André Gide

CORYDON

1910 - 1924

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Table des matières

 

PRÉFACE. 4

PRÉFACE DE LA SECONDE ÉDITION (1920) 7

PREMIER DIALOGUE. 8

I. 10

II. 17

III. 25

DEUXIÈME DIALOGUE. 31

I. 33

II. 40

III. 46

IV.. 52

V.. 58

VI. 65

VII. 77

TROISIÈME DIALOGUE. 84

I. 86

II. 90

III. 97

IV.. 101

V.. 110

QUATRIÈME DIALOGUE. 112

APPENDICE. 136

Ce livre numérique. 156

 

PRÉFACE

Mes amis me répètent que ce petit livre est de nature à me faire le plus grand tort. Je ne pense pas qu’il puisse me ravir aucune chose à quoi je tienne ; ou mieux : je ne crois pas tenir beaucoup à rien de ce qu’il m’enlèvera : applaudissements, décorations, honneurs, entrées dans les salons à la mode, je ne les ai jamais recherchés. Je ne tiens qu’à l’estime de quelques rares esprits, qui, je l’espère, comprendront que je ne l’ai jamais mieux méritée qu’en écrivant ce livre et qu’en osant aujourd’hui le publier. Cette estime, je souhaite de ne pas la perdre ; mais certainement, je préfère la perdre que la devoir à un mensonge, ou à quelque malentendu.

Je n’ai jamais cherché de plaire au public ; mais je tiens excessivement à l’opinion de quelques-uns ; c’est affaire de sentiment et rien ne peut contre cela. Ce que l’on a pris parfois pour une certaine timidité de pensée, n’était le plus souvent que la crainte de contrister ces quelques personnes ; de contrister une âme, en particulier, qui de tout temps me fut chère entre toutes. Qui dira de combien d’arrêts, de réticences et de détours est responsable la sympathie, la tendresse ? Pour ce qui est des simples retards, je ne puis les tenir pour regrettables, estimant que les artistes de notre temps pèchent le plus souvent par grand défaut de patience. Ce que l’on nous sert aujourd’hui eût souvent gagné à mûrir. Telle pensée qui d’abord nous occupe et nous paraît éblouissante, n’attend que demain pour flétrir. C’est pourquoi j’ai longtemps attendu pour écrire ce livre, et, l’ayant écrit, pour l’imprimer. Je voulais être sûr que ce que j’avançais dans Corydon, et qui me paraissait évident, je n’allais pas avoir bientôt à m’en dédire. Mais non : ma pensée n’a fait ici que s’affermir, et ce que je reproche à présent à mon livre, c’est sa réserve et sa timidité. Depuis plus de dix ans qu’il est écrit, exemples, arguments nouveaux, témoignages, sont venus corroborer mes théories. Ce que je pensais avant la guerre, je le pense plus fort aujourd’hui. L’indignation que Corydon pourra provoquer, ne m’empêchera pas de croire que les choses que je dis ici doivent être dites. Non que j’estime que tout ce que l’on pense doive être dit, et dit n’importe quand – mais bien ceci précisément, et qu’il le faut dire aujourd’hui[1] !

Certains amis, à qui d’abord j’avais soumis ce livre, estiment que je m’y occupe trop des questions d’histoire naturelle – encore que je n’aie point tort, sans doute, de leur accorder tant d’importance ; mais, disent-ils, ces questions fatigueront et rebuteront les lecteurs. – Eh parbleu ! c’est bien ce que j’espère : je n’écris pas pour amuser et prétends décevoir dès le seuil ceux qui chercheront ici du plaisir, de l’art, de l’esprit ou quoi ce soit d’autre afin que l’expression la plus simple d’une pensée très sérieuse.

Encore ceci :

Je ne crois nullement que le dernier mot de la sagesse soit de l’abandonner à la nature, et de laisser libre cours aux instincts ; mais je crois qu’avant de chercher à les réduire et domestiquer, il importe de les bien comprendre – car nombre des disharmonies dont nous aurons à souffrir ne sont qu’apparentes et dues uniquement à des erreurs d’interprétation.

Nov. 1922.

PRÉFACE DE LA SECONDE ÉDITION
(1920)

Je me décide après huit ans d’attente à réimprimer ce petit livre. Il parut en 1911, tiré à douze exemplaires, lesquels furent remisés dans un tiroir – d’où ils ne sont pas encore sortis.

Le Corydon ne comprenait alors que les deux premiers dialogues, et le premier tiers du troisième. Le reste du livre n’était qu’ébauché. Des amis me dissuadaient d’achever de l’écrire. « Les amis, dit Ibsen, sont dangereux non point tant par ce qu’ils vous font faire, que par ce qu’ils vous empêchent de faire. » Les considérations que j’exposais dans ce petit livre me paraissaient pourtant des plus importantes, et je tenais pour nécessaire de les présenter. Mais j’étais d’autre part très soucieux du bien public, et prêt à celer ma pensée dès que je croyais qu’elle pût troubler le bon ordre. C’est bien aussi pourquoi, plutôt que par prudence personnelle, je serrai Corydon dans un tiroir et l’y étouffai si longtemps. Ces derniers mois néanmoins je me persuadai que ce petit livre, pour subversif qu’il fût en apparence, ne combattait après tout que le mensonge, et que rien n’est plus malsain au contraire, pour l’individu et pour la société, que le mensonge accrédité.

Ce que j’en dis ici, après tout, pensais-je, ne fait point que tout cela soit. Cela est. Je tâche d’expliquer ce qui est. Et puisque l’on ne veut point, à l’ordinaire, admettre que cela est, j’examine, je tâche d’examiner, s’il est vraiment aussi déplorable qu’on le dit – que cela soit.

PREMIER DIALOGUE

L’an 190. un scandaleux procès remit sur le tapis une fois encore l’irritante question de l’uranisme. Dans les salons et les cafés, huit jours durant, on ne parla plus de rien d’autre. Las d’entendre à ce sujet s’exclamer ou théoriser au hasard les ignorants, les butés et les sots, je souhaitai d’éclairer mon jugement et, ne reconnaissant qu’à la raison, non point au seul tempérament, le droit de condamner ou d’absoudre, je résolus d’aller interviewer Corydon. Il ne protestait point, m’avait-on dit, contre certains penchants dénaturés dont on l’accuse ; j’en voulus avoir le cœur net et savoir ce qu’il trouvait à dire pour les excuser.

Je n’avais pas revu Corydon depuis dix ans. C’était alors un garçon plein de flamme, doux et fier à la fois, généreux, serviable, dont le regard déjà forçait l’estime. Ses études de médecine avaient été des plus brillantes et ses premiers travaux remporté l’applaudissement des gens de métier. Au sortir du lycée où nous avions été condisciples, longtemps une assez étroite amitié nous unit. Puis des années de voyage nous séparèrent, et lorsque je revins m’installer à Paris, la déplorable réputation que ses mœurs commençaient de lui valoir me retint de le fréquenter.

En pénétrant dans son appartement, je n’eus point, je l’avoue, la fâcheuse impression que je craignais. Il est vrai que Corydon ne la donne pas non plus par sa mise, qui reste correcte, avec même une certaine affectation d’austérité. Mes yeux cherchaient en vain, dans la pièce où il m’introduisit, ces marques d’efféminement que les spécialistes retrouvent à tout ce qui touche les invertis, et à quoi ils prétendent ne s’être jamais trompés. Toutefois on pouvait remarquer, au-dessus de son bureau d’acajou, une grande photographie d’après Michel-Ange : celle de la formation de l’homme – où l’on voit, obéissant au doigt créateur, la créature Adam, nue, étendue sur le limon plastique, tourner vers Dieu son regard ébloui de reconnaissance. Corydon professe un certain goût pour l’œuvre d’art, derrière lequel il eût pu s’abriter si j’avais été m’étonner du choix de ce sujet spécial. Sur sa table de travail, le portrait d’un vieillard à grande barbe blanche, que je reconnus aussitôt pour celui de l’Américain Walt Whitman, car il figure en tête d’une traduction que M. Bazalgette vient de donner de son œuvre. M. Bazalgette venait de publier également une biographie de ce poète, volumineuse étude dont j’avais récemment pris connaissance, et qui me servit de prétexte pour engager l’entretien.

I

— Après lecture du livre de Bazalgette, commençai-je, il appert que ce portrait n’a pas grand’raison de figurer sur votre table.

Ma phrase était impertinente ; Corydon feignit de ne la point comprendre ; j’insistai.

— D’abord, répondit-il, l’œuvre de Whitman reste également admirable, quelle que soit l’interprétation qu’il plaise à chacun de donner à ses mœurs…

— Avouez pourtant que votre admiration pour Whitman a quelque peu faibli depuis que Bazalgette a démontré qu’il n’avait pas les mœurs que vous étiez heureux de lui prêter.

— Votre ami Bazalgette n’a rien démontré du tout ; tout son raisonnement tient dans un syllogisme qu’on peut aussi bien rétorquer :

L’homosexualité, pose-t-il en principe, est un penchant contre nature.

Or, Whitman était de parfaite santé ; c’était, à proprement parler, le représentant le plus parfait que nous ait offert la littérature, de l’homme naturel…

— Donc Whitman n’était pas pédéraste. Voici qui me paraît péremptoire.

— Mais l’œuvre est là, où M. Bazalgette aura beau traduire par « affection » ou « amitié » le mot love et sweet par « pur » dès qu’il s’adresse au « camarade »… Il n’en restera pas moins que toutes les pièces passionnées, sensuelles, tendres, frémissantes, du volume sont du même ordre : de cet ordre que vous appelez « contre nature ».

— De ce que je n’appelle pas « ordre » du tout… Mais voyons votre syllogisme ?

— Le voici :

Whitman peut être pris comme type de l’homme normal.

Or Whitman était pédéraste.

— Donc la pédérastie est un penchant normal. Bravo ! Il reste seulement à prouver que Whitman était pédéraste. Pétition de principes pour pétition de principes, je préfète le syllogisme de Bazalgette ; il heurte moins le sens commun.

— Ce n’est pas le sens commun, c’est la vérité qu’il importe de ne pas heurter. Je prépare un article sur Whitman, une réponse à l’argumentation de Bazalgette[2].

— Ces questions de mœurs vous occupent beaucoup ?

— Passablement, je l’avoue ; je prépare également un assez important travail sur ce sujet.

— Les travaux de MM. Moll, Krafft-Ebing, Raffalovich, etc. ne vous suffisent donc pas !

— Ils n’ont pas su me satisfaire ; je voudrais parler de cela différemment.

— J’ai toujours pensé qu’on se trouvait bien à parler le moins possible de ces choses et que souvent elles n’existent que parce qu’un maladroit les divulgue. Outre qu’elles sont inélégantes à dire, quelques mauvais garnements seront là pour prendre en exemple précisément ce que l’on prétendait blâmer.

— Je ne prétends pas blâmer.

— Le bruit court que vous posez pour tolérant.

— Vous ne m’entendez point. Je vois qu’il faut vous dire le titre de mon ouvrage.

— Allez-y.

— C’est une Défense de la Pédérastie que j’écris.

— Pourquoi pas Éloge, pendant que vous y êtes ?

— Ce titre forcerait ma pensée ; déjà je crains que dans le mot Défense, certains ne voient une sorte de provocation.

— Et vous oserez publier cela ?

— Non ; je n’oserai pas, fit-il sur un ton plus grave.

— Décidément vous êtes tous les mêmes, repris-je après un court silence ; vous crânez en chambre et parmi vos pairs ; mais en plein air et devant public votre courage s’évapore. Vous sentez parfaitement, au fond, la légitimité de la réprobation qui vous accable ; vous protestez éloquemment à voix basse ; mais à voix haute vous flanchez.

— Il est vrai que la cause manque de martyrs.

— N’employez donc pas de grands mots.

— J’emploie les mots qu’il faut. Nous avons eu Wilde, Krupp, Macdonald, Eulenburg…

— Si cela ne vous suffit pas !

— Oh ! des victimes ! des victimes tant qu’on en veut ! des martyrs, point. Tous ont nié ; tous nieront.

— Eh ! parbleu, devant l’opinion, les journaux ou les tribunaux, chacun prend honte et se rétracte.

— Ou se tue, hélas ! Oui, vous avez raison : c’est donner gain de cause à l’opinion que d’établir son innocence sur le désaveu de sa vie. Étrange ! On a le courage de ses opinions ; de ses mœurs, point. On accepte bien de souffrir ; mais pas d’être déshonoré.

— N’êtes-vous pas comme eux, en reculant devant la publication de votre livre ?

Il hésita quelques instants, puis :

— Peut-être que je ne reculerai pas.

— Acculé devant les tribunaux par un Queensberry ou un Harden, vous prévoyez pourtant quelle serait votre attitude.

— Hélas ! Sans doute que tout pareil à ceux qui m’y ont précédé, je perdrais contenance et nierais. On n’est jamais si seul dans la vie, que la boue que certains nous jettent n’éclabousse à la fois quelques autres qui nous sont chers. Le scandale désolerait ma mère ; je ne me le pardonnerais pas. Ma jeune sœur vit avec elle et n’est pas encore mariée. Peut-être se trouverait-il malaisément quelqu’un qui m’accepterait pour beau-frère.

— Eh ! parbleu ! je vous saisis bien ; vous avouez donc que ces mœurs déshonorent même celui qui ne fait que les tolérer.

— Ce n’est pas un aveu ; c’est une constatation. Voilà bien pourquoi je souhaite à cette cause des martyrs.

— Vous entendez par le mot… ?

— Quelqu’un qui irait au-devant de l’attaque ; qui, sans forfanterie, sans bravade, supporterait la réprobation, l’insulte ; ou mieux, qui serait de valeur, de probité, de droiture si reconnues que la réprobation hésiterait d’abord…

— Précisément cet homme-là, vous ne le trouverez pas.

— Laissez-moi souhaiter qu’il se trouve.

— Voyons ! Entre nous, vous le croyez donc bien utile ? Quel changement d’opinion attendez-vous ? J’accorde que vous êtes un peu contraints. Si vous l’étiez un peu davantage, il n’en vaudrait que mieux, croyez-moi ; ces abominables mœurs cesseraient tout naturellement d’exister, pour n’arriver plus à se produire. (Je remarquai qu’il haussait les épaules ; ce qui ne m’empêcha pas d’insister) Prétendez-vous qu’assez de turpitudes ne s’étalent déjà pas au grand jour ? Je me suis laissé dire que les homosexuels trouvent de-ci de-là de honteuses facilités. Qu’ils se contentent de celles qui se cachent, des complaisances de leurs pareils ; ne briguez point pour eux l’approbation, ni même l’indulgence, des honnêtes gens.

— C’est pourtant de l’estime de ceux-ci que je ne puis pas me passer.

— Qu’y faire ? Changez vos mœurs.

— C’est que je ne puis pas les changer. Voilà le dilemme auquel Krupp, Macdonald et tant d’autres ne virent d’autre solution que le coup de revolver.

— Heureusement vous êtes moins tragique.

— Je n’en jurerais point ; mais je voudrais écrire mon livre.

— Avouez qu’il entre passablement d’orgueil dans votre cas.

— Pas le moindre.

— Vous cultivez votre bizarrerie, et, pour n’en être plus honteux, vous vous félicitez de ne vous sentir pas pareil aux autres.

Il haussa de nouveau les épaules et fit quelques pas dans la pièce sans rien dire ; puis, semblant maîtriser enfin l’impatience que mes derniers propos lui causaient :

II

— Naguère vous étiez mon ami, dit-il en se rasseyant près de moi. Il me souvient que nous savions nous comprendre. Vous est-il bien indispensable aujourd’hui, à chaque phrase que je dis, de mettre au vent votre ironie ? Ne sauriez-vous, je ne dis certes pas m’approuver, mais m’écouter de bonne foi ? comme de bonne foi je vous parle… du moins comme je parlerai, si je sens que vous m’écoutez.

— Excusez-moi, lui dis-je désarmé par le ton de ses paroles. Il est vrai que je suis en retard avec vous. Oui, nous étions assez intimes, du temps que votre conduite encore n’accordait rien à vos penchants.

— Puis, vous avez cessé de me voir, disons mieux : vous avez rompu.

— Ne nous expliquons pas là-dessus ; mais causons comme nous eussions fait naguère, repris-je en lui tendant la main. J’ai du temps pour vous écouter. Lorsque nous nous fréquentions, vous étiez encore étudiant. À ce moment, aviez-vous déjà vu clair en vous-même ? Parlez ! C’est une confession que j’attends.

Il commença, tournant vers moi un regard où renaissait la confiance :

Durant mes années d’internat dans les hôpitaux, la conscience que j’acquis de mon… anomalie me plongea dans une inquiétude mortelle. Il est absurde de soutenir, ainsi que font encore certains, que l’on ne parvient à la pédérastie que par la débauche et que c’est là goût de blasé. Je ne pouvais non plus me reconnaître pour dégénéré, ni malade. Laborieux, très chaste, je vivais avec la fixe idée d’épouser, au sortir de mes années d’hôpital, une jeune fille, qui depuis est morte, que j’aimais alors par-dessus tout au monde.

Je l’aimais trop pour me rendre nettement compte que je ne la désirais pas. Je sais bien que certains esprits admettent malaisément que l’un puisse aller sans l’autre ; je l’ignorais moi-même absolument. Cependant aucune autre femme ni n’habitait jamais mes rêves, ni n’éveillait en moi quelque désir. Encore moins me tentaient les filles après qui je voyais presque tous mes camarades courir. Mais comme, alors, je ne soupçonnais guère que je pusse désirer d’autres êtres, ni même que d’autres êtres pussent être authentiquement désirés, je me persuadais du mérite de mon abstinence, m’exaltais à l’idée d’arriver vierge au mariage, et me glorifiais d’une pureté que je ne pouvais croire trompeuse. Ce n’est que lentement que je parvins à me comprendre ; je dus m’avouer enfin que ces blandices tant vantées, auxquelles je me flattais de résister, n’étaient pour moi d’aucun attrait.

Ce que j’avais tenu pour vertu n’était donc rien qu’indifférence ! Voici ce qu’une jeune âme un peu noble ne saurait reconnaître sans un déboire affreux. Seul le travail venait à bout de ma mélancolie ; elle décolorait, assombrissait ma vie ; je me persuadai vite que j’étais impropre au mariage et, ne pouvant rien avouer à ma fiancée des causes de ma tristesse, mon attitude auprès d’elle devint de plus en plus équivoque et embarrassée. Pourtant les quelques expériences que je voulus alors tenter au bordel me prouvèrent bien que je n’étais pas impuissant ; mais, du même coup, achevèrent de me convaincre.

— Vous convaincre de quoi ?

— Mon cas me paraissait des plus étranges (car pouvais-je me douter alors qu’il est fréquent ?). Je me voyais capable de volupté ; je me croyais incapable, à proprement parler, de désir. Né de parents très sains, j’étais solide et bien bâti moi-même ; mon aspect ne racontait pas ma misère ; aucun de mes amis ne s’en doutait ; je me serais fait écarteler plutôt que d’en révéler rien à personne. Mais cette comédie de bonne humeur et de gaillardise, que, pour écarter tout soupçon, je me croyais forcé de jouer, me devenait intolérable. Sitôt seul je me laissais sombrer.

La gravité, l’accent convaincu de sa voix forçaient mon intérêt.

— Que d’imagination dans tout cela lui dis-je doucement. Simplement vous étiez amoureux ; partant, plein de craintes. Sitôt après le mariage, le désir tout normal aurait suivi l’amour.

— Cela se dit, je sais… Combien j’avais raison d’être sceptique !

— Vous semblez à présent peu enclin à l’hypocondrie. Comment vous êtes-vous guéri de ce mal ?

— À cette époque, je lisais beaucoup. Au cours de mes lectures je me heurtai à une phrase qui me fut d’un avertissement salutaire. Elle est de l’abbé Galiani : « L’important, écrivait-il à Mme d’Épinay, – l’important n’est pas de guérir, mais bien de vivre avec ses maux. »

— Que ne dites-vous cela à vos malades ?

— Je le dis à ceux qui ne peuvent guérir. Ces paroles vous paraissent sans doute bien simples ; j’en tirai ma philosophie. Il ne me restait plus qu’à connaître que je n’étais pas un cas monstrueux, un cas unique, pour reconquérir mon assurance, échapper à ma propre aversion.

— Vous me dites bien comment vous reconnûtes votre peu de goût pour les femmes, mais non point comment se révéla votre penchant…

— C’est une histoire assez pénible et que je n’aime point à raconter. Pourtant je crois que vous m’écoutez bien, et peut-être mon récit vous aidera-t-il à parler moins légèrement de ces choses.

Je l’assurai, sinon de ma sympathie, du moins de mon attention déférente :

— Vous savez donc que j’étais fiancé, commença-t-il ; j’aimais celle qui devait devenir ma femme, tendrement, mais d’un amour quasi mystique et, naturellement, dans mon inexpérience, j’imaginais à peine qu’il fût une autre belle façon d’aimer. Ma fiancée avait un frère, plus jeune qu’elle de quelques années, que je voyais souvent et qui s’était épris pour moi d’une affection des plus vives.

— Ah ! ah ! fis-je involontairement.

Corydon me regarda sévèrement.

— Non : il ne se consomma rien d’impur entre nous ; sa sœur était ma fiancée.

— Pardonnez-moi.

— Mais comprenez mon trouble, mon désarroi quand, certain soir de confidence, il me fallut bien reconnaître que ce garçon, non seulement voulait mon amitié, mais sollicitait aussi ma caresse.

— Votre tendresse, voulez-vous dire. Comme beaucoup d’enfants, parbleu ! C’est à nous, les aînés, d’y veiller.

— J’y veillai de reste, je vous jure. Mais Alexis n’était plus un enfant ; c’était un adolescent plein de grâce et de conscience ; les aveux qu’il me fit entre temps, me déconcertèrent d’autant plus que, dans tout ce qu’il me révélait, qu’il observait en lui précocement avec une perspicacité singulière, il me semblait me confesser moi-même. Rien pourtant ne justifiait sans doute la sévérité dont j’usai.

— Sévérité ?

— Oui ; j’avais peur pour deux. Je lui parlai sévèrement, durement presque, et, qui pis est, avec mépris outré pour ce que j’appelais efféminement, qui n’était que l’expression naturelle de sa tendresse.

— Il s’agit bien de nuancer, dans ces cas-là !

— Je nuançai si peu que le pauvre enfant – oui, c’était un enfant encore – prit au tragique ma remontrance. Trois jours durant, il s’efforça par un redoublement de gentillesse, de vaincre ce qu’il prenait pour mon courroux ; moi cependant j’exagérais en face de lui ma froideur, si bien que…

— Achevez.

— Quoi ! Vous ne savez pas qu’Alexis B. s’est tué ?

— Oseriez-vous prétendre que…

— Oh ! Je ne prétends rien du tout. On a parlé d’abord d’un accident. Nous étions à la campagne alors : le corps a été retrouvé en bas d’une falaise… Accident ? Que ne puis-je y croire. Mais voici la lettre qu’au chevet de mon lit je trouvai.

Il ouvrit un tiroir, prit un papier d’une main tremblante, y jeta un regard, puis :

— Non ; je ne vous lirai point cette lettre ; vous iriez méjuger cet enfant. Il m’y disait en substance, mais avec quelle expression passionnée ! l’angoisse où l’avait jeté ma conversation dernière… certaines phrases principalement : Pour te sauver de cette inquiétude physique, m’étais-je écrié en m’indignant hypocritement contre les goûts qu’il m’avouait, je compte sur un grand amour. — Hélas ! m’écrivait-il, cet amour, c’est pour toi que je le ressens, mon ami. Tu ne m’as pas compris ; ou ce qui est bien pis, tu m’as compris et tu me méprises ; je vois que je deviens pour toi un objet d’horreur ; je le deviens du même coup pour moi-même. Si je ne puis rien changer à ma monstrueuse nature, je puis du moins la supprimer… Quatre pages enfin du pathétique un peu pompeux de cet âge, et que nous appelons si facilement plus tard : déclamation.

Je me sentais passablement incommodé par ce récit…

— Évidemment ! repris-je enfin ; que la déclaration d’un tel amour s’adressât à vous spécialement, voilà une fatalité bien malicieuse ; je comprends que l’aventure vous ait affecté.

— Au point que je renonçai aussitôt à cette idée de mariage avec la sœur de mon ami.

— Mais, continuai-je pour achever ma pensée, je me persuade volontiers qu’il n’arrive à chacun que les événements qu’il mérite. Avouez que si cet adolescent n’avait pressenti en vous quelque possible écho à sa passion coupable, cette passion…

— Peut-être quelque obscur instinct put-il en effet l’avertir ; mais, dans ce cas, il est bien fâcheux que cet instinct n’ait pas su m’avertir moi-même.

— Averti, qu’auriez-vous donc fait ?

— Je crois que j’aurais guéri cet enfant.

— Vous disiez tout à l’heure qu’on ne guérissait pas de cela ; vous citiez le mot de l’abbé : « l’important n’est pas de guérir… ».

— Eh ! laissez donc ! J’aurais pu le guérir comme je me suis guéri moi-même.

— C’est-à-dire ?

— En le persuadant qu’il n’était pas malade.

— Dites tout de suite que la perversion de son instinct était naturelle.

— En le persuadant que la déviation de son instinct n’avait rien que de naturel.

— Et, si c’était à recommencer, vous y eussiez cédé, naturellement.

— Oh ! ceci est une tout autre question. Quand le problème physiologique est résolu, le problème moral commence. Sans doute, par égard pour sa sœur à qui je m’étais engagé, l’eussé-je incité à triompher de cette passion, comme sans doute j’en eusse triomphé moi-même ; mais du moins cette passion eût perdu le caractère monstrueux qu’elle avait su prendre à ses yeux. – Ce drame, en achevant de m’ouvrir les yeux sur moi-même, en me révélant la nature de l’affection que je portais à cet enfant, ce drame sur lequel j’ai longuement médité, m’orienta vers… la spécialité qui vous paraît si méprisable ; en souvenir de cette victime, j’ai souhaité guérir d’autres victimes, souffrant du même malentendu : les guérir à la manière que j’ai dit.

III

Je pense que vous comprenez à présent pourquoi je veux écrire ce livre. Les seuls livres sérieux que je connaisse sur cette matière sont l’œuvre de quelques médecins. Il s’en dégage dès les premières pages une intolérable odeur de clinique.

— Ce n’est donc pas en médecin que vous comptez parler ?

— En médecin, en naturaliste, en moraliste, en sociologue, en historien…

— Je ne vous savais pas tout cela.

— C’est-à-dire que je prétends n’y point parler en spécialiste, mais en homme. Les médecins qui d’ordinaire traitent de ces matières n’ont affaire qu’à des uranistes honteux ; qu’à des piteux, qu’à des plaintifs, qu’à des invertis, des malades. Ceux-là seuls viennent les trouver. En tant que médecin, c’est bien aussi de ceux-là que je soigne ; mais, en tant qu’homme, j’en rencontre d’autres, ni chétifs, ni plaintifs, – c’est sur eux qu’il me plaît de tabler.

— Oui ; sur les pédérastes normaux !

— Vous l’avez dit. Comprenez-moi : l’homosexualité, tout comme l’hétérosexualité, comporte tous les degrés, toutes les nuances : du platonisme à la salacité, de l’abnégation au sadisme, de la santé joyeuse à la morosité, de la simple expansion à tous les raffinements du vice. L’inversion n’en est qu’une annexe. De plus tous les intermédiaires existent entre l’exclusive homosexualité et l’hétérosexualité exclusive. Mais, d’ordinaire, il s’agit bonnement d’opposer à l’amour normal un amour réputé contre nature – et, pour plus de commodité, on met toute la joie, toute la passion noble ou tragique, toute la beauté du geste et de l’esprit d’un côté ; de l’autre, je ne sais quel rebut fangeux de l’amour…

— Ne vous emballez pas. Le saphisme jouit parmi nous d’une indéniable faveur.

