Paul Gauguin

NOA NOA

Préface de Victor Segalen :
Gauguin dans son dernier décor

1897

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Table des matières

 

GAUGUIN DANS SON DERNIER DÉCOR.. 3

I 10

II 26

III 37

IV.. 54

V.. 79

IV.. 88

Table des illustrations : 89

Ce livre numérique. 91

 

Le texte de ce livre est celui de l’édition originale de 1897réédité en 1901. Les poèmes de Charles Morice ont été supprimés.

GAUGUIN DANS SON DERNIER DÉCOR

Trois mois !

Lorsque Victor Segalen débarque à Tahiti, cela fait trois mois seulement que Paul Gauguin est décédé. Il fait un pèlerinage à la case où vivait celui-ci. Nous sommes en 1903…

« Je puis dire n’avoir rien vu du pays des Maoris avant d’avoir parcouru et presque vécu les croquis de Gauguin », écrira-t-il.

Gauguin, le peintre, Gauguin le défenseur de la tradition maorie contre administration coloniale et missionnaires, impressionne Segalen. Il écrit le texte présenté ici, Gauguin dans son dernier décor, en janvier 1904, pour le Mercure de France qui le publiera en juin 1904.

Les Bourlapapey.

Ce décor, il fut somptueux et funéraire, ainsi qu’il convenait à une telle agonie ; il fut splendide et triste, paradoxal un peu, et entoura de tonalités justes le dernier acte lointain d’une vie vagabonde qui s’en éclaire et s’en commente. Mais par reflets, la personnalité forte de Gauguin illumine à son tour le cadre choisi, le séjour ultimement élu, le remplit, l’anime, le déborde ; si bien qu’on peut comprendre dans une même vision d’œuvre scientifique : lui, premier rôle ; ses comparses indigènes ; le milieu décoratif.

Gauguin fut un monstre. C’est-à-dire qu’on ne peut le faire entrer dans aucune des catégories morales, intellectuelles ou sociales, qui suffisent à définir la plupart des individualités. Pour la foule, juger c’est étiqueter. On peut être honorable-négociant, magistrat-intègre, peintre-de-talent, pauvre-et-honnête, jeune-fille-bien-élevée ; on peut être « artiste », voire « grand artiste ». Mais c’est déjà moins permis, et il est impardonnable d’être autre chose que tout cela ; car il manquerait, pour être classé, le cliché requis. Gauguin fut donc un monstre, et il le fut complètement, impérieusement. Certains êtres ne sont exceptionnels que dans un sens, vers un axe autour duquel tourbillonnent, semble-t-il, l’ensemble de leurs forces vives ; et, pour le reste, la vie courante (économie domestique, visites de politesse, sentiment du devoir), ils peuvent être bourgeois, normaux. C’est affaire de tempérament, de tenue physique : tel écrivain splendide et forcené peut avoir l’habit de chair d’un maigre sacristain : le génie n’exclut point un extérieur honorable, décent, une vie de négoce ou de ponctualité. Et Gauguin, encore, ne fut point tout cela : mais il apparut dans ses dernières années comme un être ambigu et douloureux, plein de cœur et ingrat ; serviable aux faibles, même à leur encontre ; superbe, pourtant susceptible comme un enfant aux jugements des hommes et à leurs pénalités, primitif et fruste ; il fut divers, et, dans tout, excessif.

De l’artiste à sa demeure, celle-ci n’étant qu’un geste de scène de celui-là. Geste sobre, et, dans la formidable décoration naturelle, touche harmonique et mesurée. Ce toit, brun et roux de feuillages lacés, tombant en deux longs versants sur la paroi jaune nattée et végétale aussi, ne heurte aucun détail alentour, se rattache au sol herbeux par une forte charpente brute, jaillie sans apprêts des ressources du pays. En face de l’escalier bref qui monte au parquet surhaussé, une petite maisonnette naïve abrite une maquette de glaise desséchée, effritée à la pluie. Il convient de s’arrêter, car c’est une effigie divine, et les rites anciens suggèrent la Prière de l’Étranger :

 

J’arrive en ce lieu où la terre est inconnue sous mes pieds.

J’arrive en ce lieu où le ciel est nouveau par-dessus ma tête.

J’arrive en cette terre qui sera ma demeure…

Ô Esprit de la terre, l’Étranger t’offre son cœur, en aliment pour toi.

 

Et c’est bien une figuration de l’atua indéfini des jours passés ; mais, issue des rêveries exégétiques de l’artiste, elle est étrangement composite : l’attitude est bouddhique, mais les lèvres musculeuses, les yeux saillants tout proches, non bridés, le nez droit à peine élargi aux narines, sont des traits indigènes : c’est un Bouddha qui serait né au pays maori. Gauguin se plut ainsi à revêtir de poses hiératiques diverses les héros des mythes polynésiens. Il ne pouvait, en cela, relever que de lui-même ; car ces peuples dédaignèrent de figurer leurs dieux. Ils n’ignoraient point l’art de façonner le bois ou de tailler à même dans la lave et le grès rouge des statues colossales, mais ils n’en firent que des symboles, des tabernacles ou des images de tombeaux. Les Tiki marquisiens, sans culte rendu, présidaient surtout aux limites des terres, et simulaient au plus d’infirmes déités. Les missionnaires seuls furent païens qui crurent à l’anthropomorphisme des indigènes, et les dissuadèrent d’adorer les « dieux de bois ». Tanga-roa-créateur, comme Iaveh, n’avaient point eu d’idoles, mais une arche, un tabernacle.

Sous la statuette, un titre et des strophes de la main de Gauguin :


Te Atua[1]

 

Les dieux sont morts, et Atuana meurt de leur mort.

Le soleil autrefois qui l’enflammait, l’endort.

D’un sommeil triste, avec de brefs réveils de rêve :

L’arbre alors du regret point dans les yeux de l’Ève,

Qui, pensive, sourit en regardant son sein,

Or stérile scellé par les divins desseins…

 

Voici la maison : une minime chambre ouvrant sur l’atelier dont tout le pignon bée à la lumière. Mais le portrait ornementé retient : il s’entoure de scènes frustes et précises, expliquées de légendes et frottées de couleurs mortes ; en-tête : la Maison du Jouir. À gauche et à droite deux panneaux où processent des figures d’ambre aux lèvres de chair bleutée, en des poses convulsées ou lentes, et qui enseignent en lettres d’or :

 

Soyez amoureuses et vous serez heureuses.

Soyez mystérieuses et vous serez heureuses.

 

Puis, deux silhouettes femelles nues, aux lignes grossières comme œuvre de préhistorique. Enfin, deux toiles plaquées sur la paroi même.

Dans l’une chemine, sur fond vif d’indigo, une troupe d’indigènes aux gestes traînants, foulant un sol d’ocre brune presque rouge ; un porteur-de-féi soulève sur la nuque le bâton transversal où pendent les plantureux régimes roux, et des filles aux torses cuivrés, avec des reflets d’olive, serrées en des étoffes jaunes et vertes, s’attardent en des poses familières. La seconde indiffère.

Dans l’atelier où vague un pêle-mêle d’armes indigènes s’essouffle un vieux petit orgue, puis une harpe, des meubles disparates, de rares tableaux, car le maître venait de faire un dernier envoi. Il s’était pourtant réservé une ancienne œuvre très poussée : un portrait de lui-même, portrait douloureux où, sur un lointain de calvaires devinés, se dresse le torse puissant ; l’encolure est forte, la lèvre abaissée, les paupières alourdies. Une date : 1896, et une même épigraphe : Près du Golgotha. Un autre portrait de facture différente, non daté ni signé, semble plus actuel et précise, dans un geste tout oblique, la forte encolure, encore, et le nez impérieux. Très en valeur dans l’atelier, l’œuvre la plus intéressante : trois femmes au repos dont l’une accroupie. Celle de gauche qui porte, du geste habituel aux indigènes, un fruit de maioré est aperçue de dos, et se retourne à demi, hanchée sur la jambe droite. La seconde, jambes repliées sous elle, donne le sein à un enfant. Toutes deux, simplement et largement traitées, sont d’une rigoureuse expression tahitienne. La troisième s’en écarte, évoque les attitudes chères à Puvis. Tout cela, sur un fond biparti de ciel et de sol : sol vert sombre, ciel vert clair et lumineux, ciel accalmisé du soir, harmonieux aux poses des trois figures lentes.

Et, dans un dernier paradoxe, l’œuvre des derniers moments, reprise en ces pays de lumière, c’était une glaciale vision d’hiver breton – reflets de neige fondant sur les chaumes, sous un ciel très bas strié d’arbres maigres – qui reçut les derniers coups de pinceau de l’agonisant.

Gauguin n’est pas mort lépreux. Et qu’importe de cataloguer ses diathèses : car elles ne furent point seules en cause, et s’empirèrent des luttes ultimes, de la défaite. Luttes puériles où s’épuisait, en contestes infimes, le splendide lutteur, et défaite « judiciaire » dont le pur artiste s’affligeait étrangement ainsi que d’une déchéance.

Comme si la justice des hommes pouvait éclabousser ceux-là que le génie surhausse en un forclos et imprescriptible Hors-la-loi.

Autour de Gauguin s’agitaient mollement ses comparses indigènes, les pâles Marquisiens élancés au visage barré de stries bleuâtres qui reculent les yeux, démesurent la bouche ; à la peau claire habillée de signes incrustés de tatu, dont chaque ornement (jadis) signifiait un exploit. Gauguin choryphée entonnait une complainte et récriminait, et les choristes dociles achevaient l’antistrophe. Beaucoup le suivaient sans comprendre, de ces enfants géants dont la langue, pour exprimer nos mœurs, a dû se charger de radicaux sémites ou latins, restés pour eux lettres mortes. D’autres l’excitaient par de faux avis : et d’autres encore lui furent, parmi ces indigènes, fidèles et bons, vraiment. Il serait, d’autre part, oiseux et ridicule, un peu, de parler d’immoralisme en un milieu où le mot pudeur est représenté par un néologisme anglais ; où ce mot et le sentiment désigné n’ont que peu de rapport avec la sexualité ; où la virginité est un mythe exprimé par un nom grec, la fidélité sexuelle un non-sens, l’amour désintéressé une énorme invraisemblance et la femme un exquis animal. Mais, il est vrai, un animal civilisé, puisqu’elle entremêle ses ébats amoureux du chant de cantiques, coupés de l’énumération (avec les sous-préfectures) de nos départements français.

Ce qu’ils donnèrent d’eux-mêmes à Gauguin, ces êtres-enfants ? Des formes splendides, qu’il « osa déformer » ; des motifs, aussi, à faire sonner à travers les vibrations bleues-humides de l’atmosphère, de chaudes notes ambrées, les chairs onctueuses aux reflets miroitants sur lesquelles pulvérulent, au grand soleil, des parcelles dorées ; des attitudes, enfin, dans lesquelles il schématisa la physiologie maori, qui contient peut-être toute leur philosophie. Il ne chercha point, derrière la belle enveloppe, d’improbables états d’âme canaque : peignant les indigènes, il sut être animalier.

Et voici, enfin, la mise en scène : « De nos jours, en l’île d’Hiva-Oa, au district d’Atuana. » Toile de fond panoramique : la grande tombée verticale sur une vallée savoureuse de la muraille géante, striée de grêles cascades métalliques et écrêtée d’une barre horizontale de nuages stagnants, perpétuels, qui nivelle le dentelé des sommets. Ces crêtes tourmentées dénomment les îles : Grande-Crête, Crête-sur-la-Falaise, Crête-sur-le-Rocher. Leurs parois s’incrustèrent de cadavres, que, pour les honorer, les indigènes allaient tapir, par d’invraisemblables routes, en des cachettes presque aériennes. Les portants de la scène : ce sont les contreforts qui de droite et de gauche cernent jusqu’au rivage chaque vallée, que la mer vient barrer encore d’une crête déferlante ; car ici, pas de récif protecteur, cet apaisant récif des plages océaniennes mortes. Ici la mer vit, et bat, et ronge. La houle entre dans la baie, roule sur la plage blonde ou brune, suivant les jets de lave éructés jadis par les cratères éteints.

Et dans ces barrières strictes, un fouillis de niasses vertes, de palmes ocreuses frissonnant au vent, de colonnades arborescentes hissant vers la lumière les efflorescences pressées. De l’eau bruit partout, crève sur la montagne, détrempe le sol, serpente en rivières au lit de galets ronds. Tout vit, tout surgit, dans la tiédeur parfumée des étés à peine nuancés de sécheresse, tout : hormis la race des hommes. Car ils agonisent, ils meurent, les pâles Marquisiens élancés. Sans regrets, sans plaintes ni récris, ils s’acheminent vers l’épuisement prochain. Et là encore, à quoi serviraient de pompeux diagnostics ? L’opium les a émaciés, les terribles jus fermentés les ont corrodés d’ivresses neuves ; la phtisie creuse leurs poitrines, la syphilis les tare d’infécondité. Mais qu’est-ce que tout cela sinon les modes diverses de cet autre fléau : le contact des « civilisés ». Dans vingt ans, ils auront cessé d’être « sauvages ». Ils auront, en même temps, à jamais, cessé d’être.

Voici donc que ces vallées somptueuses apparaissent alors chemins funéraires, pénétrant vers le cœur stérile des îles : bordées de maisons de bois affaissées sur leurs terrasses de pierres éboulées aussi, semées de paë-paë sacrés, où, dans l’enceinte de basaltes roulés s’immolaient les victimes, elles ont vu mourir les dieux autochtones, puis les hommes. Gauguin y mourut donc aussi, dans une claire matinée de la saison fraîche. Le fidèle Tioka, son ami indigène, le couronna de fleurs odorantes, l’enduisit, selon l’usage, de monoi onctueux, puis déclara tristement : « Maintenant, il n’y a plus d’hommes. »

Îles Marquises – Tahiti, janvier 1904.

I

… Dites, qu’avez-vous vu ?

Charles Baudelaire.

(Le Voyage.)

 

Le 8 juin, dans la nuit, après soixante-trois jours de traversées diverses – soixante-trois jours pour moi de fiévreuse attente, d’impatientes rêveries vers la terre désirée – nous aperçûmes sur la mer des feux bizarres qui évoluaient en zigzags. Sur un ciel sombre se détachait un cône à dentelles.

Nous tournions Moorea pour découvrir Tahiti.

Quelques heures après, le petit jour s’annonçait. Nous approchant avec lenteur des récifs, le cap sur la pointe Vénus, nous entrions dans la passe de Papeete et nous mouillions sans avaries dans la rade.

Le premier aspect de cette petite île n’a rien de féerique, rien de comparable par exemple à la magnifique baie de Rio de Janeiro. Tout yeux je regardai sans esprit de comparaison. C’est le sommet d’une montagne submergée aux jours anciens du déluge : l’extrême pointe seule dominait les eaux : une famille s’y est réfugiée (sans doute), y a fait souche et les coraux aussi ont grimpé, entourant, développant l’île nouvelle. Elle a continué à s’étendre, mais elle garde de son origine un caractère de solitude et de réduction que la mer accentue de son immensité.

À dix heures du matin je me présentai chez le gouverneur (le nègre Lacascade) qui me reçut comme un homme d’importance. Je devais cet honneur à la mission que m’avait (je ne sais trop pourquoi) confiée le Gouvernement Français.

Mission artistique, il est vrai, mais ce mot aux yeux du nègre n’était que le synonyme officiel d’espionnage et je fis vainement tous mes efforts pour le détromper. Tout le monde autour de lui partagea son erreur et quand je dis que ma mission était gratuite, personne ne voulut me croire.

La vie à Papeete me devint bien vite à charge. C’était l’Europe – l’Europe dont j’avais cru m’affranchir – sous les espèces aggravantes encore du snobisme colonial, d’une imitation puérile et grotesque jusqu’à la caricature. Ce n’était pas ce que je venais chercher de si loin.

Pourtant un événement public m’intéressa.

En ce temps-là le roi Pomaré était mortellement malade et chaque jour on s’attendait à la catastrophe. Peu à peu la ville prenait un aspect singulier. Tout ce qui venait d’Europe, commerçants, fonctionnaires, officiers et soldats continuait à rire et à chanter dans les rues, tandis que les naturels, avec des airs graves, s’entretenaient à voix basse autour du palais. Dans la rade, un mouvement anormal de voiles orange sur la mer bleue que traversaient à de brusques et fréquentes reprises sous le soleil les frissons argentés de la ligne des récifs. C’étaient les habitants des îles voisines, qui de jour en jour accouraient pour assister aux derniers moments de leur roi – à la prise de possession définitive de leur empire par la France. Des signes d’en haut les avaient avertis. Car, chaque fois qu’un roi meurt, les montagnes ont des plaques sombres sur certains versants au coucher du soleil.

Le roi mourut et fut, dans son palais, en grande tenue d’amiral, exposé aux yeux de tous.

Là, je vis la reine Marau, tel était son nom : elle ornait de fleurs et d’étoffes le salon royal. Comme le directeur des travaux publics me demandait un conseil pour ordonner artistement le décor funèbre, pour toute réponse je lui indiquai la reine qui, avec le bel instinct de la race Maorie, répandait la grâce autour d’elle et faisait un objet d’art de tout ce qu’elle touchait.

