Delphine de Girardin

MONSIEUR LE MARQUIS
DE PONTANGES

1835

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Table des matières

 

PREMIÈRE PARTIE. 5

I.  UNE RENCONTRE. 5

II.  UN DINER DE CHASSEURS. 7

III.  UNE VISITE. 10

IV.  COMMENCEMENTS. 13

V.  UN PRÉTEXTE. 16

VI.  D’ANCIENS AMIS. 20

VII.  DEUX LIEUES À PIED. 29

VIII.  UNE BONNE NUIT. 32

IX.  UNE MAUVAISE NUIT. 33

X.  VANITÉ ET VANITÉ. 39

XI.  LA VIE RÉELLE. 49

XII.  L’AMOUR. 54

XIII.  LES JEUNES FILLES. 59

XIV.  COQUETTERIE. 62

XV.  DEUX GÉNIES EN PRÉSENCE. 65

XVI.  UN BILLET. 71

XVII.  DESTIN. 75

XVIII.  MONOLOGUE. 82

XIX.  UNE PASSION AU CAFÉ DE PARIS. 84

XX.  DIPLOMATIE. 93

XXI.  UNE SOIRÉE ENNUYEUSE. 98

XXII.  AGITATION. 102

XXIII.  LE CRÉTIN. 104

XXIV.  LE SOIR. 111

XXV.  INCONSÉQUENCE. 122

XXVI.  PIÈCES JUSTIFICATIVES. 125

XXVII.  EXPLICATION. 130

XXVIII.  UNE TRÊVE. 134

XXIX.  LES HOSTILITÉS RECOMMENCENT. 139

XXX.  VENGEANCE. 141

XXXI.  DÉSESPOIR. 143

XXXII.  FAIBLESSE. 149

SECONDE PARTIE. 165

I.  UN DÉPIT. 165

II.  D’HEUREUX AUSPICES. 172

III.  UN ARTICLE NÉCROLOGIQUE. 176

IV.  TROUBLES. 178

V.  ENCORE LE JOURNAL DES DÉBATS. 184

VI.  LA NUIT DES NOCES. 190

VII.  ENCORE UNE LETTRE. 195

VIII.  JE L’AI REVUE. 202

IX.  CONVERSATION. 215

X.  DES COURBATURES DE L’ÂME. 219

XI.  UNE SURPRISE. 222

XII.  DE SURPRISE EN SURPRISE. 226

XIII.  LA VIE ÉLÉGANTE. 229

XIV.  CHANGEMENTS. 242

XV.  UN QUASI-DUEL. 244

XVI.  UNE EXISTENCE AGRÉABLE. 246

XVII.  LA MÊME JOURNÉE. 250

XVIII.  LE DIORAMA. 254

XIX.  UNE APPARITION. 259

XX.  POLITESSE. 267

XXI.  EST-CE BIEN ELLE ?. 272

XXII.  JALOUSIE. 279

XXIII.  UN BAL. 282

XXIV  SITUATION FAUSSE. 288

XXV  UNE SCÈNE DE MÉNAGE. 304

XXVI  UNE RÉSOLUTION. 308

XXVII  FATALITÉ. 315

XXVIII  MAIS LE LENDEMAIN. 320

XXIX  LE SURLENDEMAIN. 322

XXX  DEGRÉS. 324

XXXI  UN BONHEUR INUTILE. 326

XXXII  CONCLUSION. 330

Ce livre numérique. 332

 

PREMIÈRE PARTIE.

____________

I.

UNE RENCONTRE.

— Quand la feuille des bois tombe dans la prairie,

Le vent du soir se lève et l’arrache aux vallons…

 

— Chut ! j’entends parler…

 

— Et moi je suis semblable à la feuille flétrie :

Emportez-moi comme elle, orageux aquilons…

 

— Ceci est une voix de femme, ou je ne m’y connais pas, messieurs ! s’écria alors Melchior Bonnasseau, agent de change de naissance et fat de profession.

— C’est une nymphe des bois qui soupire ; c’est la dryade d’un vieux chêne, dit à son tour le général Rapart, un ancien héros de l’Empire qui tenait ce détail mythologique d’une vieille danseuse de l’Opéra.

— C’est tout simplement une fort belle femme, dit le héros de cette histoire, Lionel de Marny, jeune homme spirituel et passionné, qui visait au positif en toutes choses, et n’admettait nymphes ni sylphides sous aucun prétexte, même en conversation. Une fort belle femme, ajouta-t-il ; à la chasse, j’aimerais mieux un lièvre, mais il faut se résigner. Venez à ma place, vous distinguerez parfaitement ses traits ; la voyez-vous derrière ces arbres ?

— Je vois un chapeau…

— Je ne vois rien du tout… Si, si ! je vois une main qui tient un livre.

— Ah ! ah ! j’aperçois des cheveux noirs ; c’est une brune.

— Je la vois maintenant à merveille… Belle ! oh ! belle femme, en vérité ! reprit Melchior Bonnasseau. Sais-tu à qui elle ressemble ? À la nièce de madame Boullard… c’est comme si tu la voyais.

Et la jeune femme qui attirait ainsi l’attention des chasseurs, – la nymphe des bois, – la dryade du chêne, – la nièce apparente de madame Boullard, – entendant parler derrière elle, tourna la tête vivement. Elle aperçut les trois chasseurs qui la contemplaient, elle rougit. Les chasseurs, frappés de sa beauté et de son regard imposant, la saluèrent avec respect, puis ils la virent s’éloigner rapidement.

— Gamin, sais-tu qui est cette dame ? dit l’agent de change à un enfant qui gardait des vaches.

— Oui, monsieur, c’est LA FEMME AU FOU, répondit l’enfant.

— Qu’est-ce que c’est que ça, LA FEMME AU FOU ?

— Dame, on l’appelle comme ça dans le pays.

— LA FEMME AU FOU ! répétèrent en riant les chasseurs.

— Retournons au château, dit Lionel ; madame d’Auray doit la connaître ; elle nous dira ce que c’est.

« Dieu, qu’elle est belle ! » pensait-il.

II.

UN DINER DE CHASSEURS.

— Oh ! c’est une longue histoire, répondit madame d’Auray aux chasseurs qui l’interrogeaient. C’est tout un roman… – Monsieur de Méricourt, vous ne mangez pas de potage ?

— Non, merci, madame, répondit le prudent voisin de campagne, je n’ai pas envie de m’étouffer sans me nourrir : la soupe est l’aliment des estomacs paresseux.

Après cette explication, madame d’Auray continua :

— Mademoiselle de Champville avait douze ans lorsque sa mère mourut ; elle était sans fortune. Madame de Pontanges, sa marraine et intime amie de sa mère, la recueillit chez elle et la fit élever… — Monsieur Rapart, encore un petit pâté ? vous les aimez…

— Volontiers, madame ; voici un brochet qui vaut tous les gibiers du monde, messieurs les chasseurs.

— Heureusement, dit M. d’Auray ; car je ne sais ce qui serait arrivé si nous eussions eu foi dans l’adresse de ces messieurs ; ils n’ont tué que deux alouettes, et vous risquiez fort de mourir de faim.

— Jamais je ne me consolerai, dit Lionel, d’avoir manqué un faisan admirable. Je n’en ai jamais tué un plus gros.

— Ni un plus petit, ajouta M. d’Auray en riant. Avouez franchement, mon cher Lionel, que vous n’êtes pas un habile chasseur.

— Oh ! je n’y prétends pas, reprit Lionel ; je ne chasse que pour tuer le temps.

— Et vous restez fidèle à votre plan, dit l’ancien héros de l’Empire qui excellait dans l’art d’élargir une plaisanterie. Moi, j’ai manqué un chevreuil comme j’entrais dans la forêt ; mais je dois dire à ma justification qu’au moment de tirer… j’ai éternué… et qu’alors le coup est parti trop tard.

— Moi, j’ai tué une perdrix qui est allée tomber par-dessus le grand mur de M. Chenneville. Elle est partie, flon, flon ; – j’ai tiré, pan ! pan ! – Mais, paf !… elle est retombée de l’autre côté, et le voisin la dévore sans doute à son dîner.

— En vérité, messieurs, vous n’avez pas le droit de parler chasse aujourd’hui. Devant une table couverte de gibier, on peut à la rigueur subir ce genre de conversation et entendre le récit piquant de la mort des succulentes victimes que l’on va manger ; mais lorsqu’il n’y a sur la table que du filet de bœuf et du poisson, la manie des chasseurs devient insupportable !

Madame d’Auray prononça ces derniers mots d’un petit ton sec qui voulait dire : « Lorsqu’on me force de raconter une histoire, on devrait au moins l’écouter. »

Lionel devina la pensée de la maîtresse de la maison.

— C’est votre faute aussi, madame, reprit-il avec adresse, vous ne voulez pas nous finir l’histoire de LA FEMME AU FOU.

— Ah ! c’est vrai, la chasse nous faisait oublier LA FEMME AU FOU !

— Eh bien, je vous disais que madame de Pontanges avait élevé Laurence comme sa fille, qu’elle l’avait comblée de tendresse, et que par reconnaissance Laurence avait consenti à épouser son fils.

— Eh bien, qu’est-ce qu’il y a de romanesque là dedans ?

— Ma femme a oublié de vous dire, reprit M. d’Auray, que le fils de madame de Pontanges est fou.

— Vous le flattez… il est imbécile ! s’écria madame d’Auray impatientée d’avoir manqué son histoire. C’est un véritable crétin ; il a vingt-cinq ans passés et il ne dit encore que maman.

Tout le monde se mit à rire à ces mots.

Lionel seul s’écria :

— Pauvre jeune femme, si belle !

III.

UNE VISITE.

— Est-ce aujourd’hui que nous allons à Pontanges ? dit le lendemain madame d’Auray ; le château est superbe, admirablement bien conservé : c’est tout le moyen âge ; le pont-levis, les tourelles, rien n’y manque.

— Pas même le fou, dit l’homme d’argent, heureux de lire et fier d’une érudition tardive.

— C’est à deux lieues d’ici ; il fait beau, nous partirons à trois heures, si vous voulez.

— Il pleuvra dans la journée…

— Non, la grenouille est au beau temps.

— Ne parlez pas de votre grenouille, elle n’indique que le temps qu’il fait, dit Lionel : c’est le temps qu’il fera que je veux savoir.

— Jeune homme, le présent n’est rien pour toi, c’est l’avenir seul qui t’inquiète ! s’écria le héros de l’Empire, – époque où l’on abusait singulièrement du Passé, du Présent et de l’Avenir.

Et l’on convint de se réunir à trois heures pour aller visiter le château de Pontanges.

La société de madame d’Auray se composait de son mari, – du général Rapart qu’elle avait, disait-on, beaucoup aimé, – de M. Bonnasseau qu’elle aimait encore, – et de Lionel de Marny qu’elle avait déjà bien peur d’aimer. Et tous ces gens vivaient entre eux en fort bonne intelligence, je vous jure ; et madame d’Auray recommençait naïvement ses gentilles mines et coquetteries pour séduire Lionel de Marny devant ces trois vétérans de son armée, qu’elle avait séduits de la même manière.

Il était quatre heures lorsqu’on arriva au château de Pontanges.

 

__________

 

— Madame la marquise, voilà une visite ; j’aperçois une voiture dans l’avenue.

— Fanny, descendez vite dire que je n’y suis pas, et que l’on peut visiter le château.

— C’est madame d’Auray ! je reconnais sa livrée.

— Ah ! c’est elle, je puis la recevoir. Fanny, relevez mes cheveux ; dites que je vais descendre à l’instant.

— La voiture est encore loin, j’ai bien le temps de coiffer madame la marquise. D’ailleurs, madame Ermangard et M. le curé sont dans le salon.

Et madame de Pontanges sourit en se figurant son élégante voisine se confondant en phrases gracieuses auprès de sa vieille tante et du bon curé, qui n’entendaient rien au beau langage de Paris.

Madame d’Auray, suivie de ses trois attachés, entra dans le salon.

— Ma nièce va venir à l’instant, dit madame Ermangard en allant au-devant de madame d’Auray.

— Non ! je ne veux pas qu’elle se dérange pour moi, s’écria madame d’Auray ; ce n’est pas elle que je venais voir aujourd’hui, c’est le beau château de Pontanges que je voulais faire admirer à ces messieurs, qui n’ont point l’honneur d’être connus d’elle et qui craindraient de l’importuner.

Madame d’Auray avait ses raisons pour parler ainsi : elle n’était nullement empressée de présenter M. de Marny à sa belle voisine.

— Ma nièce a fait une toilette pour vous, madame, dit la vieille tante, et ce serait la désobliger que de partir sans la voir.

Madame d’Auray sourit avec malice : — En vérité, dit-elle, madame de Pontanges a tort de faire une toilette pour moi, car je suis venue en peignoir et sans façon.

— Oh ! ce n’est pas une grande parure ; ma nièce ne pouvait rester telle qu’elle était ; ce pauvre marquis avait rempli sa robe de confitures, et puis il s’amuse toujours à lui tirer les cheveux, de manière qu’elle est obligée de se faire coiffer trois ou quatre fois par jour. Vraiment, ma nièce est trop bonne de supporter avec tant de patience les caprices de ce crétin.

— Et le bavardage de cette tante ! pensa M. de Marny.

— C’est un ange ! dit le curé.

En cet instant, la porte du salon qui communiquait aux appartements s’ouvrit, et l’on vit entrer la marquise de Pontanges.

— Toujours la même robe ! pensa madame d’Auray en regardant la marquise.

— C’est un port de reine, pensa l’homme de l’Empire.

— C’est absolument la nièce de madame Boullard… j’en reviens toujours à ma ressemblance, pensa l’homme d’argent.

— Oh ! que je la trouve belle ! pensa l’homme positif.

IV.

COMMENCEMENTS.

M. de Marny n’eut qu’un regard à jeter sur madame de Pontanges, et dès l’instant son plan de campagne fut arrêté.

« C’est ce qu’il me faut, pensa-t-il : jeune, belle, mariée… et à un imbécile ! cœur novice, santé parfaite, vie de province, quinze lieues de Paris, imagination exaltée, nature passionnée, s’ignorant soi-même, sensibilité romanesque, on peut jouer de tout cela à merveille. Madame d’Auray me fait attendre six mois ce que d’autres ont obtenu depuis des années ; elle me fait languir pour la forme, mais je l’attraperai en me résignant ; d’ailleurs, cela peut la décider, et j’aurai les deux… »

Et comme, malgré nous, notre pensée, même la plus cachée, agit sur la personne qui l’inspire, madame de Pontanges se sentit affreusement troublée à l’aspect de M. de Marny. Elle éprouva ce saisissement, ce coup au cœur, ce tremblement inexplicable… – d’un amour subit et foudroyant ?… Non, elle éprouva cet effroi, cet instinct d’une âme superstitieuse qui sent qu’on vient de lui jeter un sort.

Lionel, fat et présomptueux comme un homme indifférent, interpréta ce trouble en sa faveur ; il n’attendit pas que madame d’Auray l’eût présenté ; il prit la parole de lui-même, et, s’approchant de Laurence comme s’il la connaissait depuis longtemps :

— Nous avons bien des excuses à vous faire, madame ; je crains que ces messieurs et moi n’ayons été fort indiscrets, l’autre jour, en interrompant vos méditations…

— Mes méditations étaient celles de M. de Lamartine, reprit Laurence en souriant de la réponse facile, du jeu de mots que lui avait, pour ainsi dire, préparé M. de Marny.

— Ah ! c’était de M. de Lamartine, ce morceau que vous déclamiez ? dit M. Bonnasseau.

— Je ne déclamais pas, je lisais ; mais j’ai vu que vous vous moquiez de moi, et je me suis enfuie bien vite, car j’ai eu plus peur de vos moqueries que de vos coups de fusil.

— Et vous aviez raison, ma chère ; ces messieurs sont de bons moqueurs et de mauvais chasseurs ; ils n’ont le coup d’œil juste que dans les salons : aussi, prenez garde à vous.

Madame d’Auray prononça ces mots insignifiants avec tant d’humeur, que Laurence en fut étonnée.

Lionel, au contraire, se sentit tout joyeux de la subite jalousie de madame d’Auray. « Elle m’a deviné, pensa-t-il, elle connaît madame de Pontanges, elle voit que je veux lui plaire… Elle s’inquiète, – donc c’est possible ! »

Rempli de confiance, Lionel jeta sur madame de Pontanges un regard qu’il croyait tendre, mais qui n’était que séduisant. M. de Marny avait les plus beaux yeux du monde.

— Nous abusons de vos moments, madame, dit tout à coup madame d’Auray que ce regard impatientait ; je vous rends votre liberté, et me charge de faire voir le château à ces messieurs.

En disant ces mots, madame d’Auray se leva pour sortir. Il y avait à peine dix minutes qu’elle était assise, et rien n’était plus singulier que cette manière précipitée de terminer une visite. Chacun en parut confondu. Les amis de madame d’Auray ouvraient de grands yeux et ne semblaient pas du tout disposés à la suivre. Le bon curé et la tante étaient stupéfaits et ne pouvaient se décider à se lever de leurs fauteuils pour la saluer. Il y avait quelque chose de si comique dans la manière polie dont madame d’Auray se débarrassait de Laurence en l’empêchant de faire les honneurs de sa maison, cette visite en compagnie de trois personnes était si courte et le motif qui la faisait abréger était si visible, que Laurence elle-même, malgré le peu d’habitude qu’elle avait du monde, ne put s’y méprendre. Elle s’efforçait de ne pas rire ; mais, par malheur, elle leva les yeux sur M. de Marny, et l’expression maligne du visage de Lionel voulait si bien dire « C’est moi qui vous vaux cela, » – que madame de Pontanges ne put s’empêcher de sourire.

C’était déjà beaucoup que de s’entendre si vite ! Sourire en même temps d’une même idée qu’on ne dit pas… c’est déjà presque de l’intimité ; il est de vieux amis qui ne vous comprennent pas si bien. Madame d’Auray remarqua cette prompte intelligence, et elle tomba dans le tort commun à tous les jaloux, celui de faire cent maladresses qui servent les coquetteries.

— Ma chère, restez, ne vous dérangez pas, dit-elle, vous devez être cent fois par an tourmentée par tous les admirateurs de Pontanges. Vous devez être lasse de votre rôle de cicerone et de répéter toujours : « C’est là que François Ier s’est reposé ; – ici, Diane de Poitiers s’est promenée… ; » et vingt autres souvenirs qui sont intéressants pour nous, mais qui ne seraient que du rabâchage pour vous. Rentrez, je vous en conjure.

Laurence obéit. Elle rentra dans le salon après avoir reconduit madame d’Auray jusqu’à la porte du jardin ; elle revint en riant s’asseoir à la place qu’elle avait quittée ; mais tout à coup elle jeta les yeux sur la table… et rougit extrêmement.

— Pourquoi ?

C’est ce qu’on verra dans le chapitre suivant.

V.

UN PRÉTEXTE.

Madame d’Auray connaissait parfaitement le château de Pontanges ; elle en récita les souvenirs avec une exactitude qui ne laissait rien à regretter. Cependant Lionel ne cherchait que l’occasion de rentrer dans le salon pour revoir encore madame de Pontanges, et, comme il craignait qu’elle ne l’eût déjà quitté : — Que je suis sot, s’écria-t-il tout à coup, j’ai oublié ma canne !

— Vous l’avez laissée dans la chapelle, dit madame d’Auray ; vous avez essayé l’orgue, et probablement…

— Non, je ne l’avais pas ; je crois plutôt l’avoir posée sur la table du salon, en y regardant un album. Aussi pourquoi nous avez-vous tant pressés de partir ?

— Cela est impossible, vous n’avez pu l’oublier, vous ne la quittez jamais.

— Il faut croire qu’elle me quitte, puisque je ne l’ai plus ; mais je suis à vous dans l’instant, je cours la chercher.

— Mon cher, dit M. Bonnasseau en rejoignant Lionel, ne contrariez pas madame ; il est tard, elle désire retourner chez elle. Venez, nous enverrons chercher votre canne demain ; ou bien, ajouta-t-il tout bas, tu viendras la chercher toi-même, scélérat !

Lionel n’avait pas eu cette idée ; il la trouva excellente, cent fois meilleure que la sienne, et il la saisit avec empressement. Il feignit de céder à la crainte de déplaire à madame d’Auray, qui, touchée au dernier point de ce généreux sacrifice, lui serra tendrement la main en signe de reconnaissance lorsqu’il la reconduisit à sa voiture.

— Tenez, mon cher, dit M. Bonnasseau, voilà de quoi remplacer votre canne : c’est un petit arbuste charmant que je viens d’arracher pour vous.

— Mais c’est fort indiscret ce que vous avez fait là ! reprit Lionel ; c’était peut-être un des arbres favoris de madame de Pontanges…

— Ah bah ! son marquis lui en a arraché bien d’autres ! on dit qu’il a la manie de brouter.

— Cela est exact, ajouta madame d’Auray ; Laurence le promène tous les matins en laisse comme un chien, et elle s’assied tranquillement auprès de lui lorsqu’il lui prend la fantaisie de brouter.

— Délicieux ! délicieux ! s’écria Melchior Bonnasseau ; la chose est nouvelle et précieuse. Toutes les femmes mènent leurs maris ; mais pas une encore n’avait eu l’idée de mener le sien… paître !

— Quel est ce village à gauche de la route ? demanda Lionel pour changer la conversation, qui lui devenait pénible.

— C’est Champigny : nous irons voir la fête dimanche, si vous voulez.

— Ah ! c’est dimanche la fête de Champigny ! Nous irons sans doute, reprit Melchior ; j’aime beaucoup à faire danser les villageoises.

— Vous rappelez-vous, l’année dernière, observa madame d’Auray, comme nous avons ri du brillant équipage de madame de Pontanges ! J’espère qu’elle aura le même cette année. Vous, monsieur de Marny, qui avez la passion des chevaux anglais, vous êtes digne d’apprécier le bel attelage de madame de Pontanges, et je vous promets du plaisir.

« Elle ne sait pas si bien dire ! » pensa Lionel, heureux de l’idée que Laurence viendrait à cette fête.

— Comment se fait-il qu’avec de la fortune, madame de Pontanges ait une si mauvaise maison, des gens si mal tenus ? demanda M. Rapart.

— Ah ! ce n’est pas la fortune qui fait l’élégance, répondit madame d’Auray. Laurence a de l’esprit, mais elle n’a jamais eu de goût.

— On en acquiert, ajouta Lionel, et quelques mois de séjour à Paris suffiraient…

— Vraiment, n’allez-vous pas vous charger de son éducation ? interrompit madame d’Auray avec aigreur.

Lionel vit qu’il avait fait une faute ; et il prit le parti de médire avec les autres de madame de Pontanges pour cacher à quel point elle le préoccupait.

C’est la plus vulgaire, la plus vieille de toutes les ruses, sans contredit ; n’importe, elle a toujours un plein succès, même auprès des trompeurs et trompeuses qui l’ont pour leur compte cent fois employée : « Médire de ce qui plaît pour cacher qu’on est séduit !… »

— Avez-vous jamais vu son mari ? demanda Lionel.

— Oui, répondit madame d’Auray, il venait quelquefois dans le salon avant la révolution de Juillet ; mais maintenant…

— Il boude comme les carlistes ? interrompit le général.

— Non, mais il a eu atrocement peur lors des glorieuses journées. Les paysans entourèrent le château, tirèrent des coups de fusil sous les fenêtres ; puis vinrent les visites domiciliaires, les gendarmes, les sergents de ville ; enfin ce pauvre marquis est persuadé qu’on en veut à ses jours, et depuis ce temps il vit enfermé dans la bibliothèque du château, qui est fort belle et que nous n’avons pu voir parce qu’il y est. Chaque fois qu’il entend ouvrir la porte, il court se réfugier sous une grande table recouverte d’un tapis vert, et souvent il reste des journées entières couché sous cette table.

— Et qu’est-ce qu’il fait de tous les livres de cette bibliothèque ?

— Il s’amuse à les parcourir pour en regarder les images.

— Ce cher petit enfant !…

— Et Laurence nous montra un jour une admirable édition de Racine dont il avait déchiré toutes les pages.

— Mais c’est absurde de lui laisser faire ces dégâts !

— Sa femme n’ose pas le contrarier. La bonté est plus qu’une nature chez elle, c’est une prétention : elle vise à l’ange.

Lionel sourit avec complaisance de cette méchanceté, et madame d’Auray, chez qui les mots heureux étaient rares, se promit de répéter celui-ci.

— Ce qu’il y a de plus affreux, continua-t-elle, c’est qu’il aime sa femme à la folie.

— Ce n’est pas étonnant de la part d’un fou, interrompit M. Bonnasseau.

— Et qu’il passe sa vie à la caresser…

— Ah ! l’horreur ! s’écria Lionel ; voilà de quoi me dégoûter d’une femme pour toujours. Madame de Pontanges serait cent fois plus belle qu’elle n’est, elle aurait tout l’esprit de madame de Staël, qu’il me serait impossible de l’aimer tant qu’elle aurait près d’elle ce crétin passionné. Oh ! le vilain rival !…

Madame d’Auray, à ces mots, se sentit soulagée. Elle avait dit ce qu’elle voulait dire ; l’effet qu’elle voulait faire était produit, et elle changea de conversation.

VI.

D’ANCIENS AMIS.

Le lendemain, Lionel était chez madame de Pontanges, assis ou plutôt étendu dans un grand fauteuil, causant, riant, jouant avec des livres, attisant le feu, établi enfin dans cette maison où il venait pour la seconde fois comme s’il y avait passé sa vie.

Laurence était seule quand il arriva, et cela par le plus heureux ou le plus malheureux des hasards. Le bon curé et sa vieille tante, qui jamais ne la quittaient, avaient eu des visites à faire ce jour-là et ne devaient revenir que pour dîner.

Cette circonstance, insignifiante en apparence, fut cependant décisive. Comment parler avec liberté, même sur des riens, devant de graves personnages qu’on révère et qui ennuient ?

Le moyen d’être galant devant une grand’tante ! Le moyen d’être coquette devant un curé, son directeur !

Qu’on suppose l’arrivée de Lionel en présence de ces deux Argus ; non, le mot Argus a vieilli, de ces deux Honorables.

On l’annonce :

 

— MONSIEUR DE MARNY !

 

Madame de Pontanges le salue poliment. Lionel s’approche d’elle d’un air embarrassé, de cet air niais et emprunté d’un homme qui a beaucoup d’humeur et qui est forcé de sourire ; il salue le curé et la tante :

— Je suis vraiment confus, madame, de venir encore vous importuner aujourd’hui ; mais, comme un étourdi, hier j’ai oublié…

— Votre canne, aurait interrompu la vieille tante. Ah ! monsieur, quand je l’ai vue, je ne voulais pas croire qu’elle fût à vous. Comment se fait-il qu’un si jeune homme ait une si grosse canne à pomme d’or, comme un vieux médecin ? Le fameux Vicq d’Azyr, qui me soignait, en avait une absolument pareille lorsque j’eus la petite vérole, et c’était en 92, je me le rappelle.

Madame de Pontanges aurait alors interrompu sa tante, pour épargner à M. de Marny le récit de la Révolution.

— Madame d’Auray n’est pas fatiguée de sa course d’hier ? aurait-elle demandé ; je craignais que vous n’eussiez de la pluie.

— Non, nous avons eu un temps superbe.

Et l’on aurait causé sur ce ton pendant un quart d’heure, et M. de Marny serait reparti emportant tristement sa canne, avec une très-faible idée de l’esprit de madame de Pontanges.

 

AU LIEU DE CELA,

 

Lionel entra dans le salon en triomphateur. À son nom seul, Laurence avait rougi tellement, qu’il ne lui était plus permis de rester timide auprès d’une femme ainsi troublée à son aspect.

— Vous croyez, je le parie, madame, que je viens chercher ma canne ?

— Non vraiment, répondit Laurence.

— Ah !… et qu’imaginez-vous donc, madame ?

— J’imagine que vous venez me parler de madame d’Auray, de la singulière visite qu’elle m’a faite hier ; vous avez peur qu’on ne vous croie complice de ses bizarreries et vous avez hâte de vous justifier. En ami sincère, vous venez la renier près de moi, n’est-ce pas cela ?

M. de Marny fut à son tour déconcerté de cette réponse assez inconvenante, et que madame de Pontanges n’aurait jamais faite à un autre qu’à lui. Il ne s’attendait pas à trouver tant d’aplomb dans une femme qui n’avait jamais vu Paris. Il sentit le besoin de l’intimider de nouveau pour reprendre ses avantages.

— Savez-vous, madame, reprit-il, que cette prétention de deviner ainsi ma pensée me donnerait le droit de la dire ?

Et il se mit à regarder Laurence d’une manière si embarrassante, qu’elle ne put rester à sa place.

Elle se leva vivement et courut vers la fenêtre.

— Quel beau temps ! dit-elle ; ne voulez-vous pas venir vous promener ?

— Je vous remercie mille fois, madame, répondit Lionel ; j’ai déjà fait deux lieues à pied, j’en ferai deux autres tout à l’heure, et, si c’est pour moi que vous voulez sortir, je préfère rester ici.

Laurence comprit que sa politesse n’avait pas le sens commun ; elle se mit à rire et vint se rasseoir près du feu.

— Pourquoi vous en aller ? ajouta Lionel, nous étions si bien là !…

Il prononça ces mots presque tendrement. Puis il se rapprocha de la cheminée, il prit les pincettes et releva quelques tisons qui venaient de tomber. Il resta un instant sans rien dire, comme préoccupé d’une idée. Ses yeux étaient fixés sur le pied de madame de Pontanges qui se chauffait, et ils l’examinaient avec tant d’attention, que ce pauvre pied, intimidé, se retira de lui-même et alla se cacher sous un coussin de tapisserie. Laurence, comme esprit, était difficile à déconcerter ; mais, comme femme, la moindre chose la faisait rougir. Le mot le plus piquant ne la surprenait jamais sans réponse ; mais le moindre regard sur sa personne la troublait comme une jeune fille.

Tout à coup Lionel releva la tête, et jetant sur Laurence le regard le plus étrange :

— Viendrez-vous cet hiver à Paris, madame ?

Il y avait tout un avenir dans cette question.

— Non, répondit Laurence tristement.

— Tant mieux…

— Pourquoi tant mieux ?

— Oh ! si vous eussiez dit oui, j’aurais dit tant mieux de même.

— Voilà une naïveté d’indifférence qui n’est pas flatteuse…

— C’est bien vulgaire ce que vous dites là, car vous savez parfaitement déjà que cela n’est pas indifférent…

En disant ces mots, Lionel fit encore jouer ses beaux grands yeux. Laurence sourit.

— Permettez-moi de vous dire à mon tour que ceci est encore plus vulgaire, reprit-elle ; me croyez-vous donc de ces femmes qu’on est obligé de flatter, qui pensent tout de suite que l’on s’occupe d’elles ? Comment puis-je croire que vous vous intéressiez à moi ? je ne vous connais pas !

— Ah ! je vous connais bien, moi, madame ! ai-je besoin de vous avoir vue longtemps pour savoir tout ce qu’il y a de noble dans votre cœur ? La vie que vous menez trahit malgré vous tout votre caractère. Il ne faut que vous apercevoir, vous comparer, pour comprendre ce que vous valez. Quand je regarde madame d’Auray, qui s’est mariée sans dot à un homme plein d’esprit, loyal, généreux, qu’elle trompe, qu’elle rend ridicule toute la journée… et que je vous vois, vous, si belle, à vingt ans, avec cent cinquante mille livres de rente, vivre à la campagne, loin de tous les plaisirs, loin du monde, où vous seriez si brillante, pour soigner un pauvre jeune homme qui ne sait même pas ce que vous faites pour lui, qui ne peut juger du sacrifice… ah ! je sens que vous êtes une noble femme dont on ne peut parler froidement, qu’on ne peut contempler sans adoration… N’est-ce pas vrai tout cela ? Avouez que je vous connais… convenez-en, ajouta-t-il en riant pour distraire Laurence et lui-même de son attendrissement… Convenez que je suis logique et que je vous explique bien clairement pourquoi l’on vous aime. En vérité, depuis deux jours je ne pense qu’à vous : peut-être est-ce parce que je m’ennuie à mourir chez madame d’Auray et que la moindre distraction me paraît douce. Peut-être, si vous étiez moins belle, moins aimable, me préoccuperiez-vous tout autant… Ce qu’il y a de certain, c’est que vous m’êtes apparue comme un ange sauveur. Je suis si triste depuis quelques jours ! j’avais le spleen, j’allais me tuer, vous me sauvez la vie !…

Il dit tout cela d’un ton moitié sérieux, moitié léger : c’était un homme épris, jetant sa pensée sans prétendre faire un aveu ; mais comme, au fond, c’était la vérité, Laurence en fut troublée ; elle sentit le besoin de ramener la conversation sur des sujets indifférents.

— Je croyais, dit-elle un peu remise de son émotion, que l’on s’amusait beaucoup chez madame d’Auray ? C’est une personne très-animée, spirituelle…

— Pas tant qu’on l’imagine. À Paris, tout cela est fort bien : une femme élégante, très-entourée, chez qui l’on rencontre beaucoup de gens à la mode, qui sait toutes les nouvelles du jour, les commérages du monde, une femme minaudière amuse dans un salon ; mais à la campagne, c’est autre chose : les ornements lui manquent, il ne lui reste que les prétentions. Il faut une beauté réelle pour séduire au grand jour, et la campagne est le grand jour de l’esprit. Il faut là un caractère vrai pour captiver : madame d’Auray est une personne toute factice. Parisienne dans l’âme, Paris lui sied bien ; là, elle est ravissante. Ses attraits d’emprunt sont juste assez solides pour les grâces nonchalantes de la ville ; ici, au contraire, ils lui jouent des tours désolants. Par exemple, l’autre jour, sa fausse natte est tombée dans la rivière, comme elle se baissait pour cueillir une fleur au bord de l’eau. Il nous a fallu repêcher à la ligne sa blonde chevelure ; elle a beaucoup ri, elle a très bien pris la chose, mais ce n’en est pas moins très-désenchantant. Eh bien, son esprit lui joue de ces tours-là sans cesse ; son mari, qui est plein de tact, est obligé de repêcher ainsi tout ce qu’elle dit. Il est fâcheux que la campagne lui soit commode, car elle ne lui sied pas.

— Mais elle a souvent du monde chez elle ?

— Ah ! quel monde !… des gens fort communs ; madame d’Auray n’est qu’admise dans le grand monde, elle n’en est pas. Les gens les plus distingués vont chez elle, à Paris, parce qu’ils sont alliés, parents ou amis de son mari ; elle les reçoit les grands jours et en cérémonie ; mais dans l’intimité, elle ne voit que ses amis à elle, sa société, qui est très-vulgaire.

— Comment appelez-vous ce monsieur qui m’a demandé quels vers je déclamais ?

— Ah ! M. Bonnasseau… c’est un sot qui ne manque pas d’esprit, un gros jeune homme tendre, fort bien traité de madame d’Auray, dit-on…

— Lui ?… dit Laurence, j’avais cru…

— Vous me faisiez bien de l’honneur, madame, dit Lionel en feignant un air fâché ; j’espérais que vous aviez meilleure opinion de moi. J’ai si bonne idée de vous, que cela devrait vous donner de l’indulgence ; mais je ne suis pas inquiet, plus tard vous me rendrez justice. Quel bonheur de vous avoir rencontrée ! Vrai, je vous le disais tout à l’heure, j’étais dans un accès de misanthropie qui vous aurait fait pitié ; je ne voyais plus qu’affectation et mensonge. Si vous saviez comme le monde est laid ! Ah ! ne venez pas à Paris, on vous gâterait, ce serait dommage.

— Rassurez-vous, je n’irai pas ; je ne quitterai jamais ce pays.

— Pourquoi ?

Laurence ne répondit pas ; elle détourna la tête tristement. Cependant les regards de Lionel l’interrogeaient.

— Amaury, reprit-elle, est né dans ce pays ; il y est aimé, on le respecte malgré sa démence. À Paris, on se moquerait de lui ; j’en serais bien malheureuse.

— Vous pourriez le mettre dans une maison de santé, le confier à…

— À des indifférents qui le maltraiteraient ? oh ! non… Moi, j’ai de l’empire sur lui, et puis je l’aime… je l’aime, ajouta-t-elle en pleurant, comme un pauvre enfant qui m’a été confié et qui ne peut vivre sans moi. Il y a quelque temps j’étais malade, je ne pouvais le servir à table, le mener promener ; eh bien, il n’a pas voulu sortir, il n’a pas voulu manger pendant deux jours… Vous voyez bien que je ne pourrais pas le quitter.

Et Laurence fondit en larmes.

— Pardon, dit Lionel profondément ému… pardon, je vous afflige ; mais qu’on vous aime en vous voyant ainsi !

— Voilà bien longtemps que je n’ai pleuré, dit-elle ; il y a des jours où je me crois heureuse…

Lionel lui prit une main qu’elle ne retira pas ; il la porta à ses lèvres avec vénération.

— Il habite cet appartement que nous n’avons pu voir hier ? demanda-t-il.

— Oui… la bibliothèque, répondit Laurence ; personne n’y entre que moi. Vous voyez ce petit jardin entouré d’arbres très-sombres ? c’est là qu’il se promène le matin pendant que l’on arrange son appartement.

— Et vous n’avez pas peur que dans un accès…

— Oh ! non… il n’est pas fou. Sa pensée s’est arrêtée… À l’âge de six ans, il a éprouvé une grande frayeur dans un incendie causé par le tonnerre, et depuis ce temps sa tête s’est paralysée. J’ai été élevée avec lui ; il était si beau étant petit ! il m’aimait tant ! il m’aime toujours ; mais j’ai grandi, moi, et lui est resté enfant ! Oh ! il n’est pas méchant, il n’a jamais d’accès de fureur ; il s’enfuit parce qu’il est craintif ; il ne veut voir que moi, et je n’ai rien à redouter de lui.

— Vous avez consulté des gens de talent ? Esquirol l’a-t-il vu ? a-t-il désespéré de le guérir ?

— Sa mère a eu recours à tous les moyens ; aucun n’a réussi…

En disant ces mots, Laurence rougit péniblement et baissa les yeux ; mais pour cacher son trouble :

— Il est cinq heures, dit-elle, il faut que j’aille près de lui ; c’est l’heure de sa promenade.

— Déjà si tard ! s’écria Lionel… comme je vais être grondé ! N’importe, cette journée vaut bien la mauvaise humeur d’une maîtresse de maison.

— Je vous reverrai, n’est-ce pas ?

— Je voudrais venir tous les jours.

— Ah ! que je suis triste ! dit Laurence.

Elle soupira malgré elle.

— Moi, je suis bien heureux ! répondit Lionel en s’éloignant.

Ainsi se passa cette première visite, qui amena tant d’événements. Si Lionel n’eût pas trouvé madame de Pontanges seule, rien de tout cela ne serait arrivé. Bien des larmes de moins auraient coulé peut-être ! mais aussi je n’aurais pas cette longue histoire à vous conter, et c’est quelque chose que d’avoir un sujet véritable pour un roman, surtout lorsqu’on n’a pas le génie qu’il faut pour inventer.

VII.

DEUX LIEUES À PIED.

À mesure que Lionel s’éloignait du château de Pontanges, son enchantement diminuait. D’abord, ce fut un ravissement sans pareil.

« Quelle femme adorable ! pensa-t-il ; quelle sensibilité vraie, sans affectation ! Point de ces grands mots si froids qui glacent les plus beaux sentiments. Une autre femme aurait dit : « Mon devoir est de me consacrer à mon époux ! » elle se serait posée comme victime, elle aurait fait de la résignation, elle se serait servie de son mari imbécile pour m’intéresser à son sort… Laurence, au contraire, en parle avec tendresse, avec pitié : « Je l’aime comme un pauvre enfant, dit-elle, qui ne peut vivre sans moi… » Qu’elle était jolie en pleurant… Il y a des femmes qui font des grimaces horribles quand elles pleurent ; mais ses larmes coulaient si doucement sur ses joues si fraîches, si roses ! c’était charmant ; ce n’était pas du désespoir, c’était de la confiance. J’en suis fou… Quelles belles mains ! et quel joli petit pied ! et puis bien faite… grasse et svelte… – Que le temps est lourd ! Je suis las, il me tarde bien d’arriver… On appelle cela deux lieues ! il y en a bien trois ; la première fois j’irai à cheval : c’est très-loin… – Je voudrais bien savoir l’impression que je lui ai laissée… Oh ! elle m’aimera… – Ah ! voilà la grille du parc… elle est fermée ! Maudit Guillaume ! Quelle heure est-il donc ? Sept heures et demie… Je n’aurai pas le temps de m’habiller… J’étouffe !… Ils sont à table maintenant… je meurs de faim… »

Il fallut faire un détour et longer les murs du parc. Lionel revint au château par la ferme, en maudissant sa visite, Guillaume qui fermait les grilles à sept heures, et jusqu’au plaisir de la journée.

Lionel est le type des élégants de Paris. Pour être amoureux, il lui fallait ses aises, et tous les petits inconvénients de la vie positive venaient le refroidir dans ses passions.

Il avait quitté sa première maîtresse, parce que toutes les cheminées fumaient chez elle ;

La seconde, parce qu’elle avait deux chiens qui venaient lécher ses souliers vernis ;

La troisième, parce qu’elle avait déménagé et était allée demeurer trop loin de lui ;

La quatrième, parce que son cabriolet ne pouvait entrer dans la cour.

Il n’était pas dans le secret de son inconstance, il se serait révolté même si on lui avait révélé la vérité ; et, lorsqu’il abandonnait une femme, il se croyait infidèle de bonne foi.

Aussi, en arrivant chez madame d’Auray, n’eut-il besoin d’aucun effort pour faire croire que sa promenade l’avait ennuyé et pour paraître de mauvaise humeur. Madame d’Auray n’eut pas même l’idée d’être jalouse. Certes, il ne ressemblait guère à un héros de roman qui rapporte une grande passion ; jamais on n’avait vu une physionomie plus maussade.

— Eh bien, mon cher, lui dit tout bas Melchior Bonnasseau, l’intrigue marche-t-elle ?

— Elle marchera toute seule dorénavant, reprit Lionel avec impatience ; je ne la suivrai pas, j’ai assez marché comme cela !

— Diable ! dit en lui-même l’homme à bonnes fortunes, nous avons été mal reçus.

M. Bonnasseau, comme on le croira sans peine, s’intéressait franchement au succès de Lionel auprès de madame de Pontanges.

La soirée se passa en mauvaises plaisanteries sur la promenade de M. de Marny, et il répondit à ces malices de manière à ôter tout soupçon sur les sentiments que lui inspirait Laurence.

Avant de jouer au whist, Melchior lui proposa de faire une partie de billard.

— Je viens de faire quatre lieues, dit-il, et vous voulez encore que je tourne pendant une heure autour d’un billard ? Vous êtes comme madame de Pontanges, qui, pour me reposer, m’a proposé en arrivant une promenade dans le parc !

— En vérité ? dit madame d’Auray en éclatant de rire ; cela est ravissant ! cette pauvre Laurence n’en fait pas d’autres ; ces grandes femmes rêveuses ne savent jamais recevoir. Laurence est pleine d’esprit ; eh bien, elle fait les honneurs de chez elle tout de travers !

En disant cela, madame d’Auray servait le thé avec beaucoup de prétention, et poursuivait jusque dans le jardin, avec une tasse de thé, M. Rapart qui n’en prenait pas.

Après avoir joué au whist jusqu’à onze heures, Lionel remonta dans sa chambre. Il se mit au lit, harassé de fatigue, et s’endormit en détestant la femme pour laquelle il avait été obligé de faire à pied quatre lieues.

VIII.

UNE BONNE NUIT.

Le lendemain, Lionel se réveilla très-tard au bruit de la cloche qui annonçait le déjeuner. Il s’habilla à la hâte et descendit dans le jardin, frais et dispos, joyeux, aimable, ayant tout à fait pardonné aux fatigues de la veille.

— Recommençons-nous ce matin notre promenade à Pontanges ? dit malicieusement Melchior Bonnasseau ; il fait un beau soleil.

— Non, ma foi, répondit Lionel ; je suis blasé sur les voyages champêtres, et dorénavant j’aurai le soin d’emporter plusieurs cannes à la campagne, pour n’avoir plus à courir après celle qui sera perdue.

Lionel ne disait déjà plus la vérité en parlant ainsi, car depuis un instant il n’était préoccupé que d’une idée : – du projet de retourner à Pontanges.

Une fois les exigences de la vie réelle satisfaites, les besoins de la pensée, les rêves de l’imagination se font sentir. Dès que Lionel fut reposé, qu’il eut bien dormi, bien déjeuné, il se rappela qu’il avait une âme, que cette âme voulait des affections, et le souvenir de Laurence, dégagé des ennuis qui l’avaient obscurci un moment, lui revint à la pensée dans toute sa fraîcheur. Et Lionel passa toute la journée à rêver d’elle dans les bosquets d’alentour ! – et il essaya de dessiner son portrait de mémoire ; enfin, ce Sybarite du café de Paris tomba de lui-même dans toutes les vulgarités des romans.

IX.

UNE MAUVAISE NUIT.

Pendant que Lionel dormait d’un sommeil si paisible, Laurence ne pouvait trouver un instant de repos. Une émotion inconnue l’agitait. C’était une fièvre, mais une fièvre voluptueuse, une souffrance pleine de charme ; la vie venait de lui apparaître sous un nouveau jour, comme un tableau qu’un reflet favorable vient d’éclairer. Une révolution complète s’était opérée dans son âme. Elle ne savait quel nom donner aux pensées qui l’assiégeaient en foule, à ce tremblement nerveux qui ressemblait à de la joie, à cet étouffement, à cette oppression continuelle qui ressemblait à de la crainte ; mais elle s’abandonnait avec délices à cette émotion si nouvelle. Son cœur entrevoyait un avenir, ses yeux possédaient enfin une image… une image ravissante qui les poursuivait doucement ! Lionel était toujours devant eux : elle le revoyait tel qu’il lui était apparu le matin, gracieux et tendre, avec son maintien à la fois digne et nonchalant, son sourire spirituel et son regard passionné.

Oh ! quel regard !… elle croyait encore sentir sa puissance, elle baissait les yeux comme s’il eût été là.

Personne en effet plus que Lionel n’excellait dans l’art de magnétiser une femme en la regardant. Il savait moduler ses regards dans tous les tons, comme sa voix.

Oh ! quelle voix ! je ne vous avais encore rien dit de sa voix… qu’elle était sonore et douce, et puis coquette… Une seule inflexion disait plus que toutes les paroles. À son accent, on aurait compris ce qu’il disait et à qui il parlait. Rien qu’en l’entendant prononcer ces mots :


— OUI, MADAME,

on savait le rang, l’âge, la beauté de la femme à qui ils s’adressaient ; on devinait s’il en était aimé, s’il craignait de lui déplaire ; si c’était une vieille femme et s’il la révérait. Pour ceux qui l’écoutaient, il n’y avait aucun doute, et je connais une femme qui fut tout à fait compromise par la manière indéfinissable, mais très-significative, dont il avait prononcé ce mot. Malheureusement, les inflexions ne peuvent s’écrire ; mais j’espère qu’il se trouvera quelques femmes qui devineront ma pensée et l’expliqueront à ceux qui nieraient la justesse de cette observation.

Lionel enfin était doué de ce je ne sais quoi qui séduit. Sa tournure élégante, son assurance respectueuse, sa démarche, la manière dont il tenait son chapeau, dont il saluait, dont il fermait la porte, tout en lui était distingué et gracieux ; il fallait bien cela pour expliquer tant de succès avec tant de défauts.

Le désir de plaire, chez lui, était un instinct et une passion ; bien plus, un goût dont il avait fait un art.

N’ayant pas de graves occupations, trop riche pour faire des affaires, trop indépendant pour prendre une place dans le gouvernement, il menait la vie oisive d’un élégant, jusqu’au jour où son âge lui permettrait d’arriver à la députation. Il était dans cette classe de gens qui, par leur existence et surtout leurs prétentions, sont cotés bien au-dessus de leur valeur : ils ne peuvent déjà plus descendre à des emplois subalternes, et cependant ils n’ont droit à aucune place importante.

Ainsi Lionel, qui aurait été un très-mauvais sous-préfet, se serait toutefois déconsidéré en acceptant une sous-préfecture. Sa position était mieux que cela, sa valeur fictive l’élevait plus haut. Il n’avait jamais rien fait, n’avait jamais donné aucune preuve de sa capacité ; mais on attendait beaucoup de lui, et comme il était très-fin, très-adroit, il savait escompter d’avance le crédit qu’il croyait devoir obtenir un jour.

Ses brillants succès auprès des femmes étaient donc la seule affaire importante de sa vie, et il apportait dans ces triomphes secondaires le même amour-propre, la même finesse d’esprit, la même tenue de volonté qu’il aurait mis à obtenir une ambassade, ou, s’il eût été ministre, à faire passer une loi de budget.

Aussi, peu de femmes pouvaient-elles le voir sans trouble. Il les connaissait si bien ! il lui suffisait de rencontrer une femme deux fois pour deviner ce qu’il fallait être pour lui plaire, et rien ne lui était plus facile, à lui, avec la mobilité de son caractère, que de paraître ce qu’il fallait être à ses yeux. Il aurait séduit les plus rebelles.

Et l’on comprend comment Laurence, simple de cœur, ignorant le monde, et déjà préparée par une imagination romanesque, fut si promptement dominée par le souvenir de Lionel.

Eh ! quel ravage ne devait pas causer l’apparition d’un jeune homme si aimable, si façonné d’élégance, dans le vieux château de Pontanges, où rien de la vie parisienne n’était encore parvenu !…

Quel trouble ne devait pas éprouver à sa vue une pauvre jeune femme qui n’avait pas encore aimé, et dont toute la vie s’était passée jusqu’alors entre un vénérable pasteur, sans exaltation religieuse, trop tolérant même pour lui inspirer cette dévotion passionnée qui aurait occupé son cœur ;

Une vieille tante, sans passion politique pour lui inculquer cet esprit de parti qui aurait fait du moins un aliment à sa pensée ;

Et, enfin, un mari imbécile, qui la laissait trop libre pour qu’elle eût jamais l’idée de le tromper ?…

Ceci était une vie ennuyeuse, il faut en convenir ! Pour moi, dans une situation pareille, je l’avoue franchement, si j’avais rencontré Lionel, je l’aurais aimé !

Et Laurence fit ce que j’aurais fait !

Elle passa toute la nuit à penser à lui. Son cœur s’enfermait en lui-même pour dévorer cette pensée, comme les animaux se cachent pour dévorer leur proie.

Quand le jour parut, elle se leva, et puis elle éprouva une grande tristesse, parce qu’elle fit une réflexion qui ne lui était pas encore venue à l’esprit :

C’est qu’elle ne verrait pas M. de Marny de toute la journée, ni le lendemain, ni les jours d’après… ni jamais peut-être ; qu’il n’oserait pas revenir si vite… qu’elle n’avait aucune chance de le rencontrer !…

En effet, cette pensée était décourageante pour l’amour. C’est une chose fort incommode que d’aimer un homme que l’on ne connaît pas… qui n’est pas de votre société, qu’on ne peut naturellement voir tous les jours. On l’attend trois jours avec impatience, et quand il est là, on s’attriste, parce qu’on se dit qu’on n’aura plus à l’attendre le lendemain.

Laurence fut un moment découragée ; mais ensuite elle se rappela ce que lui avait promis Lionel, et l’espoir de le revoir bientôt la rendit à toute la joie de sa naissante passion.

Connaissez-vous rien de plus ravissant que les commencements d’un amour ?

L’Amour est un enfant, – cette comparaison est commune ; l’idée ne m’appartient pas, je le sais ; mais je vais peut-être l’exprimer d’une manière qui paraîtra nouvelle. –

Et l’Amour, comme tous les enfants, n’est aimable qu’à un certain âge. Quoi de plus charmant qu’un enfant de trois à six ans, qui commence à marcher, à parler ! Il est bon, parce qu’il a besoin de vous ; il est soumis, parce qu’il a peur ; tout est gracieux en lui, jusqu’à ses colères, qui vous font sourire.

Mais plus tard !… dès qu’il grandit, ce n’est plus le même ; il devient méchant, tapageur, tourmentant, oh ! bien tourmentant ; vous n’avez plus sur lui d’empire ; vous le grondez, il n’écoute pas ; vous lui parlez raison, il vous répond des injures ; il devient insupportable enfin, tellement insupportable, que la mère la plus tendre elle-même est empressée de le mettre au collège.

Eh bien ! l’Amour est comme cet enfant. Les premiers jours de sa naissance sont pleins de charme : il n’ose encore parler ; sa démarche est timide, il implore, il espère, il attend ; il est soumis, parce qu’il a peur de déplaire ; il est bon, parce qu’il est dépendant ; il est ému par l’incertitude, il vous offre son avenir, il frémit d’être refusé. – Mais plus tard – quelle différence ! Il est sûr de vous, ou bien il se fatigue de votre empire ; il domine ou il soupçonne ; il devient tyrannique, jaloux, insupportable enfin, si j’ose m’exprimer ainsi ; et vous n’avez pas, hélas ! la ressource de le renvoyer au collège.

Madame Ermangard trouva sa nièce très-pâle ce jour-là.

— N’allez pas être malade demain, lui dit-elle ; j’ai promis à Clorinde de la mener à la fête de Champigny, et je compte bien que vous y viendrez avec nous.

Ces mots furent un trait de lumière pour Laurence.

« Madame d’Auray va tous les ans à cette fête, pensa-t-elle, M. de Marny y sera… »

— Certainement, j’irai avec vous, répondit-elle.

Et Laurence ne fut plus agitée que d’une pensée :

« Je le verrai demain ! »

Toutes les actions de cette journée se ressentirent de sa préoccupation. Elle oublia complètement un ex-sous-préfet qui vint lui faire une visite ce jour-là, et l’ex-sous-préfet attendit trois heures dans le salon de madame la marquise, qui allait, disait-on, venir à l’instant.

Madame de Pontanges appela deux fois sa tante : Monsieur le curé ; et quand le bon curé lui demanda si elle irait à la fête de Champigny, elle lui répondit sans hésiter : — Oui, ma tante

Toutes choses niaises, distractions d’enfant pour les indifférents…

Indices d’une grande passion pour l’observateur.

X.

VANITÉ ET VANITÉ.

— Qu’avez-vous donc à rire, mademoiselle ?

— Rien, monsieur.

— Cependant vous riez.

Mademoiselle Clémentine Bélin vit que sa réponse était ridicule. Ce qui les faisait rire, elle et sa sœur, c’est qu’elles avaient aperçu par la fenêtre d’un cabaret un paysan qui embrassait une grosse paysanne, et je ne sais comment cela arrive, mais les petites filles voient toujours ces choses-là les premières dans une fête de village. Mademoiselle Clémentine, ne voulant pas dire pourquoi elle riait, chercha un autre prétexte à sa gaieté.

— Eh bien, ce qui nous a fait rire, dit-elle, c’est ce gros cocher rouge avec ses gants verts, qui a une si bonne figure…

— Ah ! je triomphe ! s’écria M. Bonnasseau, c’est elle ! Voilà le bel équipage de madame la marquise de Pontanges !…

Alors Melchior Bonnasseau rejoignit en courant madame d’Auray, et cria du plus loin qu’il l’aperçut : — La voilà ! la voilà !

Madame d’Auray s’avança vers la grande route, suivie de son brillant état-major composé des plus jolies femmes de Paris et des environs, qu’elle réunissait tous les ans chez elle à cette époque ; quelques jeunes élégants s’entremêlaient çà et là parmi les jeunes femmes ; un peloton de maris venait à la suite.

Cette nombreuse compagnie s’échelonna en bon ordre sur le bord de la route, et chacun, prévenu d’avance, se prépara à rire, ou plutôt à ne pas trop rire à l’apparition de la voiture de madame de Pontanges.

Et l’on vit s’avancer une vieille calèche jaune traînée par deux chevaux qu’on aurait pris pour des ours, tant leur poil était long et en désordre, sans les harnais à boucleries d’argent qui couvraient leur garrot. Le cocher, ou plutôt le cornac de ces étranges animaux, avait revêtu un riche habit de livrée rouge fort sale et beaucoup trop étroit pour lui. Il portait avec cela un pantalon de nankin ; il avait en outre d’énormes favoris soutenus par une cravate blanche à bouquets bleus, mise à son goût, c’est-à-dire formant un gros nœud, et, enfin, des Gants Verts ! qui paraissaient du reste assez chauds et assez commodes.

Le valet de pied, lui, était fort maigre ; son habit de livrée, du même âge que celui du cocher et de même fort sale, était de plus beaucoup trop large, et les manches, beaucoup trop longues aussi, lui cachaient entièrement les mains ; il les relevait par un petit mouvement très-gracieux chaque fois qu’il lui fallait ouvrir la portière de la voiture. Un col empesé lui montait jusqu’aux tempes ; sa cravate était jaune et noire, et ses gants… on ne les voyait point, vu la longueur des manches.

Madame de Pontanges fit arrêter tout cela en apercevant madame d’Auray. Alors on vit descendre de la bizarre calèche une petite fille courte, grosse, commune, ayant de vilains yeux malades, voilés par des paupières rouges et retournées, étalant sur le sable un grand pied plat et sans physionomie, tenant dans ses grands doigts osseux un gros mouchoir de toile à marque rouge, et le tortillant comme une corde par un naïf sentiment d’embarras ; une petite personne hideuse, qui promettait aussi d’être bossue et paraissait trop honnête fille pour ne pas tenir sa promesse.

C’était Clorinde, – orpheline âgée de douze ans dont madame de Pontanges prenait soin, et qui jetait sur elle un grand ridicule, – car c’est une faute immense aux yeux du monde que de protéger ce qui a véritablement besoin de protection, c’est-à-dire l’infirmité et la laideur.

Recueillez une jolie petite fille, bien gracieuse, bien espiègle, bien gentille, – c’est une bonne action qui vous donne une grâce de plus.

Sortez de la misère un enfant infirme, laid, malade, contrefait, – c’est une image dégoûtante que vous offrez au monde, et le dégoût que cette image inspire rejaillit sur vous ; il faut donc, hélas ! de la coquetterie en tout, même dans les bonnes actions.

— Oh ! quelle horreur ! s’écrièrent mesdemoiselles Bélin en apercevant Clorinde.

Madame Ermangard était très-parée.

Sur une bonne grosse figure toute ronde, elle avait mis un tout petit chapeau tout rond que sa figure remplissait jusqu’au bord… sur ce petit chapeau, elle avait mis deux toutes petites plumes… Tout cela tenait très-peu de place, et je gage que l’on pouvait serrer ce chapeau dans le tiroir d’une commode sans l’endommager.

Madame Ermangard avait sur les épaules une pèlerine de tulle brodée, qui comptait plus d’un printemps et que les années et les blanchissages avaient fort rétrécie. Cette indiscrète pèlerine laissait entrevoir à travers ses réseaux perfides une camisole de coton couleur de chair, qui plissait d’elle-même çà et là autour du cou. Peut-être était-ce pour imiter la nature. L’illusion était complète.

Laurence n’était guère mieux mise que sa tante. Elle portait un énorme chapeau de paille d’Italie, mal taillé, sans grâce, sans élégance, surmonté d’un panache de plumes blanches posées sans goût ; sa robe était de mousseline des Indes fort belle, mais elle manquait d’ampleur ; la taille était trop courte, les manches étaient mesquines, et tout cela sentait la province d’une lieue.

Ah ! j’oubliais encore un détail : elle avait une ceinture de moire bleue attachée par une boucle d’acier !… La boucle d’or qu’elle portait ordinairement s’était cassée la veille, et madame Ermangard avait eu la complaisance de lui prêter cette boucle d’acier qu’elle n’avait pas mise depuis douze ans.

Ces trois personnages formaient un ensemble vraiment risible. Laurence s’avançait gravement, donnant le bras droit à sa tante, si ridiculement affublée, et tenant de la main gauche sa petite protégée, si laide !

