Théophile Gautier

NOUVELLES DE
JEUNES-FRANCE
ET JEUNES CŒURS

Celle-ci et celle-là
David Jovart
Élias Wildmanstadius
Laquelle des deux
Le bol de punch
Le Berger

1833-1844

édité par les Bourlapapey,

bibliothèque numérique romande

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Table des matières

 

CELLE-CI ET CELLE-LÀ  OU LA JEUNE-FRANCE PASSIONNÉE  4

DANIEL JOVARD  OU LA CONVERSION D’UN CLASSIQUE  86

ÉLIAS WILDMANSTADIUS  OU L’HOMME MOYEN ÂGE  104

LAQUELLE DES DEUX  Histoire perplexe. 111

LE BOL DE PUNCH.. 119

Appendice  DE L’OBÉSITÉ EN LITTÉRATURE.. 149

LE BERGER.. 154

I. 155

II. 160

III. 162

IV.. 164

V.. 169

VI. 175

Appendice  FEUILLETS DE L’ALBUM D’UN JEUNE RAPIN.. 178

I  VOCATION.. 178

II  D’APRÈS LA BOSSE.. 180

III  D’APRÈS NATURE.. 181

IV  COMMENT JE DEVINS UN PEINTRE DE L’ÉCOLE ANGÉLIQUE.. 182

V  HURES DE BOURGEOIS !!!….. 183

VI  RENCONTRE.. 184

VII  CONVERSION.. 186

VIII  COUP D’ÉCLAT. 187

Ce livre numérique : 189

 

CELLE-CI ET CELLE-LÀ

OU LA JEUNE-FRANCE PASSIONNÉE

ROSALINDE : Est-il formé de la main de Dieu ? Quelle espèce d’bomme est-ce ? Sa tête est-elle digne d’un chapeau et son menton d’une barbe ?

CÉLIE : Non ; il n’a qu’une barbe très courte.

ROSALINDE : Eh bien ? Dieu lui en enverra une plus longue, s’il est reconnaissant envers le ciel.

Comme il vous plaira.

Le 31 août, à midi moins cinq, Rodolphe, plus matineux que de coutume, se jeta en bas de son lit, et alla se planter tout d’abord devant la glace de la cheminée, pour voir s’il n’aurait pas, d’aventure, changé de physionomie en dormant, et pour se constater à lui-même qu’il n’était pas un autre, cérémonie préliminaire à laquelle il ne manquait jamais, et sans quoi il n’aurait pu vivre convenablement sa journée. S’étant assuré qu’il était bien le Rodolphe de la veille, qu’il n’avait que deux yeux ou à peu près, selon son habitude, que son nez était à sa place ordinaire, qu’il ne lui était pas poussé de cornes pendant son sommeil, il se sentit soulagé d’un grand poids, et entra dans une merveilleuse sérénité d’esprit. Du miroir, ses yeux se portèrent par hasard sur un almanach accroché à un clou doré au long de la boiserie, et il vit, ce qui le surprit fort, car c’était le personnage le moins chronologique qui fût au monde, que c’était précisément le jour de sa naissance, et qu’il avait vingt et un ans. De l’almanach, son regard tomba sur un rouleau de papier tout humide, tacheté d’encre et bosselé de caractères informes : c’était la dernière feuille d’un grand poème qu’il avait sous presse, et qui devait immanquablement faire reluire son nom entre les plus beaux noms.

Rodolphe, à cette triple découverte, se prit à réfléchir fort profondément.

Il résultait de tout ceci qu’il avait de grands cheveux noirs, des yeux longs et mélancoliques, un teint pâle, un front assez vaste et une petite moustache qui ne demandait qu’à devenir grande : un physique complet de jeune premier byronien !

Qu’il était majeur, c’est-à-dire qu’il avait le droit de faire des lettres de change, d’être mis à Sainte-Pélagie, d’être guillotiné comme une grande personne, outre le glorieux privilège d’être garde national et césar à cinq sous par jour, s’il attrapait un mauvais numéro !

Qu’il était poète, puisque environ trois mille lignes rimées par lui allaient paraître sur papier satiné, avec une belle couverture jaune et une vignette inintelligible ! Ces trois choses établies, Rodolphe sonna et se fit apporter à déjeuner : il mangea fort bien.

Après qu’il eut fini, il baissa le store de sa fenêtre, se fit une cigarette, et se renversa dans sa causeuse tout en suivant en l’air la blonde fumée du maryland. Il pensait qu’il était beau garçon, majeur et poète, et, de ces trois pensées, une pensée unique surgit victorieusement comme une conséquence forcée, c’est qu’il lui fallait une passion, non une passion épicière et bourgeoise, mais une passion d’artiste, une passion volcanique et échevelée, qu’il ne lui manquait que cela pour compléter sa tournure, et le poser dans le monde sur un pied convenable.

Ce n’est pas tout que d’avoir une passion, encore faut-il qu’elle ait un prétexte quelconque. Rodolphe résolut que la femme qu’il aimerait serait exclusivement espagnole ou italienne, les Anglaises, Françaises et Allemandes étant infiniment trop froides pour fournir un motif de passion poétique. D’ailleurs, il avait en mémoire l’invective de Byron contre les pâles filles du Nord, et il se serait bien gardé d’adorer ce que le maître avait formellement anathématisé.

Il décida que sa future maîtresse serait verte comme un citron, qu’elle aurait le sourcil arqué d’une manière aussi féroce que possible, les paupières orientales, le nez hébraïque, la bouche mince et fière, et les cheveux assortis à la couleur de la peau.

Le patron taillé, il ne s’agissait plus que de trouver une femme qui s’y ajustât. Rodolphe pensa judicieusement que ce ne serait pas dans sa chambre qu’il la rencontrerait. Aussi il choisit le plus extravagant de ses gilets, le plus fashionable et le plus osé de tous ses habits, le plus collant de ses pantalons, il revêtit le tout, et, armé d’un lorgnon et d’une badine, il descendit dans la rue, et s’en alla aux Tuileries dans l’espoir de quelque rencontre heureuse et propre à son destin.

Il faisait le plus magnifique temps du monde, à peine quelques nuages floconneux se bouclaient-ils dans le bleu du ciel au gré d’une brise chaude et parfumée ; le pavé était blanc, et la rivière miroitait au soleil ; il y avait foule dans la grande allée et dans les contre-allées ; le ruisseau d’élégantes et de dandys avait peine à couler entre les deux quais de chaises et de spectateurs. Rodolphe se mêla à la cohue, et ajouta un flot de plus au torrent.

Il s’en allait coudoyant ses voisins de droite et de gauche, fourrant sa tête sous le chapeau des femmes, et les regardant entre les deux yeux avec son binocle. Il s’élevait sur son passage une longue traînée de malédictions et de : « Prenez donc garde ! » entrecoupés çà et là du « oh ! » admiratif de quelque merveilleux, pour son gilet ou sa cravate ; mais, entièrement à son idée, Rodolphe ne faisait guère plus d’attention aux éloges qu’aux injures, et, à chaque visage rose et frais encadré dans le satin et la moire, il se reculait comme s’il eût vu le diable en personne.

Ce n’est pas qu’il ne rencontrât quelques figures pâles et décolorées ; mais c’étaient des pâleurs de cire, des pâleurs de fatigue et d’excès, ou bien des transparences de nacre de perle, des diaphanéités de blondes et de poitrinaires, mais non pas la pâleur mate et chaude, le beau ton méridional dont il s’était fait une loi d’être épris. Ayant parcouru trois ou quatre fois la longueur de l’allée et cela sans succès, il se préparait à sortir, quand il se sentit prendre le bras. C’était son camarade Albert : ils sortirent ensemble et s’en furent dîner.

Les passions dévorantes qui bouillonnaient dans son sein lui avaient aiguisé l’appétit : il mangea encore mieux qu’à son déjeuner, et se grisa très confortablement, ainsi que son honorable ami.

Le dîner achevé, nos deux drôles s’en furent à l’Opéra.

Rodolphe, quoique passablement aviné, ne perdait pas son idée de vue ; un secret pressentiment lui chantait tout bas à l’oreille qu’il trouverait là ce qu’il cherchait. Quand il entra dans la salle, on jouait l’ouverture. Un torrent d’harmonie, de lumière et de vapeur chaude l’enveloppa soudain et le prit aux jambes. Le théâtre oscilla deux ou trois fois devant ses yeux ; les tibias lui flageolaient d’une étrange manière ; le lustre, dardant dans ses prunelles de longues houppes filandreuses de rayons prismatiques, le forçait à cligner les paupières ; la rampe, s’interposant comme une herse de feu entre les acteurs et lui, ne les lui laissait voir que comme des apparitions effrayantes ; la tête lui tintait comme si un démon invisible lui eût frappé avec un marteau les parois internes du crâne, et il apercevait vaguement les notes de musique, sous la forme de scarabées de diverses couleurs, voltigeant et sautelant par la salle, le long des cintres et des corniches, et rendant un son clair lorsqu’elles frappaient le mur de leurs élytres, à peu près comme les hannetons lâchés dans une chambre, qui fouettent les carreaux de leurs ailes, et se vont cogner au plafond avec un tintamarre horrible.

Rodolphe, qui avait soutenu plus d’un duel avec l’ivresse, ne se déconcerta pas pour si peu ; il prit bravement son parti : il boutonna son frac jusqu’au col, remonta sa cravate, prit sa badine entre ses dents, enfonça ses deux mains dans ses goussets, écarquilla les yeux pour ne pas s’endormir, et fit la contenance la plus héroïque du monde.

Peu à peu les fumées du vin se dissipèrent, et, prenant la lorgnette des mains de son ami, qui ronflait théologalement, et dont la tête allait et venait comme un balancier de pendule, l’intrépide Rodolphe se mit à regarder la salle de haut en bas et de bas en haut, et à chercher dans ce triple cordon de femmes de tout âge et de toute condition la reine future de son cœur.

La lumière du gaz et des bougies glissait sur les épaules satinées et lustrées par leurs mille reflets, les yeux papillotaient, bleus ou noirs ; Rodolphe ne poussait pas l’inspection plus loin, et il passait à une autre femme quand il apercevait la moindre teinte d’azur dans une prunelle. Les gorges demi-nues se modelaient hardiment sous les blondes et sous les diamants, les petites mains gantées de blanc et agitant les cassolettes émaillées, se posaient avec coquetterie sur le rebord rouge des loges. La soie, le velours, les chairs blondes et argentées, tout cela chatoyait et resplendissait étrangement ; mais, parmi toutes ces têtes calmes et animées, belles ou jolies, parmi tous ces minois chiffonnés ou spirituels, le malheureux et passionné Rodolphe ne découvrait pas son idéal. Il en avait bien trouvé çà et là quelques morceaux disséminés dans plusieurs femmes : un œil dans celle-ci, la bouche dans celle-là, les cheveux dans cette autre, le teint dans une quatrième, mais jamais tout cela ensemble, en sorte qu’il eût été obligé d’avoir au moins dix femmes à adorer partiellement pour compléter tout à fait le romantique patron qu’il s’était taillé. Ce n’est pas que cela lui eût déplu au fond, car il était un peu turc sous ce rapport, et la poly-garnie, je ne sais trop pourquoi, ne lui paraissait pas un crime aussi abominable qu’il le paraît à nos platoniques dames françaises.

Elles conçoivent très bien qu’une femme ait deux amants, mais qu’un homme ait deux maîtresses, fi donc ! elles crient à la monstruosité, ou se mettent à sourire d’un air incrédule. Ne trouvez-vous pas que cela est humiliant pour nous ?

Rodolphe était sur le point de croire que son pressentiment lui avait menti, lorsque la porte d’une loge s’ouvrit tout à coup, et donna d’abord passage à une bénigne et insignifiante figure qui ne pouvait être que la figure d’un mari et ensuite à une dame vêtue d’une robe de velours noir et très décolletée, qui ne pouvait être que sa femme légitime par-devant le maire et le curé. Elle s’assit, mais de façon à tourner le dos à Rodolphe, qui n’avait pu voir si la beauté de ses traits répondait à celle de ses épaules.

Cette épaule était blanche, mais légèrement teintée de demi-tons olivâtres qui allaient augmentant d’intensité, à mesure qu’ils se rapprochaient de la nuque ; elle était grasse et potelée, mais laissait apercevoir sous la chair une musculature souple et forte, à la manière des épaules italiennes.

Rodolphe était dans une anxiété terrible, et se mourait de peur qu’elle ne détruisît, en se retournant, les belles illusions qu’il commençait à se bâtir ; cependant il aurait donné plus d’argent qu’il ne possédait pour qu’elle changeât de position.

Enfin elle fit un léger mouvement : sa tête commença à tourner avec lenteur sur son corps immobile ; ces trois beaux plis, nommés collier de Vénus et si stupidement supprimés par nos peintres, se dessinèrent plus fortement sur son cou frais et brun ; la tempe, la pommette de sa joue et son menton, de forme antique, se montrèrent peu à peu, de façon à produire cette espèce de profil, appelé profil perdu, que les grands maîtres, et surtout Raphaël, affectionnent particulièrement ; mais je n’en sais la raison, elle n’acheva pas le demi-tour qu’elle semblait vouloir faire, et elle demeura ainsi, au grand dépit de Rodolphe, toujours plongé dans la plus terrible incertitude.

Certainement, ce qu’il voyait était beau et tout à fait dans le caractère qu’il désirait, mais il ne voyait ni le nez, ni les yeux, ni la bouche ; peut-être avait-elle le nez rouge, les yeux bleus et la bouche blanche. Il se penchait sur le balcon à tomber dans le parterre, pour en découvrir davantage : impossible ! et, dans son désespoir, il invoquait tous les saints du paradis.

Sa prière fut suivie d’effet, la dame se retourna tout d’un coup. Rodolphe se trouva enlevé au septième ciel, comme si un machiniste de l’Opéra l’eût hissé au bout d’une ficelle. C’était la réalité de son idéal !

Elle était bien comme il l’avait rêvée : un sourcil arabe, noir et fin, à paraître dessiné au pinceau, couronnait dignement un bel œil brun et humide ; le nez, aux narines ouvertes et vermeilles, était de la plus parfaite correction ; la bouche, d’une couleur et d’une forme irréprochables, également propre à décocher un sarcasme et à appuyer un baiser.

Quant au teint, il était chaud et vivace, un peu jaune et bistré, mais clair et transparent comme celui de la belle Romaine d’Ingres ; c’était incontestablement un teint d’Espagnole ou d’Italienne ; et si la passion n’habitait pas sous cette peau olivâtre et dans ses beaux yeux noirs, c’est qu’il n’y en avait plus en ce monde, et qu’il fallait l’aller chercher dans l’autre.

Une seule chose contrariait Rodolphe, c’était le mari, avec sa bonne et honnête figure. Il l’aurait souhaité tout différent, car il n’avait guère le physique d’un mari comme il les faut dans les drames. Il avait des favoris soigneusement taillés, le haut de la tête un peu chauve, une belle cravate blanche pas trop mal mise, ma foi ! pour un mari qui n’est qu’avec sa femme, des gants pas trop larges et un gilet d’une coupe assez nouvelle. Il n’avait rien d’Othello ni de George Dandin, il n’avait l’air ni ridicule ni terrible, il était aussi parfaitement incapable de se battre en duel avec l’amant de sa femme que de la faire citer devant les tribunaux ; il gardait dans ces occasions-là le silence le plus philosophique. À dire vrai, il n’y faisait pas grande attention, et ses lunettes bleues ne lui servaient pas à voir plus clair dans ces sortes de choses : c’était un mari convenable et sachant le monde. Je souhaite que vous en puissiez trouver un pareil pour mademoiselle votre fille, si Dieu vous en a affligé d’une.

Rodolphe comprit, à la première vue, que le drame n’était pas possible de ce côté-là ; mais il croyait s’en dédommager amplement du côté de la femme. Nous verrons.

Cependant son ami Albert dormait comme un chantre à matines.

Rodolphe découpa soigneusement la silhouette de la belle inconnue, avec ses yeux aidés de sa lorgnette, et la serra dans un recoin de son cœur, afin de la pouvoir reconnaître en tous les lieux du monde.

Cela fait, il rêva au moyen de lier connaissance avec elle, d’apprendre qui elle était, et comment on y pouvait arriver.

Il roula dans sa tête une infinité de projets, tous plus passionnés les uns que les autres.

Il résolut d’abord de se présenter à sa princesse comme les héros des romans espagnols, en tuant quelque taureau furieux ;

Ou comme Antony, en se jetant au-devant des chevaux de sa voiture ;

Ou comme don Cléofas, en la sauvant d’un incendie ; mais une seule condition rendait ces projets inexécutables, c’était l’impossibilité d’une pareille circonstance ; il est vrai qu’on pouvait la faire naître soi-même en mettant le feu à la maison, ainsi que Lovelace dans Clarisse Harlowe mais cela était fort chanceux, les pompiers pouvant très bien se charger de l’affaire, et le Code civil ne badinant pas avec ces sortes de choses et n’entendant rien du tout aux développements de la passion.

Il était donc singulièrement perplexe : la fin de la représentation approchant, il fallait prendre un parti quelconque, ou courir le risque de ne jamais revoir sa divinité.

Il donna un grand coup de coude dans les côtes d’Albert.

« Ouf ! » fit douloureusement celui-ci, éveillé au milieu d’un rêve anacréontique.

« Connais-tu cette dame, enragé dormeur ? »

Albert était comme Alexandre Dumas, il avait environ quarante mille amis intimes, sans compter les femmes et les petits enfants : cela se sous-entend toujours.

Albert lui répondit, sans la regarder, et avec un ton de supériorité blessée : « Certainement » ; et il se redressa de toute sa hauteur : « C’est la cinquième loge en partant de la colonne, la dame en noir, celle qui lorgne en ce moment-ci ? – Bien, j’y suis. » Et il cligna à plusieurs reprises ses yeux avinés : « Pardieu ! je veux être fendu en quatre, si ce n’est Mme de M***, la dernière maîtresse de Ferdinand : son mari est un bonhomme.

— Ah ! répondit Rodolphe d’un air de réflexion profonde.

— C’est une femme répandue, et qui voit beaucoup de monde ; il y a très bonne société chez elle ; son jour est le samedi, continua Albert avec volubilité.

— Tu la connais ?

— Comme je te connais ; je suis un ami de la maison.

— Ainsi, tu me pourrais présenter ?

— Assurément, rien n’est plus facile. Je la verrai demain, je lui parlerai de toi : c’est une affaire faite. »

La toile tomba : la salle se vida peu à peu. Les deux amis se prirent le bras et sortirent. Rodolphe vit sous le péristyle Mme de M***, qu’Albert salua et à qui elle rendit son salut, d’un air de familiarité. Elle était aussi belle de près que de loin, et, quand elle monta en voiture, Rodolphe put apercevoir un pied qu’on aurait trouvé petit dans un bas espagnol, et une jambe comme bien peu pouvaient se vanter d’en avoir.

« Voici un pied d’Andalouse, se dit-il à part lui : ceci est d’une bonne couleur, et ma passion se culotte tout à fait. Je veux perdre mon nom et manquer une première représentation d’Hugo, si je ne deviens pas fou de cette femme avant qu’il soit deux jours d’ici. »

De retour chez lui, quoiqu’il fût 1 heure du matin, il se mit à donner du cor à pleins poumons ; il déclama à tue-tête deux ou trois cents vers d’Hernani ; puis il se déshabilla, jeta son gilet sous la table et ses bottes au plafond, en signe d’allégresse ; après quoi il se coucha, et dormit sans débrider jusqu’au lendemain midi.

Dès qu’il fut réveillé, il pensa à la belle Mme de M***, sa future passion. Il serait dans l’ordre qu’il en eût rêvé toute la nuit ; c’est ainsi que cela se pratique dans les romans d’amour et les lamentations élégiaques, mais je dois à ma conscience d’historien d’affirmer le contraire. Rodolphe, cette nuit-là, n’eut qu’un cauchemar abominable où il se voyait traversant le bois de Boulogne sur une rosse de louage, avec un habit de 1828, un gilet à châle, un pantalon à la cosaque et une colonne corinthienne pour chapeau ; il ne rêva rien de plus, je vous jure. Ah ! si ; il songea encore qu’on lui servait à déjeuner une semelle de botte au beurre d’anchois, avec les clous et les fers, ce qui le mit dans une si grande fureur, qu’il se réveilla jurant comme plusieurs charretiers.

Revenant à la rencontre inopinée qu’il avait faite la veille, il se prit à réfléchir que jusque-là sa passion d’artiste s’emmanchait exactement comme aurait pu le faire celle d’un marchand de bougies diaphanes ou même celle d’un député, ce qui l’humilia profondément, et le jeta dans un abattement difficile à décrire.

Il fut presque sur le point de renoncer à celle-là, et d’en chercher une autre ; ensuite il se ravisa, et résolut de pousser l’aventure jusqu’au bout, faisant cette réflexion judicieuse que l’Iliade commençait fort simplement, et n’en était pas moins un assez beau poème ; que Roméo et Juliette commençait fort simplement aussi, par une conversation entre deux valets, ce qui ne l’empêchait pas d’être une très passable tragédie.

« Vive Dieu ! se dit-il en se frappant le front, la femme est belle, c’est le principal, et le canevas du drame est bon. Je serais un grand sot, et je mériterais d’entrer à l’Académie, sur l’heure, si je ne parvenais à y broder quelques petits incidents un peu byroniens. Si ce garde national de mari pouvait être jaloux seulement, cela serait à merveille, et rien ne serait plus facile que de faire avec cela une comédie de cape et d’épée, dans le goût espagnol. Anathème ! je suis fatal et maudit, rien ne va comme je veux.

« Hop ! Mariette, ouvrez aux chats, et faites-moi à déjeuner. »

Mariette, comme une servante-maîtresse qu’elle était, ne se dépêchait pas trop d’obéir ; enfin elle ouvrit, et trois ou quatre chats, de grosseur et de pelage différents, allèrent prendre place sans façon dans le lit, à côté du passionné Rodolphe ; car, après les femmes, les bêtes étaient ce qu’il aimait le mieux. Il les aimait comme une vieille fille, comme une dévote dont son confesseur même ne veut plus, et je puis assurer qu’il mettait un chat infiniment au-dessus d’un homme, et immédiatement au-dessous d’une femme. Albert avait essayé en vain de supplanter, dans l’affection de Rodolphe, Tom, son gros matou tigré : il n’avait pu obtenir que la seconde place : je crois même qu’il aurait hésité entre sa petite chatte blanche et la brune Mme de M***.

« Mariette !

— Monsieur.

— Approchez donc. »

Mariette s’approcha.

« Mariette, tu es jolie ce matin.

— Je ne l’étais donc pas hier, que vous le remarquez aujourd’hui ?

— Oh ! de l’esprit ! je te renverrai, si tu t’avises d’en avoir encore. Embrasse-moi.

— De qui monsieur est-il amoureux ?

— De qui ? de toi, pardieu ! parce que tu es une bonne fille, et, ce qui vaut mieux, une belle fille. Pourquoi cette question ?

— C’est que vous ne m’embrassez ainsi que lorsque vous avez en tête quelque belle passion : ce n’est pas moi que vous embrassez, c’est l’autre, et j’avoue que je crois pouvoir l’être pour mon compte.

— Orgueilleuse ! beaucoup de belles dames voudraient être à ta place ; que t’importe de n’être pas la cause, si tu profites de l’effet ? »

Et Rodolphe fit pencher jusque sur l’oreiller la tête de Mariette.

« Je t’assure que ceci est pour toi et non pour une autre », dit-il en étouffant sous ses lèvres le faible : « Laissez-moi donc, monsieur ! » que Mariette crut devoir à sa pudeur, quoique au fond, elle n’eût aucune envie d’être laissée.

La petite chatte, étrangement foulée, sauta à bas du lit, en miaulant d’un ton aigre.

« Et le déjeuner qui ne se fait pas, et M. Albert qui doit venir », dit Mariette en passant ses doigts dans ses cheveux défrisés.

« Tu as raison, fit Rodolphe en décroisant ses bras, et, comme dit don Juan, il faut pourtant bien que l’on s’amende. »

Mariette sortit. Rodolphe tira une feuille de son carnet, et se mit, pour tuer le temps, à rimer quelques vers. Nous demandons humblement pardon au lecteur de lui voler une douzaine de lignes de prose en les transcrivant ici, mais cela est indispensable à la clarté de cette intéressante histoire. Ils étaient adressés, cela va sans dire, à Mme de M*** :

 

Ô reine de mon cœur ! ô brune Italienne !

Quelle beauté peut-on comparer à la tienne !

On te dirait de marbre et taillée au ciseau,

Si le soleil romain, en te baisant la peau,

Ne t’avait pas dorée avec sa teinte étrange,

Et rendu le sein blond comme la blonde orange.

Une flamme divine illumine tes yeux,

L’ange, pour s’y mirer, abandonne les cieux,

Et si, dans la cité de douleur éternelle,

Il tombait un rayon de ta noire prunelle,

Il remettrait l’espoir à l’âme des maudits,

Et l’enfer un moment serait le paradis !

 

Albert entra.

« Que diable ! que griffonnes-tu là, Rodolphe ? Cela ne va pas jusqu’au bord du papier ; ce doit être des vers, ou le grand diable m’emporte. Donne, que je voie ! »

Rodolphe tendit le carré de vélin, comme un enfant tend la main à la férule du maître d’école ; car Albert était un impitoyable censeur, et, comme il ne faisait pas de vers, il ne pouvait lui rendre la pareille.

« C’est du Cavalier Bernin frotté d’un peu de Dante ; peut-être y a-t-il aussi un filet de concetti shakespearien, mais c’est peu de chose. Or, ceci est un madrigal à la Julia Grisi, ou je me trompe fort.

— Comment ! cria Rodolphe d’un ton effrayé, j’ai fait ces vers pour Mme de M***, dont je suis éperdument épris depuis hier soir. Je suis décidé à me brûler la cervelle, si dans un mois je ne suis pas parvenu à m’en faire adorer.

— En vérité, il n’y a qu’un petit inconvénient, c’est que Mme de M*** n’est pas italienne le moins du monde, attendu qu’elle est née à Château-Thierry, ce qui est, je crois, une raison suffisante pour ne pas l’être.

— Ah ! une infinité de tuyaux de cheminées qui me tombent sur la tête !… Tenez-vous donc tranquille, Tom, et ne sortez pas vos pattes hors de la couverture, c’est indécent… Comment ! cette méchante Mme de M*** qui se permet d’être née à Château-Thierry, et d’avoir l’air plus italien que l’Italie elle-même ; c’est tout à fait illégal ! c’est abominable ! Et ma passion donc, et ma pièce de vers, qu’est-ce que j’en vais faire ? Cela est trop spécial pour que l’on puisse s’en servir ailleurs. Si c’était des vers d’âme, cela s’applique à tout le monde, même à celles qui n’en ont pas ; mais il y a un signalement en règle dans ces misérables rimes : un mouchard ou un maire n’aurait pas mieux fait. Diable ! douze vers dantesques et une ébauche de passion perdus, on regarde à cela. Je ne puis pourtant avoir une passion née à Château-Thierry : cela n’a aucune tournure, et ne convient nullement à un artiste.

— Mme de M*** est belle, répliqua dogmatiquement Albert, et, au fond, n’y a-t-il pas plus de mérite à avoir l’air italien, étant née en France, qu’en étant tout naïvement italienne, comme tout le monde l’est en Italie ?

— Ceci est excessivement profond, et vaut que l’on y réfléchisse », dit Rodolphe, en tirant son bonnet sur ses yeux.

Mariette apporta le déjeuner. Albert s’attabla auprès du lit, et toutes les têtes de chats, comme des girouettes dans le même rhumb de vent, se tournèrent simultanément du même côté. Albert mangea comme une meute de dogues, Rodolphe un peu moins, car il était inquiet du sort de sa pièce de vers, et il distribua presque toute sa viande à ses parasites fourrés.

Après déjeuner, les deux amis, laissant la passion de côté, agitèrent entre eux un plan de gilet sans boutons et imitant le pourpoint avec autant d’exactitude que la stupidité naïve des bourgeois de la bonne ville le pouvait permettre, sans trop s’exposer aux huées et aux rires à pleine gueule des polissons et des gobe-mouches.

Rodolphe, entièrement absorbé par cette importante occupation, ne songeait à Mme de M*** non plus que lorsqu’il n’était encore que fœtus au respectable ventre de sa mère.

Rodolphe dessinait, Albert découpait les morceaux en papier, afin de les faire mieux comprendre au tailleur.

Quand tous les morceaux furent rassemblés, Albert, saisi d’un enthousiasme subit, s’écria, en frappant sur la table :

« Que je rencontre mon plus fier créancier dans un cul-de-sac, dans une impasse, comme dit M. Arouet de Voltaire, gentilhomme du roi, si ce n’est pas là le gilet le plus monumental qui soit sorti d’une cervelle d’homme ! Et dire que la société est en dégénérescence ! Calomnie atroce ! on ne s’est jamais mieux habillé.

— Et si l’on supprimait le collet et qu’on le remplaçât par un hausse-col, de même étoffe, bouclé par-derrière, cela n’aurait-il pas le galbe le plus caractéristique, une tournure de cuirasse et de corselet tout à fait ravissante ? » ajouta Rodolphe, laissant tomber ses syllabes une à une, comme des pièces d’or, et avec un air fortement convaincu de la supériorité de ce qu’il disait.

« Ce serait, à coup sûr, quelque chose de furieusement agréable », fit Albert, en quittant le ton dithyrambique pour le jargon précieux. « Mais voici qu’il se fait tard : adiusias. Je m’en vais chez le tailleur, et de là chez ta passion ; tu auras probablement ta lettre d’invitation avant qu’il soit après-demain. »

Cela dit, il pirouetta sur ses talons, et descendit l’escalier en chantonnant entre sa royale et ses moustaches un vieux air allemand de Sébastien Bach.

Rodolphe sortit aussi quelques instants après. À voir la manière dont il s’en allait dans la rue, la main dans sa poitrine, les sourcils sur le nez, les coins de sa bouche en fer à cheval, les cheveux aussi mal peignés que possible, il n’était pas difficile de comprendre que ce pâle et malheureux jeune homme avait un volcan dans le cœur.

« Monsieur ! monsieur ! vous avez oublié d’ôter votre bonnet de coton, et les polissons crient : “À la chienlit !” après vous », dit Mariette en tirant par la basque de son habit son digne maître Rodolphe, qui ne s’en apercevait pas le moins du monde. « Tenez, voilà votre chapeau. »

Rodolphe, stupéfait, porta la main à sa tête et reconnut la vérité, l’épouvantable vérité.

À cet instant même, une dame d’une beauté rare et d’une tournure des plus élégantes, donnant le bras à un monsieur le plus insignifiant et le plus débonnaire d’aspect qu’il vous plaira d’imaginer, tourna subitement le coin de rue, et se trouva précisément en face de Rodolphe.

C’était Mme de M***. À l’éclat de rire à peine comprimé qui jaillit de sa bouche, il ne put douter qu’elle ne l’eût vu.

Rodolphe se souhaitait sous la terre à la profondeur de la couche diluvienne, dans le lit calcaire où se trouvaient les os de mammouth ; il aurait bien voulu pouvoir se supprimer temporairement, ou avoir à son doigt l’anneau de Gygès, qui rendait invisible.

Il jeta le pyramidal bonnet à Mariette, et enfonça son chapeau sur sa tête, avec l’air de Manfred, sur le bord du glacier, ou de Faust, au moment de se donner au diable.

Ah ! massacre et malheur ! honte et chaos ! tison d’enfer ! anathème et dérision ! terre et ciel ! tête et sang ! être rencontré en bonnet de coton par sa Béatrix ! Ô Fortune ! pouvais-tu jouer un tour plus cruel à un jeune homme dantesque et passionné !

Byron lui-même, qui avait l’ineffable avantage de signer comme Bonaparte, aurait paru ridicule avec un bonnet de coton ; à plus forte raison Rodolphe, qui ne signait pas comme Bonaparte, et qui n’avait fait ni Le Corsaire ni Don Juan ; parce qu’il avait été trop occupé jusqu’à ce jour, et non pour un autre motif, je vous jure.

Un bonnet de coton, le mythe de l’épicier, le symbole du bourgeois ! Horror ! horror ! horror !

« Je n’ai plus rien à faire avec ce monde, et il ne me reste qu’à mourir », pensa Rodolphe.

Et il se dirigea vers le pont Royal ; quand il y fut arrivé, il s’accouda sur le garde-fou, regarda le soleil, attendit qu’un bateau qui descendait la rivière eût passé l’arche et se fût un peu éloigné. Alors il monta sur le parapet, et, avant que personne eut le temps de s’y opposer, il se jeta en bas, avec sa cravache et son chapeau.

Dans le trajet du pont à la surface de l’eau, il eut le temps de penser que le succès de son poème était assuré par son suicide et que le libraire en vendrait au moins douze exemplaires ; de la surface au fond, il chercha quel motif on donnerait à sa mort dans les journaux. Il faisait très beau ; les rayons du soleil, pénétrant la masse d’eau qui roulait au-dessus de lui, la rendaient blonde comme une topaze, et permettaient de distinguer le lit de la rivière, tout semé de clous, de tessons et de vaisselle cassée. Rodolphe voyait les goujons filer à côté de lui et frétiller de la queue, il entendait la grande voix de la Seine bourdonner à son oreille. Cette réflexion lui vint alors, qu’étant aussi bien fait de sa personne qu’il l’était, il ne pouvait manquer d’être un très joli cadavre et de produire une grande sensation à la morgue. Il lui semblait déjà entendre les ah ! et les oh ! des sensibles commères du quartier : « Il a la peau bien blanche ! et cette poitrine, et cette jambe d’officier ! quel dommage ! » et autre menues exclamations ; ce qui le rendait tout aise au fond de la rivière. Cependant le manque d’air commençait à lui comprimer les poumons et à lui causer une douleur abominable ; il n’y tint plus, et, oubliant l’opprobre qu’il y avait à revenir sur une terre où l’on avait été vu en bonnet de coton, il donna du pied contre le fond, et partit avec la rapidité d’une flèche. Le dôme de cristal allait s’éclaircissant de plus en plus ; en deux ou trois mouvements Rodolphe atteignit le niveau du fleuve, et put respirer à son aise.

Une foule immense couvrait les quais : « Le voilà ! le voilà ! » cria-t-on de toutes parts. Rodolphe, qui nageait comme une truite et qui aurait remonté une écluse de moulin, se sentant regardé, y mit de l’amour-propre, et se prit à tirer sa coupe avec toute la pureté imaginable. Son chapeau flottait près de sa badine, il les repêcha tous deux, mit le chapeau sur sa tête, et, nageant d’une main, il faisait siffler sa cravache de l’autre, au grand ébahissement de tous les gobe-mouches.

« C’est le marquis de Courtivron, disait celui-ci. – C’est le colonel Amoros, disait celui-là, qui fait des expériences gymnastiques. – C’est un farceur, ajoutait un troisième. – C’est une gageure », criait le quatrième. Mais personne, entre toutes ces brutes qui partagent avec la girafe le privilège de regarder le ciel en face, ne put deviner, ô passionné et magnanime Rodolphe ! pourquoi tu t’étais jeté du pont Royal en bas, et si quelqu’un d’eux avait su que c’était pour un bonnet de coton, il ne t’aurait pas compris, et aurait dit que tu étais un grand fou ; en quoi il aurait eu certainement tort.

Rodolphe, pimpant et guilleret, aborda en quelques minutes ; comme il ne pouvait s’en aller ainsi trempé, un officieux alla chercher un fiacre ; il y monta et rentra chez lui.

Mariette tomba de son haut en le voyant suant l’eau comme un dieu marin. Rodolphe lui expliqua la chose, et Mariette, qui aimait Rodolphe, quoique ce fût son maître, qu’il la payât fort exactement et lui fît toutes sortes de petits cadeaux, ne rit pas trop fort de sa mésaventure.

« Tenez, voilà vos pantoufles, fit-elle avec un geste amical ; voici Tom, votre chat favori ; voilà votre volume de Rabelais ; que voulez-vous de plus ? D’ailleurs, vous n’êtes pas si mal en bonnet de coton que vous voulez bien le croire, et vous en auriez deux ou trois douzaines sur la tête que je ne vous en trouverais pas moins bien, moi ! »

Mariette appuya très fort sur le moi ; ce ne pouvait être que dans une excellente intention. Mariette, comme je l’ai déjà dit, était une belle et bonne fille ; quant à l’interprétation que donna Rodolphe à cet honnête monosyllabe, mes belles lectrices, je n’ose vous le dire, de crainte d’alarmer votre pudeur, et, s’il vous plaît, nous passerons dans la pièce à côté pour ne pas le gêner dans ses commentaires. Convenez que mon héros est un abominable mauvais sujet, et dites-moi pourquoi chaque élan de passion poétique qui le prend se résout en prose au bénéfice de Mariette.

Ô Mariette ! au lieu d’être jalouse, tu devrais souhaiter que ton maître fût amoureux de vingt femmes ! tu ne saurais qu’y gagner.

Deux fois, dans la même journée, infidèle à l’idole de son cœur ! Immoral personnage ! l’envie me prend de laisser là ton histoire ; car tu ne vaux guère que l’on entretienne le public de tes faits et gestes. Si tu ne te corriges, j’y renoncerai assurément.

« Fi donc ! avec sa servante ! – Oui, madame, avec sa servante. – Comment ! un homme qui se respecte ? – Je vous assure que Rodolphe se respectait plus qu’un roi ou deux, et qu’il n’aurait pas cédé le haut du pavé à un empereur. – Encore, si c’était une femme comme il faut. – Est-ce que Mariette était comme il ne faut pas ? Moi qui l’ai vue, je me permettrai d’être d’avis contraire. D’abord elle est affligée de quelque vingt ans, elle est drue et fraîche, elle a les yeux les plus beaux du monde, et, comme elle fait faire son service par le petit groom de Rodolphe, à qui, pour sa peine, elle donne de temps en temps quelques friandises et une tape amicale sur la joue, elle a les ongles aussi nets et la peau aussi blanche que vous, peut-être même plus, sans vouloir toutefois dénigrer vos perfections. Je pense qu’en voilà assez pour être une femme comme il faut. – Une femme du monde, une honnête femme. – Je n’ai jamais su que Mariette fût une femme de la lune, et quant à honnête femme, je prendrai la licence extrême de vous faire observer que si Rodolphe au lieu de coucher avec Mariette eût couché avec une de vos amies ou avec vous-même (ceci n’est qu’une supposition, pudique lectrice), vous n’auriez plus été des honnêtes femmes, du moins dans vos idées ; car, pour moi, je ne pense pas qu’une bagatelle de cette espèce empêche de l’être : au contraire. »

D’ailleurs les illustres exemples de ce genre ne manquent pas. De très grands hommes ont aimé de petites grisettes ; Rousseau se laissait battre par sa servante ; de célèbres poètes ont adoré des marchandes de pommes de terre frites, etc., etc.

Au surplus, ce que j’en dis ici n’est que pour excuser mon héros Rodolphe, avec lequel je vous prie de ne pas me confondre ; car j’en mourrais de honte, et n’oserais, de ma vie, rien faire de malhonnête à une honnête femme, ce qui me ferait passer pour un personnage bien indécent, et me perdrait nécessairement de réputation.

Je lui ai fait les représentations les plus vives sur ce sujet ; mais ce diable d’homme avait toujours des réponses à tout, et surtout de drôles de réponses, pour un homme passionné ; il est vrai qu’en ce temps-là il n’avait pas vingt et un ans, et se souciait assez peu d’avoir une tournure artiste.

« Mon ami cher, tu n’es qu’un imbécile. » (Lecteur et lectrice, si l’épouvantable indécence de ce livre me permet d’en avoir une, ne croyez pas un mot de cela : j’ai beaucoup d’esprit, mais c’était la formule habituelle de Rodolphe, quand il entrait en conversation avec moi.) « Il y a dans Maynard deux vers que voici à peu près :

 

C’est un métier de dupe

Que d’employer six ans à lever une jupe.

 

et qui contiennent en substance plus de raison et de philosophie que toutes les fadeurs platoniques et les sornettes sentimentales que tu me cornes incessamment aux oreilles.

« La Mariette, à qui je n’ai jamais fait de madrigal ni dit un seul mot d’amour, m’accorde libéralement et du meilleur cœur du monde, ce qu’une femme comme il faut me ferait attendre six mois, et ne me donnerait qu’avec force tartines sur la morale, les convenances et l’oubli des devoirs. Puisque le but est le même, le chemin le plus court est le meilleur. Mariette est le plus court, je prends par Mariette.

« Et puis je n’aime pas qu’on se fasse violer pour une chose qu’on crève d’envie de faire : c’est une misérable escobarderie pour esquiver la responsabilité. Les honnêtes femmes sont toujours violées. Vous êtes des hommes sans honneur ! vous en avez au contraire beaucoup, puisque vous leur prenez le leur, ce qui, avec le vôtre, doit mathématiquement en faire deux, si je sais bien compter. On a abusé indignement de leur faiblesse ; elles ne savent pas comment cela s’est fait ! ni moi non plus, attendu que je n’y étais pas. Mais enfin, puisque cela est fait, elles ne voient pas d’obstacle à recommencer, et elles ne sont pas fâchées de se perdre plusieurs fois de suite, étant toujours sûres de se retrouver après. Les bonnes âmes ! on n’en a jamais mis dans Les Petites Affiches, que je sache.

« De plus, il vous arrive souvent avec elles ce qui arrive dans les pagodes indiennes : après avoir traversé une enfilade de pièces de la plus grande magnificence, après avoir marché deux heures dans des galeries peintes et dorées, après avoir vu vingt portes s’ouvrir et se fermer sur vous, vous parvenez enfin au sanctuaire, au saint des saints, et vous n’y trouvez qu’un vieux singe rogneux, se cherchant les puces dans une mauvaise cage de bois. Ainsi, après avoir levé la robe des convenances, le jupon de la pudeur et la chemise de la vertu, après avoir jeté là le corset, et les coussins d’ouate, et le d’haubersaert en bougran piqué, vous ne rencontrez, pour dédommagement de vos peines, qu’une maigre carcasse assez peu réjouissante… La première partie de la phrase est, je crois, d’Addison ; la seconde est certainement de moi ; mais, peu importe !

