André Gide

ET NUNC MANET IN TE

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JOURNAL INTIME

1947

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Table des matières

 

Et nunc manet in te. 3

Journal intime. 33

Ce livre numérique. 62

 

Et nunc manet in te

 

… et nunc manet in te.
Virgile (Culex)

Hier soir je pensais à elle ; je parlais avec elle, comme je faisais souvent, plus aisément en imagination qu’en sa présence réelle ; lorsque soudain je me suis dit : mais elle est morte…

Il m’arrivait, certes, de passer loin d’elle, souvent, de longues suites de jours ; mais depuis mon enfance j’avais pris cette habitude de rapporter à elle la récolte de ma journée et de l’associer en pensée à mes tristesses ou à mes joies. C’est ainsi que je faisais hier soir, lorsque soudain je me suis souvenu qu’elle était morte.

Aussitôt tout se décolora, se ternit, à la fois ces récents souvenirs d’un temps vécu loin d’elle, et cet instant même où je les remémorais, car je ne les revivais en pensée que pour elle. Je compris aussitôt que, l’ayant perdue, c’en était fait de ma raison d’être, et je ne savais plus pourquoi désormais je vivais.

Je n’aimais pas beaucoup ce nom d’Emmanuèle que je lui donnai dans mes écrits, par respect pour sa modestie. Son vrai nom ne me plaisait peut-être que parce que, depuis mon enfance, il évoquait tout ce qu’elle représentait pour moi de grâce, de douceur, d’intelligence et de bonté. Il me paraissait usurpé lorsqu’il était porté par quelque autre ; elle seule, me semblait-il, y avait droit. Quand j’inventai, pour ma Porte Étroite, le nom d’Alissa, ce ne fut point par préciosité mais par réserve. Il ne devait y avoir qu’une Alissa.

Mais l’Alissa de mon livre n’était point elle. Ce n’est pas son portrait que j’ai tracé. Elle-même ne m’a servi que de point de départ pour mon héroïne et je ne pense pas qu’elle s’y soit beaucoup reconnue. Elle ne m’a jamais rien dit de mon livre, de sorte que je ne puis que supposer les réflexions qu’elle a pu faire en le lisant. Ces réflexions me restent douloureuses, comme tout ce qui ressortissait à ce chagrin profond que je ne commençai de soupçonner que beaucoup plus tard, car sa pudeur extrême la retenait de le laisser paraître, et d’en parler.

Le drame que j’avais imaginé pour mon livre, si beau qu’il pût être, ne lui prouvait-il pas que je restais aveugle devant celui de la réalité ? Combien plus simple qu’Alissa, plus normale et plus ordinaire (je veux dire : moins cornélienne et moins tendue) ne devait-elle pas se sentir ? Car sans cesse elle doutait d’elle, de sa beauté, de ses mérites, de tout ce qui faisait la force de son rayonnement, de sa valeur. Je crois que, sur le tard, je suis parvenu à la comprendre beaucoup mieux ; mais à quel point, durant le plus fort de mon amour, j’ai pu me méprendre sur elle ! Car tout l’effort de mon amour n’était point tant de me rapprocher d’elle, que de la rapprocher de cette figure idéale que j’inventais. Du moins c’est ce qui me paraît aujourd’hui ; et je ne pense pas que Dante en ait agi différemment pour Béatrice. C’est aussi, c’est surtout par besoin de réparation que je tente, à présent qu’elle n’est plus, de retrouver et retracer ce qu’elle était. Son être véritable, je ne voudrais pas que le spectre d’Alissa l’offusquât.

Madeleine avait beaucoup insisté pour que je ne cherche pas à revoir sa sœur sur son lit de mort. À mon retour du Sénégal, j’avais appris que, après deux mois de souffrances atroces, Valentine venait enfin d’entrer dans le seul repos qu’elle pût encore espérer. Je pensais courir aussitôt à la maison mortuaire où mes deux nièces m’attendaient ; Madeleine, par dépêche puis par téléphone, me supplia de n’en rien faire : « Je te prie instamment de ne pas retourner rue de l’Éperon avant de m’avoir revue. » Comme rien d’autre ne me retenait à Paris où personne encore n’était avisé de mon retour, je pris le premier train pour Cuverville. Et comme je lui demandais la raison de son insistance : « C’est, me dit-elle, qu’il m’était douloureux de penser que tu reverrais le beau visage de Valentine tout abîmé par l’agonie. On m’a dit qu’elle était défigurée. Ce n’est pas là le souvenir que je veux que tu gardes d’elle. » Je reconnaissais ici son instinctif retrait devant tout spectacle pénible. Mais les raisons qu’elle me donnait ne me paraissaient valables que pour elle. Par sympathie je parvenais à les comprendre ; je ne pouvais les partager. N’importe ; je me souvenais de ce qu’elle m’avait dit ce jour-là, c’est-à-dire un mois auparavant, et, sur le point d’ouvrir la porte de sa petite chambre, à Cuverville où m’avait brusquement rappelé l’annonce de sa mort – où Yvonne de Lestrange près de qui je m’attardais à Chitré m’avait ramené en auto, puis m’avait laissé – oui, sur le point d’ouvrir la porte de cette chambre où n’habitait plus que son corps glacé, j’hésitais, me demandant si elle ne m’aurait pas dit de même : « Ne cherche pas à me revoir. » Puis je pensai que, comme elle n’avait pour ainsi dire pas eu d’agonie, je la retrouverais à peu près telle que je l’avais laissée quinze jours plus tôt, simplement tranquillisée par la mort.

Je fus surpris, lorsque je m’approchai du lit où elle reposait, par la gravité de son visage. On eût dit que la grâce et l’aménité, qui donnaient à sa bonté une force si rayonnante, habitaient toutes dans son regard ; de sorte que, à présent que ses yeux étaient clos, plus rien ne restait, dans l’expression de ses traits, que d’austère ; de sorte aussi que le dernier regard que je portais sur elle devait me rappeler, non point son ineffable tendresse, mais le sévère jugement qu’elle avait dû porter sur ma vie.

Elle reprochait doucement à son amie Agnès Copeau son indulgence. Encore qu’elle en montrât beaucoup elle-même pour les fautes et les faiblesses des pauvres gens qu’elle secourait, elle s’armait d’une intolérance raidie à l’égard de ceux qui ne peuvent trouver excuse à leur dérèglement dans la misère. Non point que cette sévérité lui fût naturelle ; mais ce qu’elle considérait comme le mal, il ne lui suffisait pas de ne l’admettre point en elle-même (et son horreur du mal était telle qu’elle n’apportait là nul effort) mais encore lui semblait-il qu’elle l’eût favorisé en ne le réprouvant pas très manifestement chez autrui. Elle tenait que notre société, notre culture, nos mœurs, se défaisaient par complaisance et par un relâchement où elle ne consentait à voir que faiblesse et non point libéralisme ou générosité. Sa bonté tempérait tout cela, et ce que j’en dis surprendrait ceux qui surtout ont connu le doux rayonnement de sa grâce. J’ai rencontré des puritains farouches : elle ne leur ressemblait en rien…

Non, ce n’est pas ainsi que je puis, comme je voudrais et comme il faudrait, parler d’elle. Maints souvenirs aussitôt se dressent à l’encontre du portrait que je m’efforce de tracer. Mieux vaut me remémorer simplement.

Comme elle ne parlait jamais d’elle, je ne sais rien de ses premiers souvenirs personnels. Elle est présente dans tous les miens. Si loin que je remonte en arrière, je la revois ; ou, sinon, ce ne sont, dans ma première enfance, que ténèbres où je m’avance en tâtonnant. Pourtant ce n’est qu’à la faveur du tragique événement que j’ai relaté dans ma Porte Étroite et dans Si le grain ne meurt, qu’elle commença de jouer son rôle bienfaisant dans ma vie. Quel âge avions-nous alors ? Elle quatorze ans et moi douze, sans doute. Je ne sais plus exactement. Mais, avant cela, je retrouve déjà son sourire, et même il me semble que ce n’est qu’éveillé par mon amour pour elle que je pris conscience d’être et commençai vraiment d’exister. C’était à croire que rien de bon n’était en moi, qui ne me vînt d’elle. Mon amour enfantin se confondait avec mes premières ferveurs religieuses ; ou du moins il entrait dans celles-ci, à cause d’elle, une sorte d’émulation. Il me semblait également, en m’approchant de Dieu, m’approcher d’elle et j’aimais, dans cette lente ascension, sentir le sol, autour d’elle et de moi, se rétrécir.

Qu’eussé-je été si je ne l’avais pas connue ? Je puis me le demander aujourd’hui ; mais, alors, cette question ne se posait pas. Je retrouve partout, grâce à elle, un fil d’argent dans la tresse de mes pensées. Mais tandis que je ne voyais que de la clarté dans les siennes, force était de reconnaître en moi beaucoup d’ombre ; ce n’est que le meilleur de moi qui communiait avec elle ; si grand que fût l’élan de mon amour, il ne servait, me semble-t-il aujourd’hui, qu’à diviser plus profondément ma nature, et je dus comprendre assez vite qu’en prétendant me donner tout à elle (si enfant que je fusse encore) ce culte que je lui vouais ne parvenait pas à supprimer tout le reste.

Certains s’étonneront, après ce que j’en dis, qu’une si angélique influence n’ait point suffi à préserver de toute impureté du moins mes écrits. À notre cousine Olga Caillatte qui lui faisait part de cette sorte d’étonnement, Madeleine me disait lui avoir répondu : « Je ne me reconnais aucun droit d’incliner en rien sa pensée et m’en voudrais si je pouvais croire que, par égard pour moi, André n’écrit pas exactement ce qu’il croit devoir écrire. » Il y avait nombre de livres de moi qu’elle n’avait pas lus ; d’abord parce qu’elle détournait expressément les yeux de tout objet désobligeant ou pénible ; mais aussi, je crois, par désir de me laisser ainsi liberté plus grande, liberté d’écrire sans encourir son blâme, et sans craindre de la blesser.

Je dis tout cela sans en être bien sûr. L’âme, même la plus transparente, laisse ignorer d’elle bien des replis, même à celui qui l’aime. Les articles de critique, certaines injures, avaient dû suffisamment renseigner Madeleine sur la nature de quelques-uns de mes écrits, encore qu’elle n’ait point lu ceux-ci. Elle me cachait soigneusement les souffrances qu’elle en avait pu ressentir. Assez récemment toutefois, dans une lettre d’elle, une phrase m’avertissait, qui semble contredire ce que j’en écrivais plus haut : « Si tu avais pu savoir le chagrin que ces lignes me causeraient, tu ne les aurais pas écrites. » (Toutefois il s’agissait ici, non point de ce que l’on appelle : les mœurs, mais de quelques lignes d’apparence blasphématoire, que venait de publier la Nouvelle Revue Française, et sur lesquelles, par mégarde, ses regards étaient tombés.) Il me sembla qu’elle sortait ici de son rôle… Entre nous aucune explication n’eut lieu. Simplement je passai outre ; et son amour également.