Mais je ne la compris encore qu’imparfaitement ce jour-là. Déçu comme je l’étais par des êtres et des choses si différents de ce que j’avais désiré, écœuré par toute cette trivialité européenne, trop récemment débarqué pour avoir pu démêler ce qui persiste de national dans cette race vaincue, de réel et de beau sous le factice et désobligeant placage de nos importations, j’étais en quelque sorte aveugle.

Aussi ne vis-je dans cette reine, d’un âge déjà mûr, qu’une épaisse femme ordinaire, avec de beaux restes. Peut-être aussi ce jour-là, la part juive de son sang avait-elle tout absorbé. Plus tard, quand je la revis, je compris son charme maori. Le sang tahitien reprenait le dessus. Le souvenir de l’aïeul, le grand chef Tati, donnait à cette femme, comme à son frère, comme à toute sa famille, un caractère de grandeur, vraiment imposant. Elle avait cette majestueuse forme sculpturale de là-bas, ample à la fois et gracieuse, avec ces bras qui sont les deux colonnes d’un temple, simples, droits et le haut vaste, se terminant en pointe – construction corporelle qui évoque invinciblement dans ma pensée le grand triangle de la Trinité. Dans ses yeux brillait parfois comme un pressentiment vague des passions qui s’allument brusquement et embrasent aussitôt la vie alentour. Et c’est ainsi que l’île elle-même a surgi de l’Océan et que les plantes y ont fleuri au rayon du premier soleil.

Tous les Tahitiens se vêtirent de noir et deux jours durant on chanta les Himene de deuil, des chants de mort. J’ai cru entendre la sonate Pathétique.

Vint le jour de l’enterrement. À six heures du matin on partit du palais. La troupe et les autorités, habits noirs, casques blancs, et les naturels dans leurs vêtements funèbres. Tous les districts marchaient en ordre, et le chef de chacun d’eux portait le pavillon français. Cela faisait une profonde masse noire. Au district d’Arue on s’arrêta. Là se dressait un monument indescriptible qui faisait avec l’atmosphère et le décor végétal le plus terrible contraste : amas informe de pierres de corail reliées par du ciment. Le nègre Lacascade fit un discours, cliché connu qu’un interprète traduisit ensuite pour l’assistance maorie. Puis, le pasteur protestant fit un prêche. Enfin, Tati, frère de la reine, répondit. Et ce fut tout : on partit, les fonctionnaires s’entassaient dans les carrioles… cela rappelait quelque retour des courses.

Sur la route, à la débandade, l’indifférence des Français donnant le ton, tout ce peuple, si grave depuis quelques jours, recommençait à rire. Les vahinés reprenaient le bras de leur tane[2], dodelinant des fesses tandis que leurs larges pieds nus foulaient lourdement la poussière du chemin. Près de la rivière de la Fautaua, éparpillement général. De place en place, cachées entre les cailloux, les femmes s’accroupissaient dans l’eau, leurs jupes soulevées jusqu’à la ceinture, rafraîchissaient leurs hanches et leurs jambes irritées par la marche et la chaleur. Ainsi purifiées, elles reprenaient le chemin de Papeete, la poitrine en avant, les deux coquillages qui terminent le sein pointant sous la mousseline de la robe avec la souplesse et la grâce de jeunes bêtes bien portantes. Un parfum mélangé, animal et végétal, émanait d’elles, parfum de leur sang et parfum des fleurs de gardénia – tiaré – qu’elles portaient dans leurs cheveux. I teie nei e mea rahi no’ano’a (maintenant très odorant), disaient-elles.

Et tout rentra dans l’ordre habituel. Il n’y avait qu’un roi de moins. Avec lui disparaissaient les derniers vestiges des habitudes et des grandeurs anciennes. Avec lui la tradition maorie était morte. C’était bien fini. La civilisation, hélas ! triomphait – soldatesque, négoce et fonctionnarisme.

Une tristesse profonde s’empara de moi. Avoir fait tant de chemin pour trouver cela, cela même que je fuyais ! Le rêve qui m’amenait à Tahiti était cruellement démenti par le présent : c’est la Tahiti d’autrefois que j’aimais. Et je ne pouvais me résigner à croire qu’elle fût tout à fait anéantie, que cette belle race n’eût rien, nulle part, sauvegardé de sa vieille splendeur. Mais les traces de ce passé si lointain, si mystérieux, quand elles subsisteraient encore, comment les découvrir, tout seul, sans indication, sans aucun appui ? Retrouver le foyer éteint, raviver le feu au milieu de toutes ces cendres…

Si fort que je sois abattu, je n’ai pas coutume de quitter la partie sans avoir tout tenté et aussi l’impossible. Ma résolution fut bientôt prise.

Partir de Papeete, m’éloigner du centre européen. Je pressentais qu’en vivant tout à fait de la vie des naturels, avec eux, dans la brousse, je parviendrais, à force de patience, à vaincre la défiance de ces gens-là et que je saurais.

Un officier de gendarmerie m’offrit gracieusement sa voiture et son cheval. Je m’en allai, un matin, à la recherche de ma case.

Ma vahiné m’accompagnait : Titi[3] elle se nommait. Presque anglaise, elle parlait un peu le français. Elle avait mis ce jour-là sa plus belle robe ; une fleur à l’oreille, selon la mode maorie et son chapeau en fils de canne par elle-même tressé, s’ornait, au-dessus d’un ruban de fleurs en paille, d’une garniture de coquillages orangés. Ses cheveux noirs déroulés sur ses épaules, fière d’être en voiture, fière d’être élégante, fière d’être la vahiné d’un homme qu’elle croyait important et riche, elle était ainsi vraiment jolie, et toute sa fierté n’avait rien de ridicule tant l’air majestueux sied aux visages de cette race. Ils gardent de leur longue histoire féodale et des vieux souvenirs des grands chefs un ineffaçable pli d’orgueil.

Je savais bien que son amour, très intéressé, n’eût guère pesé plus lourd dans des esprits strictement européens, que la complaisance vénale d’une fille. Mais j’y distinguais autre chose. Ces yeux-là et cette bouche ne pouvaient mentir. Chez toutes ces Tahitiennes l’amour est tellement dans le sang, tellement essentiel, qu’intéressé ou désintéressé, c’est toujours de l’amour.

La route fut, en somme, assez vite parcourue ; quelques causeries insignifiantes et un paysage riche et monotone. Toujours sur la droite, la mer, les récifs de corail et des nappes d’eau qui parfois s’élevaient en fumée quand se faisait très brusque la rencontre de la lame et du roc.

À midi nous achevions notre quarante-cinquième kilomètre et nous atteignions le district de Mataiea.

Je visitai le district et je finis par trouver une assez belle case que son propriétaire me céda en location. Il s’en construirait une autre à côté pour l’habiter.

Le lendemain soir, comme nous revenions à Papeete, Titi me demanda si je consentais à la prendre avec moi.

— Plus tard – dans quelques jours, quand je serai installé. J’avais conscience que cette demi-blanche qui avait à peu près oublié sa race, ses différences, au contact de tous ces Européens, ne pourrait rien m’apprendre de ce que je voulais savoir, rien me donner du bonheur particulier que je désirais. Et puis, me disais-je, à l’intérieur, à la campagne, je trouverai ce que je cherche et je n’aurai que la peine de choisir. Mais la campagne n’est pas la ville…

 

Depuis quelques jours je suis assez malade, les restes d’une bronchite contractée l’hiver à Paris, et je suis bien seul dans Papeete ; enfin, prenons patience, dans peu de temps je serai là-bas au quarante-cinquième kilomètre.

— Ia ora na Gauguin.

C’était la princesse qui entrait dans ma chambre et j’étais sur mon lit, vêtu seulement d’un simple paréo à la ceinture, mauvaise tenue pour recevoir une femme de qualité.

— Tu es malade, me dit-elle, je viens te voir.

— Et tu te nommes, lui dis-je.

— Vaitua.

Vaitua était une vraie princesse, si toutefois il en existe depuis que les Européens ont dans ce pays rabaissé tout à leur niveau. Le fait est qu’elle arrivait là, pieds nus, une fleur à l’oreille, une robe noire. Elle était en deuil de son oncle (le roi Pomaré qui venait de mourir). Son père, à elle, Tamatoa, malgré le frottement européen, les réceptions d’amiral, n’avait jamais voulu être autre chose qu’un royal Maori, gigantesque batteur d’hommes dans ses moments de colère et en orgie terrible minotaure.

Vaitua, disait-on, lui ressemblait beaucoup.

Comme tout Européen qui débarque dans l’île avec un casque blanc, je regardai cette princesse déchue, le sourire aux lèvres sceptiques, mais je voulus être poli et je lui dis :

— Tu es aimable d’être venue, veux-tu que nous prenions ensemble l’absinthe ? – et du doigt je lui indiquai une bouteille tout dernièrement achetée pour mes réceptions.

Froidement, très simplement du reste, elle s’avança vers l’endroit désigné et se baissa pour prendre la bouteille. Sa légère robe transparente se tendit sur les reins, des reins à supporter un monde ; il n’y avait pas d’erreur, c’était bien une princesse ; ses aïeux ? des géants braves et forts. Sur ses puissantes épaules la tête était solidement plantée. Je ne vis un instant que sa mâchoire d’anthropophage, ses dents prêtes à déchirer, son regard fuyant de rusé animal, et malgré un très beau front noble, je la trouvai tout à fait laide. Pourvu qu’elle ne vienne pas s’asseoir sur mon lit ; jamais cette légère menuiserie ne nous supporterait tous deux. C’est justement ce qu’elle fit : malgré de sérieux craquements le lit résista. Nous fîmes connaissance en buvant. La conversation de part et d’autre ne s’animait pas et le silence me gênait. Je l’observais, elle me regardait. Mais la bouteille filait… Vaitua buvait solidement. Le soleil baissait rapidement. Vaitua fit une cigarette tahitienne puis s’allongea sur le lit. Ses deux pieds nus caressaient le bois d’extrémité, telle la langue d’un tigre sur un crâne. Son visage s’était singulièrement radouci et animé. Je m’imaginai entendre le ronron d’un félin méditant une horrible sensualité. Comme l’homme est changeant ! voilà que je la trouvai belle, très belle. Et quand elle me dit, de la saccade dans la voix : « Tu es joli », un grand trouble m’envahit. Décidément, décidément… la princesse était délicieuse.

D’une voix très grave et cuivrée elle se mit à réciter entièrement cette fable de La Fontaine, La Cigale et la fourmi.

(Un joli souvenir de son enfance passée chez les sœurs qui l’avaient instruite.)

La cigarette était toute partie en fumée ; elle se leva.

— Tu sais, Gauguin, me dit-elle, je n’aime pas ton La Fontaine.

— Comment ! nous qui l’appelons le bon La Fontaine.

— Peut-être est-il bon, mais il m’embête avec ses vilaines morales.

Les fourmis ! (Et sa bouche indiquait le dégoût.)

Les cigales ! comme je les aime. C’est si beau, si bon de chanter.

Chanter toujours.

Donner toujours… toujours.

Et avec fierté, elle ajouta :

— Quel beau royaume était le nôtre, celui où l’homme comme la terre prodiguait ses bienfaits, nous chantions toute l’année.

Je crois que j’ai beaucoup bu d’absinthe, je m’en vais, je ferais des bêtises.

À la porte du jardin un jeune homme interpella Vaitua. Un de ces jeunes gens qui savent tout et ne savent rien (dans les bureaux on les appelle écrivains et on les classe).

Vaitua s’éloignait en l’appelant uri (chien). Je remis la tête sur l’oreiller et à mon oreille comme un murmure, cette phrase :

— Ia ora na Gauguin.

— Ia ora na princesse.

Je me reposai…

Je ne suis plus à Papeete, mais au district de Mataiea. D’un côté, la mer et de l’autre, la montagne, – la montagne béante, crevasse formidable que bouchait, adossé au roc, un groupe énorme de manguiers. Entre la montagne et la mer s’élevait ma case en bois de bourao, et près de ma case il y avait une autre petite fare amu (maison pour manger).

C’est le matin. Sur la mer, contre le bord, je vois une pirogue, et dans la pirogue une femme ; sur le bord un homme presque nu ; à côté de l’homme un cocotier malade semble un immense perroquet dont la queue dorée retombe et qui tient dans ses serres une grosse grappe de cocos. L’homme lève de ses deux mains, dans un geste harmonieux et souple, une hache pesante qui laisse en haut son empreinte bleue sur le ciel argenté, en bas son incision sur l’arbre mort où vont revivre en un instant de flammes les chaleurs séculaires jour à jour thésaurisées.

Sur le sol pourpre, de longues feuilles serpentines d’un jaune métallique me semblaient les caractères écrits de quelque lointaine langue orientale, – et j’y croyais lire ce mot originaire d’Océanie : Atua, Dieu, le Ta’ata ou Takata[4] qui, de l’Inde, rayonne partout, se retrouve dans toutes les religions…

 

Aux yeux de Tathagata[5] les plus splendides magnificences des rois et de leurs ministres ne sont que du crachat et de la poussière ;

À ses yeux la pureté et l’impureté sont comme la danse des six nagas ;

À ses yeux la recherche de la voie de Buddha est semblable à des fleurs…

 

Dans la pirogue la femme rangeait quelques filets. La ligne bleue de la mer était fréquemment rompue par le vert de la crête des lames retombant sur les brisants de corail.

J’allai, ce soir-là, fumer une cigarette sur le sable au bord de la mer.

Le soleil, rapidement descendu sur l’horizon, était à demi caché déjà par l’île Moorea que j’avais à ma droite. Les oppositions de lumière accentuaient nettement et puissamment, noires sur le ciel incendié, les montagnes, dont les arêtes dessinaient d’anciens châteaux crénelés.

Est-ce en vain que cette idée féodale me poursuit devant ces aspects naturels ? Là-bas, ce sommet a la forme d’un cimier gigantesque. Les flots, autour de lui, qui font le bruit d’une foule immense, ne l’atteindront jamais. Seul debout parmi toutes les grandeurs écroulées, le cimier protecteur reste, voisin des cieux.

De là un regard caché plonge dans les eaux profondes où fut engloutie la foule des vivants coupables d’avoir touché à l’arbre de la science, coupables du péché de la tête – et le Cimier, une tête aussi, avec je ne sais quelle analogie évoquée de Sphinx, semble par la fissure vaste où serait la bouche adresser, majestueusement, l’ironie ou la compassion d’un sourire, aux flots où dort le passé… La nuit tomba vite – Moorea dormait. Le silence. J’apprenais à connaître le silence d’une nuit tahitienne.

Seuls les battements de mon cœur se faisaient entendre. De mon lit je distinguais aux filtrations des clartés lunaires les roseaux alignés et également distants entre eux de ma case. On eût dit un instrument de musique, le pipeau des anciens, que les Tahitiens nomment Vivo. Mais c’est un instrument silencieux tout le jour durant ; la nuit, dans la mémoire et grâce à la lune, il nous redit les airs aimés. Je m’endormis à cette musique. Entre le ciel et moi rien que le grand toit élevé et léger en feuilles de pandanus où habitaient les lézards. Je pouvais dans mon sommeil m’imaginer l’espace libre au-dessus de ma tête, la voûte céleste, les étoiles. J’étais bien loin de ces prisons, les maisons européennes. Une case maorie n’exile, ne retranche point l’individu de la vie, de l’espace, de l’infini.

Cependant, je me sentais là bien seul. De part et d’autre, les habitants du district et moi, nous nous observions, et la distance entre nous restait entière.

Dès le surlendemain j’avais épuisé mes provisions. Que faire ? Je m’étais imaginé qu’avec de l’argent je trouverais tout le nécessaire de la vie. Erreur ! c’est à la nature qu’il faut s’adresser pour vivre et elle est riche et elle est généreuse : elle ne refuse rien à qui va lui demander sa part des trésors qu’elle garde dans ses réserves, sur les arbres, dans la montagne, dans la mer. Mais il faut savoir grimper aux arbres élevés, aller dans la montagne et en revenir chargé de fardeaux pesants, prendre le poisson, plonger, arracher dans le fond de la mer le coquillage solidement attaché au caillou.

J’étais donc, moi, l’homme civilisé, inférieur, pour l’instant, aux sauvages vivant heureux autour de moi, dans un lieu où l’argent, qui ne vient pas de la nature, ne peut servir à l’acquisition des biens essentiels que la nature produit ; et comme, l’estomac vide, je songeais tristement à ma situation, j’aperçus un indigène qui gesticulait vers moi en criant. Les gestes, très expressifs, traduisaient la parole et je compris : – mon voisin m’invitait à dîner. Mais j’eus honte. D’un signe de tête je refusai. Quelques minutes après, une petite fille déposait sur le seuil de ma porte, sans rien dire, quelques aliments proprement entourés de feuilles fraîches cueillies, puis se retirait. J’avais faim ; silencieusement aussi j’acceptai. Un peu plus tard, l’homme passa devant ma case et, me souriant, sans s’arrêter, me dit sur le ton interrogatif ce seul mot : « Paia ? » – je devinais : Es-tu satisfait ?