« Alors vous faites la mine d’un perroquet qui vient de casser une noix creuse, et votre charmante vous jette les ongles aux yeux en vous appelant monstre ! c’est le moins.

« Quant à moi, je suis paresseux, même en amour, et j’aime à être servi. Tout charmant qu’il soit, je n’achèterais pas ce plaisir par la moindre peine, et j’ai toujours méprisé les chiens qui font des gambades et sautent par-dessus un bâton pour avoir une tartelette ou une croquignole.

« Ces sortes d’amants-là ne ressemblent pas mal aux portefaix qui montent un meuble par un escalier étroit. Celui qui est en bas supporte toute la charge ; l’autre qui ne porte rien, le gourmande d’en haut, et lui dit qu’il ne va pas assez vite et qu’il ne s’y prend pas convenablement ; bien heureux s’il ne lui lâche pas la commode sur les bras, et s’il ne le fait rouler, de marche en marche, jusqu’au milieu de la cour, aux dépens de sa tête et de son échine !

« Rien de plus agréable au monde qu’une femme qui vous embrasse et vous tire vos bottes, qui ramasse votre mouchoir au lieu de vous faire ramasser le sien, et refait toute seule le lit que vous avez défait avec elle. Ni billets à écrire, ni élégies à rimer, ni factions à faire, ni rendez-vous à ne pas manquer, rien enfin de ces mille sujétions qui vous font un travail de galérien de la chose la plus nonchalante et la moins compliquée de la terre.

« La Mariette, qui me sait indolent et qui est une fille courageuse et ne craint pas la peine, y met beaucoup du sien, et ne me laisse presque rien à faire. Je m’accommode assez de ce régime et j’ai, sans sortir de chez moi, ce que les coureurs d’aventures vont chercher bien loin, au péril de leurs os et de leur escarcelle.

« Au fond, il n’y a rien de sûr en amour que la possession : le plus petit baiser prouve plus et vaut mieux que la plus belle protestation et je donnerais, moi qui te parle, pour une seule pulsation du cœur, la plus magnifique tirade sur l’union des âmes et autres niaiseries de cette force, bonnes pour des écoliers, des impuissants, des lamentateurs de l’école de Lamartine, et quelques idiots de haute futaie, comme toi, ou d’autres.

« Retiens ceci, et serre-le dans un des tiroirs de ton jugement, pour t’en servir à l’occasion : toute femme en vaut une autre, pourvu qu’elle soit aussi jolie ; la duchesse et la couturière sont semblables à de certains moments, et la seule aristocratie possible maintenant chez les femmes, c’est la beauté ; chez les hommes, c’est le génie. Aie du génie et une belle femme, et je t’appellerai monsieur le comte, et ta femme madame la comtesse.

« Apprends encore ceci, monsieur l’amoureux de grandes dames. Il y a une douceur ineffable et souveraine à être servi par une femme à qui l’on sert, et c’est un plaisir que tu n’as jamais goûté et que tu ne goûteras jamais ; tes belles dames n’aiment pas assez pour cela, et nous autres, Français, quoique nés malins depuis un temps immémorial, nous sommes, à vrai dire de francs imbéciles, et nous ne portons pas les culottes. Ma foi, vivent les Turcs ! ces gaillards-là entendent les choses de la belle manière et comprennent largement la femme : outre qu’ils en ont plusieurs, ils les tiennent sous clef ; c’est doublement bien vu. L’Orient est, à mon sens, le seul pays du monde où les femmes soient à leur place : à la maison et au lit. »

Mon doux Jésus ! que voulez-vous qu’on réponde à un pareil tissu de turpitudes ? J’en suis rouge comme une cerise, seulement de les transcrire, moi qui habituellement suis plus blême que Deburau ! Tout ce que je peux dire, c’est qu’il sera incontestablement damné dans l’autre monde, et qu’il n’aura pas le prix Montyon dans celui-ci. Si vous avez, mesdames, quelques objections à faire contre un système aussi monstrueux, je vous donnerai très volontiers l’adresse de Rodolphe, et vous vous débattrez avec lui sur ces différents points : je vous souhaite beaucoup de succès ; quant à moi, je m’en lave les mains et je m’en vais continuer avec courage l’admirable épopée dont vous venez de voir le commencement.

Le lendemain Mariette, après l’avoir curieusement fait bâiller, remit à son maître une toute petite lettre où les chiffres de Mme de M*** étaient estampés au fer froid. Il l’ouvrit avec précipitation : c’était son billet d’invitation. Dans les lacunes de l’impression, remplies par la main de Mme de M***, une écriture anglaise grêle et fluette se penchait paresseusement de gauche à droite, et s’épaulait sans façon contre les lettres moulées. Cette écriture choqua Rodolphe : c’était l’écriture de toutes les femmes possibles, maintenant que toutes les femmes savent écrire et que les cuisinières orthographient épinards sans h aspirée. Cette anglaise-là était celle qu’on démontre en vingt-cinq leçons, et qui ne permet pas aux mœurs et aux habitudes de la personne de se reproduire dans ses courbes et ses déliés mathématiques. Richardson, qui a tout observé, fait la remarque que l’écriture de la mutine amie de Clarisse Harlowe était irrégulière et fantasque comme son esprit, et que les queues de ses p et de ses g étaient contournées avec une crânerie particulière. Maintenant, il n’aurait rien à reprendre à l’écriture de la capricieuse miss ; car les femmes, après avoir adopté une âme de convention, un esprit et une figure de convention, ont adopté aussi une écriture de convention, en sorte qu’il n’est plus possible de les saisir un seul moment dans le vrai ; elles sont perpétuellement armées de toutes pièces : il y a là-dedans une rouerie machiavélique. Un billet d’amour ainsi écrit peut se perdre sans le moindre risque, on ne le reconnaîtrait qu’à la signature, quand même on serait le mari, et l’on ne signe pas souvent ces sortes de choses, maintenant surtout que l’on n’a guère qu’une maîtresse à la fois. Cependant Rodolphe finit par prendre son parti là-dessus, pensant être amplement dédommagé par le reste.

Le jour de Mme de M*** était le samedi, comme le lecteur le sait déjà, et jusqu’à ce bienheureux jour, notre héros ne laissa aucun repos au tailleur pour l’achèvement de son gilet phénoménal, à qui il voulait faire perdre sa virginité dans le salon de Mme de M***. L’instant vint de s’habiller : il déploya et fripa plus de vingt cravates avant de se fixer à une, il mit et ôta tous ses pantalons les uns après les autres sans pouvoir se décider à faire un choix, il arrangea ses cheveux de dix manières différentes, et finit par être costumé d’une façon assez drolatique. Tous ces préparatifs sentaient le bourgeois d’une lieue à la ronde. Un troisième clerc d’avoué, invité à une soirée de marchande de modes, ne se serait pas conduit autrement, et en ce moment-ci nous sommes forcés d’avouer que notre poétique héros patauge en pleine prose. Dieu veuille qu’il se puisse tirer de ce bourbier, et qu’il parvienne enfin à se dessiner dans l’existence sous un jour dramatique et passionné, tout à fait digne d’un homme et d’un artiste !

La bizarrerie de son costume souleva un petit murmure dans le salon, et toutes les têtes se penchèrent curieusement vers lui. Il salua Mme de M***, et lui marmotta je ne sais quelle phrase banale que, pour son honneur (l’honneur de Rodolphe et non celui de Mme de M***), je m’abstiendrai de rapporter ici ; puis il alla se mettre sur une causeuse, à côté de son camarade Albert. Et puis, ma foi ! il mangea des gâteaux, il avala des romances et des verres de punch, absorba à lui seul presque tout un plateau de glaces, entendit et applaudit une lecture de vers classiques absolument comme une personne naturelle ; si bien que tout le monde, qui s’attendait à voir un original, un lion, comme disent les Anglais, était émerveillé de le voir s’acquitter des devoirs sociaux avec une aisance aussi parfaite.

La prose envahissait notre héros d’une façon singulière. Un agent de change, qui avait lié conversation avec lui, fit un calembour. Eh bien ! non seulement Rodolphe ne tomba pas en syncope à cette turpitude déchargée à bout portant, mais encore il répondit par un calembour redoublé qui aurait donné la jaunisse à Odry, et qui fit écarquiller les yeux à l’honnête industriel, de manière à ce que ses prunelles fussent tout entourées de blanc : ce qui est la plus haute expression de l’étonnement, si l’on en croit les cahiers de principes à l’usage des pensionnats.

L’épicerie du siècle avait enfin rompu le cercle magique d’excentricité dont Rodolphe s’était entouré pour se garantir de l’épidémie régnante ; des vapeurs épaisses de mélasse se condensaient autour de lui, et lui faisaient voir tout sous un jour bourgeois et mesquin, et si, à cet instant, on lui avait chaussé la tête d’un bonnet de garde national, et affûté au derrière une giberne et un briquet, loin de trouver la plaisanterie de mauvais goût, il vous aurait demandé votre voix pour être caporal, et se serait incontinent mis à crier : « Vive l’ordre de choses et son auguste famille ! » aussi bien que le digne M. Joseph Prudhomme.

Le calembour, colporté par l’agent de change, s’infiltra dans tous les groupes, et y excita un petit frémissement d’admiration qui se termina par un éclat de rire universel.

Tous les hommes toisaient Rodolphe d’un air d’envie, et toutes les femmes d’un air de bienveillance marqué : décidément, Rodolphe avait les honneurs de la soirée.

Mme de M*** lui fit le plus gracieux sourire.

M. de M*** lui prit la main, et l’engagea à revenir le plus souvent qu’il pourrait.

Rodolphe avait enlevé d’emblée les cœurs du mari et de la femme, au moyen d’un calembour ! Ô altitudo !

La superbe manière dont il avait écouté et applaudi un nocturne chanté par des amateurs lui avait concilié l’estime générale, et lui avait fait faire un pas énorme dans l’esprit de Mme de M***. Mais son calembour lui en avait fait faire deux ou même trois, infiniment plus énormes que le premier ; car, dans l’esprit et le cœur d’une femme (est-ce la même chose ou sont-ce deux choses ?), le premier pas n’est absolument qu’un pas et ne vous conduit qu’au seuil de son âme ; le second, déjà plus allongé, vous met au plein milieu, et le troisième, véritable pas fait avec des bottes de sept lieues, vous conduit tout au bout et vous fait toucher le fond. Rodolphe était au fond de Mme de M***, et cela dès la première séance. Infortuné jeune homme !

Adoré de la femme, adoré du mari, la porte ouverte à deux battants, toutes les facilités du monde ! Faites-moi donc quelque chose de forcené et d’énergique avec une pareille situation !

On dansa, Rodolphe dansa, et dansa en mesure encore, comme s’il n’était ni poète, ni jeune-France, ni passionné. Mon Dieu non ! il y mit toute la grâce et toute l’élégance imaginables, il ne marcha sur le pied d’aucune dame, il ne creva la poitrine d’aucun homme avec son coude, et Mme de M*** avoua qu’elle n’avait jamais vu de cavalier plus parfait et qui dansât le galop d’une façon plus convenante.

Rodolphe se retira fort tard, laissant de lui l’idée la plus favorable ; il eût été entièrement heureux si la pensée que sa pièce de vers ne pouvait lui servir ne fût venue traverser sa béatitude, comme une ligne de nuages qui coupe un horizon clair ; il eut beau chercher mille biais, il ne put rien trouver, et, de guerre lasse, il résolut de tenir son douzain en portefeuille, mais ses diables de vers lui grouillaient dans la poche, et faisaient tous leurs efforts pour mettre le nez à la fenêtre.

Un soir qu’il se trouvait chez Mme de M***, il entendit une de ses amies qui l’appelait par son nom de baptême : ce nom de baptême était Cyprienne. Rodolphe fit un bond d’un demi-pied de haut sur son fauteuil, et bénit intérieurement le parrain et la marraine qui avaient innocemment eu la triomphante idée de donner à leur filleule un nom trisyllabique et rimant en ienne.

 

Ô reine de mon cœur ! ô brune Cyprienne !

Quelle beauté peut-on comparer à la tienne ?

 

Cela allait tout seul.

Rodolphe reprit sa respiration comme quelqu’un de soulagé d’un grand poids, comme une femme dont le mari s’en va et qui peut enfin aller ouvrir à son amant qui étouffe dans une armoire ou comme un mari dont la femme monte en diligence pour aller passer quinze jours à la campagne.

L’amie de Mme de M*** sortit après quelques propos de femmes, et Rodolphe resta seul avec elle ; au lieu de profiter de ce tête-à-tête fortuit que le hasard lui ménageait, le hasard, le plus grand des entremetteurs de ce monde, où il y en a tant et de si bons, Rodolphe, se comportant en vrai âne et en franc écolier, cherchait à substituer une épithète à l’épithète trop locale de romain dont il avait affublé le soleil dans son élucubration primitive, et perdait ainsi un temps bien plus précieux que celui d’Annibal à Capoue.

Enfin il réussit tant bien que mal à rapiécer le tout et à mettre son douzain dans un état assez présentable. On se doute bien que sa conversation devait en souffrir un peu, et que Mme de M*** dut le trouver singulièrement distrait ; il est vrai qu’elle attribuait ses distractions à un tout autre motif.

« Vous êtes un méchant de ne m’avoir pas encore écrit de vers sur mon album : vous en faites pourtant, votre ami Albert me l’a dit, et d’ailleurs j’en ai vu de vous sur l’album de Mme de C*** ; ils étaient, en vérité, charmants. Allons, ne vous faites pas prier, écrivez-m’en quelques-uns pendant que je vous tiens », fit Mme de M***, en lui posant l’album tout ouvert devant lui, et en lui fourrant entre les doigts une mignonne plume de corbeau. Rodolphe ne se fit pas prier ; il avait si peur que l’occasion d’utiliser son douzain ne s’envolât, qu’il la prit aux cheveux, à pleins doigts, et l’écrivit de sa plus belle écriture, ce qui est encore bien bourgeois et bien écolier, un grand homme devant toujours écrire d’une manière illisible, témoin Napoléon.

Dès qu’il eut fini, Mme de M***, se penchant curieusement, reprit l’album, et se mit à lire les vers à demi-voix, et toute rougissante de plaisir, car les vers que l’on fait pour vous semblent toujours bons, même quand ils sont romantiques et que l’on est classique, et ainsi réciproquement.

« Vraiment je ne savais pas que vous fissiez les impromptus sans être prévenu d’avance ; vous êtes réellement un homme prodigieux, et vous ferez la huitième des sept merveilles du monde. Mais c’est qu’ils sont vraiment très bien ces vers ; le second, surtout, est charmant ; j’aime aussi beaucoup la fin : il y a peut-être un peu d’exagération, et mes yeux, si beaux que vous les vouliez trouver, sont loin de posséder un pareil pouvoir ; mais c’est égal, la pensée est fort jolie, il n’y a qu’une seule chose que vous devriez bien changer, c’est l’endroit où vous dites que ma peau est couleur d’orange, ce serait fort vilain si c’était vrai ; heureusement que cela n’est pas », fit Mme de M***, en minaudant un peu.

« Pardon, madame, ceci est de la couleur vénitienne et ne doit pas tout à fait se prendre au pied de la lettre », objecta timidement Rodolphe, comme quelqu’un qui n’est pas bien sûr de ce qu’il dit, et qui est prêt à se désister de son opinion.

« Je suis un peu brune, mais je suis plus blanche que vous ne croyez », répliqua Mme de M*** en écartant un peu la dentelle noire qui voilait sa gorge ; « ceci n’est pas de la neige, ni de l’albâtre, ni de l’ivoire, et cependant ce n’est pas un zeste d’orange. En vérité, messieurs les romantiques, quoique vous ayez de bons moments, vous êtes de grands fous. »

Rodolphe souscrivit de bon cœur à cette proposition, quelque peu hétérodoxe, qui l’eût fait sauter au plancher quelques jours auparavant, et se mit à faire un feu roulant de madrigaux et de galanteries, dans le goût de Dorât et Marivaux, qui avaient bien l’air le plus bouffon du monde, obligés qu’ils étaient de passer entre une moustache et une royale de 1830.

Mme de M*** l’écoutait avec un sérieux qu’elle eût assurément refusé à des choses sérieuses. Il n’y a en général que les futilités et les niaiseries que les femmes écoutent avec gravité. Dieu sait pourquoi ; moi je n’en sais rien ; et vous ?

Rodolphe, voyant qu’elle écoutait religieusement et ne sourcillait pas même aux endroits les plus véhéments et les plus exagérés, pensa qu’il ne serait pas mauvais de soutenir ce dialogue d’un peu de pantomime.

La main de Mme de M*** était posée à demi ouverte sur sa cuisse gauche.

La main de Rodolphe était posée ouverte entièrement sur sa cuisse droite, ce qui est une très jolie position pour quelqu’un qui a de l’intelligence et qui sait s’en servir, et Rodolphe avait à lui seul plus d’intelligence que plusieurs gendarmes ensemble.

La main de Mme de M*** était faite à ravir, les doigts effilés et menus, l’ongle rose, la chair potelée et trouée de petites fossettes. Celle de Rodolphe était d’une petitesse remarquable, blanche, un peu maigre, une véritable main de patricien. C’étaient assurément deux mains bien faites pour être l’une dans l’autre ; cela parut démontré à notre héros, après une rapide inspection.

Il ne s’agissait plus que d’en opérer la réunion, et je crois devoir à la postérité le récit des manœuvres et de la stratégie de Rodolphe pour parvenir à cet important résultat.

Un espace de quatre pouces environ séparait les deux mains ; Rodolphe poussa légèrement avec son coude le coude de Mme de M*** : ce mouvement fit glisser sa main sur sa robe, qui heureusement était de soie ; il ne restait plus que deux pouces.

Rodolphe fabriqua une phrase passionnée qui nécessitait un geste véhément, il la débita avec une chaleur très confortable, et, le geste fait, il laissa retomber sa main non sur sa cuisse, mais dans la main même de Mme de M***, qui était tournée la paume en l’air, comme nous avons déjà eu l’agrément de vous le dire plus haut.

Voilà de la tactique ou je ne m’y connais pas, et, à mon avis, notre Rodolphe avait l’étoffe d’un excellent général d’armée.

Il serra légèrement les doigts de Mme de M*** entre ses doigts, de manière à lui faire comprendre que ce n’était pas un effet du hasard qui réunissait ainsi leurs deux mains, mais de manière aussi à se pouvoir rétracter si elle s’avisait d’être immodérément vertueuse, ce qui eût pu arriver : les femmes sont quelquefois si étranges !

Mme de M***, qui était de profil, se mit de trois quarts, redressa un peu la tête, ouvrit l’œil un peu plus que de coutume, et arrêta sur Rodolphe un regard dont la traduction littérale se réduisait à ceci :

« Monsieur, vous me tenez la main. »

À quoi Rodolphe répondit, sans dire un mot, en la serrant davantage, en penchant la tête à droite et en levant la prunelle au plafond, ce qui signifiait :

« Parbleu, madame, je le sais ; mais pourquoi, aussi, avez-vous une aussi belle main ? Cette main est faite pour être tenue, il n’y a pas le moindre doute, et mon bonheur sera au comble si… »

Un imperceptible demi-sourire passa sur les lèvres de Mme de M***, puis elle ouvrit l’œil encore plus, et gonfla dédaigneusement ses narines en raidissant sa main dans la main de Rodolphe sans toutefois la retirer ; de temps en temps elle jetait une œillade vers la porte. Traduction : « Oui, monsieur, ma main est très jolie ; mais ce n’est pas une raison pour la prendre, quoique ce soit de votre part une preuve de goût que de l’avoir fait ; je suis vertueuse, oui, monsieur, très vertueuse ; ma main est vertueuse, mon bras l’est aussi, ma jambe aussi, ma bouche encore plus ; ainsi vous ne gagnerez rien ; dirigez vos attaques d’un autre côté. D’ailleurs tout cela appartient à mon mari, attendu qu’il a reçu de mon père cent mille francs pour coucher avec moi, ce dont il s’acquitte assez mal, comme un vrai mari qu’il est et qu’il sera toujours ; donc laissez-moi, ou au moins ayez l’esprit d’aller fermer cette porte, qui est toute grande ouverte ; après, nous verrons. » Rodolphe comprit à ravir, et ne fit pas le plus léger contresens dans sa version.

« Il vient un vent par cette porte à vous glacer les jambes ! si vous permettez, je l’irai fermer. »

Mme de M*** inclina doucement la tête, et Rodolphe, repoussant délicatement la main de la princesse sur son genou, se leva et ferma la porte.

« Elle joint fort mal, et le vent y passe comme par un crible : si je poussais ce petit verrou, cela la maintiendrait. » Et Rodolphe poussa le verrou.

Mme de M*** prit un air détaché et calme qui lui allait on ne peut mieux ; Rodolphe vint se rasseoir à sa place sur la causeuse, et il reprit la main de Mme de M***, non avec sa main droite, comme auparavant, mais avec sa main gauche, ce qui est extrêmement remarquable et ne pouvait provenir que d’une haute conception. Vous verrez tout à l’heure, adorable lectrice, la profonde scélératesse cachée sous cette apparente bonhomie, et combien prendre une main avec sa droite ou sa gauche est une chose dissemblable, quoi qu’en puissent dire les ignorants.

Le bras droit de Rodolphe touchait celui de Mme de M***, et la taille fière et cambrée de celle-ci laissant un interstice entre elle et le dos de la causeuse, Rodolphe, le grand tacticien, insinua fort ingénieusement sa main, et puis son bras par cette tranchée naturelle, et se trouva au bout de quelques instants remplacer le dossier de la causeuse, sans que Mme de M*** eût été obligée de s’en apercevoir, tant l’opération avait été conduite avec prudence et délicatesse.

Vous croyez peut-être que Rodolphe, pendant toutes ces manœuvres anacréontiques, avait la bonhomie de parler de son amour à Mme de M***. Si vous croyez cela, vous êtes un grand sot, ou vous n’avez pas une haute opinion de la perspicacité de mon héros.

Devinez de quoi il lui parlait ? Il lui parlait du nez d’une de ses amies intimes qui devenait plus rouge de jour en jour, et s’empourprait d’une façon toute bachique ; de la robe ridicule qu’avait Mme Une telle à la dernière soirée ; de l’improvisation de M. Eugène de Pradel, et de mille autres choses également intéressantes, à quoi Mme de M*** prenait un singulier plaisir.

De passion et d’amour, pas un mot. Il ne voulait pas l’avertir et la mettre sur ses gardes. Cela eût été par trop naïf. Parler d’amour à une femme qu’on veut avoir, avant d’avoir engagé le combat, c’est à peu près agir comme un bravo qui vous dirait, avant de tirer son stylet : « Monsieur, si vous voulez avoir la bonté de le permettre, je vais prendre la liberté grande de vous assassiner. »

Ouverture des hostilités.

« Il y avait sous la Régence une habitude charmante que l’on a laissé perdre, et que je regrette du fond de mon cœur », dit Rodolphe, sans transition aucune.

« Les petits soupers, n’est-ce pas ? » répliqua Mme de M*** avec un clignement d’œil, dont la traduction libre pouvait être ces deux mots : « Monstrueux libertin ! »

« J’aime prodigieusement les petits soupers, les petites maisons, les petites marquises, les petits chiens, les petits romans et toutes les petites choses de la Régence. C’était le bon temps ! il n’y avait alors que le vice qui se fît en grand, et le plaisir était la seule affaire sérieuse.

— Jolie morale ! » dit et ne pensa pas Mme de M***.

« Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit… Je veux dire l’habitude de baiser la main aux femmes », fit Rodolphe en attirant à la hauteur de sa bouche la petite main de Mme de M***, repliée et cachée dans la sienne ; cela était à la fois galant et respectueux… « Quel est votre avis là-dessus ? » continua-t-il en appuyant le plus savant baiser sur sa peau blanche et douce.

« Mon avis là-dessus ? Quelle singulière question me faites-vous là, Rodolphe ! vous m’avez mise dans une situation à ne vous pouvoir répondre : si je dis que cette manière me déplaît, j’aurai l’air d’une prude, et, si je l’approuve, c’est approuver en même temps la liberté que vous avez prise, et vous engager à recommencer, ce dont je me soucie assez peu.

— Il n’y aurait aucune pruderie à dire que cela vous déplaît ; il n’y aurait aucun risque à dire le contraire : mon respect pour vous doit vous rassurer là-dessus… C’est tout bonnement une dissertation historique, de l’archéologie en matière de baiser, fit Rodolphe avec un air de componction.

— Eh bien ! je préfère, pour parler franchement, la coutume moderne d’embrasser les femmes à la figure », murmura Mme de M*** toute rose, d’une voix fort basse, et néanmoins fort intelligible.

« Et moi aussi », répondit Rodolphe, d’un air libre et dégagé, quoique toujours infiniment respectueux ; et, du bras dont il avait déjà fait un dossier, il fit une écharpe autour de Mme de M***, et l’enlaça de façon qu’elle était à moitié assise sur lui, et que leurs têtes se touchaient presque.

Mme de M***, qui était de trois quarts, se mit de pleine face, afin de faire tomber d’aplomb un regard foudroyant sur le criminel et audacieux Rodolphe ; mais le drôle, qui avait compté sur ce mouvement, ne se déconcerta pas le moins du monde, et, comme la bouche de Mme de M*** se trouvait précisément vis-à-vis et à la hauteur de la sienne, il pensa qu’il n’y avait aucun inconvénient à ce qu’elles fissent connaissance d’une manière plus intime, et que même il en pourrait résulter beaucoup d’agrément pour l’une et pour l’autre.

Mme de M*** aurait dû rejeter sa tête en arrière, et éviter ainsi le baiser de Rodolphe ; mais il est vrai qu’il eût avancé la sienne, et qu’elle n’y eût rien gagné ; d’ailleurs, elle était maintenue étroitement par la main du jeune scélérat.

La position topographique de cette main mérite une description particulière, et un ingénieur de mes amis en dressera une carte que je ferai graver et joindre à la dix-neuvième édition de ce mirifique ouvrage.

En général, on entend par la taille d’une femme l’espace qui s’étend depuis les hanches jusqu’à la gorge par-devant, et jusqu’aux épaules par-derrière ; cet espace comprend les régions lombaires et sous-lombaires, les fausses côtes et quelques-unes des véritables.

Avant et depuis le déluge, ce mot n’a jamais voulu dire autre chose, et c’est ordinairement à l’endroit qu’il désigne qu’on pose la ceinture.

Il paraît que Rodolphe l’entendait autrement, ou bien qu’il était d’une ignorance crasse en anatomie, ou bien encore que c’était un homme excessivement dangereux, un Papavoine, un Mandrin, un Cartouche ; je vous laisse à choisir entre ces trois suppositions.

Toujours est-il que sa main portait en plein sur le sein droit de son adorable ; le médius, l’annulaire et le petit doigt posaient honnêtement sur l’étoffe de la robe ; mais le pouce et l’index touchaient à la place que Mme de M*** avait découverte pour montrer qu’elle n’était pas couleur d’orange, et qu’elle avait imprudemment oublié de recouvrir.

Cette main ainsi campée rappelait singulièrement les mains de madone allaitant l’Enfant Jésus, quoique son occupation fût assurément loin d’être aussi virginale.

D’ailleurs, Mme de M***, tout émue du baiser sensuel et recherché de Rodolphe ne songeait aucunement à s’y soustraire, et puis, au fond, elle aimait Rodolphe. Il se mettait fort bien, quoique un peu étrangement ; malgré sa moustache et sa royale, c’était un joli garçon, et, en dépit de son donquichottisme de passion, il était prodigieusement spirituel ; je dis prodigieusement pour donner à entendre que ce n’était pas un imbécile, car, depuis quelque temps, on a tellement abusé de ce mot, qu’il a tout à fait perdu sa valeur et sa signification primitives ; bref, il y avait physiquement et intellectuellement dans notre ami Rodolphe la matière d’un amant très confortable.

Mon intention était de conduire Rodolphe jusqu’à la dernière extrémité, en le faisant passer à travers tous les petits obstacles prosaïques qui rendent si difficile la conquête d’une femme, même lorsqu’elle ne demande pas mieux que d’être vaincue.

J’aurais décrit soigneusement la manière dont il s’y était pris pour écarter ou soulever, l’un après l’autre, tous les voiles gênants qui s’interposaient entre sa déesse et lui ; comment il était parvenu à s’emparer de telle position, et à se maintenir dans telle autre, et une infinité d’autres choses, singulièrement instructives, que la bégueulerie du siècle remplace par une ligne de points.

Mais un de mes amis, en qui j’ai pleine confiance, à ce point que je ne crains pas de lui lire ce que je fais, a prétendu que la chasteté de la langue française s’opposait impérieusement à ce qu’on insistât sur de pareils détails, telle édification qu’il pût, d’ailleurs, en résulter pour le public.

J’aurais bien pu lui répondre que la langue française, toute précieuse qu’elle fut, se prêtait néanmoins à de certaines choses, et que, pour vertueuse qu’elle se donnât, elle savait cependant trouver le petit mot pour rire. Je lui aurais dit que tous les grands écrivains qui s’en étaient servis s’étaient permis avec elle de singulières privautés, et lui avaient fait débiter mille et mille choses pour le moins incongrues.

J’en aurais appelé à vous, Molière, La Fontaine, Rabelais, Béroald de Verville, Régnier, et toute la bande joyeuse de nos bons vieux Gaulois.

Mais j’ai l’habitude de me soumettre en tout aux décisions de mon ami, pour me soustraire aux : « Je te l’avais bien dit ; tu ne veux jamais me croire », dont il ne manquerait pas de m’assommer, si le passage censuré s’attirait l’animadversion de la critique.

D’ailleurs, le public n’y perdra rien ; je me propose de restituer tous les passages scabreux et inconvenants dans une nouvelle édition, et de les rassembler à la fin du volume, comme cela se pratique dans les éditions ad usum Delphini, afin que les dames n’aient pas la peine de lire le reste du livre, et trouvent tout de suite les endroits intéressants.

Cependant, malgré les scrupules de mon ami, je ne crois pas devoir user de la même retenue pour le dialogue que pour la pantomime, et je prends sur moi de rapporter ici la conversation de Rodolphe et de Mme de M***, laissant à l’intelligence exercée de mes lectrices le soin de deviner quelles circonstances ont donné lieu aux demandes et aux réponses.

MME DE M*** : Laissez-moi, monsieur ; cela n’a pas de nom.

RODOLPHE : Vous laisser ! Ce sont les autres femmes qu’on laisse, et non pas vous. C’est une chose impossible que vous demandez là ; et, quoique vous soyez en droit d’exiger l’impossible, la chose que vous demandez est précisément la seule que l’on ne puisse faire pour vous ; c’est comme si vous commandiez qu’on ne vous trouvât pas belle. Permettez, madame, que je vous désobéisse.

MME DE M*** : Allons, Rodolphe… mon ami, vous n’êtes pas raisonnable.

RODOLPHE : Mais il me semble que si. Je vous aime ; qu’y a-t-il là de si extravagant, et qui n’en ferait autant à ma place, sinon plus ? C’est une mauvaise fortune dont il faut vous prendre à votre beauté. Ce n’est pas tout profit que d’être jolie femme.

MME DE M*** : Je ne vous ai pas donné lieu par ma conduite d’en user de la sorte avec moi. Ah ! Rodolphe, si vous saviez la peine que vous me faites !

RODOLPHE : Assurément mon intention n’était pas de vous en faire, et vous me pardonnerez un tort involontaire. Ah ! Cyprienne, si vous saviez comme je vous aime !

MME DE M*** : Je ne veux pas le savoir ; je ne le puis ni ne le dois.

RODOLPHE : Et pourtant vous le savez.

MME DE M*** : Voilà bientôt une heure que vous me le dites.

RODOLPHE : Une heure, c’est beaucoup pour convaincre d’une chose si facile à croire ; il y a trois quarts d’heure que je ne devrais plus vous le dire, mais vous le prouver. Je diffère entièrement de vous sur ce point. Si vous me disiez que vous m’aimez, moi, je le croirais tout de suite.

MME DE M*** : Et que risqueriez-vous à le croire ?

RODOLPHE : Ni plus ni moins que vous à le dire.

MME DE M*** : Il n’y a pas moyen de parler avec vous.

RODOLPHE : Vous voyez bien que si, puisque vous parlez. Toutefois, si vous le préférez, je m’en vais me taire. (Silence.)

MME DE M*** : Il va faire nuit, on n’y voit presque plus ; monsieur Rodolphe, voulez-vous avoir la bonté de sonner, qu’on apporte de la lumière ? Cette chambre est d’un triste !

RODOLPHE. – Est-ce que vous voulez lire ou travailler ? Cette chambre n’est pas triste ; je la trouve la plus gaie du monde, et ce demi-jour me semble le plus voluptueux qu’il soit possible de voir.

(Ici la pantomime aiderait considérablement à l’intelligence du texte, qui paraît assez insignifiant, mais mon ami a biffé ce passage sous une triple ligne d’encre.)

MME DE M*** : Rodolphe… monsieur… je vous…

RODOLPHE : Je t’aime et je n’ai jamais aimé que toi.

MME DE M*** : Ah ! mon ami, si vous disiez vrai…

RODOLPHE : Eh bien !

MME DE M*** : Je suis une folle… La porte est-elle bien fermée ?

RODOLPHE : Au verrou.

MME DE M*** : Non, je ne veux pas ; lâchez-moi, ou je ne vous revois de ma vie.

RODOLPHE : Ne me faites pas prendre de force ce qu’il me serait si doux d’obtenir.

MME DE M*** : Rodolphe ! que faites-vous là ? Ah ! oh !

(Par exemple, voilà une question on ne peut plus déplacée, et il n’y a que les femmes pour en faire de pareilles ; certainement personne au monde n’était à même de savoir mieux que Mme de M*** ce que faisait Rodolphe, et nous ne pouvons imaginer dans quel but elle le lui demandait. Rodolphe ne répondit pas ; et fit bien.)

MME DE M*** : Qu’allez-vous penser de moi, à présent ? Ah ! j’en mourrai de honte !

RODOLPHE : Enfant, que voulez-vous que je pense, sinon que vous êtes toute belle et que rien au monde n’est plus charmant ?

MME DE M*** : Tu me perds, mon ange, mais je t’aime ! Mon Dieu, mon Dieu ! qui aurait dit cela ?

Ici Mme de M*** pencha la tête et cacha son visage entre l’épaule et le cou de Rodolphe. Cette position est habituelle aux femmes, en pareille occurrence ; la grisette et la grande dame la prennent également ; est-ce pour pleurer ou pour rire ? Je pencherais à croire que c’est pour rire ; du reste, cette position développe le cou et les épaules, et leur fait décrire des courbes gracieuses ; c’est peut-être là le véritable motif pourquoi elle est employée si fréquemment.

Toute cette scène, bien qu’assez inconvenante, n’en est pas plus passionnée pour cela, et il est facile de s’apercevoir que Rodolphe est à cent mille lieues de ce qu’il cherche ; il est vrai qu’il n’y a guère songé, et qu’il s’est laissé aller bêtement et bourgeoisement à l’impression du moment ; il a eu un caprice et des désirs, voilà tout. Mme de M*** est à peu de chose près dans le même cas ; le sang-froid et le repos d’esprit qui percent dans chaque mot qu’ils se disent est une chose vraiment admirable, et suppose, de part et d’autre, l’expérience la plus consommée.

Mme de M*** avait toujours sa tête sur l’épaule de Rodolphe, et celui-ci, après quelques minutes d’inaction, fit cette réflexion judicieuse qu’il n’y avait absolument rien d’artiste dans la scène qui venait de se jouer, et que, loin de faire un cinquième acte de drame, elle était tout au plus digne de figurer dans un vaudeville ; il s’indigna contre lui-même d’avoir si mal exploité un si beau sujet, et d’avoir manqué une si belle occasion de faire le passionné.

Comme Mme de M*** était une très jolie femme, et qu’elle méritait indubitablement les honneurs du bis, Rodolphe prit cette résolution subite d’essayer un autre ton et de s’élever tout d’un coup aux sommités les plus inaccessibles de la passion délirante.

Il la saisit à bras-le-corps, d’une telle force, qu’il lui fit presque ployer les côtes.

« Fais-moi un collier de tes bras, ma bien-aimée ! c’est le plus beau de tous ! »

(Voir Hernani ou l’Honneur castillan, drame en cinq actes et en vers.)

Mme de M*** passa avec docilité ses bras autour du col de Rodolphe et croisa ses petites mains derrière sa nuque.

« Encore, ainsi, toujours ! »

(Antony, drame en cinq actes et en prose.)

MME DE M*** : Mon ami, tu m’as toute décoiffée, et tu emmêles tellement mes cheveux avec tes doigts, qu’il me faudra une heure pour les débrouiller.

RODOLPHE : Idolo dello mio cuore (couleur locale), oh ! laisse-moi passer la main dans tes cheveux !

(Consulter, pour ce goût romantique, les Contes d’Espagne et d’Italie :

 

Beaux cheveux qu’on rassemble

Les matins, et qu’ensemble

Nous défaisons les soirs ;

 

dans les chansons à mettre en musique et la scène d’adieu de don Paëz, et passim, plusieurs autres vers non moins passionnés.)

(En cet endroit, Rodolphe défit le peigne de Mme de M***, qui tomba à terre et se brisa en mille morceaux.)

MME DE M*** : Étourdi ! oh ! mon beau peigne d’écaille, vous l’avez cassé.

RODOLPHE : Comment pouvez-vous faire une pareille observation dans un pareil moment ?

MME DE M*** : C’était un fort beau peigne, un peigne anglais, et je ne pourrai que très difficilement en avoir un semblable.

RODOLPHE : Que tes cheveux sont d’une belle nuance ! on dirait une rivière d’ébène qui coule sur tes épaules.

En effet, les cheveux de Mme de M***, délivrés de la morsure du peigne, tombaient presque sur ses reins ; ainsi faite elle ne ressemblait pas mal à l’image de l’huile incomparable de Macassar.

Rodolphe grimaçait d’une manière épileptique, à la façon de Firmin, et les pieds de Mme de M*** qui était beaucoup plus petite que lui, touchaient à peine la terre, attendu que ses bras étaient passés autour du col de son amant : ce qui, avec ses cheveux en déroute et sa robe ne tenant plus sur les épaules, formait un groupe dans le goût moderne, d’un galbe infiniment érotique et d’une tournure on ne peut plus artiste.

(Voir en général la vignette des Intimes, et en particulier celle de tous les romans possibles ; voir aussi toutes les fins d’actes où les femmes ont les cheveux pendants, ce qui veut dire ce qu’on ne saurait exécuter honnêtement sur la scène, de même qu’une redingote ouverte et un mouchoir de baptiste à la main signifient, en langue théâtrale : demoiselle enceinte.)

RODOLPHE : Oh ! mon ange ! tu es d’un calme désespérant ; lorsque tout mon sang bouillonne dans mes veines comme une lave, tu rentes là, muette, inanimée, et tu as plutôt l’air de subir mes caresses que de les recevoir !

MME DE M*** : Que veux-tu que je dise et que je fasse ? Je te dis que je t’aime, et je me livre à toi.

RODOLPHE : Je voudrais te voir pâle, les yeux bleus, les lèvres blanches, serrant les dents, comme une femme qui ne se connaît plus.

MME DE M*** : C’est-à-dire que vous ne me trouvez pas bien comme je suis ; en vérité, c’est un peu tôt.

RODOLPHE : Méchante, tu sais bien que je te trouve adorable ; mais il faudrait te tordre, te crisper, râler, m’égratigner, et avoir de petits mouvements convulsifs, ainsi qu’il convient à une femme passionnée.

MME DE M*** : Tout cela est fort joli ; en honneur, Rodolphe, vous n’avez pas le sens commun.

(Ici Rodolphe lui prouve que, s’il n’a pas le sens commun, il rachète ce léger défaut par les plus brillantes qualités.)

MME DE M***, tout émue et bégayant : Ah ! Rodolphe ! si vous vouliez être comme tout le monde, vous seriez charmant.

RODOLPHE, ne perdant pas de vue son idée : Cyprienne, je t’en supplie, mords-moi !

(Il est notoire, par la ballade de Barcelone, le poème d’Albertus, et autres poésies transcendantes, que les amants romantiques se mangent à belles dents, et ne vivent d’autre chose que des biftecks qu’ils se prélèvent l’un sur l’autre, dans les moments de passion. Je hasarderai pourtant cette observation à MM. les poètes et prosateurs de la nouvelle école, que rien n’est plus classique au monde que cela ; on connaît le memorem dente notam du sieur Horace, et, si l’on ne craignait de paraître insolemment érudit, on rapporterait ici deux cents passages de poètes latins et grecs, où il est question de morsures et d’égratignures.)

MME DE M*** : Je vais t’embrasser, si tu veux (elle l’embrasse), mais je ne te mordrai pas, je t’aime trop pour te faire du mal.

RODOLPHE : Du mal ! Ah ! qu’un coup de poignard de toi me serait doux ! Voyons, mords-moi ; qu’est-ce que cela te fait ?

MME DE M*** : S’il ne faut que cela pour te contenter, c’est facile, mon amour : approche ta tête.

RODOLPHE, au comble de la joie : Je donnerais ma vie en ce monde et dans l’autre pour satisfaire le moindre de tes caprices.

MME DE M*** : Pauvre ami !

(Elle appuie ses lèvres sur la joue de Rodolphe et la pince légèrement dans une tenaille de nacre, puis elle recule la tête, en riant comme une folle et frotte avec le dos de sa main la légère marque blanche que ses dents ont laissée.)

RODOLPHE : Bien, comme cela, ma lionne ; à mon tour !

(Il la mord au cou et pour tout de bon.)

MME DE M*** : Aïe ! aie ! Rodolphe ! monsieur, finissez donc, vous êtes enragé, vous oubliez toute convenance, et vous vous comportez d’une manière… J’en aurai la marque pendant huit jours, je ne pourrai pas aller décolletée de la semaine, et j’ai trois soirées !

RODOLPHE : On pensera que c’est monsieur votre mari qui a fait le coup.