 

La confiance lui était naturelle, ainsi qu’aux âmes très aimantes. Mais cette confiance qu’elle apportait en entrant dans la vie fut bientôt rejointe par la crainte. Car elle avait, à l’égard de tout ce qui n’est pas de parfait aloi, une perspicacité singulière. Par une sorte d’intuition subtile, une inflexion de voix, l’ébauche d’un geste, un rien l’avertissait ; et c’est ainsi que, toute jeune encore et la première de la famille, elle s’aperçut de l’inconduite de sa mère. Ce secret douloureux, qu’elle dut d’abord et longtemps garder par devers elle, la marqua, je crois, pour la vie. Toute la vie elle resta comme un enfant qui a pris peur. Hélas ! je n’étais pas de nature à la pouvoir beaucoup rassurer… La petite photographie, à demi effacée à présent, qui me la représente à l’âge qu’elle avait alors, laisse lire sur son visage et dans la ligne étrangement évasive de ses sourcils, une sorte d’interrogation, d’appréhension, d’étonnement craintif au seuil de la vie. Et je sentais en moi tant de joie ! un flot si jaillissant que son débordement saurait submerger sa tristesse. C’est la tâche que je m’assignai, dont je m’épris. Hélas ! cette surabondance que je prétendais partager avec elle, ne devait parvenir qu’à l’inquiéter davantage. Elle semblait me dire alors : « Mais il ne m’en faut pas tant, pour mon bonheur ! »

« Mes plus grandes joies, c’est à toi que je les dois », me disait-elle encore ; elle ajoutait à demi-voix : « et aussi mes plus grandes tristesses : le meilleur et le plus amer. »

Mais lorsque, aujourd’hui, je me penche sur notre passé commun, les souffrances qu’elle endura me paraissent l’emporter de beaucoup ; certaines, même, si cruelles que je ne parviens plus à comprendre comment, l’aimant autant que je l’aimais, je n’ai pas su l’abriter davantage. Mais c’est aussi qu’il se mêlait à mon amour tant d’inconscience et d’aveuglement…

Je m’étonne aujourd’hui de cette aberration qui m’amenait à croire que, plus mon amour était éthéré, et plus il était digne d’elle – gardant cette naïveté de ne me demander jamais si la contenterait un amour tout désincarné. Que mes désirs charnels s’adressassent à d’autres objets, je ne m’en inquiétais donc guère. Et même j’en arrivais à me persuader confortablement, que mieux valait ainsi. Les désirs, pensais-je, sont le propre de l’homme ; il m’était rassurant de ne pas admettre que la femme en pût éprouver de semblables ; ou seulement les femmes de « mauvaise vie ». Telle était mon inconscience, il faut bien que j’avoue cette énormité, et qui ne peut trouver d’explication ou d’excuse que dans l’ignorance où m’avait entretenu la vie, ne m’ayant présenté d’exemples que de ces admirables figures de femmes, penchées au-dessus de mon enfance : de ma mère d’abord, de Mademoiselle Shackleton, de mes tantes Claire et Lucile, modèles de décence, d’honnêteté, de réserve, à qui le prêt du moindre trouble de la chair eût fait injure, me semblait-il. Quant à mon autre tante, la mère de Madeleine, son inconduite l’avait aussitôt déconsidérée, l’avait exclue de la famille, de notre horizon, de nos pensées. Madeleine n’en parlait jamais et n’avait eu pour elle, que je sache, aucune indulgence ; non seulement par une instinctive protestation de sa propre droiture, mais beaucoup aussi, je suppose, en raison du chagrin de son père qu’elle vénérait. Cette réprobation contribuait à mon aveuglement.

Ce n’est que longtemps plus tard que j’ai commencé à comprendre combien cruellement j’avais pu blesser, meurtrir, celle pour qui j’étais prêt à donner ma vie – que lorsque étaient déjà portés, depuis longtemps, avec une atroce inconscience, les blessures les plus intimes et les coups les plus meurtriers. À vrai dire, mon être ne pouvait se développer qu’en la heurtant. Je le comprenais bien un peu ; mais ce que je ne savais pas, c’est qu’elle était très vulnérable. Je voulais son bonheur, il est vrai ; mais ne me préoccupais pas de ceci : que le bonheur où je la voulais entraîner et contraindre resterait insupportable pour elle. Comme elle me paraissait toute âme et, de corps, toute fragilité, je n’estimais pas que ce fût la priver beaucoup, de lui soustraire une partie de moi, que je comptais pour d’autant moins importante que je ne pouvais pas la lui donner… Entre nous, jamais une explication ne fut tentée. De sa part, jamais une plainte ; rien qu’une résignation muette et qu’un déboire inavoué.

Je raconterai plus tard comment et par quel étrange détour, elle put ensuite, à son tour, me faire souffrir atrocement ; comment, elle aussi bien que moi, nous ne pûmes supporter cette gêne (et j’emploie ce mot dans son sens le plus fort) que par un grand effort de nous détacher l’un de l’autre, alors que la souffrance devenait intolérable… avant de parvenir enfin, dans les derniers temps, au havre d’un accord que nous avions presque cessé d’espérer.

Sans doute je me dis, et avec quels remords ! qu’elle aurait souhaité d’être mère, mais je me dis aussi que, sur l’éducation des enfants, nous n’aurions pas pu nous entendre, et que d’autres chagrins, d’autres déboires, eussent été, pour elle, la rançon de la maternité (car déjà j’en pouvais juger d’après les soucis immodérés qu’elle se faisait au sujet des enfants de sa sœur, sur lesquels elle reportait sa réserve d’amour maternel). N’importe ! ces chagrins, ces soucis n’eussent du moins rien eu que de normal. Je garde ce remords d’avoir faussé sa destinée[1].

Ce que je crains qu’elle n’ait pu comprendre, c’est que précisément la force spirituelle de mon amour inhibât tout désir charnel. Car je sus bien, par ailleurs, prouver que je n’étais pas incapable d’élan (je parle de l’élan qui procrée), mais à condition que rien d’intellectuel ou de sentimental ne s’y mêlât. Mais cela, comment le lui eussé-je fait admettre ? Et cette déficience de mes désirs, sans doute l’attribua-t-elle modestement à ses insuffisants attraits. Habile et prompte à se déprécier : ah ! si seulement j’étais plus belle et savais mieux le charmer ! se disait-elle sans doute… Penser cela m’est intolérable ; mais comment en eût-il été différemment ? du moins aussi longtemps que, sur la direction de mes instincts, elle restait encore incertaine. Comment l’eussé-je persuadée que d’aucun visage féminin, d’aucun regard, d’aucun sourire, d’aucun geste, d’aucune inflexion de voix, d’aucune grâce autant que de la sienne je ne pouvais m’éprendre ? Car alors, pourquoi le lui prouver si mal ?

J’ai parlé de mon extraordinaire ignorance sexuelle à cet âge ; mais ma propre nature, je veux dire : celle de mes désirs, ne laissait pourtant pas de m’inquiéter. Peu avant de me fiancer, j’avais donc résolu de m’en ouvrir à un docteur, spécialiste de certain renom, que j’eus l’imprudence de consulter. Il écouta en souriant la confession que je lui fis, aussi cyniquement complète qu’il était possible, puis : « Vous dites que, cependant, vous aimez une jeune fille ; et que vous hésitez à l’épouser, connaissant d’autre part vos goûts… Mariez-vous. Mariez-vous sans crainte. Et vous reconnaîtrez bien vite que tout le reste n’existe que dans votre imagination. Vous me faites l’effet d’un affamé qui, jusqu’à présent, cherchait à se nourrir de cornichons. (Je cite exactement ses paroles ; parbleu, je m’en souviens assez !) Ce qu’est l’instinct naturel, lorsque vous serez marié, vous aurez vite fait de le comprendre, et tout spontanément d’y revenir. »

Ce que j’eus vite fait de comprendre, c’est à quel point le théoricien se trompait. Il se trompait comme tous ceux qui s’obstinent à considérer les goûts homosexuels, dès qu’ils n’habitent pas des êtres physiologiquement anormaux, comme des tendances acquises et, par conséquent, modifiables à la faveur de l’éducation, des promiscuités, de l’amour.

Il me faut noter ici ce que j’ai omis de dire dans Si le grain ne meurt…, qui ne laisse pas d’avoir certaine importance, en réfutation de certaines théories, lesquelles prétendent faire dépendre nos goûts sexuels des occasions offertes à un âge tendre où l’instinct, encore indécis, hésite et s’informe. Entouré, pendant les vacances d’été tout au moins, d’enfants de mon âge ou un peu plus jeunes, mes privautés avec les garçons ne descendaient jamais plus bas que la ceinture ; avec les filles j’y allais d’une totale indiscrétion. Oui, je gardais avec ceux-ci une assez grande réserve, où je crois qu’un psychologue perspicace eût pu voir déjà l’indice précisément de mon penchant. De même ma pudeur devant les hommes était excessive, et, lorsque ma mère, sur les conseils de notre médecin, eut décidé de me faire prendre des douches (je ne devais avoir alors guère plus de douze ans), la seule idée de devoir me montrer nu devant le doucheur commença par me rendre malade d’appréhension. La douche eût-elle été administrée par une femme, je crois que j’eusse accepté sans façons.

L’amour m’exaltait, il est vrai, mais, en dépit de ce qu’avait prédit le docteur, il n’entraîna nullement, par le mariage, une normalisation de mes désirs. Tout au plus obtenait-il de moi la chasteté, dans un coûteux effort qui ne servait qu’à m’écarteler davantage. Cœur et sens me tiraient à hue et à dia.

 

 

Louqsor, 8 février 39.

Je rouvre ce carnet, après l’avoir abandonné quelques mois. Depuis qu’elle n’est plus, je n’ai plus grand goût à vivre. Déjà j’appartiens au passé. D’autres prennent plaisir à l’évoquer ; mais je doute si, cherchant à raviver ici la figure de celle qui m’accompagna dans la vie, je ne vais pas à l’encontre de sa volonté. Car elle se retirait sans cesse, se dérobait à l’attention. Jamais on ne l’entendait dire : « Moi, je… ». Sa modestie était aussi naturelle que l’est, chez d’autres femmes, le besoin de se mettre en avant, de briller. Même, lorsque je revenais d’un voyage et que les autres membres de la famille m’accueillaient sur le perron de Cuverville, je savais qu’elle se tiendrait, un peu retirée, dans l’ombre du vestibule, et songeais au retour de Coriolan, au « My gracious silence, hail ! » qu’il adresse à sa Virgilie… Lorsque Madeleine brûla toutes mes lettres, dans les tragiques conjonctures que je dirai, c’était certes dans un geste de désespoir et pour me détacher de sa vie ; mais aussi pour échapper, à l’attention future, et par désir d’effacement.

L’on pourrait croire que ce recul fut provoqué par ce que ma vie présentait à ses yeux de répréhensible ; et certes il fut accentué par la découverte qu’elle en put faire ou l’intuition qu’elle en put avoir ; mais aussi loin que je remonte en arrière, ce recul je le retrouve ; il était constant, naturel… ou, peut-être, le résultat déjà de sa première terreur enfantine, de ce premier contact vulnérant avec le mal, qui, sur une âme aussi sensible que l’était la sienne, devait laisser une meurtrissure indélébile. Et déjà telle, dans mes premiers livres, bien avant notre mariage, je la peignais : Emmanuèle des Cahiers d’André Walter, Ellis du Voyage d’Urien. Il n’est pas jusqu’à l’évanescente Angèle de Paludes, où je ne me sois quelque peu inspiré d’elle… Et, dans mes rêves, elle m’apparaissait constamment comme une figure inétreignable, insaisissable ; et le rêve tournait au cauchemar. De là cette résolution que je pris, très jeune encore, de violenter ses réticences et de l’entraîner avec moi vers l’exubérance et la joie. C’est là que commença ma méprise.