Il était si lancé qu’il n’entendit pas ma remarque, et, continuant :

— Rien de grotesque, à chaque nouveau procès de mœurs, comme le bienséant étonnement des journaux devant l’attitude virile des accusés. Évidemment l’opinion s’attendait à les voir en jupes. Tenez : lors du procès Harden, j’ai découpé ceci dans le Journal

Il chercha parmi divers papiers et me tendit une feuille où je lus ces lignes soulignées :

Le comte de Hobenau, de haute stature, sanglé dans sa redingote, l’air hautain et chevaleresque, ne fait nullement l’effet d’un homme efféminé. C’est tout à fait le type de l’officier de la Garde, passionné de son métier. Et cependant sur cet homme d’apparence noble et martiale pèsent les plus graves soupçons. Le comte de Lynar est, lui aussi, de belle taille… etc.

— De même, reprit-il, Macdonald, Eulenburg parurent, même aux yeux les plus prévenus, intelligents, beaux, nobles…

— Bref, désirables de tous points.

Il se tut un instant et je vis un éclair de mépris passer dans son regard ; mais, se ressaisissant, il continua comme si ne l’avait pas atteint ma pointe :

— On est en droit d’attendre quelque beauté de l’objet du désir, mais non point du sujet qui désire. Peu me chaut la beauté de ceux-ci. Si j’insistais sur leur aspect physique, c’est qu’il m’importe qu’ils soient bien portants et virils. Et je ne prétends pas que tous les uranistes le soient ; l’homosexualité, tout de même que l’hétérosexualité, a ses dégénérés, ses viciés et ses malades ; j’ai, comme médecin, relevé, à la suite de beaucoup de confrères, maints cas pénibles, désolants ou douteux ; j’en ferai grâce à mes lecteurs ; encore une fois mon livre traitera de l’uranisme bien portant ou, comme vous disiez tout à l’heure : de la pédérastie normale.

— N’avez-vous donc point vu que j’employais ces mots par moquerie ? Vous seriez trop heureux si j’accordais ce premier point.

— Je ne vous le demanderai jamais par complaisance. Je préfère que vous y soyez forcé.

— À votre tour vous voulez rire.

— Je ne ris pas. Je gage qu’avant vingt ans, les mots : contre nature, antiphysique, etc., ne pourront plus se faire prendre au sérieux. Je n’admets qu’une chose au monde pour ne pas être naturelle : c’est l’œuvre d’art. Tout le reste, bon gré mal gré, rentre dans la nature, et, dès qu’on ne le regarde plus en moraliste, c’est en naturaliste qu’il convient de le considérer.

— Ces mots que vous incriminez sont habiles du moins à fortifier nos bonnes mœurs. Où irons-nous, quand vous les aurez supprimés ?

— Nous n’en serons pas plus démoralisés ; et je me retiens fort pour n’ajouter pas : au contraire !… Vous nous la baillez belle, messieurs les hétérosexuels ; il semble, à entendre parler certains d’entre vous, qu’il suffise que les relations soient entre sexes différents pour être licites ; pour être « normales » tout au moins.

— Il suffit qu’elles le puissent être. Les homosexuels sont nécessairement dépravés.

— Pensez-vous que l’abnégation, la maîtrise de soi, la chasteté soient choses inconnues parmi eux ?

— Sans doute il est heureux que les lois et le respect humain les y contraignent quelquefois.

— Tandis que vous trouvez heureux que les lois et les mœurs vous y contraignent si peu.

— Mais enfin vous m’impatientez ! Le mariage, l’honnête mariage est là, et pas de votre côté je suppose. Je me sens, en face de vous, de l’humeur de ces moralistes, qui, hors du conjungo, ne voient dans le plaisir de la chair que péché et réprouvent toutes relations à l’exception des légitimes.

— Oh je leur rendrai des points là-dessus ; et, pour peu que vous m’y poussiez, je saurai me montrer plus intransigeant qu’eux. Sur le nombre d’alcôves conjugales où, comme médecin, j’ai été appelé à pénétrer, je vous jure que j’en ai vu de peu propres, et je ne parierais pas volontiers que le plus d’ingéniosité, de perversité si vous préférez, dans la mécanique amoureuse, ce soit toujours chez la courtisane qu’il le faille chercher, et non pas dans certains ménages « honnêtes ».

— Vous êtes révoltant.

— Mais si l’alcôve est conjugale, le vice y est aussitôt blanchi.

— Entre époux ils peuvent bien faire ce qu’ils veulent ; cela leur est permis. Encore une fois cela ne vous regarde pas.

— « Permis » ; oui, j’aime mieux ce mot-là que « normal ».

— L’on m’avait prévenu que chez vos pareils le sens moral était étrangement faussé. À quel point ! j’en reste étonné. Vous semblez complètement perdre de vue cet acte naturel de la fécondation, que le mariage sanctifie et par lequel le grand mystère de la vie se perpétue.

— Et passé lequel le geste de l’amour s’émancipe et s’affole, n’est plus qu’une gratuite fantaisie, qu’un jeu. Non, non ! je ne le perds pas de vue ; et c’est sur sa finalité que je veux édifier ma morale. En dehors de lui, rien ne reste que la persuasion du plaisir. Mais déjà réfléchissez que l’acte de procréation est rare et qu’un tous les dix mois suffit.

— C’est peu.

— Très peu ; car la nature propose infiniment plus de dépense ; et… j’ose à peine achever…

— Allez donc ! Vous en avez déjà tant dit.

— Eh bien voici : Je prétends que, loin d’être le seul « naturel », l’acte de procréation, dans la nature, parmi la plus déconcertante profusion, n’est, le plus souvent, qu’un raccroc.

— Parbleu, vous vous expliquerez !

— Volontiers ; mais ici nous entrons dans l’histoire naturelle ; c’est par elle que mon livre commence et que j’aborde mon sujet. Si vous avez quelque patience je m’en vais vous le raconter. Revenez demain. D’ici là j’aurai mis quelque ordre dans mes papiers.

DEUXIÈME DIALOGUE

Le lendemain, à pareille heure je m’en fus de nouveau chez Corydon.

— J’ai bien failli ne pas venir, lui dis-je en entrant.

— Je savais que vous diriez cela, fit-il en m’invitant à m’asseoir – et que vous viendriez nonobstant.

— Vous êtes fin. Mais, s’il vous plaît, ce n’est pas le psychologue, c’est le naturaliste que je viens écouter aujourd’hui.

— C’est en naturaliste que je m’apprête à vous parler, rassurez-vous. J’ai rangé mes observations ; si je voulais les utiliser toutes, trois volumes n’y suffiraient pas ; mais, je vous le disais hier, j’écarte de parti pris les médicales ; non qu’elles ne m’intéressent pas, mais elles ne me requerront qu’ensuite. Mon livre n’en a pas besoin.

— Vous en parlez comme s’il était déjà tout écrit.

— Il est tout composé du moins ; mais la matière est foisonnante… Mon sujet tient en trois parties.

— L’histoire naturelle occupera donc la première.

— Qui va suffire à notre conversation d’aujourd’hui.

— Puis-je savoir déjà ce que nous réservera la seconde ?

— Si vous venez demain, nous parlerons histoire, littérature et beaux-arts.

— Après-demain ?

— C’est en sociologue et en moraliste que je m’efforcerai de vous contenter.

— Et ensuite ?

— Ensuite je vous dis adieu et je laisse la parole à d’autres.

— En attendant c’est vous que j’écoute. Commencez.

I

— J’avoue que je prends quelques précautions oratoires. Avant d’aborder la question, je cite Pascal et Montaigne.

— Qu’ont-ils bien à voir là-dedans ?

— Tenez : ce sont deux phrases que je veux épingler en épigraphe ; il me semble qu’elles posent la discussion sur un bon pied.

— Voyons ces citations.

— Vous connaissez celle de Pascal : J’ai grand-peur que cette nature ne soit elle-même qu’une première coutume, comme la coutume est une seconde nature.

— En effet, j’ai dû voir cela.

— Je souligne le « j’ai grand-peur ».

— Parce que ?

— Il me plaît qu’il soit effrayé. Je m’assure qu’il y a de quoi.

— Et voyons le Montaigne.

— Les lois de la conscience, que nous disons naître de la nature, naissent de la coutume.

— Je sais que vous avez de la lecture. On trouve ce qu’on veut, dans une bibliothèque bien faite, en cherchant bien. N’importe ! pour une ligne échappée à Pascal, et que vous interprétez comme il vous plaît, vous avez beau front de vous abriter derrière lui !

— Croyez que je n’avais que l’embarras du choix. J’ai copié de lui d’autres phrases qui montrent que je ne fausse pas sa pensée. Lisez.

Il me tendit un feuillet où les mots suivants étaient transcrits :

La nature de l’homme est tout nature, omne animal. Il n’y a rien qu’on ne rende naturel. Il n’y a naturel qu’on ne fasse perdre.

— Ou si vous préférez :

— Il me tendit un autre feuillet, où je lus :

Sans doute que la nature n’est pas si uniforme. C’est la coutume qui fait donc cela, car elle contraint la nature ; et quelquefois la nature la surmonte, et retient l’homme dans son instinct, malgré toute coutume, bonne ou mauvaise.

— Prétendez-vous que l’hétérosexualité soit simple affaire de coutume ?

— Non point ! Mais que nous jugeons selon la coutume en ne tenant pour naturel que l’hétérosexualité.

— Pascal serait flatté s’il savait à quelles fins vous le faites servir !

— Je ne pense pas dévoyer sa pensée. Il importe de comprendre que, là où vous dites « contre nature », le mot « contre coutume » suffirait. Persuadés de cela nous aborderons la question avec moins de prévention, je l’espère.

— Votre citation fait arme à deux tranchants ; je la peux rétorquer contre vous : importées d’Asie ou d’Afrique en Europe, et d’Allemagne, d’Angleterre ou d’Italie en France, les coutumes de pédérastie ont pu, de-ci de-là, nous contaminer quelque temps. Dieu merci ! le naturel et bon vieux fonds gaulois a toujours reparu, galant comme il convient, gaillard même au besoin, robuste[3].

Corydon s’était levé et marcha quelques instants par la chambre sans rien dire. Il reprit enfin :

— Cher ami, je vous en supplie, ne faites pas intervenir ici une question de nationalisme. En Afrique où j’ai voyagé, les Européens se sont persuadés que ce vice est admis ; l’occasion, la beauté de la race aidant, ils y donnent plus libre cours que dans leur pays d’origine ; cela fait que, de leur côté, les musulmans sont convaincus que ces goûts leur viennent d’Europe…

— Laissez-moi croire cependant que l’exemple et l’entraînement jouent leur rôle ; et les lois de l’imitation…

— Ne vous êtes-vous pas avisé qu’elles agissent aussi bien dans l’autre sens ? Souvenez-vous du mot profond de La Rochefoucauld : Il y a des gens qui n’auraient jamais été amoureux s’ils n’avaient jamais entendu parler de l’amour. – Songez que, dans notre société, dans nos mœurs, tout prédestine un sexe à l’autre ; tout enseigne l’hétérosexualité, tout y invite, tout y provoque, théâtre, livre, journal, exemple affiché des aînés, parade des salons, de la rue. Si l’on ne devient pas amoureux avec tout ça, c’est qu’on a été mal élevé, s’écrie plaisamment Dumas fils dans la préface de la Question d’Argent. Quoi ! si l’adolescent cède enfin à tant de complicité ambiante, vous ne voulez pas supposer que le conseil ait pu guider son choix, la pression incliner, dans le sens prescrit, son désir ! Mais si, malgré conseils, invitations, provocations de toutes sortes, c’est un penchant homosexuel qu’il manifeste, aussitôt vous incriminez telle lecture, telle influence ; (et vous raisonnez de même pour un pays entier, pour un peuple) ; c’est un goût acquis, affirmez-vous ; on le lui a appris, c’est sûr ; vous n’admettez pas qu’il ait pu l’inventer tout seul.

— Je n’admets pas qu’il ait pu l’inventer s’il est sain, précisément parce que je ne reconnais ce goût pour spontané que chez les invertis, les dégénérés ou malades.

— Eh quoi ! voici ce goût, ce penchant, que tout cache et que tout contrarie, qui n’a permission de se montrer ni dans les arts, ni dans les livres, ni dans la vie, qui tombe sous le coup de la loi dès qu’il s’affirme et qu’aussitôt vous clouez à un pilori d’infamie, en butte aux quolibets, aux insultes, au mépris presque universel…

— Calmez-vous ! calmez-vous ! Votre uraniste est un grand inventeur.

— Je ne dis pas qu’il invente toujours ; mais je dis que, lorsqu’il imite, c’est qu’il avait envie d’imiter ; que l’exemple flattait son goût secret.

— Décidément vous tenez à ce que ce goût soit inné.

— Tout simplement je le constate… Et me permettrez-vous de remarquer que ce goût, de plus, ne se peut guère hériter, pour cette spécieuse raison que l’acte même qui le transmettrait est nécessairement un acte d’hétérosexualité…

— La boutade est ingénieuse.

— Avouez qu’il faut que cet appétit soit bien fort, bien irrépressible, bien enfoncé dans la chair même, disons le mot : bien naturel, pour résister aux avanies et ne point consentir enfin à disparaître. Il ressemble, ne trouvez-vous pas, à un jaillissement continu qu’ici à grand-peine on aveugle, qui resurgit un peu plus loin, dont on ne peut sécher la source. Sévissez, vous aurez beau faire ! Comprimez ! Opprimez ! Vous ne supprimerez pas.

— J’accorde que, ces dernières années, les cas signalés par la presse sont devenus d’une déplorable fréquence.

— C’est-à-dire que, à la suite de quelques procès fameux, les journaux prennent le parti et l’habitude d’en parler. L’homosexualité paraît plus ou moins fréquente suivant qu’elle affleure plus ou moins au grand jour. La vérité c’est que cet instinct, que vous appelez contre nature, a toujours existé, à peu près aussi fort, dans tous les temps et toujours et partout – comme tous les appétits naturels.

— Redites-moi la phrase de Pascal : tous les goûts sont dans la nature

— Sans doute que la nature n’est pas si uniforme. C’est la coutume qui fait donc cela, car elle contraint la nature ; et quelquefois la nature la surmonte et retient l’homme dans son instinct

— Je commence à mieux vous comprendre. Mais, à ce compte-là, il vous faudra tenir pour naturels tout aussi bien le sadisme, l’instinct de cruauté, de meurtre, les instincts même les plus rares, les pires… et vous n’en serez guère plus avancé.

— Je crois, en effet, qu’il n’est aucun instinct qui ne se puisse autoriser de quelque coutume animale. Les félins ne goûtent point l’amour sans mêler la morsure aux caresses. Mais ici nous sortons du sujet ; d’autant plus que, je crois, et pour des raisons assez faciles à démêler, le sadisme accompagne plus volontiers l’hétérosexualité que l’uranisme… Disons pour simplifier, si vous le voulez bien, qu’il est des instincts sociaux et des instincts antisociaux. Si la pédérastie est un instinct antisocial, c’est ce que j’examine dans la seconde et la troisième partie de mon livre ; permettez-moi de différer la question. Il me faut tout d’abord, non point seulement constater et reconnaître l’homosexualité pour naturelle, mais bien encore tenter de l’expliquer et de comprendre sa raison d’être. Ces quelques remarques préliminaires n’étaient peut-être pas de trop, car, autant que je vous avertisse : ce que je m’apprête à formuler n’est rien de moins qu’une théorie nouvelle de l’amour.

— Peste ! Est-ce que vraiment l’ancienne ne vous suffisait pas ?

— Apparemment non, puisqu’elle tend à faire de la pédérastie une entreprise « contre nature »… Nous vivons, enfoncés jusqu’aux yeux et jusqu’à la cervelle dans une théorie de l’amour très vieille, très commune et que nous ne songeons plus à discuter, cette théorie a pénétré fort avant dans l’histoire naturelle, faussé maint raisonnement, perverti mainte observation ; je crains d’avoir du mal à vous en dégager durant quelques instants de causerie…

— Essayez toujours.

— Aussi bien tout ce que je m’apprête à vous dire en dépend.

II

Il fit quelques pas jusqu’à sa bibliothèque contre laquelle il s’adossa.

— On a beaucoup écrit sur l’amour ; mais les théoriciens de l’amour sont rares. En vérité, depuis Platon et les convives de son Banquet, je n’en reconnais point d’autre que Schopenhauer.

— M. de Gourmont a récemment écrit sur la matière…

— Je m’étonne qu’un esprit aussi délié n’ait pas su dénoncer ce refuge dernier du mysticisme ; que son scepticisme acharné n’ait pas su s’offusquer de ce qu’implique de finalité métaphysique cette théorie qui fait de l’amour le rêve de toute la nature, du désir de la panade le ressort secret de la vie. Je m’étonne enfin que cet esprit parfois ingénieux n’ait pas su atteindre aussitôt aux conclusions que je m’apprête à vous dire. Son livre sur la Physique de l’amour est inspiré par l’unique souci de ravaler l’amour de l’homme au rang des pariades animales, souci que j’appellerai zoomorphique, digne pendant de l’anthropomorphisme qui savait retrouver les goûts et les passions de l’homme partout.

— Si vous sortiez votre nouvelle théorie !

— Je vous la dirai tout de go, sous sa forme monstrueuse et paradoxale d’abord. Nous y ferons par la suite quelques retouches. La voici donc : c’est que l’amour est une invention tout humaine ; c’est que l’amour, dans la nature, n’existe pas.

— Vous voulez dire, avec M. de Gourmont, que ce que nous appelons amour n’est de part en part qu’instinct sexuel plus ou moins bien dissimulé. Cela peut bien n’être pas juste, mais à coup sûr ce n’est pas neuf !

— Non, non ! Je dis que ces antithéistes qui prétendent remplacer Dieu par cette idole énorme qu’ils appellent « l’instinct universel de reproduction » sont d’étranges dupes. C’est l’alphysique de l’amour que nous propose M. de Gourmont. Je prétends, moi, que ce fameux « instinct sexuel » qui précipite irrésistiblement un sexe vers l’autre, est de leur construction, que cet instinct n’existe pas.

— N’espérez pas m’intimider par votre ton péremptoire. Que peut signifier cette négation de l’instinct sexuel ? à l’heure où la théorie même de l’instinct, sous ses formes les plus générales, est remise en cause et en question, par Lœb, Bohn, etc.

— Je ne présumais pas que vous connussiez les minutieux travaux de ces messieurs.

— J’avoue que je ne les ai point tous lus.

— Aussi bien n’était-ce pas à un savant que je m’adressais, mais à vous, chez qui je flaire certaine ignorance en matière d’histoire naturelle… Oh ! ne vous défendez pas : cette ignorance vous est commune avec plus d’un littérateur. Ni ne pouvant subtiliser, ni ne pouvant prétendre exposer en quelques phrases les limites, d’ailleurs fort incertaines, où il sied de cantonner le mot « instinct », et sachant qu’il plaît à certains de voir dans les mots « instinct sexuel » une force impérative catégorique et précise agissant, comme tel autre instinct, avec la netteté d’un mécanisme infaillible[4], et à quoi, dit M. de Gourmont, « l’obéissance est inéluctable », je vous dis avec assurance : non, cet instinct n’existe pas.

— Je vois que vous jouez sur les mots. En réalité, dit fort sagement votre Bohn, dans un petit livre tout frais paru, le danger est non pas de se servir du mot « instinct » mais de ne pas savoir ce qu’il peut y avoir derrière ce mot, et de s’en servir comme d’une explication[5]. Je l’accorde. Vous admettez tout de même l’instinct sexuel et, parbleu, vous ne pouvez faire autrement ; simplement vous niez que cet instinct ait cette automatique précision que certains lui prêtent.

— Et que naturellement il perd de plus en plus à mesure qu’on s’élève dans l’échelle animale.

— De sorte, direz-vous, qu’il n’est jamais plus indécis que chez l’homme.

— Nous ne parlerons pas de l’homme aujourd’hui.

— Précis ou non, cet instinct s’est transmis ; il a joué un rôle et s’y est montré suffisant.

— Oui : suffisant… tout juste.

Il s’arrêta ; mit son front dans sa main ; sembla quelques instants chercher à rassembler ses pensées ; puis relevant la tête, il reprit :

— Sous ces mots « instinct sexuel » vous comprenez un faisceau d’automatismes ou tout au moins de tendances, assez solidement liées dans les espèces inférieures, mais qui, tandis que vous montez les degrés de l’échelle animale, de plus en plus facilement et de plus en plus souvent se dissocient.

Pour maintenir en faisceau ces tendances, il faudra souvent telles concomitances, telles connivences, telles complicités que je vous exposerai par la suite – et sans le concours desquelles le faisceau se défait, laissant s’éparpiller les tendances. Cet instinct n’est pas homogène, si je peux dire ; car la volupté qu’entraîne, chez l’un et l’autre sexe, le geste de la fécondation n’est pas, vous le savez, nécessairement et exclusivement liée à ce geste.

Que, dans le cours de l’évolution, la volupté précède la tendance ou la suive, c’est ce qui ne m’importe pas à présent. J’admets volontiers que le plaisir accompagne chaque acte où s’affirme l’activité vitale, de sorte que, dans l’acte sexuel, par où s’opère la plus grande dépense à la fois et la perpétuation de la vie, le plaisir atteint à l’orgasme… Et sans doute cette besogne de créateur, si coûteuse pour l’individu, ne serait-elle pas obtenue sans cette insigne récompense – mais le plaisir n’est pas à ce point lié à sa fin, qu’il ne s’en puisse disjoindre[6], qu’il ne s’émancipe aisément. La volupté dès lors est recherchée pour elle-même, sans souci de la fécondation. Ce n’est pas la fécondation que cherche l’animal, c’est simplement la volupté. Il cherche la volupté – et trouve la fécondation par raccroc.

— Sans doute il ne fallait rien de moins qu’un uraniste pour découvrir la belle vérité que voilà.

— Peut-être en effet y fallait-il quelqu’un que gênât la théorie régnante. Remarquez je vous prie que Schopenhauer et Platon ont compris qu’ils devaient, dans leurs théories, tenir compte de l’uranisme ; ils ne pouvaient faire autrement ; Platon lui fait, même, la part si belle que je comprends que vous en soyez alarmé ; quant à Schopenhauer, de qui la théorie prévaut, il ne le considère que comme une manière d’exception à la règle, exception qu’il explique spécieusement, mais inexactement, comme je vous le montrerai par la suite. En biologie, comme en physique, je vous avoue que les exceptions me font peur ; mon esprit s’y achoppe, comprend mal une loi naturelle qui n’englobe que sous réserves, une loi qui permette, qui contraigne d’échapper.

— De sorte que l’outlaw que vous êtes…

— … peut accepter d’être mis à l’index, honni par les lois humaines, les coutumes de son temps et de son pays ; mais point de vivre en marge de la nature ; par définition cela ne se peut point ; s’il y a des marges ici, c’est que l’on a posé le cadre trop tôt.

— Et pour votre commodité particulière, vous placez le cadre en deçà, non plus au delà de l’amour. Parfait ! Peut-on vous demander sans impertinence si vous avez imaginé cela tout seul ?

— Certains m’y ont aidé. La lecture de Lester Ward, par exemple, éveilla mon idée, ou plutôt l’aida beaucoup à se préciser. N’ayez crainte : je vais m’expliquer ; et j’espère vous montrer enfin que ma théorie, non seulement n’a rien de subversif, mais même qu’elle confère ou rend à l’Amour cette dignité éminente qu’il plaisait à M. de Gourmont de lui ôter.

— De mieux en mieux ! Je vous écoute… Mais vous disiez : la lecture de… ?

— Lester Ward est un économiste-biologiste américain, défenseur de la théorie gynécocentriste. Je vous exposerai d’abord ses idées ; avec lui, mais à son insu, nous entrons dans le cœur du sujet.

III

L’androcentrisme, à quoi Lester Ward oppose son gynécocentrisme, est à peine une théorie, ou, si c’en est une, elle est à peu près inconsciente ; l’androcentrisme est l’usage, communément suivi par les naturalistes, qui consiste à considérer le mâle comme le représentant type de chaque espèce animale, à le mettre en avant dans les descriptions qu’on en donne, à ne faire passer la femelle qu’en second.

Or Lester Ward part de ce point qu’au besoin la Nature pouvait se passer du mâle.

— Il est aimable.

— J’ai trouvé dans Bergson, que je sais que vous admirez, une phrase qui répond à votre interjection : La génération sexuée, dit-il dans son Évolution Créatrice, n’est peut-être qu’un luxe pour la plante (page 130). La femelle, elle, est indispensable. L’élément mâle, écrit Lester Ward, fut ajouté à un certain stade… dans le seul but, ajoute-t-il sagacement, d’assurer le croisement des germes héréditaires. La création de l’élément mâle a été le premier jeu, le premier sport de la nature.

— Enfin, sport ou pensum, le mâle est là ; où prétend le reléguer votre gynécocentriste ?

— Force m’est de prendre sa pensée par tous les bouts à la fois. Tenez ! je crois que ce passage vous éclairera le pourquoi de la théorie.

Il prit un feuillet et lut :

La couleur normale des oiseaux est celle des petits et de la femelle ; la couleur du mâle est le résultat de son excessive variabilité. Les femelles ne peuvent pas varier ainsi, elles représentent le centre de gravité du système biologique. Elles sont ce « pouvoir obstiné de permanence » dont parle Goethe. La femelle non seulement est le type de la race, mais encore, toute métaphore à part, elle est la race[7].

— Je ne vois rien là de bien curieux.

— Écoutez un autre passage : Le changement, ou progrès, comme on peut l’appeler, s’est produit exclusivement chez le mâle, la femelle ne subissant pas de modification. C’est pourquoi l’on dit si souvent que la femelle représente l’hérédité et le mâle la variation. Et Ward cite la phrase de W. K. Brooks que voici : L’ovum est le milieu matériel par lequel la loi de l’hérédité se manifeste tandis que l’élément mâle est le véhicule par lequel de nouvelles variations sont ajoutées[8]. Excusez le style : je n’en suis pas responsable.

— Allez toujours ! Je n’y prête plus attention dès que ce que l’on dit m’intéresse.

— Ward prétend inférer de tout cela la supériorité de l’élément femelle. L’idée que le sexe féminin est naturellement et réellement le sexe supérieur paraît incroyable, écrit-il, et seuls les esprits les plus libéraux et les plus émancipés, possédant de sérieuses connaissances biologiques, sont capables de s’en rendre compte. Laissons-le dire. Si je me refuse à « me rendre compte » de cela, c’est que l’idée de supériorité me paraît peu philosophique. Il me suffît de bien comprendre cette différenciation des rôles, et je suppose que vous la comprenez comme moi.

— Continuez.

— À l’appui de ce qu’il avance, Ward entreprend une sorte d’histoire de l’élément mâle dans les espèces animales à travers les divers degrés de leur évolution. Si vous le permettez, nous allons le suivre un instant. Il peint cet élément, douteux d’abord, à peine différencié dans l’hermaphrodisme des cœlentérés ; puis distinct, mais minuscule parasite d’une femelle cinquante ou cent fois plus grosse, cramponné à elle, et qu’elle porte, simple instrument de fécondation, à la manière dont certaines femmes sauvages portent, pendu à leur cou, un phallus.

N’ayant jusqu’alors jamais entendu parler de ces monstruosités, je m’étonnai :

— C’est sérieux, cette histoire naturelle ? Votre Ward vient de loin ; peut-on le croire sur parole ?