MME DE M*** : Allons donc, ce que vous dites là est extrêmement ridicule et de la dernière improbabilité ; on sait bien que ces façons ne sont point celles des maris, et ils ne laissent guère de marques de ce genre. Je suis très fâchée de ce que vous avez fait ; cela est vraiment inqualifiable.

(Rodolphe, atterré de cette sortie, prodigue à Mme de M*** les caresses les plus tendres et tâche de réparer son manque de convenance par la plus grande des inconvenances.)

MME DE M***, un peu radoucie : Bah ! je mettrai mon collier de topazes ; la monture est large et les anneaux sont serrés ; on n’y verra que du feu.

(Rodolphe lui coupe la parole par un baiser assaisonné de toutes les mignardises imaginables, et conserve cependant un air dolent et mortifié, capable d’apitoyer un roc, et, à plus forte raison, une femme assez compatissante de son naturel.)

MME DE M*** : Ne crois pas que je t’en veuille, mon ami ; je ne puis rester fâchée avec toi. (Elle lui rend son baiser, revu, corrigé et considérablement augmenté.) Voilà la signature de ta grâce.

Kling, kling, drelin, drelin !

RODOLPHE, effaré : Qu’est-ce ?

MME DE M***, du ton le plus tranquille : Je crois que c’est mon mari qui rentre.

RODOLPHE : Votre mari ! Damnation ! enfer ! où me cacher ? N’y a-t-il pas ici quelque armoire ? Y a-t-il moyen de sauter par la fenêtre ? Si j’avais ma bonne dague. (Fouillant dans sa poche.) Ah ! parbleu, la voilà ! Je vais le tuer, votre mari.

MME DE M***, qui se recoiffe devant sa glace : Il n’y a pas besoin de le tuer : aidez-moi à remonter ma robe sur mon épaule, mon corset m’empêche de lever le bras ; bien, passez-moi ce nœud de velours, il cachera la morsure, et maintenant, enfant que vous êtes, allez tirer le verrou, cela aurait l’air singulier d’être enfermés ensemble.

RODOLPHE, lui obéissant de point en point : Le verrou est tiré, madame.

MME DE M*** : Asseyez-vous là, devant moi, sur ce fauteuil, et tâchez d’avoir l’air un peu moins effarouché. Vous me disiez donc que la pièce nouvelle était mauvaise.

RODOLPHE, vivement : Moi, je ne disais pas cela ; je ne disais rien du tout, je la trouve fort bonne.

MME DE M***, bas : En vérité, pour un poète, vous n’êtes guère spirituel. N’entendez-vous pas monsieur qui vient ? Il faut bien avoir l’air de parler de quelque chose.

(Le mari entre avec sa figure de mari, tout à fait bénigne et réjouissante à voir.)

LE MARI : Ah ! vous voilà, monsieur Rodolphe ! il y a une éternité que l’on ne vous a vu : vous devenez d’un rare, et vous nous négligez furieusement ; ce n’est pas bien de négliger ses amis. Pourquoi donc n’êtes-vous pas venu dîner l’autre jour avec nous ?

RODOLPHE, à part : A-t-il l’air stupide celui-là ! (Haut.) Monsieur, vous m’en voyez au désespoir ; une affaire de la dernière importance… Croyez que j’y ai plus perdu que vous. (À part.) Est-ce que je serai comme cela quand je serai marié ? Oh ! la bonne et honnête chose qu’un mari !

LE MARI : Cela peut se réparer. Venez demain, si toutefois vous n’êtes pas déjà engagé. J’ai précisément une loge pour une première représentation. L’auteur est fort de mes amis… Nous irons tous ensemble.

MME DE M*** : Vous seriez vraiment bien aimable, monsieur, de nous faire le sacrifice de votre soirée.

RODOLPHE : Comment donc, madame ! vous appelez cela un sacrifice ! Où donc la pourrais-je passer plus agréablement ?

MME DE M***, minaudant : Vous diriez cela à une autre comme à moi ; c’est une simple politesse.

RODOLPHE : Ce n’est qu’une vérité.

LE MARI : Ainsi vous acceptez ?

RODOLPHE : Vous pouvez compter sur moi.

LE MARI : Voilà qui est arrangé. Mais je vous ai interrompu. Vous aviez l’air d’avoir une conversation fort intéressante.

RODOLPHE, à lui-même : Oui, fort intéressante ! Ce mari-là n’est pas un homme, c’est un buffle. Depuis saint Joseph, personne n’a été cocu de meilleure grâce. Il y met vraiment une bonne volonté charmante.

MME DE M***, aussi à elle-même : Oui, plus intéressante que la vôtre, mon mari très cher, qui êtes si monosyllabique et si laconique que j’en suis honteuse pour vous.

LE MARI : Vous en étiez, je crois, sur la pièce nouvelle.

MME DE M*** : Oui, et monsieur m’en disait tout le mal du monde.

LE MARI : Je suis charmé, Rodolphe, de vous voir revenu à des sentiments plus raisonnables ; je vous disais bien que vous vous amenderiez. Il n’y a que le beau qui soit beau, quoi qu’on en dise, et la langue de Racine est une langue divine. Votre M. Hugo est un garçon qui ne manque pas de mérite, il a des dispositions, personne ne lui en refuse ; la pièce qui a remporté le prix aux Jeux floraux n’était vraiment pas mal ; mais depuis il n’a fait qu’empirer ; aussi pourquoi ne veut-il pas parler français ? Que n’écrit-il comme M. Casimir Delavigne ! J’applaudirais ses ouvrages comme ceux d’un autre. Je suis un homme sans préventions, moi.

RODOLPHE, bleu de colère, et souriant avec une grâce inexprimable : Certainement, M. Hugo a des défauts. (À part.) Vieil as de pique, je ne sais pas à quoi il tient que je ne te jette par la fenêtre, et sans l’ouvrir encore ! Dans quel guêpier me suis-je fourré ! (Haut.) Mais qui n’a pas les siens ? (À part.) Coquine de Cyprienne !

LE MARI : Oui, tout le monde a les siens ; on ne peut pas être parfait.

MME DE M***, à part : Il n’y a rien de plus réjouissant au monde que la figure que fait en ce moment-ci le pauvre Rodolphe. En vérité, les hommes sont de piètres comédiens ; ils manquent totalement d’aplomb, et la moindre chose les démonte : les femmes leur sont bien supérieures en cela.

RODOLPHE : Cependant, cette pièce, bonne ou mauvaise, a du succès : c’est une chose qui, je crois, ne peut être contestée.

MME DE M*** : C’est une fureur ; on s’y porte. Mme de Cer-cey, qui voulait la voir, n’a pu se procurer une loge que pour la troisième représentation.

RODOLPHE : On ira la siffler cent fois de suite, elle tombera trois mois durant, et la caisse du théâtre sera pleine à crever.

LE MARI : Qu’est-ce que cela prouve ? Athalie n’a pas eu de succès. Et d’ailleurs, il n’est pas difficile d’attirer le public en ne se refusant aucun moyen, en n’observant aucune règle ; je ferais une tragédie, moi, si je voulais, avec cette nouvelle manière de faire des vers qui ressemblent à de la prose comme deux gouttes d’eau : tout le monde pourra s’en passer la fantaisie ; il n’y a rien de plus aisé sur la terre. Si un mot me gêne dans ce vers-ci, je le mets dans l’autre, et ainsi de suite : vous suivez bien mon raisonnement ?

RODOLPHE : Oui, monsieur, parfaitement.

MME DE M*** : Il est fort simple.

LE MARI : Et alors je parais plein de hardiesse et de génie. Allez, allez, je les connais bien tous les principes subversifs de vos novateurs rétrogrades, suivant la belle expression de M. Jouy. Est-ce de M. de Jouy, la belle expression ?

RODOLPHE, apoplectique et se coupant la langue avec les dents : Je ne sais pas au juste ; je crois pourtant qu’elle est de M. Etienne, si elle n’est pas de M. Arnault ; mais, assurément, elle est d’un de ces trois, à moins cependant qu’elle ne soit de M. de Baour-Lormian ; ce qui n’a rien d’improbable.

LE MARI : Hé ! hâ ! hihi ! vous en voulez furieusement à ces messieurs, vous avez une vieille dent contre eux ; mais vous deviendrez sage en prenant des années. Il n’y a rien qui mette du plomb dans la tête comme huit ou dix ans de plus, et vous finirez par être de l’Institut, comme un autre.

RODOLPHE : Ainsi soit-il !

LE MARI : Cela rapporte dix-huit cents francs. Dix-huit cents francs sont toujours bons à prendre.

RODOLPHE : Ceci est vrai comme de l’algèbre.

LE MARI : Et les jetons de séance, qui sont très commodes pour jouer aux cartes. J’ai un de mes amis académicien qui en a plein un grand sac. À propos de cartes, si nous jouions une partie d’écarté ? Que vous en semble, Rodolphe ?

RODOLPHE, la figure aussi longue que le mémoire de son tailleur : Mais je suis à votre disposition pour cela comme pour autre chose.

MME DE M***, ayant pitié de Rodolphe, et n’étant pas fâchée de contrarier son mari en rendant service à son amant : Fi donc ! messieurs, vous êtes insupportables avec vos cartes. Ne sauriez-vous rester une minute sans jouer ? Vous allez donc me laisser là à ne rien dire !

LE MARI, du ton le plus obséquieux : Ma toute bonne, je te ferai observer que tu deviens d’un égoïsme vraiment insociable ; tu nous regarderas, et tu nous conseilleras. Tu vois bien que monsieur se meurt d’envie de faire une partie avec moi. N’est-ce pas, monsieur Rodolphe ?

RODOLPHE, d’une voix caverneuse, et qui semble sortir de dessous terre comme celle de l’ombre dans « Hamlet » : Certainement, je meurs d’envie de faire une partie avec vous.

Le mari arrange la table, et gagne tout l’argent à Rodolphe, qui ronge son frein et n’ose éclater ; ce qui prouve que Dieu ne reste pas oisif là-haut dans sa stalle au paradis, mais qu’il veille avec soin sur les actions des mortels, et punit tôt ou tard l’homme peu délicat qui a osé convoiter l’âne, le bœuf ou la femme de son prochain.

MME DE M*** bâille horriblement ; le mari déguise à peine sa joie et se frotte les mains de l’air le plus triomphal ; Rodolphe a la physionomie la plus piteuse du monde, et pourrait très bien poser pour un Ecce homo. Il est tantôt minuit, et l’aiguille n’a plus qu’un pas à faire pour attraper l’X. Rodolphe se lève, prend son chapeau ; le mari le reconduit, et Mme de M*** trouve à peine le temps de lui serrer la main à la dérobée, et de lui jeter dans le tuyau de l’oreille cette phrase courte, mais significative : « À demain, mon ange, et de bonne heure. » Heureux Rodolphe ! il y a bien de quoi consoler de la perte de quelques écus de cent sous l’effigie de Napoléon ou de Charles X ; car, en ce temps-là, le roi-citoyen n’était pas inventé.

Le lecteur aura sans doute remarqué que ces dernières pages ne valent pas le diable ; cela n’est pas difficile à voir. Tout cela est d’un fade et d’un banal à vous donner des nausées : on dirait d’une comédie de M. Casimir Bonjour. Le style est de la platitude la plus exemplaire, et cet interminable dialogue n’est autre chose qu’un tissu de lieux les plus communs qu’il soit. Il n’y a pas un seul trait spirituel, et, levant la paille, l’auteur qui a écrit cela n’est qu’un petit grimaud à qui il faudrait donner du pied au cul, et dont on devrait jeter le livre au feu.

Mais, à bien considérer les choses comme elles sont, on verra que la faute n’en est peut-être pas entièrement à l’auteur, et que, voulant retracer avec fidélité une situation banale, il a été forcé d’être banal ; car je vous prie de croire, ami lecteur, qu’il hait le commun autant que vous, pour le moins, et qu’il n’y tombe qu’à son corps défendant ; il a été trompé comme vous, il ne s’imaginait pas avoir à écrire une histoire aussi ordinaire, en entreprenant celle d’un jeune homme aussi excentrique que notre ami Rodolphe.

Il croyait que les situations énergiques et passionnées allaient abonder sous sa plume, et qu’un individu muni de barbe, de moustaches, de cheveux à la Raphaël, de plusieurs dagues, d’un cœur d’homme et d’une peau olivâtre, devait avoir de tout autres allures qu’un épicier gros, gras, rasé de frais, et guillotiné quotidiennement par son col de chemise.

Ô Rodolphe ! ô Rodolphe !! ô Rodolphe !!! tu te vautres dans la prose comme un porc dans un bourbier.

Tu as fait un calembour et plusieurs madrigaux, tu as eu une bonne fortune, et tu as joué aux cartes, et, pour mettre le comble à ces monstruosités, tu as dit du mal d’une pièce romantique !

Repasse dans ta tête toute la soirée, et rougis, si tu peux rougir encore !

Tu es entré par la porte comme un homme, tu t’es assis sur la causeuse comme un bourgeois, et tu as triomphé comme un second clerc d’huissier.

Pourtant c’était là une belle occasion de te servir de ton échelle de soie, et de casser un carreau avec ta main enveloppée d’un foulard. Et tu n’as pas pris l’occasion aux cheveux, passionné Rodolphe ! Tu n’aurais eu ensuite qu’à pousser ta belle dans un cabinet, où tu l’aurais violée avec tout l’agrément possible. Tu n’avais qu’à vouloir pour faire de l’antonysme première qualité, mais tu n’as pas voulu : c’est pourquoi je te méprise et te condamne à peser du sucre, pendant l’éternité !

Le pauvre jeune homme faisait toutes ces réflexions, ou à peu près, en s’en revenant chez lui.

« Comment, moi, Rodolphe ; moi, majeur ; moi, beau garçon ; moi, poète ; avec une femme qu’un Italien prendrait pour une Italienne, une femme ornée d’un mari et de tout ce qu’il faut pour établir une scène ; avec une dague de Tolède ou peu s’en faut, et le plus grand désir d’en faire usage, je ne puis parvenir à me procurer le plus petit événement, le plus petit incident dramatique ! c’est à en mourir de honte et de dépit !

« J’ai beau faire, tout s’emboîte le plus naturellement du monde. J’attaque la femme, elle ne me résiste pas ; je veux entrer par la fenêtre, on me donne la clef de la porte. Le mari, au lieu d’être jaloux de moi, me donnerait sa femme à garder ; il tombe du ciel et me prend presque sur le fait, il s’obstine à ne pas voir ce qui lui crève les yeux, et les coussins au pillage, et sa femme toute rouge et toute blanche, et moi dans l’état physique et moral le plus équivoque ; il ne tire aucune induction de rien. Au lieu de me poignarder ou de me jeter par la croisée, comme la décence l’exigeait, au lieu de traîner sa femme par les cheveux tout autour de la chambre, ainsi qu’un mari dramatique doit faire, il me propose de jouer à l’écarté, et me gagne plus d’argent qu’il ne m’en faudrait pour me soûler à mort, moi et tous mes amis intimes !

« Je vois décidément que je suis né pour être un marchand de chandelles, et non pour être un second tome de lord Byron. Ceci est douloureux, mais c’est la vérité.

« Oh ! mon Dieu ! que faire de cette poésie qui bouillonne dans mon sein et qui dévore mon existence ? où trouver une âme qui comprenne mon âme, un cœur qui réponde à mon cœur ? »

Lorsque Rodolphe rentra chez lui, il entendit ses chats qui miaulaient du ton le plus piteux du monde : Tom en faux bourdon, la petite chatte blanche en contralto, et son chat angora avec une voix de ténor qu’eût enviée Rubini.

Ils vinrent à lui d’un air de contentement ineffable, Tom faisant chatoyer ses grandes prunelles vertes, la petite chatte en faisant le gros dos, le chat angora en dressant sa queue comme un plumet, et ils lui souhaitèrent sa bienvenue au mieux qu’ils purent.

Mariette vint aussi ; mais elle avait l’air triste, et lorsque Rodolphe, après l’avoir baisée au front assez distraitement, lui mit la main sur l’épaule pour passer dans sa chambre, au lieu de la hausser amicalement pour lui en éviter la fatigue, elle s’affaissa de telle sorte, que la main de Rodolphe glissa et retomba au long de son corps.

Rodolphe, occupé de tout autre chose, ne fit pas attention à ce mouvement, et se coucha d’assez mauvaise humeur pour un homme qui vient d’avoir une bonne fortune.

Mariette, avant de se retirer, tracassa longtemps dans la chambre, remua des porcelaines, ouvrit et ferma plusieurs tiroirs, et mit tout en œuvre pour attirer l’attention de Rodolphe, et peut-être pour se faire engager à rester ; mais Rodolphe avait d’excellentes raisons pour n’en rien faire. Voyant qu’elle n’y parvenait pas, elle prit le bougeoir, et se retira en jetant sur son maître, plus d’à moitié endormi, un long regard plein d’amour et de colère.

Le lendemain matin, quand Mariette entra pour lui apporter à déjeuner, Rodolphe fit cette remarque qu’elle avait les yeux rouges.

RODOLPHE : Comme vous avez les yeux rouges, Mariette !

MARIETTE : Moi, monsieur ?

RODOLPHE : Oui, vous.

MARIETTE : C’est apparemment que j’aurai mal dormi, ou que je viens de les frotter.

RODOLPHE : On dirait, en vérité, Mariette, que vous venez de pleurer.

MARIETTE : Pourquoi donc pleurer ? Il ne m’est pas mort de parent, que je sache.

RODOLPHE : Ce ne serait pas une raison pour pleurer, bien au contraire. Votre chocolat est détestable, il sent le brûlé d’une lieue à la ronde.

MARIETTE : J’ai fait de mon mieux.

RODOLPHE : Votre mieux est fort mal. Vous n’avez pas mis de sucre dans mon eau.

MARIETTE : Ah ! mon Dieu ! je n’y avais pas pensé.

RODOLPHE : À quoi pensez-vous donc ?

Mariette, levant sur lui ses longues paupières, le regarda avec une expression si indéfinissable de douleur et de reproche, que Rodolphe ne put s’empêcher d’être ému et troublé, et, se repentant de lui avoir parlé avec dureté, lui fit quelques caresses, et lui dit quelques mots qui, dans la bouche d’un maître, pouvaient passer pour des excuses.

Mariette se retira, et Rodolphe, demeuré seul, se prit, tout en tirant les moustaches de son vieux chat, à gémir sur sa malheureuse destinée.

Lui qui s’était bâti d’avance un roman plein de scènes dramatiques et de péripéties sanglantes, rencontrer dans son chemin une coquette véritable et un mari encore plus véritable !

De la plus belle situation du monde, n’avoir pu faire jaillir la moindre étincelle de passion : il y avait réellement de quoi se pendre !

Trois heures sonnèrent. Il se rappela que Mme de M*** l’avait prié de venir de bonne heure ; il s’habilla, et se dirigea vers la maison de sa princesse ; mais, au lieu de marcher du pas leste et bref d’un amoureux, il allait comme un limaçon, et l’on eût plutôt dit d’un écolier qui rampe à contrecœur jusqu’au seuil de l’école, que d’un galant en bonne fortune.

Il fut bien reçu : cela est inutile à dire. Au reste, cette entrevue ne différa en rien de la première, sauf les préliminaires qui furent singulièrement abréviés. Rodolphe se comporta très honorablement pour un homme qui s’était déjà comporté très honorablement la veille ; cependant nous devons à la postérité de l’informer qu’il y eut plus de dialogue et moins de pantomime, quoique cette substitution n’eût pas tout à fait l’air d’être du goût de Mme de M***.

Ce serait ici le lieu de placer une belle dissertation : pourquoi les femmes aiment plus après, et les hommes avant ? Je ne crois pas que cela tienne, comme elles le disent, à ce qu’elles ont l’âme plus élevée et les sentiments plus délicats. Un pauvre diable d’homme, qui a eu ce qu’on appelle une bonne fortune, est souvent bien infortuné surtout s’il a le malheur de voir sa maîtresse tous les jours. Il y a une certaine amabilité qu’il est fort malaisé d’avoir à heure fixe, et c’est ce que les femmes ne veulent pas comprendre ; il est vrai qu’elles peuvent toujours être aimables, dans ce sens-là du moins, et c’est une des mille raisons pourquoi j’ai toujours désiré d’être femme.

Somme toute, il est bien plus aisé d’être amoureux en expectative qu’amoureux en fonction. Dire : « J’aime » est beaucoup moins pénible que de le prouver, avec cela que chaque preuve que l’on en donne rend la suivante plus difficile. Quoi qu’il en soit, Mme de M*** trouva encore Rodolphe charmant, et dut s’avouer qu’elle n’avait jamais été aimée ainsi.

Le mari revint : on dîna, et l’on partit ensemble vertueusement, patriarcalement et bourgeoisement, pour la première représentation de la pièce.

Rodolphe afficha Mme de M*** de la manière la plus indécente, et fit tout ce qu’il put pour exciter la jalousie du mari ; celui-ci, charmé d’être allégé du soin de sa femme, s’obstinait à ne rien voir, et Mme de M*** ne se contraignait guère pour répondre aux agaceries de Rodolphe.

Décidément, ce mari-là était pétri d’une pâte sans levain.

Rodolphe rentra chez lui furieux, et ne sachant que faire pour forcer M. de M*** à s’othellotiser un tant soit peu.

Un éclair soudain lui illumina le cerveau. Il se donna un grand coup de poing sur le front, et renversa sa table par terre d’un coup de pied, comme quelqu’un qui vient d’avoir une idée phosphorescente.

« Pardieu ! c’est cela ; je suis un grand sot de ne pas y avoir songé plus tôt. Holà ! Mariette, holà ! une plume, de l’encre et du papier. »

Mariette releva la table, et mit dessus tout ce qu’il fallait pour écrire.

Rodolphe passa deux ou trois fois la main dans ses cheveux, roula les yeux, ouvrit les narines comme une sibylle sur le trépied, et commença ainsi :

 

Monsieur,

Il y a de par le monde une espèce de gens que je ne saurais honnêtement qualifier, qui cachent sous des dehors aimables la plus profonde démoralisation. Pour eux, il n’y a rien de respectable ; les choses les plus sacrées sont tournées en dérision ; l’innocence des filles, la chasteté des femmes, l’honneur des maris, tout ce qu’il y a de pur et de saint au monde leur est sujet de risée et de plaisanterie ; ils s’introduisent dans les familles, et, avec eux, la honte et l’adultère. J’ai appris avec douleur, monsieur, que vous receviez chez vous un nommé Rodolphe. Cet individu, que j’ai eu l’occasion de connaître et d’étudier à fond, est un homme extrêmement dangereux : sa réputation est fort mauvaise, et il vaut encore moins que sa réputation. Ses mœurs sont on ne peut plus dépravées et se dépravent de jour en jour ; il n’y a pas de noirceur dont il ne soit capable : c’est littéralement ce qu’on appelle un drôle. Il est connu pour le nombre de femmes qu’il a séduites et perdues ; car, malgré tous ses défauts, il ne manque ni d’esprit ni de beauté, ce qui le rend doublement à craindre. Si vous m’en croyez, monsieur, vous le surveillerez de près, ainsi que Mme votre femme. Je souhaite de tout mon cœur qu’il ne soit pas déjà trop tard.

Quelqu’un qui s’intéresse
sincèrement à votre honneur.

 

Adresse de la lettre

 

À monsieur de M***, rue Saint-Dominique-Saint-Germain, n°…

En ville.

 

Rodolphe cacheta son étrange missive, l’envoya à la poste, et se frotta les mains, d’un air aussi réjoui qu’un membre du Caveau qui vient d’achever son dernier couplet.

« Par saint Alipantin ! ceci est bien la scélératesse la plus machiavélique qui ait jamais été ourdie par un homme ou par une femme. Certainement c’est un moyen nouveau, et je ne pense pas qu’il ait encore été employé. Ô ter, quaterque ! avoir fait du nouveau sous ce soleil où rien n’est nouveau, et cela avec la chose la plus usée du monde, une lettre anonyme, le pont aux ânes, la ressource de tous les petits intrigailleurs et machinateurs subalternes. Vraiment, je me respecte infiniment moi-même, et, si je le pouvais, je me mettrais à genoux devant moi. Se dénoncer soi-même au mari, cela est parfaitement inédit ! S’il ne devient pas jaloux à ce coup, c’est qu’il est créé pour ne pas l’être, et je veux le proclamer comme le plus indifférent en matière de mariage qu’il y ait eu depuis Adam, le premier marié, et le seul de tous qui soit à peu près certain de n’avoir pas été cocu, attendu qu’il était le seul homme. Ce qui n’est toutefois pas une raison, car l’histoire du serpent et de la pomme me paraît terriblement louche, et doit nécessairement cacher quelque allégorie cornue.

« Ou le vieillard stupide dissimulera, épiera et nous prendra flagrante delicto, ou il éclatera sur-le-champ, et, de toutes les manières, il me fournira deux ou trois scènes poétiques et passionnées. Peut-être jettera-t-il Mme de M*** par la fenêtre et me poignardera-t-il ; cela aurait vraiment une tournure espagnole ou florentine qui me siérait à ravir.

« Ô cinquième acte tant rêvé, que j’ai poursuivi si opiniâtrement à travers toute la prose de la vie, que j’ai préparé avec tant de soin et de peine, te voilà donc arrivé ! Je ne ferai donc plus de l’antonysme à la Berquin ; je m’en vais devenir un héros de roman, et cela en réalité. Vienne un autre Byron, et je pourrai poser pour un autre Lara ; j’aurai du remords et du sang au fond de ma destinée, et chaque poil de mes sourcils froncés couvrira un crime sous son ombre : les petites filles oublieront de sucrer leur thé en me regardant, et les femmes de trente ans songeront à leurs premières amours. »

Rodolphe s’en fut le lendemain chez M. de M***, fondant les plus grandes espérances sur son stratagème ; il s’attendait à voir une scène de désolation, Mme de M*** tout en pleurs et convenablement échevelée, le mari les poings crispés et arpentant la chambre d’un air mélodramatique : rien de tout cela.

Mme de M***, en peignoir blanc, coiffée avec un soin remarquable, lisait un journal de modes, dont la gravure était tombée à terre, et que M. de M*** ramassait le plus galamment du monde.

Rodolphe fut aussi surpris que s’il avait vu quelque chose d’extraordinaire : il en resta les yeux écarquillés sur le seuil de la porte, incertain s’il devait entrer ou sortir.

« Ah ! c’est vous, Rodolphe ! fit le mari ; enchanté de vous voir. » Et il n’y avait réellement rien de méphistophélique dans la manière dont il disait cela.

« Bonjour, monsieur Rodolphe, fit Mme de M*** ; vous arrivez à propos : nous nous ennuyons à périr. Que savez-vous de neuf ? » Et il n’y avait rien de contraint ou d’embarrassé dans la manière dont elle disait cela.

« Diable ! diable ! voici qui est prodigieux, murmura intérieurement Rodolphe. Est-ce que par hasard il n’aurait pas reçu ma lettre ? Ce vieux drôle a un air de sécurité tout à fait insultant. »

La conversation roula pendant quelque temps sur des choses si insignifiantes, que ce serait une cruauté hors de propos que d’en assassiner le lecteur. Nous la reprenons à l’endroit intéressant.

LE MARI : À propos, Rodolphe, vous ne savez pas une chose ?

RODOLPHE : Je sais plusieurs choses, mais je ne sais pas celle dont vous voulez me parler, ou du moins je ne m’en doute pas.

LE MARI : Je vous le donne en cent, je vous le donne en mille !

RODOLPHE : Frédérick a chanté juste ?

LE MARI : Non.

RODOLPHE : Onuphre est devenu raisonnable ?

LE MARI : Non.

RODOLPHE : Théodore a payé ses dettes ?

LE MARI : Plus drôle que cela.

RODOLPHE : Un cheval de fiacre a pris le mors aux dents ? un académicien a composé une ode lyrique ?

LE MARI : Toujours romantique ! vous êtes vraiment incorrigible. Mais ce n’est pas cela : allons, devinez.

RODOLPHE : Je m’y perds.

LE MARI, avec triomphe : Mon ami, vous êtes un scélérat.

RODOLPHE, au comble de la joie. À part : Enfin, voilà la scène qui arrive. (Haut.) Je suis un scélérat !

LE MARI, toujours de plus en plus radieux : Vous êtes un scélérat ! la chose est connue ; vous avez une réputation infâme, et vous êtes pire que votre réputation.

RODOLPHE, charmé, mais affectant un air de dignité blessée : Monsieur, vous venez de me dire des choses bien étranges : je ne sais…

LE MARI, riant aux éclats, et faisant avec son nez plus de bruit que les sept trompettes devant Jéricho : Hi ! hi ! ho ! ho ! ah ! ah ! Mais c’est qu’il a un air d’innocence, ce jeune scélérat ! les plus matois s’y tromperaient. Hi ! hi ! c’est comme Hippolyte devant Thésée. Allons, la main sur votre estomac, le bras en l’air,

 

Le jour n’est pas plus pur que le fond de mon cœur.

 

Hé ! romantique, vous voyez que je sais mon Racine.

RODOLPHE, à demi-voix :

 

Vieillard Stupide, il l’aime !

 

Hé ! classique, tu vois que je sais mon Hugo. (Haut, et du ton le plus sépulcral.) Monsieur, votre gaieté est pour le moins intempestive.

MME DE M*** : Tu es insupportable avec tes rires.

RODOLPHE : Faites-nous la grâce de nous communiquer le motif de votre hilarité, afin que nous la partagions.

LE MARI : Permettez-moi de déboutonner mon gilet, j’ai mal aux côtes. (D’un ton tragique.) Vous voulez savoir pourquoi je ris, jeune homme ?

RODOLPHE : Je ne désire pas autre chose.

LE MARI, du même ton : Tremblez ! (Avec sa voix naturelle.) Approchez, monstre, que je vous dise cela dans le tuyau de l’oreille.

RODOLPHE, digne : Eh bien ! monsieur ?

LE MARI, avec l’accent de J. Prudhomme : Vous êtes l’amant de ma femme.

MME DE M*** : Si vous continuez sur ce ton-là, je m’en vais ; vous me direz quand vous aurez fini.

RODOLPHE, jouant l’homme atterré : L’amant de votre femme ?

LE MARI, se frottant les mains : Oui ; vous ne saviez pas cela ?

RODOLPHE, naïvement, à part : J’en ai eu la première nouvelle. (Haut.) Mon Dieu non ! et vous ?

LE MARI : Ni moi non plus. Et, de cette façon, je serais le dernier de M. Paul de Kock[1] ; minotaure, comme dit M. de Balzac ; il a bien de l’esprit, ce garçon-là. Vraiment, ce serait d’un bouffon achevé.

RODOLPHE, vexé de voir sa scène tourner en eau de boudin : C’est d’un bouffon achevé, comme vous le dites fort agréablement.

LE MARI : J’ai dit ce serait, et non pas c’est ! il y a une furieuse différence de l’indicatif au conditionnel. Hi ! hi !

RODOLPHE : Comme il vous plaira, monsieur. Mais comment avez-vous fait cette découverte importante ?

LE MARI : C’est une lettre qu’on m’a écrite, une lettre anonyme encore. Il n’y a rien que je méprise sur la terre comme une lettre anonyme. Gresset, le charmant auteur de Vert-Vert, a dit quelque part :

 

Un écrit clandestin n’est pas d’un honnête homme.

 

Je suis parfaitement de son avis.

RODOLPHE, gravement : Il faut être bien infâme pour…

LE MARI, tirant la lettre de sa poche : Tenez, lisez-moi cela. Qu’en pensez-vous ? Cela n’est pas médiocrement curieux, c’est un vrai style de papier à beurre ; c’est probablement quelque cuisinière renvoyée qui aura fabriqué cette belle missive pour me faire pièce et me mettre martel en tête.

RODOLPHE, un peu piqué dans son amour-propre d’auteur : Il me semble que le style n’est pas aussi mauvais que vous le dites : il est simple, correct, et ne manque pas d’une certaine élégance.

LE MARI : Fi donc ! il est d’une platitude…

MME DE M***, impatientée : Messieurs, laissez là cette sotte conversation ; c’est à périr d’ennui.

LE MARI, sans l’écouter : Voyez donc à quoi tient la paix des ménages ! À un fil ; c’est effrayant. Hein ! si j’avais été jaloux ; mais heureusement je ne le suis pas. Je suis sûr de ma femme comme de moi-même, et d’ailleurs M. Rodolphe est parfaitement incapable…

RODOLPHE, de l’air d’un grand homme méconnu : Ah ! monsieur, parfaitement incapable, sans fatuité…

MME DE M***, à part : Est-il fat ! il grille de raconter toute l’affaire à mon mari, pour lui prouver qu’il est capable.

LE MARI, avec un clignement d’yeux excessivement malin : Quand je dis incapable, ce n’est pas physiquement, c’est moralement que j’entends la chose, mon jeune ami.

MME DE M***, d’un ton d’humeur très marqué : En voilà assez là-dessus, jetez cette lettre au feu, et qu’il n’en soit plus question.

LE MARI, jetant la lettre au feu et prenant une attitude des plus solennelles : Voilà le cas que l’on doit faire des lettres anonymes.

RODOLPHE, sentencieusement : C’est le parti le plus sage.

Décidément, mon pauvre Rodolphe, tu ne pourras parvenir à te procurer la plus petite péripétie ; le drame ne veut évidemment pas de toi, et il se sauve aussitôt que tu fais ton entrée ; je crains bien qu’il ne te faille rester bourgeois toute ta vie, et après ta mort, jusqu’au Jugement dernier ; car ta passion d’artiste n’est, il faut bien l’avouer, qu’un menu fait de cocuage bien bête et bien commun ; un épicier, un caporal de la garde nationale ne font pas autrement les cocus.

Vrai Dieu ! la vergogne te devrait prendre d’en user de la sorte. Si j’étais toi, je me serais déjà pendu une vingtaine de fois. Il n’y a donc pas de corde, pas de fusil, pas de mortier, pas de tromblon, pas de dague, pas de rasoir, pas de septième étage, pas de rivière ! Les couturières amoureuses ont donc fait monter le charbon à un prix excessif et au-dessus de tes moyens, que tu restes là après à fumer le cigare de ta vie, comme un étudiant après avoir joué sa poule !

Ô lâche ! ô couard ! jette-toi dans les latrines, comme feu l’empereur Héliogabale, si tu trouves les autres genres de mort que je viens de te proposer trop poncifs et trop académiques.

Mon cher Rodolphe, je t’en supplie à deux genoux, fais-moi l’amitié de te tuer. Un suicide, quoique la chose soit assez commune et menace de devenir mauvais genre, a toujours une certaine tournure, et produit un effet assez poétique ; cela te relèverait peut-être un peu aux yeux de mes lecteurs, qui te doivent trouver un bien misérable héros.

Puis, ta mort me procurerait l’ineffable avantage de me dispenser d’écrire le reste de ta vie. Je pourrais poser au bas de cette histoire interminable le bienheureux mot FIN, qui n’est pas, à coup sûr, attendu avec plus d’impatience par le lecteur que par moi, ton illustre biographe.

D’ailleurs, il fait un temps le plus beau du monde, et je t’assure, ô Rodolphe, que j’aimerais mille fois mieux m’aller promener au bois que de faire trotter ma plume éreintée et poussive tout le long de ces grandes coquines de pages. Ici, je pourrais faire une vingtaine de lignes en prose poétique, comme les feuilletonistes ont l’habitude d’en faire chaque printemps sur le malheur qu’ils ont d’être obligés de voir des vaudevilles et des opéras-comiques, et de ne pouvoir s’en aller à la campagne à Meudon ou à Montmorency. Mais je résisterai vertueusement à la tentation, et je ne parlerai ni du ciel bleu, ni des rossignols, ni des lilas, ni des pêchers, ni des pommiers, ni en général d’aucun légume quelconque ; c’est pourquoi je demande que l’univers me vote des remerciements et me décerne une couronne civique.

Et pourtant cela m’aurait été fort utile pour remplir cette feuille, où je ne sais en vérité que mettre, et l’imprimeur est là, dans l’antichambre, qui demande de la copie, et allonge ses griffes noires comme un vautour à jeun.

Considérez, lecteurs et lectrices, que je n’ai pas comme les autres auteurs mes confrères, la ressource des clairs de lune et des couchers de soleil, pas la plus petite description de château, de forêt ou de ruines. Je n’emploie pas de fantômes, encore moins de brigands ; j’ai laissé chez le costumier les pantalons mi-partis et les surcots armoriés ; ni bataille, ni incendie, ni rapt, ni viol. Les femmes de mon livre ne se font pas plus violer que la vôtre ou celle de votre voisin : ni meurtre, ni pendaison, ni écartèlement, pas un pauvre petit cadavre pour égayer la narration et étouper les endroits vides.

Vous voyez combien je suis malheureux, obligé tous les deux jours de fournir, jusqu’à ce que mort s’ensuive, une feuille in-octavo de vingt-six lignes à la page et de trente-cinq lettres à la ligne.

Et, tel soin que je prenne de faire de petites phrases et de les couper par de fréquents alinéas, je ne puis guère voler qu’une vingtaine de lignes et une centaine de lettres à mon respectable éditeur, n’ayant pas eu l’idée de diviser mon histoire en chapitres, ou du moins ne l’ayant eue que trop tard.

D’ailleurs, ce qui rend ma tâche encore plus difficile, je suis décidé à ne mettre dans ce volume que des choses mathématiquement admirables. Avec des connaisseurs comme vous, je ne puis farcir ma dinde de marrons au lieu de truffes ; vous êtes trop fins gourmets pour ne pas vous en apercevoir tout de suite, et vous crieriez haro sur moi ; ce que je veux éviter par-dessus toute chose.

Rodolphe sortit tout désespéré de la platitude et du peu de tournure de la scène sur laquelle il avait tant compté. Il marchait devant lui, son mouchoir mettant le nez hors de sa poche, son chapeau en arrière, sa cravate dénouée, ses deux pouces dans les goussets de sa culotte, dans l’attitude physique et morale d’un homme anéanti.

Il se heurta contre quelque chose de trop flasque pour être une muraille et de trop dur pour être une nourrice, et il vit, à son grand ébahissement, que ce n’était autre chose que son ami Albert.

RODOLPHE : Sacrédieu ! tu devrais bien prendre garde quand tu marches à ce que tu as devant toi.

ALBERT : Voici une morale assez déplacée, d’autant que tu allais le nez en terre, comme un porc qui cherche des truffes.

RODOLPHE : Merci de la comparaison ; elle est flatteuse.

ALBERT : Un porc qui trouve des truffes vaut bien, ou je meure ! un poète qui ne trouve que des rimes.

RODOLPHE : De bonnes truffes sont bonnes, ceci est incontestable ; mais de bonnes rimes ne sont pas à dédaigner, surtout par le temps qui court : une bonne rime est la moitié d’un vers.

ALBERT : Et qu’est-ce qu’un vers tout entier ? Tu as beau faire, la rime est une viande bien creuse, et, si tu farcissais une poularde de rimes au lieu de truffes, je crois que personne ne goûterait l’innovation.

RODOLPHE : Et si je mettais une truffe au lieu d’une rime au bout de chaque vers ?

ALBERT : Malgré tout le respect que je te dois, je crois que le débit en serait beaucoup plus sûr que de l’autre manière.

RODOLPHE : Parlons d’autre chose : voilà assez de concetti dépensés en pure perte. Puisque nous sommes seuls, nous n’avons pas besoin d’avoir de l’esprit ; cela est bon devant des bourgeois qu’on veut illusionner, et non autre part.

ALBERT : Soyons bêtes, puisque tu le veux ; cela est pourtant plus difficile. Pour y parvenir plus aisément, je ne vais que te servir d’écho.

RODOLPHE : Où allais-tu ?

ALBERT : Où allais-tu ?

RODOLPHE : Chez toi.

ALBERT : Chez toi.

RODOLPHE : Te demander de me rendre un service…

ALBERT, vivement, et ne faisant plus l’écho : Mon cher ami, tu ne peux plus mal tomber : je n’ai pas le sou en ce moment-ci ; en toute autre occasion, tu peux compter sur moi, mais il y a marée basse dans mes poches : nous sommes au 15, et j’ai mangé tout l’argent du mois.

RODOLPHE : Qui te parle d’argent ? C’est un service d’homme que je te demande.

ALBERT : Ah ! c’est différent. Faut-il te servir de second dans un duel ? Je te montrerai une botte…

RODOLPHE : Hélas ! ce n’est pas pour cela.

ALBERT : Faut-il te faire un article laudatif sur tes dernières poésies ? je suis prêt. Tu vois que je suis un homme dévoué.

RODOLPHE : Un plus grand service que tout cela. Tu connais Mme de M*** ?

ALBERT : Belle question ! c’est moi qui te l’ai fait connaître.

RODOLPHE : Tu connais aussi M. de M*** ?

ALBERT : La moitié au moyen de quoi elle fait un tout ; vulgairement parlant, l’époux d’icelle ; je le connais comme le mari de ma mère.

RODOLPHE : Tu sais aussi que j’ai une passion pour Mme de M*** ?

ALBERT : Par les tripes du pape ! je le sais. Je l’ai vue toute écrite, ta passion ; elle est venue au monde devant moi, au balcon de l’Opéra, ayant pour mère une bouteille de vin d’Espagne et pour père un bol de punch. Je l’ai enveloppée des langes de mon amitié, je l’ai bercée, je l’ai choyée jusqu’à ce qu’elle ait été grande fille et capable de marcher toute seule ; j’ai entendu ses premiers bégayements et j’ai lu les premiers vers qu’elle ait bavés – ils étaient assez méchants, par parenthèse. – Tu vois que je suis parfaitement au courant.

RODOLPHE : Écoute, et tâche d’être sérieux, si tu peux, au moins une fois dans ta vie.

ALBERT : Je le serai cette fois, et une autre avec ; seulement, ce sera quand je mourrai ou que je serai marié.

