André Gide

LE VOYAGE D’URIEN

1893

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Table des matières

 

PRÉFACE  POUR LA NOUVELLE ÉDITION DU VOYAGE D’URIEN   3

PREMIER LIVRE  VOYAGE SUR L’OCÉAN PATHÉTIQUE  7

PRÉLUDE.. 7

I. 10

II. 15

III. 19

IV.. 22

V.. 25

VI. 28

VII. 30

DEUXIÈME LIVRE  LA MER DES SARGASSES. 42

TROISIÈME LIVRE  VOYAGE VERS UNE MER GLACIALE  55

ENVOI 73

Ce livre numérique. 75

 

 

Dic quibus in terris

VIRGILE.

 

PRÉFACE

POUR LA NOUVELLE ÉDITION DU
VOYAGE D’URIEN

… Je n’aime pas expliquer un livre ; un livre étant déjà lui-même l’explication d’une pensée ou d’une émotion. Vous n’avez vu dans le mien ni l’une ni l’autre, mais seulement un jeu de style ; – tant pis pour vous, – émotions, idées, elles y étaient ; elles y sont ; je le sais, – puisque je les y ai mises. – Mon émotion ne joue jamais avec le style, par trop grand’peur qu’après le style ne se joue d’elle ; elle a besoin des mots et cherche à se mettre intimement bien avec eux ; il y a même désormais entre eux des affinités réciproques ; l’émotion fluide ne saurait être sans eux contenue, et dans chacun des mots où je la verse, elle reste, et je l’y retrouve. – J’aime les mots enfin comme des confidents dociles : ils ne perdent rien de ce que je leur ai confié. S’ils ne vous ont rien dit de moi-même, c’est que vous n’étiez pas attentifs ; il faut les interroger pour qu’ils parlent ; eux, ils ne demandent qu’à dire.

Cette émotion, donc, parce que je ne l’ai point décrite en elle-même, trop abstraite qu’elle était, ou parce que je ne l’ai point soumise à tels faits qui l’eussent motivée, ainsi que d’autres ont coutume de le faire dans leurs romans, – parce que pour la montrer, je l’ai mise en des paysages, vous n’avez vu là que des descriptions vaniteuses. – Pourtant, il me semble encore juste qu’une émotion que donne un paysage puisse se resservir de lui – comme d’un mot – et s’y reverser tout entière, puisqu’elle en fut à l’origine enveloppée.

Émotion, paysage ne seront plus dès lors liés par rapport de cause à effet, mais bien par cette connexion indéfinissable, où plus de créancier et plus de débiteur, – par cette association du mot et de l’idée ; du corps et de l’âme ; de Dieu et de toute apparence.

 

*    *    *

 

… Une émotion naît. Comment ? – peu importe ; il suffit qu’elle soit. L’être chez elle comme chez tous est le besoin même de se manifester. Me comprendrez-vous si je dis que le manifeste vaut l’émotion, intégralement ? Il y a là une sorte d’algèbre esthétique ; émotion et manifeste forment équation ; l’un est l’équivalent de l’autre. Qui dit émotion dira donc paysage ; et qui lit paysage devra donc connaître émotion. (Ou tant pis.)

Une émotion naît… non, elle est. Elle est depuis aussi longtemps que toutes choses qui la manifestent. Sa vie mystique à elle se passe à être consentie par les hommes (au moins par les hommes), – sa vie, dis-je, est le besoin même de se manifester. Elle traversera pour parvenir à nous bien des mondes – et puisque nous la jouons aussi, elle ne s’arrête pas à nous. Issue de Dieu, où irait-elle ? – Sa mort est impossible – donc elle continue. Nous la voyons à travers tous les mondes ; à travers chacun d’eux elle prend une apparence nouvelle, – ici paysage, là geste, plus loin onde, plus loin harmonie, enfin œuvre d’art et poème ; – et partout ailleurs, je suppose, même où nous ne la savourons plus, dans les lois qui régissent les corps, et jusqu’en leur chimisme intime.

Mêmes choses – mêmes choses ; et chaque apparence, chaque geste, chaque manifeste équivaut chaque fois l’émotion intégralement. – Lequel choisirons-nous donc pour la dire ? n’importe, – d’ailleurs, c’est l’émotion qui choisit. Cette fois elle choisit le paysage – pourquoi ? parce que pourquoi ne l’avait-on pas déjà choisi ?

 

*    *    *

 

Il n’y a pas d’émotion, si particulière et neuve qu’elle puisse paraître, qui n’ait en la nature tous ses équivalents – la collection complète – un par monde. Mais l’émotion centrale de ce livre n’est point une émotion particulière ; c’est celle même que nous donna le rêve de la vie, depuis la naissance étonnée jusqu’à la mort non convaincue ; et mes marins sans caractères tour à tour deviennent ou l’humanité toute entière, ou se réduisent à moi-même.

Ils ignorent leur destinée et ne gouvernent pas leur navire, mais un désir de volonté les leurre et leur fait prendre pour résolue la route que suivra leur nef hasardeuse. – Devant toutes les voluptés ils se privent, non en vue de récompenses futures qui ne les satisferaient pas, mais en vue d’actions glorieuses où leur force soit éprouvée, de sorte qu’ils la gardent entière. Il se peut qu’ils soient fous – aussi ne dis-je point qu’ils sont sages. – Ce dont ils souffriraient le plus, ce serait de n’avoir pas de lutte où se prendre, de conquêtes à conquérir. Même alors ils ne diraient pas que leur abstinence était vaine, car la force est en eux : ils pourraient conquérir. Peut-être que c’est tenter Dieu, – mais cela repaît leur orgueil…

Tout ce que je pourrais dire encore, Urien le dit ou le raconte. Si nous parlons bien de ces choses, c’est que nous en avons bien souffert – pauvre génération qui voudrait l’héroïsme en un temps qui ne la rassasie pas de beautés ; – en sorte que l’on pourra dire :

Ils demandèrent au roman de remplacer les grands mouvements qu’ils n’avaient point faits ; ils lui demandèrent de satisfaire tant bien que mal le désir vague d’héroïsme que leur imagination gardait et que leur corps ne réalisait point.

Et peut-être qu’on nous donnera tort d’avoir quand même cru la vie de la pensée plus réelle, et de l’avoir à toutes les autres préférée.

PREMIER LIVRE

VOYAGE SUR L’OCÉAN PATHÉTIQUE

À Henri de Régnier.

PRÉLUDE

Quand l’amère nuit de pensée, d’étude et de théologique extase fut finie, mon âme qui depuis le soir brûlait solitaire et fidèle, sentant enfin venir l’aurore, s’éveilla distraite et lassée. Sans que je m’en fusse aperçu, ma lampe s’était éteinte ; devant l’aube s’était ouverte ma croisée. Je mouillai mon front à la rosée des vitres, et repoussant dans le passé ma rêverie consumée, les yeux dirigés vers l’aurore, je m’aventurai dans le val étroit des métempsychoses.

Aurores ! surprises des mers, lumières orientales, dont le rêve ou le souvenir, la nuit, hantait d’un désir de voyage notre fastidieuse étude, – désirs de brises et de musiques, qui dirait ma joie lorsqu’enfin, après avoir marché longtemps comme en songe dans cette tragique vallée, les hautes roches s’étant ouvertes, une mer azurée s’est montrée.

Sur tes flots ! Sur tes flots, pensai-je voguerons-nous, mer éternelle, vers nos destinées inconnues ? nos âmes excessivement jeunes chercheront-elles leur vaillance ?

Sur la plage, m’attendaient les compagnons de pèlerinage ; je les reconnus tous, bien que ne sachant pas si je les avais vus quelque part. Mais nos vertus étaient pareilles. – Le soleil était déjà haut sur la mer. Ils étaient arrivés dès l’aube et regardaient monter les vagues. Je m’excusai de m’être fait attendre ; eux me pardonnèrent, pensant qu’en chemin m’avaient arrêté encore quelques subtilités dogmatiques et des scrupules, – puis me reprochèrent pourtant de ne m’être pas plus simplement laissé venir. – Comme j’étais le dernier et qu’ils n’en attendaient plus d’autres, nous nous acheminâmes vers la ville au grand port où appareillent les navires. Des clameurs en venaient vers nous sur la plage.

La ville, où nous devions nous embarquer au soir, éclatait de soleil, de clameurs et de fêtes, sous la blanche ferveur de midi. Le marbre des quais brûlait les sandales ; la fête était bariolée. – Deux navires étaient arrivés la veille, l’un de Norvège, l’autre des merveilleuses Antilles ; et la foule courait pour en voir arriver un troisième, majestueux entrant au port. Celui-ci venait de Syrie, chargé d’esclaves, de pourpre en balles et de pépites. Tout l’équipage sur le pont se pressait ; l’on entendait les cris des manœuvres. Des matelots, au haut des mâts, détachaient des cordages et d’autres, près des flots, lançaient des câbles ; les plis des voiles dégonflées s’accrochaient aux grandes vergues où s’éployaient des oriflammes. La mer, vers le bord, n’était pas assez profonde pour laisser le navire s’approcher du quai ; des barques vinrent à lui qui d’abord prirent les esclaves, – et sitôt qu’elles furent descendues, le peuple s’empressa pour les voir ; elles étaient belles et presque nues, mais tristes. – Les matelots débarquèrent encore des parfums et des étoffes précieuses, mais ils jetèrent à la mer les balles de pourpre ; c’était la marchandise triviale ; – la vague les amenait le long des digues et des hommes penchés les guidaient vers les escaliers avec des perches. – Des Antilles étaient venus les bois rares, des oiseaux diaprés et des coquilles où le bruit des flots sur ces plages heureuses chantait. On se les disputait aux enchères ; les bazars s’encombraient de cages ; certains oiseaux, plus délicats, étaient lâchés dans des volières ; on payait pour entrer ; tous chantaient – et des marchands faisaient la foire. Des baraques improvisées montraient des jongleurs et des mimes. Sur une estrade, des baladins à cabrioles se jetaient des poignards et des flammes.

Plus loin étaient les glacières de la ville qu’alimentaient les vaisseaux de Norvège revenus chargés de frimas. Des caves s’étendaient à de grandes profondeurs, mais elles étaient toutes remplies et ce navire déchargeait son faix sur le port. Une montagne s’élevait, verte, diaphane et enveloppée de fraîcheur : des marins assoiffés y venaient goûter l’ombre, appliquant sur la paroi mouillée leurs lèvres et leurs mains brûlantes. Des hommes à la peau safranée, vêtus d’un pagne ensanglanté, apportaient encore sans cesse des charretées de neige sur des planches pliantes, et des lingots de pure glace qu’ils avaient ramenés de la mer ; on les y jetait du navire ; ils flottaient, glaçons et neiges, écumes, avec la pourpre, sur l’eau bleue que par vagues la pourpre fondue avait fait presque violette.

Et maintenant voici le soir ; le soleil cramoisi disparait entre les cordages ; les chants crépusculaires montent, et dans le port tranquillisé, le vaisseau fabuleux qui va nous emporter se balance ; alors ayant goûté dans ce jour des promesses de toutes les futures histoires, cessant de regarder le passé, nous tournerons nos yeux vers l’avenir ; et l’extraordinaire navire, laissant derrière lui le port, les jeux et le soleil tombé, s’enfonça dans la nuit vers l’aurore.

I

Nuit sur mer ; – nous avons causé nos destinées. Nuit pure ; l’Orion vogue entre des îles ; – la lune éclaire des falaises ; – des récifs bleus se sont montrés : le veilleur les a signalés ; le veilleur a signalé des dauphins ; ils jouaient au clair de lune ; près des récifs ils ont plongé pour ne plus reparaître : les roches bleues luisent faiblement sous les flots. Des méduses illuminées montent s’épanouir à l’air nocturne, lentement de la mer profonde, fleurs des mers remuées par les flots. Les étoiles rêvent. Nous, penchés à l’avant du navire, près des cordages et sur les flots, tournant le dos aux équipages, aux compagnons, à tout ce qui se fait, nous regardons les flots, les constellations et les îles. – Nous regardons passer les îles, disent les hommes du bord qui nous méprisent un peu, lorsqu’en se regardant ils oublient qu’eux sont les passagers et que ces choses-là demeurent – pareilles derrière notre fuite.

Aspects changeant des massifs de falaises, et les promontoires allongés qui chavirent – berges ! métamorphoses des berges – nous savons maintenant que vous restez ; c’est en passant que l’on vous voit passantes, et votre aspect change par notre fuite, malgré votre fidélité. – Le veilleur de nuit signale des navires. Nous, penchés sur les flots depuis le soir jusqu’au lever du jour, nous apprenons à discerner les choses qui passent entre les îles éternelles.

Cette nuit, nous avons parlé du passé ; nul de nous ne savait comment il avait pu venir jusqu’au navire, mais nul ne regrettait l’amère nuit de pensées. De quel obscur sommeil me suis-je éveillé, dit Alain, de quelle tombe ? Je ne cessais pas de penser, et je suis encore malade ; ô nuit orientale et calmée, enfin reposeras-tu ma tête lasse de penser Dieu ? — J’étais tourmenté d’un désir de conquête, dit Paride ; je marchais dans ma chambre plein de vaillance, mais triste et de rêver toujours des héroïsmes, plus fatigué que de les faire. Qu’allons-nous conquérir maintenant ; quelles seront-elles nos prouesses ? où allons-nous ? dites ! savez-vous où va nous mener ce navire ? – Aucun de nous ne le savait, mais tous, nous frémissions au sentiment de nos courages. — Que faisons-nous ici, reprit-il, et qu’est-ce donc que cette vie, si celle d’avant était notre sommeil ? — Peut-être alors que nous vivons notre rêve, dit Nathanaël, pendant que dans la chambre nous dormons. — Ou si nous cherchons des pays pour raconter nos belles âmes, dit Mélian ? – Mais Tradelineau s’écria : Sans doute, l’habitude des vaines logiques et cette manie de croire que vous ne ferez bien que ce dont vous connaîtrez bien les causes, vous tient encore et cause cette discussion oiseuse. Qu’importe de savoir comment nous sommes venus ici, et pourquoi chercher à notre présence sur l’Orion, de très mystérieux motifs ? Nous avons quitté nos livres parce qu’ils nous ennuyaient, parce qu’un souvenir inappelé de la mer et du ciel réel faisait que nous n’avions plus foi dans l’étude ; quelque chose d’autre existait ; et quand les brises balsamiques et tièdes sont venues soulever les rideaux de nos fenêtres, nous sommes descendus malgré nous vers la plaine et nous nous sommes acheminés. – Nous étions las de la pensée, nous avions envie d’action : – avez-vous vu comme nos âmes se sont révélées joyeuses, lorsque, prenant aux rameurs les lourds avirons, nous avons senti l’azur liquide résister ! – Oh maintenant, laissons-nous aller – l’Orion saura nous guider vers des plages. Nos vaillances que nous sentons, appelleront elles-mêmes nos prouesses ; attendons sans penser à tout – attendons venir nos glorieuses destinées.

