtout pour sa noblesse dans la façon d’agir. La langue française a donc réussi à se faire adopter par des nations tenant le milieu entre le sauvage et le civilisé. Par quelques lignes de français, on dit ce qu’un Italien ne parviendrait pas à dire dans une page. En n’importe quel pays qu’on aille, la langue française reste harmonieuse, sauve l’homme de la misère, et le protège contre cette grande dévoreuse que l’on nomme la faim. Une ville comme Paris, centre de toutes les Académies, ne daignerait pas cultiver la langue française si elle n’était pas ravissante. Je remercie mes parents de m’avoir mise dans une école française. Je peux ainsi apprendre, du même coup, la langue aimée de mes parents et la langue internationale. Poussée par ces considérations, je m’adonne, avec grande ardeur, à l’étude du français. Mon plus grand plaisir est de lire les plus grands chefs-d’œuvre, et je reviens toujours à la scène de la prison dans Polyeucte, de Corneille, Molière et Racine. Non content de la douleur quitter Pauline, il veut l’abandonner à son rival. Quelle douceur on éprouve à lire de pareilles pages ! Bref, la langue française est comme une fontaine, qui par ses eaux clairvoyantes arrose la prairie et la rend fertile et riche, ou plutôt comme un phare placé au centre du cosmos. Elle conduit le monde, et honneur à ceux, qui, comme moi, ont le bonheur de la connaître. Les Anciens ont toujours dit que la langue française était la langue la plus déliée du monde, ses traits d’esprit vous saisissent, vous transportent, et vous obligent, pour ainsi dire, à deviner la pensée de l’auteur. C’est la langue des diplomates, et celle qui nous donne, surtout dans ces pays-ci, l’accès aux postes lucratifs. Dans les forêts épaisses de l’Afrique, dans les sites luxuriants de l’Océanie, vous pouvez trouver un emploi, si vous parlez la langue qui mit fin, dans le célèbre traité de Versailles, au fléau dévastateur. Non ! je ne pense pas que la langue française ait pris naissance au pied de la Tour de Babel, sinon ce monument serait complètement achevé, mes amies me l’ont dit, mes parents me l’affirment !… Pourquoi ai-je appris le Français ? Question qui pousse à réfléchir, mais n’est pas un problème insondable. Comme je regrette d’avoir pleuré le premier jour où je fus menée à l’École, car j’allais quitter la belle campagne, et l’idée de ne plus pouvoir monter sur les arbres, ne plus jouir des clairs de lune assise sur l’herbe fraîche, et ne plus entendre la musique des vagues s’abattant sur le rivage m’emplissait d’une angoisse profonde et indescriptible.

Le jour même de son arrivée, déjà à la recherche de l’écrivain dont elle resterait, jusqu’à l’an 2000 à peu près, la sentinelle sans relève dans la famille Melilacrionidis, Hélène était venue voir mon père. Son caoutchouc avait encore la poussière de Croatie et de Lombardie, mais il y avait aussi dans ses yeux des reflets biens vifs qu’elle devait à Anatole France, dont on lui avait permis la lecture, pour la consoler le jour de son départ, et qu’elle avait lu dans le train. Par chance elle avait eu deux heures d’arrêt à Belgrade pour acheter Le Lys Rouge, introuvable à Constantinople, et une minute à Brigue pour acheter Les Dieux ont soif. Mon Dieu ! elle comprenait à l’instant : c’est de sang qu’ils avaient soif ! Elle aimait ce livre. Car est-il rien de plus beau que la Révolution française ! Et la royauté ? Quelle splendeur ! Et ce Jérôme Coignard, qui avait tout prévu, quel cerveau ! Comme cela est rare, un homme du XVIIIe siècle qui a prévu la presse, l’électricité, le radium ! À Constantinople, tant de bourgeois contemporains n’en ont pas une idée ! Elle était persuadée qu’Anatole France n’avait pas dit toute la vérité, que Coignard était beau, élégant… Pendant une heure, au milieu du salon, se précipitant vers chaque objet ou chaque livre comme s’il était la raison profonde de son voyage à Paris, le caressant, le remerciant, elle dansa son pas à la fois de ménade et de muse devant mon père et dans toutes les anfractuosités de la civilisation française. Une seule considération l’attristait : l’impossibilité éternelle d’apprendre les vrais noms des héros de tragédie, de roman, de comédie ; car elle savait que tous, Phèdre, Candide, l’Atlantide, sont chiffrés. Comme il était triste que les Français eussent juré entre eux de ne révéler sur ce point la vérité à aucun étranger ! Mon père lui dit qu’il lui suffisait d’épouser un Français, qu’elle pourrait alors tout savoir. Elle me regarda tendrement, clef de tous les mystères… Elle savait seulement qu’Aziyadé était un homme…

Ce jour-là, désœuvré, privé de Bella, je fus heureux de trouver Hélène à la maison. Elle attendait mon père pour lui demander un service. J’attendis avec elle. Elle me parla de ses études comme les jeunes Françaises parlent du théâtre, et de chaque professeur comme de Mounet-Sully. Elle était amoureuse de M. Mornet, de la Sorbonne. Elle en était amoureuse à cause de la façon française qu’il avait de prononcer le nom d’Andromaque. Comme il était fâcheux que son cours sur l’inceste dans la tragédie grecque touchât à sa fin ! Dans les tragédies latines, cette volupté de l’accent allait lui être refusée ! Pour M. Michaut, il ne s’agissait plus d’être amoureux ! Elle l’aimait. Peut-on en effet imaginer rien de plus beau que Pascal ? Le cœur ne l’emporte-t-il pas sur l’esprit ? Peut-il être trouvé au monde un être plus passionnant que Descartes ? Quoi de plus passionnant que la raison !… Elle n’adorait d’ailleurs pas moins ses professeurs des Annales, et ceux de la Société de Géographie, et ceux du Collège de France. Du lever au coucher, sa journée était un chapelet d’heures enchanteresses, une suite d’étreintes à peine stériles avec toutes les œuvres françaises ! Pourquoi la regardais-je ainsi ? J’avais vraiment quelque chose de cet Andronic Comnène, dont elle apprenait la vie chez M. Diehl. J’avais tout à fait ses sourcils. Je devais être comme lui, indomptable et parfois sadique. Oui, sadique, c’était un mot très employé à Constantinople pour les enfants rêveurs à la fois et turbulents. Puisse sa vie m’être dévolue, sa mort m’être épargnée !

Je lui demandai si elle était sortie de Paris.

Oui. Elle suivait à l’École d’Horticulture de Versailles les cours sur la rose. Quoi de plus beau que la rose ! À propos d’Agrippa d’Aubigné, M. Chamard ne soutenait-il pas que la rose d’automne est la plus belle fleur ? Le pavillon de Kémal le concierge, dans leur villa de Taxim, était tendu d’un rosier jusqu’à son toit, et quand il était en fleurs, au printemps, Kémal grimpait sur une échelle et décorait le rosier à sa dernière branche d’un nœud en taffetas rose. Enfant, sa fleur préférée était le narcisse. Au-dessus de la villa de Thérapia, il y avait un petit lac tout bordé de narcisses, le lac même où l’amiral et le général français invités en 1919 avaient fait un match en caïque, et où l’amiral avait gagné, en tuant d’ailleurs deux poissons rouges. Mais elle avait appris depuis ce qu’est le narcissisme, de quel défaut Narcisse était atteint, et elle redoutait son symbole. Ce qui l’avait le plus frappée dans le parc de Versailles c’était un arbre sur lequel « Je t’aime » était gravé en lettres françaises. Elle n’avait vu jusqu’ici cette phrase sur les arbres qu’en grec, en turc, et en arménien. Les végétaux parlaient enfin sa langue préférée. Versailles était si beau ! Pourquoi tous ces personnages dont le souvenir vit dans les palais de France et qui étaient tous polis et vifs d’esprit, comme Louis XIV, Robespierre, Napoléon, n’étaient-ils pas simplement de bons camarades, bien unis ? Hélène était peinée, quand un roi de France détestait un grand homme, ou inversement. Mais que Louis XIV invitât Molière à sa table et le servît lui-même, et lui fît boire du vin de la Colline de Saint-Jacques, et lui ramassât son pinceau, cela la remplissait, me dit-elle, d’une angoisse profonde et indescriptible…

Mon père ne rentrait pas. Elle se confia à moi. Elle aurait voulu que mon père s’intéressât à son voisin d’hôtel, un jeune Estonien nommé Touglas. Touglas était le fils d’un garde-barrière des environs de Tartru. Il avait vingt ans, et il était poète. Comme il savait peu le français, elle avait été son guide dans sa première et seule promenade, au musée Galliera, et il avait dû depuis rester alité. Il l’avait disputée d’ailleurs tout le long du chemin, sous le prétexte qu’il n’aimait et ne comprenait que l’architecture en bois, les églises en bois, les navires. Accoudé à la passerelle de sapin qui remplace provisoirement un pont de la Seine, il avait refusé de voir le Panthéon. Chaque échafaudage autour d’une église l’arrêtait, mais il refusait d’entrer dans l’église. Comment pouvait-on agir ainsi ! La pierre est divine. Ces bolides qui tombent du ciel ne sont pas de bois, mais de pierre ! Il fallait que quelqu’un s’occupât de Touglas et lui expliquât Paris. Elle n’en était pas capable, elle sentait que tous ces édifices, comme les héros de notre littérature, sont chiffrés et cachent une vérité fermée aux hôtes étrangers. Puisque mon père était absent, ne pouvais-je venir voir Touglas ?… Mais que je ressemblais à Andronic Comnène ! N’y avait-il vraiment rien dans ma vie qui fut emprunté à la sienne ? Avais-je souffleté un roi, étant son hôte ? Avais-je été visité en prison, après cinq ans de secret, par mon amie, et lui avais-je fait un fils ? Je devais cacher beaucoup de choses avec mon air doucereux ! L’hôtel ? Hôtel des Orangers, rue Casimir-Delavigne.

À ce nom, j’étais levé, je lui passais sa fourrure, je l’accompagnais. Elle s’étonnait de mon pas rapide. Je la poussai vers une station de voitures. Je pris un taxi. Elle s’effrayait de ma hâte comme si, par un langage chiffré inconnu d’elle-même elle venait de me dire que Touglas était mourant.

Oui… J’avais hâte de revoir l’hôtel de Touglas. C’était la maison à laquelle je dois le plus, l’hôtel où je me réfugiais, avant la guerre, quand une nouvelle trop triste ou quand le désespoir me rendait insupportable toute maison connue et ma chambre… Nous arrivions… Rien n’avait changé dans son apparence. Il y avait toujours devant la porte, pour justifier son nom, les deux orangers en pot auxquels un hôte, celui sans doute qui venait à l’hôtel quand des joies le chassaient de son logis, avait une nuit accroché des citrons. Le même garçon dans la loge nettoyait les chaussures. Mais on devinait, aux chaussures mêmes, combien tout était changé. Ce n’était plus des souliers d’étudiants français, mais les souliers de vingt peuples, vingt espèces de semelles différentes, toutes les épaisseurs par lesquelles les étudiants du monde entier entendent être isolés de la terre, si minces chez les Japonais… Touglas habitait au dernier étage. Nous montions.

J’avais pris le bras d’Hélène. À chaque palier un hublot l’éclairait, tantôt du Nord, tantôt du Sud, l’inondant alternativement de cette couleur froide nécessaire aux peintres, et de ce reflet d’or nécessaire aux amants. Elle avait de longs cils tout frisés à leur bord extrême, elle avait trop approché son visage d’un brasier de l’Orient. Sans doute Andronic un après-midi, dans une cage d’escalier, a-t-il embrassé, sous la forme d’une Grecque, une image lointaine, un mirage, car elle ne protesta point et ne prit pas mon baiser pour autre chose qu’une politesse envers Byzance, dont je lui disais tant bien… Précieux hôtel ! Je n’y venais pas pour les deuils, les catastrophes, les accidents, mais toutes les fois où le monde m’avait déçu, où je découchais avec le désespoir, la mélancolie. Je reconnaissais aujourd’hui chaque chambre, chaque déception, le 3, le 8, le 7. Je me rappelais les repas qu’Antoine, le garçon-chef, m’y montait. Chacune de mes désolations avait eu un numéro, comme une table au restaurant. J’avais eu l’as. L’as m’avait recueilli le soir où il me devint évident que les femmes nommées Marthe… Mais ceci importe peu !… Nous passions justement devant lui, il était entr’ouvert. J’y apercevais encore, en me penchant, les deux chromos qui m’ont vu au monde le plus faible et sans armes, un bain de femmes en maillot dans la Marne, et le portrait de Dupuytren. Je savais tout de ces images, l’angle où se trouvaient les signatures, car elles étaient signées, le point du lit d’où le Bain dans la Marne n’était plus qu’un glacis bleu… Je savais que l’œil droit de Dupuytren était déchiré et recollé par Antoine… Les femmes étaient treize… Malgré la rareté du nom de Marthe, il y a bien des chances pour que sur treize femmes… Mais, voyant cette idée surgir en moi, Dupuytren me faisait signe de son œil recollé, me consolait. Je le présentai à Hélène. Devant lui, je pris Hélène dans mes bras. Elle feignait de croire que c’était Constantinople, ou tout au moins Byzance, que j’embrassais sur elle, elle se défendait, elle faisait des restrictions : en fait sa vraie capitale, c’était Athènes. Elle essayait aussi de me parler de Sparte, de Syra… C’était sa façon de se débattre… Que faisais-je ! Syra était si belle dans le lever du jour ! Nous montions. Nous étions au 16, au 16 qui m’abrita le jour où le monde avait perdu pour moi sa couleur, où je fus pris vers midi même d’un daltonisme affreux qui me faisait voir les arbres noirs, les gazons noirs, ce jour où se retira de moi le soleil. Le 16 était fermé à clef. Un Espagnol l’occupait, à en juger par les chaussures. Une chanson espagnole en monta. Au 15, au 17, je reconnaissais, par les portes entre-bâillées les meubles qui me conservèrent à l’espoir, à la vie : la pendule à colonnes qui par son bruit me réengrena dans le temps, la table de nuit boiteuse qui endormit mon doute. Tous mes jours malheureux étaient ainsi mis en case les uns au-dessus des autres, comme pour un incendie final et une purification. J’avais vraiment déposé pour toujours dans chacune de ces cages une douleur différente, que je ne retrouvais, et si dépouillée, qu’aujourd’hui, veillée par un légionnaire étranger. L’odeur même de cet hôtel était alors pour moi un stupéfiant, un calmant. Dès que j’avais passé ce seuil, que j’avais dit à Antoine mon premier mot, ce premier mot après la révélation de l’injustice, de la veulerie, du cœur et du corps des femmes nommées Marthe, et aussi Jeanne, et Berthe, et Madeleine sans parler de celles qui ont des prénoms doubles… dès la vue des cinquante-quatre clefs pendues au râtelier qui me laissaient une large marge encore dans mes peines, j’étais envahi par une sorte d’insensibilité, d’impassibilité. Rien de ce qui est le désespoir, rien de ce mal qui m’avait rendu impossibles à supporter ma maison, la rue, les autobus, à l’Hôtel des Orangers n’agissait plus sur moi. Cet étroit et haut escalier n’était pas une vis qui me pénétrait le cœur. Cette Tour Eiffel, qu’on apercevait soudain du quatrième palier, n’était pas une aiguille qui traversait mon crâne. Cette marche brisée sur laquelle je trébuchais en gagnant le 18 n’était pas la mort. L’Hôtel des Orangers était le lieu du monde que l’on avait insensibilisé pour moi, puisque je ne pouvais l’être moi-même, et il n’est pas un de mes chagrins pour lequel il ne m’ait suffi. Ces treize baigneuses elles-mêmes, qui se baignaient d’ailleurs hors de l’eau, chacune ne donnant à la Marne que son orteil, son coude, ou son index, ne me rappelaient en rien les femmes. Aujourd’hui même, un calme naissait en moi, qui me surprenait, car j’étais entré dans l’hôtel à peu près heureux. J’y retrouvais toutes mes habitudes de souffrance à ma portée, comme un acteur dans la coulisse ses ingrédients, tout le maquillage de mon cœur. Pourquoi depuis la guerre n’avais-je plus recours à lui ! Comment avais-je pu supporter d’être encore malheureux, alors que subsistait toujours ce robinet sur le palier, qui avait lavé mes yeux, cette corde le long de la rampe qui appelait Antoine… Alors que subsistait Antoine, qui me montait le mercredi du lapin chasseur. Quelle chance quand le malheur me visitait le mercredi !

Je trouvai Touglas dans la chambre où j’avais couché le soir de la catastrophe du Titanic. Non que des catastrophes de cet ordre m’y eussent jamais conduit, mais parce que le même jour, j’avais subi, sur un terrain bien ferme pourtant, au centre même de Paris, en pleine cour du Louvre, un naufrage solitaire. Au-dessus de la toilette, Grévy, du même regard qui m’avait surveillé cette nuit-là, surveillait un géant blond qui tenait tout le lit. Le géant en semblait intimidé, mais je savais, moi, ce qu’il convenait de répondre à ce regard inquisiteur. Je savais le scandale du gendre Wilson. Je savais quelle fine allusion faire à ce grand cordon dont Grévy était ceint, et qui lui donnait l’air, quand j’ouvrais les yeux, d’un suprême commissaire de police, désireux de me prendre en flagrant délit avec le désespoir. Il n’y parvint d’ailleurs pas. Il me trouvait souriant, chantonnant. Le matin où il avait appris la forfaiture de son gendre n’avait pas dû non plus être très gai d’ailleurs, et dans quel hôtel aller quand on est triste à l’Élysée !

La maladie qu’avait Touglas n’était pas grave, mais c’était une fracture de la jambe qui l’obligeait à passer au lit les trois mois pour lesquels il avait économisé depuis cinq ans sur son stipendium de Tartru. Il n’avait que ces trois mois pour connaître la France, et cela désolait Hélène qui, avant de recourir à mon père, avait déjà appelé Antoine à son secours. La jeune Grecque et l’Auvergnat essayaient selon leurs moyens, d’apprendre à Touglas ce qu’est la civilisation française. Hélène, aidée de cartes postales de Notre-Dame ou du Comptoir d’Escompte, tentait de l’arracher à son amour pour les monuments en bois. Elle lui dictait les lettres qu’il écrivait à une étudiante estonienne nommée Erna, racontant dans chacune une promenade nouvelle dans Paris, car il ne voulait pas inquiéter en avouant sa maladie. Antoine lui décrivait avec les numéros des tramways les quartiers inconnus d’Hélène, Clamart, plein de forêts, Pantin, où sont éparpillées toutes les vitres cassées de Paris et dont les champs étincellent au premier rayon de soleil, Ivry dont les tramways ont pour conducteurs des femmes vierges. Il relevait les principaux restaurants de Paris, Bahut, où l’on mange du vrai clafoutis, Guerampoche, où l’on boit du vin, il disait bien du vin, de la Bourboule. Antoine prenait son rôle d’éducateur aussi à cœur qu’Hélène. Il avait son certificat d’études, il savait tous les rois, reines de France, et leurs dates, avec des prédilections, injustifiées d’ailleurs, pour Pharamond et Louis X le Hutin. Lui-même était radical-socialiste, mais il ne connaissait que des noms de batailles et de monarques. Il avait dénoncé à Touglas tous les prétendants actuels au trône de France, et s’était même décidé, pour illustrer ses leçons, à inviter une de ses connaissances de Villejuif, un menuisier qui passait pour descendre du dauphin. Antoine aimait d’ailleurs, avec ce talent des relations qu’ont les fils de Langogne, sa patrie, aboucher ses clients avec les célébrités à la mode, par n’importe quel truchement. Il aimait vous faire connaître une cousine de Ravachol, un secrétaire de Carnot et, chaque fois que je me réfugiais dans cet asile insensible, Antoine ne manquait pas de me relier à un être, du sexe féminin le plus souvent, car il appareillait malgré lui, que rendait soudain indispensable sa parenté avec le maire du XVIIe arrondissement ou avec le jockey gagnant du Grand Prix. Car Antoine jouait, et les généalogies des chevaux français, que connut bientôt Touglas, lui étaient aussi familières que celles de nos rois. Plus généreux que nous, qui rejetons sur quelques rares personnes la noblesse, le talent et la dignité, Antoine s’ingéniait à découvrir dans le client le plus amorphe et le plus dépourvu de garde-robe les raisons de le situer dans une caste considérable. Il lui suffisait de voir le cachet du Sénat sur la lettre reçue par un pensionnaire pour que le pensionnaire devînt, dans toutes les conversations futures d’Antoine, le cousin du Président du Sénat, et il le traitait comme tel. Pas un étudiant privé de courrier et de faux-col en linge qu’il n’eût trouvé le moyen d’apparenter à une gloire. Un homme, pour ce garçon d’hôtel, n’existait qu’en fonction d’un grand homme. Bien qu’il m’eût comme client à l’hôtel uniquement dans les périodes où tous mes liens avec le monde étaient coupés, il n’avait pas été long à m’apparenter à M. Legouvé, l’académicien mort centenaire, parce que j’avais eu l’occasion de dire que jusqu’à quatre-vingt-dix-sept ans, Legouvé avait tiré à ma salle d’armes. Chaque fois que j’arrivais à l’hôtel, il savait faire une allusion à l’âge de mon ancêtre et à l’escrime. Si bien que je reprenais aujourd’hui, à sa vue, le deuil, si léger, de Legouvé, et même de son père, l’auteur du Mérite des femmes.

Touglas me reçut d’abord avec appréhension, car il me prit pour le roi de Villejuif appelé par Antoine. Hélène le rassura et lui dit mon nom. Il le connaissait. La gare principale de Tallin, dédiée à mon père, le portait elle aussi.

— Je n’ai encore vu qu’un prince dans ma vie, dit-il à Hélène, un Russe des environs de Vréda, qui avait la charge du dernier troupeau d’aurochs. Les Allemands pendant la guerre tuèrent les aurochs et forcèrent le prince à goûter de leur viande. Il se tua le soir. Une race et une famille disparurent ce soir-là de la terre… Quelle est la plus ancienne famille de France ?…

— Voici, lui dis-je…

… C’est ainsi que j’entrai dans la conjuration formée par Hélène et Antoine pour que le poète estonien, son cubitus une fois ressoudé, gardât l’empreinte de Paris. Je restais à lui parler jusqu’au soir. Il écoutait patiemment, de ce lit où il semblait étendu pour qu’une opération le gorgeât de science française. Antoine nous interrompit deux fois pour montrer à Touglas un braque bleu d’Auvergne, et un merle qu’il avait emprunté à une cousine de Gambetta. Touglas, grâce à lui, disposait d’ailleurs d’un appareil de tranchées donné par l’ordonnance du maréchal Foch qui lui permettait de voir Notre-Dame, et il resta deux mois devant Paris comme j’avais été trois ans devant Saint-Quentin, ne voyant la cathédrale qu’avec son périscope.

Ce soir-là, le roi de Villejuif me chassa. Il avait son fils de cinq ans à la main. Il portait un complet trop large, et tout fait, comme le sont les vêtements de sacre.

Il est, dans chaque ville d’Europe, quelle qu’en soit l’altitude, la latitude, un illuminé qui a pris pour profession d’aimer la France. Il s’est entièrement compromis pour elle aux yeux de ses compatriotes, car il devient aveugle dès qu’il s’agit de sa passion et, par mépris pour eux, pour se compromettre davantage encore, il se plaît à défendre de la France ce qu’il en aime le moins, ses publications libertines et son architecture moderne. Il est la terreur des Français établis dans sa résidence, car il pousse à leur extrême tous les mouvements qui secouent la France, n’accepte aucune transaction, épouse chacune de ses lois pour ou contre les congrégations, pour ou contre le libre-échange, et jusqu’aux clauses des traités de commerce qui raréfient dans sa patrie les roses françaises et le brie, produits trop parfaits, dit-il, pour ses compatriotes. Il prend parti contre son Gouvernement dans tous les conflits qui surgissent avec la France ; si un Français résidant dans la ville tue pour voler ou se venger, il le visite dans sa prison, il le défend dans la presse, et le vol, l’homicide, ne sont plus pour lui, avec un pareil auteur, qu’un incident diplomatique. Il est en mauvais termes avec l’évêque, le pasteur et le rabbin, comme s’il était le défenseur d’une religion concurrente. On dirait qu’il a une vengeance à exercer, et que la France est son arme. Il est l’agent provocateur de l’hypocrisie, il la dénonce, s’il est droguiste, dans toute la droguerie du pays, s’il est professeur, dans toute l’Université. Il démontre que chaque lutte politique en France, affaire Dreyfus, affaire Malvy, est une épreuve de loyauté pour l’univers. Alors que l’Alliance française, le Cercle français de sa ville sont consternés de ces crises, lui éclate de joie. Il soutient seul l’assaut de ses collègues, des milieux mondains, et d’ailleurs il n’a pas à chômer. Car il lui faut défendre le maintien de Joffre à la tête des armées contre ceux qui le prétendent somnolent, il lui faut défendre la mise à la retraite de Joffre, la collaboration avec Wrangel, la reconnaissance des Soviets. Dans son pays repu ou florissant, il entretient l’inquiétude, la méfiance de soi-même, un sentiment de crainte inexplicable, car il est, selon le vent qui souffle de la France, partisan du socialisme ou des tyrans. Il va chercher chaque jour à la gare le journal français qui lui donnera les derniers renseignements sur les convulsions de la Comédie-Française, du pas dont Kant allait aux nouvelles de la Révolution. On lui en veut comme à un envoyé spécial du mouvement, du changement, comme on en voudrait, s’ils se déléguaient, aux envoyés des volcans et du feu intérieur, avec je ne sais quel respect toutefois pour leur qualité consulaire. On l’exclut des réunions francophiles officielles, à moins que l’on ne s’arrange pour l’y rendre ridicule, pour faire dire devant témoins par un Français de passage que son accent français est incorrect. Aussi est-il diablement heureux quand la France gagne la bataille de la Marne !