Je vous l’assure, en vérité, il n’y avait pas moyen de rester amoureux d’une femme encadrée de la sorte.

Surtout en présence de ces Parisiennes élégantes, femmes à la mode, s’il en fut, reines arbitraires de ce monde mesquin et vaniteux, pour qui la parure est la vie ; femmes sans amour, qui ont mis leur honneur à n’être jamais surprises en négligé, et qui accablent d’un mépris naïf et sincère la femme qui oublie de paraître belle.

Mesdemoiselles Bélin, en pensionnaires mal élevées, éclatèrent de rire et prirent en courant le sentier de l’avenue qui conduisait au château. Lionel les suivit. Il avait tellement peur d’être obligé à une politesse envers madame de Pontanges, qu’il la renia bravement.

Cette occasion d’éviter ses regards lui paraissant la meilleure, il offrit le bras à l’aînée de ces deux jolies personnes ; la plus jeune prit celui de son père, et tous les quatre se dirigèrent vers le château.

Devant la grille on dansait ; il y avait des boutiques illuminées tout autour de la place, qui était fort grande, de ces coquettes boutiques ambulantes qui ont l’air de toilettes à la duchesse, ou bien de petites chapelles, avec leurs cristaux, leurs porcelaines quasi dorées, leurs vases d’albâtre remplis de fleurs si franchement artificielles. C’était partout des loteries, des jeux de bague, des théâtres de marionnettes, des chants, des rires joyeux, des quolibets, des cris, toutes choses enfin très-gaies… ou fort tristes… cela dépend des caractères.

Les deux côtés de l’avenue étaient bordés de ces boutiques animées, et des lampions de toutes couleurs formaient des guirlandes de feu entre les arbres.

Madame d’Auray accabla Laurence de politesses. Elle était trop satisfaite de la trouver ainsi à son désavantage pour ne pas être généreuse envers elle.

— Venez avec nous voir la fête, lui dit-elle ; vous n’avez point de protecteurs, M. d’Auray vous offrira son bras.

Cela voulait dire : « Vous n’êtes point une femme à la mode comme moi, qui suis toujours fort entourée. »

Comme elle disait cela, deux jeunes gens qui achetaient des joujoux pour des petits paysans qui les suivaient attirèrent l’attention de madame d’Auray. L’un d’eux avait une tournure noble et distinguée ; on ne pouvait passer près de lui sans le remarquer.

— Que vend-elle donc de si beau, cette marchande ? dit madame d’Auray ; et elle s’avança vers la boutique.

Voyant arriver madame d’Auray, les deux jeunes gens se dérangèrent poliment pour lui faire place.

Tandis qu’elle choisissait différents objets dans l’étalage :

— C’est vous, ma chère cousine ! s’écria le plus beau des deux jeunes gens en reconnaissant Laurence ; par quel hasard avez-vous quitté votre donjon ?

— Pour venir à cette fête, répondit madame de Pontanges. Mais vous-même, comment êtes-vous ici ? Je vous croyais en Italie.

— J’en arrive ; je ne suis de retour que depuis hier ; sans cela, vous m’auriez déjà vu, madame.

En cet instant, la petite bossue tira Laurence par le bras : — Je voudrais manger du pain d’épice, dit-elle.

— Viens, mon enfant, dit madame Ermangard, là-bas, nous allons en trouver.

Elle quitta sa nièce, et emmena Clorinde avec elle. Alors madame de Pontanges restant seule, son cousin lui offrit le bras, et ils reprirent ensemble le chemin de la grande avenue.

— Permettez-moi de vous présenter un de mes amis, dit-il, dont vous avez bien souvent entendu parler, l’auteur de la Physiologie des Égoïstes.

— Comment ! c’est vous, monsieur, qui êtes l’auteur de ce livre si spirituel ? Je l’ai déjà lu deux fois. Si vous saviez comme on est heureux, quand on vit dans la retraite, d’avoir à lire un de vos ouvrages ! À Paris, c’est de l’admiration qu’on a pour vous ; mais en province c’est de la reconnaissance, car nous vous devons nos seuls plaisirs.

Ferdinand Dulac répondit une phrase modeste, et la conversation s’engagea sur les auteurs à la mode.

Madame d’Auray était restée devant la boutique avec ses amies ; ces dames attendaient le groupe des maris, pour payer les diverses niaiseries dont elles avaient fait emplette.

Dès que M. d’Auray parut, sa femme alla vers lui.

— Quel est ce jeune homme, dit-elle, qui donne le bras à madame de Pontanges et qu’elle appelle son cousin ?

— C’est le prince de Loïsberg.

— Ah ! s’écria madame d’Auray, le prince de Loïsberg ! C’était nommer la fleur des élégants.

Madame d’Auray avait souvent entendu citer le bon goût et l’esprit de ce jeune fashionable, qu’elle désirait connaître depuis longtemps.

Le prince venait de passer deux ans en Italie. Cela explique comment madame d’Auray, si répandue dans le monde, ne l’avait pas encore rencontré.

— Et l’autre jeune homme qui est avec lui, qui est-ce ?

— Quoi ! vous ne le connaissez pas ? l’auteur en vogue, une de nos plus grandes célébrités, M. Dulac ?…

— Ferdinand Dulac, s’écria-t-elle encore, l’auteur de la Physiologie des Égoïstes ! où est-il, que je le voie ?

Et chacun se hâta de rejoindre madame de Pontanges pour contempler l’élégant écrivain dont les ouvrages obtenaient tant de succès et causaient aux femmes tant d’émotions.

En effet, c’était une espèce de curiosité qu’un homme d’esprit dans une fête de village.

Madame de Pontanges, parvenue en face de la grille du château, aperçut Lionel qui la regardait ; il avait fui loin d’elle tout à l’heure, et maintenant il mettait tous ses efforts à attirer son attention.

Laurence n’était plus pour lui la même femme ; le cœur de Lionel venait de se retourner.

Laurence – entre sa vieille tante et cette petite fille hideuse – lui avait paru ridicule.

Madame de Pontanges – entre le prince de Loïsberg et le spirituel Ferdinand Dulac – lui paraissait ravissante.

Je vous l’assure, en vérité, il était impossible de n’être pas amoureux d’une femme encadrée de la sorte.

Lionel quitta le bras de mademoiselle Bélin. Il vint saluer madame de Pontanges et Ferdinand Dulac, qu’il connaissait.

— Venez-vous voir danser, madame ? lui demanda-t-il.

— J’attends que ma tante nous ait rejoints.

— La voici, dit Lionel en allant au-devant de madame Ermangard de l’air le plus gracieux du monde.

— Qu’avez-vous fait de Clorinde ? demanda Laurence.

— Je l’ai confiée, reprit madame Ermangard, à quelqu’un qui se charge de la ramener chez vous.

— Eh bien, dit madame de Pontanges, allons voir le bal. Je vous donne en cent à deviner ce que fit alors Lionel pour avoir le droit de suivre madame de Pontanges. – Il offrit son bras – à la TANTE !!!

Ce qui fit rire aux éclats mesdemoiselles Bélin. — Mais qu’importe ; riez, petites folles, il n’est plus question de vous ; vous n’êtes que des ÉLÉGANTES ! il lui faut des GRANDES DAMES maintenant.

Comme madame de Pontanges allait entrer dans la salle de bal, elle rencontra la dame de ces lieux, la duchesse de Champigny.

— Bonjour, chère belle, s’écria celle-ci ; qu’il y a longtemps qu’on ne vous a vue ! Est-ce que vous voulez entrer là dedans ? c’est un gouffre, n’y allez pas. Venez plutôt avec nous prendre des glaces dans le salon. Vous retournerez à Pontanges quand la lune sera levée. Il y a des siècles que vous n’êtes venue chez moi !

Voyant que Laurence hésitait :

— Madame Ermangard et monsieur voudront bien vous accompagner, je l’espère, ajouta la duchesse en regardant Lionel ; – que je ne sépare personne ! dit-elle en souriant.

Lionel obéit à cette invitation ; il suivit la duchesse et madame de Pontanges, et entra avec elles dans la cour du château.

Madame d’Auray, le voyant disparaître avec la duchesse de Champigny, qu’il ne connaissait pas, ne put cacher son étonnement, et l’on remarqua sa mauvaise humeur tout le reste de la soirée.

Pendant ce temps, Lionel faisait très-bien ses affaires au château. Il avait prié M. Dulac de le présenter à madame de Champigny en entrant dans le salon ; il resta plus d’une heure près d’elle, cherchant à lui plaire et à prouver qu’il avait de l’esprit.

La duchesse le trouva fort aimable ; et, le croyant des amis de madame de Pontanges, elle l’engagea à venir dîner chez elle le jeudi suivant.

— Nous aurons un grand génie, dit-elle, que vous serez charmée de connaître, Laurence.

— Qui donc ?

— Je ne veux pas vous le nommer ; il est si capricieux qu’on ne peut jamais compter sur ses promesses ; mais n’importe, venez toujours, ne fût-ce que pour moi.

On fit beaucoup de conjectures sur l’homme illustre que l’on annonçait avec tant de pompe et de mystère. La conversation se prolongea fort tard ; il était près d’une heure du matin lorsque madame de Pontanges se disposa à partir.

Alors M. de Marny se rappela qu’il avait perdu sa société. Madame d’Auray devait avoir quitté la fête depuis longtemps. Il était venu à Champigny dans sa voiture, et il n’avait nulle envie de retourner chez elle à pied. On sait que cette façon de voyager ne lui plaisait guère.

— Si vous n’avez pitié de moi, dit-il à madame Ermangard, je ne sais ce que je vais devenir ; madame d’Auray m’a abandonné, et si vous ne me donnez l’hospitalité, je serai forcé de coucher dans les champs.

— Nous ne souffrirons pas cela, s’écria madame Ermangard ; ma nièce et moi vous offrons une chambre à Pontanges et une place dans notre voiture. Aussi bien nous sommes seules et il nous faut un défenseur.

Laurence, qui n’avait pas entendu ce colloque, fut très étonnée de voir M. de Marny monter familièrement dans sa voiture et se placer en face d’elle.

Et Lionel, à son tour, fut très-étonné de se sentir si joyeux en s’asseyant dans ce singulier équipage dont il s’était tant moqué quelques heures auparavant. Certes, il ne croyait pas alors qu’il serait sitôt fier d’y monter.

XI.

LA VIE RÉELLE.

Madame de Pontanges revint chez elle triste et désenchantée. Elle était mécontente de Lionel et ne pouvait savoir pourquoi. Son instinct lui disait qu’elle avait à se plaindre de lui, et cependant elle ne trouvait à lui adresser aucun reproche.

Laurence ignorait ces combats de vanité qui rendent le monde si piquant et souvent si maussade. Vanité de naissance, vanité de fortune, vanité d’amour, et quelquefois même vanité d’esprit.

Elle sentait que M. de Marny avait agi ce soir-là mal envers elle, et pourtant il semblait lui avoir tout sacrifié.

Elle n’avait pas le secret misérable de sa conduite ; elle ne se disait pas : « Il m’a reniée, parce que je ne suis pas une femme élégante comme les jolies femmes qui l’accompagnaient ; il a rougi de moi, parce que l’on me trouvait ridicule… »

Mais elle avait perdu toute sa confiance en lui. Les soupçons qui lui venaient à l’idée étaient faux, mais l’impression qu’elle ressentait était juste ; et, sans s’expliquer sa tristesse, elle s’y abandonnait sincèrement, parce que ses impressions ne l’avaient jamais trompée.

N’avez-vous pas éprouvé cela plus d’une fois ? Une personne que vous aimez vous consacre toute sa journée ; elle dit tout ce que vous désirez qu’elle dise, rien n’est changé en apparence ; c’est la même affection qu’hier… et cependant votre cœur se serre ; vous n’avez aucune raison de craindre, et vous tremblez ; on vous quitte la veille avec tendresse en disant : « À demain… » et vous pleurez… Et puis, quelque temps après, lorsque vous apprenez un duel, un malheur, une infidélité, vous vous écriez, sans que l’on puisse vous comprendre : — C’était cela !!!

Une autre circonstance avait aussi contribué à refroidir Laurence dans son amour naissant :

 

UNE COMPARAISON.

 

Lionel était le premier homme aimable qui eût paru dans le vieux donjon de Pontanges. Laurence n’avait pas vu le prince de Loïsberg depuis quatre ou cinq ans. Son cousin était alors un jeune écolier insignifiant.

En le voyant auprès de M. de Marny, elle les compara malgré elle.

Et cette comparaison, au premier aspect, n’était pas à l’avantage de Lionel.

Il avait sans doute plus d’esprit que le prince ; mais il fallait les connaître longtemps tous deux pour le savoir.

Je ne vous dis rien de l’illustre Ferdinand Dulac, qui avait plus d’esprit encore que les deux autres. Celui-là aussi ne laissait pas de nuire à ceux qui voulaient plaire auprès de lui.

Or Laurence avait fait cette découverte :

Qu’il y avait deux hommes aussi aimables que celui qu’elle préférait.

Découverte, selon moi, fort dangereuse.

Eh bien, M. de Marny, en homme qui a l’habitude de séduire, devina tout cela !

Et dès lors cette conquête, qui n’était encore qu’un projet vague, qu’un entraînement peut-être de son cœur, devint une gageure, un pari fait avec lui-même, qu’il se promit de gagner.

Arrivé à Pontanges, on le conduisit dans une chambre énorme, très-belle, très-historique, très-intéressante à visiter pour un antiquaire, amant du moyen âge, – mais très-incommode à habiter pour un élégant, accoutumé au confortable de la vie anglo-parisienne. Les murs étaient recouverts de riches tapisseries représentant des sujets tirés de la Bible : Rachel et Jacob, Ruth et Booz, Joseph vendu par ses frères ; mais le vent qui soufflait dans les fentes des portes et des fenêtres les agitait si violemment, que l’on croyait à chaque instant voir l’échelle de Jacob et l’amphore de Rachel tomber sur votre tête.

Les rats et les souris, accoutumés à la solitude de ces lieux, venaient s’ébattre joyeusement derrière ces mouvantes figures ; et ce fut toute la nuit un tapage, une fête à empêcher de dormir un enfant.

Lionel, impatienté de son insomnie, maudissait les vieux châteaux, les souvenirs et l’histoire : il s’agitait dans son lit sans pouvoir dormir ; de plus, les draps étaient humides, le couvre-pied n’était pas assez lourd ; il mourait de froid.

Quand M. de Marny se leva, il était brisé de fatigue et de fort mauvaise humeur, et puis il n’avait pas sa robe de chambre, rapportée de Londres, si élégante et si commode !

En se regardant dans la glace, Lionel fut frappé de sa pâleur. L’idée lui vint de tourner ce changement à son avantage : il lui donnait un air de souffrance, de passion, dont il pouvait profiter.

— Vous avez bien mal dormi, j’en ai peur ? lui dit madame de Pontanges lorsqu’il entra dans le salon.

— Ah ! je savais bien que je ne dormirais pas, répondit Lionel avec une sorte d’émotion… si près de vous !

Laurence rougit.

On vint avertir que le déjeuner était servi.

M. de Marny fut placé à côté de madame de Pontanges ; mais il avait en face de lui l’effroyable Clorinde, et la vue de cette enfant malsaine lui était si désagréable, qu’il ne put rien manger.

D’ailleurs ce déjeuner était détestable. Le jambon était dur, le pain était humide, l’omelette sentait l’oignon, le café sentait la fumée, et le vin avait un petit goût de bouchon très prononcé.

À toutes les offres qu’on lui faisait, Lionel répondait d’une voix oppressée : — Je n’ai pas faim, merci.

Et le dégoût que lui inspiraient toutes ces choses, la fatigue d’une nuit passée sans dormir, donnaient à sa physionomie un air de langueur et de mélancolie ravissant.

Tout à coup, au milieu du repas, on entendit dans une pièce assez éloignée de la salle à manger une espèce de cri sauvage.

— C’est M. le marquis qui appelle ! dit un des gens de la maison en ouvrant la porte.

Laurence aussitôt se leva de table et courut vers l’appartement d’où le cri était parti.

Elle resta longtemps absente.

— Pauvre jeune femme ! s’écria madame Ermangard. Que de bonté ! quelle existence pitoyable ! consacrer ainsi toute sa vie à un crétin ! C’est un dévouement qui va jusqu’à la duperie… n’est-ce pas ?

— Comment, dit Lionel, n’employez-vous pas votre influence sur son esprit pour l’engager à mettre ce fou dans une maison de santé ?

— Eh ! mon Dieu, j’ai déjà fait tout ce que j’ai pu pour l’y décider ; mais elle s’indigne à la seule pensée de le quitter un jour. On n’obtiendra jamais rien d’elle sur ce point.

Laurence revint comme sa tante achevait ces mots. Son visage était altéré, ses beaux cheveux étaient en désordre ; elle paraissait de mauvaise humeur.

Pour la première fois, son devoir l’avait ennuyée !

— Vous savez ce que ma tante a décidé dans sa sagesse, dit-elle ; nous vous reconduisons chez madame d’Auray dans une heure, et je profite de cette occasion pour lui rendre sa visite de l’autre jour.

— C’est une excellente idée, répondit Lionel ; je redoutais fort de faire cette route seul… – et à pied ! se dit-il tout bas.

— Cela me fait penser que j’ai des ordres à donner à Joseph, dit à son tour madame Ermangard ; pardon si je vous quitte un instant.

Rien n’est plus plaisant, à mon avis, qu’une personne importune demandant pardon de s’en aller.

XII.

L’AMOUR.

— Il fait trop froid dans le grand salon, dit Laurence : montons plutôt chez moi.

Lionel suivit madame de Pontanges dans les petits appartements.

Celui que Laurence avait fait arranger pour elle ne ressemblait point au reste du château ; et M. de Marny commença à prendre meilleure opinion du goût de madame de Pontanges en voyant le confortable de ce salon.

Les portes en étaient bien closes et d’épais rideaux les recouvraient. Tous les meubles étaient commodes.

Il y avait ces trois choses qui font la vie d’un appartement : un bon feu, des tapis et des fleurs.

— Nous sommes bien ici, parce que j’y suis la maîtresse, dit Laurence ; ailleurs, ma chère tante est mon tyran. Si elle pouvait seulement tomber malade sans danger pendant trois jours, je m’emparerais de toutes les clefs, du gouvernement de ma maison, et l’on ne vous ferait plus faire de si mauvais déjeuners.

— Pourquoi cette faiblesse ? reprit Lionel ; dites-lui une bonne fois qu’elle mène votre maison tout de travers, et soyez la maîtresse chez vous.

— J’ai essayé déjà bien souvent de prendre ce parti, mais ma pauvre tante se désole ; elle veut, dit-elle, en se rendant utile s’acquitter de ce que je fais pour elle, et me rembourser en économie ce qu’elle me coûte. Quelle folie ! comme si je n’avais pas plus de fortune qu’il ne m’en faut ! Eh bien, quand je parle de cela, elle pleure et menace de s’en aller…

À l’époque où l’égalité était une mode, madame Ermangard, ou plutôt Julie de Champville, avait épousé un jeune homme indigne d’elle : on entendait alors, par là, un brave garçon qui n’était ni comte ni marquis. La nature l’avait douée d’une tournure vulgaire ; elle acquit, dans la famille bourgeoise de son mari, des manières communes. Madame Ermangard n’était point de ces esprits impérieux qui imposent leurs couleurs aux autres ; elle était de ces caractères vagues sur qui tout déteint, et il fallait être faible autant que Laurence pour n’avoir pas pu s’établir en souveraine auprès d’une personne si radicalement insignifiante.

— C’est à madame votre tante, cette petite fille que j’ai vue ce matin ? demanda M. de Marny.

— Non, c’est une orpheline, une filleule de ma belle-mère, que j’avais fait mettre en pension il y a quelque temps ; mais elle y était humiliée, malheureuse, et je l’ai reprise chez moi.

— Vous êtes trop bonne, en vérité ! s’écria Lionel avec mépris.

Madame de Pontanges sentit tout ce qu’il y avait de sécheresse dans ce mot.

— Rassurez-vous, reprit-elle avec amertume, ma bonté ne s’adresse pas seulement aux êtres disgraciés de la nature, il me reste encore de la pitié pour ceux qu’elle favorise injustement.

Lionel fut atterré de cette réponse. Il ne concevait pas qu’on eût pénétré avec tant de puissance une pensée qu’il n’avait pas exprimée.

Car, depuis un moment, il se disait en lui-même : « Cette femme est absurde ! elle devrait envoyer son mari à Charenton, sa bossue au couvent, et sa tante à tous les diables ! » – en un mot, vivre en égoïste comme lui. – Il se sentit alors inférieur d’âme et mesquin de sentiments devant cette jeune femme, et il la prit en horreur tout à coup.

Mais ce sentiment fut passager, et ce ne fut qu’un éclair de haine… L’amour revint… Lionel leva les yeux sur Laurence.

Qu’elle lui parut belle en cet instant ! Une profonde tristesse se peignait sur son visage ; il s’approcha d’elle et vint s’asseoir sur un canapé à ses côtés.

— Je vous ai fâchée, dit-il, pardon…

— Mais vous n’avez rien dit qui puisse me fâcher.

— Eh bien, qu’avez-vous ?

— Rien ; je vois que ce qu’il y a de bon en moi vous déplaît. Cette idée m’attriste.

— Oh ! ne croyez pas cela. Je souffre pour vous d’une générosité qui ne vous rend pas heureuse ; je gémis de cette existence si misérable, perdue pour vous, donnée à d’autres ; mais je vous aime de l’avoir choisie.

Lionel prononça ces mots avec tant de grâce ; ce mot, Je vous aime, qui n’était là qu’un mot de passage, il le dit si tendrement ; ses beaux yeux avaient une expression si douce, sa voix était si pénétrante, que Laurence sentit toute sa tristesse dissipée.

— Oui, madame, je le répète, dussé-je vous fâcher, ajouta-t-il avec finesse et coquetterie, vous êtes trop bonne, beaucoup trop bonne pour votre famille, pour messieurs vos cousins surtout.

Les joues de madame de Pontanges se colorèrent légèrement à cet aveu… car se montrer jaloux, c’est avouer qu’on aime.

— N’est-ce pas qu’il est aimable, mon cousin ? Depuis quatre ans je ne l’avais pas revu, et je ne le reconnaissais pas hier, tant il est changé, embelli. Je me rappelle…

— N’allez pas l’aimer au moins, interrompit Lionel, vous feriez mourir de chagrin lady Suzanne.

— Ah ! il y a une lady Suzanne !… Ne craignez rien, ajouta-t-elle tendrement, je ne l’aimerai pas.

Ils causèrent de la sorte pendant longtemps encore ; plus ce qu’ils disaient était indifférent, et plus leurs voix étaient émues. Jamais Lionel n’avait senti près d’une femme une si douce agitation. Toutes ses pensées étaient amour ; dans chacun de ses projets, il lui donnait sa vie. Cette glace d’égoïsme dont le monde avait frappé son cœur était rompue. Laurence l’élevait à elle ; il devenait bon, noble, généreux et candide comme elle. Les grimaces paraissaient si inutiles près de cette nature élevée, de ce caractère si vrai, qu’il oubliait le monde et redevenait simple de cœur comme un enfant ; et il s’abandonnait avec délices à cette foi nouvelle qui se révélait en lui ; et il s’étonnait, lui, blasé par tant d’amours vulgaires, de retrouver dans son âme fanée une si grande fraîcheur d’émotion. Lionel éprouvait une reconnaissance passionnée pour la femme qui le métamorphosait ainsi ; il ne lui parlait pas de sa tendresse, mais il regardait Laurence avec ivresse, et il se disait à part lui :

— QUE JE L’AIME !

Elle – de la voix la plus troublée – parlait de sa visite chez madame d’Auray, des livres qu’elle avait fait venir de Paris, du beau temps qu’il faisait ce jour-là, des choses les plus niaises, les plus inutiles ; mais elle disait toutes ces choses avec un accent qui bouleversait le cœur, avec des regards pleins de flamme et d’inspiration. Elle n’avait pour Lionel aucune parole de tendresse ; mais elle aussi se disait à part, tout au fond de sa pensée :

— QUE JE L’AIME !

Et tous deux semblaient, d’un commun accord, éviter une explosion de cœur trop violente, retarder de quelques jours encore un aveu trop doux, une émotion trop puissante, se préparer enfin, par l’habitude de s’aimer, à un bonheur que leurs âmes étaient en cet instant hors d’état de supporter.

XIII.

LES JEUNES FILLES.

En arrivant à Bléville, chez madame d’Auray, Laurence trouva mesdemoiselles Bélin qui se promenaient sur la terrasse.

Les deux jeunes filles échangèrent un regard moqueur en l’apercevant.

La mauvaise humeur qu’avait témoignée madame d’Auray sur la disparition de M. de Marny ne leur avait pas échappé. Elles étaient curieuses de savoir comment Lionel serait reçu, et elles se hâtèrent de rentrer dans le salon pour voir la scène qui allait se passer.

Les jeunes personnes, à Paris, celles du moins qu’on élève dans le monde, sont au courant de toutes les intrigues. La première chose qu’on leur apprend, c’est à plaire, et leur coquetterie s’éveille bien avant leur cœur. Leur imagination est corrompue d’avance ; elles savent comment on trompe avant de savoir comment on aime ; elles ne comprennent pas encore ce que c’est qu’une faute, mais elles sauraient déjà la cacher ; elles sont à la fois naïves et fausses, pures et rouées ; de là vient leur innocence sans candeur, et leur impatience du mariage, qui n’est que de la curiosité. Ce contraste de bien et de mal, ce mélange d’expérience anticipée et d’innocence involontaire, est très-piquant ; il leur donne un air spirituel et original qui est souvent trompeur, et l’on est tout étonné par la suite de voir la jeune personne la plus distinguée, la plus citée pour sa gentillesse, ne paraître après son mariage qu’une femme très-ordinaire et sans esprit.

Madame d’Auray reçut d’un air fort gracieux M. de Marny. Son orgueil était blessé mortellement ; elle voulut paraître indifférente, et pourtant Lionel avait cruellement offensé son amour-propre. C’était bien mal à lui d’avoir déserté sa cour ; madame d’Auray tenait beaucoup à ses élégants ; elle n’aimait pas à voir s’éclaircir son cortège. – Et puis être quittée pour la duchesse de Champigny ! pour cette voisine rebelle qui ne l’avait jamais priée à aucune de ses fêtes ! – quel outrage !

Cette injure était telle, qu’on ne voulut même pas s’en plaindre ; qu’on affecta de recevoir le coupable avec bonne grâce, ce qui convint à merveille à M. de Marny. – Les hommes s’arrangent si bien de notre dignité, et il faut tant aimer une femme pour découvrir qu’elle est fâchée, quand sa délicatesse l’empêche de se plaindre !

Il y avait aussi un peu de méchanceté dans le silence que gardait madame d’Auray sur ce qu’elle avait nommé l’enlèvement de M. de Marny ; et l’extrême discrétion qu’elle mettait à n’en point parler à madame de Pontanges était une malice que Laurence devait apprécier. – Laurence avait cela de malheureux, qu’à force d’esprit elle comprenait toutes les méchancetés dont elle était incapable.

Comme elle se sentait mal à l’aise dans cette maison !

Nulle sympathie d’idées ; des femmes élégantes qui l’examinaient avec malveillance des pieds à la tête ; une conversation que rien n’alimentait ; l’impossibilité de paraître aimable à ces gens-là… un commérage inanimé sur des personnes qu’elle ne connaissait pas ; tous gens qui avaient en parlant une arrière-pensée qui n’était pas un sentiment…

Laurence sentait son infériorité, – car c’est être inférieure que de n’être pas semblable à la majorité d’un salon. – Elle comprit pour la première fois qu’elle était mal mise… elle fut honteuse de sa modeste parure… Elle comprit encore quelle distance il y avait entre elle et les femmes qui l’entouraient, comme élégance, comme habitude du monde ; enfin elle se sentit PROVINCIALEPROVINCIALE jusqu’au fond de l’âme ! Et justement c’était là son grand charme, à mes yeux.

Enfin cette visite lui devint insupportable ; elle la termina.

Tant d’émotions l’avaient agitée… elle avait besoin d’être seule.

Le souvenir de mademoiselle Bélin la poursuivit péniblement. Mademoiselle Bélin était fort jolie ; puis elle avait cette assurance, cet aplomb des jeunes filles qui n’ont plus leur mère et qui sont à quinze ans maîtresses de maison… Mademoiselle Clémentine gouvernait seule la maison de M. Belin, depuis la mort de sa femme ; elle avait l’habitude de commander ; sa sœur Valérie était sous ses ordres. Clémentine avait donc appris de bonne heure à se décider. – Elle était responsable à l’âge où les jeunes filles ne sont ordinairement que soumises, et ses manières distinguées, mais pleines d’assurance, se ressentaient de cette émancipation prématurée.

Laurence, qui était encore en tutelle, malgré cinq années de mariage, se sentit devant mademoiselle Bélin humble et confuse comme une pensionnaire nouvelle devant ce qu’on nomme les grandes en pension ; madame de Pontanges trouva Clémentine supérieure à elle en tout ; elle pensa qu’une personne si répandue dans le monde, si jolie, devait convenir à M. de Marny. – Cependant Lionel ne lui avait point parlé ; il paraissait même ne pas la trouver aimable. N’importe, Laurence était jalouse de Clémentine, de sa beauté, de sa parure… elle enviait cette jeune fille qui ne lui plaisait pas.

Il y a des pressentiments.

XIV.

COQUETTERIE.

Le soir de ce jour-là, madame de Pontanges écrivit à une de ses amies une longue lettre qui finissait ainsi :

 

« Enfin me voilà coquette, ma chère Sidonie ! tu ne te moqueras plus de moi. Comme j’ai la plus grande confiance en ton bon goût, je te charge de choisir pour moi le plus joli chapeau que tu trouveras chez Bertrand… ou Gontrand… je ne sais pas exactement son nom, mais tu dois le connaître. Je veux aussi un mantelet à la mode. Je t’envoie mes dentelles noires ; elles me viennent de ma grand’mère ; elles sont toutes neuves et superbes. Il me faut encore des rubans, des rubans lilas comme ceux que j’ai vus ce matin à mademoiselle Bélin : c’est une personne très-élégante que tu dois connaître ; elle est fort riche, c’est la fille d’un banquier ; tu la vois souvent aux Bouffons et à l’Opéra.

» Dépêche-toi de faire ces emplettes ; Joseph, qui te remettra cette lettre, me rapportera tout cela jeudi. C’est jeudi le grand jour de parure ; sois exacte. Joseph te remettra les fonds nécessaires à ces achats. Je sens qu’il y a encore de jolies choses à la mode, à Paris, que je ne connais pas ; je les veux : envoie-les-moi.

» Mais ne va pas m’écrire : — Voici, ma chère Laurence, le chapeau que tu m’as demandé. – Que dirait ma tante, si elle savait que je me révolte ; que je charge une autre qu’elle du choix de mes chapeaux ; que j’abandonne mademoiselle Iris, qui la coiffe et la chausse depuis vingt ans ? car, par une bizarrerie qui m’a toujours paru suspecte, c’est à sa marchande de modes que ma tante s’adresse toujours pour ses envois de souliers : ce qui me fait soupçonner la moralité de mademoiselle Iris… il faut qu’il y ait un cordonnier au fond de ce mystère… Je dirai donc à ma tante que c’est toi qui me donnes le chapeau.

» Envoie-moi une belle écharpe pour elle, une robe pour Clorinde, et des pastilles de chocolat pour Amaury, – je n’en ai plus. – Mais mon chapeau ! avant tout mon chapeau ! Je veux être belle. Tu vas me trouver parfaite maintenant, puisque, disais-tu, il ne me manque que d’être coquette… Eh bien donc, je suis coquette, et plus que toi ! »

 

Enfin l’idée de plaire lui était venue !

La première pensée d’une femme passionnée est son amour… Aimer, c’est là ce qui l’occupe.

Une femme aimante se dit :

 

— JE VAIS LE VOIR !

 

Et elle s’habille à la hâte pour arriver plus vite là où elle doit rencontrer celui qu’elle aime.

Une femme coquette, au contraire, se dit :

 

— IL VA ME VOIR.

 

Et elle perd une heure d’amour à sa toilette pour lui paraître belle.

Cependant Laurence, à son tour, voulait plaire ; d’où lui venait donc ce caprice ? D’un sentiment bien triste, mon Dieu ! d’une pensée bien humble, bien amère. – La coquetterie se développe aussi dans une âme tendre, mais, hélas ! par…

LA JALOUSIE !

XV.

DEUX GÉNIES EN PRÉSENCE.

— Le voilà !!!

Et la duchesse de Champigny se leva avec empressement, et se dirigea vers la fenêtre du salon pour voir les nouveaux arrivants qui descendaient de voiture : c’étaient un de ses anciens amis et M. de R…, le spirituel auteur d’un des livres les plus dangereux de notre littérature moderne :

 

LES PLEURS D’UN FAT.

 

M. de R…, présenté à la duchesse, s’inclina d’abord devant elle avec un respect exagéré : il semblait moins répondre à une politesse que se confondre en excuses ; il avait l’air de demander pardon d’avance aux personnes qui l’entouraient des observations malicieuses que leurs différents ridicules allaient lui fournir.

Le plus aimable orgueil respirait dans sa modestie, et tout ce qu’il répondait pour repousser les éloges enthousiastes dont on l’accablait, son étonnement, enfin, voulait dire : « Je ne croyais pas que des gens tels que vous fussent capables d’apprécier un homme tel que moi. »

M. de R… s’était si naïvement résigné à être méconnu – en homme qui se croit au-dessus de son siècle – qu’on semblait le déconcerter en l’admirant sitôt. Il était presque humilié d’être, par ses contemporains, compris avant l’heure… avant l’heure insolemment lointaine que son orgueil avait choisie dans l’avenir.

Cependant M. de R…, assis entre la duchesse et madame de Pontanges, s’enivrait des plus séduisantes flatteries.

Laurence lui parlait de ses ouvrages, qu’elle savait par cœur. M. de R…, frappé de sa beauté, la regardait attentivement comme une héroïne à peindre. Il la faisait poser comme un modèle qui pourrait servir dans un de ses ouvrages ; il esquissait d’après elle, dans son esprit, un croquis à la hâte : – ce que fait un peintre de paysage pour retenir un site qui l’a séduit.

La duchesse était gracieuse et coquette ; l’homme de génie était dans son élément, car l’élément du poète est l’encens brûlé par des femmes, – et M. de R… permettait aux femmes d’admirer son génie tout de suite. – Ces succès-là, il les admettait de son vivant.

Tandis que sa vanité se dilatait à ce feu si doux, Lionel et M. Ferdinand Dulac, qui jouaient au billard, rentrèrent dans le salon.

À l’aspect de M. Dulac, la figure de M. de R… se décomposa :

 

« LUI AUSSI !

 

pensa-t-il. Cette femme a donc des prétentions littéraires, qu’elle court ainsi après les auteurs ? est-ce qu’elle fait notre collection ? »

Il se leva cependant, et, s’approchant de Ferdinand :

— Bonjour, mon cher, dit-il ; je vous croyais en Normandie, chez votre tante, la bonne madame Gabilloche ; c’est pour moi une agréable surprise de vous trouver ici.

C’était bien méchant d’apprendre aux nobles personnages parés de si grands noms, qui l’écoutaient, que M. Dulac possédait en Normandie une tante qu’on appelait madame Gabilloche !

Et pendant tout le temps du dîner, ce fut ainsi une petite guerre froide entre les deux génies.

Si l’un racontait une histoire, l’autre l’interrompait aussitôt et s’amusait à le déconcerter.

— Que c’est charmant, Faustine ! disait la duchesse à M. de R…

— Oui, ajoutait Ferdinand Dulac, c’est un petit chef-d’œuvre ; vous avez tiré parti de ce sujet d’une manière étonnante ; vous l’avez pris dans les Mémoires de P…, mais là c’est lourdement conté ; vous l’avez arrangé à ravir !…

— Ah ! le sujet de cette nouvelle est tiré des Mémoires de P… ? disait la duchesse ; je ne savais pas… C’est charmant…

— Est-ce un roman que vous faites maintenant ? disait madame de Pontanges à M. Dulac.

— Oui, madame.

— À quelle époque la scène se passe-t-elle ?

— Au temps de la Jacquerie, lorsque…

— Oh ! prenez garde, interrompait M. de R… ; n’allez pas sur les brisées de Mérimée ! On ne peut rien faire sur ce sujet-là après lui… Je vous défie de lutter avec avantage…

Voilà comme ces gens d’esprit causaient.

Seuls, ils eussent été charmants de naturel, de vivacité, de grâce ; mais la rivalité entre parties égales neutralise tout ; si l’un des deux avait été spirituel en plus, l’autre en moins, ils auraient pu s’entendre ; par malheur ils avaient autant d’esprit l’un que l’autre : c’est ce qui les rendait nuls.

M. de R… fut d’abord flatté d’être placé à côté de la duchesse de Champigny ; ensuite, voyant que Ferdinand Dulac était presque un habitué de la maison ; il envia la place modeste, qui lui semblait être une préférence à force de sans façon.

Ferdinand était encore plus mécontent que M. de R…

Il venait de faire une découverte désenchantante.

La duchesse de Champigny était depuis deux mois très coquette pour lui.

Ferdinand se flattait en secret de l’espoir d’être aimé.

Ô désappointement !

Ces mêmes avances, ces mêmes coquetteries, il les voyait recommencer pour un autre, pour un confrère…

Qu’était-ce donc que la bienveillance de madame la duchesse de Champigny ?

C’était de la littérature et voilà tout.

M. de Marny, qui devinait tous leurs mécomptes, était le seul qui s’amusât de leur conversation.

Une autre cause vint encore attrister cette soirée. Au dessert, on remit une lettre à la duchesse.

— Ah ! mon Dieu !… s’écria-t-elle après avoir parcouru les premiers mots.

Et elle continua de lire :

— Ce n’est rien, il va mieux… ajouta-t-elle.

Comme tous les regards l’interrogeaient :

— Mon frère s’est battu hier avec le fils du général M…

— Gaston est blessé ? demanda madame de Pontanges.

— Oui, mais légèrement ; un coup d’épée dans le côté droit… Ce n’est, dit-il, qu’une égratignure… N’importe, j’irai demain à Paris.

— Vous dit-il le sujet de sa querelle ?

— Oui. Une discussion politique… vous savez que ses opinions sont très-prononcées.

— De qui parle-t-on ? demanda tout bas M. de R… à son voisin.

— Du prince de Loïsberg.

— Et quelles sont ses opinions ?

— Cela ne se demande pas : celles que son rang et son nom lui imposent ; il est légitimiste par sentiment et par devoir. Les Loïsberg et les Montmorency sont les hommes de la royauté !

— Pourquoi pas les hommes du pays ? Nos grandes familles ont toutes oublié leur origine ; elles appartenaient au pays bien avant de se donner à la royauté.

Cette réflexion déplut à tout le monde.

C’était une idée trop avancée pour le moment.

Dix ans encore, et elle sera généralement adoptée.

M. de R… se mit alors à parler politique avec une incroyable chaleur ; affectant une gravité inaccoutumée, il se perdit dans les brouillards du machiavélisme le plus profond… Il fut tour à tour doctrinaire, radical, wigh, tory, que sais-je ? tout, parce qu’il n’était rien ; mais ce qu’il fut surtout, c’est ennuyeux !!! horriblement ennuyeux ; lui, conteur si spirituel, observateur si fin, flatteur si délicat… il se montrait amer, âcre, haineux, lourd et pédant.

La duchesse de Champigny parut mécontente des opinions politiques de M. de R…, qui n’en avait pas ; elle trouva M. de R… fort au-dessous de sa réputation. Elle ne savait pas les ravages que peut causer une prétention malheureuse dans la tête la mieux organisée. Quand le vent de la prétention a soufflé sur l’homme supérieur, il en fait un niais dont le premier sot venu a le droit de rire ; c’est le simoun de ce désert qu’on nomme le monde ; il dessèche les plus belles natures, il disperse les plus nobles pensées, il chasse au loin les plus purs sentiments. Comme au vent du désert, les êtres inanimés lui résistent, les cailloux et les imbéciles, les indifférents et les rochers ; mais tout ce qui vit, ce qui pense, ce qui aime, les palmiers et les gens d’esprit, sont frappés de mort à son approche ; il enlève ce qui fait précisément leur grâce, leur feuillage et leurs pensées.

Le monde ne sied pas aux gens supérieurs par l’âme et l’intelligence ; le monde ne convient qu’à la médiocrité gracieuse. À l’homme d’esprit, il faut l’intimité ; à l’homme qui aime, le mystère ; à l’homme qui crée, la solitude. L’homme de génie ne doit jamais être acteur dans le monde, il ne doit le voir que pour le peindre ; comme spectateur, il sera respecté, car il devient imposant. Qu’il regarde, c’est là son rôle ; mais, s’il veut agir, on se moquera de lui, de son manque d’équilibre et de proportions, de ses ridicules dissonants, et c’est lui qui fournira contre lui-même aux oisifs moqueurs d’un salon les aperçus malins qu’il y venait chercher contre eux.

Madame de Pontanges, préoccupée de la présence de Lionel, fut moins sensible aux ridicules de M. de R… Elle le trouva aimable par insouciance.

Elle remarqua à peine l’absence du prince de Loïsberg, et cependant s’il était venu ce soir-là !…

Quant à M. de Marny, il ne comprit clairement qu’une seule chose dans toute cette journée, c’est que madame de Pontanges avait un chapeau de chez mademoiselle Baudrand.

XVI.

UN BILLET.

M. de Marny, ne jugeant plus convenable de se servir de la maison de madame d’Auray comme d’une auberge, ou plutôt d’un tournebride pour arriver chez madame de Pontanges, se souvint d’un de ses camarades de collège qui demeurait dans le voisinage ; c’était un certain M. de Méricourt qu’il avait déjà rencontré chez madame d’Auray et à qui il n’avait fait d’abord aucune attention. Maintenant que M. de Méricourt pouvait lui devenir utile, Lionel se rapprocha de lui ; il trouva moyen de lui rendre service, et bientôt il s’établit à la campagne chez lui, après l’avoir présenté chez madame de Pontanges, afin que l’assiduité de ses visites parût moins extraordinaire.

Leur intimité n’était plus alors qu’un voisinage insignifiant.

Un soir que l’ami n’avait pu venir, ce qui arrivait souvent, on apporta les lettres et les journaux.

Comme madame de Pontanges décachetait une petite lettre parfumée dont l’écriture lui était inconnue :

— De qui est cette lettre ? demanda M. de Marny.

— Je ne sais pas encore… voyez la signature.

— Pourquoi rougissez-vous ?… Vous n’oseriez pas me donner ce billet à lire avant vous, je parie ?

— Moi ! si vraiment… le voilà.

Lionel prit le billet.

 

« Merci, ma chère cousine, de votre aimable intérêt, il m’a porté bonheur ; du jour où j’ai reçu votre lettre, j’ai été guéri. Cependant ma sœur veut que je me soigne encore ; elle m’emmène à Champigny, où l’on m’ordonne de passer deux mois. »

» Deux mois près de vous, quel avenir !

» GASTON. »

 

Lionel, en lisant ces mots, devint pâle ; son visage se contracta de colère. Ce billet pour lui était un cartel.

Laurence se sentait troublée ; elle n’avait pas écouté la lecture de ce billet sans émotion.

— Ah ! vous lui avez écrit, dit Lionel avec amertume.

— Je le devais : M. de Loïsberg est mon cousin germain.

— Belle raison pour se jeter à sa tête !…

Laurence ne répondit pas ; elle leva sur Lionel un regard plein de dignité, et se rapprochant de la table de piquet, elle parut s’intéresser vivement au jeu de sa tante.

Madame Ermangard avait beau jeu.

— Je laisse une carte, dit-elle ; qu’en penses-tu ?

— Je ferais comme vous, ma tante, répondit Laurence.

— Vous savez jouer au piquet ? demanda M. de Marny.

— Oui, monsieur.

Un domestique entra en ce moment.

— Frédéric est-il là ? demanda Lionel.

— Oui, monsieur.

— Dites-lui, je vous prie, de mettre les chevaux tout de suite.

— Je croyais que vous ne deviez repartir que demain ? demanda madame Ermangard.

— Oui, madame ; mais depuis j’ai réfléchi qu’il fallait que je fusse à Paris demain à six heures, et j’ai pris à regret la résolution de vous quitter plus tôt et de retourner ce soir à Méricourt.

Si madame de Pontanges avait dit un mot, il serait resté ; mais elle était offensée.

Elle le laissa partir.

M. de Marny était contrarié de partir ; c’était une fausse sortie qu’il espérait voir déconcertée.

Il vint saluer Laurence.

— Bonsoir, monsieur, dit-elle sans le regarder.

Il s’éloigna.

Au moment de monter en voiture :

— Il va pleuvoir, je crois ?… dit-il à son cocher.

— Oh ! non, non, monsieur ; voyez les belles étoiles ! répondit le cocher, qui s’ennuyait à Pontanges.

— Alors, partons ! s’écria Lionel avec humeur.

Et il monta en voiture.

La nuit était fort sombre, malgré les belles étoiles du cocher.

Il avait beaucoup plu depuis quelques jours ; les chemins étaient fort mauvais, les ornières étaient profondes : un des chevaux tomba, il se heurta la jambe contre une pierre et se couronna.

Il fallut s’arrêter. On était à moitié chemin, et trop loin de Pontanges pour y retourner.

— Voilà un cheval perdu ! dit le cocher… Déshonoré ! ajouta-t-il.

Et l’on entendit de beaux blasphèmes…

— Maudit pays ! s’écria Lionel ; quels chemins ! Aussi pourquoi partir cette nuit ?

— Et puis, des bêtes qui ne mangent pas ! reprit le cocher.

— Comment ! les chevaux n’ont pas mangé ?…

— Est-ce que des chevaux comme ceux-là peuvent se plaire dans une étable, manger à des râteliers de vache !… Ah ! si monsieur vient souvent chez madame la marquise, il fera mieux de vendre ses chevaux.

— Il est certain, pensa Lionel, que les pauvres bêtes y sont bien mal logées !… je n’y suis guère mieux, moi ; mais qu’importe ? je n’y retournerai plus.

— Quel château ! dit ironiquement le cocher.

— Voilà un dépit qui me coûte mille écus, pensa M. de Marny.

Sans compter un autre cheval qu’il lui fallait acheter.

TOTAL :

Six mille francs : ça ne les valait pas !… Non certes, pour un homme positif comme l’était Lionel, le plaisir de se venger d’une femme ne valait pas six mille francs.

XVII.

DESTIN.

Laurence était si mécontente de Lionel, qu’elle ne l’aimait plus !…

Et puis… faut-il le dire ?… le billet de Gaston avait produit son effet.

Quand madame de Pontanges s’endormit ce soir-là… elle se dit : « Il viendra peut-être demain. »

IL !… ce n’était déjà plus Lionel.

Le lendemain, vers trois heures, Laurence aperçut de loin un tilbury dans l’avenue du château.

« C’est LUI ! » pensa-t-elle.

LUI !… ce n’était déjà plus Lionel ;

LUI ! ce jour-là, c’était Gaston.

Le tilbury s’avançait, s’avançait…

Madame de Pontanges alla s’asseoir près du feu et se prépara à la visite de son cousin.

« C’est une imprudence de venir sitôt, pensait-elle ; il n’est arrivé qu’hier à Champigny ; le voyage l’aura fatigué ; il aurait dû se reposer deux jours. »

Sans se rendre compte de ses impressions, Laurence éprouvait une sorte d’embarras à revoir son cousin, depuis la lettre qu’elle avait reçue de lui.

La jalousie de Lionel l’avait éclairée sur les sentiments de Gaston. Elle se rappela le plaisir qu’il avait montré à la revoir et plusieurs choses qu’il avait dites.

Elle avait pris un livre pour se donner une contenance et pour n’avoir pas trop l’air de l’attendre.

Le tilbury entra dans la cour.

On entendit marcher dans les antichambres.

— Voici quelqu’un, dit madame Ermangard ; je vais donner mes ordres. – Elle donnait tant d’ordres, la pauvre femme !

— Quelle aimable surprise ! s’écria-t-elle ; ma nièce est là ; elle sera charmée de vous revoir.

Madame Ermangard ayant fait signe au valet de chambre de la suivre, le visiteur entra sans être annoncé.

Il ferma la porte du salon. Laurence semblait absorbée par sa lecture.

Elle ne releva point la tête.

Mais elle ne put retenir un cri de surprise, et de bonheur peut-être, en voyant LIONEL, – LIONEL à ses pieds !

— Je n’ai pas pu y tenir, dit-il ; j’étais trop malheureux. Quelle nuit j’ai passée !… Ah ! que j’avais besoin de vous revoir !

Lionel était presque à genoux en parlant ainsi, il pressait entre ses mains la main de Laurence ; sa voix était troublée, son attitude était suppliante.

M. de Marny était fort à son avantage comme cela.

Laurence s’attendrit.

Son regard, d’abord sévère, s’adoucit.

— Soyez bonne, reprit Lionel, pardonnez-moi d’être jaloux… sans raison !

— Non, je ne vous pardonnerai pas d’être ainsi jaloux… sans raison !

Elle mentait.

— Je ne demande qu’à avoir tort, dit Lionel avec grâce.

— Relevez-vous.

Il obéit, se releva et s’assit sur une petite chaise auprès d’elle.

— Quel bonheur d’être venu ici ! je ne m’en vais plus !… Madame de Pontanges sourit. Lionel continua :

— Avez-vous pensé à moi depuis hier ?

— Oui… mal !

— Je m’en doutais bien.

— Je vous détestais.

— Ah ! je ne le méritais pas. J’ai tant souffert ! C’est que je vous aime comme je n’ai jamais rien aimé. Vous trouvez cela tout simple, vous ; mais moi qui me croyais insensible, je suis tout étonné d’avoir un cœur, un cœur qui bat si vite ; je le croyais mort depuis longtemps, et je le retrouve près de vous avec délices.

Madame de Pontanges regardait Lionel.

« Quelle jolie figure ! » pensait-elle.

Peu à peu sa tendresse se réveillait. Les nuages qui avaient enveloppé son amour se dissipaient. Lionel redevenait ce qu’il avait d’abord été pour elle. Elle recommençait à l’aimer.

— Vous ne me ferez plus de chagrin ? dit Laurence.

— Non, j’aurai confiance en vous. Mais ne me tourmentez pas. Ayez pitié de moi ; je vous aime à en devenir fou.

Ce mot fit pâlir madame de Pontanges. Mille pensées douloureuses l’assiégèrent. Ce mot lui rappelait la tristesse de sa position, l’affreuse réalité de sa vie.

— Non, dit-elle d’une voix tremblante, je ne vous rendrai pas malheureux.

— Je ne demande qu’à vous aimer, qu’à être là, près de vous ; à entendre votre voix qui est si douce ; à vous voir, vous regarder vivre ; je ne demande qu’un peu de bonne affection pour toute une vie de dévouement. Mais, de grâce, ne soyez point coquette. Aimez-moi peu… mais n’aimez que moi !…

Les hommes certains de plaire sont toujours très-modestes dans les commencements. Ils n’ont garde d’essayer leur empire ; ils s’établissent d’abord ; ils s’imposent par l’habitude ; et puis quand ils sont devenus indispensables à notre vie, quand on ne peut plus se passer d’eux, alors ils se fâchent ; ils feignent de se décourager ; dans leur menteur désespoir ils s’éloignent… bien confiants, mon Dieu ! car ils savent qu’on les rappellera… hélas ! à tout prix.

Laurence ne répondit pas ; pourtant son émotion était profonde.

C’était la première fois qu’on lui parlait d’aimer.

Ce langage si tendre enivrait son cœur.

Et Lionel parlait si bien cette langue ; il était si aimable quand il voulait plaire ! Sans être convaincu, il savait déjà persuader. Qu’était-ce donc lorsqu’il disait vrai, lorsque sa voix, son regard, son âme, étaient en harmonie avec ses paroles !

C’était un charme irrésistible.

— Oui, vous m’aimez ! s’écria Laurence avec passion, je le sens !…

Et lui leva les yeux au ciel pour toute réponse.

— Je suis heureuse, dit-elle.

Et elle essuya ses larmes.

— Laurence !… s’écria Lionel en lui saisissant la main.


— MONSIEUR LE PRINCE DE LOÏSBERG !

dit un valet de chambre, annonçant une visite.

« Que le diable l’emporte ! » pensa Lionel.

Et il se leva pour saluer le prince.

— C’est vous, mon cousin… vous êtes bien aimable, dit madame de Pontanges avec embarras ; mais quelle imprudence de venir sitôt !

— C’est une indiscrétion peut-être… dit le prince avec amertume. Puis se reprenant : — Car vous ne m’aviez pas invité, ajouta-t-il.

— Vous serez toujours le bienvenu à Pontanges, mon cousin. Mais asseyez-vous donc ; je crains que vous ne soyez fatigué.

M. de Loïsberg prit un fauteuil.

— Je devais venir de meilleure heure, dit-il ; mais il est arrivé beaucoup de monde chez ma sœur ; elle n’a pas voulu me laisser partir ; il est plus tard que je ne le croyais, et je vois avec peine que j’ai peu d’instants à rester près de vous.

Ce qui voulait dire :

« Rassurez-vous, je ne vous gênerai pas longtemps. » M. de Loïsberg observait Laurence et M. de Marny avec attention.

« Elle l’aime… Ferdinand a raison ! » pensait-il.

Lionel affectait un air tranquille, l’air d’un homme qui n’a rien à redouter d’un rival : sa politesse envers le prince était prévenante et pleine de grâce ; il semblait faire les honneurs du château. Le maintien embarrassé de madame de Pontanges, au contraire, faisait pitié, et M. de Marny venait au secours de cet embarras avec une adresse vraiment compromettante.

Lionel savait éloigner le prince en agissant ainsi ; son attitude heureuse, sa fatuité naïve devaient le décourager.

Lionel triste, – le prince restait… Lionel joyeux, – le prince devait lui céder les armes ; il n’était pas homme à combattre un rival aimé. – Et Lionel, qui excellait dans l’art de spéculer sur toutes les délicatesses, vit tout de suite le parti qu’il pouvait tirer de la modeste fierté de M. de Loïsberg, et comprit qu’il était urgent d’affecter devant lui une confiance qu’il n’avait pas.

Cependant la conversation était traînante ; Laurence questionna le prince sur son duel, sur sa blessure ; il évita de répondre. Comme tous les gens de bon goût, M. de Loïsberg n’aimait pas qu’on s’entretint de lui. Lionel alors évoqua le souvenir de M. de R…, et l’on discuta quelques instants sur ses ridicules et sur son talent.

Dès qu’il put convenablement repartir, le prince se leva, et fit à madame de Pontanges un salut très-respectueux, mais très-expressif aussi, – peut-on se servir de ce mot pour un salut ? Il était impossible de dire plus clairement : « J’ai tout deviné, vous ne me reverrez plus. »

Et madame de Pontanges éprouva un sentiment pénible en lui disant : — Au revoir. – Elle sentait que ce mot était sans avenir.

Oh ! s’il était venu une heure plus tôt !

Lui qui se réjouissait tant d’une journée passée près d’elle !

Que d’événements ne seraient pas arrivés !

Si Laurence l’avait revu le premier ce jour-là, Lionel n’aurait peut-être pas reçu son pardon… il n’aurait pas repris son empire… peut-être même ne l’aurait-elle plus aimé.

Ô destinée !…

Toute la vie dépend d’un hasard.

L’homme qui doit décider de tout votre avenir vient le jour où vous êtes sortie… Le soir où vous l’attendez, une visite imprévue, une affaire prolongée le retiennent… C’est un indifférent qui vient…

Et de grands malheurs s’amassent !…

Et les événements se compliquent.

Et les cœurs s’engagent séparément.

Puis, un beau jour, le sort vous repousse l’un vers l’autre ;

Vous ramène le bonheur manqué…

Trop tard !…

Hélas ! il est flétri, empoisonné d’avance… et vous n’avez plus à offrir à ses fêtes qu’un front pâli par les inquiétudes, des yeux fatigués par les larmes, un cœur épuisé par la douleur !

XVIII.

MONOLOGUE.

« Oh ! qu’il était charmant ce soir !… »

IL, c’était Lionel cette fois !

« Que de tendresse il y avait dans ses regards ! comme il a bien dit : Je vous aime ! et comme il tremblait lorsqu’il s’est approché de moi, et qu’il m’a pris la main ! Mon cœur battait si vite… je ne pouvais plus parler. – Il reste encore ici deux jours… Quel bonheur de passer sa vie près de lui ! Qu’il est aimable ! il plaît à tout le monde ; ma tante lui trouve beaucoup d’esprit, elle a tant ri lorsqu’il a raconté l’histoire de cet Anglais ; il l’a contée si bien, cette histoire ! J’aime sa gaieté, elle est douce et fine : il rit comme un enfant ; et puis, au milieu de sa gaieté, un mot de moi le rend triste si vite : c’est qu’il m’aime… Oh ! il m’aime tant ! »

Et ces douces pensées bercèrent son sommeil.

Et pas un remords ne les troubla.

L’idée d’un danger ne lui était pas venue.

Elle ne voyait dans son affection pour Lionel qu’une affection douce sans crime… qu’une sympathie de cœur sans péril.

Lionel n’avait rien demandé qui dût l’éclairer et l’alarmer… le perfide ! Et elle pensait à lui avec une candeur pleine de tendresse.

Nul rêve d’amour ne venait l’agiter ; nul vague désir ne l’inquiétait.

C’est que l’amour, – c’était pour elle un souvenir d’horreur.

Elle ignorait ses troubles, ses délices, ses pudeurs et ses charmes.

Elle ne comprenait pas qu’il y eût du bonheur dans l’amour. C’est que la première nuit de ses noces avait été une nuit d’épouvante.

Pauvre jeune fille, à seize ans… seule, – avec un fou !

On lui avait révélé l’amour comme un moyen de guérir la démence, non pas comme un bonheur à donner.

Ce fut un médecin, et non pas une mère, qui la conduisit tremblante au lit nuptial…

Tremblante !

Non de cette crainte enivrante qui est déjà le bonheur ! non de cette pudeur inquiète qui est un des pressentiments de l’amour…

Mais tremblante de peur ! tremblante d’un effroi véritable ! pâle d’horreur, comme une victime que le supplice attend, et qui ne trouve de courage ni dans l’exaltation de ses pensées ni dans les sentiments de son cœur.

Pauvre Laurence !

Jeune mariée… elle n’ignorait plus les secrets de la vie ; Femme, elle ne savait rien de l’amour.

XIX.

UNE PASSION AU CAFÉ DE PARIS.

Or vous comprenez que tout cela faisait un caractère de femme très-original.

Lionel l’aimait passionnément. – Vrai ! il l’aimait.

Il était triste en la quittant, bien triste… « Je reviendrai samedi, » se dit-il ; et il eut besoin de penser qu’il la reverrait bientôt pour n’être pas trop malheureux en lui faisant ses adieux.

Tout le temps du voyage de Pontanges à Paris, il s’occupa de son amour. Laurence ne lui avait jamais paru plus belle que le jour de son départ. Comme il se félicitait d’être revenu à Pontanges, d’y être arrivé avant le prince de Loïsberg, de n’avoir pas permis à Laurence de le détester plus d’un jour !