Ce fut, entre ces sauvages et moi, le commencement de l’apprivoisement réciproque. Sauvages ! Ce mot me venait inévitablement sur les lèvres quand je considérais ces êtres noirs aux dents de cannibales.

Déjà pourtant je commençais à comprendre leur grâce réelle. Cette petite tête brune aux yeux tranquilles, par terre, sous des touffes de larges feuilles de giromons, ce petit enfant qui m’étudiait à mon insu et s’enfuit quand mon regard rencontra le sien… Comme eux pour moi, j’étais pour eux un objet d’observation, l’inconnu, celui qui ne sait ni la langue ni les usages, ni même l’industrie la plus initiale, la plus naturelle de la vie. Comme eux pour moi, j’étais pour eux le « Sauvage ». Et c’est moi qui avais tort, peut-être.

 

Je commençais à travailler : notes et croquis de toutes sortes. Mais le paysage, avec ses couleurs franches, ardentes, m’éblouissait, m’aveuglait. Jadis toujours incertain, je cherchais de midi à quatorze heures… Cela était si simple pourtant de peindre comme je voyais, de mettre sur ma toile, sans tant de calculs, un rouge, un bleu ! Dans les ruisseaux, des formes dorées m’enchantaient ; pourquoi hésitais-je à faire couler sur ma toile tout cet or et toute cette joie du soleil ? – Vieilles routines d’Europe, timidités d’expression de races dégénérées !…

Pour bien m’initier au caractère si particulier d’un visage tahitien, à tout ce charme d’un sourire maori, je désirais depuis longtemps faire le portrait d’une de mes voisines, une femme de pure extraction tahitienne.

Je profitai, pour le lui demander, d’un jour qu’elle s’était enhardie jusqu’à venir voir dans ma case des photographies de tableaux. Elle regardait avec un intérêt tout spécial l’Olympia.

— Qu’en penses-tu ? lui dis-je. (J’avais appris quelques mots de tahitien depuis des mois que je ne parlais plus le français.)

Ma voisine me répondit :

— Elle est bien belle.

Je souris à cette réflexion et j’en fus ému. Elle avait le sens du Beau ! Mais que diraient d’elle les professeurs de l’École des Beaux-Arts ? Elle ajouta tout à coup, rompant le silence qui préside à la déduction des pensées :

— C’est ta femme ?

— Oui.

Je fis ce mensonge ! moi le tane de l’Olympia !

Pendant qu’elle examinait très curieusement quelques tableaux religieux des Primitifs italiens, j’essayai d’esquisser son portrait, m’efforçant surtout de fixer ce sourire énigmatique. Elle fit une moue désagréable, prononça d’un ton presque courroucé : Aita (non) et se sauva.

Une heure après, elle était là de nouveau, parée d’une belle robe, une fleur à l’oreille.



Figure 1. Vahiné no te Tiare (La femme à fleur).

Que s’était-il passé dans son esprit ? Pourquoi me revenait-elle ? Était-ce un mouvement de coquetterie, le plaisir de céder après avoir résisté ? ou l’attrait du fruit défendu ? ou simplement le caprice sans autre mobile que lui-même, le simple et pur caprice dont les Maories sont si coutumières ? J’eus conscience que mon examen de peintre comportait, avec une profonde étude de la vie intérieure du modèle, comme une prise de possession physique, comme une sollicitation tacite et pressante, comme une conquête absolue et définitive.

Elle était peu jolie, en somme, selon les règles européennes de l’esthétique. Mais elle était belle. Tous ses traits offraient une harmonie raphaélique dans la rencontre des courbes, et sa bouche avait été modelée par un sculpteur qui parle toutes les langues de la pensée et du baiser, de la joie et de la souffrance. Et je lisais en elle la peur de l’inconnu, la mélancolie de l’amertume mêlée au plaisir, et ce don de la passivité qui cède apparemment et, somme toute, reste dominatrice.

Je travaillai en hâte – me doutant bien que cette volonté n’était pas fixe – en hâte et avec passion. J’ai mis dans ce portrait ce que mon cœur a permis à mes yeux de voir, et surtout peut-être ce que les yeux, seuls, n’eussent pas vu, cette flamme intense d’une force contenue… Son front très noble rappelait par des lignes surélevées cette phrase d’Edgar Poe : « Il n’y a pas de beauté parfaite sans une certaine singularité dans les proportions. » Et la fleur qu’elle avait à l’oreille écoutait son parfum.

Maintenant je travaillais plus librement, mieux.

Mais la solitude m’était à charge. Je voyais bien des jeunes femmes à l’œil tranquille, de pures tahitiennes et quelqu’une d’entre elles eût volontiers peut-être ? partagé ma vie. Mais toutes veulent être prises, prises à la mode maorie (mau, saisir) sans un mot, brutalement ; toutes ont en quelque sorte le désir du viol. Et moi, devant elles, devant celles d’entre elles, du moins, qui ne vivaient pas avec un tane, je me sentais vraiment intimidé tant elles nous regardaient, les autres hommes et moi avec franchise, avec dignité, avec fierté.

Et puis on disait de beaucoup qu’elles étaient malades – malades de ce mal que les Européens ont apporté aux sauvages comme un premier et sans doute essentiel élément de civilisation.

Aussi les vieillards avaient beau me dire en me montrant l’une d’elles : Mau tera (prends celle-ci), je ne me sentais ni l’audace ni la confiance nécessaires.

Je fis savoir à Titi que je la recevrais avec plaisir. Elle avait pourtant à Papeete une terrible réputation, ayant successivement enterré plusieurs amants…

L’essai, d’ailleurs, ne me réussit pas, et je pus voir à l’ennui que j’éprouvais dans la compagnie de cette femme habituée au luxe des fonctionnaires, quels réels progrès j’avais faits déjà dans la Sauvagerie. Au bout de quelques semaines, nous nous séparâmes sans retour, Titi et moi.

De nouveau seul.

II

Mes voisins sont devenus pour moi presque des amis. Je m’habille, je mange comme eux ; quand je ne travaille pas, je partage leur vie d’indolence et de joie, avec de brusques passages de gravité.

Le soir, au pied des buissons touffus que domine la tête échevelée des cocotiers, on se réunit par groupes – hommes, femmes et enfants. Les uns sont de Tahiti, les autres des Tongas, puis de l’Aorai, des Marquises. Les tons mats de leur corps font une belle harmonie avec le velours du feuillage, et de leurs poitrines cuivrées sortent de vibrantes mélodies qui s’atténuent en s’y heurtant au tronc rugueux des cocotiers. La première chanteuse commence : comme un oiseau altier elle s’élève subitement aux âmes de la flamme. Son cri puissant s’abaisse et remonte, planant comme l’oiseau, tandis que les autres volent autour de l’étoile en satellites fidèles. Puis, tous les hommes, par un cri barbare, un seul, terminent en accord dans la tonique. Ce sont les chants tahitiens, les himene.

Ou bien, pour chanter et causer, on s’assemble dans une sorte de case commune. On commence par une prière, un vieillard la récite d’abord, consciencieusement, et toute l’assistance la reprend en refrain ! Puis on chante. D’autres fois on conte des histoires pour rire. Plus rarement on disserte sur des questions sérieuses, on fait des propositions sages.

Voici celle que j’entendis un soir et qui ne laissa pas de me surprendre :

« Dans notre village, disait un vieillard, on voit depuis quelque temps par-ci par-là des maisons qui tombent en ruine, des toits pourris, entrouverts, où l’eau pénètre quand par hasard il pleut. Pourquoi ? Tout le monde doit être abrité. Le bois et le feuillage ne manquent pas pour confectionner des toitures. Je propose que nous mettions notre travail en commun pendant quelque temps pour construire des cases spacieuses et solides à la place de celles qui sont devenues inhabitables. Nous y donnerons tous successivement la main. »

Tous les assistants sans exception applaudirent.

— Cela est bien.

Et la proposition du vieillard fut votée à l’unanimité.

Voilà un peuple sage, pensai-je ce soir-là en rentrant chez moi.

Mais le lendemain, comme j’allais aux informations m’enquérant d’un commencement d’exécution des travaux décidés, je m’apercevais que personne n’y pensait plus. À mes questions on ne répondait que par des sourires évasifs qui pourtant soulignaient de significatives lignes ces vastes fronts rêveurs. Je me retirai, plein de pensées difficiles à concilier entre elles : on avait eu raison d’applaudir à la proposition du vieillard, et peut-être avait-on raison aussi de ne point faire ce qu’il avait conseillé. Pourquoi travailler ? Les dieux de Tahiti ne donnent-ils pas à leurs fidèles la subsistance quotidienne ? Demain ? Peut-être ! Et demain le soleil, en tout cas, se lèvera comme il s’est levé aujourd’hui, bienfaisant et serein. Est-ce là de l’insouciance, de la légèreté ou – qui sait ? – de la plus profonde philosophie ? Prends garde au luxe, prends garde d’en contracter le goût sous prétexte de prévoyance !…

Chaque jour se fait meilleur pour moi, je finis par comprendre la langue assez bien. Mes voisins – trois très proches et les autres nombreux de distance en distance – me regardent comme des leurs. Mes pieds, au contact perpétuel du caillou, se sont durcis, familiarisés au sol ; et mon corps, presque constamment nu, ne souffre plus du soleil.

La civilisation s’en va petit à petit de moi. Je commence à penser simplement, à n’avoir que peu de haine pour mon prochain – mieux, à l’aimer. J’ai toutes les jouissances de la vie libre, animale et humaine. J’échappe au factice, j’entre dans la nature : avec la certitude d’un lendemain pareil au jour présent, aussi libre, aussi beau, la paix descend en moi ; je me développe normalement et je n’ai plus de vains soucis.

Un ami m’est venu, de lui-même et certes ! sans bas intérêt. C’est un de mes voisins, un jeune homme, très simple et très beau. Mes images coloriées, mes travaux dans le bois l’ont intrigué, mes réponses à ses questions l’ont instruit. Pas de jour où il ne vienne me regarder peindre ou sculpter.

Et le soir, quand je me reposais de ma journée, nous causions, il me faisait des questions de jeune sauvage curieux des choses européennes, surtout des choses de l’amour, et souvent ses questions m’embarrassaient. Mais ses réponses étaient plus naïves encore que ses questions. Un jour que, lui confiant mes outils, je lui demandais d’essayer une sculpture, il me considéra, très étonné, et me dit avec simplicité, avec sincérité, que, moi, je n’étais pas comme les autres, que je pouvais des choses dont les autres étaient incapables. Je crois que Jotépha est le premier homme au monde qui m’ait tenu ce langage – ce langage d’enfant, car il faut l’être, n’est-ce pas, pour s’imaginer qu’un artiste soit quelque chose d’utile…

Il arriva que j’eus besoin, pour mes projets de sculpture, d’un arbre de bois de rose ; j’en voulais un plein et large. Je consultai Jotépha.

— Il faut aller dans la montagne, me dit-il. Je connais, à un certain endroit, plusieurs beaux arbres. Si tu veux, je te conduirai, nous abattrons l’arbre qui te plaira et nous le rapporterons tous deux.

Nous partîmes de bon matin. Les sentiers indiens sont à Tahiti assez difficiles pour un Européen. Entre deux montagnes qu’on ne saurait gravir, deux hautes murailles de basalte, se creuse une fissure où l’eau serpente à travers des rochers qu’elle détache, un jour que le ruisseau s’est fait torrent et qu’elle entrepose un peu plus loin pour les y reprendre un peu plus tard et finalement les pousser, les rouler jusqu’à la mer.

De chaque côté de ce ruisseau fréquemment accidenté de véritables cascades, un semblant de chemin parmi des arbres pêle-mêle : arbres à pain, arbres de fer, pandanus, bouraos, cocotiers, fougères monstrueuses, toute une végétation folle, et s’ensauvageant toujours davantage, se faisant de plus en plus inextricable à mesure qu’on monte vers le centre de l’Île.

Nous allions tous les deux, nus avec le linge à la ceinture et la hache à la main, traversant maintes fois le ruisseau pour profiter d’un bout de sentier que mon compagnon semblait percevoir par l’odorat plutôt que par la vue, tant les herbes, les feuilles et les fleurs, en s’emparant de tout l’espace, y jetaient de splendide confusion.

Le silence était complet, en dépit du bruit plaintif de l’eau dans les rochers, un bruit monotone, accompagnement de silence.

Et dans cette forêt merveilleuse, dans cette solitude, dans ce silence, nous étions deux – lui, un tout jeune homme, et moi presque un vieillard, l’âme défleurie de tant d’illusions, le corps lassé de tant d’efforts et cette longue et cette fatale hérédité des vices d’une société moralement et physiquement malade !

Il marchait devant moi, dans la souplesse animale de ses formes gracieuses, androgynes, il me semblait voir en lui s’incarner, respirer toute cette splendeur végétale dont nous étions investis. Et d’elle en lui, par lui, se dégageait, émanait un parfum de beauté qui enivrait mon âme, et où se mêlait comme une forte essence le sentiment de l’amitié produite entre nous par l’attraction mutuelle du simple et du composé.

Était-ce un homme qui marchait là devant moi ? – Chez ces peuplades nues, comme chez les animaux, la différence entre les sexes est bien moins évidente que dans nos climats. Nous accentuons la faiblesse de la femme en lui épargnant les fatigues, c’est-à-dire les occasions de développement, et nous la modelons d’après un menteur idéal de gracilité.

À Tahiti, l’air de la forêt ou de la mer fortifie tous les poumons, élargit toutes les épaules, toutes les hanches, et les graviers de la plage ainsi que les rayons de soleil n’épargnent pas plus les femmes que les hommes. Elles font les même travaux que ceux-ci, ils ont l’indolence de celles-là : quelque chose de viril est en elles, et en eux quelque chose de féminin. Cette ressemblance des deux sexes facilite leurs relations, que laisse parfaitement pures la nudité perpétuelle, en éliminant des mœurs toute idée d’inconnu, de privilèges mystérieux, de hasards ou de larcins heureux – toute cette livrée sadique, toutes ces couleurs honteuses et furtives de l’amour chez les civilisés.

Pourquoi cette atténuation des différences entre les deux sexes, qui, chez les « sauvages », en faisant de l’homme et de la femme des amis autant que des amants, écarte d’eux la notion même du vice, l’évoquait-elle tout à coup, chez un vieux civilisé, avec le redoutable prestige du nouveau, de l’inconnu ?

Et nous étions seulement tous deux.

J’eus comme un pressentiment de crime, le désir d’inconnu, le réveil du mal. Puis la lassitude du rôle du mâle qui doit toujours être fort, protecteur ; de lourdes épaules à supporter. Être une minute l’être faible qui aime et obéit.

Je m’approchai, sans peur des lois, le trouble aux tempes.

Mais le sentier était fini ; pour traverser le ruisseau mon compagnon se détourna et dans ce mouvement me présenta la poitrine.

L’androgyne avait disparu. C’était bien un jeune homme, et ses yeux innocents avaient la limpide clarté des eaux calmes.

La paix rentra aussitôt dans mon âme, j’éprouvai une jouissance infinie, autant spirituelle que physique, à me plonger dans l’eau froide du ruisseau.

— To’eto’e (c’est froid), me dit-il.

— Oh ! non, répondis-je.

Et cette exclamation, qui, dans ma pensée, correspondait pour la conclure à la lutte que je venais de livrer en moi-même contre toute une civilisation pervertie, éveilla dans la montagne un écho sonore. La Nature me comprenait, m’entendait et maintenant, après la lutte et la victoire, elle élevait à son tour sa grande voix pour me dire qu’elle m’accueillait comme un de ses enfants.

Je m’enfonçai vivement dans le fourré, comme si j’eusse voulu me fondre dans cette immense nature maternelle. Et mon compagnon, près de moi, continuait sa route, avec ses yeux toujours tranquilles. Il n’avait rien soupçonné : moi seul portais le fardeau d’une mauvaise pensée.

Nous arrivions au bout. À cet endroit les murs escarpés de la montagne s’évasaient, et derrière un rideau d’arbres enchevêtrés s’étendait une sorte de plateau, très caché, mais que mon guide connaissait bien. Une dizaine d’arbres de bois de rose étendaient là leurs vastes ramures. Nous attaquâmes à la hache le plus beau de tous et il fallut le détruire pour lui dérober une branche convenable à mon projet.

Je frappais, je m’ensanglantais les mains avec la rage heureuse, l’intense plaisir d’assouvir en moi je ne sais quelle divine brutalité. Ce n’est pas sur l’arbre que je frappais, ce n’est pas lui que je pensais abattre. Et pourtant j’aurais volontiers écouté chanter ma hache sur d’autres troncs encore quand celui-ci fut à terre. Et voici ce que je croyais entendre ma hache me dire, selon la cadence des coups retentissants :

 

Coupe par le pied la forêt tout entière (des désirs),

Coupe en toi l’amour de toi-même comme avec la main en automne on couperait le lotus.

 

Bien détruit, bien mort en effet, désormais, le vieux civilisé ! Je renaissais ; ou plutôt en moi prenait vie un homme pur et fort. Cet assaut cruel serait le suprême adieu de la civilisation, du mal. En s’exaltant jusqu’à égaler par leur horreur la pureté splendide de la lumière que je respirais, les instincts dépravés, qui sommeillent au fond de toutes les âmes décadentes, donnaient, par leur contraste, un charme inouï à la simplicité saine de la vie dont j’avais déjà fait l’apprentissage. Cette épreuve intérieure était celle de la maîtrise. J’étais un autre homme maintenant, un sauvage, un Maori.