Tel était le professeur de Touglas, le Dr Lussap, biologiste célèbre. Lussap avait introduit dans l’étude des microbes le vrai ferment : la lutte des théories françaises et des théories allemandes. Paresseux de nature, il se sentait envahi, à la nouvelle de chaque événement français, par une euphorie si complète qu’il attaquait aussitôt le travail depuis longtemps remis. Il avait commencé son mémoire sur les organes nervotracteurs du crabe le jour de l’arrestation de Boulanger, son dictionnaire des indications thermiques du sang des scrofuleux l’après-midi de l’armistice, et, le jour du triomphe du Bloc des Gauches, son œuvre maîtresse sur les glandes thyroïdales. Aussi mon père s’arrangeait-il pour lui fournir, chaque fois qu’il venait à Paris, une France aussi prospère et propre que possible. Les Parisiens ne se doutèrent jamais que c’est à cause de Lussap que l’on enleva enfin l’échafaudage du Ministère de la Marine, et que la défense de jeter du papier et des prospectus dans la rue fut renouvelée. Je vous dis tout cela pour que vous compreniez mieux mon père. Il arrivait, grâce à de fausses indications et grâce aussi au préfet de police, à faire débarquer Lussap non à la gare du Nord, mais à la station du Bois de Boulogne, et le ramenait en voiture à son hôtel du boulevard Saint-Michel par l’itinéraire des rois. L’avenue des Champs-Élysées était pour Lussap notre avenue de la Gare. Pendant tout son séjour, mon père tenait à être son guide, obtenait, par des subterfuges, que les monuments du même âge épars dans Paris parussent à Lussap entassés dans une cité spéciale, ou rendait mitoyens les jardins les plus éloignés, pour bien prouver à Lussap que Paris n’est ce jour-ci que palais ou ce jour-là que jardins. Il ignorait que, dès l’aurore, Lussap partait à pied vers la Villette ou vers Saint-Fargeau, prenait de biais Paris et à rebrousse-poil le tapis du monde, et recopiait avec extase, pour perfectionner son français, admirant une ville aussi active, toutes les pancartes, dans le square du Temple, des trieurs de cendres d’or ou des teinturiers de plumes d’autruches…

Touglas fut sympathique à mon père. Il ne put supporter l’idée que ce géant ne garderait de la France, divan du monde, que le souvenir d’un lit trop court. Il fut ému de voir, sur la cheminée, tout ce que Touglas connaissait de notre art, les deux objets qu’il avait achetés au cours de sa visite au musée Galliera, Les Trois Grâces en plâtre, et La Lionne blessée. Puisque Touglas ne pouvait aller à eux, les Musées devaient venir à lui. Haraucourt était un ami de mon père. Puisque Touglas aimait les statues de bois, il obtint d’Haraucourt la permission pour moi d’apporter à l’Hôtel des Orangers les plus belles statues de Cluny. Puisque Touglas, grâce à Antoine, s’était intéressé à nos rois, il obtint du secrétaire de l’institut qu’on lui amenât les miniatures de Chantilly et les Clouet. Bientôt tous les collectionneurs de Paris nous aidèrent. Tous les soirs, Hélène et moi, nous arrivions, après la fermeture des musées, cachant quelque objet d’or ou quelque relique sous notre manteau, comme un prêtre son viatique. Quand nous passions près d’un étudiant solitaire, d’une femme triste, nous avions envie de les dévoiler. Nous introduisions en fraude l’extrême beauté dans l’hôtel d’Antoine, qui d’ailleurs en profitait pour nous réclamer le Régent. Chaque fois qu’un homme illustre déjeunait à la maison, mon père lui contait l’histoire de Touglas et l’entraînait. Tout ce qui ne se fait pas en bois, la science, la poésie, il l’amena à Touglas, il amena Mme Curie, Claudel, et Anatole France, qui fut forcé de monter le dernier escalier de sa vie pour voir un poète estonien dont on ne connaissait aucun vers. Un jour, sous un prétexte, Touglas fut transporté à l’étage au-dessous, et on le rapporta le lendemain dans sa chambre qu’un de nos amis, décorateur, avait installée. Mais de plus mon père, qui était pratique, envoya à Touglas notre meilleur chirurgien des os, qui le soigna et le guérit.

La première fois que Touglas vit mon père, il parut hébété, il pâlit, il balbutia. Cette émotion se renouvelait à chaque visite. Il ne pouvait détacher les yeux de son visage. Le lendemain du jour où Touglas put sortir, je trouvai sa chambre pleine de photographies de mon père, achetées chez des libraires ou découpées dans des illustrés anglais. Il y avait mon père nourrissant de miel le poney de Mme Asquith, caressant le cochon d’Inde de la fille de lady Bloy, et regardant au Zoo avec la femme la plus belle du monde, miss Gardlett, l’oiseau le plus laid de l’univers. Un grand homme avec un petit animal, c’est en effet le sujet maximum pour illustrés anglais. J’étais étonné que Touglas, apôtre du bois et des mœurs simples, choisît surtout les photographies mondaines, celle où mon père en domino donnait, dans un bal, le bras au lord-maire en robe ou à Gaby Deslys en oiseau-lyre. Car tous les moments où un homme abdique son sérieux, se relâche de sa mission, c’est celui-là précisément que les photographes de Londres surprennent, au contraire des Allemands qui le veulent dans l’exercice de son rôle divin, Krupp dans son bureau, Wagner à l’orgue, et des Français qui l’enlèvent à la terre, l’environnant d’océan, de palmiers et de nuages, et croient ainsi photographier son âme. Je crus bien faire en offrant à Touglas un vrai portrait de mon père, avec une dédicace.

Quelques jours après, comme je lui disais bonsoir, Touglas me glissa dans la main la lettre suivante. J’en corrige les barbarismes.

« Cher ami,

« Ne soyez pas surpris de toutes ces photographies. Je sais pourquoi le destin m’a mené à Paris. J’ai retrouvé mon père.

» Vous ne le connaîtrez jamais. Il a vécu toute sa vie entre Tartru et Narva, dans sa maison de garde-barrière, dont il n’avait jamais bougé, car mon grand-père était déjà garde-barrière au même poste, le premier sur la ligne. Il ne s’éloignait du passage à niveau que de deux ou trois cents mètres aussitôt après le passage du rapide, duquel tombaient souvent des miettes précieuses ou des papiers, pour les ramasser le long de la voie. Ma mère était morte. Nous vivions seuls tous deux. Il avait pour moi de grandes ambitions. Il voulait qu’un jour j’apprisse le français, pour déchiffrer un journal tombé du rapide le 21 mai 1891, et l’anglais, pour lui lire un livre donné par un quaker, le jour de panne d’un simple express. Il voulait que j’apprisse le calcul, – il appelait ainsi la physique, la mécanique, la chimie, – pour lui expliquer enfin quelle était cette nouvelle invention apportée aux bielles des machines, et la géographie, pour qu’on sût vraiment dans la maison si les trains aux États-Unis ont des cloches et non des sirènes. Il avait de grandes ambitions aussi pour l’Estonie, il eût désiré avant de mourir voir ses armes sur un wagon, ses armes bleues sur un wagon tout rouge, mais il était né trop longtemps avant sa patrie et il n’a pas pu l’attendre. Notre maison était isolée, même des arbres, et l’on ne trouvait à deux lieues à la ronde que des genévriers. L’été, la chaleur était épouvantable. Dès qu’un train était signalé, nous allions nous planter près de la voie pour nous faire éventer. C’était des coups d’éventails bien mous avec les convois chargés de pâte à papier, plus réconfortants avec les omnibus de Reval, combles de négociants allemands, mais à midi juste, nous étions pris dans un tourbillon de fraîcheur, presque déracinés de notre sol, c’est que passait le rapide Paris-Pétersbourg. Le moindre salut qu’on nous adressait de ce train-là venait d’un ambassadeur, d’un chambellan. Mon père reçut un jour de lui un coup à la tête, et nous découvrîmes à côté de nous une carte postale, tachée d’un peu de sang, la carte postale du monument Galliera. Vous comprenez pourquoi ma première visite fut pour le musée Galliera, et non pour le Panthéon, non pour Notre-Dame, qui n’ont jamais blessé mon père. Le soir venait. Ah ! que je regrette de n’avoir pas eu alors à ma disposition toutes ces métaphores qui m’arrivent par milliers aujourd’hui devant ma page blanche ! Quelle joie je lui aurais causée de comparer les planètes à des disques, les constellations à des trains, la voie lactée à une voie ferrée ! Nous prenions notre repas. Nous avions tout le temps. Entre sept et onze heures, même pas un train de marchandises. Il me plaçait face à lui, pour me voir grandir, disait-il. Je me tendais, je me haussais, j’étais en fait plus grand au dessert qu’à la soupe, et je le regardais, plein d’amour, me donner mes pommes de terre, priant Dieu pour que vienne l’heure où je lui lirais le journal français. Père immuable, – car non seulement je ne lui ai pas vu prendre une ride, mais je ne lui ai connu que la même casaque, le même pantalon de velours et le même bonnet inconnu, tombé d’un express, que j’ai vu depuis à des joueurs de cricket. Il attendait que j’eusse douze ans pour me confier un jour la garde de son secteur, et aller à Tartru, qu’il n’avait pas vu depuis son mariage, en sautant dans le train mixte qui ralentissait à la courbe, à quatre verstes de la maison. J’eus douze ans, et ce fut ce jour-là qu’il manqua son élan, qu’il glissa sous les roues, et qu’on me le ramena sous une bâche prise à un wagon, après trois heures seulement pendant lesquelles, tout fier, j’avais si bien gardé le passage à niveau, les rails. J’avais chassé des rails jusqu’aux oiseaux qui s’y posaient. J’avais surveillé les rails comme on surveille des fils électriques. J’avais resserré un écrou. J’avais passé un rebord rouillé au papier de verre… Il ne le saura jamais.

» La description de mon père vous apprendra tout. Il était grand. Son visage était composé de traits dont chacun semble courant, et dont la réunion donne un visage rare et reconnaissable entre mille : le front haut, le nez aquilin, la figure ovale, les oreilles petites, les mâchoires prononcées, toutes ses dents. C’est le signalement que la police indique pour ceux qu’elle trouve sans caractère, et celui d’Alexandre le Grand, et de Charles XII. Mais vous allez comprendre mieux encore : il avait les yeux verts ; sa voix était saccadée à la fois et musicale. Vous devinez. Oui, je n’ai jamais vu de ressemblance aussi parfaite ! C’était le portrait, c’était le jumeau de votre père ! Il avait jusqu’à ses gestes !

» Voilà pourquoi j’ai mangé si peu la première fois que vous m’avez invité dans votre famille. J’étais bien face à mon père, séparé de lui par des surtouts d’argent et non plus par la gourde couchée entre nous deux. Lui, jadis si maladroit, qui, dans la crainte de paraître grossier, n’osait manger quand l’inspecteur s’invitait chez nous avec son jambon, il mangeait maintenant des écrevisses, des bécasses. Lui, dont j’appréhendais que, par habitude, il couchât sur la nappe, comme il faisait la gourde, les carafes, les bouteilles, lui qui ne pouvait rester plus de dix minutes sans se lever, ou se tourner, il resta deux heures sans se gratter la tête, sans me lancer une boulette. Mon père avait avancé plus vite que moi, malgré ma diligence, dans son perfectionnement astral. D’ailleurs toutes ces paroles de luxe, ce sourire que ne faisait plus naître sur ses lèvres que le plus pur esprit, ne le séparaient pas dans mon imagination de son passage à niveau et de ses trains. J’avais l’impression d’un perfectionnement prodigieux dans les demeures, et les outils, et les âmes des gardes-barrières. Cahute vraiment parfaite, avec vos tableaux de Watteau, vos meubles de bois des îles ! Quand il eut avec l’ambassadeur d’Espagne cette petite discussion polie, et que l’autre s’inclina, j’eus l’impression que la voie ferrée était d’argent, les barrières de vermeil. Je surprenais mon père après une série de migrations qui me le rendaient un peu distant, mais poli par le travail d’au moins dix siècles. Tout ce qu’Hélène et vous et Antoine m’avez raconté de la France, c’était le répertoire des épreuves auxquelles mon père avait été soumis après sa mort en Estonie. Je retrouvais mon père poli par le travail des bénédictins, instruit par les croisades. Lui, qui adorait lire mais ne savait que l’estonien et n’avait pour bibliothèque que l’Almanach dorpatien de 1879 et qui ne savait par cœur que les jeux de mots trouvés en 1879 par quelque commis d’imprimeur balte, je le retrouvai sachant par cœur les premiers vers de l’Odyssée, les derniers vers de Rilke et tous les vers intermédiaires. Qu’une maison de garde-barrière est belle, avec des disques de vrais rubis ! Certes il était triste que tout cela fut acquis au prix de l’oubli ! Il m’était interdit de dire à mon père ce que je n’avais pourtant déchiffré que pour lui seul, que le journal français parlait de l’entrée de Gallieni à Tananarive, et, ce qui l’aurait plus intéressé, d’une catastrophe de chemin de fer à Saint-Mandé, que le livre du quaker se bornait à comparer alternativement les hommes à des corbeaux et à des rossignols, à des grives et à des faucons. Mais l’émoi qu’aurait eu mon père en me retrouvant fils de roi, je l’éprouvais, moi son enfant, à le revoir un des seigneurs de l’Europe.

» Vous ne vous étonnerez plus que je le recherche, que dans la rue je le suive. Vous ne sauriez croire ce que je ressens à voir les mouvements que faisait mon père entre notre bourbier à canards et la voie, exécutés maintenant entre l’Obélisque et la Madeleine. Le geste dont il évite l’autobus Passy-Bourse, dont il achète le Temps au kiosque, m’apporte tout à coup l’odeur du genièvre en fleurs, le cri du merle. Hier, il a glissé sur une banane. Il a eu un de ces pas maladroits qu’avait mon père, qui glissait souvent, et qui lui ont valu d’ailleurs sa mort. J’étais ému de le voir renoncer une minute pour moi à cette agilité que lui ont donnée ces dix siècles. J’aime le voir manger. Le sel, le vinaigre lui arrachent la même grimace, les acides mordent de la même façon sur le corps mondain que sur l’autre. Ou bien je m’amuse à le frôler en murmurant une de ces phrases estoniennes habituelles : — Comment ! Quoi ? me répond-il… On ne saurait en vouloir à un père d’avoir au cours de ses transmigrations oublié l’estonien populaire. Ou bien je le taquine en jouant avec mon ongle sur mes dents, ce qu’il ne pouvait supporter : il me sourit. Parfois d’ailleurs c’est de mon père estonien que j’aurais à être le plus fier. L’autre jour quand votre père s’est garé de ce cheval emballé, mon père se fût jeté à sa tête, et l’eût arrêté, car il était très fort. Ne croyez pas que vous auriez rougi de lui, s’il vous était arrivé l’aventure inverse, et si perdu en Estonie vous l’aviez retrouvé. Il avait la mâchoire si puissante qu’il ne se servait plus de couvert en métal. Ce fut lui qu’on vint chercher quand l’écluse de la rivière Tula fut à demi ouverte par l’inondation. — Je garde les voies ferrées et non les voies d’eau, répondit-il en riant, mais il mit son capuchon de cuir, et il parvint à refermer le torrent. Ne vous plaignez pas. Je vous offre un père qui cassait avec ses mains un rouble d’argent, avec ses dents un rouble d’or, et entre ses genoux dix noix. Un père qui a eu le prix au concours des maillets et qui l’emporta sur Hackenschmidt à la lutte, car l’arme nationale des Estoniens, ce n’est ni l’épée, ni le fusil, mais le bras et l’étreinte. Un père qui n’eût peut-être pas mérité le prix de discours au Congrès, mais qui me gagnait toutes les fois où, étendus devant la maison, les nuits d’été quand nous couchions dehors, nous jouions à qui ne ferait pas le premier geste, ne dirait pas le premier mot. Tout le ciel, toute la campagne jouaient d’abord avec nous. Mais une étoile filait. Les bouleaux n’arrivaient plus à se contenir, et nous restions bientôt seuls engagés dans le tournoi. Cette immobilité, ce silence, c’étaient nos effusions, notre langage. Nous en sortions plus liés, amis davantage. Mais il n’était pas si facile de se contenir. La nuit estonienne, pour nous séduire et nous faire perdre le match, centuplait ses attraits. Tout allait encore assez bien jusqu’à l’extrême minute de soleil, tant que nous ne voyions et n’entendions que les bêtes qui vivent le jour. Mais, dès que le couchant était gris, chaque reflet, chaque cri nous provoquaient, nous harcelaient, et nous nous mordions les lèvres, échos sans voix. Les animaux sauvages en profitaient pour approcher, tentation nouvelle. Nous sommes le père et le fils autour desquels se soit le plus rétréci le cercle des renards quand les baies des genièvres n’étaient pas mûres, des martres et des fouines quand la perdrix manquait. Je sais que dans certains pays la nuit incite au silence. Mais lorsqu’on est né avant sa patrie, comme nous l’étions, avant les grands hommes, avant les lois, avant les erreurs de sa patrie, vous ne sauriez croire combien il est difficile de se taire et de se contenir dans le seul moment où la terre, la forêt, le firmament se mettent à vous parler avec l’accent estonien. Que j’avais de la difficulté à ne pas remercier tout haut, par un mot qui aurait eu l’air, cela va sans dire, de ne pas les concerner, ces bouleaux, cette rivière, ce château de Tavid, qui s’étaient bâtis, creusés, ou avaient poussé de confiance avant l’existence de leur pays… Mais soudain le hibou s’annonçait… Tout en moi palpitait du désir de parler du hibou, de dire à mon père sur quel arbuste il se trouvait, de parler au hibou lui-même… Je résistais à ce hibou éloigné de cent mètres avec plus de peine que le petit Spartiate au renard qu’il portait en lui… Le hibou se rapprochait, il hululait… Alors mon père devinant mon chagrin, s’arrangeait pour perdre. — Tiens, disait-il, voilà ton hibou ! Et de reconnaissance les larmes m’en venaient aux yeux, et si nous avions parié pour les larmes, j’aurais perdu chaque fois !… Tel était notre concours, qu’il gagna pour toujours le soir où on me le ramena de Tartru étendu sous la bâche.

» Venez voir sa photographie. C’est celle du soir où il vainquit Hackenschmidt qui ne se méfiait pas de ce lutteur ignoré et qui d’ailleurs eut recours à des prises défendues. Il est nu. J’ai de mon père la photographie que l’on a de son fils. Adieu ! »

C’est la même semaine que Touglas apprit l’acharnement de Rebendart contre mon père. Il devint plus assidu chez nous encore. Il s’abonna à un gymnase pour faire de la boxe, de la lutte, et quand il fut en pleine condition physique, le jour où il fut revenu à ses quatre-vingts kilos, il écrivit son sonnet contre Rebendart.

LE SIGNE

Dumas avait trente-sept ans. Depuis six ans il dirigeait les usines et les mines en France. Le jour où l’on apprit sa mort, onze grandes cheminées seulement par centaine continuèrent de fumer dans notre pays et pour la première fois, aux yeux du voyageur en rubans qui va de Saint-Étienne à Lyon, Saint-Chamond apparut. Sur cinq millions trois cent treize mille tonnes de fer, les mines de Dumas en donnaient quatre millions huit cent mille. Tous les Français, réunis sur le plateau de la balance adverse, ne l’auraient pas fait pencher. Il était le Français le plus connu en Russie et en Amérique, le seul connu en Afghanistan. Dans le monde entier, on appelait un Dumas le bouton pour pressoir qu’il inventa à vingt-deux ans, comme agrégé des lettres, et un Dumas aussi le câble transatlantique qu’il découvrit, comme agrégé de droit, et un Dumas le modèle de la maison ouvrière qu’il exposa comme diplômé des langues orientales, et acier Dumas l’acier du procédé qu’il conçut au cours de sa présidence de la Conférence Molé. Comme le mot Pasteur, le mot Dumas devait s’ajouter un jour à tous nos objets et nos noms usuels en suffixe bienfaisant et purifiant. Chacun des amis de Dumas lui avait délégué la part de soi qui aurait été consacrée aux hauts fourneaux, au bien public, aux sociétés de pétrole ou de repopulation, si Dumas, enfant posthume dont la mère était morte le soir où il naquit, n’avait pas existé avec cette puissance, rendant ridicule un si faible effort. Aussi, libérés par lui de la pesanteur sociale, tous dans son entourage devenaient facilement écrivains, musiciens ou poètes. Les jours où il y séjournait, des légions d’aquarellistes cernaient Rive-de-Gier ou Lens. Les femmes milliardaires et les femmes folles s’étonnaient de l’adorer bien qu’il fût petit, barbu et sarcastique, mais c’est que tout ouvrier chômeur rencontré par elles dans la rue, toute pauvresse, et par analogie toute injustice, tout accident, toute mutilation ou tout eczéma entrevu, se reliait dans leur pensée à Dumas par une sorte d’arc-en-ciel, l’arc-en-ciel Dumas sans doute, qui absolvait leur oisiveté, leur beauté, et chaque outil de leur luxe. Un premier juin, arrêtant son automobile près de Caudebec, il voulut prendre son premier bain froid de l’année dans un ruisseau, se mit nu, plongea d’une berge plate, sans culbute et comme s’il regagnait seulement son élément, et ne reparut plus. Personne qui ait moins emporté dans sa mort : ni funérailles, ni testament, ni partage, juste cent décimètres cubes d’air libéré, et il ne reste de lui que les vingt mains de bronze qu’on venait de fondre sur un moule de sa main droite, celle qui ne lui servait que pour ses poignées de main car il était gaucher. On chercha longtemps le corps dans le ruisseau, puis dans la Seine, mais il y avait un fort courant, il y eut ensuite une tempête, et il n’y a plus d’espoir de le retrouver qu’au milieu de la mer…

Le premier jour de la guerre, sur un carnet, en face des cinquante noms nouveaux des soldats de la section, j’avais écrit cinquante noms d’amis et de camarades, section qui semblait invisible et qui fut la plus éprouvée. Treize noms seulement n’en étaient pas encore barrés… Je pensais donc savoir perdre des amis. Chaque mort m’éprouvait et me maigrissait de telle sorte que je m’étais cru, plein d’infatuation, je ne sais quelle désignation officielle ou divine pour perdre les amis et les pleurer. Je me croyais sûr de porter tous ces souvenirs mieux que personne jusqu’à mon propre terme. Je faisais partager cette conviction à d’autres. D’Avallon, de Saint-Malo, on était venu pleurer près de moi des amis communs ; on avait préféré ma chambre pour cela à l’îlot de Grande Bé, à Vézelay… Mais tout orgueil est puni… Du jour où j’appris que Dumas s’était noyé, la mort de tous ceux qui l’avaient précédé me fut soudain indifférente. Alors que d’une pensée égoïste et machinale à la lecture du télégramme, j’essayais avec affliction d’enrichir mon domaine de cette catastrophe et d’aviver en son honneur mes grands deuils, je m’aperçus que je ne regrettais plus que Dumas. Toutes ces ombres dont j’avais le souci, tant l’éclat de la mort cette fois était dur, pour toujours s’évanouirent, et je n’avais aucun remords de les abandonner… Les semaines passèrent… Peut-être cette mort avait-elle coïncidé chez moi avec un âge critique, l’âge où l’on ne peut plus avoir d’amis… C’était en vain cette fois que j’attendis le signe que m’avaient toujours fait les arbres et la nature, plus ou moins distinctement, le jour, où, en moi, avait molli le deuil… Je vivais pourtant à la campagne… Tout, de la nature, était même réuni autour de moi. À travers les pommiers, je voyais l’océan ; à travers des cyprès, les buttes, nom, dans ce pays, des montagnes. J’étais au milieu d’un printemps qui succédait à un long hiver. Les oiseaux chantaient. Les fleurs éclataient. Mais aucun de ces signes n’était pour moi. Mes sens pourtant étaient plus aiguisés qu’au printemps de l’année passée. Je voyais la fumée que font les fleurs en éclatant, je voyais remuer la partie inférieure du bec des oiseaux quand ils chantent. Mais je n’en avais que davantage l’impression d’une mécanique universelle. Mon oreille dénombrait et fragmentait les bruits. Mais c’était pour un autre que les ormes sonnaient sept fois sous le bec du pic-vert, que onze fois l’oie sauvage claironnait au-dessus de l’oie domestique, que le soleil une fois jaillissait de terre à ma droite et une fois se noyait à ma gauche. Il me semblait même que c’était par erreur que j’avais pris jadis ces attentions pour moi. Je traînais encore une vieille et double liaison avec le jour et avec la nuit, mais la vue de chaque oiseau, de chaque croissant de lune, de chaque animal ne m’était qu’un prétexte à rompre avec lui et à rendre en liasse des souvenirs… C’était vrai… Je les détestais… Je pus m’en convaincre le jour où me fut donnée l’occasion de tenir dans chaque main un petit cygne. J’étais insensible à cette flatterie même de la création qui arrive à nous consoler avec les espèces les plus rares et rend aux yeux d’un orphelin nouveau l’antilope malgré tout plus douce au cœur que la chèvre… Tout cela cependant, villages, astres ou canetons, n’avait jamais été en tiers entre Dumas et moi. Rien ne s’était passé entre nous deux qui liât pour moi le moindre objet de la nature à sa mémoire. À part l’incendie de la Halle aux cuirs que nous avions suivi du haut d’un toit en nous bouchant le nez, à part naturellement les ruisseaux, la Seine, la Manche aussi, l’eau enfin, à part cette hydrophobie qui me repoussait muet et haineux jusqu’au fond de ma chambre, je ne voyais pas ce qui eût pu me rendre douloureuse la vue du moindre prunier ni du moindre vieux château. Nous n’avions eu de vie commune que dans une chambre où nous nous retrouvions seulement le soir, pendant notre service aux zouaves, et nos émotions communes, c’était un capitaine qui hurlait : « Ni peu ! ni guère ! » un sergent qui s’embrassait le nombril, l’arrestation de Mme Humbert, et un nommé Hilarot, qui avait tué cinq femmes, et dont ensemble nous avions pris les empreintes, cinq fois repérées sur des cadavres, le soir au poste de police. C’était tout ; c’était tout l’échange d’âme que j’avais eu avec Dumas : le mot bonjour ou bonsoir était certainement le mot le plus sentimental que nous eussions échangé ; le printemps pouvait prétendre à sortir indemne de tout cela, et pourtant, à cause de ces fils invisibles qui soudain attachaient pour moi le monde entier à cette année de régiment, de ces fils qui relient les zouaves aux massifs de rhododendrons, les sergents qui s’embrassent le nombril aux roseraies, les capitaines qui crient : « Ni peu ni guère ! » aux vitraux des cathédrales à l’heure du couchant, le grand Hilarot aux merles, aux huppes, parfois aux rossignols, toute aube, tout jardin, tout bosquet, – tous les morts avec qui j’avais voyagé, dormi, veillé, incroyablement absents de ma pensée, – ne me rappelait que Dumas. Cette année militaire de temps de paix, la seule banale et vide, devint au milieu des autres un organe malade, aussi peu nécessaire que dans le corps la rate, mais dont toutes étaient délabrées. Tous les fantoches, vieux caserniers, cantinières en liquette, adjudants ivres tournant la nuit autour de la caserne et ne pouvant s’arrêter, car on a rentré par farce la guérite qui leur sert de point de repère, avec leurs uniformes et leurs pantalons fulgurants que le grand flot kaki et gris bleu n’a pu encore décolorer, la vie me devenait à cause d’eux intolérable. Ces fils illogiques qui relient les turcos aux étoiles de juin, les caporaux de chambrée nommés Gueulepie aux pluies d’étoiles, les gardes-magasins nommés Cabot à l’étoile polaire au mois d’août, ils étaient tendus dès le crépuscule sous chacun de mes pas. Je me détournais des vitrines où j’apercevrais le train de 8 h. 47, pour ne pas pleurer. Le moindre mot de Polin ou de Courteline transperçait en moi des zones que ni Vigny, ni Baudelaire n’avaient pu entamer… Ce qu’il y a de plus médiocre, en fait de souvenir, ce qu’il y a de plus vulgaire en fait d’associations d’idées commandait sans intermédiaire ce qu’il y a de plus profond en fait de désespoir… Quand je me demandais sérieusement si je vivais, j’étais bien forcé de répondre : — Ni peu ! ni guère !…

Tel était le néant Dumas.