Cette nuit, nous avons aussi parlé de la ville tumultueuse où nous nous étions embarqués, de ses foires et de la foule. — Pourquoi, dit Agloval, penser encore à ces gens-là, dont les yeux ne voyaient que les choses et qui ne s’étonnaient même pas. Moi j’aimais Bohordin qui sanglotait aux jeux du cirque ; on devrait tout faire comme un rite ; ces gens regardaient les jeux sans solennité. — Qu’en pensez-vous, Urien, me dit Angaire ? – Et je répondis : Il faut toujours représenter. – Puis, comme cette discussion nous devenait à tous insupportable et que penser nous fatiguait, nous promîmes de ne plus nous parler du passé, ni de raisonner sur les choses. Le matin venait ; nous nous sommes quittés pour dormir.

Nous avions perdu de vue les côtes et nous voguions depuis trois jours en mer pleine, lorsque nous rencontrâmes ces belles îles flottantes qu’un courant mystérieux, longtemps a poussées près de nous. Et cette fuite parallèle au milieu des vagues éternellement agitées nous faisait croire d’abord l’Orion immobile, échoué peut-être dans le sable ; mais notre erreur n’a pas duré quand nous avons mieux vu les îles. Une barque nous descendit sur l’une d’elles ; elles étaient toutes presque pareilles et distantes également. Leur forme régulière nous les fit croire madréporiques : elles eussent été assurément très plates sans cette végétation luxuriante et magnifique qu’elles portaient ; elles étaient à l’avant légèrement escarpées, récifs de madrépores, gris comme des pierres volcaniques, où les racines se dénudaient ; à l’arrière flottaient comme des chevelures, racines par la mer rougies. Des arbres d’essences inconnues, des arbres bizarres pliaient sous les lourdes lianes, et des orchidées maladives mêlaient leurs fleurs à ces feuillages. C’étaient des jardins sur la mer ; des vols d’insectes les suivaient ; du pollen traînait sur les vagues. – Les impénétrables taillis nous forcèrent de marcher tout au bord des rives, et souvent, lorsque des branches se penchaient vers l’eau, de se glisser sous elles, en rampant, en s’accrochant aux racines et aux lianes. – Nous avons voulu rester quelque temps à l’arrière, à regarder les insectes énormes voler, mais les parfums étouffants qui montaient de toute l’île et que le vent rabattait vers nous, les parfums qui déjà nous troublaient de vertige, nous eussent je crois fait mourir. Ils étaient si denses qu’on en voyait la poussière aromale tournoyer. – Nous avons regagné l’autre bord ; des ibis et des flamants roses qui dormaient se sont envolés. Nous nous sommes assis sur un rocher de madrépores ; le vent du large écartait de nous les parfums.

L’île devait être peu épaisse, car au-dessous d’elle, dans la mer profonde, après l’ombre qu’elle faisait, on revoyait de la lumière. Et nous avons pensé que chacune d’elles s’était détachée ainsi qu’un fruit mûri, de sa tige ; – et quand plus rien ne les a retenues, profondément au roc natal, alors, comme des actions non sincères, elles ont été au hasard des dérives, emportées par tous les courants.

Le cinquième jour, à notre regret, nous les avons perdues de vue.

 

Sitôt après que le soleil fut couché, nous nous sommes baignés dans une eau rose et verte ; et comme elle reflétait le ciel, elle est bientôt devenue mordorée. Les flots tièdes et pacifiques nous pénétraient de leur mollesse. Les rameurs attendaient. Nous sommes remontés dans la barque comme la lune se levait ; un peu de vent soufflait ; larguant les voiles nous poussions des bordées. Et l’on voyait tantôt les nuages encore mauves, tantôt la lune. Dans le sillage argenté qu’elle faisait sur la mer calme, les avirons creusaient des remous de lumière : devant nous, l’Orion passait, mystérieux, dans le sillage de la lune. On la voyait derrière un mat, – puis solitaire, – puis au matin elle est retombée dans la mer.

II

Le septième jour, nous abordâmes devant une plage sablonneuse remuée de dunes arides. Cabilor, Agloval, Paride et Morgain descendirent ; nous les attendîmes vingt heures ; ils nous avaient quittés vers le milieu du jour ; le lendemain, au matin, nous les vîmes revenir en courant et faisant des gestes. Quand ils furent tout près, Paride cria vers nous : Fuyons, fuyons, disait-il, – des sirènes habitent l’île et nous les avons vues. – Lorsqu’ils eurent repris haleine, tandis que l’Orion fuyait à toutes voiles, ce fut Morgain qui raconta :

Nous avions marché tout le jour parmi les chardons bleus, sur les dunes mouvantes. Nous avions marché tout le jour sans rien voir que des collines qui s’avançaient, dont le vent balançait la crête ; nos pieds étaient brûlés par le sable et le flamboiement de l’air sec flétrissait nos lèvres et nos paupières douloureuses. – Qui dira votre pompe et votre plénitude, soleils d’Orient, soleils de midi sur les sables ! – Quand vint le soir, étant parvenus au pied d’une colline très haute, nous nous sommes sentis si las – nous avons dormi dans le sable, sans même attendre que se soit couché le soleil.

— Nous n’avons pas dormi longtemps ; le froid de la rosée nous réveilla bien avant l’aube. Pendant la nuit, les sables avaient bougé, et nous ne reconnûmes plus la colline. Nous reprîmes notre marche, montant toujours, sans savoir où nous allions, d’où nous étions venus, où nous avions laissé le navire – mais bientôt derrière nous blanchit l’aube. Nous étions parvenus sur un plateau très large – au moins il nous sembla très large d’abord – et nous ne pensions pas l’avoir encore traversé, lorsque tout à coup, le terrain cessant, s’ouvrit devant nous une vallée pleine de brumes. Nous attendions. Derrière nous commençait l’aurore – et tandis qu’elle montait, les brumes s’écartèrent. – C’est alors qu’elle nous apparut, cette prodigieuse cité, non loin de nous, dans une immense plaine. Elle était couleur d’aurore et musulmane, aux minarets fantasques dressés : des escaliers en enfilades menaient vers des jardins suspendus, et sur des terrasses, des palmiers mauves se penchaient. Au-dessus de la ville flottaient des brouillards en nuages que déchiraient les minarets pointus. Les minarets étaient si hauts, que les nuées y restaient prises, et l’on eût dit des oriflammes, des oriflammes tendues, sans un pli, malgré l’air fluide où ne remuait pas une brise. – Or, telle est notre incertitude : devant les hautes cathédrales, nous rêvions aux tours des mosquées ; devant les minarets aujourd’hui nous rêvions aux clochers d’églises, et dans l’air matinal nous attendions les angélus. Mais par l’aube encore trop fraîche, rien ne bruissait que des frémissements inconnus qui se perdaient dans l’air vide, lorsque soudain, comme le soleil paraissait, un chant partit d’un minaret, du premier vers le soleil qui se lève, un chant pathétique et bizarre, et nous en eussions bien pleuré. La voix vibrait sur une note aiguë. Un nouveau chant jaillit, puis un autre ; et une à une les mosquées se réveillaient mélodieuses sitôt que d’un rayon les avait touchées le soleil. Bientôt toutes chantaient. C’était un appel inouï que finissait un éclat de rire sitôt qu’un autre appel commençait. Les muezzins dans l’aurore se répondaient comme des alouettes. – Ils jetaient des questions auxquelles succédaient d’autres questions, et le plus grand, sur le plus haut minaret, ne disait rien, perdu dans un nuage.

Cette musique était si merveilleuse, que nous étions demeurés immobiles, en extase, étourdis ; puis, comme les voix baissaient et se faisaient plus douces, nous voulûmes nous approcher, insensiblement attirés par la beauté de la ville et par l’ombre mobile des palmes. Les voix baissaient toujours, – mais comme elles retombaient, voici que la cité s’éloigna, se défit, chancelante avec une strophe ; les minarets, les palmiers grêles s’éperdirent ; l’escalier croula ; derrière les jardins des terrasses décolorées transparurent la mer et le sable. C’était un mirage en allé qui palpitait au gré d’un chant. Le chant se tut ; l’enchantement finit et la cité miragineuse. Notre cœur affreusement serré s’était cru s’écouter mourir.

— À peine un bout de vision qui danse encore sur un trille, sifflement d’haleines, – et c’est alors que nous les vîmes, couchées dans les algues ; elles dormaient. Alors nous avons fui, si tremblants que nous pouvions à peine courir. Heureusement, nous étions très près du navire ; nous l’avons aperçu derrière un promontoire : seul il vous séparait des sirènes. Quel n’était pas votre danger si elles eussent pu vous entendre – et nous n’avons osé crier que déjà tout près de vous de peur que le cri les éveille. – Je ne sais pas la route que nous avons pu faire la veille pour avoir avancé si peu ; je crois maintenant que nous avons marché sur place et que ces collines mobiles qui se déplaçaient sous nos pas, que ce plateau, que cette vallée, étaient déjà l’effet de l’enchantement des sirènes. – Ils discutèrent alors pour savoir combien elles étaient et s’émerveillèrent d’avoir échappé à leurs ruses : Mais, dites-nous, dit Odinel, – dites-nous, comment étaient-elles ? Elles étaient couchées dans les algues, dit Agloval, et leurs cheveux ruisselants qui les couvraient tout entières, verts et bruns, semblaient des herbes de la mer ; mais nous avons couru trop vite pour bien les voir. — Elles avaient des mains palmées, dit Cabilor, et leurs cuisses couleur d’acier luisaient, couvertes d’écailles. Je me suis enfui parce que j’avais peur. — Je les ai vues comme des oiseaux, dit Paride, comme de grands oiseaux de mer au bec rouge – n’est-ce pas qu’elles avaient des ailes ? — Ô non ! non, dit Morgain, – elles étaient pareilles à des femmes et très belles – voilà pourquoi je me suis enfui. — Mais leur voix, leur voix, dites-nous, leur voix comment était-elle ? Et chacun souhaitait les avoir entendues. — Elle était, dit Morgain, comme une vallée d’ombre et comme l’eau fraîche aux malades. – Puis chacun parla de la nature des sirènes et de leurs ensorcellements ; Morgain se tut et je compris qu’il regrettait les sirènes.

Nous ne nous baignâmes pas ce jour-là, de peur d’elles.

III

C’était le treizième jour ; dans cette plaine où nous étions perdus, depuis le matin, marchant toujours et sans jamais savoir la route, – on commençait à s’ennuyer, lorsqu’on rencontre : une fillette dans un champ d’alfa, brune et sous le soleil de midi toute nue, en attendant la nubilité, qui gardait de paissants dromadaires. On lui demande le chemin ; – elle pleure en indiquant la ville. – Une heure après, nous avons vu la ville ; elle était grande, mais morte. Nous fûmes saisis d’une tristesse solennelle, – car les mosquées en ruine aux minarets cassés, les grands murs effondrés, les colonnes, faisaient à cette cité l’aspect morne et monumental. La large rue que nous suivions en escaladant les décombres, se perdait enfin dans la campagne, sous des amandiers, auprès des marabouts abandonnés. – Pendant une heure encore, nous avons marché. La plaine cessait ; une colline venait que nous avons gravie ; – au haut de la colline, on voyait le nouveau village. Nous avons marché dans les rues ; toutes les maisons étaient closes ; et, on ne sait pourquoi, l’on ne voyait personne. Angaire dit que, peut-être, ils étaient au travail dans les champs. Une intolérable touffeur tombait dans la rue des murs jaunes. De grosses mouches, au soleil, vibraient contre les portes blanches. Devant une porte, assis sur les marches du seuil, un enfant tripotait une infâme mentule. Nous avons quitté le village. – La campagne de nouveau s’est étendue. Pendant une heure encore, nous avons marché par le soleil et la poussière. Un monument carré, tout à coup, on ne sait pourquoi dans cette campagne s’est dressé et des cris qui sortaient par une porte ouverte nous ont attirés d’assez loin ; nous nous hâtions, pensant enfin voir quelque chose ; nous sommes entrés dans une vaste salle ; une foule nombreuse y poussait de tels cris que nous fûmes étourdis d’abord. Nous voulions parler, interroger quelqu’un pour savoir, mais aucun n’écoutait et tous, avec des gestes forcenés, montraient et regardaient le milieu de la salle.

Nous étant dressés contre le mur, nous avons pu voir, au centre de la foule, deux derviches hurleurs commençant leur extase ; ils tournaient lentement au son d’une musique que faisaient quatre hommes accroupis, mais qu’on n’entendait pas à cause des cris de la foule ; et périodiquement, à la fin d’un couplet des instruments de musique, ils poussaient un hurlement guttural suraigu, auquel la foule répondait par un trépignement enthousiaste. Ils étaient coiffés d’un bonnet haut comme la moitié de leur corps, et symétrique ; et vêtus seulement d’une robe longue et très large. Comme la musique les pressait, ils ont commencé de tourner plus vite ; leur robe s’évasait autour d’eux et laissait voir leurs pieds sautant dans les sandales ; comme ils tournaient plus vite encore, ils ont rejeté leurs sandales et dansé pieds nus sur la pierre ; leur robe, qui s’élargissait, se soulevant autour d’eux, découvrait des jambes pivotantes ; leur bonnet penché qui n’était plus dans l’axe, leur barbe devenaient insupportables à voir – ils bavaient et leurs yeux étaient blancs de joie ; la foule ne se possédait plus et oscillait comme en ivresse ; alors ils devinrent frénétiques et, poussant des cris désordonnés, ils tournèrent si follement vite que leur robe, toujours plus tendue, devenait presque horizontale, les découvrait tout nus, obscènes ; – nous partîmes.

Et c’était la campagne encore ; ce fut le soir. Pendant une heure encore nous avons marché, puis nous avons retrouvé le navire.

 

— Les matelots se sont baignés dans l’eau tiède ; l’air qui brûle a séché leur peau. Le soir est venu, mais sans la fraîcheur qui repose, mais sans la fraîcheur de la nuit comme un baiser sur les paupières. La nuit est maintenant si chaude que nous ne pouvons pas dormir. Des éclairs silencieux palpitent au bord du ciel et sur les flots des fluorescences passent vaguement. À demi couchés sur le pont, rêvassent les matelots et les mousses ; et dans la nuit mystérieuse, tendant les bras vers le rêve, ils se sont tordus de désirs. Nous, nous sommes restés debout, car nous n’osions pas nous étendre, et nous entendions toute la nuit leurs soupirs se mêler aux souffles amoureux de la mer. Mais une plus sérieuse pensée naissait en nous au sentiment de notre sévère attitude, et le calme de la nuit descendait sur notre visage.