Il se leva et se dirigeant vers sa bibliothèque :

— Ces espèces animales et leurs mœurs sont connues depuis longtemps. L’auteur de Peter Schlemihl, le délicat Chamisso, fut un des premiers à s’occuper d’elles. Voici deux volumes de Darwin qui datent de 1854, entièrement consacrés à l’étude des cirripèdes, ordre d’animaux que longtemps on n’a pas séparé des mollusques ; la plupart des cirripèdes sont hermaphrodites, mais pourtant, d’après Darwin, il existe dans quelques genres de ceux-ci des mâles nains, extraordinairement simplifiés jusqu’à n’être plus que juste ce qu’il faut pour leur fonction ; porte-semence sans plus de bouche ni d’appareil digestif, on en trouve deux, trois ou quatre sur chaque femelle. Darwin les appelle : mâles complémentaires. Ils sont également fréquents chez certains genres de crustacés parasites. Voyez, me dit-il en ouvrant une énorme zoologie : ceci vous représente la hideuse femelle du chondracanthus gibbosus, avec son mâle nain fixé sur elle…

Mais je ne retiendrai de ces études que ce qui peut instruire ma théorie. Dans ce livre où je l’expose, je montre que l’élément mâle, après avoir commencé par être complémentaire tout entier, garde en lui, et tend à garder de plus en plus, de la matière disponible, inemployée pour le profit de l’espèce, modifiable selon l’individu – de la matière à variations.

— Je ne vous suis plus ; vous allez trop vite.

— Lester Ward va vous aider : Dans les ordres inférieurs, remarque-t-il, un excès du nombre des mâles sur celui des femelles est le fait normal. – Oui, mais à mon tour je remarque ceci : que dans ces espèces inférieures où prédomine le nombre des mâles, le mâle n’a d’autre fin que cette procréation ; qu’il y vient expirer sans plus. Le luxe était alors dans le nombre d’individus, puisque, pour féconder une femelle, un mâle unique suffisait ; ici déjà nous trouvions déchet, surabondance et, sous forme d’individus, matière inemployée pour le profit de l’espèce ; luxe, gratuité. À mesure que, dans l’échelle animale, le nombre des individus mâles, proportionnellement à celui des femelles, se réduit, cette gratuité, ce luxe se concentrent pour ainsi dire : l’individu les réalise en soi. Le postulat de Ward reste le même : Il importe qu’aucune femelle ne risque de demeurer infécondée. De là surproduction constante[9] de l’élément mâle – surproduction des mâles, et surproduction de la matière séminale. Mais tandis que la femelle, fût-ce avec un seul œuf, est accaparée par la race aussitôt la fécondation accomplie, le mâle, lui, reste disponible, riche d’une force dont bientôt il va jouer.

— Sans doute aura-t-il besoin de cette force pour protéger la race et pour subvenir aux besoins de la femelle, tandis que le souci de la race immobilise celle-ci ?

— Permettez que j’appelle encore Ward à la rescousse : Rien n’est plus faux, écrit-il, que cette opinion souvent répétée, sous l’inspiration de la théorie androcentrique, que les mâles dits « supérieurs » consacrent cette force nouvellement acquise à protéger et à nourrir la femelle et les petits. Suivent des exemples. Les voulez-vous ?

— Vous me prêterez le livre. Avançons.

— Pas trop vite. Le terrain n’est pas encore foulé.

Il remit en place les deux volumes de Darwin, vint se rasseoir, reprit plus calme :

— Il importe qu’aucune femelle ne reste infécondée ; oui ! mais un seul mâle suffit à féconder une femelle ; que dis-je ! un seul jet de liqueur, un seul spermatozoïde y suffit ! Or partout l’élément mâle domine. Or le nombre des mâles domine, tant que le mâle s’épuise dans la procréation ; or, tandis que le nombre proportionnel des mâles se restreint, chaque mâle devient capable de féconder un plus grand nombre de femelles. Quel est ce mystère admirable ? Avant d’en étudier la cause, c’en sont les conséquences que je voudrais vous montrer.

IV

Le premier résultat, dans les espèces inférieures, le résultat fatal, c’est que, si la femelle (comme il advient, avons-nous dit, chez les cirripèdes par exemple) ne se laisse pas habiter par plusieurs mâles à la fois (et encore n’en héberge-t-elle qu’un tantième dérisoirement insuffisant, et n’en épouse-t-elle qu’un seul) – le résultat nécessaire c’est que voici un nombre considérable de mâles qui ne connaîtront pas l’amour… normal, à qui le coït est interdit ; nombre considérablement plus grand que celui des mâles qui pourront « normalement » se satisfaire.

— Passons vite aux espèces chez qui la proportion des mâles diminue.

— Chez ceux-ci la puissance procréatrice augmente, et le problème, au lieu de se poser à la masse, se propose à l’individu. Mais le problème reste le même : surabondance de matière procréatrice ; plus de semence, infiniment plus de semence que de champ à ensemencer.

— Je crains que vous ne fassiez tout bonnement le jeu des néo-malthusiens : les mâles copuleront plusieurs fois avec la même femelle ; plusieurs mâles avec une femelle…

— Mais la femelle, d’ordinaire, aussitôt après la fécondation se tient coite.

— Je vois que vous parlez des animaux.

— Dans les espèces domestiques la solution est simple : on garde un étalon par troupeau, un coq par poulailler, et le reste des mâles on le châtre. La nature, elle, ne châtre pas. Voyez, chez les castrats, cette inutile et déplaisante bouffissure que vont former les tissus de réserve : bœufs, chapons, ne sont plus bons que pour nos tables. La castration fait du mâle une manière de femelle : il en prendra le type, ou pour mieux dire : le gardera. Or, tandis que, chez la femelle, cette matière de réserve est aussitôt employée pour la race, que devient-elle donc chez le mâle non châtré ? Matière à variations. Voici la clef, je crois, de ce qu’on appelle le dimorphisme sexuel, qui, dans à peu près toutes les espèces dites « supérieures », fait du mâle un être de parade, de chant, d’art, de sport, ou d’intelligence – de jeu.

— J’ai noté dans Bergson, continua-t-il en fouillant ses papiers, un remarquable passage qui, me semble-t-il, peut éclairer encore mieux la question… Ah ! le voici : il s’y agit de l’opposition des deux ordres de phénomènes que l’on constate dans les tissus vivants, anagénèse d’une part, catagénèse de l’autre. Le rôle des énergies anagénétiques, dit-il, est d’élever les énergies inférieures à leur propre niveau par l’assimilation des substances inorganiques. Elles construisent les tissus. Au contraire… Pour la catagénèse la définition est moins frappante ! mais vous avez déjà compris : anagénétique le rôle de la femelle ! catagénétique le rôle du mâle. La castration, en faisant triompher chez le mâle une force anagénétique sans emploi, montre combien la dépense gratuite lui est naturelle.

— Pourtant ce surcroît d’éléments ne peut, chez les mâles non châtrés, prêter matière à variations qu’à condition, je pense, de n’être pas dépensé au dehors. Je veux dire : cette variation est sans doute en relation directe avec le plus ou moins de chasteté.

— Je ne crois pas qu’il faille chercher ici un enseignement. Les plus sages zootechniciens limitent la dépense de l’étalon à une saillie par jour ; mais, lorsque celui-ci s’épuiserait dès son plus jeune âge dans un nombre d’assauts irréglés, il y perdrait sans doute sa vigueur, mais non point aucun des caractères de son dimorphisme[10]. Inhibée chez l’animal châtré, la force catagénétique, chez le mâle entier se taille la première part.

— Je songeais aux ténors qui compromettent dans l’amour leurs notes extrêmes…

— Tout au plus peut-on dire que ces caractères dimorphiques n’atteignent leur plus belle ampleur, dans les espèces dites « supérieures », que lorsque la dépense séminale est réduite à son minimum. La chasteté, par contre, n’est pas de grand profit pour la femelle ; aucune force catagénétique ne trouvera jamais matière à variations dans ce qu’elle dérobe à la race… Tiens ! je trouve à côté de ma citation de Bergson, un passage extrait du discours de Perrier à la séance annuelle des cinq Académies de 1905. Il ne dit rien de bien particulier, mais…

— Lisez-le.

— … Si les œufs peuvent s’emparer de ces réserves, chez les animaux inférieurs, avec une telle avidité qu’ils détruisent l’être dans lequel ils sont nés, on comprend qu’ils s’opposent à tout développement inutile chez les animaux supérieurs, et c’est pourquoi le sexe féminin garde si souvent la livrée des jeunes individus que l’autre sexe ne fait que traverser. Tout ceci se coordonne donc parfaitement.

— Anagénèse.

— Tout semble au contraire contraste, contradiction, paradoxe quand il s’agit du sexe masculin. Ce sexe a pourtant lui aussi sa caractéristique. Ces brillants atours, ces prestigieux moyens de séduction ne sont, en somme, qu’un vain étalage de parties mortes, le signe d’une dépense inconsidérée, d’une prodigalité démesurée de l’organisme, la marque d’un tempérament qui extériorise, mais ne connaît pas l’économie.

— Catagénèse ! Oh ! Catagénèse furieusement !…

— Les somptueuses couleurs des papillons ont pour siège de menues écailles, élégantes sans doute, mais sans aucune vie… Les couleurs des oiseaux se développent dans leurs plumes qui sont tout à fait mortes, etc. Je ne puis vous lire tout le discours.

— Eh ! N’est-ce pas ainsi que l’efflorescence de la sculpture et de la peinture, de l’art enfin, se développe sur ces parties des temples grecs et des cathédrales, qui précisément avaient cessé d’être utiles ?

— Oui, c’est ainsi qu’on explique la formation des triglyphes et des métopes, par exemple. Ne peut être asservi à la finalité esthétique que ce qui échappe à l’asservissement utilitaire, pourrait-on dire. N’insistons point ; cela nous distrairait.

Le sexe féminin, conclut Perrier, est donc en quelque sorte le sexe de la prévoyance physiologique ; le sexe masculin, celui de la dépense luxueuse, mais improductive

— N’est-ce pas ici que la sélection intervient ? Darwin ne nous apprend-il pas que tout comme le chant des rossignols, ces belles couleurs, ces formes surprenantes ne sont là que pour attirer la femelle ?

— Ici je rouvre Ward. Excusez tant de citations, mais la théorie où je m’aventure est hardie et je m’assure de quelques points d’appui :

La femelle est la gardienne des qualités héréditaires. La variation peut être excessive… elle a besoin d’être réglementée. La femelle est le balancier de la nature

Et ailleurs : Tandis que la voix de la Nature, parlant au mâle sous la forme d’un vif intérêt appétitif, lui dit : féconde ! elle donne à la femelle un ordre différent et lui dit : choisis !

À vrai dire je me méfie de cette « voix de la nature ». Chasser Dieu de la création et le remplacer par des voix, la belle avance ! Cette éloquente Nature m’a tout l’air d’être celle qui avait « horreur du vide ». Cette sorte de mysticisme scientifique me paraît bien autrement néfaste à la science que la religion… N’importe ! Prenons le mot « voix » dans son sens le plus métaphorique, encore nierai-je que cette voix dise au mâle : féconde, qu’elle dise à la femelle : choisis. Elle dit, à l’un comme à l’autre sexe : « jouis », simplement ; c’est la voix de la glande qui demande qu’on l’exonère, des organes qui réclament emploi – organes qui sont bien conformés selon ce que leur précise fonction exige, mais que le seul besoin de volupté guidera. Rien de plus.

Quant au prétendu choix de la femelle, il est moins coûteux, logiquement parlant, de l’admettre ; mais, la plupart du temps, c’est le plus apte mâle qui l’emporte et qu’elle est bien forcée de choisir – par élimination.

Il se tut un instant, comme embarrassé ; ralluma la cigarette qu’il avait laissé éteindre, puis :

— Nous avons examiné sommairement les conséquences de la surproduction de l’élément mâle (et je me propose d’y revenir dans la seconde partie de mon livre, que je vous exposerai demain s’il vous plaît) ; nous allons à présent en chercher la cause.

V

J’appelle prodigalité toute dépense hors de proportion avec le résultat obtenu. Quelques pages de mon livre s’occuperont ici, d’une manière générale, de la prodigalité dans la Nature. Prodigalité dans les formes, prodigalité dans le nombre. Ne nous occupons que de cette dernière aujourd’hui. Surnombre des œufs d’abord ; puis surabondance de la matière séminale.

La grande doris blanche (sorte de limace de mer) pond environ 600 000 œufs (calcule Darwin, qui ajoute qu’il croit être resté fort au-dessous de la vérité). Cependant, dit-il, cette espèce de doris n’est certainement pas commune, car, bien que je fusse constamment occupé à chercher sous les pierres, je n’en ai vu que sept[11]. Car cette prodigalité dans le nombre des œufs n’implique nullement la grande diffusion de l’espèce en faveur de laquelle elle s’exerce ; elle semble souvent au contraire impliquer une difficulté de réussite proportionnelle à la prodigalité déployée. Mais, dit plus loin Darwin, aucune erreur n’est plus répandue chez les naturalistes que celle-ci, à savoir : que le nombre des individus d’une espèce dépend de la puissance de propagation de cette espèce[12]. Il est permis de supposer qu’avec quelques cents d’œufs de moins, l’espèce doris se serait éteinte.

Darwin parle ailleurs de ces nuées de pollen que le vent enlève aux conifères qu’il secoue, de « ces épaisses nuées de pollen, pour que quelques grains seulement puissent tomber par hasard sur les ovules ». Si l’on prêtait au grain de pollen un instinct qui le guidât vers l’ovule, rien n’expliquerait, rien n’excuserait une profusion pareille. Mais, peut-être, avec une moindre proportion de l’élément mâle, le mystérieux acte de la fécondation fût-il resté par trop chanceux[13].

La surabondance à peu près constante de l’élément mâle[14] dans la nature, ne trouverait-elle donc pas son explication, sa raison d’être, dans quelque indécision de l’instinct sexuel (si pourtant j’ose accoler ces deux mots : indécision et instinct) ? N’aurons-nous pas à constater tout à l’heure que l’impérativité de cet instinct demeure quelque peu ambiguë ? Et la Nature ne sera-t-elle pas comparable à un tireur qui, connaissant sa maladresse, par grande crainte de manquer le but, fait suppléer à la justesse de son tir l’abondance ?

— Je ne vous croyais pas finaliste.

— En effet, le : pourquoi ? m’occupe moins que le : comment ? Mais il est souvent assez malaisé de démêler les deux questions. La nature forme un réseau sans commencement ni fin, une suite ininterrompue de chaînons qu’on ne sait dans quel sens saisir ; et rien ne reste plus problématique que de savoir si chacune des mailles trouve sa raison d’être dans celle qui précède ou dans celle qui suit (si tant est qu’elle ait une « raison d’être ») et si le livre entier de la Nature, pour être bien compris, ne doit pas être lu à l’envers – c’est-à-dire si la dernière page n’est pas l’explication de la première, le dernier chaînon le secret motif du début… Le finaliste est celui qui lit le livre à l’envers.

— Par pitié pas de métaphysique !

— Vous voulez le chaînon qui précède ? Vous tiendrez-vous pour satisfait si quelque biologiste vient vous répondre que la cause de la surproduction des mâles est dans l’insuffisance de nourriture – après avoir préalablement prouvé… par exemple ceci : que la surabondance d’aliments tend à produire la plus grande proportion de femelles (je ne sais du reste si cela est dûment constaté[15]), mais que jamais cette surabondance d’aliments ne se trouve réalisée à l’état naturel, ou tout au moins jamais longtemps ; car, supposez cette surabondance, et que d’après cette théorie, elle amène une surproduction de femelles : ou bien un certain nombre d’entre elles courrait risque de demeurer infécondé (ce qui est contraire au premier postulat de Ward) ; ou bien, dans le cas où elles porteraient toutes, dès la génération suivante la surproduction d’individus entraînerait l’insuffisance de nourriture, qui entraînerait à son tour la plus grande proportion des mâles ; et en deux générations l’équilibre serait rétabli. Car on peut supposer en principe que, dans la Nature, et sans l’intervention de causes décimantes, il n’y a jamais trop de nourriture, qu’il y a toujours le plus grand nombre de bouches possible mangeant au même râtelier. – Cette explication vous plaît-elle ?

— Tout de même… essayons du maillon qui suit.

— Prenons la chaîne par l’autre bout : si je constate que l’instinct sexuel est insuffisant, oui : d’une précision insuffisante pour garantir la perpétuation de l’espèce, le surnombre des mâles peut être considéré comme une précaution nécessaire…

— Disons plutôt que les espèces où le nombre des mâles est demeuré insuffisant se sont éteintes.

— Si vous voulez. Ayant fait route en sens inverse, finaliste et évolutionniste se retrouvent à ce même point. Le surnombre des mâles est nécessaire à la perpétuation de la race parce que l’instinct sexuel est insuffisant.

— C’est le point qui reste à démontrer.

— Nous allons tout à l’heure constater son insuffisance dans la Nature ; mais je voudrais auparavant rechercher avec vous les causes possibles de cette flagrante insuffisance, et circonvenir mon sujet. Avançons pas à pas.

— Je vous suis. Vous disiez donc : Avec une moindre proportion de l’élément mâle, l’acte de la fécondation fût demeuré par trop chanceux…

— Il reste une entreprise hardie. Deux éléments sont là : mâle et femelle, qu’il s’agit de conjoindre ; et cela sans autre argument que celui de la volupté. Mais pour obtenir la volupté cette conjonction des deux sexes n’est pas indispensable. Sans doute le mâle est nécessaire pour féconder la femelle ; mais la femelle n’est pas indispensable pour donner contentement au mâle. Et ce fameux « instinct sexuel » peut bien dicter à l’animal l’automatisme par lequel s’obtiendra la volupté, mais son indication est si flottante que, pour obtenir à la fois la procréation, la Nature devra recourir à d’aussi subtiles ruses, parfois, que pour les aventureuses fécondations des orchidées.

— Vous reparlez en finaliste.

— Permettez : la création est là ; je ne sais si elle pouvait ne pas être ; mais elle est. Il ne s’agit que de l’expliquer avec le moins de frais possible. Nous avons devant nous des races d’êtres que la reproduction perpétue, qui ne peuvent se reproduire que par la fécondation. C’est, dis-je, une entreprise difficile ; la partie est témérairement engagée et les chances de déconvenue sont si redoutables que ce surnombre des mâles était sans doute nécessaire pour parer au nombre des fiascos.

— Vous voyez bien que l’intention de la Nature reparaît.

— Ma métaphore vous a trompé. Il y a peut-être un Dieu ; il n’y a pas d’intention dans la Nature ; je veux dire que, s’il y a intention, elle ne peut être que de Dieu. Il n’y a pas d’intention dans la volupté, qui seule invite au geste par lequel la procréation sera possible ; mais qu’elle ait ou non précédé ou suivi la tendance, elle s’émancipe, vous dis-je, ne voit plus rien au delà d’elle et se suffit[16].

N’est-ce pas Chamfort qui réduisait l’amour au « contact de deux épidermes » ?

— Et à « l’échange de deux fantaisies ».

— Laissons à l’homme la fantaisie ; aux animaux la seule volupté du contact.

— Irez-vous jusqu’à dire que l’instinct sexuel s’y réduit ?

— Non ! mais que, sans le secours d’expédients dont je vais tout à l’heure parler, il n’est pas sûr – ainsi que vous le disiez par boutade – il n’est pas toujours assuré que le mâle eût choisi la femelle, obtenu la fécondation. C’est là, vous dis-je, une entreprise ardue, et la Nature n’y parviendra pas sans l’intervention d’adjuvants.

VI

Trop nouvelle pour mon goût, cette théorie m’avait désarçonné d’abord ; mais me ressaisissant aussitôt :

— Parbleu ! Vous voulez rire ! Pas d’instinct sexuel, Corydon ! Je ne suis pas grand clerc en histoire naturelle, il est vrai, et me reconnais mal enclin à l’observation, mais, à la campagne où je passe les mois d’automne en chasseur, j’ai vu des chiens, venus du village voisin distant de plus d’un kilomètre, passer la nuit entière à ma barrière, aboyant amoureusement ma chienne…

— Cela doit bien gêner votre sommeil.

— Heureusement que cela ne dure qu’un temps.

— Tiens ! Pourquoi ?

— Ma chienne, Dieu merci, ne reste pas longtemps en chaleur.

Je regrettai aussitôt ma phrase, car il prit en l’entendant un air narquois qui me fit peur. Mais je m’étais trop avancé pour ne pas continuer à répondre lorsqu’il continua :

— Cet état dure… ?

— La semaine environ.

— Et la prend ?

— Deux fois par an, trois fois peut-être…

— Et en dehors de ces époques ?

— Corydon, vous m’impatientez ! Que voulez-vous me faire dire ?

— Qu’en autre temps les chiens laissent la chienne tranquille, ce que vous savez tout comme moi. Qu’en dehors de l’époque des règles, il n’est pas possible de faire couvrir une chienne par un chien (ce qui n’est déjà pas si facile en temps propice, soit dit en courant) – d’abord parce que la chienne s’y refuse, ensuite parce que le mâle n’en éprouve nullement le désir[17].

— Eh ! n’est-ce pas précisément que l’instinct sexuel les avertit qu’alors la fécondation ne pourrait avoir lieu ?

— Voilà des animaux bien renseignés ! Et sans doute c’est par vertu que vos chiens savants s’abstiennent en temps ordinaire ?

— Nombreux sont les animaux qui ne pratiquent l’amour qu’en temps de rut.

— Vous voulez dire : dont les femelles ne pratiquent l’amour… Car, s’il est, à parler poétiquement, une saison de l’amour, il n’est pas, à proprement parier, d’époques pour les mâles (et plus spécialement les chiens dont nous nous occupons présentement, et plus généralement les animaux domestiques, se soudent assez peu des saisons). Pour le mâle toute époque est bonne ; pour la femelle, celle de ses règles uniquement. Et le mâle ne la désire qu’alors[18]. Ne serait-ce pas que ce qui attire ici le mâle, c’est l’odeur que répand alors la femelle[19] ? Ne serait-ce pas ce parfum, et non proprement votre chienne, qui faisait accourir du village voisin les chiens à l’odorat subtil et qui les maintenait en éveil, bien qu’ils ne pussent approcher… ?

— C’est l’un et l’autre ; l’un avec l’autre ; et comme le parfum n’existerait pas sans la chienne…

— Mais si, pourtant, après avoir constaté que la chienne n’excite pas le chien sans ce parfum, nous constatons que ce parfum excite le chien, indépendamment de la chienne, n’aurons-nous pas fait une manière d’experimentum crucis dont se satisferait Bacon ?

— Quelle expérience saugrenue proposez-vous là ?

— Celle que Rabelais nous raconte obscènement, c’est-à-dire avec précision, dans le livre second de son Pantagruel (chap. XXII). Nous y lisons que Panurge, pour se venger des rigueurs d’une dame, s’empare d’une chienne en chaleur, la charcute, arrache ses ovaires et, les ayant bien triturés, en fait une manière d’onguent qu’il répand sur la robe de la cruelle. Ici je cède la parole à Rabelais.

Et s’étant levé, Corydon alla chercher dans sa bibliothèque le livre dont il me lut ce passage :

— Faut-il voir là plus et mieux qu’une fantaisie ?

— Qui ne suffirait pas, sans doute, à nous convaincre, reprit-il ; mais la nature nous propose sans cesse des exemples aussi probants[20] : ce parfum, pour les sens de l’animal, est si fort, si troublant, qu’il déborde le rôle que la sexualité lui assigne (si j’ose m’exprimer ainsi) et grise comme un simple aphrodisiaque non seulement le mâle, mais aussi d’autres femelles qui viennent contre la femelle en rut, essayer de maladroits rapprochements[21]. Les fermiers écartent du troupeau la vache en chaleur qu’importunent les autres vaches[22]… Enfin, et c’est là que j’en veux venir : si l’appétit sexuel se réveille chez le mâle à l’odeur périodique de la femelle, il ne se réveille pas rien qu’alors[23].

— L’on a soutenu, et avec raison je présume, que le mâle en effet pouvait exciter d’autres mâles, emportant avec lui le parfum d’un récent coït, et par suite l’évocation de la femelle.

— Il serait bien étrange que ce parfum qui s’éteint si vite chez elle, « aussitôt après la fécondation », dit Samson, perdurât une fois transmis[24]… Mais quand cela serait ! Je puis vous affirmer que j’ai vu des chiens poursuivre de leurs assiduités d’autres chiens, avérés puceaux ; et reprendre ces assiduités à chaque nouvelle rencontre sans aucune considération d’époques.

— Si les faits que vous rapportez sont exacts – et je consens à les accepter pour tels…

— Je voudrais voir que vous ne le fissiez pas !

— Comment expliquez-vous qu’ils ne soient pas encore entrés en ligne de compte dans le Grand-Livre de la Science ?

— C’est d’abord que ce « Grand-Livre » n’existe pas ; c’est aussi que les matières que je vous dis ont été jusqu’à présent fort peu observées ; c’est enfin qu’il est aussi difficile et aussi rare de bien observer que de bien penser et de bien écrire ; un bon observateur suffit à faire un grand savant. Le grand homme de science est tout aussi rare que tout autre homme de génie ; les demi-savants sont nombreux pour accepter une théorie de tradition, qui les guide ou qui les fourvoie, et pour tout « observer » d’après elle. Tout confirma longtemps l’horreur que la Nature avait du vide ; oui, toutes les observations. Tout confirma longtemps l’existence de deux électricités différentes et qu’une sorte d’instinct quasi sexuel attirait. Tout confirme à présent encore cette théorie de l’instinct sexuel… De sorte que la stupeur de certains éleveurs est bouffonne, à constater des goûts homosexuels précisément chez l’espèce dont ils s’occupent ; et chacun de ces modestes « observateurs », bornant sa vue à l’espèce qu’il étudie, y constatant ces mœurs, les croit devoir tenir pour une exception monstrueuse. « Les pigeons paraissent spécialement (!) portés à la perversion sexuelle, à en croire M. J. Bailly-Maître, éleveur compétent et bon observateur[25] », lit-on dans Havelock Ellis ; et Muccioli, « savant italien qui fait autorité pour les pigeons (!), affirme que les pratiques d’inversion se constatent chez des pigeons de carrière belges (!) même en présence de beaucoup de pigeonnes ».

— Eh quoi ! Les Deux Pigeons de La Fontaine ? !…

— Pigeons français, rassurez-vous. Tel autre observe ces mêmes mœurs chez les canards, étant éleveur de canards. Lacassagne, s’occupant des poulains, les observe chez les poulains. N’était-ce pas chez les perdreaux que Bouvard ou Pécuchet prétendait les surprendre ?… Oui, rien de plus bouffon que ces observations timorées, sinon l’instruction que certains en tirent, ou simplement l’explication qu’ils en donnent. Le Docteur X, ayant constaté la grande fréquence des accouplements entre mâles chez les hannetons, argue pour excuser ces turpitudes :

— Oui, ce que je vous disais tout à l’heure : seul le mâle qui vient de copuler, encore tout imprégné de l’odeur de la femelle, peut offrir prétexte à l’assaut…

— Le docteur X est-il bien sûr de ce qu’il avance ? N’était-ce vraiment qu’au sortir de l’amour, qu’à leur tour les mâles étaient saillis ? L’a-t-il scrupuleusement observé ? ou, commodément, ne le suppose-t-il pas plutôt ?… Je propose cette expérience : je voudrais savoir si un chien complètement privé d’odorat ne serait point, par cela même, condamné à…

— À l’homosexualité pure et simple ?

— Ou tout au moins au célibat, à l’absence complète des désirs hétérosexuels… Mais, de ce que le chien n’appète la chienne que lorsque celle-ci est en bonne odeur, il ne s’ensuit pas pour cela que le reste du temps son désir chôme. Et de là vient la grande fréquence de leurs jeux homosexuels.