L’été revint. Je me rends cette justice que je n’ai pas encore évité une seule fois si fugitive qu’elle ait été, comme aujourd’hui, l’occasion de parler du printemps et de l’été. Un jour viendra bientôt, j’espère, où je ne résisterai qu’à l’hiver. Je m’étais mis dans un palace, près de golfs et de champs de pétunias, avec des portes japonaises sous des palmiers et malgré tout j’attendais de cette nature artificielle le signe que la vraie ne m’accordait pas. Pour la première fois, je l’attendis enfantinement, comme un animal le signe qui annonce le vent ou l’eau. Enfantinement, je récapitulais les signes précédents. Quatre fois cela avait été une branche s’inclinant vers moi sans qu’aucune brise fût perceptible : après quoi l’univers avait repris pour moi ses couleurs, après quoi j’avais éprouvé les mêmes petites joies à voir un pensionnat sur la Tour Eiffel, un nègre dans un belvédère, et les mêmes petits chagrins devant le tombeau de Musset et le cœur de Molière… Quatre fois un bien-être éprouvé subitement au confluent de deux ruisseaux : après quoi j’avais eu à nouveau le désir de lire, d’écrire et enfin de parler. D’autres fois encore, quand je cueillais un fruit ou une baie sauvage, une secousse comme en donne un commutateur : après quoi je désirais soudain du vin, de l’eau Périer, des écrevisses… Mais cet été-là, je continuais à errer comme un sourcier en défaut au-dessus des nappes trop profondes… Ce devait être un bel été… Un faux mistral retroussait les lilas débarrassés déjà pour l’année de toute fleur et de toute ambition, pour le reste de l’année purs comme l’herbe. C’était l’été de tous les ans : au moindre signe de sécheresse, l’angoisse envahissait le visage des maraîchers, au moindre signe de pluie, celui des cultivateurs. Dans les ajoncs, les peintres s’installaient dos au soleil, et tournaient avec lui comme de simples photographes. Aux prêtres à bicyclette, Dieu parlait par la voie des petits torrents, par le silence des lacs, et par les biches volantes… On se retournait en riant quand une femme justement était parfumée au lilas…

Moi, je sortais de la rivière le matin, pour vivre nu sur le rivage jusqu’à midi, pour vêtir un chandail, et le soir j’allais au grand casino, en habit, – histoire vestimentaire de tout jeune homme en vacances, et aussi de l’humanité. Ensuite, pas un arbre ne s’étant incliné sur mon passage, pas un confluent ne s’étant déversé en moi, je rentrais découragé, j’écrivais en automate à je ne sais quelle œuvre qui continuait à pousser comme les ongles d’un mort, puis j’éteignais ma lampe et fumais à ma fenêtre. Je voyais d’abord, d’un regard plus lent mais tout aussi droit et dur que le leur, les étoiles… Je les regardais fixement… Pas une qui n’ait cligné avant moi… Puis je reconnaissais en bas, dans la pelouse, les yeux en feu d’un caribou apprivoisé qui se précipitait sur chaque mégot et le mangeait. C’était l’heure de sa ronde au-dessous des balcons ; quand une allumette flambait, il approchait, sans se précipiter, sachant que la bonté humaine ne va pas jusqu’à jeter aux caribous une cigarette presque entière, et attendait face aux fumeurs. On se hâtait d’ailleurs un peu, on éteignait la cigarette sur la pierre d’appui…, du moins ceux-là qui, pleins de dégoût et de cruauté pour la vie, ne tiennent cependant pas à brûler les amygdales d’un caribou… Alors il s’éloignait sur trois pattes, car c’était au titre d’infirme qu’il habitait l’hôtel, que la directrice ouvrait à toutes les bêtes blessées, à condition qu’elles fussent aussi bêtes sauvages. Il y avait dans le cloître d’honneur une mouette qui s’était tordu l’aile, un hibou aveugle, qui attendait inlassablement la nuit, encombrant les couloirs, et ceux-là qui, pleins de mépris et de haine pour la vie, ne jugent cependant pas indispensable de piétiner des hiboux, l’enlevaient de leurs jambes et lui grattaient la tête. Dans cette maison d’empailleur où tout s’était animé, où l’on se tournait vers les bêtes, quand passait une vieille dame boiteuse, pour voir laquelle avait brisé son charme, le soir du moins je percevais le bruit des trois premières pattes du caribou, puis le glissement sur l’herbe du sabot malade ; je voyais ses yeux sanglants s’éteindre dès qu’il avalait la cigarette, je l’entendais grogner de volupté quand il recevait, en place du caporal, une muratti à bout d’or… Puis j’attendais… Chaque étang, chaque bassin semblait épuisé, et se reposer d’avoir porté pendant le jour une flotte innombrable. Une lune déjà vieille distribuait à chaque flaque d’eau un portrait jeune d’elle… Dans la chambre voisine, j’entendais le mari se relever pour offrir à sa femme un grand verre de sirop d’ananas qu’elle le forçait finalement à boire… Le fil qui relie les capitaines forestiers surnommés Picvert à la Croix du Sud et à toutes les étoiles qui ne sont pas dans notre ciel se prenait soudain à moi… La nuit était agitée de ce frisson qui a maintenant une voix depuis qu’il y a les moteurs d’avions. J’attendais… J’étais prêt, tant mon cœur était exténué, à accepter le signe du moindre épicéa, du moindre catalpa, d’un cactus… Aucun ne bougeait pour moi… La nuit m’expédiait des oiseaux sauvages intacts et brillants, et faisait hululer pour moi un grand-duc bien portant au fond de la montagne… Mais en vain… On frappait à ma porte. Le signe allait-il venir sous la forme d’un être nouveau ?… Mais ce n’était que le courrier, et j’étais indifférent aux secrets humains. J’avais déjà là, dans mon tiroir, vingt lettres encore cachetées. Il m’eût suffi de les ouvrir pour savoir si Paul B avait eu son duel, si Pierre X avait dévalisé le coffre-fort de son père et forcé Mme Ricardo à se teindre, si Jacques Z toussait davantage et avait la critique des romans dans la Lanterne du Poitou… Il y en avait une aussi de la ville du Soudan où Georges G était tombé malade et l’adresse n’était pas de son écriture… Mais je ne l’ouvrais pas. Je m’interdisais les peines aussi durement que dans des deuils moindres on s’interdit les joies. Je n’avais pas l’air d’ailleurs d’un homme en deuil. La directrice qui, depuis deux ans, avait eu trois Hongroises, cinq Russes, me prenant pour un Autrichien, me croyait seulement un vaincu, et tout s’expliquait, en effet, avec cette théorie, même pour moi, de ce chagrin inexplicable. Ce que j’éprouvais, c’était bien en effet ce que la guerre m’avait épargné, l’impression de la défaite. J’avais perdu une patrie inconnue, j’étais amputé de richesses et de provinces invisibles. Je ne lisais plus les journaux, comme les vaincus ; je n’admettais plus d’être bousculé dans les tramways, comme les Turcs ; l’idée d’une revanche seule me soutenait, et j’avais parfois de grands yeux clairs disait la directrice, comme un Hanovrien…

Le 14 juillet arriva. On ne mit pas de drapeaux à mon balcon, et le lendemain le caribou mourut… Elle l’enterra au fond du jardin sans couper ses cornes, qui dépassaient de la pelouse et auxquelles elle suspendait des fleurs… On dut acheter des cendriers pour les chambres… Moi, je partis…

La défaite est une rude peine…

La lune se levait. L’étoile qui n’apparaît au bas de l’horizon que dix minutes, se levait. Les jasmins qui, par leur efforts de toute la journée, étaient parvenus vers le soir à se cramponner à la fenêtre, furent secoués quand je l’ouvris et m’inondèrent de parfums, de pollen et d’étamines. Mais jamais, dans une île déserte, semence n’était tombée sur un rocher plus sec. Jamais créature de un mètre soixante-dix à deux mètres n’avait moins demandé à la nature et à la nuit, et jamais nature et nuit n’avaient offert davantage… Nature et nuit croyaient consoler, comme d’autres que vous connaissez aussi, en s’offrant elles-mêmes… Elles ne savaient pas que pour moi depuis le jour de juin où mourut Dumas, l’aspect de la désolation ne m’est pas donné par des arbres sans feuillages, par un ciel ravagé de vent et de froid, mais en bas par la floraison et en haut par les étoiles au complet. De cette maison où j’avais passé le dernier jour de la vie de Dumas et où je revenais comme un coupable à son crime, je ne voyais que le spectacle d’arbres plus touffus, de buissons plus fournis, d’oiseaux de nuit plus gras, de collines plus rondes, celui de la désolation des désolations. La verdure, les frondaisons avaient recouvert et engraissé le paysage comme le gazon une tombe. Jamais la vue de la nature ne m’avait à ce point écarté d’elle. C’était bien le paysage du premier juin, dans toute sa faute, et dont j’avais gardé sur la rétine les détails comme si c’était moi qui allais mourir ce jour-là, mais un paysage enrichi, alangui, et qui m’accueillait avec distinction et condescendance comme un riche qui a commis son crime du temps qu’il était pauvre… Une nature qui me dissimulait, par une habileté humaine, pour n’avoir pas d’histoire avec moi de ce fait, les êtres, les objets qui eussent dû disparaître avant Dumas, et ne m’offrait que des arbres centenaires, la Seine, des carrières de sable, une terre préhistorique où la lune désignait avec affectation les affleurements blancs tertiaires ou secondaires, le tout peuplé d’animaux survivant au déluge, chauves-souris ou cerfs-volants, aux cris desquels se mêlaient tout au plus, – mais d’ailleurs les enfants devraient logiquement survivre à Dumas, – les cris d’enfants mal endormis. Hypocrite nature, qui voulait bien affecter de se donner à moi pour mortelle, mais n’entendait consacrer à cette tâche que le minimum, – non pas la Seine s’évaporant, la colline s’abîmant, mon minimum à moi, – mais une brindille cassant dans l’arbre, un craquement dans un verger, ce peu qui satisfait, paraît-il, les agités que l’idée d’une nature immortelle désespère, y joignant des bruits qui n’avaient aucunement le sens des premiers, mais qui pouvaient les doubler pour les oreilles et les cœurs ineptes, saut d’une carpe mal réveillée, ou cri d’un chien coincé dans sa laisse… Je méprisais cette bassesse ; elle s’en doutait ; pour moi seul, par deux de ces petits miracles qui suffisent, paraît-il, à déterminer la volonté d’un général hésitant, elle tenta de me faire croire à un lien secret entre elle et moi ; j’entendis, comme la nuit fatale, derrière le pont, le même plongeon du même baigneur nocturne. Puis le même oiseau vint se poser sur ma fenêtre… C’était trop tard… Je sentais que ce n’était plus d’elle que me viendrait le signe. Il n’était plus dans l’Île-de-France un arbre, un cerisier, pommier, peuplier, que je n’aie regardé en transparence sur l’horizon par la lune et par le soleil comme un dessin dont on veut savoir s’il est vrai, et tous, avec ou sans fleurs, s’étaient révélés faux.

C’est fait… Le signe est fait…

MIRAGE DE BESSINES

Vous avez je ne sais quoi dans les yeux, dit Bellita à Rémy Grand qui faisait son portrait. J’ai l’impression que vous ne me voyez plus.

— Alors arrêtons-nous, dit Rémy.

Bellita adorait poser. Les séances de pose étaient les seules occasions qu’elle eût, dans sa vie agitée, d’observer un de ses semblables. Les seules personnes dont elle eût vraiment suivi deux ou trois heures de suite leur existence sur cette terre, dans leurs soupirs, leurs exigences physiques, leur humeur, sous cette lumière blanche d’atelier qui ne les rendait jamais dissemblables à elles-mêmes, c’étaient les peintres. Comment et pourquoi un homme fume et ne fume pas, s’adoucit et s’irrite, dit un gros mot, comment le désir ou l’indifférence s’installe et grandit en lui, les peintres seuls l’avaient appris à Bellita. Si elle se trompait parfois sur les hommes, c’est qu’il en était parmi eux qui ne l’avaient pas peinte. Parfaitement immobile dans la pose la plus instable, évitant de battre des paupières, même quand on dessinait son pied, se pressant aussi instamment contre l’esprit du peintre que jadis contre la neige, quand, fillette étendue, elle voulait qu’il y eût un nez, des yeux, des sourcils à son empreinte, dotant d’une apathie et d’une insensibilité locales la part d’elle que l’on peignait, toute enluminée intérieurement de ces couleurs pures que le peintre, hélas, mélangeait sur la toile, elle ne perdait pas un geste de ces hommes bizarres qui, pour créer, ont besoin, les paysagistes de devenir eux-mêmes un paysage, les portraitistes d’être vus, et elle savait reconnaître en quelques minutes s’ils aimaient leur famille, s’ils étaient gourmands, frivoles, et quelle maladie passagère ou mortelle les tenait. Rémy aujourd’hui devait souffrir des yeux. Comme à la dernière séance d’ailleurs. Elle tira de son sac un collyre.

— C’est de l’infatuation, dit Rémy. Un collyre à ceux qui vous ont regardée !

Mais elle le força à s’asseoir, et versa sur ses yeux en eau limpide ce qui d’eux allait ressortir, à la prochaine pose, en vermillon et en jaune de chrome. Rémy s’essuya les yeux, se tamponna de son mouchoir. Il n’avait pas pleuré depuis longtemps. Les larmes qui donnent la vue avaient glissé le long de ses joues. En souriant, il constatait sur soi les traces d’un profond désespoir. Puis il aida Bellita à mettre son renard, le visage ainsi défait, comme si c’était une séparation éternelle et qu’il l’aimât. Bellita le regardait en souriant, elle aussi, car les marques même fausses d’un grand chagrin sont chères aux femmes.

Quand elle fut partie, il se lava à la hâte les yeux, les sécha, et devint tout triste.

Depuis plusieurs semaines, une obsession s’acharnait sur lui. Il y avait un mois bientôt qu’il s’était brusquement réveillé un peu avant l’aurore. Le coup du navire sur l’écueil. À l’angoisse ressentie, il avait cru avoir touché, dans son sommeil, un des points douloureux de sa vie. Il attendit quelques secondes, le cœur incertain et serré, se demandant dans les bras de quelle femme, près du lit de mort de quel camarade, le rêve venait de l’abandonner. Mais aucune forme humaine n’était là. Il évoqua, pour le contrôle, celle, féminine, dont ses nuits depuis vingt ans étaient parfois bouleversées, mais elle arriva de très loin, porteuse de peu d’émoi ; il était trop évident que la cause de ce terrible choc n’était pas, comme voilà quelques nuits qu’il venait de l’étreindre habillée en travesti, ou liés ensemble dos à dos, qu’ils avaient chanté l’Ave Maria de Gounod en russe, langue qu’ils ne savaient d’ailleurs pas, pour déconcerter le notaire son mari qui volait autour d’eux – tous rêves assez récents qui s’étaient terminés par semblable douleur… Pas un seul de ses amis morts non plus dont l’image ne fut calme et calmante – morts aux yeux fermés, cette nuit, non pour la mort, mais pour le sommeil. Au lieu de ces lambeaux de chair ou d’âme humaine qui vous restent dans les bras à de pareilles heures, sa pensée n’était occupée que par un paysage tranquille, aussi vide de personnages que les tableaux commandés par Rubens aux paysagistes à leur livraison chez lui. Une colline, des maisons, un clocher, groupés suivant un ordre qu’il connaissait bien, car ils formaient Bessines, le bourg où il avait eu son enfance. Aucune trace d’homme, d’animal, même d’oiseau sur cette image ; c’était Bessines à l’état pur, au milieu de feuillages et sous des toits à peine colorés, le spectre de Bessines, tellement anodin en apparence que Rémy n’aurait jamais pensé y voir la cause de son réveil douloureux, si toute la matinée la vision de Bessines ne l’avait poursuivi. Il n’avait rien fait d’ailleurs pour la chasser ; il s’était réjoui de recevoir ce signe de sa vie intérieure. On est toujours satisfait d’apprendre que vos plus lointains souvenirs vivent en vous, sans que vous ayez à vous en occuper. Rémy constatait même avec quelque orgueil son émotion, la virulence, la qualité de cette émotion alertée, non par les puissances de la nuit, mais simplement par quelques châtaigniers et quelques maisons solitaires. On est toujours satisfait de vérifier que la sensibilité, la tendresse, le dévouement, même dans les périodes où vous vivez une vie sans profondeur et dure, s’arrangent commodément en vous, et y subsistent, et y progressent, comme le prouvait aujourd’hui l’apparition du bourg oublié. Bessines avait pressé cette nuit sur ses artères avec le même poids que le mois dernier, dans un autre rêve, sa première bicyclette, et voilà quinze jours, sa première amie. C’était une douce pression de ses virginités. Demain, cela passerait. Aujourd’hui, il s’agissait au contraire d’aviver Bessines, de promener ce village dans Paris, en jeune parent de province venu à l’improviste. Le hasard voulut que ce matin-là Rémy accompagnât une reine à Versailles. Devant le grand canal, devant Trianon, la silhouette de Bessines était là guindée. Dans l’après-midi, Rémy dut aller au Louvre. Dans un tableau de Poussin, un clocher de temple ressemblait au clocher de l’église de Bessines. Rémy lui-même le fit remarquer à Bessines. Jamais souvenir d’enfance ne fut reçu et traité avec plus de délicatesse et de luxe. Au dîner, Rémy prit de façon inattendue la défense de Didier-Pouget contre l’assistance effarée. C’était une flatterie à Bessines, à ses bruyères, à ses ruisseaux, à son brouillard bleu. Puis, satisfait d’avoir traité le souvenir de sa ville d’enfance aussi affectueusement que celui de sa nourrice même, il se coucha en règle avec sa conscience, vit le clocher de Bessines s’enfoncer, crut entendre les cloches, et au-dessus de la petite cité engloutie à nouveau pour bien des années, il s’endormit heureux.

Il se réveilla avec une gêne, un souci. En prenant son café au lait, il se rendit compte que Bessines était encore là. Il voulut considérer cela comme une aubaine. Il se mit gaiement au travail ; jamais il ne s’était senti aussi capable de résoudre le problème que posent deux aubergines, une noix à demi brisée et trois citrons accumulés dans un plat de verre posé lui-même sur un brocart bleu ; mais il ne fit rien de bon. Tout ce qu’il y a de vie dans une nature morte se refusait à lui ce matin. Il dut constater que l’image de Bessines ne l’aidait pas. Matériellement même, elle le gênait. Entre sa toile et lui dansait un découpage du profil de Bessines, une silhouette grise et terne, une sorte de négatif. Elle était posée sur ses yeux comme un reflet sur les lunettes, c’était à croire qu’elle était sur sa rétine et non dans son esprit. L’imagination n’était pour rien dans cette présence continuelle ; ce n’était pas du tout une hallucination de peintre ; il n’avait pas la moindre tendance à construire avec les craquelures de ses tableaux anciens un dessin de Bessines. Rien dans la position des aubergines par rapport aux citrons et de la noix par rapport au zeste, qui ressemblât au clocher étendu de Bessines par rapport à ses meules de paille. L’image était précise et sèche comme le cachet qui oblitère un timbre. Dans le musée où Rémy dut ce jour-là retourner, elle oblitéra la Vénus de Milo, les Renoir, et aussi une charmante visiteuse ; et il lui fallut attendre la nuit et le sommeil pour que ce fragment de rêve s’évanouît. Toute la semaine, l’obsession dura. Elle ne dérangeait pas plus son travail que s’il avait été obligé toutes les dix minutes de cligner des yeux ou d’essuyer des lunettes. Elle disparaissait très suffisamment dans l’inspiration. Elle était aussi supportable qu’un germe d’orgelet. Mais le mal était qu’elle ne l’abandonnait pas quand il abandonnait la peinture. Ce n’était pas en tant que peintre qu’elle le visitait. Dans ses sorties, dans ses dîners, au théâtre, il était parfois assailli par une sorte d’anxiété qu’il était bien forcé d’attribuer à ce petit découpage noir, puisqu’elle ne s’avivait que par la pensée de Bessines. Tous ses efforts pour lui chercher d’autres causes étaient vains. Ses souvenirs les plus douloureux, il les promenait sur cette petite plaie nouvelle et inconnue, mais elle n’en était pas touchée. Il imagina même des deuils futurs, pensée redoutable, car ses parents avaient un grand âge, il les essaya comme des clefs à une énigme. Mais tout son cœur en était meurtri, soulevé, – excepté justement la petite plaie. Rien ne l’expliquait, ne l’excitait, ni des douleurs futures, ni des douleurs passées. Si bien qu’à force de toucher ce mal indolore, il avait la préoccupation de ceux qui soupçonnent chez eux, à un bouton insensible, un mal général et définitif.

Pourtant rien ne le menaçait. Il était bien portant. Ses parents avaient toute la santé de la vieillesse. Sa vie amoureuse était loyale et saine. Sa tension, qu’il fit prendre, était normale. Sa conscience, qu’il examina lui-même avec soin, était aussi nette que possible. Dans la révision générale de ses bronchites et de ses torts, il ne trouvait prétexte à aucune inquiétude, à aucun remords. Rien de plus reposant et de plus gai d’ailleurs que ses souvenirs mêmes de Bessines. Quand il battait de la paupière et de l’esprit pour redonner de la couleur au mirage, à cette silhouette triste du bourg se substituait le véritable Bessines, coloré et vivant, où abondaient les personnages pittoresques et les animaux gais. Rémy revoyait dans tout leur éclat de l’aurore, de midi, ou du crépuscule, les bruyères où il chassait les sauterelles qui l’aidaient à prendre les lézards, les petits ponts sous lesquels avec ces lézards il chassait les couleuvres, et dans l’étang, la pêche à ces grenouilles qui appâtent les écrevisses. Ces meurtres de petits animaux n’étaient certainement pour rien dans l’affaire… Cependant, cette floraison une fois évanouie, l’idée nue, théorique, de Bessines pesait à nouveau sur lui, le profil gris se logeait à nouveau dans sa vision. On eût dit un scrupule, un remords qui s’était trompé d’individu, qui revenait à tort dans Rémy, une injustice de l’hallucination. Celui qui aurait capté un héritage à Bessines, qui y aurait empoisonné un ruisseau, qui y aurait tué, eût éprouvé à juste titre cette angoisse. Rémy n’avait rien fait de tout cela. Il cherchait en vain quelle faute il avait pu commettre dans cette ville ou contre cette ville pour être promu vis-à-vis d’elle à la dignité d’un Caïn moderne. Mais cette petite trappe sombre le menait au contraire à des trésors. Jamais jours d’enfance, compagnons d’enfance ne s’échappèrent plus joyeux du passé. Jusqu’à ses premières séances à l’école, où sa bonne devait le traîner quelquefois par les jambes, et où les ménagères attirées par les clameurs rentraient rassurées en disant : — Ce n’est rien. C’est le petit Grand qui va à l’école, lui paraissaient maintenant pleines de volupté. Des petites amies douces et aimantes, Régina, appelée ainsi parce qu’elle était la filleule d’une vraie reine, Paule, modeste, mais qui grimpait sans cesse au trapèze, et montrait dans un ravissant linge son charmant derrière, c’était ce qu’on trouvait sous ces pierres en fait de cloportes. Bessines était justement la seule ville où Rémy n’eût jamais commis un mensonge, et il l’avait quittée à onze ans sans une impureté. À Bessines seulement il avait cru sans réserve en Dieu, et en tous les saints. C’est à Nogent-sur-Vernisson, où son père fonctionnaire avait été nommé ensuite, qu’il s’était pour la première fois parjuré, qu’il avait approché de la concupiscence, entendu le mot masochisme, et soupçonné la fornication. Nogent-sur-Vernisson, remarquable entremetteuse, n’en gardait pas moins dans sa mémoire son aspect calme et innocent, et de Bessines-la-Pure, continuait à s’élever sans relâche ce panache de damnation. Tout cela était assez incompréhensible.

On ne pouvait pas dire que ce fût un souci, une peine. C’était un très léger malaise, et très intermittent. L’ennui venait plutôt de l’impossibilité de distinguer si c’était un malaise de la vue ou de l’âme. L’oculiste se déclara incompétent ; tout lui paraissait parfait dans ce système oculaire ; il ne pouvait expliquer le phénomène que par la fatigue des paupières, – mais il aurait fallu alors, pour qu’il parlât en connaissance de cause, que Rémy dormît en sa présence, – ou par l’irritation des glandes…, il aurait fallu dans ce cas que Rémy pleurât devant lui. Rassuré de ce côté, Rémy essaya de croire que c’était là un appel, une de ces appréhensions qui vous avertissent de la mort d’un cousin éloigné ou du tremblement de terre de la Martinique. N’avait-il pas été prévenu au milieu de son sommeil, par un grand cri, de la mort de Chauchard, qu’il ne connaissait d’ailleurs nullement ? Il se passait peut-être quelque chose à Bessines : un philanthrope y mourait ; une écluse y crevait. Il acheta un jour le Courrier du Centre, un autre jour le Limousin de Paris, mais rien dans les nouvelles de Bessines qui ressemblât au cri suprême de Chauchard. Un nombre identique de naissances et de décès y entretenait la vie en denrée rare mais toujours égale, Bessines alimentait la presse locale d’échos plutôt encourageants pour l’âme, délits de chasse, accidents de voiture, puisque par eux était affirmée la pérennité des braconniers, c’est-à-dire du gibier, et du trafic des chevaux. On y faisait cette année des prises anormales de saumons ; Rémy se rappela sa première pêche de saumon, et le filet tendu à travers la rivière. Il avait, ce jour-là, juste un mètre ; on l’étendait tout sage près du saumon déchaîné pour savoir la longueur du poisson. Il rencontra un compatriote qui revenait de Bessines. Tout y était paisible. Le maire, dont la femme était gênée la nuit par les grincements de la girouette de la mairie, l’avait fait clouer au beau fixe. On coupait beaucoup de châtaigniers. Rémy tenta de s’intéresser sentimentalement à la disparition des châtaigniers, mais au fond elle le laissait parfaitement indifférent. On apprend avec l’âge que les fruits sont indépendants des arbres fruitiers, et qu’il y a toujours en France, malgré la disparition des châtaigniers, des oliviers, ou des figuiers, le même nombre de châtaignes, d’olives et de figues. L’ami lui envoya des confits de Bessines. Lui-même acheta une caisse de l’eau minérale qu’on recueille près de Bessines. Il se nourrit de son ferment, étancha sa soif de son eau. Mais en vain. Ce jeu ne rendait pas sa mémoire moins sensible à cette place infime.