Jotépha et moi, nous retournâmes à la case, tranquilles et joyeux, portant notre lourd fardeau de rose : Noa Noa !

Le soleil n’était pas encore couché quand nous arrivâmes devant ma case, fatigués.

Jotépha me dit :

— Tu es content ?

— Oui.

Et dans le fond de mon cœur je me répétai pour moi : Oui.

Je n’ai pas donné un coup de ciseau dans ce morceau de bois sans respirer, chaque fois plus fort, le parfum de la victoire et du rajeunissement.

 

Par la vallée du Punaru’u – la grande fissure de Tahiti – on parvient au plateau de Tetamanu. De là on peut voir le Diadème, l’Orohena, l’Aorai – le centre de l’Île. Bien des hommes m’en avaient parlé, et je formai le projet d’aller, seul, y passer quelques jours.

— Mais la nuit, que feras-tu ?

— Tu seras tourmenté par les tupapau.

— Il faut que tu sois téméraire ou fou pour aller déranger les esprits de la montagne !…

Et cette inquiète sollicitude de mes bons amis tahitiens ne faisait que surexciter ma curiosité.

Je partis donc, un matin.

Près de deux heures durant, je pus suivre un sentier qui longeait la rivière du Punaru’u. Mais ensuite je fus à plusieurs reprises obligé de traverser la rivière. Encore, de chaque côté, les murailles de la montagne se faisaient-elles de plus en plus droites, projetant jusqu’au milieu de l’eau d’énormes quartiers de rocher. Force me fut bien en définitive de continuer mon voyage dans l’eau, et j’en avais tantôt jusqu’aux genoux, tantôt jusqu’aux épaules.

Entre les deux murailles excessivement élevées le soleil pointait à peine. Dans le ciel ardemment bleu on apercevait presque, en plein jour, les étoiles.

Vers cinq heures, le jour baissant, je commençais à me préoccuper de l’endroit où je passerais la nuit, quand j’aperçus, à droite, un hectare de terrain presque plat où croissaient pêle-mêle les fougères, les bananiers sauvages et les bouraos. J’eus la chance de trouver quelques bananes mûres. À la hâte je fis un peu de bois pour les cuire, et ce fut mon repas. Puis, tant bien que mal, au pied d’un arbre sur les branches duquel j’avais entrelacé des feuilles de bananier pour m’abriter en cas de pluie, je me couchai.

Il faisait froid et ma traversée dans l’eau me laissait grelottant. Je dormis mal. Dans la crainte que les cochons sauvages ne vinssent m’écorcher les jambes, j’avais passé à mon poignet la corde de ma hache. La nuit était profonde. Impossible de rien distinguer, sauf, tout près de ma tête, une sorte de poussière phosphorescente qui m’intriguait singulièrement. Je souris en pensant aux contes que m’avaient faits les Maoris à propos du tupapau, cet esprit malfaisant qui s’éveille avec la nuit pour tourmenter les hommes endormis. Sa capitale est au cœur de la montagne que la forêt habille de ténèbres. Là, il se multiplie et les âmes de tous les morts viennent grossir ses légions. Malheur au vivant qui se risque dans ces lieux infestés par les démons ! et j’étais cet imprudent. Aussi mes rêves furent-ils assez agités.

Je sus plus tard que cette poussière lumineuse émane de petits champignons d’une espèce particulière. Ils poussent dans les endroits humides sur les branches mortes comme celles qui m’avaient servi à faire du feu.

Le lendemain au petit jour je me remettais en route. La rivière, de plus en plus accidentée, ruisseau, torrent, cascade, se contourne de plus en plus, le sentier me manque fréquemment, et c’est souvent des mains que je m’aide à marcher, passant de branche en branche en ne m’appuyant que très peu sur le sol.

Du fond de l’eau des écrevisses d’une taille extraordinaire me regardaient, semblant me dire : Que viens-tu faire ? Et des anguilles séculaires fuyaient à mon approche.

Tout à coup, à un détour brusque, j’aperçus, dressée contre la paroi du rocher qu’elle caressait plutôt qu’elle ne s’y retenait de ses deux mains, une jeune fille, nue : elle buvait à une source jaillissante, très haut, dans les pierres. Lorsqu’elle eut fini de boire, elle prit de l’eau dans ses mains et se la fit couler entre les seins. Puis – je n’avais pourtant fait aucun bruit – comme une antilope peureuse qui d’instinct devine l’étranger, elle pencha la tête scrutant le fourré où j’étais caché. Et mon regard ne rencontra pas le sien. À peine me vit-elle, qu’elle plongea aussitôt, en criant ce mot : Taehae (féroce) ! Précipitamment je regardais dans l’eau : personne, rien qu’une énorme anguille qui serpentait entre les petits cailloux du fond.



Figure 2. Pape Moe (eau mystérieuse).

Non sans difficulté ni fatigue je parvins enfin tout près de l’Aorai, le sommet de l’Île, la montagne redoutée. C’était le soir, la lune se levait et, en la regardant, je me rappelais ce dialogue sacré, dans ce lieu précisément que la légende lui assigne pour théâtre.

« Hina disait à Téfatu :

— Faites revivre l’homme quand il sera mort.

« Le dieu de la Terre répondit à la déesse de la Lune :

— Non, je ne le ferai point revivre. L’homme mourra, la végétation mourra, ainsi que ceux qui s’en nourrissent, la Terre mourra, la Terre finira, pour ne plus renaître. »

« Hina répondit :

— Faites comme il vous plaira. Moi, je ferai revivre la Lune.

« Et ce que possédait Hina continua d’être, ce que possédait Téfatu périt, et l’homme dut mourir. »



Figure 3. Auti te Pape (Femmes au bord de la rivière).

III

Depuis quelque temps je m’étais assombri. Mon travail s’en ressentait. Il est vrai que beaucoup de documents me faisaient défaut ; mais c’est la joie surtout qui me manquait.

Il y avait plusieurs mois que j’avais renvoyé Titi à Papeete, plusieurs mois que je n’entendais plus ce babil de la vahiné me faisant sans cesse à propos des mêmes choses les mêmes questions auxquelles je répondais invariablement par les mêmes histoires. Et ce silence ne m’était pas bon.

Je résolus de partir, d’entreprendre autour de l’île un voyage dont je ne m’assignais pas d’une façon précise le terme.

Tandis que je faisais quelques paquets légers pour le besoin de la route et que je mettais de l’ordre dans toutes mes études, mon voisin et propriétaire, l’ami Anani, me regardait inquiet. Il se décida enfin à me demander si je me disposais à m’en aller. Je lui répondis que non, que je me préparais pour une promenade de quelques jours seulement, que je reviendrais. Il ne me crut pas et se mit à pleurer. Sa femme vint le rejoindre et me dit qu’elle m’aimait, que je n’avais pas besoin d’argent pour vivre parmi eux ; qu’un jour je pourrais reposer pour toujours là : et elle me montrait, près de sa case, une place décorée d’un arbrisseau…

Et j’eus le désir de reposer pour toujours là : du moins personne, toute l’éternité, ne viendra m’y déranger…

— Vous autres, Européens, ajouta la femme d’Anani, vous promettez toujours de rester, et quand enfin on vous aime vous partez ! C’est pour revenir, assurez-vous, mais vous ne revenez jamais.

— Eh bien, je puis jurer, moi, que mon intention est de revenir dans quelques jours. Plus tard (je n’osais mentir), plus tard, je verrai.

Enfin je partis.



Figure 4. Mata Mua (Autrefois).

M’écartant du chemin qui borde la mer, je suis un étroit sentier à travers un fourré qui s’étend assez loin dans la montagne et j’arrive dans une petite vallée dont les habitants vivent à l’ancienne mode maorie. Ils sont heureux et calmes. Ils rêvent, ils aiment, ils sommeillent, ils chantent, ils prient, et je vois distinctement, bien qu’elles ne soient pas là, les statues de leurs divinités féminines, statues de Hina et fêtes en l’honneur de la déesse lunaire. L’idole d’un seul bloc a dix pieds d’une épaule à l’autre et quarante de hauteur. Sur la tête, elle porte, en forme de bonnet, une pierre énorme, de couleur rougeâtre. Autour d’elle on danse selon les rites d’autrefois – Matamua – et le vivo varie sa note claire et gaie, mélancolique et sombrée, avec les heures qui se succèdent.



Figure 5. Maruru (Action de grâces).

Je continue ma route.

À Taravao, extrémité de l’île, un gendarme me prête son cheval et je file sur la côte est, peu fréquentée des Européens.

À Fa’aone, petit district qui précède celui de Hitia’a, je m’entends interpeller par un indigène :

— Hé ! l’homme qui fait des hommes (il sait que je suis peintre) Haere mai tama’a ! (viens manger avec nous, la formule tahitienne hospitalière).

Je ne me fais pas prier, tant le sourire qui accompagne l’invitation est engageant et doux. Je descends de cheval ; mon hôte le prend et l’attache à une branche, sans aucune servilité, simplement et avec adresse. Et nous entrons tous deux dans une case où sont réunis des hommes, des femmes et des enfants, assis par terre, causant et fumant.

— Où vas-tu ? me demande une belle maorie d’une quarantaine d’années.



Figure 6. Où vas-tu ?

— Je vais à Hitia’a.

— Pour quoi faire ?

Je ne sais quelle idée me passa par la tête et peut-être sans le savoir disais-je le but réel, secret pour moi-même, de mon voyage :

— Pour y chercher une femme, répondis-je.

— Hitia’a en a beaucoup et des jolies. Tu en veux une ?

— Oui.

— Si tu veux, je vais t’en donner une. C’est ma fille.

— Est-elle jeune ?

— Oui.

— Est-elle bien portante ?

— Oui.

— C’est bien. Va me la chercher.

La femme sortit.

Un quart d’heure après, tandis qu’on apportait pour le repas des maiore, bananes sauvages, des crevettes et un poisson, elle rentra, suivie d’une grande jeune fille qui tenait un petit paquet à la main. À travers la robe, en mousseline rose excessivement transparente, on voyait la peau dorée des épaules et des bras. Deux boutons pointaient dru à la poitrine ; sur son visage charmant je ne reconnus pas le type que, jusqu’à ce jour, j’avais vu partout régner dans l’île et sa chevelure aussi était très exceptionnelle, poussée comme la brousse et légèrement crépue. Au soleil tout cela faisait une orgie de chromes.

Je sus dans la suite qu’elle était originaire des Tonga.

Quand elle se fut assise auprès de moi, je lui fis quelques questions :

— Tu n’as pas peur de moi ?

— Aita (non).

— Veux-tu habiter ma case, toujours ?

— E (oui).

— Tu n’as jamais été malade ?

— Aita.

Ce fut tout. Le cœur me battait pendant que la jeune fille, impassible, rangeait par terre, devant moi, sur une grande feuille de bananier, les aliments qui m’étaient offerts. Je mangeai de bon appétit mais j’étais préoccupé, intimidé. Cette jeune fille, cette enfant d’environ treize années, me charmait et m’épouvantait. Que se passait-il dans cette âme ? Et c’était moi, moi si vieux pour elle, qui hésitais au moment de signer un contrat si hâtivement conçu et conclu. – Peut-être est-ce un marché qu’elles ont débattu entre elles… pensais-je, la mère a-t-elle ordonné, exigé ; peut-être, et pourtant je voyais bien nettement chez la grande enfant les signes d’indépendance et de fierté qui sont les caractéristiques de sa race.

Ce qui surtout me rassura, c’est qu’elle avait, à n’en pas douter, l’attitude, l’expression sereine qui accompagne chez les êtres jeunes, une action honorable, louable. Mais le pli moqueur de sa bouche, d’ailleurs bonne et sensuelle, tendre, m’avertissait que le danger était pour moi, non pour elle…

Je n’oserais dire qu’en franchissant le seuil de la case je n’avais pas le cœur serré d’une étrange angoisse, d’une appréhension poignante, d’une réelle peur.

Je pris mon cheval et je montai. La jeune fille suivit derrière ; sa mère, un homme, deux jeunes femmes, ses tantes, disait-elle – suivirent aussi.

Nous revenions à Taravao, à neuf kilomètres de Fa’aone.

Mais au premier kilomètre, on me dit : Parahi teie (arrête-toi ici). Je descendis de cheval et nous entrâmes dans une grande case proprement tenue, presque riche – de la richesse des biens de la terre – de jolies nattes sur du foin, un ménage encore jeune et d’une extrême bonne grâce y demeurait. Ma fiancée s’assit près de la femme et me la présenta :

— Voici ma mère.

Puis en silence, on versa dans un gobelet de l’eau fraîche dont nous bûmes tous à la ronde, comme s’il se fût agi d’une religion familiale. Après quoi, celle que ma fiancée venait de me présenter comme sa mère me dit, le regard ému, les paupières humides :

— Tu es bon ?

Je répondis (non sans trouble), après avoir fait mon examen de conscience :

— Oui.

— Dans huit jours qu’elle revienne. Si elle n’est pas heureuse elle te quittera.

Un long silence. Enfin nous sortîmes et de nouveau à cheval, je repartis, toujours suivi de mon escorte.

Chemin faisant, nous rencontrâmes plusieurs personnes qui connaissaient ma nouvelle famille, et qui, en la saluant, disaient à la jeune fille :

— Eh quoi ! tu es maintenant la vahiné d’un Français ? Sois heureuse. Bonne chance. – Il y avait du doute dans son regard.

Un point m’inquiétait : comment Teura (ainsi se nommait ma femme) avait-elle deux mères ? Je demandai donc à celle qui, la première, me l’avait offerte :

— Pourquoi m’as-tu menti ?

La mère de Teura me répondit :

— L’autre aussi est sa mère, sa mère nourricière, celle qui s’en occupe.

Je rêvai tout le long de la route et mon cheval ne se sentant plus soutenu marchait avec peu de confiance, trébuchant au contact des gros cailloux.

À Taravao je rendis au gendarme son cheval. La femme du gendarme, une Française sans malice, mais sans finesse, me dit :

— Comment ! vous ramenez avec vous une gourgandine ?

Et ses yeux haineux déshabillaient la jeune fille, qui opposait une indifférence altière à cet injurieux examen. Je regardai un instant le spectacle symbolique que m’offraient ces deux femmes : c’était la décrépitude et la floraison nouvelle, la loi et la foi, l’artifice et la nature, et sur celle-ci celle-là soufflait le souffle impur du mensonge et de la méchanceté.

C’étaient aussi deux races en présence, et j’eus honte de la mienne. Il me semblait qu’elle tachait d’un nuage de fumée sale ce ciel si beau. Et j’en détournai vite mon regard pour le reposer et le réjouir à l’éclat de cet or vivant, que j’aimais déjà.

Les adieux de famille se firent à Taravao, chez le Chinois qui là vend de tout, et les hommes et les bêtes.

Nous prîmes, ma fiancée et moi, la voiture publique, qui nous déposait vingt-cinq kilomètres plus loin, à Mataiea, chez moi.

 

Ma femme était peu bavarde, mélancolique et moqueuse.

Nous nous observions l’un l’autre sans cesse, mais elle me restait impénétrable, et je fus vite vaincu dans cette lutte. J’avais beau me promettre de me surveiller, de me dominer pour rester un témoin perspicace, mes nerfs n’étaient pas longs à l’emporter sur les plus sérieuses résolutions et je fus en peu de temps, pour Teura, un livre ouvert.

Je faisais ainsi – en quelque sorte, à mes dépens et sur ma propre personne – l’expérience du profond écart qui distingue une âme océanienne d’une âme latine, française surtout. L’âme maorie ne se livre pas de suite ; il faut beaucoup de patience et d’étude pour arriver à la posséder. Elle vous échappe d’abord et vous déconcerte de mille manières, enveloppée de rire et de changement ; et pendant que vous vous laissez prendre à ces apparences, comme à des manifestations de sa vérité intime, sans penser à jouer un personnage, elle vous examine avec une tranquille certitude, du fond de sa rieuse insouciance, de sa puérile légèreté.

Une semaine s’écoula, pendant laquelle je fus d’une « enfance » qui m’était à moi-même inconnue. J’aimais Teura et je le lui disais, ce qui la faisait sourire : – elle le savait bien ! Elle semblait, en retour, m’aimer – et ne me le disait point. Mais quelquefois, la nuit, des éclairs sillonnaient l’or de la peau de Teura…

Le huitième jour – il me semblait que nous venions d’entrer pour la première fois ensemble dans une case – Teura me demanda la permission d’aller voir sa mère à Fa’aone, chose promise. Je m’y résignai tristement et nouant dans son mouchoir quelques piastres pour qu’elle pût payer les frais du voyage et porter du rhum à son père, je la conduisis à la voiture publique.

Ce fut pour moi comme un adieu. Reviendrait-elle ?

La solitude de ma case me chassait. Je ne pouvais fixer ma pensée à aucune étude…

Plusieurs jours ensuite, elle revint.