RODOLPHE : Je voulais me donner une tournure artiste, je voulais mêler un peu de poésie à ma prose, et je croyais qu’il n’y avait rien de meilleur pour cela qu’une belle et bonne passion bien conditionnée. Je me suis épris de Mme de M***, sur la foi de sa peau brune et de ses yeux italiens ; je ne pensais pas qu’avec des symptômes si évidents de fougue et de passion, l’on pût être aussi froide qu’une Flamande couleur de fromage, les cheveux roux et les prunelles bleues larges comme des molettes d’éperon ; je m’attendais aux élans les plus forcenés, aux explosions les plus volcaniques, à des allures de lionne ou de tigresse. Mon Dieu ! la femme à l’œil noir, aux narines roses et ouvertes, malgré son teint olivâtre et vivace, sa lèvre humide et lascive, a été douce comme un des moutons de Mme Deshoulières, et tout s’est passé le plus tranquillement du monde : pas une larme, pas un soupir ; un air calme et enjoué à vous faire sauter au plafond. Je pensais qu’elle me pourrait fournir au moins vingt à trente sujets d’élégies ; à grand-peine, en m’aidant de réminiscences de Pétrarque, ai-je pu en faire cinq ou six sonnets, qui, j’espère, me serviront pour une autre fois ; car elle comprend autant la poésie que je comprends le grec, et je regarde les vers que je lui ai adressés comme des vers perdus. Oh ! ma pauvre échelle de soie, avec quoi je pensais grimper à son balcon, je vois bien qu’il faut renoncer à se servir de toi, et continuer à passer bêtement par l’escalier, comme M. le mari. Enfin, ne sachant plus où donner de la tête pour mouvementer un peu ce drame sans action, je me suis décidé à écrire au mari, sous le voile de l’anonyme, que j’étais du dernier mieux avec sa femme ; j’espérais qu’il prendrait de la jalousie et ferait quelque scène ; tout cela n’a abouti qu’à une citation de Gresset et à une invitation à revenir le lendemain.

ALBERT : Tout cela est fort douloureux, et je te conseille d’en faire un roman intime en deux volumes in-octavo : j’ai un libraire dans ma manche ; il ne demanderait pas mieux que de le prendre ; mais je ne vois pas autrement en quoi je te puis rendre service.

RODOLPHE : M’y voici. Tu es mon ami intime.

ALBERT : C’est un honneur que je partage avec deux ou trois cents autres.

RODOLPHE : Eh bien ! pour l’amour de moi, fais la cour à Mme de M***.

ALBERT : À ta maîtresse ?

RODOLPHE : Oui.

ALBERT : Pardieu ! ceci est nouveau. Je présume que tu veux te moquer de moi.

RODOLPHE : En aucune manière. Ce que je dis est-il donc bouffon ?

ALBERT : Passablement.

RODOLPHE : Je n’ai pas envie de rire, je te jure.

ALBERT : Cela peut être, mais tu n’en es pas moins risible.

RODOLPHE : Qu’est-ce que cela te fait ?

ALBERT : Oh ! rien, absolument. Eh bien ! mets que je fais la cour à ta maîtresse : après ?

RODOLPHE : Ainsi, tu consens ?

ALBERT : Je ne consens pas du tout ; c’est une façon de parler seulement pour voir où tu en veux venir.

RODOLPHE : Alors je suis jaloux : tu comprends.

ALBERT : Pas le moins du monde ; mais fais absolument comme si je comprenais.

RODOLPHE : Je suis jaloux, mais jaloux romantiquement et dramatiquement, de l’Othello double et triple. Je vous surprends ensemble : comme tu es mon ami, le trait serait des plus noirs, et la scène se composerait admirablement bien ; il serait impossible de trouver rien de plus don Juan, de plus méphistophélique, de plus machiavélique et, de plus, adorablement scélérat. Alors, je tire ma bonne dague, et je vous poignarde tous les deux, ce qui est très espagnol et très passionné. Qu’en dis-tu ?

Ici Albert regarde à trois reprises Rodolphe de la tête aux pieds et des pieds à la tête, après quoi il s’enfuit, en faisant des cabrioles et en riant comme un voleur qui voit pendre un juge.

Rodolphe, très scandalisé, ravale sa salive, et tâche de prendre une attitude majestueuse.

Voyant qu’Albert court toujours, il entre dans sa maison, aussi en colère que Géronte après avoir été bâtonné par Scapin.

Cinq ou six jours se passèrent sans qu’il eût occasion de retourner chez Mme de M*** ; il resta chez lui en tête à tête avec ses chats et Mariette.

Mariette, qui, depuis quelque temps, paraissait en proie à quelque souffrance morale, avait perdu ses fraîches couleurs et sa belle gaieté ; elle ne chantait plus, elle ne riait plus, elle ne sautait plus par la chambre, et demeurait toute la journée à coudre dans l’embrasure de la fenêtre, ne faisant de bruit non plus qu’une souris. Rodolphe était on ne peut plus surpris de ce changement, et ne savait à quoi l’attribuer. N’ayant rien à faire, et la trouvant d’ailleurs plus intéressante avec sa pâleur nacrée et ses beaux yeux battus, il voulut reprendre avec elle ses anciennes privautés ; car il est inutile de dire que ses conversations fréquentes avec Mme de M*** avaient dû singulièrement nuire à ses dialogues avec Mariette. Mais celle-ci, loin de se prêter de bonne grâce aux caresses de son maître, ainsi qu’elle le faisait autrefois, se débattit courageusement, et, lui glissant entre les doigts comme une vraie couleuvre qu’elle était, elle courut se réfugier dans sa chambre, dont elle ferma la porte en dedans.

Rodolphe tenta d’entamer des négociations à travers le trou de la serrure ; mais ce fut une peine perdue, Mariette resta muette comme un poisson. Rodolphe, voyant que ses belles paroles n’aboutissaient à rien, abandonna la partie, et reprit la lecture qu’il avait interrompue.

Au bout d’une heure, Mariette rentra ; elle était habillée, et portait sous son bras un paquet assez gros. Rodolphe leva la tête, et la vit qui se tenait debout adossée au mur, sans proférer une seule parole.

RODOLPHE : Que signifie tout ceci, Mariette, et pourquoi avez-vous un paquet sous le bras ?

MARIETTE : Cela signifie que je m’en vais et que je vous demande mon congé.

RODOLPHE : Votre congé ? et pourquoi donc ? N’êtes-vous pas bien ici, et mon service est-il si pénible que vous ne puissiez en venir à bout ? Alors prenez quelqu’un pour vous aider, et restez.

MARIETTE : Monsieur, je n’ai pas à me plaindre, et ce n’est pas là le motif pourquoi je vous quitte.

RODOLPHE : Est-ce que j’aurais oublié, par hasard, de te payer ton dernier quartier de gages ?

MARIETTE : Je ne m’en irais pas pour cela, monsieur.

RODOLPHE : Alors, c’est que tu as trouvé une meilleure maison que la mienne ?

MARIETTE : Non ; car je m’en retourne chez nous, chez ma mère.

RODOLPHE : Tu ne t’en retourneras pas, car je veux te garder, moi. Quel est donc ce caprice ?

MARIETTE : Ce n’est pas un caprice, ô mon maître ! c’est une résolution immuable.

RODOLPHE : Une résolution immuable ! c’est un singulier mot dans la bouche d’une femme, l’être le plus variable qui soit au monde. Tu resteras, Mariette.

MARIETTE : Je n’ai pas l’esprit qu’il faut pour disserter avec vous ; mais tout ce que je sais, c’est que je ne coucherai pas ici.

RODOLPHE : C’est ce qui te trompe, ma toute belle ; tu y coucheras, et avec moi encore !

MARIETTE : Pour cela, non, ou je ne m’appellerai pas Mariette.

RODOLPHE : Eh bien ! appelle-toi Jeanne, et qu’il n’en soit plus parlé. Sais-tu, Mariette, que tu deviens monstrueusement vertueuse ! Si cela continue, on te pourra mettre au calendrier, comme vierge et martyre. C’est pourtant quelque chose de bien ignoble et de bien rococo que la vertu, et je ne comprends pas à propos de quoi tu t’avises d’en avoir, étant passablement jolie et n’ayant guère que vingt ans. Laisse la vertu aux vieilles et aux difformes, celles-là seules font bien d’en avoir, et l’on doit les en remercier ; mais avec de beaux yeux comme ceux-ci et une gorge comme celle-là, tu n’as pas le droit d’être vertueuse, et tu aurais mauvaise grâce à vouloir l’être. Allons, mauvaise, jette là ton paquet, et ne fais plus la bégueule ; embrassons-nous, et soyons bons amis comme par le passé.

MARIETTE : Je ne vous embrasserai pas ; laissez-moi, monsieur ; allez embrasser Mme de M***.

RODOLPHE : J’en viens, et n’ai guère envie d’y retourner.

MARIETTE : Oh ! les hommes ! voilà comme ils sont, celle-ci et celle-là, tout leur est bon, et celle qui se trouve au-devant de leurs lèvres est toujours la préférée !

RODOLPHE : Tu philosophes avec une profondeur tout à fait surprenante, et ces hautes réflexions ne seraient pas déplacées dans un opéra-comique. Or, tu te trouves au-devant de ma bouche, donc je te préfère.

MARIETTE, laissant aller son paquet et se défendant faiblement : Monsieur Rodolphe, je vous en prie, n’allez plus chez Mme de M*** ; c’est une méchante femme.

RODOLPHE : Tu ne la connais pas, comment peux-tu le savoir ?

MARIETTE : C’est égal, j’en suis sûre ; je ne peux pas souffrir cette femme. Oh ! n’y allez plus, et je vous aimerai bien.

RODOLPHE : S’il ne faut que cela, petite, pour te rendre contente, c’est bien facile ; mais explique-moi un peu comment cette idée t’est venue d’être jalouse de moi. Voilà assez longtemps que tu es à mon service, et tu ne t’en étais pas encore avisée.

MARIETTE : Comme vous parlez de cela, monsieur ! Vous riez, et j’ai la mort dans l’âme. Ah ! vous croyez que, pour être votre servante, j’ai cessé d’être femme ; si vous avez compté sur cela, vous vous êtes trompé, et bien étrangement. Je sais que cela est bien hardi et bien audacieux à moi de vous aimer, vous, mon maître ; mais je vous aime, est-ce ma faute à moi ? je ne vous ai pas cherché, au contraire, et j’ai bien pleuré pour venir avec vous. Vous m’avez prise toute jeune à ma vieille mère, et vous m’avez amenée ici : me trouvant jolie, vous n’avez pas dédaigné de me séduire. Cela ne vous a pas été difficile : j’étais isolée, sans défense aucune ; vous abusiez de votre ascendant de maître et de ma soumission de servante ; et puis, à quoi bon le cacher ? si je ne vous aimais pas encore, je n’avais pas d’autre amour ; vous avez le premier éveillé mes sens, et cet enivrement m’a fait supporter des choses que je ne supporterai plus, je vous le déclare, je ne veux plus être pour vous un jouet sans conséquence, qu’on prend et qu’on jette là, une chose agréable à toucher comme une étoffe ou une fourrure ; je suis lasse de tenir le milieu entre vos chats et votre chien. Moi, je ne sais pas, comme vous, séparer mon amour en deux : l’amour de l’âme pour celle-ci, l’amour du corps pour celle-là. Je vous aime avec mon âme et mon corps, et je veux être aimée ainsi. Je veux ! c’est un étrange mot, n’est-ce pas, de moi à vous, de moi servante à vous maître ? mais vous m’avez prise pour être votre servante et non votre maîtresse ; si vous l’avez oublié, pourquoi ne l’oublierais-je pas ?

RODOLPHE, à part : Par la virginité de ma grand-mère, voilà qui se pose assez passionnément. (Haut et d’un ton caressant.) Pauvre Mariette ! (À part.) C’est décidé, je quitte l’autre.

MARIETTE, pleurant : Ah ! Rodolphe, si vous pouviez savoir combien est douloureuse la position où je suis, vous pleureriez comme moi, tout insensible que vous êtes.

RODOLPHE, buvant ses larmes sur ses yeux : Allons donc, enfant, avec tes pleurs ; tu me fais boire de l’eau pour la première fois depuis que j’ai atteint l’âge de raison.

MARIETTE, lui passant timidement le bras autour du col : Aimer et ne pouvoir le dire, sentir son cœur gros de soupirs et prêt à déborder, et ne pouvoir cacher sa tête sur le sein bien-aimé pour y pleurer à son aise, et n’oser risquer une caresse ; être comme le chien, l’oreille au guet, l’œil attentif, qui attend qu’il plaise au maître de le flatter de la main : voilà quel est notre sort. Oh ! je suis bien malheureuse !

RODOLPHE, ému : Tu es bête comme plusieurs oies. Qui t’empêche de me dire que tu m’aimes, et de me caresser quand l’envie t’en prend ? Ce n’est pas moi, j’espère.

MARIETTE : Qu’ont donc les autres femmes de plus que moi ? Je suis aussi belle que plusieurs qui ont la réputation de l’être beaucoup. C’est vous qui l’avez dit, Rodolphe ; je ne sais si j’ai raison de vous croire, mais je vous crois. On ne prend guère la peine de flatter sa servante ; à quoi bon ? on n’a qu’à dire « je veux », cela est plus commode. Voyez mes cheveux, ils sont noirs et à pleines mains : je vous ai souvent entendu louer les cheveux noirs ; mes yeux sont noirs comme mes cheveux : vous avez dit bien des fois que vous ne pouviez souffrir les yeux bleus ; mon teint est brun, et, si je suis pâle, ô Rodolphe ! c’est que je vous aime et que je souffre. Si vous avez fait la cour à cette femme, c’est parce qu’elle avait un teint brun et des yeux noirs. J’ai tout cela, Rodolphe, je suis plus jeune qu’elle, et je vous aime plus qu’elle ne peut vous aimer ; car son amour est né dans les rires, et le mien dans les larmes, et cependant vous ne faites pas attention à moi ; pourquoi ? parce que je suis votre servante, parce que je veille sur vous nuit et jour, parce que je vais au-devant de tous vos désirs, et que je me dérange vingt fois dans une heure pour satisfaire vos moindres caprices. Il est vrai que vous me jetez au bout de l’année quelques pièces d’argent ; mais, croyez-vous que de l’argent puisse dédommager d’une existence détournée au profit d’un autre, et que la pauvre servante n’ait pas besoin d’un peu d’affection pour se consoler de cette vie toute de dévouement et d’amertume ? Si j’avais de beaux chapeaux et de belles robes, si j’étais la femme d’un notaire ou d’un agent de change, vous monteriez la garde sous mon balcon, et vous vous estimeriez heureux d’un coup d’œil lancé à travers la persienne.

RODOLPHE : Je ne suis pas assez platonique pour cela. Je t’aime plus, étant ce que tu es, que la plus grande dame de la terre. C’est convenu, tu restes ?

MARIETTE : Et Mme de M*** ? vous savez ce que j’ai dit.

RODOLPHE : Qu’elle aille au diable ! je romps avec elle. (À part.) Il y a plus de passion véritable dans cette pauvre fille que dans vingt mijaurées de cette espèce, et d’ailleurs elle est plus jolie.

MARIETTE : Vous me promettez donc…

RODOLPHE : Sur tes yeux et ta bouche.

MARIETTE, avec explosion : Je reste !

RODOLPHE : Çà ! notre chambrière, maintenant que vous voilà promue au grade de notre maîtresse en titre, cherchez quelqu’un qui vous remplace et fasse votre ouvrage.

MARIETTE : Non, Rodolphe, je veux être ici seule avec vous, et d’ailleurs je vous aime trop pour laisser le soin de vous servir à une autre.

RODOLPHE : Tu es une bonne fille et je suis un grand sot d’avoir été chercher si loin le trésor que j’avais chez moi. Je t’aime de cœur et de corps, je me sens en humeur tout à fait pastorale, et nous allons refaire à nous deux les amours de Daphnis et Chloé. (Il la prend sur ses genoux et la berce comme un petit enfant.)

Intrat ALBERT, l’homme positif : Voilà un groupe qui se compose assez bien ; mais je doute fort qu’il fût du goût de Mme de M***, si elle le voyait.

RODOLPHE : Je voudrais qu’elle le vît.

ALBERT : Tu ne l’aimes donc plus ?

RODOLPHE : Est-ce que je l’ai aimée ?

ALBERT : À vrai dire, j’en doute. Et ta passion d’artiste ?

RODOLPHE : Au diable la passion ! je courais après elle, elle est venue chez moi.

ALBERT : C’est toujours ainsi. Je suis charmé de te voir revenu à des sentiments raisonnables. Je vote des remerciements à Mariette pour cette cure importante.

MARIETTE : Ce n’est pas sans peine, monsieur Albert, que je l’ai opérée.

ALBERT : Je le crois, le malade était au plus mal : gare les rechutes !

MARIETTE : Oh ! j’en aurai bien soin, soyez tranquille.

RODOLPHE : N’aie pas peur, ma petite Mariette, tu es trop jolie et trop bonne pour qu’il y ait le moindre danger.

ALBERT : Ô mon ami ! il faut être bien fou pour sortir de chez soi dans l’espoir de rencontrer la poésie. La poésie n’est pas plus ici que là, elle est en nous. Il y en a qui vont demander des inspirations à tous les sites de la terre, et qui n’aperçoivent pas qu’ils ont à dix lieues de Paris ce qu’ils vont chercher au bout du monde. Combien de magnifiques poèmes se déroulent depuis la mansarde jusqu’à la loge du portier, qui n’auront ni Homère ni Byron ! combien d’humbles cœurs se consument en silence, et s’éteignent sans que leur flamme ait rayonné au-dehors ! que de larmes ont coulé que personne n’a essuyées ! que de passions, que de drames que l’on ne connaîtra jamais ! que de génies avortés, que de plantes étiolées faute d’air ! Cette chambre où nous sommes, toute paisible, toute calme, toute bourgeoise qu’elle est, a peut-être vu autant de péripéties, de tragédies domestiques et de drames intérieurs, qu’il s’en est joué pendant un an à la Porte-Saint-Martin. Des époux, des amants y ont échangé leurs premiers baisers ; des jeunes femmes y ont goûté les joies douloureuses de la maternité ; des enfants y ont perdu leur vieille mère. On a ri et l’on a pleuré, on a aimé et l’on a été jaloux, on a souffert et l’on a joui, on a râlé et l’on est mort entre ces quatre murs : toute la vie humaine dans quelques pieds. Et les acteurs de tous ces drames, pour n’avoir pas le teint cuivré, un poignard et un nom en i ou en o, n’en avaient pas moins de colère et d’amour, de vengeance et de haine, et leur cœur, pour ne pas battre sous un pourpoint ou un corselet, n’en battait pas moins fort ni moins vite. Les dénouements de ces tragédies réelles, pour ne pas être un coup de poignard ou un verre de poison, n’en étaient pas moins pleins de terreur et de larmes. Je te le dis, ô mon ami, la poésie, toute fille du ciel qu’elle est, n’est pas dédaigneuse des choses les plus humbles ; elle quitte volontiers le ciel bleu de l’Orient, et ploie ses ailes dorées au long de son dos pour se venir seoir au chevet de quelque grabat sous une misérable mansarde ; elle est comme le Christ, elle aime les pauvres et les simples, et leur dit de venir à elle. La poésie est partout : cette chambre est aussi poétique que le golfe de Baïa, Ischia, ou le lac Majeur, ou tout endroit réputé poétique ; c’est à toi de trouver le filon et de l’exploiter. Si tu ne le peux pas, demande une place de surnuméraire dans quelque administration, ou fais des articles de critique pour quelque journal, car tu n’es pas poète, et la muse détourne sa bouche de ton baiser. Regarde, c’est dans ces murs que s’est passée la meilleure partie de ton existence ; tu as eu là tes plus beaux rêves, tes visions les plus dorées. Une longue habitude t’en a rendu familiers les coins les plus secrets : tes angles sortants s’adaptent on ne peut mieux avec leurs angles rentrants, et, comme le colimaçon, tu t’emboîtes parfaitement dans ta coquille. Ces murailles t’aiment et te connaissent, et répètent ta voix ou tes pas plus fidèlement que tous autres ; ces meubles sont faits à toi, et tu es fait à eux. Quand tu entres, la bergère te tend amoureusement les bras et meurt d’envie de t’embrasser ; les fleurs de ta cheminée s’épanouissent et penchent leur tête vers toi pour te dire bonjour ; la pendule fait carillon, et l’aiguille, toute joyeuse, galope ventre à terre pour arriver à l’heure dont le son vaut pour toi toutes les musiques célestes, à l’heure du dîner ou du déjeuner ; ton lit te sourit discrètement du fond de l’alcôve, et rougissant de pudeur entre ses rideaux pourprés, semble te dire que tu as vingt ans et que ta maîtresse est belle ; la flamme danse dans l’âtre, les bouilloires bavardent comme des pies, les oiseaux chantent, les chats font ronron ; tout prend une voix pour exprimer le contentement ; le tilleul du jardin allonge ses branches à travers la jalousie pour te donner la main et te souhaiter la bienvenue ; le soleil vient au-devant de toi par la croisée et les atomes valsent plus allègrement dans les rais lumineux. La maison est un corps dont tu es l’âme et à qui tu donnes la vie : tu es le centre de ce microcosme. Pourquoi donc vouloir se déplacer et devenir accessoire, lorsqu’on peut être principal ? Ô Rodolphe ! crois-m’en, jette au feu toutes tes enluminures espagnoles ou italiennes. Une plante perd sa saveur à être changée de climat, les pastèques du Midi deviennent des citrouilles dans le Nord, les radis du Nord des raiponces dans le Midi. Ne te transplante pas toi-même, ce n’est que dans le sol natal que l’on peut plonger de puissantes et profondes racines : d’un bon et honnête garçon que tu es, ne cherche pas à devenir un petit misérable bandit, à qui le premier chevrier des Abruzzes donnerait du pied au cul, et qu’il regarderait à juste titre comme un niais. Aime bien Mariette, qui t’aime bien, et, sans te soucier si tu as ou non une tournure d’artiste, fais tes vers comme ils te viendront ; c’est le plus sage, et tu te feras ainsi une existence d’homme qui, sans être très dramatique, n’en sera pas moins douce, et te mènera par une route unie et sablée au but inconnu où nous allons tous. Si quelqu’un te fait insulte, bats-toi en duel avec lui, mais ne l’assassine pas à la mode italienne, parce que l’on te guillotinerait immanquablement, ce qui me fâcherait fort, car tu vaux trop, quoique tu sois un grand fou.

En faveur de l’amitié que je te porte, pardonne-moi la longue tartine que je viens de te faire avaler, et sur quoi j’étale depuis une heure les confitures de mon éloquence ; passe-moi, en outre, une allumette pour allumer ma pipe, et je te voue une reconnaissance égale au service.

Rodolphe fit ce qu’il demandait, et bientôt un nuage de fumée emplit la chambre. La soirée se passa on ne peut plus joyeusement, et Albert se retira fort tard.

Mariette, le lendemain, n’eut qu’un lit à faire, et de nouvelles couleurs commençaient à poindre sur ses joues rondes et potelées.

Et Mme de M***, que devint-elle ? Elle avait déjà pris un amant quand Rodolphe la quitta, le tout par crainte d’en manquer.

Et M. de M*** ? il resta ce qu’il était, c’est-à-dire le plus dernier de M. Paul de Kock qu’il soit possible d’être, si les façons de plus font quelque chose à l’affaire.

Rodolphe et Mme de M*** se rencontrèrent quelquefois depuis dans le monde ; ils se traitèrent avec toute la politesse imaginable, et comme des gens qui se connaissent à peine. La belle chose que la civilisation !

Enfin, nous voilà arrivés au bout de cette admirable épopée, je dis épopée avec une intention marquée ; car vous pourriez prendre ceci pour une histoire libertine, écrite pour l’édification des petites filles.

Il n’en est rien, estimable lecteur. Il y a un mythe très profond sous cette enveloppe frivole : au cas que vous ne vous en soyez pas aperçu, je vais vous l’expliquer tout au long.

Rodolphe, incertain, flottant, plein de vagues désirs, cherchant le beau et la passion, représente l’âme humaine dans sa jeunesse et son inexpérience ; Mme de M*** représente la poésie classique, belle et froide, brillante et fausse, semblable en tout aux statues antiques, déesse sans cœur humain, et à qui rien ne palpite sous ses chairs de marbre ; du reste, ouverte à tous, et facile à toucher, malgré ses grandes prétentions et tous ses airs de hauteur ; Mariette, c’est la vraie poésie, la poésie sans corset et sans fard, la muse bonne fille, qui convient à l’artiste, qui a des larmes et des rires, qui chante et qui parle, qui remue et palpite, qui vit de la vie humaine, de notre vie à nous, qui se laisse faire à toutes les fantaisies et à tous les caprices, et ne fait la petite bouche pour aucun mot, s’il est sublime.

M. de M***, c’est le gros sens commun, la prose bête, la raison butorde de l’épicier ; il est marié à la fausse poésie, à la poésie classique : cela devait être. Il est inférieur à sa femme ; ceci est un sous-mythe excessivement ingénieux, qui veut dire que M. Casimir Delavigne est inférieur à Racine, qui est la poésie classique incarnée. Il est cocu, M. de M***, cela généralise le type ; d’ailleurs, la fausse poésie est accessible à tous, et ce cocuage est tout allégorique.

Albert, qui ramène Rodolphe dans le droit chemin, est la véritable raison, amie intime de la vraie poésie, la prose fine et délicate qui retient par le bout du doigt la poésie qui veut s’envoler, de la terre solide du réel, dans les espaces nuageux des rêves et des chimères : c’est don Juan qui donne la main à Childe-Harold.

J’espère que voilà une superbe explication à laquelle vous ne vous attendiez guère, garde national de lecteur que vous êtes.

Je ne sais pas, avec tout cela, si l’histoire de Rodolphe sera de votre goût, mais j’ai assez bonne opinion de vous pour croire qu’en pareille occurrence vous n’eussiez pas hésité entre celle-ci et celle-là.

DANIEL JOVARD

OU LA CONVERSION D’UN CLASSIQUE

Quel saint transport m’agite, et quel est mon délire !

Un souffle a fait vibrer les cordes de ma lyre ;

Ô Muses, chattes sœurs, et toi, grand Apollon,

Daignez guider mes pas dans le sacré vallon !

Soutenez mon essor, faites couler ma veine,

Je veux boire à longs traits les eaux de l’Hippocrène,

Et, couché sur leurs bords, au pied des myrtes verts,

Occuper les échos à redire mes vers.

 

DANIEL JOVARD, avant sa conversion.

 

Par l’enfer ! Je me sens un immense désir

De broyer sous mes dents sa chair, et de saisir,

Avec quelque lambeau de sa peau bleue et verte,

Son cœur demi-pourri dans sa poitrine ouverte.

 

Le même DANIEL JOVARD,

après sa conversion.

J’ai connu et je connais encore un digne jeune homme, nommé de son nom Daniel Jovard, et non autrement, ce dont il est bien fâché ; car, pour peu qu’on prononce à la gasconne b pour v, ces deux infortunées syllabes produisent une épithète assez peu flatteuse.

Le père qui lui transmit ce malheureux nom était quincaillier, et tenait boutique dans une des rues étroites qui se dégorgent dans la rue Saint-Denis. Comme il avait amassé un petit pécule à vendre du fil d’archal pour les sonnettes et des sonnettes pour le fil d’archal, comme il était parvenu en outre, au grade de sergent dans la garde nationale d’alors, et qu’il menaçait de devenir électeur, il crut qu’il était de sa dignité d’homme établi, de sergent en fonction et d’électeur en expectative, de faire donner, comme il appelait cela, la plus brilllante (trois lll) éducation au petit Daniel Jovard, héritier présomptif de tant de prérogatives avenues ou à venir.

Il est vrai qu’il était difficile de trouver quelque chose de plus prodigieux, au dire de ses père et mère, que le jeune Daniel Jovard. Nous, qui ne le voyons pas comme eux au prisme favorable de la paternité, nous dirons que c’était un gros garçon joufflu, bon enfant dans la plus large étendue du mot, que ses ennemis auraient été embarrassés de calomnier, et dont ses amis auraient eu grand-peine à faire l’éloge. Il n’était ni laid ni beau, il avait deux yeux avec des sourcils par-dessus, le nez au milieu de la figure, la bouche dessous et le menton ensuite ; il avait deux oreilles ni plus ni moins, des cheveux d’une couleur quelconque. Dire qu’il avait bonne tournure, ce serait mentir ; dire qu’il avait mauvaise tournure, ce serait mentir aussi. Il n’avait pas de tournure à lui, il avait celle de tout le monde : c’était le représentant de la foule, le type du non-type, et rien n’était plus facile que de le prendre pour un autre.

Son costume n’avait rien de remarquable, rien d’accrochant l’œil ; il lui servait seulement à n’être pas nu. D’élégance, de grâce et de fashion, il n’en faut pas parler ; ce sont lettres closes dans cette partie du monde non encore civilisé qu’on appelle rue Saint-Denis.

Il portait une cravate blanche de mousseline, un col de chemise qui lui guillotinait majestueusement les oreilles de son double triangle de toile empesée, un gilet de poil de chèvre jaune serin coupé à châle, un chapeau plus large du haut que du bas, un habit bleu barbeau, un pantalon gris de fer laissant voir les chevilles, des souliers lacés et des gants de peau de daim. Pour ses bas, je dois avouer qu’ils étaient bleus, et si l’on s’étonnait du choix de cette teinte, je dirais sans détour que c’étaient les bas de son trousseau de collège qu’il finissait d’user.

Il avait une montre au bout d’une chaîne de métal, au lieu d’avoir comme doit faire tout bon viveur, au bout d’une élégante tresse de soie, une reconnaissance du mont-de-piété figurant la montre engagée.

Toutes ses classes, il les avait faites les unes après les autres ; il avait, selon l’usage, doublé sa rhétorique, il avait fait autant de pensums, donné et reçu autant de coups de poing qu’un autre. Je vous le peindrai en un mot : il était fort en thème ; du latin et du grec, il n’en savait pas plus que vous et moi, et en outre, il savait assez mal le français.

Vous voyez que c’était un personnage de haute espérance que le jeune Daniel Jovard.

Avec de l’étude et du travail, il aurait pu devenir un charmant commis voyageur et un délicieux second clerc d’avoué.

Il était voltairien en diable, de même que monsieur son père, l’homme établi, le sergent, l’électeur, le propriétaire. Il avait lu en cachette au collège La Pucelle et La Guerre des dieux, Les Ruines de Volney et autres livres semblables : c’est pourquoi il était esprit fort comme M. de Jouy, et prêtrophobe comme M. Fontan. Le Constitutionnel n’avait pas plus peur que lui des jésuites en robe courte ou longue ; il en voyait partout. En littérature, il était aussi avancé qu’en politique et en religion. Il ne disait pas M. Nicolas Boileau, mais Boileau tout court ; il vous aurait sérieusement affirmé que les romantiques avaient dansé autour du buste de Racine après le succès d’Hernani ; s’il avait pris du tabac, il l’aurait infailliblement pris dans une tabatière Touquet ; il trouvait que guerrier était une fort bonne rime à laurier et s’accommodait assez de gloire suivi ou précédé de victoire ; en sa qualité de Français né malin, il aimait principalement le vaudeville et l’opéra-comique, genre national, comme disent les feuilletons : il aimait fort aussi le gigot à l’ail et la tragédie en cinq actes.

Il faisait beau, les dimanches soir, l’entendre tonner dans l’arrière-boutique de M. Jovard, contre les corrupteurs du goût, les novateurs rétrogrades (Daniel Jovard florissait en 1828), les Welches, les Vandales, les Goths, Ostrogoths, Visigoths, etc., qui voulaient nous ramener à la barbarie, à la féodalité, et changer la langue des grands maîtres pour un jargon hybride et inintelligible ; il faisait encore bien plus beau voir la mine ébahie de son père et de sa mère, du voisin et de la voisine.

Cet excellent Daniel Jovard ! il aurait plutôt nié l’existence de Montmartre que celle du Parnasse ; il aurait plutôt nié la virginité de sa petite cousine, dont, suivant l’usage, il était fort épris, que la virginité d’une seule des neuf Muses. Bon jeune homme ! je ne sais pas à quoi il ne croyait pas, tout esprit fort qu’il était. Il est vrai qu’il ne croyait pas en Dieu ; mais, en revanche, il croyait à Jupiter, en M. Arnault et en M. Baour mêmement ; il croyait au quatrain du marquis de Saint-Aulaire, à la jeunesse des ingénuités du théâtre, aux conversions de M. Jay, il croyait jusqu’aux promesses des arracheurs de dents et des porte-couronnes.

Il était impossible d’être plus fossile et antédiluvien qu’il ne l’était. S’il avait fait un livre, et qu’il lui eût accolé une préface, il aurait demandé pardon à genoux au public de la liberté grande, il eût dit ces faibles essais, ces vagues esquisses, ces timides préludes ; car, outre les croyances que nous venons de mentionner, il croyait encore au public et à la postérité.

Pour terminer cette longue analyse psychologique et donner une idée complète de l’homme, nous dirons qu’il chantait fort joliment Fleuve du Tage et Femme sensible, qu’il déclamait le récit de Théramène aussi bien que la barbe de M. Desmousseaux, qu’il dessinait avec un grand succès le nez du Jupiter Olympien, et jouait très agréablement au loto.

Dans ces occupations charmantes et patriarcales, les jours de M. Daniel Jovard, tissus de soie et d’or (vieux style), s’écoulaient semblables l’un à l’autre ; il n’avait ni vague à l’âme, ni passion d’homme dans sa poitrine d’homme ; il n’avait pas encore demandé de genoux de femme pour poser son front de génie. Il mangeait, buvait, dormait, digérait, et s’acquittait classiquement de toutes les fonctions de la vie : personne n’aurait pu pressentir, sous cette écorce grossière, le grand homme futur.

Mais une étincelle suffit pour mettre le feu à une barrique de poudre ; le jeune Achille s’éveilla à la vue d’une épée : voici comment s’éveilla le génie de l’illustre Daniel Jovard.

Il était allé voir aux Français, pour se former le goût et s’épurer la diction, je ne sais plus quelle pièce ; c’est-à-dire je sais fort bien laquelle, mais je ne le dirai pas, de peur de désigner trop exactement les personnages, et il était assis, lui trentième, sur une des banquettes du parterre, replié en lui-même et attentif comme un provincial.

Dans l’entracte, ayant essuyé soigneusement sa grosse lorgnette paternelle, recouverte de chagrin et cerclée de corne fondue, il se mit à passer en revue les rares spectateurs disséminés çà et là dans les loges et les galeries.

À l’avant-scène, un jeune merveilleux, agitant avec nonchalance un binocle d’or émaillé, se prélassait et se pavanait sans se soucier aucunement de toutes les lorgnettes braquées sur lui.

Sa mise était des plus excentriques et des plus recherchées. Un habit de coupe singulière, hardiment débraillé et doublé de velours, laissait voir un gilet d’une couleur éclatante, et taillé en manière de pourpoint ; un pantalon noir collant dessinait exactement ses hanches ; une chaîne d’or, pareille à un ordre de chevalerie, chatoyait sur sa poitrine ; sa tête sortait immédiatement de sa cravate de satin, sans le liséré blanc, de rigueur à cette époque.

On aurait dit un portrait de François Porbus. Les cheveux rasés à la Henri III, la barbe en éventail, les sourcils troussés vers la tempe, la main longue et blanche, avec une large chevalière ouvrée à la gothique, rien n’y manquait, l’illusion était des plus complètes.

Après avoir longtemps hésité, tant cet accoutrement lui donnait une physionomie différente de celle qu’il lui avait connue jadis, Daniel Jovard comprit que ce jeune homme fashionable n’était autre que Ferdinand de C***, avec qui il avait été au collège.

Lecteur, je vous vois d’ici faire une moue d’un pied en avant, et crier à l’invraisemblance. Vous direz qu’il est déraisonnable de jucher dans une avant-scène des Français un beau de la nouvelle école, et cela un jour de représentation classique. Vous direz que c’est le besoin de le faire voir à mon héros Daniel Jovard qui m’a fait employer ce ressort forcé. Vous direz plusieurs choses et beaucoup d’autres.

 

Mais… foi de gentilhomme,

Je m’en soucie autant qu’un poisson d’une pomme.

 

Car je tiens dans une des pochettes de ma logique, pour vous la jeter au nez, la plus excellente raison qui ait jamais été alléguée par un homme ayant tort.

Voici donc le motif triomphant pour lequel Ferdinand de C*** se trouvait aux Français ce soir-là.

Ferdinand avait pour maîtresse une dona Sol, sous la tutelle d’un bon seigneur caduc, vénérable et jaloux, qu’il ne pouvait voir que difficilement et dans de continuelles appréhensions de surprise.

Or, il lui avait donné rendez-vous au Théâtre-Français, comme le lieu le plus solitaire et le moins fréquenté qui fût dans les cinq parties du monde, la Polynésie y comprise, la terrasse des Feuillants et le bois des marronniers du côté de l’eau, étant si européennement reconnus comme lieux solitaires, que l’on n’y peut faire trois pas sans marcher sur les pieds de quelqu’un, et sans heurter du coude un groupe sentimental.

Je vous assure que je n’ai pas d’autre raison à vous donner que celle-là, et que je n’en chercherai pas une seconde ; vous aurez donc l’extrême obligeance de vous en contenter.

Donc continuons cette véridique et singulière histoire. Le merveilleux sortit pendant l’entracte, le très ordinaire Daniel Jovard sortit aussi ; les merveilleux et les ordinaires, les grands hommes et les cuistres font souvent les mêmes choses. Le hasard fit qu’ils se rencontrèrent au foyer. Daniel Jovard salua Ferdinand le premier, et s’avança vers lui ; quand Ferdinand aperçut ce nouveau paysan du Danube, il hésita un instant, et fut près de pirouetter sur ses talons pour n’être pas obligé de le reconnaître ; mais un regard jeté autour de lui l’ayant assuré de la profonde solitude du foyer, il se résigna, et attendit son ancien camarade de pied ferme ; c’est une des plus belles actions de la vie de Ferdinand de C***.

Après quelques paroles échangées, ils en vinrent naturellement à parler de la pièce qu’on représentait. Daniel Jovard l’admirait bénévolement, et il fut on ne peut pas plus surpris de voir que son ami Ferdinand de C***, en qui il avait toujours eu grande confiance, était d’une opinion tout à fait différente de la sienne.

« Mon très cher, lui dit-il, c’est plus que faux toupet, c’est empire, c’est perruque, c’est rococo, c’est pompadour ; il faut être momie ou fossile, membre de l’Institut ou fouille de Pompéi pour trouver du plaisir à de pareilles billevesées. Cela est d’un froid à geler les jets d’eau en l’air ; ces grands dégingandés d’hexamètres qui s’en vont bras dessus bras dessous, comme des invalides qui s’en reviennent de la guinguette, l’un portant l’autre et nous portant le tout, sont vraiment quelque chose de bien torcheculatif, comme dirait Rabelais ; ces grands dadais de substantifs avec leurs adjectifs qui les suivent comme des ombres, ces bégueules de périphrases avec les sous-périphrases qui leur portent la queue ont bonne grâce à venir faire la belle jambe à travers les passions et les situations du drame, et puis ces conjurés qui s’amusent à brailler à tue-tête sous le portique du tyran qui a garde de ne rien entendre, ces princes et ces princesses flanqués chacun de leur confident, ce coup de poignard et ce récit final en beaux vers peignés académiquement, tout cela n’est-il pas étrangement misérable et ennuyeux à faire bâiller les murailles ?

— Et Aristote et Boileau et les bustes ? objecta timidement Daniel Jovard.

— Bah ! ils ont travaillé pour leur temps ; s’ils revenaient au monde aujourd’hui, ils feraient probablement l’inverse de ce qu’ils ont fait ; ils sont morts et enterrés comme Malbrouck et bien d’autres qui les valent, et dont il n’est plus question ; qu’ils dorment comme ils nous font dormir, ce sont de grands hommes, je ne m’y oppose pas. Ils ont pipé les niais de leur époque avec du sucre, ceux de maintenant aiment le poivre ; va pour le poivre : voilà tout le secret des littératures. Trinc ! c’est le mot de la dive bouteille et la résolution de toute chose ; boire, manger, c’est le but ; le reste n’est qu’un moyen : qu’on y arrive par la tragédie ou le drame, n’importe, mais la tragédie n’a plus cours. À cela, tu me diras qu’on peut être savetier ou marchand d’allumettes, que c’est plus honorable et plus sûr ; j’en conviens, mais enfin tout le monde ne peut pas l’être, et puis il faut un apprentissage : l’état d’auteur est le seul pour lequel il n’en faille pas, il suffit de ne guère savoir le français et très peu l’orthographe. Voulez-vous faire un livre ? prenez plusieurs livres ; ceci diffère essentiellement de La Cuisinière bourgeoise qui dit : “Voulez-vous un civet ? prenez un lièvre.” Vous détachez un feuillet ici, un feuillet là, vous faites une préface et une postface, vous prenez un pseudonyme, vous dites que vous êtes mort de consomption ou que vous vous êtes lavé la cervelle avec du plomb, vous servez chaud, et vous escamotez le plus joli petit succès qu’il soit possible de voir. Une chose qu’il faut soigner, ce sont les épigraphes. Vous en mettez en anglais, en allemand, en espagnol, en arabe ; si vous pouvez vous en procurer une en chinois, cela fera un effet merveilleux, et, sans être Panurge, vous vous trouverez insensiblement possesseur d’une mignonne réputation d’érudit et de polyglotte, qu’il ne tiendra qu’à vous d’exploiter. Tout cela te surprend, et tu ouvres des yeux comme des portes cochères. Débonnaire et naïf comme tu l’es, tu croyais bourgeoisement qu’il ne s’agissait que de faire son œuvre avec conscience ; tu n’as pas oublié le nonum prematur in annum et le “vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage” ; ce n’est plus cela : on broche en trois semaines un volume qu’on lit en une heure et qu’on oublie en un quart d’heure. Mais tu rimaillais, à ce qu’il me semble, quand tu étais au collège. Tu dois rimailler encore ; c’est une de ces habitudes qui ne se perdent pas plus que celle du tabac, du jeu et des filles. »

Ici M. Daniel Jovard rougit virginalement ; Ferdinand, qui s’en aperçut, continua ainsi :

« Je sais bien qu’il est toujours humiliant de s’entendre accuser de poésie, ou tout au moins de versification, et qu’on n’aime pas à voir dévoiler ses turpitudes. Mais, puisque cela est, il faut tirer parti de ta honte et tâcher de la monnayer en beaux et bons écus. Nous et les catins, nous vivons sur le public, et notre métier a de grands rapports. Notre but commun est de lui pomper son argent par toutes les cajoleries et les mignardises imaginables ; il y a des paillards pudibonds qui ont besoin qu’on les raccroche, et qui passent et repassent vingt fois devant la porte d’un mauvais lieu sans oser y entrer ; il faut les tirer par la manche et leur dire : “Montez.” Il y a des lecteurs irrésolus et flottants qui ont besoin d’être relancés chez eux par nos entremetteurs (ce sont les journaux), qui leur vantent la beauté du livre et la nouveauté du genre, et qui les poussent par les épaules dans le lupanar des libraires ; en un mot il faut savoir se faire mousser, et souffler soi-même son ballon… »

La sonnette annonça qu’on levait le rideau. Ferdinand jeta sa carte à Daniel Jovard, et s’esquiva en l’invitant à le venir voir. Un instant après, sa déesse vint le rejoindre dans son avant-scène, ils levèrent les stores et… Mais c’est l’histoire de Jovard et non celle de Ferdinand que nous avons promise au lecteur.