— À mon tour permettez que je vous demande : l’avez-vous scrupuleusement observé ? Ne le supposez-vous plutôt ?…

— Il vous serait aisé de le remarquer tout de même ; mais je sais que, la plupart du temps, les gens qui passent et qui voient, de loin, deux chiens se chevaucher, concluent du sexe de chacun d’eux d’après la position qu’il occupe[26]. Oserai-je vous raconter ceci : C’était sur un des boulevards de Paris ; deux chiens étaient accouplés de la piteuse façon que vous savez ; chacun d’eux, rassasié, tirait après la délivrance ; leurs efforts divergents causaient grand scandale auprès de certains, divertissaient grandement quelques autres ; je m’approchai. Trois chiens mâles rôdaient autour du groupe, attirés sans doute par l’odeur. L’un d’eux, plus hardi ou plus excité, n’y tenant plus, tenta l’assaut du couple. Je le vis se livrer quelque temps à d’incommodes acrobaties pour chevaucher l’un des captifs… Nous étions là plusieurs, vous dis-je, à contempler la scène pour de plus ou moins bons motifs ; mais je gage que je fus seul à remarquer ceci : c’est le mâle, et le mâle seul, que le chien voulait chevaucher, il laissait délibérément de côté la femelle ; il s’évertuait encore, et comme l’autre était attaché et pouvait mal résister, peu s’en fallut qu’il ne parvînt à ses fins… quand survint un agent qui dispersa d’un coup les acteurs et les spectateurs.

— Osera-t-on vous demander si, chez vous également, la théorie, cette théorie que vous m’exposez et que vous propose sans doute votre tempérament, n’a pas précédé les étranges observations que vous dites, et si, vous de même, vous n’avez pas cédé à cet entraînement que vous reprochez si véhémentement à vos collègues ès sciences : observer pour prouver ?

— Il faut reconnaître d’abord qu’il est bien difficile de supposer qu’une observation puisse être l’effet du hasard, et qu’elle tombe dans un cerveau comme une fortuite réponse à une question que le cerveau n’aurait pas posée. L’important c’est de ne pas forcer la réponse. Y ai-je réussi ? Je l’espère ; je ne saurais l’affirmer, étant faillible autant qu’un autre. Les réponses que m’a murmurées ou criées la Nature, je demande qu’on les vérifie. Je n’en veux retenir que ceci, c’est que, l’ayant interrogée avec une préoccupation différente, elle m’a répondu différemment[27].

— Ne pourrait-on l’interroger sans préoccupation aucune ?

— Sur ce sujet principalement cela me paraît difficile. Sainte-Claire Deville, par exemple, dit avoir observé que des boucs, des béliers ou des chiens, internés à l’écart des femelles, s’agitent, s’excitent entre eux « d’une excitation sexuelle qui ne dépend plus des lois du rut et qui les pousse à s’accoupler ». Vous remarquerez, je vous prie, cet exquis euphémisme : « qui ne dépend plus des lois du rut » ! Sainte-Claire Deville ajoute : « Il suffit d’amener une femelle pour ramener toute chose dans l’ordre. » En est-il vraiment sûr ? et l’a-t-il vraiment observé ? Il en est convaincu, ce qui n’est pas du tout la même chose… Cet exemple est extrait d’un rapport à l’Académie des Sciences Morales, sur « l’internat et son influence sur l’éducation de la jeunesse ». Est-ce en savant qu’il parle ? ou n’est-ce pas en pédagogue seulement ? Enfin cette femelle de salut qu’il amène dans le chenil ou l’étable en rupture des « lois du rut », toujours est-il qu’il faut qu’elle soit en chaleur ; nous savons que, sinon, les mâles ne s’approcheront pas d’elle ; et, quand au lieu d’une femelle on leur en amènerait vingt, c’est entre eux et sans souci des femelles qu’ils continueraient leurs pourchas.

— Sainte-Claire Deville a peut-être mal observé depuis le début.

— Laissez donc ! homme pusillanime. Sainte-Claire Deville a fort bien remarqué d’abord l’activité homosexuelle de ces animaux ; mais à partir de là commence son invention flagrante ; s’il avait consenti à pousser son investigation plus loin, il eût pu constater que l’intervention d’un ou de plusieurs individus de l’autre sexe ne suffit nullement à « ramener toute chose dans l’ordre », fors une semaine à peu près dans l’année, où ces femelles sont provocantes ; et que, le reste du temps, ces jeux homosexuels continuent « même en présence de beaucoup de femelles », comme disait Muccioli.

— Sans doute appelez-vous jeux lascifs les ébats les plus innocents.

— Bien que ces jeux soient des plus significatifs, l’on peut dire que ces animaux ne trouvent pas, ou que très rarement, dans l’homosexualité, une satisfaction complète. Combien n’est-il donc pas impérieux le désir qui les y précipite quand même.

— Sans doute savez-vous, avançai-je imprudemment, que les chiennes non plus ne se prêtent pas toujours volontiers, même lorsqu’elles sont en chaleur. La chienne dont tout à l’heure je vous parlais est de race ; j’en voulais avoir des petits ; à grand-peine me procurai-je un mâle assorti, mais quand il fallut les parier, que d’arias ! La chienne d’abord se dérobait ; le mâle s’épuisait en maladroits efforts ; puis, paraissait-elle docile, le mâle était tout rebuté… Ce ne fut qu’au bout de cinq jours qu’on parvint à la faire emplir.

— Permettez, fit-il en souriant : est-ce contre ma théorie que vous me racontez cela ?

Je ne pouvais plus reculer :

— J’apporte à l’étude de la question, repris-je, mon contingent d’observations impartiales.

— Merci… Oui ; ces difficultés, tous les éleveurs les connaissent ; sur les fermes, nombreux sont les accouplements que l’on est obligé d’aider et où l’Instinct Sexuel apparaît sous la figure d’un berger.

— Eh ! comment fait-il donc dans la Nature ?

VII

— Je vous explique depuis une heure que c’est pourquoi l’élément mâle est si nombreux. Votre fameux « instinct sexuel » fait suppléer à la précision du tir l’abondance. Dans les cultures, où l’on ne garde que juste ce qu’il faut d’étalons, l’enjeu serait par trop risqué si l’homme parfois ne dirigeait les coups. Dans le cours de zootechnie de Samson, il n’y a pas moins de neuf pages consacrées uniquement à la monte des chevaux[28] ; car l’étalon, enseignait-il à ses jeunes élèves de Grignon, « se trompe facilement de route » ; et « dès qu’il est cabré, le palefrenier doit lui saisir le pénis avec la main pour le guider », etc.

Mais, ainsi que vous le disiez, la difficulté ne vient pas seulement de la maladresse du mâle ; la femelle, de son côté, devient rétive et se dérobe ; on est souvent forcé de la tenir. De cette appréhension remarquable, on a donné deux explications : la première consiste à prêter à l’animale les humains sentiments de Galathée attisant les désirs du mâle par une feinte fuite amoureuse ; la seconde consiste à prêter à Galathée les sensations de l’animale qui désire et redoute à la fois…

— Ne nous paraît-il pas que ces deux explications se confondent ?…

— Je vous jure que certains semblent ne s’en être pas aperçus ; et c’est pour l’opposer à la première que M. de Gourmont propose une fois de plus la seconde.

— Vous en avez sans doute une troisième ?

— Que voici : C’est que l’instinct sexuel est aussi indécis chez la femelle que chez le mâle… Oui, la femelle ne se sentira complète que fécondée ; mais si elle appète la fécondation par un besoin secret des organes, c’est vaguement la volupté, non point précisément le mâle, qu’elle désire ; tout comme le mâle, de son côté, ne désire pas précisément la femelle, encore moins « la procréation », mais simplement la volupté. L’un et l’autre cherchent à jouir tout bonnement.

Et voilà pourquoi tout à la fois nous voyons si souvent la femelle et fuir le mâle et pourtant s’offrir au plaisir, et enfin revenir au mâle qui seul le lui pourra procurer. Je conviens que la volupté complète, ils ne la puissent éprouver que l’un par l’autre (du moins la femelle que par le mâle) et que leurs organes ne trouveront leur parfait emploi que dans le coït ; mais il semble qu’ils ne le sachent pas – ou seulement d’une manière aussi confuse que l’est peu, d’ordinaire, l’instinct.

Or il s’agit, pour que la fécondation s’opère, de faire converger, une fois du moins, deux flottants désirs. De là ce suasif arôme que va répandre en temps propice la femelle, la désignant impérativement au mâle ; arôme, ou sans doute émanation plus subtile encore, et que l’antenne de l’insecte percevra ; que dégagera non plus la femelle, mais l’œuf, pour quelques espèces de poissons par exemple, où la fécondation ne s’opère qu’après la ponte, sur l’œuf directement, et où la femelle semble exclue du jeu de l’amour.

C’est une porte unique momentanément et très étroitement entrouverte, par où doit s’insinuer le futur. Pour une si inconcevable victoire sur l’inorganisé, sur la mort, Nature, la prodigalité t’est permise ! Sans doute n’y a-t-il pas là « dépense inconsidérée », non, car, de tant de déchet, ce n’est pas payer trop cher ton triomphe…

— « Déchet », vous l’avez dit.

— Oui, déchet, au point de vue de la finalité utilitaire. Mais c’est sur ce déchet que l’art, la pensée et le jeu pourront fleurir. Et comme nous avons vu ces deux forces, anagénétique et catagénétique, s’opposer, ainsi verrons-nous deux dévouements possibles : celui de la femelle à sa race ; celui du mâle à son art, à son sport, à son chant. Connaîtrez-vous plus beau drame que celui où ces deux dévouements s’affronteront dans un conflit sublime ?

— N’empiétons-nous pas sur notre conversation de demain ? Aussi bien ne voudrais-je pas quitter l’histoire naturelle sans vous poser encore quelques questions :

— Prétendez-vous que les goûts homosexuels se retrouvent chez toutes les espèces animales ?

— Chez beaucoup ; non peut-être chez toutes. Je ne peux trop parler, faute de renseignements suffisants… Pourtant, je doute fort qu’on les retrouve chez ces espèces où le coït est le plus difficile, ou du moins le plus compliqué, et nécessite le plus d’efforts ; chez les libellules par exemple ou chez certains aranéides qui pratiquent une sorte de fécondation artificielle ; chez d’autres enfin, où le mâle, aussitôt après le coït, ou même durant le coït, est dévoré par la femelle… Ici vous dis-je je n’affirme point ; je me contente de supposer.

— Étrange supposition !

— Il suffirait peut-être, pour l’affermir, de constater que, chez les espèces au coït acrobatique ou périlleux, l’élément mâle est en proportion moindre. Or quelques mots de Fabre me font sursauter : « C’est dans la seconde quinzaine d’août que je commence à rencontrer l’insecte adulte… Les femelles à ventre volumineux sont de jour en jour plus fréquentes. Leurs fluets compagnons sont, au contraire, assez rares et j’ai parfois bien de la peine à compléter mes couples[29]. » Il s’agit ici de la mantis religiosa qui dévore toujours son époux.

Cette raréfaction de l’élément mâle cesse de paraître paradoxale si la précision de l’instinct la compense. Dès que l’amant doit être sacrifié par l’amante, il importe que le désir qui le précipite au coït soit impérieux et précis ; et dès que le désir se précise, le surnombre des mâles devient inutile. Par contre il importe que le nombre des mâles[30] augmente dès que l’instinct se relâche ; et l’instinct se relâche dès que le péril s’écarte de la volupté ; ou du moins dès que la volupté devient facile.

De sorte que cet inquiétant axiome : le nombre des mâles diminue tandis que la difficulté du coït augmente ne serait après tout qu’un corollaire naturel de ce que j’avançais d’abord : le surnombre des mâles (ou la surabondance de l’élément mâle) compense l’imprécision de l’instinct ; ou si vous préférez : l’imprécision de l’instinct trouve sa preuve dans la surabondance de l’élément mâle ; ou encore…

— J’ai compris.

— Je tiens à préciser :

1° L’instinct est d’autant plus précis que le coït est plus difficile.

2° Le nombre des mâles est d’autant moindre que l’instinct est plus précis.

3° D’où : le nombre des mâles diminue tandis que la difficulté du coït augmente (pour ces mâles que la femelle offre en holocauste à l’amour) ; sans doute que, s’il était quelque autre façon de goûter la volupté, ils délaisseraient aussitôt le périlleux coït – et que l’espèce en serait éteinte. Mais sans doute aussi que la Nature ne leur laisse aucun autre moyen de se satisfaire[31].

Encore une fois, je ne fais que supposer.

— Nous réfléchirons à cela. À mesure que je vous comprends mieux, il me paraît davantage que votre conclusion déborde sensiblement vos prémisses. Je vous sais gré, je l’avoue, de m’amener à réfléchir sur ces matières où sévit en effet à l’ordinaire une sorte de principe d’autorité imposant une croyance toute faite et qu’on se garde de contrôler. Voici donc où j’en arrive avec vous :

Oui, l’instinct sexuel existe, malgré ce que vous affirmez ; il opère, malgré que vous en ayez, avec une précision, une impérativité singulière ; mais il n’astreint qu’à ses heures, à la fois les deux éléments mis en jeu. Pour répondre à coup sûr à la proposition momentanée de la femelle, il met en face d’elle le désir permanent du mâle. Le mâle est tout gratuité, disiez-vous ; la femelle toute prévoyance. Les seuls rapports hétérosexuels (des animaux) sont en vue de la fécondation.

— Et le mâle ne se contente pas toujours de ceux-là.

— Depuis quelques instants nous perdons de vue votre livre. De cette première partie tirez-vous quelques conclusions ?

— Celle-ci que j’adresse aux finalistes : Malgré cette surabondance à peu près constante de l’élément mâle, s’il faut à la Nature tant d’expédients et d’adjuvants pour assurer la perpétuation de la race, nous étonnerons-nous qu’il faille tant de contraintes, et de tant de sortes, pour arrêter l’espèce humaine sur la pente de ces mœurs que vous avez décrétées « anormales » ; et tant de conseils, d’exemples, d’invitations, d’incitations, d’excitations, et de tant de sortes, pour maintenir au coefficient voulu l’hétérosexualité humaine.

— Accordez-moi donc que cette contrainte d’une part, que cette excitation de l’autre, ont du bon.

— Je vous l’accorde jusqu’à demain, où nous examinerons, non plus zoologiquement, mais humainement la question, et étudierons si, peut-être, répression et excitation n’ont pas quelque peu dépassé la mesure. Mais, en revanche, veuillez à votre tour reconnaître que les goûts homosexuels ne vous paraissent plus aussi contraires à la Nature que vous les prétendiez ce matin. Je n’en demande pas plus aujourd’hui.

TROISIÈME DIALOGUE

— J’ai beaucoup réfléchi depuis hier, dis-je à Corydon, en entrant. Permettez-moi de vous demander si vous croyez bien fermement à cette théorie que vous m’exposiez ?

— Du moins suis-je bien convaincu de la réalité des faits qui la motivent. Quant à prétendre que l’explication que j’en offre soit la seule possible ou la meilleure, loin de moi cette présomption. Mais oserai-je ajouter qu’à mon avis cela n’a pas grande importance. Je veux dire que l’importance d’un nouveau système proposé, d’une nouvelle explication de certains phénomènes, ne se mesure point uniquement à son exactitude, mais bien aussi, mais bien surtout, à l’élan qu’elle fournit à l’esprit pour de nouvelles découvertes, de nouvelles constatations (dussent ces dernières infirmer la dite théorie) aux routes qu’elle ouvre, aux empêchements qu’elle lève, aux armes qu’elle fournit. Il importe qu’elle propose le neuf et qu’à la fois elle s’oppose au vieux. Il peut nous paraître aujourd’hui que, sur sa base même, toute la théorie de Darwin chancelle ; nierons-nous pour cela que le Darwinisme entraîna la science plus avant qu’il ne l’avait prise ? Dirons-nous que De Vries a raison contre Darwin ? Non, pas plus que Darwin, que Lamarck même, n’avaient raison contre X.

— Devant vous on n’osera même plus dire que Galilée…

— Permettez-moi de distinguer entre la remise au point des faits et l’explication qu’on en donne. Celle-ci, l’explication, demeure flottante ; mais loin de suivre toujours les constatations nouvelles, elle les précède souvent ; parfois, souvent même, nous voyons la théorie devancer l’observation, et celle-ci confirmer seulement ensuite la téméraire proposition du cerveau. Prenez pour hypothèses mes avances ; je me tiendrai satisfait si seulement vous leur reconnaissez quelque vertu d’initiative. Encore une fois les faits sont là, que vous ne pouvez pas nier. Quant à l’explication que j’en donne, je suis prêt à la renoncer, dès que vous m’en baillerez une meilleure.

I

Nous avons pu considérer hier, poursuivit-il, le rôle prépondérant de l’odorat, ce sens avertisseur de l’instinct, dans les conjugaisons animales. C’est grâce à lui que le flottant désir du mâle va délibérément se tourner vers la femelle – et uniquement vers la femelle en rut. On peut dire, sans trop exagérer, que la « sexualité » de l’instinct génésique (pour parler le jargon moderne), gît dans le sens olfactif du mâle. Il n’y a pas, à proprement parler, élection de la femelle par le mâle ; dès qu’elle entre en odeur, celui-ci est rué vers elle et mené par le bout du nez. Lester Ward, dans un passage que je ne vous ai point lu, insiste beaucoup sur ce fait que « toutes les femelles furent semblables pour l’animal mâle » et, en réalité, elles sont toutes semblables, avons-nous vu, le mâle étant seul capable de variation et d’individualisation. La femelle pour l’attirer n’a pas d’autres ressources que son parfum ; elle n’a pas besoin d’autre attrait ; elle n’a pas à être belle ; il suffit qu’elle soit de bonne odeur. Le choix – si tant est que le choix ne soit pas la simple victoire du plus apte – le choix reste le privilège de la femelle ; qu’elle choisisse selon son goût, et nous touchons à l’esthétique. C’est par conséquent, insiste Ward encore, la femelle qui dispose de la sélection, qui crée ce qu’il appelle « l’efflorescence du mâle ». Je ne chercherai pas pour le moment si cette suprématie de beauté que, grâce au bon goût de la femelle peut-être, conserve l’individu mâle chez la plupart des insectes, des oiseaux, des poissons et des mammifères, il convient de la retrouver dans l’espèce humaine.

— Depuis longtemps je vous attendais là.

— Provisoirement, et par impatience, remarquons tout d’abord ceci : le rossignol mâle n’est pas beaucoup plus coloré que sa femelle ; mais celle-ci ne chante pas. L’efflorescence du mâle n’est pas nécessairement vénusté ; elle est luxe ; et ce peut être dans le chant, dans quelque sport, ou dans l’intelligence enfin qu’elle apparaît.

Mais permettez que je respecte ici l’ordre de mon livre, où je n’aborde ce point important que plus tard.

— Suivez l’ordre qu’il vous plaira. J’accorde que vous différiez le plus possible les questions qui vous peuvent embarrasser, pourvu que vous y arriviez à la fin… Car, j’y suis désormais résolu : je ne vous tiendrai pas quitte, que vous n’ayez épuisé votre science et votre logique, fait feu de tous vos arguments. Mais dites à présent comment vous entrez dans la seconde partie de votre livre.

— Nous y voici : je commence par constater que l’odorat, d’importance si capitale dans les conjugaisons animales, ne joue dans les rapports sexuels de l’homme plus aucun rôle ; s’il intervient, c’est à titre surérogatoire.

— Est-il vraiment bien intéressant de remarquer cela ?

— Cette différence me paraît si remarquable que je doute si M. de Gourmont, en n’en faisant point mention dans son livre, en n’en tenant point compte dans son assimilation de l’homme aux animaux, ne l’aurait pas remarquée, ou l’aurait simplement omise – ou très commodément escamotée.

— Je ne l’ai pourtant jamais vu embarrassé par une objection. Peut-être précisément n’attachait-il pas à celle-ci l’importance que vous lui accordez.

— Et ce qui vous apparaîtra, je l’espère, dans les conséquences qu’elle entraîne et que je vais essayer de vous exposer.

La femme, disons-nous, n’a plus pour attirer l’homme l’odeur périodique des menstrues ; quelque autre attrait sans doute la remplace ; naturel ou postiche, cet attrait reste indépendant des époques, non soumis à l’ovulation. La femme désirée est désirable en tout temps. Disons plus : tandis que l’animal n’appète la femelle, et qui ne se laisse approcher par le mâle, que durant la période de ses chaleurs, au contraire, au moment des règles, l’homme, d’ordinaire s’abstient. Non seulement celles-ci ne comportent plus d’attirance, mais entraînent une sorte de prohibition ; peu me chaut, pour l’instant, qu’elle soit ou physique ou morale, qu’il y faille voir dégoût momentané de la chair, survivance d’antiques prescriptions religieuses, ou désapprobation de l’esprit – toujours est-il que, dès ici, l’homme se sépare, et nettement, de l’animal.

Désormais l’appétit sexuel, tout en restant impérieux, n’est plus attaché de si court ; les nerfs olfactifs jusqu’alors le tenaient en laisse ; il prend du champ. Cette première libération va bientôt en permettre d’autres. L’amour (et je répugne à employer déjà ce mot, mais il faut bien pourtant que j’y arrive), l’amour aussitôt tourne au jeu – un jeu qui va se jouer hors des règles.

— Ce qui ne veut point dire, j’espère, que chacun soit absolument libre de le jouer comme il lui plaît.

— Non, car le désir n’en sera pas moins impérieux ; mais du moins en sera-t-il plus divers ; l’impératif, pour être autant catégorique, deviendra plus particulier ; oui, particulier à chacun. De plus l’individu n’appètera plus indistinctement la femelle, mais telle femme particulièrement.

Les affections des animaux diffèrent des affections des hommes autant que leur nature diffère de l’humaine, dit Spinoza ; et plus loin, parlant plus spécialement de l’humanité : La volupté de l’un se sépare naturellement de la volupté de l’autre autant que la nature de l’un diffère de la nature de l’autre – adeo gaudium unius a gaudio alterius tantum natura discrepat, quantum essentia unius ab essentia alterius differt.

— Après Montaigne et Pascal, Spinoza ; vous savez choisir vos parrains. Interprété par vous, ce « gaudium unius » ne me dit rien qui vaille ; « j’ai grand-peur », comme disait Pascal… Continuez.

Il sourit un instant, puis reprit :

II

— Attrait constant, d’une part ; d’autre part : sélection opérée non plus par la femelle en faveur du mâle, mais par l’homme en faveur de la femme… N’aurions-nous pas ici la clef, ou la justification pour mieux dire, de cette inexplicable précellence de la vénusté féminine… ?

— Qu’entendez-vous par là ?

— Que, du bas en haut de l’échelle animale, nous avons dû constater, dans tous les couples animaux, l’éclatante suprématie de la beauté masculine (dont j’ai tenté de vous offrir le motif) ; qu’il est assez déconcertant de voir le couple humain, tout à coup, renverser cette hiérarchie ; que les raisons que l’on a pu fournir de ce subit retournement demeurent ou mystiques ou impertinentes – au point que certains sceptiques se sont demandé si la beauté de la femme ne résidait pas principalement dans le désir de l’homme et si…

Je ne lui laissai pas achever. Je m’attendais si peu à lui voir apporter un argument à la thèse du sens commun, que d’abord je ne saisissais point sa pensée ; mais m’en emparant aussitôt, je ne voulus plus lui laisser le temps de s’en dédire et m’écriai :

— Vous nous tirez d’un mauvais pas, et je vous en remercie. Je comprends à présent que cet « attrait constant » de la femme commence où précisément finit l’autre ; et sans doute n’est-il pas de médiocre importance en effet que l’homme suspende sa concupiscence, non plus à l’odorat, mais au sens plus artiste, moins subjectif, de la vue ; voici qui sans doute va permettre une culture et le développement des arts…

Puis, me laissant aller à cette confiance que m’inspire irrésistiblement la première manifestation du bon sens :

— Il est assez piquant de devoir à un uraniste le premier argument sensé en faveur de la « prééminente vénusté du beau sexe » comme vous dites ; mais j’avoue que jusqu’à présent je n’en avais pu trouver d’autre, sinon dans mon propre sentiment. Je vais donc pouvoir relire à présent sans gêne certains passages du discours de M. Perrier à l’Académie, que vous me prêtâtes hier…

— À quels passages faites-vous allusion ?

Sortant de ma poche la brochure, je lus : À voir chatoyer aux rayons d’un soleil d’été, ou sous les girandoles d’une salle de bal, les caressantes couleurs des robes de fête (description)… on pourrait croire que la parure a été l’invention exclusive des filles d’Ève… Il me semble que pour les parer, l’argent, l’or (énumération), les diamants (énum.), les fleurs (énum.), les plumes (énum.), ailes de papillons… ; les hommes n’ont pas encore osé aborder la « création » de ces joyaux dans lesquels semble venir coqueter, avant de s’envoler, la pensée des femmes : leurs exquis, spirituels ou triomphants chapeaux…

— Excusez-le ; sans doute il en voyait dans l’assistance.

— Par un très net contraste, alors que monte et se maintient, tout au moins dans nos pays civilisés, l’antique goût des femmes pour la parure, les hommes se détachent de plus en plus de toute recherche…

— Je vous l’ai dit : l’efflorescence du mâle n’est pas nécessairement vénusté.

— Attendez que j’aie fini de lire : … le sombre costume du Tiers paraît lui-même trop encombrant : on s’allège, on le raccourcit, on le réduit en simple veston, si bien que, dans les cérémonies auxquelles assistent les femmes, nous faisons figure d’humbles larves se glissant parmi les fleurs.

— Oui, ceci est assez galant.

— Cette évolution est tout à fait caractéristique ; elle sépare l’espèce humaine des espèces animales supérieures, aussi bien qu’aucun de ses caractères physiques, qu’aucun autre de ses caractères psychiques. Elle est en effet exactement l’opposé de celle qui s’est manifestée dans une grande partie du règne animal. Là, le sexe favorisé par excellence est le sexe masculin ; il l’est de toute façon, et déjà chez des êtres peu élevés, pourvu qu’ils soient susceptibles d’une certaine activité.

— C’est là le passage qui vous gênait ? Puis-je vous demander pourquoi ?… car il me paraît, au contraire, de nature à devoir vous plaire…

— Ne faites donc pas l’innocent ! Comme s’il vous échappait que Perrier, sous couleur de louer le beau sexe, n’en loue que le revêtement[32].

— Oui ; ce que j’appelais tout à l’heure « l’attrait postiche ».

— Le mot me paraissait malhonnête ; mais je vois ce que vous vouliez dire. Et j’en venais à penser qu’il était peu adroit au savant de tant insister sur ce point ; car enfin, de dire à une femme : vous avez là un bien charmant chapeau, n’est pas aussi flatteur que de lui dire : vous êtes belle.

— Aussi lui dit-on de préférence : comme ce chapeau vous va bien ! Mais n’est-ce que cela qui vous gêne ? Je crois me souvenir que, vers la fin de son discours, Perrier, laissant de côté la parure, sait louer à son tour la personne qui la revêt ; passez-moi le discours… Tenez : Vous y aurez gagné, Mesdames, l’éclat de votre teint, la pureté cristalline de votre voix, la moelleuse élégance de vos gestes et ces gracieuses lignes qui ont inspiré le caressant pinceau de Bouguereau. Que voulez-vous de plus joli ? Pourquoi ne lisiez-vous pas ces lignes ?

— Parce que je sais que vous n’aimez pas Bouguereau.

— C’est trop d’égards !

— Cessez de persifler et donnez-moi votre pensée là-dessus.