 

Alors commença la vie pleinement heureuse, fondée sur une assurance du lendemain, sur la confiance mutuelle, sur la certitude réciproque de l’amour.

Je m’étais remis au travail et le bonheur habitait dans ma maison : il se levait avec le soleil, radieux comme lui. L’or du visage de Teura inondait de joie et de clarté l’intérieur du logis et le paysage alentour. Et nous étions tous les deux si parfaitement simples ! Qu’il était bon le matin, d’aller ensemble nous rafraîchir dans le ruisseau voisin, comme au paradis allaient sans doute le premier homme et la première femme.

Paradis tahitien, nave nave fenua…

 



Figure 7. Te nave nave Fenua.

Et l’Ève de ce Paradis se livre de plus en plus docile, aimante. Je suis embaumé d’elle : Noa Noa ! Elle est entrée dans ma vie à son heure : plus tôt je ne l’aurais peut-être pas comprise, et, plus tard, c’eût été bien tard. Aujourd’hui je l’entends comme je l’aime et par elle, je pénètre enfin bien des mystères qui jusqu’ici me restaient rebelles. Mais, pour l’instant, cela n’est pas raisonné par mon intelligence, classé par ma mémoire. C’est à ma sensibilité que Teura confie tout ce qu’elle me dit : c’est dans mes sens et mes sentiments que je retrouverai plus tard, ses paroles inscrites. Elle me conduit ainsi plus sûrement que par aucune autre méthode à la pleine compréhension de sa race par l’enseignement quotidien de la vie. Et je n’ai plus conscience des jours et des heures, du mal et du bien. Le bonheur est si étranger au temps qu’il en supprime la notion, et tout est bien quand tout est beau.

Et Teura ne me trouble point quand je travaille ou quand je rêve ; d’instinct alors, elle se tait. Elle sait très bien quand elle peut élever la voix sans me déranger ; alors nous parlons de l’Europe, et de Dieu et des dieux ; je l’instruis et elle m’instruit.

 

Je fus obligé d’aller un jour à Papeete. J’avais promis de revenir le soir même, mais la voiture que je pris me laissait à moitié route, je dus faire le reste à pied et il était une heure du matin quand je rentrai.

Nous n’avions pour le moment que très peu de luminaire, ma provision allant être renouvelée.

Quand j’ouvris la porte, la lampe était éteinte, la chambre était dans l’obscurité. J’eus un sentiment brusque d’appréhension, de défiance : sûrement l’oiseau s’était envolé. Vite j’allumai des allumettes et je vis…

Immobile, nue, couchée à plat ventre sur le lit, les yeux démesurément agrandis par la peur, Teura me regardait et semblait ne pas me reconnaître. Moi-même, je restai quelques instants dans une étrange incertitude. Une contagion émanait des terreurs de Teura, il me semblait qu’une lueur phosphorescente coulât de ses yeux au regard fixe. Jamais je ne l’avais vue si belle, jamais surtout d’une beauté si émouvante. Et puis, dans ces demi-ténèbres à coup sûr peuplées d’apparitions dangereuses, de suggestions équivoques, je craignais de faire un geste qui portât au paroxysme l’épouvante de l’enfant. Savais-je ce qu’à ce moment-là j’étais pour elle ? Si elle ne me prenait pas, avec mon visage inquiet, pour quelqu’un des démons ou des spectres, des tupapau dont les légendes de sa race emplissent les nuits sans sommeil ? Savais-je même qui elle était en vérité ? L’intensité du sentiment qui la possédait, sous l’empire physique et moral de ses superstitions, faisait d’elle un être si étranger à moi, si différent de tout ce que j’avais pu voir jusque-là.



Figure 8. Manao tupapau (Les esprits des morts veillent).

Enfin elle revint à elle et je m’évertuai à la rassurer, à lui redonner confiance. Elle m’écoutait, boudeuse, puis avec une voix où les sanglots tremblaient :

— Ne me laisse plus seule ainsi sans lumière.

Mais, la peur à peine dissipée, la jalousie s’éveilla.

— Qu’as-tu fait à la ville ? Tu es allé voir des femmes, de celles qui vont au marché boire et danser, puis se donnent aux officiers, aux matelots, à tout le monde…

Je ne me prêtai pas à la querelle et cette nuit fut douce, une douce et ardente nuit, une nuit tropicale.

Teura était tantôt très sage et très aimante, tantôt folle et très frivole, deux êtres en un, très différents, et qui se succédaient à l’improviste avec la plus déconcertante rapidité. Elle n’était point changeante, elle était double : l’enfant d’une race vieille.

Un jour l’éternel Juif colporteur – il écume la mer comme la terre – arrive dans le district avec une boîte de bijoux en cuivre doré. Il étale sa marchandise, on l’entoure. Une paire de boucles d’oreilles circule de main en main, tous les yeux brillent, toutes les femmes la désirent.

Teura fronce le sourcil et me regarde. Elle veut la paire de boucles et ses yeux me le disent clairement, je fais semblant de ne pas comprendre.

Elle m’attire dans un coin.

— Je la veux.

Je lui fais observer qu’en France cette niaiserie vaut à peine deux francs, que c’est du cuivre.

— Noa’tu. Je la veux.

— Mais ce serait folie que de payer vingt francs une pareille saleté ! Non.

— Je la veux.

Et avec une volubilité passionnée, les yeux pleins de larmes :

— Quoi ! Tu n’auras pas honte de voir ce bijou aux oreilles d’une autre femme. Déjà un tel parle de vendre son cheval pour offrir la paire de boucles d’oreilles à sa vahiné.

Je ne pus me résigner à cette sottise et, brutalement cette fois, je refuse.

Teura me regarde encore, vaincue ; sans plus rien dire, elle pleure.

Je m’éloigne, je reviens, je donne les vingt francs au Juif – et le soleil reparaît.

Deux jours après, c’était dimanche. Teura fait sa grande toilette. Les cheveux lavés au savon, puis séchés au soleil, et finalement frottés d’huile parfumée ; la robe, un de mes mouchoirs à la main, une fleur à l’oreille, les pieds nus. Elle va au temple, répétant les psaumes qu’elle récitera tout à l’heure.

— Et tes boucles d’oreilles ? lui dis-je.

Teura fait une moue de dédain :

— C’est du cuivre ! Aita, Piru, Pirupiru.

Et en éclatant de rire elle franchit le seuil de la case et part pour le temple – redevenue grave.

À l’heure de la sieste, dévêtus, nus, simples, nous sommeillons, ce jour-là comme les autres jours, près l’un de l’autre, ou nous rêvons – et peut-être dans son rêve Teura voit-elle briller d’autres boucles. Moi, je voudrais oublier tout ce que je sais et dormir toujours…

Une grande noce eut lieu à Mataiea, la vraie noce, la noce légale que les missionnaires s’efforcent d’imposer aux Tahitiens convertis.

J’y fus invité et Teura y vint avec moi.

Le repas faisait le fond de la fête, et l’usage est, dans ces solennités, de déployer le plus grand luxe culinaire : petits cochons rôtis tout entiers sur des cailloux chauds, extraordinaire abondance de poissons, maiore, bananes sauvages, taros, etc… La table, où un nombre considérable de convives étaient assis, avait été placée sous un toit improvisé que décoraient gracieusement des feuilles et des fleurs.

Tous les parents et tous les amis des deux époux étaient là.



Figure 9. Nave nave mahana (Jours délicieux).

La jeune fille – l’institutrice de l’endroit – presque blanche, prenait pour époux un authentique maori, fils du chef de Puna’auia. Elle sortait des écoles religieuses de Papeete, et l’évêque protestant, qui s’intéressait à elle, l’avait obligée à ce mariage un peu hâtivement, disait-on. Là-bas, ce que veut missionnaire, Dieu le veut.

On mange et on boit beaucoup, et au bout d’une heure commencent les discours. Ils sont nombreux. On les récite avec ordre et méthode et c’est un concours d’éloquence vraiment curieux, plein d’imprévu.

Puis vient la question importante : laquelle des deux familles donnera un nouveau nom à la mariée ? Cet usage national, et qui date de toute antiquité, constitue une précieuse prérogative, très enviée. Il n’est pas rare que la discussion, sur ce point, dégénère en bataille.

Il n’en fut rien ce jour-là. Tout se passa paisiblement. La table tout entière était cordiale, joyeuse – et pas mal ivre. Ma pauvre vahiné, entraînée par ses voisines (je ne la surveillais pas), sortit de là ivre-morte, hélas ! et j’eus beaucoup de peine pour la ramener au logis : bien gaie, mais bien pesante !

Au centre de la table trônait la femme du chef de Puna’auia, admirable de dignité. Sa robe de velours orangé, prétentieuse et bizarre, lui donnait un vague air d’héroïne de foire. Mais la grâce innée de sa race et la conscience de son rang prêtaient à ces oripeaux je ne sais quelle grandeur ; dans cette fête tahitienne, aux fumets des mets, aux odeurs des fleurs de l’Île, elle ajoutait, me semblait-il, un parfum plus fort que les autres et qui les résumait tous – Noa Noa !

Près d’elle se tenait une aïeule centenaire, affreuse de décrépitude, et que la rangée intacte de ses dents de cannibale rendait encore plus terrible. Elle s’intéressait peu à ce qu’on faisait autour d’elle, immobile, rigide, presque une momie. Mais sur sa joue un tatouage, une marque sombre, indécise dans sa forme qui rappelait le style d’une lettre latine, parlait à mes yeux pour elle.

J’avais déjà vu bien des tatouages, je n’en avais vu aucun dans le caractère de celui-ci : celui-ci était sûrement européen. Autrefois, me dit-on, les missionnaires, sévissant contre la luxure, signaient certaines femmes d’un signe d’infamie, d’un avertissement de l’enfer, ce qui les couvrait de honte, – non point à cause du péché commis, mais à cause du ridicule et de l’opprobre d’un tel signe de destruction. Je compris alors la défiance des Maories vis-à-vis des Européens, défiance qui persiste aujourd’hui encore, très tempérée, d’ailleurs, par la généreuse hospitalité océanienne. Que d’années entre l’aïeule marquée par le prêtre et la jeune fille mariée par le prêtre ! La marque est visible encore, double témoignage d’infamie, et pour la race qui l’a subie et surtout sans doute pour la race qui l’a infligée… Cinq mois plus tard, la jeune mariée mit au monde un enfant bien conformé. Fureur des parents qui demandaient la séparation. Le jeune homme n’y voulut point consentir :

— Puisque nous nous aimons, qu’importe ? N’est-il pas dans nos usages d’adopter les enfants des autres ? J’adopte celui-ci.

Mais un point dans toute cette histoire resta obscur : pourquoi l’évêque, réputé comme excellent coq gaulois, s’était-il tant remué pour hâter la cérémonie légale et religieuse du mariage ? Les mauvaises langues insinuaient que… Eh ! que ne disent pas les mauvaises langues ? L’ange de l’Annonciation sait peut-être le mot de cette énigme…

Et peut-être, qu’importe !

IV



Figure 10. L’Univers est créé.

Le soir au lit, nous avons de grands entretiens, longs et souvent très sérieux. Je cherche dans cette âme d’enfant les traces du passé lointain, bien mort socialement, et toutes mes questions ne restent pas sans réponse. Peut-être, les hommes, séduits ou asservis à notre civilisation et à notre conquête, ont-ils oublié. Les dieux d’autrefois se sont gardé un asile dans la mémoire des femmes. Et c’est un émouvant et singulier spectacle que Teura me donne, quand je vois peu à peu ses dieux nationaux se réveiller en elle et s’agiter sous les voiles où les missionnaires protestants ont cru les ensevelir. En somme, l’œuvre des catéchistes est très superficielle. Leur enseignement est comme une faible couche de vernis qui s’écaille et cède vite à la moindre atteinte adroite. Teura va au temple régulièrement et pratique des lèvres et des doigts la religion officielle. Mais elle sait par cœur les noms de tous les dieux de l’Olympe maori. Elle connaît leur histoire, comment ils ont créé le monde ; comment ils aiment à être honorés. Quant aux rigueurs de la morale chrétienne, elle les ignore ou ne s’en soucie et ne songe guère à se repentir de vivre hors des liens du mariage avec un tane. Je ne sais trop comment elle associe dans ses croyances Ta’aroa et Jésus. Je pense qu’elle les vénère tous deux.

Au hasard des circonstances, elle me fait un cours complet de théologie tahitienne, et moi je tâche de lui expliquer selon les connaissances européennes quelques phénomènes de la nature.

Les étoiles l’intéressent beaucoup. Elle me demande comment on nomme en français l’étoile du matin, celle du soir. Elle a peine à comprendre que la terre tourne autour du soleil.

À son tour, elle me nomme les étoiles dans sa langue et pendant qu’elle me parle je distingue, à la clarté des astres, qui sont des divinités – les formes vagues et sacrées des maîtres maoris de la terre et des cieux.

Il est probable que les habitants de Tahiti possédèrent dès la plus haute antiquité des connaissances assez étendues en astronomie. Les fêtes périodiques des Arioi, société secrète qui, jadis, gouverna les îles dont je vais avoir l’occasion de parler, étaient fondées sur les évolutions des astres. Les Maoris semblent même n’avoir pas ignoré la nature de la lumière lunaire. Ils supposaient que la lune est un globe sensiblement pareil à la terre, habité comme elle, riche en productions analogues aux nôtres. Ils évaluaient à leur manière la distance de la terre à la lune.

La semence de l’arbre Ora[6] fut apportée de la Lune sur la Terre par un pigeon blanc. Il lui avait fallu deux lunes pour atteindre le satellite, et quand, après deux autres lunes, il retomba sur la terre, il était sans plumes. Cet oiseau est, de tous ceux que connaissent les Maoris, celui qui passe pour avoir le vol le plus rapide.

Mais voici la nomenclature tahitienne des étoiles. Je complète la leçon de Teura à l’aide de documents trouvés dans un recueil de Mœrenhout, l’ancien consul. Je dois à l’obligeance de M. Goupil, colon à Tahiti, la lecture de cette édition.

Il n’est peut-être pas trop audacieux d’y voir l’ébauche d’un système raisonné d’astronomie plutôt qu’un simple jeu d’imagination.

Rua (grande est son origine) dormait avec sa femme la Terre ténébreuse. Elle donna naissance à son roi, le Sol, puis au Crépuscule, puis aux Ténèbres. Mais alors Rua répudia cette femme.

Rua (grande est son origine) dormait avec la femme dite Grande-Réunion. Elle donna naissance aux reines des cieux, les Étoiles, à Fa’ati, étoile du soir.

Le roi des cieux dorés, le seul roi, dormait avec sa femme Ta’urua. D’elle est né l’astre Ta’urua, Vénus, étoile du matin, le roi Ta’urua qui donne les lois à la nuit et au jour, aux étoiles, à la lune, au soleil, et sert de guide aux marins. Il fit voile à gauche, vers le nord et là, dormant avec sa femme, il donna naissance à l’Étoile Rouge, cette étoile rouge qui brille, le soir, sous deux faces…

Étoile Rouge, ce dieu qui vole dans l’Ouest, prépara sa pirogue, pirogue du grand jour qui cingle vers les cieux. Il fit voile au lever du soleil.

Rehua s’avance dans l’étendue. Il dormit avec sa femme Ura Taneipa : d’eux sont nés les rois Gémeaux, en face des Pléiades.

Les Gémeaux sont assurément les mêmes que nos Castor et Pollux. Leur histoire est curieuse.

Ils étaient de Bora Bora. Ayant entendu leurs parents parler de les séparer, ils quittèrent la maison paternelle et allèrent ensemble à Raiatea, puis à Huahine, à Eimeo[7] et à Tahiti. Leur mère, inquiète, s’était mise à les chercher, aussitôt après leur départ. Mais elle arrivait toujours trop tard dans ces différentes îles. À Tahiti pourtant elle parvint à devancer leur fuite et elle apprit qu’ils se cachaient dans les montagnes où enfin elle les découvrit. Ils se sauvèrent devant elle jusqu’au moment de l’Aorai et de là, au moment où tout éplorée elle croyait les atteindre, ils s’envolèrent dans les cieux où ils figurent encore parmi les constellations.

L’étoile Rouge est sans doute notre Sagittaire, qui brille sous deux faces. Les anciens l’ont quelquefois représenté sous cet aspect.

Teura me parle encore d’une étoile nommée Atuaehi, qui vient dans les nuages moutonnés, c’est notre étoile du Berger.

Elle ne voulut jamais admettre que les étoiles filantes, fréquentes dans ces climats, ne soient pas Tupapau, des génies malheureux, exilés : lentement, mélancoliquement, ils traversent la grande vallée, en quête d’une autre patrie.

 

— Qui a créé le Ciel et la Terre ?

Le Mœrenhout et Teura me répondent :

— Ta’aroa était son nom. Il se tenait dans le vide – avant la terre, avant le ciel, avant les hommes – Ta’aroa appelle, rien ne lui répond, et seul existant, il se change en l’Univers.

Les pivots sont Ta’aroa : c’est ainsi que lui-même s’est nommé. Les rochers sont Ta’aroa, les sables sont Ta’aroa.

Ta’aroa est la clarté, le germe et la base : l’Univers n’est que la coquille de Ta’aroa. C’est lui qui met tout en mouvement et règle l’harmonie universelle.