« Le prince est préoccupé d’elle… » pensait-il, et tout à coup des torrents de jalousie lui traversaient le cœur. « Il l’aime !… il ne peut même pas le cacher. Oh ! il faut que lady Suzanne sache tout cela et qu’elle vienne à mon secours…

» Il est aimable, M. de Loïsberg… et puis il est prince, et les femmes aiment tant les princes… Oh ! pas elle… sa vanité n’est pas là…

» Voilà ce qui me séduit dans les femmes d’une grande naissance : c’est qu’elles ne se croient pas obligées d’aimer précisément dans le faubourg Saint-Germain, comme disent nos élégants de la Banque ; elles aiment, à la rigueur, l’homme qui leur plaît, ce que n’osent pas faire les autres femmes d’une distinction douteuse : celles-ci veulent de grands noms pour rehausser leur origine vulgaire. Les grandes dames, au contraire, sont blasées sur les avantages du rang, qui pour les autres sont tout. Quand une duchesse vous aime, on peut croire qu’elle vous trouve aimable. »

Lionel avait raison, son observation était juste ; il n’oubliait qu’une chose, c’est qu’elle s’appliquait de même aux hommes et surtout à lui.

Cependant, il faut être vrai, Lionel avait de la vanité, mais le sentiment du beau l’emportait chez lui sur cette vanité ; il n’aurait pu courtiser une duchesse laide, et, s’il était fier de se croire l’amant de la marquise de Pontanges, c’est que Laurence joignait aux avantages d’une naissance illustre les grâces d’une beauté remarquable.

Lionel approchait de Paris, et, dans cette atmosphère de jouissances factices, les vanités de son amour commençaient à se réveiller.

Il n’aurait peut-être pas fait ces réflexions à mille pieds de la terre, sur une montagne.

Mais, malgré lui, l’air qu’il respirait, les objets qui frappaient sa vue agissaient sur son cœur et dirigeaient ses pensées.

En arrivant à Paris, son premier soin fut de s’habiller ; il mit dans ce devoir une grande attention : il pensait beaucoup à Laurence en s’arrangeant les cheveux, et pourtant il ne devait pas la voir ce jour-là ! Quand il fut habillé, il jeta un dernier coup d’œil sur la glace : — Ah ! que je suis bruni ! s’écria-t-il ; ce petit soleil d’automne est perfide quelquefois.

Puis, s’éloignant de la glace, il étudia l’ensemble de sa tournure, et s’en alla très-satisfait.

— Enfin, vous voilà ! lui dit Ferdinand Dulac dès qu’il entra au café de Paris. D’où venez-vous donc ?

— J’arrive… d’Alger, répondit Lionel en plaisantant et songeant à son teint bruni.

— D’Alger ! répéta Ferdinand.

Deux provinciaux dînaient à une table voisine.

— Écoute donc, dit l’un d’eux à son compagnon, voilà un monsieur qui arrive d’Alger…

Et cette crédulité bien naturelle servit à la plaisanterie de toute la soirée.

UN REGARD

Et tous les convives s’entendirent. Ce fut un concert de mensonges. Tous furent d’accord pour mystifier les deux provinciaux ; tous ces jeunes gens d’esprit, de condition, de caractère si différents, qui n’auraient pu s’entendre pour une grande et noble association, s’allièrent spontanément, par une fraternelle et subite harmonie, pour se moquer de deux écouteurs inoffensifs qui n’avaient d’autre tort que d’arriver de leur province et de n’avoir pas dîné, comme eux, la veille, au café de Paris.

Ce fut comme une chaîne électrique : la même pensée les saisit tous, ensemble, en même temps, et les frappa du même coup… Ils étaient dix, non pas dix convives du même repas, c’étaient des dîneurs séparés qui se connaissaient à peine ; ils se rencontraient là tous les soirs et voilà tout ; mais deux hommes sont toujours assez liés pour se moquer entre eux d’un troisième… et d’ailleurs ils étaient tous Parisiens, et l’ennemi venait de Flandre ! – C’était beau jeu.

— Combien de temps êtes-vous resté à Alger ? demanda Ferdinand.

— Un mois.

— Vous avez sans doute rapporté un bernuch ? dit un autre convive.

— On prononce bournouss, reprit Ferdinand.

— Non, dit quelqu’un, c’est birnouch qu’il faut dire.

— C’est bernuch.

— Birnouch !

— Bournouss, messieurs !… je parie cinquante louis : bournouss !…

— J’en ai justement rapporté trois, dit Lionel, que cette pédante querelle commençait à ennuyer ; ainsi il y en a pour tous les goûts : un birnuch, un bernuch et un bournouss !

— Qu’est-ce que c’est qu’un bernouss ? demanda le plus âgé des provinciaux à son compagnon ; vous savez ça, vous autres jeunes gens… romantiques…

Il y a encore des romantiques en province !

— Oui, mon oncle ; c’est un animal du pays, répondit l’autre avec suffisance… et sans hésiter.

À cette réponse tous les convives se regardèrent, et Lionel continua avec un admirable sang-froid :

— C’est fort estimé, j’en ai mangé… mais je ne l’aime pas…

— Qu’est-ce qu’il dit là ? s’écria M. Bonnasseau qui venait d’arriver ; il a mangé son burnous !…

Un coup de pied qu’il reçut sous la table lui expliqua qu’on mystifiait les deux voisins de province, et M. Bonnasseau, que ce coup de pied rendait à sa finesse naturelle, rassura ses complices par un regard malin et s’écria avec une ravissante hypocrisie :

— Tu l’as mangé !… pauvre petite bête !

— Oui, répondit Lionel ; mais je préfère le chameau… la bosse surtout fait d’excellents biftecks.

— Trois burnous !… reprit Ferdinand, mais c’est admirable ! Sont-ils tous trois vivants ?

— Vivants et en bonne santé. Je vous les ferai voir ; ils sont chez moi tous les trois ensemble dans leur petite niche.

— Niche ! répéta le vieux provincial ; niche… ce doit être une sorte de chien.

À ces mots, le plus imperceptible sourire voltigea de bouche en bouche, et la mystification continua.

— C’est difficile à transporter, demanda M. Bonnasseau, comment avez-vous fait pendant le voyage, la traversée ?

— Mon domestique en avait soin ; il les avait mis dans une cage…

— Non, mon oncle, dit alors le plus jeune des mystifiés, c’est un oiseau.

Et le même demi-sourire, sourire des yeux, – sourire de la pensée, – si l’on peut s’exprimer ainsi, sourire d’amants qui se devinent, – sourire de fripons qui s’entendent, – sourire d’écoliers à l’église, – sourire de laquais au dessert, – sourire invisible en un mot, voltigea de nouveau dans l’assemblée.

M. Bonnasseau, heureux d’être associé avec des gens comme il faut pour une plaisanterie, lui dont les mauvaises manières étaient citées, prit la parole, et d’un ton qu’il tâchait de rendre nonchalant :

— Il ne leur est pas arrivé d’accident pendant la route ?

— Si vraiment ! l’un d’eux, le plus beau malheureusement, s’est cassé une patte de derrière en montant sur le vaisseau…

— Voilà qui va dérouter l’oiseau, pensa Lionel.

— Je disais bien, reprit alors l’oncle du provincial, c’est un quadrupède ; tu entends ? une patte de derrière…

— Ce n’est pas une raison ! objecta l’incrédule neveu.

— Et croyez-vous qu’ils se reproduisent en France ? demanda Ferdinand, que son sérieux commençait à abandonner.

— Sans doute, reprit Lionel en éclatant de rire, car il n’avait pas prévu cette question… Sans doute, – avec un modèle !

Ce mot, qui pouvait passer pour une plaisanterie, servit de prétexte à la gaieté des moqueurs ; et les provinciaux, dupes, archidupes de ce prétexte, eurent aussi leur éclat de rire, et s’éloignèrent charmés des renseignements qu’ils avaient, – par un hasard bien heureux, – recueillis sur Alger, notre belle colonie africaine, qu’ils connaissaient maintenant comme s’ils y étaient allés, – et sur les merveilleux animaux dus à l’originalité de ces climats.

— Oh ! les honnêtes gens !… s’écria l’un des mystificateurs dès que les provinciaux furent partis.

— Les bonnes figures ! dit un autre.

— Oh ! le brun, l’oncle qui a une clef de montre, qu’il est bien ! comme il a donné dans le quadrupède !

— Le jeune, le gilet serin, voulait douter : c’est un malin ; la jeunesse est incrédule aujourd’hui…

— Oui, mais la clef de montre le ramenait à la vérité. Voilà un brave homme… facile à persuader…

— Il doit se croire bien aimé, cet homme-là ! dit Lionel.

— Lionel, mon cher, vous venez de vous trahir ! cette exclamation part d’un cœur amoureux. C’est donc sérieux avec la marquise ?

Lionel éprouva un mouvement d’impatience à cette attaque indiscrète de Melchior Bonnasseau.

— Je ne suis encore bien qu’avec la tante, dit-il en affectant de plaisanter.

Cependant ses amis l’avaient vu rougir, et Lionel prit le parti de se mettre en colère pour dissimuler son embarras.

— Garçon ! cria-t-il, vous n’en finissez pas. La salade ! la salade ! allons, dépêchez-vous !

Ferdinand l’observait alors avec malice.

— Voilà près d’un mois, dit-il, que je vous ai laissé à la campagne…

Ces mots embarrassèrent de nouveau Lionel, et pour lui, que rien n’avait jamais déconcerté, c’était une grande preuve de passion.

Il eut recours à une seconde colère. — Garçon ! cria-t-il plus fort, donnez donc l’huilier ! allons, vite.

— C’est insupportable, dit à son tour Ferdinand avec le plus malin sourire, la salade refroidit.

Lionel vit qu’il était deviné, et il continua avec résignation une conversation qui lui était pénible, mais qu’il ne pouvait changer.

— Oui, répondit-il, je suis resté un mois à Saint-Maur chez un de mes amis.

— Ah ! je connais Saint-Maur ; c’est un beau château, à une lieue de Pontanges.

Il y avait quelque chose d’infernal dans le regard de Ferdinand lorsqu’il prononça le nom de Pontanges.

M. de Marny perdit la tête complètement.

— Garçon ! s’écria-t-il, oubliant qu’on n’était point dupe de ses colères, donnez-moi un autre huilier ; votre vinaigre est plein de mouches…

— Des mouches dans le vinaigre ! dit en souriant Ferdinand.

— On ne prend pas des mouches avec du vinaigre, ajouta à son tour Melchior Bonnasseau.

Lionel était au supplice. Son amour était encore pour lui une religion ; il souffrait de le voir ainsi profané par des gens qui ne méritaient pas de le deviner, puisqu’ils n’auraient pu le comprendre. D’ailleurs, son embarras donnait à Ferdinand une supériorité sur lui qui lui était odieuse.

— Allons, je vous fais mon compliment, reprit celui-ci, on doit être fier d’être aimé de cette femme-là.

— Je ne suis pas aimé ! s’écria Lionel.

— Oh ! je ne vous demande pas de confidence. D’ailleurs, ce n’est pas nuire à madame de Pontanges que de supposer qu’elle vous aime… ce n’est pas son mari qui la gêne. Je pense qu’elle l’a choisi pour être libre.

— Vous la connaissez bien mal… répliqua Lionel offensé.

— Quoi ! ne voulez-vous pas nous persuader qu’elle a fait un mariage d’inclination ? dit Ferdinand.

— Dieu me pardonne, il prend cela au sérieux ! s’écria M. Bonnasseau. Est-ce que par hasard tu filerais le parfait amour, malheureux ?

— Non ! Lionel n’est pas un homme à aimer gratis, reprit Ferdinand, ou du moins c’est un ridicule qu’il peut cacher longtemps sans qu’on l’en soupçonne.

Ferdinand se leva de table à ces mots et sortit. Lionel resta seul avec Melchior Bonnasseau, et M. Bonnasseau lui parla de madame de Pontanges si longtemps et d’une manière si profane, que Lionel fut presque désenchanté de son amour en le quittant.

Il y a des hommes dont les éloges mêmes sont déflorants. On aime moins la femme dont ils ont osé parler.

Hélas ! quelle différence ! En arrivant au café de Paris, Lionel avait le cœur si bon, son âme s’épanouissait dans un amour si pur, dans une pensée si noble !

Et maintenant toute la poésie de son amour s’était évaporée.

Le monde avait soufflé sur cette flamme divine et venait de l’éteindre.

Laurence n’était plus pour lui cette femme adorable à qui il avait donné sa vie.

C’était madame la marquise de Pontanges, dont à Paris on le disait l’amant.

Ce n’était plus le bonheur à rêver…

C’était une conquête à faire !

XX.

DIPLOMATIE.

Ce jour tant désiré, ce samedi que Lionel appelait de tous ses vœux, ce jour fixé pour son retour au château de Pontanges, ce beau jour était arrivé, – cette heure d’amour avait sonné… et Lionel la passait paisiblement à Paris.

Il s’était dit en quittant Laurence : « Quand donc la reverrai-je ? que cette semaine va me paraître longue !… Quand serai-je à samedi pour la revoir ? »

Maintenant il se disait : « Je n’irai pas ; je ne partirai que lundi ; je la laisserai m’attendre deux jours entiers ! l’inquiétude exaltera son amour. Elle m’attendra d’abord avec confiance, puis avec angoisse… Enfin, quand le désespoir s’emparera d’elle, au fort de sa douleur… j’apparaîtrai !… Cette joie soudaine lui fera perdre la tête… et alors… Ferdinand ne se moquera plus de moi… »

Ainsi M. de Marny avait tracé son plan de campagne ; il l’exécuta fidèlement, trop fidèlement peut-être, car l’excès de son habileté faillit le perdre.

Il avait prévu l’inquiétude de madame de Pontanges, sa douleur, l’état d’exaltation où la plongeraient deux jours d’attente et d’angoisses ; il avait deviné tout cela ; mais il n’avait pas pensé qu’il faudrait répondre à toutes ces craintes, à tous ces délires de son imagination, par un événement qui expliquât tant de tourments. Laurence, depuis deux jours, ne rêvait que malheurs, duel, chute de cheval, maladie mortelle et autres excuses de ce genre. Or c’était une pauvre raison à lui donner, pour répondre à son inquiétude passionnée, qu’une affaire qui l’avait fort contrarié, mais qu’il lui avait été impossible de différer.

Lionel risquait beaucoup en reparaissant sain et sauf… après tous les dangers que l’imagination de Laurence lui avait fait courir depuis deux jours.

Il ne faut pas plaisanter avec les femmes dont la tête s’enflamme facilement, dont la pensée incessamment travaille. Un mot soudain les refroidit, et ce que l’on a médité pour entraîner leur amour est quelquefois précisément ce qui l’éteint.

D’ailleurs, Lionel avait le grand tort de croire qu’en fait de passion il devait ses succès à son habileté ; si sa finesse lui avait souvent réussi auprès des femmes vaines et vulgaires, – et le contraire aurait peut-être réussi de même, – ses calculs, près des femmes véritablement sensibles, le desservaient.

Mais la vanité des hommes est si singulière, qu’ils sont plus fiers des avantages qu’ils ont acquis que de ceux que la nature leur a donnés ; ainsi, M. de Marny aimait mieux se dire qu’il plaisait par sa volonté, que de s’avouer qu’il était naturellement aimable.

Laurence avait tant souffert depuis deux jours !… tant souffrir !… pour rien. La pauvre femme ! on voyait bien qu’elle avait pleuré, ses joues étaient pâles, ses yeux languissants.

Quand Lionel parut, elle eut un éclair de joie.

Et puis, lorsqu’il eut expliqué la cause de sa longue absence, Laurence, retombant soudain des hauteurs de sa pensée, et ne trouvant pour répondre aux exigences de son inquiétude qu’une excuse banale sans importance, sans romanesque, sentit son cœur se glacer d’indifférence, et il lui fut impossible de dissimuler cette impression.

Une passion profonde dans un cœur vierge conserve son instinct, et l’instinct vaut quelquefois mieux que l’expérience.

Tout calcul apporte avec lui une vertu refroidissante.

Or il y avait calcul, froid calcul dans la conduite de M. de Marny ; et ce calcul agit sur l’âme de Laurence en dépit d’elle-même.

Voilà ce que M. de Marny n’avait point prévu, ce qui avait échappé à ses diplomatiques ruses, c’est l’indifférence de madame de Pontanges – et le profond chagrin qu’il en ressentit… et ce fut aussi ce qui le sauva.

Il avait voulu séduire à l’aide d’une ruse !… Eh ! mon Dieu, c’est justement parce que cette ruse échoua qu’il réussit… qu’il mérita d’être plus aimé que jamais.

D’abord, il attribua la froideur de madame de Pontanges à la présence de sa tante et du bon curé, qui tous deux se trouvaient dans le salon lorsqu’il arriva ; et il attendit avec une émotion mêlée d’inquiétude et d’espérance le moment où il serait seul avec Laurence.

Ce moment arriva.

Lionel s’approcha d’elle :

— Ah ! s’écria-t-il avec tendresse, que je suis heureux de vous revoir !

— Je vous remercie d’être venu, dit-elle, mais je crains que ce voyage ne vous ait contrarié ; puisque vous aviez affaire à Paris, vous auriez dû m’écrire, et…

— Moi ! oh ! je n’aurais pu attendre une heure plus tard !

Il disait cela, lui qui avait perdu deux jours de bonheur volontairement.

— En vérité, reprit madame de Pontanges du ton le plus calme, le plus naturellement poli, j’ai moins de plaisir à vous voir en pensant que vous m’avez peut-être sacrifié une affaire importante.

Lionel allait répondre, mais les paroles expirèrent sur ses lèvres ; il regarda Laurence.

Son visage était impassible ; elle était belle, mais inanimée ; pâle encore, mais d’une émotion passée ; ses yeux étaient éteints, sa voix était sans trouble, pas le moindre dépit dans son accent. Lionel lui prit la main, il allait dire : « Vous ne m’aimez plus ! » Mais cette parole était trop tendre pour une telle femme, trop hardie pour un si froid maintien. Il ne lui semblait pas que cette femme-là dut jamais l’avoir aimé. Il aurait payé bien cher une injure en cet instant.

Cette politesse gracieuse l’irritait…

Laurence était alors indifférente et bienveillante ; expression dont Benjamin Constant se servait pour peindre une des femmes les plus distinguées de Paris.

Quoi ! sa main était dans la sienne… et elle ne frémissait pas !

Elle le regardait… et ses yeux si beaux n’avaient plus de langage !

Dans ses traits si charmants, plus d’amour !

Le cœur de Lionel se serrait. Le plus amer découragement s’empara de lui ; lui, si ingénieux en paroles caressantes ; lui, si éloquent en soupirs, il ne trouvait pas un mot pour exprimer sa souffrance ; il était muet, anéanti. Sa douleur était si violente, qu’il ne songeait pas à s’en étonner, et pourtant jamais il n’avait rien éprouvé de semblable ; pour la première fois de sa vie il aimait ! l’amour n’avait été pour lui jusqu’alors qu’une campagne plus ou moins heureuse, un combat dans lequel il se réservait toujours l’initiative de l’attaque ; mais cette fois le combat était différent, et l’amour faisait dans son cœur une invasion d’autant plus terrible, qu’il n’avait jamais songé à se défendre.

XXI.

UNE SOIRÉE ENNUYEUSE.

Madame Ermangard, M. le curé, M. le sous-préfet, – c’est-à-dire l’ancien sous-préfet, que les événements de Juillet avaient détrôné et qu’on s’obstinait encore à nommer M. le sous-préfet, manière ingénieuse et pacifique de protester contre la révolution de 1830, – madame la sous-préfète, étaient dans le salon. – M. le sous-préfet jouait au piquet ; il faisait la chouette à madame Ermangard et à M. le curé, étonnés tous deux de n’être pas ennemis ce soir-là. – C’était une grande maladresse pour des gens qui devaient jouer l’un contre l’autre le lendemain et les autres jours de leur vie, que de se dévoiler ainsi leur manière de procéder, leurs tours, leurs secrets. – Cela était bien imprudent.

Madame la sous-préfète regardait des gravures anglaises dans un keepsake. – Lionel lisait les journaux, et Clorinde brodait des pantoufles à côté de lui.

Madame de Pontanges s’absenta une heure, comme tous les soirs, pour aller surveiller le dîner de son mari. Rien ne pouvait la dispenser de ce devoir. Pendant ce temps on se répandit en élégies sur son destin, et l’on reprenait la phrase habituelle : — Pauvre jeune femme ! quelle existence !

L’ex-sous-préfet seul jeta les yeux sur M. de Marny, et se permit un très-malin sourire.

Madame de Pontanges revint ; elle s’assit sur un canapé auprès de la femme du sous-préfet.

Lionel ne disait rien. Il souffrait réellement, il était sincèrement malheureux ; il ne pouvait parler, sa douleur l’étouffait. Madame de Pontanges remarqua cette préoccupation, et, persistant à l’attribuer à l’affaire importante qui avait retenu M. de Marny à Paris, elle cherchait par des prévenances pleines de grâce à le dédommager de ce qu’elle appelait un sacrifice. Or rien n’est plus offensant pour un homme très-amoureux que ces attentions, ces soins visibles ; rien n’atteste plus l’indifférence. Une femme qui répond à votre amour n’ose pas les avoir pour vous : ces soins lui sembleraient sans pudeur ; à peine s’occupe-t-elle de vous dans le salon ; vous risquez fort de ne pas avoir une tasse de thé chez elle. Ce n’est pas par prudence qu’elle vous évite, c’est par un sentiment de bon goût naturel. Ah ! mon Dieu, les femmes du monde se trahissent bien plus par leur réserve que par leurs coups de tête. J’ai observé cela.

— Monsieur de Marny, qu’avez-vous ? demanda madame Ermangard ; vous paraissez soucieux, vous n’avez rien mangé à dîner.

— Madame, répondit Lionel avec embarras, c’est que j’avais déjeuné fort tard.

Le fait est qu’il n’avait pas diné, le chagrin lui avait ôté l’appétit. Ah ! cette fois ce n’était pas une diète affectée, un mensonge d’estomac pour séduire ; c’était un véritable désespoir, un pur chagrin.

La tristesse de M. de Marny se reflétait sur tout le monde.

La conversation était languissante ; dans l’intervalle des coups de piquet, et pendant qu’on donnait les cartes, le curé parlait de l’enterrement du matin. On causa longtemps de la défunte, et comme madame de Pontanges l’avait connue, cette circonstance servit de prétexte à la mélancolie de chacun.

Madame de Pontanges parlait tout bas toilette et tapisserie avec la femme du sous-préfet ; de temps en temps elle adressait à M. de Marny une question oiseuse, à laquelle il répondait brièvement, puis il continuait sa lecture.

— Madame d’Auray est venue hier me faire ses adieux, disait Laurence.

— Ah ! elle part… où va-t-elle ? demanda Lionel.

— Elle va passer quelques jours en Touraine, chez une parente de son mari.

— C’est une élégante, madame d’Auray, reprenait la sous-préfète. Elle a tous les jours une robe neuve ; on dit qu’elle donne à sa femme de chambre un chapeau qu’elle a mis deux fois ; elle est donc riche à millions ? C’est comme l’impératrice Joséphine, qui ne portait jamais des souliers qu’une fois.

Et la conversation retombait naturellement sur la toilette et autres futilités ; ce fut ainsi toute la soirée.

Lionel était si amoureux, qu’il ne s’apercevait pas qu’il s’ennuyait. Qu’auraient pensé de lui ses camarades de salon, en le voyant résigné à passer sa vie entre ces insignifiants personnages, lui, accoutumé à toutes les délices de la bonne et de la mauvaise compagnie de Paris, lui qui n’admettait au nombre de ses alliés de plaisir que les fashionables les plus spirituels, lui que les gens communs révoltaient ! Comme ils auraient soupçonné la candeur de son amour ! Madame de Pontanges eût été plus que compromise, car rien ne compromet plus une femme que les sacrifices d’un élégant, que la patience, la résignation d’un homme à la mode à supporter ses ennuyeux. Une femme d’esprit disait : « On a ses ennuyeux comme on a ses pauvres… » Madame de Pontanges était bien charitable en cela.

La résignation de M. de Marny était exemplaire. Encore si on lui avait envoyé un regard d’amour, il aurait eu le courage d’être aimable, même pour la sous-préfète ; mais, hélas ! Laurence ne le comprenait pas ; il n’y avait plus d’amour entre eux.

Enfin chacun se retira.

Madame de Pontanges, épuisée par deux jours de souffrance, deux nuits d’inquiétude, avait besoin de repos.

L’amour s’était engourdi dans son cœur, il n’agissait plus sur sa pensée ; elle ne distinguait qu’une chose, entre toutes ses idées confuses, c’est que ce qui l’avait tant inquiétée la veille n’était rien, et qu’elle pouvait dormir tranquille aujourd’hui…

Et elle dormit.

Mais Lionel… lui !…

XXII.

AGITATION.

Il aurait pu dormir sans doute, car cette fois sa chambre n’avait plus ni rats ni souris. Ce n’était plus le grand appartement du château où Lionel avait passé une nuit si terrible. Depuis cette époque, madame de Pontanges avait fait arranger plusieurs chambres d’amis, qui n’avaient aucun des nobles inconvénients de la gothique demeure, et M. de Marny, dans celle qu’il occupait, aurait pu dormir sans trouble. Mais des pensées plus tourmentantes que les ennuis de la vie réelle le tenaient éveillé malgré lui. Ses regrets amers le poursuivaient bien autrement que n’avaient fait les rats et les souris, à son premier séjour à Pontanges. Oh ! qu’il souffrait ! qu’il était malheureux ! malheureux à faire pitié… à une coquette !

« Elle ne m’aime plus, se disait-il, et par ma faute ! J’ai joué avec son amour, et je l’ai éteint ! – Peut-être madame d’Auray lui aura-t-elle mal parlé de moi… peut-être a-t-elle revu le prince ! mais il est parti : je suis fou ! et puis elle a montré de la joie en me revoyant ; mais ensuite quelle froideur ! Oh ! ce n’était pas une indifférence affectée, c’était bien vrai… – Elle ne m’aime plus !… mais si elle savait ce que je souffre, elle aurait pitié de moi… »

Alors Lionel se mit à écrire.

Il écrivit toute la nuit, et il se désespérait comme un enfant en écrivant.

Il cacheta soigneusement sa lettre ; elle était très-longue, cette lettre ; Lionel n’était pas de ces gens qui déchirent une page et qui recommencent ; il aurait fait cela s’il se fût agi d’une séduction, il aurait composé une épître bien rédigée, bien à effet ; mais il avait le cœur pris, il aimait, et il s’abandonnait à exprimer ses sentiments sans s’inquiéter de ce qu’ils devaient produire, sans se demander s’ils devaient offenser ou s’ils pourraient plaire ; il écrivait pour soulager son cœur.

Toutes ses idées se contredisaient, qu’importe !

Il commençait par de très-beaux mouvements de dignité ; il se résignait à son sort ; il étalait un désespoir noble, calme, qui ne s’exhalait point en reproches ; puis tout à coup il tombait sans transition dans la plus profonde humilité ; et, suppliant les mains jointes, il offrait sa vie, une vie entière de soumission ; enfin il s’abandonnait à tous les élans d’une passion délirante… Mais je ne sais pourquoi je vous raconterais le contenu de cette lettre, inutile à l’intelligence de cette histoire, puisqu’elle ne fut jamais remise à son adresse.

Quand elle fut cachetée, Lionel fit une réflexion fort simple, c’est qu’il n’était pas convenable d’écrire à madame de Pontanges étant chez elle ; que cette petite poste d’un étage à l’autre, et dans sa maison, lorsqu’il pouvait lui parler si naturellement, avait un air d’intrigue qui déplairait beaucoup à Laurence. Il prit alors le parti de lui donner sa lettre lui-même ; mais quand il la revit… cette lettre ne signifiait plus rien.

Donc, il était inutile d’en parler.

Cependant Lionel était soulagé… C’était déjà beaucoup que d’avoir exprimé ses sentiments. Il y a même des gens à qui cela suffit, à qui la plainte tient lieu de consolation.

XXIII.

LE CRÉTIN.

Le jour venait de paraître, le temps était superbe.

Lionel, que la fièvre agitait, descendit dans le jardin pour respirer l’air du matin.

Il marcha doucement dans les longs corridors du château, traversa la grande salle à manger, si triste, si humide. Il lui fallut entr’ouvrir un volet pour donner un peu de lumière et ne point se heurter contre les meubles, car personne n’était encore levé dans la maison.

Connaissez-vous rien de plus attristant au monde qu’une maison où personne n’est encore réveillé, un salon qui n’est pas fait, où l’on trouve encore la table de jeu et le trictrac de la veille ; – des cartes et des jetons par terre ; – des épluchures de tapisserie, de la laine rouge et bleue, des brins de soie sur les tables à ouvrage ; – des fins de verres d’eau sucrée dans les angles de cheminée… – des bandes de journaux dans tous les coins, – et des grains de tabac sur toutes les places d’honneur ?

Oh ! cela serre le cœur rien que d’y songer.

Lionel ouvrit la porte du salon qui donnait sur la terrasse ; il passa le pont et se promena un instant de l’autre côté du fossé, en regardant les fenêtres du château.

Tout le monde dormait.

Deux cygnes éblouissants de blancheur vinrent au-devant de lui : on voyait que leur maîtresse les avait accoutumés à venir chercher du pain dans sa blanche main ; mais Lionel n’avait rien à leur jeter, et ils se remirent à voguer dédaigneusement loin de lui.

Lionel contempla longtemps ce vaste édifice empreint de tant de souvenirs. Il s’étonnait de le voir si bien conservé, entretenu avec tant de soin. L’intérieur était incommode et négligé, les appartements étaient froids et mal tenus, et l’extérieur au contraire semblait dans le meilleur état. Le caractère de madame de Pontanges se trahissait dans ce contraste, non pas qu’elle sacrifiât tout aux apparences, au contraire ; mais on voyait que chez elle les plaisirs de l’imagination l’emportaient sur les agréments de la vie réelle. Laurence n’avait pas encore appris à préférer ce qui est commode à ce qui est beau (elle tenait moins au bien-être qu’aux souvenirs) ; les besoins de la pensée étaient chez elle les plus puissants ; et si la salle à manger de son château n’était pas tenue à la mode anglaise, la chapelle, en revanche, aurait fait honneur aux plus riches églises de l’Italie.

Lionel fit le tour du château ; il erra le long des ruisseaux, dans les bois, essuyant la rosée, emportant les blancs cheveux de la Vierge, un des plus mélancoliques ornements de l’automne. L’aspect de ce séjour plein de gravité et de tristesse le consolait. « Une femme qui habite ces lieux toute l’année, se disait-il, ne doit point ressembler à nos vulgaires Parisiennes ; elle doit aimer… aimer naïvement. Ces ombrages ont quelque chose d’imposant, de sérieux, qui défend la coquetterie. On est forcé à la passion sous ces beaux arbres !… »

Et il sourit tristement de cette réflexion.

Au bout d’une heure il revint vers le château. En passant le long d’une haie très-touffue qui bordait une assez vaste pelouse qu’on nommait le jardin de M. le marquis, – jardin sans fleurs et sans fruits, où nul étranger n’était admis, – le nom de Laurence, qu’il entendit crier, attira son attention. Il s’arrêta pour écouter.

— Ah ! mon Dieu, dit au même instant une voix bien chère, Jacques, est-ce vous ? Venez vite. Il a pris votre faux, il va se blesser… Venez donc vite ! Quelle imprudence de laisser une faux dans ce jardin !

Lionel, qui n’était point Jacques, ne répondit rien.

Madame de Pontanges appela de nouveau : — Jacques ! François ! François !… Ah ! mon Dieu, personne ! – Puis d’un ton plus doux elle continua : — Allons, soyez raisonnable ; laissez là cette faux… Amaury, tu vas te faire mal ; donne-moi cette faux.

Lionel était au supplice ; il comprenait que le pauvre fou avait entre ses mains un instrument qui pouvait le blesser ; il craignait aussi qu’en voulant ôter la faux des mains de son mari, madame de Pontanges ne se blessât elle-même… Mais il ne voyait rien, la haie était si haute et si épaisse ! il ne savait de quel côté leur porter secours.

Tout à coup Laurence jeta un cri.

Lionel aussitôt s’élance et saute brusquement par-dessus la haie, au risque de se casser les jambes. Heureusement il retomba sans accident.

Son apparition subite dans ce jardin mystérieux fut un coup de théâtre.

M. de Pontanges, ou plutôt le crétin qu’on voulait bien appeler M. le marquis de Pontanges, épouvanté à la vue de cet homme qui tombait du ciel pour le punir, jeta sur le gazon la faux qu’il serrait avec opiniâtreté dans ses deux mains, et s’enfuit.

Madame de Pontanges parut anéantie.

— Quoi ! c’était vous, monsieur, que j’entendais marcher… derrière cette haie ?

— Vous vous êtes blessée, madame ? interrompit Lionel.

— Ce n’est rien, reprit-elle ; et ses yeux suivaient avec inquiétude Amaury, qui courait vers le château. Dès qu’il fut rentré dans son appartement, elle parut plus tranquille.

Elle était si honteuse pour lui de l’état d’abjection où il végétait, qu’elle eût voulu le cacher à tous les yeux ; elle souffrait de sa démence ; et son premier sentiment, lorsque Lionel vint à son secours, ne fut pas celui de la reconnaissance, ce fut un mouvement pénible d’embarras. « Pauvre Amaury ! pensait-elle, on va le voir !… »

M. de Marny devina ce sentiment plein de bonté ; et par une délicatesse qu’elle dut apprécier, il feignit de n’avoir vu qu’elle.

— Vous êtes tombée sur cette faux ? demanda-t-il.

— Oui, répondit-elle avec empressement, heureuse de cette explication à sa blessure et dupe de cette feinte erreur. Oh ! je ne souffre presque pas…

En disant cela, elle entourait le bas de sa jambe avec son mouchoir pour arrêter le sang qui s’échappait de sa blessure…

— Vous ne pouvez marcher, je vais chercher quelqu’un, dit Lionel.

— Non, ce n’est pas la peine, j’irai bien d’ici au château.

— Prenez mon bras.

Lionel la soutenait doucement, elle marchait avec difficulté, elle était obligée de s’appuyer contre lui : Lionel était heureux. Il la conduisit ainsi jusque vers la terrasse.

Arrivés là, il leur fallait monter quelques marches ; en posant le pied sur la première, Laurence poussa un léger cri. La douleur fut plus forte que son courage, elle devint tout à coup très-pâle.

— Mon Dieu ! comme vous souffrez ! dit-il ; laissez-moi vous aider.

Et passant ses deux bras autour de sa taille, il la souleva doucement et l’aida à franchir l’escalier.

Il était huit heures du matin ; madame de Pontanges n’était pas encore habillée ; elle portait un simple peignoir blanc qu’une ceinture retenait à peine, et Lionel sentait frémir et plier dans ses mains cette taille charmante que nul obstacle ne roidissait.

Et le cœur de Laurence battait avec violence.

Elle l’aimait donc toujours… Elle était si troublée qu’elle essaya de rire ; elle voulut marcher seule.

— Décidément, dit-elle d’une voix tremblante, je suis boiteuse.

Lionel la regarda ; la plus ravissante émotion embellissait ses traits ; c’était un mélange de douleur et de grâce qui était plein de charme. Il y avait de la souffrance dans le mouvement de ses sourcils, de la joie dans son sourire, et tant d’amour dans sa rougeur !…

Lionel était rassuré.

En entrant dans la bibliothèque, qui était l’appartement de son mari, madame de Pontanges parut de nouveau embarrassée ; elle se laissa tomber dans un fauteuil.

— Sonnez, je vous prie, dit-elle vivement ; je vous remercie ; je n’ai plus besoin de vous, on va venir.

— Mais peut-être vous êtes grièvement blessée ?…

— Non, la faux n’a touché ma jambe que légèrement. Allez, je vous reverrai à déjeuner.

Lionel s’éloigna ; en fermant la porte qui communiquait aux salons, il aperçut sous la grande table de la bibliothèque deux yeux fixes qui le regardaient. Le pauvre marquis était rentré dans sa cachette, il passait sa tête sous le tapis de la table, et roulait çà et là ses yeux stupides ; sur son visage, ordinairement sans physionomie, la curiosité et la frayeur se peignaient tour à tour ; ses longs cheveux en désordre lui donnaient l’air d’un sauvage ; ses traits, naturellement réguliers, paraissaient hideux par leur manque d’ensemble, car c’est l’harmonie qui fait la beauté. L’habitude de vivre accroupi sous cette table avait fait tourner sa taille ; ses jambes s’étaient tordues, son dos s’était voûté ; en vérité, il s’était rendu justice en choisissant cette singulière demeure ; car, avec sa figure difforme, sa grosse tête, son dos courbé, ses jambes torses, il ressemblait parfaitement au pied grotesque de la table ; à ces monstres de bronze qui soutiennent les guéridons, les encriers et les flambeaux ; à ces hideuses figures que les artistes nous forcent d’admirer en s’écriant : « C’est d’un beau style ! »

Lionel, en contemplant cet horrible personnage, comprit pourquoi madame de Pontanges s’était hâtée de l’éloigner.

« Qu’elle est bonne ! pensa-t-il ; comme elle a soin de cet imbécile ! Il pouvait la tuer avec cette faux… Pauvre jeune femme ! qu’elle est charmante ! »

Il remonta dans sa chambre, pénétré des plus doux sentiments.

Lorsqu’il était sorti le matin, ses pensées étaient bien différentes ; qu’il était triste alors, et maintenant qu’il se sentait joyeux !

 

Pourquoi ?

 

Aucune explication n’avait dû changer ses idées…

Il trouva sur sa table la longue lettre qu’il avait passé toute la nuit à écrire ; il sourit en la voyant, et la jeta au feu.

 

Pourquoi ?

 

Qu’était-il arrivé ?… que lui avait-on dit qui rendit cette lettre inutile ?… Il ne se souvenait plus d’avoir souffert.

Sa lettre d’adieu, elle ne signifiait plus rien… Il l’avait complètement oubliée ; je crois même qu’il eût été fort embarrassé de se rappeler ce qu’elle contenait. Un instinct lui disait que sa pâleur, l’accent de sa voix, la passion de ses regards, avaient plus parlé en sa faveur que ces deux pages de tendresse ; et il avait raison. Cette nuit passée dans les souffrances d’un amour découragé, cette veille, ces fatigues d’un cœur désolé, avaient paré son visage d’une grâce ineffable, avaient doué sa voix d’un pouvoir irrésistible ; oh ! rien n’avait été perdu… Laurence avait tout compris ; elle avait deviné sa lettre ; elle y avait répondu… Il avait raison d’être heureux… et puis quand le jour commence si beau, on oublie les orages de la veille !

XXIV.

LE SOIR.

Madame de Pontanges est couchée sur un canapé. Sa blessure n’est pas grave, mais Laurence ne peut marcher.

Madame Ermangard est descendue dans le salon, dont elle fait les honneurs à plusieurs femmes pendant l’absence de sa nièce.

Lionel est resté près de Laurence pour lui tenir compagnie.

Il s’est assis près d’elle sur une petite chaise, il la contemple avec recueillement. — Que vous êtes belle ce soir ! dit-il d’une voix oppressée. Oh ! mon Dieu !…

Laurence souriait tendrement.

— Que c’est joli une femme malade ! disait-il, une douce malade qu’on peut soigner, qui est dans votre dépendance ! car enfin vous dépendez de moi, vous ne pouvez marcher sans que je vous aide ; si vous vouliez… ces fleurs qui sont là-bas, vous seriez obligée de me les demander.

— Eh bien, je les veux ! dit madame de Pontanges, allez me les chercher.

— Vous les voulez ! pourquoi ? elles font un si joli effet d’ici, dans ce beau vase ; quelle idée !…

— Ah ! voilà comme vous êtes, vous me dites de superbes phrases sur le bonheur de me soigner, et vous me refusez la seule chose que je vous demande… Une maladie, c’est le droit aux caprices… pourquoi contrariez-vous les miens ?

— Parce que, madame, vous choisissez très-mal vos caprices. Lionel dit ces mots avec finesse et tant de coquetterie, que madame de Pontanges, embarrassée, voulut changer de conversation… si toutefois ces niaiseries peuvent s’appeler conversation.

— Donc ! je renonce à ce caprice, puisqu’il vous déplaît, dit-elle. Avez-vous lu le livre que je vous ai prêté ?

— Indiana ? oui : c’est admirable ; le caractère du héros pourtant est un peu forcé.

— Tous les hommes disent cela, peut-être parce qu’il est vrai. J’ai peur qu’il ne soit ressemblant, dit Laurence ; mais je connais si peu le monde… Quel style !

— Superbe ! mais je hais la littérature ce soir.

— De quoi donc voulez-vous parler ?

— De vous, Laurence, qui êtes si belle, et de moi, qui vous aime tant…

Alors il se mit à genoux devant le canapé où madame de Pontanges était couchée, et il prit ses deux mains qu’il baisa tendrement.

— On vient ! dit-elle.

Lionel se leva.

Un domestique entra au même instant ; il paraissait inquiet. Il s’approcha de madame de Pontanges, et, passant derrière le canapé, il lui dit ces mots à l’oreille : — IL ne veut pas, madame… les prières, les menaces, IL n’écoute rien !

— Eh bien, j’y vais, dit-elle en essayant de se lever ; allez chercher Joseph, vous m’aiderez avec lui à descendre.

— Ah ! je porterais bien madame à moi seul, dit le vieux bonhomme.

— Je n’en doute pas, reprit madame de Pontanges en riant ; mais il vaut mieux que Joseph soit avec vous.

— Quelle imprudence ! s’écria M. de Marny, vous voulez descendre ?

— Il le faut… Amaury ne veut rien manger… d’ailleurs, je ne souffre pas beaucoup ce soir… Allez rejoindre ma tante, continua-t-elle ; je ne veux pas que vous assistiez à mon enlèvement, vous vous moqueriez de moi.

— Rire de vous ! s’écria Lionel, quand vous êtes si bonne ; mais vous êtes un ange qu’il faut adorer.

Lionel descendit dans le salon et raconta très-haut, avec beaucoup d’indignation et de pitié, comment madame de Pontanges, qui avait la jambe blessée par un coup de faux que lui avait donné le matin son mari, venait de se faire porter près de lui pour lui servir à dîner.

« Ses amis devraient s’entendre pour lui épargner tant de souffrances, disait-il ; ce fou a manqué de la tuer ce matin ; vraiment c’est de la barbarie, c’est une imprudence impardonnable que de laisser ainsi une jeune femme exposée à de telles fureurs. Le danger pour tout le monde est continuel, reprenait-il ; cet homme mettra le feu à la maison ; il devient tous les jours plus irascible, et vraiment c’est un devoir pour les parents de madame de Pontanges de la contraindre à confier son mari aux soins d’un médecin habile qui veillerait sur lui… »

C’est-à-dire de l’enfermer dans une maison de fous.

Chacun fut de son avis, excepté le curé, qui regardait comme une impiété de ravir à ce pauvre idiot la seule personne qui l’aidât à vivre.

— Je connais M. le marquis depuis son enfance, c’est moi qui l’ai baptisé, disait-il ; je ne l’ai jamais quitté ; il est d’un caractère très-doux ; madame de Pontanges n’a rien à redouter de ses accès de fureur. Laissez, monsieur, cet ange de bonté accomplir la mission que le Ciel lui a confiée ; madame de Pontanges est heureuse de son dévouement, et j’espère qu’elle n’a donné à personne le droit de la plaindre.

— Je le crois comme vous, monsieur le curé, répondit Lionel avec dépit ; et j’espère pour vous aussi que vous ne serez pas dans ce château le jour où M. le marquis de Pontanges y mettra le feu.

Lionel sortit du salon en achevant ces mots.

M. de Marny était de mauvaise humeur.

Il entra dans sa chambre, et, se parlant à lui-même : « Cet homme est mon ennemi… Le curé est contre moi… il parlera à la tante et la mettra aussi contre moi. Tous deux ils parleront à Laurence, qui me dira de ne plus la voir. Si je ne l’engage pas à jamais dès aujourd’hui, si je ne la compromets pas vis-à-vis de moi et d’elle-même par l’aveu le plus passionné, si je ne l’enchaîne pas enfin par un amour irrésistible… je suis un homme perdu !… »

Et sa résolution fut prise.

Il y avait en cet instant un peu de rage dans son amour. Dès qu’il entendit madame de Pontanges remonter dans son appartement, il lui fit demander si elle était visible.

Bientôt il se trouva près d’elle.

Laurence s’était de nouveau couchée sur son canapé ; elle était pâle et paraissait souffrir.

— Pauvre femme ! s’écria Lionel en la regardant, comme vous êtes pâle !… vous ne guérirez jamais, si vous marchez avec votre blessure. Ne pouviez-vous donc vous dispenser de ce soin aujourd’hui ?

— Vous voyez bien que non. Il n’écoute que moi.

— C’est votre faute ; vous l’avez gâté : si vous aviez eu plus de fermeté avec lui, vous l’auriez accoutumé à se passer de vous. Cet esclavage est insupportable ; vous voilà maintenant plus souffrante que ce matin… Mais aussi vous êtes bien belle comme cela !… Que cette langueur vous va bien !… Oh ! ne me regardez pas !…

— Il y a du monde encore dans le salon ? demanda-t-elle.

— Oui, votre sous-préfet qui m’ennuie, votre grave pasteur qui me fait peur, et madame votre tante qui me déteste ; en vérité, tout le monde ici est malveillant pour moi.

— Pourquoi cela ?

— Vous le savez bien.

Elle ne répondit pas.

— Oh ! je suis triste, dit Lionel en soupirant.

Il cacha sa tête entre ses mains.

— J’étouffe, ajouta-t-il à voix basse. Ah ! mon Dieu, je n’ai jamais été si amoureux !

Ces mots, que Lionel semblait dire pour lui seul, furent un coup de foudre pour madame de Pontanges…

Elle n’avait jamais pensé que M. de Marny fût amoureux d’elle.

Leur amour ressemblait si peu à celui qu’elle avait lu dans les livres, les sentiments de Lionel s’exprimaient d’une manière si moderne, il parlait si peu de sa flamme, de rocs escarpés, de faveurs précieuses, de tourments délicieux, de transports jaloux, que Laurence s’était méprise sur la tendresse qu’il lui témoignait ; et dans cette passion si vraie, exprimée avec tant de simplicité, elle n’avait pas reconnu l’amour, – l’amour de roman qu’elle avait rêvé.

Cette découverte l’épouvantait.

Alors elle comprit son danger.

Lui… voyait son trouble et s’en réjouissait.

Elle n’osait lever les yeux ; elle sentait les regards magnétiques de Lionel peser sur elle ; ces regards, comme un aimant irrésistible, attiraient vers eux toute son âme et s’en emparaient.

Oui, son cœur, doucement arraché par une force invincible, semblait la quitter.

Une émotion inconnue l’agitait.

Ce fut d’abord une crainte vague…

Puis une flamme sourde qui courait dans ses veines, qui brûlait son sang.

Puis une oppression de bonheur enivrante.

Puis une tristesse voluptueuse et sublime.

Enfin tous les symptômes, les ébranlements, les vertiges, les délices, les angoisses d’une passion toute-puissante qui s’intronisait dans son cœur.

Heureusement pour Laurence, il éprouva, lui, le contrecoup de cette émotion violente ; il fut si heureux, si étourdi de son empire, qu’il oublia d’en profiter. S’il eût été près d’elle en ce moment, elle ne l’aurait pas repoussé… elle était si troublée…

Il lui laissa le temps de se remettre, – et quand il revint près d’elle, quand il tomba à ses genoux, elle avait recouvré la pensée ; elle eut le courage de l’éloigner ; et réunissant toutes ses forces pour retrouver la voix, elle dit :

— Vous vous trompez, Lionel, je n’ai jamais eu d’amour pour vous…

Lionel sourit… ce sourire exprimait une incrédulité si tendre !

— Je connais mon cœur, reprit Laurence froidement ; il ne peut éprouver un sentiment coupable ! Oh ! ne cherchez pas à me l’inspirer… je vous haïrais. Il me serait impossible de vivre avec un remords. Le sentiment que j’ai pour vous est si pur, que jusqu’à présent il ne m’avait pas effrayée ; il était si doux !… N’en faites pas un supplice.

Et tombant dans les vulgarités d’usage :

— Ne voyez en moi qu’une sœur, ajouta-t-elle, une amie dévouée à qui vous direz tous vos chagrins, qui vous donnera toute sa confiance, qui vous chérira sans rougir. Vous ne savez pas comme je serais malheureuse si j’avais un crime à me reprocher ! Ma vie est triste, sans doute, mais elle est calme ; elle me deviendrait alors odieuse ! Je puis tout supporter, excepté un remords.

Elle débita, comme si elle l’avait apprise par cœur, cette longue tirade de phrases vertueuses, cette formule insignifiante qui sert également à toutes les femmes, dans les préliminaires d’un amour : – à la femme galante qui examine ; – à la prude qui cache une autre intrigue ; – à la coquette qui joue un rôle ; – et à la femme honnête aussi, à qui toutes les autres l’ont empruntée.

Laurence récita ces phrases sans hésiter, parce qu’elle avait lu dans les livres qu’on répondait ainsi à une déclaration d’amour, et elle appuya sur le mot une sœur, – mot toujours si mal reçu en pareil cas, – en véritable femme de province.

Une seule chose manquait à ce beau discours :

 

L’ACCENT.

 

Le ton, comme on dit encore en province.

Or c’est l’accent seul qui persuade, et M. de Marny ne fut nullement persuadé.

Il contemplait Laurence avec extase. Il n’écoutait point ce qu’elle disait ; sa voix seule résonnait vaguement à son cœur, mais cette voix était si tendre, si troublée, qu’il ne pouvait soupçonner qu’elle parlât raison.

Et Laurence était si belle en ce moment ! le bonheur et l’effroi d’être aimée la faisaient rougir et pâlir tour à tour. – Il y avait de la grâce jusque dans sa niaiserie. Comme Lionel adorait cette dupe ravissante, si lente à comprendre ce qu’elle éprouvait ! Tout en elle était amour : il y avait de l’amour dans sa tristesse, dans son sourire, dans ses regards, dans ses cheveux ; et elle disait : « L’amour ne troublera jamais ma vie ! » et elle reniait son propre cœur. Oh ! que de gens voudraient avoir, pour dire : « Je vous aime ! » l’accent qu’elle trouva pour dire : « Je ne vous aime pas ! »

Et ce fut à son accent que Lionel répondit ; il perdit la tête :

— Ô Laurence, s’écria-t-il avec passion, que je vous aime, moi !

Et il la pressait sur son cœur, il couvrait de baisers ses cheveux, son front, ses yeux, ce visage si beau qu’il adorait… sans qu’elle pensât à se défendre, tant elle était stupéfaite de le voir ainsi répondre par des caresses à ses raisonnements si froids.

D’abord, elle fut saisie d’une émotion si vive à ces caresses inconnues pour elle, – elle, pauvre femme qu’un baiser fraternel même n’avait jamais émue, qu’un baiser d’amour n’avait jamais brûlée ; elle fut si ravie, qu’elle ne songea pas tout de suite à se défendre…

Bientôt cependant elle se révolta.

— Mais c’est affreux ! s’écria-t-elle ; Lionel, vous ne m’avez donc pas entendue ? mais vous ne me comprenez donc pas ?

— Je ne comprends que vos regards qui m’appellent, et je leur réponds. Vous m’aimez, Laurence !… Laurence, pourquoi combattre ? je lis mieux que vous dans votre âme. Oh ! ne me repoussez pas… vous en seriez si malheureuse !… Vous m’aimerez tant…

— Eh bien, oui, je vous aime ! reprit-elle avec douceur, mais pas comme vous croyez. Écoutez-moi, ne me regardez pas ainsi, mettez-vous là, et causons de bonne amitié ; je vous aimerai si vous êtes docile…

— Oui, me voilà… je me soumets, Laurence ; j’écoute… vos beaux raisonnements, mais donnez-moi votre main.

— Si vous me faites peur, Lionel, je n’oserai plus vous voir, je vous dirai de ne plus venir…

— Qu’est-ce que cette bague… que vous avez là ?

— Elle me vient de ma belle-mère ; elle me l’a donnée en mourant, hélas ! le jour que je lui ai promis d’épouser son fils…

— Vous lui étiez donc bien dévouée à cette femme ?

— Je lui aurais donné ma vie… et j’ai fait pour elle un sacrifice quelquefois au-dessus de mon courage ; cependant je l’accomplirai jusqu’au bout ; je lui ai juré de ne jamais quitter son fils, j’ai juré devant Dieu de rester fidèle à mon mari, et, malgré vous, Lionel, je tiendrai mon serment.

— Cet héroïsme est absurde, reprit froidement M. de Marny ; qu’importe à votre mari votre fidélité ? il n’y comprend rien, il ne vous en saura aucun gré… Vous refusez le bonheur… et vous ne pouvez offrir à personne ce sacrifice.

— Dieu m’en récompensera, dit-elle en levant les yeux au ciel.

— Dieu ?… répéta Lionel d’un air d’incrédulité.

— Vous vous moquez de mes scrupules, reprit Laurence, à qui l’étonnement de Lionel n’avait pas échappé ; on ne croit donc plus à la religion à Paris ?

— Si, au contraire ; toutes les femmes sont dévotes, les églises sont pleines ; on s’y bat, il s’y passe des choses inouïes… Rassurez-vous, on va beaucoup à la messe cette année.

Laurence ne comprenait rien à ce langage.

Cette façon légère de parler d’une chose sainte la révoltait : une franche impiété l’eût moins blessée.

— J’aime beaucoup les dévotes, ajouta Lionel ; c’est si joli une femme à genoux ! Mais n’allez pas dire à M. le curé que je vous aime, il n’est pas déjà très-bienveillant pour moi ; s’il apprenait…

— Je ne sais pas mentir, répondit-elle avec dignité.

— Il faut apprendre, dit Lionel en appuyant son front sur le bras de madame de Pontanges, que cette familiarité câline offensa. Vous êtes dévote, madame ; mais vous êtes prude aussi, et cela n’est pas bien !

— Je ne suis pas prude, Lionel, je vous le dis sincèrement, tout ce qui est mal me déplaît.

— Mal !… mais ce n’est pas mal, d’aimer !

— C’est mal lorsqu’on n’est pas libre.

— Vous êtes libre, puisque vous n’aimez pas votre mari…

— Qu’importe ?… je suis mariée !

— Mariée ! répéta Lionel avec le plus singulier sourire. Puis il ajouta : — Vous avez donc le préjugé du mariage ?

— Préjugé ! répéta madame de Pontanges… je n’appelle pas préjugé un engagement sacré…

— Il n’est d’engagements sacrés que ceux du cœur ; l’amour, Laurence, c’est la seule loi qu’il faille suivre ; le bonheur de celui qu’on aime, c’est le seul devoir de la vie. – Le mariage n’est qu’une association de convenances ; c’est une fraternité d’intérêts et non de sentiments ; c’est une imposture spirituelle pour donner des garanties à la société. Le mariage est une fiction ingénieuse ; les maris eux-mêmes, qui l’entretiennent encore, n’y croient pas ; ils savent bien que la fidélité est impossible, et, il faut leur rendre justice, ils n’y prétendent pas…

Laurence était atterrée ; tant de corruption la désenchantait.

— J’y crois encore, moi, dit-elle sèchement ; j’en suis fâchée pour vous, monsieur.

Comme elle achevait ces mots, madame Ermangard revint.

— Il est tard, ma nièce, dit-elle, vous êtes souffrante ?

— J’attendais votre arrivée, madame, ajouta M. de Marny, pour me retirer ; je pense, comme vous, que madame votre nièce a besoin de repos.

Lionel sortit sans regarder Laurence.

« Voilà une soirée d’amour qui finit d’une manière bien agréable ! pensa-t-il. J’ai eu tort… je l’ai effarouchée trop vite ; il fallait dire comme elle, partager toutes ses idées folles, tous ses préjugés ; il fallait admettre tous ses principes en général, mais la placer, elle, dans l’exception ; il fallait dire : Toutes les femmes doivent aimer leurs maris, excepté vous le vôtre, qui est une fiction légale, mais non une réalité sacrée. Allons, j’ai manqué d’adresse : c’est que je l’aime, et puis elle est si belle !… Mais n’importe… elle m’aime aussi, je réparerai cela demain. »

XXV.

INCONSÉQUENCE.

Madame de Pontanges était indignée.

« Quels principes ! se disait-elle. Oh ! je ne le crains plus, je n’aimerai jamais cet homme-là ! Mais c’est horrible, tout ce qu’il a dit ce soir !… »

Elle s’endormit avec cette impression… mais elle rêva !

Et l’on est de bonne foi dans ses rêves. Le jour, nos idées, nos résolutions, nos volontés, les conventions de la vie sociale enchaînent notre âme.

Nous sommes le jour tels que le monde nous a façonnés.

La nuit, au contraire, nous redevenons nous-mêmes ; nous sommes ce que la nature nous a faits.

Nos sentiments sont alors involontaires, nous ne savons plus leur commander.

Nous sommes dominés par ces mêmes impressions que nous savions dompter naguère ; les événements, les émotions de la veille se décomposent, les souvenirs du cœur se détachent seuls de cette foule de convenances qui encombrent notre vie ; ils s’élèvent purs et distincts, dégagés de tous les miasmes mondains qui rendent la pensée si lourde, et nous nous abandonnons à eux avec confiance.

Nos scrupules s’évanouissent, nos intérêts disparaissent.

Nous vivons d’élans généreux, de dévouements sublimes ; notre vie n’est alors qu’amour et faiblesse, que passion et naïveté… Nous aimons ainsi jusqu’à l’aurore…

Mais sitôt qu’elle nous éveille, la vie mondaine reprend son empire : avec le jour, nos misérables calculs reparaissent, et la loi sociale nous renchaîne avec d’autant plus de puissance, hélas ! que notre âme a encore perdu de son énergie ; car elle s’est en vain épuisée dans l’entraînement de son rêve.

Pauvre Laurence, dans son demi-sommeil, dans cet engourdissement vague et ravissant qui n’est ni veiller ni dormir, qu’on pourrait nommer « le crépuscule du sommeil » ; dans cet état charmant où l’âme peut encore choisir ses souvenirs, de tous ceux qu’elle pouvait évoquer, de toutes les émotions de la journée, une seule avait osé survivre… son amour !

Dangers, colère, indignation, scrupules, résolutions vertueuses, durant le sommeil s’étaient évanouis.

Mais ces regards passionnés qui avaient pénétré dans son âme, ces paroles enivrantes dont l’harmonie la berçait encore ; cet avenir d’amour qui s’offrait à sa jeunesse, jusqu’à ce jour si triste, si solitaire ; cet horizon si beau qui lui était apparu dans tout son éclat… être aimée ! sentir son cœur à toutes les heures de sa vie ; avoir une pensée délicieuse toujours vivante, toujours nouvelle ; et voir toutes ses émotions partagées, les retrouver dans ce qu’on aime, voir son bonheur se réfléchir dans une autre joie, vivre pour quelqu’un qui vit pour nous ; attendre, espérer, croire… vivre d’amour enfin !

Voilà l’avenir qui lui était offert, qu’elle avait refusé, mais qu’un doux rêve, un beau rêve complice lui avait rendu, et qu’elle tremblait, hélas ! de perdre.

Et, quand elle s’éveilla, une félicité ineffable enchantait son cœur ; une physionomie nouvelle embellissait son visage ; elle n’était plus belle, elle était jolie, coquette et gracieuse. Son regard avait perdu de sa fierté, son maintien avait une timidité pleine de charme, et lorsque M. de Marny la revit, il resta immobile d’étonnement, car rien alors ne rappelait en elle cette femme indignée, sage, froide et raisonneuse qu’il avait quittée la veille.

Un rêve avait fait tout cela…

 

Un songe ! me devrais-je inquiéter d’un songe ?

 

OUI.

XXVI.

PIÈCES JUSTIFICATIVES.

Oui, et depuis le commencement du monde cette influence des songes est reconnue. Vous la retrouverez partout, dans l’Écriture sainte, dans l’histoire romaine, dans la mythologie. Partout la puissance des rêves est confirmée, dans tous les pays, à tous les âges, chez tous les peuples, depuis :

Le SONGE de Jacob, – qui lui annonça que sa postérité serait nombreuse comme la poussière de la terre ; que toutes les nations seraient bénies en lui ;

Les DEUX SONGES de Pharaon, – qui, expliqués par Joseph, préservèrent l’Égypte de la famine ;

Le SONGE de Mardochée, – qui causa l’élévation d’Esther, et sauva de la mort le peuple juif ; songe que Mardochée lui-même explique en ces mots :

« Et je me souviens d’une vision que j’avais eue en songe, qui marquait tout ce qui m’est arrivé, et qui a été accomplie jusqu’à la moindre circonstance.

