Théophile Gautier

MILITONA

1847

édité par les Bourlapapey,

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Table des matières

 

I 3

II 17

III 33

IV.. 46

V.. 59

VI 67

VII 81

VIII 89

IX.. 97

X.. 111

XI 124

Ce livre numérique. 137

 

I

Un lundi du mois de juin de 184…, dia de toros, comme on dit en Espagne, un jeune homme de bonne mine, mais qui paraissait d’assez mauvaise humeur, se dirigeait vers une maison de la rue San-Bernardo, dans la très noble et très héroïque cité de Madrid.

D’une des fenêtres de cette maison s’échappait un clapotis de piano qui augmenta d’une manière sensible le mécontentement peint sur les traits du jeune homme : il s’arrêta devant la porte comme hésitant à entrer ; mais cependant il prit une détermination violente, et surmontant sa répugnance, il souleva le marteau, au fracas duquel répondit dans l’escalier le bruit des pas lourds et gauchement empressés du gallego qui venait ouvrir.

On aurait pu supposer qu’une affaire désagréable, un emprunt usuraire à contracter, une dette à solder, un sermon à subir de la part de quelque vieux parent grondeur, amenait ce nuage sur la physionomie naturellement joyeuse de don Andrès de Salcedo.

Il n’en était rien.

Don Andrès de Salcedo, n’ayant pas de dettes, n’avait pas besoin d’emprunter, et, comme tous ses parents étaient morts, il n’attendait pas d’héritage, et ne redoutait les remontrances d’aucune tante revêche et d’aucun oncle quinteux.

Bien que la chose ne soit guère à la louange de sa galanterie, don Andrès allait tout simplement rendre à doña Feliciana Vasquez de los Rios sa visite quotidienne.

Doña Feliciana Vasquez de los Rios était une jeune personne de bonne famille, assez jolie et suffisamment riche, que don Andrès devait épouser bientôt.

Certes, il n’y avait pas là de quoi assombrir le front d’un jeune homme de vingt-quatre ans, et la perspective d’une heure ou deux passées avec une novia « qui ne comptait pas plus de seize avrils » ne devait présenter rien d’effrayant à l’imagination.

Comme la mauvaise humeur n’empêche pas la coquetterie, Andrès, qui avait jeté son cigare au bas de l’escalier, secoua, tout en montant les marches, les cendres blanches qui salissaient les parements de son habit, donna un tour à ses cheveux et releva la pointe de ses moustaches ; il se défit aussi de son air contrarié, et le plus joli sourire de commande vint errer sur ses lèvres.

« Pourvu », dit-il en franchissant le seuil de l’appartement, « que l’idée ne lui vienne pas de me faire répéter avec elle cet exécrable duo de Bellini qui n’en finit pas, et qu’il faut reprendre vingt fois. Je manquerai le commencement de la course et ne verrai pas la grimace de l’alguazil quand on ouvrira la porte au taureau. »

Telle était la crainte qui préoccupait don Andrès, et, à vrai dire, elle était bien fondée.

Feliciana, assise sur un tabouret et légèrement penchée, déchiffrait la partition formidable ouverte à l’endroit redouté ; les doigts écartés, les coudes faisant angle de chaque côté de sa taille, elle frappait des accords plaqués et recommençait un passage difficile avec une persévérance digne d’un meilleur sort.

Elle était tellement occupée de son travail, qu’elle ne s’aperçut pas de l’entrée de don Andrès, que la suivante avait laissé passer sans l’annoncer, comme familier de la maison et futur de sa maîtresse.

Andrès, dont les pas étaient amortis par la natte de paille de Manille qui recouvrait les briques du plancher, parvint jusqu’au milieu de la chambre sans avoir attiré l’attention de la jeune fille.

Pendant que doña Feliciana lutte contre son piano, et que don Andrès reste debout derrière elle, ne sachant s’il doit franchement interrompre ce vacarme intime ou révéler sa présence par une toux discrète, il ne sera peut-être pas hors de propos de jeter un coup d’œil sur l’endroit où la scène se passe.

Une teinte plate à la détrempe couvrait les murs ; de fausses moulures, de feints encadrements à la grisaille entouraient les fenêtres et les portes. Quelques gravures à la manière noire, venues de Paris, Souvenirs et regrets, Les Petits Braconniers, Don Juan et Haydée, Mina et Brenda, étaient suspendues, dans la plus parfaite symétrie, à des cordons de soie verte. Des canapés de crin noir, des chaises assorties au dos épanoui en lyre, une commode et une table d’acajou ornées de têtes de sphinx en cadenettes, souvenirs de la conquête d’Égypte, une pendule représentant la Esméralda faisant écrire à sa chèvre le nom de Phébus, et flanquée de deux chandeliers sous globe, complétaient cet ameublement de bon goût.

Des rideaux de mousseline suisse à ramages prétentieusement drapés et rehaussés de toutes sortes d’estampages garnissaient les croisées et reproduisaient d’une façon désastreusement exacte les dessins que les tapisseries de Paris font paraître dans les journaux de modes ou par cahiers lithographiés.

Ces rideaux, il faut le dire, excitaient l’admiration et l’envie générales.

Il serait injuste de passer sous silence une foule de petits chiens en verre filé, de groupes en porcelaine moderne, de paniers en filigrane entremêlés de fleurs d’émail, de serre-papiers d’albâtre et de boîtes de Spa relevées de coloriages qui encombraient les étagères, brillantes superfluités destinées à trahir la passion de Feliciana pour les arts.

Car Feliciana Vasquez avait été élevée à la française et dans le respect le plus profond de la mode du jour ; aussi, sur ses instances, tous les meubles anciens avaient-ils été relégués au grenier, au grand regret de don Geronimo Vasquez, son père, homme de bon sens, mais faible.

Les lustres à dix bras, les lampes à quatre mèches, les fauteuils couverts de cuir de Russie, les draperies de damas, les tapis de Perse, les paravents de la Chine, les horloges à gaine, les meubles de velours rouge, les cabinets de marqueterie, les tableaux noirâtres d’Orrente et de Menendez, les lits immenses, les tables massives de noyer, les buffets à quatre battants, les armoires à douze tiroirs, les énormes vases à fleurs, tout le vieux luxe espagnol, avaient dû céder la place à cette moderne élégance de troisième ordre qui ravit les naïves populations éprises d’idées civilisatrices et dont une femme de chambre anglaise ne voudrait pas.

Doña Feliciana était habillée à la mode d’il y a deux ans ; il va sans dire que sa toilette n’avait rien d’espagnol : elle possédait à un haut degré cette suprême horreur de tout ce qui est pittoresque et caractéristique, qui distingue les femmes comme il faut ; sa robe, d’une couleur indécise, était semée de petits bouquets presque invisibles ; l’étoffe en avait été apportée d’Angleterre et passée en fraude par les hardis contrebandiers de Gibraltar ; la plus couperosée et la plus revêche bourgeoise n’en eût pas choisi une autre pour sa fille. Une pèlerine garnie de valenciennes ombrait modestement les charmes timides que l’échancrure du corsage, commandée par la gravure de modes, eût pu laisser à découvert. Un brodequin étroit moulait un pied qui, pour la petitesse et la cambrure, ne démentait point son origine.

C’était, du reste, le seul indice de sa race qu’eût conservé doña Feliciana ; on l’eût prise d’ailleurs pour une Allemande ou une Française des provinces du Nord ; ses yeux bleus, ses cheveux blonds, son teint uniformément rosé, répondaient aussi peu que possible à l’idée que l’on se fait généralement d’une Espagnole d’après les romances et les keepsakes. Elle ne portait jamais de mantille et n’avait pas le moindre stylet à sa jarretière. Le fandango et la cachucha lui étaient inconnus ; mais elle excellait dans la contredanse, le rigodon et la valse à deux temps ; elle n’allait jamais aux courses de taureaux, trouvant ce divertissement « barbare » ; en revanche, elle ne manquait pas d’assister aux premières représentations des vaudevilles traduits de Scribe, au théâtre del Principe, et de suivre les représentations des chanteurs italiens au théâtre del Circo. Le soir, elle allait faire au Prado un tour en calèche, coiffée d’un chapeau venant directement de Paris.

Vous voyez que doña Feliciana Vasquez de los Rios était de tous points une jeune personne parfaitement convenable.

C’était ce que disait don Andrès ; seulement il n’osait pas formuler vis-à-vis de lui-même le complément de cette opinion : parfaitement convenable, mais parfaitement ennuyeuse !

On demandera pourquoi don Andrès faisait la cour dans des vues conjugales à une femme qui lui plaisait médiocrement. Était-ce par avidité ? Non ; la dot de Feliciana, quoique d’un chiffre assez rond, n’avait rien qui pût tenter Andrès de Salcedo, dont la fortune était pour le moins aussi considérable : ce mariage avait été arrangé par les parents des deux jeunes gens, qui s’étaient laissé faire sans objection ; la fortune, la naissance, l’âge, les rapports d’intimité, l’amitié contractée dès l’enfance, tout s’y trouvait réuni. Andrès s’était habitué à considérer Feliciana comme sa femme. Aussi lui semblait-il rentrer chez lui en allant chez elle ; et que peut faire un mari chez lui, si ce n’est désirer de sortir ? Il trouvait d’ailleurs à doña Feliciana toutes les qualités essentielles ; elle était jolie, mince et blonde ; elle parlait français et anglais, faisait bien le thé. Il est vrai que don Andrès ne pouvait souffrir cette horrible mixture. Elle dansait et jouait du piano, hélas ! et lavait assez proprement l’aquarelle. Certes, l’homme le plus difficile n’aurait pu exiger davantage.

« Ah ! c’est vous, Andrès », dit sans se retourner Feliciana, qui avait reconnu la présence de son futur au craquement de ses chaussures.

Que l’on ne s’étonne pas de voir une demoiselle aussi bien élevée que Feliciana interpeller un jeune homme par son petit nom ; c’est l’usage en Espagne au bout de quelque temps d’intimité, et l’emploi du nom de baptême n’a pas la même portée amoureuse et compromettante que chez nous.

« Vous arrivez tout à propos ; j’étais en train de repasser ce duo, que nous devons chanter ce soir à la tertulia de la marquise de Benavidès.

— Il me semble que je suis un peu enrhumé », répondit Andrès.

Et comme pour justifier son assertion, il essaya de tousser ; mais sa toux n’avait rien de convaincant, et doña Feliciana, peu touchée de son excuse, lui dit d’un ton assez inhumain :

« Cela ne sera rien ; nous devrions bien le chanter ensemble encore une fois pour être plus sûrs de notre effet. Voulez-vous prendre ma place au piano et avoir la complaisance d’accompagner ? »

Le pauvre garçon jeta un regard mélancolique sur la pendule ; il était déjà 4 heures ; il ne put réprimer un soupir, et laissa tomber ses mains désespérées sur l’ivoire du clavier.

Le duo achevé sans trop d’encombre, Andrès lança encore vers la pendule, où la Esméralda continuait d’instruire sa chèvre, un coup d’œil furtif qui fut surpris au passage par Feliciana.

« L’heure paraît vous intéresser beaucoup aujourd’hui, dit Feliciana, vos yeux ne quittent pas le cadran.

— C’est un regard vague et machinal… Que m’importe l’heure lorsque je suis près de vous ? »

Et il s’inclina galamment sur la main de Feliciana pour y poser un baiser respectueux.

« Les autres jours de la semaine, je suis persuadée que la marche des aiguilles vous est fort indifférente ; mais le lundi c’est tout autre chose…

— Et pourquoi cela, âme de ma vie ? Le temps ne coule-t-il pas toujours aussi rapide, surtout quand on a le bonheur de faire de la musique avec vous ?

— Le lundi, c’est le jour des taureaux, et, mon cher don Andrès, n’essayez pas de le nier, il vous serait plus agréable d’être en ce moment-ci à la porte d’Alcala qu’assis devant mon piano. Votre passion pour cet affreux plaisir est donc incorrigible ? Oh ! quand nous serons mariés, je saurai bien vous ramener à des sentiments plus civilisés et plus humains.

— Je n’avais pas l’intention formelle d’y assister… cependant j’avoue que, si cela ne vous contrariait pas… je suis allé hier à l’Arroyo d’Abrunigal, et il y avait entre autres quatre taureaux de Gaviria… des bêtes magnifiques ; un fanon énorme, des jambes sèches et menues, des cornes comme des croissants ! et si farouches, si sauvages, qu’ils avaient blessé l’un des deux bœufs conducteurs ! Oh ! quels beaux coups il va se faire tout à l’heure dans la place, si les toreros ont le cœur et le poignet fermes ! » s’écria impétueusement Andrès, emporté par son enthousiasme d’aficionado.

Feliciana, pendant cette tirade, avait pris un air suprêmement dédaigneux, et dit à don Andrès :

« Vous ne serez jamais qu’un barbare verni ; vous allez me donner mal aux nerfs avec vos descriptions de bêtes féroces et vos histoires d’éventrements… et vous dites ces horreurs avec un air de jubilation, comme si c’étaient les plus belles choses du monde. »

Le pauvre Andrès baissa la tête ; car il avait lu, comme les autres Espagnols, les stupides tirades philanthropiques que les poltrons et les âmes sans énergie ont débitées contre les courses de taureaux, un des plus nobles divertissements qu’il soit donné à l’homme de contempler ; et il se trouvait un peu Romain de la décadence, un peu boucher, un peu belluaire, un peu cannibale ; mais cependant il eût volontiers donné ce que sa bourse contenait de douros à celui qui lui eût fourni les moyens de faire une retraite honnête et d’arriver à temps pour l’ouverture de la course.

« Allons, mon cher Andrès », dit Feliciana avec un sourire demi-ironique, « je n’ai pas la prétention de lutter contre ces terribles taureaux de Gaviria ; je ne veux pas vous priver d’un plaisir si grand pour vous : votre corps est ici, mais votre âme est au cirque. Partez ; je suis clémente et vous rends votre liberté, à condition que vous viendrez de bonne heure chez la marquise de Benavidès. »

Par une délicatesse de cœur qui prouvait sa bonté, Andrès ne voulut pas profiter sur-le-champ de la permission octroyée par Feliciana ; il causa encore quelques minutes et sortit avec lenteur, comme retenu malgré lui par le charme de la conversation.

Il marcha d’un pas mesuré jusqu’à ce qu’il eût tourné l’angle de la calle ancha de San-Bernardo pour prendre la calle de la Luna ; alors, sûr d’être hors de vue du balcon de sa fiancée, il prit une allure qui l’eut bientôt amené dans la rue du Desengaño.

Un étranger eût remarqué avec surprise que les passants se dirigeaient du même côté : tous allaient, aucun ne venait. Ce phénomène dans la circulation de la ville a lieu tous les lundis, de 4 à 5 heures.

En quelques minutes, Andrès se trouva près de la fontaine qui marque le carrefour où se rencontrent la red de San-Luis, la rue Fuencarral et la rue Ortaleza.

Il approchait.

La calle del Caballero de Gracia franchie, il déboucha dans cette magnifique rue d’Alcala, qui s’élargit en descendant vers la porte de la ville, ainsi qu’un fleuve approchant de la mer, comme si elle se grossissait des affluents qui s’y dégorgent.

Malgré son immense largeur, cette belle rue, que Paris et Londres envieraient à Madrid, et dont la pente, bordée d’édifices étincelants de blancheur, se termine sur une percée d’azur, était pleine, jusqu’au bord, d’une foule compacte, bariolée, fourmillante et de plus en plus épaisse.

Les piétons, les cavaliers, les voitures se croisaient, se heurtaient, s’enchevêtraient au milieu d’un nuage de poussière, de cris joyeux et de vociférations ; les caleseros juraient comme des possédés ; les bâtons résonnaient sur l’échine des rosses rétives ; les grelots, suspendus par grappes aux têtières des mules, faisaient un tintamarre assourdissant ; les deux mots sacramentels de la langue espagnole étaient renvoyés d’un groupe à l’autre comme des volants par des raquettes.

Dans cet océan humain apparaissaient de loin en loin, pareils à des cachalots, des carrosses du temps de Philippe IV, aux dorures éteintes, aux couleurs passées, traînés par quatre bêtes antédiluviennes ; des berlingots, qui avaient été fort élégants du temps de Manuel Godoï, s’affaissaient sur leurs ressorts énervés, plus honteusement délabrés que les coucous des environs de Paris, réduits à l’inaction par la concurrence des chemins de fer.

En revanche, comme pour représenter l’époque moderne, des omnibus, attelés de six à huit mules maintenues au triple galop par une mousqueterie de coups de fouet, fendaient la foule, qui se rejetait, effarée, sous les arbres écimés et trapus dont est bordée la rue d’Alcala, à partir de la fontaine de Cybèle jusqu’à la porte triomphale élevée en l’honneur de Charles III.

Jamais chaise de poste à cinq francs de guide, au temps où la poste marchait, n’a volé d’un pareil train. Les omnibus madrilègnes, ce qui explique cette vélocité phénoménale, ne vont que deux heures par semaine, l’heure qui précède la course et celle qui la suit ; la nécessité de faire plusieurs voyages en peu de temps force les conducteurs à extraire à coups de trique de leurs mules toute la vitesse possible ; et, il faut le dire, cette nécessité s’accorde assez bien avec leur penchant.

Andrès s’avançait de ce pas alerte et vif particulier aux Espagnols, les premiers marcheurs du monde, faisant sauter joyeusement dans sa poche, parmi quelques douros et quelques piécettes, son billet de sombra (place à l’ombre), tout près de la barrière ; car, dédaignant l’élégance des loges, il préférait s’appuyer aux cordes qui sont censées devoir empêcher le taureau de sauter parmi les spectateurs, au risque de sentir à son coude le coude bariolé d’une veste de paysan, et dans ses cheveux la fumée de cigarette poussée par un manolo ; car, de cette place, l’on ne perd pas un seul détail du combat, et l’on peut apprécier les coups à leur juste valeur.

Malgré son futur mariage, don Andrès ne se privait nullement de la distraction de regarder les jolis visages plus ou moins voilés par les mantilles de dentelles, de velours ou de taffetas. Même si quelque beauté passait, l’éventail ouvert sur le coin de la joue, en manière de parasol, pour préserver des âcres baisers du hâle la fraîche pâleur d’un teint délicat, il allongeait le pas, et, se retournant ensuite sans affectation, contemplait à loisir les traits qu’on lui avait dérobés.

Ce jour-là, don Andrès faisait sa revue avec plus de soin qu’à l’ordinaire ; il ne laissait passer aucun minois vraisemblable sans lui jeter son coup d’œil inquisiteur. On eût dit qu’il cherchait quelqu’un à travers cette foule.

Un fiancé ne devrait pas, en bonne morale, s’apercevoir qu’il existe d’autres femmes au monde que sa novia ; mais cette fidélité scrupuleuse est rare ailleurs que dans les romans, et don Andrès, bien qu’il ne descendît ni de don Juan Tenorio ni de don Juan de Marana, n’était pas attiré à la place des Taureaux par le seul attrait des belles estocades de Luca Blanco et du neveu de Montés.

Le lundi précédent il avait entrevu à la course, sur les bancs du tendido, une tête de jeune fille d’une rare beauté et d’une expression étrange. Les traits de ce visage s’étaient dessinés dans sa mémoire avec une netteté extraordinaire pour le peu de temps qu’il avait pu mettre à les contempler. Ce n’était qu’une rencontre fortuite qui ne devait pas laisser plus de trace que le souvenir d’une peinture regardée en passant, puisque aucune parole, aucun signe d’intelligence n’avaient pu être échangés entre Andrès et la jeune manola (elle paraissait appartenir à cette classe), séparés qu’ils étaient l’un de l’autre par l’intervalle de plusieurs bancs. Andrès n’avait d’ailleurs aucune raison de croire que la jeune fille l’eût aperçu et eût remarqué son admiration. Ses yeux, fixés sur l’arène, ne s’étaient pas détournés un instant du spectacle, auquel elle paraissait prendre un intérêt exclusif.

C’était donc un incident qu’il eût dû oublier sur le seuil du lieu qui l’avait vu naître. Cependant, à plusieurs reprises, l’image de la jeune fille s’était retracée dans l’esprit d’Andrès avec plus de vivacité et de persistance qu’il ne l’aurait fallu.

Le soir, sans en avoir la conscience, sans doute, il prolongeait sa promenade, ordinairement bornée au salon du Prado, où s’étale sur des rangs de chaises la fashion de Madrid, au-delà de la fontaine d’Alcachofa, sous les allées plus ombreuses fréquentées par les manolas de la place de Lavapiès. Un vague espoir de retrouver son inconnue le faisait déroger à ses habitudes élégantes.

De plus, il s’était aperçu, symptôme significatif, que les cheveux blonds de Feliciana prenaient, à contre-jour, des teintes hasardeuses, atténuées à grand-peine par les cosmétiques (jamais jusqu’à ce jour il n’avait fait cette remarque), et que ses yeux, bordés de cils pâles, n’avaient aucune expression, si ce n’est celle de l’ennui modeste qui sied à une jeune personne bien élevée ; et il bâillait involontairement en pensant aux douceurs que lui réservait l’hymen.

Au moment où Andrès passait sous une des trois arcades de la porte d’Alcala, un calesin fendait la foule au milieu d’un concert de malédictions et de sifflets : car c’est ainsi que le peuple accueille en Espagne tout ce qui le dérange au milieu de ses plaisirs, et semble porter atteinte à la souveraineté du piéton.

Ce calesin était de l’extravagance la plus réjouissante ; sa caisse, portée par deux énormes roues écarlates, disparaissait sous une foule d’amours et d’attributs anacréontiques, tels que lyres, tambourins, musettes, cœurs percés de flèches, colombes se becquetant, exécutés à des époques reculées par un pinceau plus hardi que correct.

La mule, rasée à mi-corps, secouait de sa tête empanachée tout un carillon de grelots et de sonnettes. Le bourrelier qui avait confectionné son harnais s’était livré à une débauche incroyable de passementeries, de piqûres, de pompons, de houppes et de fanfreluches de toutes couleurs. De loin, sans les longues oreilles qui sortaient de ce brillant fouillis, on eût pu prendre cette tête de mule ainsi attelée pour un bouquet de fleurs ambulant.

Un calesero de mine farouche, en manches de chemise et la chamarre de peau d’Astracan au coin de l’épaule, assis de côté sur le brancard, bâtonnait à coups de manche de fouet la croupe osseuse de sa bête, qui s’écrasait sur ses jarrets et se jetait en avant avec une nouvelle furie.

Un calesin, le lundi, à la porte d’Alcala, n’a rien en soi qui mérite une description particulière et doive attirer l’attention, et si celui-là est honoré d’une mention spéciale, c’est qu’à sa vue la plus agréable surprise avait éclaté sur la figure de don Andrès.

Il n’est guère dans l’usage qu’une voiture se rende vide à la place des Taureaux ; aussi le calesin contenait-il deux personnes.

La première était une vieille, petite et grosse, vêtue de noir, à l’ancienne mode, et dont la robe, trop courte d’un doigt, laissait paraître un ourlet de jupon en drap jaune, comme en portent les paysannes en Castille ; cette vénérable créature appartenait à cette espèce de femmes qu’on appelle en Espagne la tia Pelona, la tia Blasia, selon leur nom, comme on dit ici la mère Michel, la mère Godichon, dans le monde si bien décrit par Paul de Kock. Sa face large, épatée, livide, aurait été des plus communes, si deux yeux charbonnés et entourés d’une large auréole de bistre, et deux pinceaux de moustaches obombrant les commissures des lèvres, n’eussent relevé cette trivialité par un certain air sauvage et féroce digne des duègnes du bon temps. Goya, l’inimitable auteur des Caprices, vous eût en deux coups de pointe gravé cette physionomie. Bien que l’âge des amours fût envolé depuis longtemps pour elle, si jamais il avait existé, elle n’en arrangeait pas moins ses coudes dans sa mantille de serge, bordée de velours avec une certaine coquetterie, et manégeait assez prétentieusement un grand éventail de papier vert.

Il n’est pas probable que ce fût l’aspect de cette aimable compagnonne qui amenât un éclair de satisfaction sur le visage de don Andrès.

La seconde personne était une jeune fille de seize à dix-huit ans, plutôt seize que dix-huit ; une légère mantille de taffetas, posée sur la galerie d’un haut peigne d’écaille qu’entourait une large natte de cheveux tressés en corbeille, encadrait sa charmante figure d’une pâleur imperceptiblement olivâtre. Son pied, allongé sur le devant du calesin et d’une petitesse presque chinoise, montrait un mignon soulier de satin à quartier de ruban et le commencement d’un bas de soie à coins de couleur bien tiré. Une de ses mains délicates et fines, bien qu’un peu basanées, jouait avec les deux pointes de la mantille, et l’autre, repliée sur un mouchoir de batiste, faisait briller, quelques bagues d’argent, le plus riche trésor de son écrin de manola ; des boutons de jais miroitaient à sa manche et complétaient ce costume rigoureusement espagnol.

Andrès avait reconnu la délicieuse tête dont le souvenir le poursuivait depuis huit jours.

Il doubla le pas et arriva en même temps que le calesin à l’entrée de la place des Taureaux ; le calesero avait mis le genou en terre comme pour servir de marchepied à la belle manola, qui descendit en lui appuyant légèrement le bout des doigts sur l’épaule ; l’extraction de la vieille fut autrement laborieuse ; mais enfin elle s’opéra heureusement, et les deux femmes, suivies d’Andrès, s’engagèrent dans l’escalier de bois qui conduit aux gradins.

Le hasard, par une galanterie de bon goût, avait distribué les numéros des stalles de façon que don Andrès se trouvât assis précisément à côté de la jeune manola.

II

Pendant que le public envahissait tumultueusement la place, et que le vaste entonnoir des gradins se noircissait d’une foule de plus en plus compacte, les toreros arrivaient les uns après les autres par une porte de derrière dans l’endroit qui leur sert de foyer, et où ils attendent l’heure de la funcion.

C’est une grande salle blanchie à la chaux, d’un aspect triste et nu. Quelques petites bougies y font trembloter leurs étoiles d’un jaune fade devant une image enfumée de Notre-Dame suspendue à la muraille ; car, ainsi que tous les gens exposés par état à des périls de mort, les toreros sont dévots, ou tout au moins superstitieux ; chacun possède une amulette, à laquelle il a pleine confiance ; certains présages les abattent ou les enhardissent ; il savent, disent-ils, les courses qui leur seront funestes. Un cierge offert et brûlé à propos peut cependant corriger le sort et prévenir le péril. Il y en avait bien, ce jour-là, une douzaine d’allumés, ce qui prouvait la justesse de la remarque de don Andrès sur la force et la férocité des taureaux de Gaviria qu’il avait vus la veille à l’Arroyo, et dont il décrivait avec tant d’enthousiasme les qualités à sa fiancée Feliciana, médiocre appréciatrice de semblables mérites.

Il vint à peu près une douzaine de toreros, chulos, banderilleros, espadas, embossés dans leurs capes de percaline glacée. Tous, en passant devant la madone, firent une inclination de tête plus ou moins accentuée. Ce devoir accompli, ils allèrent prendre sur une table la copa de fuego, petite coupe à manche de bois et remplie de charbon, posée là pour la plus grande commodité des fumeurs de cigarettes et de puros, et se mirent à pousser des bouffées en se promenant ou campés sur les bancs de bois le long du mur.

Un seul passa devant le tableau révéré sans lui accorder cette marque de respect, et s’assit à l’écart en croisant l’une sur l’autre des jambes nerveuses que le luisant du bas de soie aurait pu faire croire de marbre. Son pouce et son index, jaunes comme de l’or, sortaient par l’hiatus de son manteau, tenant serré un reste de papelito aux trois quarts consumé. Le feu s’approchait de l’épiderme de manière à brûler des doigts plus délicats ; mais le torero n’y faisait pas attention, occupé qu’il paraissait d’une pensée absorbante.

C’était un homme de vingt-cinq à vingt-huit ans. Son teint basané, ses yeux de jais, ses cheveux crépus démontraient son origine andalouse. Il devait être de Séville, cette prunelle noire de la terre, cette patrie naturelle des vaillants garçons, des bien plantés, des bien campés, des gratteurs de guitare, des dompteurs de chevaux, des piqueurs de taureaux, des joueurs de navaja, de ceux du bras de fer et de la main irritée.

Il eût été difficile de voir un corps plus robuste et des membres mieux découplés. Sa force s’arrêtait juste au point où elle serait devenue de la pesanteur. Il était aussi bien taillé pour la lutte que pour la course, et, si l’on pouvait supposer à la nature l’intention expresse de faire des toreros, elle n’avait jamais aussi bien réussi qu’en modelant cet Hercule aux proportions déliées.

Par son manteau entrebâillé, on voyait pétiller dans l’ombre quelques paillettes de sa veste incarnat et argent, et le chaton de la sortija qui retenait les bouts de sa cravate ; la pierre de cet anneau était d’une assez grande valeur, et montrait, comme tout le reste du costume, que le possesseur appartenait à l’aristocratie de sa profession. Son mono de rubans neufs, lié à la petite mèche de cheveux réservée exprès, s’épanouissait derrière sa nuque en touffe opulente ; sa montera, du plus beau noir, disparaissait sous des agréments de soie de même couleur, et se nouait sous son menton par des jugulaires qui n’avaient jamais servi ; ses escarpins, d’une petitesse extraordinaire, auraient fait honneur au plus habile cordonnier de Paris, et eussent pu servir de chaussons à une danseuse de l’Opéra.