Un matin il se crut sauvé ! Il avait rêvé des Açores, où il était passé jadis. À son réveil, il était meurtri de nostalgie, de lourdeur, de tendresse. Il crut que les Açores, brûlant à plein parfum, maquillées à pleine couleur, allaient lutter victorieusement contre le reflet d’acier bruni de Bessines. Quelle résistance pouvaient bien offrir aux femmes à capuches noires de Santa Clara, portant les ananas avec précaution, horizontalement comme des bouteilles de Château-Latour ou des obus, les bourgeoises de Bessines lavant leur linge ; aux fleurs qui fleurissent tous les cent ans, les balsamines éphémères, les résédas, les zinnias du percepteur ; à l’église consacrée par Christophe Colomb, dorée à l’extérieur par le soleil, par cent dix moines à l’intérieur, la paroisse sans histoire, sans tableaux et sans vitraux, et à l’Océan la Gartempe ! Il se réjouissait déjà de voir tous les Tropiques boire la petite tache comme un buvard, et toute la journée en effet les magnolias et les remparts portugais cachèrent Bessines. Mais, dès le lendemain, il dut se rendre à l’évidence. Venues de la nuit, les Açores avaient été reprises sans réserve par la nuit, et, étonnamment nette comme la marque gravée fraîchement sur la peau du forçat, noire mais gravée au rouge, la marque de Bessines était là.

Il eut une de ces semaines chargées réservées aux purs artistes. Il eut à donner au matelassier son matelas, et à installer un lit de camp. Il eut une brouille avec sa femme de ménage. Il eut à marier la fille de son marchand de cadres. Il lui fallut intervenir à la Préfecture de Police, et au Ministère de l’intérieur, en faveur du fils de son concierge, arrêté pour avoir pris le train sans billet. Une série d’opérations, analogues sans doute à celles de Caïn quand il voulut éviter l’œil, le transportèrent ainsi des Salons de la Porte Dorée au sommet de Ménilmontant. Puis il reprit le portrait de Bellita.

Le mirage s’était espacé, terni aussi. Mais Rémy sentait en lui depuis quelques jours une sensibilité de mauvais aloi qu’il était forcé de relier à son hallucination, car elle était aussi inexplicable. Cette envie de pleurer que donnent les musiques militaires, il l’éprouvait devant de simples fanfares civiles. Au cinéma, les ombres de ces belles nageuses en noir et blanc, aux couleurs du mirage, continuaient toute la nuit en lui leur noir plongeon. Il ne refusait plus aucune des feuilles de publicité que distribuent dans la rue de pauvres hères, Français à leur déclin ou Levantins à leur début. Il avait des accès de bonté lamentables, il entrait dans un restaurant vide, parce qu’il était vide, parce qu’il voulait procurer au moins un client au pauvre patron ; il maniait ses tubes de couleur avec précaution, il ne les tordait que forcé. Pour la première fois, il avait le sentiment d’être en retard avec tout le monde, de devoir quelque chose à chaque être, chaque animal, chaque objet. Si quelque vague connaissance le saluait respectueusement, il avait l’impression étonnante d’être salué respectueusement par un créancier. Il retrouvait des sentiments premiers depuis longtemps disparus, la vue d’un modèle habillé lui redonnait du désir, d’un modèle nu, la pudeur. Au moment où il allait faire, pour refuser une invitation ou excuser une négligence, un mensonge de politesse, sa conscience s’y refusait, comme devant un vrai mensonge. Il s’attardait aux terrasses, il buvait des apéritifs longtemps dédaignés, pour avoir l’occasion de leur rendre justice. Toute sa journée était encombrée de petites affaires Dreyfus, concernant le pourboire trop faible donné aux porteurs de ses cadres, le jugement de mort porté par lui sur Gervex… Bref, – Dieu sait si la bonté a rien à voir avec la peinture –, il était un peintre bon, bon pour les couleurs, qu’il souffrait de voir sécher sur la palette, bon pour les pinceaux, et, bonté suprême, bon pour les peintres. À cette peine sans peine qu’était le trouble de sa vue correspondait, dans tout son être, un grand amour sans amour. Quel rapport il pouvait y avoir entre ce relâchement de son jugement, de ses nerfs et le froid cliché de Bessines, il n’arrivait pas à s’en rendre compte, mais il était de plus en plus sûr qu’il existait. Il se confia à Bellita. Elle regarda ses yeux, les joues déjà un peu gonflées pour en souffler l’escarbille, ne vit rien, souffla quand même sur un regard las et triste…

— Partons pour Bessines ! dit-elle.

Le voyage à Bessines fut charmant par son innocence et sa banalité. Ils arrivèrent en remontant les rivières, comme les saumons. Il était midi, et ils avaient faim. Dans la ville qui était pour lui le symbole de l’intimité, Rémy dut se livrer à toutes les opérations du tourisme. Déjeuner à l’hôtel, seule maison de Bessines où il n’eût point jadis pénétré, puisqu’elle était celle des étrangers. Se laver les mains dans un lavabo inconnu, alors que la cuvette et le pot à eau qui personnifiaient pour lui la toilette existaient encore à quelques centaines de mètres. Toutes les parties de Bessines dont il n’avait jamais soupçonné l’avidité et l’égoïsme, marchands de vins en gros, exportateurs de bestiaux, affichaient sur leurs devantures de larges écriteaux pour lui tout neufs, alors qu’il reconnaissait les noms hauts de deux centimètres du pâtissier et de l’épicerie de détail. En fait, la part qui dans une ville est consacrée aux enfants était la seule qu’y voyait Rémy. Tout ce qui était incolore et insipide, le goût de l’eau, le goût de l’air, il le reconnaissait. Il retrouvait, chez les gamins qui jouaient sur la place, de vieux trucs spéciaux à Bessines pour desceller les pavés de l’église ou pour changer en balançoires les chaînes du champ de foire, que lui-même avait autrefois employés et transmis. Il lui semblait reconnaître ces gamins eux-mêmes, alors que ses vrais compagnons d’enfance, changés en hommes par un sort banal, lui restaient invisibles. Pas un de ces chats et de ces chiens, dont il n’avait connu que les ancêtres lointains, qui ne lui parussent ce qu’il y avait de plus familier en fait de chat ou de chien. Ils fuyaient d’ailleurs Bellita, et ne le fuyaient point. Bref, la visite classique de retour dans la ville d’enfance, tandis que Bellita faisait la visite contraire, celle du bourg où il peut être agréable de se retirer, la vieillesse venue. Sous des prétextes empruntés à l’âge adulte, il entrait dans les magasins où il faisait ses commissions d’enfant, achetant des allumettes là où il venait prendre le tabac à priser du vieux propriétaire, des cure-dents là où sa mère l’envoyait pour des aiguilles à tricoter, et un journal, de la veille d’ailleurs, et périmé, dans la boutique où il prenait ses décalcomanies, encore à demi étalées et toutes frémissantes d’actualité, malgré les piqûres de mouches, avec leur perroquets et leurs couples normands ; – et dans le cimetière, où il entrait quelquefois avec Régina pour ramasser les perles tombées des vieilles couronnes et refaire avec elles le diadème des Incas. Il entra sous le prétexte futile de voir les tombes. Rien là non plus qui pût le menacer. Pas d’épitaphes ridicules, de monuments prétentieux. La vendeuse de tabac à priser justement était là, sans autre inscription que son nom et les dates de sa vie, entre lesquelles l’enfance de Rémy dansait au large. Il y avait dans cette ville une abondance de vivants simples, de morts tranquilles. Les épitaphes se rapportaient, non pas aux qualités qu’ils avaient pu avoir dans la vie, mais à celles qui peuvent être appréciées et utiles dans la vie des morts : À Jacques Duchalard, qui nous protège. À Feuillat Georges, qui repose pour toujours. À Claretie Jeanne dont nous avons nous-mêmes fermé les yeux… Pas de morts aux yeux ouverts à Bessines. Contre le cimetière, – il ne s’était pas aperçu qu’il avait joué toute son enfance contre un cimetière, – était le pré où il passait ses jeudis, juste de la largeur suffisante à un enfant qui a fourré un bâton dans un nid de guêpes de l’arbre du coin, pour courir, sans être rattrapé, jusqu’à la cabane du coin opposé. En somme, un pays sans trop de banalité et sans trop de pittoresque, une vie sans accent, un plan de petite ville normal et facile, un paysage fraîchement coloré qui contrastait d’autant plus avec son aspect vitreux. Rémy était touché de cette simplicité, dont toutes les grâces retombaient aujourd’hui sur sa jeunesse, et il caressa de la main ces arbres de la place, ces pierres de l’église, qu’il n’avait guère heurtés autrefois que de la tête et durement. Il revint à Paris, rassuré, de ce district où ne pouvait habiter aucun fantôme, où ne se pouvait distiller aucun maléfice. Après une confrontation aussi heureuse pour lui, il se croyait presque sûr d’être libéré de cette surveillance, de ce soupçon, et ni le lendemain, ni le surlendemain en effet il ne vit le mirage.

Mais, le lendemain du surlendemain, alors qu’il se promenait entre Opéra et Madeleine, subitement, sans raison, Rémy éprouva son angoisse et, dansant sur une devanture, il aperçut la ligne aiguë du clocher de Bessines, menaçante comme la pointe de casque d’un gendarme ou d’un policier toujours invisible.

L’obsession dura. Au-dessous de ce reflet noir, insistant mais léger, et qui se réfugiait dans sa pensée dès qu’il cherchait à en libérer ses yeux par des clignements ou des pressions, il peignit une dame américaine en vermillon, un conseiller de Hambourg en vert jaune et deux couchers de soleil. Il regarda en face une éclipse. Il regarda en face des laideurs, des misères, le Grand Palais, un lupus. Mais pas plus que tous les collyres de Bellita et de l’Arabie, la douleur n’enlevait la tache. Il eût souhaité aussi, pour éclipser ce sentiment d’angoisse qui correspondait au mirage par un nerf anonyme, éprouver une vraie peine, voir par exemple la mort en face. Mais les malheurs ne couraient pas les rues cet été-là, et jamais d’ailleurs ils ne sont là quand on les veut, jamais votre meilleur ami ne meurt la veille du jour où l’on vous opère, jamais votre pays n’entre en guerre dans l’après-midi où vous êtes refusé au salon. Une santé exceptionnelle faisait au contraire dire à tous les amis de Rémy qu’il devenait beau. Il devenait beau, mais il était un homme avec tache. L’atteinte d’une lèpre qui se dérobait à tout diagnostic le marquait entre tous. Il avait le sentiment de ceux qui se savent atteints par un mal incurable : tout lui était permis, et tout était gâté. Il n’avait plus de scrupules, et il n’avait plus de désir. C’est sans appétit aussi qu’il alimentait ce corps porté subitement à la plénitude depuis que sa fonction était de nourrir le reflet de Bessines. On lui signala un article sur l’hallucination chez les peintres. Il apprit qu’une femme peintre anglaise, Lady Purnay, spécialisée dans les fillettes avec terre-neuve, voyait sans cesse un obélisque énorme, que le peintre arménien Achtérian, connu pour son tableau de la Bataille de Van, malheureusement crevé par Enver Pacha à Diarbékir et brûlé lors de la prise d’Erzeroum, voyait le Paradis. Mais leur cas n’avait aucun rapport avec le sien, car eux voyaient coloré : – Le bout de l’obélisque en particulier était rose chair. Rémy retira du moins de sa lecture quelques minutes de gaieté… Il eut recours aux médecins. Il vit le premier maître de la clinique des hallucinés qui lui prescrivit avec componction de penser à autre chose. Il vit un hindou, qui dès le début mit tant d’obstination à vouloir connaître le nom du bourg persécuteur, que Rémy en mit autant à le lui cacher. Toute une semaine le mage s’ingénia à le joindre, le poursuivant jusque dans l’atelier même, plus acharné à connaître enfin en France une terre possédée, qu’un Hollandais un district pétrolifère, si bien que Rémy, pour s’en débarrasser, par de feintes maladresses le dirigea sur Saint-Omer. Il usa aussi et sans succès, du remède qui consiste à coucher avec de toutes jeunes filles bavardes, et à écouter leur bavardage. Elles bavardaient en effet. Elles disaient toute la nuit sans parler, avec de grands baisers et de grands coups de talon : Vois Bessines ! Embrasse Bessines ! Touche Bessines !

Pourquoi un pays que l’on a aimé, dont on se croyait aimé, vous poursuit-il et veut-il ainsi se venger ? Se venger de quoi ? Quelles offenses commet-on envers les villes, bourgs et cantons ? Rémy n’arrivait pas à se trouver coupable envers Bessines. Il ne l’avait jamais ridiculisé, caricaturé, ou même peint. Les couleurs auraient eu à se venger de lui, qu’il expulsait parfois durement de leur tube, qu’il poussait à leur ton inférieur ou culminant, qu’il insultait parfois. Les femmes aussi, qu’il expulsait parfois sans douceur de sa vie, qu’il aimait pousser à l’indifférence ou au désespoir, qu’il ne ménageait pas toujours dans ses paroles. Les animaux encore peut-être ; la vénération que méritent les actinées ou les pékinois, il l’avait certes insuffisamment manifestée. Les dieux encore. Une fois introduit dans cette chambre de scrupules, on demeure étonné de voir combien nous rendons peu l’hommage qui leur est dû aux différents créateurs et créatures. Il n’était guère que les horlogers, surtout ceux en boutique que Rémy admirait longuement à travers la vitrine dans leur étonnant travail, avec lesquels il ne fût pas en reste. Mais il ne s’agissait ni de couleurs ni d’êtres aujourd’hui, il s’agissait de Bessines. Il s’agissait d’un point d’angoisse, que l’on pouvait aussi interpréter comme un reproche plus grave et plus haut. Le dessin de Bessines ne voulait-il pas dire et Thécel, et Mané, et Pharès ? Ne voulait-il pas dire : « Ô pourquoi, Rémy, toi qui es si riche, seul, bon, n’as-tu pas adopté ce petit mendiant qui t’avait dit, à Vincennes, qu’il aurait tout donné, – donné quoi, Rémy ? – pour savoir lire ? — Pourquoi, Rémy, ne prends-tu pas un pot de peintre en bâtiment et ne vas-tu pas badigeonner les fresques de la cour de la Sorbonne et ne prends-tu pas un couteau et ne vas-tu pas lacérer les Etcheverry et les Lucien Simon ? – Pourquoi n’as-tu jamais osé prendre ton père à pleins bras, le regarder et l’embrasser ? – Pourquoi, enfant, ta mère t’ayant cousu de ses mains une magnifique blouse russe, blanche avec un col rouge et bleu, et tes camarades s’étant moqués de toi, t’es-tu roulé dans une flaque de boue pour reprendre, bien que ce fût dimanche, un vulgaire sarrau ? — Pourquoi, toi qui sais ce que c’est qu’un être vivant, te mets-tu parfois en colère contre une mouche, une araignée, et les écrases-tu, commettant ainsi le meurtre dont ne sont pas responsables les autres inconscients ? — Pourquoi la mort d’un ami, d’un parent aimé, te cause-t-elle un chagrin infiniment plus violent qu’à tout autre, mais éprouves-tu en même temps un sentiment de libération, libéré que tu es du poids d’une grande affection, libéré que tu es par chaque malheur vis-à-vis de la création et des hommes ? »

Le dessin lui reprochait aussi de s’entêter aux cravates Lavallière. Mais sur ce point Rémy n’était pas disposé à obéir. Évidemment la Lavallière impliquait une peinture autrement artiste que celle de Rémy, si spirituelle, si hardie, si précise. Mais avoir à choisir d’autres cravates, alors que sa belle-sœur lui remettait tous les six mois un lot de Lavallières, cela lui semblait inconcevable. Rémy détestait courir les magasins. Alors autant choisir soi-même les boutons doubles dits tibis, et les fausses perles pour le plastron, et les porte-couteaux en forme de bassets, et les tricots d’hiver assortis aux caleçons ! Autant mourir !

Depuis trois mois la hantise durait. Elle n’était jamais assez forte ni assez constante pour que Rémy en fût réduit à recourir au chirurgien ou au confesseur, mais toute sa vie en était modifiée. Il y avait là une atteinte intolérable à la liberté, un esclavage d’une sorte rare mais d’autant plus pénible que Rémy ignorait le maître, une contrainte dont il ne pouvait vraiment dire si elle le menait vers la perfection ou vers la décrépitude morale. La seule assurance qu’il eût maintenant était que Bessines avait été choisi tout à fait au hasard par le démon humoriste qui en avait gravé sur son œil le contour avec un vrai ou faux diamant, car aucun des souvenirs de cette enfance passée justement à Bessines n’en était atteint. Le vrai Bessines restait dans sa mémoire aussi salubre et aussi peu douloureux. Peut-être que l’auteur de ce graffiti ne connaissait même pas Bessines. C’était une manœuvre de chantage dans laquelle le maître directeur feignait d’avoir la complicité de Bessines et de l’enfance de Rémy. Si par hasard Rémy pouvait, sans que l’ennemi inconnu en fût averti, s’assurer que ni ce Bessines ni cette enfance ne savaient le rôle qu’on leur faisait jouer, la hantise était déroutée, peut-être pour toujours. Le premier voyage à Bessines, en automobile, avec une compagne ravissante, avait été une fausse confrontation, une conversation artificielle dont l’adversaire, prévenu d’avance, avait réglé le débit. En fait, à aucune minute, Rémy n’avait été seul avec Bessines et à même de faire avouer au bourg qu’il était pour quelque chose dans la persécution. La vérité, Rémy commençait à l’entrevoir. Il avait affaire au pire démon, à la neurasthénie, au démon qu’il avait défié si souvent, chaque fois qu’il avait vu un de ses camarades ou un de ses modèles s’effondrer sans remède sous des attaques d’abord sournoises, puis révoltantes de cynisme. Il s’était tellement glorifié d’être parvenu à la cinquantaine sans avoir contracté aucun des germes fatals que donnent l’amour, la vanité, la pauvreté ou la richesse, de n’avoir connu que des joies, des femmes, des monnaies saines, que l’autre avait relevé le défi, et, ne trouvant dans son âge adulte aucune fissure, avait imaginé de l’amener à croire que sa ville d’enfance, que son enfance contenait un venin. Prévoyant que Rémy, obsédé par Bessines, s’y rendrait tôt ou tard, et risquait de découvrir qu’en fait la petite ville n’était pour rien dans l’abus qu’on faisait d’elle, il l’avait fait escorter par Bellita, et rendu impossible un tête-à-tête. Mais Rémy était obstiné, et il tenait à sa santé morale comme on doit y tenir, comme à un honneur.

Cette fois il ne se dirigea donc pas directement vers Bessines. Il savait trop qu’à l’intérieur de nous-mêmes nous devons nous conduire vis-à-vis de certaines de nos propres pensées avec plus de prudence et de secret qu’avec des êtres différents et hostiles. Il usa, vis-à-vis du démon, de toutes les précautions par lesquels un détective dépiste ses suiveurs. Sous la surveillance même du mirage qui, toutes les deux ou trois heures, venait dansoter devant lui, et qu’il éprouvait une volupté aiguë à tromper, il boucla la valise que l’on boucle pour Deauville, avec raquette, pantalons blancs, nécessaire de première classe, prit son carnet de chèques comme s’il se préparait à jouer, se fit conduire à la gare Saint-Lazare, et, en quelques jours, par un tracé qui eût dépisté toute agence, par Alençon, Poitiers, et Saint-Sulpice-Laurière, arriva à quelques heures de Bessines, et débarqua, non à Bessines, mais dans un de ces bourgs qui étaient autrefois pour lui à la périphérie du monde, qui étaient à la périphérie du monde de Bessines, à Fromental. Il s’installa à l’hôtel, flâna plusieurs jours, pêcha. Le mirage n’avait pas disparu, mais il n’avait pas non plus de virulence particulière : il était évident que l’ennemi, rendu moins vigilant par ce voyage hypocrite, ne se doutait pas de la proximité du vrai Bessines, et se croyait, non en Limousin, mais grâce au soin avec lequel Rémy, commandait des matelotes et buvait du cidre, dans quelque coin de la Suisse Normande. Ne laissant rien transparaître de l’espoir qui l’envahissait, affectant de grands maux de tête, commandant au pharmacien de Fromental des comprimés d’aspirine que les eaux de la Gartempe délayaient ensuite pour les anguilles et les truites, acharnés à tromper sur ses pensées et ses gestes ce qui était déjà peut-être une moitié de Rémy, Rémy partait chaque après-midi en tenue d’excursion par des sentiers qu’il semblait prendre au hasard, mais qui le conduisaient à la droite de Bessines, à la gauche, à l’opposé de Bessines, jusqu’au jour où il serait amené, par la loi même des promenades, à aller vers Bessines même. Et ce jour arriva…

Il partit de l’hôtel en flânant, s’attardant à plaisanter la fille du patron, chemise ouverte bien que le temps ne fût pas sûr, répondant aux pêcheurs qu’il allait sans doute chasser, aux chasseurs qu’il allait pêcher, à Cajeton le chasseur-pêcheur, qu’il allait peindre, en prisonnier qui risque l’évasion suprême. Il avait le sentiment de partir trop tôt, mais la foire de Bessines devait avoir lieu dans la semaine, et l’animation qu’elle allait provoquer autour du bourg, la congestion dans son canton de tant de bœufs, de chevaux et de brebis risquerait d’éveiller le soupçon de l’ennemi. Le soleil était vif et concentrait sur la terre seule sa chaleur. Tous les insectes et tous les lézards sortaient du sol, si semblables à ceux que pourchassait autrefois Rémy qu’ils avaient l’air de sortir de son enfance. Les sauterelles surtout, toujours de trois espèces, à ailes bleues, rouges et blanches, sauterelles jadis chères à un petit enfant qui aime le pavillon de sa patrie, et qui de leurs yeux à mille facettes voyaient en ce moment mille Rémy adultes, avaient juste ce bond, mesure plus vitale pour Rémy que le mètre étalon de Sèvres, dont elles évitaient voilà trente ans le petit Rémy écolier. Toutes les plantes, les ruisseaux n’offraient à ce peintre que ce qu’ils offraient autrefois à l’enfant, pas un remords, pas une conspiration, des fleurs, et de l’eau pure. La tiédeur des rochers, base du seul vrai thermomètre, le silence des grottes, base de toute voix, n’avaient pas varié d’un degré. Les différences de cachette et d’équilibre entre les anciens et les nouveaux nids dans les arbres aboutissaient à une identité absolue des nids des oiseaux, des œufs des oiseaux. La fidélité de la vipère, excitée à coups de pierre, au type des vipères excitées, des nuages toujours changeants aux formes des premiers nuages, ceux de la création et ceux de 1890, tout témoignait de la loyauté du district, de la médisance de celui qui le disait allié au mal. Toutes ces belles collines émergèrent soudain d’un brouillard malsain, ces ruisseaux élevèrent leurs cascades et leurs purs réservoirs des mensonges d’un déluge. L’enfance de Rémy avait été tellement liée à la nature que, pour lui enlever son innocence, il aurait fallu convaincre arbres et animaux, ses vrais ascendants, de maladie et de faute transmissibles à un petit humain. Toutes ces attaches adultérines ou incestueuses avec nos mères nourrices ou nos oncles à la mode de Bretagne par lesquelles la psychologie explique maintenant le tissu de notre sensibilité, Rémy sentait que sa liaison avec la flore et la faune de Bessines en était vierge. Les particularités des compagnons de son enfance, les seins des orvets, la marche en paralytique général des écrevisses, l’œillade rapide du mulot ne lui avaient jamais valu au contraire que des nuits et des rêves calmes, et déjà, en retrouvant la santé indéfectible de la campagne, il goûtait de nouveau à la liberté, quand, le faîte d’une colline atteint, Bessines lui-même apparut.

Rémy ne s’était pas trompé ; c’était bien un Bessines ignorant du rôle qu’on lui faisait jouer depuis quatre mois. Du bourg charmant, tout disait l’innocence : la couleur, la plantation, le relief. Tous ces matériaux qu’on dit ennemis, la brique et l’ardoise, le grès et la pierre tendre, toutes les couleurs non complémentaires et aussi non existantes, le gris et le mauve, le rouge vif et le blanc, remplissaient là le même office d’harmonie et d’unité. Les maisons isolées –, même celles des Bourriat, brouillés de père en fils avec l’humanité, même celle de Charles Ras au jardin bizarre, car le propriétaire prétendait obtenir à volonté des ormes pleureurs, des frênes pleureurs –, l’étaient d’un écart qui avait la douceur d’un voisinage. Par un hasard cette fois heureux, l’ennemi dessina à ce moment sur l’œil de Rémy le profil du faux Bessines : c’était la confrontation tant désirée ! Rémy s’amusa à inscrire le petit bourg innocent dans le profil impur, et la malfaçon éclata. Mal dessinée, copiée sur quelque mauvaise carte postale, l’arabesque se dérobait, se brouillait, montait au ciel, descendait plus bas que le jardin Charles Ras, mais Rémy, sentant la liberté proche, gagné par le délire de la vengeance, la ramenait sans cesse sur le doux profil de Bessines. Il lui fallut quelques minutes pour la maîtriser, elle se tordait, elle enveloppait le clocher d’une sorte de Tour Eiffel, elle se segmentait en un vol d’accents circonflexes qui couvraient la ville de chapeaux damnés, jusqu’au moment où le regard de Rémy enfin fixé, elle encadra Bessines d’une ganse inhabile, qui laissait entre elle et le vrai contour des toits et des arbres des triangles de vide, puis fléchit, se ternit, et enfin, pour toujours, disparut.