— J’avoue qu’en effet tant d’artifice, appelé si constamment au secours de la nature, m’inquiète. Je me souviens du passage de Montaigne : Ce n’est pas tant pudeur, qu’art et prudence, qui rend nos dames si circonspectes à nous refuser l’entrée de leurs cabinets avant qu’elles soient peintes et parées pour la montre publique. Et j’en viens à douter si, dans la Triphème rêvée par Pierre Louÿs, une coutumière et franche exhibition des avantages du beau sexe, l’habitude de se montrer tout un par la campagne et par les rues, n’amènerait pas un résultat contraire à celui qu’il semble prédire ; si les désirs de l’homme pour l’autre sexe n’en seraient pas beaucoup refroidis. Reste à savoir, disait Mademoiselle Quinault, si tous les objets qui excitent en nous tant de belles et vilaines choses parce qu’on en dérobe la vue, ne vous auraient pas laissés froids et tranquilles par une contemplation perpétuelle ; car il y a des exemples de ces choses-là. – Enfin il est des peuplades et précisément des plus belles, où Tryphème est réalisée (l’était du moins il y a quelque cinquante ans, avant le travail des missionnaires), Tahiti, par exemple, lorsque Darwin y abordait, en 1835. Il décrit en quelques pages émues la splendeur des indigènes, puis : J’avoue que les femmes m’ont quelque peu déçu, ajoute-t-il ; elles sont loin d’être aussi belles que les hommes… Puis, après avoir constaté le besoin, chez elles, de compenser cette moindre beauté par la parure[33] : En résumé, il m’a semblé que les femmes, bien plus que les hommes, gagneraient beaucoup à porter quelque vêtement.

— Je ne savais point que Darwin était uraniste.

— Qui vous a dit cela ?

— Cette phrase ne le laisse-t-elle pas entendre ?

— Quoi ! me forcerez-vous de prendre au sérieux M. de Gourmont, lorsqu’il écrit : C’est la femme qui représente la beauté. Toute opinion divergente sera éternellement tenue pour un paradoxe ou pour le produit de la plus fâcheuse des aberrations sexuelles.

— « Éternellement » vous semble vif ?

— Mais tranquillisez-vous. Darwin n’est pas, que je sache, plus uraniste que maints autres explorateurs qui, circulant parmi des peuplades nues, se sont émerveillés de la beauté des jeunes hommes – plus uraniste que Stevenson par exemple qui, parlant des Polynésiens, reconnaît que la beauté des jeunes hommes surpasse de beaucoup celle des femmes. Et c’est précisément pourquoi leur opinion m’importe, et que je crois, avec eux, non point en puritain, mais en artiste, que la pudeur sied aux femmes et que le voile est ce qui leur convient – « quod decet ».

— Alors que signifie ce que vous me disiez tout à l’heure ? cet argument qui me paraissait pertinent, en faveur de la vénusté du beau sexe.

— J’allais examiner avec vous si l’on ne pouvait pas raisonner ainsi : Tandis que la femelle choisissait et pour ainsi dire disposait de la sélection, nous avons vu la sélection travailler donc en faveur du mâle ; réciproquement c’est sans doute en faveur de la femme qu’elle travaille, puisque à présent c’est l’homme qui choisit.

— D’où le triomphe de la vénusté féminine ; oui c’est bien là ce que j’avais compris.

— Avec tant de précipitation que je n’ai pu pousser plus loin mon idée. Je m’apprêtais alors à vous faire observer ceci : tandis que, parmi les animaux, l’efflorescence du mâle ne se peut transmettre qu’au mâle, les femmes cependant transmettent certainement la plupart de leurs caractères y compris la beauté, à leurs enfants des deux sexes (la phrase est de Darwin[34]). De sorte que les hommes les plus forts, en s’emparant des plus belles épouses, c’est à la beauté de la race qu’ils travaillent, mais non pas plus à la beauté de leurs filles que de leurs garçons.

— Faites attention à votre tour que raisonnant ainsi, plus vous diminuerez la beauté de la femme au profit de la beauté masculine, plus triomphant montrerez-vous l’instinct qui pourtant me rend celle-ci préférable.

— Ou plus opportun le secours de l’ornement et du voile.

— L’ornement n’est qu’un condiment. Quant au voile, il peut un instant amuser, irriter le désir en différant une révélation plus complète… Si vous n’êtes pas sensible à la beauté féminine tant pis pour vous, et je vous plains, mais n’allez pas chercher à m’établir des règles d’esthétique générale sur un sentiment qui, malgré tout ce que vous pourrez dire, restera un sentiment particulier.

III

— Et c’est un « sentiment particulier » peut-être qui me montre dans la statuaire grecque, à quoi il nous faut bien revenir chaque fois que nous parlons de beauté, l’homme nu et la femme voilée ? Oui, dans cette prédilection quasi constante de l’art grec pour le corps de l’adolescent, du jeune homme, dans cette obstination à voiler le corps de la femme, plutôt que d’y reconnaître des raisons purement esthétiques, préférerez-vous, avec M. de Gourmont, y voir « le produit de la plus fâcheuse aberration sexuelle » ?

— Et quand il me plairait de l’y voir ! Vais-je apprendre de vous l’étendue des ravages de la pédérastie en Grèce ? Au surplus, le choix de ces modèles adolescents ne flattait-il pas simplement le vicieux penchant de quelques mécènes débauchés ? et n’est-il pas permis de douter si le sculpteur cédait à son instinct d’artiste ou non plutôt aux goûts de ceux qu’il servait ? Enfin nous ne pouvons nous rendre compte aujourd’hui de certaines nécessités ou convenances qui contraignaient alors l’artiste, décidaient de son choix, par exemple lors des jeux olympiques – convenances qui contraignaient sans doute aussi Michel-Ange à peindre, dans le plafond de la Sixtine, non des femmes, mais des adolescents nus, par respect pour la sainteté du lieu, et précisément pour n’éveiller point nos désirs. Au demeurant, quand on tiendrait, avec Rousseau, l’art pour responsable en partie, de la singulière corruption des mœurs grecques…

— Ou florentines. Car il est remarquable que toute grande renaissance ou exubérance artistique s’est toujours, et dans quelque pays que ce soit, accompagnée d’un grand débordement d’uranisme.

— D’un débordement de toutes les passions devriez-vous dire.

— Et le jour où l’on s’aviserait d’écrire une histoire de l’uranisme dans ses rapports avec les arts plastiques, ce n’est pas aux périodes de décadence qu’on le verrait s’épanouir, mais bien au contraire aux époques glorieuses et saines, aux époques précisément où l’art est le plus spontané et le moins près de l’artifice. Par contre il me paraît que, non point toujours, mais souvent, l’exaltation de la femme dans les arts plastiques est l’indice de la décadence, tout de même que nous voyons, chez les différents peuples où la coutume voulait que les rôles féminins, au théâtre, fussent tenus par des adolescents, la décadence de l’art dramatique commencer du jour où ces adolescents cèdent la place aux femmes.

— Vous confondez à plaisir cause et effet. La décadence a commencé du jour où le noble art dramatique s’est proposé de plaire aux sens plutôt qu’à l’esprit ; c’est alors, par mesure d’attrait, que la femme est montée sur la scène, d’où vous ne la délogerez plus. Mais revenons aux arts plastiques. Je songe tout à coup à l’admirable Concert Champêtre du Giorgione (où pourtant vous n’irez point, j’espère, voir une œuvre de décadence), qui représente, vous le savez, assemblés dans un parc, deux femmes nues, deux jeunes musiciens habillés.

— Plastiquement, littérairement du moins on n’oserait affirmer que les corps de ces femmes sont beaux ; too fat, comme dit Stevenson ; mais quelle blondeur de matière ! quelle molle, profonde et chantante luminosité ! Ne peut-on dire que, si la beauté masculine triomphe dans la sculpture, par contre la chair féminine prête plus au jeu des couleurs ? Voici bien, pensais-je devant ce tableau, l’antipode de l’art antique : éphèbes vêtus, femmes nues ; sans doute le sol où put éclore ce chef-d’œuvre dut rester bien pauvre en sculpture.

— Et bien pauvre en pédérastie ?

— Oh ! sur ce dernier point, un petit tableau du Titien me fait craindre de m’avancer.

— Quel tableau ?

— Le Concile de Trente qui, tout au premier plan, mais de côté, dans l’ombre, présente des groupes de seigneurs : deux de-ci, deux de-là, en postures peu équivoques. Et peut-être y faut-il voir une sorte de réaction licencieuse contre ce que vous appeliez tout à l’heure « la sainteté du lieu », mais, sans doute, et certains mémoires du temps nous aident à le croire, ces mœurs étaient-elles devenues assez communes pour qu’on ne s’en offusquât pas plus que ne font dans ce petit tableau les hallebardiers qui coudoient ces seigneurs.

— Vingt fois j’ai contemplé ce tableau sans y rien remarquer d’anormal.

— Nous ne remarquons, chacun, que ce qui nous intéresse. Mais, ici comme là, dans ce tableau comme dans ces chroniques vénitiennes, dirai-je que la pédérastie (qui semble du reste ici tourner à la sodomie), ne m’y paraît pas spontanée ; elle y semble bravade, vice, amusement exceptionnel de débauchés, de blasés. Et je ne puis me retenir de considérer que, parallèlement, loin d’être populaire et spontané, ou âprement jailli du sol même et du peuple comme celui de la Grèce et de Florence, l’art vénitien, « complément de la volupté environnante », disait Taine, fut un plaisir de magnifiques, comme celui de la renaissance française sous François Ier, si féministe, si chèrement acheté à l’Italie.

— Dégagez mieux votre pensée.

IV

— Oui, je crois que l’exaltation de la femme est l’indice d’un art moins naturel, moins autochtone que celui que nous présentent les grandes époques d’art uraniste. Tout comme je crois, excusez mon audace, l’homosexualité dans l’un et l’autre sexe, plus spontanée, plus naïve que l’hétérosexualité.

— Il n’est pas malaisé d’aller vite, dès qu’on ne s’inquiète plus d’être suivi, lui dis-je avec un haussement d’épaules ; mais il continuait sans m’écouter :

— C’est ce que Barrès a si bien compris lorsque, souhaitant peindre dans sa Bérénice une créature toute proche de la nature et n’obéissant qu’à l’instinct, il en fit une lesbienne, l’amie de la petite « Bougie Rose ». Ce n’est que par éducation qu’il l’élève jusqu’à l’amour hétérosexuel.

— Vous prêtez à Maurice Barrès de secrètes intentions qu’il n’avait pas.

— Dont peut-être il ne prévoyait pas les conséquences, pouvez-vous dire tout au plus ; car, dans les premiers livres de votre ami, vous savez bien que l’émotion même est intentionnelle. Bérénice représente pour moi, dit-il dogmatiquement, la force mystérieuse, l’impulsion du monde ; je trouve même, quelques lignes plus loin, une subtile intuition et définition de son rôle anagénétique, lorsqu’il parle de la sérénité de sa fonction qui est de pousser à l’état de vie tout ce qui tombe en elle ; fonction qu’il compare et oppose à sa catégénétique « agitation d’esprit ».

Le livre de Barrès n’était pas assez présent à mon esprit pour que je puisse discuter ; il continuait déjà :

— Je serais curieux de savoir si Barrès connaissait, si voisine de sa pensée, une opinion de Goethe sur l’uranisme que rapporte le chancelier Müller ? (Avril 1830.) Permettez que je vous la lise :

« Goethe entwickelte, wie diese Verirrung eigentlich daher komme, dass, nach rein ästhetischen Maßstab, der Mann weit schöner, vorzüglicher, vollendeter als die Frau sei. »

— Vous prononcez si mal que j’ai peine à comprendre. Traduisez aussitôt, je vous prie.

— Goethe nous exposa comme quoi cette aberration venait proprement de ceci que, d’après la pure règle esthétique, le corps de l’homme était plus beau de beaucoup, et plus parfait, et plus accompli que le corps de la femme.

— Voilà qui n’a rien à voir avec ce que vous me citiez de Barrès, repris-je impatiemment.

— Attendez un instant ; nous parvenons au carrefour : Un pareil sentiment, une fois éveillé, oblique aisément vers le bestial. La pédérastie est vieille comme l’humanité même (Die Knabenliebe sei so alt wie die Menschheit, und man könne daher sagen, sie liege in der Natur) et l’on peut donc dire qu’elle est naturelle, qu’elle repose sur la nature (ob sie gleich gegen die Natur sei) encore qu’elle aille à rencontre de la nature. Ce que la culture a gagné, a remporté sur la nature, qu’on ne le laisse plus échapper ; qu’à aucun prix on ne s’en dessaisisse. – Was die Kultur der Natur abgewonnen habe, werde man nicht wieder fahren lassen ; es um keinen Preis aufgeben.

— Possible que les mœurs homosexuelles se soient acclimatées dans la race germanique assez profondément pour paraître, à certains Allemands, naturelles (les récents scandales d’outre-Rhin nous invitent à le supposer), mais, pour les cerveaux bien français, cette théorie de Goethe restera, craignez-le, parfaitement ahurissante.

— Puisqu’il vous plaît de faire intervenir l’ethnique, laissez-moi vous lire ces quelques lignes de Diodore de Sicile[35], un des premiers écrivains à ma connaissance qui nous renseigne sur les mœurs de nos ancêtres : Bien que leurs femmes soient agréables, dit-il des Celtes, ils s’attachent fort peu à elles, tandis qu’ils manifestent une passion extraordinaire pour le commerce des mâles. Étendus sur les peaux de bêtes qui couvrent le sol, ils ont coutume de s’y rouler, ayant de part et d’autre un compagnon de couche.

— L’intention n’est-elle pas ici manifeste de discréditer ceux que les Grecs considéraient comme des Barbares ?

— Ces mœurs, alors, ne discréditaient point. Aristote, lui aussi, dans sa Politique, parle des Celtes, incidemment, et, après s’être plaint que Lycurgue ait négligé les lois relatives aux femmes, ce qui amène, dit-il, de grands abus, surtout lorsque les hommes sont portés à se laisser dominer par elles, disposition habituelle des races énergiques et guerrières. J’en excepte cependant, ajoute-t-il, les Celtes et quelques autres nations qui honorent ouvertement l’amour viril[36].

— Si ce que racontent vos Grecs est vrai, avouez que nous sommes revenus de loin !

— Oui, nous nous sommes un peu cultivés ; c’est là précisément ce que dit Goethe.

— Et vous m’invitez donc avec lui à considérer le pédéraste comme un arriéré, un inculte…

— Peut-être pas ; mais la pédérastie comme un instinct très naïf et primesautier.

— C’est là que cherchera sans doute son excuse cette inspiration si fréquemment homosexuelle de la poésie bucolique grecque et latine, où, plus ou moins facticement, prétendent revivre les naïves mœurs d’Arcadie[37].

— La poésie bucolique a commencé d’être factice du jour où le poète a cessé d’être amoureux du berger. Mais sans doute faut-il y voir aussi bien, ainsi que dans la poésie orientale, arabe ou persane, une conséquence de la situation faite à la femme et qu’il importera d’examiner ; une question de commodité… De ces paroles de Goethe, je veux retenir surtout ce qu’elles admettent de culture, disons plutôt : d’apprentissage, dans l’hétérosexualité. Il peut être en effet naturel que l’homme enfant, l’homme primitif cherche indistinctement le contact, la caresse, et non précisément le coït ; et même que certains, que beaucoup, soient plus déconcertés et rebutés par le mystère d’un autre sexe, à présent que l’attrait de plus aucun parfum ne les guide. (Vous voyez que je laisse tomber l’argument de la moindre beauté, car je ne pense pas que l’attrait sexuel doive nécessairement en dépendre.) Et sans doute certains pourront être irrésistiblement attirés par un sexe plutôt que par l’autre, comme explique Aristophane dans le Banquet de Platon, mais, même et exclusivement attiré par l’autre sexe, je prétends que, complètement abandonné à sa particulière initiative, l’homme aurait assez de mal à oser le geste précis, et ne saurait l’inventer pas toujours, et s’y montrerait d’abord malhabile.

— L’amour a toujours guidé l’amoureux.

— Guide aveugle ; et puisque déjà vous employez ce mot : amour, que je voulais encore réserver – j’ajoute : l’amant sera d’autant plus malhabile qu’il sera plus amoureux ; oui, que de plus de réel amour s’accompagnera son désir ; oui, dès que son désir ne sera plus uniquement égoïste, il pourra craindre de blesser l’être aimé. Et tant qu’il ne sera pas instruit par quelque exemple, fût-ce celui des animaux, par quelque leçon ou quelque initiation préalable, soit enfin par l’amante elle-même…

— Parbleu ! comme si le désir de l’amant ne devait trouver un complément suffisant dans le désir réciproque de l’amante !

— Je n’en suis pas plus convaincu que ne l’était Longue. Souvenez-vous des erreurs, des tâtonnements de Daphnis. Quoi ! n’a-t-il pas besoin, ce grand maladroit d’amoureux, qu’une courtisane l’instruise ?

— Les maladresses et les lenteurs dont vous parlez, ne sont là que pour fournir à ce roman si nu quelque étoffe et quelque aventure.

— Non, non ! Sous un léger revêtement d’afféterie, je reconnais dans ce livre admirable une profonde science de ce que M. de Gourmont appelle la Physique de l’Amour, et je tiens l’histoire de Daphnis et Chloé pour exemplairement naturelle.

— Où prétendez-vous en venir ?

— À ceci : que les bergers sans instruction de Théocrite besognaient plus naïvement ; que cette énigme de l’autre sexe, « l’instinct » ne suffit pas toujours, ne suffit pas souvent, à la résoudre : il y faut quelque application. Simple commentaire aux paroles de Goethe…

Et voilà pourquoi nous voyons, dans Virgile, Damœtas pleurer encore la fuite de Galathée sous les saules, cependant que déjà Ménalque, près d’Amyntas, goûte un plaisir sans réticences.

 

At mihi sese offert ultro, meus ignis, Amyntas.

 

Quand l’amant est uni à l’aimé, dit admirablement Léonard de Vinci, il se repose.

— Si l’hétérosexualité comporte quelque apprentissage, avouez qu’il ne manque pas aujourd’hui, dans les campagnes et les villes, d’apprentis plus précocement dégourdis que Daphnis.

— Tandis que, de nos jours, même (ou surtout) dans les campagnes, les jeux homosexuels sont assez rares, et assez déconsidérés. Oui ; nous le disions avant-hier : tout, dans nos mœurs et dans nos lois, précipite un sexe vers l’autre. Quelle conspiration, soit clandestine, soit avouée, pour persuader au jeune garçon, dès avant l’éveil du désir, que tout plaisir se goûte avec la femme ; qu’en dehors d’elle il n’est point de plaisir. Quelle exagération, jusqu’à l’absurde, des attraits du « beau sexe », en regard du systématique effacement, de l’enlaidissement, de la ridiculisation du masculin. Contre quoi s’insurgeront pourtant certains peuples artistes, chez qui nous avons vu le sens de la ligne l’emporter sur le souci des « convenances », aux époques les plus vaillantes et les plus admirées.

— J’ai déjà répondu sur ce point.

— En admirant avec M. Perrier, s’il m’en souvient, ce constant souci de parure par quoi l’éternel féminin cherche, de tout temps et partout, à aviver le désir de l’homme, à suppléer une insuffisante beauté.

— Oui : ce que vous appelez : « l’attrait postiche ». Qu’avez-vous su prouver ? Que l’ornement sied aux femmes. La belle avance ! Rien de plus déplaisant qu’un homme qui s’attife et se farde.

— Encore une fois, la beauté de l’adolescent n’a que faire du fard ; nous l’avons vu dans la statuaire grecque triompher dans sa nudité. Mais que votre réprobation veuille bien faire la part de nos coutumes occidentales ; car vous n’ignorez pas que les orientaux, entre autres, ne pensent pas toujours comme nous[38]. Parez seulement l’adolescent, ornez-le, au lieu de le cacher, de l’abîmer, mettez en valeur sa beauté, vous pouvez présumer ce qui en résulte d’après cette page de Montesquieu :

À Rome les femmes ne montent pas sur le théâtre ; ce sont des castrati habillés en femmes. Cela fait un très mauvais effet sur les mœurs : car rien (que je sache) n’inspire plus l’amour philosophique aux Romains. Et plus loin : Il y avait de mon temps à Rome, au théâtre de Capranica, deux petits châtrés, Mariotti et Chiostra, habillés en femmes, qui étaient les plus belles créatures que j’aie vues de ma vie, et qui auraient inspiré le goût de Gomorrhe aux gens qui ont le goût le moins dépravé à cet égard.

Un jeune Anglais, croyant qu’un de ces deux était une femme, en devint amoureux à la fureur, et on l’entretint dans cette passion plus d’un mois. Autrefois, à Florence, le grand duc Côme III avait fait le même règlement (?) par dévotion. Jugez quel effet cela devait produire à Florence, qui a été, à cet égard, la nouvelle Athènes ! (Voyages I, pp. 220 et 221) et il cite à ce sujet le « Chassez le naturel, il revient au galop » d’Horace : Naturam expelles furca, tamen usque recurret à quoi nous pourrons bien donner le sens que nous voudrons.

— Car je vous entends bien, à présent : le « naturel » pour vous c’est l’homosexualité ; et ce que l’humanité avait encore l’impertinence de considérer comme les rapports naturels et normaux, ceux entre l’homme et la femme, voilà pour vous l’artificiel. Allons ! osez le dire.

Il se tut un moment ; puis :

— Sans doute il est aisé de pousser à l’absurde ma pensée ; mais elle ne paraîtra plus si téméraire lorsque, dans mon livre, je la laisserai tout naturellement écouler des prémisses que nous avons tout à l’heure posées.

Je le priai donc de revenir à ce livre qu’il me semblait que depuis trop longtemps nous avions perdu de vue. Il reprit :

V

— Hier j’avais tenté de vous montrer que l’impérativité de « l’instinct sexuel » demeurait, chez les animaux, beaucoup moins constamment pressante et précise qu’on ne se plaît communément à l’affirmer ; et je cherchais à démêler, à travers le complexe faisceau que ces mots « instinct sexuel » saisissent indistinctement à poignée, quelle est la pure leçon de l’organe, son exigence, quelle est la transigeance du goût, quelle est l’obéissance au motif extérieur, à l’objet ; je découvrais que le faisceau de tendances ne se trouve compact et bouclé qu’à ce moment unique où l’odeur de l’ovulation guide le mâle et le précipite au coït.

J’observais aujourd’hui : qu’aucun parfum n’assujettit le sens de l’homme, et que la femme, ne disposant d’aucune suasion péremptoire (j’entends : de cet irrésistible attrait momentané de l’animale) ne pouvait plus prétendre qu’à être constamment désirable, et s’y appliquait savamment, avec l’assentiment, l’encouragement et le secours (dans nos pays occidentaux du moins) des lois, des mœurs, etc. J’observais que l’artifice souvent, et la dissimulation (dont la forme noble est pudeur), que l’ornement et le voile subviennent à l’insuffisance d’attrait… Est-ce à dire que certains hommes ne seraient pas attirés irrésistiblement vers la femme (ou vers telle femme en particulier) quand bien dénuée de parure ? Non certes ! comme nous en voyons d’autres qui, malgré toutes les sollicitations du beau sexe, les injonctions, les prescriptions, le péril, demeurent irrésistiblement attirés par les garçons. Mais je prétends que, dans la plupart des cas, l’appétit qui se réveille en l’adolescent n’est pas d’une bien précise exigence ; que la volupté lui sourit, de quelque sexe que soit la créature qui le dispense, et qu’il est redevable de ses mœurs plutôt à la leçon du dehors, qu’à la décision du désir ; ou, si vous préférez, je dis qu’il est rare que le désir se précise de lui-même et sans l’appui de l’expérience. Il est rare que les données des premières expériences soient dictées uniquement par le désir, soient celles-là mêmes que le désir eût choisies. Il n’est pas de vocation plus facile à fausser que la sensuelle et…

— Et quand cela serait !… Car je vous vois venir : vous insinuez déjà que si l’on abandonnait chaque adolescent à soi-même et si l’objurgation extérieure ne s’en mêlait – autrement dit : si la civilisation se relâchait – les homosexuels seraient encore plus nombreux qu’ils ne sont.

À moi de vous servir le mot de Goethe : Cette victoire que la culture a remportée sur la Nature, il ne faut point la laisser échapper ; il ne faut s’en dessaisir à aucun prix.

……

QUATRIÈME DIALOGUE

— Un livre a paru ces dernières années, me dit-il, qui n’a pas été sans soulever quelque scandale. (Et j’avoue que moi-même je n’ai pu me défendre, en le lisant, d’un sursaut de réprobation.) Peut-être le connaissez-vous ?

Corydon me tendit alors le traité : Du mariage de Léon Blum.

— Il m’amuse, lui dis-je, de vous entendre parler de réprobation à votre tour. Oui ; j’ai lu ce livre. Je le tiens pour habile ; et, partant, pour assez dangereux. Les juifs sont passés maîtres dans l’art de désagréger nos institutions les plus respectées, les plus vénérables, celles mêmes qui sont le fondement et le soutien de notre civilisation occidentale, au profit de je ne sais quelle licence et quel relâchement des mœurs, à quoi répugne heureusement notre bon sens et notre instinct de sociabilité latine. J’ai toujours pensé que c’était peut-être là le trait le plus caractéristique de leur littérature ; de leur théâtre en particulier.

— On a protesté contre ce livre, reprit-il, mais on ne l’a point réfuté.

— C’est que la protestation suffisait.

— Il n’en reste pas moins que le problème se pose, et que l’escamoter n’est pas le résoudre – si indigné qu’on soit par la solution que préconise Blum.

— Quel problème ?

— Il se rattache directement à ce que je vous disais avant-hier : Le mâle a beaucoup plus à dépenser qu’il ne convient pour répondre à la fonction reproductive de l’autre sexe et assurer la reproduction de l’espèce. La dépense à laquelle l’invite la Nature est assez incommode à régler et risque de devenir préjudiciable au bon ordre de la société telle que les peuples occidentaux la comprennent.

— D’où cette nostalgie du sérail, dans le livre de Blum, qui répugne ai-je dit à nos mœurs, à nos institutions occidentales, essentiellement monogames[39].

— Nous préférons le bordel.

— Taisez-vous.

— Disons : la prostitution. Ou l’adultère. Il n’y a pas à sortir de là… À moins de se redire avec le grand Malthus : La chasteté n’est pas comme quelques personnes le supposent, une vertu forcée : elle a son fondement dans la nature et dans la raison ; en effet cette vertu est le seul moyen légitime d’éviter les vices et le malheur que la loi de la population engendre.

— Évidemment, la chasteté est une vertu.

— Sur laquelle les lois font bien de ne pas trop tabler, n’est-ce pas ? – Je voudrais, dans mon livre, ne recourir à la vertu qu’en dernier ressort. Léon Blum qui ne fait point appel à la vertu, mais cherche le moindre inconvénient social, s’indigne de l’état où la prostitution, avec la complaisance des lois, ravilit la fille soumise. Je crois que nous pouvons nous en attrister avec lui.

— Sans compter le danger pour la salubrité publique, aussitôt que cette prostitution échappe à l’écœurante ingérence de l’État.

— C’est pourquoi Blum propose de diriger vers les jeunes filles, j’entends les plus honnêtes, celles qui bientôt seront épouses et mères, l’inquiétude et l’excès de nos appétits masculins.

— Oui, je sais que cela m’a paru proprement monstrueux et m’a laissé douter s’il avait jamais fréquenté dans la vraie société française ou seulement parmi des Levantins.

— Je crois en effet que plus d’un catholique hésiterait à épouser une enfant dont un juif aurait fait le préalable apprentissage. Mais si vous protestez également à chaque solution qu’on propose…

— Allons, dites la vôtre, que déjà je frémis d’entrevoir.

— Elle n’est pas de mon invention. C’est celle même qu’avait préconisée la Grèce.

— Parbleu ! nous y voilà.

— Je vous supplie de m’écouter avec calme. Je ne puis me retenir d’espérer qu’entre gens de même formation, de même culture, on puisse toujours à peu près s’entendre, malgré toute différence foncière de tempérament. Depuis votre plus tendre enfance on vous instruisit comme moi ; on vous apprit à vénérer la Grèce, dont nous sommes les héritiers. Dans nos classes et dans nos musées, les œuvres grecques occupent les places d’honneur ; on nous invite à les reconnaître pour ce qu’elles sont : d’humains miracles d’harmonie, d’équilibre, de sagesse et de sérénité ; on nous les propose en exemples. On nous enseigne d’autre part que l’œuvre d’art n’est jamais un phénomène accidentel, et qu’il faut chercher son explication, sa motivation, dans le peuple même, et dans l’artiste qui la produit – celui-ci ne faisant qu’informer l’harmonie qu’il réalisait d’abord en lui-même.