IV

Le vingt et unième jour, nous nous sommes arrêtés devant un rivage planté d’arbres. On apercevait, non loin de la mer, une ville ; une avenue d’eucalyptus y menait, où se promenaient des groupes de femmes ; des deux côtés de l’avenue, entre les arbres, étaient dressés pour un marché des tréteaux et des baraques de toile ; et du navire on pouvait voir, aux taches rouges et jaunes qu’ils faisaient, les piments doux et les régimes de bananes. – Avant la fin du jour, Mélian, Lambègue et Odinel descendirent à terre, ainsi qu’une partie des gens de l’équipage, pour acheter des vivres et demander la route. Nous les attendîmes tout le soir. Le lendemain, Mélian, Lambègue et Odinel revinrent, mais avec seulement quelques-uns des matelots. – Ils étaient pâles et leurs yeux agrandis luisaient d’une douceur inexprimable. Ils rapportaient d’admirables fruits écarlates, saignant comme des blessures, et des gâteaux de farines inconnues ; mais quand nous voulûmes les questionner, ils prétextèrent une grande fatigue et s’étendirent dans les hamacs ; alors nous comprimes qu’ils avaient été auprès des femmes du rivage et nous en fûmes extrêmement tristes. – Comme nous ne voulions pas repartir sans que soient revenus tous les autres, vers le soir Lambègue, Odiel et Mélian, et ceux des matelots qui les avaient suivis la veille, pensèrent retourner à la ville ; nous ne pûmes les en empêcher ; – et nous ne pûmes empêcher Alfasar et Hector de les suivre. Ils avaient dû causer avec eux de ce qu’ils avaient fait la veille, car nous les avions vus rester longtemps ensemble, près des hamacs mobiles, où balançaient ceux que la nuit avait lassés.

Ils revinrent tous le lendemain, et l’Orion put mettre à la voile ; – ils rapportaient des fruits nouveaux, énormes et violets comme des aubergines ; ils avaient l’œil hagard et plein d’insultes ; sur leurs lèvres, une ironie mauvaise souriait. Ce fut à propos des beaux fruits que la querelle commença ; ils voulaient nous en faire manger, mais leur éclat, leur splendeur même nous faisait nous en défier ; – quand nous le leur dîmes, ils se moquèrent : Voilà les chevaliers courageux ! n’oserez-vous goûter même à des fruits, par crainte, et votre stérile vertu ce sera donc de s’abstenir – dans le doute. Doutez-vous donc toujours ? – Alors pourquoi ?

Et sans que nous l’ayons demandé, ils nous racontèrent ce qu’ils avaient fait dans la ville : le marché, l’achat des fruits, et la langue inconnue que parlaient ces femmes ; – puis les jardins de plaisir aux lumières, et les lanternes dans les feuillages ; longtemps ils étaient restés sans entrer, regardant à travers les clôtures les danses et les girandoles, – puis des femmes qui passaient les avaient entraînés avec elles et ils s’étaient tout à coup sentis sans résistance sitôt que leurs mains s’étaient touchées. Ils avaient eu honte d’abord, puis avaient trouvé ça ridicule. – Mais quand ils voulurent nous conter leurs embrassements de la nuit, Angaire s’écria qu’il ne comprenait pas qu’on osât se mettre à deux pour faire ces saloperies indispensables et qu’en de tels instants, lui se cachait même des miroirs. – Mais à sa hautaine franchise, ce fut chez eux une grande huée de scandale. Angaire dit alors qu’il n’aimait les femmes que voilées, mais que même ainsi il craignait qu’elles ne devinssent impudiques et de voir leur tomber la robe dès qu’un peu de tendresse advenait. – Alors ils éclatèrent de rire et se détournèrent de nous. – À partir de ce jour, nous ne fûmes plus tous unis dans la même pensée – et sentant très vivement ce que nous ne voulions pas être, nous commençâmes de savoir ce que nous étions.

 

Ils se sont baignés dans une eau triste et bleue ; ils ont nagé dans l’écume saline. Remontés dans la barque, longtemps encore nus, ils regardaient leur peau luire de pâleur insolite et laissaient que la fièvre séchât sur eux la candide mousse marine. Et nous avions honte pour eux, car ils paraissaient très beaux et semblaient plus heureux que des hommes.

Nous n’aimions pas beaucoup Alfasar, car il était emphatique et colère, mais nous regrettions Médian qui était doux et connaissait les tendresses apitoyées.

V

Les belles berges se déroulèrent tout le jour, devant le navire ; des ibis et des flamants roses pêchaient des crabes dans le sable du bord. Un peu loin vers les terres, sur des falaises en terrasses, des forêts sombres venaient finir. Il faisait chaud et nous songions aux neiges du port où nous nous étions embarqués ; tous sur le pont, nous regardions se dérouler les berges. Quand nous passions, les flamants roses s’envolaient, puis revenaient aux mêmes places, sitôt après que nous avions passé, se reposer ; et le geste de ces oiseaux nous faisait nous défier de ces plages. Nous attendions ; et notre grand cœur désœuvré s’emplissait d’amertume. – Sera-ce ici que nous trouverons un lieu qui devant nous ne se dérobe, ou s’il demeure enfin, ne nous attire coupablement ? Ou penchés sur le pont du navire, les regardant se dérouler, devrons-nous toujours errer devant les plages et les plages ?

Vers le milieu du jour, nous sommes descendus près d’une ville ; elle était étroite et s’allongeait suivant la mer. La mer s’arrondissait en golfe, et devant la ville, découvrait à la marée basse un large îlot madréporique. Des barques de pêcheurs, chaque jour, y venaient chercher le corail, les éponges et les coquilles perlières. Comme rien ne nous intéressait dans la ville, une des barques nous a menés vers cette île. Elle semblait surgie de la mer, aussitôt autour profonde et transparente ; sur le fond des polypiers pâles, on voyait des huîtres bâiller ; des éponges poussaient le long des roches ; des crabes verts couraient, et dans les trous, dans les ombres, des pieuvres étaient cachées. Quand les plongeurs passaient près d’elles, les bras gluants tâchaient de les saisir ; mais les plongeurs, avec un couteau tout ouvert, coupaient les bras de la pieuvre, qui restaient collés à leurs membres encore lorsqu’ils remontaient. – C’étaient des hommes à la peau safranée ; ils étaient nus, mais à leur cou un sac réticulé pendait, qu’ils devaient remplir de coquilles. Ils les cueillaient avec leur grand couteau, puis, le sac plein, remontaient vite. Quand ils revenaient à l’air libre, leur poitrine se crispait un peu et un fil de sang, qui coulait de leur bouche, somptueux sur leur peau dorée, les faisait presque évanouir.

Nous avons jeté dans l’eau des monnaies neuves ; on voyait leur scintillement s’enfoncer ; et quand elles allaient disparaître, les hommes sautant de la barque et plongeant, les happaient comme on souffle sur une flamme. Mais si ce n’eût été la joie de regarder le fond de la mer, et de voir le sang de ces hommes, ces jeux ne nous eussent pas divertis ; après quelque temps, nous avons regagné la ville.

 

Nous nous sommes baignés dans des piscines trop tièdes, où des enfants se poursuivaient en nageant. L’eau verte laissait voir au fond des mosaïques, et deux figures de marbre rose, symétriquement disposées, jetaient des parfums dans des vasques ; ils retombaient en cascades fines, avec des bruits légers, dans l’eau. Nous étant approchés des statues, nous tendîmes nos mains vers les vasques, et les parfums, coulant le long de nos bras, ruisselèrent sur nos hanches. L’eau, quand on y replongeait, faisait l’effet d’une brûlure. Au plafond translucide, une buée odorante montait ; elle se figeait en rosée ; – la lumière en était bleuie, et du plafond, dans l’eau, cette rosée tombait goutte à goutte.

Et comme une torpeur nous prenait, à respirer cette buée tiède, nous demeurâmes immobiles, flottants, abandonnés, vainement évanouis dans l’eau merveilleuse, verte et bleue, où ne glissait plus qu’un jour trouble, où les bras des grêles enfants se coloraient d’azur dans la lumière, et les gouttes tombant du plafond faisaient un clapotement monotone. 

… Avec la nuit, la mer est devenue phosphorescente ; des flammes sur le bord, avec les vagues, se déchiraient. La nuit est devenue brûlante ; les matelots et les faux chevaliers sont allés retrouver des femmes, et la pensée de leurs embrassements nous à tourmentés cette nuit, car elle était vraiment trop amoureuse. Une lune énorme et rougie s’est levée de parmi les vagues, et a promené son reflet sur la mer déjà lumineuse. Dans le sillage de la lune, des barques brunes ont passé, regagnant les côtes. L’on n’entendait que le bruit des vagues et des flammes dans la nuit frôlées.

Et venus des forêts, les vampires aux larges ailes, rôdant près des pêcheurs endormis, à leurs pieds nus, à leurs lèvres, suçaient la vie et les accablaient de sommeil au palpitement de leurs ailes silencieuses.

VI

Morgain a la fièvre. Il nous a demandé pour mettre sur son front, de la neige éternelle. – Nous avons relâché devant une île où se dressait une montagne très élevée. Nous sommes descendus ; Nathanaël, Ydier, Alain, Axel et moi, nous avons marché vers les neiges. – Longtemps après, nous pensions encore à cette île, car elle était calme et charmante ; à cause des glaciers descendus jusqu’en la vallée, un air presque frais circulait. Nous marchions, joyeux de nous sentir si pacifiques.

Nous étions parvenus au pied du glacier translucide ; une fontaine claire s’est montrée. Elle stillait doucement de sous la glace ; un quartz poli, qu’elle avait creusé en calice, la recueillait. Nous en remplîmes notre fiole de cristal pour en rapporter à Morgain. Eau de glace, qui pourra dire ta pureté ! – Dans les gobelets où nous en bûmes, elle était encore azurée ; elle était limpide et si bleue, qu’elle avait toujours l’air profonde. Elle restait fraîche toujours ainsi que les eaux hiémales ; elle était si pure, qu’elle grisait comme l’air très matinal des montagnes. Nous en bûmes, et une allégresse séraphique nous ravit ; nous y avons trempé nos mains ; nous en avons mouillé nos paupières ; elle a lavé la chaleur des lièvres et sa délicate vertu a glissé jusqu’à nos pensées, comme d’une eau lustrale. – La campagne, après, nous a paru plus belle, et nous nous étonnions de toute chose. Vers midi, nous avons retrouvé la mer, et nous marchions suivant le rivage. Nous récoltions des cailloux d’or dans le sable, les coquilles rares que le flot avait laissées, et les buprestes couleur d’émeraude sur les tamaris de la plage. – Il poussait près de la mer une plante qui portait sur ses fleurs des papillons toujours posés. Les papillons étaient indistincts des pétales, la fleur en paraissait ailée. – Nous savions que les papillons de printemps, les premiers papillons de mai, sont blancs et jaunes comme les primevères et les aubépines ; les papillons d’été diaprés comme toutes les fleurs, et les papillons de l’automne, de la couleur des feuilles mortes ; mais ceux-ci, sur des fleurs rosées, avaient les ailes transparentes des papillons des hautes cimes, et les corolles des fleurs se voyaient à travers leurs ailes.

— Nous avons rencontré, sur le bord de la mer, un enfant mystérieux qui songeait, assis sur le sable. Il avait de grands yeux, bleus comme une mer glaciale ; sa peau luisait comme les lys et ses cheveux étaient comme une nuée que le soleil à l’aube colore[1]. Il cherchait à comprendre des mots qu’il avait tracés sur le sable. Il parla ; sa voix, de ses lèvres, jaillit, comme s’envole l’oiseau du matin, en secouant de la rosée ; nous lui eussions volontiers donné nos coquilles, nos insectes et nos pierres, volontiers tout ce que nous avions, tant sa voix charmante était douce. Il souriait avec une tristesse infinie. Nous voulions l’emmener au navire, mais s’étant penché sur le sable, il reprit sa méditation tranquille.

Nous partîmes. La promenade dans cette île nous avait donné de grandes forces, et quand l’Orion remit à la voile, en regardant la mer ouverte devant nous, nous sentions notre cœur tressaillir.

Nous ne nous baignâmes pas ce jour-là.

VII

Pour la septième fois, s’arrêta le navire. Dans cette île où nous descendîmes pleins d’espoir et dont nous ne partîmes longtemps après que le cœur navré d’une horreur grandiose, pour beaucoup finit le voyage. Nous qui l’avons continué, laissant derrière nous tant de compagnons morts et d’espérances, nous n’avons plus jamais retrouvé les lumières splendides qui nous éveillaient jusqu’alors. Mais, errant sous un ciel morose, nous regrettions la ville si belle malgré toutes ses voluptés, la ville royale, les palais d’Haïatalnefous aux terrasses qui nous faisaient craindre, lorsque nous nous y promenions, tant elles étaient belles, qu’elles fussent peu sûres. – Terrasses ! Miséricordieuses terrasses des Bactrianes aux soleils levants ; jardins suspendus, jardins d’où l’on voit la mer ! palais que nous ne reverrons plus, et que nous souhaitons encore, – comme nous vous eussions aimés si ce n’eût été dans cette île.

— Les vents étaient complètement tombés. Mais craintifs à cause d’une certaine splendeur qui faisait trembler l’air des côtes, quatre seulement descendirent d’abord. De l’Orion nous les vîmes monter sur un tertre couvert d’oliviers, puis revenir. L’île était large et belle, dirent-ils ; de ce tertre on apercevait des plateaux, de hautes montagnes fumantes, et vers la côte qui se recourbait, les dernières maisons d’une ville. Comme rien de ce qu’ils avaient vu ne justifiait nos premières craintes, tous, et les marins de l’équipage, nous avons quitté le navire et nous sommes acheminés vers la ville.

Les premiers habitants rencontrés puisaient de l’eau près d’une fontaine ; ils vinrent à nous dès qu’ils nous aperçurent. Ils étaient vêtus d’une robe très somptueuse, pesante et tombant à plis droits ; une coiffure, en forme de diadème, leur donnait l’air sacerdotal. Ils offrirent leurs lèvres pour des baisers et leurs yeux souriaient de vicieuses promesses. Mais à l’horreur de nos refus, nous voyant étrangers, ignorants des coutumes de l’île, ces femmes, que nous n’avions d’abord pas reconnues, entr’ouvrant leur manteau pourpré, montrèrent leur sein peint de rose. Comme nous les repoussions encore, elles s’étonnèrent, – puis nous ayant pris par la main, nous conduisirent vers la ville.