« Vous ! pivots, vous ! rochers, vous ! sables nous sommes. Venez, vous qui devez former la terre. »

Et il presse entre ses mains les roches et les sables et les presse longtemps : mais ces matières ne veulent pas s’unir. Alors, de sa main droite, il lance les sept cieux pour en faire le fondement du monde et la lumière est créée. Tout se voit, l’Univers brille jusque dans ses profondeurs et le dieu reste extasié devant l’immensité.

L’univers brille jusque dans ses profondeurs et le dieu reste extasié devant l’immensité.

L’immobilité du néant a cessé ; la vie existe et tout se meut.

La parole fait son œuvre et les messagers ont accompli leur mission. Les pivots sont fixés ; sables et rochers sont à leur place. Les cieux s’élèvent et tournent. La mer emplit ses abîmes.

L’Univers est.

Cette première version de la Genèse se complique de variantes qui ne sont peut-être que des développements :

Ta’aroa dormait avec la femme qui se nomme déesse du Dehors (ou de la mer). D’eux sont nés les nuages noirs, les nuages blancs, la pluie.

Ta’aroa dormait avec la femme qui se nomme déesse du Dedans (ou de la terre). D’eux est né le premier germe.

Est né ensuite tout ce qui croît à la surface de la terre. Est né ensuite le brouillard des montagnes.

Est né ensuite celui qui se nomme le Fort. Est née ensuite celle qui se nomme la Belle ou l’Ornée pour plaire.

Autre variante, relative à la création de la Terre.

Maui – qui semble se confondre un peu avec Ta’aroa, ainsi que ce Rua qui créa les étoiles – Maui va lancer sa pirogue. Il est assis dans le fond. L’hameçon pend du côté droit attaché à la ligne par des tresses de cheveux. Et cette ligne qu’il tient dans sa main et cet hameçon, il les laisse descendre dans la profondeur de l’univers pour pêcher le grand poisson (la terre).

L’hameçon a mordu. Déjà se montre la base (les axes), déjà le dieu sent le poids énorme du monde.

Téfatu (la Terre) émerge de la nuit, pris à l’hameçon, encore suspendu devant l’immensité ; Maui a pêché le grand poisson qui nage dans l’espace et qu’il peut à présent diriger selon sa volonté. Il le tient dans sa main.

Maui règle, en outre, le cours du soleil de telle sorte que le jour et la nuit soient d’égale durée.

Je demandai à Teura de me nommer les dieux.

Dormait Ta’aroa avec la femme Hina, déesse de l’air. Sont nés d’eux l’Arc en ciel, et Clair de lune, puis les nuages rouges, la pluie rouge.

Dormait Ta’aroa avec la femme Hina, déesse du sein de la Terre : est né d’eux Téfatu, le génie qui anime la Terre, et qui se manifeste par les bruits souterrains.

Dormait Ta’aroa avec la femme dite : Au-delà de toute la Terre.

D’eux sont nés les dieux Te’iri’i, et Rananua.

Puis Ro’o, qui sortit du ventre de sa mère par le côté.

Et de la même femme naquirent encore la Colère et la Tempête, les Vents furieux, et aussi la paix qui les suit.

Et la source de ces esprits est dans le lieu d’où sont envoyés les messagers.

Mais Teura convient que ces filiations sont contestées. Voici la classification la plus orthodoxe :

Les dieux se divisent en Atua et Oromatua.



Figure 11. Te Atua (les Dieux).

Mais tout cela est bien long et bien ardu à entendre, cessons.

Non point. À la compréhension de l’œuvre ces documents ramifient.

Permettez alors que j’entrecoupe en vous racontant une promenade avec Teura.

 

Dieu sait quel jour de l’année, comme toujours il faisait beau lorsque nous nous mîmes en route, le matin, tous deux, pour rendre une visite à des amis dont la case se trouvait à une dizaine de kilomètres de la nôtre.

Partis à six heures, nous fîmes à la fraîche assez prestement puisque nous étions arrivés à huit heures et demie environ. Ce fut une surprise, et les embrassades terminées, on se mit en quête pour nous fêter d’un petit cochon. Le meurtre fut accompli, on y ajouta deux poules ; avec une superbe pieuvre prise le matin même, quelques taros et bananes, notre repas s’annonçait copieux et succulent.

Je proposai pour attendre midi d’aller aux grottes de Mara’a que j’avais laissées souvent sur ma route sans nulle idée de les visiter.

Un jeune garçon, trois jeunes filles, Teura et moi.

La bande au complet partit joyeusement pour faire ce petit trajet : la grotte était tout près.

Cachée presque entièrement par des goyaviers, la grotte n’apparaît sur le bord de la route que comme un pur accident de rocher qui se serait détaché. Mais écartez les branches, laissez-vous glisser d’un mètre de hauteur et vous êtes dans un trou obscur. Ce n’est rien, les yeux ont perdu le souvenir du soleil éblouissant qui règne dehors ; ils voient une grotte dont le fond semble une petite scène de théâtre, sans rideau, au plancher très rouge, distante environ de cent mètres.

Sur les parois, de chaque côté, d’énormes serpents, du moins ils semblent tels, glissent lentement pour venir boire à la surface de ce lac intérieur.

Ce sont des racines qui se font jour dans les fissures du roc. Je propose la baignade, mais sans succès : on me répond que l’eau est très froide. De longs conciliabules à l’écart, puis des rires qui m’intriguent. J’insiste. Enfin les jeunes filles se décident, quittent leurs légers vêtements ; les paréos à la ceinture nous voilà tous à l’eau.

Ce n’est qu’un cri général To’eto’e ; l’eau éclabousse de partout puis l’écho répète To’eto’e.

— Viens-tu avec moi ? dis-je à Teura, et je désigne le fond.

— Tu es fou ? Là-bas, très loin… et les anguilles ! On ne va jamais là.



Figure 12. Te po (Nuit éternelle).

Et ondulante, gracieuse, sur le bord elle se jouait de l’eau comme une jeune personne fière de son adresse à la nage.

Le cœur serré d’aller tout seul, je me suis mis en route, fier aussi de ma science de natation. Par quel étrange phénomène le fond de la grotte s’éloignait-il toujours de moi à mesure que je me dirigeais vers lui. J’avançais toujours et de chaque côté les serpents me regardaient avec ironie. Je crus un instant voir flotter une grande tortue ; plus précisément encore la tête sortit au-dessus de l’eau pour me défier. Sornettes que tout cela – les tortues de mer ne séjournent pas dans l’eau douce.

Suis-je donc devenu fou ou plutôt complètement maori, sujet aux croyances fabuleuses. Je ne sais à ce moment vaincre mes doutes et j’ai presque peur. Tout au moins de l’appréhension. Et ces ondulations devant moi. Les anguilles !

Il faut surmonter cette terreur et je me laisse couler à pic avec élan pour connaître le fond : je n’y arrive pas, je remonte. Je n’ai pas même touché le sol du talon pour redevenir fort. Teura me crie :

— Reviens !

Je me retourne et je la vois très loin ; par quel autre phénomène la distance dans ce sens va-t-elle à l’infini : Teura n’est plus qu’un petit point noir sur le centre lumineux.

Cré nom… j’en aurai le dernier mot et rageusement je nage environ une demi-heure. Enfin après une heure de route je touche au but.

Un petit plateau très ordinaire, un trou béant qui va où cela ? Mystère. Il faut l’avouer, j’ai peur.

Je reviens… Teura seule m’attend. Ses compagnes indifférentes sont parties.

Teura fait une prière et nous revenons.

À l’air doux, au frottement de ma compagne, je reprends chaleur et je vis.

Je crois remarquer de l’ironie sur le sourire de Teura quand elle dit :

— Tu n’as pas eu peur ?

Effrontément, je lui répondis :

— Nous autres, Français, nous n’avons jamais peur.

Du reste, pas un geste d’admiration de Teura. Et elle trouva tout naturel que j’aille cueillir non loin de là quelques tiare odorantes, les lui planter dans la brousse de ses cheveux. La route était belle, la mer superbe, Moorea en face grandiose et altière. Qu’il fait bon de vivre et, quand on a faim, de dévorer le petit cochon qui nous attendait au logis.

 

Les Atua supérieurs sont tous fils ou petits-fils : Oro, le premier des dieux après son père, et qui eut lui-même deux fils. Tetai Mati et Uru Tefelta, Ra’a père de Tetua Uru Uru…, etc.

Chacun de ces dieux a ses attributions particulières. Nous connaissons déjà les œuvres de Téfatu, de Maui…

Tane a pour bouche le septième ciel : c’est-à-dire que la bouche de ce dieu, qui a donné son nom à l’homme, est l’extrémité du ciel par où la lumière commence à éclairer la terre.

Ri’i sépara les cieux de la terre. Rui gonfla les eaux de l’Océan, rompit la masse solide du continent terrestre et le divisa en innombrables parties qui sont les îles actuelles.

Fanura, de qui la tête touchait aux nues et les pieds au fond de la mer, et Fatuhui, autre géant, descendirent ensemble à Hiva – terre inconnue pour combattre et détruire le cochon monstrueux qui dévorait les hommes.

Hiro, dieu des voleurs, faisait avec ses doigts des trous dans les rochers. Il délivra une vierge que des géants retenaient dans un lieu enchanté. Il arracha d’une seule main les arbres qui cachaient au jour le lieu criminel, et le charme fut rompu.

Les Atua inférieurs s’intéressent à la vie et au travail des hommes.

Ce sont les Atua : Ma’o, dieux requins, patrons des navigateurs ; Peho, dieux et déesses des vallons, patrons des chanteurs, des comédiens et des danseurs ; Ra’au, patrons des médecins ; No Apa, dieux auxquels on faisait des offrandes afin d’être protégé par eux contre les maléfices et les enchantements ; Tanu, dieux des laboureurs ; Tane te Hua, patrons des charpentiers et des constructeurs ; Minia et Papea, patrons des couvreurs ; Matatini, patrons des faiseurs de filets.

Les Oromatua sont les dieux domestiques : dieux lares. Ils sont de deux espèces : Oromatua proprement dits et génies.

Les Oromatua punissent les fauteurs de querelles, maintiennent la paix dans les familles. Ce sont : les Varua Ta’ata, âmes des hommes et des femmes morts dans chaque famille ; les Eriorio, âmes des enfants morts en bas âge et de mort naturelle ; les Puara, âmes des enfants qu’on tuait à leur naissance et qu’on supposait revenir dans le corps de sauterelles.

Les génies sont des divinités en quelque sorte supposées ou sciemment imaginées par l’homme. Il choisit tel être ou tel objet qui s’offre à sa vue, sans choix ou du moins sans apparent motif de choix, et à cet être ou à cet objet attribue le sens divin : le requin, par exemple, deviendra dieu pour le Maori qui lui confiera ce sens symbolique, et qui, dès lors, le consultera dans toutes les circonstances importantes. Les chants historiques et les légendes abondent en fables où l’on voit les dieux se transformer en animaux. Il est très probable que les Maoris ont connu la métempsycose indienne.

Après les Atua et les Oromatua viennent au dernier rang de la hiérarchie céleste les Ti’i. Ces fils de Ta’aroa et de Hina (la lune) sont très nombreux. Esprits inférieurs aux dieux, étrangers aux hommes, ils sont dans la cosmogonie maorie, intermédiaires entre les êtres organiques et les êtres inorganiques, défendant les droits de ceux-ci et leurs pouvoirs, et leurs prérogatives contre toute usurpation.

Voici leur origine.

Dormait Ta’aroa avec Hina, et d’eux naquit Ti’i.

Dormait Ti’i avec la femme Ani (Désir) et d’eux sont nés Désir de la nuit, messager des ténèbres et de la mort ; Désir du jour, messager de la lumière et de la vie ; Désir des dieux, messager des intérêts célestes ; Désir des hommes, messager des intérêts humains.

Sont nés ensuite : Ti’i de l’intérieur qui veille aux animaux, aux plantes ; Ti’i du dehors qui garde les êtres et les choses de la mer ; Ti’i des rivages et des terres mouvantes ; Ti’i des rochers et des terres solides.

Sont nés plus tard encore : Événement de la nuit, Événement du jour ; Aller et Revenir ; Flux et Reflux ; le Donner et le Recevoir ; le Plaisir.

Les images des Ti’i étaient placées aux extrémités des Marae (temple) et limitaient l’enceinte des terres sacrées. L’invasion européenne et le monothéisme ont détruit ces vestiges d’une civilisation qui eut sa grandeur. Aujourd’hui ils ont perdu à notre contact le sens naturel, et dont ils furent pourtant si richement doués, de l’accord nécessaire des créations humaines avec la vie animale et végétale. – Ce sont maintenant, – maintenant qu’ils ont étudié à notre école, des sauvages, beaux eux-mêmes comme des chefs-d’œuvre d’art, mais, au moral comme au physique, stériles…



Figure 13. Parahi te Marae (Là réside le temple).

La Lune tient une place importante dans les « spéculations métaphysiques » des Maoris. Autrefois il y avait de grandes fêtes en son honneur, et elle est souvent invoquée dans les récits traditionnels des Arioi. Mais il serait difficile de décider si le rôle qu’on attribuait à Hina dans l’harmonie du monde était positif ou négatif.

Le lecteur se souvient sans doute du dialogue d’Hina et de Téfatu que nous avons rapporté plus haut.

De pareils textes offrent une belle matière aux exégètes qui voudront réunir et commenter la Bible océanienne. Ils y trouveront les éléments d’une religion fondée sur l’adoration des forces de la nature, trait commun à toutes les religions primitives : tous les dieux maoris sont, en effet, les personnifications des divers éléments. Mais ils semblent se particulariser en deux points, que je me contente d’indiquer : aux savants appartient le soin de vérifier l’hypothèse.

C’est d’abord la netteté qui désigne les deux principes uniques et universels de la vie pour ensuite les résoudre en une suprême unité. L’un, âme et intelligence, Ta’aroa, est mâle ; l’autre, purement matériel et constituant en quelque sorte le corps du même Dieu, est femelle : c’est Hina. Hina n’est pas le nom de la Lune seulement. Il y a Hina de l’air, Hina de la mer, Hina de l’intérieur. Mais ce nom n’appartient qu’aux éléments de l’air et de l’eau, de la Terre et de la Lune : le soleil et le ciel, la lumière et son empire – sont Ta’aroa. Et malgré cette netteté de la distinction entre la matière et l’esprit, il semble bien qu’on puisse apercevoir l’unité de substance dans cette proposition fondamentale de la genèse maorie : l’univers grand et sacré n’est que la coquille de Ta’aroa. Cette naïve adoration de la nature se singularise donc par un pressentiment philosophique assez rare chez les primitifs. Dans les unions successives de Ta’aroa avec les diverses représentations d’Hina nous reconnaissons bien l’action perpétuelle et variée du soleil sur les éléments, et dans les fruits de ces unions, la modification que la lumière et la chaleur ne cessent de faire subir à ces mêmes éléments. On retrouve sous des symboles multiformes la même conception à des latitudes très différentes. Mais la cause génératrice, la matière fécondée et le fruit, la cause motrice, l’objet mû et le mouvement lui-même, l’esprit, la matière et la vie ne font qu’un : voilà le trait spécial et qui, je crois, mérite l’attention des penseurs.

Second point intéressant : les Maoris voyaient dans la lune le terme des êtres périssables, ou plutôt le symbole du mouvement qui, sans être la vie elle-même, en est le signe et le reproduit à l’infini ; quelque chose d’essentiellement féminin, tandis que dans la terre et dans l’homme ils semblaient – car il est difficile d’oser ici rien affirmer – voir un point acquis dans l’évolution de la vie et qu’elle doit dépasser. En écrivant ce mot : évolution, j’y songe, et, si bizarre qu’il soit d’attribuer la grande théorie occidentale aux adorateurs de Ta’aroa, je ne puis m’empêcher d’en discerner la trace dans ces mots : « La terre finira, l’homme mourra…, la lune ne finira point…, l’homme doit mourir. » En dépit des phases de la lune et peut-être à cause de leur succession où ils voyaient un principe de perpétuel mouvement, ils avaient mis l’astre lunaire au nombre des choses éternelles. Elle ne s’éteignait que pour se rallumer, elle ne mourait que pour renaître ; et il en serait ainsi perpétuellement, selon les lois qui gouvernent la matière, en qui tout se transforme et rien ne périt. Hina représente donc, par excellence, la matière, et la doctrine maorie affirme que la matière est éternelle. Le soleil aussi ; Ta’aroa, l’esprit, durera toujours, toujours sollicitera la matière en mouvement, et s’unissant avec elle, engendrera toujours à nouveau la vie. Mais l’homme et son habitation terrestre, qui sont des résultats de l’union féconde de Ta’aroa avec Hina, la terre et l’homme qui ne constituent qu’un épisode dans le poème universel de la vie, la terre finira et l’homme mourra pour ne pas renaître. Il est difficile, en laissant la pensée poursuivre sa course avec ces mots : la lune ne finira point, et en se souvenant que la lune symbolise la matière toujours fécondable par les rayons de l’esprit lumineux, de ne pas conclure qu’à la terre disparue, à l’homme mort pour jamais succédera dans un nouvel habitat un être nouveau. Rien ne nous interdit de supposer que cet être nouveau sera supérieur à celui qu’il détrône : n’est-ce pas une des formes de la théorie de l’évolution ? – À d’autres points de vue, moral et historique, le dialogue d’Hina et de Tafatu serait susceptible de toutes différentes interprétations. Le conseil de la Lune-Femme serait le conseil trompeur de la faiblesse féminine qui ne sait pas que seule la mort garde les secrets de la vie. La réponse de Téfatu serait une prophétie nationale : un grand esprit des anciens jours avait analysé la vitalité de sa race, pressenti dans son sang les germes de la mort, sans possible renaissance, sans plausible salut, et il disait : « Tahiti mourra, elle mourra pour ne pas renaître. »

Unité de substance, théorie de l’évolution ; qui se fût attendu à constater dans la pensée de ces ci-devant cannibales les témoignages d’une si haute culture ? J’ai pourtant conscience de ne rien ajouter à la vérité. La bonne foi de Mœrenhout ne saurait être contestée.