Alors Rémy se dressa au faîte de la colline. Il ne craignait plus le démon. Il le provoquait. Toute la fureur amassée pendant la persécution prit libre cours. Il lança son béret en l’air, et agitant ses bras avec frénésie d’homme d’État américain que nous ont apprise les films, il criait de toute sa force des insultes que l’écho répétait.

— Merde pour toi, criait-il ! Et merde pour la psychologie, et la physiologie, et psycho-physiologie. Et merde pour Freud Sigmund. Je le plains infiniment d’avoir un mal à la langue. Mais aussi on n’embrasse pas l’impur ! Et merde pour la psychiatrie ! Et merde pour les hallucinés, et pour toi, mirage : trois fois merde !

Et l’écho répétait de sa voix d’enfant créole :

— Ede pou eud. Lain al langue. Basse pas nu. Ede pou xiatrie. Ede pou ciné, et ou toi, age, ouaouaede !

Toutes les forces du mal, alertées trop tard, sentaient la cause perdue et fuyaient, poursuivies par l’écho de l’écho. Rémy accentua leur débâcle en se tapant sur une fesse, puis, dans le frémissement des vergnes, il redescendit vers la rivière, plus lavé que Tobie n’en monta.

PALAIS DE GLACE

Bella se dérobait. Plusieurs fois j’allai l’attendre à la porte du Ministère de la Justice, place Vendôme. Au pied du mètre type gravé dans le mur, j’attendais. J’attendais, sous la pluie, et en maugréant. Les passants pouvaient croire que j’attendais la Justice elle-même. Je faisais les cent pas, n’ayant d’autre distraction que de les étalonner au mètre type. J’avais le col de mon pardessus relevé, les yeux aigus ; les passants coupables m’évitaient, me croyaient de la justice secrète. De la porte voisine, porte du Ritz, sortaient dix, vingt, cent femmes. Je m’étais sans doute dans la vie trompé d’une porte ! Que n’aurais-je pas reçu à l’autre, mais par la mienne Bella ne sortit jamais… C’était la première fois depuis la guerre que la chair féminine, les parfums, les fourrures se raréfiaient autour de moi. C’était les premiers jours depuis que je n’avais plus d’uniforme, où mes doigts n’avaient pas ouvert un bâton de rouge, caressé, – mamelle de luxe, souvent de l’amour –, un réticule, caressé des seins. J’avais troué ce filet de bras nus, qui m’avait reçu en 1919 dans mon premier veston civil, et je me retrouvai seul par terre, à Paris, sans amis. Mes meilleurs camarades étaient tués. Je n’avais plus guère d’amis de mon âge que parmi les étrangers. Toutes ces lettres, toutes ces pensées, destinées par ma nature et mon éducation à des Limousins, à des Berrichons, à des Savoyards, c’étaient à des Anglais, à un Italien, à un Balte que je devais maintenant les envoyer. C’est en américain qu’on me félicitait de ma fête de Noël. Ma jeunesse ne me souriait plus guère qu’avec des dents en or. Mais voilà que ces âmes de rechange se mettaient elles aussi à disparaître, Murphy tombait dans le Niagara, Druso tuait son président du Conseil et se suicidait. Je souffrais un peu de l’immodestie de ces morts ; mais les jeunes gens que j’avais rencontrés chez mon père étaient justement, de retour chez eux, les fauteurs de révolution ou de réformes. Celui qui fit sortir les femmes des harems, celui qui souleva la Chine du Sud contre la Chine du Nord, c’étaient mes nouveaux amis. Le journal du matin me donnait de mes amis, en manchette, les nouvelles les plus personnelles. J’aurais mieux aimé une carte postale. Moi qui avais désiré des amis rentiers, notaires, jardiniers, pour lequel l’amitié était une partie de billard à Vaucresson, un jardin à Parmain, mes nouveaux amis étaient Stefanik, Mussolini. Je me cherchais des amis français. Je partais pour le pré Catelan, pour les dancings, avec l’appréhension de mon premier départ pour le lycée. Quels voisins allais-je voir ? Je les cherchais au Café de Paris, là où un autre eût cherché des femmes. Je les cherchais aux environs des femmes, dans les endroits du monde où se trouvent le plus de colliers et de diamants. Je m’asseyais dans le voisinage des jeunes gens qui me paraissaient bien portants et gais. Je raccrochais surtout la franchise, la loyauté. En deuil de l’amour, je raccrochais l’amitié.

J’avais eu tort de ne pas venir plus tôt au Palais de Glace. C’était la fin des vacances. Les platanes du Grand Palais qui avaient orgueilleusement résisté à l’essence des autos, au goudronnage, succombaient à une souffrance qu’ils ne comprenaient pas, et qui était l’automne. Ils me découvraient maintenant le fronton du Palais de Glace, les feuilles mortes en jonchaient l’entrée, ils m’y menaient comme à l’hiver. Ils m’effleuraient le visage de leur feuille la plus basse et la plus solide, qui tombait, qui mourait de cette première caresse à un homme. Je m’approchais d’eux, je les flattais, je n’avais plus ce sot amour-propre qui empêche les humains de caresser les arbres ; jusqu’à hauteur d’homme, ils étaient maculés, souillés, mais, à partir de la première fourche, plus intacts que ne l’a jamais été arbre à la campagne et sans branche tranchée par l’orage, car le paratonnerre du théâtre Marigny protégeait cette forêt de la foudre. Je me décidai, et, passant sous le portique romain, pour cinq francs, j’arrivai au cœur de la saison encore prochaine…

C’était, certes, la plus anodine des bacchanales d’après-guerre. Trente couples tiraient de l’arène le grincement d’un archet sur un violon sans résonance. Jamais la terre n’avait été instrument plus muet. Autour d’un Atlantique terriblement condensé sous le gel, Américaines, Françaises, Argentines, étaient là à leur poste. On buvait de l’orgeat, de la verveine. Toute la naïveté laissée pour compte des thés dansants était là, et même l’on riait quand tombait un maladroit. La glace avait conservé en ce lieu seul la bonne humeur. Les dangers qui étaient là n’étaient plus mortels. L’eau était là, mais vaincue et solidifiée. Quelques demi-mondaines étaient là ; mais ce n’était pas l’amour qui réunissait les couples, c’était l’équilibre. Un désir d’équilibre sans doute me prit, d’équilibre avec une blonde, avec un boléro bordé de chinchilla : je me lançai vers l’une d’elles. C’est juste à ce moment où j’allais lui être infidèle que m’atteignit l’amitié. Un jeune homme me heurta, vit mon visage contrarié, se mit à rire, et s’enfuit.

Je m’amusai à le poursuivre. Délaissant la femme qui m’attendait en décrivant des circonférences parfaites, par une suite d’étoiles, de quadrilatères et de triangles j’arrivai à rejoindre mon ennemi, et à le toucher du doigt. Il ne résista plus, il était pris. Je le fis prisonnier, comme l’on fait d’ailleurs les prisonniers à la guerre et à la marelle, en les touchant du doigt bien plus qu’en les saignant. Il se présenta, m’invita à sa table que je voyais là-bas garnie d’un autre jeune homme et de deux jeunes filles, et nous regagnâmes avec nos patins le sol ferme, du pas des acteurs grecs en costume dans les coulisses, d’une marche bien saccadée et laide pour deux nouveaux amis, et comme tous ceux d’ailleurs qui sortent d’une belle fiction : en canards.

Je restai avec eux. De temps en temps un de mes amis s’échappait sans prévenir, comme un pigeon de sa grange, patinait à toute allure derrière quelque moucheron, et revenait satisfait. Dès qu’il s’était amassé un peu de silence ou de gêne à notre table, l’un de nous se précipitait ainsi et tournait un moment sur ce qu’il y a de plus lisse en fait de croûte terrestre. Les jeunes filles étaient réservées. Notre conversation n’avait guère d’autre sujet que celui d’entre nous qui était en piste et nous l’entretenions par relayage, jusqu’au moment où elles surprirent un enfant qui essayait, trop mauvais patineur pour écrire, de tracer des lettres en traînant les pieds. Il vit que nous l’observions, et, comme une femme surprise cache la page qu’elle écrit, changea de direction, laissant son initiale inachevée. Mais il était trop tard. Une jeune fille l’avait déjà atteint, ramené, sommé de nous dire son nom, et je fus délégué pour l’écrire sur la glace. Je fis des paraphes, des jambages. L’enfant, qui du moins savait lire, me contemplait bienheureux, comme l’on contemple ces avions qui tracent des mots en fumée. C’était la première publicité faite pour son amour du patinage, son amour de la vie. C’était la première fois que l’on gravait son prénom sur le monde. Il me remercia : le monde était à ses initiales. Les jeunes filles le forcèrent à m’embrasser. Il avait je ne sais quel instinct du bonheur qui le poussa à les embrasser d’abord. Nous nous passions ce visage frais comme les autres groupes se passaient leur houppette, et de cette première rencontre il resta toujours entre nous cinq un jeune fardeau, une jeune vie invisible à caresser. Nous avions, sinon une enfance commune, du moins un enfant commun.

Je revis mon prisonnier le lendemain, puis, lui et ses amis, tous les jours. Ils s’étaient à peine aperçus au début que j’avais trente-quatre ans, dix au moins de plus que le plus âgé d’entre eux, car je parais jeune, et bientôt ils l’eurent oublié. Je me laissais aller à vivre dans cette génération qui n’était pas la mienne. Il me fallut peu de temps pour rattraper les nerfs de ma jeunesse qui déjà disparaissaient. J’appris à danser comme eux, à boire leurs boissons, à parler leur langage. Ce fut un peu moins facile de retrouver leurs muscles. Chaque matin j’acquérais à force de sandow la souplesse qu’ils obtenaient à leur réveil en ouvrant simplement les bras, mais je savais mieux conduire une voiture, un avion, sauter à pieds joints sur une table ; j’avais tous les trucs de la vieillesse pour les jeux des jeunes. Quand nous entrions au bal, visage éclatant, sous des becs électriques, ils me mettaient inconsciemment au milieu de leur groupe, m’éloignaient de quelques mètres de ceux qui auraient reconnu sur moi, à des stigmates invisibles aux jeunes, que j’avais passé la trentaine, et quand je jouais au rugby avec les jeunes gens, ils me plaçaient aussi au centre de l’équipe. Ils me soignaient tous quatre comme les filles du roi soignaient Achille, dissimulant ces dix années d’aînesse comme un sexe. À vrai dire, je ne me sentais vraiment leur égal qu’au bal masqué, quand tous cinq sous le même domino noir, nous échangions toutes les plaisanteries qu’on fait sous les tunnels, nous disions toutes les vérités qu’on dit dans l’obscurité. Mais, en plein air, j’étais parfois acculé à la fourberie. J’éprouvais sans broncher pour la seconde fois des impressions premières. Hypocritement, je devais marquer un temps devant des sensations que je n’éprouvais plus, devant un écrasé par exemple, car aucun d’eux n’avait vu d’accident ou de mort. Tous quatre pâlissaient, et moi, qui étais un de ceux qui depuis les Teutons ou les Cimbres ont vu le plus de cadavres entassés, je devais regarder une minute la mort avec mes yeux de vingt ans. Un sourire devant cet écrasé, un geste d’indifférence, un jeu de mots, et j’étais trahi. Devant les mariées aussi. Je vivais à nouveau avec des amis qui n’avaient jamais vu de mort et jamais fait l’amour. Dans ces bals, ces dancings, j’avais la jeunesse des couvents. Ils m’avaient présenté leurs amis, les amis de leurs amis, je n’avais qu’à me laisser faire pour être tissé dans une génération plus jeune. Je n’avais qu’à me mentir un peu pour éprouver à nouveau mon premier amour, pour embrasser pour la première fois, pour pousser pour la première fois sur les marches qui conduisent au Sacré-Cœur, le soir, une jeune fille, pour faire mon premier geste hardi. Ma jeunesse me retombait comme un doux rocher de Sisyphe. Les grands orages, les tournants de la Seine à Meudon me disaient : — Je suis ton premier orage, je suis ton premier tournant de Seine ! Trompée par mon entourage, toute la nature se trompait à mon égard, et me fournissait, devant les châteaux, les forêts, les charmilles, au lieu de son langage implacable connu de moi avec ses roueries et ses grâces, me fournissait des naïvetés, des balbutiements. Si j’éprouvais le besoin de montrer à mes amis les quartiers que j’habitais autrefois, dans les rues usées depuis vingt ans par mon regard et mon pas, je voyais tout rajeunir autour de moi, les couleurs des devantures s’avivaient, les pieds des boutiques de moulagistes me donnaient un jeune dégoût. La nuit tombait, je donnais le bras aux jeunes filles ; et soudain, si nous regardions le ciel, je voyais une étoile, la première…

Il se trouva que vers la même époque, je rencontrai aussi un camarade de guerre qui m’emmena chez lui. Mais il n’était pas non plus de mon âge. C’était mon aîné de quinze ans. Si l’égoïsme vital me poussait vers les jeunes, un attrait aussi grand me jeta dans cette génération à cheveux gris-sel pour les hommes et dorés pour les femmes. Mon camarade habitait un appartement peuplé d’objets, de livres qui à dix ans près n’étaient pas faits, n’étaient pas écrits pour moi, et dans ce mobilier à mes yeux aussi inaliénable qu’un cercueil, il vivait un âge qu’il croyait libre et vivant. Ses bronzes de Rodin, ses grès de Carriès, ses fleurs d’Odilon Redon me paraissaient aussi anciens et fatals que les objets des nécropoles. Du fait de ces quinze ans seulement et bien qu’ils eussent été jeunes pour mes aînés directs, c’était une lumière d’éternité, presque de renoncement, de deuil, qui tombait des Cézanne et des Renoir. Tous les artistes, toutes les particularités d’art qui avaient ennobli la vie de mon camarade, me semblaient maintenant l’alourdir, la pétrifier. Mais, d’autre part, j’admirais ce quadragénaire d’être au centre même de l’existence. Tous ces nœuds qu’une existence d’homme a pour but de former ou de dénouer, il en avait le maniement. Médecin, il était à l’âge où il pouvait être le plus redoutable pour la maladie. Ce que la jeunesse appelle des biens fugitifs, la fortune, la maîtrise de soi, la renommée, il était justement en train de les saisir. Il était à cet âge où les hommes ont découvert la vapeur, l’électricité, et le mouvement même des planètes. Il portait dans ses yeux, comme tous les quadragénaires, cette flamme inconnue dans les autres regards et à laquelle s’enflamme à distance l’essence du monde. Je le trouvais entouré de gens dont pas un n’ignorait ce qu’est la vie, et dont tous, femmes ou hommes, s’entendaient à la fois pour entasser le maximum de besogne humaine et rafler le maximum de joies. Tous ces mots de jour, d’aube, de crépuscule, coulaient sur des êtres mûrs, gonflés par l’âge à leur densité extrême, mais les rides, la presbytie, étaient encore de jeunes rides, une jeune presbytie. Les mots de Passion, de Liaison, d’Amour se disaient devant les femmes à poitrine pleine, qui connaissaient tous les procédés d’étreinte ou d’apaisement. Elles étaient folles de couturières, et donnaient chaque semaine leurs beaux corps à la mode comme à une armure éternelle. Chacun de ces êtres était à la fois son symbole et son secret. Je les admirais et les plaignais. Eux aussi affectaient de me croire leur contemporain, me plaçant en serre-file cette fois quand nous sortions ensemble. Je les plaignais. Je voyais cette génération entrer dans la lutte suprême contre l’âge avec des armes de vieux modèle, avec des impressionnistes, des pastellistes de fleurs, alors que les armes percutantes de l’année, et devant qui la mort n’insistait pas, étaient Derain et Picasso. L’un d’eux déclarait parfois tout haut son amour pour Sisley, pour Jongkind : c’était un aveu d’impuissance, c’était une provocation à la mort. Chacun des noms propres d’ingénieurs, de demi-mondaines, d’écrivains qu’ils prononçaient me paraissaient sur eux des étiquettes de mortalité, tandis que ceux de mes jeunes amis étaient des firmans contre la mort. Mais, au milieu d’eux, sur cette mer agitée dont seul je ne courais pas les périls, d’une chair et d’une âme encore insensibles à leurs maux et à leurs soucis, j’avais tous les délires d’une traversée pour eux suprême et pour moi anodine. Avec ceux-là aussi je devais être hypocrite. J’avais à me montrer plus engourdi devant les voitures, devant les balles de tennis. Aux mots de Bronchite, de Rhumatisme, qui étaient pour mes cadets aussi inoffensifs que les mots Coryza ou Fluxion, je devais prendre l’air grave, soucieux. C’étaient les ennemis, les vainqueurs des hommes qui déjà s’annonçaient ainsi par de petits coups à l’orteil ou aux côtes. C’était la punition, comme disent les boxeurs, qui allait en vingt ou trente ans les mettre hors du ring… C’est ainsi que pendant deux mois, n’ayant plus autour de moi mes propres années, je vécus en parasite chez la génération cadette, y buvant sournoisement la jeunesse, chez la génération aînée, y goûtant un fruit non moins défendu, et j’étais heureux, car de ces âges je n’avais ni du premier l’ignorance ni du second la peur. Libre à moi de choisir définitivement l’une d’elles. Deux âges différents s’ouvraient sans secrets et sans réserve à moi, orphelin de mon âge propre.

Je ne me décidais pas. La jeunesse me flattait. J’étais flatté d’escorter à bicyclette les jeunes filles le long des routes surchargées de l’odeur des acacias, dans laquelle se noyait presque leur parfum à nom encore inoffensif : Première Valse, Aube Grecque. J’aimais leur aisance dans la vie, cette aisance qui permet à ceux-là seuls qui ignorent tout de la vie de s’y promener sans erreur. Elles étaient secrètes et souvent muettes, pleines d’une confiance voulue, d’une défiance native, avec des mouvements justes, avec une pensée à la voie sauvage et apprivoisée qui se plaçait toujours près de la vôtre, dédaigneuse cependant et insaisissable, comme le chat à un millimètre du point où le chien peut l’atteindre. Elles étaient dans cet âge si vite déformé où la nature semble avoir créé les femmes pour faire de chacune le symbole d’une qualité. L’une n’était que générosité, l’autre qu’audace. Au lieu de ces palettes qu’étaient leurs aînées, sur lesquelles tout était écrasé et mêlé, veulerie et énergie, indifférence et dévouement, non sans un soutien de rouge et de khôl, j’avais là deux couleurs séparées, nouvelles, et qui pouvaient me servir pour un nouvel art. Cependant je les quittais sans peine. Avec elles j’avais souvent le sentiment de celui qui au Jeu de l’Oie a dû rétrograder et revient dix cases en arrière. J’avais, au milieu de ce groupe, le sentiment d’avoir retourné la lorgnette, de regarder par le gros bout ce qui était le but, l’enjeu de ma vie, ce que ces jeunes gens appelaient déjà de son vrai nom la mort. De la voir faussement éloignée me causait un malaise. Dans l’autre groupe au contraire, je la voyais par le petit bout, à travers des femmes belles et mûres, des hommes puissants et minés… De la savoir faussement proche, j’étais heureux.

Un jour, à l’exposition canine, je vis les deux groupes arriver chacun par une porte. Ils se précipitèrent sur moi, se heurtèrent sur moi. Mon camarade de guerre et le jeune homme du Palais de Glace me prirent en même temps la main, puis se reconnurent et la laissèrent tomber.

— Tiens, bonjour, Bernard ! dit le premier.

— Bonjour, mon père ! dit Bernard.

Ils s’affrontèrent du regard. C’était le père et le fils, qu’un divorce avait éloignés depuis dix ans.

— Tu connais mon ami Philippe ?

— Ton ami ? C’est le mien. Je le vois tous les jours.

On eût dit un de ces coups montés, dans les comédies, où l’on découvre les imposteurs. Je me sentis traître à chacun, traître aussi à mon vrai âge. Ils me laissèrent là. Par bonheur, j’aperçus Fontranges. Je courus à lui. Tout ce que mes rapports avec l’âge mûr et la jeunesse contenaient d’équivoque disparut près de ce vieillard, comme il en eût été d’ailleurs près d’un enfant.

Il ne m’évita pas, et je l’escortai tout l’après-midi, assistant à sa réconciliation avec chaque espèce canine. J’étais à l’aise avec lui ? Je n’avais pas, avec cet homme à cheveux presque blancs parvenu sans équivoque à la vieillesse, à forcer ni ma jeunesse ni mon âge. Tout dans son langage, son allure, son vêtement, calmait en moi, au lieu de la troubler, ma vie. J’avais trouvé. À défaut des compagnons de génération, ce n’était pas un aîné, ce n’était pas un cadet qui me donnaient la force et la conscience de mon âge, mais un vieillard. J’avais ce vis-à-vis pour me situer et me connaître. Quand je voyais ses veines un peu gonflées, ses articulations un peu noueuses et craquantes, ses prunelles pures encastrées dans un œil fendu de filets rouges, tous les objets autour de nous, tous les sentiments se replaçaient de moi à la bonne distance, la mort ni trop près, ni trop loin, l’ambition à ma gauche, l’amour dans mes bras mêmes. Peut-être un enfant de deux ans m’eût-il donné la même conscience. Mais aujourd’hui, grâce à Fontranges, je faisais le point de ma vie là où elle était le plus profonde. Près de ces mains qui savaient encore serrer, à peine étreindre, de ce cerveau lucide mais déjà exsangue, au son de cette voix presque blanche, à entendre cet homme me raconter qu’il allait abattre des futaies qu’il avait lui-même plantées, démolir le puits artésien qu’il avait foré à l’époque des puits artésiens, je frémissais du génie exact de mon âge. Oui, j’avais trente-quatre ans. Oui, j’étais à l’âge où les monuments ont leur vérité, où les Pyramides, la Tour Eiffel, Trianon ont leurs proportions exactes. La nature de mon amour pour les femmes me devenait soudain évidente, à voir ce long nez fin où les cartilages déjà succombaient. Le soleil éclaira tout à coup la Gare d’Orsay, la Légion d’honneur, tous bâtiments que je croyais d’ailleurs exposés au nord ; je ressentis soudain le degré exact de chaleur qu’aura eu pour moi dans ma vie, le soleil. Mes instincts, mes désirs, mes penchants, plafonnaient sous ce ciel d’arrière-été. Je suivais Fontranges de cage à cage, aide de camp de la vieillesse. Des femmes trop poudrées passaient, des pères avec leurs filles, je sentais en moi une idée précise, pour la première fois, sur l’adultère, sur le mariage. Ma virilité naissait tout à coup, non de la guerre, non de l’étude, mais d’une promenade avec un homme âgé et simple. Tout ce que Nietzsche, et Platon, et Plotin n’avaient fait que brouiller en moi, Fontranges m’aidait à le dégager en champion de jonchet. En moi je dégageais l’énergie sans que tremblât l’amitié, l’ironie sans que la foi bascule. Fontranges, consolidant de temps à autre son épingle de cravate en fouet d’or, ne se doutait pas qu’il escortait un homme au comble de sa destinée. Comme on force un lutteur qui va faire des poids à frotter ses mains à un tampon de talc, il me forçait, avant chacune de mes pensées géantes, à passer les miennes sur un dos de chien, et, avant la pensée qui contenait Bella, sa fille, pour que mes mains fussent le plus souples et le plus sûres, sur un caniche.

FRANÇAIS AMOUREUX
AUX JEUX OLYMPIQUES

C’était le début des Jeux à Paris et les nations défilaient. Elles débouchaient de la porte d’honneur dans l’ordre où elles seraient sorties de l’arche, par lettre alphabétique. Autour du stade flottaient toute une série de nouveaux drapeaux. Des couleurs qui jusqu’à ce jour n’avaient jamais personnifié les sentiments humains de premier ordre, ni les révoltes de bonne classe, ni les sacrifices historiques, le tango, le mauve, l’aubergine, flottaient. Le traité de Versailles donnait aux géographes et aux enfants un prisme neuf pour voir le monde. Ces langes aux couleurs modernes des nations naissantes attendrissaient Bella, sensible à toute mode. Sous un soleil qui soulignait dans le défilé la moindre cocarde prune ou mordorée, mais qui doublait le cortège d’un cortège égal d’ombres toutes bleues et semblables, chaque peuple nous saluait maintenant, car les Orgalesse m’avaient forcé à prendre des tickets spéciaux pour la tribune d’honneur. Ils nous saluaient de façon différente, le Brésil en portant son pavillon au nez et en le pointant vers l’unique nuage qui passât au zénith, l’Uruguay par des signes individuels à la foule, à toutes les jolies femmes, et, reconnues par l’Uruguay, les jolies femmes souriaient et lui étaient pour toujours attachées. Les Chinois étaient absents, mais l’on avait choisi pour porter leur panonceau et leur pavillon, les deux athlètes français dont les yeux étaient le plus bridés. C’était deux grands Chinois coiffés à l’argentine et roses et blancs comme les Chinois du XVIIIe. Parfois, une nation pauvre, dont le comité sportif manquait d’argent, défilait nue, un peu honteuse, mais la nudité est la richesse des athlètes, et l’on acclamait leurs muscles luxueux, leurs cuisses millionnaires. Puis des peuples qu’on devinait, tant le costume de ses coureurs était de coupe nette, leur crâne bien rasé, qu’on devinait riches en téléphones, en tramways, en appareils automatiques pour les cuisines, en balais aspirateurs. Pas de Colombie. Entre la Chine et Cuba, pas de Colombie. Une de nos voisines regrettait que la Colombie ne vînt pas à Colombes et souriait, imaginant faire un jeu de mots, mais son sourire était d’un degré plus tendre, plus fin qu’elle ne croyait, car c’était une allitération et non un calembour. En tête de chaque délégation marchait un géant. C’était le défilé des rois grecs avant le départ à la recherche d’Hélène, et justement les Grecs passaient maintenant, les seuls qui eussent des culottes de soie. Les femmes aussi allaient à la conquête d’Hélène, des Américaines qui marchaient au pas jusqu’au fond des hanches, des Françaises qui allaient l’amble, des Méditerranéennes qui marchaient au pas jusqu’au genou et des Danoises fleurettistes à gros gants, à masque de treillis, qui semblaient partir à la chasse aux abeilles. Dans ces femmes et ces hommes déguisés en communiants du sport, notre voisine, une sportive sans doute, découvrait à leur regard les nageurs et les nageuses qu’elle n’avait vus que nus. Toutes les grandes nations étaient groupées au milieu du ruban, autour des lettres médianes, E, F, G, I, effleurant les seins de la gloire. La Nouvelle-Zélande ne présentait qu’un couple, un jeune homme en veston bleu et pantalon blanc, une jeune fille en flanelle pure. Ils avaient des canotiers. Ils étaient réservés vis-à-vis l’un de l’autre, mais ils souriaient à la foule… On aurait dit un mariage. Puis mille pigeons furent lâchés. Ils partirent à tire d’aile, mais sans exagérer. Ils avaient dix jours pour revenir avant la revue du 14 juillet. Dans les cohortes, notre voisine découvrait maintenant à des organes et à des muscles invisibles pour nous et que les Orgalesse tentaient vainement de voir, les tireurs, les sauteurs, les boxeurs. Des soigneurs couraient pour remettre quelque chronomètre à un chef de délégation comme on court le long du quai après le bateau qui s’ébranle. Tout cela avait bien l’air en effet d’un grand départ, d’une de ces parades de peuples qui se rendent chez le Minotaure ou à la croisade, et c’était le départ d’une course de cent mètres.