Dans les rues ne rôdaient que des créatures admirables. Dès leur enfance, celles qui n’étaient pas parfaitement belles s’exilaient, sentant sur elles une réprobation peser. Pourtant de très horribles ou très étranges demeuraient, choyées même, et servaient à des voluptés anormales. Mais nous ne vîmes aucun homme ; – c’étaient des garçons seulement, aux visages de femme, des femmes aux faces de garçon ; ceux-ci sentant venir les inquiétudes nouvelles, fuyaient vers les plateaux de l’île que tous les hommes habitaient. Depuis la mort de Camaralzaman, ils avaient tous quitté la ville. – Et toutes ces femmes délaissées, s’affolant au désir des mâles, parfois sortaient dans la campagne, comme celles que nous avions rencontrées ; pensant que peut-être quelque homme descendu des plateaux viendrait, pour le séduire, elles se déguisaient. – Nous n’apprîmes pas cela d’abord, mais seulement après que, nous ayant conduits dans le palais, la reine vint nous dire qu’elle nous retenait prisonniers.

Captivité délicieuse, plus perfide que les dures geôles ! ces femmes voulaient nos caresses, et nous gardaient pour leurs baisers.

Du premier jour, les matelots furent perdus ; puis, un à un, tombèrent les autres ; mais nous sommes demeurés douze qui n’avons pas voulu céder.

La reine devint amoureuse de nous ; elle nous fit baigner dans des piscines tièdes et nous parfuma de mirbane ; elle nous revêtit de manteaux splendides ; mais, nous dérobant aux caresses, nous ne songions qu’au départ. Elle pensa nous vaincre d’ennui, et les longues journées s’écoulèrent. Nous attendions ; mais sur l’Océan monotone ne se promenait aucun souffle ; l’air était bleu comme la mer – et nous ne savions pas ce qu’était devenu le navire.

De midi jusqu’au soir, nous restions à dormir dans de petites chambres ; une porte vitrée s’ouvrait sur un large escalier qui descendait jusqu’à la mer. Quand le soir venait jetant des rayons sur les vitres, nous sortions. L’air alors était plus tranquille ; il montait de la mer comme une fraîcheur parfumée ; à la respirer, nous restions quelque temps, ravis, avant de descendre ; à cette heure du soir, le soleil tombait dans la mer ; d’obliques rayons sur les marches de marbre les pénétraient de transparences scarlatines. Lentement, tous les douze, alors, majestueux et symétriques, graves à cause de notre somptueuse parure, nous descendions vers le soleil, jusqu’à la dernière marche où la vague montée mouillait d’écume notre robe.

D’autres heures ou d’autres journées, nous restions assis tous les douze, sur un trône élevé, chacun, comme des rois, devant la mer, à regarder monter et redescendre les marées ; nous attendions si quelque voile peut-être ne paraîtrait pas sur les vagues, ou dans le ciel quelque nuée que gonflerait un vent propice. Par noblesse, nous ne faisions pas un geste et demeurions silencieux ; mais quand le soir notre espérance retombée s’en allait avec la lumière, alors un grand sanglot montait de nos poitrines, comme un chant de désespoir. – Et la reine accourait, pour s’amuser de nos détresses, pour savoir, – mais elle nous retrouvait immobiles, les yeux secs, fixés vers où le soleil avait fui. Elle voyait bien que nous pensions au navire, et nous n’osions lui demander ce qu’il était devenu.

Comme nous ne cédions toujours pas, mais que chaque jour elle nous sentait plus nobles, la reine voulut nous distraire, pensant que dans les jeux et les fêtes nous oublierions notre voyage et le sérieux de nos destinées. Elles nous paraissaient très sérieuses et précises ; notre orgueil s’exaltait à cette résistance, et sous la splendeur des manteaux, nous sentions grandir en nos cœurs un désir fatigant d’actions glorieuses.

De fastueux jardins aux terrasses étagées descendaient du palais à la mer. L’eau marine entrait dans des canaux de marbre, et les arbres au-dessus se penchaient ; des lianes puissantes d’un bord à l’autre suspendues formaient des ponts tremblants, des balançoires. À l’entrée des canaux elles flottaient en un réseau si tenace qu’il résistait aux lames les plus hautes ; l’eau des canaux après était à jamais calme. On s’y promenait dans des barques ; on y voyait des poissons nager dans une ombre mystérieuse ; mais nous n’osions nous y baigner, à cause des limules piquantes et des cruelles langoustes.

Sur la côte, presque sous la ville, s’ouvrait une grotte où nous mena la reine. La barque y pénétrait par une étroite ouverture et qu’on ne voyait plus dès qu’on était entré ; le jour qui passait sous les roches, à travers l’eau bleue prenait la couleur de la vague, et leur mobilité, sur les parois reflétée, y remuait de pâles flammes. La barque circulait entre des colonnades basaltiques ; l’air et l’eau diaphane se mêlaient ; on ne distinguait plus l’un de l’autre ; on se perdait dans une lumière azurée. On voyait les colonnes descendre, et du sable, des algues et des roches du fond semblait venir la clarté indécise. L’ombre de la barque, au-dessus de nos têtes flottait doucement. – Dans les profondeurs de la grotte, du sable était comme une plage où de petites vagues clapotaient. Nous aurions bien aimé nager dans cette océanique féerie, mais nous n’osâmes pas nous baigner de peur des crabes ou des chatrouilles.

La reine ainsi nous promena ; nous ne cédions pas, mais la vue de ces merveilles qu’elle aurait voulu séductrices, ne laissait pas de nous emplir de lyrisme. La nuit, en barque, sur la mer, regardant les astres, et des constellations à celles de nos cieux non pareilles, nous chantions : Reine ! reine des îles chimériques, reine aux colliers de corail, vous que nous eussions aimée si vous fussiez venue à l’aube, reine de tous nos désespoirs, belle Haïatalnefous, ah ! laissez-nous partir ! Elle disait alors : — Pourquoi faire ? et nous ne savions que répondre. – Elle disait : Restez avec nous ; je suis amoureuse. Une nuit, savez-vous, vous dormiez dans vos chambres, – sans bruit je vins vous baiser sur les yeux, et votre âme a été rafraîchie du baiser que je vous ai donné sur les paupières. – Restez ; les vents sont tombés, et vous n’avez plus de navire. Qu’allez-vous donc chercher ailleurs ? Et nous ne savions que lui dire, car elle ne pouvait comprendre que tout cela ne remplit pas nos grandes âmes. Nous pleurions d’inquiétude : Madame, ah ! que vous dirais-je – les noblesses et les grandes beautés toujours nous arrachèrent des larmes ; – si belle que vous soyez, Madame, vous n’êtes pas si belle que nos vies ; – et nos vaillances dans l’avenir luisent devant nous comme des étoiles. – Puis, exalté par la nuit et par l’aisance de mes paroles, je déclamai, croyant voir dans le passé le reflet de nos futures vaillances : ah ! ah si vous saviez, Madame ! nos jeunesses, les ambassades, les cavalcades d’autrefois, les grandes chasses dans la forêt, les délivrances glorieuses et le retour, le soir, par le même sentier, dans la poussière, et cette joie d’avoir accompli nos journées – et les fatigues, ah ! Madame, et l’air triste que nous avions ! Comme nos vies sont sérieuses ! Et nos courses sur la montagne, quand, à l’heure où le soleil tombait et que dans la vallée montait l’ombre, parfois nous nous sentions si près de saisir nos chimères, que notre cœur en avait des tressaillements d’allégresse !… La reine me regardait toujours et ses yeux souriaient un peu, me disant : Est-ce vrai ? Mais moi j’étais si convaincu, que je lui dis : Ô ! oui Madame. – Puis comme la lune passait je m’écriai : Si je suis si triste pour elle, c’est à cause de sa pâleur. La reine alors : Qu’est-ce que cela vous fait ? me dit-elle ; et cela me parut soudain tellement égal que je fus bien forcé d’en convenir.

Et les jours s’en allaient ainsi, en promenades ou en fêtes.

La reine, de la barque, un soir, avait laissé, par jeu, une de ses bagues tomber de ses doigts dans la mer profonde. C’était une bague sans prix, mais qui lui venait, comme toutes ces bagues de reine, de Camaralzaman, son époux. Elle était ancienne et portait, sur des fils d’or pâle tressés, en chaton, une aventurine. On la voyait encore, quand des herbes se déplaçaient, sur le sable bleu, où, pensives et perdues, des anémones roses luisaient. Ayant revêtu des scaphandres, Clarion, Agloval et Morgain descendirent ; moi je ne les suivis pas, – non par ennui, mais par trop grand désir au contraire, tant m’avait toujours attiré le fond mystérieux des ondes. Ils restèrent longtemps sous l’eau ; dès qu’ils furent remontés, je les questionnai instamment, mais de grands sommeils les saisirent, et lorsqu’ils s’en furent réveillés, ils semblaient ne plus se souvenir de rien, ou ne pas vouloir me répondre : Trop d’obscurité m’enveloppait, dit Agloval, pour qu’il me fût possible de rien voir. – Une torpeur engourdissante, dit Clarion, d’abord assoupit mes pensées, et je ne songeais plus à rien qu’au clair sommeil qu’on dormirait dans cette eau fraîche, couché sur les molles algues. – Morgain restait silencieux et triste, et comme je le suppliais de raconter ce qu’il avait vu, il répondit que, lorsqu’il le voudrait, il ne savait pas les mots pour le dire.

Puis vinrent de nouvelles fêtes, des illuminations et des danses ; ainsi de nouveaux jours passèrent, et nous nous désolions à sentir nos belles vies s’écouler dans des occupations médiocres.

Nous songions au navire, et en nous grandissait un projet de fuite. En face du palais s’étendait la plaine, et le rivage découvert se recourbait en golfe ; – on voyait bien sur la mer immense que l’Orion n’était pas là. Mais de l’autre côté du palais devaient s’ouvrir d’autres plages ; là devait être l’Orion. Les hauts murs des dernières terrasses s’avançaient dans la mer comme pour en interdire l’approche ; des allées secrètes devaient y mener, mais seule la reine en savait l’entrée. – Par une nuit de mer si basse qu’elle quitta le pied des murs, Ydier, Hélain, Nathanaël et moi nous partîmes furtivement à la recherche du navire.

— C’était encore le crépuscule, mais on n’entendait plus de bruits. Après avoir doublé les terrasses, nous nous trouvâmes derrière la ville ; de longues murailles s’étendaient, et devant elles un peu de sable où des égouts jetaient d’intolérables puanteurs. Nous nous hâtions à cause de la mer et de la nuit montantes, mais pensant pouvoir peut-être revenir par une autre route, si la marée couvrait celle-ci. – Après les murs, ce furent des falaises basses, d’argile ; l’espace qui les séparait de l’eau devenait toujours plus étroit, et les vagues enfin mouillèrent le pied des falaises. Nous nous sommes arrêtés, incertains, pour savoir ce que faisait la mer. Mais le flot ne montait pas encore ; marchant sur les roches émergées, nous avons repris notre route. Un promontoire s’avançait ; nous pensions après voir la plage. Nos pieds glissaient sur les herbes molles ; l’eau qu’on ne voyait presque pas, grise et pleine de crépuscule clapotait faiblement entre les roches ; une inquiétude nous prenait, tant cette eau semblait indécise. Et soudain la falaise a cessé ; notre cœur s’est empli de crainte, car nous sentions que c’était là. La nuit maintenant était close. Sans bruit encore quelques pas, et penchés contre l’extrême roche, alors, nous avons regardé. – La lune se levait sur une immense grève ; les sables azurés se mouvaient comme des flots ; sur l’eau flottait toute une escadre, formidable, vaporeuse, inconnue, et nous n’osions plus avancer. Des formes mystérieuses passèrent ; tout cela nous parut si pâle, si peu sûr, que nous nous sommes enfuis, saisis d’une épouvante misérable, éclairés, affolés par la lune qui se levait par-dessus la falaise, et devant nous, sur les roches, sur l’eau, jetait nos ombres démesurées.

— Notre délivrance vint d’une plus tragique manière. Déjà naissait, grandissait dans la ville, mais doucement d’abord, la peste horrible et lamentable qui laissa toute l’île après, morne et comme un immense désert. Déjà les fêtes étaient troublées.

… Le matin ces boissons fraîches que nous buvions sur les terrasses, les fruits, les verres d’eau froide après les marches au soleil, et le soir, las de la fièvre de tout le jour, dans les jardins parfumés qui descendaient jusqu’à la mer, les glaces au cédrat sous les arbres, – tout cela, – les bains trop tièdes encore et les rêveries près des robes roses des femmes, – nous eût bientôt donné cette langueur qui précédait la maladie, si la crainte de trop de souffrances ne nous eut prévenus contre tant de plaisirs. Donc nous résistions aux sourires des femmes, aux appels qu’on entendait le soir, à ce désir des fruits qui désaltèrent, aux ombres des jardins, aux musiques – même nous ne chantions plus, de peur de défaillir ; mais nous descendions au matin vers la mer, avant le lever du soleil, et, trempant nos membres nus dans l’eau saine, nous buvions avec l’air marin la vigueur et le réconfort.

Des égouts cachés, des lavoirs, montait au soir l’exhalaison pestilentielle, à cause des vases qu’y laissait la vaste incurie de la ville : et ces vapeurs paludéennes promenaient des germes de mort. Les marins et les femmes en sentirent leur chair troublée ; c’était une naissante inquiétude ; ils se lavaient la bouche avec des baumes et l’odeur fade des aromates se mêlait aux chaudes haleines.

… Ce soir, les danses et les musiques même étaient retombées trop lasses. Jamais les vents n’avaient soufflé plus tièdes ; les flots chantaient et toutes les âmes étaient folles de leur corps. Les corps étaient beaux comme des marbres ; ils luisaient dans l’ombre ; ils se cherchaient pour des étreintes, mais leur splendeur n’en était pas calmée ; leur fièvre en était attisée ; ils unissaient leurs deux brûlures. Leurs baisers étaient des morsures ; où leurs mains touchaient ils saignaient.

Jusqu’au matin, ils usèrent leur fièvre dans de fausses étreintes, puis le matin les lava dans un bain d’aurore : alors ils allèrent vers les fontaines blanchir leur tunique empestée. – Là, de nouvelles fêtes commencèrent ; comme ils étaient légers, ils riaient de fatigue, et les éclats de gaîté vibraient dans leur tête sonore. – L’eau du lavoir s’était salie. Avec de grandes perches, ils agitaient au fond la vase ; des nuages de boue s’élevaient ; des bulles montaient crever ; eux, penchés au-dessus des margelles, respiraient ces odeurs de marais sans horreur ; ils riaient, parce qu’ils étaient déjà malades. Ils revêtirent après leurs tuniques mouillées, et, transis, se réjouissaient à l’illusion de sentir leurs chairs raffermies. – Mais le soir, leur fièvre changea de nature ; ils cessèrent de rire ; ils furent accablés de langueurs et, couchés sur l’herbe des pelouses, ne songèrent plus qu’à soi-même…

Des fleurs étaient dans l’île, dont les corolles froissées distillaient l’odeur comme d’une menthe glaciale. La plante poussait dans les sables ; ils en cueillirent des tiges fleuries, et les pétales qu’ils mâchaient le long du jour, mises après sur leurs chaudes paupières, humectaient leurs yeux secs d’une fraîcheur délicieuse. Cette fraîcheur glissait sur les joues, où, pénétrant jusqu’au cerveau, l’emplissait de rêves torpides. Ils sommeillaient comme des fakirs. – Sitôt qu’ils se reposaient de mâcher, le frais qu’ils en avaient tiré, se muait en brûlure, comme il advient d’épices ou d’herbes bénéolentes à la saveur poivrée. Altérés, ils buvaient dans des gobelets de métal une eau teintée de l’aigre jus des groseilles. Ils ne s’arrêtaient de mâcher que pour boire.