Le spectacle fini, Daniel s’en retourna à la boutique paternelle, mais non pas tel qu’il en était sorti. Pauvre jeune homme ! il s’en était allé avec une foi et des principes ; il revint ébranlé, flottant, mettant en doute ses plus graves convictions.

Il ne dormit pas de la nuit ; il se tournait et se retournait comme une carpe sur le gril. Toutes les choses qu’il avait adorées jusqu’à ce jour, il venait de les entendre traiter légèrement et avec dérision ; il était exactement dans la même situation qu’un séminariste bien niais et bien dévot, qui aurait entendu un athée disserter sur la religion. Les discours de Ferdinand avaient éveillé en lui ces germes hérétiques de révolte et d’incrédulité qui sommeillent au fond de chaque conscience. Comme les enfants à qui l’on fait croire qu’ils naissent dans les feuilles de chou, et dont la jeune imagination se porte aux plus grands excès, quand ils sentent qu’ils ont été la dupe d’une fiction, de classique pudibond qu’il avait été et qu’il était encore la veille, il devint par réaction le plus forcené jeune-France, le plus endiablé romantique qui ait jamais travaillé sous le lustre d’Hernani. Chaque mot de la conversation de Ferdinand avait ouvert de nouvelles perspectives dans son esprit, et, quoiqu’il ne se rendît pas bien compte de ce qu’il voyait à l’horizon, il n’en était pas moins persuadé que c’était le Chanaan poétique, où jusqu’alors il ne lui avait pas été donné d’entrer. Dans la plus grande perplexité d’âme que l’on puisse imaginer, il attendit impatiemment que l’Aurore aux doigts de rose ouvrît les portes de l’Orient ; enfin l’amante de Céphale fit luire un pâle rayon à travers les carreaux jaunes et enfumés de la chambre de notre héros. Pour la première fois de sa vie il était distrait. On servit le déjeuner. Il avala de travers, et jeta d’un seul trait sa tasse de chocolat sur sa côtelette très sommairement mâchée. Le père et la mère Jovard en furent on ne peut plus étonnés, car la mastication et la digestion étaient les deux choses qui occupaient par-dessus les autres leur illustre progéniture. Le papa sourit d’un air malicieux et goguenard, d’un sourire d’homme établi, de sergent et d’électeur, et conclut à ce que le petit Daniel était décidément amoureux.

Ô Daniel ! vois comme dès le premier pas tu es avancé dans la carrière ; tu n’es déjà plus compris et te voilà en position d’être poète élégiaque ! Pour la première fois on a pensé quelque chose de toi, et l’on n’a pas pensé juste. Ô grand homme ! l’on te croit amoureux d’une passementière, ou tout au plus d’une marchande de modes, et c’est de la Gloire que tu es amoureux ! Tu planes déjà au-dessus de ces vils bourgeois de toute la hauteur de ton génie, comme un aigle au-dessus d’une basse-cour ! Tu peux dès à présent t’appeler artiste, il y a maintenant pour toi un profanum vulgus.

Dès qu’il pensa qu’il était heure convenable, il dirigea ses pas vers la demeure de son ami. Quoiqu’il fût 11 heures, il n’était pas levé, ce qui surprit infiniment notre naïf jeune homme. En l’attendant, il passa en revue l’ameublement de la pièce où il se trouvait ; c’étaient des meubles Louis XIII et de forme bizarre, des pots du Japon, des tapisseries à ramages, des armes étrangères, des aquarelles fantastiques représentant des rondes du sabbat et des scènes de Faust, et des infinités d’objets incongrus dont Daniel Jovard n’avait jamais soupçonné l’existence et ne pouvait deviner l’usage ; des dagues, des pipes, des narghilés, des blagues à tabac et mille autres momeries ; car, à cette époque, Daniel croyait religieusement que les poignards étaient défendus par la police, et qu’il n’y avait que les marins qui pussent fumer sans se compromettre. On le fit entrer. Ferdinand était enveloppé d’une robe de chambre de lampas antique semé de dragons et de mandarins prenant du thé ; ses pieds, chaussés de pantoufles brodées de dessins baroques, étaient appuyés sur le marbre blanc de la cheminée, de façon qu’il était assis à peu près sur la tête. Il fumait nonchalamment une petite cigarette espagnole. Après avoir donné une poignée de main à son camarade, il prit quelques brins d’un tabac blond et doré contenu dans une boîte de laque, les entoura d’une feuille de papel qu’il détacha de son carnet, et remit le tout au candide Daniel, qui n’osa pas refuser. Le pauvre Jovard, qui n’avait jamais fumé de sa vie, pleurait comme une cruche revenant de la fontaine, et avalait patriarcalement toute la fumée. Il crachait et éternuait à chaque minute, et l’on eût dit un singe prenant médecine, à voir les plaisantes contorsions qu’il faisait. Quand il eut fini, Ferdinand l’engagea à bisser ; mais il n’y réussit pas, et la conversation revint au sujet de la veille, à la littérature. En ce temps-là on parlait littérature comme on parle aujourd’hui politique, et comme autrefois on parlait pluie et beau temps. Il faut toujours une espèce de sujet, un canevas quelconque pour broder ses idées.

En ce temps-là, on était possédé d’une rage de prosélytisme qui vous aurait fait prêcher jusqu’à votre porteur d’eau, et l’on vit de jeunes hommes employer à disserter le temps d’un rendez-vous qu’ils auraient pu employer à toute autre chose. C’est ce qui explique comment le dandy, le fashionable Ferdinand de C*** ne dédaigna pas user trois ou quatre heures de son précieux temps à catéchiser son ancien et obscur camarade de collège. En quelques phrases, il lui dévoila tous les arcanes du métier, et le fit passer derrière la toile dès la première séance ; il lui apprit à avoir un air Moyen Âge, il lui enseigna les moyens de se donner de la tournure et du caractère, il lui révéla le sens intime de l’argot en usage cette semaine-là ; il lui dit ce que c’était que ficelle, chic, galbe, art, artiste et artistique ; il lui apprit ce que voulait dire cartonné, égayé, damné ; il lui ouvrit un vaste répertoire de formules admiratives et réprobatives : phosphorescent, transcendantal, pyramidal, stupéfiant, foudroyant, annihilant, et mille autres qu’il serait fastidieux de rapporter ici ; il lui fit voir l’échelle ascendante et descendante de l’esprit humain : comment à vingt ans l’on était jeune-France, beau jeune mélancolique jusqu’à vingt-cinq ans, et Childe-Harold de vingt-cinq à vingt-huit, pourvu que l’on eût été à Saint-Denis ou à Saint-Cloud ; comment ensuite l’on ne comptait plus, et que l’on arrivait par la filière d’épithètes qui suivent : ci-devant, faux toupet, aile de pigeon, perruque, étrusque, mâchoire, ganache, au dernier degré de la décrépitude, à l’épithète la plus infamante : académicien et membre de l’Institut ! ce qui ne manquait pas d’arriver à l’âge de quarante ans environ ; – tout cela dans une seule leçon. Oh ! le grand maître que c’était que Ferdinand de C*** !

Daniel faisait bien quelques objections, mais Ferdinand répondait avec un tel aplomb et une telle volubilité, que, s’il eût voulu vous persuader, mon cher lecteur, que vous n’êtes rien autre chose qu’un imbécile, il en serait venu à bout en moins d’un quart d’heure, en moins de temps que je n’en prends pour l’écrire. Dès cet instant, le jeune Daniel fut travaillé de la plus horrible ambition qui ait jamais dévoré une poitrine humaine.

En entrant chez lui, il trouva son père qui lisait Le Constitutionnel, et il l’appela « garde national » ! Après une seule leçon, employer garde national comme injure, lui qui avait été élevé dans la patrioterie et la religion de la baïonnette citoyenne, quel immense progrès ! quel pas de géant ! Il donna un coup de poing dans son tuyau de poêle (son chapeau), jeta son habit à queue de morue, et jura, sur son âme, qu’il ne le remettrait de sa vie ; il monta dans sa chambre, ouvrit sa commode, en tira toutes ses chemises, et leur coupa le col impitoyablement, la guillotine étant une paire de ciseaux de sa mère. Il alluma du feu, brûla son Boileau, son Voltaire et son Racine, tous les vers classiques qu’il avait, les siens comme les autres, et ce n’est que par miracle que ceux qui nous servent d’épigraphe ont échappé à cette combustion générale. Il se cloîtra chez lui, et lut tous les ouvrages nouveaux que Ferdinand lui avait prêtés, en attendant qu’il eût une royale assez confortable pour se présenter à l’univers. La royale se fit attendre six semaines ; elle n’était pas encore très fournie, mais du moins l’intention d’en avoir une était évidente, et cela suffisait. Il s’était fait confectionner, par le tailleur de Ferdinand, un habillement complet dans le dernier goût romantique, et, dès qu’il fut fait, il s’en revêtit avec ferveur, et n’eut rien de plus pressé que de se rendre chez son ami. L’ébahissement fut grand dans toute la longueur de la rue Saint-Denis ; l’on n’était pas accoutumé à de pareilles innovations. Daniel avançait majestueusement, accompagné d’une queue de petits polissons criant à la chienlit ; mais il n’y faisait seulement pas attention, tant il était déjà cuirassé contre l’opinion, et dédaigneux du public : deuxième progrès !

Il arriva chez Ferdinand qui le félicita du changement opéré en lui. Daniel demanda lui-même un cigare, et le fuma vertueusement jusqu’au bout ; après quoi Ferdinand, achevant ce qu’il avait commencé d’une manière triomphale, lui indiqua plusieurs recettes et ficelles pour différents styles, tant en prose qu’en vers. Il lui apprit à faire du rêveur, de l’intime, de l’artiste, du dantesque, du fatal, et tout cela dans la même matinée. Le rêveur, avec une nacelle, un lac, un saule, une harpe, une femme attaquée de consomption et quelques versets de la Bible ; l’intime, avec une savate, un pot de chambre, un mur, un carreau cassé, avec son beefsteak brûlé ou toute autre déception morale aussi douloureuse ; l’artiste, en ouvrant au hasard le premier catalogue venu, en y prenant des noms de peintres en i ou en o, et par-dessus tout, en appelant Titien, Tiziano, et Véronèse, Paolo Cagliari ; le dantesque, au moyen de l’emploi fréquent de donc, de si, de or, de parce que, de c’est pourquoi ; le fatal, en fourrant, à toutes les lignes, ah ! oh ! anathème ! malédiction ! enfer ! ainsi de suite, jusqu’à extinction de chaleur naturelle.

Il lui fit voir aussi comment on s’y prenait pour trouver la rime riche ; il cassa plusieurs vers devant lui, il lui apprit à jeter galamment la jambe d’un alexandrin à la figure de l’alexandrin qui vient après, comme une danseuse d’opéra qui achève sa pirouette dans le nez de la danseuse qui se trémousse derrière elle ; il lui monta une palette flamboyante : noir, rouge, bleu, toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, une véritable queue de paon ; il lui fit aussi apprendre par cœur quelques termes d’anatomie, pour parler cadavre un peu proprement, et le renvoya maître passé en la gaie science du romantisme.

Chose horrible à penser ! quelques jours avaient suffi à détruire une conviction de plusieurs années ; mais aussi le moyen de croire à une religion tournée en ridicule, surtout quand l’insulteur parle vite, haut, longtemps et avec esprit, dans un bel appartement et dans un costume incroyable ?

Daniel fit comme les prudes : dès qu’elles ont failli une fois, elles lèvent le masque et deviennent les plus effrontées coquines qu’il soit possible de voir ; il se crut obligé à être d’autant plus romantique qu’il avait été classique, et ce fut lui qui dit ce mot, à jamais mémorable : « Ce polisson de Racine, si je le rencontrais, je lui passerais ma cravache à travers le corps ! » et cet autre, non moins célèbre : « À la guillotine, les classiques ! » qu’il cria debout sur une banquette du parterre, à une représentation de L’Honneur castillan. Tant il est vrai qu’il était passé, du voltairianisme le plus constitutionnel, à l’hugolâtrie la plus cannibale et la plus féroce.

Jusqu’à ce jour, Daniel Jovard avait eu un front ; mais, à peu près comme M. Jourdain parlait en prose, sans s’en douter ; il n’y avait pas fait la moindre attention. Ce front n’était ni très haut ni très bas ; c’était tout naïvement un honnête homme de front qui ne pensait pas à autre chose. Daniel résolut de s’en faire un front incommensurable, un front de génie, à l’instar des grands hommes d’alors. Pour cela, il se rasa un pouce ou deux de cheveux, ce qui l’agrandit d’autant, et se dégarnit tout à fait les tempes ; au moyen de quoi il se procura un haut de tête aussi gigantesque que l’on pût raisonnablement l’exiger.

Donc comme il avait un front immense, il lui prit une soif, également immense, sinon de réputation, du moins de famosité.

Mais comment jeter au milieu d’un public insouciant et railleur les six lettres ridicules qui formaient son nom patronymique ? Daniel, cela allait encore ; mais Jovard ! quel abominable nom ! Signez donc une élégie Jovard ! cela aurait bonne mine, il y aurait de quoi décréditer le plus magnifique poème.

Pendant six mois, il fut en quête d’un pseudonyme ; à force de chercher et de se creuser la cervelle, il en trouva un. Le prénom était en us, le nom bourré d’autant de k, de doubles w et autres menues consonnes romantiques, qu’il fut possible d’en faire tenir dans huit syllabes : il aurait fallu, même à un facteur, six jours et six nuits seulement pour l’épeler.

Cette belle opération terminée, il ne s’agissait plus que de l’apprendre au public. Daniel mit tout en œuvre ; mais sa réputation était loin d’aller aussi vite qu’il l’aurait voulu : un nom a tant de peine à se glisser dans les cervelles, entre tant d’autres noms ! entre le nom d’une maîtresse et celui d’un créancier, entre un projet de bourse et une spéculation sur le sucre ! Le nombre des grands hommes est si formidable, qu’à moins d’avoir une mémoire comme Darius, César ou le père Ménétrier, il est bien difficile d’en savoir le compte. Je n’aurais jamais fini si je disais toutes les folles idées qui passèrent par la tête fêlée du pauvre Daniel Jovard.

Il eut maintes fois le désir d’écrire son nom sur toutes les murailles, entre les croquis priapiques et les nez de Bouginier, et autres ordures de l’époque, détrônées aujourd’hui par la poire de Philippon.

Quelle envie forcenée il portait à Crédeville, dont le nom était connu de toute la population parisienne, grâce à la signature apposée à l’angle de chaque rue ! Il aurait voulu s’appeler Crédeville, même au prix de l’épithète de voleur, qui l’accompagne imperturbablement.

Il eut l’idée de faire promener le nom si laborieusement forgé sur les épaules et la poitrine de l’homme-affiche, ou de le faire broder sur son propre gilet, en grandes lettres, et cela bien avant les saint-simoniens !

Il délibéra quinze jours s’il ne se suiciderait pas, pour faire mettre son nom dans les journaux, et ayant entendu crier dans les rues la condamnation à mort d’un criminel, il eut la tentation d’assassiner quelqu’un pour se faire guillotiner et occuper de lui l’attention publique. Il y résista vertueusement, et sa dague resta vierge, heureusement pour lui et pour nous.

De guerre lasse, il revint à des moyens plus doux et plus ordinaires : il composa une multitude de vers qui parurent dans plusieurs journaux inédits, ce qui avança beaucoup sa réputation.

Il lia connaissance avec plusieurs peintres et sculpteurs de la nouvelle école, et, moyennant quelques déjeuners, quelques écus prêtés, sans intérêts, bien entendu, il se fit peindre, sculpter et lithographier, de face, de profil, de trois quarts, en plafond, à vol d’oiseau, par-derrière, dans tous les sens imaginables. Il n’est pas que vous n’ayez vu un de ses portraits au Salon ou derrière le vitrage de quelque marchand de gravures, avec un tout petit masque, le front démesuré, la barbe prolixe, les cheveux en coup de vent, le sourcil en bas, la prunelle en haut, ainsi qu’il est d’usage pour les génies byroniens. Le nom, écrit en caractères capricants et biscornus comme une ligne de cabale ou une rune de l’Edda, vous le fera facilement reconnaître.

Tous les moyens de détourner l’œil sur lui, il les emploie : son chapeau est plus pointu que tous les autres ; il a plus de barbe à lui seul que trois sapeurs, sa renommée croît en raison de sa barbe ; vous avez aujourd’hui un gilet rouge, demain il portera un habit écarlate. Regardez-le un peu, je vous prie ! il se donne tant de mal pour obtenir un de vos regards, il mendie un coup d’œil comme un autre une place ou une faveur ; ne le confondez pas avec la foule, il se jetterait par-dessus le pont. Pour attirer votre attention, il marcherait sur la tête et monterait à cheval à rebours.

Ce qui m’étonne, c’est qu’il n’ait pas encore mis des gants à ses pieds et ses bottes dans ses mains, cela serait pourtant fort remarquable. On le rencontre partout : au bal, au concert, dans l’atelier des peintres, dans le cabinet des poètes en vogue. Il n’a pas manqué, depuis deux ans, une seule première représentation ; on peut l’y voir, sans rien payer par-dessus le prix de sa place, au balcon de droite, où se mettent ordinairement les artistes et les littérateurs : ce spectacle-là vaut souvent l’autre. Il est admis dans les coulisses, le souffleur lui dit : « Mon cher », et lui donne la main, les figurantes le saluent, la prima donna lui parlera l’année prochaine. Vous voyez qu’il fait son chemin rapidement. Il a un roman en train, un poème en train ; il a lecture pour un drame qu’il ne manquera pas de faire ; il va avoir le feuilleton d’un grand journal, et j’apprends qu’un éditeur à la mode est venu pour lui faire des propositions. Son nom est déjà sur tous les catalogues, comme il suit : MUS KWPL… un roman ; dans six mois on en mettra le titre, le premier substantif quelconque qui lui passera par l’idée ; ensuite, on mettra en vente la septième édition, sauf à ne jamais faire la première, et, avant qu’il soit peu, grâce aux leçons de Ferdinand, à sa barbe et à son habit, M. Daniel Jovard sera une des plus brillantes étoiles de la nouvelle pléiade qui luit à notre ciel littéraire.

Lecteur, mon doux ami, je t’ai donné ici, en te donnant l’histoire de Daniel Jovard, la manière de devenir illustre, et la recette pour avoir du génie, ou du moins pour s’en passer fort commodément. J’espère que tu m’en auras une reconnaissance égale au service. Il ne tient qu’à toi d’être un grand homme, tu sais comment cela se fait ; en vérité, ce n’est pas difficile, et si je ne le suis pas, moi qui te parle, c’est que je ne l’ai pas voulu : j’ai trop d’orgueil pour cela. Si tout ce bavardage ne t’a pas trop impatienté, tourne le feuillet, je vais traiter de la passion dans ses rapports avec les jeunes-France, sujet fort intéressant, et qui donnera lieu à beaucoup de développements absolument neufs et qui ne sauraient manquer de te plaire.

ÉLIAS WILDMANSTADIUS

OU L’HOMME MOYEN ÂGE

… Laudator temporis acti.
HORACE.

La cathédrale rugueuse était sa carapace.
VICTOR HUGO.

Parmi les innombrables variétés de jeunes-France, une des plus remarquables, sans contredit, est celle dont nous allons nous occuper. Il y a le jeune-France byronien, le jeune-France artiste, le jeune-France passionné, le jeune-France viveur, chiqueur, fumeur, avec ou sans barbe, que certains naturalistes placent entre les pachydermes, d’autres dans les palmipèdes, ce qui nous paraît également fondé. Mais de toutes ces espèces de jeunes-France, le jeune-France Moyen Âge est la plus nombreuse, et les individus qui la composent ne sont pas médiocrement curieux à examiner. J’en chercherai un entre tous, ami lecteur ; il pourra te donner une idée du genre, si tu n’as pas eu le bonheur d’en voir un vivant ou empaillé. Comme il est mort, je puis te dire son véritable nom : il se nommait Elias Wildmanstadius ; c’était un très beau nom pour un homme Moyen Âge, d’autant que ce n’était pas un pseudonyme. Je vous prie, lecteur, de ne pas trop rire de lui, car c’était mon ami, et il fut sincère dans sa folie, bien différent de tant d’autres, qui ne le sont que par mode et par manière.

J’espère que vous me pardonnerez l’espèce de teinte sentimentale répandue sur ce récit. Songez qu’Elias Wildmanstadius fut mon plus cher camarade, et qu’il est mort, et d’ailleurs j’ai besoin de faire reposer un peu mes lèvres, qui, depuis trois cents pages environ, se tordent en ricanements sardoniques.

L’ange chargé d’ouvrir aux âmes la porte de ce monde, par la plus inexplicable des distractions, n’avait livré passage à la sienne qu’environ trois cents ans après l’époque fixée pour son entrée dans la vie.

Le pauvre Elias Wildmanstadius, avec cette âme du XVe siècle au XIXe, ces croyances et ces sympathies d’un autre âge au milieu d’une civilisation égoïste et prosaïque, se trouvait aussi dépaysé qu’un sauvage des bords de l’Orénoque dans un cercle de fashionables parisiens.

Se sentant gauche et déplacé dans cette société pour laquelle il n’était pas fait, il avait pris le parti de s’isoler en lui-même et de se créer une existence à part. Il s’était bâti autour de lui un Moyen Âge de quelques toises carrées, à peu près comme un amant qui, ayant perdu sa maîtresse, fait lever son masque en cire, et habille un mannequin des vêtements qu’elle avait coutume de porter.

À cet effet, il avait loué une des plus vieilles maisons de S***, une maison noire, lézardée, aux murailles lépreuses et moisies, avec des poutres sculptées, un toit qui surplombe, des fenêtres en ogive, aux carreaux en losange, tremblant au moindre coup de vent dans leur résille de plomb.

Il la trouvait un peu moderne ; elle ne datait que de 1550 tout au plus. Quelques bossages vermiculés, quelques refends, quelques essais timides de colonnes corinthiennes, où le goût de la Renaissance se faisait déjà sentir, gâtaient, à son grand regret, la façade de la rue et altéraient la pureté toute gothique du reste de l’édifice.

C’était d’ailleurs la maison la plus incommode de toute la ville.

Les portes mal jointes, les châssis vermoulus laissaient passer la bise comme un crible. La cheminée au manteau blasonné, sous lequel toute une famille se fût assise, eût avalé un chêne entier à chaque bouchée de sa gueule énorme ; il eût fallu deux hommes pour changer de place ses lourds chenets de fer, ornés de grosses boules de cuivre.

Les tapisseries de haute lisse, représentant des passes d’armes et des sujets de chevalerie, s’en allaient en lambeaux ; les murs suaient à grosses gouttes à force d’humidité ; quelques tableaux noirs et enfumés étaient pendus çà et là dans leurs cadres poudreux.

Pour compléter l’illusion, Elias Wildmanstadius avait rassemblé à grands frais les meubles les plus anciens qu’il eût pu trouver : de grands fauteuils de chêne à oreillettes, couverts de cuir de Cordoue avec des clous à grosses têtes, des tables massives aux pieds tortus, des lits à estrade et à baldaquin, des buffets d’ébène, incrustés de nacre, rayés de filets d’or, des panoplies de diverses époques, tout ce bagage rouillé et poussiéreux, qu’un siècle qui s’en va laisse à l’autre comme témoin de son passage, et que les peintres disputent aux antiquaires chez les marchands de curiosités.

Afin d’être assorti à ces meubles et de ne pas faire dissonance, il portait toujours chez lui un costume du Moyen Âge.

Rien n’était plus divertissant que de le voir, ce bon Elias Wildmanstadius, avec un surcot de samit armorié, des jambes mi-parties, des souliers à la poulaine, les cheveux fendus sur le front, le chaperon en tête, la dague et l’aumônière au côté, se promener gravement, à travers les salles désertes, comme une apparition des temps passés. Quelquefois il se revêtait d’une armure complète, et il prenait un grand plaisir à entendre le son de fer qu’il rendait en marchant.

Cet amour de l’antiquité s’étendait jusque sur la cuisine : il fallait mettre sur sa table des drageoirs et des hanaps ; il ne voulait manger que faisans avec leurs plumes, paons rôtis, ou toute autre viande chevaleresque. Dès qu’il voyait paraître quelque mets plus bourgeois et plus confortable, il entrait en fureur, et il aurait presque battu Marthe, sa vieille gouvernante, lorsqu’elle lui versait du faro ou du lambick, au lieu d’hydromel et de cervoise.

Par le même motif, il n’admettait dans sa bibliothèque aucun livre imprimé, à moins que ce ne fût en gothique ; car il détestait l’invention de Gutemberg autant que celle de l’artillerie.

En revanche, les rayons étaient chargés de force beaux manuscrits sur vélin, aux coins et aux fermoirs d’argent, à la reliure de parchemin ou de velours.

Il admirait avec une naïveté d’enfant les images des frontispices, les fleurons des marges, les majuscules ornées aux commencements des chapitres ; il s’extasiait sur les roides figures des saintes aux cils d’or et aux prunelles d’azur, les beaux anges aux ailes blanches et roses ; il avait peur des diables et des dragons, et croyait à toute légende, si absurde qu’elle fut, pourvu que le texte fût en bonne gothique ligaturée et le titre en grandes lettres rouges.

En peinture, ses opinions étaient fort étranges : au-delà des tableaux du XVe siècle, il ne voyait plus rien ; il n’aimait que Mabuse, Jacquemain Gringoneur, Giotto, Pérugin et quelques peintres de ce genre. Raphaël commençait à être trop nouveau pour lui.

De la musique telle que l’ont faite Rossini, Mozart et Weber, il ne connaissait rien ; au lieu du Di tanti palpiti, il chantait :

 

Tout est verlore,

La tintelore,

Tout est frelon, bei Gott !

 

de la défaite des Suisses à Marignan, par Clément Janequin, ou quelque autre air d’Ockeghem, de Francesco Rosello, de Constantio Festa ou d’Hobrecht : il n’allait pas plus loin.

Pour les instruments dont on se sert aujourd’hui, il n’en savait pas le nom ; en récompense, il savait à merveille ce que c’était qu’une sambuque, des nacaires, des régales, une épinette, un psaltérion et un rebec : il en eût même joué au besoin.

En littérature, il eût cité juste le plus obscur roman : Parténopeux de Blois, Huon de Bordeaux, Atys et Profilas, Le Saint-Graal, Dolopathos, Perceforest, et mille autres ; il ne se doutait pas de Byron et de Goethe. Il vous eût raconté de point en point la chronique de tel roitelet breton antérieur à Grâlon et à Konan, et vous l’eussiez fort surpris en lui parlant de Napoléon.

Lorsqu’il était forcé d’écrire à quelqu’un, c’était dans un style si plein d’archaïsme, avec un caractère si hors d’usage, qu’il était impossible d’en déchiffrer un mot, et qu’il fallait en déférer au chartrier de la ville.

Sa conversation était hérissée d’expressions vieillies, de tours tombés en désuétude, si bien que chaque phrase était une énigme, et qu’il y fallait un commentaire.

Pourtant, avec tout cela, il avait une âme aimante et pieuse ; il comprenait l’art, mais l’art naïf et qui croit à son œuvre, l’art gothique, patient et enthousiaste, qui fait des miniatures géantes, des basiliques travaillées en bijou, des clochers de deux cents pieds, finis comme des chatons de bague. Il sentait admirablement bien l’architecture ; il eût trouvé Notre-Dame et la cathédrale de Bourges, si elles avaient été à faire. Trois cents ans plus tôt, le nom d’Elias Wildmanstadius nous fût parvenu, porté par l’écho des siècles, avec ces quelques noms rares qui surnagent et ne meurent point ; mais, comme beaucoup d’autres, il avait manqué son entrée en ce monde, il n’était qu’une espèce de fou ; il eût été un des plus hauts génies, sa vie eût été pleine et complète : il était obligé de se créer une existence factice et ridicule, et de se jouer lui-même de lui.

Choqué de la tournure bourgeoise et mercantile des habitants, de la monotonie anti-pittoresque des maisons neuves, il en était réduit à ne pas sortir, ou, s’il le faisait, ce n’était que pour visiter et pour fureter dans tous ses coins sa bonne vieille cathédrale. C’était le plus grand plaisir qu’il eût ; il y restait des heures entières en contemplation. Le clocher déchiqueté à jour, les aiguilles évidées, les pignons tailladés en scie, les croix à fleurons, les guivres et les tarasques montrant les dents à l’angle de chaque toit, les roses des vitraux toujours épanouies, les trois porches avec leurs collerettes de saints, leurs trèfles mignonnement découpés, leurs faisceaux de colonnes élancées et fluettes, les niches curieusement ciselées et toutes folles d’arabesques, les bas-reliefs, les emblèmes, les figures héraldiques, la plus petite dentelure de cette broderie de pierre, la plus imperceptible maille de ce tulle de granit, il aurait tout dessiné sans rien voir, tellement il avait présent à la mémoire jusqu’au moindre détail de son église bien-aimée. La cathédrale, c’était sa maîtresse à lui, la dame de ses pensées ; il ne lui eût pas fait infidélité pour la plus belle des femmes : il en rêvait, il en perdait le boire et le manger ; il ne se trouvait à l’aise qu’à l’ombre de ses vieilles ogives : il était là chez lui : le fond était en harmonie avec le personnage. À force de vivre avec les colonnettes fuselées, au milieu des piliers sveltes et minces, il en avait en quelque sorte la forme : à le voir si maigre et si long, on l’eût pris pour un pilier de plus, ses cheveux bouclés ne ressemblant pas mal aux acanthes des chapiteaux.

Il avait étudié à fond l’histoire de la basilique et de sa construction ; il vous eût dit précisément à quelle année avaient été bâtis le chœur et l’abside, le maître-autel et le jubé, la nef et les chapelles latérales ; il avait constaté l’âge de chaque pierre ; il savait combien avait coûté la menuiserie des stalles, du banc de l’œuvre et de la chaire, ce qu’il avait fallu de temps pour poser la clef de voûte, suspendre la lancette et le pendentif ; il lisait couramment les inscriptions de toutes les tombes ; il expliquait les blasons ; il connaissait le sujet de tous les tableaux et de toutes les peintures des vitrages ; il vous eût conté comment l’orgue, don d’un empereur d’Orient, était le premier qu’on eût vu en Europe ; et bien d’autres, si vous l’eussiez laissé faire, car il ne tarissait pas sur ce sujet, et, quand il en parlait, sa figure s’animait singulièrement, ses yeux, d’un bleu terne, brillaient d’un éclat extraordinaire.

Cette pauvre âme, oubliée dans un coin du ciel par son ange gardien, amoureux sans doute de quelque Eloa, et jetée ensuite dans un monde dont toutes ses sœurs s’en étaient allées, nageait alors dans une joie ineffable et pure : elle se croyait en 1500.

Pour tromper son ennui, le bon Elias Wildmanstadius sculptait, avec un canif, de petites cathédrales de liège, peignait des miniatures à la manière gothique, transcrivait de vieilles chroniques, et faisait des portraits de vierges, avec des auréoles et des nimbes d’or.

Il vécut ainsi fort longtemps, peu compris et ne pouvant comprendre. Sa fin fut digne de sa vie. Il y a deux ans, le tonnerre tomba sur la cathédrale, et y fit de grands ravages. Par l’effet d’une sympathie mystérieuse, le bon Elias mourut de mort subite, précisément à la même heure, dans sa maison (c’est celle qui fait l’angle du vieux marché, et où l’on voit une madone), assis dans un grand fauteuil, au moment où il achevait un dessin de la cathédrale. On l’enterra, comme il l’avait toujours demandé, dans la chapelle où il avait passé tant d’heures de sa vie, sous la pierre qu’il avait usée de ses genoux. Il est maintenant là-haut, en compagnie des chérubins, de la Vierge et des saints, qu’il aimait tant, dans son beau paradis d’or et d’azur, et sans doute il ne manquerait rien à son bonheur, si l’épitaphe de son tombeau n’était pas en style et en caractères évidemment modernes.

LAQUELLE DES DEUX

Histoire perplexe

L’hiver dernier, je rencontrais assez souvent dans le monde deux sœurs, deux Anglaises ; quand on voyait l’une, on pouvait être sûr que l’autre n’était pas loin ; aussi les avait-on nommées les belles inséparables.

Il y en avait une brune et une blonde, et, quoique sœurs jumelles, elles n’avaient de commun qu’une seule chose : c’est qu’on ne pouvait les connaître sans les aimer, car c’était bien les deux plus charmantes et, en même temps, les deux plus dissemblables créatures qui se soient jamais rencontrées ensemble. Cependant elles paraissaient s’accorder le mieux du monde.

Je ne sais pas si, par un pur instinct de jeunes filles, elles avaient compris les avantages du contraste, ou bien s’il existait entre elles une véritable amitié ; toujours est-il qu’elles se faisaient valoir l’une l’autre merveilleusement bien, et je pense qu’au fond, c’était le motif de leur union apparente ; car il me semble bien difficile que deux sœurs du même âge, d’une beauté égale quoique différente, ne se haïssent pas cordialement. Il n’en était pas ainsi, et les deux adorables filles étaient toujours côte à côte dans le même coin du salon, s’épaulant l’une à l’autre avec une gracieuse familiarité, ou à demi couchées sur les coussins de la même causeuse ; elles se servaient d’ombre, et ne se quittaient pas une seule minute.

Cela me paraissait bien étrange et faisait le désespoir de tous les fashionnables du cercle ; car il était impossible de dire un mot à Musidora que Clary ne l’entendît ; il était impossible de glisser un billet dans la petite main de Clary sans que Musidora s’en aperçût : c’était vraiment insoutenable. Les deux petites s’amusaient comme deux folles qu’elles étaient de toutes ces tentatives infructueuses, et prenaient un malin plaisir à les provoquer et à les détruire ensuite par quelque saillie enfantine ou quelque boutade inattendue. Il faisait beau voir, je vous jure, la mine piteuse et décontenancée des pauvres dandys, forcés de rengainer leur madrigal ou leur épître. Mon ami Ferdinand fut tellement étourdi de la déconvenue, qu’il en mit huit jours sa cravate aussi mal qu’un homme marié.

Moi, je faisais comme les autres, j’allais papillonner autour des deux sœurs, m’en prenant tantôt à Clary, tantôt à Musidora, et toujours sans succès. Je m’étais tellement dépité, qu’un certain soir j’eus une sérieuse envie de me faire sauter ce qui me restait de cervelle. Ce qui m’empêcha de le faire, ce fut l’idée que je laisserais la place libre au gilet de Ferdinand, et cette réflexion judicieuse que je ne pourrais pas essayer l’habit que mon tailleur devait m’apporter le lendemain. Je remis mes projets de suicide à une autre fois ; mais, en vérité, je ne sais pas encore aujourd’hui si j’ai bien fait ou mal fait.

En examinant bien mon cœur, je fis cette horrible découverte que j’aimais à la fois les deux sœurs : cela est vrai, quoique ce soit abominable, et peut-être même parce que c’est abominable ; toutes les deux ! Je vous entends d’ici dire, en faisant votre jolie petite moue : « Le monstre ! » Je vous assure que je suis pourtant le plus inoffensif garçon du monde ; mais le cœur de l’homme, quoiqu’il ne soit pas à beaucoup près aussi singulier que celui de la femme, est encore une bien singulière chose, et nul ne peut répondre de ce qui lui arrivera, pas même vous, madame. Il est probable que, si je vous avais connue plus tôt, je n’aurais aimé que vous ; mais je ne vous connaissais pas.

Clary était grande et svelte comme une Diane antique ; elle avait les plus beaux yeux du monde, des sourcils qu’on aurait pu croire tracés au pinceau, un nez fin et hardiment profilé, un teint d’une pâleur chaude et transparente, les mains fines et correctes, le bras charmant quoiqu’un peu maigre, et les épaules aussi parfaites que peut les avoir une toute jeune fille (car les belles épaules ne naissent qu’à trente ans) ; bref, c’était une vraie péri !

Avais-je tort ?

Musidora avait des chairs diaphanes, une tête blonde et blanche, et des yeux d’une limpidité angélique, des cheveux si fins et si soyeux, qu’un souffle les éparpillait et semblait en doubler le volume, avec cela un tout petit pied et un corsage de guêpe : on l’aurait prise pour une fée.

N’avais-je pas raison ?

Après un second examen, je fis une découverte bien plus horrible encore que la première, c’est que je n’aimais ni Clary ni Musidora : Clary seule ne me plaisait qu’à moitié ; Musidora, séparée de sa sœur, perdait presque tout son charme ; quand elles étaient ensemble, mon amour revenait, et je les trouvais toutes deux également adorables. Ce n’était pas de la brune ou la blonde que j’étais épris, c’était de la réunion de ces deux types de beauté que les deux sœurs résumaient si parfaitement ; c’était une espèce d’être abstrait qui n’était pas Musidora, qui n’était pas Clary, mais qui tenait également de toutes deux ; un fantôme gracieux né du rapprochement de ces deux belles filles, et qui allait voltigeant de la première à la seconde, empruntant à celle-ci son doux sourire, à celle-là son regard de feu ; corrigeant la mélancolie de la blonde par la vivacité de la brune, en prenant à chacune ce qu’elle avait de plus choisi, et complétant l’une par l’autre ; quelque chose de charmant et d’indescriptible qui venait de toutes les deux, et qui s’envolait dès qu’elles étaient séparées. Je les avais fondues dans mon amour, et je n’en faisais véritablement qu’une seule et même personne.

Dès que les deux sœurs eurent compris que c’était ainsi et pas autrement que je les aimais, – elles eurent compris cela bien vite, – elles me reçurent mieux et me témoignèrent à plusieurs reprises une préférence marquée sur tous mes rivaux.

Ayant eu l’occasion de rendre quelques services assez importants à la mère, je fus admis dans la maison et bientôt compté au nombre des amis intimes. On y était toujours pour moi ; j’allais, je venais ; on ne m’appelait plus que par mon nom de baptême ; je retouchais les dessins des petites ; j’assistais à leurs leçons de musique, on ne se gênait pas devant moi. C’était une position horrible et délicieuse, j’étais aux anges et je souffrais le martyre. Pendant que je dessinais, les deux sœurs se penchaient sur mon épaule ; je sentais leur cœur battre et leur haleine voltiger dans mes cheveux : ce sont, en vérité, les plus mauvais dessins que j’aie faits de ma vie ; n’importe, on les trouvait admirables. Quand nous étions au salon, nous nous reposions tous les trois dans l’embrasure d’une croisée, et le rideau qui retombait sur nous à longs plis nous faisait comme une espèce de chambre dans la chambre, et nous étions là aussi libres que dans un cabinet ; Musidora était à ma gauche, Clary à droite, et je tenais une de leurs mains dans chacune des miennes ; nous caquetions comme des pies, c’était un ramage à ne pas s’entendre : les petites parlaient à la fois, et il m’arrivait souvent de donner à Clary la réponse de Musidora, et ainsi de suite ; et quelquefois cela donnait lieu à des à-propos si charmants, à des quiproquos si comiques, que nous nous en tenions les côtes de rire. Pendant ce temps-là, la mère faisait du filet, lisait quelque vieux journal, ou sommeillait à demi dans sa bergère.

— Certainement, ma position était digne d’envie et je n’aurais pu en rêver une plus désirable ; cependant je n’étais heureux qu’à moitié : si en jouant j’embrassais Clary, je sentais qu’il me manquait quelque chose et que ce n’était pas un baiser complet ; alors, je courais embrasser Musidora, et le même effet se répétait en sens inverse : avec l’une je regrettais l’autre, et ma volupté n’eût été entière que si j’eusse pu les embrasser toutes deux à la fois : ce n’était pas une chose fort aisée.

— Une chose singulière, c’est que les deux charmantes misses n’étaient pas jalouses l’une de l’autre : il est vrai que j’avais besoin de répartir mes caresses et mes attentions avec la plus exacte impartialité : malgré cela, ma situation était des plus difficiles, et j’étais dans des transes perpétuelles. Je ne sais pas si l’effet qu’elles produisaient sur moi, elles se le produisaient réciproquement sur elles ; mais je ne puis attribuer à un autre motif la bonne intelligence qui régnait entre nous. Elles se sentaient dépareillées quand elles n’étaient pas ensemble, et comprenaient intérieurement que l’une n’était que la moitié de l’autre, et qu’il fallait qu’elles fussent réunies pour former un tout. À la bienheureuse nuit où elles furent conçues, il est probable que l’ange qui n’avait apporté qu’une âme, ne comptant pas sur deux jumelles, n’avait pas eu le temps de remonter en chercher une seconde, et l’avait divisée entre les deux petites créatures. Cette folle idée s’était tellement enracinée dans mon esprit, que je les avais débaptisées, et leur avais donné un seul nom pour toutes les deux.

