Jean Giraudoux

AVENTURES DE JÉRÔME BARDINI

1930

édité par les Bourlapapey,

bibliothèque numérique romande

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Table des matières

 

PREMIÈRE DISPARITION DE JÉRÔME BARDINI 3

STÉPHY. 37

PREMIÈRE PARTIE.. 37

DEUXIÈME PARTIE.. 76

THE KID.. 98

I. 98

II. 111

III. 121

IV.. 140

Ce livre numérique. 144

 

PREMIÈRE DISPARITION DE JÉRÔME BARDINI

Une voiture passa au grand trot. Bardini, qui dormait, ouvrit les yeux.

— C’est le courrier, pensa-t-il. Naturellement, il va prendre le galop au pont.

Il entendit en effet le cheval changer de pas, galoper, s’arrêter soudain…

— Évidemment Bavouzet lui a fait signe, pensa Bardini… Il veut lui vendre quelque gibier. Ce ne devait être que des cailles. Il repart déjà.

Un vent léger souffla. La girouette grinça.

— Elle grince. C’est un vent du sud, pensa Bardini.

Il essayait en vain, dans il ne savait quel dernier recours, de trouver autour de ce réveil, – de son dernier réveil dans cette maison, c’était bien décidé, – un bruit, un signe inconnu, un appel qui atteignît en lui autre chose que des habitudes. Mais la fatalité ne cherchait pas, par le minimum de fantaisie, à retenir Jérôme Bardini dans sa vocation de receveur de l’enregistrement et de Bardini. L’angélus sonnait. Chaque coup de cloche oblitérait de séculaire cette heure qui passe pour neuve. Un rayon de soleil, le même, le même depuis des années, tout luisant de la banalité de la lumière du monde, chargé de poussières dont chacune était reconnaissable, traversa la persienne. Bardini se leva. Il eut le désir de se lever autrement que les autres matins, d’un geste différent. Il crut y réussir… Un sentiment de découragement lui révéla que c’était bien son pied gauche, comme toujours, qui avait touché le premier le sol… le sol, si l’on peut appeler ainsi une descente de lit où la trace de ce premier atterrissage quotidien était marquée aussi profondément que des pas d’ours dans une cage. Il ouvrit les volets. L’aube crut lui livrer la campagne. En fait, ce n’était pas la campagne, c’était une espèce de récitatif, de motif immuable. La campagne n’attendait que le geste de Bardini pour réciter, et sans faute, ce monologue. La science qu’il avait de chaque arbre, de chaque champ, de chaque village donnait à la nature un caractère déclamatoire insupportable. Jamais cette satisfaction repue des choses ne l’avait atteint comme aujourd’hui. Pas une maison touchée par le soleil dont il ne connût le propriétaire. Pas un de ces propriétaires endormis dont il ne sût, puisqu’il était agent des finances, non seulement ce que l’on pouvait tirer de lui en argent, mais aussi en sympathie, en humanité, en larmes. De sa fenêtre, il voyait tout le cirque de la Seine naissante. Fausse naissance, quotidienne comme un journal… Vrai cirque, fermé ce soir, après une dernière et brève représentation, à tout jamais !

— C’est pour aujourd’hui, pensa-t-il.

Mais sa pensée lui semblait tenir à hier, à avant-hier, au passé, à tout ce qu’il voyait là par la fenêtre. Lui aussi redisait un monologue. Le temps et l’espace s’accordent admirablement pour retenir l’homme qui s’évade. Il eut recours à la parole, la pensée étant soudoyée par eux.

— C’est pour aujourd’hui, dit-il, tout haut.

Il avait raison. Sa parole était certainement ce qu’il avait le moins entendu, de soi-même, le moins écouté aussi, ce qu’il sentait de plus indépendant de sa vie. Il parla encore, face à la campagne, pour ne pas réveiller sa femme.

— Tout cela est fini, fini !

Il s’était entraîné à la pensée de son évasion, de son assaut sur l’inconnu, comme à celle d’un véritable assaut. Il s’était massé, soigné. Il avait évité tout rhume, toute égratignure. Il s’était rasé avec plus de précaution. Il ne voulait pas reparaître dans une nouvelle existence avec des tampons d’ouate ou du sparadrap apportés de l’ancienne. Il avait même fait quelques exercices de gymnastique. Sa femme s’en réjouissait. Elle lui avait souvent reproché de se laisser rouiller… Elle avait même voulu l’imiter. Mais voir cette femme s’entraîner pour répéter avec plus de force les mêmes gestes, dire avec plus de santé les mêmes éternelles phrases, serrer d’une étreinte plus vigoureuse les mêmes éternels parents, cela l’avait peiné et il avait abandonné l’exercisor. Il avait voulu bien se nourrir ; peut-être que dans un avenir proche il allait avoir faim, soif ; il fallait prendre ses précautions. Mais Renée là encore l’avait suivi. Pour cette vie à laquelle elle ne prévoyait pas de variantes et qui se suffisait si bien du poulet et des pâtes, elle avait voulu prendre de la phosphatine, de la kola… Il avait cessé… Depuis vingt jours que sa décision de disparaître était prise, tout ce par quoi il s’entraînait à se séparer du passé, sa femme l’avait employé à s’y joindre. Jusqu’au bébé qui avait profité de ces nouvelles habitudes. Ce mimétisme confiant de Renée et de l’enfant dénaturait les gestes de Jérôme. Sa dissimulation n’était plus ainsi qu’hypocrisie. Il en aurait pleuré !… Même aventure en ce qui concernait son métier. Toute cette semaine, la mémoire de Bardini hésitait, distraite par la résolution prise ; il trouvait moins facilement les dossiers, écrivait moins bien les quittances. Sa signature se modifiait, présage heureux d’ailleurs pour qui veut changer de personnalité. Renée au contraire, qui remplaçait le premier commis en vacances, ne faisait plus aucune erreur, écrivait enfin, ce qui lui arrivait jadis uniquement pour les lettres du premier de l’an, d’une façon lisible. Tout le passé se cramponnait déjà à l’une des deux parts de ce couple, sans voir que sur l’autre il se desséchait. Bardini quitta la fenêtre, se retourna vers sa femme, la regarda. Elle s’était laissé glisser au milieu du lit abandonné par l’époux. Il la regarda longuement, ainsi qu’il avait regardé sa campagne. Il éprouvait la même peine, et la même satisfaction. Il avait tellement redouté qu’êtres et choses, ce matin fatidique, à ce dernier réveil, lui apparussent soudain dans une lumière fraîchement inventée, sous un aspect inusité. Pour la lumière, il était fixé, rassuré. À trois cent mille kilomètres à la seconde, l’immuable aveuglait les regards de Bardini. Voilà qu’il l’était aussi pour Renée endormie, – on ne voyait pas les yeux, mais il en répondait, – pour Renée sans fard, mais ointe et maquillée de connu, dont le souffle imperceptible atteignait le tympan de Bardini plus durement qu’un ronflement sonore. Pas un jour de sa chemise, pas un pli de ses paupières, pas un feston de son sommeil qui fût nouveau. C’était à douter du tréfonds du sommeil, à douter de l’inconscience… Ce qu’il y avait malgré tout de plus neuf dans cette maison, c’était encore ce qu’elle contenait de plus neuf par ordre chronologique, c’était l’enfant. Il le verrait tout à l’heure.

Il passa dans le cabinet de toilette, prit sa douche. Nu, il eut un sentiment de bonheur qui justifiait, lui sembla-t-il, sa conduite. Cette simple chemise de nuit, il s’en défit avec dégoût, il fut plus soulagé de l’avoir rejetée que de déposer, après un long combat, son armure. Fini le combat contre l’obscurité sue par cœur, contre les ténèbres hantées d’habitudes. Ah ! certes non, il n’emporterait aucun objet, aucun souvenir, aucun linge. Ainsi nu, il sentait déjà diminuer cette colonne d’airain qui pesait depuis des mois sur ses épaules. Sa chemise à terre, il jouit de cette naissance adulte. Il se frotta d’un savon acheté au hasard pour enlever de lui tout contact avec la veille, avec cette fougère et ce chypre dont Renée avait parfumé pour toujours, par lotions et par pâtes, leur union ; il frotta doublement ses mains qui avaient tellement touché le passé. Il s’assit nu sur une chaise, s’étendit nu sur le tapis, essaya à vide sa liberté, se réjouit de n’avoir aucun grain de beauté, aucun tatouage. Puis, pour quelques heures, il se rhabilla, négligeant de mettre son gilet, comme les jours où il allait au bain. Il était rassuré. Il avait eu l’appréhension ce matin de trouver son corps lui-même un objet trop familier, trop semblable, d’en être las. Cela eût été fâcheux. Cela lui eût donné à croire que son mal était simplement de la neurasthénie, et non point une ambition effrénée, l’ambition de changer l’aiguillage même que le destin avait donné à sa vie. Mais, tout à l’heure, quand il s’était vu dans la glace, rien ne lui avait paru plus neuf, plus ambigu même que ces yeux dont il connaissait chaque veinule, que ces dents, que ces morceaux insensibles d’ivoire dont chacun était lié à lui par des souvenirs et des souffrances. Il n’allait pas partir avec ce compagnon veule et traître qu’emportent les solitaires malades. Sa vie nouvelle éclatait déjà sur lui dans le miroir. Quel dommage que le miroir lui-même eût une histoire !… Juste celle de son mariage… Il s’y était vu fiancé ; il s’y était regardé, il s’était rasé devant lui, le lendemain de ses noces. Le premier poil, la première moisissure de sa vie de mari, il l’avait coupée devant cette glace… Voilà, il coupait la dernière…

Il passa dans son bureau, ouvrit là aussi les volets, répandit là aussi la suprême journée à pleins flots sur les papiers, la table. Il éprouvait un plaisir à accomplir pour la dernière fois ces actes quotidiens. Pour la dernière fois à ses oreilles, le crochet de la jalousie grinça. Le mot jalousie le fit sourire. Le mot jalousie allait sans doute changer de sens dans sa nouvelle existence. Ce calembour, ce mot qui se travestissait lui fut une promesse. Les servantes s’étaient absentées pour deux jours. Il regrettait d’abandonner Renée dans un moment où le personnel était ainsi défaillant, commis et bonnes ; les bourgeois en jugeraient deux fois plus sévèrement sa conduite, mais il était dispensé du moins de comédie suprême jusqu’à ce que sa femme fût levée. Il vivait dans cette maison comme un vagabond qui s’est introduit pour une heure dans une villa, avec une légèreté, une souplesse qu’il ne soupçonnait pas, presque sans bruit. Il écrivit sa lettre de démission au directeur de Chaumont. Il signa. C’était la dernière fois qu’il signait son véritable nom ; il le calligraphia, lui enlevant presque, malgré lui, l’aspect d’une signature. Un liseur d’écriture n’eût, à l’examiner, rien trouvé de personnel dans Jérôme Bardini. Il fut un peu honteux de ne pouvoir écrire à sa femme qu’une lettre banale. Tout ce qu’il avait habituellement d’émotion et d’invention paraissait avoir déjà émigré et rejoint dans l’arbre creux, près de la rivière, les vêtements qu’il prendrait tout à l’heure et qu’il n’avait pas voulu amener à la maison, pour qu’ils ne puissent prendre à aucun degré le relent de sa vie ancienne. Il termina quelques travaux de bureau en retard, collationna pour la dernière fois de sa vie les Rôles de Communes, numérota les Articles de Comptes, pour la dernière fois fit sa caisse. Il fut surpris de constater que c’étaient ces travaux, auxquels parfois il attribuait sa révolte et sa décision, qui justement lui paraissaient les moins insupportables. Puis le facteur arriva : pour la dernière fois il recevait le courrier de sa première vie.

Il y avait un nombre inhabituel de lettres. Le sort semblait avoir eu vent des intentions de Jérôme Bardini. Il se demanda s’il allait les déchirer sans les lire. Il examinait les enveloppes. Son cousin. Une amie de sa mère. Son marchand de vins. Une lettre aussi d’une écriture inconnue. Quel pouvait bien être ce personnage maladroit qui tentait de pénétrer dans la vie de Bardini juste le dernier jour ? Après tout il était plus loyal de lire, de n’abandonner qu’une vie bien tenue à jour. Son cousin venait d’avoir un fils : la zone d’existence que Bardini désertait assurait son peuplement. L’amie de sa mère, veuve d’un retraité, demandait un conseil pour ses douze cents francs de rentes. Elle ne connaissait que Bardini. Bardini seul pouvait la conseiller, disait-elle, lui éviter la ruine. Il répondait à chaque lettre avant d’avoir ouvert la suivante, en malade qui va mourir. Il passa à la vieille amie le secret de vingt ans d’études financières ; il pensa à Lazare se relevant du tombeau pour donner des tuyaux de bourse à une vieille dame. Le marchand de vins, – ah ! il faut vraiment croire à l’éternité pour être marchand de vins –, lui conseillait un médoc excellent dans dix années, et, – comme s’il se doutait du danger –, un vin de Sainte-Foy-la-Grande excellent dès l’arrivée de la barrique. Cela ne suffisait plus pour retenir Bardini, et il prit la dernière lettre. L’adresse était écrite par une femme, le papier était un parchemin, la femme le connaissait mal, il y avait un t à Bardini. Il la palpa, essaya en vain de la déchirer sans la lire, respira son parfum, vanillé. Il se méfiait de ce message que la fortune hypocritement et faussement habillait de liberté et de mystère, peut-être pour le retenir dans le non-mystère, dans le non-libre… Il ouvrit… Une cousine de Renée, de l’île Maurice, Maud de Frazier, qui venait pour la première fois en France, arrivait à Troyes, et passerait déjeuner avec elle et son mari le lendemain. Le péril était en retard d’un jour. Bardini respira…

Renée s’attardait dans son sommeil. C’était bien d’elle. Elle dormirait ainsi le matin de sa mort. Elle s’arrangeait pour diminuer d’une heure au moins, sur son horaire habituel, le dernier jour passé avec ce mari qu’elle adorait. L’enfant par contre s’agitait, d’une heure en avance. Il criait. Il poussait ses derniers cris d’enfant non orphelin. Bardini voulut le calmer ; dans son désir de voir se prolonger le sommeil de Renée, pour la première fois le prit, pour la première fois sentit sur ses mains les larmes de l’enfant. L’une d’elles coulait sur la joue, bien gonflée, pure. L’enfant souriait à son père, ne bougeait plus. La larme semblait née non plus du désespoir, mais du calme. Elle était devenue comme tout chagrin d’enfant au bout d’une minute, un signe de bonheur. Elle tremblotait. Elle allait glisser. Ce n’était pas une larme à boire en 1937 ou en 1929 ou demain. Larme salée, acidulée, une larme de grande personne. Peut-être que tout ce qu’il aurait eu de cet enfant eût été ainsi amertume. Il se sentit lâche, non point devant le bonheur qu’il abandonnait, mais devant les malheurs qui pouvaient surgir de ce fils… C’est du malheur, Bardini le sentait, qu’on se sépare avec le plus de peine. L’enfant était nu. Au fond de ses yeux, les couleurs broyées par les générations de Bardini et de Frazier s’étalaient, horizon familial libéré par les larmes de toute poussière ; le passé et l’avenir semblaient à un pas, à lire dans ces yeux clairs. La petite main avait le geste familier aux mains des Bardini, l’index et le pouce ouverts, les autres doigts fermés ; on avait toutes les peines du monde à faire croiser les mains aux Bardini décédés. Des ressemblances familiales balafraient à chaque mouvement le visage, et jusqu’à ces hanches, qu’il n’avait pourtant vues nues sur aucun autre membre de la famille. L’incisive de face poussait et c’était déjà la réplique de l’incisive de Renée. Déjà, dans cette chair à peine formée poussaient, aux places sacrées des gencives, ces petits dolmens de longévité. L’enfant maniait comme une arme déjà familière le doux et tranquille regard de Renée. Il avait déjà les cheveux de Jérôme… Ainsi c’était là celui qui allait désormais devant la carence de son père, poursuivre sur la terre le destin officiel des Bardini. C’était à cet être encore sans paroles, mais dont les cris avaient déjà l’accent de famille, qu’il léguait tout ce dont il ne voulait plus, ses anciennes richesses, ses anciens penchants et le portrait du colonel Bardini qu’aimait Bonaparte, et ce don des Frazier pour la comédie de salon, et ce goût des Lacoste, ancêtres maternels de Bardini, pour la musique du XVIIIe siècle… Fini Gluck… Fini Mozart… Finies les flûtes enchantées, les Papagéno, les Papagéna, les missives écrites à deux voix, les déclarations faites à huit cœurs…, excepté pour cet être vagissant… Quelles consignes donner à cette sentinelle du devoir familial qui ne savait pas marcher ? L’enfant le regardait, encore incertain de ce qui allait l’intéresser sur ce grand visage, d’un regard encore incolore contre lequel Bardini appuya son regard. Évidemment, une autre solution de la vie lui apparaissait, encore étendue sur cette mousse brune et verte des jeunes prunelles, comme un frai sur des algues. Pourquoi voulait-il faire de soi-même un fils, alors qu’il avait celui-là ? Pourquoi lancer contre le bonheur, sous un faux nom, de faux habits, en dérogation à toutes les règles de la chevalerie, dans une supercherie dont le sort d’ailleurs ne daignerait peut-être pas s’apercevoir, ce Bardini presque quadragénaire qui n’avait pas réussi dans son premier tournoi, alors qu’un autre était déjà là, tout prêt, de chair pure, et qu’il eût été passionnant de l’élever, de l’armer, de le sacrer. Peut-être, si son père à lui ne s’était pas spécialisé dans les collections de tabatières et l’étude des molécules du fer, disparition du premier degré, Jérôme aurait-il tiré meilleur profit de l’existence. En se précipitant dans la vie du geste de Parsifal, mais sans virginité, en se dirigeant vers les bons endroits du destin, avec l’expérience pour guide et non l’aventure, en offrant comme nouvelle à des printemps ignorants, à des villes ignorantes, sa jeunesse maintenant coriace, à des jeunes filles surprises sa passion pour toujours émoussée, il frustrait cet enfant dont la vue le convainquait d’hypocrisie vis-à-vis de soi-même. Car c’était là dans la maison, malgré tout, une nouveauté. Car tout de cet enfant chaque jour était neuf. La preuve, c’est que cela eût intéressé Bardini de partir avec lui ; aucune aventure d’homme n’est rendue impossible ou n’est diminuée par un enfant d’un an en surcharge. Il eût fallu en somme que ce qu’il rêvait, dans ces moments de cruauté qui changent tout d’un coup la chair des êtres en un métal ingrat, arrivât : que Renée mourût. Il aimait Renée, il se sentait coupable de lui vouloir le moindre mal, mais il sentait son amour même augmenter de l’idée de cette mort. Le plus malheureux des êtres, David Copperfield, qui perdit sa femme enfant avant d’avoir sa femme femme, ah ! qui pourra dire son bonheur ! Il avait passé des mois dans cette hantise, alors qu’il n’avait pas encore l’idée de sa disparition, donnant avec angoisse Renée au voyage et au train comme à un accident inéluctable, ne séparant plus aucun des actes de Renée de ses pires conséquences, la baignade de la noyade, l’excursion de la chute, la visite au Creusot de la glissade dans la cuve de fonte en fusion. Dès qu’elle s’absentait, il attendait le télégramme… Mais l’enfant maintenant s’agitait, appelait. Dans son désir de ne pas retirer Renée du sommeil, mort journalière, mort éphémère, il s’occupa de lui, donna le biberon, pour la première fois, le changea. Bientôt fatigué de cet écart dans un domaine maternel, – non, jamais il n’userait plus tard du travesti, – il reporta l’enfant dans le berceau, essaya doucement de lui fermer les yeux. En vain : les paupières se relevaient lentement ; les prunelles le suivaient, et comme il se retournait il vit aussi, qui le regardaient avec surprise, mais tendrement, les yeux vert et brun de Renée.

Quatre yeux qui vous regardent, c’est beaucoup pour qui trouve déjà les arbres, la maison elle-même trop clairvoyants. Quatre yeux qui vous admirent, qui sont pleins d’une reconnaissance infinie pour vous parce que vous avez pour la première fois, vous père, donné le sein à votre fils, c’est beaucoup pour qui a la conscience d’être traître et égoïste. Renée éclatait de cette beauté qui la saisissait brusquement dans toutes les périodes où le déclin envahit jusqu’aux jeunes femmes, au réveil, dans la fatigue, les départs, les malaises. Il avait adoré autrefois cette inversion de la beauté chez Renée, seule femme dont l’amour vieillissait le visage, puis s’en était lassé. Il s’était lassé de ce visage toujours si beau le jour des grosses erreurs de caisse, du croup de l’enfant. Quelle beauté n’allait pas le prendre cet après-midi ! Tout l’été pour Renée allait être malaise, croup, nostalgie : pas de laideur possible d’ici l’automne ! Les deux grands yeux ne le quittaient pas, s’étonnant du menton déjà si bien rasé, des cheveux coupés courts et frais, trouvant un air de fiancé à Bardini. Elle se sentait belle. Elle savait que Bardini n’aimait pas ces réveils triomphants de sa beauté. Elle essayait d’en atténuer l’éclat par des pensées de malheur.

— Il me trompe sûrement, se forçait-elle à penser. Il m’aime moins. Il doit s’occuper de son fils quand je dors et le dédaigne quand je suis réveillée. Il doit m’embrasser quand je dors. Je ne suis sa femme qu’une fois par mois à peu près. Il a fait de la volupté une simple preuve physique de notre mariage. Il m’a même oubliée le mois dernier : je suis enceinte de quelque divorce, de quelque séparation…

Mais chacune de ses tristes pensées posait du rouge sur ses joues, avivait ses regards, affinait ses longues mains, lui donnait à tel point ce vernis de tentation qui recouvre les mauvaises femmes dans les conflits avec les saints, les ermites, les croisés, que Bardini était saisi de défiance. Il se demandait s’il allait être brusque, lui répondre durement, l’insulter, par pitié, pour lui rendre la séparation moins pénible. Mais l’idée que ce soir elle serait recouverte d’une attitude qu’il ne lui avait jamais vue, de tristesse, de désespoir, lui donna de l’amour pour cette créature étendue qui était encore tout bonheur, et il lui obéit, il vint s’asseoir près d’elle.

Sur cette margelle d’une vérité qui n’était plus la sienne, au-dessus d’une nudité dont le charme ne l’atteignait plus qu’indirectement, par la vision qu’il avait de sa future femme ainsi étendue (et, car il ne limitait plus le nombre de ses futures existences, de sa future femme ainsi étendue le jour de sa seconde disparition), Bardini regardait Renée. La plus noble raison qu’il avait de partir n’était-ce pas de la laisser ainsi belle, ainsi jeune ? L’âme de Renée était intacte, son corps l’était plus encore, le mariage semblait avoir seulement changé sa virginité de jeune fille en virginité d’épouse. Les élans, les sacrifices, le don de sa dot dans les malheurs qu’il avait eus, le don d’elle-même dans le bonheur, ne provoquaient en elle aucun geste, aucune animation, à peine une douce chaleur. Ce matin, toujours avec cette réserve infinie qui ne lui avait jamais permis depuis ses fiançailles de saisir la première le bras de son mari, de demander ou de provoquer un baiser, elle attendait que Bardini lui prît la main. Ces demi-inclinaisons de tête, ces demi-glissements de la paupière, ce quart de sourire, qui étaient chez elle l’expression déchaînée de la volupté et de l’amour, elle ne se les était permis qu’à l’intérieur d’un édifice de tendresse construit tout entier par son mari. Elle attendait donc. Son mari allait partir pour jamais dans quelques heures ; impassible dans son élan, elle attendait qu’il se baissât vers elle, elle ne rapprochait pas d’un millimètre sa main. Son mari s’embarquait pour une nouvelle série de bonheurs, de malheurs, de désastres ; s’en fût-elle doutée, elle eût attendu qu’il la prît dans ses bras. Lui, pénétré maintenant du parfum de Renée, décidé à s’en laver l’après-midi par une baignade, puisqu’un second bain devenait indispensable, se sentait tenté de s’étendre près d’elle, de prendre congé d’elle comme le faisaient les croisés de leurs épouses, avant cette croisade sans croix vers l’inaccessible. Elle qui devinait tout ce qu’il y avait d’inhabituel dans cette attitude, ce remue-ménage, ce silence, elle, toujours soumise et reconnaissante, vers le corps de laquelle il n’avait jamais, quand il l’avait désiré, par on ne sait quelle merveilleuse habileté de Renée, trouvé d’obstacles, comme les malaises ou la proximité des domestiques, restait souriante, avec aussi peu de mouvement en elle qu’une femme déjà comblée. Le tout commandé par un mélange de doux défi, de dignité, de désir décent, de tous ces noms un peu provocants qui débutent par des dentales… Il s’agissait pourtant là, Renée, d’une séparation éternelle.

— À quoi penses-tu ?

Il dit cela avec un peu de gêne. Renée savait très mal voir les faits précis, mal tirer les conclusions d’événements évidents, mais elle avait en elle de la divination. Au temps où Bardini, au lieu, comme aujourd’hui, d’approfondir sa vie n’avait voulu que l’élargir, et avait eu des flirts, des maîtresses, dans la conversation de Renée apparaissaient à point nommé les noms propres de ses aventures.

— À quoi penses-tu ? Réponds-moi, Renée. Parlons.

Il avait dit ce prénom qu’il avait bien juré de ne plus prononcer. Il rougit.

— Mon prénom te fait mal, Jérôme ? Parlons.

Elle se dressa, n’hésita plus à mouvoir ce corps, puisqu’il s’agissait de parole, elle sentait seulement sa bouche, sa langue un peu endormie dès que la parole était en jeu. Elle se pencha sur Bardini pour cette conversation, elle s’offrit, seins et cou, et joues inclinées, pour cette discussion, donnant pour la parole ce corps qu’elle n’avait jamais approché d’une ligne pour l’amour.

— Tu t’ennuies ici, Jérôme ! Pourquoi ne pas revenir à Paris ? Bella est morte. Bellita ne revient jamais. Nous sommes riches à nouveau. Ne crois-tu pas que nous sommes faits plutôt pour Paris que pour la campagne, l’un et l’autre ?

Il se leva, détourna la conversation, c’est-à-dire écarta ses mains, sa poitrine, sut se soustraire à cette pression de Renée qui était le poids de son raisonnement. Il parla de ce qu’il croyait déjà insensible en lui, de la maison, de l’enfant. Mais chaque phrase de Renée semblait supposer pour la vie entière de cet enfant la présence continuelle de Bardini. Elle le liait à sa future vaccination, à sa communion, à son mariage, comme si Bardini était, non son père, mais son frère siamois. Lui, hypocrite, affecta une douleur au cœur, se plaignit. Renée, sentant confusément elle ne savait quelle menace autour d’eux, tentait d’en repousser l’occasion le plus loin possible, en parlant de leurs projets, du voyage de la Pentecôte à Nice, de la Bugatti qu’on devait acheter à Pâques. Était-elle commandée ? Elle eut peur quand elle apprit que non. Ah ! qu’elle eût été soulagée de voir Bardini tirer de sa poche les billets pour Nice. Et son veston de printemps ? Pourquoi n’avoir pas écrit déjà au tailleur ? Avait-il écrit ? Non. Elle se recoucha, désolée. Elle avait l’impression qu’un incendie éclatait dans sa vie et que rien n’était assuré.

Il répondait à toutes ses questions par un geste d’indifférence, refusant de pénétrer dans cet avenir qu’ouvrait Renée de toutes ses forces, contraint de lui apprendre que le bois pour l’hiver n’était pas commandé, que la femme de chambre de Fontranges n’avait pas encore reçu mission de trouver pour eux une cuisinière. Cette absence de domestiques apparut soudain à Renée comme un gouffre, comme une coupure dangereuse dans la trame de leur vie. Lui se reprochait d’avoir été maladroit en n’entretenant pas jusqu’au dernier jour cette existence qu’il allait quitter. Renée demain allait trouver tous les souliers de son mari éculés, les cartouches de la chasse épuisées, les chiens avec des puces : toutes les preuves de la préméditation. Elle s’était levée pendant qu’il réfléchissait, les yeux perdus. Il avait laissé passer l’occasion de voir une dernière fois les longues jambes, les beaux genoux de Renée. D’un regard que rien maintenant ne trompait, elle voyait sur la table de toilette que les lotions de Jérôme étaient presque épuisées, le tube de pâte pour les dents à son terme, cette réserve de boutons pour faux-cols qu’il entretenait plus jalousement qu’un vivier n’en recélait plus qu’un, pauvre tibi qui servirait sans doute pour le premier faux-col du petit Jacques. Tous ces bocaux de luxe, – les réservoirs maintenant de leur vie même, elle le sentait, – ils étaient presque pleins sur sa propre tablette, à peu près vides sur la sienne. Le violet et l’ambre, couleur des parfums de Renée, étincelaient au soleil, à ras le bord. Le vert et le jaune, ses couleurs à lui, étaient presque taris. Elle se peigna, chercha des yeux malgré elle dans les tiroirs. Plus un seul savon anglais. Les lames non repassées de rasoir Gilette s’accumulaient. Le rasoir à manche d’écaille qu’on devait aiguiser depuis bientôt deux mois était encore là. Il était rouillé, il semblait avoir sur toute la lame la rouille du sang. Son eau de Botot aussi s’épuisait. Tout le sang parfumé de la famille était atteint dans sa source et dans son débit. Elle consulta le flacon d’eau de Cologne comme un thermomètre. Il marquait le froid de la mort.

— J’écris ce matin à Houbigant, dit-elle. Tu n’as plus rien. Tu ne vas pas laisser pousser ta barbe, je pense ?

Il était presque aussi vexé qu’attristé de sa maladresse. On pouvait être sûr qu’il ne manquerait rien dans son prochain foyer, le jour de sa prochaine disparition, et en parfums, et en tendresse. Cependant Renée, de cette démarche mesurée et douce, – son pas dans les alarmes, – cherchait dans sa garde-robe, dans sa commode. Elle s’étonnait. Lui, si méticuleux, qui s’emportait contre la femme de chambre pour la moindre déchirure, n’avait plus que des chemises usées, des mouchoirs percés. Les pantalons n’avaient pas reçu depuis des semaines leur coup de fer. Les chaussettes étaient en loques. Que signifiait cela ? Toute cette enveloppe de son mari était aussi fripée que la carapace laissée par un homard après la mue. Elle avait l’impression d’avoir devant elle, – derrière elle plutôt, car Renée ne se retournait face aux êtres qu’après les avoir compris, et enquêtait dans les placards sans regarder Jérôme –, un mari dont la peau, le cœur était à vif. Il avait le vestiaire de quelqu’un qui a fui, d’un exilé. On eût dit même que le coude du complet neuf avait été approché à dessin de quelque pierre ponce. La jaquette, l’habit et le smoking seuls, tout noirs, semblaient protégés du désastre. Le Bardini des cérémonies allait-il subsister seul ? Mais smoking, mais habit ne sont pas des costumes de sauvés ou de sauveteurs. La menace devinée par Renée se rapprochait. Jérôme devait être malade. Elle s’approcha de lui, il avait ses vêtements du matin en velours, elle les toucha, fut presque rassurée de trouver le velours résistant, de ne pas le sentir s’effilocher sous ses doigts en mousseline. Cher mari en velours. Cher velours non velouté, râpeux, dur comme une armure. En somme, il n’avait besoin que de deux costumes, un nouveau bleu, croisé, un gris d’été, droit. Elle allait écrire aussi ce matin au tailleur avant toute chose. Il jugea inutile de protester. Cette revue des défroques de sa vie l’avait irrité. Comme il avait raison de partir nu ! Que de souvenirs liés aux baguettes rouges des chaussettes bleues ! et les mouchoirs, qui mettent des initiales à toutes nos sécrétions ! Il détourna Renée de son inspection, lâchement :

— Maud est à Langres. Elle viendra dîner demain. Elle a écrit.

Renée qui, les mains râpées par le velours, sentait sur Jérôme l’odeur d’un savon inconnu, l’odeur de l’inconnu, et sur laquelle l’idée du pire des désastres s’était posée, comme sur toutes les femmes, sans transition, fut délivrée par ces paroles. Puisqu’on pouvait compter sur demain, sur quoi ne pouvait-on pas compter ! Hypocritement Jérôme, qui avait eu le courage de ne pas mentir à propos de la Pentecôte, de Pâques, accepta de mentir pour demain. Il parla même du menu. Il n’aurait pas eu la force de parler d’ananas, de bananes, il consentit à parler de vin, de brioche. Mais Renée, sous prétexte de jeu, poussée en fait par une terrible angoisse, l’avait soudain inondé de son liquide violet. Il se leva, et, furieux et embaumé de violette, avec le parfum qui avait été celui de sa fiancée le soir de ses noces, sortit en claquant la porte.

À onze heures, Renée reparut, toute prête, des lettres à la main. Elle avait écrit à Houbigant, au tailleur, à Old England pour les tricots, à l’autre fournisseur pour les chaussettes, à toutes ces adresses que Jérôme lui avait imposées comme des textes sacrés, et qui étaient maintenant des étiquettes terribles de la vie de Bardini. Il voulut les prendre, assura qu’il allait les porter à bicyclette jusqu’à la gare. Elle refusa. Elle avait à faire à Nogent. Elle lui dit tendrement au revoir. Il admira l’ironie du sort qui, quelques heures avant sa fuite, la maquillait en voyageuse et lui en gardien du foyer. Elle l’embrassa et disparut, elle aussi, disparut à bicyclette, si doucement, si naturellement, d’une pente si facile que Jérôme eut l’idée qu’il n’était vraiment qu’un maladroit et que c’était comme cela qu’il fallait partir pour toujours, avec cette suprême aisance…

Elle revint.

 

Le déjeuner fut simple. Renée avait réservé pour Maud les champignons, les perdreaux. Il n’y eut que du jambon, même pas fumé, du macaroni et du gruyère. Jérôme, d’habitude, récriminait devant un pareil repas sans sauce, sans spécialité, sans goût. Aujourd’hui il en fut heureux. C’était pour lui une espèce de communion. On n’aime pas trouver de goût au pain azyme. La bouteille de vin gris était presque à son terme. Il sentit le regard de Renée, descendit à la cave, et en ouvrit une autre. Il y toucha à peine. Qui boirait ce reste de vin ? À quel homme de journée, à quel facteur, Renée, lassée de faire un souvenir de ce qui se boit et se mange, le donnerait-elle, désespérée ?

— Quel est ce vin ? demanda-t-elle.

Le mot Vouvray, le mot Seyssel l’eût réconfortée, le mot Meursault exaltée. C’était un vin sans nom et sans parfum que Jérôme utilisait justement pour le scieur de bois et le jardinier. Renée eut la même impression que ce matin devant les flacons vides. Les beaux réservoirs de la vie n’avaient plus de pression pour Jérôme. Il ne fuma pas. Il ne prit pas d’alcool. Elle eut pour mari pendant tout le repas une espèce d’homme stérilisé sur lequel ne semblaient pas agir les annonces du lièvre à la royale pour après-demain, si Maud restait, des truites pour vendredi. Elle les avait commandées ferme, même s’ils étaient seuls. Elle avait rassemblé d’un coup dans sa visite à Nogent, appelé au secours tout ce qui devait élever autour de la maison cette haie de bien-être, cette fumée de bonheur qu’un époux ne franchit pas, un époux difficile. Les lotions, les truffes, les vestons bleus croisés allaient dès demain affluer. Il y aurait aussi deux surprises. Quelles surprises ? Tristes surprises en tout cas pour elle, qui les aurait oubliées le jour où elles arriveraient. Elle ne voulait pas les dire ? Il essaya de deviner ce résidu insoluble, le seul, de sa vie avec Renée. Elle résista. Elle fut soulagée d’apprendre qu’il prenait du café. Elle proposa de le servir dans le jardin. C’était un beau jour d’automne. Toutes les bêtes du printemps, papillons, pinsons, hannetons, habitaient cette saison dorée. Dos au soleil, Jérôme et sa femme avaient devant eux les champs ensoleillés. C’était la plus longue période que la nature depuis longtemps eût passée sans gelée et sans froid. Rarement dans cette province la caresse donnée par le climat aux arbres, aux oiseaux avait été aussi prolongée et si douce. Ils pouvaient certes la croire voulue, la croire consciente. Ils avaient pour le soleil des coquetteries, des attentions. Cela allait durer toujours !… Le café était bon, le plus réussi, pensa-t-elle, qu’elle eût fait de sa vie. Elle en fut heureuse et eut un geste qui renversa sa tasse. C’était une des tasses en porcelaine de la Compagnie des Indes auxquelles Bardini tenait tant. Jadis, quand il aimait Renée avec passion, il les lavait lui-même. Depuis qu’il avait pour elle une affection plus tranquille, il la forçait à les laver elle-même. Mais aujourd’hui il s’émut à peine du malheur. Il se moqua de ses larmes, la consola. Pourquoi pleurer pour de la porcelaine cassée ? Il ne savait pas qu’elle pleurait pour de l’airain, pour du fer cassé. Elle se sentait tranchée de lui, tout un de ses côtés était à vif. Elle voyait qu’était venue la période où il ferait laver les tasses par la domestique. Elle pensa à la mort de Jérôme. C’est comme cela que se suicident les raffinés : la veille ils ne bronchent pas si leur collection de timbres brûle ou leur Degas se crève. Elle constata soudain que la vieillesse, la sécheresse avaient gagné tout le jardin. Les plants d’hiver n’étaient pas semés. La salade était hors d’âge. Pas de réserve de joncs, de sarments. Dans l’allée où Jérôme autrefois se promenait chaque après-midi en fumant son cigare, du gazon. Ses pas ne marquaient plus. L’abandon s’installait autour de son mari comme autour d’une personne morte. Non, ce n’était pas cela. Il ne s’agissait pas de mort. Ses cheveux, sa barbe, ses ongles étaient le contraire de ceux des morts, coupés ras, proprement, soigneusement. Ce mort, en tout cas, s’entretenait admirablement ; dans le fond de la fossette de son menton ne restait aucun poil, contre l’habitude. Il donnait une impression de vigueur, de jeunesse même, de sentiments jeunes surtout et actifs, tels qu’une certaine fourberie. Il semblait aussi changé, non de caractère, mais de nationalité. Elle ne comprenait pas encore. Elle chercha à l’intéresser, à sonder cette énigme.