» Je vis une petite fontaine qui s’accrut et devint un fleuve ; elle se changea ensuite en une grande lumière et en un soleil, et elle se répandit en une grande abondance d’eau. »

Cette petite fontaine est Esther, que le roi épousa, et qu’il voulut être reine

Le SONGE de Nabuchodonosor, – qui lui annonça qu’il serait changé en bête pendant sept ans ;

Le SONGE de Daniel, et tant d’autres songes encore que j’oublie.

Et Saül réprouvé, qui n’eut point de songes, et dont il est dit :

« Il consulta le Seigneur ; mais le Seigneur ne lui répondit ni en songes, ni par les prêtres, ni par les prophètes. »

Oh ! c’est une grande vérité, que le malheur nous avertit souvent par un songe.

Un songe annonça à Calpurnie, femme de César, la mort de son mari ; elle rêva qu’on l’assassinait dans ses bras. Ni ses prières ni ses larmes ne purent obtenir de César de ne pas aller au Sénat. Calpurnie voulait qu’il ne sortît pas de ce jour, tant ses pressentiments étaient horribles.

Brutus eut un songe la veille de la bataille de Pharsale, qui l’avertit de sa défaite.

Il est aussi des songes heureux : le SONGE de Jeanne d’Arc, qui sauva la France.

Il en est qui ont mené au crime : le SONGE de Jacques Clément causa l’assassinat de Henri III.

Sans compter les songes de tragédie, qui sont bien curieux à étudier aussi. Tous sont annoncés de la même manière et réfutés de la même manière par le confident ou la confidente ; ce sont presque les mêmes mots, et les mêmes rimes quelquefois.

Dans Venceslas, de Rotrou,

 

THÉODORE s’écrie :

Ah ! dieux ! que cet effroi me trouble et me confond !

Tu vois que ton rapport à mon songe répond.

LÉONORE. (Confidente.)

Est-ce un si grand sujet d’en prendre l’épouvante,

Et de souffrir qu’un songe à ce point vous tourmente ?

THÉODORE.

Un songe interrompu, sans suite, obscur, confus,

Qui passe en un instant et puis ne revient plus,

Fait dessus notre esprit une légère atteinte,

Et nous laisse imprimée ou point ou peu de crainte ;

Mais les songes suivis, et dont à tout propos

L’horreur se remontrant interrompt le repos,

Et qui distinctement marquent les aventures,

Sont des avis du Ciel pour les choses futures.

 

Dans Polyeucte, Corneille envoie aussi un songe à Pauline :

 

STRATONICE. (Confidente.)

Un songe à notre aspect passe pour ridicule ;

Il ne nous laisse après ni crainte ni scrupule ;

Mais il passe dans Rome avec autorité

Pour fidèle miroir de la fatalité.

PAULINE.

Quelque peu de crédit que chez nous il obtienne,

Je crois que ta frayeur égalerait la mienne

Si de telles horreurs t’avaient frappé l’esprit,

Si je t’en avais fait seulement le récit.

 

Et elle en fait le récit, et le termine par ces mots :

 

Voilà quel est mon songe.

STRATONICE.

Je conçois qu’il est triste,

Mais il faut que votre âme à ces frayeurs résiste.

La vision, de soi, peut faire quelque horreur,

Mais non pas vous donner une juste terreur.

 

Puis arrive le père de Pauline, qui s’écrie :

 

Ma fille, que ton songe

En d’étranges frayeurs, ainsi que toi, me plonge !

Que j’en crains les effets qui semblent s’approcher !

 

Nous avons encore le songe d’Iphigénie :

ISMÉNIE. (Confidente.)

Quoi ! ne comptez-vous plus sur votre frère Oreste ?

Avez-vous oublié cet espoir qui vous reste ?

IPHIGÉNIE.

Vain espoir ! son trépas ne m’est que trop prédit !

Un songe encor présent à mon cœur interdit…

ISMÉNIE.

Pourquoi vous alarmer sur la foi d’un mensonge ?

Fille du roi des rois, devez-vous craindre un songe ?

Croyez-en moins un songe et vos pressentiments ;

Il n’est d’oracles sûrs que les événements.

 

Voilà des raisonnements parfaits.

Ducis, dans sa tragédie d’Œdipe chez Admète, fait aussi raconter à Alceste un songe qui trouble ses esprits. Admète, pour la rassurer, lui répond :

 

Dans ce songe confus, quelque effroi qu’il te donne,

Je n’ai rien distingué qui me trouble et m’étonne…

Pour trembler sur mes jours, craintive au moindre bruit,

Tu n’avais pas besoin des erreurs de la nuit.

Va, sans interpréter de bizarres mensonges,

Remplissons nos devoirs et dédaignons les songes.

 

Enfin M. de Voltaire lui-même, si grand ennemi de toute superstition, se permet un petit songe en forme de madrigal :

 

Cette nuit, dans l’erreur d’un songe…, etc.

 

M. Casimir Delavigne prouve aussi sa foi dans les songes par ce couplet d’une romance bien connue et bien jolie :

 

Ma sœur se lève

Et dit déjà :

J’ai fait un rêve…

Il reviendra !

 

Et cela au dix-neuvième siècle ! comme disent les philosophes de journaux.

Et l’on ne voudrait pas m’accorder, à moi, dans un roman, un pauvre rêve, un délicieux songe fatal qui trouble la vie d’une jeune femme en lui révélant son amour !

Je reviens donc à mon idée :

 

Un songe ! me devrais-je inquiéter d’un songe ?

 

OUI.

XXVII.

EXPLICATION.

Ce songe eut une influence malheureuse sur la destinée de Laurence. Ne pas croire au bonheur, et languir sans espérance toujours, c’est la vie, une vie ennuyeuse, mais supportable encore. Mais avoir entrevu le bonheur, savoir qu’il existe, le croire possible, c’est une tentation irrésistible, c’est un souvenir rongeur qui ne laisse pas à la pensée un jour de repos. Comment rentrer dans une existence insipide après une telle apparition ? comment s’intéresser aux jeux insignifiants du monde quand on sait qu’il existe des joies plus grandes, quand l’âme a compris de plus précieuses délices ?

 

Le bonheur d’un moment ne peut-il s’oublier !

 

Il faut envier ceux qui ne croient pas au bonheur ; ils peuvent encore s’amuser, du moins. Il n’y a de gens véritablement à plaindre que ceux qui ont été heureux.

Et Laurence avait compris que toute la destinée d’une femme est d’être aimée. Elle sentait qu’une vie d’indifférence lui serait impossible désormais ; elle espérait encore concilier son amour avec son devoir, mais elle ne songeait plus à combattre. C’était inutile. Elle prit donc la résolution de s’abandonner à son cœur, d’avouer naïvement à Lionel tout ce qu’elle éprouvait pour lui et de se confier à sa générosité.

— S’il m’aime, disait-elle, il ne voudra pas mon malheur.

Elle était bien naïve, la pauvre femme ! Cependant cette candeur eut l’effet ordinaire de toute naïveté sur un esprit corrompu par le monde. Un excès de candeur déconcerte d’abord les grands séducteurs. Il n’y a que les Lovelaces de bas étage, les intrigants en amour qui en abusent ; les hommes d’État, au contraire, l’apprécient. Ils l’étudient comme une rareté, et le respectent quelque temps avec les égards d’un savant connaisseur pour un phénomène qui l’étonne. Ils aiment les femmes honnêtes, non pas parce qu’elles valent mieux que les autres, mais parce qu’ils les trouvent plus piquantes. En effet, elles sont imprévues.

Cette fois, par exemple, M. de Marny fut encore déconcerté.

Il s’était dit : « J’ai fait une faute, je la réparerai… »

Eh bien, il se trouva qu’il n’avait pas de faute à regretter et rien du tout à réparer !

Tous ses calculs étaient déjoués par l’incroyable bonne foi de madame de Pontanges ; il faut dire, à la justification de M. de Marny, que son habileté ne s’était encore exercée qu’auprès des femmes de Paris ; qu’il n’avait jamais combattu en province, et vous savez que le plus habile général en rase campagne est souvent dérouté lorsqu’il lui faut poursuivre des paysans sauvages dans les genêts de la Bretagne.

Toutefois, Lionel était humilié. On l’aimait sans doute, mais c’était malgré lui ; il ne pouvait s’enorgueillir de sa conquête : ses talents n’y étaient pour rien. Ce qu’il faisait pour plaire ne plaisait point ; ce qu’il méditait pour entraîner n’entraînait point.

Il ne savait vraiment pas pourquoi on l’aimait. – Eh ! c’était justement pour ce qu’il y avait d’involontaire dans son amour ; pour sa tristesse qu’il oubliait de feindre, pour la passion qui se trahissait dans ses regards, alors même qu’il oubliait de les adoucir ; pour l’accent de sa voix qui était si troublée quand il croyait ne la rendre qu’indifférente. Lionel était ravissant lorsqu’il voulait plaire ; mais il était dangereux, sérieusement dangereux, lorsqu’il oubliait de séduire.

Quant à Laurence, elle ne l’observait point, elle n’analysait aucun de ses sentiments ; elle ne se les expliquait point ; elle comprenait qu’elle voyageait dans un pays inconnu pour elle, et elle se fiait à son guide, parce qu’elle savait bien qu’il lui fallait un guide pour voyager. Tant mieux pour le voyageur si son guide est un honnête homme : toute la question est là.

Touché de cette confiance, Lionel feignit d’abord de la mériter. D’ailleurs, cette situation lui paraissait nouvelle et l’amusait. Quelquefois pourtant, le caractère de Laurence lui semblait incompréhensible ; il ne pouvait expliquer cette alliance de passion et de froideur ; cette femme à la fois si aimante et si sûre d’elle, cette femme toujours armée en guerre contre l’amour, et que l’on sentait pourtant si faible au fond du cœur.

D’ailleurs, les hommes habitués à l’amour empressé des femmes du monde se connaissent mal en passion. Ils prennent les promptes décisions, l’extravagance pour de l’entraînement, et les coups de tête pour des preuves de cœur. Ils ne savent pas que le premier sentiment d’un amour vrai, c’est la crainte, c’est un éloignement plein de terreur pour l’objet qui attire ; c’est un combat involontaire contre le pouvoir qui menace ; et puis un amour vrai comprend dès le premier jour tout son avenir : il est patient parce qu’il se sent éternel, et il trouve dans sa profondeur, dans sa gravité même, une force qui ressemble parfois à de la froideur. On peut se décider très-vite quand on aime à volonté, ainsi que font beaucoup de femmes du monde. Il ne faut pas dix minutes pour arranger une partie de campagne à Saint-Cloud ou à Meudon ; mais il faut de longs préparatifs pour un pèlerinage en Orient, pour une expédition aux Indes. Il faut plus d’un jour pour s’y décider ; on s’y dispose longtemps d’avance, on met en ordre ses affaires, on calcule froidement toutes les chances ; on ne part point légèrement, car on sait que le voyage sera de longue durée, et qu’arrivé au but… on peut mourir. – Mais c’est assez de comparaisons de voyage comme cela. Passons à la botanique et disons : Ces amours qui naissent si vite, ces entraînements irrésistibles ressemblent à ces plantes de serre chaude dont la floraison factice et volontaire est plus rapide sans doute, mais aussi ne doit durer qu’un moment ; tandis que la passion vraie, qui croit avec patience, selon les lois de sa nature, est semblable au rejeton du chêne : il grandit sans aide, avec lenteur ; on le voit longtemps débile et sans feuillage, mais il cache dans ses racines tout un siècle d’avenir.

XXVIII.

UNE TRÊVE.

Deux mois se passèrent pour Laurence dans cette joie pure : c’était l’amour, l’amour dans toute sa fleur ; mais ce n’était pas encore le remords.

Laurence paraissait si heureuse, que Lionel n’osait se plaindre. Il respectait son bonheur, il fut généreux deux mois. Généreux comme le sont les hommes, avec cruauté et dans leur intérêt ; car M. de Marny savait bien qu’en accoutumant ainsi madame de Pontanges aux enchantements d’un tel amour, il l’attachait à lui pour la vie. Il l’entourait de soins pour que la solitude lui devînt insupportable ; il emplissait sa demeure de souvenirs pour lui préparer des regrets, en cas de séparation, et se faisait humble et soumis pendant un peu de temps afin d’arriver à commander toujours.

D’autres circonstances, des obstacles et de fréquentes absences l’aidaient aussi à suivre cette marche qu’une présence continuelle eût rendue impossible.

M. de Marny ne pouvait rester convenablement des semaines entières chez madame de Pontanges, surtout dans cette froide saison qui fait d’une visite à la campagne une véritable preuve de dévouement. L’été, on se voit sans conséquence à quinze lieues de Paris ; mais l’hiver cela devient plus grave. On ne suppose pas qu’on aille si loin, par la gelée, voir une jeune femme pour rien.

D’abord, ces petites excursions clandestines amusèrent M. de Marny. C’était très-élégant de quitter Paris les jours de grand bal, et de répondre aux femmes qui vous y attendaient : — Je n’ai pu venir, j’étais à la campagne… – À la campagne, dans cette saison ! il n’y a qu’une grande passion qui puisse conduire à la campagne par le temps qu’il fait, répondait-on.

Et un coup d’œil d’ami expliquait qu’on avait deviné, et le nom de la belle madame de Pontanges circulait tout bas derrière les éventails. C’était très-flatteur.

Il y avait aussi des jours de désenchantement qui aidaient Lionel à prendre patience. Un soir, entre autres, Laurence avait quitté le salon comme à l’ordinaire pour aller assister au dîner de son mari ; elle tarda si longtemps à revenir, que Lionel, voulant montrer qu’il avait été ennuyé d’attendre, se retira dans son appartement. Comme il traversait le long corridor, il la rencontra. Laurence passa rapidement devant lui ; elle parut embarrassée de le trouver là et s’enfuit dans sa chambre.

Lionel ne l’aperçut qu’un instant, mais il l’avait vue assez pour remarquer le désordre de ses longs cheveux noirs qui flottaient sur ses épaules. Mille pensées importunes l’assaillirent et vinrent mettre son imagination au supplice… Il fit toutes les suppositions les plus contraires, les plus étranges, les plus invraisemblables. Bien qu’il éloignât de son esprit le doute qui le désolait, cependant Lionel entrevit tout le ridicule de sa situation. « Si elle m’aimait autant qu’elle le croit, se disait-il, elle m’épargnerait ces idées si amères. Elle manque de délicatesse, cette femme-là… C’est étonnant, avec tant d’âme, tant d’esprit ! »

Il ne s’avouait pas que c’était justement par excès de délicatesse que Laurence s’était placée elle-même dans une si pénible situation. « Pourquoi ne pas remettre son mari aux mains d’un médecin qui, pour quelques mille francs par an, le surveillerait, le soignerait, lui consacrerait sa vie dans ce château ? répétait Lionel ; elle aurait à Paris une existence charmante ! »

Et c’était précisément parce que Laurence avait trop de délicatesse dans l’âme qu’il l’accusait d’en manquer.

Mais l’excès de la délicatesse est fatal, comme tous les autres excès ; il est plus coupable peut-être, non dans son intention, mais dans son résultat : l’excès d’un vice dégoûte du vice ; l’exagération d’un bon sentiment le déconsidère lui-même ; n’est-ce pas bien plus malheureux ? Trop est moins qu’un peu ; dépasser le but, c’est aussi ne pas l’atteindre. Notre nature est si faible, qu’elle ne nous permet pas même l’excès du bien ; elle en fait tout de suite quelque chose de funeste ou de risible. S’il n’y a qu’un pas du sublime au ridicule, il n’y a qu’un demi-pas de l’héroïsme au burlesque ; on peut être héros un moment ; un effort sublime est possible quelque temps ; mais l’héroïsme de longue haleine étant hors nature, la continuité d’une situation extraordinaire et forcée étant incompatible avec la mobilité de notre existence, il arrive que le dévouement le plus admirable, le sacrifice le plus complet, a des moments de relâche, des jours d’épreuves inattendues, où il ne s’harmonise plus avec les actions vulgaires de la vie ; des distractions enfin qui doivent, tôt ou tard, amener des événements ridicules et douloureusement comiques.

Ainsi, Laurence devait tous ses ennuis à l’exagération de son noble dévouement ; cette générosité, au lieu de l’embellir, jetait de la défaveur sur elle, comme toutes les complaisances maladroites. Il faut de la mesure dans tout, même dans la bonté ; de la mesure, rien que cela ?… Mais la mesure, c’est la force.

Oh ! cette soirée fut bien triste pour Laurence. Lorsqu’elle rentra dans le salon, Lionel éprouva le plus désagréable sentiment. Madame de Pontanges avait changé de robe et de coiffure ; ses cheveux étaient maintenant arrondis en bandeaux. Lionel n’aimait plus Laurence : il n’eut pas ce soir-là un regard d’amour pour elle. Madame de Pontanges devina sa pensée et ne dit rien ; elle ne se plaignit point ; toute la nuit elle pleura. Quand Lionel la revit le lendemain, elle était si pâle, qu’il eut pitié d’elle et lui pardonna… Il lui pardonna d’être une femme sublime qui consacrait sa vie à ses devoirs.

M. de Marny fit encore une réflexion favorable à Laurence ; il lui vint cette idée : « Si cela était, elle aurait déjà pensé à me rassurer par un mensonge. Elle se tait… c’est qu’IL n’est pour elle qu’un malade qu’elle garde par pitié, dont elle supporte les caprices par faiblesse… c’est un enfant qu’elle ne soigne que parce qu’elle est bonne et que, sans elle, il serait abandonné de tout le monde ! »

Lionel redevint aimable et gracieux.

Ces impressions se renouvelaient souvent et l’aidaient à se refroidir ; cependant il lui tardait d’avoir assez d’empire sur Laurence, d’avoir acquis assez de hardiesse auprès d’elle pour l’entraîner à s’expliquer franchement.

À la fin, cette situation l’ennuya ; d’ailleurs, le danger devenait menaçant : madame Ermangard et le sévère curé commençaient à faire très-mauvaise mine à M. de Marny, dont les assiduités les inquiétaient. Lionel était au bout de ses prétextes ; d’abord il avait feint une passion désordonnée pour la chasse, et il passait des matinées entières avec l’ex-sous-préfet à courir les bois, le tout pour voir plus souvent Laurence dans ses promenades. Le hasard, qui protège les amants, avait amené quelques perdrix malades et un chevreuil boiteux sous les yeux de Lionel, qui les avait achevés. Cela avait suffi pour justifier ses prétentions de chasseur. Quand il venait de Paris, il avait soin d’apporter des faisans, des bécasses et autre gibier qu’il faisait acheter tout bonnement chez Chevet pour les avoir meilleurs, mais qu’il offrait comme provenant de sa chasse, d’une chasse superbe qu’il était censé avoir faite dans d’autres pays, chez d’autres amis, de l’autre côté de Paris ; de sorte qu’on le crut très-bon chasseur pendant les premiers temps. L’ex-sous-préfet s’y trompa lui-même, malgré sa finesse, et crut que la chasse était ce qui attirait principalement M. de Marny à Pontanges, que l’amour n’était qu’un accessoire ; mais son erreur dura peu. Il avertit madame Ermangard, qui s’alarma sérieusement. Lionel alors imagina un prétendu voyage en Dauphiné, où il devait aller rejoindre son père ; et madame Ermangard, se fiant à cette prochaine et longue absence, toléra encore quelque temps les visites de M. de Marny à Pontanges. Il vint quatre ou cinq fois, toujours pour faire ses adieux, toujours à la veille de son prochain départ, que des affaires diverses retardaient toujours ; mais enfin cette ruse commençait à vieillir, et puis l’hiver était horriblement froid. Faire quinze lieues par la gelée pour un regard, c’était bien rude, et voyager en poste toutes les semaines, c’était bien cher ; vivre en présence d’une si belle femme, habiter sous le même toit, être aimé d’elle, et passer ses jours en contemplation, rien qu’en contemplation, c’était bien cruel. M. de Marny donc s’ennuya. Or vous savez comme les hommes sont aimables et bons lorsqu’ils s’ennuient…

XXIX.

LES HOSTILITÉS RECOMMENCENT.

M. de Marny devint donc singulièrement maussade. Ce fut d’abord une tristesse assez affectueuse, qui pouvait être intéressante.

Il pensa que cette mélancolie serait comprise ; il en attendit l’effet.

Cette mélancolie ne fut pas comprise ; Laurence était de ces femmes dont une éducation très-chaste a retardé l’intelligence ; elles pensent avec leur cœur ; elles-croient longtemps que l’amour, c’est aimer.

Laurence demanda naïvement à Lionel ce qui l’affligeait. Il se fâcha… sa tristesse devint hostile. Il ne pouvait pardonner à Laurence de ne point la partager ; il lui en voulait de sa candeur. Tant de pureté la rendait indépendante. Lionel avait raison : une femme qui n’a donné aucun droit sur elle est encore libre, quelle que soit sa passion.

Un homme qui n’a rien obtenu est esclave de son amour, quelle que soit l’indépendance de son caractère. Son amour est une chaîne ; il veut qu’on l’aide à la porter ; il a hâte d’être heureux pour être libre ; il lui tarde qu’on l’aime pour moins aimer.

M. de Marny avait épuisé la patience ; il eut recours au grand moyen : aux menaces d’absence, menaces si terribles pour une femme accoutumée à votre amour.

— Je ne viendrai pas la semaine prochaine, dit-il un soir.

— Oh ! mon Dieu, que deviendrai-je sans vous ? Quand vous ne serez plus là, comment vivre ?

— Il ne tient qu’à vous de me voir toujours.

— Comment ?

— Venez à Paris.

— Je ne le puis.

Lionel sourit dédaigneusement.

— Mais vous, qui vous empêchera de venir ici ?

— Rien.

— Rien ? Pourquoi alors me faire de la peine ?

Elle s’approcha de lui. — D’où vient que vous êtes si mal pour moi, quand je vous aime tant ?

Elle prononça ces mots d’une voix étouffée qui trahissait son émotion.

— Que vous êtes froide ! reprit-il.

— Moi !… Vous riez, Lionel ; mais regardez-moi donc ! ne voyez-vous pas que je vous aime, ne le sentez-vous pas ?

Il leva les yeux sur elle, et, dans ce regard qu’il lui jeta, il y avait une tendresse morne dont elle fut épouvantée.

— Si vous m’aimiez, vous n’auriez pas tant de courage ; vous comprendriez entre nous deux la nécessité d’un lien de toute la vie ; vous auriez besoin de mon bonheur comme j’ai besoin d’assurer le vôtre… Laurence ! Laurence !

— Vous êtes impitoyable ! s’écria-t-elle. Je vous hais !

— Impitoyable ?… dit-il ; c’est vous !

XXX.

VENGEANCE.

Le lendemain, tout le monde était réuni à table pour déjeuner ; on n’attendait plus que Lionel.

— Voyez si M. de Marny est chez lui, dit madame Ermangard ; peut-être n’a-t-il pas entendu sonner la cloche du déjeuner.

Un domestique revint en disant que M. de Marny était parti à cinq heures.

— Voici une lettre qu’il a laissée pour madame la marquise.

— Sans doute il vous explique ce brusque départ, dit madame Ermangard.

Madame de Pontanges ouvrit la lettre d’une main tremblante ; elle contenait ces mots :

 

« VOUS NE M’AIMEZ PAS… ADIEU ! »

 

Laurence resta longtemps immobile, les yeux fixés sur cette ligne.

— Quelle longue lettre ! dit tout bas le sous-préfet.

Enfin, revenant à elle, madame de Pontanges plia le billet et le passa dans sa ceinture.

— Ma nièce, quelle raison donne-t-il ? demanda madame Ermangard.

— Une lettre de son père qui l’oblige d’être à Paris ce matin. M. de Marny me charge de vous exprimer tous ses regrets, monsieur le sous-préfet ; il ne peut se consoler de manquer la partie de chasse de demain.

Elle inventa ce mensonge avec une présence d’esprit merveilleuse ; elle parlait vite, mais avec beaucoup d’assurance : elle était si indignée !… « Je ne l’aime pas ! dit-il ; eh bien, qu’il le croie ; ce sera ma vengeance ! »

XXXI.

DÉSESPOIR.

Pleine de courage pour résister à Lionel en sa présence, Laurence était sans force contre ses souvenirs. Les premiers moments de colère passés, son cœur reprit sa pensée habituelle, et le regret du bonheur qu’elle avait perdu, de l’amour qu’elle avait sacrifié, fut la seule idée qui planât sur ses jours, qui remplit toutes les heures de sa vie.

Tant qu’elle eut du monde autour d’elle, tant qu’il lui fallut sourire et tromper, elle supporta sa douleur. Une si violente contrainte lui donnait une irritation nerveuse qui ressemblait à de la joie ; mais quand tous les importuns furent partis, quand elle retomba dans la solitude, quand elle reprit sa vie intime, cette vie intime que Lionel avait faite si brillante, oh ! ce fut alors un amer découragement.

Quoi ! ne plus l’attendre jamais !

Et rester seule là où il est venu.

L’avoir vu là, sur ce fauteuil, à cette place, et se dire : « Je ne l’y verrai plus… »

Et cette fleur qu’il a cueillie, elle est encore fraîche… elle a duré plus longtemps que mon bonheur !… »

Vivre sans lui, et tous les jours s’éveiller avec la même pensée : « Il ne viendra pas ! »

Et toutes les heures du jour sont inutiles… elles n’annoncent rien ; elles n’amènent personne !

Encore si ce n’était que cela, ce serait une sorte de mort, une léthargie, un de ces désespoirs inertes que l’on peut supporter. Mais le souvenir ! le souvenir ! voilà l’ennemi qui poursuit… Mais le bonheur perdu, voilà le fantôme ! voilà le remords !

« Quoi ! je l’aimais, et je l’ai laissé partir… il m’aimait, et je l’ai repoussé !… Il sacrifiait pour moi tous les plaisirs de Paris, ses succès, ses amours ; il venait ici, pour moi, sans intérêt de vanité, dans une solitude où ma préférence même ne lui donnait point d’orgueil… il m’aimait, je n’en pouvais douter : je n’avais qu’un mot à dire pour le garder toujours près de moi ; et ce mot, je ne l’ai pas dit… je ne l’ai pas dit… j’ai eu ce courage. Comment est-ce possible ? et tout ce que je souffre, il le souffre aussi…

« Quoi ! tant de malheur pour un serment ! Ô mon Dieu ! s’écriait Laurence, mon Dieu ! est-ce donc un crime d’aimer ? »

Oh ! c’est une grande imprudence que de présenter aux femmes l’amour comme un crime : c’est les empêcher de le reconnaître lorsqu’il arrive, car rien ne ressemble moins au crime que les nobles élans d’un cœur qui va aimer.

Un crime, dites-vous ? Ce mot séduit les femmes à imagination vicieuse, c’est ce mot-là qui les entraine.

Un crime, dites-vous ? Ce mot trompe les femmes honnêtes, et il les perd. Elles sont si confiantes dans la pureté de leur âme, si certaines de ne jamais faire ce qui est mal, qu’elles se hasardent à suivre l’impulsion de leur cœur ; elles ne peuvent comprendre qu’une affection sainte et douce soit un péché. Elles capitulent avec leurs scrupules ; de là vient cet amour dit platonique, corruption sublime, chimère pleine de naïveté qui commence tous les malheurs. La passion est absolue ; elle ne compose pas ; toute femme qui lutte avec elle est perdue. Il y en a eu de sauvées, mais par un hasard ; elles se sont cru du courage, elles ont eu du bonheur et voilà tout. Le courage des femmes est dans la fuite ; mais pour les engager à fuir, il ne faut pas leur dire : « L’amour est un crime ! » il faut leur crier : « C’est un malheur, c’est un enfer de tourments que vous ouvrez devant vous ! » et elles vous comprendront. Quand vous aimez et que vous n’êtes pas libre, vous vous rendez à jamais misérable, vous faites le malheur de deux hommes : du mari que vous trompez et de celui que vous lui préférez, de celui-là surtout, que vous placez dans une condition déplorable ; car il n’est pas de supplice plus horrible pour un homme sincèrement épris que cette monstrueuse pensée : « La femme qui m’aime n’est pas à moi, elle appartient à un autre qui peut l’emmener au bout du monde sans que je le sache, sans que je l’arrête ; qui peut la chérir sous mes yeux sans que j’aie le droit de le tuer ! » Oui, dites à une femme : « N’aime pas, parce que tu feras le malheur de celui que tu aimeras ! » elle comprendra cela, et elle aura peur. Dites à une jeune fille : « N’aimez pas sans l’aveu de vos parents, parce que votre déshonneur fera mourir de chagrin votre mère, que votre frère se battra pour vous ! » elle comprendra cela ; mais si vous leur dites que c’est un crime, vous les perdez. Une femme aimante trouvera mille raisonnements captieux pour vous confondre ; elle vous dira : « Ce qui rend mon âme plus forte, plus généreuse, plus dévouée, qui m’exalte jusqu’aux plus nobles sentiments, qui me donne le courage, la patience, la foi ; ce qui me ramène toutes mes croyances, qui régénère toutes mes pensées, n’est pas un crime ; je sens que je vaux mieux depuis que j’aime ; je retrouve une pureté d’âme que je n’avais plus ; je crois au bien, à la vertu que j’ai trahie, à Dieu que je viens d’offenser. » Car c’est un mystère effroyable, et pourtant plein de consolation : la foi nous est rendue avec l’amour ; la femme qui vient de trahir ses serments, les serments que Dieu a reçus, croit plus en Dieu que la veille. On dirait qu’elle a compris le ciel par la passion.

Non, quand l’âme a atteint un certain degré d’exaltation, ce n’est plus par des raisonnements sains et moraux qu’on peut la détourner du mal ; l’idée du crime même ne l’arrête plus. Le crime est encore un dévouement, un sacrifice, et tout sacrifice lui paraît noble pour ce qu’elle aime. À cette âme malade à force de passion, il faut des mots en harmonie avec ses pensées ; pour se faire entendre, il faut parler le langage de son amour ; les principes austères ne lui parviennent plus, ce sont des raisonnements généreux, des combinaisons d’héroïsme qui peuvent encore la sauver ; il faut la traiter comme on traite les fous ; il faut puiser à même sa démence le moyen qui doit la guérir. Si vous dites à un homme qui se croit pape : « Venez vous promener dans le jardin, l’air vous fera du bien, » il n’ira pas et se moquera de vous. Si vous lui dites au contraire : « Sa Sainteté veut-elle descendre un moment dans les jardins du Vatican, où le peuple de Rome veut jouir de sa vue ? » il s’empressera de vous obéir, et vous obtiendrez de lui une heure de promenade. Ainsi il faut traiter les cœurs atteints de passion, les guérir dans l’intérêt de l’objet même de leur tendresse, trouver dans l’exquise délicatesse de leur amour le moyen qui doit leur donner la force d’y renoncer. Un cœur passionné ne peut plus être sage, mais il peut encore être généreux.

Oh ! si l’on savait ce qu’il y a de tourments dans une passion sincèrement combattue, on fuirait si vite et si loin, qu’il n’y aurait plus de danger. Que de chagrins, que de supplices, que d’affreux détails dans ce grand malheur ! Brûler une lettre ! une lettre qu’on aime… rien que cela, c’est un chagrin à faire pleurer dix jours… Voir cette écriture si chère s’effacer peu à peu sous la flamme, voir le mot qui fait battre le cœur se consumer sans retour… c’est un adieu à chaque ligne ; de tant d’amour ne garder rien ! – Et puis mentir enfin, tromper ! Mentir, quand notre âme a retrouvé toute sa candeur première ; mentir, quand nos sentiments sont tous involontaires ; quand notre pensée est toute franchise, tout abandon ; et c’est encore un inexplicable phénomène que l’amour, qui vit de mystère, ne puisse s’arranger du mensonge. Oh ! quelle vie ! et puis être jalouse enfin ! jalouse et ne pouvoir LE suivre, ne pas savoir ce qu’il devient, garder un soupçon sans pouvoir l’éclaircir, passer des jours entiers dans le doute !… Oh ! cela fait dresser les cheveux… Un crime ! un crime ?… Oh ! ce n’est pas un crime ; c’est un enfer de honte, de tourments, de larmes, de misères et de dégoût !…

Pauvre Laurence ! elle n’en était encore qu’aux tourments de l’absence, aux angoisses du combat ; mais elle souffrait bien déjà. Son caractère était changé, toutes ses vieilles et bonnes idées la quittaient ; elle s’en apercevait et ne pouvait les retenir ; elle se sentait ébranlée jusqu’au fond de l’âme. Tant d’agitations l’épuisaient ; la présence de l’austère curé seule parvenait à la calmer, il lui rendait des moments de courage ; lui, qu’elle avait vu si sévère quand Lionel était là, quand elle était heureuse… maintenant il était doux et triste ; il ne disait rien, mais on sentait qu’il prenait en pitié cette âme malade ; et sa compassion tacite adoucissait l’amertume du sacrifice qu’il approuvait. Laurence supportait encore les occupations de la journée ; mais le soir, le soir… toute sa vie passée se ranimait ; la joie perdue lui apparaissait avec toute la cruauté d’un adieu… le souvenir de ses jours de bonheur revenait brûler sa pensée ; ces paroles si tendres, ces prières coupables qui l’avaient offensée, elle croyait les entendre encore ; ces caresses passionnées qui l’avaient révoltée comme une injure, elle se les rappelait avec délices ; et dans ses vertiges d’amour elle sentait battre son cœur sous la main qu’elle avait repoussée. Ce pauvre cœur était dans un état de fièvre continuelle ; quelquefois ses battements irréguliers devenaient insupportables et la suffoquaient ; le bruit d’une porte qu’on ouvrait, d’une voiture qui passait, comme une détonation faisait tressaillir, tout son être ; sa tête semblait se briser à tout moment, ses pensées semblaient se perdre emportées dans un tourbillon ; et, comme Mazeppa, entraînée par une course trop rapide, haletante, épuisée, il lui tardait de tomber pour s’arrêter. La chute était moins horrible que la fuite, le remords moins pénible que le combat.

Enfin elle perdit la tête ; et dans un moment de délire, oubliant sa religion, ses principes, ses préjugés même, elle écrivit cette lettre :

 

« JE SUIS TROP MALHEUREUSE… SI VOUS SOUFFREZ AUTANT QUE MOI, REVENEZ ! »

 

Et il revint.

XXXII.

FAIBLESSE.

Il revint… oh ! quelle joie ! Si vous l’aviez vu quand il entra dans cette maison d’où il se croyait banni pour toujours ! si vous aviez surpris sur son charmant visage, pâli par l’émotion, maigri par la douleur, cet éclair d’une joie sublime, cette lumière de la passion qu’elle seule peut donner !… oh ! vous l’auriez aimé, vous l’auriez admiré comme on admire un chef d’œuvre, comme on admire un grand génie ; car la passion, c’est le génie avec un objet, c’est l’idée fixe appliquée à un sentiment, c’est tout ce qu’il y a de puissance dans notre âme, toutes les facultés de notre être concentrées en une seule et continuelle pensée : J’aime !… Génie supérieur à tous les génies, qui n’a pas besoin du monde pour briller ; aimer, – voilà pour lui l’inspiration ; – se faire aimer, – voilà la gloire.

Mais c’est surtout dans sa joie que la passion ressemble au génie, par ce qu’elle a d’enfantin et de naïf.

Les amours heureux, les petits bonheurs de salon, n’ont pas cette candeur et cette grâce. La grosse joie étonnée de l’homme riche qu’on trompe et qui se croit aimé pour lui-même, le bonheur furtif et prétentieux de l’homme à bonnes fortunes, ne ressemblent en rien à cet élan irréprimable de la passion dans l’espérance.

Oh ! cette joie-là ne peut se cacher ; nulle considération ne la modère ; elle éclate dans le regard, elle rayonne dans le sourire, elle frissonne dans la voix ; elle est indiscrète et compromettante. C’est une fatuité sublime qui serait dangereuse si le monde ne savait que la passion, comme le génie, se nourrit de fumée, et que, pour exciter son délire, il suffit souvent d’un regard.

En voyant Lionel si heureux, Laurence eut peur… Elle comprit qu’elle était engagée ; tant d’espérance l’épouvantait, elle ne se sentait plus le courage de replonger dans le désespoir un cœur si joyeux et si confiant ; elle éprouvait une angoisse indicible qui empoisonnait tout son bonheur…

Lionel n’était plus pour elle celui qu’elle avait tant pleuré, dont l’absence l’avait tant désolée. C’était, – pardonnez-moi une comparaison vulgaire, – c’était un implacable créancier qui venait à jour fixe apporter sa quittance… ou, si vous aimez mieux, c’était Satan lui-même qui venait à l’heure suprême réclamer son âme, qu’un pacte infernal lui avait engagée…

Et pourtant elle l’aimait ! D’où venait cette résistance ? De son éducation, de ses principes… des lois du monde… toutes choses qui préservent sans doute, mais qui ne sauvent pas à l’heure du danger… qui ôtent seulement à l’amour ce qu’il a de chaste, l’élan et l’oubli.

— Oh ! quel bonheur ! s’écria Lionel, me voilà encore ici ! est-ce bien vrai ? C’est vous, ma douce Laurence, que je revois ! Je ne vous quitterai plus, n’est-ce pas ? Que je suis heureux, Laurence !…

Combien ce langage familier faisait souffrir madame de Pontanges ! mais elle n’osait s’en plaindre. Que dire ? pouvait-elle d’un mot désenchanter Lionel ? n’était-ce pas elle-même qui l’avait rappelé ?…

— Oh ! merci, disait-il, merci : votre lettre m’a rendu la vie ! Oh ! que je suis reconnaissant ! Laurence, que je t’aime !

— Si je ne vous avais pas écrit, vous ne seriez donc jamais revenu ? dit-elle d’un air fâché qui expliquait sa froideur.

— Je ne crois pas ; mais j’espérais toujours que vous m’écririez.

— Ah ! tout cela n’était qu’une ruse, reprit madame de Pontanges en s’éloignant. Puis elle ajouta d’un ton léger : — Vous ne savez pas ? ma tante est partie ce matin pour Paris.

Elle disait cela pour parler, pour donner à la conversation une marche insignifiante. Le langage passionné de Lionel l’effrayait ; mais Lionel se trompa sur le sens qu’elle attachait à ces mots.

— Elle est partie ! s’écria-t-il. Quoi ! nous sommes seuls ici !… Que vous êtes bonne de me dire cela !

Et madame de Pontanges rougit de la pensée qu’elle avait fait naître. Elle allait répondre : « Seuls, non… mon mari est ici ; » mais elle comprit ce que cette réponse aurait de ridicule. En effet, n’était-ce pas un singulier gardien pour préserver la vertu d’une jeune femme que ce pauvre insensé ? Laurence était au supplice ; son trouble n’échappait point à M. de Marny, mais il l’interprétait en sa faveur. Il était si heureux de la revoir ! Le billet qu’il avait reçu et qui le rappelait près d’elle l’avait jeté dans une si grande joie, qu’il lui fallait encore longtemps avant d’être détourné de son bonheur.

Après une longue absence, le plaisir de retrouver l’être qu’on aime est si vif, les yeux sont si réjouis de sa vue, sa voix nous fait tant de bien, l’émotion de notre bonheur est si complète en sa présence, que nous ne pensons pas tout de suite à interroger son amour. Et Lionel fut longtemps joyeux sans deviner qu’on était mal pour lui.

Et madame de Pontanges tremblait devant ce bonheur : elle tremblait de le troubler, elle tremblait plus encore de le partager. Elle sentait une émotion violente qui s’emparait d’elle, et cherchait à la vaincre ; mais elle ne pouvait s’aveugler sur sa faiblesse. Elle se disait qu’un miracle seul pouvait la sauver ; elle voulait gagner du temps, et inventait mille ruses pour retarder l’heure fatale et douce qui devait livrer sa vie à l’amour. Laurence avait recours à des détails vulgaires pour détruire ce qu’il y avait de romanesque dans sa situation ; elle se plaignait du froid et sonnait pour que l’on arrangeât le feu ; pendant ce temps, elle questionnait M. de Marny sur les nouvelles qu’il rapportait de Paris. « Je n’en sais aucune, répondait Lionel que la politique intéressait fort peu dans ce moment. » Alors madame de Pontanges envoyait chercher les journaux qu’elle avait laissés dans sa chambre ; mais Lionel ne prenait aucune part à toute cette activité, rien ne pouvait le distraire de son espérance.

— Je vais dire qu’on serve le dîner dans le salon, dit tout à coup Laurence ; la salle à manger est trop grande et trop froide.

— Oh ! pourquoi dîner ? s’écria Lionel.

— Pourquoi ? répondit madame de Pontanges en riant, parce qu’il est sept heures.

— Eh bien, soit ! dînons ; mais après nous monterons dans votre petit salon. On est si bien là-haut !

— Non, reprit-elle vivement, nous resterons ici…

Que vous dirai-je ? elle se croyait plus en sûreté dans cet immense salon à huit grandes fenêtres, bien solennel, bien antiboudoir, qu’elle ne l’eût été chez elle dans son élégante retraite où tout invitait à s’aimer.

Madame de Pontanges ayant sonné un domestique, elle lui donna l’ordre de mettre le couvert dans le salon. Lionel et Laurence s’assirent tous deux devant une petite table près du feu. Rien n’était plus intime que ce repas ; Lionel en fit la remarque.

— Quel gentil souper ! dit-il. Cette bonne tante, combien de jours restera-t-elle à Paris ?

— Je l’attends demain, reprit sèchement madame de Pontanges.

Pendant le dîner, Lionel fut bien obligé de parler de choses indifférentes devant les deux grands laquais qui les servaient, et durant cette trêve, Laurence retrouva sa sécurité ; sa tendresse se ranimait à mesure que le danger s’éloignait. Elle leva les yeux sur Lionel, qu’elle n’avait pas encore osé regarder jusqu’à ce moment :

— Ah ! mon Dieu !… s’écria-t-elle tout à coup, oubliant que ses gens l’écoutaient.

— Qu’avez-vous, madame ? demanda Lionel.

— Rien, rien ; c’est que… je n’avais pas remarqué… ce n’est rien vraiment.

Le fait est qu’elle n’avait pu voir sans effroi la pâleur de Lionel ; l’altération de ses traits était sensible. Oh ! qu’il avait souffert, qu’il l’avait aimée ! et pourtant ce n’était que huit jours d’absence… Elle le regardait avec inquiétude, et deux larmes de reconnaissance et d’amour s’échappèrent de ses beaux yeux. Toute considération de convenance, de prudence même, était méconnue. C’était un caractère étrange que celui de cette jeune femme, toujours froide et raisonnable seule avec celui qu’elle aimait, et toujours prête à se compromettre pour lui devant le monde par la violence et la naïveté de ses sentiments.

— Est-ce que vous avez été malade ? demanda-t-elle d’une voix troublée.

Lionel la regarda à son tour et sourit… du sourire le plus adorable.

— Non, madame, dit-il avec grâce.

Oh ! qu’il y avait de choses dans ce mot « Non », et dans l’inflexion de sa voix ! On ferait tout un volume pour exprimer ce qu’il dit en ce moment. Quel mélange ravissant de coquetterie et de passion ! Oh ! comme elle l’aimait, et lui, comme il la voyait avec délire se trahir par une émotion trop vive, frissonner au son de sa voix, rougir sous son regard et palpiter de sa pensée ! Elle était si tremblante, qu’il vint à son secours. Ils avaient changé de rôle maintenant : c’est lui qui voulait parler de niaiseries, qui cherchait à la distraire un instant de son amour.

— Je vous dirai, madame, que vous avez fait la conquête d’un de mes amis, pour qui j’ai une grâce à vous demander.

— De mon voisin, M. de Méricourt ? dit Laurence.

— Oh ! ceci est une vieille victoire. D’ailleurs, M. de Méricourt est un homme très-insignifiant, qui n’a qu’un mérite à mes yeux, c’est de posséder tout près de vous un château où je me réfugie quand vous ne voulez plus de moi. L’homme dont il est question est beaucoup plus séduisant.

— C’est ?…

— Ferdinand Dulac.

— Ah ! l’ami du prince de Loïsberg ?

— C’est donc l’ami de tout le monde ? reprit Lionel avec aigreur, car le souvenir de M. de Loïsberg lui était toujours pénible.

— Depuis longtemps M. Dulac est lié avec mon cousin… Eh bien, quelle grâce vous a-t-il chargé d’obtenir de moi ?

— Il en chargera un autre, vraiment ; ce n’est pas moi qui vous l’amènerai.

— Comment ! il veut venir ici ?

— Oui, mais vous ne l’y engagerez pas.

— Pourquoi ?

— C’est un homme dangereux.

— Vous vouliez me l’amener tout à l’heure ?

— Moi ! non, madame. J’ai dit qu’il désirait venir, mais je ne lui ai pas offert de vous le présenter : je me défie de lui…

— Quelle idée !

— Oh ! ce n’est pas ce que vous pensez, répondit Lionel en se levant de table ; mais, ajouta-t-il tout bas en se rapprochant de Laurence qui venait de s’asseoir près de la cheminée… mais c’est l’ami de votre cousin, et j’ai peur.

— Peur ! répéta Laurence ; alors n’en parlons plus… Et elle jeta sur Lionel un regard empreint d’un mépris bien tendre.

Après avoir desservi le dîner, on ouvrit les fenêtres pour chasser l’odeur des mets, et Lionel s’aperçut qu’il tombait de la neige.

— Que la campagne sera belle demain ! dit-il ; toute cette délicieuse vallée sera couverte de neige demain… Oh ! quel souvenir !… je ne pourrai plus voir tomber la neige sans me rappeler…

Il n’acheva pas… sa pensée avait fait tellement rougir madame de Pontanges, qu’il eut encore pitié d’elle et changea de sujet.

— Je crains que cette fenêtre ne vous donne trop de froid.

— Oui, il vaut mieux ouvrir une porte.

Alors un domestique ouvrit la porte du salon qui communiquait aux appartements, et sortit.

M. de Marny resta seul avec Laurence.

— Vous ne m’aimez plus ! dit-il avec coquetterie ; le souvenir du prince vous a troublée.

Laurence sourit.

— Mon pauvre cousin… je ne sais seulement pas où il est !

— Je le sais, moi ; il est à Londres.

— Près de lady Suzanne ?

— Ah ! vraiment, vous en demandez trop, madame ; je ne suis pas venu ici exprès pour vous donner de ses nouvelles.

Lionel s’assit près de Laurence en disant ces mots ; puis, l’attirant doucement vers lui :

— Vous avez l’air triste, ajouta-il ; si vous m’aimiez comme je vous aime, vous seriez joyeuse comme moi.

— J’ai eu tant de chagrin depuis votre départ, que j’en suis encore accablée… Vous-même, je vous trouve aussi bien changé : comme vous êtes pâle !

— Oh ! que j’ai été malheureux ! s’écria-t-il, je me croyais perdu ! Elle ne m’aime pas, pensais-je, et cette affreuse idée me poursuivait toujours. Laurence, ne me faites plus de peine : s’il me fallait vous quitter encore, je vous l’assure, j’en mourrais.

L’accent de vérité avec lequel M. de Marny prononça ces mots, son extrême pâleur, rendaient sa menace si probable, que madame de Pontanges se sentit troublée.

— Vous ne m’éloignerez plus, n’est-ce pas ? reprit-il avec tendresse.

Et son regard était implorant.

Et pressant sur ses lèvres la main de Laurence, il attendait sa réponse.

— Jamais, répondit-elle.

— Jamais, n’est-ce pas ? Vous le voyez vous-même, Laurence, vous ne pouvez plus m’éloigner. Oh ! donne-moi ta vie, Laurence, je mérite si bien que tu m’aimes, je serai si dévoué, si heureux.

— Lionel ! Lionel ! s’écria Laurence en se dégageant de ses bras.

— Quoi ! toujours la même ! reprit-il avec amertume ; pourquoi m’avoir rappelé, si mon amour vous épouvante ? pourquoi me promettre tant de bonheur, et me tromper ? Voulez-vous que je vous fuie ? j’obéirai ; je puis faire à votre repos ce sacrifice, quelque horrible qu’il me paraisse ; mais ce que je ne puis pas faire, même pour vous, c’est de vous cacher mon amour, c’est de rester insensible quand vous m’aimez, c’est d’être calme auprès de vous… Malheureux ! s’écria-t-il avec désespoir, faudra-t-il donc la fuir encore !

À la seule idée de le voir s’éloigner de nouveau, le souvenir des tourments qu’elle avait soufferts en son absence rendit à madame de Pontanges toute sa passion.

— Ô mon Dieu ! s’écria-t-elle à son tour, ne plus le voir, vivre sans lui !… cela m’est impossible !… C’est le seul malheur que je ne puisse pas supporter !

Et, dans son cœur, elle se résignait comme une victime généreuse ; comme un martyr, elle voulait acheter par un sacrifice le bonheur éternel. Le sacrifice, c’est l’amour ! le bonheur, c’est la continuelle présence de ce qu’on aime !

Ô divin prestige de la vertu, sublime pudeur d’une âme honnête qui lui fait nommer sacrifice, dévouement passionné, ce que la galanterie vulgaire a flétri du nom de faveurs ! que de trésors cachés dans une passion qui s’ignore ; que de brûlants désirs dans un cœur pur ! C’est là seulement que l’amour règne dans toute sa puissance. Oh ! comme il est noble et terrible, comme il s’empare fièrement de sa conquête, de ce monde nouveau qu’il vient de découvrir, de ce cœur inhabité qui lui appartient ! Sa voix sonore résonne dans ces solitudes, ainsi que l’orage dans les montagnes ; il se joue avec les échos qu’il réveille, avec les tempêtes qu’il soulève ; il se mire dans ses lacs d’azur, tant il est orgueilleux de sa beauté nouvelle, tant il chérit cette nature forte et primitive qui vient de le régénérer.

Oui, l’amour n’est véritablement dangereux que pour les âmes honnêtes ; il les recherche de préférence ; elles seules sont capables de le comprendre et de l’éprouver.

Une femme coquette peut résister au danger, elle n’y croit pas ; elle est invulnérable par son incrédulité même ; mais une femme honnête, au contraire, est désarmée par ce qu’il y a de noble et de généreux dans son caractère, par sa vertu même, par sa crainte ; elle est faible quand l’heure du danger est venue, car elle s’est d’avance épuisée par le combat.

Ainsi, l’âme de Laurence n’avait plus d’énergie pour résister aux entraînements de sa passion. La loyauté même de son caractère, sa générosité si naïve, devaient la perdre.

En rappelant Lionel, elle s’était engagée à l’aimer. Il s’attendait au bonheur ; il y avait presque des droits, il en était digne par tant d’amour. Il était enivré d’espérance, ses yeux brillaient de tant de joie ! Oh ! cette joie, qu’elle était dangereuse, qu’elle était imposante, qu’elle était menaçante aussi ! En quel affreux désespoir un mot aurait pu la changer ! et ce mot, quelle femme aurait eu le courage de le dire ? Laurence l’essaya, il expira dans son cœur. Quelle voix aurait été assez barbare pour troubler cette harmonie délirante ?

Lors même qu’elle l’aurait moins aimé, elle n’aurait pas eu la cruauté de le désenchanter. Ah ! si vous aviez donné par erreur un louis d’or à un pauvre, et qu’il vous remerciât avec reconnaissance, iriez-vous lui dire : Rends-le-moi, je me suis trompé, je ne voulais pas te donner tant ?

Et Laurence, qui avait trouvé dans la chasteté de son amour des forces contre la passion de Lionel, qui avait bravé sa colère, qui avait résisté à sa douleur, se sentait dominée par tant de joie ! En lui voyant tant d’espérance, elle croyait avoir promis. « Qu’il soit heureux ! se disait-elle. À moi les remords et les larmes ; mais lui, du moins, qu’il soit heureux ! » – Oh ! c’est une croyance bien dangereuse que cette idée, que l’on est la providence d’une vie, que l’on peut d’un seul mot la faire brillante ou misérable ! Dans cette alternative entre la joie et le désespoir de ce qu’on aime, comment hésiter à choisir ? Et Laurence avait choisi, et l’on sentait qu’il y avait dans sa faiblesse encore plus de générosité que d’amour !

Elle pleurait, et il voyait ses larmes avec délices. Ces larmes étaient un aveu, elles lui prouvaient qu’il n’avait plus à craindre de refus.

— Laurence, mon ange, ne pleure pas. Est-ce sur moi que tu t’affliges ? veux-tu donc m’éloigner encore ? Pourquoi pleurer ?

— Oh ! non, vous ne me quitterez plus. Vous resterez près de moi, vous me consolerez.

— Ce que vous me dites est mal, très-mal… Est-ce donc un chagrin pour vous que mon amour ? Oh ! je serai si heureux, moi, si tu m’aimes. Ma douce Laurence, que tu es belle ! Regarde-moi ; que j’aime tes yeux, ton front si pur et ta bouche si gracieuse ! Laurence, que je vous trouve jolie !… que l’amour vous sied bien, madame !

Il voulait la faire sourire, il essayait de la calmer ; mais elle était tremblante et pâle, et ses pleurs coulaient abondamment.

— Laurence, s’écria-t-il avec amertume, votre désespoir me déchire le cœur !

Mais elle ne l’écoutait pas. Elle était toute à sa pensée, au dernier combat qui se livrait dans son âme.

— Mon Dieu, pardonnez-moi, dit-elle d’une voix étouffée, il m’aime tant !

Et, cédant à une émotion trop violente, elle se laissa tomber dans ses bras, et lui la pressa sur son cœur. Comme il était reconnaissant ! qu’il la trouvait noble, généreuse, bonne ! Il lui prodiguait les noms les plus tendres ; il séchait ses larmes sous ses baisers, il la calmait à force de tendresse ; il la protégeait contre lui-même, il l’adorait de sa faiblesse, il l’aimait de tous les amours ; et Laurence, déjà moins triste, commençait à comprendre que tout n’est pas remords dans la passion…

Quand tout à coup elle sentit une main froide, humide, glacée, tomber lourdement sur son front.

— Lionel ! s’écria-t-elle épouvantée.

— Laurence ! répondit une voix qui n’était pas celle de M. de Marny.

— Ah ! c’est lui !… dit-elle ; et elle se cacha la tête dans les mains.

Lionel leva les yeux et resta immobile d’étonnement… en apercevant derrière Laurence une forme étrange qu’il eut peine à distinguer. On eût dit un fantôme de neige !

Madame de Pontanges était si tremblante qu’elle ne pouvait ni parler, ni remuer, ni même relever la tête. La main glacée s’appesantit de nouveau sur son front, et tira vivement ses cheveux, comme pour appeler son attention.

M. de Marny, indigné de cette offense, se leva et, s’élançant vers le fantôme, s’apprêtait à dégager les cheveux de Laurence de ses doigts humides… mais il recula épouvanté… il céda à un premier mouvement d’effroi irrésistible.

Cet homme qui les avait surpris était M. de Pontanges. Oh ! dans cet instant, Amaury n’était plus pour Lionel un idiot à l’enfance éternelle : ce pauvre fou qui lui faisait pitié…

C’était un mari dont il venait séduire la femme ; c’était un maître qui avait le droit de le chasser de sa maison.

M. de Marny eut peur… On est craintif quand on est coupable.

On a beau rire, faire des vaudevilles, des physiologies et des chansons contre l’hymen et ses avaries, il y a dans le mariage un prestige indestructible. La majesté du mari est sacrée. C’est la religion de la propriété et du droit. Un voleur respecte toujours un peu l’homme qui a le pouvoir de le faire pendre.

Le premier moment de crainte passé, Lionel se rappela l’état d’idiotisme de ce pauvre mari, et il tenta une seconde fois de retirer la main qui serrait les cheveux de madame de Pontanges. Mais le fou, que jamais personne n’avait osé contrarier, irrité de rencontrer quelqu’un qui s’opposait à ses volontés, entra dans une de ces fureurs stupides qui rendent la folie si hideuse, si attristante : il frappa du pied avec violence, fit à Lionel des grimaces effroyables, le menaça du poing, lui cria des paroles inarticulées qu’il croyait des injures, lui jeta des poignées de la neige qui couvrait ses habits et finit par lui cracher au visage.

Il y avait quelque chose d’effrayant dans cette scène. Cette injure grossière d’un enfant mal élevé, cet outrage de hasard qui se trouvait mérité, avait, dans la position de ces deux hommes, quelque chose de grave et de terrifiant. C’était de l’instinct qu’une si humiliante vengeance.

Lionel, transporté de colère, oublia qu’il avait affaire à un fou, et se précipita sur M. de Pontanges pour le frapper ; mais Laurence, revenue à elle-même, s’élança entre eux et les sépara. Elle leva sur Lionel un regard à la fois noble et suppliant.

— C’est mon mari ! dit-elle. Est-ce donc à vous de vous venger ?

Puis, s’adressant au pauvre fou : — Amaury, comme tu as froid ! te voilà tout couvert de neige… d’où viens-tu ?

— J’AI FAIM !… répondit-il.

— Oh ! mon Dieu, c’est vrai, s’écria madame de Pontanges toute confuse, je l’ai oublié ; oh ! que c’est mal… il n’a rien mangé ce soir… Pauvre Amaury, comme il a froid !… mais il est sorti ; qu’a-t-il fait pour être dans cet état ?

En disant ces mots, Laurence regardait du côté de la porte qu’on avait laissée ouverte après le dîner, et par laquelle Amaury était venu sans qu’on l’entendit ; d’ailleurs cette porte était placée derrière le canapé où était Laurence, et M. de Pontanges avait eu peu de pas à faire pour arriver jusque-là. Le pauvre fou, ennuyé d’attendre sa gardienne, qui jusqu’alors l’avait si bien soigné, fatigué de l’avoir appelée vainement, et trouvant dans sa faim la force de vaincre sa timidité naturelle, était sorti. Il avait ouvert la porte du jardin, la seule qu’il sût ouvrir, et il avait erré longtemps sous la neige, heureux peut-être de voir ces blancs flocons qui lui rappelaient son enfance. Puis, lorsque le froid lui était devenu insupportable, il était rentré, et, après bien des peines, était parvenu, non sans quelque terreur, jusqu’aux grands appartements du château, qu’il connaissait à peine.

Amaury faisait pitié ; il tremblait de froid ; ses dents claquaient, son visage était à la fois rouge et pâle ; il avait ses vêtements en désordre et ses longs cheveux épars tout poudrés de neige ; ses grands yeux sans vie erraient autour de lui avec une expression peureuse et sauvage, et tout en lui semblait dire : Je souffre, parce qu’elle m’a oublié !

À sa vue, madame de Pontanges sentit son cœur se serrer ; elle éprouva un affreux remords, le véritable remords d’une âme généreuse, celui d’avoir été un moment cruelle, d’avoir fait souffrir un malheureux.

— Oh ! pardon, pardon, s’écria-t-elle, mon pauvre Amaury ! Elle le fit asseoir devant le feu, puis elle se mit à genoux devant lui ; elle prit son mouchoir, et lui essuya ses cheveux et ses vêtements avec la tendresse d’une mère.

— Oh ! je suis bien coupable ! disait-elle, je t’ai oublié ! Toi si faible, si bon, te tromper, c’est une lâcheté !… Pardon, pardon ! je n’aimerai plus que toi, mon pauvre Amaury, pardon !

Et lui ne comprenait rien à ce langage et à ces caresses ; il répondait tranquillement : — J’ai faim.

Laurence alors courut chercher dans un petit meuble qui était dans le salon des bonbons, du chocolat, du sucre, qu’elle avait là en provision pour lui et pour Clorinde.

— Tiens, dit-elle ; tu vas-souper tout à l’heure, prends cela en attendant.