Cependant Juancho, tel était son nom, n’avait pas l’air ouvert et franc qui convient à un beau garçon bien habillé et qui va tout à l’heure se faire applaudir par les femmes : l’appréhension de la lutte prochaine troublait-elle sa sérénité ? Les périls que courent les combattants dans l’arène, et qui sont beaucoup moins grands qu’on ne pense, ne devaient avoir rien de bien inquiétant pour un gaillard découplé comme Juancho. Avait-il vu en rêve un taureau infernal portant sur des cornes d’acier rougi un matador embroché ?

Rien de tout cela ! Telle était l’attitude habituelle de Juancho ; surtout depuis un an, et sans qu’il fût précisément en état d’hostilité avec ses camarades, il n’existait pas entre eux et lui cette familiarité insouciante et joviale de gens qui courent ensemble les mêmes chances ; il ne repoussait pas les avances, mais il n’en faisait aucune, et, quoique andalous, il était volontiers taciturne. Cependant, quelquefois il semblait vouloir se dérober à sa mélancolie, et se livrait aux élans désordonnés d’une joie factice : il buvait outre mesure, lui si sobre ordinairement, faisait du vacarme dans les cabarets, dansait des cachuchas endiablées, et finissait par des querelles absurdes où le couteau ne tardait pas à briller ; puis, l’accès passé, il retombait dans sa taciturnité et dans sa rêverie.

Diverses conversations se tenaient simultanément parmi les groupes : on parlait d’amour, de politique et surtout de taureaux.

« Que pense Votre Grâce », disait, avec ces belles formules cérémonieuses de la langue espagnole, un torero à un autre, « du taureau noir de Mazpule ? A-t-il la vue basse, comme le prétend Arjona ?

— Il est myope d’un œil et presbyte de l’autre ; il ne faut pas s’y fier.

— Et le taureau de Lizaso, vous savez, celui de couleur pie, de quel côté pensez-vous qu’il donne le coup de corne ?

— Je ne saurais le dire, je ne l’ai pas vu à l’œuvre ; quel est votre avis, Juancho ?

— Du côté droit », répondit celui-ci comme réveillé d’un rêve et sans jeter les yeux sur le jeune homme arrêté devant lui.

« Pourquoi ?

— Parce qu’il remue incessamment l’oreille droite, ce qui est un signe presque infaillible. »

Cela dit, Juancho porta à ses lèvres le reste de son papelito, qui s’évanouit en une pincée de cendres blanches.

L’heure fixée pour l’ouverture de la course approchait ; tous les toreros, à l’exception de Juancho, s’étaient levés ; la conversation languissait et l’on entendait les coups sourds de la lance des picadores s’exerçant contre le mur dans une cour intérieure, pour se faire la main et étudier leurs chevaux. Ceux qui n’avaient pas fini leurs cigarettes les jetèrent ; les chulos arrangèrent avec coquetterie sur leur avant-bras les plis de leurs capes de couleurs éclatantes et se mirent en rang. Le silence régnait, car c’est un moment toujours un peu solennel que celui de l’entrée dans la place, et qui rend les plus rieurs pensifs.

Juancho se leva enfin, jeta son manteau, qui s’affaissa sur le banc, prit son épée et sa muleta, et alla se mêler au groupe bigarré.

Tout nuage s’était envolé de son front. Ses yeux brillaient, sa narine dilatée aspirait l’air fortement. Une singulière expression d’audace animait ses traits ennoblis. Il se carrait et se cambrait comme pour se préparer à la lutte. Son talon s’appuyait énergiquement à terre, et, sous les mailles de soie, les nerfs de son cou-de-pied tressaillaient comme les cordes au manche d’une guitare. Il faisait jouer ses ressorts, et s’en assurait au moment de s’en servir, ainsi qu’un soldat fait jouer avant la bataille son épée dans le fourreau.

C’était vraiment un admirable garçon que Juancho, et son costume faisait merveilleusement ressortir ses avantages : une large faja de soie rouge sanglait sa taille fine ; les broderies d’argent qui ruisselaient le long de sa veste formaient au collet, aux manches, aux poches, aux parements, comme des endroits stagnants où l’arabesque redoublait ses complications et s’épaississait de façon à faire disparaître l’étoffe. Ce n’était plus une veste incarnadine brodée d’argent, mais une veste d’argent brodée d’incarnadin. Aux épaules papillotaient tant de torsades, de globules, de filigrane, de nœuds et d’ornements de toute sorte, que les bras semblaient jaillir de deux couronnes défoncées. La culotte de satin, enjolivée de soutaches et de paillons sur les coutures, pressait, sans les gêner, des muscles de fer et des formes d’une élégance robuste. Ce costume était le chef-d’œuvre de Zapata de Grenade, Zapata, ce Cardillac des habits de majo, qui pleure toutes les fois qu’il vous rapporte un habit, et vous offre pour le ravoir plus d’argent qu’il ne vous en a demandé pour le faire. Les connaisseurs ne croyaient pas l’estimer trop cher au prix de dix mille réaux. Porté par Juancho, il en valait vingt mille !

La dernière fanfare avait résonné ; l’arène était vide de chiens et de muchachos. C’était le moment. Les picadores, rabaissant sur l’œil droit de leur monture le mouchoir qui doit les empêcher de voir arriver le taureau, se joignaient au cortège, et la troupe déboucha en bon ordre dans la place.

Un murmure d’admiration accueillit Juancho quand il vint s’agenouiller devant la loge de la reine ; il plia le genou de si bonne grâce, d’un air à la fois si humble et si fier, et se releva si moelleusement, sans effort ni saccade, que les vieux aficionados eux-mêmes dirent : « Ni Pepé Illo, ni Romero, ni José Candido, ne s’en fussent mieux acquittés. »

L’alguazil à cheval, en costume noir de familier de la Sainte-Hermandad, alla, selon la coutume, au milieu des huées générales, porter la clef du toril au garçon de service, et, cette formalité accomplie, se sauva au plus grand galop qu’il put, chancelant sur sa selle, perdant les étriers, embrassant le col de sa monture, et donnant à la populace cette comédie de l’effroi, toujours si amusante pour les spectateurs à l’abri de tout danger.

Andrès, tout heureux de la rencontre qu’il avait faite, n’accordait pas grande attention aux préliminaires de la course, et le taureau avait déjà éventré un cheval sans qu’il eût jeté un seul regard au cirque.

Il contemplait la jeune fille placée à côté de lui avec une fixité qui l’eût gênée sans doute si elle s’en fût aperçue. Elle lui sembla plus charmante encore que la première fois. Le travail d’idéalisation, qui se mêle toujours au souvenir et fait souvent éprouver des déceptions quand on se retrouve en présence de l’objet rêvé, n’avait rien pu ajouter à la beauté de l’inconnue ; il faut avouer aussi que jamais type plus parfait de la femme espagnole ne s’était assis sur les gradins de granit bleu du cirque de Madrid.

Le jeune homme, en extase, admirait ce profil si nettement découpé, ce nez mince et fier aux narines roses comme l’intérieur d’un coquillage, ces tempes pleines où, sous un léger ton d’ambre, se croisait un imperceptible lacis de veines bleues ; cette bouche fraîche comme une fleur, savoureuse comme un fruit, entrouverte par un demi-sourire et illuminée par un éclair de nacre, et surtout ces yeux d’où le regard pressé par deux épaisses franges de cils noirs jaillissait en irrésistibles effluves.

C’était toute la pureté du type grec, mais affinée par le caractère arabe, la même perfection avec un accent plus sauvage, la même grâce, mais plus cruelle ; les sourcils dessinaient leur arc d’ébène sur le marbre doré du front d’un coup de pinceau si hardi, les prunelles étaient d’un noir si âprement noir, une pourpre si riche éclatait dans la pulpe des lèvres, qu’une pareille beauté eût eu quelque chose d’alarmant dans un salon de Paris ou de Londres : mais elle était parfaitement à sa place à la course de taureaux, sous le ciel ardent de l’Espagne.

La vieille, qui ne donnait pas aux péripéties de l’arène la même attention que la jeune, observait le manège d’Andrès avec un regard oblique et un air de dogue flairant un voleur. Joyeuse, cette physionomie était laide, refrognée, elle était repoussante : ses rides semblaient plus creuses, et l’auréole brune qui cernait ses yeux s’agrandissait et rappelait vaguement les cercles de plume qui entourent les prunelles des chouettes ; sa dent de sanglier s’appuyait plus fortement sur sa lèvre calleuse, et des tics nerveux contractaient sa face grimaçante.

Comme Andrès persistait dans sa contemplation, la colère sourde de la vieille augmentait d’instant en instant ; elle se tracassait sur son banc, faisait siffler son éventail, donnait de fréquents coups de coude à sa belle voisine, et lui adressait toutes sortes de questions pour l’obliger à tourner la tête de son côté ; mais, soit que celle-ci ne comprît pas ou qu’elle ne voulût pas comprendre, elle répondait en deux ou trois mots et reprenait son attitude attentive et sérieuse.

« La peste soit de l’atroce sorcière ! se disait tout bas Andrès, et quel dommage qu’on ait aboli l’inquisition ! Avec une figure pareille, on vous l’eût promenée, sans enquête, à califourchon sur un âne, coiffée du san-benito et vêtue de la chemise soufrée, car elle sort évidemment du séminaire de Barahona, et doit laver les jeunes filles pour le sabbat. »

Juancho, dont le tour de tuer n’était pas arrivé, se tenait dédaigneusement au milieu de la place, sans prendre plus souci des taureaux que s’ils eussent été des moutons ; à peine faisait-il un léger mouvement de corps et se dérangeait-il de deux ou trois semelles lorsque la bête furieuse, se préoccupant de cet homme, faisait mine de fondre sur lui.

Son bel œil noir lustré faisait le tour des loges, des galeries et des gradins, où palpitaient, comme des ailes de papillons, des essaims d’éventails de toutes nuances ; on eût dit qu’il cherchait à reconnaître quelqu’un parmi ces spectateurs. Lorsque son regard, promené circulairement, arriva au gradin ou la jeune fille et la vieille femme étaient assises, un éclair de joie illumina sa brune figure, et il fit un imperceptible mouvement de tête, espèce de salut d’intelligence comme s’en permettent quelquefois les acteurs en scène.

« Militona, dit la vieille à voix basse, Juancho nous a vues ; prends garde à te bien tenir ; ce jeune homme te fait les doux yeux et Juancho est jaloux.

— Qu’est-ce que cela me fait ? répondit Militona sur le même ton.

— Tu sais qu’il est homme à faire avaler une langue de bœuf à quiconque lui déplaît.

— Je ne l’ai pas regardé, ce monsieur, et d’ailleurs ne suis-je pas ma maîtresse ? »

En disant qu’elle n’avait pas regardé Andrès, Militona faisait un petit mensonge. Elle ne l’avait pas regardé, les femmes n’ont pas besoin de cela pour voir, mais elle aurait pu faire de sa personne la description la plus minutieuse.

En historien véridique, nous devons dire qu’elle trouvait don Andrès de Salcedo ce qu’il était en effet, un fort joli cavalier.

Andrès, pour avoir un moyen de lier conversation, fit signe à l’un de ces marchands d’oranges, de fruits confits, de pastilles et autres douceurs, qui se promènent dans le corridor de la place, et offrent au bout d’une perche leurs sucreries et leurs dragées aux spectateurs qu’ils soupçonnent de galanterie. La voisine d’Andrès était si jolie, qu’un marchand se tenait aux environs, comptant sur une vente forcée.

« Señorita, voulez-vous de ces pastilles ? » dit Andrès avec un sourire engageant à sa belle voisine, en lui présentant la boîte ouverte.

La jeune fille se retourna vivement et regarda Andrès d’un air de surprise inquiète.

« Elles sont au citron et à la menthe », ajouta Andrès comme pour la décider.

Militona, prenant tout à coup sa résolution, plongea ses doigts menus dans la boîte et en retira quelques pincées de pastilles.

« Heureusement Juancho a le dos tourné », grommela un homme du peuple qui se trouvait là, « autrement il y aurait du rouge de répandu ce soir. »

« Et madame, en désire-t-elle ? » continua Andrès du ton le plus exquisément poli, en tendant la boîte à l’horrible vieille, que ce trait d’audace déconcerta au point qu’elle prit, dans son trouble, toutes les pastilles sans en laisser une.

Toutefois, en vidant la bonbonnière dans le creux de sa main noire comme celle d’une momie, elle jeta un coup d’œil furtif et effaré sur le cirque et poussa un énorme soupir.

En ce moment l’orchestre sonna la mort : c’était le tour à Juancho de tuer. Il se dirigea vers la loge de l’ayuntamiento, fit le salut et la demande de rigueur, puis jeta en l’air sa montera avec la crânerie la plus coquette. Le silence se fit tout à coup parmi l’assemblée, ordinairement si tumultueuse ; l’attente oppressait toutes les poitrines.

Le taureau que devait tuer Juancho était des plus redoutables ; pardonnez-nous si, occupés d’Andrès et de Militona, nous ne vous avons pas conté ses prouesses en détail : sept chevaux étendus, vides d’entrailles et découpant sur le sable, aux différents endroits où l’agonie les avait fait tomber la mince silhouette de leur cadavre, témoignaient de sa force et de sa furie. Les deux picadores s’étaient retirés moulus de chutes, presque éclopés, et le sobre-saliente (doublure) attendait dans la coulisse en selle et la lance au poing, prêt à remplacer ses chefs d’emploi hors de service.

Les chulos se tenaient prudemment dans le voisinage de la palissade, le pied sur l’étrier de bois qui sert à la franchir en cas de péril ; et le taureau vainqueur vaguait librement par la place, tachée çà et là de larges mares de sang sur lesquelles les garçons de combat n’osaient pas aller secouer de la poussière, donnant des coups de corne dans les portes, et jetant en l’air les chevaux morts qu’il rencontrait sur son passage.

« Fais ton fier, mon garçon », disait un aficionado du peuple en s’adressant à la bête farouche ; « jouis de ton reste, saute, gambade, tu ne seras pas si gai tout à l’heure : Juancho va te calmer. »

En effet, Juancho marchait vers la bête monstrueuse de ce pas ferme et délibéré qui fait rétrograder même les lions.

Le taureau, étonné de se voir encore un adversaire, s’arrêta, poussa un sourd beuglement, secoua la bave de son mufle, gratta la terre de son sabot, pencha deux ou trois fois la tête et recula de quelques pas.

Juancho était superbe à voir : sa figure exprimait la résolution immuable ; ses yeux fixes, dont les prunelles entourées de blanc semblaient des étoiles de jais, dardaient d’invisibles rayons qui criblaient le taureau comme des flèches d’acier ; sans en avoir la conscience, il lui faisait subir ce magnétisme au moyen duquel le belluaire Van Amburg envoyait les tigres tremblants se blottir aux angles de leur cage.

Chaque pas que l’homme faisait en avant, la bête féroce le faisait en arrière.

À ce triomphe de la force morale sur la force brute, le peuple, saisi d’enthousiasme, éclata en transports frénétiques ; c’étaient des applaudissements, des cris, des trépignements à ne pas s’entendre ; les amateurs secouaient à tour de bras les espèces de sonnettes et de tam-tam qu’ils apportent à la course pour émettre le plus de bruit possible. Les plafonds craquaient sous les admirations de l’étage supérieur, et la peinture détachée s’envolait en tourbillons de pellicules blanchâtres.

Le torero ainsi applaudi, l’éclair aux yeux, la joie au cœur, leva la tête vers la place où se trouvait Militona, comme pour lui reporter les bravos qu’on lui criait de toutes parts et lui en faire hommage.

Le moment était mal choisi. Militona avait laissé tomber son éventail, et don Andrès, qui s’était précipité pour le ramasser avec cet empressement à profiter des moindres circonstances qui caractérise les gens désireux de fortifier d’un fil de plus la chaîne frêle d’une nouvelle liaison, le lui remettait d’un air tout heureux et d’un geste le plus galant du monde.

La jeune fille ne put s’empêcher de remercier d’un joli sourire et d’une gracieuse inclinaison de tête l’attention polie d’Andrès.

Ce sourire fut saisi au vol par Juancho ; ses lèvres pâlirent, son teint verdit, les orbites de ses yeux s’empourprèrent, sa main se contracta sur le manche de la muleta, et la pointe de son épée, qu’il tenait basse, creusa convulsivement trois ou quatre trous dans le sable.

Le taureau, n’étant plus dominé par l’œillade fascinatrice, se rapprocha de son adversaire sans que celui-ci songeât à se mettre en garde. L’intervalle qui séparait la bête de l’homme diminuait affreusement.

« En voilà un gaillard qui ne s’alarme pas ! » dirent quelques-uns plus robustes aux émotions.

« Juancho, prends garde », disaient les autres, plus humaines ; « Juancho de ma vie, Juancho de mon cœur, Juancho de mon âme, le taureau est presque sur toi ! »

Quant à Militona, soit que l’habitude des courses eût émoussé sa sensibilité, soit qu’elle eût toute confiance dans l’habileté souveraine de Juancho ou qu’elle portât un intérêt médiocre à celui qu’elle troublait si profondément, sa figure resta calme et sereine comme s’il ne se fût rien passé ; seulement une légère rougeur monta à ses pommettes, et son sein souleva d’un mouvement un peu plus rapide les dentelles de sa mantille.

Les cris des assistants tirèrent Juancho de sa torpeur ; il fit une brusque retraite de corps et agita les plis écarlates de sa muleta devant les yeux du taureau.

L’instinct de la conservation, l’amour-propre du gladiateur luttaient dans l’âme de Juancho avec le désir d’observer ce que faisait Militona ; un coup d’œil égaré, un oubli d’une seconde pouvaient mettre sa vie en péril dans ce moment suprême. Situation infernale ! être jaloux, voir auprès de la femme aimée un jeune homme attentif et charmant, et se trouver au milieu d’un cirque, sous la pression des regards de douze mille spectateurs, ayant à deux pouces de la poitrine les cornes brûlantes d’une bête farouche qu’on ne peut tuer qu’à un certain endroit et d’une certaine manière, sous peine d’être déshonoré !

Le torero, redevenu maître de la juridiction, comme on dit en argot tauromachique, s’établit solidement sur ses talons et fit plusieurs passes avec la muleta pour forcer le taureau à baisser la tête.

« Que pouvait lui dire ce jeune homme, ce drôle, à qui elle souriait si doucement ? » pensait Juancho, oubliant qu’il avait devant lui un adversaire redoutable ; et involontairement il releva les yeux.

Le taureau, profitant de cette distraction, fondit sur l’homme ; celui-ci, pris de court, fit un saut en arrière, et, par un mouvement presque machinal, porta son estocade au hasard ; le fer entra de quelques pouces ; mais, poussé dans un endroit défavorable, il rencontra l’os et, secoué par la bête furieuse, rejaillit de la blessure avec une fusée de sang et alla retomber à quelques pas plus loin. Juancho était désarmé et le taureau plein de vie ; car ce coup perdu n’avait fait qu’exaspérer sa rage. Les chulos accoururent, faisant onduler leurs capes roses et bleues.

Militona avait légèrement pâli ; la vieille poussait des « Aïe ! » et des « Hélas ! » et gémissait comme un cachalot échoué.

Le public, à la vue de la maladresse inconcevable de Juancho, se mit à faire un de ces triomphants vacarmes dans lesquels excelle le peuple espagnol : c’était un ouragan d’épithètes outrageuses, de vociférations et malédictions. « Fuera, fuera, criait-on de toutes parts, le chien, le voleur, l’assassin ! Aux présides ! à Ceuta ! Gâter une si belle bête ! Boucher maladroit ! bourreau ! » et tout ce que peut suggérer en pareille occasion l’exubérance méridionale toujours portée aux extrêmes.

Cependant Juancho se tenait debout sous ce déluge d’injures, se mordant les lèvres et déchirant de sa main restée libre la dentelle de son jabot. Sa manche ouverte par la corne du taureau laissait voir sur son bras une longue rayure violette. Un moment il chancela, et l’on put croire qu’il allait tomber suffoqué par la violence de son émotion ; mais il se remit bien vite, courut à son épée, comme ayant arrêté un projet dans son esprit, la ramassa, la fit passer sous son pied pour en redresser la lame fléchie, et se posa de manière à tourner le dos à la partie de la place où se trouvait Militona.

Sur un signe qu’il fit, les chulos lui amenèrent le taureau en l’amusant de leurs capes, et cette fois, débarrassé de toute préoccupation, il porta à l’animal une estocade de haut en bas dans toutes les règles, et que le grand Montès de Chiclana lui-même n’eût pas désavouée.

L’épée plantée au défaut de l’épaule s’élevait avec sa poignée en croix entre les cornes du taureau et rappelait ces gravures gothiques où l’on voit saint Hubert à genoux devant un cerf portant un crucifix dans ses ramures.

L’animal s’agenouilla pesamment devant Juancho, comme rendant hommage à sa supériorité, et après une courte convulsion roula les quatre sabots en l’air.

« Juancho a pris une brillante revanche ! Quelle belle estocade ! je l’aime mieux qu’Arjona et le Chiclanero ; qu’en pensez-vous, señorita ? » dit Andrès tout à fait enthousiasmé à sa voisine.

« Pour Dieu, monsieur, ne m’adressez plus un mot », répondit Militona très vite, sans presque remuer les lèvres et sans détourner la tête.

Ces paroles étaient dites d’un ton si impératif et si suppliant à la fois, qu’Andrès vit bien que ce n’était pas le « finissez » d’une fillette qui meurt d’envie que l’on continue.

Ce n’était pas la pudeur de la jeune fille qui lui dictait ces paroles ; les essais de conversation d’Andrès n’avaient rien qui méritât une telle rigueur, et les manolas, qui sont les grisettes de Madrid, sans vouloir en médire, ne sont pas, en général, d’une susceptibilité si farouche.

Un effroi véritable, le sentiment d’un danger qu’Andrès ne pouvait comprendre, vibraient dans cette phrase brève, décochée de côté et qui paraissait être elle-même un péril de plus.

« Serait-ce une princesse déguisée ? » se dit Andrès assez intrigué et incertain du parti qu’il devait prendre. « Si je me tais, j’aurai l’air d’un sot ou tout au moins d’un don Juan médiocre ; si je persiste, peut-être attirerai-je à cette belle enfant quelque scène désagréable. Aurait-elle peur de la duègne ? Non ; puisque cette aimable gaillarde a dévoré toutes mes pastilles, elle est un peu complice, et ce n’est pas elle que redoute mon infante. Y aurait-il ici autour quelque père, quelque frère, quelque mari ou quelque amant jaloux ? »

Personne ne pouvait être rangé dans aucune de ces catégories parmi les gens qui entouraient Militona ; ils avaient des airs effacés et des physionomies vagues : évidemment nul lien ne les rattachait à la belle manola.

Jusqu’à la fin de la course, Juancho ne regarda pas une seule fois du côté du tendido, et dépêcha les deux taureaux qui lui revenaient avec une maestria sans égale ; on l’applaudit aussi furieusement qu’on l’avait sifflé.

Andrès, soit qu’il jugeât prudent de ne pas renouer l’entretien après cette phrase, dont le ton alarmé et suppliant l’avait touché, soit qu’il ne trouvât pas de manière heureuse de rentrer en conversation, n’adressa plus un mot à Militona, et même il se leva quelques minutes avant la fin de la course.

En enjambant les gradins pour se retirer, il dit tout bas quelques mots à un jeune garçon à physionomie intelligente et vive et disparut.

Le petit drôle, lorsque le public sortit, eut soin de marcher dans la foule, sans affectation et de l’air le plus dégagé du monde, derrière Militona et la duègne. Il les laissa remonter toutes deux dans leur calesin, puis, ayant l’air de céder à un mouvement de gaminerie lorsque la voiture s’ébranla sur ses grandes roues écarlates, il se suspendit à la caisse des pieds et des mains, en chantant à tue-tête la chanson populaire des taureaux de Puerto.

La voiture s’éloigna dans un tourbillon de bruit et de poussière.

« Bon », se dit Andrès, qui vit d’une allée du Prado où il était déjà parvenu passer le calesin à toute vitesse avec le muchacho hissé par derrière, « je saurai ce soir l’adresse de cette charmante créature, et que le duo de Bellini me soit léger ! »

III

Le jeune garçon devait venir rendre compte de sa mission à don Andrès, qui l’attendait en fumant un cigare dans une allée du Prado, aux environs du monument élevé aux victimes du Deux Mai.

Tout en poussant devant lui les bouffées de tabac qui se dissipaient en bleuâtres spirales, Andrès faisait son examen de conscience, et ne pouvait guère s’empêcher de reconnaître qu’il était sinon amoureux, du moins très vivement préoccupé de la belle manola. Quand même la beauté de la jeune fille n’eût pas suffi pour mettre en feu le cœur le moins inflammable, l’espèce de mystère que semblait annoncer son effroi quand Andrès lui avait adressé la parole après l’accident arrivé à Juancho, ne pouvait manquer de piquer la curiosité de tout jeune homme un peu aventureux : à vingt-cinq ans, sans être don Quichotte de la Manche, l’on est toujours prêt à défendre les princesses que l’on suppose opprimées.

Feliciana, la demoiselle si bien élevée, que devenait-elle à travers tout cela ? Andrès en était assez embarrassé ; mais il se dit que son mariage avec elle ne devant avoir lieu que dans six mois, cette légère amourette aurait le temps d’être menée à bien, rompue et oubliée avant le terme fatal, et que d’ailleurs rien n’était si facile à cacher qu’une intrigue de ce genre, Feliciana et la jeune fille vivant dans des sphères à ne jamais se rencontrer. Ce serait sa dernière folie de garçon ; car dans le monde on appelle folie aimer une jeune fille gracieuse et charmante, et raison épouser une femme laide, revêche et qui vous déplaît ; après, il vivrait en ermite, en sage, en vrai martyr conjugal.

Les choses ainsi arrangées dans sa tête, Andrès s’abandonna aux plus agréables rêveries. Il était tenu par doña Feliciana Vasquez de los Rios à un régime de bon ton et d’amusement de bon goût qui lui pesait fort, bien qu’il n’osât protester ; il lui fallait se conformer à une foule d’habitudes anglaises, au thé, au piano, aux gants jaunes, aux cravates blanches, au vernis, sans circonstance atténuante, à la danse marchée, aux conversations sur les modes nouvelles, aux grands airs italiens, toutes choses qui répugnaient à son humeur naturellement libre et gaie. Malgré lui, le vieux sang espagnol s’insurgeait dans ses veines contre l’envahissement de la civilisation du Nord.

Se supposant déjà l’amant heureux de la manola du cirque – quel homme n’est pas un peu fat, au moins en pensée ? –, il se voyait dans la petite chambre de la jeune fille, débarrassé de son frac et faisant une collation de pâtisseries, d’oranges, de fruits confits, arrosée de flacons de vin de Péralta et de Pedro Jiménès plus ou moins légitimes, que la tia aurait été chercher à la boutique de vins généreux la plus proche.

Prenant un papel de hilo teint au jus de réglisse, la belle enfant roulait dans la mince feuille quelques brins de tabac coupés d’un trabuco, et lui offrait une cigarette tournée avec la plus classique perfection.

Puis, repoussant la table du pied, elle allait décrocher du mur une guitare qu’elle remettait à son galant, et une paire de castagnettes de bois de grenadier qu’elle s’ajustait aux pouces, en serrant la ganse qui les noue de ses petites dents de nacre, et se mettait à danser avec une souplesse et une expression admirables une de ces vieilles danses espagnoles où l’Arabie a laissé sa langueur brûlante et sa passion mystérieuse, en murmurant d’une voix entrecoupée quelque ancien couplet de séguidille incohérent et bizarre, mais d’une poésie pénétrante.

Pendant qu’Andrès s’abandonnait à ses voluptueuses rêveries avec tant de bonne foi, qu’il marquait la mesure des castagnettes en faisant craquer ses phalanges, le soleil baissait rapidement et les ombres devenaient longues. L’heure du dîner approchait ; car aujourd’hui, à Madrid, les personnes bien situées se mettent à table à l’heure de Paris ou de Londres, et le messager d’Andrès ne revenait pas ; quand même la jeune fille eût logé à l’extrémité opposée de la ville, à la porte San-Joachim ou San-Gerimon, le jeune drôle eût eu le temps, et bien au-delà, de faire deux fois la course, surtout en considérant que, dans la première partie du voyage, il était perché sur l’arrière-train de la voiture.

Ce retard étonna et contraria vivement Andrès, qui ne savait où retrouver son émissaire, et qui voyait ainsi se terminer au début une aventure qui promettait d’être piquante. Comment se remettre sur la piste une fois perdue, quand on ne possède pas le plus petit indice pour se guider, pas un détail, pas même un nom, et qu’il faut compter sur le hasard décevant des rencontres ?