— Ne restons pas ici, Jérôme. Tu n’as plus besoin de ce poste. Je comprends ton ennui. Moi-même, avant la naissance de Jacques, – je ne t’aimais pas moins, mais je n’y pouvais rien, – qui te dit que je n’ai pas voulu m’enfuir ?

— T’enfuir ?

— Oui, m’enfuir, disparaître.

Ainsi pour la seconde fois, dans la journée décisive, c’était l’épouse stable et fidèle qui avait à mimer la disparition, tout à l’heure avec la vraie bicyclette, maintenant avec ce faux aveu, devant l’époux au seuil du départ. Contre cet homme qui ne devait plus jamais lui sourire si elle avait mal à la tête, la soutenir si elle glissait, porter ses souliers si elle passait un gué, tenir sa main si elle avait un autre enfant, elle fit le suprême effort de présenter sa constance comme un serpent ondoyant… Tendre aspic !

— Toi disparaître ? Pourquoi ?

Pauvre Renée, dans son improvisation elle se trompa du tout au tout !

— Je ne sais trop, dit-elle, j’avais des obsessions. Tout ce que je regardais, tout ce que j’éprouvais me semblait nouveau, jusqu’à mes ciseaux, mes brosses. Je n’avais plus aucune habitude…

— Je te semblais inconnu, nouveau ?

— Tu me semblais neuf, Jérôme.

— Tu avais songé à partir ?

— Oui. Un jour même, j’avais fait mes malles. Mon nécessaire, mes robes, mes livres étaient déjà prêts. J’ai manqué prendre mon billet.

Un billet pour mourir ? Jérôme était déjà désintéressé de ce départ puéril avec bagages, de cette disparition avec décors. Comme M. de Fontranges arrivait pour sa visite quotidienne, il se leva.

— Eh là, Jérôme, dit Fontranges, tu disparais ?

— Vous l’avez dit, seigneur, répondit Jérôme.

— Il oublie même son chapeau, dit Fontranges. Un de nos grands-oncles oublia ainsi son heaume, le jour où il partit pour Constantinople, et il ne voulut jamais se casquer d’un autre pendant la croisade. De là ces coups de soleil au nez fréquents dans la famille.

— Jérôme ! cria Renée.

Elle agitait le chapeau de paille de son mari, qui ne se retournait pas. Le chapeau de paille était vieux, la coiffe craqua dans ses mains. Elle regarda alors sans mot dire cet homme qu’elle n’aurait plus, plus jamais, – la coiffe était à terre, – de raison de rappeler, et au virage du bureau de tabac, elle le vit, et elle vit son ombre presque en même temps, sans qu’il retournât la tête, sans qu’il s’arrêtât, – il entrait chaque jour pourtant dans cette maison acheter ses cigarettes, – oui, plus elle se rappelle et moins il y a d’autres mots à employer : elle le vit disparaître !

 

Bardini avait mûri depuis si longtemps son projet qu’il agit comme en hypnose. Sans chapeau, il était obligé de répondre par des sourires ou des signes aux épiciers, à la notairesse, au garde champêtre qui le saluaient pour la dernière fois et il regrettait d’avoir à donner ce congé vraiment trop personnel à ses fantômes. Par le bourg, puis les champs, il gagna à six kilomètres la jeune courbe par laquelle la Seine répète presque à sa source la courbe de la Concorde, se déshabilla dans le pré déjà repéré, laissa ses vêtements sur la berge, comme il l’indiquait à sa femme dans la lettre pour qu’elle choisît à son gré de le faire passer pour disparu ou pour mort, et plongea. Il nagea avec délices. L’affaire ne serait pas si mauvaise, d’homme devenir poisson. Tout ce qui avait pu rester sur lui du parfum de Renée s’écoulait déjà sur Paris, remplacé par l’odeur prise au cœur des plateaux de Saint-Germain-la-Feuille. Il s’amusa à contrarier le courant, il était agréable de refaire ses premiers gestes dans un nouvel élément, il s’amusa à lui céder, à plonger, à taquiner la mort, mode de disparition peut-être à cultiver. Il dut sortir de l’eau pour venir prendre dans son portefeuille le petit sac imperméable avec les deux mille dollars qu’il emportait, dollars économisés un à un depuis trois ans, comme pour un cadeau de fête, cadeau de sa seconde vie. Ses vêtements étendus avaient de loin sa forme ; il ne s’émut pas trop devant cette dépouille, devant son faux cadavre ; il se félicita d’en avoir fini avec ces deux boutons à chaînette offerts par Fontranges, avec cette même épingle de cravate offerte par Bellita. Veston et pantalon, qui n’auraient plus chaque jour comme forme l’être pour lequel ils avaient été faits, étaient avachis pour toujours. Il avait là le premier désespoir, la première dépravation que causerait son départ. Il toucha cette étoffe, il toucha ses boutonnières avec un peu de pitié comme il eût touché la peau, la bouche de Jérôme mort. Il vit les places un peu usées, celles par lesquelles il avait un peu trop appuyé contre sa première vie. Il caressa son coude, si lustré, par lequel il avait pu, souvent, soutenir cette tête maintenant évadée. Mais on n’embrasse pas son cadavre privé de sa tête. Il replongea, le sac entre les dents, il aborda l’autre rive en naufragé qui fuit son radeau pour gagner l’île. Dans un de ces saules creux où les Parisiens en vacances croient que se logent les vagabonds et les hiboux, il trouva les vêtements cachés voilà huit jours et la petite valise en cuir dur avec laquelle Wilson se promenait à Paris. Il s’habilla. Malgré lui il avait pris une allure d’Américain en franchissant la Seine, à croire que c’était l’Océan… Vraiment, c’est seulement en Américain qu’on peut se promener incognito parmi les hommes, et dans l’art, la musique, – et même, il le constatait, parmi les arbres. Voilà enfin que sa personnalité de Bardini n’apparaissait plus dans ses rapports avec les pommiers, les pruniers ! Il n’eût pas été devant des orangers de Marrakech plus tendre, plus neuf ! Il les étreignit. Une minute il fut, non comme s’il avait changé, mais comme si les êtres qui l’environnaient s’étaient changés en arbres. Pourquoi n’était-ce pas l’époque de la floraison ? Il eût aimé les fleurs de Renée, les fleurs de Fontranges. Il goûta leurs fruits, fruits encore verts, fruits toujours amers. Puis vint la seconde métamorphose, des animaux arrivèrent, les animaux les plus doux, des vaches, une ânesse ; les femelles des animaux qui soufflèrent dans la crèche soufflèrent sur le nouveau Bardini, né d’une heure. La vache dont il caressa, l’ânesse dont il embrassa le museau ne se doutait pas qu’elle était au monde le seul être aimé par lui, le premier animal créé pour lui dans cette nouvelle création. Les idées qui n’étaient pas venues à Adam lui venaient, monter à califourchon sur la vache, bavarder avec l’ânesse. Une chèvre vint aussi, toute seule, fraîchement créée, se cabrant et coquetant autour de Bardini comme une figurante de revue lâchée à point par le régisseur. On sentait en réserve là-bas, pour l’acte sérieux, les taureaux, les baudets, les boucs. Animaux dont chacun lui offrait un métier nouveau, une vie nouvelle, un cadeau particulier de liberté : vacher, valet, laboureur, laitier, tout cela il pouvait l’être. Charretier, cavalier, fugue de carrières qui le mena jusqu’au régiment, jusqu’à la guerre, liberté suprême… C’est ainsi d’ailleurs que s’engage à la Légion étrangère celui-là qui se croit le plus libre… Mais déjà, dans ce baiser avec la terre qui prend les trois quarts de leur journée, les bêtes broutaient, dédaigneuses de Bardini. Il s’étendit, coupa une baguette, laissa sans s’en douter une bouffée d’enfance l’emplir au lieu d’une bouffée de liberté, fit un sifflet d’écorce, voulut y graver ses initiales, se rappela qu’il n’en avait plus, se demanda lesquelles il allait désormais choisir, quel nom, quel prénom allait être le sien, et cette voluptueuse incertitude qu’il avait éprouvée à propos des métiers, il la ressentit soudain à propos des noms propres, à propos des pays. Ah ! non certes ! il ne quittait pas un foyer heureux, une femme jolie, un district riche, pour garder les qualités et défauts des Français, pour s’appeler Durand ou Berthon, pour être un spécimen de sagesse antique, défiance, avarice, et autres particularités de sa première nation. Enfin ! il allait pouvoir être à sa guise du pays où l’on est loyal, confiant, jeune, prodigue, avoir pour capitales ces villes, Vancouver, Christiania, qui avaient représenté pour lui le voyage, quand il confondait, – mais que n’avait-il pas confondu avec ce second mot ! – voyage et liberté. Du reste, il s’en moquait, il formait cette nation à lui tout seul… Un avion passa. Il sourit de ce symbole de la liberté qui allait sur un fil de fer invisible du camp de Romilly au camp de Langres. Il était un des seuls hommes qui ne prissent pas leur liberté dans des cages de fer, comme les aviateurs, les inventeurs… Un martin-pêcheur passa… Il sourit en pensant à son itinéraire invariable, à son âme d’oiseau remontée comme une montre. Il se rappela, enfant, avoir chanté à l’école un hymne à la liberté dans lequel la liberté était la Suisse. Parlons-en des Suisses, au pas gravé par l’habitude dans les grès des Alpes, aux maisons de bois fixées sur les sommets comme des arches où Noé aurait continué à habiter, libérés certes de Gessler, mais si peu libérés de l’hiver, du protestantisme, de l’altitude ! Il se releva, s’étendit à nouveau. N’allait-il bien profiter de la liberté qu’étendu ou assis, malade de liberté ? Le soleil encore haut détachait de lui une ombre ordinaire. Soleil qui ne marquait plus d’heure pour lui, qui tournait à vide pour un être sans naissance ou sans mort. Jamais il n’avait reçu ainsi le crépuscule sans responsabilité, sans devoir. Pourvu seulement que tout ce qu’il avait congédié de sa vie ne reparût pas dans son sommeil, se vengeant justement sur cette part de sa journée qu’il avait à peu près autrefois maintenue libre par ses rêves ! Il frémit à l’idée de rêver de l’enfant, des quittances, de la bouteille entamée. Il vit soudain la nuit comme un miroir du passé… Mais on marchait derrière lui. Le premier humain qu’il eût rencontré depuis sa disparition s’arrêtait à quelques mètres et le dévisageait : une femme.

Le sort avait vraiment fait plus de frais pour fournir à cet Adam sa première Ève que jadis le Créateur : cette femme était vêtue de linon rose à revers jonquille, avec bas de soie champagne brut, ombrelle bleue et blanche. Elle avait la beauté de ces femmes que les lycéens s’imaginent les attendre, – non à la sortie du lycée, – mais à la porte de sortie de l’adolescence, les baccalauréats obtenus pour elles, les classiques assimilés en vue de leurs caresses. Bardini, tout prêt d’ailleurs à pénétrer dans un étage inférieur ou supérieur de la vie, à voir une fille d’aubergiste ou une reine nue, restait étendu, relevant tout juste la tête, comme si cette femme était une visiteuse, et non une inconnue. Son immobilité même créait un lien, supposait je ne sais quelle connivence entre elle et lui. La rencontre était bien fortuite, mais comme une rencontre de théâtre, entre gens de revue. La femme avait d’ailleurs une taille de théâtre, commère de l’inconnu, un teint de lait surprenant dans le grand air, des yeux d’un bleu qui semblait fardé, et sur sa bouche d’un rouge aigu, mais naturel, chaque parole était touchée par le sang. C’était Indiana, à laquelle Fontranges avait offert un séjour à la campagne dans un de ses domaines, et qui regardait Bardini du regard méfiant qu’elle posait dans son enfance, près de la prison de Melun, dont la maison de son père était voisine, sur les évadés. Elle ne s’y trompait pas. Celui-là était aussi un évadé. Elle connaissait ces complets encore rêches, trop plats, parce qu’ils ont été non repassés, mais cachés sous des lits ou des piles de bois, ces ongles trop courts, ces cheveux vieux de la semaine, – car on ne s’évadait pas avec la tête rase, mais la veille du coiffeur, – cette moustache d’un jour, le jour passé dans le plafond des cabinets ou dans une des marmites de la buanderie. Elle connaissait ce désœuvrement, cette paresse dans l’herbe, des hommes habitués à dormir dans la paille. Il pouvait lui demander le chemin ; pour une fois elle n’aurait pas à mentir, car elle ne savait ni le nom du village, ni la grande ville la plus proche, quelque chose comme Charderet, croyait-elle, ni la province. Tout ce qu’elle pouvait dire, c’est que cette rivière était celle de Melun, la Seine. Qu’il se débrouille avec la Seine, comme les autres. Cette haine instinctive pour l’être malheureux ne l’empêcha d’ailleurs pas de venir vers Jérôme, de son pas naturel. Qu’elle fût dans un champ ou dans un bar, Indiana, sans hésitation, se dirigeait inconsciemment vers l’homme seul qui était présent. Il n’y avait pas là amour pour les hommes, mais aimantation. Lui ne bougeait pas, presque déçu par cette aventure trop stylisée, sentant que le destin, quand il semble épouser de trop près vos désirs, est au contraire en train de les ridiculiser et de les détruire. Elle se tint debout une minute près de lui ; c’était la première fois qu’elle voyait ainsi de haut un homme. C’est de cette hauteur qu’on voit les poissons dans la rivière, mais jamais Indiana n’eût supposé qu’un corps humain fût peuplé, et elle ne cherchait guère à deviner les pensées de Bardini. Elle s’assit près de lui, emplissant le champ de son parfum trop connu, d’un parfum d’esclavage, d’une espèce de trèfle bien peu semblable au trèfle du pré lui-même, – essence de trèfle à quatre feuilles, disait-elle, – et la première ombre qui sépara du soleil la tête de Bardini libre fut l’ombrelle d’Indiana. Elle se décida enfin à parler.

— Ç’a été dur, de partir ?

Elle posait ainsi cette question sans curiosité, de sa voix usée et brisée. Avec ces mots qu’elle paraissait plutôt réciter que trouver, ses yeux de poupée, elle excitait tous les désirs, impuissants à leur source, qu’excite un automate. Bardini était étonné de l’à-propos de la phrase et en était froissé. On eût dit une de ces apparitions que les romanciers mondains logent au premier tournant du chemin pour les héros qui vont prendre une décision. C’en était stupide. Il ne répondit pas.

— Tu es Français… Tu sais parler ?

Elle inclinait son ombrelle quand elle se penchait vers lui, tendant sa tête ensoleillée toutes les fois qu’elle attendait une réponse. Lui hésitait encore à prononcer le premier mot de sa nouvelle langue. Il était malgré tout sensible à ce tutoiement qui le plongeait pour son premier contact avec l’humanité au cœur de l’allégorie. Va pour le tutoiement. Va pour l’enfance…

— Ton numéro ?

Indiana avait à Melun la manie de demander aux évadés leur numéro. Elle était arrivée à une loi des nombres de l’évasion. Les vingt et un s’étaient évadés huit fois pendant son adolescence ; c’était le record. Elle eût aimé que celui-là eût son chiffre fatidique. C’était, car elle n’avait pas beaucoup d’imagination, le chiffre treize. Il lui portait bonheur et malheur. C’est un treize qu’elle avait essayé de se tuer au champ de courses pour embêter Veil. Le jour où on lui avait volé au vestiaire la loutre de Marcelle, c’était aussi un treize, – loutre assurée trois fois son prix. On distinguait mal d’ailleurs lequel de ces deux événements était pour elle l’heureux et le malheureux.

— Et toi, dit Bardini, que fais-tu ici ?

Elle attendait de repartir. Une huitaine encore et elle aurait son mois plein. Aucune liberté à la campagne. Si, à Paris, le barman ne voulait pas de ses robes blanches, ici le fermier lui interdisait de sortir avec les robes rouges à cause des bœufs. Elle s’amusait à aller dans les étables dès qu’il avait le dos tourné, avec un sweater de cette couleur. Tous les yeux des vaches se tournaient vers elle, mais il y faisait une chaleur, ainsi habillée ! Le fermier avait des ordres, il l’empêchait de faire des cocktails, elle avait pourtant tout ce qu’il faut dans une valise. Elle se vengeait de ce tyran. Elle faisait priser la cocaïne au fils, qui avait douze ans… En voulait-il ? Elle avait aussi de la morphine… Le gamin criait un peu au début pour la piqûre. Maintenant cela allait. La mère lui soignait ça avec des quatre-fleurs. Il se promenait autour des ruches pour laisser croire que c’était les abeilles.

Le soleil se couchait, chauffant et dorant jusqu’aux cuisses les jambes d’Indiana, adossée à la pente. Le fermier lui ordonnait de porter des pantalons. Mais les fausses abeilles s’étaient posées sur le genou même, attaquant au plus près le squelette, la dernière sur le mollet encore sanglant. Bardini était vexé de cette ironie du sort qui lui offrait, au soir de sa liberté, les suprêmes moyens d’évasion. Il y en avait d’autres, s’il en croyait Indiana. Le gamin, qui était déluré, lui avait appris à manger les joues des truites, à fumer des barbes de maïs. Pour elle, ces mets nouveaux, du fait qu’ils étaient nouveaux, avaient un goût de vengeance. C’était délicieux, et pas plus dangereux que le reste. Il la conduisait parfois à la promenade. Elle goûtait à toutes les gommes, elle les suçait – infiniment meilleur ! – à l’arbre même. La belladone ne méritait pas sa réputation, elle en avait mangé, et aucun résultat. Les fausses oronges l’intéressaient davantage. Un jour elle en avait rapporté sa pleine robe, prétendant qu’elle s’y connaissait. La fermière les avait jetées. Sa morphine ? – Non, le gamin seulement, et aussi un peu le chien qui, lui, ne la supportait pas, qui était aussitôt malade… Indiana ne disait pas qu’on l’avait menacée, si elle continuait à se droguer, d’appeler le médecin. Elle redoutait peu les commissaires, les agents, mais à la vue d’un médecin serait rentrée sous terre, comme s’il n’y avait à punir en ce monde que les attentats à la vie. On voulait l’obliger à coudre. Elle ne savait pas. Elle savait juste un peu tatouer, mais n’avait pas de bonnes aiguilles. La tête du fermier quand, sur le dos et sur le ventre du fils, il découvrirait un jour le nom d’Indiana et quelques insultes à son adresse !… Non, il n’était pas vrai qu’on puisse enlever un tatouage. Elle avait tout essayé pour celui qu’elle avait là… Qu’il regarde, il n’y avait personne dans la campagne à cette heure… Elle était tatouée au dragon…

Bardini avait regardé… Il n’était pas absolument satisfait de cette aventure, de cette fatalité de troisième ordre, de ce symbole périmé du serpent, qui menaçait dès les premiers soirs de gâter cette nouvelle terre. Indiana était assise face à lui, jambes ouvertes, immobile comme on ne sait quel piège. Cette impression de destin implacable, qu’elle donnait aux concierges, aux sergents de ville, aux habitués de l’American Bar, et même aux Américains, qui repartaient étonnés vers New-York de s’être heurtés si durement à tant de velours, il la ressentait péniblement. La liberté ? Mais qu’était donc cette liberté, qui le poussait à s’accoler pour jamais à cette femme ? Il s’était retourné, le ventre contre le pré dur, il regardait de côté ce coussin vivant à sa taille, ce coussin d’une chair intermédiaire entre la sienne et celle du néant, fait pour être glissé entre la terre et lui. Elle avait fermé son ombrelle. Tous deux avaient une même couleur, celle des métaux en fusion. Indiana regardait fixement le soleil, qu’elle n’avait vu jusqu’ici dans sa chute qu’hésitant entre la gauche et la droite de l’Arc de Triomphe, se donner à la Seine. C’était la seule fois où le soleil eût eu à rougir, à dorer, à tiédir la chair froide et blanche d’Indiana. Larve ceinte de linon rose, larve après tout désirable. Mais impassible avec la nature comme si la nature eût été un homme, un habitué, elle déclinait ses politesses, ses invites comme celles d’un homme, déclinait d’un sourcil dédaigneux le miroitement sur la Seine comme une offre de miroir, le courant d’air du soir comme le courant du ventilateur, la Seine elle-même, tendre et bruyante, comme une copine d’humeur différente, et tout ce soir en somme, crépuscule et le reste, comme une consommation. Coucher avec la nature, c’est tout ce qu’elle pouvait faire, mais pas d’histoire, pas de manières. Si bien qu’elle ne croisa pas les jambes, se prêtant au soleil, mais détournant de lui la tête comme de ses amants, gardant sa familiarité pour l’évadé, attendant volontiers de lui les pires questions. Car terrible avec les suiveurs audacieux, elle n’éprouvait aucune pudeur avec les voleurs, les anciens pensionnaires de maison centrale, les rôdeurs de profession, comme si la pauvreté, l’astuce, le crime n’étaient pas des attributs de l’âme, mais un sexe, son sexe. – Où elle couchait ? Dans une chambre où le régisseur dormait autrefois. La cloison seule séparait de l’étable. Le gamin essayait le matin, pour ne pas la réveiller, de nourrir les vaches avec précaution, de leur apprendre à manger le foin doucement, muselait les génisses, les entravait. Mais rien à faire pour museler les coqs et le taureau. Si bien qu’elle se levait, elle aussi, pour aller caresser un petit veau, le premier être qu’Indiana eût caressé d’elle-même depuis, justement, un autre petit veau, il y a quinze ans, dans la ferme près de Melun. S’il y avait, dans quinze ans, le petit veau de l’âge mûr, la tendresse d’Indiana se serait exercée suffisamment en ce monde. – Si elle se soignait ? Le médecin lui avait ordonné un régime. Elle prenait le soir du lait bourru, à l’étable même. Le matin, elle allait à l’abattoir boire un verre de sang du bœuf qu’on tuait… Le matin, sang… le soir, lait…

Une voix d’enfant s’éleva dans la nuit, appelant Indiana.

— C’est le gamin qui me cherche, dit Indiana. Tous les soirs il me croit perdue ou noyée et me cherche près de la Seine. Je me perds, pour le désespérer un peu…

La voix pure répétait le nom d’Indiana. Pas d’écho. Le nom d’Indiana était réservé ce soir aux cordes vocales humaines, interdit aux forêts, aux grottes. La bouche de l’enfant le soir avait le privilège du nom d’Indiana. Indiana se leva, et avec cette indifférence si profonde qu’elle semblait une certitude de revoir ceux qu’elle quittait, disparut dans la nuit vers la direction opposée à celle de l’enfant.

 

Aucune voix n’appelait Bardini. Tout le recueillement de la vallée, son silence, semblaient justement être l’écho de cette réserve. La nuit donnait plus nettement encore à son départ une allure d’évasion ; il était à l’heure où les chiens, les gardes-chasse, aboient et tirent vers le passant trop libre. Le mieux était d’aller prendre le train à Nogent, en traversant par Fontranges, et en repassant derrière sa propre maison, car par ici il tombait dans les forêts de Champagne et ce n’était pas à Robinson Crusoé qu’il entendait jouer. Les étoiles étaient nées. Elles scintillaient. On était obligé de constater, à leur fraîcheur, la jeunesse du monde. Il se sentait, avec sa liberté, devant ce firmament, aussi ridicule qu’un musicien devant la mer avec son violon. Il connaissait mal le ciel, d’ailleurs ; outre l’infini, c’était aussi l’inconnu qu’il voyait là ; aucune de ces étoiles ne pouvait lui être un guide, et l’ombre, et la solitude, et la liberté suprême, ne purent que le ramener dans le chemin le plus connu de lui, dans l’ornière de sa vie. Il pénétra dans Fontranges par les barrières blanches, poussant à un galop nocturne les poulinières effrayées, que leurs poulains endormis ne suivaient même pas ; et une fois dans l’enclos, le hasard apporta sur sa route une série d’objets, de paysages, d’êtres aussi, dont un Bardini plus habile eût esquivé de prendre congé, le dogue de Fontranges, qui ne le quitta plus, faisant aboyer en supplément tous les chiens ennemis non des hommes qui rôdent, mais des dogues, la chapelle de Sylly où il s’était marié, la maison du chineur où Renée et lui allaient chercher des plats d’étain et des fixés. Les jours où le couple Bardini avait bonne santé, s’estimait, s’adorait, une nostalgie de plats d’étain doublée de passion pour les ecce homo peints sous verre le poussait vers ce vieux brocanteur, et tous deux revenaient heureux vers la maison, elle, portant les étains, tout alourdie, lui, portant les fixés, tout léger – même différence de poids, même confiance que dans un début de grossesse de Renée. Le ruisseau franchi, il tomba même dans les souvenirs plus anciens, il venait là pêcher la truite. Un pigeon voyageur ne doit pas se prendre dans ses cercles, ses vols d’enfance, Bardini coupa par le fourré, s’égara, aperçut enfin à travers les branches le ciel où était montée la lune. Il se hâtait, comme le forçat qui traverse les dernières lianes vers le soleil aveuglant… Soudain, sur la lisière même, il hésita… Le sort le mettait en face du tombeau de Bella… Voilà qu’il fallait prendre aussi congé des morts…

La lune était à son plein… Cet astre qui semble si souvent en France écorné, aminci par l’avarice et l’esprit économe, jamais Bardini ne l’avait vu, non seulement aussi rond, mais aussi bombé. La lune semblait vraiment pleine, sur le point de donner à la nuit la nouvelle jeune lune… Jamais aussi lumineuse… Tout le parc s’amusait à jouer, à dix heures du soir, le jeu de l’ombre et de l’éclat… Seule, au centre du tertre flanqué sur sa droite du grand cormier, la dalle de marbre blanc, entourée à distance de sa chaîne, étincelait sans contraste. Pas un morceau de nuit, pas une poussière même, tant l’air était pur, entre cette dalle et la lune. Bardini se rappelait le jour où elle avait été placée, dans une cérémonie qui ressemblait moins à un enterrement qu’à la pose d’une première pierre. Tout l’édifice ce soir était construit. Bardini admira ses murailles lumineuses, son plafond infini. Autour de cette tombe, plus aucun changement à apporter au monde. Jamais Bardini ne l’avait trouvé à ce point fini, à ce point terminé. Plus rien à changer au cri de la chouette, à ce mutisme des bois que nul vent n’atteignait. L’évolution mourait aux pieds froids de Bella. Le langage de la nuit, le contour des collines étaient à leur sommet classique. Les groupes de bouleaux, les bosquets de hêtres, les touffes de pins parsemés dans le parc, grâce à ce cercle qu’ils avaient pris depuis la mort de Bella avaient atteint la perfection. On sentait à chaque élément sa densité suprême. Le fer de la chaîne était pesant, la terre opaque, l’air lumineux. Aucun bruit du monde qui parvînt là autrement que par l’écho. Mais on sentait aussi que, dans ces enfers, Bella était seule. La communauté éternelle avec les morts inconnus, la promiscuité éternelle avec les morts célèbres lui était épargnée. Longtemps, Bardini resta là, arrêté dans son élan, les yeux fixés sur ce marbre, respirant à peine, comme on observe un spectacle fugitif ou un animal sauvage. Il espionnait ce calme infini en liberté, cette nuit qui, en prenant Bella, avait enfin repris sa virginité de nuit. Le marbre était imperceptiblement incliné, on devinait un coussin sous la tête de Bella. Avec son lourd anneau, alliance de la mort, il semblait une dalle de trésor, de réservoir. La pression parfaite de ce calme sur le monde, de cette ombre, de cette clarté, venait bien de ce tertre. Voilà le vrai point d’où il fallait prendre le départ, de ce silence sans fièvre, de cette paix sans température, Bardini voulut s’avancer hors du fourré pour venir près de la tombe, pour lire ce nom de Bella, gravé en creux, presque toujours à cette heure comble de la première humidité nocturne. Toute la rosée de la vallée se condensait à minuit en ce seul nom. Mais, comme il écartait le feuillage, de l’autre côté de la tombe, une voix s’éleva :

— C’est toi, Richard ?

C’était Fontranges, adossé à l’arbre, dans cette station qui l’attachait par tous les temps, au cours de sa promenade du soir, à la tombe de Bella, et qui croyait reconnaître un garde. Cette voix de vieillard, cet appel féodal, calmèrent Bardini. Il préférait après tout à cet émoi qu’il analysait mal un émoi Walter Scott. Que toute opération de liberté est difficile ! pensait-il seulement. Que de gens bien postés, à tous les points où je peux sauter le mur ! Tolstoï, dans ce pré tout à l’heure, avec cette fille. Walter Scott maintenant, avec l’oncle qui pousse dans la nuit le même défi, le même appel, le même prénom que ses ancêtres à leur adversaire félon. Que toute opération de liberté peut être littéraire ! Vais-je avoir à prendre congé du romantisme, du symbolisme, du mallarméisme ! Je ne parle même pas des animaux, tout à l’heure ce dogue, maintenant cette chouette, qui m’assaillent par devant, comme un chien pour ramener son bétail.

— C’est toi, Frédéric ? cria Fontranges, qui croyait cette fois reconnaître un braconnier.

— Oui, oui, c’est Frédéric, pensait Bardini. C’est Barberousse et Cœur de Lion. C’est tout ce que tu voudras. C’est Jules et c’est Prosper. C’est Jean. C’est Jahn. C’est Eirick !

— C’est toi, Jérôme ?

Fontranges passa à la tête de la tombe, vint jusqu’au fourré, chercha, comme on cherche le gibier démonté, celui que ce dernier prénom avait atteint, ne put rien voir. Bardini dut attendre une heure encore. Il fallait bien une heure pour que Fontranges, toujours lent, se décidât à quitter, après des visites à peu près également silencieuses, les vivants ou les morts.

Quand Fontranges fut redescendu vers le château, Bardini traversa le parc, déboucha au haut du bourg, juste derrière sa maison. C’était là le dernier obstacle. Il le prit de face. Il entra.

 

Toutes ces bêtes qui ont disparu quand d’habitude l’évadé revient au foyer vivaient encore. Mais elles dormaient. Les serins, la tête cachée, décapités par le sommeil, les chats sur le rebord du buffet où leur ronronnement s’était subitement éteint, au heurt avec l’inconscience, les chiens sur le paillasson, tous haletaient, pris du mal qui repose. Le robinet de la cuisine était resté ouvert. Les animaux de Bardini pour la première fois dormaient avec ce bruit consolateur de l’eau, de jardin oriental. Jérôme supporta cette confrontation avec ces petits yeux fermés. Oiseaux et bêtes avaient leurs plumes et leur poil de nuit, plus lisses, plus brillants, plumes et poils de rêve. Mais la maison, par contre, lui semblait avoir vieilli subitement. Ces carreaux disjoints dans le couloir, cette vitre raccommodée, cette serrure inutilisable depuis quatre ans, il les voyait. Sous sa main une chaise s’affaissa : tout croulait ici ; – ici et dans ce bas monde d’ailleurs ! Après un seul après-midi, il retrouvait sa demeure comme on retrouve après vingt ans la maison de son enfance, plus étroite, plus basse, moins enchantée. Il avança. Par la fenêtre, la lune l’éclairait d’un lourd fanal comme un scaphandrier dans le navire qui a sombré… Navire où étaient deux vivants…

Dans la salle à manger ce n’était pas seulement les animaux qui avaient survécu, mais une race plus éphémère encore, les fleurs. Toutes les roses que Renée avait cueillies hier, et les narcisses, et les héliotropes embaumaient du même parfum que Bardini avait aspiré à son lever. Sur la cheminée ses portraits étaient encore là, son portrait en communiant, son portrait en soldat. Il se pencha sur eux sans cette fraternité qu’on ressent pour cet être qui a fait de nous un long intérim, – puisque tous les quatre ans la substance de notre corps totalement se renouvelle, – pour cet enfant qui avait communié pour lui, cet homme qui avait pour lui porté le sac complet, plaisanté avec la clef du champ de manœuvre, reçu pour lui une balle dans l’épaule. Il releva la tête, vit dans la glace son portrait en inconnu, ce portrait-là aussi lui donna l’idée d’un intérim insupportable. Une mite volait, qui semblait échappée de cet homme nouveau. Il la tua.

Par la serrure de la chambre passait un rayon de lumière, une clef lumineuse immense, la clef de Renée… Il frappa.

— Entrez, dit Renée.

Elle était assise devant son bureau, en peignoir ; elle écrivait. La lettre par laquelle Bardini lui avait annoncé son départ éternel traînait sur la table. Renée avait tourné la tête. Elle regardait Bardini d’un air dur, qu’il ne lui connaissait pas. Cette femme qui n’avait jamais été que tendresse, douceur, modestie, le dévisageait avec haine, et surtout, ce qui fut plus sensible encore à Jérôme, avec un mépris ironique pour sa défroque de forçat, – ne songeant même pas à cacher à cet être dont elle ne reconnaissait plus l’existence, elle qu’il n’avait pu voir nue que par ruse, ses jambes et sa gorge. Bardini était terriblement vexé de retrouver dans cette chambre, au lieu d’une victime de la fatalité, des grandes entreprises humaines, la victime d’une plaisanterie intolérable. Il trouvait Renée injuste. Les femmes ont vraiment le talent pour enlever à un drame, à un supplice, son aspect généreux, et vous le refléter en acte déloyal. Le côté farce de l’évasion, des pantalons de coutil, le vaudeville de la valise Wilson, qu’il avait machinalement gardée à la main, l’indisposait contre lui-même. Renée était dos à la psyché. Tout ce que donnait la psyché était encore de l’ancienne Renée, tout le dos n’était encore que tendresse, que réserve, la douce nuque, les épaules rondes. Par devant le mal était fait. L’être docile et confiant que contenait Renée s’était évadé en même temps que Bardini. Il avança, d’un pas, incertain sur ses propres sentiments. Il eût aimé une dernière nuit avec elle. Il eût aimé la ramener par la volupté dans la tragédie, la faire consentir par les caresses, – comme il obtenait d’elle par un oui doucement arraché le consentement à ses moindres exigences, aux achats d’animaux surtout, qu’elle n’aimait pas, achat d’un nouveau chien, d’un cheval, étreintes qui avaient peuplé la maison d’un seul enfant, mais de vingt bêtes affectueuses et même d’une biche, – la faire consentir à son départ. Mais d’un geste elle lui ordonna de ne pas avancer, prit un crayon bleu, écrivit sur une feuille de papier, et lui montra de loin ces quelques mots, si lisibles, alors que d’habitude elle avait une écriture de chat, lisibles comme ses souhaits de bonne année :

— Va-t’en.

Il s’inclina. Il partit.

STÉPHY

PREMIÈRE PARTIE

Mon Dieu ! se dit Stéphanie.