Musidora et Clary étaient en proie au même supplice que moi. Un jour, je ne sais si cela se fit de concert ou par un mouvement naturel, elles arrivèrent en courant à ma rencontre, et se jetèrent tout essoufflées contre ma poitrine. Je penchai la tête pour les embrasser comme c’était ma coutume, elles me prévinrent et me baisèrent à la fois chacune sur une joue ; leurs beaux yeux brillaient d’un éclat extraordinaire, leurs petits cœurs battaient, battaient : peut-être était-ce parce qu’elles avaient couru ; mais dans l’instant je ne l’attribuai pas à cela ; elles avaient un air ému et satisfait qu’elles n’avaient pas lorsque je les embrassais séparément. C’est que la sensation était simultanée et que ces deux baisers n’étaient effectivement qu’un seul et même baiser, non pas le baiser de Musidora et de Clary, mais celui de la femme complète qu’elles formaient à elles deux, qui était l’une et l’autre et n’était ni l’une ni l’autre, le baiser de la sylphide idéale à qui j’avais donné le nom d’Adorata. Cela était charmant, et je fus heureux au moins trois secondes. Mais cette idée me vint, qu’avec cette manière, j’étais passif et non actif, et qu’il était de ma dignité d’homme de ne pas laisser intervertir les rôles. Je réunis dans une seule de mes mains les doigts effilés de Musidora et de Clary, et je les attirai en faisceau jusque sur mes lèvres ; ainsi je leur rendis leur caresse comme elles me l’avaient donnée, et ma bouche toucha la main de Clary en même temps que celle de sa sœur. Elles entrèrent tout de suite dans mon idée, toute subtile qu’elle était, et me jetèrent pour récompense le regard le plus enchanteur que jamais deux femmes en présence aient laissé tomber sur un même homme.

Vous rirez, vous direz que j’étais fou, et que c’est un très petit malheur que d’être aimé à la fois de deux charmantes personnes ; mais la vérité est que je n’avais jamais été aussi tourmenté de ma vie ; j’aurais possédé Clary, j’aurais possédé Musidora, je n’en aurais certes pas été plus heureux : ce que je voulais était impossible, c’était de les avoir toutes les deux en même temps, à la même place. Vous voyez bien que j’avais totalement perdu la tête.

En ce temps-là, il me tomba entre les mains un certain roman chinois de feu le Chinois M. Abel de Rémusat ; il était intitulé : Yu-Kiao-Li, ou les Deux Cousines. Je ne pris pas d’abord un grand plaisir à la description des tasses de thé, et aux improvisations sur les fleurs de pêcher et les branches de saule, qui remplissent les premiers volumes ; mais, quand je vins à l’endroit où le bachelier ès lettres See-Yeoupe, déjà amoureux de la première cousine, devient derechef amoureux de l’autre cousine, la belle Yo-Mu-Li, je commençai à prendre intérêt au livre, à cause de ce double amour qui me rappelait ma position, tant il est vrai que nous sommes profondément égoïstes et que nous n’approuvons que ce qui parle de nous. J’attendais le dénouement avec anxiété, et, quand je vis que le bachelier See-Yeoupe épousait les deux cousines, je vous assure que je me suis surpris à désirer d’être chinois, rien que pour pouvoir être bigame, et cela, sans être pendu. Il est vrai que je n’aurais pas promené, comme l’honnête Chinois, mon amour alternatif du pavillon de l’est au pavillon de l’ouest ; n’importe, je me pris, dès ce jour, d’une singulière admiration pour Yu-Kiao-Li, et je le prônai partout comme le plus beau roman du monde.

Excédé d’une situation aussi fausse, je résolus, faute de mieux, de demander une des deux sœurs en mariage, Musidora ou Clary, Clary ou Musidora. Je laissai aller quelques phrases sur le besoin de se fixer, sur le bonheur d’être en ménage, si bien que la mère fit retirer les deux petites et la conversation s’engagea.

« Madame, vous allez me trouver bien étrange, lui dis-je ; mon intention formelle est certainement d’épouser une de vos demoiselles, si vous me l’accordez ; mais elles me paraissent si aimables toutes deux, que je ne sais laquelle prendre. »

Elle sourit et me dit :

« Je suis comme vous, je ne sais laquelle j’aime le mieux ; mais avec le temps vous vous déciderez ; mes filles sont jeunes, elles peuvent attendre. »

Nous en restâmes là.

Trois, quatre mois se passèrent ; j’étais aussi incertain que le premier jour : c’était affreux. Je ne pouvais rester plus longtemps dans la maison sans prendre un parti, je ne pouvais le prendre ; je prétextai un voyage. Les deux petites pleurèrent beaucoup ; la mère me dit adieu avec un air de pitié bienveillante et douce que je n’oublierai jamais ; elle avait compris combien était grand mon malheur. Les deux sœurs m’accompagnèrent jusqu’au bas de l’escalier, et, là, sentant bien que nous ne devions plus nous revoir, me donnèrent chacune une boucle de leurs cheveux. Je n’ai pleuré dans ma vie que cette fois-là et puis une autre ; mais c’est une histoire que je ne vous conterai pas. Je fis tresser les deux mèches ensemble et je les portai sentimentalement sur mon cœur pendant mes six mois d’absence.

À mon retour, j’appris que les deux sœurs étaient mariées, l’une à un gros major qui était toujours ivre et qui la battait ; l’autre à un juge, ou quelque chose comme cela, qui avait les yeux et le nez rouges ; toutes deux étaient enceintes. On peut bien croire que je n’épargnai pas les malédictions à ces deux brutaux, qui n’avaient pas craint de dédoubler cette individualité charmante, faite de deux corps et d’une seule âme, et que je me répandis en inventives furibondes sur le prosaïsme du siècle et l’immoralité du mariage.

La tresse passa de mon cœur dans mon tiroir. Un mois après, je pris une maîtresse.

L’autre jour, Mariette a trouvé ce gage de tendresse en mettant de l’ordre dans mes papiers, et, voyant ces deux boucles, l’une blonde et l’autre brune, elle m’a cru coupable d’une double infidélité, et peu s’en est fallu qu’elle ne m’arrachât les yeux ; cela aurait été dommage, car c’est à peu près tout ce que j’ai de beau dans la figure, et les dames prétendent que j’ai un joli regard. J’ai eu toutes les peines du monde à la convaincre de mon innocence, et je crois qu’elle me garde encore rancune.

LE BOL DE PUNCH

L’orgie échevelée.
DE BALZAC.

L’orgie échevelée.
JULES JANIN.

L’orgie échevelée.
P.-L. JACOB.

L’orgie échevelée.
EUGÈNE SUE.

C’était une chambre singulière que celle de notre ami Philadelphe. Elle avait bien, comme toutes les chambres possibles, comme la vôtre ou la mienne, quatre murs avec un plafond et un plancher, mais la façon dont elle était décorée lui donnait une physionomie étrangement incongrue.

Les peintures les plus bizarres étaient appendues aux murs dans des cadres curieusement sculptés ; des pastels de la Régence, fardés et souriants, se pavanaient à côté de roides figures d’anges sur fond d’or, dans la manière de Giotto ou d’Orcagna.

Les gravures, les eaux-fortes se pressaient au long des lambris, si serrées et si mal en ordre, qu’on ne pouvait en voir une seule sans en déranger deux ou trois.

Rembrandt heurtait Watteau du coude, une fête galante de Pater couvrait la figure d’une sibylle de Michel-Ange, un Tartaglia de Callot donnait du pied au cul au portrait du grand roi, par Hyacinthe Rigaud, une nudité charnue et sensuelle de Rubens faisait baisser les yeux à un dessin ascétique de Moralès, une gouache libertine de Boucher montrait impudemment son derrière à une prude madone du rigide Albert Dürer ; la muraille était hérissée d’antithèses, comme une tragédie du temps de l’Empire.

Sur toutes les tables, les consoles, les guéridons, les chaises, les fauteuils, et en général sur tout ce qui présentait une surface à peu près plane, étaient entassés une foule d’objets de formes baroques et disparates.

Dans une duchesse inoccupée, au milieu de plats bosselés et d’émaux de Bernard de Palissy, une longue fiole flamande allongeait son col de cigogne.

Des pots bleus du Japon, des nids d’hirondelles salanganes, des carpes et des chats verts de la Chine, jonchaient des escabeaux vermoulus du temps de Louis XIII.

Une tête de mort, des besicles sur le nez, une calotte grecque sur le crâne, une pipe culottée entre les mâchoires, faisait la grimace à un magot de porcelaine placé à l’autre bout de la cheminée ; des mandragores difformes se tortillaient hideusement, pêle-mêle avec des pétrifications et des madrépores, sur un rayon vide de la bibliothèque.

Sur la table du milieu, c’était bien autre chose : il était certainement impossible de réunir dans un plus petit espace un plus grand nombre d’objets ayant de la tournure et du caractère :

Une babouche turque,

Une pantoufle de marquise,

Un yatagan,

Un fleuret,

Un missel,

Un Arétin,

Un médaillon d’Antonin Moine,

Du papel espanol para cigaritos,

Des billets d’amour,

Une dague de Tolède,

Un verre à boire du vin de Champagne,

Une épée à coquille,

Des priapées de Clodion,

Une petite idole égyptienne,

Des paquets de différents tabacs (lesdits paquets largement éventrés et laissant voir leurs blondes entrailles),

Un paon empaillé,

Les Orientales de Victor Hugo,

Une résille de muletier,

Une palette,

Une guitare,

Un n’importe quoi, d’une belle conservation.

Que sais-je ! un fouillis, un chaos indébrouillable, à faire tomber la plume de lassitude au nomenclateur le plus intrépide, à Rabelais ou à Charles Nodier.

Les chaises et les fauteuils avaient probablement été à Marignan avec les escabeaux de Saltabadil ; les unes étaient boiteuses et les autres manchots : pas plus de trois pieds et pas plus d’un bras.

Il n’est pas besoin de vous faire remarquer, judicieux lecteur, que cette description est véritablement superbe et composée d’après les recettes les plus modernes. Elle ne le cède à aucune autre ; hormis celles de M. de Balzac, qui seul est capable d’en faire une plus longue. J’ai attifé un peu ma phrase, jusqu’ici assez simple ; j’ai cousu des paillettes à sa robe de toile, je lui ai mis des verroteries et du strass dans les cheveux, je lui ai passé aux doigts des bagues de chrysocale, et la voilà qui s’en va toute pimpante, aussi fière et aussi brave que si tous ses bijoux n’étaient pas du clinquant, et ses diamants de petits morceaux de cristal.

Je fais cela parce que l’on croirait, à la voir aller humble et nue comme elle va, que je n’ai pas le moyen de la vêtir autrement. Pardieu ! je veux montrer que j’en suis aussi capable que si je n’avais pas de talent, et je dois supposer que j’en ai beaucoup, si j’ai eu l’art de vous amener, à travers trois cents pages, jusqu’à cette assertion audacieuse et immodeste. En deux traits de plume, je m’en vais lui faire une jupe d’adjectifs, un corset de périphrases et des panaches de métaphores.

D’alinéa en alinéa, je veux désormais tirer des feux d’artifice de style ; il y aura des pluies lumineuses en substantifs, des chandelles romaines en adverbes, et des feux chinois en pronoms personnels. Ce sera quelque chose de miroitant, de chatoyant, de phosphorescent, de papillotant, à ne pouvoir être lu que les yeux fermés.

Cette description, outre qu’elle est magnifique et digne d’être insérée dans les cours de littérature, l’emporte sur les descriptions ordinaires par le mérite excessivement rare qu’elle a d’être parfaitement à sa place, et d’être d’une utilité incontestable à l’ouvrage dont elle fait partie.

En effet, ayant entrepris d’écrire la physiologie du bipède nommé jeune-France, j’ai cru qu’après avoir constaté le nombre de ses ongles et la longueur de son poil, la couleur de son cuir, ses habitudes et ses appétits, il ne serait pas d’un médiocre intérêt de vous faire savoir où il vit et où il perche, et j’ai pensé que la description de cette chambre aurait autant d’importance aux yeux des naturalistes que celle du nid de la mésange des roseaux ou du petit perroquet vert d’Amérique.

Les sept ou huit personnages réunis dans cette chambre singulière n’étaient guère moins singuliers : les figures étaient en tout dignes du fond.

Leur costume n’était pas le costume français, et l’on eût été fort embarrassé de designer précisément à quelle époque et à quelle nation il appartenait. L’un avait une barbe noire taillée à la François Ier, l’autre une pointe et les cheveux en brosse, à la Saint-Mégrin, un troisième une royale, comme le cardinal Richelieu ; les autres, trop jeunes pour posséder cet accessoire important, s’en dédommageaient par la longueur de leur chevelure. L’un avait un pourpoint de velours noir et un pantalon collant, comme un archer du Moyen Âge ; l’autre un habit de conventionnel, avec un feutre pointu de raffiné ; celui-ci, une redingote de dandy, d’une coupe exagérée et une fraise à la Henri IV. Tous les autres détails de leur ajustement étaient entendus dans le même style, et l’on eût dit qu’ils avaient pris au hasard et les yeux fermés, dans la friperie des siècles, de quoi se composer, tant bien que mal, une garde-robe complète. Les occupations de ces dignes individus étaient tout à fait en rapport avec leur extérieur.

Le François Ier chantait faux, et avec un accent normand, une romance espagnole.

Le Saint-Mégrin jouait au bilboquet, ou lançait des boulettes avec une sarbacane.

Le Richelieu fumait gravement un cigare éteint.

Le conventionnel racontait d’une voix de stentor une de ses bonnes fortunes à son ami le fashionable, et il lui recommandait le secret.

L’archer lisait Le Courrier des théâtres ; le dandy guillotinait des mouches avec des queues de cerises.

Philadelphe, le maître de la maison, faisait de ses bras un Y et de sa bouche un grand O, en bâillant de la façon la plus paternelle du monde. Bref, toute l’assemblée avait l’air de jouir médiocrement et de se souhaiter dans un autre endroit. Je crois, tant ils étaient désespérés et embarrassés d’eux-mêmes, qu’ils n’eussent pas refusé des billets d’opéra-comique ou de vaudeville.

ALBERT : Par les cornes de mon père ! on s’ennuie ici comme en pleine Académie.

RODOLPHE : On se croirait au Théâtre-Français.

THÉODORE : Que faire pour couper le cou au temps ? Si nous faisions des armes ?

ALBERT : Le fleuret est cassé.

THÉODORE : Si nous jouions aux dés ?

ALBERT : Les dés de Philadelphe sont pipés.

THÉODORE : Si nous lisions un conte de M. de Bouilly, ce serait quelque chose de colossalement bouffon.

ALBERT : Autant nous faire avaler de la panade sans sel.

THÉODORE : Si chacun racontait ses bonnes fortunes ?

TOUS : Allons donc ! poncif ! pompadour ! ce serait bien amusant et varié ! À bas la motion ! à bas l’orateur !

RODERICK : Si nous faisions de la musique ?

TOUS, avec une expression de terreur profonde : Non ! non ! non !

PHILADELPHE : Le piano n’est pas d’accord, et c’est d’ailleurs un plaisir très médiocre que de voir un pauvre diable se démener sur un clavier, comme le lapin savant qui tambourinait en l’honneur de Charles X.

THÉODORE : J’aime mieux que Roderick ait la gueule remplie avec de la bouillie bien chaude qu’avec des sol et des ut, d’autant que très souvent le sol est un ut et l’ut un sol, et que la bouillie est toujours de la bouillie, et le bâillonne hermétiquement.

PHILADELPHE : Cela aurait une belle tournure de chanter des romances de société comme des tartines qui sortent de pension.

TOUS : Au diable la musique, et le musicien surtout !

RODERICK : Qu’allons-nous faire, au bout du compte ?

RODOLPHE, du ton le plus dithyrambique du monde : Tête et sang ! messieurs, vous mériteriez bien d’avoir des membranes entre les doigts, car vous n’êtes, à vrai dire, que de francs oisons.

PHILADELPHE : L’oie est blanche comme le cygne et le cygne est palmé comme l’oie, et l’on court risque de s’y tromper, quand on a la vue courte. Ô mon ami ! l’on voit bien que tu as oublié de chausser tes lunettes ; frottes-en les verres au parement de ton habit, et regarde, tu verras que nous sommes de hauts génies et non des imbéciles, des cygnes et non des oies.

ALBERT : Oie ou cygne, n’importe ; de loin l’effet est le même. J’ai, en ce moment-ci, un avantage sur toi en particulier, et sur vous tous en général : c’est que j’ai une idée, et que vous n’en avez évidemment pas.

PHILADELPHE : Est-il fat, celui-là, avec sa prétention d’avoir une idée ! Tu n’as pas plus d’idées que de femmes.

ALBERT : C’est en quoi tu te trompes, j’ai trois femmes et une idée ; différent en cela de toi, qui as peut-être trois idées, et qui n’as certainement pas de femme.

TOUS : L’idée ! l’idée ! l’idée !

ALBERT : Messeigneurs, la voici ; elle est simple et triomphante. Je m’étonne que pas un d’entre vous ne l’ait eue avant moi.

TOUS : Voyons.

ALBERT, solennellement : Faisons une orgie ! Une orgie est indispensable pour nous culotter tout à fait : il ne nous manque que cela. Nous nous compléterons, et nous passerons la soirée très agréablement.

TOUS, avec un enthousiasme frénétique : Bravo ! bravo !

ALBERT : Rien n’est plus à la mode que l’orgie. Chaque roman qui paraît a son orgie : ayons aussi la nôtre. L’orgie est aussi nécessaire à une existence d’homme qu’à un in-octavo d’Eugène Renduel…

En vérité, je ne sais trop pourquoi j’ai pris la forme du dialogue pour vous narrer ce conte véridique ; il est clair qu’elle s’y adapte fort mal, et la page précédente est un chef-d’œuvre de mauvais goût. Je ne crois pas qu’il soit possible d’écrire d’une manière plus prétentieuse et plus fatigante : chaque interlocuteur prend le dernier mot de l’autre, et le renvoie comme un volant avec une raquette.

Je pense que le seul motif qui m’a poussé à cette abomination est le désir de faire le plus de pages possible avec le moins de phrases possible. Je souhaite de tout mon cœur que ce bienheureux conte, intitulé « Le Bol de punch », aille jusqu’à la page 370, qui est la colonne d’Hercule où je dois arriver, et que je ne dois pas dépasser, parce que, dans l’un ou l’autre de ces deux cas, mon volume serait galette ou billot, écueil également à redouter.

Le dialogue a cela d’agréable qu’il foisonne beaucoup : chaque demande et chaque réponse étant séparées par le nom des personnages écrit en lettres majuscules, l’on peut, avec un peu d’adresse, composer une page sans y mettre plus de cinq ou six lignes, en ayant soin de hacher son style court et menu. Il y a, dans Les Marrons du feu, une feuille qui ne contient que treize syllabes ; c’est le nec plus ultra du genre, et il n’est pas donné à beaucoup de s’élever à cette hauteur :

 

… Vestigia pronus adoro.

 

Quoi qu’il en soit, je renonce au dialogue, temporairement du moins, et le lecteur y gagnera une superficie de deux ou trois pouces carrés par feuillet de pensées exclusivement admirables, ainsi que je me suis engagé à les livrer à mon éditeur très cher.

Cette grandeur d’âme est d’autant plus antique et digne qu’on la loue, qu’elle recule l’instant fortuné où je toucherai l’argent qui m’est dû pour ce merveilleux volume, destiné à opérer une régénération sociale et à faire progresser l’humanité dans la route de l’avenir.

Et si vous désirez savoir, ami lecteur, pourquoi je veux avoir de l’argent, je vous répondrai primo, comme Gubetta à Lucrèce Borgia,

 

… Pour en avoir,

 

ce qui est très logique ; secundo, pour acheter des vieux pots du Japon et des magots de la Chine ; tertio, pour manger du flan et des pommes de terre frites le long des quais et des boulevards, ce que personne ne pourra trouver subversif de l’ordre de choses et provoquant au mépris de la monarchie citoyenne.

Maintenant, au bol de punch !

Si vous n’avez pas de gastrite, ce que je souhaite de toute mon âme, ô vénérable lecteur, tendez votre verre, que je vous verse de ce délectable breuvage. Et vous, ô charmante lectrice (il n’y a aucun doute que vous ne soyez charmante), avancez le vôtre, que je ne répande rien sur la nappe. Vous direz probablement qu’il est d’une force horrible ; vous ferez, en disant cela, la plus jolie petite moue et la plus adorable grimace que l’on puisse imaginer ; mais vous n’en boirez pas moins le calice jusqu’à la dernière goutte, et vous vous en trouverez on ne peut mieux, vous et vos chastes amies.

« Oui ! oui ! une orgie pyramidale, phénoménale, crièrent tous les drôles à la fois, une orgie folle, échevelée, hurlante, comme dans La Peau de M. de Balzac, comme dans le Barnave de M. Janin, comme dans La Salamandre de M. Eugène Sue, comme dans Le Divorce du bibliophile Jacob.

— Non, non, à bas celle-là ! c’est Empire, c’est poncif !

— Comme dans La Danse macabre, du même.

— À la bonne heure, c’est Moyen Âge, au moins, cela a une tournure.

— Qu’est-ce qui tient pour La Peau ?

— Moi, – moi, – moi !

— C’est bien : passez par là », dit Philadelphe.

Les balzaciens se rangèrent à sa droite.

« Qui pour Barnave ?

— Nous quatre.

— À droite aussi ; vous êtes les aristocrates de l’orgie, et nous vous guillotinerons à la fin, entre la poire et le fromage. »

Les janinphiles, les janinlâtres ou les janiniens, car ces trois mots sont d’une composition également régulière, allèrent se placer à côté des balzaciens.

« Où sont les flambarts ?

— Ici, – ici !

— À gauche les flambarts. »

Et ils passèrent à gauche.

« Où sont les truands ?

— Voilà ! – voilà ! »

Et plusieurs mains se levèrent.

« À gauche, avec les flambarts ; vous êtes les démocrates, c’est pourquoi vous chiquerez du caporal, tandis que ces messieurs fumeront du maryland ; c’est pourquoi vous boirez du vin bleu, comme les filles de Barbier, tandis que les autres boiront du vin de Champagne. Vous vous râperez le gosier avec du rhum et du rack, avec le trois-six et le sacré-chien dans toute sa pureté, tandis qu’ils se l’humecteront avec les onctueuses liqueurs des îles. Ce qui vous prouve que les aristocrates vous sont aussi supérieurs, canailles que vous êtes, que le vin de Chypre est supérieur au vin de Brie. »

Les truands se mêlèrent aux flambarts.

« C’est bien, maintenant, où ferons-nous la kermesse ?

— Pas ici, c’est trop petit.

— Dans la maison de Théodore, dans la maison du faubourg, vous savez : il y aura plus de place. Que vous en semble ? – Ç’est convenu. – À quand l’orgie ? – Il est 6 heures. – À minuit ; il faut bien cela pour les préparatifs.

— À propos, comment nous arrangerons-nous pour la décoration de la salle ?

— Je ne sais trop comment, à moins de faire plusieurs compartiments comme dans Le roi s’amuse. Il me paraît difficile de concilier la salle à manger du millionnaire de M. de Balzac avec la cuisine de P.-L. Jacob, la petite maison de M. Jules Janin avec l’auberge de Saint-Tropez de M. Eugène Sue.

— Ceci est épineux, et, d’ailleurs, le temps nous galope ; admettons pour cette fois-ci le lieu vague que propose Corneille dans les préfaces de ses tragédies, un lieu qui n’est ni un cabinet, ni une antichambre, ni une maison, ni une rue, mais qui est un peu tout cela. La chambre de Théodore sera tout à la fois cuisine, salon, auberge et boudoir. Nous y mettrons un peu de complaisance, et nous nous aiderons nous-mêmes à nous faire illusion. On établira une table en fer à cheval : à l’une des extrémités il y aura une belle nappe damassée, des assiettes de porcelaine, des cristaux et de l’argenterie ; à l’autre, un torchon de toile à voile, des plats de terre, des bouteilles de grès et des fourchettes en métal d’Alger.

— Et des filles, il nous faut absolument des filles !

— Des filles, je m’en charge, fit Roderick, mais pour la partie fashionable seulement. Je connais tout ce qu’il y a de mieux de ce genre, et je vous amènerai ce qu’on peut nommer à juste titre l’élite de la société. Quant aux autres, les premières que vous rencontrerez, vous les enverrez ici ; plus elles seront laides et ignobles, mieux elles vaudront !

— Ainsi soit fait comme il est dit. Nous comptons sur toi, Roderick.

— Soyez tranquilles. »

Après avoir échangé plusieurs poignées de mains, les dignes jeunes-France se séparèrent pour vaquer aux préparatifs de ces mystères orgiaques. Théodore courut à sa maison, fit débarrasser la chambre de tout ce qui pouvait gêner ; il envoya chercher de l’eau-de-vie, du rhum et plusieurs paniers de vin ; il posa lui-même un chef et trois ou quatre marmitons auprès des fourneaux, et casseroles, poêles, marmites d’entrer en danse, et de siffler, et de chanter, et de faire « flah-flah », et de faire « floh-floh », le plus joyeusement du monde.

Sancho, Falstaff, Panurge, et tous les moines goinfres de Rabelais auraient eu la joie au cœur, et se fussent léché les babines, rien que de manger leur pain à la fumée de cette cuisine.

Le lieu de réunion présentait l’aspect le plus étrange : d’un côté, des sièges élégants, un service splendide, des bougies dans des flambeaux dorés ; de l’autre, des bancs de chêne, des tables sur des tréteaux, de grosses chandelles de suif ou de poix-résine dans des chandeliers de fer-blanc : la plus complète opposition.

La maison, ainsi illuminée, jetait feu et flammes par toutes les ouvertures, et inondait d’une lueur dédaigneuse les autres maisons, ses voisines, qui s’étaient couchées à 9 heures, et avaient fermé l’œil pour jusqu’au lendemain matin, en bonnes rentières et en bourgeoises de la vieille roche qu’elles étaient effectivement.

Cependant les fiacres commençaient à arriver : on criait, on jurait. D’étranges silhouettes se découpaient entre les portes des voitures et les portes de la maison. C’était tantôt des marquis poudrés, en habit à la française, l’épée au côté, la poignée en bas, la pointe en l’air, tenant par le doigt des comtesses en paniers, avec du rouge, des mouches, des paillettes et un éventail ; tantôt des marins, le chapeau ciré sur la tête, le poing sur la hanche, la pipe à la gueule, une catin au bras ; ou bien des merveilleux haut cravatés, corsés, bridés, gantés, menant des dames chargées de panaches, de fleurs, de rubans et de bijoux, ou des truands et des mauvais garçons, avec le camail et le chaperon, la grande plume rouge, haute de trois pieds, la dague au poing, un jurement à la bouche, tous pêle-mêle avec des bohémiennes et des filles folles de leur corps, en jupes bigarrées et étincelantes de clinquant.

Au bruit que menait tout ce monde, les maisons les plus voisines commencèrent à se réveiller un peu, à se frotter les yeux, à mettre leurs lunettes sur le nez, et le nez à la fenêtre, toutes surprises qu’elles étaient d’un pareil tapage à une heure aussi indue.

On entrevoyait, sous les jalousies, de vénérables bonnets de coton avec leur mèche patriarcale, de mystérieuses cornettes et de chastes fontanges. Plus d’un épicier retiré gagna cette nuit-là un rhume de cerveau, plus d’une grisette oublia de faire une corne à la page du roman commencé, plus d’un chat amoureux, ébloui de ces clartés et de ces rumeurs insolites, se laissa tomber du haut d’un toit dans la rue.

À chaque entrée, c’était un hourra frénétique ; tous les carreaux dansaient dans les châssis, les assiettes remuaient dans les buffets, comme par un tremblement de terre.

Les honnêtes bourgeois du quartier, ne sachant à quoi attribuer ce tintamarre, s’imaginaient qu’on allait donner une seconde représentation des Immortelles au profit de la République. Les bonnes vieilles édentées descendaient à la cave, persuadées que c’était la fin du monde et que le Bon Dieu nous punissait d’avoir renvoyé Charles X.

Un abonné du Constitutionnel, le même qui fait des remarques si ingénieuses au quatrième acte d’Antony, prétendit que c’était un conciliabule de jésuites, attendu que plusieurs de ces messieurs avaient des cheveux longs, ce qui est éminemment jésuitique.

Un abonné de la Gazette jura ses grands dieux que c’était le comité directeur qui s’assemblait secrètement pour se guillotiner lui-même et manger des petits enfants, ainsi qu’il en a contracté la vicieuse habitude.

Un lecteur de M. Jay, oui, un lecteur de M. Jay, quoique au premier coup d’œil il puisse paraître fabuleux que M. Jay ait eu un lecteur, affirma que c’étaient des romantiques qui se réunissaient pour insulter aux bustes et brûler les œuvres de ces morts immortels que la pudeur m’empêche de nommer.

Chacun prit place : les balzaciens et les janinlâtres au bout aristocrate, les autres plus bas ; mais ce qu’il y avait de plaisant, c’est qu’à côté de chaque assiette était posé un volume, soit de Barnave, soit de La Peau, soit de La Salamandre, ou de La Danse macabre, ouvert précisément à l’endroit de l’orgie, afin que chacun pût suivre ponctuellement le livre et en garder consciencieusement la tournure.

Les premiers plats se désemplirent, les premières bouteilles se vidèrent, sans qu’il se passât rien de remarquable, sans qu’il se dît rien de très superlatif. Un cliquetis de verres et de fourchettes, un bruit de déglutition et de mastication, coupé çà et là de quelques rires stridents, était à peu près tout ce qu’on entendait.

De temps en temps une feuille du livre retombait sur une autre feuille avec un frissonnement satiné.

« Diable ! je ne suis encore qu’à la description du premier service, dit un balzacien. Ce gredin de Balzac n’en finit pas ; ses descriptions ont cela de commun avec les sermons de mon père.

— J’ai encore au moins dix pages pour arriver au bon endroit », cria un flambart, de l’autre côté de la salle ; « j’ai déjà bu deux ou trois bouteilles de vin, Frédéric en a bu autant, et aucuns des effets décrits dans La Salamandre n’a daigné se produire. Le nez de Rodolphe est toujours de la même couleur, il n’est que rouge, quoique M. Eugène Sue ait dit formellement que, dans une orgie caractéristique, le rouge devenait pourpre et le pourpre violet.

— Bah ! bah ! c’est que nous ne sommes pas encore assez gris ; buvons !

— Buvons ! » reprit toute la troupe en chœur. Et ces messieurs, quoique déjà passablement ivres, s’entonnèrent rasades sur rasades.

C’est une chose à remarquer, les descripteurs orgiaques et les faiseurs de livres obscènes outrepassent les proportions humaines de la manière la plus invraisemblable ; les uns font tenir dans le corps d’un misérable petit héros, qui a six pieds tout au plus, dix fois plus de punch et de vin qu’il n’en tiendrait dans la tonne d’Heidelberg ; les autres font accomplir à de minces freluquets de vingt ans des travaux amoureux qui énerveraient plusieurs douzaines d’hercules. Je voudrais bien savoir quel but ont ces exagérations. Peut-être est-ce une flatterie indirecte adressée au lecteur, je penche à le croire. En tout cas, de pareils livres sont très pernicieux ; ils nous font mépriser des marchands de vin et des petites filles, qui, en nous comparant à ces types grandioses, doivent nous trouver de tristes buveurs et de plus tristes amants.

Comme j’ai le malheur d’avoir petite poitrine et assez mauvais estomac, et que, par conséquent, je ne puis guère boire que de l’eau coupée de lait, je laisse mon verre plein à côté de moi, pendant que mes dignes camarades ne font que vider le leur, et semblent, en vérité, plutôt des pompes ou des éponges que des hommes ayant reçu le sacrement au baptême.

En attendant qu’ils soient tout à fait ivres morts, je vais, pour passer le temps, vous faire, ami lecteur, une toute petite description qui, Dieu et les épithètes aidant, n’aura guère que cinq ou six pages. Je ne sais pas si vous vous en souvenez (pourquoi vous en souviendriez-vous ? on oublie bien son chien et sa maîtresse) ; mais j’ai promis, quelques lignes plus haut, de vous régaler du beau style et des belles manières de dire en usage aujourd’hui.

Vous devez être las de m’entendre jargonner, dans mon grossier patois, comme un vrai paysan du Danube que je suis, et que je serai probablement jusqu’à ce qu’il plaise à Dieu de me retirer de ce monde.

Cette description sera aussi belle que celle par où commence ce conte panthéistique et palingénésique. Si toutefois (ce dont je doute) elle ne vous satisfait pas complètement, j’espère, mesdames, que vous daignerez m’excuser, vu le peu d’habitude que j’ai de ces sortes de choses.

Certes, c’était un spectacle étrange à voir que tous ces jeunes hommes réunis autour de cette table ; on eût dit un sabbat de sorciers et de démons…

Pouah ! pouah ! voilà un commencement fétide, c’est le poncif de 1829. Cela est aussi bête qu’un journal d’hier, aussi vieux qu’une nouvelle de ce matin. Si vous n’êtes pas difficile, lecteur, moi je le suis, et, comme Cathos ou Madelon des Précieuses ridicules, il n’y a pas jusqu’à mes chaussettes qui ne soient de la bonne faiseuse, il n’y a pas jusqu’à mes descriptions qui ne soient dans la dernière mode : donc je recommence.

Oh ! l’orgie laissant aller au vent sa gorge folle, toute rose de baisers ; l’orgie, secouant sa chevelure parfumée sur ses épaules nues, dansant, chantant, criant, tendant la main à celui-ci et le verre à celui-là ; l’orgie, chaude courtisane, qui fait la bonne à toutes les fantaisies, qui boit du punch et qui rit, qui tache la nappe et sa robe, qui trempe sa couronne de fleurs dans un bain de malvoisie ; l’orgie débraillée, montrant son pied et sa jambe, penchant sa tête alourdie à droite et à gauche ; l’orgie querelleuse et blasphématrice, prompte à chercher son stylet à sa jarretière ; l’orgie frémissante, qui n’a qu’à étendre sa baguette pour faire un poète d’un idiot, et un idiot d’un poète ; l’orgie qui double notre être, qui fait couler de la flamme dans nos veines, qui met des diamants dans nos yeux, et des rubis à nos lèvres ; l’orgie, la seule poésie possible en ces temps de prosaïsme ; l’orgie…

Ouf ! voilà une phrase terriblement longue, plus longue que l’amour de ma dernière maîtresse, je vous jure. Ravalons notre salive et reprenons notre haleine. La rosse qui me sert de Pégase est tout essoufflée et renâcle comme un âne poussif.

J’aurais pu la bâtir autrement, comme ceci, par exemple : l’orgie, avec ses rires, avec ses cris, avec, etc., etc., pendant autant de pages que j’aurais voulu ; mais cette forme de phrase, qui florissait la semaine passée, n’est plus déjà de mise celle-ci, et d’ailleurs l’autre est plus échevelée et plus dithyrambique.

Je crois, lecteur, que la partie lyrique de ma description est suffisamment développée. Je vais, avec votre permission, passer à la partie technique.

Je ne dirai pas que la nappe avait l’air d’une couche de neige fraîchement tombée, attendu que je ne suis pas assez poète pour cela, surtout en prose, mais je prendrai sur moi d’affirmer qu’elle était d’un assez beau blanc, et qu’elle avait été probablement à la lessive.

Quant aux verres, ils avaient été sérieusement rincés, et les carafes mêmement. Chaque convive avait une assiette devant lui, et une serviette pour lui tout seul ; il avait aussi la jouissance d’un couteau, d’une cuiller et d’une fourchette. Je ne sais si tous ces détails sont très utiles, mais je me ferais un scrupule d’en priver les lecteurs de cette glorieuse histoire : dans un si grand sujet il n’y a pas de petite chose.

Je voudrais bien vous raconter ici de quoi se composait le fantastique souper, mais je vous avoue, en toute humilité, que je suis d’une ignorance profonde en fait de cuisine. Je suis indigne de manger, car je n’ai jamais su distinguer l’aile gauche d’une perdrix de son aile droite, et, pourvu que du vin soit rouge et me grise, je l’avale pieusement, et je dis que c’est du bon vin. Pourtant il faut que vous sachiez, plat par plat, bouteille par bouteille, bouchée par bouchée, ce qu’ont mangé et bu les héros de cette mémorable soirée.

Je n’ai jamais de ma vie assisté à un grand dîner ; ma pitance habituelle se compose de mets très humbles et très bourgeois, et vous ne vous figurez pas l’embarras où je suis pour trouver les noms d’une vingtaine de plats assez drolatiques pour composer la carte de ce merveilleux festin.

Quelle soupe leur ferai-je manger ? du riz au gras ou de la julienne ? Fi donc ! c’est un potage de rentier, de marchand de bonnets de coton retiré. Il me faut un potage fashionable, un potage transcendant. Bon, j’y suis : de la soupe à la tortue. Avez-vous mangé de la soupe à la tortue, vous ? Je veux que le diable m’emporte si j’en ai mangé, moi ; je n’en ai même jamais vu, ni flairé, mais ce n’en doit pas moins être une merveilleuse soupe.

« Après ?

— La tortue, avec sa carapace et du persil dessous, en guise de bouilli.

— Après ?

— Après, après, vous croyez, vous autres, qu’un dîner se compose aussi facilement qu’un poème. Un cuisinier ferait plutôt une bonne tragédie qu’un auteur tragique ne ferait un bon dîner. »

Mais je vois que, si je continue ainsi, je cours grand risque de faire avaler à mes héros des côtelettes de tigre, des beefsteaks de chameau et des filets de crocodile, au lieu de les régaler de mets congrus et approuvés par Carême. Que faire ? Je ne sais qu’un expédient pour me tirer de ce mauvais pas.

« Mariette ! Mariette !

— Plaît-il, monsieur ?

— Apportez-moi votre livre de cuisine.

— Voilà, monsieur.

— Je m’en vais tout bonnement transcrire un menu de dîner de vingt-quatre couverts ; au moins nous serons sûrs de ce qu’ils mangeront. »

Diable ! ce n’est que La Cuisinière bourgeoise ; je croyais que c’était Le Cuisinier royal. Il n’y a pas de dîner de vingt-quatre couverts, et ces mets-là ne m’ont pas l’air anacréontiques. Ma foi, tant pis, vous vous en accommoderez pour cette fois-ci.

Je transcris littéralement :

 

TABLE DE QUATORZE COUVERTS,

ET QUI PEUT SERVIR POUR VINGT À DÎNER

Premier service

Pour le milieu, un surtout qui reste pour tout le service.

(Très bien.)

Aux deux bouts, deux potages :

Un potage aux choux.

Un potage aux concombres.

Quatre entrées pour les quatre coins du surtout :

Une tourte de pigeons.

Une de deux poulets à la reine et sauce appétissante.

Une d’une poitrine de veau en fricassée de poulets.

(Ceci est peut-être fort simple, et me paraît néanmoins assez bouffon ; je ne comprends guère comment une poitrine de veau est une fricassée de poulets. N’importe, le livre le dit, αετοςυφη, et il n’y a que la foi qui sauve.)

Une queue de bœuf en hochepot.

(Est-ce que vous mangeriez de la queue de bœuf ? Il me semble qu’il faut être anthropophage pour cela.)

Six hors-d’œuvre pour les deux flancs et les quatre coins de la table :

Un de côtelettes de mouton sur le gril.

(Je comprends ceci parfaitement. Ce morceau est très agréablement écrit, et pensé avec beaucoup de profondeur.)

Un palais de bœuf en menus droits.

(Du palais de bœuf ! allons donc, autant vaudrait une empeigne de botte. Au reste, il paraît que les cuisiniers font tout servir. Le cuisinier de Sully, lui voyant jeter une vieille culotte de peau, lui dit : « Pourquoi donc jetez-vous cette culotte ? Donnez-la-moi, je la ferai manger à un ambassadeur. » En menus droits, comprenez-vous ce que cela veut dire ? c’est du haut allemand pour moi ; je trouve Hegel et Kant plus clairs.)

Un de boudin de lapin.

(Par exemple, voilà un cuisinier qui est bien jovial avec son boudin de lapin ; je trouve le boudin de lapin très drôle, et je ne doute pas qu’il n’ait un très grand succès.)

Un de choux-fleurs en pain.

(Le chou-fleur est un estimable légume, que je connais particulièrement, et que j’apprécie comme il le mérite ; habituellement je le mange à l’huile, parce que je ne peux pas souffrir la sauce blanche. Je ne relèverai pas l’expression en pain ; ce n’est pas que je la comprenne, au contraire, mais j’ai vraiment honte d’ignorer des choses si simples, et j’espérais, en n’en parlant pas, vous faire croire que je savais parfaitement ce que c’était.)

Deux hors-d’œuvre de petits pâtés friands pour les deux flancs.

(Les petits pâtés sont bien trouvés, et l’épithète friands est du plus beau choix.)

Second service

Deux relevés pour les potages :

Un de la pièce de bœuf,

Un d’une longe de veau à la broche.

____________

Au diable ! je n’aurais jamais fini si je voulais dire tout. Figurez-vous qu’il y a encore toute une grande page écrite d’un style aussi soutenu que celui de la page précédente ; il est impossible de voir une phraséologie plus substantielle, chaque mot est représentatif d’une indigestion. Et tout cet immense entassement de gibier et de viandes pour quatorze personnes ! il y aurait de quoi nourrir, pendant quatorze jours, quatorze Gargantuas, toute une armée de dîneurs pantagruélistes !

Mais ceci n’est que la partie technique. Je ne vois pas en quoi vous avez mérité que je vous fasse grâce de la partie pittoresque ; cependant ces messieurs continuent à boire et cherchent le caractère.

… Des bougies blanches et transparentes comme des stalactites brûlent, en répandant une odeur parfumée, sur de grands flambeaux précieusement ciselés. Leur lumière rose et bleue danse autour de la mèche, tantôt calme, tantôt échevelée ; selon les mouvements des convives et des courants d’air qui traversent la salle, elle monte droite comme un poignard, ou s’éparpille comme une crinière. Les cristaux la répercutent dans leurs mille facettes, et la renvoient à toutes les saillies de l’argenterie et de la porcelaine. Chaque ustensile a son reflet et sa paillette étincelante ; tout reluit, tout miroite : le satin des chairs, le satin des robes, les diamants des colliers, les diamants des yeux, les perles des bouches et celles des boucles d’oreilles ; les rayons se croisent, se confondent et se brisent ; des iris prismatiques se jouent sous toutes les paupières, un brouillard chatoyant, une espèce de poussière lumineuse enveloppe les convives : c’est le beau moment. Les langues se délient, les mains se cherchent, les confidences et les propos d’amour vont leur train ; on mange, on rit, on chante, les verres circulent et se choquent, les bouteilles se brisent, les bouchons du champagne vont frapper le plafond, on pille les assiettes, on se trompe de genoux ; c’est un désordre ravissant, un tapage à rendre l’ouïe à un sourd.