Quatre mille athlètes à gestes rythmés, à bouche silencieuse, dont le pas lui-même était feutré par des souliers de tennis, c’était bien les figurants qu’il fallait à notre pantomime. Mais c’était bien par contre le défilé des quatre mille humains les moins faits pour intriguer Jérôme et Pierre. Presque tous avaient vingt ans à peine, en presque tous le souci du corps avait reculé l’âge de l’amour, écarté le drame. On sentait qu’une liaison fatale eût compromis la course de haies, un esprit homicide le saut en hauteur. C’était la cohorte sur laquelle l’adultère, le remords, la cocaïne avaient au monde le moins de prise. La curiosité des Orgalesse s’émoussait sur ces vestales. Ils trouvaient peu intéressant de voir tout le sang-froid de l’univers couler au milieu d’une foule qui y trempait son délire. Ce n’était vraiment pas intelligent, pour mûrir un conflit moral, de l’avoir conduit dans cet espace libre où aux accents d’une cantate suisse chantée pour la première fois à si faible altitude, par ce défilé d’âmes stérilisées et de corps communiants, cette procession sans divinité parvenait à faire naître, dans quarante mille cœurs latins, le premier sentiment anglo-saxon, et le plus naïf. La foule française amie des héros, ne se doute pas qu’elle est occupée à acclamer tous ceux qui, à la place des grands héros de l’histoire, seraient restés anonymes à cause de leur force ou de leur adresse même. Si Nurmi, qui est là, avait été le soldat de Marathon, il serait arrivé à peine haletant. Si Borg, que voilà, avait été Léandre, il eût nagé sans accroc à travers le Bosphore. C’était des Roland qui auraient pu souffler tout le jour sans que la veine se rompît, des Louis XVI qui, même à pied, n’eussent pas été rattrapés à Varennes. Les Orgalesse souffraient de voir remplacer les grands efforts par la puissance, les morts sublimes par l’aisance. Que de dénouements, que de tragédies pathétiques l’athlétisme allait ravir aux humains ! Ils n’y tinrent plus, se levèrent, et nous entraînèrent à la piscine.

C’était un vaisseau moins grand certes que le stade, mais guère plus intime. Rien de la piscine de l’Automobile-Club, voilée, sourde, où l’on pouvait confier à son voisin sans crainte d’être entendu les victoires obtenues sur la femme du nageur le plus proche. Le moindre geste des concurrents renvoyait un rond de soleil, les mots non officiels eux-mêmes de l’arbitre retentissaient. Des amis placés aux virages opposés conversaient sans élever la voix, comme dans les vallées et les salles antiques. L’âme des Orgalesse en était à regretter la poussière, la verdure du stade, qui étaient du moins des éléments de secret. C’était l’eau la plus transparente, l’eau la moins mystérieuse du monde. Les plongeons de champions qui s’y précipitèrent de toutes parts ne parvenaient pas à faire croire qu’elle contînt un seul trésor. Rien à espérer de nous deux au milieu de cette race marine. Les spectateurs étaient plus gros du tiers que les spectateurs des théâtres, du rugby, plus gros du double que ceux des thés dansants. Les Français étaient des Français énormes, mais la proportion des tailles entre les races subsistait quand même, et les Hollandais étaient des géants. Les spectatrices elles-mêmes étaient plus grandes et plus larges ; c’était toutes d’anciennes nageuses, elles n’avaient aucune poudre, aucun rouge ; en se noyant, elles ne risquaient pas de laisser au-dessus d’elles, sur la surface de l’eau, ce masque de fard qui décèle, dans les étangs et les eaux tranquilles, une Parisienne noyée. C’était les femmes qui, le jour du déluge, se débattraient jusqu’au bout, nageant la brasse sur le dos jusqu’à l’arrivée de l’arche. D’ailleurs il était tard, la séance finissait. Les entraîneurs attiraient les nageurs hors du bassin comme des otaries, en leur montrant des toasts et des crackers. Polies par l’eau à la paille de fer, les nageuses, sur le rebord de la piscine, au lieu de remettre un chapeau, arrachaient leur bonnet, et mettaient des cheveux blonds touffus, excepté l’une qui eut des cheveux blancs. Il n’y eut bientôt plus dans l’eau obscurcie par le crépuscule qu’un seul remous, et soudain la tête du champion des champions femmes apparut juste au milieu du bassin, à peu près là d’où surgit, dans les parties de water-polo, la corbeille qui tient la balle… Pour quelle partie entre quelles équipes ? Le champion femme semblait ne rien sentir, ne rien entendre. Nous voyions les bras, les mains, les épaules s’agiter dans l’eau, mais les paupières, les lèvres étaient immobiles. Tout le jeu de ses jambes, de ses reins, nourrissait sur cette tête l’impassibilité. Ses pieds remuaient doucement, ses hanches s’ouvraient. Tous les réflexes marins nourrissaient un chagrin, une distraction terrestre. C’était la première île de mélancolie qui eût flotté sur ce bassin d’ébats municipaux. Les Orgalesse se précipitèrent sur le programme pour savoir son nom, le nom du seul, de la seule athlète qui parmi ces dix mille avait ressemblé vaguement à l’amour, mais déjà le visage avait plongé et reparu joyeux…

ATTENTE
DEVANT LE PALAIS-BOURBON

Victime lui aussi de la crise du logement, qui maintenait dans les ministères les ministres déchus et en éloignait les ministres nouveaux, Rebendart ne pouvait encore s’installer place Vendôme et demeurait jusqu’à nouvel ordre au Palais-Bourbon. C’est là, devant le quai, à hauteur du Palais d’Orsay, qu’un matin je vins m’installer, moins pour attendre Bella que pour essayer de voir si la volupté de l’attente m’était encore accordée. Au dernier moment, je n’avais pas eu le courage d’attendre à pied, j’attendais en automobile. Quelle heureuse place d’attente j’avais d’ailleurs choisie ! J’étais juste en face de l’Exposition des Arts Décoratifs naissante, de la ville qui fut construite le plus vite, et je pouvais suivre à l’œil nu, en ma matinée, la croissance des monuments. J’étais en face du kiosque où les ouvriers achetaient leur pain et leur saucisson. J’étais nourri. Des agents voulurent me chasser. Je leur montrai cette carte de circulation qui m’avait permis d’arriver jusqu’aux incendies, aux inondations, au cœur des scandales, de voir les ruines fraîches, les cadavres frais. Elle me permettait aujourd’hui de voir Bella, de voir Bella à sa première sortie, avec son premier fard. J’attendais la seule femme qui vécût dans ce palais. Le palais lui-même s’éveillait avec honneur, sans les ébrouements et les vulgarités qu’avaient les maisons de celles que j’avais aimées jusque-là, sans volets qui battent, sans tapis, sans poubelle. Le soleil faisait évaporer du jardin un léger brouillard, et du ministère les chiffreurs de nuit. Je les reconnaissais. Leurs yeux papillotaient devant ce jour dont moi seul avais le chiffre. Je ne les enviais pas. Je ne voulais rien savoir d’aucun mystère. Je me réservais pour la matinée un cœur à jeun, une âme vide. Rien ne me manquait dans cette île au milieu du monde qu’était ma petite voiture, île bleue, avec, nickelées, les parties d’elle que l’on touche. J’avais réalisé l’isolement. Les êtres dont je désirais autrefois la présence dans les carrefours de ma vie, je n’avais plus besoin d’eux. Benjamin Constant, Lautréamont, je ne souhaitais pas qu’ils fussent là, sur les coussins d’arrière, s’amusant à ouvrir les phares ou à corner. La terre m’avait poussé ce matin hors d’elle sur cette barque isolante, et aucun de ses mouvements ne m’atteignait. J’avais pour la première fois un amour, un sentiment sans cortège. Je le sentais aujourd’hui mordre sur mon cœur même, sans ces témoins classiques ou vivants qui m’assistaient jusqu’ici en tout duel. Ce qui allait m’arriver aujourd’hui était pour moi, et non pour mes ascendants, mes descendants, ou mes maîtres. Pour la première fois les autobus effleuraient un homme vraiment seul, les trains de Versailles que j’entendais sous leur tunnel attaquaient souterrainement un homme seul. La rumeur de la terre m’arrivait sans que je fisse aucun bruit dans ce murmure, comme à l’aéronaute. Parfois je descendais de mon auto. Je faisais quelques pas autour d’elle. Je jetais un coup d’œil sur la Seine. J’y voyais, comme l’aéronaute, des poissons. Puis je remontais vite, comme un lapin qui regagne son terrier ou plutôt une statue, surprise en fraude, son piédestal. Tout ce qui arrive d’ailleurs aux automobilistes dans une longue course m’arrivait dans cette halte. Un pneumatique s’affaissa soudain. Une courroie sauta. J’eus l’impression que le moteur, bien qu’à l’arrêt, défaillait. Une légère ondée tomba. Je tendis ma capote. J’étais enfin sous ma tente. J’étais bien un nomade. À nouveau, comme autrefois, la volupté d’attendre me libérait de tout, et même de celle que j’attendais. Il ne manquait autour de l’auto qu’un cheval broutant et les lévriers de garde.

Dix heures sonnèrent. La gare de Versailles qui n’avait déversé jusqu’ici que des dactylographes, déversait maintenant leurs patrons. Je voyais maintenant entrer au Ministère des Affaires Étrangères ses habitués. C’était le seul ministère où tous les fonctionnaires étaient vêtus avec soin. Ils y arrivaient comme à un cercle où l’on se rend dès l’aube. Je reconnaissais les spécialistes que j’avais vus à l’École des Langues Orientales, celui de copte, celui d’abyssin poétique, celui d’abyssin pratique, le chaldéen, le persan. Au passage de chacun, leur spécialité et leur vocabulaire colorait mon attente, me fournissait de l’attente une nouvelle définition. L’attente est un tapis vivant. L’attente est une gélinotte entre des mains puissantes. Le directeur de la comptabilité passa. L’attente c’est mille divisions, mille multiplications, les quatre règles se rongeant elles-mêmes… Oui, j’avais à nouveau cet heureux fonctionnement, ce calme de mes artères, de mes sens que je n’éprouve que dans l’attente, cet état de divination qui m’eût fait trouver en ce moment, bactériologue, le microbe du cancer, diplomate, la vraie formule de la Société des Nations. À peine mécanicien, je voyais à apporter sur cette petite automobile dix perfectionnements faciles. À peine architecte je voyais tout ce qui manquait, tout ce qu’il y avait en trop au Pont Alexandre III. Ignorant du quai d’Orsay, je voyais, je sentais que le Directeur de l’Océanie, ami de mon père, n’était pas encore passé, et je l’attendais. Ce n’était pas que je fusse tout optimisme. J’avais un regard bien trop perçant aujourd’hui. Je voyais sur ma machine des fourmis déjà établies sur les roues, de l’eau rouillant le nickel. Je la voyais un peu enfoncée dans la chaussée. Le travail de délabrement qui ensevelit Babylone et Bactres et la Crète, avait déjà commencé sur elle. Ne croyez pas non plus que je ne voyais pas ces passants vieillir, la Tour Eiffel sous la poussée des matériaux s’épaissir, la Seine avancer sur chaque quai dans son labeur de destruction. Mais j’avais remplacé l’attente de Bella, ainsi qu’on échange pour un bal son vrai collier contre un faux, par l’attente de ce Directeur d’Océanie. C’était sans danger pour mon âme, et le plaisir était de même ordre. J’y gagnais même. Au lieu de garder la seule porte par laquelle Bella pouvait sortir j’avais à surveiller tous les ponts de la Seine, car il habitait à Courcelles. Soudain, je tressaillis, il était près de mon auto, et me parlait.

— Eh bien, jeune homme ? dit-il.

On ne pouvait trouver pour m’appeler deux mots plus justes. Je me sentis qualifié jusqu’au fond de l’âme. Jeunesse et virilité, c’était bien aujourd’hui mes composantes, et je n’avais que celles-là. Les mots bel adolescent, vieil ami, cher camarade, étaient des anses cassées pour me saisir. Comment allais-je pouvoir répondre à tant de précision et aussi à tant de justice ?

— Jeune homme ! Quelle conversation étonnante allait être la nôtre, si le Directeur d’Océanie avait aujourd’hui pour désigner humains et sentiments des termes aussi exacts et redoutables.

— Qui attendez-vous ? demanda-t-il.

Voilà que j’allais être obligé de mentir à ce voyant.

— Vous, lui dis-je en riant.

Il se sentait au cœur d’un secret. Il se doutait que je m’amusais à faire de cette conversation banale une joute et une épreuve pour le langage humain. Il dit, et ce fut encore la seule chose qu’il pouvait dire :

— Excusez-moi donc d’être en retard et bonjour à votre père auquel vous ressemblez.

Et m’ayant remis comme un masque cette ressemblance à laquelle je tenais tant, m’ayant recouvert, suivant quelque politesse océanienne, non de mon chapeau, mais de la tête même de mon père, il me quitta, d’un pas plus lent, comme si son office n’avait pas été de venir étudier la nomination de l’Évêque des Nouvelles-Hébrides, mais de me libérer de l’obligation volontaire que j’avais prise à son égard, et il entra dans le Ministère… C’en était fait. J’étais seul avec Bella…

LE COUVENT DE BELLA

Ma brouille avec Bella continuait. Je ne travaillais plus. Chaque après-midi seul sur ma machine, je fonçais par les portes de Villejuif, ou de Pantin, ou de Saint-Cloud, dans des sorties désespérées, et comme s’il s’agissait de délivrer, non mon amour, mais Paris. Tous les remèdes, toutes les solutions à mes crises sentimentales, ce n’est d’ailleurs jamais dans Paris que je les ai trouvés, mais, de même qu’il faut chercher parfois les foyers en dehors de l’ellipse elle-même, toujours à Chantilly, à Orsay, dans ce champ magnétique bordé par les fortifications et la Grande Ceinture. Passé l’octroi, toute l’exaltation condensée sur moi par Paris soudain s’évaporait, flamboyait, et je me promenais en torche vivante d’Argenteuil à Levallois… J’appris avec joie que Bella venait de quitter Paris pour Charlieu-sur-Loire, où habitait une de ses tantes, et où elle avait passé ses sept ans de pension. Je partis pour Charlieu, j’essayerais de la joindre un soir à la nuit, j’aurais visité dans le jour son pensionnat, je la rejoindrais par sa jeunesse même.

J’atteignis Charlieu par la Bresse, la Bourgogne, le Charolais. Je rencontrai sur ma route des bœufs plus gras et plus propres, des poules et des oies plus grosses, et jusqu’aux escargots m’obligèrent à modifier en moi l’étalon de mesure pour les animaux français. Des ruisseaux coulaient au travers des vignes. Les veaux et les génisses soignés ici comme des femmes, avaient des attitudes inconnues ailleurs, dormaient dans les prairies étendus sur le flanc, sur le dos. Dans les bourgs, les familles déjeunaient la fenêtre ouverte et lançaient au chien dans la rue leurs restes, les déchets du Charolais, les déchets les plus savoureux que chiens aient jamais mangés. Les mendiants écrasaient sur leur pain le fromage le plus pressé qui ait été donné à des mendiants. Les deux villes voisines de Charlieu étaient d’ailleurs au comble de leur mission : c’était le jour du concours agricole de Charolles et, à Paray-le-Monial, du pèlerinage. Sur tout mon chemin, j’avais voyagé encadré par un maquignon et un pèlerin, qui m’abandonnèrent, quand le souvenir de Bella, quand les tours de Charlieu parurent. Mais jamais route plus plantureuse ne mena à un souvenir. Jamais je n’avais bu de Beaujolais aussi pur à la recherche du passé. Au lieu de l’atteindre, comme l’amour y convie, sur des sols maigres, des escarpements, je retrouvais le souvenir de Bella dans de gras pâturages, supporté par une terre meuble, en meilleure santé lui-même. De temps en temps, de ce paysage lardé surgissait ce qui pousse de l’ascétisme et du roc, un cyprès : on était reconnaissant à l’arbre intellectuel de naître de cette graisse. J’étais Orphée entrant aux enfers et retrouvant Eurydice en bonne chair et en bon point, au milieu d’ombres bien grasses. Je la ramenais. Je sentais derrière moi une main potelée dans ma main. La certitude de ce beau corps était si satisfaisante que je le laissais se rapprocher : sa poitrine effleurant mon dos, je mêlais une jambe attardée à ses jambes bien nourries, et ce besoin fatal de me retourner, je ne l’éprouvais pas… Tel j’étais, le jour où je pénétrai pour la première fois dans un pensionnat de jeunes filles.

J’arrivai à l’heure des fournisseurs. Les marchands de cœurs à la crème, les bouchers, les boulangers déversaient leurs marchandises dans le cercle de mes ombres. Ils entraient et sortaient sans difficulté. Toute personne chargée de victuailles avait en ce lieu patte blanche. La concierge ne s’y trompa pas. Son rôle était d’arrêter tout humain qui arriverait avec la nostalgie et sans pâté de foie, avec le désir et sans contre-filet, avec la joie et sans chausson aux pommes. Elle m’arrêta, et me conduisit à la surveillante générale par des portes sur chacune desquelles une pancarte, au lieu de dénommer la salle, disait de se méfier du vent. Le vent semblait le grand ennemi du pensionnat. On eût dit qu’il était capable à lui seul de ruiner l’œuvre des charcutiers, des pâtissiers. Tous les versets qui dans les lycées protestants dénoncent l’impiété, dans les écoles musulmanes le démon qui ouvre les voiles, dénonçaient ici le vent. Je comprenais pourquoi Bella, dans nos promenade d’Ervy, fermait si doucement derrière elle les branches d’ormeau ou de sapin.

Il ne fallait pas me faire d’illusion. J’étais reçu avec défiance. J’avais juste l’âge où les hommes ont les raisons les moins valables de pénétrer dans les pensionnats de demoiselles. J’étais trop jeune pour y avoir une fille, trop âgé pour y avoir une sœur. J’avais l’âge des fiancés, des ravisseurs, l’âge exact du vent. La surveillante lut à regret la lettre de complaisance que j’avais extorquée de l’Instruction Publique, et où je lui étais recommandé comme inspecteur des tableaux muraux. Elle me regardait. C’était d’ailleurs une personne moins faite pour surveiller que pour être observée elle-même. Elle avait le même corps solide et sain que je rencontrais partout dans le pays, mais sur lui les yeux, la bouche, étaient à peine indiqués, les mains transparentes. Les sens étaient dessinés, et non point creusés sur elle. Peut-être le fallait-il pour en imposer à toutes ces jeunes Roannaises fortement liées à la nature. — Quelle sous-maîtresse veut-il retrouver ? pensait-elle. De quelle grande vient-il préparer l’enlèvement ?… Les tableaux muraux ? C’était la semaine des compositions finales, et ils étaient à peu près tous éparpillés dans les études. Elle consentit pourtant à me montrer les tableaux en réserve. C’était le supplice de Marie-Antoinette, la mort de Brunehaut, quelques autres fins tragiques d’héroïnes. L’année scolaire avait été plutôt bonne, calme ; on n’avait pas jugé bon d’afficher ces tableaux-là, de présenter aux jeunes Charolaises l’avenir des jeunes filles qui passent en cachette des billets, l’avenir de Cléopâtre, de Phèdre, leur mort inévitable. Mais ce n’était pas de cadavres, d’images sanguinaires que j’avais faim. J’eus vite fait de les inspecter, de constater que le sang de Brunehaut était de la couleur des lèvres de sainte Radegonde, les yeux de Marie-Antoinette du même bleu que la doublure de la combinaison de Lucrèce. J’approuvais d’ailleurs ces rappels. Il serait trop beau, dans la vérité, que les couleurs de la chair et des vêtements des femmes ne puissent être distinguées qu’au toucher et non au regard. J’eus de l’esprit. Je félicitai la surveillante de ce que l’histoire fût si bien respectée dans ces tableaux, que le nez de Cléopâtre mourant fût retroussé, celui de la Vallière expirante aquilin. Rien à reprendre à la mort de toutes ces femmes. Je les admirais d’un œil si curieux que la surveillante générale eut soudain l’impression qu’elle me montrait des images légères, les jeta de côté, se décida à me montrer les futures femmes mortes, les élèves vivantes, et ouvrit la porte qui donnait sur les cours, la porte qui donnait le vent, les visiteurs, et, pour la première fois aujourd’hui, un inconnu.

Mon cœur battit. C’était le paysage qui pour moi de tous les paysages du monde a le plus de force et d’âme : une cour en rectangle. Le seul paysage où mon imagination trouve soudain une carrière démesurée : six tilleuls rangés sur deux lignes, à distances comptées au cordeau. Le paysage qui me rend ma liberté morale : quatre murs, un préau. C’était une cour semblable à la cour de mon lycée. Le même couloir jonché de sable fin pour que la surveillance puisse à l’empreinte reconnaître qui s’y était promené sans permission, le même corridor dallé, où seul le pas des générations laissait sa marque. Le même portillon séparait les petits des grands, ce portillon autour duquel croisaient les élèves dont un sentiment inconnu déréglait le cœur, qui avaient besoin pour déverser leur amitié d’un camarade de grandeur différente, d’un plus petit ou d’un plus grand, portillon dont l’administration remplaçait chaque année la serrure par une serrure plus forte, sans voir qu’ainsi le trou de la clef par lequel se passaient les billets était chaque année plus large. Le même mastic pour tenir les carreaux, le même fil de fer pour tenir les tuyaux de poêle. Des ressemblances entre les briques, les serrures, qui me touchaient plus que si je retrouvais un inconnu fait de ma chair. C’était bien une impression de retour, mais angoissante, car, dans le même local, la même acoustique, les bruits humains n’étaient pas les mêmes. De ma salle d’études, des voix féminines s’élevaient. Jusqu’aux rumeurs dans les communs, du dépensier et des garçons, qui étaient devenues des appels de gouvernantes et de servantes. Je trouvais mon enfance occupée par des amazones, moi-même et mon enfance en fille. Dans une cour lointaine, j’entendis les classes enfantines en récréation : la colère, la malice, le jeu avaient soudain dans mon enfance des voix féminines. Et soudain la première silhouette d’élève nous effleura. Le sort me déléguait, comme premier fantôme, l’élève la mieux formée, celle dont la poitrine, les hanches étaient déjà fortes. Je m’arrêtai en plein couloir sablé, j’y imprimai le plus large pied que pensionnaire y eût marqué, un pied qui daterait aux yeux des sous-maîtresses autant que le pied nu trouvé dans l’île par Robinson. Puis une file passa. Toute la Troisième, avec des robes, des nattes, des bas, passa. Pas une jeune fille qui n’y fût le pendant, la remplaçante, d’un de mes camarades. Je reconnaissais dans des yeux plus grands, sous des cils plus longs, sur des bouches plus petites les mêmes lumières enfantines, le même verbiage, le même silence. L’obstination, la fierté d’être premier, la ferme décision de ne jamais céder dans la vie, la cruauté congénitale, la ferme décision de céder toujours dans la vie, l’indifférence, m’effleurèrent en corps féminins, en habits féminins. Mon lycée était soudain peuplé d’allégories. Les élèves avaient à la main les Morceaux choisis des auteurs français de Cahen : tout ce que provoquèrent sur mes veines et mes vasomoteurs, Le Condor de Leconte de Lisle, L’Amour piqué de Ronsard, La Jeune Tarentine, je l’éprouvai soudain avec deux seins à la gorge et un ventre légèrement arrondi. Nous dépassions un dortoir : je fus soudain plongé dans mon lit, plongé dans la nuit, avec des jambes fines. Enfance parfaite. Mon sourire s’ouvrait, mon cœur battait, sur des lèvres, sous une poitrine que nul poil ne recouvrirait jamais. Nous entrions dans une classe : sur les cartes je voyais les costumes locaux, les principales fleurs. C’était le contrepoids aimable de ma géographie brutale, où les pays n’étaient que la croûte d’un sol en phosphate et en naphte. Sur les tableaux je voyais de grandes reines embrassant de petits rois, des chenilles devenant papillons, des planches d’anatomie où il ne restait du corps humain que ce que l’on en laisse pour les embaumements : c’était le contrepoids de mon histoire politique impitoyable, de mon histoire naturelle honteuse. Dans les vitrines, j’apercevais tous les livres femelles des livres que j’avais lus enfant, je voyais des cornues, des bocaux qui contenaient des mélanges, des acides et des bases d’un sexe moins violent. Le personnel des héros et des héroïnes n’était pas exactement le même ; le génie, le talent, l’audace étaient accordés à d’autres qu’aux héros des jeunes hommes, mais mon enfance en relief s’appliquait amoureusement contre ces empreintes nouvelles. La sous-maîtresse se rassurait, à me voir arrêté plus par les objets que par les élèves. Aux tableaux noirs des classes, plus sensibles que le sable le plus fin, je discernais les traces mêmes de la science féminine marquées à la craie, les méthodes féminines pour prouver l’égalité des triangles, pour reconnaître les monocotylédons, pour l’extraction des racines cubiques. Les cédilles, les trémas, les points d’exclamation différaient de nos cédilles, de nos trémas autant qu’une fille d’un garçon. La surveillante commençait à comprendre. Elle poussa l’audace jusqu’à pénétrer avec moi dans la cour des grandes. Elle m’approcha de deux ou trois élèves plus jolies, des deux ou trois qu’elle savait destinées, victimes innocentes, au duel des hommes et des femmes. Elle m’approcha insensiblement, comme un aimant, de la plus soupçonnée, de la seule qui savait dans cette cour ce que c’était qu’aimer… J’avouai tout à la surveillante.

— N’avez-vous pas de photographies de vos anciennes classes ? demandai-je.

Elle sourit. Demander des photographies, en face de ces cent visages ! J’étais vraiment peu dangereux ! J’étais un de ces hommes qui, dès qu’ils entrent dans la vie d’une femme, au lieu d’enfoncer dans son avenir, enfoncent dans son passé. Ah ! Il s’agissait du passé ! J’allais voir !…

— Venez, dit-elle.