Mais il s’agissait bien de Dieu ! Tous les liens justement qui pouvaient relier Stéphanie à Dieu venaient de se détendre terriblement, à la vue de cet inconnu qui avançait vers elle. Tous ses gestes et ses pensées de jeune fille, ses réflexes de douce marionnette divine l’abandonnaient, à mesure qu’approchait cet homme, de l’air faussement désœuvré, en effet, des espions qui coupent télégraphes et téléphones, et il ne lui restait plus soudain qu’un cœur et un corps sans commandes… Car il approchait… Lui ne savait pas qu’il venait vers Stéphy… vers cette jeune fille anonyme assise au-dessous du plus vieil arbre du Central Park, arbre dont on ne saura jamais non plus le nom, car l’étiquette qui le disait s’était hissée à son faîte, au cours du siècle. Il croyait lui jeter seulement, par-dessus les haies et les parterres, ces regards qu’on jette du train ou du bateau sur la jeune fille accoudée à la barrière et au quai, entre les signaux et les affiches, publicité du désir… Chacun de ses regards était un dernier regard… Mais Stéphy savait qu’il arrivait, fatalement, car cette allée, qui semblait à chaque instant l’éloigner, était au contraire une allée méandre qui débouchait sur elle. Il s’attardait derrière quelque massif, faisant du moindre arbuste un profond tunnel et franchissant à grands pas l’espace découvert… C’était bien une attaque en règle… Maintenant, derrière l’hortensia gigantea, à travers des fleurs bleues et des feuilles rouges, elle apercevait son vêtement, un fond de ciel noir de la taille d’un homme… Puis, quand il eut tourné, elle vit pour la première fois le côté droit de son visage, si terriblement pareil, hélas ! au côté gauche… Stéphy avait compté encore sur quelque déformation qui eût enlevé à l’inconnu cet aspect de perfection et d’achèvement, par lequel elle se sentait d’avance comblée, mais vaincue… Hélas ! Ce côté droit était mat et bronzé, comme le côté gauche, et non, comme il l’eût fallu, blond et marqué de petite vérole ; cette oreille droite n’était pas pointue et couverte de poils, mais ronde, comme l’autre… On ne voyait même pas, au front et au nez, le raccord de ces deux moitiés parfaites… C’était bien une de ces têtes modèles qui disent l’avenir dans les foires, ou si faciles à porter, dans les révolutions, une fois tranchées… Stéphy frissonna… Il n’y avait vraiment plus de recours… Ah ! pourquoi était-ce vrai qu’un jour, venant droit à vous par une allée méandre, surgit celui qui doit venir !… Comme il venait tôt ! Comme il aurait mieux fait de ne venir que dix ans plus tard, une fois Stéphy mariée, de ne venir jamais, car si Stéphy était décidée à compter toute sa vie avec l’absence de cet homme, elle n’avait encore jamais imaginé qu’il pût être présent… Son sang battait, ses oreilles bourdonnaient, la rumeur de la ville prenait un rythme ; pour la première fois, sur ce disque de la terre qui avait jusque-là tourné à vide, une aiguille s’était posée et de grands éclats en sortaient, comme au départ d’une symphonie, et soudain, – ah ! comme Stéphy, maintenant prise de vertige, maudissait ce docteur Feuchtwanger qui avait fait supprimer les dossiers des bancs dans le parc pour ne pas favoriser les scolioses des nourrices – délaissant pour toujours son manteau d’hortensias, de rhododendrons ou de ricins, il parut.

Il eut un sourire, comme s’il attribuait à Stéphy, la ruse du chemin qui l’avait amené à cette jeune fille, hésita et vint s’asseoir près d’elle. Il avait laissé entre eux cette place vide que le plus hardi des suiveurs laisse toujours sur le banc, à sa première rencontre, entre la femme et lui, place étroite d’un enfant ou d’un maigre mari. Stéphy avait eu le courage de lever les yeux… Ah ! pourquoi les naturalistes distinguent-ils par deux les yeux, la masse des cils, et les sourcils dans de tels visages humains : c’était un regard de Cyclope qui l’avait enveloppée… Il la regardait sans dire mot, avec insistance, comme on regarde un piège… Qu’il touchât du doigt ou des lèvres une partie de ce visage, un de ces boutons à pression sur cette blouse, de ces lacets sur ces souliers, et le mécanisme jouait… Aussi s’en gardait-il… Il paraissait irrité et déçu de trouver, dans ce coin solitaire, sans défense, la plus jolie jeune fille qu’il eût vue en Amérique, et tant de décence, et tant d’abandon, et cet insupportable appât d’un événement fatal.

— Évidemment, murmura-t-il…

Bien plus tard Stéphy se demanda si elle n’avait pas compris aussitôt ce mot incompréhensible. C’était un cri de résignation et de rage… le cri du contrebandier, par exemple, qui depuis le crépuscule gravit et dévale, et débouche au sortir du col, à l’aurore, sur tous les douaniers réunis par une manille… Évidemment – à l’heure où vous vous croyez séparé du monde et collé avec la solitude, il vous tombe une jeune fille sans tache et sans défaut ! Évidemment, – au jour où vous pensez n’avoir plus à toucher jamais un de vos semblables du bout des doigts, vous allez avoir à vous râper le corps contre un corps, dans l’amour, le mariage, ou la haine naissante. Évidemment, – voilà la vierge, et le cœur vierge, avec le poil aux aisselles, voilà l’âme généreuse, avec l’Odol et l’ambre antique !… Il répétait ce mot. Il en faisait une accusation contre tout ce qui avait participé à la rencontre : Évidemment New-York ! Évidemment ces cygnes idiots dans le bassin ! Évidemment le printemps ! L’idée du printemps surtout l’exaspérait, car il s’agissait là d’un piège de second ordre, peu fait pour lui… Stéphy sentait elle aussi l’affreuse banalité de ces fleurs et de ce soleil, et d’ailleurs elle n’aurait pas refusé un ouragan, un cyclone, mais il n’y avait rien à faire. New-York était depuis deux jours, en effet, dans cette saison inconnue en Amérique. Pour la première fois de sa vie, Stéphy voyait l’hiver, au lieu de tourner en canicule, se résoudre en un air pur et léger. Ce bonheur, cette moindre pression que l’on goûte en été au faîte des montagnes, on le goûtait aujourd’hui dans Broadway, et tous les New-Yorkais, dans les ascenseurs, dans les restaurants, avaient ce maintien plus digne et loyal des gens placés à haute altitude. Les bêtes du jardin zoologique avaient compris les premières ; on venait d’ouvrir la seconde de leur double grille, l’invisible ; puis les banquiers. Ce mot printemps, que les acteurs seuls prononçaient ici en jouant des pièces européennes, on le criait aujourd’hui en pleine Bourse. Des coulissiers ignorants croyaient à une valeur nouvelle. Une brise, aussi pure de relents que de parfums, agitait sur les arbres et les arbustes du Central Park, à défaut encore de gros feuillages, les étiquettes d’aluminium ou de corne… Jamais l’aluminium n’avait tinté aussi tendrement à New-York, ni la corne : c’était le printemps.

Déjà Stéphy avait eu avec ce qu’elle croyait son destin sa première compromission : ce n’était pas de face qu’elle recevait l’homme inconnu. Ce n’était pas de face qu’ils allaient se regarder longuement, sans fin, comme le Hollandais et Senta[1]. Ils n’étaient point non plus debout, les bras au long du corps dans le garde à vous du sublime ; ils ne voyaient point à distance dans les yeux l’un de l’autre. Côte à côte, assis sur ce banc plus étroit qu’une banquette de train, silencieux dans leur voyage immuable, ils avaient déjà l’air d’un couple las, et de s’être tout dit… C’était donc ainsi que l’on se précipite l’un contre l’autre, des profondeurs de la création !… Ils regardaient devant eux, muets comme après une grande brouille, avec le mutisme des mineurs qu’on redescend à une lieue sous terre… Ce n’était plus cette passion contenue dix ans et déchaînée ce soir, mais un immense désir de réconciliation avec cet inconnu qui agitait Stéphy. Des passants, voyant ce beau couple désuni, souriaient, avaient l’air de dire : ils se réconcilieront ! C’était bientôt dit : se réconcilier d’une séparation éternelle, du silence des âges, Stéphy en désespérait.

L’homme se leva.

Évidemment, comme il dirait ! Évidemment ! Un homme qui ne vous a jamais vue, que vous n’avez jamais vu, est excusable de ne pas comprendre que vous l’attendez depuis l’enfance !… Que vous êtes bien Stéphanie Moeller, que vous n’avez accepté la vie, la famille, l’amour du piano et de la natation, l’idée du mariage avec un être insignifiant, l’idée de fils, de fille, et la notion de vieillesse, et la notion de mort, qu’à la condition de le voir arriver un soir, avec son œil et son sourcil unique, et d’être ce qu’il voulait faire de vous, tout cela ne durât-il qu’un jour. Mais elle aurait souhaité un minimum d’un jour. Un quart d’heure, c’était vraiment peu… Au milieu des ombres graciles des arbustes, l’ombre de l’homme se tenait, droite… Ah ! qu’une ombre d’homme est dure au printemps, entre les ombres des feuillages, même vue à travers les larmes.

L’homme avait sans doute compris. Il se rassit. Ce spectacle invisible et criminel qu’il semblait contempler d’un œil impie ou ironique, bien au delà des rhododendrons, ce tigre mangeant cette biche, ce corsaire coulant ce voilier, cet assassin obligeant le prêtre à profaner cette hostie, ce spectacle devait avoir pris fin, car il en détourna les yeux, et les porta sur Stéphy, bleue et rose. Ah ! que le professeur Feuchtwanger fit bien en supprimant les dossiers des bancs, par lesquels le voisin eût pu savoir que jamais cœur n’a battu aussi fort… Stéphy sentait bien ce jeu de mots entre cœur pris pour organe et cœur pris pour amour, mais quand ferait-on des calembours, sinon devant la fatalité !

L’homme se rapprocha, étouffant entre eux le mari et l’enfant.

 

Aujourd’hui elle était arrivée à l’heure pour attendre l’homme de la veille, à l’heure comme pour les trains, une demi-heure d’avance. Le printemps durait encore. Cela faisait un jour plein de printemps, et avec un peu plus de chance, New-York pouvait espérer avoir cette année un printemps d’une semaine. Au dîner, le père Moeller, rentré en sueur dans ses vêtements d’hiver, tout comme il allait rentrer ce soir transi dans ses vêtements d’été, avait transmis à Stéphanie la science du printemps allemand, léguée par le grand-père Frédéric. C’était une saison dans laquelle jamais n’éclataient les guerres, – on finissait les guerres en cours évidemment, mais c’était tout, – et qui donnait à l’Europe des oiseaux spéciaux, inconnus aux États-Unis, les rossignols pour les nommer. Les fleurs, au lieu de s’ouvrir comme en Amérique aussi vite qu’un coffre-fort sous le bon mot, avaient une enfance, une jeunesse, et aux plus grands arbres de l’Allemagne, aux hêtres, aux chênes millénaires, poussaient soudain par centaines les plus petites feuilles qui soient au monde. Dans le val, où coulait la rivière dégonflée de son flux d’hiver, mais non amaigrie par l’été, et dont l’eau collait sur la berge à sa ligne idéale, des bancs étaient préparés pour les couples devant chaque colline verdissante, chaque amandier en fleurs. Le grand-père Moeller, qui commençait à installer l’électricité dans sa petite mégisserie des environs de Heidelberg, avait ménagé par des ampoules, sous la longue tonnelle qui menait à la terrasse sur le Mein, un tunnel coloré par lequel vous étiez conduit, avec de savants dégradés de lumière, jusqu’à la pleine lune. Ainsi la transition entre le jour et la nuit paraissait toute naturelle. Frédéric Moeller admettait que de jour l’Allemagne eût l’air un peu désordre, mais il était si facile de lui donner la nuit un aspect de propreté éternelle, grâce aux ampoules de couleur. Par une série de petits projecteurs, il colorait même tous les cuirs au séchoir sur le quai, qui devenaient, pour le navigateur attardé, des dépouilles de veau d’or et de vache azur. Son voisin, le mégissier Schumpf, dévoué à l’acétylène naissante, et, de l’autre côté du Mein, Rumpelnick, avec son gaz tiré de la tourbe, s’entendaient avec lui pour obtenir sur la rivière de grands arcs-en-ciel couchés en plein clair de lune… Voilà ce qu’était le printemps…

Sous l’arbre où Chaplin avait tourné ses premiers films, alors que ce coin de Central Park n’était pas reconstitué encore dans Hollywood, près du bassin où avaient été donnés aux jeunes dames de sa troupe les premiers baptêmes du cinéma, entre des arbustes dont le mouvement sous la brise avait été le premier frisson des plantes filmées, mais aujourd’hui d’une pose plus rigide que ne l’eût réclamée Daguerre, Stéphy attendait. L’homme, évidemment, était en retard. Il était évident qu’en obéissant le plus passivement possible aux policemen dans les barrages, en manquant plus ou moins volontairement un passage du subway, il allait s’arranger pour donner un peu de jeu au destin, et écarter l’une de l’autre, avant que ce ne fût trop tard, ses deux terribles roues dentées. Mais il avait compté sans Stéphy. Elle était décidée à l’attendre jusqu’au soir, s’il ne venait que le soir, et d’ailleurs, s’il ne revenait jamais, toute sa vie à l’attendre… Elle frissonnait quand passait un petit télégraphiste, comme s’il y avait un service de la poste pour les jeunes filles amoureuses du banc 108… Qu’importait au fond que l’homme revînt. L’idée d’avoir à l’attendre ainsi, tous les jours, l’après-midi de trois à quatre, lui suffisait presque déjà. Elle n’épouserait que le mari qui lui donnerait la permission de cette promenade quotidienne. Il y avait peu de chance pour qu’on lotît jamais cette part de New-York, c’était un terrain sacré… Elle verrait les cygnes, blancs et noirs, mourir l’un après l’autre. Ce serait toujours une satisfaction pour elle, que l’étude des bêtes passionnait, de savoir qui vit le plus longtemps, du cygne blanc ou du cygne noir. Beaucoup d’amoureux avaient tiré moins de l’amour. Ces arbres grandiraient, fleuriraient, mourraient… Qui résiste le plus à l’air civilisé du rhododendron ou de l’hortensia, elle pourrait enfin le dire ; et toujours elle reviendrait, avec l’image de cet homme à tête sans soudure qui, hier, avait pris sa main, sa main droite, caressant chaque doigt, passant à chacun d’eux un anneau invisible, les détachant doucement l’un de l’autre, pour leur enlever cet esprit de communauté si insipide en effet chez les doigts, avec des mouvements si sûrs que Stéphy, qu’aucun homme n’avait jamais touchée, y voyait un rite, une des premières douceurs de l’amour, et suivait ces caresses avec angoisse, prête à être surprise, à la conjonction de l’index et de l’annulaire, d’une terrible volupté. Toute la nuit, elle avait senti sa main droite, dans son lit, sur son corps, en main sacrée… Que de tâches peu nobles allaient retomber désormais à la main gauche, dans la vie ! Son fiancé, son futur fiancé, jamais elle ne lui donnerait que la main gauche, et de la main gauche seule ébourifferait ses cheveux roux, – elle les voyait roux, – s’il l’exigeait… Ainsi attendait Stéphanie, si bleue, si blanche et si rose, que jamais le grand-père Moeller n’aurait eu besoin de la teindre au projecteur, sur son banc comme sur un banc de gare, mais toute en éveil, car tout était le train, ce taxi, cet autobus, ce ciel, ce bruit de feuilles… Car dans les arbres c’était comme en Europe. D’abord un grand coup de vent faisait tomber les feuilles mortes qui restaient de l’hiver. Puis, sur chaque grand arbre, des feuilles éclosaient suivant un plan qui n’avait rien à voir avec le massif futur du feuillage, de façon que le printemps, avant de recouvrir le hêtre ou le chêne, d’abord l’enguirlandât. L’absence des rossignols pouvait d’ailleurs à cette heure du jour passer pour leur silence… Des passants parfois s’arrêtaient devant Stéphanie. Certains ressemblaient si peu à l’homme d’hier, qu’elle était prise d’indignation. Ils arboraient des yeux, des nez, des oreilles qui étaient des insultes à l’autre nez, aux autres oreilles… Mais ils se rendaient vite compte qu’ils masquaient à cette jeune fille, non seulement New-York, mais la ville entière, et ils passaient, comme leur nom l’exige.

Il vint par où elle ne l’attendait pas, par derrière elle. Elle en frémit, car elle eut l’impression que son dos n’était pas préparé, qu’il manquait là, sur sa nuque, sur ses épaules, un apprêt dont par devant, elle était déjà recouverte, et qui tenait à la fois de la cuirasse et de l’épiderme à vif. Il s’assit près d’elle, veillant à ne pas la heurter, avec cette politesse et cette précaution qu’ont les marteaux-pilons à un centimètre de vous… Il la regardait de son même visage dur et ironique, inutilement d’ailleurs car elle attendait moins la dureté ou l’ironie qu’une face de feu, et elle supportait sans peine ses regards qui ne brûlaient point. Elle était en toilette d’été, mais avait pris un manteau, qu’elle jetait sur ses épaules quand soufflait la bise. Lui, au contraire, dans un de ces complets qu’on ne fait qu’en Europe, un complet de printemps, était tout à son aise auprès de cette belle fille qu’il semblait retirer tantôt du froid, tantôt des flammes… Elle se taisait, rapprochant insensiblement sa main droite. Il vit cette main esclave, déjà désignée par Stéphy pour obéir à tous les caprices du maître, l’écarta doucement, prit la main gauche. Des larmes de tendresse vinrent aux yeux de Stéphanie. Une sorte d’honneur la gagnait toute, à l’instant où elle était prête à penser inutile ou vulgaire une partie de son corps. Jamais elle n’avait eu l’orgueil de croire que cet homme pourrait l’aimer toute, des cheveux aux orteils. Cet amour, le seul qu’elle éprouverait jamais dans sa vie, elle voulait bien qu’il choisît sur elle son domaine préféré, la main droite seule, s’il le fallait, et que tout le reste du corps fût jeté en pâture au prochain fiancé. Mais le geste de l’homme lui redonnait confiance, lui permettait de penser que d’elle il accepterait tout, ses deux yeux, ses deux genoux, sur lesquels d’ailleurs se posait maintenant la main masculine, gravant en ce corps malléable une empreinte aussi ineffaçable que la main du sultan sur Sainte-Sophie. Elle n’était plus qu’aveuglement, que défaillance. Dans un dernier sentiment de défense elle se promettait par serment d’être aussi implacable pour son fiancé futur qu’elle était en ce moment indulgente et faible. Son amour pour cet inconnu, – ce mot inconnu la faisait sourire de pitié, s’appliquant au seul être qu’elle eût prévu, des dents aux ongles, – s’augmentait de l’aversion qu’elle ressentait déjà pour l’autre. Toutes les joies de l’amour qui ne lui apparaissaient qu’indistinctes quand elle pensait à l’inconnu, devenaient presque précises en son esprit lorsqu’il s’agissait d’en priver son successeur… Pas de cuisine non plus pour ce dernier, pas de ces knoedel au miel que le consul d’Allemagne avait proclamés inimitables, même en Bade ; la vie, en lui, serait entretenue par les conserves et les compotes. Il ouvrirait d’ailleurs les boîtes lui-même. Elle rentrerait tard, et le couvert, il le mettrait. Jamais elle ne l’inviterait aux galas de sa piscine, dont elle était championne. Si elle avait des enfants de lui, elle profiterait de la moindre scène pour leur dire à leur majorité qu’il n’était pas leur père…

Maintenant, les regards perdus, l’homme contemplait comme hier, au delà des hortensias et à travers New-York, le spectacle invisible. Il y avait moins d’amertume dans le pli de ses lèvres. Au lieu des profanations d’hier, peut-être voyait-il seulement des spectacles cruels, mais naturels : un aigle tuant un cygne, un ennemi devant un ennemi, des mères affolées sur un paquebot qui coule jetant leurs enfants à la mer… Rien qui indiquât dans le rictus que les ennemis étaient frères, que les mères auraient pu attendre une minute de plus… De toute la distance qu’il y a entre la profanation et le crime, Stéphy le sentit rapproché. Il était là, immobile. Pour le rappeler à elle et à lui-même, Stéphy n’avait rien que ses mains. Elle ne savait pas son nom, et aucun autre nom ne lui convenait. Cette première entrevue que Stéphy avait imaginée comme une confidence, comme un aveu de toutes pensées, comme un échange de prénoms, d’histoires de famille, où se seraient dévoilés les noms des animaux favoris, c’était au contraire un pacte de mutisme, une déclaration de silence. Elle sentait que cet homme entendait ne l’accepter que sans nom, sans surnom, sans prénom, sans passé !… Le néant, c’était la dot exigée. L’enveloppe à son nom dans son sac pesait à Stéphy comme la marque à laquelle elle allait être reconnue pour une de ces jeunes filles qu’on appelle, auxquelles on écrit… Ses initiales réparties sur ses vêtements la brûlaient au fer rouge… Mais elle comprenait ; cette nudité, ce déshabillage de tout ce que lui avait apporté sa vie, sa vie heureuse, elle l’acceptait. Ah ! que l’autre déshabillage eût paru facile, en comparaison. Si l’inconnu préférait un symbole stérilisé à une jeune fille plongée dans le temps et l’espace, c’était son affaire, elle acceptait, elle devenait orpheline, muette… Tous ces noms de dessous, aussi, dont on affuble les vierges, le nom de pudeur, de préjugé, de scrupule, l’abandonnaient. Jusqu’au mot souffrance lui paraissait un nom propre, le nom d’un de ces êtres avec lesquels il suffit de se brouiller pour les éviter désormais. Elle se rappela que, d’après le professeur Francke, aux cours de grec, le Minotaure exigeait le nom des jeunes filles qu’on lui amenait et s’arrangeait pour ne pas les confondre. À travers les arbustes, d’un regard aussi acéré que l’homme, dans ce théâtre invisible dont il suivait les tableaux, elle vit chaque jeune fille grecque clamer son nom… Elle sourit de leur naïveté… Elle vit Psyché, faisant craquer le plancher nocturne sous ses pas, se tachant à sa lampe à huile… Pauvre et niaise Psyché… Jamais elle ne serait Psyché…

Le soleil se couchait. Venu par le chemin tout droit, il était naturel que l’inconnu repartît cette fois par le méandre.

 

Le printemps dura huit jours. Le père Moeller avait pu retrouver un rossignol mécanique et invitait ses amis. C’étaient des amis encore d’hiver, mais qui, avec leurs cravates multicolores, pouvaient faire de très convenables amis de printemps. Le rossignol chantait en agitant la tête, puis les ailes, puis la queue, et terminait sur une patte, protocole fixé immuablement par l’histoire naturelle de Schreiber, et contrôlé au clair de lune par le grand-père Frédéric, avec la lunette de nacre qui lui avait aussi servi à contrôler un soir les moues de Lola Montès. Mais si les gestes du rossignol continuaient à être exacts, son chant n’était plus authentique, car il avait fallu donner la boîte à un réparateur américain. Bien que l’un des invités, qui avait étudié en Suisse, complétât à la flûte les roulades, on n’obtenait qu’un chant de serin dont tous se lassèrent, et ils se mirent à chanter des chœurs allemands et des lieder. Pour que le policeman irlandais de garde sur le trottoir n’intervînt pas, il suffisait d’intercaler dans le programme, toutes les heures, l’hymne irlandais. Les jeunes gens bavardaient avec Stéphanie, la taquinaient. Elle s’étonnait de ne pas leur en vouloir, de ne pas voir des ennemis en tous ces futurs fiancés, de retrouver avec aise tout ce qu’elle croyait avoir répudié pour toujours, ces modes de sociabilité inférieure qui s’appellent la gaieté, le flirt, la danse. Quelques-uns osaient la nommer Stéphy. Elle répondait gaîment aux jeunes gens flattés, et incapables de deviner que ce nom n’était plus que la façon la plus banale de l’atteindre. On dansa la valse. Chacun des fiancés s’étonnait de tenir ce soir en ses bras une Stéphy si confiante, si douce à conduire, et ne voyait rien de l’implacable jeune fille anonyme, et s’attribuait le mérite de cette parfaite rotation qu’une loi supérieure à celle de la rotation des globes leur semblait commander… Mais soudain, vers onze heures, une vague de chaleur pénétra par les fenêtres, les hommes s’épongeaient, les femmes devenaient cramoisies. Au lieu de tartes aux airelles, on fit venir des glaces… Le printemps était fini.

Le lendemain l’inconnu proposa de marcher un peu, de quitter ce jardin. Ils échangèrent ces arbres et ces fleurs, qui portaient chacun leur nom anglais et leur nom latin sur leur étiquette, contre des voisins moins repérés dans la création, contre les gens de la rue. Leur promenade les mena dans un dédale de ruelles peuplées d’Italiens, qui au premier signe de l’été avaient arboré des chemises rouges ou noires, hissé de toutes les mansardes des linges bleu ou ocre, tous ces dessous colorés auxquels on reconnaît en Amérique, dans la canicule ou après un assassinat, ces peuples orientaux identiques par le froid et le calme, sous leur veston yankee, aux autres Américains. Il avait pris le bras de Stéphy. Il lui avait demandé la permission et elle avait dit oui. Tout en elle était consentement. Ce n’était pas qu’elle fût ignorante ou naïve… Mais l’amour paternel qui l’avait entourée, la musique, l’évocation constante des douceurs de l’Europe, le respect de l’amour que témoignait le père Moeller chaque matin dans la lecture de son journal aux suicides et aux crimes, une vocation aussi, avaient fait se développer avec synchronisme absolu cette jeune fille et la passion contenue dans chaque jeune fille. Ses sentiments et elle-même avaient, ce qui est rare au monde, le même âge… Ils allaient, et jamais elle n’eût rêvé la vie aussi belle… Elle redoutait pourtant la rencontre d’un ami, non pas qu’elle craignît d’être vue, mais parce qu’à un échange de saluts son compagnon eût été amené à voir qu’elle n’était pas sans histoire et sans nom.

Sa seule peine était de constater que le domaine de son amour ne se limiterait pas, comme elle avait pu l’espérer, au coin du Central Park, mais que toutes les rues, hélas, toutes les boutiques étaient annexées par lui sur leur passage. À cause de cette prévision constante de ce que serait sa vie après son amour, elle en éprouvait une vraie souffrance. C’était autant de places de désenchantement que de telles promenades heureuses lui préparaient. Ces quartiers italiens où Stéphy justement aimait venir, dans ses heures d’insouciance et de bonheur, admirer les statuettes de plâtre encore molles et apprendre sur les enseignes l’orthographe napolitaine, ne lui offriraient plus bientôt qu’un affreux itinéraire. Revoir, – son compagnon d’aujourd’hui une fois perdu, – les trois Grâces enlacées, avec ce poli aux aisselles qui semble dû à un épilage, revoir le petit Laocoon dans ses orvets gigantesques aux yeux bouchés, revoir, au cri de la madre, toutes les petites Italiennes se relevant en montrant un derrière d’un pigment si brun qu’il ne pouvait être attribué à aucune cure de soleil, et des bandes de chats italiens – aucun édit n’ayant encore prévalu contre la maffia des chats – se disputer une tripe de canard, allongée et sanctifiée par la lutte, y aurait-il pire supplice ? Comme Stéphy aurait préféré continuer le martyre de son amour au coin du parc, ne corrompre dans cette grande corruption que les hortensias, les cygnes, les gardiens et la suite des spectacles invisibles, alors que dès maintenant allaient y être compromis pour toujours, dans cette cage les bouvreuils milanais, dans cette autre les écureuils romains, et là-bas les pompiers de New-York qui passaient, et l’incendie, et le feu ! Pourquoi tout n’avait-il pu se passer sous l’arbre du parc, ses fiançailles, sa nuit de noces, le départ ou la mort de son compagnon ? On ne devrait s’aimer que sur un navire, un radeau ; on le laisse aller, une fois tout fini, et tout le reste du monde est sauf… C’est ainsi qu’elle raisonnait, dans son égoïsme, et qu’elle pensait à diriger la promenade vers les quartiers qu’elle n’aimait pas et où elle aurait plus tard une raison suprême de ne jamais pénétrer. Mais déjà, honteuse de cette pensée égoïste, elle détournait brusquement l’homme sur la droite. Il se demandait pourquoi elle le jetait dans cette avenue brillante, puis le conduisait par des passages, puis, après avoir contourné cette vieille église, l’obligeait à y pénétrer, à entendre l’orgue. Pourquoi, dans un itinéraire aussi précis que s’il s’agissait de sortir d’un labyrinthe, elle l’arrêtait devant le luthier de Old Street, puis devant le magasin de fourrures. C’est que décidément elle lui sacrifiait tout, c’est qu’elle lâchait son amour sur toutes ses rues, ses boutiques, ses promenades préférées, c’est qu’elle marquait d’une tache indélébile tout ce qu’un égoïste eût pieusement gardé intact. Le remède, qui eût consisté à aimer dans la laideur, hors du temps, de l’espace, pour que les beautés du monde sortissent intactes de l’amour, elle y renonçait. Déchaînée dans son rallye, elle marquait pour toujours la piste sur laquelle la future grosse Stéphy poursuivrait, chaque dimanche, la Stéphy heureuse et lamentable. Le soir, elle ne possédait plus guère, à elle, dans cette ville, que son quartier même et sa maison. Dans tout le reste de New-York elle avait lâché, comme ces éleveurs d’alevins, des milliers de petits regrets, de souvenirs enfants, toutes les douleurs en œuf… Il ne leur restait plus qu’à grandir, on verrait plus tard… C’est le mari choisi parmi les danseurs d’hier qui aurait la charge de la consoler. Elle voyait d’ici sa maladresse et sa lourdeur… Elle aurait soin, pour qu’en aucun cas il ne prît son bras, de l’alourdir encore par des paquets. S’il tenait à fumer, elle lui mettrait elle-même sa cigarette au bec, comme à un crapaud qu’il était !

— Bonsoir, fils ! lui disait-il chaque soir.

Le père Moeller, qui rentrait tard de la lutherie Hartford, ne soupçonnait aucun changement dans sa fille. Lui, spécialiste dans l’essayage des cors et bassons, et que choquait l’écart d’un vingtième dans le ton du cuivre ou du bois colophané, n’entendait pas que la voix de Stéphy se transformait.

Stéphy gardait en effet une pureté de jeune homme, qui venait sans doute de ce qu’elle n’avait pas eu autour d’elle une mère, c’est-à-dire un être de même essence, plus avancé seulement en âge et en décrépitude, et qui, quel qu’il puisse être, donne l’exemple de l’être féminin impur et dégradé. Aux abords d’une mère, bien rare est la jeune fille vraiment intègre dans son orgueil et dans sa dignité. Cette routine, cet esclavage du corps, imposés à la femme par la femme, Stéphanie ne les ressentait pas. Les habitudes de son corps, elle se refusait à les considérer comme des imperfections générales, fruits de contagion ou d’héritage, elles n’étaient qu’à elle, elle en prenait la responsabilité devant quiconque. Elle n’avait point eu, dès ses douze ans, à prendre en charge un stock de crèmes, de baumes, de lingeries, de névralgies et de migraines maternelles. Dieu s’est cru malin parce qu’il s’est arrangé pour vous faire suivre la dégradation de ce que vous admirez le plus ; Stéphy avait eu, grâce à la mort, raison contre cette loi maudite. De sa mère, morte quand elle avait trois ans, Stéphy ne savait pas que l’image forte et rayonnante qu’elle gardait, c’était en fait l’image d’un jeune homme. Fille de deux hommes, elle avait des moyens d’archange de se renseigner sur les meilleures poudres de riz ou les meilleurs remèdes.

Le repas s’achevait parmi les mouvements de générosité sans borne du père Moeller, qui forçait Stéphy à accepter sa part de légumes frais, la bourrant d’azote pour sa vie infernale.

— Et maintenant que veux-tu que je te joue, Stéphy ?

— Bach.

— Quoi, de Bach ?

— Tout.

Il jouait tout. Il se mettait au piano comme s’il allait tout jouer. Quand il osait s’arrêter, il choisissait le milieu d’une phrase ; il obéissait en cela à Stéphy qui, tout enfant, éprouvait une telle peine de voir finir le morceau qu’elle aimait, qu’elle préférait l’interrompre. Ou bien il fallait passer, sans avoir l’air de remarquer une coupure, de l’opus précédent à l’opus suivant ; on aurait toujours le temps de faire halte au sommet de l’allegro… Moeller enchaînait donc avec facilité la dernière note du Requiem à la première note de la Passion… et ce changement subit d’altitude vous étreignait le cœur plus que tout développement… Vers onze heures, il s’interrompait…

— On a calculé qu’il faudrait vingt-sept jours et demi pour jouer tout Bach.

— Alors joue tout Schubert.

Il jouait tout Schubert. Dans l’appartement du dessus, les Goldstein, qui avaient hésité jusque-là, mettaient dans leurs oreilles des boules Quiès, car, si l’on peut prévoir un arrêt dans l’exécution de Bach, à cause de son immensité même, il n’y a plus le même espoir avec un musicien mort relativement jeune… Des sirènes sifflaient dans le port.

— Le Berengeria arrive, disait Moeller, s’arrêtant deux phrases avant la fin de la Symphonie inachevée. – Sa sirène basse est fausse d’un ton entier ! Il pourrait vraiment y avoir des accordeurs pour sirènes. On ne supporterait pas cela à Hambourg. Les jours de brouillard, vers Terre-Neuve, ce doit être une belle cacophonie !

Vers une heure du matin, on frappait. De même que les vautours et requins sont prévenus à des distances incalculables de la présence d’un cadavre, de même il est impossible de jouer tout Schubert sans que des effluves alertent tous les Allemands à la ronde, et vous les amènent par le dernier elevated[2]. Arrivait, avide de Schubert, l’eau à la bouche, le blanc de l’œil plus brillant dans l’ombre du couloir que celui du cannibale au repas, Julius Bergmann, directeur des publications photographiques chez Hanfstaengel, tenant à la main en cadeau sa dernière épreuve de peintre allemand ou flamand, Vénus de Cranach ou Mégères de Bosch. Julius avait inventé un procédé pour neutraliser les reflets dans les musées, et expliquait ses photos avec plus de fierté et de rougeur que s’il avait empêché par des moyens personnels et persuasifs la Vénus ou les Mégères de bouger. Arrivait aussi Rudi Spetzheim qui assurait sur la vie, accompagné d’un basset munichois auquel il tenait par-dessus tout et qu’il avait assuré à sa propre maison. La Compagnie acceptait les suicides… Il avait oublié de poser la question sur les suicides de chiens, actuellement à la mode… N’osant demander à Johann de tout recommencer, ils s’asseyaient, vite au courant de la musique, plus déconcertés par Stéphanie, qu’ils courtisaient et retrouvaient chaque fois différente, et se croyant chacun le symbole de la fidélité, alors qu’ils aimaient trois cent soixante-cinq Stéphanie dans leur année ! C’était surtout l’image de ces deux hommes qui assiégeait Stéphy lorsqu’elle avait à penser à son futur mari. Elle ne détestait pas les voir. Alors que la passion l’amenait souvent à faire presque abstraction du compagnon inconnu, et que son arrivée la comblait d’un bien supplémentaire mais presque inutile, il n’y avait d’agréable avec Julius et Rudi que leur présence même. Cette présence ne commençait que lorsque la première jambe avait passé la porte, elle finissait totalement dès qu’ils étaient dans le couloir, mais elle semblait tellement en avance dans la vie de Stéphy sur les événements, qu’elle en avait un caractère faux et comique qui égayait la jeune fille. Eux, sous le regard ironique, sentaient vaguement en eux leur future culpabilité, et ne pipaient pas. Mais dès que la soirée s’était terminée, au milieu de la troisième strophe du Lindenbaum, et qu’ils avaient disparu, leurs présence réelle commençait, et poussait Stéphy à jeter avec rage la photo de Vénus que Julius lui avait tendue aussi modestement et piteusement que si c’eût été la sienne, et à la déchirer comme une lettre, sans la lire.

Elle se couchait en prononçant un nom. Car elle n’avait pu supporter, malgré ses résolutions, de ne pouvoir appeler par un nom l’homme inconnu. Elle l’appelait l’Ombre. Elle sentait bien en quoi ce nom était faux. Cet homme n’était que muscle, que dureté. Il n’y avait qu’à voir, par le soleil, l’ombre de l’Ombre, si nette, à mouvements si sûrs, pour être fixé sur ce qu’elle contenait en tendons et en os. C’était une ombre contre laquelle le passant maladroit rebondissait à quatre pas… Ce pouvait être au plus un comprimé terriblement solide de cent ombres, de mille ombres. Mais sa lumière, ses habitudes n’étaient pas celles d’un vivant. Chaque fois qu’il apparaissait, Stéphy avait le sentiment qu’il revenait ; dans ce désœuvrement continuel il avait toujours l’air de mener une occupation terriblement prenante, et terriblement inutile à cet univers. Il était ombre parce qu’il était recouvert d’un enduit et d’une sorte d’absence sur laquelle rien ne prenait ; elle le sentait insensible au chaud, au froid, – elle n’osait chercher plus loin… C’est ainsi que pour Stéphy les symboles et les êtres changeaient d’âge et de nature. Soudain au premier plan, tout ce qui était rêve, inexistence, rejetant de vieilles formes, revendiquait du sang et un corps de coupe moderne, et le jour par contre allait venir où, à la vue d’un beau jeune homme souriant et confiant, elle dirait :— Bonjour, la Mort !