Il est vrai que Teura ne se doutait guère de toutes ces spéculations abstruses et qu’elle s’obstinait à voir dans les étoiles filantes des génies en détresse, des tupapau errants. Inconsciemment, et dans le même esprit que ses ancêtres, comme ceux-ci pensaient que le ciel est Ta’aora lui-même, et que les Atua, nés de Ta’aora, sont aussi des éléments célestes, elle attribuait aux étoiles la sensibilité humaine. Je ne sais jusqu’à quel point la science la plus positive aurait à souffrir de ces imaginations poétiques, je ne sais jusqu’à quel point la science la plus élevée les refroidirait.

Teura parlait mystérieusement d’une secte, ou plutôt d’une société secrète, à la fois religieuse et politique, et dont l’influence fut capitale dans les îles aux temps anciens de la grandeur féodale : la Société des Arioi. À travers les discours un peu confus de l’enfant, mais empreints d’un sentiment intense de terreur et de vénération, je démêlais le souvenir d’une institution grande, singulière, redoutable, que l’antiquité avait revêtue d’un caractère sacré. Je devinais une tragique histoire pleine de crimes augustes ; la vertu cachée d’un mythe difficile à interpréter, d’un secret bien gardé.

Que l’origine de la société s’enveloppât de mystères, j’en était sûr à l’avance, mais je voulais connaître la légende de cette origine, le thème sur lequel les siècles avaient varié leurs rêveries. Peut-être allais-je y trouver une des plus importantes richesses spirituelles que j’étais venu chercher à Tahiti.

Quand Teura m’eut dit à ce sujet ce qu’elle savait, je m’informai de toutes parts et voici le récit que je parvins à reconstituer[8] : trame fabuleuse sous laquelle la vérité historique ne se montre qu’à demi.

Ora, fils de Ta’aroa et, après son père, le plus grand des dieux, résolut un jour de se choisir une compagne parmi les mortelles. Il la voulait vierge et belle, ayant le dessein de fonder avec elle, dans la foule des hommes, une race supérieure à toutes et privilégiée.

Il traversa donc les sept cieux et descendit sur le Paia, haute montagne de l’île de Bora Bora, où habitaient ses sœurs, les déesses Teuri et Haoaoa. Tous trois revêtirent la forme humaine : Oro en jeune guerrier, et ses sœurs, en jeunes filles, décidèrent de visiter les îles pour tâcher d’y découvrir la créature digne du baiser divin.

Oro saisit l’arc-en-ciel, en posa sur le sommet du Paia une extrémité et l’autre sur la terre : ainsi ses sœurs et le dieu traversaient les vallées et les flots.

Fastueux et charmants, dans les différentes Îles où on les accueillait, les trois voyageurs donnaient des fêtes splendides auxquelles accouraient toutes les femmes, et Oro les considérait. Mais son cœur s’emplissait de tristesse, car s’il se faisait aimer, il n’aimait pas. Aucune des filles de l’homme ne retenait longtemps le regard du jeune guerrier. Et après bien des jours consumés en vains efforts, il se disposait à retourner aux cieux, quand il vit à Vaitapé, dans l’île de Bora Bora, une jeune fille étrangement belle qui se baignait au petit lac nommé Avai-Aia.

Elle était de haute stature et le feu du soleil brillait dans l’or de sa chair tandis que tous les mystères de l’amour sommeillaient dans la nuit de ses cheveux.

Oro, charmé, pria ses sœurs d’aller parler pour lui à la jeune fille pendant qu’il se retirerait, pour attendre le résultat de leur ambassade, sur le sommet du Paia.

Les déesses, en approchant de la jeune fille, la saluèrent, louèrent sa beauté et lui dirent qu’elles venaient d’Anau, district de Bora Bora.

— Notre frère, ajoutèrent-elles, te fait demander si tu consens à devenir sa femme.

Vairaumati – ainsi se nommait la jeune fille – examina les étrangères attentivement et leur dit :

— Vous n’êtes point d’Anau. Mais n’importe, si votre frère est un chef, s’il est jeune et s’il est beau, il peut venir : Vairaumati sera sa femme.

Teuri et Haoaoa remontèrent sans tarder au Paia pour apprendre à leur frère qu’il était attendu.

Aussitôt Oro, replaçant l’arc-en-ciel comme la première fois, redescendit à Vaitape.

Vairaumati avait préparé pour les recevoir une table chargée de fruits et un lit formé des nattes les plus fines et des étoffes les plus riches.

Et sous les tamaris et les pandanus, au bord de la mer, gracieux et forts tous les deux, tous deux divins, ils s’aimaient. Chaque matin, le dieu retournait au sommet du Paia ; chaque soir il en redescendait pour aller dormir chez Vairaumati : nulle autre créature humaine ne devait, désormais, le voir sous les apparences mortelles. Et toujours, entre le Paia et Vaitape, l’arc-en-ciel lui servait de passage.

Or bien des lunes avaient lui et s’étaient éteintes depuis que, dans les cieux désolés, on ignorait la retraite d’Oro. Deux autres fils de Ta’aora, Orotefa et Urutefa, prenant à leur tour la forme humaine, partirent à la recherche de leur frère. Longtemps ils explorèrent sans résultat les différentes îles. Enfin, dans Bora Bora, ils aperçurent le jeune dieu, assis avec Vairaumati, à l’ombre du mango sacré.

Ils furent tellement émerveillés de la beauté de la jeune femme qu’ils n’osèrent l’aborder sans lui offrir quelques présents. Orotefa se métamorphosa donc en truie et Urutefa en plumes rouges ; puis redevenant aussitôt eux-mêmes, bien que la truie et les plumes persistassent, ils s’approchèrent des deux amants, ces présents dans les mains. Oro et Vairaumati reçurent joyeusement les deux augustes voyageurs.

La nuit même la truie mit bas sept petits, desquels on réserva le premier pour une destination ultérieure. Le second fut sacrifié aux dieux ; le troisième consacré à l’hospitalité et offert aux étrangers ; le quatrième prit le nom de « cochon de l’hécatombe en l’honneur de l’amour » ; le cinquième et le sixième durent être gardés pour multiplier l’espèce, jusqu’à la première portée.

Enfin on rôtit tout entier sur des cailloux chauds le septième, à la mode maorie, et on le mangea.

Les frères d’Oro retournèrent alors dans les cieux.

Quelques semaines ensuite Vairaumati avertit Oro qu’elle était enceinte.

Oro prit aussitôt le premier des sept cochons, celui qu’on avait tout d’abord mis à part, et se rendit au Marae, temple du dieu Vapoa. Là, il trouva un homme nommé Mahi à qui il remit le cochon en disant :

— Mau maitai œ teie nei pua’a (prenez et gardez bien ce cochon).

Et le dieu ajouta avec solennité :

— C’est le cochon sacré. Dans son sang sera teinte la ceinture des hommes qui viendront de moi. Car en ce monde je suis père. Ces hommes seront les Arioi. Pour moi je ne puis rester ici davantage. Mais vous, je vous nomme Arioi.

Mahi alla voir le chef de Raiatea et lui conta l’aventure et, ne pouvant garder le dépôt sacré sans être l’ami du chef, il lui dit :

— Mon nom sera le vôtre et votre nom sera le mien.

Le chef consentit et ils prirent en commun le nom de Taramanini.

Cependant Oro, étant revenu auprès de Vairaumati, lui déclara qu’elle accoucherait d’un fils qu’elle nommerait Hoa Tapu te Rai (l’ami sacré des Cieux), mais que, pour lui, les temps étaient accomplis et qu’il devait la quitter.

Se changeant alors en une immense colonne de feu, il s’éleva dans l’air majestueusement jusqu’au-dessus de Pirirere qui est la plus haute montagne de Bora Bora. Là, son épouse éplorée et le peuple saisi d’étonnement le perdirent de vue.

Hoa Tapu te Rai fut un grand chef et fit beaucoup de bien aux hommes. À sa mort, il fut au ciel, où Vairaumati elle-même prit rang parmi les déesses.

Oro pourrait bien être quelque Brahmine égaré qui apporta dans les Îles de la Société – à quelle époque ? – la doctrine de Brahma. J’ai déjà indiqué, dans la religion océanienne, des traces de la métempsycose indienne et il est très probable qu’à la clarté de cette doctrine philosophique le génie maori s’éveilla. Les esprits capables de comprendre se reconnurent entre eux et s’associèrent pour pratiquer les rites ordonnés, à l’écart naturellement du vulgaire. Plus éclairés que les autres hommes de leur race, d’aspirations plus hautes, ils prirent bientôt en main le gouvernement religieux et politique des îles, s’arrogèrent d’importantes prérogatives et fondèrent une féodalité très forte qui fut, dans l’histoire de l’archipel, la période la plus glorieuse.

Bien qu’ils n’aient pas connu l’écriture, les Arioi étaient vraiment savants. Ils passaient des nuits entières à réciter mot à mot, scrupuleusement, d’antiques traditions dont le texte ne pourrait être fixé par l’écriture et traduit qu’au prix d’un travail assidu de plusieurs années. Ces paroles des dieux, ils ne pouvaient ajouter que des commentaires, en donnant aux Arioi la certitude d’un centre et l’habitude de la méditation, les décoraient eux-mêmes d’une grandeur plus qu’humaine dont le prestige courbait toutes les têtes autour d’eux. Je ne sache rien, dans l’histoire européenne, de plus majestueusement redoutable que cette compagnie militaire religieuse de laquelle toute puissance émanait au nom des dieux, dans l’intérêt de l’État, décrétait la vie et la mort.

Les Arioi enseignaient que les sacrifices humains sont agréables aux dieux et sacrifiaient dans le Marae tous leurs enfants, sauf le premier-né. C’est là ce que symbolisent les sept cochons de la légende qui sont tous mis à mort sauf celui qu’on garda pour perpétuer la race.

Cette obligation barbare, à laquelle tant d’autres peuplades primitives se sont soumises, devait avoir une cause profonde, sociale, et d’intérêt général. Chez des races très prolifiques, comme fut autrefois la race Maorie, le développement illimité de la population constituait un danger suprême. Sans doute la vie dans les îles était facile et il ne fallait pas à chacun beaucoup d’industrie pour y trouver le vivre et le couvert. Mais le territoire, naturellement restreint et qu’environnait la mer immense, la mer infranchissable, se fût bientôt dérobé sous les pieds d’un peuple sans cesse multiplié.

La mer n’eût pas donné assez de poisson ; la forêt assez de fruits. L’anthropophagie n’a peut-être jamais eu d’autres causes que les famines amenées par les excès de population, et j’ose dire que, sous des formes diverses, on n’a jamais donné au problème de Malthus d’autre solution que l’anthropophagie. Littéralement ou symboliquement, toujours les hommes trop pressés sur un point quelconque de la terre se sont dévorés entre eux. L’émigration, quand elle n’est pas elle-même un des innombrables masques de la mort, ajourne la solution du problème en déplaçant les facteurs. Les Maoris, qui ne pouvaient recourir à ce parti dilatoire, adoptèrent donc un système radical : pour s’épargner le meurtre de l’homme, ils se résignèrent au meurtre de l’enfant. Peut-être, probablement même, avaient-ils déjà éprouvé l’horreur de l’anthropophagie et, sans doute, il fallut aux Arioi une extraordinaire énergie pour changer sur ce point les mœurs nationales. Ils n’y parvinrent qu’en s’imposant au peuple à la faveur de l’autorité religieuse et de traditions très anciennes dont ils étaient les dépositaires vénérés.

L’infanticide fut longtemps pour la race un moyen de sélection. La force physique et morale que donnait au fils de la jeunesse, au premier-né, ce terrible droit d’aînesse, qui était le droit même à la vie – entretenait dans le peuple les vertus de la force et de la fierté. Le spectacle constant, la fréquentation assidue de la mort n’était pas non plus sans enseignement, sans utilité. Les guerriers y apprenaient à ne point le redouter et la nation tout entière y trouvait le bénéfice d’une intense émotion qui la défendait contre l’engourdissement tropical, qui la suscitait de sa sieste perpétuelle. Le fait historique est que la race Maorie perdit sa fécondité en renonçant à ses tragiques coutumes : si ceci ne fut pas la cause de cela, du moins la coïncidence est inquiétante.

Dans la société des Arioi, la prostitution était une institution sacrée. Nous avons changé cela : elle n’est plus sacrée, elle n’est plus obligatoire – elle est tout simplement sans caractère qui l’excuse ou l’ennoblisse.

L’emploi ecclésiastique se transmettait des pères aux enfants et les enfants s’y exerçaient tout petits.

La société était divisée, à l’origine, en douze loges qui avaient pour grands maîtres les douze premiers Arioi. Puis venaient des grades inférieurs, et enfin des apprentis Arioi. Les divers dignitaires se désignaient par des tatouages particuliers aux bras, aux côtés du corps, aux épaules, aux jambes, aux chevilles.

 

Puisque j’ai été conduit à parler de la grandeur féodale de Tahiti à l’époque reculée où les Arioi le gouvernaient, je veux ajouter ici quelques renseignements sur les cérémonies qui accompagnaient la nomination d’un roi.

Tout ceci est du lointain. Autrefois. Matamua !

Le nouveau chef sortait de son palais, couvert de vêtements somptueux, entouré de tous les dignitaires de l’île et précédé des principaux Arioi qui portaient dans leurs cheveux les plumes les plus rares.

Il se rendait avec son cortège au Marae. En l’apercevant, les prêtres, qui l’attendaient sur le seuil, proclamaient à grand bruit de trompettes (coquillages) et de tambours que la cérémonie commençait. Puis, précédant le roi et sa suite dans le temple, ils plaçaient une victime humaine morte devant l’image du dieu.

Le roi et les prêtres récitaient et chantaient ensemble des prières. Après quoi le prêtre arrachait à la victime les deux yeux : il déposait l’œil droit devant l’image du dieu et offrait l’œil gauche au roi, qui ouvrait la bouche comme pour l’avaler. Mais le prêtre le retirait aussitôt pour le joindre au reste du corps.

On plaçait ensuite la statue du dieu sur un brancard sculpté que les prêtres portaient devant, et le nouveau roi, assis sur les épaules de quelques chefs, suivait processionnellement l’idole jusqu’au rivage, accompagné des Arioi comme au départ. La multitude du peuple marchait derrière. Tout le long du chemin, les prêtres ne cessaient de sonner de la trompette et de battre du tambour en dansant.

Au rivage on trouvait la pirogue sacrée, ornée pour cette solennité de branches vertes et de fleurs. Après y avoir introduit l’idole, on ôtait ses vêtements au roi que le grand prêtre conduisait, nu, dans la mer. Le peuple croyait que les Atua Ma’o (dieux requins) venaient caresser et laver le roi dans les flots. Quelques instants après, le roi, consacré par ce baiser de la mer, montait dans la pirogue sacrée, où le grand prêtre lui ceignait autour des reins le Maro Ura et autour de la tête la Taumata, bandeaux significatifs de la souveraineté.

Alors, debout sur l’avant de la pirogue sacrée, le Roi se montrait au peuple qui, à cette vue, rompait son long silence et faisait retentir de toutes parts le cri d’usage : Maeva ari’i (vive le Roi).

Quand le tumulte de ce premier mouvement d’allégresse était apaisé, on plaçait le roi sur le lit sacré où avait été apportée du Marae l’image du dieu et on reprenait le chemin du Marae, à peu près dans le même ordre processionnel qu’on avait suivi pour en venir. Les prêtres portaient le dieu, les chefs portaient le Roi, les prêtres ouvraient la marche avec leurs musiques et leurs danses, et le peuple suivait. Mais maintenant, s’abandonnant à sa joie, il ne cessait de crier : Maeva Ari’ i !

L’idole était solennellement rétablie sur l’autel ; la fête religieuse se terminait là.

La fête populaire allait commencer. Ce qui se passait alors est difficile à décrire. Mais je soupçonne que, sur ce point, comme sur tant d’autres, les missionnaires, dans un but qu’on devine, ont légèrement calomnié les ancêtres de leurs ouailles…

Le Roi, couché sur des nattes, recevait « le dernier hommage du peuple ». Plusieurs hommes et plusieurs femmes, entièrement nus, entouraient le roi en dansant des danses lascives et s’efforçaient de le toucher de diverses parties de leur corps, si bien qu’il avait peine à se préserver des plus obscènes souillures.