« Peut-être est-il arrivé quelque incident dont je ne puis me rendre compte ; attendons encore quelques minutes », se dit Andrès.

Profitant de la permission d’ubiquité accordée aux conteurs, nous suivrons le calesin dans sa course rapide. Il avait d’abord longé le Prado, puis s’était enfoncé dans la rue de San-Juan, ayant toujours l’émissaire d’Andrès accroché des pieds et des mains à ses ressorts ; ensuite il avait gagné la rue de los Desamparados. Au milieu à peu près de cette rue, le calesero, sentant de la surcharge, avait envoyé au pauvre Perico, avec une dextérité extrême, un coup de fouet bien sanglé à travers la figure qui l’avait forcé à lâcher prise.

Lorsque, après s’être frotté les yeux tout pleurants de douleur, il eut recouvré la faculté de voir, le calesin était déjà au bout de la rue de la Fé, et le bruit de ses roues sur le pavé inégal allait s’affaiblissant. Perico, excellent coureur comme tous les jeunes Espagnols, et pénétré de l’importance de sa mission, avait pris ses jambes à son cou, et il eût assurément rattrapé la voiture, si celle-ci eût roulé en ligne droite ; mais, à l’extrémité de la rue, elle fit un coude, et Perico la perdit de vue un instant. Quand il tourna l’angle à son tour, le calesin avait disparu. Il était entré dans ce lacis de rues et de ruelles qui avoisinent la place de Lavapiès. Avait-il pris la rue del Povar ou celle de Santa-Inès, celle de las Damas ou de San-Lorenzo ? C’est ce que Perico ne put démêler ; il les parcourut toutes, en espérant voir le calesin arrêté devant quelque porte : il fut trompé dans son espoir ; seulement il rencontra sur la place la voiture qui revenait à vide et dont le conducteur, faisant claquer son fouet comme des détonations de pistolet par une sorte de menace ironique, se hâtait pour aller prendre un autre chargement.

Dépité de n’avoir pu faire ce qu’Andrès lui avait demandé, Perico s’était promené quelque temps dans les rues où il présumait que le calesin avait déposé ses deux pratiques, pensant avec cette précoce intelligence des passions qu’ont les enfants méridionaux, qu’une si jolie fille ne pouvait manquer d’avoir un galant et de se mettre à la fenêtre pour le regarder venir, ou de sortir pour l’aller retrouver s’il ne venait pas, le jour des taureaux étant consacré à Madrid aux promenades, aux parties fines et aux divertissements. Ce calcul n’était pas dénué de justesse ; en effet, bien des jolies têtes souriaient, encadrées aux fenêtres, et se penchaient sur les balcons, mais aucune n’était celle de la manola qu’on l’avait chargé de suivre. De guerre lasse, après s’être lavé les yeux à la fontaine de Lavapiès, il redescendit vers le Prado pour rendre compte à don Andrès de sa mission. S’il ne rapportait pas l’adresse précise, il était du moins à peu près certain que la belle demeurait dans une des quatre rues dont nous avons cité les noms ; et, comme elles sont très courtes, c’était déjà moins vague que de la chercher dans tout Madrid.

S’il fût resté quelques minutes de plus, il aurait vu un second calesin s’arrêter devant une maison de la rue del Povar, et un homme, soigneusement embossé et le manteau sur les yeux, sauter légèrement à bas de la voiture et s’enfoncer dans l’allée. Le mouvement du saut dérangea les plis de la cape, qui laissa briller un éclair de paillon, et découvrit des bas de soie étoilés de quelques gouttelettes de sang et tendus par une jambe nerveuse.

Vous avez sans doute déjà reconnu Juancho. En effet, c’était lui. Mais pour Perico, aucun lien ne rattachait Juancho à Militona, et sa présence n’eût pas été un indice de l’endroit où demeurait la jeune fille. D’ailleurs, Juancho pouvait rentrer chez lui. C’était même la version la plus vraisemblable. Après une course aussi dramatique que celle-là, il devait avoir besoin de repos et d’appliquer quelques compresses sur l’égratignure de son bras, car les cornes du taureau sont venimeuses et font des blessures lentes à guérir.

Perico se dirigea d’un pas allongé du côté de l’obélisque du Deux Mai, où Andrès lui avait donné rendez-vous. Autre anicroche. Andrès n’était pas seul. Doña Feliciana, qui était sortie pour quelque emplette avec une de ses amies qu’elle reconduisait, avait aperçu de sa voiture son fiancé se promenant avec une impatience nerveuse ; elle était descendue, ainsi que son amie, et, s’approchant d’Andrès, elle lui avait demandé si c’était pour composer un sonnet ou un madrigal qu’il errait ainsi sous les arbres à l’heure où les mortels moins poétiques se livrent à leur nourriture. Le malheureux Andrès, pris en flagrant délit de commencement d’intrigue, ne put s’empêcher de rougir un peu et balbutia quelques galanteries banales ; il enrageait dans son âme, bien que sa bouche sourît. Perico, incertain, décrivait autour du groupe des cercles embarrassés ; tout jeune qu’il était, il avait compris qu’il ne fallait pas donner à un jeune homme l’adresse d’une manola devant une jeune personne si bien habillée à la française. Seulement il s’étonnait en lui-même qu’un cavalier qui connaissait de si belles dames à chapeaux prît intérêt à une manola en mantille.

« Que nous veut donc ce garçon, qui nous regarde avec ses grands yeux noirs comme s’il voulait nous avaler ?

— Il attend sans doute que je lui jette le bout de ce cigare éteint », répondit Andrès en joignant l’action à la parole et en faisant un imperceptible signe qui voulait dire : « Reviens, quand je serai débarrassé. »

L’enfant s’éloigna, et tirant un petit briquet de sa poche, fit du feu et se mit à humer le havane avec la componction d’un fumeur accompli.

Mais Andrès n’était pas au bout de ses peines. Feliciana se frappa le front de sa main étroitement gantée, et dit, comme sortant d’un rêve : « Mon Dieu, j’étais si préoccupée tantôt de notre duo de Bellini, que j’ai oublié de vous dire que mon père, don Geronimo, vous attend à dîner. Il voulait vous écrire ce matin ; mais, comme je devais vous voir dans l’après-midi, je lui ai dit que ce n’était pas la peine. Il est déjà bien tard », dit-elle en consultant une petite montre grande comme l’ongle ; « montez en voiture avec nous, nous mettrons Rosa chez elle, et nous retournerons à la maison ensemble. »

Si l’on s’étonne de voir une jeune personne si bien élevée prendre un jeune homme dans sa voiture, nous ferons observer que sur le devant de la calèche était assise une gouvernante anglaise, roide comme un pieu, rouge comme une écrevisse, et ficelée dans le plus long des corsets, dont l’aspect suffisait pour mettre en fuite les amours et les médisances.

Il n’y avait pas moyen de reculer ; après avoir présenté la main à Feliciana et à son amie pour les aider à monter, il prit place sur le devant de la calèche, à côté de Miss Sarah, furieux de n’avoir pu entendre le rapport de Perico, qu’il croyait mieux renseigné, et avec la perspective d’une soirée musicale indéfiniment prolongée.

Comme nous pensons que la description d’un dîner bourgeois n’aurait rien d’intéressant pour vous, nous irons à la recherche de Militona, espérant être plus heureux dans nos investigations que Perico.

Militona demeurait, en effet, dans une des rues soupçonnées par le jeune espion d’Andrès. Vous dire le genre d’architecture auquel appartenait la maison qu’elle habitait avec beaucoup d’autres, serait fort difficile, à moins que ce ne fût à l’ordre composite. La plus grande fantaisie avait présidé au percement des baies, dont pas une n’était pareille. Le constructeur semblait s’être donné pour but la symétrie inverse, car rien ne se correspondait dans cette façade désordonnée ; les murailles, presque toutes hors d’aplomb, faisaient ventre et paraissaient s’affaisser sous leur poids ; des S et des croix de fer les contenaient à peine, et sans les deux maisons voisines, un peu plus solides, où elle s’épaulait, elle serait tombée infailliblement au travers de la rue ; au bas, le plâtre, écaillé par larges plaques, laissait voir le pisé des murs ; le haut, mieux conservé, offrait des traces d’ancienne peinture rose, qui paraissait comme la rougeur de cette pauvre maison honteuse de sa misère.

Près d’un toit de tuiles tumultueux et découpant sur l’azur du ciel un feston brun, édenté çà et là, souriait une petite fenêtre, encadrée d’un récent crépi de chaux ; une cage, à droite, contenait une caille, une autre, à gauche, d’une dimension presque imperceptible, ornée de perles de verre rouge et jaune, servait de palais et de cellule à un grillon : car les Espagnols, à qui les Arabes ont laissé le goût des rythmes persistants, aiment beaucoup les chants monotones, frappés à temps égaux, de la caille et du grillon. Une jarre de terre poreuse, suspendue par les anses à une ficelle et couverte d’une sueur perlée, rafraîchissait l’eau à la brise naissante du soir, et laissait tomber quelques gouttes sur deux pots de basilic placés au-dessous. Cette fenêtre, c’était celle de la chambre de Militona. De la rue un observateur eût deviné tout de suite que ce nid était habité par un jeune oiseau ; la jeunesse et la beauté exercent leur empire même sur les choses inanimées, et y posent involontairement leur cachet.

Si vous ne craignez pas de vous engager avec nous dans cet escalier aux marches calleuses, à la rampe miroitée, nous y suivrons Militona, qui monte en sautillant les degrés rompus avec toute l’élasticité d’un jarret de dix-huit ans ; elle nage déjà dans la lumière des étages supérieurs, tandis que la tia Aldonza, retenue dans les limbes obscurs des premières marches, pousse des « han ! » de saint Joseph et se pend désespérément des deux mains à la corde grasse.

La belle fille, soulevant un bout de sparterie jetée devant une de ces portes de sapin à petits panneaux multipliés si communes à Madrid, prit sa clef et ouvrit.

Une si pauvre chambre ne pouvait guère tenter les voleurs et n’exigeait pas de grandes précautions de fermeture : absente, Militona la laissait ouverte ; mais, quand elle y était, elle la fermait soigneusement. Il y avait alors un trésor dans ce mince taudis, sinon pour les voleurs, du moins pour les amoureux.

Une simple couche de chaux remplaçait sur la muraille le papier et la tenture ; un miroir dont l’étamage rayé ne reflétait que fort imparfaitement la charmante figure qui le consultait ; une statuette en plâtre de saint Antoine, accompagnée de deux vases de verre bleu contenant des fleurs artificielles ; une table de sapin, deux chaises et un petit lit recouvert d’une courtepointe de mousseline avec des volants découpés en dents de loup, formaient tout l’ameublement. N’oublions pas quelques images de Notre-Dame et des saints, peintes et dorées sur verre avec une naïveté byzantine ou russe, une gravure du Deux Mai, l’enterrement de Daoiz et Vélarde, un picador à cheval d’après Goya, plus un tambour de basque faisant pendant à une guitare : par un mélange du sacré et du profane, dont l’ardente foi des pays vraiment catholiques ne s’alarme pas, entre ces deux instruments de joie et de plaisir s’élevait une longue palme tirebouchonnée, rapportée de l’église le jour de Pâques fleuries.

Telle était la chambre de Militona, et, bien qu’elle ne renfermât que les choses strictement nécessaires à la vie, elle n’avait pas l’aspect aride et froid de la misère ; un rayon joyeux l’illuminait ; le rouge vif des briques du plancher était gai à l’œil ; aucune ombre difforme ne trouvait à s’accrocher, avec ses ongles de chauve-souris, dans ces angles d’une blancheur éclatante ; aucune araignée ne tendait sa toile entre les solives du plafond ; tout était frais, souriant et clair dans cette pièce meublée de quatre murs. En Angleterre, c’eût été le dénuement le plus profond ; en Espagne, c’était presque l’aisance, et plus qu’il n’en fallait pour être aussi heureux qu’en paradis.

La vieille était enfin parvenue à se hisser jusqu’au haut de l’escalier ; elle entra dans le charmant réduit et s’affaissa sur une des deux chaises, que son poids fit craquer d’une manière alarmante.

« Je t’en prie, Militona, décroche-moi la jarre, que je boive un coup ; j’étouffe, j’étrangle ; la poussière de la place et ces damnées pastilles de menthe m’ont mis le feu au gosier.

— Il ne fallait pas les manger à poignées, tia », répondit la jeune fille avec un sourire en inclinant le vase sur les lèvres de la vieille.

Aldonza but trois ou quatre gorgées, passa le dos de sa main sur sa bouche et s’éventa en silence sur un rythme rapide.

« À propos de pastilles, dit-elle après un soupir, quels regards furieux lançait Juancho de notre côté ! je suis sûre qu’il a manqué le taureau parce que ce joli monsieur te parlait ; il est jaloux comme un tigre, ce Juancho, et, s’il a pu le retrouver, il lui aura fait passer un mauvais quart d’heure. Je ne donnerais pas beaucoup d’argent de la peau de ce jeune homme, car elle court risque d’être fendue par de fameuses estafilades. Te rappelles-tu la belle aiguillette qu’il a levée sur ce Luca, qui voulait t’offrir un bouquet à la romeria de San-Isidro ?

— J’espère que Juancho ne se portera à aucune de ces fâcheuses extrémités ; j’ai prié ce jeune homme de ne plus m’adresser la parole, d’un ton si suppliant et si absolu, qu’il n’a plus rien dit à dater de ce moment ; il a compris mon effroi et en a eu pitié. Mais quelle affreuse tyrannie d’être ainsi poursuivie de cet amour féroce !

— C’est ta faute, dit la vieille, pourquoi es-tu si jolie ? »

Un coup sec, frappé à la porte comme par un doigt de fer, interrompit la conversation des deux femmes.

La vieille se leva et alla regarder par le petit judas grillé et fermé d’un volet, pratiqué dans la porte, à hauteur d’homme, selon l’usage espagnol.

À l’ouverture parut la tête de Juancho, pâle sous la teinte bronzée dont le soleil de l’arène l’avait revêtue.

Aldonza entrebâilla la porte et Juancho entra. Son visage trahissait les violentes émotions qui l’avaient agité dans le cirque ; on y lisait une rage concentrée : car, pour cette âme entichée d’un grossier point d’honneur, les bravos n’effaçaient pas les sifflets ; il se regardait comme déshonoré et obligé aux plus téméraires prouesses pour se réhabiliter dans l’opinion publique et vis-à-vis de lui-même.

Mais ce qui l’occupait surtout, et ce qui portait sa fureur au plus haut degré, c’était de n’avoir pu quitter l’arène assez tôt pour rejoindre le jeune homme qui paraissait si galant auprès de Militona ; où le retrouver maintenant ? Sans doute il avait suivi la jeune fille, il lui avait parlé encore.

À cette idée, sa main tâtait machinalement sa ceinture pour y chercher son couteau.

Il s’assit sur l’autre chaise. Militona, appuyée à la fenêtre, déchiquetait la capsule d’un œillet rouge effeuillé ; la vieille s’éventait par contenance ; un silence gênant régnait entre les trois personnages ; ce fut la vieille qui le rompit.

« Juancho, dit-elle, votre bras vous fait-il toujours souffrir ?

— Non », répondit le torero en attachant son regard profond sur Militona.

« Il faudrait y mettre des compresses d’eau et de sel », continua la vieille pour ne pas laisser tomber aussitôt la conversation.

Mais Juancho ne fit aucune réponse, et, comme dominé par une idée fixe, il dit à Militona : « Quel était ce jeune homme placé à côté de vous à la course de taureaux ?

— C’est la première fois que je le rencontre ; je ne le connais pas.

— Mais vous voudriez le connaître ?

— La supposition est polie. Eh bien ! quand cela serait ?

— Si cela était, je le tuerais, ce charmant garçon en bottes vernies, en gants blancs et en frac.

— Juancho, vous parlez comme un insensé ; vous ai-je donné le droit d’être jaloux de moi ? Vous m’aimez, dites-vous ; est-ce ma faute, et faut-il, parce qu’il vous a pris fantaisie de me trouver jolie, que je me mette à vous adorer sur-le-champ ?

— Ça, c’est vrai, elle n’y est pas forcée, dit la vieille ; mais pourtant, à vous deux vous feriez un beau couple ! Jamais main plus fine ne se serait posée sur un bras plus vigoureux, et, si vous dansiez ensemble une cachucha au jardin de Las Delicias, ce serait à monter sur les chaises.

— Ai-je fait la coquette avec vous, Juancho ? vous ai-je attiré par des œillades, des sourires et des mines penchées ?

— Non », répondit le torero d’une voix creuse.

« Je ne vous ai jamais fait de promesses ni permis de concevoir d’espérances ; je vous ai toujours dit : “Oubliez-moi.” Pourquoi me tourmenter et m’offenser par vos violences que rien ne justifie ? Faudra-t-il donc, parce que je vous ai plu, que je ne puisse laisser tomber un regard qui ne soit un arrêt de mort ? Ferez-vous toujours la solitude autour de moi ? Vous avez estropié ce pauvre Luca, un brave garçon qui m’amusait et me faisait rire, et blessé grièvement Ginès, votre ami, parce qu’il m’avait effleuré la main ; croyez-vous que tout cela arrange beaucoup vos affaires ? Aujourd’hui vous faites des extravagances dans le cirque ; pendant que vous m’espionnez, vous laissez arriver les taureaux sur vous, et donnez une pitoyable estocade !

— Mais c’est que je t’aime, Militona, de toutes les forces de mon âme, avec toute la fougue de ce sang qui calcine mes veines ; c’est que je ne vois que toi au monde, et que la corne d’un taureau m’entrant dans la poitrine ne me ferait pas détourner la tête quand tu souris à un autre homme. Je n’ai pas les manières douces, c’est vrai, car j’ai passé ma jeunesse à lutter corps à corps avec les bêtes farouches ; tous les jours je tue et m’expose à être tué ; je ne puis pas avoir la douceur de ces petits jeunes gens délicats et minces comme des femmes, qui perdent leur temps à se faire friser et à lire les journaux ! Au moins si tu n’es pas à moi, tu ne seras pas à d’autres ! » reprit Juancho après une pause, en frappant la table avec force, et comme résumant par ce coup de poing son monologue intérieur.

Et là-dessus il se leva brusquement et sortit en grommelant :

« Je saurai bien le trouver et lui mettre trois pouces de fer dans le ventre. »

Retournons maintenant auprès d’Andrès, qui, piteusement planté devant le piano, fait sa partie dans le duo de Bellini avec un luxe de notes fausses à désespérer Feliciana. Jamais soirée élégante ne lui avait inspiré plus d’ennui, et il donnait à tous les diables la marquise de Benavidès et sa tertulia.

Le profil si pur et si fin de la jeune manola, ses cheveux de jais, son œil arabe, sa grâce sauvage, son costume pittoresque, lui faisaient prendre un plaisir médiocre aux douairières en turban qui garnissaient le salon de la marquise. Il trouva sa fiancée décidément laide, et sortit tout à fait amoureux de Militona.

Comme il descendait la rue d’Alcala pour retourner chez lui, il se sentit tirer par la basque de son habit ; c’était Perico qui, ayant fait de nouvelles découvertes, tenait à lui rendre compte de sa mission, et aussi peut-être à toucher le douro promis.

« Cavalier, dit l’enfant, elle demeure dans la rue del Povar, la troisième maison à droite. Je l’ai vue tantôt à sa fenêtre, qui prenait la jarre à rafraîchir l’eau. »

IV

« Ce n’est pas le tout de connaître le nid de la colombe », se dit don Andrès en s’éveillant après un sommeil que l’image de Militona avait traversé plus d’une fois de sa gracieuse apparition ; « il faut encore arriver jusqu’à elle. Comment s’y prendre ? Je ne vois guère d’autre moyen que de m’aller établir en croisière devant sa maison, et d’observer les tenants et les aboutissants. Mais si je vais dans ce quartier, habillé comme je suis, c’est-à-dire comme la dernière gravure de modes de Paris, j’attirerai l’attention et cela me gênerait dans mes opérations de reconnaissance. Dans un temps donné, elle doit sortir ou rentrer ; car je ne suppose pas qu’elle ait sa chambrette approvisionnée pour six mois de dragées et de noisettes ; je l’accosterai au passage avec quelque phrase galamment tournée, et je verrai bien si elle est aussi farouche à la conversation qu’elle l’était à la place des Taureaux. Allons au Rastro acheter de quoi nous transformer de fashionable en manolo ; ainsi déguisé, je n’éveillerai les soupçons d’aucun jaloux et d’aucun frère féroce, et je pourrai, sans faire semblant de rien, prendre des informations sur ma belle. »

Ce projet arrêté, Andrès se leva, avala à la hâte une tasse de chocolat à l’eau, et se dirigea vers le Rastro, qui est comme le Temple de Madrid, l’endroit où l’on trouve tout, excepté une chose neuve. Il se sentait tout heureux et tout gai ; l’idée que la jeune fille ne pouvait pas l’aimer ou en aimer un autre ne lui était pas venue : il avait cette confiance qui trompe rarement, car elle est comme la divination de la sympathie ; l’ancien esprit d’aventure espagnol se réveillait en lui. Ce travestissement l’amusait, et, quoique l’infante à conquérir ne fût qu’une manola, il se promettait du plaisir à se promener sous sa fenêtre en manteau couleur de muraille ; le danger que l’effroi de la jeune fille faisait pressentir ôtait à cette conquête ce qu’elle pouvait avoir de vulgaire.

Tout en forgeant dans sa tête ces mille et mille stratagèmes qui s’écroulent les uns sur les autres et dont aucun ne peut servir à l’occasion, Andrès arriva au Rastro.

C’est un assez curieux endroit que le Rastro. Figurez-vous un plateau montueux, une espèce de butte entourée de maisons chétives et malsaines, où se pratiquent toutes sortes d’industries suspectes.

Sur ce tertre et dans les rues adjacentes se tiennent des marchands de bric-à-brac de bas aloi, fripiers, marchands de ferrailles, de chiffons, de verres cassés, de tout ce qui est vieux, sale, déchiré, hors de service. Les taches et les trous, les fragments méconnaissables, le tesson de la borne, le clou du ruisseau trouvent là des acheteurs. C’est un singulier mélange où les haillons de tous les états ont des rencontres philosophiques : le vieil habit de cour dont on a décousu les galons coudoie la veste du paysan aux parements multicolores ; la jupe à paillettes désargentées de la danseuse est pendue à côté d’une soutane élimée et rapiécée. Des étriers de picador sont mêlés à des fleurs fausses, à des livres dépareillés, à des tableaux noirs et jaunes, à des portraits qui n’intéressent plus personne. Rabelais ou Balzac vous feraient là-dessus une énumération de quatre pages.

Cependant, en remontant vers la place, il y a quelques boutiques un peu plus relevées où l’on trouve des habits qui, sans être neufs, sont encore propres et peuvent être portés par d’autres que des sujets du royaume picaresque.

Ce fut dans une de ces boutiques qu’Andrès entra.

Il y choisit un costume de manolo assez frais, et qui avait dû, dans sa primeur, procurer à son heureux possesseur bien des conquêtes dans la red San-Luis, la rue del Barquillo et la place Santa-Ana : ce costume se composait d’un chapeau à cime tronquée, à bords évasés en turban et garnis de velours, d’une veste ronde tabac d’Espagne, à petits boutons, de pantalons larges, d’une grande ceinture de soie et d’un manteau de couleur sombre. Tout cela était usé juste à point pour avoir perdu son lustre, mais ne manquait pas d’une certaine élégance.

Andrès s’étant contemplé dans une grande glace de Venise à biseau, entourée d’un cadre magnifique et venue là on ne sait d’où, se trouva à son gré. En effet, il avait ainsi une tournure délibérée, svelte, faite pour charmer les cœurs sensibles de Lavapiès.

Après avoir payé et fait mettre les habits à part, il dit au marchand qu’il reviendrait le soir se costumer dans sa boutique, ne voulant pas qu’on le vît sortir de chez lui travesti.

En revenant, il passa par la rue del Povar ; il reconnut tout de suite la fenêtre entourée de blanc et la jarre suspendue dont Perico lui avait parlé ; mais rien ne semblait lui indiquer la présence de quelqu’un dans la chambre : un rideau de mousseline soigneusement fermé rendait la vitre opaque au-dehors.

« Elle est sans doute sortie pour aller vaquer à quelque ouvrage ; elle ne rentrera que la journée finie, car elle doit être couturière, cigarera, brodeuse ou quelque chose approchant », se dit Andrès, et il continua sa route.

Militona n’était pas sortie, et, penchée sur la table, elle ajustait les différentes pièces d’un corsage de robe étalées sous ses yeux. Quoiqu’elle ne fît rien de mystérieux, le verrou de sa porte était poussé, sans doute dans la crainte de quelque invasion subite de Juancho, que l’absence de la tia Aldonza aurait rendue plus dangereuse.

Tout en travaillant, elle pensait au jeune homme qui la regardait la veille, au cirque, avec un œil si ardent et si velouté, et lui avait dit quelques mots d’une voix qui résonnait encore doucement à son oreille.

« Pourvu qu’il ne cherche pas à me revoir ! Et pourtant cela me ferait plaisir qu’il le cherchât. Juancho engagerait avec lui quelque affreuse querelle, il le tuerait peut-être ou le blesserait dangereusement comme tous ceux qui ont voulu me plaire ; et même, quand je pourrais me soustraire à la tyrannie de Juancho, qui m’a suivie de Grenade à Séville, de Séville à Madrid, et qui me poursuivrait jusqu’au bout du monde pour m’empêcher de donner à un autre le cœur que je lui refuse, à quoi cela m’avancerait-il ? Ce jeune homme n’est pas de ma classe ; à ses habits l’on voit qu’il est noble et riche ; il ne peut avoir pour moi qu’un caprice passager : il m’a déjà oubliée sans doute. »

Ici la vérité nous oblige à confesser qu’un léger nuage passa sur le front de la jeune fille, et qu’une respiration prolongée, qui pouvait se prendre pour un soupir, gonfla sa poitrine oppressée.

« Il doit sans doute avoir quelque maîtresse, quelque fiancée, jeune, belle, élégante, avec de beaux chapeaux et de grands châles. Comme il serait bien avec une veste brodée en soie de couleur, à boutons de filigrane d’argent, des bottes piquées de Ronda, et un petit chapeau andalous ! Quelle taille fine il aurait, serré par une belle ceinture de soie de Gibraltar ! » se disait Militona continuant son monologue, où, par un innocent subterfuge du cœur, elle revêtait Andrès d’un costume qui le rapprochait d’elle.

Elle en était là de sa rêverie, lorsque Aldonza, qui habitait la même maison, heurta à la porte.

« Tu ne sais pas, ma chère ? dit-elle à Militona ; cet enragé de Juancho, au lieu d’aller panser son bras, s’est promené toute la nuit devant ta fenêtre, sans doute pour voir si le jeune homme du cirque rôdait par là : il s’était fourré dans la tête que tu lui avais donné rendez-vous. Si cela avait été vrai, cependant ? comme ce serait commode ! Aussi, pourquoi ne l’aimes-tu pas, ce pauvre Juancho ? il te laisserait tranquille.

— Ne parlons pas de cela ; je ne suis pas responsable de l’amour que je n’ai provoqué en rien.

— Ce n’est pas, poursuivit la vieille, que le jeune cavalier de la place des Taureaux ne soit très bien de sa personne, et très galant ; il m’a offert la boîte de pastilles avec beaucoup de grâce et tous les égards dus à mon sexe ; mais Juancho m’intéresse, et j’en ai une peur de tous les diables ! Il me regarde un peu comme ton chaperon, et serait capable de me rendre responsable de ta préférence pour un autre. Il te surveille de si près, qu’il serait bien difficile de lui cacher la moindre chose.

— À vous entendre, on croirait que j’ai déjà une affaire réglée avec ce monsieur, dont je me rappelle à peine les traits, répondit Militona en rougissant un peu.

— Si tu l’as oublié, il se souvient de toi, lui, je t’en réponds ; il pourrait faire ton portrait de mémoire ; il n’a pas cessé de te regarder tout le temps de la course ; on eût dit qu’il était en extase devant une Notre-Dame. »

En entendant ces témoignages qui confirmaient l’amour d’Andrès, Militona se pencha sur son ouvrage sans rien répondre ; un bonheur inconnu lui dilatait le cœur.