 

Stéphy sortait maintenant tous les après-midi avec l’Ombre, excepté le dimanche, réservé au Gesangverein de la 2e Avenue. Aussi détestait-elle les dimanches. Ils n’étaient plus la fête dans la semaine ; ils en étaient exclus. Il arrivait les dimanches à Stéphy tout ce que le sort destinait, non à l’amie de l’Ombre, mais à Mme Julius et à Mme Rudi : elle était nommée soliste, elle recevait le diplôme avec franges de première conseillère pour orphelins, une série de grades aussi peu faits pour elle en ce moment que pour saint Michel celui d’adjudant et la médaille militaire. Ce jour sauvé du déluge sur lequel s’entassaient ses amis d’enfance et leurs mères, la Vénus de Cranach et un basset assuré contre le suicide, et où la messe semblait une action de grâces de tous ceux qui avaient évité la passion et le bonheur, ce Te Deum de l’obscurité et de l’immobilité l’exaspérait. Jusqu’à la musique lui était importune, car elle devait s’avouer, par une contradiction sans bornes, que c’était à sa vie mesquine qu’appartenait cet élément immatériel, tandis que sa vie divine, – elle l’avait tout de suite deviné, – ne la comportait pas et que l’Ombre n’aurait su distinguer Mozart de Puccini. Toutes ces symphonies, ces motifs, ces alliances et ces sympathies de sons qui avaient été la légèreté de son âme, sa noblesse, sa nostalgie, ce n’était plus qu’une surcharge bourgeoise dont elle s’allégeait en quittant sa maison, et à mesure qu’elle approchait de Central Park, elle avançait dans un domaine où baissaient leur résonance, leurs échos, pour arriver près de l’Ombre les oreilles plus impénétrables que celles des Goldstein avec leurs boules Quiès, et au centre d’une surdité que trouait à peine, – qui eût dit à Stéphy qu’un jour elle en serait émue aux larmes ! – un orgue lointain qui jouait la Tosca. Elle, qui n’avait vécu qu’au milieu de musiciens, qui voyait tous les gros jeunes gens ses amis capables en chaque point du monde, à chaque heure du jour, de tourner aux chefs-d’œuvre de la musique comme à cet orgue pour deux sous, elle éprouvait un obscur orgueil à s’asservir à cet homme sorti si sec de toutes ces ondes, effluves et courants où nageaient, avec la conscience des filles du Rhin, tous les membres de son Gesangverein. De ce monde jusque-là doublé de chants et de sonates, de ces couchers de soleil doublés de Brahms, de ces aurores doublées de Schumann, le capitonnage divin tomba tout à coup, et elle voyait pour la première fois l’univers dans sa dure et muette épaisseur.

Il ne s’agissait pas seulement de la musique. Tout ce qu’elle avait cru l’élément supérieur de sa vie se reléguait de soi-même dans un monde inférieur. Les moments qu’elle avait cru sacrés, sur la foi du père Moeller, grâce à des combinaisons de lumière et d’astres, le lever de la lune, l’horizon rouge, tous ces moments où elle arrivait justement à supporter un peu le gros Julius, maintenant elle les écartait. Lune, soleil, lui paraissaient aussi artificiels que les ampoules du grand-père Frédéric. Elle en voulait à ces accessoires d’avoir laissé Bergmann s’approcher d’elle et d’exercer impunément leur fonction d’appareilleurs. Le soir, sous les étoiles, elle fermait sa fenêtre sans s’attarder comme sur une publicité ou une invite outrageante, et les constellations l’offensaient de toutes leurs combinaisons louches. Elle était presque satisfaite de voir un beau nuage, parti de Brooklyn en corvette, arriver à Riverside en porc, avec son groin et jusqu’à sa queue. Il y avait aussi, par bonheur, des aurores d’eau sale, des crépuscules infestés de relents. La tendance naturelle des nuages, des aurores à se dégrader rachète un peu leur suffisance. Dans sa course vers l’Ombre, elle évitait les librairies, les lutheries, les magasins de fleurs ou de parfums : toutes leurs offres infâmes. Elle s’asseyait, sur le banc 108, sous cette lumière implacable qui passe pour pure, mais qu’elle savait provenir en fait d’un vieil astre taché. On était dans ces après-midi torrides où ne se pose ni la question de la bière, ni celle de la tendresse, où du fait de la lâcheté humaine devant l’effort se commettent le moins d’actes et de crimes amoureux. Elle jouissait de ces heures presque stérilisées. L’Ombre arrivait, et, dans cette conversation d’êtres atteints d’amnésie et privés d’imagination, aveugle, sourde, et sans narines, elle ne se sentait plus qu’une bouche et des mains.

Elle ne lisait plus. Il n’est pas de lectures pour qui nie le passé et renie d’avance l’avenir. Elle rougissait de ses enthousiasmes. Pas un vers de Goethe ou de Shakespeare qui ne convînt beaucoup plus à Julius ou à Rudi qu’à l’Ombre. Une parenté indéniable reliait le gros et le petit homme à chacun des plus grands héros, les formules d’amour et de génie semblaient spécialement faites pour eux et pour les amis médiocres qu’ils amenaient : Hamlet ou Faust n’étaient plus que des acteurs chargés de jouer supérieurement la vie de Bergmann ou la vie de Spetzheim. Les prétendants ne se doutaient certes pas, quand Stéphy les mettait trop rapidement à la porte, que c’était à cause de leur ressemblance croissante avec des êtres sublimes ; et Stéphy essayait aussi de congédier d’elle tout ce qui pouvait l’apparenter aux héroïnes jadis chéries. De la fidélité, du dévouement, elle pressait sans hésiter tout ce qu’y avait déposé la poésie ou l’histoire – de l’angoisse aussi, de l’attente ; – et le mot le plus éloigné d’elle était le mot : je t’aime. Tous ces distiques, tous ces vers célèbres qu’elle savait par cœur, elle eût voulu les oublier, tant ils étaient des allusions à une existence à vingt maris, dont elle était divorcée. Pitoyable Laure, qui aimait Pétrarque à cause de ces sonnets hebdomadaires, pleins de chevilles et dont chacun d’ailleurs n’était qu’une cheville entre deux moments d’oubli ! Car pour Stéphy les plaisirs de la poste et de la correspondance aussi étaient les plaisirs d’amoureux inférieurs. Une fois chez elle, elle n’attendait rien. Le facteur pouvait sonner, elle n’attendait aucune carte postale, aucune lettre, aucun spécial delivery. Toutes ces boîtes aux lettres géantes, ces voitures de poste qu’une juste estimation des besoins du monde exige plus rapides que les voitures même des pompiers, tous ces tubes qui s’entrecroisent dans la ville, heurtant les secrets montants aux secrets descendants, ne contenaient rien de Stéphy, rien pour Stéphy. Ses nouvelles, à elle, c’était ce silence au milieu du silence, cet arrêt de toute pensée, ce froid apporté soudain, avec affranchissement spécial, au centre de son cœur. On devine pourquoi Rudi, qui faisait chaque matin de longs détours pour passer devant chez Stéphy, trouva dans la poubelle ses œillets encore tout frais, – d’autant plus frais qu’il avait muni chacun d’un tube de son invention qui les entretenait d’eau une semaine et permettait de les placer non seulement dans un vase, mais sur un chapeau ou à plat pendant d’une étagère, – parmi les morceaux de la photographie du Cranach, qui imposaient à la vue des boueux les deux globes de seins restés intacts, et, entre le haut des cuisses, un triangle aride et poli comme un os à oiseau.

Au retour de ces promenades où il n’était pas plus question de la promenade d’hier que de la promenade de demain, elle passait dans sa chambre, et s’y déshabillait comme dans une chambre étrangère. Elle se sentait hôte chez elle-même. Elle veillait à ne rien casser, à ne rien déranger, mais pour le compte de celle qui lui succéderait, de cette Stéphanie qui épouserait Julius, dans une existence où compteraient les miroirs Biedermeier et les gravures de Franz Stuck. Elle ne portait plus les anneaux, les bracelets donnés par ses amis, elle ne distinguait plus les bijoux de l’or monnayé. Elle s’était arrêtée dans la nouvelle installation de sa chambre, et couchait sur un matelas. Il serait toujours temps, dans cette vie future de vengeance sur les hommes, d’avoir un cosy corner et un divan de panne. L’heure du sommeil venait ; elle se donnait à l’inconscience sans pensée, sans chaîne autour du cou, sans supplément humain.

— Tu pourras épouser qui tu voudras, Stéphy, lui avait dit un jour Johann… J’aimerais mieux cependant que ce ne soit pas un Français ou un Italien, ils sont légers…

Elle pensait à cette phrase en s’endormant. Léger, ce bloc taillé dans les métaux tombés d’une autre planète, dont le regard lui-même avait un poids ! Léger, cet homme dont la vie semblait amenée à proximité de sa vie par quelque diamètre de fer, qui allait peut-être tout à l’heure l’éloigner pour toujours, après effleurement ! Léger, le bronze, la gravitation ! Légère, l’Ombre !… Un Français ? Stéphy avait cru en effet reconnaître à l’accent qu’il était Français ; elle l’admettait maintenant, tant elle tenait pour les solutions maudites… Mais peu importaient sa race, son état ou ses vices. Bien qu’elle eût souvent senti que nous étions dans l’époque où il y a eu entre deux hommes les plus grandes différences en courage, en morale, en sagesse, et où la loyauté et la lâcheté ont atteint leur écart maximum, Stéphy ne cherchait pas à situer l’Ombre, sur cette immense marge. Elle ne se demandait pas s’il avait pris part à la guerre, ou si à la guerre il avait combattu ou déserté ; elle avait trouvé avec lui une manière d’être qui convenait à la fois au bolcheviste, au criminel, au bourgeois, à l’homme gâté par la vie ou au paria et jamais rien en ses gestes, en ses paroles qui pût choquer le contrebandier d’alcool, ou le mari évadé, ou le magistrat, ou l’assassin.

Mais les liaisons infernales elles-mêmes ont leur phase d’innocence ou d’idylle.

Le milieu de mai était venu, et avec lui la grande chaleur. Rares étaient les conducteurs d’automobiles qui n’avaient pas le pied nu sur l’accélérateur. L’Ombre eut l’idée de mener Stéphy jusqu’à la mer, qu’elle avait jusque-là évitée, ne sachant les rapports que cet homme entretenait avec l’Océan, et n’osant lui avouer qu’elle était championne de natation avant qu’elle sût s’il nageait. Elle n’en savourait que plus son état d’esclave, privée soudain de l’Océan, et prenait son bain le soir avec délices, comme une sirène punie, dans un bassin de faïence où ses relations avec l’eau étaient ridicules… Il loua un canot. Il lui fit contourner les îlots voisins avec des manœuvres de poignet qui eussent comblé d’admiration les foules compétentes de Nogent-sur-Marne, et attentif au moindre remous, sans se douter que son canot portait la femme qui se fût arrangée le jour du déluge pour sauver un peu plus que la famille de Noé. Elle était pour la première fois face à lui, enfin elle le voyait. Tête découverte, il élargissait ses bras au maximum de son envergure, il montait et baissait ses genoux accouplés, il laissait sa chevelure s’élever, puis tomber, bref étalait tous les mouvements de printemps que les oiseaux font devant leurs femmes. Stéphy souriait de voir son ami l’Océan le forcer à cette parade, et lui donner ces petits gestes élégants et finis à l’aide de courants géants et de vagues de fond. Le soleil le dégageait de toute obscurité, et il ne restait que ses yeux bruns, ses cheveux noirs, ses mains de bronze, qu’un être d’un noir rayonnement, où les dents blanches éveillaient parfois une idée de luxe, l’idée d’un squelette d’ivoire, – que l’Ombre au soleil. À cette distance qui sépare sur les radeaux celui qui sera le cannibale de celui qui va être le repas, elle osait pour la première fois le regarder tendrement, amusée de le voir ramer en veston, exploit qu’on n’avait guère dû accomplir sur ces bords depuis l’arrivée des Quakers, et écarter à coups d’aviron, comme des naufragés dangereux, les monstres en caoutchouc gonflé qu’allaient chevaucher les nageuses. Cette collision du caoutchouc avec ce qu’il y a de plus dur au monde attendrissait Stéphy ; et surtout elle était fascinée par ce veston. C’était bien l’uniforme qui convenait à l’Ombre ; il n’était pas gonflé aux poches, il n’avait de bosses ni au côté droit ni au côté gauche, c’était un veston idéal que n’affligeaient pas comme ceux des autres hommes des grossesses changeantes ; on devinait qu’il ne contenait ni portefeuille, ni papier d’identité, ni lettres, et que si le canot chavirait, elle serait noyée avec un inconnu.

Elle remontait le débarcadère, quand un faux mouvement et la brise relevèrent sa robe, et l’Ombre put voir la large jarretelle rose qui séparait son bas de sa culotte. Elle en fut malheureuse. – Il en verra bien d’autres, disait en elle une voix brutale. Mais elle s’en voulait de sa maladresse. Il y avait dans l’épisode une vulgarité qui isolait des autres cette promenade pour la ranger parmi les excursions de vendeuses et de gigolos. Il s’était assis, au pied de l’échafaudage d’où l’on plonge. Elle le pria d’attendre…

— Ohé ! Ohé ! cria-t-on soudain, au-dessus de lui.

Il leva la tête et vit, au plus haut de l’estacade, toute tendue, mais inclinée déjà dans sa chute et lançant avant elle sur les eaux l’ombre qu’elle semblait viser, Stéphy qui plongeait. Elle pénétra en flèche au cœur de la mer. Jamais existence n’avait été rayée plus franchement et plus nettement de la terre ; puis, reparaissant, par remords eût-on dit, ou à cause de quelque faux départ incompréhensible aux profanes, elle revint s’asseoir près de son ami. Ses jambes étaient nues jusqu’au corps, sa poitrine visible ; elle s’étendit sur le dos, sur le ventre, rachetant au prix de son dévêtement complet le geste d’impudeur du vent, n’ignorant pas quelle proie elle dévoilait, mais incapable de supporter l’idée de cette bande rose que l’Ombre cherchait en vain maintenant sur sa jambe parfaite… D’autres se sont données, un jour, pour qu’on n’interprétât pas mal un geste maladroit. Jamais son compagnon n’avait vu femme dont veines et artères fussent enfoncées aussi profondément dans le corps, en dépit de ses fines attaches. Le Créateur avait dû forer dans les os du poignet et des chevilles pour les dissimuler ainsi. De ce travail généralement si mal ajusté de tendons et de système artériel et qui ressort autant que celui des ouvriers électriciens, nulle trace sur Stéphy… La seule imperfection était peut-être au talon, un tout petit peu de corne, presque rien, vraiment rien…, le défaut qui devait un jour, quand l’homme serait rassasié, envahir ce corps jusqu’aux oreilles.

Tous les après-midi ils revinrent. Ceux qui cherchent depuis des siècles une utilisation rationnelle du flux et du reflux peuvent se renseigner auprès de Stéphy ; elle avait trouvé leur emploi. Rien comme la pression de l’Océan pour calmer celle des artères… Enjambant, de la jeune démarche dont la mère de Stendhal enjambait son fils assoupi, une suite de corps étendus où les corps sentimentaux se distinguaient aux grandes lettres ouvertes dans leur maillot, initiales de leur flirt que le soleil allait graver sur eux, elle montait en courant l’estacade, car elle n’entrait jamais dans la mer par son rivage. La mer pour Stéphy était quelque chose qu’on n’atteint qu’en montant, en gravissant soixante-deux marches. Elle avait un maillot blanc uni, sans raies horizontales ou verticales car elle n’avait ni à être grandie ni à être rapetissée, et qui se rattachait sur l’épaule, inutilement d’ailleurs, par un petit lacet rose. C’était tout ce qui trahissait son origine germanique, tout ce qui restait sur elle de la civilisation des Othon et des Guillaume : elle plongeait au sein des océans, elle effleurait les jeunes squales, les soles et les turbotins avec un nœud rose à l’épaule… Attendant son tour de plonger, elle levait les bras, elle écartait les doigts, pour prouver qu’elle était bien humaine, que rien en elle n’était palmé, elle se gonflait à cette hauteur de la bouffée d’un air pur qui n’avait pas effleuré tous ces phoques étendus, et en trois ou quatre mouvements raflait les attitudes dont se sont nourries toutes les sculptures. Parfois un geste : elle agitait la main vers un moutonnement de la mer d’où s’élevait un bras nu : c’est qu’elle reconnaissait dans cette poudre d’eau un de ses pairs, un champion de la race des eaux. À son tour ! L’Ombre voyait ses bras s’ouvrir, se lever, au creux des aisselles flamboyer le poil blond comme si elle devait arriver lisse à la mer, et elle tombait par le visage sur le marbre bleu en un temps qui paraissait une seconde, mais qui lui permettait de battre chaque fois le record du mot Ombre, dit par elle à voix basse. Vingt-deux fois aujourd’hui… Elle avait sa manie, ou sa dignité, qui était de faire le moins possible d’écume. Elle disparaissait sans remède, souvent plus d’une minute, et son ami qui la croyait occupée à nager au loin les yeux fermés, ne se doutait pas qu’aussitôt immergée elle coulait à fond, s’étendait sur le sable, sur la plage des vrais habitants de la mer, reconnaissait tristement un débris d’épave, un coquillage de la veille, reprenait devant les objets de sa chambre marine la confiance qui lui manquait maintenant devant ceux de sa chambre humaine, ondulait, tellement au-dessous du niveau des peines mortelles, déplacée soudain par un remous de fond qui venait de la Lusitania, touchait machinalement à ce qui doit être la pendule des lémures, le thermomètre des étoiles de mer, éprouvait tous les désespoirs qu’on a pu éprouver à l’intérieur d’une seule aspiration, et il fallait tout le poids de l’Océan pour empêcher les larmes de sortir de ses yeux. – Je sais bien que l’on ne pleure pas au fond de la mer, se disait-elle. Mais elle pensait aussi que l’on pleure où l’on peut. En ces lieux même, d’ailleurs, il fallait se surveiller. Un reflet bientôt tournait autour d’elle, s’approchait, curieux. C’était Hillmacher qui s’étonnait de voir Stéphy immobile. Il plongeait vers elle, regardait de sa tête chavirée ce beau corps libéré de la respiration humaine, tentait avec les dents de dénouer le lacet rose, jusqu’au moment où elle lui tirait une courte langue par laquelle le goût de la mer l’envahissait. Il la prenait de force aux hanches, la lançait vers la surface, restant par discrétion tout au fond. Elle remontait, les jambes si étroitement jointes qu’entre elles la plus petite limande n’eût pu passer, le buste gonflé de son souffle soudain défaillant, et, une fois crevé le plafond de la mer, expirait.

Un jour l’Ombre lui fit la surprise de la rejoindre dans la mer. Il y alla à pied, seul de tous les baigneurs, évitant la planche à plongeons par laquelle on s’attendait donc à ce qu’il ressortît tout à l’heure. Il nageait bien, mais, habitué à l’eau douce, il prodiguait les mouvements inutiles, il avait dans ses réflexes une prudence hors de mise, comme d’ailleurs sur terre tous ceux qui croient que la vie est un adversaire mesquin, un fluide hypocrite et non une force brutale qui vous ignore. Il donnait l’impression que la mer personnellement lui en voulait. Il arrivait à en faire pour le spectateur un élément dangereux, alors que la vue de Stéphy nageant eût donné confiance à des hommes de plomb. Mais il était résistant et rapide. Supportée par des vagues dans lesquelles l’Ombre était obligée de se creuser un tunnel, prenant pied sur des îlots de profondeur dans lesquels il fonçait, Stéphy se laissait enfin rejoindre, étendait sa tête sur son coude gauche plié, et semblait dormir, toute immergée à part la joue et la paupière droites, cependant qu’un geste maladroit sortait son compagnon à moitié de l’eau, et élevait son buste anxieux et sévère au-dessus de la tendre dormeuse… Image du sommeil marin qu’elle eût souhaité pour le sommeil terrestre… Puis tous deux sortaient de l’eau dignement, côte à côte, les pas encore liés par l’Océan, comme d’une messe. Le corps brun de l’Ombre s’offrait soudain aussi nettement aux yeux des femmes étendues que les silhouettes de tir aux yeux des recrues. Stéphy l’admirait. Il avait ces larges épaules sur lesquelles il est doux de s’asseoir et qui prouvent d’ailleurs, entre autres preuves, puisqu’elles sont deux, que l’homme est fait pour avoir deux femmes. Quel corps parfait ! On regrettait seulement, juste sur le petit doigt du pied gauche, une minuscule taie, la seule tache dans cette réussite, mais qui plus tard, quand l’homme aura trahi et disparu, devait sauver son corps du mépris de la femme, et répandre sur lui tout entier une peau sensible et pitoyable…, seul point par où la souffrance semblât pouvoir pénétrer dans cet homme. Elle s’arrangea pour marcher sur lui, de son pied nu… Il cria…, mais on se venge comme on peut, et c’était toujours une occasion de demander pardon à son assassin.

Puis ils s’étendaient jusqu’au soir, suivant cette loi qui pousse les nageurs, au sortir de l’eau, à nager sur la terre. Ils prenaient entre les corps couchés les places vides qui leur semblaient réservées de tout temps, comme à des morts qui regagnent le cimetière et s’installaient pour la vie dans leurs concessions. Les bras, la nuque, les jambes de Stéphy devenaient soudain dorés. Une multitude de doux cheveux apparaissait si rapide qu’elle semblait croître sur elle, mais il n’en restait rien quand le corps était sec. De belles filles, s’arrachant au champ du repos, les enjambaient à leur tour ; Stéphy remarquait bien quel regard son compagnon avait pour les tendres surfaces intérieures des belles cuisses. Elle n’en disait rien. Elle n’en pensait même rien. Tout était prévu à cet égard. Et bien d’autres choses !… Parfois un long soupir, mais pas de chagrin : c’est qu’elle avait oublié, bien que hors de l’eau, de respirer. Il enlevait de la main le fil de varech par lequel la mer avait tenté aujourd’hui de retenir Stéphy, il la débarrassait des grains de sable avec le soin de ceux qui vous retirent des points noirs du visage avec une clef de montre. Il avait avec Stéphy un souci des moindres choses, la regardant si elle toussait, se précipitant pour l’aider à se lever ou à s’étendre, s’excusant s’il la heurtait, et de lui montait en même temps une espèce de dédain suprême pour Stéphy entière, – cette indifférence qu’il aurait si je mourais, pensait-elle, si je disparaissais. Peut-être eût-il aimé ma main seule, ma jambe seule, ma tête seule ! Il est las. L’ensemble d’une femme lui fait peur…

Le soleil se couchait. Devant eux, au fond de la mer, s’organisait un petit concours de nuages enflammés. La mer était si rouge que les oiseaux de mer fuyaient vers un lieu sûr, vers la terre, et le soleil se rengorgeait, affectant de croire, à cause de tant de sang, à son propre suicide.

— Quelles histoires font ceux qui se couchent seuls ! disait en le montrant une voisine agacée.

Autour de la mer le crépuscule organisait à petits frais une sorte de banlieue, et la rive devenait un faubourg. Tout ce que Stéphy avait considéré comme les rebuts mêmes de son ménage avec un des fiancés futurs s’entassait là. Des Hawaïens, entre des silences où ils semblaient pagayer avec leurs banjos, jouaient évidemment un de ces airs que Julius Bergmann fredonnait dans ses jours, non de bon soleil, mais de bon magnésium. Peu à peu, dans l’ordre de réveil des morts, avec des intervalles pour faciliter le jugement dernier, baigneurs et baigneuses s’éloignaient, laissant dans le sable l’empreinte d’une tombe légère et sexuée. Les oiseaux de mer qui n’avaient pas trouvé les hommes aussi hospitaliers qu’on veut bien le dire, regagnaient déjà le large. Tout ce que New-York avait pu sécréter en dix ans de plus vulgaire en musique ou en rayons lumineux se déposait autour d’eux. La lune, – elle manquait, n’est-ce pas ? – éclairait Stéphy toujours couchée sur le dos, et l’homme sur le ventre, dans un accouplement admis par le temps et trompé par l’espace. Accoudé, il la contemplait, d’un regard presque dur, comme le fauve contemple son appât et se venge déjà, par sa seule attitude, du danger qu’il court en son honneur. Le regard errait sur elle entière, sans jamais s’adoucir ; il ne devait y avoir en sa pensée, au sujet de la tête de Stéphy ou de ses jambes, que l’appréhension d’un goût différent pour les lèvres, comme au tigre pour l’agneau. Elle voyait que chez lui tous les organes d’attaque étaient beaux et presque immédiatement utilisables pour des besognes carnassières, les dents, les ongles, et elle attendait. Le nez était cruel, elle s’attendait à une cruauté spéciale du nez. Lui continuait à regarder, se demandant par quelle ruse le sort l’avait mise là, quelles sonnettes allaient tinter dès qu’il aurait mis la main sur elle, et appeler tous les valets de la destinée. Tout le sang, tout le lait par lequel s’appâtent les hommes-carnassiers étaient là, sous sa couleur la plus parfaite. Aucune marque de servitude, aucune rougeur même aux coudes : elle avait été bien élevée avec la vie. On voyait sur son poil tendre la frisure, indéfrisable pour une heure, qu’y avait laissée l’Océan. C’était bien là les jambes, piège à loups incomparable, qui vous attirent hors du néant et vous repassent au destin… Elle respirait juste de ce souffle qui donne de la vie et du prix à l’appât… Si cette femme-là consentait seulement à ne jamais questionner, ne jamais parler, ne jamais faire deux fois le même geste, si elle s’engageait à ne pas le soigner quand il serait malade, à garder au comble de l’intimité ce rôle d’inconnue qu’elle jouait depuis un mois ; à se priver d’amour pendant des mois entiers, à rester vierge dans les outrages, à ne jamais confier une de ses pensées, à ne pas concevoir, à ne pas vieillir, à ne jamais souffrir, alors ce serait peut-être à voir !

Il ignorait que c’était le programme exact de cette enfant.

 

— Nous marier ? demanda Stéphy.

— Oui, répondit l’Ombre.

Stéphy ne s’y retrouvait plus ! Cette proposition de mariage lui apparaissait presque comme une offense, comme un déni de leur morale. Deux êtres ne peuvent donc pas former un monde complet à eux deux, avoir leurs lois propres ? N’étaient-ils donc pas mariés, par l’Océan, par le banc 108 ? Elle douta un instant de l’Ombre. Elle avait cru jusqu’à ce jour qu’il avait compris ; elle croyait que tous les pactes non humains, toutes les lois muettes les unissaient déjà. N’y avait-il donc entre eux que l’ignorance et le silence ? La perspective même de n’avoir plus à épouser Bergmann ou Spetzheim lui apportait elle ne savait non plus quelle déception. Cet avenir d’expiation qu’elle se réservait, après le départ de l’Ombre, elle aurait préféré qu’il ne lui fût pas ravi. C’était malgré tout un avenir. La reprise des quartettes et des discussions sur l’origine des bassons, les trois coups du bâton à cirer avec lequel les Goldstein imposaient le silence vers quatre heures de la nuit quand leur provision de boules Quiès était épuisée, toute cette vie et ces actes médiocres nourris par Bach et Beethoven, elle n’entendait pas y renoncer. Une espèce de martyre lui échappait ; tout au moins une espèce d’innocence. Le mot mariage prononcé par l’Ombre, c’était le mot liaison prononcé par Rudi. Elle se rendait compte que dans son existence tout s’accordait, devenait clair, pur, et vraisemblable, si l’on y introduisait quelques mois de vie inhumaine, une saison d’enfer, et que rien n’en était plus normal ou explicable, si ce noyau infernal en était retiré ! Elle se voyait apportant à Johann et aux prétendants l’énigme d’une pâleur, d’une souffrance, d’un mal qu’ils affecteraient d’attribuer à ses plongeons ou à sa nage au fond des eaux, mais certes pas la nouvelle d’un mariage ! Pourquoi n’est-il pas possible à une jeune fille de rassembler sur quelques mois tout ce qu’elle aurait eu à éparpiller sur sa vie entière en désirs de sacrifice, en révoltes, en joies non terrestres, en dégoût des héros et des habitudes, et de s’en débarrasser ainsi pour toujours ? Ce qui lui paraissait le plus naturel dans cette complication, c’était les actes invraisemblables : dire à Johann par exemple, quand il demanderait qui était son fiancé, qu’elle ne savait pas son nom. Car il allait y avoir la question des noms. Tous deux allaient avoir à se dire face à face ces mots de passe qui vous reconduisent dans l’enceinte humaine, Stéphanie, Jack ou Hubert. Cela lui paraissait aussi ridicule que de lui crier Namur, et qu’il répondît Napoléon ! Pourtant certains gestes de l’Ombre la rassuraient. L’Ombre continuait sa vie insaisissable, les parties condamnées de sa journée ne s’ouvraient pas davantage, et il venait parfois à Stéphy l’idée consolante qu’incapable de trouver en soi l’amour que Stéphy demandait, il cherchait par pitié dans les lois humaines de quoi l’embrasser et la caresser. De ce point de vue le mariage paraissait excusable. Il avait voulu fixer une date, encore lointaine, – Stéphy n’osait penser à cette date fixée pour des caresses, – une date pour les fiançailles, une date pour les bans. Il savourait cette lenteur et cette pompe introduites ainsi dans leurs relations. Il les accentuait, pour bien rejeter sur le destin cette culpabilité que les fiancés réservent d’habitude aux entremetteuses et aux belles-mères. Il traitait le monde entier en belle-mère imposée. Il avait pour cette vierge les égards dus à une femme qu’on épouse pour la forme, engrossée qu’elle est par d’autres soins. Il arrivait à mettre dans le mariage un sentiment de faute irréparable que Stéphy n’eût pas éprouvé dans l’inceste… Il réparait… Il réparait une faute commise entre eux, et que Stéphy cherchait en vain, une de ces fautes d’enchanteur qui ont ouvert le volet de droite, au lieu du volet de gauche, regardé vers la Grande Ourse au lieu de regarder vers Orion, et ainsi perdu leur âme… Lui-même prenait dans sa tenue quelque chose de volontairement limité, de modèle, comme s’il allait revêtir, le jour du mariage, une autre forme, et qu’il tînt à rendre le corps actuel en bon état… Le jour vint où il fit une allusion à la famille de Stéphanie, et voulut la voir. Il n’y avait plus de temps à perdre. Il fallait agir.

La décision de Stéphy d’ailleurs était prise. Elle était résolue à ne pas dire son vrai nom, à ne pas alerter Johann. Qui lui eût dit qu’un jour elle aurait à dissimuler Rudi et Julius comme deux trésors ! Pour prévenir la surveillance de son fiancé, elle regagnait sa maison par les détours d’une femme adultère. Puisqu’il fallait que sous ces deux êtres sans nom vinssent se glisser, le jour du mariage, deux familles, deux patries, deux divinités, elle n’apporterait pas les vraies, elle ne les évoquerait pas de cette planète où elle tenait à retrouver les siennes intactes, le voyage fini… Il est facile de changer d’identité à New-York. En deux jours, elle eut son faux nom, donné par un faux père qu’Hillmacher avait trouvé, un Suédois dont la profession était de suivre en qualité de père, dans les diverses villes, les ondines en représentation.

Ce n’était pas un père auquel plaisait l’incognito : il s’appelait Napoléon Nordenskjoeld. Habitué à être séparé de ses filles par dix mètres cubes d’eau et un bocal qui les faisait inapprochables, il avait pour Stéphy tous les égards réservés à des enfants mouillés ou isolés par des vitres. Il lui cédait pour une heure de solitude quotidienne la pièce qu’il louait généralement pour d’autres recueillements, chambre étroite, toute prête à accueillir un être encore mal sec, avec des peignoirs aux armes de Stockholm et des livres en papier imperméable. Stéphy s’asseyait sur le lit, questionnait Nordenskjoeld. Il la mettait au courant ; il lui apprenait les aventures de sa prétendue mère, le nom de ses amies d’enfance. Comme si son ancienne et vraie famille, ses anciens et vrais amis étaient une arme périmée dans la lutte qu’elle livrait, elle avait recours à un père et à des objets neufs et insensibles. Elle en était quitte le soir pour embrasser plus tendrement ce père qu’elle trompait l’après-midi avec un faux père, dont les attributs paternels étaient d’ailleurs autrement convaincants. Johann n’osait rien dire de ces retards aux repas, de ces absences continuelles, pensant que c’était à Rudi ou à Julius de s’en affliger, et sans savoir que c’était lui qu’on trompait. Il semblait d’ailleurs que les deux pères se fussent prévus et se haïssaient, tant leurs goûts étaient différents, et leurs meubles. Le seul objet commun aux deux appartements était un carafon de Bohême, pour le kirsch chez Johann, pour la vodka chez Nordenskjoeld. Stéphy s’arrangea pour briser l’un, le faux… Nordenskjoeld put le recoller, mais, au retour chez Johann, la vue du beau flacon à kirsch intact était quand même une revanche.

L’Ombre accompagnait Stéphy jusqu’à la porte du Suédois, et la jeune fille avait le temps dans l’ascenseur d’échanger sa tristesse et sa modestie contre les qualités filiales telles que les entendait Nordenskjoeld : l’assurance et la dureté. Elle trouvait le faux père préparant la boisson habituelle de ses filles d’eau, de simples Martini, et disposé au bavardage. Il vous démontrait d’abord, comme si cela était un honneur, qu’il n’avait aucune parenté avec l’explorateur. Pour Napoléon, il était moins affirmatif, son grand-père ayant connu une Française. Puis il amenait la discussion, tout en offrant son cocktail, sur les différentes eaux potables du monde, qu’il connaissait pour avoir immergé au moins dans chacune une de ses filles ; la seule ville où une fille Nordenskjoeld eût attrapé la typhoïde lui servait une subvention chaque fois qu’il rappelait discrètement par un journal cette mésaventure. Certaines de ses pupilles lui avaient donné beaucoup de satisfactions ; le père de l’une de ses filles était présentement vice-président des États-Unis. La chambre était tapissée de photographies qu’il expliquait à Stéphanie : les portraits de ses sœurs. Celle qui plongeait avec les deux ours blancs était la seule avec laquelle il se fût brouillé, une orpheline ; aucun respect filial à attendre des orphelines. Celle-là, qui s’éventait assise sur un pliant de fer au fond de l’eau la plus pure du monde, celle de Détroit (autre subvention), s’était fait récemment expulser du Portugal pour avoir insisté dans son allocution au public sur la ressemblance de son phoque et du roi d’Angleterre. – Cette petite fille de six ans ? Il ne la connaissait pas, mais il achetait parfois de beaux portraits de fillettes nues quand ils lui rappelaient l’une de ses filles. Pour celle-ci, c’était le portrait frappant de Marion. Frappant, en effet, mais Stéphy voyait que le portrait de Marion en petite fille était postérieur en date à son portrait de femme.

Elle savourait tristement ce comique. Il lui semblait avoir déguisé Johann et ses vrais amis pour leur épargner quelque sinistre aventure. Nordenskjoeld ne se doutait pas qu’il était chargé de faire perdre leurs pistes aux bêtes de proie qui eussent déchiqueté le vrai père et la vraie vie de Stéphy. On ne pouvait avoir aucun scrupule à se protéger du malheur par ce fantoche insensible et cet appartement stérilisé où le roi de Suède – les rois sont l’unique famille des artistes de music-hall – était le seul homme qui eût sa photographie. Le jour où elle se fut enfin contrainte d’y conduire l’Ombre était le jour de la Saint-Johann, et, dans sa vraie maison, emprisonnant d’un coup tous les amis de Moeller pour qu’aucune affection réelle ne fût dehors ce jour-là et vagabonde, elle avait laissé sous un prétexte les musiciens. Moeller avait à peine remarqué son départ, car, au moment où l’on désespérait de Rudi, Rudi était arrivé ; on allait pouvoir commencer un trio au lieu d’un duo, et chacun sait comme le duo est fastidieux et comme il ressemble à un duel où personne, ainsi que peut le faire à chaque mesure le hautbois dans le trio, ne vient relever les épées. Cette existence familiale et bourdonnante laissée en gage, Stéphy avait gravi avec l’Ombre l’escalier de Nordenskjoeld et l’avait introduit dans une existence si truquée, qu’il lui semblait impossible qu’il ne s’en aperçût pas aussitôt.