— Nous savons tout cela. Avancez.

— Nous savons également que la Grèce n’excelle pas uniquement dans les arts plastiques, et que cette perfection, ce bonheur, cette aisance dans l’harmonie, nous les retrouvons aussi bien dans toutes les autres manifestations de sa vie. Un Sophocle, un Pindare, un Aristophane, un Socrate, un Miltiade, un Thémistocle ou un Platon, ne sont pas de moins admirables représentants de la Grèce, qu’un Lysippe ou qu’un Phidias. Cet équilibre que nous admirons dans chaque artiste, dans chaque œuvre, est celui de la Grèce entière – belle plante sans atrophie ; le plein développement d’aucun rameau n’a nui au développement d’aucun autre.

— Tout cela vous est accordé depuis longtemps et n’a rien à voir avec…

— Quoi ! vous refuserez-vous à comprendre qu’il existe un rapport direct entre la fleur et la plante qui la supporte, la qualité profonde de sa sève, et sa conduite, et son économie ? Prétendriez-vous me faire admettre que ce peuple, capable d’offrir au monde de tels miroirs de sagesse, de force gracieuse et de félicité, ne sut pas lui-même se conduire – ne sut pas apporter d’abord cette sagesse heureuse, cette harmonie, dans sa vie même et le régime de ses mœurs ! Mais dès qu’il s’agit des mœurs grecques, on les déplore, et, ne pouvant les ignorer, on s’en détourne avec horreur[40] ; on ne comprend pas, ou l’on feint de ne pas comprendre ; on ne veut pas admettre qu’elles font partie intégrante de l’ensemble, qu’elles sont indispensables au fonctionnement de l’organisme social et que sans elles la belle fleur que l’on admire serait autre, ou ne serait pas[41].

Si, quittant les considérations générales, nous examinons un cas particulier, celui d’Épaminondas par exemple – que Cicéron considère comme le plus grand homme que la Grèce ait produit – « et l’on ne saurait disconvenir, écrit un de ses biographes (Walckenaer), qu’il offre un des modèles les plus parfaits du grand capitaine, du patriote et du sage » – ce même biographe croit devoir ajouter : « Il nous paraît malheureusement trop certain qu’Épaminondas était adonné à ce goût infâme auquel les Grecs, et surtout les Béotiens et les Lacédémoniens (c’est-à-dire les plus valeureux d’entre eux) n’attachaient aucune honte[42]. » (Biographie universelle.)

— Accordez-moi pourtant que ces mœurs ne tiennent dans la littérature grecque qu’une place infime.

— Dans celle qui nous est parvenue, oui peut-être. Et encore[43] ! Songez que Plutarque, et Platon, dès qu’ils parlent de l’amour, c’est autant de l’homosexuel que de l’autre. Puis, je vous prie de considérer (et si peut-être la remarque en a déjà été faite, je ne sache pas qu’on l’ait beaucoup mise en valeur) qu’à peu près tous les manuscrits anciens par quoi nous connaissons la Grèce ont passé par les mains des gens d’Église. L’histoire des anciens manuscrits serait assez curieuse à étudier. On y verrait si peut-être les savants moines qui nous ont transcrit les textes n’ont pas supprimé parfois ce qui les scandalisait, par respect pour la bonne cause ; si tout au moins ils n’ont point sauvé de préférence ce qui scandalisait le moins. Songez au nombre des pièces d’Eschyle, de Sophocle ; sur quatre-vingt-dix pièces de l’un, sur cent vingt de l’autre, nous ne connaissons guère que sept. Mais nous savons que les Mirmidons d’Eschyle, par exemple, parlaient de l’amour d’Achille pour Patrocle, et d’une manière que les quelques vers que Plutarque en cite nous laissent suffisamment entrevoir. Mais passons. Je veux bien croire que l’amour homosexuel ne tenait dans la tragédie grecque pas plus de place que dans le théâtre de Marlowe par exemple (ce qui serait déjà probant). Qu’est-ce que cela prouverait, sinon que le drame est ailleurs ? ou, pour m’exprimer plus clairement : qu’il n’y a pas dans ces amours heureuses matière à tragédie[44]. Par contre, la poésie lyrique en est pleine, et les récits des mythologues, et toutes les biographies, tous les traités – bien que presque tous aient passé par le même crible expurgateur.

— Je ne sais ici que vous répondre. Je ne suis pas suffisamment renseigné.

— Aussi bien ce n’est pas là ce qui m’importe le plus. Car qu’est-ce, après tout, qu’un Hylas, qu’un Bathylle ou qu’un Ganymède, auprès des admirables figures d’Andromaque, d’Iphigénie, d’Alceste, d’Antigone que nous donnèrent les tragédies ? Eh bien ! je prétends que ces pures images de femmes, c’est également à la pédérastie que nous les devons. Je ne crois pas hasardé de remarquer ici qu’il en va de même pour Shakespeare.

— Si ceci n’est pas un paradoxe, je voudrais bien savoir…

— Oh ! vous me comprendrez vite si vous voulez bien considérer qu’avec nos mœurs, aucune littérature n’a donné plus de place à l’adultère, que la française ; sans parler de toutes les demi-vierges et de toutes les demi-putains. Cet exutoire que proposait la Grèce, qui vous indigne et qui lui paraissait naturel, vous voulez le supprimer. Alors, faites des saints ; sinon le désir de l’homme va détourner l’épouse, souiller la jeune fille… La jeune fille grecque était élevée non point tant en vue de l’amour, que de la maternité. Le désir de l’homme, nous l’avons vu, s’adressait ailleurs ; car rien ne paraissait plus nécessaire à l’État, ni mériter plus le respect, que la tranquille pureté du gynécée.

— De sorte que, selon vous, c’est pour sauver la femme que l’on sacrifiait l’enfant.

— Vous me permettrez d’examiner tout à l’heure s’il y avait là sacrifice du tout. Mais je voudrais, incidemment, répondre à une spécieuse objection ; cela me tient à cœur : Pierre Louÿs reproche à Sparte de n’avoir su produire aucun artiste ; il y retrouve une occasion de s’élever contre une trop austère vertu, qui, dit-il, n’a su former que des guerriers ; et encore se sont-ils fait battre. La grandeur et la gloire de Sparte sont bien peu de chose pour quiconque n’est pas un admirateur, aveugle de l’antiquité ; – écrivait M. de Laboulaye en note de Montesquieu – de couvent de soldats, est-il sorti autre chose que la destruction et la ruine ? Qu’est-ce que la civilisation doit à ces barbares[45] ?

— Oui, je me souviens du grief ; d’autres s’en sont saisis.

— Mais je ne sais s’il est très juste.

— Pourtant les faits sont là.

— D’abord, n’oubliez point que c’est à Sparte que nous devons l’ordre dorique, celui même de Pæstum et du Parthénon. Et puis songez que si Homère fut né à Sparte, et aveugle, il eût été jeté aux oubliettes. J’imagine volontiers que c’est là, dans les oubliettes, qu’il faut chercher les artistes lacédémoniens ; Sparte n’a peut-être pas été incapable d’en produire, mais n’ayant en vue et ne se plaisant à considérer que la perfection physique, et quelque infirmité corporelle étant souvent la rançon du génie…

— Oui, je vois ce que vous voulez dire : Sparte a détruit systématiquement tous ceux de ses enfants qui, comme Victor Hugo, naissaient

 

sans couleur, sans regard et sans voix.

 

— Ce qui, par contre, lui permit de réaliser la forme humaine la plus belle. Sparte inventa la sélection. Elle ne produisit pas de sculpteurs, il est vrai ; mais elle fournit au sculpteur le modèle.

— Il semble, à vous entendre, que tous les modèles d’Athènes vinssent de Lacédémone, comme de Saraginesco les modèles de Rome, aujourd’hui. Cela est proprement bouffon. Vous me permettrez pourtant de croire que les hommes les mieux faits de la Grèce n’étaient pas forcément des brutes, ou que, réciproquement, tous ses artistes des bancroches ou des cagneux. Souvenez-vous du jeune Sophocle à Salamine…

Corydon sourit et d’un geste montra qu’il me laissait triompher sur ce point. Il reprit :

— Encore une remarque au sujet des Spartiates : vous n’ignorez pas qu’à Lacédémone la pédérastie était non seulement admise, mais même, si j’ose dire, approuvée. Vous n’ignorez point d’autre part que les Spartiates étaient de tribu éminemment guerrière. Les Spartiates, lit-on dans Plutarque, étaient les meilleurs artisans et les plus habiles précepteurs qu’il y eût en tout ce qui concerne l’art des combats. De même, vous n’ignorez point que les Thébain s…

— Permettez ! m’écriai-je en l’interrompant ; moi aussi j’apporte mes textes aujourd’hui. Et je sortis de ma poche un carnet où j’avais copié, la veille au soir, cette phrase de l’Esprit des lois (IV, chap. 8) dont je lui fis lecture : Nous rougissons de lire dans Plutarque que les Thébains, pour adoucir les meurs de leurs jeunes gens, établirent par les lois un amour qui devrait être proscrit par toutes les nations du monde.

— Oui, c’est bien ce que je vous disais, riposta-t-il sans rougir ; il n’est personne aujourd’hui qui ne le condamne, et je sais que c’est une grande folie[46] que de vouloir être sage tout seul ; mais, puisque vous m’y poussez, relisons ensemble tout au long le passage de Plutarque qui faisait s’indigner Montesquieu.

Il alla chercher le gros livre « à serrer les rabats », qu’il ouvrit à la Vie de Pélopidas, et où il lut :

Dans tant de combats que les Lacédémoniens avaient livrés, soit aux Grecs, soit aux barbares, on ne se rappelait point que jamais ils eussent été vaincus par des ennemis inférieurs en nombre ou même en nombre égal (comme ils venaient de l’être à Tégyre, dans le combat dont Plutarque vient de nous faire le récit)… Ce combat est le premier qui ait appris à tous les peuples de la Grèce que ce n’était pas seulement sur les bords de l’Eurotas, qu’il pouvait naître des hommes vaillants et belliqueux, mais chez tous les peuples où la jeunesse rougit de ce qui est honteux, montre son audace dans les actions honorables et craint plus le blâme que le péril, là aussi sont les hommes les plus redoutables à leurs ennemis.

— Eh bien ! je ne le lui fais point dire : « les peuples où la jeunesse rougit de ce qui est honteux et craint plus le blâme que le péril… »

— J’ai peur que vous ne vous mépreniez, reprit Corydon gravement, et que, de ce passage, au contraire, il ne faille précisément induire que l’homosexualité n’était point blâmée. Tout ce qui suit le dit assez. Il reprit sa lecture :

— Le bataillon sacré des Thébains fut organisé, dit-on, par Gorgidas, et composé de trois cents hommes d’élite. L’État fournissait aux frais de leurs exercices et de leur entretien… Quelques-uns prétendent que ce corps se composait d’amants et d’aimés, et l’on cite, à ce sujet, un mot plaisant de Pammenes : « Il faut ranger l’amant près de l’aimé, car un bataillon formé d’hommes amoureux les uns des autres, il serait impossible de le dissiper et le rompre, parce que ceux qui le composent affronteraient tous les dangers, les uns par attachement pour les objets de leur amour, les autres par crainte de se déshonorer aux yeux de leurs amants. » Ceci, dit alors Corydon, vous fait entendre où reposait pour eux la notion du déshonneur. Il n’y a rien là d’étonnant, reprend le sage Plutarque, s’il est vrai que les hommes craignent plus ceux qui les aiment, même absents, qu’ils ne craignent tous les autres, présents. – Et dites si cela n’est pas admirable ?

— Évidemment, ripostai-je ; mais cela est vrai même sans l’intervention des mauvaises mœurs…

— Ainsi ce guerrier, continua-t-il à lire, qui terrassé par un ennemi, et se voyant près d’être égorgé par lui, le pria, le conjura de lui plonger son épée dans la poitrine : « Que du moins mon amant, disait-il, en retrouvant mon cadavre, n’ait pas la bonté de le voir frappé par derrière. » On raconte aussi qu’Iolaüs qu’aimait Hercule, partageait ses travaux et combattait à ses côtés. (Mais sans doute préférez-vous imaginer Hercule avec Omphale ou Déjanire ?) Aristote écrit que, de son temps encore, les amants et ceux qu’ils aimaient allaient se faire des serments sur le tombeau d’Iolaüs. – Il est donc vraisemblable que l’on donna à cette troupe le nom de « bataillon sacré » suivant la pensée qui fait dire à Platon qu’un amant est un ami dans lequel on sent quelque chose de divin.

Le bataillon sacré de Thèbes resta invincible jusqu’à la bataille de Chênaie. Après cette bataille, Philippe, en parcourant le champ du carnage, s’arrêta à l’endroit où gisaient les trois cents ; tous avaient la poitrine percée de coups de piques ; et c’était un monceau confus d’armes et de corps réunis et serrés. Il contempla ce spectacle avec surprise ; et apprenant que c’était le bataillon des amants, il leur donna une larme et s’écria : « Périssent misérablement ceux qui soupçonneraient ces hommes d’avoir été capables de faire ou d’endurer rien de déshonorant. »

— Vous aurez beau faire, m’écriai-je alors. Vous ne parviendrez pas à me faire considérer ces héros comme des débauchés.

— Mais qui cherche à vous les présenter comme tels ? Et pourquoi ne voulez-vous pas admettre que cet amour soit capable, tout comme l’autre, d’abnégation, de sacrifice et même parfois de chasteté[47] ? Toutefois la suite du récit de Plutarque nous indique que si parfois, souvent peut-être, il menait à la chasteté, il n’y prétendait pourtant point.

Vous savez que je pourrais citer, à l’appui de cela, maint exemple, citer des textes, et non de Plutarque seulement, qui, réunis formeraient à eux seuls tout un livre. – Les voulez-vous ? Je les tiens à votre disposition.

……

Je ne crois pas qu’il y ait une opinion à la fois plus fausse et plus accréditée que celle qui considère les mœurs homosexuelles et la pédérastie, comme le triste apanage des races efféminées, des peuples en décadence, voire même comme une importation de l’Asie[48]. C’est au contraire de l’Asie que le mol ordre ionien vint supplanter la mâle architecture dorienne ; la décadence d’Athènes commença lorsque les Grecs cessèrent de fréquenter les gymnases ; et nous savons à présent ce qu’il faut entendre par là. L’uranisme cède à l’hétérosexualité. C’est l’heure où nous la voyons triompher également dans l’art d’Euripide[49] et avec elle, comme un complément naturel, la misogynie.

— Pourquoi « misogynie » tout à coup ?

— Que voulez-vous ? C’est un fait et fort important ; réciproque de ce que je vous faisais observer tout à l’heure.

— Quoi donc ?

— Que nous devons à l’uranisme le respect de la femme et, partant, les admirables figures de femmes et de jeunes filles que l’on trouve dans le théâtre de Sophocle et dans celui de Shakespeare. Et, tout comme le respect de la femme accompagne ordinairement l’uranisme, voyons-nous la femme moins honorée, dès qu’elle est plus généralement convoitée. Comprenez que cela est naturel.

Reconnaissez aussi que les périodes uraniennes, si j’ose ainsi dire, ne sont nullement des périodes de décadence ; je ne crois pas imprudent d’affirmer que, tout au contraire, les périodes de grande efflorescence artistique – la grecque au temps de Périclès, la romaine au siècle d’Auguste, l’anglaise au temps de Shakespeare, l’italienne au temps de la Renaissance, la française avec la Renaissance puis sous Louis XIII, la persane au temps d’Hafiz, etc., ont été celles mêmes où la pédérastie, le plus ostensiblement, et j’allais dire : le plus officiellement – s’affirmait. Pour un peu j’irais jusqu’à dire que les seules périodes ou régions sans uranisme sont aussi bien les périodes ou régions sans art.

— Ne craignez-vous point ici quelque illusion, et que ces périodes ne vous paraissent peut-être particulièrement « uraniennes », ainsi que vous dites, simplement parce que leur lustre particulier nous invite à nous occuper d’elles davantage et que les œuvres auxquelles elles doivent leur éclat révèlent mieux et plus indiscrètement les passions qui les animent ?

— C’est m’accorder enfin ce que je vous disais d’abord : que l’uranisme est assez universellement répandu. Allons, je vois que votre pensée a fait quelque progrès, dit Corydon en souriant. Aussi bien n’ai-je point prétendu qu’il y eût en ces périodes fleuries recrudescence, mais seulement aveu et affirmation. Peut-être, ajouta-t-il au bout d’un instant, faut-il pourtant croire à quelque recrudescence dans les périodes guerrières. Oui, je crois que les périodes d’exaltation martiale sont essentiellement des périodes uraniennes, comme aussi l’on voit les peuplades belliqueuses particulièrement enclines à l’homosexualité.

Il hésita quelques instants, puis brusquement :

— Vous êtes-vous jamais demandé pourquoi, dans le Code Napoléon, aucune loi ne tend à réprimer la pédérastie ?

— C’est peut-être, dis-je interloqué, que Napoléon n’y attachait pas d’importance, ou qu’il comptait que notre répugnance instinctive y suffirait.

— C’est peut-être aussi que ces lois eussent d’abord gêné certains de ses généraux les meilleurs. Répréhensible ou non, ces mœurs sont si loin d’être amollissantes, sont si près d’être militaires, que je vous avoue que j’ai tremblé pour nous, lors de ces retentissants procès d’outre-Rhin, que n’a pu parvenir à étouffer la vigilance de l’empereur ; et, déjà peu avant, lors du suicide de Krupp. Certains, en France, ont eu la naïveté de voir là des indices de décadence ! tandis que je pensais tout bas : défions-nous d’un peuple dont la débauche même est guerrière et qui réserve la femme au soin de lui donner de beaux enfants.

— Devant l’inquiétante décroissance de la natalité, en France, permettez-moi de penser que ce n’est guère le moment d’incliner les désirs (si tant est qu’on le puisse) dans la direction que vous dites. Votre thèse est pour le moins inopportune. La repopulation…

— Quoi ? Vous croyez vraiment qu’il va naître beaucoup d’enfants de toutes ces provocations à l’amour ? Vous croyez que toutes ces femmes, qui se proposent en amoureuses, vont consentir à se laisser charger ! Vous plaisantez !

Je dis que les excitations éhontées des images, des théâtres, des music-halls et de maints journaux, ne travaillent qu’à détourner la femme de ses devoirs ; à faire de la femme une amante perpétuelle, qui ne consente plus à la maternité. Je dis que cela est autrement dangereux pour l’État que l’excès même de l’autre débauche – et que cette autre débauche comporte nécessairement moins de dépense et moins d’excès.

— Ne vous apparaît-il pas que votre goût particulier et votre intérêt vous entraînent ?

— Et quand cela serait ! L’important n’est pas de savoir si j’ai intérêt à défendre ou non cette cause, mais si elle vaut d’être défendue.

— De sorte que, non content de tolérer l’uranisme, vous prétendez en faire une vertu civique.

— Ne me faites pas dire d’absurdités. Que la convoitise soit homo- ou hétérosexuelle, la vertu c’est de la dominer. Je vais y venir tout à l’heure. Mais, sans prétendre avec Lycurgue (du moins à ce que rapporte Plutarque) qu’un citoyen ne pouvait être vraiment honnête et utile à la République s’il n’avait un ami[50], je prétends que l’uranisme n’est en lui-même nullement néfaste au bon ordre de la société, de l’État ; tout au contraire.

— Nierez-vous donc que l’homosexualité s’accompagne souvent de certaines tares intellectuelles, ainsi que le prétend plus d’un de vos confrères ? (c’est au médecin que je m’adresse).

— Si vous le voulez bien, nous laisserons de côté les invertis. Je leur tiens à grief ceci, que les gens mal renseignés confondent les homosexuels normaux avec eux. Et vous comprenez, je l’espère, ce que par « inverti » je veux dire. L’hétérosexualité tout de même compte aussi des dégénérés, des maniaques, des malades. Je suis forcé de reconnaître, hélas ! que trop souvent parmi les autres…

— Ceux que vous avez le front d’appeler les pédérastes normaux.

— Oui… l’on peut remarquer parfois certains débuts de caractère dont je fais uniquement l’état de nos mœurs responsable. Car il en va toujours de même chaque fois qu’un appétit naturel est systématiquement contrarié. Oui, l’état de nos mœurs tend à faire du penchant homosexuel une école d’hypocrisie, de malice et de révolte contre les lois.

— Osez dire : de crime.

— Évidemment, si vous faites de la chose même un crime[51]. Mais c’est là bien précisément ce que je reproche à nos mœurs ; tout comme je fais responsable des trois quarts des avortements la réprobation qui flétrit les filles enceintes.

— Je vous permets même, plus généralement, de les faire en partie responsables, ces bonnes mœurs, de la diminution de la natalité.

— Vous savez comment Balzac appelait les mœurs ? – « L’hypocrisie des nations. » Il est vraiment stupéfiant, combien, sur des questions si graves, si urgentes, si vitales pour le pays, on préfère le mot à la chose, l’apparence à la réalité, et facilement on sacrifie le fonds du stock à la devanture…

— Contre quoi partez-vous présentement ?

— Oh ! je ne songe plus à la pédérastie ; mais bien à la dépopulation de la France. Mais ceci nous entraînerait trop loin…

Pour en revenir au sujet qui nous occupe, persuadez-vous bien qu’il y a dans la société, et parmi ceux qui vous entourent et que vous fréquentez le plus, nombre de gens que vous tenez en parfaite estime et qui sont aussi pédérastes qu’Épaminondas ou que moi. N’attendez pas que je nomme personne. Chacun d’eux a toujours les meilleures raisons du monde pour se cacher. Et, lorsqu’à l’égard de quelqu’un d’entre eux l’on soupçonne, l’on préfère feindre d’ignorer, l’on se prête à ce jeu hypocrite. L’excès même de réprobation que vous professez pour la chose protège le délinquant, comme il advient avec les sanctions excessives qui faisaient dire à Montesquieu : L’atrocité des lois en empêche l’exécution. Lorsque la peine est sans mesure, on est souvent obligé de lui préférer l’impunité.

— Alors de quoi vous plaignez-vous ?

— De l’hypocrisie. Du mensonge. Du malentendu. De cette allure de contrebandier à quoi vous contraignez l’uraniste.

— Enfin, vous voudriez en revenir aux mœurs grecques.

— Plût aux Dieux ! et pour le grand bien de l’État.

— Le christianisme, Dieu merci, a passé par là-dessus, balayant, assainissant, parfumant et sublimant tout cela ; fortifiant la famille, consacrant le mariage et, en dehors de quoi, préconisant la chasteté ; c’est bien là que je vous attends.

— Ou vous m’aurez bien mal écouté, ou vous aurez pourtant compris que je n’admets en ma pensée rien de contraire au mariage, de funeste à la chasteté. Je puis redire avec Malthus : Je serais inconsolable de dire quoi que ce soit, directement ou indirectement, qui pût être interprété dont un sens contraire à la vertu. Je n’oppose point l’uranisme à la chasteté, mais bien une convoitise, satisfaite ou non, à une autre. Et précisément je soutiens que la paix du ménage, l’honneur de la femme, la respectabilité du foyer, la santé des époux étaient plus sûrement préservés avec les mœurs grecques qu’avec les nôtres ; et, de même, la chasteté, la vertu, plus noblement enseignée, plus naturellement atteinte. Pensez-vous que saint Augustin eut plus de mal à s’élever à Dieu, pour avoir donné son cœur d’abord à un ami, qu’il aimait autant que jamais une femme ? Estimez-vous vraiment que la formation uranienne des enfants de l’antiquité les disposât à la débauche plus que la formation hétérosexuelle de nos écoliers d’aujourd’hui ? Je crois qu’un ami, même au sens le plus grec du mot, est de meilleur conseil pour un adolescent, qu’une amante. Je crois que l’éducation amoureuse qu’une Madame de Warens, par exemple, sut donner au jeune Jean-Jacques fut autrement néfaste pour celui-ci que ne l’eût été n’importe quelle éducation spartiate ou thébaine. Oui, je crois que Jean-Jacques serait sorti moins vicié et même, vis-à-vis des femmes, plus… viril, s’il avait suivi d’un peu plus près l’exemple de ces héros de Plutarque, que pourtant il admirait si fort.

Encore une fois je n’oppose point à la chasteté la débauche, et de quelque ordre qu’elle soit ; mais bien une impureté à une autre ; et je doute si le jeune homme peut arriver au mariage plus abîmé que certains jeunes hétérosexuels d’aujourd’hui.

Je dis que, si le jeune homme s’éprend d’une jeune fille et si cet amour est profond, il y a de grandes chances pour que cet amour soit chaste et non aussitôt traversé de désirs. Et c’est ce qu’ont si bien compris Victor Hugo, qui dans les Misérables vous persuade que Marius aurait plus volontiers couru chez une fille que soulevé seulement du regard le bord de la jupe de Cosette ; et Fielding dans son admirable Tom Jones, qui fait son héros culbuter d’autant mieux les filles d’auberge qu’il est plus amoureux de Sophie ; et c’est ce dont a si bien joué la Merteuil dans l’incomparable livre de Laclos, lorsque le petit Dancenis s’éprend de la petite Volange. Mais j’ajoute qu’en vue du mariage, il vaudrait mieux pour chacun de ceux-ci que leurs plaisirs provisoires fussent d’un autre ordre, et que cela serait moins risqué.

Enfin, si vous me permettez d’opposer l’amour à l’amour, je dis que l’attachement passionné d’un aîné, ou d’un ami du même âge, est aussi souvent capable d’abnégation que n’importe quel attachement féminin. Il y a maint exemple de cela, et d’illustres[52]. Mais ici, tout comme Bazalgette dans sa traduction de Whitman, vous remplacez volontiers le mot amour, que proposent le vrai texte et la réalité, par le mot non compromettant d’amitié[53]. Je dis que cet amour, s’il est profond, tend à la chasteté[54] – mais seulement, il va sans dire, s’il résorbe en lui le désir, ce que n’obtient jamais la simple amitié – et qu’il peut être pour l’enfant l’invitation la meilleure au courage, au travail, à la vertu[55].

Je dis aussi qu’un aîné se rend mieux compte des troubles d’un adolescent, que ne saurait faire une femme, et même experte en l’art d’aimer ; certes je connais certains enfants trop adonnés à des coutumes solitaires, pour qui j’estime que cette sorte d’attachement serait le plus sûr moyen de guérir.

J’ai vu souhaiter d’être fille, et une belle fille, depuis treize ans jusques à vingt-deux – et après cet âge, de devenir un homme, dit La Bruyère – (Des femmes, § 3) reculant un peu tard, à mon avis, le moment où se précise la direction hétérosexuelle de l’adolescent. Jusqu’alors, son désir est flottant et reste à la merci des exemples, des indications, des provocations du dehors. Il aime à l’aventure ; il ignore, et, jusqu’à dix-huit ans à peu près, invite plutôt à l’amour que lui-même ne sait aimer.

Tant qu’il reste ce « molliter juvenis » dont parle Pline, plus désirable et désiré que désirant, si quelque aîné s’éprend de lui, je pense, comme on pensait avant-hier dans cette civilisation dont vous ne consentez à admirer que l’écorce, je pense que rien ne peut se présenter pour lui de meilleur, de préférable qu’un amant. Que cet amant, jalousement, l’entoure, le surveille, et lui-même exalté, purifié par cet amour, le guide vers ces radieux sommets que l’on n’atteint point sans l’amour. Que si tout au contraire cet adolescent tombe entre les mains d’une femme, cela peut lui être funeste ; hélas ! on n’a que trop d’exemples de cela. Mais comme, à cet âge trop tendre, l’adolescent ne saurait faire encore qu’un assez médiocre amoureux, il n’est heureusement pas naturel qu’une femme aussitôt s’en éprenne.