Juancho, lui, était bien loin de ces sentiments tendres ; enfermé dans sa chambre garnie d’épées et de devises de taureaux qu’il avait enlevées au péril de sa vie pour les offrir à Militona, qui n’en avait pas voulu, il se laissait aller à ce rabâchage intérieur des amants malheureux : il ne pouvait comprendre que Militona ne l’aimât point ; cette aversion lui paraissait un problème insoluble et dont il cherchait en vain l’inconnue. N’était-il pas jeune, beau, vigoureux, plein d’ardeur et de courage ? les plus blanches mains de l’Espagne ne l’avaient-elles pas applaudi mille fois ? ses costumes n’étaient-ils pas brodés d’autant d’or, enjolivés d’autant d’ornements que ceux des plus galants toreros ? son portrait ne se vendait-il pas partout lithographie, imprimé dans les foulards avec une auréole de couplets laudatifs, comme celui des maîtres de l’art ? Qui, Montès excepté, poussait plus bravement une estocade et faisait agenouiller plus vite un taureau ? Personne. L’or, prix de son sang, roulait entre ses doigts comme le vif-argent. Que lui manquait-il donc ? Et il se cherchait avec bonne foi un défaut qu’il ne se trouvait pas ; et il ne pouvait s’expliquer cette antipathie, ou tout au moins cette froideur, que par un amour pour un autre. Cet autre, il le poursuivait partout ; le plus frivole motif excitait sa jalousie et sa rage ; lui qui faisait reculer les bêtes farouches, il se brisait contre la persistance glacée de cette jeune fille. L’idée de la tuer pour faire cesser le charme lui était venue plus d’une fois. Cette frénésie durait depuis plus d’un an, c’est-à-dire depuis le jour où il avait vu Militona ; car son amour, comme toutes les fortes passions, avait acquis tout de suite son développement : l’immensité ne peut grandir.

Pour rencontrer Andrès, il s’était dit qu’il fallait fréquenter le salon du Prado, les théâtres del Circo et del Principe, les cafés élégants et les autres lieux de réunion des gens comme il faut ; et, bien qu’il professât un profond dédain pour les habits bourgeois, et fût ordinairement vêtu en majo, une redingote, un pantalon noir et un chapeau rond étaient posés sur une chaise : il était allé les acheter le matin sous les piliers de la Calle-Mayor, précisément à l’heure où Andrès faisait son emplette au Rastro ; l’un pour arriver à l’objet de sa haine, l’autre pour arriver à l’objet de son amour avaient pris le même moyen.

Feliciana, à qui don Andrès ne manqua pas d’aller faire sa visite à l’heure ordinaire avec l’exactitude d’un amant criminel, lui fit d’amers reproches sur les notes fausses et les distractions sans nombre dont il s’était rendu coupable la veille chez la marquise de Benavidès. C’était bien la peine de répéter si soigneusement ce duo, de le chanter tous les jours, pour faire un fiasco à la soirée solennelle. Andrès s’excusa de son mieux. Ses fautes avaient fait briller d’un éclat plus vif l’imperturbable talent de Feliciana, qui n’avait jamais été mieux en voix, et qui avait chanté à rendre jalouse la Ronconi du théâtre del Circo ; et il n’eut guère de peine à la calmer ; il se séparèrent fort bons amis.

Le soir était venu, et Juancho, revêtu de ses habits modernes qui le rendaient méconnaissable, parcourait d’un pas saccade et fiévreux les avenues du Prado, regardant chaque homme au visage, allant, venant, tâchant d’être partout à la fois ; il entra dans tous les théâtres, fouilla de son œil d’aigle l’orchestre, les avant-scènes et les loges ; il avala toutes sortes de glaces dans les cafés, se mêla à tous les groupes de politiqueurs et de poètes dissertant sur la pièce nouvelle, sans pouvoir découvrir rien qui ressemblât à ce jeune homme qui parlait d’un air si tendre à Militona le jour des taureaux, par l’excellente raison qu’Andrès, qui était allé se costumer chez le marchand, prenait le plus posément du monde, à cette heure-là, un verre de limonade glacée dans une orchateria de chufas (boutique d’orgeat), située presque vis-à-vis la maison de Militona, où il avait établi son quartier d’observation, avec Perico pour éclaireur. Au reste, Juancho aurait passé devant lui sans le regarder ; l’idée ne lui serait pas venue d’aller chercher son rival sous la veste ronde et le sombrero de calaña d’un manolo. Militona, cachée dans l’angle de la fenêtre, ne s’y était pas trompée une minute ; mais l’amour est plus clairvoyant que la haine. En proie à la plus vive anxiété, elle se demandait quels étaient les projets du jeune homme en s’établissant ainsi dans cette boutique, et redoutait la scène terrible qui ne saurait manquer de résulter d’une rencontre entre Juancho et lui.

Andrès, accoudé sur la table, examinait avec une attention de mouchard épiant un complot les gens qui entraient dans la maison. Il passa des femmes, des hommes, des enfants, des gens de tout âge, d’abord en grand nombre, car la maison était peuplée de beaucoup de familles, et puis à intervalles plus éloignés ; peu à peu la nuit était venue, et il n’y avait plus à rentrer que quelques retardataires. Militona n’avait point paru.

Andrès commençait à douter de la bonté des renseignements de son émissaire, lorsque la fenêtre obscure s’éclaira et fit voir que la chambre était habitée.

Il avait la certitude que Militona était bien dans sa chambre, mais cela ne l’avançait pas à grand-chose ; il écrivit quelques mots au crayon sur un papier, et, appelant Perico qui rôdait aux alentours, lui dit de l’aller porter à la belle manola.

Perico, se glissant sur les pas d’un locataire qui rentrait, s’engagea dans l’escalier noir, et, tâtant les murs, finit par arriver au palier supérieur. La lueur qui filtrait par les interstices des ais lui fit découvrir la porte qui devait être celle de Militona ; il frappa deux coups discrètement ; la jeune fille entrebâilla le guichet, prit la lettre et referma le petit volet.

« Pourvu qu’elle sache lire », dit Andrès en achevant sa boisson glacée et en payant sa dépense au Valencien, maître de l’orchateria.

Il se leva et marcha lentement sous la fenêtre. Voici ce que la lettre contenait :

 

Un homme qui ne peut vous oublier, et qui ne le voudrait pas, cherche à vous revoir ; mais d’après les quelques mots que vous lui avez dits au cirque, et ne sachant pas votre vie, il aurait peur, en l’essayant, de vous causer quelque contrariété. Le péril qui ne serait que pour lui ne l’arrêterait pas. Éteignez votre lampe et jetez-lui votre réponse par la fenêtre.

 

Au bout de quelques minutes la lampe disparut, la fenêtre s’ouvrit, et Militona, en prenant sa jarre, fit tomber un des pots de basilic qui vint se briser en éclats à quelque distance de don Andrès.

Dans la terre brune qui s’était répandue sur le pavé, brillait quelque chose de blanc ; c’était la réponse de Militona.

Andrès appela un sereno (garde de nuit) qui passait avec son falot au bout de sa lance, et le pria de baisser sa lanterne, à la lueur de laquelle il lut ce qui suit, écrit d’une main tremblante et en grosses lettres désordonnées :

 

Éloignez-vous… je n’ai pas le temps de vous en écrire plus long. Demain je serai à 10 heures dans l’église de San-Isidro. Mais, de grâce, partez : il y va de votre vie.

 

« Merci, brave homme », dit Andrès en mettant un réal dans la main du sereno, « vous pouvez continuer votre route. »

La rue était tout à fait déserte, et Andrès se retirait à pas lents, lorsque l’apparition d’un homme enveloppé dans un manteau, sous lequel le manche d’une guitare dessinait un angle aigu, éveilla sa curiosité et le fit se blottir dans un coin obscur.

L’homme rejeta les pans de son manteau sur ses épaules, ramena sa guitare par-devant, et commença à tirer des cordes ce bourdonnement rythmé qui sert de basse et d’accompagnement aux mélodies des sérénades et des séguidilles.

Il était évident que ces préludes bruyants avaient pour but d’éveiller la belle en l’honneur de qui ce bruit se commettait ; et, comme la fenêtre de Militona restait fermée, l’homme, réduit à se contenter d’un auditoire invisible, malgré ce dicton espagnol qui prétend qu’il n’est pas de femme si bien endormie à qui le frémissement d’une guitare ne fasse mettre le nez à la fenêtre, après deux « hum ! hum ! » profondément sonores, commença à chanter les couplets suivants avec un fort accent andalous :

 

Enfant aux airs d’impératrice,

Colombe au regard de faucon,

Tu me hais, mais c’est mon caprice

De me planter sous ton balcon.

 

Là, je veux, le pied sur la borne,

Pinçant les nerfs, tapant le bois,

Faire luire à ton carreau morne

Ta lampe et ton front à la fois.

 

Je défends à toute guitare

De bourdonner aux alentours.

Ta rue est à moi. Je la barre

Pour y chanter seul mes amours.

 

Et je coupe les deux oreilles

Au premier racleur de jambon

Qui devant la chambre où tu veilles

Braille un couplet mauvais ou bon.

 

Dans sa gaine mon couteau bouge ;

Allons ! qui veut de l’incarnat ?

À son jabot qui veut du rouge

Pour faire un bouton de grenat ?

 

Le sang dans les veines s’ennuie,

Car il est fait pour se montrer ;

Le temps est noir, gare la pluie !

Poltrons, hâtez-vous de rentrer.

 

Sortez vaillants, sortez bravaches,

L’avant-bras couvert du manteau.

Que sur vos faces de gavaches

J’écrive des croix au couteau !

 

Qu’ils s’avancent ! Seuls ou par bande,

De pied ferme je les attends.

À ta gloire il faut que je fende

Les naseaux de ces capitans.

 

Au ruisseau qui gêne ta marche

Et pourrait salir tes pieds blancs,

Corps du Christ ! je veux faire une arche

Avec les côtes des galants.

 

Pour te prouver combien je t’aime,

Dis, je tuerai qui tu voudras ;

J’attaquerai Satan lui-même,

Si pour linceul j’ai tes deux draps.

 

Porte sourde ! Fenêtre aveugle !

Tu dois pourtant ouïr ma voix ;

Comme un taureau blessé je beugle,

Des chiens excitant les abois !

 

Au moins plante un clou dans ta porte :

Un clou pour accrocher mon cœur.

À quoi sert que je le remporte

Fou de rage, mort de langueur ?

 

« Peste, quelle poésie farouche ! pensa Andrès, voilà de petits couplets qui ne pèchent pas par la fadeur. Voyons si Militona, car c’est en son honneur qu’a lieu ce tapage nocturne, est sensible à ces vers élégiaques, composés par Matamore, don Spavento, Fracasse ou Tranchemontagne. C’est probablement là le terrible galant qui lui inspire tant de peur. On s’effrayerait à moins. »

Don Andrès, ayant un peu avancé la tête hors de l’ombre où il s’abritait, fut atteint par un rayon de lune et dénoncé aux regards vigilants de Juancho.

« Bon ! je suis pris, dit Andrès ; faisons bonne contenance. »

Juancho, jetant à terre sa guitare, qui résonna lugubrement sur le pavé, courut et s’avança sur Andrès, dont la figure était éclairée et qu’il reconnut aussitôt.

« Que venez-vous faire ici à cette heure ? » dit-il d’une voix tremblante de colère.

« J’écoute votre musique : c’est un plaisir délicat.

— Si vous l’avez bien écoutée, vous avez dû entendre que je défends à qui que ce soit de se trouver dans cette rue quand j’y chante.

— Je suis très désobéissant de ma nature », répondit Andrès avec un flegme parfait.

« Tu changeras de caractère aujourd’hui.

— Pas le moins du monde, j’aime mes habitudes.

— Eh bien, défends-toi ou meurs comme un chien », cria Juancho en tirant sa navaja et en roulant son manteau sur son bras.

Ces mouvements furent imités par Andrès, qui se trouva en garde avec une promptitude qui démontrait une bonne méthode et qui surprit un peu le torero, car Andrès avait longtemps travaillé sous un des plus habiles maîtres de Séville, de même qu’on voit à Paris de jeunes élégants étudier la canne, le bâton et la savate, réduits en principes mathématiques par Lecour et Boucher.

Juancho tournait autour de son adversaire, avançant comme un bouclier son bras gauche défendu par plusieurs épaisseurs d’étoffe, le bras droit retiré en arrière pour donner plus de jet et de détente au coup ; tour à tour il se relevait et s’affaissait sur ses jarrets pliés, se grandissant comme un géant, se rapetissant comme un nain : mais la pointe de son couteau rencontrait toujours la cape roulée d’Andrès prêt à la parade.

Tantôt il faisait une brusque retraite, tantôt une attaque impétueuse ; il sautait à droite et à gauche, balançant sa lame comme un javelot, et faisant mine de la lancer.

Andrès, à plusieurs reprises, répondit à ces attaques par des ripostes si vives, si bien dirigées, que tout autre que Juancho n’eût pu les parer. C’était vraiment un beau combat et digne d’une galerie de spectateurs érudits ; mais par malheur toutes les fenêtres dormaient et la rue était complètement déserte. Académiciens de la plage de San-Lucar, du Potro de Cordoue, de l’Albaycin de Grenade et du barrio de Triana, que n’étiez-vous là pour juger ces beaux coups !

Les deux adversaires, tout vigoureux qu’ils étaient, commençaient à se fatiguer ; la sueur ruisselait de leurs tempes, leurs poitrines haletaient comme des soufflets de forge, leurs pieds trépignaient la terre plus lourdement, leurs sauts avaient moins d’élasticité.

Juancho avait senti la pointe du couteau d’Andrès pénétrer dans sa manche, et sa rage s’en était accrue ; tentant un suprême effort, au risque de se faire tuer, il s’élança comme un tigre sur son ennemi.

Andrès tomba à la renverse, et sa chute fit ouvrir la porte mal fermée de la maison de Militona, devant laquelle avait lieu la bataille. Juancho s’éloigna d’un pas tranquille. Le sereno qui passait au bout de la rue cria : « Rien de nouveau, 11 heures et demie, temps étoilé et serein. »

V

Juancho s’était éloigné, à la voix du garde de nuit, sans s’assurer si Andrès était mort ou seulement blessé : il croyait l’avoir tué, tant il était sûr de ce coup pour ainsi dire infaillible. La lutte avait été loyale, et il ne se sentait aucun remords : le sombre plaisir d’être débarrassé de son rival dominait chez lui toute autre considération.

L’anxiété de Militona pendant cette lutte, dont le bruit sourd l’avait attirée à la fenêtre, ne saurait se peindre : elle voulait crier, mais sa langue s’attachait à son palais, la terreur lui serrait la gorge de sa main de fer ; chancelante, éperdue, à demi folle, elle descendit l’escalier au hasard, ou plutôt elle se laissa glisser sur la rampe comme un corps inerte. Elle arriva juste au moment où Andrès tombait et repoussait par sa chute le battant mal clos de la porte.

Heureusement Juancho ne vit pas le mouvement plein de désespoir et de passion avec lequel la jeune fille s’était précipitée sur le corps d’Andrès ; car, au lieu d’un meurtre, il en aurait commis deux.

Elle mit la main sur le cœur d’Andrès et crut sentir qu’il battait faiblement ; le sereno passait, répétant son refrain monotone ; Militona l’appela à son secours. L’honnête gallego accourut, et mettant sa lanterne au visage du blesse, il dit : « Eh ! tiens, c’est le jeune homme à qui j’ai prêté mon fanal pour lire une lettre » ; et il se pencha pour reconnaître s’il était mort ou vivant.

Ce sereno aux traits fortement caractérisés, à la physionomie rude, mais bonne ; cette jeune fille, d’une blancheur de cire et dont les sourcils noirs faisaient encore ressortir la mortelle pâleur ; ce corps inanimé, dont elle soutenait la tête sur ses genoux, formaient un groupe à tenter la brosse de Rembrandt. La lumière jaune de la lanterne frappait ces trois figures de reflets bizarres, et formait au centre de la scène cette étoile scintillante que le peintre hollandais aime à faire briller dans ses rousses ténèbres ; mais peut-être aurait-il fallu un pinceau plus pur et plus correct que le sien pour rendre la suprême beauté de Militona, qui semblait une statue de la Douleur agenouillée près d’un tombeau.

« Il respire », dit le sereno après quelques minutes d’examen ; « voyons sa blessure. » Et il écarta les habits d’Andrès toujours évanoui. « Ah ! voilà un fier coup », s’écria-t-il avec une sorte d’étonnement respectueux, « porté de bas en haut, selon toutes les règles : c’est bien travaillé. Si je ne me trompe, ce doit être l’ouvrage d’une main sévillane. Je me connais en coups de couteau ; j’en ai vu tant ! Mais qu’allons-nous faire de ce jeune homme ? il n’est pas transportable, et d’ailleurs, où le porterions-nous ? Il ne peut pas nous dire son adresse.

— Montons-le chez moi, dit Militona ; puisque je suis venue la première à son secours… il m’appartient. »

Le sereno appela, en poussant le cri de ralliement, un confrère à son aide, et tous deux se mirent à gravir avec précaution le rude escalier. Militona les suivait, soutenant le corps de sa petite main, et tâchant d’épargner les secousses au pauvre blessé, qui fut posé doucement sur le petit lit virginal, à la couverture de mousseline dentelée.

L’un des serenos alla chercher un chirurgien, et l’autre, pendant que Militona déchirait quelque linge pour faire des bandelettes et de la charpie, tâtait les poches d’Andrès pour voir s’il ne s’y trouvait pas quelque carte ou quelque lettre qui pût servir à constater son identité. Il ne trouva rien. Le chiffon de papier sur lequel Militona prévenait Andrès du danger qu’il courait était tombé de sa poche pendant la lutte, et le vent l’avait emporté bien loin ; ainsi, jusqu’au retour du blessé à la vie, nulle indication ne pouvait mettre la police sur la voie.

Militona raconta qu’elle avait entendu le bruit d’une querelle, puis un homme tomber, et ne dit pas autre chose. Bien qu’elle n’aimât pas Juancho, elle ne l’aurait pas dénoncé pour un crime dont elle était la cause involontaire. Les violences du torero, quoiqu’elles l’effrayassent, prouvaient une passion sans bornes, et, même lorsqu’on ne la partage pas, on est toujours secrètement flatté de l’inspirer.

Enfin le chirurgien arriva et visita la blessure, qui n’avait rien de très grave : la lame du couteau avait glissé sur une côte. La force du coup et la rudesse de la chute, jointes à la perte de sang, avaient étourdi Andrès, qui revint à lui dès que la sonde toucha les bords de la plaie. Le premier objet qu’il aperçut en ouvrant les yeux, ce fut Militona, qui tendait une bandelette au chirurgien. La tia Aldonza, accourue au bruit, se tenait debout de l’autre côté du chevet et marmottait à demi-voix des phrases de condoléances.

Le chirurgien, ayant achevé le pansement, se retira et dit qu’il reviendrait le lendemain.

Andrès, dont les idées commençaient à se débrouiller, promenait un regard encore vague sur ce qui l’entourait ; il s’étonnait de se trouver dans cette chambre blanche, sur ce chaste petit lit, entre un ange et une sorcière ; son évanouissement formait une lacune dans ses souvenirs, et il ne s’expliquait pas la transition qui l’avait amené de la rue, où tout à l’heure il se défendait contre la navaja de Juancho, dans le frais paradis habité par Militona.

« Je t’avais bien dit que Juancho ferait quelque malheur. Quel regard furieux il nous lançait ! ça ne pouvait manquer. Nous voilà dans de beaux draps ! Et quand il apprendra que tu as recueilli ce jeune homme dans ta chambre !

— Pouvais-je le laisser mourir sur ma porte, répondit Militona, moi qui suis cause de son malheur ? Et, d’ailleurs, Juancho ne dira rien ; il aura fort à faire pour échapper au châtiment qu’il mérite.

— Ah ! voilà le malade qui revient à lui, fit la vieille ; regarde, ses yeux s’entrouvrent, un peu de couleur reparaît aux joues.

— N’essayez pas de parler, le chirurgien l’a défendu », dit la jeune fille en voyant qu’Andrès essayait de balbutier quelques mots, et, avec ce petit air d’autorité que prennent les gardes-malades, elle posa sa main sur les lèvres pâles du jeune homme.

Quand l’aurore, saluée par le chant de la caille et du grillon, fit pénétrer sa lueur rose dans la chambrette, elle éclaira un tableau qui eût fait rugir Juancho de colère : Militona, qui avait veillé jusqu’au matin au chevet du lit du blessé, brisée par la fatigue et les émotions de la nuit, s’était endormie, et sa tête flottante de sommeil avait cherché, à son insu, un point d’appui au coin de l’oreiller sur lequel reposait Andrès. Ses beaux cheveux s’étaient dénoués et se répandaient en noires ondes sur la blancheur des draps, et Andrès, qui ne dormait pas, en enroulait une boucle autour de ses doigts.

Il est vrai que la blessure du jeune homme et la présence de la tia Aldonza, qui ronflait à l’autre bout de la chambre à faire envie à la pédale de l’orgue de Notre-Dame de Séville, empêchaient toute mauvaise interprétation.

Si Juancho avait pu se douter qu’au lieu de tuer son rival il lui avait procuré un moyen d’entrer chez Militona, d’être déposé sur ce lit, qu’il ne regardait qu’avec des frissons et des pâleurs, lui, l’homme au cœur d’acier et au bras de fer, de passer la nuit dans cette chambre où il était à peine admis le jour et devant laquelle il errait à travers l’ombre, irrité et grondant, il se serait roulé par terre de rage, et déchiré la poitrine avec ses ongles.

Andrès, qui cherchait à se rapprocher de Militona, n’avait pas pensé à ce moyen dans tous ses stratagèmes.

La jeune fille se réveilla, renoua ses cheveux toute honteuse, et demanda au malade comment il se trouvait :

« Bien », répondit celui-ci, en attachant sur la belle enfant un regard plein d’amour et de reconnaissance.

Les domestiques d’Andrès, voyant qu’il n’était pas rentré, crurent qu’il avait fait quelque souper joyeux ou qu’il était allé à la campagne, et ne s’inquiétèrent pas autrement.

Feliciana attendit vainement la visite accoutumée. Andrès ne parut pas. Le piano en souffrit. Feliciana, contrariée de cette absence, frappait les touches avec des mouvements saccadés et nerveux ; car, en Espagne, ne pas aller voir sa novia à l’heure dite est une faute grave qui vous fait appeler ingrat et perfide. Ce n’est pas que Feliciana fût éprise bien violemment de don Andrès ; la passion n’était pas dans sa nature et lui eût paru une chose inconvenante : mais elle avait l’habitude de le voir, et, à titre de future épouse, le regardait déjà comme sa propriété. Elle alla vingt fois du piano au balcon, et, contrairement à la mode anglaise, qui ne veut pas qu’une femme regarde à la fenêtre, elle se pencha dans la rue pour voir si don Andrès n’arrivait pas.

« Je le verrai sans doute au Prado ce soir, se dit Feliciana par manière de consolation, et je lui ferai une verte semonce. »

Le Prado, à 7 heures du soir, en été, est assurément une des plus belles promenades du monde : non qu’on ne puisse trouver ailleurs des ombrages plus frais, un site plus pittoresque ; mais nulle part il n’existe une animation plus vive, un mouvement plus gai de la population.

Le Prado s’étend de la porte des Récollets à la porte d’Atocha, mais il n’est guère fréquenté que dans la portion comprise entre la rue d’Alcala et la rue de San-Geronimo. Cet endroit s’appelle le salon, nom assez peu champêtre pour une promenade. Des rangées d’arbres trapus, qu’on écime pour forcer le feuillage à s’étendre, versent une ombre avare sur les promeneurs.

La chaussée réservée aux voitures est bordée de chaises comme le boulevard de Gand, et de candélabres dans le goût de ceux de la place de la Concorde, qui ont remplacé les jolies potences de fer, à volutes élégamment enroulées, qui naguère encore supportaient les lanternes.

Sur cette chaussée se pavanent les voitures de Londres et de Bruxelles, les tilburys, les calèches, les landaus aux portières armoriées, et quelquefois aussi le vieux carrosse espagnol traîné par quatre mules rebondies et luisantes.

Les élégants se penchent sur leurs trotteurs anglais ou font piaffer leurs jolis chevaux andalous à la crinière nattée de rouge, au col arrondi en gorge de pigeon, aux mouvements onduleux comme les hanches d’une danseuse arabe. De temps en temps passe au galop un magnifique barbe de Cordoue noir comme l’ébène et digne de manger de l’orge mondé dans une auge d’albâtre aux écuries des califes, ou quelque prodige de beauté, une vierge de Murillo détachée de son cadre et trônant dans sa voiture avec un chapeau de Beaudrand pour auréole.

Dans le salon proprement dit fourmille une foule incessamment renouvelée, une rivière vivante avec des courants en sens contraires, des remous et des tourbillons, qui se meut entre des quais de gens assis.

Les mantilles de dentelles blanches ou noires encadrent de leurs plis légers les plus célestes visages qu’on puisse voir. La laideur est un accident rare. Au Prado, les laides ne sont que jolies ; les éventails s’ouvrent et se ferment avec un sifflement rapide, et les agurs (bonjours) jetés au passage sont accompagnés de gracieux sourires ou de petits signes de main ; c’est comme le foyer de l’Opéra au carnaval, comme un bal masqué à visage découvert.

De l’autre côté, sous les allées qui longent le parc d’artillerie et le musée de peinture, à peine flânent quelques fumeurs misanthropiques qui préfèrent à la chaleur et au tumulte de la foule la fraîcheur et la rêverie du soir.

Feliciana, qui se promenait en voiture découverte à côté de don Geronimo, son père, cherchait vainement des yeux son fiancé parmi les groupes de jeunes cavaliers ; il ne vint pas, selon son habitude, caracoler près de la voiture. Et les observateurs s’étonnèrent de voir la calèche de doña Feliciana Vasquez de los Rios faire quatre fois la longueur de la chaussée sans son escorte ordinaire.

Au bout de quelque temps, Feliciana, ne voyant pas Andrès à l’état équestre, pensa qu’il se promenait peut-être pédestrement dans le salon, et dit à son père qu’elle avait envie de marcher.

Trois ou quatre tours faits dans le salon et l’allée latérale la convainquirent de l’absence d’Andrès.

Un jeune Anglais recommandé à don Geronimo vint le saluer et commença une de ces conversations laborieuses que les habitants de la Grande-Bretagne ont seuls la persévérance de poursuivre, avec les gloussements et les intonations les plus bizarres, à travers les langues qu’ils ne savent pas.

Feliciana, qui entendait assez couramment Le Vicaire de Wakefield, venait au secours du jeune insulaire avec une obligeance charmante, et prodiguait les plus doux sourires à ses affreux piaulements. Au théâtre del Circo, où ils se rendirent ensuite, elle lui expliqua le ballet et lui fit la nomenclature des loges… Andrès ne se montra pas encore.

En rentrant, Feliciana dit à son père :

« On n’a pas vu Andrès aujourd’hui.

— C’est vrai, dit Geronimo, je vais envoyer chez lui. Il faut qu’il soit malade. »

Le domestique revint au bout d’une demi-heure et dit : « M. Andrès de Salcedo n’a pas paru chez lui depuis hier. »

VI

Le lendemain se passa sans apporter de nouvelles d’Andrès. On alla chez tous ses amis. Personne ne l’avait vu depuis deux jours.

Cela commençait à devenir étrange. On supposa quelque voyage subit pour affaire d’importance. Les domestiques, interrogés par don Geronimo, répondirent que leur jeune maître était sorti l’avant-veille, à 6 heures du soir, après avoir dîné comme à l’ordinaire, sans avoir fait aucun préparatif, ni rien dit qui pût faire soupçonner un départ. Il était habillé d’une redingote noire, d’un gilet jaune de piqué anglais, et d’un pantalon blanc, comme pour aller au Prado.

Don Geronimo, fort perplexe, dit qu’il fallait visiter la chambre d’Andrès pour voir s’il n’avait pas laissé sur quelque meuble une lettre explicative de sa disparition.

Il n’y avait chez Andrès d’autre papier que du papier à cigarettes.

Comment justifier cette absence incompréhensible ?

Par un suicide ?

Andrès n’avait ni chagrins d’amour ni chagrins d’argent, puisqu’il devait épouser bientôt celle qu’il aimait, et jouissait de cent mille réaux de rente parfaitement assurés. D’ailleurs, comment se noyer au mois de juin dans le Manzanarès, à moins d’y creuser un puits ?

Par un guet-apens ?

Andrès n’avait pas d’ennemis, ou du moins on ne lui en connaissait pas. Sa douceur et sa modération écartaient l’idée d’un duel ou d’une rixe où il aurait succombé ; ensuite l’événement eût été connu, et, mort ou vivant, Andrès eût été rapporté chez lui.

Il y avait donc là-dessous quelque mystère que la police seule pouvait éclaircir.

Geronimo, avec la naïveté des honnêtes gens, croyait à l’omniscience et à l’infaillibilité de la police ; il eut recours à elle.

La police, personnifiée par l’alcade du quartier, mit ses lunettes sur son nez, consulta ses registres, et n’y trouva rien, à dater du soir de la disparition d’Andrès, qui pût se rapporter à lui. La nuit avait été des plus calmes dans la très noble et très héroïque cité de Madrid : sauf quelques vols avec effraction ou escalade, quelque tapage dans les mauvais lieux, quelques rixes d’ivrognes dans les cabarets, tout avait été le mieux du monde.

« Il y a bien », dit le grave magistrat avant de refermer son livre, « un petit cas de tentative de meurtre aux environs de la place de Lavapiès.

— Oh ! monsieur, répondit Geronimo déjà tout alarmé, pouvez-vous me donner quelques détails ?

— Quels vêtements portait don Andrès de Salcedo la dernière fois qu’il est sorti de chez lui ? » demanda l’officier de police avec un air de réflexion profonde.