L’Ombre n’avait rien vu. L’Ombre avait monté l’escalier avec les commissures des lèvres particulièrement contenues, telles qu’on les voit à ceux qui vont boire du sang. Il était animé d’une espèce de décision brutale, devant laquelle Stéphy se réjouissait d’avoir, au brave corps de Johann, substitué le grand corps de Nordenskjoeld à sucer. L’Ombre s’était livré à diverses opérations dont Stéphy n’avait pas encore imaginé qu’il fût capable, il avait bu de la bière, mangé du saumon fumé, et cette nourriture de conquérants avait amené au contraire chez lui une sorte d’euphorie bourgeoise. Ce personnage, qu’elle n’avait jamais vu qu’occupé à une course sans but et plus instante que celle du Juif errant, s’asseyait, jouait aux échecs. Tant d’opérations familiales lui conféraient enfin la couleur démoniaque qu’il n’avait pu obtenir du soleil, de l’absence et du crime. Sous l’œil d’Oscar XII, le faux père et lui avaient l’air de jouer une âme. Puis Hillmacher était venu, en faux cousin, prendre un cocktail, et ils jouaient maintenant l’âme à trois au poker. Au-dessus on marchait, au-dessous on parlait, et entre ces bruits humains, à côté, par la fenêtre, altitude réservée aux animaux, des oiseaux gazouillaient, des abeilles volaient. L’Ombre ne perdait rien de cette résonance, nouvelle pour Stéphy, mais qu’il croyait l’acoustique de la vie de sa fiancée. Puis ils jouaient aux dominos, en un trio qui était la réplique, mais damnée, du trio Johann-Julius-Rudi, – trio qui devait se payer le luxe en ce moment, Stéphy absente, de finir chaque morceau et de prendre, aux finales, une satisfaction et un repos exclus depuis si longtemps par les enjambements qu’elle exigeait. Nordenskjoeld regardait l’Ombre de son regard suffisant, bien incapable de voir en lui l’homme qu’on pouvait le moins juger comme un cube d’eau pur. Hillmacher, habitué à rencontrer surtout Stéphy au fond des eaux, continuait à correspondre avec elle par un langage qui n’ouvrait pas la bouche et des gestes qui n’eussent point troublé l’onde… Stéphy souffrait un peu de voir l’Ombre prendre autant de peine pour parler à ces apparences. Elle éprouvait du remord à appâter le malheur par de faux appâts, cette décision de transporter son amour hors de sa vie réelle était malgré tout un parjure, un reniement des promesses qu’elle s’était toujours faites. On s’insensibilise, paraît-il, pour enfanter ; elle s’insensibiliserait pour la conception…, mais sa lâcheté lui faisait honte. Elle souffrait de voir le monstre fiancé, plongé sur Nordenskjoeld, se satisfaire de ce sang blanc. L’Ombre serait-elle donc aussi stupide que ces dieux grecs qui n’y voyaient rien, quand on substituait à Iphigénie une génisse ? L’instinct qui avertit tous les humains des instants où ils sont de vrais ou de faux dramaturges en ce qui les concerne eux-mêmes, poussait en ce moment Stéphy à comparer le malaise de second ordre qu’elle éprouvait et l’oppression sans bornes qu’elle eût ressentie en lâchant l’Ombre dans sa vie véritable. Certes non, la scène à faire n’était pas faite ! La vraie scène, c’était l’entrée de l’Ombre chez Johann, les salutations avec les prétendants, les conversations entre trois pauvres humains de chair et un humain de bronze sur l’écoulement de la salive dans les bassons, sur les assurances d’animaux et les tubes pour fleurs, sur l’inutilité des parapluies à magnésium. Puis, c’était la musique et sous la présidence muette de l’Ombre, c’était le trio enflant ses joues, soufflant d’une poitrine pleine d’air pur et d’angoisse dans les hautbois et les flûtes, avec la hâte, à la fois, et la lenteur de ceux qui soufflent dans les poumons des asphyxiés, tous trois soudain rouges, soudain pâles, accordant à la musique les larmes qu’ils ne voulaient pas accorder à leur tristesse, et tels d’ailleurs que Stéphy les retrouva un peu plus tard, à son retour, soufflant dans les poumons de Haendel. On ne saurait croire comment les trios de Haendel en particulier, par la dépense physique qu’ils leur causent, savent distraire les pères dont la fille s’égare, et les fiancés dont court la fiancée. Julius et Rudi d’ailleurs ne voyaient pas sans espoir secret la conduite de Stéphy. Tout ce qu’elle faisait était incompréhensible, s’ils essayaient de l’expliquer par la passion du plongeon, et devenait éclatant s’ils l’expliquaient par l’amour. Ils n’hésitaient pas. C’était sans doute par l’amour d’un autre, mais c’est encore dans l’amour d’un autre qu’ils avaient le plus de chance d’arriver jusqu’à Stéphy. Peut-être un jour, si elle se mettait à aimer, leur tour arriverait-il…

En effet, il arrivait, bride abattue.

— Et votre mère, où est sa tombe ? – demanda l’Ombre le lendemain, alors qu’ils sortaient de leur bain habituel.

Stéphy fut prise de court. Il y avait toujours eu jusque-là un grand intervalle entre le moment de ses mensonges et la minute où elle était sortie de l’Océan.

— Au cimetière Concord.

Il fallut y aller, et par le plus court chemin qui relie une plage à un cimetière. Jamais non plus Stéphy n’était montée vers la tombe de sa mère, sitôt après le bain, tellement allégée. C’était un cimetière modèle, qui ressemblait, par la petitesse des croix et l’éloignement des tombes, à un ancien champ de bataille et il inspirait, comme un champ de bataille, plus de reconnaissance que de recueillement. À aucun moment, il ne donnait l’impression de cet entassement de cadavres, de ce silence par amas de silences, ni de cet ensemencement humain par vieillards bien alignés dans des sillons que donnent tant de charniers. Au-dessus du champ, des arbres gais, qui savaient parfaitement perdre leurs feuilles en hiver et épargnaient aux visiteurs l’allusion en eux-mêmes à de banals symboles. Du feuillage encore tendre tombait parfois sur votre épaule une légère charge, un écureuil, agile et chaud, qui vous donnait à l’entrée parmi ces ombres à soupeser la vie. Enclos de buildings et d’universités, des étudiants et des clercs le parcouraient en tous sens, se pressant vers les affaires les plus vivantes selon un itinéraire commandé par les morts, tous vêtus en ce jour de couleurs claires et éveillant en vous l’idée de morts de printemps en sweater rouge et en tricot jaune. Il y avait justement quelques pies pour attrister le lieu ; le deuil, le demi-deuil était confié à des oiseaux. Aucun monument, aucune fleur. Un gazon riche, couverture offerte par le pays des ancêtres, par l’Angleterre. Tout cela si loin de la mort que les hommes en chapeau melon qui creusaient un trou avaient l’air de chercher un trésor. Le seul terrain où les Américains construisissent en profondeur, à dix mille dollars le mètre carré, comme l’autre, et où les familles et les gloires américaines avaient leurs profondes racines ; le cimetière avec l’encaisse-or la plus abondante, par l’or des dents et des bijoux, les morts les plus puissants en cuivre et en pétrole ; une mine de morts, la plus valable dans ce monde, d’où les jeunes Américains venaient extraire l’amour des ancêtres. On s’arrêtait plein de considération devant les tombes d’enfants, étonné que des enfants eussent été promus à la dignité d’aïeux.

— C’est là ! dit Stéphy.

Ce n’était pas là. Ses ombres véritables, Stéphy n’eut pas le courage non plus de les présenter à son fiancé ! Quelle était cette Virginia Smith, que les dates désignaient à peu près pour remplacer sa vraie mère, Stéphy ne le saurait jamais, et elle était toute disposée aussi à se trouver une famille entière dans ces tombes, si le fiancé l’y poussait. Il y avait là justement tout à côté un M. Harold Bannerman, qui était mort en sauvant un chien, et qui aurait certainement fait le modèle des oncles. Peut-être éprouvait-elle une légère peine à tromper des morts, mais le fiancé n’était pas homme à distinguer sur Stéphy une légère peine nouvelle de ce qu’il croyait un ancien désespoir. Devant la croix de Virginia Smith, il s’éternisait, cependant que Stéphy, marchant hypocritement et sans hâte près d’un tertre qui était celui de son jumeau mort à six ans, s’arrangeait pour toucher de la main ce gazon et cette terre comme un bain. C’est ce que préfèrent les jumeaux morts… Et elle fit même en sorte, amenée malgré elle par la promenade à la tombe de Lise Moeller, de s’arrêter adossée à la pierre, pour montrer à son fiancé le paysage. Dos à la morte, elle toucha de la main les lettres gravées, vérifiant à l’aveugle l’inscription pleine de mousse, la caressant… Les mères mortes adorent cela.

C’est ainsi que Stéphy avait préparé ses faux vivants et ses fausses ombres. Il ne lui restait plus qu’à substituer un faux amour à son vrai amour. Que de peines évitées, si chaque jeune fille avait un double, une jeune fille exactement semblable à elle, mais égoïste pour aimer, et insensible pour souffrir !

DEUXIÈME PARTIE

C’est pour aujourd’hui ! pensait Stéphy.

Près d’elle son mari dormait. De ce sommeil sans ronflement, sans gémissement, sans rêve, auquel il se confiait tous les soirs comme à un coffre-fort. Dans son visage, son cou, ses épaules, aucun de ces plis, de ces affaissements, de ces accès de confiance qu’apporte au corps le sommeil. Il semblait plutôt une figure sculptée ou fondue, détachée de la croix par un antiquaire qui ne se contenterait pas d’étendre ses objets sur un coussin, mais les borderait chaque soir. Le bronzage de sa peau était si frais qu’il paraissait le devoir au soleil de la nuit. Tout de lui n’était vraiment que bronze, que bronze tiède, hélas, et qui respirait. Il avait l’air d’un homme type conservé dans les ténèbres pour que les hommes, le matin, ne prennent point par erreur des tailles de géants ou de nains… Rien à craindre aujourd’hui ; pas à craindre non plus que les hommes ne redevinssent des animaux ou des êtres supérieurs à l’homme. Voir ce dormeur était aussi funeste aux doctrines de métempsychose qu’aux théories du passage de la grenouille à l’humain. Stéphy cherchait en vain sur lui les raccords à la vie animale et à la vie céleste. Que n’eût-elle pas donné maintenant pour que son mari, par un geste, par un sourire, la fît parfois penser, comme tous ses autres amis, à quelque insecte, à quelque oiseau ! Mais il était un homme implacablement, homme changé en homme par un sort aussi volontaire que celui qui changeait un dieu amoureux en taureau ou en cygne. Stéphy avait longtemps espéré que ce ne serait pas seulement sous cette apparence monstrueuse qu’il lui donnerait l’amour. En vain. Sous des yeux perçants qui n’avaient jamais rien du lynx, sous des caresses qui n’avaient jamais rien de félin, elle avait dû réprimer en elle cette joie de son corps qui la poussait à se donner au monde entier, et faire de l’amour une opération terriblement particulière, une opération humaine. Les animaux inventés par les hommes pour personnifier le secret ou l’impossible s’écartaient eux-mêmes de lui, sphynx ou griffons… C’est en vain que Stéphy avait cherché, dans de pareils réveils, sur ce visage, sur ces mains, quelque place non humaine à embrasser.

— Je le jure, ce sera pour aujourd’hui ! dit Stéphy.

L’aube se levait. Stéphy la voyait, grise et rose, dans les volets de fer ajourés en forme de cœur. Elle ne souriait même plus de voir le jour neuf lui arriver par ces quarante cœurs frémissants ; l’antithèse était vraiment trop facile. Elle alla ouvrir la fenêtre. Peu d’encouragement à l’extérieur ! De petits nuages flottaient au ras du lac, plus attirés aujourd’hui par l’eau que par le ciel. Quelques rougeurs annonçaient que le soleil allait prendre le départ là-bas, loin sur la gauche, avec un terrible handicap. Dans l’air, pas un seul vol. Ce n’était pas encore ce matin que le dernier oiseau de nuit et le premier oiseau de jour, la vue également brouillée, se heurteraient. Il devait être plus tôt que ne pensait Stéphy. On n’entendait pas encore ces coups sourds qui annonçaient les bûcherons canadiens au travail. Stéphy frissonna. Cette aiguille de réveille-matin qui devait la réveiller aujourd’hui pour toujours, elle l’avait mise en soi sur quatre heures de l’après-midi, et il n’était que quatre heures de la nuit !… Le lac s’éclairait, ses fausses lumières et ses vraies obscurités remplacées peu à peu par de vrais éclats et de fausses ombres… Des canards dormaient sur une planche à la dérive, fatigués, utilisant des bateaux, comme des hommes. Stéphy n’avait jamais vu aussi maussade cette heure blafarde consacrée, au début de chaque jour, à la mémoire et au deuil du jour précédent. La forêt, les eaux, les airs, inertes, se donnaient à ces minutes d’immobilité moins en l’honneur de la création que de quelque découragement inconnu des hommes… Puis l’horizon entier s’ouvrit, et présenta à Stéphy, par des rencontres de nuages, des paliers de lumière, par un ciel et un lac embrasés, l’itinéraire divin d’une fuite qu’elle allait bientôt tenter par des changements de trains ou de tramways, et en frôlant des banlieues.

— Trente-six jours ! dit Stéphy.

Elle avait compté son bonheur par jour, comme les prisonniers leur prison. Trente-six jours heureux pour une vie, cela n’était déjà pas mal. Avec une autre répartition, cela faisait deux jours de bonheur par an pendant dix-huit ans, ou quatre jours pendant neuf ans, moyenne encore acceptable.

— L’expérience est finie ! pensa-t-elle encore.

Ces trente-six jours, c’était à peu près, aussi, la durée de ces expériences qui aboutissent à la guérison d’une maladie jusque-là incurable, ou à la découverte d’un nouveau métal. Depuis les fiançailles chez Nordenskjoeld, l’Ombre s’était débarrassé de son indifférence fatale et était devenu le plus minutieux des fiancés. Pour cette union, que Stéphy avait toujours prévue éphémère, et à laquelle elle se préparait comme les éphémères à la vie, sans regards, sans bouche et sans oreilles, il avait voulu des anneaux de mariage, il avait envoyé des bouquets quotidiens de fleurs blanches. Il semblait parfois à Stéphy qu’il l’épousait pour le compte d’un autre, tant il était devenu protocolaire. Ou encore qu’il répétait, point par point, un acte qui avait déjà eu lieu dans sa vie. Il avait prévu jusqu’à un voyage de noces. Alors qu’elle eût préféré rester à New-York où il aurait suffi d’une erreur de mémoire ou de subway pour finir l’aventure, il avait exigé ce lac, cette solitude, où toute tristesse était entière, où toute volupté se prolongeait et s’éternisait en ses répercussions naturelles, où tous deux étaient chargés d’offrir le symbole du couple humain aux forêts et aux crépuscules. Il avait été le fiancé modèle. Elle lui en avait su gré, elle avait compris ses efforts. Lui pour qui toute chose était morte dès qu’il en voyait la formule, qui connaissait la formule du printemps, de l’été, du talent, du génie, – elle le voyait pensant à elle, et s’efforçant de ne pas projeter sur ce doux visage et ce corps nu les deux étiquettes qui l’en écarteraient pour jamais et suffiraient à les déflorer : innocence et jeunesse. Mais parfois aussi elle sentait, tant sa réserve ou sa hardiesse étaient voulues, tant il donnait de solennité à cette future nuit de noces qui pour elle ne comptait qu’à peine, que cet homme entendait voir ce qu’il y a vraiment de nouveau dans une virginité nouvelle. Tout cela avait bien la lucidité d’une expérience. Il s’agissait sans doute d’expérimenter ce que devient une jeune fille qui s’abandonne sans réserve à l’amour. Les quelques expériences déjà effectuées depuis la création étaient probablement périmées ou fausses, et il était extrêmement urgent de mener celle-là à terme, pour renseigner l’humanité. Une fois que son fiancé disparaissait, ombre noire mangée par l’ombre dorée des rues, Stéphy avait l’impression, après son premier baiser ou sa première étreinte, que tout cela allait paraître en lettres rouges aux éditions de quelque agence. Tout cela, en tout cas, s’inscrivait quelque part avec du feu. Stéphy était sûre que ce n’était pas perdu pour toujours, dans le nombre des autres liaisons et des autres amours, et elle se donnait à ce sacrifice avec autant d’orgueil qu’un savant à la rage.

— Comme tout est calme, pensa Stéphy. J’aurais mieux aimé du vent.

Ou de la pluie, ou de la neige. Ce n’était vraiment pas un temps de fuite. Une femme demande à être aidée, quand elle se décide, fût-ce par un soupçon de brise, fût-ce par un ouragan. Mais l’air ne bougeait pas, les feuilles avaient cette tranquillité qu’on exige pour les records de course à pied. Jamais record de fuite ne serait plus valable.

Pour ne pas réveiller son mari en ouvrant la porte, elle enjamba la fenêtre et fit son premier geste d’évasion. Les animaux ne perdaient pas une minute du seul moment de répit qui leur soit laissé depuis l’arrivée de l’homme sur la terre. Ils allaient au lac, oubliant leurs haines habituelles, oiseaux et quadrupèdes à pied, comme ils étaient allés jadis à l’arche. Tous venaient se laver de cette nuit, de cette catastrophe journalière qui avait sorti de l’eau jusqu’aux rats musqués et aux loutres. Les rives du lac étaient aussi peuplées que devait être désolé, à la même heure, le rivage de la mer. Stéphy regardait avec désillusion ce lac sans gouffre et sans tempête. Elle avait pensé parfois qu’un accident de leur canot, une noyade, apporterait sa solution. Mais rien à espérer aujourd’hui. Le nombre des drames terrestres, incendies, tremblements de terre, ruptures de barrage, est à peu près égal au nombre des drames qui se jouent entre les humains, mais Stéphy commençait à savoir qu’ils n’interviennent jamais à temps, si ce n’est chez les romanciers de second ordre, – et il était bien rare qu’ils ne servissent pas de conclusion à des vies heureuses, alors que les vies tourmentées se poursuivent sur des chemins de fer parfaits et des terres quiètes. Le raz de lac, ou le raid d’indiens qui eût clos comme il convenait l’aventure de Stéphy s’opérait sans doute en ce moment, mais loin d’elle, et au préjudice de quelque couple modèle de bourgeois. Les hommes s’étaient réveillés. On entendait, pulsation régulière et lamentable de la forêt, le coup assommé de la hache des bûcherons. C’étaient les Franco-Canadiens ; on parlait le français, la langue maternelle de l’Ombre, avec quelques adjectifs du XVIIe siècle en plus, autour de chaque géant à abattre. Un ou deux oiseaux semblaient fuir dans la foule heureuse et lente des autres oiseaux. C’étaient les oiseaux du chêne fraîchement renversé… Appuyée à la fenêtre, hors de sa prison cette fois et du cercle magique, Stéphy regardait encore le dormeur. Quel sommeil ! Le soleil donnait sur son visage à travers le volet, par trois cœurs, tatouage éphémère, mais il dormait. Où trouvait-il ce sommeil continuel, sans drogues, sans fatigues, de même qu’il trouvait toujours de l’argent sans aller à aucune banque, comme un Juif errant ? Il n’avait pas non plus de banque de joie, de banque de sagesse, de banque d’intelligence. Chacune des minutes de sa vie semblait indépendante des autres minutes. Tout le stock amassé par l’humanité ne lui servait en rien. Impossible d’avoir un passé avec lui, ou seulement des souvenirs. Ce mois où Stéphy avait tout appris, joui et souffert, elle n’en retrouvait pas trace dans sa mémoire. Autrefois elle excusait cet homme d’avoir renoncé à cette chaleur centrale, cette intelligence centrale que l’humanité distribue aux humains. Elle avait pensé qu’il y avait une faute, un secret, un crime dans la vie de son mari. Elle en doutait maintenant. Il n’écrivait jamais, l’encre centrale de l’humanité ne lui parvenait point. Il ne lisait point non plus, comme si un livre était aussi un papier à remplir par le lecteur. Ce n’était pas le fait d’un esprit désœuvré. Il y avait quelque chose de prodigieusement actif dans sa vie intérieure, dans ses gestes, et tout se serait expliqué s’il avait recherché la pierre philosophale ou le mouvement perpétuel. Mais ce qu’il cherchait ne profiterait certainement pas aux hommes, ni à Stéphy. Il avait une occupation en dehors du temps, du genre de celles auxquelles se livrent lentement et jalousement, et sans doute inutilement les morts… Le jour où il avait été obligé de dire son nom, devant le faux pasteur trouvé par Hillmacher, et où il s’était appelé Jérôme Bardini, elle avait d’abord cru qu’il donnait un pseudonyme. Elle croyait aujourd’hui que c’était son vrai nom, et qu’il y avait eu recours parce que ce qui lui semblait le plus vide, le plus irréel, était encore ce qui lui avait appartenu. Stéphy avait maintenant l’impression de vivre, non à côté de l’aventure, du crime, mais du vide. Elle avait remarqué dans leurs promenades que les oiseaux, les abeilles heurtaient Jérôme à chaque instant. Peut-être n’était-il pas visible aux animaux.

Elle avait pensé un jour qu’il paraissait être sans patrie et voulut l’expliquer par cela. Moeller avait eu quelque temps un camarade sans patrie, un nommé Smith, qui venait essayer chez lui les instruments à vent. La conversation avec Smith était difficile. Il était vraiment sans patrie, non du fait d’un renoncement, mais parce que la méthode et les pays adoptés par ses parents, pour la conception, le mariage et l’accouchement ne lui permettaient pas d’en avoir. Aucun goût d’ailleurs ne le poussait vers aucun pays. Il y avait de l’esperanto dans sa façon de boire ou de manger. Or, il suffisait de quelques jours, quand il était là, pour que ses hôtes fussent accablés de la non-participation de Smith aux grands mouvements humains, guerre, aviation, traités de commerce, et de son extrême sensibilité à tous les mouvements animaux, pestes, coqueluches, ou maladies du poil. Le brave Moeller lui-même butait avec Smith dans l’entretien le plus technique, comme si les hautbois et clarinettes se sentaient soudain une nationalité agressive contre l’intrus qui leur soufflait un souffle sans nation, et qui n’avait pas de façon aimée de placer le verbe dans la phrase. Mais pour Jérôme, c’était plus grave encore. Ce n’était pas le don de la patrie qui lui manquait, mais le don de la terre. Certains êtres, en entrant dans la salle où les autres causent et rient, arrivent par le froid de leur seule présence, à faire de chaque personne un être isolé : Jérôme arrivait à obtenir cela des objets. Tables, lampes, tasses, étaient déchues en sa présence de leurs qualités de compagnons, et devenaient des tasses, des lampes, des tables. Il pétrifiait la pierre, il changeait le bois en bois. Malgré les promesses qu’elle s’était faites, Stéphy avait tenté d’appareiller dans le chalet, les rideaux, les couvertures du lit, la vaisselle. Il suffisait que Jérôme entrât pour que chaque objet se dégageât des autres. Un terrible fluide d’égoïsme ou d’orgueil traversait devant lui les corps les moins conducteurs, et donnait au bouchon de liège tombé de la bouteille toute la densité d’un ennemi.

Au début du mariage, Stéphy avait eu un certain espoir. Pendant qu’il la pressait dans ses bras, au plus profond de la nuit, Jérôme parlait. Il approchait ses lèvres de Stéphy, et parlait. On eût dit que pour doubler sa volupté, il la doublait d’une espèce de parjure, de damnation, qui consistait à parler du passé. Tous les soirs, il reprenait ce conte des Mille et une nuits, étendu comme sur la dalle par laquelle on enfouit ses secrets. Il ne racontait rien, il décrivait seulement des êtres ou des objets, mais Stéphy pensait qu’un jour toutes ces descriptions formeraient d’elles-mêmes une aventure, la vie de Jérôme sans doute, et elle écoutait passionnément. Aujourd’hui, c’était une maison qu’il décrivait, pierre par pierre, donnant le détail des balustres, des corniches, de tuiles entremêlées d’ardoises, de girouettes, avec une voix que brisait parfois le plaisir. Ou bien c’était une femme, chacun de ses vêtements, son chapeau, la couleur de la cape, de l’intérieur de la cape, les souliers, les lacets de souliers, sa main, son oreille. Ou bien un paysage… Tout ce qui serait gravé sur la prunelle d’un assassiné, en petits meubles, en branchages, en petits animaux, un Dürer… Stéphy écoutait sans mot dire ces aveux, qui pour elle étaient devenus un tel synonyme de volupté qu’une parole de confidence, dite par Jérôme debout, à midi, lui eût procuré le bonheur. Puis, elle ne savait pas pourquoi Jérôme s’était tu, et la nuit s’écoulait depuis dans un double silence...

Tout cela était en somme à peu près comme elle l’avait imaginé, les descriptions dans le lit en plus, l’égoïsme des objets en moins. Les jours où se mêlaient en elle les tristesses de ses deux existences, et où elle n’avait plus la force de les isoler, il arrivait heureusement une lettre de Moeller, qui leur faisait reprendre leur distance respective. Sans avouer la vérité à Moeller, elle avait dit qu’elle aimait quelqu’un, qu’elle allait passer avec lui un ou deux mois chez une amie au bord d’un lac… Sur l’enveloppe au blason de la lutherie Hartford, en grandes lettres moulées, il écrivait sa lettre à l’adresse de Stéphanie Moeller, aux bons soins de Mme Jérôme Bardini, sans se douter du peu de sûreté de cette entremise, et il disait :

 

Carissima Stéfania. Je me réjouis que le chalet de cette charmante dame Bardini soit au bord d’un lac. Ma petite Stéphania, habituée à flotter inerte sur les flots salés, doit être obligée, pour réussir la planche sur ces eaux légères, de remuer imperceptiblement le pouce ou l’orteil, etc., etc… Nous te regrettons bien. Mais as-tu remarqué, sur ton lac, la belle acoustique et les beaux échos ? Tu n’as pas d’échos sur la mer. Tu obtiens sur un lac de quelques hectares, avec le basson, des effets absolument perdus sur l’Océan. N’hésite pas à parler à voix haute avec mon cher futur gendre, quand vous traverserez le lac en bateau, ou à chanter. Chante-t-il ? Tu seras très aimable, s’il chante, de me donner des indications pour acheter sa musique et lui donner, le jour de son retour, l’occasion d’un beau solo. Le malheur est que le canot automobile assourdit tout de nos jours et obligera bientôt les poissons à parler.

Je voulais te dire, chère Stéphanie, que, si vous vous mariez, il vous faudra prendre une bonne. Un ménage amoureux ne peut pas vivre sans bonne. La bonne vous décharge de l’être matériel qui est en vous, vous évite cuisine, vaisselle, etc., etc… Une maîtresse de maison peut évidemment frotter elle-même les meubles marquetés, car la bonne prend toujours la marqueterie à rebours, ainsi que tous bois chevillés, et aussi incrustations de cuivre, dans tables à thé ou armoires, difficiles à réparer, les colles étant peu fortes de nos jours. Nous avons débattu cette question avec Bergmann et Rudi (ou Julius et Spetzheim : as-tu remarqué que lorsqu’on appelle l’un par son nom de famille, on appelle l’autre par son prénom ?). Spetzheim te rappelle qu’il faut assurer la bonne, sinon tu es responsable pour entorses, brûlures, et chutes d’échelles quand elle nettoie les vitres, und so weiter. Il n’était pas de bonne humeur ces jours-ci, ni moi non plus, car nous avons eu à Saint-Thomas une messe en si mineur ratée. Ils avaient tout simplement supprimé le second « Kyrie » ! Le double appel, le double déchirement, la double vision de Dieu, ces andouilles l’avaient supprimé ! Déception aussi pour les chœurs scandinaves. Pour une fois, j’ai suivi tes préceptes et suis parti au milieu de la cantate, mais j’ai, depuis, l’impression qu’ils continuent à chanter. Pénible. Je repasserai par la salle vide. Grieg höchst altmodisch, but lovely. Je t’embrasse tendrement et présente à mon futur gendre mes dévouées salutations.

JOHANN MOELLER.

 

On pense si la signature de celui qui signait au burin les violons Hartford était superbe.

Stéphy souriait malgré tout, en pensant au solo de Jérôme.

 

Mais ce n’était pas pour cela que Stéphy avait décidé de fuir Jérôme… Car il y avait malgré tout de l’entente dans leur union. Leur couple, quand ils allaient au lac, ressemblait plutôt au premier couple de l’humanité qu’au dernier, mais c’était un couple. L’homme auquel répugne tout passé, toute banalité, toute redite, et la femme qui ne questionne pas, qui ne raconte pas, forment assurément un couple. Libérés de ces vêtements encrassés de leur histoire, une fois nus, ils étaient même un couple parfait, tant leurs sens et leurs membres, par des mesures infinitésimales, étaient ajustés au millimètre. Stéphy profitait comme jamais fille n’a profité, de cette ombre que lui donnait la taille plus haute de Jérôme, de ce ventre concave où s’épanouissait son ventre légèrement arrondi, du son de ces pas lourds près du bruit léger de ses pas… Mais il lui était venu un jour, comme une illumination, l’idée que Jérôme disparaîtrait bientôt.

Dès qu’elle eut pensé à ce dénouement, elle sentit qu’elle était dans la vérité, et que le moment même n’en était plus très loin. Il lui sembla que la dose d’inconnu qui était en Jérôme s’épaississait encore. Cela ne se traduisait pas par des impatiences, des nerfs ; tous les mouvements de Jérôme au contraire révélaient plus d’aisance, de tranquillité, l’aisance des oiseaux qui ont décidé de s’envoler tout à l’heure. La familiarité que donne aux ennemis mêmes le fait de dormir ensemble et de prendre les repas en commun s’évanouissait. S’il heurtait le bras de Stéphy en prenant le sel, il s’excusait. On eût dit qu’il reprenait sa distance, la distance à laquelle il serait libre à nouveau. Jusqu’à son langage était plus châtié, moins personnel ; dans cet anglais où il se mouvait pourtant avec difficulté, il trouvait des raffinements, des simplifications : chaque mot semblait le porter plus haut ou plus bas qu’il n’eût fallu avec Stéphy, surtout plus haut. Stéphy entendait avec tristesse ces expressions poétiques qui annonçaient le retour en lui de la sécheresse et de la désolation. Tout de lui reprenait la hauteur, la noblesse du premier mois ; il n’aurait vraiment pas à se plaindre de la vie passée avec Stéphy, nulle médiocrité n’en résultait vraiment pour lui. Elle le sentait se retirer de cette vie doucement, par un reflux lent et propre. Le silence augmentait entre eux, mais ce silence particulier pendant lequel on essaye d’ouvrir sans bruit une porte, ou de dénouer un nœud, ou de chausser des patins sans que les parents entendent. Jusqu’au bruit de ses pas était plus sourd. Il marchait avec la lenteur des gens qui vont tout à coup prendre le galop. Isolé, sans relations avec des voisins, sans goût de chasse ou de pêche, il avait maintenant des heures fixes de promenade et d’absence, et ces manies réservées aux conjurés et aux contrebandiers. Tous les après-midi, pendant que Stéphy dormait sur la véranda ouverte vers le lac, il partait. Il partait sans bruit, sans adieu, pour un départ éternel. Une fois évanoui le frisson des haies qu’il avait écartées, elle se levait, regagnait la villa. Elle y cherchait au début une lettre à son nom, posée en évidence sur la table, elle cherchait la valise de Jérôme. Mais la présence de ces objets et des vêtements, et la vue des flacons de toilette combles de leur liquide, ne la rassuraient même plus. Elle sentait qu’il disparaîtrait comme disparaît un noyé, sans chapeau et sans mouchoir. Tout était déjà en place, terriblement en place, comme après l’accident qui a tué celui avec qui vous viviez, et cet éclat, ce soleil qui jouait sur ces cuirs et ces verreries étaient bien la première moisissure qui se pose sur une garde-robe abandonnée. Elle revenait à la véranda. La nature aussi avait pris cet aspect décoloré et plat, cette maigreur de décor que donne le malheur aux paysages les plus sains, aux soirées les plus riches en relief. À nouveau étendue, Stéphy jouissait de ces avances sur son deuil, de cette habitude de malheur parvenue à elle avant le malheur même. Le murmure du lac, parole la plus récente pourtant des eaux dans leur débat contre la terre, avait le son vide d’une condoléance apprise par cœur aussi bien pour Médée que pour Stéphy. Tout ce que Stéphy eût pris autrefois pour des attentions de la nature, – le geste de ce grand érable qui, miné par quelque orage, choisissait cette minute pour s’abattre, racines soudain en l’air et hautes branches dans le lac ; le heurt de ces oiseaux-mouches qui blessaient son visage de ce doux choc qu’elle connaissait si bien par celui des poissons dans la mer, – ne lui semblaient que les répétitions malhabiles de couplets périmés. Une heure, deux heures passaient… L’idée de la nuit solitaire, du réveil dans ce désespoir, amenait enfin des larmes… Mais tout à coup, du même pas amorti, poussant doucement la barrière, avec un sourire qu’il était allé chercher au cœur de l’égoïsme, avec cette douceur qu’a tout être indifférent qui revient, qu’a le soleil, qu’a le printemps, Jérôme revenait.

Hier elle l’avait suivi. Elle avait pris son caoutchouc et l’avait suivi. Un caoutchouc vert feuille par lequel cette femme avait espéré autrefois séduire son mari, et qui servirait du moins aujourd’hui à la lui rendre invisible. Jérôme avait pris à travers la forêt, mais un aspect de piste indiquait qu’il faisait souvent ce chemin. Il allait sans hésitation, de la marche de ceux qui vont secrètement nourrir un évadé ou creuser dans un terrain aurifère, avec des arrêts qui semblaient vouloir tromper, non les hommes absents, mais les arbres et les fourrés, sur le vrai but de sa promenade, ici se suspendant à une branche, là tâtant du pied un marécage, là lançant une pierre, – tous les gestes du vieux rentier désabusé et de Siegfried au réveil. Il sifflait, il chantait ; il ne pouvait s’agir d’un entraînement au suicide, ainsi que Stéphy l’avait craint d’abord. Pendant qu’il avançait de son pas régulier, elle courait d’un arbre à l’autre, parfois presque confondue avec la mousse qui couvre le flanc exposé aux pluies et aux vents, parfois elle-même mousse suprême sur le flanc exposé au midi. Jérôme allait, sans hâte, indifférent à cet arbre vivant qui le suivait et l’épiait. Stéphy courait, de ces bonds de dix ou de vingt mètres que font les soldats dans les assauts. Le caoutchouc vert avait déjà tout ce que porte un vrai tronc, de la vraie mousse, de l’humidité, de la résine ou cette suie qu’on prend aux arbres les plus neufs. Le chemin était familier à Jérôme. Le soin machinal qu’il avait, écartant les brindilles, les ronces, écrasant les mottes de taupes, comblant les trous de blaireaux, en avait fait le seul chemin de parc dans cette forêt, une voie lisse comme celle qu’avait préparée Robinson pour lancer son bateau. Le bateau était-il achevé ? Était-ce le bateau lui-même, tout paré, comble de ses vivres, cet homme sans chapeau, sans valise et sans mouchoir ? Ou encore assistait-elle au départ lui-même ? Soudain Jérôme s’arrêta. Il s’assit non pour une halte de quelques minutes, mais comme s’il était arrivé. C’est là qu’était le terrain aurifère, l’évadé affamé, dans cette clairière surélevée et dégagée vers l’ouest. Que regardait-il ainsi à l’horizon, immobile maintenant, se penchant parfois jusqu’aux limites de l’équilibre, comme un chien au bout de sa laisse ? Stéphy grimpa sur des rochers, et vit…

Elle vit un paysage à peu près semblable à celui qui s’étendait devant la véranda. Un lac, peut-être plus petit, des collines un peu plus hautes, mais la même beauté répartie différemment sur les crêtes et les eaux. Le même îlot nu, que n’effleurait jamais aucun oiseau d’eau, tant il semblait un piège de la terre. Le même décor sous lequel eût apparu, s’il avait été éclairé du dedans et non de l’extérieur, le même nombre de poissons et de bêtes des bois. La réplique parfaite de ce paysage dont Jérôme détournait paresseusement les yeux, une fois à la villa, mais qu’il semblait observer en ce moment, passionnément, et comme on n’observe point un spectacle vivant ou un drame… Stéphy comprenait trop son attrait : c’était le paysage où Stéphy n’était pas. Elle voyait elle-même ce que sa propre absence donnait au tableau. Alors que le cri des cygnes de l’autre lac, l’appel du loup égaré, l’aboiement du grand-duc lui paraissaient chaque soir des cris de phonographe, et qu’elle n’était pas plus sensible à l’autre lune et à l’autre soleil qu’à des projecteurs, elle entendait à nouveau de vrais bruits et de vrais cris, à partir de la ligne sur laquelle était assis Jérôme, et voyait de vraies lumières. C’était une espèce de terre promise qui s’ouvrait là, promise à Jérôme, refusée à elle. Elle éprouvait elle aussi, sur ce rocher, une joie et une souffrance sans borne, à voir cette partie du monde miraculeusement préservée… Soudain elle frémit.