Méprise double ; car dès lors elle la fit se méprendre sur moi plus encore que je ne me méprenais sur elle. Comme elle était on ne peut plus discrète et réservée, je devais presque tout deviner ; et parfois je devinais très mal. Il est nombre de menus faits qui eussent pu être révélateurs si je m’étais penché sur elle avec une sollicitude suffisante ; que je ne me suis expliqué que beaucoup plus tard, que trop tard, et qu’elle m’avait laissé mésinterpréter, car elle ne se défendait de rien de ce qui pouvait la désobliger ou lui nuire. Mais, eussé-je compris plus tôt, en aurais-je beaucoup modifié ma conduite ? C’est ma nature même qu’il aurait fallu changer ; pouvoir changer.

Et qu’elle s’y fût méprise au début de notre union, il va sans dire ; mais je crois aujourd’hui que cette méprise de sa part a duré beaucoup moins longtemps que je ne me figurais d’abord. Comment n’eût-elle pas commencé par mettre en doute une sensualité dont elle recevait de moi si peu de preuves ? Avant de comprendre et d’admettre que cette sensualité s’adressait ailleurs, elle s’étonnait naïvement que j’aie pu écrire mes Nourritures Terrestres, un livre qui, disait-elle, me ressemblait si peu. Pourtant, dès la descente en Italie, quittée l’Engadine, durant notre voyage de noces, elle s’étonnait également de mon animation lorsque la voiture qui nous emmenait vers le sud était escortée par les « ragazzi » des villages que nous traversions. Immanquablement le rapprochement devait se faire dans son esprit, si désobligeant et blessant qu’il pût être pour elle, si contraire à toutes les données admises et culbutant les normes sur lesquelles appuyer sa vie. Elle se sentait exclue du jeu, tenue à l’écart ; aimée sans doute, mais de quelle incomplète façon ! Elle ne se tint pas aussitôt pour battue. Eh quoi ! tout ce que la pudeur lui permettait d’invites devait-il rester vain, sans écho, sans réponse ?… Je revois douloureusement les étapes de ce voyage :

À Florence, c’est ensemble que nous visitâmes les églises et les musées ; mais à Rome, requis d’urgence par les jeunes modèles de Saraginesco qui venaient, en ce temps, se proposer sur l’escalier de la Place d’Espagne, je consentis (c’est ici que je cesse de me comprendre) à l’abandonner de longues heures, qu’elle occupait je ne sais comment, sans doute errant dans la ville, éperdue – cependant que, sous prétexte de les photographier, je faisais monter les modèles dans le petit appartement que nous avions loué, Piazza Barberini. Elle le savait ; je ne m’en cachais pas, et, à défaut de moi, notre indiscrète logeuse se serait chargée de le lui dire ; mais, par comble d’aberration, ou pour tâcher de prêter à mes occupations clandestines une raison d’être, un semblant d’excuse, je lui montrais les photographies « académiques » que j’avais prises ; du moins les premières, complètement manquées. Je cessai de les lui montrer dès qu’elles furent plus réussies ; et elle ne se souciait guère de les voir, non plus que d’entrer dans les considérations artistiques qui m’invitaient, lui disais-je, à les prendre.

Ces photographies ne furent, du reste, bientôt plus qu’un prétexte, il allait sans dire ; le petit Luigi, l’aîné de ces jeunes modèles, ne s’y méprit point. Non plus que Madeleine elle-même, sans doute ; et je crois bien aujourd’hui que, de nous deux, le plus aveugle, le seul aveugle, c’était moi. Mais outre que je trouvais avantage à supposer une cécité qui permettait, sans trop de remords, mon plaisir, puisque, aussi bien, mon cœur ni mon esprit ne s’y engageait, il ne me paraissait pas que je lui fusse infidèle en cherchant en dehors d’elle une satisfaction de la chair que je ne savais pas lui demander. Au surplus je ne raisonnais pas. J’agissais en irresponsable. Un démon m’habitait. Il ne me posséda jamais plus impérieusement qu’à notre retour à Alger, au cours de ce même voyage :

Les vacances de Pâques avaient pris fin. Dans le train qui nous ramenait de Biskra, trois écoliers, regagnant leur lycée, occupaient le compartiment voisin du nôtre à peu près plein. Ils s’étaient à demi dévêtus, la chaleur étant provocante, et, seuls dans ce compartiment, menaient un train d’enfer. Je les écoutais rire et se bousculer. À chacun des fréquents mais brefs arrêts du train, penché à la petite fenêtre de côté que j’avais baissée, ma main pouvait atteindre le bras d’un des trois écoliers, qui s’amusait à se pencher vers moi, de la fenêtre voisine, se prêtait au jeu en riant ; et je goûtais de suppliciantes délices à palper ce qu’il offrait à ma caresse de duveteuse chair ambrée. Ma main, glissant et remontant le long du bras, doublait l’épaule… À la station suivante, l’un des deux autres avait pris la place, et le même jeu recommençait. Puis le train repartait. Je me rasseyais, haletant, pantelant, et feignais d’être absorbé par la lecture. Madeleine, assise en face de moi, ne disait rien, affectait de ne pas me voir, de ne pas me connaître…

Arrivés à Alger, seuls dans l’omnibus qui nous emmenait à l’hôtel, elle me dit enfin, sur un ton où je sentais encore plus de tristesse que de blâme : « Tu avais l’air ou d’un criminel ou d’un fou. »

 

J’avais besoin de raconter cela ; mais c’est son portrait que je voudrais tracer ici, plutôt que relater notre histoire.

Elle avait peur de tout, dès avant d’avoir peur de moi ; et certainement cette peur s’augmentait du sentiment de sa fragilité. Je lui proposais pour devise : leo est in via, ou latet anguis in herba. Et comme un rien la contentait et qu’elle faisait bonheur de peu de chose, elle prenait pour excès tout ce qui débordait l’ordinaire. Le moindre vent devenait bourrasque à ses yeux. Pour elle il eût fallu toujours un temps calme ; de même une vie sans événements, au cours lisse ; surtout dans les derniers temps, alors que sa santé fort ébranlée laissait son cœur à la merci d’une trop forte surprise. Mais même avant qu’elle ne se sentît si atteinte, il n’est peut-être pas un acte pour lequel je n’aie dû m’armer de certaine dureté envers elle et me raidir pour passer outre l’inquiétude que je lui causais. Or il advint que cette inquiétude avivât son amour.

Je l’ai senti surtout lorsque, après la publication de mon livre sur la Russie, elle crut ma vie sérieusement menacée. De même ce qui la rapprocha beaucoup de moi, ce furent les attaques que j’eus à subir et que je bénis pour cela. Ce rapprochement in extremis, je le dis aussitôt, nous permit de retrouver, par delà les traverses et avant de nous séparer pour toujours, une sorte de félicité harmonieuse aussi parfaite que la méritait son amour. J’y reviendrai ; mais je dois parler d’abord des épreuves… Les miennes vinrent ensuite, intolérables autant que l’avaient été les siennes, au point que chacun de nous à son tour fit de désespérés efforts pour se détacher de l’autre : on souffrait trop. C’est dans la religion qu’elle chercha refuge – comme il était naturel car elle avait toujours été très pieuse – et dans une restauration de ces idées et pratiques bourgeoises qui lui assurassent la sorte de confort moral dont sa fragilité avait si grand besoin[2]. L’émancipation où je la voulais entraîner avait fait ses tristes preuves et ne pouvait lui paraître que téméraire, qu’inhumaine ; en tout cas non faite pour elle et ne réussissant qu’à la meurtrir. Je tentai d’exposer cela dans mon Immoralité, livre qui me paraît aujourd’hui bien imparfait ; bien incomplet du moins, car il ne tenait point compte ou laissait à peine entrevoir le tranchant le plus blessant du glaive.

Ce glaive se retourna bientôt contre moi. Car elle ne devait point se contenter seulement de se détacher de moi ; il semblait qu’elle travaillât à me détacher d’elle, ébranchant d’elle tour à tour tout ce qui me la faisait aimer. Je devais assister, impuissant, à cette mutilation impie. Je m’étais enlevé le droit d’intervenir, de protester ; elle me le faisait sentir en passant outre, devant tout ce que je trouvais à lui dire ; sans regimber jamais, sans se départir de son aménité souriante ; simplement en ne tenant compte d’aucune de mes admonestations. Il n’est point d’arme qui ne s’émousse contre une pareille douceur ; tout glissait. J’en arrivais à ne plus même comprendre ce que je voulais obtenir d’elle ; je me sentais absurde ; je devenais fou.

Du reste, même dans les meilleurs temps de notre union, elle n’en avait jamais « fait qu’à sa tête » ; têtue comme le sont souvent les femmes, même en ayant l’air de céder ; opposant cette résistance de roseau faible, qui plie devant le vent qui passe et se redresse après que le vent a passé. Je n’avais pu obtenir qu’elle modifiât en rien aucune de ses habitudes ménagères ; obtenir, par exemple, qu’elle remontât la pendule haute du vestibule de Cuverville autrement qu’en se hissant sur un échafaudage de caisses vides, fragiles et d’un équilibre incertain, repoussant obstinément l’escabeau que je lui apportais ; tout au plus s’en servait-elle devant moi, le jour même, mais je constatais, le lendemain, que l’escabeau avait repris dans l’office sa place attitrée, et quand le temps était venu de remonter à nouveau la pendule, l’échafaudage périlleux recommençait. Ainsi du reste ; ainsi pour tout. Comme elle se servait gauchement et imprudemment de tout objet, je vivais dans des transes continuelles. Elle déclarait incommode tout instrument dont elle ne connaissait pas bien l’usage ; et lorsque l’on voulait lui montrer la manière de mieux s’y prendre, elle opposait un air si lassé, si distrait que l’on abandonnait bientôt la partie. À Saint-Moritz, première étape de notre voyage de noces, je l’avais entraînée dans une excursion de montagne assez longue qui nous força de passer la nuit dans un refuge, avant de franchir la « passe de la Diavolezza ». Ce col n’avait rien de précisément périlleux, mais tout de même nous étions encordés, précédés et suivis par des guides ; nous avions en main ce bâton qu’on appelle « alpenstock », dont elle usait pour la première fois. Quand il fallut franchir un assez long espace de pente raide couverte de neige, les guides et moi fîmes de vains efforts pour l’amener à tenir l’alpenstock comme il fallait. Je vis le moment où les guides allaient refuser d’aller plus loin, car, au passage le plus dangereux, elle s’obstinait à tenir le bâton du côté du vide, ce qui risquait de l’entraîner et de précipiter sa chute, notre chute à tous. Elle protestait que c’était ainsi qu’elle sentait qu’elle devait le tenir, tandis que de l’autre façon, elle ne se sentait pas en sécurité. Rien à faire ! elle n’en voulut pas démordre. J’en eus le cauchemar, nombre de nuits, longtemps ensuite. Il en allait de tout ainsi.