C’est tout juste si elle ne me prit pas la main. Elle était transformée. C’est que le passé était pour elle l’opium, la cocaïne, et qu’elle trouvait enfin par hasard un camarade de drogue. Au lieu de ces yeux, de ces lèvres appliquées en décalcomanie sur son visage, j’apercevais soudain de vrais yeux, de vraies lèvres. Sa respiration la rythmait. C’était la première créature que je voyais reprendre du souffle, de la chair, de la couleur, au milieu seulement des spectres. Elle allait vite et je trébuchai. Elle se retourna en riant. Nous en étions déjà aux rires, toutes ses dents venaient de lui naître. Que j’avais l’air godiche à l’entrée du passé ! Elle, elle y pénétrait à chaque heure par les chemins les plus inattendus. Ce passé de trois mois qu’elle avait eu voilà huit ans, cet amour avec ce jeune Suédois venu à Roanne pour la maison Edstrom, qui l’avait connue en mars, aimée en avril, qui s’était noyé en mai à son premier bain dans la Loire, son premier bain en eau non salée, comme un ondin qui a démérité, tout menait à lui, tout dans ce pensionnat même n’en était que le couloir. Il avait un teint éclatant : le visage de son élève la plus jeune était pour la surveillante un moyen d’entrer dans le passé ! Nous approchions. Elle était rose, le néant ne devait plus être loin. Elle devenait souple, presque tendre ; nous devions en être à la mort. Dans un escalier, je glissai encore, elle prit ma main. Elle frémit, j’avais la main du passé, une main tiède, pressante. Je portai son poignet à mes lèvres, elle ne le retira pas, j’avais les lèvres du passé. Sautillante, Médée accélérée, elle me conduisait à grands pas et par un dédale vers notre minotaure commun que, bien loin de tuer, j’allais flatter et gratter entre les écailles à toutes les places sensibles. Le passé n’est pas tellement épouvantable ! Ce qui est épouvantable, c’est que la Suède, elle, soit encore dans le présent ; c’est que parfois, ouvrant la porte d’une classe, on entende la sous-maîtresse distribuer à des filles qui n’en ont que faire les noms de Göteborg, de Stockholm, ou d’Upsal, bijoux pris à un noyé. Ce qui est à peine supportable, ce sont toutes ces adhérences, au cours d’histoire, entre Gustave-Adolphe et Richelieu, entre Charles XII et Voltaire ! Ceux qui prétendent qu’il n’est pas parlé de la Suède dans l’éducation française n’ont pas perdu un amant suédois aux environs de Charlieu ! Ah ! Ce qui est seulement regrettable, c’est qu’un raz de marée n’ait pas détruit la péninsule Scandinave, c’est que chaque année Mars revienne, ramenant dans la Loire cette eau transparente et traîtresse. Malheureux ceux qui n’ont été heureux qu’au printemps !

— Voici, dit-elle.

Nous étions dans sa chambre. Qu’avais-je à aller vers la fenêtre, par ce soleil qui doublait l’accent charolais du paysage le moins fait pour rappeler le passé, ou la Suède : une rivière avec des vergnes, deux colombiers, sur la droite un jardin public avec un kiosque ? La nuit évidemment, quand c’était un jeu pour la lune d’égaler ce pays de moissons au pays qui ne produit que le fer, quand le train de Montceau-les-Mines imitait là-bas, tellement à s’y méprendre, les cataractes de Trohlaettan… Mais il n’était que cinq heures. Elle m’amena devant des tiroirs.

— Voici les photographies des années qui vous intéressent, dit-elle…

Les années qui m’intéressent ! Les années pendant lesquelles naquirent pour moi les femmes, pendant lesquelles mes futures amies furent nourries de phosphatine, puis de mouton grillé, puis de champagne, un peu de cocaïne, les années 1892 à 1950, qui m’intéressent, certes, plus que l’an I et l’an 1000, et l’an 1453, porte des temps modernes. J’avais devant mes yeux les photographies de toutes celles que le pensionnat de Charlieu avait fournies au harem de ces années, ces photographies d’ensemble, toujours et partout les mêmes, des écoles charolaises aux orphelinats de missionnaires dans les îles d’Australasie, tantôt en une pyramide de petits visages édifiée aussi soigneusement par la surveillante au milieu du jardin qu’une toulpa de crânes en l’honneur d’un conquérant, et que l’on ferait crouler en retirant une tête ; tantôt sur des degrés différents, contre un mur, les grandes élèves en sarrau un peu écartées les unes des autres, espèce de cimetière gallo-romain à fond noir avec ses cryptes superposées où un cœur, dans chacune, battait ; tantôt le troupeau des petites filles rassemblé face à nous comme celui des ouailles face au loup, moins dans un exercice de photographie que dans une manœuvre, opérée une fois par classe et par an, pour opposer de front la classe entière à l’homme, caché sous un tablier noir… Et voici celle de Bella !

C’était bien elle, elle que j’avais toujours vue chargée de bijoux, cette fois sans boucles d’oreilles, sans bague, sans agrafe. Elle me regardait, surprise sans diamants, avec le sourcil froncé de Diane devant Actéon. Elle était au centre, non pas d’une seule classe, mais de la pension entière. Pour s’opposer à moi, l’ennemi naturel, pour protéger Bella par leur nombre même, elles avaient été réunies, celles du latin, celles de l’anglais, celles de la maternelle, celles du baccalauréat, et toutes les surveillantes. Elles me dévisageaient, mais pas toutes de face, le front un peu baissé, certaines déjà prêtes à trahir. Celles qui étaient tristes essayaient de sourire, celles qui sont gaies d’être graves. Miroir faux comme un vrai miroir !… Je regardais Bella. Elle me narguait de sa taille minuscule, comme avec un déguisement. Elle était tout au milieu, en fiancée de l’Ukraine, et il allait falloir, pour arriver jusqu’à elle, défaire ce cortège en carré par les moyens qui réussissent dans leurs noces aux fiancés russes : la guerre, la danse assise et le plain-chant coupé d’aboiements. Croyant que je contemplais le visage d’une amie morte, la surveillante me consolait de la mort : la mort est ce qui donne du prix à la vie, qui, d’ailleurs n’en a aucun, pas le moindre. La mort est le seul soulagement à la vie, qui ne pèse pas d’ailleurs, si l’on est courageux, si l’on se couche tôt… Ainsi parlait la surveillante, sans reprendre sa main… De chacune de ses litanies, Bella venait vers moi en ressuscitée.

La nuit tombait. Au lieu du seul piano de mon lycée installé au centre du bâtiment, deux pianos, l’un à chaque aile, se répondaient, se livraient assaut. Ce double bruit de gammes, tantôt étouffé, tantôt vif, doublait pour moi toute l’aventure, la tristesse, doublait la peine que j’éprouvais autrefois, vers cette heure dans mon lycée à piano unique, – doublait la nuit. Je n’avais pas prévu que la mélancolie pût vous attaquer ainsi des deux côtés, et le second piano, – mais lequel était-ce des deux ? – trouvait un cœur sans défense. Ce piano, quand je l’entendais de la salle d’études dans le soir ou dans l’orage, ces notes arrachées au hasard pour moi, de la méthode Carpentier ou de Wagner, de Raoul Lottés ou de Mendelssohn, égales d’ailleurs en vertu, m’apportaient au milieu des problèmes et liaient indissolublement l’espoir et le désespoir. Ainsi les filles avaient deux espoirs, deux désespoirs ! Tout ce qui était né de mon piano solitaire doublait, ce soir ; j’avais deux premiers amours, j’avais deux pères, j’avais deux Bella. Le premier piano jouait la Marche turque, le second la Mort de Solweg. Être fille, c’est avoir deux fois, deux constances, deux fidélités. Qu’il est doux de presser les deux mains d’un ami qu’on a cru tout sa vie mutilé d’un bras. Je pressai les deux mains de la nuit, si fort, que la surveillante poussa un cri, et retira les siennes. Ses yeux n’étaient plus qu’une brume, ses lèvres qu’un dessin. Elle avait perdu toute couleur, toute lueur, et le sort, qui l’ornait de rose et de fièvre devant les morts l’avait rendue ombre sous mes poignets vigoureux.

FONTRANGES AU NIAGARA

Entrez, dit Jérôme.

Le visiteur entra… C’était Fontranges…

Lorsqu’on attend auprès d’un malade qu’on croit condamné une série de visites sinistres, le médecin du contrôle, l’envoyé de l’état civil, tous ceux qui sont chargés de rayer de la vie, menuisier du cercueil, femme du linceul, et qu’on voit à leur place entrer Fontranges, on ne sait quel espoir surgit. Car Fontranges, en toutes circonstances, paraissait chargé de toutes les missions inverses à celles de ces gens. Auprès même d’un cadavre, la vue de Fontranges apportait la notion d’une espèce de médecin des morts, d’administrateur, d’embellisseur des morts. Il semblait s’occuper d’eux jusque dans la nouvelle existence où ils étaient parvenus, et, de la terre, leur ménager avec elle un contact profitable à leur nouvelle situation mondaine de là-bas ou de là-haut, et à leur nouvelle beauté. Jérôme lui cachait la tête de Jack. Il crut mort le petit malade, et il n’hésita pas une minute. Il savait combien est brève cette vie des morts, d’un jour ou deux, à laquelle il nous est permis d’assister. Pourquoi cet enfant était chez Jérôme, comment Jérôme avait pu avoir en cinq ans un fils de douze, ou comment il avait un frère cadet inconnu de tous, ou comment il avait sauvé de la misère et de la débauche un enfant qu’il n’avait pu arracher à la mort, toutes ces questions l’effleurèrent sans qu’il ressentît le désir d’y répondre. Calmé par ce nouvel aspect de Jérôme, très à l’aise du fait que son costume noir, choisi d’une coupe sévère pour affronter plus dignement la femme perfide qu’il croyait la compagne de Bardini, convenait aussi à celle dont on sentait ici la présence, il serra la main du mari de Renée, prêt à partir, à ne pas insister, à repasser l’Océan, son estime restituée à cet homme qui vivait désespéré auprès d’un enfant mort… Un bel enfant… Ses dernières préventions contre l’Amérique tombèrent à la vue de ce qu’il croyait le petit cadavre. Un pays qui fournit de pareils cadavres d’enfants peut se permettre bien des choses. La théorie du club même vacilla. Le fils des gens qui vous fouillent si durement à la douane était là, patientant lui-même dans une douce consigne, modèle de qui veut pénétrer dans un pays à immigration contingentée… Le fils de ces gens qui parlent un anglais impossible était là, usant du seul langage qui lui fut commun avec Fontranges, l’accentuant, en appuyant chaque terme jusqu’à l’exagération pour cette première et ultime rencontre. Déjà Fontranges se donnait tout entier à cette conversation… Les glaçons qui s’étaient posés sur sa moustache commençaient à fondre. Des gouttes tombèrent sur ses mains qu’il dégantait. Il frissonna sous ces larmes froides… Bien que personne, personne n’eût jamais pleuré sur Fontranges, il attendait du désespoir non un gel, mais une chaleur… Mais il n’arrivait pas à trouver en lui ce désaccord, cette mauvaise humeur qu’apporte le spectacle du malheur. Après quinze jours de paquebot, d’ascenseurs et de trains, la mort reformait justement pour lui un de ces tableaux d’intimité auxquels seulement il était sensible. Pour la première fois depuis son départ, il se sentit enfin à l’aise, et il approcha sans crainte du lit. C’était un moment d’accalmie ; l’enfant était immobile. Les mains croisées et les coudes larges de ceux qui se préparent à traverser une cohue épaisse, enfant obstiné qui allait bousculer tant d’ombres, à côté de ce homme mal réveillé et de cet homme tout droit, il semblait l’enfant, non qui meurt, mais qui s’obstine à dormir encore, au jugement final, alors que presque tous sont debout, et qui ne veut rien savoir d’un pareil réveil. Les deux éveillés n’en menaient pas large dans ce début d’éternité. C’est à ce moment que l’électricité s’alluma dans la ville entière. C’était l’heure où les Morgan et les Dupont de Nemours faisaient ouvrir, comme ils le feront d’ailleurs, aussitôt après le jugement dernier, leur grande galerie pour le dîner et attendaient leurs hôtes. Fontranges viendrait peut-être chez eux ce jour-là, mais pas ce soir, quoique invité ; il était pris.

— Le voilà, dit Jérôme.

— Oui, oui, dit Fontranges.

Ce n’était pas très exactement ce qu’ils voulaient dire. — Évidemment, voulait dire Jérôme, ce n’est qu’un enfant ; tu me surprends pleurant aux pieds d’un enfant ; c’est pour le moins inattendu ! — Non, non ! voulait dire Fontranges. Ne t’excuse pas. Rien de plus triste qu’une mort d’enfant. Cet Ecce Homo que tu viens de dire et qui nous pousse à passer sur une mort divine chaque mort particulière, ne s’applique pas aux enfants. Tant qu’un enfant ne sera pas mort sur la croix, chaque enfant continuera à mourir pour son propre compte… Le voilà… Ecce Infans… Il faut tout son courage près des êtres qui sont leurs propres rédempteurs…

Jérôme était sorti, pour tâcher de ramener le médecin de l’hôpital qui était venu le matin, et il avait confié le malade à Fontranges. Fontranges n’avait jamais bien distingué les vivants des malades, ni les malades des mourants. Une proportion favorable de morts subites lui avait épargné dans sa famille la vie commune avec des êtres alités et geignants ; tous les souvenirs que pouvait éveiller en lui le petit corps souffrant, c’étaient plutôt ceux du gibier blessé et abattu, attendant le coup de grâce. Cette fois, en regardant ce charmant visage mordu par tous les chiens de la fièvre, c’était le chasseur qu’il ne comprenait pas très bien. Cette pitié, doublée de logique pratique, qui forçait Fontranges à épargner la chevrette pour réserver le coup au chevreuil, il était impossible que le chasseur d’enfants ne l’eût pas éprouvée, devant ce corps qui semblait modèle, cette arcade sourcilière unique, bref ce spécimen qui devait être indispensable pour la reproduction des enfants futurs, et qu’il ne se fût pas rabattu sur quelque garçon au nez relevé et aux yeux chassieux… L’enfant maintenant parlait dans son délire, mais en anglais, langue incompréhensible pour Fontranges, et qui faisait pour lui de la maladie un pays plus incompréhensible encore. Il semblait questionner, par ces longues phrases qui provoquent dans les tragédies anglaises des réponses pessimistes et ambiguës sur la vie ou l’essence de l’être, et Fontranges répondait par ces monosyllabes qui affirment la volonté d’optimisme dans les familles françaises, – une seule vraie réponse d’ailleurs à Hamlet et au roi Lear : — Tout va bien, mon petit ! — C’est cela, c’est cela. — Oui, oui, c’est parfait… Il s’attachait surtout à ramener les couvertures sur le haut de ce corps dont il ne connaissait que le buste, satisfait quand la tête seule émergeait, et alors aussi tranquille que lorsqu’il voyait sur ses étangs le flotteur bien en place et sage. Il s’agissait seulement d’écarter cette tête des courants, des terribles courants. Il y arriva une ou deux fois, se servant de ses mains mêmes. C’était une tête sur les joues de laquelle s’étalait ce qui correspond pour les enfants à la barbe non rasée sur les joues des malades adultes, une pâleur double ou triple, une crème de mort. Une tête dont les yeux continuaient à ne pas s’ouvrir : Fontranges, habitué à ne regarder son prochain que dans les yeux se sentait regardé par tout ce petit corps aveugle et devenait contraint devant tant de curiosité.

« Such a mise ! Such a noise ! » répétait l’enfant comme un refrain entre chacune de ses phrases… Quel soulagement ne lui aurait pas apporté celui qui aurait connu le sens du mot noise. Mais dans les livres de Jérôme pas de dictionnaire.

On téléphona. Fontranges n’aurait pas répondu à un coup de sonnette, mais cette plainte d’une pauvre force électrique l’émut. Il eut pitié du téléphone. La sonnerie appelait à mi-voix, mais sans arrêt. On eût dit qu’elle pensait le petit malade tout seul, que la communication était pour lui seul, secrète ; pour une fois un appel téléphonique avait vraiment l’air d’un appel. Fontranges trouva l’appareil après l’avoir cherché à tâtons, d’abord du côté de la sonnerie, puis du côté du silence, et après avoir heurté des objets dont le contact n’était pas un appel moins pressant, un petit béret, un petit pardessus.

— Excuse me. Your son going to die ? demanda quelqu’un.

— Je ne comprends pas, dit Fontranges.

— We want to know if your son is going to die. Harold office.

— Je ne comprends pas.

Fontranges répondait humblement, honteux d’être embarrassé par un problème aussi futile que celui de la différence des langues. Tout à l’heure, près de ce petit enfant, il avait l’impression de tout pressentir, de tout prévoir, de tout deviner, – à part le mot noise, il est vrai… Il avait compté sans les téléphones américains.

— French you are ?

Cette fois il comprenait. Mais l’idée de décliner une qualité aussi précise et aussi vitale que celle de Français devant un petit être sans nom et sans épithète lui déplut. Il ne répondit pas.

— Wait a minute. Here our french agent.

L’homme en effet parlait en français maintenant. Mais comme Fontranges se fût mieux entendu avec quelqu’un qui ne parlât pas sa langue, qu’il n’eût pas compris et qui ne l’eût pas compris. Comme toutes ces questions précises juraient avec cet esperanto qu’est la mort ! Discuter de funérailles dans une langue qui n’était pas celle du défunt, semblait d’ailleurs à Fontranges un sacrilège. Il décida de donner à ces gens une leçon.

— Pardonnez. Votre fils est mort, je crois… demandait la voix.

— Mais pas du tout, répondait Fontranges.

— Mille excuses. On nous prévient. Toutes nos condoléances.

— Je ne les accepte pas, répondait Fontranges. Il n’est pas mort. Il n’a pas envie de mourir.

Évidemment il mentait. Jamais le mot envie de mourir n’avait mieux convenu qu’à ce désir passionné qui soulevait sous ses draps le petit malade. Mais Fontranges n’était pas disposé à céder à l’homme du Harold office. Plusieurs minutes ils luttèrent ainsi, et bientôt, du côté de l’entreprise funéraire, avec assez d’âpreté, au point que ces gens-là semblaient savoir, non seulement l’état grave du petit Jack, mais la mort du vrai fils de Fontranges, voilà quinze ans. Pas une de leurs affirmations de mort qui ne parût s’appliquer à ce fils-là, qui ne rajeunît une douleur qui n’avait que faire de cette jeunesse. On eût dit que les services publics de la ville tenaient à humilier ce Fontranges qui prétendait n’avoir pas perdu son unique descendant, et Fontranges peu à peu s’embrouillait dans une révolte et des mensonges qui bientôt concernaient moins le malade étendu à ses côtés, que l’autre, l’aîné des deux. Qu’avait besoin ce club de savoir et de dire que Fontranges était désormais sans descendant mâle ! Indigné, il en arriva à soutenir dans son esprit la survivance du vrai petit Fontranges. Sa mort à la guerre, mensonge ! Cette blessure, cette balle qui avait suivi tout le parcours d’une artère, comme le fil d’un paratonnerre, qui aboutissait, hélas, au cœur, mensonge ! Le cousin de Fontranges ne mettait pas moins de cœur à soutenir devant le tiers l’innocence de sa femme que lui-même avait surprise. C’était la première fois que l’entreprise funéraire trouvait pareille résistance à la réalité du côté de la famille du mort. Elle raccrocha, et Fontranges revint reconnaissant vers ce pauvre malade qui lui avait permis, grâce à ce tiers de souffle qui l’agitait encore, de lutter sans mentir pour la cause de la vie immortelle chez les fils. Si l’on avait pu le sauver, pour compléter la preuve ? Mais par quel remède ?

— Such a noise ! répéta l’enfant.

Les remèdes qu’imaginait Fontranges étaient toujours appropriés aux circonstances, c’est-à-dire bien peu appropriés aux hommes. Alors qu’il savait les potions, les tours et les trucs ancestraux pour guérir les fluxions des chevaux et les éventrements des chiens, la souffrance humaine lui paraissait tellement liée à la belle entreprise humaine, tellement tenir de la guerre et du duel, que c’était une arme et non un remède qu’il avait envie de tendre à chaque malade luttant pour sa vie. Une arme surtout convenait au petit combattant qui se débattait avec tant de courage dans ce pays d’indiens et de protestants. Fontranges le devina tout de suite. Il se leva, chercha de l’eau, de l’eau pure. On ne baptisait à Fontranges qu’avec l’eau du Jourdain… Il fallait bien se contenter ici de l’eau du Niagara… Il ouvrit le robinet, approcha trois doigts du jet, faisant refluer sur toutes les masses et les cascades de l’Érié la vertu lustrale, récita les prières, à la fois régisseur de Dieu et de l’enfant, évitant de commettre la faute de français que font tous les livres de messe. – Je crois en lui au lieu de J’Y crois, faute qu’il était obligé de signaler à tous les nouveaux desservants de Fontranges – ; donna à ce filleul un nom, un nom secret qui jamais ne devait servir à l’enfant entre le prénom donné par Mr. Deane et celui choisi par les parents, mais d’où abonderait en lui plus tard une vigueur dont il ne soupçonnerait jamais les origines, et, satisfait de savoir enfin le nom de cet enfant, toucha le front de ses doigts mouillés… Sous le bienfait les yeux s’ouvrirent et donnèrent à Fontranges la vérité sur la couleur de cet être… Mais la plainte continuait.

— Such a noise.

Et soudain Fontranges comprit ! Comment n’avait-il pas compris déjà ! Il avait lui-même depuis son entrée ici, les oreilles assourdies d’un vacarme incompréhensible… Noise voulait dire bruit… L’enfant se plaignait du bruit, de ce grondement, de ce vagissement qui montait d’à côté, et qui était en effet intolérable. On eût dit une fuite de gaz, une fuite d’eau. Il vérifia le robinet, le compteur. Venu d’Albany au domicile de Jérôme dans une automobile de l’Agence, Fontranges n’avait aucune idée de la ville où il était et de la nature de ce tonnerre silencieux qui résonnait jusque dans la maison. Il trouvait seulement assez léger, de la part d’une municipalité, que les habitants fussent privés de leur sommeil par des fracas illégitimes. Bientôt il n’y tint plus, car l’enfant continuait à se plaindre. Il décida d’arrêter le bruit coûte que coûte. Une scierie voisine peut-être. Il arriverait jusqu’au directeur ; personne pour comprendre le cœur comme ceux qui ont une spécialité dans les arts mécaniques ; on avait vu des commandants de transatlantique arrêter une minute leur navire pour donner à une actrice une minute de répit dans son mal de mer. Le temps d’arrêter ce bourdonnement sinistre, et il revenait… C’est ainsi que Fontranges descendit, pour arrêter le Niagara.

Il fut surpris du calme de la rue. Le sifflement y était plus terrible encore que dans la chambre. Il était, à l’échelle de toute une ville, ce qu’est le sifflement, pour celui qui veut se suicider, du tuyau tranché du gaz. Il y avait sur tout le quartier la menace d’un suicide, d’un accident géant. Mais, surprise non moins effrayante, personne ne semblait s’en soucier. Aucune fenêtre ouverte, aucun volet battant, pas une seule de ces apparitions subites, – d’une femme à demi nue ou d’un homme en pyjama entre le cadre des croisées, – que provoquerait le moindre bolide dans le ciel ou la moindre inondation dans la rue. C’était tout au moins là une ville de sourds. Des gens passèrent, qui revenaient de danser. Ils avaient des masques qui ne pouvaient servir contre les gaz asphyxiants, des masques de bal, de pierrot, et de reine Élisabeth. Ils ne comprirent pas Fontranges, ils indiquèrent du doigt leurs oreilles, sourirent, et disparurent. À l’entrée de la promenade, des agents faisaient les cent pas de cet air résigné et fataliste qu’avaient les agents parisiens pendant les raids d’avions allemands. Aucune surprise en tout cas sur leur visage, à part celle qu’y fit naître, une minute, l’arrivée de Fontranges… Il y avait au contraire, épars sur leur face, comme sur toute la cité, un air de quiétude suprême que n’ont jamais les gardiens ou les agents d’une cité, comme si tous les méfaits, tous les crimes, toutes les catastrophes nocturnes au lieu de s’accomplir une à une dans les chambres dispersées étaient liquidées, là-bas, dans un faubourg, pour la félicité et la sainteté de la ville, par une opération bruyante et matérielle. Sans tirer leurs mains de leurs poches, car le froid était un de ces froids records dans lesquels l’eau partie des pompes arrive en lances de glace sur les maisons incendiées, ils indiquèrent du nez à Fontranges un poteau lui-même indicateur, sur lequel était peinte une flèche, tous les cent mètres, un poteau semblable le maintenait dans sa route ; il avançait, étonné d’entendre ses oreilles bourdonner davantage à chaque pas et soudain, débouchant des sapins de Prospect Park, il se trouve face aux cataractes.

L’hiver et l’heure nocturne avaient vraiment détaché du monde ce spectacle qui s’y rattachait le jour par le vol des oiseaux-mouches ou des insectes. Sous la lune qui l’accablait d’un éclat curieux et morne, ceint par la chaîne des becs électriques qui délimitait dans la terre sensible et commune cette excroissance géniale, le spectacle avait la grandeur et l’inutilité des spectacles qui ne sont pas tournés vers les hommes. Fontranges l’examina longuement de profil. Les grandes démonstrations de la nature avaient cet effet sur Fontranges qu’au lieu de l’amener à des réflexions sur son sort et la petitesse de l’être, elles lui faisaient sentir au contraire en lui, aussi nettes et délimitées que des défauts, ses qualités ou ses vertus. Au milieu de cette blancheur accumulée de neige et de lune, il y eut tout à coup pour le spectateur suprême, une indication de rose ; c’était Fontranges qui rougissait, conscient soudain de sa loyauté, de son innocence. Devant les Pyramides, il avait ressenti, avec honte, sa générosité… Sa modestie se débattait devant le gouffre et le tumulte que cernait un silence inconnu à Fontranges, car il n’était déjà plus celui de la neige, mais de la glace. Non seulement les parois des deux rives étaient glacées, mais les courants se sentaient saisir soudain d’une sorte de mort par leur surface même, et une force plus fatale que les dérivements des usines diminuait déjà le débit des cascades. Devant Fontranges, il ne restait déjà plus rien de la masse des eaux mortes, toutes prises, et il ne voyait que les eaux du courant central, vives et sacrées, terriblement claires aujourd’hui, car la poussière en devenait glace avant de monter en fumée. Le souvenir de l’enfant assourdi, de sa mission présente, lui revint, mais il n’insista pas. Il suffisait d’une indication beaucoup plus faible des voies de la Providence pour amener Fontranges à se résigner à la réalité. La forme du refus divin était d’ailleurs si parfaite qu’elle avait une valeur moins de tyrannie que d’absolution. Fontranges revint vers la maison, prêt à accepter son nouveau deuil. Devant les animaux souffrants, mourants, il avait le sentiment d’une injustice, d’une duperie. Dans le combat que l’homme, ou l’enfant, livre à la mort, il voyait au contraire un duel précis, d’où l’homme doit de toute façon sortir victorieux, par la défaite ou par le triomphe, alors qu’il n’est peut-être pas très légitime d’avoir convié chevaux, chien et chevreuils à s’offrir dans un sacrifice pour eux-mêmes inutiles. Fontranges était quelque peu hérétique sur ce point. Envers toutes ces petites vies animales qui s’éteignaient pour gonfler une éternité dont elles ne profiteraient point, le procédé vraiment n’était qu’à demi loyal, et la vraie justice eût été l’homme mortel au milieu des faisans et des cerfs immortels. Pendant la guerre aussi, malgré le déchirement que lui causaient les morts des Français, il éprouvait un peu de ce remords et de cette humiliation quand c’étaient les Anglais, ou les Portugais, ou les Italiens que l’on chargeait cette fois de l’attaque meurtrière, la lumière de la mort lui montrant tout ce que ces peuples avaient encore de mortel et de commun avec le gibier non sacré, et, parmi les Français mêmes, il ressentait moins de scrupule à voir tomber ses pairs que les ouvriers et les paysans : si bien que la seule mort qu’il admettait comme vraiment justifiée, était celle qui avait brisé sa vie, la mort de son fils, en un mot la sienne… Cet enfant là-haut dans son lit lui tenait déjà assez au cœur, pour que sa mort lui parût conforme aux vraies conventions, et il quitta consentant la cataracte.