Jérôme s’était dévêtu et se préparait au bain. Elle voulait en douter encore : les hommes jettent leurs vêtements pour un rien, pour grimper, pour courir. Le soleil était doux et chaud, peut-être Jérôme allait-il seulement s’étendre au soleil. Toute cette communauté des ondes, des flots salés ou purs, il n’était pas possible qu’il la reniât, seul serment, tacite mais solennel, qu’il eût jamais prononcé. Mais déjà il allait vers le lac ; elle le voyait enfin à la fois dans sa nudité et sa vérité. Vers ce lac ignorant de l’autre lac son jumeau, ignorant de Stéphy, il allait prendre son bain lustral. Il s’accroupit, caressa de sa main l’onde qui lui répondit de toute sa virginité, la caressa, plus hypocrite que l’eau, revint en arrière, s’étendit, installant autour de l’acte le plus simple tout un appareil de gestes et d’hésitations qui en faisaient une trahison. Puis, monté sur une roche, il s’apprêta à plonger, s’amusant à parodier, sans acrimonie d’ailleurs et plutôt avec une certaine gaieté, les mouvements de Stéphy sur son plongeoir. Puis il plongea, mal : rien de Stéphy dans ce départ en grenouille. Que n’eût-elle pas donné pour qu’il se heurtât au fond de l’eau à Stéphy elle-même, morte ou vivante ! Puis, adossé à la roche, Andromède masculine dont Stéphy était le pauvre monstre, il s’offrit à cette brise neuve, semée d’oiseaux tout neufs et à ce soleil jeune du jour qui venait le délivrer. Stéphy fût restée là aussi jusqu’au soir, si elle n’avait eu peur qu’il ne se retournât soudain ou qu’il ne rentrât avant elle, et la crût elle aussi disparue…

Comment ?

Quoi ?

L’idée qu’elle pouvait disparaître avant lui l’éclaira soudain tout entière. Comment n’avait-elle pas imaginé déjà cette solution, la seule qui épargnât tout ?

Quand ?

Elle pensa qu’elle pouvait partir aussitôt. Le plus tôt serait le mieux. Mais elle n’avait en cette minute sur lui qu’une faible avance. Elle partirait demain, pendant sa promenade.

Dans son costume d’espoir, elle regagna en courant la maison. Une heure elle attendit, de plus en plus anxieuse. Allait-il revenir ? N’avait-elle pas assisté, non à une trahison, mais à un départ ? Allait-elle avoir à l’attendre toute sa vie pour n’avoir pas su se décider un jour plus tôt ? Non ! Elle entendit ses pas sur le gazon, puis sur le sable, puis sur le sol de bois : il avait repris tout son poids en arrivant près d’elle. Il vint selon son habitude s’asseoir à son chevet, les yeux fixés sur le faux lac, les faux reflets, les fausses cernes des fausses rives. Vers cinq heures, de faux nuages voilèrent une seconde le faux soleil… C’était l’heure de leur bain habituel…

— C’est l’heure du bain, dit Stéphy.

Allait-il dire qu’il s’était baigné, ou simplement, par décence, s’excuser et la laisser baigner seule ?

— En effet, dit-il en se levant, c’est l’heure du bain.

Ils allèrent au bain. Jamais humains n’avaient été pareillement nus, et la vérité aussi voilée.

 

Stéphy était arrivée à la station juste à temps pour monter dans ce dernier wagon où les compagnies d’Europe mettent leurs bagages et les compagnies américaines leurs millionnaires. D’abord elle fut un bagage. Elle s’appareillait encore trop peu au genre humain, pour ne pas être torturée par le seul fait du déplacement et du voyage. Car c’était l’été, saison stable pour ce règne animal et végétal auquel elle appartenait depuis trois mois, et où les migrateurs enfin casés ne daignent se déplacer que devant la tempête. Les gestes des hommes secouaient les oiseaux comme une poussière colorée, qui se déposait vite là d’où elle s’était levée. On sentait les oiseaux-mouches organiser leur vie autour d’un seul pied de fuchsia, les goélands incapables de suivre un poisson au delà de l’ombre des digues, et sur les branches de l’érable l’oiseau-aboyeur aussi peu nomade qu’un chien. Au milieu d’aigles de plomb, de merles qui allaient de préférence à pied, la douce Stéphy émigrait donc aujourd’hui de la saison divine à la saison humaine. Avec la valise de ceux qui sortent de prison, elle sortait d’une geôle autrement pénible, du bonheur. Elle ne pleurait pas. Elle s’était surprise à sourire en demandant son billet, premier sourire instinctif au premier de ces hommes dont elle regagnait le règne : elle en rougissait, elle n’avait même pas attendu pour sourire le second humain. Elle n’avait plus l’impression d’une fuite, mais d’une libération, de la libération de quelque service d’État ou de quelque vœu. Ce service dans un monde ultra-sensible, dans une âme large et déchaînée, si peu obligatoire de nos jours, elle venait de l’achever. Elle rentrait sans remords, sans regrets. Elle était de la classe…

La libération n’était pas générale : Stéphy apercevait, malgré elle, à tous les points où la nature se courbe, aux virages des fleuves, aux baies des lacs, aux carrefours, des filles au flanc droit pressé contre le flanc gauche des hommes, la main droite heureuse, la main gauche vide, confuses d’être surprises dans leur accolade par quelque passant solitaire, mais ravies d’être vues par tout l’autocar ou le train, détruisant un devoir familial, remplissant un devoir national. Que faisait Jérôme, là-bas, au retour de son bain de traître, devant la maison vide ? Pour une fois la cherchait-il ? Pour une fois l’appelait-il tout haut ? Pour une fois embrassait-il cette photographie encadrée de Stéphy, sur laquelle Stéphy cherchait tous les jours, vainement, cet arc humide laissé par les lèvres que l’on trouve sur le verre de toutes les photographies aimées ? La remerciait-il d’avoir compris ? Pour primer cette union, pendant laquelle aucun n’avait parlé, c’est-à-dire n’avait menti, comprenait-il qu’il n’y avait plus que les unions avec les animaux ou avec les statues ? Le train se remplissait. Les hommes qui montaient ou descendaient étaient si inconscients de leur obésité, de leur air méchant, de leurs bajoues, qu’ils semblaient tous à quelque point aveugles, mais plus ils étaient laids, plus Stéphy par bonheur avait l’impression d’être invisible. Tout n’était pas beau non plus de ce qu’elle voyait par la portière ; des charretiers battaient des chevaux ; une mère battait son enfant sur deux jolies fesses qui semblaient dans une sordide banlieue le seul visage de la jeunesse ; autour de jeunes gens brutaux s’empressaient des femmes tellement court vêtues que l’on pouvait raisonnablement situer à dix centimètres au-dessus du nombril, d’après l’ensemble de la robe, l’objet caché de leur pudeur. La mort même semblait une solution trop sublime pour libérer le monde de tant d’aigreur, de graisses et de grossièretés. Seule la vue des monuments calmait un peu Stéphy ; la vue des églises fraîchement peintes, des bibliothèques et des hôtels de ville isolés au milieu des pelouses ou des cimetières la réconciliait, sinon avec les hommes, du moins avec les maisons. Il y avait aussi de temps en temps un beau golf, où femmes et hommes se livraient des batailles conduites par assauts successifs, comme ils le font aussi, moins bien, dans l’amour. Comme c’était bien là la mission suprême des humains sur la terre, celle qui convenait le mieux à leur esprit, à leur ambition : poser une balle de buis par terre et taper dessus avec un club ! Des couples rentraient au pavillon, fiers et chargés d’une noble fatigue, quittant ces gazons avec des gestes et aussi beaucoup de nez d’apôtres. C’était tout ce qui restait de pastoral dans l’humanité et Stéphy en était apaisée : un terrain de golf sur la surface de la mer, et elle eût été presque calme… Puis le soir tomba. Aux lumières colorées des faubourgs, Stéphy comprit qu’il était dimanche. Puis toutes ces maisons avec lesquelles elle s’était réconciliée, grandirent, portèrent elles-mêmes les jardins, la nature ; le rapide changea son fracas de rapide contre le fracas des trains de banlieue. Cette clarté, obscure, là-bas, sur la droite, c’était New-York. Cette ombre claire, là-bas, sur la gauche, c’était l’Océan. Qu’il allait être bon d’y plonger, dès demain, et d’avoir à lécher des lèvres salées au lieu de lèvres fades !

À la porte, elle attendit.

On jouait, chez Moeller. On jouait en quatuor l’Entrée d’Alexandre en Bactriane. On jouait le quatuor à trois. Elle reconnaissait l’alto de Rudi, le violon de Julius, le basson de Johann : ils n’avaient pas été jusqu’à échanger leurs instruments dans leur tristesse. La quatrième partie que Stéphy tenait au piano n’était naturellement jouée par personne, mais l’imagination des trois musiciens, leur amour pour l’absente, pour la musique absente, avait comblé ce vide, ou plutôt ils l’utilisaient comme une vraie partie. Pour la Fuite des reines vers Bactres, Stéphy entendait l’alto jouer ; s’arrêter autour de la partie muette, autour de ce silence qui était son propre silence, et terminer sur une série de phrases interrompues qui laissaient croire que Rudi défaillait, mais qui en fait étaient un duo. À la figure suivante, le violon, pour marquer les pas légers des cavaliers macédoniens par rapport à la marche des dromadaires, répondait avec une douceur infinie, à ce piano qu’on n’entendait pas. Puis venait l’épisode du Trésor ouvert et dédaigné, et le basson qui devait reprendre, à sa première note, la mélodie du piano, mordait tendrement sur le vide. Ces trois hommes, dans ce beau jour, comptaient l’absence de Stéphy par temps, la battaient du pied, du genou, de la tête, et quand vint le solo des statues prébouddhiques, où Stéphy triomphait et jouait seule deux minutes entières, elle perçut un silence absolu, dans lequel tout profane eût vu le terme du concert, mais qu’elle sentait pour les trois amis annelé de beautés, gonflé à se rompre par un seul dièse, amené à l’abîme par un seul bémol de silence. Ils entendaient ce solo sous toutes ses formes, de toutes les façons dont le jeu changeant de Stéphy l’avait joué au cours de toutes leurs séances. Au milieu juste du solo, que doit marquer régulièrement une simple note de l’alto, elle entendit le basson et le violon indiquer aussi cette note unique, marquer indûment ce point suprême de son absence, admis on ne sait pourquoi à cette privauté. À travers la porte, elle les devinait maintenant souriant à ce furioso qu’elle avait pris un jour en allegretto, par malice, tous trois animés, dans cette absence de sons, du délire et du rythme de la musique même, et, quand la douce main invisible eut plaqué silencieusement l’accord en fa, ils repartirent avec un ensemble qui ne s’obtient plus de nos jours que dans les acclamations de la police secrète… Non seulement pour le cortège d’Alexandre, mais aussi pour le café au lait, pour le chocolat viennois, ils avaient dû observer le silence autour de sa partie de maîtresse de maison, autour des schnecken rompus, de la crème distribuée… Ils attaquaient le finale, où Bucéphale se cabre devant l’obélisque enchanté, quand elle sonna…

Ils s’arrêtèrent net. Il ne leur vint pas à l’idée d’accepter le bruit de la sonnette dans le quatuor. Le temps d’égoutter un basson, d’enlever l’embouchure, de l’étendre sur son tapis de velours, de suspendre l’instrument, d’appuyer sur les anches levées, et Johann venait, ouvrait la porte. Le retour de Stéphanie était trop semblable à une vérité d’opéra pour qu’il ne la comprît pas du premier coup.

— Oh ! Stéphanie, qu’y a-t-il ?

Elle entrait dans l’antichambre. Elle voyait dans l’autre pièce, émergeant des chambranles, une jambe de Rudi avec fragment de jarretelle et un bras de Julius, avec manchette de celluloïd. Elle enlevait son cache-poussière, un cache-poussière bleu doré sur lequel la poussière bleu doré ne se voyait point. Elle avait un pauvre visage blanc, sur lequel tout se voyait, le brun, le noir, et aussi, au-dessous des paupières, le bleu sombre.

— Et ton fiancé ? demanda-t-il.

— Je l’ai quitté. Je suis partie sans le prévenir.

— Tu ne l’aimais pas ?

— Si.

— Chère Stéphy, tu l’aimais trop !

C’était bien ainsi que Moeller expliquait l’existence. Lui qui eût supporté sans mot dire vingt ans de bagne avec une mégère, qui admettait la pérennité des ménages qui se battent et se détestent, il comprenait en effet qu’on se suicidât parce que la vie était trop belle, qu’on se séparât parce qu’on s’aimait trop. Si l’on n’admettait pas de pareilles solutions, où seraient les vérités musicales ? D’ailleurs, pourquoi sépare-t-on, au lieu de les accoupler, l’alto du violoncelle, le hautbois de la clarinette ?

— Julius et Spetzheim sont là, dit-il. Nous jouons l’Entrée en Bactriane.

— Terminez-la, dit Stéphy. Je vous rejoins. Tu peux leur dire la vérité.

Comme elle débouclait sa valise, elle entendit Moeller qui disait aux deux jeunes gens :

— Elle est revenue. Elle l’a quitté sans le prévenir. Elle l’aimait trop.

Sur la place d’honneur de Bactres, entre le massacre des bayadères hindoues et le triomphe des taureaux, de pareilles décisions se comprennent d’elles-mêmes. Rudi et Julius se remirent à jouer. La seule différence fut que l’alto et le violon, qui jusque-là croyaient jouer des partitions amies, s’aperçurent qu’elles étaient hostiles. Stéphy attendit le finale. L’époque où elle arrêtait les mélodies au milieu des phrases était passée pour toujours. Le souci, la conscience bourgeoise, qui consiste à finir les quatuors, à achever les sonates, cette besogne de femme de ménage du sublime, elle l’acceptait à dater de ce jour. Plus de tremplin, dans la musique, désormais, mais un manège.

Elle entra. Les deux seconds fiancés se levèrent. Pour lui tendre la main, ils passèrent à la main gauche alto et archet, violon et archet, recette merveilleuse pour n’avoir pas l’air, du côté qui ne touchait pas Stéphy, d’un être maladroit et emprunté. Une honte interdisait à Julius de demander des nouvelles de Stéphy, et il lui donnait des siennes.

— Très bien, je vous remercie. J’ai un peu souffert de mon foie.

Ah ! il souffrait du foie, on allait le changer de douleur !

— Tiens, de l’eau ?

— Non, Stéphy, du kirsch.

— Et cela, du cocoacream ?

— Non, du rhum.

Tous trois rougissaient un peu. Depuis qu’il n’y avait plus de femme dans la maison, ils se permettaient certaines licences. Ils fumaient de mauvais cigares au lieu de bonnes cigarettes, et le café à la crème était suivi d’alcool. Ils s’en voulaient d’être surpris à ne pas respecter son absence. Ils avalèrent leur petit verre d’un coup, pour en finir. Le hoquet de Julius servit une minute de métronome.

— Tu as bien fait de revenir, dit Moeller en riant. Tu vois, nous sombrions.

Elle s’approcha du piano.

— Alors, que jouons-nous ?

— Mozart ! dit Julius.

— Bach ! dit Moeller.

— Schubert ! dit Rudi.

Ils avaient l’air de crier leur nom. En fait, à l’appel de Stéphy, chacun criait son nom suprême. Pour la tromper, ils accrochaient chacun à son visage le masque divin qui leur servait aussi pour faire leur raie devant leur propre miroir. Hélas, sous ces noms suprêmes, Stéphy ne pouvait plus voir que Moeller, Bergmann, et Spetzheim ! Le déguisement même de la musique et du génie ne dissimulait plus pour elle les humains. Même ces cheveux ébouriffés de Rudi, les cheveux mêmes de Schubert, il n’y avait pas à discuter, elle les voyait sur lui comme une perruque, collés à son crâne… Elle posa les doigts sur le piano… Elle frissonna… Elle ne s’attendait pas, après deux mois, à toucher ainsi des os…, et si froids ! Que la musique avait maigri, depuis son départ !

Mais étalés autour des squelettes de Mozart, de Bach, de Schubert, les trois corps replets des trois musiciens attendaient, émus, et si impatients qu’il eût fallu, pour ce quatuor de Mozart, un départ au revolver. Ils attaquèrent la première note individuellement, comme s’il s’agissait d’une course, – souvent, dans la suite, Johann devait leur rappeler ce scandale ; – à la seconde note déjà accouplés pour toujours. Par la fenêtre, un vent léger, plus aveugle que Stéphy, caressait les boucles de Rudi. Les trois têtes s’agitaient en mesure, avec béatitude. Penchée sur le piano, Stéphy n’essayait pas plus de voir devant elle dans la vie et dans l’appartement que la pianiste du cinéma. Elle savait tellement par cœur le jeu des ombres ! Mais les deux fiancés, également inspirés et habiles, avaient déjà trouvé le moyen de voir partout une Stéphy joyeuse et consentante, d’entendre partout rire et chanter Stéphy. C’était simplement de ne jamais regarder la vraie Stéphy courbée et lasse, de ne jamais écouter ses pauvres paroles fatiguées, et, rougissants, ils détournaient d’elle leurs regards bienheureux vers ses mille images rayonnantes, et la musique avait sa voix.

THE KID

I

Pour ceux qui aiment identifier le jour fraîchement né à un être jeune, quel sale jour, et quel pauvre enfant ! Il pouvait avoir onze ans, douze ans. Il était grand, mince. Il paraissait même plus mince que la veille à Jérôme, qui l’avait aperçu vers la tombée de la nuit, assis sur un banc de square, tirant d’une besace une boîte de conserves. Il en arrivait sans doute à cette phase du vagabondage où la nourriture amaigrit. S’il semblait un peu moins pâle, c’était à cause de la neige, qui couvrait ce matin les promenades et donnait du ton à la pire blancheur humaine. La lumière par contre se montrait favorable aux vêtements. Sur le petit pardessus serré à la taille, d’un modèle pratique d’ailleurs, et qu’on n’aurait su trop recommander aux enfants s’ils avaient fait la guerre, ou la course vers les pôles, ou la croisade, l’usure était répartie selon des règles inhabituelles chez les vêtements d’enfant. On voyait, d’après les places rongées par elle, qu’elle ne venait pas de ce que cet enfant-là s’asseyait à l’église, grimpait aux arbres, frottait ses coudes sur la table, mais de ce qu’il avait frôlé de trop près des murs, de ce que des tramways l’avaient éraflé, de ce qu’il avait dormi sur la pierre. Les souliers étaient à bout : les plus minces semelles américaines aujourd’hui sur la neige. À la main gauche, un gant. Dans quelle aventure, provoquant quel désespoir, l’autre gant avait-il disparu, obligeant les deux petites mains, par cette trahison, à suivre désormais un destin séparé, la gauche à ne pas connaître les engelures, les crevasses, la droite à devenir rouge, dure, avec des ongles de corne cassante, plus insensible aussi, – à créer une injustice et un malentendu à l’intérieur de cette pauvreté ? Bas et casquette avaient cette teinte morte et fausse que donne aux étoffes la seule eau pure, l’eau de pluie. Quand le pardessus dans la marche se relevait, on apercevait pourtant, au sommet des bas, un dernier cercle de rouge et de vert encore vifs, dernier reflet sur cet être de l’époque de la gaîté et de la couleur. L’enfant allait, un peu voûté, en vagabond qui a dormi la nuit non pas allongé, mais accroupi ou debout, sous quelque voussure de porte. C’était un enfant qui savait reconnaître, à des signes pour nous invisibles, les portes qui ont ou n’ont pas à s’ouvrir de la nuit. Jérôme cherchait sur lui le pli en largeur, le fétu de paille, de foin, qui eût permis d’imaginer une nuit étendue, mais ce pardessus était stérile et sans moisson. Il allait lentement, tenant sa besace à la main par la bretelle, du geste dont un soldat au repos tient son sac : cette marche dans la neige, le dos voûté, c’était son repos. Jérôme venait de jeter son journal sur un banc du parc. L’enfant hésita devant cet appât que la fraîcheur rendait suspect, dressé qu’il était par l’expérience à ne toucher qu’aux objets abandonnés sans réserve, méfiant de ce qui n’était pas boueux les jours de pluie, de ce que n’avait pas humecté aujourd’hui la neige. Un New York Tribune sans tache de graisse, où n’étaient pas découpés les résultats de base ball, déchirés ou maculés les visages des stars, cela avait vraiment un air de piège. Il le prit cependant et le mit dans sa poche. C’était un journal qui annonçait la quatre-vingt-dixième année de Rockefeller, qu’on voyait allumant lui-même les quatre-vingt-dix bougies de son gâteau. On y voyait aussi, avec photographies, les diverses façons d’installer le home des animaux favoris, chiens, chats ou singes. Le home de l’écureuil surtout avait été l’objet de soins tout particuliers… Comme toutes les nouvelles du monde sont de mauvais goût devant un enfant affamé, mais Jérôme se rappela que le journal annonçait aussi une famine en Chine avec trois cent mille morts, et relatait que Mrs. W. Bartlett, la femme la plus riche de l’Ouest, venait d’être foudroyée avec ses filles récemment fiancées, en ouvrant son parapluie sur le terrain de son golf, de son golf particulier… C’était peut-être en somme un journal pour cet enfant…

Tous deux étaient bien seuls, sur cette rive du Niagara. Jérôme en fut d’abord agacé. Il détestait ces présentations que la nature se croit obligée de vous réserver immanquablement avec un inconnu d’aspect étrange dans ce qu’elle croit ses lieux sacrés, faîte de la Tour Eiffel, pied des Pyramides, ou terrasse sur des cataractes. Il ne croyait pas aux intentions du sort, mais il était sûr de sa maladresse. Même dans cette circonstance, où le génie entremetteur de la providence s’était trompé et n’avait réussi, avec les précautions les plus flatteuses, avec la flatterie de la neige nouvelle et du tonnerre des eaux, qu’à isoler un couple bien peu capable d’assurer la reproduction de l’espèce, un homme et un enfant, Jérôme ne se sentait qu’à demi rassuré. Un enfant sans la chaîne de la famille, sans étourderie et sans gaieté, un enfant non touché par les humains depuis des semaines, cela aussi avait un air de piège… Toutes les grâces par lesquelles l’hiver et une merveille du monde peuvent lier deux futurs fiancés étaient prodiguées à Jérôme et au petit vagabond. Il y avait ce matin un Niagara vierge. La neige avait effacé les sentiers usés par les touristes et votre piste le long du gouffre était une piste neuve. Un Niagara solitaire. Il n’y avait même plus, aux points les plus dangereux, ce flâneur en apparence inoffensif, chargé par les sociétés bienfaisantes de distinguer entre les promeneurs ceux qui sont venus se suicider, attirés parfois par la voix du grand déversoir jusque des Indes ou du Japon, et de les détourner de la mort à l’aide de cantiques et s’il le fallait de whisky, si vigilants dans leur mission que les plus désespérés, écartés des chutes, en sont réduits à se noyer à l’hôtel dans leur baignoire. Jérôme, qui supportait à peine les hommes dans leurs occupations réelles, les exécrait dans leurs besognes symboliques, et il se détournait déjà de cet enfant, que le Niagara, dans une antithèse vraiment facile, désignait avec tant de déclamation comme son complément ou son contraire. Mais il remarqua que le petit vagabond ne se prêtait pas à ce jeu. Jérôme voyait enfin, pour la première fois depuis des années, un être qui ne lui parût pas un complice d’humanité, dont les yeux, les jambes, le nez ne fussent pas des sous-entendus à l’adresse des autres hommes. Cet enfant n’était pas au bord du Niagara en tant que Niagara, mais simplement d’une rivière. Le Niagara ne lui inspirait aucun attrait d’épouvante, aucune transe de crainte, au contraire. Bien plutôt une espèce de sécurité du côté où il coulait. Du côté de la ville, c’est avec alarme que l’enfant regardait, mais du côté du Niagara rien à craindre. Chacun a le droit de se représenter comme il l’entend la douceur et la pente d’une rivière. Pas un de ses gestes qu’il n’eût pu faire devant une rivière plate et douce. Il était tout proche de la rive et la suivait exactement, pénétrant dans les plus étroits promontoires, seule caresse possible à un fleuve ami. À ce point de sa promenade, il se trouva soudain presque en face de Jérôme, qu’un taillis dissimulait, et lui montra un visage maigri, semé de taches de rousseur récoltées dans l’hiver même, une bouche qui s’élargissait, des yeux qui clignaient sous la neige et le soleil. De sorte que de cette figure si triste ne sortait qu’une espèce de sourire. Ce qui dut être d’ailleurs le premier sourire de l’homme, arraché de lui par l’éclat et le bruit du monde, par la première souffrance du regard et de l’ouïe. Puis il reprit sa marche, plus craintif à mesure que le jour était plus clair, s’arrêtant pour surveiller les allées qui venaient de la ville. Un autre Niagara à droite, tout de suite à droite, et il eût peut-être été un enfant tranquille. Il aurait eu tort d’ailleurs. Le danger était derrière. Jérôme le suivait.

Lui, qui s’amusait tout à l’heure à remonter le cours du fleuve dans un sentiment inconscient de contradiction qui est peut-être celui des chiens enragés, suivait maintenant, la même allure y suffisait, la marche paresseuse de l’enfant et le courant des chutes. Le pas de celui qui suivait était infiniment plus lourd que le pas suivi. Mais le fracas des eaux amortissait tous les fracas et prenait aux êtres tous les bruits qui n’étaient pas de vrais cris de joie ou de souffrance. Il y avait donc peu de chance pour que l’une de ces deux créatures méfiantes se fît entendre de l’autre. Sur l’âme aussi ce bruit agissait. Il ne vous permettait pas au début de distinguer par quel cortège de soucis légers ou pénibles, d’agréments faibles ou aigus vous étiez présentement escorté. Il vous donnait l’insensibilité qu’éprouve une minute le patient placé subitement au cœur d’une usine. Le remords, le désespoir, – la faim aussi peut-être, espérons-le, – se débrouillaient mal dans ce vacarme, et de là venait sans doute la passagère satisfaction de l’enfant, qui s’amusait à choisir pour ses pas la neige la plus drue et la plus blanche… C’étaient des pas précis sur un itinéraire bien incertain. Assuré que la neige rendrait bientôt cette écriture invisible, l’enfant n’hésitait plus à peser sur la terre de son vrai poids, et, sa fatigue compensant à peu près sa maigreur, un chasseur d’enfants aurait pu croire qu’il avait levé là un enfant comme les autres… Parfois l’une des empreintes était si parfaite que Jérôme, au lieu de l’écraser, l’enjambait, la laissant intacte et solitaire entre ses deux énormes empreintes, abandonnant à la neige le soin de la combler par un haut-relief aussi parfait et de prendre là, pour toucher la terre, des pieds d’enfant. Car la neige maintenant tombait, également dévouée à tout ce qui meublait le sol, ne demandant qu’à prendre ces deux humains pour des végétaux ou des rochers en mouvement, et prodiguant la blancheur sur ces têtes qu’elle affectait de prendre pour de petites cimes, sur ces bras qu’elle voulait bien croire des branches. Dans la crainte de se rapprocher trop vite, Jérôme était parfois amené à poser ses pieds dans les traces mêmes de l’enfant, savourant cette réduction soudaine de son pas, de sa mesure sur le globe, qui lui donnait à la fois des entraves voluptueuses de femme orientale et un diamètre du monde élargi au double. De grands écriteaux surgissaient, scellés aux réverbères, qui répandaient de jour la lumière morale des États-Unis, et que l’enfant s’arrêtait pour lire : on y rappelait que les plantes et les oiseaux, sauvages ou domestiqués, sont des créatures de Dieu et à ce titre respectables. Des enfants sauvages ou domestiqués, nulle mention. On y déclarait, pour dégoûter les désespérés, que sous aucun prétexte le nom des suicidés ne serait gravé sur un monument dans le périmètre des chutes. On indiquait même, au contraire, les noms des hommes qui ont le mieux profité de la vie, malgré leurs souffrances morales ou physiques, et n’ont pas eu recours à la noyade. Job, Jésus, Elias Smith, ce dernier de Niagara Falls même et qui avait trouvé le moyen de sourire jusqu’à sa mort avec un cancer des lèvres. On ne pouvait s’empêcher de penser, à voir ces lettres gothiques découpées dans le bronze, à tout ce qu’on peut graver sur la neige, et à tout ce qui s’écrit sur les eaux.

La promenade continuait à escorter le fleuve, non sans raillerie d’ailleurs. À la pente la plus formidable que l’eau ait obtenue sur la terre, correspondait, pour les promeneurs, les menant en quelques kilomètres au même niveau, la pente la plus douce. Le contraste du sol facile, du sentier complaisant et de ce déchaînement était pour une fois tout en faveur des hommes. Que le chemin équivalant à la route des déflagrations et des tonnerres fut une allée d’enfant, cela suffisait à expliquer l’irritation du gouffre. Que de bruit : un oiseau devait crier à votre oreille pour être un oiseau sonore. Bien que Jérôme s’approchât parfois à quelques mètres, il ne parvenait pas à distinguer le froissement de cet enfant sur la terre, de ce brassement sinistre… Soudain il eut peur.

Un policeman était là. Depuis un moment il avait aperçu l’enfant, sans voir Jérôme, et il le surveillait, immobile derrière un massif. Il attendait le geste, imminent, à son avis de police-man, par lequel ce petit vagabond allait voler quelque chose au domaine du bon sens, du sens commun, de la banalité humaine. Qu’il jetât une pierre dans le Niagara, offense contre la loi des Indiens, disaient les écriteaux, qu’il tirât un arbre par sa branche, offense contre la loi municipale, qu’il eût une seconde sur son visage un de ces traits amers dérobés au visage des hommes faits, offense contre le Christian Science, et c’était fait, il intervenait. Mais ce n’était évidemment pas la première fois que l’enfant avait à détourner les soupçons d’un policeman et des morales universelles. Jérôme lui vit prendre soudain cette attitude indifférente des insectes qui font le mort à l’approche de l’homme. Ou plutôt, et c’était infiniment plus lamentable, il faisait le vivant, l’enfant vivant, et l’on pouvait juger combien il l’était peu tout à l’heure. Il se recouvrait de cette activité, de cette gaieté ordonnée aux enfants par toutes les civilisations, et dont il avait été jusqu’alors dépourvu ; sans le bruit, on l’eût peut-être entendu chantonner ; dans le fracas de la cataracte, il affecta soudain d’entendre un rythme, qu’il soulignait, on le voyait à ses lèvres, en sifflotant. Lui, voilà une minute indifférent à tout, il affecta ce goût pour la terre, la neige et le Niagara, auquel la police humaine n’entend pas qu’on déroge. Il devint soudain un touriste, un touriste enfant, tombé d’où ? Venu par quel train de tristesse ? Il fit des boules de neige, réconciliant pour cet office main gantée et main nue ; il les lança contre le tronc d’un jeune sapin, le manqua : les arbres les plus novices se garaient facilement de ce pauvre jeu. Ce simulacre d’enfance véritable, de vie, la vue de ce capuchon d’enfance qu’il tentait de remettre sous l’œil pudique du policeman pour voiler cette humanité adulte avant l’âge, était plus douloureux encore que le spectacle de cette marche prostrée. L’Irlandais ne semblait d’ailleurs pas convaincu. Il ne pouvait s’empêcher de deviner là un enfant, sinon sans nom, du moins sans collier, et qu’on ne devrait pas laisser vagabonder sur les gazons publics. À ses yeux la besace que l’enfant tentait vainement de lui dissimuler restait un insigne de liberté. Cet organe particulier aux vagabonds, qui se nourrit de poulets dérobés, de salaisons volées aux étalages, l’enfant l’avait, et c’était une besace dont la meilleure volonté ne pouvait faire un sac de marché ou d’école. « On reconnaît l’éléphant à sa trompe, disait le Policebook du district, et le mendiant à sa besace. » Jérôme voyait quelle gêne et quelle peine donnait ce sac à l’enfant, comme un viscère sorti de lui-même, qui ne pouvait plus rentrer, et qui le dénonçait. Les assassins ont plus de chance, qui peuvent rentrer dans leurs poches aussitôt, à la vue des agents, les mains rouges et le pouce carré qu’ils ont depuis le crime. Ce qui devait arriver arriva ; l’enfant jeta le seul lest dont il disposait ; il laissa glisser la besace ; son seul bagage, ses dernières ressources, sa seule maison, il les abandonna en passant devant une haie, dont il ressortit les deux bras libres, en enfant normal, libres de leur dernier morceau de pain, de leur dernier objet de toilette, de tout leur linge… Sacrifice inutile. Le policeman parut juger sévèrement ce geste louche… Il avança… Si Jérôme voulait intervenir, il était temps.

— Attends-moi, cria-t-il ! Je te rejoins !

Mais seul, dans le tumulte, Jérôme pouvait entendre ses propres paroles. Depuis tant d’années, il n’avait ainsi appelé, réclamé un être. Il fut surpris d’entendre résonner à ses oreilles ces fragments de son ancien langage. Le policeman passait à sa portée.

— Kid, cria Jérôme, j’arrive. Attends-moi !

Mais les mots furent encore perdus, excepté pour lui. On ne saurait trop recommander ce bord du Niagara, pour ceux qui désirent entendre et exercer à nouveau, au milieu de la surdité universelle de la nature, leur ancienne voix. C’était vraiment pour Bardini le moment de crier :

— Attends-moi. Peut-être est-ce là ce que je cherche, celui qui n’est ni homme, ni femme, ni enfant !…

Mais le policeman était à dix mètres.

— Mon petit Kid ! cria encore Jérôme.

Mais personne encore n’entendit. La première phrase de tendresse que Jérôme eût dite depuis cinq ans resta un secret au cœur du vacarme suprême. Il était temps d’agir… Jérôme se dirigea vers la besace, la ramassa ostensiblement, la mit sous son bras comme un objet familier, sentit en elle un maigre débat entre quelque flacon et quelque boîte de fer-blanc… Mais le policeman, sans le remarquer, se dirigeait vers l’enfant… Jérôme se demanda s’il allait lancer une boule de neige sur l’agent, pour détourner son attention, ou sur l’enfant, pour donner à croire que ce n’était pas un vagabond solitaire. Quand un homme adulte lance des boules de neige sur un petit garçon, c’est bien le diable si l’on ne suppose pas entre eux quelque accointance. Il choisit ce dernier moyen de sauvetage. Par malheur, à la seconde où il lançait la boule, l’enfant se tournait par hasard dans sa direction, et la reçut en plein visage. Étourdi, il resta immobile, se demandant qui, du Niagara, du malheur, de la haine des hommes, s’amusait ainsi à l’atteindre. L’agent s’était dirigé vers Jérôme.

— Vous connaissez cet enfant ?

— Je pense bien, dit Jérôme.

— C’est votre enfant ?

— À qui voulez-vous qu’il soit ?

— Il est bien mal tenu !

— Je suis veuf.

— Nous avons à Niagara Falls l’institut de demi-entretien pour les demi-orphelins. Prenez l’adresse.

Mais quand l’agent s’écarta, l’adresse donnée, Jérôme vit que l’enfant avait disparu.

Il hésita une minute, et il y avait certes de quoi hésiter. Le médiocre équilibre, péniblement atteint, dans lequel il arrivait à vivre depuis quelques mois, il eut le sentiment bien net qu’il le risquait dans l’aventure. Mais la tentation était forte… La vue de ce petit être qui menait modestement sa propre vie de contempteur des hommes, c’était bien le seul spectacle qui pût l’atteindre. La seule recette pour se libérer d’une passion, c’est sûrement de la passer sur un être plus jeune, qui l’exerce pour votre compte et sous votre surveillance, mais sans que désormais vous en ayez la charge. Jérôme se sentit subitement allégé, du fait qu’un enfant portait son fardeau. Il devinait l’histoire du petit vagabond, sa fuite loin d’une famille adorée soudain haïe, ses liaisons hors de l’humanité, une existence en somme analogue à la sienne, avec la différence que les seules armes en avaient été, non la dureté et l’argent, mais la faiblesse, la pureté, et le dénuement. C’était bien l’exemple absolu et sans tache de cette tentative héroïque dont Jérôme, avec ses habitudes d’homme égoïste et despote, n’avait donné qu’une caricature. Qu’étaient ses traversées, ses voyages étudiés sur les meilleures cartes ou sur les indicateurs du moi, auprès des pistes que cet enfant venait de tracer dans tout le no man’s land libre autour de chaque cité, de chaque maison, dans le no man’s land de chaque homme. La route libre n’était sans doute pas celle que Jérôme avait cru jeter en brisant le cœur de Renée, ou de Stéphy, en changeant dans vingt villes de milieu ou de métier, en essayant de tromper le sort lui-même, en prenant pendant deux mois chez une aveugle folle la place du fils disparu à la guerre – une nuit elle avait réussi à caresser son visage – mais plutôt ce tunnel d’air clair et de mutisme, où l’enfant circulait depuis longtemps déjà, si l’on en jugeait à l’état de ses vêtements. Peut-être ne peut-il y avoir à la fois qu’un seul Juif errant en ce monde. Jérôme se sentit capable de passer sa mission à ce Juif errant enfant.