Cet ébranchement dont je parlai plus haut ne commença que plus tard, et ce travail pour me détacher d’elle après s’être détachée de moi. Je m’y suis attardé dans ma Porte Étroite, anticipant, par une sorte de prévision, ce que la réalité vint confirmer plus tard. J’y ai raconté de mon mieux cet effort pour « se replier sur ses minima », comme eût dit Barrés. L’atroce, c’est que j’en venais à croire (et elle s’ingéniait à me forcer à croire) qu’elle n’était pas capable d’une floraison plus parfaite ; que le plus exquis de ce que je chérissais en elle, n’existait que dans mon imagination ; que son être réel restait fort en deçà de mon rêve… Le vrai c’est qu’elle croyait que j’avais cessé de l’aimer. Dès lors, à quoi bon s’orner pour me plaire ? Me plaire, il n’y fallait plus songer. Qu’importaient dès lors culture, musique, poésie ? Elle désertait les sentiers où elle eût risqué de me rejoindre, s’enfonçait dans la dévotion. Libre à moi d’être jaloux de Dieu, ou de la retrouver sur ce terrain mystique, le seul où elle acceptât encore que je communiasse avec elle. Elle s’y cantonnait étroitement.

Tout ce que j’en dis reste abstrait, si je ne l’illustre pas d’un exemple. Elle avait eu, dans sa jeunesse, les mains les plus fines, les plus jolies qui se puissent voir, expressives et que j’aimais, comme à part et pour elles-mêmes… On eût dit qu’elle se plût alors à les déformer. Il n’est pas de grossiers travaux qu’elle ne leur imposât, les malmenant comme à plaisir dans des besognes où elle se montrait au surplus très maladroite. S’il m’arrivait de protester lorsque je la surprenais, dans l’office, occupée à laver la vaisselle, elle protestait à son tour qu’elle ne le faisait qu’accidentellement, pour décharger de ce travail la servante occupée ailleurs, ou trouvait je ne sais quel expédient en vue de me cacher qu’elle se livrait à ce travail tous les jours. Pour me calmer, elle ajoutait que, du reste, elle prenait grand soin de ses mains et que, tout en lavant la vaisselle, elle veillait à ne les échauder point, lavant du bout des doigts… Que sais-je encore ? Supplications, objurgations, rien n’y faisait ; mais si je continuais d’insister, son visage exprimait soudain une mortelle fatigue où son obstination résignée se réfugiait ; et je ne me souviens pas d’un seul cas où je n’aie dû battre en retraite, je cherchais alors, la sachant d’autre part très raisonnable, quelque raison secrète qu’elle préférât ne point mettre en avant ; j’en venais à penser que peut-être elle souhaitait de s’égaler à ses sœurs, qui, l’une et l’autre, n’étaient en situation de s’offrir l’aide d’une servante que le matin. C’est ce que je me demandais, car je savais combien elle souffrait de savoir Jeanne et Valentine moins fortunées qu’elle. Mais plutôt encore je crois qu’elle poussait l’humilité jusqu’à ne se permettre plus que des occupations subalternes.

Elle était mon aînée de deux ans ; mais la différence d’âge, à la voir certains jours, semblait celle entre deux générations. Je me souviens d’une course en voiture que nous fîmes, à Fécamp. Je me promettais beaucoup de joie d’un peu de temps passé seul avec elle ; mais elle ne consentit à cette interruption de ses menues occupations journalières que si nous emmenions aussi les deux bonnes « à qui cette promenade fera plus de plaisir encore qu’à moi », disait-elle. Car le bonheur d’autrui passait toujours avant le sien propre. Je vis bien, durant tout le trajet, qu’elle fit semblant de s’y plaire, afin de ne point m’attrister et qu’elle était sensible sans doute à la beauté de la nature, à la lumière douce et profuse sur l’opulence des champs de blé ; mais qu’elle ne cessait pas de penser à tout ce qu’elle aurait dû faire à Cuverville et n’acceptant cette distraction que pour ne point nuire à ma joie. À Fécamp, je m’étais attardé pour acheter des cigarettes ; je me souviens qu’avant de la rejoindre, je la contemplai d’abord, à quelque vingt mètres de moi, marchant entre les deux bonnes, et qu’elle me parut si tristement vieillie que je doutai que ce fût elle. « Quoi, c’est là ce qui reste de toi, mon amie ? C’est là ce que tu t’es fait devenir ! » Et je m’attardai derrière elle par crainte de ne pouvoir lui cacher la détresse qui m’emplissait le cœur et voulait se répandre en larmes. Larmes de remords aussi bien, car je me disais : c’est mon œuvre ! Il ne tenait qu’à moi, qu’elle ne renonçât pas à la vie. À présent c’en est fait. Il est trop tard et je ne puis plus rien y changer… Je n’eus pas le courage de la rejoindre et la laissai rentrer seule à l’hôtel. Et quand, un peu plus tard, j’entendis un des garçons de l’hôtel me dire : « Madame votre mère vous attend dans la voiture », j’eus certainement beaucoup plus de chagrin qu’elle n’en avait pu avoir à constater peut-être, de son côté, que l’on me prenait pour son fils.

Son besoin de donner, de préférer au sien le bonheur des autres, était instinctif et s’exprimait avec naïveté. J’avais rapporté de mon long voyage au Congo le seul objet que j’avais pu trouver là-bas qui me parût digne d’elle. C’était un portefeuille où de fines bandelettes de cuir entremêlaient leur bigarrure de la manière la plus heureuse. À Bangui, parmi maints objets de commerce vulgaire, je l’avais aussitôt distingué ; on n’eût pu trouver son pareil. Certainement, au moment que je le lui offris, elle l’admira beaucoup. Mais, à deux jours de là : « Me laisserais-tu donner le portefeuille à ta secrétaire (laquelle n’était là que depuis quelques jours et que nous connaissions à peine) ? J’ai vu qu’elle le trouvait joli et crois qu’il lui ferait plaisir. »

Depuis la guerre, fuyant le monde, elle ne quittait plus Cuverville. À quoi s’employaient ses journées ? Ses soirées étaient courtes, car elle se levait avant l’aube ; ses dévotions faites, elle descendait allumer le feu de la cuisine, préparer le travail des jeunes bonnes qu’elle formait (qu’elle « natait », comme on dit au Pays de Caux) et qui régulièrement la quittaient, une fois dressées, pour aller se placer en ville. Elle ne lisait presque plus, n’ayant plus le temps, disait-elle. Sans cesse affairée, elle trottait d’un pas menu d’un bout à l’autre de la maison ou du jardin ; on la voyait passer, souriante mais insaisissable, et j’obtenais à grand’peine qu’elle m’accordât une heure pour une lecture souvent interrompue par une des bonnes qui venait lui demander aide ou conseil ; par des fermiers, des fournisseurs, des quémandeurs, et tous les indigents de la contrée[3].

Je doutais si peut-être, ne pouvant entrer dans les ordres et « prononcer des vœux » comme venait de faire Eddi Copeau que sans doute elle enviait secrètement, elle n’avait pas du moins fait vœu de s’astreindre à de menues obligations quotidiennes, comme celle d’aller nourrir les chats et les chiens d’alentour, en plus de ceux qui faisaient partie de la maisonnée. Elle n’y manquait pas, quelque temps qu’il fît ; et, chaque jour, à la même heure, dans les cours des fermes, l’attendait un peuple de chiens, de chats surtout, parias rogneux, pelés, borgnes, estropiés, dont se désintéressaient les fermiers et qui, sans elle, seraient assurément morts de faim, incapables de pourvoir à leur nourriture. Elle allait ainsi, tenant gauchement devant elle dans ses mains nues une énorme bassine où refroidissait la pâtée qu’elle leur avait préparée. Ses mains offertes à la gelée, à la pluie (car je ne pouvais obtenir que du moins elle mît des gants) je les voyais s’abîmer de jour en jour davantage, devenir toujours plus impropres à tous autres travaux que les plus vulgaires, tenir la plume ou le crayon toujours plus malaisément. Que la correspondance en souffrît, il va sans dire ; et ses amies, peu au courant de cette gêne, s’étonnaient qu’elle restât parfois si longtemps sans répondre à leurs affectueux messages. Ce qui m’inquiétait surtout, c’est que ses pauvres mains perdaient aussi leur sensibilité ; je le constatais à maints indices ; il lui arrivait de les écorcher sans même s’en apercevoir, et je souffrais indiciblement de ne la voir point éviter le contact des objets poisseux ou souillés ; elle caressait, comme de préférence, des animaux malades et je craignais sans cesse qu’elle ne se contaminât par les gerçures que lui causaient les premiers froids, qu’elle soignait mal et qui ne guérissaient pas de tout l’hiver. À ces abus cruels, ses pauvres mains délicates eurent vite fait de devenir des choses informes, et que je ne pouvais voir sans un affreux serrement de cœur. « Vous avez dû avoir de très jolies mains », lui dit le médecin que je l’avais emmenée consulter[4].

Par contre, elle s’inquiétait beaucoup de ses yeux. Depuis longtemps, je m’expliquais mal un blanchissement progressif du pourtour de l’iris (il semblait envahi par la cornée) qui modifiait de plus en plus la qualité de son regard. Puis survint une embolie rétinienne. La consultation nous apprit que l’œil qui n’avait pas été atteint était lui-même menacé de la cataracte. J’aurais voulu qu’elle le ménageât et avais ressorti pour elle une vieille Bible de famille, imprimée en gros caractères. Mais elle était habituée à sa Bible et au paroissial que lui avait donné Eddi Copeau avant d’entrer dans les ordres ; je n’y pus rien changer.

Du reste, lassé de la surveiller sans cesse, de m’épuiser en objurgations toujours vaines, j’avais enfin pris le parti de la laisser faire à son gré sans plus rien dire. Oui, j’étais affreusement, mortellement las de prendre soin d’elle ; n’en pouvais plus. La partie était perdue ; je renonçais. Je la laisserais faire désormais ! Aussi bien je ne l’aimais plus ; ne voulais plus ; l’aimer me faisait trop souffrir. Tout cela que j’avais rêvé, tout ce que j’accrochais à elle, n’appartenait-il pas au passé déjà, à la tombe où tout cela finirait bien par aboutir ?

Mais, prodige ! C’est lorsque j’obtins enfin de moi ce détachement très factice, qu’elle commença de se rapprocher de moi ; oh ! d’une manière presque insensible et sans changer rien à sa vie. J’en étais venu à croire que ma présence lui était à charge, l’importunait ; mais ce qui l’importunait, c’est seulement mes remontrances, me laissait-elle entendre (car jamais il n’y eut la moindre explication entre nous). Et lentement, des débris mêmes de notre amour, une harmonie nouvelle, comme surnaturelle ou surhumaine, se reforma. Non ! je n’avais pas cessé de l’aimer. Aussi bien parce qu’à ma dévotion pour elle ne s’était jamais mêlé rien de charnel, celle-ci ne devait point se laisser altérer par les dégradations que le temps apportait ; aussi bien n’aimai-je Madeleine jamais davantage, que vieillie, voûtée, souffrant de plaies variqueuses aux jambes qu’elle me permettait de panser, presque infirme, s’abandonnant enfin à mes soins, doucement et tendrement reconnaissante.

De quoi donc est fait notre amour ? me demandais-je alors, s’il persiste en dépit de l’effritement de tous les éléments qui le composent. Que se cache-t-il, derrière la traîtresse apparence, que je retrouve et reconnais le même à travers les dégradations ? Je ne sais quoi d’immatériel, d’harmonieux, de radieux, qu’il faut bien nommer âme, et qu’importe le mot ? Elle croyait à l’immortalité ; et c’est à moi qu’il ferait bon d’y croire, puisque c’est elle qui m’a laissé…

 

Tout ce que je raconte ici pourra paraître, je le sens bien, informe et peu dessiné. Mais ce fut le propre de notre histoire, de ne présenter point de contours. Elle s’étend sur un trop long temps, sur toute ma vie ; c’est un drame constant, latent, secret, essentiel et que bien peu d’événements précisent ; jamais ouvertement déclaré.