De treize à vingt-deux ans (pour reprendre l’âge assigné par La Bruyère) c’est, pour les Grecs, l’âge de la camaraderie amoureuse, de l’exaltation commune, de la plus noble émulation. Après quoi seulement le garçon selon leurs vœux « souhaite de devenir un homme », c’est-à-dire songe à la femme – c’est-à-dire : à se marier.

Je l’avais laissé discourir tout son soûl et m’étais bien gardé de l’interrompre. Après qu’il eut fini, il demeura quelque temps dans l’attente d’une protestation de ma part. Mais, sans rien ajouter qu’un adieu, je pris mon chapeau et sortis, bien assuré qu’à de certaines affirmations un bon silence répond mieux que tout ce qu’on peut trouver à dire.

APPENDICE

À FRANÇOIS PORCHÉ

Janvier 1928.

Mon cher François Porche,

On dit que vous avez écrit un livre courageux[56]. Je le dis aussi, et que votre grand courage a été, tout en vous opposant au mal, de ne pas faire chorus avec les aboyeurs ; de comprendre et de faire comprendre qu’il y a, dans le sujet que vous traitez, autre chose que matière à anathèmes, à quolibets et à brocards.

Tout votre livre respire, à l’égard de la question, non seulement une intelligence peu ordinaire ; mais aussi une honnêteté, une décence et une courtoisie (particulièrement en ce qui me concerne), auxquelles je suis peu habitué, et, partant, loin d’être insensible. Il y a plus : je n’ai pu lire sans une émotion profonde les pages où vous évoquez certains souvenirs du temps de guerre, et veux que vous sachiez l’écho que l’expression de votre estime et de votre sympathie trouve en mon cœur.

Combien fut grande ma surprise, en poursuivant ma lecture, de ne rencontrer, de page en page, à peu près rien que je ne dusse approuver. Partout l’on sent le plus sincère effort de ne pas condamner sans juger, de ne pas juger sans comprendre, et j’estime qu’on ne saurait pousser plus loin l’intelligence de ce que pourtant l’on désapprouve.

Si quelques objections, irrésistiblement, se soulèvent en mon esprit au sujet de ce qui touche à ma personne ou à mes écrits, est-ce uniquement parce que mon amour-propre entre en jeu ? Je ne crois pas. Il me paraît que, dans le portrait que vous tracez de moi, certains traits sont un peu grossis, d’autres un peu faussés (sans du reste aucune intention malveillante) et que, pour vous donner plus de raisons de la combattre, parfois vous outrez un peu ma pensée. Enfin cette évolution, cette courbe que vous découvrez dans mon œuvre et dans mon caractère, et que les titres mêmes de vos derniers chapitres dénoncent, cet enhardissement progressif, c’est vous qui l’inventez.

Ainsi vous signalez mon Immoraliste ; mais ne parlez pas de Saül, bien plus topique assurément, publié en 1902 également, mais écrit cinq ans plus tôt. Il ne dépendait pas de moi que la pièce fut jouée ; je fis ce que je pus pour la produire ; Antoine faillit très courageusement m’y aider… Je ne rappelle pas cela pour me targuer d’avoir devancé Proust, mais parce qu’il n’est pas dans mon humeur de jouer ce rôle du Moron de la farce, qui ne descend de son arbre pour combattre l’ours, qu’un autre ne l’ait préalablement mis par terre.

De même, selon vous, je n’aurais « pris que sur le tard cette détermination d’écrire mes mémoires ». Quelques amis communs pourront vous certifier que cette détermination, avec toutes ses conséquences, fut prise dès avant 1900 ; et non seulement la détermination de les écrire, mais bien aussi celle de les publier de mon vivant. Et de même pour Corydon.

Ceci encore pas très important, mais qui nous ramène à des considérations moins personnelles : vous me faites plus érudit que je ne suis. En général, j’ai plus interrogé la vie que les livres, et, nombre de ceux dont vous parlez, j’avoue que je ne les ai point lus[57]. Mais, après avoir achevé le vôtre, j’ai rouvert la Divine Comédie et je m’étonne un peu que, dans le chapitre sur « la tradition de l’anathème », où vous nommez Boccace, Machiavel, l’Arétin, vous n’ayez pas interrogé Dante, le grand poète justicier.

— « Attends ! Avec ceux-ci, il sied d’être courtois », fait-il dire à Virgile, parlant de cette sorte de gens qui vous occupe, si tant est que l’on accepte l’interprétation généralement admise. Car Dante ne précise pas sur ce point, et laisse son lecteur supposer le péché qu’ont bien pu commettre ceux qu’il présente dans le chant XVI de son Enfer, péché que l’on ne peut induire que par raccroc et connaissant d’autre part la vie des damnés que voici : de Jacopo Rusticucci par exemple, dont une note de Lamennais nous apprend que, marié à « une femme acariâtre, il la quitta et se jeta dans d’infâmes débauches ». Du reste, le chant qui précède semble bien avoir trait également à cette même classe de pécheurs ; et c’est peut-être pourquoi Dante reste si chastement imprécis. D’un medesmo peccato al mondo lerci, se contente-t-il de dire, et tous dans le monde souillés d’un même péché – en parlant de cette troupe dont fait partie Brunetto Latini, son maître ; de cette troupe dont « Ser Brunetto » lui dira : « Sache, en somme, que tous furent clercs et grands lettrés et de grande renommée[58] », lorsque Dante lui demandera de lui désigner « li suoi compagni piu noti e piu sommi ».

Madame Espinasse-Mongenet, dans son excellente traduction de l’Enfer, croit également que les deux chants XV et XVI parlent de « ceux qui firent violence à la nature ». Mais, cherchant ce qui différencie la troupe suivante de celle dont Brunetto Latini fait partie, la traductrice hésite et doute si c’est la nature du péché commis. « Il se peut aussi », ajoute-t-elle, « que les âmes soient groupées suivant la profession qu’elles eurent dans ce monde : d’une part les clercs et les hommes de lettres (sodomites dont il est question dans le chant XV) ; de l’autre, les guerriers et les hommes d’État (sodomites du chant XVI) ». Et voici, de cette dernière troupe, les trois damnés qui s’empressent vers Dante : C’est Guido Guerra qui « fit de grandes choses avec sa prudence et avec son épée » – et Madame Espinasse ajoute en note : « Fier et valeureux soldat et sage conseiller. » Puis : « Tegghiajo Aldobrandi, dont la voix, dans le monde, là-haut, aurait dû être écoutée et obéie » ; et une note de Madame Espinasse ajoute : « Valeureux chevalier, homme agréable et sage, accompli dans les armes, digne de foi. » Puis : Jacopo Rusticucci, « vaillant soldat, riche et bon Florentin, homme d’un grand sens politique et moral », dit Madame Espinasse.

Tels sont les homosexuels que Dante nous présente.

Et, que si l’on se refuse à reconnaître dans ces damnés des chants XV et XVI la sorte de pécheurs qui nous occupe, n’admettant pas que Dante ait pu leur faire la part si belle, il faudrait alors reconnaître que Dante ne jette pas Sodome en enfer, la réservant au chant XXVI du Purgatoire. Ici plus aucun doute possible ; Dante précise à deux reprises le péché de ceux à qui ses premières paroles sont : « Ô âmes sûres un jour de reposer en paix[59]. » Et, de nouveau, ces âmes pécheresses sont celles de poètes de grand renom au temps de Dante.

L’importance que Dante reconnaît à ceux-ci, quand ce ne serait que par la place qu’il leur accorde, la cortesia, pour reprendre son mot, avec laquelle il estime qu’il convient de parler d’eux, et l’extraordinaire indulgence dont il fait preuve à leur égard, s’expliquent peut-être un peu par le sentiment que Virgile lui-même, « tu duca, tu signor et tu maestro », après l’avoir quitté, irait rejoindre cette troupe[60]. À moins que l’on ne préfère dire que cette indulgence vînt directement de Virgile. Elle venait sûrement aussi de la considération que l’un et l’autre étaient bien forcés d’avoir pour les gens de valeur qui la composent.

Si je dis tout ceci c’est que votre livre ne le dit pas. Mais ce qui me paraît y manquer surtout, c’est un chapitre, que semblait promettre votre préface, un chapitre qui formerait réponse à cette question que personne n’a l’air de se poser, encore qu’elle me semble inéluctable : — Quel est, selon vous, dans leurs rapports avec la littérature, le devoir de ces « grands lettrés », j’entends : de ceux qui font partie de cette troupe ? Certes ils ne sont pas tous tenus de parler de l’amour ; mais, s’ils en parlent, ce qui est assez naturel, poètes ou romanciers, devront-ils feindre d’ignorer celui « qui n’ose dire son nom », alors que, si souvent, c’est à peu près le seul qu’ils connaissent ? Car enfin, s’écrier avec tel et tel : « En voilà assez ; la mesure est comble ! », c’est fort joli, mais c’est avouer du même coup qu’on préfère le camouflage. Ne voient-ils qu’avantage dans le travestissement qu’implicitement ils conseillent ? Pour moi je crains que ce constant sacrifice à la convention, consenti par plus d’un poète ou d’un romancier, parfois célèbre, ne fausse un peu la psychologie et n’égare grandement l’opinion.

— Mais la contagion ! direz-vous. Mais l’exemple !…

Pour épouser votre crainte, il me faudrait être un peu plus convaincu que je ne suis :

1° que ces goûts puissent si facilement s’acquérir ;

2° que les mœurs qu’ils entraînent portent nécessairement préjudice soit à l’individu, soit à la société, soit à l’État.

J’estime que rien n’est moins prouvé.

Le snobisme et la mode m’irritent autant que vous ; et, peut-être, sur ces points, plus que vous. Mais je crois que vous vous exagérez leur importance, tout comme celle de l’influence que je peux avoir.

« À qui M. Gide fera-t-il croire qu’on doive préférer l’œillet vert à la rose ? » s’écriaient hier Jérôme et Jean Tharaud. (Et l’on sait ce qu’il faut entendre par ces deux fleurs symboliques.) – À qui ? Mais, à personne. Et je ne puis mieux répondre que par cette question même, à ceux qui m’accusent de pervertir.

Si je m’occupe ainsi de votre livre, mon cher Porché, c’est que, pour la première fois, je me trouve en face d’un adversaire honnête ; je veux dire : que n’aveugle point une indignation préconçue. Et même, à ce reproche de forfanterie que vous formulez et qui s’adresse peut-être un peu à moi, je ne proteste que faiblement. Mais vous m’accorderez qu’il est bien difficile, où si longtemps la dissimulation fut de rigueur, d’être franc sans paraître cynique, et naturel avec simplicité.

Tout amicalement votre

ANDRÉ GIDE.

 

RÉPONSE DE FRANÇOIS PORCHÉ

Paris, 2 janvier 1929.

Mon cher André Gide,

Je lis dans le dernier numéro de la N.R.F. (1er janvier 1929) la lettre ouverte que vous m’adressez. Vous la datez de janvier 1928. Mais une partie m’en était déjà connue dès le 19 décembre 1927, puisque vous m’en aviez, à cette date, fait tenir privément quelques passages, et il n’y a rien dans ce que vous avez ajouté depuis à ces fragments, qu’il ne me souvienne très bien que vous m’ayez dit de vive voix, lorsque, l’après-midi de ce même jour de décembre, j’eus le plaisir de vous rencontrer chez vous, à Paris.

Si vous publiez cette lettre, ainsi revue et complétée, après un an de réflexion, c’est apparemment qu’il vous semble que le débat qui s’est élevé entre nous n’a pas épuisé son intérêt. Souffrez donc que je réponde à mon tour aux divers arguments que vous m’opposez. D’autant plus que moi-même, comme vous, je précise ma pensée par écrit beaucoup mieux qu’oralement.

D’abord, je vous remercie de l’hommage qu’il vous a plu de rendre à ma bonne foi dans cette affaire. Il m’est infiniment doux de constater que les liens qui m’unissent à votre personne depuis de nombreuses années n’ont été nullement desserrés par nos divergences sur un seul objet, fort important, il est vrai, mais qui, mis à part, laisse encore une si grande place à l’entente des esprits et des cœurs.

Maintenant, permettez que j’entre dans le procès avec la liberté qui est une des règles et l’un des charmes de nos amicales relations.

1. Vous m’imputez à erreur d’avoir avancé que vous n’auriez pris que sur le tard la détermination d’écrire vos mémoires. Vous abrégez sous cette forme et mettez entre guillemets une phrase qui, dans mon texte, est plus longue, mais qui, je le reconnais, prête à équivoque. La voici : « L’auteur de Si le grain ne meurt… n’a écrit, croyons-nous, cet ouvrage que dans l’intention délibérée de nous avouer ou plutôt de proclamer hautement les particularités de son instinct ; mais il n’a pris cette détermination que sur le tard. » Dans ma pensée, ce n’est pas le fait d’avoir écrit vos mémoires que je considérais comme le résultat d’une détermination tardive, mais le fait d’avoir porté vous-même à la connaissance du public certains passages de ces mémoires. Vous me dites que vous avez pris également dès le principe la détermination de publier ces mémoires de votre vivant. Je ne mets point en doute votre parole. Mais il demeure acquis que, la détermination une fois prise (dès avant 1900 selon vous), vous avez ajourné pendant plus de vingt ans d’y donner suite. Même hésitation, ou même ajournement délibéré, quand il s’agit du Corydon. Écrire, d’une part (et j’entends écrire non pas uniquement pour soi-même mais avec l’intention de publier par la suite) et, d’autre part, livrer un écrit au public, voilà deux actes différents. C’est le second surtout qui m’intéressait, puisque j’étudiais les variations de l’opinion par rapport à telle anomalie. Quelque fermes qu’aient été vos intentions cachées, elles n’en demeuraient pas moins en suspens. De l’intention à l’action il y a un grand pas, que vous n’avez pas aisément franchi. C’est en cela que j’ai cru pouvoir dire que, dans l’espace de vingt ans, votre attitude s’était enhardie progressivement.

2. Maintenant, il se peut fort bien que certaines considérations sentimentales aient beaucoup contribué à vous rendre hésitant. Page 187 de mon livre, j’ai fait allusion à ces scrupules. J’ai même ajouté : « De telles raisons d’ordre intime, qui paraissent des défaites aux indifférents, sont souvent les plus déterminantes. » Vous me rappelez Saül, publié en 1902, et dont j’ai négligé, en effet, de parler. Saül serait, d’après vous, « plus topique assurément » que L’Immoraliste. Tel n’est pas mon avis. Saül est plus explicite, dans un sens, mais cette œuvre, qui appartient au théâtre, prend, grâce à l’optique de la scène, couleur de composition impersonnelle. En outre, le sujet du drame est emprunté à la Bible : cela permet, sans doute, chez le héros principal, des sentiments plus violents et d’une expression plus crue, mais cela aussi les enveloppe dans une atmosphère fabuleuse, laquelle est un voile. L’Immoraliste, lui, ne transpose rien. Il ne dit pas, il laisse entendre, mais, roman ou confession lyrique, l’ouvrage tout moderne s’adresse directement à nous, d’une voix chuchotante. L’Immoraliste peut troubler, Saül, point.

3. Je connais le passage de La Divine Comédie auquel vous vous reportez, et toujours m’avait frappé la déférence avec laquelle Dante, il est vrai, parle de cette sorte de gens, « tous dans le monde souillés d’un même péché ». J’ai, dans le chapitre consacré à Wilde, rappelé (p. 170) la place que le poète leur assigne dans son Enfer, mais il est exact que j’ai omis de mentionner sa grande « courtoisie » à leur égard. Peut-être, n’appartenant pas moi-même à leur troupe, ai-je été enclin à retenir que Dante les parquait dans son Enfer plutôt que de lui savoir gré des politesses que, néanmoins, il leur fait. Un des leurs, au contraire, écrivant en mon lieu, aurait sans doute oublié la damnation et insisté sur les paroles obligeantes qui relèvent à ses yeux la caste proscrite. Mais, vous me faites aussi remarquer que le « poète justicier » a mis également dans son Purgatoire des âmes coupables de la même erreur. Cela, j’avoue que je l’ignorais. Au surplus, je n’ai eu, à aucun moment, le souci d’être complet dans mes références historiques ou littéraires. J’ai même fui, de propos délibéré, l’excès de documentation qui m’eût porté vers un autre écueil : celui de fournir à de malsaines curiosités une petite encyclopédie de la matière. Enfin, parmi ceux qui nous occupent, il en est dont j’ai parlé moi-même avec infiniment de « cortesia ». On ne peut donc me soupçonner d’avoir pris soin de dissimuler l’attitude de Dante comme une indulgence susceptible de redonner du prestige à ceux que je visais. Vous ne le dites d’ailleurs point, ni, j’en suis sûr, ne le pensez.

4. Je n’avais pas lu le Vautrin de Balzac quand j’ai écrit mon livre ; j’ai depuis comblé cette lacune, après que vous-même, lors de notre rencontre, il y a un an, me l’eussiez signalée. Mais je suis loin de partager la considération dans laquelle vous tenez cet ouvrage. Jacques Collin, dans le drame, m’a semblé moins révélateur encore que dans les romans. Rien n’est dit que par allusions, et combien prudentes !

5. Vous me posez une grave question : Les « grands lettrés » qui appartiennent à la troupe en cause, doivent-ils, lorsqu’ils parlent d’amour, feindre d’ignorer celui « qui n’ose dire son nom », alors que, si souvent, c’est à peu près le seul qu’ils connaissent ?

L’art véritable ne vit pas de feinte, et je pense, comme vous, que toute feinte met l’auteur en grand danger de fausser la psychologie. Jamais je n’ai entendu limiter les droits de l’écrivain, ni restreindre ses devoirs envers la vérité. Je l’ai dit. Je le répète. Je n’ai jamais reproché à Proust, par exemple, d’avoir créé son Charlus. Peut-être croirez-vous que, si j’absous Marcel Proust d’avoir créé Charlus, c’est parce que la laideur du personnage et les grimaçantes folies auxquelles il se laisse finalement entraîner sont de nature à donner de ses goûts une image horrible ? Non. J’admettrais, j’admirerais aussi bien une figure gracieuse, pourvu que le souci de l’art et celui de l’observation eussent seuls présidé à sa naissance. S’il est vrai, comme certains l’assurent, que lorsque Proust dit Albertine, il faille entendre Albert, c’est regrettable, car ce n’est rien de moins que la substitution d’un monde à un autre. C’est vouloir représenter du vert avec du rouge. Et il ne suffit pas, pour remettre les choses dans leur ordre, que le lecteur possède la clé du stratagème. C’est l’auteur, ici, qui est victime de son propre piège. Résultat : Charlus vit intensément, Albertine reste un fantôme.

Donc l’œuvre d’art est libre. Quelque dangereux que soit l’exercice de cette liberté, quels que soient les abus auxquels elle peut donner lieu, il la faut sauvegarder. Notre dignité même en dépend.

Mais il y a une différence essentielle entre l’œuvre d’art et l’œuvre tendancieuse, uniquement conçue dans un dessein de propagande, en vue d’une certaine action, ou religieuse, ou politique, ou morale. La frontière entre les deux genres est certes difficile à déterminer ; et plus qu’une ligne, sans doute, c’est une zone. C’est, le plus souvent, dans l’esprit d’un ouvrage qu’il apparaîtra qu’elle est franchie. L’auteur lui-même s’y trompe rarement. Et comment s’y tromperait-il quand c’est un sentiment fort qui l’a pressé de se déclarer ? Il sait très bien, alors, combien grandement l’emporte, chez lui, sur le souci de l’art désintéressé, le souci obsédant d’exercer une action directe. Ce désir d’action morale, vous ne pouvez nier que vous l’ayez eu, je veux dire que vous ne songeriez pas à le nier. C’est cette volonté que j’ai blâmée. Qu’est-ce que Corydon ? Un tract.

6. Pour le reste, à savoir que, selon vous, il n’est pas prouvé :

1° que ces goûts puissent facilement s’acquérir ;

2° que les mœurs qu’ils entraînent portent nécessairement préjudice soit à l’individu, soit à la société, soit à l’État…

Je n’ai rien à ajouter à ce que j’ai dit dans mon livre. Il y a un point, en effet, sur lequel je désespérais de vous convaincre ; nos natures différeront toujours sur ce point-là. D’où un certain désaccord entre nous qui demeurera toujours irréductible. Ici, il ne suffit plus d’être de bonne foi, pour s’entendre.

Peut-être vous paraîtra-t-il équitable que ma réponse à votre lettre ouverte soit mise aussi sous les yeux de vos lecteurs. De cela, je vous laisse entièrement juge, et je vous prie de me croire, mon cher André Gide, bien fidèlement à vous.

FRANÇOIS PORCHÉ.

 

Une lettre de Benjamin Crémieux redisant, moins explicitement, à peu près les mêmes choses, insistait particulièrement sur la non-complaisance de Dante à l’égard des invertis, et me faisait remarquer que Dante les loge au lieu le plus brûlant de l’enfer. En revanche, un correspondant italien me reproche de n’avoir pas su voir que, dans Le Purgatoire, les invertis sont logés au plus près du ciel. Je crois pourtant très volontiers, avec Benjamin Crémieux et le correspondant dont je cite ci-dessous la lettre érudite, que Dante « ne témoignait aucune indulgence particulière aux homosexuels », et que, s’il parle d’eux si longuement dans La Divine Comédie, c’est simplement parce que ceux-ci étaient reconnus fort nombreux à cette époque, et que l’on comptait parmi eux nombre de gens illustres.

 

18 janvier 1929.

Monsieur,

Vos remarques sur le traitement infligé aux invertis dans La Divine Comédie m’ont vivement intéressé. Permettez-moi de vous soumettre trois observations à ce sujet ; elles viennent, je crois, à l’appui de votre thèse.

I. – Il ne saurait exister aucun doute sur la nature de la faute commise par les damnés des chants XV et XVI de L’Enfer. Virgile a, en effet, esquissé une topographie du Bas-Enfer au chant XI (v. 13-66). Il a décrit le septième cercle divisé en trois vallées. Les blasphémateurs, les violents contre Dieu et contre la nature sont enfermés dans la troisième, la plus petite de ces vallées « qui marque de son sceau (la pluie de feu) et Sodome et Cahors ».

 

E peró lo minor giron suggella

Del segno suo e Sodoma et Caorsa

(Inf. XI. 49, 50.)

 

Nous rencontrerons les violents contre Dieu au chant XIV de L’Enfer.

Les usuriers[61] au chant XVII. Il est donc certain que les foules des chants intermédiaires, la famiglia, la greggia du Chant XV, la torma du chant XVI, constituent la population de la Sodome infernale.

II. – Je ne crois pas que Dante ait songé à se montrer courtois envers les homosexuels par égard pour son maître et guide.

Quoi qu’il en soit, la « place » de Virgile dans le Limbe, premier cercle de l’Enfer, est parfaitement déterminée grâce à l’apostrophe célèbre Onorate l’altissimo poeta, etc. (Inf. IV. 80 ss.) et par le passage moins connu où Virgile donne à Stace les « Nouvelles littéraires » du monde gréco-latin et lui dit : « nous sommet avec ce Grec (Homère) qui fut plus que tout autre le nourrisson des Muses, dans le premier cercle de la sombre prison ».

  

Nel primo cingbio del carcere cieco

(Purg. XXII. 103.)

  

Quant à ceux avec lesquels « il sied d’être courtois » Dante a déjà demandé des nouvelles de deux d’entre eux : Tegghiajo Aldobrandini et Jacopo Rusticucci che a ben far poser gl’ingegni (Inf. VI. 8, 1). Nous savons donc qu’il fait d’eux le plus grand cas.

Mais le jugement de Dante sur les morts et les vivants est le plus souvent subjectif, partial, influencé par les sentiments et ressentiments du poète. Il lui arrive de distinguer la valeur théologale d’un individu (sa situation dans l’après-vie) de sa valeur sociale (le bien qu’il a pu faire à ses concitoyens tout en perdant son âme). Il lui arrive enfin de damner ou de sauver une âme pour des raisons qui souvent nous échappent, et parfois sont fort habilement dissimulées.

Ainsi, il semble bien qu’à ses yeux, le malheur de Jacopo Rusticucci soit l’œuvre d’une épouse hargneuse, qui l’aurait incité au mal (?), dénoncé, persécuté.

 

La fiera moglie più cb’altro mi nuoce

(Inf. XVI. 45[62])

 

Rusticucci étant le seul des trois damnés du chant XVI que Dante ait pu connaître personnellement (nous ne tenons pas compte de Guiglielmo Borsiere, lequel n’apparaît pas avant le vers 70) il n’est pas absurde de supposer qu’un désir de vengeance contre madame Rusticucci (le présent nuoce semble indiquer qu’elle vivait encore) ait inspiré cette scène.

Un exemple fort curieux nous montre les différences tout arbitraires que le poète établit parfois entre les damnés « de même catégorie ».

Brunetto Latini, l’Alighieri le connaît depuis l’enfance. Il conserve en son cœur

  

la tara e buona imagine patenta.

 

C’est Ser Brunetto qui a appris au petit Dante, jour après jour, « come l’uom s’eterna ». Et quand il retrouve son maître au milieu de la « confrérie », le premier cri du poète est un cri de surprise, de douloureuse surprise, « Siete voi qui, Ser Brunetto ? » (Inf. XV. 30.)

Plus tard il nous fera comprendre « qu’il n’a pas de préjugés ». Seule, la rafale de feu l’empêchera d’embrasser Rusticucci et ses deux compagnons. Il leur dira : « ce qui domine en moi, voyant votre misère, ce n’est pas la colère, c’est le chagrin ». Non dispetto ma doglia (Inf. XVI. 52).

Mais en présence du maître de sa jeunesse, du compagnon des meilleures lectures, de celui qui savait apaiser les angoisses d’une âme généreuse, les inquiétudes d’un cœur sensible, Dante demeure anéanti ; il n’a que la force de murmurer

 

vous êtes donc ici, Ser Brunetto ?

 

Siete voi qui… Que de pensées contradictoires, quel tumulte intérieur dans ces trois mots !

Ainsi donc, c’était vrai… je ne l’avais pas cru, je ne l’avais jamais cru. On avait beau me le dire, me le répéter, m’apporter des preuves, je ne le croyais pas, je ne voulais pas le croire. Car je vous aimais infiniment. J’avais une telle vénération pour votre enseignement, je chérissais tellement votre pensée et votre entretien, et tout ce qui venait de vous m’était si cher et si précieux que je n’eusse point toléré qu’en ma présence on osât reproduire cette calomnie. Et pourtant ce n’était pas une calomnie. C’était vrai. Mais dans mon immense affection pour vous, je ne voulais pas qu’une chose pareille fut vraie. Et pourtant, siete voi qui, vous êtes ici, Ser Brunetto !

Écoutons-le parler maintenant d’un homosexuel qu’il n’aime pas. Il commence par l’appeler (ou mieux par le faire appeler) me teigne ! (Inf. XV. 111.)

Qui est-ce ? C’est tout bonnement son pasteur, Andrea de Mozzi, évêque de Florence, de 1287 (Dante avait alors 22 ans) à 1295. Boccace nous raconte dans son Commentaire l’histoire de ce personnage : « À cause de cette misère, dans laquelle il se montrait fort déshonnête pécheur, à cause de ses autres sottises (sic) (altre sciocchezze) que le vulgaire raconte encore il fut, par l’œuvre de Messer Tommaso de Mozzi, son frère, lequel était fort honorable chevalier, jouissant d’un grand crédit auprès du pape, et désireux d’arracher une telle abomination à sa propre vue et à celle de ses concitoyens, permuté par le pape à l’évêché de Vicence. » L’intervention du frère qui trouve « que le scandale a assez duré » comporte quelque chose de dramatique, ne trouvez-vous pas[63] ? Mais Dante n’y prend pas garde : il ne lâche pas sa victime ; il la poursuit d’Arno in Bacchigline, et dans une effrayante synthèse mêle ici le vice à la mort.