La neige avait cessé de tomber, mais la couche en était profonde. Les traces de l’enfant étaient plus nettes, soit qu’il eût couru, soit que la vue de l’agent l’eût privé de sa légèreté de l’aurore. C’était juste cette époque de neige où la chasse est interdite, tant le gibier se donne et est facile à suivre. Ce gibier-là, pourtant, cherchait à échapper. La piste ne s’attardait plus, comme tout à l’heure, aux endroits les plus proches de l’eau, à croire que l’enfant cherchait un gué ou voulait simplement boire au Niagara ; elle était tendue par une vraie fuite, tout en restant parallèle au fleuve… Quand on a la chance d’avoir sur la gauche des cataractes pour vous protéger d’un ennemi, on ne se risque pas à lâcher cette aide, et, bien que les maisons de la ville se rapprochassent sur la droite à travers les arbres, il y avait peu de risque, pour échapper à un homme, que l’enfant se précipitât vers tous les autres. Il était donc pris, à moins d’une aide à laquelle Jérôme s’interdit de penser, mais qui hâta sa course, car elle pouvait être dans la ligne de cet enfant, l’aide du suicide. Mais, de même que le chasseur distingue aux empreintes si l’animal est retors, grincheux, ou sans défense, Jérôme voyait, à la trace nette et loyale de l’enfant, qu’il n’essayait d’aucun détour, d’aucune ruse. Ces deux petits pieds qui avaient fui les hommes ennoblissaient les souliers avachis, gardaient chacun son privilège de pied droit et de pied gauche. Il fuyait les hommes de jambes non cagneuses, de talons non éculés. Parfois la foulée s’élargissait, il courait pris de panique. Témoignage de quelque effort trop brusque, un bouton était là sur la neige, tombé de son vêtement, un des derniers boutons. Pitoyable, se refusant, malgré toute imagination, à ressembler à quelque primevère de neige. On sentait que le vêtement humain en tenait moins encore sur le petit corps exposé suffisamment déjà au froid et à la bise. Jérôme le ramassa et le mit dans sa poche. Il devait l’y retrouver souvent dans la suite ; chaque fois qu’il avait à acheter son journal ou son ticket de tramway, ce petit bouton devait revenir sous ses doigts, monnaie insistante et vaine, qui se mélangeait habilement aux cents et aux quarts de dollar pour participer aux dépenses de la vie courante, rendu avec mépris par les épiciers et les libraires, monnaie fausse, monnaie de corne et d’amour… Puis, ici, les pas espacés par la course se rapprochaient, se bousculaient, se répétaient. Mais ce n’était pas que l’enfant avait été doublé soudain par un jumeau de fuite ; c’est qu’il avait piétiné, épuisé, s’arrêtant pour souffler une seconde, tout en sueur dans l’hiver… À cinq ou six places, déjà, on eût pu avec raison sonner l’hallali… Le moindre chien courant le tiendrait déjà par les basques. D’ailleurs c’était très simple, il était là…

Il s’était engagé sur le pont qui mène à la rive canadienne, et il en revenait. Au moment où il avait cru voir s’ouvrir un chemin libre, il avait aperçu entassés les douaniers des deux pays, tout joyeux, enchantés à l’idée de réduire à l’unité d’homme, à l’aide de passeports, de jauges, et de questions, l’humain qui voulait passer, gonflé par l’idée du voyage… Il reconnut Jérôme, et s’arrêta, vaincu.

Jérôme s’approcha. Il vit enfin de près ces petites joues amaigries par des soucis d’homme, mais si égales, deux yeux dont les cernes étaient différents, mais qui continuaient à donner le même regard, une bouche restée charnue dans les jeûnes, des cheveux blonds qui avaient continué à boucler sous les pluies : un visage resté loyal à soi-même. Sur la tempe, une trace rouge ; celle de la boule de neige sans doute. Des dents très blanches : peut-être avait-il songé le jour du départ à emporter sa brosse à dents. Mais il avait oublié la lime à ongles, les ciseaux, les serviettes, toute pâte et tout savon ; il était propre, mais on le sentait lavé à la main, et à l’eau pure, de cette main sans gant, couverte d’engelures, que Jérôme n’eut pas le courage de saisir. Il prit le poignet, et l’enfant suivit, se rendant, croyant se rendre aux hommes.

Ils revinrent droit vers la ville, par une grande allée, le premier chemin découvert que l’enfant eût pris depuis longtemps, et Jérôme, pour l’épargner, longeait les arbres. Le fracas des chutes s’assourdissait peu à peu. Au square de Prospect Park, des compagnons normaux eussent pu échanger leurs noms sans crier. Au coin de Prospect Street, un autre que Jérôme eût pu rassurer presque à voix basse un autre que le fugitif. À Thomas Street, Jérôme sous sa main pouvait sentir déjà le pouls agité de l’enfant ; déjà le pouls de l’enfant était à son doigt à peu près autant que le Niagara à ses oreilles. Derrière eux, la neige conservait l’empreinte de leurs pas parallèles, de cette piste commune où se fondaient les pistes si longtemps solitaires venues l’une de Fontranges et l’autre de quelque cité du Texas. Jérôme, la besace sous son bras libre, ralentissait le pas, autant par égard pour la fatigue de l’enfant que pour celle de ses vêtements. Vus de près, ils paraissaient vraiment à leur dernier jour. C’était miracle que les boutons n’eussent pas encore tous sauté, tant on les sentait à bout d’avoir eu à supporter si longtemps leur rôle de boutons sans le répit des nuits. Les rôles des lacets de soulier, aussi, des bas, de la visière, avaient été tenus bien péniblement depuis quelques jours, et uniquement par dévouement. Le rôle des poumons aussi, l’enfant toussait.

Il fallait entrer dans la ville. On ne pouvait gagner la chambre de Jérôme que par de grandes rues. Tout cet arrangement humain sur la terre, dont l’enfant ne voyait que l’envers depuis des semaines, se retournait vers lui et lui montrait sa face vulgaire ou cruelle, illuminée en plein jour aux places les plus prostituées, cinémas, grandes épiceries, journaux, par toutes les constellations de l’électricité. Le Niagara eût pu tonner jusqu’ici. Pas une maison, pas un être, pas un arbre municipal qui ne criât par son seul aspect sa bassesse et son inutilité. La foule était épaisse. Jérôme la fendait non sans peine. Elle heurtait surtout l’enfant, perdu déjà en elle, à cause de sa taille. La sueur des hommes, le parfum des femmes, l’odeur du drap, du caoutchouc, de la benzine, de tous les esclaves de l’humanité, les effluves de soupirail et de trottoir, plus à portée des enfants, il en était maintenant submergé, dans ce triste baptême ; il ne résistait plus, et la pauvre étoffe de son pardessus, qui en était arrivée, dans la liberté, à sentir la mousse et la feuille, s’imprégnait déjà aussi, cédait aux parfums liquides et aux parfums gras… Parfois un passant trop pressé le bousculait. Parfois une femme, honteuse d’avoir marché sur lui, effleurait d’une caresse son épaule, ou sa nuque… Il suivait, tête baissée, retrouvant seulement dans la vue du trottoir boueux un reste de sa liberté et de sa pureté…

Il y avait aussi beaucoup d’enfants. Ils étaient gais, roses, tout propres. Leurs parents ne les tenaient pas par la main ; ils obéissaient à la voix et leurs familles étaient fières.

II

… Vêtir un enfant en haillons.

Les vêtements de l’enfant, une fois enlevés, étaient tombés aussi soudainement en loques que ceux des corps retirés des sarcophages. Il resta seulement un petit Pharaon nu et amaigri, que coucha son hôte. Puis Jérôme se hâta vers le magasin le plus proche. Il avait emporté les vieux habits pour la taille, mais il n’était malgré tout qu’à demi rassuré, l’enfant n’étant pas un de ces êtres dont on peut arrêter l’évasion par des moyens de vaudeville. Il acheta un petit complet, fit vérifier les boutons, qu’il voulait solides. La vendeuse, d’ailleurs, l’y encourageait : un homme qui roulait dans un précipice avait été, révélait-elle, sauvé par un bouton solide. Il prit des bas qui tenaient sans jarretelles. La vendeuse les jugeait les seuls hygiéniques, les jarretelles contrariant sur les jambes le courant normal des veines, qui se gonflent en amont. À ce rayon, l’art de revêtir paraissait presque aussi sacré et aussi périlleux que l’art d’embaumer. La casquette fut choisie large : il ne s’agissait pas, en la coiffant, de développer les tendances à la méningite ou à la fièvre cérébro-spinale. Pour les souliers, des lacets en lacet, non en cuir, les lacets de cuir vous lâchant juste le jour où vous n’avez besoin que d’eux, au moment où vous franchissez une haie à la chasse, où vous gravissez le perron de l’église le matin de votre mariage. Jérôme écoutait sans protester les conseils de cette bienfaitrice qui tenait ainsi, par un choix pratique, à écarter de l’enfant les vêtements porteurs de mort. Il est vrai que l’aspect de chacune des hardes qu’il lui présentait n’éveillait que l’idée de souffrance et de mal, le soulier troué, percé de pointes, le bas encore humide. Elle choisissait chaque objet remplaçant par opposition à l’objet remplacé : une vraie revanche qu’elle prenait là sur la vie, et cela lui arrivait si peu. C’était une vieille fille sèche et dénuée d’espoir, dont la prévenance étonnait Jérôme qui l’avait vue servir en deux minutes et sans pitié les clients précédents, un grand jeune homme niais qui partit sans boutons vérifiés et avec des lacets de cuir pour la mort dans les ravins ou la déconsidération, et une fillette grasse à laquelle furent collées sauvagement des jarretières étroites. À l’aspect, à l’usure des loques, elle semblait avoir compris ce qu’il fallait à l’enfant de Jérôme, et dans tout cet attirail qui lui servait d’habitude à se venger des hommes, tuniques de Nessus en alpaga et en gabardine, elle choisissait aujourd’hui de quoi envelopper, chauffer et caresser. Elle osa même déshabiller pour le petit garçon inconnu un des petits garçons de l’étalage, qui resta là interdit, son corps ébauché, sa tête et ses mains à peu près finies, dans une formation méchamment interrompue : c’était une vieille fille dure aussi pour les poupées, pour les créatures de cuir bouilli et de bois, même pour les faux enfants. Le magasin offrait en prime une pochette de couleur violette. Elle y substitua d’autorité un mouchoir blanc ; le violet, d’ailleurs, d’après elle, portait malheur. Le mouchoir blanc n’avait pas droit aux initiales, mais de quoi peut bien servir une initiale à un enfant ? – À un enfant sans nom, évidemment, pensait Jérôme. Puis elle se détourna brusquement, l’empaquetage ne la regardant point, et reprit activement vis-à-vis de deux jeunes mariés la besogne vengeresse. Jérôme resta un moment les bras chargés de vêtements comme le père sur la grève dont le fils se baigne. Puis on enveloppa le vieil et le nouvel uniforme à part, mais chacun dans la même boîte pomponnée, décorée de roses en treillis.

L’enfant avait choisi le mode d’évasion le plus sûr encore en ce monde. Il dormait. Il avait dû s’endormir aussitôt, le drap était encore sur le visage à la hauteur où l’avait tiré Jérôme. Les bras, les jambes étaient gauchement placés : on voyait au premier coup d’œil qu’il s’agissait là d’un enfant qui n’avait plus l’habitude de dormir. Il retenait un peu son souffle pour cette opération défendue. Le sommeil choisi pour le corps, par quelle vendeuse imparfaite, forçait le coude à s’agiter, le genou à se refermer et à se tendre, mais la tête avait trouvé merveilleusement son repos. Chacun des cils de la paupière du haut se logeait amoureusement entre deux cils du bas. La lèvre inférieure fournissait à l’autre lèvre l’assise d’un baiser parfait. Le visage, que la neige seule avait lavé aujourd’hui, était net, et n’avait pris de la poussière du monde, au creux des oreilles, à la tempe, que ce qu’on peut en prendre à la neige. L’oreille, inutile aux sons, se donnait aux couleurs, à un ivoire transparent doublé de rose, et le murmure des rues et la lumière caressaient avec désintéressement cet enfant sans voix et sans regard. Jérôme détestait voir dormir, et surtout dans un lit. Le spectacle de tout dormeur, pesant enfin dans la nuit son vrai poids sur ce plateau qu’équilibraient, à toutes ces places retenues pour la maladie ou la luxure, tous les autres dormeurs et dormeuses dans leurs milliards de lits, était pour lui celui de l’avidité suprême. Le voisinage de Renée, si pure dans tout acte de sa veille, mais prenant le sommeil dès qu’elle était privée par lui du goût et du toucher, avec gourmandise et luxure, si pesamment étendue au dernier fond de sa vie, lui avait souvent donné le désir d’une humanité où l’on dormirait debout, avec la dignité des oiseaux, et la tête cachée…

Mais voilà que cet enfant justifiait le sommeil couché. Du sommeil il faisait une réduction pure et parfaite de la vie : son mutisme était de même nature que sa voix, sa raideur que ses gestes, ses paupières que ses regards. En plein jour, sans maladie, étendu dans ce lit à l’heure où d’autres y étendent une femme, mais pour quel acte inconnu mille fois supérieur ! ses traits à peu près reposés ne décelant pas plus de souffrance que ce que l’on peut en prendre au rêve, sobre dans son immobilité et son silence même, il semblait avoir seulement poussé la vie à une espèce de génie, qui lui enlevait ses devoirs et ses hontes. Longtemps Jérôme resta à son chevet, savourant cette nativité, redoutant seulement la minute du réveil, l’angoisse de l’enfant après cette béatitude, et la grimace amère par laquelle serait annoncé qu’il avait goûté à nouveau à la vie, à son ancienne vie… Les bruits de la ville s’étaient tus, car c’était l’heure du repas ; le murmure du Niagara arrivait à la chambre distinct et égal ; Jérôme restait assis, évitant de marcher bruyamment sur les eaux. Et soudain le miracle des miracles s’accomplit, le miracle des oiseaux qui viennent se poser sur votre main tendue, des panthères qui devinent l’homme ami de la fourrure vivante et donnent leur flanc et leur mufle à vos mains et à vos lèvres : l’enfant ouvrit les yeux, et, sans poser une question, sans reprendre par une rougeur ou une contraction du visage la chaîne de sa vie misérable, sourit à Jérôme et dit qu’il avait faim.

… Avoir à essayer les aliments des hommes sur un enfant affamé.

Jérôme descendit acheter le repas. La vendeuse de l’épicerie, Galloise ignorante, ne savait pas que le sucre de canne excite l’intestin, que les haricots de conserve tuent l’estomac… Entre toutes les nourritures qui s’offraient, Jérôme choisit les deux ou trois qui ne sont pas de purs poisons.

 

Depuis un mois qu’ils vivaient ensemble, Jérôme constatait qu’il ne s’était pas trompé. L’enfant n’était pas seulement un enfant vagabond. Il n’avait pas quitté sa famille et sa ville seulement pour voir New-York, ou l’Europe, ou pour faire fortune. Ce n’était pas non plus un malade. Jamais de frénésie, de prostration, jamais non plus un geste qui pût révéler en lui une âme incertaine. Près de Jérôme, dès la première heure, il avait goûté un repos sans contrainte et sans limite, comme s’il était parvenu vraiment au terme de son voyage, ou comme le marin sur son bateau en course. Il avait suffi, pour ne pas l’effrayer, d’être avec lui ce que Jérôme aurait voulu que fût l’humanité pour lui, ce que fût l’humanité. Un instinct de vie si pur, une âme si dégagée des liens qui l’enserrent dès sa naissance, que le mot liberté reprenait un sens à sa vue. Jérôme respectait d’ailleurs en son compagnon, comme il l’avait encouragée en soi-même, cette impossibilité de supporter la moindre question, le moindre contrôle ; mais, alors qu’il n’avait ressenti que très tard, après la guerre, et comme une révolte, comme un schisme, l’impuissance à vivre cette vie plus faite de la vie des autres que de la sienne propre, les mêmes sentiments dans l’enfant étaient si aisés, si proches de la nature et du bon sens qu’on imaginait très bien une humanité soumise à cette façon d’être humaine. Une humanité où chaque homme aurait été distinct des autres, dans son âme comme dans son corps, comme un astre et des astres. Où les rapports entre les êtres n’auraient jamais été que des flexions, des consentements, des transparences, et où seul le silence aurait été un bien et un plaisir commun. Où l’accouplement aurait été inconscient, ou inconnu, ou inutile. Où l’atmosphère humaine aurait eu constamment, mille fois plus légère encore, son aération des soirs du printemps nouveau, seule époque à peu près supportable, quand les cerveaux des hommes recèlent le moins de congestion, les entrailles des femmes le moins de germes, et que chaque être ressemble dans le soleil couchant encore tout frais à la grande ombre sans sexe qui le précède ou le suit. Où chaque homme n’eût pas été un administrateur-délégué de la race entière des hommes, responsable jusque dans sa façon de cracher ou de faire l’amour… Une humanité, sans lois sociales et esthétiques, aussi libérée de ses codes multiples que de ces tics qui ont créé le grès flambé ou le cuir de Cordoue… Plus belle aussi… Où l’âge ne déposerait pas sur chacun de vos doigts, à chaque phalange, un triste nombril. Où l’éloignement que vous ressentiriez pour les autres hommes ne vous pousserait pas à imaginer quelle pauvre flûte de Pan forment ses orteils dans sa chaussure… Mais cette répulsion que Bardini avait ressentie, non sans un secret orgueil, comme une particularité sinistre, l’enfant la transformait en un sentiment naturel et large… Quelles leçons de dégoût, d’isolement, il y avait à prendre de cette grâce, de cette confiance ! Jamais un geste qui fût une insulte ou vînt d’un réprouvé. Jérôme arrivait à définir la passion qu’il éprouvait pour lui. Elle n’avait rien de paternel ni d’amical, ni d’amoureux : c’était l’admiration. Il se sentait près de lui une âme, non de frère aîné, mais de disciple. L’enfant ne jouait pas. Il s’occupait seulement à ces opérations simples et bénies qui ne signifient rien en soi, mais que devaient chérir saint François ou sainte Thérèse avant leur sainteté, balayant, allumant le feu avec la dignité de ceux qui sont chargés par les peuples de l’entretenir, redonnant à la fois au feu sa divinité et sa fragilité, lisant des livres d’enfant ou de classe sans jamais les commenter et gardant leur secret comme un secret confié à l’enfance, se plaisant dans sa chambre, s’amusant à y modifier la place des meubles et le plan de la vie d’une façon insensible par laquelle cependant il semblait que tous les monuments de Niagara Falls vus de la fenêtre fussent ordonnés selon une loi plus naturelle et plus belle, et que tous les mouvements de Bardini et les siens fussent plus accompagnés de soleil. Il avait des sens précis et pleins de mémoire, arrivant à créer mille souvenirs communs à lui et à Bardini, non des événements quotidiens, mais du flamboiement d’une bûche, d’un ton baissé dans le bruit des cataractes. Il n’entendait pas les voix qui donnent à la journée des hommes ses compartiments et ses habitudes. Il avait un plan secret, un rythme secret de la journée que n’effleuraient ni les sifflets d’usine ni les horloges. Une sorte d’aurore, de midi, de crépuscule planait à ses côtés sur des heures laissées au rebut par les hommes. Rien n’indiquait qu’un instinct de fuite l’habitât. Au contraire. Quand Bardini remontait l’escalier quatre à quatre, dans la crainte de trouver la chambre vide, et qu’il ouvrait la porte, croyait-il, sur la désolation, il voyait l’enfant, accoudé tranquille à la fenêtre, contempler les tramways, les autos, les pavillons flottants, tous ces symboles du départ, d’un œil si peu atteint que Jérôme en éprouvait une angoisse, devinant que ce qui habitait parfois l’enfant était un dieu autrement fort que celui du voyage. Se retournant au bruit, l’enfant le regardait d’un regard heureusement privé de surprise ou de joie, car tout sentiment trop fort eût signifié que le visiteur n’appartenait pas à ce cercle magique enfin réalisé et qui comprenait déjà deux êtres… Il n’en faut pas plus pour peupler la vraie terre… Jérôme était ému de cette force de solitude, de cette compréhension sans limites. Tel était donc le sel du monde, un enfant de génie.

Aucun n’avait demandé comment l’autre s’appelait. Mais Jérôme sentait déjà, ponctuant ses propres phrases, un silence court et profond qui était le nom de l’enfant.

 

Ainsi les jours s’écoulaient, sans que cette vie passée avec un enfant lassât une minute Jérôme. C’est que ce compagnon, s’il avait tous les signes auxquels les adultes reconnaissent généralement les enfants, l’ardeur, l’enthousiasme, la loyauté, la tendresse, les possédait poussés à un tel point qu’ils faisaient de l’enfance une race. D’ailleurs lui-même paraissait immuable ; depuis un mois il ne semblait pas avoir grandi, pas avoir forci, pas avoir admis un mot nouveau dans son vocabulaire ; ses souliers ne le gênaient pas, ses vêtements continuaient à lui aller aussi bien qu’au mannequin indéformable de l’enfance. Parfois Jérôme cherchait à retrouver dans le petit visage le visage ancien de parents, ou à y créer le futur visage adulte que tous les autres enfants lui offraient dans la rue. En vain. Cette enfance était la première qui ne fut pas un rappel ou une promesse de vieillesse. Il n’avait éprouvé qu’une fois une impression analogue, inverse d’ailleurs, car il s’agissait de Fontranges, dont la vieillesse ne paraissait pas une fin, un aboutissement, et qui semblait parvenu à l’âge directement, grâce à une recette spéciale, dédaignant la route habituelle de la naissance à la mort… Deux êtres seulement dans ce monde, auprès desquels il n’ait pas perçu le battement du temps…

Il avait eu au début le désir, dont il rougissait maintenant, de perfectionner son esprit, de lui apprendre la géographie, l’histoire, la littérature. L’enfant écoutait les leçons, en faisait son profit pour les conversations avec Jérôme, prenant toutes ces vérités générales du monde comme des confidences personnelles relatives à Jérôme. Il semblait qu’il y eût pour lui une autre géographie, une autre histoire, un autre arbre de poésie et de peinture, réservés à sa seule race, et dont il ne parlait jamais. Jamais, au théâtre, au concert, au musée, il ne donnait l’impression d’être au-dessous du spectacle, mais Jérôme lisait sur son visage une sorte de condescendance et de réserve, comme s’il avait son Shakespeare à lui, son Rembrandt à lui, ou plutôt une compréhension si naturelle de la musique et de la peinture qu’en étaient supprimés entre elles et lui ces intermédiaires encore nécessaires aux hommes, ces courtiers, que sont les peintres et les poètes. À peine son visage indiquait-il parfois, à une couleur soudaine, à un tressaillement, que Shakespeare et Rembrandt avaient été, sur ce point, autre chose que des truchements géniaux, mais la poésie et la peinture même. Mais ni les vers historiques, ni les devises célèbres, ne semblaient l’émouvoir. L’accumulation du sens humain sur les distiques ou les mots trop fameux l’empêchait, au contraire, à cet endroit même, d’être atteint par les vrais rayons. Des humains d’ailleurs il paraissait ne recevoir que ce qui venait, à travers eux, de la bonté, de la vérité ou de l’amour. Il avait une politesse que Jérôme ne pouvait expliquer que par un sens, non par une éducation. Cet enfant échappé au monde saluait des inconnus dans la rue, par un mot ou un sourire. Il ne réservait pas ce visage d’accueil aux enterrements, aux mendiants, mais parfois à certaines gens dont la banalité ne permettait pas à Jérôme de déterminer par quelle franc-maçonnerie il était lié à elles. Il regardait bien en face les femmes enceintes, posément, avec une sorte de regard adorable qui donnait à ces femmes l’impression que cet enfant inconnu ne les connaissait pas, mais connaissait l’enfant qu’elles portaient en elles. Jérôme les voyait s’arrêter dans leur marche, recevant du dehors, presque aussi tendre et brutal, le coup qu’elles recevaient d’habitude de leurs entrailles. À certain doux sourire sur le passage d’une femme élégante, Jérôme ne pouvait s’empêcher de penser aussi à la femme adultère. De son auto, elle tournait la tête vers ce sourire d’enfant, tout connaissance et tout pardon, un nuage brouillait ses yeux… C’était tout juste avant ou tout juste après la faute.

Jamais entre eux aucune caresse. Il avait le sentiment que l’enfant ne tolérerait aucun baiser, aucune accolade. Quand Jérôme lui serrait la main un peu longuement, il la retirait. Il avait intact aux joues cet éclat inhumain que les baisers des mères sont chargés d’atténuer sur la plupart des enfants mortels. Pas une seule place déteinte. Il admettait sur soi la pression humaine juste dans la mesure où elle ressemble à la pression de l’air, aux autres contraintes physiques. Il n’admettait pas davantage d’ailleurs qu’un chien le flattât, le léchât. Il déclinait toute insistance de la vie humaine ou animale, il l’éludait de gestes doux et décidés qui semblaient le fait moins d’une répulsion que d’une connaissance. Jérôme n’avait pu deviner pourtant s’il était ou non averti de ces mystères que l’on cache aux autres enfants, sur la naissance ou son contraire. Le lit, le bain, les vêtements légers n’avaient pour lui aucune valeur sentimentale. Il était le premier enfant de douze ans dont l’attitude devant une femme ne contînt ni question ni équivoque. Rien de ce qui était ouvrage ou création humaine d’ailleurs ne provoquait chez lui interrogation ou surprise. Devant les bâtiments géants de la Food Society, devant le défilé de la cavalcade des Elks ornés justement de tous ces insignes dont chacun avivait la curiosité de la ville, devant les machines les plus compliquées ou les plus simples, il restait aussi peu curieux que ceux qui connaissent les effets ou les causes. Il semblait bien plutôt retiré définitivement de ces manœuvres auxquelles se livrent les hommes avec ardeur et maladresse, et réservé à un sort particulier, tout de lenteur et de finesse, qu’il était bien difficile d’imaginer… On pensait cependant à la mort.

On aurait tort cependant de croire que la vie commune avec celui que ne touche ni l’amour, ni la nature, ni le génie, ne réserve pas de douceurs. Il suffit par exemple, sans qu’il le remarque, d’amener la main abîmée de l’enfant, par les baumes habilement placés, à ressembler enfin à nouveau à sa main intacte. Tort de croire qu’il n’est pas de conversation possible avec celui qui ne sait rien, qui n’entend rien. Il suffisait avec lui d’employer un dialecte qui excluât les mots bas et vulgaires, les verbes à double sens, les pensées pratiques. Jamais un lieu commun dans ce langage. Pas de terme pour s’émerveiller devant la nuit ou le coucher du soleil, pour demander quel est le plus haut monument du monde, la plus forte station de télégraphe. C’était vraiment la langue de celui qui croit à l’égalité des maisons, des étoiles, des voix humaines et qui ne permettra jamais aux sentiments humains de le prendre dans leurs mensonges. La langue de l’évangile tel que le concevait Jérôme, sans miracles et sans familiarités, où l’habituel couple pécheur, poilu et bavard, cède la place au couple avare de mots et pur… La vie pour Jérôme reprenait un sens…

Telle est l’histoire de Bardini, sauvé par un messie enfant.

 

Cependant Fontranges, pour lequel une agence recherchait Jérôme aux États-Unis et qui avait enfin reçu une adresse précise, quittait sous un prétexte la France et s’embarquait au Havre. Il neigeait ce jour-là même sur la mer. Aucun dauphin, aucun poisson volant ne se hasardait hors de l’eau dans cet air gelé. Sur Fontranges, dont l’estomac était solide, le tangage n’avait qu’un effet sentimental, le poussant à la tristesse quand le navire fonçait, à la confiance quand il se dressait. Jamais l’alternance de ses sentiments n’avait été aussi rapide, ni de son sourire ni de son air grave. Un phare s’en mêla bientôt, le soir tombant, l’accablant de feux à éclipses. C’était trop de dimensions pour son âme, et bientôt il se contenta d’admirer le navire. C’était le plus vieux steamer de la Compagnie et les escarbilles elles-mêmes en avaient une forme et une noirceur peu modernes, mais Fontranges, qui s’attendait à un bateau de fer, était ravi d’y trouver tant de mâts et tant de vergues. Jamais il ne l’eût imaginé aussi vibrant, aussi vivant ; il voyait l’écume de la proue, celle du sillage ; il comprenait enfin pourquoi le poète arabe compare à un esquif sa monture au galop : c’est qu’ils sont vraiment à confondre, et chaque fois que l’esquif de la Transatlantique s’inclinait pour aborder la vague, il le flattait de la main au bastingage, par habitude, comme on le doit pour un cheval.

III

On ne se dérobe pas impunément à ses devoirs d’homme. Le monde est impitoyable pour les faux couples. Le quartier s’alarma bientôt de voir séquestrer cet enfant. Séquestrer dans la liberté suprême ; le délit était particulièrement inadmissible.

La première attaque vint de l’instituteur. Jérôme avait redouté ce danger dès le premier jour, car l’école était malheureusement placée en face de la maison, au centre des seuls terrains non construits de la rue. Jamais les enfants vagabonds n’avaient été contraints de vagabonder dans une zone aussi pleinement balayée par les regards de l’instituteur. À cause des phrases gigantesques peintes sur divers frontons, Instruction obligatoire, Gymnastique obligatoire, Récréation obligatoire, le bâtiment paraissait une menace constante aux deux amis. Quelle malchance avait voulu qu’ils tombassent juste dans un des lieux les plus hypocritement sacrés de cette Tribu qu’ils fuyaient, dans le sanctuaire même où se distribuaient aux futurs hommes, avec générosité et astuce, toutes ces connaissances qu’ils avaient reniées, la séparation du monde en continents, des continents en nations, le rôle inférieur des animaux et des nègres, l’omnipotence de la comptabilité !… De cette jeune foule, Jérôme entendait déjà aux heures de rentrée, quand les élèves répétaient une dernière fois à leur mère ou leur sœur leur dernière leçon de pluriel, ou d’hygiène, ou d’histoire, résonner dans leur fausseté toutes les vérités du pays et de la génération…

— Un cheval. Des chevaux.

— Alors les deux Américains sans armes tuèrent les quarante-cinq Allemands.

— Sans quoi le monde actuel n’existerait pas ? Sans Washington et sans Lincoln.

— Celui qui a la rougeole la déclare au chef de famille, au chef de district, à l’Office principal de la Santé publique…

Au début l’enfant avait été pris dans ces courants, alors qu’il sortait pour une commission ou une promenade, et ne s’en était libéré chaque fois qu’à grand’peine, mené par la cohue jusqu’au perron d’où le maître de service l’avait examiné d’un œil soupçonneux. Il évitait maintenant de descendre aux heures de l’arrivée et de la sortie. Mais la précaution n’était pas suffisante. Il y a toujours, aux abords d’une école, un élève en retard, ou en école buissonnière, ou mis à la porte de la classe, c’est-à-dire un élève en qui la jeunesse justement est particulièrement virulente. À la minute où l’enfant sortait, assuré qu’il ne trouverait plus dans la rue que les vieillards, les ouvriers, les femmes et que le monde, grâce à l’instruction laïque, venait de se libérer pour trois heures de l’enfance, surgissait presque toujours à sa rencontre, dans un miroir inverse, un enfant de son âge, de sa taille, de son teint, le contraire de lui. Ce sosie approchait, de face ou de biais, selon que prédominait déjà en lui l’audace ou l’hypocrisie de l’enfance, et essayait de le séduire. Jérôme, de sa fenêtre, voyait avec angoisse se jouer cette scène de séduction ou d’intimidation, tellement plus sinistre que celles du racolage qui sévissaient sur ce trottoir aux heures de la nuit. Le petit racoleur pour l’enfance prenait l’autre par le bras, voyait ses poches vides de toupies, de stylos, de candies, et essayer de l’appâter, comme un déserteur, avec des jeux, de l’argent. Il avait toujours sur soi une foule d’objets tentateurs, et l’on sentait qu’avec ses cartes de poker, ses dés, c’était moins pour son petit brigandage et ses voluptés qu’il gagnait l’enfant que pour la communauté, pour l’histoire écrite par Michael Evans, la morale rédigée par Julius Levinson, pour cette école enfin où l’on entendait des voix geignardes d’hommes planer au-dessus d’un silence hypocrite d’enfants. Parfois, exaspéré du mépris qu’avait l’autre pour les billes, le chewing gum, il le bousculait, s’arrangeant pour l’inonder de boue, ou, s’écartant, lançait des boules de neige, logeant dans chacune, en vrai enfant qu’il était, un caillou ou un noyau de glace. Alors dans l’école, le chant national ou le psaume du jour s’élevait en action de grâce : on y avait deviné qu’un petit voyou vengeait à cette minute sur la candeur et l’ignorance tous les premiers des cours.

Parfois ils étaient deux élèves mis à la porte, l’un expulsé de la morale pratique, l’autre de la géométrie élémentaire, mais expulsés dans la même liberté, médiocre et turbulente. Ils s’emparaient de lui, le ligotaient au besoin. Ils l’entouraient, ils l’encadraient, l’obligeaient à sauter sur un pied, à trouver un nouvel équilibre, à manier la fronde, à se livrer à tous ces exercices de préparation à la guerre et au carnage universel que sont les jeux de l’enfance, à allumer de petits feux qui seront plus tard les incendies des villes, ou les incendies volontaires des autos assurées tout risque, à entasser trois pavés qui seront plus tard les barricades ou les murs mitoyens, à faire des grimaces qui plus tard seront les promesses, les déclarations, qui seront les pleurs et l’amour. Ils le maintenaient d’une étreinte qui était son supplice le plus grand, car une odeur montait d’eux qui serait plus tard celle de l’alcool ou de la misère, jusqu’au moment où un animal passait à portée, leur donnant, plus que cet enfant encore, la chance de torturer une vie sans défense. Parfois, dans la rue vide de garçons, une petite fille, sauvée de la classe par un rhume ou la lessive de sa mère, s’attardait à le contempler, alléchée par ce qu’il y avait de plus âgé même que la vieillesse sur ce joli corps, ce joli visage, savourant son air triste, admirant sa solitude. La perspective magnifique de pouvoir un jour caresser de près une tristesse analogue, vivre avec un pareil isolement, lui donnait pour accomplir sa commission chez l’épicier ou le pharmacien une exubérance sacrée, et elle se retournait pour sourire au petit inconnu, observée de la fenêtre par un des maîtres qui voulut un jour en avoir le cœur net, rattrapa l’enfant, et l’amena dans le préau. C’était un ancien répétiteur de minéralogie, qui adorait que les élèves eussent passé, au concours final, un examen brillant, car il leur posait alors une question sur la formation des silicates, et les désarçonnait, quelquefois pour la vie.

— Vous ne venez pas en classe ?

— Non.

— Pourquoi ? Vous savez tout ?

— Non.

— Vous avez fini vos études dans une autre école ?

L’enfant fit un signe qui pouvait passer pour un oui.

— C’est ce que nous allons voir…

La petite fille avait suivi à la dérobée. Debout derrière l’instituteur, elle assistait au supplice.

— Votre nom ? Votre âge ? Votre famille ? Votre ville ?

L’enfant ne répondit pas. Il eût suffi, pour l’étourdir, d’une seule des quatre questions que l’autre posait à la fois.

— Votre livret scolaire ? Pas de livret scolaire ? J’ai donc le droit de vous faire passer sur-le-champ un examen, et, si vous n’avez pas la moyenne, de vous renvoyer à l’école. Quels sont les quatre points cardinaux ?

La petite fille ne connaissait que cela. Elle tenta de les souffler à l’enfant du bout des lèvres, comme des bulles, puis de les désigner du doigt. C’était une petite fille débrouillée. On sentait qu’elle aurait distingué son nord-est, son sud-ouest-ouest… Mais l’enfant se tut.

— Les trois vertus civiques du jeune citoyen des États-Unis ?