Je m’aperçois que je n’ai dit d’elle presque rien que de privatif ; rien qui puisse expliquer peut-être son empire sur mon cœur et sur mes pensées. Il n’étonnera pourtant point ceux qui l’auront le mieux connue, encore qu’il fût tout involontaire, car elle ne cherchait non plus à séduire qu’à dominer. Ce que j’éprouvais auprès d’elle, c’était surtout un sentiment profond d’harmonie. La paix intérieure qu’elle avait atteinte, il semblait qu’un rayonnement, émanant d’elle, vous la fît suavement partager. Tout, en elle, par sa seule présence, invitait l’autre à se sentir heureux.

Elle aimait les animaux, les fleurs, toutes les choses naturelles ; le plus modeste bouquet la ravissait. Je cherchais vainement, dans notre jardin, à réussir quelque sélection parmi les plantes ; j’étais certain, dans un petit parterre-hôpital, de retrouver tous les éliminés. Elle replantait les arbres de Noël, après usage. Elle ne se résignait pas à jeter les oignons de jacinthes ou de tulipes épuisés.

Pour les humains, elle restait très circonspecte ; ses jugements étaient prompts, sévères et sans rémission. Elle ne méprisait pas ; mais certains êtres qui ne lui paraissaient pas authentiques, elle cessait de les considérer, de les voir. Son oreille, extraordinairement délicate, discernait aussitôt ce qui n’était pas de parfaitement bon aloi. Je crois que c’est en elle que j’ai puisé le besoin de la sincérité – encore que, devant les excès de la mienne, elle répétât le mot de Claudel : « Mieux vaut hypocrisie que cynisme » ; ce qui semblait mal s’accorder avec son horreur du mensonge ; mais je comprends fort bien ce qu’elle entendait par là, et qu’il ne fallait pas y voir d’inconséquence : c’était affaire à Dieu de reconnaître la plus ou moins grande ingénuité de nos actes ; l’important, pour la société, c’est que ces actes demeurassent conformes aux lois, aux traditions, aux bonnes mœurs. Elle estimait que la France se perdait par tolérance, par indulgence et par accueil de l’étranger. Elle avait, à l’égard de celui-ci, d’où qu’il vînt, quel qu’il fût, une instinctive et à la fois théorique défiance, que rien ne pouvait entamer. Sur les événements comme sur les gens, ses verdicts étaient définitifs et ne comportaient pas d’appel ; de ce qu’elle avait jugé mauvais, elle décidait, une fois pour toutes : « Rien de bon ne peut sortir de là », et jugeait d’après l’acte ses conséquences, quoi qu’il advînt. Rien ne la faisait revenir. Aussi gardais-je le silence sur certains faits importants de ma vie, sur certains êtres, dont le nom même n’était plus jamais prononcé, et jamais il n’était question de ce dont elle pouvait souffrir ; de sorte que la zone de silence s’étendait de plus en plus entre nous. Mais je crois que c’est surtout devant moi qu’elle s’armait d’intransigeance ; par crainte aussi de se laisser entraîner par son cœur, ou du moins de le laisser paraître ; capable de fermeté, mais non jamais de dureté, elle gardait, malgré le rattachement étroit à ces principes, une sorte d’aménité souriante et grave, semblable à celle de l’Iphigénie de Goethe, ou, plutôt encore, de l’antique Antigone. Je ne vois aucune figure à laquelle je puisse mieux la comparer.

Parfois je pensais que c’était de la sentir extraordinairement différente de moi qui me faisait ainsi m’éprendre d’elle, par cet étrange attrait qu’exerce sur moi la dissemblance. Mais aussi je crois que, pour mieux s’opposer à moi, pour résister, elle accentuait sa dissemblance. Pourtant, si différente de moi qu’elle pût être, c’est de l’avoir connue qui me fait si souvent me sentir un étranger sur cette terre, jouant au jeu de la vie sans trop y croire, pour avoir connu par elle une moins tangible mais plus véritable réalité. Mon intelligence pouvait bien la nier, cette réalité secrète ; avec elle, je la sentais. Et faute du son pur que donnait cette âme, il me sembla dès lors n’entendre plus autour de moi que des sons profanes, opaques, éteints, désespérés.

C’est bien aussi cette authenticité parfaite qui rendait si difficile, si impossible, toute explication entre nous. Je pensais qu’elle interpréterait mieux mon silence même et que toute protestation d’amour risquait de lui paraître mensongère ou tout au moins exagérée, ce qui, du coup, m’eût fait perdre le crédit que, lentement, mois après mois, année après année, je sentais que je regagnais.

Journal intime

Ci-dessous les passages de mon Journal, ayant trait à Madeleine, qui ne figurent pas dans le volume de la Pléiade[5].

 

15 septembre 1916.

Je reprends sur un nouveau carnet ce journal abandonné en juin dernier. J’en avais déchiré les dernières pages ; elles reflétaient une crise terrible où Madeleine s’était trouvée mêlée ; ou plus exactement : dont Madeleine était l’objet. Je les avais écrites dans une sorte de désespoir, et comme, à vrai dire, ces pages lui étaient adressées, je les déchirai, sur sa demande, après qu’elle les eut lues. Ou si, par discrétion, elle ne me le demanda pas précisément, du moins pressentis-je trop le soulagement qu’elle en aurait, pour ne pas le lui proposer aussitôt. Et sans doute elle m’en sut gré ; mais tout de même, à parler franc, je regrette ces pages, non point seulement parce que je n’en avais jamais écrit de si pathétiques, ni parce qu’elles eussent pu m’aider à sortir d’un état maladif dont elles étaient le sincère reflet, état dans lequel je n’ai que trop de tendance à retomber – je regrette de les avoir déchirées aussi parce que cette suppression a du coup arrêté mon journal et que, privé de ce soutien, j’ai roulé depuis dans un désordre d’esprit très pénible. J’ai fait de vains efforts dans l’autre carnet. Je l’abandonne à moitié plein. Dans celui-ci du moins je ne sentirai plus la déchirure[6].

 

7 octobre 1916.

Quelques mots de Madeleine me replongent dans une sorte de désespoir. Comme enfin je m’étais décidé à lui parler de ce projet d’hivernage à Saint-Clair : « Je te dois bien cela », m’a-t-elle dit, avec un effort de tout son être, et qui rendit aussitôt son visage si triste, si grave, qu’aussitôt je ne songeai plus qu’à renoncer à ce projet – comme à tant d’autres – puisqu’il lui en coûtait à ce point et qu’il me faudrait acheter aux dépens de son bonheur ma convenance ; ce qui dès lors ne pouvait plus me convenir[7].

 

1er juin 1917.

Il m’est odieux d’avoir à me cacher d’elle. Mais qu’y faire ?… Sa désapprobation m’est intolérable ; et je ne puis lui demander d’approuver ce que je sens que pourtant je dois faire.

« J’ai l’indiscrétion en horreur », m’a-t-elle dit. – Et moi, le mensonge plus en horreur encore. C’est pour pouvoir enfin parler un jour, que je me suis contraint toute ma vie.

 

21 novembre 1918[8].

Madeleine a détruit toutes mes lettres. Elle vient de me faire cet aveu, qui m’accable. Elle a fait cela, m’a-t-elle dit, sitôt après mon départ pour l’Angleterre. Oh ! je sais bien qu’elle a souffert atrocement de mon départ avec Marc[9] ; mais devait-elle se venger sur le passé ?… C’est le meilleur de moi qui disparaît ; et qui ne contre-balancera plus le pire. Durant plus de trente ans je lui avais donné (et je lui donnais encore) le meilleur de moi, jour après jour, dès la plus courte absence. Je me sens ruiné tout d’un coup. Je n’ai plus cœur à rien. Je me serais tué sans effort.

Si cette perte encore était due à quelque accident, l’invasion, l’incendie… Mais qu’elle ait fait cela !…

 

22.

Comprenait-elle qu’elle supprimait ainsi l’unique arche où ma mémoire, plus tard, pouvait espérer trouver refuge ? Tout le meilleur de moi, je l’avais confié à ces lettres, mon cœur, ma joie, et les changements de mon humeur, l’occupation de mes journées… Je souffre comme si elle avait tué notre enfant.

Oh ! je ne supporte pas qu’on l’accuse. C’est là l’extrémité de la pointe. Toute la nuit je l’ai sentie s’enfoncer dans mon cœur.

 

24.

Pris de l’aspirine pour tâcher de dormir. Mais la douleur me réveille au milieu de la nuit et alors je crois que je deviens fou.

« C’était ce que j’avais de plus précieux au monde », m’a-t-elle dit…

« Après ton départ, lorsque je me suis retrouvée toute seule dans la grande maison que tu abandonnais, sans personne sur qui m’appuyer, sans plus savoir quoi faire, que devenir… j’ai cru d’abord qu’il ne me restait qu’à mourir. Oui, vraiment, j’ai cru que mon cœur cessait de battre, que je mourais. J’ai tant souffert… J’ai brûlé tes lettres pour faire quelque chose. Avant de les détruire je les ai toutes relues, une à une… »

Et c’est alors qu’elle a ajouté : « C’était ce que j’avais de plus précieux au monde. »

Si le sacrifice était à refaire, elle le ferait de nouveau, je m’en persuade ; même indépendamment de tout grief, la modestie déjà l’y poussait. Elle ne supportait pas d’attirer l’attention, les regards, et s’effaçait sans cesse. Elle voudrait que son nom ne fût jamais et nulle part prononcé, sinon par quelques bouches amies et par celles des pauvres paysans qu’elle soigne et qui l’appellent « Madame Gille » ; et surtout elle voudrait supprimer sa présence dans mes écrits…[10]

J’ai toujours respecté sa pudeur, à ce point qu’il ne m’arrive presque jamais, dans mes cahiers, de parler d’elle et que, même à présent, je m’arrête. Jamais plus personne à présent ne saura ce qu’elle était pour moi, ce que j’étais pour elle.

Ce n’étaient point proprement des lettres d’amour ; je répugne aux effusions et elle n’eût point supporté qu’on la loue, de sorte que je lui cachais le plus souvent le sentiment dont mon cœur débordait. Mais ma vie s’y tissait devant elle, à mesure et au jour le jour[11].

 

25 novembre.

Hélas ! je me persuade à présent que j’ai faussé sa vie encore bien plus qu’elle n’a pu fausser la mienne. Car, à vrai dire, elle n’a pas faussé ma vie ; et même il me paraît que tout le meilleur de moi me vient d’elle. Mon amour pour elle a dominé toute ma vie, mais n’a rien supprimé de moi ; y a seulement ajouté le conflit.

Mais quelle erreur commettrait celui qui croirait que j’ai tracé son portrait dans l’Alissa de ma Porte Étroite ! Il n’y eut jamais rien de forcé ni d’excessif dans sa vertu. Sans doute tout en elle ne demandait qu’à s’épanouir doucement, tendrement… C’est de cela que je me sens inconsolable. Parfois je me persuade qu’elle n’a jamais eu peur que de moi.