Quand leur manteau découvrait leur poitrine, on voyait sous le bras, près du sein, une tache mauve et meurtrie où germinait la maladie : parfois tout leur corps se couvrait de pâles sueurs violettes. – Nous, silencieux tous les douze, et trop graves même pour pleurer, nous regardions nos compagnons mourir.

— Ah ! ce qui fut terrible, ce fut l’arrivée des hommes ; ils descendaient de tous les plateaux ; ils espéraient trouver des femmes encore vaillantes et profiter de leurs désirs pour leur donner la maladie. Ils arrivaient courants, hideux, livides, mais quand ils virent les femmes si pâles et qu’ils comprirent, pris d’une épouvante désespérée, ils jetèrent des cris dans la ville. Certaines les voulaient encore ; et l’assurance de la mort leur redonnant comme une sinistre vaillance, ils s’embrassèrent furieusement, ils sucèrent toute la joie qu’ils purent avec une soif, une rage, une espèce de frénésie, pour nous vraiment terrifiante ; il semblait qu’ils voulussent ainsi supprimer le temps de la honte. Et d’autres femmes sanglotaient parce qu’ils étaient venus trop tard.

Un léger vent commença de s’élever, et rabattant vers la ville la fumée lourde des volcans, jeta sur eux des cendres grises. Épuisés, ils s’étaient dépris pour vomir. Maintenant ils roulaient pêle-mêle sur l’herbe et leurs entrailles faisaient d’horribles efforts pour sortir… Ils moururent ainsi, sans posture, tordus, affreux, déjà décomposés ; et le silence entra dans la ville.

Des nuages alors se levèrent ; une pluie froide vers le matin acheva de glacer leur âme, et les couvrit d’un linceul de boue que l’eau faisait avec la cendre.

Et nous avons pensé aux grandes voiles, au départ ; mais après l’avoir si longtemps souhaité dans une attente si monotone, maintenant que plus rien n’empêchait, nous nous sommes sentis si las, si troublés, si sérieux de la gravité de nos tâches, si fatigués de tout cela, que nous sommes restés avant de quitter la grande île, encore douze jours, assis sur la plage, sans une parole, pensifs devant la mer, sentant nos volontés incertaines et trop immenses.

Et ce qui nous a fait partir, c’est plutôt l’odeur insupportable des cadavres.

DEUXIÈME LIVRE

LA MER DES SARGASSES

Mer de Sargasses ; aube en larmes, et clartés tristes sur l’eau grise. Certes, si j’avais pu choisir, je n’aurais pas ramé vers ces parages. L’ennui ! pourquoi le dire ? qui ne l’a pas connu ne le comprendra pas ; qui l’a connu demande à s’en distraire. L’ennui ! c’est donc vous, mornes études de notre âme, quand autour de nous les splendeurs, les rayons défendus se retirent. Les rayons sont partis, les tentations nous abandonnent ; rien ne nous occupe plus hors nous-mêmes, dans les aurores désenchantées. – Sur les soleils décolorés tombent les cendres du crépuscule, et les petites pluies de l’ennui sur les grands souffles du désir. Psychologie ! psychologie ! science de toute sa vanité, que l’âme à jamais te repousse ! Fruits de cendre où nous eussions mordu ; désirs où se fussent flétries nos gencives ; ô tentations déplorées que nous redoutions autrefois ; désirs ! au moins à résister, nos âmes s’occupaient-elles encore ; nous n’avons pas cédé ; nous souhaitions que les désirs s’en aillent, et quand ils sont partis, maintenant, comme l’ennui s’étend sans fin sur la mer grise.

Sur la mer épaissie, les fucus gélatineux se dévident. Les longues algues infinies, flottaisons, ligne vers l’horizon enfuie, à peine sinueuse, que, dès l’aube aperçue, nous prîmes d’abord pour un immense reptile ; – elles n’étaient pas même cela ; rien au loin que les longues algues dociles.

— Nous avons regardé la boussole, et notre foi diminuée laissait croître notre triste science. En relevant l’indication des latitudes, nous vîmes que nous étions arrivés à ce point de mer, oléagineuse vraiment, que les marins appellent Pot au Noir, à cause de sa tranquillité.

La mer par places s’est prise de varechs, et bientôt nous avons navigué entre deux traînées de sargasses ; d’abord distantes et lâches, elles se sont coagulées ; elles se sont peu à peu resserrées, et, dans l’étroit chenal que l’eau libre faisait entre elles, peu à peu diminué, l’Orion devenait felouque. On ne distinguait plus bientôt les longues branches des fucacées, mais un fouillis touffus de feuilles molles, une gelée végétale, une matière encore mais à peine mobile et qui bientôt, comme gonflée, s’est soulevée un peu hors de l’eau moins profonde en basses berges vaseuses. Le chenal ondulait dans leurs courbes.

Le troisième jour parurent les premières plantes fluviatiles ; la felouque remontait lentement un faible courant de rivière.

Le quatrième jour, sur les berges, des hérons couleur de fumée cherchèrent des vers dans la vase ; derrière eux s’étendait une pelouse nivelée. La nuit, sous les nuages reflétés, pâles d’un reste de jour, et à cause de toute l’ombre où les rives étaient cachées, la rivière semblait couler droite, et les rames de la felouque, aux tournants, se prenaient dans les joncs du bord.

 

Le septième jour nous rencontrâmes ma chère Ellis qui nous attendait sur la pelouse, assise sous un pommier. Elle était là depuis quatorze jours, par la route de terre plus vite que nous arrivée ; elle avait une robe à pois, une ombrelle couleur cerise ; auprès d’elle une petite valise avec des objets de toilette et quelques livres ; un châle écossais sur le bras ; elle mangeait une salade d’escarole en lisant les Prolégomènes à toute métaphysique future. On la fit monter dans la barque.

Le revoir fut assez morne, et comme nous avions cette habitude de ne nous parler que de ce que nous savions ensemble, à cause des routes différentes suivies, nous ne trouvions rien à nous dire, et nous restâmes trois jours à regarder les berges en silence, – puis les nouvelles campagnes traversées nous redevinrent une occasion de paroles.

Le ciel était pâle, les campagnes décolorées. Sur les berges de vase glauque aux herbes vertes et cendrées, des cigognes placides étaient revenues de voyage. Ellis trouvait leurs pattes exagérées ; ainsi je constatai la fâcheuse incompréhension de son âme ; mais de son ombrelle couleur cerise dans le paysage éploré, je ne lui dis pourtant rien, réservant la question des inadéquats pour des causeries ultérieures. Les rives ternes, vert-de-grisées, si pareilles incessamment, entre lesquelles nous ramions encore, si planes, si calmes, si closes, ne montraient rien en elles qui motive ici plutôt que là l’arrêt de notre monotone équipée. La barque sur le fleuve tranquille, entre les berges établies, en était l’unique épisode, et comme elle circulait avec nous, nous restions, ne sachant pas, si nous l’avions quittée, où descendre. Et quand un soir nous sommes pourtant descendus, vers une rive indifférente, c’est plutôt à cause de l’heure, du crépuscule qui tombait.

Un brouillard en lambeaux traînait sur l’eau morne, et se prenait aux joncs du bord. Nous décidâmes de passer la nuit sur la pelouse ; Ellis devait garder la barque ; elle s’enveloppa de son châle à cause de l’humidité, mit la valise sous sa tête, et parmi les roseaux froissés s’assoupit la barque amarrée.

Après une nuit sans rêves vint un réveil sans allégresse ; aucune aurore ne colora le ciel que blanchit, au matin seulement, une aube grelottante et navrée. C’était une clarté si noyée que nous attendions encore l’aube, quand le soleil déjà monté transparut derrière un nuage. Nous rejoignîmes Ellis ; assise dans la felouque, elle lisait la Théodicée. Irrité je lui pris le livre ; les autres se taisaient ; il y eut un moment de perplexité extrêmement pénible, puis comme aucun devoir précis n’unissait plus nos destinées, dans l’incertitude des routes, nos volontés s’éparpillèrent, et chacun de notre côté nous nous aventurâmes vers les terres.

Je n’eus pas le cœur d’aller loin ; – rien que vers un petit bois de hêtres ; encore ne l’atteignis-je même pas, mais dès le premier buisson venu, me laissant choir à son ombre, aucun des autres ne me voyant plus, comme je n’avais plus de forces et que je sentais le passé revenir, la tête dans les mains je pleurai misérablement…

… Sur la prairie semée de pimprenelles le soir tomba ; alors je fis une prière, puis m’étant levé je regagnai la barque délaissée.

Ellis dans la barque lisait le Petit Traité de la Contingence ; exaspéré j’arrachai de ses mains le livre et l’ayant jeté dans le fleuve : Ne sais-tu pas, m’écriai-je, Ellis malheureuse, que le livre est la tentation ? Et nous sommes partis pour des actions glorieuses… — Glorieuses ? fit Ellis en regardant la morne plaine. — Oh ! je sais qu’il n’y paraît pas ; je sais tout ce que tu peux dire ; tais-toi ! tais-toi ! – Sinon j’aurais pleuré encore ; et pour lui cacher mon visage je regardais fixement l’eau du fleuve. Les compagnons revinrent un à un, et quand tous dans la barque nous fumes de nouveau rassemblés, nous sentîmes si bien chacun le désespoir de tous les autres, que nous n’osions pas demander si tel non plus n’avait rien vu ; mais chacun, par décence, déguisant d’une vaine phrase la vacuité de sa vision : J’ai vu – j’ai vu, dit Aguisel, des bouleaux nains en enfilade sur un tumulus ardoisé. — Moi, dit Éric, dans une plaine de sable, des sauterelles broutant l’herbe amère. — Et vous, Urien ? dit Axel : Un champ semé de pimprenelles. – Morgain : des forêts de pins bleus sur le bord d’une mer. – Ydier : des carrières abandonnées… Et comme cet interrogatoire n’était plus d’aucun intérêt, la nuit étant close, nous dormîmes.

Le lendemain je m’éveillai tard ; tous les autres déjà levés, je les vis assis sur la rive : tous lisaient ; – c’étaient des brochures morales qu’Ellis avait distribuées. Je saisis la petite valise ; on y trouvait trois agendas ; la vie de Franklin ; une petite flore des climats tempérés, et le Devoir présent de M. Desjardins. – Tout en fouillant dans la valise, je préparais une apostrophe ; quand tout fût prêt, je jetai la valise. Elle fonça dans la rivière. Deux grosses larmes cordaient sur les joues d’Ellis. Ce ne fut pas que je fusse touché, mais au sentiment de notre commune misère soudain tomba mon irritation, et ce furent au lieu de blâmes, des plaintes :

Ah ! certes, m’écriai-je, nous voici très malheureux. Notre voyage est vraiment bien mal composé. Que signifie cette plaine si morne à ce moment de cette histoire ? ou que signifions-nous dans la plaine ? Si le soupçon nous vient ici de quelque chose d’inutile, nos âmes aussitôt désolées vont laisser leur vertu se répandre. Seigneur ! pour quelque chose d’inutile, nous n’aurons plus de foi ni de courage ; – maintenant nous allons défaillir, – ou faudra-t-il tomber dans la piété dévotieuse ? Nous avons vécu par orgueil, et nos noblesses s’exaspéraient à l’âpreté de nos victoires. Notre vertu, Seigneur, est toute faite de résistance ; mais autour de nous maintenant tout cède, tout se désagrège – et nous ne sentons plus nos courages. Voici que le tranquille passé en nous comme un regret remonte. – Nuit majestueuse et profonde où notre extase s’est éperdue ; textes de vérité, souvent où frissonnait une flamme métaphysique ; algèbres et théodicées, études ! nous vous avions quittées pour autre chose, ah ! pour autre chose vraiment. – On se met en route un matin, parce qu’on a trouvé dans l’étude qu’il faut manifester son essence ; on s’en va chercher par le monde des actions révélatrices, – et qui dira quelle ténébreuse vallée joint au monde où l’on vit notre chambre haute où l’on rêve, – vallée si âpre et si mystérieuse que je pensais que j’allais y mourir, si ténébreuse que mes yeux, lorsque je parvins devant la grande mer souhaitée, prirent les flots pour des lumières. – Depuis nous avons vu sur des plages des végétations insensées, des jardins traversés d’eaux tièdes, des palais, des terrasses dominatrices dont le souvenir fait notre désespoir ; – nous avons vu tous les sourires, tous les appels, et nous n’avons pas répondu ; et la reine fallacieuse, Haïatalnefous parfumée, n’a pas vaincu nos énergies. Nous nous gardions pour autre chose. Par une progression calculée, et dirai-je bien esthétique, nos courages avec nos désirs s’étaient accrus – par l’aliment que leur faisaient nos résistances ; et nous attendions, pour finir, une suprême péripétie. – Puis voici que notre vaisseau s’en va s’enlizer dans la vase. Ah ! vraiment notre histoire est mal, est bien mal, bien mal composée. Qu’est-ce qui peut venir ensuite ? tout nous devient indifférent, tant cet ennui sur l’avenir aussi s’allonge ; nos grandes âmes vont succomber au désintéressement à leur tâche. Qu’il advienne n’importe quoi, ce sera toujours sans importance. Les enchaînements logiques sont rompus ; nous avons quitté les sentiers salutaires. Souvenons-nous des îles détachées ; elles flottaient désemparées sans plus d’attache avec le monde. C’est ce qui peut arriver de plus triste. Sur l’inutile on ne peut pas recommencer le nécessaire. Nous sommes perdus tout à fait. Nous sommes encore bien plus malheureux que ne vous le font sentir mes trop imparfaites paroles ; encore bien plus que nous ne le sentons car l’apathie d’alentour commence à engourdir nos âmes. J’ai parlé beaucoup trop longtemps. À des choses inordonnées il faut des phrases incohérentes ; je terminerai par quelques allitérations – et laissant retomber ma voix soudain jusqu’à n’être plus qu’un murmure, je chuchotai pour la cadence :… chantera la sauterelle des sables. –

Tous assis sur la rive avaient écouté jusqu’au bout ; mais cette péroraison leur parut incongrue et un rire non dissimulé les secoua ; c’était ce que je souhaitais pour réveiller notre torpeur. Ellis n’avait rien compris ; je m’en aperçus à l’irritation qui soudain me prit contre elle ; mais je n’en laissai rien voir. Elle ouvrait de grands yeux interrogateurs ; elle attendait que je continue. — J’ai fini, chère Ellis, lui dis-je ; marchons un peu. Vous êtes douce et délicieuse aujourd’hui. L’air des pelouses vous remettra. –

Je croirais fastidieux de raconter la promenade ; je parlerais bien d’une grotte dans laquelle nous pénétrâmes, mais une eau stagnante qui la remplissait en partie ne nous permit pas de nous aventurer très loin ; on voyait pourtant de hautes voûtes enténébrées, des galeries qu’on supposait fuir vers des profondeurs ; par places où les parois, moins verticales, se plafonnaient, on voyait, comme des fruits de ces cavernes, pendre les chauves-souris léthargiques. J’en cueillis une pour Ellis, qui n’en n’avait pas encore vu ? Ce que cette grotte eut de meilleur, ce fut, après ces pesantes ténèbres, de nous faire trouver le jour dehors un peu moins triste. Ce fut dans cette grotte qu’Ellis prit les fièvres paludéennes et que me vinrent les premiers doutes affreux sur son identité.