« Une redingote noire », répondit Geronimo, plein d’anxiété.

« Pourriez-vous affirmer, continua l’alcade, qu’elle fût précisément noire, et non pas tête-de-nègre, vert bronze, solitaire, ou marron par exemple ? la nuance est très importante.

— Elle était noire, j’en suis sûr, je l’affirmerais sur l’honneur. Oui, devant Dieu et les hommes, la redingote de mon gendre futur était de cette couleur… distinguée, comme dit ma fille Feliciana.

— Vos réponses dénotent une éducation soignée », ajouta le magistrat en manière de parenthèse. « Ainsi, vous êtes sûr que la redingote était noire ?

— Oui, digne magistrat, noire ; telle est ma conviction, et personne ne m’en fera changer.

— La victime portait une veste ronde, dite marseillaise et de couleur tabac d’Espagne. À la rigueur, la nuit, une redingote noire pourrait passer pour une veste brune », se disait le magistrat paraissant se consulter lui-même. « Don Geronimo, vos souvenirs vont-ils jusqu’à se rappeler le gilet que don Andrès avait ce soir-là ?

— Un gilet de piqué anglais jaune.

— Le blessé portait un gilet bleu à boutons de filigrane ; le jaune et le bleu n’ont pas beaucoup de rapport ; cela ne concorde pas très bien. Et le pantalon, monsieur, s’il vous plaît ?

— Blanc, monsieur, de coutil de fil, à sous-pied, ajusté sur la botte. Je tiens ces détails du valet de chambre qui a aidé Andrès dans sa toilette le jour fatal.

— Le procès-verbal marque pantalon large de drap gris, souliers blancs de peau de veau. Ce n’est pas cela. Ce costume est celui d’un majo, d’un petit-maître de la classe du peuple qui aura reçu ce mauvais coup à la suite de quelque bataille en l’honneur d’une donzelle à jupon court. Malgré toute la bonne volonté du monde, nous ne saurions reconnaître M. de Salcedo dans ce personnage. Voici, du reste, le signalement du blessé, relevé avec beaucoup de soin par le sereno : figure ovale, menton rond, front ordinaire, nez moyen, pas de signes particuliers. Reconnaissez-vous M. de Salcedo à ce portrait ?

— Pas le moins du monde, répondit avec conviction don Geronimo… Mais comment retrouver la trace d’Andrès ?…

— Ne vous inquiétez pas, la police veille sur les citoyens ; elle voit tout, elle entend tout, elle est partout ; rien ne lui échappe ; Argus n’avait que cent yeux, elle en a mille, et qui ne se laissent pas endormir par des airs de flûte. Nous retrouverons don Andrès, fût-il au fond des Enfers. Je vais mettre deux agents en route, les plus fines mouches qui aient jamais existé, Argamasilla et Covachuelo, et dans vingt-quatre heures nous saurons à quoi nous en tenir. »

Don Geronimo remercia, salua et sortit plein de confiance. Il retourna chez lui et fit le récit de la conversation qu’il avait eue avec la police à sa fille, qui n’eut pas un instant l’idée que le manolo blessé rue del Povar pût être son fiancé.

Feliciana pleurait la perte de son novio avec la réserve d’une demoiselle bien née ; car il serait indécent à une jeune personne de paraître regretter trop vivement un homme. De temps à autre, elle portait à ses yeux son mouchoir bordé de dentelles, pour essuyer une larme qui germait péniblement dans le coin de sa paupière. Les duos délaissés traînaient mélancoliquement sur le piano fermé : signe de grande prostration morale chez Feliciana. Don Geronimo attendait avec impatience que les vingt-quatre heures fussent écoulées pour voir le triomphant rapport de Covachuelo et d’Argamasilla.

Les deux spirituels agents allèrent d’abord à la maison d’Andrès, et firent causer adroitement les valets sur les habitudes de leur maître. Ils apprirent que don Andrès prenait du chocolat le matin, faisait la sieste à midi, s’habillait sur les 3 heures, allait chez doña Feliciana Vasquez de los Rios, dînait à 6 heures et rentrait se coucher vers minuit, après la promenade ou le spectacle, ce qui donna profondément à réfléchir aux deux agents. Ils surent aussi qu’en sortant de chez lui, Andrès avait descendu la rue d’Alcala jusqu’à la calle ancha de Peligros : ce détail précieux leur fut donné par un portefaix asturien qui se tenait habituellement devant la porte.

Ils se transportèrent rue de Peligros, et parvinrent à découvrir qu’Andrès y avait effectivement passé l’avant-veille, à 6 heures et quelques minutes ; de fortes présomptions pouvaient faire croire qu’il avait suivi son chemin par la rue de la Cruz.

Ce résultat important obtenu, fatigués par la violente contention d’esprit qu’il avait fallu pour y parvenir, ils entrèrent dans un ermitage, c’est ainsi qu’on appelle les cabarets à Madrid, et se mirent à jouer aux cartes en sablant une bouteille de vin de Manzanilla. La partie dura jusqu’au matin.

Après un court sommeil, ils reprirent leurs recherches et parvinrent à suivre rétrospectivement Andrès jusqu’aux environs du Rastro ; là ils perdirent ses traces : personne ne pouvait plus leur donner de nouvelles du jeune homme en redingote noire, en gilet de piqué jaune, en pantalon blanc. Évaporation complète ! Tous l’avaient vu aller, nul ne l’avait vu revenir… Ils ne savaient que penser. Andrès ne pouvait cependant avoir été escamoté en plein jour dans un des quartiers les plus populeux de Madrid ; à moins qu’une trappe ne se fut ouverte sous ses pieds et refermée aussitôt, il n’y avait pas moyen d’expliquer cette suppression de personne.

Ils errèrent longtemps aux alentours du Rastro, interrogèrent quelques marchands, et n’en purent tirer rien autre chose. Ils s’adressèrent même à la boutique où Andrès s’était travesti ; mais c’était la femme qui les reçut, et c’était le mari qui avait vendu les habits : elle ne put donc leur donner aucun renseignement, et d’ailleurs ne comprit rien aux questions ambiguës qu’ils lui firent ; sur leur mauvaise mine, elle les prit même pour des voleurs, quoiqu’ils fussent précisément le contraire, et leur ferma la porte au nez d’assez mauvaise humeur, tout en regardant s’il ne lui manquait rien.

Tel fut le résultat de la journée. Don Geronimo retourna à la police, qui lui répondit gravement qu’on était sur la trace des coupables, mais qu’il ne fallait rien compromettre par trop de précipitation. Le brave homme, émerveillé, répéta la réponse de la police à Feliciana, qui leva les yeux au ciel, poussa un soupir et ne crut pas se permettre une exclamation trop forte pour la circonstance en disant : « Pauvre Andrès ! »

Un fait bizarre vint compliquer cette ténébreuse affaire. Un jeune drôle d’une quinzaine d’années environ avait déposé dans la maison d’Andrès un paquet assez gros, et s’était précipitamment retiré en jetant cette phrase : « Pour remettre à M. Salcedo. »

Cette phrase, si simple en apparence, parut une infernale ironie lorsqu’on ouvrit le paquet.

Il renfermait, devinez quoi ? la redingote noire, le gilet piqué jaune, le pantalon blanc de l’infortuné Andrès, et ses jolies bottes vernies à la tige de maroquin rouge. On avait poussé le sarcasme jusqu’à rouler ses gants de Paris l’un dans l’autre avec beaucoup de soin.

À ce fait étrange et sans exemple dans les annales du crime, Argamasilla et Covachuelo restèrent frappés de stupeur : l’un leva les bras au ciel, l’autre les laissa pendre flasquement le long de ses hanches, dans une attitude découragée ; le premier dit : « O tempora ! » et le second : « O mores ! » Qu’on ne s’étonne pas d’entendre deux alguazils parler latin : Argamasilla avait étudié la théologie, et Covachuelo le droit ; mais ils avaient eu des malheurs. Qui n’en a pas eu ?

Renvoyer les habits de la victime à son domicile, fort proprement pliés et ficelés, n’était-ce pas un raffinement de perversité rare ? Joindre la raillerie au crime, quel beau texte pour le discours du fiscal !

Cependant l’examen des habits envoyés rendit encore les dignes agents plus perplexes.

Le drap de la redingote était parfaitement intact ; aucun trou triangulaire ou rond, accusant le passage d’une lame ou d’une balle, ne s’y montrait. Peut-être la victime avait-elle été étouffée. Alors il y aurait eu lutte ; le gilet et le pantalon n’auraient pas eu cette fraîcheur : ils seraient tordus, fripés, déchirés ; on ne pouvait supposer qu’Andrès de Salcedo se fût déshabillé lui-même avec précaution avant la perpétration du crime et livré tout nu aux poignards de ses assassins pour ménager ses hardes : c’eût été une petitesse !

Il y avait vraiment de quoi casser contre les murs des têtes plus fortes que celles d’Argamasilla et de Covachuelo.

Covachuelo, qui était le plus logicien des deux, après s’être tenu pendant un quart d’heure les tempes à deux mains pour empêcher l’intensité de la méditation de faire éclater son front de génie, émit cette idée triomphante :

« Si le seigneur Andrès de Salcedo n’est pas mort, il doit être vivant, car ce sont les deux manières d’être de l’homme ; je n’en connais pas une troisième. »

Argamasilla fit un signe de tête en manière d’adhésion.

« S’il vit, ce dont j’ai la persuasion, il ne doit pas aller sans vêtement, more ferarum. Il n’avait aucun paquet en sortant de chez lui ; et, comme voilà ses habits, il doit en avoir acheté d’autres nécessairement, car il n’est pas supposable que dans cette civilisation avancée un homme se contente du vêtement adamique. »

Les yeux d’Argamasilla lui sortaient des orbites, tant il écoutait, avec une attention profonde, le raisonnement de son ami Covachuelo.

« Je ne pense pas que don Andrès eût fait préparer d’avance des habits dont il se serait revêtu plus tard dans une maison du quartier où nous avons perdu ses traces ; il doit avoir acheté des nippes chez quelque fripier, après avoir renvoyé ses propres vêtements.

— Tu es un génie, un dieu », dit Argamasilla en serrant Covachuelo sur son cœur ; « permets que je t’embrasse : à dater de ce jour, je ne suis plus ton ami, mais ton séide, ton chien, ton mameluk. Dispose de moi, grand homme, je te suivrai partout. Ah ! si le gouvernement était juste, au lieu d’être un simple agent de police, tu serais chef politique dans les plus importantes villes du royaume. Mais les gouvernements ne sont jamais justes !

— Nous allons fouiller toutes les boutiques des fripiers et des marchands d’habits tout faits de la ville ; nous examinerons leurs registres de vente, et nous aurons, de cette manière, le nouveau signalement du seigneur Salcedo. Si le portier avait eu l’idée d’arrêter ou de faire arrêter le muchacho qui a remis le paquet, nous aurions su par lui qui l’envoyait, et d’où il venait. Mais les gens qui ne sont pas de la partie ne pensent à rien, et nul ne pouvait prévoir cet incident. Allons, en route, Argamasilla : tu vas visiter les tailleurs de la Calle-Mayor ; moi, je confesserai les fripiers du Rastro. »

Au bout de quelques heures, les deux amis faisaient leur rapport à l’alcade.

Argamasilla raconta minutieusement et compendieusement le résultat de ses recherches. Un individu revêtu du costume de majo, paraissant fort agité, avait acheté et payé, sans faire d’observation sur le prix (signe d’une grande préoccupation morale), un frac et un pantalon noirs, chez un des principaux maîtres tailleurs établis sous les piliers de la Calle-Mayor.

Covachuelo dit qu’un marchand du Rastro avait vendu une veste, un gilet et une ceinture de manolo à un homme en redingote noire et en pantalon blanc, qui, selon toute probabilité, n’était autre que don Andrès de Salcedo en personne.

Tous deux s’étaient déshabillés dans l’arrière-boutique et étaient sortis revêtus de leurs nouveaux costumes, qui, vu la classe de la société à laquelle ceux qui les portaient semblaient appartenir, étaient à coup sûr des déguisements. Dans quel but, le même jour, et presque à la même heure, un homme du monde avait-il pris la veste de majo, et un majo le frac d’un homme du monde ? c’est ce que les faibles moyens d’agents subalternes comme les pauvres Argamasilla et Covachuelo ne sauraient décider, mais que devinerait infailliblement la haute perspicacité du magistrat devant lequel ils avaient l’honneur de parler.

Quant à eux, sauf meilleur avis, ils pensaient que cette disparition mystérieuse, cette coïncidence singulière de travestissements, ces habits renvoyés par manière de défi, toutes ces choses d’une étrangeté inexplicable, devaient se rattacher à quelque grande conspiration ayant pour but de mettre sur le trône Espartero ou le comte de Montemolin. Sous ces habits d’emprunt, les coupables étaient sans doute partis pour aller rejoindre, dans l’Aragon ou la Catalogne, quelque noyau carliste, quelque reste de guerrilla cherchant à se réorganiser. L’Espagne dansait sur un volcan ; mais, si l’on voulait bien leur accorder une gratification, ils se chargeaient, à eux deux, Argamasilla et Covachuelo, d’éteindre ce volcan, d’empêcher les coupables de rejoindre leurs complices, et promettaient, sous huit jours, de livrer la liste des conjurés et les plans du complot.

L’alcade écouta ce rapport remarquable avec toute l’attention qu’il méritait, et dit aux deux agents :

« Avez-vous quelques renseignements sur les démarches faites par ces deux individus après leur travestissement réciproque ?

— Le majo, habillé en homme du monde, est allé se promener dans le salon du Prado, est entré au théâtre del Circo, et a pris une glace au café de la Bourse, répondit Argamasilla.

— L’homme du monde, habillé en majo, a fait plusieurs tours sur la place de Lavapiès et dans les rues adjacentes, flânant, lorgnant les manolas aux fenêtres ; ensuite il a bu une limonade à la neige, dans une orchateria de chufas, déposa Covachuelo.

— Chacun a pris le caractère de son costume, dissimulation profonde, infernale habileté, dit l’alcade ; l’un voulait se populariser et sonder les sentiments de la classe basse ; l’autre voulait assurer la haute de la sympathie et de la coopération populaires. Mais nous sommes là, nous veillons au grain ! Nous vous prendrons la main dans le sac, messieurs les conspirateurs, carlistes ou ayacuchos, progressistes ou retardataires. Ha ! ha ! Argus avait cent yeux, mais la police en a mille qui ne dorment pas. »

Cette phrase était le refrain du digne homme, son dada, son Lilla Burello. Il trouvait avec raison qu’elle remplaçait fort majestueusement une idée, quand l’idée lui manquait.

« Argamasilla et Covachuelo, vous aurez votre gratification. Mais ne savez-vous pas ce que sont devenus vos deux criminels (car ils le sont), après les allées et les venues exigées par leurs funestes projets ?

— Nous l’ignorons ; car il faisait déjà sombre, et, comme nous ne pouvons obtenir sur des démarches extérieures et passées que des témoignages oculaires et peu détaillés, nous avons perdu leurs traces à dater de la nuit.

— Diable ! c’est fâcheux, reprit l’alcade.

— Oh ! nous les retrouverons », s’écrièrent les deux amis avec enthousiasme.

Don Geronimo revint dans la journée pour savoir s’il y avait des nouvelles.

Le magistrat le reçut assez sèchement ; et, comme don Geronimo Vasquez se confondait en excuses et demandait pardon d’avoir été sans doute importun, il lui dit :

« Vous devriez bien ne pas vous intéresser si ostensiblement à don Andrès de Salcedo ; il est impliqué dans une vaste conspiration dont nous sommes à la veille de saisir tous les fils.

— Andrès conspire ! s’écria don Geronimo ; lui !

— Lui, répéta d’un ton péremptoire l’officier de police.

— Un garçon si doux, si tranquille, si gai, si inoffensif !

— Il feignait la douceur comme Brutus contrefaisait la folie ; moyen de cacher son jeu et de détourner l’attention. Nous connaissons cela, nous autres vieux renards. Ce qui pourrait lui arriver de mieux, c’est qu’on ne le retrouvât pas. Souhaitez-le pour lui. »

Le pauvre Geronimo se retira très penaud et très honteux de son peu de perspicacité. Lui qui connaissait Andrès depuis l’enfance et l’avait fait sauter tout petit sur ses genoux, il ne se doutait pas le moins du monde qu’il avait recueilli dans sa maison un conspirateur d’une espèce si dangereuse. Il admirait avec terreur la sagacité effrayante de la police, qui, en si peu de temps, avait découvert un secret qu’il n’avait jamais soupçonné, lui qui pourtant voyait tous les jours le criminel, et l’avait méconnu au point de vouloir en faire son gendre.

L’étonnement de Feliciana fut au comble lorsqu’elle apprit qu’elle avait été courtisée avec tant d’assiduité par le chef d’un complot carliste aux immenses ramifications. Quelle force d’âme il fallait qu’eût don Andrès pour ne rien laisser transparaître de ces hautes préoccupations politiques, et répéter avec tant de flegme des duos de Bellini ! Fiez-vous donc après cela aux airs reposés, aux mines tranquilles, aux yeux sereins, aux bouches souriantes ! Qui eût dit qu’Andrès, qui ne prenait feu que pour les courses de taureaux et ne paraissait avoir d’autre opinion que de préférer Sevilla à Rodrigues, le Chiclanero à Arjona, cachait de si vastes pensées sous cette frivolité apparente ?

Les deux agents se livrèrent à de nouvelles recherches et découvrirent que le jeune homme blessé et recueilli par Militona était le même qui avait acheté des habits au Rastro. Le rapport du sereno et celui du fripier concordaient parfaitement. Veste chocolat, gilet bleu, ceinture rouge, il n’y avait pas à s’y tromper.

Cette circonstance dérangeait un peu les espérances d’Argamasilla et de Covachuelo relativement à la conspiration. La disparition d’Andrès leur eût été plus commode. La chose avait l’air de se réduire à une simple intrigue amoureuse, à une innocente querelle de rivaux, à un meurtre pur et simple, ce qu’il y a au monde de plus insignifiant. Les voisins avaient entendu la sérénade, tout s’expliquait. Covachuelo dit en soupirant :

« Je n’ai jamais eu de bonheur. »

Argamasilla répondit d’un ton larmoyant :

« Je suis né sous une étoile enragée. »

Pauvres amis ! flairer une conspiration et mettre la main sur une méchante petite rixe suivie seulement de blessures graves ! C’était navrant.

Retournons à Juancho, que nous avons abandonné depuis son combat au couteau contre Andrès. Une heure après il était retourné, à pas de loup, sur le théâtre de la lutte, et, à sa grande surprise, il n’avait pas retrouvé le corps à la place où il était certain de l’avoir vu tomber. Son adversaire s’était-il relevé et traîné plus loin dans les convulsions de l’agonie ? avait-il été ramassé par les serenos ? C’est ce qu’il ne pouvait savoir. Devait-il, lui Juancho, rester ou s’enfuir ? Sa fuite le dénoncerait, et d’ailleurs l’idée de s’éloigner de Militona, de la laisser libre d’agir à son caprice, était insupportable à sa jalousie. La nuit était obscure, la rue déserte, personne ne l’avait vu. Qui pourrait l’accuser ?

Cependant le combat avait duré assez longtemps pour que son adversaire le reconnût ; car les toreros, comme les acteurs, ont des figures notoires, et, s’il n’était pas mort sur le coup, comme l’on pouvait le supposer, peut-être l’avait-il dénoncé. Juancho, qui était en délicatesse avec la police pour ses vivacités de couteau, courrait risque, s’il était pris, d’aller passer quelques étés dans les possessions espagnoles en Afrique, à Ceuta ou à Melilla.

Il s’en alla donc chez lui, fit sortir dans la cour son cheval de Cordoue, lui jeta une couverture bariolée sur le dos et partit au galop.

Si un peintre eût vu passer dans les rues ce robuste cavalier pressant des jambes ce grand cheval noir, à la crinière échevelée, à la queue flamboyante, qui arrachait des aigrettes d’étincelles au pavé inégal, et filait le long des murailles blanchâtres sur lesquelles son ombre avait de la peine à le suivre, il eût fait une figure d’un effet puissant ; car ce galop bruyant à travers la ville silencieuse, cette hâte à travers la nuit paisible, étaient tout un drame ; mais les peintres étaient couchés.

Il eut bientôt atteint la route de Caravanchel, dépassé le pont de Ségovie, et s’élança à fond de train dans la campagne sombre et morne.

Déjà il était à plus de quatre lieues de Madrid, lorsque la pensée de Militona se présenta si vivement à son esprit, qu’il se sentit incapable d’aller plus loin. Il crut que son coup n’avait pas été bien porté, et que son rival n’avait peut-être qu’une légère blessure ; il se le figura guéri, aux genoux de Militona souriante.

Une sueur froide lui baigna le front ; ses dents s’engrenèrent les unes dans les autres sans qu’il pût les desserrer ; ses genoux convulsifs serrèrent si violemment les flancs de son cheval, que la noble bête, les côtes ployées, manquant de respiration, s’arrêta court. Juancho souffrait comme si on lui eût plongé dans le cœur des aiguilles rougies au feu.

Il tourna bride et revint vers la ville comme un ouragan. Quand il arriva, son cheval noir était blanc d’écume. Trois heures du matin venaient de sonner ; Juancho courut à la rue del Povar. La lampe de Militona brillait encore, chaste et tremblante étoile, à l’angle d’un vieux mur. Le torero essaya d’enfoncer la porte de l’allée ; mais, en dépit de sa force prodigieuse, il ne put en venir à bout. Militona avait soigneusement baissé les barres de fer à l’intérieur. Juancho rentra chez lui, brisé, malheureux à faire pitié, et dans l’incertitude la plus horrible ; car il avait vu deux ombres sur le rideau de Militona. S’était-il donc trompé de victime ?

Quand il fit grand jour, le torero, embossé dans sa cape et le chapeau sur les yeux, vint écouter les différentes versions qui circulaient dans le voisinage sur l’événement de la nuit ; il apprit que le jeune homme n’était pas mort, et que, déclaré non transportable, il occupait la chambre de Militona, qui l’avait recueilli, action charitable dont les commères du quartier la louaient fort. Malgré sa vigueur, il sentit ses genoux chanceler et fut forcé de s’appuyer à la muraille ; son rival dans la chambre et sur le lit de Militona ! Le neuvième cercle d’enfer n’aurait pu inventer pour lui une torture plus horrible.

Prenant une résolution suprême, il entra dans la maison et commença à gravir l’escalier d’un pas plus lourd et plus sinistrement sonore que celui de la statue du commandeur.

VII

Arrivé au palier du premier étage, Juancho, chancelant, éperdu, s’arrêta et demeura comme pétrifié ; il avait peur de lui-même et des choses terribles qui allaient se passer. Cent mille idées lui traversèrent la tête en une minute. Se contenterait-il de trépigner son rival et de lui faire rendre ce qui lui restait de son souffle abhorré ? Tuerait-il Militona ou mettrait-il le feu à la maison ? Il flottait dans un océan de projets horribles, insensés, tumultueux. Pendant un court éclair de raison, il fut sur le point de descendre, et avait même déjà fait une demi-conversion de corps ; mais la jalousie lui enfonça de nouveau son épine empoisonnée dans le cœur, et il recommença à gravir la rude échelle.

Certes, il eût été difficile de trouver une nature plus robuste que celle de Juancho : un col rond comme une colonne et fort comme une tour rattachait sa tête puissante à ses épaules athlétiques ; des nerfs d’acier s’entrecroisaient sur ses bras invincibles ; sa poitrine eût défié les pectoraux de marbre des gladiateurs antiques ; d’une main il aurait arraché la corne d’un taureau ; et pourtant la violence de la douleur morale brisait toute cette force physique. La sueur baignait ses tempes, ses jambes se dérobaient sous lui, le sang montait à sa tête par folles vagues, et il lui passait des flammes dans les yeux. À plusieurs reprises il fut obligé de s’accrocher à la rampe pour ne pas tomber et rouler comme un corps inerte à travers l’escalier, tant il souffrait atrocement de l’âme.

À chaque degré il répétait, en grinçant comme une bête fauve :

« Dans sa chambre !… dans sa chambre !… » Et machinalement il ouvrait et il fermait son long couteau d’Albacète, qu’il avait tiré de sa ceinture.

Il arriva enfin devant la porte, et là, retenant sa respiration, il écouta.

Tout était tranquille dans l’intérieur de la chambre, et Juancho n’entendit plus que le sifflement de ses artères et les battements sourds de son cœur.

Que se passait-il dans cette chambre silencieuse, derrière cette porte, faible rempart qui le séparait de son ennemi ? Militona, compatissante et tendrement inquiète, se penchait sans doute vers la couche du blessé pour épier son sommeil et calmer ses souffrances.

« Oh ! se dit-il, si j’avais su qu’il ne fallait qu’un coup de couteau dans la poitrine pour te plaire et t’attendrir, ce n’est pas à lui, mais à moi, que je l’aurais donné ; dans ce funeste combat, je me serais découvert exprès pour tomber mourant devant ta maison. Mais tu m’aurais laissé me tordre sur le pavé sans secourir mon agonie : car je ne suis pas un joli monsieur à gants blancs et à redingote pincée, moi ! »

Cette idée réveillant sa fureur, il heurta violemment.

Andrès tressaillit sur sa couche de douleur ; Militona, qui était assise près de son lit, se leva droite et pâle, comme poussée par un ressort ; la tia Aldonza devint verte, et fit un signe de croix en baisant son pouce.

Le coup était si bref, si fort, si impératif, qu’il n’y avait pas moyen de ne pas ouvrir. Un autre coup pareil à celui-là, et la porte tombait en dedans.

C’est ainsi que frappent les convives de marbre, les spectres qu’on ne peut chasser, tous les êtres fatals qui surviennent aux dénouements ; la Vengeance avec son poignard, la Justice avec son glaive.

La tia Aldonza ouvrit le judas d’une main tremblante, et par le trou carré aperçut la tête de Juancho.

Le masque de Méduse, blafard au milieu de sa chevelure vipérine et verdâtre, n’eût pas produit un effet plus terrible sur la pauvre vieille ; elle voulut appeler, mais aucun son ne put s’exhaler de sa gorge aride ; elle resta les doigts écartés, les prunelles fixes, la bouche ouverte avec son cri figé, comme si elle eût été changée en pierre.

Il est vrai que la tête du torero, ainsi encadrée, n’avait rien de rassurant : une auréole rouge cernait ses yeux ; il était livide, et ses pommettes, abandonnées par le sang, faisaient deux taches blanches dans sa pâleur ; ses narines dilatées palpitaient comme celles des bêtes féroces flairant une proie ; ses dents mordaient sa lèvre toute gonflée de leurs empreintes. La jalousie, la fureur et la vengeance combattaient sur cette physionomie bouleversée.

« Notre-Dame d’Almudena, marmotta la vieille, si vous nous sauvez de ce péril, je vous dirai une neuvaine et vous donnerai un cierge à festons et à poignée de velours. »

Tout courageux qu’il fût, Andrès éprouva ce sentiment de malaise que les hommes les plus braves ressentent en face d’un péril contre lequel ils sont sans défense ; il étendit machinalement la main comme pour chercher quelque arme.

Voyant qu’on n’ouvrait pas, Juancho appuya son épaule et fit une pesée ; les ais crièrent et le plâtre commença à se détacher autour des gonds et de la serrure.

Militona, se posant devant Andrès, dit d’une voix ferme et calme à la vieille, folle de terreur :

« Aldonza, ouvrez, je le veux. »

Aldonza tira le verrou, et, se rangeant contre le mur, elle renversa le battant de la porte sur elle pour se couvrir, comme le belluaire qui lâche un tigre dans l’arène, ou le garçon de toril donnant la liberté à une bête de Gaviria ou de Colmenar.

Juancho, qui s’attendait à plus de résistance, entra lentement, un peu déconcerté de n’avoir pas trouvé d’obstacles. Mais un regard jeté sur Andrès, couché sur le lit de Militona, lui rendit toute sa colère.

Il saisit le battant de la porte, auquel se cramponnait de toute sa force la tia Aldonza, qui croyait sa dernière heure arrivée, et la referma malgré tous les efforts de la pauvre femme ; puis il s’appuya le dos à la porte et croisa les bras sur sa poitrine.

« Grand Dieu ! » murmura la vieille claquant des dents, « il va nous massacrer ici tous les trois. Si j’appelais au secours par la fenêtre ? »

Et elle fit un pas de ce côté. Mais Juancho, devinant son intention, la rattrapa par un pan de sa robe, et, d’un mouvement brusque, la replaqua au mur avec un morceau de jupe de moins.

« Sorcière, n’essaie pas de crier, ou je te tords le col comme à un poulet, et je te fais rendre ta vieille âme au diable ! Ne te mets pas entre moi et l’objet de ma colère, ou je t’écraserai en allant à lui. »

Et en disant cela, il montrait Andrès faible et pâle et tâchant de soulever un peu sa tête de dessus l’oreiller.