Après les conversations que je viens d’avoir avec elle, ces trois jours derniers, conversations coupées d’affreux silences et de sanglots, mais graves et sans un mot d’accusation ou de reproche de part ni d’autre – il me semblait que jamais plus je ne pourrais chercher à vivre, ou du moins que d’une vie de repentance et de contrition. Je me sentais fini, ruiné, décomposé. Une larme d’elle pèse plus, me disais-je, que l’océan de mon bonheur. Ou du moins – car que sert d’amplifier ? – je ne me reconnaissais plus aucun droit d’acheter aux dépens de son bonheur le mien propre.

Mais que parlé-je ici de bonheur ? C’est ma vie, mon être même qui la blesse, ce que je peux supprimer, non changer. Et ce n’est pas seulement le soleil, c’est l’air même qui m’est refusé.

Since all my life seemed meant for fails…

 

11 décembre.

Rentré de Paris depuis quatre jours.

Jours atroces. J’ai les reins cassés et ne peux plus soulever le fardeau de cette joie d’hier. Comment retrouver cette confiance en moi qui m’aidait à vivre ? Je n’ai plus cœur à rien et tous les rayons de mon ciel sont éteints.

 

19 décembre.

Je m’occupe à revoir et mettre au point le brouillon de mes Mémoires, de manière à garder un texte complet si j’en confie un à Verbecke. Je ne suis pas très satisfait de cette relecture : les phrases sont molles ; cela est trop conscient, trop surveillé, trop littéraire…

Je me suis remis au piano ; ai repris le Clavecin bien tempéré…

Je sens se refermer sur moi cette vie trop calme, où j’étouffe et d’où je ne saurais échapper qu’avec un nouveau déchirement. Faiblesse et vieillissure extrêmes. Tout ce qui ferait battre à nouveau mon cœur ne saurait être pour elle qu’une cause de souffrance et d’horreur. Je ne puis rien affirmer de moi qui ne la blesse et ce n’est qu’en me supprimant que je pourrais assurer son bonheur.

Il leur semble toujours (et ce fut le cas de Wilde) que ce n’est point victimes de leurs théories qu’ils succombent, mais bien, au contraire, pour avoir été inconséquents avec eux-mêmes sur quelque point. Wilde insistait longuement là-dessus : ce n’est point d’avoir été individualiste ; c’est de ne pas l’avoir été suffisamment, que je me repens aujourd’hui.

 

22 décembre.

Certains jours, certaines nuits surtout, je me sens broyé par le regret de ces lettres anéanties. C’est en elles surtout que j’espérais survivre…

 

20 janvier 19.

… Cela impliquait une sorte de contrat, au sujet duquel l’autre partie n’avait pas été consultée ; un contrat que je lui imposais ; que je ne lui imposais du reste que parce que ma nature m’en imposait les péremptoires conditions à moi-même.

Mon œuvre désormais ne sera plus que comme une symphonie où manque l’accord le plus tendre, qu’un édifice découronné[12].

 

Cuverville, 8 octobre 1919.

(Date anniversaire de mon mariage.) Je ne sais lequel est le plus atroce : de ne plus être aimé, ou de voir l’être que l’on aime, et qui vous aime encore, cesser de croire à votre amour. Je n’ai pu réussir à l’aimer moins, et je reste près d’elle, le cœur saignant, mais sans paroles. Ah ! saurai-je jamais plus lui parler ?… Que sert de protester que je l’aime par-dessus tout au monde ? Elle ne me croirait pas. Hélas ! il n’est en mon pouvoir, aujourd’hui, que de la meurtrir davantage.

 

10 oct.

La vie cependant reprend tout l’aspect fallacieux du bonheur.

À Cuverville depuis trois semaines, je retourne ce soir à Paris, pour dix jours.

 

21 nov.

Ai passablement travaillé tous ces jours derniers ; mais une abominable tristesse me submerge : j’ai fait le malheur de celle que j’aime le plus au monde. Et elle ne croit plus à mon amour[13].

 

Cuverville, 3 janvier 1921.

Jours atroces. Insomnies ; rechutes dans le pire ; mauvais travail où, sans ferveur aucune, je tâche à profiter d’un reste d’élan acquis[14].

Ah ! si seulement je pouvais croire que ma présence ici lui est agréable… Mais même cette joie m’est enlevée ; et tout le jour je puis penser que, simplement, elle me tolère. Rien plus, de moi, ne l’intéresse, ne lui importe ; et, comme il faut toujours de l’amour pour comprendre ce qui diffère de vous, je ne sens plus en elle, à mon égard, qu’incompréhension, méjugement ou, qui pis est, indifférence.

Et pourtant, parfois, je doute si je ne me méprends pas à mon tour. Ah ! si seulement nous pouvions nous expliquer ! Mais les moindres mots sortent si douloureusement de mon cœur, que je ne sais plus lui parler.

… Sa voix même, sa douce voix que j’aimais autant que chose de ce monde, sa chère voix n’est plus la même. Le petit accident, causé l’été passé par sa maladresse ou son imprécaution, qui nous paraissait d’abord de peu d’importance, entraîne une sorte de chuintement très léger, presque imperceptible – dont je suis seul à m’apercevoir (ses sœurs soutiennent que je l’imagine). Sans doute n’y a-t-il rien là qu’elle ne pourrait corriger, si seulement elle consentait à y prêter quelque attention ; et ce qui m’attriste surtout c’est de voir dans cet abandon, dans ce renoncement à son charme, qu’elle n’a plus souci de me plaire et qu’elle se dit à jamais : à quoi bon ? Il semble même qu’elle cherche à me donner des armes contre elle et travaille à me désintéresser d’elle, à m’inviter à la quitter ; mais tout ceci me la fait aimer plus encore, et d’autant plus que je n’en peux rien exprimer[15].

Si seulement m’était permis l’espoir de lui apporter un peu de bonheur…

 

5 janvier.

Le morceau de Si le grain ne meurt… du N° de décembre de la N.R.F. n’est pas coupé. Par contre elle a lu le Saint-Martin de Claudel ; mais sans doute la dernière page de mes Mémoires, qui fait face au début du Saint-Martin (il suffit qu’elle en ait entr’aperçu quelques lignes) l’aura mise en garde ; elle aura pris peur et, selon sa coutume, refusé de regarder plus avant. De sorte que, sans doute, elle croit à présent que j’ai étalé sans pudeur ce que, au contraire, j’ai pris si grand souci de cacher – encore que tout le récit en souffre.

 

6 janvier.

Il comprend avec désespoir que ce n’était que par amour pour lui qu’elle s’intéressait à ces choses (art, musique, poésie) qui demeurent pour lui l’occupation suprême de sa vie. Elle a cessé d’y prendre plaisir et d’y croire en même temps qu’elle a cessé de l’aimer[16].

 

26 janvier 1921.

Je quitte Cuverville demain. Les conditions physiologiques et morales dans lesquelles je me trouve ici sont des plus déprimantes et mon travail s’en est beaucoup ressenti[17]. Je ne goûte ici même plus la joie de la rendre heureuse ; c’est-à-dire que je n’ai plus cette illusion ; et la pensée de cette faillite hante mes nuits. J’en viens même à croire que mon amour lui est à charge ; et parfois je me reproche cet amour comme une faiblesse, comme une folie, et tâche de me persuader de n’en plus souffrir… Je ne puis prendre mon parti du divorce de nos pensées. Je n’aime qu’elle au monde et je ne puis vraiment aimer qu’elle. Je ne puis vivre sans son amour. J’accepte d’avoir le monde entier contre moi, mais pas elle. Et je dois lui cacher tout cela. Je dois jouer avec elle, et comme elle, une comédie du bonheur.

 

Paris, 15 mai.

……

Madeleine s’annonce pour mardi. Je l’attendais déjà jeudi ; puis vendredi et j’ai été à sa rencontre à la gare. L’idée qu’elle va voyager un lendemain de fête et dans un train bondé me maintient dans un état d’angoisse continue. Mon amour pour elle fait autant partie de ma vie que jamais et je ne le puis arracher de mon cœur pas plus que je ne puis arracher de ma chair le désir…

 

Lundi 29 mai.

Elle me quitte à quatre heures. Je la conduis au train de Saint-Lazare.

Par instants, et malgré cette étrange bouffissure des traits que lui donne si souvent la fatigue, j’ai pu retrouver son visage – son sourire, son regard – qui est ce que j’aurai le plus aimé dans ce monde.

 

18 juillet.

Il me semble que je désire tout moins âprement, depuis que s’écarte de moi cette félicité que je me promettais d’une communion parfaite avec elle.

 

Cuverville, 12 octobre 21.

……

Je ne parviens à protéger ma tranquillité, à maintenir mon égalité d’humeur et à garder quelque goût au travail, à la vie même, qu’en détournant mon attention d’elle, et de sa situation, de nos rapports. S’il m’arrive d’y songer la nuit, c’en est fait du sommeil et je roule dans un abîme de détresse et de désespoir. Je sens alors que je l’aime autant que jamais et je souffre abominablement de ne pouvoir le lui laisser connaître ; cette attitude qu’elle m’impose, ce masque d’indifférence qu’elle me force à revêtir, lui paraissent certainement plus sincères que ce que je ne pourrais que balbutier. Elle s’y tient ; et je ne me reconnais pas le droit de troubler le repos qu’elle y trouve. Elle a besoin, pour assurer ce repos, de croire que je ne l’aime plus, que je ne l’ai jamais beaucoup aimée ; c’est seulement ainsi, sans doute, qu’elle se maintient elle-même, à mon endroit, dans une sorte d’apathie.

……

 

12 décembre[18].

……

Que faire ? Que devenir ? Où aller ? Je ne puis cesser de l’aimer. Son visage, certains jours, l’expression angélique de son sourire, m’emplissent encore le cœur d’extase, d’amour et de désespoir. Désespoir de ne pouvoir le lui dire. Pas un seul jour, pas un instant, je n’ai su oser lui parler. L’un et l’autre nous restons emmurés dans notre silence. Et parfois je me dis qu’il vaut mieux qu’il en soit ainsi et que tout ce que je pourrais lui dire ne serait que pour préparer d’autres peines.

Je ne puis m’imaginer sans elle ; il me semble que, sans elle, je n’aurais jamais rien été. Chacune de mes pensées est née en fonction d’elle. Pour qui d’autre aurais-je senti l’urgent besoin de m’expliquer ? Et ce qui donnait à mes pensées tant de force, n’était-ce pas le « malgré tant d’amour » ?

……

 

3 janvier 22.

……

Madeleine m’écrit : « Ce qui m’agite beaucoup, c’est la mauvaise campagne commencée contre toi. Naturellement c’est la force de ta pensée et son autorité qui la déchaînent. Ah ! si tu étais invulnérable, je ne tremblerais pas. Mais tu es vulnérable, et tu le sais, et je le sais. »

Vulnérable… je ne le suis, je ne l’étais que par elle. Depuis, tout m’est égal et je ne crains plus rien… Qu’ai-je à perdre à quoi je tienne encore ?[19].

 

Carry-le-Rouet, 7 août 1922[20].