 

Dove lascio li mal protesti nervi

(Inf. XV, 114.)

 

Ah ! Cette fois-ci (et c’est la troisième observation que j’entendais vous soumettre) il faut bien l’avouer, Dante ne reste pas chastement imprécis.

À Vicence, le coupable prélat laissa « ses nerfs mal suspendus » ou « son système nerveux mal équilibré » comme ne manqueront pas de dire les vertueux exégètes. En réalité, Dante dit « ses nerfs tendus mal à propos ». Et rarement, je crois, a-t-on donné de l’inversion sexuelle une définition plus brève, plus heureuse, plus complète et en même temps plus impartiale.

En résumé, je tenais à faire observer :

1. que les âmes rencontrées par Dante et Virgile aux chants XV et XVI de L’Enfer étaient – sans aucun doute possible – celles d’invertis ;

2. que Dante ne témoignait pas une indulgence particulière aux homosexuels ; mais que son critère éthique ne dépendait aucunement de leur façon de concevoir l’amour physique ;

3. que loin de rester « chastement imprécis », le poète donnait de l’amour « qui n’ose pas dire son nom », une définition en quelque sorte clinique.

Veuillez excuser, Monsieur, cette trop longue lettre, etc.

LÉON KOCHNITZKY.

 


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[1] Certain  livres – ceux de Proust en particulier – ont habitué le public à s’effaroucher moins et à oser considérer de sang-froid ce qu’il feignait d’ignorer, ou préférait ignorer d’abord. Nombre d’esprits se figurent volontiers qu’ils suppriment ce qu’ils ignorent… Mais ces livres, du même coup, ont beaucoup contribué, je le crains, à égarer l’opinion. La théorie de l’homme-femme, des « Sexuelle Zwischenstufen » (degrés intermédiaires de la sexualité) que lançait le Dr Hirschfeld en Allemagne, assez longtemps déjà avant la guerre, et à laquelle Marcel Proust semble se ranger – peut bien n’être point fausse ; mais elle n’explique et ne concerne que certains cas d’homosexualité, ceux dont précisément je ne m’occupe pas dans ce livre – les cas d’inversion, d’efféminement, de sodomie. Et je vois bien aujourd’hui qu’un des grands défauts de mon livre est précisément de ne m’occuper point d’eux – qui se découvrent être beaucoup plus fréquents que je ne le croyais d’abord.

Et mettons que, ceux-ci, la théorie de Hirschfeld les satisfasse. Cette théorie du « troisième sexe » ne saurait aucunement expliquer ce que l’on a coutume d’appeler « l’amour grec » : la pédérastie – qui ne comporte efféminement aucun, de part ni d’autre.

[2] M. Bazalgette a sans doute le droit d’opter (et la langue française l’y oblige) chaque fois que le genre du mot anglais reste indécis, et de traduire, par exemple « the friend whose embracing awakes me » par « l’amie qui… etc. » – encore qu’il abuse ici et le lecteur et lui-même. Mais il n’a pas le droit de tirer des conclusions d’un texte, après qu’il l’a lui-même incliné. Il avoue, avec une désarmante candeur, que l’intrigue féminine qu’il nous raconte dans sa biographie de Whitman est « purement » imaginaire. Son désir de tirer vers l’hétérosexualité son héros est tel que, lorsqu’il traduit « the heaving sea » – « la mer qui se soulève », il éprouve le besoin d’ajouter « comme un sein » (p. 178) ce qui, littérairement, est absurde, et profondément antiwhitmanien. Lisant ces mots dans sa traduction, je cours au texte, avec la certitude d’une… erreur. De même lorsque nous lisons « mêlé à celles qui pèlent les pommes, je réclame un baiser pour chaque fruit rouge que je trouve » – (p. 93) il va sans dire que le féminin est de l’invention de Bazalgette. De tels exemples abondent – et il n’y en a pas d’autres, je veux dire : de ceux dont pourrait s’autoriser Bazalgette ; de sorte que c’est vraiment à lui que semble s’adresser Whitman, lorsqu’il s’écrie : « Je ne suis pas ce que vous supposez » (p. 97). Quant aux déformations d’ordre littéraire, elles sont abondantes et importantes au point de dénaturer étrangement la poésie de Whitman. Je connais peu de traductions qui trahissent mieux leur auteur… mais ceci nous entraînerait trop loin, et dans un autre domaine.

[3] « S’il est un vice ou une maladie qui répugne à la mentalité française, à la moralité française, à la santé française, c’est bien, pour appeler les choses par leur nom, la pédérastie. » ERNEST-CHARLES Grande Revue (25 juillet 1910, p. 399).

[4] « … Si le système nerveux est centralisé, comme chez les charançons, leur ennemi, le cerceris, ne donne qu’un coup de poignard ; si les mouvements dépendent de trois ganglions, il donne trois coups de poignard ; s’il a neuf ganglions, il donne neuf coups de poignard ; ainsi fait l’ammophile hérissée, quand elle a besoin pour ses larves de la chenille de la noctuelle, appelée communément vers gris ; si un coup d’aiguillon dans le ganglion cervical paraît trop dangereux, le chasseur se borne à le mâchonner doucement, pour amener le degré nécessaire d’immobilité », etc. (par exemple Rémy de Gourmont, loc. cit., p. 257-258 ; d’après les observations de J.-H. Fabre. V. l’excellente critique de cette mythologie par Marchal ; rapporté par Bohn, Nouvelle Psychologie animale, p. 101 à 104).

Presque tout ce dialogue fut écrit dans l’été de 1908 ; la Nouvelle Psychologie animale de Bohn n’avait pas encore paru et je n’avais pas encore pris connaissance du mémoire de Max Weiler Sur la modification des instincts sociaux, 1907, dont les théories se rapprochent beaucoup de celle que j’expose ici.

[5] Bohn, loc. cit., p. 121.

[6] Tout au moins dans les espèces dites « supérieures ».

[7] Lester Ward : Sociologie pure, t. II, p. 28 (traduction René Worms).

[8] Loc. cit.

[9] Ou presque constante : nous verrons, à la fin de ce dialogue, certaines espèces qui, en paraissant échapper à cette loi, confirment précisément ma théorie.

[10] Ce dimorphisme est très peu sensible chez les équidés ; mais ce que j’en dis s’applique aussi bien à toute autre famille.

[11] Voyage d’un naturaliste, p. 216.

[12] Voyage d’un naturaliste, p. 216.

[13] Nous verrons à la fin de cette partie que si, dans quelques espèces, l’instinct se précise, aussitôt la proportion de l’élément mâle décroit.

[14] « Les mâles semblent infiniment plus nombreux que les femelles et il est probable qu’il n’y en a pas plus d’un sur cent qui puisse accomplir sa destinée » (!) reconnaît M. de Gourmont (Physique de l’amour, p. 178) après avoir raconté d’après Blanchard « l’histoire de ce naturaliste qui, ayant capturé et enfermé dans sa poche une femelle de bombyx, rentra chez lui escorté d’un nuage formé de plus de deux cents mâles ». – « La présence d’une femelle de grand paon de nuit, encagée, peut attirer une centaine de mâles », dit-il encore (Ibid.). V. Darwin, Descendance de l’homme (De la proportion des sexes). « Les mâles, dans certaines espèces, peuvent devenir communs au point que presque tous demeurent célibataires. Chez le joli petit hanneton, d’un bleu argenté, qui aime à se tenir sur les spirées du bord des eaux, et qu’on récolte pour le monter en bijou (boplia cerulca) on ne rencontre qu’une femelle pour 800 mâles ; chez le hanneton de mai (Rhizotrogus æstivus) il n’y a aussi qu’une femelle pour 500 mâles. » Edmond PERRIER, Le Temps, 1er août 1912.

[15] Les plus intéressantes observations à ce sujet sont peut-être celles de Fabre sur les Osmies, qui, d’après lui, disposeraient du sexe des œufs qu’elles pondent suivant le plus ou moins d’exiguïté du local dont elles disposent pour la larve qui en naîtra. Qui ne sait, également, que les abeilles élèvent à volonté des reines, des bourdons ou des travailleuses, selon la dimension de la cellule qu’elles construisent pour l’œuf et selon la nourriture qu’elles donnent à la larve. Le mâle est le minus habens.

Je note également les observations de W. Kun sur les cladocères (rapportées par Claus). « Les mâles apparaissent en général à l’automne ; ils peuvent aussi se montrer à toutes les époques de l’année, toutes les fois, comme cela a été démontré récemment, que, par suite de modifications du milieu ambiant, les conditions biologiques deviennent « défavorables ». Zoologie, p. 656. M. René Worms dans sa remarquable étude sur la Sexualité des naissances françaises conclut que contrairement à une croyance très répandue, l’excès des naissances mâles chez un peuple est un signe de pauvreté ; que cet excès se réduit à mesure que la richesse augmente et finit, quand le bien-être s’est généralisé, par faire place à un excès de naissances féminines. « Il faut reconnaître, ajoute Edmond Perrier que je cite, que cette conclusion est absolument d’accord avec celle que j’ai moi-même exposée… » Ed. PERRIER, article du Temps, 1er août 1912.

[16] De même il n’est pas un des sports du mâle qui, après avoir peut-être joué son rôle dans la sélection, ne s’émancipe et ne trouve en lui-même sa fin.

Je rappellerai ici ce que Fabre disait des locustiens, et qu’il aurait tout aussi bien pu dire des oiseaux : « À quoi bon cet appareil sonore ? Je n’irai pas jusqu’à lui refuser un rôle dans la formation des couples. Mais sa fonction fondamentale n’est pas là. Avant tout, l’insecte l’utilise pour dire sa joie de vivre, pour chanter les délices de l’existence… ».

[17] « Ici, comme toujours, chez les animaux, l’accouplement n’a lieu que quand les femelles sont en rut. Autrement elles ne souffrent pas l’approche du mâle. » Samson, Zootechnie (Lutte des ovidés). II, p. 181.

[18] « L’instinct génésique, chez le mâle, s’éveille en tout temps sous l’influence de la seule odeur qu’exhale une femelle en rut ; chez la femelle, il ne se manifeste normalement qu’à des époques fixes et sous l’influence intrinsèque du travail d’ovulation et de ponte dont ses propres ovaires sont le siège. De plus, quand elle a été fécondée, le même instinct sommeille durant tout le temps de sa gestation et une partie de celui de l’allaitement du jeune ou des jeunes, ce qui, chez la plupart de nos femelles domestiques, équivaut à une année. SAMSON, II, p. 17.

[19] … « Activité plus grande des glandes vaginales, dont le produit de sécrétion exhale une odeur particulière, que le flair du mâle ne manque pas de lui faire reconnaître. » SAMSON, V, p. 181, 182.

[20] Citons ceux que rapporte Fabre : une femelle de petit paon de nuit attire, dans la salle d’études de Fabre, tout un peuple de petits paons mâles. Ces papillons font le siège de la cloche en treillis où la femelle est encagée ; indifférente, celle-ci reste assise sur la ramille que Fabre suspend au centre de la cloche. Si, le lendemain, Fabre change de cage et de perchoir la femelle, c’est la première cage, laissée à l’autre extrémité de la pièce, c’est surtout le rameau perchoir de la veille, tout imprégnés de subtiles émanations, vers quoi les prétendants s’empressent ; si apparente que soit pour eux la femelle, que Fabre a soin pourtant de placer sur leur chemin, il la laissent tous de côté, passent outre, et c’est le rameau qu’ils assaillent, puis la place que ce rameau occupait sur une chaise, après qu’ils l’ont fait tomber sur le plancher.

[21] Une chienne de ma connaissance fait bon ménage avec un couple de chats ; au temps des chaleurs de la chatte, elle s’affole et parfois cherche à chevaucher celle-ci à la manière d’un matou.

[22] « On voit même des vaches en chaleur monter les unes sur les autres, soit qu’elles aient l’idée de provoquer le mâle, soit que la représentation visuelle qu’elles se font de l’acte désiré les force à essayer la simulation », écrit M. de Gourmont, après avoir dit quelques lignes plus haut : « En général les aberrations animales demandent des explications toutes simples. » – Puis il ajoute : « C’est un exemple merveilleux, parce qu’il est absurde, de la force motrice des image ». Je crains qu’il ne soit encore plus absurde que merveilleux. (Physique de l’amour, p. 229 et 230.)

[23] « On voit aussi certains animaux s’adonner à l’amour des mâles de leur sexe », dix assez bizarrement Montaigne dans l’Apologie de Raimond Sebond.

[24] Même M. de Gourmont sait que « dans les conditions normales, la femelle cavalée doit cesser aussitôt d’émettre son odeur sexuelle ». (Physique de l’amour, p. 179.)

[25] Ces faits ont été si souvent remarqués que dans le désuet Dictionnaire de la Vie pratique de Belèze, nous lisons déjà, à l’article Pigeon : « Il arrive parfois que la couvée qui doit former le couple (?) se trouve composée de deux mâles ou de deux femelles, on s’aperçoit de la présence de deux femelles parce qu’elles font deux pontes dont les œufs sont clairs, et de celle de deux mâles parce qu’ils troublent le colombier. » (! ?)

[26] « Entre mâles fréquemment se pratiquent les mêmes oscillations du corps, les mêmes flagellations latérales. Tandis que celui de dessus se démène et fait un vif moulinet, celui de dessous reste coi. Parfois survient un troisième étourdi (! ?) et même un quatrième qui monte sur la pile de ses prédécesseurs. Le plus élevé oscille et rame vivement des pattes antérieures ; les autres se tiennent immobiles. Ainsi se trompent un moment les chagrins des refusés. » J.-H. FABRE (Cèrocomes), t. III, p. 272.

Ô Fabre ! patient observateur, avez-vous observé si c’est vraiment après refus que ces chevauchées homosexuelles s’organisent ? Est-ce seulement pour avoir été rebutés que ces mâles copulent entre eux ? ou n’y vont-ils pas d’emblée ?

[27] Quelles observations pouvaient paraître plus indéterminées, plus probes que celles du patient Fabre sur les cerceris ; observations complètement infirmées ou du moins rétorquées aujourd’hui par Marchal.

[28] T. III, p. 214 à 223.

[29] T. V, p. 191.

[30] Ou la proportion de l’élément mâle, je veux dire : la surabondance de la matière séminale, dès que l’individu ne trouve pas dans le coït l’achèvement de sa carrière.

[31] Il est remarquable que, précisément chez cette espèce (mantis religiosa) et malgré le petit nombre de mâles, chaque femelle est prête à en faire une consommation déréglée ; elle continue à s’offrir au coït et reste appétissante au mâle même après la fécondation ; Fabre raconte avoir vu l’une d’elles accueillir puis dévorer successivement sept époux. L’instinct sexuel, que nous voyons ici impérieux et précis, aussitôt dépasse le but. Je fus tout naturellement amené à me demander si, chez ces espèces où le nombre des mâles est proportionnellement inférieur, ou, partant, l’instinct est plus précis, et où par conséquent il ne reste plus de matière inemployée, dont puisse jouer la force catagénétique, de « matière à variation », – si ce n’est pas, dès lors, en faveur du sexe féminin que se manifeste le dimorphisme – autrement dit : si les mâles de ces espèces ne sont pas d’aspect moins brillant que les femelles ? – Or c’est précisément ce que nous pouvons constater chez la mentis religiosa, dont le mâle « nain, fluet, sobre et mesquin » (j’emprunte à Fabre ces épithètes) ne peut prétendre à cette « pose spectrale » durant laquelle la femelle déploie l’étrange beauté de ses larges ailes diaphanes et lisérées de vert. Fabre ne fait du reste pas la moindre remarque sur ce singulier renversement des attributs, qui corrobore ici ma théorie. Ces considérations que je relègue en note, – parce qu’elles s’écartent quelque peu de la ligne de cet écrit – où je crains bien qu’elles ne passent inaperçues, me paraissent présenter le plus grand intérêt. La joie que j’éprouvai lorsque, ayant poussé jusqu’au bout une théorie si neuve et, je l’avoue, si hasardée, je vis l’exemple la confirmant venir, pour ainsi dire, à ma rencontre – cette joie n’est comparable qu’à celle du chercheur de trésors d’Edgar Poe lorsqu’en creusant le sol il découvre la cassette pleine de joyaux exactement à cette place où ses déductions l’avaient persuadé qu’elle devait être. – Je publierai peut-être quelque jour d’autres remarques à ce sujet.

[32] D’une naïveté semblable ces quelques lignes d’Addison que je cueille dans le Spectator (n° 161).

« It is observed among birds, that nature has lavished all her ornaments upon the male, who very often appear in a most beautiful head dress : whether it be a crest, a comb, a tuft of feathers, or a naturel little plume, erected like a kind of pinnacle on the very top of the head. As nature, on the contrary, has poured out her charms in the greatest abundance on the female part of our species, so they are very assiduous in bestowing upon themselves the finest garniture of art. The peacock in all his pride does not display half the colors that appear in the garment of a British Lady, when she is dressed either for a ball or a birthday… ». Ou faut-il voir là de l’ironie ?

[33] « Cependant, elles ont quelques coutumes fort jolies ; celle, par exemple, de porter une fleur blanche ou écarlate sur le derrière de la tête ou dans un petit trou percé dans chaque oreille. » (Voyage d’un Naturaliste, p. 454.)

[34] Descendance de l’homme.

[35] Livre V, 52.

[36] Aristote, Politique, II, IX, 7-1 (éd. Belles-Lettres).

[37] « Les amours étranges dont sont pleines les élégies des poètes anciens et qui nous surprenaient tant, et que nous ne pouvions concevoir sont donc vraisemblables et possibles. Dans les traductions que nous en faisions nous mettions des noms de femmes à la place de ceux qui y étaient. Juventius se terminait en Juventia ; Alexis se changeait en Xanthè. Les beaux garçons devenaient de belles filles ; nous recomposions ainsi le sérail monstrueux de Catulle, de Tibulle, de Martial et du doux Virgile. C’était une fort galante occupation qui prouvait seulement combien peu nous avions compris le génie antique. » GAUTIER, Mademoiselle de Maupin, t. II, chap. IX, pp. 13 et 14 (première édition).

[38] C’est ainsi que le charmant Gérard de Nerval, tout pris de s’enflammer, raconte-t-il, pour deux « séduisantes aimées » qu’il voit danser en Égypte dans le plus beau café du Mousky – et qu’il nous peint comme « fort belles, à la mine fière, aux yeux arabes avivés par le kohl, aux joues pleines et délicates » – à l’instant qu’il « se disposait à leur coller sur le front quelques pièces d’or, selon les traditions les plus pures du Levant » – s’aperçoit à temps que ses belles danseuses sont de jeunes garçons qui méritent tout au plus qu’on leur « jette quelques paras ». (Voyage en Orient, t. I, p. 140 et 141.)

[39] Il est curieux de citer ici le mot de Napoléon : « La femme est donnée à l’homme pour qu’elle fesse des enfants. Or, une femme unique ne pourrait suffire à l’homme pour cet objet ; elle ne peut être sa femme quand elle nourrit ; elle ne peut être sa femme quand elle est malade ; elle cesse d’être sa femme quand ne peut plus lui donner d’enfants ; l’homme, que la nature n’arrête ni par l’âge ni par aucun de ces inconvénients, doit donc avoir plusieurs femmes. » Mémorial (juin 1816).

[40] Non point toujours. Il est juste de citer ici la clairvoyante appréciation de Herder dans ses Idées sur la Philosophie de l’Histoire.

[41] De sorte que l’on est tenté de dire avec Nietzsche (ce qu’il disait de la guerre et de l’esclavage) : « Nul ne pourra se dérober à ces conclusions, s’il a loyalement recherché les causes de cette perfection que l’art grec atteignit, et l’art grec seul. » (Cité par Halévy, p. 97.)

[42] Cf. Les passages de Pascal, de Montaigne – et les récits de la mort d’Épaminondas.

[43] « L’Illiade a pour unique sujet la passion d’Achille… son amour pour Patrocle. Et c’est ce que l’un des plus grands poètes, et des plus profonds critiques du monde moderne – ce que Dante a fort bien compris, lorsque, dans son Enfer, il écrit, avec une concision caractéristique :

« Achille

Che per amor al fine combatteo. »

Ce vers chargé de sens nous fait entrer profondément dans l’Illiade. La colère d’Achille contre Agamemnon, qui d’abord le fait se retirer du combat, l’amour d’Achille pour Patrocle, surpassant l’amour de la femme, qui, nonobstant sa colère, le ramène enfin sur le champ de bataille, voici les deux pôles sur lesquels l’Illiade est axée. (J. A. Symonds, The Greek Poets, III, p. 80.)

[44] « Heureux sont ceux qui aiment, lorsqu’ils sont aimés en retour », dit Bion dans sa huitième idylle. Puis il donne trois exemples de ces amours heureuses : Thésée et Pirithoüs, Oreste et Pylade, Achille et Patrocle.

[45] Esprit des lois, IV, chap. 6, p. 154. Éd. Garnier.

[46] « He that opposes his own judgment against the current of the times ought to be backed with unanswerable truth, and he that has truth on his aide is a fool as well as a coward, if he is afraid to own it, because of the multitude of other men’s opinions. It is hard for a man to say, all the world is mistaken, but himself. But if it be so, who can help it ?  » Daniel Defoë (cité par Taine, Littérature anglaise, IV, p. 88).

[47] « Ce qui tourmentait vivement Agésilas, c’était l’amour que le jeune Mégabatés avait fait naître dans son cœur, quoique, en présence de Mégabatés, fidèle à son ambition de n’être jamais vaincu, il combattit ses désirs de toutes ses forces. Un jour même que Mégabatés s’avançait pour le saluer et lui donner un baiser, il se détourna : l’enfant rougit et s’arrêta ; et, dans la suite, Mégabatés ne lui adressa plus son salut que de loin. À son tour, Agésilas en fut contrarié, et se repentit d’avoir évité ce baiser ; et il affecta de demander, d’un air étonné, pourquoi Mégabatés ne le saluait plus d’un baiser. « C’est toi qui en es cause, lui dirent ses amis, puisque tu n’as pas voulu souffrir, que tu as évité le baiser de ce bel enfant, comme si tu en avais peur. À présent même encore il se déciderait aisément à revenir au baiser, mais à condition que tu ne te détournes plus. » Agésilas, après être demeuré un instant pensif et silencieux : « Il est inutile que vous l’y engagiez, dit-il ; car le combat que je livre ici contre ce témoignage de sa tendresse, me fait plus de plaisir que si tout ce que j’ai devant moi se changeait en or. » Tel était Agésilas, tant que Mégabatés fut auprès de lui. Mais, quand Mégabatés fut parti, il brûla d’une passion ardente : et, si cet enfant fût revenu et eût apparu devant lui, il n’est pas sûr qu’Agésilas eût eu la force de refuser ses baisers. » (PLUTARQUE, Vie d’Agesilas. Trad. Pierron, III, 77.)

[48] « Les Perses, à l’école des Grecs, ont appris à s’accoupler avec des garçons. (Hérodote, I, 135.)

[49] Athénée, XIII, 81 : « Sophocle aimait les jeunes garçons autant qu’Euripide les femmes. » – V. Athénée, chap. LXXXII.

[50] « Les amoureux partageaient la honte ou la gloire des enfants auxquels ils étaient attachés… ils travaillaient tous à l’envi à qui rendrait l’ami plus vertueux. » (Vie de Lycurgue.)

[51] À quels dénis de justice peut se laisser entraîner ici l’opinion, rien ne l’éclaire mieux sans doute que cet article du Matin (7 août 1909) à la suite de l’affaire Renard : Morale d’un procès : « Depuis de longues années, aucun accusé n’avait eu autant de doutes en sa faveur que Renard, lorsqu’il comparut devant la Cour d’Assises de la Seine. Cependant le jury n’hésita pas et l’envoya au bagne. Devant la Cour d’Assises de Versailles, le doute avait plutôt encore augmenté ; cependant le jury de Versailles condamna, lui aussi, sans pitié. Devant la Cour de Cassation, le pourvoi s’annonçait comme ayant de sérieuses chances d’être admis ; cependant le pourvoi a été instantanément rejeté. Et l’opinion publique – à quelques rares exceptions près qui allaient de soi (?) – s’est chaque fois rangée du côté des jurés et des magistrats… Pourquoi ? Parce qu’il a été prouvé que Renard, même en admettant qu’il n’eût pas tué, était un monstre odieux et répugnant. Parce qu’il y avait dans la foule cette impression que Renard, même innocent du meurtre de M. Remi, ne déparerait pas la collection d’individus que la société rejette de son sein pour les envoyer croupir en Guyane », etc.

[52] V. en particulier, Fielding, Amelie, III, chap. 3 et 4.

[53] « Existe-t-il un sentiment plus délicat et plus noble que l’amitié à la fois passionnée et timide d’un jeune garçon pour un autre. Celui des deux qui aime n’ose exprimer son affection par une caresse, un regard, une parole. C’est une tendresse clairvoyante, qui souffre de la plus légère faute chez celui qui est aimé ; elle est faite d’admiration et d’oubli de soi, de fierté, d’humilité et de joie sereine. » (JACOBSEN, Niels Lyhne, p. 69.)

[54] « La lubricité et ardeur des reins n’a rien de commun, ou que bien peu, avec Amour. » (Louise LABÉ, Débat de folie et d’amour, Discours III.)

[55] « Qui plus est, dit Plutarque dans la Vie de Lycurgue, on imputait aux amoureux l’opinion bonne ou mauvaise que l’on concevait des enfants qu’ils avaient pris à aimer, de sorte que l’on dit que quelquefois un jeune enfant, en combattant contre un autre, s’étant laissé échapper de la bouche un cri qui sentait son cœur lâche et failly, son amoureux en fut condamné a l’amende par les officiers de la ville. »

[56] L’amour qui ne dit pas son nom.

[57] Par contre, parlant de Balzac, vous semblez ignorer son extraordinaire Vautrin, le drame dont la censure (?) interrompit brusquement les représentations en 1840. Balzac y présente un Jacques Collin plus démasqué, plus révélateur que dans le Père Goriot ou les Illusions perdues.

[58] Je cite d’après la traduction de Lamennais.

[59] Aussi bien ces âmes se sont-elles repenties avant leur mort, ainsi que toutes celles que Dante fait figurer au Purgatoire.

[60] Il est question, dans ce chant, de deux troupes que Dante mêle et puis sépare : ceux qui vont criant : « Sodome et Gomorrhe ! » et ceux qui crient : « Dans la vache de bois entre Pasiphaé, pour que le taureau coure à sa luxure », et qui, lorsque Dante les interroge, lui disent assez mystérieusement et improprement : Nostro peccato fu ermafrodito, à quoi Lamennais ajoute en note : « Ce mot indique ici l’union bestiale de l’homme avec les animaux. »

[61] Quand on dit de quelqu’un : « Il est de Cahors », on comprend qu’il l’agit d’un usurier. (BOCCACE, Commentaires à la D C.)

[62] Ce vers mettait en joie lord Byron qui cite très souvent la fiera moglie. Dans le corpus de Prothero (lord Ernle) que je n’ai malheureusement pas sous la main, on trouvera une lettre adressée à Thomas Moore, je crois, et qui n’est qu’un commentaire aux malheurs conjugaux de Rusticucci.

[63] Un autre commentateur, Benvenutil d’Imola, raconte une autre « sottise » de ce prélat qu’il appelle à son tour « magnus bestionus ». Il comparait la divine Providence à un rat : « Saepe publia praedicebat populo dicens multa ridiculosa. Inter alia dicebat quod providentia Dei erat similis muri, qui stans super trabe videt quaecumquae geruntur sub se in domo et nemo videt eum. »