Je crois qu’en voilà assez pour montrer qu’au besoin je pourrais faire une description ; remerciez-moi de ne mettre que cela, car je pourrais continuer sur ce ton pendant huit jours de suite – les heures de repas exceptées – sans que cela m’incommodât aucunement et m’empêchât de recevoir mes visites, de fumer mon cigare et de causer avec mes amis.

D’ailleurs, je crois que nos drôles sont à point, et que leur conversation doit commencer à être intéressante. Je reprends le dialogue.

THÉODORE : C’est ici que je dois verser du vin dans mon gilet, et donner à boire à ma chemise. La chose est dite expressément page 171 de La Peau de chagrin. Voici l’endroit. Diable ! c’est précisément mon plus beau gilet, un gilet de velours, avec des boutons d’or guillochés. N’importe, il faut que le caractère soit conservé ; le gilet sera perdu. Bah ! j’en aurai un autre. (Il se verse un grand verre de vin dans l’estomac.) Ouf ! c’est froid comme le diable ; j’aurais dû avoir la précaution de le faire tiédir. Je serai bien heureux si je n’attrape pas une pleurésie. C’est joliment commode d’avoir la poitrine toute mouillée comme je l’ai !

RODERICK, à l’autre bout de la table : Allons, voyons, ne fais pas la bête, mets-y un peu de bonne volonté. Tu vois bien, puisque c’est toi qui fais Bénard, qu’il faut que je te fourre une serviette dans la bouche ; il n’y a pas à alléguer que tu n’en manges pas et que c’est une viande trop filandreuse pour ton estomac. Je ne puis pas entrer dans tous ces détails : le texte est formel, voilà ton affaire, page 152. Allons, flambart, ouvre le bec et avale ; tu ne voudrais pas faire manquer la scène pour si peu, et chagriner le plus tendre de tes amis. Après tout, ce n’est pas si mauvais une serviette ; quand une fois tu t’y seras mis, tu en redemanderas toi-même, et tu ne voudras plus manger autre chose.

(Voyant qu’il sème en vain les fleurs de sa rhétorique, il passe de la parole à l’action. Rodolphe crie et se débat.)

RODOLPHE : Que quatre-vingts diables te sautent au corps ! mille tonnerres ! sacré nom de Dieu !

(Ici Roderick, profitant de l’hiatus occasionné par l’émission de cet horrible jurement, lui fourre subtilement une demi-aune de serviette dans le gosier.)

L’UN : Il étouffe ; laisse-le tranquille.

L’AUTRE : Qu’il tienne seulement le bout de la serviette dans sa bouche, cela suffira pour conserver le caractère.

PHILADELPHE : Il a manqué d’avaler sa langue avec la serviette ; il n’y aurait pas eu grand mal.

THÉODORE : Pardieu ! c’est ici et non autre part que je dois jeter en l’air une pièce de cent sous, pour savoir s’il y a un Dieu. (Il fouille dans sa poche.) Je ne trouverai pas une scélérate de pièce. Je m’en vais rater ma scène. Ô mon Dieu ! (Il fouille dans son gilet.) Rien, je n’ai pas seulement sur moi un gredin de sou marqué pour empêcher que le diable m’emporte.

ALBERT : Qu’est-ce que tu cherches donc comme cela ? et pourquoi retournes-tu toutes tes poches comme un avare qui veut trouver ses pièces fausses pour faire l’aumône avec ?

THÉODORE : Mon ami, si tu pouvais me prêter cinq francs, je t’en serais reconnaissant jusqu’à la mort, et même après.

ALBERT : Les voilà, tâche de me les rendre, et je te tiens quitte de la reconnaissance.

THÉODORE : Pile ou face.

ALBERT : Face pour Dieu.

THÉODORE, jetant la pièce, qui casse un verre en retombant : C’est face.

ALBERT : Diable ! voilà une pièce de cent sous qui est plus catholique que nous ; elle ira en paradis après sa mort : avantage que j’espère ne pas avoir. Pièce de cent sous, mon amie, tu n’es qu’une menteuse : il n’y a pas de Dieu ; s’il y avait un Dieu, comme tu le dis, il ne laisserait pas vivre M. Delrieu, qui a fait Artaxerce.

ROSETTE : Non, non, je ne le veux pas, c’est une horreur ! Monsieur, messieurs, finissez ; a-t-on jamais vu pareille chose ! Allez donc, vous êtes ivres comme la soupe.

PHILADELPHE : Voyons, Rosette, soyons raisonnable.

ROSETTE : Je le suis ; c’est vous qui ne l’êtes pas.

PHILADELPHE : Au contraire.

PLUSIEURS VOIX : Qu’est-ce ? qu’est-ce ? Rosette qui fait la bégueule pour la première fois de sa vie. C’est scandaleux !

ROSETTE : Embrassez-moi et caressez-moi tant que vous voudrez, cela m’est égal ; je suis ici pour cela ; mais, pour ce que vous dites, je n’y consentirai pas.

PHILADELPHE, se dressant tant mal que bien sur ses pieds de derrière : Messieurs, ne croyez pas que j’exige de cette auguste princesse quelque chose de monstrueux ; ne prenez pas, je vous en prie, une si mauvaise idée de mes mœurs. Je lui demande une petite faveur toute pastorale, et qui ne tire nullement à conséquence. Rien, moins que rien ; il ne s’agit que d’une bagatelle, c’est de me laisser mettre mes bottes sur sa gorge ; j’ai une autorité pour cela, et je suis dans mon droit : c’est moi qui fais Raphaël, et Rosette, Aquilina. Voici le passage dont je m’appuie ; vous jugerez vous-mêmes si j’ai tort : « Si tu n’avais pas les deux pieds sur cette ravissante Aquilina… » C’est Émile qui parle à Raphaël ; il n’y a pas à sourciller, c’est on ne peut plus formel.

DIFFÉRENTES VOIX : Il a raison, il a raison. Allons, Rosette, exécute-toi de bonne grâce.

ROSETTE : Me faire meurtrir la gorge et tacher ma robe pour satisfaire un pareil caprice, jamais !

UN OFFICIEUX : Il ôtera ses bottes.

(Philadelphe ôte ses bottes : deux ou trois de ses camarades prennent Rosette et la couchent par terre. Philadelphe pose légèrement son pied dessus. Rosette crie, se débat, et finit par rire : c’est par où elle aurait dû commencer.)

VOIX DE FEMMES, à l’autre bout de la table : Au secours ! au secours !

UN FLAMBART : Eh bien ! quoi ? qu’avez-vous à crier ? On veut vous jeter par les fenêtres, c’est bachique, c’est échevelé, et cela a une belle tournure ; rien au monde n’est moins bourgeois.

LAURE : Mais c’est un vrai coupe-gorge ici.

CELUI-CI : On sait vivre, on a des égards pour les dames, on les ouvrira auparavant, non pas les dames, mais les fenêtres ; il faut éviter l’amphibologie. Le Français est essentiellement troubadour.

CELUI-LÀ, qui est un peu moins ivre que celui-ci : N’ayez pas peur, mes mignonnes, nous sommes au rez-de-chaussée, et l’on a eu soin, crainte d’accident, de mettre des matelas au-dehors.

VOIX DE FEMMES ET AUTRES : Aie ! aie ! morbleu ! oh ! ah ! mille sabords ! etc.

(Ici l’on jette les femmes par les fenêtres. L’économie de quelques jupons est un peu dérangée, et si les assistants avaient été en état de voir, ils auraient vu plusieurs choses et beaucoup d’autres.)

THÉODORE : Heuh ! heuh !

UNE ÂME CHARITABLE : Tenez-lui la tête.

THÉODORE : Ouf !

SECONDE ÂME CHARITABLE : Rangez-le dans un coin, qu’on ne lui marche pas dessus.

UN FARCEUR : Portons-le au tas avec les autres. Quand il y en aura assez, nous les fumerons pour les conserver à leurs respectables parents, selon la recette de La Salamandre.

ALBERT : Combien suis-je ? Il me semble que je suis plusieurs, et que je pourrais faire un régiment à moi tout seul.

RODERICK : Tu n’es pas même un : la partie la plus noble de toi n’existe plus ; elle s’est noyée dans la mer de vin dont tu t’es rempli l’estomac. Ainsi, l’on peut parler de toi au prétérit défini : Albert fut.

ALBERT : Mon verre doit être à gauche ou à droite, à moins qu’il ne soit dans le milieu, et cependant je ne le vois nulle part. Qu’est-ce qui a mangé mon verre ?… Ah çà ! il y a donc des filous ici ? Fermez les portes et fouillez tout le monde, on le retrouvera. Un honnête homme ne peut pourtant pas se laisser périr faute de boire quand il a soif. Voilà un saladier qui remplacera merveilleusement le verre. (Il verse une bouteille tout entière et l’avale d’un seul trait.) Certainement, Dieu est un très bon enfant d’avoir donné le vin à l’homme. Si j’avais été Dieu, j’en aurais gardé la recette pour moi seul. Ô divine bouteille ! Quant à moi, j’ai toujours regretté de ne pas être entonnoir au lieu d’être homme.

RODERICK : En vérité, je crois que tu es plus près de l’un que de l’autre.

ALBERT :

Entonnoir ! entonnoir ! être entonnoir !… Ô rage !

Ne pas l’être !

 

GUILLEMETTE : Malaquet, mon doux ami, mon gentil ladre, tu n’es mie dans l’esprit de ton rôle : tu as omis un très beau et très mirifique passage : « Ils léchaient le plancher couvert d’un enduit gastronomique. »

MALAQUET : Cuides-tu, ribaude, que j’aie envie de faire un balai de ma langue ?

HOURRA GÉNÉRAL : Le bol de punch ! le bol de punch !

Un bol de punch, grand comme le cratère du Vésuve, fut déposé sur la table par deux des moins avinés de la troupe.

Sa flamme montait au moins à trois ou quatre pieds de haut, bleue, rouge, orangée, violette, verte, blanche, éblouissante à voir. Un courant d’air, venant d’une fenêtre ouverte, la faisait vaciller et trembler ; on eût dit une chevelure de salamandre ou une queue de comète.

« Éteignons les lumières ! » cria la bande.

Les lumières furent éteintes ; on n’y voyait pas moins clair.

La lueur du bol se répandait dans toute la chambre, et pénétrait jusque dans les moindres recoins. L’on se serait cru au cinquième acte d’un drame moderne, quand le héros monte au ciel, ou à la potence au milieu des feux de Bengale.

Des reflets verdâtres et faux couraient sur ces figures déjà pâlies, hébétées par l’ivresse, et leur donnaient un air morbide et cadavéreux. Vous les eussiez pris pour des noyés à la morgue, en partie de plaisir.

Ce fut l’instant le plus triomphal de la soirée.

Le punch fut versé tout brûlant dans les verres, qui se fendaient et claquaient avec un ton sec. En moins d’un quart d’heure il n’en restait pas une goutte, et l’obscurité la plus complète régna dans la salle.

Au reste, le tapage continuait de plus belle ; c’était un bruit unique composé de cent bruits, et dont on ne rendrait compte que très imparfaitement, même avec le secours des onomatopées. Des jurements, des soupirs, des cris, des grognements, des bruits de robes froissées, d’assiettes cassées, et mille autres.

Pan, pan !

Frou, frou.

Glin, glin !

Clac !

Brr…

Aïe, aïe !

Hamph !

Ah !

Fi !

Oh !

Euh, heu…

Paf !

Pouah !

Ouf !

Tous ces bruits finirent par s’absorber et se confondre dans un seul, un ronflement magistral qui aurait couvert les pédales d’un orgue.

Phœbus, ayant fait sa nuit, ôta son bonnet de coton à rosette jonquille, donna un coup de peigne à sa perruque blonde, monta dans un fiacre, et vint éclairer l’univers. La première chose qu’il vit, ce fut nos drôles dormant comme des morts. Tout indigné, il leur décoche un magnifique rayon très bien doré, afin de les réveiller et de leur faire honte de leur paresse ; il y perdit son latin.

Il fit ainsi le tour du quartier ; il trouva tout le monde dormant. Il eut beau tirer l’oreille à celui-là, donner une chiquenaude à celui-ci, personne ne se leva que lorsqu’il s’en fut coucher.

Le train de l’orgie avait tenu tous les bourgeois d’alentour éveillés jusqu’au matin. Les maris s’en plaignirent plus que les femmes, et quelque neuf mois après la population de l’arrondissement fut augmentée de plusieurs petits épiciers futurs extrêmement intéressants.

Pour nos drôles, ils furent bien surpris de se trouver la figure bleue ou verte ; ils eurent beau se laver, ils ne purent se débarrasser de cette étrange teinte. Le reflet du punch s’était collé à leur peau, et en était devenu inséparable ; ils étaient comme l’homme vert de la Porte-Saint-Martin. Dieu avait permis cela pour les punir d’avoir voulu se rendre autrement qu’il ne les avait faits.

Cela démontre aux jeunes hommes le danger qu’il y a de mettre en action les romans modernes.

J’oubliais de dire que l’estimable société, au sortir de la salle du banquet, fut interceptée par les sergents de ville, et conduite en prison comme prévenue de tapage nocturne.

Bénissons les décrets de la Providence !

Appendice

DE L’OBÉSITÉ EN LITTÉRATURE

L’homme de génie doit-il être gras ou maigre ? chair ou poisson ? et peut-il ou non se manger les vendredis et les jours réservés ?

— C’est une question assez difficile à résoudre.

Quand j’étais jeune (ne pas confondre avec le roman du défunt Bibliophile), et il n’y a pas fort longtemps de cela, j’avais les plus étranges idées à l’endroit de l’homme de génie, et voici comment je me le représentais.

Un teint d’orange ou de citron, les cheveux en flamme de pot à feu, des sourcils paraboliques, des yeux excessifs, et la bouche dédaigneusement bouffie par une fatuité byronienne, le vêtement vague et noir, et la main nonchalamment passée dans l’hiatus de l’habit.

En vérité, je ne me figurais pas autrement un homme de génie et je n’aurais pas admis un poète lyrique pesant plus de quatre-vingt-dix-neuf livres ; le quintal m’eût profondément répugné : il est facile de comprendre par tous ces détails que j’étais un romantique pur sang et à tous crins.

Mes études zoologiques étaient encore bien incomplètes ; je n’avais vu ni rhinocéros, ni veau marin, ni tapir, ni orang-outang, ni homme de génie, et je ne prévoyais pas que par la suite je ne fréquenterais que des génies exclusivement, faute d’autre société.

J’avais alors la conviction intime que le génie devait être maigre comme un hareng sauret, d’après le proverbe : La lame use le fourreau, et le vers des Orientales : « Son âme avait brisé son corps. » Je m’étais arrangé là-dessus avec d’autant plus de sécurité que je n’étais pas fort gras à cette époque.

Depuis, en confrontant ma théorie avec la réalité, je reconnus que je m’étais grossièrement trompé, comme cela arrive toujours, et j’en vins à formuler cet axiome parfaitement antithétique à mon premier, c’est à savoir : L’homme de génie doit être GRAS.

Oui, l’homme de génie du XIXe siècle est obèse et devient aussi gros qu’il est grand : la race du littérateur maigre a disparu, elle est devenue aussi rare que la race des petits chiens du roi Charles : le littérateur n’est plus crotté, les poètes ne pétrissent plus les boues de la ville avec des bottes sans semelle, ils déjeunent et dînent au moins de deux jours l’un, ils ne vont plus, comme Scudéry, manger leur pain avec un morceau de lard rance, dérobé à une souricière, dans quelque allée déserte du Luxembourg ; les hommes de génie ne soupent plus comme autrefois avec la fumée des rôtisseries, ils prennent leur nourriture sur des tables et dans des assiettes qui sont à eux, ainsi que ceux qui les apportent. Ô progrès fabuleux ! ô sort inespéré !

La poésie, au sortir de ce long jeûne, étonnée, ravie d’avoir à manger, se mit à travailler des mâchoires de si bon courage, qu’en très peu de temps elle prit du ventre.

« Ce n’est plus Calliope longue et pure raclant du violon dans un carrefour », c’est une femme de Rubens chantant après boire dans un banquet, une joyeuse Flamande au sourire épanoui et vermeil, que toutes les ailes d’ange dessinées par Johannot en tête des recueils de vers auraient grand-peine à enlever au ciel.

Passons aux exemples.

M. Victor Hugo, qui, en sa qualité de prince souverain de la poésie romantique, devrait être plus vert que tout autre et avoir les cheveux noirs, a le teint coloré et les cheveux blonds. Sans être de l’avis de M. Nisard le difficile, qui trouve au bas de la figure du poète un caractère d’animalité très développée, nous devons à la vérité de dire qu’il n’a pas les joues convenablement creuses, et qu’il a l’air de se porter beaucoup trop bien – comme Napoléon devenu empereur.

Le monde et la redingote de M. Hugo ne peuvent contenir sa gloire et son ventre : tous les jours un bouton saute, une boutonnière se déchire ; il ne pourrait plus entrer dans son habit des Feuilles d’automne.

Quant au plus fécond de nos romanciers, M. de Balzac, c’est un muids plutôt qu’un homme. Trois personnes, en se donnant la main, ne peuvent parvenir à l’embrasser, et il faut une heure pour en faire le tour ; il est obligé de se faire cercler comme une tonne, de peur d’éclater dans sa peau.

Rossini est de la plus monstrueuse grosseur, il y a six ans qu’il n’a vu ses pieds ; il porte trois toises de circonférence : on le prendrait pour un hippopotame en culottes, si l’on ne savait d’ailleurs que c’est Antonio Joachimo Rossini, le dieu de la musique.

Janin, l’aigle et le papillon du Journal des débats, effondre tous les sophas du XVIIIe siècle sur lesquels il lui prend fantaisie de s’asseoir ; son menton et ses joues débordent de tous côtés et passent par-dessus ses favoris ; l’habit et la redingote trop larges sont des chimères pour lui, et tout spirituel qu’il est, l’on n’oserait pas se hasarder à dire qu’il a plus d’esprit qu’il n’est gros.

L’art est aujourd’hui à un bon point, et M. Alexandre Dumas aussi ; l’africanisme de ses passions n’empêche pas l’auteur d’Antoni de devenir très-dodu ; sa taille de tambour-major est cause qu’il ne paraît pas aussi gros que ses rivaux en génie, cependant il pèse autant qu’eux. C’est M. de Balzac passé au laminoir.

On fait toujours payer trois places à Lablache dans toutes les voitures publiques ; si l’on veut essayer la solidité d’un pont nouveau, on y fait passer le célèbre virtuose. Il défonce tous les planchers de théâtre, et ne peut jouer que sur des parquets de madriers ou des massifs de maçonnerie ; son poids est celui d’un éléphant adulte.

M. Frédérick Lemaître remplit très exactement le pantalon rouge de Robert Macaire, et il ne paraît pas que les désagréments qu’il a éprouvés de la part des gendarmes l’aient beaucoup fait maigrir. Au contraire.

Byron, s’il n’était pas mort fort à propos, serait aujourd’hui fort gras ; on sait les peines qu’il se donnait pour éviter l’obésité, qui lui venait comme à un amoureux du Gymnase, car Byron ne concevait que les poètes maigres et les muses impalpables suçant un massepain tous les quinze jours : il buvait du vinaigre et mangeait des citrons, le naïf grand poète et grand seigneur qu’il était.

M. Sainte-Beuve commence à voir pousser, sous le poil de chèvre mystérieux de son gilet, l’abdomen le plus rondelet et le plus satisfaisant. Ô Joseph Delorme du creux de la vallée, qu’êtes-vous devenu ? – M. Sainte-Beuve est un grassouillet quiétiste et clérical qui promet beaucoup.

Eugène Sue, qui partage les idées de Byron, se désole de voir son génie lui tomber dans l’estomac.

Au reste, cet embonpoint n’est pas volé, car les muses de ces messieurs sont d’une voracité incroyable : il faut voir tous ces poètes lyriques à l’heure de la nourriture. M. Hugo fait dans son assiette de fabuleux mélanges de côtelettes, de haricots à l’huile, de bœuf à la sauce tomate, d’omelette, de jambon, de café au lait relevé d’un filet de vinaigre, d’un peu de moutarde et de fromage de Brie, qu’il avale indistinctement très vite et très longtemps. Il lape aussi de deux heures en deux heures de grandes terrines de consommé froid. – M. Alexandre Dumas demande régulièrement trois beefsteaks pour un, et suit cette proportion pour tout le reste. Quant à M. Théophile Gautier, il renouvellera incessamment l’exploit de Milon de Crotone de manger un bœuf en un jour (les cornes et les sabots exceptés, bien entendu) : ce que ce jeune poète élégiaque consomme de macaroni par jour donnerait des indigestions à dix lazzarones ; ce qu’il boit de bière enivrerait dix Flamands de Flandre. M. Sandeau dîne passionnément, et Rossini a toujours l’âme à la cuisine ou aux environs. Le cuivre de son orchestre montre une certaine préoccupation de casserole qui ne quitte pas le grand maestro dans ses inspirations les plus sublimes.

Nos grands hommes sont de force à lutter avec inspiration, leur pensée peut être aussi affilée et tranchante qu’un damas turc ; ils ont un fourreau si bien matelassé et rembourré qu’il ne sera pas usé de longtemps.

Cependant, quoique la graisse soit à l’ordre du jour, il faut avouer qu’il y a quelques génies maigres : M. de Lamartine, M. Alfred de Musset, M. Alfred de Vigny, M. Arsène Houssaye, et quelques autres ; mais il est à remarquer que toutes ces gloires, dont les os percent la peau, sont des rêveurs de l’école de La Nouvelle Héloïse ou du Jeune Werther, ce qui est peu substantiel et peu propre au développement des régions abdominales[2].

LE BERGER

N’ayez pas peur. – Nous n’avons aucune envie de faire un pastiche d’Honoré d’Urfé, et nous ne vous mènerons pas sur les rives du Lignon, nous n’évoquerons pas les ombres pastorales d’Estelle et de Némorin. Le chevalier de Florian, quoique plus nouveau, est tout aussi passé de mode que l’auteur de L’Astrée.

Aujourd’hui, dans le temps prosaïque où nous vivons, même sans être sorti de Paris, on peut, d’après les tableaux de Brascassat et de Delaberge, se faire une idée assez juste des moutons et des bergers. Les moutons ne sont pas poudrés à blanc et ne portent généralement pas de faveurs roses au cou ; ce sont des animaux fort stupides, recouverts d’une laine sale, imprégnée d’un suint d’une odeur désagréable ; leur principale poésie consiste en côtelettes et en gigots. Les bergers sont des drôles peu frisés, hâves, déguenillés, marchant d’un air nonchalant, un morceau de pain bis à la main, un maigre chien à museau de loup sur les talons. Les bergères sont d’affreux laiderons qui n’ont pas la moindre jupe gorge-de-pigeon, pas le moindre corset à échelle de rubans, et dont le teint n’est pas pétri de roses et de lis. – Il a fallu plus de six mille ans au genre humain pour s’apercevoir de cela, et ne plus ajouter foi entière aux dessus-de-porte, aux éventails et aux paravents.

Donc, puisque voilà nos lecteurs rassurés contre toute tentative d’idylle de notre part, commençons notre récit ; il est fort simple, il sera court. Nous espérons qu’on nous saura gré de cette qualité.

I

Vers le milieu de l’été de 18…, un petit pâtre de quinze ou seize ans, mais si chétif, qu’il ne paraissait pas en avoir douze, poussait devant lui, de cet air méditatif et mélancolique particulier aux gens qui passent une partie de leur existence dans la solitude, une ou deux douzaines de moutons, qui se seraient, à coup sûr, dispersés sans l’active vigilance d’un grand chien noir à oreilles droites, qui ralliait au groupe principal les retardataires ou les capricieux par quelque léger coup de dent appliqué à propos.

Les romans n’avaient pas tourné la tête à Petit-Pierre – c’est ainsi qu’il se nommait, et non Lycidas ou Tircis – ; il ne savait pas lire. Cependant il était rêveur ; il restait de longues journées appuyé le dos contre un arbre, les yeux errant à l’horizon dans une espèce de contemplation extatique. À quoi pensait-il ? il l’ignorait lui-même. Chose bien rare chez un paysan, il regardait le lever et le coucher du soleil, les jeux de la lumière dans le feuillage, les différentes nuances des lointains, sans se rendre compte du pourquoi. Même il jugeait comme une faiblesse d’esprit, presque comme une infirmité, cet empire exercé sur lui par les eaux, les bois, le ciel, et il se disait :

« Cela n’a pourtant rien de bien curieux ; les arbres ne sont pas rares, ni la terre non plus. Qu’ai-je donc à m’arrêter une heure entière devant un chêne, devant une colline, oubliant le boire et le manger, oubliant tout ? Sans Fidèle, j’aurais déjà perdu plus d’une bête, et le maître m’aurait chassé. Pourquoi ne suis-je donc pas comme les autres, grand, fort, riant toujours, chantant à tue-tête, au lieu de passer ma vie à regarder pousser l’herbe que broutent mes moutons ? »

Petit-Pierre se plaignait tout bonnement de n’être pas stupide, et avait-il tort ?

Sans doute vous avez déjà pensé que Petit-Pierre était amoureux : il le sera peut-être, mais il ne l’est pas.

Les amours des champs ne sont pas si précoces, et notre berger ne s’était pas encore aperçu qu’il y eût deux sexes.

Il est vrai qu’en certains cantons peu favorisés, l’on pourrait s’y tromper ; c’est le même hâle, la même carrure, les mêmes mains rouges, la même voix rauque : la nature n’a créé que la femelle, la civilisation a créé la femme.

Arrivé sur le revers d’une pente couverte d’un gazon fin et luisant, et semée de quelque beaux bouquets d’arbres s’agrafant au terrain par des racines noueuses d’un caractère singulier et pittoresque, il s’arrêta, s’assit sur un quartier de roche, et, le menton appuyé sur un bâton recourbé comme ceux des pasteurs d’Arcadie, il s’abandonna à la pente habituelle de ses rêves. Le chien, jugeant avec sagacité que les moutons ne s’éloigneraient pas d’un endroit où l’herbe était si drue et si tendre, se coucha aux pieds de son maître, la tête allongée sur ses pattes et les yeux plongés dans son regard, avec cette attention passionnée qui fait du chien un être presque humain. Les moutons s’étaient groupés çà et là dans un désordre heureux. Un rayon de lumière glissait sur les feuilles et faisait briller dans l’herbe quelques gouttes de rosée, diamants tombés de l’écrin de l’Aurore, et que le soleil n’avait pas encore ramassés. C’était un tableau tout fait, signé Dieu, un assez bon peintre dont le jury du Louvre refuserait peut-être les toiles.

C’est la réflexion que fit une jeune femme qui entrait en ce moment par l’autre extrémité du vallon :

« Quel joli site à dessiner ! » dit-elle en prenant un album des mains de la femme de chambre qui l’accompagnait.

Elle s’assit sur une pierre moussue, au risque de verdir sa fraîche robe blanche, dont elle paraissait s’inquiéter fort peu, ouvrit le livre aux feuillets de vélin, le posa sur ses genoux et commença à tracer l’esquisse d’une main hardie et légère. Ses traits fins et purs étaient dorés par l’ombre transparente de son grand chapeau de paille, comme dans cette délicate ébauche de jeune femme par Rubens que l’on voit au Musée ; ses cheveux, d’un blond riche, formaient un gros chignon de nattes sur son cou plus blanc que le lait et moucheté, comme par coquetterie, de trois ou quatre petites taches de rousseur. Elle était d’une beauté charmante et rare.

Petit-Pierre, absorbé par une découpure de feuilles de châtaignier, ne s’était pas d’abord aperçu de l’arrivée d’un nouvel acteur sur la tranquille scène de la vallée. Fidèle avait bien levé le nez ; mais, ne voyant là aucun sujet d’inquiétude, il avait repris son attitude de sphinx mélancolique. L’aspect de cette forme svelte et blanche troubla singulièrement le jeune berger ; il sentit une espèce de serrement de cœur inexprimable, et, comme pour se soustraire à cette émotion, il siffla son chien et se mit en devoir de se retirer.

Mais ce n’était pas là le compte de la jeune femme, qui était précisément en train de croquer le petit pâtre et son troupeau, accessoire indispensable du paysage ; elle jeta de côté album et crayon, et, avec deux ou trois bonds de biche poursuivie, elle eut bientôt rattrapé Petit-Pierre, qu’elle ramena d’autorité au quartier de roche sur lequel il était assis auparavant.

« Toi, lui dit-elle gaiement, tu vas rester là jusqu’à ce que je te prie de t’en aller ; le bras un peu plus avancé, la tête plus à gauche. »

Et, tout en parlant, de sa main frêle et blanche, elle poussait la joue halée de Petit-Pierre pour la remettre dans la pose.

« Mais c’est qu’il a de beaux yeux, Lucy, pour des yeux de paysan », dit-elle en riant à sa femme de chambre.

Son modèle remis en attitude, la folle jeune femme recourut à sa place et reprit son dessin, qu’elle eut bientôt achevé.

« Tu peux te lever et partir, si tu veux, maintenant ; mais il est bien juste que je te dédommage de l’ennui que je t’ai causé en te faisant rester là comme un saint de bois. Viens ici. »

Le pâtre arriva lentement, tout honteux, le dos humide et les tempes mouillées ; la jeune femme lui glissa vivement une pièce d’or dans la main.

« Ce sera pour t’acheter une veste neuve quand tu iras à la danse le dimanche. »

Le pâtre, qui avait jeté un regard furtif sur l’album entrouvert, restait comme frappé de stupeur sans songer à refermer sa main, où rayonnait la belle pièce de vingt francs toute neuve : des écailles venaient de lui tomber des yeux, une révélation subite s’était opérée en lui. Il disait d’une voix entrecoupée, en suivant les différentes portions du dessin :

« Les arbres, la pierre, le chien, moi, tout y est, les moutons aussi, dans la feuille de papier ! »

La jeune femme s’amusait de cette admiration et de cet étonnement naïfs ; elle lui fit voir différents sites crayonnés, des lacs, des châteaux, des rochers ; puis, comme la nuit venait, elle reprit avec sa femme de compagnie le chemin de la maison de campagne.

Petit-Pierre la suivit des yeux bien longtemps encore après que le dernier pli de sa robe eut disparu derrière le coteau, et Fidèle avait beau lui pousser la main de son nez humide et grenu comme une truffe mouillée, il ne pouvait parvenir à le tirer de sa méditation. L’humble berger commençait à comprendre confusément à quoi servait de contempler les arbres, les plis du terrain et les formes des nuages. Ces inquiétudes, ces élans qu’il ressentait vis-à-vis d’une belle campagne avaient donc un but ; il n’était donc ni imbécile ni fou !

Il avait bien vu collées au lourd manteau des cheminées, dans les fermes, des images comme le portrait d’Isaac Laquedem, de Geneviève de Brabant, de la Mère de Douleurs, avec ses sept glaives enfoncés dans la poitrine ; mais ces grossières gravures sur bois placardées de jaune, de rouge et de bleu, dignes des sauvages de la Nouvelle-Zélande et des Papous de la mer du Sud, ne pouvaient éveiller aucune idée d’art dans sa tête. Les dessins de l’album de la jeune femme, avec leur netteté de crayon et leur exactitude de formes, furent une chose tout à fait nouvelle pour Petit-Pierre.

Le tableau de l’église paroissiale était si noir et si enfumé, qu’on n’y distinguait plus rien, et, d’ailleurs, il avait à peine osé y jeter les yeux, du porche où il se tenait agenouille.

Le soir vint. Petit-Pierre enferma ses moutons dans le parc et s’assit sur le seuil de la cabane à roulettes, qui lui servait de maison l’été. Le ciel était d’un bleu foncé. Les sept étoiles du Chariot luisaient comme des clous d’or au plafond du ciel ; Cassiopée, Bootès scintillaient vivement. Le jeune berger, les doigts noyés dans les poils de son chien, accroupi auprès de lui, se sentait ému par ce magnifique spectacle qu’il était seul à regarder, par cette fête splendide que le ciel, dans son insouciante magnificence, donne à la terre endormie.

Il songeait aussi à la jeune femme, et en pensant à cette main frêle et satinée qui avait effleuré sa joue hâlée et rude, il sentait un frisson lui courir dans les cheveux. Il eut bien de la peine à s’endormir, et il se roulait dans la paille, comme un tronçon de reptile, sans pouvoir fermer les paupières ; enfin, le sommeil vint quoiqu’il se fût fait prier un peu longtemps.

Petit-Pierre fit un rêve.

II

Il lui semblait qu’il était assis sur un quartier de roche avec une belle campagne devant lui. Le soleil se levait à peine, l’aubépine frissonnait sous sa neige de fleurs, les herbes des prairies étaient couvertes d’une sueur perlée, la colline paraissait avoir revêtu une robe d’azur glacée d’argent.

Au bout de quelques instants, Petit-Pierre vit venir à lui la belle dame de la vallée. Elle s’approcha de lui en souriant, et lui dit :

« Il ne s’agit pas de regarder, il faut faire. »

Ayant prononcé ces paroles, elle plaça sur les genoux du pâtre étonné un carton, une belle feuille de vélin, un crayon taillé, et se tint debout près de lui. Il commença à tracer quelques linéaments ; mais sa main tremblait comme la feuille, et les lignes se confondaient les unes dans les autres.

Le désir de bien faire, l’émotion et la honte de réussir si mal lui faisaient couler des gouttes d’eau sur les tempes. Il aurait donné dix ans de sa vie pour ne pas se montrer si gauche devant une si belle personne ; ses nerfs se contractaient, et les contours qu’il essayait de tracer dégénéraient en zigzags irréguliers et ridicules ; son angoisse était telle, qu’il manqua de se réveiller ; mais la dame, voyant sa peine, lui mit à la main un porte-crayon d’or dont la pointe étincelait comme une flamme.

Aussitôt Petit-Pierre n’éprouva plus aucune difficulté : les formes s’arrangeaient d’elles-mêmes et se groupaient toutes seules sur le papier ; le tronc des arbres s’élançait d’un jet hardi et franc, les feuilles se détachaient, les plantes se dessinaient avec leur feuillage, leur port et tous leurs détails. La dame, penchée sur l’épaule de Petit-Pierre, suivait les progrès de l’ouvrage d’un air satisfait, en disant de temps à autre :

« Bien, très bien, c’est comme cela ; continue ! »

Une boucle de ses cheveux, dont la spirale alanguie flottait au vent, effleura même la figure du jeune pâtre, et de ce choc jaillirent des milliers d’étincelles, comme d’une machine électrique ; un des atomes de feu lui tomba sur le cœur, et son cœur brûlait dans sa poitrine, lumineux comme une escarboucle. La dame s’en aperçut, et lui dit :

« Vous avez l’étincelle ; adieu ! »

III

Ce songe produisit un effet étrange sur Petit-Pierre. En effet, son cœur était en flamme, et aussi sa tête : à dater de ce jour, il était sorti du chaos de la multitude : entre sa naissance et sa mort, il devait y avoir quelque chose.

Il prit un charbon à un feu éteint de la veille, et voulut commencer tout de suite ses études pittoresques ; les planches extérieures de sa cabane lui servaient de papier et de toile.

Par où commença-t-il ? Par le portrait de son meilleur, ou pour mieux dire, de son seul ami, de Fidèle ; car il était orphelin et n’avait que son chien pour famille. Les premiers traits qu’il esquissa ressemblaient autant, il faut l’avouer, à un hippopotame qu’à un chien ; mais, à force d’effacer et de refaire, car Fidèle était le plus patient modèle du monde, il parvint à passer de l’hippopotame au crocodile, puis au cochon de lait, et enfin à une figure dans laquelle il aurait fallu de la mauvaise volonté pour ne pas reconnaître un individu appartenant à l’espèce canine.

Dire la satisfaction que ressentit Petit-Pierre, son dessin achevé, serait une chose difficile. Michel-Ange, lorsqu’il donna le dernier coup de pinceau à la chapelle Sixtine, et se recula les bras croisés sur sa poitrine pour contempler son œuvre immortelle, n’éprouva pas une joie plus intime et plus profonde.

« Si la belle dame pouvait voir le portrait de Fidèle ! » se disait en lui-même le petit artiste.

Il faut lui rendre cette justice que cet enivrement dura peu. Il comprit vite combien ce croquis était informe, et différent du véritable Fidèle ; il l’effaça, et, cette fois, essaya de faire un mouton ; il y réussit un peu moins mal, il avait déjà de l’expérience : cependant le charbon s’écrasait sous ses doigts, la planche mal rabotée trahissait ses efforts.

« Si j’avais du papier et un crayon, je réussirais mieux ; mais comment pourrai-je m’en procurer ? »

Petit-Pierre oubliait qu’il fût un capitaliste.

Il s’en souvint pourtant ; et, un jour, confiant son troupeau à un camarade, il s’en alla résolument à la ville et entra chez un marchand, lui demandant ce qu’il fallait pour dessiner. Le marchand étonné lui donna du papier et des crayons de plusieurs sortes. Petit-Pierre, tout heureux d’avoir accompli cette tâche héroïque et difficile d’acheter tant d’objets étranges, s’en retourna à ses moutons, et, sans les négliger, consacra au dessin tout le temps que les bergers ordinaires mettent à jouer du pipeau, à sculpter des bâtons et à faire des pièges pour les oiseaux et pour les fouines.

Sans trop se rendre compte du motif qui guidait ses pas, il conduisait souvent son troupeau à l’endroit où il avait posé pour la jeune femme, mais il fut plusieurs jours sans la revoir.

Est-ce que Petit-Pierre était amoureux d’elle ? Non, dans le sens qu’on attache à ce mot. Un tel amour était par trop impossible, et il faut même au cœur le plus humble et le plus timide une lueur d’espérance. Tout simple et tout rustique qu’il était, Petit-Pierre sentait qu’il y avait des abîmes entre lui, pauvre pâtre en haillons, ignorant, inculte, et une femme jeune, belle et riche. À moins d’être fou, est-ce bien sérieusement qu’on aime une reine ? Est-on bien malheureux, à moins d’être poète, de ne pas pouvoir embrasser les étoiles ? Petit-Pierre ne pensait pas à tout cela. La dame, c’est ainsi qu’il se la désignait à lui-même, lui apparaissait blanche et radieuse, un crayon d’or à la main ; et il l’adorait avec cette simple dévotion tendre et fervente des catholiques du Moyen Âge pour la Sainte Vierge ; bien qu’il ne s’en rendît pas compte, c’était pour lui la Béatrix, la muse !

IV

Un jour, il entendit sonner sur les cailloux le galop d’un cheval ; Fidèle jeta un long aboiement, et, au bout de quelques minutes, il vit la dame emportée par le coursier fougueux qu’elle cinglait de coups de cravache pour le remettre dans son chemin ; mais l’animal indocile, poussé sans doute par quelque frayeur, n’écoutait ni le mors, ni l’éperon, ni la bride, et, par un soubresaut violent, avant que Petit-Pierre, qui s’élançait de rocher en rocher du haut de la colline, eût eu le temps d’arriver, il se débarrassa de son écuyère, dont la tête porta violemment sur le sol. La force du coup la fit évanouir, et Petit-Pierre, plus pâle qu’elle encore, alla ramasser dans le creux d’une ornière où la pluie s’était amassée, à la grande frayeur d’une petite grenouille verte qui avait établi là sa salle de bains, quelques gouttes d’eau claire qu’il jeta sur le visage décoloré de la dame. À sa grande terreur, il aperçut des filets rouges se mêler aux réseaux bleus de ses tempes ; elle était blessée.

Petit-Pierre tira de sa poche un pauvre mouchoir à carreaux, et se mit à étancher le sang qui se faisait jour à travers les boucles de cheveux, aussi pieusement et avec autant de respect que les saintes femmes qui essuyaient les pieds du Christ. Une fois, elle reprit connaissance, ouvrit les yeux, et jeta sur Petit-Pierre un vague regard de reconnaissance qui lui pénétra jusqu’à l’âme.

Un bruit de pas se fit entendre, le reste de la cavalcade était à la recherche de la dame : on la releva, on la mit dans la calèche, et tout disparut.

Le berger serra précieusement dans son sein le tissu imprégné de ce sang si pur, et, le soir, courut à la villa demander des nouvelles de la dame. La blessure n’était pas dangereuse. Cette bonne nouvelle calma un peu Petit-Pierre, à qui tout semblait perdu depuis qu’il avait vu emporter la jeune femme inanimée et blanche comme une morte.

La saison était avancée : les habitants du château retournèrent à Paris, et Petit-Pierre, bien qu’il n’entrevît que de loin en loin et comme à la dérobée le chapeau de paille et la robe blanche, se sentit immensément seul ; quand il était par trop triste, il tirait le mouchoir avec lequel il avait étanché la blessure de la dame, et baisait la tache de sang qui couvrait un des carreaux : c’était sa consolation. Il dessinait à force, et avait presque épuisé sa provision de papier ; ses progrès avaient été rapides, car il n’avait pas de maître : nul système ne s’interposait entre lui et la nature, il faisait ce qu’il voyait.

Ses dessins étaient cependant encore bien rudes, bien barbares, quoique pleins de naïveté et de sentiment ; il travaillait dans la solitude sous le regard de Dieu, sans conseil, sans guide, n’ayant que son cœur et sa mélancolie.

Quelquefois, la nuit, en rêve, il revoyait la belle dame, et, le porte-crayon d’or à la pointe étincelante entre ses mains, traçait des dessins merveilleux ; mais, le matin, tout s’évanouissait, le crayon devenait rebelle, les formes fuyaient, quoique Petit-Pierre usât presque toute la mie de son pain à effacer les traits manqués.