Une lettre d’elle. Une petite phrase toute simple, qui m’annonce qu’elle a donné à Sabine Schlumberger, sa filleule, le collier d’or et la petite croix d’émeraudes qu’elle portait jadis, m’entre comme un coup de couteau dans le cœur. Cette croix, que je prêtais à Alissa, je ne puis supporter l’idée que qui que ce soit d’autre la porte… Que lui écrire ? Elle ne croit plus à mon amour et veut ignorer tout de mon cœur. Elle a besoin, pour mieux se détacher de moi, de croire à mon indifférence. Je doute si je l’ai jamais aimée davantage, et me hais de l’avoir fait souffrir ; de devoir la faire souffrir encore. Je ne tiens plus à rien ; je me sens parfois à ce point détaché de tout, qu’il me semble que je suis déjà mort et que je ne vivais que par elle.

……

 

Colpach, 10 septembre.

Jours détestables, d’oisiveté, de veulerie… Chaque matin je me réveille avec le cerveau lourd et plus engourdi que la veille. Forcé de jouer devant les autres une comédie de joie, de plaisance – tandis que je sens toute joie réelle se refroidir lentement en mon cœur[21].

Je n’ai plus reçu de lettres d’elle depuis Pontigny ; que dis-je ? depuis Carry-le-Rouet, il me semble. C’est-à-dire plus le moindre signe d’elle depuis cette lettre où elle m’annonçait le don de sa petite croix d’émeraudes à Sabine. Me tient-elle rigueur des reproches de la lettre que je lui écrivis sitôt ensuite ? A-t-elle résolu de ne plus m’écrire ? Ou si le cœur lui manque ?… Je me sens tout abandonné d’elle. Tout ce qu’elle soulevait en mon être, de bon, de généreux, de pur, retombe, et cet abominable reflux m’entraîne tout entier vers l’enfer. Souvent je doute, ainsi qu’à Llanberis, si, par quelque intuition exquise, elle n’est pas secrètement et comme mystiquement avertie de tout ce que je fais loin d’elle, ou du moins de cela qui peut la blesser le plus. Le don de son collier n’était-il pas le jour même où, sur la plage d’Hyères, Élisabeth était venue me rejoindre (16 juillet) ? Plus rien depuis. Mon cœur est plein de ténèbres et de larmes. Je prends en grippe tous ceux qui m’entourent ici, et tout ce qui m’écarte d’elle, qui lui donne raison de s’arracher de moi.

À songer, ce matin, combien je vaux peu sans elle, à jauger le peu de vertu de mon cœur, j’en venais à comprendre mieux cette nécessité des intermédiaires entre l’homme et Dieu, de ces intercesseurs contre qui s’insurge si violemment le protestantisme. Et j’en viens également à comprendre mieux le jeu compliqué du démon, et comme quoi les sentiments les plus nobles sont ceux que le plus il jalouse et travaille à rétorquer contre Dieu… Je ne sais plus si rien en moi subsiste, de quoi je puisse encore espérer.

………

 

31 octobre.

Elle agit sans cesse avec moi comme si je ne l’aimais plus ; et j’agis avec elle comme si elle m’aimait encore… C’est parfois affreusement douloureux.

 

Saint-Martin-Vésubie, 11 juillet 23[22].

Je n’ai jamais souhaité que son amour, que son approbation, que son estime. Et depuis qu’elle m’a retiré tout cela, j’ai vécu dans une sorte d’opprobre où le bien a perdu sa récompense et le mal sa hideur, la douleur même son aiguillon. À une sorte d’engourdissement de mon âme répond un assourdissement de toutes choses et rien plus d’aigu ne me pénètre, ou mieux : rien ne pénètre plus vraiment en moi. La réalité ne me touche guère plus que ne ferait le songe. Il me semble souvent que j’ai déjà cessé de vivre. C’est qu’avec elle j’ai senti se retirer de moi le goût de vivre ; c’est que désormais tout m’est égal et que je ne tiens plus à rien.

……

 

Début de janvier 1925[23].

Il me faut bien reconnaître que ma peine, à Cuverville il y a trois ans, était plus dure de beaucoup, que celle que j’aurais à quitter la vie aujourd’hui. Madeleine l’a-t-elle compris ? Je ne crois pas. Je crains qu’elle n’ait cru à quelque exagération dans mes pleurs… C’est pour cela que, depuis, je n’ai plus jamais pu lui parler.

Madeleine a pu croire que cette douleur (en admettant qu’elle lui ait paru sincère) me régénérerait ; mais vraiment, durant ces jours affreux, j’ai cessé de vivre ; c’est alors que j’ai pris congé.

Je n’ai plus vécu, depuis, que d’une existence quasi posthume, et comme en marge de la vraie vie.

« Rien de bon ne peut sortir de là », m’a-t-elle dit à plusieurs reprises, comme pour tâcher de bien s’en convaincre elle-même. Ce n’est pas vrai. C’est au contraire de ce terrible jugement qu’est venue toute l’amertume de ma vie.

Abominable.

Je n’ai pas cessé de l’aimer, même aux temps où je semblais et où elle était en droit de me croire le plus loin d’elle, de l’aimer plus que moi-même, plus que la vie ; mais je n’ai plus pu le lui dire…

Toute mon œuvre est inclinée vers elle.

Parfois j’ai pu croire que, s’en doutant et en vue de permettre à ma pensée plus d’essor, elle cherchait à me détacher d’elle comme à se détacher de moi ; à me redonner et, à la fois, pour la retrouver elle-même, la liberté.

Jusqu’aux Faux Monnayeurs (le premier livre que j’aie écrit en tachant de ne point tenir compte d’elle), j’ai tout écrit pour la convaincre, pour l’entraîner. Tout cela n’est qu’un long plaidoyer ; aucune œuvre n’a été plus intimement motivée que la mienne. – et l’on n’y voit pas loin si l’on n’y distingue pas cela.

 

Février 25.

… Je voudrais alors qu’Agnès, qu’elle écoute, lui dise et lui fasse comprendre – si je ne devais pas revenir de ce voyage au Congo[24] – qu’elle restait pour moi ce que j’avais de plus cher au monde, et que c’est parce que je l’aimais plus que la vie, que, depuis qu’elle s’était écartée de moi, la vie me paraissait de si peu de prix.

 

Cuverville, 14 juin 26.

J’éprouve à neuf cet engourdissement étrange de la pensée, de la volonté, de tout l’être, que je ne ressens guère qu’à Cuverville. Écrire le moindre billet me prend une heure ; la moindre lettre, une matinée. Je ne me cramponne ici que par amour pour elle, avec le sentiment douloureux que je lui sacrifie mon œuvre, ma vie. Qu’y faire ? Je ne puis ni la quitter, ni la faire quitter Cuverville, le seul refuge sur terre où l’attachent encore quelques racines, où elle ne se sente pas trop en exil…

J’étais, il y a peu de jours encore, plein de ferveur ; il me semblait pouvoir soulever des montagnes. Aujourd’hui, je suis écrasé[25].

……

1er juillet 1926.

Le lent progrès du catholicisme sur son âme ; il me semble assister à la marche d’une gangrène.

À chaque retour, après l’avoir quittée quelque temps, je découvre de nouvelles régions atteintes, plus profondes, plus secrètes, inguérissables à jamais. Et, le pouvant, tenterais-je de la guérir ? Cette santé que je lui proposerais, ne lui serait-elle pas mortelle ? Tout effort l’exténue.

Quelle commodité, quel repos, quelle moindre fatigue lui propose cette piété dosée, ce menu à prix fixe pour les âmes qui ne peuvent pas beaucoup dépenser !

Qui donc aurait cru cela ? – Dieu lui-même pouvait-il s’y attendre ? Eh quoi ! tout ce qui m’attachait à elle, cette humeur un peu vagabonde, cette ferveur, cette curiosité, tout cela n’était donc point d’elle-même ? Quoi ! ce n’était que par amour pour moi qu’elle s’en revêtait ? Tout cela se défait, retombe, laisse paraître à nu l’âme méconnaissable, décharnée.

Et tout ce qui fait ma raison d’être, ma vie, lui devient étranger, hostile[26].

 

13 février 1927.

« L’approbation d’un seul simple honnête homme, me disait-elle, c’est cela seul qui m’importe, et que ton livre n’obtiendra pas. » Mais quiconque approuve mon livre cesse de paraître honnête à ses yeux.

De même, devant certains des actes les plus importants de ma vie, elle m’écrivait : « Il n’en peut résulter rien de bon », et, partant, ne consent à reconnaître pour bon rien de ce qui peut s’ensuivre. – Ce sont des jugements sans appel[27].

 

Heidelberg, 12 mai 1927.

La partie est perdue, que je ne pouvais gagner qu’avec elle. Inconfiance de sa part, et présomption de la mienne. Rien ne sert de récriminer, ni de regretter même. Ce qui n’est pas, c’est ce qui ne pouvait pas être. Qui se dirige vers l’inconnu, doit consentir à s’aventurer seul. Créuse, Eurydice, Ariane, toujours une femme s’attarde, s’inquiète, craint de lâcher prise et de voir se rompre le fil qui la rattache à son passé. Elle tire en arrière Thésée, et fait se retourner Orphée. Elle a peur[28].

 

Paris, 21 août 38.

Me trouvant complètement seul et sans presque aucun travail à faire, je me décide à commencer ce carnet que, depuis quelques mois, j’emportais avec moi d’étape en étape, dans le désir d’y écrire tout autre chose que ce que voici ; mais depuis que Madeleine m’a quitté j’ai perdu goût à la vie et, partant, cessé de tenir un journal qui n’aurait plus pu refléter que désarroi, détresse et désespoir.

……

Depuis qu’elle n’est plus, je n’ai fait que semblant de vivre, sans plus prendre intérêt à rien ni à moi-même, sans appétit, sans goût, ni curiosité, ni désir, et dans un univers désenchanté ; sans plus d’espoir que d’en sortir.

Tout le travail de mon esprit, ces derniers mois, était un travail négateur. Et non seulement je mettais ma valeur au passé, mais cette valeur d’hier me paraissent imaginaire et ne point mériter le moindre effort pour m’en ressaisir. J’étais, je suis encore, comme quelqu’un qui s’enlise dans un marais puant, cherchant autour de lui quoi que ce soit de fixe, de solide, où prendre appui, mais entraînant avec lui et enfonçant dans cet enfer boueux tout ce à quoi il se raccroche. À quoi bon parler de cela ? Sinon, peut-être, afin que plus tard se sente moins seul dans sa détresse tel autre, désespéré comme moi, qui me lirait, à qui je voudrais tendre une main secourable.

Sortirai-je de cette fondrière ? J’ai déjà traversé des époques d’opprobre, où me venait au cœur le cri de l’apôtre : « Seigneur ! sauve-nous, nous périssons ! » (Et même je savais pousser ce cri en grec.) Car il ne me paraissait pas qu’un salut fût possible sans quelque intervention surnaturelle. Et pourtant je m’en étais tiré. Mais j’étais plus jeune. Que me réserve encore la vie ?

Je me raccroche à ce carnet, ainsi que j’ai fait souvent : par méthode. Une méthode qui réussissait autrefois. L’effort ainsi tenté me paraît comparable à celui du baron de Munchhausen qui s’arrache du marécage en se tirant lui-même par les cheveux. (J’ai déjà dû recourir à cette image.) L’admirable c’est qu’il y parvient[29].

 

26 au soir.