Et l’idiot sauta sur ces friandises avec une voracité effrayante, tandis que Laurence achevait de le sécher, de le réchauffer.

Lionel les contemplait tous deux avec dégoût… Cette femme qu’il aurait admirée la veille dans ses soins pieux comme une sœur de la Charité, comme un ange de vertu, aujourd’hui lui semblait une créature dénaturée. Il ne pouvait lui pardonner de sacrifier à cet être sans pensée, son amour à lui qui était si profond. « Quoi ! se disait-il, c’est là cette femme dont je me croyais aimé il y a peu d’instants, et que voilà maintenant aux pieds de cet idiot et lui jurant d’être fidèle ! Me sacrifier, moi ! moi qui l’aime de tant d’amour, bouleverser toute ma vie, me désespérer, me déchirer le cœur… pour un insensé qui ne peut même pas être jaloux ! c’est absurde. Rester fidèle à ça… Oh ! c’est qu’elle ne m’aime pas ; et puis encore me contraindre à subir un outrage ridicule, sans me venger !… Ah ! c’en est trop d’un tel amour ! »

Les plus amères plaisanteries lui passèrent alors dans l’esprit ; il se mit à rire d’un rire convulsif et méchant.

Quand le pauvre fou fut bien réchauffé : — Viens, lui dit Laurence en l’entraînant vers l’appartement qu’il habitait ; viens, maintenant tu vas souper.

Avant de fermer la porte du salon, elle salua M. de Marny avec dignité, comme une femme dont la résolution est prise.

— ADIEU ! dit-elle ; et dans l’accent de sa voix, dans son attitude, dans son regard, il y avait un fond de joie qui voulait dire : « Je suis sauvée ! »

Lionel devina cet orgueil, il en fut révolté ; son cœur se dégagea subitement, et cet homme naguère si aimant, tombé tout à coup des hauteurs de la passion, des sublimités de l’espérance aux vulgarités les plus burlesques, sentit son amour se glacer ; son imagination s’éteignit, et, perdant sa tendresse avec l’espérance, il s’avoua

 

DÉSENCHANTÉ.

 

C’est que pour les hommes l’amour n’est pas un sentiment ; c’est une idée : sitôt que cette idée est flétrie, l’amour meurt.

SECONDE PARTIE.

____________

I.

UN DÉPIT.

— Quoi !… Lionel se marie ?… c’est impossible… Ferdinand, mon cher, tu m’en imposes !

M. Bonnasseau tutoyait volontiers quand il était ému ; il fallait lui dire vous plusieurs fois pour le ramener à l’ordre.

— C’est comme je vous le dis. Je pars dans une heure pour Boismont, où se fait la noce. Mais comment n’êtes-vous pas mieux instruit, vous ? C’est madame d’Auray qui a fait ce mariage.

— Madame d’Auray ! elle ne m’en a rien dit, s’écria Melchior Bonnasseau.

— C’est une surprise qu’elle vous ménage.

— Quelle dissimulation ! hier encore je lui parlais de M. de Marny…

— Ah ! mon cher, les femmes sont si perfides !

— Si celle-là ne me trompe jamais que comme cela, je lui pardonnerai, dit en riant Melchior. Mais comment Marny a-t-il consenti à ce mariage ? Et sa passion pour madame de Pontanges ?…

— Elle est plus violente que jamais ; il en perd la tête.

— Et il se marie ?…

— Précisément.

— Alors il ne l’aime plus ?

— Au contraire.

— Ah !… mais qu’est-ce que tout cela veut dire ? Il l’aime plus que jamais, et il épouse une autre ? cela n’a pas de nom !…

— Si vraiment, tout cela a un nom : cela s’appelle un dépit. Or qu’est-ce qu’un dépit ? Ce qu’il y a au monde de plus absurde, de plus contraire à nos goûts, à nos intérêts ; ce qui doit faire le malheur de notre existence, de tout ce qui nous entoure, de la femme que nous aimons, de celle que nous n’aimons pas ; enfin l’action la plus sotte qui doit peser comme un fardeau éternel sur le reste de la vie. Tout cela s’explique par ce mot :

UN DÉPIT.

— Je le veux bien ; mais pourquoi ce dépit ? Madame de Pontanges ne l’aime donc pas ?

— Si, elle l’aime…

— Eh bien ?

— Mais elle veut rester vertueuse ; et il l’a laissée là.

— Ah ! ma foi, elle n’a que ce qu’elle mérite. Il a bien fait. Ne me parlez pas de ces femmes égoïstes qui veulent qu’on les aime gratis, qui vous exaltent par leurs folies romanesques, qui vous montent la tête, vous rendent fous ; et puis… bonsoir… Ah ! j’en ai rencontré de ces femmes-là, et Dieu m’en préserve !

— Eh bien, Dieu m’en a préservé. J’avoue à ma honte que je n’en ai jamais rencontré.

— Fat ! s’écria M. Bonnasseau. Il accompagna cette exclamation d’un sourire fin et d’un regard extrêmement flatteur.

— Sais-tu, continua-t-il, ces femmes-là sont assez agréables dans l’absence ; elles écrivent divinement, et quand on est loin de tout, dans le fond d’une province, on est bien aise de recevoir de temps en temps quelques lettres passionnées qui vous tiennent au courant des nouvelles de Paris.

— Oui, on les aime par correspondance, et cela suffit… Mais vous me faites bavarder, et je serai en retard…

— Est-ce que Lionel va venir vous chercher ?

— Lionel ?… mais il est parti depuis quinze jours ; il est déjà établi chez le père de sa fiancée, M. Bélin.

— Ah ! c’est mademoiselle Bélin qu’il épouse ?

— Oui, l’aînée… Clémentine.

— C’est un bon mariage !

— Oui, surtout pour un dépit.

— Un dépit de huit cent mille francs !… et vous appelez cela un malheur irréparable ? un fardeau qui doit peser sur toute une existence ?

— Sans doute ! un mariage n’est bon qu’autant qu’on n’en pourrait pas faire un meilleur…

— Ma foi, je ne vois pas trop quel meilleur mariage Lionel aurait pu faire ; il n’est pas déjà si riche.

— Je vous dis, moi, qu’elle aurait été assez folle pour l’épouser, et que cent cinquante mille livres de rente valent mieux que huit cent mille francs de dot une fois payés.

— Mais qui donc l’aurait épousé ?… Vous êtes énigmatique aujourd’hui !

— Madame de Pontanges.

— Et son imbécile, qu’en fais-tu donc ?

— MORT !

— Mort !… Elle est veuve ?… Lionel n’en sait rien ?…

— Non ; mais il ne faut pas qu’il le sache…

— Pourquoi ?

— C’est mon secret.

— Oh ! cela est infâme ! Je vais lui écrire, Ferdinand ; c’est le malheur de trois personnes que vous allez faire ! Lionel a des défauts ; il est quelquefois un peu fat ; mais, au fond, c’est un bon jeune homme… c’est mon ami, je dois l’instruire…

— Il est trop tard, la noce se fait demain.

— Mais depuis combien de temps le mari de madame de Pontanges est-il mort ?

— Depuis un mois.

— Depuis un mois ! et vous n’avez rien dit à Lionel ? Oh ! que c’est mal !…

— Je ne l’ai su qu’hier, reprit Ferdinand, embarrassé de l’impression que M. Bonnasseau ressentait contre sa conduite ; sans cela, vous pensez bien, mon cher…

M. Bonnasseau eut l’air de le croire ; mais, à dater de ce moment, sa résolution fut prise. Il continua :

— De quoi donc est-il mort, ce pauvre fou ?

— Oh ! c’est un drame tout entier !… Après une grande scène dont je ne sais pas bien les détails, Lionel est revenu à Paris ; vous l’avez vu vous-même, à cette époque, courant les spectacles, passant les nuits à jouer ; enfin s’amusant comme un homme au désespoir… Pendant ce temps, madame de Pontanges, non moins au désespoir, est tombée malade d’une fièvre cérébrale fort dangereuse, comme il convenait à la circonstance. Il paraît qu’elle a été un moment très-mal ; mais ce qu’il y a de mieux, c’est que pendant la maladie de la femme, on a oublié le mari. Le pauvre fou n’a plus voulu manger ; sa femme seule avait de l’empire sur lui. Elle n’était plus là, il n’a plus voulu obéir à personne ; il est tombé malade, on l’a saigné : il a arraché l’appareil et s’est ainsi tué par bêtise, pour que sa mort fût digne de sa vie. C’est madame de Champigny, sa cousine, qui m’a conté cela ; et malgré la tristesse de cet événement, elle n’a pu s’empêcher de rire, lorsque la personne qu’elle envoyait chaque jour savoir des nouvelles de madame de Pontanges est revenue en disant : « Madame la marquise va beaucoup mieux ; mais monsieur le marquis est mort !… »

Ferdinand s’épuisait en paroles, en récits, pour retenir M. Bonnasseau plus longtemps près de lui. Sa finesse l’avertissait des intentions de Melchior ; et d’ailleurs la dissimulation trop subite de celui-ci rendait son silence suspect. Le mouvement d’indignation qu’il avait réprimé promptement, sans qu’aucune raison l’en eût fait revenir, n’avait pas échappé à son ami.

« Je ne puis l’empêcher d’écrire à Lionel, pensait Ferdinand, de lui apprendre la mort de M. de Pontanges ; mais il est quatre heures ; encore quelques moments, le courrier sera parti, la lettre arrivera après le mariage ; c’est ainsi qu’il en doit être. »

M. Bonnasseau, de son côté, brûlait de s’échapper pour aller écrire à Lionel. Dans sa conscience, il croyait, par cet avis, prévenir de grands malheurs ; mais il ne voulait pas s’en aller trop vite, de peur d’être deviné.

— Allons, dit-il, je vois qu’il est temps que je vous quitte pour vous laisser achever vos apprêts…

— Non, restez, il n’est pas tard, la nuit est belle. D’ailleurs, je n’ai demandé les chevaux que pour six heures ; pourvu que j’arrive demain à l’heure du déjeuner, c’est tout ce qu’il me faut : la noce se fait à minuit !

« Bon ! pensa Melchior ; j’ai le temps d’écrire. »

— Mais on les mariera à la municipalité le matin ? dit-il.

— Non, le maire du village est le père de la mariée ; il marie ses enfants, sans façon, dans son salon, après dîner, entre la poire et le fromage.

M. Bonnasseau rit beaucoup de cette plaisanterie de mauvais goût ; M. Dulac, si distingué de sa personne, tombait toujours dans le mauvais goût lorsqu’il était embarrassé : c’était un symptôme. Cependant M. Bonnasseau éprouvait une peine visible ; la perfidie de Ferdinand le révoltait. Il aimait Lionel, malgré leur récente rivalité ; le sort de cette jeune fille épousée par dépit lui faisait aussi pitié.

C’est une remarque singulière que j’ai faite :

En France, les sots ont très-bon cœur… Nous avons peu de ces originaux impitoyables comme en Angleterre. Nos hommes ridicules sont presque toujours de bonnes gens. Il n’y a que nos hommes raisonnables qui soient véritablement secs et méchants.

M. Dulac, lui, n’était pas méchant ; mais il avait la prétention d’être un roué, et cette prétention l’entraînait à une foule d’actions désastreuses. Toutefois, par une ruse de sa bonne nature, ses plus noirs projets avaient toujours un sentiment généreux pour mobile ; sans cela, je crois qu’il aurait eu moins de tenue dans ses malices. Tous les détails de sa conduite n’étaient que profonde duplicité, astuce révoltante ; mais le fond en était noble ; ses chemins tortueux conduisaient au bien. Il conciliait ainsi sa nature élevée, incapable d’une bassesse, d’une trahison, avec son imagination corrompue, qu’une conduite toute simple aurait ennuyée. De là venait sa double réputation d’homme perfide et d’ami dévoué.

II.

D’HEUREUX AUSPICES.

— Oh ! la mariée est-elle mignonne !… La belle robe !… Elle a l’air content, tout de même.

— Son homme est joliment bien aussi, dit une autre paysanne ; impossible d’être plus bel homme que cet homme-là…

— Je le trouve trop blême ; il a l’air malade ; j’aime mieux son ami.

— Qui ? ce gros rouge ? Laisse donc ! c’est un pouf !

— Chut ! v’là M. le maire avec son écharpe…

M. Bélin s’avança gravement. Il était fort ému ; il n’avait pas cette noble indifférence qui convient au magistrat : on voyait qu’il était intéressé dans la question. Il ouvrit le Code civil et lut le chapitre qui concerne les époux et leurs devoirs ; puis il dit d’une voix chevrotante :

— Lionel-Richard-Raymond de Marny, consentez-vous à prendre pour épouse Laure-Amélie-Clémentine Bélin ?

— Oui.

— Mettez votre main dans celle de mademoiselle. Puis reprenant son ton solennel, le maire continua :

— Laure-Amélie-Clémentine Bélin, consentez-vous à prendre pour époux Lionel-Richard-Raymond de Marny ?

— Oui, mon père, répondit Clémentine. Lionel sourit.

Elle se reprend : — OUI.

M. le maire lit l’exhortation d’usage ; il bégaye paternellement, car son émotion est profonde pendant cette cérémonie dont il est le grand prêtre, lui, l’homme du monde qui fait le moins de cérémonies.

Mademoiselle Valérie Bélin, fille de M. le maire et sœur de la mariée, se moque beaucoup de M. son père et de la manière dont il lit le Code.

— Ce mariage de famille ressemble à une charade en action, dit-elle tout bas à son amie. C’est mon premier… Le mot est Épouvante.

On fait signe à Valérie de se taire.

— Vous ne rirez pas ainsi, mademoiselle, quand viendra votre tour.

— Moi, si vraiment, je rirai… D’abord, je ne me croirais pas mariée ainsi.

La cérémonie est terminée…

On emporte la grande table de la mairie. Le bal va commencer.

M. de Marny prend la main de Clémentine et la conduit à sa place. La contredanse est bientôt en train.

Clémentine est charmante ; elle est très-pâle… mais on la voit rougir à chaque instant. Elle paraît heureuse… oh ! elle l’aime !

Lionel la regarde avec affectation ; il a l’air trop heureux. M. Bélin vient lui prendre la main d’un air de gaieté sensible.

— Bonsoir, mon gendre, dit-il.

— Qu’elle est belle ! lui répond Lionel avec un peu trop d’enthousiasme.

— Comme il est amoureux ! dit le bon père en frappant sur l’épaule de Ferdinand… il en est fou !…

— Pourvu qu’il ne soit pas gris, pensa le roué confident, qui ne croyait qu’à une sorte d’ivresse.

Madame d’Auray est là ; elle est triomphante : ce mariage est son ouvrage… Elle aime Lionel et elle est enchantée de le marier. Expliquez cela. – Oh ! c’est qu’elle n’est pas jalouse de Clémentine, – Clémentine n’est pas sa rivale ; elle ne lui en veut pas. C’est Laurence, Laurence qu’elle hait ; c’est à elle qu’il faut enlever M. de Marny ; elle le marie pour les séparer : voilà comment elle se venge. Elle sait bien que Laurence est libre… Aussi elle a hâté le mariage ; elle a rompu tous les rapports… Les femmes !… leur vanité est un abîme où l’on se perd ! Étrange chose ! voilà deux personnes qui trament la même perfidie : madame d’Auray et Ferdinand Dulac. – La première fait sciemment une méchanceté ; l’autre fait une bonne action. Vous verrez cela. – N’importe, marier l’homme qu’on aime ! cela paraît une maladresse ; pas du tout, c’est une ruse de la vanité… Ô le monde !…

Après avoir dansé la seconde contredanse avec sa belle-sœur Valérie, en face de la mariée, Lionel se promène un moment dans le bal, en répondant aux ennuyeux compliments dont on l’accable. Puis, fatigué de son rôle, il va se réfugier dans un petit salon où quelques personnes sont retirées à l’écart et jouent au whist.

Les journaux qu’on vient d’apporter sont sur une table ; Lionel les parcourt sans les lire. Il prend machinalement le Journal des Débats.

Il lit…

Mais tout à coup le journal s’échappe de ses mains. Lionel pâlit, ses yeux se troublent, sa tête s’incline.

— Ah ! mon Dieu, dit quelqu’un, il se trouve mal… Qu’avez-vous ?

— Rien, répond Lionel d’une voix étouffée.

— C’est un étourdissement, dit une autre personne ; ce n’est pas étonnant, l’émotion… et puis il fait extrêmement chaud dans ce grand salon… Il faut prendre l’air… venez… –

On entraîne M. de Marny dans le jardin ; mais voyant qu’il souffre toujours, on le conduit dans sa chambre.

III.

UN ARTICLE NÉCROLOGIQUE.

Or d’où provenait cette grande émotion ? Quelle nouvelle effrayante M. de Marny avait-il lue dans ce journal ? quel malheur lui apprenait-on ? quelles paroles terribles l’avaient ainsi bouleversé ?…

 

Un article nécrologique conçu en ces termes :

 

« La société, la littérature, les sciences et les arts viennent de faire une perte déplorable dans la personne de M. le marquis de Pontanges. Dernier rejeton d’une race illustre, M. de Pontanges joignait à cette urbanité de manières qui s’allie si bien avec un grand nom, et qui séduit dans l’homme du monde, cette douce philosophie, cette élévation de pensée, cette générosité de caractère qui attachent dans l’homme de bien. Passionné pour la science, il ne sortait presque jamais de sa bibliothèque, où il se livrait tout entier aux douceurs de l’étude. Il avait adopté avec empressement toutes les idées modernes d’amélioration. Il fonda plusieurs écoles. Il se plut aussi à encourager les arts. La chapelle de son château, qui est, comme on sait, une des plus belles antiquités féodales de France, renferme des chefs-d’œuvre du premier ordre en peinture et en sculpture. M. le marquis de Pontanges meurt sans postérité. Avec lui s’éteint l’illustre branche des ***, dont il descendait par les femmes. Il laisse une veuve inconsolable, auprès de laquelle il a goûté pendant cinq ans tout le bonheur d’une union sans nuages. »

 

Voilà pourtant les grandes phrases qui faillirent tuer M. de Marny !

Voyez un peu la différence des caractères :

Une jeune femme qui avait entendu parler du pauvre Amaury, et qui savait à quel point ces éloges étaient mérités, vint lire cet article cinq minutes après Lionel ; elle en rit aux larmes.

Jugez donc un article de journal après cela !

 

L’un en meurt…

L’autre en rit.

IV.

TROUBLES.

Dès que M. de Marny fut dans son appartement :

— Qu’on me laisse, dit-il ; je suis mieux, je vais très-bien… Où est M. Dulac ? qu’on aille le chercher… Il faut absolument qu’il vienne. Où est-il ? où est-il ? Viendra-t-il donc ?…

Le voici.

M. Dulac entre.

À son aspect, le visage de Lionel s’empourpre de colère. Il s’élance comme un furieux au-devant de Ferdinand, le saisit à la gorge :

— Misérable ! s’écrie-t-il, tu le savais !…

— Vous perdez la tête, mon cher Marny, dit Ferdinand avec un inconcevable sang-froid… Monsieur, ajouta-t-il en s’adressant à M. Bélin, que cette scène étrange commençait à inquiéter, j’ai une explication à donner à M. votre gendre : faites en sorte que son absence ne soit pas remarquée dans le bal, où nous irons vous rejoindre dans quelques instants.

En disant ces mots, Ferdinand entraînait le beau-père étonné vers la porte.

— Ce n’est rien, dit-il à l’oreille du banquier en le reconduisant dans le corridor ; ce n’est qu’une affaire d’argent, et je ne comprends pas comment la perte d’une cinquantaine de mille francs peut attrister un jour de bonheur.

Le beau-père comprenait fort bien ce genre de mélancolie, lui dont les jours de bonheur étaient ceux où il avait gagné à la Bourse. Il ne demanda pas d’autres explications, et il redescendit dans le salon pour rassurer sa fille.

Le général Rapart, notre ancienne connaissance, et plusieurs autres personnes, étaient encore dans la chambre de M. de Marny. Ferdinand voulut les éloigner.

— Général, dit-il bas à M. Rapart, emmenez-nous tous ces gens-là ; il ne faut pas faire tant de bruit : ce n’est qu’une affaire d’honneur ; il est possible que nous ayons besoin de vous. Nous vous ferons appeler ; mais tâchez qu’on ne s’aperçoive de rien.

Le général sortit, emmenant tous les curieux, et Ferdinand resta seul avec M. de Marny.

Lionel était retombé dans son abattement.

Quand il ne vit plus personne auprès de lui :

— Veuve ! veuve ! s’écria-t-il, et moi marié !… Oh ! c’est affreux !… Mais il est encore temps… je vais partir !

Ferdinand lui saisit le bras fortement.

— Que faites-vous ici, monsieur ? lui dit Lionel avec dureté.

— Je vous garde, pour vous empêcher de vous perdre…

— Laissez-moi partir ! s’écria Lionel d’une voix déchirante ; je veux la revoir !…

— C’est impossible ; vous ne pouvez partir ce soir. Songez quel scandale… et cette pauvre jeune fille qui vous aime… et toute cette famille que vous mettriez au désespoir !… Lionel… allons, du courage, mon cher.

— Y a-t-il longtemps qu’elle est veuve ?

— Je ne sais ; j’ai appris comme vous cette mort par les journaux.

— Vous ne le saviez donc pas ?

— Non, reprit Ferdinand, qui n’avait pas envie d’être étranglé une seconde fois… je l’ignorais ; mais peut-être ne vous en aurais-je point parlé… Je croyais que vous aviez rompu depuis longtemps avec elle… et d’ailleurs votre mariage… me confirmait dans l’idée que vous ne l’aimiez plus.

— Moi ! grand Dieu ! je ne l’ai jamais plus aimée !… Mais elle m’a fait tant de mal !… J’ai voulu me venger ; elle a été si impitoyable ! Si vous saviez ! non-seulement elle m’a chassé deux fois, mais quand, épuisé de chagrin, découragé, dans ma douleur, je me résignais… je ne lui demandais plus d’amour, je ne voulais que la revoir… elle a refusé de me recevoir ; et voilà… voilà la lettre qu’elle m’a fait écrire… Lisez… lisez… Quelle lettre ! Pouvais-je l’aimer encore après tant de froideur ? Ah ! cette affreuse lettre, je l’ai toujours auprès de moi ; je la relis pour me donner du courage, pour me désespérer ! Ferdinand, dites : à ma place, n’auriez-vous pas fait comme moi ?

Lionel remit alors à Ferdinand la lettre que le curé et madame Ermangard avaient combinée ensemble pendant la maladie de madame de Pontanges. Cette lettre ressemblait à toutes les lettres de parents vertueux et sévères qui veulent désespérer un jeune homme et le congédier. M. Dulac fit semblant de la parcourir, mais il n’en lut pas un mot, et nous ferons comme lui.

En cet instant, un domestique entra.

— Que voulez-vous, Germain ? dit Lionel ; je suis en affaires. Laissez-nous.

— Monsieur, le facteur m’a remis ces deux lettres.

— Posez-les sur la table… C’est bien… allez…

— Monsieur, il y a écrit sur celle-ci : Très-pressé.

— Donnez, reprit Lionel avec impatience.

Le domestique sortit. Lionel lut la lettre sur laquelle il y avait : Très-pressé ; il ne regarda pas l’autre, que son valet de chambre avait laissée sur la table.

— Ah ! c’est Bonnasseau qui m’écrit, dit-il.

Ferdinand sourit d’un sourire infernal.

 

« Le marquis de Pontanges est mort subitement ; cette nouvelle changera peut-être tes projets. Puisse-t-elle arriver à temps !

« MELCHIOR BONNASSEAU. »

 

Lionel chiffonna la lettre et la jeta au feu avec fureur.

— Si je l’avais reçue ce matin ! s’écria-t-il. Ah ! mon Dieu, quelle fatalité !…

Il se promenait à grands pas dans la chambre, en proie à la plus violente agitation.

— Mais, disait-il, sans se souvenir que si son mariage avec Clémentine n’avait pas encore été célébré par le prêtre, il avait été indissolublement noué par le maire, tout n’est pas perdu sans retour… Quand M. Bélin saura… Dites-lui que sa fille sera malheureuse si ce mariage s’accomplit.

— S’il eût manqué, elle eut été déshonorée, Lionel… Elle vous aime, cette enfant. D’ailleurs, vous êtes marié ; ne revenons pas sur le passé ; tâchez de dissimuler vos regrets ; soyez généreux… Qui sait ? tout cela n’est peut-être pas un malheur.

Si la femme que vous pleurez tant vous avait aimé, elle ne vous aurait pas repoussé, et depuis un mois qu’elle est libre, elle vous aurait écrit.

— Un mois ! dites-vous, un mois !… Vous disiez tout à l’heure que vous n’en saviez rien ! Vous me trompez, Ferdinand…

M. Dulac reconnut son imprudence. — Le général Rapart, dit-il avec une incroyable présence d’esprit, vient de me dire tout à l’heure qu’il y avait un mois qu’on le lui avait appris. Je n’en sais pas davantage.

— Un mois !… un mois !… Oh ! oui, elle aurait dû m’écrire… Ah ! c’est qu’elle ne m’aime plus !…

M. Dulac jugea ce moment favorable pour déterminer Lionel à redescendre dans la salle de bal.

— Il est minuit moins un quart ; il faut être à minuit à l’église. Calmez-vous… Allons, mon cher, venez… Êtes-vous donc si malheureux d’avoir épousé la plus jolie fille de Paris ?… Que diable, j’en connais plus d’un qui vous envie ; il ne faut pas leur faire pitié… Arrangez donc un peu vos cheveux, ils sont dans un désordre épouvantable… Savez-vous bien que, pour ma part, j’aimerais mieux Clémentine que votre marquise ; elle roucoule un peu trop ; je la croirais ennuyeuse à la longue… et puis c’est une femme qui n’entend rien à la vie…

Clémentine a plus de goût… elle connaît le monde… Et vos gants, mettez-les… cela donne un air posé… Comme vous êtes pâle !… mais cela ne fait pas mal.

Pendant que Lionel réparait le désordre de sa toilette, M. Dulac avait jeté les yeux sur la lettre que M. de Marny avait oubliée… L’écriture de l’adresse l’avait frappé, il connaissait cette écriture. Profitant d’un moment où Lionel ne le voyait point, il examina cette lettre avec attention et parvint à en déchiffrer le timbre.

— On vient ! s’écria-t-il, descendons vite ; qu’on ne dise pas qu’il a fallu venir vous chercher…

Et Ferdinand entraîna Lionel, sans lui donner le temps de réfléchir.

En vérité, M. Dulac avait en cet instant l’air plus agité que le marié. C’est qu’il avait lu sur la lettre oubliée le timbre du village de…

PONTANGES.

V.

ENCORE LE JOURNAL DES DÉBATS.

Ne me parlez pas de la vie de château ! elle est à la fois orageuse et monotone. La correspondance y joue un rôle si important ! Là, c’est tout. Les journées sans lettres sont des jours perdus, et ces méchantes lettres arrivent toujours toutes à la fois. Pendant quinze jours on n’en reçoit aucune ; les journaux sont insignifiants et ennuyeux : pas un fait, pas une nouveauté… et puis un beau jour, chaque ligne est un événement : toutes les nouvelles arrivent à la fois. Les lettres les plus rivales, des pays les plus divers, surviennent en même temps, à la même heure, vous étourdissent de choses intéressantes, et, se nuisant l’une à l’autre, font une sorte de travail fatigant d’une correspondance massive, qui, séparée, aurait fait un plaisir de chaque jour.

 

Ainsi est faite la vie :

RIEN,

Ou tous les plaisirs à la fois.

 

J’aime mieux rien : rien, au moins, permet d’espérer une unité d’action.

On ne met point cela dans les romans ; les effets de correspondance y sont ménagés : chaque lettre arrive à son heure, chaque événement à son jour ; mais ce n’est pas là la vie, la vie vraie telle qu’il faut la peindre.

Les événements les plus contraires ont une attraction entre eux qui les fait coïncider malgré la vraisemblance commune. Il est des jours heureux et des jours malheureux ; de même qu’il est des courriers heureux et des courriers malheureux. Si un homme aime deux femmes, elles lui écriront le même jour, et pourtant je ne pense pas qu’elles s’entendent pour cela. C’est qu’il ne peut exister de bonheur complet, et qu’à défaut de chagrin, le sort fatal qui nous poursuit sur la terre s’amuse encore à compliquer notre bonheur pour le troubler.

Oh ! comme ces jours de grands courriers sont curieux à observer dans les châteaux !… L’un s’enfuit dans les bois avec une grande lettre qu’il n’ose pas lire devant témoins. Le fils de la maison monte vite dans sa chambre pour se recueillir ; il revient au bout d’une demi-heure, triste, mécontent. La maîtresse de la maison lit tout haut quelques passages de la lettre attendue, d’un ami puissant, d’un ministre. Un fat lit à la dérobée une petite lettre… de son tailleur qu’il n’a point payé !… Les indifférents, les étrangers se jettent sur les journaux pendant qu’un indigène de la vallée, un voisin de campagne, qui ne correspond avec personne, qui n’attend rien des heures ni des journaux, joue paisiblement tout seul au billard, essayant des coups nouveaux, en attendant que les agitations de la correspondance soient apaisées.

Dès que M. de Marny eut laissé tomber le Journal des Débats avec une émotion violente, le bruit se répandit dans le bal que le marié avait appris par les journaux une nouvelle qui le désespérait.

Des paroles vagues parvenues aux oreilles de mademoiselle Bélin, ou plutôt de madame de Marny, l’air singulier et mystérieux des personnes qui l’entouraient, lui inspirèrent de l’inquiétude ; feignant un peu de fatigue, elle prit le bras de sa sœur et se dirigea vers le petit salon où Lionel s’était retiré quelques moments avant elle. La société de ce parloir s’était déjà renouvelée plusieurs fois depuis que Lionel l’avait quitté. Une jeune femme des amies de la mariée lisait le journal… le même journal… et elle riait…

— Tu ris toujours, lui dit madame de Marny avec un sourire mélancolique.

— Ah ! tu rirais aussi de cela, ma chère Clémentine, si tu n’étais pas si préoccupée.

— De quoi donc riez-vous ?

— D’une mort… Cela est affreux ; cependant rien n’est si plaisant. Tu te rappelles bien ce marquis de Pontanges, cet idiot…

— Eh bien ?

— Eh bien ! il est mort, et l’on fait de lui un héros de science. Ô la bonne plaisanterie !… C’est une mystification. Vois… « La société, la littérature, les sciences et les arts viennent de faire une perte déplorable… » Ah ! ah ! ah !

— Il est mort !… reprit madame de Marny… Elle s’efforça de sourire… C’est cela, pensa-t-elle. – Puis, par un mouvement involontaire, elle regarda la pendule, comme pour lire dans les heures s’il serait temps encore de tout rompre.

Il était minuit.

— Madame d’Auray m’a trompée, se disait Clémentine ; elle assurait qu’il ne pensait plus à madame de Pontanges. C’est elle qu’il aimait… je le vois bien… Il ne m’aime pas, moi ; il ne m’a épousée que par dépit…

Par dépit !

Et la pauvre enfant resta immobile et abîmée dans cette horrible pensée… et mille souvenirs qu’elle évoqua subitement la confirmèrent dans ses affreux soupçons.

Et alors on vint la chercher. La femme qui lui servait de mère l’emmena dans son appartement : c’était encore sa chambre de jeune fille. Elle y habitait pour la dernière fois. Peu d’instants avant cette heure, avec quels doux rêves elle en était sortie ! quel amer chagrin elle y rapportait !

Le matin encore, elle se croyait aimée… Son avenir était si beau ! Tout à l’heure, elle était heureuse et tremblante ; maintenant, elle est malheureuse et calme…

Une rougeur pudique l’embellissait ; naguère, elle baissait les yeux modestement…

À présent, elle n’est plus timide ; ses yeux sont levés, ils sont hardis, ils regardent, ils interrogent… et sa résolution est prise : ce n’est plus une nouvelle mariée que l’on conduit à son époux, palpitante de crainte et d’amour…

C’est une femme offensée dont la première nuit de noces est un adieu.

On lui met son voile, cependant ;

On lui donne son livre de messe.

Son père l’embrasse tendrement ; il lui prend la main, et l’on marche en silence vers la chapelle du château.

Une galerie élégante, bâtie pour la fête, joint la chapelle au grand salon. Cette galerie est ornée de tapis et de fleurs. Les paysans se pressent pour voir passer la mariée.

— Comme mademoiselle est pâle ! dit la jardinière.

— Elle ne pleure pas, tiens ! Moi je pleurais.

— Elle vient de danser ; attendez donc, elle pleurera à la messe.

— Vlà le marié… on le disait si beau !… Il a l’air méchant.

— Pourquoi qu’il mord son mouchoir comme ça ? dit une femme de chambre, ça n’est pas bon genre du tout.

Arrivés dans la chapelle, les mariés s’agenouillent. Clémentine se penche sur son livre de messe et se recueille.

Longtemps absorbé dans ses réflexions et craignant aussi de se trahir, Lionel, se voyant à genoux sur ce coussin de velours, devant tout ce monde, est subitement ramené à sa situation ; et, par une de ces idées folles qui nous traversent l’esprit quelquefois même au fort de nos émotions les plus graves, il se prend tout à coup à sourire et se dit : — Que je dois avoir l’air bête comme cela ! Je parie qu’ils se moquent de moi.

— Vous jurez fidélité et protection ?…

Lionel n’avait pas entendu la voix du prêtre : il ne répondit point.

Le prêtre recommença.

Lionel se réveilla comme d’un songe.

— Oui, dit-il ; et il prononça ce mot d’une voix ferme, avec un accent si plein de sincérité, que Clémentine, étonnée, tourna la tête vivement pour le regarder, au grand scandale des assistants, qui trouvèrent ce regard bien osé pour une mariée.

Le curé fit un long discours, fort inconvenant, fort ridicule, ce qui malheureusement arrive quelquefois. Les gens indifférents, les curieux, en rirent avec assez peu de ménagement. Mais la pauvre mariée, qui ne l’écoutait pas, pleurait… elle pleurait son beau rêve détruit ! Malgré ses efforts pour se contraindre, on entendait ses sanglots. Lionel en fut effrayé ; il se crut deviné… un sentiment de profonde pitié s’empara de lui :

— Qu’elle doit être malheureuse ! pensa-t-il.

Il regarda sa femme. Clémentine était charmante en cet instant. Son voile, d’un travail admirable, gracieusement jeté sur ses épaules ; sa tête baissée, ses mains jointes, sa taille doucement inclinée devant l’autel : toute cette attitude de recueillement qui cachait un si violent désespoir, tant de modestie apparente et d’agitations dévorées lui donnaient un charme indicible. L’élégance ne nuit pas aux allures du désespoir. Beaucoup de dentelles dans le désordre de la passion, cela fait très-bien. Lionel était plus que personne sensible aux séductions de l’élégance, et ce désespoir si bien paré lui alla droit au cœur. Quoiqu’il la trouvât jolie, il n’aimait point Clémentine ; mais il devint subitement amoureux de la femme qui était là… à genoux, en larmes, avec des diamants, des fleurs, et de l’amour peut-être… Il commença à envisager sa situation sans horreur… Et quand la cérémonie fut achevée, quand il offrit la main à sa femme pour la conduire dans la sacristie, la regardant avec tendresse, il lui dit :

— Clémentine, êtes-vous donc malheureuse ?

— De la pitié ! pensa-t-elle, je n’en veux pas… j’aime mieux sa haine !

VI.

LA NUIT DES NOCES.

— Ferdinand a raison, pensait M. de Marny tandis qu’on déshabillait la mariée, ma femme est charmante… Elle a beaucoup d’âme, cette petite !… Elle ne manque pas d’esprit ; en la dirigeant bien, elle deviendra tout à fait agréable… Ce serait dommage de la rendre malheureuse… elle m’aime, la pauvre enfant ! elle serait jalouse… Ce serait bien mal…

Allons, il faut se résigner… Laurence !… Laurence ! vous m’avez brisé le cœur… vous ne méritez pas qu’on vous la sacrifie !… Chère Clémentine, je ne peux plus être heureux, moi, mais toi !… j’ai juré ton bonheur…

TRADUCTION :

— Clémentine est très-jolie, c’est ma femme… ma foi, tant pis !

M. de Marny éprouvait une vive émotion lorsqu’il entra dans la chambre de sa femme. Si Clémentine avait osé lever les yeux sur lui en cet instant, peut-être aurait-elle changé de résolution. Mais l’idée que son mari ne venait à elle qu’avec répugnance était si bien enracinée dans sa tête ; les mots de sacrifice, de pitié, lui inspiraient tant d’indignation et de courage ; elle avait si bien pris son élan pour l’aveu singulier qu’elle méditait, que rien n’aurait pu l’éclairer. Nos préventions ont cela de terrible, qu’elles se fortifient de cela même qui devrait les détruire. – Et lorsque la voix si charmante de Lionel parvint à son cœur, tendre et troublée, au lieu de s’abandonner à une espérance consolatrice, au lieu de se dire : — S’il m’aimait !… Clémentine pensa : — Quelle fausseté !… Et elle s’affermit dans sa résolution.

— Monsieur, dit-elle tout à coup d’une voix nerveuse et saccadée, je vous ai trompé ! je croyais vous aimer, mais, je le sens trop maintenant, ce n’est pas vous que j’aime ! pardonnez-moi…

Et comme épuisée par l’effort que lui avait coûté cet aveu, elle laissa tomber entre ses mains sa tête et fondit en larmes. L’étonnement rendit Lionel stupide.

Ils gardèrent tous deux un moment le silence.

— Cet aveu est bien tardif, mademoiselle ! dit enfin M. de Marny avec amertume ; qui vous empêchait de le faire plus tôt ? Quelle démence vous a fait consentir à m’épouser, si vous ne m’aimiez pas ?

— Oh ! que cela est affreux de n’être pas aimée ! s’écria Clémentine en répondant à sa pensée.

— Quoi ! dit Lionel, se méprenant sur le sens de ses paroles, celui que vous aimez ne voulait donc pas vous épouser ?

Clémentine, loin de s’offenser de cette insolence, saisit cette idée qui servait son mensonge.

— Il m’a refusée, dit-elle, et le DÉPIT

À ce mot, Lionel tressaillit… — LE DÉPIT ! répéta-t-il avec un mouvement convulsif.

Il était pâle ; la colère décomposait son visage.

— Ah ! c’est par dépit que vous m’avez choisi !… Mais vous me devez, madame, un aveu complet, reprit-il avec rage. Et malgré lui sa main serrait fortement celle de Clémentine. Dites… dites : quel est cet homme qui a touché votre cœur, dont l’abandon vous a fait compromettre ainsi le bonheur et le repos de votre vie ? Allons, madame, vous me devez d’être sincère… nommez-le !

Il y avait une insaisissable fatuité dans le désir qu’avait Lionel de connaître son rival.

— Amour de jeune fille, pensait-il, rêverie de pension, dont il sera facile de triompher…

Clémentine gardait le silence ; elle éprouvait un embarras véritable, que Lionel interpréta faussement. La triste jeune fille avait bien trouvé dans son orgueil cet ingénieux mensonge ; mais elle n’avait pas eu la présence d’esprit de prévoir les différentes questions qu’il amènerait.

Elle s’était dit : — Il aime une autre femme, il s’est marié par dépit ; eh bien, moi aussi, je lui dirai que je l’ai épousé par dépit… je lui dirai que j’en aime un autre !

Un autre ! bon… Mais qui ?… on lui demandera qui.

Elle n’avait pas prévu cela ; elle n’avait pas pensé à se munir d’un rival probable ; et maintenant elle se trouvait prise au dépourvu et se mettait la tête à la torture pour trouver quelqu’un à nommer.

— M. de Tercy ? pensa-t-elle ; non… Lionel est bien mieux que lui… Il n’y croira pas… M. Sarrelouis ? non… il a l’air si gauche !… M. de Sirieux ? oh ! non, on sait que je l’ai refusé !…

— Enfin, pas un ne lui semblait possible à aimer, parce qu’elle aimait son mari et que pas un de ces jeunes hommes ne lui semblait digne de lui être préféré.

Alors elle eut recours aux absents :

— Il ne connaît pas mon cousin ; Amédée est parti depuis six mois…

Et elle se décida subitement à l’adoration de son cousin, qui ne se doutait pas d’un si grand bonheur, je vous l’assure.

Pendant qu’elle réfléchissait ainsi, Clémentine avait un air d’embarras, d’anxiété, qui servait à merveille ses mensonges et prêtait à son aveu si chastement trompeur toute la force d’une coupable vérité.

Lionel devait s’y tromper.

— Je vous en prie, madame, soyez franche : je dois savoir son nom ; votre hésitation à le dire m’étonne. Nommez-le, Clémentine, je le veux.

— Vous ne le connaissez pas, dit-elle ; il est depuis six mois en Espagne. Il est attaché à l’ambassade… C’est mon cousin…

— Toujours des cousins ! interrompit Lionel avec impatience ; je suis poursuivi par les cousins !

Le souvenir du prince de Loïsberg vint encore exciter son courroux.

— Son nom ? ajouta-t-il.

— Amédée.

— Son nom de famille ?

— C’est le mien.

Lionel n’avait jamais vu M. Amédée Bélin, il restait donc dans la même incertitude. Un rival inconnu est toujours charmant ; et puis cette qualité de secrétaire d’ambassade laisse supposer de l’élégance. Clémentine aurait nommé l’homme le plus séduisant de Paris, que Lionel n’aurait pas éprouvé plus de colère et de jalousie. Il lui aurait si vite trouvé un défaut qui l’eût déparé, une aventure ridicule pour le détruire dans l’esprit de cette jeune fille romanesque ; et puis il aurait du moins combattu tout de suite, et c’est quelque chose que de pouvoir agir promptement dans la colère ; mais un inconnu… un ennemi qu’on ne peut même pas se figurer, comment l’atteindre ?

Lionel était furieux.

Sa femme fut un moment effrayée de l’orage volontaire qu’elle avait amassé sur sa tête.

— Pardon, dit-elle, pardon ! soyez généreux… Il ne sait pas que je l’aime… laissez-moi l’oublier. Je vous serai soumise, vous n’aurez pas un reproche à me faire… Soyez généreux… je vous aimerai…

Sa voix devint tendre malgré elle à ce mot… Son mari la regarda.

— Je vous aimerai comme une SŒUR, ajouta-t-elle.

— Comme une SŒUR !… répéta Lionel avec ironie et dévoré du plus amer souvenir. C’est donc une fatalité ! Comme une sœur ! ELLE aussi m’a dit qu’elle m’aimerait comme une sœur !… Mais c’est une infâme plaisanterie, une mystification infernale !… Comme une sœur… une sœur !…

Et il se mit à rire d’un rire épouvantable.

Clémentine voulut le calmer, il la repoussa durement :

— Rassurez-vous, mademoiselle, vous n’avez rien à redouter de mon amour. Restez parfaitement fidèle à votre cousin… rêvez à lui tout à votre aise ; ce n’est pas moi qui troublerai vos rêves… Adieu.

Lionel, en proie au plus violent dépit, entra dans un appartement qui communiquait à celui de sa femme, et Clémentine l’entendit fermer brusquement les deux portes après lui.

— Il est fâché… se dit-elle ; quel bonheur ! Mais non, c’est de l’orgueil…

Et elle passa le reste de la nuit à pleurer.

VII.

ENCORE UNE LETTRE.

En entrant dans sa chambre, M. de Marny se laissa tomber dans un fauteuil et resta longtemps immobile, accablé par tant d’émotions. Ses yeux erraient autour de lui sans rien voir… Tout à coup ils s’arrêtèrent sur cette lettre timbrée de Pontanges… cette lettre qu’il n’avait pas voulu lire… cette lettre qu’il avait oubliée !

— C’est d’elle ! s’écrie-t-il avec transport.

Lionel brise le cachet… il tremble, sa vue est troublée. Peu à peu il se remet, et lit :

 

« JE SUIS LIBRE, LIONEL… M’AIMEZ-VOUS ENCORE ?? »

 

— Oh ! oui… oui… toujours ! s’écrie-t-il encore comme s’il répondait à elle-même ; oh ! oui, je t’aime !…

La lettre ne contenait que ces mots, mais qu’ils avaient de force magique ! Quelle joie ! mais aussi que de bonheur perdu ! quel tardif appel, ô mon Dieu !…

Cependant elle l’aime, elle n’a jamais cessé de penser à lui. Dans le premier moment il ne comprend que cela : son imagination n’accepte que cette idée ; l’obstacle qui les sépare, le malheur qui l’attend, elle, en apprenant qu’ils sont séparés pour jamais ; cette fatalité qui les a désunis si cruellement : tous ces chagrins sont oubliés ; on les repousse, on n’y croit pas ; ils sont impossibles, on saura les vaincre… On recommencera le passé… on lui rendra l’avenir… « Elle m’aime… elle m’aime, et je la verrai demain !… » voilà la seule chose qu’il comprenne dans le chaos d’émotions qui l’agitent ; et puis il l’admire, il l’adore…

— Quel ange ! dit-il ; que c’est bien ! comme elle revient à moi, naïve et tendre ! Un serment l’engageait, elle m’a repoussé ; maintenant elle est libre et elle me rappelle… avant même que les convenances le lui permettent ; elle n’a pu braver sa conscience pour m’aimer, mais elle brave le monde ; sa loyauté seule l’enchaînait, et le jour qui la fait libre me la donne ! Ô Laurence, vous aviez raison, c’était de l’amour, un amour pur, sublime, comme je ne le comprenais pas… non cet entraînement facile qui trahit plus de faiblesse que de passion ; non cet amour banal qui ne sait pas choisir : c’était une préférence passionnée, un culte éternel, un vœu sacré de l’âme, qui enchaîne toute la vie !… l’amour enfin d’une femme tendre, mais chaste, qu’un délire qu’elle ignore épouvante et qui ne peut céder qu’aux entraînements de son cœur. – Et je l’accusais de froideur !… et je l’ai quittée… et j’ai blasphémé contre elle !… Malheureux ! j’ai compromis notre avenir qu’elle rêve en ce moment si beau !… Mais quelle démence !… Ne pouvais-je attendre un mois, un seul mois, et nous étions unis… Laurence était ma femme !… Ô fatalité ! malédiction ! qu’ai-je fait ?… cela est horrible ! Un mois !… Oh ! si je pouvais retrancher ce mois de ma vie !… Ce mariage… il doit être possible de le rompre… Clémentine ne m’aime pas… S’il était temps encore… peut-être… J’irai consulter un avocat… Clémentine ne s’y opposera pas… On la mariera avec son cousin… Je sacrifierai toute ma fortune… oui, il doit y avoir un moyen… Laurence m’appartient… je l’aime trop… C’est un destin qu’un tel amour. Elle sera ma femme… ou je mourrai !

Lionel était puissamment agité. Son cœur ne pouvait suffire aux changements subits de ses impressions. L’aveu de Clémentine l’avait révolté, et maintenant cet aveu faisait toute son espérance. Tel était son délire, qu’il voyait dans cet aveu un moyen de rompre le mariage qui les rendait tous les deux misérables. De plus, il servirait d’explication au projet qu’il méditait.

Lionel sort à pas lents de sa chambre, il monte légèrement l’escalier qui conduit chez son valet de chambre, il frappe à sa porte en tâchant de faire le moins de bruit possible.

— Germain ! dit-il à voix basse.

— C’est monsieur ?… dit le valet de chambre qui ne dormait pas encore.

— Lève-toi vite, Germain, et cours à Rancy commander deux chevaux pour neuf heures. Si l’on t’interroge, tu diras que je t’ai donné cet ordre hier soir.

— Oui, monsieur, je pars tout de suite… – Diable ! pensa-t-il, il y a du micmac.

À neuf heures les chevaux étaient dans la cour. Lionel allait monter en voiture lorsqu’une voix jeune le fit tressaillir : il crut reconnaître celle de Clémentine.

— Quoi ! vous partez ?

Lionel se retourna… — C’est vous, Valérie, dit-il en reconnaissant la sœur de sa femme ; vous avez la voix de Clémentine au point que j’ai cru que c’était elle qui m’appelait.

— Je comprends votre étonnement, reprit Valérie avec malice.

— Je m’étonne, sans doute, de vous voir déjà levée…

— Oh ! je suis toujours matinale. Mais, dites-moi, pourquoi partez-vous ?

— Ne m’en parlez pas ! j’en suis si contrarié…

— Que dira votre femme, monsieur ?

— Rien… elle sait pourquoi.

— Quand reviendrez-vous ?

Lionel hésita… — Mardi… oui, je puis être de retour mardi… Adieu, ma jolie petite sœur… Embrassez-moi…

Allons, animal, dépêche-toi donc ! dit M. de Marny en rudoyant son domestique ; – et il s’élança dans la voiture ; puis, modérant sa mauvaise humeur : — Adieu ; à bientôt, dit-il à Valérie avec le plus faux des sourires ; à mardi.

Les chevaux partirent.

— Le lendemain de son mariage ! pensa Valérie ; que s’est-il donc passé ? Je vais chez ma sœur… Elle dort peut-être… Oh ! non… mais je n’ose pas.

Elle se promenait dans la cour en réfléchissant.

— Tiens ! Ririe, te voilà déjà levée, curieuse !… lui cria son père ; viens donc, espiègle… viens m’embrasser, ma fille, car tu es ma seule fille à présent ; ta sœur est une madame qui aimera son mari plus que moi ; viens, en attendant que tu fasses comme elle, que tu m’abandonnes aussi…

— Ah ! papa, je ne suis point pressée ; je ne veux pas vous quitter, moi.

— Qu’est-ce que tu faisais dans la cour ?

— Je disais adieu à mon beau-frère, qui vient de partir pour Paris…

— Il est parti… mon gendre !… le mari de ma fille !… parti, le lendemain de son mariage ! Que me dites-vous là ?… Mais c’est affreux !… Tu lui as parlé ! Quelle raison, quel motif donne-t-il ?… Que vous a-t-il dit, mademoiselle ?

— Il ne s’est point expliqué ; il a dit seulement que ma sœur savait bien pourquoi.

— Qu’est-ce à dire ?… qu’entends-je ? s’écrie M. Bélin transporté d’indignation… Elle sait pourquoi ? Eh bien, qu’elle le dise, mordieu !… qu’elle le dise… Je ne laisserai point soupçonner l’honneur de ma famille… J’ai peine à me contenir… j’étouffe !

— Mais, papa, qui vous met donc si fort en colère ? Mon beau-frère ne sera absent que pendant quelques jours. Il m’a dit, en m’embrassant, qu’il serait ici mardi…

— Ah ! il t’a embrassée ?

— Oui, et il m’a appelée sa jolie petite sœur… Il est si aimable, mon beau-frère, et puis il a une tournure si distinguée…

— Il me tarde de pénétrer cette énigme, reprit M. Bélin… il me tarde de voir ta sœur. Va demander si elle est visible.

Autorisée par l’ordre de son père, Valérie monta dans l’appartement de la mariée.

— Clémentine, es-tu réveillée ?

La jeune femme était levée depuis longtemps. Elle avait peu dormi et d’un sommeil pénible. Elle avait entendu le bruit des chevaux, mais sans qu’il lui donnât d’inquiétude. Il y avait tant de monde au château, et d’ailleurs plusieurs personnes, venues pour son mariage, devaient repartir le lendemain.

— Papa, s’écria Valérie du haut de l’escalier, madame est éveillée !

— Tais-toi donc, folle ! dit Clémentine ; tu vas ameuter tout le château.

Clémentine passa dans le salon qui tenait à sa chambre, et là elle attendit son père. Dès qu’elle l’aperçut, elle courut l’embrasser, espérant lui dissimuler ce qu’elle éprouvait.

— Votre mari est parti ? dit le père avec un mélange de tendresse et de sévérité.

— M. de Marny est parti ! répéta Clémentine étonnée.

— Quoi ! tu n’en sais rien ?

M. Bélin jeta sur sa fille un regard terrible ; son accès de colère lui reprit ; mais Clémentine supporta ce coup d’œil accusateur sans se troubler, et M. Bélin se rassura.

— Votre mari est parti ce matin, madame, et il a dit que vous saviez la cause de son départ…

— Oui, ma sœur, interrompit Valérie, il m’a dit en parlant de toi : « Elle ne sera pas étonnée… elle sait bien pourquoi. »

M. Bélin eut encore un mouvement de colère ; Clémentine sourit ; la joie brillait sur son visage, et son père ne comprit rien à cette joie : c’était la joie malicieuse d’une femme qui croit s’être vengée.

— Ah ! oui, je sais pourquoi… dit-elle.

— Je n’y comprends rien, reprit M. Bélin. Tu ne savais pas qu’il dut partir, et tu sais pourquoi il est parti… Les femmes sont inexplicables… Ah ! j’y suis… m’y voilà. Valérie, va voir si l’on sert bientôt le déjeuner… Ah çà ! ma petite Titine, tu as donc fait la minaudière, dit le bon père dès que Valérie fut éloignée.

Madame de Marny sourit avec embarras.

— Tu as eu tort, ma fille, tu as eu tort ; les minauderies… vois-tu, les minauderies… et puis l’amour-propre… Ma fille, nous autres hommes… nous avons de l’amour-propre… et un jeune mari qui est amoureux… Vois-tu… c’est ton mari, au bout du compte… il a raison… et tu as tort… Allons, allons, c’est de l’enfantillage… Il ne faut pas être une petite fille toujours… Que diable ! tu as dix-huit ans, Clémentine ; vous avez dix-huit ans, madame… Allons, embrassez votre père, et dites que vous ne le ferez plus.

Clémentine sauta au cou de son père.

— Ma fille… dit-il, tu es donc encore ma fille !… Et il la serra tendrement sur son cœur.

Et puis M. Bélin se rappela confusément que la veille on lui avait parlé de cinquante mille francs compromis dans une faillite ; il pensa que M. Dulac lui expliquerait le départ subit de son gendre et il cessa de s’en inquiéter.

VIII.

JE L’AI REVUE.

Lionel était parti seul ; il n’avait point emmené son valet de chambre, dans la crainte que ses bavardages chez madame de Pontanges ne l’instruisissent de son mariage.

— Elle n’a aucune chance d’en entendre parler, pensa-t-il. Madame d’Auray a quitté Bléville depuis deux mois ; Laurence n’a reçu personne encore, son grand deuil l’oblige à une entière réclusion ; d’ailleurs, si elle me parle de ce mariage, je lui dirai qu’il était au moment de se conclure, mais que sa lettre a tout changé ! Je la tromperai jusqu’à ce que j’aie les moyens de la rassurer… Je vais la revoir !…

Et il se rappelait le jour où il l’avait quittée, la dernière fois qu’ils s’étaient vus, et cette scène étrange, si vivement empreinte dans sa mémoire… Il revoyait Laurence, pâle, faible, prête à lui donner tout son amour ; il se sentait encore brûler de cette ardeur d’espoir qui l’enivrait alors… il allait retrouver son bonheur perdu… reconquérir la proie qui lui avait échappé… reprendre son doux roman où il l’avait laissé… Il était heureux ; mais il y avait quelque chose d’infernal dans cette joie, dans cet amour flétri d’avance par un désespoir d’avenir.

Lionel cherchait à s’exalter pour se tromper : il sentait son bonheur impossible ; il comprenait que sa conduite était coupable ; il s’étourdissait de son amour pour se cacher qu’il se trouvait haïssable et malheureux.

Enfin, il prit le parti le meilleur à prendre dans une situation inarrangeable… suspendre sa pensée, s’il se peut ; et comme il ne s’était point couché de la nuit, il s’endormit.

Il fallait choisir un chemin de traverse ; on se trompa… ce ne fut que le lendemain, vers dix heures du matin, que M. de Marny arriva au château de Pontanges.

Il n’arrivait ordinairement que le soir. Laurence ne l’attendait pas de si bonne heure.

La veille, elle avait espéré qu’il viendrait. D’abord elle avait éprouvé de l’inquiétude de son peu d’empressement ; puis elle avait réfléchi aux différentes chances qui peuvent retarder l’arrivée d’une lettre, aux inexplicables inconstances de la poste. Elle était bien certaine qu’il viendrait aussitôt qu’il aurait reçu sa lettre, mais elle pensait qu’il était possible qu’il fût quelques jours sans la recevoir.

— Madame, c’est M. de Marny qui vient d’arriver ! dit sa femme de chambre en entrant vivement chez elle de l’air d’une personne qui sait apporter une nouvelle désirée.

Madame de Pontanges rougit, ses yeux étincelèrent de plaisir, et la vivacité de son regard, l’éclat de son teint, formaient un contraste risible avec ses longs habits de deuil.

— Je descends… dit-elle.

— M. de Marny n’est pas encore dans le salon ; il a voyagé toute la nuit, et il vient de monter dans sa chambre pour s’habiller.

— Il a passé la nuit en route, pensa madame de Pontanges ; il ne vient donc pas de Paris !

— Faut-il faire du feu dans le grand salon ?

— Non, ce n’est pas la peine ; je le recevrai ici.

Oh ! quelle différence ! elle n’avait plus peur aujourd’hui…

Ce n’était pas la même femme. Lionel ne la reconnaîtrait pas. Elle tremblait le jour qu’il revint le cœur si rempli d’espoir, il la trouva froide, embarrassée, n’osant parler de leur amour ; elle imaginait mille prétextes pour éviter une émotion trop tendre ; mais aujourd’hui c’est le contraire, elle est libre, elle ose aimer ; son cœur ne rêve plus de combat.

Madame Ermangard entra.

— Ah ! c’est ma tante ! s’écria Laurence. Ma bonne tante, ajouta-t-elle, M. de Marny vient d’arriver. Je l’attends. Voulez-vous donner des ordres pour sa voiture ? J’irai vous rejoindre bientôt.

Madame Ermangard, qui avait fait un mariage d’inclination dans sa jeunesse, s’éloigna respectueusement.

— Par ici, monsieur, par ici ; madame est dans le petit salon.

— Me pardonnez-vous, madame, de vous déranger à cette heure ?

Le domestique qui l’avait amené sortit.

— Ah ! Lionel ! s’écria Laurence en s’élançant vers lui. Et tout en elle, son regard, sa démarche, sa voix, tout respirait le bonheur, et tant d’amour et de confiance !… Oh ! c’était affreux !

— Quel bonheur ! dit Lionel en la regardant tristement.

— Oh ! je ne croyais pas vous revoir jamais, dit-elle. J’ai été bien malheureuse !… Ah ! qu’il y a longtemps que je ne l’ai vu !… Lionel ! Ah ! mon Dieu, que je vous aime !…

— Asseyez-vous donc, dit M. de Marny en la voyant si émue. Vous avez été malade, on le voit ; vous êtes maigrie : cela vous va bien.

— Qu’avez-vous, Lionel ? vous avez l’air triste : vous plaignez-vous encore de moi ?

— Moi, madame ?… oh ! non.

— Madame ! vous m’appelez madame !… mais je ne suis donc plus votre Laurence ? M’avez-vous déjà oubliée ?

Lionel sourit, mais ce n’était plus ce sourire suave et plein d’amour qui rendait son visage si charmant. M. de Marny, en revoyant cette femme si franche, si passionnée, si naïve, avait perdu toute son assurance ; il ne se sentait plus la force cruelle de la tromper ; Laurence était trop chaste dans sa passion. Elle déconcertait le mensonge. Près d’une femme qui, en le revoyant, aurait fait du marivaudage, des phrases vagues, qui aurait allié un amour d’avenir avec les convenances sociales d’un veuvage récent, – et c’est ainsi que Lionel avait cru trouver madame de Pontanges ; – près d’une femme froide, contrainte ou raisonnable, Lionel serait resté perfide ; il aurait profité de son erreur, il l’aurait trompée ; mais auprès d’elle… il était vrai. L’amour de Laurence était trop naïf, trop honnête pour ne pas le désespérer. Elle était si loyalement soulagée de pouvoir l’aimer sans remords ! elle disait : « Je t’aime » avec tant de hardiesse ; elle venait à lui si bravement, qu’il ne pouvait se méprendre sur sa pensée. C’était toute sa vie qu’elle lui donnait, toute sa fortune qu’elle offrait ; c’était enfin à son mari qu’elle croyait parler.