Voilà, sans doute, des scènes bien scandaleuses. Me sera-t-il permis de dire qu’elles n’étaient pas sans beauté ? Comme il avait communié avec le ciel, avec Ta’aroa, au Marae, avec Hina du dehors dans la mer, le roi communiait enfin avec son peuple dans ce dernier hommage. La cérémonie était, certes, brutale et barbare, et je conviens qu’elle avait son côté répugnant. Mais jusque dans cette brutalité je perçois de la grandeur : c’est tout un peuple, qui exprime son amour pour un homme, et cet homme est le roi. Demain, il sera le maître et il disposera selon son gré des destinées qui se sont assujetties à la sienne. Le peuple n’a qu’une heure, une heure de liberté qui pousse vite jusqu’aux dernières frénésies d’une licence épileptique. Quoi, là, de choquant ? Ce sont des sauvages livrés à leur sauvagerie avec l’assentiment des dieux.

Mais les sons de la trompette et du tambour sacrés retentissent tout à coup : c’est la fin de l’hommage et de la fête, c’est le signal de la retraite. Les plus forcenés obéissent, tout s’apaise, et c’est dans un respectueux silence que le Roi se lève pour retourner à son palais, accompagné de sa suite.

V

Depuis environ quinze jours, les mouches, rares auparavant, abondaient et devenaient insupportables.

Et tous les Maoris de se réjouir ; les bonites et les thons allaient monter du large. Les mouches annonçaient la saison de la grande pêche, la seule saison du travail, à Tahiti.



Figure 14. L’Homme à la hache.

Chacun vérifiait la solidité de ses lignes, des hameçons. Femmes, enfants, tout le monde s’employait à traîner des filets, ou plutôt de longues barrières en feuilles de cocotier, le long du rivage, sur les coraux qui garnissent le fond de la mer entre la terre et les récifs. On parvient à prendre ainsi certains petits poissons dont les thons sont friands.

Quand les préparatifs furent achevés, ce qui ne demanda pas moins de trois semaines, on lança à la mer deux grandes pirogues accouplées, garnies à l’avant d’une très grande perche susceptible d’être relevée vivement au moyen de deux cordes fixées à l’arrière (la perche est pourvue d’un hameçon et d’un appât : quand le poisson a mordu, il est, de cette manière aussitôt tiré de l’eau et emprisonné dans l’embarcation). Nous franchîmes la ligne des récifs, et nous aventurâmes loin au large. Je vois encore une tortue, la tête hors de l’eau, qui nous regarde passer.

Tous les pêcheurs étaient gais et ramaient vivement.

Nous arrivons à un endroit où la mer est très profonde et qu’on nomme le Trou aux thons. C’est là, en effet, à côté des grottes de Mara’a[9], dit-on, que ces poissons, la nuit, vont dormir, à des profondeurs inaccessibles aux requins.

Un nuage d’oiseaux de mer plane au-dessus du trou, surveille les thons. Quand un poisson apparaît à la surface, les oiseaux se laissent tomber à la mer et remontent avec un lambeau de chair au bec.

Dans la mer et dans l’air et jusque sur nos pirogues, de tous côtés on médite le carnage et on l’accomplit.

Comme je demandais pourquoi on ne filait pas une longue ligne de fond dans le trou aux thons, il me fut répondu que c’était impossible : lieu sacré ! Là réside le dieu de la mer.

Je pressentais une légende ; j’obtins sans peine qu’on me la contât.

 

Ruahatu, espèce de Neptune tahitien, dormait au fond des mers, dans cet endroit. Un pêcheur commit l’imprudence d’y aller pêcher et son hameçon s’étant accroché aux cheveux du dieu, le dieu s’éveilla. Furieux, il monta à la surface pour voir qui avait eu l’audace de troubler ainsi son repos, et quand il vit que le coupable était un homme, il décida aussitôt que toute la race humaine, pour expier cette insulte, périrait.

Du châtiment pourtant, par une mystérieuse indulgence, fut excepté précisément le seul coupable.

Le dieu lui ordonne d’aller avec toute sa famille sur le Toa Marama qui, d’après les uns, est une île ou une montagne et, d’après les autres, une pirogue, une « arche »[10].

Quand le pêcheur et sa famille furent rendus à l’endroit indiqué, les eaux de la mer commencèrent à monter. Elles couvrirent peu à peu jusqu’aux montagnes les plus élevées et firent périr tous les vivants, à l’exception de ceux qui s’étaient réfugiés sur (ou dans) le Toa Marama, et qui, plus tard, repeuplèrent les îles.

 

Nous dépassâmes donc le Trou aux thons et un homme fut désigné par le patron des pirogues pour enfoncer la perche dans la mer et jeter l’hameçon.

On attendit, de longues minutes durant, aucun thon ne venait mordre.

Ce fut le tour d’un autre rameur et, cette fois, un superbe thon mordit, fit ployer la perche. Quatre bras vigoureux soulevèrent l’arbuste en tirant les cordes à l’arrière et le thon parut à la surface. Mais aussitôt un gros requin sauta sur notre capture : quelques coups des terribles dents, et nous n’avions plus que la tête de notre poisson.

C’était mon tour, le patron me fit signe. Je jetai l’hameçon. Au bout de très peu de temps, nous pêchions, cette fois, un thon énorme – j’entends mes voisins rire entre eux et chuchoter ; je n’y pris pas garde. Assommé à coups de bâton sur la tête, l’animal, frémissant des spasmes de l’agonie, s’agitait dans la pirogue, et son corps transformé en miroir brillant de facettes, jetait les éclairs de mille feux.

Une seconde fois je fus aussi heureux. Décidément, le Français portait chance. Mes compagnons me félicitaient joyeusement, protestant que j’étais un homme de bien, et moi, tout glorieux, je ne disais pas non. Mais dans ce concert de louanges je distinguai, comme lors de mon premier exploit, des chuchotements et des rires inexplicables.

La pêche continua jusqu’au soir. Quand la provision de petits poissons amorce fut épuisée, le soleil incendiait de rouge l’horizon, et dix magnifiques thons surchargeaient la pirogue. On se prépara au retour.

Pendant qu’on mettait tout en ordre, je demandai à un jeune garçon le sens des paroles échangées tout bas et des rires qui avaient accueilli mes deux captures. Il refusa de me répondre mais j’insistai, sachant combien peu le Maori possède de force de résistance, comme il cède vite quand on le presse énergiquement. Mon interlocuteur me confia alors que si le poisson est pris par l’hameçon à la mâchoire inférieure – et c’était le cas – cela signifie infidélité de la vahiné pendant l’absence du Tane ; je souris, incrédule.

Et nous revînmes.

La nuit, aux tropiques, tombe vite, il s’agissait de la devancer. Vingt-deux bras vigoureux enfonçaient la pagaie dans la mer, et les rameurs, pour s’exciter, criaient en cadence. Un sillage phosphorescent s’ouvrait derrière nos pirogues. J’eus la sensation d’une course folle : les redoutables maîtres de l’océan nous poursuivaient, autour de nous bondissaient comme des troupeaux de poissons curieux.

Deux heures après nous approchions de l’entrée des récifs. La mer y déferle furieusement, et le passage est dangereux à cause de la barre. Ce n’est point chose aisée que de bien présenter le devant de la pirogue à la lame.

Mais les indigènes sont adroits, et avec un vif intérêt, non sans un peu de crainte aussi, je suivis la manœuvre qui s’exécuta parfaitement.

Devant nous la terre s’éclairait de feux mouvants : flammes de torches énormes que fournissent les branches sèches des cocotiers. Et c’était un spectacle admirable : sur le sable, au bord des flots illuminés, les familles des pêcheurs nous attendaient ; quelques figures se tenaient assises, immobiles, et d’autres couraient le long du rivage avec les enfants qui sautaient en jetant des cris aigus.

D’un puissant élan la pirogue s’éleva sur le sable.

Alors on procéda au partage. Tout notre butin fut déposé par terre et le patron le divisa en autant de parts égales qu’il y avait eu de personne – hommes, femmes et enfants – pour concourir et à la pêche aux thons et à la pêche aux petits poissons. Cela fit trente-sept parts.

Sans perdre de temps, ma vahiné prit la hache, fendit le bois, alluma le feu, tandis que je faisais un peu de toilette et que je me couvrais à cause de la fraîcheur de la nuit.

De nos deux parts l’une fut cuite et Teura garda la sienne crue.



Figure 15. Te Vaa (Canoé et famille tahitienne).

Puis, elle m’interrogea longuement sur les divers incidents de la pêche et je satisfis avec complaisance sa curiosité. Elle s’égayait de tout, contente et naïve, et je l’étudiais sans rien lui laisser voir de mes secrètes préoccupations. Au fond de moi une inquiétude sans plausibles causes s’était éveillée et ne voulait pas dormir. Je brûlais de faire à Teura une question, une certaine question… et j’avais beau me dire : À quoi bon ? Je me répondais à moi-même : Qui sait ?

Vint l’heure du coucher, et, quand nous fûmes tous deux étendus côte à côte, je dis tout à coup :

— Tu as été bien sage ?

— Oui.

— Et ton amant d’aujourd’hui, était-il à ton goût ?

— Je n’ai pas eu d’amant.

— Tu mens, le poisson a parlé.

Teura se leva et me considéra fixement. Son visage avait un caractère inouï de mysticisme et de majesté qui m’était inconnu et dont je n’aurais pas cru susceptibles ses traits d’enfant. Une atmosphère nouvelle venait de se créer dans notre petite case et je sentais que quelqu’un d’auguste s’élevait entre nous. Oui, malgré moi je subissais l’ascendant de la foi, j’attendais l’avertissement d’en haut, et tout en faisant un rapide et pénible retour sur les petitesses de notre scepticisme comparées aux certitudes ardentes d’une croyance et fût-ce d’une superstition quelconque, je ne doutais pas que l’avertissement ne dût venir.

Teura, doucement, alla fermer la porte, et, revenue au milieu de la chambre, fit à haute voix cette prière :

 

Sauvez-moi ! Sauvez-moi ! Il est soir ; il est soir des dieux.

Surveillez près de moi, ô mon Dieu ! près de moi ô mon seigneur.

Gardez-moi des enchantements de mauvaise conduite.

De souhaiter du mal ou de maudire, des secrètes menées.

Et des querelles pour les limites des terres ; que la paix règne bien autour de nous.

Ô mon Dieu ! Gardez-moi contre le guerrier furieux, de celui qui erre furieux, se plaît à effrayer, dont les cheveux sont toujours hérissés. Que moi et mon esprit vivent.

Ô mon Dieu.

 

Ce soir-là je priai presque.

Sa prière finie, elle s’approcha de moi, et me dit avec des larmes dans les yeux :

— Il faut me battre, beaucoup me frapper.

Et devant ce visage résigné, ce corps merveilleux, j’eus la vision d’une parfaite idole.

Que mes mains soient à jamais maudites si elles osaient se lever sur un chef d’œuvre de la Nature !

Ainsi nue, elle me semblait recouverte du vêtement de pureté jaune orangé, du manteau or de Bhixu. Belle fleur dorée, dont le Noa Noa tahitien embaumait, et qu’en moi l’homme adorait comme l’artiste !…

Elle répéta :

— Il faut me battre, beaucoup me frapper, sinon tu seras courroucé longtemps et tu seras malade.

Je l’embrassai, et mes yeux qui maintenant l’admiraient sans défiance, disaient les paroles de Bouddha :

« Oui, c’est par la douceur qu’il faut vaincre la violence ; par le bien, le mal ; par la vérité, le mensonge. »

Je dus lui paraître bien étrange. Plus étrange encore me parut Teura toute cette nuit divine.

 

Le jour se leva radieux. Dès la première heure, belle-maman nous apporta quelques cocos frais.

Du regard elle interrogeait Teura. Elle savait.

Avec un jeu très fin de physionomie, elle me dit :

— Tu as pêché hier ? Tout s’est bien passé ?

Je lui répondis :

— J’espère bientôt recommencer.

IV

Il me fallut revenir en France. Des devoirs impérieux de famille me rappelaient.

Adieu, terre hospitalière, terre délicieuse, patrie de liberté et de beauté ! Je pars avec deux ans de plus, rajeuni de vingt ans, plus barbare aussi qu’à l’arrivée et pourtant plus instruit. Oui, les sauvages ont enseigné bien des choses au vieux civilisé, bien des choses, ces ignorants, de la science de vivre et de l’art d’être heureux.

Quand je quittai le quai, au moment de prendre la mer, je regardai pour la dernière fois Teura. Elle avait pleuré durant plusieurs nuits. Lasse maintenant et triste toujours, mais calme, elle s’était assise sur la pierre, les jambes pendantes effleurant de ses deux pieds larges et solides l’eau salée. La fleur qu’elle portait auparavant à son oreille était tombée sur ses genoux, fanée.

De distance en distance, d’autres comme elle regardaient, fatiguées, muettes, sans pensées, la lourde fumée du navire qui nous emportait tous, amants d’un jour. Et de la passerelle du navire avec la lorgnette, longtemps encore il nous sembla lire sur leurs lèvres, ce vieux discours maori :

« Vous, légères brises du Sud et de l’Est, qui vous joignez pour vous jouer et vous caresser au-dessus de ma tête, hâtez-vous de courir ensemble à l’autre île ; vous y trouverez celui qui m’a abandonnée, assis à l’ombre de son arbre favori. Dites-lui que vous m’avez vue en pleurs. »

 

Paul Gauguin 1898

Table des illustrations :

Les illustrations sont reprises de Wikimédia.

Figure 1. Vahiné no te Tiare (La femme à fleur), Paul Gauguin, huile sur toile, 1892 (Thyssen-Bornemisza Museum).

Figure 2. Pape moe (Eau mystérieuse), Paul Gauguin, huile sur toile, 1893 (Collection privée, Zürich)

Figure 3. Auti te Pape (Femmes au bord de la rivière), Paul Gauguin, gravure sur bois, 1893-94 (ArtDaily.com)

Figure 4. Mata Mua (Autrefois), Paul Gauguin, huile sur toile, 1892 (Thyssen-Bornemisza Museum).

Figure 5. Maruru (Action de grâces), Paul Gauguin, gravure sur bois, 1893-94 (Museum of Fine Arts, Boston).

Figure 6. Où vas-tu ? Paul Gauguin, huile sur toile, 1892 (Staatsgalerie Stuttgart).

Figure 7. Te nave nave Fenua, Paul Gauguin, huile sur toile, 1892 (Ohara Museum of Art).

Figure 8. Manao tupapau (Les esprits des morts veillent), Paul Gauguin, huile sur toile, 1892 (Albright-Knox Art Gallery).

Figure 9. Nave nave mahana (Jours délicieux), Paul Gauguin, huile sur toile, 1896 (Musée des Beaux-Arts de Lyon).

Figure 10. L’Univers est créé, Paul Gauguin, gravure sur bois, 1893-94 (Art Institute of Chicago).

Figure 11. Te Atua (les Dieux), Paul Gauguin, gravure sur bois, 1893-94 (Art Institute of Chicago).

Figure 12. Te po (Nuit éternelle), Paul Gauguin, gravure sur bois, 1893-94 (Christie’s).

Figure 13. Parahi te Marae (Là réside le temple), Paul Gauguin, huile sur toile, 1892 (Philadelphia Museum of Art).

Figure 14. L’Homme à la hache, Paul Gauguin, huile sur toile, 1891 (Collection privée, Suisse).

Figure 15. Te Vaa (Canoé), Paul Gauguin, huile sur toile, 1896 (Hermitage Museum, St. Pétersbourg).


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a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

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en novembre 2015.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’édition, aux corrections, aux conversions et à la publication de ce livre numérique : Sylvie, Anne C., Lise-Marie, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Gauguin Paul et Morice Charles, Noa Noa, Paris, La Plume 1897, ainsi que : Gauguin, Paul, Noa Noa Séjour à Tahiti, Paris, Complexe, 1989. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. L’illustration de première page, Les Pourceaux noirs, huile sur toile de Paul Gauguin a été peinte en 1891.

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[1] Le dieu (note de Victor Segalen).

[2] Vahiné : femme ; tane : homme. [BNR.]

[3] Titi : sein. [BNR.]

[4] Ta’ ata : homme. [BNR.]

[5]  Celui qui est venu : Bouddha. [BNR.]

[6] Sorte de banyan. [BNR.]

[7] Moorea. [BNR.]

[8] Tiré de Moerenhout.

[9] Curieuse coïncidence de nom avec Mara, la mort, et par extension le péché, que vous retrouvez en Orient indien (histoire de Bouddha). Tous ces bouddhas, après avoir passé par une foule d’existences antérieures, naissent dans l’Asie centrale d’une mère qui meurt sept jours après leur naissance. Ils prêchent tous la même doctrine, et tous ils triomphent de Mara, la mort, et par extension le péché.

[10] Dans Mœrenhout – Toa Marama signifie « guerrier de la Lune », et cette étymologie donne à penser que l’influence d’Hina fut pour quelque chose, au moins d’après les croyances populaires, dans le cataclysme.