Ce qui ne me paraît pas très honnête, par contre, c’est de tenir mon deuil pour responsable de mon état languide ; c’est mon deuil qui m’y a mené ; ce n’est pas lui surtout qui m’y maintient. Et je ne suis sans doute pas de très bonne foi lorsque je m’en persuade. J’y trouve une trop facile excuse à ma lâcheté, une couverture à ma paresse. Ce deuil, je l’attendais, le prévoyais de longue date et pourtant je n’imaginais que souriante, en dépit du chagrin, ma vieillesse. Si je ne parviens pas à rejoindre la sérénité, ma philosophie fait faillite. Il est vrai, j’ai perdu ce « témoin de ma vie » qui m’engageait à ne point vivre « négligemment », comme disait Pline à Montaigne, et je ne partage pas la croyance de Madeleine en une survie qui m’amènerait à sentir son regard, au delà de la mort, me suivre ; mais, de même que je ne laissais pas son amour, durant sa vie, incliner dans son sens ma pensée, je ne dois pas, à présent qu’elle n’est plus, laisser peser sur ma pensée, plus que son amour même, le souvenir de cet amour. Le dernier acte de la comédie n’est pas moins beau si je dois le jouer solitaire. Il ne faut pas m’y dérober[30].

 

Marseille, 26 janvier 39[31].

Avant de quitter Paris, j’ai pu achever de revoir les épreuves de mon Journal. À le relire, il me paraît que les suppressions systématiques (du moins jusqu’à mon deuil) de tous les passages relatifs à Madeleine, l’ont pour ainsi dire aveuglé. Les quelques allusions au drame secret de ma vie y deviennent incompréhensibles, par l’absence de ce qui les éclairerait ; incompréhensible ou inadmissible, l’image de ce moi mutilé que j’y livre, qui n’offre plus, à la place ardente du cœur, qu’un trou.

……

 


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[1] Je veux relater ici un souvenir qui me paraît, dans sa discrétion même, singulièrement révélateur, à la fois pour elle et pour moi, de nos secrètes ou inconscientes arrière-pensées :

Comme je lui lisais quelques pages de mon Immoraliste que je venais d’écrire, elle m’interrompit à cette phrase : « Marceline m’avoua qu’elle était enceinte », et, souriant tendrement, avec un rien de moquerie : « Mais, mon ami, ce n’est pas un aveu » me dit-elle, « tout au plus une confidence ; on avoue le répréhensible ; c’est : me confia, qui convient. »

[2] Il eût fallu, pour l’enlever à ses habitudes, quelqu’un en qui elle pût avoir confiance entière. Je fis tant, qu’elle s’y replongea tout au contraire, comme espérant y trouver une protection contre moi.

[3] Elle avait eu cette idée, que j’avais beaucoup encouragée, de racheter l’une après l’autre et de remettre à neuf les masures de la commune qui tombaient en ruine et risquaient de devenir inhabitables, parce que les propriétaires, ne parvenant pas à toucher les loyers, se refusaient aux réparations nécessaires.

[4] V. Journal, p. 1057.

[5] Seuls les passages en italiques ont paru, parfois un peu modifiés, dans mon Journal (Pléiade, 1939).

[6] V. Journal, pp. 556-557.

[7] V. Journal, p. 569.

[8] Dans l’édition que j’en ai donnée, mon Journal s’arrête à la fin d’octobre 1918, pour ne reprendre plus qu’en mai 1919 ; s’arrête presque aussitôt de nouveau pour un nouveau silence de près d’un an. C’est ici que devraient s’intercaler les pages qui suivent, explicatrices de ce long silence.

[9] Marc Allégret, le cinéaste. (BNR.)

[10] Je suis tenté de modifier certaines de ces phrases, qui ne me paraissent plus très justes, à présent que j’y vois peut-être un peu plus clair ; mais mieux vaut apporter ces retouches en commentaire et maintenir toutes les erreurs d’interprétation que je pouvais commettre alors, si entachées de complaisance qu’elles puissent me paraître aujourd’hui. Tout ce que j’écrivais alors concernant l’excessive modestie de Madeleine me paraît exact ; il est vrai qu’elle ne cherchait jamais à paraître et à se faire valoir. Il entrait, dans ce besoin d’effacement, de la pudeur et de la modestie chrétienne ; mais je me dis aujourd’hui que, par amour, elle eût bien volontiers et joyeusement accepté de paraître à mon côté et de rester associée à mon sort (disons : à ma gloire) dans l’esprit des hommes, si la notoriété qu’elle me voyait acquérir ne lui eût point paru de nature aussi ténébreuse. Dans ces lignes que j’écrivais alors, j’omettais ce qui me paraît aujourd’hui le plus important : elle désapprouvait de tout son cœur et de toute son âme ma conduite et la direction de mes pensées. C’est là surtout ce qui la poussait à se retirer de ma vie. Elle souffrait indiciblement à l’idée de devoir figurer et assumer un rôle, fût-il effacé, fût-il de victime (et elle m’aimait trop encore pour ne point souffrir ici doublement) dans un drame qu’elle réprouvait tout entier, auquel elle eût voulu ne point être du tout mêlée, surtout pas en accusatrice. – Je reviens à ce que j’écrivais alors et, pour ma confusion, le redonne sans rien changer. (Louqsor, février 39.)

[11] J’ajoutais, avec une infatuation qui me fait sourire aujourd’hui mais qui prenait élan sur mon désespoir : « Peut-être n’y eut-il jamais plus belle correspondance. » Disons plus simplement que je n’avais jamais écrit et que depuis je n’écrivis jamais pareillement à personne ; je tenais à cœur de lui réserver la fidélité de tout ce dont je pouvais disposer pour elle, et quant au reste m’efforçais, ne le pouvant réduire, de n’en point faire trop grand cas…

Aujourd’hui, me sentant à l’extrémité de ma vie, non tant que je n’en puisse plus, mais parce que la partie est jouée et que déjà je m’en retire, je relis sans indulgence les pages de journal que j’écrivais alors. Le désespoir où je croyais sombrer venait surtout sans doute du sentiment de la faillite ; je me comparais à Œdipe lorsqu’il découvre soudain le mensonge sur lequel est édifié son bonheur ; je prenais soudain conscience de la détresse où mon bonheur personnel maintenait celle que, malgré tout, j’aimais plus que moi-même ; mais aussi, plus inavouablement, je souffrais de savoir réduit à néant par elle ce qui, de moi, me paraissait mériter le plus la survie. Cette correspondance, entretenue depuis notre enfance, sans doute nous appartenait à tous deux à la fois, me semblait née d’elle aussi bien que de moi ; c’était le fruit de mon amour pour elle… et durant huit jours je pleurai sans arrêt, sans parvenir à épuiser l’amertume de notre deuil.

Cela se passait à Cuverville ; c’était un jour comme les autres jours. J’avais eu besoin de rechercher une date pour les Mémoires que j’écrivais alors et pensais trouver un point de repère dans ma correspondance avec elle. Je lui avais demandé la clef du secrétaire de sa chambre, où mes lettres étaient rangées. (Elle ne me refusait jamais cette clef, d’ordinaire ; mais je ne la lui avais pas encore redemandée depuis mon retour d’Angleterre.) Alors je la vis devenir très pâle. Dans un effort qui faisait trembler ses lèvres, elle me dit que le tiroir à présent était vide et que mes lettres n’existaient plus…

Durant une pleine semaine, je pleurai ; je pleurai du matin au soir, assis au coin du feu de la salle où notre vie commune se concentrait ; et plus encore, la nuit, après que je m’étais retiré dans ma chambre où j’espérais toujours qu’un soir elle viendrait me retrouver ; je pleurai sans arrêt, sans chercher à rien lui dire que mes larmes, et toujours attendant d’elle un mot, un geste… mais elle continuait à s’occuper des menus soins de la maison, comme si de rien n’était, passant et repassant auprès de moi, indifférente et paraissant ne pas me voir. En vain espérais-je que la constance de mon chagrin triompherait de cette apparente insensibilité ; mais non ; et sans doute espérait-elle que ce désespoir où elle me voyait sombrer me ramènerait à Dieu ; car elle n’admettait pas d’autre issue. C’est là, je pense, ce qui la faisait me refuser la consolation du moins de sa pitié, de sa tendresse. Mais les larmes que je versais restaient non avenues pour elle aussi longtemps qu’elles restaient profanes ; ce qu’elle attendait de moi, je suppose, c’était un cri de repentance et de piété. Et plus je pleurais, plus nous devenions étrangers l’un à l’autre ; je le sentais amèrement ; et bientôt ce ne fut plus sur mes lettres détruites que je pleurai, mais sur nous, sur elle, sur notre amour. Je sentais que je l’avais perdue. Tout en moi s’effondrait, le passé, le présent, notre avenir.

Par la suite, je ne repris réellement goût à la vie jamais plus ; ou du moins que beaucoup plus tard, lorsque je compris que j’avais recouvré son estime ; mais, même alors, je ne rentrai plus vraiment dans la ronde, ne vécus plus qu’avec ce sentiment indéfinissable de m’agiter parmi des apparences – parmi ces apparences qu’on appelle réalité. (Louqsor, février 39.)

[12] Suivaient ici quelques pages qui, dans l’édition de mon Journal (Pléiade) sont données, par mégarde, comme Feuillets de 1923. (V. pp. 777 et 778 : « Il y a quelque complaisance… Je n’ai jamais rien su renoncer… etc. »)

[13] V. Journal, pp. 680 à 688.

[14] V. Journal, p. 688.

[15] C’était bien là le plus tragique : cet effroyable silence durant ces longues journées, ces suites de jours que nous vivions l’un près de l’autre. Et c’est aussi, parfois n’en pouvant plus et sentant mon amour agoniser dans ce silence, ce qui me fit confier du moins à mon Journal, dans ces pages que je transcris, ce que je ne parvenais pas à lui dire (par grand besoin, et par espoir aussi, si je venais à mourir avant elle, de laisser quelque témoignage de cet amour dont elle doutait. Je pensais que, par chance, elle viendrait à le connaître et se laisserait convaincre par ces lignes, puisqu’elles ne lui étaient pas adressées, mieux que par ce que j’aurais pu lui dire). Quant à elle, je ne crois pas qu’elle ait jamais confié rien de ses propres tourments à personne ; à Dieu seul ; et sa piété s’en trouvait d’autant augmentée.

[16] J’eus raison d’écrire à la troisième personne les lignes ci-dessus, comme pour désavouer cette pensée ou du moins l’écarter de moi. Il eût été plus vrai de dire que, désireuse de se délivrer de son amour pour moi, elle s’interdisait tout domaine où je l’avais d’abord accompagnée et où elle craignait de me trouver encore. Il y avait aussi, chez elle, un constant besoin de s’appauvrir. (V. Journal, pp. 687 à 690.)

[17] V. Journal, p. 690.

[18] V. Journal, p. 707.

[19] V. Journal, p. 727.

[20] V. Journal, p. 739.

[21] V. Journal, p. 742.

[22] V. Journal, p. 765.

[23] Du petit carnet que j’emportai à la maison de santé où l’on m’opère de l’appendicite. V. Journal, p. 802.

[24] Mon voyage au Congo a été remis au 14 juillet 25 (v. Journal, p. 806), ce qui m’a permis d’achever Les Faux Monnayeurs.

[25] V. Journal, p. 816.

[26] V. Journal, pp. 817-818. « X. dira : » sera supprimé.

[27] V. Journal, p. 831.

[28] V. Journal, p. 840.

[29] V. Journal, pp. 1309 et 1310.

[30] V. Journal, p. 1315.

[31] V. Journal, p. 1331.