Il ne pouvait en douter, lui qui l’avait vue naguère si différente ; il savait bien qu’elle n’était pas une femme légère, lui qui l’avait vue si longtemps résister.

Ô supplice ! Pouvait-il lui répondre : — Je ne suis plus libre… Adieu… Pouvait-il sans danger la réduire au désespoir ?… Elle était en ce moment si heureuse ! Il fallait bien mentir… Mentir ! à ce qu’on aime ! c’est affreux !

Joseph entra.

— Monsieur, je viens de m’apercevoir qu’il manquait un boulon à la voiture ; faut-il la mener de suite chez le charron ? C’est qu’elle ne sera peut-être pas prête pour demain.

— Demain ! vous partez demain ? dit madame de Pontanges.

— Je suis obligé de vous quitter, répondit Lionel avec embarras. Vous permettez qu’on mène ma voiture ?…

— Oui sans doute ; allez vite.

Et dès qu’ils furent seuls :

— Partir sitôt, Lionel ! pourquoi ?…

— Je ne puis faire autrement ; mais je reviendrai ; d’ailleurs il n’est pas convenable…

— Que voulez-vous dire ? qu’est-ce qui n’est pas convenable ?

— Que dans les premiers temps de votre veuvage je vienne…

— Qu’importe ? reprit madame de Pontanges avec impatience ; que parlez-vous de convenances ! Ne voulez-vous pas que j’affiche une douleur hypocrite ? J’ai fait mon devoir, Lionel ; j’ai soigné mon mari cinq ans avec courage. J’ai eu pour lui la pitié que l’on a pour un malheur ; mais je ne l’ai point aimé ; je ne puis regretter sans fausseté une existence dont il ne jouissait pas lui-même, et qui rendait la mienne misérable. Et d’ailleurs, que me fait le monde ? je ne le vois pas ! qu’importe ce qu’il dira maintenant ?… plus tard, ma conduite lui sera expliquée. Si j’étais au désespoir de la mort de mon mari, je m’enfermerais pour le pleurer ; je ne vous aurais pas écrit. Ah ! Lionel ! je comprends trop la véritable douleur pour la profaner par des grimaces. Il n’y a d’inconvenant que ce qui est mal… Oh ! ne partez pas !… restez… j’ai tant besoin de vous voir. Nous avons perdu de si beaux jours !… et les jours où je ne vous vois point ne comptent pas dans ma vie ! Ah ! restez ! ne gâtez pas si vite ma joie, Lionel ; restez !

Elle s’était approchée de lui en parlant ainsi ; elle passa la main dans ses cheveux, elle lui baisa le front chastement ; elle le caressait… elle qu’il avait toujours vue si froide, si réservée !

Oh ! ce baiser, si fraternel pourtant, le transporta.

— Laurence, s’écria-t-il, vous voulez donc que je reste ?… Vous me pardonnerez si… Mais non… non, il faut que je parte… je partirai.

Madame de Pontanges, ne comprenant rien à cette cruelle résolution, s’éloigna au désespoir et se laissa tomber sur son canapé.

— Je le sens, dit-elle, un malheur est entre nous ; ce n’est pas ainsi que je devais le retrouver. Ah ! peut-être il ne m’aime plus. À force de chagrin, j’ai glacé son cœur.

Elle fondait en larmes ; Lionel, en entendant les sanglots de Laurence, vit ses nobles résolutions l’abandonner.

— Elle le croit ! dit-il, elle croit que je ne l’aime plus ! cette pensée est insupportable…

Il se jeta à ses genoux.

— Ô mon Dieu, pardonnez-moi ! Oh ! je t’aime, hélas ! je t’aime plus que jamais ; pardon si je t’ai affligée, mais ma tête était si troublée, j’ai été si horriblement malheureux depuis un mois ! tant d’émotions…

— Quoi ? dit-elle effrayée, que vous est-il arrivé ?

— J’ai voulu me venger ! pardon…

— Oh ! je te pardonne, si tu m’aimes, si tu me donnes le reste de ta vie.

Lionel était anéanti.

— Oui, s’écria-t-il d’une voix étouffée, mon amour est à toi pour la vie ! Oh ! que je t’aime ! cela est horrible, mais jamais, je te le répète, jamais je ne t’ai plus adorée… Oh ! ne pleure pas, ne doute pas de mon amour, Laurence : quel que soit notre avenir, il faudra croire que je t’aime.

— N’importe, il faudra le dire toujours, reprit Laurence avec grâce. Que j’ai eu peur ! ajouta-t-elle en s’essuyant les yeux, j’ai cru un moment vous avoir perdu.

— Ah ! jamais, jamais ! cela est impossible, rien ne pourra nous séparer… tu m’appartiens !…

En disant ces mots, Lionel serrait Laurence dans ses bras avec une sorte de frénésie ; son amour ressemblait à de la haine : un ennemi qu’on aurait séduit à force de beauté vous aimerait ainsi… Laurence le regardait avec effroi.

— Calmez-vous, disait-elle, je vous ai pardonné ; mais qui vous afflige ? est-ce quelque malheur de fortune ? Non, je suis riche, vous le savez… ce ne peut être cela… Un voyage, une promesse ?… mais non, non, rien ne peut nous séparer…

— Oh ! comme tu m’aimes ! s’écria-t-il d’une voix déchirante. Et, malgré lui, ses paroles d’amour, ses caresses étaient d’amers adieux ; sa tendresse était du désespoir. — Oh ! promets-moi, ajouta-t-il, de ne jamais me haïr !

— Moi, te haïr ? quelle idée !… je ne le pourrais pas !

— Ô mon amour !…

On entendit marcher vivement dans le corridor.

— Madame, dit Clorinde en ouvrant la porte, c’est un monsieur qui arrive à cheval ; il demande à parler à M. de Marny tout de suite, tout de suite : il dit qu’il faut qu’il le voie absolument.

Lionel se troubla.

— Où est-il ? je vais à l’instant…

— Non, dit madame de Pontanges en s’avançant vers la porte de manière à empêcher Lionel de sortir. Clorinde, allez vous-même dire à ce monsieur de monter ici, chez moi.

Lionel ne devinait pas quelle personne pouvait courir après lui jusque chez madame de Pontanges, mais un affreux pressentiment l’agitait. Son départ précipité avait dû jeter l’alarme dans la famille de son beau-père. « J’ai pourtant dit, pensait-il, que je reviendrai mardi… M’aurait-on suivi ?… Comment sait-on que je suis ici ?… » Puis il songeait à Laurence : « Pauvre femme ! si on lui apprend mon mariage, on va la tuer !… » Il était dans une angoisse mortelle.

Madame de Pontanges voyait sa confusion sans pouvoir se l’expliquer ; elle ne savait que penser de sa situation, mais elle comprenait qu’il fallait être malheureuse et que ce mystère s’expliquerait d’une manière fatale.

— Je suis honteux, madame, de paraître chez vous sans y être autorisé ; mais…

À cette voix, Lionel tressaillit ; il rougit de colère, et, perdant toute présence d’esprit, il courut vers M. Dulac, indigné, furieux :

— Vous ici, monsieur ! vous m’en rendrez raison !…

— Monsieur de Marny, laissez parler monsieur, interrompit madame de Pontanges avec dignité.

— Je comprends votre rancune, mon cher Lionel, dit M. Dulac ; mais quand vous saurez le motif qui m’amène, vous me pardonnerez d’avoir fait vingt lieues à cheval pour vous épargner un malheur.

— Je ne vous ai jamais rendu de service, je ne sais pourquoi vous vous mêlez de mes affaires…

— Parce qu’elles sont les miennes, monsieur ; vous le saurez un jour…

Ferdinand parut fort content d’avoir trouvé cette réponse ; les réponses énigmatiques ont l’art de fermer la bouche à tout le monde, ou, sinon, de dérouter les gens par l’étonnement qu’elles inspirent et par l’espèce de travail auquel elles condamnent les esprits les plus irrités : pendant qu’ils cherchent à comprendre, ils se calment, et l’on finit par les dompter.

M. Dulac profita justement de la préoccupation où sa réponse d’oracle plongeait Lionel et Laurence pour les observer tous deux.

— Diable ! pensa-t-il, je suis arrivé à temps ; une heure encore et je venais trop tard.

Cette pensée le transporta de plaisir. Par la suite on saura le secret de cette joie.

— Madame, dit Lionel, permettez que j’emmène monsieur quelques moments ; une explication entre nous est nécessaire, il faut…

— Non, mon cher, interrompit Ferdinand, je n’ai rien à dire que madame ne puisse entendre, et je suis certain que si elle savait à quel point votre famille est inquiète de vous, elle serait la première à vous engager à l’aller rassurer. Il n’a prévenu personne de son départ, madame, et son beau-père, sa femme, étaient si tourmentés de son absence que…

— Sa femme ! s’écria madame de Pontanges ! sa femme !…

Laurence pâlit d’une horrible manière, un tremblement nerveux saisit tous ses membres, elle tomba à genoux ne pouvant plus se soutenir.

— Que vous êtes méchant ! s’écria Lionel en menaçant M. Dulac.

Il courut vers Laurence.

— Laissez-moi, dit-elle… Il n’y a de méchant que vous… Oh ! c’est infâme !… Laissez-moi, laissez-moi, vous dis-je… je vous hais !

Lionel s’éloigna, il était anéanti…

Ferdinand s’approcha de madame de Pontanges pour l’aider à se relever.

— Ah ! monsieur, dit-elle, je suis bien malheureuse !… Mais je vous remercie… C’est affreux ! Je l’aimais tant ! Ah ! monsieur, merci ; vous m’avez sauvée.

— Elle est superbe comme cela, pensa M. Dulac en regardant Laurence ; cette femme à genoux, avec sa robe de deuil et ses beaux cheveux ! et puis elle est naturelle, cette femme-là… point de phrases, point de gestes ; c’est vrai tout cela… Simple, et courageuse… elle ne s’évanouira pas… vous verrez qu’elle aura la force de ne pas se trouver mal… et puis quand elle sera seule, elle pleurera à en mourir. J’aime ça… c’est très-bien… voilà la femme vraie… Quelle attitude ravissante ! Cette main qui retient son cœur est charmante, il faudra que j’indique ce geste à madame Dorval.

Et M. Dulac mettait sa vanité à contempler avec un sang-froid diabolique le drame qu’il avait arrangé. Il aida madame de Pontanges à se relever. Comme elle tremblait, la pauvre femme !

— Y a-t-il longtemps que vous êtes marié ? demanda-t-elle à M. de Marny.

— J’ai reçu votre lettre le jour de mon mariage, et je suis parti…

Il y avait de l’amour dans cette réponse et dans la voix de Lionel ; Laurence eut pitié de lui. Son indignation s’apaisa, elle pleura.

— Hélas ! dit-elle avec une douceur pleine de générosité, c’est ma faute, je vous ai écrit trop tard…

— Oh ! ne me haïssez pas ! s’écria Lionel en la suppliant à genoux ; je suis si malheureux !…

Laurence jeta les yeux sur lui ; il faisait mal à regarder : la colère, l’amour, la douleur, avaient bouleversé ses traits ; il avait l’air d’un homme qui va mourir… il était impossible de ne pas lui pardonner.

Madame de Pontanges lui tendit la main, il la mouilla de ses larmes.

— Pauvre Lionel ! dit Laurence ; quel bonheur vous avez détruit ! Que deviendrai-je, moi ?… et vous ?… Est-elle aimable sa femme ? ajouta-t-elle en se tournant vers M. Dulac, les yeux rouges de pleurs ; l’aime-t-elle ?

— Vous la connaissez, répondit Ferdinand, que cette scène commençait à attendrir ; c’est mademoiselle Clémentine Bélin.

Madame de Pontanges tressaillit. — Oh ! oui, je la connais, dit-elle, je l’ai vue plusieurs fois… elle est belle, elle m’a déplu… Ah ! j’avais deviné cela…

Et, malgré elle, Laurence retira la main que Lionel tenait encore.

— Adieu, dit-elle froidement, il faut que vous partiez.

— Oh ! non.

— Je le veux.

— Non, je resterai pour me justifier, pour vous expliquer ma conduite, vous empêcher de me maudire.

— Vous ne pouvez rester ici.

— Ma voiture est cassée.

— La mienne va venir tout à l’heure, dit Ferdinand. J’ai tout prévu, j’ai pris un cheval à la dernière poste pour vous prévenir, et vous donner le temps…

— C’est trop de soins, interrompit Lionel ; j’espère vous en témoigner bientôt ma reconnaissance.

— J’y compte bien ! reprit Ferdinand avec dédain.

— Nous partirons ensemble, monsieur.

Les yeux de Lionel étincelaient de colère.

— Non ; je vais de ce pas à Champigny. La duchesse m’a écrit ; elle m’attend.

— Monsieur, il faut absolument que vous veniez avec moi.

— Je serai à vos ordres demain ; mais aujourd’hui je ne puis vous accompagner.

Cependant l’air furieux de M. de Marny commençait à inquiéter Laurence. Elle comprenait le ressentiment de Lionel, et elle voulut rendre sa vengeance impossible en la retardant.

— Lionel, je vous ai dit adieu… Vous ne pouvez rester ici plus longtemps ; on est inquiet de vous… Allez revoir ceux qui ont le droit de vous aimer.

Sa voix s’affaiblit à ces mots… Elle pleura. — Il le faut… Adieu… partez.

— Quand vous reverrai-je ?

— Hélas ! jamais…

Lionel partit en faisant signe à M. Dulac de le suivre.

— Monsieur, dit madame de Pontanges à ce dernier, j’ai un service à vous demander… Je vous verrai tout à l’heure, n’est-ce pas ?

Elle resta seule… seule avec son malheur ! et la plus horrible des pensées : JE VIENS DE LE VOIR POUR LA DERNIÈRE FOIS !…

Une voiture de poste entra dans la cour.

On entendit encore la voix du postillon, celles de M. Dulac et de Lionel ; ils parlaient haut, mais Laurence, assourdie par la douleur, ne put distinguer leurs paroles.

— C’est infâme, une telle conduite !

— Calmez-vous, je vous comprends à merveille.

— Je serai au bois de Boulogne après-demain, à huit heures, avec Bonnasseau et le général Rapart.

— J’y serai ; mais parlez plus bas. Je sais fort bien que vous devez désirer me tuer. Je vous empêche de vous déshonorer… Cela est trop juste.

Et la voiture roula sur le pavé.

Laurence ferma les yeux… elle se boucha les oreilles pour ne pas entendre le bruit des roues.

Il lui sembla que la voiture venait de passer sur son corps. Un froid mortel la saisit ; elle espéra qu’elle allait mourir…

Et lorsque M. Dulac rentra dans le salon, il la trouva sans connaissance, par terre, évanouie…

IX.

CONVERSATION.

— Vous ne vous battrez pas avec M. de Marny, monsieur !

— Rassurez-vous, madame, Lionel sera le premier à renoncer à ce duel.

— Que voulez-vous dire ?

— Oh ! rien qui lui fasse tort dans votre esprit ; son courage n’est pas douteux, il l’a montré dans plus d’une affaire. Mais je sais qu’une fois revenu de sa fureur, il comprendra que j’ai agi avec sagesse, dans ses intérêts, dans les vôtres surtout, madame, et son attachement pour vous est trop véritable pour qu’il ne me sache pas gré un jour de vous avoir… – Il hésita… il allait dire « sauvée » – de vous avoir servie à ses dépens.

— Vous croyez donc qu’il avait quelque attachement pour moi ?

— Oui, madame ; je lui rends justice, il vous aime avec passion ; je dis plus, je ne crois pas qu’on puisse vous aimer davantage ; mais il me semble qu’on pourrait vous plaire plus, vous comprendre mieux…

— Oh ! jamais.

M. Dulac était très-adroit en parlant ainsi ; il se hâtait de justifier Lionel ; l’indignation que madame de Pontanges eût ressentie, si elle avait douté de lui, aurait encore exalté sa passion, en donnant un aliment de plus à sa douleur… Ferdinand voulait sincèrement la consoler ; en homme d’esprit, il satisfaisait son amour-propre en effaçant tout ce qui aurait pu l’irriter ; mais il calmait son imagination en désillusionnant son amour.

Et Laurence se laissait aller à cette confidence pleine de tristesse et de charme ; elle s’abandonnait à cette séduction de l’esprit si puissante, même sur la douleur, sans se douter qu’il l’aidait à supporter sa peine en ayant l’air de la comprendre, sans deviner que c’était déjà une consolation.

— Lionel vous aime, continua Ferdinand, mais il ne vous convient pas. C’est un homme charmant, plein d’esprit, mais pas en harmonie avec vos idées. Il se détournait de sa route pour vous aimer, vous verrez cela plus tard.

— Quelle fatalité ! Si j’avais écrit il y a quinze jours seulement !…

— Ne vous plaignez pas, madame, c’est un bonheur.

— Un bonheur !… mais, monsieur, je sens bien ce que je souffre, je l’aime tant !

— Vous croyez ?

— Oh ! je voudrais ne plus l’aimer… Dites-moi, est-ce vous qui avez fait ce mariage ?

— Moi ! non vraiment ; je l’ai appris par son beau-père, qui allait vantant à tout le monde sa pénétration : « Clémentine était folle de lui, disait-il. Elle le cachait bien, la sournoise ; mais j’ai deviné cela, moi, j’ai vu cela tout de suite, un soir qu’il est venu dans notre loge aux Bouffes ; et le lendemain j’ai été trouver mon homme et je lui ai dit : « Ma fille vous aime, elle a huit cent mille francs de dot et des espérances, cela vous convient-il ? Allons, venez dîner chez nous ce soir, et si vous vous entendez avec elle, vous serez mon gendre. » C’était précisément le jour où Lionel a reçu cette lettre que vous lui avez fait écrire par M. le curé, je crois. Il était furieux, désespéré, le dépit lui a fait perdre la tête, il est allé chez M. Bélin. Un dîner n’engage à rien ; mais la petite a joué la passion, et, une fois accueilli, Lionel s’est trouvé entraîné. Voilà comment cela s’est passé. Je n’en sais pas davantage. Il est venu ici plusieurs fois, m’a-t-il dit, vous avez refusé de le recevoir.

— Hélas ! je le devais alors ! Mais faut-il que je sois punie pour avoir eu le courage d’un si cruel sacrifice ? C’est parce que je suis une honnête femme qu’il m’a quittée ; c’est parce que cette vie de mensonge et de fraude m’était odieuse, c’est parce que l’intrigue m’est impossible qu’il faut que je sois à jamais misérable ! Et si j’avais été sa maîtresse, si j’avais méconnu pour lui tous mes devoirs, je serais maintenant heureuse, il ne m’aurait pas quittée ; il serait là… près de moi… toujours… Ô mon Dieu, c’est une horrible découverte que de se trouver victime de sa loyauté… Qu’il y a d’amertume dans cette pensée ! oh ! que cela est douloureux de se repentir d’avoir bien fait… Il m’a quittée… il m’a quittée !… Et si j’avais été à lui !… maintenant, je pourrais être sa femme… je serais heureuse !…

— Ainsi est fait le monde, dit Ferdinand ; une exquise délicatesse est une mine inépuisable de chagrins… Dans la retraite, les sentiments élevés ont moins d’inconvénients ; là, on peut risquer d’être parfait, la délicatesse des sentiments est le luxe de la vie intime ; mais dans le monde, c’est une duperie continuelle. Pour vivre dans le monde, il faut être, comme lui, égoïste, indifférent, obligeant toutes les fois que l’obligeance ne coûte rien ; l’important est de ne jamais se sacrifier à personne, et d’en avoir bien vite la réputation ; non-seulement il faut être égoïste, mais il faut encore faire parade de son égoïsme. Vous n’êtes pas faite pour le monde, madame ; vous valez trop, il vous haïrait ; toutes vos actions y seraient un reproche. Il faut choisir : changer votre candeur contre une banalité perfide, vos sentiments élevés contre de mesquines spéculations, vos croyances contre des misères, et venir goûter toutes les délices de notre monde… ou bien garder votre âme pure, vivre votre vie de sacrifices, et rester ici toute votre jeunesse, seule avec vos illusions et vos regrets.

— J’aime mieux mourir ici, dit Laurence.

— Soit ; mais vous tenez encore au monde par un souvenir.

— Vos paroles sont envenimées, dit-elle ; vous m’avez glacé le cœur.

— Tant mieux, vous en souffrirez moins ; c’est la médecine moderne : on nous éteint pour nous guérir. Mais je reviendrai savoir de vos nouvelles, madame, si vous le permettez.

Le lendemain Ferdinand, fidèle à sa promesse, vint avec le prince de Loïsberg savoir des nouvelles de madame de Pontanges.

Elle ne voulut pas les recevoir.

— Je m’y attendais, dit Ferdinand ; c’est trop tôt.

— Vous m’avez fait faire une gaucherie, dit le prince.

— Non, votre cousine est en deuil ; vous lui devez une preuve d’intérêt, à cette veuve inconsolable.

M. Dulac et le prince remontèrent à cheval, et ils s’en allèrent en causant de feu M. le marquis de Pontanges et des amours de M. de Marny et de Laurence, amours toujours si singulièrement interrompus ; et ils riaient comme des fous.

Pendant ce temps, madame de Pontanges, abîmée dans sa tristesse, pleurait amèrement. Elle était loin de se douter que ses malheurs fussent si comiques.

X.

DES COURBATURES DE L’ÂME.

Lionel n’éprouvait plus qu’un sentiment, l’envie de se venger. Il se demandait pourquoi il n’avait pas satisfait sur-le-champ sa rage, pourquoi il avait attendu un jour avant de punir son ennemi ; il ne comprenait pas ce qui l’avait obligé de partir, quelle force l’avait éloigné de Laurence ; il oubliait qu’elle-même avait dit : « Partez, je le veux, partez… » et qu’à cet ordre il avait bien fallu céder. Mais son amour n’était alors qu’une peine secondaire. Sa haine pour Ferdinand, voilà ce qui enflammait son cœur. Il lui semblait que cet homme était son mauvais génie, et que tout irait bien dans sa vie lorsqu’il aurait tué Ferdinand. Il le haïssait plus qu’un rival. Un rival, au moins, aurait eu un intérêt à lui nuire ; mais à Ferdinand qu’importaient ses amours ? De quel droit osait-il troubler son bonheur ? Combien il le trouvait lâche, perfide ! Oh ! qu’il avait soif de son sang !

Ce fut bien pis encore lorsqu’il arriva à Paris, et qu’il interrogea Germain qui arrivait de chez M. Bélin.

— On est donc bien inquiet de moi au château ?

— Non, monsieur. On sait bien que monsieur ne doit pas revenir avant mardi ; il est même question de revenir tout le monde à Paris, si par hasard monsieur était retenu ici pour affaire.

— Quoi ! personne n’est inquiet ? Pourquoi donc M. Dulac est-il venu me chercher ? Vous lui avez donc dit où j’étais ?

— Moi, monsieur ! Comment aurais-je pu le lui dire ? je ne le savais pas.

— C’est juste ; Ferdinand l’a deviné… Cet homme est un démon… Ah ! je me vengerai !…

— Dès que M. Dulac a su que monsieur était parti, reprit Germain, il s’est vite mis en route.

— Et qu’a-t-il dit en apprenant que j’étais parti ?

— Il a dit que cela ne l’étonnait pas ; que vous aviez, sauf votre respect, de l’argent qui courait des risques chez un banquier, et que c’est pour ça…

— Bien, bien, c’est bon !… Il craignait qu’on ne fût inquiet… il m’a joué !…

Lionel courut chez Ferdinand ; il savait bien qu’il était absent ; n’importe ! il avait besoin d’aller chez lui, d’y laisser sa carte, de lui rappeler l’heure, le jour de sa vengeance… Il courut aussi chez les témoins : il ne les trouva pas ; il leur écrivit de venir le voir, qu’il avait un service à leur demander, qu’il les attendait le soir même.

Lionel était épuisé de fatigue lorsqu’il revint chez lui. Ses nerfs étaient détendus. Il n’avait plus la force d’être malheureux ; son âme n’était point faite pour de si violentes agitations ; cette passion était trop forte pour cette âme appauvrie par le monde. Sa passion était sincère, elle était puissante ; mais cette grandeur ne lui venait pas d’elle-même, elle venait de son objet, et loin de son objet elle devait s’affaiblir. Le caractère élevé, grandiose, exalté de Laurence, avait donné aux sentiments de Lionel une impulsion vive, il est vrai, mais qui devait nécessairement se ralentir, se perdre même dans l’absence.

Et puis les continuelles contrariétés dans l’amour finissent par le lasser, l’éteindre. On lutte avec courage contre le malheur ; mais les tracasseries, les taquineries dans la passion, usent, désenchantent ; notre désespoir se tourne en mauvaise humeur et notre chagrin en ennui. L’âme enfin éprouve une courbature qui lui ôte la vie, et l’on sent le besoin de se débarrasser de sa passion, comme d’un fardeau trop pesant qui accable, comme d’un travail trop aride qu’on n’a plus le courage d’accomplir.

XI.

UNE SURPRISE.

Or, pendant ce temps, M. Bélin avait une idée.

L’ancien banquier, comme tous les hommes qui ont aimé sous l’Empire, avait conservé l’habitude des attentions délicates vulgarisées sous le nom de surprises.

M. Bélin excellait dans la surprise.

Sa femme, un jour, en se mettant à table, avait trouvé une clef sous sa serviette.

C’était la clef du beau château de Boismont, que nous avons habité avec lui naguère, à l’époque du mariage de Clémentine.

Ces attentions, dont on rit maintenant, avaient du bon : elles prouvaient d’abord de la générosité, puis le soin que l’on avait eu de penser à nous ; non-seulement on donnait avec plaisir, mais on se faisait une grande affaire de la manière ingénieuse avec laquelle on voulait faire parvenir un don.

On donne de nos jours avec autant de plaisir sans doute, mais avec moins d’importance ; on est gracieux avec dédain, on est généreux par hasard ; on dit : « J’ai rapporté cela de Londres, le voulez-vous ?… » La délicatesse est de paraître n’avoir point pensé à vous : c’est un raffinement très-recherché.

Donc M. Bélin aimait les surprises ; il avait fait des milliers de surprises à ses filles quand elles étaient petites ; leur enfance ne fut, pour ainsi dire, qu’un enchaînement de surprises non interrompu.

Elles trouvaient tantôt des bonbons dans leurs sacs à ouvrage, de l’argent dans leurs assiettes à déjeuner, des polichinelles dans leurs lits : c’étaient des petites filles bien heureuses et bien enviées par leurs jeunes amies.

Et madame Bélin, que d’agréables surprises elle éprouva !… chacun des gros diamants qui composaient sa parure lui était venu d’une manière différente.

— Madame, vint lui dire un jour un petit ramoneur, vous venez de laisser tomber votre boucle d’oreille.

Et il lui remit une superbe girandole de diamants.

— Ce n’est pas à moi, mon enfant.

— Si fait, madame, je viens de voir la pareille sur votre cheminée.

Madame Bélin trouva en effet la seconde boucle d’oreille sur sa cheminée… et, plus loin, M. Bélin qui riait de son étonnement, comme un gros bonhomme généreux.

Une autre fois, madame Bélin fut encore plus élégamment fêtée. Elle appelait son chien pour le caresser, et le beau Landry, qui était un chien anglais à poil ras, ne venait pas. Madame Bélin veut savoir quel obstacle le retient, elle court à lui, et voit qu’il est attaché à la commode par une admirable chaîne de diamants ; et M. Bélin était encore là, caché derrière un paravent, qui faisait de gros yeux à Landry pour l’empêcher de remuer, dans la crainte qu’il ne rompit la chaîne.

Toutes ces attentions délicates faisaient le sujet de la conversation pendant un mois. M. Bélin disait avec complaisance d’un homme avare : — Il n’attache pas ses chiens avec des diamants…

Il disait aussi en riant qu’il avait fait à sa fille une agréable surprise : — J’ai deviné qu’elle aimait M. de Marny, je le lui ai donné pour mari… Il ajoutait à cela une foule de malices légères que je vous épargne.

Enfin, M. Bélin n’avait plus qu’une seule personne à surprendre :

Son gendre.

 

C’était donc sur Lionel que devaient désormais pleuvoir ses attentions délicates !

— Mon gendre est à Paris, pensa M. Bélin, il ne nous attend pas : il faut aller subitement le surprendre !

Et M. Bélin appuyait sa résolution de raisonnements fort judicieux, car le jugement le plus sain présidait toujours aux emportements de son âme, aux splendeurs de sa générosité.

— Des diamants, disait-il, je donne des diamants à ma femme : c’est un capital qui reste ; ce sont des folies raisonnables ; l’argenterie et les diamants, voilà les seules fantaisies qu’un homme prudent doive se permettre.

Cette fois, il se disait en allant à Paris :

— Je fais d’abord une surprise agréable à mon gendre ; puis je l’empêche de venir ici et de manquer une affaire importante pour le plaisir de revoir un jour plus tôt sa petite femme. Il va bâcler cette affaire pour être libre plus vite ; il ne faut pas cela : allons le rejoindre ; ma fille s’ennuie, partons. Vous me direz : La maison n’est pas encore prête… tant mieux ! Titine donnera elle-même les ordres aux tapissiers, et tout sera plus à son goût. D’ailleurs, s’il le faut, Lionel restera quelques jours encore dans son appartement de garçon. Cette petite séparation ne fera point mal : les obstacles, oui, les obstacles rendent l’amour plus doux ; nous savons cela, nous autres vieux renards. Et puis, ils s’arrangeront comme ils voudront, ça ne me regarde pas.

M. Bélin se frotta les mains ; il annonça ses projets à ses deux filles, et toute la maison fit pour le lendemain ses préparatifs de départ.

XII.

DE SURPRISE EN SURPRISE.

Lionel avait la fièvre, il était malade, réellement malade, lorsqu’on entra chez lui ce jour-là à huit heures.

On lui remit un billet d’invitation conçu en ces termes :

 

« Madame Clémentine de Marny prie M. de Marny de lui faire l’honneur de venir dîner chez elle aujourd’hui, ce 11 mai, à six heures.

» 39, rue de la Bruyère. »

 

L’écriture était contrefaite : c’était M. Bélin lui-même qui avait dicté le billet et qui avait exigé que l’on mît madame Clémentine ; c’était son style à lui.

— Qui est-ce qui vous a remis ce billet ?

— C’est la femme de chambre de madame, répondit le domestique… Madame est arrivée hier soir avec monsieur son père.

— Ah !…

On entendit marcher dans l’antichambre.

— Vous ne nous attendiez pas, mon gendre, cria M. Bélin en entrant tout à coup sans être annoncé… cela vous surprend ; nous voilà tous de retour… nous ne pouvions plus y tenir ; ma fille était inquiète, et moi je m’ennuyais. Mais qu’est-ce que vous avez donc, vous ?

— Je suis un peu malade, j’ai la fièvre… Ce n’est rien ; je me lève à l’instant et je vais chez vous.

— Non pas, mon cher ; vous êtes malade, il faut vous soigner. Clémentine va venir…

— Mais je vais à merveille, reprit vivement Lionel ; je n’ai qu’un peu de fatigue ; j’ai couru pour affaire tous ces jours-ci… J’irai dîner avec vous : ce n’est rien.

— Eh bien, mon cher, croyez-moi, gardez le lit ce matin ; je viendrai à six heures vous chercher dans une bonne voiture ; vous n’aurez pas froid, et un bon dîner vous guérira tout à fait. Aussi bien, ma fille ne sera pas fâchée d’être seule chez elle ce matin. Elle a bien des choses encore à faire arranger dans sa nouvelle maison.

— Comment ! ce n’est pas chez vous ?…

— Non ; c’est une surprise que je voulais vous faire, mais le mot est lâché ! Nous vous recevrons chez vous, mon gendre, et j’espère que vous vous y trouverez bien.

Lionel bégaya quelques phrases de remercîment, puis il ajouta, en essayant de sourire :

— Puis-je savoir au moins où demeure ma femme ?

— L’adresse est sur le billet, étourdi !

M. Bélin prit alors la lettre d’invitation et lut : « 39, rue de la Bruyère. » Puis il ajouta :

— Mais vous n’avez pas besoin de vous tourmenter ; je viendrai vous chercher moi-même. Je me charge de vous présenter à la maîtresse de la maison, madame Clémentine de Marny. Vous n’avez donc pas lu le billet ?

— Si, mais j’ai pris tout cela pour une mauvaise plaisanterie.

— C’est une plaisanterie, en effet, mon gendre, mais quand vous verrez votre maisonnette, vous la trouverez bonne, la plaisanterie. Je ne suis pas un mauvais plaisant, moi… Mais parlons sérieusement : cette affaire qui vous tourmente s’arrange-t-elle ? Puis-je vous être utile ?

— Elle est complètement terminée, dit Lionel ; tout s’est arrangé.

— Ah ! bon ; votre père ne perdra donc rien dans cette faillite ?

Lionel ne comprenait pas ; mais il se rappela les contes que Ferdinand avait faits pour expliquer sa fuite, et il eut la présence d’esprit de continuer le mensonge.

— Rien. Ce n’était qu’une alerte, dit-il.

M. Bélin s’éloigna satisfait.

— À six heures ! cria-t-il sur l’escalier.

— À six heures, pensa Lionel, j’ai quelque temps encore à moi…

Il aurait dû dire « à elle », car le souvenir de madame de Pontanges fut ce jour-là le seul aliment de sa pensée.

XIII.

LA VIE ÉLÉGANTE.

Figurez-vous une bonbonnière, une maison toute de mousseline et de soie, brodée, plissée, coquette comme une petite-maîtresse. Tout en elle est soigné… les tentures sont fraîches et parsemées de fleurs ; les tapis sont blancs avec des dessins légers ; les meubles sont frêles et charmants, ils sont ornés de bouffettes de ruban ; les fenêtres ont des stores de soie ; les portes ont des rideaux de soie ; les escaliers ont des tapis ; des étagères de bois de palissandre sont couvertes de porcelaines et de riens délicieux ; il y a des fleurs dans tous les vases, il y a même de jolis meubles faits exprès pour recevoir des fleurs.

Des tableaux, pas un ; mais des chinois, beaucoup ; – des vieilleries en grand nombre ; mais des souvenirs, pas un… Ces gens-là n’ont point voyagé. – N’importe, c’est joli, c’est coquet, c’est élégant. L’étoffe qui recouvre les murs ressemble à une robe de femme : on a peur de les chiffonner en les regardant, tant leurs vêtements ont de fraîcheur ; on a peur de s’asseoir, peur de marcher… On ne cause pas, on regarde ; tout est pour les yeux, et les yeux ne peuvent se détacher de ces merveilles de la mode.

Une jeune femme, comme une fée gracieuse, règne dans ce palais mignon. Sa parure est en harmonie avec ce qui l’entoure ; sa robe est brodée, son fichu est brodé, ses bas sont brodés : elle a des rubans dans les cheveux, des rubans sur les épaules, des nœuds de ruban sur la poitrine, des rubans à ses poignets, à sa ceinture ; elle est pavoisée comme un mât de cocagne ; elle est élégante, ravissante ; tout ce qu’elle porte est de bon goût et elle le porte avec grâce.

Elle est assise sur un canapé à balustrade, un canapé à coquetterie, à poses étudiées, un canapé qui fait valoir le bras et lui permet de s’arrondir avec nonchalance ; un balcon de boudoir, qui donne aux personnes qu’il soutient toute la désinvolture d’une femme assise à sa fenêtre, le coude appuyé sur la balustrade, la tête penchée sur sa main, et regardant au loin la route par où celui qu’elle aime doit venir.

Cette femme était Clémentine : elle était bien jolie ce jour-là ! Belle de la parure qu’elle avait choisie, belle de la langueur qu’une situation romanesque lui donnait, elle était ce que sont presque toutes les Parisiennes : distinguées sans élévation dans les idées ; intelligentes sans imagination dans leurs sentiments ; plus gracieuses que tendres ; enfin éminemment façonnées pour le monde ; grêles et mesquines dans les grandes situations, dans tous les malheurs qui demandent de l’élan et de la passion, mais charmantes dans les émotions contraintes et dans les malheurs à leur taille. Clémentine avait le cœur aimant ; mais elle avait l’âme terre à terre, si l’on ose s’exprimer ainsi : point de rêverie dans la pensée, point de mélancolie, et cependant susceptible d’un profond attachement. Dans une situation vulgaire, ou dans la vie intime, vie toute de confidences, vie toute de sentiments, elle eût été fade et peut-être ennuyeuse ; mais alors elle apparaissait séduisante. Les personnes pleines de goût et de convenance, dans une situation difficile et compliquée, sont placées à leur avantage ; toutes les gaucheries qu’elles ont le tact d’éviter leur comptent comme autant d’actions délicates. Elles empruntent enfin à leur position romanesque une grâce qui leur manque, le prestige de séduction que les femmes plus exaltées et plus poétiques ne tiennent que d’elles-mêmes.

Ainsi, le jour de son mariage, au pied de l’autel, cachant ses larmes avec modestie, Clémentine parut charmante à son mari.

Ainsi, quelques heures plus tard, avec son dépit mesquin, son désespoir ingénieux, sa dignité de pensionnaire, sa jalousie sans passion, Clémentine parut froide, exagérée, et son mari la quitta avec colère, mais sans regret : ce n’était plus la même personne.

Mais ce charme de contrainte, cette tristesse de bon goût, elle les avait retrouvés dès que l’heure des grandes émotions fut passée. Clémentine était en ce moment la femme telle qu’il faut que soit la femme dans la vie réelle, telle que M. de Marny l’aurait désirée s’il n’avait point connu Laurence, qui était une femme d’exception ; et malheur à qui s’arrête aux exceptions ! Clémentine avait ce qu’il faut pour plaire, ce qu’exige le bonheur dans le monde :

 

De l’imagination, point.

De l’esprit, peu.

De l’instruction, assez.

De l’intelligence, beaucoup.

 

De là vient qu’elle était à la fois coquette et bonne ménagère, deux qualités indispensables à la femme.

Plusieurs des personnes qui devaient dîner chez madame de Marny étaient arrivées et s’occupaient à admirer la nouvelle demeure de la jeune mariée, lorsque M. Bélin et Lionel entrèrent dans le salon.

Clémentine alla au-devant d’eux avec empressement, elle embrassa son père et tendit gracieusement à son mari sa main, qu’il baisa.

— Vous êtes bien aimable, dit-elle, d’accepter cette invitation ; je craignais…

— Ah ! voilà comme tu traites ton mari ! s’écria M. Bélin, tu ne l’embrasses pas, tu fais la femme comme il faut… Bon, bon ! comme tu voudras, ma fille ; chacun sa manière. Eh bien, mon gendre, que pensez-vous de votre maisonnette ?

Lionel s’extasia sur le bon goût qui avait présidé à l’arrangement du salon.

— C’est Clémentine qui a choisi tout cela, reprit M. Bélin ; voilà un an que je lui ai donné ce pavillon, dont elle a fait un petit palais ; c’est elle, mon gendre, qui a brodé ce meuble ; quelle patience ! que de points il y a sur tous ces fauteuils ! Ah ! c’est un travail de fée !…

— Vous ne dites pas que j’ai aidé ma sœur, dit Valérie ; c’est moi qui ai fait la chaise sur laquelle vous êtes assis, où il y a un perroquet, papa.

— Ceci est une impertinence, mademoiselle ! venez m’embrasser, petite perruche.

Pendant que Valérie allait cajoler son père, M. de Marny s’approcha de Clémentine.

— Quoi ! c’est vous qui avez brodé tout ce meuble ! dit-il. Je ne vous connaissais pas alors, sans doute c’est à lui que vous pensiez en y travaillant.

Clémentine fut quelque temps avant de comprendre ces paroles, elle avait oublié son mensonge.

— À qui ? dit-elle.

— À celui que vous espériez alors épouser.

— Ah ! fit-elle. Et malgré elle Clémentine sourit.

Lionel la regarda avec étonnement. Leur situation singulière n’était pas sans charme pour lui : ce qui est très-romanesque n’est jamais ennuyeux, et les hommes ne sont très-malheureux que lorsqu’ils s’ennuient.

Un domestique apporta un billet et le remit à M. Bélin.

— Ce n’est pas pour moi, dit le beau-père : « Madame, madame de Marny… » Ma fille, ceci vous regarde.

Clémentine prit le billet.

— C’est la première lettre que je reçois depuis mon mariage, dit-elle.

Elle lut et ajouta.

— M. Dulac m’écrit qu’il ne viendra pas –… Dites qu’on serve le dîner.

— Ferdinand ! s’écria Lionel ; il est ici ! vous l’attendiez ?

— Il arrive à l’instant de la campagne, il ne peut venir que ce soir.

— Il viendra ce soir ?

Lionel vit que son étonnement paraissait étrange, il ajouta : — Et quelle excuse donne-t-il pour ne pas dîner avec nous ?

M. de Marny, en disant cela, se tourna vers sa femme comme pour la prier de lui laisser lire le billet qu’elle tenait dans sa main.

— J’en suis bien fâchée, dit-elle en souriant, mais il m’est impossible de vous montrer ce billet.

— Des secrets pour moi, déjà ? reprit Lionel avec amertume. L’air calme et presque heureux de Clémentine le rassura.

— Vous ai-je demandé vos secrets, moi ? dit-elle ; je les respecte… ne le savez-vous pas ?

Sa voix, en disant ces mots, avait un accent de reproche si doux, si résigné, que M. de Marny en fut touché.

— Saurait-elle d’où je viens ? pensa-t-il. Ferdinand m’aurait-il doublement trahi ? – Et dès lors Lionel fut tourmenté d’une inquiétude nouvelle… L’idée de revoir Ferdinand l’agitait, et il s’étonnait cependant de n’éprouver plus contre lui autant de haine. Il se demandait ce qui l’avait changé… Mille sentiments confus se combattaient dans son âme. Son imagination était déconcertée par des événements qui arrivaient tout différents de ce qu’il les avait rêvés : il était pris au dépourvu. Le retour inattendu de son beau-père, de sa femme que le matin même il croyait ne plus revoir, cette continuation d’un lien auquel, dans sa pensée, il cherchait toujours un moyen de se soustraire ; ce mariage célébré, mais non consommé ; cet homme qu’il voulait tuer comme un ennemi et qui devait ce jour-là dîner avec lui ; cette femme qu’il aimait, cette Laurence pour qui il avait tout quitté et qui l’avait chassé : ce conflit d’événements avait troublé sa tête. Il sentait qu’une puissance plus forte que sa volonté présidait à sa destinée. Tout ce qu’il méditait se trouvait si naturellement dérangé, il voyait ses projets rejetés si loin, ses plans tellement impossibles à réaliser, qu’il s’abandonnait au courant qui l’entraînait avec l’indifférence d’un homme qui n’a plus foi dans le bonheur et qui n’est plus responsable de sa vie.

Il s’était dit : — Je trouverai Clémentine froide, craintive, triste, embarrassée, et nous aurons ensemble une explication franche, qui, de manière ou d’autre, nous rendra libres tous deux…

Et point du tout, il retrouvait une femme pleine de grâce et d’assurance, l’accueillant avec coquetterie, résistant à ses caprices avec douceur et fermeté, lui parlant presque de ses sentiments pour une autre, qu’il croyait si bien cachés ; l’intriguant comme s’il était au bal de l’Opéra, lui cachant un billet qu’il veut lire, pour mieux piquer sa curiosité ; enfin, à son aise auprès de lui et montrant dans les moindres actions, dans les paroles les plus insignifiantes, un tact, une finesse qu’il n’avait pas encore remarqués en elle : enfin une femme jolie, élégante, coquette, à laquelle il était impossible de parler de séparation.

Placé en face d’elle, à dîner, il rencontra plus d’une fois ses regards, et la joie mêlée de tristesse qu’ils exprimaient l’étonna plus d’une fois.

Il y avait aussi dans les objets qui l’entouraient quelque chose qui agissait sur lui en dépit de lui-même, c’est le bien-être d’une bonne, d’une agréable maison. Clémentine, aux yeux de son mari, s’embellissait des avantages qu’elle apportait dans la communauté, et que personne ne pouvait faire valoir mieux qu’elle. Cela est affreux à dire, mais l’homme le plus romanesque n’est pas insensible aux douces réalités de la vie ; cette jolie maison si fraîche, si élégante, si confortable, n’avait pas fait une légère impression sur les pensées de M. de Marny. On sait à quel point toutes les douceurs d’une existence élégante lui étaient devenues nécessaires par suite de son éducation. Les jeunes gens d’aujourd’hui ne savent pas vivre sans leurs aises ; ils ne sont pas endurcis aux fatigues, aux privations, par les longs voyages ou les chances de la guerre ; ils n’ont point dormi à la belle étoile, mangé du cheval ou de vieux coqs ; ils n’ont pas couru deux jours et deux nuits pour apporter une nouvelle ; ils n’ont point navigué par un temps d’orage ; ils n’ont point franchi d’éternels déserts ; ils n’ont souffert ni le chaud, ni le froid, ni la faim, ni la privation de sommeil ! On les a élevés dans du coton, ils n’ont dormi que sur la plume, ils ne se sont assis que sur la soie. On les a nourris de crème et de gâteaux quand ils étaient petits, et maintenant ils vivent de truffes et de rumpsteaks. Ils se font conduire dans de bonnes voitures par de bons cochers, dans une bonne loge au spectacle. Ils sont à merveille chez eux. On ne saurait inventer un soin pour eux qu’ils n’aient eu déjà eux-mêmes… Je vous défie de trouver quelque chose à leur donner… Ils ont acheté tout ce qui peut plaire ; ils ne laissent rien à faire à ceux qui les aiment ; ils ont prévenu d’avance tous leurs propres désirs. Aussi quand ils sortent de l’atmosphère qu’ils ont chauffée et parfumée pour eux-mêmes, ils sont mal, très-mal. Tout leur est supplice et privation… Ce n’est pas leur faute vraiment ; on les a élevés à cela, et ils ne peuvent plus se passer du bien-être de leur vie ; et ils se sentent malheureux près de la personne la plus aimable, s’ils ne trouvent pas chez elle le confortable qu’ils ont chez eux ; ils préfèrent au bout d’un certain temps la femme insignifiante où l’on dîne bien, à la femme la plus séduisante dont le cuisinier est douteux, dont le dîner est mal servi. Cela est triste, mais c’est vrai. Autrefois, on ne disait pas ces misères-là dans les romans, les héros étaient censés ne vivre que d’amour ; mais nous peignons le monde tel que nous le voyons, tant pis pour la vérité si elle n’est pas belle.

Lionel était heureux de se sentir si bien, mais il était honteux et embarrassé de ce bonheur. Il se trouvait misérable d’attacher tant d’importance à ces sortes de choses grossières, lui qui avait essayé de vivre d’amour et de chimères. Il se méprisait, mais il se raccoutumait à ces petites délices, et ce n’était pas sans un souvenir moqueur qu’il se retraçait les fantastiques repas de Pontanges, si froids, si mal servis, si mauvais, dans de l’argenterie terne, vieillie, dans une salle à manger froide, moisie et émaillée de convives si lourds et si ennuyeux ! Car, il faut en convenir, la bonne tante, le bon curé, la hideuse Clorinde, l’aimable sous-préfète, étaient des gens insupportables ; il fallait une bien violente passion pour subir leur présence tous les jours sans murmurer.

Lionel jouait machinalement avec sa fourchette pour cacher son embarras, et cette fourchette était si belle, le dessin gothique des ornements était de si bon goût, et puis son chiffre, son chiffre qu’il voyait là… C’eût été dommage de faire fondre cette belle argenterie.

— Ces réchauds sont admirables, fit observer quelqu’un ; le beau service !

— C’est un présent de mon père, dit madame de Marny.

— Comment trouvez-vous ça, mon gendre ? demanda M. Bélin ; cette argenterie anglaise dans le dernier genre ?…

— C’est ravissant, répondit Lionel.

— Ce qu’il y a de plus beau, c’est la soupière, mais elle n’est pas encore prête. Ce maudit graveur n’en finit pas !… Il te manque encore, ma fille, d’autres petites choses ; tu auras le tout la semaine prochaine… Sans le chiffre qu’il a fallu mettre, cela serait prêt aujourd’hui… Regardez-moi ce couteau, comme c’est fait !

— Cette salle à manger est bien jolie, dit M. de Marny, que l’argenterie commençait à ennuyer.

— Elle est toute pareille à celle de madame ***, ajouta Clémentine… Mais vous verrez ma chambre ; elle est de mon invention ; je crois que ce sera la plus belle de toute la maison.

— Nous allons la voir tout à l’heure.

— Non, non ; elle n’est pas encore achevée, vous ne la verrez que demain.

— On y travaille encore ?

— Oui, mon père.

— Eh bien, où donc vas-tu demeurer ?

— Chez vous, mon père, dit Clémentine en rougissant. Puis, se hâtant de changer la conversation :

— Il n’y a d’habitable ici que l’écurie. Vous pouvez envoyer vos chevaux dès demain, dit-elle en s’adressant à son mari ; vous voyez, ajouta-t-elle avec coquetterie, que je sais flatter vos manies… Votre appartement est à peine commencé, et vos chevaux sont déjà logés !

M. de Marny sourit galamment et jeta sur Clémentine un regard plein d’une certaine émotion, car il était sensible à cette délicate attention.

Pouvait-il sans ingratitude quitter une maison si gracieusement préparée pour lui, et abandonner une femme qui avait songé à ses chevaux ?…

Lionel se dit qu’il fallait au moins paraître heureux, pour reconnaître tant de soins ; et il fit un effort ou plutôt il crut faire un effort sur lui-même. Il causa, il taquina sa belle-sœur, il flatta son beau-père, il se montra fort empressé pour les deux femmes placées à côté de lui ; il conta des folies, et fut enfin très-gai, très-spirituel et très-aimable.

Après le dîner, on servit le café. Clémentine en offrit une tasse à son mari. Lionel examina la tasse : — Porcelaine du Japon ! pensa-t-il. Il regarda Clémentine.

— Quelle jolie ceinture ! lui dit-il ; le bleu vous sied à merveille.

— Il en est amoureux fou ! s’écria M. Bélin, qui les regardait. Le fait est qu’elle est bien gentille ce soir… Allons, ma fille, fais-nous donc les honneurs de ta maison… Montre nous ta chambre ; il ne pleut pas, allons voir les écuries : c’est un troisième salon.

— Oui, dit Lionel, voyons les écuries.

Et l’on descendit dans la cour, admirant l’un après l’autre l’escalier, le vestibule, l’antichambre !

Enfin, on ouvrit la porte de l’écurie… C’était, en vérité, quelque chose de merveilleux… Des stalles de bois sculpté, des mangeoires de marbre blanc, de jolies lampes de bronze, et puis le nom des chevaux écrit en lettres d’or :

 

JOHN BULL. – CHATAM. – YORK. – TRISTAN.

 

— Quoi ! vous savez le nom de mes chevaux, dit Lionel, et vous avez déjà eu le temps de le faire écrire !…

— Oui, répondit Clémentine, heureuse du plaisir que cette attention causait à son mari… Il m’a fallu beaucoup d’intrigue pour cela… mais votre cocher n’est pas discret !

— Quel est ce quatrième cheval, TRISTAN ? je ne le connais pas.

— C’est le mien, dit Clémentine ; l’admettrez-vous en si bonne compagnie ?

— Vous montez à cheval ? Ah ! c’est charmant !… Quelles belles promenades nous ferons ensemble !…

— Ma fille est superbe à cheval, dit M. Bélin ; c’est une amazone !

On retourna dans le salon. Lionel était séduit. Une pensée l’inquiétait : il y avait un an que Clémentine faisait arranger cette maison. Peut-être le cousin aimait-il les chevaux ? Il lui vint à l’idée de faire babiller Valérie sur sa famille.

— Votre cousine est très-spirituelle, dit-il en désignant une des femmes qui avaient été placées à table près de lui.

— Oh ! vous ne connaissez pas encore toute notre tribu, répondit Valérie ; nous sommes très-nombreux. J’ai des parents partout, en Normandie, en Picardie ; j’ai un oncle qui est préfet à ***.

— Vous avez aussi, dit Lionel, saisissant cette occasion d’avoir des renseignements sur son rival, vous avez aussi un cousin en Espagne.

— Ah ! vous le connaissez ?

— Non… On le dit charmant.

— Charmant ! s’écria Valérie en partant d’un éclat de rire ; charmant ! un gros joufflu qui ne dit que des bêtises. Ah ! si Clémentine vous entendait, elle rirait bien !

Lionel ne revenait pas de sa surprise.

— Clémentine m’a donc trompé ?… Quelle ruse !… serait-il possible ?… Je vous dis, moi, que votre sœur le trouve charmant.

Valérie se mit de nouveau à rire.

— Si ma sœur vous a dit cela, elle s’est moquée de vous, mon cher beau-frère.

— Mais elle a pourtant dû l’épouser ?…

— Elle, épouser Amédée ! elle serait plutôt morte, vraiment. Mais qui donc vous a fait tous ces contes ?… Nous n’avons jamais pu prendre mon cousin au sérieux. Quand j’étais petite, c’était Croquemitaine pour moi ; on me disait, pour me faire peur : « Si vous n’êtes pas sage, mademoiselle, on vous forcera d’épouser votre cousin ! « On faisait aussi cette menace à ma sœur. – Clémentine… Clémentine… viens donc ! Ton mari prétend que tu trouves Amédée charmant et que tu as dû l’épouser…

Lionel voulait empêcher Valérie d’attirer sa sœur ; mais elle était déjà venue.

— Amédée ?… répéta Clémentine avec embarras.

— Oui ; ne m’avez-vous pas longuement parlé de lui… avec éloge ?…

— Sans doute…

— Moqueuse ! dit Valérie. Oh ! mais si vous le voyiez !…

— Vous m’avez trompé, Clémentine, dit tout bas M. de Marny.

— Hélas ! reprit-elle en baissant les yeux, il le fallait bien !

— Pourquoi ?

— Pourquoi ?… vous auriez dû le deviner !

— Ce n’est donc pas lui que vous aimez ?…

— Non…

Elle accompagna ce mot d’un regard qui disait si bien : « C’est vous », que Lionel se sentit ému.

— Qu’elle est ravissante ! pensa-t-il ; que de finesse !… Elle connaissait madame de Pontanges… elle savait que je l’aimais… elle est dans le secret de tous mes chagrins… Clémentine a compris que je l’ai épousée par dépit… Pauvre jeune fille ! comme elle a dû souffrir !… Elle m’a trompé pour me laisser libre !… Ah ! cette ruse est noble et pleine de délicatesse… je l’aimerai toute ma vie pour cela !… Chère Clémentine… se voir si jolie et se croire dédaignée… cela est affreux !

Que vous dirai-je ? il était devenu tout à coup amoureux de sa femme…

C’était un monstre que cet homme-là !

XIV.

CHANGEMENTS.

En retournant chez lui, Lionel fut effrayé du chemin qu’avaient fait ses sentiments.

La veille, à cette même place, il ne rêvait que Laurence, Laurence et sa beauté, Laurence et sa douleur, si belle, si noble, si touchante ; Laurence qu’il ne devait revoir jamais… C’est elle qu’il invoquait dans ses regrets… c’est elle qui régnait sur sa vie ; c’est à elle que s’adressaient tous ses vœux. Et maintenant, c’est une autre image qu’il rapporte… c’est une autre voix qu’il entend…

 

Ô misère !

 

À la même heure, la veille, il méditait de se séparer de Clémentine, de se soustraire, n’importe comment, à son mariage…

Et ce soir… il gémit d’être là, seul, chez lui, quand il est marié à une si jolie femme !

Et il se dit avec impatience : — Demain !…

Et il maudit les tapissiers qui n’ont pas arrangé son appartement…

Et il trouve que Clémentine a été coquette en le renvoyant de si bonne heure…

Et il se rappelle combien elle était jolie, combien elle avait l’air de l’aimer !…

Et il trouvait son mensonge adorable…

Et il oubliait qu’il devait se battre le lendemain avec Ferdinand, parce que Ferdinand l’avait empêché d’abandonner cette même femme dont il rêve avec tant d’amour…

Il se couche et il s’endort en disant : — Clémentine !…

 

Ô horreur !

 

C’est pourtant très-naturel.

XV.

UN QUASI-DUEL.

À six heures du matin. M. de Marny fut réveillé par Melchior Bonnasseau.

— Tu te bats ce matin ? dit celui-ci en entrant.

— Moi ?… répondit Lionel en ouvrant les yeux.

— Hier, j’ai reçu un mot de toi qui me parle d’une affaire. Je ne suis rentré que fort tard, voilà pourquoi je ne suis pas venu plus tôt… mais avec qui te bats-tu ?

— Avec M. Dulac.

— Ferdinand, ton ami !… Quelle idée !… Allons… allons… c’est absurde… Je n’en suis pas. Qu’est-il donc survenu entre vous ?

— J’ai à me plaindre de sa conduite.

— Il est railleur, il est malin, je le sais ; mais, que diable ! vous êtes amis, et l’on ne se coupe pas la gorge avec un ami pour rien.

Lionel était singulièrement embarrassé ; il n’avait plus du tout de colère, et ne trouvait pas un seul mot à dire contre l’homme avec qui il allait ferrailler. Ce qu’il y avait de plaisant, c’est l’effort de M. Bonnasseau pour apaiser la colère que Lionel n’avait pas :

— Calme-toi, mon cher, calme-toi… Songe que s’il arrivait un malheur, tu serais au désespoir. C’est ton ami… depuis trois mois vous ne vous quittez pas… Je vais l’aller trouver… De grâce, attends ici que je revienne ; jure-moi sur ton honneur de ne faire aucune démarche sans moi… Attends, je reviens à l’heure même… Lionel, sois raisonnable ; calme-toi… fais cela pour moi, mon cher… Mais dis-moi quel sujet ?

— C’est mon secret, dit Lionel en feignant un air courroucé.

— Soit ! reprit Melchior ; mais laisse-moi arranger cette affaire… c’est tout ce que je te demande.

M. Bonnasseau sortit… et Lionel, voyant qu’il était six heures un quart, se rendormit.

XVI.

UNE EXISTENCE AGRÉABLE.

M. Bonnasseau se donna beaucoup de peine pour arranger ce duel, qu’aucun des deux adversaires ne voulait.

Lionel était trop brave et trop loyal pour feindre un ressentiment qu’il n’avait plus… Quand il revit Ferdinand, il lui tendit la main avec franchise et amitié.

— Vous m’avez empêché d’être bien coupable ! je vous en remercie.

En disant cela il regardait Clémentine.

— Je le savais bien, que vous ne m’en voudriez pas longtemps.

— Comment va-t-elle ? vous l’avez vue depuis moi… demanda Lionel à voix basse.

— Elle est très-courageuse… Elle part dans peu de jours pour l’Angleterre.

— Avec qui ?

— Avec une de ses amies qui est venue la chercher.

— Ah !…

Clémentine s’approcha d’eux.

— Vous viendrez avec nous ce soir aux Bouffons ? dit-elle.

— Oui.

— Et demain nous allons à deux heures au bois de Boulogne ; il y a une course.

— Oui… je suis toujours à vos ordres, répondit Lionel.

— Elle fait de lui tout ce qu’elle veut ! remarqua M. Bélin.

— Cela n’est pas étonnant, je ne veux que ce qui l’amuse. M. Dulac s’approcha de madame de Marny :

— Je vous le disais bien, qu’il finirait par vous aimer… Me croirez-vous une autre fois ?…

— Toujours ! répondit Clémentine avec émotion. Je vous dois mon bonheur… Puis elle ajouta en riant : — Vous êtes le meilleur méchant que je connaisse.

Et ils vivaient tous en bonne intelligence ; et Lionel passait la plus douce vie, – avec la femme qu’il avait épousée par vengeance, –avec l’ami qu’il avait voulu tuer.

Il faut dire à sa justification que Clémentine ne négligeait rien pour le séduire et l’enchaîner… Elle sacrifiait à cette idée jusqu’à ses plus chers sentiments.