La situation était horrible ; cette scène n’avait fait aucun bruit qui pût alarmer les voisins. Et d’ailleurs les voisins, retenus par la terreur qu’inspirait Juancho, se seraient plutôt enfermés chez eux qu’ils n’auraient eu l’idée d’intervenir dans un semblable débat ; aller chercher la police ou la force armée demandait beaucoup de temps, et il aurait fallu que quelqu’un du dehors fut prévenu, car il n’y avait pas moyen de songer à s’échapper de la chambre fatale.

Aussi le pauvre Andrès, déjà frappé d’un coup de couteau, affaibli par la perte de son sang, n’ayant pas d’armes et hors d’état d’en faire usage quand il en aurait eu, embarrassé de linges et de couvertures, se trouvait à la merci d’un brutal ivre de jalousie et de rage, sans qu’aucun moyen humain pût le défendre : tout cela parce qu’il avait regardé le profil d’une jolie manola à la course de taureaux. Il est permis de croire qu’en ce moment il regrettait le piano, le thé et les mœurs prosaïques de la civilisation. Cependant il jeta un regard suppliant sur Militona, comme pour la prier de ne pas essayer une lutte inutile, et il la trouva si radieusement belle dans la blancheur de son épouvante, qu’il ne fut pas fâché de l’avoir connue même à ce prix.

Elle était là debout, une main appuyée sur le bord du lit d’Andrès, qu’elle semblait vouloir défendre, et l’autre étendue vers la porte avec un geste de suprême majesté :

« Que venez-vous faire ici, meurtrier ? » dit-elle à Juancho d’une voix vibrante, « il n’y a qu’un blessé dans cette chambre où vous cherchez un amant ! retirez-vous sur-le-champ. N’avez-vous pas peur que la plaie ne se mette à saigner en votre présence ? N’est-ce pas assez de tuer ? faut-il encore assassiner ? »

La jeune fille accentua ce mot d’une façon singulière et l’accompagna d’un regard si profond, que Juancho se troubla, rougit, pâlit, et sa physionomie de féroce devint inquiète. Après un silence, il dit d’une voix entrecoupée : « Jure-moi sur les reliques de Monte-Sagrado et sur l’image de Notre-Dame del Pilar, par ton père qui fut un héros, par ta mère qui fut une sainte, que tu n’aimes pas ce jeune homme, et je me retire aussitôt ! »

Andrès attendit avec anxiété la réponse de Militona.

Elle ne répondit pas.

Ses longs cils noirs s’abaissèrent sur ses joues que colorait une imperceptible rougeur.

Bien que ce silence pût être un arrêt de mort pour lui, Andrès, qui avait attendu la réponse de Militona avec anxiété, se sentit le cœur inondé d’une satisfaction indicible.

« Si tu ne veux pas jurer, continua Juancho, affirme-le-moi simplement. Je te croirai ; tu n’as jamais menti ; mais tu gardes le silence, il faut que je le tue… » Et il s’avança vers le lit, son couteau ouvert… « Tu l’aimes !

— Eh bien ! oui », s’écria la jeune fille avec des yeux étincelants et la voix tremblante d’une colère sublime. « S’il doit mourir à cause de moi, qu’il sache du moins qu’il est aimé ; qu’il emporte dans la tombe ce mot, qui sera sa récompense et ton supplice. »

Juancho, d’un bond, fut à côté de Militona, dont il saisit vivement le bras.

« Ne répète pas ce que tu viens de dire, ou je ne réponds plus de moi, et je te jette, avec ma navaja dans le cœur, sur le corps de ce mignon.

— Que m’importe ? dit la courageuse enfant. Crois-tu que je vivrai, s’il meurt ? »

Andrès, par un effort suprême, essaya de se relever sur son séant. Il voulut crier : une écume rose monta à ses lèvres ; sa plaie s’était rouverte. Il retomba évanoui sur son oreiller.

« Si tu ne sors pas d’ici », dit Militona en voyant Andrès en cet état, « je croirai que tu es vil, infâme et lâche ; je croirai que tu aurais pu sauver Dominguez lorsque le taureau s’est agenouillé sur sa poitrine, et que tu ne l’as pas fait parce que tu étais bassement jaloux.

— Militona ! Militona ! vous avez le droit de me haïr, quoique jamais femme n’ait été aimée par un homme comme vous par moi ; mais vous n’avez pas le droit de me mépriser. Rien ne pouvait arracher Dominguez à la mort !

— Si vous ne voulez pas que je vous regarde comme un assassin, retirez-vous tout de suite.

— Oui, j’attendrai qu’il soit guéri, répondit Juancho d’un ton sombre ; soignez-le bien !… J’ai juré que, moi vivant, vous ne seriez à personne. »

Pendant ce débat, la vieille, entrebâillant la porte, avait été sonner l’alarme dans le voisinage et requérir main-forte.

Cinq ou six hommes se précipitèrent sur Juancho, qui sortit de la chambre avec une grappe de muchachos suspendue après lui ; il les secoua et les jeta contre les murs comme le taureau fait des chiens, sans qu’aucun pût mordre et l’arrêter.

Puis il s’enfonça d’un pas tranquille dans le dédale des rues qui entourent la place de Lavapiès.

Cette scène aggrava l’état d’Andrès, qui fut pris d’une fièvre violente et délira toute la journée, toute la nuit et le jour suivant. Militona le veilla avec la plus délicate et la plus amoureuse sollicitude.

Pendant ce temps-là, Argamasilla et Covachuelo, comme nous l’avons raconté à nos lecteurs, par leurs industrieuses démarches étaient parvenus à découvrir que le manolo, blessé rue del Povar n’était autre que M. de Salcedo, et l’alcade du quartier avait écrit à don Geronimo que le jeune homme auquel il s’intéressait avait été retrouvé chez une manola de Lavapiès, qui l’avait recueilli à moitié mort devant sa porte et couvert, on ne savait pourquoi, d’un vêtement de majo.

Feliciana, à cette nouvelle, se posa cette question, à savoir si une jeune fiancée peut aller voir, en compagnie de son père ou d’une parente respectable, son fiancé dangereusement blessé. N’y a-t-il pas quelque chose de choquant à ce qu’une demoiselle bien élevée voie prématurément un homme dans un lit ? Ce spectacle, quoique rendu chaste par la sainteté de la maladie, n’est-il pas de ceux que doit se refuser une vierge pudique ? Mais cependant, si Andrès allait se croire abandonné et mourait de chagrin ! Ce serait bien triste.

« Mon père, dit Feliciana, il faudra que nous allions voir ce pauvre Andrès.

— Volontiers, ma fille, répondit le bon homme ; j’allais te le proposer. »

VIII

Grâce à la force de sa constitution et aux bons soins de Militona, Andrès fut bientôt en voie de guérison ; il put parler et s’asseoir un peu sur son séant ; le sentiment de sa situation lui revint : elle était assez embarrassante.

Il présumait bien que sa disparition devait avoir jeté Feliciana, don Geronimo et ses autres amis dans une inquiétude qu’il se reprochait de ne pas faire cesser ; et pourtant il ne se souciait guère de faire savoir à sa novia qu’il était dans la chambre d’une jolie fille, pour le compte de laquelle il avait reçu un coup de navaja. Cette confession était difficile, et cependant il était impossible de ne pas la faire.

L’aventure avait pris des proportions toutes différentes de celles qu’il avait voulu d’abord lui donner ; il ne s’agissait plus d’une intrigue légère avec une fillette sans conséquence. Le dévouement et le courage de Militona la plaçaient sur une tout autre ligne. Que dirait-elle lorsqu’elle apprendrait qu’Andrès avait engagé sa foi ? L’idée du courroux de Feliciana touchait moins le jeune blessé que celle de la douleur de Militona. Pour l’une il s’agissait d’une impropriété, pour l’autre d’un désespoir. Cet aveu d’amour si noblement jeté en face d’un danger suprême devait-il avoir une telle récompense ? Ne fallait-il pas qu’il protégeât désormais la jeune fille contre les fureurs de Juancho, qui pouvait revenir à la charge et recommencer ses violences ?

Andrès faisait tous ces raisonnements, et bien d’autres ; tout en réfléchissant il regardait Militona, qui, assise près de la fenêtre, tenait en main quelque ouvrage : car, une fois le trouble des premiers moments passé, elle avait repris sa vie laborieuse.

Une lumière tiède et pure l’enveloppait comme d’une caresse et glissait avec des frissons bleuâtres sur les bandeaux de ses magnifiques cheveux roulés en natte derrière sa tête ; un œillet placé près de la tempe piquait cette ébène d’une étincelle rouge. Elle était charmante ainsi. Un coin de ciel bleu, sur lequel se dessinait le feuillage du pot de basilic, veuf de son pendant lancé à la rue le soir du billet, servait de fond à sa délicieuse figure.

Le grillon et la caille jetaient leur note alternée, et une vague brise, se parfumant sur la plante odorante, apportait dans la chambre un arôme faible et doux.

Cet intérieur aux murailles blanches garni de quelques gravures populaires grossièrement coloriées, illuminé par la présence de Militona, avait un charme qui agissait sur Andrès. Cette chaste indigence, cette nudité virginale plaisaient à l’âme ; la pauvreté innocente et fière a sa poésie. Il faut donc réellement si peu de chose pour la vie d’un être charmant !

En comparant cette chambre si simple à l’appartement prétentieux et de mauvais goût de doña Feliciana, Andrès trouva la pendule, les rideaux, les statuettes et les petits chiens de verre filé de sa fiancée encore plus ridicules.

Un tintement argentin se fit entendre dans la rue.

C’était le troupeau des chèvres laitières qui passaient en agitant leurs sonnettes.

« Voilà mon déjeuner qui arrive », dit gaiement Militona en posant son ouvrage sur la table, « il faut que je descende pour l’arrêter au passage ; je vais aujourd’hui prendre un pot plus grand, puisque nous sommes deux et que le médecin vous a permis de manger quelque chose.

— Vous n’aurez pas en moi un convive difficile à nourrir, répondit Andrès en souriant.

— Bah ! l’appétit vient en mangeant, lorsque le pain est blanc et le lait pur, et mon fournisseur ne me trompe pas. »

En disant ces mots, elle disparut en fredonnant à mi-voix un couplet de vieille chanson. Au bout de quelques minutes elle revint les joues roses, la respiration haute d’avoir monté si vite les marches du roide escalier, tenant sur la paume de sa main le vase plein d’un lait écumant.

« J’espère, monsieur, que je ne vous ai pas laissé longtemps seul. Quatre-vingts marches à descendre et surtout à monter !

— Vous êtes vive et preste comme un oiseau. Tout à l’heure ce noir escalier devait ressembler à l’échelle de Jacob.

— Pourquoi ? » demanda Militona avec la plus parfaite naïveté, ne se doutant pas qu’on lui tendait un madrigal.

« Parce qu’il en descendait un ange », répondit Andrès en attirant à ses lèvres une des mains de Militona qui venait de faire deux parts du lait.

« Allons, flatteur, mangez et buvez ce qui vous revient ; vous m’appelleriez archange que vous n’en auriez pas davantage. »

Elle lui tendit une tasse brune, à demi pleine, avec un petit quartier de ce délicieux pain mat et serré, d’une blancheur éblouissante, particulier à l’Espagne.

« Vous faites maigre chère, mon pauvre ami ; mais, puisque vous avez pris un habit d’enfant du peuple, il faut vous résoudre aussi au déjeuner qu’aurait fait celui dont vous avez revêtu le costume : cela vous apprendra à vous déguiser. »

En disant cela elle soufflait la mousse légère qui couronnait sa tasse, et buvait à petites gorgées. Une jolie raie blanche marquait au-dessus de sa lèvre rouge la hauteur atteinte par le lait.

« À propos, dit-elle, vous allez m’expliquer, maintenant que vous pouvez parler, pourquoi vous, que j’ai rencontré à la place des Taureaux, pincé dans une jolie redingote, habillé à la dernière mode de Paris, je vous ai retrouvé devant ma porte vêtu en manolo. Quand étiez-vous déguisé ? Ici ou là-bas ? Bien que je n’aie pas grand usage du monde, je crois que la première forme sous laquelle je vous ai vu était la vraie. Vos petites mains blanches qui n’ont jamais travaillé le prouveraient.

— Vous avez raison, Militona ; le désir de vous revoir et la crainte d’attirer sur vous quelque danger, m’avaient fait prendre cette veste, cette ceinture et ce chapeau ; mes vêtements habituels auraient trop vite appelé l’attention sur moi dans ce quartier. Avec les autres, je n’étais qu’une ombre dans la foule, où nul œil ne pouvait me reconnaître que l’œil de la jalousie.

— Et celui de l’amour, reprit Militona en rougissant. Votre travestissement ne m’a pas trompée une minute : j’aurais cru que la phrase que je vous avais dite au cirque vous aurait arrêté ; je le désirais, car je prévoyais ce qui n’a pas manqué d’arriver, et pourtant j’eusse été fâchée d’être trop bien obéie.

— Et ce terrible Juancho, me permettez-vous quelques questions sur son compte ?

— Ne vous ai-je pas dit, sous la pointe de son couteau, que je vous aimais ? N’ai-je pas ainsi répondu d’avance à tout ? » répliqua la jeune fille en tournant vers Andrès ses yeux illuminés d’innocence, son front radieux de sincérité.

Tous les doutes qui avaient pu s’élever dans son esprit à l’endroit de la liaison du torero et de la jeune fille s’évanouirent comme une vaine fumée.

« Du reste, si cela peut vous faire plaisir, cher malade, je vous raconterai mon histoire et la sienne en quatre mots. Commençons par moi. Mon père, obscur soldat, a été tué pendant la guerre civile en combattant comme un héros pour la cause qu’il croyait la meilleure. Ses hauts faits seraient chantés par les poètes, si, au lieu d’avoir eu pour théâtre quelque gorge étroite de montagne dans une sierra de l’Aragon, ils avaient été accomplis sur quelque champ de bataille illustre. Ma digne mère ne put survivre à la perte d’un époux adoré, et je restai orpheline à treize ans, sans autres parents au monde qu’Aldonza, pauvre elle-même, et qui ne pouvait m’être d’un grand secours.

« Cependant, comme il me faut bien peu, j’ai vécu du travail de mes mains sous ce ciel indulgent de l’Espagne, qui nourrit ses enfants de soleil et de lumière ; ma plus grande dépense, c’était d’aller voir les lundis la course de taureaux ; car nous autres, qui n’avons pas, comme les demoiselles du monde, la lecture, le piano, le théâtre et les soirées, nous aimons ces spectrales simples et grandioses où le courage de l’homme l’emporte sur l’impétuosité aveugle de la brute. Là Juancho me vit et conçut pour moi un amour insensé, une passion frénétique. Malgré sa mâle beauté, ses costumes brillants, ses exploits surhumains, il ne m’inspira jamais rien… Tout ce qu’il faisait, et qui aurait dû me toucher, augmentait mon aversion pour lui.

« Cependant il avait une telle adoration pour moi que souvent je me trouvais ingrate de ne pas y répondre ; mais l’amour est indépendant de notre volonté : Dieu nous l’envoie quand il lui plaît. Voyant que je ne l’aimais pas, Juancho tomba dans la méfiance et la jalousie, il m’entoura de ses obsessions, il me surveilla, m’épia et chercha partout des rivaux imaginaires. Il me fallut veiller sur mes yeux et sur mes lèvres ; un regard, une parole, devenaient pour Juancho le prétexte de quelque affreuse querelle ; il faisait la solitude autour de moi et m’entourait d’un cercle d’épouvante que bientôt nul n’eût osé franchir.

— Et que j’ai rompu à jamais, je l’espère ; car je ne pense pas que Juancho revienne à présent.

— Pas de sitôt du moins ; car il doit se cacher pour éviter les poursuites jusqu’à ce que vous soyez guéri. Mais vous, qui êtes-vous ? il est bien temps de le demander, n’est-ce pas ?

— Andrès de Salcedo est mon nom. J’ai assez de fortune pour ne faire que ce qui me paraît honorable, et je ne dépends de personne au monde.

— Et vous n’avez pas quelque novia bien belle, bien parée, bien riche ? » dit Militona avec une curiosité inquiète.

Andrès aurait bien voulu ne pas mentir, mais la vérité n’était pas aisée à dire. Il fit une réponse vague.

Militona n’insista pas, mais elle pâlit un peu et devint rêveuse.

« Pourriez-vous me faire donner un bout de plume et un carré de papier ? je voudrais écrire à quelques amis qui doivent être inquiets de ma disparition, et les rassurer sur mon sort. »

La jeune fille finit par trouver au fond de son tiroir une vieille feuille de papier à lettres, une plume tordue, une écritoire où l’encre desséchée formait comme un enduit de laque.

Quelques gouttes d’eau rendirent à la noire bourbe sa fluidité primitive, et Andrès put griffonner sur ses genoux le billet suivant, adressé à don Geronimo Vasquez de los Rios :

 

Mon futur beau-père,

Ne soyez pas inquiet de ma disparition ; un accident qui n’aura pas de suites graves me retient pour quelque temps dans la maison où l’on m’a recueilli. J’espère, dans quelques jours, pouvoir aller mettre mes hommages aux pieds de doña Feliciana.

ANDRÈS DE SALCEDO.

 

Cette lettre, passablement machiavélique, n’indiquait pas l’adresse de la maison, ne précisait rien, et laissait à celui qui l’avait écrite la latitude de colorer plus tard les circonstances de la teinte nécessaire ; elle devait suffire pour calmer les craintes du bonhomme et de Feliciana et faire gagner du temps à Andrès, qui ne savait pas Geronimo si bien instruit, grâce à la sagacité d’Argamasilla et de Covachuelo.

La tia Aldonza porta la missive à la poste, et Andrès, tranquille de ce côté-là, s’abandonna sans réserve aux sensations poétiques et douces que lui inspirait cette pauvre chambre rendue si riche par la présence de Militona.

Il éprouvait cette joie immense et pure de l’amour vrai qui ne résulte d’aucune convention sociale, où n’entrent pour rien les flatteries de l’amour-propre, l’orgueil de la conquête et les chimères de l’imagination, de cet amour qui naît de l’accord heureux de la jeunesse, de la beauté et de l’innocence : sublime trinité !

Le brusque aveu de Militona, au dire des raffinés qui dégustent l’amour comme une glace par petites cuillerées, et attendent pour le mieux savourer… qu’il soit fondu, aurait dû enlever à Andrès bien des nuances, bien des gradations charmantes par sa soudaineté sauvage. Une femme du monde eût préparé six mois l’effet de ce mot ; mais Militona n’était pas du monde.

Don Geronimo, ayant reçu la lettre d’Andrès, la porta à sa fille, et lui dit d’un air de jubilation :

« Tiens, Feliciana, une lettre de ton fiancé. »

IX

Feliciana prit d’un air assez dédaigneux le papier que lui tendait son père, fit la remarque qu’il n’était nullement glacé, et dit :

« Une lettre sans enveloppe et fermée avec un pain à cacheter ! Quelle faute de savoir-vivre ! mais il faut pardonner quelque chose à la rigueur de la situation. Pauvre Andrès ! quoi ! pas même un cahier de papier à lettres Victoria ! pas même un bâton de cire d’Alcroft Regents’-quadrant ! Qu’il doit être malheureux ! A-t-on idée d’une feuille de chou pareille, Sir Edwards ? » ajouta-t-elle en passant, après l’avoir lue, la lettre au jeune gentleman du Prado, fort assidu dans la maison depuis l’absence d’Andrès.

« Ho ! gloussa péniblement l’aimable insulaire, les sauvages en Australie font mieux que cela ! c’est l’enfance de l’industrie ; à Londres, on ne voudrait pas de ce chiffon pour envelopper les bougies de suif.

— Parlez anglais, Sir Edwards, dit Feliciana ; vous savez que j’entends cette langue.

— No ! je aime mieux perfectionner moi dans l’espagnol, langage qui est le vôtre. »

Cette galanterie fit sourire Feliciana. Sir Edwards lui plaisait assez. Il réalisait bien mieux qu’Andrès son idéal d’élégance et de confortable. C’était, sinon le plus civil, du moins le plus civilisé des hommes. Tout ce qu’il portait était fait d’après les procédés les plus nouveaux et les plus perfectionnés. Chaque pièce de ses vêtements relevait d’un brevet d’invention et était taillée dans une étoffe patentée imperméable à l’eau et au feu. Il avait des canifs qui étaient en même temps des rasoirs, des tire-bouchons, des cuillers, des fourchettes et des gobelets ; des briquets se compliquant de bougies, d’encriers, de cachets et de bâtons de cire ; des cannes dont on pouvait faire une chaise, un parasol, un pieu pour une tente et même une pirogue en cas de besoin, et mille autres inventions de ce genre, enfermées dans une quantité innombrable de ces boîtes à compartiments que charrient avec eux du pôle arctique à l’équateur les fils de la perfide Albion, les hommes du monde à qui il faut le plus d’outils pour vivre.

Si Feliciana avait pu voir la table-toilette du jeune lord, elle eût été subjuguée tout à fait. Les trousses réunies du chirurgien, du dentiste et du pédicure ne comptent pas plus d’aciers de formes alarmantes et singulières. Andrès, malgré ses essais de high life avait toujours été bien loin de cette sublimité.

« Mon père, si nous allions faire une visite à notre cher Andrès, Sir Edwards nous accompagnerait ; cela serait moins formel : car, j’ai beau être sa fiancée, l’action d’aller voir un jeune homme blesse toujours les convenances ou tout au moins les froisse.

— Puisque je serai là avec Sir Edwards, quel mal peut-il y avoir ? » répondit Geronimo, qui ne pouvait s’empêcher de trouver sa fille un peu bégueule. « Si d’ailleurs tu penses qu’il ne soit pas régulier d’aller voir toi-même don Andrès, j’irai seul, et te rapporterai fidèlement de ses nouvelles.

— Il faut bien faire quelque sacrifice à ceux qu’on aime », reprit Feliciana, qui n’était pas fâchée de voir les choses par ses propres yeux.

Mlle Vasquez, quelque bien élevée qu’elle fut, n’en était pas moins femme, et l’idée de savoir son fiancé, pour lequel elle n’avait du reste qu’une passion très modérée, chez une manola qu’on disait jolie, l’inquiétait plus qu’elle n’aurait voulu en convenir vis-à-vis d’elle-même. L’âme féminine la plus sèche a toujours quelque fibre qui palpite, pincée par l’amour-propre et la jalousie.

Sans trop savoir pourquoi, Feliciana fit une toilette exorbitante et tout à fait déplacée pour la circonstance : pressentant une lutte, elle se revêtit de pied en cap de la plus solide armure qu’elle put trouver dans l’arsenal de sa garde-robe, non que, dans son dédain de bourgeoise riche, elle crût pouvoir être battue par une simple manola, mais instinctivement elle voulait l’écraser par l’étalage de ses splendeurs, et frapper Andrès d’une amoureuse admiration. Elle choisit un chapeau de gros de Naples couleur paille, qui faisait paraître encore plus mornes ses cheveux blonds et sa figure fade ; un mantelet vert pomme garni de dentelles blanches sur une robe bleu de ciel ; des bottines lilas et des gants de filet noir brodés de bleu. Une ombrelle rose entourée de dentelles et un sac alourdi de perles d’acier complétaient l’équipement.

Toutes les couturières et toutes les femmes de chambre du monde lui eussent dit : « Mademoiselle, vous êtes mise à ravir ! »

Aussi, lorsqu’elle donna un dernier coup d’œil à la glace de sa psyché, sourit-elle d’un air fort satisfait ; jamais elle n’avait ressemblé davantage à la poupée d’un journal de modes sans abonnés.

Sir Edwards, qui donnait le bras à Feliciana, n’était pas ajusté dans un style moins précieux : son chapeau presque sans bord, son habit aux basques rognées, son gilet quadrillé bizarrement, son col de chemise triangulaire, sa cravate de satin improved Moreen foundation, faisaient un digne pendant aux magnificences étalées par la fille de don Geronimo.

Jamais couple mieux assorti n’avait cheminé côte à côte ; ils étaient faits l’un pour l’autre et s’admiraient réciproquement.

On arriva à la rue del Povar, non sans de nombreuses plaintes de Feliciana sur le mauvais état des pavés, sur l’étroitesse des rues, l’aspect maussade des bâtisses, lamentations auxquelles le jeune Anglais faisait chorus en vantant les larges trottoirs de dalles ou de bitume, les immenses rues et les constructions correctes de sa ville natale.

« Quoi, c’est devant cette masure que l’on a ramassé M. de Salcedo déguisé et blessé ? Que pouvait-il venir faire dans cet affreux quartier ? dit Feliciana d’un air de dégoût.

— Étudier philosophiquement les mœurs du peuple ou essayer sa force au couteau, comme à Londres je me fais, pour placer des coups de poing nouveaux, des querelles dans le Temple et dans Cheapside », répondit le jeune lord dans son jargon hispano-britannique.

« Nous allons bientôt savoir ce qui en est », ajouta don Geronimo.

Les trois personnages s’engouffrèrent dans l’allée de la pauvre maison si fort méprisée par la superbe Feliciana, et qui pourtant renfermait un trésor qu’on chercherait souvent en vain dans des hôtels magnifiques.

Feliciana, pour franchir l’allée, tenait sa jupe précieusement ramassée dans sa main. Si elle eût connu l’agrafe-page, elle eût en ce moment apprécié tout le mérite de cette invention.

Arrivée à la rampe, elle frémit à l’idée de poser sur cette corde huileuse son gant d’une fraîcheur idéale, et pria Sir Edwards de lui prêter de nouveau l’appui de son bras.

Une voisine officieuse ouvrait la marche. La périlleuse ascension commença.

Lorsque don Geronimo eut répondu : Gente de paz (gens tranquilles) au qui-vive effrayé de la tia Aldonza, toujours en transes depuis l’algarade de Juancho, la porte s’ouvrit, et Andrès, déjà troublé par l’accent de cette voix connue, vit entrer d’abord Sir Edwards, qui formait l’avant-garde, puis don Geronimo, et enfin Feliciana, dans l’éclat fabuleux de sa toilette supercoquentieuse.

Elle s’était réservée pour le bouquet de ce feu d’artifice de surprise, soit par instinct de la gradation des effets, soit qu’elle craignît d’inonder trop subitement l’âme d’Andrès d’un bonheur au-dessus de ses forces, ou bien encore parce qu’il n’eût pas été convenable d’entrer la première dans une chambre où se trouvait un jeune homme couché.

Son entrée ne produisit pas le coup de théâtre qu’elle en attendait. Non seulement Andrès ne fut pas ébloui, il n’eut pas l’air inondé de la félicité la plus pure, il ne versa pas de larmes d’attendrissement à l’idée du sacrifice surhumain de monter trois étages, que venait de faire en sa faveur une jeune personne si bien habillée ; mais encore un sentiment assez visible de contrariété se peignit sur sa figure.

L’effet avait été raté aussi complètement que possible.

À l’aspect de ces trois personnes, Militona s’était levée, avait offert une de ses chaises à don Geronimo, avec la déférence respectueuse qu’une jeune fille modeste a toujours pour un vieillard, et fait signe à la tia Aldonza de présenter l’autre à Mlle Vasquez.

Celle-ci, après avoir écarté la jupe de sa mirifique robe bleu de ciel, comme si elle eût craint de la salir, se laissa tomber sur le siège de joncs en poussant un soupir d’essoufflement et en s’éventant avec son mouchoir.

« Comme c’est haut ! j’ai cru que je n’aurais jamais assez de respiration pour arriver.

— La señora était sans doute trop serrée », dit Militona d’un air de naïveté parfaite.

Feliciana, qui, bien que maigre, se laçait au cabestan, répondit de ce ton aigre-doux, que les femmes savent prendre en pareille circonstance :

« Je ne me serre jamais. »

Décidément, l’affaire s’engageait mal. La jeune fille du monde n’avait pas l’avantage.

Militona, avec sa robe de soie noire à la mode espagnole, ses jolis bras découverts, sa fleur posée sur l’oreille, faisait paraître encore plus ridicules la recherche et le luxe de mauvais goût de la toilette de Feliciana.

La señora Feliciana Vasquez de los Rios avait l’air d’une femme de chambre anglaise endimanchée ; Militona d’une duchesse qui veut garder l’incognito.

Pour réparer son échec, la fille de Geronimo essaya de déconcerter la manola en faisant peser sur elle un regard suprêmement dédaigneux ; mais elle en fut pour ses peines, et finit par baisser les yeux devant le regard clair et modeste de l’ouvrière.

« Quelle est cette femme ? se dit Militona : la sœur d’Andrès ? oh ! non ; elle lui ressemblerait ; elle n’aurait pas cet air insolent. »

« Eh bien ! Andrès », dit Geronimo d’une voix affectueuse, en s’approchant du lit, « vous l’avez échappé belle ! Comment vous trouvez-vous maintenant ?

— Assez bien, répondit Andrès, grâce aux bons soins de mademoiselle.

— Que nous récompenserons convenablement de ses peines, interrompit Feliciana, par quelque cadeau, une montre d’or, une bague ou tout autre bijou à son choix. »

Cette phrase bénigne avait pour but de faire descendre la charmante créature du piédestal où la posait sa beauté.

Militona ainsi attaquée prit un air si naturellement royal et eut une telle fulguration de majesté, que Mlle Vasquez demeura toute interdite.