C’est pourtant cette nuit que le Niagara gela tout entier, et à l’aube l’enfant put s’endormir.

SÉRÉNADE 1913

La semaine s’écoula sans que j’eusse revu Anne. Je lui écrivis et ne reçus pas de réponse. Je téléphonai à une heure où je la savais chez elle, on me dit qu’elle était sortie. Ce silence, cette absence ne m’atteignaient point. C’était la règle du combat, au contraire, qu’Anne ne cédât pas avant le dernier jour et, qu’après s’être masquée inutilement en amie inquiète, en amie indifférente, en ennemie, elle essayât simplement de disparaître. J’éprouvai quelque contrariété, le dimanche chez Mme de Liville, en entendant annoncer son nom.

Du petit salon où j’étais invisible, je la vis entrer. Elle avait la robe, la coiffure, les bijoux que je préférais. Elle était parée pour l’amitié et non pour une visite. Mais son visage était presque méconnaissable, ses yeux étaient cernés, ses lèvres trop rouges. Elle s’assit près de la maîtresse de maison, ne parlant pas, refusa une tasse de thé, et, comme l’on insistait, il passa sur son visage une expression si désespérée, ses traits se contractèrent à ce point que des voisins la crurent souffrante. Confuse, elle affecta de prendre part aux discussions, de bavarder très haut. Elle dit beaucoup de choses qu’elle n’eût point dites devant moi, juste huit jours après notre promenade à Marly ; elle parla à la légère d’une promenade faite en forêt, d’un château rasé, du soleil ; tous nos secrets furent déguisés en paroles banales : elle défendit avec mes phrases mêmes un roman que nous avions lu ensemble. Mais elle n’était point couverte entièrement par mes armes. À la première critique imprévue, elle céda. Le même émoi douloureux déforma ses traits, et elle laissa dire que l’auteur était prétentieux, banal, me trahissant. Je vins vers elle. Elle pâlit ; les yeux levés vers moi, elle oubliait de les baisser. Je voulus détourner la curiosité que nous excitions déjà, je m’étonnai tout haut de la voir si pâle et si maigrie, mais elle se leva aussitôt et prit congé. Je fis comme elle. Elle se hâtait, je pus tout juste retenir la porte au moment où elle la fermait derrière elle, et je la rejoignais enfin sur le palier lorsqu’elle se mit à courir. Je restai immobile, soudain épuisé ; je m’assis sur une marche. Je ne me redressai qu’en entendant sa voiture gronder, partir…

Je ne savais trop que penser. Je me sentais incapable de juger cette fuite avec bon sens. L’explication que je donnais ce matin à son souci de m’éviter me semblait, malgré tout, trop facile. J’avais le sentiment que toute la douleur était en ce moment de son côté. J’eus honte de mon âme paisible. J’entrai dans le premier café venu, je lui écrivis à peu près cette lettre :

— Ma bien chère amie, je ne voulais pas imposer ma présence si elle ne devait pas vous distraire un peu de votre tristesse. Il n’était pas nécessaire de me fuir, j’ai été peiné de vous voir courir et trébucher sous cette porte cochère.

J’ai peur que vous ne me croyiez blessé par votre silence et votre fuite. Je vous écris pour vous rassurer. Je ne veux pas que votre tristesse soit inquiétée par la crainte d’un malentendu entre nous. Je sais que vous ne m’en voulez point d’être sorti avec vous, de vous avoir entendu parler du pavillon rasé, des bois. Je vous assure que je suis convaincu que vous m’aimez toujours autant, que vous me croyez votre plus grand ami. Soyez triste comme si vous ne m’aviez pas rencontré. Jamais je n’ai joué avec plus d’émotion et de gravité que ce soir, le rôle de votre camarade le plus insouciant et le plus gai.

Il était tard. Je ne pouvais envoyer ma lettre par un exprès et j’allai la mettre à la poste. Il faisait sombre, je lus mal les inscriptions des boîtes, je la jetai dans la case de l’étranger, et la fis voyager quelques minutes avec toutes les lettres qui partaient pour Shangaï, pour Mexico, pour Melbourne. Je dînai ; je choisis un restaurant avec orchestre ; le violon soliste jouait le morceau hors programme, celui qui lui avait valu, jadis, son second prix ou son accessit ; les garçons faisaient taire les clients, refusaient de servir le café pendant cette sainte audition. Un Suédois timide, auquel on avait interdit de s’asseoir à la table où Napoléon jouait aux échecs, près de moi, écoutait avec recueillement et croyait que la sonate aussi était de Napoléon. Il me parla, me présenta son chien, accepta une tasse de café qu’il réussit d’ailleurs à payer et sortit en même temps que moi pour être le compagnon de ma promenade. Vers dix heures, nous passions tous deux sous les fenêtres d’Anne. Sa chambre était ouverte, et éclairée. C’était l’heure où elle se demandait si elle m’écrirait sa journée ou l’écrirait dans son journal. Elle ferma ses rideaux sans se pencher sur la rue, sans se douter que son ami était au-dessous de sa fenêtre, avec un homme suédois et un chien de Laponie. Je regagnai ma maison. La lettre qui devait nous réunir et que transbordait en ce moment dans Saint-Lazare quelque receveur somnolent, était maintenant un peu plus près d’elle que de moi.

Vers neuf heures du matin, on sonna. Mon domestique était absent pour la journée ; j’allai ouvrir. Un homme de haute taille, souriant, correctement vêtu, me remit une lettre, refusa toute récompense avec un fort accent anglais et s’éloigna.

C’était un message d’Anne.

— Mon ami. Je viens de lire votre lettre. Je vous remercie, me disait-elle, vous allez recevoir une carte pneumatique que j’ai mise à la poste à huit heures. Vous voyez que je ne perds pas de temps, une fois levée, pour penser à vous. Brûlez-la sans l’ouvrir.

Une demi-heure se passa. J’attendais ce mot que je devais brûler avec plus d’impatience qu’aucun cadeau, qu’aucune lettre reçue en ma vie. Je ne cherchais à comprendre ni le message ni le porteur : Anne pouvait avoir son Irlandais, puisque j’avais mon Suédois. J’étais soulagé, en somme, qu’Anne m’interdît de deviner ce qui se passait en elle et parût plus gaie. J’attendais comme l’écho attend le mot qu’il ne comprendra pas et ne renverra pas. Une demi-heure passa encore. J’ouvris, pour me distraire, le coffret où s’entassaient toutes ses lettres. À elles toutes, elles avaient maintenant autant de parfum qu’une lettre nouvelle. En les relisant, je pouvais me consoler de brûler la prochaine. J’en pris une au hasard, une dont le timbre avait échappé au tampon de la poste, – la seule, si le cabinet noir eût existé, qui me fut parvenue intacte. Je relus avec plus de tendresse ces secrets, qu’aucun péril n’avait jamais menacés, ces secrets, si l’on peut dire, car jamais lettre ne fut plus lisse et transparente.

— Je ne crois pas que de ma vie j’aie eu aussi peu à vous dire, Simon… Ni à personne. Je crois même avoir oublié de penser à vous une seule minute aujourd’hui. À toute autre personne d’ailleurs. Depuis ce matin, la parole me lasse, j’essaye en vain sur ce Dimanche ma pensée qui ne pense pas, et si je vous écris, c’est que l’écriture est une opération bien machinale. Je croyais que cette distraction, car on m’a vraiment distraite du monde, marquait quelque début de typhoïde, ou quelque nouvel esclavage. Ce soir, je crois simplement que c’était la liberté. Toutes mes occupations, tous mes projets, toutes mes pensées, qui chevauchent d’habitude l’une sur l’autre ont eu le tort de céder hier à la fois, et je me suis réveillée avec me vie sans trame… Sans histoires de robes même, car, par extraordinaire, je n’ai plus depuis samedi un seul essayage en cours. Pas de livres en lecture : finis hier, dans mon lit, – comme me mort – finis à une heure d’intervalle le Voyage au Thibet de Bacot et le Dominique ; je n’ai pas su les lier à temps aux Liaisons Dangereuses et au Courteline, qui sont là, sur ma table, mais à des siècles de moi. Toutes mes lettres aussi sont écrites, et il n’y a eu aujourd’hui aucune mort, aucun baptême, aucune annonce de maladie ou de fiançailles pour permettre à l’avenir de m’accrocher, jamais je n’ai été à ce point déshabillée de ma vie, mon ami. Je reste dans ma chambre sans vêtements…

Voilà une aventure qui jamais ne vous arrivera, Simon. Je suis persuadée que tous les livres de votre bibliothèque sont amalgamés pour vous, que vos amis continuent à mourir, que peut-être même vous aimez, et je sais que vous êtes très en retard pour beaucoup de lettres, – celle que vous devez à mon oncle entre autres, sur le nouveau tarif des permis de chasse. Il commence à douter de vous… Mais je pense qu’il ne vous sera pas désagréable de voir que de ce premier geste hors de mon existence indolore, de cette main engourdie, je cherche à prendre votre main. Adieu, Simon. Laissez-moi vous caresser du domaine où l’on n’éprouve rien, vous embrasser du lieu où rien ne se ressent.

On sonnait. C’était un petit télégraphiste, qui parlait français, qui prit deux sous, qui avait étiré et repassé le pneumatique. Peine inutile. J’allumai ma bougie et le brûlai. Puis j’écrivis à Anne.

— Chère Anne, votre bleu est brûlé. Il était bien pour moi cependant. Jamais vous n’avez écrit mon nom d’une écriture aussi lisible et aussi décidée.

J’ai une consolation, un souvenir arrivé à peu près avec votre message et que je déploie tout entier. Je me rappelle subitement, un soir, au printemps, vous avoir regardée longuement, minutieusement. J’éprouve soudain, comme alors, la joie de vous voir pour la première fois. Vous êtes grande, belle, blanche. Vos yeux sont bleus. Vos mains frémissent.

Ne me laissez pas sans nouvelles. Envoyez une enveloppe vide, au besoin ; mais que j’aie le droit d’ouvrir.

Dix heures sonnaient. J’avais juste le temps de passer à la Présidence. L’écrivain public d’un café accepta, à défaut de commissionnaire, de la porter, et sans la revoir. C’était un écrivain public auquel j’avais fait écrire à Anne, jadis, une lettre ampoulée sur papier brodé. Il dut penser que j’étais devenu bien pauvre ou bien simple. Je n’eus pas le courage d’aller jusqu’à mon bureau. Je revins sur mes pas, je m’enfermai dans ma chambre, dans je ne sais quelle attente. Bien m’en prit. Il n’était pas midi quand on sonna : l’irlandais du matin, toujours correct et poli, me remit une seconde lettre, une petite boîte, et disparut.

— Cher Simon, disait Anne, je vous consacre ma journée. Je suis enfermée dans ma chambre, où je déjeunerai, et il n’est rien au monde d’assez fort pour m’en faire sortir car je me sens convalescente dans toutes les minutes où je ne me sens pas prisonnière. Je relis vos lettres. Dans mon coffret, elles ont pris mon parfum, et cela aide à l’impression que j’ai, pour quatre ou cinq, de les avoir écrites moi-même. J’ai retrouvé l’enveloppe sur laquelle vous aviez collé, à côté du timbre français, un large timbre chinois. Je me rappelle avoir frémi en la recevant, comme si votre voyage, votre exil, votre arrivée à Tsingtao avaient eu lieu pendant la nuit. À la couleur du papier, je devine l’humeur de la lettre. Sur papier blanc, elles ont été écrites dans un hôtel, au café, elles sont gaies et bavardes ; avec en-tête de la Présidence, elles sont brèves, elles disent en un mot ce qu’elles ont à dire : — À demain, ou — Entendu, ou — Je pense à vous. C’est de la Présidence que vous faites vos aveux. Si on ne les accepte pas, tant pis. Sur papier bleu, à votre adresse, elles sont toujours soumises et tendres. Je voudrais connaître la petite chambre, le seul endroit au monde où vous m’aimiez à la fois et m’obéissiez.

J’ai rêvé de vous toute cette nuit, sans divagation aucune, sans fantaisies. À chacun de mes réveils, je trouvais la pensée à suivre et les larmes prêtes.

Ne vous étonnez pas du post-scriptum que contient la petite boîte. C’est mon collier. Je l’aime entre tous mes bijoux. Prenez-le en pension. Il me semble que j’ai à vous donner une rançon, un otage… Adieu, mon cher ami.

Le mot « ami » n’avait pu tenir dans la cinquième page : il était seul à l’intérieur du second feuillet, comme un souvenir séché ; on avait peur, si près de la marge, qu’il ne tombât, on avait envie de le recopier tout au milieu, en long, près du pli. Le petit paquet était entouré d’une ficelle composée de deux cordons bien différents, l’un doré, l’autre rouge et vulgaire. On voyait qu’Anne n’avait rien voulu demander à la lingerie et avait glané dans ses placards. Je pris le collier et le plaçai dans un coffret de verre, sur ma table, que je dégageai toute, comme si mes amis moindres allaient m’envoyer des diamants, mes simples camarades des rubis, mes ennemis des opales. Puis, étendu sur mon divan, je repoussai toute pensée qui ne venait pas d’Anne. On téléphona, on sonna, on frappa, je ne bougeai point. Je n’appartenais pas aujourd’hui à ceux qui se servent de timbres, de tubes postaux, de récepteurs, mais à ceux qui correspondent grâce à des Irlandais inconnus, des écrivains publics en jaquette marron. Puis j’écrivais à Anne. La boîte du collier était à la place que mon encrier occupait d’habitude. À chaque arrêt de ma pensée, je surprenais mon bras qui se tendait vers elle.

— Chère Anne, je suis heureux que vous ne sortiez pas et je reste, moi aussi, enfermé dans ma chambre. Je suis heureux de savoir à l’abri autour de vous ou autour de moi tout ce qui est notre amitié. Aucune lettre de nous ne circule dans les boîtes douteuses des facteurs, pas de passants qui nous bousculent. Nous avons tout liquidé avec le monde. Toute ma richesse aussi est en ce moment dans mes tiroirs. De ma tour fortunée, je vous fais signe.

Anne, chère Anne, je souffre…

Je déchirai mon billet, mécontent de ce post-scriptum inattendu pour moi-même. Mais dès que j’eus repris la plume et baissé la tête, je dus m’avouer que je ne mentais pas : je souffrais. Rien ne me servait de le dire tout haut, d’essayer la phrase tout haut, de la modifier, de dire : Anne, j’ai de la peine, Anne, je ne suis pas heureux. Je souffrais. Je recopiai le premier billet, descendis le donner à l’écrivain, déjeunai en hâte et rentrai chez moi.

Vers trois heures, on sonna. Je trouvai à la porte le petit télégraphiste du matin. Il me remit un pneumatique, et j’eus aussi l’impression que c’était le pneumatique du matin : c’était bien l’écriture d’Anne. Les pneumatiques naissent comme les phénix. À l’intérieur, une seule ligne. Cette matinée heureuse qui avait dicté la même phrase que la nuit d’angoisse :

— Attendez-moi chez vous à cinq heures.

Anne.

 

La sonnette est une clochette bruyante pendue derrière la porte même. De ma chambre, tout au fond de l’appartement, je l’entends à peine, mais les visiteurs, surpris par son épouvantable fracas, frémissent, selon leur caractère, d’impatience ou de volupté. Quand j’ouvris, Anne était accoudée à la fenêtre grande ouverte du palier ; elle tourna la tête pour sourire, mais ne bougea point. Elle semblait lasse et alanguie, jamais elle ne pourrait franchir les deux marches qui la séparaient encore de chez moi. Elle me trouva mauvaise mine. Chacun s’étonnait, après cette correspondance de joie, de trouver l’autre plus triste et plus pâle qu’il n’avait jamais été. Elle entra enfin.

Distraite, oubliant de regarder autour d’elle, dans chaque pièce elle allait aussitôt vers la fenêtre, s’y accoudait, contemplait la cour étroite ou la place, ou la rue, et j’avais à lutter chaque fois contre la fatigue d’une nouvelle arrivée. Je frémissais à la pensée que j’aurais, ce soir, à fermer chaque fenêtre sur un fantôme alangui et souriant. Bientôt, comme elle, je m’appuyai tout entier contre cette clarté et cet après-midi étincelant. Je lui indiquai d’où venait le soleil, où il allait. Je lui montrai tout ce dont je lui avais parlé, comme pour la convaincre qu’elle était bien chez moi, pour faire le point ; là-bas, dépassant un toit, les hautes branches d’un platane, qui me servaient de girouette et m’indiquaient aussi, par leurs feuilles, la saison ; à la fenêtre d’en face, la boîte posée par un élève ingénieur qui tentait de surprendre les télégrammes sans fil ; au-dessus, la mansarde de Fernande, la corsetière : elle venait de faire poser un grillage, sa petite fille commençait à marcher ou bien elle élevait des oiseaux. Sur ce balcon, la tortue d’un vieux fonctionnaire colonial, vieille tortue aussi à l’écaille fendue, tortue dans laquelle il pleuvait. À cette fenêtre, la dame qui haussait son chien jusqu’à l’appui quand passait à cheval la fanfare de l’arrondissement, en costume de mousquetaires. Il adorait les cavalcades. Anne s’assit enfin dans le fauteuil où je l’avais attendue ; tournée vers la porte, elle ne parlait pas, elle semblait attendre ma venue ; j’étais là, je vins m’asseoir à ses pieds.

Bientôt s’éleva son regard, bientôt ses yeux reprirent leur lumière. Ils brillaient, mais ils semblaient insensibles ; ils n’avaient aucune flamme curieuse. Ses mains à nouveau étaient souples et agiles, mais elles ne voulaient rien toucher. Aucune question, alors que d’habitude, par intérêt ou par conscience, Anne se faisait présenter chaque objet, chaque livre, chaque meuble. Indifférente, elle ne vit point, sur une petite table, réunis comme les sujets d’une reine étrangère dans la ville qu’elle visite, les cadeaux que je lui devais. Mes yeux rencontrèrent les siens ; elle évita mon regard.

— J’ai soif, dit-elle.

Je sortis à regret, peiné de la laisser seule dans cette chambre inconnue. Mais quand je revins, avec un verre plein d’eau fraîche, elle avait enlevé son chapeau, ses gants, il y avait sur ma table des roses que je n’y avais point vues. Elle avait ouvert un album et regardait toutes les photographies de mes voyages, tous mes portraits, elle me questionnait ; elle, qui dédaignait ma chambre de Paris, s’amusait à regarder tous les détails de ma chambre de Stockholm ou d’Édimbourg. D’une page glissa soudain une lettre. Anne la ramassa.

— Puis-je la lire ? Est-ce un secret ?

Je la lui tendis. C’était la lettre qu’une amie française, professeur à Copenhague, m’avait envoyée le matin de mon départ, il y avait quatre ans. Anne la lut à demi-voix.

— Je vous envoie des photos de moi où je ris, pour que vous souriiez en me regardant – et une de mes plumes bleues qui vous amusaient. Si vous avez ouvert la lettre sur le pont, le vent l’a déjà emportée dans la mer.

Mes élèves ne comprenaient pas pourquoi je portais ce matin des violettes, et je leur ai parlé de Montesquieu, bravement… J’ai un regret, j’aurais tant aimé, une fois, vous appeler Simon et n’ai jamais osé. Prenez bien soin de mon ami. Dormez trois jours et trois nuits et rêvez un peu de moi. Je ne suis pas triste. Celui de nous deux qui aura le mieux aimé et se souviendra le plus longtemps sera encore le plus heureux.

La plume bleue était tombée. Anne se leva pour la reprendre, puis vint vers moi, contre moi, devinant des larmes dans mes yeux et haussant, pour me consoler, son visage. C’était, dans cette journée de lettres, la seule qui vînt sans chercher de réponse, sans avenir, sans espoir. Elle s’adressait à tous deux, en tous deux éveillait le même remords. Moi aussi j’avais à consoler Anne. Je la pris, je la soulevai. Ses cheveux se déroulèrent, inondant mes épaules. Elle se cacha le visage contre ma poitrine et ne fut plus qu’un être abandonné entre mes bras.

Je la tenais comme on tient une amie morte, le plus loin possible de ce sol où elle va s’abîmer pour toujours. Je la tenais comme une douce ennemie enfin domptée, évitant qu’elle ne touchât la terre et n’en reprît sa liberté et sa force. Je ne bougeai pas. Adossé à la fenêtre, j’avais le sentiment d’être devant le vide et ce qui remontait la rue me semblait partir de moi, m’abandonner. Je fus trahi ainsi par un jeune homme qui sifflait, par une voiture qui roulait, par un couple bavard. Je sentais mon cœur privé peu à peu de ses familiers naïfs et bruyants, de ces enfants qui discutaient, de ce chien qui aboyait, de ce fouet rageur. Anne haletait doucement et répétait mon nom. J’avais ainsi répété le sien, sans relâche, un soir que je gravissais une tour, à chaque marche de l’escalier obscur. Je la pressais plus violemment, plus tendrement, pour la rassurer contre ma tendresse même. Soudain, comme j’avançais dans la chambre et faisais quelques pas vers l’alcôve, pour éviter un fauteuil, je sentis son corps devenir plus lourd et plus tiède, un silence inconnu gagner ses vêtements, sa poitrine ; la soie de sa robe ne crissait plus, ses bracelets rendaient un son mat et sec. Elle n’était plus que parfum, masse et silence. Je hâtai le pas, je l’étendis sur le divan, je m’assis de nouveau à ses pieds.

Un long moment, elle resta immobile. J’étais heureux. Je n’avais pas conscience d’avoir refusé un don. Il me semblait l’avoir au contraire accepté.

Moi aussi maintenant, tout près d’elle, la tête frôlant sa tête, je ressentais un trouble infini, je fermais les yeux, je me donnais. Je comprenais que notre lutte était terminée, que nos corps venaient de jouer tardivement, et en une fois, le long rôle de nos deux cœurs. Qu’avais-je à tout comprendre aujourd’hui ? Je comprenais que demain, dans notre promenade, Anne m’accepterait comme mari.

Elle ouvrit les yeux.

— J’ai soif, dit-elle. Embrassez-moi, Simon.

Je l’embrassai ; puis sortis à regret. Je craignais qu’au bout d’une minute, quand je reviendrais avec le verre, elle ne fût de nouveau à la fenêtre, la dernière épingle piquée dans son chapeau. Je ne voulus point me hâter, je laissai couler longtemps le filet d’eau froide, j’attendais comme cet amant dans ce conte, que la source fût tarie. Mais, hélas ! il aurait fallu tarir le réservoir de Montsouris ! Je frémis de retrouver Anne étendue et défaite. Éveillée, égayée, mais nonchalante, mais lassée, elle riait et réclamait mon secours. Il n’y eut pas un geste, pas un mot par lequel elle tentât de se reprendre. Je l’aidai à renouer sa chevelure, je relaçai sa bottine ouverte, je la consolai d’une tristesse soudaine. Elle s’ingéniait à me montrer que cet après-midi comptait pour elle autant que pour moi.

On sonna : elle se blottit dans mes bras, le cœur battant. Elle voulut voir par la fenêtre le visiteur qui nous avait prouvé que nous étions dans une après-midi de bonheur et de faute. C’était un vieux monsieur, décoré, que je n’ai point revu, qui s’était trompé d’étage, ou de rue, ou d’année.

— Au revoir, Simon.

Pas d’adieu, pas de déchirement. Assuré du lendemain, assuré du monde, je n’essayais pas plus de la retenir que je ne voulus, le soir, veiller plus longtemps, pour penser à elle. Elle m’avait défendu de l’accompagner, je n’insistai pas : je me mis à la fenêtre.

Elle me devinait ainsi penché au-dessus d’elle. Le trottoir était encombré ; elle ne voulut point se retourner vers moi, mais passa de l’autre côté de la rue où je devais la voir plus longtemps et plus seule. Ce fut son signe d’adieu. Le crépuscule venait. Des camelots crièrent les journaux du soir, m’invitant d’en bas à les acheter. Un oiseau qui fuyait la nuit depuis le pays même où la nuit était née, enfin rejoint, tomba épuisé sur mon toit. La rue devenait d’argent, de feu : on oubliait tout à contempler ses pavés, ici ruisselants, ici verdis par un signal, là-bas glacés. Quelle belle lumière, pensait-on, quelle superbe prairie, quel charmant glacier en fusion ! Tous ceux qui m’avaient tantôt abandonné rentraient en moi, plus jeunes seulement et plus gais, des enfants, des fillettes. Le moment vint où je fus comble de cette tendresse et de cette jeunesse. Quelquefois, ô bonheur, sur le trottoir de ma maison, une ombre amie se détachait des ombres, traversait la rue, et suivait, pour me saluer, la route d’Anne.


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Ont participé à l’édition, aux corrections, aux conversions et à la publication de ce livre numérique : Isabelle, Françoise.

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Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Giraudoux, Jean, La France sentimentale, Paris, Grasset, 1932. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Vers le Jura depuis Avusy a été prise par Laura Barr-Wells le 29.10.2015.

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