Elle avait remarqué que les manières un peu communes de son père embarrassaient quelquefois son mari ; qu’il était honteux de sa famille roturière, vis-à-vis de ses amis d’outre-pont. Eh bien ! quand ces grands et élégants personnages venaient chez elle, elle supprimait son père ces jours-là ; et le bonhomme, qu’elle avait dressé à cela, ne se fâchait pas. D’ailleurs elle allait le voir tous les jours, et lui donnait une place au spectacle quand son mari ne voulait pas y aller.

Si les gens qu’elle avait chez elle étaient de gais convives, dont sa sœur eût gêné la conversation, et que son père au contraire faisait valoir, elle invitait son père, et laissait Valérie dîner seule, chez elle, comme une pauvre Cendrillon.

Elle ne l’emmenait pas non plus à l’Opéra quand Lionel y venait, parce que Lionel aimait ses aises, et qu’avec deux femmes il ne pouvait se placer sur le devant de la loge.

En cela, elle était bien différente de madame de Pontanges, qui gardait constamment sa tante, son ennuyeuse tante, à ses côtés, et le bon curé qui l’avait élevée, et la hideuse Clorinde qu’elle avait recueillie par charité… S’entourer d’ennuyeux quand on veut être aimée, quelle faute ! quelle faute !…

Clémentine avait su l’éviter ; elle sacrifiait ses affections à l’aisance de ses plaisirs.

C’est ce qu’on appelle maintenant, savoir vivre…

Autrefois, le savoir-vivre était dans les déférences éclairées. Aujourd’hui, savoir vivre, c’est s’amuser et ne se gêner pour personne et pour rien.

Les considérations perdent les affaires, les plaisirs et les sentiments… Oh ! les sentiments surtout !… ils n’y résistent pas !…

Si madame de Pontanges avait sacrifié sa tante et son maussade entourage, Lionel ne l’eût jamais abandonnée…

À Paris, au sein d’une vie brillante, les rigueurs d’une femme peuvent se supporter… D’abord, les plaisirs eux-mêmes servent d’obstacle… mais aussi, comme ils assaisonnent l’amour !… Une femme vous reçoit mal le matin… Tous la trouvez froide et dédaigneuse :

 

Vous voulez la fuir ;

 

Mais le soir vous la retrouvez au bal, si entourée, si belle… si coquette…

 

Vous voilà repris.

 

Une autre fois, elle vous décourage encore… mais elle a du monde le soir chez elle. Le lion à la mode doit y venir, on le verra là !…

Vous allez chez elle pour y voir l’homme, la femme, l’Italien ou l’Anglaise dont on parle en ce moment à Paris… vous y allez par curiosité… Tout le monde élégant est là !… C’est un salon dont vous voulez être.

Vous y allez, vous revoyez cette femme que vous voulez haïr… et puis vous êtes si fier de la connaître, si reconnaissant qu’elle pense à vous au milieu de toutes ces grandeurs, que vous lui pardonnez de n’être pas plus faible…

 

Et vous voilà encore repris !

 

À Paris, l’amour sans bonheur, ou plutôt le quasi-bonheur, est possible… Une femme peut longtemps y soutenir l’amour qu’elle ne récompense pas ; mais à la campagne, dans la solitude, avec de l’ennui, oh ! il faut du bonheur, du vrai bonheur. L’amour malheureux n’est probable qu’au sein du monde et des plaisirs.

XVII.

LA MÊME JOURNÉE.

Leurs cœurs étaient faits l’un pour l’autre !

PARIS, 15 MAI, ONZE HEURE DU MATIN.

M. de Marny a plusieurs personnes à déjeuner chez lui, tous amateurs de chevaux… grands buveurs, mangeurs, rieurs.

Clémentine est allée chez son père. Elle ne déjeune jamais avec son mari, pour qu’il soit plus libre.

Lionel est donc avec ses amis, un pâté de foies gras, des huîtres, du vin de Champagne… Il boit, il s’amuse ; il déjeune solidement, car il ne doit pas dîner ; il soupera au Rocher de Cancale.

PONTANGES, ONZE HEURE DU MATIN.

Laurence se promène le long des fossés du château… Elle lève un regard mélancolique sur la fenêtre, hélas ! fermée, de la chambre que M. de Marny habitait… Elle est triste… elle pense à lui.

PARIS, DEUX HEURES.

Lionel est dans une calèche élégante avec sa femme, vêtue d’un habit de cheval.

Ils vont au bois de Boulogne voir une course.

D’autres voitures, cabriolets, calèches, tilburys, les suivent. Arrivés au bois de Boulogne, Clémentine monte à cheval ; elle rejoint quelques femmes de sa connaissance, et Lionel va courir de voiture en voiture, minaudant avec grâce, faisant caracoler son cheval de manière à attirer l’attention sur lui, sur son cheval, qui est très-beau, et sur sa femme aussi, dont il est fier, car elle est charmante.

PONTANGES, DEUX HEURES.

Laurence est seule dans une barque et se laisse aller au courant de l’eau, s’abandonnant à ses souvenirs. Que de fois, dans cette barque, elle s’est assise près de lui !… C’est là qu’il disait avec tant d’amour : « Ah ! je sens bien que vous seule pouvez me comprendre… Laurence ! que deviendrais-je si vous ne m’aimiez plus ?… » On vient lui dire que la duchesse de Champigny et le prince de Loïsberg viennent savoir de ses nouvelles :

— Dites que je suis allée à la ferme, répond-elle ; je ne veux voir personne.

Et puis elle pense : — Lionel était jaloux de mon cousin… Je ne le recevrai plus ; je ne ferai point ce qui l’aurait affligé ; je n’aimerai jamais que lui.

PARIS, HUIT HEURES.

Lionel est aux Variétés ; c’est une représentation extraordinaire : tout ce qu’on connaît est là. M. de Marny y est avec toute sa société. On a loué cinq loges. Sa femme est mise à merveille ; elle avait tant de robes dans son trousseau ! C’est la femme la plus élégante de Paris. Toutes les lorgnettes sont braquées sur son chapeau… M. de Marny s’en aperçoit avec plaisir. Puis Odry arrive ; il est absurde, niais et spirituel à mourir de rire ; puis Vernet ; puis toute la troupe enfin… Lionel s’amuse et rit comme un enfant.

PONTANGES, HUIT HEURES.

Le temps est superbe. Laurence est à sa fenêtre, pendant que sa tante joue au piquet dans le salon. Elle contemple les étoiles en silence. – Peut-être il les regarde en cet instant, pense-t-elle. Voilà les deux étoiles qu’il aimait… « Celle-ci est la vôtre, » me disait-il… Je ne sais, mais, ce soir, il me semble qu’il pense à moi… c’est un pressentiment, et j’y crois…

 

Que fait-il à cette heure ? Qu’il doit être malheureux près de cette femme qui ne le comprend pas !… Il a tant d’exaltation ! il a l’âme si triste, lui !

PARIS, ONZE HEURES DU SOIR.

M. de Marny est au Rocher de Cancale avec une nombreuse et brillante compagnie. — Je meurs de faim !… dit-il. Toutes ces dames sont arrivées, pourquoi ne sert-on pas ?… Ma foi, j’ai bien ri !… Odry est adorable. Je bois à la santé d’Odry !

PONTANGES, ONZE HEURES DU SOIR.

Madame de Pontanges est rendue à elle-même ; elle monte dans son appartement… elle prend un livre… un roman… elle regarde aussi un volume de poésies de Lamartine… elle l’ouvre et lit ces vers :

 

Quand la feuille des bois tombe sur la prairie,

Le vent du soir se lève et l’arrache aux vallons ;

Et moi je suis semblable à la feuille flétrie :

Emportez-moi comme elle, orageux aquilons.

 

— Oh ! dit-elle, je répétais ces vers le jour où je l’ai vu pour la première fois, et dans cette forêt où je ne suis pas allée depuis ce jour. J’irai demain… Oh ! si je pouvais l’y rencontrer encore ! Hélas ! vivre toujours sans lui !

PARIS, UNE HEURE DU MATIN.

M. de Marny est revenu du Rocher de Cancale.

— Quel bon souper ! dit-il.

— Quelle bonne journée ! dit Clémentine… En vérité, on n’est pas plus élégant que nous !… Une course à cheval… le spectacle… un souper !…

— Vous étiez bien jolie, madame, et bien coquette !…

— Et vous, monsieur, n’avez-vous pas aussi minaudé auprès de Paméla ?… Si je voulais vous quereller…

— Oh ! pas de querelle ! il faut bien finir la journée…

— Madame n’a plus besoin de moi ? dit la femme de chambre.

— Non.

PONTANGES, UNE HEURE DU MATIN.

Madame de Pontanges a relu ces vers pleins de souvenirs. Elle a beaucoup pleuré… elle a mal aux yeux ; elle éteint sa lumière… elle s’endort avec confiance, car elle sait qu’elle rêvera de lui.

XVIII.

LE DIORAMA.

On était convenu d’aller au Diorama.

Un jour donc, Lionel et sa femme allèrent voir le Tombeau de l’empereur à Sainte-Hélène et le Chalet de Chamouny.

Ils étaient depuis un quart d’heure dans la salle ronde qui tourne, et où l’on ne voit rien… rien que le tableau magique qu’on a sous les yeux, et qui change comme par miracle…

Lionel et Clémentine contemplaient avec recueillement le tombeau solitaire que le soleil dévore ; et leurs regards se posaient avec respect sur cette mer sans bornes, sur ces rochers humides que les regards augustes avaient bénis…

Oh ! comme il est triste ce tableau !… qu’il fait rêver !… comme il fait mal !…

On n’a pas besoin d’avoir perdu l’empire du monde pour croire qu’on serait mort là…

Lionel était absorbé… Tout à coup il croit entendre une voix qui dit tout bas : — C’EST LUI !…

Il regarde et ne voit rien, attendu qu’on n’y voit goutte dans cette rotonde.

Puis une autre voix dit encore tout bas :

— Il est avec sa femme.

— Parbleu ! pensa Lionel, voilà des gens bien fins, s’ils nous voient… Comment font-ils donc ?

Il quitte la place où il était. D’autres personnes la prennent, et il découvre alors que cette seule place était éclairée par un petit rayon qui provenait d’un petit jour dans la toile.

Une émotion singulière l’avertissait qu’un être puissant sur sa vie était là…

Il aurait voulu pouvoir regarder toutes les femmes dans leurs chapeaux… Il y en avait deux surtout qui le tourmentaient. L’une avait une robe d’une couleur claire qu’on pouvait distinguer ; l’autre était grande, vêtue de noir : elle avait l’air d’une ombre. M. de Marny aurait bien désiré suivre celle-ci ; mais il ne pouvait quitter sa femme, qui s’appuyait doucement sur son bras de peur de tomber en marchant dans l’obscurité, et qui d’ailleurs lui parlait –…

— Vous qui avez vu ce pays, disait-elle ; est-ce bien exact ?… Vous êtes allé là, n’est-ce pas ?

— À Sainte-Hélène ? dit Lionel en regardant toujours la grande femme noire… Je n’y suis jamais allé qu’en idée !…

Il tourna la tête, et s’aperçut avec un peu de confusion que le tableau avait changé.

La toile représentait en ce moment la Vallée de Chamouny.

Dans sa préoccupation Lionel ne s’était point aperçu que la machine avait tourné… et il fallait qu’il fût certes bien préoccupé, car ce changement est assez remarquable, par la petite secousse qu’on éprouve quand le pivot s’arrête.

Sans se rendre compte de ce qu’il sentait, il eut peur que sa femme ne s’inquiétât de ses distractions, et, pour expliquer son erreur, il feignit d’avoir plaisanté.

— Sans doute, dit-il, cette vue est très-exacte, mais je n’ai vu Chamouny que l’été. Il n’y a pas de neige alors… et le contraste des glaciers et du gazon est beaucoup plus frappant… Je m’étonne qu’on n’ait pas saisi ce contraste : c’est pendant l’été qu’il faut voir, qu’il faut peindre la Suisse…

Ici il eut un moment d’enthousiasme pour la Suisse… Il allait un peu réparer le mauvais effet qu’avait produit sa préoccupation.

— Cette neige est si bien imitée qu’elle me gèle, dit Clémentine ; partons.

Lionel sortit avec d’autant plus d’empressement, qu’il avait vu disparaître la grande femme noire et qu’il espérait la rencontrer dans les détours du labyrinthe. Il aida avec de tendres soins sa femme à descendre l’escalier obscur.

— Prenez garde, dit-il, il y a deux marches.

Ils passent près d’une petite lampe.

— Les voilà ! dit la même voix.

Cette voix, il croit la reconnaître…

En cet endroit le corridor faisait un coude ; deux femmes s’enfoncèrent dans l’ombre et s’arrêtèrent pour laisser passer M. de Marny et sa femme.

Cette démarche confirma Lionel dans ses soupçons. Il voulait ralentir le pas, mais Clémentine l’entraînait.

— Venez vite, dit-elle, tout le monde va sortir en même temps !

Lionel s’éloigna à regret.

Dès qu’il parut sur le seuil de la porte, son domestique fit avancer sa voiture.

Il maudit le zèle de cet homme.

Clémentine monta dans la calèche. Lionel fit semblant de trouver quelque chose de négligé dans l’attelage des chevaux. Il passa une petite inspection autour de la calèche avant d’y monter… Il voulait gagner du temps.

— Ces deux femmes vont sortir, pensait-il, je les verrai enfin !…

— Frédéric, il faut faire relever la calèche ; elle touche.

— Monsieur, dit le cocher, on l’a relevée ce matin.

— Ah !…

Lionel monta dans la voiture.

— Où allons-nous ? dit Clémentine.

— Aux Champs-Élysées… mais il faudra prendre par… Et Lionel donne un ordre très-long, très-compliqué.

Et les deux femmes ne paraissent pas…

C’est qu’elles attendent pour se montrer que la calèche soit partie.

— Sont-elles à pied ? pensa Lionel. Il regarda, et vit une voiture de remise derrière la sienne.

Cependant son domestique attendait ses ordres, qui ne finissaient point.

— Je vois que vous ne me comprenez pas, dit M. de Marny, – et il était difficile de le comprendre ! – Allez alors par le boulevard.

— C’est elle, pensa Lionel, quand les chevaux l’emportèrent. Elle seule peut m’éviter ainsi… Pourquoi est-elle donc à Paris ?… pour affaire sans doute ; après une succession on a tant d’affaires… et puis elle doit aller à Londres… elle est venue auparavant à Paris… elle aura désiré voir le Tombeau de l’empereur. C’est un plaisir de veuve qu’elle peut se permettre, malgré son deuil… Avec qui était-elle ? Je sais… elle a une amie à Paris, qu’on nomme Sidonie, je crois.

Deux jours après, Lionel vit M. Dulac.

— Avez-vous des nouvelles de madame de Pontanges ? demanda-t-il.

— Oui ; elle a passé deux jours ici.

— Vous l’avez vue ?… Comment est-elle ?

— Elle est encore souffrante… elle est maigre… bien changée… Elle est partie pour Londres.

— Quand ?

— Hier.

— C’était elle !

XIX.

UNE APPARITION.

Dix-huit mois se passèrent ainsi pour Lionel en plaisirs, en indifférence, en bonheur. Il commençait à s’ennuyer.

Un soir, il retourna à l’Opéra, qu’il avait négligé depuis quelque temps.

— Quelle est cette nouvelle loge, demanda-t-il à M. Rapart, qu’il avait amené au spectacle.

— Je ne sais ; c’est, je crois, la loge de lord ***. Il est depuis quinze jours de retour à Paris.

— Cette tenture est de bon goût…

Le spectacle finit.

— Eh bien, il n’est venu personne dans cette loge si richement décorée ! Votre Anglais est donc resté sous la table ? dit en riant M. de Marny.

En cet instant M. Bonnasseau arriva.

— Savez-vous qui a loué cette loge ? lui demanda M. Rapart.

— Non ; ce doit être quelque grand personnage. C’est une loge de huit places, ma foi !… Qui ça peut-il être, et pourquoi n’y vient-on pas ?… Oh ! voilà Ferdinand, il nous dira cela.

— Connais-tu les gens de cette loge ?

— Sans doute ; c’est moi qui l’ai louée ; j’ai eu de la peine, vraiment. L’arrangement est de bon goût, n’est-ce pas ?

— C’est charmant… Mais dis-nous, quel astre allons-nous voir apparaître dans ce boudoir ?

— Ah ! vous voilà bien, rêvant toujours de belles femmes !… Vous y verrez un vieux Suédois ; c’est tout ce que je vous promets.

En effet, le surlendemain, un vieux personnage chamarré de plaques et de rubans entra dans la loge mystérieuse. Ferdinand Dulac parut bientôt à côté de lui. Mais, plus tard, quand le premier acte fut joué, à l’heure où il était élégant d’arriver, la porte de la loge s’ouvrit avec bruit… les deux hommes se levèrent avec empressement, et toutes les lorgnettes se braquèrent sur une femme éblouissante de parure et de beauté…

— LAURENCE !… s’écria M. de Marny malgré lui.

Sa femme devint tout à coup très-pâle.

Madame de Pontanges, qui n’était jamais venue à l’Opéra, fut si préoccupée du spectacle nouveau qui s’offrait à ses yeux, qu’elle ne s’aperçut point de l’effet que son entrée avait produit. Elle regardait beaucoup, et ne voyait rien ; elle n’avait pas encore l’habitude de chercher quelqu’un dans une salle d’Opéra ; elle ne vit ni Lionel, ni sa femme.

La toile se lève, et la scène captive toute son attention.

— Est-ce le commencement ? dit-elle.

— Non, il y a déjà un acte de joué.

— Eh bien, vous m’avez fait venir trop tard ! pourquoi ?… Monsieur le duc, vous aviez raison, dit-elle au vieux homme comme il faut qui l’avait amenée ; mais M. Dulac m’avait tant recommandé de ne venir qu’à huit heures et demie…

— Vous ne pouviez venir plus tôt, dit Ferdinand.

— Si vraiment, je n’avais rien à faire.

M. Dulac sourit.

— Si l’on vous avait vue arriver à sept heures, vous étiez une femme perdue… comme élégance, ajouta-t-il en riant.

— Ah ! c’est vrai, reprit Laurence, j’oublie toujours mon rôle ; mais je le trouve difficile… J’ai déjà fait bien des sacrifices à l’élégance… voilà trois représentations que vous me faites manquer pour satisfaire à vos idées… Vous êtes un tyran ! je crois que je vais me révolter.

— C’est le moment, vous n’avez plus besoin de moi.

— Je ne suis pas ingrate. Ce que vous dites là n’est pas bien.

— Ma tâche est finie, continua Ferdinand. J’ai fait arranger votre maison…

— À merveille ! reprit Laurence.

— Grâce à madame de Champigny, je vous ai indiqué les meilleures marchandes de modes et couturières de Paris ; vous êtes mise dans le dernier goût. J’ai choisi vos chevaux, ils sont de pur sang ; vos gens sont les mieux tenus… Vous n’avez plus rien à attendre de moi, il est juste que vous me renvoyiez. Allez, il ne vous reste plus qu’à suivre mes instructions et mes conseils.

— J’ai mauvaise mémoire, répondit Laurence, j’ai peur de les oublier. Vous resterez pour me les rappeler.

Puis elle se tourna vers le théâtre, et bientôt rien ne put la distraire de son attention.

On donnait Gustave III.

Madame de Pontanges se serait amusée à moins ; elle était tout yeux, tout oreilles… Laurence s’amusait, elle s’amusait à faire envie. Le lustre serait tombé, qu’elle ne l’aurait pas remarqué, je crois !

Les personnes qui la lorgnaient, et elles étaient en grand nombre, se divertissaient beaucoup de cette naïveté de plaisir. M. Dulac s’en aperçut. – On va se moquer d’elle, pensa-t-il.

Il voulut la distraire.

— Madame… dit-il, madame !…

Elle n’entendit pas.

— Madame la marquise !

Elle ne répondit pas.

— Madame de Pontanges !

Enfin, elle entendit.

— Que me voulez-vous ?

— Vous vous amusez trop ; on ne regarde pas ainsi. On dirait que vous n’êtes jamais venue au spectacle.

— Eh bien, on dirait vrai, puisque c’est la première fois que j’y viens.

Ferdinand fut déconcerté par cette réponse.

— Que faire, pensa-t-il, contre cette femme qui ne rougit pas d’être une provinciale ?

— Mais vous avez vu l’Opéra de Londres ?

— Non.

— Comment ! vous êtes restée deux mois à Londres, et vous n’êtes pas allée à l’Opéra ?

— J’étais en deuil.

— Je vous reconnais bien là : des délicatesses encore ! À Londres, où personne ne vous connaissait !…

— J’étais triste.

— À la bonne heure, voilà une raison.

Laurence se mit à écouter de nouveau, d’abord la Sorcière, qui l’intéressait beaucoup, puis le Roi déguisé, puis la musique du trio, qui est ravissante.

M. Dulac commençait à s’impatienter. — Il faut la distraire à tout prix, se dit-il. Nous verrons si elle résistera à cette épreuve-là… Et il s’écria : — Ah ! voici M. de Marny avec sa femme !…

Laurence tourna vivement la tête.

— Enfin !… dit M. Dulac.

— Où est-elle ? demanda Laurence.

— Je vais vous le dire ; mais ne les regardez pas tout de suite : ils s’apercevraient qu’on parle d’eux… Regardez aux secondes, cette loge où il y a un grand turban.

— C’est elle ?

— Non ; mais c’est là qu’il faut regarder, et puis, par degrés, baissez les yeux vers la loge de dessous. Voyez-vous cette jeune femme en bonnet, avec des roses ?

— Ah !

— Contraignez-vous.

— Comme elle est pâle !

— Elle est grosse de six mois, et très-souffrante.

Laurence rougit.

— Comme vous voilà troublée ! Pauvre femme, vous l’aimez encore !

— Non, oh ! non, je vous assure. Il serait là que je lui parlerais comme à vous.

— Merci, reprit M. Dulac en riant ; je voudrais vous être aussi indifférent que lui.

— C’est trop fin pour moi, dit-elle.

— Gageons que vous ne pourrez le revoir sans une vive émotion ?

— Si vous êtes là, je serai sans doute embarrassée ; mais c’est vous qui me ferez peur.

— Ah ! vous reculez déjà.

— Non, je me sens très-brave.

— Voulez-vous en faire l’épreuve ? je vais le chercher.

— Pas ce soir ! dit-elle vivement.

— Ah ! madame, vous voyez bien que j’ai raison.

— Eh bien, j’y consens ! j’aime mieux le revoir tout de suite et n’y plus penser.

— Alors préparez-vous bien, il va venir…

M. Dulac sortit de la loge. Quelques moments après, il y rentra accompagné de M. de Marny.

Madame de Pontanges fit bonne contenance, elle soutint le défi courageusement.

Lionel fut moins brave : il pâlit, se troubla ; son cœur battait avec violence. Chose incroyable ! lui qui avait oublié, trahi son amour, le retrouvait en cet instant tout entier… Il revoyait cette femme qu’il avait trompée, après dix-huit mois d’absence et d’oubli ; il la revoyait avec la même émotion, la même tendresse que le jour où il l’avait quittée pour la dernière fois. – Et elle… était presque indifférente. La passion de Laurence s’était usée dans le chagrin ; – celle de Lionel, au contraire, s’était conservée pure et intacte dans l’infidélité. Ô mystère ! son amour s’était suspendu et non éteint.

C’est à peine si M. de Marny peut articuler quelques mots de politesse. Laurence parle librement.

— Vous viendrez me voir, dit-elle, je suis chez moi tous les matins.

Il s’inclina avec respect. En ce moment, la porte de la loge s’ouvrit et la duchesse de Champigny entra. Lionel profita de cette occasion pour sortir. Il étouffait.

— Elle n’a jamais été plus séduisante, pensa-t-il.

Il retourna dans sa loge, sa femme venait de partir.

— Elle s’était trouvée mal, dit quelqu’un, elle a prié son père de l’emmener.

Cette circonstance n’avait rien d’étonnant, madame de Marny était grosse et le spectacle la fatiguait.

— Je vous fais mon compliment, dit M. Dulac à Laurence, vous vous êtes conduite à merveille ; je commence à croire que nous ne l’aimons plus.

— Savez-vous ce qui a fait mon courage ? c’est que je l’ai trouvé bien changé, enlaidi : comme il est engraissé ! Il a des joues affreuses, on ne voit presque plus ses yeux, qui étaient si beaux !

— Oh ! c’est charmant ! s’écria Ferdinand en éclatant de rire. Dites donc que vous ne l’aimez plus ! Il a toujours été comme cela. Vous le voyiez autrement quand vous l’aimiez, voilà tout.

— Non, il était mieux aussi. Je le trouve fort engraissé, et ce n’est pas très-romanesque, après dix-huit mois d’absence.

— Ah ! les femmes ! les femmes ! continua Ferdinand ; elles n’ont jamais le dernier. Elles disent que vous êtes changé, elles vous trouvent laid, sitôt qu’elles sont infidèles… Mais voilà qui mérite votre admiration, on vous permet d’être attentive.

Laurence tourna ses regards vers la scène, et la superbe décoration du bal masqué du Gustave l’éblouit.

Elle se livra au plaisir du spectacle ; charmée de se convaincre par le plaisir qu’elle était guérie de son amour, et fière de se croire dégagée, elle répétait dans sa joie : — Quel bonheur ! je ne l’aime plus !

XX.

POLITESSE.

Lionel passa la nuit dans la plus grande agitation. L’image de Laurence le poursuivit. Laurence était alors telle qu’il l’avait rêvée. C’était la femme belle, la femme d’un haut rang, la femme élégante, non plus la femme de province avec ses manières un peu saccadées, ses phrases arrondies, son originalité qui menace toujours d’une inconvenance, son ignorance dont on se défie, ses parures bizarres, ses manières prudes ou agitées ; c’était la Parisienne, la Parisienne un peu Anglaise, c’était la femme distinguée, enfin la grande dame spirituelle et jolie.

D’abord, à son aspect, Lionel éprouva un saisissement de cœur si violent, qu’il se promit de la fuir, d’éviter toute rencontre avec elle ; mais quand il vit l’effet que sa beauté produisait sur tous les habitués de l’Opéra, quand il entendit chacun se demander : « Quelle est cette femme si belle ? » il se trouva flatté de la connaître, et il ne put résister à la vanité de se montrer un instant aux yeux de ses amis dans cette loge brillante qui faisait une si profonde sensation à l’Opéra. Cela arrive souvent, que la vanité aide notre cœur à s’entraîner : le cœur nous donne, la vanité nous livre.

Lionel, une fois entraîné, céda à son amour renaissant. Il se réjouit d’aller voir Laurence. Il était avide d’émotions ; depuis deux ans le bonheur l’avait engourdi.

Il jugea convenable d’attendre huit jours avant de se présenter chez madame de Pontanges. D’ailleurs, il ne savait pas où elle demeurait ; il lui fallut demander son adresse à M. Dulac, ce dont il fut assez humilié.

Un jour donc, M. de Marny arrêta son tilbury devant l’hôtel de Pontanges.

Il fut d’abord frappé de la magnificence, de la grandeur de ce palais. En Italie, on l’aurait admiré. L’entrée était grandiose ; la façade, noble et correcte, avait cette simplicité qui convient aux monuments de l’architecture française. Dans un climat de pluie et de poussière comme le nôtre, ce qui produit si naturellement de la boue, les ornements sont des inconvénients ; une chose toujours sale ne peut embellir. Connaissez-vous rien de plus hideux que ces statues qui ont les épaules toutes noires, le nez tout noir, qui traînent de longues raies de poussière dans leurs manteaux, sur leurs cheveux, qui ont des toiles d’araignée d’un bras à l’autre ? Aimez-vous aussi ces gros vilains masques à la bouche béante, où les oiseaux font leurs nids ? et ces colonnades mesquines qui privent de jour la maison ?

L’architecture du palais de madame de Pontanges n’était ni grecque, ni gothique, ni romaine, elle était française ; tous les inconvénients de notre climat y étaient prévus et prévenus : les fenêtres avaient double vitrage ; car il pleut, il fait froid chez nous. Elles étaient hautes et larges, car nous manquons de jour à Paris. Le palais avait deux entrées, une porte d’honneur pour les visites, une entrée intime pour les marchands et les gens de service ; la cour était un beau jardin parfaitement bien tenu. Les voitures s’arrêtaient à couvert sous un vaste péristyle que couronnait une terrasse émaillée de fleurs. Un bel escalier de marbre blanc, rayé de tapis, régnait tout le long du péristyle. Un perron orné d’une balustrade élégante le terminait, et onze larges portes-fenêtres s’ouvraient sur les riches appartements.

M. de Marny fut ébloui de la beauté de cette demeure ; il se rappela sa jolie bonbonnière de la rue de la Bruyère et il se trouva très-mal logé.

Quels salons splendides ! quelle belle galerie ! quel luxe admirable et de bon goût ! Cela était si vaste, si somptueux, que l’on se croyait dans une église et que l’on parlait tout bas par respect.

Dans l’antichambre, Lionel avait trouvé six grands laquais, poudrés et dorés sur tranche ; maintenant, un solennel valet de chambre, qui ressemblait à un huissier de ministre, lui demanda son nom pour l’annoncer. Lionel suivit ce grave personnage ; il traversa un salon, puis deux, puis trois ; il ne voyait encore personne, enfin la porte d’un quatrième salon s’ouvrit. On souleva un épais rideau, et M. de Marny entra dans un charmant cabinet d’étude ou parloir, le salon du matin de madame de Pontanges.

On causait, on riait, et le nom de M. de Marny se perdit dans les voix bruyantes. Lionel s’avança avec embarras, il était ému. Madame de Pontanges, qui ne l’avait pas entendu annoncer, pâlit d’abord en le voyant, puis elle se rassura.

— Je ne voulais pas croire que ce fût vous, dit-elle, parce que je trouve que vous n’avez pas mis assez d’empressement à venir.

— Je n’ai pas osé, dit M. de Marny.

— Vous étiez moins humble autrefois, dit Laurence hardiment ; mais elle rougit en disant cela.

M. Dulac, devinant qu’elle allait se troubler, vint à son secours : il s’approcha de Lionel et s’empara de lui, pendant que madame de Pontanges reconduisait une des femmes qui étaient chez elle.

— À samedi, n’est-ce pas, Sidonie ? dit Laurence à cette jeune femme.

Puis elle rentra dans le salon.

— Que fait-on chez vous samedi, ma chère ? demanda madame d’Auray, que Lionel n’avait pas reconnue, tant il était troublé.

— Rien, répondit Laurence. C’est un simple rout… Nous ne danserons que dans quinze jours.

— Ma cousine, dit M. de Loïsberg, – car il était là aussi, – vous n’oublierez pas mon Anglais, que vous m’avez promis d’inviter.

— Non sans doute ; mais je ne sais pourquoi, il me semble que vous connaissez beaucoup d’Anglais…

Laurence dit ces mots avec une douce malice, faisant allusion à lady Suzanne, au sujet de qui on plaisantait souvent son cousin.

Lionel remarqua cette taquinerie, il en fut jaloux. Cette fois, c’était le prince qui avait pris sa place, qui faisait les honneurs du salon. Laurence n’aimait pas encore son cousin, mais elle s’en laissait aimer de très-bonne grâce.

— Je vous quitte, dit madame d’Auray, je dîne aujourd’hui chez une grand’tante qui se met à table à cinq heures précises.

— Et moi, s’écria Ferdinand, moi qui oubliais que j’ai affaire !

— Affaire ! dit le prince ; vous m’avez dit que nous dînerions ensemble.

— Oui, je le croyais, mais il est survenu… aussi bien cela vous intéresse. Venez, nous en causerons.

Et M. Dulac emmena le prince, qui ne comprenait rien au mystérieux projet de son ami.

— C’est pour les laisser seuls que vous m’emmenez, dit le prince avec humeur.

— Oui ; il faut tôt ou tard qu’ils se parlent ; le plus tôt, c’est le mieux. Je cours chez la petite femme, moi ; il faut qu’elle soit vite jalouse, et que notre héros essuie une bonne scène en rentrant. Je connais madame de Pontanges ; laissez-moi faire…

— Vous êtes trop profond pour moi, dit le prince, et j’avoue que ce qui donne tant de mal ne me séduit plus.

Et M. de Loïsberg s’éloigna humilié et mécontent.

XXI.

EST-CE BIEN ELLE ?

Pendant ce temps, Lionel causait avec Laurence, et il s’attristait de la trouver ainsi différente de ce qu’elle était.

— Vous me trouvez bien changée ? dit-elle.

— Oui, à mon désavantage, répondit-il en souriant. Est-ce que vous êtes seule à Paris, madame ?

— Moi ! certainement.

— Et madame votre tante ?

— Ma tante, elle est restée à Pontanges.

— Sans vous ? Elle doit bien s’ennuyer ?

— Horriblement ; j’ai reçu d’elle, ce matin, trois pages d’élégie.

— Et Clorinde ?

— Quoi ! vous vous souvenez de Clorinde ? dit madame de Pontanges en riant. Vous la trouviez si affreuse !

— Oui, alors ; mais maintenant, j’aime tout ce qui me rappelle le seul temps heureux de ma vie.

— Clorinde, continua Laurence sans paraître faire attention à cette dernière phrase, Clorinde est là-bas avec ma tante. Vous le voyez, j’ai suivi vos conseils, je me suis débarrassée de tous mes inconvénients. J’ai bien fait, n’est-ce pas ?

— Vous valiez mieux alors.

— Sans doute, mais on ne m’aimait pas ; au lieu que maintenant il ne tient qu’à moi de me croire adorée.

— Comme vous voilà légère ! Oh ! vous n’êtes plus la même. Cela est triste. Qui donc vous a gâtée ainsi ?

— Vous…

Laurence se repentit d’avoir dit cela ; il y avait un reproche dans ce mot : elle voulait rester indifférente. Elle continua :

— Vous, Paris, l’exemple, l’ennui d’une duperie continuelle, les avis de M. Dulac aussi, et puis le temps, qui nous ôte nos illusions ; que sais-je ? il s’est fait en moi une révolution : je vaux moins, mais je suis plus heureuse.

— Parce que vous avez oublié de plus doux moments.

— Oh ! ces souvenirs-là, je les reçois si mal qu’ils n’osent plus revenir.

— Je m’en aperçois, et…

— Ne vous fâchez pas, Lionel, dit Laurence en lui tendant la main, il ne doit jamais y avoir d’amertume entre nous.

Lionel fut blessé de ce ton affectueux.

— Je ne suis pas si généreux, dit-il, je ne puis me consoler de vous revoir ainsi. Adieu, madame.

— Pourquoi me dire adieu ?

— Je ne reviendrai pas.

— Quelle idée !

— J’aime mieux mes souvenirs que vous. Oh ! vous n’êtes pas cette Laurence si noble, si bonne, en qui j’avais tant de confiance.

— Tant… que vous l’avez trompée !

— Non, je ne veux pas apprendre qu’on peut haïr ce qu’on a tant aimé. Ne me désenchantez pas ainsi, je vous en conjure, madame ; dites que c’est un rôle que vous prenez. Redevenez ma douce Laurence d’autrefois.

— C’est impossible ; mon cœur s’est desséché, dit-elle d’une voix qui commençait à s’émouvoir. J’ai souffert, j’ai été bien malheureuse depuis un an !

À la place de Lionel, un autre eût répondu en levant les yeux au ciel : Et moi ! mais Lionel ne savait pas mentir, et comme il s’était fort amusé depuis ce temps, il ne dit rien.

Laurence apprécia cette franchise.

— Savez-vous ce qui m’a guérie, dit-elle, c’est de vous revoir. Le jour où je vous ai rencontré au Diorama avec votre femme, je vous ai trouvé si joyeux, si frais, si naïvement infidèle, que cela m’a complètement désillusionnée. J’ai cessé de vous aimer ce jour-là. Nous sommes parties pour Londres le lendemain.

— Avec qui êtes-vous allée à Londres ?

— Avec ma cousine, madame de Champigny.

— Son frère était sans doute du voyage ?

— Non, il n’est venu nous rejoindre que plus tard.

Lionel devint pâle à cette réponse. Madame de Pontanges, toujours bonne, sentit le besoin de le rassurer.

— Madame de Champigny veut absolument que j’épouse son frère, mais je suis bien décidée à ne point me remarier ; la liberté est une si belle chose, et puis elle est si nouvelle pour moi ! Je suis lasse de vivre pour les autres : cela ne m’a pas réussi jusqu’à présent ; je veux essayer de l’égoïsme à mon tour.

— Tout ce que vous dites me fait mal ; je suis fâché de vous avoir revue…

— Oui, dans les premiers temps, ma métamorphose vous déplaira : mon ancien caractère était plus commode, j’en conviens ; vous devez le regretter : une femme si crédule, sur qui vous aviez tant d’empire, qui vivait pour vous, pour vous attendre, qui vous aimait si naïvement ! Cette femme-là, vous ne la retrouverez pas ; mais vous aurez en moi une amie qui vous consolera de ma perte, qui tâchera de vous faire oublier l’autre.

— Vous faites de l’esprit maintenant !

— Il le faut bien, il ne me reste que cela.

— Ah ! je ne vous aime plus ! dit-il.

Laurence sourit.

— Que c’est affreux ! pensa-t-elle ; comme il m’aime à présent que je ne vaux plus rien, maintenant que mon cœur est éteint, que mes larmes sont taries, maintenant que je suis indépendante de lui ! Comme je le domine ! Ô misère ! que je le méprise de m’aimer ainsi !

Lionel avait le cœur brisé.

— Je ne trouve rien d’elle, se disait-il. Hélas ! comme ils me l’ont gâtée !

Il accusait les autres d’avoir arraché de l’âme de cette femme sa naïveté, sa douceur, sa noblesse ; il ne comprenait pas que lui seul avait fait tout le mal. Il ressemblait à un assassin qui, après avoir tué une femme, reprocherait au fossoyeur de l’enterrer.

Madame de Pontanges, toujours faible, était, malgré elle, attendrie de l’émotion qu’il ne pouvait cacher.

— Je voudrais redevenir ce que j’étais ! dit-elle.

— Ô Laurence ! s’écria-t-il avec joie. Et il leva sur elle des regards si remplis d’amour, qu’elle eut peur…

— Votre femme est jolie, dit-elle tout à coup, s’armant d’un souvenir contre sa pensée ; elle aime le monde : voulez-vous qu’elle vienne samedi au bal chez moi ?

Lionel fut révolté de cette proposition ; tant d’indifférence le blessait ; s’il avait lu dans le cœur de Laurence, il lui eût pardonné.

— Ma femme est malade, elle ne sort pas, dit-il sèchement.

— Ah ! c’est vrai, elle est grosse ; mais vous viendrez, vous, n’est-ce pas ?

— Oui, madame.

— Eh bien donc, à samedi.

M. de Marny s’éloigna. À peine fut-il sorti qu’il voulut retourner sur ses pas, revenir vers Laurence et lui parler encore de son amour ; mais le grand valet de chambre l’avait vu sortir, et déjà il ouvrait toutes les portes devant lui ; il n’y avait plus moyen de rester.

Lionel traversa donc tristement ces beaux et vastes salons qui lui rappelaient la différence de sa position près de Laurence. Oh ! comme il regrettait alors les inconvénients du séjour de Pontanges, comme il les préférait à cette richesse, à cette élégance qui ne portait en elle aucun souvenir. La grande salle à manger si humide, le vieux salon, sa froide chambre de Pontanges où il se sentait aimé, valaient bien mieux alors à ses yeux que cette demeure de princesse où il venait en étranger, où on le recevait comme une visite, d’où on le voyait s’éloigner sans lui dire tendrement : — À demain !

Lionel, si fier autrefois, comme il était humble aujourd’hui ! Ce n’était plus un élégant qui daignait quitter Paris pour aller séduire en province une jeune femme ennuyée et trop heureuse de l’attendre : c’était un jeune homme admis, par la faveur d’un souvenir, chez la femme la plus à la mode de Paris, inconnu presque de ses amies, étranger à sa société ; et Lionel se sentait mal à l’aise aujourd’hui auprès de cette Laurence chez qui il régnait en maître autrefois. Maintenant ils avaient bien changé de rôle. Le pis, c’est qu’il l’aimait et qu’elle ne l’aimait plus.

Cependant Laurence était inquiète, elle n’était pas contente d’elle :

— J’ai été bien coquette, se disait-elle, c’est mal, puisqu’il est marié. Comme il est changé depuis huit jours ! Je le trouvais d’abord si engraissé… il est bien maigri. Il était troublé en me parlant ; il m’aime parce que je ne l’aime plus. Oh ! les hommes !… Que le monde est laid !

Madame de Pontanges se rappela qu’elle devait aller au spectacle avec madame de Champigny ce soir-là. Alors elle pensa à son cousin.

— Il va être fâché, se dit-elle, il me reprochera d’avoir reçu M. de Marny.

Puis elle se mit à rire : l’amour de son cousin l’amusait, il la flattait. La passion de Lionel l’intéressait aussi ; elle s’abandonna à son destin.

— Tant mieux, dit-elle, j’allais peut-être consentir à épouser Gaston ; eh bien, Lionel m’en empêchera. Je resterai libre. Qu’ils s’arrangent tous deux. Bah ! ils n’en mourront pas. Je ne vois pas pourquoi je me tourmenterais. Le grand malheur, d’être aimée de deux jeunes gens charmants… et puis rien de tout cela n’est sérieux.

Elle était devenue coquette, cette triste femme ; elle s’amusait à taquiner ceux qui l’aimaient et elle se plaisait à les comparer. Malheureusement, dans ces parallèles, M. de Marny avait toujours l’avantage. Pourtant le prince valait mieux : il avait l’âme plus pure, le caractère plus noble, moins d’égoïsme aussi, mais aussi moins de passion.

Son amour était généreux, contraint, plein de délicatesse et de fierté ; mais cette fierté même lui ôtait de sa puissance ; il fallait l’aimer déjà pour pénétrer ce qu’il y avait de profond, de senti dans sa tendresse. Il savait plaire, attacher par de nobles et douces qualités, mais il ne savait pas étourdir, troubler, entraîner.

Lionel, au contraire, avec ses paroles enflammées, ses colères et ses tendresses, ses dépits extravagants, ses pâleurs subites, ses rougeurs, ses larmes, ses folies de jaloux, ses désespoirs menaçants et ses joies si pleines de grâce, Lionel savait entraîner. Il était impossible de ne pas s’intéresser à un amour si agité, à l’homme dont on bouleversait ainsi toute la vie. – Un amour qui n’était que sincère paraissait faible auprès de celui-là…

Et puis Laurence l’avait aimé le premier… Elle tenait à lui par ses premiers rêves, par ses premières émotions. Elle ne pouvait en aimer un autre sans perdre toutes ses croyances. Elle le préférait pour croire en elle aussi, elle l’aimait d’orgueil et puis de souvenir.

Si elle avait vu le prince de Loïsberg avant lui… c’est peut-être Gaston qu’elle aurait préféré. Si ce jour mémorable où tous les deux se rencontrèrent au château de Pontanges, si ce jour-là le prince était arrivé avant Lionel, peut-être tout aurait été différent… alors plus de larmes ; Laurence aurait épousé son cousin, qui comme relation, comme alliance de famille, lui convenait mieux que M. de Marny ; Lionel aurait épousé Clémentine sans dépit, sans regret, et tous les quatre eussent été heureux.

À quoi donc tiennent les plus grands événements de notre vie ? à une circonstance inaperçue, insignifiante : une heure plus tôt, une heure trop tard… et ceux qui s’aiment sont à jamais séparés… et ceux qui voudraient se fuir à jamais… s’unissent.

XXII.

JALOUSIE.

Lionel trouva en rentrant au logis ce que M. Dulac lui avait préparé, c’est-à-dire une très-jolie petite scène de jalousie. Madame de Marny était tout en larmes ; elle éclata en reproches. Son mari lui dit qu’elle était folle… Enfin tout se passa dans l’ordre. Mais je n’entretiendrai pas le lecteur de ce qu’il a déjà subi par lui-même certainement plus d’une fois. Il n’est point de femme si belle qui n’ait été jalouse ; point d’homme si laid qui n’ait mérité un reproche. Or, comme rien n’est plus facile à se figurer, à se rappeler qu’une scène de jalousie, je m’épargnerai le récit de celle qui accueillit Lionel à son retour.

N’ayant point de bonnes raisons à donner à sa femme, dont le désespoir l’inquiétait, Lionel eut recours à une ruse pour détourner les idées de Clémentine en les fixant sur un autre objet.

— Vous êtes bien naïve, ma chère, de ne pas deviner la perfidie de Dulac. Ne voyez-vous pas que depuis trois mois il feint d’être occupé de vous, et maintenant il m’accuse de vous tromper ? Afin d’être mieux accueilli, il vous arrange des chagrins de ménage pour se préparer à vous consoler. Je ne comprends pas qu’avec votre esprit, vous puissiez être dupe de ce manège et le servir.

Lionel s’éloigna en disant ces mots, et laissa Clémentine méditer sur cette nouvelle idée.

Elle en fut d’abord étourdie, et puis se calma ; mais ce repos fut factice : d’ailleurs, madame d’Auray ne tarda pas à venir confirmer les rapports de M. Dulac.

— Je ne vous demande pas des nouvelles de votre mari, dit-elle, je sais qu’il se porte à merveille, je l’ai rencontré hier chez madame de Pontanges.

Et la pauvre Clémentine retombait dans ses angoisses, et Lionel, la retrouvant toujours en larmes, se fâchait.

C’était cruel d’essuyer des querelles de jalousie pour une femme qui ne vous aimait pas, de voir son bonheur domestique troublé et de n’être pas heureux ailleurs.

Tout allait bien ; M. Dulac travaillait de son côté.

— Je vous admire, dit-il un soir à madame de Pontanges, vous êtes de première force ! C’est une belle vengeance. Elle en mourra, la pauvre femme, et lui en deviendra fou.

— Que voulez-vous dire ?

— Que Marny vous aime plus que jamais et que sa femme est horriblement jalouse ; que tout cela vous amuse et que vous avez raison de vous venger ainsi.

— Quelle horreur ! je n’y ai jamais songé. Moi, troubler le repos d’une pauvre jeune femme qui ne m’a jamais fait de mal ! lui enlever son mari ! Oh ! ce serait infâme… Vous ne me connaissez pas.

— Vous n’aimez donc plus Lionel ? Je croyais que vous l’aimiez encore, vous êtes si triste depuis quelques jours…

— Moi ! je ne veux plus l’aimer.

— Pourquoi ?

— Je vous le dis, parce que je ne pourrais encourager son amour sans commettre une méchante action.

— Alors on n’aimerait jamais personne, en vérité. Vous l’avez renvoyé il y a deux ans parce que vous étiez mariée, et maintenant vous le renvoyez parce qu’il est marié ; je vois que vous êtes toujours la même : vous êtes d’une bonté incorrigible. N’est-ce pas aussi la crainte de faire pleurer lady Suzanne qui vous fait refuser votre cousin ?

— Vous riez toujours… je ne plaisante plus. Dites-moi, comment puis-je rassurer madame de Marny ? Vous la connaissez, dites-lui…

— Vous avez un moyen de vous tirer d’embarras, si réellement vous êtes de bonne foi dans la résolution de renoncer à Lionel.

— Lequel ?

— Vous rapprocher de sa femme.

— J’y ai déjà pensé. Je voulais la prier au bal chez moi samedi.

— Quoi ! cette idée vous est venue aussi ?

— Oui, mais c’est contre moi que je l’avais trouvée. Il me semble qu’en les voyant ensemble, je me désenchanterai plus vite ; je le découragerai, lui ; et moi, je m’engagerai, car du jour où j’aurai serré la main de sa femme, je ne pourrai plus –…

— Ne craignez-vous pas que Lionel ne s’y trompe, qu’il ne voie au contraire dans cette liaison qu’un moyen de le rencontrer plus souvent, de mieux cacher une intrigue ?

— Ah ! Lionel sait bien que je suis incapable d’une telle bassesse !

— Cela se voit tous les jours cependant.

— Oui, mais je n’ai pas peur qu’il me soupçonne d’avoir eu cette idée. Rassurez sa femme, je vous prie, et chargez-vous de lui faire accepter cette invitation.

XXIII.

UN BAL.

C’est un beau spectacle qu’un grand bal dans de vastes et magnifiques salons, qu’une fête qui ne dérange pas, où l’on ne se sent pas en extraordinaire, où l’on s’amuse sans remords, car le plaisir qu’on va goûter n’a fatigué personne ; mais moi, je préfère les bals ingénieux où chaque chambre est une métamorphose. Il y a quelque chose de plus artiste là dedans, et puis on est certain que les gens chez qui l’on est aiment à recevoir ; sans cela, pourquoi se seraient-ils donné tant de peine ? Je me plais à étudier les mille ruses qu’il a fallu trouver pour amener un appartement confortable à l’état de bal… Je me demande avec une sorte de curiosité : « Où donc est le piano ? qu’a-t-on fait de l’armoire de Boulle qui était là ? » et quand je les retrouve dans une autre chambre, c’est pour moi comme une surprise, un vieil ami que je reconnais ; et je sais encore une chose, c’est que rien ne forçait la maîtresse de la maison à se déranger de la sorte : donc si elle a pris cette peine, c’est qu’elle y trouve du plaisir. Un petit déménagement intérieur est si agréable ! il a de plus cet avantage, qu’il force à la propreté ; c’est une surveillance ingénieuse dont les domestiques se défient. Vivent donc les bals intimes, sans prétention, où tout le monde se connaît, où l’on n’est pas noyé dans un océan d’étrangers ! Oui, j’aime les bals intimes… quand l’orchestre est bon !

La fête dont il est question ne ressemblait pas à une réunion d’amis ou de famille. Il y avait foule ; les salons où l’on dansait étaient assez animés, mais les autres semblaient tristes et froids à force de luxe et de grandeur. Tout le monde avait le nez en l’air pour regarder les lustres et les peintures. On étudiait les étoffes, on supputait la valeur de chaque chose, et tout cela n’était pas fort amusant. On paraissait très-fier de se trouver là, mais on n’y semblait pas encore accoutumé. Il y avait aussi des envieux et des envieuses qui s’attristaient : or rien n’est plus froid dans une fête que les envieux.

M. de Marny et sa femme arrivèrent. Laurence alla au devant de madame de Marny avec un empressement à la fois digne et gracieux ; mais quand elle vit l’extrême pâleur de Clémentine et l’expression de profond chagrin qui se peignait sur son visage, elle éprouva une si noble pitié, un remords si pur du mal qu’elle causait, qu’elle sentit le besoin de rassurer cette jeune femme par l’accueil le plus affectueux.

— Venez, dit-elle en lui prenant la main, dans ce petit salon, vous pourrez vous asseoir ; il ne faut pas que vous restiez debout. Je vous remercie d’être venue, car vous êtes souffrante et vous aviez un prétexte pour m’affliger si vous l’eussiez voulu. Vous m’auriez fait une peine véritable en me refusant.

La manière dont madame de Pontanges prononça ces mots leur donnait beaucoup de signification, et Clémentine fut, malgré elle, désarmée par tant de noblesse et de loyauté. Mais une autre pensée vint tourmenter son cœur : — Elle ne l’aime plus, se dit-elle, mais lui… il est impossible qu’il n’adore pas cette femme-là.

D’autres femmes étant arrivées, madame de Pontanges quitta madame de Marny, et Clémentine resta seule dans une immense salle que l’on appelait le petit salon, parce qu’il était moins grand que les autres, et où elle ne connaissait personne.

Elle regardait, regardait encore, s’attristait, et s’ennuyait ; les uns arrivaient par une porte, sortaient par une autre, se jetaient à eux-mêmes un coup d’œil dans la glace, et s’en allaient. D’autres venaient à la cheminée se chauffer les pieds un instant, et puis s’en allaient. Pas un ami, pas un importun d’ailleurs qui l’aurait amusée là. Point… ni M. Bonnasseau, ni le général Rapart, ni Paméla, ni personne de sa société. Enfin madame d’Auray apparut, mais ce fut un éclair. Elle vint dire à Clémentine un petit bonsoir bien protecteur, pour lui montrer seulement qu’elle donnait le bras à l’élégant du jour, au héros de cette demeure, au cousin de la maîtresse de la maison, à M. de Loïsberg, conquête d’une heure dont elle était très-fière, sans deviner que le prince n’était si soigneux pour elle que pour apprendre de cette indiscrète voisine tout ce qui s’était passé à Pontanges depuis deux années.

M. de Marny venait de temps en temps dire un mot à sa femme, ce qui attristait encore Clémentine, car son mari la trouvait toujours isolée, abandonnée, et qu’il ne paraissait pas faire grand cas d’elle ce jour-là. Une fois elle prit son bras et se promena avec lui dans la grande galerie ; mais elle vit bien que cette promenade conjugale déplaisait fort à son mari, et elle revint tristement se remettre à sa place. Lionel était de mauvaise humeur, d’abord de voir sa femme chez madame de Pontanges, et de la voir ainsi à son désavantage. Personne ne faisait attention à elle. Clémentine, si entourée dans un autre monde, merveilleuse à la mode parmi les élégantes, là était perdue ; on ne demandait pas même son nom. D’ailleurs elle n’était plus jolie : elle était pâle, elle dont le teint était ordinairement si animé. Sa robe de velours noir la vieillissait dans un bal ; sa grossesse détruisait toute la gentillesse de sa taille. Clémentine était insignifiante pour tout le monde et laide pour son mari.

Enfin, M. Dulac, après avoir promené plusieurs duchesses, vint s’asseoir auprès d’elle, et comme il s’aperçut que M. de Marny était inquiet de ce qu’il pourrait dire à sa femme au sujet de Laurence, il affecta de ne la pas quitter ; il lui parlait tout bas, il prenait de grands airs d’étonnement, il levait les yeux au ciel, il faisait toutes sortes de grimaces, et s’amusait ainsi à mettre Lionel au supplice. Je ne sais pourquoi Ferdinand avait pris ainsi en grippe M. de Marny ; mais, bien que lié d’amitié avec lui, il le poursuivait sans cesse comme un rival acharné. Les gens d’esprit ont quelquefois de ces travers, de ces antipathies non motivées qui s’expriment par ces mots : C’est ma bête noire ! Que répondre à cela ?

Cette comédie que jouait M. Dulac réussit à merveille ; Lionel ne pouvait plus cacher son impatience.

— Qu’avez-vous donc ? lui dit madame de Pontanges en passant près de lui, vous avez l’air furieux ! Venez me confier vos ennuis, venez causer un peu avec moi ; à force de discrétion on me laisse toute seule…

Ils allèrent s’asseoir dans un coin du salon.

— Qu’avez-vous ? dit Laurence.

— Je n’ai plus rien, dit-il en la regardant doucement.

— Pas de fadeurs ! vous êtes contrarié –… Qui vous donne de l’humeur ?

— Des inconvenances qui me choquent.

— Mais encore, quoi ?

— Votre M. Dulac qui fait cent contes absurdes à ma femme, et s’amuse à la rendre jalouse.

— M. Dulac ! mais au contraire, c’est lui qui m’a conseillé de l’engager à venir chez moi pour la rassurer.

— Ah ! c’est lui qui vous a donné ce conseil, et vous l’aidez dans ses projets ? C’est une vengeance indigne de vous…

— Je ne vous comprends pas.

— Quoi ! vous n’avez pas deviné qu’il s’amuse à rendre ma femme jalouse à son profit ?

— Non, je n’ai pas deviné cela ; mais quand cela serait, que vous importe ?

— Comment ! mais il m’importe beaucoup… J’empêcherai bien Ferdinand de me jouer un mauvais tour.

— Vrai ! je vous croyais très-philosophe.

— Non pas ; sur ce sujet, je ne plaisante pas.

— Avez-vous donc le préjugé du mariage ? dit Laurence avec la plus joyeuse malice et rappelant les discours que Lionel avait tenus sur le mariage à Pontanges.

— Préjugé ! s’écria-t-il ; je n’appelle pas cela préjugé.

— Vous avez bien changé d’idée, reprit-elle en essayant de ne pas rire. Vous disiez autrefois : Le mariage est une association d’intérêts et non de sentiments ; c’est une imposture spirituelle pour donner des garanties à la société, une fiction ingénieuse. Les maris eux-mêmes n’y croient pas. Ils savent bien que la fidélité est impossible, et, il faut leur rendre justice, ils n’y prétendent plus. – Vous y prétendez cependant, vous !

Lionel était piqué, il se trouvait désarmé ; il s’en tira par la fatuité.

— Vous avez bonne mémoire, madame ; mais n’avez-vous retenu que cela ?

Laurence rougit.

— J’ai choisi dans mes souvenirs le moins dangereux.

— Je vous cherche partout, madame ! dit un grand jeune homme aux cheveux blonds. Vous m’avez promis cette valse.

Madame de Pontanges prit le bras de l’élégant Alfred de J…, et M. de Marny la suivit dans la salle de bal pour la voir valser.

C’est alors qu’il en devint éperdument amoureux. C’était un autre aspect ; qu’elle lui parut belle ! que de légèreté, que de grâce ! que de noblesse ! Laurence avait alors dans les manières une distinction particulière. Elle n’avait pas éprouvé ce passage subit de la province à Paris qui gâte les femmes en les étourdissant trop vite par un changement trop brusque. Laurence avait habité l’Angleterre avant d’habiter Paris, et ses manières se ressentaient de ce séjour dans le pays du luxe et de la fashion. Elle avait ce mélange de coquetterie froide et de gaieté fine qui a tant de grâce ; ses manières tenaient à la fois de la grande dame anglaise et de l’élégante Parisienne… On pouvait la prendre pour une étrangère, mais pour une femme de province, jamais !

Combien Lionel la trouvait séduisante ! Oh ! c’est maintenant qu’elle a tout ce qu’il faut pour être aimée ! beaucoup de coquetterie, l’air dédaigneux, une grande incrédulité, une franche indépendance, un cœur flétri, une imagination désenchantée, un peu de perfidie dans un caractère très-noble, une belle nature déchue… la voilà parée pour le monde ! – Elle est maigrie, elle est moins fraîche… c’est ce qu’il faut ; elle est élégante et svelte. – Elle n’aime rien ; pas un être ne l’intéresse… c’est ce qu’il faut ; elle est gracieuse pour tout le monde !… Aimez-la vite, messieurs, car elle ne vous le rendra pas ; aimez-la, elle est dangereuse pour tous !… mais bien plus dangereuse encore pour celui qui a flétri son âme, pour celui qui lit dans sa pensée, et qui se rappelle que cette enveloppe légère cache un cœur noble et pur qui fut à lui !

XXIV.

SITUATION FAUSSE.

La passion de Lionel s’augmentait des efforts mêmes que Laurence faisait pour l’éteindre. Elle commençait à s’alarmer. Tant d’amour agissait sur elle en dépit de ses projets. L’émotion de Lionel, en sa présence, était sincère, et toute émotion sincère a son reflet. Laurence cherchait toutes les occasions de se rapprocher de madame de Marny ; elle se réfugiait près d’elle contre le danger qui la menaçait. La confiance de Clémentine lui servait d’égide ; elle se sentait incapable d’en abuser ; elle se disait : « Je ne puis aimer Lionel, car si je l’aimais encore, je serais infâme ! » et elle se croyait guérie. Le mieux aurait été de ne plus le voir, mais cela était difficile ; madame d’Auray les observait tous deux ; pour servir ses nouveaux projets, elle les rapprochait sans cesse ; et puis c’est toujours le dernier moyen qu’on imagine quand on a le cœur faible, parce que c’est le seul bon. – Ne plus se voir… ne plus se voir, je ne connais que ce remède ; mais on n’a pas idée des ruses, des roueries que l’âme invente avant d’en venir là !