Cependant, un jour, il avait crayonné une vieille chaumine toute moussue, dont la cheminée dardait une spirale de fumée bleuâtre entre les cimes des noyers presque entièrement dépouillés de leurs feuilles ; un bûcheron, sa tâche accomplie, se tenait debout sur le seuil, bourrant sa pipe, et, dans le fond de la chambre, entrevu par la porte ouverte, on apercevait vaguement une femme qui poussait du pied une bercelonnette tout en filant son rouet. C’était le chef-d’œuvre de Petit-Pierre. Il était presque content de lui.

Tout à coup il aperçut une ombre sur son papier, l’ombre d’un tricorne qui ne pouvait appartenir qu’à M. le curé. En effet, c’était lui ; il observait en silence Petit-Pierre, qui rougit jusqu’à l’ourlet des oreilles d’être ainsi surpris en dessin flagrant. Le vénérable ecclésiastique, bien qu’il ne fût pas un de ces prêtres guillerets vantés par Béranger, était cependant un bon, honnête et savant homme. Jeune, il avait vécu dans les villes ; il ne manquait pas de goût et possédait quelque teinture des beaux-arts. L’ouvrage de Petit-Pierre lui parut donc ce qu’il était, fort remarquable déjà, et promettant le plus bel avenir. Le bon prêtre fut touché en lui-même de cette vocation solitaire, de ce génie inconnu qui répandait ses parfums devant Dieu, reproduisant avec amour, dévotion et conscience, quelques fragments de l’œuvre infinie de l’éternel créateur.

« Mon petit ami, quoique la modestie soit un sentiment louable, il ne faut pas rougir comme cela. C’est peut-être un mouvement d’orgueil secret.

« Lorsqu’on a fait quelque chose dans la sincérité de son cœur, et avec tout l’effort dont on est capable, on ne doit pas craindre de le montrer. Il n’y a pas de mal à dessiner, surtout lorsqu’on ne néglige pas les autres devoirs. Le temps que vous passez à crayonner, vous le perdriez à ne rien faire, et l’oisiveté est mauvaise dans la solitude.

« Il y a là-dedans, mon cher enfant, un certain mérite : ces arbres sont vrais, ces herbes ont chacune les feuilles qui leur conviennent.

« Vous avez, on le sent, longtemps contemplé les œuvres du grand Maître pour lequel vous devez vous sentir pénétré d’une admiration bien vive ; car, s’il est déjà si difficile de faire une copie imparfaite et grossière, qu’est-ce donc quand il faut créer et tirer tout de rien ! »

C’est ainsi que le bon curé encourageait Petit-Pierre ; il eut la première confidence de ce talent qui devait aller si haut et si loin.

« Travaillez, mon enfant, lui disait-il, vous serez peut-être un autre Giotto. Giotto était, comme vous, un pauvre gardeur de chèvres, et il finit par acquérir tant de talent, qu’un de ses tableaux, représentant la Sainte Mère du divin Sauveur, fut promené processionnellement dans les rues de Florence par le peuple enthousiasmé. »

Le curé, durant les longues soirées d’hiver qui laissaient beaucoup de loisir à Petit-Pierre, que ne réclamaient plus ses moutons chaudement entassés dans l’étable, lui apprit à lire et aussi à écrire, lui donnant ainsi les deux clefs du savoir. Petit-Pierre fit des progrès rapides, car c’était autant son cœur que son esprit qui désirait apprendre. Le digne prêtre, tout en se reprochant un peu de donner à son élève une instruction au-dessus de l’humble rang qu’il occupait, se plaisait à voir s’épanouir les uns après les autres les calices de cette jeune âme. Pour ce jardinier attentif, c’était un spectacle des plus intéressants que cette floraison intérieure dont lui seul avait le secret.

Les glaces fondirent, les perce-neiges et les primevères commencèrent à pointer timidement, et Petit-Pierre reprit la conduite de son troupeau. Ce n’était plus l’enfant chétif que nous avons vu au commencement de ce récit ; il avait grandi et pris de la force.

La nature avait fait un appel à ses ressources pour subvenir aux dépenses des facultés nouvelles. Sous le développement de son cerveau, ses tempes s’étaient élargies. Son œil, désormais arrêté sur un but, avait le regard net et ferme. Comme dans toute tête habitée par une pensée, on voyait briller sur sa figure le reflet d’une flamme intérieure. Non qu’il fût dévoré par les ardeurs maladives d’une ambition précoce ; mais le vin de la science, quoique versé par le bon prêtre avec une prudente discrétion, causait à cette âme neuve une espèce d’enivrement qui eût pu tourner à l’orgueil. Heureusement, Petit-Pierre n’avait pas de public. Ni les arbres ni les rochers ne sont flatteurs.

L’immensité de la nature, avec laquelle il était toujours en relation, le ramenait bien vite au sentiment de sa petitesse. Abondamment fourni, par le curé, de papier, de crayons, il fit un grand nombre d’études, et quelquefois, tout éveillé, il lui semblait avoir à la main le porte-crayon d’or à la pointe de feu, et la dame, penchée sur son épaule, lui disait :

« C’est bien, mon ami. Vous n’avez pas laissé éteindre l’étincelle que j’avais mise dans votre cœur. Persévérez, et vous aurez votre récompense. »

Petit-Pierre, ayant acquis un fin sentiment de la forme, comprenait à quel point la dame était belle, et, à cette pensée, sa poitrine se gonflait.

Il regardait le mouchoir à carreaux où la tache, quoique brunie, se distinguait toujours, et il disait avec émotion :

« Heureux sang qui as coulé dans ses veines, qui es monté de son cœur à sa tête ! »

Avec la même sincérité qui nous a fait avouer là-haut que Petit-Pierre n’était pas encore amoureux, nous devons convenir qu’il l’est à présent, et de toutes les forces de son âme. L’image adorée ne le quitte plus. Il la voit dans les arbres, dans les nuages, dans l’écume des cascades. Aussi a-t-il fait d’immenses progrès. Il y a maintenant dans ses dessins un élément qui y manquait : le désir.

V

Un événement très simple en apparence et qui n’est pas dramatique le moins du monde, mais il faut vous y résigner, car nous vous avons prévenu en commençant que notre histoire ne serait pas compliquée, décida tout à fait de la vocation de Petit-Pierre et vint changer la face de sa vie.

Le député du département avait obtenu du ministère de l’intérieur un tableau de sainteté pour l’église de *** : le peintre, qui était un homme de talent soigneux de ses œuvres, accompagna sa toile et voulut choisir lui-même la place où elle serait suspendue. Naturellement il descendit au presbytère, et le curé ne manqua pas de parler au peintre d’un berger du pays qui avait beaucoup de goût pour le dessin et faisait de lui-même des croquis annonçant de merveilleuses dispositions. Le carton de Petit-Pierre fut vidé devant le peintre. L’enfant, pâle comme la mort, comprimant son cœur sous sa main pour l’empêcher d’éclater, se tenait debout à côté de la table. Il attendait en silence la condamnation de ses rêves, car il ne pouvait s’imaginer qu’un homme bien mis, bien ganté, un bout de ruban rouge à sa boutonnière, auteur d’un tableau entouré d’un cadre d’or, pût trouver le moindre mérite à ses charbonnages sur papier gris.

Le peintre feuilleta quelques dessins sans rien dire ; puis son front s’éclaira, une légère rougeur lui monta aux joues, et il s’adressait à lui-même de courtes phrases exclamatives en argot d’atelier.

« Comme c’est bonhomme ! comme c’est nature ! pas le moindre chic. Corot n’eût pas mieux fait ; voilà un chardon qu’envierait Delaberge ; ce mouton couché est tout à fait dans le goût de Paul Potter. »

Quand il eut fini, il se leva, marcha droit à Petit-Pierre, lui prit la main, la secoua cordialement, et lui dit :

« Pardieu ! quoique cela ne soit guère honorable pour nous autres professeurs, mon cher garçon, vous en savez plus que tous mes élèves. Voulez-vous venir à Paris avec moi ? En six mois, je vous montrerai ce qu’on nomme les ficelles du métier ; ensuite, vous marcherez tout seul, et… si vous ne vous arrêtez pas, je peux vous prédire, sans craindre de me compromettre, que vous irez loin. »

Petit-Pierre, bien sermonné, bien chapitré, bien prévenu sur les dangers de la Babylone moderne, partit avec le peintre, en compagnie de Fidèle, dont il ne voulut pas se séparer, et que l’artiste lui permit d’emmener, avec cette délicate bonté d’âme qui accompagne toujours le talent. Seulement, Fidèle ne voulut jamais se laisser hisser sur l’impériale, et suivit la voiture dans un étonnement profond, mais rassuré par la figure amicale de son maître, qui lui souriait à travers la portière.

Nous ne suivrons pas jour par jour les progrès de Petit-Pierre, cela nous mènerait trop loin. Les œuvres des grands maîtres, qu’il visitait assidûment dans les galeries et dont il faisait de fréquentes copies, mirent à sa disposition mille moyens de rendre sa pensée, qu’il n’eût pu deviner tout seul. Il passa des sévérités du grave Poussin aux mollesses lumineuses de Claude Lorrain, de la fougue sauvage de Salvator Rosa à la vérité prise sur le fait de Ruysdael ; mais il ne s’imprégna d’aucun style particulier : il avait une originalité trop fortement trempée pour cela. Il n’avait pas fait comme le vulgaire des peintres qui commencent dans l’atelier, et vont ensuite mettre leur carte de visite à la nature dans des excursions de six semaines, sauf à peindre ensuite au coin du feu les rochers d’après un fauteuil, et les cascades d’après l’eau d’une carafe versée de haut dans une cuvette par un rapin complaisant : ce n’est qu’imprégné de l’arôme des bois, les yeux pleins d’aspects champêtres, à la suite d’une longue et discrète familiarité avec la nature, qu’il avait pris le crayon d’abord, puis le pinceau. Les conseils de l’art lui étaient venus assez tôt pour qu’il n’eût pas le temps de prendre une mauvaise route, assez tard pour ne pas fausser sa naïveté.

Au bout de deux ans de travail opiniâtre, Petit-Pierre eut un tableau admis et remarqué à l’exposition du Louvre. Il aurait bien voulu revoir la dame au crayon d’or ; mais, quoiqu’il eût regardé très attentivement dans les promenades, au théâtre, aux églises, toutes les femmes qui pouvaient offrir quelque ressemblance avec elle, il ne put retrouver sa trace. Il ne savait pas son nom, et ne connaissait d’elle que sa beauté. Un vague espoir cependant le soutenait ; quelque chose lui disait au fond du cœur que la destinée n’en avait pas fini entre eux deux. Quelque modeste qu’il fût, il avait la conscience de son talent ; il s’était rapproché du ciel, et l’impossibilité d’atteindre l’étoile de son rêve diminuait chaque jour. De temps à autre, notre jeune peintre se promenait aux alentours de son tableau, en se penchant sur la balustrade, affectant de considérer attentivement quelque cadre microscopique dans le voisinage de sa toile, afin de recueillir les avis des spectateurs, et puis il se disait, non sans quelque raison, que la dame, qui dessinait elle-même et paraissait aimer beaucoup le paysage, si elle était à Paris, viendrait immanquablement visiter l’exposition. En effet, un matin, avant l’heure où la foule abonde, Petit-Pierre vit s’avancer du côté de son tableau une jeune femme vêtue de noir ; il ne vit pas d’abord sa figure, mais une petite portion de ce cou blanc semé de petits signes, et qui brillait comme une opale entre l’écharpe et le bord du chapeau, la lui fit reconnaître sur-le-champ avec cette sûreté de coup d’œil que l’habitude donne aux peintres. C’était bien elle : le deuil qu’elle portait faisait encore ressortir sa blancheur, et, dans le noir encadrement du chapeau, son profil fin et pur avait la transparence du marbre de Paros. Ce deuil troubla Petit-Pierre.

« Qui a-t-elle perdu ? son père, sa mère ?… ou bien serait-elle… libre ? » se dit-il tout bas dans le recoin le plus secret de son âme.

Le paysage exposé par le jeune artiste représentait précisément le site dessiné par la dame, et pour lequel avaient posé lui, Fidèle, et ses moutons. Petit-Pierre, par une pensée d’amour et de religion, avait choisi pour sujet de son premier tableau l’endroit où il avait reçu la révélation de la peinture. La pente gazonnée, les bouquets d’arbres, les roches grises perçant çà et là le vert manteau de l’herbe, le tronc décharné et bizarre d’un vieux chêne frappé de la foudre, tout était d’une scrupuleuse exactitude. Petit-Pierre s’était peint appuyé sur son bâton, l’air rêveur, Fidèle à ses pieds, et dans la position que lui avait indiquée la dame à l’album.

La jeune femme resta longtemps en contemplation devant le tableau de Petit-Pierre ; elle en examina attentivement tous les détails, s’avançant et se reculant pour mieux juger de l’effet. Une pensée semblait la préoccuper : elle ouvrit le livret et chercha le numéro de la toile, le nom du peintre et le sujet de son œuvre. Le nom lui était inconnu ; le livret ne contenait que ce seul mot : « Paysage. » Puis, paraissant frappée d’un souvenir lumineux, elle dit quelques mots tout bas à la vieille dame qui l’accompagnait.

Après avoir regardé encore quelques tableaux, mais d’un œil déjà distrait et fatigué, elle sortit.

Petit-Pierre, entraîné sur ses pas par une force magique et craignant de perdre cette trace retrouvée si à propos, suivit la jeune dame de loin et la vit monter en voiture. Se jeter dans un cabriolet, et lui dire de ne pas perdre de vue cette voiture bleue à livrée chamois, fut l’affaire d’une minute pour Petit-Pierre.

Le cocher fouetta énergiquement sa haridelle, et se mit à la poursuite de l’équipage.

La voiture entra dans une maison de belle apparence, rue Saint-H*** et la porte cochère se referma sur elle.

C’était bien là que demeurait la dame.

Savoir la rue et le numéro de son idéal est déjà une belle position, et c’est quelque chose que de pouvoir se dire : « Mon rêve demeure dans tel quartier, sur le devant », ou bien : « entre cour et jardin ». Avec cela, avec moins peut-être, Lovelace ou don Juan eussent mené une aventure à bout ; mais Petit-Pierre n’était ni un don Juan ni un Lovelace, bien loin de là !

Il lui restait à savoir le nom de la dame de ses pensées, à se faire recevoir chez elle, à s’en faire aimer : trois petites formalités qui ne laissaient pas que d’embarrasser étrangement notre ex-berger.

Heureusement, le hasard vint à son secours, et le moyen qu’il cherchait s’offrit de lui-même. Un matin, son rapin Holoferne lui apporta, délicatement pincée entre le pouce et l’index, une petite lettre oblongue qu’il flairait avec des contractions et dilatations de narines, comme si c’eût été un bouquet de roses ou de violettes.

À l’anglaise fine et vive de l’adresse, on ne pouvait méconnaître une main de femme, et de femme bien élevée, sachant écrire une autre orthographe que celle du cœur.

La lettre était ainsi conçue :

 

Monsieur,

Je viens de voir au salon un charmant tableau de vous. Je serais bien heureuse de le posséder dans ma petite galerie ; mais j’ai peur d’arriver trop tard. S’il vous appartient encore, ayez la bonté de me promettre de ne le vendre à personne et de le faire porter, l’exposition finie, rue Saint-H***, n°***. Vos conditions seront les miennes.

G. D’ESCARS.

 

La rue et le numéro concordaient précisément avec ceux où Petit-Pierre avait vu entrer la voiture. Il n’y avait pas à s’y tromper. Mme d’Escars était bien la dame au porte-crayon de flamme des visions de Petit-Pierre, celle qui lui avait donné le louis avec lequel il avait acheté les premières feuilles de papier, celle dont il gardait précieusement une goutte de sang sur son mouchoir à carreaux.

VI

Petit-Pierre se rendit chez Mme d’Escars, et bientôt des relations assez fréquentes s’établirent entre eux. L’esprit naïf et droit, enthousiaste et sensé à la fois de Petit-Pierre, que nous appellerons ainsi jusqu’à la fin de cette histoire pour ne pas divulguer un nom devenu célèbre, plaisait infiniment à Mme d’Escars, qui n’avait pas reconnu dans le jeune artiste le petit pâtre qui lui avait servi de modèle.

Cependant, dès la première visite, elle avait eu quelque vague souvenir d’avoir vu cette physionomie ailleurs.

Mme d’Escars n’avait pas dit à Petit-Pierre qu’elle-même dessinât, car elle n’avait aucune hâte de faire montre des talents qu’elle possédait. Un soir, la conversation tomba sur la peinture, et Mme d’Escars avoua, ce que Petit-Pierre savait fort bien, qu’elle avait fait quelques études, quelques croquis qu’elle lui aurait déjà montrés si elle les avait jugés dignes d’un tel honneur.

Elle posa l’album sur la table, en tournant les feuilles plus ou moins rapidement, selon qu’elle jugeait les dessins dignes ou indignes d’examen.

Quand elle arriva à l’endroit où Petit-Pierre et son troupeau étaient représentés, elle dit au jeune peintre :

« C’est à peu près le même site que celui que vous avez représenté dans votre tableau, que j’ai acheté, pour voir, réalisé, ce que j’aurais voulu faire. Cette rencontre est bizarre. Vous êtes donc allé à S*** ?

— Oui, j’y ai passé quelque temps.

— Un charmant pays, inconnu, et renfermant des beautés qu’on va chercher bien loin ; mais, puisque j’ai tiré mon album de son étui, ce ne sera pas impunément. Voici une page blanche, vous allez crayonner quelque chose là-dessus. »

Petit-Pierre dessina la vallée où Mme d’Escars était tombée de cheval. Il représenta l’amazone renversée à terre et soutenue par un jeune pâtre qui lui bassinait les tempes avec un mouchoir trempé dans l’eau.

« Quelle coïncidence étrange ! dit Mme d’Escars. Je suis effectivement tombée de cheval dans un endroit semblable ; mais il n’y avait aucun témoin de cette mésaventure qu’un petit pâtre que j’ai vaguement entrevu à travers mon évanouissement et que je n’ai jamais rencontré depuis. Qui a pu vous raconter cela ?

— C’est que je suis moi-même Petit-Pierre, et voici le mouchoir qui a essuyé le sang qui coulait de votre tempe, où j’aperçois la cicatrice de la blessure sous la forme d’une imperceptible petite raie blanche. »

Mme d’Escars tendit sa main au jeune peintre, qui posa sur le bout de ses doigts roses un baiser tendre et respectueux ; puis, d’une voix émue et tremblante, il lui raconta toute sa vie, les vagues aspirations qui le troublaient, ses rêves, ses efforts et enfin son amour, car maintenant il voyait clair dans son âme, et, si d’abord il avait adoré la muse en Mme d’Escars, maintenant il aimait la femme.

Que dirons-nous de plus ? La fin de cette histoire n’est pas difficile à deviner, et nous avons promis en commençant qu’il n’y aurait dans notre récit ni catastrophe ni surprise. Mme d’Escars devint au bout de quelques mois Mme D***, et Petit-Pierre eut ce rare bonheur d’épouser son idéal et de vivre avec son rêve sans jamais s’être souillé par de vulgaires unions. – Il aimait les beaux arbres, il devint un grand paysagiste. – Il aimait une belle femme, il l’épousa ; heureux homme ! Mais que ne fait-on pas avec un amour pur et une forte volonté ?

Appendice

FEUILLETS DE L’ALBUM D’UN JEUNE RAPIN

I

VOCATION

Je ne répéterai pas cette charge trop connue qui fait commencer ainsi la biographie d’un grand homme : « Il naquit à l’âge de trois ans, de parents pauvres mais malhonnêtes. » Je dois le jour (le leur rendrai-je ?) à des parents cossus mais bourgeois, qui m’ont infligé un nom de famille ridicule, auquel un parrain et une marraine, non moins stupides, ont ajouté un nom de baptême tout aussi désagréable. N’est-ce pas une chose absurde que d’être obligé de répondre à un certain assemblage de syllabes qui vous déplaisent ? Soyez donc un grand maître en vous appelant Lamerluche, Tartempion ou Gobillard ? À vingt ans, on devrait se choisir un nom selon son goût et sa vocation. On signerait à la manière des femmes mariées, Anafesto (né Falempin), Flotizel (né Barbochu), ainsi qu’on l’entendrait ; de cette façon, des gens noirs comme des Abyssins ne s’appelleraient pas Leblanc, et ainsi de suite.

Mes père et mère, six semaines après que j’eus été sevré, prirent cette résolution commune à tous les parents de faire de moi un avocat, ou un médecin, ou un notaire. Ce dessein ne fit que se fortifier avec le temps. Il est évident que j’avais les plus belles dispositions pour l’un de ces trois états : j’étais bavard, je médicamentais les hannetons, et je ne cassais qu’au jour voulu les tirelires où je mettais mes sous ; ce qui faisait pressentir la faconde de l’avocat, la hardiesse anatomique du médecin, et la fidélité du notaire à garder les dépôts. En conséquence, on me mit au collège, où j’appris peu de latin et encore moins de grec ; il est vrai que j’y devins un parfait éleveur de vers à soie, et que mes cochons d’Inde dépassaient pour l’instruction et la grâce du maintien ceux du Savoyard le plus habile. Dès la troisième, ayant reconnu la vanité des études classiques, je m’adonnai au bel art de la natation, et j’acquis, après deux saisons de chair de poule et de coups de soleil, le grade éminent de caleçon rouge. Je piquais une tête sans faire jaillir une goutte d’eau ; je tirais la coupe marinière et la coupe sèche d’une façon très brillante ; les maîtres de nage me faisaient l’honneur de m’admettre à leur payer des petits verres et des cigares ; je commençai même un poème didactique en quatre chants, en vers latins, intitulé : Ars natandi. Malheureusement, la nage est un art d’été ; et, l’hiver, pour me distraire des thèmes et des versions, j’illustrais de dessins à la plume les marges de mes cahiers et de mes livres ; je ne puis évaluer à moins de six cent mille le nombre de vers à copier que cette passion m’attira ; j’avais du premier coup atteint les hauteurs de l’art primitif ; j’étais byzantin, gothique, et même, j’en ai peur, un peu chinois : je mettais des yeux de face dans des têtes de profil ; je méprisais la perspective et je faisais des poules aussi grosses que des chevaux ; si mes compositions eussent été sculptées dans la pierre au lieu d’être griffonnées sur des chiffons de papier, nul doute que quelque savant ne leur eût trouvé les sens symboliques les plus curieux et les plus profonds. Je ne me rappelle pas sans plaisir une certaine chaumière avec une cheminée dont la fumée sortait en tire-bouchon, et trois peupliers pareils à des arêtes de sole frite, qui aujourd’hui obtiendraient le plus grand succès auprès des admirateurs de l’air naïf. À coup sûr, rien n’était moins maniéré.

De là, je passai à de plus nobles exercices ; je copiai Les Quatre Saisons au crayon noir, et Les Quatre Parties du monde au crayon rouge. Je faisais des hachures carrées, en losange, avec un point au milieu. Ce qui me donna beaucoup de peine dans les commencements, c’est de réserver le point lumineux au milieu de la prunelle ; enfin j’en vins à bout, et je pus offrir à mes parents, le jour de leur fête, un soldat romain qui, à quelque distance, pouvait produire l’effet d’une gravure au pointillé ; la beauté du cadre les toucha, et je les vis près de s’attendrir ; mais mon père, après quelques minutes de rêverie profonde, au lieu de la phrase que j’attendais : « Tu Marcellus eris ! » me dit, avec un accent qui me sembla horriblement ironique : « Tu seras avocat ! »

Il me fît prendre des inscriptions de droit qui servirent à motiver mes sorties, et me permirent d’aller assez régulièrement dans un atelier de peinture. Mon père, ayant découvert mon affreuse conduite, me lança un gros regard de menace, et me dit ces foudroyantes paroles, qui retentissent encore à mon oreille comme les trompettes du Jugement dernier : « Tu périras sur l’échafaud ! » C’est ainsi que se décida ma vocation.

II

D’APRÈS LA BOSSE

Hélas ! voici bien longtemps que je reproduis à l’estompe le torse de Germanicus, le nez du Jupiter Olympien, et autres plâtras plus ou moins antiques : à la longue, la bosse et l’estompe engendrent la mélancolie ; les yeux blancs des dieux grecs n’ont pas grande expression ; la sauce est peu variée en elle-même. Si ce n’était l’idée de contrarier mes parents, qui me soutient, je quitterais à l’instant cet affreux métier ! Cela n’est guère amusant, d’aller chercher des cerises à l’eau-de-vie, du tabac à fumer et des cervelas pour ces messieurs, et de s’entendre appeler toute la journée rapin et rat huppé !

III

D’APRÈS NATURE

La semaine prochaine, je peindrai d’après nature. Enfin j’ai une boîte, un chevalet et des couleurs ! Comment prendrai-je ma palette, ronde ou carrée ? Carrée, c’est plus sévère, plus primitif, plus ingresque ; la palette d’Apelles devait être carrée ! Oh ! les belles vessies, pleines, fermes, luisantes ! avec quel plaisir vais-je donner dedans le coup d’épingle qui doit faire jaillir la couleur !… Aïe ! ouf ! quel mauvais augure ! le globule, trop fortement pressé entre les doigts, a éclaté comme une bombe, et m’a lancé à la figure une longue fusée jaune : il faudra que je me lave le nez avec du savon noir et de la cendre. Si j’étais superstitieux, je me ferais avocat. Je vais donc peindre, non plus d’après des gravats insipides, mais d’après la belle nature vivante ! Dieux ! si c’était une femme ! ô mon cœur, contiens-toi, réprime tes battements impétueux, ou je serai forcé de te faire cercler de fer comme le cœur du prince Henri. Ce n’est pas une femme ; au contraire, c’est un vieux charpentier fort laid, qui est, au dire des experts, le plus beau torse de l’époque, et qui s’intitule « premier modèle de l’Académie royale de dessin et de peinture » ; pour moi, il me fait l’effet d’un tronc de chêne noueux ou d’un sac de noix appuyé debout contre un mur.

On distribue les places ; nous sommes cinquante-trois, la plus mauvaise m’échoit. Entre les toiles et les barres des chevalets, qui font comme une forêt de mâts, j’entrevois vaguement le coude du modèle. De tous côtés j’entends mes compagnons s’écrier : « Quels dentelés ! quels pectoraux ! comme la mastoïde s’agrafe vigoureusement ! comme le biceps est soutenu ! comme le grand trochanter se dessine avec énergie ! » Moi, au lieu de toutes ces merveilles anatomiques, je n’avais pour perspective qu’un cubitus assez pointu, assez rugueux, assez violet ; je le transportai le plus fidèlement possible sur ma toile, et, quand le professeur vint jeter les yeux sur ce que j’avais fait, il me dit d’un ton rogue : « Cela est plein de chic et de ficelles ; vous avez une patte d’enfer, et je vous prédis… que vous ne ferez jamais rien. »

IV

COMMENT JE DEVINS UN PEINTRE DE L’ÉCOLE ANGÉLIQUE

Ces paroles du professeur me jetèrent dans un douloureux étonnement. « Eh quoi ! m’écriai-je, j’ai déjà du chic, et c’est la première fois que je touche une brosse… Qu’est-ce donc que le chic ? » J’étais près de me laisser aller à mon désespoir et de m’enfoncer dans le cœur mon couteau à palette tout chargé de cinabre ; mais je repris courage, et j’entendis au fond de mon âme une voix qui murmurait : « Si ton maître n’était qu’un cuistre !… » Je rougis jusqu’au blanc des yeux, et je crus que tout le monde lisait sur mon visage cette coupable pensée. Mais personne ne parut s’apercevoir de cette illumination intérieure.

Petit à petit, à force de travail, j’en revins à ma manière primitive, je n’employai plus aucune ficelle, et je fis des dessins qui pouvaient rivaliser avec ceux que je griffonnais autrefois sur le dos des dictionnaires ; aussi, un jour, mon professeur, qui s’était arrêté derrière moi, laissa tomber ces paroles flatteuses : « Comme c’est bonhomme ! » À ces mots, je me troublai, et, suffoqué d’émotion, je courbai ma tête sur ses mains, que je baignai de pleurs. Le tableau qui me valut cet éloge représentait un anachorète potiron tendre dans un ciel indigo fonce, et ressemblait assez à ces images de complaintes gravées sur bois et grossièrement coloriées, que l’on fabrique à Épinal. À dater de ce jour, je me fis une raie dans le milieu des cheveux, et me vouai au culte de l’art symbolique, archaïque et gothique ; les Byzantins devinrent mes modèles ; je ne peignis plus que sur fond d’or, au grand effroi de mes parents, qui trouvaient que c’étaient là des fonds mal placés. André Ricci de Candie, Barnaba, Bizzamano, qui étaient, à vrai dire, plutôt des relieurs que des peintres, et se servaient autant de fers à gaufrer que de pinceaux, avaient accaparé mon admiration : Orcagna, l’ange de Fiesole, Ghirlandaio, Pérugin, me paraissaient déjà un peu Vanloo ; et, ne trouvant plus l’école italienne assez spiritualiste, je me jetai dans l’école allemande. Les frères Van Eik, Hemling, Lucas de Leyde, Cranach, Holbein, Quinrin Metsys, Albert Durer, furent pour moi l’objet d’études profondes, après lesquelles j’étais en état de dessiner et de colorier un jeu de cartes aussi bien que feu Jacquemin Gringoneur, imagier du roi Charles VI. À cette époque climatérique de ma vie, mon père, après avoir payé une note assez longue chez Brullon, rue de l’Arbre-Sec, me fit cette observation que je devais savoir mon métier et gagner de l’argent ; je répondis que le gouvernement, par un oubli que j’avais peine à concevoir, ne m’avait pas encore donné de chapelle à peindre, mais que cela ne pouvait manquer. À quoi mon père répliqua : « Fais le portrait de M. Crapouillet de madame son épouse, et tu auras cinq cents francs, sur lesquels je te retiendrai cent francs pour tes mois de nourrice, que tu me dois encore. »

V

HURES DE BOURGEOIS !!!…

Mme Crapouillet n’était pas jolie, mais M. Crapouillet était affreux ; elle avait l’air d’un merlan roulé dans la farine, et il ressemblait à un homard passant du bleu au rouge. Je fis le mari couleur pomme d’amour peu mûre, et la femme d’un gris perle tout à fait mélancolique, dans le genre des peintures d’Overbech et de Cornélius. Ce teint parut peu les flatter, mais ils furent contents de ma manière de peindre, et ils dirent à l’auteur de mes jours : « Au moins monsieur votre fils étale-t-il bien sa couleur et ne laisse-t-il pas un tas de grumeaux dans son ouvrage. » Il fallut me contenter de ce compliment assez maigre ; pourtant j’avais représenté fort exactement la verrue de M. Crapouillet, et les trous de petite vérole qui criblaient son aimable visage ; on pouvait distinguer dans l’œil de Madame la fenêtre d’en face avec ses portants, ses croisillons et ses rideaux à franges. La fenêtre ressemblait beaucoup.

Ces portraits eurent un véritable succès dans le monde bourgeois ; on les trouvait très unis et faciles à nettoyer avec de l’eau seconde. Le courage me manque pour énumérer toutes les caricatures sérieuses auxquelles je me livrai. Je vis des têtes inimaginables, groins, mufles, rostres, empruntant des formes à tous les règnes, principalement à la famille des cucurbitacées ; des nez dodécaèdres, des yeux en losange, des mentons carrés ou taillés en talon de sabot ; une collection de grotesques à faire envie aux plus ridicules poussahs inventés par la fantaisie chinoise.

Je fus à même d’étudier tout ce que laisse de trivial, de laid, d’épaté et de sordide, sur un visage humain, l’habitude des pensées basses et mesquines. La nuit, je me dédommageais de ces horribles travaux, dont ceux qui les ont faits peuvent seuls soupçonner les nausées, en dessinant à la lampe des sujets ascétiques traités à la manière allemande, et entremêlés de pantalons mi-partis, de lapins blancs et de bardane.

VI

RENCONTRE

Un soir, j’entrai, près de l’Opéra, dans un divan où se réunissaient des artistes et des littérateurs ; on y fumait beaucoup, on y parlait davantage. C’étaient des figures toutes particulières : il y avait là des peintres à tous crins, d’autres rasés en brosse comme des cavaliers et des têtes rondes. Ceux-ci portaient les moustaches en croc et la royale, comme les raffinés du temps de Louis XIII ; ceux-là laissaient gravement descendre leur barbe jusqu’au ventre, à l’instar de feu l’empereur Barberousse ; d’autres l’avaient bifurquée comme celle des christs byzantins ; le même caprice régnait dans les coiffures : les chapeaux pointus, les feutres à larges bords y abondaient ; on eût dit des portraits de Van Dyck, sans cadre. Un surtout me frappa : il était vêtu d’une espèce de paletot en velours noir qui, pittoresquement débraillé, permettait de voir une chemise assez blanche ; l’arrangement de ses cheveux et de son poil rappelait singulièrement la physionomie de Pierre-Paul Rubens ; il était blond et sanguin, et parlait avec beaucoup de feu. La discussion roulait sur la peinture. J’entendis là des choses effroyables pour moi, qui avais été élevé dans l’amour de la ligne pure et dans la crainte de la couleur. Les mots dont ils se servaient pour apprécier le mérite de certains tableaux étaient vraiment bizarres. « Quelle superbe chose ! » s’écriait le jeune homme à tournure anversoise ; « comme c’est tripoté ! comme c’est torché ! quel ragoût ! quelle pâte ! quel beurre ! il est impossible d’être plus chaud et plus grouillant. » Je crus d’abord qu’il s’agissait de préparations culinaires ; mais je reconnus mon erreur, et je vis qu’il était question du tableau de M. ***, dont le jeune peintre à barbiche blonde se posait l’admirateur passionné. On parlait avec un mépris parfait des gens que j’avais jusque-là respectés à l’égal des dieux, et mon maître en particulier était traité comme le dernier des rapins. Enfin, l’on m’aperçut dans le coin où je m’étais tapi comme un cerf acculé, tenant un coussin sous chaque bras pour me donner une contenance, et l’on me força à prendre une part active à la conversation. Je suis, je l’avoue, un médiocre orateur, et je fus battu à plate couture. On pluma sans pitié mes ailes d’ange, on contamina de punch et de sophismes ma blanche robe séraphique ; et, le lendemain, le peintre à paletot de velours noir vint me prendre et me conduisit à la galerie du Louvre, dont je n’avais jamais osé dépasser la première salle : je me hasardai à jeter un regard sur les toiles de Rubens, qui m’avaient jusqu’alors été interdites avec la plus inflexible sévérité ; ces cascades de chairs blanches saupoudrées de vermillon, ces dos satinés où les perles s’égrènent dans l’or des chevelures ; ces torses pétris avec une souplesse si facile et si onduleuse, toute cette nature luxuriante et sensuelle, cette fleur de vie et de beauté répandue partout, troublèrent profondément ma candeur virginale. Le cruel peintre, qui voulait ma perte, me tint une heure entière le nez contre un Paul Véronèse ; il me fit passer en revue les plus turbulentes esquisses du Tintoret, et me conduisit aux Titien les plus chauds et les plus ambrés ; puis il me ramena dans son atelier orné de buffets de la Renaissance, de potiches chinoises, de plats japonais, d’armures gothiques et circassiennes, de tapis de Perse, et autres curiosités caractéristiques ; il avait précisément un modèle de femme, et, poussant devant moi une boîte de pastel et un carton, il me dit : « Faites une pochade d’après cette gaillarde ! voilà des hanches un peu Rubens et un dos crânement flamand. » Je fis, d’après cette créature, étalée dans une pose qui n’avait rien de céleste, un croquis où je glissai timidement quelques teintes roses, en retournant à chaque fois la tête pour m’assurer que mon maître n’était pas là. La séance finie, je m’enfuis chez moi l’âme pleine de trouble et de remords, plus agité que si j’eusse tué mon père ou ma mère.

VII

CONVERSION

J’eus beaucoup de peine à m’endormir, et je fis des rêves bizarres où je voyais scintiller dans l’ombre des spectres solaires, et s’ouvrir des queues de paon ocellées de pierres précieuses et jetant le plus vif éclat, des draperies fastueuses, des brocarts épais et grenus, des brocatelles tramées d’or et magnifiquement ramagées, se déployant à larges plis ; des cabinets d’ébène incrustés de nacre et de burgau ouvraient leurs portes et leurs tiroirs, et répandaient des colliers de perles, des bracelets de filigrane et des sachets brodés. De belles courtisanes vénitiennes peignaient leurs cheveux roux avec des peignes d’or, pendant que des négresses, à la bouche d’œillet épanoui, leur tenaient le miroir sous des péristyles à colonnes de marbre blanc, laissant entrevoir dans le fond un ciel d’un bleu de turquoise. Ce cauchemar hétérodoxe continua lorsque je fus éveillé, et, quand j’ouvris ma fenêtre, je m’aperçus d’une chose que je n’avais pas encore remarquée : je vis que les arbres étaient verts et non couleur de chocolat, et qu’il existait d’autres teintes que le gris et le saumon.

VIII

COUP D’ÉCLAT

Je me levai, et, ma cravate montée jusqu’au nez, mon chapeau enfoncé jusqu’aux yeux, je sortis de la maison sur la pointe du pied avec un air mystérieux et criminel ; en ce moment, je regrettais fort la mode des manteaux couleur de muraille ; que n’aurais-je pas donné pour avoir au doigt l’anneau de Gygès, qui rendait invisible ! Je n’allais cependant pas à un rendez-vous d’amour, j’allais chez le papetier acheter quelques-unes de ces couleurs prohibées que le maître bannissait des palettes de ses élèves. J’étais devant le marchand comme un écolier de troisième qui achète Faublas à un bouquiniste du quai ; en demandant certaines vessies, le rouge me montait à la figure, la sueur me rendait le dos moite ; il me semblait dire des obscénités. Enfin, je rentrai chez moi riche de toutes les couleurs du prisme. Ma palette, qui jusque-là n’avait admis que ces quatre teintes étouffées et chastes, du blanc de plomb, de l’ocre jaune, du brun rouge et du noir de pêche, auxquelles on me permettait quelquefois d’ajouter un peu de bleu de cobalt pour les ciels, se trouva diaprée d’une foule de nuances plus brillantes les unes que les autres ; le vert Véronèse, le vert de Scheele, la laque garance, la laque de Smyrne, la laque jaune, le massicot, le bitume, la momie, tous les tons chauds et transparents dont les coloristes tirent leurs plus beaux effets, s’étalaient avec une fastueuse profusion sur la modeste planchette de citronnier pâle. J’avoue que je fus d’abord assez embarrassé de toutes ces richesses, et que, contrairement au proverbe, l’abondance de biens me nuisait. Pourtant, au bout de quelques jours, j’avais assez avancé un petit tableau qui ne ressemblait pas mal à une racine de buis ou à un kaléidoscope ; j’y travaillais avec acharnement, et je ne paraissais plus à l’atelier.

Un jour que j’étais penché sur mon appuie-main, frottant un bout de draperie d’un scandaleux glacis de laque, mon maître, inquiet de ma disparition, entra dans ma chambre, dont j’avais imprudemment laissé la clef sur la porte ; il se tint quelque temps debout derrière moi, les doigts écarquillés, les bras ouverts au-dessus de sa tête comme ceux du Saint Symphorien, et, après quelques minutes de contemplation désespérée, il laissa tomber ce mot, qui traversa mon âme comme une goutte de plomb fondu :

« Rubens ! »

Je compris alors l’énormité de ma faute ; je tombai à genoux et je baisai la poussière des bottes magistrales ; je répandis un sac de cendre sur ma tête, et par la sincérité de mon repentir, ayant obtenu le pardon du grand homme, j’envoyai au Salon une peinture à l’eau d’œuf représentant une madone lilas tendre et un Enfant Jésus faisant une galiote en papier.

Mon succès fut immense ; mon maître, plein de confiance dans mes talents, me fit dès lors peindre dans tous ses tableaux, c’est-à-dire donner la première couche aux ciels et aux fonds. Il m’a procuré une commande magnifique dans une cathédrale qu’on restaure. C’est moi qui colorie avec les teintes symboliques les nervures des chapelles qu’on a débarrassées de leur odieux badigeon ; nul travail ne saurait convenir davantage à ma manière simple, dénuée de chic et de ficelles ; les maîtres du Campo-Santo eux-mêmes n’auraient peut-être pas été assez primitifs pour une pareille besogne. Grâce à l’excellente éducation pittoresque que j’ai reçue, je suis venu à bout de m’acquitter de cette tâche délicate à la satisfaction générale, et mon père, rassuré sur mon avenir, ne me criera plus désormais : « Tu seras avocat ! »


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Ce livre numérique est réalisé d’après : La Peau du Tigre, Paris, Lévy, 1865 ; Les Jeunes-France, Amsterdam, 1866 ; Jeunes-France, romans goguenards, suivis de Contes humoristiques, Paris, Charpentier, 1873. L’illustration de première page est tirée de Wikimédia : Vanity Fair, encre et lavis sur papier, a été peinte par Constantin Guys, c. 1875-85 (emplacement actuel The Phillips Collection, Washington).

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[1] Dans deux ou trois mille ans, les commentateurs pourraient être embarrassés dans ce passage, et ils se tortureraient inutilement pour l’interpréter. Nous leur éviterons cette peine. En ce temps, il venait de paraitre un roman de M. Paul de Kock, intitule Le Cocu. Ce fut un scandale merveilleux ; une affiche colossale se prélassait effrontément a tous les coins de rue et derrière les carreaux de tous les cabinets de lecture. Ce fut un grand émoi parmi toute la gent liseuse. Les lèvres pudibondes des cuisinières se refusaient à prononcer l’épouvantable mot. Toutes les virginités de magasin étaient révoltées ; la rougeur monta au front des clercs d’huissiers. Il fallait bien pourtant se tenir au courant, et demander le maudit roman. Alors (admirez l’escobarderie !) fut trouvée cette honnête périphrase : « Avez-vous le dernier de M. de Kock ? » Dernier de M. de Kock, par cette raison, a signifié « cocu » pendant quinze jours, et c’est à quoi M. de M*** fait allusion, avec sa finesse ordinaire.

[2] Cet article n’est pas d’hier ; il a été écrit – après souper – par un poète, né grand poète, mais condamné souvent à n’être qu’un homme d’esprit.