Edwards ne put s’empêcher de murmurer :

« It is a very pretty girl », oubliant que Feliciana comprenait l’anglais.

Andrès répondit d’un ton sec :

« De pareils services ne se payent pas.

— Oh ! sans doute, reprit Geronimo. Qui parle de payer ? c’est un simple témoignage de gratitude, un souvenir de reconnaissance, voilà tout.

— Vous devez être bien mal ici, cher Andrès », continua Mlle Vasquez en détaillant de l’œil tout ce qui manquait au pauvre logis.

« Monsieur a eu la bonté de ne pas se plaindre », dit Militona en se retirant du côté de la fenêtre, comme pour laisser le champ libre à l’impertinence de Feliciana et lui dire tacitement : « Vous êtes chez moi, je ne vous chasse pas, je ne le puis ; mais je trace une ligne de démarcation entre vos insultes et ma patience d’hôtesse. »

Commençant à être assez embarrassée de sa contenance, Feliciana fouettait la pointe de sa bottine avec le bout d’ivoire de son ombrelle.

Il se fit un moment de silence.

Don Geronimo rechercha à l’angle de sa tabatière une pincée de polvo sevillano (tabac jaune) qu’il porta à son nez vénérable avec un geste d’aisance qui sentait le bon vieux temps.

Sir Edwards, pour ne pas se compromettre, prit un air bête si parfaitement imité, qu’on aurait pu le croire véritable.

La tia Aldonza, les yeux écarquillés, la lèvre tombante, admirait dévotement la vertigineuse toilette de Feliciana : ce tapage de bleu de ciel, de jaune, de rose, de vert pomme, de lilas, la faisait tomber dans un ébahissement naïf. Jamais elle ne s’était trouvée face à face avec de pareilles splendeurs.

Quant à Andrès, il enveloppait d’un long regard de protection et d’amour Militona, qui, placée à l’autre bout de la chambre, rayonnait de beauté, et il s’étonnait d’avoir jamais eu l’idée d’épouser Feliciana, qu’il trouvait ce qu’elle était réellement : le produit artificiel d’une maîtresse de pension et d’une marchande de modes.

Militona se disait à elle-même :

« C’est singulier ! moi qui n’ai jamais haï personne, dès le premier pas que cette femme a fait dans cette chambre, j’ai senti un tressaillement comme à l’approche d’un ennemi inconnu. Qu’ai-je à craindre ? Andrès ne l’aime pas, j’en suis sûre ; je l’ai bien vu à ses yeux. Elle n’est pas jolie, et c’est une sotte ; autrement serait-elle venue ainsi attifée voir un malade dans une pauvre maison ? Une robe bleu de ciel et un mantelet vert pomme, quel manque de sensibilité ! Je la déteste, cette grande perche… Que vient-elle faire ici ? Repêcher son novio ; car c’est sans doute quelque fiancée. Andrès ne m’avait pas parlé de cela… Oh ! s’il l’épousait, je serais bien malheureuse ! mais il ne l’épousera pas ; c’est impossible. Elle a de vilains cheveux blonds et des taches de rousseur, et Andrès m’a dit qu’il n’aimait que les cheveux noirs et les teints d’une pâleur unie. »

Pendant ce monologue, Feliciana en faisait un autre de son côté. Elle analysait la beauté de Militona avec le violent désir de la trouver en défaut sur quelque point. À son grand regret, elle n’y trouva rien à redire. Les femmes, comme les poètes, s’apprécient à leur juste valeur et connaissent leur force véritable, sauf à n’en convenir jamais. Sa mauvaise humeur s’en augmenta, et elle dit d’un ton assez aigre au pauvre Andrès :

« Si votre médecin ne vous a pas défendu de parler, racontez-nous donc un peu votre aventure ; car c’est une aventure que nous ne savons que d’une manière fort embrouillée.

— Ho ! tâchez de raconter l’histoire romanesque, ajouta l’Anglais.

— Tu veux le faire bavarder et tu vois bien qu’il est encore très faible », interrompit Geronimo avec une bonhomie paternelle.

« Cela ne le fatiguera pas beaucoup, et, au besoin, mademoiselle pourra venir à son aide ; elle doit savoir toutes les circonstances. »

Ainsi interpellée, Militona se rapprocha du groupe.

« J’avais eu la fantaisie, dit Andrès, de me déguiser en manolo, pour courir dans les anciens quartiers et jouir de l’aspect animé des cabarets et des bals populaires ; car, vous le savez, Feliciana, j’aime, tout en admirant la civilisation, les vieilles coutumes espagnoles. En passant par cette rue, j’ai rencontré un farouche donneur de sérénades, qui m’a cherché querelle et m’a blessé dans un combat au couteau, loyalement et dans toutes les règles. Je suis tombé, et mademoiselle m’a recueilli demi-mort sur le seuil de sa maison.

— Mais savez-vous bien, Andrès, que cela est fort romantique et ferait un sujet de complainte admirable, en poétisant un peu les choses ? Deux farouches rivaux se rencontrent sous le balcon d’une beauté… » Et en disant cela elle regardait Militona, et riait d’un méchant sourire forcé… « Ils se cassent leur guitare sur la tête et se tracent des croix sur la figure. Cette scène, gravée sur bois et placée en tête de la romance, produirait le plus bel effet ; ce serait à faire la fortune d’un aveugle.

— Mademoiselle, dit gravement Militona, deux lignes plus bas et la lame entrait dans le cœur.

— Certainement ; mais, comme toujours, elle a glissé de manière à ne faire qu’une blessure intéressante…

— Qui ne vous intéresse guère, en tous les cas, répliqua la jeune fille.

— Elle n’a pas été reçue en mon honneur, et je ne puis y prendre un si vif intérêt que vous ; cependant, vous voyez que je viens rendre visite à votre blessé. Si vous voulez, nous le veillerons chacune notre tour : ce sera charmant.

— Jusqu’à présent je l’ai veillé seule, et je continuerai, répondit Militona.

— Je sens qu’à côté de vous je puis paraître froide ; mais il n’est pas dans mes mœurs de recueillir des jeunes gens chez moi, même pour une légère égratignure à la poitrine.

— Vous l’auriez laissé mourir dans la rue de peur de vous compromettre ?

— Tout le monde n’est pas libre comme vous ; on a des ménagements à garder ; celles qui ont une réputation ne sont pas bien aises de la perdre.

— Allons, Feliciana, tu dis des choses qui n’ont pas le sens commun ; tu t’emportes à propos de rien, dit le conciliant Geronimo. Tout cela est purement fortuit ; Andrès n’avait jamais vu mademoiselle avant l’accident ; ne va pas prendre de la jalousie et te mettre martel en tête sans le moindre motif.

— Une fiancée n’est pas une maîtresse », continua majestueusement Feliciana sans prendre garde à l’interruption de son père.

Militona pâlit sous cette dernière insulte. Un lustre humide illumina ses yeux, son sein se gonfla, ses lèvres tremblèrent, un sanglot fut près de jaillir de sa gorge ; mais elle se contint, et ne répondit que par un regard chargé d’un mépris écrasant.

« Allons-nous-en, mon père, ma place n’est pas ici ; je ne puis m’arrêter plus longtemps chez une fille perdue.

— Si ce n’est que cela qui vous fait sortir, restez, mademoiselle », dit Andrès en prenant Militona par la main. « Doña Feliciana Vasquez de los Rios peut prolonger sa visite à Mme Andrès de Salcedo, que je vous présente ; je serais désolé de vous avoir fait commettre une inconvenance.

— Comment ! s’écria Geronimo ; que dis-tu, Andrès ? Un mariage arrangé depuis dix ans ! es-tu fou ?

— Au contraire, je suis raisonnable, répondit le jeune homme ; je sais que je n’aurais pu faire le bonheur de votre fille.

— Chimères, fantaisies d’écervelé. Tu es malade, tu as la fièvre », continua Geronimo, qui s’était habitué à l’idée d’avoir Andrès pour gendre.

« Ho ! ne vous inquiétez pas », dit l’Anglais en tirant Geronimo par la manche. « Vous ne manquerez pas de gendre : votre fille est si belle et s’habille d’une façon si superbe !

— Vos fortunes se convenaient si bien, poursuivit Geronimo…

— Mieux que nos cœurs, répondit Andrès. Je ne pense pas que ma perte soit bien vivement sentie par Mlle Vasquez.

— Vous êtes modeste, répliqua Feliciana ; mais, pour vous ôter tout remords, je veux vous laisser cette persuasion. Adieu, soyez heureux en ménage. Madame, je vous salue. »

Militona répondit par une révérence pleine de dignité à l’inclination de tête ironique de Feliciana.

« Venez, mon père ; Sir Edwards, donnez-moi le bras. »

L’Anglais, interpellé, arrondit gracieusement son bras en anse d’amphore, et ils sortirent très majestueusement.

Le jeune insulaire rayonnait. Cette scène avait fait naître dans son esprit des espérances qui jusqu’alors n’avaient pu ouvrir leurs ailes. Feliciana, pour laquelle il brûlait d’une flamme discrète, était libre ! Ce mariage projeté depuis si longtemps venait de se rompre : « Oh ! » se disait-il en sentant sur sa manche le gant étroit de la jeune fille, « épouser une Espagnole, c’était mon rêve ! une Espagnole à l’âme passionnée, au cœur de flamme et qui fasse le thé dans mes idées… Je suis de l’avis de Lord Byron : arrière les pâles beautés du Nord ; j’ai juré à moi-même de ne me marier qu’avec une Indienne, une Italienne ou une Espagnole. J’aime mieux l’Espagnole à cause du romancero et de la guerre de l’indépendance ; j’en ai vu beaucoup qui étaient passionnées, mais elles ne faisaient pas le thé selon mes principes, commettaient des impropriétés vraiment choquantes ; au lieu que Feliciana est si bien élevée ! Quel effet elle fera à Londres, aux bals d’Almack et dans les raouts fashionables ! Personne ne voudra croire qu’elle est de Madrid. Oh ! que je serai heureux ! Nous irons passer les étés avec notre petite famille à Calcutta ou au cap de Bonne-Espérance, où j’ai un cottage. Quelle félicité ! »

Tels étaient les songes d’or que faisait tout éveillé Sir Edwards en reconduisant Mlle Vasquez chez elle.

De son côté, Feliciana se livrait à des rêveries analogues ; sans doute elle éprouvait un assez vif dépit de la scène qui venait de se passer, non qu’elle regrettât beaucoup Andres, mais elle était piquée d’avoir été prévenue. Il y a toujours quelque chose de désagréable à être quittée même par un homme à qui l’on ne tient pas, et, depuis qu’elle connaissait Sir Edwards, Feliciana avait envisagé sous un jour beaucoup moins favorable l’engagement qui la liait à Andrès.

La rencontre de son idéal personnifié dans Sir Edwards lui avait fait comprendre qu’elle n’avait jamais aimé don Andrès !

Sir Edwards était si bien l’Anglais de ses rêves ! l’Anglais rasé de frais, vermeil, luisant, brossé, peigné, poncé, en cravate blanche dès l’aurore, l’Anglais waterproof en Mackintosh ! l’expression suprême de la civilisation !

Et puis, il était si ponctuel ! si précis, si mathématiquement exact au rendez-vous ! Il en aurait remontré aux plus fidèles chronomètres ! « Quelle vie heureuse une femme mènerait avec un être pareil ! » se disait tout bas Mlle Feliciana Vasquez de los Rios. « J’aurais de l’argenterie anglaise, des porcelaines de Wegwood, des tapis dans toute la maison, des domestiques poudrés ; j’irais me promener à Hyde-Park, à côté de mon mari conduisant son four in hand. Le soir, au théâtre de la Reine, j’entendrais de la musique italienne dans ma loge tendue de damas bouton-d’or. Des daims familiers joueraient sur la pelouse verte de mon château, et peut-être aussi quelques enfants blonds et roses : des enfants font si bien sur le devant d’une calèche, à côté d’un King-Charles authentique ! »

Laissons ces deux êtres si bien faits pour s’entendre continuer leur route et revenons rue del Povar retrouver Andrès et Militona.

La jeune fille, après le départ de Feliciana, de don Geronimo et de Sir Edwards, s’était jetée au cou d’Andrès avec une effusion de sanglots et de larmes ; mais c’étaient des larmes de joie et de bonheur qui ruisselaient doucement en perles transparentes sur le duvet de ses belles joues sans rougir ses divines paupières.

Le jour baissait, les jolis nuages roses du couchant pommelaient le ciel. Dans le lointain l’on entendait bourdonner les guitares, ronfler les panderos sous les pouces des danseuses, frissonner les plaques de cuivre des tambours de basque, et babiller les castagnettes. Les « ay ! » et les « ola ! » des couplets de fandango jaillissaient par bouffées harmonieuses du coin des rues et des carrefours, et tous ces bruits joyeux et nationaux formaient comme un vague épithalame au bonheur des deux amants. La nuit était venue tout à fait, et la tête de Militona reposait toujours sur l’épaule d’Andrès.

X

Nous avons un peu perdu de vue notre ami Juancho. Il serait convenable d’aller à sa recherche, car il était sorti de la chambre de Militona dans un état d’exaspération qui touchait à la démence. En grommelant des malédictions et en faisant des gestes insensés, il avait gagné, sans savoir où il allait, la porte de Hierro, et ses pieds l’avaient mené au hasard à travers la campagne.

Les environs de Madrid sont arides et désolés, une couleur terreuse revêt les murailles des misérables constructions clairsemées le long des routes, et qui servent à ces industries suspectes et malsaines que les grandes villes rejettent hors de leur sein. Ces terrains décharnés sont constellés de pierres bleuâtres qui grossissent à mesure qu’on approche du pied de la Sierra de Guadarrama, dont les cimes, neigeuses encore au commencement de l’été, apparaissent à l’horizon comme de petits nuages blancs pelotonnés. À peine voit-on çà et là quelque trace de végétation. Les torrents desséchés rayent le sol d’affreuses cicatrices ; les pentes et les collines n’offrent aucune verdure et forment un paysage en harmonie avec tous les sentiments tristes. La gaieté s’y éteindrait, mais au moins le désespoir ne s’y sent raillé par rien.

Au bout d’une heure ou deux de marche, Juancho, ployant sous le poids de sa pensée, lui que n’eussent pas courbé les portes de Gaza enlevées par Samson, se laissa tomber à plat ventre sur le revers d’un fossé, s’appuya sur les coudes en se tenant le menton et les joues avec les mains, et demeura ainsi immobile, dans un état de prostration complète.

Il regardait défiler, sans les voir, les chariots, dont les bœufs, effrayés de voir ce corps couché sur le bord de la route, faisaient, en passant près de lui, un écart qui leur attirait un coup d’aiguillon de la part de leurs conducteurs ; les ânes charges de paille hachée et retenue par des cordelettes de jonc ; le paysan à physionomie de bandit fièrement campé sur son cheval, la main sur la cuisse et la carabine à l’arçon de la selle ; la paysanne à l’air farouche, traînant après soi un marmot en pleurs ; le vieux Castillan, coiffé de son casque de peau de loup ; le Manchègue, avec sa culotte noire et ses bas drapés, et toute cette population errante qui apporte de dix lieues au marché trois pommes vertes ou une botte de piment.

Il souffrait atrocement, et des larmes, les premières qu’il eût versées, tombaient de ses joues brunes sur la terre indifférente, qui les buvait comme de simples gouttes de pluie. Sa robuste poitrine, gonflée par des soupirs profonds, soulevait son corps. Jamais il n’avait été si malheureux ; le monde lui semblait près de finir ; il ne voyait plus de but à la création et à la vie. Qu’allait-il faire désormais ?

« Elle ne m’aime pas, elle en aime un autre », se répétait Juancho, pour se démontrer cette vérité fatale que son cœur refusait d’admettre. « Est-ce possible ? est-ce croyable ? Elle si fière, si sauvage, avoir pris tout à coup une passion pour un inconnu, tandis que moi, qui ne vivais que pour elle, qui la suivais depuis deux ans comme son ombre, je n’ai pu obtenir un mot de pitié, un sourire indulgent ! Je me trouvais à plaindre alors ; mais c’était le paradis à côté de ce que je souffre aujourd’hui. Si elle ne m’aimait pas, au moins elle n’aimait personne.

« Je pouvais la voir ; elle me disait de m’en aller, de ne plus revenir, que je l’ennuyais, que je la fatiguais, que je l’obsédais, qu’elle ne pouvait souffrir plus longtemps ma tyrannie ; mais au moins, quand je m’en allais, elle restait seule ; la nuit, j’errais sous sa fenêtre, fou d’amour, ivre de désirs ; je savais qu’elle reposait chastement sur son petit lit virginal ; je n’avais pas la crainte de voir deux ombres sur son rideau ; malheureux, je savourais cette douceur amère, que nul n’était mieux partagé que moi. Je ne possédais pas le trésor, mais aucun autre n’en avait la clef.

« Et maintenant, c’est fini, plus d’espoir ! Si elle me repoussait quand elle n’aimait personne, que sera-ce à présent que sa répulsion contre moi s’augmente de toute sa sympathie pour un autre ! Oh ! je le sentais bien ! Aussi, comme j’écartais tous ceux qu’attirait sa beauté ! comme je faisais bonne garde autour d’elle ! Ce pauvre Luca et ce pauvre Ginès, comme je vous les ai arrangés, et cela pour rien ! et j’ai laissé passer l’autre, le vrai, le dangereux, celui qu’il fallait tuer ! Main maladroite, esclave imbécile qui n’as pas su faire ton devoir, sois punie ! »

En disant cela, Juancho mordit sa main droite si cruellement que le sang fut près de jaillir.

« Quand il sera guéri, je le provoquerai une seconde fois, et je ne le manquerai plus. Mais si je le tue, jamais Militona ne voudra me revoir ; de toute façon elle est perdue pour moi. C’est à en devenir fou ; il n’y a aucun moyen. S’il pouvait mourir naturellement par quelque catastrophe soudaine, un incendie, un écroulement de maison, un tremblement de terre, une peste. Oh ! je n’aurai pas ce bonheur-là. Démons et furies ! Quand je pense que cette âme charmante, ce corps si parfait, ces beaux yeux, ce divin sourire, ce cou rond et souple, cette taille si mince, ce pied d’enfant, tout cela c’est à lui ! Il peut lui prendre la main, et elle ne la retire pas ; faire pencher vers lui sa tête adorée, qu’elle ne détourne pas avec dédain. Quel crime ai-je commis pour être puni de la sorte ? Il y a tant de belles filles en Espagne qui ne demanderaient pas mieux que de me voir à leurs genoux ! Quand je parais dans l’arène, plus d’un cœur palpite sous une jolie gorge ; plus d’une main blanche me salue d’un signe amical. Que de Sévillanes, de Madrilènes et de Grenadines m’ont jeté leur éventail, leur mouchoir, la fleur de leurs cheveux, la chaîne d’or de leur cou, transportées d’admiration pour mon courage et ma bonne mine ! Eh bien ! je les ai dédaignées ; je n’ai voulu que celle qui ne voulait pas de moi ; entre ces mille amours j’ai choisi une haine ! Entraînement invincible ! destin fatal ! Pauvre Rosaura, toi qui avais pour moi une si naïve tendresse à laquelle je n’ai pas répondu, insensé que j’étais, comme tu as dû souffrir ! Sans doute je porte aujourd’hui la peine du chagrin que je t’ai fait. Le monde est mal arrangé : il faudrait que tout amour fît naître son pareil ; alors on n’éprouverait pas de pareils désespoirs. Dieu est méchant ! C’est peut-être parce que je n’ai pas fait brûler de cierges devant l’image de Notre-Dame, que j’ai éprouvé de telles disgrâces. Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! que faire ? Jamais je ne pourrai vivre une minute tranquille sur cette terre ! Dominguez est bien heureux que le taureau l’ait tué, lui qui aimait aussi Militona ! J’ai pourtant fait ce que j’ai pu pour le sauver ! Et elle qui m’accusait de l’avoir abandonné dans le péril ! car non seulement elle me hait, mais encore elle me méprise. Ô ciel ! c’est à devenir fou de rage ! »

Et en disant ces mots, il se releva d’un bond et reprit sa course à travers les champs.

Il erra ainsi tout le jour, la tête perdue, l’œil hagard, les poings contractés ; des hallucinations cruelles lui représentaient Andrès et Militona se promenant ensemble, se tenant la main, s’embrassant, se regardant d’un air de langueur, sous les aspects les plus poignants pour un cœur jaloux ! Toutes ces scènes se peignaient de couleurs si vives, s’empreignaient d’une réalité si frappante, qu’il s’élança plus d’une fois en avant comme pour percer Andrès ; mais il n’atteignait que l’air et se réveillait tout surpris de sa vision.

Les formes des objets commençaient à se confondre à sa vue ; il se sentait les tempes serrées ; un cercle de fer lui pressait la tête, ses yeux brûlaient, et, malgré la sueur qui ruisselait sur sa figure et les rayons d’un soleil de juin, il avait froid.

Un bouvier dont la charrette avait versé, la roue ayant passé sur une grosse pierre, vint lui taper sur l’épaule et lui dit :

« Homme, vous me paraissez avoir des bras robustes ; voulez-vous m’aider à relever ma charrette ? Mes pauvres bêtes s’épuisent en vain. »

Juancho s’approcha, et sans mot dire se mit en devoir de relever la charrette ; mais les mains lui tremblaient, ses jambes flageolaient, ses muscles invaincus ne répondaient plus à l’appel. Il la soulevait un peu et la laissait retomber, épuisé, haletant.

« Au juger, je vous aurais cru la poigne plus solide que cela », dit le bouvier, étonné du peu de succès des efforts de Juancho.

Il n’avait plus de forces, il était malade.

Cependant, piqué d’honneur par la remarque du bouvier, et orgueilleux de ses muscles comme un gladiateur qu’il était, il réunit, par une projection de volonté effrayante, tout ce qui lui restait de vigueur et donna un élan furieux.

La charrette se retrouva sur ses roues comme par enchantement, sans que le bouvier y eût mis la main. La secousse avait été si violente que la voiture avait failli verser de l’autre côté.

« Comme vous y allez, mon maître ! s’écria le bouvier émerveillé ; depuis l’hercule d’Ocaña, qui emportait les grilles des fenêtres, et Bernard de Carpio, qui arrêtait les meules de moulin avec le doigt, on n’a pas vu un gaillard pareil. »

Mais Juancho ne répondit pas, et tomba évanoui tout de son long sur le chemin, comme tombe un corps mort, pour nous servir de la formule dantesque.

« Est-ce qu’il se serait brisé quelque vaisseau dans le corps ? dit le bouvier tout effrayé. N’importe, puisque c’est en me rendant service que l’accident lui est arrivé, je vais le charger sur ma charrette et je le déposerai à San-Agustin, ou bien à Alcobendas, dans quelque auberge. »

L’évanouissement de Juancho dura peu, bien qu’on n’eût employé pour le faire cesser ni sels ni esprits, choses dont les bouviers sont généralement dépourvus ; mais le torero n’était pas une petite-maîtresse.

Le bouvier le couvrit de sa mante. Juancho avait la fièvre, et il éprouvait une sensation inconnue jusqu’alors à son corps de fer, la maladie !

Arrivé à la posada de San-Agustin, il demanda un lit et se coucha.

Il dormit d’un sommeil de plomb, de ce sommeil invincible qui s’empare des prisonniers indiens au milieu des tortures que leur inflige l’ingénieuse cruauté des vainqueurs, et dont s’endorment les condamnés à mort le matin du jour de leur exécution.

Les organes brisés refusent à l’âme de lui donner les moyens de souffrir.

Ce néant de douze heures sauva Juancho de la folie ; il se leva sans fièvre, sans mal de tête, mais faible comme dans la convalescence d’une maladie de six mois. Le sol se dérobait à ses pieds, la lumière étonnait ses yeux, le moindre bruit l’étourdissait ; il se sentait l’esprit creux et l’âme vide. Un grand écroulement s’était fait en lui. À la place où s’élevait autrefois son amour, il y avait un gouffre que rien désormais ne pouvait remplir.

Il resta un jour dans cette auberge, et se trouvant mieux, car son énergique nature reprenait le dessus, il se fit donner un cheval et se dirigea vers Madrid, rappelé par cet instinct étrange qui ramène aux spectacles douloureux : il éprouvait le besoin d’inonder ses blessures de poison, d’élargir ses plaies et de se retourner lui-même le couteau dans le cœur ; il était trop loin de son malheur, il voulait s’en rapprocher, pousser son martyre jusqu’au bout, s’enivrer de son absinthe, se faire oublier la cause du mal par l’excès de la souffrance.

Pendant que Juancho promenait sa douleur, des alguazils le cherchaient de tous côtés, car la voix publique le désignait comme étant celui qui avait donné le coup de couteau au seigneur Andrès de Salcedo. Celui-ci, comme vous le pensez bien, n’avait pas porté plainte ; c’était bien assez d’avoir pris au pauvre Juancho celle qu’il aimait, sans encore lui prendre la liberté ; Andrès ignorait même les poursuites dirigées contre le torero.

Argamasilla et Covachuelo, cet Oreste et ce Pylade de l’arrestation, s’étaient mis en campagne pour découvrir et arrêter Juancho ; mais ils procédaient avec beaucoup de délicatesse, vu les mœurs notoirement farouches du compagnon : on pouvait même croire, et des envieux qui jalousaient la position des deux amis l’affirmaient hautement, que Covachuelo et Argamasilla prenaient des informations pour ne pas se rencontrer avec celui qu’ils étaient chargés de prendre ; mais un espion maladroit vint dire qu’on avait vu entrer le coupable dans la place des Taureaux, d’un air aussi calme que s’il n’avait rien sur la conscience.

Il fallut donc s’exécuter. Tout en marchant à l’endroit désigné, Argamasilla disait à son ami :

« Je t’en prie en grâce, Covachuelo, ne fais pas d’imprudence ; modère ton héroïsme ; tu sais que le gaillard a la main leste ; n’expose pas la peau du plus grand homme de police qui ait jamais existé à la furie d’un brutal.

— Sois tranquille, répondit Covachuelo, je ferai tous mes efforts pour te conserver ton ami. Je ne serai brave qu’à la dernière extrémité, lorsque j’aurai épuisé tous les moyens parlementaires. »

Juancho, en effet, était entré dans le cirque, afin de voir les taureaux qu’on venait d’enfermer pour la course du lendemain, plutôt par la force de l’habitude que par un dessein bien arrêté.

Il y était encore et traversait l’arène, lorsque Argamasilla et Covachuelo arrivèrent suivis de leur petite escouade.

Covachuelo, avec la plus grande politesse et les formules les plus cérémonieuses, notifia à Juancho qu’il eût à le suivre en prison.

Juancho haussa dédaigneusement les épaules et poursuivit son chemin.

Sur un signe de l’alguazil, deux agents se jetèrent sur le torero, qui les secoua comme un grain de poussière qu’on fait tomber de sa manche.

Toute la bande se rua alors sur Juancho, qui en envoya trois ou quatre rouler à quinze pas les quatre fers en l’air ; mais, comme le nombre finit toujours par l’emporter sur la force personnelle, et que cent pygmées ont raison d’un géant, Juancho, tout en rugissant, s’était peu à peu rapproché du toril, et là, se débarrassant par une brusque secousse des mains qui s’accrochaient à ses habits, il en ouvrit la porte, se précipita dans ce dangereux asile et s’y enferma, à peu près comme ce belluaire qui, poursuivi par des gardes du commerce, se réfugia dans la cage de ses tigres.

Les assaillants essayèrent de le forcer dans cette retraite ; mais la porte qu’ils tâchaient d’enfoncer se renversa tout à coup, et un taureau, chassé de son compartiment par Juancho, s’élança tête basse sur la troupe effrayée.

Les pauvres diables n’eurent que le temps bien juste de sauter par-dessus les barrières ; l’un d’eux ne put éviter un large accroc à ses chausses.

« Diable ! dirent Argamasilla et Covachuelo, cela va devenir un siège dans les règles.

— Tentons un nouvel assaut. »

Cette fois, deux taureaux sortirent ensemble et fondirent sur les assaillants ; mais, comme ceux-ci se dispersèrent avec la légèreté que donne la peur, les bêtes farouches, ne voyant plus d’ennemis humains, se tournèrent l’une contre l’autre, croisèrent leurs cornes, et, le mufle dans le sable, firent de prodigieux efforts pour se renverser.

Covachuelo cria à Juancho, en tenant avec précaution le battant de la porte :

« Camarade, vous avez encore cinq taureaux à lâcher : nous connaissons vos munitions. Après cela, il faudra vous rendre, et vous rendre sans capitulation. Sortez de votre propre mouvement, et je vous accompagnerai à la prison avec tous les égards possibles, sans menottes ni poucettes, dans un calesin à vos frais, et je ne ferai aucune mention sur le rapport de la résistance que vous avez faite aux agents de l’autorité, ce qui aggraverait votre peine ; suis-je gentil ? »

Juancho, ne voulant pas disputer plus longtemps une liberté qui lui était indifférente, se remit aux mains d’Argamasilla et de Covachuelo, qui le conduisirent à la prison de la ville avec tous les honneurs de la guerre.