Tandis que les autres rentraient en barque, Ydier, Nathanaël et moi, ayant repris quelques désirs de vivre, nous partîmes au soir vers les landes. Alors nous advint cette étrange aventure dont le mystère encore nous tourmente, car elle fut unique dans ce voyage et ne se rattachait à rien d’autre.

La nuit était tombée ; le vent glissait sur les joncs de la lande ; des feux flottaient sur les tourbières, et par crainte des fondrières nous ne marchions que lentement. Un tintement dans le silence nous fit nous arrêter surpris. Comme une forme vaporeuse, une blanche femme naissait, se balançait aérienne, s’élevait au-dessus du marais ; elle agitait une clochette comme un calice dans sa main. Notre geste d’abord fut de fuir, puis rassurés un peu à cause de sa délicatesse, nous l’eussions peut-être implorée, mais voici qu’elle n’était plus déjà qu’une vapeur défaite, soit plus haute ou soit très lointaine, et la petite sonnerie qu’elle faisait s’en allait se perdre avec elle ; mais elle persista toujours et nous commencions à croire à quelque illusion de fatigue, lorsque marchant de ce côté, nous l’entendîmes plus proche, de nouveau précise, rasant la terre, incertaine parfois, promenée, puis hésitante, puis plaintive, un appel, et penchés dans l’ombre pour voir, nous avons trouvé une pauvre brebis perdue par la lande, perplexe, la laine humide de ténèbres. Elle portait au cou la clochette. Nous recueillîmes la brebis égarée, et lui défîmes sa clochette. Mais un nouveau bruit s’entendit, et de nouveau se souleva des vases, comme une étoffe mortuaire, une femme longue et voilée ; le voile gris traînait sur la jonchaie, comme s’accroche aux joncs de la brouée. La tige de lys inclinée penchait le calice vers terre ; les sons tombaient comme des graines. Et comme elle partait je la vis, baissée vers un repli de l’ombre, au cou d’une brebis venue, suspendre son lys en clochette. Nous recueillîmes la brebis sur la plaine. Une troisième forme parut ; le suaire couvrait son visage ; derrière elle flottait sa traîne, comme une étoffe déchirée, parmi les feuilles des roseaux. Et je l’ai vue mettre la fleur, tandis qu’elle se défaisait, laisser à la brebis désolée, la clochette à la laine attachée avec sa main qui s’évapore. – Ainsi douze femmes sont venues ; nous avons recueilli les brebis après elles, et nous guidions ce troupeau par la main, comme des bergers sans houlette, à travers la nuit, sur la route inconnue, parmi les touffes de roseaux et les caïeux de renoncules.

Quand nous revînmes à la barque, un peu d’aube commençait à luire ; Ellis était un peu souffrante et délirait légèrement. Je remarquai ce jour-là, pour la première fois je pense, que ses cheveux étaient complètement blonds ; blonds – et même il n’y avait rien de plus à en dire.

La felouque recommença de remonter les eaux du fleuve ; de longs jours ainsi s’écoulèrent, dont la monotonie ne se raconterait pas. Les rives demeuraient si pareilles qu’on ne pensait pas avancer. Le cours de l’eau insensiblement se ralentit, cessa et nous ramâmes dans une eau stagnante, profonde et noire. Il s’était dressé sur chaque rive une allée de cyprès ; il tombait de chaque branche une ombre grave, pesante à nos âmes. On entendait en un rhythme imposé tomber nos rames sur le fleuve, puis l’eau par la rame soulevée retomber comme de lourdes larmes ; on n’entendait rien d’autre. Penché vers l’eau, on voyait sa face agrandie enveloppée de ténèbres, car à cause des cyprès qui étaient devenus gigantesques, l’eau ne reflétait plus le ciel. Nous regardions souvent l’eau noire, et souvent nos visages dans l’eau. Ellis divaguait dans le fond de la barque et récitait des prophéties. Nous comprenions que nous étions parvenus au point suprême de notre histoire. Et bientôt en effet les cyprès gigantesques décrurent. Mais nous étions trop accablés par le silence et par l’ombre pour nous étonner beaucoup d’une chose déconcertante : l’eau recommençait de couler, mais de couler dans l’autre sens. Nous redescendions maintenant le cours du mystérieux fleuve. Et comme en une histoire qu’on relit à l’envers, ou comme en le reflet du passé, nous reprenions notre voyage ; nous retrouvions les berges anciennes, nous revivions tout notre ennui. Les cigognes placides pêchaient toujours les vers de vase… je ne redirai pas cette monotonie ; j’avais déjà trop de peine à la dire. Je ne déplorerai pourtant point le manque de proportions de l’histoire, car si ce fleuve léthargique fut aussi long à remonter qu’à redescendre je ne m’en aperçus pas ; – je ne regardais plus les rives et les eaux sans sourires couler ; la seule pensée d’Ellis me distrayait du cours des heures ; ou dans une posture penchée vers ce que l’eau reflétait de moi-même et que je ne connaissais pas, je cherchais dans mes tristes yeux à comprendre mieux mes pensées, et lisais dans le pli de mes lèvres l’amertume du regret qui les plisse. Ellis ! ne lisez pas, je n’écris pas pour vous ces lignes ! vous ne comprendriez jamais tout le désespoir qu’a mon âme.

… Mais le fleuve d’ennui finit ; les eaux redevinrent plus claires ; les berges basses se défirent, et ce fut de nouveau la mer. Ellis délirait vaguement dans la barque agrandie. L’eau de la mer devint peu à peu si limpide que les roches du fond parurent. Songeant à tout l’ennui d’hier, aux bains parfumés de jadis, je regardais la plaine sous-marine ; je me souvenais que Morgain, aux jardins d’Haïatalnefous, était descendu sous les ondes, et s’était promené dans les algues. J’allais parler, mais j’aperçus, parmi les algues, sur le sable, comme une vision azurée, une cité dans la mer engloutie. Je restai dans l’incertitude ; je regardais n’osant rien dire ; la barque avançait lentement. – On voyait les murs de la ville ; le sable avait empli des rues ; – pas toutes, – certaines restaient, vertes entre les murs élevés, comme de profondes vallées. Toute la ville était verte et bleue. Des algues se penchaient des balcons vers les places où les fucus nains s’allongeaient. On voyait l’ombre de l’église. On voyait l’ombre de la barque flotter sur les tombes du cimetière ; calmes, des mousses vertes dormantes. La mer était silencieuse ; des poissons jouaient dans les flots. — Morgain ! Morgain, voyez ! m’écriai-je. – Il regardait déjà. — Allez-vous regretter ? me dit-il. Je ne répondis pas, par habitude, mais grisé soudain d’un lyrisme excessif qu’il faudrait motiver par l’ennui traversé, la joie de revoir une ville et de la voir silencieuse, je chantai : Nous serions ah ! si bien sous l’eau fraiche, au porche de l’église noyée – goûter l’ombre et l’humidité. – Le son des cloches sous la vague – et la tranquillité, Morgain ! Morgain, vous ne pouvez savoir ce qui me tourmente ; elle attendait, mais je me suis trompé ; Ellis n’est pas ce que je pense. Non ce n’est pas Ellis la blonde ; je me suis trompé tristement ; je me souviens maintenant que ses cheveux étaient noirs et que ses yeux brillaient aussi clairs que son âme. Son âme était vivace et violente, et sa voix très calme pourtant ; car elle était contemplative. – Et c’est une frêle éplorée que j’ai recueillie sur la rive. Pourquoi ? – Son ombrelle d’abord m’a déplu, puis son châle ; puis m’ont irrité tous ses livres. On ne voyage pourtant pas pour retrouver ses vieilles pensées ; et puis elle pleurait quand je lui faisais observer ces choses. D’abord je me disais : ah ! comme elle a changé ! – mais je vois bien maintenant que c’est une autre. – Et cet épisode est encore le plus saugrenu du voyage. – Dès que je l’ai vue sur la rive, j’ai senti qu’elle était déplacée. Mais que faire à présent ? car tout cela distrait du voyage ; et je n’aime pas, Morgain, les mélancolies sentimentales. Mais Morgain ne paraissait pas me comprendre ; alors je repris d’une façon plus douce…

Ce fut ce même jour, et peu de temps après cette conversation si grave, que parurent à l’horizon les premières glaces flottantes. Un courant les menait jusque vers les eaux tempérées ; elles venaient des mers glaciales. Elles ne fondaient pas, je suppose, mais se dissolvaient dans l’air bleu, insensiblement plus fluides ; elles se subtilisaient comme des brumes. Et les premières rencontrées, à cause des eaux encore presque tièdes, étaient devenues si futiles, diaphanes et déjà diluées, que la barque les eût traversées sans les voir, et nous n’en fûmes avertis que par la très soudaine fraîcheur.

Vers le soir, toujours plus nombreuses, il en vint de beaucoup plus hautes. Nous circulions au travers d’elles ; un peu plus denses, la barque y heurtait et ne les perçait plus qu’à peine. La nuit vint, et nous eussions cessé complètement de les voir, si la lumière des étoiles, au travers d’elles n’eût paru plus large, plus pâle, et lavée. – C’est ainsi, par une transition insensible, et qu’un récit bien trop précise, – à travers un climat morose, après les rivages splendides et les jardins sous le soleil, que nous devions enfin, par les mers glacées, aborder aux arides rivages polaires.

Et insensiblement aussi, languissante de maladie, Ellis chaque jour appâlie, plus blonde et comme évaporée, devenait toujours moins réelle et paraissait s’évanouir. — Ellis, lui dis-je enfin, par manière qui la prépare : Vous êtes un obstacle à ma confusion avec Dieu, et je ne pourrai vous aimer que fondue vous aussi en Dieu même. – Et lorsque la felouque aborda vers une terre boréale, où des cabanes d’Esquimaux faisaient de légères fumées, lorsque nous la laissâmes sur la plage pour voguer aussitôt vers le Pôle, elle n’avait déjà presque plus de réalité.

Et nous y laissâmes aussi Yvon, Hélain, Aguisel et Lambègue, malades d’ennui, et qui semblaient près de mourir de somnolence – pour voguer aussitôt très calmes vers le Pôle.

TROISIÈME LIVRE

VOYAGE VERS UNE MER GLACIALE

À Georges Pouchet qui y est allé.
 

Un ciel d’aurore un peu tardive ; des lueurs pourpres sur la mer où des glaces bleu pâle s’irisent. Un réveil un peu frissonnant à cause de l’air très limpide, où ne jouaient plus de brises tièdes. La terre boréale où nous avions laissé la veille Ellis la pâle et nos quatre compagnons malades, encore à peine visible au loin achevait de disparaître ; une buée délicate qui tout à l’horizon liait le ciel aux dernières vagues, semblait la soulever et la perdre. Tous les huit assemblés sur le pont pour une matinale prière, sérieux mais non pas tristes, un hymne tranquille monta du navire ; une allégresse séraphique nous remplit comme le jour où nous avions bu l’eau cristalline de la source. Donc sentant nos volontés joyeuses, pour ne pas laisser qu’elles s’éparpillent, mais bien nous saisir d’elles et le sentir, je leur dis : Les dures épreuves sont passées. Maintenant sont loin les berges moroses où nous pensions mourir d’ennui, plus loin encore les plages aux joies défendues ; sachons nous dire heureux de les avoir connues. On ne peut arriver ici que par elles ; vers les cités les plus altières sont les routes les plus pénibles ; nous allons vers la cité divine. Le soleil est un peu plus rose d’avoir été si terne hier. – Dans les résistances d’abord se sont senties nos volontés ; et le désœuvrement sur les pelouses grises ne nous fut pas, lui non plus, inutile, car le paysage en fuyant laissait nos volontés toutes libres ; à cause de l’ennui, nos âmes indéterminées, dans les campagnes ont pu se développer très sincères. Et quand nous agirons maintenant, ce sera certes selon nos voies. – Le soleil se levait comme nous commencions nos prières ; la mer rayonna de splendeurs reflétées ; des rayons glissaient sur les vagues, et les banquises illuminées, émues et vibrantes frémirent.

Vers le milieu du jour quelques baleines parurent ; elles nageaient en un troupeau, plongeant devant les banquises ; on les voyait reparaître plus loin ; mais elles se tinrent distantes du navire. Il fallait maintenant se garer des montagnes de glace ; les vagues pas encore très froides fondaient lentement leur base ; soudain on les voyait chavirer, leur cime prismatique croulait, disparaissait dans la mer secouée, remuait l’eau comme un orage, ressortait avec des cascades aux flancs et dans la vague tumultueuse longtemps oscillait encore, incertaine de sa posture. Le fracas majestueux de leur chute bondissait sur les flots sonores. Parfois des murs de glace tombaient dans des jaillissements d’écume, et toutes ces montagnes mouvantes se transformaient incessamment. – Il en vint vers le soir une si grande qu’elle n’était plus transparente ; et nous la prîmes d’abord pour une terre nouvelle couverte d’immenses glaciers. Des ruisseaux tombaient de ses cimes ; des ours blancs couraient sur ses bords. Le navire passa si près, que ses grandes vergues accrochées à quelque arête surplombante, brisèrent des glaçons fragiles. – Il en vint qui portaient en elles d’énormes pierres, arrachées du glacier natal, morceaux de moraines, et promenaient ainsi sur les flots des fragments de roche inconnue. – Il en vint d’autres qui, rapprochées par une affinité subite, avaient emprisonné des baleines ; plus élevées que l’eau, elles semblaient nager dans l’air. – Penchés sur le pont nous regardions voguer les banquises. Le soir tomba ; au soleil couchant les montagnes parurent d’opale. Il en arriva de nouvelles ; elles apportaient des algues laminées fines et longues comme des chevelures ; on croyait des sirènes captives ; puis ce fut un réseau ; la lune au travers apparut, comme une méduse au filet, comme une holothurie nacrée ; puis dégagée, nageant dans l’air libre, la lune se fit azurée. Des étoiles pensives erraient, tournaient, s’enfonçaient dans la mer.