Lionel affectait cependant de ne pas être chez sa femme quand madame de Pontanges y venait ; il ne pouvait voir ces deux femmes ensemble sans souffrir. Il devinait la prudence ingénieuse de Laurence, et il ne pardonnait pas à sa femme de la servir. Il ne pouvait lui pardonner non plus d’avoir le bon droit pour elle ; il la détestait presque. Sa mauvaise humeur était visible, et la pauvre Clémentine pleurait nuit et jour.

Elle s’affligea d’abord en silence ; mais bientôt elle se révolta. Elle recommença à bouder son mari et cessa tout à coup d’aller voir Laurence.

M. de Marny, trouvant sa femme très-maussade, s’en fit un prétexte pour l’abandonner franchement. Il passait sa vie hors de chez lui, à l’Opéra, au bal, partout où il savait trouver madame de Pontanges ; et plus madame de Pontanges semblait l’éviter, plus elle affectait de froideur avec lui, plus il l’aimait, plus il mettait de soin à lui prouver qu’il ne pensait qu’à elle.

Les choses en étaient là, lorsqu’un jour M. de Marny, étant venu voir madame de Pontanges plus tôt qu’à l’ordinaire, la trouva seule dans son salon. Seule, c’était un grand hasard, elle qui avait toujours chez elle tant de monde !

Elle était occupée à ranger des lettres sur une table.

— Que faites-vous donc là, madame, dit-il, avec ce grand portefeuille et tous ces papiers ?

— Je cherche des autographes. Madame de *** m’en demande pour un de ses amis qui en fait collection, et je cours après une lettre du maréchal de Catinat. Elle doit être dans ce portefeuille qui vous a tant effrayé.

— Voulez-vous que je vous aide ?

— Volontiers, car je tiendrais à lui donner ce soir ce qu’elle désire. Tenez, mettez ce paquet de lettres à part : elles sont intéressantes. Voici un billet de l’empereur au général…

— Que vois-je ? interrompit M. de Marny : « Lionel ! jamais… » C’est de votre écriture ceci !

Madame de Pontanges jeta un coup d’œil sur le papier que M. de Marny lui montrait.

— Ah ! oui… c’est de moi et c’était pour vous… Comment ! je n’ai pas brûlé cette lettre ! Il y a bien longtemps que je l’ai écrite, c’était avant votre mariage ; j’étais très-malade alors. Comment se trouve-t-elle là ? je ne m’en souviens plus. Donnez.

— Non, je veux la lire.

— Je vous le défends.

— Je vous en conjure. Rassurez-vous, je ne croirai pas à ce qu’elle dit.

Laurence sourit et continua ses recherches d’autographes, pendant que M. de Marny lisait la lettre suivante :

 

« Oh ! quelle vie ! quel supplice ! Lionel, je deviens folle ; cette existence m’est impossible, ma tête se perd, je veux me tuer. Moi, rêver un suicide ! Ô mon Dieu ! qu’il faut que je sois devenue misérable pour rêver ainsi. Mourir, mourir volontairement avant que Dieu me rappelle, quand ceux qui m’aiment ont besoin de moi… Mais cependant ce que je souffre est insupportable. Ne plus vous voir… cette pensée m’arrache le cœur… et puis l’ennui, l’affreux ennui, un ennui poignant me saisit. Oh ! que je suis malade… j’étouffe, je suis oppressée, je tremble… et je ne pleure pas ! Encore si mon cœur pouvait s’attendrir, sa faiblesse me soulagerait ; mais pas un sentiment doux, pas même d’amour… Mon cœur est tendu, tendu si fort qu’il semble toujours qu’il va se briser, et il ne se brise jamais, et je le sens toujours qui m’emporte. Dieu ! qu’il est lourd !… Oh ! je me sens bien mal !… Je n’ai plus de courage… je ne comprends plus maintenant comment je vous ai renvoyé une seconde fois, comment j’ai oublié ce que j’avais déjà souffert… J’ai eu peur d’une existence affreuse, d’une vie de mensonges et de crainte ; et j’en ai choisi une cent fois plus affreuse encore. Et je ne vous vois pas, vous que j’aime !… Ah ! que je vous, aime, Lionel ; vous ne l’avez jamais su !… mais je ne veux pas mourir avant de vous le dire. Oh ! mourir à mon âge, avant d’avoir aimé, avant d’avoir goûté un jour de bonheur… sans emporter un souvenir, cela est horrible ! Lionel, ne permets pas que je meure sans te voir. Quoi ! te laisser en partant l’idée que je ne t’aimais pas !… Mourir quand je pourrais te voir heureux ! cela est impossible… Et pas un obstacle insurmontable ne nous sépare… ni les déserts, ni la mer, ni même la volonté de quelqu’un… car l’homme à qui je suis liée ne souffrirait pas de notre amour ; il l’ignore, il ne peut le comprendre… Il n’y aurait pour lui, dans ma trahison, ni larmes, ni fureur, ni souffrance d’orgueil ou d’amour… Je puis t’aimer sans craindre un reproche ; je puis courir vers toi sans qu’une main m’arrête… et cependant je n’y vais pas… J’ai cette force. Tu m’attends, tu m’appelles, et je reste là… Oh ! c’est mal… et j’aime mieux souffrir seule… subir un tourment que toi-même, qui en as le contre-coup, toi-même tu ne peux comprendre… J’aime mieux souffrir mille morts que d’aller à toi… et voilà trois jours que je vis ainsi !… Tandis que je me dévore dans des tortures inconnues, tandis que je meurs, tu dis, toi : C’est une femme très-froide qui calcule tout… – Froide ! froide !… Ô Lionel… si tu étais là ! si tu voyais mes larmes… car voilà que je pleure maintenant… Oh ! que je t’aime, Lionel !… viens, viens… j’ai besoin de ta joie !… Un mot, un regard de toi me calmerait. Je souffre tant ! Si je pouvais seulement t’entendre parler, il me semble que cela apaiserait ce tumulte de mes pensées où je me perds… Si cet état continue, dans un mois je serai morte ou folle… Ce que je pense est effroyable, et puis l’aspect continuel de cet homme fou agit aussi sur ma raison. Je ne suis plus assez forte pour un tel spectacle… c’est un dégoût que je ne sais plus vaincre. Je le hais. Je suis une heure chaque matin à me décider avant d’aller le trouver… Je voudrais ne plus le voir… Je deviens méchante. Tous mes sentiments sont mauvais. Tout ce qu’il y avait de bon, de doux, de tendre dans mon âme est avec toi. Oh ! que je voudrais te revoir. Reviens, reviens, je t’en prie ! Je ne t’éloignerai plus, je t’appartiens. Ne sens-tu pas comme je t’aime ? est-il possible qu’un amour si violent n’ait pas d’écho ? Ah ! viens, que je te dise une fois toute ma pensée. Mon Dieu ! que j’ai souffert de te la cacher ! – toi que j’aimais d’une passion si délirante, à qui, dans le fond de mon cœur, je donnais les noms les plus tendres, les caresses les plus passionnées… et que j’appelais poliment : Monsieur… à qui je tendais la main avec froideur… quand toute mon âme s’élançait vers toi. Et tu me quittais mécontent ; tu ne comprenais pas qu’en t’éloignant tu emportais ma vie avec toi. Il y avait des jours où cette contrainte si vive m’épuisait. J’avais du courage en ta présence, et puis ta passion était si puissante que j’en avais peur… j’y résistais ; mais quand tu n’étais plus là, je n’avais plus de force. L’émotion l’emportait sur ma volonté. Tu ne sais pas ! un soir que tu m’as fait tant de reproches et que je n’ai rien dit, que tu m’as quittée avec tant de colère, eh bien, on m’a trouvée évanouie. J’ai failli mourir… et toi, tu m’as maudite ; tu croyais que je ne t’aimais pas, et tu es parti désespéré, toi ! malheureux !… quand je t’aimais tant… Oh ! cette idée me révolte. J’ai été absurde. Non, je ne souffrirai plus ce que j’ai souffert… j’aime mieux la honte, j’aime mieux le remords… je mentirai, je serai fausse, je serai coupable, méprisable, mais je t’aimerai. Reviens, reviens… Tu recevras cette lettre demain, tu partiras tout de suite, et moi j’irai… »

 

Cette lettre n’était pas achevée ; Lionel eut quelque peine à lire la fin, tant l’écriture était confuse.

La main qui avait tracé ces lignes avait bien tremblé. Ces caractères bizarres exhalaient la fièvre ! C’était une écriture nerveuse et malade, et dans le style on reconnaissait plus encore le délire d’une maladie de cerveau que le délire de la passion.

— Elle est donc bien longue cette lettre ? demanda madame de Pontanges tout en continuant ses recherches. Ah ! voici un billet de madame de Staël à mon grand-père ! Je vais le mettre à part. Voyez-le… Eh bien, qu’avez-vous ?

— Laurence ! Laurence ! est-ce bien vous qui avez écrit cela ?

— Quoi ? le billet de madame de Staël ? dit-elle en affectant de plaisanter.

— Oh ! ne riez pas. Taisez-vous… ne parlez pas, je vous en prie ; laissez-moi relire cette lettre. Donnez-la-moi… que je l’emporte : elle ne me quittera plus… Malheureux ! s’écria-t-il d’une voix déchirante, comme elle m’aimait !

Lionel, en disant ces mots, portait la lettre à ses lèvres et la baisait avec transport.

— Et c’est aujourd’hui que je trouve cette preuve si touchante de son amour ! aujourd’hui qu’elle est insensible, aujourd’hui qu’elle ne m’aime plus !…

— Qu’est-ce qui vous prend donc ? vous êtes pâle à faire peur. Voyons cette lettre.

— Non, je la garde.

— Soyez tranquille, je vous la rendrai ; mais je suis curieuse de savoir ce qu’elle contient, ce qui peut vous mettre dans cet état de délire.

— Vous ne vous souvenez donc plus de l’avoir écrite ?

— Si, je sais que je vous ai écrit le jour où je suis tombée malade, que ma tante est entrée chez moi comme j’écrivais, que j’ai serré la lettre dans ce portefeuille, et, comme je souffrais beaucoup, on m’a forcée de me mettre au lit. J’y suis restée six semaines avec une fièvre terrible dont j’ai failli mourir ; mais… Lionel, que le ton léger de madame de Pontanges irritait, tressaillit.

— Rassurez-vous, dit-elle avec ironie, je me porte à merveille maintenant… J’avoue à ma honte que je ne me souviens pas de ce qui m’a fait écrire cette lettre. Je n’en ai aucune idée ; donnez-la donc, que je voie… C’est très-singulier, ajouta-t-elle avec le plus froid sourire.

— Non, je vous la lirai. Je n’ai pas confiance en vous, vous ne me la rendriez pas… Oh ! vous ne lui ressemblez plus !

— Gardez-la ; en vérité, je n’ai pas peur d’être compromise ; mais lisez vite avant qu’il vienne quelqu’un.

Lionel lut ; sa voix tremblait, son accent faisait mal… Madame de Pontanges jouissait de son désespoir avec une barbarie infernale ; elle faisait servir le souvenir de son amour éteint à sa vengeance ; elle aimait les preuves folles de cette passion qu’elle croyait morte à jamais ; elle reconnaissait par la comparaison de ses sentiments actuels avec les sentiments extravagants qui l’exaltaient alors, elle reconnaissait avec plaisir qu’elle n’aimait plus.

Lionel, qui voyait cette joie, était furieux… il ne pouvait comprendre que cette femme moqueuse et méchante qui le regardait souffrir avec bonheur, fût la même femme qui l’avait ainsi aimé de tant d’amour. Il s’arrêta.

— Eh bien, vous ne pouvez plus lire. La passion griffonne un peu : cela doit être. J’espère qu’il n’y a pas un mot d’orthographe, point de ponctuation… S’il y a une virgule, je me renie… une lettre d’amour, bien convenable, doit être indéchiffrable d’un bout à l’autre.

— Je vous demande pitié ! dit Lionel. Ne voyez-vous pas ce que je souffre ?… Cette lettre m’a rendu tout mon amour à moi. Ne me désenchantez pas, Laurence… laissez-moi croire que vous avez écrit cela… vous ne m’aimez plus, je vous pardonne ; mais laissez-moi encore l’amour d’autrefois, laissez-moi le passé… Si vous voulez que je lise, ne m’interrompez pas. Ah ! votre voix est si sèche maintenant ! c’est un son faux qui me blesse, laissez-moi lire encore cette lettre avec illusion.

Il continua :

 

« Ce que je souffre est insupportable. Ne plus vous voir… cette pensée m’arrache le cœur… et puis l’ennui, l’affreux ennui, un ennui poignant me saisit. Oh ! que je suis malade… j’étouffe !… »

 

— Je me rappelle cela, interrompit madame de Pontanges ; je souffrais bien, j’étais sincère, j’étais sérieusement malade : vous pouvez croire cela.

— Laurence, vous êtes bien cruelle ! Ne m’interrompez pas, je vous en prie, vous me faites un mal horrible. Ne profanez pas ainsi vos souvenirs. Vous m’avez aimé, Laurence ; je vous aime toujours, moi. Oh ! de grâce, respectez encore un amour que vous avez partagé. Vous ne pouvez le nier ! ajouta-t-il dans un état d’exaltation impossible à peindre… Cette lettre est de vous, madame, et vous l’entendrez !…

La manière dont Lionel prononça ces mots, l’autorité d’une si violente passion, intimida un moment madame de Pontanges ; mais elle voulait combattre, car, en dépit d’elle, le souvenir de son amour la troublait. Elle se sentait moins forte, moins guérie qu’elle ne l’avait cru… et puis Lionel était si passionné, lui, qu’il aurait donné de l’amour à la femme la plus perfide, et madame de Pontanges, en le voyant si ému, si malheureux, retrouvait malgré elle au fond de son cœur un peu d’émotion en écoutant cette lettre. Elle se reportait au jour où elle l’avait écrite, et elle aimait bien ce jour-là… Elle eut peur… elle se voyait faiblir, la crainte d’aimer encore l’épouvanta… Elle n’eut qu’une pensée : empêcher Lionel d’achever la lecture de cette lettre, qu’elle se rappela tout à coup. — S’il lit jusqu’à la dernière ligne, je suis perdue ! se dit-elle. Oh ! comme sa voix tremble ! j’aurais mieux fait de la lire moi-même : quelle imprudence !… quelle voix !… que j’aime sa voix !… Dieu ! comme il est ému !

Pendant ce temps, Lionel continuait de lire :

 

« Quoi ! te laisser en partant l’idée que je ne t’aimais pas !… Mourir quand je pourrais te voir heureux… cela est impossible… Et pas un obstacle insurmontable ne nous sépare… ni les déserts, ni la mer… »

 

— Ah ! ah ! ah ! s’écria madame de Pontanges en s’efforçant de rire… comment ! c’est moi qui ai écrit ces bêtises-là !

— Si vous riez, je vous tue, madame ! s’écria Lionel hors de lui.

Madame de Pontanges frémit ; il y avait de la démence dans la colère de M. de Marny.

Il serra fortement le bras de Laurence.

— Restez là, madame ! vous m’entendrez jusqu’au bout… Madame de Pontanges pâlit, elle comprit qu’il fallait se soumettre ; elle écouta en silence :

 

« Pas un obstacle insurmontable ne nous sépare… ni les déserts, ni la mer, ni même la volonté de quelqu’un… car l’homme à qui je suis liée ne souffrirait pas de notre amour ; il l’ignore, il ne peut le comprendre… Il n’y aurait pour lui, dans ma trahison, ni larmes, ni fureur, ni souffrance d’orgueil ou d’amour… Je puis t’aimer sans craindre un reproche ; je puis courir vers toi sans qu’une main m’arrête… et cependant je n’y vais pas… J’ai cette force. Tu m’attends, tu m’appelles, et je reste là… Oh ! c’est mal… »

 

— Oui, Laurence, c’était bien mal, vous le sentiez vous-même… Je vous accusais, j’avais raison… vous le voyez. Oh ! dites-le, n’est-ce pas que vous avez eu des torts aussi ?… que moi seul n’ai pas été coupable de notre malheur ?…

— Vous auriez dû me deviner, dit-elle ; tant d’amour avait un langage.

— Vous étiez si froide !…

— Vous ne me connaissez pas, Lionel.

Lionel leva les yeux sur madame de Pontanges, une idée subite l’enivra…

— Oh ! mon Dieu, dit-il, si je me trompais encore ! si tant d’orgueil cachait encore un peu d’amour !… Vous écriviez ces pensées brûlantes quand je vous accusais… peut-être que dans ce moment où je vous trouve si cruelle, vous combattez… peut-être que vous…

— Achevez cette lettre, dit-elle.

Laurence préférait cette lecture dangereuse au tourment de se voir deviner… maintenant. Hélas ! il n’y avait plus d’espoir dans son amour…

Lionel reprit la lettre si souvent interrompue ; mais cette fois, en lisant, un autre sentiment l’agitait… — Elle est bien troublée, pensait-il à son tour : oh ! tant de passion n’a pu s’éteindre si vite dans son cœur… je l’aime encore trop, il est impossible que tout soit fini entre nous… la femme qui a écrit cette lettre est à moi.

Il lut :

« Tandis que je me dévore dans des tortures inconnues, tandis que je meurs, tu dis, toi : C’est une femme très-froide, qui calcule tout… – Froide ! froide !… Ô Lionel, si tu étais là !… si tu voyais mes larmes… car voilà que je pleure maintenant… Oh ! que je t’aime, Lionel !… viens, viens… j’ai besoin de ta joie !… »

 

Lionel se laissa tomber à genoux… il mit la lettre sous les yeux de Laurence. — Voyez, voyez, dit-il, c’est vous qui avez écrit cela, Laurence ; c’est à moi que vous écriviez : Je t’aime… si tu étais là !… Eh bien, Laurence… je suis là… je suis à tes pieds !… Si tu voyais mes larmes ! Laurence, et tu pleures !… Oh ! comme je t’aime ! Tu as écrit ce mot, Laurence… oh ! dis-le maintenant… C’est moi, Laurence, c’est moi… oh ! dis-moi donc enfin que tu m’aimes !

— Je ne vous aime plus.

— Tu mens !

— Lionel !…

— Je ne crois plus à ta froideur ; tu m’as dit qu’elle était trompeuse… Oh ! rends-moi ton amour ! reprends à la vie…

— C’est impossible… j’ai trop souffert… mon cœur est mort.

— Et pourquoi pleures-tu ?

— Parce que je suis malheureuse.

— Malheureuse aujourd’hui ! mais hier, vous étiez brillante, vous n’avez fait que rire…

— Oh ! que je m’ennuyais ! dit-elle ; ce n’est pas là la vie que j’avais rêvée !… Que Paris est triste !… Ô mon pauvre vieux château, que je te regrette !… Quels doux moments j’y ai passés les jours où vous deviez venir !… c’était le bon temps !… hélas ! il est perdu… perdu pour toujours !…

— Non ; l’amour peut nous le rendre encore. Laurence ! ma douce Laurence ! ce serait affreux de renoncer à vous, le jour où j’apprends à quel point vous m’avez aimé ! Oh ! revenez à moi ! Quittez ce caractère factice qui vous fait perdre votre grâce. Vous n’êtes point née pour être une coquette vulgaire… Votre cœur est si noble, si pur ; revenez à l’amour, l’amour est votre vie, Laurence : revenez à moi !…

Elle lui tendit la main ; elle pleurait et n’osait le regarder : elle était si émue, qu’elle ne pouvait parler ; sa passion se réveillait, terrible et menaçante ; ses émotions venaient l’assaillir : une si longue contrainte avait doublé leur force. Ses souvenirs se précipitaient bouillonnants, tumultueux, comme les flots écumants que retenait captifs une écluse et qu’une liberté subite rend à leur cours interrompu…

— Malheureuse ! pensa-t-elle, comme je l’aime encore ! que vais-je devenir ?…

Et Lionel, pénétrant sa pensée, contemplait avec délices le réveil de cette âme… cette renaissance d’amour qui lui promettait tant de joie…

Il respirait à peine ; il restait immobile à genoux, il avait peur de l’avertir par son bonheur… il craignait qu’elle ne retrouvât trop tôt son empire sur elle-même, et il laissait éclore en silence le sentiment qui la lui rendait, pour qu’il fut déjà tout-puissant lorsqu’elle songerait à le combattre.

Et toute cette joie fut troublée !

Le destin, qui se moquait d’eux, vint une troisième fois encore éteindre leur amour… bouleverser toutes leurs espérances… et cela toujours de la même manière… parce que la vie est faite ainsi.

Qu’on ne vienne pas me dire que les événements ne s’entendent pas entre eux… qu’une chose extraordinaire n’arrive qu’une fois. Je vous dis, moi, que de certaines positions engendrent toujours les mêmes circonstances, que tels obstacles amènent toujours tels malheurs, que tels caractères ramènent toujours telle aventure. Et cela se comprend à merveille. — Si un maçon tombe trois fois, il tombera trois fois d’un échafaud ; un marinier est destiné à tomber toujours dans la rivière… Un joueur fera trois héritages… il les perdra trois fois… au jeu. Une femme honnête qui résiste, résiste si longtemps, qu’elle finit toujours par être sauvée au moment du péril.

Voilà ce qu’on ne met point dans les romans, parce que l’on veut inventer et qu’on n’aurait pas l’air d’avoir de l’imagination si l’on mettait trois fois la même situation dans un livre. Moi, je fais cette innovation hardiment. Je n’invente pas ; je peins le monde comme je le vois, et je dis que toujours les mêmes choses se recommencent. Les caractères, aux prises avec la vie, laissent çà et là sur la route des germes qui tôt ou tard grandissent, et ramènent naturellement les mêmes situations, parce que leur principe est le même, – sans compter que le sort aime beaucoup à faire des niches, et que le hasard est plus romanesque que tous les romanciers du monde.

Devinez donc qui vint troubler le dangereux tête-à-tête de madame la marquise de Pontanges et de Lionel de Marny ?

Précisément la personne qui devait leur être le plus désagréable et que leur émotion devait le plus inquiéter,

 

MADAME DE MARNY.

 

Au plus touchant de leurs amours, on annonça :

 

MADAME DE MARNY.

 

La jeune femme, qui était grosse de huit mois, s’avança lentement, avec embarras…

Sa vue produisit sur Laurence le même effet que l’aspect du marquis de Pontanges avait fait autrefois sur l’imagination de Lionel.

Ce fut un complet désenchantement.

Certes, cela était peut-être dramatique… mais romanesque, point… Sa femme !… sa femme grosse de huit mois !…

— Bonjour, madame, dit Laurence subitement remise de son trouble. Que vous êtes bonne de venir me voir, souffrante comme vous êtes !

— Madame, dit le valet de chambre qui avait annoncé madame de Marny, voici le coiffeur.

— Déjà ! quelle heure est-il donc ?… Qu’il attende un instant, dit madame de Pontanges.

— Vous alliez faire votre toilette… je suis venue trop tard. Je vous gêne ?…

— Non pas vous, mais votre mari, dit madame de Pontanges en souriant. — Monsieur de Marny, je vous chasse, ajouta-t-elle. J’ai du monde à dîner, je suis en retard… Je garde votre femme ; elle me donnera des conseils sur ma coiffure. Elle a si bon goût !… Au revoir ! Vous irez à l’Opéra, n’est-ce pas ?

— Oui, madame.

Lionel sortit sans regarder ni Laurence ni sa femme ; il n’était pas encore revenu de son émotion, lui, et il ne pouvait pardonner à madame de Pontanges d’avoir si vite maîtrisé la sienne… il étouffait de colère… Sa femme… sa femme… qu’il la maudissait en ce moment !

Il monta dans son tilbury. Quel vigoureux coup de fouet reçut son cheval alezan !… Le cheval favori, toujours si doucement mené, se cabra et faillit tout briser. Il allait s’emporter, mais Lionel le retint ; la colère lui donnait de la force. M. de Marny rentra chez lui sans accident.

— Comme monsieur a l’air de mauvaise humeur ! dit la femme de chambre qui le rencontra dans le vestibule… C’est bon… voilà madame qui va encore passer toute la nuit à pleurer.

Pendant ce temps, Clémentine assistait à la toilette de madame de Pontanges… Elle contemplait avec envie les flots de cheveux qui tombaient sur les épaules de Laurence et que son coiffeur relevait habilement.

— Quels beaux cheveux !

— Les vôtres sont charmants ; je ne sais pourquoi vous admirez tant les miens… Est-ce mademoiselle Baudrand qui a fait votre chapeau ? il vous va à merveille.

— Oui, c’est d’elle.

— Vous irez ce soir à l’Opéra ?

— Non, je ne crois pas.

La pauvre jeune femme prévoyait bien qu’il y aurait de l’orage chez elle ce soir-là, et que d’ailleurs son mari n’aurait nullement le désir de l’emmener à l’Opéra.

— Pourquoi n’iriez-vous pas ?

— Je suis un peu fatiguée.

— C’est vrai, je vous trouve le visage altéré… il faut vous ménager…

— Adieu, madame, dit Clémentine en se levant. Vous êtes coiffée à ravir. Je vous promets de grands succès pour ce soir. Vous allez au bal ?

— Oui… À bientôt, continua madame de Pontanges ; j’irai savoir de vos nouvelles. J’ai peur que cette aimable visite ne vous fasse mal… Au revoir.

Madame de Marny sortit.

— Pauvre enfant ! pensa Laurence quand elle se trouva seule, le ciel t’a inspirée en t’envoyant vers moi… Qu’allais-je faire ?… Ah ! c’était une action indigne… lui enlever son mari… dans l’état où elle est… Et lui ! il aurait abandonné son enfant pour moi… pour fuir avec moi !… Oh ! je me fais horreur ! – Ma résolution est prise… il n’y a pas d’autre moyen… Je l’aime trop, je suis trop faible !… À moi seule je ne pourrais me défendre.

Elle se mit à une table et écrivit :

 

« Mon cher cousin, je vous garde une place ce soir dans ma loge à l’Opéra. J’espère que vous ne m’en voulez plus. Trois » jours de rancune… c’est assez.

» Laurence. »

 

— Oh ! dit-elle après avoir écrit, Lionel, que nous sommes coupables ! mais je vous empêcherai de commettre une infamie. J’aurai le courage de mettre entre nous deux un obstacle invincible. Dieu ! que je l’aime encore !… C’est affreux !…

Et elle sonna sa femme de chambre, et mit une très-belle robe de satin blanc.

XXV.

UNE SCÈNE DE MÉNAGE.

— Comme vous rentrez tard !…

— Il y a longtemps que je voulais revenir, mais madame de Pontanges me retenait toujours… Elle demeure si loin… et puis j’avais dit à Frédéric de ne pas presser les chevaux… je suis souffrante…

— Quel besoin aviez-vous de sortir aujourd’hui, si vous êtes malade ?

— Je croyais vous faire plaisir en faisant cette visite.

— Vous m’avez fait le plus grand plaisir, sans doute…

Lionel accompagna ces mots d’un abominable sourire ; sa pauvre femme étouffait, elle avait peur de pleurer.

— Je croyais, dit-elle, en allant voir madame de Pontanges, vous prouver que je n’étais plus jalouse ; il me semblait que c’était vous promettre de ne plus vous tourmenter, vous dire enfin que j’avais confiance en vous.

— Je vous remercie de votre intention ; mais vous ne faites rien à propos, vous manquez de mesure en tout !… Autant il est ridicule de ne pas la saluer quand vous la rencontrez dans le monde, autant il est inconvenant d’aller humblement chez elle sans y être invitée.

— Je lui devais une visite depuis deux mois, et je ne pensais pas faire une chose inconvenante… J’ai du malheur, ajouta-t-elle en s’essuyant les yeux ; tout ce que j’imagine pour vous plaire vous contrarie.

— Toujours des larmes ! dit Lionel ; les femmes ne savent que pleurer. En vérité, madame, vous me faites passer pour un tyran ; on croirait que je vous maltraite, que je vous rends malheureuse…

— J’ai tort, sans doute, reprit Clémentine avec douceur… mais ce n’est pas ma faute, j’ai mal aux nerfs… je pleure sans sujet. Oh ! je voudrais m’en aller ! je vous gêne, je le sens ; mais mon père veut que je reste ici. Ah ! je voudrais partir, l’air de la campagne me ferait du bien…

— Pourquoi donc votre père refuse-t-il de vous emmener ?

— Il veut que je fasse mes couches à Paris ; il n’a pas confiance dans les médecins de campagne… Ma mère est morte en couche, et ce souvenir lui fait craindre pour moi.

Une affreuse pensée, rapide, involontaire, traversa l’esprit de Lionel : — Si elle mourait en couche… je serais libre !…

Et il se fit horreur à lui-même !… il repoussa de toute sa puissance ce vœu cruel… mais, malgré lui, l’espérance avait germé dans son cœur.

— Je suis un monstre ! pensa-t-il Pauvre Clémentine, si jeune !…

Il y croyait déjà !…

— Non, tu ne mourras pas…

Et il la regarda.

— Comme elle est changée ! pensa-t-il.

Il était si honteux de ses pensées, qu’il avait hâte de les cacher, de s’en distraire aussi… Il était réellement malheureux de se découvrir tant de noirceur dans l’âme… Oh ! que l’amour rend méchant !…

— Votre père a raison, dit Lionel ; il faut que vous restiez à Paris… Mais, de grâce, ma chère Clémentine, soyez raisonnable, ne vous tourmentez pas ainsi.

Il s’approcha d’elle et l’embrassa.

Lionel était généreux, il avait pitié de la femme dont il désirait la mort…

Clémentine fut si étonnée de ce retour subit de tendresse, après tant de jours de froideur, qu’elle ne fut plus maîtresse de son émotion… elle se jeta dans les bras de son mari et fondit en larmes.

— Tu vas te rendre malade, cher amour… ne pleure pas… sois confiante, ma bonne Clémentine… peux-tu croire que je ne t’aime plus ?… Allons, sois sage, ne te fais pas malheureuse à plaisir… C’est toi qui me rends méchant, parce que tu me tourmentes… Quand je reviens, tu me fais toujours mauvaise mine… et puis toujours les yeux rouges ; et puis quand je reçois une lettre, tu regardes de travers l’adresse… Tout cela m’impatiente, vois-tu, et je te dis des paroles dures dont je suis bien fâché après… Ne te fais plus de folles idées… Mais c’est donc une grande passion que tu as pour moi ?…

Clémentine sourit à travers ses larmes. — Rassurez-vous, dit-elle gracieusement, quand j’aurai mon enfant, je ne vous aimerai plus… je ne m’occuperai plus de ce que vous ferez. Alors je serai bien forte contre vous.

— Oui ; mais, moi, je t’aimerai davantage… parce que tu seras bonne… et puis tu seras bien jolie, mon ange, avec une belle petite fille dans tes bras.

— C’est donc toujours une fille que vous voulez ?

— Oui. Mais tu es très-fatiguée ce soir, tu devrais te coucher ; il faut avoir bien soin de toi…

Et Lionel, de bonne foi dans sa pitié, je dis plus, dans sa tendresse, car il était impossible de ne pas aimer Clémentine, Lionel prodiguait les plus doux soins à la jeune femme, pour qui cet amour inaccoutumé, ce bonheur inespéré, étaient encore plus dangereux que les chagrins des jours passés dans les larmes.

Lionel se croyait bon ; mais en se montrant si tendre, si soigneux, un instinct de mari l’inspirait… Un coup de poignard n’eût pas été plus mortel en cet instant. Dans l’état d’agitation et de fièvre où se trouvait Clémentine, un coup de poignard l’aurait moins vite tuée que cet amour…

Après deux mois de tourments amers, de solitude affreuse… après une journée de contrainte et de soupçons, après une visite pénible chez sa rivale, après les paroles cruelles, atroces, qu’il venait de lui dire… tout à coup, sans transition, sans gradation…

 

De la confiance ! de l’amour !

 

Une pauvre jeune femme, nerveuse et faible… exaltée par l’état de souffrance où elle se trouve depuis huit mois, par cette passion maternelle si puissante qui s’éveille déjà dans son cœur, imprudente comme une jeune étourdie à son premier enfant… n’ayant point sa mère pour l’arrêter dans le danger… malade et jalouse… jalouse, abandonnée…

Et puis tout à coup aimée !…

Lionel fit par pitié, par générosité, le mal qu’un monstre n’aurait peut-être pas fait volontairement.

En vérité, c’était trop fort ; il y avait de quoi mourir.

XXVI.

UNE RÉSOLUTION.

— Madame est très-souffrante, dit Lionel à la femme de chambre qui venait d’aider madame de Marny à se mettre au lit… vous la veillerez. Il est inutile qu’elle le sache… mais qu’il y ait toujours quelqu’un d’éveillé cette nuit dans la maison.

Il était dix heures.

M. de Marny partit pour l’Opéra… Il était fort agité, presque joyeux… Il semblait qu’on venait de lui promettre un bonheur… mais non un de ces bonheurs suaves qu’on enferme en son cœur comme un trésor divin ; un bonheur qui épanouit la pensée, qui nous berce d’harmonie et d’encens… Non, c’était un bonheur coupable et agitant, une joie méchante qu’on se reproche et qu’on se cache, et qu’on aurait horreur de montrer… Lionel avait fait un effort de bonté… il était charitable avec conscience… Il n’aurait pas aidé, avancé d’une heure l’événement qu’il attendait… Il était noble, bon, incapable d’un crime ; il repoussait de toute la force de son âme une espérance coupable, dont il était honteux ; mais il ne pouvait pas s’empêcher d’être heureux… parce qu’il est des pressentiments qu’on ne peut vaincre… parce que nos désirs, quand ils sont trop violents, nous avertissent d’avance que l’événement qu’ils appellent va s’accomplir.

M. de Marny rencontra Melchior Bonnasseau dans l’escalier de l’Opéra.

— Diable ! s’écria celui-ci en l’apercevant, tu es en veine ce soir, tu as l’air rayonnant !…

Ils échangèrent quelques plaisanteries ; puis M. de Marny entra dans sa loge.

— Ma sœur ne vient pas ? dit Valérie en voyant son beau-frère arriver seul.

— Non, elle est un peu fatiguée, elle s’est couchée.

— Ah ! mon Dieu, s’écrie M. Bélin, est-ce qu’elle est malade ?

— Ce n’est rien, reprit Lionel ; elle est sortie ce matin, et par prudence elle s’est couchée de bonne heure.

— Elle a raison… la pauvre petite était bien pâlotte hier…

Je lui conseille maintenant de ne plus sortir… Si sa mère m’avait écouté !…

Lionel tressaillit… Ses pensées lui devenaient insupportables en présence de ce père et de cette sœur.

Il quitta la loge.

D’ailleurs, devant eux, il n’osait lorgner madame de Pontanges ; il se promena un instant dans le foyer.

— J’ai la fièvre… pensa-t-il. Oh ! quelle journée !… Madame d’Auray doit être ici ce soir…

Et Lionel alla lui rendre une visite.

— Bonsoir, monsieur ; comme vous êtes venu tard ! dit-elle ; vous avez manqué le pas de mademoiselle Taglioni –… Mais je ne vois pas Clémentine dans sa loge ; est-ce qu’elle est malade ?…

Lionel, en cet instant, venait d’apercevoir madame de Pontanges. Elle était éblouissante de beauté !…

Belle… belle à étourdir.

— Pardon, madame, dit Lionel ; vous m’avez fait l’honneur de me demander ?…

— Oh ! je comprends à merveille que vous n’ayez pas écouté… Regardez, lorgnez, ne vous gênez pas. Je disais qu’elle était ce soir belle comme un ange.

— Ce n’est pas cela que vous disiez, madame.

— Je vous demandais pourquoi Clémentine n’était pas ce soir à l’Opéra…

— Elle est souffrante ; sa grossesse la fatigue.

— Mon Dieu ! qu’elle ne fasse pas d’imprudence ; madame de N… est morte en couche hier… Cela fait frémir.

— On lui défend le spectacle.

— Oh ! ce n’est pas le plaisir qui rend malade ; rire est moins dangereux que de pleurer… Pauvre Clémentine !…

Puis elle ajouta avec coquetterie :

— Vous êtes un monstre, Lionel !

— À qui le dites-vous ? reprit-il en feignant de plaisanter.

— Ah ! s’écria-t-elle tout à coup, voilà le prince de Loïsberg…

Je le croyais parti… c’est charmant : il est venu il y a deux jours me faire ses adieux… et je le retrouve à l’Opéra !… Que s’est-il donc passé ?

— Je n’en sais rien, dit M. de Marny sèchement.

— Ce n’est pas à moi qu’il faut dire cela ; vous ne pouvez plus me tromper… Lionel, je vous connais maintenant.

— Je vous jure, madame, que je ne sais rien des projets de M. de Loïsberg… S’il doit partir, j’ignore où il va.

— C’est cependant pour votre compte qu’il voyage… Vous lui faites parcourir l’Europe depuis deux ans d’une manière très-profitable pour tous deux… Ses voyages le forment ; ils en feront un homme fort distingué… Il vous devra beaucoup.

Madame d’Auray se mit à rire.

— Je n’accepte pas ces compliments, reprit M. de Marny, moitié fâché, moitié flatté. Je ne suis pas responsable du choix des pays qu’il parcourt.

— Vous vous chargez de l’envoyer au loin, et voilà tout.

— Par exemple, cette fois je ne sais quelle route il doit prendre.

— Vraiment ?

— D’honneur !

— Il va en Espagne.

— J’en suis charmé.

— Encore une fois renvoyé pour vous !… Vous devez être bien fier ?

— Non, dit Lionel ; c’est un homme qui a la manie des voyages, qui n’en veut pas convenir… et qui motive son départ pour que dans l’absence on s’occupe de lui.

— J’ai peur que, pour cette fois, son départ ne soit par trop motivé !

En disant cela, madame d’Auray avait une expression de visage très-méchante.

— J’en ignore complètement la cause, et vous me donnez envie de la savoir.

Alors Lionel sortit de la loge de madame d’Auray et on le vit bientôt entrer dans celle de madame de Pontanges.

Le prince, qui était assis derrière Laurence, se leva et céda sa place à M. de Marny.

Madame de Pontanges et M. de Marny restèrent seuls un moment.

— On ne dirait jamais que vous avez pleuré ce matin, dit Lionel ; vous êtes belle, ce soir, à désespérer… Votre lettre, Laurence, je l’ai là !…

— N’en parlons plus, répondit tristement madame de Pontanges ; il faut l’oublier, Lionel !

— Hélas ! je croyais vous avoir retrouvée… Ce matin vous sembliez encore aimer… Oui, dans vos larmes il y avait encore de l’amour.

— Ce n’était qu’un souvenir.

— Un souvenir n’aurait pas tant de puissance… Ah ! malgré vous, je suis heureux !…

Madame de Pontanges leva sur Lionel un regard sombre : elle fut frappée de l’étrange expression de ses traits… Il y avait quelque chose d’égaré dans ses yeux, de convulsif dans ses lèvres, qui l’effraya.

Elle ne voulut pas l’irriter.

— Il sera bien à plaindre !… pensa-t-elle. Elle s’épouvantait de son désespoir. Puis elle fit cette réflexion : — J’ai souffert aussi, moi, et je n’en suis pas morte… C’est à son tour maintenant… Alors elle dit : — Je suis fâchée d’avoir promis d’aller à ce bal… L’Opéra me plaît ce soir… j’y voudrais rester.

Lionel la remercia. — Oh ! c’est un beau jour pour moi que celui-ci !…

Elle sourit amèrement.

— Vous vous moquez de moi, dit Lionel ; je suis devenu bien ridicule, n’est-ce pas ?… mais j’ai dans votre cœur une confiance opiniâtre que toute votre indifférence ne pourra m’ôter aujourd’hui…

— Gardez-la, répondit-elle, je ne cherche pas à vous l’ôter ! Ce mot fut dit d’une si étrange manière, que M. de Marny n’osa s’en réjouir.

— Oh ! que je suis malade ! fit tout à coup madame de Pontanges.

— Malade ! vous êtes fraîche comme une rose, ce que je ne vous pardonne pas.

— Rassurez-vous, cette fraîcheur est factice. J’ai mis du rouge pour la première fois… je suis décidée à tous les mensonges…

— Pas avec moi, puisque vous avouez celui-là.

— Hélas ! pas encore !

— Madame, dit M. Dulac en entrant dans la loge, on m’envoie vous dire que vous vous oubliez. Madame de B… est déjà sous le péristyle ; elle vous attend.

— J’ai promis de la conduire au bal… Je vous quitte… Adieu.

Et sa voix était troublée ; elle semblait en le quittant lui demander pardon… Son regard était plein de mélancolie et de bonté… C’est qu’elle pensait : « Pauvre Lionel, quel chagrin je vais lui faire ! mais il le faut !… »

— Adieu, répéta-t-elle, à demain.

Elle s’appuya sur le bras de M. Dulac pour descendre l’escalier. Elle tremblait… elle eut peur un moment de se trouver mal.

Elle rejoignit madame de B… sous le péristyle. Tandis qu’elle attendait sa voiture, le prince vint lui parler !

— Je vous cherchais, madame, dit-il, pour vous faire mes adieux.

— Vous partez ! s’écria madame de B…

— Demain.

— Où allez-vous ?

— En Espagne.

— La voiture est avancée, dit un valet de pied.

Madame de Pontanges prit le bras de son cousin.

— Gaston, dit-elle avec une émotion impossible à cacher, suivez-nous au bal…

 

VOUS NE PARTIREZ PAS !

XXVII.

FATALITÉ.

Lionel rentra avec des sentiments moins cruels que ceux qu’il avait emportés en sortant.

— Elle m’aime plus que jamais, pensait-il ; je vaincrai ses scrupules, quelle que soit sa position, ou la mienne ! j’ai sur son cœur un empire que rien ne peut m’ôter.

Lionel ne se trompait pas ; son empire était même si terrible, que l’on se sacrifiait pour y échapper.

À peine de retour chez lui, M. de Marny demanda des nouvelles de sa femme avec sollicitude.

Cet intérêt n’était pas joué… il était sincère… Lionel, nourrissant des rêves plus charitables, n’avait plus besoin de devenir veuf pour être heureux ; son égoïsme d’amour n’allait pas jusqu’à désirer une mort que n’exigeait plus le triomphe de sa passion.

Ce fut donc avec un véritable chagrin qu’il apprit que Clémentine était fort mal. Elle souffrait depuis quelques moments des douleurs horribles ; tous les gens de la maison étaient sur pied ; on attendait l’accoucheur qu’on venait d’aller chercher.

L’aiguille de la pendule marquait onze heures et demie… l’Opéra n’avait pas fini tard.

— Clémentine, dit Lionel effrayé des souffrances auxquelles il assistait, pourquoi ne m’as-tu pas envoyé chercher ?…

— Je voudrais revoir mon père… dit-elle. Ah ! mon Dieu, que je souffre !

— Germain, cours vite chez M. Bélin ; qu’il vienne… il ne doit pas encore être couché.

— Mon père !… allez chercher mon père !

— Il va venir, cher ange, on est allé chez lui… Mais moi, je reste, je ne veux pas te quitter.

— Vous…

Elle eut en cet instant un spasme effrayant ; on aurait dit qu’elle allait mourir…

Lionel était au désespoir, l’aspect de douleurs si violentes lui faisait mal. Les hommes les plus durs, qui sans pâlir entendent à l’armée gémir les blessés, sont sans force contre les souffrances d’une femme.

Beaucoup de maris tueraient leurs femmes peut-être, s’ils n’avaient peur de les entendre crier.

— Comme elle souffre ! disait Lionel ; pauvre enfant !

Il avait des larmes dans les yeux, et il réchauffait les mains de Clémentine avec tendresse ; il lui soutenait la tête, il écartait ses cheveux, il les baisait avec une pitié passionnée qui était touchante : Lionel était bon en cet instant.

Clémentine eut un moment de calme.

— Tu es mieux ? lui demanda-t-il.

Elle répondit :

— Je me meurs !…

— Clémentine…

— Comme tu pleures !… Pourquoi ?… tu ne peux pas me regretter cependant !…

— Je t’aime.

— Oui, parce que je vais mourir… Oui, tu m’aimeras quand je serai morte… je ne te gênerai plus !

— C’est horrible ce que tu dis là !… Mais tu vivras, Clémentine ; calme-toi, mon amour, je t’en prie.

— Oh ! je ne t’en veux pas, reprit-elle. Si je t’ai rendu malheureux, ce n’était pas ma faute, pardonne-moi…

— Eh ! mon Dieu, je n’ai rien à te pardonner, à toi, si douce, si bonne, si pure… La fièvre t’égare, Clémentine… ne parle pas… sois raisonnable ; si tu te tourmentes ainsi, tu perdras ton enfant.

— J’étouffe… j’étouffe ! embrasse-moi vite !… Et mon père !… mon père !… je ne le reverrai donc pas ?… Valérie !… ma sœur !… Ô Lionel !…

Elle ne dit plus rien, elle resta immobile sur son lit.

Le médecin arriva. — C’est un spasme, dit-il.

On fit à la malade une saignée abondante.

Puis l’accoucheur prononça le nom de la princesse Charlotte.

Lionel tressaillit.

M. Bélin entra. À peine eut-il jeté un regard sur sa fille, qu’il comprit son malheur.

— Sa pauvre mère, dit-il d’une voix étouffée, sa pauvre mère mourut comme cela !

Il s’approcha du lit. Clémentine était toujours sans connaissance… Il se pencha vers elle.

— Elle respire encore, dit-il.

Il y avait quelque chose d’horrible dans ces mots… Pendant ce temps, on prodiguait tous les soins imaginables à la mourante.

Lionel espérait malgré le danger… tant de jeunesse laisse presque toujours des chances.

Six heures… six longues heures se passèrent ainsi…

Clémentine mit au monde un enfant qui vécut à peine quelques instants.

On espéra jusqu’au matin sauver la mère ; mais, quand le jour se leva, Clémentine était encore immobile, évanouie…

Ses pieds, ses mains étaient glacés.

Les médecins qu’on avait fait appeler de toutes parts, en toute hâte, venaient de moment en moment, l’un après l’autre, lui tâter le pouls.

M. Bélin interrogeait leurs visages.

Enfin, on vit l’un d’eux froncer le sourcil, puis recommencer une dernière épreuve. — Le cœur ne bat plus ! dit-il.

— Morte ! s’écria Lionel en tombant à genoux.

Un cri se fit entendre dans la chambre voisine.

— Ma fille ! ma fille ! dit M. Bélin en courant vers la porte du salon où était Valérie… hélas ! la seule fille qui lui restât !…

La sœur de Clémentine, ne voyant pas rentrer son père de toute la nuit, s’était alarmée, et dès le jour elle était accourue ; elle n’osait pénétrer dans la chambre de l’accouchée, mais elle attendait en silence de ses nouvelles.

En entendant le mot prononcé par Lionel : « Morte ! » Valérie s’était évanouie ; on s’empressa autour d’elle. M. Bélin, les médecins, les femmes qui servaient madame de Marny, tous s’élancèrent pour porter secours à Valérie.

Sa pauvre sœur n’avait plus besoin de personne.

Lionel seul resta près de la morte. Son désespoir était affreux, ses sanglots étaient déchirants. Dans ce moment terrible, ses regrets l’absorbaient tout entier, sans que rien les profanât. Clémentine régnait toute-puissante à cette heure dans sa pensée… elle dominait tout son cœur… Il avait rêvé sa mort la veille… et dans ce moment, il aurait donné mille fois son sang pour la ranimer… Sa passion si violente, il l’avait oubliée !… Ô merveille ! ô sublime solennité de la mort ! il pleurait ce qu’il avait maudit… il aimait celle qu’il avait trahie !… il n’imaginait pas qu’il y eût une autre femme au monde… et dans cette chambre funèbre, au pied de ce lit de douleur, pas une voix dans son cœur n’osait lui crier :

 

TU ES LIBRE !

XXVIII.

MAIS LE LENDEMAIN.

Le lendemain, son amour s’était ranimé, il avait retrouvé l’avenir.

Et pourtant le désespoir de Lionel était puissant encore… les sentiments les plus étranges l’agitaient. Il pleurait toujours Clémentine, mais il la pleurait avec reconnaissance, avec adoration, comme une femme qui s’était sacrifiée pour lui ; il l’aimait, il la bénissait dans sa pensée, mais il n’aurait plus donné sa vie pour lui rendre l’existence…

On ne put l’arracher de la chambre où sa femme était morte ; il resta près de son lit toute la journée du lendemain. Sa douleur avait quelque chose d’agité, de fébrile, de bizarre, qui faisait craindre pour sa raison.

Ce n’était pas cette douleur immobile et découragée qui n’attend plus rien des jours ; c’était un désespoir ardent qui semblait lui donner une existence nouvelle.

Il marchait à grands pas dans la chambre silencieuse, comme un homme occupé de vastes projets.

Son visage, d’une pâleur effrayante, s’illuminait tout à coup d’une rougeur inaccoutumée.

Il disait des mots sans suite ; il ne pouvait tenir en place.

Les gens qui le voyaient ainsi le croyaient fou.

Tantôt il tombait à genoux près du lit mortuaire, et, s’abandonnant à son affliction, il demandait pardon avec des paroles déchirantes à la femme dont il avait souhaité la mort.

Dans d’autres moments, il la pressait sur son cœur avec transport. Il lui prodiguait des caresses inutiles, de doux noms sans écho… Il était pour elle tout passion et reconnaissance. Il couvrait de baisers son front pâli, ses mains glacées, sa bouche muette… Il l’aimait d’un amour délirant ; et peut-être, si tant d’amour avait pu ranimer Clémentine, il l’aurait maudite, il l’aurait fuie avec horreur…

Une fois, dans son délire, il appela Laurence !… et il jeta autour de lui un regard farouche, comme pour voir s’il n’y avait là personne pour l’espionner.

Cet homme avait l’esprit malade, je vous l’assure.

XXIX.

LE SURLENDEMAIN.

Le jour de l’enterrement, il fut encore plus triste. L’aspect de ces deux cercueils, de ces deux morts si jeunes, lui déchira le cœur… Et puis son enfant aussi, il regrettait son enfant !

Il passa le reste de ce jour chez M. Bélin ; il eut pour lui et pour Valérie les plus tendres soins.

Valérie était si touchante dans ses regrets !…

Lionel pleurait avec elle, et ses larmes le soulageaient. C’était pour Valérie une consolation que de voir sa douleur ainsi comprise et partagée ; que de voir sa pauvre sœur ainsi regrettée par l’homme qu’elle avait si tendrement aimé.

— Je n’aurais jamais cru, pensait-elle, que mon beau-frère eût tant d’âme… Oh ! comme il est bon ! que je l’aime de pleurer comme il pleure ! Il pleure autant que moi !

Lionel avait un grand charme dans ses sentiments. D’abord il n’avait aucune fausseté : il était simple et naturel ; mais, ainsi que tous les gens passionnés, il était très-mobile dans ses sentiments, et comme ses passions se contredisaient souvent avec une extrême rapidité, on les croyait jouées, parce qu’on ne les avait pas suivies dans leur changement, parce qu’on n’avait pas le secret de leur prompte métamorphose.

Ce jour-là il pleurait sa femme, parce que son imagination était à elle ce jour-là… il la regrettait sans hypocrisie… Un jour plus tard il sera la proie d’une autre image… Il oubliera la peine de la veille ; mais sans légèreté… Son cœur ne se sera point tari, desséché de soi-même… une autre passion l’aura dominé. En lui, un sentiment ne s’éteint pas ; il cède à un plus puissant qui le remplace. Dans la solitude, la même idée l’eût fait vivre vingt ans… mais dans la vie compliquée qu’un jour de dépit lui avait faite, il s’était créé une chaîne d’événements qui le jetaient dans des perplexités continuelles, qui l’exposaient à des combats sans cesse renaissants, – une vie de tourments, de remords, d’espérances et de craintes, qui devait tôt ou tard épuiser son cœur ou briser sa raison.

XXX.

DEGRÉS.

Quelques jours se passèrent ainsi dans une douleur véritable. Au bout de ce temps, Lionel, étonné de n’avoir point entendu parler de Laurence après un si cruel événement, demanda si l’on n’était pas venu savoir de ses nouvelles de la part de madame de Pontanges.

On répondit qu’il n’était venu personne.

Il se décida à envoyer chez elle, supposant que le billet de deuil ne lui était point parvenu.

— Elle m’écrira, pensa-t-il.

Le domestique qu’il avait envoyé revint sans lettre.

— Madame la marquise est partie pour la campagne depuis huit jours. Elle doit revenir la semaine prochaine.

— Elle est partie pour Pontanges ?

— Non, monsieur. J’ai demandé si c’était à Pontanges qu’était en ce moment madame la marquise, et le concierge m’a dit qu’elle était allée du côté de Chartres…, à… Je n’ai pas retenu le nom.

— Cela est étrange !… Et elle doit revenir la semaine prochaine ?

— Oui, monsieur.

— Ce voyage m’inquiète… pensa Lionel. Mais non, elle aura jugé sans doute plus convenable de s’absenter dans les premiers temps de mon deuil… Elle a bien fait.

XXXI.

UN BONHEUR INUTILE.

Huit jours après, une voiture s’arrêta devant l’hôtel de Pontanges. Un laquais en grand deuil ouvrit la portière de la voiture, un jeune homme vêtu de noir en descendit.

Comme il traversait la cour, le portier courut après lui :

— Monsieur !… Monsieur ne sera pas reçu. Madame la princesse est malade… elle ne voit personne.

M. de Marny, à qui ces paroles s’adressaient et qui ne connaissait pas ce portier nouvellement installé, continua son chemin et s’apprêta à monter les marches du perron.

— Madame la princesse n’est pas visible, je vous le répète, monsieur !

— Quelle princesse ? dit M. de Marny. C’est madame de Pontanges que je viens voir… elle est de retour ?

— Oui, monsieur, madame la princesse est à Paris depuis hier ; mais elle s’est trouvée mal en arrivant, et le prince a défendu de laisser monter personne.

— Je ne connais ni ton prince ni ta princesse ! laisse-moi, tu radotes !…

— Je vous dis, monsieur, que vous ne monterez pas… Je vais avertir M. le prince…

— Mais quel prince, vieux fou ?

— Le prince de Loïsberg… Je le connais bien, peut-être ; voilà vingt ans que je suis à son service !

— Le prince de Loïsberg demeure ici ? demanda Lionel qui commençait à s’alarmer.

— Certainement, il demeure chez sa femme ; c’est tout simple.

— Sa femme !… qui, sa femme ?

— Ah ! c’est que monsieur ne sait pas… ça ne m’étonne pas… cela s’est fait si vite !… Monsieur ne sait pas que M. le prince a épousé sa cousine… celle qu’on appelait à Champigny LA FEMME AU FOU. Une belle femme, vraiment, qui a l’air d’une reine !

— Laurence… est mariée ?

— Comment ça, Laurence ?

— Madame de Pontanges !…

— Elle est maintenant la princesse de Loïsberg, et c’est moi qui suis son concierge. On a renvoyé l’autre… il aimait à boire… il ne pouvait convenir à un prince.

Lionel resta un moment suffoqué.

Tout à coup, il s’élança sur le portier et le saisit à la gorge en s’écriant :

— Tu m’en rendras raison !

— Non, monsieur… Demandez plutôt à M. Dulac ; il était témoin du mariage ; c’est lui…

— Ferdinand ! Ferdinand ! s’écria Lionel hors de lui ; Ferdinand, vous m’en rendrez raison, monsieur ! Vous avez massacré ma vie ! je veux la vôtre… mettez-vous en garde, monsieur !

Ces paroles s’adressaient au portier, que M. de Marny secouait par son habit avec violence.

— Lâchez-moi, monsieur ! criait le portier en faisant bonne contenance… J’ai été militaire… je ne me laisse pas maltraiter… j’ai un sabre !

— Le sabre, l’épée, le pistolet, peu m’importe ! c’est ton sang qu’il me faut, misérable !… j’ai soif de vengeance. Mais je veux t’insulter, t’avilir, avant de te tuer… je veux ta honte aussi, malheureux !

Et M. de Marny frappait le vieux serviteur à coups redoublés.

— À la garde !… à la garde !… criait le portier ; on m’assassine !… au secours ! au secours !…

Cependant Lionel continuait à maltraiter le pauvre homme, dont les cris attirèrent tous les gens de la maison et parvinrent jusqu’à l’appartement qu’habitait le prince.

— Quel tapage ! dit M. Dulac, qui se trouvait en ce moment chez son ami. Je vais voir ce que c’est.

Il descendit dans la cour et reconnut M. de Marny. Pressentant l’orage, il s’avança vers Lionel en tremblant, non pas de crainte pour lui-même, mais avec cette inquiétude, cette angoisse qu’inspire une catastrophe qu’on a prévue, une crise qu’on attend… l’aspect enfin d’une grande passion qui va faire explosion, l’aspect d’un malheur auquel on ne peut apporter aucun remède.

— Lionel… dit M. Dulac avec douceur, s’attendant à voir M. de Marny éclater de fureur à sa vue.

— C’est toi… dit Lionel soudain calmé ; c’est toi, Laurence ! tu viens me dire qu’ils me trompent, n’est-ce pas ? tu m’aimes toujours… Oh ! que j’ai souffert !…

Le portier, que Lionel venait de lâcher, continuait de crier : — À la garde ! à la garde !

— Ce n’est pas la garde qu’il faut aller chercher, dit Ferdinand avec tristesse, c’est un médecin… Cet homme n’a plus sa tête… Voyez… il écume… ses yeux sont rouges, ils ne voient plus ! — Lionel, ajouta Ferdinand en s’adressant à M. de Marny et en essayant de le ramener à la raison par la colère, je serai au bois de Boulogne à dix heures…

— Oui, reprit Lionel froidement ; nous irons à l’enterrement de ma femme…

— Plus de haine contre moi, s’écria Ferdinand,

 

IL EST FOU !

XXXII.

CONCLUSION.

On suivit pour M. de Marny le conseil qu’il avait donné pour M. de Pontanges : on l’enferma dans une maison de santé. Comme sa démence était accompagnée de fureur, on lui mit la camisole de force… On eut tous ces petits soins-là pour lui…

Peu de personnes connurent la véritable cause de sa folie.

— Il adorait sa femme ! disait-on dans le monde ; il a été si malheureux de sa mort, qu’il en est devenu fou.

Madame la princesse de Loïsberg fut longtemps avant de se rétablir. — Elle était, disait-on, très-liée avec madame de Marny : sa mort lui a fait tant de chagrin, qu’elle est tombée malade en l’apprenant.

Madame d’Auray seule savait à quoi s’en tenir.

 

Après deux mois de souffrances, Laurence se décida à sortir.

Lorsqu’elle rentra, elle était plus pâle et plus souffrante que la veille.

— Vous êtes sortie ce matin… lui dit son mari ; où êtes-vous allée ?

— Je suis allée chez Esquirol.

— Vous avez vu M. de Marny ?… comment va-t-il à présent ?

— Il ne m’a pas reconnue ! répondit-elle.

Et deux grosses larmes coulèrent de ses yeux.

 

Quand on parle de madame de Loïsberg, on dit : — Elle est spirituelle, mais elle a l’air de s’ennuyer partout.

— Elle est insupportable ! ajoute une autre personne ; je n’irai jamais nulle part avec elle. Croiriez-vous que l’autre soir elle nous a laissés au Gymnase, où nous étions venus avec elle… On donnait un spectacle charmant, Salvoisy, où ce nouvel acteur joue à merveille le rôle du fou. Eh bien, au premier acte, elle a dit qu’elle s’ennuyait ; et son mari, qui ne voit que par ses yeux, l’a bien vite emmenée…

À cela M. Dulac répond :

— Ah ! vous ne savez pas son histoire ! C’est un prodige que cette femme :

 

SAGE ENTRE DEUX FOUS

 

et bientôt, grâce à moi,

 

HEUREUSE PAR DEUX MALHEURS !

 

FIN.


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

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en mars 2016.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’édition, aux corrections, aux conversions et à la publication de ce livre numérique : Maria-Laura, Monique, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Œuvres complètes de Madame Émile de Girardin née Delphine Gay (tome deuxième), Paris, Plon, 1861. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Château et parc, a été prise par Sylvie Savary.

— Dispositions :

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