Lorsque les clefs eurent fini de grincer dans les serrures, il s’étendit sur son grabat et se dit : « Si je la tuais ! » ne songeant plus qu’il était au cachot. « Oui, c’est ce que j’aurais dû faire le jour où j’ai trouvé Andrès chez elle. Ma vengeance eût été complète ; oh ! quelle atroce angoisse il eût souffert en voyant sa maîtresse poignardée sous ses yeux ; faible, cloué au lit, ne pouvant la défendre ; car je ne l’aurais pas tué, lui ! je n’aurais pas commis cette faute ! Je me serais sauvé dans la montagne ou livré à la justice. Je serais tranquille, maintenant, d’une façon ou d’une autre. Pour que je puisse vivre, il faut qu’elle soit morte ; pour qu’elle puisse vivre, il faut que je meure ; j’avais ma navaja à la main, un coup et tout était fini ; mais elle avait dans les yeux une lueur si flamboyante, elle était si désespérément belle que je n’ai plus eu ni force, ni volonté, ni courage, moi qui fais baisser la paupière aux lions quand je les regarde dans leurs cages, et ramper les taureaux sur le ventre comme des chiens battus.

« Eh quoi ! j’aurais déchiré son sein charmant ! fait sentir à son cœur le froid de l’acier, et ruisseler sur sa blancheur son beau sang vermeil ! Oh ! non, je ne commettrai pas cette barbarie. Il vaudrait mieux l’étouffer avec son oreiller, comme fait le nègre à la jeune dame de Venise dans la pièce que j’ai vue au théâtre del Circo. Mais pourtant, elle ne m’a pas trompé, elle ne m’a pas fait de faux serment ; elle a toujours été vis-à-vis de moi d’une froideur désespérante. C’est égal, je l’aime assez pour avoir droit de mort sur elle ! »

Telles étaient, à quelques variantes près, les idées qui occupaient Juancho dans sa prison.

Andrès revenait à la santé à vue d’œil ; il s’était levé, et, appuyé sur le bras de Militona, avait pu faire le tour de la chambre et aller respirer l’air à la fenêtre ; bientôt ses forces lui avaient permis de descendre dans la rue et d’aller chez lui faire les dispositions nécessaires pour son prochain mariage.

Sir Edwards, de son côté, s’était déclaré ; il avait demandé dans les règles la main de Feliciana Vasquez de los Rios à don Geronimo, qui la lui avait accordée avec empressement. Il s’occupait de la corbeille et faisait venir de Londres des robes et des parures d’une richesse fabuleuse et d’un goût exorbitant. Les cachemires, choisis dans la gamme jonquille, écarlate et vert pomme, eussent défié les investigations de M. Biétry. Ils avaient été rapportés de Lahore, cette métropole des châles, par Sir Edwards lui-même, qui possédait une ou deux fermes dans les environs ; ils étaient faits avec le duvet de ses propres chèvres : l’âme de Feliciana nageait dans la joie la plus pure.

Militona, quoique bien heureuse aussi, n’était pas sans quelques appréhensions ; elle avait peur d’être déplacée dans le monde où son union avec Andrès allait la faire entrer. Chez elle une maîtresse de pension n’avait pas détruit l’ouvrage de Dieu, et l’éducation remplacé l’instinct ; elle avait le sentiment du bien, du beau, de toutes les poésies de l’art et de la nature, mais rien que le sentiment. Ses belles mains n’avaient jamais pétri l’ivoire du clavier ; elle ne lisait pas la musique, quoiqu’elle chantât d’une voix pure et juste ; ses connaissances littéraires se bornaient à quelques romances, et, si elle ne faisait pas de fautes en écrivant, il fallait en remercier la simplicité de l’orthographe espagnole.

« Oh ! se disait-elle, je ne veux pas qu’Andrès rougisse de moi. J’étudierai, j’apprendrai, je me rendrai digne de lui. Pour belle, il faut bien croire que je le suis, ses yeux me le disent ; et quant aux robes, j’en ai assez fait pour les savoir porter aussi bien que les grandes dames. Nous irons dans quelque retraite où nous resterons jusqu’à ce que la pauvre chrysalide ait eu le temps de déployer ses ailes et de se changer en papillon. Pourvu qu’il ne m’arrive pas quelque malheur ! ce ciel trop bleu m’effraye. Et Juancho, qu’est-il devenu ? Ne fera-t-il pas encore quelque tentative insensée ?

— Oh ! pour cela, non », répondit la tia Aldonza à cette réflexion de Militona achevée à haute voix. « Juancho est en prison, comme accusé de meurtre sur la personne de M. de Salcedo, et, vu les antécédents du gaillard, son affaire pourrait prendre mauvaise tournure.

— Pauvre Juancho ! je le plains maintenant. Si Andrès ne m’aimait pas, je serais si malheureuse ! »

Le procès de Juancho prenait une mauvaise tournure. Le fiscal présentait le combat nocturne sous forme de guet-apens et d’homicide n’ayant pas donné la mort par cause indépendante de la volonté de Juancho. La chose, ainsi considérée, devenait grave.

Heureusement Andrès, par les explications et le mouvement qu’il se donna, réduisit l’assassinat à un simple duel, à une arme autre, il est vrai, que celle employée par les gens du monde, mais qu’il pouvait accepter, puisqu’il en connaissait le maniement. La blessure, d’ailleurs, n’avait rien eu de grave, il en était parfaitement rétabli, et, dans cette querelle, il avait eu, en quelque sorte, les premiers torts. Les résultats en avaient été trop heureux pour croire les avoir payés trop cher d’une égratignure.

Une accusation d’assassinat dont la victime se porte bien et plaide pour le meurtrier ne peut pas être soutenue longtemps, même par le fiscal le plus altéré de vindicte publique.

Aussi Juancho fut-il relâché au bout de quelque temps, avec le regret de devoir sa liberté à l’homme qu’il haïssait le plus sur terre, et dont à aucun prix il n’eût voulu recevoir un service.

En sortant de prison, il dit d’un air sombre :

« Maintenant, me voilà misérablement lié par ce bienfait. Je suis un lâche et un infâme, ou désormais cet homme est sacré pour moi. Oh ! j’aurais préféré aller aux galères ; dans dix ans je serais revenu et je me serais vengé. »

À dater de ce jour, Juancho disparut. Quelques personnes prétendirent l’avoir vu galoper du côté de l’Andalousie sur son cheval noir. Le fait est qu’on ne le rencontra plus dans Madrid.

Militona respira plus à l’aise ; elle connaissait assez Juancho pour ne plus rien craindre de sa part.

Les deux mariages se firent en même temps et à la même église. Militona avait voulu faire elle-même sa robe de mariée : c’était son chef-d’œuvre ; on l’aurait dite taillée dans les feuilles d’un lis ; elle était si bien faite, que personne ne la remarqua.

Feliciana avait une toilette extravagante de richesse.

En sortant de l’église, tout le monde disait de Feliciana : « Quelle belle robe ! » et de Militona : « Quelle charmante personne ! »

XI

Non loin de l’ancien couvent de Santo-Domingo, dans le quartier de l’Antequerula de Grenade, sur le penchant de la colline, s’élevait une maison d’une blancheur étincelante, qui brillait comme un bloc d’argent entre le vert foncé des arbres qui l’entouraient.

Par-dessus les murailles du jardin débordaient, comme d’une urne trop pleine, de folles guirlandes de vigne et de plantes grimpantes qui retombaient en larges nappes du côté de la rue.

À travers la grille de la porte on apercevait d’abord une espèce de péristyle, orné d’une mosaïque de cailloux de différentes couleurs, ensuite, une cour intérieure, un patio, pour nous servir de l’expression propre, d’une architecture évidemment moresque.

Ce patio était entouré de sveltes colonnes de marbre blanc d’un seul morceau, de la plus gracieuse proportion, dont les chapiteaux, d’un corinthien capricieux, portaient, entremêlées à leurs volutes, des inscriptions en lettres arabes fleuries, où brillaient encore quelques restes de dorure.

Sur ces chapiteaux retombaient des arcs évidés en cœur, pareils à ceux de l’Alhambra, qui formaient sur les quatre faces de la cour une galerie couverte.

Au milieu, dans un bassin bordé de vases de fleurs et de caisses d’arbustes, grésillait un mince jet d’eau qui couvrait de perles les feuilles lustrées, et semblait chuchoter, de sa voix de cristal, quelque amoureux secret à l’oreille des myrtes et des lauriers-roses.

Un tendido de toile plafonnait la cour et en faisait comme un salon extérieur où régnaient une ombre transparente et une fraîcheur délicieuse.

Au mur était accrochée une guitare, et sur un canapé de crin traînait un large chapeau de paille, orné de rubans verts.

Tout homme, en passant par cette rue et en jetant l’œil dans cet intérieur, quelque mauvais observateur qu’il fût, n’eût pu manquer de dire : « Là vivent des gens heureux. » Le bonheur illumine les maisons et leur donne une physionomie que n’ont pas les autres. Les murailles savent sourire et pleurer ; elles s’amusent ou elles s’ennuient ; elles sont revêches ou hospitalières, selon le caractère de l’habitant qui leur sert d’âme : celles-ci ne pouvaient être animées que par de jeunes amants ou de nouveaux époux.

Puisque la grille n’est pas fermée, poussons-la et pénétrons dans l’intérieur.

Au fond du patio, une autre porte, ouverte aussi, nous donnera entrée dans un jardin qui n’est ni français ni anglais, et dont le type n’existe qu’à Grenade ; une vraie forêt vierge de myrtes, d’orangers, de grenadiers, de lauriers-roses, de jasmins d’Espagne, de pistachiers, de sycomores, de térébinthes, domine par quelque cyprès séculaire s’élevant silencieusement dans le bleu du ciel, comme une pensée de mélancolie au milieu de la joie.

À travers ces fouillis de fleurs et de parfums s’élançaient en fusées d’argent les eaux du Darro, amenées du sommet de la montagne par les merveilleux travaux hydrauliques des Arabes.

Des plantes rares s’épanouissaient en gerbe dans de vieux vases moresques, aux ailes découpées à jour, au galbe plein de sveltesse, historiées de versets du Coran.

Mais ce qu’il y avait de plus remarquable était une allée de lauriers aux troncs polis, aux feuilles métalliques, le long de laquelle régnaient deux bancs à dossiers et à sièges de marbre, et couraient deux ruisseaux d’une eau diamantée dans une rigole d’albâtre.

Au bout de cette allée, sur le pavé de laquelle le prodigue soleil de l’Andalousie pouvait à peine jeter quelques ducats d’or à travers le réseau serré des feuilles, s’élevait un petit bâtiment de forme élégante, une espèce de pavillon de ceux qu’on appelle à Grenade tocador ou mirador, et d’où l’on jouit d’une vue étendue et pittoresque.

L’intérieur du mirador était un bijou de ciselure moresque. La voûte, de celles que les Espagnols désignent sous le nom de media-naranja (demi-orange), offrait une si prodigieuse complication d’arabesques et d’ornements, qu’elle semblait plutôt un madrépore ou un gâteau d’abeilles que l’œuvre de la patience humaine ; les grottes à cristallisations offrent seules cette abondance de stalactites sculptés.

Au fond, dans le cadre de marbre de la fenêtre, qui s’ouvrait sur un abîme, étincelait le plus splendide tableau qu’il soit donné à l’œil humain de contempler.

Sur les premiers plans, à travers un bois de lauriers énormes, parmi des rochers de marbre et de porphyre, le Genil accourait, par sauts et par bonds, de la sierra, et se dépêchait d’aller retrouver Grenade et le Darro ; plus loin s’étendait la riche Vega avec sa végétation opulente, et tout au fond, mais si près qu’il semblait qu’on pût les toucher, les montagnes de la Sierra-Nevada.

Dans ce moment, le soleil se couchait et teignait les cimes neigeuses d’un rose à qui rien ne peut se comparer : un rose tendre et frais, lumineux et vivant, un rose idéal, divin, d’une nuance introuvable ailleurs qu’au paradis ou à Grenade, un rose de vierge écoutant pour la première fois un aveu d’amour.

Un jeune homme et une jeune femme, appuyés l’un près de l’autre au balcon, admiraient ensemble ce sublime spectacle : le bras du jeune homme reposait sur la taille de la jeune femme, avec le chaste abandon de l’amour partagé.

Après quelques minutes de contemplation silencieuse, la jeune femme se releva et fit voir un visage charmant, qui n’était autre, comme nos lecteurs l’ont sans doute deviné, que celui de Mme Andrès de Salcedo, ou Militona, si ce nom, sous lequel ils l’ont connue plus longtemps, leur plaît davantage.

Il n’est pas besoin de dire que ce jeune homme était Andrès.

Aussitôt le mariage conclu, Andrès et sa femme étaient partis pour Grenade, où il possédait une maison venant d’héritage d’un de ses oncles. Feliciana avait suivi Sir Edwards à Londres. Chaque couple cédait ainsi à son instinct : le premier cherchait le soleil et la poésie, le second la civilisation et le brouillard.

Ainsi qu’elle l’avait dit, Militona n’avait pas voulu entrer tout de suite dans le monde, où son union avec Andrès lui donnait droit de tenir un rang ; elle aurait craint de faire rougir Andrès par quelque charmante ignorance ; et dans cette heureuse retraite elle était venue oublier les étonnements naïfs de la pauvreté.

Elle avait gagné singulièrement au physique et au moral. Sa beauté, qu’on aurait pu croire parfaite, avait augmenté. Quelquefois, dans l’atelier d’un grand sculpteur, on voit une statue admirable qui vous semble finie, mais l’artiste trouve encore moyen d’ajouter de nouvelles perfections à ce que l’on croyait achevé.

Il en était ainsi de la beauté de Militona : le bonheur lui avait donné le suprême poli ; mille détails charmants étaient devenus d’une délicatesse exquise par les recherches et les soins que permet la fortune. Ses mains, d’une forme si pure, avaient blanchi ; les quelques maigreurs causées par le travail et le souci du lendemain s’étaient comblées. Les lignes de son beau corps ondulaient plus moelleuses, avec la sécurité de la femme et de la femme riche. Son heureuse nature s’épanouissait en toute liberté et jetait ses fleurs, ses parfums et ses fruits ; son esprit vierge recevait toutes les notions et se les assimilait avec une facilité extrême. Andrès jouissait du plaisir de voir naître, pour ainsi dire, dans la femme qu’il aimait, une femme supérieure à la première.

Au lieu du désenchantement de la possession, il trouvait chaque jour en Mme de Salcedo une qualité nouvelle, un charme inconnu, et s’applaudissait d’avoir eu le courage de faire ce que le monde appelle une sottise, c’est-à-dire d’épouser, étant riche, une jeune fille sage, admirablement belle et passionnément amoureuse de lui.

Ne devrait-ce pas être pour les gens qui ont de la fortune une espèce de devoir de retirer de l’ombre et de la misère les belles filles vertueuses, les reines de beauté sans royaume, et de les faire monter sur le trône d’or qui leur est dû ?

Rien ne manquait à la félicité d’Andrès et de Militona. Seulement, elle pensait quelquefois au pauvre Juancho, dont personne n’avait plus entendu parler ; elle aurait bien voulu que son bonheur ne fît le désespoir de personne, et l’idée des souffrances éprouvées par ce malheureux la troublait au milieu de sa joie : « Il m’aura sans doute oubliée », se disait-elle comme pour s’étourdir ; « il sera allé dans quelque pays étranger, loin, bien loin. »

Juancho avait-il, en effet, oublié Militona ? La chose est douteuse. Il n’était pas si loin que le pensait la jeune femme ; car, au moment où elle s’abandonnait à cette pensée, si elle eût regardé à la crête du mur, du côté du précipice, elle eût vu, à travers le feuillage, scintiller une prunelle fixe, phosphorescente comme celle d’un tigre, qu’elle eût reconnue à son éclat.

« Veux-tu venir faire notre promenade au Généralife ? dit Andrès à Mme de Salcedo, respirer les parfums amers des lauriers-roses et entendre miauler les paons sur les cyprès de Zoraïde et de Chaîne-des-Cœurs ?

— Il fait encore bien chaud, mon ami, et je ne suis pas habillée, répondit la jeune femme.

— Comment ! tu es charmante avec ta robe blanche, ton bracelet de corail, et la fleur de grenade qui éclate à ton oreille. Jette une mantille là-dessus, et les rois maures seront capables de ressusciter, quand tu traverseras l’Alhambra. »

Militona sourit, ajusta les plis de sa mantille, prit son éventail, cet inséparable compagnon de la femme espagnole, et les deux époux se dirigèrent du côté du Généralife, situé, comme chacun sait, sur une éminence reliée à celle que couronnent les tours rouges de l’Alhambra par un ravin, le plus pittoresque qui soit au monde, et où serpente un sentier bordé d’une végétation luxuriante dans lequel nous devancerons de quelques pas M. et Mme de Salcedo, qui s’avancent lentement sous la voûte de feuillage en se tenant par le bout de la main et en balançant leurs bras comme des enfants joueurs.

Derrière le tronc de ce figuier, dont les feuilles vertes et sombres font comme une nuit sur le sentier qui s’étrangle, est-ce une erreur ? il nous semble avoir vu luire comme le canon d’une arme à feu, comme l’éclair de cuivre d’un tromblon qui s’abaisse.

Un homme est couché à plat ventre dans les lentisques et les azeroliers, comme un jaguar à l’affût de sa proie et qui mesure en pensée le saut qu’il doit faire pour lui tomber sur les épaules : c’est Juancho, qui vit depuis deux mois à Grenade, caché dans les tanières de troglodytes des Gitanos, creusées le long des escarpements de Monte-Sagrado, où sont les caves des martyrs. Ces deux mois l’ont vieilli de dix ans ; il a le teint noir, les joues creuses, les yeux ardents, comme un homme que dévore une pensée unique : cette pensée est celle de tuer Militona !

Vingt fois déjà, car il rôde sans cesse autour d’elle, invisible et méconnaissable, épiant l’occasion, il aurait pu mettre à exécution son projet ; mais toujours au moment le cœur lui avait manqué.

En venant à son embuscade, car il avait remarqué que tous les jours, à peu près à la même heure, Andrès et Militona passaient par ce chemin, il s’était juré par les serments les plus formidables d’accomplir sa funeste résolution et d’en finir une fois pour toutes.

Il était donc là, son arme chargée à côté de lui, épiant, écoutant les bruits de pas dans le lointain, se disant pour raison suprême et dernier encouragement au meurtre :

« Elle a tué mon âme, je puis bien tuer son corps ! »

Un son de voix rieuses et claires se fit entendre au bout du sentier.

Juancho tressaillit et devint livide ; puis il arma le chien du tromblon.

« N’est-ce pas, disait Militona à son mari, on dirait le sentier qui mène au paradis terrestre ; ce ne sont que fleurs et parfums, chants d’oiseaux et rayons… Avec un chemin pareil, on serait fâché même d’arriver au plus bel endroit ! » Elle était, en disant ces mots, parvenue près du figuier fatal.

« Qu’il fait bon, qu’il fait frais ici ! Je me sens toute légère, tout heureuse. »

La gueule du tromblon invisible était orientée parfaitement dans la direction de sa tête, qui n’avait jamais été plus rose et plus souriante.

« Allons, pas de faiblesse », murmura Juancho en mettant le doigt sur la gâchette de la détente. « Elle est heureuse, elle vient de le dire, jamais moment ne fut plus favorable. Qu’elle meure sur cette phrase ! »

C’en était fait de Militona : la bouche du tromblon, caché par le feuillage, touchait presque à son oreille ; une seconde de plus, et cette tête charmante allait voler en éclats, et toute cette beauté ne former qu’un mélange de sang, de chair et d’os broyés.

Au moment de briser son idole, le cœur de Juancho se gonfla ; un nuage passa sur ses yeux ; cette hésitation ne dura que l’espace d’un éclair, mais elle sauva Mme de Salcedo, qui ne sut jamais quel péril elle avait couru et qui acheva sa promenade au Généralife avec la plus parfaite tranquillité d’esprit.

« Allons, décidément, je suis un lâche », dit Juancho en s’enfuyant à travers les broussailles, « je n’ai de courage que contre les taureaux et les hommes. »

Quelque temps après, la renommée se répandit d’un torero qui faisait des prodiges d’adresse et de valeur ; jamais on n’avait vu témérité pareille : il disait venir d’Amérique, de Lima, et en ce moment donnait des représentations à Puerto de Santa-Maria.

Andrès, qui se trouvait avec sa femme à Cadix, où il avait été dire adieu à un ami en partance pour Manille, eut le désir, bien naturel pour un aficionado comme lui, d’aller voir ce héros tauromachique ; Militona, quoique douce et sensible, n’était pas femme à refuser une semblable proposition, et tous deux descendirent sur la jetée, afin de prendre le bateau à vapeur qui fait la traversée de Cadix à Puerto, ou, à son défaut, une de ces petites barques qui ont un œil ouvert, peint de chaque côté de leur taille-mer, ce qui donne à leur proue une apparence de visage humain des plus singulières.

Il régnait sur le port une activité et un mouvement extraordinaires ; les patrons des barques s’arrachaient les pratiques et passaient alternativement des flatteries aux menaces ; les cris, les jurons, les quolibets croisaient leurs feux roulants, et, de minute en minute, un esquif, livrant au vent sa voile latine, était emporté comme une plume de cygne sur le bleu cristal de la rade.

Andrès et Militona prirent place à la poupe de l’une d’elles, dont le patron fredonnait gaiement, en tendant le coude à la jeune femme pour la faire monter à son bord, le vers de la chanson des taureaux de Puerto :

 

Levez un peu ce petit pied !

 

Cadix présente un aspect admirable du côté de la mer, et mérite tout à fait les éloges que Byron lui adresse dans ses strophes. On dirait une ville d’argent posée entre deux coupoles de saphir : c’est la patrie des belles femmes, et ce n’est pas faire un médiocre éloge de Militona que de dire qu’elle y était regardée et suivie sur l’Alameda de plusieurs attentifs.

Aussi, c’est qu’elle était adorable avec sa mantille de dentelles blanches, sa rose dans les cheveux, son mouchoir de col assujetti aux épaulettes par deux camées, son corsage garni de passementeries et de franges aux poignets et aux entournures, sa jupe aux larges volants, ses bas à jour plus minces que des toiles d’araignée, enfermant une jambe faite au tour, ses jolis souliers de satin chaussant le pied le plus mignon du monde et dont on eût pu dire, comme dans la chanson espagnole : « Si la jambe est une réalité, le pied est une illusion. »

En changeant de fortune, Militona avait conservé son amour pour les modes et les usages espagnols ; elle ne s’était faite ni française ni anglaise, et, quoiqu’elle pût avoir des chapeaux aussi jaune soufre que qui que ce soit dans la Péninsule, elle n’abusait pas de cette facilité. Le costume que nous venons de décrire montre qu’elle s’inquiétait assez peu des modes de Paris.

Cette population vêtue de couleurs brillantes, car le noir n’a pas encore envahi tout à fait l’Andalousie, qui fourmillait sur la place ou s’attablait à l’auberge de Vista-Alegre et dans les cabarets voisins en attendant la course, formait un spectacle des plus gais et des plus animés.

Aux mantilles se mêlaient ces beaux châles écarlates et posés sur la tête, qui encadrent si bien les visages d’une pâleur mate des femmes de Puerto de Santa-Maria et de Xérès de la Frontera.

Les majos, laissant pendre un mouchoir de chacune des poches de devant de leur veste, se dandinaient et prenaient des poses en s’appuyant sur leur vara, espèce de canne bifurquée, ou s’adressaient des andaluçades dans leur patois désossé et presque entièrement composé de voyelles.

L’heure de la course approchait, et chacun se dirigeait du côté de la place en racontant des merveilles du torero, qui, s’il continuait et n’était pas embroché subitement tout vif, ne tarderait pas à dépasser Montès lui-même, car il avait certainement tous les diables au corps.

Andrès et Militona s’assirent dans leur loge et la course commença.

Ce fameux torero était vêtu de noir ; sa veste, toute garnie de jais et d’ornements de soie, avait une richesse sombre en harmonie avec la physionomie farouche et presque sinistre de celui qui la portait ; une ceinture jaune tournait autour de ses flancs maigres ; dans cette charpente, il n’y avait que des muscles et des os.

Sa figure brune était coupée de deux ou trois rides tracées plutôt par l’ongle tranchant d’un souci que par le soc des années ; car, bien que la jeunesse eût disparu de ce masque, l’âge mûr n’y avait pas mis son empreinte.

Ce visage, cette tournure ne semblaient pas inconnus à Andrès ; mais cependant il ne pouvait démêler ses souvenirs.

Militona n’avait pas hésite un seul instant. Malgré son peu de ressemblance avec lui-même, elle avait tout de suite reconnu Juancho.

Ce profond changement opéré en si peu de temps l’effraya, en lui montrant quelle passion terrible était celle qui avait ravagé à ce point cet homme de bronze et d’acier.

Elle ouvrit précipitamment son éventail pour cacher sa figure et se rejeter en arrière en disant à Andrès d’une voix brève : « C’est Juancho. »

Mais elle s’était reculée trop tard ; le torero l’avait vue ; il lui fit de la main comme une espèce de salut.

« Tiens ! c’est Juancho, reprit Andrès ; le pauvre diable est bien changé, il a vieilli de dix ans. Ah ! c’est lui qui est la nouvelle épée dont on parle tant : il a repris le métier.

— Mon ami, allons-nous-en, dit Militona à son mari ; je ne sais pourquoi je me sens toute troublée ; il me semble qu’il va se passer quelque chose de terrible.

— Que veux-tu qu’il arrive, répondit Andrès, si ce n’est les chutes de picadores et les éventrements de chevaux obligatoires ?

— Je crains que Juancho ne fasse quelque extravagance, ne se laisse aller à quelque acte de fureur.

— Tu as toujours ce méchant coup de navaja sur le cœur. Si tu savais le latin, et heureusement tu l’ignores, je te dirais que cela ne peut arriver, d’après la loi, non bis in idem. D’ailleurs, ce brave garçon a dû avoir le temps de se calmer. »

Juancho fit des prodiges ; il agissait comme s’il eût été invulnérable à la façon d’Achille ou de Roland ; il prenait les taureaux par la queue et les faisait valser ; il leur posait le pied entre les cornes et les franchissait d’un saut ; il leur arrachait les devises, se plantait droit devant eux, et se livrait avec une audace sans exemple aux plus dangereux manèges de cape.

Le peuple enthousiasmé applaudissait avec frénésie et disait qu’on n’avait jamais vu course pareille depuis le Cid Campeador.

La quadrille des toreros, électrisée par l’exemple, semblait ne plus connaître aucun péril. Les picadores s’avançaient jusqu’au milieu de la place ; les banderilleros posaient leurs flèches entourées de découpures de papier, sans en manquer une. Juancho secondait tout le monde à temps, savait distraire la bête farouche et l’attirer sur lui. Le pied avait glissé à un chulo, et le taureau allait lui ouvrir le ventre, si Juancho ne l’avait fait reculer au péril de sa vie.

Toutes les estocades qu’il donnait étaient portées de haut en bas entre les épaules de la bête, entrées jusqu’à la garde, et les taureaux tombaient foudroyés à ses pieds, sans que le cachetero ait eu besoin de venir terminer leur agonie avec son poignard.

« Tudieu, disait Andrès, Montès, le Chiclanero, Arjona, Labi et les autres n’ont qu’à se bien tenir ; Juancho les dépassera tous, si ce n’est déjà fait. »

Mais une semblable fête ne devait pas se renouveler ; Juancho atteignit cette fois aux plus hautes sublimités de l’art ; il fit des prodiges qu’on ne reverra plus. Militona elle-même ne put s’empêcher de l’applaudir ; Andrès trépignait ; le délire était au comble ; des exclamations frénétiques saluaient chaque mouvement de Juancho.

On lâcha le sixième taureau.

Alors il se passa une chose extraordinaire, inouïe : Juancho, après avoir manégé supérieurement le taureau et fait des passes de muleta inimitables, prit son épée, et, au lieu de l’enfoncer dans le col de l’animal, comme on s’y attendait, la jeta en l’air avec tant de force qu’elle fut se planter dans la terre en pirouettant à vingt pas de lui.

« Que va-t-il faire ? s’écria-t-on de toutes parts. Ce n’est plus du courage, c’est de la folie ! quelle nouvelle invention est-ce là ? Va-t-il tuer le taureau en lui donnant une croquignole sur le nez ?… »

Juancho lança sur la loge où se trouvait Militona un regard ineffable où se fondaient tout son amour et toutes ses souffrances, et resta immobile devant le taureau.

L’animal baissa la tête. La corne entra tout entière dans la poitrine de l’homme et ressortit rouge jusqu’à la racine.

Un colossal cri d’horreur, composé de dix mille voix, monta vers le ciel.

Militona se renversa sur sa chaise, pâle comme une morte. Pendant cette minute suprême elle avait aimé Juancho !

FIN


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a été édité par

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en novembre 2014.

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— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Gautier, Théophile, Militona, Paris, Hachette, 1857. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Façade espagnole, a été prise par Sylvie Savary.

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