— Vers le milieu de la nuit apparut un vaisseau gigantesque ; la lune l’éclairait mystérieusement ; ses agrès étaient immobiles, aucune lueur sur le pont ; il passa près de nous, on ne l’entendait pas voguer, et pas un bruit dans l’équipage ; nous comprimes alors qu’il était pris dans de la glace, entre deux banquises qui s’étaient sur lui refermées ; il passait ainsi, tranquille, et disparut.

— Vers le matin, avant l’aube, à l’heure où la brise fraîchit, vint voguer près de nous un îlot de glace très pure ; au milieu, comme un fruit enchâssé, comme un œuf de merveilles luisait une immortelle pierrerie ; Étoile du matin sur la vague, nous ne pouvions nous lasser de la voir. Elle était pure comme un rayon de la Lyre ; à l’aurore elle vibra comme un chant ; mais sitôt que vint le soleil, la glace qui l’enveloppait fondue la laissa tomber dans la mer. – Ce jour-là nous avons pêché la baleine. Ici cessent les temps des souvenirs, commence mon journal sans date.

Dans l’abîme ébloui d’écume et de tempêtes, où nul homme jamais n’effaroucha les fêtes sauvages des albatros et des eiders, – plongeur qu’un câble élastique balance, Éric est descendu brandissant au bout de son bras nu le large couteau tueur de cygnes. Un souffle humide monte d’en bas où s’agitent les vagues vertes, et le vent chasse de l’écume. Les grands oiseaux effarouchés tournoient et l’étourdissent de coups d’ailes. Nous, penchés, accrochés au roc où le câble mobile s’attache, nous regardons ; Éric est au-dessus des nids ; il descend au milieu de cette tourmente ; dans les plumes couleur de neige et dans le duvet précieux les petits des eiders sommeillent ; Éric capteur d’oiseaux pose la main sur la couvée ; les petits réveillés s’agitent, et pris de peur veulent fuir ; mais Éric plonge le couteau dans les plumes et rit de sentir sur ses mains le sang tiède de la couvée. Le sang ruisselle sur les plumes, et les ailes qui se débattent en éclaboussent le rocher ; le sang ruisselle sur la vague, et le duvet éparpillé s’envole taché d’écarlate. – Les grands oiseaux épouvantés veulent protéger la couvée ! Éric que leurs griffes attaquent, d’un coup de couteau les abat. Et alors monte de la vague, emporté par le vent marin, un tourbillon d’écume affolée, entre les parois de falaise, blanc comme le duvet des cygnes, et qui monte, qui monte, qui monte, et chassé désespérément avec les plumes et les plumes, disparait dans le ciel qu’on voit, gouffre bleu lorsqu’on lève la tête.

Sur ces falaises schisteuses, les guillemots ont leur nid. Les femelles restent perchées ; les mâles volent alentour ; ils crient d’une façon très aiguë, et les cris et le bruit des ailes assourdissent sitôt que l’on approche d’eux. Ils volent en armée si nombreuse, qu’ils font une nuit lorsqu’ils passent ; ils tournoient incessamment. Les femelles rangées les attendent, graves, immobiles et sans cris, en file sur une crête immense où le rocher surplombe un peu. Elles couvent leur œuf unique. Elles l’ont posé là vite, pas même dans un nid, mais sur le roc glissant en pente ; elles l’ont fait comme une fiente. Sur l’œuf elles se tiennent assises, rigides et sérieusement, entre leurs pattes et leur queue le maintenant pour qu’il ne roule. Le navire s’aventura entre deux parois de falaise, dans un fiord étroit, ténébreux ; on voyait dans l’eau transparente, à des profondeurs ignorées, les roches s’enfoncer toutes droites ; de sorte que parfois il semblait que ce fût le reflet des falaises ; mais la profondeur était sombre et la falaise blanche d’oiseaux. Les mâles au-dessus de nos têtes poussaient de tels cris que nous ne pouvions nous entendre. Nous avancions très lentement ; eux ne semblaient pas nous voir. Mais sitôt qu’Éric, habile frondeur, eut lancé contre eux quelques pierres, et, dans cette opaque nuée, de chaque pierre en eut tué plusieurs qui tombèrent auprès du navire, alors tous les cris redoublés affolèrent sur les roches les femmes, et d’une commune poussée, quittant le rocher nuptial, l’espoir de la progéniture, toutes s’envolèrent, poussant des clameurs horriblement stridentes. Ce fut une épouvante d’armée : nous étions honteux du vacarme, et surtout lorsque nous vîmes tous les œufs malheureux délaissés, plus maintenus contre la pierre, dégringoler de la falaise. Cela fit tout le long du roc, les coquilles s’étant brisées, d’horribles traînes blanches et jaunes. Certaines couveuses plus tendres tentèrent en s’envolant d’emporter l’œuf entre leurs pattes, mais leur œuf bientôt échappé s’était éclos sur la mer bleue. L’eau des vagues s’était salie. Nous étions confus du désordre et nous enfuîmes en grande hâte, car de toute part commençait de s’élever l’odeur affreuse des couvées.

— Le soir, à l’heure des prières, Paride n’étant pas venu, nous le cherchâmes et l’appelâmes jusqu’à la nuit, mais ne pûmes savoir ce qu’il était devenu.

Les Esquimaux vivent sous des huttes de neige ; dans la plaine, à les voir, on croirait des tombeaux ; mais l’âme avec le corps est enfermée ; un peu de fumée, de la hutte monte vers le ciel. Les Esquimaux sont laids : ils sont petits ; leurs amours n’ont pas de tendresses ; ils ne sont pas voluptueux et leur joie est théologique ; ils ne sont ni méchants ni bons ; leur cruauté n’est pas émue. Le dedans de leur hutte est noir ; on peut à peine y respirer ; ils ne travaillent ni ne lisent ; ils ne sommeillent pas pourtant ; une petite lampe allumée troue un peu la nuit des veillées ; comme la nuit est immobile, ils n’ont jamais su ce qu’est l’heure ; comme ils n’ont pas à se presser, leurs pensées sont lentes ; l’induction leur est inconnue, mais sur trois maigres points posés ils déduisent une métaphysique ; et la suite de leurs pensées jusqu’au bout interrompue, descend de Dieu jusqu’à l’homme ; leur vie devient cette suite ; ils mesurent l’âge qu’ils ont au point où ils sont parvenus ; il en est qui n’ont jamais pu parvenir à leur existence ; il en est qui s’en sont passés ; il en est qui ne s’en sont pas aperçus. Ils n’ont pas de langue commune ; ils calculent infiniment. Ah ! je pourrais encore en dire, car je les ai très bien compris. Ils sont rabougris, leur face est camuse, parce qu’ils n’y font pas attention. Leurs femmes sont sans maladies ; ils font l’amour dans les ténèbres.

Je parle des Esquimaux sensés ; il en est qui, à l’aube du jour solennel, coupant le cours des syllogismes s’en vont sur la mer gelée et dans la neige un peu fondue chasser le grand renne et le morse. Ils pêchent aussi des baleines et reviennent avec la nuit tout chargés de graisses nouvelles.

Chaque climat a ses détresses ; chaque terre sa maladie. Nous avions vu dans les îles tièdes la peste ; près des marais les maladies de langueur. Une maladie maintenant naissait de l’absence même des voluptés. Les salaisons, le manque d’herbes fraîches et cette résistance assidue où s’exaltait notre fierté ; la joie de vivre mal dans les terres méchantes, et cet acharnement du dehors où s’amusait l’âme ravie usèrent nos forces à la longue, et tandis que les âmes alors eussent voulu, sereines, s’élancer vers les suprêmes conquêtes, le scorbut dont nous commencions tous à souffrir nous retenait accablés sur le pont du navire, tremblant de la peur de mourir avant d’avoir fini nos tâches. Ô ! tâches élues ! les plus chères. Quatre jours, nous restâmes ainsi, non loin de la terre attendue dont on voyait les pics de glace plonger dans la mer dégelée ; et je crois bien que ce fût arrêté là notre voyage, sans l’exquise liqueur qu’Éric, dans la hutte des Esquimaux avait prise.

Notre sang était devenu trop fluide ; il s’échappait de toutes parts ; il suintait des gencives, des narines, des paupières, de sous les ongles ; il semblait parfois n’être plus que comme une humeur stagnante et cesser presque de circuler ; le moindre mouvement le déversait à flots comme d’une coupe penchée ; sous la peau, aux places les plus tendres il faisait des taches livides. Nous sentions dans la tête ce vide, ce vertige de la nausée ; notre nuque était douloureuse ; à cause de nos dents trop faibles qui branlaient dans leurs alvéoles, le biscuit de mer sec nous était une nourriture impossible ; cuit dans l’eau il faisait une bouillie épaisse où nos dents se prenaient et restaient. Les grains de riz écorchaient nos gencives ; nous ne pouvions presque que boire. Et sur le pont couchés, sans force, tout le jour nous rêvions aux fruits murs, aux fraîches pulpes savoureuses, aux fruits des îles de jadis, des îles pernicieuses. Mais même alors je crois que nous eussions refusé d’y goûter. – Nous nous réjouissions que Paride ne fût plus là et ne connût pas nos souffrances. – Mais la liqueur hémostatique vint à bout de la maladie.

C’était le soir du dernier jour ; le soleil de toute une saison avait disparu dans les terres ; une lueur crépusculaire demeurait longtemps après lui. Le soleil était tombé sans agonie, sans cette pourpre sur les nuages ; il avait disparu lentement ; des rayons réfractés nous en venaient encore. Mais déjà les grands froids commençaient, la mer autour de nous regelée avait emprisonné le navire. Les glaces d’heure en heure plus serrées, menaçaient incessamment de le briser ; ce n’était pour nous que le plus tremblant des asiles ; nous résolûmes de le quitter. Mais je veux surtout que l’on sache que ce ne fut ni par désespoir ni par prudence timorée, mais bien par une volonté de folie, car nous pouvions encore, rompant la glace, fuir l’hiver et partir vers où le soleil avait fui ; mais c’eût été vers le passé. Donc préférant les rives les plus dures, pourvu qu’elles fussent futures, c’est vers la nuit que nous marchâmes, notre jour étant accompli. Nous savions que le bonheur n’est pas fait de l’abandon de la tristesse ; nous allions, fiers et forts, au delà des pires détresses, où trouver la plus pure joie.

Ayant attelé le grand renne au traîneau construit de morceaux du navire, nous commençâmes de le charger de bois, de haches et de câbles. Les derniers rayons s’éteignaient nous allions monter vers le pôle. Il était un endroit sur le pont du navire, caché par les amas de cordages ; nous n’y passions jamais. Ah ! triste adieu du jour, lorsque pour quitter le navire, je parcourus le pont tout entier ! derrière les enroulements de câbles, lorsque je les défis pour les prendre, hélas ! ah ! que vis-je ? – Paride ! – Nous l’avions vainement cherché ; je pensai, que trop faible pour remuer, et trop malade pour répondre, il s’était caché là comme les chiens qui cherchent un coin pour mourir. Mais était-ce encore Paride ? – Il était sans cheveux, sans barbe, on voyait blanches sur le plancher ses dents autour de lui crachées. Sa peau s’était déchiquetée ainsi qu’une étoffe passée ; elle était violette et nacrée ; rien n’était plus pénible à voir. Ses yeux n’avaient plus de paupières, et je ne compris pas d’abord si c’était nous qu’il regardait car il ne pouvait plus sourire. Comme un fruit sortant de sa bouche, ses gencives énormes, gonflées, tuméfiées et spongieuses repoussaient, déchiraient ses lèvres ; on voyait au milieu, dressée, une dent blanche, sa dernière. – Il voulut me tendre la main ; ses os trop fragiles cassèrent. Je voulus lui serrer la main ; elle se défit dans la mienne en me laissant entre les doigts du sang et de la pourriture. Je pense qu’il vit des larmes dans mes yeux, car il sembla comprendre alors que c’était lui que je pleurais, et je pense qu’il gardait encore sur son état quelque espérance que mes pleurs de pitié lui ôtèrent, car soudain il fit un cri rauque et qui devait être un sanglot, et avec la main que je n’avais pas en la lui serrant écrasée, dans un geste de désespoir, tragique et vraiment perdu, saisissant la dent et ses lèvres, ironique et comme en riant, il s’arracha tout à coup tout un grand lambeau de figure puis retomba déjà fini.

Ce soir, pour un grand deuil et pour l’adieu, nous avons brûlé le navire. La nuit venait majestueuse, et s’établissait lentement. Les flammes jaillirent en triomphe ; la mer en fut incendiée ; les grands mâts, les poutres brûlèrent, et quand, le vaisseau consumé, les flammes pourpres retombèrent, laissant l’irréparable passé, nous partîmes vers la mer du Pôle.

Silence de la nuit sur la neige. – De la nuit – Solitude, et c’est toi, tranquille apaisement de la mort. Vaste plaine sans heures : les rayons du jour se sont retirés. Toutes formes se sont gelées ; c’est le froid sur la calme plaine, et l’immobilité – et l’immobilité. Et la sérénité. Ô pur ravissement de notre âme ! rien ne s’émeut dans l’air, mais, tant les banquises sont vives, plane un rayonnement figé. Tout est du bleu pâle nocturne – dirai-je, la lune ? – La Lune. – J’ai cherché loin de tout la prière ; et c’est le paysage extasié. Ellis ! toi qui n’es pas celle que j’ai trouvée ; fraîche Ellis, est-ce ici que tu m’as attendu ? J’irais plus loin encore, mais j’attends ta parole, – et tout sera bientôt fini. – J’ai cherché sa forme perdue – et mon âme a dit sa prière. Puis la nuit a repris son silence, et toute sa sérénité.

Pourquoi donc attendre une aurore ; on ne sait plus quand elle viendra. L’heure ne vaut pas qu’on l’attende. Après un peu de sommeil, dans la nuit, nous avons marché vers le Pôle.