La petite fille les connaissait encore. Elle s’efforça de les indiquer par des gestes. Un geste qui lui fit gonfler la poitrine et relever la tête, un second par lequel elle épousseta ses souliers et ses cheveux, d’ailleurs douteux, un troisième qu’elle mima assez mal par une phrase volubile, car il s’agissait en l’espèce de la réserve dans la conversation. L’instituteur examinait l’enfant avec la rage de quelqu’un auquel échappe la vengeance des silicates, que pareille ignorance rendait vaine. Il avait tiré de sa poche un carnet.

— Je vous mets des notes. Vous les devinez. Passons à la lecture. Lisez.

Il tendit le Précis de Samuel Bull, où est décrite la vie d’une famille parfaite, les défauts étant personnifiés par une famille cousine. L’enfant le prit, l’ouvrit, le regarda sans mot dire. Il le tenait à l’envers, à la page des boissons familiales, sans songer à le retourner. À l’esprit de l’examinateur vint alors une idée affreuse, l’idée que cet enfant pouvait ne pas savoir lire. Il écarta d’un geste la petite fille que pouvait gagner une aussi terrible contagion, et entraîna le monstre vers un tableau noir. Quand Jérôme parut, inquiet du retard, il vit la petite tête qui se découpait en profil sur le sinistre horizon, maculé de craie. Les petites lèvres tremblaient, les cils battaient ; ce n’était pas un enfant absolument entraîné à se faire encadrer le visage, dans un cirque, par des poignards ou des flèches. Il bondit vers Jérôme.

— Qui êtes-vous ? demanda le maître.

— Qui vous voudrez.

— Son professeur sans doute ?

— Son professeur.

— Je vous félicite. Vous aurez de nos nouvelles.

Les nouvelles arrivèrent dès le lendemain.

 

La nuit n’avait pas été tranquille pour Bardini. Réveillé par un bruit léger, il avait vu l’enfant qui pénétrait dans sa chambre et tentait d’ouvrir la fenêtre. Il avait tiré les rideaux, il était illuminé par la lune, et dans cet éclat, les yeux fermés, se cognait en aveugle aux vitres. Évidemment il était somnambule. Toute la neige des toits scintillait, un bec électrique voisin doublait d’or tout cet argent, et soulignait chaque geste, chaque attitude de l’enfant occupé à mimer une scène de cette vie passée dont Jérôme et lui ne savaient plus rien. Jérôme se sentit d’abord indiscret et il l’observait non sans angoisse et non sans quelques remords. Mais il fut vite rassuré. Pas un aveu, dans ce spectacle, qui pût rattacher l’enfant à la masse des autres enfants.

Tout ce que l’on devinait, c’est qu’il venait d’un pays chaud, c’est que son ancienne existence donnait sur la mollesse et le soleil. Devant la fenêtre givrée, il s’éventait, se protégeait le visage de la main contre un rayon trop brûlant.

Son front lisse et froid une fois épongé, il s’asseyait sur la chaise viennoise de faux acajou avec l’aise de ceux qui se laissent aller dans un fauteuil à bascule. Des cheminées d’usine raidies dans le gel, des ronds-points bordés de glace, des stores pétrifiés sur lesquels la pancarte avec le mot Ice posée pour attirer le fournisseur semblait glorifier l’élément présentement dominateur, l’enfant recevait le reflet d’une plaine inondée de joie et où les cotonniers offraient aux mains noires leurs boules éclatées. Le feu dans la cheminée était éteint. Il était sûrement transi, Jérôme n’osait, dans la crainte d’un réveil dangereux, jeter sur lui une couverture, mais, les dents claquant, les oreilles rougies, l’enfant goûtait à pleins poumons le tropique et midi. Puis il ramassa on ne sait quel petit être et le prit dans ses bras. Était-ce une sœur cadette, un chien préféré ? Il le tenait pressé contre lui, l’embrassait, – dans cette première existence il y avait eu des caresses, – lui montrait à la fenêtre tout ce coton étincelant, puis reprenait dans l’étroite chambre sa promenade d’autrefois dans l’immense véranda, se heurtant durement aux murs dressés aujourd’hui sur son passage, meurtri par ce nouveau cloisonnage du monde. Il regagna enfin son lit, s’y blottit avec mille réserves, tout au fond, – dans l’autre existence, il y avait un compagnon de lit, – alors que d’habitude il dormait juste au centre, et il ne bougea plus. Près de quelle mère souffrante, de quel père chatouilleux la nuit, s’étendait-il ainsi ? Près de quelle grande sœur aînée habituée à répondre par un coup de talon aux plus légères atteintes ? Bardini l’entendit un moment respirer de ce souffle qui n’est celui ni de l’éveil ni du sommeil, et comme il s’était approché, il lui fut donné de connaître le visage de nuit de l’enfant d’autrefois. Un visage extraordinairement confiant, heureux ; cher enfant, qui pour Jérôme avait fui le bonheur ; une pureté de teint, une tenue des lèvres, une noblesse des tempes, une de ces faces sur lesquelles le moindre mot inattendu doit créer d’autres traits et d’autres sens ; et d’ailleurs, bientôt, sous l’œil de Jérôme, c’est ce qui arriva sans que le mot fût dit. L’enfant passa soudain à son vrai sommeil, le masque surnaturel tomba de la petite tête, et, du poids de sa vraie solitude, il reprit ce milieu du lit d’où le père aux chevilles susceptibles, la mère douloureuse et la sœur géante venaient de disparaître.

Dès le matin, Bardini mit l’enfant au courant de ses projets. Il voulait gagner New-York et fuir l’inquisition, fuir l’école. C’était la première fois, dans tant de disparitions, qu’il avait un compagnon ou un complice de fuite ; mais dans le fait de sentir un autre préparer la même évasion, doubler cet acte, lâche au fond, d’audace et de loyauté, Bardini trouvait une joie qu’il n’avait plus espérée. Si dans les morts, les fiançailles, un enfant se préparait en même temps que vous à la mort, aux fiançailles, ces actes pouvaient en devenir supportables. On sentait ce jeune fugitif plein de son rôle, il rajeunissait la fraude des âmes libres contre la vie ; il était comble de cette foi qu’ont les enfants de contrebandier, ou qui aident à passer la drogue, et dans leur désir d’abuser la police du monde, s’amusent à tromper, ce que leurs parent jugent à tort inutile, jusqu’au chat de la maison et jusqu’aux arbres. Jérôme avait l’habitude de partir sans bagage, laissant dans les chambres d’hôtel, comme une partie du meublé, ses livres ou ses vêtements. Mais la valise restait encore pour l’enfant le symbole du départ, et il n’osa pas le décevoir. Il réapprit à plier des pantalons, à serrer des faux-cols, toute une besogne dont il se croyait pour l’avenir déchargé. Malheureusement, l’enfant se mit à tousser, d’une toux déjà forte, telle qu’on la prend au soleil de la nuit. Bardini le fit étendre ; il avait la fièvre ; il refusait de se coucher, mais il se sentait déjà trop faible pour partir. La maladie mordait sur lui lâchement, avec cette ardeur joyeuse qu’elle affecte vis-à-vis des enfants, le moindre malaise dévoilant dans sa hâte sa pire extrémité, le moindre coryza faisant serpenter dans l’ombre sa queue de diphtérie ou de mort. Il fallut défaire la valise, retirer le pyjama, les pantoufles. L’enfant souffrait de voir se reconstituer dans la chambre, par son seul costume, le petit prisonnier de la ville, mais la promesse absolue d’un départ le calma, et, souriant, il se donna à sa sieste comme à un entraînement pour les disparitions.

C’est vers minuit que l’on frappa.

On avait frappé trois coups distincts. Ce devait être le vent, qui soufflait aujourd’hui en tempête. Il n’y a encore que les éléments pour s’annoncer de façon aussi nette.

On frappa à nouveau.

Ce n’était pas le vent. L’accalmie de l’ouragan était telle que Jérôme perçut ce mélange de demi-soupirs, de froissements, de bruit de fer et d’argent, ce craquement même des os et de la chair qu’accumule l’écluse d’une porte fermée devant un être humain. Son parti d’ailleurs était pris. Cette part de laquais toujours vive en nous qui nous pousse au téléphone, à la porte, elle était depuis longtemps congédiée par Bardini. Qu’était ce coup à la porte donné par un inconnu égaré à côté des coups qu’avaient frappés contre Jérôme même tant de souvenirs et d’appels ? Ce qui fait répondre si vite les humains à toutes les invites, c’est qu’ils croient que le bonheur leur arrive sous la forme d’un héritage, d’un gros lot, de la mort d’un ennemi… Voilà pourquoi ils ouvrent si facilement aux ramoneurs, aux inspecteurs du gaz, aux quêteurs de l’Y.M.C.A. Pour avoir ainsi l’idée à minuit d’aller visiter celui qui ne croit pas, qui ne donne pas, qui n’aime pas, il n’y avait en effet que l’Y.M.C.A. Qu’elle repasse…

Mais un coup de vent plus fort que les autres ébranla la maison, et secoua la serrure. La porte était à peine entre-bâillée que déjà le visiteur était dans la chambre.

 

C’était un petit homme vêtu de noir, de ce calibre restreint des huissiers ou des enquêteurs que seule la chaîne de sûreté peut contenir.

— Je suis Mr. Deane, dit-il. Excusez-moi de venir seul. D’habitude Mrs. Deane m’accompagne, dès que l’école ou la police m’a averti. Mais la tempête était trop forte. Je viens pour l’enfant.

C’est ainsi, tragiquement, que commença l’intermède comique de Mr. Deane.

— Quel enfant ?

Mais Mr. Deane répondit comme si Bardini avait demandé quelle Mrs. Deane.

— Mrs. Deane et moi avons la charge officielle des enfants perdus dans ce district.

— Il n’y pas a d’enfant ici, dit Jérôme.

À côté l’enfant toussa. Mr. Deane prit un siège.

— Vous avez tort de me regarder de cet œil, cher Monsieur. J’ai été enfant perdu moi-même.

Rien de plus exact, et Mrs. Deane elle aussi était enfant perdue. Dieu avait d’ailleurs fait de ces deux parias un couple heureux, et l’avait comblé de quatre filles, dont la cadette, à quinze mois, savait déjà son adresse et ses trois prénoms…

L’enfant toussa. On devinait qu’il s’était retenu, effrayé par les voix. C’était un vrai déchirement.

— Ne voulez-vous pas qu’on le transporte dès ce soir à l’infirmerie ? continua Mr. Deane. Je l’observe de loin depuis deux jours. Il y a deux sortes d’enfant : ceux qui ne toussent pas, et ceux qui toussent. Vous pouvez chercher ; c’est la seule distinction vraiment juste pour l’enfance. Il est de ceux qui toussent… il s’appelle ?

— Je ne sais pas.

— Vous l’appelez ?

— Je ne l’appelle d’aucun nom.

M. Deane ne fut pas démonté pour si peu.

— Eh bien, nous l’appellerons Jack, si vous voulez. C’est encore l’appellation la plus légère pour qui sort d’une vie où il n’a pas eu de prénom. Je ne suis pas d’accord avec mon collègue du Maine qui prétend surcharger les enfants trouvés de noms plus caractéristiques… Il convient donc de ramener ce petit Jack à la vie sédentaire. Vous le connaissez. Vous avez bien voulu quelque temps assurer notre rôle… Conseillez-nous. Que faut-il à Jack pour qu’il ne fuie plus ?

Mr. Deane n’inspirait pas d’antipathie. Il y avait encore malgré tout de l’ancien enfant perdu en lui, dans la rapidité de ses regards, dans la coupe de ses paroles… ou encore peut-être simplement de l’enfant.

— Pour qu’il ne fuie plus ? Peut-être seulement qu’il n’ait plus de raison de fuir.

Mr. Deane secoua la tête.

— Cher Monsieur, dit-il, – on voyait que ce monsieur tout court le peinait et qu’il souffrait de n’y pouvoir ajouter Smith ou Jones, – ne croyez pas que je me méprenne sur le sens de vos paroles. Je sais ce que vous voulez dire : – Pour que Jack ne fuie plus, il lui faut simplement des parents beaux et heureux, une maison confortable et pleine de gaieté, des saisons toutes égales en joies et en fruits ; aucune petite fille laide à vingt lieues à la ronde, et d’ailleurs dans le monde entier, aucun camarade avec des yeux qui louchent, des chiens favoris sans ténia, des chats aimés sans propension à l’hystérie, des lapins russes sans abcès au foie. C’est ce que vous avez essayé d’ailleurs de faire pour lui, si ma perspicacité n’est pas en défaut. Vous lui avez créé un monde où l’on ne doit de comptes à personne, de sourires et de pleurs à personne, où le désir est remplacé par une satisfaction continuelle et la religion envers Notre Seigneur par la politesse envers sa création… Prenez bien garde, et pour vous-même.

Il baissa la voix.

— Cher Monsieur, je ne sais pas très bien si vous vous représentez exactement ce qu’est un enfant. Permettez-moi de vous avertir du danger. Si vous admettez une minute que c’est un être égal ou supérieur à vous, vous êtes perdu. Tout homme adulte qui se met à observer un enfant comme un être spécial est perdu. Cette peau de satin, ces yeux qui filtrent, ces gestes qui inventent les gestes, ces voix, les seules voix qui ne sont pas des échos, de tristes échos, – si vous admettez que cela existe en soi, je ne vois pas très bien ce qui vous reste à faire dans la vie. Adorer l’enfance, c’est la pire hérésie. Songer ce qui vous restera, dans quelques années, de votre divinité : un homme.

Bardini haussa les épaules.

— Ne haussez pas les épaules. Jack n’est pas une exception. Dans les quarante enfants qui nous sont actuellement confiés, je ne vois guère que six, sept avec Robert peut-être, qui puissent être observés sans dommage moral, qui ne soient pas des archanges de l’enfance, qui donnent vraiment l’impression d’être des enfants d’homme, dans lesquels on devine des créatures vouées au labeur, au tabac, à la prière, sous les mains desquels s’imaginent aussitôt les billets d’un dollar et les machines à écrire… C’est avec ces six-là, – et avec Robert au besoin – que nous mettrons dorénavant Jack, si vous le voulez bien.

Mr. Deane devenait loquace. Jérôme le laissait parler. Il fallait gagner du temps.

— Ce que je vous en dis, cher Monsieur, c’est pour vous épargner ce goût de la révolte, cette pente au néant que donne la fréquentation d’égal à égal, avec un bel enfant. Moi-même j’en ai longtemps souffert. Au début de mes fonctions, dès que j’étais en présence du petit garçon ou de la petite fille venus à pied de l’Alabama ou du Michigan, avec des haltes de nuit aux poubelles, ou par le chemin de fer blottis sur des boggies, ou dans des derrières d’avion, partout enfin où les hommes laissent un peu du vide primitif, ou accroupis entre les deux cages d’une ménagerie et se cramponnant aux grilles, dans les cahots, d’une main craintive car elle n’était pas toujours hors de la portée des fauves, j’avais souvent l’impression d’être moi-même l’accusé, le fugitif, d’avoir fui l’enfance. Les collègues se moquaient de moi, croyaient m’encourager en me disant que les enfants sont comme les lions, qu’ils voient l’homme à une échelle gigantesque. Je n’en étais que moins à l’aise. Ils voyaient donc mon impuissance, mon dénuement, ma maladresse à une échelle gigantesque. C’est seulement grâce à Mrs. Deane que j’ai trouvé une recette pour me sentir l’égal, l’égal au moins, d’un enfant quand je suis face à face avec lui.

Tout cela commençait à intéresser Jérôme. C’était en tout cas dans le sujet.

— Tu n’es vraiment pas raisonnable, – me répétait Mrs. Deane, – de te laisser intimider ainsi par les enfants. Les hommes adultes leur sont bien supérieurs. Tu es supérieur à n’importe quel enfant. Y a-t-il eu des épopées, des inventions, des guerres d’enfants ? Y a-t-il dans les musées un seul tableau d’enfant ? Et à côté des simples hommes, très suffisamment intelligents et beaux, – je parle d’après Mrs. Deane, – il y a les grands hommes, alors qu’on en est encore à chercher les enfants grands ou sublimes.

L’enfant toussa. Mr. Deane fut légèrement démonté. Il savait trop qu’une fluxion de poitrine chez un enfant balance largement le talent à l’aquarelle chez un homme.

— Je me promis donc de rassembler autour de moi, au prochain petit fugitif, pour m’assister dans mon interrogatoire, les présences de tous les grands hommes qui ont servi l’humanité. Ils sont d’ailleurs moins nombreux que Mrs. Deane est portée à le croire, surtout si vous éliminez d’abord, comme il est indispensable, les conquérants. Je vous assure que Napoléon ou Attila vous sont de peu d’assistance devant un regard de onze ans, ou un petit corps rachitique, ou une coquille d’oreille déviée par les coups. Mais du jour où j’imaginai d’avoir près de moi Emerson, ou Pasteur, mon ascendant fut pris sur tous mes pensionnaires, hypocrites ou loyaux, saints ou vicieux. Mon premier sujet était pourtant intimidant : c’était le petit Ralph, qui s’était jeté d’un dixième à la vue d’un policier, et qui avait rebondi de véranda en véranda jusque chez un marchand de herses.

Se faire encadrer de deux enfants pour juger un homme, pensait Bardini, quelle puissance !

— À vrai dire, continua Mr. Deane, Emerson m’aide moins que Pasteur. Quand je fais front à l’enfant, étayé de celui qui empêche justement l’enfant de finir dans la rage ou la diphtérie, je me sens tout de même plus fort qu’avec un moraliste.

L’enfant toussa encore. L’inquiétude manifestée par Mr. Deane prouva que l’aide de Pasteur était plus valable vis-à-vis des enfants bien portants que des enfants malades.

— Je pense qu’on ne me séparera pas de cet enfant ? dit Jérôme.

— Je ne puis rien vous promettre, – dit Mr. Deane. La libre disposition d’eux-mêmes n’a été donnée aux enfants par aucune législation. Entre vous et lui, il y a d’abord sa famille, ses cousins jusqu’au cinquième degré, puis l’assistance de l’État, puis l’assistance fédérale, puis la fondation Morgan Hartford dont Mrs. Deane et moi sommes les secrétaires. Le filet placé au-dessous des enfants qui tombent, aux États-Unis, est heureusement à plusieurs étages… Je parle par métaphore et sans penser au petit Ralph… Un dernier mot : reconnaissez-vous Jack dans ces fiches ? J’ai choisi dans mes photographies, tenues à jour pour l’Amérique entière, celles où des enfants paraissent lui ressembler.

Il étala une douzaine de portraits, une douzaine d’enfants, de la taille et de l’âge de Jack, pris au milieu du paysage, à côté de personnes ou d’objets qu’ils avaient fuis quelques semaines ou quelques jours plus tard ; un enfant qui avait fui une sœur cadette un peu bossue, un peu louche ; un enfant qui avait fui une sœur aînée ravissante et championne de ping-pong ; un enfant déguisé en marquis qui avait fui un intérieur en chippendale ; un autre qui avait fui un poney, un chat, un perroquet, – un perroquet qui savait son nom. Un enfant, dans une photographie de patronage, qui avait fui trois cents enfants. Celui qui ressemblait à Jack était plus âgé que le vrai Jack ; Jérôme pensait avec reconnaissance à un Jack qui eût trouvé vers ses douze ans le moyen de revenir en arrière vers le cœur de son enfance et vers lui. Tous ces portraits d’ailleurs lui inspiraient un peu de la déférence et de l’amitié qu’il avait pour Jack. C’était là tous les pionniers d’un amour si grand de la vie, qu’il ne pouvait conduire qu’au dégoût dès la moindre expérience, tous les champions de cette course au vide que Jérôme était honteux, devant ces doux visages, de n’avoir entrepris que si tard, dans des conditions privilégiées, un peu lâchement, bourré de banknotes et de dureté, alors que ces petits êtres s’y étaient lancés de toute leur douceur avec une seule boîte de conserves qu’ils avaient passé des heures à ouvrir, les ongles sanglants, dans leur première forêt. Tout ce qu’il éprouvait confusément devant Jack seul se précisait. Son indignité à vouloir ne pas être humain. La stupidité sur lui de cette maladie effroyablement belle sur des enfants. Quand on a attendu plus de trente-cinq ans, après sa naissance, pour se déclarer ennemi de la vie, c’est qu’on est fait pour elle ; et toute cette fuite facile lui paraissait maintenant artificielle et banale. Ces petits fronts éclatants, car c’est en plein soleil qu’on avait photographié ces fils de la nuit, ces fillettes qui, à neuf ans, avaient déjà au visage toutes les beautés, aux mains toutes les tendresses, dans les yeux tous les mépris, c’est avec envie qu’il les regardait, et avec humilité.

Sur l’une des fiches, plus jaunie que les autres, on voyait un buste d’enfant rejeté en arrière, les lèvres serrées, les yeux menaçants, l’image de la vraie révolte.

— Ceci, c’est une plaisanterie, dit Mr. Deane. C’est moi, le jour de mon entrée à l’Œuvre. On ne voit pas mes bras car ils m’avaient photographié de force… Vous voyez ce qu’on peut faire chez nous du vagabondage et de la haine… Quand nous donnez-vous Jack ?

Jérôme tendit la main à Mr. Deane. Il serait facile de jouer cet homme naïf.

— Quand vous reviendrez, dit-il. À la fin de son rhume.

— Je peux le voir ?

L’empressement de Mr. Deane n’était pas sans charme. Il restait, enclos dans son petit corps, un spectre de petit garçon qui s’offrait à jouer avec l’enfant qu’était encore Jack.

— Si vous voulez, dit Jérôme.

Mais, à peine eurent-ils pénétré dans la chambre, que Mr. Deane poussa un cri. Le lit était vide, un grand courant froid montait de l’escalier, et l’on entendit d’en bas claquer la porte.

 

Ce fut la réplique, atrocement rapide, de la poursuite du mois passé, sur la promenade du Niagara. La neige aussi tombait. Chaque rafale de vent s’opposait à votre marche, pesant votre poids exact. Il aurait fallu une force surhumaine à l’enfant pour avancer très loin dans cette tempête. Avait-il mis ses souliers ? Jérôme se rappelait maintenant avoir vu le petit pardessus pendu dans le vestibule. Mr. Deane avait pris à droite, et on l’entendait déjà dans l’ombre et la bourrasque se chercher lui-même. Aucune piste. Jérôme suivait seulement le cœur de cette zone d’ombre qui passait loin au large des maisons encore éclairées, longeait les maisons éteintes, et suivait parfois le caniveau lui-même, rempli de boue fondante. Avait-il mis ses souliers ? Un chien aboyait là-bas, dernier écho de son passage. Les banquettes de gazon, les tas de sable recouverts de neige ressemblaient à des tombes fraîches, parfois aux corps eux-mêmes, et tellement, une fois, à un corps d’enfant que Jérôme tâta de la main, et fit monter de feuilles et de bois pourris l’odeur qui monte d’une tombe déjà centenaire. Une heure il chercha ainsi, en arrivant à désirer entendre le son de la toux déchirante. Des gens passèrent, qui revenaient d’un skating, silencieux sur la neige et dont les patins de nickel suspendus aux bras faisaient tout le bruit. Ils avaient vu, en effet, une forme se glisser là-bas dans le couloir de cette usine. Ils avaient cru voir un chien, un renard. Un enfant ? Peut-être. Un enfant à quatre pattes, alors, et qui se couchait tous les dix mètres dans la neige.

C’est dans ce couloir que Jérôme le trouva. Il fallait avoir vraiment dans l’esprit la mesure d’un enfant pour deviner qu’il pouvait tenir derrière ce portillon minuscule. Il était affaissé sur lui-même ; il avait trouvé à cette altitude si moyenne la façon de tomber qu’ont les alpinistes vaincus ; des flocons s’accumulaient sur la bouche entr’ouverte et le forçaient à goûter cette neige sous laquelle son corps succombait. Les yeux fermés il avait le visage de ceux qui ont les yeux crevés. Le froid aussi l’avait atteint par des flèches, des lances ; tout en lui était blessure, et sa pâleur était aussi exsangue que celle de la neige… Il n’était pas question, dans la tourmente, de regagner la ville. Jérôme, l’enfant dans ses bras, put aller jusqu’à une porte, l’ouvrir. Une grande chaleur lumineuse les accueillit et les couvrit soudain, car ils étaient dans la salle même des machines. Non la chaleur humaine, viciée à sa base, mais la chaleur pure du fer et de l’acier. Entre les bielles, les roues, les moteurs, un chemin, une allée s’ouvrait, et amenait à une clairière où Jérôme sur son manteau étendit Jack. Tout dans l’édifice était à ce point ordre, propreté, sécurité, qu’il ne songeait point à appeler des hommes. Tout était là leçon de discrétion, de tenue, de conscience. Chaque machine donnait un minimum de bruit, mais son bruit. Tout semblait calculé, dans cette salle de mécanothérapie pour géants, de façon à couvrir pour le bien d’un enfant toutes les rumeurs mauvaises du monde : sous le murmure des toupies les voix des instituteurs, par l’échappement des culbuteurs les médisances, les mensonges, par le déclic des engrenages le calcul des secondes et du temps, et par le frottement des poulies la voix même du Niagara, pauvre amusement des hommes. Tous ces mouvements libres et volontaires dont on voyait sur les murs ou les verrières les ombres agrandies et les enlacements sans désordre étaient vraiment une revanche au mouvement avare et cupide de l’humanité. Ah ! qu’un enfant eût acquis plus de pouvoir et de vie, façonné à ce rythme, débarrassé de cette force centrifuge qui nous anime tous. Par ce système que les hommes ont méprisé dans leurs rapports entre eux, le plus digne et le plus doux, celui des courroies, les machines se passaient sans reconnaissance et sans ingratitude, sans contrainte et sans prévenance une agitation immobile et fertile. Ah ! s’il eût été possible de l’atteindre une minute, – peut-être par l’entremise de ces cônes à renversement qui semblaient jouer dans ce monde le rôle de bouffons et de confidents, – quels alliés n’eût-on pas trouvés en ce peuple d’acier contre les Deane et les Morgan Hartford, et contre les enfants non perdus, et contre les parents toujours mobilisés au centre des familles, et, par leur mépris de nos lois, contre toutes les convenances du monde ! Au dehors une neige de Noël tombait. Pour une nativité plus moderne, cette centrale était vraiment l’étable rêvée, et l’inclinaison au-dessus de votre tête des grands marteaux essoufflés et tièdes était aussi douce que la présence de l’âne et du bœuf. L’enfant ouvrit enfin les yeux. Un moment il parut étonné de cette vision qui n’était pas de l’univers, aperçut Jérôme, et, rassuré, s’abandonna à la contemplation d’un spectacle enfin raisonnable et bon. Rien dans le bruit de cet accord du cuir et de l’acier, des roues dentées de fer et des roues de cuivre, qui n’eût la valeur du silence et de l’immobilité. Tout cela, seulement cela, était vraiment sans menace, sans passé, sans avenir, ce qu’il leur fallait à tous les deux, et il s’endormit.

 

Cependant Fontranges, dont la famille ne sollicitait plus de visa diplomatique depuis un refus de mission en Thuringe subi de Philippe le Bel, et sur lequel s’étaient acharnés tous les douaniers chefs de New-York City, avait trouvé une recette pour ne jamais s’irriter et ne jamais s’étonner de ce que lui offrait ce pays nouveau. Recette simple : il suffisait de considérer les États-Unis non comme une nation, mais comme un cercle, un club. De ce point de vue, tout s’expliquait, tout se comprenait, tout s’admirait. Les difficultés d’entrée d’abord, l’élimination de certains compagnons de voyage avec lesquels d’ailleurs Fontranges avait particulièrement sympathisé, tout cela correspondait assez exactement aux formalités de quelques cercles secondaires, du boulevard de la Madeleine ou de la rue Boissy-d’Anglas. Cette fierté arrogante d’être Américains qu’affichent Rhodiens ou Moldaves débarqués de la veille est un petit travers bien connu des clubmen, même au Jockey. Un nommé Ben Levy peut bien tutoyer Hoover, alors qu’on voit couramment des membres du Jockey élus du matin appeler par son prénom le maître d’hôtel. La prohibition : mesure de club, où l’on ne boit que les vins des propriétaires qui en sont membres. La profusion des insignes nationaux, du chant national : insignes de club, chants de club. La lutte des gratte-ciel contre la Tour Eiffel : rivalité de clubs. La politique américaine, illogisme des illogismes, devenait la logique même vue de cet angle : elle consiste à remplacer dans le monde entier les nations par des clubs, et si sa grande ennemie est la Société des Nations, c’est que la Société des Nations est justement un club, plus ouvert en apparence, mais en fait beaucoup plus fermé… Ainsi Fontranges, traversant la Nouvelle-Angleterre de biais dans son Pullman, y dispensait la même politesse à ses voisins milliardaires qu’aux nègres de service : ils avaient tous la particularité du club, l’accent américain, ils étaient égaux… Parfois, cependant, une belle jeune femme, intriguée par sa lavallière, le dévisageait avec de grands coups d’œil longs et purs, qui étaient évidemment non des regards de club, mais de patrie et de nation.

IV

— Ne crois-tu pas, dit Fontranges, que le fond de ton mal, c’est l’orgueil ?

— Qu’appelez-vous orgueil ? dit Bardini.

Ils étaient sur le pont du bateau qui les ramenait en France, étendus côte à côte. Tous deux seuls. L’enfant, reprenant connaissance, avait du même coup repris sa mémoire, son ancienne vie, nommé ses parents, sa ville. Mr. Deane l’avait interrogé, assisté d’abord de Longfellow et de Lafayette, puis tout seul en vainqueur incontestable. Il avait accompagné Jérôme à la gare. Il l’avait embrassé…

— C’est bien connu, dit Fontranges. L’orgueil est une résistance à ce qui doit pénétrer notre esprit, le nourrir. Dans les corps il est des cellules qu’atteint mal la circulation générale et qui vivent une vie individuelle et dégoûtée. Le sang artériel les dégoûte, puis le sang veineux, puis le brouillard même de sang qui n’utilise pas les veines. Ce sont les cellules orgueilleuses.

— Je fais la grève de la faim ? dit Jérôme.

— Tu sais bien ce que je veux dire. L’orgueil n’est pas la vanité. C’est une nausée à l’idée de la création, une répulsion pour notre mode de vie, une fuite de nos dignités, c’est une modestie terrible. Tu es fier d’être homme ?

— Non, dit Bardini. Mais je ne vois pas non plus dans quelle peau d’autre créature je serais fier de vivre.

Lorsque, surgissant entre les ormes nains et les noisetiers, touchée au défaut de l’épaule par un dernier rayon qui laisse à cette place sensible un stigmate profane, la biche paraît au pas, escortée de son faon dont les zébrures font croire à sa tendre mère, malgré sa fidélité, qu’il est le bâtard de quelque grand cerf inconnu, apportant sur toute la ligne des chasseurs dont les fusils se relèvent la preuve de l’innocence des bêtes, Fontranges n’eût jamais osé dire qu’il n’eût pas accepté une condition aussi digne. Le blasphème de Bardini le toucha. Être modeste en tant que biche, en tant que faon, c’était quand même pousser trop loin l’orgueil.

— Il y a autre chose que des êtres vivants, Jérôme.

— C’est pis encore. L’emphase du monde physique me dégoûte.

— Il y a les enfants. Il y a ce petit enfant qui t’a guéri.

— Il n’était pas enfant.

— Il y a les grands hommes.

— Il n’y a pas de grands hommes. J’ai perdu toute confiance en mes collègues. L’homme qui nous libérera de l’homme ne viendra plus. Le temps est passé du redressement qui aurait fait de l’humanité la race directement supérieure à l’humanité. J’ai compté sur le génie, mon cher parrain, comme personne. Presque tout le temps que j’aurais pu, dans ma jeunesse, passer avec des femmes, je l’ai consacré aux hommes à génie. C’est avec eux que j’ai eu mes rendez-vous, mes déchirements. Mais il y avait eu, au début de nos liaisons, une équivoque sur le sens du mot génie. Aucun homme, en fait, n’a de génie. Tu me l’as avoué toi-même : tu as trouvé chez les renards ou les bécasses des sujets isolés qui s’écartaient plus de la race des renards ou des bécasses que n’importe quel homme de la race des hommes. Cet animal était le barrage, l’échelle par laquelle un nouvel instinct s’ajoutait à la dose d’instincts déjà acquis. Il n’y a pas cette échelle chez nous. Une humanité composée uniquement d’hommes de génie, serait simplement une humanité sans imbéciles. En tant que Dante et Claude Bernard j’ai presque aussi honte de moi qu’en tant que Bardini.

Lorsqu’on voit Delavigne, les Messéniennes sous le bras droit, Marino Faliero sous le bras gauche, empêché par ces deux livres même de feuilleter les autres livres dans les boîtes des bouquinistes, passer lentement sur le quai salué par un peuple admirateur, – qui soudain se précipite, car les Messéniennes sont tombées dans la rue, le poète ayant tendu la main à Barbier, l’autre génie préféré de Fontranges, – et que Barbier tout à coup dresse la tête et suit ardemment du regard le comte de Bonneuil sur son alezan, car il vient de concevoir le Corse aux cheveux plats, les paroles de Jérôme sur le génie semblent légères.

— L’orgueil consiste aussi, reprit Fontranges, à ne pas vouloir rendre de comptes. La vie familiale est bénie parce qu’elle est une confession perpétuelle. Si tu n’as pas supporté même Stéphy, bien qu’elle ne te posât jamais une question, bien qu’elle ne sût pas qui tu étais, c’est que la présence d’une femme, le corps d’une femme, le silence d’une femme n’est qu’une inquisition constante. Seul cet enfant dans la vie ne t’a demandé aucun compte. Aussi tu l’aimais… Est-ce vrai que tu as essayé d’être domestique ?

— Deux fois, dit Jérôme, d’un homme et d’une femme.

— Tous les orgueilleux en viennent là. Et cela ne t’a pas satisfait ?

— Au début. Cirer des souliers jusqu’à la perfection, passer le modèle des crèmes avec le modèle des laines, faire en sorte que le lit d’un autre soit garni chaque jour de draps blancs et bien tendus, vivre en démiurge d’une vie indifférente mais qui vous épargne tout recours à votre vie propre, écarter toute tasse fêlée, tout linge douteux, toute nourriture malsaine d’un être d’ailleurs sans intérêt, mais que rien ne souille plus, tout en vous levant et vous couchant avant lui, comme un soleil humain, j’ai aimé cela quelques semaines. Vous auriez aimé les boutons de mes portes : j’ajoutais, figurez-vous, au Phrinox quelques gouttes de Brillantol. Ils étincelaient. Mais on devient si rapidement, avec tous ces gestes de créateur que sont les gestes de domestique, le dieu de son maître !

— Tu aurais pu être domestique d’un autre que d’un homme ?

— Je vous vois venir. Le domestique de Dieu.

— Pourquoi pas ? Tu ne crois pas en Dieu ?

— J’existe ? Dieu existe ?

— Combien veux-tu parier ?

Fontranges prit doucement la main de Jérôme.

— N’ayez pas peur, dit Bardini. Je suis responsable.

— Je n’ai pas peur, même pour toi, Jérôme. Je sais trop que les punitions de Dieu sont invisibles. C’est là leur grandeur. Elles n’affectent ni notre bonheur, ni notre conscience. Elles sont un silence de Dieu.

Puis Fontranges se tut aussi, mais lui sans nulle rancune. L’horizon se dégageait, du côté des Açores. Les marsouins, les poissons-volants qu’il n’avait pas vus à l’aller bondissaient. Il se pencha, pour voir un dauphin au soleil.


Ce livre numérique

a été édité par

l’Association Les Bourlapapey,

bibliothèque numérique romande

 

http://www.ebooks-bnr.com/

en mars 2015.

 

— Élaboration :

Les membres de l’association qui ont participé à l’édition, aux corrections, aux conversions et à la publication de ce livre numérique sont : Denise, Hubert, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Giraudoux, Jean, Aventures de Jérôme Bardini, Paris, Émile-Paul frères, 1930. D’autres éditions telle, Giraudoux, Jean, Œuvre romanesque Tome 1, Aventures de Jérôme Bardini, Paris, Grasset, 1955, ont été consultées. La reproduction de première page reprend le détail d’un tableau, tiré de Wikimédia, Niagara, huile sur toile, c. 1866, de Louis Rémy Mignot (emplacement actuel : Brooklyn Museum).

— Dispositions :

Ce livre numérique – basé sur un texte libre de droit – est à votre disposition. Vous pouvez l’utiliser librement, sans le modifier, mais vous ne pouvez en utiliser la partie d’édition spécifique (notes de la BNR, présentation éditeur, photos et maquettes, etc.) à des fins commerciales et professionnelles sans l’autorisation des Bourlapapey. Merci d’en indiquer la source en cas de reproduction. Tout lien vers notre site est bienvenu…

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[1] Personnages du Vaisseau fantôme de Richard Wagner. (NBNR)

[2] Métro aérien. (NBNR)