 

Gypses purs ! carrières salines ! marbres blancs des sépulcres, micas ! C’est la blancheur dans les ténèbres. Givres légers, qui seriez au soleil des sourires ; parures de cristal sur la nuit ; touffes de neiges ! avalanches figées ! – dunes de poussière de lune – plumes d’eiders sur l’écume des flots – pics de glace aux espérances taciturnes ! – Nous avons marché dans la neige, et sans cette hâte du temps, car les heures sont écoulées ; – la lenteur grave de nos gestes en faisait la solennité. Tous les sept – Alain, Axel, Morgain, Nathanaël, Ydier, Éric et moi, nous marchions ainsi vers nos tâches.

Ils dormaient ; la hutte était tranquille ; dehors, une nuit sans étoiles sur la plaine de givre étendue ; au-dessus de la plaine, à cause de sa candeur la nuit était un peu pâlie ; une lueur était éparse sur la terre ; je cherchais un lieu pour prier. Comme j’allais m’agenouiller et que je commençais ma prière, je vis Ellis. Elle était assise, pensive, près de moi, sur une roche ; sa robe était couleur de neige ; ses cheveux plus noirs que la nuit. — Ellis ! c’est donc toi, sanglotai-je ; ah ! je t’avais bien reconnue. – Mais elle était silencieuse, et je lui dis : Ignores-tu quelle triste histoire j’ai vécue, depuis que je t’avais perdue ? quelles campagnes désolées j’ai traversées depuis que ta main ne me guide ? Sur une berge, un jour, je pensais t’avoir retrouvée – mais ce n’était qu’une femme ; ah ! pardonne ! je l’ai si longtemps souhaitée. Où me mèneras-tu désormais dans cette nuit proche du Pôle, Ellis ! ma sœur ? — Viens me dit-elle. Et m’ayant pris par la main, elle me conduisit sur une roche haute d’où l’on apercevait la mer. Je regardais, et soudain la nuit se déchira, s’ouvrit et se déploya sur les flots toute une aurore boréale. Elle se reflétait dans la mer ; c’était de silencieux ruissellements de phosphore un calme écroulement de rayons, et le silence de ces splendeurs étourdissait comme la voix de Dieu. Il semblait que les flammes pourpres et roses, incessamment agitées, fussent un palpitement de Volonté divine. Tout se taisait ; mes yeux éblouis se fermèrent ; mais Ellis ayant mis un doigt sur ma paupière j’ouvris les yeux et je ne vis plus qu’elle. — Urien ! Urien, triste frère ! que ne m’as-tu toujours rêvée ! – souviens-toi de nos jeux de jadis. Pourquoi voulus-tu, dans l’ennui, recueillir ma fortuite image ? Tu savais pourtant bien que ce n’était pas l’heure et que ce n’était pas dès là-bas que posséder était possible. Je t’attends au delà des temps, où les neiges sont éternelles ; ce sont des couronnes de neiges et plus de fleurs que nous aurons. Ton voyage va finir, mon frère. Ne regarde plus vers jadis. – Il est encore d’autres terres, et que tu n’auras pas connues, – que tu ne connaîtras jamais ; que t’eût servi de les connaître ? – pour chacun la route est unique, et chaque route mène à Dieu.

Mais ce n’est pas dès cette vie que tes yeux pourront voir sa gloire. La pauvre enfant que tu croyais me reconnaître, – et comment t’es-tu pu méprendre ? – tu lui disais de cruelles paroles ; et puis tu l’as abandonnée. Elle ne vivait pas ; tu l’as faite ; il te faudra l’attendre maintenant ; car cette âme ne pourrait seule monter vers la cité de Dieu. – Ah ! j’aurais souhaité que tous deux nous tissions la route étoilée, ensemble, seuls, vers les pures lumières. – Il te faudra guider cette autre. Vous finirez votre voyage ; mais cette fin n’est pas la vraie ; rien ne finit qu’en Dieu, mon frère ; donc ne te décourage pas, quand tu croiras te pencher sur la mort. Derrière un ciel en est un autre ; les fins reculent jusqu’à Dieu. – Mon frère bien-aimé, tiens ferme l’Espérance. – Puis s’étant penchée sur la neige, elle écrivit en lettres embrasées ce que m’étant agenouillé, je pus lire : Ils n’ont pas encore obtenu ce que Dieu leur avait promis – afin qu’ils ne parvinssent pas sans nous à la perfection.

Je voulais encore lui parler, lui demander de me parler encore, et je tendais les mains vers elle ; mais elle, au milieu de la nuit me montra de sa main l’aurore, et s’étant lentement relevée, comme un ange chargé de prières, elle reprit le chemin séraphique. À mesure qu’elle montait, sa robe devenait nuptiale ; je voyais qu’elle était tenue à des épingles d’escarboucles ; elle rayonnait de tous les rayons des sept mystiques pierreries ; et bien que leur éclat fût tel qu’il eût consumé les paupières, une si céleste douceur ruisselait de ses mains tendues, que je ne sentais pas la brûlure. Elle ne regarda plus vers moi ; je la voyais toujours plus haute ; elle atteignit les portes enflammées ; derrière une nuée elle allait disparaître ; alors, une lumière beaucoup plus blanche m’éblouit, et la nuée s’étant ouverte, je vis des anges. Ellis était au milieu d’eux, mais je ne pouvais la reconnaître ; chaque ange, de ses deux bras levés agitait ce que j’avais pris pour l’aurore, qui n’était qu’un rideau retombé devant les clartés immortelles, et chaque flamme c’était un voile où transparaissait la Lumière. De grands rayons glissaient sous les célestes franges, – mais les anges ayant écarté le rideau, un tel cri jaillit dans la nue, que la main sur les yeux, je fus prosterné de terreur.

Quand je me relevai, la nuit s’était refermée ; on entendait au loin la mer. Étant retourné vers les huttes je trouvai mes compagnons encore endormis ; je me couchai près d’eux, accablé de sommeil.

Marche vers le Pôle ; de l’excessive blancheur des choses naît une certaine clarté ; un rayonnement les entoure. Il souffle une tourmente de neige, et la neige chassée, soulevée, s’étale, circule, se roule, a des ondulements, des courbes d’étoffes ou de chevelures. Notre route sans cesse obstruée faisait notre marche très lente ; il fallait tailler dans la glace des couloirs et des escaliers. Je ne veux pas parler de nos travaux ; ils étaient si pénibles, si durs, que les raconter semblerait s’en plaindre. Je ne veux non plus parler ni du froid, ni de nos souffrances ; – il serait dérisoire de dire : nous avons terriblement souffert, – tant ce qu’on s’imaginerait à ces paroles serait moindre. Je n’arriverais pas, par des mots, à dire cette suprême âcreté de la souffrance ; cette souffrance, je n’arriverais pas à la dire assez âcre pour qu’en naisse comme une joie, un orgueil, – ni du froid la morsure enragée.

Vers l’extrême nord se dressait une étrange paroi de glace ; un bloc énorme et prismatique était posé là comme un mur. Une sorte de route y menait, un ravin de neige profonde, et par-dessus cette muraille, un tourbillon de neige chassée je pense par un vent monotone, retombait dans cette vallée. Sans les cordes qui nous maintenaient les uns aux autres attachés, nous eussions enfoncé dans la neige ; elle nous eût ensevelis. La muraille était très lointaine ; le vent roulait toujours la neige. Nous fûmes bientôt si las de marcher dans cette tourmente, que, malgré le danger de se coucher par la neige, nous nous sommes étendus pour dormir. Nous étions à l’abri derrière un bloc de glace ; le vent soufflait la neige par-dessus ; la paroi formait une grotte. Nous étions couchés sur les planches du traîneau et sur la peau du renne tué.

Pendant le sommeil des six autres, je sortis seul de la grotte pour voir si la neige cessait. À travers le linceul des neiges, c’est près d’un rocher de blancheur que j’ai cru voir Ellis pensive. Elle ne semblait pas me voir ; elle regardait vers le Pôle ; ses cheveux étaient dénoués ; le vent les secouait sur elle. Je n’ai pas osé lui parler parce qu’elle semblait trop triste, – et je doutais que ce fût elle. Et comme je ne pouvais à la fois être triste et finir ce voyage, je m’en suis retourné dormir.

La neige passe maintenant au-dessus de nos têtes, à cause de la violence même du vent. Nous sommes au pied du grand mur. Un bizarre couloir y mène. Le mur poli comme un miroir et transparent comme un cristal, en face du couloir s’enfonce. Une place est là, où la neige, trop légère, n’est pas tombée. Le sol est transparent aussi. – C’est sur ce mur et c’est alors que nous étant penchés, avec le pressentiment des détresses nous lûmes, écrit comme avec un diamant sur du verre, et comme la voix d’un tombeau, ces deux mots :

 

HIC DESPERATUS

 

et puis une date effacée.

 

Et c’est sous ces mots que nous vîmes, nous étant d’un commun geste agenouillés, – que nous vîmes un cadavre couché dans la transparence de la glace. La glace, sur lui refermée, l’avait pris comme en un sépulcre ; le grand froid dont elle l’enveloppait l’avait empêché de pourrir. On voyait sur ses traits, il semblait, une épouvantable fatigue. Il tenait un papier d’une main.

Nous sentions que nous étions arrivés presque à la fin de notre voyage ; pourtant nous nous sentions encore assez de forces pour gravir la muraille gelée, nous doutant bien que le but était derrière, mais ne sachant pas ce qu’il était. Et maintenant que nous avions tout fait pour l’atteindre, cela nous devenait presque inutile de le savoir. – Nous restions encore à genoux devant cette tombe inconnue, sans émotion, sans pensée, – car nous en étions à ce point où l’on ne peut plus compatir sans pleurer aussi sur soi-même, où l’on détourne les yeux des tristesses parce qu’on a besoin de sa force. Le cœur n’arrive à sa vaillance que par un endurcissement. Et c’est pour cela plus encore que pour ne pas violer la sépulture, que nous n’ouvrîmes pas la glace, malgré notre désir de lire les lignes du papier que le cadavre tenait en main. Après une brève prière nous nous relevâmes et commençâmes de gravir péniblement le mur de glace.

Je ne sais pas comment naissait le vent qui faisait la tourmente, car sitôt la muraille franchie, le vent cessa, ce fut une atmosphère presque douce. L’autre côté de la muraille dévalait en colline, pente douce de neige amollie. Puis c’était une ligne d’herbes ; puis une petite mer dégelée. Je pense que la muraille autour est parfaitement circulaire, car les pentes s’étageaient régulièrement, et comme plus aucun vent, dans ce cirque clos, ne souillait, l’eau du lac restait apathique.

Nous pensions bien que c’était la fin ; on ne pouvait aller plus loin ; mais sachant que si nous descendions sur la rive, nous ne saurions plus qu’y faire, – pour inventer quelque conclusion, ou quelque geste qui la motive, nous eûmes la pieuse idée de revenir chercher le cadavre inconnu pour l’enterrer sur la rive attendue. Car nous pensions que c’était aussi pour la voir qu’il était venu jusque là, et déplorions que si près du but, il n’ait pourtant pas pu l’atteindre.

Donc, étant revenus près de la tombe, nous ouvrîmes la glace pour prendre le cadavre, mais quand nous voulûmes lire le papier qu’il tenait, nous vîmes qu’il était complètement blanc ; cette déception nous fut extrêmement pénible, car alors nos curiosités retombaient. Puis ayant transporté ce corps sur la petite rive polaire, nous eûmes, sans parler, ce sentiment qu’il valait mieux peut-être qu’il n’eût pas vu cette rive attendue et qu’une muraille l’ait séparé vivant encore de son but, car il eût peut-être sinon gravé les mêmes mots sur sa tombe.

Une aube incolore naissait ; et dans une dernière action, voulant empêcher nos pensées, nous creusâmes une fosse dans l’herbe, – entre la neige et l’eau du lac.

Nous ne sentions plus de désirs de revenir revoir des contrées plus fleuries ; c’eût été le passé sans surprises ; on ne redescend pas vers la vie. Si nous avions su d’abord que c’était cela que nous étions venus voir, peut-être ne nous serions-nous pas mis en route ; aussi nous avons remercié Dieu de nous avoir caché le but, et de l’avoir à ce point reculé que les efforts faits pour l’atteindre nous donnassent déjà quelque joie, seule sûre ; et nous avons remercié Dieu de ce que les souffrances si grandes nous faisaient croire à la fin plus splendide.

Nous eussions bien voulu inventer à nouveau quelque frêle et plus pieuse espérance ; – ayant satisfait notre orgueil et sentant que de nous ne dépendait plus l’accomplissement des destinées, nous attendions maintenant que les choses autour, nous devinssent un peu plus fidèles.

Et nous étant encore agenouillés, nous avons cherché sur l’eau noire le reflet du ciel que Je rêve.

 

FIN

ENVOI

Madame ! je vous ai trompée

Nous n’avons pas fait ce voyage.

Nous n’avons pas vu les jardins

Ni les flamants roses des plages ;

Ce n’est pas vers nous que les mains

Des sirènes se sont tendues.

Si je n’ai pas mordu les fruits,

Ni dormi sous les avenues

Si je n’ai pas baisé les mains

D’Haïatalnefous parfumée…

Si je croyais aux lendemains

Si j’ai raconté ces courages

C’est que ce n’était que mirages,

C’est que ce n’était que fumées.

Je crois que j’eusse résisté ; j’attendais ;

 

 

Mais les tentations ne me sont pas venues.

Ellis ! pardonnez ! J’ai menti.

Ce voyage n’est que mon rêve –

Nous ne sommes jamais sortis

De la chambre de nos pensées –

Et nous avons passé la vie

Sans la voir. Nous lisions.

Vous veniez au matin

Toute lasse de vos prières.

 

Madame je vous ai trompée

Tout ce livre n’est que mensonge. –

Au moins n’y ai-je pas crié –

Mais c’est qu’on est calme en un songe…

Un jour pourtant, vous le savez

J’ai voulu regarder la vie ;

Nous nous penchâmes vers les choses.

Mais je les ai comprises alors

Si sérieuses, si terribles,

Si responsables de toutes parts, –

Que je n’ai pas osé les dire –

Je m’en suis détourné – ah ! Madame – pardon

J’ai préféré dire un mensonge.

J’avais peur de crier trop fort

Et d’abîmer la poésie

Si j’avais dit la Vérité

La Vérité qu’il faut entendre ;

J’ai préféré mentir encore

Et d’attendre, – d’attendre, d’attendre…

La Roque. Été 92.

 


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a été édité par la

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en janvier 2022.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Sylvie, Marie B., Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Gide, André, Le Voyage d’Urien suivi de Paludes, Paris, Mercure de France, 1897. D’autres éditions ont pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Coucher de soleil sur Port-Cros a été prise par Anne Van de Perre le 01.08.2020. Les illustrations dans le texte reproduisent dix des trente lithographies de Maurice Denis provenant de l’édition de la Librairie de l'Art indépendant, 1893, ainsi que deux de ses huiles.

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[1] Novalis.